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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13256 ***
+
+ALPHONSE DAUDET
+
+_Le Petit Chose_
+
+_Histoire d'un enfant_
+
+
+
+ «C'est un de mes maux que les souvenirs
+ que me donnent les lieux: j'en
+ suis frappée au-delà de la raison.»
+ MADAME DE SÉVIGNÉ.
+
+_A Paul DALLOZ._
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+I
+
+LA FABRIQUE
+
+Je suis né le 13 mai 18..., dans une ville du Languedoc, où l'on trouve,
+comme dans toutes les villes du Midi, beaucoup de soleil, pas mal de
+poussière, un couvent de carmélites et deux ou trois monuments romains.
+Mon père, M. Eyssette, qui faisait à cette époque le commerce des
+foulards, avait, aux portes de la ville, une grande fabrique dans un pan
+de laquelle il s'était taillé une habitation commode, tout ombragée de
+platanes, et séparée des ateliers par un vaste jardin. C'est là que je
+suis venu au monde et que j'ai passé les premières, les seules bonnes
+années de ma vie. Aussi ma mémoire reconnaissante a-t-elle gardé du
+jardin, de la fabrique et des platanes un impérissable souvenir, et
+lorsque à la ruine de mes parents il m'a fallu me séparer de ces choses,
+je les ai positivement regrettées comme des êtres.
+
+Je dois dire, pour commencer, que ma naissance ne porta pas bonheur à la
+maison Eyssette. La vieille Annou, notre cuisinière, m'a souvent conté
+depuis comme quoi mon père, en voyage à ce moment, reçut en même temps
+la nouvelle de mon apparition dans le monde et celle de la disparition
+d'un de ses clients de Marseille, qui lui emportait plus de quarante
+mille francs; si bien que M. Eyssette, heureux et désolé du même coup,
+se demandait, comme l'autre, s'il devait pleurer pour la disparition du
+client de Marseille, ou rire pour l'heureuse arrivée du petit Daniel....
+Il fallait pleurer, mon bon monsieur Eyssette, il fallait pleurer
+doublement.
+
+C'est une vérité, je fus la mauvaise étoile de mes parents. Du jour
+de ma naissance, d'incroyables malheurs les assaillirent par vingt
+endroits. D'abord nous eûmes donc le client de Marseille, puis deux fois
+le feu dans la même année, puis la grève des ourdisseuses, puis notre
+brouille avec l'oncle Baptiste, puis un procès très coûteux avec nos
+marchands de couleurs, puis, enfin, la révolution de 18--, qui nous
+donna le coup de grâce.
+
+A partir de ce moment, la fabrique ne battit plus que d'une aile; petit
+à petit, les ateliers se vidèrent: chaque semaine un métier à bas,
+chaque mois une table d'impression de moins. C'était pitié de voir la
+vie s'en aller de notre maison comme d'un corps malade, lentement, tous
+les jours un peu. Une fois, on n'entra plus dans les salles du second.
+Une autre fois, la cour du fond fut condamnée. Cela dura ainsi pendant
+deux ans; pendant deux ans, la fabrique agonisa. Enfin, un jour, les
+ouvriers ne vinrent plus, la cloche des ateliers ne sonna pas, le puits
+à roue cessa de grincer, l'eau des grands bassins, dans lesquels on
+lavait les tissus, demeura immobile, et bientôt, dans toute la fabrique,
+il ne resta plus que M. et Mme Eyssette, la vieille Annou, mon frère
+Jacques et moi; puis, là-bas, dans le fond, pour garder les ateliers, le
+concierge Colombe et son fils le petit Rouget.
+
+C'était fini, nous étions ruinés.
+
+J'avais alors six ou sept ans. Comme j'étais très frêle et maladif,
+mes parents n'avaient pas voulu m'envoyer à l'école. Ma mère m'avait
+seulement appris à lire et à écrire, plus quelques mots d'espagnol et
+deux ou trois airs de guitare, à l'aide desquels on m'avait fait,
+dans la famille, une réputation de petit prodige. Grâce à ce système
+d'éducation, je ne bougeais jamais de chez nous, et je pus assister
+dans tous ses détails à l'agonie de la maison Eyssette. Ce spectacle me
+laissa froid, je l'avoue; même je trouvai à notre ruine ce côté très
+agréable que je pouvais gambader à ma guise par toute la fabrique, ce
+qui, du temps des ouvriers, ne m'était permis que le dimanche. Je disais
+gravement au petit Rouget: «Maintenant, la fabrique est à moi; on me l'a
+donnée pour jouer.» Et le petit Rouget me croyait. Il croyait tout ce
+que je lui disais, cet imbécile.
+
+A la maison, par exemple, tout le monde ne prit pas notre débâcle
+aussi gaiement. Tout à coup, M. Eyssette devint terrible: c'était dans
+l'habitude une nature enflammée, violente, exagérée, aimant les cris,
+la casse et les tonnerres; au fond, un très excellent homme, ayant
+seulement la main leste, le verbe haut et l'impérieux besoin de donner
+le tremblement à tout ce qui l'entourait. La mauvaise fortune, au lieu
+de l'abattre, l'exaspéra. Du soir au matin, ce fut une colère formidable
+qui, ne sachant à qui s'en prendre, s'attaquait à tout, au soleil, au
+mistral, à Jacques, à la vieille Annou, à la Révolution, oh! surtout
+à la Révolution!... A entendre mon père, vous auriez juré que cette
+révolution de 18--, qui nous avait mis à mal, était spécialement dirigée
+contre nous. Aussi, je vous prie de croire que les révolutionnaires
+n'étaient pas en odeur de sainteté dans la maison Eyssette. Dieu sait
+ce que nous avons dit de ces messieurs dans ce temps-là.... Encore
+aujourd'hui, quand le vieux papa Eyssette (que Dieu me le conserve!)
+sent venir son accès de goutte, il s'étend péniblement sur sa chaise
+longue, et nous l'entendons dire: «Oh! ces révolutionnaires!...»
+
+A l'époque dont je vous parle, M. Eyssette n'avait pas la goutte, et la
+douleur de se voir ruiné en avait fait un homme terrible que personne
+ne pouvait approcher. Il fallut le saigner deux fois en quinze jours.
+Autour de lui, chacun se taisait; on avait peur. A table, nous
+demandions du pain à voix basse. On n'osait pas même pleurer devant lui.
+Aussi, dès qu'il avait tourné les talons, ce n'était qu'un sanglot,
+d'un bout de la maison à l'autre; ma mère, la vieille Annou, mon frère
+Jacques et aussi mon grand frère l'abbé, lorsqu'il venait nous voir,
+tout le monde s'y mettait. Ma mère, cela se conçoit, pleurait de voir
+M. Eyssette malheureux; l'abbé et la vieille Annou pleuraient de voir
+pleurer Mme Eyssette; quant à Jacques, trop jeune encore pour comprendre
+nos malheurs--il avait à peine deux ans de plus que moi,--il pleurait
+par besoin, pour le plaisir.
+
+Un singulier enfant que mon frère Jacques; en voilà un qui avait le don
+des larmes! D'aussi loin qu'il me souvienne, je le vois les yeux rouges
+et la joue ruisselante. Le soir, le matin, de jour, de nuit, en classe,
+à la maison, en promenade, il pleurait sans cesse, il pleurait partout.
+Quand on lui disait: «Qu'as-tu?» il répondait en sanglotant: «Je n'ai
+rien.» Et, le plus curieux, c'est qu'il n'avait rien. Il pleurait
+comme on se mouche, plus souvent, voilà tout. Quelquefois M. Eyssette,
+exaspéré, disait à ma mère: «Cet enfant est ridicule, regardez-le...
+c'est un fleuve.» A quoi Mme Eyssette répondait de sa voix douce: «Que
+veux-tu, mon ami? cela passera en grandissant; à son âge, j'étais comme
+lui.» En attendant, Jacques grandissait; il grandissait beaucoup même,
+et _cela_ ne lui passait pas. Tout au contraire, la singulière aptitude
+qu'avait cet étrange garçon à répandre sans raison des averses de larmes
+allait chaque jour en augmentant. Aussi la désolation de nos parents
+lui fut une grande fortune.... C'est pour le coup qu'il s'en donna de
+sangloter à son aise, des journées entières, sans que personne vînt lui
+dire: «Qu'as-tu?»
+
+En somme, pour Jacques comme pour moi, notre ruine avait son joli côté.
+
+Pour ma part, j'étais très heureux. On ne s'occupait plus de moi.
+J'en profitais pour jouer tout le jour avec Rouget parmi les ateliers
+déserts, où nos pas sonnaient comme dans une église, et les grandes
+cours abandonnées, que l'herbe envahissait déjà. Ce jeune Rouget, fils
+du concierge Colombe, était un gros garçon d'une douzaine d'années, fort
+comme un boeuf, dévoué comme un chien, bête comme une oie et remarquable
+surtout par une chevelure rouge, à laquelle il devait son surnom de
+Rouget. Seulement, je vais vous dire: Rouget, pour moi, n'était pas
+Rouget. Il était tour à tour mon fidèle Vendredi, une tribu de sauvages,
+un équipage révolté, tout ce qu'on voulait. Moi-même, en ce temps-là, je
+ne m'appelais pas Daniel Eyssette: j'étais cet homme singulier, vêtu de
+peaux de bêtes, dont on venait de me donner les aventures, master
+Crusoé lui-même. Douce folie! Le soir, après souper, je relisais mon
+_Robinson_, je l'apprenais par coeur; le jour, je le jouais, je le
+jouais avec rage, et tout ce qui m'entourait, je l'enrôlais dans ma
+comédie. La fabrique n'était plus la fabrique; c'était mon île déserte,
+oh! bien déserte. Les bassins jouaient le rôle d'Océan. Le jardin
+faisait une forêt vierge. Il y avait dans les platanes un tas de cigales
+qui étaient de la pièce et qui ne le savaient pas.
+
+Rouget, lui non plus, ne se doutait guère de l'importance de son rôle.
+Si on lui avait demandé ce que c'était que Robinson, on l'aurait bien
+embarrassé; pourtant je dois dire qu'il tenait son emploi avec la plus
+grande conviction, et que, pour imiter le rugissement des sauvages, il
+n'y en avait pas comme lui. Où avait-il appris? Je l'ignore. Toujours
+est-il que ces grands rugissements de sauvage qu'il allait chercher dans
+le fond de sa gorge, en agitant sa forte crinière rouge, auraient fait
+frémir les plus braves. Moi-même, Robinson, j'en avais quelquefois le
+coeur bouleversé, et j'étais obligé de lui dire à voix basse: «Pas si
+fort, Rouget, tu me fais peur.»
+
+Malheureusement, si Rouget imitait le cri des sauvages très bien, il
+savait encore mieux dire les gros mots d'enfants de la rue et jurer le
+nom de Notre-Seigneur. Tout en jouant, j'appris à faire comme lui, et un
+jour, en pleine table, un formidable juron m'échappa je ne sais comment.
+Consternation générale! «Qui t'a appris cela? Où l'as-tu entendu?» Ce
+fut un événement. M. Eyssette parla tout de suite de me mettre dans une
+maison de correction; mon grand frère l'abbé dit qu'avant toute chose on
+devait m'envoyer à confesse, puisque j'avais l'âge de raison. On me mena
+à confesse. Grande affaire! Il fallait ramasser dans tous les coins de
+ma conscience un tas de vieux péchés qui traînaient là depuis sept ans.
+Je ne dormis pas de deux nuits; c'est qu'il y en avait toute une panerée
+de ces diables de péchés; j'avais mis les plus petits dessus, mais c'est
+égal, les autres se voyaient, et lorsque, agenouillé dans la petite
+armoire de chêne, il fallut montrer tout cela au curé de Récollets, je
+crus que je mourrais de peur et de confusion...
+
+Ce fut fini. Je ne voulus plus jouer avec Rouget; je savais maintenant,
+c'est saint Paul qui l'a dit et le curé des Récollets me le répéta, que
+le démon rôde éternellement autour de nous comme un lion, _quaerens quem
+devoret_. Oh! ce _quaerens quem devoret_, quelle impression il me fit!
+Je savais aussi que cet intrigant de Lucifer prend tous les visages
+qu'il veut pour vous tenter; et vous ne m'auriez pas ôté de l'idée qu'il
+s'était caché dans la peau de Rouget pour m'apprendre à jurer le nom de
+Dieu. Aussi, mon premier soin, en rentrant à la fabrique, fut d'avertir
+Vendredi qu'il eût à rester chez lui dorénavant. Infortuné Vendredi!
+Cet ukase lui creva le coeur, mais il s'y conforma sans une plainte.
+Quelquefois je l'apercevais debout, sur la porte de la loge, du côté
+des ateliers; il se tenait là tristement; et lorsqu'il voyait que je le
+regardais, le malheureux poussait pour m'attendrir les plus effroyables
+rugissements, en agitant sa crinière flamboyante; mais plus il
+rugissait, plus je me tenais loin. Je trouvais qu'il ressemblait au
+fameux lion _quaerens_. Je lui criais: «Va-t'en! tu me fais horreur.»
+
+Rouget s'obstina à rugir ainsi pendant quelques jours; puis, un matin,
+son père, fatigué de ses rugissements à domicile, l'envoya rugir en
+apprentissage, et je ne le revis plus.
+
+Mon enthousiasme pour Robinson n'en fut pas un instant refroidi. Tout
+juste vers ce temps-là, l'oncle Baptiste se dégoûta subitement de son
+perroquet et me le donna. Ce perroquet remplaça Vendredi. Je l'installai
+dans une belle cage au fond de ma résidence d'hiver; et me voilà,
+plus Crusoé que jamais, passant mes journées en tête-à-tête avec cet
+intéressant volatile et cherchant à lui faire dire: «Robinson, mon
+pauvre Robinson!» Comprenez-vous cela? Ce perroquet, que l'oncle
+Baptiste m'avait donné pour se débarrasser de son éternel bavardage,
+s'obstina à ne pas parler dès qu'il fut à moi.... Pas plus «mon pauvre
+Robinson» qu'autre chose; jamais je n'en pus rien tirer. Malgré cela, je
+l'aimais beaucoup et j'en avais le plus grand soin.
+
+Nous vivions ainsi, mon perroquet et moi, dans la plus austère solitude,
+lorsqu'un matin il m'arriva une chose vraiment extraordinaire. Ce
+jour-là, j'avais quitté ma cabane de bonne heure et je faisais, armé
+jusqu'aux dents, un voyage d'exploration à travers mon île.... Tout à
+coup, je vis venir de mon côté un groupe de trois ou quatre personnes,
+qui parlaient à voix très haute et gesticulaient vivement. Juste Dieu!
+des hommes dans mon île! Je n'eus que le temps de me jeter derrière un
+bouquet de lauriers-roses, et à plat ventre, s'il vous plaît.... Les
+hommes passèrent près de moi sans me voir.... Je crus distinguer la voix
+du concierge Colombe, ce qui me rassura un peu; mais, c'est égal, dès
+qu'ils furent loin je sortis de ma cachette et je les suivis à distance
+pour voir ce que tout cela deviendrait....
+
+Ces étrangers restèrent longtemps dans mon ile.... Ils la visitèrent
+d'un bout à l'autre dans tous ses détails. Je les vis entrer dans mes
+grottes et sonder avec leurs cannes la profondeur de mes océans. De
+temps en temps ils s'arrêtaient et remuaient la tête. Toute ma crainte
+était qu'ils ne vinssent à découvrir mes résidences.... Que serais-je
+devenu, grand Dieu! Heureusement, il n'en fut rien, et au bout d'une
+demi-heure, les hommes se retirèrent sans se douter seulement que l'ile
+était habitée. Dès qu'ils furent partis, je courus m'enfermer dans
+une de mes cabanes, et passai là le reste du jour à me demander quels
+étaient ces hommes et ce qu'ils étaient venus faire.
+
+J'allais le savoir bientôt.
+
+Le soir, à souper, M. Eyssette nous annonça solennellement que la
+fabrique était vendue, et que, dans un mois, nous partirions tous pour
+Lyon, où nous allions demeurer désormais.
+
+Ce fut un coup terrible. Il me sembla que le ciel croulait. La fabrique
+vendue!... Eh bien, et mon île, mes grottes, mes cabanes?
+
+Hélas! l'île, les grottes, les cabanes, M. Eyssette avait tout vendu; il
+fallait tout quitter, Dieu, que je pleurais!...
+
+Pendant un mois, tandis qu'à la maison on emballait les glaces, la
+vaisselle, je me promenais triste et seul dans ma chère fabrique. Je
+n'avais plus le coeur à jouer, vous pensez... oh! non... J'allais
+m'asseoir dans tous les coins, et regardant les objets autour de moi, je
+leur parlais comme à des personnes; je disais aux platanes: «Adieu, mes
+chers amis!» et aux bassins: «C'est fini, nous ne nous verrons plus!» Il
+y avait dans le fond du jardin un grand grenadier dont les belles fleurs
+rouges s'épanouissaient au soleil. Je lui dis en sanglotant: «Donne-moi
+une de tes fleurs.» Il me la donna. Je la mis dans ma poitrine, en
+souvenir de lui. J'étais très malheureux.
+
+Pourtant, au milieu de cette grande douleur, deux choses me faisaient
+sourire: d'abord la pensée de monter sur un navire, puis la permission
+qu'on m'avait donnée d'emporter mon perroquet avec moi. Je me disais que
+Robinson avait quitté son île dans des conditions à peu près semblables,
+et cela me donnait du courage.
+
+Enfin, le jour du départ arriva. M. Eyssette était déjà à Lyon depuis
+une semaine. Il avait pris les devants avec les gros meubles. Je partis
+donc en compagnie de Jacques, de ma mère et de la vieille Annou. Mon
+grand frère l'abbé ne partait pas, mais il nous accompagna jusqu'à la
+diligence de Beaucaire, et aussi le concierge Colombe nous accompagna.
+C'est lui qui marchait devant en poussant une énorme brouette chargée
+de malles. Derrière venait mon frère l'abbé, donnant le bras à Mme
+Eyssette.
+
+Mon pauvre abbé, que je ne devais plus revoir!
+
+La vieille Annou marchait ensuite, flanquée d'un énorme parapluie
+bleu et de Jacques, qui était bien content d'aller à Lyon, mais qui
+sanglotait tout de même.... Enfin, à la queue de la colonne venait
+Daniel Eyssette, portant gravement la cage du perroquet et se retournant
+à chaque pas du côté de sa chère fabrique.
+
+A mesure que la caravane s'éloignait, l'arbre aux grenades se haussait
+tant qu'il pouvait par-dessus les murs du jardin pour la voir encore
+une fois.... Les platanes agitaient leurs branches en signe d'adieu....
+Daniel Eyssette, très ému, leur envoyait des baisers à tous, furtivement
+et du bout des doigts.
+
+Je quittai mon île le 30 septembre 18....
+
+
+
+II
+
+LES BABAROTTES[1]
+
+[Footnote 1: Nom donné dans le Midi à ces gros insectes noirs que
+l'Académie appelle des «blattes» et les gens du Nord des «cafards».]
+
+O choses de mon enfance, quelle impression vous m'avez laissée! Il me
+semble que c'est hier, ce voyage sur le Rhône. Je vois encore le bateau,
+ses passagers, son équipage; j'entends le bruit des roues et le
+sifflet de la machine. Le capitaine s'appelait Géniès, le maître coq
+Montélimart. On n'oublie pas ces choses-là.
+
+La traversée dura trois jours. Je passai ces trois jours sur le pont,
+descendant au salon juste pour manger et dormir. Le reste du temps,
+j'allais me mettre à la pointe extrême du navire, près de l'ancre. Il y
+avait là une grosse cloche qu'on sonnait en entrant dans les villes: je
+m'asseyais à côté de cette cloche, parmi des tas de cordes; je posais la
+cage du perroquet entre mes jambes et je regardais. Le Rhône était si
+large qu'on voyait à peine ses rives. Moi, je l'aurais voulu encore
+plus large, et qu'il se fût appelé: la mer! Le ciel riait, l'onde était
+verte. De grandes barques descendaient au fil de l'eau. Des mariniers,
+guéant le fleuve à dos de mules, passaient près de nous en chantant.
+Parfois, le bateau longeait quelque île bien touffue, couverte de joncs
+et de saules. «Oh! une île déserte!» me disais-je dans moi-même; et je
+la dévorais des yeux....
+
+Vers la fin du troisième jour, je crus que nous allions avoir un grain.
+Le ciel s'était assombri subitement; un brouillard épais dansait sur le
+fleuve; à l'avant du navire on avait allumé une grosse lanterne, et, ma
+foi, en présence de tous ces symptômes, je commençais à être ému.... A
+ce moment, quelqu'un dit près de moi: «Voilà Lyon!» En même temps la
+grosse cloche se mit à sonner. C'était Lyon.
+
+Confusément, dans le brouillard, je vis des lumières briller sur l'une
+et sur l'autre rive; nous passâmes sous un pont, puis sous un autre.
+A chaque fois l'énorme tuyau de la cheminée se courbait en deux et
+crachait des torrents d'une fumée noire qui faisait tousser.... Sur le
+bateau, c'était un remue-ménage effroyable. Les passagers cherchaient
+leurs malles; les matelots juraient en roulant des tonneaux dans
+l'ombre. Il pleuvait....
+
+Je me hâtai de rejoindre ma mère; Jacques et la vieille Annou qui
+étaient à l'autre bout du bateau, et nous voilà tous les quatre, serrés
+les uns contre les autres, sous le grand parapluie d'Annou, tandis
+que le bateau se rangeait au long des quais et que le débarquement
+commençait.
+
+En vérité, si M. Eyssette n'était pas venu nous tirer de là, je crois
+que nous n'en serions jamais sortis. Il arriva vers nous, à tâtons,
+en criant: «Qui vive! qui vive!» A ce «qui vive!» bien connu, nous
+répondîmes: «amis!» tous les quatre à la fois avec un bonheur, un
+soulagement inexprimable.... M. Eyssette nous embrassa lestement, prit
+mon frère d'une main, moi de l'autre, dit aux femmes: «Suivez-moi!» et
+en route.... Ah! c'était un homme.
+
+Nous avancions avec peine; il faisait nuit, le pont glissait. A chaque
+pas, on se heurtait contre des caisses.... Tout à coup, du bout du
+navire, une voix stridente, éplorée, arrive jusqu'à nous: «Robinson!
+Robinson!» disait la voix.
+
+«Ah! mon Dieu!» m'écriai-je; et j'essayai de dégager ma main de celle de
+mon père; lui, croyant que j'avais glissé, me serra plus fort.
+
+La voix reprit, plus stridente encore, et plus éplorée: «Robinson! mon
+pauvre Robinson!» Je fis un nouvel effort pour dégager ma main. «Mon
+perroquet, criai-je, mon perroquet!»
+
+--Il parle donc maintenant? dit Jacques.
+
+S'il parlait, je crois bien; on l'entendait d'une lieue. Dans mon
+trouble, je l'avais oublié; là-bas, tout au bout du navire, près de
+l'ancre, et c'est de là qu'il m'appelait, en criant de toutes ses
+forces: «Robinson! Robinson! mon pauvre Robinson!»
+
+Malheureusement nous étions loin; le capitaine criait: «Dépêchons-nous.»
+
+«Nous viendrons le chercher demain, dit M. Eyssette, sur les bateaux,
+rien ne s'égare.» Et là-dessus, malgré mes larmes, il m'entraîna.
+Pécaïre! le lendemain on l'envoya chercher et on ne le trouva pas....
+Jugez de mon désespoir: plus de Vendredi! plus de perroquet! Robinson
+n'était plus possible. Le moyen, d'ailleurs, avec la meilleure volonté
+du monde, de se forger une île déserte, à un quatrième étage, dans une
+maison sale et humide, rue Lanterne?
+
+Oh! l'horrible maison! Je la verrai toute ma vie: l'escalier était
+gluant; la cour ressemblait à un puits; le concierge, un cordonnier,
+avait son échoppe contre la pompe.... C'était hideux.
+
+Le soir de notre arrivée, la vieille Annou, en s'installant dans sa
+cuisine, poussa un cri de détresse:
+
+«Les babarottes! les babarottes!»
+
+Nous accourûmes. Quel spectacle!... La cuisine était pleine de ces
+vilaines bêtes; il y en avait sur la crédence, au long des murs, dans
+les tiroirs, sur la cheminée, dans le buffet, partout. Sans le vouloir,
+on en écrasait. Pouah! Annou en avait déjà tué beaucoup; mais plus elle
+en tuait, plus il en venait. Elles arrivaient par le trou de l'évier, on
+boucha le trou de l'évier; mais le lendemain soir elles revinrent par un
+autre endroit, on ne sait d'où. Il fallut avoir un chat exprès pour
+les tuer, et toutes les nuits c'était dans la cuisine une effroyable
+boucherie.
+
+Les babarottes me firent haïr Lyon dès le premier soir. Le lendemain, ce
+fut bien pis. Il fallait prendre des habitudes nouvelles; les heures des
+repas étaient changées.... Les pains n'avaient pas la même forme que
+chez nous. On les appelait des «couronnes». En voilà un nom!
+
+Chez les bouchers, quand la vieille Annou demandait une _carbonade_,
+l'étalier lui riait au nez; il ne savait pas ce que c'était une
+«carbonade», ce sauvage!... Ah! je me suis bien ennuyé.
+
+Le dimanche, pour nous égayer un peu, nous allions nous promener en
+famille sur les quais du Rhône, avec des parapluies. Instinctivement
+nous nous dirigions toujours vers le Midi, du côté de Perrache. «Il me
+semble que cela nous rapproche du pays», disait ma mère, qui languissait
+encore plus que moi.... Ces promenades de famille étaient lugubres. M.
+Eyssette grondait, Jacques pleurait tout le temps, moi je me tenais
+toujours derrière; je ne sais pas pourquoi, j'avais honte d'être dans la
+rue, sans doute parce que nous étions pauvres.
+
+Au bout d'un mois, la vieille Annou tomba malade. Les brouillards la
+tuaient; on dut la renvoyer dans le Midi. Cette pauvre fille, qui aimait
+ma mère à la passion, ne pouvait pas se décider à nous quitter. Elle
+suppliait qu'on la gardât, promettant de ne pas mourir. Il fallut
+l'embarquer de force. Arrivée dans le Midi, elle s'y maria de désespoir.
+
+Annou partie, on ne prit pas de nouvelle bonne, ce qui me parut le
+comble de la misère.... La femme du concierge montait faire le gros
+ouvrage; ma mère, au feu des fourneaux, calcinait ses belles mains
+blanches que j'aimais tant embrasser; quant aux provisions, c'est
+Jacques qui les faisait. On lui mettait un grand panier sous le bras, en
+lui disant: «Tu achèteras ça et ça»; et il achetait ça et ça très bien,
+toujours en pleurant, par exemple.
+
+Pauvre Jacques! il n'était pas heureux, lui non plus. M. Eyssette, de
+le voir éternellement la larme à l'oeil, avait fini par le prendre
+en grippe et l'abreuvait de taloches.... On entendait tout le jour:
+«Jacques, tu es un butor! Jacques, tu es un âne!» Le fait est que,
+lorsque son père était là, le malheureux Jacques perdait tous ses
+moyens. Les efforts qu'il faisait pour retenir ses larmes le rendaient
+laid. M. Eyssette lui portait malheur. Écoutez la scène de la cruche:
+
+Un soir, au moment de se mettre à table, on s'aperçoit qu'il n'y a plus
+une goutte d'eau dans la maison.
+
+«Si vous voulez, j'irai en chercher», dit ce bon enfant de Jacques.
+
+Et le voilà qui prend la cruche, une grosse cruche de grès.
+
+M. Eyssette hausse les épaules:
+
+«Si c'est Jacques qui y va, dit-il, la cruche est cassée, c'est sûr.
+
+--Tu entends, Jacques,--c'est Mme Eyssette qui parle avec sa voix
+tranquille,--tu entends, ne la casse pas, fais bien attention.»
+
+M. Eyssette reprend:
+
+«Oh! tu as beau lui dire de ne pas la casser, il la cassera tout de
+même.»
+
+Ici, la voix éplorée de Jacques:
+
+«Mais enfin, pourquoi voulez-vous que je la casse?
+
+--Je ne veux pas que tu la casses, je te dis que tu la casseras», répond
+M. Eyssette, et d'un ton qui n'admet pas de réplique.
+
+Jacques ne réplique pas; il prend la cruche d'une main fiévreuse et sort
+brusquement avec l'air de dire:
+
+«Ah! je la casserai? Eh bien, nous allons voir.»
+
+Cinq minutes, dix minutes se passent; Jacques ne revient pas. Mme
+Eyssette commence à se tourmenter:
+
+«Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé!
+
+--Parbleu! que veux-tu qu'il lui soit arrivé? dit M. Eyssette d'un ton
+bourru. Il a cassé la cruche et n'ose plus rentrer.»
+
+Mais tout en disant cela--avec son air bourru, c'était le meilleur homme
+du monde--, il se lève et va ouvrir la porte pour voir un peu ce que
+Jacques était devenu. Il n'a pas loin à aller; Jacques est debout sur
+le palier, devant la porte, les mains vides, silencieux, pétrifié. En
+voyant M. Eyssette, il pâlit, et d'une voix navrante et faible, oh! si
+faible: «Je l'ai cassée», dit-il.... Il l'avait cassée!...
+
+Dans les archives de la maison Eyssette, nous appelons cela «la scène de
+la cruche».
+
+Il y avait environ deux mois que nous étions à Lyon, lorsque nos parents
+songèrent à nos études. Mon père aurait bien voulu nous mettre au
+collège, mais c'était trop cher. «Si nous les envoyions dans une
+manécanterie? dit Mme Eyssette; il paraît que les enfants y sont bien.»
+Cette idée sourit à mon père, et comme Saint-Nizier était l'église la
+plus proche, on nous envoya à la manécanterie de Saint-Nizier.
+
+C'était très amusant, la manécanterie! Au lieu de nous bourrer la
+tête de grec et de latin comme dans les autres institutions, on nous
+apprenait à servir la messe du grand et du petit côté, à chanter les
+antiennes, à faire des génuflexions, à encenser élégamment, ce qui est
+très difficile. Il y avait bien par-ci par-là, quelques heures dans le
+jour consacrées aux déclinaisons et à l'_Epitome_ mais ceci n'était
+qu'accessoire. Avant tout, nous étions là pour le service de l'église.
+Au moins une fois par semaine, l'abbé Micou nous disait entre deux
+prises et d'un air solennel: «Demain, messieurs, pas de classe du matin!
+Nous sommes d'enterrement.»
+
+Nous étions d'enterrement. Quel bonheur! Puis c'étaient des baptêmes,
+des mariages, une visite de monseigneur, le viatique qu'on portait à
+un malade. Oh! le viatique! comme on était fier quand on pouvait
+l'accompagner!... Sous un petit dais de velours rouge, marchait le
+prêtre, portant l'hostie et les saintes huiles. Deux enfants de choeur
+soutenaient le dais, deux autres, l'escortaient avec de gros falots
+dorés. Un cinquième marchait devant, en agitant une crécelle.
+D'ordinaire, c'étaient mes fonctions,... Sur le passage du viatique, les
+hommes se découvraient, les femmes se signaient. Quand on passait devant
+un poste, la sentinelle criait: «Aux armes!» les soldats accouraient
+et se mettaient en rang. «Présentez... armes! genou terre!» disait
+l'officier.... Les fusils sonnaient, le tambour battait aux champs.
+J'agitais ma crécelle par trois fois, comme au _Sanctus_, et nous
+passions. C'était très amusant la manécanterie.
+
+Chacun de nous avait dans une petite armoire un fourniment complet
+d'ecclésiastique: une soutane noire avec une longue queue, une aube, un
+surplis à grandes manches roides d'empois, des bas de soie noire, deux
+calottes, l'une en drap, l'autre en velours, des rabats bordés de
+petites perles blanches, tout ce qu'il fallait.
+
+Il paraît que ce costume m'allait très bien:
+
+«Il est à croquer là-dessous», disait Mme Eyssette. Malheureusement
+j'étais très petit, et cela me désespérait. Figurez-vous que, même en
+me haussant, je ne montais guère plus haut que les bas blancs de M.
+Caduffe, notre suisse, et puis si frêle! Une fois, à la messe, en
+changeant les Évangiles de place, le gros livre était si lourd qu'il
+m'entraîna. Je tombai de tout mon long sur les marches de l'autel. Le
+pupitre fut brisé, le service interrompu. C'était un jour de Pentecôte.
+Quel scandale!... A part ces légers inconvénients de ma petite taille,
+j'étais très content de mon sort, et souvent le soir, en nous couchant,
+Jacques et moi, nous nous disions: «En somme, c'est très amusant la
+manécanterie.» Par malheur, nous n'y restâmes pas longtemps. Un ami de
+la famille, recteur d'université dans le Midi, écrivit un jour à mon
+père que s'il voulait une bourse d'externe au collège de Lyon pour un de
+ses fils, on pourrait lui en avoir une.
+
+«Ce sera pour Daniel, dit M. Eyssette.
+
+--Et Jacques? dit ma mère.
+
+--Oh! Jacques! je le garde avec moi; il me sera très utile. D'ailleurs,
+je m'aperçois qu'il a du goût pour le commerce. Nous en ferons un
+négociant.»
+
+De bonne foi, je ne sais comment, M. Eyssette avait pu s'apercevoir que
+Jacques avait du goût pour le commerce. En ce temps-là, le pauvre garçon
+n'avait du goût que pour les larmes, et si on l'avait consulté.... Mais
+on ne le consulta pas, ni moi non plus.
+
+Ce qui me frappa d'abord, à mon arrivée au collège, c'est que j'étais
+le seul avec une blouse. A Lyon, les fils de riches ne portent pas de
+blouses; il n'y a que les enfants de la rue, les _gones_ comme on dit.
+Moi, j'en avais une, une petite blouse, j'avais l'air d'un gone....
+Quand j'entrai dans la classe; les élèves ricanèrent. On disait: «Tiens!
+il a une blouse!» Le professeur fit la grimace et tout de suite me prit
+en aversion. Depuis lors, quand il me parla, ce fut toujours du bout des
+lèvres, d'un air méprisant. Jamais il ne m'appela par mon nom; il disait
+toujours: «Hé! vous, là-bas, le petit Chose!» Je lui avais dit pourtant
+plus de vingt fois que je m'appelais Daniel Ey-sset-te.... A la fin, mes
+camarades me surnommèrent «le petit Chose», et le surnom me resta....
+
+Ce n'était pas seulement ma blouse qui me distinguait des autres
+enfants. Les autres avaient de beaux cartables en cuir jaune, des
+encriers de buis qui sentaient bon, des cahiers cartonnés, des livres
+neufs avec beaucoup de notes dans le bas; moi, mes livres étaient de
+vieux bouquins achetés sur les quais, moisis, fanés, sentant le rance;
+les couvertures étaient toujours en lambeaux, quelquefois il manquait
+des pages. Jacques faisait bien de son mieux pour me les relier avec
+du gros carton et de la colle forte; mais il mettait toujours trop
+de colle, et cela puait. Il m'avait fait aussi un cartable avec une
+infinité de poches, très commode, mais toujours trop de colle. Le besoin
+de coller et de cartonner était devenu chez Jacques une manie comme le
+besoin de pleurer. Il avait constamment devant le feu un tas de petits
+pots de colle et, dès qu'il pouvait s'échapper du magasin un moment, il
+collait, reliait, cartonnait. Le reste du temps, il portait des paquets
+en ville, écrivait sous la dictée, allait aux provisions--le commerce
+enfin.
+
+Quant à moi, j'avais compris que lorsqu'on est boursier, qu'on porte une
+blouse, qu'on s'appelle «le petit Chose», il faut travailler deux fois
+plus que les autres pour être leur égal, et ma foi! Le petit Chose se
+mit à travailler de tout son courage.
+
+Brave petit Chose! Je le vois, en hiver, dans sa chambre sans feu,
+assis à sa table de travail, les jambes enveloppées d'une couverture.
+Au-dehors, le givre fouettait les vitres. Dans le magasin, on entendait
+M. Eyssette qui dictait.
+
+«J'ai reçu votre honorée du 8 courant.»
+
+Et la voix pleurarde de Jacques qui reprenait:
+
+«J'ai reçu votre honorée du 8 courant.»
+
+De temps en temps, la porte de la chambre s'ouvrait doucement: c'était
+Mme Eyssette qui entrait. Elle s'approchait du petit Chose sur la pointe
+des pieds: Chut!...
+
+«Tu travailles? lui disait-elle tout bas.
+
+--Oui, mère.
+
+--Tu n'as pas froid?
+
+--Oh! non!»
+
+Le petit Chose mentait, il avait bien froid, au contraire.
+
+Alors, Mme Eyssette s'asseyait auprès de lui, avec son tricot, et
+restait là de longues heures, comptant ses mailles à voix basse, avec un
+gros soupir de temps en temps.
+
+Pauvre Mme Eyssette! Elle y pensait toujours à ce cher pays qu'elle
+n'espérait plus revoir.... Hélas! pour notre malheur, pour notre malheur
+à tous, elle allait le revoir bientôt....
+
+
+
+III
+
+IL EST MORT! PRIEZ POUR LUI!
+
+C'était un lundi du mois de juillet.
+
+Ce jour-là, en sortant du collège, je m'étais laissé entraîner à faire
+une partie de barres, et lorsque je me décidai à rentrer à la maison, il
+était beaucoup plus tard que je n'aurais voulu. De la place des Terreaux
+à la rue Lanterne, je courus sans m'arrêter, mes livres à la ceinture,
+ma casquette entre les dents. Toutefois, comme j'avais une peur
+effroyable de mon père, je repris haleine une minute dans l'escalier,
+juste le temps d'inventer une histoire pour expliquer mon retard. Sur
+quoi, je sonnai bravement.
+
+Ce fut M. Eyssette lui-même qui vint m'ouvrir. «Comme tu viens tard!» me
+dit-il. Je commençais à débiter mon mensonge en tremblant; mais le
+cher homme ne me laissa pas achever et, m'attirant sur sa poitrine, il
+m'embrassa longuement et silencieusement.
+
+Moi qui m'attendais pour le moins à une verte semonce, cet accueil me
+surprit. Ma première idée fut que nous avions le curé de Saint-Nizier
+à dîner; je savais par expérience qu'on ne nous grondait jamais ces
+jours-là. Mais en entrant dans la salle à manger, je vis tout de suite
+que je m'étais trompé. Il n'y avait que deux couverts sur la table,
+celui de mon père et le mien.
+
+«Et ma mère? Et Jacques?» demandai-je, étonné.
+
+M. Eyssette me répondit d'une voix douce qui ne lui était pas
+habituelle:
+
+«Ta mère et Jacques sont partis, Daniel; ton frère l'abbé est bien
+malade.»
+
+Puis, voyant que j'étais devenu tout pâle, il ajouta presque gaiement
+pour me rassurer:
+
+«Quand je dis bien malade, c'est une façon de parler: on nous a écrit
+que l'abbé était au lit; tu connais ta mère, elle a voulu partir, et je
+lui ai donné Jacques pour l'accompagner. En somme, ce ne sera rien!...
+Et maintenant mets-toi là et mangeons; je meurs de faim.»
+
+Je m'attablai sans rien dire, mais j'avais le coeur serré et toutes les
+peines du monde à retenir mes larmes, en pensant que mon grand frère
+l'abbé était bien malade. Nous dînâmes tristement en face l'un de
+l'autre, sans parler. M. Eyssette mangeait vite, buvait à grands coups,
+puis s'arrêtait subitement et songeait.... Pour moi, immobile au bout
+de la table et comme frappé de stupeur, je me rappelais les belles
+histoires que l'abbé me contait lorsqu'il venait à la fabrique. Je le
+voyais retroussant bravement sa soutane pour franchir les bassins. Je
+me souvenais aussi du jour de sa première messe, où toute la famille
+assistait, comme il était beau lorsqu'il se tournait vers nous, les bras
+ouverts, disant _Dominus vobiscum_ d'une voix si douce que Mme Eyssette
+en pleurait de joie!... Maintenant je me le figurais là-bas, couché,
+malade (oh! bien malade; quelque chose me le disait), et ce qui
+redoublait mon chagrin de le savoir ainsi, c'est une voix que
+j'entendais me crier au fond du coeur: «Dieu te punit, c'est ta faute!
+il fallait rentrer tout droit! Il fallait ne pas mentir!» Et plein de
+cette effroyable pensée que Dieu, pour le punir, allait faire mourir son
+frère, le petit Chose se désespérait en lui-même, disant: «Jamais, non!
+jamais, je ne jouerai plus aux barres en sortant du collège.»
+
+Le repas terminé, on alluma la lampe, et la veillée commença. Sur la
+nappe, au milieu des débris du dessert, M. Eyssette avait posé ses gros
+livres de commerce et faisait ses comptes à haute voix. Finet, le chat
+des babarottes, miaulait tristement en rôdant autour de la table...;
+moi, j'avais ouvert la fenêtre et je m'y étais accoudé....
+
+Il faisait nuit, l'air était lourd.... On entendait les gens d'en bas
+rire et causer devant leurs portes, et les tambours du fort Loyasse
+battre dans le lointain.... J'étais là depuis quelques instants, pensant
+à des choses tristes et regardant vaguement dans la nuit, quand un
+violent coup de sonnette m'arracha de ma croisée brusquement. Je
+regardai mon père avec effroi, et je crus voir passer sur son visage le
+frisson d'angoisse et de terreur qui venait de m'envahir. Ce coup de
+sonnette lui avait fait peur, à lui aussi.
+
+«On sonne! me dit-il presque à voix basse.
+
+--Restez, père! j'y vais.» Et je m'élançai vers la porte.
+
+Un homme était debout sur le seuil. Je l'entrevis dans l'ombre, me
+tendant quelque chose que j'hésitais à prendre.
+
+«C'est une dépêche, dit-il.
+
+--Une dépêche, grand Dieu! pour quoi faire?»
+
+Je la pris en frissonnant, et déjà je repoussais la porte; mais l'homme
+la retint avec son pied et me dit froidement:
+
+«Il faut signer.»
+
+Il fallait signer! Je ne savais pas: c'était la première dépêche que je
+recevais.
+
+«Qui est là, Daniel?» me cria M. Eyssette; sa voix tremblait.
+
+Je répondis:
+
+«Rien! c'est un pauvre....» Et, faisant signe à l'homme de m'attendre,
+je courus à ma chambre, je trempai ma plume dans l'encre, à tâtons, puis
+je revins.
+
+L'homme dit:
+
+«Signez là.»
+
+Le petit Chose signa d'une main tremblante, à la lueur des lampes de
+l'escalier; ensuite il ferma la porte et rentra, tenant la dépêche
+cachée sous sa blouse.
+
+Oh! oui, je te tenais cachée sous ma blouse, dépêche de malheur! Je ne
+voulais pas que M. Eyssette te vît; car d'avance je savais que tu venais
+nous annoncer quelque chose de terrible, et lorsque je t'ouvris, tu ne
+m'appris rien de nouveau, entends-tu, dépêche! Tu ne m'appris rien que
+mon coeur n'eût déjà deviné.
+
+«C'était un pauvre?» me dit mon père en me regardant.
+
+Je répondis sans rougir: «C'était un pauvre»; et pour détourner les
+soupçons, je repris ma place à la croisée.
+
+J'y restai encore quelque temps, ne bougeant pas, ne parlant pas,
+serrant contre ma poitrine ce papier qui me brûlait.
+
+Par moments, j'essayais de me raisonner, de me donner du courage, je me
+disais: «Qu'en sais-tu? c'est peut-être une bonne nouvelle. Peut-être on
+écrit qu'il est guéri....» Mais, au fond, je sentais bien que ce n'était
+pas vrai, que je me mentais à moi-même, que la dépêche ne dirait pas
+qu'il était guéri.
+
+Enfin, je me décidai à passer dans ma chambre pour savoir une bonne fois
+à quoi m'en tenir. Je sortis de la salle à manger, lentement, sans
+avoir l'air; mais quand je fus dans ma chambre, avec quelle rapidité
+fiévreuse, j'allumai ma lampe! Et comme mes mains tremblaient en ouvrant
+cette dépêche de mort! Et de quelles larmes brûlantes je l'arrosai,
+lorsque je l'eus ouverte!... Je la relus vingt fois, espérant toujours
+m'être trompé; mais, pauvre de moi! j'eus beau la lire et la relire, et
+la tourner dans tous les sens, je ne pus lui faire dire autre chose que
+ce qu'elle avait dit d'abord, ce que je savais bien qu'elle dirait:
+
+ «Il est mort! Priez pour lui!»
+
+Combien de temps je restai là, debout, pleurant devant cette dépêche
+ouverte, je l'ignore. Je me souviens seulement que mes yeux me cuisaient
+beaucoup, et qu'avant de sortir de ma chambre je baignai mon visage
+longuement. Puis, je rentrai dans la salle à manger, tenant dans ma
+petite main crispée la dépêche trois fois maudite.
+
+Et maintenant, qu'allais-je faire? Comment m'y prendre pour annoncer
+l'horrible nouvelle à mon père, et quel ridicule enfantillage m'avait
+poussé à la garder pour moi seul? Un peu plus tôt, un peu plus tard,
+est-ce qu'il ne l'aurait pas su? Quelle folie! Au moins, si j'étais allé
+droit à lui lorsque la dépêche était arrivée, nous l'aurions ouverte
+ensemble; à présent, tout serait dit.
+
+Or, tandis que je me parlais à moi-même, je m'approchai de la table et
+je vins m'asseoir à côté de M. Eyssette, juste à côté de lui. Le pauvre
+homme avait fermé ses livres et, de la barbe de sa plume, s'amusait à
+chatouiller le museau blanc de Finet. Cela me serrait le coeur qu'il
+s'amusât ainsi. Je voyais sa bonne figure que la lampe éclairait à demi,
+s'animer et rire par moments; et j'avais envie de lui dire: «Oh! non, ne
+riez pas; je vous en prie.»
+
+Alors, comme je le regardais ainsi tristement avec ma dépêche à la main,
+M. Eyssette leva la tête. Nos regards se rencontrèrent, et je ne sais
+pas ce qu'il vit dans le mien, mais je sais que sa figure se décomposa
+tout à coup, qu'un grand cri jaillit de sa poitrine, qu'il me dit d'une
+voix à fendre l'âme: «Il est mort, n'est-ce pas?» que la dépêche glissa
+de mes doigts, que je tombai dans ses bras en sanglotant, et que nous
+pleurâmes longuement, éperdus, dans les bras l'un de l'autre, tandis
+qu'à nos pieds Finet jouait avec la dépêche, l'horrible dépêche de mort,
+cause de toutes nos larmes.
+
+Écoutez, je ne mens pas: voilà longtemps que ces choses se sont passées,
+voilà longtemps qu'il dort dans la terre, mon cher abbé que j'aimais
+tant; eh bien, encore aujourd'hui, quand je reçois une dépêche, je ne
+peux pas l'ouvrir sans un frisson de terreur. Il me semble que je vais
+lire qu'_il est mort_, et qu'il faut _prier pour lui_!
+
+
+
+IV
+
+LE CAHIER ROUGE
+
+On trouve dans les vieux missels de naïves enluminures, où la Dame des
+sept douleurs est représentée ayant sur chacune de ses joues une grande
+ride profonde, cicatrice divine que l'artiste a mise là pour nous dire:
+«Regardez comme elle a pleuré!...» Cette ride--la ride des larmes--, je
+jure que je l'ai vue sur le visage amaigri de Mme Eyssette, lorsqu'elle
+revint à Lyon, après avoir enterré son fils.
+
+Pauvre mère, depuis ce jour elle ne voulut plus sourire. Ses robes
+furent toujours noires, son visage toujours désolé. Dans ses vêtements
+comme dans son coeur, elle prit le grand deuil, et ne le quitta
+jamais... Du reste, rien de changé dans la maison Eyssette; ce fut un
+peu plus lugubre, voilà tout. Le curé de Saint-Nizier dit quelques
+messes pour le repos de l'âme de l'abbé. On tailla deux vêtements noirs
+pour les enfants dans une vieille roulière de leur père, et la vie, la
+triste vie recommença.
+
+Il y avait déjà quelque temps que notre cher abbé était mort, lorsqu'un
+soir, à l'heure de nous coucher, je fus très étonné de voir Jacques
+fermer notre chambre à double tour, boucher soigneusement les rainures
+de la porte, et, cela fait, venir vers moi, d'un grand air de solennité
+et de mystère.
+
+Il faut vous dire que, depuis son retour du Midi, un singulier
+changement s'était opéré dans les habitudes de l'ami Jacques. D'abord,
+ce que peu de personnes voudront croire, Jacques ne pleurait plus, ou
+presque plus; puis, son fol amour du cartonnage lui avait à peu près
+passé. Les petits pots de colle allaient encore au feu de temps en
+temps, mais ce n'était plus avec le même entrain; maintenant, si vous
+aviez besoin d'un cartable, il fallait vous mettre à genoux pour
+l'obtenir.... Dès choses incroyables! un carton â chapeaux que Mme
+Eyssette avait commandé était sur le chantier depuis huit jours.... A la
+maison, on ne s'apercevait de rien; mais moi, je voyais bien que Jacques
+avait quelque chose. Plusieurs fois, je l'avais surpris dans le magasin,
+parlant seul et faisant des gestes. La nuit, il ne dormait pas; je
+l'entendais marmotter entre ses dents, puis subitement sauter à bas du
+lit et marcher â grands pas dans la chambre... tout cela n'était pas
+naturel et me faisait peur quand j'y songeais. Il me semblait que
+Jacques allait devenir fou.
+
+Ce soir-là, quand je le vis fermer à double tour la porte de notre
+chambre, cette idée de folie me revint dans la tête et j'eus un
+mouvement d'effroi: mon pauvre Jacques! lui, ne s'en aperçut pas, et
+prenant gravement une de mes mains dans les siennes:
+
+«Daniel, me dit-il, je vais te confier quelque chose mais il faut me
+jurer que tu n'en parleras jamais.»
+
+Je compris tout de suite que Jacques n'était pas fou. Je répondis sans
+hésiter:
+
+«Je te le jure, Jacques.
+
+--Eh bien, tu ne sais pas?... chut!... Je fais un poème, un grand poème.
+
+--Un poème, Jacques! tu fais un poème, toi!»
+
+Pour toute réponse, Jacques tira de dessous sa veste un énorme cahier
+rouge qu'il avait cartonné lui-même, et en tête duquel il avait écrit de
+sa plus belle main:
+
+ RELIGION! RELIGION! Poème en douze chants PAR EYSSETTE (JACQUES)
+
+C'était si grand que j'en eus comme un vertige. Comprenez cela?...
+Jacques, mon frère Jacques, un enfant de treize ans, le Jacques des
+sanglots et des petits pots de colle, faisait: _Religion! Religion!_
+poème en douze chants.
+
+Et personne ne s'en doutait! et on continuait à l'envoyer chez les
+marchands d'herbes avec un panier sous le bras! et son père lui criait
+plus que jamais: «Jacques, tu es un âne!...»
+
+Ah! pauvre cher Eyssette (Jacques)! comme je vous aurais sauté au cou
+de bon coeur, si j'avais osé. Mais je n'osai pas... Songez donc!...
+_Religion! Religion!_ poème en douze chants!... Pourtant la vérité
+m'oblige à dire que ce poème en douze chants était loin d'être terminé.
+Je crois même qu'il n'y avait encore de fait que les quatre premiers
+vers du premier chant; mais vous savez, en ces sortes d'ouvrages la mise
+en train est toujours ce qu'il y a de plus difficile, et comme disait
+Eyssette (Jacques) avec beaucoup de raison: «Maintenant que j'ai mes
+quatre premiers vers, le reste n'est rien; ce n'est qu'une affaire de
+temps[2].»
+
+Ce reste qui n'était rien qu'une affaire de temps, jamais Eyssette
+(Jacques) n'en put venir à bout... Que voulez-vous? les poèmes ont leurs
+destinées; il paraît que la destinée de _Religion! Religion!_ poème en
+douze chants, était de ne pas être en douze chants du tout. Le poète eut
+beau faire, il n'alla jamais plus loin que les quatre premiers vers.
+C'était fatal. A la fin, le malheureux garçon, impatienté, envoya son
+poème au diable et congédia la Muse (on disait encore la Muse en ce
+temps-là). Le jour même, ses sanglots le reprirent et les petits pots de
+colle reparurent devant le feu... Et le cahier rouge?... Oh! le cahier
+rouge, il avait sa destinée aussi, celui-là.
+
+[Footnote 2: Les voici, ces quatre vers. Les voici tels que je les ai
+vus ce soir-là, moulés en belle ronde, à la première page du cahier
+rouge:
+
+ _Religion! Religion!_
+ Mot sublime! Mystère!
+ Voix touchante et solitaire.
+ Compassion! Compassion!
+
+Ne riez pas, cela lui avait coûté beaucoup de mal.]
+
+Jacques me dit: «Je te le donne, mets-y ce que tu voudras.» Savez-vous
+ce que j'y mis, moi?.. Mes poésies, parbleu! les poésies du petit Chose.
+Jacques m'avait donné son mal.
+
+Et maintenant, si le lecteur le veut bien, pendant que le petit Chose
+est en train de cueillir des rimes, nous allons d'une enjambée franchir
+quatre ou cinq années de sa vie. J'ai hâte d'arriver à un certain
+printemps de 18..., dont la maison Eyssette n'a pas encore aujourd'hui
+perdu le souvenir; on a comme cela des dates dans les familles.
+
+Du reste, ce fragment de ma vie que je passe sous silence, le lecteur ne
+perdra rien à ne pas le connaître. C'est toujours la même chanson, des
+larmes et de la misère! les affaires qui ne vont pas, des loyers en
+retard, des créanciers qui font des scènes, les diamants de la mère
+vendus, l'argenterie au mont-de-piété, les draps de lit qui ont des
+trous, les pantalons qui ont des pièces; des privations de toutes
+sortes, des humiliations de tous les jours, l'éternel «comment
+ferons-nous demain?» le coup de sonnette insolent des huissiers, le
+concierge qui sourit quand on passe, et puis les emprunts, et puis les
+protêts, et puis... et puis...
+
+Nous voilà donc en 18...
+
+Cette année-là, le petit Chose achevait sa philosophie.
+
+C'était, si j'ai bonne mémoire; un jeune garçon très prétentieux, se
+prenant tout à fait au sérieux comme philosophe et aussi comme poète; du
+reste pas plus haut qu'une botte et sans un poil de barbe au menton.
+
+Or, un matin que ce grand philosophe de petit Chose se disposait à aller
+en classe, M. Eyssette père l'appela dans le magasin et, sitôt qu'il le
+vit entrer, lui fit de sa voix brutale:
+
+«Daniel, jette tes livres, tu ne vas plus au collège.»
+
+Ayant dit cela, M. Eyssette père se mit à marcher à grands pas dans le
+magasin, sans parler. Il paraissait très ému, et le petit Chose aussi,
+je vous assure... Après un long moment de silence, M. Eyssette père
+reprit la parole:
+
+«Mon garçon, dit-il, j'ai une mauvaise nouvelle à t'apprendre, oh!
+bien mauvaise... nous allons être obligés de nous séparer tous, voici
+pourquoi.»
+
+Ici, un grand sanglot, un sanglot déchirant retentit derrière la porte
+entrebâillée.
+
+«Jacques, tu es un âne!» cria M. Eyssette sans se retourner, puis il
+continua:
+
+«Quand nous sommes venus à Lyon, il y a six ans, ruinés par les
+révolutionnaires, j'espérais, à force de travail, arriver à reconstruire
+notre fortune; mais le démon s'en mêle! Je n'ai réussi qu'à nous
+enfoncer jusqu'au cou dans les dettes et dans la misère... A présent,
+c'est fini, nous sommes embourbés... Pour sortir de là, nous n'avons
+qu'un parti à prendre, maintenant que vous voilà grandis: vendre le peu
+qui nous reste et chercher notre vie chacun de notre côté.»
+
+Un nouveau sanglot de l'invisible Jacques vint interrompre M. Eyssette;
+mais il était tellement ému lui-même qu'il ne se fâcha pas. Il fit
+seulement signe à Daniel de fermer la porte, et, la porte fermée, il
+reprit:
+
+«Voici donc ce que j'ai décidé: jusqu'à nouvel ordre, ta mère va s'en
+aller vivre dans le Midi, chez son frère, l'oncle Baptiste. Jacques
+restera à Lyon; il a trouvé un petit emploi au mont-de-piété. Moi,
+j'entre commis voyageur à la Société vinicole... Quant à toi, mon pauvre
+enfant, il va falloir aussi que tu gagnes ta vie... Justement, je reçois
+une lettre du recteur qui te propose une place de maître d'étude; tiens,
+lis!»
+
+Le petit Chose prit la lettre.
+
+«D'après ce que je vois, dit-il tout en lisant, je n'ai pas de temps à
+perdre.
+
+--Il faudrait partir demain.
+
+--C'est bien, je partirai...»
+
+Là-dessus le petit Chose replia la lettre et la rendit à son père d'une
+main qui ne tremblait pas. C'était un grand philosophe, comme vous
+voyez.
+
+A ce moment, Mme Eyssette entra dans le magasin, puis Jacques
+timidement derrière elle... Tous deux s'approchèrent du petit Chose et
+l'embrassèrent en silence; depuis la veille ils étaient au courant de ce
+qui se passait.
+
+«Qu'on s'occupe de sa malle! fit brusquement M. Eyssette, il part demain
+matin par le bateau.»
+
+Mme Eyssette poussa un gros soupir, Jacques esquissa un sanglot, et tout
+fut dit.
+
+On commençait à être fait au malheur dans cette maison-là.
+
+Le lendemain de cette journée mémorable, toute la famille accompagna le
+petit Chose au bateau. Par une coïncidence singulière, c'était le
+même bateau qui avait amené les Eyssettes à Lyon six ans auparavant.
+Capitaine Géniès, maître coq Montélimart! Naturellement on se rappela le
+parapluie d'Annou, le perroquet de Robinson, et quelques autres épisodes
+du débarquement... Ces souvenirs égayèrent un peu ce triste départ, et
+amenèrent l'ombre d'un sourire sur les lèvres de Mme Eyssette.
+
+Tout à coup la cloche sonna. Il fallait partir.
+
+Le petit Chose, s'arrachant aux étreintes de ses amis, franchit
+bravement la passerelle.
+
+«Sois sérieux, lui cria son père.
+
+--Ne sois pas malade», dit Mme Eyssette.
+
+Jacques voulait parler, mais il ne put pas; il pleurait trop.
+
+Le petit Chose ne pleurait pas, lui. Comme j'ai eu l'honneur de vous le
+dire, c'était un grand philosophe, et positivement les philosophes ne
+doivent pas s'attendrir...
+
+Et pourtant, Dieu sait s'il les aimait, ces chères créatures qu'il
+laissait derrière lui, dans le brouillard. Dieu sait s'il aurait donné
+volontiers pour elles tout son sang et toute sa chair... Mais que
+voulez-vous? La joie de quitter Lyon, le mouvement du bateau, l'ivresse
+du voyage, l'orgueil de se sentir homme--homme libre, homme fait,
+voyageant seul et gagnant sa vie--, tout cela grisait le petit Chose et
+l'empêchait de songer, comme il aurait dû, aux trois êtres chéris qui
+sanglotaient là-bas, debout sur les quais du Rhône...
+
+Ah! ce n'étaient pas des philosophes, ces trois-là. D'un oeil anxieux et
+plein de tendresse, ils suivaient la marche asthmatique du navire,
+et son panache de fumée n'était pas plus gros qu'une hirondelle à
+l'horizon, qu'ils criaient encore: «Adieu! adieu!» en faisant des
+signes.
+
+Pendant ce temps, monsieur le philosophe se promenait de long en large
+sur le pont, les mains dans les poches, la tête au vent. Il sifflotait,
+crachait très loin, regardait les dames sous le nez, inspectait la
+manoeuvre, marchait des épaules comme un gros homme, se trouvait
+charmant. Avant qu'on fût seulement à Vienne, il avait appris au maître
+coq Montélimart et à ses deux marmitons qu'il était dans l'Université
+et qu'il y gagnait fort bien sa vie... Ces messieurs lui en firent
+compliment. Cela le rendit très fier.
+
+Une fois, en se promenant d'un bout à l'autre du navire, notre
+philosophe heurta du pied, à l'avant, près de la grosse cloche, un
+paquet de cordes sur lequel, à six ans de là, Robinson Crusoé était venu
+s'asseoir pendant de longues heures, son perroquet entre les jambes. Ce
+paquet de cordes le fit beaucoup rire et un peu rougir.
+
+«Que je devais être ridicule, pensait-il, de traîner partout avec moi
+cette grande cage peinte en bleu et ce perroquet fantastique...»
+
+Pauvre philosophe! il ne se doutait pas que pendant toute sa vie il
+était condamné à traîner ainsi ridiculement cette cage peinte en bleu,
+couleur d'illusion, et ce perroquet vert, couleur d'espérance.
+
+Hélas! à l'heure où j'écris ces lignes, le malheureux garçon la porte
+encore, sa grande cage peinte en bleu. Seulement de jour en jour l'azur
+des barreaux s'écaille et le perroquet vert est aux trois quarts
+déplumé, pécaïre!
+
+Le premier soin du petit Chose, en arrivant dans sa ville natale, fut de
+se rendre à l'Académie, où logeait M. le recteur.
+
+Ce recteur, ami d'Eyssette père, était un grand beau vieux, alerte et
+sec, n'ayant rien qui sentît le pédant, ni quoi que ce fût de semblable.
+Il accueillit Eyssette fils avec une grande bienveillance. Toutefois,
+quand on l'introduisit dans son cabinet, le brave homme ne put retenir
+un geste de surprise.
+
+«Ah! mon Dieu! dit-il, comme il est petit!»
+
+Le fait est que le petit Chose était ridiculement petit; et puis l'air
+si jeune, si mauviette.
+
+L'exclamation du recteur lui porta un coup terrible.
+
+«Ils ne vont pas vouloir de moi», pensa-t-il. Et tout son corps se mit à
+trembler.
+
+Heureusement, comme s'il eût deviné ce qui se passait dans cette pauvre
+petite cervelle, le recteur reprit:
+
+«Approche ici, mon garçon... Nous allons donc faire de toi un maître
+d'étude... A ton âge, avec cette taille et cette figure-là, le métier te
+sera plus dur qu'à un autre... Mais enfin, puisqu'il le faut, puisqu'il
+faut que tu gagnes ta vie, mon cher enfant, nous arrangerons cela
+pour le mieux... En commençant, on ne te mettra pas dans une grande
+baraque... Je vais t'envoyer dans un collège communal, à quelques lieues
+d'ici, à Sarlande, en pleine montagne... Là tu feras ton apprentissage
+d'homme, tu t'aguerriras au métier, tu grandiras, tu prendras de la
+barbe; puis le poil venu, nous verrons!»
+
+Tout en parlant, M. le recteur écrivait au principal du collège de
+Sarlande pour lui présenter son protégé. La lettre terminée, il la remit
+au petit Chose et l'engagea à partir le jour même; là-dessus, il lui
+donna quelques sages conseils et le congédia d'une tape amicale sur la
+joue en lui promettant de ne pas le perdre de vue.
+
+Voilà mon petit Chose bien content. Quatre à quatre il dégringole
+l'escalier séculaire de l'Académie et s'en va d'une haleine retenir sa
+place pour Sarlande.
+
+La diligence ne part que dans l'après-midi; encore quatre heures à
+attendre! Le petit Chose en profite pour aller parader au soleil
+sur l'esplanade et se montrer à ses compatriotes. Ce premier devoir
+accompli, il songe à prendre quelque nourriture et se met en quête d'un
+cabaret à portée de son escarcelle... Juste en face les casernes, il en
+avise un propret, reluisant, avec une belle enseigne toute neuve:
+
+«Voici mon affaire», se dit-il. Et, après quelques minutes
+d'hésitation--c'est la première fois que le petit Chose entre dans un
+restaurant--, il pousse résolument la porte.
+
+Le cabaret est désert pour le moment. Des murs peints à la chaux...,
+quelques tables de chêne... Dans un coin de longues cannes de
+compagnons, à bouts de cuivre, ornées de rubans multicolores... Au
+comptoir, un gros homme qui ronfle, le nez dans un journal.
+
+«Holà! quelqu'un!» dit le petit Chose, en frappant de son poing fermé
+sur les tables, comme un vieux coureur de tavernes.
+
+Le gros homme du comptoir ne se réveille pas pour si peu; mais du fond
+de l'arrière-boutique, la cabaretière accourt... En voyant le nouveau
+client que l'ange Hasard lui amène, elle pousse un grand cri:
+
+«Miséricorde! monsieur Daniel!
+
+--Annou! ma vieille Annou!» répond le petit Chose. Et les voilà dans les
+bras l'un de l'autre.
+
+Eh! mon Dieu, oui, c'est Annou, la vieille Annou, anciennement bonne des
+Eyssette, maintenant cabaretière, mère des compagnons, mariée à Jean
+Peyrol, ce gros qui ronfle là-bas dans le comptoir... Et comme elle est
+heureuse, si vous saviez, cette brave Annou, comme elle est heureuse de
+revoir M. Daniel! Comme elle l'embrasse! comme elle l'étreint! comme
+elle l'étouffe!
+
+Au milieu de ces effusions, l'homme du comptoir se réveille.
+
+Il s'étonne d'abord un peu du chaleureux accueil que sa femme est en
+train de faire à ce jeune inconnu; mais quand on lui apprend que ce
+jeune inconnu est M. Daniel Eyssette en personne, Jean Peyrol devient
+rouge de plaisir et s'empresse autour de son illustre visiteur.
+
+«Avez-vous déjeuné, monsieur Daniel?
+
+--Ma foi! non, mon bon Peyrol...; c'est précisément ce qui m'a fait
+entrer ici.»
+
+Justice divine!... M. Daniel n'a pas déjeuné!... La vieille Annou court
+à sa cuisine; Jean Peyrol se précipite à la cave,--une fière cave, au
+dire des compagnons.
+
+En un tour de main, le couvert est mis, la table est parée, le petit
+Chose n'a qu'à s'asseoir et à fonctionner... A sa gauche, Annou lui
+taille des mouillettes pour ses oeufs, des oeufs du matin, blancs,
+crémeux, duvetés... A sa droite, Jean Peyrol lui verse un vieux
+Château-Neuf-des-Papes, qui semble une poignée de rubis jetée au fond de
+son verre... Le petit Chose est très heureux, il boit comme un templier,
+mange comme un hospitalier, et trouve encore moyen de raconter, entre
+deux coups de dents, qu'il vient d'entrer dans l'Université, ce qui le
+met à même de gagner honorablement sa vie. Il faut voir de quel air il
+dit cela: _gagner honorablement sa vie!_--La vieille Annou s'en pâme
+d'admiration.
+
+L'enthousiasme de Jean Peyrol est moins vif. Il trouve tout simple que
+M. Daniel gagne sa vie, puisqu'il est en état de la gagner. A l'âge de
+M. Daniel, lui, Jean Peyrol, courait le monde depuis déjà quatre ou cinq
+ans, et ne coûtait plus un liard à la maison, au contraire...
+
+Bien entendu, le digne cabaretier garde ses réflexions pour lui seul.
+Oser comparer Jean Peyrol à Daniel Eyssette!... Annou ne le souffrirait
+pas.
+
+En attendant, le petit Chose va son train. Il parle, il boit, il mange,
+il s'anime; ses yeux brillent, sa joue s'allume. Holà! maître Peyrol,
+qu'on aille chercher des verres! le petit Chose va trinquer... Jean
+Peyrol apporte les verres et on trinque... d'abord à Mme Eyssette,
+ensuite à M. Eyssette, puis à Jacques, à Daniel, à la vieille Annou, au
+mari d'Annou, à l'Université... à quoi encore?...
+
+Deux heures se passent ainsi en libations et en bavardages. On cause du
+passé couleur de deuil, de l'avenir couleur de rose. On se rappelle la
+fabrique, Lyon, la rue Lanterne, ce pauvre abbé qu'on aimait tant...
+
+Tout à coup le petit Chose se lève pour partir...
+
+«Déjà», dit tristement la vieille Annou.
+
+Le petit Chose s'excuse; il a quelqu'un de la ville à voir avant de s'en
+aller, une visite très importante... Quel dommage! on était si bien!...
+On avait tant de choses à se raconter encore!... Enfin, puisqu'il le
+faut, puisque M. Daniel a quelqu'un de la ville à voir, ses amis du
+_Tour de France_ ne veulent pas le retenir plus longtemps... «Bon
+voyage, monsieur Daniel! Dieu vous conduise, notre cher maître!» Et
+jusqu'au milieu de la rue, Jean Peyrol et sa femme l'accompagnent de
+leurs bénédictions.
+
+Or, savez-vous quel est ce quelqu'un de la ville que le petit Chose veut
+voir avant de partir?
+
+C'est la fabrique, cette fabrique qu'il aimait tant et qu'il a tant
+pleurée!... c'est le jardin, les ateliers, les grands platanes, tous
+les amis de son enfance, toutes ses joies du premier jour... Que
+voulez-vous?
+
+Le coeur de l'homme a de ces faiblesses; il aime ce qu'il peut, même du
+bois, même des pierres, même une fabrique... D'ailleurs, l'histoire est
+là pour vous dire que le vieux Robinson, de retour en Angleterre, reprit
+la mer, et fit je ne sais combien de mille lieues pour revoir son île
+déserte.
+
+Il n'est donc pas étonnant que, pour revoir la sienne, le petit Chose
+fasse quelques pas.
+
+Déjà les grands platanes, dont la tête empanachée regarde par-dessus les
+maisons, ont reconnu leur ancien ami qui vient vers eux à toutes jambes.
+De loin ils lui font signe et se penchent les uns vers les autres, comme
+pour se dire: voilà Daniel Eyssette! Daniel Eyssette est de retour!
+
+Et lui se dépêche, se dépêche; mais, arrivé devant la fabrique, il
+s'arrête stupéfait.
+
+De grandes murailles grises sans un bout de laurier-rose ou de grenadier
+qui dépasse... Plus de fenêtres, des lucarnes; plus d'ateliers, une
+chapelle. Au-dessus de la porte, une grosse croix de grès rouge avec un
+peu de latin autour!...
+
+O douleur! la fabrique n'est plus la fabrique; c'est un couvent de
+carmélites, où les hommes n'entrent jamais.
+
+
+
+V
+
+GAGNE TA VIE
+
+Sarlande est une petite ville des Cévennes, bâtie au fond d'une étroite
+vallée que la montagne enserre de partout comme un grand mur. Quand le
+soleil y donne, c'est une fournaise; quand la tramontane souffle, une
+glacière...
+
+Le soir de mon arrivée, la tramontane faisait rage depuis le matin; et
+quoiqu'on fût au printemps, le petit Chose, perché sur le haut de la
+diligence, sentit, en entrant dans la ville, le froid le saisir jusqu'au
+coeur.
+
+Les rues étaient noires et désertes... Sur la place d'armes, quelques
+personnes attendaient la voiture, en se promenant de long en large
+devant le bureau mal éclairé.
+
+A peine descendu de mon impériale, je me fis conduire au collège, sans
+perdre une minute. J'avais hâte d'entrer en fonctions.
+
+Le collège n'était pas loin de la place; après m'avoir fait traverser
+deux ou trois larges rues silencieuses, l'homme qui portait ma malle
+s'arrêta devant une grande maison, où tout semblait mort depuis des
+années.
+
+«C'est ici», dit-il, en soulevant l'énorme marteau de la porte...
+
+Le marteau retomba lourdement, lourdement... La porte s'ouvrit
+d'elle-même... Nous entrâmes.
+
+J'attendis un moment sous le porche, dans l'ombre. L'homme posa sa malle
+par terre, je le payai, et il s'en alla bien vite... Derrière lui,
+l'énorme porte se referma lourdement, lourdement... Bientôt après, un
+portier somnolent, tenant à la main une grosse lanterne, s'approcha de
+moi.
+
+«Vous êtes sans doute un nouveau?» me dit-il d'un air endormi.
+
+Il me prenait pour un élève...
+
+«Je ne suis pas un élève du tout, je viens ici comme maître d'étude;
+conduisez-moi chez le principal...»
+
+Le portier parut surpris; il souleva sa casquette et m'engagea à entrer
+une minute dans sa loge. Pour le quart d'heure, M. le principal était à
+l'église avec les enfants. On me mènerait chez lui dès que la prière du
+soir serait terminée.
+
+Dans la loge, on achevait de souper. Un grand beau gaillard à moustaches
+blondes dégustait un verre d'eau-de-vie aux côtés d'une petite femme
+maigre, souffreteuse, jaune comme un coing et emmitouflée jusqu'aux
+oreilles dans un châle fané.
+
+«Qu'est-ce donc, monsieur Cassagne? demanda l'homme aux moustaches.
+
+--C'est le nouveau maître d'étude, répondit le concierge en me
+désignant... Monsieur est si petit que je l'avais d'abord pris pour un
+élève.
+
+--Le fait est, dit l'homme aux moustaches, en me regardant par-dessus
+son verre, que nous avons ici des élèves plus grands et même plus âgés
+que monsieur.... Veillon l'aîné, par exemple.
+
+--Et Crouzat, ajouta le concierge.
+
+--Et Soubeyrol...», fit la femme.
+
+Là-dessus, ils se mirent à parler entre eux à voix basse, le nez dans
+leur vilaine eau-de-vie et me dévisageant du coin de l'oeil... Au-dehors
+on entendait la tramontane qui ronflait et les voix criardes des élèves
+récitant les litanies à la chapelle.
+
+Tout à coup une cloche sonna; un grand bruit de pas se fit dans les
+vestibules.
+
+«La prière est finie, me dit M. Cassagne en se levant; montons chez le
+principal.»
+
+Il prit sa lanterne, et je le suivis.
+
+Le collège me sembla immense... D'interminables corridors, de grands
+porches, de larges escaliers avec des rampes de fer ouvragé..., tout
+cela vieux, noir, enfumé... Le portier m'apprit qu'avant 89 la maison
+était une école de marine, et qu'elle avait compté jusqu'à huit cents
+élèves, tous de la plus grande noblesse.
+
+Comme il achevait de me donner ces précieux renseignements, nous
+arrivions devant le cabinet du principal... M. Cassagne poussa doucement
+une double porte matelassée, et frappa deux fois contre la boiserie.
+
+Une voix répondit: «Entrez!» Nous entrâmes.
+
+C'était un cabinet de travail très vaste, à tapisserie verte. Tout au
+fond, devant une longue table, le principal écrivait à la lueur pâle
+d'une lampe dont l'abat-jour était complètement baissé.
+
+«Monsieur le principal, dit le portier en me poussant devant lui, voilà
+le nouveau maître qui vient pour remplacer M. Serrières.
+
+--C'est bien», fit le principal sans se déranger.
+
+Le portier s'inclina et sortit. Je restai debout au milieu de la pièce,
+en tortillant mon chapeau entre mes doigts.
+
+Quand il eut fini d'écrire, le principal se tourna vers moi, et je pus
+examiner à mon aise sa petite face pâlotte et sèche, éclairée par deux
+yeux froids, sans couleur. Lui, de son côté, releva, pour mieux me voir,
+l'abat-jour de la lampe et accrocha un lorgnon à son nez.
+
+«Mais c'est un enfant! s'écria-t-il en bondissant sur son fauteuil. Que
+veut-on que je fasse d'un enfant!»
+
+Pour le coup le petit Chose eut une peur terrible; il se voyait déjà
+dans la rue, sans ressources... Il eut à peine la force de balbutier
+deux ou trois mots, et de remettre au principal la lettre d'introduction
+qu'il avait pour lui.
+
+Le principal prit la lettre, la lut, la relut, la plia, la déplia, la
+relut encore, puis il finit par me dire que, grâce à la recommandation
+toute particulière du recteur et à l'honorabilité de ma famille, il
+consentait à me prendre chez lui, bien que ma grande jeunesse lui fît
+peur. Il entama ensuite de longues déclamations sur la gravité de mes
+nouveaux devoirs; mais je ne l'écoutais plus. Pour moi, l'essentiel
+était qu'on ne me renvoyât pas; j'étais heureux, follement heureux.
+J'aurais voulu que M. le principal eût mille mains et les lui embrasser
+toutes.
+
+Un formidable bruit de ferraille m'arrêta dans mes effusions. Je me
+retournai vivement et me trouvai en face d'un long personnage, à favoris
+rouges, qui venait d'entrer dans le cabinet sans qu'on l'eût entendu:
+c'était le surveillant général.
+
+Sa tête penché sur l'épaule, à l'_Ecce homo_, il me regardait avec le
+plus doux des sourires, en secouant un trousseau de clefs de toutes
+dimensions, suspendu à son index. Le sourire m'aurait prévenu en sa
+faveur, mais les clefs grinçaient avec un bruit terrible--frinc! frinc!
+frinc--qui me fit peur.
+
+«Monsieur Viot, dit le principal, voici le remplaçant de M. Serrières
+qui nous arrive.»
+
+M. Viot s'inclina et me sourit le plus doucement du monde. Ses clefs, au
+contraire, s'agitèrent d'un air ironique et méchant comme pour dire: «Ce
+petit homme-là remplacer M. Serrières! allons donc! allons donc!»
+
+Le principal comprit aussi bien que moi ce que les clefs venaient de
+dire, et ajouta avec un soupir: «Je sais qu'en perdant M. Serrières,
+nous faisons une perte presque irréparable (ici les clefs poussèrent un
+véritable sanglot...); mais je suis sûr que si M. Viot veut bien prendre
+le nouveau maître sous sa tutelle spéciale, et lui inculquer ses
+précieuses idées sur l'enseignement, l'ordre et la discipline de la
+maison n'auront pas trop à souffrir du départ de M. Serrières.»
+
+Toujours souriant et doux, M. Viot répondit que sa bienveillance m'était
+acquise et qu'il m'aiderait volontiers de ses conseils; mais les clefs
+n'étaient pas bienveillantes, elles. Il fallait les entendre s'agiter et
+grincer avec frénésie: «Si tu bouges, petit drôle, gare à toi.»
+
+«Monsieur Eyssette, conclut le principal, vous pouvez vous retirer.
+Pour ce soir encore, il faudra que vous couchiez à l'hôtel... Soyez ici
+demain à huit heures... Allez...»
+
+Et il me congédia d'un geste digne.
+
+M. Viot, plus souriant et plus doux que jamais, m'accompagna jusqu'à la
+porte; mais, avant de me quitter, il me glissa dans la main un petit
+cahier.
+
+«C'est le règlement de la maison, me dit-il. Lisez et méditez...»
+
+Puis il ouvrit la porte et la referma sur moi, en agitant ses clefs
+d'une façon... frinc! frinc! frinc!
+
+Ces messieurs avaient oublié de m'éclairer... J'errai un moment parmi
+les grands corridors tout noirs, tâtant les murs pour essayer de
+retrouver mon chemin. De loin en loin, un peu de lune entrait par le
+grillage d'une fenêtre haute et m'aidait à m'orienter. Tout à coup, dans
+la nuit des galeries, un point lumineux brilla, venant à ma rencontre...
+Je fis encore quelques pas; la lumière grandit, s'approcha de moi, passa
+à mes côtés, s'éloigna, disparut. Ce fut comme une vision; mais, si
+rapide qu'elle eût été, je pus en saisir les moindres détails.
+
+Figurez-vous deux femmes, non, deux ombres... L'une vieille, ridée,
+ratatinée, pliée en deux, avec d'énormes lunettes qui lui cachaient la
+moitié du visage; l'autre, jeune, svelte, un peu grêle comme tous les
+fantômes, mais ayant--ce que les fantômes n'ont pas en général--une
+paire d'yeux, très grands et si noirs, si noirs... La vieille tenait à
+la main une petite lampe de cuivre; les yeux noirs, eux, ne portaient
+rien. Les deux ombres passèrent près de moi, rapides, silencieuses, sans
+me voir, et depuis longtemps elles avaient disparu que j'étais encore
+debout, à la même place, sous une double impression de charme et de
+terreur.
+
+Je repris ma route à tâtons, mais le coeur me battait bien fort, et
+j'avais toujours devant moi, dans l'ombre, l'horrible fée aux lunettes
+marchant à côté des yeux noirs...
+
+Il s'agissait cependant de découvrir un gîte pour la nuit; ce n'était
+pas une mince affaire. Heureusement, l'homme aux moustaches, que je
+trouvai fumant sa pipe devant la loge du portier, se mit tout de suite
+à ma disposition et me proposa de me conduire dans un bon petit hôtel
+point trop cher, où je serais servi comme un prince. Vous pensez si
+j'acceptai de bon coeur.
+
+Cet homme à moustaches avait l'air très bon enfant; chemin faisant,
+j'appris qu'il s'appelait Roger, qu'il était professeur de danse,
+d'équitation, d'escrime et de gymnastique au collège de Sarlande, et
+qu'il avait servi longtemps dans les chasseurs d'Afrique. Ceci acheva de
+me le rendre sympathique. Les enfants sont toujours portés à aimer les
+soldats. Nous nous séparâmes à la porte de l'hôtel avec force poignées
+de main, et la promesse formelle de devenir une paire d'amis.
+
+Et maintenant, lecteur, un aveu me reste à te faire.
+
+Quand le petit Chose se trouva seul dans cette chambre froide, devant
+ce lit d'auberge inconnu et banal, loin de ceux qu'il aimait, son
+coeur éclata, et ce grand philosophe pleura comme un enfant. La vie
+l'épouvantait à présent; il se sentait faible et désarmé devant elle,
+et il pleurait, il pleurait... Tout à coup, au milieu de ses larmes,
+l'image des siens passa devant ses yeux; il vit la maison déserte, la
+famille dispersée, la mère ici, le père là-bas... Plus de toit! plus
+de foyer! et alors, oubliant sa propre détresse pour ne songer qu'à la
+misère commune, le petit Chose prit une grande et belle résolution:
+celle de reconstituer la maison Eyssette et de reconstruire le foyer
+à lui tout seul. Puis, fier d'avoir trouvé ce noble but à sa vie, il
+essuya ces larmes indignes d'un homme, d'un reconstructeur de foyer, et
+sans perdre une minute, entama la lecture du règlement de M. Viot, pour
+se mettre au courant de ses nouveaux devoirs.
+
+Ce règlement, recopié avec amour de la propre main de M. Viot, son
+auteur, était un véritable traité, divisé méthodiquement en trois
+parties:
+
+ 1° Devoirs du maître d'étude envers ses supérieurs; 2° Devoirs du
+ maître d'étude envers ses collègues; 3° Devoirs du maître d'étude
+ envers les élèves.
+
+Tous les cas y étaient prévus, depuis le carreau brisé jusqu'aux deux
+mains qui se lèvent en même temps à l'étude; tous les détails de la
+vie des maîtres y étaient consignés, depuis le chiffre de leurs
+appointements jusqu'à la demi-bouteille de vin à laquelle ils avaient
+droit à chaque repas.
+
+Le règlement se terminait par une belle pièce d'éloquence, un discours
+sur l'utilité du règlement lui-même; mais, malgré son respect pour
+l'oeuvre de M. Viot, le petit Chose n'eut pas la force d'aller jusqu'au
+bout, et--juste au plus beau passage du discours--il s'endormit...
+
+Cette nuit-là, je dormis mal. Mille rêves fantastiques troublèrent mon
+sommeil... Tantôt, c'était les terribles clefs de M. Viot que je croyais
+entendre, frinc! frinc! frinc! ou bien la fée aux lunettes qui venait
+s'asseoir à mon chevet et qui me réveillait en sursaut; d'autres fois
+aussi les yeux noirs--oh! comme ils étaient noirs!--s'installaient au
+pied de mon lit, me regardant avec une étrange obstination...
+
+Le lendemain, à huit heures, j'arrivai au collège. M. Viot, debout sur
+la porte, son trousseau de clefs à la main, surveillait l'entrée des
+externes. Il m'accueillit avec son plus doux sourire.
+
+«Attendez sous le porche, me dit-il, quand les élèves seront rentrés, je
+vous présenterai à vos collègues.»
+
+J'attendis sous le porche, me promenant de long en large, saluant
+jusqu'à terre MM. les professeurs qui accouraient, essoufflés. Un seul
+de ces messieurs me rendit mon salut; c'était un prêtre, le professeur
+de philosophie, «un original» me dit M. Viot... Je l'aimai tout de
+suite, cet original-là.
+
+La cloche sonna. Les classes se remplirent... Quatre ou cinq grands
+garçons de vingt-cinq à trente ans, mal vêtus, figures communes,
+arrivèrent en gambadant et s'arrêtèrent interdits à l'aspect de M. Viot.
+
+«Messieurs, leur dit le surveillant général en me désignant, voici M.
+Daniel Eyssette, votre nouveau collègue.»
+
+Ayant dit, il fit une longue révérence et se retira, toujours souriant,
+toujours la tête sur l'épaule, et toujours agitant les horribles clefs.
+
+Mes collègues et moi nous nous regardâmes un moment en silence.
+
+Le plus grand et le plus gros d'entre eux prit le premier la parole:
+c'était M. Serrières, le fameux Serrières, que j'allais remplacer.
+
+«Parbleu! s'écria-t-il d'un ton joyeux, c'est bien le cas de dire que
+les maîtres se suivent, mais ne se ressemblent pas.»
+
+Ceci était une allusion à la prodigieuse différence de taille qui
+existait entre nous. On en rit beaucoup, beaucoup, moi le premier; mais
+je vous assure qu'à ce moment-là le petit Chose aurait volontiers vendu
+son âme au diable pour avoir seulement quelques pouces de plus.
+
+«Ça ne fait rien, ajouta le gros Serrières en me tendant la main;
+quoiqu'on ne soit pas bâti pour passer sous la même toise, on peut tout
+de même vider quelques flacons ensemble. Venez avec nous, collègue...,
+je paie un punch d'adieu au café Barbette; je veux que vous en soyez...,
+on fera connaissance en trinquant.»
+
+Sans me laisser le temps de répondre, il prit mon bras sous le sien et
+m'entraîna dehors.
+
+Le café Barbette, où mes nouveaux collègues me menèrent, était situé sur
+la place d'armes. Les sous-officiers de la garnison le fréquentaient,
+et ce qui frappait en y entrant, c'était la quantité de shakos et de
+ceinturons pendus aux patères...
+
+Ce jour-là, le départ de Serrières et son punch d'adieu avaient attiré
+le ban et l'arrière-ban des habitués... Les sous-officiers auxquels
+Serrières me présenta en arrivant, m'accueillirent avec beaucoup de
+cordialité. A vrai dire, pourtant, l'arrivée du petit Chose ne fit pas
+grande sensation, et je fus bien vite oublié, dans le coin de la
+salle où je m'étais réfugié timidement... Pendant que les verres se
+remplissaient, le gros Serrières vint s'asseoir à côté de moi; il avait
+quitté sa redingote et tenait aux dents une longue pipe de terre sur
+laquelle son nom était en lettres de porcelaine. Tous les maîtres
+d'étude avaient, au café Barbette, une pipe comme cela.
+
+«Eh bien, collègue, me dit le gros Serrières, vous voyez qu'il y a
+encore de bons moments dans le métier... En somme, vous êtes bien tombé
+en venant à Sarlande pour votre début. D'abord l'absinthe du café
+Barbette est excellente et puis, là-bas, à la boîte, vous ne serez pas
+trop mal.»
+
+La boîte, c'était le collège.
+
+«Vous allez avoir l'étude des petits, des gamins qu'on mène à la
+baguette. Il faut voir comme je les ai dressés! Le principal n'est pas
+méchant; les collègues sont de bons garçons: il n'y a que la vieille et
+le père Viot...
+
+--Quelle vieille? demandai-je en tressaillant.
+
+--Oh! vous la connaîtrez bientôt. A toute heure du jour et de la
+nuit, on la rencontre rôdant par le collège, avec une énorme paire
+de lunettes... C'est une tante du principal; et elle remplit ici les
+fonctions d'économe. Ah! la coquine! si nous ne mourons pas de faim, ce
+n'est pas de sa faute.»
+
+Au signalement que me donnait Serrières, j'avais reconnu la fée aux
+lunettes et malgré moi je me sentais rougir. Dix fois, je fus sur le
+point d'interrompre mon collègue et de lui demander: «Et les yeux
+noirs?» Mais je n'osai pas. Parler des yeux noirs au café Barbette!
+
+En attendant, le punch circulait, les verres vides s'emplissaient, les
+verres remplis se vidaient; c'était des toasts, des oh! oh! des ah! ah!
+des queues de billard en l'air, des bousculades, de gros rires, des
+calembours, des confidences...
+
+Peu à peu, le petit Chose se sentit moins timide. Il avait quitté son
+encoignure et se promenait par le café, parlant haut, le verre à la
+main.
+
+A cette heure, les sous-officiers étaient ses amis; il raconta
+effrontément à l'un d'eux qu'il appartenait à une famille très riche et
+qu'à la suite de quelques folies de jeune homme, on l'avait chassé de la
+maison paternelle; il s'était fait maître d'étude pour vivre mais il
+ne pensait pas rester au collège longtemps... Vous comprenez, avec une
+famille tellement riche!...
+
+Ah! si ceux de Lyon avaient pu l'entendre à ce moment-là.
+
+Ce que c'est que de nous, pourtant! Quand on sut au café Barbette que
+j'étais un fils de famille en rupture de ban, un polisson, un mauvais
+drôle, et non point, comme on aurait pu le croire, un pauvre garçon
+condamné par la misère à la pédagogie, tout le monde me regarda d'un
+meilleur oeil. Les plus anciens sous-officiers ne dédaignèrent pas de
+m'adresser la parole; on alla même plus loin: au moment de partir,
+Roger, le maître d'armes, mon ami de la veille, se leva et porta un
+toast à Daniel Eyssette. Vous pensez si le petit Chose fut fier.
+
+Le toast à Daniel Eyssette donna le signal du départ. Il était dix
+heures moins le quart, c'est-à-dire l'heure de retourner au collège.
+
+L'homme aux clefs nous attendait sur la porte.
+
+«Monsieur Serrières, dit-il à mon gros collègue que le punch d'adieu
+faisait trébucher, vous allez, pour la dernière fois, conduire vos
+élèves à l'étude; dès qu'ils seront entrés, M. le principal et moi nous
+viendrons installer le nouveau maître.»
+
+En effet, quelques minutes après, le principal, M. Viot et le nouveau
+maître faisaient leur entrée solennelle à l'étude.
+
+Tout le monde se leva.
+
+Le principal me présenta aux élèves en un discours un peu long, mais
+plein de dignité; puis il se retira suivi du gros Serrières que le punch
+d'adieu tourmentait de plus en plus. M. Viot resta le dernier. Il ne
+prononça pas de discours, mais ses clefs, frinc! frinc! frinc! parlèrent
+pour lui d'une façon si terrible, frinc! frinc! frinc! si menaçante, que
+toutes les têtes se cachèrent sous les couvercles des pupitres et que le
+nouveau maître lui-même n'était pas rassuré.
+
+Aussitôt que les terribles clefs furent dehors, un tas de figures
+malicieuses sortirent de derrière les pupitres; toutes les barbes
+de plumes se portèrent aux lèvres, tous ces petits yeux brillants,
+moqueurs, effarés, se fixèrent sur moi, tandis qu'un long chuchotement
+courait de table en table.
+
+Un peu troublé, je gravis lentement les degrés de ma chaise; j'essayai
+de promener un regard féroce autour de moi, puis, enflant ma voix, je
+criai entre deux grands coups secs frappés sur la table:
+
+«Travaillons, messieurs, travaillons!»
+
+C'est ainsi que le petit Chose commença sa première étude.
+
+
+
+VI
+
+LES PETITS
+
+Ceux-là n'étaient pas méchants; c'étaient les autres. Ceux-là ne me
+firent jamais de mal, et moi je les aimais bien, parce qu'ils ne
+sentaient pas encore le collège et qu'on lisait toute leur âme dans
+leurs yeux.
+
+Je ne les punissais jamais. A quoi bon? Est-ce qu'on punit les
+oiseaux?... Quand ils pépiaient trop haut, je n'avais qu'à crier:
+«Silence!» Aussitôt ma volière se taisait--au moins pour cinq minutes.
+
+Le plus âgé de l'étude avait onze ans. Onze ans, je vous demande! Et le
+gros Serrières qui se vantait de les mener à la baguette!...
+
+Moi, je ne les menai pas à la baguette. J'essayai d'être toujours bon,
+voilà tout.
+
+Quelquefois, quand ils avaient été bien sages, je leur racontais une
+histoire... Une histoire!... Quel bonheur! Vite, vite, on pliait les
+cahiers, on fermait les livres; encriers, règles, porte-plume, on jetait
+tout pêle-mêle au fond des pupitres; puis, les bras croisés sur la
+table, on ouvrait de grands yeux et on écoutait. J'avais composé à leur
+intention cinq ou six petits contes fantastiques: _les Débuts d'une
+cigale_, _les Infortunes de Jean Lapin_, etc. Alors, comme aujourd'hui,
+le bonhomme La Fontaine était mon saint de prédilection dans le
+calendrier littéraire, et mes romans ne faisaient que commenter ses
+fables; seulement j'y mêlais de ma propre histoire. Il y avait toujours
+un pauvre grillon obligé de gagner sa vie comme le petit Chose, des
+bêtes à bon Dieu qui cartonnaient en sanglotant, comme Eyssette
+(Jacques). Cela amusait beaucoup mes petits, et moi aussi cela m'amusait
+beaucoup. Malheureusement M. Viot n'entendait pas qu'on s'amusât de la
+sorte.
+
+Trois ou quatre fois par semaine, le terrible homme aux clefs faisait
+une tournée d'inspection dans le collège, pour voir si tout s'y passait
+selon le règlement... Or, un de ces jours-là, il arriva dans notre étude
+juste au moment le plus pathétique de l'histoire de Jean Lapin. En
+voyant entrer M. Viot toute l'étude tressauta. Les petits, effarés, se
+regardèrent. Le narrateur s'arrêta court. Jean Lapin, interdit, resta
+une patte en l'air, en dressant de frayeur ses grandes oreilles.
+
+Debout devant ma chaire, le souriant M. Viot promenait un long regard
+d'étonnement sur les pupitres dégarnis. Il ne parlait pas, mais ses
+clefs s'agitaient d'un air féroce: «Frinc! frinc! frinc! tas de drôles,
+on ne travaille donc plus ici!»
+
+J'essayai tout tremblant d'apaiser les terribles clefs.
+
+«Ces messieurs ont beaucoup travaillé, ces jours-ci, balbutiai-je...
+J'ai voulu les récompenser en leur racontant une petite histoire.»
+
+M. Viot ne me répondit pas. Il s'inclina en souriant, fit gronder ses
+clefs une dernière fois et sortit.
+
+Le soir, à la récréation de quatre heures, il vint vers moi, et me
+remit, toujours souriant, toujours muet, le cahier du règlement ouvert à
+la page 12: _Devoirs du maître envers les élèves_.
+
+Je compris qu'il ne fallait plus raconter d'histoires et je n'en
+racontai plus jamais.
+
+Pendant quelques jours, mes petits furent inconsolables. Jean Lapin leur
+manquait; et cela me crevait le coeur de ne pouvoir le leur rendre. Je
+les aimais tant, si vous saviez, ces gamins-là! Jamais nous ne nous
+quittions... Le collège était divisé en trois quartiers très distincts:
+les grands, les moyens, les petits; chaque quartier avait sa cour, son
+dortoir, son étude. Mes petits étaient donc à moi, bien à moi. Il me
+semblait que j'avais trente-cinq enfants.
+
+A part ceux-là, pas un ami. M. Viot avait beau me sourire, me prendre
+par le bras aux récréations, me donner des conseils au sujet du
+règlement, je ne l'aimais pas, je ne pouvais pas l'aimer; ses clefs
+me faisaient trop peur. Le principal, je ne le voyais jamais. Les
+professeurs méprisaient le petit Chose et le regardaient du haut de
+leur toque. Quant à mes collègues, la sympathie que l'homme aux clefs
+paraissait me témoigner me les avait aliénés; d'ailleurs, depuis ma
+présentation aux sous-officiers, je n'étais plus retourné au café
+Barbette, et ces braves gens ne me le pardonnaient pas.
+
+Il n'y avait pas jusqu'au portier Cassagne et au maître d'armes Roger
+qui ne fussent pas contre moi. Le maître d'armes surtout semblait m'en
+vouloir terriblement. Quand je passais à côté de lui, il frisait sa
+moustache d'un air féroce et roulait de gros yeux, comme s'il eût voulu
+sabrer un cent d'Arabes. Une fois il dit très haut à Cassagne, en me
+regardant, qu'il n'aimait pas les espions. Cassagne ne répondit pas;
+mais je vis bien à son air qu'il ne les aimait pas non plus... De quels
+espions s'agissait-il?... Cela me fit beaucoup penser.
+
+Devant cette antipathie universelle, j'avais pris bravement mon parti.
+Le maître des moyens partageait avec moi une petite chambre, au
+troisième étage, sous les combles; c'est là que je me réfugiais pendant
+les heures de classe. Comme mon collègue passait tout son temps au café
+Barbette, la chambre m'appartenait; c'était ma chambre, mon chez moi.
+
+A peine rentré, je m'enfermais à double tour, je traînais ma malle--il
+n'y avait pas de chaise dans ma chambre--devant un vieux bureau criblé
+de taches d'encre et d'inscriptions au canif, j'étalais dessus tous mes
+livres, et à l'ouvrage.
+
+Alors on était au printemps... Quand je levais la tête, je voyais
+le ciel tout bleu et les grands arbres de la cour déjà couverts de
+feuilles. Au-dehors pas de bruit. De temps en temps la voix monotone
+d'un élève récitant sa leçon, une exclamation de professeur en colère,
+une querelle sous le feuillage entre moineaux...; puis, tout rentrait
+dans le silence, le collège avait l'air de dormir.
+
+Le petit Chose, lui, ne dormait pas. Il ne rêvait pas même, ce qui est
+une adorable façon de dormir. Il travaillait, travaillait sans relâche,
+se bourrant de grec et de latin à se faire sauter la cervelle.
+
+Quelquefois, au plein coeur de son aride besogne, un doigt mystérieux
+frappait à la porte.
+
+«Qui est là?
+
+--C'est moi, la Muse, ton ancienne amie, la femme du cahier rouge,
+ouvre-moi vite, petit Chose.»
+
+Mais le petit Chose se gardait d'ouvrir. Il s'agissait bien de la Muse,
+ma foi!
+
+Au diable le cahier rouge! L'important pour le quart d'heure était
+de faire beaucoup de thèmes grecs, de passer licencié, d'être nommé
+professeur, et de reconstruire au plus vite un beau foyer tout neuf pour
+la famille Eyssette.
+
+Cette pensée que je travaillais pour la famille me donnait un grand
+courage et me rendait la vie plus douce. Ma chambre elle-même en était
+embellie.... Oh! mansarde, chère mansarde, quelles belles heures j'ai
+passées entre tes quatre murs! Comme j'y travaillais bien! Comme je m'y
+sentais brave!...
+
+Si j'avais quelques bonnes heures, j'en avais de mauvaises aussi. Deux
+fois par semaine, le dimanche et le jeudi, il fallait mener les enfants
+en promenade. Cette promenade était un supplice pour moi.
+
+D'habitude nous allions à la Prairie, une grande pelouse qui s'étend
+comme un tapis au pied de la montagne, à une demi-lieue de la ville.
+Quelques gros châtaigniers, trois ou quatre guinguettes peintes en
+jaune, une source vive courant dans le vert, faisaient l'endroit
+charmant et gai pour l'oeil.... Les trois études s'y rendaient
+séparément; une fois là, on les réunissait sous la surveillance d'un
+seul maître qui était toujours moi. Mes deux collègues allaient se faire
+régaler par des grands dans les guinguettes voisines, et comme on ne
+m'invitait jamais, je restais pour garder les élèves.... Un dur métier
+dans ce bel endroit!
+
+Il aurait fait si bon s'étendre sur cette herbe verte, dans l'ombre des
+châtaigniers, et se griser de serpolet, en écoutant chanter la petite
+source!... Au lieu de cela, il fallait surveiller, crier, punir...
+J'avais tout le collège sur les bras. C'était terrible...
+
+Mais le plus terrible encore, ce n'était pas de surveiller les élèves à
+la Prairie, c'était de traverser la ville avec ma division, la division
+des petits. Les autres divisions emboîtaient le pas à merveille
+et sonnaient des talons comme de vieux grognards! cela sentait la
+discipline et le tambour. Mes petits, eux, n'entendaient rien à toutes
+ces belles choses. Ils n'allaient pas en rang, se tenaient par la main
+et jacassaient le long de la route. J'avais beau leur crier: «Gardez vos
+distances!» Ils ne me comprenaient pas et marchaient tout de travers.
+
+J'étais assez content de ma tête de colonne. J'y mettais les plus
+grands, les plus sérieux, ceux qui portaient la tunique; mais à la
+queue, quel gâchis! quel désordre! Une marmaille folle, des cheveux
+ébouriffés, des mains sales, des culottes en lambeaux! Je n'osais pas
+les regarder.
+
+_Desinit in piscem_, me disait à ce sujet le souriant M. Viot, homme
+d'esprit à ses heures. Le fait est que ma queue de colonne avait une
+triste mine.
+
+Comprenez-vous mon désespoir de me montrer dans les rues de Sarlande en
+pareil équipage, et le dimanche, surtout! Les cloches carillonnaient,
+les rues étaient pleines de monde. On rencontrait des pensionnats de
+demoiselles qui allaient à vêpres, des modistes en bonnet rose, des
+élégants en pantalon gris perle. Il fallait traverser tout cela avec un
+habit râpé et une division ridicule. Quelle honte!...
+
+Parmi tous ces diablotins ébouriffés que je promenais deux fois par
+semaine dans la ville, il y en avait un surtout, un demi-pensionnaire,
+qui me désespérait par sa laideur et sa mauvaise tenue.
+
+Imaginez un horrible petit avorton, si petit que c'en était ridicule;
+avec cela disgracieux, sale, mal peigné, mal vêtu, sentant le ruisseau,
+et, pour que rien ne lui manquât, affreusement bancal.
+
+Jamais pareil élève, s'il est permis toutefois de donner à ça le nom
+d'élève, ne figura sur les feuilles d'inscription de l'Université.
+C'était à déshonorer un collège.
+
+Pour ma part, je l'avais pris en aversion; et quand je le voyais, les
+jours de promenade, se dandiner à la queue de la colonne avec la grâce
+d'un jeune canard, il me venait des envies furieuses de le chasser à
+grands coups de botte pour l'honneur de ma division.
+
+Bamban--nous l'avions surnommé Bamban à cause de sa démarche plus
+qu'irrégulière--, Bamban était loin d'appartenir à une famille
+aristocratique. Cela se voyait sans peine à ses manières, à ses façons
+de dire et surtout aux belles relations qu'il avait dans le pays.
+
+Tous les gamins de Sarlande étaient ses amis.
+
+Grâce à lui, quand nous sortions, nous avions toujours à nos trousses
+une nuée de polissons qui faisaient la roue sur nos derrières,
+appelaient Bamban par son nom, le montraient du doigt, lui jetaient des
+peaux de châtaignes, et mille autres bonnes singeries. Mes petits s'en
+amusaient beaucoup, mais moi, je ne riais pas, et j'adressais chaque
+semaine au principal un rapport circonstancié sur l'élève Bamban et les
+nombreux désordres que sa présence entraînait.
+
+Malheureusement mes rapports restaient sans réponse et j'étais toujours
+obligé de me montrer dans les rues en compagnie de M. Bamban, plus sale
+et plus bancal que jamais.
+
+Un dimanche entre autres, un beau dimanche de fête et de grand soleil,
+il m'arriva pour la promenade dans un état de toilette tel que nous en
+fûmes tous épouvantés. Vous n'avez jamais rien rêvé de semblable. Des
+mains noires, des souliers sans cordon, de la boue jusque dans les
+cheveux, presque plus de culotte... un monstre.
+
+Le plus risible, c'est qu'évidemment on l'avait fait très beau, ce
+jour-là, avant de me l'envoyer. Sa tête, mieux peignée qu'à l'ordinaire,
+était encore roide de pommade, et le noeud de cravate avait je ne sais
+quoi qui sentait les doigts maternels. Mais il y a tant de ruisseaux
+avant d'arriver au collège!...
+
+Bamban s'était roulé dans tous.
+
+Quand je le vis prendre son rang parmi les autres, paisible et souriant
+comme si de rien n'était, j'eus un mouvement d'horreur et d'indignation.
+
+Je lui criai: «Va-t'en!»
+
+Bamban pensa que je plaisantais et continua de sourire. Il se croyait
+très beau, ce jour-là!
+
+Je lui criai de nouveau: «Va-t'en! va-t'en!» Il me regarda d'un air
+triste et soumis, son oeil suppliait; mais je fus inexorable et la
+division s'ébranla, le laissant seul, immobile au milieu de la rue.
+
+Je me croyais délivré de lui pour toute la journée, lorsqu'au sortir de
+la ville des rires et des chuchotements à mon arrière-garde me firent
+retourner la tête.
+
+A quatre ou cinq pas derrière nous, Bamban suivait la promenade
+gravement.
+
+«Doublez le pas», dis-je aux deux premiers.
+
+Les élèves comprirent qu'il s'agissait de faire une niche au bancal, et
+la division se mit à filer d'un train d'enfer.
+
+De temps en temps on se retournait pour voir si Bamban pouvait suivre,
+et on riait de l'apercevoir là-bas, bien loin, gros comme le poing
+trottant dans la poussière de la route, au milieu des marchands de
+gâteaux et de limonade.
+
+Cet enragé-là arriva à la Prairie presque en même temps que nous.
+Seulement il était pâle de fatigue et tirait la jambe à faire pitié.
+
+J'en eus le coeur touché, et, un peu honteux de ma cruauté, je l'appelai
+près de moi doucement.
+
+Il avait une petite blouse fanée, à carreaux rouges, la blouse du petit
+Chose, au collège de Lyon.
+
+Je la reconnus tout de suite, cette blouse, et dans moi-même je me
+disais: «Misérable, tu n'as pas honte? Mais c'est toi, le petit Chose
+que tu t'amuses à martyriser ainsi.» Et, plein de larmes intérieures, je
+me mis à aimer de tout mon coeur ce pauvre déshérité.
+
+Bamban s'était assis par terre à cause de ses jambes qui lui faisaient
+mal. Je m'assis près de lui. Je lui parlai.... Je lui achetai une
+orange.... J'aurais voulu lui laver les pieds.
+
+A partir de ce jour, Bamban devint mon ami. J'appris sur son compte des
+choses attendrissantes....
+
+C'était le fils d'un maréchal-ferrant qui, entendant vanter partout les
+bienfaits de l'éducation, se saignait les quatre membres, le pauvre
+homme! pour envoyer son enfant demi-pensionnaire au collège. Mais,
+hélas! Bamban n'était pas fait pour le collège, et il n'y profitait
+guère.
+
+Le jour de son arrivée, on lui avait donné un modèle de bâtons en lui
+disant: «Fais des bâtons!» Et depuis un an, Bamban, faisait des bâtons.
+Et quels bâtons, grand Dieu!... tortus, sales, boiteux, clopinants, des
+bâtons de Bamban!...
+
+Personne ne s'occupait de lui. Il ne faisait spécialement partie
+d'aucune classe; en général, il entrait dans celle qu'il voyait ouverte.
+Un jour, on le trouva en train de faire ses bâtons dans la classe de
+philosophie.... Un drôle d'élève ce Bamban!
+
+Je le regardais quelquefois à l'étude, courbé en deux sur son cahier,
+suant, soufflant, tirant la langue, tenant sa plume à pleines mains
+et appuyant de toutes ses forces, comme s'il eût voulu traverser la
+table.... A chaque bâton il reprenait de l'encre, et à la fin de chaque
+ligne, il rentrait sa langue et se reposait en se frottant les mains.
+
+Bamban travaillait de meilleur coeur maintenant que nous étions amis....
+
+Quand il avait terminé une page, il s'empressait de gravir ma chaire à
+quatre pattes et posait son chef-d'oeuvre devant moi, sans parler.
+
+Je lui donnais une petite tape affectueuse en lui disant: «C'est très
+bien!» C'était hideux, mais je ne voulais pas le décourager.
+
+De fait, peu à peu, les bâtons commençaient à marcher plus droit, la
+plume crachait moins, et il y avait moins d'encre sur les cahiers....
+Je crois que je serais venu à bout de lui apprendre quelque chose;
+malheureusement, la destinée nous sépara. Le maître des moyens quittait
+le collège. Comme la fin de l'année était proche, le principal ne voulut
+pas prendre un nouveau maître. On installa un rhétoricien à barbe dans
+la chaire des petits, et c'est moi qui fus chargé de l'étude des moyens.
+
+Je considérai cela comme une catastrophe.
+
+D'abord les moyens m'épouvantaient. Je les avais vus à l'oeuvre les
+jours de Prairie, et la pensée que j'allais vivre sans cesse avec eux me
+serrait le coeur.
+
+Puis il fallait quitter mes petits, mes chers petits que j'aimais
+tant.... Comment serait pour eux le rhétoricien à barbe?... Qu'allait
+devenir Bamban? J'étais réellement malheureux.
+
+Et mes petits aussi se désolaient de me voir partir. Le jour où je leur
+fis ma dernière étude, il y eut un moment d'émotion quand la cloche
+sonna.... Ils voulurent tous m'embrasser. Quelques-uns même, je vous
+assure, trouvèrent des choses charmantes à me dire.
+
+Et Bamban?...
+
+Bamban ne parla pas. Seulement, au moment où je sortais, il s'approcha
+de moi, tout rouge, et me mit dans la main, avec solennité, un superbe
+cahier de bâtons qu'il avait dessinés à mon intention.
+
+Pauvre Bamban!
+
+
+
+VII
+
+LE PION
+
+Je pris donc possession de l'étude des moyens.
+
+Je trouvai là une cinquantaine de méchants drôles, montagnards joufflus
+de douze à quatorze ans, fils de métayers enrichis, que leurs parents
+envoyaient au collège pour en faire de petits bourgeois, à raison de
+cent vingt francs par trimestre.
+
+Grossiers, insolents, orgueilleux, parlant entre eux un rude patois
+cévenol auquel je n'entendais rien, ils avaient presque tous cette
+laideur spéciale à l'enfance qui mue, de grosses mains rouges avec des
+engelures, des voix de jeunes coqs enrhumés, le regard abruti, et par
+là-dessus l'odeur du collège.... Ils me haïrent tout de suite, sans me
+connaître. J'étais pour eux l'ennemi, le Pion; et du jour où je m'assis
+dans ma chaire, ce fut la guerre entre nous, une guerre acharnée, sans
+trêve, de tous les instants.
+
+Ah! les cruels enfants, comme ils me firent souffrir!...
+
+Je voudrais en parler sans rancune, ces tristesses sont si loin de
+nous!... Eh bien, non, je ne puis pas; et tenez! à l'heure même où
+j'écris ces lignes, je sens ma main qui tremble de fièvre et d'émotion.
+Il me semble que j'y suis encore.
+
+Eux ne pensent plus à moi, j'imagine. Ils ne se souviennent plus du
+petit Chose, ni de ce beau lorgnon qu'il avait acheté pour se donner
+l'air plus grave....
+
+Mes anciens élèves sont des hommes maintenant, des hommes sérieux.
+Soubeyrol doit être notaire quelque part, là-haut, dans les Cévennes;
+Veillon (cadet), greffier au tribunal; Loupi, pharmacien, et Bouzanquet,
+vétérinaire. Ils ont des positions, du ventre, tout ce qu'il faut.
+
+Quelquefois, pourtant, quand ils se rencontrent au cercle ou sur la
+place de l'église, ils se rappellent le bon temps du collège, et alors
+peut-être il leur arrive de parler de moi.
+
+«Dis donc, greffier, te souviens-tu du petit Eyssette, notre pion de
+Sarlande, avec ses longs cheveux et sa figure de papier mâché? Quelle
+bonnes farces nous lui avons faites!»
+
+C'est vrai, messieurs. Vous lui avez fait de bonnes farces, et votre
+ancien pion ne les a pas encore oubliées....
+
+Ah! le malheureux pion! vous a-t-il assez fait rire! L'avez-vous fait
+assez pleurer!... Oui, pleurer!... Vous l'avez fait pleurer, et c'est ce
+qui rendait vos farces bien meilleures....
+
+Que de fois, à la fin d'une journée de martyre, le pauvre diable, blotti
+dans sa couchette, a mordu sa couverture pour que vous n'entendiez pas
+ses sanglots!...
+
+C'est si terrible de vivre entouré de malveillance, d'avoir toujours
+peur, d'être toujours sur le qui-vive, toujours méchant, toujours armé,
+c'est si terrible de punir--on fait des injustices malgré soi--si
+terrible de douter, de voir partout des pièges, de ne pas manger
+tranquille, de ne pas dormir en repos, de se dire toujours, même aux
+minutes de trêve: «Ah! mon Dieu!... Qu'est-ce qu'ils vont me faire,
+maintenant?»
+
+Non, vivrait-il cent ans, le pion Daniel Eyssette n'oubliera jamais tout
+ce qu'il souffrit au collège de Sarlande, depuis le triste jour où il
+entra dans l'étude des moyens.
+
+Et pourtant--je ne veux pas mentir--j'avais gagné quelque chose à
+changer d'étude: maintenant je voyais les yeux noirs.
+
+Deux fois par jour, aux heures de récréation, je les apercevais de loin
+travaillant derrière une fenêtre du premier étage qui donnait sur la
+cour des moyens.... Ils étaient là, plus noirs, plus grands que jamais,
+penchés du matin jusqu'au soir sur une couture interminable; car les
+yeux noirs cousaient, ils ne se lassaient pas de coudre. C'était pour
+coudre, rien que pour coudre, que la vieille fée aux lunettes les avait
+pris aux Enfants trouvés--car les yeux noirs ne connaissaient ni leur
+père ni leur mère--, et, d'un bout à l'autre de l'année, ils cousaient,
+cousaient sans relâche, sous le regard implacable de l'horrible fée aux
+lunettes, filant sa quenouille à côté d'eux.
+
+Moi, je les regardais. Les récréations me semblaient trop courtes.
+J'aurais passé ma vie sous cette fenêtre bénie derrière laquelle
+travaillaient les yeux noirs. Eux aussi savaient que j'étais là. De
+temps en temps ils se levaient de dessus leur couture, et le regard
+aidant, nous nous parlions,--sans nous parler.
+
+«Vous êtes bien malheureux, monsieur Eyssette?
+
+--Et vous aussi, pauvres yeux noirs?
+
+--Nous, nous n'avons ni père ni mère.
+
+--Moi, mon père et ma mère sont loin.
+
+--La fée aux lunettes est terrible, si vous saviez.
+
+--Les enfants me font bien souffrir, allez.
+
+--Courage, monsieur Eyssette.
+
+--Courage, beaux yeux noirs.»
+
+On ne s'en disait jamais plus long. Je craignais toujours de voir
+apparaître M. Viot avec ses clefs--frinc! frinc! frinc!--, et là-haut,
+derrière la fenêtre, les yeux noirs avaient leur M. Viot aussi. Après un
+dialogue d'une minute, ils se baissaient bien vite et reprenaient leur
+couture sous le regard féroce des grandes lunettes à monture d'acier.
+
+Chers yeux noirs! nous ne nous parlions jamais qu'à de longues distances
+et par des regards furtifs, et cependant je les aimais de toute mon âme.
+
+Il y avait encore l'abbé Germane que j'aimais bien...
+
+Cet abbé Germane était le professeur de philosophie. Il passait pour
+un original, et dans le collège tout le monde le craignait, même le
+principal, même M. Viot. Il parlait peu, d'une voix brève et cassante,
+nous tutoyait tous, marchait à grands pas, la tête en arrière, la
+soutane relevée, faisant sonner--comme un dragon--les talons de ses
+souliers à boucles. Il était grand et fort. Longtemps je l'avais cru
+très beau; mais un jour, en le regardant de plus près, je m'aperçus que
+cette noble face de lion avait été horriblement défigurée par la petite
+vérole. Pas un coin du visage qui ne fût haché, sabré, couturé, un
+Mirabeau en soutane.
+
+L'abbé vivait sombre et seul, dans une petite chambre qu'il occupait à
+l'extrémité de la maison, ce qu'on appelait le vieux collège. Personne
+n'entrait jamais chez lui, excepté ses deux frères, deux méchants
+vauriens qui étaient dans mon étude et dont il payait l'éducation...
+Le soir, quand on traversait les cours pour monter au dortoir, on
+apercevait, là-haut, dans les bâtiments noirs et ruinés du vieux
+collège, une petite lueur pâle qui veillait: c'était la lampe de l'abbé
+Germane. Bien des fois aussi, le matin, en descendant pour l'étude de
+six heures, je voyais, à travers la brume, la lampe brûler encore;
+l'abbé Germane ne s'était pas couché... On disait qu'il travaillait à un
+grand ouvrage de philosophie.
+
+Pour ma part, même avant de le connaître, je me sentais une grande
+sympathie pour cet étrange abbé. Son horrible et beau visage, tout
+resplendissant d'intelligence, m'attirait. Seulement, on m'avait tant
+effrayé par le récit de ses bizarreries et de ses brutalités, que je
+n'osais pas aller vers lui. J'y allai cependant, et pour mon bonheur.
+
+Voici dans quelles circonstances...
+
+Il faut vous dire qu'en ce temps-là j'étais plongé jusqu'au cou dans
+l'histoire de la philosophie... Un rude travail pour le petit Chose!
+
+Or, certain jour, l'envie me vint de lire Condillac. Entre nous, le
+bonhomme ne vaut même pas la peine qu'on le lise; c'est un philosophe
+pour rire, et tout son bagage philosophique tiendrait dans le chaton
+d'une bague à vingt-cinq sous; mais, vous savez, quand on est jeune, on
+a sur les choses et sur les hommes des idées tout de travers.
+
+Je voulais donc lire Condillac. Il me fallait un Condillac coûte que
+coûte. Malheureusement, la bibliothèque du collège en était absolument
+dépourvue, et les libraires de Sarlande ne tenaient pas cet article-là.
+Je résolus de m'adresser à l'abbé Germane. Ses frères m'avaient dit que
+sa chambre contenait plus de deux mille volumes, et je ne doutais pas
+de trouver chez lui le livre de mes rêves. Mais ce diable d'homme
+m'épouvantait, et pour me décider à monter à son réduit ce n'était pas
+trop de tout mon amour pour M. de Condillac.
+
+En arrivant devant la porte, mes jambes tremblaient de peur... Je
+frappai deux fois très doucement.
+
+«Entrez!» répondit une voix de Titan.
+
+Le terrible abbé Germane était assis à califourchon sur une chaise
+basse, les jambes étendues, la soutane retroussée et laissant voir de
+gros muscles qui saillaient vigoureusement dans des bas de soie noire.
+Accoudé sur le dossier de sa chaise, il lisait un in-folio à tranches
+rouges, et fumait à grand bruit une petite pipe courte et brune, de
+celles qu'on appelle «brûle-gueule».
+
+«C'est toi! me dit-il en levant à peine les yeux de dessus son
+in-folio... Bonjour! Comment vas-tu?... Qu'est-ce que tu veux?»
+
+Le tranchant de sa voix, l'aspect sévère de cette chambre tapissée de
+livres, la façon cavalière dont il était assis, cette petite pipe qu'il
+tenait aux dents, tout cela m'intimidait beaucoup.
+
+Je parvins cependant à expliquer tant bien que mal l'objet de ma visite
+et à demander le fameux Condillac.
+
+«Condillac! tu veux lire Condillac! me répondit l'abbé Germane en
+souriant. Quelle drôle d'idée!... Est-ce que tu n'aimerais pas mieux
+fumer une pipe avec moi! décroche-moi ce joli calumet qui est pendu
+là-bas, contre la muraille, et allume-le...; tu verras, c'est bien
+meilleur que tous les Condillac de la terre.»
+
+Je m'excusai du geste, en rougissant.
+
+«Tu ne veux pas?... A ton aise, mon garçon... Ton Condillac est là-haut,
+sur le troisième rayon à gauche... tu peux l'emporter; je te le prête.
+Surtout ne le gâte pas, ou je te coupe les oreilles.»
+
+J'atteignis le Condillac sur le troisième rayon à gauche, et je me
+disposais à me retirer; mais l'abbé me retint.
+
+«Tu t'occupes donc de philosophie? me dit-il en me regardant dans les
+yeux... Est-ce que tu y croirais par hasard?... Des histoires, mon cher,
+de pures histoires! Et dire qu'ils ont voulu faire de moi un professeur
+de philosophie! Je vous demande un peu!... Enseigner quoi? zéro,
+néant... Ils auraient pu tout aussi bien, pendant qu'ils y étaient,
+me nommer inspecteur général des étoiles ou contrôleur des fumées de
+pipe... Ah! misère de moi! Il faut faire parfois de singuliers métiers
+pour gagner sa vie... Tu en connais quelque chose, toi aussi, n'est-ce
+pas?... Oh! tu n'as pas besoin de rougir. Je sais que tu n'es pas
+heureux, mon pauvre petit pion, et que les enfants te font une rude
+existence.»
+
+Ici l'abbé Germane s'interrompit un moment. Il paraissait très en colère
+et secouait sa pipe sur son ongle avec fureur. Moi, d'entendre ce digne
+homme s'apitoyer ainsi sur mon sort, je me sentais tout ému, et j'avais
+mis le Condillac devant mes yeux, pour dissimuler les grosses larmes
+dont ils étalent remplis.
+
+Presque aussitôt l'abbé reprit:
+
+«A propos! j'oubliais de te demander... Aimes-tu le Bon Dieu?... Il
+faut l'aimer, vois-tu! mon cher, et avoir confiance en lui, et le prier
+ferme; sans quoi tu ne t'en tireras jamais... Aux grandes souffrances
+de la vie, je ne connais que trois remèdes: le travail, la prière et la
+pipe, la pipe de terre, très courte, souviens-toi de cela... Quant aux
+philosophes, n'y compte pas; ils ne te consoleront jamais de rien. J'ai
+passé par là, tu peux m'en croire.
+
+--Je vous crois, monsieur l'abbé.
+
+--Maintenant, va-t'en, tu me fatigues... Quand tu voudras des livres, tu
+n'auras qu'à venir en prendre. La clef de ma chambre est toujours sur la
+porte, et les philosophes toujours sur le troisième rayon à gauche... Ne
+me parle plus... Adieu!»
+
+Là-dessus, il se remit à sa lecture et me laissa sortir, sans même me
+regarder.
+
+A partir de ce jour, j'eus tous les philosophes de l'univers à ma
+disposition; j'entrais chez l'abbé Germane sans frapper, comme chez moi.
+Le plus souvent, aux heures où je venais, l'abbé faisait sa classe, et
+la chambre était vide. La petite pipe dormait sur le bord de la table,
+au milieu des in-folio à tranches rouges et d'innombrables papiers
+couverts de pattes de mouches... Quelquefois aussi l'abbé Germane était
+là. Je le trouvais lisant, écrivant, marchant de long en large, à
+grandes enjambées. En entrant, je disais d'une voix timide:
+
+«Bonjour, monsieur l'abbé!»
+
+La plupart du temps, il ne me répondait pas... Je prenais mon philosophe
+sur le troisième rayon à gauche, et je m'en allais, sans qu'on eût
+seulement l'air de soupçonner ma présence... Jusqu'à la fin de l'année,
+nous n'échangeâmes pas vingt paroles; mais n'importe! quelque chose en
+moi-même m'avertissait que nous étions de grands amis...
+
+Cependant les vacances approchaient. On entendait tout le jour les
+élèves de la musique répétant, dans la classe de dessin, des polkas
+et des airs de marche pour la distribution des prix. Ces polkas
+réjouissaient tout le monde. Le soir, à la dernière étude, on voyait
+sortir des pupitres une foule de petits calendriers, et chaque enfant
+rayait sur le sien le jour qui venait de finir: «Encore un de moins!»
+Les cours étaient pleines de planches pour l'estrade; on battait des
+fauteuils, on secouait les tapis... plus de travail, plus de discipline.
+Seulement, toujours, jusqu'au bout, la haine du pion et les farces, les
+terribles farces.
+
+Enfin, le grand jour arriva. Il était temps; je n'y pouvais plus tenir.
+
+On distribua les prix dans ma cour, la cour des moyens... je la vois
+encore avec sa tente bariolée, ses murs couverts de draperies blanches,
+ses grands arbres verts pleins de drapeaux, et là-dessous tout un
+fouillis de toques, de képis, de shakos, de casques, de bonnets à
+fleurs, de claques brodés, de plumes, de rubans, de pompons, de
+panaches... Au fond, une longue estrade où étaient installées les
+autorités du collège dans des fauteuils en velours grenat... Oh! cette
+estrade, comme on se sentait petit devant elle! Quel grand air de dédain
+et de supériorité elle donnait à ceux qui étaient dessus! Aucun de ces
+messieurs n'avait plus sa physionomie habituelle.
+
+L'abbé Germane était sur l'estrade, lui aussi, mais il ne paraissait pas
+s'en douter. Allongé dans son fauteuil, la tête renversée, il écoutait
+ses voisins d'une oreille distraite et semblait suivre de l'oeil, à
+travers le feuillage, la fumée d'une pipe imaginaire.
+
+Aux pieds de l'estrade, la musique, trombones et ophicléides, reluisant
+au soleil; les trois divisions entassées sur des bancs, avec les maîtres
+en serre-file; puis, derrière, la cohue des parents, le professeur de
+seconde offrant le bras aux dames en criant: «Place! place!» et enfin,
+perdues au milieu de la foule, les clefs de M. Viot qui couraient d'un
+bout de la cour à l'autre et qu'on entendait--frinc! frinc! frinc!--à
+droite, à gauche, ici, partout en même temps.
+
+La cérémonie commença, il faisait chaud. Pas d'air sous la tente... il y
+avait de grosses dames cramoisies qui sommeillaient à l'ombre de leurs
+marabouts, et des messieurs chauves qui s'épongeaient la tête avec
+des foulards ponceau. Tout était rouge: les visages, les tapis, les
+drapeaux, les fauteuils... Nous eûmes trois discours, qu'on applaudit
+beaucoup; mais moi, je ne les entendis pas. Là-haut, derrière la fenêtre
+du premier étage, les yeux noirs cousaient à leur place habituelle, et
+mon âme allait vers eux... Pauvres yeux noirs! même ce jour-là, la fée
+aux lunettes ne les laissait pas chômer.
+
+Quand le dernier nom du dernier accessit de la dernière classe eut été
+proclamé, la musique entama une marche triomphale et tout se débanda.
+Tohu-bohu général. Les professeurs descendaient de l'estrade; les
+élèves sautaient par-dessus les bancs pour rejoindre leurs familles. On
+s'embrassait, on s'appelait: «Par ici! par ici!» Les soeurs des lauréats
+s'en allaient fièrement avec les couronnes de leurs frères. Les robes de
+soie faisaient froufrou à travers les chaises... Immobile derrière un
+arbre, le petit Chose regardait passer les belles dames, tout malingre
+et tout honteux dans son habit râpé.
+
+Peu à peu la cour se désemplit. A la grande porte, le principal et M.
+Viot se tenaient debout, caressant les enfants au passage, saluant les
+parents jusqu'à terre.
+
+«A l'année prochaine, à l'année prochaine!» disait le principal avec un
+sourire câlin... les clefs de M. Viot tintaient, pleines de caresses:
+«Frinc! frinc! frinc! Revenez-nous l'année prochaine.»
+
+Les enfants se laissaient embrasser négligemment et franchissaient
+l'escalier d'un bond.
+
+Ceux-là montaient dans de belles voitures armoriées, où les mères et les
+soeurs rangeaient leurs grandes jupes pour faire place: clic! clac!...
+en route vers le château!... Nous allons revoir nos parcs, nos pelouses,
+l'escarpolette sous les acacias, les volières pleines d'oiseaux rares,
+la pièce d'eau avec ses deux cygnes, et la grande terrasse à balustres
+où l'on prend des sorbets le soir.
+
+D'autres grimpaient dans les chars à banc de famille, à côté de jolies
+filles riant à belles dents sous leurs coiffes blanches. La fermière
+conduisait avec sa chaîne d'or autour du cou... Fouette, Mathurine! On
+retourne à la métairie; on va manger des beurrées, boire du vin muscat,
+chasser à la pipée tout le jour et se rouler dans le foin qui sent bon!
+
+Heureux enfants! Ils s'en allaient, ils partaient tous... Ah! si j'avais
+pu partir moi aussi...
+
+
+
+VIII
+
+LES YEUX NOIRS
+
+MAINTENANT le collège est désert. Tout le monde est parti... D'un bout
+des dortoirs à l'autre, des escadrons de gros rats font des charges
+de cavalerie en plein jour. Les écritoires se dessèchent au fond des
+pupitres. Sur les arbres des cours, la division des moineaux est en
+fête; ces messieurs ont invité tous leurs camarades de la ville, ceux de
+l'évêché, ceux de la sous-préfecture, et, du matin jusqu'au soir, c'est
+un pépiage assourdissant.
+
+De sa chambre, sous les combles, le petit Chose les écoute en
+travaillant. On l'a gardé par charité, dans la maison, pendant les
+vacances. Il en profite pour étudier à mort les philosophes grecs.
+Seulement, la chambre est trop chaude et les plafonds trop bas. On
+étouffe là-dessous... Pas de volets aux fenêtres. Le soleil entre comme
+une torche et met le feu partout. Le plâtre des solives craque, se
+détache... De grosses mouches, alourdies par la chaleur, dorment collées
+aux vitres... Le petit Chose lui, fait de grands efforts pour ne pas
+dormir. Sa tête est lourde comme du plomb; ses paupières battent.
+
+Travaille donc, Daniel Eyssette!... Il faut reconstruire le foyer...
+Mais non! Il ne peut pas... Les lettres de son livre dansent devant ses
+yeux, puis, ce livre qui tourne, puis la table, puis la chambre. Pour
+chasser cet étrange assoupissement, le petit Chose se lève, fait
+quelques pas; arrivé devant la porte, il chancelle et tombe à terre
+comme une masse, foudroyé par le sommeil.
+
+Au-dehors, les moineaux piaillent; les cigales chantent à tue-tête; les
+platanes, blancs de poussière, s'écaillent au soleil en étirant leur
+mille branches.
+
+Le petit Chose fait un rêve singulier; il lui semble qu'on frappe à la
+porte de sa chambre, et qu'une voix éclatante l'appelle par son nom:
+«Daniel, Daniel!...» Cette voix, il la reconnaît. C'est du même ton
+qu'elle criait autrefois: «Jacques, tu es un âne!»
+
+Les coups redoublent à la porte: «Daniel, mon Daniel, c'est ton père;
+ouvre vite.»
+
+Oh! l'affreux cauchemar. Le petit Chose veut répondre, aller ouvrir. Il
+se redresse sur son coude: mais sa tête est trop lourde, il retombe et
+perd connaissance...
+
+Quand le petit Chose revient à lui, il est tout étonné de se trouver
+dans une couchette bien blanche, entourée de grands rideaux bleus qui
+font de l'ombre tout autour... Lumière douce, chambre tranquille. Pas
+d'autre bruit que le tic-tac d'une horloge et le tintement d'une cuiller
+dans la porcelaine... Le petit Chose ne sait pas où il est; mais il se
+trouve très bien. Les rideaux s'entrouvrent. M. Eyssette père, une tasse
+à la main, se penche vers lui avec un bon sourire et des larmes plein
+les yeux. Le petit Chose peut continuer son rêve.
+
+«Est-ce vous, père? Est-ce bien vous?
+
+--Oui, mon Daniel; oui, mon cher enfant, c'est moi
+
+--Où suis-je donc?
+
+--A l'infirmerie, depuis huit jours...; maintenant tu es guéri, mais tu
+as été bien malade...
+
+--Mais vous, mon père, comment êtes-vous là? Embrassez-moi donc
+encore!... Oh! tenez! de vous voir, il me semble que je rêve toujours.»
+
+M. Eyssette père l'embrasse:
+
+«Allons! couvre-toi, sois sage... Le médecin ne veut pas que tu parles.»
+
+Et pour empêcher l'enfant de parler, le brave homme parle tout le temps.
+
+«Figure-toi qu'il y a huit jours, la Compagnie vinicole m'envoie faire
+une tournée dans les Cévennes. Tu penses si j'étais content: une
+occasion de voir mon Daniel! J'arrive au collège... On t'appelle, on
+te cherche... Pas de Daniel. Je me fais conduire à ta chambre: la clef
+était en dedans... Je frappe: personne. Vlan! j'enfonce ta porte
+d'un coup de pied, et je te trouve là, par terre, avec une fièvre de
+cheval!... Ah! pauvre enfant, comme tu as été malade! Cinq jours de
+délire! Je ne t'ai pas quitté d'une minute... Tu battais la campagne
+tout le temps; tu parlais toujours de reconstruire le foyer. Quel foyer?
+dis!... Tu criais: «Pas de clefs! ôtez les clefs des serrures!» Tu ris?
+Je te jure que je ne riais pas, moi. Dieu! quelles nuits tu m'as fait
+passer!... Comprends-tu cela! M. Viot--c'est bien M. Viot, n'est-ce
+pas?--qui voulait m'empêcher de coucher dans le collège! Il invoquait le
+règlement... Ah! bien oui, le règlement! Est-ce que je le connais, moi,
+son règlement? Ce cuistre-là croyait me faire peur en me remuant ses
+clefs sous le nez. Je l'ai poliment remis à sa place, va!»
+
+Le petit Chose frémit de l'audace de M. Eyssette; puis oubliant bien
+vite les clefs de M. Viot: «Et ma mère?» demande-t-il, en étendant ses
+bras comme si sa mère était là, à portée de ses caresses.
+
+«Si tu te découvres, tu ne sauras rien, répondit M. Eyssette d'un ton
+fâché. Voyons! couvre-toi... Ta mère va bien, elle est chez l'oncle
+Baptiste.
+
+--Et Jacques?
+
+--Jacques? c'est un âne!... Quand je dis un âne, tu comprends, c'est une
+façon de parler... Jacques est un très brave enfant, au contraire... Ne
+te découvre donc pas, mille diables!... Sa position est fort jolie. Il
+pleure toujours, par exemple. Mais, du reste, il est très content. Son
+directeur l'a pris pour secrétaire... Il n'a rien à faire qu'à écrire
+sous la dictée... Une situation fort agréable.
+
+--Il sera donc toute sa vie condamné à écrire sous la dictée, ce pauvre
+Jacques!...»
+
+Disant cela, le petit Chose se met à rire de bon coeur, et M. Eyssette
+rit de le voir rire, tout en le grondant à cause de cette maudite
+couverture qui se dérange toujours...
+
+Oh! bienheureuse infirmerie! Quelles heures charmantes le petit Chose
+passe entre les rideaux bleus de sa couchette!... M. Eyssette ne le
+quitte pas; il reste là tout le jour, assis près du chevet, et le petit
+Chose voudrait que M. Eyssette ne s'en allât jamais... Hélas! c'est
+impossible. La Compagnie vinicole a besoin de son voyageur. Il faut
+reprendre la tournée des Cévennes...
+
+Après le départ de son père, l'enfant reste seul, dans l'infirmerie
+silencieuse... Il passe ses journées à lire, au fond d'un grand fauteuil
+roulé près de la fenêtre. Matin et soir, la jaune Mme Cassagne lui
+apporte ses repas. Le petit Chose boit le bol de bouillon, suce
+l'aileron de poulet, et dit: «Merci, madame!» Rien de plus. Cette femme
+sent les fièvres et lui déplaît; il ne la regarde même pas.
+
+Or, un matin qu'il vient de faire son: «Merci, madame!» tout sec comme
+à l'ordinaire, sans quitter son livre des yeux, il est bien étonné
+d'entendre une voix très douce lui dire: «Comment cela va-t-il
+aujourd'hui, monsieur Daniel?»
+
+Le petit Chose lève la tête, et devinez ce qu'il voit?... Les yeux
+noirs, les yeux noirs en personne, immobiles et souriants devant lui!...
+
+Les yeux noirs annoncent à leur ami que la femme jaune est malade et
+qu'ils sont chargés de faire son service. Ils ajoutent en se baissant
+qu'ils éprouvent beaucoup de joie à voir M. Daniel rétabli; puis ils se
+retirent avec une profonde révérence, en disant qu'ils reviendront le
+même soir. Le même soir, en effet, les yeux noirs sont revenus, et le
+lendemain matin aussi, et, le lendemain soir encore. Le petit Chose est
+ravi. Il bénit sa maladie, la maladie de la femme jaune, toutes les
+maladies du monde; si personne n'avait été malade, il n'aurait jamais eu
+de tête-à-tête avec les yeux noirs.
+
+Oh! bienheureuse infirmerie! Quelles heures charmantes le petit Chose
+passe dans son fauteuil de convalescent, roulé près de la fenêtre!... Le
+matin, les yeux noirs ont sous leurs grands cils un tas de paillettes
+d'or que le soleil fait reluire; le soir, ils resplendissent doucement
+et font, dans l'ombre autour d'eux, de la lumière d'étoile... Le petit
+Chose rêve aux yeux noirs toutes les nuits, il n'en dort plus. Dès
+l'aube, le voilà sur pied pour se préparer à les recevoir: il a tant de
+confidences à leur faire!... Puis, quand les yeux noirs arrivent, il ne
+leur dit rien.
+
+Les yeux noirs ont l'air très étonnés de ce silence. Ils vont et
+viennent dans l'infirmerie, et trouvent mille prétextes pour rester près
+du malade, espérant toujours qu'il se décidera à parler; mais ce damné
+de petit Chose ne se décide pas.
+
+Quelquefois, cependant, il s'arme de tout son courage et commence ainsi
+bravement: «Mademoiselle!...»
+
+Aussitôt les yeux noirs s'allument et le regardent en souriant. Mais
+de les voir sourire ainsi, le malheureux perd la tête, et d'une voix
+tremblante, il ajoute: «Je vous remercie de vos bontés pour moi.» Ou
+bien encore: «Le bouillon est excellent ce matin.»
+
+Alors les yeux noirs font une jolie petite moue qui signifie: «Quoi! ce
+n'est que cela!» Et ils s'en vont en soupirant.
+
+Quand ils sont partis, le petit Chose se désespère: «Oh! dès demain, dès
+demain sans faute, je leur parlerai.»
+
+Et puis le lendemain c'est encore à recommencer.
+
+Enfin, de guerre lasse et sentant bien qu'il n'aura jamais le courage
+de dire ce qu'il pense aux yeux noirs, le petit Chose se décide à leur
+écrire... Un soir, il demande de l'encre et du papier, pour une lettre
+importante, oh! très importante... Les yeux noirs ont sans doute deviné
+quelle est la lettre dont il s'agit; ils sont si malins, les yeux
+noirs!... Vite, vite, ils courent chercher de l'encre et du papier, les
+posent devant le malade, et s'en vont en riant, tout seuls.
+
+Le petit Chose se met à écrire; il écrit toute la nuit; puis, quand le
+matin est venu, il s'aperçoit que cette interminable lettre ne contient
+que trois mots, vous m'entendez bien; seulement ces trois mots sont les
+plus éloquents du monde, et il compte qu'ils produiront un très grand
+effet.
+
+Attention, maintenant!... Les yeux noirs vont venir... Le petit Chose
+est très ému; il a préparé sa lettre d'avance et se jure de la remettre
+dès qu'on arrivera... Voici comment cela va se passer. Les yeux noirs
+entreront, ils poseront le bouillon et le poulet sur la table. «Bonjour,
+monsieur Daniel!...» Alors, lui, leur dira tout de suite, très
+courageusement: «Gentils yeux noirs, voici une lettre pour vous.»
+
+Mais chut!... Un pas d'oiseau dans le corridor... Les yeux noirs
+approchent... Le petit Chose tient la lettre à la main. Son coeur bat;
+il va mourir...
+
+La porte s'ouvre... Horreur!...
+
+A la place des yeux noirs, paraît la vieille fée, la terrible fée aux
+lunettes.
+
+Le petit Chose n'ose pas demander d'explications; mais il est
+consterné... Pourquoi ne sont-ils pas revenus?... Il attend le soir avec
+impatience... Hélas!... le soir encore, les yeux noirs ne viennent pas,
+ni le lendemain non plus, ni les jours d'après, ni jamais.
+
+On a chassé les yeux noirs. On les a renvoyés aux Enfants trouvés, où
+ils resteront enfermés pendant quatre ans, jusqu'à leur majorité... Les
+yeux noirs volaient du sucre!...
+
+Adieu les beaux jours de l'infirmerie! les yeux noirs s'en sont allés,
+et pour comble de malheur, voilà les élèves qui reviennent... Eh quoi!
+déjà la rentrée... Oh! que ces vacances ont été courtes!
+
+Pour la première fois depuis six semaines, le petit Chose descend dans
+les cours, pâle, maigre, plus petit Chose que jamais... Tout le collège
+se réveille. On le lave du haut en bas. Les corridors ruissellent d'eau.
+Férocement, comme toujours, les clefs de M. Viot se démènent. Terrible
+M. Viot, il a profité des vacances pour ajouter quelques articles à son
+règlement et quelques clefs à son trousseau. Le petit Chose n'a qu'à
+bien se tenir.
+
+Chaque jour, il arrive des élèves... Clic! clac! On revoit devant la
+porte les chars à bancs et les berlines de la distribution des prix...
+Quelques anciens manquent à l'appel, mais des nouveaux les remplacent.
+Les divisions se reforment. Cette année comme l'an dernier, le petit
+Chose aura l'étude des moyens. Le pauvre pion tremble déjà. Après tout,
+qui sait? Les enfants seront peut-être moins méchants cette année-ci.
+
+Le matin de la rentrée, grande musique à la chapelle. C'est la messe du
+Saint-Esprit... _Veni, creator Spiritus!..._ Voici M. le principal
+avec son bel habit noir et la petite palme d'argent à la boutonnière.
+Derrière lui, se tient l'état-major des professeurs en toge de
+cérémonie: les sciences ont l'hermine orange; les humanités, l'hermine
+blanche. Le professeur de seconde, un freluquet, s'est permis des gants
+de couleur tendre et une toque de fantaisie; M. Viot n'a pas l'air
+content. _Veni, creator Spiritus!..._ Au fond de l'église, pêle-mêle
+avec les élèves, le petit Chose regarde d'un oeil d'envie les toges
+majestueuses et les palmes d'argent... Quand sera-t-il professeur, lui
+aussi?... Quand pourra-t-il reconstruire le foyer? Hélas! avant d'en
+arriver là, que de temps encore et que de peines! _Veni, creator
+Spiritus!..._ Le petit Chose se sent l'âme triste; l'orgue lui donne
+envie de pleurer... Tout à coup, là-bas, dans un coin du choeur, il
+aperçoit une belle figure ravagée qui lui sourit.. Ce sourire fait du
+bien au petit Chose, et, de revoir l'abbé Germane, le voilà plein de
+courage et tout ragaillardi! _Veni, creator Spiritus!..._
+
+Deux jours après la messe du Saint-Esprit, nouvelles solennités. C'était
+la fête du principal... Ce jour-là--de temps immémorial--, tout le
+collège célèbre la Saint-Théophile sur l'herbe, à grand renfort de
+viandes froides et de vins de Limoux. Cette fois, comme à l'ordinaire,
+M. le principal n'épargne rien pour donner du retentissement à ce petit
+festival de famille, qui satisfait les instincts généreux de son coeur,
+sans nuire cependant aux intérêts de son collège. Dès l'aube, on
+s'emplit tous--élèves et maîtres--dans de grandes tapissières pavoisées
+aux couleurs municipales, et le convoi part au galop, traînant à sa
+suite, dans deux énormes fourgons, les paniers de vin mousseux et les
+corbeilles de mangeaille... En tête, sur le premier char, les gros
+bonnets et la musique. Ordre aux ophicléides de jouer très fort. Les
+fouets claquent, les grelots sonnent, les piles d'assiettes se heurtent
+contre les gamelles de fer-blanc... Tout Sarlande en bonnet de nuit se
+met aux fenêtres pour voir passer la fête du principal.
+
+C'est à la Prairie que le gala doit avoir lieu. A peine arrivé, on
+étend des nappes sur l'herbe, et les enfants crèvent de rire en voyant
+messieurs les professeurs assis au frais dans les violettes comme de
+simples collégiens... Les tranches de pâté circulent. Les bouchons
+sautent. Les yeux flambent. On parle beaucoup... Seul, au milieu de
+l'animation générale, le petit Chose a l'air préoccupé. Tout à coup on
+le voit rougir... M. le principal vient de se lever, un papier à la
+main: «Messieurs, on me remet à l'instant même quelques vers que
+m'adresse un poète anonyme. Il parait que notre Pindare ordinaire,
+M. Viot, a un émule cette année. Quoique ces vers soient un peu trop
+flatteurs pour moi, je vous demande la permission de vous les lire.
+
+--Oui, oui... lisez... lisez!...»
+
+Et de sa belle voix des distributions, M. le principal commence la
+lecture...
+
+C'est un compliment assez bien tourné, plein de rimes aimables à
+l'adresse du principal et de tous ces messieurs. Une fleur pour chacun.
+La fée aux lunettes elle-même n'est pas oubliée. Le poète l'appelle
+«l'ange du réfectoire», ce qui est charmant.
+
+On l'applaudit longuement. Quelques voix demandent l'auteur. Le petit
+Chose se lève, rouge comme un pépin de grenade, et s'incline avec
+modestie. Acclamations générales. Le petit Chose devient le héros de la
+fête. Le principal veut l'embrasser. De vieux professeurs lui serrent la
+main d'un air entendu. Le régent de seconde lui demande ses vers pour
+les mettre dans le journal. Le petit Chose est très content; tout cet
+encens lui monte au cerveau avec les fumées du vin de Limoux. Seulement,
+et ceci le dégrise un peu, il croit entendre l'abbé Germane murmurer:
+«L'imbécile!» et les clefs de son rival grincer férocement.
+
+Ce premier enthousiasme apaisé, M. le principal frappe dans ses mains
+pour réclamer le silence.
+
+«Maintenant, Viot, à votre tour! après la Muse badine, la Muse sévère.»
+
+M. Viot tire gravement de sa poche un cahier relié, gros de promesses,
+et commence sa lecture en jetant sur le petit Chose un regard de côté.
+
+L'oeuvre de M. Viot est une idylle, une idylle toute virgilienne
+en l'honneur du règlement. L'élève Ménalque et l'élève Dorilas s'y
+répondent en strophes alternées... L'élève Ménalque est d'un collège
+où fleurit le règlement; l'élève Dorilas, d'un autre collège d'où le
+règlement est exilé... Ménalque dit les plaisirs austères d'une forte
+discipline; Dorilas, les joies infécondes d'une folle liberté.
+
+A la fin, Dorilas est terrassé. Il remet entre les mains de son
+vainqueur le prix de la lutte, et tous deux, unissant leurs voix,
+entonnent un chant d'allégresse à la gloire du règlement.
+
+Le poème est fini... Silence de mort!... Pendant la lecture, les enfants
+ont emporté leurs assiettes à l'autre bout de la prairie, et mangent
+leurs pâtés, tranquilles, loin, bien loin, de l'élève Ménalque et
+Dorilas. M. Viot les regarde de sa place avec un sourire amer... Les
+professeurs ont tenu bon, mais pas un n'a le courage d'applaudir...
+Infortuné M. Viot! C'est une vraie déroute.. Le principal essaie de le
+consoler: «Le sujet était aride, messieurs, mais le poète s'en est bien
+tiré.»
+
+«Moi, je trouve cela très beau», dit effrontément le petit Chose, à qui
+son triomphe commence à faire peur.
+
+Lâchetés perdues! M. Viot ne veut pas être consolé. Il s'incline sans
+répondre et garde son sourire amer... Il le garde tout le jour, et le
+soir, en rentrant, au milieu des chants des élèves, des couacs de la
+musique et du fracas des tapissières roulant sur les pavés de la ville
+endormie, le petit Chose entend dans l'ombre, près de lui, les clefs de
+son rival qui grondent d'un air méchant: «Frinc! frinc! frinc! monsieur
+le poète, nous vous revaudrons cela!»
+
+
+
+IX
+
+L'AFFAIRE BOUCOYRAN
+
+Avec la Saint-Théophile, voilà les vacances enterrées.
+
+Les jours qui suivirent furent tristes; un vrai lendemain de mardi gras.
+Personne ne se sentait en train, ni les maîtres, ni les élèves. On
+s'installait... Après deux grands mois de repos, le collège avait peine
+à reprendre son va-et-vient habituel. Les rouages fonctionnaient mal,
+comme ceux d'une vieille horloge, qu'on aurait depuis longtemps oublié
+de remonter. Peu à peu, cependant, grâce aux efforts de M. Viot, tout se
+régularisa. Chaque jour, aux mêmes heures, au son de la même cloche, on
+vit de petites portes s'ouvrir dans les cours et des litanies d'enfants,
+roides comme des soldats de bois, défiler deux par deux sous les arbres;
+puis la cloche sonnait encore, ding! dong!--et les mêmes enfants
+repassaient sous les mêmes petites portes. Ding! dong! Levez-vous.
+Ding! dong! Couchez-vous. Ding! dong! Instruisez-vous! Ding! dong!
+Amusez-vous. Et cela pour toute l'année.
+
+O triomphe du règlement! Comme l'élève Ménalque aurait été heureux de
+vivre, sous la férule de M. Viot, dans le collège modèle de Sarlande...
+
+Moi seul, je faisais ombre à cet adorable tableau. Mon étude ne marchait
+pas. Les terribles _moyens_ m'étaient revenus de leurs montagnes, plus
+laids, plus âpres, plus féroces que jamais. De mon côté, j'étais aigri;
+la maladie m'avait rendu nerveux et irritable; je ne pouvais plus rien
+supporter... Trop doux l'année précédente, je fus trop sévère cette
+année... J'espérais ainsi mater ces méchants drôles, et, pour la moindre
+incartade, je foudroyais toute l'étude de pensums et de retenues...
+
+Ce système ne me réussit pas. Mes punitions, à force d'être prodiguées,
+se déprécièrent et tombèrent aussi bas que les assignats de l'an IV...
+Un jour, je me sentis débordé. Mon étude était en pleine révolte, et je
+n'avais plus de munitions pour faire tête à l'émeute. Je me vois encore
+dans ma chaire, me débattant comme un beau diable, au milieu des
+cris, des pleurs, des grognements, des sifflements: «A la porte!...
+Cocorico!... kss!... kss!... Plus de tyrans!... C'est une injustice!...»
+Et les encriers pleuvaient, et les papiers mâchés s'épataient sur mon
+pupitre, et tous ces petits monstres--sous prétexte de réclamations--se
+pendaient par grappes à ma chaire, avec des hurlements de macaques.
+
+Quelquefois, en désespoir de cause, j'appelais M. Viot à mon secours.
+Pensez quelle humiliation! Depuis la Saint-Théophile, l'homme aux clefs
+me tenait rigueur et je le sentais heureux de ma détresse. Quand il
+entrait dans l'étude brusquement, ses clefs à la main, c'était comme une
+pierre dans un étang de grenouilles: en un clin d'oeil tout le monde se
+retrouvait à sa place, le nez sur les livres. On aurait entendu voler
+une mouche. M. Viot se promenait un moment de long en large, agitant son
+trousseau de ferraille, au milieu du grand silence; puis il me regardait
+ironiquement et se retirait sans rien dire.
+
+J'étais très malheureux. Les maîtres, mes collègues, se moquaient de
+moi. Le principal, quand je le rencontrais, me faisait mauvais accueil;
+il y avait sans doute du M. Viot là-dessous... Pour m'achever, survint
+Boucoyran.
+
+Oh! cette affaire Boucoyran! Je suis sûr qu'elle est restée dans
+les annales du collège et que les Sarlandais en parlent encore
+aujourd'hui... Moi aussi, je veux en parler de cette terrible affaire.
+Il est temps que le public sache la vérité...
+
+Quinze ans, de gros pieds, de gros yeux, de grosses mains, pas de front,
+et l'allure d'un valet de ferme: tel était le marquis de Boucoyran,
+terreur de la cour des moyens et seul échantillon de la noblesse
+cévenole au collège de Sarlande. Le principal tenait beaucoup à cet
+élève, en considération du vernis aristocratique que sa présence donnait
+à l'établissement. Dans le collège, on ne l'appelait que le «marquis».
+Tout le monde le craignait; moi-même je subissais l'influence générale
+et je ne lui parlais qu'avec des ménagements.
+
+Pendant quelque temps, nous vécûmes en assez bons termes.
+
+M. le marquis avait bien par-ci par-là certaines façons impertinentes de
+me regarder ou de me répondre qui rappelaient par trop l'Ancien Régime,
+mais j'affectais de n'y point prendre garde, sentant que j'avais affaire
+à forte partie.
+
+Un jour cependant, ce faquin de marquis se permit de répliquer, en
+pleine étude, avec une insolence telle que je perdis toute patience.
+
+«Monsieur de Boucoyran, lui dis-je en essayant de garder mon sang-froid,
+prenez vos livres et sortez sur-le-champ.»
+
+C'était un acte d'autorité inouï pour ce drôle. Il en resta stupéfait et
+me regarda, sans bouger de sa place, avec des gros yeux.
+
+Je compris que je m'engageais dans une méchante affaire, mais j'étais
+trop avancé pour reculer.
+
+«Sortez, monsieur de Boucoyran!...» commandai-je de nouveau.
+
+Les élèves attendaient, anxieux... Pour la première fois, j'avais du
+silence.
+
+A ma seconde injonction, le marquis, revenu de sa surprise, me répondit,
+il fallait voir de quel air: «Je ne sortirai pas!»
+
+Il y eut parmi toute l'étude, un murmure d'admiration. Je me levai dans
+ma chaire, indigné.
+
+«Vous ne sortirez pas, monsieur?... C'est ce que nous allons voir.»
+
+Et je descendis...
+
+Dieu m'est témoin qu'à ce moment-là toute idée de violence était bien
+loin de moi; je voulais seulement intimider le marquis par la fermeté
+de mon attitude; mais, en me voyant descendre de ma chaire, il se mit à
+ricaner d'une façon si méprisante, que j'eus le geste de le prendre au
+collet pour le faire sortir de son banc.
+
+Le misérable tenait cachée sous sa tunique une énorme règle en fer. A
+peine eus-je levé la main, qu'il m'assena sur le bras un coup terrible.
+La douleur m'arracha un cri.
+
+Toute l'étude battit des mains.
+
+«Bravo, marquis!»
+
+Pour le coup, je perdis la tête. D'un bond, je fus sur la table, d'un
+autre sur le marquis; et alors, le prenant à la gorge, je fis si bien,
+des pieds, des poings, des dents, de tout, que je l'arrachai de sa place
+et qu'il s'en alla rouler hors de l'étude jusqu'au milieu de la cour...
+Ce fut l'affaire d'une seconde; je ne me serais jamais cru tant de
+vigueur.
+
+Les élèves étaient consternés. On ne criait plus: «Bravo, marquis!»
+On avait peur. Boucoyran, le fort des forts, mis à la raison par ce
+gringalet de pion! Quelle aventure!... Je venais de gagner en autorité
+ce que le marquis venait de perdre en prestige.
+
+Quand je remontai dans ma chaire, pâle encore et tremblant d'émotion,
+tous les visages se penchèrent vivement sur les pupitres. L'étude était
+matée. Mais le principal, M. Viot, qu'allaient-ils penser de cette
+affaire? Comment! j'avais osé lever la main sur un élève! sur le marquis
+de Boucoyran! sur le noble du collège! Je voulais donc me faire chasser!
+
+Ces réflexions, qui me venaient un peu tard, me troublèrent dans mon
+triomphe. J'eus peur, à mon tour. Je me disais: «C'est sûr, le marquis
+est allé se plaindre.» Et, d'une minute à l'autre, je m'attendais à voir
+entrer le principal. Je tremblai jusqu'à la fin de l'étude; pourtant,
+personne ne vint.
+
+A la récréation, je fus très étonné de voir Boucoyran rire et jouer avec
+les autres. Cela me rassura un peu; et, comme toute la journée se passa
+sans encombres, je m'imaginai que mon drôle se tiendrait coi et que j'en
+serai quitte pour la peur.
+
+Par malheur, le jeudi suivant était jour de sortie, M. le marquis ne
+rentra pas au dortoir. J'eus comme un pressentiment et je ne dormis pas
+de toute la nuit.
+
+Le lendemain, à la première étude, les élèves chuchotaient en regardant
+la place de Boucoyran qui restait vide. Sans en avoir l'air, je mourais
+d'inquiétude.
+
+Vers les sept heures, la porte s'ouvrit d'un coup sec. Tous les enfants
+se levèrent.
+
+J'étais perdu...
+
+Le principal entra le premier, puis M. Viot derrière lui, puis enfin
+un grand vieux, boutonné jusqu'au menton dans une longue redingote et
+cravaté d'un col de crin haut de quatre doigts. Celui-là, je ne le
+connaissais pas, mais je compris tout de suite que c'était M. de
+Boucoyran le père. Il tortillait sa longue moustache et bougonnait entre
+ses dents.
+
+Je n'eus pas même le courage de descendre de ma chaire pour faire
+honneur à ces messieurs; eux non plus, en entrant, ne me saluèrent pas.
+Ils prirent position tous les trois au milieu de l'étude et, jusqu'à
+leur sortie, ne regardèrent pas une seule fois de mon côté.
+
+Ce fut le principal qui ouvrit le feu.
+
+«Messieurs, dit-il en s'adressant aux élèves, nous venons ici remplir
+une mission pénible, très pénible. Un de vos maîtres s'est rendu
+coupable d'une faute si grave, qu'il est de notre devoir de lui infliger
+un blâme public.»
+
+Là-dessus le voilà parti à m'infliger un blâme qui dura au moins un
+grand quart d'heure. Tous les faits dénaturés: le marquis était le
+meilleur élève du collège; je l'avais brutalisé sans raison, sans
+excuse. Enfin j'avais manqué à tous mes devoirs.
+
+Que répondre à ces accusations?
+
+De temps en temps, j'essayais de me défendre. «Pardon, monsieur le
+principal!...» Mais le principal ne m'écoutait pas, et il m'infligea son
+blâme jusqu'au bout.
+
+Après lui, M. de Boucoyran, le père, prit la parole et de quelle
+façon!... Un véritable réquisitoire. Malheureux père! On lui avait
+presque assassiné son enfant. Sur ce pauvre petit être sans défense, on
+s'était rué comme... comme... comment dirait-il?... comme un buffle,
+comme un buffle sauvage. L'enfant gardait le lit depuis deux jours.
+Depuis deux jours, sa mère en larmes, le veillait...
+
+Ah! s'il avait eu affaire à un homme, c'est lui, M. de Boucoyran le
+père, qui se serait chargé de venger son enfant! Mais On n'était qu'un
+galopin dont il avait pitié. Seulement qu'On se le tînt pour dit: si
+jamais On touchait encore à un cheveu de son fils, On se ferait couper
+les deux oreilles tout net...
+
+Pendant ce beau discours, les élèves riaient sous cape, et les clefs de
+M. Viot frétillaient de plaisir. Debout, dans sa chaire, pâle de
+rage, le pauvre On écoutait toutes ces injures, dévorait toutes ces
+humiliations et se gardait bien de répondre. Si On avait répondu, On
+aurait été chassé du collège; et alors où aller?
+
+Enfin, au bout d'une heure, quand ils furent à sec d'éloquence, ces
+trois messieurs se retirèrent. Derrière eux, il se fit dans l'étude un
+grand brouhaha. J'essayai, mais vainement, d'obtenir un peu de silence;
+les enfants me riaient au nez. L'affaire Boucoyran avait achevé de tuer
+mon autorité.
+
+Oh! ce fut une terrible affaire!
+
+Toute la ville s'en émut... Au Petit-Cercle, au Grand-Cercle, dans les
+cafés, à la musique, on ne parlait pas d'autre chose. Les gens bien
+informés donnaient des détails à faire dresser les cheveux. Il parait
+que ce maître d'étude était un monstre, un ogre. Il avait torturé
+l'enfant avec des raffinements inouïs de cruauté. En parlant de lui, on
+ne disait plus que «le bourreau».
+
+Quand le jeune Boucoyran s'ennuya de rester au lit, ses parents
+l'installèrent sur une chaise longue, au plus bel endroit de leur
+salon, et pendant huit jours, ce fut à travers ce salon une procession
+interminable. L'intéressante victime était l'objet de toutes les
+attentions.
+
+Vingt fois de suite, on lui faisait raconter son histoire, et à
+chaque fois, le misérable inventait quelque nouveau détail. Les mères
+frémissaient; les vieilles demoiselles l'appelaient «pauvre ange!»
+et lui glissaient des bonbons. Le journal de l'opposition profita de
+l'aventure et fulmina contre le collège un article terrible au profit
+d'un établissement religieux des environs....
+
+Le principal était furieux; et, s'il ne me renvoya pas, je ne le dus
+qu'à la protection du recteur.... Hélas! il eût mieux valu pour moi être
+renvoyé tout de suite. Ma vie dans le collège était devenue impossible.
+Les enfants ne m'écoutaient plus; au moindre mot, ils me menaçaient de
+faire comme Boucoyran, d'aller se plaindre à leur père. Je finis par ne
+plus m'occuper d'eux.
+
+Au milieu de tout cela, j'avais une idée fixe: me venger des Boucoyran.
+Je revoyais toujours la figure impertinente du vieux marquis, et mes
+oreilles étaient restées rouges de la menace qui leur avait été faite.
+D'ailleurs eussé-je voulu oublier ces affronts, je n'aurais pas pu y
+parvenir; deux fois par semaine, les jours de promenade, quand les
+divisions passaient devant le café de l'Évêché, j'étais sûr de trouver
+M. de Boucoyran, le père, planté devant la porte, au milieu d'un groupe
+d'officiers de la garnison, tous nu-tête et leurs queues de billard à
+la main. Ils nous regardaient venir de loin avec des rires goguenards;
+puis, quand la division était à portée de la voix, le marquis criait
+très fort, en me toisant d'un air de provocation: «Bonjour, Boucoyran!»
+
+«Bonjour, mon père!» glapissait l'affreux enfant du milieu des rangs. Et
+les officiers, les élèves, les garçons du café, tout le monde riait....
+
+Le «Bonjour, Boucoyran!» était devenu un supplice pour moi, et pas moyen
+de m'y soustraire. Pour aller à la Prairie, il fallait absolument passer
+devant le café de l'Évêché, et pas une fois mon persécuteur ne manquait
+au rendez-vous.
+
+J'avais par moments des envies folles d'aller à lui et de le provoquer;
+mais deux raisons me retenaient: d'abord toujours la peur d'être chassé,
+puis la rapière du marquis, une grande diablesse de colichemarde qui
+avait fait tant de victimes lorsqu'il était dans les gardes du corps.
+
+Pourtant, un jour, poussé à bout, j'allai trouver Roger, le maître
+d'armes et, de but en blanc, je lui déclarai ma résolution de me mesurer
+avec le marquis. Roger, à qui je n'avais pas parlé depuis longtemps,
+m'écouta d'abord avec une certaine réserve; mais, quand j'eus fini, il
+eut un mouvement d'effusion et me serra chaleureusement les deux mains.
+
+«Bravo! monsieur Daniel! Je le savais bien, moi, qu'avec cet air-là
+vous ne pouviez pas être un mouchard. Aussi, pourquoi diable étiez-vous
+toujours fourré avec votre M. Viot? Enfin, on vous retrouve; tout est
+oublié. Votre main! Vous êtes un noble coeur! Maintenant, à votre
+affaire! Vous avez été insulté? Bon! Vous voulez en tirer réparation?
+Très bien! Vous ne savez pas le premier mot des armes? Bon! bon! très
+bien! très bien! Vous voulez que je vous empêche d'être embroché par ce
+vieux dindon? Parfait! Venez à la salle, et, dans six mois, c'est vous
+qui l'embrocherez.»
+
+D'entendre cet excellent Roger épouser ma querelle avec tant d'ardeur,
+j'étais rouge de plaisir. Nous convînmes des leçons: trois heures par
+semaine; nous convînmes aussi du prix qui serait un prix exceptionnel
+(exceptionnel en effet! j'appris plus tard qu'on me faisait payer deux
+fois plus cher que les autres). Quand toutes ces conventions furent
+réglées, Roger passa familièrement son bras sous le mien.
+
+«Monsieur Daniel, me dit-il, il est trop tard pour prendre aujourd'hui
+notre première leçon; mais nous pouvons toujours aller conclure notre
+marché au café Barbette. Allons! voyons, pas d'enfantillage! est-ce
+qu'il vous fait peur, par hasard, le café Barbette?... Venez donc,
+sacrebleu! tirez-vous un peu de ce saladier de cuistres. Vous trouverez
+là-bas des amis, de bons garçons, triple nom! de nobles coeurs, et vous
+quitterez vite avec eux ces manières de femmelette qui vous font tort.»
+
+Hélas! je me laissai tenter. Nous allâmes au café Barbette. Il était
+toujours le même, plein de cris, de fumée, de pantalons garance; les
+mêmes shakos, les mêmes ceinturons pendaient aux mêmes patères.
+
+Les amis de Roger me reçurent à bras ouverts. Il avait bien raison,
+c'étaient tous de nobles coeurs! Quand ils connurent mon histoire avec
+le marquis et la résolution que j'avais prise, ils vinrent, l'un après
+l'autre, me serrer la main: «Bravo, jeune homme, très bien.»
+
+Moi aussi j'étais un noble coeur. Je fis venir un punch, on but à mon
+triomphe, et il fut décidé entre nobles coeurs que je tuerais le marquis
+de Boucoyran à la fin de l'année scolaire.
+
+
+
+X
+
+LES MAUVAIS JOURS
+
+L'hiver était venu, un hiver sec, terrible et noir, comme il en fait
+dans ces pays de montagnes. Avec leurs grands arbres sans feuilles et
+leur sol gelé plus dur que la pierre, les cours du collège étaient
+tristes à voir. On se levait avant le jour, aux lumières; il faisait
+froid; de la glace dans les lavabos.... Les élèves n'en finissaient
+plus; la cloche était obligée de les appeler plusieurs fois. «Plus vite,
+messieurs!» criaient les maîtres en marchant de long en large pour se
+réchauffer.... On formait les rangs en silence, tant bien que mal, et
+on descendait à travers le grand escalier à peine éclairé et les longs
+corridors où soufflaient les bises mortelles de l'hiver.
+
+Un mauvais hiver pour le petit Chose!
+
+Je ne travaillais plus. A l'étude, la chaleur malsaine du poêle me
+faisait dormir. Pendant les classes, trouvant ma mansarde trop froide,
+je courais m'enfermer au café Barbette et n'en sortais qu'au dernier
+moment. C'était là maintenant que Roger me donnait ses leçons; la
+rigueur du temps nous avait chassés de la salle d'armes et nous nous
+escrimions au milieu du café avec les queues de billard, en buvant du
+punch. Les sous-officiers jugeaient les coups; tous ces nobles coeurs
+m'avaient décidément admis dans leur intimité et m'enseignaient chaque
+jour une nouvelle botte infaillible pour tuer ce pauvre marquis de
+Boucoyran. Ils m'apprenaient aussi comment on édulcore une absinthe, et
+quand ces messieurs jouaient au billard, c'était moi qui marquais les
+points....
+
+Un mauvais hiver pour le petit Chose!
+
+Un matin de ce triste hiver, comme j'entrais au café Barbette--j'entends
+encore le fracas du billard et le ronflement du gros poêle en faïence--,
+Roger vint à moi précipitamment: «Deux mots, monsieur Daniel!» et
+m'emmena dans la salle du fond, d'un air tout à fait mystérieux.
+
+Il s'agissait d'une confidence amoureuse.... Vous pensez si j'étais
+fier de recevoir les confidences d'un homme de cette taille. Cela me
+grandissait toujours un peu.
+
+Voici l'histoire. Ce sacripant de maître d'armes avait rencontré par
+la ville, en un certain endroit qu'il ne pouvait pas nommer, certaine
+personne dont il s'était follement épris. Cette personne occupait à
+Sarlande une situation tellement élevée,--hum! hum! vous m'entendez
+bien!--tellement extraordinaire, que le maître d'armes en était encore
+à se demander comment il avait osé lever les yeux si haut. Et pourtant,
+malgré la situation de la personne--situation tellement élevée,
+tellement, etc.--, il ne désespérait pas de s'en faire aimer, et même
+il croyait le moment venu de lancer quelques déclarations épistolaires.
+Malheureusement les maîtres d'armes ne sont pas très adroits aux
+exercices de la plume. Passe encore s'il ne s'agissait que d'une
+grisette; mais avec une personne dans une situation tellement, etc., ce
+n'était pas du style de cantine qu'il fallait, et même un bon poète ne
+serait pas de trop.
+
+«Je vois ce que c'est, dit le petit Chose d'un air entendu; vous avez
+besoin qu'on vous trousse quelques poulets galants pour envoyer à la
+personne, et vous avez songé à moi.
+
+--Précisément, répondit le maître d'armes.
+
+--Eh bien, je suis votre homme, et nous commencerons quand vous voudrez;
+seulement, pour que nos lettres n'aient pas l'air d'être empruntées au
+_Parfait secrétaire_, il faudra me donner quelques renseignements sur la
+personne....
+
+Le maître d'armes regarda autour de lui d'un air méfiant, puis tout bas
+il me dit, en me fourrant ses moustaches dans l'oreille:
+
+"C'est une blonde de Paris. Elle sent bon comme une fleur et s'appelle
+Cécilia."
+
+Il ne put pas m'en confier davantage, à cause de la situation de
+la personne, situation tellement, etc.--mais ces renseignements me
+suffisaient, et le soir même--, pendant l'étude--, j'écrivis ma première
+lettre à la blonde Cécilia.
+
+Cette singulière correspondance entre le petit Chose et cette
+mystérieuse personne dura près d'un mois. Pendant un mois, j'écrivis
+en moyenne deux lettres de passion par jour. De ces lettres, les unes
+étaient tendres et vaporeuses comme le Lamartine d'Elvire, les autres
+enflammées et rugissantes comme le Mirabeau de Sophie. Il y en avait
+qui commençaient par ces mots: _«O Cécilia, quelquefois, sur un rocher
+sauvage...»_ et qui finissaient par ceux-ci: _«On dit qu'on en meurt...
+essayons!»_ Puis, de temps en temps, la Muse s'en mêlait:
+
+ Oh! ta lèvre, ta lèvre ardente!
+ Donne-la-moi! donne-la-moi!
+
+Aujourd'hui, j'en parle en riant; mais à l'époque, le petit Chose ne
+riait pas, je vous le jure, et tout cela se faisait très sérieusement.
+Quand j'avais terminé une lettre, je la donnais à Roger pour qu'il la
+recopiât de sa belle écriture de sous-officier; lui, de son côté, quand
+il recevait des réponses (car elle répondait, la malheureuse!), il me
+les apportait bien vite, et je basais mes opérations là-dessus.
+
+Le jeu me plaisait en somme; peut-être même me plaisait-il un peu trop.
+Cette blonde invisible, parfumée comme un lilas blanc, ne me sortait
+plus de l'esprit. Par moments, je me figurais que j'écrivais pour
+mon propre compte; je remplissais mes lettres de confidences toutes
+personnelles, de malédictions contre la destinée, contre ces êtres vils
+et méchants au milieu desquels j'étais obligé de vivre: «O Cécilia, si
+tu savais comme j'ai besoin de ton amour!»
+
+Parfois aussi, quand le grand Roger venait me dire en frisant sa
+moustache: «Ça mord! ça mord!... continuez!» j'avais de secrets
+mouvements de dépit, et je pensais en moi-même: «Comment peut-elle
+croire que c'est ce gros réjoui, ce Fanfan la Tulipe, qui lui écrit ces
+chefs-d'oeuvre de passion et de mélancolie?»
+
+Elle le croyait pourtant; elle le croyait si bien qu'un jour, le maître
+d'armes, triomphant, m'apporta cette réponse qu'il venait de recevoir:
+«A neuf heures, ce soir, derrière la sous-préfecture!»
+
+Est-ce à l'éloquence de mes lettres ou à la longueur de ses moustaches
+que Roger dut son succès? Je vous laisse, mesdames, le soin de décider.
+Toujours est-il que cette nuit-là, dans son dortoir mélancolique, le
+petit Chose eut un sommeil très agité. Il rêva qu'il était grand, qu'il
+avait des moustaches, et que des dames de Paris--occupant des situations
+tout à fait extraordinaires--lui donnaient des rendez-vous derrière les
+sous-préfectures....
+
+Le plus comique, c'est que le lendemain, il me fallut écrire une lettre
+d'actions de grâces et remercier Cécilia de tout le bonheur qu'elle
+m'avait donné: «Ange qui as consenti à passer une nuit sur la terre....»
+
+Cette lettre, je l'avoue, le petit Chose l'écrivit avec la rage dans le
+coeur. Heureusement la correspondance s'arrêta là, et pendant quelque
+temps, je n'entendis plus parler de Cécilia ni de sa haute situation.
+
+
+
+XI
+
+MON BON AMI LE MAÃŽTRE D'ARMES
+
+Ce jour-là, le 18 février, comme il était tombé beaucoup de neige
+pendant la nuit, les enfants n'avaient pas pu jouer dans les cours.
+Aussitôt l'étude du matin finie, on les avait casernés tous pêle-mêle
+dans _la salle_, pour y prendre leur récréation à l'abri du mauvais
+temps en attendant l'heure des classes.
+
+C'était moi qui les surveillais.
+
+Ce qu'on appelait _la salle_ était l'ancien gymnase du collège de
+la Marine. Imaginez quatre grands murs nus avec de petites fenêtres
+grillées; çà et là des crampons à moitié arrachés, la trace encore
+visible des échelles, et, se balançant à la maîtresse poutre du plafond,
+un énorme anneau en fer au bout d'une corde.
+
+Les enfants avaient l'air de s'amuser beaucoup en regardant la neige qui
+remplissait les rues et les hommes armés de pelles qui l'emportaient
+dans des tombereaux.
+
+Mais tout ce tapage, je ne l'entendais pas.
+
+Seul, dans un coin, les larmes aux yeux, je lisais une lettre, et les
+enfants auraient à cet instant démoli le gymnase de fond en comble, que
+je ne m'en fusse pas aperçu. C'était une lettre de Jacques que je
+venais de recevoir; elle portait le timbre de Paris,--mon Dieu! oui, de
+Paris,--et voici ce qu'elle disait:
+
+«Cher Daniel,
+
+«Ma lettre va bien te surprendre. Tu ne te doutais pas, hein? que je
+fusse à Paris depuis quinze jours. J'ai quitté Lyon sans rien dire à
+personne, un coup de tête....--Que veux-tu? je m'ennuyais trop dans
+cette horrible ville, surtout depuis ton départ.
+
+«Je suis arrivé ici avec trente francs et cinq ou six lettres de M. le
+curé de Saint-Nizier. Heureusement la Providence m'a protégé tout de
+suite, et m'a fait rencontrer un vieux marquis chez lequel je suis entré
+comme secrétaire. Nous mettons en ordre ses mémoires, je n'ai qu'à
+écrire sous sa dictée, et je gagne à cela cent francs par mois. Ce n'est
+pas brillant, comme tu vois; mais, tout compte fait, j'espère pouvoir
+envoyer de temps en temps quelque chose à la maison sur mes économies.
+
+«Ah! mon cher Daniel, la jolie ville que ce Paris! Ici--du moins--, il
+ne fait pas toujours du brouillard; il pleut bien quelquefois, mais
+c'est une petite pluie gaie, mêlée de soleil, et comme je n'en ai jamais
+vu ailleurs. Aussi je suis tout changé, si tu savais! Je ne pleure plus
+du tout, c'est incroyable.»
+
+J'en étais là de la lettre, quand tout à coup, sous les fenêtres,
+retentit le bruit sourd d'une voiture roulant dans la neige. La voiture
+s'arrêta devant la porte du collège, et j'entendis les enfants crier à
+tue-tête: «Le sous-préfet! le sous-préfet!»
+
+Une visite de M. le sous-préfet présageait évidemment quelque chose
+d'extraordinaire. Il venait à peine au collège de Sarlande une ou deux
+fois chaque année, et c'était alors comme un événement. Mais, pour le
+quart d'heure, ce qui m'intéressait avant tout, ce qui me tenait à coeur
+plus que le sous-préfet de Sarlande et plus que Sarlande tout entier,
+c'était la lettre de mon frère Jacques. Aussi, tandis que les élèves,
+mis en gaieté, se culbutaient devant les fenêtres pour voir M. le
+sous-préfet descendre de voiture, je retournai dans mon coin et je me
+remis à lire.
+
+«Tu sauras, mon bon Daniel, que notre père est en Bretagne, où il fait
+le commerce du cidre pour le compte d'une compagnie. En apprenant que
+j'étais le secrétaire du marquis, il a voulu que je place quelques
+tonneaux de cidre chez lui. Par malheur, le marquis ne boit que du vin,
+et du vin d'Espagne, encore! J'ai écrit cela au père; sais-tu ce qu'il
+m'a répondu: «Jacques, tu es un âne!» comme toujours. Mais c'est égal,
+mon cher Daniel, je crois qu'au fond il m'aime beaucoup.
+
+«Quant à maman, tu sais qu'elle est seule maintenant. Tu devrais bien
+lui écrire, elle se plaint de ton silence.
+
+«J'avais oublié de te dire une chose qui, certainement, te fera le plus
+grand plaisir: j'ai ma chambre au Quartier latin... au Quartier latin!
+pense un peu!... Une vraie chambre de poète, comme dans les romans, avec
+une petite fenêtre et des toits à perte de vue. Le lit n'est pas large,
+mais nous y tiendrons deux au besoin; et puis, il y a dans un coin une
+table de travail où on serait très bien pour faire des vers.
+
+«Je suis sûr que si tu voyais cela, tu voudrais venir me trouver au plus
+vite; moi aussi je te voudrais près de moi, et je ne te dis pas que
+quelque jour je ne te ferai pas signe de venir.
+
+«En attendant, aime-moi toujours bien et ne travaille pas trop dans ton
+collège, de peur de tomber malade.
+
+«Je t'embrasse. Ton frère
+
+«JACQUES.»
+
+Ce brave Jacques! quel mal délicieux il venait de me faire avec sa
+lettre! je riais et je pleurais en même temps. Toute ma vie de ces
+derniers mois, le punch, le billard, le café Barbette, me faisaient
+l'effet d'un mauvais rêve, et je pensais: «Allons! c'est fini.
+Maintenant je vais travailler, je vais être courageux comme Jacques.»
+
+A ce moment, la cloche sonna. Mes élèves se mirent en rang, ils
+causaient beaucoup du sous-préfet et se montraient, en passant, sa
+voiture stationnant devant la porte. Je les remis entre les mains des
+professeurs; puis, une fois débarrassé d'eux, je m'élançai en courant
+dans l'escalier. Il me tardait tant d'être seul dans ma chambre avec la
+lettre de mon frère Jacques!
+
+«Monsieur Daniel, on vous attend chez le principal.»
+
+Chez le principal?... Que pouvait avoir à me dire le principal?...
+Le portier me regardait avec un drôle d'air. Tout à coup, l'idée du
+sous-préfet me revint.
+
+«Est-ce que M. le sous-préfet est là-haut?» demandai-je.
+
+Et le coeur palpitant d'espoir je me mis à gravir les degrés de
+l'escalier quatre à quatre.
+
+Il y a des jours où l'on est comme fou. En apprenant que le sous-préfet
+m'attendait, savez-vous ce que j'imaginai? Je m'imaginai qu'il avait
+remarqué ma bonne mine à la distribution, et qu'il venait au collège
+tout exprès pour m'offrir d'être son secrétaire. Cela me paraissait
+la chose la plus naturelle du monde. La lettre de Jacques avec ses
+histoires de vieux marquis m'avait troublé la cervelle, à coup sûr.
+
+Quoi qu'il en soit, à mesure que je montais l'escalier, ma certitude
+devenait plus grande: secrétaire du sous-préfet; je ne me sentais pas de
+joie....
+
+En tournant le corridor, je rencontrai Roger. Il était très pâle; il
+me regarda comme s'il voulait me parler; mais je ne m'arrêtai pas: le
+sous-préfet n'avait pas le temps d'attendre.
+
+Quand j'arrivai devant le cabinet du principal, le coeur me battait bien
+fort, je vous jure. Secrétaire de M. le sous-préfet! Il fallut m'arrêter
+un instant pour reprendre haleine; je rajustai ma cravate, je donnai
+avec mes doigts un petit tour à mes cheveux et je tournai le bouton de
+la porte doucement.
+
+Si j'avais su ce qui m'attendait!
+
+M. le sous-préfet était debout, appuyé négligemment au marbre de la
+cheminée et souriant dans ses favoris blonds. M. le principal, en robe
+de chambre, se tenait près de lui humblement, son bonnet de velours à la
+main et M. Viot, appelé en hâte, se dissimulait dans un coin.
+
+Dès que j'entrai, le sous-préfet prit la parole.
+
+«C'est donc monsieur, dit-il en me désignant, qui s'amuse à séduire nos
+femmes de chambre?»
+
+Il avait prononcé cette phrase d'une voix claire, ironique et sans
+cesser de sourire. Je crus d'abord qu'il voulait plaisanter et je ne
+répondis rien, mais le sous-préfet ne plaisantait pas; après un moment
+de silence, il reprit en souriant toujours:
+
+«N'est-ce pas à monsieur Daniel Eyssette que j'ai l'honneur de parler, à
+monsieur Daniel Eyssette qui a séduit la femme de chambre de ma femme?»
+
+Je ne savais de quoi il s'agissait; mais en entendant ce mot de femme de
+chambre, qu'on me jetait ainsi à la figure pour la seconde fois, je me
+sentis rouge de honte, et ce fut avec une véritable indignation que je
+m'écriai:
+
+«Une femme de chambre, moi!... Je n'ai jamais séduit de femme de
+chambre.»
+
+A cette réponse, je vis un éclair de mépris jaillir des lunettes du
+principal, et j'entendis les clefs murmurer dans leur coin: «Quelle
+effronterie!»
+
+Le sous-préfet, lui, ne cessait pas de sourire; il prit sur la tablette
+de la cheminée un petit paquet de papiers que je n'avais pas aperçus
+d'abord, puis se tournant vers moi et les agitant négligemment:
+
+«Monsieur, dit-il, voici des témoignages fort graves qui vous accusent.
+Ce sont des lettres qu'on a surprises chez la demoiselle en question.
+Elles ne sont pas signées, il est vrai, et, d'un autre côté, la femme de
+chambre n'a voulu nommer personne. Seulement, dans ces lettres il est
+souvent parlé du collège, et, malheureusement pour vous, M. Viot a
+reconnu votre écriture et votre style....»
+
+Ici les clefs grincèrent férocement et le sous-préfet, souriant
+toujours, ajouta:
+
+«Tout le monde n'est pas poète au collège de Sarlande.»
+
+A ces mots, une idée fugitive me traversa l'esprit: je voulus voir de
+près ces papiers. Je m'élançai; le principal eut peur d'un scandale et
+fit un geste pour me retenir. Mais le sous-préfet me tendit le dossier
+tranquillement.
+
+«Regardez!» me dit-il.
+
+Miséricorde! ma correspondance avec Cécilia.
+
+....Elles y étaient toutes, toutes! Depuis celle qui commençait: _«O
+Cécilia, quelquefois sur un rocher sauvage....»_ jusqu'au cantique
+d'actions de grâces: _«Ange qui as consenti à passer une nuit sur
+la terre....»_ Et dire que toutes ces belles fleurs de rhétorique
+amoureuse, je les avais effeuillées sous les pas d'une femme de
+chambre!... dire que cette personne, d'une situation tellement élevée,
+tellement, etc..., décrottait tous les matins les socques de la
+sous-préfète...! On peut se figurer ma rage, ma confusion.
+
+«Eh bien, qu'en dites-vous, seigneur don Juan? ricana le sous-préfet,
+après un moment de silence. Est-ce que ces lettres sont de vous, oui ou
+non?»
+
+Au lieu de répondre, je baissai la tête. Un mot pouvait me disculper;
+mais ce mot, je ne le prononçai pas. J'étais prêt à tout souffrir plutôt
+que de dénoncer Roger.... Car remarquez bien qu'au milieu de cette
+catastrophe, le petit Chose n'avait pas un seul instant soupçonné la
+loyauté de son ami. En reconnaissant les lettres, il s'était dit tout de
+suite: «Roger aura eu la paresse de les recopier; il a mieux aimé faire
+une partie de billard de plus et envoyer les miennes.» Quel innocent, ce
+petit Chose!
+
+Quand le sous-préfet vit que je ne voulais pas répondre, il remit les
+lettres dans sa poche et, se tournant vers le principal et son acolyte:
+
+«Maintenant, messieurs, vous savez ce qui vous reste à faire.»
+
+Sur quoi les clefs de M. Viot frétillèrent d'un air lugubre, et le
+principal répondit en s'inclinant jusqu'à terre, «que M. Eyssette avait
+mérité d'être chassé sur l'heure; mais qu'afin d'éviter tout scandale,
+on le garderait au collège encore huit jours». Juste le temps de faire
+venir un nouveau maître.
+
+A ce terrible mot «chassé», tout mon courage m'abandonna. Je saluai
+sans rien dire et je sortis précipitamment. A peine dehors, mes larmes
+éclatèrent.... Je courus d'un trait jusqu'à ma chambre, en étouffant mes
+sanglots dans mon mouchoir....
+
+Roger m'attendait; il avait l'air fort inquiet et se promenait à grands
+pas, de long en large.
+
+En me voyant entrer, il vint vers moi:
+
+«Monsieur Daniel!...» me dit-il, et son oeil m'interrogeait. Je me
+laissai tomber sur une chaise sans répondre.
+
+«Des pleurs, des enfantillages! reprit le maître d'armes d'un ton
+brutal, tout cela ne prouve rien. Voyons... vite!... Que s'est-il
+passé?»
+
+Alors je lui racontai dans tous ses détails toute l'horrible scène du
+cabinet.
+
+A mesure que je parlais, je voyais la physionomie de Roger s'éclaircir;
+il ne me regardait plus du même air rogue, et à la fin, quand il eut
+appris comment, pour ne pas le trahir, je m'étais laissé chasser du
+collège, il me tendit ses deux mains ouvertes et me dit simplement:
+
+«Daniel, vous êtes un noble coeur.»
+
+A ce moment, nous entendîmes dans la rue le roulement d'une voiture;
+c'était le sous-préfet qui s'en allait.
+
+«Vous êtes un noble coeur, reprit mon bon ami le maître d'armes en me
+serrant les poignets à les briser, vous êtes un noble coeur, je ne
+vous dis que ça.... Mais vous devez comprendre que je ne permettrai à
+personne de se sacrifier pour moi.»
+
+Tout en parlant, il s'était rapproché de la porte:
+
+«Ne pleurez pas, monsieur Daniel, je vais aller trouver le principal, et
+je vous jure bien que ce n'est pas vous qui serez chassé.»
+
+Il fit encore un pas pour sortir; puis, revenant vers moi comme s'il
+oubliait quelque chose:
+
+«Seulement, me dit-il à voix basse, écoutez bien ceci avant que je m'en
+aille... Le grand Roger n'est pas seul au monde; il a quelque part
+une mère infirme dans un coin... Une mère!... pauvre sainte femme!...
+Promettez-moi de lui écrire quand tout sera fini.»
+
+C'était dit gravement, tranquillement, d'un ton qui m'effraya.
+
+«Mais que voulez-vous faire?» m'écriai-je.
+
+Roger ne répondit rien; seulement il entrouvrit sa veste et me laissa
+voir dans sa poche la crosse luisante d'un pistolet.
+
+Je m'élançai vers lui, tout ému:
+
+«Vous tuer, malheureux? vous voulez vous tuer?»
+
+Et lui, très froidement:
+
+«Mon cher, quand j'étais au service, je m'étais promis que si jamais,
+par un coup de ma mauvaise tête, je venais à me faire dégrader, je
+ne survivrais pas à mon déshonneur. Le moment est venu de me tenir
+parole... Dans cinq minutes je serai chassé du collège, c'est-à-dire
+dégradé; une heure après, bonsoir! j'avale ma dernière prune.»
+
+En entendant cela, je me plantai résolument devant la porte.
+
+«Eh bien, non! Roger, vous ne sortirez pas... J'aime mieux perdre ma
+place que d'être cause de votre mort.
+
+--Laissez-moi faire mon devoir», me dit-il d'un air farouche, et, malgré
+mes efforts, il parvint à entrouvrir la porte.
+
+Alors, j'eus l'idée de lui parler de sa mère, de cette pauvre mère qu'il
+avait quelque part, dans un coin. Je lui prouvai qu'il devait vivre pour
+elle, que moi j'étais à même de trouver facilement une autre place, que
+d'ailleurs, dans tous les cas, nous avions encore huit jours devant
+nous, et que c'était bien le moins qu'on attendît jusqu'au dernier
+moment avant de prendre un parti si terrible... Cette dernière réflexion
+parut le toucher. Il consentit à retarder de quelques heures sa visite
+au principal et ce qui devait s'ensuivre.
+
+Sur ces entrefaites, la cloche sonna; nous nous embrassâmes, et je
+descendis à l'école.
+
+Ce que c'est que de nous! J'étais entré dans ma chambre désespéré, j'en
+sortis presque joyeux.... Le petit Chose était si fier d'avoir sauvé la
+vie à son bon ami le maître d'armes.
+
+Pourtant, il faut bien le dire, une fois assis dans ma chaire et le
+premier mouvement de l'enthousiasme passé, je me mis à faire des
+réflexions. Roger consentait à vivre, c'était bien; mais moi-même,
+qu'allais-je devenir après que mon beau dévouement m'aurait mis à la
+porte du collège!
+
+La situation n'était pas gaie, je voyais déjà le foyer singulièrement
+compromis, ma mère en larmes, et M. Eyssette bien en colère.
+Heureusement je pensai à Jacques; quelle bonne idée sa lettre avait eue
+d'arriver précisément le matin! C'était bien simple, après tout,
+ne m'écrivait-il pas que dans son lit il y avait place pour deux?
+D'ailleurs, à Paris, on trouve toujours de quoi vivre...
+
+Ici, une pensée horrible m'arrêta: pour partir, il fallait de l'argent;
+celui du chemin de fer d'abord, puis cinquante-huit francs que je devais
+au portier, puis dix francs qu'un grand m'avait prêtés, puis des sommes
+énormes inscrites à mon nom sur le livre de compte du café Barbette. Le
+moyen de se procurer tout cet argent?
+
+«Bah! me dis-je en y songeant, je me trouve bien naïf de m'inquiéter
+pour si peu; Roger n'est-il pas là? Roger est riche, il donne des leçons
+en ville, et il sera trop heureux de me procurer quelque cent francs à
+moi qui viens de lui sauver la vie.»
+
+Mes affaires ainsi réglées, j'oubliai toutes les catastrophes de la
+journée pour ne songer qu'à mon grand voyage de Paris. J'étais très
+joyeux, je ne tenais plus en place, et M. Viot, qui descendit à l'étude
+pour savourer mon désespoir, eut l'air fort déçu en voyant ma mine
+réjouie. A dîner, je mangeai vite et bien; dans la cour, je pardonnai
+les arrêts des élèves. Enfin l'heure de la classe sonna.
+
+Le plus pressant était de voir Roger; d'un bond, je fus à sa chambre;
+personne à sa chambre. «Bon! me dis-je en moi-même, il sera allé
+faire un tour au café Barbette», et cela ne m'étonna pas dans des
+circonstances aussi dramatiques.
+
+Au café Barbette, personne encore: «Roger, me dit-on, était allé à la
+Prairie avec les sous-officiers.» Que diable pouvaient-ils faire là-bas
+par un temps pareil? Je commençais à être fort inquiet; aussi, sans
+vouloir accepter une partie de billard qu'on m'offrait, je relevai
+le bas de mon pantalon et je m'élançai dans la neige, du côté de la
+Prairie, à la recherche de mon bon ami le maître d'armes.
+
+
+
+XII
+
+L'ANNEAU DE FER
+
+Des portes de Sarlande à la Prairie il y a bien une bonne demi-lieue;
+mais, du train dont j'allais, je dus ce jour-là faire le trajet en moins
+d'un quart d'heure. Je tremblais pour Roger. J'avais peur que le pauvre
+garçon n'eût, malgré sa promesse, tout raconté au principal pendant
+l'étude; je croyais voir encore luire la crosse de son pistolet. Cette
+pensée lugubre me donnait des ailes.
+
+Pourtant, de distance en distance, j'apercevais sur la neige la trace de
+pas nombreux allant vers la Prairie, et de songer que le maître d'armes
+n'était pas seul, cela me rassurait un peu.
+
+Alors, ralentissant ma course, je pensais à Paris, à Jacques, à mon
+départ.... Mais au bout d'un instant, mes terreurs recommençaient.
+
+«Roger va se tuer évidemment. Que serait-il venu chercher, sans cela,
+dans cet endroit désert, loin de la ville? S'il amène avec lui ses amis
+du café Barbette, c'est pour leur faire ses adieux, pour boire le coup
+de l'étrier, comme ils disent.... Oh! ces militaires!...» Et me voilà
+courant de nouveau à perdre haleine.
+
+Heureusement j'approchais de la Prairie dont j'apercevais déjà les
+grands arbres chargés de neige. «Pauvre ami, me disais-je, pourvu que
+j'arrive à temps!»
+
+La trace des pas me conduisit ainsi jusqu'à la guinguette d'Espéron.
+
+Cette guinguette était un endroit louche et de mauvais renom, où les
+débauchés de Sarlande faisaient leurs parties fines. J'y étais venu plus
+d'une fois en compagnie des nobles coeurs, mais jamais je ne lui avais
+trouvé une physionomie aussi sinistre que ce jour-là. Jaune et sale, au
+milieu de la blancheur immaculée de la plaine, elle se dérobait, avec sa
+porte basse, ses murs décrépis et ses fenêtres aux vitres mal lavées,
+derrière un taillis de petits ormes. La maisonnette avait l'air honteuse
+du vilain métier qu'elle faisait.
+
+Comme j'approchais, j'entendis un bruit joyeux de voix, de rires et de
+verres choqués.
+
+«Grand Dieu! me dis-je en frémissant, c'est le coup de l'étrier.» Et je
+m'arrêtai pour reprendre haleine.
+
+Je me trouvais alors sur le derrière de la guinguette; je poussai une
+porte à claire-voie, et j'entrai dans le jardin. Quel jardin! Une
+grande haie dépouillée, des massifs de lilas sans feuilles, des tas
+de balayures sur la neige, et des tonnelles toutes blanches qui
+ressemblaient à des huttes d'esquimaux. Cela était d'un triste à faire
+pleurer.
+
+Le tapage venait de la salle du rez-de-chaussée, et la ripaillage devait
+chauffer à ce moment, car, malgré le froid, on avait ouvert toutes
+grandes les deux fenêtres.
+
+Je posais déjà le pied sur la première marche du perron, lorsque
+j'entendis quelque chose qui m'arrêta net et me glaça: c'était mon nom
+prononcé au milieu de grands éclats de rires. Roger parlait de moi, et,
+chose singulière, chaque fois que le nom de Daniel Eyssette revenait,
+les autres riaient à se tordre.
+
+Poussé par une curiosité douloureuse, sentant bien que j'allais
+apprendre quelque chose d'extraordinaire, je me rejetai en arrière et,
+sans être entendu de personne, grâce à la neige qui assourdissait comme
+un tapis le bruit de mes pas, je me glissai dans une des tonnelles, qui
+se trouvait fort à propos juste au-dessous des fenêtres.
+
+Je la reverrai toute ma vie, cette tonnelle; je reverrai toute ma vie la
+verdure morte qui la tapissait, son sol boueux et sale, sa petite table
+peinte en vert et ses bancs de bois tout ruisselants d'eau.... A travers
+la neige dont elle était chargée, le jour passait à peine; la neige
+fondait lentement et tombait sur ma tête goutte à goutte.
+
+C'est là, c'est dans cette tonnelle noire et froide comme un tombeau,
+que j'ai appris combien les hommes peuvent être méchants et lâches;
+c'est là que j'ai appris à douter, à mépriser, à haïr.... O vous qui me
+lisez, Dieu vous garde d'entrer jamais dans cette tonnelle!... Debout,
+retenant mon souffle, rouge de colère et de honte, j'écoutais ce qui se
+disait chez Espéron.
+
+Mon bon ami le maître d'armes avait toujours la parole.... Il racontait
+l'aventure de Cécilia, la correspondance amoureuse, la visite de M. le
+sous-préfet au collège, tout cela avec des enjolivements et des gestes
+qui devaient être bien comiques, à en juger par les transports de
+l'auditoire.
+
+«Vous comprenez, mes petits amours, disait-il de sa voix goguenarde,
+qu'on n'a pas joué pour rien la comédie pendant trois ans sur le théâtre
+des zouaves. Vrai comme je vous parle! j'ai cru un moment la partie
+perdue, et je me suis dit que je ne viendrais plus boire avec vous le
+bon vin du père Espéron.... Le petit Eyssette n'avait rien dit, c'est
+vrai; mais il était temps de parler encore; et, entre nous, je crois
+qu'il voulait seulement me laisser l'honneur de me dénoncer moi-même.
+Alors je me suis dit: «Ayons l'oeil, Roger, et en avant la grande
+scène!»
+
+Là-dessus, mon bon ami le maître d'armes se mit à jouer ce qu'il
+appelait la grande scène, c'est-à-dire ce qui s'était passé le matin
+dans ma chambre entre lui et moi. Ah! le misérable! il n'oublia rien....
+Il criait: _Ma mère! ma pauvre mère!_ avec des intonations de théâtre.
+Puis il imitait ma voix: «Non, Roger! non! vous ne sortirez pas!...» La
+grande scène était réellement d'un haut comique, et tout l'auditoire
+se roulait. Moi, je sentais de grosses larmes ruisseler le long de mes
+joues, j'avais le frisson, les oreilles me tintaient, je devinais toute
+l'odieuse comédie du matin, je comprenais vaguement que Roger avait
+fait exprès d'envoyer mes lettres pour se mettre à l'abri de toute
+mésaventure, que depuis vingt ans sa mère, sa pauvre mère, était morte,
+et que j'avais pris l'étui de sa pipe pour une crosse de pistolet.
+
+«Et la belle Cécilia? dit un noble coeur.
+
+--Cécilia n'a pas parlé, elle a fait ses malles, c'est une bonne fille.
+
+--Et le petit Daniel que va-t-il devenir?
+
+--Bah!» répondit Roger.
+
+Ici, un geste qui fit rire tout le monde.
+
+Cet éclat de rire me mit hors de moi. J'eus envie de sortir de la
+tonnelle et d'apparaître soudainement au milieu d'eux comme un spectre.
+Mais je me contins: j'avais déjà été assez ridicule.
+
+Le rôti arrivait, les verres se choquèrent:
+
+«A Roger! A Roger!» criait-on.
+
+Je n'y tins plus, je souffrais trop. Sans m'inquiéter si quelqu'un
+pouvait me voir, je m'élançai à travers le jardin. D'un bond je franchis
+la porte à claire-voie et je me mis à courir devant moi comme un fou.
+
+La nuit tombait, silencieuse; et cet immense champ de neige prenait
+dans la demi-obscurité du crépuscule je ne sais quel aspect de profonde
+mélancolie.
+
+Je courus ainsi quelque temps comme un cabri blessé; et si les coeurs
+qui se brisent et qui saignent étaient autre chose que des façons de
+parler, à l'usage des poètes, je vous jure qu'on aurait pu trouver
+derrière moi, sur la plaine blanche, une longue trace de sang.
+
+Je me sentais perdu. Où trouver de l'argent? Comment m'en aller? Comment
+rejoindre mon frère Jacques? Dénoncer Roger ne m'aurait même servi de
+rien.... Il pouvait nier, maintenant que Cécilia était partie.
+
+Enfin, accablé, épuisé de fatigue et de douleur, je me laissai tomber
+dans la neige au pied d'un châtaignier. Je serais resté là jusqu'au
+lendemain peut-être, pleurant et n'ayant pas la force de penser, quand
+tout à coup, bien loin, du côté de Sarlande, j'entendis une cloche
+sonner. C'était la cloche du collège. J'avais tout oublié; cette cloche
+me rappela à la vie: il me fallait rentrer et surveiller la récréation
+des élèves dans la _salle_.... En pensant à la _salle_, une idée subite
+me vint. Sur-le-champ mes larmes s'arrêtèrent; je me sentis plus fort,
+plus calme. Je me levai, et, de ce pas délibéré de l'homme qui vient de
+prendre une irrévocable décision, je repris le chemin de Sarlande.
+
+Si vous voulez savoir quelle irrévocable décision vient de prendre le
+petit Chose, suivez-le jusqu'à Sarlande, à travers cette grande plaine
+blanche; suivez-le dans les rues sombres et boueuses de la ville;
+suivez-le sous le porche du collège; suivez-le dans la _salle_ pendant
+la récréation, et remarquez avec quelle singulière persistance il
+regarde le gros anneau de fer qui se balance au milieu; la récréation
+finie, suivez-le encore jusqu'à l'étude, montez avec lui dans sa chaire,
+et lisez par-dessus son épaule cette lettre douloureuse qu'il est en
+train d'écrire au milieu du vacarme et des enfants ameutés:
+
+ «_Monsieur Jacques Eyssette,_
+ _rue Bonaparte, à Paris._
+
+«Pardonne-moi, mon bien-aimé Jacques, la douleur que je viens te causer.
+Toi qui ne pleurais plus, je vais te faire pleurer encore une fois; ce
+sera la dernière par exemple.... Quand tu recevras cette lettre, ton
+pauvre Daniel sera mort....»
+
+Ici, le vacarme de l'étude redouble; le petit Chose s'interrompt et
+distribue quelques punitions de droite et de gauche, mais gravement,
+sans colère. Puis il continue:
+
+«Vois-tu! Jacques, j'étais trop malheureux. Je ne pouvais pas faire
+autrement que de me tuer. Mon avenir est perdu: on m'a chassé du
+collège:--c'est pour une histoire de femme, des choses trop longues à te
+raconter; puis, j'ai fait des dettes, je ne sais plus travailler, j'ai
+honte, je m'ennuie, j'ai le dégoût, la vie me fait peur.... J'aime mieux
+m'en aller....»
+
+Le petit Chose est obligé de s'interrompre encore: «Cinq cents vers à
+l'élève Soubeyrol! Fouque et Loupi en retenue dimanche!» Ceci fait, il
+achève sa lettre:
+
+«Adieu, Jacques! J'en aurais encore long à te dire, mais je sens que je
+vais pleurer, et les élèves me regardent. Dis à maman que j'ai glissé
+du haut d'un rocher, en promenade, ou bien que je me suis noyé, en
+patinant. Enfin, invente une histoire, mais que la pauvre femme ignore
+toujours la vérité!... Embrasse-la bien pour moi, cette chère mère;
+embrasse aussi notre père, et tâche de leur reconstruire vite un beau
+foyer.... Adieu! je t'aime. Souviens-toi de Daniel.»
+
+Cette lettre terminée, le petit Chose en commence tout de suite une
+autre ainsi conçue:
+
+«Monsieur l'abbé, je vous prie de faire parvenir à mon frère Jacques
+la lettre que je laisse pour lui. En même temps, vous couperez de mes
+cheveux, et vous en ferez un petit paquet pour ma mère.
+
+«Je vous demande pardon du mal que je vous donne. Je me suis tué parce
+que j'étais trop malheureux ici. Vous seul, monsieur l'abbé, vous êtes
+toujours montré très bon pour moi. Je vous en remercie.
+
+«DANIEL EYSSETTE.»
+
+Après quoi, le petit Chose met cette lettre et celle de Jacques sous une
+même grande enveloppe, avec cette suscription: «La personne qui trouvera
+la première mon cadavre, est priée de remettre ce pli entre les mains
+de l'abbé Germane.» Puis, toutes ses affaires terminées, il attend
+tranquillement la fin de l'étude.
+
+L'étude est finie. On soupe, on fait la prière, on monte au dortoir.
+
+Les élèves se couchent; le petit Chose se promène de long en large,
+attendant qu'ils soient endormis. Voici maintenant M. Viot qui fait sa
+ronde; on entend le cliquetis mystérieux de ses clefs et le bruit sourd
+de ses chaussons sur le parquet. «Bonsoir, monsieur Viot! murmure le
+petit Chose.--Bonsoir, monsieur!» répond à voix basse le surveillant;
+puis il s'éloigne, ses pas se perdent dans le corridor.
+
+Le petit Chose est seul. Il ouvre la porte doucement et s'arrête un
+instant sur le palier pour voir si les élèves ne se réveillent pas; mais
+tout est tranquille dans le dortoir.
+
+Alors il descend, il se glisse à petits pas dans l'ombre des murs.
+La tramontane souffle tristement par-dessous les portes. Au bas de
+l'escalier, en passant devant le péristyle, il aperçoit la cour blanche
+de neige, entre ses quatre grands corps de logis tout sombres.
+
+Là-haut, près des toits, veille une lumière: c'est l'abbé Germane qui
+travaille à son grand ouvrage. Du fond de son coeur le petit Chose
+envoie un dernier adieu, bien sincère à ce bon abbé; puis il entre dans
+la _salle_....
+
+Le vieux gymnase de l'école de marine est plein d'une ombre froide et
+sinistre. Par les grillages d'une fenêtre un peu de lune descend et
+vient donner en plein sur le gros anneau de fer--oh! cet anneau, le
+petit Chose ne fait qu'y penser depuis des heures--, sur le gros anneau
+de fer qui reluit comme de l'argent.... Dans un coin de la _salle_, un
+vieil escabeau dormait. Le petit Chose va le prendre, le porte sous
+l'anneau, et monte dessus; il ne s'est pas trompé, c'est juste à la
+hauteur qu'il faut. Alors il détache sa cravate, une longue cravate en
+soie violette qu'il porte chiffonnée autour de son cou, comme un ruban.
+Il attache la cravate à l'anneau et fait un noeud coulant.... Une heure
+sonne. Allons! il faut mourir.... Avec des mains qui tremblent, le petit
+Chose ouvre le noeud coulant. Une sorte de fièvre le transporte. Adieu,
+Jacques! Adieu Mme Eyssette!...
+
+Tout à coup un poignet de fer s'abat sur lui. Il se sent saisi par le
+milieu du corps et planté debout sur ses pieds, au bas de l'escabeau. En
+même temps une voix rude et narquoise, qu'il connaît bien, lui dit: «En
+voilà une idée, de faire du trapèze à cette heure!»
+
+Le petit Chose se retourne, stupéfait.
+
+C'est l'abbé Germane, l'abbé Germane sans sa soutane, en culotte courte,
+avec son rabat flottant sur son gilet. Sa belle figure laide sourit
+tristement, à demi éclairée par la lune.... Une seule main lui a suffi
+pour mettre le suicidé par terre; de l'autre main il tient encore sa
+carafe qu'il vient de remplir à la fontaine de la cour.
+
+De voir la tête effarée et les yeux pleins de larmes du petit Chose,
+l'abbé Germane a cessé de sourire, et il répète, mais cette fois d'une
+voix douce et presque attendrie:
+
+«Quelle drôle d'idée, mon cher Daniel, de faire du trapèze à cette
+heure!»
+
+Le petit Chose est tout rouge, tout interdit.
+
+«Je ne fais pas du trapèze, monsieur l'abbé, je veux mourir.
+
+--Comment!... mourir?... Tu as donc bien du chagrin?
+
+--Oh!... répond le petit Chose avec de grosses larmes brûlantes qui
+roulent sur ses joues.
+
+--Daniel, tu vas venir avec moi», dit l'abbé.
+
+Le petit Daniel fait signe que non et montre l'anneau de fer avec la
+cravate.... L'abbé Germane le prend par la main: «Voyons! monte dans ma
+chambre; si tu veux te tuer, eh bien, tu te tueras là-haut: il y a du
+feu, il fait bon.»
+
+Mais le petit Chose résiste: «Laissez-moi mourir, monsieur l'abbé. Vous
+n'avez pas le droit de m'empêcher de mourir.»
+
+Un éclair de colère passe dans les yeux du prêtre: «Ah! c'est comme
+cela!» dit-il. Et prenant brusquement le petit Chose par la ceinture,
+il l'emporta sous son bras comme un paquet, malgré sa résistance et ses
+supplications....
+
+....Nous voici maintenant chez l'abbé Germane: un grand feu brille dans
+la cheminée; près du feu, il y a une table avec une lampe allumée, des
+pipes et des tas de papier chargés de pattes de mouche.
+
+Le petit Chose est assis au coin de la cheminée. Il est très agité, il
+parle beaucoup, il raconte sa vie, ses malheurs et pourquoi il a voulu
+en finir. L'abbé l'écoute en souriant; puis, quand l'enfant a bien
+parlé, bien pleuré, bien dégonflé son pauvre coeur malade, le brave
+homme lui prend les mains et lui dit très tranquillement:
+
+«Tout cela n'est rien, mon garçon, et tu aurais été joliment bête de te
+mettre à mort pour si peu. Ton histoire est fort simple: on t'a chassé
+du collège--ce qui, par parenthèse, est un grand bonheur pour toi...--,
+eh bien, il faut partir, partir tout de suite, sans attendre tes huit
+jours.... Tu n'es pas une cuisinière, ventrebleu!... Ton voyage, tes
+dettes, ne t'en inquiète pas! je m'en charge.... L'argent que tu voulais
+emprunter à ce coquin, c'est moi qui te le prêterai. Nous réglerons tout
+cela demain.... A présent, plus un mot! j'ai besoin de travailler, et tu
+as besoin de dormir.... Seulement je ne veux pas que tu retournes dans
+ton affreux dortoir: tu aurais froid, tu aurais peur; tu vas te coucher
+dans mon lit, de beaux draps blancs de ce matin!... Moi, j'écrirai toute
+la nuit: et si le sommeil me prend, je m'étendrai sur le canapé....
+Bonsoir! ne me parle plus.»
+
+Le petit Chose se couche, il ne résiste pas.... Tout ce qui lui arrive
+lui fait l'effet d'un rêve. Que d'événements dans une journée! Avoir été
+si près de la mort, et se retrouver au fond d'un bon lit, dans cette
+chambre tranquille et tiède!... Comme le petit Chose est bien!... De
+temps en temps, en ouvrant les yeux, il voit sous la clarté douce de
+l'abat-jour le bon abbé Germane qui, tout en fumant, fait courir sa
+plume, à petit bruit, du haut en bas des feuilles blanches....
+
+....Je fus réveillé le lendemain matin par l'abbé qui me frappait sur
+l'épaule. J'avais tout oublié en dormant.... Cela fit beaucoup rire mon
+sauveur.
+
+«Allons! mon garçon, me dit-il, la cloche sonne, dépêche-toi; personne
+ne se sera aperçu de rien, va prendre tes élèves comme à l'ordinaire;
+pendant la récréation du déjeuner je t'attendrai ici pour causer.»
+
+La mémoire me revint tout d'un coup. Je voulais le remercier; mais
+positivement le bon abbé me mit à la porte.
+
+Si l'étude me parut longue, je n'ai pas besoin de vous le dire.... Les
+élèves n'étaient pas encore dans la cour, que déjà je frappais chez
+l'abbé Germane. Je le retrouvai devant son bureau, les tiroirs grands
+ouverts, occupé à compter les pièces d'or, qu'il alignait soigneusement
+par petits tas.
+
+Au bruit que je fis en entrant, il retourna la tête, puis se remit à son
+travail, sans rien me dire; quand il eut fini, il referma ses tiroirs,
+et me faisant signe de la main avec un bon sourire:
+
+«Tout ceci est pour toi, me dit-il. J'ai fait ton compte. Voici pour le
+voyage, voici pour le portier, voici pour le café Barbette, voici pour
+l'élève qui t'a prêté dix francs.... J'avais mis cet argent de côté pour
+faire un remplaçant à Cadet; mais Cadet ne tire au sort que dans six
+ans, et d'ici là nous nous serons revus.»
+
+Je voulus parler, mais ce diable d'homme ne m'en laissa pas le temps: «A
+présent, mon garçon, fais-moi tes adieux... voilà ma classe qui sonne,
+et quand j'en sortirai je ne veux plus te retrouver ici. L'air de cette
+Bastille ne te vaut rien.... File vite à Paris, travaille bien, prie le
+Bon Dieu, fume des pipes, et tâche d'être un homme.--Tu m'entends, tâche
+d'être un homme. Car vois-tu! mon petit Daniel, tu n'es encore qu'un
+enfant, et même j'ai bien peur que tu sois un enfant toute ta vie.»
+
+Là-dessus, il m'ouvrit les bras avec un sourire divin; mais, moi, je me
+jetai à ses genoux en sanglotant. Il me releva et m'embrassa sur les
+deux joues.
+
+La cloche sonnait le dernier coup.
+
+«Bon! voilà que je suis en retard», dit-il en rassemblant à la hâte ses
+livres et ses cahiers. Comme il allait sortir, il se retourna encore
+vers moi.
+
+«J'ai bien un frère à Paris, moi aussi, un brave homme de prêtre, que
+tu pourrais aller voir... Mais, bah! à moitié fou comme tu l'es, tu
+n'aurais qu'à oublier son adresse...» Et sans en dire davantage, il se
+mit à descendre l'escalier à grands pas. Sa soutane flottait derrière
+lui; de la main droite il tenait sa calotte, et, sous le bras gauche, il
+portait un gros paquet de papiers et de bouquins... Bon abbé Germane!
+Avant de m'en aller, je jetai un dernier regard autour de sa chambre; je
+contemplai une dernière fois la grande bibliothèque, la petite table, le
+feu à demi éteint, le fauteuil où j'avais tant pleuré, le lit où j'avais
+dormi si bien; et, songeant à cette existence mystérieuse dans laquelle
+je devinais tant de courage, de bonté cachée, de dévouement et de
+résignation, je ne pus m'empêcher de rougir de mes lâchetés, et je me
+fis le serment de me rappeler toujours l'abbé Germane.
+
+En attendant, le temps passait... J'avais ma malle à faire, mes dettes à
+payer, ma place à retenir à la diligence...
+
+Au moment de sortir, j'aperçus sur un coin de la cheminée plusieurs
+vieilles pipes toutes noires. Je pris la plus vieille, la plus noire,
+la plus courte, et je la mis dans ma poche comme une relique; puis je
+descendis.
+
+En bas, la porte du vieux gymnase était encore entrouverte. Je ne pus
+m'empêcher d'y jeter un regard en passant, et ce que je vis me fit
+frissonner.
+
+Je vis la grande salle sombre et froide, l'anneau de fer qui reluisait,
+et ma cravate violette avec son noeud coulant, qui se balançait dans le
+courant d'air au-dessus de l'escabeau renversé.
+
+
+
+XIII
+
+LES CLEFS DE M. VIOT
+
+Comme je sortais du collège à grandes enjambées, encore tout ému de
+l'horrible spectacle que je venais de voir, la loge du portier s'ouvrit
+brusquement, et j'entendis qu'on m'appelait:
+
+«Monsieur Eyssette! monsieur Eyssette!»
+
+C'étaient le maître du café Barbette et son digne ami M. Cassagne, l'air
+effaré, presque insolents.
+
+Le cafetier parla le premier.
+
+«Est-ce vrai que vous partez, monsieur Eyssette?
+
+--Oui, monsieur Barbette, répondis-je tranquillement, je pars
+aujourd'hui même.»
+
+M. Barbette fit un bond, M. Cassagne en fit un autre; mais le bond de M.
+Barbette fut bien plus fort que celui de M. Cassagne, parce que je lui
+devais beaucoup d'argent.
+
+«Comment! aujourd'hui même!
+
+--Aujourd'hui même, et je cours de ce pas retenir ma place à la
+diligence.»
+
+Je crus qu'ils allaient me sauter à la gorge.
+
+«Et mon argent? dit M. Barbette.
+
+--Et le mien?» hurla M. Cassagne.
+
+Sans répondre, j'entrai dans la loge, et tirant gravement, à pleines
+mains, les belles pièces d'or de l'abbé Germane, je me mis à leur
+compter sur le bout de la table ce que je leur devais à tous les deux.
+
+Ce fut un coup de théâtre! Les deux figures renfrognées se déridèrent,
+comme par magie... Quand ils eurent empoché leur argent, un peu honteux
+des craintes qu'ils m'avaient montrées, et tout joyeux d'être payés,
+ils s'épanchèrent en compliments de condoléance et en protestations
+d'amitié:
+
+«Vraiment, monsieur Eyssette, vous nous quittez?... Oh! quel dommage!
+Quelle perte pour la maison!»
+
+Et puis des oh! des ah! des hélas! des soupirs, des poignées de main,
+des larmes étouffées...
+
+La veille encore, j'aurais pu me laisser prendre à ces dehors d'amitié;
+mais maintenant j'étais ferré à glace sur les questions de sentiment.
+
+Le quart d'heure passé sous la tonnelle m'avait appris à connaître les
+hommes--du moins je le croyais ainsi--, et plus ces affreux gargotiers
+se montraient affables, plus ils m'inspiraient de dégoût. Aussi, coupant
+court à leurs effusions ridicules, je sortis du collège et m'en allai
+bien vite retenir ma place à la bienheureuse diligence qui devait
+m'emporter loin de tous ces monstres.
+
+En revenant du bureau des messageries, je passai devant le café
+Barbette, mais je n'entrai pas; l'endroit me faisait horreur. Seulement,
+poussé par je ne sais quelle curiosité malsaine, je regardai à travers
+les vitres... Le café était plein de monde; c'était jour de poule au
+billard. On voyait parmi la fumée des pipes flamboyer les pompons des
+shakos et les ceinturons qui reluisaient pendus aux patères. Les nobles
+coeurs étaient au complet, il ne manquait que le maître d'armes.
+
+Je regardai un moment ces grosses faces rouges que les glaces
+multipliaient, l'absinthe dansant dans les verres, les carafons
+d'eau-de-vie tout ébréchés sur le bord; et de penser que j'avais vécu
+dans ce cloaque je me sentis rougir... Je revis le petit Chose roulant
+autour du billard, marquant les points, payant le punch, humilié,
+méprisé, se dépravant de jour en jour, et mâchonnant sans cesse entre
+ses dents un tuyau de pipe ou un refrain de caserne... Cette vision
+m'épouvanta encore plus que celle que j'avais eue dans la salle du
+gymnase en voyant flotter la petite cravate violette. Je m'enfuis...
+
+Or, comme je m'acheminais vers le collège, suivi d'un homme de la
+diligence pour emporter ma malle, je vis venir sur la place le maître
+d'armes, sémillant, une badine à la main, le feutre sur l'oreille,
+mirant sa moustache fine dans ses belles bottes vernies... De loin je le
+regardais avec admiration en me disant: «Quel dommage qu'un si bel homme
+porte une si vilaine âme!...» Lui, de son côté, m'avait aperçu et venait
+vers moi avec un bon sourire bien loyal et deux grands bras ouverts...
+Oh! la tonnelle!
+
+«Je vous cherchais, me dit-il... Qu'est-ce que j'apprends? Vous...»
+
+Il s'arrêta net. Mon regard lui cloua ses phrases menteuses sur les
+lèvres. Et dans ce regard qui le fixait d'aplomb, en face, le misérable
+dut lire bien des choses, car je le vis tout à coup pâlir, balbutier,
+perdre contenance; mais ce ne fut que l'affaire d'un instant: il reprit
+aussitôt son air flambant, planta dans mes yeux deux yeux froids et
+brillants comme l'acier, et, fourrant ses mains au fond de ses poches
+d'un air résolu, il s'éloigna en murmurant que ceux qui ne seraient pas
+contents n'auraient qu'à venir le lui dire...
+
+Bandit, va!
+
+Quand je rentrai au collège, les élèves étaient en classe. Nous montâmes
+dans ma mansarde. L'homme chargea la malle sur ses épaules et descendit.
+Moi, je restai encore quelques instants dans cette chambre glaciale,
+regardant les murs nus et salis, le pupitre noir tout déchiqueté, et,
+par la fenêtre étroite, les platanes des cours qui montraient leurs
+têtes couvertes de neige... En moi-même, je disais adieu à tout ce
+monde.
+
+A ce moment, j'entendis une voix de tonnerre qui grondait dans les
+classes: c'était la voix de l'abbé Germane. Elle me réchauffa le coeur
+et fit venir au bord des cils quelques bonnes larmes.
+
+Après quoi, je descendis lentement, regardant attentif autour de moi,
+comme pour emporter dans mes yeux l'image, toute l'image, de ces lieux
+que je ne devais plus jamais revoir. C'est ainsi que je traversai les
+longs corridors à hautes fenêtres grillagées où les yeux noirs m'étaient
+apparus pour la première fois. Dieu vous protège, mes chers yeux
+noirs!... Je passai aussi devant le cabinet du principal, avec sa double
+porte mystérieuse; puis, à quelques pas plus loin, devant le cabinet de
+M. Viot... Là, je m'arrêtai subitement... O joie, ô délices! les clefs,
+les terribles clefs pendaient à la serrure, et le vent les faisait
+doucement frétiller. Je les regardai un moment, ces clefs formidables,
+je les regardai avec une sorte de terreur religieuse; puis, tout à coup,
+une idée de vengeance me vint. Traîtreusement, d'une main sacrilège, je
+retirai le trousseau de la serrure, et, le cachant sous ma redingote je
+descendis l'escalier quatre à quatre.
+
+Il y avait au bout de la cour des moyens un puits très profond. J'y
+courus d'une haleine... A cette heure la cour était déserte; la fée
+aux lunettes n'avait pas encore relevé son rideau. Tout favorisait mon
+crime. Alors, tirant les clefs de dessous mon habit, ces misérables
+clefs qui m'avaient tant fait souffrir, je les jetai dans le puits de
+toutes mes forces... Frinc! frinc! frinc! Je les entendis dégringoler,
+rebondir contre les parois et tomber lourdement dans l'eau qui se
+referma sur elles; ce forfait commis, je m'éloignai souriant.
+
+Sous le porche, en sortant du collège, la dernière personne que je
+rencontrai fut M. Viot, mais un M. Viot sans ses clefs, hagard, effaré,
+courant de droite et de gauche. Quand il passa près de moi, il me
+regarda un moment avec angoisse. Le malheureux avait envie de me
+demander si je ne _les_ avais pas vues. Mais il n'osa pas... A ce
+moment, le portier lui criait du haut de l'escalier en se penchant:
+«Monsieur Viot, je ne les trouve pas!» J'entendis l'homme aux clefs
+faire tout bas: «Oh! mon Dieu!»--Et il partit comme un fou à la
+découverte.
+
+J'aurais été heureux de jouir plus longtemps de ce spectacle, mais le
+clairon de la diligence sonnait sur la place d'Armes, et je ne voulais
+pas qu'on partît sans moi.
+
+Et maintenant, adieu pour toujours, grand collège enfumé, fait de vieux
+fer et de pierres noires; adieu, vilains enfants! adieu, règlement
+féroce! Le petit Chose s'envole et ne reviendra plus. Et vous, marquis
+de Boucoyran, estimez-vous heureux: On s'en va, sans vous allonger ce
+fameux coup d'épée, si longtemps médité avec les nobles coeurs du café
+Barbette...
+
+Fouette, cocher! Sonne, trompette! Bonne vieille diligence, fais feu
+de tes quatre roues, emporte le petit Chose au galop de tes trois
+chevaux... Emporte-le bien vite dans sa ville natale, pour qu'il
+embrasse sa mère chez l'oncle Baptiste, et qu'ensuite il mette le cap
+sur Paris et rejoigne au plus vite Eyssette (Jacques) dans sa chambre du
+Quartier latin!...
+
+
+
+XIV
+
+L'ONCLE BAPTISTE
+
+Un singulier type d'homme que cet oncle Baptiste, le frère de Mme
+Eyssette! Ni bon ni méchant, marié de bonne heure à un grand gendarme
+de femme avare et maigre qui lui faisait peur, ce vieil enfant n'avait
+qu'une passion au monde: la passion du coloriage. Depuis quelque
+quarante ans, il vivait entouré de godets, de pinceaux, de couleurs, et
+passait son temps à colorier des images de journaux illustrés. La maison
+était pleine de vieilles _Illustrations!_ de vieux _Charivaris!_ de
+vieux _Magasins pittoresques!_ de cartes géographiques! tout cela
+fortement enluminé. Même dans ses jours de disette, quand la tante lui
+refusait de l'argent pour acheter des journaux à images, il arrivait à
+mon oncle de colorier des livres. Ceci est historique: j'ai tenu dans
+mes mains une grammaire espagnole que mon oncle avait mis en couleurs
+d'un bout à l'autre, les adjectifs en bleu, les substantifs en rose,
+etc.
+
+C'est entre ce vieux maniaque et sa féroce moitié que Mme Eyssette était
+obligée de vivre depuis six mois. La malheureuse femme passait toutes
+ses journées dans la chambre de son frère, assise à côté de lui et
+s'ingéniait à être utile. Elle essuyait les pinceaux, mettait de l'eau
+dans les godets... Le plus triste, c'est que, depuis notre ruine,
+l'oncle Baptiste avait un profond mépris pour M. Eyssette, et que du
+matin au soir, la pauvre mère était condamnée à entendre dire: «Eyssette
+n'est pas sérieux! Eyssette n'est pas sérieux!» Ah! le vieil imbécile!
+il fallait voir de quel air sentencieux et convaincu il disait cela en
+coloriant sa grammaire espagnole! Depuis, j'en ai souvent rencontré dans
+la vie, de ces hommes soi-disant très graves, qui passaient leur temps
+à colorier des grammaires espagnoles et trouvaient que les autres
+n'étaient pas sérieux.
+
+Tous ces détails sur l'oncle Baptiste et l'existence lugubre que Mme
+Eyssette menait chez lui, je ne les connus que plus tard; pourtant, dès
+mon arrivée dans la maison, je compris que, quoi qu'elle en dit, ma mère
+ne devait pas être heureuse... Quand j'entrai, on venait de se mettre à
+table pour le dîner. Mme Eyssette bondit de joie en me voyant, et,
+comme vous pensez, elle embrassa son petit Chose de toutes ses forces.
+Cependant la pauvre mère avait l'air gênée; elle parlait peu,--toujours
+sa petite voix douce et tremblante, les yeux dans son assiette. Elle
+faisait peine à voir avec sa robe étriquée et toute noire.
+
+L'accueil de mon oncle et de ma tante fut très froid. Ma tante me
+demanda d'un air effrayé si j'avais dîné. Je me hâtai de répondre que
+oui... La tante respira; elle avait tremblé un instant pour son dîner.
+Joli, le dîner! des pois chiches et de la morue.
+
+L'oncle Baptiste, lui, me demanda si nous étions en vacances... Je
+répondis que je quittais l'Université, et que j'allais à Paris rejoindre
+mon frère Jacques, qui m'avait trouvé une bonne place. J'inventai ce
+mensonge pour rassurer la pauvre Mme Eyssette sur mon avenir et puis
+aussi pour avoir l'air sérieux aux yeux de mon oncle.
+
+En apprenant que le petit Chose avait une bonne place, la tante Baptiste
+ouvrit de grands yeux.
+
+«Daniel, dit-elle, il faudra faire venir ta mère à Paris... La pauvre
+chère femme s'ennuie loin de ses enfants; et puis, tu comprends! c'est
+une charge pour nous, et ton oncle ne peut pas toujours être _la vache à
+lait_ de la famille.
+
+--Le fait est, dit l'oncle Baptiste, la bouche pleine, que je suis _la
+vache à lait_...» Cette expression de _vache à lait_ l'avait ravi, et il
+la répéta plusieurs fois avec la même gravité...
+
+Le dîner fut long, comme entre vieilles gens. Ma mère mangeait peu,
+m'adressait quelques paroles et me regardait à la dérobée; ma tante la
+surveillait.
+
+«Vois ta soeur! disait-elle à son mari, la joie de retrouver Daniel lui
+coupe l'appétit. Hier elle a pris deux fois du pain, aujourd'hui une
+fois seulement.»
+
+Ah! chère Mme Eyssette, comme j'aurais voulu vous emporter ce soir-là,
+comme j'aurais voulu vous arracher à cette impitoyable _vache à lait_
+et à son épouse; mais, hélas! je m'en allais au hasard moi-même, ayant
+juste de quoi payer ma route, et je pensais bien que la chambre de
+Jacques n'était pas assez grande pour nous tenir tous les trois. Encore
+si j'avais pu vous parler, vous embrasser à mon aise; mais non! On ne
+nous laissa pas seuls une minute... Rappelez-vous: tout de suite après
+dîner, l'oncle se remit à sa grammaire espagnole, la tante essuyait son
+argenterie, et tous deux ils nous épiaient du coin de l'oeil... L'heure
+du départ arriva, sans que nous eussions rien pu nous dire.
+
+Aussi le petit Chose avait le coeur bien gros, quand il sortit de chez
+l'oncle Baptiste; et en s'en allant, tout seul, dans l'ombre de la
+grande avenue qui mène au chemin de fer, il se jura deux ou trois fois
+très solennellement de se conduire désormais comme un homme et de ne
+plus songer qu'à reconstruire le foyer.
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+I
+
+MES CAOUTCHOUCS
+
+Quand je vivrais aussi longtemps que mon oncle Baptiste, lequel doit
+être à cette heure aussi vieux qu'un vieux baobab de l'Afrique centrale,
+jamais je n'oublierai mon premier voyage à Paris en wagon de troisième
+classe.
+
+C'était dans les derniers jours de février; il faisait encore très
+froid. Au-dehors, un ciel gris, le vent, le grésil, les collines
+chauves, des prairies inondées, de longues rangées de vignes mortes;
+au-dedans des matelots ivres qui chantaient, de gros paysans qui
+dormaient la bouche ouverte comme des poissons morts, de petites
+vieilles avec leurs cabas, des enfants, des puces, des nourrices, tout
+l'attirail du wagon des pauvres avec son odeur de pipe, d'eau-de-vie, de
+saucisse à l'ail et de paille moisie. Je crois y être encore.
+
+En partant, je m'étais installé dans un coin, près de la fenêtre, pour
+voir le ciel; mais, à deux lieues de chez nous, un infirmier militaire
+me prit ma place, sous prétexte d'être en face de sa femme, et voilà le
+petit Chose, trop timide pour oser se plaindre, condamné à faire deux
+cents lieues entre ce gros vilain homme qui sentait la graine de lin et
+un grand tambour-major de Champenoise qui, tout le temps, ronfla sur son
+épaule.
+
+Le voyage dura deux jours. Je passai ces deux jours à la même place,
+immobile entre mes deux bourreaux, la tête fixe et les dents serrées.
+Comme je n'avais pas d'argent ni de provisions, je ne mangeai rien de
+toute la route. Deux jours sans manger, c'est long! Il me restait bien
+encore une pièce de quarante sous, mais je la gardais précieusement pour
+le cas où, en arrivant à Paris, je ne trouverais pas l'ami Jacques à la
+gare, et malgré la faim j'eus le courage de n'y pas toucher. Le diable
+c'est qu'autour de moi on mangeait beaucoup dans le wagon. J'avais
+sous mes jambes un grand coquin de panier très lourd, d'où mon voisin
+l'infirmier tirait à tout moment des charcuteries variées qu'il
+partageait avec sa dame. Le voisinage de ce panier me rendit très
+malheureux, surtout le second jour. Pourtant ce n'est pas la faim dont
+je souffris le plus en ce terrible voyage. J'étais parti de Sarlande
+sans souliers, n'ayant aux pieds que de petits caoutchoucs fort minces,
+qui me servaient là-bas pour faire ma ronde dans le dortoir. Très joli,
+le caoutchouc; mais l'hiver, en troisième classe... Dieu! que j'ai eu
+froid! C'était à en pleurer. La nuit, quand tout le monde dormait, je
+prenais doucement mes pieds entre mes mains et je les tenais des heures
+entières pour essayer de les réchauffer. Ah! si Mme Eyssette m'avait
+vu!...
+
+Et bien, malgré la faim qui lui tordait le ventre, malgré ce froid cruel
+qui lui arrachait des larmes, le petit Chose était bien heureux, et
+pour rien au monde il n'aurait cédé cette place, cette demi-place qu'il
+occupait entre la Champenoise et l'infirmier. Au bout de toutes ces
+souffrances, il y avait Jacques, il y avait Paris.
+
+Dans la nuit du second jour, vers trois heures du matin, je fus réveillé
+en sursaut, le train venait de s'arrêter: tout le wagon était en émoi.
+
+J'entendis l'infirmier dire à sa femme:
+
+«Nous y sommes.
+
+--Où donc? demandai-je en me frottant les yeux.
+
+--A Paris, parbleu!»
+
+Je me précipitai vers la portière. Pas de maisons. Rien qu'une campagne
+pelée, quelques becs de gaz, et çà et là de gros tas de charbon de
+terre; puis là-bas, dans le loin, une grande lumière rouge et un
+roulement confus pareil au bruit de la mer. De portière en portière, un
+homme allait, avec une petite lanterne, en criant: «Paris! Paris! Vos
+billets!» Malgré moi, je rentrai la tête par un mouvement de terreur.
+C'était Paris.
+
+Ah! grande ville féroce, comme le petit Chose avait raison d'avoir peur
+de toi!
+
+Cinq minutes après, nous entrions dans la gare. Jacques était là depuis
+une heure. Je l'aperçus de loin avec sa longue taille un peu voûtée
+et ses grands bras de télégraphe qui me faisaient signe derrière le
+grillage. D'un bond je fus sur lui.
+
+«Jacques! mon frère!...
+
+--Ah! cher enfant!»
+
+Et nos deux âmes s'étreignirent de toute la force de nos bras.
+Malheureusement les gares ne sont pas organisées pour ces belles
+étreintes. Il y a la salle des voyageurs, la salle des bagages; mais il
+n'y a pas la salle des effusions, il n'y a pas la salle des âmes. On
+nous bousculait, on nous marchait dessus.
+
+«Circulez! circulez!» nous criaient les gens de l'octroi.
+
+Jacques me dit tout bas: «Allons-nous-en. Demain, j'enverrai chercher ta
+malle.» Et, bras dessus bras dessous, légers comme nos escarcelles, nous
+nous mimes en route pour le Quartier latin.
+
+J'ai essayé bien souvent, depuis, de me rappeler l'impression exacte que
+me fit Paris cette nuit-là: mais les choses, comme les hommes,
+prennent, la première fois que nous les voyons, une physionomie toute
+particulière, qu'ensuite nous ne leur trouvons plus. Le Paris de mon
+arrivée, je n'ai jamais pu me le reconstruire. C'est comme une ville
+brumeuse que j'aurais traversée tout enfant, il y a des années, et où je
+ne serais plus retourné depuis lors.
+
+Je me souviens d'un pont de bois sur une rivière toute noire, puis d'un
+grand quai désert et d'un immense jardin au long de ce quai. Nous nous
+arrêtâmes un moment devant ce jardin. A travers les grilles qui le
+bordaient, on voyait confusément des huttes, des pelouses, des flaques
+d'eau, des arbres luisants de givre.
+
+«C'est le Jardin des plantes, me dit Jacques. Il y a là une quantité
+considérable d'ours blancs, de singes, de boas, d'hippopotames...»
+
+En effet, cela sentait le fauve, et, par moments, un cri aigu, un rauque
+rugissement, sortaient de cette ombre.
+
+Moi, serré contre mon frère, je regardais de tous mes yeux à travers les
+grilles, et mêlant dans un même sentiment de terreur ce Paris inconnu,
+où j'arrivais de nuit, et ce jardin mystérieux, il me semblait que je
+venais de débarquer dans une grande caverne noire, pleine de bêtes
+féroces qui allaient se ruer sur moi. Heureusement que je n'étais pas
+seul: j'avais Jacques pour me défendre... Ah! Jacques! Jacques! Pourquoi
+ne t'ai-je pas toujours eu?
+
+Nous marchâmes encore longtemps, longtemps, par des rues noires,
+interminables; puis, tout à coup, Jacques s'arrêta sur une petite place
+où il y avait une église.
+
+«Nous voici à Saint-Germain-des-Prés, me dit-il. Notre chambre est
+là-haut.
+
+--Comment! Jacques!... dans le clocher?...
+
+--Dans le clocher même... C'est très commode pour savoir l'heure.»
+
+Jacques exagérait un peu. Il habitait, dans la maison à côté de
+l'église, une petite mansarde au cinquième ou sixième étage, et sa
+fenêtre ouvrait sur le clocher de Saint-Germain, juste à la hauteur du
+cadran.
+
+En entrant, je poussai un cri de joie. «Du feu! quel bonheur!» Et tout
+de suite je courus à la cheminée présenter mes pieds à la flamme, au
+risque de fondre les caoutchoucs. Alors seulement, Jacques s'aperçut de
+l'étrangeté de ma chaussure. Cela le fit beaucoup rire.
+
+«Mon cher, me dit-il, il y a une foule d'hommes célèbres qui sont
+arrivés à Paris en sabots, et qui s'en vantent. Toi, tu pourras dire que
+tu y es arrivé en caoutchoucs: c'est bien plus original. En attendant,
+mets ces pantoufles, et entamons le pâté.»
+
+Disant cela, le bon Jacques roulait devant le feu une petite table qui
+attendait dans un coin, toute servie.
+
+
+
+II
+
+DE LA PART DU CURÉ DE SAINT-NIZIER
+
+Dieu! qu'on était bien cette nuit-là dans la chambre de Jacques! Quels
+joyeux reflets clairs la cheminée envoyait sur notre nappe! Et ce vieux
+vin cacheté, comme il sentait les violettes! Et ce pâté, quelle belle
+croûte en or bruni il vous avait! Ah! de ces pâtés-là, on n'en fait
+plus maintenant; tu n'en boiras plus jamais de ces vins-là, mon pauvre
+Eyssette!
+
+De l'autre côté de la table, en face, tout en face de moi, Jacques me
+versait à boire: et, chaque fois que je levais les yeux, je voyais son
+regard tendre comme celui d'une mère, qui me riait doucement. Moi,
+j'étais si heureux d'être là que j'en avais positivement la fièvre. Je
+parlais, je parlais!
+
+«Mange donc», me disait Jacques en me remplissant mon assiette; mais je
+parlais toujours et je ne mangeais pas. Alors, pour me faire taire,
+il se mit à bavarder, lui aussi, et me narra longuement, sans prendre
+haleine, tout ce qu'il avait fait depuis plus d'un an que nous ne nous
+étions pas vus.
+
+«Quand tu fus parti, me disait-il--et les choses les plus tristes, il
+les contait toujours avec son divin sourire résigné--, quand tu fus
+parti, la maison devint tout à fait lugubre. Le père ne travaillait
+plus; il passait tout son temps dans le magasin à jurer contre les
+révolutionnaires et à me crier que j'étais un âne, ce qui n'avançait
+pas les affaires. Des billets protestés tous les matins, des descentes
+d'huissiers tous les deux jours! chaque coup de sonnette nous faisait
+sauter le coeur. Ah! tu t'en es allé au bon moment.
+
+«Au bout d'un mois de cette terrible existence, mon père partit pour
+la Bretagne au compte de la Compagnie vinicole, et Mme Eyssette chez
+l'oncle Baptiste. Je les embarquai tous les deux. Tu penses si j'en ai
+versé de ces larmes. Derrière eux, tout notre pauvre mobilier fut vendu,
+oui, mon cher, vendu dans la rue, sous mes yeux, devant notre porte;
+et c'est bien pénible va! de voir son foyer s'en aller ainsi pièce par
+pièce. On ne se figure pas combien elles font partie de nous-mêmes,
+toutes ces choses de bois ou d'étoffe que nous avons dans nos maisons.
+Tiens! quand on a enlevé l'armoire au linge, tu sais, celle qui a sur
+ses panneaux des amours roses avec des violons, j'ai eu envie de courir
+après l'acheteur et de crier bien fort: «Arrêtez-le!» Tu comprends ça,
+n'est-ce pas?
+
+«De tout notre mobilier, je ne gardai qu'une chaise, un matelas et un
+balai; ce balai me fut très utile, tu vas Voir.
+
+J'installai ces richesses dans un coin de notre maison de la rue
+Lanterne, dont le loyer était payé encore pour deux mois, et me voilà
+occupant à moi tout seul ce grand appartement nu, froid, sans rideaux.
+Ah! mon ami, quelle tristesse! Chaque soir, quand je revenais de mon
+bureau, c'était un nouveau chagrin et comme une surprise de me retrouver
+seul entre ces quatre murailles. J'allais d'une pièce à l'autre, fermant
+les portes très fort, pour faire du bruit. Quelquefois il me semblait
+qu'on m'appelait au magasin, et je criais: «J'y vais!» Quand j'entrais
+chez notre mère, je croyais toujours que j'allais la trouver tricotant
+tristement dans son fauteuil, près de la fenêtre...
+
+«Pour comble de malheur, les babarottes reparurent. Ces horribles
+petites bêtes, que nous avions eu tant de peine à combattre en arrivant
+à Lyon, apprirent sans doute votre départ et tentèrent une nouvelle
+invasion, bien plus terrible encore que la première. D'abord j'essayai
+de résister. Je passai mes soirées dans la cuisine, ma bougie d'une
+main, mon balai de l'autre, à me battre comme un lion, mais toujours en
+pleurant. Malheureusement j'étais seul, et j'avais beau me multiplier,
+ce n'était plus comme au temps d'Annou. Du reste, les babarottes, elles
+aussi, arrivaient en plus grand nombre. Je suis sûr que toutes celles
+de Lyon--et Dieu sait s'il y en a dans cette grosse ville
+humide!--s'étaient levées en masse pour venir assiéger notre maison.
+La cuisine en était toute noire, je fus obligé de la leur abandonner.
+Quelquefois je les regardais avec terreur par le trou de la serrure. Il
+y en avait des milliards de mille... Tu crois peut-être que ces maudites
+bêtes s'en tinrent là! Ah! bien oui! tu ne connais pas ces gens du Nord.
+C'est envahissant comme tout. De la cuisine, malgré portes et serrures,
+elles passèrent dans la salle à manger, où j'avais fait mon lit. Je me
+transportai dans le magasin, puis dans le salon. Tu ris! j'aurais voulu
+t'y voir.
+
+«De pièce en pièce, les damnées babarottes me poussèrent jusqu'à notre
+ancienne petite chambre, au fond du corridor. Là, elles me laissèrent
+deux à trois jours de répit; puis un matin, en m'éveillant, j'en aperçus
+une centaine qui grimpaient silencieusement le long de mon balai,
+pendant qu'un autre corps de troupe se dirigeait en bon ordre vers mon
+lit. Privé de mes armes, forcé dans mes derniers redans, je n'avais plus
+qu'à fuir. C'est ce que je fis. J'abandonnai aux babarottes le matelas,
+la chaise, le balai, et je m'en fus de cette horrible maison de la rue
+Lanterne, pour n'y plus revenir.
+
+«Je passais encore quelques mois à Lyon, mais bien longs, bien noirs,
+bien larmoyants. A mon bureau, on ne m'appelait plus que sainte
+Madeleine. Je n'allais nulle part. Je n'avais pas un ami.. Ma seule
+distraction, ç'était tes lettres... Ah! mon Daniel, quelle jolie façon
+tu as de dire les choses! Je suis sûr que tu pourrais écrire dans les
+journaux, si tu voulais. Ce n'est pas comme moi. Figure-toi qu'à force
+d'écrire sous la dictée j'en suis arrivé à être à peu près aussi
+intelligent qu'une machine à coudre. Impossible de rien trouver par
+moi-même. M. Eyssette avait bien raison de me dire: «Jacques, tu es un
+âne.» Après tout, ce n'est pas si mal d'être un âne. Les ânes sont de
+braves bêtes, patientes, fortes, laborieuses, le coeur bon et les reins
+solides... Mais revenons à mon histoire.
+
+«Dans toutes les lettres, tu me parlais de la reconstruction du foyer,
+et, grâce à ton éloquence, j'avais comme toi pris feu pour cette grande
+idée. Malheureusement, ce que je gagnais à Lyon suffisait à peine pour
+me faire vivre. C'est alors que la pensée me vint de m'embarquer pour
+Paris. Il me semblait que là je serais plus à même de venir en aide à
+la famille, et que je trouverais tous les matériaux nécessaires à notre
+fameuse reconstruction. Mon voyage fut donc décidé; seulement je pris
+mes précautions. Je ne voulais pas tomber dans les rues de Paris comme
+un pierrot sans plumes. C'est bon pour toi, mon Daniel: il y a des
+grâces d'état pour les jolis garçons; mais moi, un grand pleurard!
+
+«J'allai donc demander quelques lettres de recommandation à notre ami
+le curé de Saint-Nizier. C'est un homme très bien posé dans le faubourg
+Saint-Germain. Il me donna deux lettres, l'une pour un comte, l'autre
+pour un duc. Je me mets bien, comme tu vois. De là je m'en fus trouver
+un tailleur qui, sur ma bonne mine, consentit à me faire crédit d'un bel
+habit noir avec ses dépendances, gilet, pantalon, _et caetera_. Je
+mis mes lettres de recommandation dans mon habit, mon habit dans une
+serviette, et me voilà parti, avec trois louis en poche: 35 francs pour
+mon voyage et 25 pour voir venir.
+
+«Le lendemain de mon arrivée à Paris, dès sept heures du matin, j'étais
+dans les rues, en habit noir et en gants jaunes. Pour ta gouverne, petit
+Daniel, ce que je faisais là était très ridicule. A sept heures du
+matin, à Paris, tous les habits noirs sont couchés, ou doivent l'être.
+Moi, je l'ignorais; et j'étais très fier de promener le mien parmi ces
+grandes rues, en faisant sonner mes escarpins neufs. Je croyais aussi
+qu'en sortant de bonne heure j'aurais plus de chances pour rencontrer la
+Fortune. Encore une erreur: la Fortune à Paris ne se lève pas matin. «Me
+voilà donc trottant par le faubourg Saint-Germain avec mes lettres de
+recommandation en poche.
+
+«J'allai d'abord chez le comte, rue de Lille; puis chez le duc, rue
+Saint-Guillaume: Aux deux endroits, je trouvai les gens de service en
+train de laver les cours et de faire reluire les cuivres des sonnettes.
+Quand je dis à ces faquins que je venais parler à leurs maîtres de la
+part du curé de Saint-Nizier, ils me rirent au nez en m'envoyant des
+seaux d'eaux dans les jambes... Que veux-tu, mon cher? c'est ma faute,
+aussi: il n'y a que les pédicures qui vont chez les gens à cette
+heure-là. Je me le tins pour dit.
+
+«Tel que je te connais, toi, je suis sûr qu'à ma place tu n'aurais
+jamais osé retourner dans ces maisons et affronter les regards moqueurs
+de la valetaille. Eh bien, moi, j'y retournai avec aplomb le jour même,
+dans l'après-midi, et, comme le matin, je demandai aux gens de service
+de m'introduire auprès de leurs maîtres, toujours de la part du curé
+de Saint-Nizier. Bien m'en prit d'avoir été brave: ces deux messieurs
+étaient visibles et je fus tout de suite introduit. Je trouvai deux
+hommes et deux accueils bien différents. Le comte de la rue de Lille
+me reçut très froidement. Sa longue figure maigre, sérieuse jusqu'à la
+solennité, m'intimidait beaucoup, et je ne trouvai pas quatre mots à lui
+dire. Lui de son côté me parla à peine. Il regarda la lettre du curé
+de Saint-Nizier, la mit dans sa poche, me demanda de lui laisser
+mon adresse, et me congédia d'un geste glacial, en me disant: «Je
+m'occuperai de vous; inutile que vous reveniez. Si je trouve quelque
+chose, je vous écrirai.»
+
+«Le diable soit de l'homme! Je sortis de chez lui, transi jusqu'aux
+moelles. Heureusement la réception qu'on me fit rue Saint-Guillaume
+avait de quoi me réchauffer le coeur. J'y trouvai le duc le plus réjoui,
+le plus épanoui, le plus bedonnant, le plus avenant du monde. Et comme
+il l'aimait, son cher curé de Saint-Nizier! et comme tout ce qui venait
+de là serait sûr d'être bien accueilli rue Saint-Guillaume!... Ah! le
+bon homme! le brave duc! Nous fûmes amis tout de suite. Il m'offrit une
+pincée de tabac à la bergamote, me tira le bout de l'oreille, et me
+renvoya avec une tape sur la joue et d'excellentes paroles:
+
+«--Je me charge de votre affaire. Avant peu, j'aurai ce qu'il vous faut.
+D'ici là, venez me voir aussi souvent que vous voudrez.»
+
+«Je m'en allai ravi.
+
+«Je passai deux jours sans y retourner, par discrétion. Le troisième
+jour seulement, je poussai jusqu'à l'hôtel de la rue Saint-Guillaume.
+Un grand escogriffe bleu et or me demanda mon nom. Je répondis d'un air
+suffisant:
+
+«--Dites que c'est de la part du curé de Saint-Nizier.»
+
+«Il revint au bout d'un moment.
+
+«--M. le duc est très occupé. Il prie monsieur de l'excuser et de
+vouloir bien passer un autre jour.»
+
+«Tu penses si je l'excusai, ce pauvre duc!
+
+«Le lendemain, je revins à la même heure. Je trouvai le grand escogriffe
+bleu de la veille, perché comme un ara sur le perron. Du plus loin qu'il
+m'aperçut, il me dit gravement:
+
+«--M. le duc est sorti.
+
+«--Ah! très bien! répondis-je, je reviendrai. Dites-lui, je vous prie,
+que c'est la personne de la part du curé de Saint-Nizier.»
+
+«Le lendemain, je revins encore; les jours suivants aussi, mais toujours
+avec le même insuccès. Une fois le duc était au bain, une autre fois à
+la messe, un jour au jeu de paume, un autre jour avec du monde.--Avec
+du monde! En voilà une formule. Eh bien, et moi, je ne suis donc pas du
+monde?
+
+«A la fin, je me trouvais si ridicule avec mon éternel: «De la part du
+curé de Saint-Nizier», que je n'osais plus dire de la part de qui je
+venais. Mais le grand ara bleu du perron ne me laissait jamais partir
+sans me crier, avec une gravité imperturbable:
+
+«Monsieur est sans doute la personne qui vient de la part du curé de
+Saint-Nizier?»
+
+«Et cela faisait beaucoup rire d'autres aras bleus qui flânaient par là
+dans les cours. Tas de coquins! Si j'avais pu leur allonger quelques
+coups de trique de ma part à moi, et non de celle du curé de
+Saint-Nizier!
+
+«Il y avait dix jours environ que j'étais à Paris, lorsqu'un soir,
+en revenant l'oreille basse d'une de ces visites à la rue
+Saint-Guillaume--je m'étais juré d'y aller jusqu'à ce qu'on me mît à
+la porte--, je trouvai chez mon portier une petite lettre. Devine de
+qui?... Une lettre du comte, mon cher, du comte de la rue de Lille,
+qui m'engageait à me présenter sans retard chez son ami le marquis
+d'Hacqueville. On demandait un secrétaire.... Tu penses, quelle joie! et
+aussi quelle leçon! Cet homme froid et sec, sur lequel je comptais si
+peu, c'était justement lui qui s'occupait de moi, tandis que l'autre, si
+accueillant, me faisait faire depuis huit jours le pied de grue sur son
+perron, exposé, ainsi que le curé de Saint-Nizier, aux rires insolents
+des aras bleus et or.... C'est là la vie, mon cher; et à Paris on
+l'apprend vite.
+
+«Sans perdre une minute, je courus chez le marquis d'Hacqueville. Je
+trouvai un petit vieux, frétillant, sec, tout en nerfs, alerte et gai
+comme une abeille. Tu verras quel joli type. Une tête d'aristocrate,
+fine et pâle, des cheveux droits comme des quilles, et rien qu'un oeil,
+l'autre est mort d'un coup d'épée, voilà longtemps. Mais celui qui reste
+est si brillant, si vivant, si parlant, si interrogeant, qu'on ne peut
+pas dire que le marquis est borgne. Il a deux yeux dans le même oeil,
+voilà tout.
+
+«Quand j'arrivai devant ce singulier petit vieillard, je commençai par
+lui débiter quelques banalités de circonstance; mais il m'arrêta net:
+
+«--Pas de phrases! me dit-il. Je ne les aime pas. Venons aux faits,
+voici. J'ai entrepris d'écrire mes mémoires. Je m'y suis malheureusement
+pris un peu tard, et je n'ai plus de temps à perdre, commençant à me
+faire très vieux. J'ai calculé qu'en employant tous mes instants, il me
+fallait encore trois années de travail pour terminer mon oeuvre. J'ai
+soixante-dix ans, les jambes sont en déroute; mais la tête n'a pas
+bougé. Je peux donc espérer aller encore trois ans et mener mes mémoires
+à bonne fin. Seulement, je n'ai pas une minute de trop; c'est ce que mon
+secrétaire n'a pas compris. Cet imbécile--un garçon fort intelligent, ma
+foi, dont j'étais enchanté--s'est mis dans la tête d'être amoureux et de
+vouloir se marier. Jusque-là il n'y a pas de mal. Mais voilà-t-il pas
+que, ce matin, mon drôle vient me demander deux jours de congé pour
+faire ses noces. Ah! bien oui! deux jours de congé! Pas une minute.
+
+«--Mais, monsieur le marquis....
+
+«--Il n'y a pas de «mais, monsieur le marquis....» Si vous vous en allez
+deux jours, vous vous en irez tout à fait.
+
+«--Je m'en vais, monsieur le marquis.
+
+«--Bon voyage!»
+
+«Et voilà mon coquin parti.... C'est sur vous, mon cher garçon, que je
+compte pour le remplacer. Les conditions sont celles-ci: le secrétaire
+vient chez moi le matin à huit heures; il apporte son déjeuner. Je dicte
+jusqu'à midi. A midi le secrétaire déjeune tout seul, car je ne déjeune
+jamais. Après le déjeuner du secrétaire, qui doit être très court, on
+se remet à l'ouvrage. Si je sors, le secrétaire m'accompagne; il a un
+crayon et du papier. Je dicte toujours: en voiture, à la promenade, en
+visite, partout! le soir, le secrétaire dîne avec moi. Après le dîner,
+nous relisons ce que j'ai dicté dans la journée. Je me couche à huit
+heures, et le secrétaire est libre jusqu'au lendemain. Je donne cent
+francs par mois et le dîner. Ce n'est pas le Pérou; mais dans trois ans,
+les mémoires terminés, il y aura un cadeau, et un cadeau royal, foi
+d'Hacqueville! ce que je demande, c'est qu'on soit exact, qu'on ne se
+marie pas, et qu'on sache écrire très vite sous la dictée. Savez-vous
+écrire sous la dictée?
+
+«--Oh! parfaitement, monsieur le marquis», répondis-je avec une forte
+envie de rire.
+
+«C'était si comique, en effet, cet acharnement du destin à me faire
+écrire sous la dictée toute ma vie!...
+
+«--Eh bien, alors, mettez-vous là, reprit le marquis. Voici du papier et
+de l'encre. Nous allons travailler tout de suite. J'en suis au chapitre
+XXIV: _Mes démêlés avec M. de Villèle_. Écrivez....»
+
+«Et le voilà qui se met à me dicter d'une petite voix de cigale, en
+sautillant d'un bout de la pièce à l'autre.
+
+«C'est ainsi, mon Daniel, que je suis entré chez cet original, lequel
+est au fond un excellent homme. Jusqu'à présent, nous sommes très
+contents l'un de l'autre; hier au soir, en apprenant ton arrivée, il a
+voulu me faire emporter pour toi cette bouteille de vin vieux. On nous
+en sert une comme cela tous les jours à notre dîner, c'est te dire si
+l'on dîne bien. Le matin, par exemple, j'apporte mon déjeuner; et tu
+rirais de me voir manger mes deux sous de fromage d'Italie dans une fine
+assiette de Moustiers, sur une nappe à blason. Ce que le bonhomme en
+fait, ce n'est pas par avarice, mais pour éviter à son vieux cuisinier,
+M. Pilois, la fatigue de me préparer mon déjeuner.... En somme, la vie
+que je mène n'est pas désagréable. Les mémoires du marquis sont fort
+instructifs, j'apprends sur M. Decazes et M. de Villèle une foule de
+choses qui ne peuvent pas manquer de me servir un jour ou l'autre. A
+huit heures du soir, je suis libre. Je vais lire les journaux dans
+un cabinet de lecture, ou bien encore dire bonjour à notre ami
+Pierrotte.... Est-ce que tu te rappelles, l'ami Pierrotte? tu sais!
+Pierrotte des Cévennes, le frère de lait de maman. Aujourd'hui Pierrotte
+n'est plus Pierrotte: c'est M. Pierrotte comme les deux bras. Il a un
+beau magasin de porcelaines au passage du Saumon; et comme il aimait
+beaucoup Mme Eyssette, j'ai trouvé sa maison ouverte à tous battants.
+Pendant les soirées d'hiver, c'était une ressource.... Mais maintenant
+que te voilà, je ne suis plus en peine pour mes soirées.... Ni toi non
+plus, n'est-ce pas, frérot? Oh! Daniel, mon Daniel, que je suis content?
+Comme nous allons être heureux!...»
+
+
+
+III
+
+MA MÈRE JACQUES
+
+Jacques a fini son odyssée, maintenant c'est le tour de la mienne.
+Le feu qui meurt a beau nous faire signe: «Allez vous coucher, mes
+enfants», les bougies ont beau crier: «Au lit! au lit! Nous sommes
+brûlées jusqu'aux bobèches.»--«On ne vous écoute pas», leur dit Jacques
+en riant, et notre veillée continue.
+
+Vous comprenez! ce que je raconte à mon frère l'intéresse beaucoup.
+C'est la vie du petit Chose au collège de Sarlande; cette triste vie que
+le lecteur se rappelle sans doute. Ce sont les enfants laids et féroces,
+les persécutions, les haines, les humiliations, les clefs de M.
+Viot toujours en colère, la petite chambre sous les combles où l'on
+étouffait, les trahisons, les nuits de larmes; et puis aussi--car
+Jacques est si bon qu'on peut tout lui dire--, ce sont les débauches du
+café Barbette, l'absinthe avec les caporaux, les dettes, l'abandon de
+soi-même, tout enfin, jusqu'au suicide et la terrible prédiction de
+l'abbé Germane: «Tu seras un enfant toute ta vie.»
+
+Les coudes sur la table, la tête dans ses mains, Jacques écoute jusqu'au
+bout ma confession sans l'interrompre. De temps en temps, je le vois qui
+frissonne et je l'entends dire: «Pauvre petit! pauvre petit!»
+
+Quand j'ai fini, il se lève, me prend les mains et me dit d'une voix
+douce qui tremble: «L'abbé Germane avait raison: vois-tu! Daniel, tu es
+un enfant, un petit enfant incapable d'aller seul dans la vie, et tu
+as bien fait de te réfugier près de moi. Dès aujourd'hui tu n'es plus
+seulement mon frère, tu es mon fils aussi, et puisque notre mère est
+loin, c'est moi qui la remplacerai. Le veux-tu? dis, Daniel! Veux-tu que
+je sois ta mère Jacques? Je ne t'ennuierai pas beaucoup, tu verras. Tout
+ce que je te demande, c'est de me laisser toujours marcher à côté de toi
+et de te tenir la main. Avec cela, tu peux être tranquille et regarder
+la vie en face, comme un homme: elle ne te mangera pas.»
+
+Pour toute réponse, je lui saute au cou: «O ma mère Jacques, que tu es
+bon!»--Et me voilà pleurant à chaudes larmes sans pouvoir m'arrêter,
+tout à fait comme l'ancien Jacques, de Lyon. Le Jacques d'aujourd'hui ne
+pleure plus, lui; la citerne est à sec, comme il dit. Quoi qu'il arrive,
+il ne pleurera plus jamais.
+
+A ce moment, sept heures sonnent. Les vitres s'allument. Une lueur pâle
+entre dans la chambre en frissonnant.
+
+«Voilà le jour, Daniel, dit Jacques. Il est temps de dormir. Couche-toi
+vite... tu dois en avoir besoin.
+
+--Et toi, Jacques?
+
+--Oh! moi, je n'ai pas deux jours de chemin de fer dans les reins...
+D'ailleurs, avant d'aller chez le marquis, il faut que je rapporte
+quelques livres au cabinet de lecture et je n'ai pas de temps à
+perdre... tu sais que le d'Hacqueville ne plaisante pas... Je rentrerai
+ce soir à huit heures... Toi, quand tu te seras bien reposé, tu sortiras
+un peu. Surtout je te recommande.»
+
+Ici ma mère Jacques commence à me faire une foule de recommandations
+très importantes pour un nouveau débarqué comme moi; par malheur,
+tandis qu'il me les fait, je me suis étendu sur le lit, et sans dormir
+précisément, je n'ai déjà plus les idées bien nettes. La fatigue, le
+pâté, les larmes... Je suis aux trois quarts assoupi... J'entends d'une
+façon confuse quelqu'un qui me parle d'un restaurant tout près d'ici,
+d'argent dans mon gilet, de ponts à traverser, de boulevards à
+suivre, de sergents de ville à consulter, et du clocher de
+Saint-Germain-des-Prés comme point de ralliement. Dans mon demi-sommeil,
+c'est surtout ce clocher de Saint-Germain qui m'impressionne. Je vois
+deux, cinq, dix clochers de Saint-Germain rangés autour de mon lit comme
+des poteaux indicateurs. Parmi tous ces clochers, quelqu'un va et vient
+dans la chambre, tisonne le feu, ferme les rideaux des croisées, puis
+s'approche de moi, me pose un manteau sur les pieds, m'embrasse au front
+et s'éloigne doucement avec un bruit de porte...
+
+Je dormais depuis quelques heures, et je crois que j'aurais dormi
+jusqu'au retour de ma mère Jacques, quand le son d'une cloche me
+réveilla subitement. C'était la cloche de Sarlande, l'horrible cloche de
+fer qui sonnait comme autrefois: «Dig! dong! réveillez-vous! dig! dong!
+habillez-vous!» D'un bond je fus au milieu de la chambre, la bouche
+ouverte pour crier comme au dortoir: «Allons, messieurs!» Puis, quand je
+m'aperçus que j'étais chez Jacques, je partis d'un grand éclat de rire
+et je me mis à gambader follement par la chambre. Ce que j'avais pris
+pour la cloche de Sarlande, c'était la cloche d'un atelier du voisinage
+qui sonnait sec et féroce comme celle de là-bas. Pourtant la cloche
+du collège avait encore quelque chose de plus méchant, de plus enfer.
+Heureusement elle était à deux cents lieues; et, si fort qu'elle sonnât,
+je ne risquais plus de l'entendre.
+
+J'allai à la fenêtre, et je l'ouvris. Je m'attendais presque à voir
+au-dessous de moi la cour des grands avec ses arbres mélancoliques et
+l'homme aux clefs rasant les murs...
+
+Au moment où j'ouvrais, midi sonnait partout. La grosse tour de
+Saint-Germain tinta la première ses douze coups de l'angélus à la suite,
+presque dans mon oreille. Par la fenêtre ouverte, les grosses notes
+lourdes tombaient chez Jacques trois par trois, se crevaient en tombant
+comme des bulles sonores, et remplissaient de bruit toute la chambre. A
+l'angélus de Saint-Germain, les autres angélus de Paris répondirent sur
+des timbres divers... En bas, Paris grondait, invisible... Je restai là
+un moment à regarder luire dans la lumière les dômes, les flèches, les
+tours; puis tout à coup, le bruit de la ville montant jusqu'à moi, il
+me vint je ne sais quelle folle envie de plonger, de me rouler dans ce
+bruit, dans cette foule, dans cette vie, dans ces passions, et je me dis
+avec ivresse:
+
+«Allons voir Paris!»
+
+
+
+IV
+
+LA DISCUSSION DU BUDGET
+
+Ce jour-là plus d'un Parisien a dû dire en rentrant chez lui, le soir,
+pour se mettre à table: «Quel singulier petit bonhomme j'ai rencontré
+aujourd'hui!» Le fait est qu'avec ses cheveux trop longs, son pantalon
+trop court, ses caoutchoucs, ses bas bleus, son bouquet départemental et
+cette solennité de démarche particulière à tous les êtres trop petits,
+le petit Chose devait être tout à fait comique.
+
+C'était justement une journée de la fin de l'hiver, une de ces journées
+tièdes et lumineuses, qui, à Paris, souvent sont plus le printemps que
+le printemps lui-même. Il y avait beaucoup de monde dehors. Un peu
+étourdi par le va-et-vient bruyant de la rue, j'allais devant moi,
+timide, et le long des murs. On me bousculait, je disais «pardon!» et je
+devenais tout rouge. Aussi je me gardais bien de m'arrêter devant les
+magasins et, pour rien au monde, je n'aurais demandé ma route. Je
+prenais une rue, puis une autre, toujours tout droit. On me regardait.
+Cela me gênait beaucoup. Il y avait des gens qui se retournaient sur
+mes talons et des yeux qui riaient en passant près de moi; une fois
+j'entendis une femme dire à une autre: «Regarde donc celui-là.» Cela me
+fit broncher... Ce qui m'embarrassait beaucoup aussi, c'était l'oeil
+inquisiteur des sergents de ville. A tous les coins de rue, ce diable
+d'oeil silencieux se braquait sur moi curieusement; et, quand j'avais
+passé, je le sentais encore qui me suivait de loin et me brûlait dans le
+dos. Au fond, j'étais un peu inquiet.
+
+Je marchai ainsi près d'une heure, jusqu'à un grand boulevard planté
+d'arbres grêles. Il y avait là tant de bruit, tant de gens, tant de
+voitures, que je m'arrêtai presque effrayé.
+
+«Comment me tirer d'ici? pensai-je en moi-même. Comment rentrer à la
+maison? Si je demande le clocher de Saint-Germain-des-Prés, on se
+moquera de moi. J'aurai l'air d'une cloche égarée qui revient de Rome,
+le jour de Pâques.»
+
+Alors, pour me donner le temps de prendre un parti, je m'arrêtai devant
+les affiches de théâtre, de l'air affairé d'un homme qui fait son
+menu de spectacles pour le soir. Malheureusement les affiches, fort
+intéressantes d'ailleurs, ne donnaient pas le moindre renseignement sur
+le clocher de Saint-Germain, et je risquais fort de rester là jusqu'au
+grand coup de trompette du jugement dernier, quand soudain ma mère
+Jacques parut à mes côtés. Il était aussi étonné que moi.
+
+«Comment! c'est toi, Daniel! Que fais-tu là, bon Dieu?»
+
+Je répondis d'un petit air négligent:
+
+«Tu vois! je me promène.»
+
+Ce bon garçon de Jacques me regardait avec admiration:
+
+«C'est qu'il est déjà Parisien, vraiment!»
+
+Au fond, j'étais bien heureux de l'avoir, et je m'accrochai à son bras
+avec une joie d'enfant, comme à Lyon, quand M. Eyssette père était venu
+nous chercher sur le bateau.
+
+«Quelle chance que nous nous soyons rencontrés! me dit Jacques. Mon
+marquis a une extinction de voix, et comme, heureusement, on ne peut pas
+dicter par gestes, il m'a donné congé jusqu'à demain.... Nous allons en
+profiter pour faire une grande promenade....»
+
+Là-dessus, il m'entraîne; et nous voilà partis dans Paris, bien serrés
+l'un contre l'autre et tout fiers de marcher ensemble.
+
+Maintenant que mon frère est près de moi, la rue ne me fait plus peur.
+Je vais la tête haute, avec un aplomb de trompette aux zouaves, et gare
+au premier qui rira! Pourtant une chose m'inquiète. Jacques, chemin
+faisant, me regarde à plusieurs reprises d'un air piteux. Je n'ose lui
+demander pourquoi.
+
+«Sais-tu qu'ils sont très gentils tes caoutchoucs? me dit-il au bout
+d'un moment.
+
+--N'est-ce pas, Jacques?
+
+--Oui, ma foi! très gentils...» Puis, en souriant, il ajoute: «C'est
+égal, quand je serai riche, je t'achèterai une paire de bons souliers
+pour mettre dedans.»
+
+Pauvre cher Jacques! il a dit cela sans malice; mais il n'en faut pas
+plus pour me décontenancer. Voilà toutes mes hontes revenues. Sur ce
+grand boulevard ruisselant de clair soleil, je me sens ridicule avec mes
+caoutchoucs, et quoi que Jacques puisse me dire d'aimable en faveur de
+ma chaussure, je veux rentrer sur-le-champ.
+
+Nous rentrons. On s'installe au coin du feu, et le reste de la
+journée se passe gaiement à bavarder ensemble comme deux moineaux de
+gouttière... Vers le soir, on frappe à notre porte. C'est un domestique
+du marquis avec ma malle.
+
+«Très bien! dit ma mère Jacques. Nous allons inspecter un peu ta
+garde-robe.»
+
+Pécaïre! ma garde-robe!...
+
+L'inspection commence. Il faut voir notre mine piteusement comique en
+faisant ce maigre inventaire. Jacques, à genoux devant la malle, tire
+les objets l'un après l'autre et les annonce à mesure.
+
+«Un dictionnaire... une cravate... un autre dictionnaire... Tiens! une
+pipe... tu fumes donc!... Encore une pipe... Bonté divine! que de
+pipes! Si tu avais seulement autant de chaussettes... Et ce gros livre,
+qu'est-ce que c'est?... Oh! oh!... _Cahier de punitions... Boucoyran
+500 lignes... Soubeyrol, 400 lignes... Boucoyran, 500 lignes..._
+_Boucoyran.... Boucoyran...._ Sapristi! tu ne le ménageais pas, le nommé
+Boucoyran.... C'est égal, deux ou trois douzaines de chemises feraient
+bien mieux notre affaire.»
+
+A cet endroit de l'inventaire, ma mère Jacques pousse un cri de
+surprise....
+
+«Miséricorde! Daniel... qu'est-ce que je vois? Des vers! ce sont des
+vers.... Tu en fais donc toujours?... Cachottier, va! pourquoi ne m'en
+as-tu jamais parlé dans tes lettres? Tu sais bien pourtant que je
+ne suis pas un profane.... J'ai fait des poèmes, moi aussi, dans
+le temps.... Souviens-toi de _Religion! Religion! Poème en douze
+chants!_.... Çà, monsieur le lyrique, voyons un peu tes poésies!...
+
+--Oh! non, Jacques, je t'en prie. Cela n'en vaut pas la peine.
+
+--Tous les mêmes, ces poètes, dit Jacques en riant. Allons! mets-toi là,
+et lis-moi tes vers; sinon je vais les lire moi-même, et tu sais comme
+je lis mal!»
+
+Cette menace me décide; je commence ma lecture.
+
+Ce sont des vers que j'ai faits au collège de Sarlande, sous les
+châtaigniers de la Prairie, en surveillant les élèves.... Bons, ou
+méchants? Je ne m'en souviens guère; mais quelle émotion en les
+lisant!... Pensez donc! des poésies qu'on n'a jamais montrées à
+personne.... Et puis l'auteur de _Religion! Religion!_ n'est pas un juge
+ordinaire. S'il allait se moquer de moi? Pourtant, à mesure que je lis,
+la musique des rimes me grise et ma voix se raffermit. Assis devant la
+croisée, Jacques m'écoute, impassible. Derrière lui, dans l'horizon,
+se couche un gros soleil rouge qui incendie nos vitres. Sur le bord du
+toit, un chat maigre bâille et s'étire en nous regardant; il a l'air
+renfrogné d'un sociétaire de la Comédie-Française écoutant une
+tragédie.... Je vois tout cela du coin de l'oeil sans interrompre ma
+lecture.
+
+Triomphe inespéré! A peine j'ai fini, Jacques enthousiasmé quitte sa
+place et me saute au cou:
+
+«Oh! Daniel! que c'est beau! que c'est beau!»
+
+Je le regarde avec un peu de défiance.
+
+«Vraiment, Jacques, tu trouves?...
+
+--Magnifique, mon cher, magnifique!... Pense que tu avais toutes
+ces richesses dans ta malle et que tu n'en disais rien! C'est
+incroyable!...»
+
+Et voilà ma mère Jacques qui marche à grands pas dans la chambre,
+parlant tout seul et gesticulant. Tout à coup, il s'arrête en prenant un
+air solennel:
+
+«Il n'y a plus à hésiter: Daniel, tu es poète, il faut rester poète et
+chercher ta vie de ce côté-là.
+
+--Oh! Jacques, c'est bien difficile... Les débuts surtout. On gagne si
+peu.
+
+--Bah! je gagnerai pour deux, n'aie pas peur.
+
+--Et le foyer, Jacques, le foyer que nous voulons reconstruire?
+
+--Le foyer! je m'en charge. Je me sens de force à le reconstruire à moi
+tout seul. Toi, tu l'illustreras, et tu penses comme nos parents seront
+fiers de s'asseoir à un foyer célèbre!...»
+
+J'essaie encore quelques objections; mais Jacques a réponse à tout. Du
+reste, il faut le dire, je ne me défends que faiblement. L'enthousiasme
+fraternel commence à me gagner. La foi poétique me pousse à vue d'oeil,
+et je me sens déjà par tout mon être un prurigo lamartinien... Il y a un
+point, par exemple, sur lequel Jacques et moi nous ne nous entendons
+pas du tout. Jacques veut qu'à trente-cinq ans j'entre à l'Académie
+française. Moi, je m'y refuse énergiquement. Foin de l'Académie! C'est
+vieux, démodé, pyramide d'Egypte en diable.
+
+«Raison de plus pour y entrer, me dit Jacques. Tu leur mettras un peu de
+jeune sang dans les veines, à tous ces vieux Palais-Mazarin... Et puis
+Mme Eyssette sera si heureuse, songe donc!»
+
+Que répondre à cela? Le nom de Mme Eyssette est un argument sans
+réplique. Il faut se résigner à endosser l'habit vert. Va donc pour
+l'Académie! Si mes collègues m'ennuient trop, je ferai comme Mérimée, je
+n'irai jamais aux séances.
+
+Pendant cette discussion, la nuit est venue, les cloches de
+Saint-Germain carillonnent joyeusement, comme pour célébrer l'entrée
+de Daniel Eyssette à l'Académie française. «Allons dîner!» dit ma mère
+Jacques; et, tout fier de se montrer avec un académicien, il m'emmène
+dans une crémerie de la rue Saint-Benoît.
+
+C'est un petit restaurant de pauvres, avec une table d'hôte au fond pour
+les habitués. Nous mangeons dans la première salle, au milieu de gens
+très râpés, très affamés, qui raclent leurs assiettes silencieusement.
+«Ce sont presque tous des hommes de lettres», me dit Jacques à voix
+basse. Dans moi-même, je ne puis m'empêcher de faire à ce sujet quelques
+réflexions mélancoliques; mais je me garde bien de les communiquer à
+Jacques de peur de refroidir son enthousiasme.
+
+Le dîner est très gai. M. Daniel Eyssette (de l'Académie française)
+montre beaucoup d'entrain, et encore plus d'appétit. Le repas fini, on
+se hâte de remonter dans le clocher; et tandis que M. l'académicien
+fume sa pipe à califourchon sur la fenêtre, Jacques, assis à sa table,
+s'absorbe dans un grand travail de chiffres qui paraît l'inquiéter
+beaucoup. Il se ronge les ongles, s'agite fébrilement sur sa chaise,
+compte sur ses doigts, puis, tout à coup, se lève avec un cri de
+triomphe: «Bravo!... j'y suis arrivé.
+
+--A quoi, Jacques?
+
+--A établir notre budget, mon cher. Et je te réponds que ce n'était
+pas une petite affaire. Pense! soixante francs par mois pour vivre à
+deux!...
+
+--Comment! soixante?... Je croyais que tu gagnais cent francs chez le
+marquis.
+
+--Oui! mais il y a là-dessus quarante francs par mois, à envoyer à Mme
+Eyssette pour la reconstruction du foyer.... Restent donc soixante
+francs. Nous avons quinze francs de chambre; comme tu vois, ce n'est pas
+cher; seulement, il faut que je fasse le lit moi-même.
+
+--Je le ferai aussi, moi, Jacques.
+
+--Non, non. Pour un académicien, ce ne serait pas convenable. Mais
+revenons au budget.... Donc 15 francs de chambre, 5 francs de
+charbon--seulement 5 francs, parce que je vais le chercher moi-même aux
+usines tous les mois--, restent 40 francs. Pour ta nourriture, mettons
+30 francs. Tu dîneras à la crémerie où nous sommes allés ce soir, c'est
+15 sous sans le dessert, et tu as vu qu'on n'est pas trop mal. Il te
+reste 5 sous pour ton déjeuner. Est-ce assez?
+
+--Je crois bien.
+
+--Nous avons encore 10 francs. Je compte 7 francs de blanchissage....
+Quel dommage que je n'aie pas le temps! j'irais moi-même au bateau....
+Restent 3 francs que j'emploie comme ceci: 30 sous pour mes déjeuners...
+dame, tu comprends! moi, je fais tous les jours un bon repas chez mon
+marquis, et je n'ai pas besoin d'un déjeuner aussi substantiel que
+le tien. Les derniers trente sous sont les menus frais, tabac,
+timbres-poste et autres dépenses imprévues. Cela nous fait juste nos
+soixante francs.... Hein! Crois-tu que c'est calculé?»
+
+Et Jacques enthousiasmé, se met à gambader dans la chambre; puis,
+subitement, il s'arrête et prend un air consterné:
+
+«Allons, bon! le budget est à refaire... J'ai oublié quelque chose.
+
+--Quoi donc?
+
+--Et la bougie!... Comment feras-tu, le soir, pour travailler, si tu
+n'as pas de bougie? C'est une dépense indispensable, et une dépense d'au
+moins cinq francs par mois.... Où pourrait-on bien les décrocher,
+ces cinq francs-là?... L'argent du foyer est sacré, et sous aucun
+prétexte.... Eh! parbleu, j'ai notre affaire. Voici le mois de mars qui
+vient, et avec lui le printemps, la chaleur, le soleil.
+
+--Eh bien, Jacques?
+
+--Eh bien, Daniel, quand il fait chaud, le charbon est inutile: soit 5
+francs de charbon, que nous transformons en 5 francs de bougie; et voilà
+le problème résolu.... Décidément, je suis né pour être ministre des
+Finances.... Qu'en dis-tu? Cette fois, le budget tient sur ses jambes,
+et je crois que nous n'avons rien oublié.... Il y a bien encore la
+question des souliers et des vêtements, mais je sais ce que je vais
+faire.... J'ai tous les jours ma soirée libre à partir de huit heures,
+je chercherai une place de teneur de livres chez quelque petit marchand.
+Bien sûr que l'ami Pierrotte me trouvera cela facilement.
+
+--Ah! çà, Jacques, vous êtes donc très liés, toi et l'ami Pierrotte?...
+Est-ce que tu y vas souvent?
+
+--Oui, très souvent. Le soir, on fait de la musique.
+
+--Tiens! Pierrotte est musicien.
+
+--Non! pas lui; sa fille.
+
+--Sa fille!... Il a donc une fille?... Hé! Hé! Jacques.... Est-elle
+jolie, Mlle Pierrotte?
+
+--Oh! tu m'en demandes trop pour une fois, mon petit Daniel.... Un autre
+jour, je te répondrai. Maintenant, il est tard; allons nous coucher.»
+
+Et pour cacher l'embarras que lui causent mes questions, Jacques se met
+à border le lit activement avec un soin de vieille fille.
+
+C'est un lit de fer à une place, en tout pareil à celui dans lequel nous
+couchions tous les deux, à Lyon, rue Lanterne.
+
+«T'en souviens-tu, Jacques! de notre petit lit de la rue Lanterne, quand
+nous lisions des romans en cachette, et que M. Eyssette nous criait du
+fond de son lit, avec sa plus grosse voix: «Éteignez vite, ou je me
+lève!»
+
+Jacques se souvient de cela, et aussi de bien d'autres choses.... De
+souvenir en souvenir, minuit sonne à Saint-Germain qu'on ne songe pas
+encore à dormir.
+
+«Allons!... bonne nuit!» me dit Jacques résolument.
+
+Mais au bout de cinq minutes, je l'entends qui pouffe de rire sous sa
+couverture.
+
+«De quoi ris-tu, Jacques?...
+
+--Je ris de l'abbé Micou, tu sais, l'abbé Micou de la manécanterie....
+Te le rappelles-tu?...
+
+--Parbleu!...»
+
+Et nous voilà partis à rire, à rire, à bavarder, à bavarder.... Cette
+fois, c'est moi qui suis raisonnable et qui dis:
+
+«Il faut dormir.»
+
+Mais un moment après, je recommence de plus belle:
+
+«Et Rouget, Jacques. Est-ce que tu t'en souviens?...»
+
+Là-dessus, nouveaux éclats de rire et causeries à n'en plus finir....
+
+Soudain un grand coup de poing ébranle la cloison de mon côté, du côté
+de la ruelle. Consternation générale.
+
+«C'est Coucou-Blanc!... me dit Jacques tout bas dans l'oreille.
+
+--Coucou-Blanc! Qu'est-ce que cela?
+
+--Chut!... pas si haut.... Coucou-Blanc est notre voisine. Elle se
+plaint sans doute que nous l'empêchons de dormir.
+
+--Dis donc, Jacques! quel drôle de nom elle a, notre voisine!...
+Coucou-Blanc! Est-ce qu'elle est jeune?...
+
+--Tu pourras en juger toi-même, mon cher. Un jour ou l'autre, vous vous
+rencontrerez dans l'escalier. Mais en attendant, dormons vite.... sans
+quoi Coucou-Blanc pourrait bien se fâcher encore.»
+
+Là-dessus, Jacques souffle la bougie, et M. Daniel Eyssette (de
+l'Académie française) s'endort sur l'épaule de son frère comme quand il
+avait dix ans.
+
+
+
+V
+
+COUCOU-BLANC ET LA DAME DU PREMIER
+
+Il y a, sur la place de Saint-Germain-des-Prés, dans le coin de
+l'église, à gauche et tout au bord des toits, une petite fenêtre qui me
+serre le coeur chaque fois que je la regarde. C'est la fenêtre de notre
+ancienne chambre; et, encore aujourd'hui, quand je passe par là, je me
+figure que le Daniel d'autrefois est toujours là-haut, assis à sa table
+contre la vitre, et qu'il sourit de pitié en voyant dans la rue le
+Daniel d'aujourd'hui triste et déjà courbé.
+
+Ah! vieille horloge de Saint-Germain, que de belles heures tu m'as
+sonnées quand j'habitais là-haut, avec ma mère Jacques!... Est-ce que
+tu ne pourrais pas m'en sonner encore quelques-unes de ces heures de
+vaillance et de jeunesse? J'étais si heureux dans ce temps-là... Je
+travaillais de si bon coeur!...
+
+Le matin, on se levait avec le jour. Jacques, tout de suite, s'occupait
+du ménage. Il allait chercher de l'eau, balayait la chambre, rangeait
+ma table. Moi, je n'avais le droit de toucher à rien. Si je lui disais:
+«Jacques, veux-tu que je t'aide?» Jacques se mettait à rire: «Tu n'y
+songes pas, Daniel. Et la dame du premier?» Avec ces deux mots gros
+d'allusions, il me fermait la bouche.
+
+Voici pourquoi.
+
+Pendant les premiers jours de notre vie à deux, c'était moi qui étais
+chargé de descendre chercher de l'eau dans la cour. A une autre heure
+de la journée, je n'aurais peut-être pas osé! mais, le matin, toute la
+maison dormait encore, et ma vanité ne risquait pas d'être rencontrée
+dans l'escalier une cruche à la main. Je descendais, en m'éveillant, à
+peine vêtu. A cette heure-là, la cour était déserte. Quelquefois, un
+palefrenier en casaque rouge nettoyait ses harnais près de la pompe.
+C'était le cocher de la dame du premier, une jeune créole très élégante
+dont on s'occupait beaucoup dans la maison. La présence de cet homme
+suffisait pour me gêner; quand il était là, j'avais honte, je pompais
+vite et je remontais avec ma cruche à moitié remplie. Une fois en haut,
+je me trouvais très ridicule, ce qui ne m'empêchait pas d'être aussi
+gêné le lendemain, si j'apercevais la casaque rouge dans la cour.... Or,
+un matin que j'avais eu la chance d'éviter cette formidable casaque, je
+remontais allégrement et ma cruche toute pleine, lorsque, à la
+hauteur du premier étage, je me trouvai face à face avec une dame qui
+descendait. C'était la dame du premier.
+
+Droite et fière, les yeux baissés sur un livre, elle allait lentement
+dans un flot d'étoffes soyeuses. A première vue, elle me parut belle,
+quoique un peu pâle; ce qui me resta d'elle, surtout, c'est une petite
+cicatrice blanche qu'elle avait dans un coin, au-dessous de la lèvre. En
+passant devant moi, la dame leva les yeux. J'étais debout contre le mur,
+ma cruche à la main, tout rouge et tout honteux. Pensez! être surpris
+ainsi comme un porteur d'eau, mal peigné, ruisselant, le cou nu, la
+chemise entrouverte... quelle humiliation! J'aurais voulu entrer dans la
+muraille.... La dame me regarda un moment bien en face d'un air de
+reine indulgente, avec un petit sourire, puis elle passa.... Quand je
+remontai, j'étais furieux. Je racontai mon aventure à Jacques, qui se
+moqua beaucoup de ma vanité; mais le lendemain, il prit la cruche sans
+rien dire et descendit. Depuis lors, il descendit ainsi tous les matins;
+et moi, malgré mes remords, je le laissais faire: j'avais trop peur de
+rencontrer encore la dame du premier.
+
+Le ménage fini, Jacques s'en allait chez son marquis, et je ne le
+revoyais plus que dans la soirée. Je passais mes journées tout seul, en
+tête-à-tête avec la Muse ou ce que j'appelais la Muse. Du matin au soir,
+la fenêtre restait ouverte avec ma table devant, et sur cet établi, du
+matin au soir j'enfilais des rimes. De temps en temps un pierrot venait
+boire à ma gouttière; il me regardait un moment d'un air effronté, puis
+il allait dire aux autres ce que je faisais, et j'entendais le bruit sec
+de leurs petites pattes sur les ardoises.... J'avais aussi les cloches
+de Saint-Germain qui me rendaient visite plusieurs fois dans le jour.
+J'aimais bien quand elles venaient me voir. Elles entraient bruyamment
+par la fenêtre et remplissaient la chambre de musique. Tantôt des
+carillons joyeux et fous précipitaient leurs doubles croches, tantôt
+des glas noirs, lugubres, dont les notes tombaient une à une comme des
+larmes. Puis j'avais les angélus: l'angélus de midi, un archange aux
+habits de soleil qui entrait chez moi tout resplendissant de lumière;
+l'angélus du soir, un séraphin mélancolique qui descendait dans un rayon
+de lune et faisait toute la chambre humide en y secouant ses grandes
+ailes....
+
+La Muse, les pierrots, les cloches, je ne recevais jamais d'autres
+visites. Qui serait venu me voir? Personne ne me connaissait. A la
+crémerie de la rue Saint-Benoît, j'avais toujours soin de me mettre à
+une petite table à part de tout le monde; je mangeais vite, les
+yeux dans mon assiette; puis, le repas fini, je prenais mon chapeau
+furtivement et je rentrais à toutes jambes. Jamais une distraction,
+jamais une promenade; pas même la musique au Luxembourg. Cette timidité
+maladive que je tenais de Mme Eyssette était encore augmentée par le
+délabrement de mon costume et ces malheureux caoutchoucs qu'on n'avait
+pas pu remplacer. La rue me faisait peur, me rendait honteux. Je
+n'aurais jamais voulu descendre de mon clocher. Quelquefois pourtant,
+par ces jolis soirs mouillés des printemps parisiens, je rencontrais, en
+revenant de la crémerie, des volées d'étudiants en belle humeur, et de
+les voir s'en aller ainsi bras dessus bras dessous, avec leurs grands
+chapeaux, leurs pipes, leurs maîtresses, cela me donnait des idées....
+Alors je remontais bien vite mes cinq étages, j'allumais ma bougie, et
+je me mettais au travail rageusement jusqu'à l'arrivée de Jacques.
+
+Quand Jacques arrivait, la chambre changeait d'aspect. Elle était toute
+gaieté, bruit, mouvement. On chantait, on riait, on se demandait des
+nouvelles de la journée. «As-tu bien travaillé? me disait Jacques, ton
+poème avance-t-il?» Puis il me racontait quelque nouvelle invention de
+son original marquis, tirait de sa poche des friandises du dessert mises
+de côté pour moi, et s'amusait à me les voir croquer à belles dents.
+Après quoi, je retournais à l'établi aux rimes. Jacques faisait deux
+ou trois tours dans la chambre, et, quand il me croyait bien en train,
+s'esquivait en me disant: «Puisque tu travailles, je vais _là-bas_
+passer un moment.» _Là-bas_, cela voulait dire chez Pierrotte; et si
+vous n'avez pas déjà deviné pourquoi Jacques allait si souvent _là-bas_,
+c'est que vous n'êtes pas bien habile. Moi, je compris tout, dès le
+premier jour, rien qu'à le voir lisser ses cheveux devant la glace avant
+de partir, et recommencer trois ou quatre fois son noeud de cravate;
+mais pour ne pas le gêner, je faisais semblant de ne me douter de rien,
+et je me contentais de rire au-dedans de moi, en pensant des choses....
+
+Jacques parti, en avant les rimes! A cette heure-là je n'avais plus le
+moindre bruit; les pierrots, les angélus, tous mes amis étaient couchés.
+Complet tête-à-tête avec la Muse.... Vers neuf heures, j'entendais
+monter dans l'escalier,--un petit escalier de bois qui faisait suite au
+grand. C'était Mlle Coucou-Blanc, notre voisine, qui rentrait. A partir
+de ce moment, je ne travaillais plus. Ma cervelle émigrait effrontément
+chez la voisine et n'en bougeait pas.... Que pouvait-elle bien être,
+cette mystérieuse Coucou-Blanc?... Impossible d'avoir le moindre
+renseignement à son endroit.... Si j'en parlais à Jacques, il prenait un
+petit air en dessous pour me dire: «Comment!... tu ne l'as pas encore
+rencontrée, notre superbe voisine?» Mais, jamais il ne s'expliquait
+davantage. Moi je pensais: «Il ne veut pas que je la connaisse.... C'est
+sans doute une grisette du Quartier latin.» Et cette idée m'embrasait la
+tête. Je me figurais quelque chose de frais, de jeune, de joyeux--une
+grisette, quoi! Il n'y avait pas jusqu'à ce nom de Coucou-Blanc qui
+ne me parût plein de saveur, un de ces jolis sobriquets d'amour comme
+Musette ou Mimi Pinson. C'était, dans tous les cas, une Musette bien
+sage et bien rangée que ma voisine, une Musette de Nanterre, qui
+rentrait tous les soirs à la même heure, et toujours seule. Je savais
+cela pour avoir plusieurs jours de suite, à l'heure où elle arrivait,
+appliqué mon oreille à sa cloison... Invariablement, voici ce que
+j'entendais: d'abord comme un bruit de bouteille qu'on débouche et
+rebouche plusieurs fois; puis au bout d'un moment, pouf! la chute d'un
+corps très lourd sur le parquet; et presque aussitôt une petite voix
+grêle, très aiguë, une voix de grillon malade, entonnant je ne sais quel
+air à trois notes, triste à faire pleurer. Sur cet air-là, il y avait
+des paroles, mais je ne les distinguais pas, excepté cependant
+les incompréhensibles syllabes que voici:--_Tolocototignan!_...
+_Tolocototignan!_...--qui revenaient de temps en temps dans la chanson
+comme un refrain plus accentué que le reste. Cette singulière musique
+durait environ une heure; puis, sur un dernier _tolocototignan_, la voix
+s'arrêtait tout à coup; et je n'entendais plus qu'une respiration lente
+et lourde... Tout cela m'intriguait beaucoup.
+
+Un matin, ma mère Jacques, qui venait de chercher de l'eau, entra
+vivement chez nous avec un grand air de mystère et s'approchant de moi
+me dit tout bas:
+
+«Si tu veux voir notre voisine... chut!... elle est là.»
+
+D'un bond je fus sur le palier... Jacques ne m'avait pas menti...
+Coucou-Blanc était dans sa chambre, avec sa porte grande ouverte; et
+je pus enfin la contempler... Oh! Dieu! Ce ne fut qu'une vision; mais
+quelle vision!... Imaginez une petite mansarde complètement nue, à terre
+une paillasse, sur la cheminée une bouteille d'eau-de-vie, au-dessus de
+la paillasse un énorme et mystérieux fer à cheval pendu au mur comme un
+bénitier. Maintenant, au milieu de ce chenil, figurez-vous une horrible
+Négresse avec de gros yeux de nacre, des cheveux courts, laineux et
+frisés comme une toison de brebis noire, et une vieille crinoline rouge,
+sans rien dessus.... C'est ainsi que m'apparut pour la première fois ma
+voisine Coucou-Blanc, la Coucou-Blanc de mes rêves, la soeur de Mimi
+Pinson et de Bergerette.... O province romanesque, que ceci te serve de
+leçon!...
+
+«Eh bien, me dit Jacques en me voyant rentrer, eh bien, comment la
+trouves....» Il n'acheva pas sa phrase et, devant ma mine déconfite,
+partit d'un immense éclat de rire. J'eus le bon esprit de faire comme
+lui, et nous voilà riant de toutes nos forces l'un en face de l'autre
+sans pouvoir parler. A ce moment, par la porte entrebâillée, une grosse
+tête noire se glissa dans la chambre et disparut presque aussitôt en
+nous criant: «Blancs moquer Nègre, pas joli.» Vous pensez si nous rîmes
+de plus belle....
+
+Quand notre gaieté fut un peu calmée, Jacques m'apprit que la Négresse
+Coucou-Blanc était au service de la dame du premier; dans la maison, on
+l'accusait d'être un peu sorcière: à preuve, le fer à cheval, symbole du
+culte Vaudoux, qui pendait au-dessus de sa paillasse. On disait aussi
+que tous les soirs, quand sa maîtresse était sortie. Coucou-Blanc
+s'enfermait dans sa mansarde, buvait de l'eau-de-vie jusqu'à tomber
+ivre morte, et chantait des chansons nègres une partie de la nuit. Ceci
+m'expliquait tous les bruits mystérieux qui venaient de chez ma voisine:
+la bouteille débouchée, la chute sur le parquet, et l'air monotone à
+trois notes. Quant au _tolocototignan_, il paraît que c'est une sorte
+d'onomatopée, très répandue chez les Nègres du Cap, quelque chose comme
+notre _lon, lan, la_; les Pierre Dupont en ébène mettent de ça dans
+toutes leurs chansons.
+
+A partir de ce jour, ai-je besoin de le dire? le voisinage de
+Coucou-Blanc ne me donna plus autant de distractions. Le soir, quand
+elle montait, mon coeur ne trottait plus si vite; jamais je ne me
+dérangeais plus pour aller coller mon oreille à la cloison....
+Quelquefois pourtant, dans le silence de la nuit, les _tolocototignan_
+venaient jusqu'à ma table, et j'éprouvais je ne sais quel vague malaise
+en entendant ce triste refrain; on eût dit que je pressentais le rôle
+qu'il allait jouer dans ma vie....
+
+Sur ces entrefaites, ma mère Jacques trouva une place de teneur de
+livres à cinquante francs par mois chez un petit marchand de fer, où il
+devait se rendre tous les soirs en sortant de chez le marquis. Le pauvre
+garçon m'apprit cette bonne nouvelle, moitié content, moitié fâché.
+«Comment feras-tu pour aller _là-bas_?» lui dis-je tout de suite. Il me
+répondit, les yeux pleins de larmes: «J'irai le dimanche.» Et dès lors,
+comme il l'avait dit, il n'alla plus _là-bas_ que le dimanche, mais cela
+lui coûtait, bien sûr.
+
+Quel était donc ce _là-bas_ si séduisant qui tenait tant à coeur à
+ma mère Jacques?... Je n'aurais pas été fâché de le connaître.
+Malheureusement on ne me proposait jamais de m'emmener; et moi, j'étais
+trop fier pour le demander. Le moyen d'ailleurs d'aller quelque part,
+avec mes caoutchoucs?... Un dimanche pourtant, au moment de partir chez
+Pierrotte, Jacques me dit avec un peu d'embarras:
+
+«Est-ce que tu n'aurais pas envie de m'accompagner _là-bas_, petit
+Daniel? Tu leur ferais sûrement un grand plaisir.
+
+--Mais, mon cher, tu plaisantes....
+
+--Oui, je le sais bien.... Le salon de Pierrotte n'est guère la place
+d'un poète.... Ils sont là un tas de vieilles peaux de lapins....
+
+--Oh! ce n'est pas pour cela, Jacques; c'est seulement à cause de mon
+costume....
+
+--Tiens! au fait... je n'y songeais pas», dit Jacques.
+
+Et il partit comme enchanté d'avoir une vraie raison pour ne pas
+m'emmener.
+
+A peine au bas de l'escalier, le voilà qui remonte et vient vers moi
+tout essoufflé.
+
+«Daniel, me dit-il, si tu avais eu des souliers et une jaquette
+présentable, m'aurais-tu accompagné chez Pierrotte?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Eh bien: alors, viens... je vais t'acheter tout ce qu'il te faut, nous
+irons _là-bas_.»
+
+Je le regardai, stupéfait. «C'est la fin du mois, j'ai de l'argent»,
+ajouta-t-il pour me convaincre. J'étais si content de l'idée des
+nippes fraîches que je ne remarquai pas l'émotion de Jacques ni le ton
+singulier dont il parlait. Ce n'est que plus tard que je songeai à
+tout cela. Pour le moment, je lui sautai au cou, et nous partîmes chez
+Pierrotte, en passant par le Palais-Royal, où je m'habillai de neuf chez
+un fripier.
+
+
+
+VI
+
+LE ROMAN DE PIERROTTE
+
+Quand Pierrotte avait vingt ans, si on lui avait prédit qu'un jour il
+succéderait à M. Lalouette dans le commerce des porcelaines, qu'il
+aurait deux cent mille francs chez son notaire--Pierrotte, un
+notaire--et une superbe boutique à l'angle du passage du Saumon, on
+l'aurait beaucoup étonné.
+
+Pierrotte, à vingt ans, n'était jamais sorti de son village, portait de
+gros _esclots_ en sapin des Cévennes, ne savait pas un mot de français
+et gagnait cent écus par an à élever des vers à soie; solide compagnon
+du reste, beau danseur de bourrée, aimant rire et chanter la gloire,
+mais toujours d'une manière honnête et sans faire de tort aux
+cabaretiers. Comme tous les gars de son âge, Pierrotte avait une bonne
+amie, qu'il allait attendre le dimanche à la sortie des vêpres pour
+l'emmener danser des gavottes sous les mûriers. La bonne amie de
+Pierrotte s'appelait Roberte, la grande Roberte. C'était une belle
+magnanarelle de dix-huit ans, orpheline comme lui, pauvre comme lui,
+mais sachant très bien lire et écrire, ce qui, dans les villages
+cévenols, est encore plus rare qu'une dot. Très fier de sa Roberte,
+Pierrotte comptait l'épouser dès qu'il aurait tiré au sort; mais, le
+jour du tirage arrivé, le pauvre Cévenol--bien qu'il eût trempé trois
+fois sa main dans l'eau bénite avant d'aller à l'urne--amena le n° 4...
+Il fallait partir. Quel désespoir!... Heureusement Mme Eyssette, qui
+avait été nourrie, presque élevée par la mère de Pierrotte, vint au
+secours de son frère de lait et lui prêta deux mille francs pour
+s'acheter un homme.--On était riche chez les Eyssette dans ce
+temps-là!--L'heureux Pierrotte ne partit donc pas et put épouser sa
+Roberte; mais comme ces braves gens tenaient avant tout à rendre
+l'argent de Mme Eyssette et qu'en restant au pays ils n'y seraient
+jamais parvenus, ils eurent le courage de s'expatrier et marchèrent sur
+Paris pour y chercher fortune.
+
+Pendant un an, on n'entendit plus parler de nos montagnards; puis, un
+beau matin, Mme Eyssette reçut une lettre touchante, signée «Pierrotte
+et sa femme», qui contenait 300 francs, premiers fruits de leurs
+économies. La seconde année, nouvelle lettre de «Pierrotte et sa femme»
+avec un dernier envoi de 1200 francs et des rien.--Sans doute, les
+affaires ne marchaient pas.--La quatrième année, troisième lettre de
+«Pierrotte et sa femme» avec un dernier envoi de 1200 francs et des
+bénédictions pour toute la famille Eyssette. Malheureusement, quand
+cette lettre arriva chez nous, nous étions en pleine débâcle: on venait
+de vendre la fabrique, et nous aussi nous allions nous expatrier....
+Dans sa douleur, Mme Eyssette oublia de répondre à «Pierrotte et sa
+femme». Depuis lors, nous n'en eûmes plus de nouvelles, jusqu'au jour où
+Jacques, arrivant à Paris, trouva le bon Pierrotte--Pierrotte sans sa
+femme, hélas!--installé dans le comptoir de l'ancienne maison Lalouette.
+
+Rien de moins poétique, rien de plus touchant que l'histoire de cette
+fortune. En arrivant à Paris, la femme de Pierrotte s'était mise
+bravement à faire des ménages. La première maison fut justement la
+maison Lalouette. Ces Lalouette étaient de riches commerçants avares et
+maniaques, qui n'avaient jamais voulu prendre ni un commis ni une bonne,
+parce qu'il faut tout faire par soi-même («Monsieur, jusqu'à cinquante
+ans, j'ai fait mes culottes moi-même!» disait le père Lalouette avec
+fierté), et qui, sur leurs vieux jours seulement, se donnaient le luxe
+flamboyant d'une femme de ménage à douze francs par mois. Dieu sait
+que ces douze francs-là, l'ouvrage les valait bien! La boutique,
+l'arrière-boutique, un appartement au quatrième, deux seilles d'eau pour
+la cuisine à remplir tous les matins! Il fallait venir des Cévennes pour
+accepter de pareilles conditions; mais bah! la Cévenole était jeune,
+alerte, rude au travail et solide des reins comme une jeune taure; en un
+tour de main, elle expédiait ce gros ouvrage et, par-dessus le marché,
+montrait tout le temps aux deux vieillards son joli rire, qui valait
+plus de douze francs à lui tout seul... A force de belle humeur et de
+vaillance cette courageuse montagnarde finit par séduire ses patrons.
+On s'intéressa à elle; on la fit causer; puis, un beau jour,
+spontanément--les coeurs les plus secs ont parfois de ces soudaines
+floraisons de bonté--, le vieux Lalouette offrit de prêter un peu
+d'argent à Pierrotte pour qu'il pût entreprendre un commerce à son idée.
+
+Voici quelle fut l'idée de Pierrotte: il se procura un vieux bidet, une
+carriole, et s'en alla d'un bout de Paris à l'autre en criant de toutes
+ses forces: «Débarrassez-vous de ce qui vous gêne!» Notre finaud de
+Cévenol ne vendait pas, il achetait... quoi?... tout... Les pots cassés,
+les vieux fers, les papiers, les bris de bouteilles, les meubles hors de
+service qui ne valent pas la peine d'être vendus, les vieux galons dont
+les marchands ne veulent pas, tout ce qui ne vaut rien et qu'on garde
+chez soi par habitude, par négligence, parce qu'on ne sait qu'en faire,
+tout ce qui gêne!... Pierrotte ne faisait fi de rien, il achetait tout,
+ou du moins il acceptait tout; car le plus souvent on ne lui vendait
+pas, on lui donnait, on se débarrassait. «Débarrassez-vous de ce qui
+vous gêne!»
+
+Dans le quartier Montmartre, le Cévenol était très populaire. Comme tous
+les petits commerçants ambulants qui veulent faire trou dans le brouhaha
+de la rue, il avait adopté une mélopée personnelle et bizarre, que les
+ménagères connaissaient bien... C'était d'abord à pleins poumons le
+formidable: «Débarrassez-vous de ce qui vous gèèène!» Puis, sur un
+ton lent et pleurard, de longs discours tenus à sa bourrique, à son
+Anastagille, comme il l'appelait. Il croyait dire Anastasie. «Allons!
+viens, Anastagille; allons! viens, mon enfant...» Et la bonne
+Anastagille suivait, la tête basse, longeant les trottoirs d'un
+air mélancolique; et, de toutes les maisons on criait: «Pst! Pst!
+Anastagille!...» La carriole se remplissait, il fallait voir! Quand elle
+était bien pleine, Anastagille et Pierrotte s'en allaient à Montmartre
+déposer la cargaison chez un chiffonnier en gros, qui payait bel et bien
+tous ces «débarrassez-vous de ce qui vous gêne», qu'on avait eus pour
+rien ou pour presque rien.
+
+A ce métier singulier, Pierrotte ne fit pas fortune mais il gagna
+sa vie, et largement. Dès la première année, on rendit l'argent des
+Lalouette et on envoya trois cents francs à mademoiselle,--c'est ainsi
+que Pierrotte appelait Mme Eyssette du temps qu'elle était jeune fille,
+et depuis il n'avait jamais pu se décider à la nommer autrement.--La
+troisième année, par exemple, ne fut pas heureuse. C'était en plein
+1830. Pierrotte avait beau crier: «Débarrassez-vous de ce qui vous
+gêne!» les Parisiens, en train de se débarrasser d'un vieux roi qui les
+gênait, étaient sourds aux cris de Pierrotte et laissaient le Cévenol
+s'égosiller dans la rue; et, chaque soir, la petite carriole rentrait
+vide. Pour comble de malheur, Anastagille mourut. C'est alors que les
+vieux Lalouette, qui commençaient à ne plus pouvoir tout faire par
+eux-mêmes, proposèrent à Pierrotte d'entrer chez eux comme garçon de
+magasin. Pierrotte accepta, mais il ne garda pas longtemps ces modestes
+fonctions. Depuis leur arrivée à Paris, sa femme lui donnait tous les
+soirs des leçons d'écriture et de lecture; il savait déjà se tirer d'une
+lettre et s'exprimer en français d'une façon compréhensible. En entrant
+chez Lalouette, il redoubla d'efforts, s'en alla dans une classe
+d'adultes apprendre le calcul, et fit si bien qu'au bout de quelques
+mois il pouvait suppléer au comptoir M. Lalouette devenu presque
+aveugle, et à la vente Mme Lalouette dont les vieilles jambes
+trahissaient le grand coeur. Sur ces entrefaites, Mlle Pierrotte vint
+au monde et, dès lors, la fortune du Cévenol alla toujours croissant.
+D'abord intéressé dans le commerce des Lalouette, il devint plus tard
+leur associé; puis, un beau jour, le père Lalouette, ayant complètement
+perdu la vue, se retira du commerce et céda son fonds à Pierrotte,
+qui le paya par annuités. Une fois seul, le Cévenol donna une telle
+extension aux affaires qu'en trois ans il eut payé les Lalouette, et
+se trouva, franc de toute redevance, à la tête d'une belle boutique
+admirablement achalandée... Juste à ce moment, comme si elle eût attendu
+pour mourir que son homme n'eût plus besoin d'elle, la grande Roberte
+tomba malade et mourut d'épuisement.
+
+Voilà le roman de Pierrotte, tel que Jacques me le racontait ce soir-là
+en nous en allant au passage du Saumon; et comme la route était
+longue--on avait pris le plus long pour montrer aux Parisiens ma
+jaquette neuve--, je connaissais mon Cévenol à fond avant d'arriver chez
+lui. Je savais que le bon Pierrotte avait deux idoles auxquelles il ne
+fallait pas toucher, sa fille et M. Lalouette. Je savais aussi qu'il
+était un peu bavard et fatigant à entendre, parce qu'il parlait
+lentement, cherchait ses phrases, bredouillait et ne pouvait pas dire
+trois mots de suite sans y ajouter: «C'est bien le cas de le dire....»
+Ceci tenait à une chose: le Cévenol n'avait jamais pu se faire à notre
+langue. Tout ce qu'il pensait lui venant aux lèvres en patois du
+Languedoc, il était obligé de mettre à mesure ce languedocien en
+français, et les «C'est bien le cas de le dire....» dont il émaillait
+ses discours, lui donnaient le temps d'accomplir intérieurement ce
+petit travail. Comme disait Jacques, Pierrotte ne parlait pas, il
+traduisait.... Quant à Mlle Pierrotte, tout ce que j'en pus savoir,
+c'est qu'elle avait seize ans et qu'elle s'appelait Camille, rien de
+plus; sur ce chapitre-là mon Jacques restait muet comme un esturgeon.
+
+Il était environ neuf heures quand nous fîmes notre entrée dans
+l'ancienne maison Lalouette. On allait fermer. Boulons, volets, barres
+de fer, tout un formidable appareil de clôture gisait par tas sur le
+trottoir, devant la porte entrebâillée... Le gaz était éteint et tout le
+magasin dans l'ombre, excepté le comptoir, sur lequel posait une lampe
+en porcelaine éclairant des piles d'écus et une grosse face rouge qui
+riait. Au fond, dans l'arrière-boutique, quelqu'un jouait de la flûte.
+
+«Bonjour, Pierrotte! cria Jacques en se campant devant le comptoir....
+(J'étais à côté de lui, dans la lumière de la lampe....) Bonjour,
+Pierrotte!»
+
+Pierrotte, qui faisait sa caisse, leva les yeux à la voix de Jacques;
+puis, en m'apercevant, il poussa un cri, joignit les mains, et resta là,
+stupide, la bouche ouverte, à me regarder.
+
+«Eh bien, fit Jacques d'un air de triomphe, que vous avais-je dit?
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura le bon Pierrotte, il me semble que...
+C'est bien le cas de le dire... Il me semble que je la vois.
+
+--Les yeux surtout, reprit Jacques, regardez les yeux, Pierrotte.
+
+--Et le menton, monsieur Jacques, le menton avec la fossette», répondit
+Pierrotte, qui pour mieux me voir avait levé l'abat-jour de la lampe.
+
+Moi, je n'y comprenais rien. Ils étaient là tous les deux à me regarder,
+à cligner de l'oeil, à se faire des signes.... Tout à coup Pierrotte se
+leva, sortit du comptoir et vint à moi les bras ouverts:
+
+«Avec votre permission, monsieur Daniel, il faut que je vous embrasse...
+C'est bien le cas de le dire. Je vais croire embrasser mademoiselle.»
+
+Ce dernier mot m'expliqua tout. A cet âge-là, je ressemblais beaucoup à
+Mme Eyssette, et pour Pierrotte, qui n'avait pas vu mademoiselle depuis
+quelque vingt-cinq ans, cette ressemblance était encore plus frappante.
+Le brave homme ne pouvait pas se lasser de me serrer les mains, de
+m'embrasser, de me regarder en riant avec ses gros yeux pleins de
+larmes; il se mit ensuite à nous parler de notre mère, des deux mille
+francs, de sa Roberte, de sa Camille, de son Anastagille, et cela avec
+tant de longueurs, tant de périodes, que nous serions encore--c'est bien
+le cas de le dire--debout dans le magasin, à l'écouter, si Jacques ne
+lui avait pas dit d'un ton d'impatience: «Et votre caisse, Pierrotte!»
+
+Pierrotte s'arrêta net. Il était un peu confus d'avoir tant parlé:
+
+«Vous avez raison, monsieur Jacques, je bavarde... je bavarde... et
+puis la petite... c'est bien le cas de le dire... la petite me grondera
+d'être monté si tard.
+
+--Est-ce que Camille est là-haut? demanda Jacques d'un petit air
+indifférent.
+
+--Oui... oui, monsieur Jacques... la petite est là-haut... Elle
+languit... C'est bien le cas de le dire... Elle languit joliment de
+connaître M. Daniel. Montez donc la voir... je vais faire ma caisse et
+je vous rejoins... c'est bien le cas de le dire.»
+
+Sans en écouter davantage, Jacques me prit le bras et m'entraîna
+vite vers le fond, du côté où on jouait de la flûte... Le magasin de
+Pierrotte était grand et bien garni. Dans l'ombre, on voyait miroiter le
+ventre des carafes, les globes d'opale, l'or fauve des verres de Bohême,
+les grandes coupes de cristal, les soupières rebondies, puis de droite
+et de gauche, de longues piles d'assiettes qui montaient jusqu'au
+plafond. Le palais de la fée Porcelaine vu de nuit. Dans
+l'arrière-boutique, un bec de gaz ouvert à demi veillait encore,
+laissant sortir d'un air ennuyé un tout petit bout de langue... Nous ne
+fîmes que traverser. Il y avait là, assis sur le bord d'un canapé-lit,
+un grand jeune homme blond qui jouait mélancoliquement de la flûte.
+Jacques, en passant, dit un «bonjour» très sec, auquel le jeune homme
+blond répondit par deux coups de flûte très secs aussi, ce qui doit être
+la façon de se dire bonjour entre flûtes qui s'en veulent.
+
+«C'est le commis, me dit Jacques, quand nous fûmes dans l'escalier... Il
+nous assomme, ce grand blond, à jouer toujours de la flûte... Est-ce que
+tu aimes la flûte, toi, Daniel?»
+
+J'eus envie de lui demander: «Et la petite, l'aime-t-elle?» Mais j'eus
+peur de lui faire de la peine et je lui répondis très sérieusement:
+«Non, Jacques, je n'aime pas la flûte.»
+
+L'appartement de Pierrotte était au quatrième étage, dans la même maison
+que le magasin. Mlle Camille, trop aristocrate pour se montrer à la
+boutique, restait en haut et ne voyait son père qu'à l'heure des repas.
+«Oh! tu verras! me disait Jacques en montant, c'est tout à fait sur
+un pied de grande maison. Camille a une dame de compagnie, Mme Veuve
+Tribou, qui ne la quitte jamais.... Je ne sais pas trop d'où elle vient
+cette Mme Tribou, mais Pierrotte la connaît et prétend que c'est une
+dame de grand mérite.... Sonne, Daniel, nous y voilà!» Je sonnai; une
+Cévenole à grande coiffe vint nous ouvrir, sourit à Jacques comme à une
+vieille connaissance, et nous introduisit dans le salon.
+
+Quand nous entrâmes, Mlle Pierrotte était au piano. Deux vieilles dames
+un peu fortes, Mme Lalouette et la veuve Tribou, dame de grand mérite,
+jouaient aux cartes dans un coin. En nous voyant, tout le monde se leva.
+Il y eut un moment de trouble et de brouhaha; puis, les saluts échangés,
+les présentations faites, Jacques invita Camille--il disait Camille tout
+court--à se remettre au piano; et la dame de grand mérite profita de
+l'invitation pour continuer sa partie avec Mme Lalouette. Nous avions
+pris place, Jacques et moi, chacun d'un côté de Mlle Pierrotte, qui,
+tout en faisant trotter ses petits doigts sur le piano, causait et riait
+avec nous. Je la regardais pendant qu'elle parlait. Elle n'était pas
+jolie. Blanche, rose, l'oreille petite, le cheveu fin, mais trop de
+joues, trop de santé; avec cela, les mains rouges, et les grâces un
+peu froides d'une pensionnaire en vacances. C'était bien la fille de
+Pierrotte, une fleur des montagnes, grandie sous la vitrine du passage
+du Saumon.
+
+Telle fut, du moins, ma première impression; mais, soudain, sur un mot
+que je lui dis, Mlle Pierrotte, dont les yeux étaient restés baissés
+jusque-là, les leva lentement sur moi, et, comme par magie, la petite
+bourgeoise disparut. Je ne vis plus que ses yeux, deux grands yeux noirs
+éblouissants, que je reconnus tout de suite....
+
+O miracle! C'étaient les mêmes yeux noirs qui m'avaient lui si doucement
+là-bas, dans les murs froids du vieux collège, les yeux noirs de la fée
+aux lunettes, les yeux noirs enfin.... Je croyais rêver. J'avais envie
+de leur crier: «Beaux yeux noirs; est-ce vous? Est-ce vous que je
+retrouve dans un autre visage?» Et si vous saviez comme c'étaient bien
+eux! Impossible de s'y tromper. Les mêmes cils, le même éclat, le même
+feu noir et contenu. Quelle folie de penser qu'il pût y avoir deux
+couples de ces yeux-là par le monde! Et d'ailleurs la preuve que
+c'étaient bien les yeux noirs eux-mêmes, et non pas d'autres yeux noirs
+ressemblant à ceux-là, c'est qu'ils m'avaient reconnu eux aussi, et
+nous allions reprendre sans doute un de nos jolis dialogues muets
+d'autrefois, quand j'entendis tout près de moi, presque dans mon
+oreille, de petites dents de souris qui grignotaient. A ce bruit, je
+tournai la tête et j'aperçus dans un fauteuil, à l'angle du piano, un
+personnage auquel je n'avais pas pris garde.... C'était un grand vieux
+sec et blême, avec une tête d'oiseau, le front fuyant, le nez en pointe,
+des yeux ronds et sans vie trop loin du nez, presque sur les tempes....
+Sans un morceau de sucre que le bonhomme tenait à la main et qu'il
+becquetait de temps en temps, ou aurait pu le croire endormi. Un peu
+troublé par cette apparence, je fis à ce vieux fantôme un grand salut,
+qu'il ne me rendit pas.... «Il ne t'a pas vu, me dit Jacques.... C'est
+l'aveugle... c'est le père Lalouette....»
+
+«Il porte bien son nom....» pensai-je en moi-même. Et pour ne plus voir
+l'horrible vieux à tête d'oiseau, je me tournai bien vite du côté des
+yeux noirs; mais hélas! le charme était brisé, les yeux noirs avaient
+disparu. Il n'y avait plus à leur place qu'une petite bourgeoise toute
+raide sur son tabouret de piano....
+
+A ce moment, la porte du salon s'ouvrit et Pierrotte entra bruyamment.
+L'homme à la flûte venait derrière lui avec sa flûte sous le bras.
+Jacques, en le voyant, déchargea sur lui un regard foudroyant capable
+d'assommer un buffle; mais il dut le manquer car le joueur de flûte ne
+broncha pas.
+
+«Eh bien, petite, dit le Cévenol en embrassant sa fille à pleines
+joues, es-tu contente? on te l'a donc amené, ton Daniel.... Comment le
+trouves-tu? Il est bien gentil, n'est-ce pas? C'est bien le cas de le
+dire... tout le portrait de mademoiselle.»
+
+Et voilà le bon Pierrotte qui recommence la scène du magasin, et m'amène
+de force au milieu du salon, pour que tout le monde puisse voir les
+yeux de mademoiselle, le nez de mademoiselle, le menton à fossette de
+mademoiselle.... Cette exhibition me gênait beaucoup. Mme Lalouette et
+la dame de grand mérite avaient interrompu leur partie, et, renversées
+dans leur fauteuil, m'examinaient avec le plus grand sang-froid,
+critiquant ou louant à haute voix tel ou tel morceau de ma personne,
+absolument comme si j'étais un petit poulet de grain en vente au marché
+de la Vallée. Entre nous, la dame de grand mérite avait l'air d'assez
+bien s'y connaître, en jeunes volatiles.
+
+Heureusement que Jacques vint mettre fin à mon supplice, en demandant à
+Mlle Pierrotte de nous jouer quelque chose. «C'est cela, jouons quelque
+chose», dit vivement le joueur de flûte, qui s'élança, la flûte en
+avant. Jacques cria: «Non... non... pas de duo, pas de flûte!» Sur quoi,
+le joueur de flûte lui décocha un petit regard bleu clair, empoisonné
+comme une flèche de Caraïbe; mais l'autre ne sourcilla pas et continua à
+crier: «Pas de flûte!...» En fin de compte, c'est Jacques qui l'emporta,
+et Mlle Pierrotte nous joua sans la moindre flûte un de ces trémolos
+bien connus qu'on appelle _Rêveries de Rosellen_.... Pendant qu'elle
+jouait, Pierrotte pleurait d'admiration, Jacques nageait dans l'extase;
+silencieux, mais la flûte aux dents, le flûtiste battait la mesure avec
+ses épaules et flûtait intérieurement.
+
+Le _Rosellen_ fini, Mlle Pierrotte se tourna vers moi: «Et vous,
+monsieur Daniel, me dit-elle en baissant les yeux, est-ce que nous ne
+vous entendrons pas?... Vous êtes poète, je le sais.
+
+--Et bon poète», fit Jacques, cet indiscret de Jacques....
+
+Moi pensez que cela ne me tentait guère de dire des vers, devant tous
+ces Amalécites. Encore si les yeux noirs avaient été là; mais non!
+depuis une heure les yeux noirs s'étaient éteints, et je les cherchais
+vainement autour de moi.... Il faut voir aussi avec quel ton dégagé je
+répondis à la jeune Pierrotte:
+
+«Excusez-moi pour ce soir, mademoiselle, je n'ai pas apporté ma lyre.
+
+--N'oubliez pas de l'apporter la prochaine fois», me dit le bon
+Pierrotte, qui prit cette métaphore au pied de la lettre. Le pauvre
+homme croyait sincèrement que j'avais une lyre et que j'en jouais comme
+son commis jouait de la flûte.... Ah! Jacques m'avait bien prévenu qu'il
+m'amenait dans un drôle de monde!
+
+Vers onze heures, on servit le thé. Mlle Pierrotte allait, venait dans
+le salon; offrant le sucre, versant le lait, le sourire sur les lèvres,
+le petit doigt en l'air. C'est à ce moment de la soirée que je revis
+les yeux noirs. Ils apparurent tout à coup devant moi, lumineux et
+sympathiques, puis s'éclipsèrent de nouveau avant que j'eusse pu leur
+parler... Alors seulement je m'aperçus d'une chose, c'est qu'il y avait
+en Mlle Pierrotte deux êtres très distincts: d'abord Mlle Pierrotte,
+une petite bourgeoise à bandeaux plats, bien faite pour trôner dans
+l'ancienne maison Lalouette; et puis, les yeux noirs, ces grands yeux
+poétiques qui s'ouvraient comme deux fleurs de velours et n'avaient qu'à
+paraître pour transfigurer cet intérieur de quincailliers burlesques.
+Mlle Pierrotte, je n'en aurais pas voulu pour rien au monde; mais les
+yeux noirs... oh! les yeux noirs!...
+
+Enfin, l'heure du départ arriva. C'est Mme Lalouette qui donna le
+signal. Elle roula son mari dans un grand tartan et l'emporta sous son
+bras comme une vieille momie entourée de bandelettes. Derrière eux,
+Pierrotte nous garda encore longtemps sur le palier à nous faire des
+discours interminables: «Ah çà! monsieur Daniel, maintenant que vous
+connaissez la maison, j'espère qu'on vous y verra. Nous n'avons jamais
+grand monde, mais du monde choisi... c'est bien le cas de le dire...
+D'abord M. et Mme Lalouette, mes anciens patrons; puis Mme Tribou,
+une dame du plus grand mérite, avec qui vous pourrez causer; puis mon
+commis, un bon garçon qui nous joue quelquefois de la flûte... c'est
+bien le cas de le dire... Vous ferez des duos tous les deux. Ce sera
+gentil.»
+
+J'objectai timidement que j'étais fort occupé, et que je ne pourrais
+peut-être pas venir aussi souvent que je le désirerais.
+
+Cela le fit rire:
+
+«Allons donc! occupé, monsieur Daniel... On les connaît vos occupations
+à vous autres, dans le Quartier latin... c'est bien le cas de le dire...
+on doit avoir par là quelque grisette.
+
+--Le fait est, dit Jacques, en riant aussi, que Mlle Coucou-Blanc... ne
+manque pas d'attraits.»
+
+Ce nom de Coucou-Blanc mit le comble à l'hilarité de Pierrotte.
+
+«Comment dites-vous cela, monsieur Jacques?... Coucou-Blanc? Elle
+s'appelle Coucou-Blanc... Hé! hé! hé! voyez-vous ce gaillard-là... à son
+âge...» Il s'arrêta court en s'apercevant que sa fille l'écoutait; mais
+nous étions au bas de l'escalier que nous entendions encore son gros
+rire qui faisait trembler la rampe...
+
+«Eh bien, comment les trouves-tu? me dit Jacques, dès que nous fûmes
+dehors.
+
+--Mon cher, M. Lalouette est bien laid, mais Mlle Pierrotte est
+charmante.
+
+--N'est-ce pas? me fit le pauvre amoureux avec une telle vivacité que je
+ne pus m'empêcher de rire.
+
+--Allons! Jacques, tu t'es trahi», lui dis-je en lui prenant la main.
+
+Ce soir-là, nous nous promenâmes bien tard le long des quais. A nos
+pieds, la rivière tranquille et noire roulait comme des perles des
+milliers de petites étoiles. Les amarres des gros bateaux criaient.
+C'était plaisir de marcher doucement dans l'ombre et d'entendre Jacques
+me parler d'amour.... Il aimait de toute son âme; mais on ne l'aimait
+pas, il savait bien qu'on ne l'aimait pas.
+
+«Alors, Jacques, c'est qu'elle en aime un autre, sans doute.
+
+--Non, Daniel, je ne crois pas qu'avant ce soir elle ait encore aimé
+personne.
+
+--Avant ce soir! Jacques, que veux-tu dire?
+
+--Dame! c'est que tout le monde t'aime, toi, Daniel... et elle pourrait
+bien t'aimer aussi.»
+
+Pauvre cher Jacques! Il fallait voir de quel air triste et résigné il
+disait cela. Moi, pour le rassurer je me mis à rire bruyamment, plus
+bruyamment même que je n'en avais envie.
+
+«Diable! mon cher, comme tu y vas.... Je suis donc bien irrésistible
+ou Mlle Pierrotte bien inflammable.... Mais non! rassure-toi, ma mère
+Jacques. Mlle Pierrotte est aussi loin de mon coeur que je le suis du
+sien; ce n'est pas moi que tu as à craindre bien sûr.»
+
+Je parlais sincèrement en disant cela, Mlle Pierrotte n'existait pas
+pour moi.... Les yeux noirs, par exemple, c'est différent.
+
+
+
+VII
+
+LA ROSE ROUGE ET LES YEUX NOIRS
+
+Après cette première visite à l'ancienne maison Lalouette, je restai
+quelque temps sans retourner _là-bas_. Jacques, lui, continuait
+fidèlement ses pèlerinages du dimanche, et chaque fois il inventait
+quelque nouveau noeud de cravate rempli de séduction... C'était tout
+un poème, la cravate de Jacques, un poème d'amour ardent et contenu,
+quelque chose comme un sélam d'Orient, un de ces bouquets de fleurs
+emblématiques que les Bach'agas offrent à leurs amoureuses et auxquels
+ils savent faire exprimer toutes les nuances de la passion.
+
+Si j'avais été femme, la cravate de Jacques avec ses mille noeuds
+qu'il variait à l'infini m'aurait plus touché qu'une déclaration. Mais
+voulez-vous que je vous dise! les femmes n'y entendent rien.... Tous les
+dimanches, avant de partir, le pauvre amoureux ne manquait pas de me
+dire: «Je vais _là-bas_, Daniel... viens-tu?» Et moi, je répondais
+invariablement: «Non! Jacques! je travaille....» Alors il s'en allait
+bien vite, et je restais seul, tout seul, penché sur l'établi aux rimes.
+
+C'était de ma part un parti pris, et sérieusement pris, de ne plus aller
+chez Pierrotte. J'avais peur des yeux noirs. Je m'étais dit: «Si tu les
+revois, tu es perdu», et je tenais bon pour ne pas les revoir.... C'est
+qu'ils ne me sortaient plus de la tête, ces grands démons d'yeux noirs.
+Je les retrouvais partout. J'y pensais toujours, en travaillant, en
+dormant. Sur tous mes cahiers, vous auriez vu de grands yeux dessinés à
+la plume, avec des cils longs comme cela. C'était une obsession.
+
+Ah! quand ma mère Jacques, l'oeil brillant de plaisir, partait en
+gambadant pour le passage du Saumon; avec un noeud de cravate inédit,
+Dieu sait quelles envies folles j'avais de dégringoler l'escalier
+derrière lui et de lui crier: «Attends-moi!» Mais non! Quelque chose au
+fond de moi-même m'avertissait que ce serait mal d'aller _là-bas_, et
+j'avais quand même le courage de rester à mon établi...: «Non! merci,
+Jacques! je travaille.»
+
+Cela dura quelque temps ainsi. A la longue, la Muse aidant, je
+serais sans doute parvenu à chasser les yeux noirs de ma cervelle.
+Malheureusement j'eus l'imprudence de les revoir encore une fois. Ce
+fut fini! ma tête, mon coeur, tout y passa. Voici dans quelles
+circonstances:
+
+Depuis la confidence du bord de l'eau, ma mère Jacques ne m'avait plus
+parlé de ses amours; mais je voyais bien à son air que cela n'allait
+pas comme il aurait voulu... Le dimanche, quand il revenait de chez
+Pierrotte, il était toujours triste. La nuit je l'entendais soupirer,
+soupirer... Si je lui demandais: «Qu'est-ce que tu as, Jacques?» Il me
+répondait brusquement: «Je n'ai rien.» Mais je comprenais qu'il avait
+quelque chose, rien qu'au ton dont il me disait cela. Lui, si bon,
+si patient, il avait, maintenant avec moi des mouvements d'humeur.
+Quelquefois il me regardait comme si nous étions fâchés. Je me doutais
+bien, vous pensez! qu'il y avait là-dessous quelque gros chagrin
+d'amour; mais comme Jacques s'obstinait à ne pas m'en parler, je n'osais
+pas en parler non plus. Pourtant, certain dimanche qu'il m'était revenu
+plus sombre qu'à l'ordinaire, je voulus en avoir le coeur net.
+
+«Voyons! Jacques, qu'as-tu? lui dis-je en lui prenant les mains.... Cela
+ne va donc pas, _là-bas_?
+
+--Eh bien, non!... cela ne va pas..., répondit le pauvre garçon d'un air
+découragé.
+
+--Mais enfin, que se passe-t-il? Est-ce que Pierrotte se serait aperçu
+de quelque chose? Voudrait-il vous empêcher de vous aimer?...
+
+--Oh! non! Daniel, ce n'est pas Pierrotte qui nous empêche... C'est elle
+qui ne m'aime pas, qui ne m'aimera jamais.
+
+--Quelle folie, Jacques! Comment peux-tu savoir qu'elle ne t'aimera
+jamais... Lui as-tu dit que tu l'aimais, seulement?... Non, n'est-ce
+pas?... Eh bien, alors...
+
+--Celui qu'elle aime n'a pas parlé; il n'a pas eu besoin de parler pour
+être aimé...
+
+--Vraiment, Jacques, tu crois que le joueur de flûte?...»
+
+Jacques n'eut pas l'air d'entendre ma question.
+
+«Celui qu'elle aime n'a pas parlé», dit-il pour la seconde fois.
+
+Et je n'en pus savoir davantage.
+
+Cette nuit-là, on ne dormit guère dans le clocher de Saint-Germain.
+
+Jacques passa presque tout le temps à la fenêtre à regarder les étoiles
+en soupirant. Moi, je songeais: «Si j'allais _là-bas_, voir les choses
+de près... Après tout, Jacques peut se tromper. Mlle Pierrotte n'a sans
+doute pas compris tout ce qui tient d'amour dans les plis de cette
+cravate... Puisque Jacques n'ose pas parler de sa passion, peut-être je
+ferais bien d'en parler pour lui... Oui, c'est cela: j'irai, je parlerai
+à cette jeune Philistine, et nous verrons.»
+
+Le lendemain, sans avertir ma mère Jacques, je mis ce beau projet à
+exécution. Certes, Dieu m'est témoin qu'en allant _là-bas_ je n'avais
+aucune arrière-pensée. J'y allais pour Jacques, rien que pour Jacques...
+Pourtant, quand j'aperçus à l'angle du passage du Saumon l'ancienne
+maison Lalouette avec ses peintures vertes et le _Porcelaines et
+Cristaux_ de la devanture, je sentis un léger battement du coeur qui
+aurait dû m'avertir... J'entrai. Le magasin était désert; dans le fond,
+l'homme-flûte prenait sa nourriture; même en mangeant il gardait son
+instrument sur la nappe près de lui. «Que Camille puisse hésiter
+entre cette flûte ambulante et ma mère Jacques, voilà qui n'est pas
+possible.., me disais-je tout en montant. Enfin, nous allons voir....»
+
+Je trouvai Pierrotte à table avec sa fille et la dame de grand mérite.
+Les yeux noirs n'étaient pas là fort heureusement. Quand j'entrai, il
+y eut une exclamation de surprise. «Enfin, le voilà! s'écria le bon
+Pierrotte de sa voix de tonnerre... C'est bien le cas de le dire... Il
+va prendre le café avec nous.» On me fit place. La dame de grand mérite
+alla me chercher une belle tasse à fleurs d'or, et je m'assis à côté de
+Mlle Pierrotte.
+
+Elle était très gentille ce jour-là, Mlle Pierrotte. Dans ses cheveux,
+un peu au-dessus de l'oreille--ce n'est plus là qu'on les place
+aujourd'hui--, elle avait mis une petite rose rouge, mais si rouge, si
+rouge... Entre nous, je crois que cette petite rose rouge était fée,
+tellement elle embellissait la petite Philistine. «Ah! çà, monsieur
+Daniel, me dit Pierrotte avec un bon gros rire affectueux, c'est donc
+fini, vous ne voulez donc plus venir nous voir!» J'essayai de m'excuser
+et de parler de mes travaux littéraires. «Oui, oui, je connais ça, le
+Quartier latin...», fit le Cévenol. Et il se mit à rire de plus belle
+en regardant la dame de grand mérite qui toussotait, hem! hem! d'un air
+entendu et m'envoyait des coups de pied sous la table. Pour ces braves
+gens, Quartier latin, cela voulait dire orgies, violons, masques,
+pétards, pots cassés, nuits folles et le reste. Ah! si je leur avais
+conté ma vie de cénobite dans le clocher de Saint-Germain, je les aurais
+fort étonnés. Mais, vous savez! quand on est jeune, on n'est pas fâché
+de passer pour un mauvais sujet. Devant les accusations de Pierrotte,
+je prenais un petit air modeste, et je ne me défendais que faiblement:
+«Mais non, mais non! je vous assure... Ce n'est pas ce que vous croyez.»
+Jacques aurait bien ri de me voir.
+
+Comme nous achevions de prendre le café, un petit air de flûte se fit
+entendre dans la cour. C'était Pierrotte qu'on appelait au magasin. A
+peine eut-il le dos tourné, la dame de grand mérite s'en alla à son tour
+à l'office faire un cinq cents avec la cuisinière. Entre nous, je crois
+que son plus grand mérite, à cette dame-là, c'était de tripoter les
+cartes fort habilement.
+
+Quand je vis qu'on me laissait seul avec la petite rose rouge, je
+pensai: «Voilà le moment!» et j'avais déjà le nom de Jacques sur les
+lèvres; mais Mlle Pierrotte ne me donna pas le temps de parler. A voix
+basse, sans me regarder, elle me dit tout à coup: «Est-ce que c'est Mlle
+Coucou-Blanc qui vous empêche de venir chez vos amis?» D'abord je crus
+qu'elle riait, mais non! elle ne riait pas. Elle paraissait même très
+émue, à voir l'incarnat de ses joues et les battements rapides de sa
+guimpe. Sans doute on avait parlé de Coucou-Blanc devant elle, et elle
+s'imaginait confusément des choses qui n'étaient pas. J'aurais pu la
+détromper d'un mot; mais je ne sais quelle sotte vanité me retint...
+Alors, voyant que je ne lui répondais pas, Mlle Pierrotte se tourna
+de mon côté et, levant ses grands cils qu'elle avait tenus baissés
+jusqu'alors, elle me regarda... Je mens. Ce n'est pas elle qui me
+regarda; mais les yeux noirs tout mouillés de larmes et chargés de
+tendres reproches. Ah! ces chers yeux noirs, délices de mon âme!
+
+Ce ne fut qu'une apparition. Les longs cils se baissèrent presque tout
+de suite, les yeux noirs disparurent; et je n'eus plus à côté de moi que
+Mlle Pierrotte. Vite, vite, sans attendre une nouvelle apparition, je
+me mis à parler de Jacques. Je commençai par dire combien il était bon,
+loyal, brave, généreux. Je racontai ce dévouement qui ne se lassait pas,
+cette maternité toujours en éveil, à rendre une vraie mère jalouse.
+C'est Jacques qui me nourissait, m'habillait, me faisait ma vie, Dieu
+sait au prix de quel travail, de quelles privations. Sans lui, je serais
+encore là-bas, dans cette prison noire de Sarlande, où j'avais tant
+souffert, tant souffert...
+
+A cet endroit de mon discours, Mlle Pierrotte parut s'attendrir, et je
+vis une grosse larme glisser le long de sa joue. Moi, bonnement, je crus
+que c'était pour Jacques et je me dis en moi-même: «Allons! voilà qui va
+bien.» Là-dessus, je redoublai d'éloquence. Je parlai des mélancolies de
+Jacques et de cet amour profond, mystérieux, qui lui rongeait le coeur.
+Ah! trois et quatre fois heureuse la femme qui...
+
+Ici la petite rose rouge que Mlle Pierrotte avait dans les cheveux
+glissa je ne sais comment et vint tomber à mes pieds. Tout juste, à ce
+moment, je cherchais un moyen délicat de faire comprendre à la jeune
+Camille qu'elle était cette femme trois et quatre fois heureuse dont
+Jacques s'était épris. La petite rose rouge en tombant me fournit ce
+moyen.--Quand je vous disais qu'elle était fée, cette petite rose
+rouge.--Je la ramassai lestement, mais je me gardai bien de la rendre.
+«Ce sera pour Jacques, de votre part», dis-je à Mlle Pierrotte avec mon
+sourire le plus fin.--«Pour Jacques, si vous voulez», répondit Mlle
+Pierrotte, en soupirant; mais au même instant, les yeux noirs apparurent
+et me regardèrent tendrement de l'air de me dire: «Non! pas pour
+Jacques, pour toi!» Et si vous aviez vu comme ils disaient bien cela,
+avec quelle candeur enflammée, quelle passion pudique et irrésistible!
+Pourtant j'hésitais encore, et ils furent obligés de répéter deux ou
+trois fois de suite: «Oui!... pour toi... pour toi.» Alors je baisai la
+petite rose rouge et je la mis dans ma poitrine.
+
+Ce soir-là, quand Jacques revint, il me trouva comme à l'ordinaire
+penché sur l'établi aux rimes et je lui laissai croire que je n'étais
+pas sorti de la journée. Par malheur, en me déshabillant, la petite rose
+rouge que j'avais gardée dans ma poitrine roula par terre au pied du
+lit: toutes ces fées sont pleines de malice. Jacques la vit, la ramassa,
+et la regarda longuement. Je ne sais pas qui était le plus rouge de la
+rose ou de moi.
+
+«Je la reconnais, me dit-il, c'est une fleur du rosier qui est _là-bas_
+sur la fenêtre du salon.»
+
+Puis il ajouta en me la rendant:
+
+«Elle ne m'en a jamais donné, à moi.»
+
+Il dit cela si tristement que les larmes m'en vinrent aux yeux.
+
+«Jacques, mon ami Jacques, je te jure qu'avant ce soir...»
+
+Il m'interrompit avec douceur: «Ne t'excuse pas, Daniel, je suis sûr que
+tu n'as rien fait pour me trahir... Je le savais, je savais que c'était
+toi qu'elle aimait. Rappelle-toi ce que je t'ai dit: «celui qu'elle
+aime n'a pas parlé, il n'a pas eu besoin de parler pour être aimé.»
+Là-dessus, le pauvre garçon se mit à marcher de long en large dans la
+chambre. Moi, je le regardais, immobile, ma rose rouge à la main.--«Ce
+qui arrive devait arriver, reprit-il au bout d'un moment. Il y a
+longtemps que j'avais prévu tout cela. Je savais que, si elle te voyait,
+elle ne voudrait jamais de moi... Voilà pourquoi j'ai si longtemps tardé
+à t'amener là-bas. J'étais jaloux de toi par avance. Pardonne-moi, je
+l'aimais tant!... Un jour, enfin, j'ai voulu tenter l'épreuve, et je
+t'ai laissé venir. Ce jour-là, mon cher, j'ai compris que c'était fini.
+Au bout de cinq minutes, elle t'a regardé comme jamais elle n'a regardé
+personne. Tu t'en es bien aperçu, toi aussi. Oh! ne mens pas, tu t'en es
+aperçu. La preuve, c'est que tu es resté, plus d'un mois sans retourner
+_là-bas_; mais, pécaïre! cela ne m'a guère servi... Pour les âmes comme
+la sienne, les absents n'ont jamais tort, au contraire... Chaque fois
+que j'y allais, elle ne faisait que me parler de toi, et si naïvement,
+avec tant de confiance et d'amour... C'était un vrai supplice.
+Maintenant c'est fini... J'aime mieux ça.»
+
+Jacques me parla ainsi longuement avec la même douceur, le même sourire
+résigné. Tout ce qu'il disait me faisait peine et plaisir à la fois.
+Peine, parce que je le sentais malheureux; plaisir, parce que je voyais
+à travers chacune de ses paroles les yeux noirs qui me luisaient, tout
+pleins de moi. Quand il eut fini, je m'approchai de lui, un peu honteux,
+mais sans lâcher la petite rose rouge: «Jacques, est-ce que tu ne vas
+plus m'aimer maintenant?» Il sourit, et me serrant contre son coeur:
+«T'es bête, je t'aimerai bien davantage.»
+
+C'est une vérité. L'histoire de la rose rouge ne changea rien à la
+tendresse de ma mère Jacques, pas même à son humeur. Je crois qu'il
+souffrit beaucoup, mais il ne le laissa jamais voir. Pas un soupir, pas
+une plainte, rien.
+
+Comme par le passé, il continua d'aller _là-bas_ le dimanche et de faire
+bon visage à tous. Il n'y eut que les noeuds de cravate de supprimés.
+Du reste, toujours calme et fier, travaillant à se tuer, et marchant
+courageusement dans la vie, les yeux fixés sur un seul but, la
+reconstruction du foyer... O Jacques! ma mère Jacques!
+
+Quant à moi, du jour où je pus aimer les yeux noirs librement, sans
+remords, je me jetai à corps perdu dans ma passion... Je ne bougeais
+plus de chez Pierrotte. J'y avais gagné tous les coeurs;--au prix de
+quelles lâchetés, grand Dieu? Apporter du sucre à M. Lalouette, faire la
+partie de la dame de grand mérite, rien ne me coûtait...
+
+Je m'appelais Désir-de-plaire dans cette maison-là... En général,
+Désir-de-plaire venait vers le milieu de la journée. A cette heure,
+Pierrotte était au magasin, et Mlle Camille toute seule en haut, dans le
+salon, avec la dame de grand mérite. Dès que j'arrivais, les yeux noirs
+se montraient bien vite, et presque aussitôt la dame de grand mérite
+nous laissait seuls. Cette noble dame de compagnie se croyait
+débarrassée de tout service quand elle me voyait là. Vite, vite à
+l'office avec la cuisinière, et en avant les cartes. Je ne m'en
+plaignais pas; pensez donc! en tête-à-tête avec les yeux noirs.
+
+Dieu! les bonnes heures que j'ai passées dans ce petit salon jonquille!
+Presque toujours j'apportais un livre, un de mes poètes favoris, et j'en
+lisais des passages aux yeux noirs, qui se mouillaient de belles larmes
+ou lançaient des éclairs, selon les endroits. Pendant ce temps, Mlle
+Pierrotte brodait près de nous des pantoufles pour son père ou nous
+jouait ses éternelles _Rêveries de Rosellen;_ mais nous la laissions
+bien tranquille, je vous assure. Quelquefois cependant, à l'endroit le
+plus pathétique de nos lectures, cette petite bourgeoise faisait à
+haute voix une réflexion saugrenue, comme: «Il faut que je fasse
+venir l'accordeur...» ou bien encore: «J'ai deux points de trop à ma
+pantoufle.» Alors de dépit je fermais le livre et je ne voulais pas
+aller plus loin; mais les yeux noirs avaient une certaine façon de me
+regarder qui m'apaisait tout de suite, et je continuais.
+
+Il y avait sans doute une grande imprudence à nous laisser ainsi
+toujours seuls dans ce petit salon jonquille. Songez qu'à nous deux--les
+yeux noirs et Désir-de-plaire--nous ne faisions pas trente-quatre ans...
+Heureusement que Mlle Pierrotte ne nous quittait jamais, et c'était une
+surveillance très sage, très avisée, très éveillée, comme il en faut à
+la garde des poudrières... Un jour--je me souviens--, nous étions assis,
+les yeux noirs et moi, sur un canapé du salon, par un tiède après-midi
+du mois de mai, la fenêtre entrouverte, les grands rideaux baissés et
+tombant jusqu'à terre. On lisait _Faust_, ce jour-là!... La lecture
+finie, le livre me glissa des mains; nous restâmes un moment l'un contre
+l'autre, sans parler, dans le silence et le demi-jour... Elle avait sa
+tête appuyée sur mon épaule... Par la guimpe entrebâillée, je voyais de
+petites médailles d'argent qui reluisaient au fond de la gorgerette...
+Subitement, Mlle Pierrotte parut au milieu de nous. Il faut voir comme
+elle me renvoya bien vite à l'autre bout du canapé, et quel grand
+sermon! «Ce que vous faites là est très mal, chers enfants, nous
+dit-elle... Vous abusez de la confiance qu'on vous montre... Il
+faut parler au père de vos projets... Voyons! Daniel, quand lui
+parlerez-vous?» Je promis de parler à Pierrotte très prochainement, dès
+que j'aurais fini mon grand poème. Cette promesse apaisa un peu notre
+surveillante; mais c'est égal! depuis ce jour, défense fut faite aux
+yeux noirs de s'asseoir sur le canapé, à côté de Désir-de-plaire.
+
+Ah! c'était une jeune personne très rigide, cette demoiselle Pierrotte.
+Figurez-vous que, dans les premiers temps, elle ne voulait pas permettre
+aux yeux noirs de m'écrire; à la fin, pourtant, elle y consentit,
+à l'expresse condition, qu'on lui montrerait toutes les lettres.
+Malheureusement, ces adorables lettres pleines de passion que
+m'écrivaient les yeux noirs, Mlle Pierrotte ne se contentait pas de les
+relire; elle y glissait souvent des phrases de son cru comme ceci par
+exemple:
+
+«...Ce matin, je suis toute triste. J'ai trouvé une araignée dans mon
+armoire. Araignée du matin, chagrin.»
+
+Ou bien encore:
+
+«On ne se met pas en ménage avec des noyaux de pêche...»
+
+Et puis l'éternel refrain: «Il faut parler au père de vos projets...»
+
+A quoi je répondais invariablement: «Quand j'aurai fini mon poème!...»
+
+
+
+VIII
+
+UNE LECTURE AU PASSAGE DU SAUMON
+
+Enfin, je le terminai, ce fameux poème. J'en vins à bout après quatre
+mois de travail, et je me souviens qu'arrivé aux derniers vers je ne
+pouvais plus écrire, tellement les mains me tremblaient de fièvre,
+d'orgueil, de plaisir, d'impatience.
+
+Dans le clocher de Saint-Germain, ce fut un événement. Jacques, à cette
+occasion, redevint pour un jour le Jacques d'autrefois, le Jacques du
+cartonnage et des petits pots de colle. Il me relia un magnifique cahier
+sur lequel il voulut recopier mon poème de sa propre main; et c'étaient
+à chaque vers des cris d'admiration, des trépignements d'enthousiasme...
+Moi, j'avais moins de confiance dans mon oeuvre. Jacques m'aimait trop;
+je me méfiais de lui. J'aurais voulu faire lire mon poème à quelqu'un
+d'impartial et de sûr. Le diable, c'est que je ne connaissais personne.
+
+Pourtant, à la crémerie, les occasions ne m'avaient pas manqué de faire
+des connaissances. Depuis que nous étions riches, je mangeais à table
+d'hôte, dans la salle du fond. Il y avait là une vingtaine de jeunes
+gens, des écrivains, des peintres, des architectes, ou pour mieux dire
+de la graine de tout cela.--Aujourd'hui la graine a monté; quelques-uns
+de ces jeunes gens sont devenus célèbres, et quand je vois leurs noms
+dans les journaux, cela me crève le coeur, moi qui ne suis rien.--A mon
+arrivée à la table, tout ce jeune monde m'accueillit à bras ouverts;
+mais comme j'étais trop timide pour me mêler aux discussions, on
+m'oublia vite, et je fus aussi seul au milieu d'eux tous que je l'étais
+à ma petite table, dans la salle commune. J'écoutais; je ne parlais
+pas...
+
+Une fois par semaine, nous avions à dîner avec nous un poète très fameux
+dont je ne me rappelle plus le nom, mais que ces messieurs appelaient
+Baghavat, du titre d'un de ses poèmes. Ces jours-là on buvait du
+bordeaux à dix-huit sous; puis, le dessert venu, le grand Baghavat
+récitait un poème indien. C'était sa spécialité, les poèmes indiens.
+Il en avait un intitulé _Lakçamana_, un autre _Daçaratha_, un autre
+_Kalatçala_, un autre _Bhagiratha_, et puis _Çudra, Cunocépa,
+Viçvamitra_...; mais le plus beau de tous était encore _Baghavat_. Ah!
+quand le poète récitait _Baghavat_, toute la salle du fond croulait. On
+hurlait, on trépignait, on montait sur les tables. J'avais à ma droite
+un petit architecte à nez rouge qui sanglotait dès le premier vers et
+tout le temps s'essuyait les yeux avec ma serviette...
+
+Moi, par entraînement, je criais plus fort que tout le monde: mais, au
+fond, je n'étais pas fou de Baghavat. En somme, ces poèmes indiens se
+ressemblaient tous. C'était toujours un lotus, un condor, un éléphant
+et un buffle; quelquefois, pour changer, les lotus s'appelaient lotos;
+mais, à part cette variante, toutes ces rapsodies se valaient: ni
+passion, ni vérité, ni fantaisie. Des rimes sur des rimes. Une
+mystification... Voilà ce qu'en moi-même je pensais du grand Baghavat;
+et je l'aurais peut-être jugé avec moins de sévérité si on m'avait à mon
+tour demandé quelques vers; mais on ne me demandait rien, et cela me
+rendait impitoyable... Du reste, je n'étais pas le seul de mon avis sur
+la poésie hindoue. J'avais mon voisin de gauche qui n'y mordait pas non
+plus... Un singulier personnage, mon voisin de gauche: huileux, râpé,
+luisant, avec un grand front chauve et une longue barbe où couraient
+toujours quelques fils de vermicelle. C'était le plus vieux de la table
+et de beaucoup aussi le plus intelligent. Comme tous les grands esprits,
+il parlait peu, ne se prodiguait pas. Chacun le respectait. On disait
+de lui: «Il est très fort... c'est un penseur.» Moi, de voir la grimace
+ironique qui tordait sa bouche en écoutant les vers du grand Baghavat,
+j'avais conçu de mon voisin de gauche la plus haute opinion. Je pensais:
+«Voilà un homme de goût... Si je lui disais mon poème!»
+
+Un soir--comme on se levait de table--, je fis apporter un flacon
+d'eau-de-vie, et j'offris au penseur de prendre un petit verre avec
+moi. Il accepta, je connaissais son vice. Tout en buvant, j'amenai la
+conversation sur le grand Baghavat, et je commençai par dire beaucoup de
+mal des lotus, des condors, des éléphants et des buffles.
+
+--C'était de l'audace, les éléphants sont si rancuniers!...
+
+--Pendant que je parlais, le penseur se versait de l'eau-de-vie sans
+rien dire. De temps en temps, il souriait et remuait approbativement la
+tête en faisant: «Oua... oua...» Enhardi par ce premier succès, je lui
+avouai que moi aussi j'avais composé un grand poème et que je désirais
+le lui soumettre. «Oua... oua...», fit encore le penseur sans
+sourciller. En voyant mon homme si bien disposé, je me dis: «C'est le
+moment!» et je tirai mon poème de ma poche. Le penseur, sans s'émouvoir,
+se versa un cinquième petit verre, me regarda tranquillement dérouler
+mon manuscrit; mais, au moment suprême il posa sa main de vieil ivrogne
+sur ma manche: «Un mot, jeune homme, avant de commencer... Quel est
+votre criterium?»
+
+Je le regardai avec inquiétude.
+
+«Votre criterium!... fit le terrible penseur en haussant la voix. Quel
+est votre criterium?»
+
+Hélas! mon criterium!... je n'en avais pas, je n'avais jamais songé à en
+avoir un; et cela se voyait du reste, à mon oeil étonné, à ma rougeur, à
+ma confusion.
+
+Le penseur se leva indigné: «Comment! malheureux jeune homme, vous
+n'avez pas de criterium!... Inutile alors de me lire votre poème... je
+sais d'avance ce qu'il vaut.» Là-dessus, il se versa coup sur coup deux
+ou trois petits verres qui restaient encore au fond de la bouteille,
+prit son chapeau et sortit en roulant des yeux furibonds.
+
+Le soir, quand je contai mon aventure à l'ami Jacques, il entra dans une
+belle colère. «Ton penseur est un imbécile, me dit-il... Qu'est-ce que
+cela fait d'avoir un criterium?... Les bengalis en ont-ils un?... Un
+criterium! qu'est-ce que c'est que ça?... Où ça se fabrique-t-il? A-t-on
+jamais vu?... Marchand de criterium, va!...» Mon brave Jacques! il en
+avait les larmes aux yeux, de l'affront que mon chef-d'oeuvre et moi
+nous venions de subir. «Ecoute, Daniel! reprit-il au bout d'un moment,
+j'ai une idée... Puisque tu veux lire ton poème si tu le lisais chez
+Pierrotte, un dimanche?...
+
+--Chez Pierrotte?... Oh! Jacques!
+
+--Pourquoi pas?... Dame! Pierrotte n'est pas un aigle, mais ce n'est pas
+une taupe non plus. Il a le sens très net, très droit... Camille, elle,
+serait un juge excellent, quoiqu'un peu prévenu... La dame de grand
+mérite a beaucoup lu... Ce vieil oiseau de père Lalouette lui-même n'est
+pas si fermé qu'il en a l'air... D'ailleurs Pierrotte connaît à
+Paris des personnes très distinguées qu'on pourrait inviter pour ce
+soir-là?... Qu'en dis-tu? Veux-tu que je lui en parle?..»
+
+Cette idée d'aller chercher des juges au passage du Saumon ne me
+souriait guère; pourtant j'avais une telle démangeaison de lire mes
+vers, qu'après avoir un brin rechigné, j'acceptai la proposition de
+Jacques. Dès le lendemain il parla à Pierrotte. Que le bon Pierrotte eût
+exactement compris ce dont il s'agissait, voilà ce qui est fort douteux;
+mais comme il voyait là une occasion d'être agréable aux enfants de
+mademoiselle, le brave homme dit «oui» sans hésiter, et tout de suite on
+lança des invitations.
+
+Jamais le petit salon jonquille ne s'était trouvé à pareille fête.
+Pierrotte, pour me faire honneur, avait invité ce qu'il y a de mieux
+dans le monde de la porcelaine. Le soir de la lecture, nous avions là,
+en dehors du personnel accoutumé, M. et Mme Passajon, avec leur fils
+le vétérinaire, un des plus brillants élèves de l'École d'Alfort;
+Ferrouillat cadet, franc-maçon, beau parleur, qui venait d'avoir
+un succès de tous les diables à la loge du Grand-Orient; puis les
+Fougeroux, avec leurs six demoiselles rangées en tuyaux d'orgue, et
+enfin Ferrouillat l'aîné, un membre du Caveau, l'homme de la soirée.
+Quand je me vis en face de cet important aréopage, vous pensez si je fus
+ému. Comme on leur avait dit qu'ils étaient là pour juger un ouvrage de
+poésie, tous ces braves gens avaient cru devoir prendre des physionomies
+de circonstance, froides, éteintes, sans sourires. Ils parlaient entre
+eux à voix basse et gravement, en remuant la tête comme des magistrats.
+Pierrotte, qui n'y mettait pas tant de mystère, les regardait tous d'un
+air étonné... Quand tout le monde fut arrivé, on se plaça. J'étais
+assis, le dos au piano; l'auditoire en demi-cercle autour de moi, à
+l'exception du vieux Lalouette, qui grignotait son sucre à la place
+habituelle. Après un moment de tumulte, le silence se fit, et d'une voix
+émue je commençai mon poème...
+
+C'était un poème dramatique; pompeusement intitulé _La Comédie
+pastorale_... Dans les premiers jours de sa captivité au collège
+de Sarlande, le petit Chose s'amusait à raconter à ses élèves des
+historiettes fantastiques, pleines de grillons, de papillons et autres
+bestioles. C'est avec trois de ces petits contes, dialogués et mis en
+vers, que j'avais fait _La Comédie pastorale_. Mon poème était divisé en
+trois parties; mais ce soir-là, chez Pierrotte, je ne leur lus que la
+première partie. Je demande la permission de transcrire ici ce
+fragment de _La Comédie pastorale_, non pas comme un morceau choisi de
+littérature, mais seulement comme pièces justificatives à joindre à
+l'_Histoire du petit Chose_. Figurez-vous pour un moment, mes chers
+lecteurs, que vous êtes assis en rond dans le petit salon jonquille, et
+que Daniel Eyssette tout tremblant récite devant vous.
+
+LES AVENTURES D'UN PAPILLON BLEU
+
+Le théâtre représente la campagne. Il est six heures du soir; le soleil
+s'en va. Au lever du rideau, un Papillon bleu et une jeune Bête à bon
+Dieu, du sexe mâle, causent à cheval sur un brin de fougère. Ils se sont
+rencontrés le matin, et ont passé la journée ensemble. Comme il est
+tard, la Bête à bon Dieu fait mine de se retirer.
+
+LE PAPILLON
+
+Quoi! tu t'en vas déjà?...
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Dame! il faut que je rentre; Il est tard, songez donc!
+
+LE PAPILLON
+
+Attends un peu, que diantre! Il n'est jamais trop tard pour retourner
+chez soi... Moi d'abord, je m'ennuie à ma maison; et toi? C'est si bête
+une porte, un mur, une croisée, Quand au-dehors on a le soleil, la rosée
+Et les coquelicots, et le grand air, et tout. Si les coquelicots ne sont
+pas de ton goût, Il faut le dire...
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Hélas! monsieur, je les adore.
+
+LE PAPILLON
+
+Eh bien! alors, nigaud, ne t'en va pas encore; Reste avec moi. Tu vois!
+il fait bon; l'air est doux.
+
+LA BÊTE À BON DIEU
+
+Oui, mais...
+
+LE PAPILLON, la poussant dans l'herbe.
+
+Hé! roule-toi dans l'herbe; elle est à nous.
+
+LA BÊTE A BON DIEU, se débattant.
+
+Non! laissez-moi; parole! il faut que je m'en aille.
+
+LE PAPILLON
+
+Chut! Entends-tu?
+
+LA BÊTE A BON DIEU, effrayée.
+
+Quoi donc?
+
+LE PAPILLON
+
+Cette petite caille, Qui chante en se grisant dans la vigne à côté...
+Hein! la bonne chanson pour ce beau soir d'été, Et comme c'est joli, de
+la place où nous sommes!...
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Sans doute, mais...
+
+LE PAPILLON
+
+Tais-toi.
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Quoi donc?
+
+LE PAPILLON
+
+Voilà des hommes. (Passent des hommes.)
+
+LA BÊTE A BON DIEU, bas, après un silence.
+
+L'homme, c'est très méchant, n'est-ce pas?
+
+LE PAPILLON
+
+Très méchant.
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+J'ai toujours peur qu'un d'eux m'aplatisse en marchant; Ils ont de si
+gros pieds, et moi des reins si frêles... Vous, vous n'êtes pas grand,
+mais vous avez des ailes; C'est énorme!
+
+LE PAPILLON
+
+Parbleu! mon cher, si ces lourdauds De paysans te font peur, grimpe-moi
+sur le dos; Je suis très fort des reins, moi! je n'ai pas des ailes
+En pelure d'oignon comme les demoiselles, Et je veux te porter où tu
+voudras, aussi Longtemps que tu voudras.
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Oh! non, monsieur, merci! Je n'oserai jamais...!
+
+LE PAPILLON
+
+C'est donc bien difficile De grimper là?
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Non, mais...
+
+LE PAPILLON
+
+Grimpe donc, imbécile!
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Vous me ramènerez chez moi, bien entendu; Car, sans cela...
+
+LE PAPILLON
+
+Sitôt parti, sitôt rendu.
+
+LA BÊTE A BON DIEU, grimpant sur son camarade.
+
+C'est que le soir, chez nous, nous faisons la prière. Vous comprenez?
+
+LE PAPILLON
+
+Sans doute... Un peu plus en arrière. Là... Maintenant, silence à bord!
+je lâche tout.
+
+(Prrt! Ils s'envolent; le dialogue continue en l'air.)
+
+Mon cher, c'est merveilleux; tu n'es pas lourd du tout.
+
+LA BÊTE A BON DIEU, effrayée.
+
+Ah!... monsieur...
+
+LE PAPILLON
+
+Eh bien! quoi?
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Je n'y vois plus... la tête Me tourne; je voudrais bien descendre...
+
+LE PAPILLON
+
+Es-tu bête! Si la tête te tourne, il faut fermer les yeux. Les as-tu
+fermés?
+
+LA BÊTE A BON DIEU, fermant les yeux
+
+Oui...
+
+LE PAPILLON
+
+Ça va mieux?
+
+LA BÊTE A BON DIEU, avec effort.
+
+Un peu mieux.
+
+LE PAPILLON, riant sous cape.
+
+Décidément on est mauvais aéronaute Dans ta famille...
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Oh! oui...
+
+LE PAPILLON
+
+Ce n'est pas votre faute Si le guide-ballon n'est pas encore trouvé.
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Oh! non...
+
+LE PAPILLON
+
+Çà, monseigneur, vous êtes arrivé. (Il se pose sur un Muguet.)
+
+LA BÊTE A BON DIEU, ouvrant les yeux.
+
+Pardon! mais... ce n'est pas ici que je demeure.
+
+LE PAPILLON
+
+Je sais; mais comme il est encore de très bonne heure Je t'ai mené chez
+un Muguet de mes amis. On va se rafraîchir le bec;--c'est bien permis...
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Oh! je n'ai pas le temps...
+
+LE PAPILLON
+
+Bah! rien qu'une seconde...
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Et puis, je ne suis pas reçu, moi, dans le monde...
+
+LE PAPILLON
+
+Viens donc! je te ferai passer pour mon bâtard; Tu seras bien reçu,
+va!...
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Puis, c'est qu'il est tard.
+
+LE PAPILLON
+
+Eh! non! il n'est pas tard; écoute la cigale...
+
+LA BÊTE A BON DIEU, à voix basse.
+
+Puis... je... n'ai pas d'argent...
+
+LE PAPILLON, l'entraînant:
+
+Viens! le Muguet régale. (Ils entrent chez le Muguet.)--La toile tombe.
+
+Au second acte, quand le rideau se lève, il fait presque nuit... On voit
+les deux camarades sortir de chez le Muguet... La Bête à bon Dieu est
+légèrement ivre.
+
+LE PAPILLON, tendant le dos.
+
+Et maintenant, en route!
+
+LA BÊTE A BON DIEU, grimpant bravement.
+
+En route!
+
+LE PAPILLON
+
+Eh bien! comment Trouves-tu mon Muguet?
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Mon cher, il est charmant; Il vous livre sa cave et tout sans vous
+connaître...
+
+LE PAPILLON, regardant le ciel.
+
+Oh! oh! Phoebé qui met le nez à sa fenêtre; Il faut nous dépêcher...
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Nous dépêcher, pourquoi?
+
+LE PAPILLON
+
+Tu n'es donc plus pressé de retourner chez toi?...
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Oh! pourvu que j'arrive à temps pour la prière... D'ailleurs, ce n'est
+pas loin, chez nous,... c'est là derrière.
+
+LE PAPILLON
+
+Si tu n'es pas pressé; je ne le suis pas, moi.
+
+LA BÊTE A BON DIEU, avec effusion.
+
+Quel bon enfant tu fais!... Je ne sais pas pourquoi Tout le monde
+n'est pas ton ami sur la terre. On dit de toi: «C'est un bohème; un
+réfractaire! Un poète! un sauteur!...»
+
+LE PAPILLON
+
+Tiens! tiens.! et qui dit ça?
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Mon Dieu! le Scarabée...
+
+LE PAPILLON
+
+Ah! oui, ce gros poussah. Il m'appelle sauteur, parce qu'il a du ventre.
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+C'est qu'il n'est pas le seul qui te déteste...
+
+LE PAPILLON
+
+Ah! dis.
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Ainsi, les Escargots ne sont pas tes amis, Va! ni les Scorpions, pas
+même les Fourmis.
+
+LE PAPILLON
+
+Vraiment?
+
+LA BÊTE A BON DIEU, confidentielle.
+
+Ne fais jamais la cour à l'Araignée; Elle te trouve affreux.
+
+LE PAPILLON
+
+On l'a mal renseignée.
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Hé! les Chenilles sont un peu de son avis...
+
+LE PAPILLON
+
+Je crois bien!... Mais, dis-moi! dans le monde où tu vis, Car enfin tu
+n'es pas du monde des Chenilles, Suis-je aussi mal vu?...
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Dame! c'est selon les familles, La jeunesse est pour toi; les vieux, en
+général, Trouvent que tu n'as pas assez de sens moral.
+
+LE PAPILLON, tristement.
+
+Je vois que je n'ai pas beaucoup de sympathies. En somme...
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Ma foi! non, mon pauvre! Les Orties T'en veulent. Le Crapaud te hait;
+jusqu'au Grillon, Quand il parle de toi, qui dit: «Ce p... p...
+Papillon!»
+
+LE PAPILLON
+
+Est-ce que tu me hais, toi, comme tous ces drôles?
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Moi... Je t'adore; on est si bien sur tes épaules! Et puis, tu me
+conduis toujours chez les Muguets. C'est amusant!... Dis donc, si je te
+fatiguais, Nous pourrions faire encore une petite pause Quelque part...
+Tu n'es pas fatigué, je suppose?
+
+LE PAPILLON
+
+Je te trouve un peu lourd, ce n'est pas l'embarras.
+
+LA BÊTE A BON DIEU, montrant des Muguets.
+
+Alors, entrons ici, tu te reposeras.
+
+LE PAPILLON
+
+Ah! merci!... des Muguets, toujours la même chose J'aime bien mieux à
+côté...
+
+LA BÊTE A BON DIEU, toute rouge.
+
+Chez la Rose?... Oh! non, jamais...
+
+LE PAPILLON, l'entraînant.
+
+Viens donc! on ne nous verra pas. (Ils entrent discrètement chez la
+Rose.)--La toile tombe.
+
+Au troisième acte...
+
+Mais je ne voudrais pas, mes chers lecteurs, abuser plus longtemps de
+votre patience. Les vers, par le temps qui court, n'ont pas le don de
+plaire, je le sais. Aussi, j'arrête là mes citations, et je vais me
+contenter de raconter sommairement le reste de mon poème.
+
+Au troisième acte, il est nuit tout à fait... Les deux camarades sortent
+ensemble de chez la Rose... Le Papillon veut ramener la Bête à bon Dieu
+chez ses parents; mais celle-ci s'y refuse; elle est complètement ivre,
+fait des cabrioles sur l'herbe et pousse des cris séditieux... Le
+Papillon est obligé de l'emporter chez elle. On se sépare sur la porte,
+en se promettant de se revoir bientôt... Et alors le Papillon s'en va
+tout seul, dans la nuit. Il est un peu ivre, lui aussi; mais son ivresse
+est triste: il se rappelle les confidences de la Bête à bon Dieu, et se
+demande amèrement pourquoi tant de monde le déteste, lui qui jamais n'a
+fait de mal à personne... Ciel sans lune, le vent souffle, la campagne
+est toute noire... Le Papillon a peur, il a froid; mais il se console en
+songeant que son camarade est en sûreté, au fond d'une couchette bien
+chaude... Cependant, on entrevoit dans l'ombre de gros oiseaux de nuit
+qui traversent la scène d'un vol silencieux. L'éclair brille. Des bêtes
+méchantes embusquées sous des pierres, ricanent en se montrant le
+Papillon. «Nous le tenons!» disent-elles. Et tandis que l'infortuné va
+de droite et de gauche, plein d'effroi, un Chardon au passage le larde
+d'un grand coup d'épée, un Scorpion l'éventre avec ses pinces, une
+grosse Araignée velue lui arrache un pan de son manteau de satin bleu,
+et, pour finir, une Chauve-Souris lui casse les reins d'un coup d'aile.
+Le Papillon tombe, blessé à mort... Tandis qu'il râle sur l'herbe, les
+Orties se réjouissent, et les Crapauds disent: «C'est bien fait!»
+
+A l'aube, les Fourmis, qui vont au travail avec leurs saquettes et leurs
+gourdes, trouvent le cadavre au bord du chemin. Elles le regardent à
+peine et s'éloignent sans vouloir l'enterrer. Les Fourmis ne travaillent
+pas pour rien... Heureusement une confrérie de Nécrophores vient à
+passer par là. Ce sont, comme vous savez, de petites bêtes noires qui
+ont fait voeu d'ensevelir les morts... Pieusement, elles s'attellent au
+Papillon défunt et le traînent vers le cimetière... Une foule curieuse
+se presse sur leur passage, et chacun fait des réflexions à haute
+voix... Les petits Grillons bruns, assis au soleil devant leurs portes,
+disent gravement: «Il aimait trop les fleurs!--Il courait trop la nuit!»
+ajoutent les Escargots, et les Scarabées à gros ventre se dandinent dans
+leurs habits d'or en grommelant: «Trop bohème! trop bohème!» Parmi toute
+cette foule, pas un mot de regret pour le pauvre mort; seulement, dans
+les plaines d'alentour, les grands lis ont fermé et les cigales ne
+chantent pas.
+
+La dernière scène se passe dans le cimetière des Papillons. Après que
+les Nécrophores ont fait leur oeuvre, un Hanneton solennel, qui a suivi
+le convoi, s'approche de la fosse, et, se mettant sur le dos, commence
+l'éloge du défunt. Malheureusement la mémoire lui manque; il reste là
+les pattes en l'air, gesticulant pendant une heure et s'entortillant
+dans ses périodes... Quand l'orateur a fini, chacun se retire, et alors
+dans le cimetière désert, on voit la Bête à bon Dieu des premières
+scènes sortir de derrière une tombe. Tout en larmes, elle s'agenouille
+sur la terre fraîche de la fosse et dit une prière touchante pour son
+pauvre petit camarade qui est là.
+
+
+
+IX
+
+TU VENDRAS DE LA PORCELAINE
+
+Au dernier vers de mon poème, Jacques, enthousiasmé, se leva pour crier
+bravo; mais il s'arrêta net en voyant la mine effarée de tous ces braves
+gens.
+
+En vérité, je crois que le cheval de feu de l'Apocalypse, faisant
+irruption au milieu du petit salon jonquille, n'y aurait pas causé plus
+de stupeur que mon papillon bleu. Les Passajon, les Fougeroux, tout
+hérissés de ce qu'ils venaient d'entendre, me regardaient avec de gros
+yeux ronds; les deux Ferrouillat se faisaient des signes. Personne ne
+soufflait mot. Pensez comme j'étais à l'aise...
+
+Tout à coup, au milieu du silence et de la consternation générale, une
+voix--et quelle voix!--blanche, terne, froide, sans timbre, une voix
+de fantôme, sortit de derrière le piano et me fit tressaillir sur ma
+chaise. C'était la première fois, depuis dix ans, qu'on entendait parler
+l'homme à la tête d'oiseau, le vénéré Lalouette: «Je suis bien content
+qu'on ait tué le papillon, dit le singulier vieillard en grignotant son
+sucre d'un air féroce; je ne les aime pas, moi, les papillons!...»
+
+Tout le monde se mit à rire, et la discussion s'engagea sur mon poème.
+
+Le membre du Caveau trouvait l'oeuvre un peu trop longue et
+m'engagea beaucoup à la réduire en une ou deux chansonnettes, genre
+essentiellement français. L'élève d'Alfort, savant naturaliste, me fit
+observer que les bêtes à bon Dieu avaient des ailes, ce qui enlevait
+toute vraisemblance à mon affabulation. Ferrouillat cadet prétendait
+avoir lu tout cela quelque part. «Ne les écoute pas, me dit Jacques à
+voix basse, c'est un chef-d'oeuvre.» Pierrotte, lui, ne disait rien; il
+paraissait très occupé. Peut-être le brave homme, assis à côté de sa
+fille tout le temps de la lecture, avait-il senti trembler dans ses
+mains une petite main trop impressionnable ou surpris au passage
+un regard noir enflammé; toujours est-il que ce jour-là Pierrotte
+avait--c'est bien le cas de le dire--un air fort singulier, qu'il resta
+collé tout le soir au canezou de sa demoiselle, que je ne pus dire un
+seul mot aux yeux noirs, et que je me retirai de très bonne heure, sans
+vouloir entendre une chansonnette nouvelle du membre du Caveau, qui ne
+me le pardonna jamais.
+
+Deux jours après cette lecture mémorable, je reçus de Mlle Pierrotte un
+billet aussi court qu'éloquent: «Venez vite, mon père sait tout.» Et
+plus bas, mes chers yeux noirs avaient signé: «Je vous aime.»
+
+Je fus un peu troublé, je l'avoue, par cette grosse nouvelle. Depuis
+deux jours, je courais les éditeurs avec mon manuscrit, et je m'occupais
+beaucoup moins des yeux noirs que de mon poème. Puis l'idée d'une
+explication avec ce gros Cévenol de Pierrotte ne me souriait guère...
+Aussi, malgré le pressant appel des yeux noirs, je restai quelque temps
+sans retourner _là-bas_, me disant à moi-même pour me rassurer sur mes
+intentions: «Quand j'aurai vendu mon poème.» Malheureusement je ne le
+vendis pas.
+
+En ce temps-là--je ne sais pas si c'est encore la même chose
+aujourd'hui--, MM. les éditeurs étaient des gens très doux, très polis,
+très généreux, très accueillants; mais ils avaient un défaut capital: on
+ne les trouvait jamais chez eux. Comme certaines étoiles trop menues qui
+ne se révèlent qu'aux grosses lunettes de l'Observatoire, ces messieurs
+n'étaient pas visibles pour la foule. N'importe l'heure où vous
+arriviez, on vous disait toujours de revenir... Dieu! que j'en ai couru
+de ces boutiques! que j'en ai tourné de ces boutons de portes vitrées!
+que j'en ai fait de ces stations aux devantures des libraires, à me
+dire, le coeur battant: «Entrerai-je? n'entrerai-je pas?» A l'intérieur,
+il faisait chaud. Cela sentait le livre neuf. C'était plein de petits
+hommes chauves, très affairés, qui vous répondaient de derrière un
+comptoir, du haut d'une échelle double. Quant à l'éditeur, invisible...
+Chaque soir, je revenais à la maison, triste, las, énervé. «Courage! me
+disait Jacques, tu seras plus heureux demain.» Et, le lendemain, je me
+remettais en campagne, armé de mon manuscrit! De jour en jour, je le
+sentais devenir plus pesant, plus incommode. D'abord je le portais sous
+mon bras, fièrement, comme un parapluie neuf; mais à la fin j'en
+avais honte, et je le mettais dans ma poitrine, avec ma redingote
+soigneusement boutonnée par-dessus.
+
+Huit jours se passèrent ainsi. Le dimanche arriva. Jacques, selon sa
+coutume, alla dîner chez Pierrotte; mais il y alla seul. J'étais si
+las de ma chasse aux étoiles invisibles, que je restai couché tout le
+jour... Le soir, en rentrant, il vint s'asseoir au bord de mon lit et me
+gronda doucement:
+
+«Ecoute, Daniel! tu as bien tort de ne pas aller _là-bas_. Les yeux
+noirs pleurent, se désolent; ils meurent de ne pas te voir... Nous avons
+parlé de toi toute la soirée... Ah! brigand, comme elle t'aime!»
+
+La pauvre mère Jacques avait les larmes aux yeux en disant cela.
+
+«Et Pierrotte? demandai-je timidement. Pierrotte, qu'est-ce qu'il
+dit?...
+
+--Rien... Il a seulement paru très étonné de ne pas te voir... Il faut y
+aller, mon Daniel; tu iras, n'est-ce pas?
+
+--Dès demain, Jacques; je te le promets.»
+
+Pendant que nous causions, Coucou-Blanc, qui venait de rentrer
+chez elle, entama son interminable chanson... _Tolocototignan!
+tolocototignan!_... Jacques se mit à rire: «Tu ne sais pas, me dit-il
+à voix basse, les yeux noirs sont jaloux de notre voisine. Ils croient
+qu'elle est leur rivale... J'ai eu beau dire ce qu'il en était, on n'a
+pas voulu m'entendre... Les yeux noirs jaloux de Coucou-Blanc! c'est
+drôle, n'est-ce pas?» Je fis semblant de rire comme lui; mais, dans
+moi-même, j'étais plein de honte en songeant que c'était bien ma faute
+si les yeux noirs étaient jaloux de Coucou-Blanc.
+
+Le lendemain, dans l'après-midi, je m'en allai passage du Saumon.
+J'aurais voulu monter tout droit au quatrième et parler aux yeux noirs
+avant de voir Pierrotte; mais le Cévenol me guettait à la porte du
+passage, et je ne pus l'éviter. Il fallut entrer dans la boutique et
+m'asseoir à côté de lui, derrière le comptoir. De temps en temps, un
+petit air de flûte nous arrivait discrètement de l'arrière-magasin.
+
+«Monsieur Daniel, me dit le Cévenol avec une assurance de langage et une
+facilité d'élocution que je ne lui avais jamais connues, ce que je veux
+savoir de vous est très simple, et je n'irai pas par quatre chemins.
+C'est bien le cas de le dire... la petite vous aime d'amour... Est-ce
+que vous l'aimez vraiment, vous aussi?
+
+--De toute mon âme, monsieur Pierrotte.
+
+--Alors, tout va bien. Voici ce que j'ai à vous proposer... Vous êtes
+trop jeune et la petite aussi pour songer à vous marier d'ici trois ans.
+C'est donc trois années que vous avez devant vous pour vous faire une
+position... Je ne sais pas si vous comptez rester toujours dans le
+commerce des papillons bleus; mais je sais bien ce que je ferais à
+votre place... C'est bien le cas de le dire, je planterais là mes
+historiettes, j'entrerais dans l'ancienne maison Lalouette, je me
+mettrais au courant du petit train-train de la porcelaine, et je
+m'arrangerais pour que, dans trois ans, Pierrotte qui devient vieux, pût
+trouver en moi un associé en même temps qu'un gendre... Hein? Qu'est-ce
+que vous dites de ça, compère?»
+
+Là-dessus, Pierrotte m'envoya un grand coup de coude et se mit à rire,
+mais à rire... Bien sûr, qu'il croyait me combler de joie, le pauvre
+homme, en m'offrant de vendre de la porcelaine à ses côtés. Je n'eus pas
+le courage de me fâcher, pas même celui de répondre; j'étais atterré...
+
+Les assiettes, les verres peints, les globes d'albâtre, tout dansait
+autour de moi. Sur une étagère, en face du comptoir, des bergers et
+des bergères, en biscuit de couleurs tendres, me regardaient d'un air
+narquois et semblaient me dire en brandissant leurs houlettes: «Tu
+vendras de la porcelaine!» Un peu plus loin, les magots chinois en robes
+violettes remuaient leurs caboches vénérables, comme pour approuver
+ce qu'avaient dit les bergers: «Oui... oui... tu vendras de la
+porcelaine!...» Et là-bas, dans le fond, la flûte ironique et sournoise
+sifflotait doucement: «Tu vendras de la porcelaine... tu vendras de la
+porcelaine...» C'était à devenir fou.
+
+Pierrotte crut que l'émotion et la joie m'avaient coupé la parole.
+
+«Nous causerons de cela ce soir, me dit-il pour me donner le loisir de
+me remettre... Maintenant, montez vers la petite... C'est bien le cas de
+le dire... le temps doit lui sembler long.»
+
+Je montai vers la petite, que je trouvai installée dans le salon
+jonquille, à broder ses éternelles pantoufles en compagnie de la dame de
+grand mérite... Que ma chère Camille me pardonne! jamais Mlle Pierrotte
+ne me parut si Pierrotte que ce jour-là; jamais sa façon tranquille de
+tirer l'aiguille et de compter ses points à haute voix ne me causa tant
+d'irritation. Avec ses petits doigts rouges, sa joue en fleur, son air
+paisible, elle ressemblait à une de ces bergères en biscuit colorié qui
+venaient de me crier d'une façon si impertinente: «Tu vendras de la
+porcelaine!» Par bonheur, les yeux noirs étaient là, eux aussi, un peu
+voilés, un peu mélancoliques, mais si naïvement joyeux de me revoir
+que je me sentis tout ému. Cela ne dura pas longtemps. Presque sur mes
+talons, Pierrotte fit son entrée. Sans doute il n'avait plus autant de
+confiance dans la dame de grand mérite.
+
+A partir de ce moment, les yeux noirs disparurent et sur toute la
+ligne la porcelaine triompha. Pierrotte était très gai, très bavard,
+insupportable: les «c'est bien le cas de le dire» pleuvaient plus drus
+que giboulée. Dîner bruyant, beaucoup trop long... En sortant de table,
+Pierrotte me prit à part pour me rappeler sa proposition. J'avais eu
+le temps de me remettre, et je lui dis avec assez de sang-froid que la
+chose demandait réflexion et que je lui répondrais dans un mois.
+
+Le Cévenol fut certainement très étonné de mon peu d'empressement à
+accepter ses offres, mais il eut le bon goût de n'en rien laisser
+paraître.
+
+«C'est entendu, me dit-il, dans un mois.» Et il ne fut plus question
+de rien... N'importe! le coup était porté. Pendant toute la soirée, le
+sinistre et fatal «Tu vendras de la porcelaine» retentit à mon oreille.
+Je l'entendais dans le grignotement de la tête d'oiseau qui venait
+d'entrer avec Mme Lalouette et s'était installé au coin du piano, je
+l'entendais dans les roulades du joueur de flûte, dans la _Rêverie de
+Rosellen_ que Mlle Pierrotte ne manqua pas de jouer; je le lisais dans
+les gestes de toutes ces marionnettes bourgeoises, dans la coupe de
+leurs vêtements, dans le dessin de la tapisserie, dans l'allégorie de la
+pendule--Vénus cueillant une rose d'où s'envole un Amour dédoré--, dans
+la forme des meubles, dans les moindres détails de cet affreux salon
+jonquille où les mêmes gens disaient tous les soirs les mêmes choses, où
+le même piano jouait tous les soirs la même rêverie, et que l'uniformité
+de ses soirées faisait ressembler à un tableau à musique. Le salon
+jonquille, un tableau à musique!... Où vous cachiez-vous donc, beaux
+yeux noirs?...
+
+Lorsque au retour de cette ennuyeuse soirée, je racontai à ma mère
+Jacques les propositions de Pierrotte, il en fut encore plus indigné que
+moi:
+
+«Daniel Eyssette, marchand de porcelaine!... Par exemple, je voudrais
+bien voir cela! disait le brave garçon, tout rouge de colère... C'est
+comme si on proposait à Lamartine de vendre des paquets d'allumettes, ou
+à Sainte-Beuve de débiter des petits balais de crin... Vieille bête de
+Pierrotte, va!... Après tout, il ne faut pas lui en vouloir; il ne sait
+pas, ce pauvre homme. Quand il verra le succès de ton livre et les
+journaux tout remplis de toi, il changera joliment de gamme.
+
+--Sans doute, Jacques; mais pour que les journaux parlent de moi, il
+faut que mon livre paraisse, et je vois bien qu'il ne paraîtra pas...
+Pourquoi?... Mais, mon cher, parce que je ne peux pas mettre la main sur
+un éditeur et que ces gens-là ne sont jamais chez eux pour les poètes.
+Le grand Baghavat lui-même est obligé d'imprimer ses vers à ses frais.
+
+--Eh bien, nous ferons comme lui, dit Jacques en frappant du poing sur
+la table; nous imprimerons à nos frais.»
+
+Je le regarde avec stupéfaction:
+
+«A nos frais...
+
+--Oui, mon petit, à nos frais... Tout juste, le marquis fait imprimer
+en ce moment le premier volume de ses mémoires... Je vois son imprimeur
+tous les jours... C'est un Alsacien qui a le nez rouge et l'air bon
+enfant. Je suis sûr qu'il nous fera crédit... Pardieu! nous le paierons,
+à mesure que ton volume se vendra... Allons! voilà qui est dit; dès
+demain je vais voir mon homme.»
+
+Effectivement Jacques, le lendemain, va trouver l'imprimeur et revient
+enchanté: «C'est fait, me dit-il d'un air de triomphe; on met ton
+livre à l'impression demain. Cela nous coûtera neuf cents francs, une
+bagatelle. Je ferai des billets de trois cents francs, payables de trois
+en trois mois. Maintenant, suis bien mon raisonnement. Nous vendons le
+volume trois francs, nous tirons à mille exemplaires; c'est donc trois
+mille francs que ton livre doit nous rapporter... tu m'entends bien,
+trois mille francs. Là-dessus, nous payons l'imprimeur, plus la remise
+d'un franc par exemplaire aux libraires qui vendront l'ouvrage, plus
+l'envoi aux journalistes... Il nous restera, clair comme de l'eau de
+roche, un bénéfice de onze cents francs. Hein? C'est joli pour un
+début...»
+
+Si c'était joli, je crois bien!... Plus de chasse aux étoiles
+invisibles, plus de stations humiliantes aux portes des librairies,
+et par-dessus le marché onze cents francs à mettre de côté pour la
+reconstruction du foyer... Aussi quelle joie, ce jour-là, dans le
+clocher de Saint-Germain! Que de projets, que de rêves! Et puis les
+jours suivants, que de petits bonheurs savourés goutte à goutte, aller
+à l'imprimerie; corriger les épreuves, discuter la couleur de la
+couverture, voir le papier sortir tout humide de la presse avec vos
+pensées imprimées dessus, courir deux fois, trois fois chez le brocheur,
+et revenir enfin avec le premier exemplaire qu'on ouvre en tremblant du
+bout des doigts... Dites! est-il rien de plus délicieux au monde?
+
+Pensez que le premier exemplaire de _La Comédie pastorale_ revenait de
+droit aux yeux noirs. Je le leur portai le soir même, accompagné de la
+mère Jacques qui voulait jouir de mon triomphe. Nous fîmes notre entrée
+dans le salon jonquille, fiers et radieux. Tout le monde était là.
+
+«Monsieur Pierrotte, dis-je au Cévenol, permettez-moi d'offrir ma
+première oeuvre à Camille.» Et je mis mon volume dans une chère petite
+main qui frémissait de plaisir. Oh! si vous aviez vu le joli merci que
+les yeux noirs m'envoyèrent, et comme ils resplendissaient en lisant
+mon nom sur la couverture. Pierrotte était moins enthousiasmé, lui. Je
+l'entendis demander à Jacques combien un volume comme cela pouvait me
+rapporter:
+
+«Onze cents francs», répondit Jacques avec assurance.
+
+Là-dessus, ils se mirent à causer longuement, à voix basse, mais je ne
+les écoutai pas. J'étais tout à la joie de voir les yeux noirs abaisser
+leurs grands cils de soie sur les pages de mon livre et les relever vers
+moi avec admiration... Mon livre! les yeux noirs! deux bonheurs que je
+devais à ma mère Jacques...
+
+Ce soir-là, avant de rentrer, nous allâmes rôder dans les galeries de
+l'Odéon pour juger de l'effet que _La Comédie pastorale_ faisait à
+l'étalage des librairies.
+
+«Attends-moi, me dit Jacques; je vais voir combien on en a vendu.»
+
+Je l'attendis en me promenant de long en large, regardant du coin de
+l'oeil certaine couverture verte à filets noirs qui s'épanouissait au
+milieu de la devanture. Jacques vint me rejoindre au bout d'un moment;
+il était pâle d'émotion.
+
+--«Mon cher, me dit-il, on en a déjà vendu un. C'est de bon augure...»
+
+Je lui serrai la main silencieusement. J'étais trop ému pour parler;
+mais, à part moi, je me disais: «Il y a quelqu'un à Paris qui vient de
+tirer trois francs de sa bourse pour acheter cette production de ton
+cerveau, quelqu'un qui te lit, qui te juge... Quel est ce quelqu'un? Je
+voudrais bien le connaître...» Hélas! pour mon malheur, j'allais bientôt
+le connaître, ce terrible quelqu'un.
+
+Le lendemain de l'apparition de mon volume, j'étais en train de
+déjeuner à table d'hôte à côté du farouche penseur, quand Jacques, très
+essoufflé, se précipita dans la salle:
+
+«Grande nouvelle! me dit-il en m'entraînant dehors; je pars ce soir, à
+sept heures, avec le marquis... Nous allons à Nice voir sa soeur, qui
+est mourante... Peut-être resterons-nous longtemps... Ne t'inquiète pas
+de ta vie... Le marquis double mes appointements. Je pourrai t'envoyer
+cent francs par mois... Eh bien, qu'as-tu? Te voilà tout pâle. Voyons!
+Daniel, pas d'enfantillage. Rentre là-dedans, achève de déjeuner et bois
+une demi-bordeaux, afin de te donner du courage. Moi, je cours dire
+adieu à Pierrotte, prévenir l'imprimeur, faire porter les exemplaires
+aux journalistes... Je n'ai pas une minute... Rendez-vous à la maison à
+cinq heures.»
+
+Je le regardai descendre la rue Saint-Benoît à grandes enjambées, puis
+je rentrai dans le restaurant; mais je ne pus rien manger ni boire, et
+c'est le penseur qui vida la demi-bordeaux. L'idée que dans quelques
+heures ma mère Jacques serait loin m'étreignait le coeur. J'avais beau
+songer à mon livre, aux yeux noirs, rien ne pouvait me distraire de
+cette pensée que Jacques allait partir et que je resterais seul, tout
+seul dans Paris, maître de moi-même et responsable de toutes mes
+actions.
+
+Il me rejoignit à l'heure dite. Quoique très ému lui-même, il affecta
+jusqu'au dernier moment la plus grande gaieté. Jusqu'au dernier moment
+aussi il me montra la générosité de son âme et l'ardeur admirable qu'il
+mettait à m'aimer. Il ne songeait qu'à moi, à mon bien-être, à ma vie.
+Sous prétexte de faire sa malle, il inspectait mon linge, mes vêtements:
+
+«Tes chemises sont dans ce coin, vois-tu, Daniel... tes mouchoirs à
+côté, derrière les cravates.»
+
+Comme je lui disais:
+
+«Ce n'est pas ta malle que tu fais, Jacques; c'est mon armoire...»
+
+Armoire et malle, quand tout fut prêt, on envoya chercher une voiture,
+et nous partîmes pour la gare. En route, Jacques me faisait ses
+recommandations. Il y en avait de tout genre:
+
+«Écris-moi souvent... Tous les articles qui paraîtront sur ton volume,
+envoie-les-moi, surtout celui de Gustave Planche. Je ferai un cahier
+cartonné et je les collerai tous dedans. Ce sera le livre d'or de la
+famille Eyssette... A propos, tu sais que la blanchisseuse vient le
+mardi... Surtout ne te laisse pas éblouir par le succès... Il est clair
+que tu vas en avoir un très grand, et c'est fort dangereux, les
+succès parisiens. Heureusement que Camille sera là pour te garder des
+tentations... Sur toute chose, mon Daniel, ce que je te demande, c'est
+d'aller souvent là-bas et de ne pas faire pleurer les yeux noirs.»
+
+A ce moment nous passions devant le Jardin des plantes. Jacques se mit à
+rire.
+
+«Te rappelles-tu, me dit-il, que nous avons passé ici une nuit, il y
+a quatre ou cinq mois?... Hein?... Quelle différence entre le Daniel
+d'alors et celui d'aujourd'hui... Ah! tu as joliment fait du chemin en
+quatre mois!...»
+
+C'est qu'il le croyait vraiment, mon brave Jacques, que j'avais fait
+beaucoup de chemin; et moi aussi, pauvre niais, j'en étais convaincu.
+
+Nous arrivâmes à la gare. Le marquis s'y trouvait déjà. Je vis de loin
+ce drôle de petit homme, avec sa tête de hérisson blanc, sautillant de
+long en large dans une salle d'attente.
+
+«Vite, vite, adieu!» me dit Jacques. En prenant ma tête dans ses larges
+mains, il m'embrassa trois ou quatre fois de toutes ses forces, puis
+courut rejoindre son bourreau.
+
+En le voyant disparaître, j'éprouvai une singulière sensation.
+
+Je me trouvai tout à coup plus petit, plus chétif, plus timide, plus
+enfant, comme si mon frère, en s'en allant, m'avait emporté la moelle
+de mes os, ma force, mon audace et la moitié de ma taille. La foule qui
+m'entourait me faisait peur. J'étais redevenu le petit Chose...
+
+La nuit tombait. Lentement, par le plus long chemin, par les quais les
+plus déserts, le petit Chose regagna son clocher. L'idée de se retrouver
+dans cette chambre vide l'attristait horriblement. Il aurait voulu
+rester dehors jusqu'au matin. Pourtant il fallait rentrer.
+
+En passant devant la loge, le portier lui cria:
+
+«Monsieur Eyssette, une lettre!...»
+
+C'était un petit billet, élégant, parfumé, satiné; écriture de femme
+plus fine, plus féline que celle des yeux noirs... De qui cela pouvait
+bien être?... Vivement il rompit le cachet, et lut dans l'escalier à la
+lueur du gaz:
+
+ «Monsieur mon voisin,
+
+ «_La Comédie pastorale_ est depuis hier sur ma table;
+ mais il y manque une dédicace. Vous seriez bien aimable
+ de venir la mettre ce soir, en prenant une tasse de thé...
+ Vous savez! c'est entre artistes.
+
+ «IRMA BOREL.»
+
+ Et plus bas:
+
+ «_La dame du premier._»
+
+La dame du premier!... Quand le petit Chose lut cette signature, un
+grand frisson lui courut par tout le corps. Il la revit telle qu'elle
+lui était apparue un matin, descendant l'escalier dans un tourbillon de
+velours, belle, froide, imposante, avec sa petite cicatrice blanche au
+coin de la lèvre. Et de songer qu'une femme pareille avait acheté son
+volume, son coeur bondissait d'orgueil.
+
+Il resta là un moment, dans l'escalier, la lettre à la main, se
+demandant s'il monterait chez lui ou s'il s'arrêterait au premier étage;
+puis, tout à coup, la recommandation de Jacques lui revint à la mémoire:
+«Surtout, Daniel, ne fais pas pleurer les yeux noirs.» Un secret
+pressentiment l'avertit que s'il allait chez la dame du premier, les
+yeux noirs pleureraient, et Jacques aurait de la peine. Alors, il mit
+résolument la lettre dans sa poche, le petit Chose, et il se dit: «Je
+n'irai pas.»
+
+
+
+X
+
+IRMA BOREL
+
+C'est Coucou-Blanc qui vint lui ouvrir.--Car ai-je besoin de vous le
+dire! cinq minutes après s'être juré qu'il n'irait pas, ce vaniteux
+petit Chose sonnait à la porte d'Irma Borel.--En le voyant, l'horrible
+Négresse grimaça un sourire d'ogre en belle humeur et lui fit un signe:
+«Venez!» de sa grosse main luisante et noire. Après avoir traversé deux
+ou trois salons très pompeux, ils s'arrêtèrent devant une petite porte
+mystérieuse, à travers laquelle on entendait--aux trois quarts étouffés
+par l'épaisseur des tentures--des cris rauques, des sanglots, des
+imprécations, des rires convulsifs. La Négresse frappa, et, sans
+attendre qu'on lui eût répondu, introduisit le petit Chose.
+
+Seule, dans un riche boudoir capitonné de soie mauve et tout ruisselant
+de lumière, Irma Borel marchait à grands pas en déclamant. Un large
+peignoir bleu de ciel, couvert de guipures, flottait autour d'elle
+comme une nuée. Une des manches du peignoir, relevée jusqu'à l'épaule,
+laissait voir un bras de neige d'une incomparable pureté, brandissant,
+en guise de poignard, un coupe-papier de nacre. L'autre main, noyée dans
+la guipure, tenait un livre ouvert...
+
+Le petit Chose s'arrêta, ébloui. Jamais la dame du premier ne lui
+avait paru si belle. D'abord elle était moins pâle qu'à leur première
+rencontre. Fraîche et rose, au contraire, mais d'un rose un peu voilé,
+elle avait l'air, ce jour-là, d'une jolie fleur d'amandier, et la petite
+cicatrice blanche du coin de la lèvre en paraissait d'autant plus
+blanche. Puis ses cheveux, qu'il n'avait pas pu voir la première fois,
+l'embellissaient encore, en adoucissant ce que son visage avait d'un peu
+fier et de presque dur. C'étaient des cheveux blonds, d'un blond
+cendré, d'un blond de poudre, et il y en avait, et ils étaient fins, un
+brouillard d'or autour de la tête.
+
+Quand elle vit le petit Chose, la dame coupa net à sa déclamation. Elle
+jeta sur un divan derrière elle son couteau de nacre et son livre,
+ramena par un geste adorable la manche de son peignoir, et vint à son
+visiteur la main cavalièrement tendue.
+
+«Bonjour, mon voisin! lui dit-elle avec un gentil sourire; vous
+me surprenez en pleines fureurs tragiques! j'apprends le rôle de
+Clytemnestre... C'est empoignant, n'est-ce pas?»
+
+Elle le fit asseoir sur un divan à côté d'elle, et la conversation
+s'engagea.
+
+«Vous vous occupez d'art dramatique, madame? (Il n'osa pas dire «ma
+voisine».)
+
+--Oh! vous savez, une fantaisie... comme je me suis occupée de sculpture
+et de musique... Pourtant, cette fois, je crois que je suis bien
+mordue... Je vais débuter au Théâtre-Français...»
+
+A ce moment, un énorme oiseau à huppe jaune vint, avec un grand bruit
+d'ailes, s'abattre sur la tête frisée du petit Chose.
+
+«N'ayez pas peur, dit la dame en riant de son air effaré, c'est mon
+kakatoès... une brave bête que j'ai ramenée des îles Marquises.»
+
+Elle prit l'oiseau, le caressa, lui dit deux ou trois mots d'espagnol
+et le rapporta sur un perchoir doré à l'autre bout du salon... Le
+petit Chose ouvrait de grands yeux. La Négresse, le kakatoès, le
+Théâtre-Français, les îles Marquises...
+
+«Quelle femme singulière!» se disait-il avec admiration.
+
+La dame revint s'asseoir à côté de lui; et la conversation continua. _La
+Comédie pastorale_ en fit d'abord tous les frais. La dame l'avait lue et
+relue plusieurs fois depuis la veille; elle en savait des vers par coeur
+et les déclamait avec enthousiasme. Jamais la vanité du petit Chose ne
+s'était trouvée à pareille fête. On voulait savoir son âge, son pays,
+comment il vivait, s'il allait dans le monde, s'il était amoureux.... A
+toutes ces questions, il répondait avec la plus grande candeur; si bien
+qu'au bout d'une heure la dame du premier connaissait à fond la mère
+Jacques, l'histoire de la maison Eyssette et ce pauvre foyer que les
+enfants avaient juré de reconstruire. Par exemple, pas un mot de Mlle
+Pierrotte. Il fut seulement parlé d'une jeune personne du grand monde
+qui mourait d'amour pour le petit Chose, et d'un père barbare--pauvre
+Pierrotte!--qui contrariait leur passion.
+
+Au milieu de ces confidences, quelqu'un entra dans le salon. C'était
+un vieux sculpteur à crinière blanche, qui avait donné des leçons à la
+dame, au temps où elle sculptait.
+
+«Je parie, lui dit-il à demi-voix en regardant le petit Chose d'un oeil
+plein de malice, je parie que c'est votre corailleur napolitain.
+
+--Tout juste, fit-elle en riant; en se tournant vers le corailleur
+qui semblait fort surpris de s'entendre désigner ainsi: vous ne
+vous souvenez pas, lui dit-elle, d'un matin où nous nous sommes
+rencontrés?... Vous alliez le cou nu, la poitrine ouverte, les cheveux
+en désordre, votre cruche de grès à la main... je crus revoir un de ces
+petits pêcheurs de corail qu'on rencontre dans la baie de Naples.... Et
+le soir, j'en parlai à mes amis; mais nous ne nous doutions guère alors
+que le petit corailleur était un grand poète, et qu'au fond de cette
+cruche de grès, il y avait _La Comédie pastorale_.»
+
+Je vous demande si le petit Chose était ravi de s'entendre traiter avec
+une admiration respectueuse. Pendant qu'il s'inclinait et souriait d'un
+air modeste, Coucou-Blanc introduisit un nouveau visiteur, qui n'était
+autre que le grand Baghavat, le poète indien de la table d'hôte.
+Baghavat, en entrant, alla droit à la dame et lui tendit un livre à
+couverture verte.
+
+«Je vous rapporte vos papillons, dit-il. Quelle drôle de
+littérature!...»
+
+Un geste de la dame l'arrêta net. Il comprit que l'auteur était là et
+regarda de son côté avec un sourire contraint. Il y eut un moment de
+silence et de gêne, auquel l'arrivée d'un troisième personnage
+vint faire une heureuse diversion. Celui-ci était le professeur de
+déclamation; un affreux petit bossu, tête blême, perruque rousse, rire
+aux dents moisies. Il paraît que, sans sa bosse, ce bossu-là eût été le
+plus grand comédien de son époque; mais son infirmité ne lui permettant
+pas de monter sur les planches, il se consolait en faisant des élèves et
+en disant du mal de tous les comédiens du temps.
+
+Dès qu'il parut, la dame lui cria:
+
+«Avez-vous vu l'Israélite? Comment a-t-elle marché ce soir?»
+
+L'Israélite, c'était la grande tragédienne Rachel, alors au plus beau
+moment de sa gloire.
+
+«Elle va de plus en plus mal, dit le professeur en haussant les
+épaules... Cette fille n'a rien... C'est une grue, une vraie grue.
+
+--Une vraie grue», ajouta l'élève; et derrière elle les deux autres
+répétèrent avec conviction: «Une vraie grue...»
+
+Un moment après on demanda à la dame de réciter quelque chose.
+
+Sans se faire prier, elle se leva, prit le coupe-papier de nacre,
+retroussa la manche de son peignoir et se mit à déclamer.
+
+Bien, ou mal? Le petit Chose eût été fort empêché pour le dire. Ébloui
+par ce beau bras de neige, fasciné par cette chevelure d'or qui
+s'agitait frénétiquement, il regardait et n'écoutait pas. Quand la dame
+eut fini, il applaudit plus fort que personne et déclara à son tour que
+Rachel n'était qu'une grue, une vraie grue.
+
+Il en rêva toute la nuit de ce bras de neige et de ce brouillard d'or.
+Puis, le jour venu, quand il voulut s'asseoir devant l'établi aux rimes,
+le bras enchanté vint encore le tirer par la manche. Alors, ne pouvant
+pas rimer, ne voulant pas sortir, il se mit à écrire à Jacques, et à lui
+parler de la dame du premier.
+
+«Ah! mon ami, quelle femme! Elle sait tout, elle connaît tout. Elle a
+fait des sonates, elle a fait des tableaux. Il y a sur sa cheminée une
+jolie Colombine en terre cuite qui est son oeuvre. Depuis trois mois,
+elle joue la tragédie, et elle la joue bien mieux que la fameuse
+Rachel.--Il paraît décidément que cette Rachel n'est qu'une
+grue.--Enfin, mon cher, une femme comme tu n'en as jamais rêvé. Elle a
+tout vu, elle a été partout. Tout à coup elle vous dit: «Quand j'étais
+à Saint-Pétersbourg...» puis, au bout d'un moment, elle vous apprend
+qu'elle préfère la rade de Rio à celle de Naples. Elle a un kakatoès
+qu'elle a ramené des îles Marquises, une Négresse qu'elle a prise en
+passant à Port-au-Prince... Mais au fait, tu la connais, sa Négresse,
+c'est notre voisine Coucou-Blanc. Malgré son air féroce, cette
+Coucou-Blanc est une excellente fille, tranquille, discrète, dévouée, et
+ne parlant jamais que par proverbes comme le bon Sancho. Quand les gens
+de la maison veulent lui tirer les vers du nez à propos de sa maîtresse,
+si elle est mariée, s'il y a un M. Borel quelque part, si elle est aussi
+riche qu'on le dit, Coucou-Blanc répond dans son patois: _Zaffai cabrite
+pas zaffai mouton_ (les affaires du chevreau ne sont pas celles du
+mouton); ou bien encore: _C'est soulié qui connaît si bas tini trou_
+(c'est le soulier qui connaît si les bas ont des trous). Elle en a comme
+cela une centaine, et les indiscrets n'ont jamais le dernier mot avec
+elle... A propos, sais-tu qui j'ai rencontré chez la dame du premier?...
+Le poète hindou de la table d'hôte, le grand Baghavat lui-même. Il a
+l'air d'en être fort épris, et lui fait de beaux poèmes où il la compare
+tour à tour à un condor, un lotus ou un buffle; mais la dame ne fait pas
+grand cas de ses hommages. D'ailleurs elle doit y être habituée: tous
+les artistes qui viennent chez elle--et je te réponds qu'il y en a des
+plus fameux--en sont amoureux.
+
+«Elle est si belle, si étrangement belle!... En vérité, j'aurais craint
+pour mon coeur, s'il n'était déjà pris. Heureusement que les yeux noirs
+sont là pour me défendre. Chers yeux noirs! j'irai passer la soirée
+avec eux aujourd'hui, et nous parlerons de vous tout le temps, ma mère
+Jacques.»
+
+Comme le petit Chose achevait cette lettre, on frappa doucement à la
+porte. C'était la dame du premier qui lui envoyait, par Coucou-Blanc,
+une invitation pour venir, au Théâtre-Français, entendre la grue dans sa
+loge. Il aurait accepté de bon coeur, mais il songea qu'il n'avait pas
+d'habit et fut obligé de dire non. Cela le mit de fort méchante humeur.
+«Jacques aurait dû me faire faire un habit, se disait-il... C'est
+indispensable... Quand les articles paraîtront, il faudra que j'aille
+remercier les journalistes... Comment faire si je n'ai pas d'habit?...»
+Le soir, il alla au passage du Saumon; mais cette visite ne l'égaya pas.
+Le Cévenol riait fort; Mlle Pierrotte était trop brune. Les yeux noirs
+avaient beau lui faire signe et lui dire doucement: «Aimez-moi!» dans la
+langue mystique des étoiles, l'ingrat ne voulait rien entendre. Après
+dîner, quand les Lalouette arrivèrent, il s'installa triste et maussade
+dans un coin, et tandis que le tableau à musique jouait ses petits airs,
+il se figurait Irma Borel trônant dans une loge découverte, les bras
+de neige jouant de l'éventail, le brouillard d'or scintillant sous les
+lumières de la salle. «Comme j'aurais honte si elle me voyait ici!»
+songeait-il.
+
+Plusieurs jours se passèrent sans nouveaux incidents. Irma Borel ne
+donnait plus signe de vie. Entre le premier et le cinquième étage, les
+relations semblaient interrompues. Toutes les nuits, le petit Chose,
+assis à son établi, entendait entrer la victoria de la dame, et, sans
+qu'il y prît garde, le roulement sourd de la voiture, le «Porte, s'il
+vous plaît» du cocher, le faisaient tressaillir. Même il ne pouvait pas
+entendre sans émotion la Négresse remonter chez elle; s'il avait osé, il
+serait allé lui demander des nouvelles de sa maîtresse.... Malgré tout,
+cependant, les yeux noirs étaient encore maîtres de la place. Le petit
+Chose passait de longues heures auprès d'eux. Le reste du temps, il
+s'enfermait chez lui pour chercher des rimes, au grand ébahissement des
+moineaux, qui venaient le voir de tous les toits à la ronde, car les
+moineaux du pays latin sont comme la dame de grand mérite et se font de
+drôles d'idées sur les mansardes d'étudiants. En revanche, les cloches
+de Saint-Germain--les pauvres cloches vouées au Seigneur et cloîtrées
+toute leur vie comme des Carmélites--se réjouissaient de voir leur
+ami le petit Chose éternellement assis devant sa table; et, pour
+l'encourager, elles lui faisaient grande musique.
+
+Sur ces entrefaites, on reçut des nouvelles de Jacques. Il était
+installé à Nice et donnait force détails sur son installation.... «Le
+beau pays, mon Daniel, et comme cette mer qui est là sous mes fenêtres
+t'inspirerait! Moi, je n'en jouis guère! je ne sors jamais.... Le
+marquis dicte tout le jour. Diable d'homme, va! Quelquefois, entre deux
+phrases, je lève la tête, je vois une petite voile rouge à l'horizon,
+puis tout de suite le nez sur mon papier.... Mlle d'Hacqueville est
+toujours bien malade.... Je l'entends au-dessus de nous qui tousse, qui
+tousse.... Moi-même, à peine débarqué, j'ai attrapé un gros rhume qui ne
+veut pas finir....»
+
+Un peu plus loin, parlant de la dame du premier, Jacques disait:
+
+«....Si tu m'en crois, tu ne retourneras pas chez cette femme. Elle est
+trop compliquée pour toi; et même, faut-il te le dire? je flaire en elle
+une aventurière.... Tiens! j'ai vu hier dans le port un brick hollandais
+qui venait de faire un voyage autour du monde et qui rentrait avec des
+mâts japonais, des espars du Chili, un équipage bariolé comme une
+carte géographique.... Eh bien, mon cher, je trouve que ton Irma Borel
+ressemble à ce navire. Bon pour un brick d'avoir beaucoup voyagé, mais
+pour une femme, c'est différent. En général, celles qui ont vu tant de
+pays en font beaucoup voir aux autres.... Méfie-toi, Daniel, méfie-toi!
+et surtout, je t'en conjure, ne fais pas pleurer les yeux noirs....»
+
+Ces derniers mots allèrent droit au coeur du petit Chose. La persistance
+de Jacques à veiller sur le bonheur de celle qui n'avait pas voulu
+l'aimer lui parut admirable. «Oh! non! Jacques, n'aie pas peur; je ne
+la ferai pas pleurer», se dit-il, et tout de suite il prit la ferme
+résolution de ne plus retourner chez la dame du premier.... Fiez-vous au
+petit Chose pour les fermes résolutions.
+
+Ce soir-là, quand la victoria roula sous le porche, il y prit à
+peine garde. La chanson de la Négresse ne lui causa pas non plus de
+distraction. C'était une nuit de septembre, orageuse et lourde.... Il
+travaillait, la porte entrouverte. Tout à coup, il crut entendre craquer
+l'escalier de bois qui menait à sa chambre. Bientôt il distingua un
+léger bruit de pas et le frôlement d'une robe. Quelqu'un montait,
+c'était sûr... mais qui?...
+
+Coucou-Blanc était rentrée depuis longtemps.... Peut-être la dame du
+premier qui venait parler à la Négresse....
+
+A cette idée le petit Chose sentit son coeur battre avec violence; mais
+il eut le courage de rester devant sa table.... Les pas approchaient
+toujours. Arrivé sur le palier on s'arrêta.... Il y eut un moment de
+silence; puis un léger coup frappé à la porte de la Négresse, qui ne
+répondit pas.
+
+«C'est elle», se dit-il sans bouger de sa place.
+
+Tout à coup, une lumière parfumée se répandit dans la chambre.
+
+La porte cria, quelqu'un entrait.
+
+Alors, sans tourner la tête, le petit Chose demanda en tremblant:
+
+«Qui est là?»
+
+
+
+XI
+
+LE COEUR DE SUCRE
+
+Voilà deux mois que Jacques est parti, et il n'est pas encore au moment
+de revenir. Mlle d'Hacqueville est morte. Le marquis, escorté de son
+secrétaire, promène son deuil par toute l'Italie, sans interrompre d'un
+seul jour la terrible dictée de ses mémoires. Jacques, surmené, trouve à
+peine le temps d'écrire à son frère quelques lignes datées de Rome, de
+Naples, de Pise, de Palerme. Mais, si le timbre de ces lettres varie
+souvent, leur texte ne change guère.... «Travailles-tu?... Comment vont
+les yeux noirs?... L'article de Gustave Planche a-t-il paru?... Es-tu
+retourné chez Irma Borel?» A ces questions, toujours les mêmes, le petit
+Chose répond invariablement qu'il travaille beaucoup, que la vente du
+livre va très bien, les yeux noirs aussi; qu'il n'a pas revu Irma Borel,
+ni entendu parler de Gustave Planche.
+
+Qu'y a-t-il de vrai dans tout cela?... Une dernière lettre, écrite
+par le petit Chose en une nuit de fièvre, et de tempête, va nous
+l'apprendre.
+
+«_Monsieur Jacques Eyssette à Pise._
+
+«Dimanche soir, 10 heures.
+
+«Jacques, je t'ai menti. Depuis deux mois je ne fais que te mentir. Je
+t'écris que je travaille, et depuis deux mois mon écritoire est à sec.
+Je t'écris que la vente de mon livre va bien, et depuis deux mois on
+n'en a pas vendu un exemplaire. Je t'écris que je ne revois plus Irma
+Borel, et depuis deux mois je ne l'ai pas quittée. Quant aux yeux noirs,
+hélas!... O Jacques, Jacques, pourquoi ne t'ai-je pas écouté? Pourquoi
+suis-je retourné chez cette femme?
+
+«Tu avais raison, c'est une aventurière, rien de plus. D'abord, je la
+croyais intelligente. Ce n'est pas vrai, tout ce qu'elle dit lui vient
+de quelqu'un. Elle n'a pas de cervelle, pas d'entrailles. Elle est
+fourbe, elle est cynique, elle est méchante. Dans ses accès de colère,
+je l'ai vue rouer sa Négresse de coups de cravache, la jeter par terre,
+la trépigner. Avec cela, une femme forte, qui ne croit ni à Dieu ni au
+diable, mais qui accepte aveuglément les prédictions des somnambules et
+du marc de café. Quant à son talent de tragédienne, elle a beau prendre
+des leçons d'un avorton à bosse et passer toutes ses journées chez elle
+avec des boules élastiques dans la bouche, je suis sûr qu'aucun
+théâtre n'en voudra. Dans la vie privée, par exemple, c'est une fière
+comédienne.
+
+«Comment j'étais tombé dans les griffes de cette créature, moi qui aime
+tant ce qui est bon et ce qui est simple, je n'en sais vraiment rien,
+mon pauvre Jacques; mais ce que je puis te jurer, c'est que je lui ai
+échappé et que maintenant tout est fini, fini, fini.... Si tu savais
+comme j'étais lâche et ce qu'elle faisait de moi!... Je lui avais
+raconté toute mon histoire: je lui parlais de toi, de notre mère, des
+yeux noirs. C'est à mourir de honte, je te dis.... Je lui avais donné
+tout mon coeur, je lui avais livré toute ma vie; mais de sa vie à elle,
+jamais elle n'avait rien voulu me livrer. Je ne sais pas qui elle est,
+je ne sais pas d'où elle vient. Un jour je lui ai demandé si elle avait
+été mariée, elle s'est mise à rire. Tu sais, cette petite cicatrice
+qu'elle a sur la lèvre, c'est un coup de couteau qu'elle a reçu là-bas
+dans son pays, à Cuba. J'ai voulu savoir qui lui avait fait cela. Elle
+m'a répondu très simplement: «Un Espagnol nommé Pacheco», et pas un mot
+de plus.... C'est bête, n'est-ce pas? Est-ce que je le connais moi,
+ce Pacheco? Est-ce qu'elle n'aurait pas dû me donner quelques
+explications?... Un coup de couteau, ce n'est pas naturel, que diable!
+Mais voilà... les artistes qui l'entourent lui ont fait un renom de
+femme étrange, et elle tient à sa réputation.... Oh! ces artistes, mon
+cher, je les exècre. Si tu savais ces gens-là, à force de vivre avec des
+statues et des peintures, ils en arrivent à croire qu'il n'y a que cela
+au monde. Ils vous parlent toujours de forme, de ligne, de couleur,
+d'art grec, de Parthénon, de méplats, de mastoïdes. Ils regardent votre
+nez, votre bras, votre menton. Ils cherchent si vous avez un type, du
+galbe, du _caractère_; mais de ce qui bat dans nos poitrines, de nos
+passions, de nos larmes, de nos angoisses, ils s'en soucient autant que
+d'une chèvre morte. Moi, ces bonnes gens ont trouvé que ma tête avait du
+caractère mais que ma poésie n'en avait pas du tout. Ils m'ont joliment
+encouragé, va!
+
+«Au début de notre liaison, cette femme avait cru mettre la main sur un
+petit prodige, un grand poète de mansarde:--m'a-t-elle assommé avec sa
+mansarde! Plus tard, quand son cénacle lui a prouvé que je n'étais qu'un
+imbécile, elle m'a gardé pour le caractère de ma tête. Ce caractère, il
+faut te dire, variait selon les gens. Un de ses peintres, qui me voyait
+le type italien, m'a fait poser pour un pifferaro; un autre, pour un
+Algérien marchand de violettes; un autre.... Est-ce que je sais? Le plus
+souvent, je posais chez elle, et, pour lui plaire, je devais garder tout
+le jour mes oripeaux sur les épaules et figurer dans son salon, à côté
+du kakatoès. Nous avons passé bien des heures ainsi, moi en Turc, fumant
+de longues pipes dans un coin de sa chaise longue, elle à l'autre bout
+de sa chaise, déclamant avec ses boules élastiques dans la bouche, et
+s'interrompant de temps à autre pour me dire: «Quelle tête à caractère
+vous avez, mon cher Dani-Dan!» Quand j'étais en Turc, elle m'appelait
+Dani-Dan; quand j'étais en Italien, Danielo; jamais Daniel.... J'aurais
+du reste l'honneur de figurer sous ces deux espèces à l'Exposition
+prochaine de peinture: on verra sur le livret: «Jeune pifferaro, à Mme
+Irma Borel.» «Jeune fellah, à Mme Irma Borel.» Et ce sera moi... quelle
+honte!
+
+«Je m'arrête un moment, Jacques. Je vais ouvrir la fenêtre, et boire un
+peu l'air de la nuit. J'étouffe... je n'y vois plus.
+
+«Onze heures.
+
+«L'air me fait du bien. En laissant la fenêtre ouverte, je puis
+continuer à t'écrire. Il pleut, il fait noir, les cloches sonnent. Que
+cette chambre est triste!... Chère petite chambre! Moi qui l'aimais tant
+autrefois; maintenant je m'y ennuie. C'est _elle_ qui me l'a gâtée; elle
+y est venue trop souvent. Tu comprends, elle m'avait là sous la main,
+dans la maison; c'était commode. Oh! ce n'était plus la chambre du
+travail....
+
+«Que je fusse ou non chez moi, elle entrait à toute heure et fouillait
+partout. Un soir, je la trouvai furetant dans un tiroir où je renferme
+ce que j'ai de plus précieux au monde, les lettres de notre mère, les
+tiennes, celles des yeux noirs; celles-ci dans une boite dorée que tu
+dois connaître. Au moment où j'entrai, Irma Borel tenait cette boîte
+et allait l'ouvrir. Je n'eus que le temps de m'élancer et de la lui
+arracher des mains.
+
+«--Que faites-vous là?» lui criai-je indigné....
+
+«Elle prit son air le plus tragique:
+
+«--J'ai respecté les lettres de votre mère; mais celles-ci
+m'appartiennent, je les veux.... Rendez-moi cette boîte.
+
+«--Que voulez-vous en faire?
+
+«--Lire les lettres qu'elle contient....
+
+«--Jamais, lui dis-je. Je ne connais rien de votre vie, et vous
+connaissez tout de la mienne.
+
+«--Oh! Dani-Dan!--C'était le jour du Turc.--Oh! Dani-Dan, est-il
+possible que vous me reprochiez cela? Est-ce que vous n'entrez pas chez
+moi quand vous voulez? Est-ce que tous ceux qui viennent chez moi ne
+vous sont pas connus?»
+
+«Tout en parlant, et de sa voix la plus câline, elle essayait de me
+prendre la boîte.
+
+«--Eh bien! lui dis-je, puisqu'il en est ainsi, je vous permets de
+l'ouvrir; mais à une condition....
+
+«--Laquelle?
+
+«--Vous me direz où vous allez tous les matins de huit à dix heures.»
+
+«Elle devint pâle et me regarda droit dans les yeux.... Je ne lui avais
+jamais parlé de cela. Ce n'est pas l'envie qui me manquait pourtant.
+Cette mystérieuse sortie de tous les matins m'intriguait, m'inquiétait,
+comme la cicatrice, comme le Pacheco et tout le train de cette existence
+bizarre. J'aurais voulu savoir, mais en même temps j'avais peur
+d'apprendre. Je sentais qu'il y avait là-dessous quelque mystère
+d'infamie qui m'aurait obligé à fuir.... Ce jour-là, cependant, j'osai
+l'interroger, comme tu vois. Cela la surprit beaucoup. Elle hésita un
+moment, puis elle me dit avec effort, d'une voix sourde:
+
+«--Donnez-moi la boîte. Vous saurez tout.»
+
+«Alors, je lui donnai la boîte; Jacques, c'est infâme, N'est-ce pas?
+Elle l'ouvrit en frémissant de plaisir et se mit à lire toutes les
+lettres--il y en avait une vingtaine--, lentement, à demi-voix, sans
+sauter une ligne. Cette histoire d'amour, fraîche et pudique, paraissait
+l'intéresser beaucoup. Je la lui avais déjà racontée, mais à ma façon,
+lui donnant les yeux noirs pour une jeune fille de la plus haute
+noblesse, que ses parents refusaient de marier à ce petit plébéien de
+Daniel Eyssette; tu reconnais bien là ma ridicule vanité.
+
+«De temps en temps, elle interrompait sa lecture pour dire: «Tiens!
+c'est gentil, ça!» ou bien encore: «Oh! oh! pour une fille noble....»
+Puis, à mesure qu'elle les avait lues, elle les approchait de la bougie
+et les regardait brûler avec un rire méchant. Moi, je la laissais faire;
+je voulais savoir où elle allait tous les matins de huit à dix....
+
+«Or, parmi ces lettres, il y en avait une écrite sur du papier de la
+maison Pierrotte, du papier à tête, avec trois petites assiettes vertes
+dans le haut, et au-dessous: _Porcelaines et cristaux. Pierrotte,
+successeur de Lalouette_... Pauvres yeux noirs! sans doute un jour, au
+magasin, ils avaient éprouvé le besoin de m'écrire, et le premier papier
+venu leur avait semblé bon.... Tu penses, quelle découverte pour la
+tragédienne! Jusque-là elle avait cru à mon histoire de fille noble et
+de parents grands seigneurs; mais quand elle en fut à cette lettre, elle
+comprit tout et partit d'un grand éclat de rire:
+
+«--La voilà donc, cette jeune patricienne, cette perle du noble
+faubourg... elle s'appelle Pierrotte et vend de la porcelaine au passage
+du Saumon.... Ah! je comprends maintenant pourquoi vous ne vouliez pas
+me donner la boîte.» Et elle riait, elle riait....
+
+«Mon cher, je ne sais pas ce qui me prit; la honte, le dépit, la
+rage.... Je n'y voyais plus. Je me jetai sur elle pour lui arracher les
+lettres. Elle eut peur, fit un pas en arrière, et s'empêtrant dans sa
+traîne, tomba avec un grand cri. Son horrible Négresse l'entendit de la
+chambre à côté et accourut aussitôt, nue, noire, hideuse, décoiffée. Je
+voulais l'empêcher d'entrer, mais d'un revers de sa grosse main huileuse
+elle me cloua contre la muraille et se campa entre sa maîtresse et moi.
+
+«L'autre, pendant ce temps, s'était relevée et pleurait ou faisait
+semblant. Tout en pleurant, elle continuait à fouiller dans la boîte:
+
+«--Tu ne sais pas, dit-elle à sa Négresse, tu ne sais pas pourquoi il
+a voulu me battre?... Parce que j'ai découvert que sa demoiselle
+noble n'est pas noble du tout, et qu'elle vend des assiettes dans un
+passage....
+
+«--Tout ça qui porte zéperons, pas maquignon, dit la vieille en forme de
+sentence.
+
+«--Tiens, regarde, fit la tragédienne, regarde les gages d'amour que lui
+donnait sa boutiquière.... Quatre crins de son chignon et un bouquet de
+violettes d'un sou... Approche ta lampe, Coucou-Blanc.» «La Négresse
+approcha sa lampe; les cheveux et les fleurs flambèrent en pétillant. Je
+laissai faire; j'étais atterré.
+
+«--Oh! oh! qu'est-ce ceci? continua la tragédienne en dépliant un papier
+de soie.... Une dent?... Non! ça a l'air d'être du sucre.... Ma foi,
+oui.... c'est une sucrerie allégorique... un petit coeur en sucre.»
+
+«Hélas! un jour, à la foire des Prés-Saint-Gervais, les yeux noirs
+avaient acheté ce petit coeur de sucre et me l'avaient donné en me
+disant:
+
+«--Je vous donne mon coeur.»
+
+«La Négresse le regardait d'un oeil d'envie.
+
+«--Tu le veux! Coucou, lui cria la maîtresse.... Eh bien, attrape....»
+
+«Et elle le lui jeta dans la bouche comme à un chien.... C'est peut-être
+ridicule; mais quand j'ai entendu le sucre craquer sous la meule de la
+Négresse, j'ai frissonné des pieds à la tête. Il me semblait que c'était
+le propre coeur des yeux noirs que ce monstre aux dents noires dévorait
+si joyeusement.
+
+«Tu crois peut-être, mon pauvre Jacques, qu'après cela tout a été fini
+entre nous? Eh bien, mon cher, si au lendemain de cette scène tu étais
+entré chez Irma Borel, tu l'aurais trouvée répétant le rôle d'Hermione
+avec son bossu, et, dans un coin, sur une natte, à côté du kakatoès, tu
+aurais vu un jeune Turc accroupi, avec une grande pipe qui lui faisait
+trois fois le tour du corps.... Quelle tête à caractère vous avez, mon
+Dani-Dan!
+
+«Mais, au moins, diras-tu, pour prix de ton infamie, tu as su ce que tu
+voulais savoir, et ce qu'_elle_ devenait tous les matins, de huit à dix?
+Oui, Jacques, je l'ai su, mais ce matin seulement, à la suite d'une
+scène terrible,--la dernière, par exemple,--que je vais te raconter....
+Mais, chut!... Quelqu'un monte.... Si c'était elle, si elle venait me
+relancer encore?... C'est qu'elle en est bien capable, même après ce qui
+s'est passé. Attends!... Je vais fermer la porte à double tour.... Elle
+n'entrera pas, n'aie pas peur....
+
+«Il ne faut pas qu'elle entre.
+
+«Minuit.
+
+«Ce n'est pas elle; c'était sa Négresse. Cela m'étonnait aussi; je
+n'avais pas entendu rentrer sa voiture.... Coucou-Blanc vient de se
+coucher. A travers la cloison, j'entends le glouglou de la bouteille et
+l'horrible refrain... _tolocototignan_.... Maintenant elle ronfle; on
+dirait le balancier d'une grosse horloge.
+
+«Voici comment ont fini nos tristes amours.
+
+«Il y a trois semaines à peu près, le bossu qui lui donne des leçons lui
+déclara qu'elle était mûre pour les grands succès tragiques et qu'il
+voulait la faire entendre ainsi que quelques autres de ses élèves.
+
+«Voilà ma tragédienne ravie.... Comme on n'a pas de théâtre sous la
+main, on convient de changer en salle de spectacle l'atelier d'un de
+ces messieurs, et d'envoyer des invitations à tous les directeurs de
+théâtres de Paris.... Quant à la pièce de début, après avoir longtemps
+discuté, on se décide pour _Athalie_.... De toutes les pièces du
+répertoire, c'était celle que les élèves du bossu savaient le mieux.
+On n'avait besoin pour la mettre sur pied que de quelques raccords et
+répétitions d'ensemble. Va donc pour _Athalie_.... Comme Irma Borel
+était trop grande dame pour se déranger, les répétitions se firent chez
+elle. Chaque jour, le bossu amenait ses élèves, quatre ou cinq grandes
+filles maigres, solennelles, drapées dans des cachemires français à
+treize francs cinquante, et trois ou quatre pauvres diables avec des
+habits de papier noirci et des têtes de naufragés.... On répétait
+tout le jour, excepté de huit à dix; car, malgré les apprêts de la
+représentation, les mystérieuses sorties n'avaient pas cessé. Irma, le
+bossu, les élèves, tout le monde travaillait avec rage. Pendant deux
+jours on oublia de donner à manger au kakatoès. Quant au jeune Dani-Dan,
+on ne s'occupait plus de lui.... En somme, tout allait bien; l'atelier
+était paré, le théâtre construit, les costumes prêts, les invitations
+faites. Voilà que trois ou quatre jours avant la représentation,
+le jeune Eliacin--une fillette de dix ans, la nièce du bossu tombe
+malade... Comment faire? Où trouver un Eliacin, un enfant capable
+d'apprendre son rôle en trois jours?... Consternation générale. Tout à
+coup, Irma Borel se tourne vers moi:
+
+«--Au fait, Dani-Dan, si vous vous en chargiez?
+
+«--Moi? Vous plaisantez... A mon âge!...
+
+«--Ne dirait-on pas que c'est un homme... Mais mon petit, vous avez
+l'air d'avoir quinze ans; en scène, costumé, maquillé, vous en paraîtrez
+douze... D'ailleurs, le rôle est tout à fait dans le caractère de votre
+tête.»
+
+«Mon cher ami, j'eus beau me débattre. Il fallut en passer par où elle
+voulait, comme toujours. Je suis si lâche...
+
+«La représentation eut lieu.... Ah! si j'avais le coeur à rire, comme je
+t'amuserais avec le récit de cette journée... On avait compté sur les
+directeurs du Gymnase et du Théâtre-Français; mais il paraît que ces
+messieurs avaient affaire ailleurs, et nous nous contentâmes d'un
+directeur de la banlieue, amené au dernier moment. En somme, ce petit
+spectacle de famille n'alla pas trop de travers... Irma Borel fut très
+applaudie... Moi, je trouvais que cette Athalie de Cuba était trop
+emphatique, qu'elle manquait d'expression, et parlait le français
+comme une... fauvette espagnole; mais, bah! ses amis les artistes n'y
+regardaient pas de si près. Le costume était authentique, la cheville
+fine, le cou bien attaché... C'est tout ce qu'il leur fallait. Quant à
+moi, le caractère de ma tête me valut aussi un très beau succès,
+moins beau pourtant que celui de Coucou-Blanc dans le rôle muet de la
+nourrice. Il est vrai que la tête de la Négresse avait encore plus de
+caractère que la mienne. Aussi, lorsque au cinquième acte elle parut
+tenant sur son poing l'énorme kakatoès--son Turc, sa Négresse, son
+kakatoès, la tragédienne avait voulu que nous figurions tous dans la
+pièce--, et roulant d'un air étonné de gros yeux blancs très féroces,
+il y eut par toute la salle une formidable explosion de bravos. «Quel
+succès!» disait Athalie rayonnante....
+
+«Jacques!... Jacques!... J'entends sa voiture qui rentre. Oh! la
+misérable femme! D'où vient-elle si tard? Elle l'a donc oubliée notre
+horrible matinée; moi qui en tremble encore!
+
+«La porte s'est refermée.... Pourvu maintenant qu'elle ne monte pas!
+Vois-tu, c'est terrible, le voisinage d'une femme qu'on exècre!
+
+«Une heure.
+
+«La représentation que je viens de te raconter a eu lieu il y a trois
+jours.
+
+«Pendant ces trois jours, elle a été gaie, douce, affectueuse,
+charmante. Elle n'a pas une fois battu sa Négresse. A plusieurs
+reprises, elle m'a demandé de tes nouvelles, si tu toussais toujours; et
+pourtant, Dieu sait qu'elle ne t'aime pas... J'aurais dû me douter de
+quelque chose.
+
+«Ce matin, elle entre dans ma chambre, comme neuf heures sonnaient. Neuf
+heures!... Jamais je ne l'avais vue à cette heure-là!... Elle s'approche
+de moi et me dit en souriant:
+
+«--Il est neuf heures!»
+
+«Puis tout à coup, devenant solennelle:
+
+«--Mon ami, me dit-elle, je vous ai trompé. Quand nous nous sommes
+rencontrés, je n'étais pas libre. Il y avait un homme dans ma vie,
+lorsque vous y êtes entré; un homme à qui je dois mon luxe, mes loisirs,
+tout ce que j'ai.»
+
+«Je te le disais bien, Jacques, qu'il y avait quelque infamie sous ce
+mystère.
+
+«--Du jour où je vous ai connu, cette liaison m'est devenue odieuse...
+Si je ne vous en ai pas parlé, c'est que je vous connaissais trop fier
+pour consentir à me partager avec un autre. Si je ne l'ai pas brisée,
+c'est parce qu'il m'en coûtait de renoncer à cette existence indolente
+et luxueuse pour laquelle je suis née... Aujourd'hui, je ne peux plus
+vivre ainsi. Ce mensonge me pèse, cette trahison de tous les jours me
+rend folle.... Et si vous voulez encore de moi après l'aveu que je viens
+de vous faire je suis prête à tout quitter et à vivre avec vous dans un
+coin, où vous voudrez...»
+
+«Ces derniers mots «où vous voudrez» furent dits à voix basse, tout près
+de moi, presque sur mes lèvres, pour me griser...
+
+«J'eus pourtant le courage de lui répondre, et même très sèchement, que
+j'étais pauvre, que je ne gagnais pas ma vie, et que je ne pouvais pas
+la faire nourrir par mon frère Jacques.
+
+«Sur cette réponse, elle releva la tête d'un air de triomphe:
+
+«--Eh bien, si j'avais trouvé pour nous deux un moyen honorable et sûr
+de gagner notre vie sans nous quitter, que diriez-vous?»
+
+«Là-dessus, elle tira d'une de ses poches un grimoire sur papier timbré
+qu'elle se mit à me lire... C'était un engagement pour nous deux dans
+un théâtre de la banlieue parisienne; elle, à raison de cent francs par
+mois; moi, à raison de cinquante. Tout était prêt; nous n'avions plus
+qu'à signer.
+
+«Je la regardai, épouvanté. Je sentais qu'elle m'entraînait dans un
+trou, et j'eus peur un moment de n'être pas assez fort pour résister...
+La lecture du grimoire finie, sans me laisser le temps de répondre, elle
+se mit à parler fiévreusement des splendeurs de la carrière théâtrale et
+de la vie glorieuse que nous allions mener là-bas, libres, fiers, loin
+du monde, tout à notre art et à notre amour.
+
+«Elle parla trop; c'était une faute. J'eus le temps de me remettre,
+d'invoquer ma mère Jacques dans le fond de mon coeur, et quand elle eut
+fini sa tirade, je pus lui dire très froidement:
+
+«--Je ne veux pas être comédien...»
+
+«Bien entendu elle ne lâcha pas prise et recommença ses belles tirades.
+
+«Peine perdue... A tout ce qu'elle put me dire, je ne répondis qu'une
+chose:
+
+«--Je ne veux pas être comédien...»
+
+«Elle commençait à perdre patience.
+
+«--Alors, me dit-elle en pâlissant, vous préférez que je retourne
+là-bas, de huit à dix, et que les choses restent comme elles sont...»
+
+«A cela je répondis un peu moins froidement:
+
+«--Je ne préfère rien... Je trouve très honorable à vous de vouloir
+gagner votre vie et ne plus la devoir aux générosités d'un monsieur de
+huit à dix... Je vous répète seulement que je ne me sens pas la moindre
+vocation théâtrale, et que je ne serai pas un comédien.»
+
+«A ce coup elle éclata.
+
+«--Ah! tu ne veux pas être comédien... Qu'est-ce que tu seras donc
+alors?... Te croirais-tu poète, par hasard?... Il se croit poète... mais
+tu n'as rien de ce qu'il faut, pauvre fou!... Je vous demande, parce que
+ça vous a fait imprimer un méchant livre dont personne ne veut, ça se
+croit poète... Mais, malheureux, ton livre est idiot, tous me le disent
+bien... Depuis deux mois qu'il est en vente, on n'en a vendu qu'un
+exemplaire, et c'est le mien... Toi, poète, allons donc!... Il n'y a que
+ton frère pour croire à une niaiserie pareille... Encore un joli naïf,
+celui-là!... et qui t'écrit de bonnes lettres... Il est à mourir de rire
+avec son article de Gustave Planche... En attendant, il se tue pour te
+faire vivre; et toi, pendant ce temps-là, tu... tu... au fait, qu'est-ce
+que tu fais? Le sais-tu seulement?... Parce que ta tête a un certain
+caractère, cela te suffit; tu t'habilles en Turc, et tu crois que tout
+est là!... D'abord, je te préviens que depuis quelque temps le caractère
+de ta tête se perd joliment... tu es laid, tu es très laid. Tiens!
+regarde-toi... je suis sûre que si tu retournais vers ta donzelle
+Pierrotte, elle ne voudrait plus de toi... Et pourtant, vous êtes bien
+faits l'un pour l'autre... Vous êtes nés tous les deux pour vendre de la
+porcelaine au passage du Saumon. C'est bien mieux ton affaire que d'être
+comédien...»
+
+«Elle bavait, elle étranglait. Jamais tu n'as vu folie pareille. Je
+la regardais sans rien dire. Quand elle eut fini, je m'approchai
+d'elle--j'avais tout le corps qui me tremblait--, et je lui dis bien
+tranquillement:
+
+«--Je ne veux pas être comédien.»
+
+«Disant cela, j'allai vers la porte, je l'ouvris et la lui montrai.
+
+«--M'en aller, fit-elle en ricanant... Oh! pas encore... j'en ai encore
+long à vous dire.»
+
+«Pour le coup, je n'y tins plus. Un paquet de sang me monta au visage.
+Je pris un des chenets de la cheminée et je courus sur elle... Je te
+réponds qu'elle a déguerpi... Mon cher, à ce moment-là, j'ai compris
+l'Espagnol Pacheco.
+
+«Derrière elle, j'ai pris mon chapeau et je suis descendu. J'ai couru
+tout le jour, de droite et de gauche, comme un homme ivre... Ah! si tu
+avais été là... Un moment j'ai eu l'idée d'aller chez Pierrotte, de
+me jeter à ses pieds, de demander grâce aux yeux noirs. Je suis allé
+jusqu'à la porte du magasin, mais je n'ai pas osé entrer... Voilà deux
+mois que je n'y vais plus. On m'a écrit, pas de réponse. On est venu me
+voir, je me suis caché. Comment pourrait-on me pardonner?... Pierrotte
+était assis sur son comptoir. Il avait l'air triste... Je suis resté un
+moment à le regarder, debout contre la vitre; puis je me suis enfui en
+pleurant.
+
+«La nuit venue, je suis rentré. J'ai pleuré longtemps à la fenêtre;
+après quoi, j'ai commencé à t'écrire. Je t'écrirai ainsi toute la nuit.
+Il me semble que tu es là, que je cause avec toi, et cela me fait du
+bien.
+
+«Quel monstre que cette femme! Comme elle était sûre de moi! Comme elle
+me croyait bien son jouet, sa chose!... Comprends-tu? m'emmener jouer
+la comédie dans la banlieue!... Conseille-moi, Jacques, je m'ennuie, je
+souffre... Elle m'a fait bien du mal, vois-tu! je ne crois plus en moi,
+je doute, j'ai peur... Que faut-il faire?... travailler?... Hélas! elle
+a raison, je ne suis pas poète, mon livre ne s'est pas vendu... Et pour
+payer, comment vas-tu faire?...
+
+«Toute ma vie est gâtée. Je n'y vois plus, je ne sais plus. Il fait
+noir... Il y a des noms prédestinés. Elle s'appelle Irma Borel. Borel,
+chez nous, ça veut dire bourreau... Irma Bourreau!... Comme ce nom lui
+va bien!... Je voudrais déménager. Cette chambre m'est odieuse... Et
+puis, je suis exposé à la rencontrer dans l'escalier... Par exemple,
+sois tranquille, si elle remonte jamais... Mais elle ne remontera pas...
+Elle m'a oublié. Les artistes sont là pour la consoler...
+
+«Ah! mon Dieu! qu'est-ce que j'entends?... Jacques, mon frère, c'est
+elle. Je te dis que c'est elle. Elle vient ici; j'ai reconnu son pas...
+Elle est là, tout près... J'entends son haleine... Son oeil collé à la
+serrure me regarde, me brûle, me...»
+
+Cette lettre ne partit pas.
+
+
+
+XII
+
+TOLOCOTOTIGNAN
+
+Me voici arrivé aux pages les plus sombres de mon histoire, aux jours de
+misère et de honte que Daniel Eyssette a vécus à côté de cette femme,
+comédien dans la banlieue de Paris. Chose singulière! ce temps de ma
+vie, accidenté, bruyant, tourbillonnant, m'a laissé des remords plutôt
+que des souvenirs.
+
+Tout ce coin de ma mémoire est brouillé, je ne vois rien, rien...
+
+Mais, attendez!... je n'ai qu'à fermer les yeux et à fredonner deux
+ou trois fois ce refrain bizarre et mélancolique: _Tolocototignan!
+Tolocototignan!_ tout de suite, comme par magie, mes souvenirs assoupis
+vont se réveiller, les heures mortes sortiront de leurs tombeaux, et
+je retrouverai le petit Chose, tel qu'il était alors, dans une grande
+maison neuve du boulevard Montparnasse, entre Irma Borel qui répétait
+ses rôles, et Coucou-Blanc qui chantait sans cesse:
+
+_Tolocototignan! Tolocototignan!_
+
+Pouah! l'horrible maison! je la vois maintenant, je la vois avec ses
+mille fenêtres, sa rampe verte et poisseuse, ses plombs béants, ses
+portes numérotées, ses longs corridors blancs qui sentaient la peinture
+fraîche... toute neuve, et déjà salie!... Il y avait cent huit chambres
+là-dedans; dans chaque chambre, un ménage. Et quels ménages! Tout le
+jour, c'étaient des scènes; des cris, du fracas, des tueries; la nuit
+des piaillements d'enfants, des pieds nus marchant sur le carreau, puis
+le balancement uniforme et lourd des berceaux. De temps en temps, pour
+varier, des visites de la police.
+
+C'est là, c'est dans cet antre garni à sept étages qu'Irma Borel et le
+petit Chose étaient venus abriter leur amour.... Triste logis et bien
+fait pour un pareil hôte!... Ils l'avaient choisi parce que c'était près
+de leur théâtre; et puis, comme dans toutes les maisons neuves, ils
+ne payaient pas cher. Pour quarante francs--un prix d'essuyeurs de
+plâtre--ils avaient deux chambres au second étage, avec un liséré de
+balcon sur le boulevard, le plus bel appartement de l'hôtel.... Ils
+rentraient tous les soirs vers minuit, à la fin du spectacle. C'était
+sinistre de revenir par ces grandes avenues désertes, où rôdaient des
+blouses silencieuses, des filles en cheveux, et les longues redingotes
+des patrouilles grises.
+
+Ils marchaient vite, au milieu de la chaussée. En arrivant, ils
+trouvaient un peu de viande froide sur un coin de la table et la
+Négresse Coucou-Blanc, qui attendait... car Irma Borel avait gardé
+Coucou-Blanc. M. de Huit à Dix avait repris son cocher, ses meubles, sa
+vaisselle, sa voiture. Irma Borel avait gardé sa Négresse, son kakatoès,
+quelques bijoux et toutes ses robes.... Celles-ci, bien entendu, ne lui
+servaient plus qu'à la scène, les traînes de velours et de moire n'étant
+point faites pour balayer les boulevards extérieurs.... A elles seules,
+les robes occupaient une des deux chambres. Elles étaient là pendues
+tout autour à des portemanteaux d'acier, et leurs grands plis soyeux,
+leurs couleurs voyantes contrastaient étrangement avec le carreau
+dérougi et le meuble fané. C'est dans cette chambre que couchait la
+Négresse.
+
+Elle y avait installé sa paillasse, son fer à cheval, sa bouteille
+d'eau-de-vie; seulement, de peur du feu, on ne lui laissait pas de
+lumière. Aussi, la nuit, quand ils rentraient, Coucou-Blanc, accroupie
+sur une paillasse au clair de lune, avait l'air, parmi ces robes
+mystérieuses, d'une vieille sorcière préposée par Barbe-Bleue à la garde
+des sept pendues. L'autre pièce, la plus petite, était pour eux et le
+kakatoès. Juste la place d'un lit, de trois chaises, d'une table et du
+grand perchoir à bâtons dorés.
+
+Si triste et si étroit que fût leur logis, ils n'en sortaient jamais.
+Le temps que leur laissait le théâtre, ils le passaient chez eux
+à apprendre leurs rôles, et c'était, je vous le jure, un terrible
+charivari. D'un bout de la maison à l'autre on entendait leurs
+rugissements dramatiques:
+
+«Ma fille, rendez-moi ma fille!--Par ici, Gaspard!--Son nom, son nom,
+miséra-a-ble!» Par là-dessus, les cris déchirants du kakatoès, et la
+voix aiguë de Coucou-Blanc qui chantonnait sans cesse:
+
+_Tolocototignan!... Tolocototignan!..._
+
+Irma Borel était heureuse, elle. Cette vie lui plaisait; cela l'amusait
+de jouer au ménage d'artistes pauvres. «Je ne regrette rien»,
+disait-elle souvent. Qu'aurait-elle regretté? Le jour où la misère la
+fatiguerait, le jour où elle serait lasse de boire du vin au litre et
+de manger ces hideuses portions à sauce brune qu'on leur montait de la
+gargote, le jour où elle en aurait jusque-là de l'art dramatique de la
+banlieue, ce jour-là, elle savait bien qu'elle reprendrait son existence
+d'autrefois. Tout ce qu'elle avait perdu, elle n'aurait qu'à lever un
+doigt pour le retrouver.
+
+C'est cette pensée d'arrière-garde qui lui donnait du courage et lui
+faisait dire: «Je ne regrette rien.» Elle ne regrettait rien, elle; mais
+lui, lui?...
+
+Ils avaient débuté tous les deux dans _Gaspardo le Pêcheur_, un des
+plus beaux morceaux de la ferblanterie mélodramatique. Elle y fut
+très acclamée, non certes pour son talent--mauvaise voix, gestes
+ridicules--mais pour ses bras de neige, pour ses robes de velours.
+Le public de là-bas n'est pas habitué à ces exhibitions de chair
+éblouissante et de robes glorieuses à quarante francs le mètre. Dans
+la salle on disait: «C'est une duchesse!» et les titis émerveillés
+applaudissaient à tête fendre....
+
+Il n'eut pas le même succès. On le trouva trop petit; et puis il avait
+peur, il avait honte. Il parlait tout bas, comme à confesse: «Plus haut!
+plus haut!» lui criait-on. Mais sa gorge se serrait, étranglant les mots
+au passage. Il fut sifflé.... Que voulez-vous! Irma avait beau dire, la
+vocation n'y était pas. Après tout, parce qu'on est mauvais poète, ce
+n'est pas une raison pour être bon comédien.
+
+La créole le consolait de son mieux: «Ils n'ont pas compris le caractère
+de ta tête....», lui disait-elle souvent. Le directeur ne s'y trompa
+point, lui, sur le caractère de sa tête. Après deux représentations
+orageuses, il le fit venir dans son cabinet et lui dit: «Mon petit, le
+drame n'est pas ton affaire. Nous nous sommes fourvoyés. Essayons du
+vaudeville. Je crois que dans les comiques tu marcheras très bien.» Et
+dès le lendemain, on essaya du vaudeville. Il joua les jeunes premiers
+comiques, les gandins ahuris auxquels on fait boire de la limonade Rogé
+en guise de champagne, et qui courent la scène en se tenant le ventre,
+les niais à perruque rousse qui pleurent comme des veaux, «heu!...
+heu!... heu!...» les amoureux de campagne qui roulent des yeux bêtes
+en disant: «Mam'selle, j'vous aimons ben!... heulla! ben vrai; j'vous
+aimons tout plein!»
+
+Il joua les Jeannot, les trembleurs, tous ceux qui sont laids, tous ceux
+qui font rire, et la vérité me force à dire qu'il ne s'en tira pas trop
+mal. Le malheureux avait du succès; il faisait rire!
+
+Expliquez cela si vous pouvez. C'est quand il était en scène, grimé,
+plâtré, chargé d'oripeaux, que le petit Chose pensait à Jacques et aux
+yeux noirs. C'est au milieu d'une grimace, au coin d'un lazzi bête,
+que l'image de tous ces chers êtres, qu'il avait lâchement trahis, se
+dressait tout à coup devant lui.
+
+Presque tous les soirs, les titis de l'endroit pourront vous l'affirmer,
+il lui arrivait de s'arrêter net au beau milieu d'une tirade et de
+rester debout, sans parler, la bouche ouverte, à regarder la salle....
+Dans ces moments-là, son âme lui échappait, sautait par-dessus la rampe,
+crevait le plafond du théâtre d'un coup d'aile, et s'en allait bien loin
+donner un baiser à Jacques, un baiser à Mme Eyssette, demander grâce aux
+yeux noirs en se plaignant amèrement du triste métier qu'on lui faisait
+faire.
+
+«Heulla! ben vrai! j'vous aimons tout plein!...» disait tout à coup la
+voix du souffleur, et alors, le malheureux petit Chose, arraché à son
+rêve, tombé du ciel, promenait autour de lui de grands yeux étonnés où
+se peignait un effarement si naturel, si comique, que toute la salle
+partait d'un gros éclat de rire. En argot de théâtre, c'est ce qu'on
+appelle un effet. Sans le vouloir, il avait trouvé un effet.
+
+La troupe dont ils faisaient partie desservait plusieurs communes.
+C'était une façon de troupe nomade, jouant tantôt à Grenelle, à
+Montparnasse, à Sèvres, à Sceaux, à Saint-Cloud. Pour aller d'un pays à
+l'autre, on s'entassait dans l'omnibus du théâtre--un vieil omnibus café
+au lait traîné par un cheval phtisique. En route, on chantait, on jouait
+aux cartes. Ceux qui ne savaient pas leurs rôles se mettaient dans le
+fond et repassaient les brochures. C'était sa place à lui.
+
+Il restait là, taciturne et triste comme sont les grands comiques,
+l'oreille fermée à toutes les trivialités qui bourdonnaient à ses côtés.
+Si bas qu'il fût tombé, ce cabotinage roulant était encore au-dessous de
+lui. Il avait honte de se trouver en pareille compagnie. Les femmes, de
+vieilles prétentions, fanées, fardées, maniérées, sentencieuses. Les
+hommes, des êtres communs, sans idéal, sans orthographe, des fils de
+coiffeurs ou de marchandes de _frites_, qui s'étaient faits comédiens
+par désoeuvrement, par fainéantise, par amour du paillon, du costume;
+pour se montrer sur les planches en collant de couleur tendre et
+redingotes à la Souwaroff, des lovelaces de barrière, toujours
+préoccupés de leur tenue, dépensant leurs appointements en frisures, et
+vous disant, d'un air convaincu: «Aujourd'hui, j'ai bien travaillé»,
+quand ils avaient passé cinq heures à se faire une paire de bottes Louis
+XV avec deux mètres de papier verni.... En vérité, c'était bien la peine
+de railler le salon à musique de Pierrotte pour venir échouer dans cette
+guimbarde.
+
+A cause de son air maussade et de ses fiertés silencieuses, ses
+camarades ne l'aimaient pas. On disait: «C'est un sournois.» La créole,
+en revanche, avait su gagner tous les coeurs. Elle trônait dans
+l'omnibus comme une princesse en bonne fortune, riait à belles dents,
+renversait la tête en arrière pour montrer sa fine encolure, tutoyait
+tout le monde, appelait les hommes «mon vieux», les femmes «ma petite»,
+et forçait les plus hargneux à dire d'elle: «C'est une bonne fille.» Une
+bonne fille, quelle dérision!...
+
+Ainsi roulant, riant, les grosses plaisanteries faisant feu, on arrivait
+au lieu de la représentation. Le spectacle fini, on se déshabillait d'un
+tour de main, et vite on remontait en voiture pour rentrer à Paris.
+Alors il faisait noir. On causait à voix basse, en se cherchant dans
+l'ombre avec les genoux. De temps en temps, un rire étouffé... A
+l'octroi du faubourg du Maine, l'omnibus s'arrêtait pour remiser. Tout
+le monde descendait, et l'on allait en troupe reconduire Irma Borel
+jusqu'à la porte du grand taudis, où Coucou-Blanc, aux trois quarts
+ivre, les attendait avec sa chanson triste:
+
+_Tolocototignan!... Tolocototignan!..._
+
+A les voir ainsi rivés l'un à l'autre, on aurait pu croire qu'ils
+s'aimaient. Non! ils ne s'aimaient pas. Ils se connaissaient bien trop
+pour cela. Il la savait menteuse, froide, sans entrailles. Elle le
+savait faible et mou jusqu'à la lâcheté. Elle se disait: «Un beau matin,
+son frère va venir et me l'enlever pour le rendre à sa porcelainière.»
+Lui se disait: «Un de ces jours, lassée de la vie qu'elle mène, elle
+s'envolera avec un monsieur de Huit-à-Dix, et moi, je resterai seul dans
+ma fange...» Cette crainte éternelle qu'ils avaient de se perdre faisait
+le plus clair de leur amour. Ils ne s'aimaient pas, et pourtant étaient
+jaloux.
+
+Chose singulière, n'est-ce pas? que là où il n'y a pas d'amour, il
+puisse y avoir de la jalousie. Eh bien, c'est ainsi... Quand elle
+parlait familièrement à quelqu'un du théâtre, il devenait pâle. Quand il
+recevait une lettre, elle se jetait dessus et la décachetait avec des
+mains tremblantes.... Le plus souvent, c'était une lettre de Jacques.
+Elle la lisait jusqu'au bout en ricanant, puis la jetait sur un meuble:
+«Toujours la même chose», disait-elle avec dédain. Hélas! oui! toujours
+la même chose, c'est-à-dire le dévouement, la générosité, l'abnégation.
+C'est bien pour cela qu'elle détestait tant le frère....
+
+Le brave Jacques ne s'en doutait pas, lui. Il ne se doutait de rien. On
+lui écrivait que tout allait bien, que _La Comédie pastorale_ était aux
+trois quarts vendue, et qu'à l'échéance des billets on trouverait chez
+les libraires tout l'argent qu'il faudrait pour faire face. Confiant et
+bon comme toujours, il continuait d'envoyer les cent francs du mois rue
+Bonaparte, où Coucou-Blanc allait les chercher.
+
+Avec les cent francs de Jacques et les appointements du théâtre, ils
+avaient bien sûr de quoi vivre, surtout dans ce quartier de pauvres
+hères. Mais ni l'un ni l'autre ils ne savaient, comme on dit, ce que
+c'est que l'argent: lui, parce qu'il n'en avait jamais eu; elle, parce
+qu'elle en avait toujours eu trop. Aussi, quel gaspillage! Dès le 5 du
+mois, la caisse--une petit pantoufle javanaise en paille de maïs--la
+caisse était vide. Il y avait d'abord le kakatoès qui, à lui seul,
+coûtait autant à nourrir qu'une personne de grandeur naturelle. Il y
+avait ensuite le blanc, le kohl, la poudre de riz, les opiats, les
+pattes de lièvre, tout l'attirail de la peinture dramatique. Puis les
+brochures du théâtre étaient trop vieilles, trop fanées; madame voulait
+des brochures neuves. Il lui fallait aussi des fleurs, beaucoup
+de fleurs. Elle se serait passée de manger plutôt que de voir ses
+jardinières vides.
+
+En deux mois, la maison fut criblée de dettes. On devait à l'hôtel, au
+restaurant, au portier du théâtre. De temps en temps, un fournisseur se
+lassait et venait faire du bruit le matin. Ces jours-là, en désespoir de
+tout, on courait vite chez l'imprimeur de _La Comédie pastorale_, et on
+lui empruntait quelques louis de la part de Jacques. L'imprimeur, qui
+avait entre les mains le second volume des fameux mémoires et savait
+Jacques toujours secrétaire de M. d'Hacqueville, ouvrait sa bourse sans
+méfiance. De louis en louis, on était arrivé à lui emprunter quatre
+cents francs qui, joints aux neuf cents francs de _La Comédie
+pastorale,_ portaient la dette de Jacques jusqu'à treize cents francs.
+
+Pauvre mère Jacques! que de désastres l'attendaient à son retour! Daniel
+disparu, les yeux noirs en larmes, pas un volume vendu et treize
+cents francs à payer. Comment se tirerait-il de là?... La créole ne
+s'inquiétait guère, elle. Mais lui, le petit Chose, cette pensée ne le
+quittait pas. C'était une obsession, une angoisse perpétuelle. Il avait
+beau chercher à s'étourdir, travailler comme un forçat (et de quel
+travail, juste Dieu!), apprendre de nouvelles bouffonneries, étudier
+devant le miroir de nouvelles grimaces, toujours le miroir lui renvoyait
+l'image de Jacques au lieu de la sienne; entre les lignes de son rôle,
+au lieu de Langlumeau, de Josias et autres personnages de vaudeville, il
+ne voyait que le nom de Jacques; Jacques, Jacques, toujours Jacques!
+
+Chaque matin, il regardait le calendrier avec terreur et, comptant les
+jours qui le séparaient de la première échéance des billets, il se
+disait en frissonnant: "Plus qu'un mois, plus que trois semaines!" Car
+il savait bien qu'au premier billet protesté tout serait découvert, et
+que le martyre de son frère commencerait dès ce jour-là. Jusque dans
+son sommeil cette idée le poursuivait. Quelquefois il se réveillait en
+sursaut, le coeur serré, le visage inondé de larmes, avec le souvenir
+confus d'un rêve terrible et singulier qu'il venait d'avoir.
+
+Ce rêve, toujours le même, revenait presque toutes les nuits. Cela se
+passait dans une chambre inconnue, où il y avait une grande armoire à
+vieilles ferrures grimpantes. Jacques était là, pâle, horriblement pâle,
+étendu sur un canapé; il venait de mourir. Camille Pierrotte était là,
+elle aussi, et, debout devant l'armoire, elle cherchait à l'ouvrir pour
+prendre un linceul. Seulement, elle ne pouvait pas y parvenir; et tout
+en tâtonnant avec la clef autour de la serrure, on l'entendait dire
+d'une voix navrante: «Je ne peux pas ouvrir... J'ai trop pleuré... je
+n'y vois plus...»
+
+Quoiqu'il voulût s'en défendre, ce rêve l'impressionnait au-delà de la
+raison. Dès qu'il fermait les yeux, il revoyait Jacques étendu sur le
+canapé, et Camille aveugle, devant l'armoire... Tous ces remords, toutes
+ces terreurs, le rendaient de jour en jour plus sombre, plus irritable.
+La créole, de son côté, n'était plus endurante. D'ailleurs elle sentait
+vaguement qu'il lui échappait--sans qu'elle sût par où--et cela
+l'exaspérait. A tout moment, c'étaient des scènes terribles, des cris,
+des injures, à se croire dans un bateau de blanchisseuses.
+
+Elle lui disait: «Va-t'en avec ta Pierrotte, te faire donner des coeurs
+de sucre.»
+
+Et lui, tout de suite: «Retourne à ton Pacheco te faire fendre la
+lèvre.»
+
+Elle l'appelait: «Bourgeois!»
+
+Il lui répondait: «Coquine!»
+
+Puis ils fondaient en larmes et se pardonnaient généreusement pour
+recommencer le lendemain.
+
+C'est ainsi qu'ils vivaient, non! qu'ils croupissaient ensemble, rivés
+au même fer, couchés dans le même ruisseau... C'est cette existence
+fangeuse, ce sont ces heures misérables qui défilent aujourd'hui devant
+mes yeux, quand je fredonne le refrain de la Négresse, le bizarre et
+mélancolique:
+
+_Tolocototignan!... Tolocototignan!..._
+
+
+
+XIII
+
+L'ENLÈVEMENT
+
+C'était un soir, vers neuf heures, au théâtre Montparnasse. Le petit
+Chose, qui jouait dans la première pièce, venait de finir et remontait
+dans sa loge. En montant, il se croisa avec Irma Borel qui allait
+entrer en scène. Elle était rayonnante, tout en velours et en guipure,
+l'éventail au poing comme Célimène.
+
+«Viens dans la salle, lui dit-elle en passant, je suis en train... je
+serai très belle.»
+
+Il hâta le pas vers sa loge et se déshabilla bien vite. Cette loge,
+qu'il partageait avec deux camarades, était un cabinet sans fenêtre,
+bas de plafond, éclairé au schiste. Deux ou trois chaises de paille
+formaient l'ameublement. Le long du mur pendaient des fragments de
+glace, des perruques défrisées, des guenilles à paillettes, velours
+fanés, dorures éteintes; à terre, dans un coin, des pots de rouge sans
+couvercle, des houppes à poudre de riz toutes déplumées.
+
+Le petit Chose était là depuis un moment, en train de se désaffubler
+quand il entendit un machiniste qui l'appelait d'en bas: «Monsieur
+Daniel! monsieur Daniel!» Il sortit de sa loge et, penché sur le bois
+humide de la rampe, demanda: «Qu'y a-t-il?» Puis, voyant qu'on ne
+répondait pas, il descendit, tel qu'il était, à peine vêtu, barbouillé
+de blanc et de rouge, avec sa grande perruque jaune qui lui tombait sur
+les yeux.
+
+Au bas de l'escalier, il se heurta contre quelqu'un. «Jacques!»
+cria-t-il en reculant.
+
+C'était Jacques... Ils se regardèrent un moment, sans parler. A la fin,
+Jacques joignit les mains et murmura d'une voix douce, pleine de larmes:
+«Oh! Daniel!» Ce fut assez. Le petit Chose, remué jusqu'au fond des
+entrailles, regarda autour de lui comme un enfant craintif et dit tout
+bas, si bas que son frère put à peine l'entendre: «Emmène-moi d'ici,
+Jacques.»
+
+Jacques tressaillit; et le prenant par la main, il l'entraîna dehors.
+Un fiacre attendait à la porte; ils y montèrent. «Rue des Dames, aux
+Batignolles!» cria la mère Jacques. «C'est mon quartier!» répondit le
+cocher d'une voix joyeuse, et la voiture s'ébranla.
+
+... Jacques était à Paris depuis deux jours. Il arrivait de Palerme,
+où une lettre de Pierrotte--qui lui courait après depuis trois
+mois--l'avait enfin découvert. Cette lettre, courte et sans phrases, lui
+apprenait la disparition de Daniel.
+
+En la lisant, Jacques devina tout. Il se dit: «L'enfant fait des
+bêtises... Il faut que j'y aille.» Et sur-le-champ il demanda un congé
+au marquis.
+
+«Un congé! fit le bonhomme en bondissant... Etes-vous fou?.. Et mes
+mémoires?..
+
+--Rien que huit jours, monsieur le marquis, le temps d'aller et de
+revenir; il y va de la vie de mon frère.
+
+--Je me moque pas mal de votre frère... Est-ce que vous n'étiez pas
+prévenu, en entrant? Avez-vous oublié nos conventions?
+
+--Non, monsieur le marquis, mais...
+
+--Pas de mais qui tienne. Il en sera de vous comme des autres. Si
+vous quittez votre place pour huit jours, vous n'y rentrerez jamais.
+Réfléchissez là-dessus, je vous prie... Et tenez! pendant que vous
+faites vos réflexions, mettez-vous là. Je vais dicter.
+
+--C'est tout réfléchi, monsieur le marquis. Je m'en vais.
+
+--Allez au diable.»
+
+Sur quoi l'intraitable vieillard prit son chapeau et se rendit au
+consulat français pour s'informer d'un nouveau secrétaire.
+
+Jacques partit le soir même.
+
+En arrivant à Paris, il courut rue Bonaparte. «Mon frère est là-haut?»
+cria-t-il au portier qui fumait sa pipe dans la cour, à califourchon sur
+la fontaine. Le portier se mit à rire: «Il y a beau temps qu'il court»,
+dit-il sournoisement.
+
+Il voulait faire le discret, mais une pièce de cent sous lui desserra
+les dents. Alors il raconta que depuis longtemps le petit du cinquième
+et la dame du premier avaient disparu, qu'ils se cachaient on ne sait
+où, dans quelque coin de Paris mais ensemble à coup sûr, car la Négresse
+Coucou-Blanc venait tous les mois voir s'il n'y avait rien pour eux. Il
+ajouta que M. Daniel, en partant, avait oublié de lui donner congé,
+et qu'on lui devait les loyers des quatre derniers mois sans parler
+d'autres menues dettes.
+
+«C'est bien, dit Jacques, tout sera payé. Et sans perdre une minute,
+sans prendre seulement le temps de secouer la poussière du voyage, il se
+mit à la recherche de son enfant.
+
+Il alla d'abord chez l'imprimeur, pensant avec raison que le dépôt
+général de _La Comédie pastorale_ étant là, Daniel devait y venir
+souvent.
+
+«J'allais vous écrire, lui dit l'imprimeur en le voyant entrer. Vous
+savez que le premier billet échoit dans quatre jours.»
+
+Jacques répondit sans s'émouvoir: «J'y ai songé... Dès demain j'irai
+faire ma tournée chez les libraires. Ils ont de l'argent à me remettre.
+La vente a très bien marché.»
+
+L'imprimeur ouvrit démesurément ses gros yeux bleus d'Alsace.
+
+«Comment?... La vente a bien marché! Qui vous a dit cela?»
+
+Jacques pâlit, pressentant une catastrophe. «Regardez donc dans ce
+coin, continua l'Alsacien, tous ces volumes empilés. C'est _La Comédie
+pastorale_. Depuis cinq mois qu'elle est dans le commerce, on n'en a
+vendu qu'un exemplaire. A la fin, les libraires se sont lassés et m'ont
+renvoyé les volumes qu'ils avaient en dépôt. A l'heure qu'il est, tout
+cela n'est plus bon qu'à vendre au poids du papier. C'est dommage;
+c'était bien imprimé.»
+
+Chaque parole de cet homme tombait sur la tête de Jacques comme un coup
+de canne plombée, mais ce qui l'acheva, ce fut d'apprendre que Daniel,
+en son nom, avait emprunté de l'argent à l'imprimeur.
+
+«Pas plus tard qu'hier, dit l'impitoyable Alsacien, il m'a envoyé une
+horrible Négresse pour me demander deux louis; mais j'ai refusé net.
+D'abord parce que ce mystérieux commissionnaire à tête de ramoneur ne
+m'inspirait pas confiance; et puis, vous comprenez, monsieur Eyssette,
+moi, je ne suis pas riche, et cela fait déjà plus de quatre cents francs
+que j'avance à votre frère.
+
+--Je le sais, répondit fièrement la mère Jacques, mais soyez sans
+inquiétude, cet argent vous sera bientôt rendu.» Puis il sortit bien
+vite, de peur de laisser voir son émotion. Dans la rue, il fut obligé de
+s'asseoir sur une borne. Les jambes lui manquaient. Son enfant en fuite,
+sa place perdue, l'argent de l'imprimeur à rendre, la chambre,
+le portier, l'échéance du surlendemain, tout cela bourdonnait,
+tourbillonnait dans sa cervelle... Tout à coup il se leva: «D'abord les
+dettes, se dit-il, c'est le plus pressé.» Et malgré la lâche conduite de
+son frère envers les Pierrotte, il alla sans hésiter s'adresser à eux.
+
+En entrant dans le magasin de l'_ancienne maison Lalouette_, Jacques
+aperçut derrière le comptoir une grosse face jaunie et bouffie que
+d'abord il ne reconnaissait pas; mais au bruit que fit la porte, la
+grosse face se souleva, et voyant qui venait d'entrer, poussa un
+retentissant «C'est bien le cas de le dire» auquel on ne pouvait pas se
+tromper... Pauvre Pierrotte! Le chagrin de sa fille en avait fait
+un autre homme. Le Pierrotte d'autrefois, si jovial et si rubicond,
+n'existait plus. Les larmes que sa petite versait depuis cinq mois
+avaient rougi ses yeux, fondu ses joues. Sur ses lèvres décolorées, le
+rire éclatant des anciens jours faisait place maintenant à un sourire
+froid, silencieux, le sourire des veuves et des amantes délaissées. Ce
+n'était plus Pierrotte, c'était Ariane, c'était Nina.
+
+Du reste, dans le magasin de l'_ancienne maison Lalouette_, il n'y
+avait que lui de changé, Les bergères coloriées, les Chinois à bedaines
+violettes, souriaient toujours béatement sur les hautes étagères, parmi
+les verres de Bohême et les assiettes à grandes fleurs. Les soupières
+rebondies, les carcels en porcelaine peinte, reluisaient toujours par
+places derrière les mêmes vitrines et dans l'arrière-boutique la même
+flûte roucoulait toujours discrètement.
+
+«C'est moi, Pierrotte, dit la mère Jacques en affermissant sa voix, je
+viens vous demander un grand service. Prêtez-moi quinze cents francs.»
+
+Pierrotte, sans répondre, ouvrit sa caisse, remua quelques écus; puis,
+repoussant le tiroir, il se leva tranquillement.
+
+«Je ne les ai pas ici, monsieur Jacques. Attendez-moi, je vais les
+chercher là-haut.» Avant de sortir, il ajouta d'un air contraint: «Je ne
+vous dis pas de monter; cela lui ferait trop de peine.»
+
+Jacques soupira. «Vous avez raison, Pierrotte; il vaut mieux que je ne
+monte pas.»
+
+Au bout de cinq minutes, le Cévenol revint avec deux billets de mille
+francs qu'il lui mit dans la main. Jacques ne voulait pas les prendre:
+«Je n'ai besoin que de quinze cents francs», disait-il. Mais le Cévenol
+insista: «Je vous en prie, monsieur Jacques, gardez tout. Je tiens à ce
+chiffre de deux mille francs. C'est ce que mademoiselle m'a prêté dans
+le temps pour m'acheter un homme. Si vous me refusiez, c'est bien le cas
+de le dire, je vous en voudrais mortellement.»
+
+Jacques n'osa pas refuser; il mit l'argent dans sa poche, et, tendant
+la main au Cévenol, il lui dit très simplement: «Adieu, Pierrotte, et
+merci!» Pierrotte lui retint la main. Ils restèrent quelques temps
+ainsi, émus et silencieux, en face l'un de l'autre. Tous les deux, ils
+avaient le nom de Daniel sur les lèvres, mais ils n'osaient pas le
+prononcer, par une même délicatesse... Ce père et cette mère se
+comprenaient si bien!... Jacques, le premier, se dégagea doucement. Les
+larmes le gagnaient; il avait hâte de sortir. Le Cévenol l'accompagna
+jusque dans le passage. Arrivé là, le pauvre homme ne put pas contenir
+plus longtemps l'amertume dont son coeur était plein, et il commença
+d'un air de reproche: «Ah! monsieur Jacques... monsieur Jacques... c'est
+bien le cas de le dire!...» Mais il était trop ému pour achever sa
+traduction, et ne put que répéter deux fois de suite: «C'est bien le cas
+de le dire... c'est bien le cas de le dire...»
+
+Oh! oui, c'était bien le cas de le dire!...
+
+En quittant Pierrotte, Jacques retourna chez l'imprimeur. Malgré les
+protestations de l'Alsacien, il voulut lui rendre sur-le-champ les
+quatre cents francs prêtés à Daniel. Il lui laissa en outre, pour
+n'avoir plus à s'inquiéter, l'argent des trois billets à échoir; après
+quoi, se sentant le coeur plus léger, il se dit: «Cherchons l'enfant.»
+Malheureusement, l'heure était déjà trop avancée pour se mettre en
+chasse le jour même; d'ailleurs la fatigue du voyage, l'émotion, la
+petite toux sèche et continue qui le minait depuis longtemps, avaient
+tellement brisé la pauvre mère Jacques, qu'il dut revenir rue Bonaparte
+pour prendre un peu de repos.
+
+Ah! lorsqu'il entra dans la petite chambre et qu'aux dernières heures
+d'un vieux soleil d'octobre, il revit tous ces objets qui lui parlaient
+de son enfant: l'établi aux rimes devant la fenêtre, son verre, son
+encrier, ses pipes à court tuyau comme celles de l'abbé Germane;
+lorsqu'il entendit sonner les bonnes cloches de Saint-Germain un peu
+enrouées par le brouillard, lorsque l'angélus du soir--cet angélus
+mélancolique que Daniel aimait tant--vint battre de l'aile contre les
+vitres humides; ce que la mère Jacques souffrit, une mère seule pourrait
+le dire...
+
+Il fit deux ou trois fois le tour de la chambre, regardant partout,
+ouvrant toutes les armoires, dans l'espoir d'y trouver quelque chose qui
+le mît sur la trace du fugitif. Mais hélas! les armoires étaient vides.
+On n'avait laissé que du vieux linge, des guenilles. Toute la chambre
+sentait le désastre et l'abandon. On n'était parti, on s'était enfui.
+Il y avait dans un coin, par terre, un chandelier, et dans la cheminée,
+sous un monceau de papier brûlé, une boîte blanche à filets d'or. Cette
+boîte, il la reconnut. C'était là qu'on mettait les lettres des yeux
+noirs. Maintenant, il la retrouvait dans les cendres. Quel sacrilège!
+
+En continuant ses recherches, il dénicha dans un tiroir de l'établi
+quelques feuillets couverts d'une écriture irrégulière, fiévreuse,
+l'écriture de Daniel quand il était inspiré. «C'est un poème sans
+doute», se dit la mère Jacques en s'approchant de la fenêtre pour lire.
+C'était un poème en effet, un poème lugubre, qui commençait ainsi:
+
+«Jacques, je t'ai menti. Depuis deux mois, je ne fais que te mentir.»
+Cette lettre n'était pas partie; mais, comme on voit, elle arrivait
+quand même à sa destination. La Providence, cette fois, avait fait le
+service de la poste.
+
+Jacques la lut d'un bout à l'autre. Quand il fut au passage où la lettre
+parlait d'un engagement à Montparnasse, proposé avec tant d'insistance,
+refusé avec tant de fermeté, il fit un bond de joie:
+
+«Je sais où il est», cria-t-il; et, mettant la lettre dans sa poche, il
+se coucha plus tranquille; mais, quoique brisé de fatigue, il ne dormit
+pas. Toujours cette maudite toux... Au premier bonjour de l'aurore, une
+aurore d'automne, paresseuse et froide, il se leva lestement. Son plan
+était fait.
+
+Il ramassa les hardes qui restaient au fond des armoires, les mit dans
+sa malle, sans oublier la petite boîte à filets d'or, dit un dernier
+adieu à la vieille tour de Saint-Germain, et partit en laissant tout
+ouvert, la porte, la fenêtre, les armoires, pour que rien de leur belle
+vie ne restât dans ce logis que d'autres habiteraient désormais. En bas,
+il donna congé de la chambre, paya les loyers en retard; puis, sans
+répondre aux questions insidieuses du portier, il héla une voiture
+qui passait et se fit conduire à l'hôtel Pilois, rue des Dames, aux
+Batignolles.
+
+Cet hôtel était tenu par un frère du vieux Pilois, le cuisinier du
+marquis. On n'y logeait qu'au trimestre, et des personnes recommandées.
+Aussi, dans le quartier, la maison jouissait-elle d'une réputation toute
+particulière. Habiter l'hôtel Pilois, c'était un certificat de bonne
+vie et de moeurs. Jacques, qui avait gagné la confiance du Vatel de la
+maison d'Hacqueville, apportait de sa part un panier de vin de Marsala.
+
+Cette recommandation fut suffisante, et quand il demanda timidement à
+faire partie des locataires, on lui donna sans hésiter une belle chambre
+au rez-de-chaussée, avec deux croisées ouvrant sur le jardin de l'hôtel,
+j'allais dire du couvent. Ce jardin n'était pas grand: trois ou quatre
+acacias, un carré de verdure indigente--la verdure des Batignolles--, un
+figuier sans figues, une vigne malade et quelques pieds de chrysanthèmes
+en faisaient tous les frais; mais enfin cela suffisait pour égayer la
+chambre, un peu triste et humide de son naturel....
+
+Jacques, sans perdre une minute, fit son installation, planta des clous,
+serra son linge, posa un râtelier pour les pipes de Daniel, accrocha le
+portrait de Mme Eyssette à la tête du lit, fit enfin de son mieux pour
+chasser cet air de banalité qui empeste les garnis; puis, quand il eut
+bien pris possession, il déjeuna sur le pouce, et sortit après. En
+passant, il avertit M. Pilois que ce soir-là, exceptionnellement, il
+rentrerait peut-être un peu tard, et le pria de faire préparer dans sa
+chambre un gentil souper avec deux couverts et du vin vieux. Au lieu
+de se réjouir de cet extra, le bon M. Pilois rougit jusqu'au bout des
+oreilles, comme un vicaire de première année.
+
+«C'est que, dit-il d'un air embarrassé, je ne sais pas.... Le règlement
+de l'hôtel s'oppose... nous avons des ecclésiastiques qui...»
+
+Jacques sourit: «Ah! très bien, je comprends.... Ce sont les deux
+couverts qui vous épouvantent.... Rassurez-vous, mon cher monsieur
+Pilois, ce n'est pas une femme.» Et à part lui, en descendant vers
+Montparnasse, il se disait: «Pourtant, si, c'est une femme, une femme
+sans courage, un enfant sans raison qu'il ne faut plus jamais laisser
+seul.»
+
+Dites-moi pourquoi ma mère Jacques était si sûr de me trouver à
+Montparnasse. J'aurais bien pu, depuis le temps où je lui écrivis la
+terrible lettre qui ne partit pas, avoir quitté le théâtre; j'aurais pu
+n'y être pas entré.... Eh bien, non. L'instinct maternel le guidait. Il
+avait la conviction de me trouver là-bas, et de me ramener le soir même;
+seulement, il pensait avec raison: «Pour l'enlever, il faut qu'il soit
+seul, que cette femme ne se doute de rien.» C'est ce qui l'empêcha de se
+rendre directement au théâtre chercher des renseignements. Les coulisses
+sont bavardes; un mot pouvait donner l'éveil.... Il aima mieux s'en
+rapporter tout bonnement aux affiches, et s'en fut vite les consulter.
+
+Les prospectus des spectacles faubouriens se posent à la porte des
+marchands de vin du quartier, derrière un grillage, à peu près comme les
+publications de mariage dans les villages de l'Alsace. Jacques, en les
+lisant, poussa une exclamation de joie.
+
+Le théâtre Montparnasse donnait, ce soir-là, _Marie-Jeanne_, drame en
+cinq actes, joué par Mmes Irma Borel, Désirée Levrault, Guigne, etc.
+
+Précédé de:
+
+_Amour et Pruneaux_, vaudeville en un acte, par MM. Daniel, Antonin et
+Mlle Léontine.
+
+«Tout va bien, se dit-il. Ils ne jouent pas dans la même pièce; je suis
+sûr de mon coup.»
+
+Il entra dans un café du Luxembourg pour attendre l'heure de
+l'enlèvement.
+
+Le soir venu, il se rendit au théâtre. Le spectacle était déjà commencé.
+Il se promena environ une heure sous la galerie, devant la porte, avec
+les gardes municipaux.
+
+De temps en temps, les applaudissements de l'intérieur venaient jusqu'à
+lui comme un bruit de grêle lointaine, et cela lui serrait le coeur
+de penser que c'était peut-être les grimaces de son enfant qu'on
+applaudissait ainsi.... Vers neuf heures, un flot de monde se précipita
+bruyamment dans la rue. Le vaudeville venait de finir; il y avait
+des gens qui riaient encore. On sifflait, on s'appelait: «Ohé!...
+Pilouitt!... Lalaitou!» toutes les vociférations de la ménagerie
+parisienne.... Dame! ce n'était pas la sortie des Italiens!
+
+Il attendit encore un moment, perdu dans cette cohue; puis, vers la fin
+de l'entracte, quand tout le monde rentrait, il se glissa dans une allée
+noire et gluante à côté du théâtre--l'entrée des artistes--, et demanda
+à parler à Mme Irma Borel.
+
+«Impossible, lui dit-on. Elle est en scène....»
+
+C'était un sauvage pour la ruse, cette mère Jacques! De son air le plus
+tranquille, il répondit: «Puisque je ne peux pas voir Mme Irma Borel,
+veuillez appeler M. Daniel; il fera ma commission auprès d'elle.»
+
+Une minute après, la mère Jacques avait reconquis son enfant et
+l'emportait bien vite à l'autre bout de Paris.
+
+
+
+XIV
+
+LE RÊVE
+
+«Regarde donc, Daniel, me dit ma mère Jacques quand nous entrâmes dans
+la chambre de l'hôtel Pilois: c'est comme la nuit de ton arrivée à
+Paris!»
+
+Comme cette nuit-là, en effet, un joli réveillon nous attendait sur une
+nappe bien blanche: le pâté sentait bon, le vin avait l'air vénérable,
+la flamme claire des bougies riait au fond des verres.... Et pourtant,
+et pourtant, ce n'était plus la même chose! Il y a des bonheurs qu'on ne
+recommence pas. Le réveillon était le même; mais il y manquait la fleur
+de nos anciens convives, les belles ardeurs de l'arrivée, les projets de
+travail, les rêves de gloire, et cette sainte confiance qui fait rire
+et qui donne faim. Pas un, hélas! pas un de ces réveillonneurs du temps
+passé n'avait voulu venir chez M. Pilois. Ils étaient tous restés dans
+le clocher de Saint-Germain; même, au dernier moment, l'Expansion, qui
+nous avait promis d'être de la fête, fit dire qu'elle ne viendrait pas.
+
+Oh! non, ce n'était plus la même chose. Je le compris si bien qu'au lieu
+de m'égayer, l'observation de Jacques me fit monter aux yeux un grand
+flot de larmes. Je suis sûr qu'au fond du coeur il avait bonne envie de
+pleurer, lui aussi; mais il eut le courage de se contenir, et me dit en
+prenant un petit air allègre: «Voyons! Daniel, assez pleuré! Tu ne fais
+que cela depuis une heure. (Dans la voiture, pendant qu'il me parlait,
+je n'avais cessé de sangloter sur son épaule.) En voilà un drôle
+d'accueil! Tu me rappelles positivement les plus mauvais jours de mon
+histoire, le temps des pots de colle et de: «Jacques tu es un âne!»
+Voyons! séchez vos larmes, jeune repenti, et regardez-vous dans la
+glace, cela vous fera rire.»
+
+Je me regardai dans la glace; mais je ne ris pas. Je me fit honte...
+J'avais ma perruque jaune collée à plat sur mon front, du rouge et du
+blanc plein les joues, par là-dessus la sueur, les larmes... C'était
+hideux! D'un geste de dégoût, j'arrachai ma perruque! mais au moment de
+la jeter, je fis réflexion, et j'allai la pendre au beau milieu de la
+muraille.
+
+Jacques me regardait très étonné: «Pourquoi la mets-tu là, Daniel? C'est
+très vilain, ce trophée de guerrier apache... Nous avons l'air d'avoir
+scalpé Polichinelle.»
+
+Et moi, très gravement: «Non! Jacques, ce n'est pas un trophée. C'est
+mon remords, mon remords palpable et visible, que je veux avoir toujours
+devant moi.»
+
+Il y eut l'ombre d'un sourire amer sur les lèvres de Jacques, mais tout
+de suite, il reprit sa mine joyeuse: «Bah! laissons cela tranquille;
+maintenant que te voilà débarbouillé et que j'ai retrouvé ta chère
+frimousse, mettons-nous à table, mon joli frisé, je meurs de faim.»
+
+Ce n'était pas vrai; il n'avait pas faim, ni moi non plus, grand Dieu!
+J'avais beau vouloir faire bon visage au réveillon, tout ce que je
+mangeais s'arrêtait à ma gorge, et, malgré mes efforts pour être calme,
+j'arrosais mon pâté de larmes silencieuses. Jacques, qui m'épiait du
+coin de l'oeil, me dit au bout d'un moment: «Pourquoi pleures-tu?
+Est-ce que tu regrettes d'être ici? Est-ce que tu m'en veux de t'avoir
+enlevé?...»
+
+Je lui répondis tristement: «Voilà une mauvaise parole, Jacques! mais je
+t'ai donné le droit de tout me dire.»
+
+Nous continuâmes pendant quelque temps encore à manger, ou plutôt à
+faire semblant. A la fin, impatienté de cette comédie que nous nous
+jouions l'un à l'autre, Jacques repoussa son assiette et se leva.
+«Décidément le réveillon ne va pas; nous ferions mieux de nous
+coucher...»
+
+Il y a chez nous un proverbe qui dit: «Le tourment et le sommeil ne
+sont pas camarades de lit.» Je m'en aperçus cette nuit-là. Mon tourment
+c'était de songer à tout le bien que m'avait fait ma mère Jacques et à
+tout le mal que je lui avais rendu, de comparer ma vie à la sienne, mon
+égoïsme à son dévouement, cette âme d'enfant lâche à ce coeur de héros,
+qui avait pris pour devise: «Il n'y a qu'un bonheur au monde, le bonheur
+des autres.» C'était aussi de me dire: «Maintenant, ma vie est gâtée.
+J'ai perdu la confiance de Jacques, l'amour des yeux noirs, l'estime de
+moi-même... Qu'est-ce que je vais devenir?»
+
+Cet affreux tourment-là me tint éveillé jusqu'au matin... Jacques non
+plus ne dormit pas. Je l'entendis se virer de droite et de gauche sur
+son oreiller, et tousser d'une petite toux sèche qui me picotait les
+yeux. Une fois, je lui demandai bien doucement: «Tu tousses! Jacques.
+Est-ce que tu es malade?...» Il me répondit: «Ce n'est rien... Dors...»
+Et je compris à son air qu'il était plus fâché contre moi qu'il ne
+voulait le paraître. Cette idée redoubla mon chagrin, et je me remis
+à pleurer seul sous ma couverture, tant et tant que je finis par
+m'endormir. Si le tourment empêche le sommeil, les larmes sont un
+narcotique.
+
+Quand je me réveillai, il faisait grand jour. Jacques n'était plus à
+côté de moi. Je le croyais sorti; mais, en écartant les rideaux, je
+l'aperçus à l'autre bout de la chambre, couché sur un canapé, et si
+pâle, oh! si pâle... Je ne sais quelle idée terrible me traversa la
+cervelle. «Jacques!» criai-je en m'élançant vers lui... Il dormait,
+mon cri ne le réveilla pas. Chose singulière, son visage avait dans le
+sommeil une expression de souffrance triste que je ne lui avais jamais
+vue, et qui pourtant ne m'était pas nouvelle. Ses traits amaigris, sa
+face allongée, la pâleur de ses joues, la transparence maladive de ses
+mains, tout cela me faisait peine à voir, mais une peine déjà ressentie.
+
+Cependant, Jacques n'avait jamais été malade. Jamais il n'avait eu
+auparavant ce demi-cercle bleuâtre sous les yeux, ce visage décharné...
+Dans quel monde antérieur avais-je donc eu la vision de ces choses?...
+Tout à coup, le souvenir de mon rêve me revint. Oui! c'est cela, voilà
+bien le Jacques du rêve, pâle, horriblement pâle, étendu sur un canapé,
+il vient de mourir, Daniel Eyssette, et c'est vous qui l'avez tué... A
+ce moment un rayon de soleil gris entre timidement par la fenêtre et
+vient courir comme un lézard sur ce pâle visage inanimé... O douceur!
+voilà le mort qui se réveille, se frotte les yeux, et me voyant debout
+devant lui, me dit avec un gai sourire:
+
+«Bonjour, Daniel! As-tu bien dormi? Moi, je toussais trop. Je me suis
+mis sur ce canapé pour ne pas te réveiller.»
+
+Et tandis qu'il me parle bien tranquillement, je sens mes jambes qui
+tremblent encore de l'horrible vision que je viens d'avoir, et je dis
+dans le secret de mon coeur:
+
+«Eternel Dieu, conservez-moi ma mère Jacques!»
+
+Malgré ce triste réveil, le matin fut assez gai. Nous sûmes même
+retrouver un écho des anciens bons rires, lorsque je m'aperçus en
+m'habillant que je possédais pour tout vêtement une culotte courte en
+futaine et un gilet rouge à grandes basques, défroques théâtrales que
+j'avais sur moi au moment de l'enlèvement.
+
+«Pardieu! mon cher, me dit Jacques, on ne pense pas à tout. Il n'y a
+que les don Juan sans délicatesse qui songent au trousseau quand ils
+enlèvent une belle. Du reste, n'aie pas peur. Nous allons te faire
+habiller de neuf... Ce sera encore comme à ton arrivée à Paris.»
+
+Il disait cela pour me faire plaisir, car il sentait bien comme moi que
+ce n'était plus la même chose.
+
+«Allons, Daniel, continua mon brave Jacques, en voyant ma mine redevenir
+songeuse, ne pensons plus au passé. Voici une vie nouvelle qui s'ouvre
+devant nous, entrons-y sans remords, sans méfiance, et tâchons seulement
+qu'elle ne nous joue pas les mêmes tours que l'ancienne... Ce que tu
+comptes faire désormais, mon frère, je ne te le demande pas, mais il me
+semble que si tu veux entreprendre un nouveau poème l'endroit sera bon,
+ici, pour travailler. La chambre est tranquille. Il y a des oiseaux
+qui chantent dans le jardin. Tu mets l'établi aux rimes devant la
+fenêtre...»
+
+Je l'interrompis vivement: «Non! Jacques, plus de poèmes, plus de
+rimes. Ce sont des fantaisies qui te coûtent trop cher. Ce que je veux,
+maintenant, c'est faire comme toi, travailler, gagner ma vie, et t'aider
+de toutes mes forces à reconstruire le foyer.»
+
+Et lui souriant et calme: «Voilà de beaux projets, monsieur le papillon
+bleu; mais ce n'est point cela qu'on vous demande. Il ne s'agit pas de
+gagner votre vie, et si seulement vous promettiez... Mais, baste! nous
+recauserons de cela plus tard... Allons acheter tes habits.»
+
+Je fus obligé, pour sortir d'endosser une de ses redingotes, qui me
+tombait jusqu'aux talons et me donnait l'air d'un musicien piémontais;
+il ne me manquait qu'une harpe. Quelques mois auparavant, si j'avais dû
+courir les rues dans un pareil accoutrement, je serais mort de honte;
+mais, pour l'heure, j'avais bien d'autres hontes à fouetter, et les yeux
+des femmes pouvaient rire sur mon passage, ce n'était plus la même chose
+que du temps de mes caoutchoucs... Oh! non! ce n'était plus la même
+chose.
+
+«A présent que te voilà chrétien, me dit la mère Jacques en sortant de
+chez le fripier, je vais te ramener à l'hôtel Pilois: puis, j'irai voir
+si le marchand de fer dont je tenais les livres avant mon départ veut
+encore me donner de l'ouvrage... L'argent de Pierrotte ne sera pas
+éternel; il faut que je songe à notre pot-au-feu.»
+
+J'avais envie de lui dire: «Eh bien, Jacques, va-t'en chez ton marchand
+de fer. Je saurai bien rentrer seul à la maison.» Mais ce qu'il en
+faisait, je le compris, c'était pour être sûr que je n'allais pas
+retourner à Montparnasse. Ah! s'il avait pu lire dans mon âme.
+
+Pour le tranquilliser, je le laissai me reconduire jusqu'à l'hôtel;
+mais à peine eut-il les talons tournés que je pris mon vol dans la rue.
+J'avais des courses à faire, moi aussi...
+
+Quand je rentrai il était tard. Dans la brume du jardin, une grande
+ombre noire se promenait avec agitation. C'était ma mère Jacques. «Tu
+as bien fait d'arriver, me dit-il en grelottant. J'allais partir pour
+Montparnasse...»
+
+J'eus un mouvement de colère: «Tu doutes trop de moi, Jacques, ce n'est
+pas généreux... Est-ce que nous serons toujours ainsi? Est-ce que tu ne
+me rendras jamais ta confiance? Je te jure, sur ce que j'ai de plus cher
+au monde, que je ne viens pas d'où tu crois, que cette femme est morte
+pour moi, que je ne la reverrai jamais, que tu m'as reconquis tout
+entier, et que ce passé terrible auquel ta tendresse m'arrache ne m'a
+laissé que des remords et pas un regret... Que faut-il te dire encore
+pour te convaincre? Ah! tiens, méchant! Je voudrais t'ouvrir ma
+poitrine, tu verrais que je ne mens pas.»
+
+Ce qu'il me répondit ne m'est pas resté, mais je me souviens que dans
+l'ombre il secouait tristement la tête de l'air de dire: «Hélas! je
+voudrais bien te croire...» Et cependant j'étais sincère en lui parlant
+ainsi. Sans doute qu'à moi seul je n'aurais jamais eu le courage de
+m'arracher à cette femme, mais maintenant que la chaîne était brisée,
+j'éprouvais un soulagement inexprimable. Comme ces gens qui essaient de
+se faire mourir par le charbon et qui s'en repentent au dernier moment,
+lorsqu'il est trop tard et que déjà l'asphyxie les étrangle et les
+paralyse. Tout à coup les voisins arrivent, la porte vole en éclats,
+l'air sauveur circule dans la chambre, et les pauvres suicidés le
+boivent avec délices, heureux de vivre encore et promettant bien de ne
+plus recommencer. Moi pareillement, après cinq mois d'asphyxie morale,
+je humais à pleines narines l'air pur et fort de la vie honnête, j'en
+remplissais mes poumons, et je vous jure Dieu que je n'avais pas envie
+de recommencer... C'est ce que Jacques ne voulait pas croire, et tous
+les serments du monde ne l'auraient pas convaincu de ma sincérité...
+Pauvre garçon! Je lui en avais tant fait!
+
+Nous passâmes cette première soirée chez nous, assis au coin du feu
+comme en hiver, car la chambre était humide et la brume du jardin nous
+pénétrait jusqu'à la moelle des os. Puis, vous savez, quand on est
+triste, cela semble bon de voir un peu de flamme... Jacques travaillait,
+faisait des chiffres. En son absence, le marchand de fer avait voulu
+tenir ses livres lui-même et il en était résulté un si beau griffonnage,
+un tel gâchis du _doit et avoir_ qu'il fallait maintenant un mois de
+grand travail pour remettre les choses en état. Comme vous pensez,
+je n'aurais pas mieux demandé que d'aider ma mère Jacques dans cette
+opération. Mais les papillons bleus n'entendent rien à l'arithmétique;
+et, après une heure passée sur ces gros cahiers de commerce rayés de
+rouge et chargés d'hiéroglyphes bizarres, je fus obligé de jeter ma
+plume aux chiens.
+
+Jacques, lui, se tirait à merveille de cette aride besogne. Il donnait,
+tête baissée, au plus épais des chiffres, et les grosses colonnes ne lui
+faisaient pas peur. De temps en temps, au milieu de son travail, il
+se tournait vers moi et me disait, un peu inquiet de ma rêverie
+silencieuse:
+
+«Nous sommes bien, n'est-ce pas? Tu ne t'ennuies pas, au moins?»
+
+Je ne m'ennuyais pas, mais j'étais triste de lui voir prendre tant
+de peine, et je pensais, plein d'amertume: «Pourquoi suis-je sur la
+terre?... Je ne sais rien faire de mes bras... Je ne paie pas ma place
+au soleil de la vie. Je ne suis bon qu'à tourmenter le monde et faire
+pleurer les yeux qui m'aiment...» En me disant cela, je songeais aux
+yeux noirs, et je regardais douloureusement la petite boîte à filets
+d'or que Jacques avait posée--peut-être à dessein--sur le dôme carré de
+la pendule. Que de choses elle me rappelait, cette boîte! Quels discours
+éloquents elle me tenait du haut de son socle de bronze! «Les yeux noirs
+t'avaient donné leur coeur, qu'en as-tu fait? me disait-elle... tu l'as
+livré en pâture aux bêtes... C'est Coucou-Blanc qui l'a mangé.»
+
+Et moi, gardant encore un germe d'espoir au fond de l'âme, j'essayais
+de rappeler à la vie, de réchauffer de mon haleine tous ces anciens
+bonheurs tués de ma propre main. Je songeais: «C'est Coucou-Blanc qui
+l'a mangé!... C'est Coucou-Blanc qui l'a mangé!...»
+
+...Cette longue soirée mélancolique, passée devant le feu, en travail
+et en rêvasseries, vous représente assez bien la nouvelle vie que nous
+allions mener dorénavant. Tous les jours qui suivirent ressemblèrent à
+cette soirée... Ce n'est pas Jacques qui rêvassait, bien entendu. Il
+vous restait des dix heures sur ses gros livres, enfoui jusqu'au cou
+dans la chiffraille. Moi, pendant ce temps, je tisonnais et, tout en
+tisonnant, je disais à la petite boite à filets d'or: «Parlons un peu
+des yeux noirs! veux-tu?...» Car pour en parler avec Jacques, il n'y
+fallait pas penser. Pour une raison ou pour une autre, il évitait avec
+soin toute conversation à se sujet. Pas même un mot sur Pierrotte.
+Rien... Aussi je prenais ma revanche avec la petite boîte, et nos
+causeries n'en finissaient pas.
+
+Vers le milieu du jour, quand je voyais ma mère bien en train sur ses
+livres, je gagnais la porte à pas de chat et m'esquivais doucement,
+en disant: «A tout à l'heure, Jacques!» Jamais il ne me demandait
+où j'allais; mais je comprenais à son air malheureux, au ton plein
+d'inquiétude dont il me faisait: «Tu t'en vas?» qu'il n'avait pas grande
+confiance en moi. L'idée de cette femme le poursuivait toujours. Il
+pensait: «S'il la revoit, nous sommes perdus!...»
+
+Et qui sait? Peut-être avait-il raison. Peut-être que si je l'avais
+revue, l'ensorceleuse, j'aurais encore subi le charme qu'elle exerçait
+sur mon pauvre moi, avec sa crinière d'or pâle et son signe blanc au
+coin de la lèvre... Mais, Dieu merci! je ne la revis pas. Un monsieur de
+Huit-à-Dix quelconque lui fit sans doute oublier son Dani-Dan, et jamais
+plus, jamais plus, je n'entendis parler d'elle, ni de sa Négresse
+Coucou-Blanc.
+
+Un soir, au retour d'une de mes courses mystérieuses, j'entrai dans la
+chambre avec un cri de joie: «Jacques! Jacques! Une bonne nouvelle. J'ai
+trouvé une place... Voilà dix jours que, sans t'en rien dire, je battais
+le pavé à cette intention... Enfin, c'est fait. J'ai une place... Dès
+demain, j'entre comme surveillant général à l'institution Ouly, à
+Montmartre, tout près de chez nous... J'irai de sept heures du matin à
+sept heures du soir... Ce sera beaucoup de temps passé loin de toi, mais
+au moins je gagnerai ma vie, et je pourrai te soulager un peu.»
+
+Jacques releva sa tête de dessus ses chiffres, et me répondit assez
+froidement: «Ma foi! mon cher, tu fais bien de venir à mon secours... La
+maison serait trop lourde pour moi seul... Je ne sais pas ce que j'ai,
+mais depuis quelque temps je me sens tout patraque.» Un violent accès
+de toux l'empêcha de continuer. Il laissa tomber sa plume d'un air
+de tristesse et vint se jeter sur le canapé... De le voir allongé
+là-dessus, pâle, horriblement pâle, la terrible vision de mon rêve passa
+encore une fois devant mes yeux, mais ce ne fut qu'un éclair... Presque
+aussitôt ma mère Jacques se releva et se mit à rire en voyant ma mine
+égarée:
+
+«Ce n'est rien, nigaud! C'est un peu de fatigue. J'ai trop travaillé ces
+derniers temps... Maintenant que tu as une place, j'en prendrai plus à
+mon aise, et dans huit jours je serai guéri.»
+
+Il disait cela si naturellement, d'une figure si riante, que mes tristes
+pressentiments s'envolèrent, et, d'un grand mois, je n'entendis plus
+dans mon cerveau le battement de leurs ailes noires...
+
+Le lendemain, j'entrai à l'institution Ouly.
+
+Malgré son étiquette pompeuse, l'institution Ouly était une petite école
+pour rire, tenue par une vieille dame à repentirs, que les enfants
+appelaient «bonne amie». Il y avait là-dedans une vingtaine de petits
+bonshommes, mais, vous savez! des tout petits, de ceux qui viennent à la
+classe avec leur goûter dans un panier, et toujours un bout de chemise
+qui passe.
+
+C'étaient nos élèves. Mme Ouly leur apprenait des cantiques; moi, je
+les initiais aux mystères de l'alphabet. J'étais en outre chargé de
+surveiller les récréations, dans une cour où il y avait des poules et un
+coq d'Inde dont ces messieurs avaient grand-peur.
+
+Quelquefois aussi, quand «bonne amie» avait sa goutte, c'était moi qui
+balayais la classe, besogne bien peu digne d'un surveillant général,
+et que pourtant je faisais sans dégoût, tant je me sentais heureux de
+pouvoir gagner ma vie... Le soir, en rentrant à l'hôtel Pilois, je
+trouvais le dîner servi et la mère Jacques qui m'attendait... Après
+dîner, quelques tours de jardin faits à grands pas, puis la veillée au
+coin du feu... Voilà toute notre vie... De temps en temps, on recevait
+une lettre de M. ou Mme Eyssette; c'étaient nos grands événements. Mme
+Eyssette continuait à vivre chez l'oncle Baptiste; M. Eyssette voyageait
+toujours pour la Compagnie vinicole. Les affaires n'allaient pas trop
+mal. Les dettes de Lyon étaient aux trois quarts payées. Dans un an
+ou deux, tout serait réglé, et on pourrait songer à se remettre tous
+ensemble...
+
+Moi, j'étais d'avis, en attendant, de faire venir Mme Eyssette à l'hôtel
+Pilois avec nous, mais Jacques ne voulait pas. «Non! pas encore,
+disait-il d'un air singulier, pas encore... Attendons!» Et cette
+réponse, toujours la même, me brisait le coeur. Je me disais: «Il se
+méfie de moi... Il a peur que je fasse encore quelque folie quand Mme
+Eyssette sera ici... C'est pour cela qu'il veut attendre encore...» Je
+me trompais... Ce n'était pas pour cela que Jacques disait: «Attendons!»
+
+
+
+XV ........
+
+Lecteur, si tu as un esprit fort, si les rêves te font sourire, si tu
+n'as jamais eu le coeur mordu--mordu jusqu'à crier--par le pressentiment
+des choses futures, si tu es un homme positif, une de ces têtes de fer
+que la réalité seule impressionne et qui ne laissent pas traîner un
+grain de superstition dans leurs cerveaux, si tu ne veux en aucun cas
+croire au surnaturel, admettre l'inexplicable, n'achève pas de lire ces
+mémoires. Ce qui me reste à dire en ces derniers chapitres est vrai
+comme la vérité éternelle; mais tu ne le croiras pas.
+
+C'était le 4 décembre...
+
+Je revenais de l'institution Ouly encore plus vite que d'ordinaire. Le
+matin, j'avais laissé Jacques à la maison, se plaignant d'une grande
+fatigue, et je languissais d'avoir de ses nouvelles. En traversant
+le jardin, je me jetai dans les jambes de M. Pilois, debout près du
+figuier, et causant à voix basse avec un gros personnage court et pattu,
+qui paraissait avoir beaucoup de peine à boutonner ses gants.
+
+Je voulais m'excuser et passer outre, mais l'hôtelier me retint;
+
+«Un mot, monsieur Daniel!»
+
+Puis, se tournant vers l'autre, il ajouta:
+
+«C'est le jeune homme en question. Je crois que vous feriez bien de le
+prévenir...»
+
+Je m'arrêtai fort intrigué. De quoi ce gros bonhomme voulait-il me
+prévenir? Que ses gants étaient beaucoup trop étroits pour ses pattes?
+Je le voyais bien, parbleu!...
+
+Il y eut un moment de silence et de gêne. M. Pilois, le nez en l'air,
+regardait dans son figuier comme pour y chercher les figues qui n'y
+étaient pas. L'homme aux gants tirait toujours sur ses boutonnières...
+A la fin, pourtant, il se décida à parler; mais sans lâcher son bouton,
+n'ayez pas peur.
+
+«Monsieur, me dit-il, je suis depuis vingt ans médecin de l'hôtel
+Pilois, et j'ose affirmer...»
+
+Je ne le laissai pas achever sa phrase, Ce mot de médecin m'avait tout
+appris. «Vous venez pour mon frère, lui demandai-je en tremblant... Il
+est bien malade, n'est-ce pas?»
+
+Je ne crois pas que ce médecin fût un méchant homme, mais, à ce
+moment-là, c'étaient ses gants surtout qui le préoccupaient, et sans
+songer qu'il parlait à l'enfant de Jacques, sans essayer d'amortir le
+coup, il me répondit brutalement: «S'il est malade! je crois bien... Il
+ne passera pas la nuit.»
+
+Ce fut bien assené, je vous en réponds. La maison, le jardin, M. Pilois,
+le médecin, je vis tout tourner, Je fus obligé de m'appuyer contre le
+figuier, Il avait le poignet rude, le docteur de l'hôtel Pilois!... Du
+reste, il ne s'aperçut de rien et continua avec le plus grand calme,
+sans cesser de boutonner ses gants: «C'est un, cas foudroyant de
+phtisie galopante... Il n'y a rien à faire, du moins rien de sérieux,..
+D'ailleurs on m'a prévenu beaucoup trop tard, comme toujours.
+
+--Ce n'est pas ma faute, docteur--fit le bon M. Pilois qui persistait
+à chercher des figues avec la plus grande attention, un moyen comme un
+autre de cacher ses larmes--, ce n'est pas ma faute, Je savais depuis
+longtemps qu'il était malade, ce pauvre M. Eyssette, et je lui ai
+souvent conseillé de faire venir quelqu'un; mais il ne voulait jamais.
+Bien sûr qu'il avait peur d'effrayer son frère... C'était si uni,
+voyez-vous! ces enfants-là!» Un sanglot désespéré me jaillit du fond des
+entrailles:
+
+«Allons! mon garçon, du courage! me dit l'homme aux gants d'un air de
+bonté... Qui sait? la science a prononcé son dernier mot, mais la nature
+pas encore... Je reviendrai demain matin.»
+
+Là-dessus, il fit une pirouette et s'éloigna avec un soupir de
+satisfaction; il venait d'en boutonner un!
+
+Je restai encore un moment dehors, pour essuyer mes yeux et me calmer un
+peu; puis, faisant appel à tout mon courage, j'entrai dans notre chambre
+d'un air délibéré.
+
+Ce que je vis, en ouvrant la porte, me terrifia, Jacques, pour me
+laisser le lit, sans doute, s'était fait mettre un matelas sur le
+canapé, et c'est là que je le trouvai, pâle, horriblement pâle, tout à
+fait semblable au _Jacques_ de mon rêve.
+
+Ma première idée fut de me jeter sur lui, de le prendre dans mes bras
+et de le porter sur son lit, n'importe où, mais de l'enlever de là, mon
+Dieu, de l'enlever de là. Puis, tout de suite, je fis cette réflexion:
+«Tu ne pourras pas, il est trop grand!» Et alors, ayant vu ma mère
+Jacques étendu sans rémission à cette place où le rêve avait dit qu'il
+devait mourir, mon courage m'abandonna; ce masque de gaieté contrainte,
+qu'on se colle au visage pour rassurer les moribonds, ne put pas tenir
+sur mes joues, et je vins tomber à genoux près du canapé, en versant un
+torrent de larmes.
+
+Jacques se tourna vers moi péniblement:
+
+«C'est toi, Daniel... Tu as rencontré le médecin, n'est-ce pas? Je lui
+avais pourtant bien recommandé de ne pas t'effrayer, à ce gros-là.
+Mais je vois à ton air qu'il n'en a rien fait et que tu sais tout...
+Donne-moi ta main, frérot... Qui diable se serait douté d'une chose
+pareille? Il y a des gens qui vont à Nice pour guérir leur maladie
+de poitrine; moi, je suis allé en chercher une. C'est tout à fait
+original... Ah! tu sais! si tu te désoles, tu vas m'enlever tout mon
+courage; je ne suis déjà pas si vaillant... Ce matin, après ton départ,
+j'ai compris que cela se gâtait. J'ai envoyé chercher le curé de
+Saint-Pierre; il est venu me voir et reviendra tout à l'heure m'apporter
+les sacrements... Cela fera plaisir à notre mère, tu comprends! C'est
+un bon homme, ce curé... Il s'appelle comme ton ami du collège de
+Sarlande.»
+
+Il n'en put pas dire plus long et se renversa sur l'oreiller, en fermant
+les yeux. Je crus qu'il allait mourir, et je me mis à crier bien fort:
+«Jacques! Jacques! mon ami!...» De la main, sans parler, il me fit:
+«Chut! chut!» à plusieurs reprises.
+
+A ce moment, la porte s'ouvrit; M. Pilois entra dans la chambre suivi
+d'un gros homme qui roula comme une boule vers le canapé en criant:
+«Qu'est-ce que j'apprends, monsieur Jacques?... C'est bien le cas de le
+dire...
+
+--Bonjour, Pierrotte! dit Jacques en rouvrant les yeux; bonjour, mon
+vieil ami! J'étais bien sûr que vous viendriez au premier signe...
+Laisse-le mettre là, Daniel: nous avons à causer tous les deux.»
+
+Pierrotte pencha sa grosse tête jusqu'aux lèvres pâles du moribond, et
+ils restèrent ainsi un long moment à s'entretenir à voix basse... Moi,
+je regardais, immobile au milieu de la chambre. J'avais encore mes
+livres sous le bras. M. Pilois me les enleva doucement, en me disant
+quelque chose que je n'entendis pas; puis il alla allumer les bougies
+et mettre sur la table une grande serviette blanche. En moi-même je me
+disais: «Pourquoi met-il le couvert?... Est-ce que nous allons dîner?...
+mais je n'ai pas faim!»
+
+La nuit tombait. Dehors, dans le jardin, des personnes de l'hôtel se
+faisaient des signes en regardant nos fenêtres. Jacques et Pierrotte
+causaient toujours. De temps en temps, j'entendais le Cévenol dire avec
+sa grosse voix pleine de larmes: «Oui, monsieur Jacques... Oui, monsieur
+Jacques...» Mais je n'osais pas m'approcher... A la fin, pourtant,
+Jacques m'appela et me fit mettre à son chevet, à côté de Pierrotte:
+
+«Daniel, mon chéri, me dit-il, après une longue pause, je suis bien
+triste d'être obligé de te quitter; mais une chose me console: je ne
+te laisse pas seul dans la vie... Il te restera Pierrotte, le bon
+Pierrotte, qui te pardonne et s'engage à me remplacer près de toi...
+
+--Oui! oui! monsieur Jacques, je m'engage... c'est bien le cas de le
+dire... je m'engage...
+
+--Vois-tu! mon pauvre petit, continua la mère Jacques, jamais à toi seul
+tu ne parviendrais à reconstruire le foyer... Ce n'est pas pour te faire
+de la peine, mais tu es un mauvais reconstructeur de foyer... Seulement,
+je crois qu'aidé de Pierrotte, tu parviendras à réaliser notre rêve...
+Je ne te demande pas d'essayer de devenir un homme; je pense, comme
+l'abbé Germane, que tu seras un enfant toute ta vie. Mais je te supplie
+d'être toujours un bon enfant, un brave enfant, et surtout... approche
+un peu, que je te dise ça dans l'oreille... et surtout de ne pas faire
+pleurer les yeux noirs.»
+
+Ici, mon pauvre bien-aimé se reposa encore un moment; puis reprit:
+
+«Quand tout sera fini, tu écriras à papa et à maman, Seulement il faudra
+leur apprendre la chose par morceaux... En une seule fois cela leur
+ferait trop de mal... Comprends-tu, maintenant, pourquoi je n'ai pas
+fait venir Mme Eyssette? je ne voulais pas qu'elle fût là. Ce sont de
+trop mauvais moments pour les mères...»
+
+Il s'interrompit et regarda du côté de la porte.
+
+«Voilà le Bon Dieu!» dit-il en souriant. Et il nous fit signe de nous
+écarter.
+
+C'était le viatique qu'on apportait. Sur la nappe blanche, au milieu des
+cierges, l'hostie et les saintes huiles prirent place; Après quoi, le
+prêtre s'approcha du lit, et la cérémonie commença...
+
+Quand ce fut fini--oh! que le temps me sembla long!--, quand ce fut
+fini, Jacques m'appela doucement près de lui:
+
+«Embrasse-moi», me dit-il; et sa voix était si faible qu'il avait l'air
+de me parler de loin... Il devait être loin en effet, depuis tantôt
+douze heures que l'horrible phtisie galopante l'avait jeté sur son dos
+maigre et l'emportait vers la mort au triple galop!...
+
+Alors, en m'approchant pour l'embrasser, ma main rencontra sa main, sa
+chère main toute moite des sueurs de l'agonie. Je m'en emparai et je
+ne la quittai plus... Nous restâmes ainsi je ne sais combien de temps;
+peut-être une heure, peut-être une éternité, je ne sais pas du tout...
+Il ne me voyait plus, il ne me parlait plus. Seulement, à plusieurs
+reprises, sa main remua dans la mienne comme pour me dire: «Je sens que
+tu es là.» Soudain un long soubresaut agita son pauvre corps des pieds à
+la tête. Je vis ses yeux s'ouvrir et regarder autour d'eux pour chercher
+quelqu'un; et, comme je me penchais sur lui, je l'entendis dire deux
+fois très doucement: «Jacques, tu es un âne... Jacques, tu es un
+âne!...» puis rien... Il était mort...
+
+...Oh! le rêve!...
+
+Il fit un grand vent cette nuit-là. Décembre envoyait des poignées de
+grésil contre les vitres. Sur la table au bout de la chambre, un christ
+d'argent flambait entre deux bougies. A genoux devant le christ, un
+prêtre que je ne connaissais pas priait d'une voix forte, dans le bruit
+du vent... Moi, je ne priais pas; je ne pleurais pas non plus... Je
+n'avais qu'une idée, une idée fixe, c'était de réchauffer la main de mon
+bien-aimé que je tenais étroitement serrée dans les miennes. Hélas! plus
+le matin approchait, plus cette main devenait lourde et de glace...
+
+Tout à coup le prêtre qui récitait du latin là-bas, devant le christ, se
+leva et vint me frapper sur l'épaule.
+
+«Essaie de prier, me dit-il... Cela te fera du bien.»
+
+Alors seulement, je le reconnus... C'était mon vieil ami du collège de
+Sarlande, l'abbé Germane lui-même avec sa belle figure mutilée et son
+air de dragon en soutane... La souffrance m'avait tellement anéanti que
+je ne fus pas étonné de le voir. Cela me parut tout simple... Mais voici
+comment il était là.
+
+Le jour où le petit Chose quittait le collège, l'abbé Germane lui avait
+dit: «J'ai bien un frère à Paris, un brave homme de prêtre... mais
+baste! à quoi bon te donner son adresse?... Je suis sûr que tu n'irais
+pas.»
+
+Voyez un peu la destinée! Ce frère de l'abbé était curé de l'église
+Saint-Pierre à Montmartre, et c'est lui que la pauvre mère Jacques avait
+appelé à son lit de mort. Juste à ce moment, il se trouvait que l'abbé
+Germane était de passage à Paris et logeait au presbytère... Le soir du
+4 décembre, son frère lui dit en entrant:
+
+«Je viens de porter l'extrême-onction à un malheureux enfant qui meurt
+tout près d'ici. Il faudra prier pour lui, l'abbé!»
+
+L'abbé répondit:
+
+«J'y penserai demain, en disant ma messe. Comment s'appelle-t-il?...
+
+--Attends... c'est un nom du Midi, assez difficile à retenir... Jacques
+Eysset... Oui, c'est cela... Jacques Eyssette...»
+
+Ce nom rappela à l'abbé certain petit pion de sa connaissance; et
+sans perdre une minute il courut à l'hôtel Pilois... En rentrant, il
+m'aperçut debout, cramponné à la main de Jacques. Il ne voulut pas
+déranger ma douleur et renvoya tout le monde en disant qu'il veillerait
+avec moi; puis il s'agenouilla, et ce ne fut que fort avant dans la
+nuit qu'effrayé de mon immobilité, il me frappa sur l'épaule et se fit
+connaître.
+
+A partir de ce moment, je ne sais plus bien ce qui se passa. La fin de
+cette nuit terrible, le jour qui la suivit, le lendemain de ce jour
+et beaucoup d'autres lendemains encore ne m'ont laissé que de vagues
+souvenirs confus. Il y a là un grand trou dans ma mémoire. Pourtant je
+me souviens,--mais comme de choses arrivées il y a des siècles--, d'une
+longue marche interminable dans la boue de Paris, derrière la voiture
+noire. Je me vois allant, tête nue, entre Pierrotte et l'abbé Germane.
+Une pluie froide mêlée de grésil nous fouette le visage; Pierrotte a un
+grand parapluie; mais il le tient si mal et la pluie tombe si dru que la
+soutane de l'abbé ruisselle, toute luisante!... Il pleut! il pleut! oh!
+comme il pleut!
+
+Près de nous; à côté de la voiture, marche un long monsieur tout en
+noir, qui porte une baguette d'ébène. Celui-là, c'est le maître
+des cérémonies, une sorte de chambellan de la mort. Comme tous les
+chambellans, il a le manteau de soie, l'épée, la culotte courte et le
+claque... Est-ce une hallucination de mon cerveau?... Je trouve que
+cet homme ressemble à M. Viot, le surveillant général du collège de
+Sarlande. Il est long comme lui, tient comme lui sa tête penchée sur
+l'épaule, et chaque fois qu'il me regarde, il a ce même sourire faux et
+glacial qui courait sur les lèvres du terrible porte-clefs. Ce n'est pas
+M. Viot, mais c'est peut-être son ombre.
+
+La voiture noire avance toujours, mais si lentement, si lentement...
+Il me semble que nous n'arriverons jamais... Enfin, nous voici dans
+un jardin triste, plein d'une boue jaunâtre où l'on enfonce jusqu'aux
+chevilles. Nous nous arrêtons au bord d'un grand trou. Des hommes en
+manteaux courts apportent une grande boîte très lourde qu'il faut
+descendre là-dedans. L'opération est difficile. Les cordes, toutes
+raides de pluie, ne glissent pas. J'entends un des hommes qui crie: «Les
+pieds en avant! les pieds en avant!...» En face de moi, de l'autre côté
+du trou, l'ombre de M. Viot, la tête penchée sur l'épaule, continue à me
+sourire doucement. Longue, mince, étranglée dans ses habits de deuil,
+elle se détache sur le gris du ciel, comme une grande sauterelle noire,
+toute mouillée...
+
+Maintenant, je suis seul avec Pierrotte... Nous descendons le faubourg
+Montmartre... Pierrotte cherche une voiture, mais il n'en trouve pas. Je
+marche à côté de lui, mon chapeau à la main; il me semble que je suis
+toujours derrière le corbillard... Tout le long du faubourg, les gens se
+retournent pour voir ce gros homme qui pleure en appelant des fiacres et
+cet enfant qui va tête nue sous une pluie battante...
+
+Nous allons, nous allons toujours. Et je suis las, et ma tête est
+lourde... Enfin, voici le passage du Saumon, l'ancienne maison Lalouette
+avec ses contrevents peints, ruisselants d'eau verte... Sans entrer dans
+la boutique, nous montons chez Pierrotte... Au premier étage, les forces
+me manquent. Je m'assieds sur une marche. Impossible d'aller plus loin;
+ma tête est trop lourde... Alors Pierrotte me prend dans ses bras; et
+tandis qu'il me monte chez lui aux trois quarts mort et grelottant de
+fièvre, j'entends le grésil qui pétille sur la vitrine du passage et
+l'eau des gouttières qui tombe à grand bruit dans la cour... Il pleut!
+il pleut! oh! comme il pleut!
+
+
+
+XVI
+
+LA FIN DU RÊVE
+
+Le petit Chose est malade; le petit Chose va mourir... Devant le passage
+du Saumon, une large litière de paille qu'on renouvelle tous les deux
+jours fait dire aux gens de la rue: «Il y a là-haut quelque vieux
+richard en train de mourir...» Ce n'est pas un vieux richard qui va
+mourir, c'est le petit Chose... Tous les médecins l'ont condamné. Deux
+fièvres typhoïdes en deux ans, c'est beaucoup trop pour ce cervelet
+d'oiseau-mouche! Allons! vite, attelez la voiture noire! Que la grande
+sauterelle prépare sa baguette d'ébène et son sourire désolé! le petit
+Chose est malade; le petit Chose va mourir.
+
+Il faut voir quelle consternation dans l'ancienne maison Lalouette!
+Pierrotte ne dort plus; les yeux noirs se désespèrent. La dame de grand
+mérite feuillette son Raspail avec frénésie, en suppliant le bienheureux
+saint Camphre de faire un nouveau miracle en faveur du cher malade... Le
+salon jonquille est condamné, le piano mort, la flûte enclouée. Mais le
+plus navrant de tout, oh! le plus navrant c'est une petite robe noire
+assise dans un coin de la maison, et tricotant du matin au soir, sans
+rien dire, avec de grosses larmes qui coulent.
+
+Or, tandis que l'ancienne maison Lalouette se lamente ainsi nuit et
+jour, le petit Chose est bien tranquillement couché dans un grand lit de
+plumes, sans se douter des pleurs qu'il fait répandre autour de lui.. Il
+a les yeux ouverts, mais il ne voit rien; les objets ne vont pas jusqu'à
+son âme. Il n'entend rien non plus, rien qu'un bourdonnement sourd, un
+roulement confus, comme s'il avait pour oreilles deux coquilles marines:
+ces grosses coquilles à lèvres roses où l'on entend ronfler la mer. Il
+ne parle pas, il ne pense pas: vous diriez une fleur malade... Pourvu
+qu'on lui tienne une compresse d'eau fraîche sur la tête et un morceau
+de glace dans la bouche, c'est tout ce qu'il demande. Quand la glace est
+fondue, quand la compresse est desséchée au feu de son crâne, il pousse
+un grognement: c'est toute sa conversation.
+
+Plusieurs jours se passent ainsi,--jours sans heures, jours de chaos,
+puis subitement, un beau matin, le petit Chose éprouve une sensation
+singulière. Il semble qu'on vient de le tirer du fond de la mer. Ses
+yeux voient, ses oreilles entendent. Il respire; il reprend pied... La
+machine à penser, qui dormait dans un coin du cerveau avec ses rouages
+fins comme des cheveux de fée, se réveille et se met en branle; d'abord
+lentement, puis un peu plus vite, puis avec une rapidité folle,--tic!
+tic! tic!--à croire que tout va casser. On sent que cette jolie machine
+n'est pas faite pour dormir et qu'elle veut réparer le temps perdu...
+Tic! tic! tic!... Les idées se croisent, s'enchevêtrent comme des fils
+de soie: «Où suis-je, mon Dieu?... Qu'est-ce que c'est que ce grand
+lit?... Et ces trois dames, là-bas, près de la fenêtre, qu'est-ce
+qu'elles font?... Cette petite robe noire qui me tourne le dos, est-ce
+que je ne la connais pas?... On dirait que...»
+
+Et pour mieux regarder cette robe noire qu'il croit reconnaître,
+péniblement le petit Chose se soulève sur son coude et se penche hors
+du lit, puis tout de suite se jette en arrière, épouvanté... Là, devant
+lui, au milieu de la chambre, il vient d'apercevoir une armoire en noyer
+avec de vieilles ferrures qui grimpent sur le devant. Cette armoire, il
+la reconnaît; il l'a vue déjà dans un rêve, dans un horrible rêve...
+Tic! tic! tic! La machine à penser va comme le vent... Oh! maintenant
+le petit Chose se rappelle. L'hôtel Pilois, la mort de Jacques,
+l'enterrement, l'arrivée chez Pierrotte dans la pluie, il revoit tout,
+il se souvient de tout. Hélas! en renaissant à la vie, le malheureux
+enfant vient de renaître à la douleur; et sa première parole est un
+gémissement...
+
+A ce gémissement, les trois femmes qui travaillaient là-bas, près de la
+fenêtre, ont tressailli. Une d'elles, la plus jeune, se lève en criant:
+«De la glace! de la glace!» Et vite elle court à la cheminée prendre un
+morceau de glace qu'elle vient présenter au petit Chose; mais le petit
+Chose n'en veut pas... Doucement il repousse la main qui cherche ses
+lèvres;--c'est une main bien fine pour une main de garde-malades! En
+tout cas d'une voix qui tremble, il dit: «Bonjour, Camille!...»
+
+Camille Pierrotte est si surprise d'entendre parler le moribond qu'elle
+reste là tout interdite, le bras tendu, la main ouverte, avec son
+morceau de glace claire qui tremble au bout de ses doigts roses de
+froid.
+
+«Bonjour, Camille! reprend le petit Chose. Oh! je vous reconnais bien,
+allez!... J'ai toute ma tête maintenant... Et vous? est-ce que vous me
+voyez?... Est-ce que vous pouvez me voir?»
+
+Camille Pierrotte ouvre de grands yeux:
+
+«Si je vous vois, Daniel!... Je crois bien que je vous vois.»
+
+Alors, à l'idée que l'armoire a menti, que Camille Pierrotte n'est pas
+aveugle, que le rêve, l'horrible rêve, ne sera pas vrai jusqu'au bout,
+le petit Chose reprend courage et se hasarde à faire d'autres questions:
+
+«J'ai été bien malade, n'est-ce pas, Camille?
+
+--Oh! oui, Daniel, bien malade...
+
+--Est-ce que je suis couché depuis longtemps?...
+
+--Il y aura demain trois semaines...
+
+--Miséricorde! trois semaines!... Déjà trois semaines que ma pauvre mère
+Jacques...»
+
+Il n'achève pas sa phrase et cache sa tête dans l'oreiller en
+sanglotant.
+
+...A ce moment, Pierrotte entre dans la chambre; il amène un nouveau
+médecin. (Pour peu que la maladie continue, toute l'Académie de médecine
+y passera.) Celuici est l'illustre docteur _Broum-Broum_, un gaillard
+qui va vite en besogne et ne s'amuse pas à boutonner ses gants au chevet
+des malades. Il s'approche du petit Chose, lui tâte le pouls, lui
+regarde les yeux et la langue, puis se tournant vers Pierrotte:
+
+«Qu'est-ce que vous me chantiez donc?... Mais il est guéri ce
+garçon-là...
+
+--Guéri! fait le bon Pierrotte en joignant les mains.
+
+--Si bien guéri que vous allez me jeter tout de suite cette glace par
+la fenêtre et donner à votre malade une aile de poulet aspergée de
+saint-émilion... Allons! ne vous désolez plus, ma petite demoiselle;
+dans huit jours, ce jeune trompe-la-mort sera sur pied, c'est moi qui
+vous en réponds... D'ici là, gardez-le bien tranquille dans son lit;
+évitez-lui toute émotion, toute secousse; c'est le point essentiel!...
+Pour le reste, laissons faire la nature: elle s'entend à soigner mieux
+que vous et moi...»
+
+Ayant ainsi parlé, l'illustre docteur _Broum-Broum_ donne une
+chiquenaude au jeune trompe-la-mort, un sourire à Mlle Camille, et
+s'éloigne lestement, escorté du bon Pierrotte qui pleure de joie et
+répète tout le temps:
+
+«Ah! monsieur le docteur, c'est bien le cas de le dire... c'est bien le
+cas de le dire...»
+
+Derrière eux, Camille veut faire dormir le malade; mais il refuse avec
+énergie:
+
+«Ne vous en allez pas, Camille, je vous en prie... Ne me laissez pas
+seul. Comment voulez-vous que je dorme avec le gros chagrin que j'ai?
+
+--Si, Daniel, il le faut... Il faut que vous dormiez... Vous avez besoin
+de repos; le médecin l'a dit... Voyons! soyez raisonnable, fermez les
+yeux et ne pensez à rien... Tantôt je viendrai vous voir encore; et, si
+vous avez dormi, je resterai bien longtemps.
+
+--Je dors... je dors...», dit le petit Chose en fermant les yeux. Puis
+se ravisant: «Encore un mot, Camille!... Quelle est donc cette petite
+robe noire que j'ai aperçue ici tout à l'heure?
+
+--Une robe noire!...
+
+--Mais oui! vous savez bien! cette petite robe noire qui travaillait
+là-bas avec vous, près de la fenêtre... Maintenant, elle n'y est plus...
+Mais tout à l'heure je l'ai vue, j'en suis sûr...
+
+--Oh! non! Daniel, vous vous trompez... J'ai travaillé ici toute la
+matinée avec Mme Tribou, votre vieille amie, Mme Tribou, vous savez!
+celle que vous appeliez la dame de grand mérite. Mais Mme Tribou n'est
+pas en noir... elle a toujours sa même robe verte... Non! sûrement, il
+n'y a pas de robe noire dans la maison... Vous avez dû rêver cela...
+Allons! Je m'en vais... Dormez bien...»
+
+Là-dessus, Camille Pierrotte s'encourt vite, toute confuse et le feu aux
+joues, comme si elle venait de mentir.
+
+Le petit Chose reste seul; mais il n'en dort pas mieux. La machine
+aux fins rouages fait le diable dans sa cervelle. Les fils de soie se
+croisent, s'enchevêtrent... Il pense à son bien-aimé qui dort dans
+l'herbe de Montmartre; il pense aux yeux noirs aussi, à ces belles
+lumières sombres que la Providence semblait avoir allumées exprès pour
+lui et qui maintenant...
+
+Ici, la porte de la chambre s'entrouvre doucement, doucement, comme
+si quelqu'un voulait entrer; mais presque aussitôt on entend Camille
+Pierrotte dire à voix basse:
+
+«N'y allez pas... L'émotion va le tuer, s'il se réveille...»
+
+Et voilà la porte qui se referme doucement, doucement, comme elle
+s'était ouverte. Par malheur, un pan de robe noire se trouve pris dans
+la rainure; et ce pan de robe qui passe, de son lit le petit Chose
+l'aperçoit...
+
+Du coup son coeur bondit; ses yeux s'allument, et, se dressant sur son
+coude, il se met à crier bien fort: «Mère! Mère! pourquoi ne venez-vous
+pas m'embrasser?...»
+
+Aussitôt la porte s'ouvre. La petite robe noire--qui n'y peut plus
+tenir--se précipite dans la chambre; mais au lieu d'aller vers le lit,
+elle va droit à l'autre bout de la pièce, les bras ouverts, en appelant:
+
+«Daniel! Daniel!
+
+--Par ici, mère..., crie le petit Chose, qui lui tend les bras en
+riant... Par ici: vous ne me voyez donc pas?...»
+
+Et alors Mme Eyssette, à demi tournée vers le lit, tâtonnant dans l'air
+autour d'elle avec ses mains qui tremblent, répond d'une voix navrante:
+
+«Hélas! non! mon cher trésor, je ne te vois pas... Jamais plus je ne te
+verrai... Je suis aveugle!»
+
+En entendant cela, le petit Chose pousse un grand cri et tombe à la
+renverse sur son oreiller...
+
+Certes, qu'après vingt ans de misères et de souffrances, deux enfants
+morts, son foyer détruit, son mari loin d'elle, la pauvre mère Eyssette
+ait ses yeux divins tout brûlés par les larmes comme les voilà, il n'y
+a rien là-dedans de bien extraordinaire... Mais pour le petit Chose,
+quelle coïncidence avec son rêve! Quel dernier coup terrible la destinée
+lui tenait en réserve! Est-ce qu'il ne va pas en mourir de celui-là?...
+
+Eh bien, non!... le petit Chose ne mourra pas. Il ne faut pas qu'il
+meure. Derrière lui que deviendrait la pauvre mère aveugle? Où
+trouverait-elle des larmes pour pleurer ce troisième fils? Que
+deviendrait le père Eyssette, cette victime de l'honneur commercial,
+ce Juif errant de la viniculture, qui n'a pas même le temps de venir
+embrasser son enfant malade, ni de porter une fleur à son enfant mort?
+Qui reconstruirait le foyer, ce beau foyer de famille où les deux vieux
+viendront un jour chauffer leurs pauvres mains glacées?... Non! non! le
+petit Chose ne veut pas mourir. Il se cramponne à la vie, au contraire,
+et de toutes ses forces... On lui a dit que, pour guérir plus vite, il
+ne fallait pas penser, il ne pense pas; qu'il ne fallait pas parler, il
+ne parle pas; qu'il ne fallait pas pleurer, il ne pleure pas... C'est
+plaisir de le voir dans son lit, l'air paisible, les yeux ouverts,
+jouant pour se distraire avec les glands de l'édredon. Une vraie
+convalescence de chanoine...
+
+Autour de lui, toute la maison Lalouette s'empresse silencieuse. Mme
+Eyssette passe ses journées au pied du lit, avec son tricot; la chère
+aveugle a tellement l'habitude des longues aiguilles qu'elle tricote
+aussi bien que du temps de ses yeux. La dame de grand mérite est là,
+elle aussi; puis, à tout moment on voit paraître à la porte la bonne
+figure de Pierrotte. Il n'y a pas jusqu'au joueur de flûte qui ne monte
+prendre des nouvelles quatre ou cinq fois dans le jour. Seulement, il
+faut bien le dire, celui-là ne vient pas pour le malade; c'est la dame
+de grand mérite qui l'attire surtout... Depuis que Camille Pierrotte lui
+a formellement déclaré qu'elle ne voulait ni de lui ni de sa flûte, le
+fougueux instrumentiste s'est rabattu sur la veuve Tribou qui, pour être
+moins riche et moins jolie que la fille du Cévenol, n'est pas cependant
+tout à fait dépourvue de charmes ni d'économies. Avec cette romanesque
+matrone, l'homme flûte n'a pas perdu son temps, à la troisième séance,
+il y avait déjà du mariage dans l'air, et l'on parlait vaguement de
+monter une herboristerie rue des Lombards, avec les économies de la
+dame. C'est pour ne pas laisser dormir ces beaux projets, que le jeune
+virtuose vient si souvent prendre des nouvelles.
+
+Et Mlle Pierrotte? On n'en parle pas! Est-ce qu'elle ne serait plus dans
+la maison?... Si, toujours: seulement, depuis que le malade est hors de
+danger, elle n'entre presque jamais dans sa chambre. Quand elle y vient,
+c'est en passant, pour prendre l'aveugle et la mener à table; mais le
+petit Chose, jamais un mot... Ah! qu'il est loin le temps de la
+rose rouge, le temps où, pour dire: «Je vous aime», les yeux noirs
+s'ouvraient comme deux fleurs de velours! Dans son lit, le malade
+soupire, en pensant à ces bonheurs envolés. Il voit bien qu'on ne l'aime
+plus, qu'on le fuit, qu'il fait horreur; mais c'est lui qui l'a voulu.
+Il n'a pas le droit de se plaindre. Et pourtant, c'eût été si bon, au
+milieu de tant de deuils et de tristesses, d'avoir un peu d'amour
+pour se chauffer le coeur! c'eût été si bon de pleurer sur une épaule
+amie!... «Enfin!... le mal est fait, se dit le pauvre enfant, n'y
+songeons plus, et trêve aux rêvasseries! pour moi, il ne s'agit plus
+d'être heureux dans la vie; il s'agit de faire son devoir... Demain, je
+parlerai à Pierrotte.»
+
+En effet, le lendemain, à l'heure où le Cévenol traverse la chambre à
+pas de loup pour descendre au magasin, le petit Chose, qui est là depuis
+l'aube à guetter derrière ses rideaux, appelle doucement.
+
+«Monsieur Pierrotte! monsieur Pierrotte!»
+
+Pierrotte s'approche du lit; et alors le malade très ému, sans lever les
+yeux:
+
+«Voici que je m'en vais sur ma guérison, mon bon monsieur Pierrotte,
+et j'ai besoin de causer sérieusement avec vous. Je ne veux pas vous
+remercier de ce que vous faites pour ma mère et pour moi...»
+
+Vive interruption du Cévenol: «Pas un mot là-dessus, monsieur Daniel!
+tout ce que je fais, je devais le faire. C'était convenu avec M.
+Jacques.
+
+--Oui! je sais, Pierrotte, je sais qu'à tout ce qu'on veut vous dire sur
+ce chapitre vous faites toujours la même réponse... Aussi n'est-ce pas
+de cela que je vais vous parler. Au contraire, si je vous appelle, c'est
+pour vous demander un service. Votre commis va vous quitter bientôt;
+voulez-vous me prendre à sa place? Oh! je vous en prie, Pierrotte,
+écoutez-moi jusqu'au bout; ne me dites pas non, sans m'avoir écouté
+jusqu'au bout... Je le sais, après ma lâche conduite, je n'ai plus le
+droit de vivre au milieu de vous. Il y a dans la maison quelqu'un que ma
+présence fait souffrir, quelqu'un à qui ma vue est odieuse, et ce n'est
+que justice!... Mais si je m'arrange pour qu'on ne me voie jamais, si je
+m'engage à ne jamais monter ici, si je reste toujours au magasin, si je
+suis de votre maison sans en être, comme les gros chiens de basse-cour
+qui n'entrent jamais dans les appartements, est-ce qu'à ces
+conditions-là vous ne pourriez pas m'accepter!»
+
+Pierrotte a bonne envie de prendre dans ses grosses mains la tête frisée
+du petit Chose et de l'embrasser bien fort; mais il se contient et
+répond, tranquillement:
+
+«Dame! écoutez, monsieur Daniel, avant de rien dire, j'ai besoin de
+consulter la petite... Moi, votre proposition me convient assez; mais je
+ne sais pas si la petite... Du reste, nous allons voir. Elle doit être
+levée... Camille! Camille!»
+
+Camille Pierrotte, matinale comme une abeille, est en train d'arroser
+son rosier rouge sur la cheminée du salon. Elle arrive en peignoir du
+matin, les cheveux relevés à la chinoise, fraîche, gaie, sentant les
+fleurs.
+
+«Tiens, petite, lui dit le Cévenol, voilà M. Daniel qui demande à entrer
+chez nous pour remplacer le commis... Seulement, comme il pense que sa
+présence ici te serait trop pénible...
+
+--Trop pénible!» interrompit Camille Pierrotte en changeant de couleur.
+
+Elle n'en dit pas plus long; mais les yeux noirs achevèrent sa phrase.
+Oui! les yeux noirs eux-mêmes se montrent devant le petit Chose,
+profonds comme la nuit, lumineux comme les étoiles, en criant: «Amour!
+amour!» avec tant de passion et de flamme que le pauvre malade en a le
+coeur incendié.
+
+Alors Pierrotte dit en riant sous cape:
+
+«Dame! expliquez-vous tous les deux... il y a quelque malentendu
+là-dessous.»
+
+Et il s'en va tambouriner une bourrée cévenole sur les vitres; puis
+quand il croit que les enfants se sont suffisamment expliqués--oh! mon
+Dieu! c'est à peine s'ils ont eu le temps de se dire trois paroles--, il
+s'approche d'eux et les regarde:
+
+«Eh bien?
+
+--Ah! Pierrotte, dit le petit Chose en lui tendant les mains, elle est
+aussi bonne que vous... elle m'a pardonné!»
+
+A partir de ce moment, la convalescence du malade marche avec des bottes
+de sept lieues... Je crois bien! les yeux noirs ne bougent plus de la
+chambre. On passe les journées à faire des projets d'avenir. On parle
+de mariage, de foyer à reconstruire. On parle aussi de la chère mère
+Jacques, et son nom fait encore verser de belles larmes. Mais c'est
+égal! il y a de l'amour dans l'ancienne maison Lalouette. Cela se sent.
+Et si quelqu'un s'étonne que l'amour puisse fleurir ainsi dans le deuil
+et dans les larmes, je lui dirai d'aller voir aux cimetières toutes ces
+jolies fleurettes qui poussent entre les fentes des tombeaux.
+
+D'ailleurs, n'allez pas croire que la passion fasse oublier son devoir
+au petit Chose. Pour si bien qu'il soit dans son grand lit, entre Mme
+Eyssette et les yeux noirs, il a hâte d'être guéri, de se lever, de
+descendre au magasin. Non, certes, que la porcelaine le tente beaucoup;
+mais il languit de commencer cette vie de dévouement et de travail dont
+la mère Jacques lui a donné l'exemple. Après tout, il vaut encore mieux
+vendre des assiettes dans un passage, comme disait la tragédienne Irma,
+que balayer l'institution Ouly ou se faire siffler à Montparnasse. Quant
+à la Muse, on n'en parle plus. Daniel Eyssette aime toujours les vers,
+mais pas les siens; et le jour où l'imprimeur, fatigué de garder
+chez lui les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf volumes de _La Comédie
+pastorale_, les renvoie au passage du Saumon, le malheureux ancien poète
+a le courage de dire:
+
+«Il faut brûler tout ça.»
+
+A quoi Pierrotte, plus avisé, répond:
+
+«Brûler tout ça! ma foi non!... j'aime bien mieux le garder au magasin.
+J'en trouverai l'emploi... C'est bien le cas de le dire... J'ai tout
+juste prochainement un envoi de coquetiers à faire à Madagascar. Il
+paraît que dans ce pays-là, depuis qu'on a vu la femme d'un missionnaire
+anglais manger des oeufs à la coque, on ne veut plus manger les oeufs
+autrement... Avec votre permission, monsieur Daniel, vos livres
+serviront à envelopper mes coquetiers.»
+
+Et en effet, quinze jours après, _La Comédie pastorale_ se met en route
+pour le pays de l'illustre Rana-Volo. Puisse-t-elle y avoir plus de
+succès qu'à Paris!
+
+...Et maintenant, lecteur, avant de clore cette histoire, je veux encore
+une fois t'introduire dans le salon jonquille. C'est par un après-midi
+de dimanche, un beau dimanche d'hiver--froid sec et grand soleil. Toute
+la maison Lalouette rayonne. Le petit Chose est complètement guéri et
+vient de se lever pour la première fois. Le matin, en l'honneur de
+cet heureux événement, on a sacrifié à Esculape quelques douzaines
+d'huîtres, arrosées d'un joli vin blanc de Touraine. Maintenant on est
+au salon, tous réunis. Il fait bon; la cheminée flambe. Sur les vitres
+chargées de givre, le soleil fait des paysages d'argent.
+
+Devant la cheminée, le petit Chose, assis sur un tabouret aux pieds de
+la pauvre aveugle assoupie, cause à voix basse avec Mlle Pierrotte plus
+rouge que la petite rose rouge qu'elle a dans les cheveux. Cela se
+comprend, elle est si près du feu!... De temps en temps, un grignotement
+de souris,--c'est la tête d'oiseau qui becquette dans un coin; ou bien
+un cri de détresse,--c'est la dame de grand mérite qui est en train de
+perdre au bésigue l'argent de l'herboristerie. Je vous prie de remarquer
+l'air triomphant de Mme Lalouette qui gagne, et le sourire inquiet du
+joueur de flûte, qui perd.
+
+Et M. Pierrotte?... Oh! M. Pierrotte n'est pas loin... Il est là-bas
+dans l'embrasure de la fenêtre, à demi caché par le grand rideau
+jonquille, et se livrant à une besogne silencieuse qui l'absorbe et le
+fait suer. Il a devant lui, sur un guéridon, des compas, des crayons,
+des règles, des équerres, de l'encre de Chine, des pinceaux, et
+enfin une longue pancarte de papier à dessin qu'il couvre de signes
+singuliers... L'ouvrage a l'air de lui plaire. Toutes les cinq minutes,
+il relève la tête, la penche un peu de côte et sourit à son barbouillage
+d'un air de complaisance.
+
+Quel est donc ce travail mystérieux?...
+
+Attendez; nous allons le savoir... Pierrotte a fini. Il sort de sa
+cachette, arrive doucement derrière Camille et le petit Chose; puis,
+tout à coup, il leur étale sa grande pancarte sous les yeux en disant:
+«Tenez! les amoureux, que pensez-vous de ceci?»
+
+Deux exclamations lui répondent:
+
+«Oh! papa!...
+
+--Oh! monsieur Pierrotte!
+
+--Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce que c'est!...» demande la pauvre
+aveugle, réveillée en sursaut.
+
+Et Pierrotte joyeusement:
+
+«Ce que c'est, madame Eyssette?... C'est... c'est bien le cas de le
+dire... C'est un projet de la nouvelle enseigne que nous mettrons sur la
+boutique dans quelques mois... Allons! monsieur Daniel, lisez-nous ça
+tout haut, pour qu'on juge un peu de l'effet.»
+
+Dans le fond de son coeur, le petit Chose donne une dernière larme à ses
+papillons bleus; et prenant la pancarte à deux mains:--Voyons!--soit
+homme, petit Chose!--il lit tout haut, d'une voix ferme, cette enseigne
+de boutique, où son avenir est écrit en lettres grosses d'un pied:
+
+ PORCELAINE ET CRISTAUX
+
+ _Ancienne maison Lalouette_
+
+ EYSSETTE ET PIERROTTE
+
+ SUCCESSEURS
+
+TABLE
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+
+ I.--La fabrique.
+ II.--Les babarottes.
+ III.--Il est mort! Priez pour lui!
+ IV.--Le cahier rouge.
+ V.--Gagne ta vie.
+ VI.--Les petits.
+ VII.--Le pion.
+ VIII.--Les yeux noirs.
+ IX.--L'affaire Boucoyran.
+ X.--Les mauvais jours.
+ XI.--Mon bon ami le maître d'armes.
+ XII.--L'anneau de fer.
+ XIII.--Les clefs de M. Viot.
+ XIV.--L'oncle Baptiste.
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+ I.--Mes caoutchoucs.
+ II.--De la part du curé de Saint-Nizier.
+ III.--Ma mère Jacques.
+ IV.--La discussion du budget.
+ V.--Coucou-Blanc et la dame du premier.
+ VI.--Le roman de Pierrotte.
+ VII.--La rose rouge et les yeux noirs.
+ VIII.--Une lecture au passage du Saumon.
+ IX.--Tu vendras de la porcelaine.
+ X.--Irma Borel.
+ XI.--Le coeur de sucre.
+ XII.--Tolocototignan.
+ XIII.--L'enlèvement.
+ XIV.--Le rêve.
+ XV.--.....
+ XVI.--La fin du rêve.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le petit chose, by Alphonse Daudet
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13256 ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #13256 (https://www.gutenberg.org/ebooks/13256)
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+The Project Gutenberg EBook of Le petit chose, by Alphonse Daudet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le petit chose
+
+Author: Alphonse Daudet
+
+Release Date: August 22, 2004 [EBook #13256]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PETIT CHOSE ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+
+
+
+ALPHONSE DAUDET
+
+_Le Petit Chose_
+
+_Histoire d'un enfant_
+
+
+
+ «C'est un de mes maux que les souvenirs
+ que me donnent les lieux: j'en
+ suis frappée au-delà de la raison.»
+ MADAME DE SÉVIGNÉ.
+
+_A Paul DALLOZ._
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+I
+
+LA FABRIQUE
+
+Je suis né le 13 mai 18..., dans une ville du Languedoc, où l'on trouve,
+comme dans toutes les villes du Midi, beaucoup de soleil, pas mal de
+poussière, un couvent de carmélites et deux ou trois monuments romains.
+Mon père, M. Eyssette, qui faisait à cette époque le commerce des
+foulards, avait, aux portes de la ville, une grande fabrique dans un pan
+de laquelle il s'était taillé une habitation commode, tout ombragée de
+platanes, et séparée des ateliers par un vaste jardin. C'est là que je
+suis venu au monde et que j'ai passé les premières, les seules bonnes
+années de ma vie. Aussi ma mémoire reconnaissante a-t-elle gardé du
+jardin, de la fabrique et des platanes un impérissable souvenir, et
+lorsque à la ruine de mes parents il m'a fallu me séparer de ces choses,
+je les ai positivement regrettées comme des êtres.
+
+Je dois dire, pour commencer, que ma naissance ne porta pas bonheur à la
+maison Eyssette. La vieille Annou, notre cuisinière, m'a souvent conté
+depuis comme quoi mon père, en voyage à ce moment, reçut en même temps
+la nouvelle de mon apparition dans le monde et celle de la disparition
+d'un de ses clients de Marseille, qui lui emportait plus de quarante
+mille francs; si bien que M. Eyssette, heureux et désolé du même coup,
+se demandait, comme l'autre, s'il devait pleurer pour la disparition du
+client de Marseille, ou rire pour l'heureuse arrivée du petit Daniel....
+Il fallait pleurer, mon bon monsieur Eyssette, il fallait pleurer
+doublement.
+
+C'est une vérité, je fus la mauvaise étoile de mes parents. Du jour
+de ma naissance, d'incroyables malheurs les assaillirent par vingt
+endroits. D'abord nous eûmes donc le client de Marseille, puis deux fois
+le feu dans la même année, puis la grève des ourdisseuses, puis notre
+brouille avec l'oncle Baptiste, puis un procès très coûteux avec nos
+marchands de couleurs, puis, enfin, la révolution de 18--, qui nous
+donna le coup de grâce.
+
+A partir de ce moment, la fabrique ne battit plus que d'une aile; petit
+à petit, les ateliers se vidèrent: chaque semaine un métier à bas,
+chaque mois une table d'impression de moins. C'était pitié de voir la
+vie s'en aller de notre maison comme d'un corps malade, lentement, tous
+les jours un peu. Une fois, on n'entra plus dans les salles du second.
+Une autre fois, la cour du fond fut condamnée. Cela dura ainsi pendant
+deux ans; pendant deux ans, la fabrique agonisa. Enfin, un jour, les
+ouvriers ne vinrent plus, la cloche des ateliers ne sonna pas, le puits
+à roue cessa de grincer, l'eau des grands bassins, dans lesquels on
+lavait les tissus, demeura immobile, et bientôt, dans toute la fabrique,
+il ne resta plus que M. et Mme Eyssette, la vieille Annou, mon frère
+Jacques et moi; puis, là-bas, dans le fond, pour garder les ateliers, le
+concierge Colombe et son fils le petit Rouget.
+
+C'était fini, nous étions ruinés.
+
+J'avais alors six ou sept ans. Comme j'étais très frêle et maladif,
+mes parents n'avaient pas voulu m'envoyer à l'école. Ma mère m'avait
+seulement appris à lire et à écrire, plus quelques mots d'espagnol et
+deux ou trois airs de guitare, à l'aide desquels on m'avait fait,
+dans la famille, une réputation de petit prodige. Grâce à ce système
+d'éducation, je ne bougeais jamais de chez nous, et je pus assister
+dans tous ses détails à l'agonie de la maison Eyssette. Ce spectacle me
+laissa froid, je l'avoue; même je trouvai à notre ruine ce côté très
+agréable que je pouvais gambader à ma guise par toute la fabrique, ce
+qui, du temps des ouvriers, ne m'était permis que le dimanche. Je disais
+gravement au petit Rouget: «Maintenant, la fabrique est à moi; on me l'a
+donnée pour jouer.» Et le petit Rouget me croyait. Il croyait tout ce
+que je lui disais, cet imbécile.
+
+A la maison, par exemple, tout le monde ne prit pas notre débâcle
+aussi gaiement. Tout à coup, M. Eyssette devint terrible: c'était dans
+l'habitude une nature enflammée, violente, exagérée, aimant les cris,
+la casse et les tonnerres; au fond, un très excellent homme, ayant
+seulement la main leste, le verbe haut et l'impérieux besoin de donner
+le tremblement à tout ce qui l'entourait. La mauvaise fortune, au lieu
+de l'abattre, l'exaspéra. Du soir au matin, ce fut une colère formidable
+qui, ne sachant à qui s'en prendre, s'attaquait à tout, au soleil, au
+mistral, à Jacques, à la vieille Annou, à la Révolution, oh! surtout
+à la Révolution!... A entendre mon père, vous auriez juré que cette
+révolution de 18--, qui nous avait mis à mal, était spécialement dirigée
+contre nous. Aussi, je vous prie de croire que les révolutionnaires
+n'étaient pas en odeur de sainteté dans la maison Eyssette. Dieu sait
+ce que nous avons dit de ces messieurs dans ce temps-là.... Encore
+aujourd'hui, quand le vieux papa Eyssette (que Dieu me le conserve!)
+sent venir son accès de goutte, il s'étend péniblement sur sa chaise
+longue, et nous l'entendons dire: «Oh! ces révolutionnaires!...»
+
+A l'époque dont je vous parle, M. Eyssette n'avait pas la goutte, et la
+douleur de se voir ruiné en avait fait un homme terrible que personne
+ne pouvait approcher. Il fallut le saigner deux fois en quinze jours.
+Autour de lui, chacun se taisait; on avait peur. A table, nous
+demandions du pain à voix basse. On n'osait pas même pleurer devant lui.
+Aussi, dès qu'il avait tourné les talons, ce n'était qu'un sanglot,
+d'un bout de la maison à l'autre; ma mère, la vieille Annou, mon frère
+Jacques et aussi mon grand frère l'abbé, lorsqu'il venait nous voir,
+tout le monde s'y mettait. Ma mère, cela se conçoit, pleurait de voir
+M. Eyssette malheureux; l'abbé et la vieille Annou pleuraient de voir
+pleurer Mme Eyssette; quant à Jacques, trop jeune encore pour comprendre
+nos malheurs--il avait à peine deux ans de plus que moi,--il pleurait
+par besoin, pour le plaisir.
+
+Un singulier enfant que mon frère Jacques; en voilà un qui avait le don
+des larmes! D'aussi loin qu'il me souvienne, je le vois les yeux rouges
+et la joue ruisselante. Le soir, le matin, de jour, de nuit, en classe,
+à la maison, en promenade, il pleurait sans cesse, il pleurait partout.
+Quand on lui disait: «Qu'as-tu?» il répondait en sanglotant: «Je n'ai
+rien.» Et, le plus curieux, c'est qu'il n'avait rien. Il pleurait
+comme on se mouche, plus souvent, voilà tout. Quelquefois M. Eyssette,
+exaspéré, disait à ma mère: «Cet enfant est ridicule, regardez-le...
+c'est un fleuve.» A quoi Mme Eyssette répondait de sa voix douce: «Que
+veux-tu, mon ami? cela passera en grandissant; à son âge, j'étais comme
+lui.» En attendant, Jacques grandissait; il grandissait beaucoup même,
+et _cela_ ne lui passait pas. Tout au contraire, la singulière aptitude
+qu'avait cet étrange garçon à répandre sans raison des averses de larmes
+allait chaque jour en augmentant. Aussi la désolation de nos parents
+lui fut une grande fortune.... C'est pour le coup qu'il s'en donna de
+sangloter à son aise, des journées entières, sans que personne vînt lui
+dire: «Qu'as-tu?»
+
+En somme, pour Jacques comme pour moi, notre ruine avait son joli côté.
+
+Pour ma part, j'étais très heureux. On ne s'occupait plus de moi.
+J'en profitais pour jouer tout le jour avec Rouget parmi les ateliers
+déserts, où nos pas sonnaient comme dans une église, et les grandes
+cours abandonnées, que l'herbe envahissait déjà. Ce jeune Rouget, fils
+du concierge Colombe, était un gros garçon d'une douzaine d'années, fort
+comme un boeuf, dévoué comme un chien, bête comme une oie et remarquable
+surtout par une chevelure rouge, à laquelle il devait son surnom de
+Rouget. Seulement, je vais vous dire: Rouget, pour moi, n'était pas
+Rouget. Il était tour à tour mon fidèle Vendredi, une tribu de sauvages,
+un équipage révolté, tout ce qu'on voulait. Moi-même, en ce temps-là, je
+ne m'appelais pas Daniel Eyssette: j'étais cet homme singulier, vêtu de
+peaux de bêtes, dont on venait de me donner les aventures, master
+Crusoé lui-même. Douce folie! Le soir, après souper, je relisais mon
+_Robinson_, je l'apprenais par coeur; le jour, je le jouais, je le
+jouais avec rage, et tout ce qui m'entourait, je l'enrôlais dans ma
+comédie. La fabrique n'était plus la fabrique; c'était mon île déserte,
+oh! bien déserte. Les bassins jouaient le rôle d'Océan. Le jardin
+faisait une forêt vierge. Il y avait dans les platanes un tas de cigales
+qui étaient de la pièce et qui ne le savaient pas.
+
+Rouget, lui non plus, ne se doutait guère de l'importance de son rôle.
+Si on lui avait demandé ce que c'était que Robinson, on l'aurait bien
+embarrassé; pourtant je dois dire qu'il tenait son emploi avec la plus
+grande conviction, et que, pour imiter le rugissement des sauvages, il
+n'y en avait pas comme lui. Où avait-il appris? Je l'ignore. Toujours
+est-il que ces grands rugissements de sauvage qu'il allait chercher dans
+le fond de sa gorge, en agitant sa forte crinière rouge, auraient fait
+frémir les plus braves. Moi-même, Robinson, j'en avais quelquefois le
+coeur bouleversé, et j'étais obligé de lui dire à voix basse: «Pas si
+fort, Rouget, tu me fais peur.»
+
+Malheureusement, si Rouget imitait le cri des sauvages très bien, il
+savait encore mieux dire les gros mots d'enfants de la rue et jurer le
+nom de Notre-Seigneur. Tout en jouant, j'appris à faire comme lui, et un
+jour, en pleine table, un formidable juron m'échappa je ne sais comment.
+Consternation générale! «Qui t'a appris cela? Où l'as-tu entendu?» Ce
+fut un événement. M. Eyssette parla tout de suite de me mettre dans une
+maison de correction; mon grand frère l'abbé dit qu'avant toute chose on
+devait m'envoyer à confesse, puisque j'avais l'âge de raison. On me mena
+à confesse. Grande affaire! Il fallait ramasser dans tous les coins de
+ma conscience un tas de vieux péchés qui traînaient là depuis sept ans.
+Je ne dormis pas de deux nuits; c'est qu'il y en avait toute une panerée
+de ces diables de péchés; j'avais mis les plus petits dessus, mais c'est
+égal, les autres se voyaient, et lorsque, agenouillé dans la petite
+armoire de chêne, il fallut montrer tout cela au curé de Récollets, je
+crus que je mourrais de peur et de confusion...
+
+Ce fut fini. Je ne voulus plus jouer avec Rouget; je savais maintenant,
+c'est saint Paul qui l'a dit et le curé des Récollets me le répéta, que
+le démon rôde éternellement autour de nous comme un lion, _quaerens quem
+devoret_. Oh! ce _quaerens quem devoret_, quelle impression il me fit!
+Je savais aussi que cet intrigant de Lucifer prend tous les visages
+qu'il veut pour vous tenter; et vous ne m'auriez pas ôté de l'idée qu'il
+s'était caché dans la peau de Rouget pour m'apprendre à jurer le nom de
+Dieu. Aussi, mon premier soin, en rentrant à la fabrique, fut d'avertir
+Vendredi qu'il eût à rester chez lui dorénavant. Infortuné Vendredi!
+Cet ukase lui creva le coeur, mais il s'y conforma sans une plainte.
+Quelquefois je l'apercevais debout, sur la porte de la loge, du côté
+des ateliers; il se tenait là tristement; et lorsqu'il voyait que je le
+regardais, le malheureux poussait pour m'attendrir les plus effroyables
+rugissements, en agitant sa crinière flamboyante; mais plus il
+rugissait, plus je me tenais loin. Je trouvais qu'il ressemblait au
+fameux lion _quaerens_. Je lui criais: «Va-t'en! tu me fais horreur.»
+
+Rouget s'obstina à rugir ainsi pendant quelques jours; puis, un matin,
+son père, fatigué de ses rugissements à domicile, l'envoya rugir en
+apprentissage, et je ne le revis plus.
+
+Mon enthousiasme pour Robinson n'en fut pas un instant refroidi. Tout
+juste vers ce temps-là, l'oncle Baptiste se dégoûta subitement de son
+perroquet et me le donna. Ce perroquet remplaça Vendredi. Je l'installai
+dans une belle cage au fond de ma résidence d'hiver; et me voilà,
+plus Crusoé que jamais, passant mes journées en tête-à-tête avec cet
+intéressant volatile et cherchant à lui faire dire: «Robinson, mon
+pauvre Robinson!» Comprenez-vous cela? Ce perroquet, que l'oncle
+Baptiste m'avait donné pour se débarrasser de son éternel bavardage,
+s'obstina à ne pas parler dès qu'il fut à moi.... Pas plus «mon pauvre
+Robinson» qu'autre chose; jamais je n'en pus rien tirer. Malgré cela, je
+l'aimais beaucoup et j'en avais le plus grand soin.
+
+Nous vivions ainsi, mon perroquet et moi, dans la plus austère solitude,
+lorsqu'un matin il m'arriva une chose vraiment extraordinaire. Ce
+jour-là, j'avais quitté ma cabane de bonne heure et je faisais, armé
+jusqu'aux dents, un voyage d'exploration à travers mon île.... Tout à
+coup, je vis venir de mon côté un groupe de trois ou quatre personnes,
+qui parlaient à voix très haute et gesticulaient vivement. Juste Dieu!
+des hommes dans mon île! Je n'eus que le temps de me jeter derrière un
+bouquet de lauriers-roses, et à plat ventre, s'il vous plaît.... Les
+hommes passèrent près de moi sans me voir.... Je crus distinguer la voix
+du concierge Colombe, ce qui me rassura un peu; mais, c'est égal, dès
+qu'ils furent loin je sortis de ma cachette et je les suivis à distance
+pour voir ce que tout cela deviendrait....
+
+Ces étrangers restèrent longtemps dans mon ile.... Ils la visitèrent
+d'un bout à l'autre dans tous ses détails. Je les vis entrer dans mes
+grottes et sonder avec leurs cannes la profondeur de mes océans. De
+temps en temps ils s'arrêtaient et remuaient la tête. Toute ma crainte
+était qu'ils ne vinssent à découvrir mes résidences.... Que serais-je
+devenu, grand Dieu! Heureusement, il n'en fut rien, et au bout d'une
+demi-heure, les hommes se retirèrent sans se douter seulement que l'ile
+était habitée. Dès qu'ils furent partis, je courus m'enfermer dans
+une de mes cabanes, et passai là le reste du jour à me demander quels
+étaient ces hommes et ce qu'ils étaient venus faire.
+
+J'allais le savoir bientôt.
+
+Le soir, à souper, M. Eyssette nous annonça solennellement que la
+fabrique était vendue, et que, dans un mois, nous partirions tous pour
+Lyon, où nous allions demeurer désormais.
+
+Ce fut un coup terrible. Il me sembla que le ciel croulait. La fabrique
+vendue!... Eh bien, et mon île, mes grottes, mes cabanes?
+
+Hélas! l'île, les grottes, les cabanes, M. Eyssette avait tout vendu; il
+fallait tout quitter, Dieu, que je pleurais!...
+
+Pendant un mois, tandis qu'à la maison on emballait les glaces, la
+vaisselle, je me promenais triste et seul dans ma chère fabrique. Je
+n'avais plus le coeur à jouer, vous pensez... oh! non... J'allais
+m'asseoir dans tous les coins, et regardant les objets autour de moi, je
+leur parlais comme à des personnes; je disais aux platanes: «Adieu, mes
+chers amis!» et aux bassins: «C'est fini, nous ne nous verrons plus!» Il
+y avait dans le fond du jardin un grand grenadier dont les belles fleurs
+rouges s'épanouissaient au soleil. Je lui dis en sanglotant: «Donne-moi
+une de tes fleurs.» Il me la donna. Je la mis dans ma poitrine, en
+souvenir de lui. J'étais très malheureux.
+
+Pourtant, au milieu de cette grande douleur, deux choses me faisaient
+sourire: d'abord la pensée de monter sur un navire, puis la permission
+qu'on m'avait donnée d'emporter mon perroquet avec moi. Je me disais que
+Robinson avait quitté son île dans des conditions à peu près semblables,
+et cela me donnait du courage.
+
+Enfin, le jour du départ arriva. M. Eyssette était déjà à Lyon depuis
+une semaine. Il avait pris les devants avec les gros meubles. Je partis
+donc en compagnie de Jacques, de ma mère et de la vieille Annou. Mon
+grand frère l'abbé ne partait pas, mais il nous accompagna jusqu'à la
+diligence de Beaucaire, et aussi le concierge Colombe nous accompagna.
+C'est lui qui marchait devant en poussant une énorme brouette chargée
+de malles. Derrière venait mon frère l'abbé, donnant le bras à Mme
+Eyssette.
+
+Mon pauvre abbé, que je ne devais plus revoir!
+
+La vieille Annou marchait ensuite, flanquée d'un énorme parapluie
+bleu et de Jacques, qui était bien content d'aller à Lyon, mais qui
+sanglotait tout de même.... Enfin, à la queue de la colonne venait
+Daniel Eyssette, portant gravement la cage du perroquet et se retournant
+à chaque pas du côté de sa chère fabrique.
+
+A mesure que la caravane s'éloignait, l'arbre aux grenades se haussait
+tant qu'il pouvait par-dessus les murs du jardin pour la voir encore
+une fois.... Les platanes agitaient leurs branches en signe d'adieu....
+Daniel Eyssette, très ému, leur envoyait des baisers à tous, furtivement
+et du bout des doigts.
+
+Je quittai mon île le 30 septembre 18....
+
+
+
+II
+
+LES BABAROTTES[1]
+
+[Footnote 1: Nom donné dans le Midi à ces gros insectes noirs que
+l'Académie appelle des «blattes» et les gens du Nord des «cafards».]
+
+O choses de mon enfance, quelle impression vous m'avez laissée! Il me
+semble que c'est hier, ce voyage sur le Rhône. Je vois encore le bateau,
+ses passagers, son équipage; j'entends le bruit des roues et le
+sifflet de la machine. Le capitaine s'appelait Géniès, le maître coq
+Montélimart. On n'oublie pas ces choses-là.
+
+La traversée dura trois jours. Je passai ces trois jours sur le pont,
+descendant au salon juste pour manger et dormir. Le reste du temps,
+j'allais me mettre à la pointe extrême du navire, près de l'ancre. Il y
+avait là une grosse cloche qu'on sonnait en entrant dans les villes: je
+m'asseyais à côté de cette cloche, parmi des tas de cordes; je posais la
+cage du perroquet entre mes jambes et je regardais. Le Rhône était si
+large qu'on voyait à peine ses rives. Moi, je l'aurais voulu encore
+plus large, et qu'il se fût appelé: la mer! Le ciel riait, l'onde était
+verte. De grandes barques descendaient au fil de l'eau. Des mariniers,
+guéant le fleuve à dos de mules, passaient près de nous en chantant.
+Parfois, le bateau longeait quelque île bien touffue, couverte de joncs
+et de saules. «Oh! une île déserte!» me disais-je dans moi-même; et je
+la dévorais des yeux....
+
+Vers la fin du troisième jour, je crus que nous allions avoir un grain.
+Le ciel s'était assombri subitement; un brouillard épais dansait sur le
+fleuve; à l'avant du navire on avait allumé une grosse lanterne, et, ma
+foi, en présence de tous ces symptômes, je commençais à être ému.... A
+ce moment, quelqu'un dit près de moi: «Voilà Lyon!» En même temps la
+grosse cloche se mit à sonner. C'était Lyon.
+
+Confusément, dans le brouillard, je vis des lumières briller sur l'une
+et sur l'autre rive; nous passâmes sous un pont, puis sous un autre.
+A chaque fois l'énorme tuyau de la cheminée se courbait en deux et
+crachait des torrents d'une fumée noire qui faisait tousser.... Sur le
+bateau, c'était un remue-ménage effroyable. Les passagers cherchaient
+leurs malles; les matelots juraient en roulant des tonneaux dans
+l'ombre. Il pleuvait....
+
+Je me hâtai de rejoindre ma mère; Jacques et la vieille Annou qui
+étaient à l'autre bout du bateau, et nous voilà tous les quatre, serrés
+les uns contre les autres, sous le grand parapluie d'Annou, tandis
+que le bateau se rangeait au long des quais et que le débarquement
+commençait.
+
+En vérité, si M. Eyssette n'était pas venu nous tirer de là, je crois
+que nous n'en serions jamais sortis. Il arriva vers nous, à tâtons,
+en criant: «Qui vive! qui vive!» A ce «qui vive!» bien connu, nous
+répondîmes: «amis!» tous les quatre à la fois avec un bonheur, un
+soulagement inexprimable.... M. Eyssette nous embrassa lestement, prit
+mon frère d'une main, moi de l'autre, dit aux femmes: «Suivez-moi!» et
+en route.... Ah! c'était un homme.
+
+Nous avancions avec peine; il faisait nuit, le pont glissait. A chaque
+pas, on se heurtait contre des caisses.... Tout à coup, du bout du
+navire, une voix stridente, éplorée, arrive jusqu'à nous: «Robinson!
+Robinson!» disait la voix.
+
+«Ah! mon Dieu!» m'écriai-je; et j'essayai de dégager ma main de celle de
+mon père; lui, croyant que j'avais glissé, me serra plus fort.
+
+La voix reprit, plus stridente encore, et plus éplorée: «Robinson! mon
+pauvre Robinson!» Je fis un nouvel effort pour dégager ma main. «Mon
+perroquet, criai-je, mon perroquet!»
+
+--Il parle donc maintenant? dit Jacques.
+
+S'il parlait, je crois bien; on l'entendait d'une lieue. Dans mon
+trouble, je l'avais oublié; là-bas, tout au bout du navire, près de
+l'ancre, et c'est de là qu'il m'appelait, en criant de toutes ses
+forces: «Robinson! Robinson! mon pauvre Robinson!»
+
+Malheureusement nous étions loin; le capitaine criait: «Dépêchons-nous.»
+
+«Nous viendrons le chercher demain, dit M. Eyssette, sur les bateaux,
+rien ne s'égare.» Et là-dessus, malgré mes larmes, il m'entraîna.
+Pécaïre! le lendemain on l'envoya chercher et on ne le trouva pas....
+Jugez de mon désespoir: plus de Vendredi! plus de perroquet! Robinson
+n'était plus possible. Le moyen, d'ailleurs, avec la meilleure volonté
+du monde, de se forger une île déserte, à un quatrième étage, dans une
+maison sale et humide, rue Lanterne?
+
+Oh! l'horrible maison! Je la verrai toute ma vie: l'escalier était
+gluant; la cour ressemblait à un puits; le concierge, un cordonnier,
+avait son échoppe contre la pompe.... C'était hideux.
+
+Le soir de notre arrivée, la vieille Annou, en s'installant dans sa
+cuisine, poussa un cri de détresse:
+
+«Les babarottes! les babarottes!»
+
+Nous accourûmes. Quel spectacle!... La cuisine était pleine de ces
+vilaines bêtes; il y en avait sur la crédence, au long des murs, dans
+les tiroirs, sur la cheminée, dans le buffet, partout. Sans le vouloir,
+on en écrasait. Pouah! Annou en avait déjà tué beaucoup; mais plus elle
+en tuait, plus il en venait. Elles arrivaient par le trou de l'évier, on
+boucha le trou de l'évier; mais le lendemain soir elles revinrent par un
+autre endroit, on ne sait d'où. Il fallut avoir un chat exprès pour
+les tuer, et toutes les nuits c'était dans la cuisine une effroyable
+boucherie.
+
+Les babarottes me firent haïr Lyon dès le premier soir. Le lendemain, ce
+fut bien pis. Il fallait prendre des habitudes nouvelles; les heures des
+repas étaient changées.... Les pains n'avaient pas la même forme que
+chez nous. On les appelait des «couronnes». En voilà un nom!
+
+Chez les bouchers, quand la vieille Annou demandait une _carbonade_,
+l'étalier lui riait au nez; il ne savait pas ce que c'était une
+«carbonade», ce sauvage!... Ah! je me suis bien ennuyé.
+
+Le dimanche, pour nous égayer un peu, nous allions nous promener en
+famille sur les quais du Rhône, avec des parapluies. Instinctivement
+nous nous dirigions toujours vers le Midi, du côté de Perrache. «Il me
+semble que cela nous rapproche du pays», disait ma mère, qui languissait
+encore plus que moi.... Ces promenades de famille étaient lugubres. M.
+Eyssette grondait, Jacques pleurait tout le temps, moi je me tenais
+toujours derrière; je ne sais pas pourquoi, j'avais honte d'être dans la
+rue, sans doute parce que nous étions pauvres.
+
+Au bout d'un mois, la vieille Annou tomba malade. Les brouillards la
+tuaient; on dut la renvoyer dans le Midi. Cette pauvre fille, qui aimait
+ma mère à la passion, ne pouvait pas se décider à nous quitter. Elle
+suppliait qu'on la gardât, promettant de ne pas mourir. Il fallut
+l'embarquer de force. Arrivée dans le Midi, elle s'y maria de désespoir.
+
+Annou partie, on ne prit pas de nouvelle bonne, ce qui me parut le
+comble de la misère.... La femme du concierge montait faire le gros
+ouvrage; ma mère, au feu des fourneaux, calcinait ses belles mains
+blanches que j'aimais tant embrasser; quant aux provisions, c'est
+Jacques qui les faisait. On lui mettait un grand panier sous le bras, en
+lui disant: «Tu achèteras ça et ça»; et il achetait ça et ça très bien,
+toujours en pleurant, par exemple.
+
+Pauvre Jacques! il n'était pas heureux, lui non plus. M. Eyssette, de
+le voir éternellement la larme à l'oeil, avait fini par le prendre
+en grippe et l'abreuvait de taloches.... On entendait tout le jour:
+«Jacques, tu es un butor! Jacques, tu es un âne!» Le fait est que,
+lorsque son père était là, le malheureux Jacques perdait tous ses
+moyens. Les efforts qu'il faisait pour retenir ses larmes le rendaient
+laid. M. Eyssette lui portait malheur. Écoutez la scène de la cruche:
+
+Un soir, au moment de se mettre à table, on s'aperçoit qu'il n'y a plus
+une goutte d'eau dans la maison.
+
+«Si vous voulez, j'irai en chercher», dit ce bon enfant de Jacques.
+
+Et le voilà qui prend la cruche, une grosse cruche de grès.
+
+M. Eyssette hausse les épaules:
+
+«Si c'est Jacques qui y va, dit-il, la cruche est cassée, c'est sûr.
+
+--Tu entends, Jacques,--c'est Mme Eyssette qui parle avec sa voix
+tranquille,--tu entends, ne la casse pas, fais bien attention.»
+
+M. Eyssette reprend:
+
+«Oh! tu as beau lui dire de ne pas la casser, il la cassera tout de
+même.»
+
+Ici, la voix éplorée de Jacques:
+
+«Mais enfin, pourquoi voulez-vous que je la casse?
+
+--Je ne veux pas que tu la casses, je te dis que tu la casseras», répond
+M. Eyssette, et d'un ton qui n'admet pas de réplique.
+
+Jacques ne réplique pas; il prend la cruche d'une main fiévreuse et sort
+brusquement avec l'air de dire:
+
+«Ah! je la casserai? Eh bien, nous allons voir.»
+
+Cinq minutes, dix minutes se passent; Jacques ne revient pas. Mme
+Eyssette commence à se tourmenter:
+
+«Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé!
+
+--Parbleu! que veux-tu qu'il lui soit arrivé? dit M. Eyssette d'un ton
+bourru. Il a cassé la cruche et n'ose plus rentrer.»
+
+Mais tout en disant cela--avec son air bourru, c'était le meilleur homme
+du monde--, il se lève et va ouvrir la porte pour voir un peu ce que
+Jacques était devenu. Il n'a pas loin à aller; Jacques est debout sur
+le palier, devant la porte, les mains vides, silencieux, pétrifié. En
+voyant M. Eyssette, il pâlit, et d'une voix navrante et faible, oh! si
+faible: «Je l'ai cassée», dit-il.... Il l'avait cassée!...
+
+Dans les archives de la maison Eyssette, nous appelons cela «la scène de
+la cruche».
+
+Il y avait environ deux mois que nous étions à Lyon, lorsque nos parents
+songèrent à nos études. Mon père aurait bien voulu nous mettre au
+collège, mais c'était trop cher. «Si nous les envoyions dans une
+manécanterie? dit Mme Eyssette; il paraît que les enfants y sont bien.»
+Cette idée sourit à mon père, et comme Saint-Nizier était l'église la
+plus proche, on nous envoya à la manécanterie de Saint-Nizier.
+
+C'était très amusant, la manécanterie! Au lieu de nous bourrer la
+tête de grec et de latin comme dans les autres institutions, on nous
+apprenait à servir la messe du grand et du petit côté, à chanter les
+antiennes, à faire des génuflexions, à encenser élégamment, ce qui est
+très difficile. Il y avait bien par-ci par-là, quelques heures dans le
+jour consacrées aux déclinaisons et à l'_Epitome_ mais ceci n'était
+qu'accessoire. Avant tout, nous étions là pour le service de l'église.
+Au moins une fois par semaine, l'abbé Micou nous disait entre deux
+prises et d'un air solennel: «Demain, messieurs, pas de classe du matin!
+Nous sommes d'enterrement.»
+
+Nous étions d'enterrement. Quel bonheur! Puis c'étaient des baptêmes,
+des mariages, une visite de monseigneur, le viatique qu'on portait à
+un malade. Oh! le viatique! comme on était fier quand on pouvait
+l'accompagner!... Sous un petit dais de velours rouge, marchait le
+prêtre, portant l'hostie et les saintes huiles. Deux enfants de choeur
+soutenaient le dais, deux autres, l'escortaient avec de gros falots
+dorés. Un cinquième marchait devant, en agitant une crécelle.
+D'ordinaire, c'étaient mes fonctions,... Sur le passage du viatique, les
+hommes se découvraient, les femmes se signaient. Quand on passait devant
+un poste, la sentinelle criait: «Aux armes!» les soldats accouraient
+et se mettaient en rang. «Présentez... armes! genou terre!» disait
+l'officier.... Les fusils sonnaient, le tambour battait aux champs.
+J'agitais ma crécelle par trois fois, comme au _Sanctus_, et nous
+passions. C'était très amusant la manécanterie.
+
+Chacun de nous avait dans une petite armoire un fourniment complet
+d'ecclésiastique: une soutane noire avec une longue queue, une aube, un
+surplis à grandes manches roides d'empois, des bas de soie noire, deux
+calottes, l'une en drap, l'autre en velours, des rabats bordés de
+petites perles blanches, tout ce qu'il fallait.
+
+Il paraît que ce costume m'allait très bien:
+
+«Il est à croquer là-dessous», disait Mme Eyssette. Malheureusement
+j'étais très petit, et cela me désespérait. Figurez-vous que, même en
+me haussant, je ne montais guère plus haut que les bas blancs de M.
+Caduffe, notre suisse, et puis si frêle! Une fois, à la messe, en
+changeant les Évangiles de place, le gros livre était si lourd qu'il
+m'entraîna. Je tombai de tout mon long sur les marches de l'autel. Le
+pupitre fut brisé, le service interrompu. C'était un jour de Pentecôte.
+Quel scandale!... A part ces légers inconvénients de ma petite taille,
+j'étais très content de mon sort, et souvent le soir, en nous couchant,
+Jacques et moi, nous nous disions: «En somme, c'est très amusant la
+manécanterie.» Par malheur, nous n'y restâmes pas longtemps. Un ami de
+la famille, recteur d'université dans le Midi, écrivit un jour à mon
+père que s'il voulait une bourse d'externe au collège de Lyon pour un de
+ses fils, on pourrait lui en avoir une.
+
+«Ce sera pour Daniel, dit M. Eyssette.
+
+--Et Jacques? dit ma mère.
+
+--Oh! Jacques! je le garde avec moi; il me sera très utile. D'ailleurs,
+je m'aperçois qu'il a du goût pour le commerce. Nous en ferons un
+négociant.»
+
+De bonne foi, je ne sais comment, M. Eyssette avait pu s'apercevoir que
+Jacques avait du goût pour le commerce. En ce temps-là, le pauvre garçon
+n'avait du goût que pour les larmes, et si on l'avait consulté.... Mais
+on ne le consulta pas, ni moi non plus.
+
+Ce qui me frappa d'abord, à mon arrivée au collège, c'est que j'étais
+le seul avec une blouse. A Lyon, les fils de riches ne portent pas de
+blouses; il n'y a que les enfants de la rue, les _gones_ comme on dit.
+Moi, j'en avais une, une petite blouse, j'avais l'air d'un gone....
+Quand j'entrai dans la classe; les élèves ricanèrent. On disait: «Tiens!
+il a une blouse!» Le professeur fit la grimace et tout de suite me prit
+en aversion. Depuis lors, quand il me parla, ce fut toujours du bout des
+lèvres, d'un air méprisant. Jamais il ne m'appela par mon nom; il disait
+toujours: «Hé! vous, là-bas, le petit Chose!» Je lui avais dit pourtant
+plus de vingt fois que je m'appelais Daniel Ey-sset-te.... A la fin, mes
+camarades me surnommèrent «le petit Chose», et le surnom me resta....
+
+Ce n'était pas seulement ma blouse qui me distinguait des autres
+enfants. Les autres avaient de beaux cartables en cuir jaune, des
+encriers de buis qui sentaient bon, des cahiers cartonnés, des livres
+neufs avec beaucoup de notes dans le bas; moi, mes livres étaient de
+vieux bouquins achetés sur les quais, moisis, fanés, sentant le rance;
+les couvertures étaient toujours en lambeaux, quelquefois il manquait
+des pages. Jacques faisait bien de son mieux pour me les relier avec
+du gros carton et de la colle forte; mais il mettait toujours trop
+de colle, et cela puait. Il m'avait fait aussi un cartable avec une
+infinité de poches, très commode, mais toujours trop de colle. Le besoin
+de coller et de cartonner était devenu chez Jacques une manie comme le
+besoin de pleurer. Il avait constamment devant le feu un tas de petits
+pots de colle et, dès qu'il pouvait s'échapper du magasin un moment, il
+collait, reliait, cartonnait. Le reste du temps, il portait des paquets
+en ville, écrivait sous la dictée, allait aux provisions--le commerce
+enfin.
+
+Quant à moi, j'avais compris que lorsqu'on est boursier, qu'on porte une
+blouse, qu'on s'appelle «le petit Chose», il faut travailler deux fois
+plus que les autres pour être leur égal, et ma foi! Le petit Chose se
+mit à travailler de tout son courage.
+
+Brave petit Chose! Je le vois, en hiver, dans sa chambre sans feu,
+assis à sa table de travail, les jambes enveloppées d'une couverture.
+Au-dehors, le givre fouettait les vitres. Dans le magasin, on entendait
+M. Eyssette qui dictait.
+
+«J'ai reçu votre honorée du 8 courant.»
+
+Et la voix pleurarde de Jacques qui reprenait:
+
+«J'ai reçu votre honorée du 8 courant.»
+
+De temps en temps, la porte de la chambre s'ouvrait doucement: c'était
+Mme Eyssette qui entrait. Elle s'approchait du petit Chose sur la pointe
+des pieds: Chut!...
+
+«Tu travailles? lui disait-elle tout bas.
+
+--Oui, mère.
+
+--Tu n'as pas froid?
+
+--Oh! non!»
+
+Le petit Chose mentait, il avait bien froid, au contraire.
+
+Alors, Mme Eyssette s'asseyait auprès de lui, avec son tricot, et
+restait là de longues heures, comptant ses mailles à voix basse, avec un
+gros soupir de temps en temps.
+
+Pauvre Mme Eyssette! Elle y pensait toujours à ce cher pays qu'elle
+n'espérait plus revoir.... Hélas! pour notre malheur, pour notre malheur
+à tous, elle allait le revoir bientôt....
+
+
+
+III
+
+IL EST MORT! PRIEZ POUR LUI!
+
+C'était un lundi du mois de juillet.
+
+Ce jour-là, en sortant du collège, je m'étais laissé entraîner à faire
+une partie de barres, et lorsque je me décidai à rentrer à la maison, il
+était beaucoup plus tard que je n'aurais voulu. De la place des Terreaux
+à la rue Lanterne, je courus sans m'arrêter, mes livres à la ceinture,
+ma casquette entre les dents. Toutefois, comme j'avais une peur
+effroyable de mon père, je repris haleine une minute dans l'escalier,
+juste le temps d'inventer une histoire pour expliquer mon retard. Sur
+quoi, je sonnai bravement.
+
+Ce fut M. Eyssette lui-même qui vint m'ouvrir. «Comme tu viens tard!» me
+dit-il. Je commençais à débiter mon mensonge en tremblant; mais le
+cher homme ne me laissa pas achever et, m'attirant sur sa poitrine, il
+m'embrassa longuement et silencieusement.
+
+Moi qui m'attendais pour le moins à une verte semonce, cet accueil me
+surprit. Ma première idée fut que nous avions le curé de Saint-Nizier
+à dîner; je savais par expérience qu'on ne nous grondait jamais ces
+jours-là. Mais en entrant dans la salle à manger, je vis tout de suite
+que je m'étais trompé. Il n'y avait que deux couverts sur la table,
+celui de mon père et le mien.
+
+«Et ma mère? Et Jacques?» demandai-je, étonné.
+
+M. Eyssette me répondit d'une voix douce qui ne lui était pas
+habituelle:
+
+«Ta mère et Jacques sont partis, Daniel; ton frère l'abbé est bien
+malade.»
+
+Puis, voyant que j'étais devenu tout pâle, il ajouta presque gaiement
+pour me rassurer:
+
+«Quand je dis bien malade, c'est une façon de parler: on nous a écrit
+que l'abbé était au lit; tu connais ta mère, elle a voulu partir, et je
+lui ai donné Jacques pour l'accompagner. En somme, ce ne sera rien!...
+Et maintenant mets-toi là et mangeons; je meurs de faim.»
+
+Je m'attablai sans rien dire, mais j'avais le coeur serré et toutes les
+peines du monde à retenir mes larmes, en pensant que mon grand frère
+l'abbé était bien malade. Nous dînâmes tristement en face l'un de
+l'autre, sans parler. M. Eyssette mangeait vite, buvait à grands coups,
+puis s'arrêtait subitement et songeait.... Pour moi, immobile au bout
+de la table et comme frappé de stupeur, je me rappelais les belles
+histoires que l'abbé me contait lorsqu'il venait à la fabrique. Je le
+voyais retroussant bravement sa soutane pour franchir les bassins. Je
+me souvenais aussi du jour de sa première messe, où toute la famille
+assistait, comme il était beau lorsqu'il se tournait vers nous, les bras
+ouverts, disant _Dominus vobiscum_ d'une voix si douce que Mme Eyssette
+en pleurait de joie!... Maintenant je me le figurais là-bas, couché,
+malade (oh! bien malade; quelque chose me le disait), et ce qui
+redoublait mon chagrin de le savoir ainsi, c'est une voix que
+j'entendais me crier au fond du coeur: «Dieu te punit, c'est ta faute!
+il fallait rentrer tout droit! Il fallait ne pas mentir!» Et plein de
+cette effroyable pensée que Dieu, pour le punir, allait faire mourir son
+frère, le petit Chose se désespérait en lui-même, disant: «Jamais, non!
+jamais, je ne jouerai plus aux barres en sortant du collège.»
+
+Le repas terminé, on alluma la lampe, et la veillée commença. Sur la
+nappe, au milieu des débris du dessert, M. Eyssette avait posé ses gros
+livres de commerce et faisait ses comptes à haute voix. Finet, le chat
+des babarottes, miaulait tristement en rôdant autour de la table...;
+moi, j'avais ouvert la fenêtre et je m'y étais accoudé....
+
+Il faisait nuit, l'air était lourd.... On entendait les gens d'en bas
+rire et causer devant leurs portes, et les tambours du fort Loyasse
+battre dans le lointain.... J'étais là depuis quelques instants, pensant
+à des choses tristes et regardant vaguement dans la nuit, quand un
+violent coup de sonnette m'arracha de ma croisée brusquement. Je
+regardai mon père avec effroi, et je crus voir passer sur son visage le
+frisson d'angoisse et de terreur qui venait de m'envahir. Ce coup de
+sonnette lui avait fait peur, à lui aussi.
+
+«On sonne! me dit-il presque à voix basse.
+
+--Restez, père! j'y vais.» Et je m'élançai vers la porte.
+
+Un homme était debout sur le seuil. Je l'entrevis dans l'ombre, me
+tendant quelque chose que j'hésitais à prendre.
+
+«C'est une dépêche, dit-il.
+
+--Une dépêche, grand Dieu! pour quoi faire?»
+
+Je la pris en frissonnant, et déjà je repoussais la porte; mais l'homme
+la retint avec son pied et me dit froidement:
+
+«Il faut signer.»
+
+Il fallait signer! Je ne savais pas: c'était la première dépêche que je
+recevais.
+
+«Qui est là, Daniel?» me cria M. Eyssette; sa voix tremblait.
+
+Je répondis:
+
+«Rien! c'est un pauvre....» Et, faisant signe à l'homme de m'attendre,
+je courus à ma chambre, je trempai ma plume dans l'encre, à tâtons, puis
+je revins.
+
+L'homme dit:
+
+«Signez là.»
+
+Le petit Chose signa d'une main tremblante, à la lueur des lampes de
+l'escalier; ensuite il ferma la porte et rentra, tenant la dépêche
+cachée sous sa blouse.
+
+Oh! oui, je te tenais cachée sous ma blouse, dépêche de malheur! Je ne
+voulais pas que M. Eyssette te vît; car d'avance je savais que tu venais
+nous annoncer quelque chose de terrible, et lorsque je t'ouvris, tu ne
+m'appris rien de nouveau, entends-tu, dépêche! Tu ne m'appris rien que
+mon coeur n'eût déjà deviné.
+
+«C'était un pauvre?» me dit mon père en me regardant.
+
+Je répondis sans rougir: «C'était un pauvre»; et pour détourner les
+soupçons, je repris ma place à la croisée.
+
+J'y restai encore quelque temps, ne bougeant pas, ne parlant pas,
+serrant contre ma poitrine ce papier qui me brûlait.
+
+Par moments, j'essayais de me raisonner, de me donner du courage, je me
+disais: «Qu'en sais-tu? c'est peut-être une bonne nouvelle. Peut-être on
+écrit qu'il est guéri....» Mais, au fond, je sentais bien que ce n'était
+pas vrai, que je me mentais à moi-même, que la dépêche ne dirait pas
+qu'il était guéri.
+
+Enfin, je me décidai à passer dans ma chambre pour savoir une bonne fois
+à quoi m'en tenir. Je sortis de la salle à manger, lentement, sans
+avoir l'air; mais quand je fus dans ma chambre, avec quelle rapidité
+fiévreuse, j'allumai ma lampe! Et comme mes mains tremblaient en ouvrant
+cette dépêche de mort! Et de quelles larmes brûlantes je l'arrosai,
+lorsque je l'eus ouverte!... Je la relus vingt fois, espérant toujours
+m'être trompé; mais, pauvre de moi! j'eus beau la lire et la relire, et
+la tourner dans tous les sens, je ne pus lui faire dire autre chose que
+ce qu'elle avait dit d'abord, ce que je savais bien qu'elle dirait:
+
+ «Il est mort! Priez pour lui!»
+
+Combien de temps je restai là, debout, pleurant devant cette dépêche
+ouverte, je l'ignore. Je me souviens seulement que mes yeux me cuisaient
+beaucoup, et qu'avant de sortir de ma chambre je baignai mon visage
+longuement. Puis, je rentrai dans la salle à manger, tenant dans ma
+petite main crispée la dépêche trois fois maudite.
+
+Et maintenant, qu'allais-je faire? Comment m'y prendre pour annoncer
+l'horrible nouvelle à mon père, et quel ridicule enfantillage m'avait
+poussé à la garder pour moi seul? Un peu plus tôt, un peu plus tard,
+est-ce qu'il ne l'aurait pas su? Quelle folie! Au moins, si j'étais allé
+droit à lui lorsque la dépêche était arrivée, nous l'aurions ouverte
+ensemble; à présent, tout serait dit.
+
+Or, tandis que je me parlais à moi-même, je m'approchai de la table et
+je vins m'asseoir à côté de M. Eyssette, juste à côté de lui. Le pauvre
+homme avait fermé ses livres et, de la barbe de sa plume, s'amusait à
+chatouiller le museau blanc de Finet. Cela me serrait le coeur qu'il
+s'amusât ainsi. Je voyais sa bonne figure que la lampe éclairait à demi,
+s'animer et rire par moments; et j'avais envie de lui dire: «Oh! non, ne
+riez pas; je vous en prie.»
+
+Alors, comme je le regardais ainsi tristement avec ma dépêche à la main,
+M. Eyssette leva la tête. Nos regards se rencontrèrent, et je ne sais
+pas ce qu'il vit dans le mien, mais je sais que sa figure se décomposa
+tout à coup, qu'un grand cri jaillit de sa poitrine, qu'il me dit d'une
+voix à fendre l'âme: «Il est mort, n'est-ce pas?» que la dépêche glissa
+de mes doigts, que je tombai dans ses bras en sanglotant, et que nous
+pleurâmes longuement, éperdus, dans les bras l'un de l'autre, tandis
+qu'à nos pieds Finet jouait avec la dépêche, l'horrible dépêche de mort,
+cause de toutes nos larmes.
+
+Écoutez, je ne mens pas: voilà longtemps que ces choses se sont passées,
+voilà longtemps qu'il dort dans la terre, mon cher abbé que j'aimais
+tant; eh bien, encore aujourd'hui, quand je reçois une dépêche, je ne
+peux pas l'ouvrir sans un frisson de terreur. Il me semble que je vais
+lire qu'_il est mort_, et qu'il faut _prier pour lui_!
+
+
+
+IV
+
+LE CAHIER ROUGE
+
+On trouve dans les vieux missels de naïves enluminures, où la Dame des
+sept douleurs est représentée ayant sur chacune de ses joues une grande
+ride profonde, cicatrice divine que l'artiste a mise là pour nous dire:
+«Regardez comme elle a pleuré!...» Cette ride--la ride des larmes--, je
+jure que je l'ai vue sur le visage amaigri de Mme Eyssette, lorsqu'elle
+revint à Lyon, après avoir enterré son fils.
+
+Pauvre mère, depuis ce jour elle ne voulut plus sourire. Ses robes
+furent toujours noires, son visage toujours désolé. Dans ses vêtements
+comme dans son coeur, elle prit le grand deuil, et ne le quitta
+jamais... Du reste, rien de changé dans la maison Eyssette; ce fut un
+peu plus lugubre, voilà tout. Le curé de Saint-Nizier dit quelques
+messes pour le repos de l'âme de l'abbé. On tailla deux vêtements noirs
+pour les enfants dans une vieille roulière de leur père, et la vie, la
+triste vie recommença.
+
+Il y avait déjà quelque temps que notre cher abbé était mort, lorsqu'un
+soir, à l'heure de nous coucher, je fus très étonné de voir Jacques
+fermer notre chambre à double tour, boucher soigneusement les rainures
+de la porte, et, cela fait, venir vers moi, d'un grand air de solennité
+et de mystère.
+
+Il faut vous dire que, depuis son retour du Midi, un singulier
+changement s'était opéré dans les habitudes de l'ami Jacques. D'abord,
+ce que peu de personnes voudront croire, Jacques ne pleurait plus, ou
+presque plus; puis, son fol amour du cartonnage lui avait à peu près
+passé. Les petits pots de colle allaient encore au feu de temps en
+temps, mais ce n'était plus avec le même entrain; maintenant, si vous
+aviez besoin d'un cartable, il fallait vous mettre à genoux pour
+l'obtenir.... Dès choses incroyables! un carton â chapeaux que Mme
+Eyssette avait commandé était sur le chantier depuis huit jours.... A la
+maison, on ne s'apercevait de rien; mais moi, je voyais bien que Jacques
+avait quelque chose. Plusieurs fois, je l'avais surpris dans le magasin,
+parlant seul et faisant des gestes. La nuit, il ne dormait pas; je
+l'entendais marmotter entre ses dents, puis subitement sauter à bas du
+lit et marcher â grands pas dans la chambre... tout cela n'était pas
+naturel et me faisait peur quand j'y songeais. Il me semblait que
+Jacques allait devenir fou.
+
+Ce soir-là, quand je le vis fermer à double tour la porte de notre
+chambre, cette idée de folie me revint dans la tête et j'eus un
+mouvement d'effroi: mon pauvre Jacques! lui, ne s'en aperçut pas, et
+prenant gravement une de mes mains dans les siennes:
+
+«Daniel, me dit-il, je vais te confier quelque chose mais il faut me
+jurer que tu n'en parleras jamais.»
+
+Je compris tout de suite que Jacques n'était pas fou. Je répondis sans
+hésiter:
+
+«Je te le jure, Jacques.
+
+--Eh bien, tu ne sais pas?... chut!... Je fais un poème, un grand poème.
+
+--Un poème, Jacques! tu fais un poème, toi!»
+
+Pour toute réponse, Jacques tira de dessous sa veste un énorme cahier
+rouge qu'il avait cartonné lui-même, et en tête duquel il avait écrit de
+sa plus belle main:
+
+ RELIGION! RELIGION! Poème en douze chants PAR EYSSETTE (JACQUES)
+
+C'était si grand que j'en eus comme un vertige. Comprenez cela?...
+Jacques, mon frère Jacques, un enfant de treize ans, le Jacques des
+sanglots et des petits pots de colle, faisait: _Religion! Religion!_
+poème en douze chants.
+
+Et personne ne s'en doutait! et on continuait à l'envoyer chez les
+marchands d'herbes avec un panier sous le bras! et son père lui criait
+plus que jamais: «Jacques, tu es un âne!...»
+
+Ah! pauvre cher Eyssette (Jacques)! comme je vous aurais sauté au cou
+de bon coeur, si j'avais osé. Mais je n'osai pas... Songez donc!...
+_Religion! Religion!_ poème en douze chants!... Pourtant la vérité
+m'oblige à dire que ce poème en douze chants était loin d'être terminé.
+Je crois même qu'il n'y avait encore de fait que les quatre premiers
+vers du premier chant; mais vous savez, en ces sortes d'ouvrages la mise
+en train est toujours ce qu'il y a de plus difficile, et comme disait
+Eyssette (Jacques) avec beaucoup de raison: «Maintenant que j'ai mes
+quatre premiers vers, le reste n'est rien; ce n'est qu'une affaire de
+temps[2].»
+
+Ce reste qui n'était rien qu'une affaire de temps, jamais Eyssette
+(Jacques) n'en put venir à bout... Que voulez-vous? les poèmes ont leurs
+destinées; il paraît que la destinée de _Religion! Religion!_ poème en
+douze chants, était de ne pas être en douze chants du tout. Le poète eut
+beau faire, il n'alla jamais plus loin que les quatre premiers vers.
+C'était fatal. A la fin, le malheureux garçon, impatienté, envoya son
+poème au diable et congédia la Muse (on disait encore la Muse en ce
+temps-là). Le jour même, ses sanglots le reprirent et les petits pots de
+colle reparurent devant le feu... Et le cahier rouge?... Oh! le cahier
+rouge, il avait sa destinée aussi, celui-là.
+
+[Footnote 2: Les voici, ces quatre vers. Les voici tels que je les ai
+vus ce soir-là, moulés en belle ronde, à la première page du cahier
+rouge:
+
+ _Religion! Religion!_
+ Mot sublime! Mystère!
+ Voix touchante et solitaire.
+ Compassion! Compassion!
+
+Ne riez pas, cela lui avait coûté beaucoup de mal.]
+
+Jacques me dit: «Je te le donne, mets-y ce que tu voudras.» Savez-vous
+ce que j'y mis, moi?.. Mes poésies, parbleu! les poésies du petit Chose.
+Jacques m'avait donné son mal.
+
+Et maintenant, si le lecteur le veut bien, pendant que le petit Chose
+est en train de cueillir des rimes, nous allons d'une enjambée franchir
+quatre ou cinq années de sa vie. J'ai hâte d'arriver à un certain
+printemps de 18..., dont la maison Eyssette n'a pas encore aujourd'hui
+perdu le souvenir; on a comme cela des dates dans les familles.
+
+Du reste, ce fragment de ma vie que je passe sous silence, le lecteur ne
+perdra rien à ne pas le connaître. C'est toujours la même chanson, des
+larmes et de la misère! les affaires qui ne vont pas, des loyers en
+retard, des créanciers qui font des scènes, les diamants de la mère
+vendus, l'argenterie au mont-de-piété, les draps de lit qui ont des
+trous, les pantalons qui ont des pièces; des privations de toutes
+sortes, des humiliations de tous les jours, l'éternel «comment
+ferons-nous demain?» le coup de sonnette insolent des huissiers, le
+concierge qui sourit quand on passe, et puis les emprunts, et puis les
+protêts, et puis... et puis...
+
+Nous voilà donc en 18...
+
+Cette année-là, le petit Chose achevait sa philosophie.
+
+C'était, si j'ai bonne mémoire; un jeune garçon très prétentieux, se
+prenant tout à fait au sérieux comme philosophe et aussi comme poète; du
+reste pas plus haut qu'une botte et sans un poil de barbe au menton.
+
+Or, un matin que ce grand philosophe de petit Chose se disposait à aller
+en classe, M. Eyssette père l'appela dans le magasin et, sitôt qu'il le
+vit entrer, lui fit de sa voix brutale:
+
+«Daniel, jette tes livres, tu ne vas plus au collège.»
+
+Ayant dit cela, M. Eyssette père se mit à marcher à grands pas dans le
+magasin, sans parler. Il paraissait très ému, et le petit Chose aussi,
+je vous assure... Après un long moment de silence, M. Eyssette père
+reprit la parole:
+
+«Mon garçon, dit-il, j'ai une mauvaise nouvelle à t'apprendre, oh!
+bien mauvaise... nous allons être obligés de nous séparer tous, voici
+pourquoi.»
+
+Ici, un grand sanglot, un sanglot déchirant retentit derrière la porte
+entrebâillée.
+
+«Jacques, tu es un âne!» cria M. Eyssette sans se retourner, puis il
+continua:
+
+«Quand nous sommes venus à Lyon, il y a six ans, ruinés par les
+révolutionnaires, j'espérais, à force de travail, arriver à reconstruire
+notre fortune; mais le démon s'en mêle! Je n'ai réussi qu'à nous
+enfoncer jusqu'au cou dans les dettes et dans la misère... A présent,
+c'est fini, nous sommes embourbés... Pour sortir de là, nous n'avons
+qu'un parti à prendre, maintenant que vous voilà grandis: vendre le peu
+qui nous reste et chercher notre vie chacun de notre côté.»
+
+Un nouveau sanglot de l'invisible Jacques vint interrompre M. Eyssette;
+mais il était tellement ému lui-même qu'il ne se fâcha pas. Il fit
+seulement signe à Daniel de fermer la porte, et, la porte fermée, il
+reprit:
+
+«Voici donc ce que j'ai décidé: jusqu'à nouvel ordre, ta mère va s'en
+aller vivre dans le Midi, chez son frère, l'oncle Baptiste. Jacques
+restera à Lyon; il a trouvé un petit emploi au mont-de-piété. Moi,
+j'entre commis voyageur à la Société vinicole... Quant à toi, mon pauvre
+enfant, il va falloir aussi que tu gagnes ta vie... Justement, je reçois
+une lettre du recteur qui te propose une place de maître d'étude; tiens,
+lis!»
+
+Le petit Chose prit la lettre.
+
+«D'après ce que je vois, dit-il tout en lisant, je n'ai pas de temps à
+perdre.
+
+--Il faudrait partir demain.
+
+--C'est bien, je partirai...»
+
+Là-dessus le petit Chose replia la lettre et la rendit à son père d'une
+main qui ne tremblait pas. C'était un grand philosophe, comme vous
+voyez.
+
+A ce moment, Mme Eyssette entra dans le magasin, puis Jacques
+timidement derrière elle... Tous deux s'approchèrent du petit Chose et
+l'embrassèrent en silence; depuis la veille ils étaient au courant de ce
+qui se passait.
+
+«Qu'on s'occupe de sa malle! fit brusquement M. Eyssette, il part demain
+matin par le bateau.»
+
+Mme Eyssette poussa un gros soupir, Jacques esquissa un sanglot, et tout
+fut dit.
+
+On commençait à être fait au malheur dans cette maison-là.
+
+Le lendemain de cette journée mémorable, toute la famille accompagna le
+petit Chose au bateau. Par une coïncidence singulière, c'était le
+même bateau qui avait amené les Eyssettes à Lyon six ans auparavant.
+Capitaine Géniès, maître coq Montélimart! Naturellement on se rappela le
+parapluie d'Annou, le perroquet de Robinson, et quelques autres épisodes
+du débarquement... Ces souvenirs égayèrent un peu ce triste départ, et
+amenèrent l'ombre d'un sourire sur les lèvres de Mme Eyssette.
+
+Tout à coup la cloche sonna. Il fallait partir.
+
+Le petit Chose, s'arrachant aux étreintes de ses amis, franchit
+bravement la passerelle.
+
+«Sois sérieux, lui cria son père.
+
+--Ne sois pas malade», dit Mme Eyssette.
+
+Jacques voulait parler, mais il ne put pas; il pleurait trop.
+
+Le petit Chose ne pleurait pas, lui. Comme j'ai eu l'honneur de vous le
+dire, c'était un grand philosophe, et positivement les philosophes ne
+doivent pas s'attendrir...
+
+Et pourtant, Dieu sait s'il les aimait, ces chères créatures qu'il
+laissait derrière lui, dans le brouillard. Dieu sait s'il aurait donné
+volontiers pour elles tout son sang et toute sa chair... Mais que
+voulez-vous? La joie de quitter Lyon, le mouvement du bateau, l'ivresse
+du voyage, l'orgueil de se sentir homme--homme libre, homme fait,
+voyageant seul et gagnant sa vie--, tout cela grisait le petit Chose et
+l'empêchait de songer, comme il aurait dû, aux trois êtres chéris qui
+sanglotaient là-bas, debout sur les quais du Rhône...
+
+Ah! ce n'étaient pas des philosophes, ces trois-là. D'un oeil anxieux et
+plein de tendresse, ils suivaient la marche asthmatique du navire,
+et son panache de fumée n'était pas plus gros qu'une hirondelle à
+l'horizon, qu'ils criaient encore: «Adieu! adieu!» en faisant des
+signes.
+
+Pendant ce temps, monsieur le philosophe se promenait de long en large
+sur le pont, les mains dans les poches, la tête au vent. Il sifflotait,
+crachait très loin, regardait les dames sous le nez, inspectait la
+manoeuvre, marchait des épaules comme un gros homme, se trouvait
+charmant. Avant qu'on fût seulement à Vienne, il avait appris au maître
+coq Montélimart et à ses deux marmitons qu'il était dans l'Université
+et qu'il y gagnait fort bien sa vie... Ces messieurs lui en firent
+compliment. Cela le rendit très fier.
+
+Une fois, en se promenant d'un bout à l'autre du navire, notre
+philosophe heurta du pied, à l'avant, près de la grosse cloche, un
+paquet de cordes sur lequel, à six ans de là, Robinson Crusoé était venu
+s'asseoir pendant de longues heures, son perroquet entre les jambes. Ce
+paquet de cordes le fit beaucoup rire et un peu rougir.
+
+«Que je devais être ridicule, pensait-il, de traîner partout avec moi
+cette grande cage peinte en bleu et ce perroquet fantastique...»
+
+Pauvre philosophe! il ne se doutait pas que pendant toute sa vie il
+était condamné à traîner ainsi ridiculement cette cage peinte en bleu,
+couleur d'illusion, et ce perroquet vert, couleur d'espérance.
+
+Hélas! à l'heure où j'écris ces lignes, le malheureux garçon la porte
+encore, sa grande cage peinte en bleu. Seulement de jour en jour l'azur
+des barreaux s'écaille et le perroquet vert est aux trois quarts
+déplumé, pécaïre!
+
+Le premier soin du petit Chose, en arrivant dans sa ville natale, fut de
+se rendre à l'Académie, où logeait M. le recteur.
+
+Ce recteur, ami d'Eyssette père, était un grand beau vieux, alerte et
+sec, n'ayant rien qui sentît le pédant, ni quoi que ce fût de semblable.
+Il accueillit Eyssette fils avec une grande bienveillance. Toutefois,
+quand on l'introduisit dans son cabinet, le brave homme ne put retenir
+un geste de surprise.
+
+«Ah! mon Dieu! dit-il, comme il est petit!»
+
+Le fait est que le petit Chose était ridiculement petit; et puis l'air
+si jeune, si mauviette.
+
+L'exclamation du recteur lui porta un coup terrible.
+
+«Ils ne vont pas vouloir de moi», pensa-t-il. Et tout son corps se mit à
+trembler.
+
+Heureusement, comme s'il eût deviné ce qui se passait dans cette pauvre
+petite cervelle, le recteur reprit:
+
+«Approche ici, mon garçon... Nous allons donc faire de toi un maître
+d'étude... A ton âge, avec cette taille et cette figure-là, le métier te
+sera plus dur qu'à un autre... Mais enfin, puisqu'il le faut, puisqu'il
+faut que tu gagnes ta vie, mon cher enfant, nous arrangerons cela
+pour le mieux... En commençant, on ne te mettra pas dans une grande
+baraque... Je vais t'envoyer dans un collège communal, à quelques lieues
+d'ici, à Sarlande, en pleine montagne... Là tu feras ton apprentissage
+d'homme, tu t'aguerriras au métier, tu grandiras, tu prendras de la
+barbe; puis le poil venu, nous verrons!»
+
+Tout en parlant, M. le recteur écrivait au principal du collège de
+Sarlande pour lui présenter son protégé. La lettre terminée, il la remit
+au petit Chose et l'engagea à partir le jour même; là-dessus, il lui
+donna quelques sages conseils et le congédia d'une tape amicale sur la
+joue en lui promettant de ne pas le perdre de vue.
+
+Voilà mon petit Chose bien content. Quatre à quatre il dégringole
+l'escalier séculaire de l'Académie et s'en va d'une haleine retenir sa
+place pour Sarlande.
+
+La diligence ne part que dans l'après-midi; encore quatre heures à
+attendre! Le petit Chose en profite pour aller parader au soleil
+sur l'esplanade et se montrer à ses compatriotes. Ce premier devoir
+accompli, il songe à prendre quelque nourriture et se met en quête d'un
+cabaret à portée de son escarcelle... Juste en face les casernes, il en
+avise un propret, reluisant, avec une belle enseigne toute neuve:
+
+«Voici mon affaire», se dit-il. Et, après quelques minutes
+d'hésitation--c'est la première fois que le petit Chose entre dans un
+restaurant--, il pousse résolument la porte.
+
+Le cabaret est désert pour le moment. Des murs peints à la chaux...,
+quelques tables de chêne... Dans un coin de longues cannes de
+compagnons, à bouts de cuivre, ornées de rubans multicolores... Au
+comptoir, un gros homme qui ronfle, le nez dans un journal.
+
+«Holà! quelqu'un!» dit le petit Chose, en frappant de son poing fermé
+sur les tables, comme un vieux coureur de tavernes.
+
+Le gros homme du comptoir ne se réveille pas pour si peu; mais du fond
+de l'arrière-boutique, la cabaretière accourt... En voyant le nouveau
+client que l'ange Hasard lui amène, elle pousse un grand cri:
+
+«Miséricorde! monsieur Daniel!
+
+--Annou! ma vieille Annou!» répond le petit Chose. Et les voilà dans les
+bras l'un de l'autre.
+
+Eh! mon Dieu, oui, c'est Annou, la vieille Annou, anciennement bonne des
+Eyssette, maintenant cabaretière, mère des compagnons, mariée à Jean
+Peyrol, ce gros qui ronfle là-bas dans le comptoir... Et comme elle est
+heureuse, si vous saviez, cette brave Annou, comme elle est heureuse de
+revoir M. Daniel! Comme elle l'embrasse! comme elle l'étreint! comme
+elle l'étouffe!
+
+Au milieu de ces effusions, l'homme du comptoir se réveille.
+
+Il s'étonne d'abord un peu du chaleureux accueil que sa femme est en
+train de faire à ce jeune inconnu; mais quand on lui apprend que ce
+jeune inconnu est M. Daniel Eyssette en personne, Jean Peyrol devient
+rouge de plaisir et s'empresse autour de son illustre visiteur.
+
+«Avez-vous déjeuné, monsieur Daniel?
+
+--Ma foi! non, mon bon Peyrol...; c'est précisément ce qui m'a fait
+entrer ici.»
+
+Justice divine!... M. Daniel n'a pas déjeuné!... La vieille Annou court
+à sa cuisine; Jean Peyrol se précipite à la cave,--une fière cave, au
+dire des compagnons.
+
+En un tour de main, le couvert est mis, la table est parée, le petit
+Chose n'a qu'à s'asseoir et à fonctionner... A sa gauche, Annou lui
+taille des mouillettes pour ses oeufs, des oeufs du matin, blancs,
+crémeux, duvetés... A sa droite, Jean Peyrol lui verse un vieux
+Château-Neuf-des-Papes, qui semble une poignée de rubis jetée au fond de
+son verre... Le petit Chose est très heureux, il boit comme un templier,
+mange comme un hospitalier, et trouve encore moyen de raconter, entre
+deux coups de dents, qu'il vient d'entrer dans l'Université, ce qui le
+met à même de gagner honorablement sa vie. Il faut voir de quel air il
+dit cela: _gagner honorablement sa vie!_--La vieille Annou s'en pâme
+d'admiration.
+
+L'enthousiasme de Jean Peyrol est moins vif. Il trouve tout simple que
+M. Daniel gagne sa vie, puisqu'il est en état de la gagner. A l'âge de
+M. Daniel, lui, Jean Peyrol, courait le monde depuis déjà quatre ou cinq
+ans, et ne coûtait plus un liard à la maison, au contraire...
+
+Bien entendu, le digne cabaretier garde ses réflexions pour lui seul.
+Oser comparer Jean Peyrol à Daniel Eyssette!... Annou ne le souffrirait
+pas.
+
+En attendant, le petit Chose va son train. Il parle, il boit, il mange,
+il s'anime; ses yeux brillent, sa joue s'allume. Holà! maître Peyrol,
+qu'on aille chercher des verres! le petit Chose va trinquer... Jean
+Peyrol apporte les verres et on trinque... d'abord à Mme Eyssette,
+ensuite à M. Eyssette, puis à Jacques, à Daniel, à la vieille Annou, au
+mari d'Annou, à l'Université... à quoi encore?...
+
+Deux heures se passent ainsi en libations et en bavardages. On cause du
+passé couleur de deuil, de l'avenir couleur de rose. On se rappelle la
+fabrique, Lyon, la rue Lanterne, ce pauvre abbé qu'on aimait tant...
+
+Tout à coup le petit Chose se lève pour partir...
+
+«Déjà», dit tristement la vieille Annou.
+
+Le petit Chose s'excuse; il a quelqu'un de la ville à voir avant de s'en
+aller, une visite très importante... Quel dommage! on était si bien!...
+On avait tant de choses à se raconter encore!... Enfin, puisqu'il le
+faut, puisque M. Daniel a quelqu'un de la ville à voir, ses amis du
+_Tour de France_ ne veulent pas le retenir plus longtemps... «Bon
+voyage, monsieur Daniel! Dieu vous conduise, notre cher maître!» Et
+jusqu'au milieu de la rue, Jean Peyrol et sa femme l'accompagnent de
+leurs bénédictions.
+
+Or, savez-vous quel est ce quelqu'un de la ville que le petit Chose veut
+voir avant de partir?
+
+C'est la fabrique, cette fabrique qu'il aimait tant et qu'il a tant
+pleurée!... c'est le jardin, les ateliers, les grands platanes, tous
+les amis de son enfance, toutes ses joies du premier jour... Que
+voulez-vous?
+
+Le coeur de l'homme a de ces faiblesses; il aime ce qu'il peut, même du
+bois, même des pierres, même une fabrique... D'ailleurs, l'histoire est
+là pour vous dire que le vieux Robinson, de retour en Angleterre, reprit
+la mer, et fit je ne sais combien de mille lieues pour revoir son île
+déserte.
+
+Il n'est donc pas étonnant que, pour revoir la sienne, le petit Chose
+fasse quelques pas.
+
+Déjà les grands platanes, dont la tête empanachée regarde par-dessus les
+maisons, ont reconnu leur ancien ami qui vient vers eux à toutes jambes.
+De loin ils lui font signe et se penchent les uns vers les autres, comme
+pour se dire: voilà Daniel Eyssette! Daniel Eyssette est de retour!
+
+Et lui se dépêche, se dépêche; mais, arrivé devant la fabrique, il
+s'arrête stupéfait.
+
+De grandes murailles grises sans un bout de laurier-rose ou de grenadier
+qui dépasse... Plus de fenêtres, des lucarnes; plus d'ateliers, une
+chapelle. Au-dessus de la porte, une grosse croix de grès rouge avec un
+peu de latin autour!...
+
+O douleur! la fabrique n'est plus la fabrique; c'est un couvent de
+carmélites, où les hommes n'entrent jamais.
+
+
+
+V
+
+GAGNE TA VIE
+
+Sarlande est une petite ville des Cévennes, bâtie au fond d'une étroite
+vallée que la montagne enserre de partout comme un grand mur. Quand le
+soleil y donne, c'est une fournaise; quand la tramontane souffle, une
+glacière...
+
+Le soir de mon arrivée, la tramontane faisait rage depuis le matin; et
+quoiqu'on fût au printemps, le petit Chose, perché sur le haut de la
+diligence, sentit, en entrant dans la ville, le froid le saisir jusqu'au
+coeur.
+
+Les rues étaient noires et désertes... Sur la place d'armes, quelques
+personnes attendaient la voiture, en se promenant de long en large
+devant le bureau mal éclairé.
+
+A peine descendu de mon impériale, je me fis conduire au collège, sans
+perdre une minute. J'avais hâte d'entrer en fonctions.
+
+Le collège n'était pas loin de la place; après m'avoir fait traverser
+deux ou trois larges rues silencieuses, l'homme qui portait ma malle
+s'arrêta devant une grande maison, où tout semblait mort depuis des
+années.
+
+«C'est ici», dit-il, en soulevant l'énorme marteau de la porte...
+
+Le marteau retomba lourdement, lourdement... La porte s'ouvrit
+d'elle-même... Nous entrâmes.
+
+J'attendis un moment sous le porche, dans l'ombre. L'homme posa sa malle
+par terre, je le payai, et il s'en alla bien vite... Derrière lui,
+l'énorme porte se referma lourdement, lourdement... Bientôt après, un
+portier somnolent, tenant à la main une grosse lanterne, s'approcha de
+moi.
+
+«Vous êtes sans doute un nouveau?» me dit-il d'un air endormi.
+
+Il me prenait pour un élève...
+
+«Je ne suis pas un élève du tout, je viens ici comme maître d'étude;
+conduisez-moi chez le principal...»
+
+Le portier parut surpris; il souleva sa casquette et m'engagea à entrer
+une minute dans sa loge. Pour le quart d'heure, M. le principal était à
+l'église avec les enfants. On me mènerait chez lui dès que la prière du
+soir serait terminée.
+
+Dans la loge, on achevait de souper. Un grand beau gaillard à moustaches
+blondes dégustait un verre d'eau-de-vie aux côtés d'une petite femme
+maigre, souffreteuse, jaune comme un coing et emmitouflée jusqu'aux
+oreilles dans un châle fané.
+
+«Qu'est-ce donc, monsieur Cassagne? demanda l'homme aux moustaches.
+
+--C'est le nouveau maître d'étude, répondit le concierge en me
+désignant... Monsieur est si petit que je l'avais d'abord pris pour un
+élève.
+
+--Le fait est, dit l'homme aux moustaches, en me regardant par-dessus
+son verre, que nous avons ici des élèves plus grands et même plus âgés
+que monsieur.... Veillon l'aîné, par exemple.
+
+--Et Crouzat, ajouta le concierge.
+
+--Et Soubeyrol...», fit la femme.
+
+Là-dessus, ils se mirent à parler entre eux à voix basse, le nez dans
+leur vilaine eau-de-vie et me dévisageant du coin de l'oeil... Au-dehors
+on entendait la tramontane qui ronflait et les voix criardes des élèves
+récitant les litanies à la chapelle.
+
+Tout à coup une cloche sonna; un grand bruit de pas se fit dans les
+vestibules.
+
+«La prière est finie, me dit M. Cassagne en se levant; montons chez le
+principal.»
+
+Il prit sa lanterne, et je le suivis.
+
+Le collège me sembla immense... D'interminables corridors, de grands
+porches, de larges escaliers avec des rampes de fer ouvragé..., tout
+cela vieux, noir, enfumé... Le portier m'apprit qu'avant 89 la maison
+était une école de marine, et qu'elle avait compté jusqu'à huit cents
+élèves, tous de la plus grande noblesse.
+
+Comme il achevait de me donner ces précieux renseignements, nous
+arrivions devant le cabinet du principal... M. Cassagne poussa doucement
+une double porte matelassée, et frappa deux fois contre la boiserie.
+
+Une voix répondit: «Entrez!» Nous entrâmes.
+
+C'était un cabinet de travail très vaste, à tapisserie verte. Tout au
+fond, devant une longue table, le principal écrivait à la lueur pâle
+d'une lampe dont l'abat-jour était complètement baissé.
+
+«Monsieur le principal, dit le portier en me poussant devant lui, voilà
+le nouveau maître qui vient pour remplacer M. Serrières.
+
+--C'est bien», fit le principal sans se déranger.
+
+Le portier s'inclina et sortit. Je restai debout au milieu de la pièce,
+en tortillant mon chapeau entre mes doigts.
+
+Quand il eut fini d'écrire, le principal se tourna vers moi, et je pus
+examiner à mon aise sa petite face pâlotte et sèche, éclairée par deux
+yeux froids, sans couleur. Lui, de son côté, releva, pour mieux me voir,
+l'abat-jour de la lampe et accrocha un lorgnon à son nez.
+
+«Mais c'est un enfant! s'écria-t-il en bondissant sur son fauteuil. Que
+veut-on que je fasse d'un enfant!»
+
+Pour le coup le petit Chose eut une peur terrible; il se voyait déjà
+dans la rue, sans ressources... Il eut à peine la force de balbutier
+deux ou trois mots, et de remettre au principal la lettre d'introduction
+qu'il avait pour lui.
+
+Le principal prit la lettre, la lut, la relut, la plia, la déplia, la
+relut encore, puis il finit par me dire que, grâce à la recommandation
+toute particulière du recteur et à l'honorabilité de ma famille, il
+consentait à me prendre chez lui, bien que ma grande jeunesse lui fît
+peur. Il entama ensuite de longues déclamations sur la gravité de mes
+nouveaux devoirs; mais je ne l'écoutais plus. Pour moi, l'essentiel
+était qu'on ne me renvoyât pas; j'étais heureux, follement heureux.
+J'aurais voulu que M. le principal eût mille mains et les lui embrasser
+toutes.
+
+Un formidable bruit de ferraille m'arrêta dans mes effusions. Je me
+retournai vivement et me trouvai en face d'un long personnage, à favoris
+rouges, qui venait d'entrer dans le cabinet sans qu'on l'eût entendu:
+c'était le surveillant général.
+
+Sa tête penché sur l'épaule, à l'_Ecce homo_, il me regardait avec le
+plus doux des sourires, en secouant un trousseau de clefs de toutes
+dimensions, suspendu à son index. Le sourire m'aurait prévenu en sa
+faveur, mais les clefs grinçaient avec un bruit terrible--frinc! frinc!
+frinc--qui me fit peur.
+
+«Monsieur Viot, dit le principal, voici le remplaçant de M. Serrières
+qui nous arrive.»
+
+M. Viot s'inclina et me sourit le plus doucement du monde. Ses clefs, au
+contraire, s'agitèrent d'un air ironique et méchant comme pour dire: «Ce
+petit homme-là remplacer M. Serrières! allons donc! allons donc!»
+
+Le principal comprit aussi bien que moi ce que les clefs venaient de
+dire, et ajouta avec un soupir: «Je sais qu'en perdant M. Serrières,
+nous faisons une perte presque irréparable (ici les clefs poussèrent un
+véritable sanglot...); mais je suis sûr que si M. Viot veut bien prendre
+le nouveau maître sous sa tutelle spéciale, et lui inculquer ses
+précieuses idées sur l'enseignement, l'ordre et la discipline de la
+maison n'auront pas trop à souffrir du départ de M. Serrières.»
+
+Toujours souriant et doux, M. Viot répondit que sa bienveillance m'était
+acquise et qu'il m'aiderait volontiers de ses conseils; mais les clefs
+n'étaient pas bienveillantes, elles. Il fallait les entendre s'agiter et
+grincer avec frénésie: «Si tu bouges, petit drôle, gare à toi.»
+
+«Monsieur Eyssette, conclut le principal, vous pouvez vous retirer.
+Pour ce soir encore, il faudra que vous couchiez à l'hôtel... Soyez ici
+demain à huit heures... Allez...»
+
+Et il me congédia d'un geste digne.
+
+M. Viot, plus souriant et plus doux que jamais, m'accompagna jusqu'à la
+porte; mais, avant de me quitter, il me glissa dans la main un petit
+cahier.
+
+«C'est le règlement de la maison, me dit-il. Lisez et méditez...»
+
+Puis il ouvrit la porte et la referma sur moi, en agitant ses clefs
+d'une façon... frinc! frinc! frinc!
+
+Ces messieurs avaient oublié de m'éclairer... J'errai un moment parmi
+les grands corridors tout noirs, tâtant les murs pour essayer de
+retrouver mon chemin. De loin en loin, un peu de lune entrait par le
+grillage d'une fenêtre haute et m'aidait à m'orienter. Tout à coup, dans
+la nuit des galeries, un point lumineux brilla, venant à ma rencontre...
+Je fis encore quelques pas; la lumière grandit, s'approcha de moi, passa
+à mes côtés, s'éloigna, disparut. Ce fut comme une vision; mais, si
+rapide qu'elle eût été, je pus en saisir les moindres détails.
+
+Figurez-vous deux femmes, non, deux ombres... L'une vieille, ridée,
+ratatinée, pliée en deux, avec d'énormes lunettes qui lui cachaient la
+moitié du visage; l'autre, jeune, svelte, un peu grêle comme tous les
+fantômes, mais ayant--ce que les fantômes n'ont pas en général--une
+paire d'yeux, très grands et si noirs, si noirs... La vieille tenait à
+la main une petite lampe de cuivre; les yeux noirs, eux, ne portaient
+rien. Les deux ombres passèrent près de moi, rapides, silencieuses, sans
+me voir, et depuis longtemps elles avaient disparu que j'étais encore
+debout, à la même place, sous une double impression de charme et de
+terreur.
+
+Je repris ma route à tâtons, mais le coeur me battait bien fort, et
+j'avais toujours devant moi, dans l'ombre, l'horrible fée aux lunettes
+marchant à côté des yeux noirs...
+
+Il s'agissait cependant de découvrir un gîte pour la nuit; ce n'était
+pas une mince affaire. Heureusement, l'homme aux moustaches, que je
+trouvai fumant sa pipe devant la loge du portier, se mit tout de suite
+à ma disposition et me proposa de me conduire dans un bon petit hôtel
+point trop cher, où je serais servi comme un prince. Vous pensez si
+j'acceptai de bon coeur.
+
+Cet homme à moustaches avait l'air très bon enfant; chemin faisant,
+j'appris qu'il s'appelait Roger, qu'il était professeur de danse,
+d'équitation, d'escrime et de gymnastique au collège de Sarlande, et
+qu'il avait servi longtemps dans les chasseurs d'Afrique. Ceci acheva de
+me le rendre sympathique. Les enfants sont toujours portés à aimer les
+soldats. Nous nous séparâmes à la porte de l'hôtel avec force poignées
+de main, et la promesse formelle de devenir une paire d'amis.
+
+Et maintenant, lecteur, un aveu me reste à te faire.
+
+Quand le petit Chose se trouva seul dans cette chambre froide, devant
+ce lit d'auberge inconnu et banal, loin de ceux qu'il aimait, son
+coeur éclata, et ce grand philosophe pleura comme un enfant. La vie
+l'épouvantait à présent; il se sentait faible et désarmé devant elle,
+et il pleurait, il pleurait... Tout à coup, au milieu de ses larmes,
+l'image des siens passa devant ses yeux; il vit la maison déserte, la
+famille dispersée, la mère ici, le père là-bas... Plus de toit! plus
+de foyer! et alors, oubliant sa propre détresse pour ne songer qu'à la
+misère commune, le petit Chose prit une grande et belle résolution:
+celle de reconstituer la maison Eyssette et de reconstruire le foyer
+à lui tout seul. Puis, fier d'avoir trouvé ce noble but à sa vie, il
+essuya ces larmes indignes d'un homme, d'un reconstructeur de foyer, et
+sans perdre une minute, entama la lecture du règlement de M. Viot, pour
+se mettre au courant de ses nouveaux devoirs.
+
+Ce règlement, recopié avec amour de la propre main de M. Viot, son
+auteur, était un véritable traité, divisé méthodiquement en trois
+parties:
+
+ 1° Devoirs du maître d'étude envers ses supérieurs; 2° Devoirs du
+ maître d'étude envers ses collègues; 3° Devoirs du maître d'étude
+ envers les élèves.
+
+Tous les cas y étaient prévus, depuis le carreau brisé jusqu'aux deux
+mains qui se lèvent en même temps à l'étude; tous les détails de la
+vie des maîtres y étaient consignés, depuis le chiffre de leurs
+appointements jusqu'à la demi-bouteille de vin à laquelle ils avaient
+droit à chaque repas.
+
+Le règlement se terminait par une belle pièce d'éloquence, un discours
+sur l'utilité du règlement lui-même; mais, malgré son respect pour
+l'oeuvre de M. Viot, le petit Chose n'eut pas la force d'aller jusqu'au
+bout, et--juste au plus beau passage du discours--il s'endormit...
+
+Cette nuit-là, je dormis mal. Mille rêves fantastiques troublèrent mon
+sommeil... Tantôt, c'était les terribles clefs de M. Viot que je croyais
+entendre, frinc! frinc! frinc! ou bien la fée aux lunettes qui venait
+s'asseoir à mon chevet et qui me réveillait en sursaut; d'autres fois
+aussi les yeux noirs--oh! comme ils étaient noirs!--s'installaient au
+pied de mon lit, me regardant avec une étrange obstination...
+
+Le lendemain, à huit heures, j'arrivai au collège. M. Viot, debout sur
+la porte, son trousseau de clefs à la main, surveillait l'entrée des
+externes. Il m'accueillit avec son plus doux sourire.
+
+«Attendez sous le porche, me dit-il, quand les élèves seront rentrés, je
+vous présenterai à vos collègues.»
+
+J'attendis sous le porche, me promenant de long en large, saluant
+jusqu'à terre MM. les professeurs qui accouraient, essoufflés. Un seul
+de ces messieurs me rendit mon salut; c'était un prêtre, le professeur
+de philosophie, «un original» me dit M. Viot... Je l'aimai tout de
+suite, cet original-là.
+
+La cloche sonna. Les classes se remplirent... Quatre ou cinq grands
+garçons de vingt-cinq à trente ans, mal vêtus, figures communes,
+arrivèrent en gambadant et s'arrêtèrent interdits à l'aspect de M. Viot.
+
+«Messieurs, leur dit le surveillant général en me désignant, voici M.
+Daniel Eyssette, votre nouveau collègue.»
+
+Ayant dit, il fit une longue révérence et se retira, toujours souriant,
+toujours la tête sur l'épaule, et toujours agitant les horribles clefs.
+
+Mes collègues et moi nous nous regardâmes un moment en silence.
+
+Le plus grand et le plus gros d'entre eux prit le premier la parole:
+c'était M. Serrières, le fameux Serrières, que j'allais remplacer.
+
+«Parbleu! s'écria-t-il d'un ton joyeux, c'est bien le cas de dire que
+les maîtres se suivent, mais ne se ressemblent pas.»
+
+Ceci était une allusion à la prodigieuse différence de taille qui
+existait entre nous. On en rit beaucoup, beaucoup, moi le premier; mais
+je vous assure qu'à ce moment-là le petit Chose aurait volontiers vendu
+son âme au diable pour avoir seulement quelques pouces de plus.
+
+«Ça ne fait rien, ajouta le gros Serrières en me tendant la main;
+quoiqu'on ne soit pas bâti pour passer sous la même toise, on peut tout
+de même vider quelques flacons ensemble. Venez avec nous, collègue...,
+je paie un punch d'adieu au café Barbette; je veux que vous en soyez...,
+on fera connaissance en trinquant.»
+
+Sans me laisser le temps de répondre, il prit mon bras sous le sien et
+m'entraîna dehors.
+
+Le café Barbette, où mes nouveaux collègues me menèrent, était situé sur
+la place d'armes. Les sous-officiers de la garnison le fréquentaient,
+et ce qui frappait en y entrant, c'était la quantité de shakos et de
+ceinturons pendus aux patères...
+
+Ce jour-là, le départ de Serrières et son punch d'adieu avaient attiré
+le ban et l'arrière-ban des habitués... Les sous-officiers auxquels
+Serrières me présenta en arrivant, m'accueillirent avec beaucoup de
+cordialité. A vrai dire, pourtant, l'arrivée du petit Chose ne fit pas
+grande sensation, et je fus bien vite oublié, dans le coin de la
+salle où je m'étais réfugié timidement... Pendant que les verres se
+remplissaient, le gros Serrières vint s'asseoir à côté de moi; il avait
+quitté sa redingote et tenait aux dents une longue pipe de terre sur
+laquelle son nom était en lettres de porcelaine. Tous les maîtres
+d'étude avaient, au café Barbette, une pipe comme cela.
+
+«Eh bien, collègue, me dit le gros Serrières, vous voyez qu'il y a
+encore de bons moments dans le métier... En somme, vous êtes bien tombé
+en venant à Sarlande pour votre début. D'abord l'absinthe du café
+Barbette est excellente et puis, là-bas, à la boîte, vous ne serez pas
+trop mal.»
+
+La boîte, c'était le collège.
+
+«Vous allez avoir l'étude des petits, des gamins qu'on mène à la
+baguette. Il faut voir comme je les ai dressés! Le principal n'est pas
+méchant; les collègues sont de bons garçons: il n'y a que la vieille et
+le père Viot...
+
+--Quelle vieille? demandai-je en tressaillant.
+
+--Oh! vous la connaîtrez bientôt. A toute heure du jour et de la
+nuit, on la rencontre rôdant par le collège, avec une énorme paire
+de lunettes... C'est une tante du principal; et elle remplit ici les
+fonctions d'économe. Ah! la coquine! si nous ne mourons pas de faim, ce
+n'est pas de sa faute.»
+
+Au signalement que me donnait Serrières, j'avais reconnu la fée aux
+lunettes et malgré moi je me sentais rougir. Dix fois, je fus sur le
+point d'interrompre mon collègue et de lui demander: «Et les yeux
+noirs?» Mais je n'osai pas. Parler des yeux noirs au café Barbette!
+
+En attendant, le punch circulait, les verres vides s'emplissaient, les
+verres remplis se vidaient; c'était des toasts, des oh! oh! des ah! ah!
+des queues de billard en l'air, des bousculades, de gros rires, des
+calembours, des confidences...
+
+Peu à peu, le petit Chose se sentit moins timide. Il avait quitté son
+encoignure et se promenait par le café, parlant haut, le verre à la
+main.
+
+A cette heure, les sous-officiers étaient ses amis; il raconta
+effrontément à l'un d'eux qu'il appartenait à une famille très riche et
+qu'à la suite de quelques folies de jeune homme, on l'avait chassé de la
+maison paternelle; il s'était fait maître d'étude pour vivre mais il
+ne pensait pas rester au collège longtemps... Vous comprenez, avec une
+famille tellement riche!...
+
+Ah! si ceux de Lyon avaient pu l'entendre à ce moment-là.
+
+Ce que c'est que de nous, pourtant! Quand on sut au café Barbette que
+j'étais un fils de famille en rupture de ban, un polisson, un mauvais
+drôle, et non point, comme on aurait pu le croire, un pauvre garçon
+condamné par la misère à la pédagogie, tout le monde me regarda d'un
+meilleur oeil. Les plus anciens sous-officiers ne dédaignèrent pas de
+m'adresser la parole; on alla même plus loin: au moment de partir,
+Roger, le maître d'armes, mon ami de la veille, se leva et porta un
+toast à Daniel Eyssette. Vous pensez si le petit Chose fut fier.
+
+Le toast à Daniel Eyssette donna le signal du départ. Il était dix
+heures moins le quart, c'est-à-dire l'heure de retourner au collège.
+
+L'homme aux clefs nous attendait sur la porte.
+
+«Monsieur Serrières, dit-il à mon gros collègue que le punch d'adieu
+faisait trébucher, vous allez, pour la dernière fois, conduire vos
+élèves à l'étude; dès qu'ils seront entrés, M. le principal et moi nous
+viendrons installer le nouveau maître.»
+
+En effet, quelques minutes après, le principal, M. Viot et le nouveau
+maître faisaient leur entrée solennelle à l'étude.
+
+Tout le monde se leva.
+
+Le principal me présenta aux élèves en un discours un peu long, mais
+plein de dignité; puis il se retira suivi du gros Serrières que le punch
+d'adieu tourmentait de plus en plus. M. Viot resta le dernier. Il ne
+prononça pas de discours, mais ses clefs, frinc! frinc! frinc! parlèrent
+pour lui d'une façon si terrible, frinc! frinc! frinc! si menaçante, que
+toutes les têtes se cachèrent sous les couvercles des pupitres et que le
+nouveau maître lui-même n'était pas rassuré.
+
+Aussitôt que les terribles clefs furent dehors, un tas de figures
+malicieuses sortirent de derrière les pupitres; toutes les barbes
+de plumes se portèrent aux lèvres, tous ces petits yeux brillants,
+moqueurs, effarés, se fixèrent sur moi, tandis qu'un long chuchotement
+courait de table en table.
+
+Un peu troublé, je gravis lentement les degrés de ma chaise; j'essayai
+de promener un regard féroce autour de moi, puis, enflant ma voix, je
+criai entre deux grands coups secs frappés sur la table:
+
+«Travaillons, messieurs, travaillons!»
+
+C'est ainsi que le petit Chose commença sa première étude.
+
+
+
+VI
+
+LES PETITS
+
+Ceux-là n'étaient pas méchants; c'étaient les autres. Ceux-là ne me
+firent jamais de mal, et moi je les aimais bien, parce qu'ils ne
+sentaient pas encore le collège et qu'on lisait toute leur âme dans
+leurs yeux.
+
+Je ne les punissais jamais. A quoi bon? Est-ce qu'on punit les
+oiseaux?... Quand ils pépiaient trop haut, je n'avais qu'à crier:
+«Silence!» Aussitôt ma volière se taisait--au moins pour cinq minutes.
+
+Le plus âgé de l'étude avait onze ans. Onze ans, je vous demande! Et le
+gros Serrières qui se vantait de les mener à la baguette!...
+
+Moi, je ne les menai pas à la baguette. J'essayai d'être toujours bon,
+voilà tout.
+
+Quelquefois, quand ils avaient été bien sages, je leur racontais une
+histoire... Une histoire!... Quel bonheur! Vite, vite, on pliait les
+cahiers, on fermait les livres; encriers, règles, porte-plume, on jetait
+tout pêle-mêle au fond des pupitres; puis, les bras croisés sur la
+table, on ouvrait de grands yeux et on écoutait. J'avais composé à leur
+intention cinq ou six petits contes fantastiques: _les Débuts d'une
+cigale_, _les Infortunes de Jean Lapin_, etc. Alors, comme aujourd'hui,
+le bonhomme La Fontaine était mon saint de prédilection dans le
+calendrier littéraire, et mes romans ne faisaient que commenter ses
+fables; seulement j'y mêlais de ma propre histoire. Il y avait toujours
+un pauvre grillon obligé de gagner sa vie comme le petit Chose, des
+bêtes à bon Dieu qui cartonnaient en sanglotant, comme Eyssette
+(Jacques). Cela amusait beaucoup mes petits, et moi aussi cela m'amusait
+beaucoup. Malheureusement M. Viot n'entendait pas qu'on s'amusât de la
+sorte.
+
+Trois ou quatre fois par semaine, le terrible homme aux clefs faisait
+une tournée d'inspection dans le collège, pour voir si tout s'y passait
+selon le règlement... Or, un de ces jours-là, il arriva dans notre étude
+juste au moment le plus pathétique de l'histoire de Jean Lapin. En
+voyant entrer M. Viot toute l'étude tressauta. Les petits, effarés, se
+regardèrent. Le narrateur s'arrêta court. Jean Lapin, interdit, resta
+une patte en l'air, en dressant de frayeur ses grandes oreilles.
+
+Debout devant ma chaire, le souriant M. Viot promenait un long regard
+d'étonnement sur les pupitres dégarnis. Il ne parlait pas, mais ses
+clefs s'agitaient d'un air féroce: «Frinc! frinc! frinc! tas de drôles,
+on ne travaille donc plus ici!»
+
+J'essayai tout tremblant d'apaiser les terribles clefs.
+
+«Ces messieurs ont beaucoup travaillé, ces jours-ci, balbutiai-je...
+J'ai voulu les récompenser en leur racontant une petite histoire.»
+
+M. Viot ne me répondit pas. Il s'inclina en souriant, fit gronder ses
+clefs une dernière fois et sortit.
+
+Le soir, à la récréation de quatre heures, il vint vers moi, et me
+remit, toujours souriant, toujours muet, le cahier du règlement ouvert à
+la page 12: _Devoirs du maître envers les élèves_.
+
+Je compris qu'il ne fallait plus raconter d'histoires et je n'en
+racontai plus jamais.
+
+Pendant quelques jours, mes petits furent inconsolables. Jean Lapin leur
+manquait; et cela me crevait le coeur de ne pouvoir le leur rendre. Je
+les aimais tant, si vous saviez, ces gamins-là! Jamais nous ne nous
+quittions... Le collège était divisé en trois quartiers très distincts:
+les grands, les moyens, les petits; chaque quartier avait sa cour, son
+dortoir, son étude. Mes petits étaient donc à moi, bien à moi. Il me
+semblait que j'avais trente-cinq enfants.
+
+A part ceux-là, pas un ami. M. Viot avait beau me sourire, me prendre
+par le bras aux récréations, me donner des conseils au sujet du
+règlement, je ne l'aimais pas, je ne pouvais pas l'aimer; ses clefs
+me faisaient trop peur. Le principal, je ne le voyais jamais. Les
+professeurs méprisaient le petit Chose et le regardaient du haut de
+leur toque. Quant à mes collègues, la sympathie que l'homme aux clefs
+paraissait me témoigner me les avait aliénés; d'ailleurs, depuis ma
+présentation aux sous-officiers, je n'étais plus retourné au café
+Barbette, et ces braves gens ne me le pardonnaient pas.
+
+Il n'y avait pas jusqu'au portier Cassagne et au maître d'armes Roger
+qui ne fussent pas contre moi. Le maître d'armes surtout semblait m'en
+vouloir terriblement. Quand je passais à côté de lui, il frisait sa
+moustache d'un air féroce et roulait de gros yeux, comme s'il eût voulu
+sabrer un cent d'Arabes. Une fois il dit très haut à Cassagne, en me
+regardant, qu'il n'aimait pas les espions. Cassagne ne répondit pas;
+mais je vis bien à son air qu'il ne les aimait pas non plus... De quels
+espions s'agissait-il?... Cela me fit beaucoup penser.
+
+Devant cette antipathie universelle, j'avais pris bravement mon parti.
+Le maître des moyens partageait avec moi une petite chambre, au
+troisième étage, sous les combles; c'est là que je me réfugiais pendant
+les heures de classe. Comme mon collègue passait tout son temps au café
+Barbette, la chambre m'appartenait; c'était ma chambre, mon chez moi.
+
+A peine rentré, je m'enfermais à double tour, je traînais ma malle--il
+n'y avait pas de chaise dans ma chambre--devant un vieux bureau criblé
+de taches d'encre et d'inscriptions au canif, j'étalais dessus tous mes
+livres, et à l'ouvrage.
+
+Alors on était au printemps... Quand je levais la tête, je voyais
+le ciel tout bleu et les grands arbres de la cour déjà couverts de
+feuilles. Au-dehors pas de bruit. De temps en temps la voix monotone
+d'un élève récitant sa leçon, une exclamation de professeur en colère,
+une querelle sous le feuillage entre moineaux...; puis, tout rentrait
+dans le silence, le collège avait l'air de dormir.
+
+Le petit Chose, lui, ne dormait pas. Il ne rêvait pas même, ce qui est
+une adorable façon de dormir. Il travaillait, travaillait sans relâche,
+se bourrant de grec et de latin à se faire sauter la cervelle.
+
+Quelquefois, au plein coeur de son aride besogne, un doigt mystérieux
+frappait à la porte.
+
+«Qui est là?
+
+--C'est moi, la Muse, ton ancienne amie, la femme du cahier rouge,
+ouvre-moi vite, petit Chose.»
+
+Mais le petit Chose se gardait d'ouvrir. Il s'agissait bien de la Muse,
+ma foi!
+
+Au diable le cahier rouge! L'important pour le quart d'heure était
+de faire beaucoup de thèmes grecs, de passer licencié, d'être nommé
+professeur, et de reconstruire au plus vite un beau foyer tout neuf pour
+la famille Eyssette.
+
+Cette pensée que je travaillais pour la famille me donnait un grand
+courage et me rendait la vie plus douce. Ma chambre elle-même en était
+embellie.... Oh! mansarde, chère mansarde, quelles belles heures j'ai
+passées entre tes quatre murs! Comme j'y travaillais bien! Comme je m'y
+sentais brave!...
+
+Si j'avais quelques bonnes heures, j'en avais de mauvaises aussi. Deux
+fois par semaine, le dimanche et le jeudi, il fallait mener les enfants
+en promenade. Cette promenade était un supplice pour moi.
+
+D'habitude nous allions à la Prairie, une grande pelouse qui s'étend
+comme un tapis au pied de la montagne, à une demi-lieue de la ville.
+Quelques gros châtaigniers, trois ou quatre guinguettes peintes en
+jaune, une source vive courant dans le vert, faisaient l'endroit
+charmant et gai pour l'oeil.... Les trois études s'y rendaient
+séparément; une fois là, on les réunissait sous la surveillance d'un
+seul maître qui était toujours moi. Mes deux collègues allaient se faire
+régaler par des grands dans les guinguettes voisines, et comme on ne
+m'invitait jamais, je restais pour garder les élèves.... Un dur métier
+dans ce bel endroit!
+
+Il aurait fait si bon s'étendre sur cette herbe verte, dans l'ombre des
+châtaigniers, et se griser de serpolet, en écoutant chanter la petite
+source!... Au lieu de cela, il fallait surveiller, crier, punir...
+J'avais tout le collège sur les bras. C'était terrible...
+
+Mais le plus terrible encore, ce n'était pas de surveiller les élèves à
+la Prairie, c'était de traverser la ville avec ma division, la division
+des petits. Les autres divisions emboîtaient le pas à merveille
+et sonnaient des talons comme de vieux grognards! cela sentait la
+discipline et le tambour. Mes petits, eux, n'entendaient rien à toutes
+ces belles choses. Ils n'allaient pas en rang, se tenaient par la main
+et jacassaient le long de la route. J'avais beau leur crier: «Gardez vos
+distances!» Ils ne me comprenaient pas et marchaient tout de travers.
+
+J'étais assez content de ma tête de colonne. J'y mettais les plus
+grands, les plus sérieux, ceux qui portaient la tunique; mais à la
+queue, quel gâchis! quel désordre! Une marmaille folle, des cheveux
+ébouriffés, des mains sales, des culottes en lambeaux! Je n'osais pas
+les regarder.
+
+_Desinit in piscem_, me disait à ce sujet le souriant M. Viot, homme
+d'esprit à ses heures. Le fait est que ma queue de colonne avait une
+triste mine.
+
+Comprenez-vous mon désespoir de me montrer dans les rues de Sarlande en
+pareil équipage, et le dimanche, surtout! Les cloches carillonnaient,
+les rues étaient pleines de monde. On rencontrait des pensionnats de
+demoiselles qui allaient à vêpres, des modistes en bonnet rose, des
+élégants en pantalon gris perle. Il fallait traverser tout cela avec un
+habit râpé et une division ridicule. Quelle honte!...
+
+Parmi tous ces diablotins ébouriffés que je promenais deux fois par
+semaine dans la ville, il y en avait un surtout, un demi-pensionnaire,
+qui me désespérait par sa laideur et sa mauvaise tenue.
+
+Imaginez un horrible petit avorton, si petit que c'en était ridicule;
+avec cela disgracieux, sale, mal peigné, mal vêtu, sentant le ruisseau,
+et, pour que rien ne lui manquât, affreusement bancal.
+
+Jamais pareil élève, s'il est permis toutefois de donner à ça le nom
+d'élève, ne figura sur les feuilles d'inscription de l'Université.
+C'était à déshonorer un collège.
+
+Pour ma part, je l'avais pris en aversion; et quand je le voyais, les
+jours de promenade, se dandiner à la queue de la colonne avec la grâce
+d'un jeune canard, il me venait des envies furieuses de le chasser à
+grands coups de botte pour l'honneur de ma division.
+
+Bamban--nous l'avions surnommé Bamban à cause de sa démarche plus
+qu'irrégulière--, Bamban était loin d'appartenir à une famille
+aristocratique. Cela se voyait sans peine à ses manières, à ses façons
+de dire et surtout aux belles relations qu'il avait dans le pays.
+
+Tous les gamins de Sarlande étaient ses amis.
+
+Grâce à lui, quand nous sortions, nous avions toujours à nos trousses
+une nuée de polissons qui faisaient la roue sur nos derrières,
+appelaient Bamban par son nom, le montraient du doigt, lui jetaient des
+peaux de châtaignes, et mille autres bonnes singeries. Mes petits s'en
+amusaient beaucoup, mais moi, je ne riais pas, et j'adressais chaque
+semaine au principal un rapport circonstancié sur l'élève Bamban et les
+nombreux désordres que sa présence entraînait.
+
+Malheureusement mes rapports restaient sans réponse et j'étais toujours
+obligé de me montrer dans les rues en compagnie de M. Bamban, plus sale
+et plus bancal que jamais.
+
+Un dimanche entre autres, un beau dimanche de fête et de grand soleil,
+il m'arriva pour la promenade dans un état de toilette tel que nous en
+fûmes tous épouvantés. Vous n'avez jamais rien rêvé de semblable. Des
+mains noires, des souliers sans cordon, de la boue jusque dans les
+cheveux, presque plus de culotte... un monstre.
+
+Le plus risible, c'est qu'évidemment on l'avait fait très beau, ce
+jour-là, avant de me l'envoyer. Sa tête, mieux peignée qu'à l'ordinaire,
+était encore roide de pommade, et le noeud de cravate avait je ne sais
+quoi qui sentait les doigts maternels. Mais il y a tant de ruisseaux
+avant d'arriver au collège!...
+
+Bamban s'était roulé dans tous.
+
+Quand je le vis prendre son rang parmi les autres, paisible et souriant
+comme si de rien n'était, j'eus un mouvement d'horreur et d'indignation.
+
+Je lui criai: «Va-t'en!»
+
+Bamban pensa que je plaisantais et continua de sourire. Il se croyait
+très beau, ce jour-là!
+
+Je lui criai de nouveau: «Va-t'en! va-t'en!» Il me regarda d'un air
+triste et soumis, son oeil suppliait; mais je fus inexorable et la
+division s'ébranla, le laissant seul, immobile au milieu de la rue.
+
+Je me croyais délivré de lui pour toute la journée, lorsqu'au sortir de
+la ville des rires et des chuchotements à mon arrière-garde me firent
+retourner la tête.
+
+A quatre ou cinq pas derrière nous, Bamban suivait la promenade
+gravement.
+
+«Doublez le pas», dis-je aux deux premiers.
+
+Les élèves comprirent qu'il s'agissait de faire une niche au bancal, et
+la division se mit à filer d'un train d'enfer.
+
+De temps en temps on se retournait pour voir si Bamban pouvait suivre,
+et on riait de l'apercevoir là-bas, bien loin, gros comme le poing
+trottant dans la poussière de la route, au milieu des marchands de
+gâteaux et de limonade.
+
+Cet enragé-là arriva à la Prairie presque en même temps que nous.
+Seulement il était pâle de fatigue et tirait la jambe à faire pitié.
+
+J'en eus le coeur touché, et, un peu honteux de ma cruauté, je l'appelai
+près de moi doucement.
+
+Il avait une petite blouse fanée, à carreaux rouges, la blouse du petit
+Chose, au collège de Lyon.
+
+Je la reconnus tout de suite, cette blouse, et dans moi-même je me
+disais: «Misérable, tu n'as pas honte? Mais c'est toi, le petit Chose
+que tu t'amuses à martyriser ainsi.» Et, plein de larmes intérieures, je
+me mis à aimer de tout mon coeur ce pauvre déshérité.
+
+Bamban s'était assis par terre à cause de ses jambes qui lui faisaient
+mal. Je m'assis près de lui. Je lui parlai.... Je lui achetai une
+orange.... J'aurais voulu lui laver les pieds.
+
+A partir de ce jour, Bamban devint mon ami. J'appris sur son compte des
+choses attendrissantes....
+
+C'était le fils d'un maréchal-ferrant qui, entendant vanter partout les
+bienfaits de l'éducation, se saignait les quatre membres, le pauvre
+homme! pour envoyer son enfant demi-pensionnaire au collège. Mais,
+hélas! Bamban n'était pas fait pour le collège, et il n'y profitait
+guère.
+
+Le jour de son arrivée, on lui avait donné un modèle de bâtons en lui
+disant: «Fais des bâtons!» Et depuis un an, Bamban, faisait des bâtons.
+Et quels bâtons, grand Dieu!... tortus, sales, boiteux, clopinants, des
+bâtons de Bamban!...
+
+Personne ne s'occupait de lui. Il ne faisait spécialement partie
+d'aucune classe; en général, il entrait dans celle qu'il voyait ouverte.
+Un jour, on le trouva en train de faire ses bâtons dans la classe de
+philosophie.... Un drôle d'élève ce Bamban!
+
+Je le regardais quelquefois à l'étude, courbé en deux sur son cahier,
+suant, soufflant, tirant la langue, tenant sa plume à pleines mains
+et appuyant de toutes ses forces, comme s'il eût voulu traverser la
+table.... A chaque bâton il reprenait de l'encre, et à la fin de chaque
+ligne, il rentrait sa langue et se reposait en se frottant les mains.
+
+Bamban travaillait de meilleur coeur maintenant que nous étions amis....
+
+Quand il avait terminé une page, il s'empressait de gravir ma chaire à
+quatre pattes et posait son chef-d'oeuvre devant moi, sans parler.
+
+Je lui donnais une petite tape affectueuse en lui disant: «C'est très
+bien!» C'était hideux, mais je ne voulais pas le décourager.
+
+De fait, peu à peu, les bâtons commençaient à marcher plus droit, la
+plume crachait moins, et il y avait moins d'encre sur les cahiers....
+Je crois que je serais venu à bout de lui apprendre quelque chose;
+malheureusement, la destinée nous sépara. Le maître des moyens quittait
+le collège. Comme la fin de l'année était proche, le principal ne voulut
+pas prendre un nouveau maître. On installa un rhétoricien à barbe dans
+la chaire des petits, et c'est moi qui fus chargé de l'étude des moyens.
+
+Je considérai cela comme une catastrophe.
+
+D'abord les moyens m'épouvantaient. Je les avais vus à l'oeuvre les
+jours de Prairie, et la pensée que j'allais vivre sans cesse avec eux me
+serrait le coeur.
+
+Puis il fallait quitter mes petits, mes chers petits que j'aimais
+tant.... Comment serait pour eux le rhétoricien à barbe?... Qu'allait
+devenir Bamban? J'étais réellement malheureux.
+
+Et mes petits aussi se désolaient de me voir partir. Le jour où je leur
+fis ma dernière étude, il y eut un moment d'émotion quand la cloche
+sonna.... Ils voulurent tous m'embrasser. Quelques-uns même, je vous
+assure, trouvèrent des choses charmantes à me dire.
+
+Et Bamban?...
+
+Bamban ne parla pas. Seulement, au moment où je sortais, il s'approcha
+de moi, tout rouge, et me mit dans la main, avec solennité, un superbe
+cahier de bâtons qu'il avait dessinés à mon intention.
+
+Pauvre Bamban!
+
+
+
+VII
+
+LE PION
+
+Je pris donc possession de l'étude des moyens.
+
+Je trouvai là une cinquantaine de méchants drôles, montagnards joufflus
+de douze à quatorze ans, fils de métayers enrichis, que leurs parents
+envoyaient au collège pour en faire de petits bourgeois, à raison de
+cent vingt francs par trimestre.
+
+Grossiers, insolents, orgueilleux, parlant entre eux un rude patois
+cévenol auquel je n'entendais rien, ils avaient presque tous cette
+laideur spéciale à l'enfance qui mue, de grosses mains rouges avec des
+engelures, des voix de jeunes coqs enrhumés, le regard abruti, et par
+là-dessus l'odeur du collège.... Ils me haïrent tout de suite, sans me
+connaître. J'étais pour eux l'ennemi, le Pion; et du jour où je m'assis
+dans ma chaire, ce fut la guerre entre nous, une guerre acharnée, sans
+trêve, de tous les instants.
+
+Ah! les cruels enfants, comme ils me firent souffrir!...
+
+Je voudrais en parler sans rancune, ces tristesses sont si loin de
+nous!... Eh bien, non, je ne puis pas; et tenez! à l'heure même où
+j'écris ces lignes, je sens ma main qui tremble de fièvre et d'émotion.
+Il me semble que j'y suis encore.
+
+Eux ne pensent plus à moi, j'imagine. Ils ne se souviennent plus du
+petit Chose, ni de ce beau lorgnon qu'il avait acheté pour se donner
+l'air plus grave....
+
+Mes anciens élèves sont des hommes maintenant, des hommes sérieux.
+Soubeyrol doit être notaire quelque part, là-haut, dans les Cévennes;
+Veillon (cadet), greffier au tribunal; Loupi, pharmacien, et Bouzanquet,
+vétérinaire. Ils ont des positions, du ventre, tout ce qu'il faut.
+
+Quelquefois, pourtant, quand ils se rencontrent au cercle ou sur la
+place de l'église, ils se rappellent le bon temps du collège, et alors
+peut-être il leur arrive de parler de moi.
+
+«Dis donc, greffier, te souviens-tu du petit Eyssette, notre pion de
+Sarlande, avec ses longs cheveux et sa figure de papier mâché? Quelle
+bonnes farces nous lui avons faites!»
+
+C'est vrai, messieurs. Vous lui avez fait de bonnes farces, et votre
+ancien pion ne les a pas encore oubliées....
+
+Ah! le malheureux pion! vous a-t-il assez fait rire! L'avez-vous fait
+assez pleurer!... Oui, pleurer!... Vous l'avez fait pleurer, et c'est ce
+qui rendait vos farces bien meilleures....
+
+Que de fois, à la fin d'une journée de martyre, le pauvre diable, blotti
+dans sa couchette, a mordu sa couverture pour que vous n'entendiez pas
+ses sanglots!...
+
+C'est si terrible de vivre entouré de malveillance, d'avoir toujours
+peur, d'être toujours sur le qui-vive, toujours méchant, toujours armé,
+c'est si terrible de punir--on fait des injustices malgré soi--si
+terrible de douter, de voir partout des pièges, de ne pas manger
+tranquille, de ne pas dormir en repos, de se dire toujours, même aux
+minutes de trêve: «Ah! mon Dieu!... Qu'est-ce qu'ils vont me faire,
+maintenant?»
+
+Non, vivrait-il cent ans, le pion Daniel Eyssette n'oubliera jamais tout
+ce qu'il souffrit au collège de Sarlande, depuis le triste jour où il
+entra dans l'étude des moyens.
+
+Et pourtant--je ne veux pas mentir--j'avais gagné quelque chose à
+changer d'étude: maintenant je voyais les yeux noirs.
+
+Deux fois par jour, aux heures de récréation, je les apercevais de loin
+travaillant derrière une fenêtre du premier étage qui donnait sur la
+cour des moyens.... Ils étaient là, plus noirs, plus grands que jamais,
+penchés du matin jusqu'au soir sur une couture interminable; car les
+yeux noirs cousaient, ils ne se lassaient pas de coudre. C'était pour
+coudre, rien que pour coudre, que la vieille fée aux lunettes les avait
+pris aux Enfants trouvés--car les yeux noirs ne connaissaient ni leur
+père ni leur mère--, et, d'un bout à l'autre de l'année, ils cousaient,
+cousaient sans relâche, sous le regard implacable de l'horrible fée aux
+lunettes, filant sa quenouille à côté d'eux.
+
+Moi, je les regardais. Les récréations me semblaient trop courtes.
+J'aurais passé ma vie sous cette fenêtre bénie derrière laquelle
+travaillaient les yeux noirs. Eux aussi savaient que j'étais là. De
+temps en temps ils se levaient de dessus leur couture, et le regard
+aidant, nous nous parlions,--sans nous parler.
+
+«Vous êtes bien malheureux, monsieur Eyssette?
+
+--Et vous aussi, pauvres yeux noirs?
+
+--Nous, nous n'avons ni père ni mère.
+
+--Moi, mon père et ma mère sont loin.
+
+--La fée aux lunettes est terrible, si vous saviez.
+
+--Les enfants me font bien souffrir, allez.
+
+--Courage, monsieur Eyssette.
+
+--Courage, beaux yeux noirs.»
+
+On ne s'en disait jamais plus long. Je craignais toujours de voir
+apparaître M. Viot avec ses clefs--frinc! frinc! frinc!--, et là-haut,
+derrière la fenêtre, les yeux noirs avaient leur M. Viot aussi. Après un
+dialogue d'une minute, ils se baissaient bien vite et reprenaient leur
+couture sous le regard féroce des grandes lunettes à monture d'acier.
+
+Chers yeux noirs! nous ne nous parlions jamais qu'à de longues distances
+et par des regards furtifs, et cependant je les aimais de toute mon âme.
+
+Il y avait encore l'abbé Germane que j'aimais bien...
+
+Cet abbé Germane était le professeur de philosophie. Il passait pour
+un original, et dans le collège tout le monde le craignait, même le
+principal, même M. Viot. Il parlait peu, d'une voix brève et cassante,
+nous tutoyait tous, marchait à grands pas, la tête en arrière, la
+soutane relevée, faisant sonner--comme un dragon--les talons de ses
+souliers à boucles. Il était grand et fort. Longtemps je l'avais cru
+très beau; mais un jour, en le regardant de plus près, je m'aperçus que
+cette noble face de lion avait été horriblement défigurée par la petite
+vérole. Pas un coin du visage qui ne fût haché, sabré, couturé, un
+Mirabeau en soutane.
+
+L'abbé vivait sombre et seul, dans une petite chambre qu'il occupait à
+l'extrémité de la maison, ce qu'on appelait le vieux collège. Personne
+n'entrait jamais chez lui, excepté ses deux frères, deux méchants
+vauriens qui étaient dans mon étude et dont il payait l'éducation...
+Le soir, quand on traversait les cours pour monter au dortoir, on
+apercevait, là-haut, dans les bâtiments noirs et ruinés du vieux
+collège, une petite lueur pâle qui veillait: c'était la lampe de l'abbé
+Germane. Bien des fois aussi, le matin, en descendant pour l'étude de
+six heures, je voyais, à travers la brume, la lampe brûler encore;
+l'abbé Germane ne s'était pas couché... On disait qu'il travaillait à un
+grand ouvrage de philosophie.
+
+Pour ma part, même avant de le connaître, je me sentais une grande
+sympathie pour cet étrange abbé. Son horrible et beau visage, tout
+resplendissant d'intelligence, m'attirait. Seulement, on m'avait tant
+effrayé par le récit de ses bizarreries et de ses brutalités, que je
+n'osais pas aller vers lui. J'y allai cependant, et pour mon bonheur.
+
+Voici dans quelles circonstances...
+
+Il faut vous dire qu'en ce temps-là j'étais plongé jusqu'au cou dans
+l'histoire de la philosophie... Un rude travail pour le petit Chose!
+
+Or, certain jour, l'envie me vint de lire Condillac. Entre nous, le
+bonhomme ne vaut même pas la peine qu'on le lise; c'est un philosophe
+pour rire, et tout son bagage philosophique tiendrait dans le chaton
+d'une bague à vingt-cinq sous; mais, vous savez, quand on est jeune, on
+a sur les choses et sur les hommes des idées tout de travers.
+
+Je voulais donc lire Condillac. Il me fallait un Condillac coûte que
+coûte. Malheureusement, la bibliothèque du collège en était absolument
+dépourvue, et les libraires de Sarlande ne tenaient pas cet article-là.
+Je résolus de m'adresser à l'abbé Germane. Ses frères m'avaient dit que
+sa chambre contenait plus de deux mille volumes, et je ne doutais pas
+de trouver chez lui le livre de mes rêves. Mais ce diable d'homme
+m'épouvantait, et pour me décider à monter à son réduit ce n'était pas
+trop de tout mon amour pour M. de Condillac.
+
+En arrivant devant la porte, mes jambes tremblaient de peur... Je
+frappai deux fois très doucement.
+
+«Entrez!» répondit une voix de Titan.
+
+Le terrible abbé Germane était assis à califourchon sur une chaise
+basse, les jambes étendues, la soutane retroussée et laissant voir de
+gros muscles qui saillaient vigoureusement dans des bas de soie noire.
+Accoudé sur le dossier de sa chaise, il lisait un in-folio à tranches
+rouges, et fumait à grand bruit une petite pipe courte et brune, de
+celles qu'on appelle «brûle-gueule».
+
+«C'est toi! me dit-il en levant à peine les yeux de dessus son
+in-folio... Bonjour! Comment vas-tu?... Qu'est-ce que tu veux?»
+
+Le tranchant de sa voix, l'aspect sévère de cette chambre tapissée de
+livres, la façon cavalière dont il était assis, cette petite pipe qu'il
+tenait aux dents, tout cela m'intimidait beaucoup.
+
+Je parvins cependant à expliquer tant bien que mal l'objet de ma visite
+et à demander le fameux Condillac.
+
+«Condillac! tu veux lire Condillac! me répondit l'abbé Germane en
+souriant. Quelle drôle d'idée!... Est-ce que tu n'aimerais pas mieux
+fumer une pipe avec moi! décroche-moi ce joli calumet qui est pendu
+là-bas, contre la muraille, et allume-le...; tu verras, c'est bien
+meilleur que tous les Condillac de la terre.»
+
+Je m'excusai du geste, en rougissant.
+
+«Tu ne veux pas?... A ton aise, mon garçon... Ton Condillac est là-haut,
+sur le troisième rayon à gauche... tu peux l'emporter; je te le prête.
+Surtout ne le gâte pas, ou je te coupe les oreilles.»
+
+J'atteignis le Condillac sur le troisième rayon à gauche, et je me
+disposais à me retirer; mais l'abbé me retint.
+
+«Tu t'occupes donc de philosophie? me dit-il en me regardant dans les
+yeux... Est-ce que tu y croirais par hasard?... Des histoires, mon cher,
+de pures histoires! Et dire qu'ils ont voulu faire de moi un professeur
+de philosophie! Je vous demande un peu!... Enseigner quoi? zéro,
+néant... Ils auraient pu tout aussi bien, pendant qu'ils y étaient,
+me nommer inspecteur général des étoiles ou contrôleur des fumées de
+pipe... Ah! misère de moi! Il faut faire parfois de singuliers métiers
+pour gagner sa vie... Tu en connais quelque chose, toi aussi, n'est-ce
+pas?... Oh! tu n'as pas besoin de rougir. Je sais que tu n'es pas
+heureux, mon pauvre petit pion, et que les enfants te font une rude
+existence.»
+
+Ici l'abbé Germane s'interrompit un moment. Il paraissait très en colère
+et secouait sa pipe sur son ongle avec fureur. Moi, d'entendre ce digne
+homme s'apitoyer ainsi sur mon sort, je me sentais tout ému, et j'avais
+mis le Condillac devant mes yeux, pour dissimuler les grosses larmes
+dont ils étalent remplis.
+
+Presque aussitôt l'abbé reprit:
+
+«A propos! j'oubliais de te demander... Aimes-tu le Bon Dieu?... Il
+faut l'aimer, vois-tu! mon cher, et avoir confiance en lui, et le prier
+ferme; sans quoi tu ne t'en tireras jamais... Aux grandes souffrances
+de la vie, je ne connais que trois remèdes: le travail, la prière et la
+pipe, la pipe de terre, très courte, souviens-toi de cela... Quant aux
+philosophes, n'y compte pas; ils ne te consoleront jamais de rien. J'ai
+passé par là, tu peux m'en croire.
+
+--Je vous crois, monsieur l'abbé.
+
+--Maintenant, va-t'en, tu me fatigues... Quand tu voudras des livres, tu
+n'auras qu'à venir en prendre. La clef de ma chambre est toujours sur la
+porte, et les philosophes toujours sur le troisième rayon à gauche... Ne
+me parle plus... Adieu!»
+
+Là-dessus, il se remit à sa lecture et me laissa sortir, sans même me
+regarder.
+
+A partir de ce jour, j'eus tous les philosophes de l'univers à ma
+disposition; j'entrais chez l'abbé Germane sans frapper, comme chez moi.
+Le plus souvent, aux heures où je venais, l'abbé faisait sa classe, et
+la chambre était vide. La petite pipe dormait sur le bord de la table,
+au milieu des in-folio à tranches rouges et d'innombrables papiers
+couverts de pattes de mouches... Quelquefois aussi l'abbé Germane était
+là. Je le trouvais lisant, écrivant, marchant de long en large, à
+grandes enjambées. En entrant, je disais d'une voix timide:
+
+«Bonjour, monsieur l'abbé!»
+
+La plupart du temps, il ne me répondait pas... Je prenais mon philosophe
+sur le troisième rayon à gauche, et je m'en allais, sans qu'on eût
+seulement l'air de soupçonner ma présence... Jusqu'à la fin de l'année,
+nous n'échangeâmes pas vingt paroles; mais n'importe! quelque chose en
+moi-même m'avertissait que nous étions de grands amis...
+
+Cependant les vacances approchaient. On entendait tout le jour les
+élèves de la musique répétant, dans la classe de dessin, des polkas
+et des airs de marche pour la distribution des prix. Ces polkas
+réjouissaient tout le monde. Le soir, à la dernière étude, on voyait
+sortir des pupitres une foule de petits calendriers, et chaque enfant
+rayait sur le sien le jour qui venait de finir: «Encore un de moins!»
+Les cours étaient pleines de planches pour l'estrade; on battait des
+fauteuils, on secouait les tapis... plus de travail, plus de discipline.
+Seulement, toujours, jusqu'au bout, la haine du pion et les farces, les
+terribles farces.
+
+Enfin, le grand jour arriva. Il était temps; je n'y pouvais plus tenir.
+
+On distribua les prix dans ma cour, la cour des moyens... je la vois
+encore avec sa tente bariolée, ses murs couverts de draperies blanches,
+ses grands arbres verts pleins de drapeaux, et là-dessous tout un
+fouillis de toques, de képis, de shakos, de casques, de bonnets à
+fleurs, de claques brodés, de plumes, de rubans, de pompons, de
+panaches... Au fond, une longue estrade où étaient installées les
+autorités du collège dans des fauteuils en velours grenat... Oh! cette
+estrade, comme on se sentait petit devant elle! Quel grand air de dédain
+et de supériorité elle donnait à ceux qui étaient dessus! Aucun de ces
+messieurs n'avait plus sa physionomie habituelle.
+
+L'abbé Germane était sur l'estrade, lui aussi, mais il ne paraissait pas
+s'en douter. Allongé dans son fauteuil, la tête renversée, il écoutait
+ses voisins d'une oreille distraite et semblait suivre de l'oeil, à
+travers le feuillage, la fumée d'une pipe imaginaire.
+
+Aux pieds de l'estrade, la musique, trombones et ophicléides, reluisant
+au soleil; les trois divisions entassées sur des bancs, avec les maîtres
+en serre-file; puis, derrière, la cohue des parents, le professeur de
+seconde offrant le bras aux dames en criant: «Place! place!» et enfin,
+perdues au milieu de la foule, les clefs de M. Viot qui couraient d'un
+bout de la cour à l'autre et qu'on entendait--frinc! frinc! frinc!--à
+droite, à gauche, ici, partout en même temps.
+
+La cérémonie commença, il faisait chaud. Pas d'air sous la tente... il y
+avait de grosses dames cramoisies qui sommeillaient à l'ombre de leurs
+marabouts, et des messieurs chauves qui s'épongeaient la tête avec
+des foulards ponceau. Tout était rouge: les visages, les tapis, les
+drapeaux, les fauteuils... Nous eûmes trois discours, qu'on applaudit
+beaucoup; mais moi, je ne les entendis pas. Là-haut, derrière la fenêtre
+du premier étage, les yeux noirs cousaient à leur place habituelle, et
+mon âme allait vers eux... Pauvres yeux noirs! même ce jour-là, la fée
+aux lunettes ne les laissait pas chômer.
+
+Quand le dernier nom du dernier accessit de la dernière classe eut été
+proclamé, la musique entama une marche triomphale et tout se débanda.
+Tohu-bohu général. Les professeurs descendaient de l'estrade; les
+élèves sautaient par-dessus les bancs pour rejoindre leurs familles. On
+s'embrassait, on s'appelait: «Par ici! par ici!» Les soeurs des lauréats
+s'en allaient fièrement avec les couronnes de leurs frères. Les robes de
+soie faisaient froufrou à travers les chaises... Immobile derrière un
+arbre, le petit Chose regardait passer les belles dames, tout malingre
+et tout honteux dans son habit râpé.
+
+Peu à peu la cour se désemplit. A la grande porte, le principal et M.
+Viot se tenaient debout, caressant les enfants au passage, saluant les
+parents jusqu'à terre.
+
+«A l'année prochaine, à l'année prochaine!» disait le principal avec un
+sourire câlin... les clefs de M. Viot tintaient, pleines de caresses:
+«Frinc! frinc! frinc! Revenez-nous l'année prochaine.»
+
+Les enfants se laissaient embrasser négligemment et franchissaient
+l'escalier d'un bond.
+
+Ceux-là montaient dans de belles voitures armoriées, où les mères et les
+soeurs rangeaient leurs grandes jupes pour faire place: clic! clac!...
+en route vers le château!... Nous allons revoir nos parcs, nos pelouses,
+l'escarpolette sous les acacias, les volières pleines d'oiseaux rares,
+la pièce d'eau avec ses deux cygnes, et la grande terrasse à balustres
+où l'on prend des sorbets le soir.
+
+D'autres grimpaient dans les chars à banc de famille, à côté de jolies
+filles riant à belles dents sous leurs coiffes blanches. La fermière
+conduisait avec sa chaîne d'or autour du cou... Fouette, Mathurine! On
+retourne à la métairie; on va manger des beurrées, boire du vin muscat,
+chasser à la pipée tout le jour et se rouler dans le foin qui sent bon!
+
+Heureux enfants! Ils s'en allaient, ils partaient tous... Ah! si j'avais
+pu partir moi aussi...
+
+
+
+VIII
+
+LES YEUX NOIRS
+
+MAINTENANT le collège est désert. Tout le monde est parti... D'un bout
+des dortoirs à l'autre, des escadrons de gros rats font des charges
+de cavalerie en plein jour. Les écritoires se dessèchent au fond des
+pupitres. Sur les arbres des cours, la division des moineaux est en
+fête; ces messieurs ont invité tous leurs camarades de la ville, ceux de
+l'évêché, ceux de la sous-préfecture, et, du matin jusqu'au soir, c'est
+un pépiage assourdissant.
+
+De sa chambre, sous les combles, le petit Chose les écoute en
+travaillant. On l'a gardé par charité, dans la maison, pendant les
+vacances. Il en profite pour étudier à mort les philosophes grecs.
+Seulement, la chambre est trop chaude et les plafonds trop bas. On
+étouffe là-dessous... Pas de volets aux fenêtres. Le soleil entre comme
+une torche et met le feu partout. Le plâtre des solives craque, se
+détache... De grosses mouches, alourdies par la chaleur, dorment collées
+aux vitres... Le petit Chose lui, fait de grands efforts pour ne pas
+dormir. Sa tête est lourde comme du plomb; ses paupières battent.
+
+Travaille donc, Daniel Eyssette!... Il faut reconstruire le foyer...
+Mais non! Il ne peut pas... Les lettres de son livre dansent devant ses
+yeux, puis, ce livre qui tourne, puis la table, puis la chambre. Pour
+chasser cet étrange assoupissement, le petit Chose se lève, fait
+quelques pas; arrivé devant la porte, il chancelle et tombe à terre
+comme une masse, foudroyé par le sommeil.
+
+Au-dehors, les moineaux piaillent; les cigales chantent à tue-tête; les
+platanes, blancs de poussière, s'écaillent au soleil en étirant leur
+mille branches.
+
+Le petit Chose fait un rêve singulier; il lui semble qu'on frappe à la
+porte de sa chambre, et qu'une voix éclatante l'appelle par son nom:
+«Daniel, Daniel!...» Cette voix, il la reconnaît. C'est du même ton
+qu'elle criait autrefois: «Jacques, tu es un âne!»
+
+Les coups redoublent à la porte: «Daniel, mon Daniel, c'est ton père;
+ouvre vite.»
+
+Oh! l'affreux cauchemar. Le petit Chose veut répondre, aller ouvrir. Il
+se redresse sur son coude: mais sa tête est trop lourde, il retombe et
+perd connaissance...
+
+Quand le petit Chose revient à lui, il est tout étonné de se trouver
+dans une couchette bien blanche, entourée de grands rideaux bleus qui
+font de l'ombre tout autour... Lumière douce, chambre tranquille. Pas
+d'autre bruit que le tic-tac d'une horloge et le tintement d'une cuiller
+dans la porcelaine... Le petit Chose ne sait pas où il est; mais il se
+trouve très bien. Les rideaux s'entrouvrent. M. Eyssette père, une tasse
+à la main, se penche vers lui avec un bon sourire et des larmes plein
+les yeux. Le petit Chose peut continuer son rêve.
+
+«Est-ce vous, père? Est-ce bien vous?
+
+--Oui, mon Daniel; oui, mon cher enfant, c'est moi
+
+--Où suis-je donc?
+
+--A l'infirmerie, depuis huit jours...; maintenant tu es guéri, mais tu
+as été bien malade...
+
+--Mais vous, mon père, comment êtes-vous là? Embrassez-moi donc
+encore!... Oh! tenez! de vous voir, il me semble que je rêve toujours.»
+
+M. Eyssette père l'embrasse:
+
+«Allons! couvre-toi, sois sage... Le médecin ne veut pas que tu parles.»
+
+Et pour empêcher l'enfant de parler, le brave homme parle tout le temps.
+
+«Figure-toi qu'il y a huit jours, la Compagnie vinicole m'envoie faire
+une tournée dans les Cévennes. Tu penses si j'étais content: une
+occasion de voir mon Daniel! J'arrive au collège... On t'appelle, on
+te cherche... Pas de Daniel. Je me fais conduire à ta chambre: la clef
+était en dedans... Je frappe: personne. Vlan! j'enfonce ta porte
+d'un coup de pied, et je te trouve là, par terre, avec une fièvre de
+cheval!... Ah! pauvre enfant, comme tu as été malade! Cinq jours de
+délire! Je ne t'ai pas quitté d'une minute... Tu battais la campagne
+tout le temps; tu parlais toujours de reconstruire le foyer. Quel foyer?
+dis!... Tu criais: «Pas de clefs! ôtez les clefs des serrures!» Tu ris?
+Je te jure que je ne riais pas, moi. Dieu! quelles nuits tu m'as fait
+passer!... Comprends-tu cela! M. Viot--c'est bien M. Viot, n'est-ce
+pas?--qui voulait m'empêcher de coucher dans le collège! Il invoquait le
+règlement... Ah! bien oui, le règlement! Est-ce que je le connais, moi,
+son règlement? Ce cuistre-là croyait me faire peur en me remuant ses
+clefs sous le nez. Je l'ai poliment remis à sa place, va!»
+
+Le petit Chose frémit de l'audace de M. Eyssette; puis oubliant bien
+vite les clefs de M. Viot: «Et ma mère?» demande-t-il, en étendant ses
+bras comme si sa mère était là, à portée de ses caresses.
+
+«Si tu te découvres, tu ne sauras rien, répondit M. Eyssette d'un ton
+fâché. Voyons! couvre-toi... Ta mère va bien, elle est chez l'oncle
+Baptiste.
+
+--Et Jacques?
+
+--Jacques? c'est un âne!... Quand je dis un âne, tu comprends, c'est une
+façon de parler... Jacques est un très brave enfant, au contraire... Ne
+te découvre donc pas, mille diables!... Sa position est fort jolie. Il
+pleure toujours, par exemple. Mais, du reste, il est très content. Son
+directeur l'a pris pour secrétaire... Il n'a rien à faire qu'à écrire
+sous la dictée... Une situation fort agréable.
+
+--Il sera donc toute sa vie condamné à écrire sous la dictée, ce pauvre
+Jacques!...»
+
+Disant cela, le petit Chose se met à rire de bon coeur, et M. Eyssette
+rit de le voir rire, tout en le grondant à cause de cette maudite
+couverture qui se dérange toujours...
+
+Oh! bienheureuse infirmerie! Quelles heures charmantes le petit Chose
+passe entre les rideaux bleus de sa couchette!... M. Eyssette ne le
+quitte pas; il reste là tout le jour, assis près du chevet, et le petit
+Chose voudrait que M. Eyssette ne s'en allât jamais... Hélas! c'est
+impossible. La Compagnie vinicole a besoin de son voyageur. Il faut
+reprendre la tournée des Cévennes...
+
+Après le départ de son père, l'enfant reste seul, dans l'infirmerie
+silencieuse... Il passe ses journées à lire, au fond d'un grand fauteuil
+roulé près de la fenêtre. Matin et soir, la jaune Mme Cassagne lui
+apporte ses repas. Le petit Chose boit le bol de bouillon, suce
+l'aileron de poulet, et dit: «Merci, madame!» Rien de plus. Cette femme
+sent les fièvres et lui déplaît; il ne la regarde même pas.
+
+Or, un matin qu'il vient de faire son: «Merci, madame!» tout sec comme
+à l'ordinaire, sans quitter son livre des yeux, il est bien étonné
+d'entendre une voix très douce lui dire: «Comment cela va-t-il
+aujourd'hui, monsieur Daniel?»
+
+Le petit Chose lève la tête, et devinez ce qu'il voit?... Les yeux
+noirs, les yeux noirs en personne, immobiles et souriants devant lui!...
+
+Les yeux noirs annoncent à leur ami que la femme jaune est malade et
+qu'ils sont chargés de faire son service. Ils ajoutent en se baissant
+qu'ils éprouvent beaucoup de joie à voir M. Daniel rétabli; puis ils se
+retirent avec une profonde révérence, en disant qu'ils reviendront le
+même soir. Le même soir, en effet, les yeux noirs sont revenus, et le
+lendemain matin aussi, et, le lendemain soir encore. Le petit Chose est
+ravi. Il bénit sa maladie, la maladie de la femme jaune, toutes les
+maladies du monde; si personne n'avait été malade, il n'aurait jamais eu
+de tête-à-tête avec les yeux noirs.
+
+Oh! bienheureuse infirmerie! Quelles heures charmantes le petit Chose
+passe dans son fauteuil de convalescent, roulé près de la fenêtre!... Le
+matin, les yeux noirs ont sous leurs grands cils un tas de paillettes
+d'or que le soleil fait reluire; le soir, ils resplendissent doucement
+et font, dans l'ombre autour d'eux, de la lumière d'étoile... Le petit
+Chose rêve aux yeux noirs toutes les nuits, il n'en dort plus. Dès
+l'aube, le voilà sur pied pour se préparer à les recevoir: il a tant de
+confidences à leur faire!... Puis, quand les yeux noirs arrivent, il ne
+leur dit rien.
+
+Les yeux noirs ont l'air très étonnés de ce silence. Ils vont et
+viennent dans l'infirmerie, et trouvent mille prétextes pour rester près
+du malade, espérant toujours qu'il se décidera à parler; mais ce damné
+de petit Chose ne se décide pas.
+
+Quelquefois, cependant, il s'arme de tout son courage et commence ainsi
+bravement: «Mademoiselle!...»
+
+Aussitôt les yeux noirs s'allument et le regardent en souriant. Mais
+de les voir sourire ainsi, le malheureux perd la tête, et d'une voix
+tremblante, il ajoute: «Je vous remercie de vos bontés pour moi.» Ou
+bien encore: «Le bouillon est excellent ce matin.»
+
+Alors les yeux noirs font une jolie petite moue qui signifie: «Quoi! ce
+n'est que cela!» Et ils s'en vont en soupirant.
+
+Quand ils sont partis, le petit Chose se désespère: «Oh! dès demain, dès
+demain sans faute, je leur parlerai.»
+
+Et puis le lendemain c'est encore à recommencer.
+
+Enfin, de guerre lasse et sentant bien qu'il n'aura jamais le courage
+de dire ce qu'il pense aux yeux noirs, le petit Chose se décide à leur
+écrire... Un soir, il demande de l'encre et du papier, pour une lettre
+importante, oh! très importante... Les yeux noirs ont sans doute deviné
+quelle est la lettre dont il s'agit; ils sont si malins, les yeux
+noirs!... Vite, vite, ils courent chercher de l'encre et du papier, les
+posent devant le malade, et s'en vont en riant, tout seuls.
+
+Le petit Chose se met à écrire; il écrit toute la nuit; puis, quand le
+matin est venu, il s'aperçoit que cette interminable lettre ne contient
+que trois mots, vous m'entendez bien; seulement ces trois mots sont les
+plus éloquents du monde, et il compte qu'ils produiront un très grand
+effet.
+
+Attention, maintenant!... Les yeux noirs vont venir... Le petit Chose
+est très ému; il a préparé sa lettre d'avance et se jure de la remettre
+dès qu'on arrivera... Voici comment cela va se passer. Les yeux noirs
+entreront, ils poseront le bouillon et le poulet sur la table. «Bonjour,
+monsieur Daniel!...» Alors, lui, leur dira tout de suite, très
+courageusement: «Gentils yeux noirs, voici une lettre pour vous.»
+
+Mais chut!... Un pas d'oiseau dans le corridor... Les yeux noirs
+approchent... Le petit Chose tient la lettre à la main. Son coeur bat;
+il va mourir...
+
+La porte s'ouvre... Horreur!...
+
+A la place des yeux noirs, paraît la vieille fée, la terrible fée aux
+lunettes.
+
+Le petit Chose n'ose pas demander d'explications; mais il est
+consterné... Pourquoi ne sont-ils pas revenus?... Il attend le soir avec
+impatience... Hélas!... le soir encore, les yeux noirs ne viennent pas,
+ni le lendemain non plus, ni les jours d'après, ni jamais.
+
+On a chassé les yeux noirs. On les a renvoyés aux Enfants trouvés, où
+ils resteront enfermés pendant quatre ans, jusqu'à leur majorité... Les
+yeux noirs volaient du sucre!...
+
+Adieu les beaux jours de l'infirmerie! les yeux noirs s'en sont allés,
+et pour comble de malheur, voilà les élèves qui reviennent... Eh quoi!
+déjà la rentrée... Oh! que ces vacances ont été courtes!
+
+Pour la première fois depuis six semaines, le petit Chose descend dans
+les cours, pâle, maigre, plus petit Chose que jamais... Tout le collège
+se réveille. On le lave du haut en bas. Les corridors ruissellent d'eau.
+Férocement, comme toujours, les clefs de M. Viot se démènent. Terrible
+M. Viot, il a profité des vacances pour ajouter quelques articles à son
+règlement et quelques clefs à son trousseau. Le petit Chose n'a qu'à
+bien se tenir.
+
+Chaque jour, il arrive des élèves... Clic! clac! On revoit devant la
+porte les chars à bancs et les berlines de la distribution des prix...
+Quelques anciens manquent à l'appel, mais des nouveaux les remplacent.
+Les divisions se reforment. Cette année comme l'an dernier, le petit
+Chose aura l'étude des moyens. Le pauvre pion tremble déjà. Après tout,
+qui sait? Les enfants seront peut-être moins méchants cette année-ci.
+
+Le matin de la rentrée, grande musique à la chapelle. C'est la messe du
+Saint-Esprit... _Veni, creator Spiritus!..._ Voici M. le principal
+avec son bel habit noir et la petite palme d'argent à la boutonnière.
+Derrière lui, se tient l'état-major des professeurs en toge de
+cérémonie: les sciences ont l'hermine orange; les humanités, l'hermine
+blanche. Le professeur de seconde, un freluquet, s'est permis des gants
+de couleur tendre et une toque de fantaisie; M. Viot n'a pas l'air
+content. _Veni, creator Spiritus!..._ Au fond de l'église, pêle-mêle
+avec les élèves, le petit Chose regarde d'un oeil d'envie les toges
+majestueuses et les palmes d'argent... Quand sera-t-il professeur, lui
+aussi?... Quand pourra-t-il reconstruire le foyer? Hélas! avant d'en
+arriver là, que de temps encore et que de peines! _Veni, creator
+Spiritus!..._ Le petit Chose se sent l'âme triste; l'orgue lui donne
+envie de pleurer... Tout à coup, là-bas, dans un coin du choeur, il
+aperçoit une belle figure ravagée qui lui sourit.. Ce sourire fait du
+bien au petit Chose, et, de revoir l'abbé Germane, le voilà plein de
+courage et tout ragaillardi! _Veni, creator Spiritus!..._
+
+Deux jours après la messe du Saint-Esprit, nouvelles solennités. C'était
+la fête du principal... Ce jour-là--de temps immémorial--, tout le
+collège célèbre la Saint-Théophile sur l'herbe, à grand renfort de
+viandes froides et de vins de Limoux. Cette fois, comme à l'ordinaire,
+M. le principal n'épargne rien pour donner du retentissement à ce petit
+festival de famille, qui satisfait les instincts généreux de son coeur,
+sans nuire cependant aux intérêts de son collège. Dès l'aube, on
+s'emplit tous--élèves et maîtres--dans de grandes tapissières pavoisées
+aux couleurs municipales, et le convoi part au galop, traînant à sa
+suite, dans deux énormes fourgons, les paniers de vin mousseux et les
+corbeilles de mangeaille... En tête, sur le premier char, les gros
+bonnets et la musique. Ordre aux ophicléides de jouer très fort. Les
+fouets claquent, les grelots sonnent, les piles d'assiettes se heurtent
+contre les gamelles de fer-blanc... Tout Sarlande en bonnet de nuit se
+met aux fenêtres pour voir passer la fête du principal.
+
+C'est à la Prairie que le gala doit avoir lieu. A peine arrivé, on
+étend des nappes sur l'herbe, et les enfants crèvent de rire en voyant
+messieurs les professeurs assis au frais dans les violettes comme de
+simples collégiens... Les tranches de pâté circulent. Les bouchons
+sautent. Les yeux flambent. On parle beaucoup... Seul, au milieu de
+l'animation générale, le petit Chose a l'air préoccupé. Tout à coup on
+le voit rougir... M. le principal vient de se lever, un papier à la
+main: «Messieurs, on me remet à l'instant même quelques vers que
+m'adresse un poète anonyme. Il parait que notre Pindare ordinaire,
+M. Viot, a un émule cette année. Quoique ces vers soient un peu trop
+flatteurs pour moi, je vous demande la permission de vous les lire.
+
+--Oui, oui... lisez... lisez!...»
+
+Et de sa belle voix des distributions, M. le principal commence la
+lecture...
+
+C'est un compliment assez bien tourné, plein de rimes aimables à
+l'adresse du principal et de tous ces messieurs. Une fleur pour chacun.
+La fée aux lunettes elle-même n'est pas oubliée. Le poète l'appelle
+«l'ange du réfectoire», ce qui est charmant.
+
+On l'applaudit longuement. Quelques voix demandent l'auteur. Le petit
+Chose se lève, rouge comme un pépin de grenade, et s'incline avec
+modestie. Acclamations générales. Le petit Chose devient le héros de la
+fête. Le principal veut l'embrasser. De vieux professeurs lui serrent la
+main d'un air entendu. Le régent de seconde lui demande ses vers pour
+les mettre dans le journal. Le petit Chose est très content; tout cet
+encens lui monte au cerveau avec les fumées du vin de Limoux. Seulement,
+et ceci le dégrise un peu, il croit entendre l'abbé Germane murmurer:
+«L'imbécile!» et les clefs de son rival grincer férocement.
+
+Ce premier enthousiasme apaisé, M. le principal frappe dans ses mains
+pour réclamer le silence.
+
+«Maintenant, Viot, à votre tour! après la Muse badine, la Muse sévère.»
+
+M. Viot tire gravement de sa poche un cahier relié, gros de promesses,
+et commence sa lecture en jetant sur le petit Chose un regard de côté.
+
+L'oeuvre de M. Viot est une idylle, une idylle toute virgilienne
+en l'honneur du règlement. L'élève Ménalque et l'élève Dorilas s'y
+répondent en strophes alternées... L'élève Ménalque est d'un collège
+où fleurit le règlement; l'élève Dorilas, d'un autre collège d'où le
+règlement est exilé... Ménalque dit les plaisirs austères d'une forte
+discipline; Dorilas, les joies infécondes d'une folle liberté.
+
+A la fin, Dorilas est terrassé. Il remet entre les mains de son
+vainqueur le prix de la lutte, et tous deux, unissant leurs voix,
+entonnent un chant d'allégresse à la gloire du règlement.
+
+Le poème est fini... Silence de mort!... Pendant la lecture, les enfants
+ont emporté leurs assiettes à l'autre bout de la prairie, et mangent
+leurs pâtés, tranquilles, loin, bien loin, de l'élève Ménalque et
+Dorilas. M. Viot les regarde de sa place avec un sourire amer... Les
+professeurs ont tenu bon, mais pas un n'a le courage d'applaudir...
+Infortuné M. Viot! C'est une vraie déroute.. Le principal essaie de le
+consoler: «Le sujet était aride, messieurs, mais le poète s'en est bien
+tiré.»
+
+«Moi, je trouve cela très beau», dit effrontément le petit Chose, à qui
+son triomphe commence à faire peur.
+
+Lâchetés perdues! M. Viot ne veut pas être consolé. Il s'incline sans
+répondre et garde son sourire amer... Il le garde tout le jour, et le
+soir, en rentrant, au milieu des chants des élèves, des couacs de la
+musique et du fracas des tapissières roulant sur les pavés de la ville
+endormie, le petit Chose entend dans l'ombre, près de lui, les clefs de
+son rival qui grondent d'un air méchant: «Frinc! frinc! frinc! monsieur
+le poète, nous vous revaudrons cela!»
+
+
+
+IX
+
+L'AFFAIRE BOUCOYRAN
+
+Avec la Saint-Théophile, voilà les vacances enterrées.
+
+Les jours qui suivirent furent tristes; un vrai lendemain de mardi gras.
+Personne ne se sentait en train, ni les maîtres, ni les élèves. On
+s'installait... Après deux grands mois de repos, le collège avait peine
+à reprendre son va-et-vient habituel. Les rouages fonctionnaient mal,
+comme ceux d'une vieille horloge, qu'on aurait depuis longtemps oublié
+de remonter. Peu à peu, cependant, grâce aux efforts de M. Viot, tout se
+régularisa. Chaque jour, aux mêmes heures, au son de la même cloche, on
+vit de petites portes s'ouvrir dans les cours et des litanies d'enfants,
+roides comme des soldats de bois, défiler deux par deux sous les arbres;
+puis la cloche sonnait encore, ding! dong!--et les mêmes enfants
+repassaient sous les mêmes petites portes. Ding! dong! Levez-vous.
+Ding! dong! Couchez-vous. Ding! dong! Instruisez-vous! Ding! dong!
+Amusez-vous. Et cela pour toute l'année.
+
+O triomphe du règlement! Comme l'élève Ménalque aurait été heureux de
+vivre, sous la férule de M. Viot, dans le collège modèle de Sarlande...
+
+Moi seul, je faisais ombre à cet adorable tableau. Mon étude ne marchait
+pas. Les terribles _moyens_ m'étaient revenus de leurs montagnes, plus
+laids, plus âpres, plus féroces que jamais. De mon côté, j'étais aigri;
+la maladie m'avait rendu nerveux et irritable; je ne pouvais plus rien
+supporter... Trop doux l'année précédente, je fus trop sévère cette
+année... J'espérais ainsi mater ces méchants drôles, et, pour la moindre
+incartade, je foudroyais toute l'étude de pensums et de retenues...
+
+Ce système ne me réussit pas. Mes punitions, à force d'être prodiguées,
+se déprécièrent et tombèrent aussi bas que les assignats de l'an IV...
+Un jour, je me sentis débordé. Mon étude était en pleine révolte, et je
+n'avais plus de munitions pour faire tête à l'émeute. Je me vois encore
+dans ma chaire, me débattant comme un beau diable, au milieu des
+cris, des pleurs, des grognements, des sifflements: «A la porte!...
+Cocorico!... kss!... kss!... Plus de tyrans!... C'est une injustice!...»
+Et les encriers pleuvaient, et les papiers mâchés s'épataient sur mon
+pupitre, et tous ces petits monstres--sous prétexte de réclamations--se
+pendaient par grappes à ma chaire, avec des hurlements de macaques.
+
+Quelquefois, en désespoir de cause, j'appelais M. Viot à mon secours.
+Pensez quelle humiliation! Depuis la Saint-Théophile, l'homme aux clefs
+me tenait rigueur et je le sentais heureux de ma détresse. Quand il
+entrait dans l'étude brusquement, ses clefs à la main, c'était comme une
+pierre dans un étang de grenouilles: en un clin d'oeil tout le monde se
+retrouvait à sa place, le nez sur les livres. On aurait entendu voler
+une mouche. M. Viot se promenait un moment de long en large, agitant son
+trousseau de ferraille, au milieu du grand silence; puis il me regardait
+ironiquement et se retirait sans rien dire.
+
+J'étais très malheureux. Les maîtres, mes collègues, se moquaient de
+moi. Le principal, quand je le rencontrais, me faisait mauvais accueil;
+il y avait sans doute du M. Viot là-dessous... Pour m'achever, survint
+Boucoyran.
+
+Oh! cette affaire Boucoyran! Je suis sûr qu'elle est restée dans
+les annales du collège et que les Sarlandais en parlent encore
+aujourd'hui... Moi aussi, je veux en parler de cette terrible affaire.
+Il est temps que le public sache la vérité...
+
+Quinze ans, de gros pieds, de gros yeux, de grosses mains, pas de front,
+et l'allure d'un valet de ferme: tel était le marquis de Boucoyran,
+terreur de la cour des moyens et seul échantillon de la noblesse
+cévenole au collège de Sarlande. Le principal tenait beaucoup à cet
+élève, en considération du vernis aristocratique que sa présence donnait
+à l'établissement. Dans le collège, on ne l'appelait que le «marquis».
+Tout le monde le craignait; moi-même je subissais l'influence générale
+et je ne lui parlais qu'avec des ménagements.
+
+Pendant quelque temps, nous vécûmes en assez bons termes.
+
+M. le marquis avait bien par-ci par-là certaines façons impertinentes de
+me regarder ou de me répondre qui rappelaient par trop l'Ancien Régime,
+mais j'affectais de n'y point prendre garde, sentant que j'avais affaire
+à forte partie.
+
+Un jour cependant, ce faquin de marquis se permit de répliquer, en
+pleine étude, avec une insolence telle que je perdis toute patience.
+
+«Monsieur de Boucoyran, lui dis-je en essayant de garder mon sang-froid,
+prenez vos livres et sortez sur-le-champ.»
+
+C'était un acte d'autorité inouï pour ce drôle. Il en resta stupéfait et
+me regarda, sans bouger de sa place, avec des gros yeux.
+
+Je compris que je m'engageais dans une méchante affaire, mais j'étais
+trop avancé pour reculer.
+
+«Sortez, monsieur de Boucoyran!...» commandai-je de nouveau.
+
+Les élèves attendaient, anxieux... Pour la première fois, j'avais du
+silence.
+
+A ma seconde injonction, le marquis, revenu de sa surprise, me répondit,
+il fallait voir de quel air: «Je ne sortirai pas!»
+
+Il y eut parmi toute l'étude, un murmure d'admiration. Je me levai dans
+ma chaire, indigné.
+
+«Vous ne sortirez pas, monsieur?... C'est ce que nous allons voir.»
+
+Et je descendis...
+
+Dieu m'est témoin qu'à ce moment-là toute idée de violence était bien
+loin de moi; je voulais seulement intimider le marquis par la fermeté
+de mon attitude; mais, en me voyant descendre de ma chaire, il se mit à
+ricaner d'une façon si méprisante, que j'eus le geste de le prendre au
+collet pour le faire sortir de son banc.
+
+Le misérable tenait cachée sous sa tunique une énorme règle en fer. A
+peine eus-je levé la main, qu'il m'assena sur le bras un coup terrible.
+La douleur m'arracha un cri.
+
+Toute l'étude battit des mains.
+
+«Bravo, marquis!»
+
+Pour le coup, je perdis la tête. D'un bond, je fus sur la table, d'un
+autre sur le marquis; et alors, le prenant à la gorge, je fis si bien,
+des pieds, des poings, des dents, de tout, que je l'arrachai de sa place
+et qu'il s'en alla rouler hors de l'étude jusqu'au milieu de la cour...
+Ce fut l'affaire d'une seconde; je ne me serais jamais cru tant de
+vigueur.
+
+Les élèves étaient consternés. On ne criait plus: «Bravo, marquis!»
+On avait peur. Boucoyran, le fort des forts, mis à la raison par ce
+gringalet de pion! Quelle aventure!... Je venais de gagner en autorité
+ce que le marquis venait de perdre en prestige.
+
+Quand je remontai dans ma chaire, pâle encore et tremblant d'émotion,
+tous les visages se penchèrent vivement sur les pupitres. L'étude était
+matée. Mais le principal, M. Viot, qu'allaient-ils penser de cette
+affaire? Comment! j'avais osé lever la main sur un élève! sur le marquis
+de Boucoyran! sur le noble du collège! Je voulais donc me faire chasser!
+
+Ces réflexions, qui me venaient un peu tard, me troublèrent dans mon
+triomphe. J'eus peur, à mon tour. Je me disais: «C'est sûr, le marquis
+est allé se plaindre.» Et, d'une minute à l'autre, je m'attendais à voir
+entrer le principal. Je tremblai jusqu'à la fin de l'étude; pourtant,
+personne ne vint.
+
+A la récréation, je fus très étonné de voir Boucoyran rire et jouer avec
+les autres. Cela me rassura un peu; et, comme toute la journée se passa
+sans encombres, je m'imaginai que mon drôle se tiendrait coi et que j'en
+serai quitte pour la peur.
+
+Par malheur, le jeudi suivant était jour de sortie, M. le marquis ne
+rentra pas au dortoir. J'eus comme un pressentiment et je ne dormis pas
+de toute la nuit.
+
+Le lendemain, à la première étude, les élèves chuchotaient en regardant
+la place de Boucoyran qui restait vide. Sans en avoir l'air, je mourais
+d'inquiétude.
+
+Vers les sept heures, la porte s'ouvrit d'un coup sec. Tous les enfants
+se levèrent.
+
+J'étais perdu...
+
+Le principal entra le premier, puis M. Viot derrière lui, puis enfin
+un grand vieux, boutonné jusqu'au menton dans une longue redingote et
+cravaté d'un col de crin haut de quatre doigts. Celui-là, je ne le
+connaissais pas, mais je compris tout de suite que c'était M. de
+Boucoyran le père. Il tortillait sa longue moustache et bougonnait entre
+ses dents.
+
+Je n'eus pas même le courage de descendre de ma chaire pour faire
+honneur à ces messieurs; eux non plus, en entrant, ne me saluèrent pas.
+Ils prirent position tous les trois au milieu de l'étude et, jusqu'à
+leur sortie, ne regardèrent pas une seule fois de mon côté.
+
+Ce fut le principal qui ouvrit le feu.
+
+«Messieurs, dit-il en s'adressant aux élèves, nous venons ici remplir
+une mission pénible, très pénible. Un de vos maîtres s'est rendu
+coupable d'une faute si grave, qu'il est de notre devoir de lui infliger
+un blâme public.»
+
+Là-dessus le voilà parti à m'infliger un blâme qui dura au moins un
+grand quart d'heure. Tous les faits dénaturés: le marquis était le
+meilleur élève du collège; je l'avais brutalisé sans raison, sans
+excuse. Enfin j'avais manqué à tous mes devoirs.
+
+Que répondre à ces accusations?
+
+De temps en temps, j'essayais de me défendre. «Pardon, monsieur le
+principal!...» Mais le principal ne m'écoutait pas, et il m'infligea son
+blâme jusqu'au bout.
+
+Après lui, M. de Boucoyran, le père, prit la parole et de quelle
+façon!... Un véritable réquisitoire. Malheureux père! On lui avait
+presque assassiné son enfant. Sur ce pauvre petit être sans défense, on
+s'était rué comme... comme... comment dirait-il?... comme un buffle,
+comme un buffle sauvage. L'enfant gardait le lit depuis deux jours.
+Depuis deux jours, sa mère en larmes, le veillait...
+
+Ah! s'il avait eu affaire à un homme, c'est lui, M. de Boucoyran le
+père, qui se serait chargé de venger son enfant! Mais On n'était qu'un
+galopin dont il avait pitié. Seulement qu'On se le tînt pour dit: si
+jamais On touchait encore à un cheveu de son fils, On se ferait couper
+les deux oreilles tout net...
+
+Pendant ce beau discours, les élèves riaient sous cape, et les clefs de
+M. Viot frétillaient de plaisir. Debout, dans sa chaire, pâle de
+rage, le pauvre On écoutait toutes ces injures, dévorait toutes ces
+humiliations et se gardait bien de répondre. Si On avait répondu, On
+aurait été chassé du collège; et alors où aller?
+
+Enfin, au bout d'une heure, quand ils furent à sec d'éloquence, ces
+trois messieurs se retirèrent. Derrière eux, il se fit dans l'étude un
+grand brouhaha. J'essayai, mais vainement, d'obtenir un peu de silence;
+les enfants me riaient au nez. L'affaire Boucoyran avait achevé de tuer
+mon autorité.
+
+Oh! ce fut une terrible affaire!
+
+Toute la ville s'en émut... Au Petit-Cercle, au Grand-Cercle, dans les
+cafés, à la musique, on ne parlait pas d'autre chose. Les gens bien
+informés donnaient des détails à faire dresser les cheveux. Il parait
+que ce maître d'étude était un monstre, un ogre. Il avait torturé
+l'enfant avec des raffinements inouïs de cruauté. En parlant de lui, on
+ne disait plus que «le bourreau».
+
+Quand le jeune Boucoyran s'ennuya de rester au lit, ses parents
+l'installèrent sur une chaise longue, au plus bel endroit de leur
+salon, et pendant huit jours, ce fut à travers ce salon une procession
+interminable. L'intéressante victime était l'objet de toutes les
+attentions.
+
+Vingt fois de suite, on lui faisait raconter son histoire, et à
+chaque fois, le misérable inventait quelque nouveau détail. Les mères
+frémissaient; les vieilles demoiselles l'appelaient «pauvre ange!»
+et lui glissaient des bonbons. Le journal de l'opposition profita de
+l'aventure et fulmina contre le collège un article terrible au profit
+d'un établissement religieux des environs....
+
+Le principal était furieux; et, s'il ne me renvoya pas, je ne le dus
+qu'à la protection du recteur.... Hélas! il eût mieux valu pour moi être
+renvoyé tout de suite. Ma vie dans le collège était devenue impossible.
+Les enfants ne m'écoutaient plus; au moindre mot, ils me menaçaient de
+faire comme Boucoyran, d'aller se plaindre à leur père. Je finis par ne
+plus m'occuper d'eux.
+
+Au milieu de tout cela, j'avais une idée fixe: me venger des Boucoyran.
+Je revoyais toujours la figure impertinente du vieux marquis, et mes
+oreilles étaient restées rouges de la menace qui leur avait été faite.
+D'ailleurs eussé-je voulu oublier ces affronts, je n'aurais pas pu y
+parvenir; deux fois par semaine, les jours de promenade, quand les
+divisions passaient devant le café de l'Évêché, j'étais sûr de trouver
+M. de Boucoyran, le père, planté devant la porte, au milieu d'un groupe
+d'officiers de la garnison, tous nu-tête et leurs queues de billard à
+la main. Ils nous regardaient venir de loin avec des rires goguenards;
+puis, quand la division était à portée de la voix, le marquis criait
+très fort, en me toisant d'un air de provocation: «Bonjour, Boucoyran!»
+
+«Bonjour, mon père!» glapissait l'affreux enfant du milieu des rangs. Et
+les officiers, les élèves, les garçons du café, tout le monde riait....
+
+Le «Bonjour, Boucoyran!» était devenu un supplice pour moi, et pas moyen
+de m'y soustraire. Pour aller à la Prairie, il fallait absolument passer
+devant le café de l'Évêché, et pas une fois mon persécuteur ne manquait
+au rendez-vous.
+
+J'avais par moments des envies folles d'aller à lui et de le provoquer;
+mais deux raisons me retenaient: d'abord toujours la peur d'être chassé,
+puis la rapière du marquis, une grande diablesse de colichemarde qui
+avait fait tant de victimes lorsqu'il était dans les gardes du corps.
+
+Pourtant, un jour, poussé à bout, j'allai trouver Roger, le maître
+d'armes et, de but en blanc, je lui déclarai ma résolution de me mesurer
+avec le marquis. Roger, à qui je n'avais pas parlé depuis longtemps,
+m'écouta d'abord avec une certaine réserve; mais, quand j'eus fini, il
+eut un mouvement d'effusion et me serra chaleureusement les deux mains.
+
+«Bravo! monsieur Daniel! Je le savais bien, moi, qu'avec cet air-là
+vous ne pouviez pas être un mouchard. Aussi, pourquoi diable étiez-vous
+toujours fourré avec votre M. Viot? Enfin, on vous retrouve; tout est
+oublié. Votre main! Vous êtes un noble coeur! Maintenant, à votre
+affaire! Vous avez été insulté? Bon! Vous voulez en tirer réparation?
+Très bien! Vous ne savez pas le premier mot des armes? Bon! bon! très
+bien! très bien! Vous voulez que je vous empêche d'être embroché par ce
+vieux dindon? Parfait! Venez à la salle, et, dans six mois, c'est vous
+qui l'embrocherez.»
+
+D'entendre cet excellent Roger épouser ma querelle avec tant d'ardeur,
+j'étais rouge de plaisir. Nous convînmes des leçons: trois heures par
+semaine; nous convînmes aussi du prix qui serait un prix exceptionnel
+(exceptionnel en effet! j'appris plus tard qu'on me faisait payer deux
+fois plus cher que les autres). Quand toutes ces conventions furent
+réglées, Roger passa familièrement son bras sous le mien.
+
+«Monsieur Daniel, me dit-il, il est trop tard pour prendre aujourd'hui
+notre première leçon; mais nous pouvons toujours aller conclure notre
+marché au café Barbette. Allons! voyons, pas d'enfantillage! est-ce
+qu'il vous fait peur, par hasard, le café Barbette?... Venez donc,
+sacrebleu! tirez-vous un peu de ce saladier de cuistres. Vous trouverez
+là-bas des amis, de bons garçons, triple nom! de nobles coeurs, et vous
+quitterez vite avec eux ces manières de femmelette qui vous font tort.»
+
+Hélas! je me laissai tenter. Nous allâmes au café Barbette. Il était
+toujours le même, plein de cris, de fumée, de pantalons garance; les
+mêmes shakos, les mêmes ceinturons pendaient aux mêmes patères.
+
+Les amis de Roger me reçurent à bras ouverts. Il avait bien raison,
+c'étaient tous de nobles coeurs! Quand ils connurent mon histoire avec
+le marquis et la résolution que j'avais prise, ils vinrent, l'un après
+l'autre, me serrer la main: «Bravo, jeune homme, très bien.»
+
+Moi aussi j'étais un noble coeur. Je fis venir un punch, on but à mon
+triomphe, et il fut décidé entre nobles coeurs que je tuerais le marquis
+de Boucoyran à la fin de l'année scolaire.
+
+
+
+X
+
+LES MAUVAIS JOURS
+
+L'hiver était venu, un hiver sec, terrible et noir, comme il en fait
+dans ces pays de montagnes. Avec leurs grands arbres sans feuilles et
+leur sol gelé plus dur que la pierre, les cours du collège étaient
+tristes à voir. On se levait avant le jour, aux lumières; il faisait
+froid; de la glace dans les lavabos.... Les élèves n'en finissaient
+plus; la cloche était obligée de les appeler plusieurs fois. «Plus vite,
+messieurs!» criaient les maîtres en marchant de long en large pour se
+réchauffer.... On formait les rangs en silence, tant bien que mal, et
+on descendait à travers le grand escalier à peine éclairé et les longs
+corridors où soufflaient les bises mortelles de l'hiver.
+
+Un mauvais hiver pour le petit Chose!
+
+Je ne travaillais plus. A l'étude, la chaleur malsaine du poêle me
+faisait dormir. Pendant les classes, trouvant ma mansarde trop froide,
+je courais m'enfermer au café Barbette et n'en sortais qu'au dernier
+moment. C'était là maintenant que Roger me donnait ses leçons; la
+rigueur du temps nous avait chassés de la salle d'armes et nous nous
+escrimions au milieu du café avec les queues de billard, en buvant du
+punch. Les sous-officiers jugeaient les coups; tous ces nobles coeurs
+m'avaient décidément admis dans leur intimité et m'enseignaient chaque
+jour une nouvelle botte infaillible pour tuer ce pauvre marquis de
+Boucoyran. Ils m'apprenaient aussi comment on édulcore une absinthe, et
+quand ces messieurs jouaient au billard, c'était moi qui marquais les
+points....
+
+Un mauvais hiver pour le petit Chose!
+
+Un matin de ce triste hiver, comme j'entrais au café Barbette--j'entends
+encore le fracas du billard et le ronflement du gros poêle en faïence--,
+Roger vint à moi précipitamment: «Deux mots, monsieur Daniel!» et
+m'emmena dans la salle du fond, d'un air tout à fait mystérieux.
+
+Il s'agissait d'une confidence amoureuse.... Vous pensez si j'étais
+fier de recevoir les confidences d'un homme de cette taille. Cela me
+grandissait toujours un peu.
+
+Voici l'histoire. Ce sacripant de maître d'armes avait rencontré par
+la ville, en un certain endroit qu'il ne pouvait pas nommer, certaine
+personne dont il s'était follement épris. Cette personne occupait à
+Sarlande une situation tellement élevée,--hum! hum! vous m'entendez
+bien!--tellement extraordinaire, que le maître d'armes en était encore
+à se demander comment il avait osé lever les yeux si haut. Et pourtant,
+malgré la situation de la personne--situation tellement élevée,
+tellement, etc.--, il ne désespérait pas de s'en faire aimer, et même
+il croyait le moment venu de lancer quelques déclarations épistolaires.
+Malheureusement les maîtres d'armes ne sont pas très adroits aux
+exercices de la plume. Passe encore s'il ne s'agissait que d'une
+grisette; mais avec une personne dans une situation tellement, etc., ce
+n'était pas du style de cantine qu'il fallait, et même un bon poète ne
+serait pas de trop.
+
+«Je vois ce que c'est, dit le petit Chose d'un air entendu; vous avez
+besoin qu'on vous trousse quelques poulets galants pour envoyer à la
+personne, et vous avez songé à moi.
+
+--Précisément, répondit le maître d'armes.
+
+--Eh bien, je suis votre homme, et nous commencerons quand vous voudrez;
+seulement, pour que nos lettres n'aient pas l'air d'être empruntées au
+_Parfait secrétaire_, il faudra me donner quelques renseignements sur la
+personne....
+
+Le maître d'armes regarda autour de lui d'un air méfiant, puis tout bas
+il me dit, en me fourrant ses moustaches dans l'oreille:
+
+"C'est une blonde de Paris. Elle sent bon comme une fleur et s'appelle
+Cécilia."
+
+Il ne put pas m'en confier davantage, à cause de la situation de
+la personne, situation tellement, etc.--mais ces renseignements me
+suffisaient, et le soir même--, pendant l'étude--, j'écrivis ma première
+lettre à la blonde Cécilia.
+
+Cette singulière correspondance entre le petit Chose et cette
+mystérieuse personne dura près d'un mois. Pendant un mois, j'écrivis
+en moyenne deux lettres de passion par jour. De ces lettres, les unes
+étaient tendres et vaporeuses comme le Lamartine d'Elvire, les autres
+enflammées et rugissantes comme le Mirabeau de Sophie. Il y en avait
+qui commençaient par ces mots: _«O Cécilia, quelquefois, sur un rocher
+sauvage...»_ et qui finissaient par ceux-ci: _«On dit qu'on en meurt...
+essayons!»_ Puis, de temps en temps, la Muse s'en mêlait:
+
+ Oh! ta lèvre, ta lèvre ardente!
+ Donne-la-moi! donne-la-moi!
+
+Aujourd'hui, j'en parle en riant; mais à l'époque, le petit Chose ne
+riait pas, je vous le jure, et tout cela se faisait très sérieusement.
+Quand j'avais terminé une lettre, je la donnais à Roger pour qu'il la
+recopiât de sa belle écriture de sous-officier; lui, de son côté, quand
+il recevait des réponses (car elle répondait, la malheureuse!), il me
+les apportait bien vite, et je basais mes opérations là-dessus.
+
+Le jeu me plaisait en somme; peut-être même me plaisait-il un peu trop.
+Cette blonde invisible, parfumée comme un lilas blanc, ne me sortait
+plus de l'esprit. Par moments, je me figurais que j'écrivais pour
+mon propre compte; je remplissais mes lettres de confidences toutes
+personnelles, de malédictions contre la destinée, contre ces êtres vils
+et méchants au milieu desquels j'étais obligé de vivre: «O Cécilia, si
+tu savais comme j'ai besoin de ton amour!»
+
+Parfois aussi, quand le grand Roger venait me dire en frisant sa
+moustache: «Ça mord! ça mord!... continuez!» j'avais de secrets
+mouvements de dépit, et je pensais en moi-même: «Comment peut-elle
+croire que c'est ce gros réjoui, ce Fanfan la Tulipe, qui lui écrit ces
+chefs-d'oeuvre de passion et de mélancolie?»
+
+Elle le croyait pourtant; elle le croyait si bien qu'un jour, le maître
+d'armes, triomphant, m'apporta cette réponse qu'il venait de recevoir:
+«A neuf heures, ce soir, derrière la sous-préfecture!»
+
+Est-ce à l'éloquence de mes lettres ou à la longueur de ses moustaches
+que Roger dut son succès? Je vous laisse, mesdames, le soin de décider.
+Toujours est-il que cette nuit-là, dans son dortoir mélancolique, le
+petit Chose eut un sommeil très agité. Il rêva qu'il était grand, qu'il
+avait des moustaches, et que des dames de Paris--occupant des situations
+tout à fait extraordinaires--lui donnaient des rendez-vous derrière les
+sous-préfectures....
+
+Le plus comique, c'est que le lendemain, il me fallut écrire une lettre
+d'actions de grâces et remercier Cécilia de tout le bonheur qu'elle
+m'avait donné: «Ange qui as consenti à passer une nuit sur la terre....»
+
+Cette lettre, je l'avoue, le petit Chose l'écrivit avec la rage dans le
+coeur. Heureusement la correspondance s'arrêta là, et pendant quelque
+temps, je n'entendis plus parler de Cécilia ni de sa haute situation.
+
+
+
+XI
+
+MON BON AMI LE MAÎTRE D'ARMES
+
+Ce jour-là, le 18 février, comme il était tombé beaucoup de neige
+pendant la nuit, les enfants n'avaient pas pu jouer dans les cours.
+Aussitôt l'étude du matin finie, on les avait casernés tous pêle-mêle
+dans _la salle_, pour y prendre leur récréation à l'abri du mauvais
+temps en attendant l'heure des classes.
+
+C'était moi qui les surveillais.
+
+Ce qu'on appelait _la salle_ était l'ancien gymnase du collège de
+la Marine. Imaginez quatre grands murs nus avec de petites fenêtres
+grillées; çà et là des crampons à moitié arrachés, la trace encore
+visible des échelles, et, se balançant à la maîtresse poutre du plafond,
+un énorme anneau en fer au bout d'une corde.
+
+Les enfants avaient l'air de s'amuser beaucoup en regardant la neige qui
+remplissait les rues et les hommes armés de pelles qui l'emportaient
+dans des tombereaux.
+
+Mais tout ce tapage, je ne l'entendais pas.
+
+Seul, dans un coin, les larmes aux yeux, je lisais une lettre, et les
+enfants auraient à cet instant démoli le gymnase de fond en comble, que
+je ne m'en fusse pas aperçu. C'était une lettre de Jacques que je
+venais de recevoir; elle portait le timbre de Paris,--mon Dieu! oui, de
+Paris,--et voici ce qu'elle disait:
+
+«Cher Daniel,
+
+«Ma lettre va bien te surprendre. Tu ne te doutais pas, hein? que je
+fusse à Paris depuis quinze jours. J'ai quitté Lyon sans rien dire à
+personne, un coup de tête....--Que veux-tu? je m'ennuyais trop dans
+cette horrible ville, surtout depuis ton départ.
+
+«Je suis arrivé ici avec trente francs et cinq ou six lettres de M. le
+curé de Saint-Nizier. Heureusement la Providence m'a protégé tout de
+suite, et m'a fait rencontrer un vieux marquis chez lequel je suis entré
+comme secrétaire. Nous mettons en ordre ses mémoires, je n'ai qu'à
+écrire sous sa dictée, et je gagne à cela cent francs par mois. Ce n'est
+pas brillant, comme tu vois; mais, tout compte fait, j'espère pouvoir
+envoyer de temps en temps quelque chose à la maison sur mes économies.
+
+«Ah! mon cher Daniel, la jolie ville que ce Paris! Ici--du moins--, il
+ne fait pas toujours du brouillard; il pleut bien quelquefois, mais
+c'est une petite pluie gaie, mêlée de soleil, et comme je n'en ai jamais
+vu ailleurs. Aussi je suis tout changé, si tu savais! Je ne pleure plus
+du tout, c'est incroyable.»
+
+J'en étais là de la lettre, quand tout à coup, sous les fenêtres,
+retentit le bruit sourd d'une voiture roulant dans la neige. La voiture
+s'arrêta devant la porte du collège, et j'entendis les enfants crier à
+tue-tête: «Le sous-préfet! le sous-préfet!»
+
+Une visite de M. le sous-préfet présageait évidemment quelque chose
+d'extraordinaire. Il venait à peine au collège de Sarlande une ou deux
+fois chaque année, et c'était alors comme un événement. Mais, pour le
+quart d'heure, ce qui m'intéressait avant tout, ce qui me tenait à coeur
+plus que le sous-préfet de Sarlande et plus que Sarlande tout entier,
+c'était la lettre de mon frère Jacques. Aussi, tandis que les élèves,
+mis en gaieté, se culbutaient devant les fenêtres pour voir M. le
+sous-préfet descendre de voiture, je retournai dans mon coin et je me
+remis à lire.
+
+«Tu sauras, mon bon Daniel, que notre père est en Bretagne, où il fait
+le commerce du cidre pour le compte d'une compagnie. En apprenant que
+j'étais le secrétaire du marquis, il a voulu que je place quelques
+tonneaux de cidre chez lui. Par malheur, le marquis ne boit que du vin,
+et du vin d'Espagne, encore! J'ai écrit cela au père; sais-tu ce qu'il
+m'a répondu: «Jacques, tu es un âne!» comme toujours. Mais c'est égal,
+mon cher Daniel, je crois qu'au fond il m'aime beaucoup.
+
+«Quant à maman, tu sais qu'elle est seule maintenant. Tu devrais bien
+lui écrire, elle se plaint de ton silence.
+
+«J'avais oublié de te dire une chose qui, certainement, te fera le plus
+grand plaisir: j'ai ma chambre au Quartier latin... au Quartier latin!
+pense un peu!... Une vraie chambre de poète, comme dans les romans, avec
+une petite fenêtre et des toits à perte de vue. Le lit n'est pas large,
+mais nous y tiendrons deux au besoin; et puis, il y a dans un coin une
+table de travail où on serait très bien pour faire des vers.
+
+«Je suis sûr que si tu voyais cela, tu voudrais venir me trouver au plus
+vite; moi aussi je te voudrais près de moi, et je ne te dis pas que
+quelque jour je ne te ferai pas signe de venir.
+
+«En attendant, aime-moi toujours bien et ne travaille pas trop dans ton
+collège, de peur de tomber malade.
+
+«Je t'embrasse. Ton frère
+
+«JACQUES.»
+
+Ce brave Jacques! quel mal délicieux il venait de me faire avec sa
+lettre! je riais et je pleurais en même temps. Toute ma vie de ces
+derniers mois, le punch, le billard, le café Barbette, me faisaient
+l'effet d'un mauvais rêve, et je pensais: «Allons! c'est fini.
+Maintenant je vais travailler, je vais être courageux comme Jacques.»
+
+A ce moment, la cloche sonna. Mes élèves se mirent en rang, ils
+causaient beaucoup du sous-préfet et se montraient, en passant, sa
+voiture stationnant devant la porte. Je les remis entre les mains des
+professeurs; puis, une fois débarrassé d'eux, je m'élançai en courant
+dans l'escalier. Il me tardait tant d'être seul dans ma chambre avec la
+lettre de mon frère Jacques!
+
+«Monsieur Daniel, on vous attend chez le principal.»
+
+Chez le principal?... Que pouvait avoir à me dire le principal?...
+Le portier me regardait avec un drôle d'air. Tout à coup, l'idée du
+sous-préfet me revint.
+
+«Est-ce que M. le sous-préfet est là-haut?» demandai-je.
+
+Et le coeur palpitant d'espoir je me mis à gravir les degrés de
+l'escalier quatre à quatre.
+
+Il y a des jours où l'on est comme fou. En apprenant que le sous-préfet
+m'attendait, savez-vous ce que j'imaginai? Je m'imaginai qu'il avait
+remarqué ma bonne mine à la distribution, et qu'il venait au collège
+tout exprès pour m'offrir d'être son secrétaire. Cela me paraissait
+la chose la plus naturelle du monde. La lettre de Jacques avec ses
+histoires de vieux marquis m'avait troublé la cervelle, à coup sûr.
+
+Quoi qu'il en soit, à mesure que je montais l'escalier, ma certitude
+devenait plus grande: secrétaire du sous-préfet; je ne me sentais pas de
+joie....
+
+En tournant le corridor, je rencontrai Roger. Il était très pâle; il
+me regarda comme s'il voulait me parler; mais je ne m'arrêtai pas: le
+sous-préfet n'avait pas le temps d'attendre.
+
+Quand j'arrivai devant le cabinet du principal, le coeur me battait bien
+fort, je vous jure. Secrétaire de M. le sous-préfet! Il fallut m'arrêter
+un instant pour reprendre haleine; je rajustai ma cravate, je donnai
+avec mes doigts un petit tour à mes cheveux et je tournai le bouton de
+la porte doucement.
+
+Si j'avais su ce qui m'attendait!
+
+M. le sous-préfet était debout, appuyé négligemment au marbre de la
+cheminée et souriant dans ses favoris blonds. M. le principal, en robe
+de chambre, se tenait près de lui humblement, son bonnet de velours à la
+main et M. Viot, appelé en hâte, se dissimulait dans un coin.
+
+Dès que j'entrai, le sous-préfet prit la parole.
+
+«C'est donc monsieur, dit-il en me désignant, qui s'amuse à séduire nos
+femmes de chambre?»
+
+Il avait prononcé cette phrase d'une voix claire, ironique et sans
+cesser de sourire. Je crus d'abord qu'il voulait plaisanter et je ne
+répondis rien, mais le sous-préfet ne plaisantait pas; après un moment
+de silence, il reprit en souriant toujours:
+
+«N'est-ce pas à monsieur Daniel Eyssette que j'ai l'honneur de parler, à
+monsieur Daniel Eyssette qui a séduit la femme de chambre de ma femme?»
+
+Je ne savais de quoi il s'agissait; mais en entendant ce mot de femme de
+chambre, qu'on me jetait ainsi à la figure pour la seconde fois, je me
+sentis rouge de honte, et ce fut avec une véritable indignation que je
+m'écriai:
+
+«Une femme de chambre, moi!... Je n'ai jamais séduit de femme de
+chambre.»
+
+A cette réponse, je vis un éclair de mépris jaillir des lunettes du
+principal, et j'entendis les clefs murmurer dans leur coin: «Quelle
+effronterie!»
+
+Le sous-préfet, lui, ne cessait pas de sourire; il prit sur la tablette
+de la cheminée un petit paquet de papiers que je n'avais pas aperçus
+d'abord, puis se tournant vers moi et les agitant négligemment:
+
+«Monsieur, dit-il, voici des témoignages fort graves qui vous accusent.
+Ce sont des lettres qu'on a surprises chez la demoiselle en question.
+Elles ne sont pas signées, il est vrai, et, d'un autre côté, la femme de
+chambre n'a voulu nommer personne. Seulement, dans ces lettres il est
+souvent parlé du collège, et, malheureusement pour vous, M. Viot a
+reconnu votre écriture et votre style....»
+
+Ici les clefs grincèrent férocement et le sous-préfet, souriant
+toujours, ajouta:
+
+«Tout le monde n'est pas poète au collège de Sarlande.»
+
+A ces mots, une idée fugitive me traversa l'esprit: je voulus voir de
+près ces papiers. Je m'élançai; le principal eut peur d'un scandale et
+fit un geste pour me retenir. Mais le sous-préfet me tendit le dossier
+tranquillement.
+
+«Regardez!» me dit-il.
+
+Miséricorde! ma correspondance avec Cécilia.
+
+....Elles y étaient toutes, toutes! Depuis celle qui commençait: _«O
+Cécilia, quelquefois sur un rocher sauvage....»_ jusqu'au cantique
+d'actions de grâces: _«Ange qui as consenti à passer une nuit sur
+la terre....»_ Et dire que toutes ces belles fleurs de rhétorique
+amoureuse, je les avais effeuillées sous les pas d'une femme de
+chambre!... dire que cette personne, d'une situation tellement élevée,
+tellement, etc..., décrottait tous les matins les socques de la
+sous-préfète...! On peut se figurer ma rage, ma confusion.
+
+«Eh bien, qu'en dites-vous, seigneur don Juan? ricana le sous-préfet,
+après un moment de silence. Est-ce que ces lettres sont de vous, oui ou
+non?»
+
+Au lieu de répondre, je baissai la tête. Un mot pouvait me disculper;
+mais ce mot, je ne le prononçai pas. J'étais prêt à tout souffrir plutôt
+que de dénoncer Roger.... Car remarquez bien qu'au milieu de cette
+catastrophe, le petit Chose n'avait pas un seul instant soupçonné la
+loyauté de son ami. En reconnaissant les lettres, il s'était dit tout de
+suite: «Roger aura eu la paresse de les recopier; il a mieux aimé faire
+une partie de billard de plus et envoyer les miennes.» Quel innocent, ce
+petit Chose!
+
+Quand le sous-préfet vit que je ne voulais pas répondre, il remit les
+lettres dans sa poche et, se tournant vers le principal et son acolyte:
+
+«Maintenant, messieurs, vous savez ce qui vous reste à faire.»
+
+Sur quoi les clefs de M. Viot frétillèrent d'un air lugubre, et le
+principal répondit en s'inclinant jusqu'à terre, «que M. Eyssette avait
+mérité d'être chassé sur l'heure; mais qu'afin d'éviter tout scandale,
+on le garderait au collège encore huit jours». Juste le temps de faire
+venir un nouveau maître.
+
+A ce terrible mot «chassé», tout mon courage m'abandonna. Je saluai
+sans rien dire et je sortis précipitamment. A peine dehors, mes larmes
+éclatèrent.... Je courus d'un trait jusqu'à ma chambre, en étouffant mes
+sanglots dans mon mouchoir....
+
+Roger m'attendait; il avait l'air fort inquiet et se promenait à grands
+pas, de long en large.
+
+En me voyant entrer, il vint vers moi:
+
+«Monsieur Daniel!...» me dit-il, et son oeil m'interrogeait. Je me
+laissai tomber sur une chaise sans répondre.
+
+«Des pleurs, des enfantillages! reprit le maître d'armes d'un ton
+brutal, tout cela ne prouve rien. Voyons... vite!... Que s'est-il
+passé?»
+
+Alors je lui racontai dans tous ses détails toute l'horrible scène du
+cabinet.
+
+A mesure que je parlais, je voyais la physionomie de Roger s'éclaircir;
+il ne me regardait plus du même air rogue, et à la fin, quand il eut
+appris comment, pour ne pas le trahir, je m'étais laissé chasser du
+collège, il me tendit ses deux mains ouvertes et me dit simplement:
+
+«Daniel, vous êtes un noble coeur.»
+
+A ce moment, nous entendîmes dans la rue le roulement d'une voiture;
+c'était le sous-préfet qui s'en allait.
+
+«Vous êtes un noble coeur, reprit mon bon ami le maître d'armes en me
+serrant les poignets à les briser, vous êtes un noble coeur, je ne
+vous dis que ça.... Mais vous devez comprendre que je ne permettrai à
+personne de se sacrifier pour moi.»
+
+Tout en parlant, il s'était rapproché de la porte:
+
+«Ne pleurez pas, monsieur Daniel, je vais aller trouver le principal, et
+je vous jure bien que ce n'est pas vous qui serez chassé.»
+
+Il fit encore un pas pour sortir; puis, revenant vers moi comme s'il
+oubliait quelque chose:
+
+«Seulement, me dit-il à voix basse, écoutez bien ceci avant que je m'en
+aille... Le grand Roger n'est pas seul au monde; il a quelque part
+une mère infirme dans un coin... Une mère!... pauvre sainte femme!...
+Promettez-moi de lui écrire quand tout sera fini.»
+
+C'était dit gravement, tranquillement, d'un ton qui m'effraya.
+
+«Mais que voulez-vous faire?» m'écriai-je.
+
+Roger ne répondit rien; seulement il entrouvrit sa veste et me laissa
+voir dans sa poche la crosse luisante d'un pistolet.
+
+Je m'élançai vers lui, tout ému:
+
+«Vous tuer, malheureux? vous voulez vous tuer?»
+
+Et lui, très froidement:
+
+«Mon cher, quand j'étais au service, je m'étais promis que si jamais,
+par un coup de ma mauvaise tête, je venais à me faire dégrader, je
+ne survivrais pas à mon déshonneur. Le moment est venu de me tenir
+parole... Dans cinq minutes je serai chassé du collège, c'est-à-dire
+dégradé; une heure après, bonsoir! j'avale ma dernière prune.»
+
+En entendant cela, je me plantai résolument devant la porte.
+
+«Eh bien, non! Roger, vous ne sortirez pas... J'aime mieux perdre ma
+place que d'être cause de votre mort.
+
+--Laissez-moi faire mon devoir», me dit-il d'un air farouche, et, malgré
+mes efforts, il parvint à entrouvrir la porte.
+
+Alors, j'eus l'idée de lui parler de sa mère, de cette pauvre mère qu'il
+avait quelque part, dans un coin. Je lui prouvai qu'il devait vivre pour
+elle, que moi j'étais à même de trouver facilement une autre place, que
+d'ailleurs, dans tous les cas, nous avions encore huit jours devant
+nous, et que c'était bien le moins qu'on attendît jusqu'au dernier
+moment avant de prendre un parti si terrible... Cette dernière réflexion
+parut le toucher. Il consentit à retarder de quelques heures sa visite
+au principal et ce qui devait s'ensuivre.
+
+Sur ces entrefaites, la cloche sonna; nous nous embrassâmes, et je
+descendis à l'école.
+
+Ce que c'est que de nous! J'étais entré dans ma chambre désespéré, j'en
+sortis presque joyeux.... Le petit Chose était si fier d'avoir sauvé la
+vie à son bon ami le maître d'armes.
+
+Pourtant, il faut bien le dire, une fois assis dans ma chaire et le
+premier mouvement de l'enthousiasme passé, je me mis à faire des
+réflexions. Roger consentait à vivre, c'était bien; mais moi-même,
+qu'allais-je devenir après que mon beau dévouement m'aurait mis à la
+porte du collège!
+
+La situation n'était pas gaie, je voyais déjà le foyer singulièrement
+compromis, ma mère en larmes, et M. Eyssette bien en colère.
+Heureusement je pensai à Jacques; quelle bonne idée sa lettre avait eue
+d'arriver précisément le matin! C'était bien simple, après tout,
+ne m'écrivait-il pas que dans son lit il y avait place pour deux?
+D'ailleurs, à Paris, on trouve toujours de quoi vivre...
+
+Ici, une pensée horrible m'arrêta: pour partir, il fallait de l'argent;
+celui du chemin de fer d'abord, puis cinquante-huit francs que je devais
+au portier, puis dix francs qu'un grand m'avait prêtés, puis des sommes
+énormes inscrites à mon nom sur le livre de compte du café Barbette. Le
+moyen de se procurer tout cet argent?
+
+«Bah! me dis-je en y songeant, je me trouve bien naïf de m'inquiéter
+pour si peu; Roger n'est-il pas là? Roger est riche, il donne des leçons
+en ville, et il sera trop heureux de me procurer quelque cent francs à
+moi qui viens de lui sauver la vie.»
+
+Mes affaires ainsi réglées, j'oubliai toutes les catastrophes de la
+journée pour ne songer qu'à mon grand voyage de Paris. J'étais très
+joyeux, je ne tenais plus en place, et M. Viot, qui descendit à l'étude
+pour savourer mon désespoir, eut l'air fort déçu en voyant ma mine
+réjouie. A dîner, je mangeai vite et bien; dans la cour, je pardonnai
+les arrêts des élèves. Enfin l'heure de la classe sonna.
+
+Le plus pressant était de voir Roger; d'un bond, je fus à sa chambre;
+personne à sa chambre. «Bon! me dis-je en moi-même, il sera allé
+faire un tour au café Barbette», et cela ne m'étonna pas dans des
+circonstances aussi dramatiques.
+
+Au café Barbette, personne encore: «Roger, me dit-on, était allé à la
+Prairie avec les sous-officiers.» Que diable pouvaient-ils faire là-bas
+par un temps pareil? Je commençais à être fort inquiet; aussi, sans
+vouloir accepter une partie de billard qu'on m'offrait, je relevai
+le bas de mon pantalon et je m'élançai dans la neige, du côté de la
+Prairie, à la recherche de mon bon ami le maître d'armes.
+
+
+
+XII
+
+L'ANNEAU DE FER
+
+Des portes de Sarlande à la Prairie il y a bien une bonne demi-lieue;
+mais, du train dont j'allais, je dus ce jour-là faire le trajet en moins
+d'un quart d'heure. Je tremblais pour Roger. J'avais peur que le pauvre
+garçon n'eût, malgré sa promesse, tout raconté au principal pendant
+l'étude; je croyais voir encore luire la crosse de son pistolet. Cette
+pensée lugubre me donnait des ailes.
+
+Pourtant, de distance en distance, j'apercevais sur la neige la trace de
+pas nombreux allant vers la Prairie, et de songer que le maître d'armes
+n'était pas seul, cela me rassurait un peu.
+
+Alors, ralentissant ma course, je pensais à Paris, à Jacques, à mon
+départ.... Mais au bout d'un instant, mes terreurs recommençaient.
+
+«Roger va se tuer évidemment. Que serait-il venu chercher, sans cela,
+dans cet endroit désert, loin de la ville? S'il amène avec lui ses amis
+du café Barbette, c'est pour leur faire ses adieux, pour boire le coup
+de l'étrier, comme ils disent.... Oh! ces militaires!...» Et me voilà
+courant de nouveau à perdre haleine.
+
+Heureusement j'approchais de la Prairie dont j'apercevais déjà les
+grands arbres chargés de neige. «Pauvre ami, me disais-je, pourvu que
+j'arrive à temps!»
+
+La trace des pas me conduisit ainsi jusqu'à la guinguette d'Espéron.
+
+Cette guinguette était un endroit louche et de mauvais renom, où les
+débauchés de Sarlande faisaient leurs parties fines. J'y étais venu plus
+d'une fois en compagnie des nobles coeurs, mais jamais je ne lui avais
+trouvé une physionomie aussi sinistre que ce jour-là. Jaune et sale, au
+milieu de la blancheur immaculée de la plaine, elle se dérobait, avec sa
+porte basse, ses murs décrépis et ses fenêtres aux vitres mal lavées,
+derrière un taillis de petits ormes. La maisonnette avait l'air honteuse
+du vilain métier qu'elle faisait.
+
+Comme j'approchais, j'entendis un bruit joyeux de voix, de rires et de
+verres choqués.
+
+«Grand Dieu! me dis-je en frémissant, c'est le coup de l'étrier.» Et je
+m'arrêtai pour reprendre haleine.
+
+Je me trouvais alors sur le derrière de la guinguette; je poussai une
+porte à claire-voie, et j'entrai dans le jardin. Quel jardin! Une
+grande haie dépouillée, des massifs de lilas sans feuilles, des tas
+de balayures sur la neige, et des tonnelles toutes blanches qui
+ressemblaient à des huttes d'esquimaux. Cela était d'un triste à faire
+pleurer.
+
+Le tapage venait de la salle du rez-de-chaussée, et la ripaillage devait
+chauffer à ce moment, car, malgré le froid, on avait ouvert toutes
+grandes les deux fenêtres.
+
+Je posais déjà le pied sur la première marche du perron, lorsque
+j'entendis quelque chose qui m'arrêta net et me glaça: c'était mon nom
+prononcé au milieu de grands éclats de rires. Roger parlait de moi, et,
+chose singulière, chaque fois que le nom de Daniel Eyssette revenait,
+les autres riaient à se tordre.
+
+Poussé par une curiosité douloureuse, sentant bien que j'allais
+apprendre quelque chose d'extraordinaire, je me rejetai en arrière et,
+sans être entendu de personne, grâce à la neige qui assourdissait comme
+un tapis le bruit de mes pas, je me glissai dans une des tonnelles, qui
+se trouvait fort à propos juste au-dessous des fenêtres.
+
+Je la reverrai toute ma vie, cette tonnelle; je reverrai toute ma vie la
+verdure morte qui la tapissait, son sol boueux et sale, sa petite table
+peinte en vert et ses bancs de bois tout ruisselants d'eau.... A travers
+la neige dont elle était chargée, le jour passait à peine; la neige
+fondait lentement et tombait sur ma tête goutte à goutte.
+
+C'est là, c'est dans cette tonnelle noire et froide comme un tombeau,
+que j'ai appris combien les hommes peuvent être méchants et lâches;
+c'est là que j'ai appris à douter, à mépriser, à haïr.... O vous qui me
+lisez, Dieu vous garde d'entrer jamais dans cette tonnelle!... Debout,
+retenant mon souffle, rouge de colère et de honte, j'écoutais ce qui se
+disait chez Espéron.
+
+Mon bon ami le maître d'armes avait toujours la parole.... Il racontait
+l'aventure de Cécilia, la correspondance amoureuse, la visite de M. le
+sous-préfet au collège, tout cela avec des enjolivements et des gestes
+qui devaient être bien comiques, à en juger par les transports de
+l'auditoire.
+
+«Vous comprenez, mes petits amours, disait-il de sa voix goguenarde,
+qu'on n'a pas joué pour rien la comédie pendant trois ans sur le théâtre
+des zouaves. Vrai comme je vous parle! j'ai cru un moment la partie
+perdue, et je me suis dit que je ne viendrais plus boire avec vous le
+bon vin du père Espéron.... Le petit Eyssette n'avait rien dit, c'est
+vrai; mais il était temps de parler encore; et, entre nous, je crois
+qu'il voulait seulement me laisser l'honneur de me dénoncer moi-même.
+Alors je me suis dit: «Ayons l'oeil, Roger, et en avant la grande
+scène!»
+
+Là-dessus, mon bon ami le maître d'armes se mit à jouer ce qu'il
+appelait la grande scène, c'est-à-dire ce qui s'était passé le matin
+dans ma chambre entre lui et moi. Ah! le misérable! il n'oublia rien....
+Il criait: _Ma mère! ma pauvre mère!_ avec des intonations de théâtre.
+Puis il imitait ma voix: «Non, Roger! non! vous ne sortirez pas!...» La
+grande scène était réellement d'un haut comique, et tout l'auditoire
+se roulait. Moi, je sentais de grosses larmes ruisseler le long de mes
+joues, j'avais le frisson, les oreilles me tintaient, je devinais toute
+l'odieuse comédie du matin, je comprenais vaguement que Roger avait
+fait exprès d'envoyer mes lettres pour se mettre à l'abri de toute
+mésaventure, que depuis vingt ans sa mère, sa pauvre mère, était morte,
+et que j'avais pris l'étui de sa pipe pour une crosse de pistolet.
+
+«Et la belle Cécilia? dit un noble coeur.
+
+--Cécilia n'a pas parlé, elle a fait ses malles, c'est une bonne fille.
+
+--Et le petit Daniel que va-t-il devenir?
+
+--Bah!» répondit Roger.
+
+Ici, un geste qui fit rire tout le monde.
+
+Cet éclat de rire me mit hors de moi. J'eus envie de sortir de la
+tonnelle et d'apparaître soudainement au milieu d'eux comme un spectre.
+Mais je me contins: j'avais déjà été assez ridicule.
+
+Le rôti arrivait, les verres se choquèrent:
+
+«A Roger! A Roger!» criait-on.
+
+Je n'y tins plus, je souffrais trop. Sans m'inquiéter si quelqu'un
+pouvait me voir, je m'élançai à travers le jardin. D'un bond je franchis
+la porte à claire-voie et je me mis à courir devant moi comme un fou.
+
+La nuit tombait, silencieuse; et cet immense champ de neige prenait
+dans la demi-obscurité du crépuscule je ne sais quel aspect de profonde
+mélancolie.
+
+Je courus ainsi quelque temps comme un cabri blessé; et si les coeurs
+qui se brisent et qui saignent étaient autre chose que des façons de
+parler, à l'usage des poètes, je vous jure qu'on aurait pu trouver
+derrière moi, sur la plaine blanche, une longue trace de sang.
+
+Je me sentais perdu. Où trouver de l'argent? Comment m'en aller? Comment
+rejoindre mon frère Jacques? Dénoncer Roger ne m'aurait même servi de
+rien.... Il pouvait nier, maintenant que Cécilia était partie.
+
+Enfin, accablé, épuisé de fatigue et de douleur, je me laissai tomber
+dans la neige au pied d'un châtaignier. Je serais resté là jusqu'au
+lendemain peut-être, pleurant et n'ayant pas la force de penser, quand
+tout à coup, bien loin, du côté de Sarlande, j'entendis une cloche
+sonner. C'était la cloche du collège. J'avais tout oublié; cette cloche
+me rappela à la vie: il me fallait rentrer et surveiller la récréation
+des élèves dans la _salle_.... En pensant à la _salle_, une idée subite
+me vint. Sur-le-champ mes larmes s'arrêtèrent; je me sentis plus fort,
+plus calme. Je me levai, et, de ce pas délibéré de l'homme qui vient de
+prendre une irrévocable décision, je repris le chemin de Sarlande.
+
+Si vous voulez savoir quelle irrévocable décision vient de prendre le
+petit Chose, suivez-le jusqu'à Sarlande, à travers cette grande plaine
+blanche; suivez-le dans les rues sombres et boueuses de la ville;
+suivez-le sous le porche du collège; suivez-le dans la _salle_ pendant
+la récréation, et remarquez avec quelle singulière persistance il
+regarde le gros anneau de fer qui se balance au milieu; la récréation
+finie, suivez-le encore jusqu'à l'étude, montez avec lui dans sa chaire,
+et lisez par-dessus son épaule cette lettre douloureuse qu'il est en
+train d'écrire au milieu du vacarme et des enfants ameutés:
+
+ «_Monsieur Jacques Eyssette,_
+ _rue Bonaparte, à Paris._
+
+«Pardonne-moi, mon bien-aimé Jacques, la douleur que je viens te causer.
+Toi qui ne pleurais plus, je vais te faire pleurer encore une fois; ce
+sera la dernière par exemple.... Quand tu recevras cette lettre, ton
+pauvre Daniel sera mort....»
+
+Ici, le vacarme de l'étude redouble; le petit Chose s'interrompt et
+distribue quelques punitions de droite et de gauche, mais gravement,
+sans colère. Puis il continue:
+
+«Vois-tu! Jacques, j'étais trop malheureux. Je ne pouvais pas faire
+autrement que de me tuer. Mon avenir est perdu: on m'a chassé du
+collège:--c'est pour une histoire de femme, des choses trop longues à te
+raconter; puis, j'ai fait des dettes, je ne sais plus travailler, j'ai
+honte, je m'ennuie, j'ai le dégoût, la vie me fait peur.... J'aime mieux
+m'en aller....»
+
+Le petit Chose est obligé de s'interrompre encore: «Cinq cents vers à
+l'élève Soubeyrol! Fouque et Loupi en retenue dimanche!» Ceci fait, il
+achève sa lettre:
+
+«Adieu, Jacques! J'en aurais encore long à te dire, mais je sens que je
+vais pleurer, et les élèves me regardent. Dis à maman que j'ai glissé
+du haut d'un rocher, en promenade, ou bien que je me suis noyé, en
+patinant. Enfin, invente une histoire, mais que la pauvre femme ignore
+toujours la vérité!... Embrasse-la bien pour moi, cette chère mère;
+embrasse aussi notre père, et tâche de leur reconstruire vite un beau
+foyer.... Adieu! je t'aime. Souviens-toi de Daniel.»
+
+Cette lettre terminée, le petit Chose en commence tout de suite une
+autre ainsi conçue:
+
+«Monsieur l'abbé, je vous prie de faire parvenir à mon frère Jacques
+la lettre que je laisse pour lui. En même temps, vous couperez de mes
+cheveux, et vous en ferez un petit paquet pour ma mère.
+
+«Je vous demande pardon du mal que je vous donne. Je me suis tué parce
+que j'étais trop malheureux ici. Vous seul, monsieur l'abbé, vous êtes
+toujours montré très bon pour moi. Je vous en remercie.
+
+«DANIEL EYSSETTE.»
+
+Après quoi, le petit Chose met cette lettre et celle de Jacques sous une
+même grande enveloppe, avec cette suscription: «La personne qui trouvera
+la première mon cadavre, est priée de remettre ce pli entre les mains
+de l'abbé Germane.» Puis, toutes ses affaires terminées, il attend
+tranquillement la fin de l'étude.
+
+L'étude est finie. On soupe, on fait la prière, on monte au dortoir.
+
+Les élèves se couchent; le petit Chose se promène de long en large,
+attendant qu'ils soient endormis. Voici maintenant M. Viot qui fait sa
+ronde; on entend le cliquetis mystérieux de ses clefs et le bruit sourd
+de ses chaussons sur le parquet. «Bonsoir, monsieur Viot! murmure le
+petit Chose.--Bonsoir, monsieur!» répond à voix basse le surveillant;
+puis il s'éloigne, ses pas se perdent dans le corridor.
+
+Le petit Chose est seul. Il ouvre la porte doucement et s'arrête un
+instant sur le palier pour voir si les élèves ne se réveillent pas; mais
+tout est tranquille dans le dortoir.
+
+Alors il descend, il se glisse à petits pas dans l'ombre des murs.
+La tramontane souffle tristement par-dessous les portes. Au bas de
+l'escalier, en passant devant le péristyle, il aperçoit la cour blanche
+de neige, entre ses quatre grands corps de logis tout sombres.
+
+Là-haut, près des toits, veille une lumière: c'est l'abbé Germane qui
+travaille à son grand ouvrage. Du fond de son coeur le petit Chose
+envoie un dernier adieu, bien sincère à ce bon abbé; puis il entre dans
+la _salle_....
+
+Le vieux gymnase de l'école de marine est plein d'une ombre froide et
+sinistre. Par les grillages d'une fenêtre un peu de lune descend et
+vient donner en plein sur le gros anneau de fer--oh! cet anneau, le
+petit Chose ne fait qu'y penser depuis des heures--, sur le gros anneau
+de fer qui reluit comme de l'argent.... Dans un coin de la _salle_, un
+vieil escabeau dormait. Le petit Chose va le prendre, le porte sous
+l'anneau, et monte dessus; il ne s'est pas trompé, c'est juste à la
+hauteur qu'il faut. Alors il détache sa cravate, une longue cravate en
+soie violette qu'il porte chiffonnée autour de son cou, comme un ruban.
+Il attache la cravate à l'anneau et fait un noeud coulant.... Une heure
+sonne. Allons! il faut mourir.... Avec des mains qui tremblent, le petit
+Chose ouvre le noeud coulant. Une sorte de fièvre le transporte. Adieu,
+Jacques! Adieu Mme Eyssette!...
+
+Tout à coup un poignet de fer s'abat sur lui. Il se sent saisi par le
+milieu du corps et planté debout sur ses pieds, au bas de l'escabeau. En
+même temps une voix rude et narquoise, qu'il connaît bien, lui dit: «En
+voilà une idée, de faire du trapèze à cette heure!»
+
+Le petit Chose se retourne, stupéfait.
+
+C'est l'abbé Germane, l'abbé Germane sans sa soutane, en culotte courte,
+avec son rabat flottant sur son gilet. Sa belle figure laide sourit
+tristement, à demi éclairée par la lune.... Une seule main lui a suffi
+pour mettre le suicidé par terre; de l'autre main il tient encore sa
+carafe qu'il vient de remplir à la fontaine de la cour.
+
+De voir la tête effarée et les yeux pleins de larmes du petit Chose,
+l'abbé Germane a cessé de sourire, et il répète, mais cette fois d'une
+voix douce et presque attendrie:
+
+«Quelle drôle d'idée, mon cher Daniel, de faire du trapèze à cette
+heure!»
+
+Le petit Chose est tout rouge, tout interdit.
+
+«Je ne fais pas du trapèze, monsieur l'abbé, je veux mourir.
+
+--Comment!... mourir?... Tu as donc bien du chagrin?
+
+--Oh!... répond le petit Chose avec de grosses larmes brûlantes qui
+roulent sur ses joues.
+
+--Daniel, tu vas venir avec moi», dit l'abbé.
+
+Le petit Daniel fait signe que non et montre l'anneau de fer avec la
+cravate.... L'abbé Germane le prend par la main: «Voyons! monte dans ma
+chambre; si tu veux te tuer, eh bien, tu te tueras là-haut: il y a du
+feu, il fait bon.»
+
+Mais le petit Chose résiste: «Laissez-moi mourir, monsieur l'abbé. Vous
+n'avez pas le droit de m'empêcher de mourir.»
+
+Un éclair de colère passe dans les yeux du prêtre: «Ah! c'est comme
+cela!» dit-il. Et prenant brusquement le petit Chose par la ceinture,
+il l'emporta sous son bras comme un paquet, malgré sa résistance et ses
+supplications....
+
+....Nous voici maintenant chez l'abbé Germane: un grand feu brille dans
+la cheminée; près du feu, il y a une table avec une lampe allumée, des
+pipes et des tas de papier chargés de pattes de mouche.
+
+Le petit Chose est assis au coin de la cheminée. Il est très agité, il
+parle beaucoup, il raconte sa vie, ses malheurs et pourquoi il a voulu
+en finir. L'abbé l'écoute en souriant; puis, quand l'enfant a bien
+parlé, bien pleuré, bien dégonflé son pauvre coeur malade, le brave
+homme lui prend les mains et lui dit très tranquillement:
+
+«Tout cela n'est rien, mon garçon, et tu aurais été joliment bête de te
+mettre à mort pour si peu. Ton histoire est fort simple: on t'a chassé
+du collège--ce qui, par parenthèse, est un grand bonheur pour toi...--,
+eh bien, il faut partir, partir tout de suite, sans attendre tes huit
+jours.... Tu n'es pas une cuisinière, ventrebleu!... Ton voyage, tes
+dettes, ne t'en inquiète pas! je m'en charge.... L'argent que tu voulais
+emprunter à ce coquin, c'est moi qui te le prêterai. Nous réglerons tout
+cela demain.... A présent, plus un mot! j'ai besoin de travailler, et tu
+as besoin de dormir.... Seulement je ne veux pas que tu retournes dans
+ton affreux dortoir: tu aurais froid, tu aurais peur; tu vas te coucher
+dans mon lit, de beaux draps blancs de ce matin!... Moi, j'écrirai toute
+la nuit: et si le sommeil me prend, je m'étendrai sur le canapé....
+Bonsoir! ne me parle plus.»
+
+Le petit Chose se couche, il ne résiste pas.... Tout ce qui lui arrive
+lui fait l'effet d'un rêve. Que d'événements dans une journée! Avoir été
+si près de la mort, et se retrouver au fond d'un bon lit, dans cette
+chambre tranquille et tiède!... Comme le petit Chose est bien!... De
+temps en temps, en ouvrant les yeux, il voit sous la clarté douce de
+l'abat-jour le bon abbé Germane qui, tout en fumant, fait courir sa
+plume, à petit bruit, du haut en bas des feuilles blanches....
+
+....Je fus réveillé le lendemain matin par l'abbé qui me frappait sur
+l'épaule. J'avais tout oublié en dormant.... Cela fit beaucoup rire mon
+sauveur.
+
+«Allons! mon garçon, me dit-il, la cloche sonne, dépêche-toi; personne
+ne se sera aperçu de rien, va prendre tes élèves comme à l'ordinaire;
+pendant la récréation du déjeuner je t'attendrai ici pour causer.»
+
+La mémoire me revint tout d'un coup. Je voulais le remercier; mais
+positivement le bon abbé me mit à la porte.
+
+Si l'étude me parut longue, je n'ai pas besoin de vous le dire.... Les
+élèves n'étaient pas encore dans la cour, que déjà je frappais chez
+l'abbé Germane. Je le retrouvai devant son bureau, les tiroirs grands
+ouverts, occupé à compter les pièces d'or, qu'il alignait soigneusement
+par petits tas.
+
+Au bruit que je fis en entrant, il retourna la tête, puis se remit à son
+travail, sans rien me dire; quand il eut fini, il referma ses tiroirs,
+et me faisant signe de la main avec un bon sourire:
+
+«Tout ceci est pour toi, me dit-il. J'ai fait ton compte. Voici pour le
+voyage, voici pour le portier, voici pour le café Barbette, voici pour
+l'élève qui t'a prêté dix francs.... J'avais mis cet argent de côté pour
+faire un remplaçant à Cadet; mais Cadet ne tire au sort que dans six
+ans, et d'ici là nous nous serons revus.»
+
+Je voulus parler, mais ce diable d'homme ne m'en laissa pas le temps: «A
+présent, mon garçon, fais-moi tes adieux... voilà ma classe qui sonne,
+et quand j'en sortirai je ne veux plus te retrouver ici. L'air de cette
+Bastille ne te vaut rien.... File vite à Paris, travaille bien, prie le
+Bon Dieu, fume des pipes, et tâche d'être un homme.--Tu m'entends, tâche
+d'être un homme. Car vois-tu! mon petit Daniel, tu n'es encore qu'un
+enfant, et même j'ai bien peur que tu sois un enfant toute ta vie.»
+
+Là-dessus, il m'ouvrit les bras avec un sourire divin; mais, moi, je me
+jetai à ses genoux en sanglotant. Il me releva et m'embrassa sur les
+deux joues.
+
+La cloche sonnait le dernier coup.
+
+«Bon! voilà que je suis en retard», dit-il en rassemblant à la hâte ses
+livres et ses cahiers. Comme il allait sortir, il se retourna encore
+vers moi.
+
+«J'ai bien un frère à Paris, moi aussi, un brave homme de prêtre, que
+tu pourrais aller voir... Mais, bah! à moitié fou comme tu l'es, tu
+n'aurais qu'à oublier son adresse...» Et sans en dire davantage, il se
+mit à descendre l'escalier à grands pas. Sa soutane flottait derrière
+lui; de la main droite il tenait sa calotte, et, sous le bras gauche, il
+portait un gros paquet de papiers et de bouquins... Bon abbé Germane!
+Avant de m'en aller, je jetai un dernier regard autour de sa chambre; je
+contemplai une dernière fois la grande bibliothèque, la petite table, le
+feu à demi éteint, le fauteuil où j'avais tant pleuré, le lit où j'avais
+dormi si bien; et, songeant à cette existence mystérieuse dans laquelle
+je devinais tant de courage, de bonté cachée, de dévouement et de
+résignation, je ne pus m'empêcher de rougir de mes lâchetés, et je me
+fis le serment de me rappeler toujours l'abbé Germane.
+
+En attendant, le temps passait... J'avais ma malle à faire, mes dettes à
+payer, ma place à retenir à la diligence...
+
+Au moment de sortir, j'aperçus sur un coin de la cheminée plusieurs
+vieilles pipes toutes noires. Je pris la plus vieille, la plus noire,
+la plus courte, et je la mis dans ma poche comme une relique; puis je
+descendis.
+
+En bas, la porte du vieux gymnase était encore entrouverte. Je ne pus
+m'empêcher d'y jeter un regard en passant, et ce que je vis me fit
+frissonner.
+
+Je vis la grande salle sombre et froide, l'anneau de fer qui reluisait,
+et ma cravate violette avec son noeud coulant, qui se balançait dans le
+courant d'air au-dessus de l'escabeau renversé.
+
+
+
+XIII
+
+LES CLEFS DE M. VIOT
+
+Comme je sortais du collège à grandes enjambées, encore tout ému de
+l'horrible spectacle que je venais de voir, la loge du portier s'ouvrit
+brusquement, et j'entendis qu'on m'appelait:
+
+«Monsieur Eyssette! monsieur Eyssette!»
+
+C'étaient le maître du café Barbette et son digne ami M. Cassagne, l'air
+effaré, presque insolents.
+
+Le cafetier parla le premier.
+
+«Est-ce vrai que vous partez, monsieur Eyssette?
+
+--Oui, monsieur Barbette, répondis-je tranquillement, je pars
+aujourd'hui même.»
+
+M. Barbette fit un bond, M. Cassagne en fit un autre; mais le bond de M.
+Barbette fut bien plus fort que celui de M. Cassagne, parce que je lui
+devais beaucoup d'argent.
+
+«Comment! aujourd'hui même!
+
+--Aujourd'hui même, et je cours de ce pas retenir ma place à la
+diligence.»
+
+Je crus qu'ils allaient me sauter à la gorge.
+
+«Et mon argent? dit M. Barbette.
+
+--Et le mien?» hurla M. Cassagne.
+
+Sans répondre, j'entrai dans la loge, et tirant gravement, à pleines
+mains, les belles pièces d'or de l'abbé Germane, je me mis à leur
+compter sur le bout de la table ce que je leur devais à tous les deux.
+
+Ce fut un coup de théâtre! Les deux figures renfrognées se déridèrent,
+comme par magie... Quand ils eurent empoché leur argent, un peu honteux
+des craintes qu'ils m'avaient montrées, et tout joyeux d'être payés,
+ils s'épanchèrent en compliments de condoléance et en protestations
+d'amitié:
+
+«Vraiment, monsieur Eyssette, vous nous quittez?... Oh! quel dommage!
+Quelle perte pour la maison!»
+
+Et puis des oh! des ah! des hélas! des soupirs, des poignées de main,
+des larmes étouffées...
+
+La veille encore, j'aurais pu me laisser prendre à ces dehors d'amitié;
+mais maintenant j'étais ferré à glace sur les questions de sentiment.
+
+Le quart d'heure passé sous la tonnelle m'avait appris à connaître les
+hommes--du moins je le croyais ainsi--, et plus ces affreux gargotiers
+se montraient affables, plus ils m'inspiraient de dégoût. Aussi, coupant
+court à leurs effusions ridicules, je sortis du collège et m'en allai
+bien vite retenir ma place à la bienheureuse diligence qui devait
+m'emporter loin de tous ces monstres.
+
+En revenant du bureau des messageries, je passai devant le café
+Barbette, mais je n'entrai pas; l'endroit me faisait horreur. Seulement,
+poussé par je ne sais quelle curiosité malsaine, je regardai à travers
+les vitres... Le café était plein de monde; c'était jour de poule au
+billard. On voyait parmi la fumée des pipes flamboyer les pompons des
+shakos et les ceinturons qui reluisaient pendus aux patères. Les nobles
+coeurs étaient au complet, il ne manquait que le maître d'armes.
+
+Je regardai un moment ces grosses faces rouges que les glaces
+multipliaient, l'absinthe dansant dans les verres, les carafons
+d'eau-de-vie tout ébréchés sur le bord; et de penser que j'avais vécu
+dans ce cloaque je me sentis rougir... Je revis le petit Chose roulant
+autour du billard, marquant les points, payant le punch, humilié,
+méprisé, se dépravant de jour en jour, et mâchonnant sans cesse entre
+ses dents un tuyau de pipe ou un refrain de caserne... Cette vision
+m'épouvanta encore plus que celle que j'avais eue dans la salle du
+gymnase en voyant flotter la petite cravate violette. Je m'enfuis...
+
+Or, comme je m'acheminais vers le collège, suivi d'un homme de la
+diligence pour emporter ma malle, je vis venir sur la place le maître
+d'armes, sémillant, une badine à la main, le feutre sur l'oreille,
+mirant sa moustache fine dans ses belles bottes vernies... De loin je le
+regardais avec admiration en me disant: «Quel dommage qu'un si bel homme
+porte une si vilaine âme!...» Lui, de son côté, m'avait aperçu et venait
+vers moi avec un bon sourire bien loyal et deux grands bras ouverts...
+Oh! la tonnelle!
+
+«Je vous cherchais, me dit-il... Qu'est-ce que j'apprends? Vous...»
+
+Il s'arrêta net. Mon regard lui cloua ses phrases menteuses sur les
+lèvres. Et dans ce regard qui le fixait d'aplomb, en face, le misérable
+dut lire bien des choses, car je le vis tout à coup pâlir, balbutier,
+perdre contenance; mais ce ne fut que l'affaire d'un instant: il reprit
+aussitôt son air flambant, planta dans mes yeux deux yeux froids et
+brillants comme l'acier, et, fourrant ses mains au fond de ses poches
+d'un air résolu, il s'éloigna en murmurant que ceux qui ne seraient pas
+contents n'auraient qu'à venir le lui dire...
+
+Bandit, va!
+
+Quand je rentrai au collège, les élèves étaient en classe. Nous montâmes
+dans ma mansarde. L'homme chargea la malle sur ses épaules et descendit.
+Moi, je restai encore quelques instants dans cette chambre glaciale,
+regardant les murs nus et salis, le pupitre noir tout déchiqueté, et,
+par la fenêtre étroite, les platanes des cours qui montraient leurs
+têtes couvertes de neige... En moi-même, je disais adieu à tout ce
+monde.
+
+A ce moment, j'entendis une voix de tonnerre qui grondait dans les
+classes: c'était la voix de l'abbé Germane. Elle me réchauffa le coeur
+et fit venir au bord des cils quelques bonnes larmes.
+
+Après quoi, je descendis lentement, regardant attentif autour de moi,
+comme pour emporter dans mes yeux l'image, toute l'image, de ces lieux
+que je ne devais plus jamais revoir. C'est ainsi que je traversai les
+longs corridors à hautes fenêtres grillagées où les yeux noirs m'étaient
+apparus pour la première fois. Dieu vous protège, mes chers yeux
+noirs!... Je passai aussi devant le cabinet du principal, avec sa double
+porte mystérieuse; puis, à quelques pas plus loin, devant le cabinet de
+M. Viot... Là, je m'arrêtai subitement... O joie, ô délices! les clefs,
+les terribles clefs pendaient à la serrure, et le vent les faisait
+doucement frétiller. Je les regardai un moment, ces clefs formidables,
+je les regardai avec une sorte de terreur religieuse; puis, tout à coup,
+une idée de vengeance me vint. Traîtreusement, d'une main sacrilège, je
+retirai le trousseau de la serrure, et, le cachant sous ma redingote je
+descendis l'escalier quatre à quatre.
+
+Il y avait au bout de la cour des moyens un puits très profond. J'y
+courus d'une haleine... A cette heure la cour était déserte; la fée
+aux lunettes n'avait pas encore relevé son rideau. Tout favorisait mon
+crime. Alors, tirant les clefs de dessous mon habit, ces misérables
+clefs qui m'avaient tant fait souffrir, je les jetai dans le puits de
+toutes mes forces... Frinc! frinc! frinc! Je les entendis dégringoler,
+rebondir contre les parois et tomber lourdement dans l'eau qui se
+referma sur elles; ce forfait commis, je m'éloignai souriant.
+
+Sous le porche, en sortant du collège, la dernière personne que je
+rencontrai fut M. Viot, mais un M. Viot sans ses clefs, hagard, effaré,
+courant de droite et de gauche. Quand il passa près de moi, il me
+regarda un moment avec angoisse. Le malheureux avait envie de me
+demander si je ne _les_ avais pas vues. Mais il n'osa pas... A ce
+moment, le portier lui criait du haut de l'escalier en se penchant:
+«Monsieur Viot, je ne les trouve pas!» J'entendis l'homme aux clefs
+faire tout bas: «Oh! mon Dieu!»--Et il partit comme un fou à la
+découverte.
+
+J'aurais été heureux de jouir plus longtemps de ce spectacle, mais le
+clairon de la diligence sonnait sur la place d'Armes, et je ne voulais
+pas qu'on partît sans moi.
+
+Et maintenant, adieu pour toujours, grand collège enfumé, fait de vieux
+fer et de pierres noires; adieu, vilains enfants! adieu, règlement
+féroce! Le petit Chose s'envole et ne reviendra plus. Et vous, marquis
+de Boucoyran, estimez-vous heureux: On s'en va, sans vous allonger ce
+fameux coup d'épée, si longtemps médité avec les nobles coeurs du café
+Barbette...
+
+Fouette, cocher! Sonne, trompette! Bonne vieille diligence, fais feu
+de tes quatre roues, emporte le petit Chose au galop de tes trois
+chevaux... Emporte-le bien vite dans sa ville natale, pour qu'il
+embrasse sa mère chez l'oncle Baptiste, et qu'ensuite il mette le cap
+sur Paris et rejoigne au plus vite Eyssette (Jacques) dans sa chambre du
+Quartier latin!...
+
+
+
+XIV
+
+L'ONCLE BAPTISTE
+
+Un singulier type d'homme que cet oncle Baptiste, le frère de Mme
+Eyssette! Ni bon ni méchant, marié de bonne heure à un grand gendarme
+de femme avare et maigre qui lui faisait peur, ce vieil enfant n'avait
+qu'une passion au monde: la passion du coloriage. Depuis quelque
+quarante ans, il vivait entouré de godets, de pinceaux, de couleurs, et
+passait son temps à colorier des images de journaux illustrés. La maison
+était pleine de vieilles _Illustrations!_ de vieux _Charivaris!_ de
+vieux _Magasins pittoresques!_ de cartes géographiques! tout cela
+fortement enluminé. Même dans ses jours de disette, quand la tante lui
+refusait de l'argent pour acheter des journaux à images, il arrivait à
+mon oncle de colorier des livres. Ceci est historique: j'ai tenu dans
+mes mains une grammaire espagnole que mon oncle avait mis en couleurs
+d'un bout à l'autre, les adjectifs en bleu, les substantifs en rose,
+etc.
+
+C'est entre ce vieux maniaque et sa féroce moitié que Mme Eyssette était
+obligée de vivre depuis six mois. La malheureuse femme passait toutes
+ses journées dans la chambre de son frère, assise à côté de lui et
+s'ingéniait à être utile. Elle essuyait les pinceaux, mettait de l'eau
+dans les godets... Le plus triste, c'est que, depuis notre ruine,
+l'oncle Baptiste avait un profond mépris pour M. Eyssette, et que du
+matin au soir, la pauvre mère était condamnée à entendre dire: «Eyssette
+n'est pas sérieux! Eyssette n'est pas sérieux!» Ah! le vieil imbécile!
+il fallait voir de quel air sentencieux et convaincu il disait cela en
+coloriant sa grammaire espagnole! Depuis, j'en ai souvent rencontré dans
+la vie, de ces hommes soi-disant très graves, qui passaient leur temps
+à colorier des grammaires espagnoles et trouvaient que les autres
+n'étaient pas sérieux.
+
+Tous ces détails sur l'oncle Baptiste et l'existence lugubre que Mme
+Eyssette menait chez lui, je ne les connus que plus tard; pourtant, dès
+mon arrivée dans la maison, je compris que, quoi qu'elle en dit, ma mère
+ne devait pas être heureuse... Quand j'entrai, on venait de se mettre à
+table pour le dîner. Mme Eyssette bondit de joie en me voyant, et,
+comme vous pensez, elle embrassa son petit Chose de toutes ses forces.
+Cependant la pauvre mère avait l'air gênée; elle parlait peu,--toujours
+sa petite voix douce et tremblante, les yeux dans son assiette. Elle
+faisait peine à voir avec sa robe étriquée et toute noire.
+
+L'accueil de mon oncle et de ma tante fut très froid. Ma tante me
+demanda d'un air effrayé si j'avais dîné. Je me hâtai de répondre que
+oui... La tante respira; elle avait tremblé un instant pour son dîner.
+Joli, le dîner! des pois chiches et de la morue.
+
+L'oncle Baptiste, lui, me demanda si nous étions en vacances... Je
+répondis que je quittais l'Université, et que j'allais à Paris rejoindre
+mon frère Jacques, qui m'avait trouvé une bonne place. J'inventai ce
+mensonge pour rassurer la pauvre Mme Eyssette sur mon avenir et puis
+aussi pour avoir l'air sérieux aux yeux de mon oncle.
+
+En apprenant que le petit Chose avait une bonne place, la tante Baptiste
+ouvrit de grands yeux.
+
+«Daniel, dit-elle, il faudra faire venir ta mère à Paris... La pauvre
+chère femme s'ennuie loin de ses enfants; et puis, tu comprends! c'est
+une charge pour nous, et ton oncle ne peut pas toujours être _la vache à
+lait_ de la famille.
+
+--Le fait est, dit l'oncle Baptiste, la bouche pleine, que je suis _la
+vache à lait_...» Cette expression de _vache à lait_ l'avait ravi, et il
+la répéta plusieurs fois avec la même gravité...
+
+Le dîner fut long, comme entre vieilles gens. Ma mère mangeait peu,
+m'adressait quelques paroles et me regardait à la dérobée; ma tante la
+surveillait.
+
+«Vois ta soeur! disait-elle à son mari, la joie de retrouver Daniel lui
+coupe l'appétit. Hier elle a pris deux fois du pain, aujourd'hui une
+fois seulement.»
+
+Ah! chère Mme Eyssette, comme j'aurais voulu vous emporter ce soir-là,
+comme j'aurais voulu vous arracher à cette impitoyable _vache à lait_
+et à son épouse; mais, hélas! je m'en allais au hasard moi-même, ayant
+juste de quoi payer ma route, et je pensais bien que la chambre de
+Jacques n'était pas assez grande pour nous tenir tous les trois. Encore
+si j'avais pu vous parler, vous embrasser à mon aise; mais non! On ne
+nous laissa pas seuls une minute... Rappelez-vous: tout de suite après
+dîner, l'oncle se remit à sa grammaire espagnole, la tante essuyait son
+argenterie, et tous deux ils nous épiaient du coin de l'oeil... L'heure
+du départ arriva, sans que nous eussions rien pu nous dire.
+
+Aussi le petit Chose avait le coeur bien gros, quand il sortit de chez
+l'oncle Baptiste; et en s'en allant, tout seul, dans l'ombre de la
+grande avenue qui mène au chemin de fer, il se jura deux ou trois fois
+très solennellement de se conduire désormais comme un homme et de ne
+plus songer qu'à reconstruire le foyer.
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+I
+
+MES CAOUTCHOUCS
+
+Quand je vivrais aussi longtemps que mon oncle Baptiste, lequel doit
+être à cette heure aussi vieux qu'un vieux baobab de l'Afrique centrale,
+jamais je n'oublierai mon premier voyage à Paris en wagon de troisième
+classe.
+
+C'était dans les derniers jours de février; il faisait encore très
+froid. Au-dehors, un ciel gris, le vent, le grésil, les collines
+chauves, des prairies inondées, de longues rangées de vignes mortes;
+au-dedans des matelots ivres qui chantaient, de gros paysans qui
+dormaient la bouche ouverte comme des poissons morts, de petites
+vieilles avec leurs cabas, des enfants, des puces, des nourrices, tout
+l'attirail du wagon des pauvres avec son odeur de pipe, d'eau-de-vie, de
+saucisse à l'ail et de paille moisie. Je crois y être encore.
+
+En partant, je m'étais installé dans un coin, près de la fenêtre, pour
+voir le ciel; mais, à deux lieues de chez nous, un infirmier militaire
+me prit ma place, sous prétexte d'être en face de sa femme, et voilà le
+petit Chose, trop timide pour oser se plaindre, condamné à faire deux
+cents lieues entre ce gros vilain homme qui sentait la graine de lin et
+un grand tambour-major de Champenoise qui, tout le temps, ronfla sur son
+épaule.
+
+Le voyage dura deux jours. Je passai ces deux jours à la même place,
+immobile entre mes deux bourreaux, la tête fixe et les dents serrées.
+Comme je n'avais pas d'argent ni de provisions, je ne mangeai rien de
+toute la route. Deux jours sans manger, c'est long! Il me restait bien
+encore une pièce de quarante sous, mais je la gardais précieusement pour
+le cas où, en arrivant à Paris, je ne trouverais pas l'ami Jacques à la
+gare, et malgré la faim j'eus le courage de n'y pas toucher. Le diable
+c'est qu'autour de moi on mangeait beaucoup dans le wagon. J'avais
+sous mes jambes un grand coquin de panier très lourd, d'où mon voisin
+l'infirmier tirait à tout moment des charcuteries variées qu'il
+partageait avec sa dame. Le voisinage de ce panier me rendit très
+malheureux, surtout le second jour. Pourtant ce n'est pas la faim dont
+je souffris le plus en ce terrible voyage. J'étais parti de Sarlande
+sans souliers, n'ayant aux pieds que de petits caoutchoucs fort minces,
+qui me servaient là-bas pour faire ma ronde dans le dortoir. Très joli,
+le caoutchouc; mais l'hiver, en troisième classe... Dieu! que j'ai eu
+froid! C'était à en pleurer. La nuit, quand tout le monde dormait, je
+prenais doucement mes pieds entre mes mains et je les tenais des heures
+entières pour essayer de les réchauffer. Ah! si Mme Eyssette m'avait
+vu!...
+
+Et bien, malgré la faim qui lui tordait le ventre, malgré ce froid cruel
+qui lui arrachait des larmes, le petit Chose était bien heureux, et
+pour rien au monde il n'aurait cédé cette place, cette demi-place qu'il
+occupait entre la Champenoise et l'infirmier. Au bout de toutes ces
+souffrances, il y avait Jacques, il y avait Paris.
+
+Dans la nuit du second jour, vers trois heures du matin, je fus réveillé
+en sursaut, le train venait de s'arrêter: tout le wagon était en émoi.
+
+J'entendis l'infirmier dire à sa femme:
+
+«Nous y sommes.
+
+--Où donc? demandai-je en me frottant les yeux.
+
+--A Paris, parbleu!»
+
+Je me précipitai vers la portière. Pas de maisons. Rien qu'une campagne
+pelée, quelques becs de gaz, et çà et là de gros tas de charbon de
+terre; puis là-bas, dans le loin, une grande lumière rouge et un
+roulement confus pareil au bruit de la mer. De portière en portière, un
+homme allait, avec une petite lanterne, en criant: «Paris! Paris! Vos
+billets!» Malgré moi, je rentrai la tête par un mouvement de terreur.
+C'était Paris.
+
+Ah! grande ville féroce, comme le petit Chose avait raison d'avoir peur
+de toi!
+
+Cinq minutes après, nous entrions dans la gare. Jacques était là depuis
+une heure. Je l'aperçus de loin avec sa longue taille un peu voûtée
+et ses grands bras de télégraphe qui me faisaient signe derrière le
+grillage. D'un bond je fus sur lui.
+
+«Jacques! mon frère!...
+
+--Ah! cher enfant!»
+
+Et nos deux âmes s'étreignirent de toute la force de nos bras.
+Malheureusement les gares ne sont pas organisées pour ces belles
+étreintes. Il y a la salle des voyageurs, la salle des bagages; mais il
+n'y a pas la salle des effusions, il n'y a pas la salle des âmes. On
+nous bousculait, on nous marchait dessus.
+
+«Circulez! circulez!» nous criaient les gens de l'octroi.
+
+Jacques me dit tout bas: «Allons-nous-en. Demain, j'enverrai chercher ta
+malle.» Et, bras dessus bras dessous, légers comme nos escarcelles, nous
+nous mimes en route pour le Quartier latin.
+
+J'ai essayé bien souvent, depuis, de me rappeler l'impression exacte que
+me fit Paris cette nuit-là: mais les choses, comme les hommes,
+prennent, la première fois que nous les voyons, une physionomie toute
+particulière, qu'ensuite nous ne leur trouvons plus. Le Paris de mon
+arrivée, je n'ai jamais pu me le reconstruire. C'est comme une ville
+brumeuse que j'aurais traversée tout enfant, il y a des années, et où je
+ne serais plus retourné depuis lors.
+
+Je me souviens d'un pont de bois sur une rivière toute noire, puis d'un
+grand quai désert et d'un immense jardin au long de ce quai. Nous nous
+arrêtâmes un moment devant ce jardin. A travers les grilles qui le
+bordaient, on voyait confusément des huttes, des pelouses, des flaques
+d'eau, des arbres luisants de givre.
+
+«C'est le Jardin des plantes, me dit Jacques. Il y a là une quantité
+considérable d'ours blancs, de singes, de boas, d'hippopotames...»
+
+En effet, cela sentait le fauve, et, par moments, un cri aigu, un rauque
+rugissement, sortaient de cette ombre.
+
+Moi, serré contre mon frère, je regardais de tous mes yeux à travers les
+grilles, et mêlant dans un même sentiment de terreur ce Paris inconnu,
+où j'arrivais de nuit, et ce jardin mystérieux, il me semblait que je
+venais de débarquer dans une grande caverne noire, pleine de bêtes
+féroces qui allaient se ruer sur moi. Heureusement que je n'étais pas
+seul: j'avais Jacques pour me défendre... Ah! Jacques! Jacques! Pourquoi
+ne t'ai-je pas toujours eu?
+
+Nous marchâmes encore longtemps, longtemps, par des rues noires,
+interminables; puis, tout à coup, Jacques s'arrêta sur une petite place
+où il y avait une église.
+
+«Nous voici à Saint-Germain-des-Prés, me dit-il. Notre chambre est
+là-haut.
+
+--Comment! Jacques!... dans le clocher?...
+
+--Dans le clocher même... C'est très commode pour savoir l'heure.»
+
+Jacques exagérait un peu. Il habitait, dans la maison à côté de
+l'église, une petite mansarde au cinquième ou sixième étage, et sa
+fenêtre ouvrait sur le clocher de Saint-Germain, juste à la hauteur du
+cadran.
+
+En entrant, je poussai un cri de joie. «Du feu! quel bonheur!» Et tout
+de suite je courus à la cheminée présenter mes pieds à la flamme, au
+risque de fondre les caoutchoucs. Alors seulement, Jacques s'aperçut de
+l'étrangeté de ma chaussure. Cela le fit beaucoup rire.
+
+«Mon cher, me dit-il, il y a une foule d'hommes célèbres qui sont
+arrivés à Paris en sabots, et qui s'en vantent. Toi, tu pourras dire que
+tu y es arrivé en caoutchoucs: c'est bien plus original. En attendant,
+mets ces pantoufles, et entamons le pâté.»
+
+Disant cela, le bon Jacques roulait devant le feu une petite table qui
+attendait dans un coin, toute servie.
+
+
+
+II
+
+DE LA PART DU CURÉ DE SAINT-NIZIER
+
+Dieu! qu'on était bien cette nuit-là dans la chambre de Jacques! Quels
+joyeux reflets clairs la cheminée envoyait sur notre nappe! Et ce vieux
+vin cacheté, comme il sentait les violettes! Et ce pâté, quelle belle
+croûte en or bruni il vous avait! Ah! de ces pâtés-là, on n'en fait
+plus maintenant; tu n'en boiras plus jamais de ces vins-là, mon pauvre
+Eyssette!
+
+De l'autre côté de la table, en face, tout en face de moi, Jacques me
+versait à boire: et, chaque fois que je levais les yeux, je voyais son
+regard tendre comme celui d'une mère, qui me riait doucement. Moi,
+j'étais si heureux d'être là que j'en avais positivement la fièvre. Je
+parlais, je parlais!
+
+«Mange donc», me disait Jacques en me remplissant mon assiette; mais je
+parlais toujours et je ne mangeais pas. Alors, pour me faire taire,
+il se mit à bavarder, lui aussi, et me narra longuement, sans prendre
+haleine, tout ce qu'il avait fait depuis plus d'un an que nous ne nous
+étions pas vus.
+
+«Quand tu fus parti, me disait-il--et les choses les plus tristes, il
+les contait toujours avec son divin sourire résigné--, quand tu fus
+parti, la maison devint tout à fait lugubre. Le père ne travaillait
+plus; il passait tout son temps dans le magasin à jurer contre les
+révolutionnaires et à me crier que j'étais un âne, ce qui n'avançait
+pas les affaires. Des billets protestés tous les matins, des descentes
+d'huissiers tous les deux jours! chaque coup de sonnette nous faisait
+sauter le coeur. Ah! tu t'en es allé au bon moment.
+
+«Au bout d'un mois de cette terrible existence, mon père partit pour
+la Bretagne au compte de la Compagnie vinicole, et Mme Eyssette chez
+l'oncle Baptiste. Je les embarquai tous les deux. Tu penses si j'en ai
+versé de ces larmes. Derrière eux, tout notre pauvre mobilier fut vendu,
+oui, mon cher, vendu dans la rue, sous mes yeux, devant notre porte;
+et c'est bien pénible va! de voir son foyer s'en aller ainsi pièce par
+pièce. On ne se figure pas combien elles font partie de nous-mêmes,
+toutes ces choses de bois ou d'étoffe que nous avons dans nos maisons.
+Tiens! quand on a enlevé l'armoire au linge, tu sais, celle qui a sur
+ses panneaux des amours roses avec des violons, j'ai eu envie de courir
+après l'acheteur et de crier bien fort: «Arrêtez-le!» Tu comprends ça,
+n'est-ce pas?
+
+«De tout notre mobilier, je ne gardai qu'une chaise, un matelas et un
+balai; ce balai me fut très utile, tu vas Voir.
+
+J'installai ces richesses dans un coin de notre maison de la rue
+Lanterne, dont le loyer était payé encore pour deux mois, et me voilà
+occupant à moi tout seul ce grand appartement nu, froid, sans rideaux.
+Ah! mon ami, quelle tristesse! Chaque soir, quand je revenais de mon
+bureau, c'était un nouveau chagrin et comme une surprise de me retrouver
+seul entre ces quatre murailles. J'allais d'une pièce à l'autre, fermant
+les portes très fort, pour faire du bruit. Quelquefois il me semblait
+qu'on m'appelait au magasin, et je criais: «J'y vais!» Quand j'entrais
+chez notre mère, je croyais toujours que j'allais la trouver tricotant
+tristement dans son fauteuil, près de la fenêtre...
+
+«Pour comble de malheur, les babarottes reparurent. Ces horribles
+petites bêtes, que nous avions eu tant de peine à combattre en arrivant
+à Lyon, apprirent sans doute votre départ et tentèrent une nouvelle
+invasion, bien plus terrible encore que la première. D'abord j'essayai
+de résister. Je passai mes soirées dans la cuisine, ma bougie d'une
+main, mon balai de l'autre, à me battre comme un lion, mais toujours en
+pleurant. Malheureusement j'étais seul, et j'avais beau me multiplier,
+ce n'était plus comme au temps d'Annou. Du reste, les babarottes, elles
+aussi, arrivaient en plus grand nombre. Je suis sûr que toutes celles
+de Lyon--et Dieu sait s'il y en a dans cette grosse ville
+humide!--s'étaient levées en masse pour venir assiéger notre maison.
+La cuisine en était toute noire, je fus obligé de la leur abandonner.
+Quelquefois je les regardais avec terreur par le trou de la serrure. Il
+y en avait des milliards de mille... Tu crois peut-être que ces maudites
+bêtes s'en tinrent là! Ah! bien oui! tu ne connais pas ces gens du Nord.
+C'est envahissant comme tout. De la cuisine, malgré portes et serrures,
+elles passèrent dans la salle à manger, où j'avais fait mon lit. Je me
+transportai dans le magasin, puis dans le salon. Tu ris! j'aurais voulu
+t'y voir.
+
+«De pièce en pièce, les damnées babarottes me poussèrent jusqu'à notre
+ancienne petite chambre, au fond du corridor. Là, elles me laissèrent
+deux à trois jours de répit; puis un matin, en m'éveillant, j'en aperçus
+une centaine qui grimpaient silencieusement le long de mon balai,
+pendant qu'un autre corps de troupe se dirigeait en bon ordre vers mon
+lit. Privé de mes armes, forcé dans mes derniers redans, je n'avais plus
+qu'à fuir. C'est ce que je fis. J'abandonnai aux babarottes le matelas,
+la chaise, le balai, et je m'en fus de cette horrible maison de la rue
+Lanterne, pour n'y plus revenir.
+
+«Je passais encore quelques mois à Lyon, mais bien longs, bien noirs,
+bien larmoyants. A mon bureau, on ne m'appelait plus que sainte
+Madeleine. Je n'allais nulle part. Je n'avais pas un ami.. Ma seule
+distraction, ç'était tes lettres... Ah! mon Daniel, quelle jolie façon
+tu as de dire les choses! Je suis sûr que tu pourrais écrire dans les
+journaux, si tu voulais. Ce n'est pas comme moi. Figure-toi qu'à force
+d'écrire sous la dictée j'en suis arrivé à être à peu près aussi
+intelligent qu'une machine à coudre. Impossible de rien trouver par
+moi-même. M. Eyssette avait bien raison de me dire: «Jacques, tu es un
+âne.» Après tout, ce n'est pas si mal d'être un âne. Les ânes sont de
+braves bêtes, patientes, fortes, laborieuses, le coeur bon et les reins
+solides... Mais revenons à mon histoire.
+
+«Dans toutes les lettres, tu me parlais de la reconstruction du foyer,
+et, grâce à ton éloquence, j'avais comme toi pris feu pour cette grande
+idée. Malheureusement, ce que je gagnais à Lyon suffisait à peine pour
+me faire vivre. C'est alors que la pensée me vint de m'embarquer pour
+Paris. Il me semblait que là je serais plus à même de venir en aide à
+la famille, et que je trouverais tous les matériaux nécessaires à notre
+fameuse reconstruction. Mon voyage fut donc décidé; seulement je pris
+mes précautions. Je ne voulais pas tomber dans les rues de Paris comme
+un pierrot sans plumes. C'est bon pour toi, mon Daniel: il y a des
+grâces d'état pour les jolis garçons; mais moi, un grand pleurard!
+
+«J'allai donc demander quelques lettres de recommandation à notre ami
+le curé de Saint-Nizier. C'est un homme très bien posé dans le faubourg
+Saint-Germain. Il me donna deux lettres, l'une pour un comte, l'autre
+pour un duc. Je me mets bien, comme tu vois. De là je m'en fus trouver
+un tailleur qui, sur ma bonne mine, consentit à me faire crédit d'un bel
+habit noir avec ses dépendances, gilet, pantalon, _et caetera_. Je
+mis mes lettres de recommandation dans mon habit, mon habit dans une
+serviette, et me voilà parti, avec trois louis en poche: 35 francs pour
+mon voyage et 25 pour voir venir.
+
+«Le lendemain de mon arrivée à Paris, dès sept heures du matin, j'étais
+dans les rues, en habit noir et en gants jaunes. Pour ta gouverne, petit
+Daniel, ce que je faisais là était très ridicule. A sept heures du
+matin, à Paris, tous les habits noirs sont couchés, ou doivent l'être.
+Moi, je l'ignorais; et j'étais très fier de promener le mien parmi ces
+grandes rues, en faisant sonner mes escarpins neufs. Je croyais aussi
+qu'en sortant de bonne heure j'aurais plus de chances pour rencontrer la
+Fortune. Encore une erreur: la Fortune à Paris ne se lève pas matin. «Me
+voilà donc trottant par le faubourg Saint-Germain avec mes lettres de
+recommandation en poche.
+
+«J'allai d'abord chez le comte, rue de Lille; puis chez le duc, rue
+Saint-Guillaume: Aux deux endroits, je trouvai les gens de service en
+train de laver les cours et de faire reluire les cuivres des sonnettes.
+Quand je dis à ces faquins que je venais parler à leurs maîtres de la
+part du curé de Saint-Nizier, ils me rirent au nez en m'envoyant des
+seaux d'eaux dans les jambes... Que veux-tu, mon cher? c'est ma faute,
+aussi: il n'y a que les pédicures qui vont chez les gens à cette
+heure-là. Je me le tins pour dit.
+
+«Tel que je te connais, toi, je suis sûr qu'à ma place tu n'aurais
+jamais osé retourner dans ces maisons et affronter les regards moqueurs
+de la valetaille. Eh bien, moi, j'y retournai avec aplomb le jour même,
+dans l'après-midi, et, comme le matin, je demandai aux gens de service
+de m'introduire auprès de leurs maîtres, toujours de la part du curé
+de Saint-Nizier. Bien m'en prit d'avoir été brave: ces deux messieurs
+étaient visibles et je fus tout de suite introduit. Je trouvai deux
+hommes et deux accueils bien différents. Le comte de la rue de Lille
+me reçut très froidement. Sa longue figure maigre, sérieuse jusqu'à la
+solennité, m'intimidait beaucoup, et je ne trouvai pas quatre mots à lui
+dire. Lui de son côté me parla à peine. Il regarda la lettre du curé
+de Saint-Nizier, la mit dans sa poche, me demanda de lui laisser
+mon adresse, et me congédia d'un geste glacial, en me disant: «Je
+m'occuperai de vous; inutile que vous reveniez. Si je trouve quelque
+chose, je vous écrirai.»
+
+«Le diable soit de l'homme! Je sortis de chez lui, transi jusqu'aux
+moelles. Heureusement la réception qu'on me fit rue Saint-Guillaume
+avait de quoi me réchauffer le coeur. J'y trouvai le duc le plus réjoui,
+le plus épanoui, le plus bedonnant, le plus avenant du monde. Et comme
+il l'aimait, son cher curé de Saint-Nizier! et comme tout ce qui venait
+de là serait sûr d'être bien accueilli rue Saint-Guillaume!... Ah! le
+bon homme! le brave duc! Nous fûmes amis tout de suite. Il m'offrit une
+pincée de tabac à la bergamote, me tira le bout de l'oreille, et me
+renvoya avec une tape sur la joue et d'excellentes paroles:
+
+«--Je me charge de votre affaire. Avant peu, j'aurai ce qu'il vous faut.
+D'ici là, venez me voir aussi souvent que vous voudrez.»
+
+«Je m'en allai ravi.
+
+«Je passai deux jours sans y retourner, par discrétion. Le troisième
+jour seulement, je poussai jusqu'à l'hôtel de la rue Saint-Guillaume.
+Un grand escogriffe bleu et or me demanda mon nom. Je répondis d'un air
+suffisant:
+
+«--Dites que c'est de la part du curé de Saint-Nizier.»
+
+«Il revint au bout d'un moment.
+
+«--M. le duc est très occupé. Il prie monsieur de l'excuser et de
+vouloir bien passer un autre jour.»
+
+«Tu penses si je l'excusai, ce pauvre duc!
+
+«Le lendemain, je revins à la même heure. Je trouvai le grand escogriffe
+bleu de la veille, perché comme un ara sur le perron. Du plus loin qu'il
+m'aperçut, il me dit gravement:
+
+«--M. le duc est sorti.
+
+«--Ah! très bien! répondis-je, je reviendrai. Dites-lui, je vous prie,
+que c'est la personne de la part du curé de Saint-Nizier.»
+
+«Le lendemain, je revins encore; les jours suivants aussi, mais toujours
+avec le même insuccès. Une fois le duc était au bain, une autre fois à
+la messe, un jour au jeu de paume, un autre jour avec du monde.--Avec
+du monde! En voilà une formule. Eh bien, et moi, je ne suis donc pas du
+monde?
+
+«A la fin, je me trouvais si ridicule avec mon éternel: «De la part du
+curé de Saint-Nizier», que je n'osais plus dire de la part de qui je
+venais. Mais le grand ara bleu du perron ne me laissait jamais partir
+sans me crier, avec une gravité imperturbable:
+
+«Monsieur est sans doute la personne qui vient de la part du curé de
+Saint-Nizier?»
+
+«Et cela faisait beaucoup rire d'autres aras bleus qui flânaient par là
+dans les cours. Tas de coquins! Si j'avais pu leur allonger quelques
+coups de trique de ma part à moi, et non de celle du curé de
+Saint-Nizier!
+
+«Il y avait dix jours environ que j'étais à Paris, lorsqu'un soir,
+en revenant l'oreille basse d'une de ces visites à la rue
+Saint-Guillaume--je m'étais juré d'y aller jusqu'à ce qu'on me mît à
+la porte--, je trouvai chez mon portier une petite lettre. Devine de
+qui?... Une lettre du comte, mon cher, du comte de la rue de Lille,
+qui m'engageait à me présenter sans retard chez son ami le marquis
+d'Hacqueville. On demandait un secrétaire.... Tu penses, quelle joie! et
+aussi quelle leçon! Cet homme froid et sec, sur lequel je comptais si
+peu, c'était justement lui qui s'occupait de moi, tandis que l'autre, si
+accueillant, me faisait faire depuis huit jours le pied de grue sur son
+perron, exposé, ainsi que le curé de Saint-Nizier, aux rires insolents
+des aras bleus et or.... C'est là la vie, mon cher; et à Paris on
+l'apprend vite.
+
+«Sans perdre une minute, je courus chez le marquis d'Hacqueville. Je
+trouvai un petit vieux, frétillant, sec, tout en nerfs, alerte et gai
+comme une abeille. Tu verras quel joli type. Une tête d'aristocrate,
+fine et pâle, des cheveux droits comme des quilles, et rien qu'un oeil,
+l'autre est mort d'un coup d'épée, voilà longtemps. Mais celui qui reste
+est si brillant, si vivant, si parlant, si interrogeant, qu'on ne peut
+pas dire que le marquis est borgne. Il a deux yeux dans le même oeil,
+voilà tout.
+
+«Quand j'arrivai devant ce singulier petit vieillard, je commençai par
+lui débiter quelques banalités de circonstance; mais il m'arrêta net:
+
+«--Pas de phrases! me dit-il. Je ne les aime pas. Venons aux faits,
+voici. J'ai entrepris d'écrire mes mémoires. Je m'y suis malheureusement
+pris un peu tard, et je n'ai plus de temps à perdre, commençant à me
+faire très vieux. J'ai calculé qu'en employant tous mes instants, il me
+fallait encore trois années de travail pour terminer mon oeuvre. J'ai
+soixante-dix ans, les jambes sont en déroute; mais la tête n'a pas
+bougé. Je peux donc espérer aller encore trois ans et mener mes mémoires
+à bonne fin. Seulement, je n'ai pas une minute de trop; c'est ce que mon
+secrétaire n'a pas compris. Cet imbécile--un garçon fort intelligent, ma
+foi, dont j'étais enchanté--s'est mis dans la tête d'être amoureux et de
+vouloir se marier. Jusque-là il n'y a pas de mal. Mais voilà-t-il pas
+que, ce matin, mon drôle vient me demander deux jours de congé pour
+faire ses noces. Ah! bien oui! deux jours de congé! Pas une minute.
+
+«--Mais, monsieur le marquis....
+
+«--Il n'y a pas de «mais, monsieur le marquis....» Si vous vous en allez
+deux jours, vous vous en irez tout à fait.
+
+«--Je m'en vais, monsieur le marquis.
+
+«--Bon voyage!»
+
+«Et voilà mon coquin parti.... C'est sur vous, mon cher garçon, que je
+compte pour le remplacer. Les conditions sont celles-ci: le secrétaire
+vient chez moi le matin à huit heures; il apporte son déjeuner. Je dicte
+jusqu'à midi. A midi le secrétaire déjeune tout seul, car je ne déjeune
+jamais. Après le déjeuner du secrétaire, qui doit être très court, on
+se remet à l'ouvrage. Si je sors, le secrétaire m'accompagne; il a un
+crayon et du papier. Je dicte toujours: en voiture, à la promenade, en
+visite, partout! le soir, le secrétaire dîne avec moi. Après le dîner,
+nous relisons ce que j'ai dicté dans la journée. Je me couche à huit
+heures, et le secrétaire est libre jusqu'au lendemain. Je donne cent
+francs par mois et le dîner. Ce n'est pas le Pérou; mais dans trois ans,
+les mémoires terminés, il y aura un cadeau, et un cadeau royal, foi
+d'Hacqueville! ce que je demande, c'est qu'on soit exact, qu'on ne se
+marie pas, et qu'on sache écrire très vite sous la dictée. Savez-vous
+écrire sous la dictée?
+
+«--Oh! parfaitement, monsieur le marquis», répondis-je avec une forte
+envie de rire.
+
+«C'était si comique, en effet, cet acharnement du destin à me faire
+écrire sous la dictée toute ma vie!...
+
+«--Eh bien, alors, mettez-vous là, reprit le marquis. Voici du papier et
+de l'encre. Nous allons travailler tout de suite. J'en suis au chapitre
+XXIV: _Mes démêlés avec M. de Villèle_. Écrivez....»
+
+«Et le voilà qui se met à me dicter d'une petite voix de cigale, en
+sautillant d'un bout de la pièce à l'autre.
+
+«C'est ainsi, mon Daniel, que je suis entré chez cet original, lequel
+est au fond un excellent homme. Jusqu'à présent, nous sommes très
+contents l'un de l'autre; hier au soir, en apprenant ton arrivée, il a
+voulu me faire emporter pour toi cette bouteille de vin vieux. On nous
+en sert une comme cela tous les jours à notre dîner, c'est te dire si
+l'on dîne bien. Le matin, par exemple, j'apporte mon déjeuner; et tu
+rirais de me voir manger mes deux sous de fromage d'Italie dans une fine
+assiette de Moustiers, sur une nappe à blason. Ce que le bonhomme en
+fait, ce n'est pas par avarice, mais pour éviter à son vieux cuisinier,
+M. Pilois, la fatigue de me préparer mon déjeuner.... En somme, la vie
+que je mène n'est pas désagréable. Les mémoires du marquis sont fort
+instructifs, j'apprends sur M. Decazes et M. de Villèle une foule de
+choses qui ne peuvent pas manquer de me servir un jour ou l'autre. A
+huit heures du soir, je suis libre. Je vais lire les journaux dans
+un cabinet de lecture, ou bien encore dire bonjour à notre ami
+Pierrotte.... Est-ce que tu te rappelles, l'ami Pierrotte? tu sais!
+Pierrotte des Cévennes, le frère de lait de maman. Aujourd'hui Pierrotte
+n'est plus Pierrotte: c'est M. Pierrotte comme les deux bras. Il a un
+beau magasin de porcelaines au passage du Saumon; et comme il aimait
+beaucoup Mme Eyssette, j'ai trouvé sa maison ouverte à tous battants.
+Pendant les soirées d'hiver, c'était une ressource.... Mais maintenant
+que te voilà, je ne suis plus en peine pour mes soirées.... Ni toi non
+plus, n'est-ce pas, frérot? Oh! Daniel, mon Daniel, que je suis content?
+Comme nous allons être heureux!...»
+
+
+
+III
+
+MA MÈRE JACQUES
+
+Jacques a fini son odyssée, maintenant c'est le tour de la mienne.
+Le feu qui meurt a beau nous faire signe: «Allez vous coucher, mes
+enfants», les bougies ont beau crier: «Au lit! au lit! Nous sommes
+brûlées jusqu'aux bobèches.»--«On ne vous écoute pas», leur dit Jacques
+en riant, et notre veillée continue.
+
+Vous comprenez! ce que je raconte à mon frère l'intéresse beaucoup.
+C'est la vie du petit Chose au collège de Sarlande; cette triste vie que
+le lecteur se rappelle sans doute. Ce sont les enfants laids et féroces,
+les persécutions, les haines, les humiliations, les clefs de M.
+Viot toujours en colère, la petite chambre sous les combles où l'on
+étouffait, les trahisons, les nuits de larmes; et puis aussi--car
+Jacques est si bon qu'on peut tout lui dire--, ce sont les débauches du
+café Barbette, l'absinthe avec les caporaux, les dettes, l'abandon de
+soi-même, tout enfin, jusqu'au suicide et la terrible prédiction de
+l'abbé Germane: «Tu seras un enfant toute ta vie.»
+
+Les coudes sur la table, la tête dans ses mains, Jacques écoute jusqu'au
+bout ma confession sans l'interrompre. De temps en temps, je le vois qui
+frissonne et je l'entends dire: «Pauvre petit! pauvre petit!»
+
+Quand j'ai fini, il se lève, me prend les mains et me dit d'une voix
+douce qui tremble: «L'abbé Germane avait raison: vois-tu! Daniel, tu es
+un enfant, un petit enfant incapable d'aller seul dans la vie, et tu
+as bien fait de te réfugier près de moi. Dès aujourd'hui tu n'es plus
+seulement mon frère, tu es mon fils aussi, et puisque notre mère est
+loin, c'est moi qui la remplacerai. Le veux-tu? dis, Daniel! Veux-tu que
+je sois ta mère Jacques? Je ne t'ennuierai pas beaucoup, tu verras. Tout
+ce que je te demande, c'est de me laisser toujours marcher à côté de toi
+et de te tenir la main. Avec cela, tu peux être tranquille et regarder
+la vie en face, comme un homme: elle ne te mangera pas.»
+
+Pour toute réponse, je lui saute au cou: «O ma mère Jacques, que tu es
+bon!»--Et me voilà pleurant à chaudes larmes sans pouvoir m'arrêter,
+tout à fait comme l'ancien Jacques, de Lyon. Le Jacques d'aujourd'hui ne
+pleure plus, lui; la citerne est à sec, comme il dit. Quoi qu'il arrive,
+il ne pleurera plus jamais.
+
+A ce moment, sept heures sonnent. Les vitres s'allument. Une lueur pâle
+entre dans la chambre en frissonnant.
+
+«Voilà le jour, Daniel, dit Jacques. Il est temps de dormir. Couche-toi
+vite... tu dois en avoir besoin.
+
+--Et toi, Jacques?
+
+--Oh! moi, je n'ai pas deux jours de chemin de fer dans les reins...
+D'ailleurs, avant d'aller chez le marquis, il faut que je rapporte
+quelques livres au cabinet de lecture et je n'ai pas de temps à
+perdre... tu sais que le d'Hacqueville ne plaisante pas... Je rentrerai
+ce soir à huit heures... Toi, quand tu te seras bien reposé, tu sortiras
+un peu. Surtout je te recommande.»
+
+Ici ma mère Jacques commence à me faire une foule de recommandations
+très importantes pour un nouveau débarqué comme moi; par malheur,
+tandis qu'il me les fait, je me suis étendu sur le lit, et sans dormir
+précisément, je n'ai déjà plus les idées bien nettes. La fatigue, le
+pâté, les larmes... Je suis aux trois quarts assoupi... J'entends d'une
+façon confuse quelqu'un qui me parle d'un restaurant tout près d'ici,
+d'argent dans mon gilet, de ponts à traverser, de boulevards à
+suivre, de sergents de ville à consulter, et du clocher de
+Saint-Germain-des-Prés comme point de ralliement. Dans mon demi-sommeil,
+c'est surtout ce clocher de Saint-Germain qui m'impressionne. Je vois
+deux, cinq, dix clochers de Saint-Germain rangés autour de mon lit comme
+des poteaux indicateurs. Parmi tous ces clochers, quelqu'un va et vient
+dans la chambre, tisonne le feu, ferme les rideaux des croisées, puis
+s'approche de moi, me pose un manteau sur les pieds, m'embrasse au front
+et s'éloigne doucement avec un bruit de porte...
+
+Je dormais depuis quelques heures, et je crois que j'aurais dormi
+jusqu'au retour de ma mère Jacques, quand le son d'une cloche me
+réveilla subitement. C'était la cloche de Sarlande, l'horrible cloche de
+fer qui sonnait comme autrefois: «Dig! dong! réveillez-vous! dig! dong!
+habillez-vous!» D'un bond je fus au milieu de la chambre, la bouche
+ouverte pour crier comme au dortoir: «Allons, messieurs!» Puis, quand je
+m'aperçus que j'étais chez Jacques, je partis d'un grand éclat de rire
+et je me mis à gambader follement par la chambre. Ce que j'avais pris
+pour la cloche de Sarlande, c'était la cloche d'un atelier du voisinage
+qui sonnait sec et féroce comme celle de là-bas. Pourtant la cloche
+du collège avait encore quelque chose de plus méchant, de plus enfer.
+Heureusement elle était à deux cents lieues; et, si fort qu'elle sonnât,
+je ne risquais plus de l'entendre.
+
+J'allai à la fenêtre, et je l'ouvris. Je m'attendais presque à voir
+au-dessous de moi la cour des grands avec ses arbres mélancoliques et
+l'homme aux clefs rasant les murs...
+
+Au moment où j'ouvrais, midi sonnait partout. La grosse tour de
+Saint-Germain tinta la première ses douze coups de l'angélus à la suite,
+presque dans mon oreille. Par la fenêtre ouverte, les grosses notes
+lourdes tombaient chez Jacques trois par trois, se crevaient en tombant
+comme des bulles sonores, et remplissaient de bruit toute la chambre. A
+l'angélus de Saint-Germain, les autres angélus de Paris répondirent sur
+des timbres divers... En bas, Paris grondait, invisible... Je restai là
+un moment à regarder luire dans la lumière les dômes, les flèches, les
+tours; puis tout à coup, le bruit de la ville montant jusqu'à moi, il
+me vint je ne sais quelle folle envie de plonger, de me rouler dans ce
+bruit, dans cette foule, dans cette vie, dans ces passions, et je me dis
+avec ivresse:
+
+«Allons voir Paris!»
+
+
+
+IV
+
+LA DISCUSSION DU BUDGET
+
+Ce jour-là plus d'un Parisien a dû dire en rentrant chez lui, le soir,
+pour se mettre à table: «Quel singulier petit bonhomme j'ai rencontré
+aujourd'hui!» Le fait est qu'avec ses cheveux trop longs, son pantalon
+trop court, ses caoutchoucs, ses bas bleus, son bouquet départemental et
+cette solennité de démarche particulière à tous les êtres trop petits,
+le petit Chose devait être tout à fait comique.
+
+C'était justement une journée de la fin de l'hiver, une de ces journées
+tièdes et lumineuses, qui, à Paris, souvent sont plus le printemps que
+le printemps lui-même. Il y avait beaucoup de monde dehors. Un peu
+étourdi par le va-et-vient bruyant de la rue, j'allais devant moi,
+timide, et le long des murs. On me bousculait, je disais «pardon!» et je
+devenais tout rouge. Aussi je me gardais bien de m'arrêter devant les
+magasins et, pour rien au monde, je n'aurais demandé ma route. Je
+prenais une rue, puis une autre, toujours tout droit. On me regardait.
+Cela me gênait beaucoup. Il y avait des gens qui se retournaient sur
+mes talons et des yeux qui riaient en passant près de moi; une fois
+j'entendis une femme dire à une autre: «Regarde donc celui-là.» Cela me
+fit broncher... Ce qui m'embarrassait beaucoup aussi, c'était l'oeil
+inquisiteur des sergents de ville. A tous les coins de rue, ce diable
+d'oeil silencieux se braquait sur moi curieusement; et, quand j'avais
+passé, je le sentais encore qui me suivait de loin et me brûlait dans le
+dos. Au fond, j'étais un peu inquiet.
+
+Je marchai ainsi près d'une heure, jusqu'à un grand boulevard planté
+d'arbres grêles. Il y avait là tant de bruit, tant de gens, tant de
+voitures, que je m'arrêtai presque effrayé.
+
+«Comment me tirer d'ici? pensai-je en moi-même. Comment rentrer à la
+maison? Si je demande le clocher de Saint-Germain-des-Prés, on se
+moquera de moi. J'aurai l'air d'une cloche égarée qui revient de Rome,
+le jour de Pâques.»
+
+Alors, pour me donner le temps de prendre un parti, je m'arrêtai devant
+les affiches de théâtre, de l'air affairé d'un homme qui fait son
+menu de spectacles pour le soir. Malheureusement les affiches, fort
+intéressantes d'ailleurs, ne donnaient pas le moindre renseignement sur
+le clocher de Saint-Germain, et je risquais fort de rester là jusqu'au
+grand coup de trompette du jugement dernier, quand soudain ma mère
+Jacques parut à mes côtés. Il était aussi étonné que moi.
+
+«Comment! c'est toi, Daniel! Que fais-tu là, bon Dieu?»
+
+Je répondis d'un petit air négligent:
+
+«Tu vois! je me promène.»
+
+Ce bon garçon de Jacques me regardait avec admiration:
+
+«C'est qu'il est déjà Parisien, vraiment!»
+
+Au fond, j'étais bien heureux de l'avoir, et je m'accrochai à son bras
+avec une joie d'enfant, comme à Lyon, quand M. Eyssette père était venu
+nous chercher sur le bateau.
+
+«Quelle chance que nous nous soyons rencontrés! me dit Jacques. Mon
+marquis a une extinction de voix, et comme, heureusement, on ne peut pas
+dicter par gestes, il m'a donné congé jusqu'à demain.... Nous allons en
+profiter pour faire une grande promenade....»
+
+Là-dessus, il m'entraîne; et nous voilà partis dans Paris, bien serrés
+l'un contre l'autre et tout fiers de marcher ensemble.
+
+Maintenant que mon frère est près de moi, la rue ne me fait plus peur.
+Je vais la tête haute, avec un aplomb de trompette aux zouaves, et gare
+au premier qui rira! Pourtant une chose m'inquiète. Jacques, chemin
+faisant, me regarde à plusieurs reprises d'un air piteux. Je n'ose lui
+demander pourquoi.
+
+«Sais-tu qu'ils sont très gentils tes caoutchoucs? me dit-il au bout
+d'un moment.
+
+--N'est-ce pas, Jacques?
+
+--Oui, ma foi! très gentils...» Puis, en souriant, il ajoute: «C'est
+égal, quand je serai riche, je t'achèterai une paire de bons souliers
+pour mettre dedans.»
+
+Pauvre cher Jacques! il a dit cela sans malice; mais il n'en faut pas
+plus pour me décontenancer. Voilà toutes mes hontes revenues. Sur ce
+grand boulevard ruisselant de clair soleil, je me sens ridicule avec mes
+caoutchoucs, et quoi que Jacques puisse me dire d'aimable en faveur de
+ma chaussure, je veux rentrer sur-le-champ.
+
+Nous rentrons. On s'installe au coin du feu, et le reste de la
+journée se passe gaiement à bavarder ensemble comme deux moineaux de
+gouttière... Vers le soir, on frappe à notre porte. C'est un domestique
+du marquis avec ma malle.
+
+«Très bien! dit ma mère Jacques. Nous allons inspecter un peu ta
+garde-robe.»
+
+Pécaïre! ma garde-robe!...
+
+L'inspection commence. Il faut voir notre mine piteusement comique en
+faisant ce maigre inventaire. Jacques, à genoux devant la malle, tire
+les objets l'un après l'autre et les annonce à mesure.
+
+«Un dictionnaire... une cravate... un autre dictionnaire... Tiens! une
+pipe... tu fumes donc!... Encore une pipe... Bonté divine! que de
+pipes! Si tu avais seulement autant de chaussettes... Et ce gros livre,
+qu'est-ce que c'est?... Oh! oh!... _Cahier de punitions... Boucoyran
+500 lignes... Soubeyrol, 400 lignes... Boucoyran, 500 lignes..._
+_Boucoyran.... Boucoyran...._ Sapristi! tu ne le ménageais pas, le nommé
+Boucoyran.... C'est égal, deux ou trois douzaines de chemises feraient
+bien mieux notre affaire.»
+
+A cet endroit de l'inventaire, ma mère Jacques pousse un cri de
+surprise....
+
+«Miséricorde! Daniel... qu'est-ce que je vois? Des vers! ce sont des
+vers.... Tu en fais donc toujours?... Cachottier, va! pourquoi ne m'en
+as-tu jamais parlé dans tes lettres? Tu sais bien pourtant que je
+ne suis pas un profane.... J'ai fait des poèmes, moi aussi, dans
+le temps.... Souviens-toi de _Religion! Religion! Poème en douze
+chants!_.... Çà, monsieur le lyrique, voyons un peu tes poésies!...
+
+--Oh! non, Jacques, je t'en prie. Cela n'en vaut pas la peine.
+
+--Tous les mêmes, ces poètes, dit Jacques en riant. Allons! mets-toi là,
+et lis-moi tes vers; sinon je vais les lire moi-même, et tu sais comme
+je lis mal!»
+
+Cette menace me décide; je commence ma lecture.
+
+Ce sont des vers que j'ai faits au collège de Sarlande, sous les
+châtaigniers de la Prairie, en surveillant les élèves.... Bons, ou
+méchants? Je ne m'en souviens guère; mais quelle émotion en les
+lisant!... Pensez donc! des poésies qu'on n'a jamais montrées à
+personne.... Et puis l'auteur de _Religion! Religion!_ n'est pas un juge
+ordinaire. S'il allait se moquer de moi? Pourtant, à mesure que je lis,
+la musique des rimes me grise et ma voix se raffermit. Assis devant la
+croisée, Jacques m'écoute, impassible. Derrière lui, dans l'horizon,
+se couche un gros soleil rouge qui incendie nos vitres. Sur le bord du
+toit, un chat maigre bâille et s'étire en nous regardant; il a l'air
+renfrogné d'un sociétaire de la Comédie-Française écoutant une
+tragédie.... Je vois tout cela du coin de l'oeil sans interrompre ma
+lecture.
+
+Triomphe inespéré! A peine j'ai fini, Jacques enthousiasmé quitte sa
+place et me saute au cou:
+
+«Oh! Daniel! que c'est beau! que c'est beau!»
+
+Je le regarde avec un peu de défiance.
+
+«Vraiment, Jacques, tu trouves?...
+
+--Magnifique, mon cher, magnifique!... Pense que tu avais toutes
+ces richesses dans ta malle et que tu n'en disais rien! C'est
+incroyable!...»
+
+Et voilà ma mère Jacques qui marche à grands pas dans la chambre,
+parlant tout seul et gesticulant. Tout à coup, il s'arrête en prenant un
+air solennel:
+
+«Il n'y a plus à hésiter: Daniel, tu es poète, il faut rester poète et
+chercher ta vie de ce côté-là.
+
+--Oh! Jacques, c'est bien difficile... Les débuts surtout. On gagne si
+peu.
+
+--Bah! je gagnerai pour deux, n'aie pas peur.
+
+--Et le foyer, Jacques, le foyer que nous voulons reconstruire?
+
+--Le foyer! je m'en charge. Je me sens de force à le reconstruire à moi
+tout seul. Toi, tu l'illustreras, et tu penses comme nos parents seront
+fiers de s'asseoir à un foyer célèbre!...»
+
+J'essaie encore quelques objections; mais Jacques a réponse à tout. Du
+reste, il faut le dire, je ne me défends que faiblement. L'enthousiasme
+fraternel commence à me gagner. La foi poétique me pousse à vue d'oeil,
+et je me sens déjà par tout mon être un prurigo lamartinien... Il y a un
+point, par exemple, sur lequel Jacques et moi nous ne nous entendons
+pas du tout. Jacques veut qu'à trente-cinq ans j'entre à l'Académie
+française. Moi, je m'y refuse énergiquement. Foin de l'Académie! C'est
+vieux, démodé, pyramide d'Egypte en diable.
+
+«Raison de plus pour y entrer, me dit Jacques. Tu leur mettras un peu de
+jeune sang dans les veines, à tous ces vieux Palais-Mazarin... Et puis
+Mme Eyssette sera si heureuse, songe donc!»
+
+Que répondre à cela? Le nom de Mme Eyssette est un argument sans
+réplique. Il faut se résigner à endosser l'habit vert. Va donc pour
+l'Académie! Si mes collègues m'ennuient trop, je ferai comme Mérimée, je
+n'irai jamais aux séances.
+
+Pendant cette discussion, la nuit est venue, les cloches de
+Saint-Germain carillonnent joyeusement, comme pour célébrer l'entrée
+de Daniel Eyssette à l'Académie française. «Allons dîner!» dit ma mère
+Jacques; et, tout fier de se montrer avec un académicien, il m'emmène
+dans une crémerie de la rue Saint-Benoît.
+
+C'est un petit restaurant de pauvres, avec une table d'hôte au fond pour
+les habitués. Nous mangeons dans la première salle, au milieu de gens
+très râpés, très affamés, qui raclent leurs assiettes silencieusement.
+«Ce sont presque tous des hommes de lettres», me dit Jacques à voix
+basse. Dans moi-même, je ne puis m'empêcher de faire à ce sujet quelques
+réflexions mélancoliques; mais je me garde bien de les communiquer à
+Jacques de peur de refroidir son enthousiasme.
+
+Le dîner est très gai. M. Daniel Eyssette (de l'Académie française)
+montre beaucoup d'entrain, et encore plus d'appétit. Le repas fini, on
+se hâte de remonter dans le clocher; et tandis que M. l'académicien
+fume sa pipe à califourchon sur la fenêtre, Jacques, assis à sa table,
+s'absorbe dans un grand travail de chiffres qui paraît l'inquiéter
+beaucoup. Il se ronge les ongles, s'agite fébrilement sur sa chaise,
+compte sur ses doigts, puis, tout à coup, se lève avec un cri de
+triomphe: «Bravo!... j'y suis arrivé.
+
+--A quoi, Jacques?
+
+--A établir notre budget, mon cher. Et je te réponds que ce n'était
+pas une petite affaire. Pense! soixante francs par mois pour vivre à
+deux!...
+
+--Comment! soixante?... Je croyais que tu gagnais cent francs chez le
+marquis.
+
+--Oui! mais il y a là-dessus quarante francs par mois, à envoyer à Mme
+Eyssette pour la reconstruction du foyer.... Restent donc soixante
+francs. Nous avons quinze francs de chambre; comme tu vois, ce n'est pas
+cher; seulement, il faut que je fasse le lit moi-même.
+
+--Je le ferai aussi, moi, Jacques.
+
+--Non, non. Pour un académicien, ce ne serait pas convenable. Mais
+revenons au budget.... Donc 15 francs de chambre, 5 francs de
+charbon--seulement 5 francs, parce que je vais le chercher moi-même aux
+usines tous les mois--, restent 40 francs. Pour ta nourriture, mettons
+30 francs. Tu dîneras à la crémerie où nous sommes allés ce soir, c'est
+15 sous sans le dessert, et tu as vu qu'on n'est pas trop mal. Il te
+reste 5 sous pour ton déjeuner. Est-ce assez?
+
+--Je crois bien.
+
+--Nous avons encore 10 francs. Je compte 7 francs de blanchissage....
+Quel dommage que je n'aie pas le temps! j'irais moi-même au bateau....
+Restent 3 francs que j'emploie comme ceci: 30 sous pour mes déjeuners...
+dame, tu comprends! moi, je fais tous les jours un bon repas chez mon
+marquis, et je n'ai pas besoin d'un déjeuner aussi substantiel que
+le tien. Les derniers trente sous sont les menus frais, tabac,
+timbres-poste et autres dépenses imprévues. Cela nous fait juste nos
+soixante francs.... Hein! Crois-tu que c'est calculé?»
+
+Et Jacques enthousiasmé, se met à gambader dans la chambre; puis,
+subitement, il s'arrête et prend un air consterné:
+
+«Allons, bon! le budget est à refaire... J'ai oublié quelque chose.
+
+--Quoi donc?
+
+--Et la bougie!... Comment feras-tu, le soir, pour travailler, si tu
+n'as pas de bougie? C'est une dépense indispensable, et une dépense d'au
+moins cinq francs par mois.... Où pourrait-on bien les décrocher,
+ces cinq francs-là?... L'argent du foyer est sacré, et sous aucun
+prétexte.... Eh! parbleu, j'ai notre affaire. Voici le mois de mars qui
+vient, et avec lui le printemps, la chaleur, le soleil.
+
+--Eh bien, Jacques?
+
+--Eh bien, Daniel, quand il fait chaud, le charbon est inutile: soit 5
+francs de charbon, que nous transformons en 5 francs de bougie; et voilà
+le problème résolu.... Décidément, je suis né pour être ministre des
+Finances.... Qu'en dis-tu? Cette fois, le budget tient sur ses jambes,
+et je crois que nous n'avons rien oublié.... Il y a bien encore la
+question des souliers et des vêtements, mais je sais ce que je vais
+faire.... J'ai tous les jours ma soirée libre à partir de huit heures,
+je chercherai une place de teneur de livres chez quelque petit marchand.
+Bien sûr que l'ami Pierrotte me trouvera cela facilement.
+
+--Ah! çà, Jacques, vous êtes donc très liés, toi et l'ami Pierrotte?...
+Est-ce que tu y vas souvent?
+
+--Oui, très souvent. Le soir, on fait de la musique.
+
+--Tiens! Pierrotte est musicien.
+
+--Non! pas lui; sa fille.
+
+--Sa fille!... Il a donc une fille?... Hé! Hé! Jacques.... Est-elle
+jolie, Mlle Pierrotte?
+
+--Oh! tu m'en demandes trop pour une fois, mon petit Daniel.... Un autre
+jour, je te répondrai. Maintenant, il est tard; allons nous coucher.»
+
+Et pour cacher l'embarras que lui causent mes questions, Jacques se met
+à border le lit activement avec un soin de vieille fille.
+
+C'est un lit de fer à une place, en tout pareil à celui dans lequel nous
+couchions tous les deux, à Lyon, rue Lanterne.
+
+«T'en souviens-tu, Jacques! de notre petit lit de la rue Lanterne, quand
+nous lisions des romans en cachette, et que M. Eyssette nous criait du
+fond de son lit, avec sa plus grosse voix: «Éteignez vite, ou je me
+lève!»
+
+Jacques se souvient de cela, et aussi de bien d'autres choses.... De
+souvenir en souvenir, minuit sonne à Saint-Germain qu'on ne songe pas
+encore à dormir.
+
+«Allons!... bonne nuit!» me dit Jacques résolument.
+
+Mais au bout de cinq minutes, je l'entends qui pouffe de rire sous sa
+couverture.
+
+«De quoi ris-tu, Jacques?...
+
+--Je ris de l'abbé Micou, tu sais, l'abbé Micou de la manécanterie....
+Te le rappelles-tu?...
+
+--Parbleu!...»
+
+Et nous voilà partis à rire, à rire, à bavarder, à bavarder.... Cette
+fois, c'est moi qui suis raisonnable et qui dis:
+
+«Il faut dormir.»
+
+Mais un moment après, je recommence de plus belle:
+
+«Et Rouget, Jacques. Est-ce que tu t'en souviens?...»
+
+Là-dessus, nouveaux éclats de rire et causeries à n'en plus finir....
+
+Soudain un grand coup de poing ébranle la cloison de mon côté, du côté
+de la ruelle. Consternation générale.
+
+«C'est Coucou-Blanc!... me dit Jacques tout bas dans l'oreille.
+
+--Coucou-Blanc! Qu'est-ce que cela?
+
+--Chut!... pas si haut.... Coucou-Blanc est notre voisine. Elle se
+plaint sans doute que nous l'empêchons de dormir.
+
+--Dis donc, Jacques! quel drôle de nom elle a, notre voisine!...
+Coucou-Blanc! Est-ce qu'elle est jeune?...
+
+--Tu pourras en juger toi-même, mon cher. Un jour ou l'autre, vous vous
+rencontrerez dans l'escalier. Mais en attendant, dormons vite.... sans
+quoi Coucou-Blanc pourrait bien se fâcher encore.»
+
+Là-dessus, Jacques souffle la bougie, et M. Daniel Eyssette (de
+l'Académie française) s'endort sur l'épaule de son frère comme quand il
+avait dix ans.
+
+
+
+V
+
+COUCOU-BLANC ET LA DAME DU PREMIER
+
+Il y a, sur la place de Saint-Germain-des-Prés, dans le coin de
+l'église, à gauche et tout au bord des toits, une petite fenêtre qui me
+serre le coeur chaque fois que je la regarde. C'est la fenêtre de notre
+ancienne chambre; et, encore aujourd'hui, quand je passe par là, je me
+figure que le Daniel d'autrefois est toujours là-haut, assis à sa table
+contre la vitre, et qu'il sourit de pitié en voyant dans la rue le
+Daniel d'aujourd'hui triste et déjà courbé.
+
+Ah! vieille horloge de Saint-Germain, que de belles heures tu m'as
+sonnées quand j'habitais là-haut, avec ma mère Jacques!... Est-ce que
+tu ne pourrais pas m'en sonner encore quelques-unes de ces heures de
+vaillance et de jeunesse? J'étais si heureux dans ce temps-là... Je
+travaillais de si bon coeur!...
+
+Le matin, on se levait avec le jour. Jacques, tout de suite, s'occupait
+du ménage. Il allait chercher de l'eau, balayait la chambre, rangeait
+ma table. Moi, je n'avais le droit de toucher à rien. Si je lui disais:
+«Jacques, veux-tu que je t'aide?» Jacques se mettait à rire: «Tu n'y
+songes pas, Daniel. Et la dame du premier?» Avec ces deux mots gros
+d'allusions, il me fermait la bouche.
+
+Voici pourquoi.
+
+Pendant les premiers jours de notre vie à deux, c'était moi qui étais
+chargé de descendre chercher de l'eau dans la cour. A une autre heure
+de la journée, je n'aurais peut-être pas osé! mais, le matin, toute la
+maison dormait encore, et ma vanité ne risquait pas d'être rencontrée
+dans l'escalier une cruche à la main. Je descendais, en m'éveillant, à
+peine vêtu. A cette heure-là, la cour était déserte. Quelquefois, un
+palefrenier en casaque rouge nettoyait ses harnais près de la pompe.
+C'était le cocher de la dame du premier, une jeune créole très élégante
+dont on s'occupait beaucoup dans la maison. La présence de cet homme
+suffisait pour me gêner; quand il était là, j'avais honte, je pompais
+vite et je remontais avec ma cruche à moitié remplie. Une fois en haut,
+je me trouvais très ridicule, ce qui ne m'empêchait pas d'être aussi
+gêné le lendemain, si j'apercevais la casaque rouge dans la cour.... Or,
+un matin que j'avais eu la chance d'éviter cette formidable casaque, je
+remontais allégrement et ma cruche toute pleine, lorsque, à la
+hauteur du premier étage, je me trouvai face à face avec une dame qui
+descendait. C'était la dame du premier.
+
+Droite et fière, les yeux baissés sur un livre, elle allait lentement
+dans un flot d'étoffes soyeuses. A première vue, elle me parut belle,
+quoique un peu pâle; ce qui me resta d'elle, surtout, c'est une petite
+cicatrice blanche qu'elle avait dans un coin, au-dessous de la lèvre. En
+passant devant moi, la dame leva les yeux. J'étais debout contre le mur,
+ma cruche à la main, tout rouge et tout honteux. Pensez! être surpris
+ainsi comme un porteur d'eau, mal peigné, ruisselant, le cou nu, la
+chemise entrouverte... quelle humiliation! J'aurais voulu entrer dans la
+muraille.... La dame me regarda un moment bien en face d'un air de
+reine indulgente, avec un petit sourire, puis elle passa.... Quand je
+remontai, j'étais furieux. Je racontai mon aventure à Jacques, qui se
+moqua beaucoup de ma vanité; mais le lendemain, il prit la cruche sans
+rien dire et descendit. Depuis lors, il descendit ainsi tous les matins;
+et moi, malgré mes remords, je le laissais faire: j'avais trop peur de
+rencontrer encore la dame du premier.
+
+Le ménage fini, Jacques s'en allait chez son marquis, et je ne le
+revoyais plus que dans la soirée. Je passais mes journées tout seul, en
+tête-à-tête avec la Muse ou ce que j'appelais la Muse. Du matin au soir,
+la fenêtre restait ouverte avec ma table devant, et sur cet établi, du
+matin au soir j'enfilais des rimes. De temps en temps un pierrot venait
+boire à ma gouttière; il me regardait un moment d'un air effronté, puis
+il allait dire aux autres ce que je faisais, et j'entendais le bruit sec
+de leurs petites pattes sur les ardoises.... J'avais aussi les cloches
+de Saint-Germain qui me rendaient visite plusieurs fois dans le jour.
+J'aimais bien quand elles venaient me voir. Elles entraient bruyamment
+par la fenêtre et remplissaient la chambre de musique. Tantôt des
+carillons joyeux et fous précipitaient leurs doubles croches, tantôt
+des glas noirs, lugubres, dont les notes tombaient une à une comme des
+larmes. Puis j'avais les angélus: l'angélus de midi, un archange aux
+habits de soleil qui entrait chez moi tout resplendissant de lumière;
+l'angélus du soir, un séraphin mélancolique qui descendait dans un rayon
+de lune et faisait toute la chambre humide en y secouant ses grandes
+ailes....
+
+La Muse, les pierrots, les cloches, je ne recevais jamais d'autres
+visites. Qui serait venu me voir? Personne ne me connaissait. A la
+crémerie de la rue Saint-Benoît, j'avais toujours soin de me mettre à
+une petite table à part de tout le monde; je mangeais vite, les
+yeux dans mon assiette; puis, le repas fini, je prenais mon chapeau
+furtivement et je rentrais à toutes jambes. Jamais une distraction,
+jamais une promenade; pas même la musique au Luxembourg. Cette timidité
+maladive que je tenais de Mme Eyssette était encore augmentée par le
+délabrement de mon costume et ces malheureux caoutchoucs qu'on n'avait
+pas pu remplacer. La rue me faisait peur, me rendait honteux. Je
+n'aurais jamais voulu descendre de mon clocher. Quelquefois pourtant,
+par ces jolis soirs mouillés des printemps parisiens, je rencontrais, en
+revenant de la crémerie, des volées d'étudiants en belle humeur, et de
+les voir s'en aller ainsi bras dessus bras dessous, avec leurs grands
+chapeaux, leurs pipes, leurs maîtresses, cela me donnait des idées....
+Alors je remontais bien vite mes cinq étages, j'allumais ma bougie, et
+je me mettais au travail rageusement jusqu'à l'arrivée de Jacques.
+
+Quand Jacques arrivait, la chambre changeait d'aspect. Elle était toute
+gaieté, bruit, mouvement. On chantait, on riait, on se demandait des
+nouvelles de la journée. «As-tu bien travaillé? me disait Jacques, ton
+poème avance-t-il?» Puis il me racontait quelque nouvelle invention de
+son original marquis, tirait de sa poche des friandises du dessert mises
+de côté pour moi, et s'amusait à me les voir croquer à belles dents.
+Après quoi, je retournais à l'établi aux rimes. Jacques faisait deux
+ou trois tours dans la chambre, et, quand il me croyait bien en train,
+s'esquivait en me disant: «Puisque tu travailles, je vais _là-bas_
+passer un moment.» _Là-bas_, cela voulait dire chez Pierrotte; et si
+vous n'avez pas déjà deviné pourquoi Jacques allait si souvent _là-bas_,
+c'est que vous n'êtes pas bien habile. Moi, je compris tout, dès le
+premier jour, rien qu'à le voir lisser ses cheveux devant la glace avant
+de partir, et recommencer trois ou quatre fois son noeud de cravate;
+mais pour ne pas le gêner, je faisais semblant de ne me douter de rien,
+et je me contentais de rire au-dedans de moi, en pensant des choses....
+
+Jacques parti, en avant les rimes! A cette heure-là je n'avais plus le
+moindre bruit; les pierrots, les angélus, tous mes amis étaient couchés.
+Complet tête-à-tête avec la Muse.... Vers neuf heures, j'entendais
+monter dans l'escalier,--un petit escalier de bois qui faisait suite au
+grand. C'était Mlle Coucou-Blanc, notre voisine, qui rentrait. A partir
+de ce moment, je ne travaillais plus. Ma cervelle émigrait effrontément
+chez la voisine et n'en bougeait pas.... Que pouvait-elle bien être,
+cette mystérieuse Coucou-Blanc?... Impossible d'avoir le moindre
+renseignement à son endroit.... Si j'en parlais à Jacques, il prenait un
+petit air en dessous pour me dire: «Comment!... tu ne l'as pas encore
+rencontrée, notre superbe voisine?» Mais, jamais il ne s'expliquait
+davantage. Moi je pensais: «Il ne veut pas que je la connaisse.... C'est
+sans doute une grisette du Quartier latin.» Et cette idée m'embrasait la
+tête. Je me figurais quelque chose de frais, de jeune, de joyeux--une
+grisette, quoi! Il n'y avait pas jusqu'à ce nom de Coucou-Blanc qui
+ne me parût plein de saveur, un de ces jolis sobriquets d'amour comme
+Musette ou Mimi Pinson. C'était, dans tous les cas, une Musette bien
+sage et bien rangée que ma voisine, une Musette de Nanterre, qui
+rentrait tous les soirs à la même heure, et toujours seule. Je savais
+cela pour avoir plusieurs jours de suite, à l'heure où elle arrivait,
+appliqué mon oreille à sa cloison... Invariablement, voici ce que
+j'entendais: d'abord comme un bruit de bouteille qu'on débouche et
+rebouche plusieurs fois; puis au bout d'un moment, pouf! la chute d'un
+corps très lourd sur le parquet; et presque aussitôt une petite voix
+grêle, très aiguë, une voix de grillon malade, entonnant je ne sais quel
+air à trois notes, triste à faire pleurer. Sur cet air-là, il y avait
+des paroles, mais je ne les distinguais pas, excepté cependant
+les incompréhensibles syllabes que voici:--_Tolocototignan!_...
+_Tolocototignan!_...--qui revenaient de temps en temps dans la chanson
+comme un refrain plus accentué que le reste. Cette singulière musique
+durait environ une heure; puis, sur un dernier _tolocototignan_, la voix
+s'arrêtait tout à coup; et je n'entendais plus qu'une respiration lente
+et lourde... Tout cela m'intriguait beaucoup.
+
+Un matin, ma mère Jacques, qui venait de chercher de l'eau, entra
+vivement chez nous avec un grand air de mystère et s'approchant de moi
+me dit tout bas:
+
+«Si tu veux voir notre voisine... chut!... elle est là.»
+
+D'un bond je fus sur le palier... Jacques ne m'avait pas menti...
+Coucou-Blanc était dans sa chambre, avec sa porte grande ouverte; et
+je pus enfin la contempler... Oh! Dieu! Ce ne fut qu'une vision; mais
+quelle vision!... Imaginez une petite mansarde complètement nue, à terre
+une paillasse, sur la cheminée une bouteille d'eau-de-vie, au-dessus de
+la paillasse un énorme et mystérieux fer à cheval pendu au mur comme un
+bénitier. Maintenant, au milieu de ce chenil, figurez-vous une horrible
+Négresse avec de gros yeux de nacre, des cheveux courts, laineux et
+frisés comme une toison de brebis noire, et une vieille crinoline rouge,
+sans rien dessus.... C'est ainsi que m'apparut pour la première fois ma
+voisine Coucou-Blanc, la Coucou-Blanc de mes rêves, la soeur de Mimi
+Pinson et de Bergerette.... O province romanesque, que ceci te serve de
+leçon!...
+
+«Eh bien, me dit Jacques en me voyant rentrer, eh bien, comment la
+trouves....» Il n'acheva pas sa phrase et, devant ma mine déconfite,
+partit d'un immense éclat de rire. J'eus le bon esprit de faire comme
+lui, et nous voilà riant de toutes nos forces l'un en face de l'autre
+sans pouvoir parler. A ce moment, par la porte entrebâillée, une grosse
+tête noire se glissa dans la chambre et disparut presque aussitôt en
+nous criant: «Blancs moquer Nègre, pas joli.» Vous pensez si nous rîmes
+de plus belle....
+
+Quand notre gaieté fut un peu calmée, Jacques m'apprit que la Négresse
+Coucou-Blanc était au service de la dame du premier; dans la maison, on
+l'accusait d'être un peu sorcière: à preuve, le fer à cheval, symbole du
+culte Vaudoux, qui pendait au-dessus de sa paillasse. On disait aussi
+que tous les soirs, quand sa maîtresse était sortie. Coucou-Blanc
+s'enfermait dans sa mansarde, buvait de l'eau-de-vie jusqu'à tomber
+ivre morte, et chantait des chansons nègres une partie de la nuit. Ceci
+m'expliquait tous les bruits mystérieux qui venaient de chez ma voisine:
+la bouteille débouchée, la chute sur le parquet, et l'air monotone à
+trois notes. Quant au _tolocototignan_, il paraît que c'est une sorte
+d'onomatopée, très répandue chez les Nègres du Cap, quelque chose comme
+notre _lon, lan, la_; les Pierre Dupont en ébène mettent de ça dans
+toutes leurs chansons.
+
+A partir de ce jour, ai-je besoin de le dire? le voisinage de
+Coucou-Blanc ne me donna plus autant de distractions. Le soir, quand
+elle montait, mon coeur ne trottait plus si vite; jamais je ne me
+dérangeais plus pour aller coller mon oreille à la cloison....
+Quelquefois pourtant, dans le silence de la nuit, les _tolocototignan_
+venaient jusqu'à ma table, et j'éprouvais je ne sais quel vague malaise
+en entendant ce triste refrain; on eût dit que je pressentais le rôle
+qu'il allait jouer dans ma vie....
+
+Sur ces entrefaites, ma mère Jacques trouva une place de teneur de
+livres à cinquante francs par mois chez un petit marchand de fer, où il
+devait se rendre tous les soirs en sortant de chez le marquis. Le pauvre
+garçon m'apprit cette bonne nouvelle, moitié content, moitié fâché.
+«Comment feras-tu pour aller _là-bas_?» lui dis-je tout de suite. Il me
+répondit, les yeux pleins de larmes: «J'irai le dimanche.» Et dès lors,
+comme il l'avait dit, il n'alla plus _là-bas_ que le dimanche, mais cela
+lui coûtait, bien sûr.
+
+Quel était donc ce _là-bas_ si séduisant qui tenait tant à coeur à
+ma mère Jacques?... Je n'aurais pas été fâché de le connaître.
+Malheureusement on ne me proposait jamais de m'emmener; et moi, j'étais
+trop fier pour le demander. Le moyen d'ailleurs d'aller quelque part,
+avec mes caoutchoucs?... Un dimanche pourtant, au moment de partir chez
+Pierrotte, Jacques me dit avec un peu d'embarras:
+
+«Est-ce que tu n'aurais pas envie de m'accompagner _là-bas_, petit
+Daniel? Tu leur ferais sûrement un grand plaisir.
+
+--Mais, mon cher, tu plaisantes....
+
+--Oui, je le sais bien.... Le salon de Pierrotte n'est guère la place
+d'un poète.... Ils sont là un tas de vieilles peaux de lapins....
+
+--Oh! ce n'est pas pour cela, Jacques; c'est seulement à cause de mon
+costume....
+
+--Tiens! au fait... je n'y songeais pas», dit Jacques.
+
+Et il partit comme enchanté d'avoir une vraie raison pour ne pas
+m'emmener.
+
+A peine au bas de l'escalier, le voilà qui remonte et vient vers moi
+tout essoufflé.
+
+«Daniel, me dit-il, si tu avais eu des souliers et une jaquette
+présentable, m'aurais-tu accompagné chez Pierrotte?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Eh bien: alors, viens... je vais t'acheter tout ce qu'il te faut, nous
+irons _là-bas_.»
+
+Je le regardai, stupéfait. «C'est la fin du mois, j'ai de l'argent»,
+ajouta-t-il pour me convaincre. J'étais si content de l'idée des
+nippes fraîches que je ne remarquai pas l'émotion de Jacques ni le ton
+singulier dont il parlait. Ce n'est que plus tard que je songeai à
+tout cela. Pour le moment, je lui sautai au cou, et nous partîmes chez
+Pierrotte, en passant par le Palais-Royal, où je m'habillai de neuf chez
+un fripier.
+
+
+
+VI
+
+LE ROMAN DE PIERROTTE
+
+Quand Pierrotte avait vingt ans, si on lui avait prédit qu'un jour il
+succéderait à M. Lalouette dans le commerce des porcelaines, qu'il
+aurait deux cent mille francs chez son notaire--Pierrotte, un
+notaire--et une superbe boutique à l'angle du passage du Saumon, on
+l'aurait beaucoup étonné.
+
+Pierrotte, à vingt ans, n'était jamais sorti de son village, portait de
+gros _esclots_ en sapin des Cévennes, ne savait pas un mot de français
+et gagnait cent écus par an à élever des vers à soie; solide compagnon
+du reste, beau danseur de bourrée, aimant rire et chanter la gloire,
+mais toujours d'une manière honnête et sans faire de tort aux
+cabaretiers. Comme tous les gars de son âge, Pierrotte avait une bonne
+amie, qu'il allait attendre le dimanche à la sortie des vêpres pour
+l'emmener danser des gavottes sous les mûriers. La bonne amie de
+Pierrotte s'appelait Roberte, la grande Roberte. C'était une belle
+magnanarelle de dix-huit ans, orpheline comme lui, pauvre comme lui,
+mais sachant très bien lire et écrire, ce qui, dans les villages
+cévenols, est encore plus rare qu'une dot. Très fier de sa Roberte,
+Pierrotte comptait l'épouser dès qu'il aurait tiré au sort; mais, le
+jour du tirage arrivé, le pauvre Cévenol--bien qu'il eût trempé trois
+fois sa main dans l'eau bénite avant d'aller à l'urne--amena le n° 4...
+Il fallait partir. Quel désespoir!... Heureusement Mme Eyssette, qui
+avait été nourrie, presque élevée par la mère de Pierrotte, vint au
+secours de son frère de lait et lui prêta deux mille francs pour
+s'acheter un homme.--On était riche chez les Eyssette dans ce
+temps-là!--L'heureux Pierrotte ne partit donc pas et put épouser sa
+Roberte; mais comme ces braves gens tenaient avant tout à rendre
+l'argent de Mme Eyssette et qu'en restant au pays ils n'y seraient
+jamais parvenus, ils eurent le courage de s'expatrier et marchèrent sur
+Paris pour y chercher fortune.
+
+Pendant un an, on n'entendit plus parler de nos montagnards; puis, un
+beau matin, Mme Eyssette reçut une lettre touchante, signée «Pierrotte
+et sa femme», qui contenait 300 francs, premiers fruits de leurs
+économies. La seconde année, nouvelle lettre de «Pierrotte et sa femme»
+avec un dernier envoi de 1200 francs et des rien.--Sans doute, les
+affaires ne marchaient pas.--La quatrième année, troisième lettre de
+«Pierrotte et sa femme» avec un dernier envoi de 1200 francs et des
+bénédictions pour toute la famille Eyssette. Malheureusement, quand
+cette lettre arriva chez nous, nous étions en pleine débâcle: on venait
+de vendre la fabrique, et nous aussi nous allions nous expatrier....
+Dans sa douleur, Mme Eyssette oublia de répondre à «Pierrotte et sa
+femme». Depuis lors, nous n'en eûmes plus de nouvelles, jusqu'au jour où
+Jacques, arrivant à Paris, trouva le bon Pierrotte--Pierrotte sans sa
+femme, hélas!--installé dans le comptoir de l'ancienne maison Lalouette.
+
+Rien de moins poétique, rien de plus touchant que l'histoire de cette
+fortune. En arrivant à Paris, la femme de Pierrotte s'était mise
+bravement à faire des ménages. La première maison fut justement la
+maison Lalouette. Ces Lalouette étaient de riches commerçants avares et
+maniaques, qui n'avaient jamais voulu prendre ni un commis ni une bonne,
+parce qu'il faut tout faire par soi-même («Monsieur, jusqu'à cinquante
+ans, j'ai fait mes culottes moi-même!» disait le père Lalouette avec
+fierté), et qui, sur leurs vieux jours seulement, se donnaient le luxe
+flamboyant d'une femme de ménage à douze francs par mois. Dieu sait
+que ces douze francs-là, l'ouvrage les valait bien! La boutique,
+l'arrière-boutique, un appartement au quatrième, deux seilles d'eau pour
+la cuisine à remplir tous les matins! Il fallait venir des Cévennes pour
+accepter de pareilles conditions; mais bah! la Cévenole était jeune,
+alerte, rude au travail et solide des reins comme une jeune taure; en un
+tour de main, elle expédiait ce gros ouvrage et, par-dessus le marché,
+montrait tout le temps aux deux vieillards son joli rire, qui valait
+plus de douze francs à lui tout seul... A force de belle humeur et de
+vaillance cette courageuse montagnarde finit par séduire ses patrons.
+On s'intéressa à elle; on la fit causer; puis, un beau jour,
+spontanément--les coeurs les plus secs ont parfois de ces soudaines
+floraisons de bonté--, le vieux Lalouette offrit de prêter un peu
+d'argent à Pierrotte pour qu'il pût entreprendre un commerce à son idée.
+
+Voici quelle fut l'idée de Pierrotte: il se procura un vieux bidet, une
+carriole, et s'en alla d'un bout de Paris à l'autre en criant de toutes
+ses forces: «Débarrassez-vous de ce qui vous gêne!» Notre finaud de
+Cévenol ne vendait pas, il achetait... quoi?... tout... Les pots cassés,
+les vieux fers, les papiers, les bris de bouteilles, les meubles hors de
+service qui ne valent pas la peine d'être vendus, les vieux galons dont
+les marchands ne veulent pas, tout ce qui ne vaut rien et qu'on garde
+chez soi par habitude, par négligence, parce qu'on ne sait qu'en faire,
+tout ce qui gêne!... Pierrotte ne faisait fi de rien, il achetait tout,
+ou du moins il acceptait tout; car le plus souvent on ne lui vendait
+pas, on lui donnait, on se débarrassait. «Débarrassez-vous de ce qui
+vous gêne!»
+
+Dans le quartier Montmartre, le Cévenol était très populaire. Comme tous
+les petits commerçants ambulants qui veulent faire trou dans le brouhaha
+de la rue, il avait adopté une mélopée personnelle et bizarre, que les
+ménagères connaissaient bien... C'était d'abord à pleins poumons le
+formidable: «Débarrassez-vous de ce qui vous gèèène!» Puis, sur un
+ton lent et pleurard, de longs discours tenus à sa bourrique, à son
+Anastagille, comme il l'appelait. Il croyait dire Anastasie. «Allons!
+viens, Anastagille; allons! viens, mon enfant...» Et la bonne
+Anastagille suivait, la tête basse, longeant les trottoirs d'un
+air mélancolique; et, de toutes les maisons on criait: «Pst! Pst!
+Anastagille!...» La carriole se remplissait, il fallait voir! Quand elle
+était bien pleine, Anastagille et Pierrotte s'en allaient à Montmartre
+déposer la cargaison chez un chiffonnier en gros, qui payait bel et bien
+tous ces «débarrassez-vous de ce qui vous gêne», qu'on avait eus pour
+rien ou pour presque rien.
+
+A ce métier singulier, Pierrotte ne fit pas fortune mais il gagna
+sa vie, et largement. Dès la première année, on rendit l'argent des
+Lalouette et on envoya trois cents francs à mademoiselle,--c'est ainsi
+que Pierrotte appelait Mme Eyssette du temps qu'elle était jeune fille,
+et depuis il n'avait jamais pu se décider à la nommer autrement.--La
+troisième année, par exemple, ne fut pas heureuse. C'était en plein
+1830. Pierrotte avait beau crier: «Débarrassez-vous de ce qui vous
+gêne!» les Parisiens, en train de se débarrasser d'un vieux roi qui les
+gênait, étaient sourds aux cris de Pierrotte et laissaient le Cévenol
+s'égosiller dans la rue; et, chaque soir, la petite carriole rentrait
+vide. Pour comble de malheur, Anastagille mourut. C'est alors que les
+vieux Lalouette, qui commençaient à ne plus pouvoir tout faire par
+eux-mêmes, proposèrent à Pierrotte d'entrer chez eux comme garçon de
+magasin. Pierrotte accepta, mais il ne garda pas longtemps ces modestes
+fonctions. Depuis leur arrivée à Paris, sa femme lui donnait tous les
+soirs des leçons d'écriture et de lecture; il savait déjà se tirer d'une
+lettre et s'exprimer en français d'une façon compréhensible. En entrant
+chez Lalouette, il redoubla d'efforts, s'en alla dans une classe
+d'adultes apprendre le calcul, et fit si bien qu'au bout de quelques
+mois il pouvait suppléer au comptoir M. Lalouette devenu presque
+aveugle, et à la vente Mme Lalouette dont les vieilles jambes
+trahissaient le grand coeur. Sur ces entrefaites, Mlle Pierrotte vint
+au monde et, dès lors, la fortune du Cévenol alla toujours croissant.
+D'abord intéressé dans le commerce des Lalouette, il devint plus tard
+leur associé; puis, un beau jour, le père Lalouette, ayant complètement
+perdu la vue, se retira du commerce et céda son fonds à Pierrotte,
+qui le paya par annuités. Une fois seul, le Cévenol donna une telle
+extension aux affaires qu'en trois ans il eut payé les Lalouette, et
+se trouva, franc de toute redevance, à la tête d'une belle boutique
+admirablement achalandée... Juste à ce moment, comme si elle eût attendu
+pour mourir que son homme n'eût plus besoin d'elle, la grande Roberte
+tomba malade et mourut d'épuisement.
+
+Voilà le roman de Pierrotte, tel que Jacques me le racontait ce soir-là
+en nous en allant au passage du Saumon; et comme la route était
+longue--on avait pris le plus long pour montrer aux Parisiens ma
+jaquette neuve--, je connaissais mon Cévenol à fond avant d'arriver chez
+lui. Je savais que le bon Pierrotte avait deux idoles auxquelles il ne
+fallait pas toucher, sa fille et M. Lalouette. Je savais aussi qu'il
+était un peu bavard et fatigant à entendre, parce qu'il parlait
+lentement, cherchait ses phrases, bredouillait et ne pouvait pas dire
+trois mots de suite sans y ajouter: «C'est bien le cas de le dire....»
+Ceci tenait à une chose: le Cévenol n'avait jamais pu se faire à notre
+langue. Tout ce qu'il pensait lui venant aux lèvres en patois du
+Languedoc, il était obligé de mettre à mesure ce languedocien en
+français, et les «C'est bien le cas de le dire....» dont il émaillait
+ses discours, lui donnaient le temps d'accomplir intérieurement ce
+petit travail. Comme disait Jacques, Pierrotte ne parlait pas, il
+traduisait.... Quant à Mlle Pierrotte, tout ce que j'en pus savoir,
+c'est qu'elle avait seize ans et qu'elle s'appelait Camille, rien de
+plus; sur ce chapitre-là mon Jacques restait muet comme un esturgeon.
+
+Il était environ neuf heures quand nous fîmes notre entrée dans
+l'ancienne maison Lalouette. On allait fermer. Boulons, volets, barres
+de fer, tout un formidable appareil de clôture gisait par tas sur le
+trottoir, devant la porte entrebâillée... Le gaz était éteint et tout le
+magasin dans l'ombre, excepté le comptoir, sur lequel posait une lampe
+en porcelaine éclairant des piles d'écus et une grosse face rouge qui
+riait. Au fond, dans l'arrière-boutique, quelqu'un jouait de la flûte.
+
+«Bonjour, Pierrotte! cria Jacques en se campant devant le comptoir....
+(J'étais à côté de lui, dans la lumière de la lampe....) Bonjour,
+Pierrotte!»
+
+Pierrotte, qui faisait sa caisse, leva les yeux à la voix de Jacques;
+puis, en m'apercevant, il poussa un cri, joignit les mains, et resta là,
+stupide, la bouche ouverte, à me regarder.
+
+«Eh bien, fit Jacques d'un air de triomphe, que vous avais-je dit?
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura le bon Pierrotte, il me semble que...
+C'est bien le cas de le dire... Il me semble que je la vois.
+
+--Les yeux surtout, reprit Jacques, regardez les yeux, Pierrotte.
+
+--Et le menton, monsieur Jacques, le menton avec la fossette», répondit
+Pierrotte, qui pour mieux me voir avait levé l'abat-jour de la lampe.
+
+Moi, je n'y comprenais rien. Ils étaient là tous les deux à me regarder,
+à cligner de l'oeil, à se faire des signes.... Tout à coup Pierrotte se
+leva, sortit du comptoir et vint à moi les bras ouverts:
+
+«Avec votre permission, monsieur Daniel, il faut que je vous embrasse...
+C'est bien le cas de le dire. Je vais croire embrasser mademoiselle.»
+
+Ce dernier mot m'expliqua tout. A cet âge-là, je ressemblais beaucoup à
+Mme Eyssette, et pour Pierrotte, qui n'avait pas vu mademoiselle depuis
+quelque vingt-cinq ans, cette ressemblance était encore plus frappante.
+Le brave homme ne pouvait pas se lasser de me serrer les mains, de
+m'embrasser, de me regarder en riant avec ses gros yeux pleins de
+larmes; il se mit ensuite à nous parler de notre mère, des deux mille
+francs, de sa Roberte, de sa Camille, de son Anastagille, et cela avec
+tant de longueurs, tant de périodes, que nous serions encore--c'est bien
+le cas de le dire--debout dans le magasin, à l'écouter, si Jacques ne
+lui avait pas dit d'un ton d'impatience: «Et votre caisse, Pierrotte!»
+
+Pierrotte s'arrêta net. Il était un peu confus d'avoir tant parlé:
+
+«Vous avez raison, monsieur Jacques, je bavarde... je bavarde... et
+puis la petite... c'est bien le cas de le dire... la petite me grondera
+d'être monté si tard.
+
+--Est-ce que Camille est là-haut? demanda Jacques d'un petit air
+indifférent.
+
+--Oui... oui, monsieur Jacques... la petite est là-haut... Elle
+languit... C'est bien le cas de le dire... Elle languit joliment de
+connaître M. Daniel. Montez donc la voir... je vais faire ma caisse et
+je vous rejoins... c'est bien le cas de le dire.»
+
+Sans en écouter davantage, Jacques me prit le bras et m'entraîna
+vite vers le fond, du côté où on jouait de la flûte... Le magasin de
+Pierrotte était grand et bien garni. Dans l'ombre, on voyait miroiter le
+ventre des carafes, les globes d'opale, l'or fauve des verres de Bohême,
+les grandes coupes de cristal, les soupières rebondies, puis de droite
+et de gauche, de longues piles d'assiettes qui montaient jusqu'au
+plafond. Le palais de la fée Porcelaine vu de nuit. Dans
+l'arrière-boutique, un bec de gaz ouvert à demi veillait encore,
+laissant sortir d'un air ennuyé un tout petit bout de langue... Nous ne
+fîmes que traverser. Il y avait là, assis sur le bord d'un canapé-lit,
+un grand jeune homme blond qui jouait mélancoliquement de la flûte.
+Jacques, en passant, dit un «bonjour» très sec, auquel le jeune homme
+blond répondit par deux coups de flûte très secs aussi, ce qui doit être
+la façon de se dire bonjour entre flûtes qui s'en veulent.
+
+«C'est le commis, me dit Jacques, quand nous fûmes dans l'escalier... Il
+nous assomme, ce grand blond, à jouer toujours de la flûte... Est-ce que
+tu aimes la flûte, toi, Daniel?»
+
+J'eus envie de lui demander: «Et la petite, l'aime-t-elle?» Mais j'eus
+peur de lui faire de la peine et je lui répondis très sérieusement:
+«Non, Jacques, je n'aime pas la flûte.»
+
+L'appartement de Pierrotte était au quatrième étage, dans la même maison
+que le magasin. Mlle Camille, trop aristocrate pour se montrer à la
+boutique, restait en haut et ne voyait son père qu'à l'heure des repas.
+«Oh! tu verras! me disait Jacques en montant, c'est tout à fait sur
+un pied de grande maison. Camille a une dame de compagnie, Mme Veuve
+Tribou, qui ne la quitte jamais.... Je ne sais pas trop d'où elle vient
+cette Mme Tribou, mais Pierrotte la connaît et prétend que c'est une
+dame de grand mérite.... Sonne, Daniel, nous y voilà!» Je sonnai; une
+Cévenole à grande coiffe vint nous ouvrir, sourit à Jacques comme à une
+vieille connaissance, et nous introduisit dans le salon.
+
+Quand nous entrâmes, Mlle Pierrotte était au piano. Deux vieilles dames
+un peu fortes, Mme Lalouette et la veuve Tribou, dame de grand mérite,
+jouaient aux cartes dans un coin. En nous voyant, tout le monde se leva.
+Il y eut un moment de trouble et de brouhaha; puis, les saluts échangés,
+les présentations faites, Jacques invita Camille--il disait Camille tout
+court--à se remettre au piano; et la dame de grand mérite profita de
+l'invitation pour continuer sa partie avec Mme Lalouette. Nous avions
+pris place, Jacques et moi, chacun d'un côté de Mlle Pierrotte, qui,
+tout en faisant trotter ses petits doigts sur le piano, causait et riait
+avec nous. Je la regardais pendant qu'elle parlait. Elle n'était pas
+jolie. Blanche, rose, l'oreille petite, le cheveu fin, mais trop de
+joues, trop de santé; avec cela, les mains rouges, et les grâces un
+peu froides d'une pensionnaire en vacances. C'était bien la fille de
+Pierrotte, une fleur des montagnes, grandie sous la vitrine du passage
+du Saumon.
+
+Telle fut, du moins, ma première impression; mais, soudain, sur un mot
+que je lui dis, Mlle Pierrotte, dont les yeux étaient restés baissés
+jusque-là, les leva lentement sur moi, et, comme par magie, la petite
+bourgeoise disparut. Je ne vis plus que ses yeux, deux grands yeux noirs
+éblouissants, que je reconnus tout de suite....
+
+O miracle! C'étaient les mêmes yeux noirs qui m'avaient lui si doucement
+là-bas, dans les murs froids du vieux collège, les yeux noirs de la fée
+aux lunettes, les yeux noirs enfin.... Je croyais rêver. J'avais envie
+de leur crier: «Beaux yeux noirs; est-ce vous? Est-ce vous que je
+retrouve dans un autre visage?» Et si vous saviez comme c'étaient bien
+eux! Impossible de s'y tromper. Les mêmes cils, le même éclat, le même
+feu noir et contenu. Quelle folie de penser qu'il pût y avoir deux
+couples de ces yeux-là par le monde! Et d'ailleurs la preuve que
+c'étaient bien les yeux noirs eux-mêmes, et non pas d'autres yeux noirs
+ressemblant à ceux-là, c'est qu'ils m'avaient reconnu eux aussi, et
+nous allions reprendre sans doute un de nos jolis dialogues muets
+d'autrefois, quand j'entendis tout près de moi, presque dans mon
+oreille, de petites dents de souris qui grignotaient. A ce bruit, je
+tournai la tête et j'aperçus dans un fauteuil, à l'angle du piano, un
+personnage auquel je n'avais pas pris garde.... C'était un grand vieux
+sec et blême, avec une tête d'oiseau, le front fuyant, le nez en pointe,
+des yeux ronds et sans vie trop loin du nez, presque sur les tempes....
+Sans un morceau de sucre que le bonhomme tenait à la main et qu'il
+becquetait de temps en temps, ou aurait pu le croire endormi. Un peu
+troublé par cette apparence, je fis à ce vieux fantôme un grand salut,
+qu'il ne me rendit pas.... «Il ne t'a pas vu, me dit Jacques.... C'est
+l'aveugle... c'est le père Lalouette....»
+
+«Il porte bien son nom....» pensai-je en moi-même. Et pour ne plus voir
+l'horrible vieux à tête d'oiseau, je me tournai bien vite du côté des
+yeux noirs; mais hélas! le charme était brisé, les yeux noirs avaient
+disparu. Il n'y avait plus à leur place qu'une petite bourgeoise toute
+raide sur son tabouret de piano....
+
+A ce moment, la porte du salon s'ouvrit et Pierrotte entra bruyamment.
+L'homme à la flûte venait derrière lui avec sa flûte sous le bras.
+Jacques, en le voyant, déchargea sur lui un regard foudroyant capable
+d'assommer un buffle; mais il dut le manquer car le joueur de flûte ne
+broncha pas.
+
+«Eh bien, petite, dit le Cévenol en embrassant sa fille à pleines
+joues, es-tu contente? on te l'a donc amené, ton Daniel.... Comment le
+trouves-tu? Il est bien gentil, n'est-ce pas? C'est bien le cas de le
+dire... tout le portrait de mademoiselle.»
+
+Et voilà le bon Pierrotte qui recommence la scène du magasin, et m'amène
+de force au milieu du salon, pour que tout le monde puisse voir les
+yeux de mademoiselle, le nez de mademoiselle, le menton à fossette de
+mademoiselle.... Cette exhibition me gênait beaucoup. Mme Lalouette et
+la dame de grand mérite avaient interrompu leur partie, et, renversées
+dans leur fauteuil, m'examinaient avec le plus grand sang-froid,
+critiquant ou louant à haute voix tel ou tel morceau de ma personne,
+absolument comme si j'étais un petit poulet de grain en vente au marché
+de la Vallée. Entre nous, la dame de grand mérite avait l'air d'assez
+bien s'y connaître, en jeunes volatiles.
+
+Heureusement que Jacques vint mettre fin à mon supplice, en demandant à
+Mlle Pierrotte de nous jouer quelque chose. «C'est cela, jouons quelque
+chose», dit vivement le joueur de flûte, qui s'élança, la flûte en
+avant. Jacques cria: «Non... non... pas de duo, pas de flûte!» Sur quoi,
+le joueur de flûte lui décocha un petit regard bleu clair, empoisonné
+comme une flèche de Caraïbe; mais l'autre ne sourcilla pas et continua à
+crier: «Pas de flûte!...» En fin de compte, c'est Jacques qui l'emporta,
+et Mlle Pierrotte nous joua sans la moindre flûte un de ces trémolos
+bien connus qu'on appelle _Rêveries de Rosellen_.... Pendant qu'elle
+jouait, Pierrotte pleurait d'admiration, Jacques nageait dans l'extase;
+silencieux, mais la flûte aux dents, le flûtiste battait la mesure avec
+ses épaules et flûtait intérieurement.
+
+Le _Rosellen_ fini, Mlle Pierrotte se tourna vers moi: «Et vous,
+monsieur Daniel, me dit-elle en baissant les yeux, est-ce que nous ne
+vous entendrons pas?... Vous êtes poète, je le sais.
+
+--Et bon poète», fit Jacques, cet indiscret de Jacques....
+
+Moi pensez que cela ne me tentait guère de dire des vers, devant tous
+ces Amalécites. Encore si les yeux noirs avaient été là; mais non!
+depuis une heure les yeux noirs s'étaient éteints, et je les cherchais
+vainement autour de moi.... Il faut voir aussi avec quel ton dégagé je
+répondis à la jeune Pierrotte:
+
+«Excusez-moi pour ce soir, mademoiselle, je n'ai pas apporté ma lyre.
+
+--N'oubliez pas de l'apporter la prochaine fois», me dit le bon
+Pierrotte, qui prit cette métaphore au pied de la lettre. Le pauvre
+homme croyait sincèrement que j'avais une lyre et que j'en jouais comme
+son commis jouait de la flûte.... Ah! Jacques m'avait bien prévenu qu'il
+m'amenait dans un drôle de monde!
+
+Vers onze heures, on servit le thé. Mlle Pierrotte allait, venait dans
+le salon; offrant le sucre, versant le lait, le sourire sur les lèvres,
+le petit doigt en l'air. C'est à ce moment de la soirée que je revis
+les yeux noirs. Ils apparurent tout à coup devant moi, lumineux et
+sympathiques, puis s'éclipsèrent de nouveau avant que j'eusse pu leur
+parler... Alors seulement je m'aperçus d'une chose, c'est qu'il y avait
+en Mlle Pierrotte deux êtres très distincts: d'abord Mlle Pierrotte,
+une petite bourgeoise à bandeaux plats, bien faite pour trôner dans
+l'ancienne maison Lalouette; et puis, les yeux noirs, ces grands yeux
+poétiques qui s'ouvraient comme deux fleurs de velours et n'avaient qu'à
+paraître pour transfigurer cet intérieur de quincailliers burlesques.
+Mlle Pierrotte, je n'en aurais pas voulu pour rien au monde; mais les
+yeux noirs... oh! les yeux noirs!...
+
+Enfin, l'heure du départ arriva. C'est Mme Lalouette qui donna le
+signal. Elle roula son mari dans un grand tartan et l'emporta sous son
+bras comme une vieille momie entourée de bandelettes. Derrière eux,
+Pierrotte nous garda encore longtemps sur le palier à nous faire des
+discours interminables: «Ah çà! monsieur Daniel, maintenant que vous
+connaissez la maison, j'espère qu'on vous y verra. Nous n'avons jamais
+grand monde, mais du monde choisi... c'est bien le cas de le dire...
+D'abord M. et Mme Lalouette, mes anciens patrons; puis Mme Tribou,
+une dame du plus grand mérite, avec qui vous pourrez causer; puis mon
+commis, un bon garçon qui nous joue quelquefois de la flûte... c'est
+bien le cas de le dire... Vous ferez des duos tous les deux. Ce sera
+gentil.»
+
+J'objectai timidement que j'étais fort occupé, et que je ne pourrais
+peut-être pas venir aussi souvent que je le désirerais.
+
+Cela le fit rire:
+
+«Allons donc! occupé, monsieur Daniel... On les connaît vos occupations
+à vous autres, dans le Quartier latin... c'est bien le cas de le dire...
+on doit avoir par là quelque grisette.
+
+--Le fait est, dit Jacques, en riant aussi, que Mlle Coucou-Blanc... ne
+manque pas d'attraits.»
+
+Ce nom de Coucou-Blanc mit le comble à l'hilarité de Pierrotte.
+
+«Comment dites-vous cela, monsieur Jacques?... Coucou-Blanc? Elle
+s'appelle Coucou-Blanc... Hé! hé! hé! voyez-vous ce gaillard-là... à son
+âge...» Il s'arrêta court en s'apercevant que sa fille l'écoutait; mais
+nous étions au bas de l'escalier que nous entendions encore son gros
+rire qui faisait trembler la rampe...
+
+«Eh bien, comment les trouves-tu? me dit Jacques, dès que nous fûmes
+dehors.
+
+--Mon cher, M. Lalouette est bien laid, mais Mlle Pierrotte est
+charmante.
+
+--N'est-ce pas? me fit le pauvre amoureux avec une telle vivacité que je
+ne pus m'empêcher de rire.
+
+--Allons! Jacques, tu t'es trahi», lui dis-je en lui prenant la main.
+
+Ce soir-là, nous nous promenâmes bien tard le long des quais. A nos
+pieds, la rivière tranquille et noire roulait comme des perles des
+milliers de petites étoiles. Les amarres des gros bateaux criaient.
+C'était plaisir de marcher doucement dans l'ombre et d'entendre Jacques
+me parler d'amour.... Il aimait de toute son âme; mais on ne l'aimait
+pas, il savait bien qu'on ne l'aimait pas.
+
+«Alors, Jacques, c'est qu'elle en aime un autre, sans doute.
+
+--Non, Daniel, je ne crois pas qu'avant ce soir elle ait encore aimé
+personne.
+
+--Avant ce soir! Jacques, que veux-tu dire?
+
+--Dame! c'est que tout le monde t'aime, toi, Daniel... et elle pourrait
+bien t'aimer aussi.»
+
+Pauvre cher Jacques! Il fallait voir de quel air triste et résigné il
+disait cela. Moi, pour le rassurer je me mis à rire bruyamment, plus
+bruyamment même que je n'en avais envie.
+
+«Diable! mon cher, comme tu y vas.... Je suis donc bien irrésistible
+ou Mlle Pierrotte bien inflammable.... Mais non! rassure-toi, ma mère
+Jacques. Mlle Pierrotte est aussi loin de mon coeur que je le suis du
+sien; ce n'est pas moi que tu as à craindre bien sûr.»
+
+Je parlais sincèrement en disant cela, Mlle Pierrotte n'existait pas
+pour moi.... Les yeux noirs, par exemple, c'est différent.
+
+
+
+VII
+
+LA ROSE ROUGE ET LES YEUX NOIRS
+
+Après cette première visite à l'ancienne maison Lalouette, je restai
+quelque temps sans retourner _là-bas_. Jacques, lui, continuait
+fidèlement ses pèlerinages du dimanche, et chaque fois il inventait
+quelque nouveau noeud de cravate rempli de séduction... C'était tout
+un poème, la cravate de Jacques, un poème d'amour ardent et contenu,
+quelque chose comme un sélam d'Orient, un de ces bouquets de fleurs
+emblématiques que les Bach'agas offrent à leurs amoureuses et auxquels
+ils savent faire exprimer toutes les nuances de la passion.
+
+Si j'avais été femme, la cravate de Jacques avec ses mille noeuds
+qu'il variait à l'infini m'aurait plus touché qu'une déclaration. Mais
+voulez-vous que je vous dise! les femmes n'y entendent rien.... Tous les
+dimanches, avant de partir, le pauvre amoureux ne manquait pas de me
+dire: «Je vais _là-bas_, Daniel... viens-tu?» Et moi, je répondais
+invariablement: «Non! Jacques! je travaille....» Alors il s'en allait
+bien vite, et je restais seul, tout seul, penché sur l'établi aux rimes.
+
+C'était de ma part un parti pris, et sérieusement pris, de ne plus aller
+chez Pierrotte. J'avais peur des yeux noirs. Je m'étais dit: «Si tu les
+revois, tu es perdu», et je tenais bon pour ne pas les revoir.... C'est
+qu'ils ne me sortaient plus de la tête, ces grands démons d'yeux noirs.
+Je les retrouvais partout. J'y pensais toujours, en travaillant, en
+dormant. Sur tous mes cahiers, vous auriez vu de grands yeux dessinés à
+la plume, avec des cils longs comme cela. C'était une obsession.
+
+Ah! quand ma mère Jacques, l'oeil brillant de plaisir, partait en
+gambadant pour le passage du Saumon; avec un noeud de cravate inédit,
+Dieu sait quelles envies folles j'avais de dégringoler l'escalier
+derrière lui et de lui crier: «Attends-moi!» Mais non! Quelque chose au
+fond de moi-même m'avertissait que ce serait mal d'aller _là-bas_, et
+j'avais quand même le courage de rester à mon établi...: «Non! merci,
+Jacques! je travaille.»
+
+Cela dura quelque temps ainsi. A la longue, la Muse aidant, je
+serais sans doute parvenu à chasser les yeux noirs de ma cervelle.
+Malheureusement j'eus l'imprudence de les revoir encore une fois. Ce
+fut fini! ma tête, mon coeur, tout y passa. Voici dans quelles
+circonstances:
+
+Depuis la confidence du bord de l'eau, ma mère Jacques ne m'avait plus
+parlé de ses amours; mais je voyais bien à son air que cela n'allait
+pas comme il aurait voulu... Le dimanche, quand il revenait de chez
+Pierrotte, il était toujours triste. La nuit je l'entendais soupirer,
+soupirer... Si je lui demandais: «Qu'est-ce que tu as, Jacques?» Il me
+répondait brusquement: «Je n'ai rien.» Mais je comprenais qu'il avait
+quelque chose, rien qu'au ton dont il me disait cela. Lui, si bon,
+si patient, il avait, maintenant avec moi des mouvements d'humeur.
+Quelquefois il me regardait comme si nous étions fâchés. Je me doutais
+bien, vous pensez! qu'il y avait là-dessous quelque gros chagrin
+d'amour; mais comme Jacques s'obstinait à ne pas m'en parler, je n'osais
+pas en parler non plus. Pourtant, certain dimanche qu'il m'était revenu
+plus sombre qu'à l'ordinaire, je voulus en avoir le coeur net.
+
+«Voyons! Jacques, qu'as-tu? lui dis-je en lui prenant les mains.... Cela
+ne va donc pas, _là-bas_?
+
+--Eh bien, non!... cela ne va pas..., répondit le pauvre garçon d'un air
+découragé.
+
+--Mais enfin, que se passe-t-il? Est-ce que Pierrotte se serait aperçu
+de quelque chose? Voudrait-il vous empêcher de vous aimer?...
+
+--Oh! non! Daniel, ce n'est pas Pierrotte qui nous empêche... C'est elle
+qui ne m'aime pas, qui ne m'aimera jamais.
+
+--Quelle folie, Jacques! Comment peux-tu savoir qu'elle ne t'aimera
+jamais... Lui as-tu dit que tu l'aimais, seulement?... Non, n'est-ce
+pas?... Eh bien, alors...
+
+--Celui qu'elle aime n'a pas parlé; il n'a pas eu besoin de parler pour
+être aimé...
+
+--Vraiment, Jacques, tu crois que le joueur de flûte?...»
+
+Jacques n'eut pas l'air d'entendre ma question.
+
+«Celui qu'elle aime n'a pas parlé», dit-il pour la seconde fois.
+
+Et je n'en pus savoir davantage.
+
+Cette nuit-là, on ne dormit guère dans le clocher de Saint-Germain.
+
+Jacques passa presque tout le temps à la fenêtre à regarder les étoiles
+en soupirant. Moi, je songeais: «Si j'allais _là-bas_, voir les choses
+de près... Après tout, Jacques peut se tromper. Mlle Pierrotte n'a sans
+doute pas compris tout ce qui tient d'amour dans les plis de cette
+cravate... Puisque Jacques n'ose pas parler de sa passion, peut-être je
+ferais bien d'en parler pour lui... Oui, c'est cela: j'irai, je parlerai
+à cette jeune Philistine, et nous verrons.»
+
+Le lendemain, sans avertir ma mère Jacques, je mis ce beau projet à
+exécution. Certes, Dieu m'est témoin qu'en allant _là-bas_ je n'avais
+aucune arrière-pensée. J'y allais pour Jacques, rien que pour Jacques...
+Pourtant, quand j'aperçus à l'angle du passage du Saumon l'ancienne
+maison Lalouette avec ses peintures vertes et le _Porcelaines et
+Cristaux_ de la devanture, je sentis un léger battement du coeur qui
+aurait dû m'avertir... J'entrai. Le magasin était désert; dans le fond,
+l'homme-flûte prenait sa nourriture; même en mangeant il gardait son
+instrument sur la nappe près de lui. «Que Camille puisse hésiter
+entre cette flûte ambulante et ma mère Jacques, voilà qui n'est pas
+possible.., me disais-je tout en montant. Enfin, nous allons voir....»
+
+Je trouvai Pierrotte à table avec sa fille et la dame de grand mérite.
+Les yeux noirs n'étaient pas là fort heureusement. Quand j'entrai, il
+y eut une exclamation de surprise. «Enfin, le voilà! s'écria le bon
+Pierrotte de sa voix de tonnerre... C'est bien le cas de le dire... Il
+va prendre le café avec nous.» On me fit place. La dame de grand mérite
+alla me chercher une belle tasse à fleurs d'or, et je m'assis à côté de
+Mlle Pierrotte.
+
+Elle était très gentille ce jour-là, Mlle Pierrotte. Dans ses cheveux,
+un peu au-dessus de l'oreille--ce n'est plus là qu'on les place
+aujourd'hui--, elle avait mis une petite rose rouge, mais si rouge, si
+rouge... Entre nous, je crois que cette petite rose rouge était fée,
+tellement elle embellissait la petite Philistine. «Ah! çà, monsieur
+Daniel, me dit Pierrotte avec un bon gros rire affectueux, c'est donc
+fini, vous ne voulez donc plus venir nous voir!» J'essayai de m'excuser
+et de parler de mes travaux littéraires. «Oui, oui, je connais ça, le
+Quartier latin...», fit le Cévenol. Et il se mit à rire de plus belle
+en regardant la dame de grand mérite qui toussotait, hem! hem! d'un air
+entendu et m'envoyait des coups de pied sous la table. Pour ces braves
+gens, Quartier latin, cela voulait dire orgies, violons, masques,
+pétards, pots cassés, nuits folles et le reste. Ah! si je leur avais
+conté ma vie de cénobite dans le clocher de Saint-Germain, je les aurais
+fort étonnés. Mais, vous savez! quand on est jeune, on n'est pas fâché
+de passer pour un mauvais sujet. Devant les accusations de Pierrotte,
+je prenais un petit air modeste, et je ne me défendais que faiblement:
+«Mais non, mais non! je vous assure... Ce n'est pas ce que vous croyez.»
+Jacques aurait bien ri de me voir.
+
+Comme nous achevions de prendre le café, un petit air de flûte se fit
+entendre dans la cour. C'était Pierrotte qu'on appelait au magasin. A
+peine eut-il le dos tourné, la dame de grand mérite s'en alla à son tour
+à l'office faire un cinq cents avec la cuisinière. Entre nous, je crois
+que son plus grand mérite, à cette dame-là, c'était de tripoter les
+cartes fort habilement.
+
+Quand je vis qu'on me laissait seul avec la petite rose rouge, je
+pensai: «Voilà le moment!» et j'avais déjà le nom de Jacques sur les
+lèvres; mais Mlle Pierrotte ne me donna pas le temps de parler. A voix
+basse, sans me regarder, elle me dit tout à coup: «Est-ce que c'est Mlle
+Coucou-Blanc qui vous empêche de venir chez vos amis?» D'abord je crus
+qu'elle riait, mais non! elle ne riait pas. Elle paraissait même très
+émue, à voir l'incarnat de ses joues et les battements rapides de sa
+guimpe. Sans doute on avait parlé de Coucou-Blanc devant elle, et elle
+s'imaginait confusément des choses qui n'étaient pas. J'aurais pu la
+détromper d'un mot; mais je ne sais quelle sotte vanité me retint...
+Alors, voyant que je ne lui répondais pas, Mlle Pierrotte se tourna
+de mon côté et, levant ses grands cils qu'elle avait tenus baissés
+jusqu'alors, elle me regarda... Je mens. Ce n'est pas elle qui me
+regarda; mais les yeux noirs tout mouillés de larmes et chargés de
+tendres reproches. Ah! ces chers yeux noirs, délices de mon âme!
+
+Ce ne fut qu'une apparition. Les longs cils se baissèrent presque tout
+de suite, les yeux noirs disparurent; et je n'eus plus à côté de moi que
+Mlle Pierrotte. Vite, vite, sans attendre une nouvelle apparition, je
+me mis à parler de Jacques. Je commençai par dire combien il était bon,
+loyal, brave, généreux. Je racontai ce dévouement qui ne se lassait pas,
+cette maternité toujours en éveil, à rendre une vraie mère jalouse.
+C'est Jacques qui me nourissait, m'habillait, me faisait ma vie, Dieu
+sait au prix de quel travail, de quelles privations. Sans lui, je serais
+encore là-bas, dans cette prison noire de Sarlande, où j'avais tant
+souffert, tant souffert...
+
+A cet endroit de mon discours, Mlle Pierrotte parut s'attendrir, et je
+vis une grosse larme glisser le long de sa joue. Moi, bonnement, je crus
+que c'était pour Jacques et je me dis en moi-même: «Allons! voilà qui va
+bien.» Là-dessus, je redoublai d'éloquence. Je parlai des mélancolies de
+Jacques et de cet amour profond, mystérieux, qui lui rongeait le coeur.
+Ah! trois et quatre fois heureuse la femme qui...
+
+Ici la petite rose rouge que Mlle Pierrotte avait dans les cheveux
+glissa je ne sais comment et vint tomber à mes pieds. Tout juste, à ce
+moment, je cherchais un moyen délicat de faire comprendre à la jeune
+Camille qu'elle était cette femme trois et quatre fois heureuse dont
+Jacques s'était épris. La petite rose rouge en tombant me fournit ce
+moyen.--Quand je vous disais qu'elle était fée, cette petite rose
+rouge.--Je la ramassai lestement, mais je me gardai bien de la rendre.
+«Ce sera pour Jacques, de votre part», dis-je à Mlle Pierrotte avec mon
+sourire le plus fin.--«Pour Jacques, si vous voulez», répondit Mlle
+Pierrotte, en soupirant; mais au même instant, les yeux noirs apparurent
+et me regardèrent tendrement de l'air de me dire: «Non! pas pour
+Jacques, pour toi!» Et si vous aviez vu comme ils disaient bien cela,
+avec quelle candeur enflammée, quelle passion pudique et irrésistible!
+Pourtant j'hésitais encore, et ils furent obligés de répéter deux ou
+trois fois de suite: «Oui!... pour toi... pour toi.» Alors je baisai la
+petite rose rouge et je la mis dans ma poitrine.
+
+Ce soir-là, quand Jacques revint, il me trouva comme à l'ordinaire
+penché sur l'établi aux rimes et je lui laissai croire que je n'étais
+pas sorti de la journée. Par malheur, en me déshabillant, la petite rose
+rouge que j'avais gardée dans ma poitrine roula par terre au pied du
+lit: toutes ces fées sont pleines de malice. Jacques la vit, la ramassa,
+et la regarda longuement. Je ne sais pas qui était le plus rouge de la
+rose ou de moi.
+
+«Je la reconnais, me dit-il, c'est une fleur du rosier qui est _là-bas_
+sur la fenêtre du salon.»
+
+Puis il ajouta en me la rendant:
+
+«Elle ne m'en a jamais donné, à moi.»
+
+Il dit cela si tristement que les larmes m'en vinrent aux yeux.
+
+«Jacques, mon ami Jacques, je te jure qu'avant ce soir...»
+
+Il m'interrompit avec douceur: «Ne t'excuse pas, Daniel, je suis sûr que
+tu n'as rien fait pour me trahir... Je le savais, je savais que c'était
+toi qu'elle aimait. Rappelle-toi ce que je t'ai dit: «celui qu'elle
+aime n'a pas parlé, il n'a pas eu besoin de parler pour être aimé.»
+Là-dessus, le pauvre garçon se mit à marcher de long en large dans la
+chambre. Moi, je le regardais, immobile, ma rose rouge à la main.--«Ce
+qui arrive devait arriver, reprit-il au bout d'un moment. Il y a
+longtemps que j'avais prévu tout cela. Je savais que, si elle te voyait,
+elle ne voudrait jamais de moi... Voilà pourquoi j'ai si longtemps tardé
+à t'amener là-bas. J'étais jaloux de toi par avance. Pardonne-moi, je
+l'aimais tant!... Un jour, enfin, j'ai voulu tenter l'épreuve, et je
+t'ai laissé venir. Ce jour-là, mon cher, j'ai compris que c'était fini.
+Au bout de cinq minutes, elle t'a regardé comme jamais elle n'a regardé
+personne. Tu t'en es bien aperçu, toi aussi. Oh! ne mens pas, tu t'en es
+aperçu. La preuve, c'est que tu es resté, plus d'un mois sans retourner
+_là-bas_; mais, pécaïre! cela ne m'a guère servi... Pour les âmes comme
+la sienne, les absents n'ont jamais tort, au contraire... Chaque fois
+que j'y allais, elle ne faisait que me parler de toi, et si naïvement,
+avec tant de confiance et d'amour... C'était un vrai supplice.
+Maintenant c'est fini... J'aime mieux ça.»
+
+Jacques me parla ainsi longuement avec la même douceur, le même sourire
+résigné. Tout ce qu'il disait me faisait peine et plaisir à la fois.
+Peine, parce que je le sentais malheureux; plaisir, parce que je voyais
+à travers chacune de ses paroles les yeux noirs qui me luisaient, tout
+pleins de moi. Quand il eut fini, je m'approchai de lui, un peu honteux,
+mais sans lâcher la petite rose rouge: «Jacques, est-ce que tu ne vas
+plus m'aimer maintenant?» Il sourit, et me serrant contre son coeur:
+«T'es bête, je t'aimerai bien davantage.»
+
+C'est une vérité. L'histoire de la rose rouge ne changea rien à la
+tendresse de ma mère Jacques, pas même à son humeur. Je crois qu'il
+souffrit beaucoup, mais il ne le laissa jamais voir. Pas un soupir, pas
+une plainte, rien.
+
+Comme par le passé, il continua d'aller _là-bas_ le dimanche et de faire
+bon visage à tous. Il n'y eut que les noeuds de cravate de supprimés.
+Du reste, toujours calme et fier, travaillant à se tuer, et marchant
+courageusement dans la vie, les yeux fixés sur un seul but, la
+reconstruction du foyer... O Jacques! ma mère Jacques!
+
+Quant à moi, du jour où je pus aimer les yeux noirs librement, sans
+remords, je me jetai à corps perdu dans ma passion... Je ne bougeais
+plus de chez Pierrotte. J'y avais gagné tous les coeurs;--au prix de
+quelles lâchetés, grand Dieu? Apporter du sucre à M. Lalouette, faire la
+partie de la dame de grand mérite, rien ne me coûtait...
+
+Je m'appelais Désir-de-plaire dans cette maison-là... En général,
+Désir-de-plaire venait vers le milieu de la journée. A cette heure,
+Pierrotte était au magasin, et Mlle Camille toute seule en haut, dans le
+salon, avec la dame de grand mérite. Dès que j'arrivais, les yeux noirs
+se montraient bien vite, et presque aussitôt la dame de grand mérite
+nous laissait seuls. Cette noble dame de compagnie se croyait
+débarrassée de tout service quand elle me voyait là. Vite, vite à
+l'office avec la cuisinière, et en avant les cartes. Je ne m'en
+plaignais pas; pensez donc! en tête-à-tête avec les yeux noirs.
+
+Dieu! les bonnes heures que j'ai passées dans ce petit salon jonquille!
+Presque toujours j'apportais un livre, un de mes poètes favoris, et j'en
+lisais des passages aux yeux noirs, qui se mouillaient de belles larmes
+ou lançaient des éclairs, selon les endroits. Pendant ce temps, Mlle
+Pierrotte brodait près de nous des pantoufles pour son père ou nous
+jouait ses éternelles _Rêveries de Rosellen;_ mais nous la laissions
+bien tranquille, je vous assure. Quelquefois cependant, à l'endroit le
+plus pathétique de nos lectures, cette petite bourgeoise faisait à
+haute voix une réflexion saugrenue, comme: «Il faut que je fasse
+venir l'accordeur...» ou bien encore: «J'ai deux points de trop à ma
+pantoufle.» Alors de dépit je fermais le livre et je ne voulais pas
+aller plus loin; mais les yeux noirs avaient une certaine façon de me
+regarder qui m'apaisait tout de suite, et je continuais.
+
+Il y avait sans doute une grande imprudence à nous laisser ainsi
+toujours seuls dans ce petit salon jonquille. Songez qu'à nous deux--les
+yeux noirs et Désir-de-plaire--nous ne faisions pas trente-quatre ans...
+Heureusement que Mlle Pierrotte ne nous quittait jamais, et c'était une
+surveillance très sage, très avisée, très éveillée, comme il en faut à
+la garde des poudrières... Un jour--je me souviens--, nous étions assis,
+les yeux noirs et moi, sur un canapé du salon, par un tiède après-midi
+du mois de mai, la fenêtre entrouverte, les grands rideaux baissés et
+tombant jusqu'à terre. On lisait _Faust_, ce jour-là!... La lecture
+finie, le livre me glissa des mains; nous restâmes un moment l'un contre
+l'autre, sans parler, dans le silence et le demi-jour... Elle avait sa
+tête appuyée sur mon épaule... Par la guimpe entrebâillée, je voyais de
+petites médailles d'argent qui reluisaient au fond de la gorgerette...
+Subitement, Mlle Pierrotte parut au milieu de nous. Il faut voir comme
+elle me renvoya bien vite à l'autre bout du canapé, et quel grand
+sermon! «Ce que vous faites là est très mal, chers enfants, nous
+dit-elle... Vous abusez de la confiance qu'on vous montre... Il
+faut parler au père de vos projets... Voyons! Daniel, quand lui
+parlerez-vous?» Je promis de parler à Pierrotte très prochainement, dès
+que j'aurais fini mon grand poème. Cette promesse apaisa un peu notre
+surveillante; mais c'est égal! depuis ce jour, défense fut faite aux
+yeux noirs de s'asseoir sur le canapé, à côté de Désir-de-plaire.
+
+Ah! c'était une jeune personne très rigide, cette demoiselle Pierrotte.
+Figurez-vous que, dans les premiers temps, elle ne voulait pas permettre
+aux yeux noirs de m'écrire; à la fin, pourtant, elle y consentit,
+à l'expresse condition, qu'on lui montrerait toutes les lettres.
+Malheureusement, ces adorables lettres pleines de passion que
+m'écrivaient les yeux noirs, Mlle Pierrotte ne se contentait pas de les
+relire; elle y glissait souvent des phrases de son cru comme ceci par
+exemple:
+
+«...Ce matin, je suis toute triste. J'ai trouvé une araignée dans mon
+armoire. Araignée du matin, chagrin.»
+
+Ou bien encore:
+
+«On ne se met pas en ménage avec des noyaux de pêche...»
+
+Et puis l'éternel refrain: «Il faut parler au père de vos projets...»
+
+A quoi je répondais invariablement: «Quand j'aurai fini mon poème!...»
+
+
+
+VIII
+
+UNE LECTURE AU PASSAGE DU SAUMON
+
+Enfin, je le terminai, ce fameux poème. J'en vins à bout après quatre
+mois de travail, et je me souviens qu'arrivé aux derniers vers je ne
+pouvais plus écrire, tellement les mains me tremblaient de fièvre,
+d'orgueil, de plaisir, d'impatience.
+
+Dans le clocher de Saint-Germain, ce fut un événement. Jacques, à cette
+occasion, redevint pour un jour le Jacques d'autrefois, le Jacques du
+cartonnage et des petits pots de colle. Il me relia un magnifique cahier
+sur lequel il voulut recopier mon poème de sa propre main; et c'étaient
+à chaque vers des cris d'admiration, des trépignements d'enthousiasme...
+Moi, j'avais moins de confiance dans mon oeuvre. Jacques m'aimait trop;
+je me méfiais de lui. J'aurais voulu faire lire mon poème à quelqu'un
+d'impartial et de sûr. Le diable, c'est que je ne connaissais personne.
+
+Pourtant, à la crémerie, les occasions ne m'avaient pas manqué de faire
+des connaissances. Depuis que nous étions riches, je mangeais à table
+d'hôte, dans la salle du fond. Il y avait là une vingtaine de jeunes
+gens, des écrivains, des peintres, des architectes, ou pour mieux dire
+de la graine de tout cela.--Aujourd'hui la graine a monté; quelques-uns
+de ces jeunes gens sont devenus célèbres, et quand je vois leurs noms
+dans les journaux, cela me crève le coeur, moi qui ne suis rien.--A mon
+arrivée à la table, tout ce jeune monde m'accueillit à bras ouverts;
+mais comme j'étais trop timide pour me mêler aux discussions, on
+m'oublia vite, et je fus aussi seul au milieu d'eux tous que je l'étais
+à ma petite table, dans la salle commune. J'écoutais; je ne parlais
+pas...
+
+Une fois par semaine, nous avions à dîner avec nous un poète très fameux
+dont je ne me rappelle plus le nom, mais que ces messieurs appelaient
+Baghavat, du titre d'un de ses poèmes. Ces jours-là on buvait du
+bordeaux à dix-huit sous; puis, le dessert venu, le grand Baghavat
+récitait un poème indien. C'était sa spécialité, les poèmes indiens.
+Il en avait un intitulé _Lakçamana_, un autre _Daçaratha_, un autre
+_Kalatçala_, un autre _Bhagiratha_, et puis _Çudra, Cunocépa,
+Viçvamitra_...; mais le plus beau de tous était encore _Baghavat_. Ah!
+quand le poète récitait _Baghavat_, toute la salle du fond croulait. On
+hurlait, on trépignait, on montait sur les tables. J'avais à ma droite
+un petit architecte à nez rouge qui sanglotait dès le premier vers et
+tout le temps s'essuyait les yeux avec ma serviette...
+
+Moi, par entraînement, je criais plus fort que tout le monde: mais, au
+fond, je n'étais pas fou de Baghavat. En somme, ces poèmes indiens se
+ressemblaient tous. C'était toujours un lotus, un condor, un éléphant
+et un buffle; quelquefois, pour changer, les lotus s'appelaient lotos;
+mais, à part cette variante, toutes ces rapsodies se valaient: ni
+passion, ni vérité, ni fantaisie. Des rimes sur des rimes. Une
+mystification... Voilà ce qu'en moi-même je pensais du grand Baghavat;
+et je l'aurais peut-être jugé avec moins de sévérité si on m'avait à mon
+tour demandé quelques vers; mais on ne me demandait rien, et cela me
+rendait impitoyable... Du reste, je n'étais pas le seul de mon avis sur
+la poésie hindoue. J'avais mon voisin de gauche qui n'y mordait pas non
+plus... Un singulier personnage, mon voisin de gauche: huileux, râpé,
+luisant, avec un grand front chauve et une longue barbe où couraient
+toujours quelques fils de vermicelle. C'était le plus vieux de la table
+et de beaucoup aussi le plus intelligent. Comme tous les grands esprits,
+il parlait peu, ne se prodiguait pas. Chacun le respectait. On disait
+de lui: «Il est très fort... c'est un penseur.» Moi, de voir la grimace
+ironique qui tordait sa bouche en écoutant les vers du grand Baghavat,
+j'avais conçu de mon voisin de gauche la plus haute opinion. Je pensais:
+«Voilà un homme de goût... Si je lui disais mon poème!»
+
+Un soir--comme on se levait de table--, je fis apporter un flacon
+d'eau-de-vie, et j'offris au penseur de prendre un petit verre avec
+moi. Il accepta, je connaissais son vice. Tout en buvant, j'amenai la
+conversation sur le grand Baghavat, et je commençai par dire beaucoup de
+mal des lotus, des condors, des éléphants et des buffles.
+
+--C'était de l'audace, les éléphants sont si rancuniers!...
+
+--Pendant que je parlais, le penseur se versait de l'eau-de-vie sans
+rien dire. De temps en temps, il souriait et remuait approbativement la
+tête en faisant: «Oua... oua...» Enhardi par ce premier succès, je lui
+avouai que moi aussi j'avais composé un grand poème et que je désirais
+le lui soumettre. «Oua... oua...», fit encore le penseur sans
+sourciller. En voyant mon homme si bien disposé, je me dis: «C'est le
+moment!» et je tirai mon poème de ma poche. Le penseur, sans s'émouvoir,
+se versa un cinquième petit verre, me regarda tranquillement dérouler
+mon manuscrit; mais, au moment suprême il posa sa main de vieil ivrogne
+sur ma manche: «Un mot, jeune homme, avant de commencer... Quel est
+votre criterium?»
+
+Je le regardai avec inquiétude.
+
+«Votre criterium!... fit le terrible penseur en haussant la voix. Quel
+est votre criterium?»
+
+Hélas! mon criterium!... je n'en avais pas, je n'avais jamais songé à en
+avoir un; et cela se voyait du reste, à mon oeil étonné, à ma rougeur, à
+ma confusion.
+
+Le penseur se leva indigné: «Comment! malheureux jeune homme, vous
+n'avez pas de criterium!... Inutile alors de me lire votre poème... je
+sais d'avance ce qu'il vaut.» Là-dessus, il se versa coup sur coup deux
+ou trois petits verres qui restaient encore au fond de la bouteille,
+prit son chapeau et sortit en roulant des yeux furibonds.
+
+Le soir, quand je contai mon aventure à l'ami Jacques, il entra dans une
+belle colère. «Ton penseur est un imbécile, me dit-il... Qu'est-ce que
+cela fait d'avoir un criterium?... Les bengalis en ont-ils un?... Un
+criterium! qu'est-ce que c'est que ça?... Où ça se fabrique-t-il? A-t-on
+jamais vu?... Marchand de criterium, va!...» Mon brave Jacques! il en
+avait les larmes aux yeux, de l'affront que mon chef-d'oeuvre et moi
+nous venions de subir. «Ecoute, Daniel! reprit-il au bout d'un moment,
+j'ai une idée... Puisque tu veux lire ton poème si tu le lisais chez
+Pierrotte, un dimanche?...
+
+--Chez Pierrotte?... Oh! Jacques!
+
+--Pourquoi pas?... Dame! Pierrotte n'est pas un aigle, mais ce n'est pas
+une taupe non plus. Il a le sens très net, très droit... Camille, elle,
+serait un juge excellent, quoiqu'un peu prévenu... La dame de grand
+mérite a beaucoup lu... Ce vieil oiseau de père Lalouette lui-même n'est
+pas si fermé qu'il en a l'air... D'ailleurs Pierrotte connaît à
+Paris des personnes très distinguées qu'on pourrait inviter pour ce
+soir-là?... Qu'en dis-tu? Veux-tu que je lui en parle?..»
+
+Cette idée d'aller chercher des juges au passage du Saumon ne me
+souriait guère; pourtant j'avais une telle démangeaison de lire mes
+vers, qu'après avoir un brin rechigné, j'acceptai la proposition de
+Jacques. Dès le lendemain il parla à Pierrotte. Que le bon Pierrotte eût
+exactement compris ce dont il s'agissait, voilà ce qui est fort douteux;
+mais comme il voyait là une occasion d'être agréable aux enfants de
+mademoiselle, le brave homme dit «oui» sans hésiter, et tout de suite on
+lança des invitations.
+
+Jamais le petit salon jonquille ne s'était trouvé à pareille fête.
+Pierrotte, pour me faire honneur, avait invité ce qu'il y a de mieux
+dans le monde de la porcelaine. Le soir de la lecture, nous avions là,
+en dehors du personnel accoutumé, M. et Mme Passajon, avec leur fils
+le vétérinaire, un des plus brillants élèves de l'École d'Alfort;
+Ferrouillat cadet, franc-maçon, beau parleur, qui venait d'avoir
+un succès de tous les diables à la loge du Grand-Orient; puis les
+Fougeroux, avec leurs six demoiselles rangées en tuyaux d'orgue, et
+enfin Ferrouillat l'aîné, un membre du Caveau, l'homme de la soirée.
+Quand je me vis en face de cet important aréopage, vous pensez si je fus
+ému. Comme on leur avait dit qu'ils étaient là pour juger un ouvrage de
+poésie, tous ces braves gens avaient cru devoir prendre des physionomies
+de circonstance, froides, éteintes, sans sourires. Ils parlaient entre
+eux à voix basse et gravement, en remuant la tête comme des magistrats.
+Pierrotte, qui n'y mettait pas tant de mystère, les regardait tous d'un
+air étonné... Quand tout le monde fut arrivé, on se plaça. J'étais
+assis, le dos au piano; l'auditoire en demi-cercle autour de moi, à
+l'exception du vieux Lalouette, qui grignotait son sucre à la place
+habituelle. Après un moment de tumulte, le silence se fit, et d'une voix
+émue je commençai mon poème...
+
+C'était un poème dramatique; pompeusement intitulé _La Comédie
+pastorale_... Dans les premiers jours de sa captivité au collège
+de Sarlande, le petit Chose s'amusait à raconter à ses élèves des
+historiettes fantastiques, pleines de grillons, de papillons et autres
+bestioles. C'est avec trois de ces petits contes, dialogués et mis en
+vers, que j'avais fait _La Comédie pastorale_. Mon poème était divisé en
+trois parties; mais ce soir-là, chez Pierrotte, je ne leur lus que la
+première partie. Je demande la permission de transcrire ici ce
+fragment de _La Comédie pastorale_, non pas comme un morceau choisi de
+littérature, mais seulement comme pièces justificatives à joindre à
+l'_Histoire du petit Chose_. Figurez-vous pour un moment, mes chers
+lecteurs, que vous êtes assis en rond dans le petit salon jonquille, et
+que Daniel Eyssette tout tremblant récite devant vous.
+
+LES AVENTURES D'UN PAPILLON BLEU
+
+Le théâtre représente la campagne. Il est six heures du soir; le soleil
+s'en va. Au lever du rideau, un Papillon bleu et une jeune Bête à bon
+Dieu, du sexe mâle, causent à cheval sur un brin de fougère. Ils se sont
+rencontrés le matin, et ont passé la journée ensemble. Comme il est
+tard, la Bête à bon Dieu fait mine de se retirer.
+
+LE PAPILLON
+
+Quoi! tu t'en vas déjà?...
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Dame! il faut que je rentre; Il est tard, songez donc!
+
+LE PAPILLON
+
+Attends un peu, que diantre! Il n'est jamais trop tard pour retourner
+chez soi... Moi d'abord, je m'ennuie à ma maison; et toi? C'est si bête
+une porte, un mur, une croisée, Quand au-dehors on a le soleil, la rosée
+Et les coquelicots, et le grand air, et tout. Si les coquelicots ne sont
+pas de ton goût, Il faut le dire...
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Hélas! monsieur, je les adore.
+
+LE PAPILLON
+
+Eh bien! alors, nigaud, ne t'en va pas encore; Reste avec moi. Tu vois!
+il fait bon; l'air est doux.
+
+LA BÊTE À BON DIEU
+
+Oui, mais...
+
+LE PAPILLON, la poussant dans l'herbe.
+
+Hé! roule-toi dans l'herbe; elle est à nous.
+
+LA BÊTE A BON DIEU, se débattant.
+
+Non! laissez-moi; parole! il faut que je m'en aille.
+
+LE PAPILLON
+
+Chut! Entends-tu?
+
+LA BÊTE A BON DIEU, effrayée.
+
+Quoi donc?
+
+LE PAPILLON
+
+Cette petite caille, Qui chante en se grisant dans la vigne à côté...
+Hein! la bonne chanson pour ce beau soir d'été, Et comme c'est joli, de
+la place où nous sommes!...
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Sans doute, mais...
+
+LE PAPILLON
+
+Tais-toi.
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Quoi donc?
+
+LE PAPILLON
+
+Voilà des hommes. (Passent des hommes.)
+
+LA BÊTE A BON DIEU, bas, après un silence.
+
+L'homme, c'est très méchant, n'est-ce pas?
+
+LE PAPILLON
+
+Très méchant.
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+J'ai toujours peur qu'un d'eux m'aplatisse en marchant; Ils ont de si
+gros pieds, et moi des reins si frêles... Vous, vous n'êtes pas grand,
+mais vous avez des ailes; C'est énorme!
+
+LE PAPILLON
+
+Parbleu! mon cher, si ces lourdauds De paysans te font peur, grimpe-moi
+sur le dos; Je suis très fort des reins, moi! je n'ai pas des ailes
+En pelure d'oignon comme les demoiselles, Et je veux te porter où tu
+voudras, aussi Longtemps que tu voudras.
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Oh! non, monsieur, merci! Je n'oserai jamais...!
+
+LE PAPILLON
+
+C'est donc bien difficile De grimper là?
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Non, mais...
+
+LE PAPILLON
+
+Grimpe donc, imbécile!
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Vous me ramènerez chez moi, bien entendu; Car, sans cela...
+
+LE PAPILLON
+
+Sitôt parti, sitôt rendu.
+
+LA BÊTE A BON DIEU, grimpant sur son camarade.
+
+C'est que le soir, chez nous, nous faisons la prière. Vous comprenez?
+
+LE PAPILLON
+
+Sans doute... Un peu plus en arrière. Là... Maintenant, silence à bord!
+je lâche tout.
+
+(Prrt! Ils s'envolent; le dialogue continue en l'air.)
+
+Mon cher, c'est merveilleux; tu n'es pas lourd du tout.
+
+LA BÊTE A BON DIEU, effrayée.
+
+Ah!... monsieur...
+
+LE PAPILLON
+
+Eh bien! quoi?
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Je n'y vois plus... la tête Me tourne; je voudrais bien descendre...
+
+LE PAPILLON
+
+Es-tu bête! Si la tête te tourne, il faut fermer les yeux. Les as-tu
+fermés?
+
+LA BÊTE A BON DIEU, fermant les yeux
+
+Oui...
+
+LE PAPILLON
+
+Ça va mieux?
+
+LA BÊTE A BON DIEU, avec effort.
+
+Un peu mieux.
+
+LE PAPILLON, riant sous cape.
+
+Décidément on est mauvais aéronaute Dans ta famille...
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Oh! oui...
+
+LE PAPILLON
+
+Ce n'est pas votre faute Si le guide-ballon n'est pas encore trouvé.
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Oh! non...
+
+LE PAPILLON
+
+Çà, monseigneur, vous êtes arrivé. (Il se pose sur un Muguet.)
+
+LA BÊTE A BON DIEU, ouvrant les yeux.
+
+Pardon! mais... ce n'est pas ici que je demeure.
+
+LE PAPILLON
+
+Je sais; mais comme il est encore de très bonne heure Je t'ai mené chez
+un Muguet de mes amis. On va se rafraîchir le bec;--c'est bien permis...
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Oh! je n'ai pas le temps...
+
+LE PAPILLON
+
+Bah! rien qu'une seconde...
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Et puis, je ne suis pas reçu, moi, dans le monde...
+
+LE PAPILLON
+
+Viens donc! je te ferai passer pour mon bâtard; Tu seras bien reçu,
+va!...
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Puis, c'est qu'il est tard.
+
+LE PAPILLON
+
+Eh! non! il n'est pas tard; écoute la cigale...
+
+LA BÊTE A BON DIEU, à voix basse.
+
+Puis... je... n'ai pas d'argent...
+
+LE PAPILLON, l'entraînant:
+
+Viens! le Muguet régale. (Ils entrent chez le Muguet.)--La toile tombe.
+
+Au second acte, quand le rideau se lève, il fait presque nuit... On voit
+les deux camarades sortir de chez le Muguet... La Bête à bon Dieu est
+légèrement ivre.
+
+LE PAPILLON, tendant le dos.
+
+Et maintenant, en route!
+
+LA BÊTE A BON DIEU, grimpant bravement.
+
+En route!
+
+LE PAPILLON
+
+Eh bien! comment Trouves-tu mon Muguet?
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Mon cher, il est charmant; Il vous livre sa cave et tout sans vous
+connaître...
+
+LE PAPILLON, regardant le ciel.
+
+Oh! oh! Phoebé qui met le nez à sa fenêtre; Il faut nous dépêcher...
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Nous dépêcher, pourquoi?
+
+LE PAPILLON
+
+Tu n'es donc plus pressé de retourner chez toi?...
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Oh! pourvu que j'arrive à temps pour la prière... D'ailleurs, ce n'est
+pas loin, chez nous,... c'est là derrière.
+
+LE PAPILLON
+
+Si tu n'es pas pressé; je ne le suis pas, moi.
+
+LA BÊTE A BON DIEU, avec effusion.
+
+Quel bon enfant tu fais!... Je ne sais pas pourquoi Tout le monde
+n'est pas ton ami sur la terre. On dit de toi: «C'est un bohème; un
+réfractaire! Un poète! un sauteur!...»
+
+LE PAPILLON
+
+Tiens! tiens.! et qui dit ça?
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Mon Dieu! le Scarabée...
+
+LE PAPILLON
+
+Ah! oui, ce gros poussah. Il m'appelle sauteur, parce qu'il a du ventre.
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+C'est qu'il n'est pas le seul qui te déteste...
+
+LE PAPILLON
+
+Ah! dis.
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Ainsi, les Escargots ne sont pas tes amis, Va! ni les Scorpions, pas
+même les Fourmis.
+
+LE PAPILLON
+
+Vraiment?
+
+LA BÊTE A BON DIEU, confidentielle.
+
+Ne fais jamais la cour à l'Araignée; Elle te trouve affreux.
+
+LE PAPILLON
+
+On l'a mal renseignée.
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Hé! les Chenilles sont un peu de son avis...
+
+LE PAPILLON
+
+Je crois bien!... Mais, dis-moi! dans le monde où tu vis, Car enfin tu
+n'es pas du monde des Chenilles, Suis-je aussi mal vu?...
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Dame! c'est selon les familles, La jeunesse est pour toi; les vieux, en
+général, Trouvent que tu n'as pas assez de sens moral.
+
+LE PAPILLON, tristement.
+
+Je vois que je n'ai pas beaucoup de sympathies. En somme...
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Ma foi! non, mon pauvre! Les Orties T'en veulent. Le Crapaud te hait;
+jusqu'au Grillon, Quand il parle de toi, qui dit: «Ce p... p...
+Papillon!»
+
+LE PAPILLON
+
+Est-ce que tu me hais, toi, comme tous ces drôles?
+
+LA BÊTE A BON DIEU
+
+Moi... Je t'adore; on est si bien sur tes épaules! Et puis, tu me
+conduis toujours chez les Muguets. C'est amusant!... Dis donc, si je te
+fatiguais, Nous pourrions faire encore une petite pause Quelque part...
+Tu n'es pas fatigué, je suppose?
+
+LE PAPILLON
+
+Je te trouve un peu lourd, ce n'est pas l'embarras.
+
+LA BÊTE A BON DIEU, montrant des Muguets.
+
+Alors, entrons ici, tu te reposeras.
+
+LE PAPILLON
+
+Ah! merci!... des Muguets, toujours la même chose J'aime bien mieux à
+côté...
+
+LA BÊTE A BON DIEU, toute rouge.
+
+Chez la Rose?... Oh! non, jamais...
+
+LE PAPILLON, l'entraînant.
+
+Viens donc! on ne nous verra pas. (Ils entrent discrètement chez la
+Rose.)--La toile tombe.
+
+Au troisième acte...
+
+Mais je ne voudrais pas, mes chers lecteurs, abuser plus longtemps de
+votre patience. Les vers, par le temps qui court, n'ont pas le don de
+plaire, je le sais. Aussi, j'arrête là mes citations, et je vais me
+contenter de raconter sommairement le reste de mon poème.
+
+Au troisième acte, il est nuit tout à fait... Les deux camarades sortent
+ensemble de chez la Rose... Le Papillon veut ramener la Bête à bon Dieu
+chez ses parents; mais celle-ci s'y refuse; elle est complètement ivre,
+fait des cabrioles sur l'herbe et pousse des cris séditieux... Le
+Papillon est obligé de l'emporter chez elle. On se sépare sur la porte,
+en se promettant de se revoir bientôt... Et alors le Papillon s'en va
+tout seul, dans la nuit. Il est un peu ivre, lui aussi; mais son ivresse
+est triste: il se rappelle les confidences de la Bête à bon Dieu, et se
+demande amèrement pourquoi tant de monde le déteste, lui qui jamais n'a
+fait de mal à personne... Ciel sans lune, le vent souffle, la campagne
+est toute noire... Le Papillon a peur, il a froid; mais il se console en
+songeant que son camarade est en sûreté, au fond d'une couchette bien
+chaude... Cependant, on entrevoit dans l'ombre de gros oiseaux de nuit
+qui traversent la scène d'un vol silencieux. L'éclair brille. Des bêtes
+méchantes embusquées sous des pierres, ricanent en se montrant le
+Papillon. «Nous le tenons!» disent-elles. Et tandis que l'infortuné va
+de droite et de gauche, plein d'effroi, un Chardon au passage le larde
+d'un grand coup d'épée, un Scorpion l'éventre avec ses pinces, une
+grosse Araignée velue lui arrache un pan de son manteau de satin bleu,
+et, pour finir, une Chauve-Souris lui casse les reins d'un coup d'aile.
+Le Papillon tombe, blessé à mort... Tandis qu'il râle sur l'herbe, les
+Orties se réjouissent, et les Crapauds disent: «C'est bien fait!»
+
+A l'aube, les Fourmis, qui vont au travail avec leurs saquettes et leurs
+gourdes, trouvent le cadavre au bord du chemin. Elles le regardent à
+peine et s'éloignent sans vouloir l'enterrer. Les Fourmis ne travaillent
+pas pour rien... Heureusement une confrérie de Nécrophores vient à
+passer par là. Ce sont, comme vous savez, de petites bêtes noires qui
+ont fait voeu d'ensevelir les morts... Pieusement, elles s'attellent au
+Papillon défunt et le traînent vers le cimetière... Une foule curieuse
+se presse sur leur passage, et chacun fait des réflexions à haute
+voix... Les petits Grillons bruns, assis au soleil devant leurs portes,
+disent gravement: «Il aimait trop les fleurs!--Il courait trop la nuit!»
+ajoutent les Escargots, et les Scarabées à gros ventre se dandinent dans
+leurs habits d'or en grommelant: «Trop bohème! trop bohème!» Parmi toute
+cette foule, pas un mot de regret pour le pauvre mort; seulement, dans
+les plaines d'alentour, les grands lis ont fermé et les cigales ne
+chantent pas.
+
+La dernière scène se passe dans le cimetière des Papillons. Après que
+les Nécrophores ont fait leur oeuvre, un Hanneton solennel, qui a suivi
+le convoi, s'approche de la fosse, et, se mettant sur le dos, commence
+l'éloge du défunt. Malheureusement la mémoire lui manque; il reste là
+les pattes en l'air, gesticulant pendant une heure et s'entortillant
+dans ses périodes... Quand l'orateur a fini, chacun se retire, et alors
+dans le cimetière désert, on voit la Bête à bon Dieu des premières
+scènes sortir de derrière une tombe. Tout en larmes, elle s'agenouille
+sur la terre fraîche de la fosse et dit une prière touchante pour son
+pauvre petit camarade qui est là.
+
+
+
+IX
+
+TU VENDRAS DE LA PORCELAINE
+
+Au dernier vers de mon poème, Jacques, enthousiasmé, se leva pour crier
+bravo; mais il s'arrêta net en voyant la mine effarée de tous ces braves
+gens.
+
+En vérité, je crois que le cheval de feu de l'Apocalypse, faisant
+irruption au milieu du petit salon jonquille, n'y aurait pas causé plus
+de stupeur que mon papillon bleu. Les Passajon, les Fougeroux, tout
+hérissés de ce qu'ils venaient d'entendre, me regardaient avec de gros
+yeux ronds; les deux Ferrouillat se faisaient des signes. Personne ne
+soufflait mot. Pensez comme j'étais à l'aise...
+
+Tout à coup, au milieu du silence et de la consternation générale, une
+voix--et quelle voix!--blanche, terne, froide, sans timbre, une voix
+de fantôme, sortit de derrière le piano et me fit tressaillir sur ma
+chaise. C'était la première fois, depuis dix ans, qu'on entendait parler
+l'homme à la tête d'oiseau, le vénéré Lalouette: «Je suis bien content
+qu'on ait tué le papillon, dit le singulier vieillard en grignotant son
+sucre d'un air féroce; je ne les aime pas, moi, les papillons!...»
+
+Tout le monde se mit à rire, et la discussion s'engagea sur mon poème.
+
+Le membre du Caveau trouvait l'oeuvre un peu trop longue et
+m'engagea beaucoup à la réduire en une ou deux chansonnettes, genre
+essentiellement français. L'élève d'Alfort, savant naturaliste, me fit
+observer que les bêtes à bon Dieu avaient des ailes, ce qui enlevait
+toute vraisemblance à mon affabulation. Ferrouillat cadet prétendait
+avoir lu tout cela quelque part. «Ne les écoute pas, me dit Jacques à
+voix basse, c'est un chef-d'oeuvre.» Pierrotte, lui, ne disait rien; il
+paraissait très occupé. Peut-être le brave homme, assis à côté de sa
+fille tout le temps de la lecture, avait-il senti trembler dans ses
+mains une petite main trop impressionnable ou surpris au passage
+un regard noir enflammé; toujours est-il que ce jour-là Pierrotte
+avait--c'est bien le cas de le dire--un air fort singulier, qu'il resta
+collé tout le soir au canezou de sa demoiselle, que je ne pus dire un
+seul mot aux yeux noirs, et que je me retirai de très bonne heure, sans
+vouloir entendre une chansonnette nouvelle du membre du Caveau, qui ne
+me le pardonna jamais.
+
+Deux jours après cette lecture mémorable, je reçus de Mlle Pierrotte un
+billet aussi court qu'éloquent: «Venez vite, mon père sait tout.» Et
+plus bas, mes chers yeux noirs avaient signé: «Je vous aime.»
+
+Je fus un peu troublé, je l'avoue, par cette grosse nouvelle. Depuis
+deux jours, je courais les éditeurs avec mon manuscrit, et je m'occupais
+beaucoup moins des yeux noirs que de mon poème. Puis l'idée d'une
+explication avec ce gros Cévenol de Pierrotte ne me souriait guère...
+Aussi, malgré le pressant appel des yeux noirs, je restai quelque temps
+sans retourner _là-bas_, me disant à moi-même pour me rassurer sur mes
+intentions: «Quand j'aurai vendu mon poème.» Malheureusement je ne le
+vendis pas.
+
+En ce temps-là--je ne sais pas si c'est encore la même chose
+aujourd'hui--, MM. les éditeurs étaient des gens très doux, très polis,
+très généreux, très accueillants; mais ils avaient un défaut capital: on
+ne les trouvait jamais chez eux. Comme certaines étoiles trop menues qui
+ne se révèlent qu'aux grosses lunettes de l'Observatoire, ces messieurs
+n'étaient pas visibles pour la foule. N'importe l'heure où vous
+arriviez, on vous disait toujours de revenir... Dieu! que j'en ai couru
+de ces boutiques! que j'en ai tourné de ces boutons de portes vitrées!
+que j'en ai fait de ces stations aux devantures des libraires, à me
+dire, le coeur battant: «Entrerai-je? n'entrerai-je pas?» A l'intérieur,
+il faisait chaud. Cela sentait le livre neuf. C'était plein de petits
+hommes chauves, très affairés, qui vous répondaient de derrière un
+comptoir, du haut d'une échelle double. Quant à l'éditeur, invisible...
+Chaque soir, je revenais à la maison, triste, las, énervé. «Courage! me
+disait Jacques, tu seras plus heureux demain.» Et, le lendemain, je me
+remettais en campagne, armé de mon manuscrit! De jour en jour, je le
+sentais devenir plus pesant, plus incommode. D'abord je le portais sous
+mon bras, fièrement, comme un parapluie neuf; mais à la fin j'en
+avais honte, et je le mettais dans ma poitrine, avec ma redingote
+soigneusement boutonnée par-dessus.
+
+Huit jours se passèrent ainsi. Le dimanche arriva. Jacques, selon sa
+coutume, alla dîner chez Pierrotte; mais il y alla seul. J'étais si
+las de ma chasse aux étoiles invisibles, que je restai couché tout le
+jour... Le soir, en rentrant, il vint s'asseoir au bord de mon lit et me
+gronda doucement:
+
+«Ecoute, Daniel! tu as bien tort de ne pas aller _là-bas_. Les yeux
+noirs pleurent, se désolent; ils meurent de ne pas te voir... Nous avons
+parlé de toi toute la soirée... Ah! brigand, comme elle t'aime!»
+
+La pauvre mère Jacques avait les larmes aux yeux en disant cela.
+
+«Et Pierrotte? demandai-je timidement. Pierrotte, qu'est-ce qu'il
+dit?...
+
+--Rien... Il a seulement paru très étonné de ne pas te voir... Il faut y
+aller, mon Daniel; tu iras, n'est-ce pas?
+
+--Dès demain, Jacques; je te le promets.»
+
+Pendant que nous causions, Coucou-Blanc, qui venait de rentrer
+chez elle, entama son interminable chanson... _Tolocototignan!
+tolocototignan!_... Jacques se mit à rire: «Tu ne sais pas, me dit-il
+à voix basse, les yeux noirs sont jaloux de notre voisine. Ils croient
+qu'elle est leur rivale... J'ai eu beau dire ce qu'il en était, on n'a
+pas voulu m'entendre... Les yeux noirs jaloux de Coucou-Blanc! c'est
+drôle, n'est-ce pas?» Je fis semblant de rire comme lui; mais, dans
+moi-même, j'étais plein de honte en songeant que c'était bien ma faute
+si les yeux noirs étaient jaloux de Coucou-Blanc.
+
+Le lendemain, dans l'après-midi, je m'en allai passage du Saumon.
+J'aurais voulu monter tout droit au quatrième et parler aux yeux noirs
+avant de voir Pierrotte; mais le Cévenol me guettait à la porte du
+passage, et je ne pus l'éviter. Il fallut entrer dans la boutique et
+m'asseoir à côté de lui, derrière le comptoir. De temps en temps, un
+petit air de flûte nous arrivait discrètement de l'arrière-magasin.
+
+«Monsieur Daniel, me dit le Cévenol avec une assurance de langage et une
+facilité d'élocution que je ne lui avais jamais connues, ce que je veux
+savoir de vous est très simple, et je n'irai pas par quatre chemins.
+C'est bien le cas de le dire... la petite vous aime d'amour... Est-ce
+que vous l'aimez vraiment, vous aussi?
+
+--De toute mon âme, monsieur Pierrotte.
+
+--Alors, tout va bien. Voici ce que j'ai à vous proposer... Vous êtes
+trop jeune et la petite aussi pour songer à vous marier d'ici trois ans.
+C'est donc trois années que vous avez devant vous pour vous faire une
+position... Je ne sais pas si vous comptez rester toujours dans le
+commerce des papillons bleus; mais je sais bien ce que je ferais à
+votre place... C'est bien le cas de le dire, je planterais là mes
+historiettes, j'entrerais dans l'ancienne maison Lalouette, je me
+mettrais au courant du petit train-train de la porcelaine, et je
+m'arrangerais pour que, dans trois ans, Pierrotte qui devient vieux, pût
+trouver en moi un associé en même temps qu'un gendre... Hein? Qu'est-ce
+que vous dites de ça, compère?»
+
+Là-dessus, Pierrotte m'envoya un grand coup de coude et se mit à rire,
+mais à rire... Bien sûr, qu'il croyait me combler de joie, le pauvre
+homme, en m'offrant de vendre de la porcelaine à ses côtés. Je n'eus pas
+le courage de me fâcher, pas même celui de répondre; j'étais atterré...
+
+Les assiettes, les verres peints, les globes d'albâtre, tout dansait
+autour de moi. Sur une étagère, en face du comptoir, des bergers et
+des bergères, en biscuit de couleurs tendres, me regardaient d'un air
+narquois et semblaient me dire en brandissant leurs houlettes: «Tu
+vendras de la porcelaine!» Un peu plus loin, les magots chinois en robes
+violettes remuaient leurs caboches vénérables, comme pour approuver
+ce qu'avaient dit les bergers: «Oui... oui... tu vendras de la
+porcelaine!...» Et là-bas, dans le fond, la flûte ironique et sournoise
+sifflotait doucement: «Tu vendras de la porcelaine... tu vendras de la
+porcelaine...» C'était à devenir fou.
+
+Pierrotte crut que l'émotion et la joie m'avaient coupé la parole.
+
+«Nous causerons de cela ce soir, me dit-il pour me donner le loisir de
+me remettre... Maintenant, montez vers la petite... C'est bien le cas de
+le dire... le temps doit lui sembler long.»
+
+Je montai vers la petite, que je trouvai installée dans le salon
+jonquille, à broder ses éternelles pantoufles en compagnie de la dame de
+grand mérite... Que ma chère Camille me pardonne! jamais Mlle Pierrotte
+ne me parut si Pierrotte que ce jour-là; jamais sa façon tranquille de
+tirer l'aiguille et de compter ses points à haute voix ne me causa tant
+d'irritation. Avec ses petits doigts rouges, sa joue en fleur, son air
+paisible, elle ressemblait à une de ces bergères en biscuit colorié qui
+venaient de me crier d'une façon si impertinente: «Tu vendras de la
+porcelaine!» Par bonheur, les yeux noirs étaient là, eux aussi, un peu
+voilés, un peu mélancoliques, mais si naïvement joyeux de me revoir
+que je me sentis tout ému. Cela ne dura pas longtemps. Presque sur mes
+talons, Pierrotte fit son entrée. Sans doute il n'avait plus autant de
+confiance dans la dame de grand mérite.
+
+A partir de ce moment, les yeux noirs disparurent et sur toute la
+ligne la porcelaine triompha. Pierrotte était très gai, très bavard,
+insupportable: les «c'est bien le cas de le dire» pleuvaient plus drus
+que giboulée. Dîner bruyant, beaucoup trop long... En sortant de table,
+Pierrotte me prit à part pour me rappeler sa proposition. J'avais eu
+le temps de me remettre, et je lui dis avec assez de sang-froid que la
+chose demandait réflexion et que je lui répondrais dans un mois.
+
+Le Cévenol fut certainement très étonné de mon peu d'empressement à
+accepter ses offres, mais il eut le bon goût de n'en rien laisser
+paraître.
+
+«C'est entendu, me dit-il, dans un mois.» Et il ne fut plus question
+de rien... N'importe! le coup était porté. Pendant toute la soirée, le
+sinistre et fatal «Tu vendras de la porcelaine» retentit à mon oreille.
+Je l'entendais dans le grignotement de la tête d'oiseau qui venait
+d'entrer avec Mme Lalouette et s'était installé au coin du piano, je
+l'entendais dans les roulades du joueur de flûte, dans la _Rêverie de
+Rosellen_ que Mlle Pierrotte ne manqua pas de jouer; je le lisais dans
+les gestes de toutes ces marionnettes bourgeoises, dans la coupe de
+leurs vêtements, dans le dessin de la tapisserie, dans l'allégorie de la
+pendule--Vénus cueillant une rose d'où s'envole un Amour dédoré--, dans
+la forme des meubles, dans les moindres détails de cet affreux salon
+jonquille où les mêmes gens disaient tous les soirs les mêmes choses, où
+le même piano jouait tous les soirs la même rêverie, et que l'uniformité
+de ses soirées faisait ressembler à un tableau à musique. Le salon
+jonquille, un tableau à musique!... Où vous cachiez-vous donc, beaux
+yeux noirs?...
+
+Lorsque au retour de cette ennuyeuse soirée, je racontai à ma mère
+Jacques les propositions de Pierrotte, il en fut encore plus indigné que
+moi:
+
+«Daniel Eyssette, marchand de porcelaine!... Par exemple, je voudrais
+bien voir cela! disait le brave garçon, tout rouge de colère... C'est
+comme si on proposait à Lamartine de vendre des paquets d'allumettes, ou
+à Sainte-Beuve de débiter des petits balais de crin... Vieille bête de
+Pierrotte, va!... Après tout, il ne faut pas lui en vouloir; il ne sait
+pas, ce pauvre homme. Quand il verra le succès de ton livre et les
+journaux tout remplis de toi, il changera joliment de gamme.
+
+--Sans doute, Jacques; mais pour que les journaux parlent de moi, il
+faut que mon livre paraisse, et je vois bien qu'il ne paraîtra pas...
+Pourquoi?... Mais, mon cher, parce que je ne peux pas mettre la main sur
+un éditeur et que ces gens-là ne sont jamais chez eux pour les poètes.
+Le grand Baghavat lui-même est obligé d'imprimer ses vers à ses frais.
+
+--Eh bien, nous ferons comme lui, dit Jacques en frappant du poing sur
+la table; nous imprimerons à nos frais.»
+
+Je le regarde avec stupéfaction:
+
+«A nos frais...
+
+--Oui, mon petit, à nos frais... Tout juste, le marquis fait imprimer
+en ce moment le premier volume de ses mémoires... Je vois son imprimeur
+tous les jours... C'est un Alsacien qui a le nez rouge et l'air bon
+enfant. Je suis sûr qu'il nous fera crédit... Pardieu! nous le paierons,
+à mesure que ton volume se vendra... Allons! voilà qui est dit; dès
+demain je vais voir mon homme.»
+
+Effectivement Jacques, le lendemain, va trouver l'imprimeur et revient
+enchanté: «C'est fait, me dit-il d'un air de triomphe; on met ton
+livre à l'impression demain. Cela nous coûtera neuf cents francs, une
+bagatelle. Je ferai des billets de trois cents francs, payables de trois
+en trois mois. Maintenant, suis bien mon raisonnement. Nous vendons le
+volume trois francs, nous tirons à mille exemplaires; c'est donc trois
+mille francs que ton livre doit nous rapporter... tu m'entends bien,
+trois mille francs. Là-dessus, nous payons l'imprimeur, plus la remise
+d'un franc par exemplaire aux libraires qui vendront l'ouvrage, plus
+l'envoi aux journalistes... Il nous restera, clair comme de l'eau de
+roche, un bénéfice de onze cents francs. Hein? C'est joli pour un
+début...»
+
+Si c'était joli, je crois bien!... Plus de chasse aux étoiles
+invisibles, plus de stations humiliantes aux portes des librairies,
+et par-dessus le marché onze cents francs à mettre de côté pour la
+reconstruction du foyer... Aussi quelle joie, ce jour-là, dans le
+clocher de Saint-Germain! Que de projets, que de rêves! Et puis les
+jours suivants, que de petits bonheurs savourés goutte à goutte, aller
+à l'imprimerie; corriger les épreuves, discuter la couleur de la
+couverture, voir le papier sortir tout humide de la presse avec vos
+pensées imprimées dessus, courir deux fois, trois fois chez le brocheur,
+et revenir enfin avec le premier exemplaire qu'on ouvre en tremblant du
+bout des doigts... Dites! est-il rien de plus délicieux au monde?
+
+Pensez que le premier exemplaire de _La Comédie pastorale_ revenait de
+droit aux yeux noirs. Je le leur portai le soir même, accompagné de la
+mère Jacques qui voulait jouir de mon triomphe. Nous fîmes notre entrée
+dans le salon jonquille, fiers et radieux. Tout le monde était là.
+
+«Monsieur Pierrotte, dis-je au Cévenol, permettez-moi d'offrir ma
+première oeuvre à Camille.» Et je mis mon volume dans une chère petite
+main qui frémissait de plaisir. Oh! si vous aviez vu le joli merci que
+les yeux noirs m'envoyèrent, et comme ils resplendissaient en lisant
+mon nom sur la couverture. Pierrotte était moins enthousiasmé, lui. Je
+l'entendis demander à Jacques combien un volume comme cela pouvait me
+rapporter:
+
+«Onze cents francs», répondit Jacques avec assurance.
+
+Là-dessus, ils se mirent à causer longuement, à voix basse, mais je ne
+les écoutai pas. J'étais tout à la joie de voir les yeux noirs abaisser
+leurs grands cils de soie sur les pages de mon livre et les relever vers
+moi avec admiration... Mon livre! les yeux noirs! deux bonheurs que je
+devais à ma mère Jacques...
+
+Ce soir-là, avant de rentrer, nous allâmes rôder dans les galeries de
+l'Odéon pour juger de l'effet que _La Comédie pastorale_ faisait à
+l'étalage des librairies.
+
+«Attends-moi, me dit Jacques; je vais voir combien on en a vendu.»
+
+Je l'attendis en me promenant de long en large, regardant du coin de
+l'oeil certaine couverture verte à filets noirs qui s'épanouissait au
+milieu de la devanture. Jacques vint me rejoindre au bout d'un moment;
+il était pâle d'émotion.
+
+--«Mon cher, me dit-il, on en a déjà vendu un. C'est de bon augure...»
+
+Je lui serrai la main silencieusement. J'étais trop ému pour parler;
+mais, à part moi, je me disais: «Il y a quelqu'un à Paris qui vient de
+tirer trois francs de sa bourse pour acheter cette production de ton
+cerveau, quelqu'un qui te lit, qui te juge... Quel est ce quelqu'un? Je
+voudrais bien le connaître...» Hélas! pour mon malheur, j'allais bientôt
+le connaître, ce terrible quelqu'un.
+
+Le lendemain de l'apparition de mon volume, j'étais en train de
+déjeuner à table d'hôte à côté du farouche penseur, quand Jacques, très
+essoufflé, se précipita dans la salle:
+
+«Grande nouvelle! me dit-il en m'entraînant dehors; je pars ce soir, à
+sept heures, avec le marquis... Nous allons à Nice voir sa soeur, qui
+est mourante... Peut-être resterons-nous longtemps... Ne t'inquiète pas
+de ta vie... Le marquis double mes appointements. Je pourrai t'envoyer
+cent francs par mois... Eh bien, qu'as-tu? Te voilà tout pâle. Voyons!
+Daniel, pas d'enfantillage. Rentre là-dedans, achève de déjeuner et bois
+une demi-bordeaux, afin de te donner du courage. Moi, je cours dire
+adieu à Pierrotte, prévenir l'imprimeur, faire porter les exemplaires
+aux journalistes... Je n'ai pas une minute... Rendez-vous à la maison à
+cinq heures.»
+
+Je le regardai descendre la rue Saint-Benoît à grandes enjambées, puis
+je rentrai dans le restaurant; mais je ne pus rien manger ni boire, et
+c'est le penseur qui vida la demi-bordeaux. L'idée que dans quelques
+heures ma mère Jacques serait loin m'étreignait le coeur. J'avais beau
+songer à mon livre, aux yeux noirs, rien ne pouvait me distraire de
+cette pensée que Jacques allait partir et que je resterais seul, tout
+seul dans Paris, maître de moi-même et responsable de toutes mes
+actions.
+
+Il me rejoignit à l'heure dite. Quoique très ému lui-même, il affecta
+jusqu'au dernier moment la plus grande gaieté. Jusqu'au dernier moment
+aussi il me montra la générosité de son âme et l'ardeur admirable qu'il
+mettait à m'aimer. Il ne songeait qu'à moi, à mon bien-être, à ma vie.
+Sous prétexte de faire sa malle, il inspectait mon linge, mes vêtements:
+
+«Tes chemises sont dans ce coin, vois-tu, Daniel... tes mouchoirs à
+côté, derrière les cravates.»
+
+Comme je lui disais:
+
+«Ce n'est pas ta malle que tu fais, Jacques; c'est mon armoire...»
+
+Armoire et malle, quand tout fut prêt, on envoya chercher une voiture,
+et nous partîmes pour la gare. En route, Jacques me faisait ses
+recommandations. Il y en avait de tout genre:
+
+«Écris-moi souvent... Tous les articles qui paraîtront sur ton volume,
+envoie-les-moi, surtout celui de Gustave Planche. Je ferai un cahier
+cartonné et je les collerai tous dedans. Ce sera le livre d'or de la
+famille Eyssette... A propos, tu sais que la blanchisseuse vient le
+mardi... Surtout ne te laisse pas éblouir par le succès... Il est clair
+que tu vas en avoir un très grand, et c'est fort dangereux, les
+succès parisiens. Heureusement que Camille sera là pour te garder des
+tentations... Sur toute chose, mon Daniel, ce que je te demande, c'est
+d'aller souvent là-bas et de ne pas faire pleurer les yeux noirs.»
+
+A ce moment nous passions devant le Jardin des plantes. Jacques se mit à
+rire.
+
+«Te rappelles-tu, me dit-il, que nous avons passé ici une nuit, il y
+a quatre ou cinq mois?... Hein?... Quelle différence entre le Daniel
+d'alors et celui d'aujourd'hui... Ah! tu as joliment fait du chemin en
+quatre mois!...»
+
+C'est qu'il le croyait vraiment, mon brave Jacques, que j'avais fait
+beaucoup de chemin; et moi aussi, pauvre niais, j'en étais convaincu.
+
+Nous arrivâmes à la gare. Le marquis s'y trouvait déjà. Je vis de loin
+ce drôle de petit homme, avec sa tête de hérisson blanc, sautillant de
+long en large dans une salle d'attente.
+
+«Vite, vite, adieu!» me dit Jacques. En prenant ma tête dans ses larges
+mains, il m'embrassa trois ou quatre fois de toutes ses forces, puis
+courut rejoindre son bourreau.
+
+En le voyant disparaître, j'éprouvai une singulière sensation.
+
+Je me trouvai tout à coup plus petit, plus chétif, plus timide, plus
+enfant, comme si mon frère, en s'en allant, m'avait emporté la moelle
+de mes os, ma force, mon audace et la moitié de ma taille. La foule qui
+m'entourait me faisait peur. J'étais redevenu le petit Chose...
+
+La nuit tombait. Lentement, par le plus long chemin, par les quais les
+plus déserts, le petit Chose regagna son clocher. L'idée de se retrouver
+dans cette chambre vide l'attristait horriblement. Il aurait voulu
+rester dehors jusqu'au matin. Pourtant il fallait rentrer.
+
+En passant devant la loge, le portier lui cria:
+
+«Monsieur Eyssette, une lettre!...»
+
+C'était un petit billet, élégant, parfumé, satiné; écriture de femme
+plus fine, plus féline que celle des yeux noirs... De qui cela pouvait
+bien être?... Vivement il rompit le cachet, et lut dans l'escalier à la
+lueur du gaz:
+
+ «Monsieur mon voisin,
+
+ «_La Comédie pastorale_ est depuis hier sur ma table;
+ mais il y manque une dédicace. Vous seriez bien aimable
+ de venir la mettre ce soir, en prenant une tasse de thé...
+ Vous savez! c'est entre artistes.
+
+ «IRMA BOREL.»
+
+ Et plus bas:
+
+ «_La dame du premier._»
+
+La dame du premier!... Quand le petit Chose lut cette signature, un
+grand frisson lui courut par tout le corps. Il la revit telle qu'elle
+lui était apparue un matin, descendant l'escalier dans un tourbillon de
+velours, belle, froide, imposante, avec sa petite cicatrice blanche au
+coin de la lèvre. Et de songer qu'une femme pareille avait acheté son
+volume, son coeur bondissait d'orgueil.
+
+Il resta là un moment, dans l'escalier, la lettre à la main, se
+demandant s'il monterait chez lui ou s'il s'arrêterait au premier étage;
+puis, tout à coup, la recommandation de Jacques lui revint à la mémoire:
+«Surtout, Daniel, ne fais pas pleurer les yeux noirs.» Un secret
+pressentiment l'avertit que s'il allait chez la dame du premier, les
+yeux noirs pleureraient, et Jacques aurait de la peine. Alors, il mit
+résolument la lettre dans sa poche, le petit Chose, et il se dit: «Je
+n'irai pas.»
+
+
+
+X
+
+IRMA BOREL
+
+C'est Coucou-Blanc qui vint lui ouvrir.--Car ai-je besoin de vous le
+dire! cinq minutes après s'être juré qu'il n'irait pas, ce vaniteux
+petit Chose sonnait à la porte d'Irma Borel.--En le voyant, l'horrible
+Négresse grimaça un sourire d'ogre en belle humeur et lui fit un signe:
+«Venez!» de sa grosse main luisante et noire. Après avoir traversé deux
+ou trois salons très pompeux, ils s'arrêtèrent devant une petite porte
+mystérieuse, à travers laquelle on entendait--aux trois quarts étouffés
+par l'épaisseur des tentures--des cris rauques, des sanglots, des
+imprécations, des rires convulsifs. La Négresse frappa, et, sans
+attendre qu'on lui eût répondu, introduisit le petit Chose.
+
+Seule, dans un riche boudoir capitonné de soie mauve et tout ruisselant
+de lumière, Irma Borel marchait à grands pas en déclamant. Un large
+peignoir bleu de ciel, couvert de guipures, flottait autour d'elle
+comme une nuée. Une des manches du peignoir, relevée jusqu'à l'épaule,
+laissait voir un bras de neige d'une incomparable pureté, brandissant,
+en guise de poignard, un coupe-papier de nacre. L'autre main, noyée dans
+la guipure, tenait un livre ouvert...
+
+Le petit Chose s'arrêta, ébloui. Jamais la dame du premier ne lui
+avait paru si belle. D'abord elle était moins pâle qu'à leur première
+rencontre. Fraîche et rose, au contraire, mais d'un rose un peu voilé,
+elle avait l'air, ce jour-là, d'une jolie fleur d'amandier, et la petite
+cicatrice blanche du coin de la lèvre en paraissait d'autant plus
+blanche. Puis ses cheveux, qu'il n'avait pas pu voir la première fois,
+l'embellissaient encore, en adoucissant ce que son visage avait d'un peu
+fier et de presque dur. C'étaient des cheveux blonds, d'un blond
+cendré, d'un blond de poudre, et il y en avait, et ils étaient fins, un
+brouillard d'or autour de la tête.
+
+Quand elle vit le petit Chose, la dame coupa net à sa déclamation. Elle
+jeta sur un divan derrière elle son couteau de nacre et son livre,
+ramena par un geste adorable la manche de son peignoir, et vint à son
+visiteur la main cavalièrement tendue.
+
+«Bonjour, mon voisin! lui dit-elle avec un gentil sourire; vous
+me surprenez en pleines fureurs tragiques! j'apprends le rôle de
+Clytemnestre... C'est empoignant, n'est-ce pas?»
+
+Elle le fit asseoir sur un divan à côté d'elle, et la conversation
+s'engagea.
+
+«Vous vous occupez d'art dramatique, madame? (Il n'osa pas dire «ma
+voisine».)
+
+--Oh! vous savez, une fantaisie... comme je me suis occupée de sculpture
+et de musique... Pourtant, cette fois, je crois que je suis bien
+mordue... Je vais débuter au Théâtre-Français...»
+
+A ce moment, un énorme oiseau à huppe jaune vint, avec un grand bruit
+d'ailes, s'abattre sur la tête frisée du petit Chose.
+
+«N'ayez pas peur, dit la dame en riant de son air effaré, c'est mon
+kakatoès... une brave bête que j'ai ramenée des îles Marquises.»
+
+Elle prit l'oiseau, le caressa, lui dit deux ou trois mots d'espagnol
+et le rapporta sur un perchoir doré à l'autre bout du salon... Le
+petit Chose ouvrait de grands yeux. La Négresse, le kakatoès, le
+Théâtre-Français, les îles Marquises...
+
+«Quelle femme singulière!» se disait-il avec admiration.
+
+La dame revint s'asseoir à côté de lui; et la conversation continua. _La
+Comédie pastorale_ en fit d'abord tous les frais. La dame l'avait lue et
+relue plusieurs fois depuis la veille; elle en savait des vers par coeur
+et les déclamait avec enthousiasme. Jamais la vanité du petit Chose ne
+s'était trouvée à pareille fête. On voulait savoir son âge, son pays,
+comment il vivait, s'il allait dans le monde, s'il était amoureux.... A
+toutes ces questions, il répondait avec la plus grande candeur; si bien
+qu'au bout d'une heure la dame du premier connaissait à fond la mère
+Jacques, l'histoire de la maison Eyssette et ce pauvre foyer que les
+enfants avaient juré de reconstruire. Par exemple, pas un mot de Mlle
+Pierrotte. Il fut seulement parlé d'une jeune personne du grand monde
+qui mourait d'amour pour le petit Chose, et d'un père barbare--pauvre
+Pierrotte!--qui contrariait leur passion.
+
+Au milieu de ces confidences, quelqu'un entra dans le salon. C'était
+un vieux sculpteur à crinière blanche, qui avait donné des leçons à la
+dame, au temps où elle sculptait.
+
+«Je parie, lui dit-il à demi-voix en regardant le petit Chose d'un oeil
+plein de malice, je parie que c'est votre corailleur napolitain.
+
+--Tout juste, fit-elle en riant; en se tournant vers le corailleur
+qui semblait fort surpris de s'entendre désigner ainsi: vous ne
+vous souvenez pas, lui dit-elle, d'un matin où nous nous sommes
+rencontrés?... Vous alliez le cou nu, la poitrine ouverte, les cheveux
+en désordre, votre cruche de grès à la main... je crus revoir un de ces
+petits pêcheurs de corail qu'on rencontre dans la baie de Naples.... Et
+le soir, j'en parlai à mes amis; mais nous ne nous doutions guère alors
+que le petit corailleur était un grand poète, et qu'au fond de cette
+cruche de grès, il y avait _La Comédie pastorale_.»
+
+Je vous demande si le petit Chose était ravi de s'entendre traiter avec
+une admiration respectueuse. Pendant qu'il s'inclinait et souriait d'un
+air modeste, Coucou-Blanc introduisit un nouveau visiteur, qui n'était
+autre que le grand Baghavat, le poète indien de la table d'hôte.
+Baghavat, en entrant, alla droit à la dame et lui tendit un livre à
+couverture verte.
+
+«Je vous rapporte vos papillons, dit-il. Quelle drôle de
+littérature!...»
+
+Un geste de la dame l'arrêta net. Il comprit que l'auteur était là et
+regarda de son côté avec un sourire contraint. Il y eut un moment de
+silence et de gêne, auquel l'arrivée d'un troisième personnage
+vint faire une heureuse diversion. Celui-ci était le professeur de
+déclamation; un affreux petit bossu, tête blême, perruque rousse, rire
+aux dents moisies. Il paraît que, sans sa bosse, ce bossu-là eût été le
+plus grand comédien de son époque; mais son infirmité ne lui permettant
+pas de monter sur les planches, il se consolait en faisant des élèves et
+en disant du mal de tous les comédiens du temps.
+
+Dès qu'il parut, la dame lui cria:
+
+«Avez-vous vu l'Israélite? Comment a-t-elle marché ce soir?»
+
+L'Israélite, c'était la grande tragédienne Rachel, alors au plus beau
+moment de sa gloire.
+
+«Elle va de plus en plus mal, dit le professeur en haussant les
+épaules... Cette fille n'a rien... C'est une grue, une vraie grue.
+
+--Une vraie grue», ajouta l'élève; et derrière elle les deux autres
+répétèrent avec conviction: «Une vraie grue...»
+
+Un moment après on demanda à la dame de réciter quelque chose.
+
+Sans se faire prier, elle se leva, prit le coupe-papier de nacre,
+retroussa la manche de son peignoir et se mit à déclamer.
+
+Bien, ou mal? Le petit Chose eût été fort empêché pour le dire. Ébloui
+par ce beau bras de neige, fasciné par cette chevelure d'or qui
+s'agitait frénétiquement, il regardait et n'écoutait pas. Quand la dame
+eut fini, il applaudit plus fort que personne et déclara à son tour que
+Rachel n'était qu'une grue, une vraie grue.
+
+Il en rêva toute la nuit de ce bras de neige et de ce brouillard d'or.
+Puis, le jour venu, quand il voulut s'asseoir devant l'établi aux rimes,
+le bras enchanté vint encore le tirer par la manche. Alors, ne pouvant
+pas rimer, ne voulant pas sortir, il se mit à écrire à Jacques, et à lui
+parler de la dame du premier.
+
+«Ah! mon ami, quelle femme! Elle sait tout, elle connaît tout. Elle a
+fait des sonates, elle a fait des tableaux. Il y a sur sa cheminée une
+jolie Colombine en terre cuite qui est son oeuvre. Depuis trois mois,
+elle joue la tragédie, et elle la joue bien mieux que la fameuse
+Rachel.--Il paraît décidément que cette Rachel n'est qu'une
+grue.--Enfin, mon cher, une femme comme tu n'en as jamais rêvé. Elle a
+tout vu, elle a été partout. Tout à coup elle vous dit: «Quand j'étais
+à Saint-Pétersbourg...» puis, au bout d'un moment, elle vous apprend
+qu'elle préfère la rade de Rio à celle de Naples. Elle a un kakatoès
+qu'elle a ramené des îles Marquises, une Négresse qu'elle a prise en
+passant à Port-au-Prince... Mais au fait, tu la connais, sa Négresse,
+c'est notre voisine Coucou-Blanc. Malgré son air féroce, cette
+Coucou-Blanc est une excellente fille, tranquille, discrète, dévouée, et
+ne parlant jamais que par proverbes comme le bon Sancho. Quand les gens
+de la maison veulent lui tirer les vers du nez à propos de sa maîtresse,
+si elle est mariée, s'il y a un M. Borel quelque part, si elle est aussi
+riche qu'on le dit, Coucou-Blanc répond dans son patois: _Zaffai cabrite
+pas zaffai mouton_ (les affaires du chevreau ne sont pas celles du
+mouton); ou bien encore: _C'est soulié qui connaît si bas tini trou_
+(c'est le soulier qui connaît si les bas ont des trous). Elle en a comme
+cela une centaine, et les indiscrets n'ont jamais le dernier mot avec
+elle... A propos, sais-tu qui j'ai rencontré chez la dame du premier?...
+Le poète hindou de la table d'hôte, le grand Baghavat lui-même. Il a
+l'air d'en être fort épris, et lui fait de beaux poèmes où il la compare
+tour à tour à un condor, un lotus ou un buffle; mais la dame ne fait pas
+grand cas de ses hommages. D'ailleurs elle doit y être habituée: tous
+les artistes qui viennent chez elle--et je te réponds qu'il y en a des
+plus fameux--en sont amoureux.
+
+«Elle est si belle, si étrangement belle!... En vérité, j'aurais craint
+pour mon coeur, s'il n'était déjà pris. Heureusement que les yeux noirs
+sont là pour me défendre. Chers yeux noirs! j'irai passer la soirée
+avec eux aujourd'hui, et nous parlerons de vous tout le temps, ma mère
+Jacques.»
+
+Comme le petit Chose achevait cette lettre, on frappa doucement à la
+porte. C'était la dame du premier qui lui envoyait, par Coucou-Blanc,
+une invitation pour venir, au Théâtre-Français, entendre la grue dans sa
+loge. Il aurait accepté de bon coeur, mais il songea qu'il n'avait pas
+d'habit et fut obligé de dire non. Cela le mit de fort méchante humeur.
+«Jacques aurait dû me faire faire un habit, se disait-il... C'est
+indispensable... Quand les articles paraîtront, il faudra que j'aille
+remercier les journalistes... Comment faire si je n'ai pas d'habit?...»
+Le soir, il alla au passage du Saumon; mais cette visite ne l'égaya pas.
+Le Cévenol riait fort; Mlle Pierrotte était trop brune. Les yeux noirs
+avaient beau lui faire signe et lui dire doucement: «Aimez-moi!» dans la
+langue mystique des étoiles, l'ingrat ne voulait rien entendre. Après
+dîner, quand les Lalouette arrivèrent, il s'installa triste et maussade
+dans un coin, et tandis que le tableau à musique jouait ses petits airs,
+il se figurait Irma Borel trônant dans une loge découverte, les bras
+de neige jouant de l'éventail, le brouillard d'or scintillant sous les
+lumières de la salle. «Comme j'aurais honte si elle me voyait ici!»
+songeait-il.
+
+Plusieurs jours se passèrent sans nouveaux incidents. Irma Borel ne
+donnait plus signe de vie. Entre le premier et le cinquième étage, les
+relations semblaient interrompues. Toutes les nuits, le petit Chose,
+assis à son établi, entendait entrer la victoria de la dame, et, sans
+qu'il y prît garde, le roulement sourd de la voiture, le «Porte, s'il
+vous plaît» du cocher, le faisaient tressaillir. Même il ne pouvait pas
+entendre sans émotion la Négresse remonter chez elle; s'il avait osé, il
+serait allé lui demander des nouvelles de sa maîtresse.... Malgré tout,
+cependant, les yeux noirs étaient encore maîtres de la place. Le petit
+Chose passait de longues heures auprès d'eux. Le reste du temps, il
+s'enfermait chez lui pour chercher des rimes, au grand ébahissement des
+moineaux, qui venaient le voir de tous les toits à la ronde, car les
+moineaux du pays latin sont comme la dame de grand mérite et se font de
+drôles d'idées sur les mansardes d'étudiants. En revanche, les cloches
+de Saint-Germain--les pauvres cloches vouées au Seigneur et cloîtrées
+toute leur vie comme des Carmélites--se réjouissaient de voir leur
+ami le petit Chose éternellement assis devant sa table; et, pour
+l'encourager, elles lui faisaient grande musique.
+
+Sur ces entrefaites, on reçut des nouvelles de Jacques. Il était
+installé à Nice et donnait force détails sur son installation.... «Le
+beau pays, mon Daniel, et comme cette mer qui est là sous mes fenêtres
+t'inspirerait! Moi, je n'en jouis guère! je ne sors jamais.... Le
+marquis dicte tout le jour. Diable d'homme, va! Quelquefois, entre deux
+phrases, je lève la tête, je vois une petite voile rouge à l'horizon,
+puis tout de suite le nez sur mon papier.... Mlle d'Hacqueville est
+toujours bien malade.... Je l'entends au-dessus de nous qui tousse, qui
+tousse.... Moi-même, à peine débarqué, j'ai attrapé un gros rhume qui ne
+veut pas finir....»
+
+Un peu plus loin, parlant de la dame du premier, Jacques disait:
+
+«....Si tu m'en crois, tu ne retourneras pas chez cette femme. Elle est
+trop compliquée pour toi; et même, faut-il te le dire? je flaire en elle
+une aventurière.... Tiens! j'ai vu hier dans le port un brick hollandais
+qui venait de faire un voyage autour du monde et qui rentrait avec des
+mâts japonais, des espars du Chili, un équipage bariolé comme une
+carte géographique.... Eh bien, mon cher, je trouve que ton Irma Borel
+ressemble à ce navire. Bon pour un brick d'avoir beaucoup voyagé, mais
+pour une femme, c'est différent. En général, celles qui ont vu tant de
+pays en font beaucoup voir aux autres.... Méfie-toi, Daniel, méfie-toi!
+et surtout, je t'en conjure, ne fais pas pleurer les yeux noirs....»
+
+Ces derniers mots allèrent droit au coeur du petit Chose. La persistance
+de Jacques à veiller sur le bonheur de celle qui n'avait pas voulu
+l'aimer lui parut admirable. «Oh! non! Jacques, n'aie pas peur; je ne
+la ferai pas pleurer», se dit-il, et tout de suite il prit la ferme
+résolution de ne plus retourner chez la dame du premier.... Fiez-vous au
+petit Chose pour les fermes résolutions.
+
+Ce soir-là, quand la victoria roula sous le porche, il y prit à
+peine garde. La chanson de la Négresse ne lui causa pas non plus de
+distraction. C'était une nuit de septembre, orageuse et lourde.... Il
+travaillait, la porte entrouverte. Tout à coup, il crut entendre craquer
+l'escalier de bois qui menait à sa chambre. Bientôt il distingua un
+léger bruit de pas et le frôlement d'une robe. Quelqu'un montait,
+c'était sûr... mais qui?...
+
+Coucou-Blanc était rentrée depuis longtemps.... Peut-être la dame du
+premier qui venait parler à la Négresse....
+
+A cette idée le petit Chose sentit son coeur battre avec violence; mais
+il eut le courage de rester devant sa table.... Les pas approchaient
+toujours. Arrivé sur le palier on s'arrêta.... Il y eut un moment de
+silence; puis un léger coup frappé à la porte de la Négresse, qui ne
+répondit pas.
+
+«C'est elle», se dit-il sans bouger de sa place.
+
+Tout à coup, une lumière parfumée se répandit dans la chambre.
+
+La porte cria, quelqu'un entrait.
+
+Alors, sans tourner la tête, le petit Chose demanda en tremblant:
+
+«Qui est là?»
+
+
+
+XI
+
+LE COEUR DE SUCRE
+
+Voilà deux mois que Jacques est parti, et il n'est pas encore au moment
+de revenir. Mlle d'Hacqueville est morte. Le marquis, escorté de son
+secrétaire, promène son deuil par toute l'Italie, sans interrompre d'un
+seul jour la terrible dictée de ses mémoires. Jacques, surmené, trouve à
+peine le temps d'écrire à son frère quelques lignes datées de Rome, de
+Naples, de Pise, de Palerme. Mais, si le timbre de ces lettres varie
+souvent, leur texte ne change guère.... «Travailles-tu?... Comment vont
+les yeux noirs?... L'article de Gustave Planche a-t-il paru?... Es-tu
+retourné chez Irma Borel?» A ces questions, toujours les mêmes, le petit
+Chose répond invariablement qu'il travaille beaucoup, que la vente du
+livre va très bien, les yeux noirs aussi; qu'il n'a pas revu Irma Borel,
+ni entendu parler de Gustave Planche.
+
+Qu'y a-t-il de vrai dans tout cela?... Une dernière lettre, écrite
+par le petit Chose en une nuit de fièvre, et de tempête, va nous
+l'apprendre.
+
+«_Monsieur Jacques Eyssette à Pise._
+
+«Dimanche soir, 10 heures.
+
+«Jacques, je t'ai menti. Depuis deux mois je ne fais que te mentir. Je
+t'écris que je travaille, et depuis deux mois mon écritoire est à sec.
+Je t'écris que la vente de mon livre va bien, et depuis deux mois on
+n'en a pas vendu un exemplaire. Je t'écris que je ne revois plus Irma
+Borel, et depuis deux mois je ne l'ai pas quittée. Quant aux yeux noirs,
+hélas!... O Jacques, Jacques, pourquoi ne t'ai-je pas écouté? Pourquoi
+suis-je retourné chez cette femme?
+
+«Tu avais raison, c'est une aventurière, rien de plus. D'abord, je la
+croyais intelligente. Ce n'est pas vrai, tout ce qu'elle dit lui vient
+de quelqu'un. Elle n'a pas de cervelle, pas d'entrailles. Elle est
+fourbe, elle est cynique, elle est méchante. Dans ses accès de colère,
+je l'ai vue rouer sa Négresse de coups de cravache, la jeter par terre,
+la trépigner. Avec cela, une femme forte, qui ne croit ni à Dieu ni au
+diable, mais qui accepte aveuglément les prédictions des somnambules et
+du marc de café. Quant à son talent de tragédienne, elle a beau prendre
+des leçons d'un avorton à bosse et passer toutes ses journées chez elle
+avec des boules élastiques dans la bouche, je suis sûr qu'aucun
+théâtre n'en voudra. Dans la vie privée, par exemple, c'est une fière
+comédienne.
+
+«Comment j'étais tombé dans les griffes de cette créature, moi qui aime
+tant ce qui est bon et ce qui est simple, je n'en sais vraiment rien,
+mon pauvre Jacques; mais ce que je puis te jurer, c'est que je lui ai
+échappé et que maintenant tout est fini, fini, fini.... Si tu savais
+comme j'étais lâche et ce qu'elle faisait de moi!... Je lui avais
+raconté toute mon histoire: je lui parlais de toi, de notre mère, des
+yeux noirs. C'est à mourir de honte, je te dis.... Je lui avais donné
+tout mon coeur, je lui avais livré toute ma vie; mais de sa vie à elle,
+jamais elle n'avait rien voulu me livrer. Je ne sais pas qui elle est,
+je ne sais pas d'où elle vient. Un jour je lui ai demandé si elle avait
+été mariée, elle s'est mise à rire. Tu sais, cette petite cicatrice
+qu'elle a sur la lèvre, c'est un coup de couteau qu'elle a reçu là-bas
+dans son pays, à Cuba. J'ai voulu savoir qui lui avait fait cela. Elle
+m'a répondu très simplement: «Un Espagnol nommé Pacheco», et pas un mot
+de plus.... C'est bête, n'est-ce pas? Est-ce que je le connais moi,
+ce Pacheco? Est-ce qu'elle n'aurait pas dû me donner quelques
+explications?... Un coup de couteau, ce n'est pas naturel, que diable!
+Mais voilà... les artistes qui l'entourent lui ont fait un renom de
+femme étrange, et elle tient à sa réputation.... Oh! ces artistes, mon
+cher, je les exècre. Si tu savais ces gens-là, à force de vivre avec des
+statues et des peintures, ils en arrivent à croire qu'il n'y a que cela
+au monde. Ils vous parlent toujours de forme, de ligne, de couleur,
+d'art grec, de Parthénon, de méplats, de mastoïdes. Ils regardent votre
+nez, votre bras, votre menton. Ils cherchent si vous avez un type, du
+galbe, du _caractère_; mais de ce qui bat dans nos poitrines, de nos
+passions, de nos larmes, de nos angoisses, ils s'en soucient autant que
+d'une chèvre morte. Moi, ces bonnes gens ont trouvé que ma tête avait du
+caractère mais que ma poésie n'en avait pas du tout. Ils m'ont joliment
+encouragé, va!
+
+«Au début de notre liaison, cette femme avait cru mettre la main sur un
+petit prodige, un grand poète de mansarde:--m'a-t-elle assommé avec sa
+mansarde! Plus tard, quand son cénacle lui a prouvé que je n'étais qu'un
+imbécile, elle m'a gardé pour le caractère de ma tête. Ce caractère, il
+faut te dire, variait selon les gens. Un de ses peintres, qui me voyait
+le type italien, m'a fait poser pour un pifferaro; un autre, pour un
+Algérien marchand de violettes; un autre.... Est-ce que je sais? Le plus
+souvent, je posais chez elle, et, pour lui plaire, je devais garder tout
+le jour mes oripeaux sur les épaules et figurer dans son salon, à côté
+du kakatoès. Nous avons passé bien des heures ainsi, moi en Turc, fumant
+de longues pipes dans un coin de sa chaise longue, elle à l'autre bout
+de sa chaise, déclamant avec ses boules élastiques dans la bouche, et
+s'interrompant de temps à autre pour me dire: «Quelle tête à caractère
+vous avez, mon cher Dani-Dan!» Quand j'étais en Turc, elle m'appelait
+Dani-Dan; quand j'étais en Italien, Danielo; jamais Daniel.... J'aurais
+du reste l'honneur de figurer sous ces deux espèces à l'Exposition
+prochaine de peinture: on verra sur le livret: «Jeune pifferaro, à Mme
+Irma Borel.» «Jeune fellah, à Mme Irma Borel.» Et ce sera moi... quelle
+honte!
+
+«Je m'arrête un moment, Jacques. Je vais ouvrir la fenêtre, et boire un
+peu l'air de la nuit. J'étouffe... je n'y vois plus.
+
+«Onze heures.
+
+«L'air me fait du bien. En laissant la fenêtre ouverte, je puis
+continuer à t'écrire. Il pleut, il fait noir, les cloches sonnent. Que
+cette chambre est triste!... Chère petite chambre! Moi qui l'aimais tant
+autrefois; maintenant je m'y ennuie. C'est _elle_ qui me l'a gâtée; elle
+y est venue trop souvent. Tu comprends, elle m'avait là sous la main,
+dans la maison; c'était commode. Oh! ce n'était plus la chambre du
+travail....
+
+«Que je fusse ou non chez moi, elle entrait à toute heure et fouillait
+partout. Un soir, je la trouvai furetant dans un tiroir où je renferme
+ce que j'ai de plus précieux au monde, les lettres de notre mère, les
+tiennes, celles des yeux noirs; celles-ci dans une boite dorée que tu
+dois connaître. Au moment où j'entrai, Irma Borel tenait cette boîte
+et allait l'ouvrir. Je n'eus que le temps de m'élancer et de la lui
+arracher des mains.
+
+«--Que faites-vous là?» lui criai-je indigné....
+
+«Elle prit son air le plus tragique:
+
+«--J'ai respecté les lettres de votre mère; mais celles-ci
+m'appartiennent, je les veux.... Rendez-moi cette boîte.
+
+«--Que voulez-vous en faire?
+
+«--Lire les lettres qu'elle contient....
+
+«--Jamais, lui dis-je. Je ne connais rien de votre vie, et vous
+connaissez tout de la mienne.
+
+«--Oh! Dani-Dan!--C'était le jour du Turc.--Oh! Dani-Dan, est-il
+possible que vous me reprochiez cela? Est-ce que vous n'entrez pas chez
+moi quand vous voulez? Est-ce que tous ceux qui viennent chez moi ne
+vous sont pas connus?»
+
+«Tout en parlant, et de sa voix la plus câline, elle essayait de me
+prendre la boîte.
+
+«--Eh bien! lui dis-je, puisqu'il en est ainsi, je vous permets de
+l'ouvrir; mais à une condition....
+
+«--Laquelle?
+
+«--Vous me direz où vous allez tous les matins de huit à dix heures.»
+
+«Elle devint pâle et me regarda droit dans les yeux.... Je ne lui avais
+jamais parlé de cela. Ce n'est pas l'envie qui me manquait pourtant.
+Cette mystérieuse sortie de tous les matins m'intriguait, m'inquiétait,
+comme la cicatrice, comme le Pacheco et tout le train de cette existence
+bizarre. J'aurais voulu savoir, mais en même temps j'avais peur
+d'apprendre. Je sentais qu'il y avait là-dessous quelque mystère
+d'infamie qui m'aurait obligé à fuir.... Ce jour-là, cependant, j'osai
+l'interroger, comme tu vois. Cela la surprit beaucoup. Elle hésita un
+moment, puis elle me dit avec effort, d'une voix sourde:
+
+«--Donnez-moi la boîte. Vous saurez tout.»
+
+«Alors, je lui donnai la boîte; Jacques, c'est infâme, N'est-ce pas?
+Elle l'ouvrit en frémissant de plaisir et se mit à lire toutes les
+lettres--il y en avait une vingtaine--, lentement, à demi-voix, sans
+sauter une ligne. Cette histoire d'amour, fraîche et pudique, paraissait
+l'intéresser beaucoup. Je la lui avais déjà racontée, mais à ma façon,
+lui donnant les yeux noirs pour une jeune fille de la plus haute
+noblesse, que ses parents refusaient de marier à ce petit plébéien de
+Daniel Eyssette; tu reconnais bien là ma ridicule vanité.
+
+«De temps en temps, elle interrompait sa lecture pour dire: «Tiens!
+c'est gentil, ça!» ou bien encore: «Oh! oh! pour une fille noble....»
+Puis, à mesure qu'elle les avait lues, elle les approchait de la bougie
+et les regardait brûler avec un rire méchant. Moi, je la laissais faire;
+je voulais savoir où elle allait tous les matins de huit à dix....
+
+«Or, parmi ces lettres, il y en avait une écrite sur du papier de la
+maison Pierrotte, du papier à tête, avec trois petites assiettes vertes
+dans le haut, et au-dessous: _Porcelaines et cristaux. Pierrotte,
+successeur de Lalouette_... Pauvres yeux noirs! sans doute un jour, au
+magasin, ils avaient éprouvé le besoin de m'écrire, et le premier papier
+venu leur avait semblé bon.... Tu penses, quelle découverte pour la
+tragédienne! Jusque-là elle avait cru à mon histoire de fille noble et
+de parents grands seigneurs; mais quand elle en fut à cette lettre, elle
+comprit tout et partit d'un grand éclat de rire:
+
+«--La voilà donc, cette jeune patricienne, cette perle du noble
+faubourg... elle s'appelle Pierrotte et vend de la porcelaine au passage
+du Saumon.... Ah! je comprends maintenant pourquoi vous ne vouliez pas
+me donner la boîte.» Et elle riait, elle riait....
+
+«Mon cher, je ne sais pas ce qui me prit; la honte, le dépit, la
+rage.... Je n'y voyais plus. Je me jetai sur elle pour lui arracher les
+lettres. Elle eut peur, fit un pas en arrière, et s'empêtrant dans sa
+traîne, tomba avec un grand cri. Son horrible Négresse l'entendit de la
+chambre à côté et accourut aussitôt, nue, noire, hideuse, décoiffée. Je
+voulais l'empêcher d'entrer, mais d'un revers de sa grosse main huileuse
+elle me cloua contre la muraille et se campa entre sa maîtresse et moi.
+
+«L'autre, pendant ce temps, s'était relevée et pleurait ou faisait
+semblant. Tout en pleurant, elle continuait à fouiller dans la boîte:
+
+«--Tu ne sais pas, dit-elle à sa Négresse, tu ne sais pas pourquoi il
+a voulu me battre?... Parce que j'ai découvert que sa demoiselle
+noble n'est pas noble du tout, et qu'elle vend des assiettes dans un
+passage....
+
+«--Tout ça qui porte zéperons, pas maquignon, dit la vieille en forme de
+sentence.
+
+«--Tiens, regarde, fit la tragédienne, regarde les gages d'amour que lui
+donnait sa boutiquière.... Quatre crins de son chignon et un bouquet de
+violettes d'un sou... Approche ta lampe, Coucou-Blanc.» «La Négresse
+approcha sa lampe; les cheveux et les fleurs flambèrent en pétillant. Je
+laissai faire; j'étais atterré.
+
+«--Oh! oh! qu'est-ce ceci? continua la tragédienne en dépliant un papier
+de soie.... Une dent?... Non! ça a l'air d'être du sucre.... Ma foi,
+oui.... c'est une sucrerie allégorique... un petit coeur en sucre.»
+
+«Hélas! un jour, à la foire des Prés-Saint-Gervais, les yeux noirs
+avaient acheté ce petit coeur de sucre et me l'avaient donné en me
+disant:
+
+«--Je vous donne mon coeur.»
+
+«La Négresse le regardait d'un oeil d'envie.
+
+«--Tu le veux! Coucou, lui cria la maîtresse.... Eh bien, attrape....»
+
+«Et elle le lui jeta dans la bouche comme à un chien.... C'est peut-être
+ridicule; mais quand j'ai entendu le sucre craquer sous la meule de la
+Négresse, j'ai frissonné des pieds à la tête. Il me semblait que c'était
+le propre coeur des yeux noirs que ce monstre aux dents noires dévorait
+si joyeusement.
+
+«Tu crois peut-être, mon pauvre Jacques, qu'après cela tout a été fini
+entre nous? Eh bien, mon cher, si au lendemain de cette scène tu étais
+entré chez Irma Borel, tu l'aurais trouvée répétant le rôle d'Hermione
+avec son bossu, et, dans un coin, sur une natte, à côté du kakatoès, tu
+aurais vu un jeune Turc accroupi, avec une grande pipe qui lui faisait
+trois fois le tour du corps.... Quelle tête à caractère vous avez, mon
+Dani-Dan!
+
+«Mais, au moins, diras-tu, pour prix de ton infamie, tu as su ce que tu
+voulais savoir, et ce qu'_elle_ devenait tous les matins, de huit à dix?
+Oui, Jacques, je l'ai su, mais ce matin seulement, à la suite d'une
+scène terrible,--la dernière, par exemple,--que je vais te raconter....
+Mais, chut!... Quelqu'un monte.... Si c'était elle, si elle venait me
+relancer encore?... C'est qu'elle en est bien capable, même après ce qui
+s'est passé. Attends!... Je vais fermer la porte à double tour.... Elle
+n'entrera pas, n'aie pas peur....
+
+«Il ne faut pas qu'elle entre.
+
+«Minuit.
+
+«Ce n'est pas elle; c'était sa Négresse. Cela m'étonnait aussi; je
+n'avais pas entendu rentrer sa voiture.... Coucou-Blanc vient de se
+coucher. A travers la cloison, j'entends le glouglou de la bouteille et
+l'horrible refrain... _tolocototignan_.... Maintenant elle ronfle; on
+dirait le balancier d'une grosse horloge.
+
+«Voici comment ont fini nos tristes amours.
+
+«Il y a trois semaines à peu près, le bossu qui lui donne des leçons lui
+déclara qu'elle était mûre pour les grands succès tragiques et qu'il
+voulait la faire entendre ainsi que quelques autres de ses élèves.
+
+«Voilà ma tragédienne ravie.... Comme on n'a pas de théâtre sous la
+main, on convient de changer en salle de spectacle l'atelier d'un de
+ces messieurs, et d'envoyer des invitations à tous les directeurs de
+théâtres de Paris.... Quant à la pièce de début, après avoir longtemps
+discuté, on se décide pour _Athalie_.... De toutes les pièces du
+répertoire, c'était celle que les élèves du bossu savaient le mieux.
+On n'avait besoin pour la mettre sur pied que de quelques raccords et
+répétitions d'ensemble. Va donc pour _Athalie_.... Comme Irma Borel
+était trop grande dame pour se déranger, les répétitions se firent chez
+elle. Chaque jour, le bossu amenait ses élèves, quatre ou cinq grandes
+filles maigres, solennelles, drapées dans des cachemires français à
+treize francs cinquante, et trois ou quatre pauvres diables avec des
+habits de papier noirci et des têtes de naufragés.... On répétait
+tout le jour, excepté de huit à dix; car, malgré les apprêts de la
+représentation, les mystérieuses sorties n'avaient pas cessé. Irma, le
+bossu, les élèves, tout le monde travaillait avec rage. Pendant deux
+jours on oublia de donner à manger au kakatoès. Quant au jeune Dani-Dan,
+on ne s'occupait plus de lui.... En somme, tout allait bien; l'atelier
+était paré, le théâtre construit, les costumes prêts, les invitations
+faites. Voilà que trois ou quatre jours avant la représentation,
+le jeune Eliacin--une fillette de dix ans, la nièce du bossu tombe
+malade... Comment faire? Où trouver un Eliacin, un enfant capable
+d'apprendre son rôle en trois jours?... Consternation générale. Tout à
+coup, Irma Borel se tourne vers moi:
+
+«--Au fait, Dani-Dan, si vous vous en chargiez?
+
+«--Moi? Vous plaisantez... A mon âge!...
+
+«--Ne dirait-on pas que c'est un homme... Mais mon petit, vous avez
+l'air d'avoir quinze ans; en scène, costumé, maquillé, vous en paraîtrez
+douze... D'ailleurs, le rôle est tout à fait dans le caractère de votre
+tête.»
+
+«Mon cher ami, j'eus beau me débattre. Il fallut en passer par où elle
+voulait, comme toujours. Je suis si lâche...
+
+«La représentation eut lieu.... Ah! si j'avais le coeur à rire, comme je
+t'amuserais avec le récit de cette journée... On avait compté sur les
+directeurs du Gymnase et du Théâtre-Français; mais il paraît que ces
+messieurs avaient affaire ailleurs, et nous nous contentâmes d'un
+directeur de la banlieue, amené au dernier moment. En somme, ce petit
+spectacle de famille n'alla pas trop de travers... Irma Borel fut très
+applaudie... Moi, je trouvais que cette Athalie de Cuba était trop
+emphatique, qu'elle manquait d'expression, et parlait le français
+comme une... fauvette espagnole; mais, bah! ses amis les artistes n'y
+regardaient pas de si près. Le costume était authentique, la cheville
+fine, le cou bien attaché... C'est tout ce qu'il leur fallait. Quant à
+moi, le caractère de ma tête me valut aussi un très beau succès,
+moins beau pourtant que celui de Coucou-Blanc dans le rôle muet de la
+nourrice. Il est vrai que la tête de la Négresse avait encore plus de
+caractère que la mienne. Aussi, lorsque au cinquième acte elle parut
+tenant sur son poing l'énorme kakatoès--son Turc, sa Négresse, son
+kakatoès, la tragédienne avait voulu que nous figurions tous dans la
+pièce--, et roulant d'un air étonné de gros yeux blancs très féroces,
+il y eut par toute la salle une formidable explosion de bravos. «Quel
+succès!» disait Athalie rayonnante....
+
+«Jacques!... Jacques!... J'entends sa voiture qui rentre. Oh! la
+misérable femme! D'où vient-elle si tard? Elle l'a donc oubliée notre
+horrible matinée; moi qui en tremble encore!
+
+«La porte s'est refermée.... Pourvu maintenant qu'elle ne monte pas!
+Vois-tu, c'est terrible, le voisinage d'une femme qu'on exècre!
+
+«Une heure.
+
+«La représentation que je viens de te raconter a eu lieu il y a trois
+jours.
+
+«Pendant ces trois jours, elle a été gaie, douce, affectueuse,
+charmante. Elle n'a pas une fois battu sa Négresse. A plusieurs
+reprises, elle m'a demandé de tes nouvelles, si tu toussais toujours; et
+pourtant, Dieu sait qu'elle ne t'aime pas... J'aurais dû me douter de
+quelque chose.
+
+«Ce matin, elle entre dans ma chambre, comme neuf heures sonnaient. Neuf
+heures!... Jamais je ne l'avais vue à cette heure-là!... Elle s'approche
+de moi et me dit en souriant:
+
+«--Il est neuf heures!»
+
+«Puis tout à coup, devenant solennelle:
+
+«--Mon ami, me dit-elle, je vous ai trompé. Quand nous nous sommes
+rencontrés, je n'étais pas libre. Il y avait un homme dans ma vie,
+lorsque vous y êtes entré; un homme à qui je dois mon luxe, mes loisirs,
+tout ce que j'ai.»
+
+«Je te le disais bien, Jacques, qu'il y avait quelque infamie sous ce
+mystère.
+
+«--Du jour où je vous ai connu, cette liaison m'est devenue odieuse...
+Si je ne vous en ai pas parlé, c'est que je vous connaissais trop fier
+pour consentir à me partager avec un autre. Si je ne l'ai pas brisée,
+c'est parce qu'il m'en coûtait de renoncer à cette existence indolente
+et luxueuse pour laquelle je suis née... Aujourd'hui, je ne peux plus
+vivre ainsi. Ce mensonge me pèse, cette trahison de tous les jours me
+rend folle.... Et si vous voulez encore de moi après l'aveu que je viens
+de vous faire je suis prête à tout quitter et à vivre avec vous dans un
+coin, où vous voudrez...»
+
+«Ces derniers mots «où vous voudrez» furent dits à voix basse, tout près
+de moi, presque sur mes lèvres, pour me griser...
+
+«J'eus pourtant le courage de lui répondre, et même très sèchement, que
+j'étais pauvre, que je ne gagnais pas ma vie, et que je ne pouvais pas
+la faire nourrir par mon frère Jacques.
+
+«Sur cette réponse, elle releva la tête d'un air de triomphe:
+
+«--Eh bien, si j'avais trouvé pour nous deux un moyen honorable et sûr
+de gagner notre vie sans nous quitter, que diriez-vous?»
+
+«Là-dessus, elle tira d'une de ses poches un grimoire sur papier timbré
+qu'elle se mit à me lire... C'était un engagement pour nous deux dans
+un théâtre de la banlieue parisienne; elle, à raison de cent francs par
+mois; moi, à raison de cinquante. Tout était prêt; nous n'avions plus
+qu'à signer.
+
+«Je la regardai, épouvanté. Je sentais qu'elle m'entraînait dans un
+trou, et j'eus peur un moment de n'être pas assez fort pour résister...
+La lecture du grimoire finie, sans me laisser le temps de répondre, elle
+se mit à parler fiévreusement des splendeurs de la carrière théâtrale et
+de la vie glorieuse que nous allions mener là-bas, libres, fiers, loin
+du monde, tout à notre art et à notre amour.
+
+«Elle parla trop; c'était une faute. J'eus le temps de me remettre,
+d'invoquer ma mère Jacques dans le fond de mon coeur, et quand elle eut
+fini sa tirade, je pus lui dire très froidement:
+
+«--Je ne veux pas être comédien...»
+
+«Bien entendu elle ne lâcha pas prise et recommença ses belles tirades.
+
+«Peine perdue... A tout ce qu'elle put me dire, je ne répondis qu'une
+chose:
+
+«--Je ne veux pas être comédien...»
+
+«Elle commençait à perdre patience.
+
+«--Alors, me dit-elle en pâlissant, vous préférez que je retourne
+là-bas, de huit à dix, et que les choses restent comme elles sont...»
+
+«A cela je répondis un peu moins froidement:
+
+«--Je ne préfère rien... Je trouve très honorable à vous de vouloir
+gagner votre vie et ne plus la devoir aux générosités d'un monsieur de
+huit à dix... Je vous répète seulement que je ne me sens pas la moindre
+vocation théâtrale, et que je ne serai pas un comédien.»
+
+«A ce coup elle éclata.
+
+«--Ah! tu ne veux pas être comédien... Qu'est-ce que tu seras donc
+alors?... Te croirais-tu poète, par hasard?... Il se croit poète... mais
+tu n'as rien de ce qu'il faut, pauvre fou!... Je vous demande, parce que
+ça vous a fait imprimer un méchant livre dont personne ne veut, ça se
+croit poète... Mais, malheureux, ton livre est idiot, tous me le disent
+bien... Depuis deux mois qu'il est en vente, on n'en a vendu qu'un
+exemplaire, et c'est le mien... Toi, poète, allons donc!... Il n'y a que
+ton frère pour croire à une niaiserie pareille... Encore un joli naïf,
+celui-là!... et qui t'écrit de bonnes lettres... Il est à mourir de rire
+avec son article de Gustave Planche... En attendant, il se tue pour te
+faire vivre; et toi, pendant ce temps-là, tu... tu... au fait, qu'est-ce
+que tu fais? Le sais-tu seulement?... Parce que ta tête a un certain
+caractère, cela te suffit; tu t'habilles en Turc, et tu crois que tout
+est là!... D'abord, je te préviens que depuis quelque temps le caractère
+de ta tête se perd joliment... tu es laid, tu es très laid. Tiens!
+regarde-toi... je suis sûre que si tu retournais vers ta donzelle
+Pierrotte, elle ne voudrait plus de toi... Et pourtant, vous êtes bien
+faits l'un pour l'autre... Vous êtes nés tous les deux pour vendre de la
+porcelaine au passage du Saumon. C'est bien mieux ton affaire que d'être
+comédien...»
+
+«Elle bavait, elle étranglait. Jamais tu n'as vu folie pareille. Je
+la regardais sans rien dire. Quand elle eut fini, je m'approchai
+d'elle--j'avais tout le corps qui me tremblait--, et je lui dis bien
+tranquillement:
+
+«--Je ne veux pas être comédien.»
+
+«Disant cela, j'allai vers la porte, je l'ouvris et la lui montrai.
+
+«--M'en aller, fit-elle en ricanant... Oh! pas encore... j'en ai encore
+long à vous dire.»
+
+«Pour le coup, je n'y tins plus. Un paquet de sang me monta au visage.
+Je pris un des chenets de la cheminée et je courus sur elle... Je te
+réponds qu'elle a déguerpi... Mon cher, à ce moment-là, j'ai compris
+l'Espagnol Pacheco.
+
+«Derrière elle, j'ai pris mon chapeau et je suis descendu. J'ai couru
+tout le jour, de droite et de gauche, comme un homme ivre... Ah! si tu
+avais été là... Un moment j'ai eu l'idée d'aller chez Pierrotte, de
+me jeter à ses pieds, de demander grâce aux yeux noirs. Je suis allé
+jusqu'à la porte du magasin, mais je n'ai pas osé entrer... Voilà deux
+mois que je n'y vais plus. On m'a écrit, pas de réponse. On est venu me
+voir, je me suis caché. Comment pourrait-on me pardonner?... Pierrotte
+était assis sur son comptoir. Il avait l'air triste... Je suis resté un
+moment à le regarder, debout contre la vitre; puis je me suis enfui en
+pleurant.
+
+«La nuit venue, je suis rentré. J'ai pleuré longtemps à la fenêtre;
+après quoi, j'ai commencé à t'écrire. Je t'écrirai ainsi toute la nuit.
+Il me semble que tu es là, que je cause avec toi, et cela me fait du
+bien.
+
+«Quel monstre que cette femme! Comme elle était sûre de moi! Comme elle
+me croyait bien son jouet, sa chose!... Comprends-tu? m'emmener jouer
+la comédie dans la banlieue!... Conseille-moi, Jacques, je m'ennuie, je
+souffre... Elle m'a fait bien du mal, vois-tu! je ne crois plus en moi,
+je doute, j'ai peur... Que faut-il faire?... travailler?... Hélas! elle
+a raison, je ne suis pas poète, mon livre ne s'est pas vendu... Et pour
+payer, comment vas-tu faire?...
+
+«Toute ma vie est gâtée. Je n'y vois plus, je ne sais plus. Il fait
+noir... Il y a des noms prédestinés. Elle s'appelle Irma Borel. Borel,
+chez nous, ça veut dire bourreau... Irma Bourreau!... Comme ce nom lui
+va bien!... Je voudrais déménager. Cette chambre m'est odieuse... Et
+puis, je suis exposé à la rencontrer dans l'escalier... Par exemple,
+sois tranquille, si elle remonte jamais... Mais elle ne remontera pas...
+Elle m'a oublié. Les artistes sont là pour la consoler...
+
+«Ah! mon Dieu! qu'est-ce que j'entends?... Jacques, mon frère, c'est
+elle. Je te dis que c'est elle. Elle vient ici; j'ai reconnu son pas...
+Elle est là, tout près... J'entends son haleine... Son oeil collé à la
+serrure me regarde, me brûle, me...»
+
+Cette lettre ne partit pas.
+
+
+
+XII
+
+TOLOCOTOTIGNAN
+
+Me voici arrivé aux pages les plus sombres de mon histoire, aux jours de
+misère et de honte que Daniel Eyssette a vécus à côté de cette femme,
+comédien dans la banlieue de Paris. Chose singulière! ce temps de ma
+vie, accidenté, bruyant, tourbillonnant, m'a laissé des remords plutôt
+que des souvenirs.
+
+Tout ce coin de ma mémoire est brouillé, je ne vois rien, rien...
+
+Mais, attendez!... je n'ai qu'à fermer les yeux et à fredonner deux
+ou trois fois ce refrain bizarre et mélancolique: _Tolocototignan!
+Tolocototignan!_ tout de suite, comme par magie, mes souvenirs assoupis
+vont se réveiller, les heures mortes sortiront de leurs tombeaux, et
+je retrouverai le petit Chose, tel qu'il était alors, dans une grande
+maison neuve du boulevard Montparnasse, entre Irma Borel qui répétait
+ses rôles, et Coucou-Blanc qui chantait sans cesse:
+
+_Tolocototignan! Tolocototignan!_
+
+Pouah! l'horrible maison! je la vois maintenant, je la vois avec ses
+mille fenêtres, sa rampe verte et poisseuse, ses plombs béants, ses
+portes numérotées, ses longs corridors blancs qui sentaient la peinture
+fraîche... toute neuve, et déjà salie!... Il y avait cent huit chambres
+là-dedans; dans chaque chambre, un ménage. Et quels ménages! Tout le
+jour, c'étaient des scènes; des cris, du fracas, des tueries; la nuit
+des piaillements d'enfants, des pieds nus marchant sur le carreau, puis
+le balancement uniforme et lourd des berceaux. De temps en temps, pour
+varier, des visites de la police.
+
+C'est là, c'est dans cet antre garni à sept étages qu'Irma Borel et le
+petit Chose étaient venus abriter leur amour.... Triste logis et bien
+fait pour un pareil hôte!... Ils l'avaient choisi parce que c'était près
+de leur théâtre; et puis, comme dans toutes les maisons neuves, ils
+ne payaient pas cher. Pour quarante francs--un prix d'essuyeurs de
+plâtre--ils avaient deux chambres au second étage, avec un liséré de
+balcon sur le boulevard, le plus bel appartement de l'hôtel.... Ils
+rentraient tous les soirs vers minuit, à la fin du spectacle. C'était
+sinistre de revenir par ces grandes avenues désertes, où rôdaient des
+blouses silencieuses, des filles en cheveux, et les longues redingotes
+des patrouilles grises.
+
+Ils marchaient vite, au milieu de la chaussée. En arrivant, ils
+trouvaient un peu de viande froide sur un coin de la table et la
+Négresse Coucou-Blanc, qui attendait... car Irma Borel avait gardé
+Coucou-Blanc. M. de Huit à Dix avait repris son cocher, ses meubles, sa
+vaisselle, sa voiture. Irma Borel avait gardé sa Négresse, son kakatoès,
+quelques bijoux et toutes ses robes.... Celles-ci, bien entendu, ne lui
+servaient plus qu'à la scène, les traînes de velours et de moire n'étant
+point faites pour balayer les boulevards extérieurs.... A elles seules,
+les robes occupaient une des deux chambres. Elles étaient là pendues
+tout autour à des portemanteaux d'acier, et leurs grands plis soyeux,
+leurs couleurs voyantes contrastaient étrangement avec le carreau
+dérougi et le meuble fané. C'est dans cette chambre que couchait la
+Négresse.
+
+Elle y avait installé sa paillasse, son fer à cheval, sa bouteille
+d'eau-de-vie; seulement, de peur du feu, on ne lui laissait pas de
+lumière. Aussi, la nuit, quand ils rentraient, Coucou-Blanc, accroupie
+sur une paillasse au clair de lune, avait l'air, parmi ces robes
+mystérieuses, d'une vieille sorcière préposée par Barbe-Bleue à la garde
+des sept pendues. L'autre pièce, la plus petite, était pour eux et le
+kakatoès. Juste la place d'un lit, de trois chaises, d'une table et du
+grand perchoir à bâtons dorés.
+
+Si triste et si étroit que fût leur logis, ils n'en sortaient jamais.
+Le temps que leur laissait le théâtre, ils le passaient chez eux
+à apprendre leurs rôles, et c'était, je vous le jure, un terrible
+charivari. D'un bout de la maison à l'autre on entendait leurs
+rugissements dramatiques:
+
+«Ma fille, rendez-moi ma fille!--Par ici, Gaspard!--Son nom, son nom,
+miséra-a-ble!» Par là-dessus, les cris déchirants du kakatoès, et la
+voix aiguë de Coucou-Blanc qui chantonnait sans cesse:
+
+_Tolocototignan!... Tolocototignan!..._
+
+Irma Borel était heureuse, elle. Cette vie lui plaisait; cela l'amusait
+de jouer au ménage d'artistes pauvres. «Je ne regrette rien»,
+disait-elle souvent. Qu'aurait-elle regretté? Le jour où la misère la
+fatiguerait, le jour où elle serait lasse de boire du vin au litre et
+de manger ces hideuses portions à sauce brune qu'on leur montait de la
+gargote, le jour où elle en aurait jusque-là de l'art dramatique de la
+banlieue, ce jour-là, elle savait bien qu'elle reprendrait son existence
+d'autrefois. Tout ce qu'elle avait perdu, elle n'aurait qu'à lever un
+doigt pour le retrouver.
+
+C'est cette pensée d'arrière-garde qui lui donnait du courage et lui
+faisait dire: «Je ne regrette rien.» Elle ne regrettait rien, elle; mais
+lui, lui?...
+
+Ils avaient débuté tous les deux dans _Gaspardo le Pêcheur_, un des
+plus beaux morceaux de la ferblanterie mélodramatique. Elle y fut
+très acclamée, non certes pour son talent--mauvaise voix, gestes
+ridicules--mais pour ses bras de neige, pour ses robes de velours.
+Le public de là-bas n'est pas habitué à ces exhibitions de chair
+éblouissante et de robes glorieuses à quarante francs le mètre. Dans
+la salle on disait: «C'est une duchesse!» et les titis émerveillés
+applaudissaient à tête fendre....
+
+Il n'eut pas le même succès. On le trouva trop petit; et puis il avait
+peur, il avait honte. Il parlait tout bas, comme à confesse: «Plus haut!
+plus haut!» lui criait-on. Mais sa gorge se serrait, étranglant les mots
+au passage. Il fut sifflé.... Que voulez-vous! Irma avait beau dire, la
+vocation n'y était pas. Après tout, parce qu'on est mauvais poète, ce
+n'est pas une raison pour être bon comédien.
+
+La créole le consolait de son mieux: «Ils n'ont pas compris le caractère
+de ta tête....», lui disait-elle souvent. Le directeur ne s'y trompa
+point, lui, sur le caractère de sa tête. Après deux représentations
+orageuses, il le fit venir dans son cabinet et lui dit: «Mon petit, le
+drame n'est pas ton affaire. Nous nous sommes fourvoyés. Essayons du
+vaudeville. Je crois que dans les comiques tu marcheras très bien.» Et
+dès le lendemain, on essaya du vaudeville. Il joua les jeunes premiers
+comiques, les gandins ahuris auxquels on fait boire de la limonade Rogé
+en guise de champagne, et qui courent la scène en se tenant le ventre,
+les niais à perruque rousse qui pleurent comme des veaux, «heu!...
+heu!... heu!...» les amoureux de campagne qui roulent des yeux bêtes
+en disant: «Mam'selle, j'vous aimons ben!... heulla! ben vrai; j'vous
+aimons tout plein!»
+
+Il joua les Jeannot, les trembleurs, tous ceux qui sont laids, tous ceux
+qui font rire, et la vérité me force à dire qu'il ne s'en tira pas trop
+mal. Le malheureux avait du succès; il faisait rire!
+
+Expliquez cela si vous pouvez. C'est quand il était en scène, grimé,
+plâtré, chargé d'oripeaux, que le petit Chose pensait à Jacques et aux
+yeux noirs. C'est au milieu d'une grimace, au coin d'un lazzi bête,
+que l'image de tous ces chers êtres, qu'il avait lâchement trahis, se
+dressait tout à coup devant lui.
+
+Presque tous les soirs, les titis de l'endroit pourront vous l'affirmer,
+il lui arrivait de s'arrêter net au beau milieu d'une tirade et de
+rester debout, sans parler, la bouche ouverte, à regarder la salle....
+Dans ces moments-là, son âme lui échappait, sautait par-dessus la rampe,
+crevait le plafond du théâtre d'un coup d'aile, et s'en allait bien loin
+donner un baiser à Jacques, un baiser à Mme Eyssette, demander grâce aux
+yeux noirs en se plaignant amèrement du triste métier qu'on lui faisait
+faire.
+
+«Heulla! ben vrai! j'vous aimons tout plein!...» disait tout à coup la
+voix du souffleur, et alors, le malheureux petit Chose, arraché à son
+rêve, tombé du ciel, promenait autour de lui de grands yeux étonnés où
+se peignait un effarement si naturel, si comique, que toute la salle
+partait d'un gros éclat de rire. En argot de théâtre, c'est ce qu'on
+appelle un effet. Sans le vouloir, il avait trouvé un effet.
+
+La troupe dont ils faisaient partie desservait plusieurs communes.
+C'était une façon de troupe nomade, jouant tantôt à Grenelle, à
+Montparnasse, à Sèvres, à Sceaux, à Saint-Cloud. Pour aller d'un pays à
+l'autre, on s'entassait dans l'omnibus du théâtre--un vieil omnibus café
+au lait traîné par un cheval phtisique. En route, on chantait, on jouait
+aux cartes. Ceux qui ne savaient pas leurs rôles se mettaient dans le
+fond et repassaient les brochures. C'était sa place à lui.
+
+Il restait là, taciturne et triste comme sont les grands comiques,
+l'oreille fermée à toutes les trivialités qui bourdonnaient à ses côtés.
+Si bas qu'il fût tombé, ce cabotinage roulant était encore au-dessous de
+lui. Il avait honte de se trouver en pareille compagnie. Les femmes, de
+vieilles prétentions, fanées, fardées, maniérées, sentencieuses. Les
+hommes, des êtres communs, sans idéal, sans orthographe, des fils de
+coiffeurs ou de marchandes de _frites_, qui s'étaient faits comédiens
+par désoeuvrement, par fainéantise, par amour du paillon, du costume;
+pour se montrer sur les planches en collant de couleur tendre et
+redingotes à la Souwaroff, des lovelaces de barrière, toujours
+préoccupés de leur tenue, dépensant leurs appointements en frisures, et
+vous disant, d'un air convaincu: «Aujourd'hui, j'ai bien travaillé»,
+quand ils avaient passé cinq heures à se faire une paire de bottes Louis
+XV avec deux mètres de papier verni.... En vérité, c'était bien la peine
+de railler le salon à musique de Pierrotte pour venir échouer dans cette
+guimbarde.
+
+A cause de son air maussade et de ses fiertés silencieuses, ses
+camarades ne l'aimaient pas. On disait: «C'est un sournois.» La créole,
+en revanche, avait su gagner tous les coeurs. Elle trônait dans
+l'omnibus comme une princesse en bonne fortune, riait à belles dents,
+renversait la tête en arrière pour montrer sa fine encolure, tutoyait
+tout le monde, appelait les hommes «mon vieux», les femmes «ma petite»,
+et forçait les plus hargneux à dire d'elle: «C'est une bonne fille.» Une
+bonne fille, quelle dérision!...
+
+Ainsi roulant, riant, les grosses plaisanteries faisant feu, on arrivait
+au lieu de la représentation. Le spectacle fini, on se déshabillait d'un
+tour de main, et vite on remontait en voiture pour rentrer à Paris.
+Alors il faisait noir. On causait à voix basse, en se cherchant dans
+l'ombre avec les genoux. De temps en temps, un rire étouffé... A
+l'octroi du faubourg du Maine, l'omnibus s'arrêtait pour remiser. Tout
+le monde descendait, et l'on allait en troupe reconduire Irma Borel
+jusqu'à la porte du grand taudis, où Coucou-Blanc, aux trois quarts
+ivre, les attendait avec sa chanson triste:
+
+_Tolocototignan!... Tolocototignan!..._
+
+A les voir ainsi rivés l'un à l'autre, on aurait pu croire qu'ils
+s'aimaient. Non! ils ne s'aimaient pas. Ils se connaissaient bien trop
+pour cela. Il la savait menteuse, froide, sans entrailles. Elle le
+savait faible et mou jusqu'à la lâcheté. Elle se disait: «Un beau matin,
+son frère va venir et me l'enlever pour le rendre à sa porcelainière.»
+Lui se disait: «Un de ces jours, lassée de la vie qu'elle mène, elle
+s'envolera avec un monsieur de Huit-à-Dix, et moi, je resterai seul dans
+ma fange...» Cette crainte éternelle qu'ils avaient de se perdre faisait
+le plus clair de leur amour. Ils ne s'aimaient pas, et pourtant étaient
+jaloux.
+
+Chose singulière, n'est-ce pas? que là où il n'y a pas d'amour, il
+puisse y avoir de la jalousie. Eh bien, c'est ainsi... Quand elle
+parlait familièrement à quelqu'un du théâtre, il devenait pâle. Quand il
+recevait une lettre, elle se jetait dessus et la décachetait avec des
+mains tremblantes.... Le plus souvent, c'était une lettre de Jacques.
+Elle la lisait jusqu'au bout en ricanant, puis la jetait sur un meuble:
+«Toujours la même chose», disait-elle avec dédain. Hélas! oui! toujours
+la même chose, c'est-à-dire le dévouement, la générosité, l'abnégation.
+C'est bien pour cela qu'elle détestait tant le frère....
+
+Le brave Jacques ne s'en doutait pas, lui. Il ne se doutait de rien. On
+lui écrivait que tout allait bien, que _La Comédie pastorale_ était aux
+trois quarts vendue, et qu'à l'échéance des billets on trouverait chez
+les libraires tout l'argent qu'il faudrait pour faire face. Confiant et
+bon comme toujours, il continuait d'envoyer les cent francs du mois rue
+Bonaparte, où Coucou-Blanc allait les chercher.
+
+Avec les cent francs de Jacques et les appointements du théâtre, ils
+avaient bien sûr de quoi vivre, surtout dans ce quartier de pauvres
+hères. Mais ni l'un ni l'autre ils ne savaient, comme on dit, ce que
+c'est que l'argent: lui, parce qu'il n'en avait jamais eu; elle, parce
+qu'elle en avait toujours eu trop. Aussi, quel gaspillage! Dès le 5 du
+mois, la caisse--une petit pantoufle javanaise en paille de maïs--la
+caisse était vide. Il y avait d'abord le kakatoès qui, à lui seul,
+coûtait autant à nourrir qu'une personne de grandeur naturelle. Il y
+avait ensuite le blanc, le kohl, la poudre de riz, les opiats, les
+pattes de lièvre, tout l'attirail de la peinture dramatique. Puis les
+brochures du théâtre étaient trop vieilles, trop fanées; madame voulait
+des brochures neuves. Il lui fallait aussi des fleurs, beaucoup
+de fleurs. Elle se serait passée de manger plutôt que de voir ses
+jardinières vides.
+
+En deux mois, la maison fut criblée de dettes. On devait à l'hôtel, au
+restaurant, au portier du théâtre. De temps en temps, un fournisseur se
+lassait et venait faire du bruit le matin. Ces jours-là, en désespoir de
+tout, on courait vite chez l'imprimeur de _La Comédie pastorale_, et on
+lui empruntait quelques louis de la part de Jacques. L'imprimeur, qui
+avait entre les mains le second volume des fameux mémoires et savait
+Jacques toujours secrétaire de M. d'Hacqueville, ouvrait sa bourse sans
+méfiance. De louis en louis, on était arrivé à lui emprunter quatre
+cents francs qui, joints aux neuf cents francs de _La Comédie
+pastorale,_ portaient la dette de Jacques jusqu'à treize cents francs.
+
+Pauvre mère Jacques! que de désastres l'attendaient à son retour! Daniel
+disparu, les yeux noirs en larmes, pas un volume vendu et treize
+cents francs à payer. Comment se tirerait-il de là?... La créole ne
+s'inquiétait guère, elle. Mais lui, le petit Chose, cette pensée ne le
+quittait pas. C'était une obsession, une angoisse perpétuelle. Il avait
+beau chercher à s'étourdir, travailler comme un forçat (et de quel
+travail, juste Dieu!), apprendre de nouvelles bouffonneries, étudier
+devant le miroir de nouvelles grimaces, toujours le miroir lui renvoyait
+l'image de Jacques au lieu de la sienne; entre les lignes de son rôle,
+au lieu de Langlumeau, de Josias et autres personnages de vaudeville, il
+ne voyait que le nom de Jacques; Jacques, Jacques, toujours Jacques!
+
+Chaque matin, il regardait le calendrier avec terreur et, comptant les
+jours qui le séparaient de la première échéance des billets, il se
+disait en frissonnant: "Plus qu'un mois, plus que trois semaines!" Car
+il savait bien qu'au premier billet protesté tout serait découvert, et
+que le martyre de son frère commencerait dès ce jour-là. Jusque dans
+son sommeil cette idée le poursuivait. Quelquefois il se réveillait en
+sursaut, le coeur serré, le visage inondé de larmes, avec le souvenir
+confus d'un rêve terrible et singulier qu'il venait d'avoir.
+
+Ce rêve, toujours le même, revenait presque toutes les nuits. Cela se
+passait dans une chambre inconnue, où il y avait une grande armoire à
+vieilles ferrures grimpantes. Jacques était là, pâle, horriblement pâle,
+étendu sur un canapé; il venait de mourir. Camille Pierrotte était là,
+elle aussi, et, debout devant l'armoire, elle cherchait à l'ouvrir pour
+prendre un linceul. Seulement, elle ne pouvait pas y parvenir; et tout
+en tâtonnant avec la clef autour de la serrure, on l'entendait dire
+d'une voix navrante: «Je ne peux pas ouvrir... J'ai trop pleuré... je
+n'y vois plus...»
+
+Quoiqu'il voulût s'en défendre, ce rêve l'impressionnait au-delà de la
+raison. Dès qu'il fermait les yeux, il revoyait Jacques étendu sur le
+canapé, et Camille aveugle, devant l'armoire... Tous ces remords, toutes
+ces terreurs, le rendaient de jour en jour plus sombre, plus irritable.
+La créole, de son côté, n'était plus endurante. D'ailleurs elle sentait
+vaguement qu'il lui échappait--sans qu'elle sût par où--et cela
+l'exaspérait. A tout moment, c'étaient des scènes terribles, des cris,
+des injures, à se croire dans un bateau de blanchisseuses.
+
+Elle lui disait: «Va-t'en avec ta Pierrotte, te faire donner des coeurs
+de sucre.»
+
+Et lui, tout de suite: «Retourne à ton Pacheco te faire fendre la
+lèvre.»
+
+Elle l'appelait: «Bourgeois!»
+
+Il lui répondait: «Coquine!»
+
+Puis ils fondaient en larmes et se pardonnaient généreusement pour
+recommencer le lendemain.
+
+C'est ainsi qu'ils vivaient, non! qu'ils croupissaient ensemble, rivés
+au même fer, couchés dans le même ruisseau... C'est cette existence
+fangeuse, ce sont ces heures misérables qui défilent aujourd'hui devant
+mes yeux, quand je fredonne le refrain de la Négresse, le bizarre et
+mélancolique:
+
+_Tolocototignan!... Tolocototignan!..._
+
+
+
+XIII
+
+L'ENLÈVEMENT
+
+C'était un soir, vers neuf heures, au théâtre Montparnasse. Le petit
+Chose, qui jouait dans la première pièce, venait de finir et remontait
+dans sa loge. En montant, il se croisa avec Irma Borel qui allait
+entrer en scène. Elle était rayonnante, tout en velours et en guipure,
+l'éventail au poing comme Célimène.
+
+«Viens dans la salle, lui dit-elle en passant, je suis en train... je
+serai très belle.»
+
+Il hâta le pas vers sa loge et se déshabilla bien vite. Cette loge,
+qu'il partageait avec deux camarades, était un cabinet sans fenêtre,
+bas de plafond, éclairé au schiste. Deux ou trois chaises de paille
+formaient l'ameublement. Le long du mur pendaient des fragments de
+glace, des perruques défrisées, des guenilles à paillettes, velours
+fanés, dorures éteintes; à terre, dans un coin, des pots de rouge sans
+couvercle, des houppes à poudre de riz toutes déplumées.
+
+Le petit Chose était là depuis un moment, en train de se désaffubler
+quand il entendit un machiniste qui l'appelait d'en bas: «Monsieur
+Daniel! monsieur Daniel!» Il sortit de sa loge et, penché sur le bois
+humide de la rampe, demanda: «Qu'y a-t-il?» Puis, voyant qu'on ne
+répondait pas, il descendit, tel qu'il était, à peine vêtu, barbouillé
+de blanc et de rouge, avec sa grande perruque jaune qui lui tombait sur
+les yeux.
+
+Au bas de l'escalier, il se heurta contre quelqu'un. «Jacques!»
+cria-t-il en reculant.
+
+C'était Jacques... Ils se regardèrent un moment, sans parler. A la fin,
+Jacques joignit les mains et murmura d'une voix douce, pleine de larmes:
+«Oh! Daniel!» Ce fut assez. Le petit Chose, remué jusqu'au fond des
+entrailles, regarda autour de lui comme un enfant craintif et dit tout
+bas, si bas que son frère put à peine l'entendre: «Emmène-moi d'ici,
+Jacques.»
+
+Jacques tressaillit; et le prenant par la main, il l'entraîna dehors.
+Un fiacre attendait à la porte; ils y montèrent. «Rue des Dames, aux
+Batignolles!» cria la mère Jacques. «C'est mon quartier!» répondit le
+cocher d'une voix joyeuse, et la voiture s'ébranla.
+
+... Jacques était à Paris depuis deux jours. Il arrivait de Palerme,
+où une lettre de Pierrotte--qui lui courait après depuis trois
+mois--l'avait enfin découvert. Cette lettre, courte et sans phrases, lui
+apprenait la disparition de Daniel.
+
+En la lisant, Jacques devina tout. Il se dit: «L'enfant fait des
+bêtises... Il faut que j'y aille.» Et sur-le-champ il demanda un congé
+au marquis.
+
+«Un congé! fit le bonhomme en bondissant... Etes-vous fou?.. Et mes
+mémoires?..
+
+--Rien que huit jours, monsieur le marquis, le temps d'aller et de
+revenir; il y va de la vie de mon frère.
+
+--Je me moque pas mal de votre frère... Est-ce que vous n'étiez pas
+prévenu, en entrant? Avez-vous oublié nos conventions?
+
+--Non, monsieur le marquis, mais...
+
+--Pas de mais qui tienne. Il en sera de vous comme des autres. Si
+vous quittez votre place pour huit jours, vous n'y rentrerez jamais.
+Réfléchissez là-dessus, je vous prie... Et tenez! pendant que vous
+faites vos réflexions, mettez-vous là. Je vais dicter.
+
+--C'est tout réfléchi, monsieur le marquis. Je m'en vais.
+
+--Allez au diable.»
+
+Sur quoi l'intraitable vieillard prit son chapeau et se rendit au
+consulat français pour s'informer d'un nouveau secrétaire.
+
+Jacques partit le soir même.
+
+En arrivant à Paris, il courut rue Bonaparte. «Mon frère est là-haut?»
+cria-t-il au portier qui fumait sa pipe dans la cour, à califourchon sur
+la fontaine. Le portier se mit à rire: «Il y a beau temps qu'il court»,
+dit-il sournoisement.
+
+Il voulait faire le discret, mais une pièce de cent sous lui desserra
+les dents. Alors il raconta que depuis longtemps le petit du cinquième
+et la dame du premier avaient disparu, qu'ils se cachaient on ne sait
+où, dans quelque coin de Paris mais ensemble à coup sûr, car la Négresse
+Coucou-Blanc venait tous les mois voir s'il n'y avait rien pour eux. Il
+ajouta que M. Daniel, en partant, avait oublié de lui donner congé,
+et qu'on lui devait les loyers des quatre derniers mois sans parler
+d'autres menues dettes.
+
+«C'est bien, dit Jacques, tout sera payé. Et sans perdre une minute,
+sans prendre seulement le temps de secouer la poussière du voyage, il se
+mit à la recherche de son enfant.
+
+Il alla d'abord chez l'imprimeur, pensant avec raison que le dépôt
+général de _La Comédie pastorale_ étant là, Daniel devait y venir
+souvent.
+
+«J'allais vous écrire, lui dit l'imprimeur en le voyant entrer. Vous
+savez que le premier billet échoit dans quatre jours.»
+
+Jacques répondit sans s'émouvoir: «J'y ai songé... Dès demain j'irai
+faire ma tournée chez les libraires. Ils ont de l'argent à me remettre.
+La vente a très bien marché.»
+
+L'imprimeur ouvrit démesurément ses gros yeux bleus d'Alsace.
+
+«Comment?... La vente a bien marché! Qui vous a dit cela?»
+
+Jacques pâlit, pressentant une catastrophe. «Regardez donc dans ce
+coin, continua l'Alsacien, tous ces volumes empilés. C'est _La Comédie
+pastorale_. Depuis cinq mois qu'elle est dans le commerce, on n'en a
+vendu qu'un exemplaire. A la fin, les libraires se sont lassés et m'ont
+renvoyé les volumes qu'ils avaient en dépôt. A l'heure qu'il est, tout
+cela n'est plus bon qu'à vendre au poids du papier. C'est dommage;
+c'était bien imprimé.»
+
+Chaque parole de cet homme tombait sur la tête de Jacques comme un coup
+de canne plombée, mais ce qui l'acheva, ce fut d'apprendre que Daniel,
+en son nom, avait emprunté de l'argent à l'imprimeur.
+
+«Pas plus tard qu'hier, dit l'impitoyable Alsacien, il m'a envoyé une
+horrible Négresse pour me demander deux louis; mais j'ai refusé net.
+D'abord parce que ce mystérieux commissionnaire à tête de ramoneur ne
+m'inspirait pas confiance; et puis, vous comprenez, monsieur Eyssette,
+moi, je ne suis pas riche, et cela fait déjà plus de quatre cents francs
+que j'avance à votre frère.
+
+--Je le sais, répondit fièrement la mère Jacques, mais soyez sans
+inquiétude, cet argent vous sera bientôt rendu.» Puis il sortit bien
+vite, de peur de laisser voir son émotion. Dans la rue, il fut obligé de
+s'asseoir sur une borne. Les jambes lui manquaient. Son enfant en fuite,
+sa place perdue, l'argent de l'imprimeur à rendre, la chambre,
+le portier, l'échéance du surlendemain, tout cela bourdonnait,
+tourbillonnait dans sa cervelle... Tout à coup il se leva: «D'abord les
+dettes, se dit-il, c'est le plus pressé.» Et malgré la lâche conduite de
+son frère envers les Pierrotte, il alla sans hésiter s'adresser à eux.
+
+En entrant dans le magasin de l'_ancienne maison Lalouette_, Jacques
+aperçut derrière le comptoir une grosse face jaunie et bouffie que
+d'abord il ne reconnaissait pas; mais au bruit que fit la porte, la
+grosse face se souleva, et voyant qui venait d'entrer, poussa un
+retentissant «C'est bien le cas de le dire» auquel on ne pouvait pas se
+tromper... Pauvre Pierrotte! Le chagrin de sa fille en avait fait
+un autre homme. Le Pierrotte d'autrefois, si jovial et si rubicond,
+n'existait plus. Les larmes que sa petite versait depuis cinq mois
+avaient rougi ses yeux, fondu ses joues. Sur ses lèvres décolorées, le
+rire éclatant des anciens jours faisait place maintenant à un sourire
+froid, silencieux, le sourire des veuves et des amantes délaissées. Ce
+n'était plus Pierrotte, c'était Ariane, c'était Nina.
+
+Du reste, dans le magasin de l'_ancienne maison Lalouette_, il n'y
+avait que lui de changé, Les bergères coloriées, les Chinois à bedaines
+violettes, souriaient toujours béatement sur les hautes étagères, parmi
+les verres de Bohême et les assiettes à grandes fleurs. Les soupières
+rebondies, les carcels en porcelaine peinte, reluisaient toujours par
+places derrière les mêmes vitrines et dans l'arrière-boutique la même
+flûte roucoulait toujours discrètement.
+
+«C'est moi, Pierrotte, dit la mère Jacques en affermissant sa voix, je
+viens vous demander un grand service. Prêtez-moi quinze cents francs.»
+
+Pierrotte, sans répondre, ouvrit sa caisse, remua quelques écus; puis,
+repoussant le tiroir, il se leva tranquillement.
+
+«Je ne les ai pas ici, monsieur Jacques. Attendez-moi, je vais les
+chercher là-haut.» Avant de sortir, il ajouta d'un air contraint: «Je ne
+vous dis pas de monter; cela lui ferait trop de peine.»
+
+Jacques soupira. «Vous avez raison, Pierrotte; il vaut mieux que je ne
+monte pas.»
+
+Au bout de cinq minutes, le Cévenol revint avec deux billets de mille
+francs qu'il lui mit dans la main. Jacques ne voulait pas les prendre:
+«Je n'ai besoin que de quinze cents francs», disait-il. Mais le Cévenol
+insista: «Je vous en prie, monsieur Jacques, gardez tout. Je tiens à ce
+chiffre de deux mille francs. C'est ce que mademoiselle m'a prêté dans
+le temps pour m'acheter un homme. Si vous me refusiez, c'est bien le cas
+de le dire, je vous en voudrais mortellement.»
+
+Jacques n'osa pas refuser; il mit l'argent dans sa poche, et, tendant
+la main au Cévenol, il lui dit très simplement: «Adieu, Pierrotte, et
+merci!» Pierrotte lui retint la main. Ils restèrent quelques temps
+ainsi, émus et silencieux, en face l'un de l'autre. Tous les deux, ils
+avaient le nom de Daniel sur les lèvres, mais ils n'osaient pas le
+prononcer, par une même délicatesse... Ce père et cette mère se
+comprenaient si bien!... Jacques, le premier, se dégagea doucement. Les
+larmes le gagnaient; il avait hâte de sortir. Le Cévenol l'accompagna
+jusque dans le passage. Arrivé là, le pauvre homme ne put pas contenir
+plus longtemps l'amertume dont son coeur était plein, et il commença
+d'un air de reproche: «Ah! monsieur Jacques... monsieur Jacques... c'est
+bien le cas de le dire!...» Mais il était trop ému pour achever sa
+traduction, et ne put que répéter deux fois de suite: «C'est bien le cas
+de le dire... c'est bien le cas de le dire...»
+
+Oh! oui, c'était bien le cas de le dire!...
+
+En quittant Pierrotte, Jacques retourna chez l'imprimeur. Malgré les
+protestations de l'Alsacien, il voulut lui rendre sur-le-champ les
+quatre cents francs prêtés à Daniel. Il lui laissa en outre, pour
+n'avoir plus à s'inquiéter, l'argent des trois billets à échoir; après
+quoi, se sentant le coeur plus léger, il se dit: «Cherchons l'enfant.»
+Malheureusement, l'heure était déjà trop avancée pour se mettre en
+chasse le jour même; d'ailleurs la fatigue du voyage, l'émotion, la
+petite toux sèche et continue qui le minait depuis longtemps, avaient
+tellement brisé la pauvre mère Jacques, qu'il dut revenir rue Bonaparte
+pour prendre un peu de repos.
+
+Ah! lorsqu'il entra dans la petite chambre et qu'aux dernières heures
+d'un vieux soleil d'octobre, il revit tous ces objets qui lui parlaient
+de son enfant: l'établi aux rimes devant la fenêtre, son verre, son
+encrier, ses pipes à court tuyau comme celles de l'abbé Germane;
+lorsqu'il entendit sonner les bonnes cloches de Saint-Germain un peu
+enrouées par le brouillard, lorsque l'angélus du soir--cet angélus
+mélancolique que Daniel aimait tant--vint battre de l'aile contre les
+vitres humides; ce que la mère Jacques souffrit, une mère seule pourrait
+le dire...
+
+Il fit deux ou trois fois le tour de la chambre, regardant partout,
+ouvrant toutes les armoires, dans l'espoir d'y trouver quelque chose qui
+le mît sur la trace du fugitif. Mais hélas! les armoires étaient vides.
+On n'avait laissé que du vieux linge, des guenilles. Toute la chambre
+sentait le désastre et l'abandon. On n'était parti, on s'était enfui.
+Il y avait dans un coin, par terre, un chandelier, et dans la cheminée,
+sous un monceau de papier brûlé, une boîte blanche à filets d'or. Cette
+boîte, il la reconnut. C'était là qu'on mettait les lettres des yeux
+noirs. Maintenant, il la retrouvait dans les cendres. Quel sacrilège!
+
+En continuant ses recherches, il dénicha dans un tiroir de l'établi
+quelques feuillets couverts d'une écriture irrégulière, fiévreuse,
+l'écriture de Daniel quand il était inspiré. «C'est un poème sans
+doute», se dit la mère Jacques en s'approchant de la fenêtre pour lire.
+C'était un poème en effet, un poème lugubre, qui commençait ainsi:
+
+«Jacques, je t'ai menti. Depuis deux mois, je ne fais que te mentir.»
+Cette lettre n'était pas partie; mais, comme on voit, elle arrivait
+quand même à sa destination. La Providence, cette fois, avait fait le
+service de la poste.
+
+Jacques la lut d'un bout à l'autre. Quand il fut au passage où la lettre
+parlait d'un engagement à Montparnasse, proposé avec tant d'insistance,
+refusé avec tant de fermeté, il fit un bond de joie:
+
+«Je sais où il est», cria-t-il; et, mettant la lettre dans sa poche, il
+se coucha plus tranquille; mais, quoique brisé de fatigue, il ne dormit
+pas. Toujours cette maudite toux... Au premier bonjour de l'aurore, une
+aurore d'automne, paresseuse et froide, il se leva lestement. Son plan
+était fait.
+
+Il ramassa les hardes qui restaient au fond des armoires, les mit dans
+sa malle, sans oublier la petite boîte à filets d'or, dit un dernier
+adieu à la vieille tour de Saint-Germain, et partit en laissant tout
+ouvert, la porte, la fenêtre, les armoires, pour que rien de leur belle
+vie ne restât dans ce logis que d'autres habiteraient désormais. En bas,
+il donna congé de la chambre, paya les loyers en retard; puis, sans
+répondre aux questions insidieuses du portier, il héla une voiture
+qui passait et se fit conduire à l'hôtel Pilois, rue des Dames, aux
+Batignolles.
+
+Cet hôtel était tenu par un frère du vieux Pilois, le cuisinier du
+marquis. On n'y logeait qu'au trimestre, et des personnes recommandées.
+Aussi, dans le quartier, la maison jouissait-elle d'une réputation toute
+particulière. Habiter l'hôtel Pilois, c'était un certificat de bonne
+vie et de moeurs. Jacques, qui avait gagné la confiance du Vatel de la
+maison d'Hacqueville, apportait de sa part un panier de vin de Marsala.
+
+Cette recommandation fut suffisante, et quand il demanda timidement à
+faire partie des locataires, on lui donna sans hésiter une belle chambre
+au rez-de-chaussée, avec deux croisées ouvrant sur le jardin de l'hôtel,
+j'allais dire du couvent. Ce jardin n'était pas grand: trois ou quatre
+acacias, un carré de verdure indigente--la verdure des Batignolles--, un
+figuier sans figues, une vigne malade et quelques pieds de chrysanthèmes
+en faisaient tous les frais; mais enfin cela suffisait pour égayer la
+chambre, un peu triste et humide de son naturel....
+
+Jacques, sans perdre une minute, fit son installation, planta des clous,
+serra son linge, posa un râtelier pour les pipes de Daniel, accrocha le
+portrait de Mme Eyssette à la tête du lit, fit enfin de son mieux pour
+chasser cet air de banalité qui empeste les garnis; puis, quand il eut
+bien pris possession, il déjeuna sur le pouce, et sortit après. En
+passant, il avertit M. Pilois que ce soir-là, exceptionnellement, il
+rentrerait peut-être un peu tard, et le pria de faire préparer dans sa
+chambre un gentil souper avec deux couverts et du vin vieux. Au lieu
+de se réjouir de cet extra, le bon M. Pilois rougit jusqu'au bout des
+oreilles, comme un vicaire de première année.
+
+«C'est que, dit-il d'un air embarrassé, je ne sais pas.... Le règlement
+de l'hôtel s'oppose... nous avons des ecclésiastiques qui...»
+
+Jacques sourit: «Ah! très bien, je comprends.... Ce sont les deux
+couverts qui vous épouvantent.... Rassurez-vous, mon cher monsieur
+Pilois, ce n'est pas une femme.» Et à part lui, en descendant vers
+Montparnasse, il se disait: «Pourtant, si, c'est une femme, une femme
+sans courage, un enfant sans raison qu'il ne faut plus jamais laisser
+seul.»
+
+Dites-moi pourquoi ma mère Jacques était si sûr de me trouver à
+Montparnasse. J'aurais bien pu, depuis le temps où je lui écrivis la
+terrible lettre qui ne partit pas, avoir quitté le théâtre; j'aurais pu
+n'y être pas entré.... Eh bien, non. L'instinct maternel le guidait. Il
+avait la conviction de me trouver là-bas, et de me ramener le soir même;
+seulement, il pensait avec raison: «Pour l'enlever, il faut qu'il soit
+seul, que cette femme ne se doute de rien.» C'est ce qui l'empêcha de se
+rendre directement au théâtre chercher des renseignements. Les coulisses
+sont bavardes; un mot pouvait donner l'éveil.... Il aima mieux s'en
+rapporter tout bonnement aux affiches, et s'en fut vite les consulter.
+
+Les prospectus des spectacles faubouriens se posent à la porte des
+marchands de vin du quartier, derrière un grillage, à peu près comme les
+publications de mariage dans les villages de l'Alsace. Jacques, en les
+lisant, poussa une exclamation de joie.
+
+Le théâtre Montparnasse donnait, ce soir-là, _Marie-Jeanne_, drame en
+cinq actes, joué par Mmes Irma Borel, Désirée Levrault, Guigne, etc.
+
+Précédé de:
+
+_Amour et Pruneaux_, vaudeville en un acte, par MM. Daniel, Antonin et
+Mlle Léontine.
+
+«Tout va bien, se dit-il. Ils ne jouent pas dans la même pièce; je suis
+sûr de mon coup.»
+
+Il entra dans un café du Luxembourg pour attendre l'heure de
+l'enlèvement.
+
+Le soir venu, il se rendit au théâtre. Le spectacle était déjà commencé.
+Il se promena environ une heure sous la galerie, devant la porte, avec
+les gardes municipaux.
+
+De temps en temps, les applaudissements de l'intérieur venaient jusqu'à
+lui comme un bruit de grêle lointaine, et cela lui serrait le coeur
+de penser que c'était peut-être les grimaces de son enfant qu'on
+applaudissait ainsi.... Vers neuf heures, un flot de monde se précipita
+bruyamment dans la rue. Le vaudeville venait de finir; il y avait
+des gens qui riaient encore. On sifflait, on s'appelait: «Ohé!...
+Pilouitt!... Lalaitou!» toutes les vociférations de la ménagerie
+parisienne.... Dame! ce n'était pas la sortie des Italiens!
+
+Il attendit encore un moment, perdu dans cette cohue; puis, vers la fin
+de l'entracte, quand tout le monde rentrait, il se glissa dans une allée
+noire et gluante à côté du théâtre--l'entrée des artistes--, et demanda
+à parler à Mme Irma Borel.
+
+«Impossible, lui dit-on. Elle est en scène....»
+
+C'était un sauvage pour la ruse, cette mère Jacques! De son air le plus
+tranquille, il répondit: «Puisque je ne peux pas voir Mme Irma Borel,
+veuillez appeler M. Daniel; il fera ma commission auprès d'elle.»
+
+Une minute après, la mère Jacques avait reconquis son enfant et
+l'emportait bien vite à l'autre bout de Paris.
+
+
+
+XIV
+
+LE RÊVE
+
+«Regarde donc, Daniel, me dit ma mère Jacques quand nous entrâmes dans
+la chambre de l'hôtel Pilois: c'est comme la nuit de ton arrivée à
+Paris!»
+
+Comme cette nuit-là, en effet, un joli réveillon nous attendait sur une
+nappe bien blanche: le pâté sentait bon, le vin avait l'air vénérable,
+la flamme claire des bougies riait au fond des verres.... Et pourtant,
+et pourtant, ce n'était plus la même chose! Il y a des bonheurs qu'on ne
+recommence pas. Le réveillon était le même; mais il y manquait la fleur
+de nos anciens convives, les belles ardeurs de l'arrivée, les projets de
+travail, les rêves de gloire, et cette sainte confiance qui fait rire
+et qui donne faim. Pas un, hélas! pas un de ces réveillonneurs du temps
+passé n'avait voulu venir chez M. Pilois. Ils étaient tous restés dans
+le clocher de Saint-Germain; même, au dernier moment, l'Expansion, qui
+nous avait promis d'être de la fête, fit dire qu'elle ne viendrait pas.
+
+Oh! non, ce n'était plus la même chose. Je le compris si bien qu'au lieu
+de m'égayer, l'observation de Jacques me fit monter aux yeux un grand
+flot de larmes. Je suis sûr qu'au fond du coeur il avait bonne envie de
+pleurer, lui aussi; mais il eut le courage de se contenir, et me dit en
+prenant un petit air allègre: «Voyons! Daniel, assez pleuré! Tu ne fais
+que cela depuis une heure. (Dans la voiture, pendant qu'il me parlait,
+je n'avais cessé de sangloter sur son épaule.) En voilà un drôle
+d'accueil! Tu me rappelles positivement les plus mauvais jours de mon
+histoire, le temps des pots de colle et de: «Jacques tu es un âne!»
+Voyons! séchez vos larmes, jeune repenti, et regardez-vous dans la
+glace, cela vous fera rire.»
+
+Je me regardai dans la glace; mais je ne ris pas. Je me fit honte...
+J'avais ma perruque jaune collée à plat sur mon front, du rouge et du
+blanc plein les joues, par là-dessus la sueur, les larmes... C'était
+hideux! D'un geste de dégoût, j'arrachai ma perruque! mais au moment de
+la jeter, je fis réflexion, et j'allai la pendre au beau milieu de la
+muraille.
+
+Jacques me regardait très étonné: «Pourquoi la mets-tu là, Daniel? C'est
+très vilain, ce trophée de guerrier apache... Nous avons l'air d'avoir
+scalpé Polichinelle.»
+
+Et moi, très gravement: «Non! Jacques, ce n'est pas un trophée. C'est
+mon remords, mon remords palpable et visible, que je veux avoir toujours
+devant moi.»
+
+Il y eut l'ombre d'un sourire amer sur les lèvres de Jacques, mais tout
+de suite, il reprit sa mine joyeuse: «Bah! laissons cela tranquille;
+maintenant que te voilà débarbouillé et que j'ai retrouvé ta chère
+frimousse, mettons-nous à table, mon joli frisé, je meurs de faim.»
+
+Ce n'était pas vrai; il n'avait pas faim, ni moi non plus, grand Dieu!
+J'avais beau vouloir faire bon visage au réveillon, tout ce que je
+mangeais s'arrêtait à ma gorge, et, malgré mes efforts pour être calme,
+j'arrosais mon pâté de larmes silencieuses. Jacques, qui m'épiait du
+coin de l'oeil, me dit au bout d'un moment: «Pourquoi pleures-tu?
+Est-ce que tu regrettes d'être ici? Est-ce que tu m'en veux de t'avoir
+enlevé?...»
+
+Je lui répondis tristement: «Voilà une mauvaise parole, Jacques! mais je
+t'ai donné le droit de tout me dire.»
+
+Nous continuâmes pendant quelque temps encore à manger, ou plutôt à
+faire semblant. A la fin, impatienté de cette comédie que nous nous
+jouions l'un à l'autre, Jacques repoussa son assiette et se leva.
+«Décidément le réveillon ne va pas; nous ferions mieux de nous
+coucher...»
+
+Il y a chez nous un proverbe qui dit: «Le tourment et le sommeil ne
+sont pas camarades de lit.» Je m'en aperçus cette nuit-là. Mon tourment
+c'était de songer à tout le bien que m'avait fait ma mère Jacques et à
+tout le mal que je lui avais rendu, de comparer ma vie à la sienne, mon
+égoïsme à son dévouement, cette âme d'enfant lâche à ce coeur de héros,
+qui avait pris pour devise: «Il n'y a qu'un bonheur au monde, le bonheur
+des autres.» C'était aussi de me dire: «Maintenant, ma vie est gâtée.
+J'ai perdu la confiance de Jacques, l'amour des yeux noirs, l'estime de
+moi-même... Qu'est-ce que je vais devenir?»
+
+Cet affreux tourment-là me tint éveillé jusqu'au matin... Jacques non
+plus ne dormit pas. Je l'entendis se virer de droite et de gauche sur
+son oreiller, et tousser d'une petite toux sèche qui me picotait les
+yeux. Une fois, je lui demandai bien doucement: «Tu tousses! Jacques.
+Est-ce que tu es malade?...» Il me répondit: «Ce n'est rien... Dors...»
+Et je compris à son air qu'il était plus fâché contre moi qu'il ne
+voulait le paraître. Cette idée redoubla mon chagrin, et je me remis
+à pleurer seul sous ma couverture, tant et tant que je finis par
+m'endormir. Si le tourment empêche le sommeil, les larmes sont un
+narcotique.
+
+Quand je me réveillai, il faisait grand jour. Jacques n'était plus à
+côté de moi. Je le croyais sorti; mais, en écartant les rideaux, je
+l'aperçus à l'autre bout de la chambre, couché sur un canapé, et si
+pâle, oh! si pâle... Je ne sais quelle idée terrible me traversa la
+cervelle. «Jacques!» criai-je en m'élançant vers lui... Il dormait,
+mon cri ne le réveilla pas. Chose singulière, son visage avait dans le
+sommeil une expression de souffrance triste que je ne lui avais jamais
+vue, et qui pourtant ne m'était pas nouvelle. Ses traits amaigris, sa
+face allongée, la pâleur de ses joues, la transparence maladive de ses
+mains, tout cela me faisait peine à voir, mais une peine déjà ressentie.
+
+Cependant, Jacques n'avait jamais été malade. Jamais il n'avait eu
+auparavant ce demi-cercle bleuâtre sous les yeux, ce visage décharné...
+Dans quel monde antérieur avais-je donc eu la vision de ces choses?...
+Tout à coup, le souvenir de mon rêve me revint. Oui! c'est cela, voilà
+bien le Jacques du rêve, pâle, horriblement pâle, étendu sur un canapé,
+il vient de mourir, Daniel Eyssette, et c'est vous qui l'avez tué... A
+ce moment un rayon de soleil gris entre timidement par la fenêtre et
+vient courir comme un lézard sur ce pâle visage inanimé... O douceur!
+voilà le mort qui se réveille, se frotte les yeux, et me voyant debout
+devant lui, me dit avec un gai sourire:
+
+«Bonjour, Daniel! As-tu bien dormi? Moi, je toussais trop. Je me suis
+mis sur ce canapé pour ne pas te réveiller.»
+
+Et tandis qu'il me parle bien tranquillement, je sens mes jambes qui
+tremblent encore de l'horrible vision que je viens d'avoir, et je dis
+dans le secret de mon coeur:
+
+«Eternel Dieu, conservez-moi ma mère Jacques!»
+
+Malgré ce triste réveil, le matin fut assez gai. Nous sûmes même
+retrouver un écho des anciens bons rires, lorsque je m'aperçus en
+m'habillant que je possédais pour tout vêtement une culotte courte en
+futaine et un gilet rouge à grandes basques, défroques théâtrales que
+j'avais sur moi au moment de l'enlèvement.
+
+«Pardieu! mon cher, me dit Jacques, on ne pense pas à tout. Il n'y a
+que les don Juan sans délicatesse qui songent au trousseau quand ils
+enlèvent une belle. Du reste, n'aie pas peur. Nous allons te faire
+habiller de neuf... Ce sera encore comme à ton arrivée à Paris.»
+
+Il disait cela pour me faire plaisir, car il sentait bien comme moi que
+ce n'était plus la même chose.
+
+«Allons, Daniel, continua mon brave Jacques, en voyant ma mine redevenir
+songeuse, ne pensons plus au passé. Voici une vie nouvelle qui s'ouvre
+devant nous, entrons-y sans remords, sans méfiance, et tâchons seulement
+qu'elle ne nous joue pas les mêmes tours que l'ancienne... Ce que tu
+comptes faire désormais, mon frère, je ne te le demande pas, mais il me
+semble que si tu veux entreprendre un nouveau poème l'endroit sera bon,
+ici, pour travailler. La chambre est tranquille. Il y a des oiseaux
+qui chantent dans le jardin. Tu mets l'établi aux rimes devant la
+fenêtre...»
+
+Je l'interrompis vivement: «Non! Jacques, plus de poèmes, plus de
+rimes. Ce sont des fantaisies qui te coûtent trop cher. Ce que je veux,
+maintenant, c'est faire comme toi, travailler, gagner ma vie, et t'aider
+de toutes mes forces à reconstruire le foyer.»
+
+Et lui souriant et calme: «Voilà de beaux projets, monsieur le papillon
+bleu; mais ce n'est point cela qu'on vous demande. Il ne s'agit pas de
+gagner votre vie, et si seulement vous promettiez... Mais, baste! nous
+recauserons de cela plus tard... Allons acheter tes habits.»
+
+Je fus obligé, pour sortir d'endosser une de ses redingotes, qui me
+tombait jusqu'aux talons et me donnait l'air d'un musicien piémontais;
+il ne me manquait qu'une harpe. Quelques mois auparavant, si j'avais dû
+courir les rues dans un pareil accoutrement, je serais mort de honte;
+mais, pour l'heure, j'avais bien d'autres hontes à fouetter, et les yeux
+des femmes pouvaient rire sur mon passage, ce n'était plus la même chose
+que du temps de mes caoutchoucs... Oh! non! ce n'était plus la même
+chose.
+
+«A présent que te voilà chrétien, me dit la mère Jacques en sortant de
+chez le fripier, je vais te ramener à l'hôtel Pilois: puis, j'irai voir
+si le marchand de fer dont je tenais les livres avant mon départ veut
+encore me donner de l'ouvrage... L'argent de Pierrotte ne sera pas
+éternel; il faut que je songe à notre pot-au-feu.»
+
+J'avais envie de lui dire: «Eh bien, Jacques, va-t'en chez ton marchand
+de fer. Je saurai bien rentrer seul à la maison.» Mais ce qu'il en
+faisait, je le compris, c'était pour être sûr que je n'allais pas
+retourner à Montparnasse. Ah! s'il avait pu lire dans mon âme.
+
+Pour le tranquilliser, je le laissai me reconduire jusqu'à l'hôtel;
+mais à peine eut-il les talons tournés que je pris mon vol dans la rue.
+J'avais des courses à faire, moi aussi...
+
+Quand je rentrai il était tard. Dans la brume du jardin, une grande
+ombre noire se promenait avec agitation. C'était ma mère Jacques. «Tu
+as bien fait d'arriver, me dit-il en grelottant. J'allais partir pour
+Montparnasse...»
+
+J'eus un mouvement de colère: «Tu doutes trop de moi, Jacques, ce n'est
+pas généreux... Est-ce que nous serons toujours ainsi? Est-ce que tu ne
+me rendras jamais ta confiance? Je te jure, sur ce que j'ai de plus cher
+au monde, que je ne viens pas d'où tu crois, que cette femme est morte
+pour moi, que je ne la reverrai jamais, que tu m'as reconquis tout
+entier, et que ce passé terrible auquel ta tendresse m'arrache ne m'a
+laissé que des remords et pas un regret... Que faut-il te dire encore
+pour te convaincre? Ah! tiens, méchant! Je voudrais t'ouvrir ma
+poitrine, tu verrais que je ne mens pas.»
+
+Ce qu'il me répondit ne m'est pas resté, mais je me souviens que dans
+l'ombre il secouait tristement la tête de l'air de dire: «Hélas! je
+voudrais bien te croire...» Et cependant j'étais sincère en lui parlant
+ainsi. Sans doute qu'à moi seul je n'aurais jamais eu le courage de
+m'arracher à cette femme, mais maintenant que la chaîne était brisée,
+j'éprouvais un soulagement inexprimable. Comme ces gens qui essaient de
+se faire mourir par le charbon et qui s'en repentent au dernier moment,
+lorsqu'il est trop tard et que déjà l'asphyxie les étrangle et les
+paralyse. Tout à coup les voisins arrivent, la porte vole en éclats,
+l'air sauveur circule dans la chambre, et les pauvres suicidés le
+boivent avec délices, heureux de vivre encore et promettant bien de ne
+plus recommencer. Moi pareillement, après cinq mois d'asphyxie morale,
+je humais à pleines narines l'air pur et fort de la vie honnête, j'en
+remplissais mes poumons, et je vous jure Dieu que je n'avais pas envie
+de recommencer... C'est ce que Jacques ne voulait pas croire, et tous
+les serments du monde ne l'auraient pas convaincu de ma sincérité...
+Pauvre garçon! Je lui en avais tant fait!
+
+Nous passâmes cette première soirée chez nous, assis au coin du feu
+comme en hiver, car la chambre était humide et la brume du jardin nous
+pénétrait jusqu'à la moelle des os. Puis, vous savez, quand on est
+triste, cela semble bon de voir un peu de flamme... Jacques travaillait,
+faisait des chiffres. En son absence, le marchand de fer avait voulu
+tenir ses livres lui-même et il en était résulté un si beau griffonnage,
+un tel gâchis du _doit et avoir_ qu'il fallait maintenant un mois de
+grand travail pour remettre les choses en état. Comme vous pensez,
+je n'aurais pas mieux demandé que d'aider ma mère Jacques dans cette
+opération. Mais les papillons bleus n'entendent rien à l'arithmétique;
+et, après une heure passée sur ces gros cahiers de commerce rayés de
+rouge et chargés d'hiéroglyphes bizarres, je fus obligé de jeter ma
+plume aux chiens.
+
+Jacques, lui, se tirait à merveille de cette aride besogne. Il donnait,
+tête baissée, au plus épais des chiffres, et les grosses colonnes ne lui
+faisaient pas peur. De temps en temps, au milieu de son travail, il
+se tournait vers moi et me disait, un peu inquiet de ma rêverie
+silencieuse:
+
+«Nous sommes bien, n'est-ce pas? Tu ne t'ennuies pas, au moins?»
+
+Je ne m'ennuyais pas, mais j'étais triste de lui voir prendre tant
+de peine, et je pensais, plein d'amertume: «Pourquoi suis-je sur la
+terre?... Je ne sais rien faire de mes bras... Je ne paie pas ma place
+au soleil de la vie. Je ne suis bon qu'à tourmenter le monde et faire
+pleurer les yeux qui m'aiment...» En me disant cela, je songeais aux
+yeux noirs, et je regardais douloureusement la petite boîte à filets
+d'or que Jacques avait posée--peut-être à dessein--sur le dôme carré de
+la pendule. Que de choses elle me rappelait, cette boîte! Quels discours
+éloquents elle me tenait du haut de son socle de bronze! «Les yeux noirs
+t'avaient donné leur coeur, qu'en as-tu fait? me disait-elle... tu l'as
+livré en pâture aux bêtes... C'est Coucou-Blanc qui l'a mangé.»
+
+Et moi, gardant encore un germe d'espoir au fond de l'âme, j'essayais
+de rappeler à la vie, de réchauffer de mon haleine tous ces anciens
+bonheurs tués de ma propre main. Je songeais: «C'est Coucou-Blanc qui
+l'a mangé!... C'est Coucou-Blanc qui l'a mangé!...»
+
+...Cette longue soirée mélancolique, passée devant le feu, en travail
+et en rêvasseries, vous représente assez bien la nouvelle vie que nous
+allions mener dorénavant. Tous les jours qui suivirent ressemblèrent à
+cette soirée... Ce n'est pas Jacques qui rêvassait, bien entendu. Il
+vous restait des dix heures sur ses gros livres, enfoui jusqu'au cou
+dans la chiffraille. Moi, pendant ce temps, je tisonnais et, tout en
+tisonnant, je disais à la petite boite à filets d'or: «Parlons un peu
+des yeux noirs! veux-tu?...» Car pour en parler avec Jacques, il n'y
+fallait pas penser. Pour une raison ou pour une autre, il évitait avec
+soin toute conversation à se sujet. Pas même un mot sur Pierrotte.
+Rien... Aussi je prenais ma revanche avec la petite boîte, et nos
+causeries n'en finissaient pas.
+
+Vers le milieu du jour, quand je voyais ma mère bien en train sur ses
+livres, je gagnais la porte à pas de chat et m'esquivais doucement,
+en disant: «A tout à l'heure, Jacques!» Jamais il ne me demandait
+où j'allais; mais je comprenais à son air malheureux, au ton plein
+d'inquiétude dont il me faisait: «Tu t'en vas?» qu'il n'avait pas grande
+confiance en moi. L'idée de cette femme le poursuivait toujours. Il
+pensait: «S'il la revoit, nous sommes perdus!...»
+
+Et qui sait? Peut-être avait-il raison. Peut-être que si je l'avais
+revue, l'ensorceleuse, j'aurais encore subi le charme qu'elle exerçait
+sur mon pauvre moi, avec sa crinière d'or pâle et son signe blanc au
+coin de la lèvre... Mais, Dieu merci! je ne la revis pas. Un monsieur de
+Huit-à-Dix quelconque lui fit sans doute oublier son Dani-Dan, et jamais
+plus, jamais plus, je n'entendis parler d'elle, ni de sa Négresse
+Coucou-Blanc.
+
+Un soir, au retour d'une de mes courses mystérieuses, j'entrai dans la
+chambre avec un cri de joie: «Jacques! Jacques! Une bonne nouvelle. J'ai
+trouvé une place... Voilà dix jours que, sans t'en rien dire, je battais
+le pavé à cette intention... Enfin, c'est fait. J'ai une place... Dès
+demain, j'entre comme surveillant général à l'institution Ouly, à
+Montmartre, tout près de chez nous... J'irai de sept heures du matin à
+sept heures du soir... Ce sera beaucoup de temps passé loin de toi, mais
+au moins je gagnerai ma vie, et je pourrai te soulager un peu.»
+
+Jacques releva sa tête de dessus ses chiffres, et me répondit assez
+froidement: «Ma foi! mon cher, tu fais bien de venir à mon secours... La
+maison serait trop lourde pour moi seul... Je ne sais pas ce que j'ai,
+mais depuis quelque temps je me sens tout patraque.» Un violent accès
+de toux l'empêcha de continuer. Il laissa tomber sa plume d'un air
+de tristesse et vint se jeter sur le canapé... De le voir allongé
+là-dessus, pâle, horriblement pâle, la terrible vision de mon rêve passa
+encore une fois devant mes yeux, mais ce ne fut qu'un éclair... Presque
+aussitôt ma mère Jacques se releva et se mit à rire en voyant ma mine
+égarée:
+
+«Ce n'est rien, nigaud! C'est un peu de fatigue. J'ai trop travaillé ces
+derniers temps... Maintenant que tu as une place, j'en prendrai plus à
+mon aise, et dans huit jours je serai guéri.»
+
+Il disait cela si naturellement, d'une figure si riante, que mes tristes
+pressentiments s'envolèrent, et, d'un grand mois, je n'entendis plus
+dans mon cerveau le battement de leurs ailes noires...
+
+Le lendemain, j'entrai à l'institution Ouly.
+
+Malgré son étiquette pompeuse, l'institution Ouly était une petite école
+pour rire, tenue par une vieille dame à repentirs, que les enfants
+appelaient «bonne amie». Il y avait là-dedans une vingtaine de petits
+bonshommes, mais, vous savez! des tout petits, de ceux qui viennent à la
+classe avec leur goûter dans un panier, et toujours un bout de chemise
+qui passe.
+
+C'étaient nos élèves. Mme Ouly leur apprenait des cantiques; moi, je
+les initiais aux mystères de l'alphabet. J'étais en outre chargé de
+surveiller les récréations, dans une cour où il y avait des poules et un
+coq d'Inde dont ces messieurs avaient grand-peur.
+
+Quelquefois aussi, quand «bonne amie» avait sa goutte, c'était moi qui
+balayais la classe, besogne bien peu digne d'un surveillant général,
+et que pourtant je faisais sans dégoût, tant je me sentais heureux de
+pouvoir gagner ma vie... Le soir, en rentrant à l'hôtel Pilois, je
+trouvais le dîner servi et la mère Jacques qui m'attendait... Après
+dîner, quelques tours de jardin faits à grands pas, puis la veillée au
+coin du feu... Voilà toute notre vie... De temps en temps, on recevait
+une lettre de M. ou Mme Eyssette; c'étaient nos grands événements. Mme
+Eyssette continuait à vivre chez l'oncle Baptiste; M. Eyssette voyageait
+toujours pour la Compagnie vinicole. Les affaires n'allaient pas trop
+mal. Les dettes de Lyon étaient aux trois quarts payées. Dans un an
+ou deux, tout serait réglé, et on pourrait songer à se remettre tous
+ensemble...
+
+Moi, j'étais d'avis, en attendant, de faire venir Mme Eyssette à l'hôtel
+Pilois avec nous, mais Jacques ne voulait pas. «Non! pas encore,
+disait-il d'un air singulier, pas encore... Attendons!» Et cette
+réponse, toujours la même, me brisait le coeur. Je me disais: «Il se
+méfie de moi... Il a peur que je fasse encore quelque folie quand Mme
+Eyssette sera ici... C'est pour cela qu'il veut attendre encore...» Je
+me trompais... Ce n'était pas pour cela que Jacques disait: «Attendons!»
+
+
+
+XV ........
+
+Lecteur, si tu as un esprit fort, si les rêves te font sourire, si tu
+n'as jamais eu le coeur mordu--mordu jusqu'à crier--par le pressentiment
+des choses futures, si tu es un homme positif, une de ces têtes de fer
+que la réalité seule impressionne et qui ne laissent pas traîner un
+grain de superstition dans leurs cerveaux, si tu ne veux en aucun cas
+croire au surnaturel, admettre l'inexplicable, n'achève pas de lire ces
+mémoires. Ce qui me reste à dire en ces derniers chapitres est vrai
+comme la vérité éternelle; mais tu ne le croiras pas.
+
+C'était le 4 décembre...
+
+Je revenais de l'institution Ouly encore plus vite que d'ordinaire. Le
+matin, j'avais laissé Jacques à la maison, se plaignant d'une grande
+fatigue, et je languissais d'avoir de ses nouvelles. En traversant
+le jardin, je me jetai dans les jambes de M. Pilois, debout près du
+figuier, et causant à voix basse avec un gros personnage court et pattu,
+qui paraissait avoir beaucoup de peine à boutonner ses gants.
+
+Je voulais m'excuser et passer outre, mais l'hôtelier me retint;
+
+«Un mot, monsieur Daniel!»
+
+Puis, se tournant vers l'autre, il ajouta:
+
+«C'est le jeune homme en question. Je crois que vous feriez bien de le
+prévenir...»
+
+Je m'arrêtai fort intrigué. De quoi ce gros bonhomme voulait-il me
+prévenir? Que ses gants étaient beaucoup trop étroits pour ses pattes?
+Je le voyais bien, parbleu!...
+
+Il y eut un moment de silence et de gêne. M. Pilois, le nez en l'air,
+regardait dans son figuier comme pour y chercher les figues qui n'y
+étaient pas. L'homme aux gants tirait toujours sur ses boutonnières...
+A la fin, pourtant, il se décida à parler; mais sans lâcher son bouton,
+n'ayez pas peur.
+
+«Monsieur, me dit-il, je suis depuis vingt ans médecin de l'hôtel
+Pilois, et j'ose affirmer...»
+
+Je ne le laissai pas achever sa phrase, Ce mot de médecin m'avait tout
+appris. «Vous venez pour mon frère, lui demandai-je en tremblant... Il
+est bien malade, n'est-ce pas?»
+
+Je ne crois pas que ce médecin fût un méchant homme, mais, à ce
+moment-là, c'étaient ses gants surtout qui le préoccupaient, et sans
+songer qu'il parlait à l'enfant de Jacques, sans essayer d'amortir le
+coup, il me répondit brutalement: «S'il est malade! je crois bien... Il
+ne passera pas la nuit.»
+
+Ce fut bien assené, je vous en réponds. La maison, le jardin, M. Pilois,
+le médecin, je vis tout tourner, Je fus obligé de m'appuyer contre le
+figuier, Il avait le poignet rude, le docteur de l'hôtel Pilois!... Du
+reste, il ne s'aperçut de rien et continua avec le plus grand calme,
+sans cesser de boutonner ses gants: «C'est un, cas foudroyant de
+phtisie galopante... Il n'y a rien à faire, du moins rien de sérieux,..
+D'ailleurs on m'a prévenu beaucoup trop tard, comme toujours.
+
+--Ce n'est pas ma faute, docteur--fit le bon M. Pilois qui persistait
+à chercher des figues avec la plus grande attention, un moyen comme un
+autre de cacher ses larmes--, ce n'est pas ma faute, Je savais depuis
+longtemps qu'il était malade, ce pauvre M. Eyssette, et je lui ai
+souvent conseillé de faire venir quelqu'un; mais il ne voulait jamais.
+Bien sûr qu'il avait peur d'effrayer son frère... C'était si uni,
+voyez-vous! ces enfants-là!» Un sanglot désespéré me jaillit du fond des
+entrailles:
+
+«Allons! mon garçon, du courage! me dit l'homme aux gants d'un air de
+bonté... Qui sait? la science a prononcé son dernier mot, mais la nature
+pas encore... Je reviendrai demain matin.»
+
+Là-dessus, il fit une pirouette et s'éloigna avec un soupir de
+satisfaction; il venait d'en boutonner un!
+
+Je restai encore un moment dehors, pour essuyer mes yeux et me calmer un
+peu; puis, faisant appel à tout mon courage, j'entrai dans notre chambre
+d'un air délibéré.
+
+Ce que je vis, en ouvrant la porte, me terrifia, Jacques, pour me
+laisser le lit, sans doute, s'était fait mettre un matelas sur le
+canapé, et c'est là que je le trouvai, pâle, horriblement pâle, tout à
+fait semblable au _Jacques_ de mon rêve.
+
+Ma première idée fut de me jeter sur lui, de le prendre dans mes bras
+et de le porter sur son lit, n'importe où, mais de l'enlever de là, mon
+Dieu, de l'enlever de là. Puis, tout de suite, je fis cette réflexion:
+«Tu ne pourras pas, il est trop grand!» Et alors, ayant vu ma mère
+Jacques étendu sans rémission à cette place où le rêve avait dit qu'il
+devait mourir, mon courage m'abandonna; ce masque de gaieté contrainte,
+qu'on se colle au visage pour rassurer les moribonds, ne put pas tenir
+sur mes joues, et je vins tomber à genoux près du canapé, en versant un
+torrent de larmes.
+
+Jacques se tourna vers moi péniblement:
+
+«C'est toi, Daniel... Tu as rencontré le médecin, n'est-ce pas? Je lui
+avais pourtant bien recommandé de ne pas t'effrayer, à ce gros-là.
+Mais je vois à ton air qu'il n'en a rien fait et que tu sais tout...
+Donne-moi ta main, frérot... Qui diable se serait douté d'une chose
+pareille? Il y a des gens qui vont à Nice pour guérir leur maladie
+de poitrine; moi, je suis allé en chercher une. C'est tout à fait
+original... Ah! tu sais! si tu te désoles, tu vas m'enlever tout mon
+courage; je ne suis déjà pas si vaillant... Ce matin, après ton départ,
+j'ai compris que cela se gâtait. J'ai envoyé chercher le curé de
+Saint-Pierre; il est venu me voir et reviendra tout à l'heure m'apporter
+les sacrements... Cela fera plaisir à notre mère, tu comprends! C'est
+un bon homme, ce curé... Il s'appelle comme ton ami du collège de
+Sarlande.»
+
+Il n'en put pas dire plus long et se renversa sur l'oreiller, en fermant
+les yeux. Je crus qu'il allait mourir, et je me mis à crier bien fort:
+«Jacques! Jacques! mon ami!...» De la main, sans parler, il me fit:
+«Chut! chut!» à plusieurs reprises.
+
+A ce moment, la porte s'ouvrit; M. Pilois entra dans la chambre suivi
+d'un gros homme qui roula comme une boule vers le canapé en criant:
+«Qu'est-ce que j'apprends, monsieur Jacques?... C'est bien le cas de le
+dire...
+
+--Bonjour, Pierrotte! dit Jacques en rouvrant les yeux; bonjour, mon
+vieil ami! J'étais bien sûr que vous viendriez au premier signe...
+Laisse-le mettre là, Daniel: nous avons à causer tous les deux.»
+
+Pierrotte pencha sa grosse tête jusqu'aux lèvres pâles du moribond, et
+ils restèrent ainsi un long moment à s'entretenir à voix basse... Moi,
+je regardais, immobile au milieu de la chambre. J'avais encore mes
+livres sous le bras. M. Pilois me les enleva doucement, en me disant
+quelque chose que je n'entendis pas; puis il alla allumer les bougies
+et mettre sur la table une grande serviette blanche. En moi-même je me
+disais: «Pourquoi met-il le couvert?... Est-ce que nous allons dîner?...
+mais je n'ai pas faim!»
+
+La nuit tombait. Dehors, dans le jardin, des personnes de l'hôtel se
+faisaient des signes en regardant nos fenêtres. Jacques et Pierrotte
+causaient toujours. De temps en temps, j'entendais le Cévenol dire avec
+sa grosse voix pleine de larmes: «Oui, monsieur Jacques... Oui, monsieur
+Jacques...» Mais je n'osais pas m'approcher... A la fin, pourtant,
+Jacques m'appela et me fit mettre à son chevet, à côté de Pierrotte:
+
+«Daniel, mon chéri, me dit-il, après une longue pause, je suis bien
+triste d'être obligé de te quitter; mais une chose me console: je ne
+te laisse pas seul dans la vie... Il te restera Pierrotte, le bon
+Pierrotte, qui te pardonne et s'engage à me remplacer près de toi...
+
+--Oui! oui! monsieur Jacques, je m'engage... c'est bien le cas de le
+dire... je m'engage...
+
+--Vois-tu! mon pauvre petit, continua la mère Jacques, jamais à toi seul
+tu ne parviendrais à reconstruire le foyer... Ce n'est pas pour te faire
+de la peine, mais tu es un mauvais reconstructeur de foyer... Seulement,
+je crois qu'aidé de Pierrotte, tu parviendras à réaliser notre rêve...
+Je ne te demande pas d'essayer de devenir un homme; je pense, comme
+l'abbé Germane, que tu seras un enfant toute ta vie. Mais je te supplie
+d'être toujours un bon enfant, un brave enfant, et surtout... approche
+un peu, que je te dise ça dans l'oreille... et surtout de ne pas faire
+pleurer les yeux noirs.»
+
+Ici, mon pauvre bien-aimé se reposa encore un moment; puis reprit:
+
+«Quand tout sera fini, tu écriras à papa et à maman, Seulement il faudra
+leur apprendre la chose par morceaux... En une seule fois cela leur
+ferait trop de mal... Comprends-tu, maintenant, pourquoi je n'ai pas
+fait venir Mme Eyssette? je ne voulais pas qu'elle fût là. Ce sont de
+trop mauvais moments pour les mères...»
+
+Il s'interrompit et regarda du côté de la porte.
+
+«Voilà le Bon Dieu!» dit-il en souriant. Et il nous fit signe de nous
+écarter.
+
+C'était le viatique qu'on apportait. Sur la nappe blanche, au milieu des
+cierges, l'hostie et les saintes huiles prirent place; Après quoi, le
+prêtre s'approcha du lit, et la cérémonie commença...
+
+Quand ce fut fini--oh! que le temps me sembla long!--, quand ce fut
+fini, Jacques m'appela doucement près de lui:
+
+«Embrasse-moi», me dit-il; et sa voix était si faible qu'il avait l'air
+de me parler de loin... Il devait être loin en effet, depuis tantôt
+douze heures que l'horrible phtisie galopante l'avait jeté sur son dos
+maigre et l'emportait vers la mort au triple galop!...
+
+Alors, en m'approchant pour l'embrasser, ma main rencontra sa main, sa
+chère main toute moite des sueurs de l'agonie. Je m'en emparai et je
+ne la quittai plus... Nous restâmes ainsi je ne sais combien de temps;
+peut-être une heure, peut-être une éternité, je ne sais pas du tout...
+Il ne me voyait plus, il ne me parlait plus. Seulement, à plusieurs
+reprises, sa main remua dans la mienne comme pour me dire: «Je sens que
+tu es là.» Soudain un long soubresaut agita son pauvre corps des pieds à
+la tête. Je vis ses yeux s'ouvrir et regarder autour d'eux pour chercher
+quelqu'un; et, comme je me penchais sur lui, je l'entendis dire deux
+fois très doucement: «Jacques, tu es un âne... Jacques, tu es un
+âne!...» puis rien... Il était mort...
+
+...Oh! le rêve!...
+
+Il fit un grand vent cette nuit-là. Décembre envoyait des poignées de
+grésil contre les vitres. Sur la table au bout de la chambre, un christ
+d'argent flambait entre deux bougies. A genoux devant le christ, un
+prêtre que je ne connaissais pas priait d'une voix forte, dans le bruit
+du vent... Moi, je ne priais pas; je ne pleurais pas non plus... Je
+n'avais qu'une idée, une idée fixe, c'était de réchauffer la main de mon
+bien-aimé que je tenais étroitement serrée dans les miennes. Hélas! plus
+le matin approchait, plus cette main devenait lourde et de glace...
+
+Tout à coup le prêtre qui récitait du latin là-bas, devant le christ, se
+leva et vint me frapper sur l'épaule.
+
+«Essaie de prier, me dit-il... Cela te fera du bien.»
+
+Alors seulement, je le reconnus... C'était mon vieil ami du collège de
+Sarlande, l'abbé Germane lui-même avec sa belle figure mutilée et son
+air de dragon en soutane... La souffrance m'avait tellement anéanti que
+je ne fus pas étonné de le voir. Cela me parut tout simple... Mais voici
+comment il était là.
+
+Le jour où le petit Chose quittait le collège, l'abbé Germane lui avait
+dit: «J'ai bien un frère à Paris, un brave homme de prêtre... mais
+baste! à quoi bon te donner son adresse?... Je suis sûr que tu n'irais
+pas.»
+
+Voyez un peu la destinée! Ce frère de l'abbé était curé de l'église
+Saint-Pierre à Montmartre, et c'est lui que la pauvre mère Jacques avait
+appelé à son lit de mort. Juste à ce moment, il se trouvait que l'abbé
+Germane était de passage à Paris et logeait au presbytère... Le soir du
+4 décembre, son frère lui dit en entrant:
+
+«Je viens de porter l'extrême-onction à un malheureux enfant qui meurt
+tout près d'ici. Il faudra prier pour lui, l'abbé!»
+
+L'abbé répondit:
+
+«J'y penserai demain, en disant ma messe. Comment s'appelle-t-il?...
+
+--Attends... c'est un nom du Midi, assez difficile à retenir... Jacques
+Eysset... Oui, c'est cela... Jacques Eyssette...»
+
+Ce nom rappela à l'abbé certain petit pion de sa connaissance; et
+sans perdre une minute il courut à l'hôtel Pilois... En rentrant, il
+m'aperçut debout, cramponné à la main de Jacques. Il ne voulut pas
+déranger ma douleur et renvoya tout le monde en disant qu'il veillerait
+avec moi; puis il s'agenouilla, et ce ne fut que fort avant dans la
+nuit qu'effrayé de mon immobilité, il me frappa sur l'épaule et se fit
+connaître.
+
+A partir de ce moment, je ne sais plus bien ce qui se passa. La fin de
+cette nuit terrible, le jour qui la suivit, le lendemain de ce jour
+et beaucoup d'autres lendemains encore ne m'ont laissé que de vagues
+souvenirs confus. Il y a là un grand trou dans ma mémoire. Pourtant je
+me souviens,--mais comme de choses arrivées il y a des siècles--, d'une
+longue marche interminable dans la boue de Paris, derrière la voiture
+noire. Je me vois allant, tête nue, entre Pierrotte et l'abbé Germane.
+Une pluie froide mêlée de grésil nous fouette le visage; Pierrotte a un
+grand parapluie; mais il le tient si mal et la pluie tombe si dru que la
+soutane de l'abbé ruisselle, toute luisante!... Il pleut! il pleut! oh!
+comme il pleut!
+
+Près de nous; à côté de la voiture, marche un long monsieur tout en
+noir, qui porte une baguette d'ébène. Celui-là, c'est le maître
+des cérémonies, une sorte de chambellan de la mort. Comme tous les
+chambellans, il a le manteau de soie, l'épée, la culotte courte et le
+claque... Est-ce une hallucination de mon cerveau?... Je trouve que
+cet homme ressemble à M. Viot, le surveillant général du collège de
+Sarlande. Il est long comme lui, tient comme lui sa tête penchée sur
+l'épaule, et chaque fois qu'il me regarde, il a ce même sourire faux et
+glacial qui courait sur les lèvres du terrible porte-clefs. Ce n'est pas
+M. Viot, mais c'est peut-être son ombre.
+
+La voiture noire avance toujours, mais si lentement, si lentement...
+Il me semble que nous n'arriverons jamais... Enfin, nous voici dans
+un jardin triste, plein d'une boue jaunâtre où l'on enfonce jusqu'aux
+chevilles. Nous nous arrêtons au bord d'un grand trou. Des hommes en
+manteaux courts apportent une grande boîte très lourde qu'il faut
+descendre là-dedans. L'opération est difficile. Les cordes, toutes
+raides de pluie, ne glissent pas. J'entends un des hommes qui crie: «Les
+pieds en avant! les pieds en avant!...» En face de moi, de l'autre côté
+du trou, l'ombre de M. Viot, la tête penchée sur l'épaule, continue à me
+sourire doucement. Longue, mince, étranglée dans ses habits de deuil,
+elle se détache sur le gris du ciel, comme une grande sauterelle noire,
+toute mouillée...
+
+Maintenant, je suis seul avec Pierrotte... Nous descendons le faubourg
+Montmartre... Pierrotte cherche une voiture, mais il n'en trouve pas. Je
+marche à côté de lui, mon chapeau à la main; il me semble que je suis
+toujours derrière le corbillard... Tout le long du faubourg, les gens se
+retournent pour voir ce gros homme qui pleure en appelant des fiacres et
+cet enfant qui va tête nue sous une pluie battante...
+
+Nous allons, nous allons toujours. Et je suis las, et ma tête est
+lourde... Enfin, voici le passage du Saumon, l'ancienne maison Lalouette
+avec ses contrevents peints, ruisselants d'eau verte... Sans entrer dans
+la boutique, nous montons chez Pierrotte... Au premier étage, les forces
+me manquent. Je m'assieds sur une marche. Impossible d'aller plus loin;
+ma tête est trop lourde... Alors Pierrotte me prend dans ses bras; et
+tandis qu'il me monte chez lui aux trois quarts mort et grelottant de
+fièvre, j'entends le grésil qui pétille sur la vitrine du passage et
+l'eau des gouttières qui tombe à grand bruit dans la cour... Il pleut!
+il pleut! oh! comme il pleut!
+
+
+
+XVI
+
+LA FIN DU RÊVE
+
+Le petit Chose est malade; le petit Chose va mourir... Devant le passage
+du Saumon, une large litière de paille qu'on renouvelle tous les deux
+jours fait dire aux gens de la rue: «Il y a là-haut quelque vieux
+richard en train de mourir...» Ce n'est pas un vieux richard qui va
+mourir, c'est le petit Chose... Tous les médecins l'ont condamné. Deux
+fièvres typhoïdes en deux ans, c'est beaucoup trop pour ce cervelet
+d'oiseau-mouche! Allons! vite, attelez la voiture noire! Que la grande
+sauterelle prépare sa baguette d'ébène et son sourire désolé! le petit
+Chose est malade; le petit Chose va mourir.
+
+Il faut voir quelle consternation dans l'ancienne maison Lalouette!
+Pierrotte ne dort plus; les yeux noirs se désespèrent. La dame de grand
+mérite feuillette son Raspail avec frénésie, en suppliant le bienheureux
+saint Camphre de faire un nouveau miracle en faveur du cher malade... Le
+salon jonquille est condamné, le piano mort, la flûte enclouée. Mais le
+plus navrant de tout, oh! le plus navrant c'est une petite robe noire
+assise dans un coin de la maison, et tricotant du matin au soir, sans
+rien dire, avec de grosses larmes qui coulent.
+
+Or, tandis que l'ancienne maison Lalouette se lamente ainsi nuit et
+jour, le petit Chose est bien tranquillement couché dans un grand lit de
+plumes, sans se douter des pleurs qu'il fait répandre autour de lui.. Il
+a les yeux ouverts, mais il ne voit rien; les objets ne vont pas jusqu'à
+son âme. Il n'entend rien non plus, rien qu'un bourdonnement sourd, un
+roulement confus, comme s'il avait pour oreilles deux coquilles marines:
+ces grosses coquilles à lèvres roses où l'on entend ronfler la mer. Il
+ne parle pas, il ne pense pas: vous diriez une fleur malade... Pourvu
+qu'on lui tienne une compresse d'eau fraîche sur la tête et un morceau
+de glace dans la bouche, c'est tout ce qu'il demande. Quand la glace est
+fondue, quand la compresse est desséchée au feu de son crâne, il pousse
+un grognement: c'est toute sa conversation.
+
+Plusieurs jours se passent ainsi,--jours sans heures, jours de chaos,
+puis subitement, un beau matin, le petit Chose éprouve une sensation
+singulière. Il semble qu'on vient de le tirer du fond de la mer. Ses
+yeux voient, ses oreilles entendent. Il respire; il reprend pied... La
+machine à penser, qui dormait dans un coin du cerveau avec ses rouages
+fins comme des cheveux de fée, se réveille et se met en branle; d'abord
+lentement, puis un peu plus vite, puis avec une rapidité folle,--tic!
+tic! tic!--à croire que tout va casser. On sent que cette jolie machine
+n'est pas faite pour dormir et qu'elle veut réparer le temps perdu...
+Tic! tic! tic!... Les idées se croisent, s'enchevêtrent comme des fils
+de soie: «Où suis-je, mon Dieu?... Qu'est-ce que c'est que ce grand
+lit?... Et ces trois dames, là-bas, près de la fenêtre, qu'est-ce
+qu'elles font?... Cette petite robe noire qui me tourne le dos, est-ce
+que je ne la connais pas?... On dirait que...»
+
+Et pour mieux regarder cette robe noire qu'il croit reconnaître,
+péniblement le petit Chose se soulève sur son coude et se penche hors
+du lit, puis tout de suite se jette en arrière, épouvanté... Là, devant
+lui, au milieu de la chambre, il vient d'apercevoir une armoire en noyer
+avec de vieilles ferrures qui grimpent sur le devant. Cette armoire, il
+la reconnaît; il l'a vue déjà dans un rêve, dans un horrible rêve...
+Tic! tic! tic! La machine à penser va comme le vent... Oh! maintenant
+le petit Chose se rappelle. L'hôtel Pilois, la mort de Jacques,
+l'enterrement, l'arrivée chez Pierrotte dans la pluie, il revoit tout,
+il se souvient de tout. Hélas! en renaissant à la vie, le malheureux
+enfant vient de renaître à la douleur; et sa première parole est un
+gémissement...
+
+A ce gémissement, les trois femmes qui travaillaient là-bas, près de la
+fenêtre, ont tressailli. Une d'elles, la plus jeune, se lève en criant:
+«De la glace! de la glace!» Et vite elle court à la cheminée prendre un
+morceau de glace qu'elle vient présenter au petit Chose; mais le petit
+Chose n'en veut pas... Doucement il repousse la main qui cherche ses
+lèvres;--c'est une main bien fine pour une main de garde-malades! En
+tout cas d'une voix qui tremble, il dit: «Bonjour, Camille!...»
+
+Camille Pierrotte est si surprise d'entendre parler le moribond qu'elle
+reste là tout interdite, le bras tendu, la main ouverte, avec son
+morceau de glace claire qui tremble au bout de ses doigts roses de
+froid.
+
+«Bonjour, Camille! reprend le petit Chose. Oh! je vous reconnais bien,
+allez!... J'ai toute ma tête maintenant... Et vous? est-ce que vous me
+voyez?... Est-ce que vous pouvez me voir?»
+
+Camille Pierrotte ouvre de grands yeux:
+
+«Si je vous vois, Daniel!... Je crois bien que je vous vois.»
+
+Alors, à l'idée que l'armoire a menti, que Camille Pierrotte n'est pas
+aveugle, que le rêve, l'horrible rêve, ne sera pas vrai jusqu'au bout,
+le petit Chose reprend courage et se hasarde à faire d'autres questions:
+
+«J'ai été bien malade, n'est-ce pas, Camille?
+
+--Oh! oui, Daniel, bien malade...
+
+--Est-ce que je suis couché depuis longtemps?...
+
+--Il y aura demain trois semaines...
+
+--Miséricorde! trois semaines!... Déjà trois semaines que ma pauvre mère
+Jacques...»
+
+Il n'achève pas sa phrase et cache sa tête dans l'oreiller en
+sanglotant.
+
+...A ce moment, Pierrotte entre dans la chambre; il amène un nouveau
+médecin. (Pour peu que la maladie continue, toute l'Académie de médecine
+y passera.) Celuici est l'illustre docteur _Broum-Broum_, un gaillard
+qui va vite en besogne et ne s'amuse pas à boutonner ses gants au chevet
+des malades. Il s'approche du petit Chose, lui tâte le pouls, lui
+regarde les yeux et la langue, puis se tournant vers Pierrotte:
+
+«Qu'est-ce que vous me chantiez donc?... Mais il est guéri ce
+garçon-là...
+
+--Guéri! fait le bon Pierrotte en joignant les mains.
+
+--Si bien guéri que vous allez me jeter tout de suite cette glace par
+la fenêtre et donner à votre malade une aile de poulet aspergée de
+saint-émilion... Allons! ne vous désolez plus, ma petite demoiselle;
+dans huit jours, ce jeune trompe-la-mort sera sur pied, c'est moi qui
+vous en réponds... D'ici là, gardez-le bien tranquille dans son lit;
+évitez-lui toute émotion, toute secousse; c'est le point essentiel!...
+Pour le reste, laissons faire la nature: elle s'entend à soigner mieux
+que vous et moi...»
+
+Ayant ainsi parlé, l'illustre docteur _Broum-Broum_ donne une
+chiquenaude au jeune trompe-la-mort, un sourire à Mlle Camille, et
+s'éloigne lestement, escorté du bon Pierrotte qui pleure de joie et
+répète tout le temps:
+
+«Ah! monsieur le docteur, c'est bien le cas de le dire... c'est bien le
+cas de le dire...»
+
+Derrière eux, Camille veut faire dormir le malade; mais il refuse avec
+énergie:
+
+«Ne vous en allez pas, Camille, je vous en prie... Ne me laissez pas
+seul. Comment voulez-vous que je dorme avec le gros chagrin que j'ai?
+
+--Si, Daniel, il le faut... Il faut que vous dormiez... Vous avez besoin
+de repos; le médecin l'a dit... Voyons! soyez raisonnable, fermez les
+yeux et ne pensez à rien... Tantôt je viendrai vous voir encore; et, si
+vous avez dormi, je resterai bien longtemps.
+
+--Je dors... je dors...», dit le petit Chose en fermant les yeux. Puis
+se ravisant: «Encore un mot, Camille!... Quelle est donc cette petite
+robe noire que j'ai aperçue ici tout à l'heure?
+
+--Une robe noire!...
+
+--Mais oui! vous savez bien! cette petite robe noire qui travaillait
+là-bas avec vous, près de la fenêtre... Maintenant, elle n'y est plus...
+Mais tout à l'heure je l'ai vue, j'en suis sûr...
+
+--Oh! non! Daniel, vous vous trompez... J'ai travaillé ici toute la
+matinée avec Mme Tribou, votre vieille amie, Mme Tribou, vous savez!
+celle que vous appeliez la dame de grand mérite. Mais Mme Tribou n'est
+pas en noir... elle a toujours sa même robe verte... Non! sûrement, il
+n'y a pas de robe noire dans la maison... Vous avez dû rêver cela...
+Allons! Je m'en vais... Dormez bien...»
+
+Là-dessus, Camille Pierrotte s'encourt vite, toute confuse et le feu aux
+joues, comme si elle venait de mentir.
+
+Le petit Chose reste seul; mais il n'en dort pas mieux. La machine
+aux fins rouages fait le diable dans sa cervelle. Les fils de soie se
+croisent, s'enchevêtrent... Il pense à son bien-aimé qui dort dans
+l'herbe de Montmartre; il pense aux yeux noirs aussi, à ces belles
+lumières sombres que la Providence semblait avoir allumées exprès pour
+lui et qui maintenant...
+
+Ici, la porte de la chambre s'entrouvre doucement, doucement, comme
+si quelqu'un voulait entrer; mais presque aussitôt on entend Camille
+Pierrotte dire à voix basse:
+
+«N'y allez pas... L'émotion va le tuer, s'il se réveille...»
+
+Et voilà la porte qui se referme doucement, doucement, comme elle
+s'était ouverte. Par malheur, un pan de robe noire se trouve pris dans
+la rainure; et ce pan de robe qui passe, de son lit le petit Chose
+l'aperçoit...
+
+Du coup son coeur bondit; ses yeux s'allument, et, se dressant sur son
+coude, il se met à crier bien fort: «Mère! Mère! pourquoi ne venez-vous
+pas m'embrasser?...»
+
+Aussitôt la porte s'ouvre. La petite robe noire--qui n'y peut plus
+tenir--se précipite dans la chambre; mais au lieu d'aller vers le lit,
+elle va droit à l'autre bout de la pièce, les bras ouverts, en appelant:
+
+«Daniel! Daniel!
+
+--Par ici, mère..., crie le petit Chose, qui lui tend les bras en
+riant... Par ici: vous ne me voyez donc pas?...»
+
+Et alors Mme Eyssette, à demi tournée vers le lit, tâtonnant dans l'air
+autour d'elle avec ses mains qui tremblent, répond d'une voix navrante:
+
+«Hélas! non! mon cher trésor, je ne te vois pas... Jamais plus je ne te
+verrai... Je suis aveugle!»
+
+En entendant cela, le petit Chose pousse un grand cri et tombe à la
+renverse sur son oreiller...
+
+Certes, qu'après vingt ans de misères et de souffrances, deux enfants
+morts, son foyer détruit, son mari loin d'elle, la pauvre mère Eyssette
+ait ses yeux divins tout brûlés par les larmes comme les voilà, il n'y
+a rien là-dedans de bien extraordinaire... Mais pour le petit Chose,
+quelle coïncidence avec son rêve! Quel dernier coup terrible la destinée
+lui tenait en réserve! Est-ce qu'il ne va pas en mourir de celui-là?...
+
+Eh bien, non!... le petit Chose ne mourra pas. Il ne faut pas qu'il
+meure. Derrière lui que deviendrait la pauvre mère aveugle? Où
+trouverait-elle des larmes pour pleurer ce troisième fils? Que
+deviendrait le père Eyssette, cette victime de l'honneur commercial,
+ce Juif errant de la viniculture, qui n'a pas même le temps de venir
+embrasser son enfant malade, ni de porter une fleur à son enfant mort?
+Qui reconstruirait le foyer, ce beau foyer de famille où les deux vieux
+viendront un jour chauffer leurs pauvres mains glacées?... Non! non! le
+petit Chose ne veut pas mourir. Il se cramponne à la vie, au contraire,
+et de toutes ses forces... On lui a dit que, pour guérir plus vite, il
+ne fallait pas penser, il ne pense pas; qu'il ne fallait pas parler, il
+ne parle pas; qu'il ne fallait pas pleurer, il ne pleure pas... C'est
+plaisir de le voir dans son lit, l'air paisible, les yeux ouverts,
+jouant pour se distraire avec les glands de l'édredon. Une vraie
+convalescence de chanoine...
+
+Autour de lui, toute la maison Lalouette s'empresse silencieuse. Mme
+Eyssette passe ses journées au pied du lit, avec son tricot; la chère
+aveugle a tellement l'habitude des longues aiguilles qu'elle tricote
+aussi bien que du temps de ses yeux. La dame de grand mérite est là,
+elle aussi; puis, à tout moment on voit paraître à la porte la bonne
+figure de Pierrotte. Il n'y a pas jusqu'au joueur de flûte qui ne monte
+prendre des nouvelles quatre ou cinq fois dans le jour. Seulement, il
+faut bien le dire, celui-là ne vient pas pour le malade; c'est la dame
+de grand mérite qui l'attire surtout... Depuis que Camille Pierrotte lui
+a formellement déclaré qu'elle ne voulait ni de lui ni de sa flûte, le
+fougueux instrumentiste s'est rabattu sur la veuve Tribou qui, pour être
+moins riche et moins jolie que la fille du Cévenol, n'est pas cependant
+tout à fait dépourvue de charmes ni d'économies. Avec cette romanesque
+matrone, l'homme flûte n'a pas perdu son temps, à la troisième séance,
+il y avait déjà du mariage dans l'air, et l'on parlait vaguement de
+monter une herboristerie rue des Lombards, avec les économies de la
+dame. C'est pour ne pas laisser dormir ces beaux projets, que le jeune
+virtuose vient si souvent prendre des nouvelles.
+
+Et Mlle Pierrotte? On n'en parle pas! Est-ce qu'elle ne serait plus dans
+la maison?... Si, toujours: seulement, depuis que le malade est hors de
+danger, elle n'entre presque jamais dans sa chambre. Quand elle y vient,
+c'est en passant, pour prendre l'aveugle et la mener à table; mais le
+petit Chose, jamais un mot... Ah! qu'il est loin le temps de la
+rose rouge, le temps où, pour dire: «Je vous aime», les yeux noirs
+s'ouvraient comme deux fleurs de velours! Dans son lit, le malade
+soupire, en pensant à ces bonheurs envolés. Il voit bien qu'on ne l'aime
+plus, qu'on le fuit, qu'il fait horreur; mais c'est lui qui l'a voulu.
+Il n'a pas le droit de se plaindre. Et pourtant, c'eût été si bon, au
+milieu de tant de deuils et de tristesses, d'avoir un peu d'amour
+pour se chauffer le coeur! c'eût été si bon de pleurer sur une épaule
+amie!... «Enfin!... le mal est fait, se dit le pauvre enfant, n'y
+songeons plus, et trêve aux rêvasseries! pour moi, il ne s'agit plus
+d'être heureux dans la vie; il s'agit de faire son devoir... Demain, je
+parlerai à Pierrotte.»
+
+En effet, le lendemain, à l'heure où le Cévenol traverse la chambre à
+pas de loup pour descendre au magasin, le petit Chose, qui est là depuis
+l'aube à guetter derrière ses rideaux, appelle doucement.
+
+«Monsieur Pierrotte! monsieur Pierrotte!»
+
+Pierrotte s'approche du lit; et alors le malade très ému, sans lever les
+yeux:
+
+«Voici que je m'en vais sur ma guérison, mon bon monsieur Pierrotte,
+et j'ai besoin de causer sérieusement avec vous. Je ne veux pas vous
+remercier de ce que vous faites pour ma mère et pour moi...»
+
+Vive interruption du Cévenol: «Pas un mot là-dessus, monsieur Daniel!
+tout ce que je fais, je devais le faire. C'était convenu avec M.
+Jacques.
+
+--Oui! je sais, Pierrotte, je sais qu'à tout ce qu'on veut vous dire sur
+ce chapitre vous faites toujours la même réponse... Aussi n'est-ce pas
+de cela que je vais vous parler. Au contraire, si je vous appelle, c'est
+pour vous demander un service. Votre commis va vous quitter bientôt;
+voulez-vous me prendre à sa place? Oh! je vous en prie, Pierrotte,
+écoutez-moi jusqu'au bout; ne me dites pas non, sans m'avoir écouté
+jusqu'au bout... Je le sais, après ma lâche conduite, je n'ai plus le
+droit de vivre au milieu de vous. Il y a dans la maison quelqu'un que ma
+présence fait souffrir, quelqu'un à qui ma vue est odieuse, et ce n'est
+que justice!... Mais si je m'arrange pour qu'on ne me voie jamais, si je
+m'engage à ne jamais monter ici, si je reste toujours au magasin, si je
+suis de votre maison sans en être, comme les gros chiens de basse-cour
+qui n'entrent jamais dans les appartements, est-ce qu'à ces
+conditions-là vous ne pourriez pas m'accepter!»
+
+Pierrotte a bonne envie de prendre dans ses grosses mains la tête frisée
+du petit Chose et de l'embrasser bien fort; mais il se contient et
+répond, tranquillement:
+
+«Dame! écoutez, monsieur Daniel, avant de rien dire, j'ai besoin de
+consulter la petite... Moi, votre proposition me convient assez; mais je
+ne sais pas si la petite... Du reste, nous allons voir. Elle doit être
+levée... Camille! Camille!»
+
+Camille Pierrotte, matinale comme une abeille, est en train d'arroser
+son rosier rouge sur la cheminée du salon. Elle arrive en peignoir du
+matin, les cheveux relevés à la chinoise, fraîche, gaie, sentant les
+fleurs.
+
+«Tiens, petite, lui dit le Cévenol, voilà M. Daniel qui demande à entrer
+chez nous pour remplacer le commis... Seulement, comme il pense que sa
+présence ici te serait trop pénible...
+
+--Trop pénible!» interrompit Camille Pierrotte en changeant de couleur.
+
+Elle n'en dit pas plus long; mais les yeux noirs achevèrent sa phrase.
+Oui! les yeux noirs eux-mêmes se montrent devant le petit Chose,
+profonds comme la nuit, lumineux comme les étoiles, en criant: «Amour!
+amour!» avec tant de passion et de flamme que le pauvre malade en a le
+coeur incendié.
+
+Alors Pierrotte dit en riant sous cape:
+
+«Dame! expliquez-vous tous les deux... il y a quelque malentendu
+là-dessous.»
+
+Et il s'en va tambouriner une bourrée cévenole sur les vitres; puis
+quand il croit que les enfants se sont suffisamment expliqués--oh! mon
+Dieu! c'est à peine s'ils ont eu le temps de se dire trois paroles--, il
+s'approche d'eux et les regarde:
+
+«Eh bien?
+
+--Ah! Pierrotte, dit le petit Chose en lui tendant les mains, elle est
+aussi bonne que vous... elle m'a pardonné!»
+
+A partir de ce moment, la convalescence du malade marche avec des bottes
+de sept lieues... Je crois bien! les yeux noirs ne bougent plus de la
+chambre. On passe les journées à faire des projets d'avenir. On parle
+de mariage, de foyer à reconstruire. On parle aussi de la chère mère
+Jacques, et son nom fait encore verser de belles larmes. Mais c'est
+égal! il y a de l'amour dans l'ancienne maison Lalouette. Cela se sent.
+Et si quelqu'un s'étonne que l'amour puisse fleurir ainsi dans le deuil
+et dans les larmes, je lui dirai d'aller voir aux cimetières toutes ces
+jolies fleurettes qui poussent entre les fentes des tombeaux.
+
+D'ailleurs, n'allez pas croire que la passion fasse oublier son devoir
+au petit Chose. Pour si bien qu'il soit dans son grand lit, entre Mme
+Eyssette et les yeux noirs, il a hâte d'être guéri, de se lever, de
+descendre au magasin. Non, certes, que la porcelaine le tente beaucoup;
+mais il languit de commencer cette vie de dévouement et de travail dont
+la mère Jacques lui a donné l'exemple. Après tout, il vaut encore mieux
+vendre des assiettes dans un passage, comme disait la tragédienne Irma,
+que balayer l'institution Ouly ou se faire siffler à Montparnasse. Quant
+à la Muse, on n'en parle plus. Daniel Eyssette aime toujours les vers,
+mais pas les siens; et le jour où l'imprimeur, fatigué de garder
+chez lui les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf volumes de _La Comédie
+pastorale_, les renvoie au passage du Saumon, le malheureux ancien poète
+a le courage de dire:
+
+«Il faut brûler tout ça.»
+
+A quoi Pierrotte, plus avisé, répond:
+
+«Brûler tout ça! ma foi non!... j'aime bien mieux le garder au magasin.
+J'en trouverai l'emploi... C'est bien le cas de le dire... J'ai tout
+juste prochainement un envoi de coquetiers à faire à Madagascar. Il
+paraît que dans ce pays-là, depuis qu'on a vu la femme d'un missionnaire
+anglais manger des oeufs à la coque, on ne veut plus manger les oeufs
+autrement... Avec votre permission, monsieur Daniel, vos livres
+serviront à envelopper mes coquetiers.»
+
+Et en effet, quinze jours après, _La Comédie pastorale_ se met en route
+pour le pays de l'illustre Rana-Volo. Puisse-t-elle y avoir plus de
+succès qu'à Paris!
+
+...Et maintenant, lecteur, avant de clore cette histoire, je veux encore
+une fois t'introduire dans le salon jonquille. C'est par un après-midi
+de dimanche, un beau dimanche d'hiver--froid sec et grand soleil. Toute
+la maison Lalouette rayonne. Le petit Chose est complètement guéri et
+vient de se lever pour la première fois. Le matin, en l'honneur de
+cet heureux événement, on a sacrifié à Esculape quelques douzaines
+d'huîtres, arrosées d'un joli vin blanc de Touraine. Maintenant on est
+au salon, tous réunis. Il fait bon; la cheminée flambe. Sur les vitres
+chargées de givre, le soleil fait des paysages d'argent.
+
+Devant la cheminée, le petit Chose, assis sur un tabouret aux pieds de
+la pauvre aveugle assoupie, cause à voix basse avec Mlle Pierrotte plus
+rouge que la petite rose rouge qu'elle a dans les cheveux. Cela se
+comprend, elle est si près du feu!... De temps en temps, un grignotement
+de souris,--c'est la tête d'oiseau qui becquette dans un coin; ou bien
+un cri de détresse,--c'est la dame de grand mérite qui est en train de
+perdre au bésigue l'argent de l'herboristerie. Je vous prie de remarquer
+l'air triomphant de Mme Lalouette qui gagne, et le sourire inquiet du
+joueur de flûte, qui perd.
+
+Et M. Pierrotte?... Oh! M. Pierrotte n'est pas loin... Il est là-bas
+dans l'embrasure de la fenêtre, à demi caché par le grand rideau
+jonquille, et se livrant à une besogne silencieuse qui l'absorbe et le
+fait suer. Il a devant lui, sur un guéridon, des compas, des crayons,
+des règles, des équerres, de l'encre de Chine, des pinceaux, et
+enfin une longue pancarte de papier à dessin qu'il couvre de signes
+singuliers... L'ouvrage a l'air de lui plaire. Toutes les cinq minutes,
+il relève la tête, la penche un peu de côte et sourit à son barbouillage
+d'un air de complaisance.
+
+Quel est donc ce travail mystérieux?...
+
+Attendez; nous allons le savoir... Pierrotte a fini. Il sort de sa
+cachette, arrive doucement derrière Camille et le petit Chose; puis,
+tout à coup, il leur étale sa grande pancarte sous les yeux en disant:
+«Tenez! les amoureux, que pensez-vous de ceci?»
+
+Deux exclamations lui répondent:
+
+«Oh! papa!...
+
+--Oh! monsieur Pierrotte!
+
+--Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce que c'est!...» demande la pauvre
+aveugle, réveillée en sursaut.
+
+Et Pierrotte joyeusement:
+
+«Ce que c'est, madame Eyssette?... C'est... c'est bien le cas de le
+dire... C'est un projet de la nouvelle enseigne que nous mettrons sur la
+boutique dans quelques mois... Allons! monsieur Daniel, lisez-nous ça
+tout haut, pour qu'on juge un peu de l'effet.»
+
+Dans le fond de son coeur, le petit Chose donne une dernière larme à ses
+papillons bleus; et prenant la pancarte à deux mains:--Voyons!--soit
+homme, petit Chose!--il lit tout haut, d'une voix ferme, cette enseigne
+de boutique, où son avenir est écrit en lettres grosses d'un pied:
+
+ PORCELAINE ET CRISTAUX
+
+ _Ancienne maison Lalouette_
+
+ EYSSETTE ET PIERROTTE
+
+ SUCCESSEURS
+
+TABLE
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+
+ I.--La fabrique.
+ II.--Les babarottes.
+ III.--Il est mort! Priez pour lui!
+ IV.--Le cahier rouge.
+ V.--Gagne ta vie.
+ VI.--Les petits.
+ VII.--Le pion.
+ VIII.--Les yeux noirs.
+ IX.--L'affaire Boucoyran.
+ X.--Les mauvais jours.
+ XI.--Mon bon ami le maître d'armes.
+ XII.--L'anneau de fer.
+ XIII.--Les clefs de M. Viot.
+ XIV.--L'oncle Baptiste.
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+ I.--Mes caoutchoucs.
+ II.--De la part du curé de Saint-Nizier.
+ III.--Ma mère Jacques.
+ IV.--La discussion du budget.
+ V.--Coucou-Blanc et la dame du premier.
+ VI.--Le roman de Pierrotte.
+ VII.--La rose rouge et les yeux noirs.
+ VIII.--Une lecture au passage du Saumon.
+ IX.--Tu vendras de la porcelaine.
+ X.--Irma Borel.
+ XI.--Le coeur de sucre.
+ XII.--Tolocototignan.
+ XIII.--L'enlèvement.
+ XIV.--Le rêve.
+ XV.--.....
+ XVI.--La fin du rêve.
+
+
+
+
+
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+
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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--- /dev/null
+++ b/old/13256.txt
@@ -0,0 +1,10110 @@
+The Project Gutenberg EBook of Le petit chose, by Alphonse Daudet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le petit chose
+
+Author: Alphonse Daudet
+
+Release Date: August 22, 2004 [EBook #13256]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PETIT CHOSE ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+
+
+
+ALPHONSE DAUDET
+
+_Le Petit Chose_
+
+_Histoire d'un enfant_
+
+
+
+ "C'est un de mes maux que les souvenirs
+ que me donnent les lieux: j'en
+ suis frappee au-dela de la raison."
+ MADAME DE SEVIGNE.
+
+_A Paul DALLOZ._
+
+
+
+PREMIERE PARTIE
+
+
+
+I
+
+LA FABRIQUE
+
+Je suis ne le 13 mai 18..., dans une ville du Languedoc, ou l'on trouve,
+comme dans toutes les villes du Midi, beaucoup de soleil, pas mal de
+poussiere, un couvent de carmelites et deux ou trois monuments romains.
+Mon pere, M. Eyssette, qui faisait a cette epoque le commerce des
+foulards, avait, aux portes de la ville, une grande fabrique dans un pan
+de laquelle il s'etait taille une habitation commode, tout ombragee de
+platanes, et separee des ateliers par un vaste jardin. C'est la que je
+suis venu au monde et que j'ai passe les premieres, les seules bonnes
+annees de ma vie. Aussi ma memoire reconnaissante a-t-elle garde du
+jardin, de la fabrique et des platanes un imperissable souvenir, et
+lorsque a la ruine de mes parents il m'a fallu me separer de ces choses,
+je les ai positivement regrettees comme des etres.
+
+Je dois dire, pour commencer, que ma naissance ne porta pas bonheur a la
+maison Eyssette. La vieille Annou, notre cuisiniere, m'a souvent conte
+depuis comme quoi mon pere, en voyage a ce moment, recut en meme temps
+la nouvelle de mon apparition dans le monde et celle de la disparition
+d'un de ses clients de Marseille, qui lui emportait plus de quarante
+mille francs; si bien que M. Eyssette, heureux et desole du meme coup,
+se demandait, comme l'autre, s'il devait pleurer pour la disparition du
+client de Marseille, ou rire pour l'heureuse arrivee du petit Daniel....
+Il fallait pleurer, mon bon monsieur Eyssette, il fallait pleurer
+doublement.
+
+C'est une verite, je fus la mauvaise etoile de mes parents. Du jour
+de ma naissance, d'incroyables malheurs les assaillirent par vingt
+endroits. D'abord nous eumes donc le client de Marseille, puis deux fois
+le feu dans la meme annee, puis la greve des ourdisseuses, puis notre
+brouille avec l'oncle Baptiste, puis un proces tres couteux avec nos
+marchands de couleurs, puis, enfin, la revolution de 18--, qui nous
+donna le coup de grace.
+
+A partir de ce moment, la fabrique ne battit plus que d'une aile; petit
+a petit, les ateliers se viderent: chaque semaine un metier a bas,
+chaque mois une table d'impression de moins. C'etait pitie de voir la
+vie s'en aller de notre maison comme d'un corps malade, lentement, tous
+les jours un peu. Une fois, on n'entra plus dans les salles du second.
+Une autre fois, la cour du fond fut condamnee. Cela dura ainsi pendant
+deux ans; pendant deux ans, la fabrique agonisa. Enfin, un jour, les
+ouvriers ne vinrent plus, la cloche des ateliers ne sonna pas, le puits
+a roue cessa de grincer, l'eau des grands bassins, dans lesquels on
+lavait les tissus, demeura immobile, et bientot, dans toute la fabrique,
+il ne resta plus que M. et Mme Eyssette, la vieille Annou, mon frere
+Jacques et moi; puis, la-bas, dans le fond, pour garder les ateliers, le
+concierge Colombe et son fils le petit Rouget.
+
+C'etait fini, nous etions ruines.
+
+J'avais alors six ou sept ans. Comme j'etais tres frele et maladif,
+mes parents n'avaient pas voulu m'envoyer a l'ecole. Ma mere m'avait
+seulement appris a lire et a ecrire, plus quelques mots d'espagnol et
+deux ou trois airs de guitare, a l'aide desquels on m'avait fait,
+dans la famille, une reputation de petit prodige. Grace a ce systeme
+d'education, je ne bougeais jamais de chez nous, et je pus assister
+dans tous ses details a l'agonie de la maison Eyssette. Ce spectacle me
+laissa froid, je l'avoue; meme je trouvai a notre ruine ce cote tres
+agreable que je pouvais gambader a ma guise par toute la fabrique, ce
+qui, du temps des ouvriers, ne m'etait permis que le dimanche. Je disais
+gravement au petit Rouget: "Maintenant, la fabrique est a moi; on me l'a
+donnee pour jouer." Et le petit Rouget me croyait. Il croyait tout ce
+que je lui disais, cet imbecile.
+
+A la maison, par exemple, tout le monde ne prit pas notre debacle
+aussi gaiement. Tout a coup, M. Eyssette devint terrible: c'etait dans
+l'habitude une nature enflammee, violente, exageree, aimant les cris,
+la casse et les tonnerres; au fond, un tres excellent homme, ayant
+seulement la main leste, le verbe haut et l'imperieux besoin de donner
+le tremblement a tout ce qui l'entourait. La mauvaise fortune, au lieu
+de l'abattre, l'exaspera. Du soir au matin, ce fut une colere formidable
+qui, ne sachant a qui s'en prendre, s'attaquait a tout, au soleil, au
+mistral, a Jacques, a la vieille Annou, a la Revolution, oh! surtout
+a la Revolution!... A entendre mon pere, vous auriez jure que cette
+revolution de 18--, qui nous avait mis a mal, etait specialement dirigee
+contre nous. Aussi, je vous prie de croire que les revolutionnaires
+n'etaient pas en odeur de saintete dans la maison Eyssette. Dieu sait
+ce que nous avons dit de ces messieurs dans ce temps-la.... Encore
+aujourd'hui, quand le vieux papa Eyssette (que Dieu me le conserve!)
+sent venir son acces de goutte, il s'etend peniblement sur sa chaise
+longue, et nous l'entendons dire: "Oh! ces revolutionnaires!..."
+
+A l'epoque dont je vous parle, M. Eyssette n'avait pas la goutte, et la
+douleur de se voir ruine en avait fait un homme terrible que personne
+ne pouvait approcher. Il fallut le saigner deux fois en quinze jours.
+Autour de lui, chacun se taisait; on avait peur. A table, nous
+demandions du pain a voix basse. On n'osait pas meme pleurer devant lui.
+Aussi, des qu'il avait tourne les talons, ce n'etait qu'un sanglot,
+d'un bout de la maison a l'autre; ma mere, la vieille Annou, mon frere
+Jacques et aussi mon grand frere l'abbe, lorsqu'il venait nous voir,
+tout le monde s'y mettait. Ma mere, cela se concoit, pleurait de voir
+M. Eyssette malheureux; l'abbe et la vieille Annou pleuraient de voir
+pleurer Mme Eyssette; quant a Jacques, trop jeune encore pour comprendre
+nos malheurs--il avait a peine deux ans de plus que moi,--il pleurait
+par besoin, pour le plaisir.
+
+Un singulier enfant que mon frere Jacques; en voila un qui avait le don
+des larmes! D'aussi loin qu'il me souvienne, je le vois les yeux rouges
+et la joue ruisselante. Le soir, le matin, de jour, de nuit, en classe,
+a la maison, en promenade, il pleurait sans cesse, il pleurait partout.
+Quand on lui disait: "Qu'as-tu?" il repondait en sanglotant: "Je n'ai
+rien." Et, le plus curieux, c'est qu'il n'avait rien. Il pleurait
+comme on se mouche, plus souvent, voila tout. Quelquefois M. Eyssette,
+exaspere, disait a ma mere: "Cet enfant est ridicule, regardez-le...
+c'est un fleuve." A quoi Mme Eyssette repondait de sa voix douce: "Que
+veux-tu, mon ami? cela passera en grandissant; a son age, j'etais comme
+lui." En attendant, Jacques grandissait; il grandissait beaucoup meme,
+et _cela_ ne lui passait pas. Tout au contraire, la singuliere aptitude
+qu'avait cet etrange garcon a repandre sans raison des averses de larmes
+allait chaque jour en augmentant. Aussi la desolation de nos parents
+lui fut une grande fortune.... C'est pour le coup qu'il s'en donna de
+sangloter a son aise, des journees entieres, sans que personne vint lui
+dire: "Qu'as-tu?"
+
+En somme, pour Jacques comme pour moi, notre ruine avait son joli cote.
+
+Pour ma part, j'etais tres heureux. On ne s'occupait plus de moi.
+J'en profitais pour jouer tout le jour avec Rouget parmi les ateliers
+deserts, ou nos pas sonnaient comme dans une eglise, et les grandes
+cours abandonnees, que l'herbe envahissait deja. Ce jeune Rouget, fils
+du concierge Colombe, etait un gros garcon d'une douzaine d'annees, fort
+comme un boeuf, devoue comme un chien, bete comme une oie et remarquable
+surtout par une chevelure rouge, a laquelle il devait son surnom de
+Rouget. Seulement, je vais vous dire: Rouget, pour moi, n'etait pas
+Rouget. Il etait tour a tour mon fidele Vendredi, une tribu de sauvages,
+un equipage revolte, tout ce qu'on voulait. Moi-meme, en ce temps-la, je
+ne m'appelais pas Daniel Eyssette: j'etais cet homme singulier, vetu de
+peaux de betes, dont on venait de me donner les aventures, master
+Crusoe lui-meme. Douce folie! Le soir, apres souper, je relisais mon
+_Robinson_, je l'apprenais par coeur; le jour, je le jouais, je le
+jouais avec rage, et tout ce qui m'entourait, je l'enrolais dans ma
+comedie. La fabrique n'etait plus la fabrique; c'etait mon ile deserte,
+oh! bien deserte. Les bassins jouaient le role d'Ocean. Le jardin
+faisait une foret vierge. Il y avait dans les platanes un tas de cigales
+qui etaient de la piece et qui ne le savaient pas.
+
+Rouget, lui non plus, ne se doutait guere de l'importance de son role.
+Si on lui avait demande ce que c'etait que Robinson, on l'aurait bien
+embarrasse; pourtant je dois dire qu'il tenait son emploi avec la plus
+grande conviction, et que, pour imiter le rugissement des sauvages, il
+n'y en avait pas comme lui. Ou avait-il appris? Je l'ignore. Toujours
+est-il que ces grands rugissements de sauvage qu'il allait chercher dans
+le fond de sa gorge, en agitant sa forte criniere rouge, auraient fait
+fremir les plus braves. Moi-meme, Robinson, j'en avais quelquefois le
+coeur bouleverse, et j'etais oblige de lui dire a voix basse: "Pas si
+fort, Rouget, tu me fais peur."
+
+Malheureusement, si Rouget imitait le cri des sauvages tres bien, il
+savait encore mieux dire les gros mots d'enfants de la rue et jurer le
+nom de Notre-Seigneur. Tout en jouant, j'appris a faire comme lui, et un
+jour, en pleine table, un formidable juron m'echappa je ne sais comment.
+Consternation generale! "Qui t'a appris cela? Ou l'as-tu entendu?" Ce
+fut un evenement. M. Eyssette parla tout de suite de me mettre dans une
+maison de correction; mon grand frere l'abbe dit qu'avant toute chose on
+devait m'envoyer a confesse, puisque j'avais l'age de raison. On me mena
+a confesse. Grande affaire! Il fallait ramasser dans tous les coins de
+ma conscience un tas de vieux peches qui trainaient la depuis sept ans.
+Je ne dormis pas de deux nuits; c'est qu'il y en avait toute une paneree
+de ces diables de peches; j'avais mis les plus petits dessus, mais c'est
+egal, les autres se voyaient, et lorsque, agenouille dans la petite
+armoire de chene, il fallut montrer tout cela au cure de Recollets, je
+crus que je mourrais de peur et de confusion...
+
+Ce fut fini. Je ne voulus plus jouer avec Rouget; je savais maintenant,
+c'est saint Paul qui l'a dit et le cure des Recollets me le repeta, que
+le demon rode eternellement autour de nous comme un lion, _quaerens quem
+devoret_. Oh! ce _quaerens quem devoret_, quelle impression il me fit!
+Je savais aussi que cet intrigant de Lucifer prend tous les visages
+qu'il veut pour vous tenter; et vous ne m'auriez pas ote de l'idee qu'il
+s'etait cache dans la peau de Rouget pour m'apprendre a jurer le nom de
+Dieu. Aussi, mon premier soin, en rentrant a la fabrique, fut d'avertir
+Vendredi qu'il eut a rester chez lui dorenavant. Infortune Vendredi!
+Cet ukase lui creva le coeur, mais il s'y conforma sans une plainte.
+Quelquefois je l'apercevais debout, sur la porte de la loge, du cote
+des ateliers; il se tenait la tristement; et lorsqu'il voyait que je le
+regardais, le malheureux poussait pour m'attendrir les plus effroyables
+rugissements, en agitant sa criniere flamboyante; mais plus il
+rugissait, plus je me tenais loin. Je trouvais qu'il ressemblait au
+fameux lion _quaerens_. Je lui criais: "Va-t'en! tu me fais horreur."
+
+Rouget s'obstina a rugir ainsi pendant quelques jours; puis, un matin,
+son pere, fatigue de ses rugissements a domicile, l'envoya rugir en
+apprentissage, et je ne le revis plus.
+
+Mon enthousiasme pour Robinson n'en fut pas un instant refroidi. Tout
+juste vers ce temps-la, l'oncle Baptiste se degouta subitement de son
+perroquet et me le donna. Ce perroquet remplaca Vendredi. Je l'installai
+dans une belle cage au fond de ma residence d'hiver; et me voila,
+plus Crusoe que jamais, passant mes journees en tete-a-tete avec cet
+interessant volatile et cherchant a lui faire dire: "Robinson, mon
+pauvre Robinson!" Comprenez-vous cela? Ce perroquet, que l'oncle
+Baptiste m'avait donne pour se debarrasser de son eternel bavardage,
+s'obstina a ne pas parler des qu'il fut a moi.... Pas plus "mon pauvre
+Robinson" qu'autre chose; jamais je n'en pus rien tirer. Malgre cela, je
+l'aimais beaucoup et j'en avais le plus grand soin.
+
+Nous vivions ainsi, mon perroquet et moi, dans la plus austere solitude,
+lorsqu'un matin il m'arriva une chose vraiment extraordinaire. Ce
+jour-la, j'avais quitte ma cabane de bonne heure et je faisais, arme
+jusqu'aux dents, un voyage d'exploration a travers mon ile.... Tout a
+coup, je vis venir de mon cote un groupe de trois ou quatre personnes,
+qui parlaient a voix tres haute et gesticulaient vivement. Juste Dieu!
+des hommes dans mon ile! Je n'eus que le temps de me jeter derriere un
+bouquet de lauriers-roses, et a plat ventre, s'il vous plait.... Les
+hommes passerent pres de moi sans me voir.... Je crus distinguer la voix
+du concierge Colombe, ce qui me rassura un peu; mais, c'est egal, des
+qu'ils furent loin je sortis de ma cachette et je les suivis a distance
+pour voir ce que tout cela deviendrait....
+
+Ces etrangers resterent longtemps dans mon ile.... Ils la visiterent
+d'un bout a l'autre dans tous ses details. Je les vis entrer dans mes
+grottes et sonder avec leurs cannes la profondeur de mes oceans. De
+temps en temps ils s'arretaient et remuaient la tete. Toute ma crainte
+etait qu'ils ne vinssent a decouvrir mes residences.... Que serais-je
+devenu, grand Dieu! Heureusement, il n'en fut rien, et au bout d'une
+demi-heure, les hommes se retirerent sans se douter seulement que l'ile
+etait habitee. Des qu'ils furent partis, je courus m'enfermer dans
+une de mes cabanes, et passai la le reste du jour a me demander quels
+etaient ces hommes et ce qu'ils etaient venus faire.
+
+J'allais le savoir bientot.
+
+Le soir, a souper, M. Eyssette nous annonca solennellement que la
+fabrique etait vendue, et que, dans un mois, nous partirions tous pour
+Lyon, ou nous allions demeurer desormais.
+
+Ce fut un coup terrible. Il me sembla que le ciel croulait. La fabrique
+vendue!... Eh bien, et mon ile, mes grottes, mes cabanes?
+
+Helas! l'ile, les grottes, les cabanes, M. Eyssette avait tout vendu; il
+fallait tout quitter, Dieu, que je pleurais!...
+
+Pendant un mois, tandis qu'a la maison on emballait les glaces, la
+vaisselle, je me promenais triste et seul dans ma chere fabrique. Je
+n'avais plus le coeur a jouer, vous pensez... oh! non... J'allais
+m'asseoir dans tous les coins, et regardant les objets autour de moi, je
+leur parlais comme a des personnes; je disais aux platanes: "Adieu, mes
+chers amis!" et aux bassins: "C'est fini, nous ne nous verrons plus!" Il
+y avait dans le fond du jardin un grand grenadier dont les belles fleurs
+rouges s'epanouissaient au soleil. Je lui dis en sanglotant: "Donne-moi
+une de tes fleurs." Il me la donna. Je la mis dans ma poitrine, en
+souvenir de lui. J'etais tres malheureux.
+
+Pourtant, au milieu de cette grande douleur, deux choses me faisaient
+sourire: d'abord la pensee de monter sur un navire, puis la permission
+qu'on m'avait donnee d'emporter mon perroquet avec moi. Je me disais que
+Robinson avait quitte son ile dans des conditions a peu pres semblables,
+et cela me donnait du courage.
+
+Enfin, le jour du depart arriva. M. Eyssette etait deja a Lyon depuis
+une semaine. Il avait pris les devants avec les gros meubles. Je partis
+donc en compagnie de Jacques, de ma mere et de la vieille Annou. Mon
+grand frere l'abbe ne partait pas, mais il nous accompagna jusqu'a la
+diligence de Beaucaire, et aussi le concierge Colombe nous accompagna.
+C'est lui qui marchait devant en poussant une enorme brouette chargee
+de malles. Derriere venait mon frere l'abbe, donnant le bras a Mme
+Eyssette.
+
+Mon pauvre abbe, que je ne devais plus revoir!
+
+La vieille Annou marchait ensuite, flanquee d'un enorme parapluie
+bleu et de Jacques, qui etait bien content d'aller a Lyon, mais qui
+sanglotait tout de meme.... Enfin, a la queue de la colonne venait
+Daniel Eyssette, portant gravement la cage du perroquet et se retournant
+a chaque pas du cote de sa chere fabrique.
+
+A mesure que la caravane s'eloignait, l'arbre aux grenades se haussait
+tant qu'il pouvait par-dessus les murs du jardin pour la voir encore
+une fois.... Les platanes agitaient leurs branches en signe d'adieu....
+Daniel Eyssette, tres emu, leur envoyait des baisers a tous, furtivement
+et du bout des doigts.
+
+Je quittai mon ile le 30 septembre 18....
+
+
+
+II
+
+LES BABAROTTES[1]
+
+[Footnote 1: Nom donne dans le Midi a ces gros insectes noirs que
+l'Academie appelle des "blattes" et les gens du Nord des "cafards".]
+
+O choses de mon enfance, quelle impression vous m'avez laissee! Il me
+semble que c'est hier, ce voyage sur le Rhone. Je vois encore le bateau,
+ses passagers, son equipage; j'entends le bruit des roues et le
+sifflet de la machine. Le capitaine s'appelait Genies, le maitre coq
+Montelimart. On n'oublie pas ces choses-la.
+
+La traversee dura trois jours. Je passai ces trois jours sur le pont,
+descendant au salon juste pour manger et dormir. Le reste du temps,
+j'allais me mettre a la pointe extreme du navire, pres de l'ancre. Il y
+avait la une grosse cloche qu'on sonnait en entrant dans les villes: je
+m'asseyais a cote de cette cloche, parmi des tas de cordes; je posais la
+cage du perroquet entre mes jambes et je regardais. Le Rhone etait si
+large qu'on voyait a peine ses rives. Moi, je l'aurais voulu encore
+plus large, et qu'il se fut appele: la mer! Le ciel riait, l'onde etait
+verte. De grandes barques descendaient au fil de l'eau. Des mariniers,
+gueant le fleuve a dos de mules, passaient pres de nous en chantant.
+Parfois, le bateau longeait quelque ile bien touffue, couverte de joncs
+et de saules. "Oh! une ile deserte!" me disais-je dans moi-meme; et je
+la devorais des yeux....
+
+Vers la fin du troisieme jour, je crus que nous allions avoir un grain.
+Le ciel s'etait assombri subitement; un brouillard epais dansait sur le
+fleuve; a l'avant du navire on avait allume une grosse lanterne, et, ma
+foi, en presence de tous ces symptomes, je commencais a etre emu.... A
+ce moment, quelqu'un dit pres de moi: "Voila Lyon!" En meme temps la
+grosse cloche se mit a sonner. C'etait Lyon.
+
+Confusement, dans le brouillard, je vis des lumieres briller sur l'une
+et sur l'autre rive; nous passames sous un pont, puis sous un autre.
+A chaque fois l'enorme tuyau de la cheminee se courbait en deux et
+crachait des torrents d'une fumee noire qui faisait tousser.... Sur le
+bateau, c'etait un remue-menage effroyable. Les passagers cherchaient
+leurs malles; les matelots juraient en roulant des tonneaux dans
+l'ombre. Il pleuvait....
+
+Je me hatai de rejoindre ma mere; Jacques et la vieille Annou qui
+etaient a l'autre bout du bateau, et nous voila tous les quatre, serres
+les uns contre les autres, sous le grand parapluie d'Annou, tandis
+que le bateau se rangeait au long des quais et que le debarquement
+commencait.
+
+En verite, si M. Eyssette n'etait pas venu nous tirer de la, je crois
+que nous n'en serions jamais sortis. Il arriva vers nous, a tatons,
+en criant: "Qui vive! qui vive!" A ce "qui vive!" bien connu, nous
+repondimes: "amis!" tous les quatre a la fois avec un bonheur, un
+soulagement inexprimable.... M. Eyssette nous embrassa lestement, prit
+mon frere d'une main, moi de l'autre, dit aux femmes: "Suivez-moi!" et
+en route.... Ah! c'etait un homme.
+
+Nous avancions avec peine; il faisait nuit, le pont glissait. A chaque
+pas, on se heurtait contre des caisses.... Tout a coup, du bout du
+navire, une voix stridente, eploree, arrive jusqu'a nous: "Robinson!
+Robinson!" disait la voix.
+
+"Ah! mon Dieu!" m'ecriai-je; et j'essayai de degager ma main de celle de
+mon pere; lui, croyant que j'avais glisse, me serra plus fort.
+
+La voix reprit, plus stridente encore, et plus eploree: "Robinson! mon
+pauvre Robinson!" Je fis un nouvel effort pour degager ma main. "Mon
+perroquet, criai-je, mon perroquet!"
+
+--Il parle donc maintenant? dit Jacques.
+
+S'il parlait, je crois bien; on l'entendait d'une lieue. Dans mon
+trouble, je l'avais oublie; la-bas, tout au bout du navire, pres de
+l'ancre, et c'est de la qu'il m'appelait, en criant de toutes ses
+forces: "Robinson! Robinson! mon pauvre Robinson!"
+
+Malheureusement nous etions loin; le capitaine criait: "Depechons-nous."
+
+"Nous viendrons le chercher demain, dit M. Eyssette, sur les bateaux,
+rien ne s'egare." Et la-dessus, malgre mes larmes, il m'entraina.
+Pecaire! le lendemain on l'envoya chercher et on ne le trouva pas....
+Jugez de mon desespoir: plus de Vendredi! plus de perroquet! Robinson
+n'etait plus possible. Le moyen, d'ailleurs, avec la meilleure volonte
+du monde, de se forger une ile deserte, a un quatrieme etage, dans une
+maison sale et humide, rue Lanterne?
+
+Oh! l'horrible maison! Je la verrai toute ma vie: l'escalier etait
+gluant; la cour ressemblait a un puits; le concierge, un cordonnier,
+avait son echoppe contre la pompe.... C'etait hideux.
+
+Le soir de notre arrivee, la vieille Annou, en s'installant dans sa
+cuisine, poussa un cri de detresse:
+
+"Les babarottes! les babarottes!"
+
+Nous accourumes. Quel spectacle!... La cuisine etait pleine de ces
+vilaines betes; il y en avait sur la credence, au long des murs, dans
+les tiroirs, sur la cheminee, dans le buffet, partout. Sans le vouloir,
+on en ecrasait. Pouah! Annou en avait deja tue beaucoup; mais plus elle
+en tuait, plus il en venait. Elles arrivaient par le trou de l'evier, on
+boucha le trou de l'evier; mais le lendemain soir elles revinrent par un
+autre endroit, on ne sait d'ou. Il fallut avoir un chat expres pour
+les tuer, et toutes les nuits c'etait dans la cuisine une effroyable
+boucherie.
+
+Les babarottes me firent hair Lyon des le premier soir. Le lendemain, ce
+fut bien pis. Il fallait prendre des habitudes nouvelles; les heures des
+repas etaient changees.... Les pains n'avaient pas la meme forme que
+chez nous. On les appelait des "couronnes". En voila un nom!
+
+Chez les bouchers, quand la vieille Annou demandait une _carbonade_,
+l'etalier lui riait au nez; il ne savait pas ce que c'etait une
+"carbonade", ce sauvage!... Ah! je me suis bien ennuye.
+
+Le dimanche, pour nous egayer un peu, nous allions nous promener en
+famille sur les quais du Rhone, avec des parapluies. Instinctivement
+nous nous dirigions toujours vers le Midi, du cote de Perrache. "Il me
+semble que cela nous rapproche du pays", disait ma mere, qui languissait
+encore plus que moi.... Ces promenades de famille etaient lugubres. M.
+Eyssette grondait, Jacques pleurait tout le temps, moi je me tenais
+toujours derriere; je ne sais pas pourquoi, j'avais honte d'etre dans la
+rue, sans doute parce que nous etions pauvres.
+
+Au bout d'un mois, la vieille Annou tomba malade. Les brouillards la
+tuaient; on dut la renvoyer dans le Midi. Cette pauvre fille, qui aimait
+ma mere a la passion, ne pouvait pas se decider a nous quitter. Elle
+suppliait qu'on la gardat, promettant de ne pas mourir. Il fallut
+l'embarquer de force. Arrivee dans le Midi, elle s'y maria de desespoir.
+
+Annou partie, on ne prit pas de nouvelle bonne, ce qui me parut le
+comble de la misere.... La femme du concierge montait faire le gros
+ouvrage; ma mere, au feu des fourneaux, calcinait ses belles mains
+blanches que j'aimais tant embrasser; quant aux provisions, c'est
+Jacques qui les faisait. On lui mettait un grand panier sous le bras, en
+lui disant: "Tu acheteras ca et ca"; et il achetait ca et ca tres bien,
+toujours en pleurant, par exemple.
+
+Pauvre Jacques! il n'etait pas heureux, lui non plus. M. Eyssette, de
+le voir eternellement la larme a l'oeil, avait fini par le prendre
+en grippe et l'abreuvait de taloches.... On entendait tout le jour:
+"Jacques, tu es un butor! Jacques, tu es un ane!" Le fait est que,
+lorsque son pere etait la, le malheureux Jacques perdait tous ses
+moyens. Les efforts qu'il faisait pour retenir ses larmes le rendaient
+laid. M. Eyssette lui portait malheur. Ecoutez la scene de la cruche:
+
+Un soir, au moment de se mettre a table, on s'apercoit qu'il n'y a plus
+une goutte d'eau dans la maison.
+
+"Si vous voulez, j'irai en chercher", dit ce bon enfant de Jacques.
+
+Et le voila qui prend la cruche, une grosse cruche de gres.
+
+M. Eyssette hausse les epaules:
+
+"Si c'est Jacques qui y va, dit-il, la cruche est cassee, c'est sur.
+
+--Tu entends, Jacques,--c'est Mme Eyssette qui parle avec sa voix
+tranquille,--tu entends, ne la casse pas, fais bien attention."
+
+M. Eyssette reprend:
+
+"Oh! tu as beau lui dire de ne pas la casser, il la cassera tout de
+meme."
+
+Ici, la voix eploree de Jacques:
+
+"Mais enfin, pourquoi voulez-vous que je la casse?
+
+--Je ne veux pas que tu la casses, je te dis que tu la casseras", repond
+M. Eyssette, et d'un ton qui n'admet pas de replique.
+
+Jacques ne replique pas; il prend la cruche d'une main fievreuse et sort
+brusquement avec l'air de dire:
+
+"Ah! je la casserai? Eh bien, nous allons voir."
+
+Cinq minutes, dix minutes se passent; Jacques ne revient pas. Mme
+Eyssette commence a se tourmenter:
+
+"Pourvu qu'il ne lui soit rien arrive!
+
+--Parbleu! que veux-tu qu'il lui soit arrive? dit M. Eyssette d'un ton
+bourru. Il a casse la cruche et n'ose plus rentrer."
+
+Mais tout en disant cela--avec son air bourru, c'etait le meilleur homme
+du monde--, il se leve et va ouvrir la porte pour voir un peu ce que
+Jacques etait devenu. Il n'a pas loin a aller; Jacques est debout sur
+le palier, devant la porte, les mains vides, silencieux, petrifie. En
+voyant M. Eyssette, il palit, et d'une voix navrante et faible, oh! si
+faible: "Je l'ai cassee", dit-il.... Il l'avait cassee!...
+
+Dans les archives de la maison Eyssette, nous appelons cela "la scene de
+la cruche".
+
+Il y avait environ deux mois que nous etions a Lyon, lorsque nos parents
+songerent a nos etudes. Mon pere aurait bien voulu nous mettre au
+college, mais c'etait trop cher. "Si nous les envoyions dans une
+manecanterie? dit Mme Eyssette; il parait que les enfants y sont bien."
+Cette idee sourit a mon pere, et comme Saint-Nizier etait l'eglise la
+plus proche, on nous envoya a la manecanterie de Saint-Nizier.
+
+C'etait tres amusant, la manecanterie! Au lieu de nous bourrer la
+tete de grec et de latin comme dans les autres institutions, on nous
+apprenait a servir la messe du grand et du petit cote, a chanter les
+antiennes, a faire des genuflexions, a encenser elegamment, ce qui est
+tres difficile. Il y avait bien par-ci par-la, quelques heures dans le
+jour consacrees aux declinaisons et a l'_Epitome_ mais ceci n'etait
+qu'accessoire. Avant tout, nous etions la pour le service de l'eglise.
+Au moins une fois par semaine, l'abbe Micou nous disait entre deux
+prises et d'un air solennel: "Demain, messieurs, pas de classe du matin!
+Nous sommes d'enterrement."
+
+Nous etions d'enterrement. Quel bonheur! Puis c'etaient des baptemes,
+des mariages, une visite de monseigneur, le viatique qu'on portait a
+un malade. Oh! le viatique! comme on etait fier quand on pouvait
+l'accompagner!... Sous un petit dais de velours rouge, marchait le
+pretre, portant l'hostie et les saintes huiles. Deux enfants de choeur
+soutenaient le dais, deux autres, l'escortaient avec de gros falots
+dores. Un cinquieme marchait devant, en agitant une crecelle.
+D'ordinaire, c'etaient mes fonctions,... Sur le passage du viatique, les
+hommes se decouvraient, les femmes se signaient. Quand on passait devant
+un poste, la sentinelle criait: "Aux armes!" les soldats accouraient
+et se mettaient en rang. "Presentez... armes! genou terre!" disait
+l'officier.... Les fusils sonnaient, le tambour battait aux champs.
+J'agitais ma crecelle par trois fois, comme au _Sanctus_, et nous
+passions. C'etait tres amusant la manecanterie.
+
+Chacun de nous avait dans une petite armoire un fourniment complet
+d'ecclesiastique: une soutane noire avec une longue queue, une aube, un
+surplis a grandes manches roides d'empois, des bas de soie noire, deux
+calottes, l'une en drap, l'autre en velours, des rabats bordes de
+petites perles blanches, tout ce qu'il fallait.
+
+Il parait que ce costume m'allait tres bien:
+
+"Il est a croquer la-dessous", disait Mme Eyssette. Malheureusement
+j'etais tres petit, et cela me desesperait. Figurez-vous que, meme en
+me haussant, je ne montais guere plus haut que les bas blancs de M.
+Caduffe, notre suisse, et puis si frele! Une fois, a la messe, en
+changeant les Evangiles de place, le gros livre etait si lourd qu'il
+m'entraina. Je tombai de tout mon long sur les marches de l'autel. Le
+pupitre fut brise, le service interrompu. C'etait un jour de Pentecote.
+Quel scandale!... A part ces legers inconvenients de ma petite taille,
+j'etais tres content de mon sort, et souvent le soir, en nous couchant,
+Jacques et moi, nous nous disions: "En somme, c'est tres amusant la
+manecanterie." Par malheur, nous n'y restames pas longtemps. Un ami de
+la famille, recteur d'universite dans le Midi, ecrivit un jour a mon
+pere que s'il voulait une bourse d'externe au college de Lyon pour un de
+ses fils, on pourrait lui en avoir une.
+
+"Ce sera pour Daniel, dit M. Eyssette.
+
+--Et Jacques? dit ma mere.
+
+--Oh! Jacques! je le garde avec moi; il me sera tres utile. D'ailleurs,
+je m'apercois qu'il a du gout pour le commerce. Nous en ferons un
+negociant."
+
+De bonne foi, je ne sais comment, M. Eyssette avait pu s'apercevoir que
+Jacques avait du gout pour le commerce. En ce temps-la, le pauvre garcon
+n'avait du gout que pour les larmes, et si on l'avait consulte.... Mais
+on ne le consulta pas, ni moi non plus.
+
+Ce qui me frappa d'abord, a mon arrivee au college, c'est que j'etais
+le seul avec une blouse. A Lyon, les fils de riches ne portent pas de
+blouses; il n'y a que les enfants de la rue, les _gones_ comme on dit.
+Moi, j'en avais une, une petite blouse, j'avais l'air d'un gone....
+Quand j'entrai dans la classe; les eleves ricanerent. On disait: "Tiens!
+il a une blouse!" Le professeur fit la grimace et tout de suite me prit
+en aversion. Depuis lors, quand il me parla, ce fut toujours du bout des
+levres, d'un air meprisant. Jamais il ne m'appela par mon nom; il disait
+toujours: "He! vous, la-bas, le petit Chose!" Je lui avais dit pourtant
+plus de vingt fois que je m'appelais Daniel Ey-sset-te.... A la fin, mes
+camarades me surnommerent "le petit Chose", et le surnom me resta....
+
+Ce n'etait pas seulement ma blouse qui me distinguait des autres
+enfants. Les autres avaient de beaux cartables en cuir jaune, des
+encriers de buis qui sentaient bon, des cahiers cartonnes, des livres
+neufs avec beaucoup de notes dans le bas; moi, mes livres etaient de
+vieux bouquins achetes sur les quais, moisis, fanes, sentant le rance;
+les couvertures etaient toujours en lambeaux, quelquefois il manquait
+des pages. Jacques faisait bien de son mieux pour me les relier avec
+du gros carton et de la colle forte; mais il mettait toujours trop
+de colle, et cela puait. Il m'avait fait aussi un cartable avec une
+infinite de poches, tres commode, mais toujours trop de colle. Le besoin
+de coller et de cartonner etait devenu chez Jacques une manie comme le
+besoin de pleurer. Il avait constamment devant le feu un tas de petits
+pots de colle et, des qu'il pouvait s'echapper du magasin un moment, il
+collait, reliait, cartonnait. Le reste du temps, il portait des paquets
+en ville, ecrivait sous la dictee, allait aux provisions--le commerce
+enfin.
+
+Quant a moi, j'avais compris que lorsqu'on est boursier, qu'on porte une
+blouse, qu'on s'appelle "le petit Chose", il faut travailler deux fois
+plus que les autres pour etre leur egal, et ma foi! Le petit Chose se
+mit a travailler de tout son courage.
+
+Brave petit Chose! Je le vois, en hiver, dans sa chambre sans feu,
+assis a sa table de travail, les jambes enveloppees d'une couverture.
+Au-dehors, le givre fouettait les vitres. Dans le magasin, on entendait
+M. Eyssette qui dictait.
+
+"J'ai recu votre honoree du 8 courant."
+
+Et la voix pleurarde de Jacques qui reprenait:
+
+"J'ai recu votre honoree du 8 courant."
+
+De temps en temps, la porte de la chambre s'ouvrait doucement: c'etait
+Mme Eyssette qui entrait. Elle s'approchait du petit Chose sur la pointe
+des pieds: Chut!...
+
+"Tu travailles? lui disait-elle tout bas.
+
+--Oui, mere.
+
+--Tu n'as pas froid?
+
+--Oh! non!"
+
+Le petit Chose mentait, il avait bien froid, au contraire.
+
+Alors, Mme Eyssette s'asseyait aupres de lui, avec son tricot, et
+restait la de longues heures, comptant ses mailles a voix basse, avec un
+gros soupir de temps en temps.
+
+Pauvre Mme Eyssette! Elle y pensait toujours a ce cher pays qu'elle
+n'esperait plus revoir.... Helas! pour notre malheur, pour notre malheur
+a tous, elle allait le revoir bientot....
+
+
+
+III
+
+IL EST MORT! PRIEZ POUR LUI!
+
+C'etait un lundi du mois de juillet.
+
+Ce jour-la, en sortant du college, je m'etais laisse entrainer a faire
+une partie de barres, et lorsque je me decidai a rentrer a la maison, il
+etait beaucoup plus tard que je n'aurais voulu. De la place des Terreaux
+a la rue Lanterne, je courus sans m'arreter, mes livres a la ceinture,
+ma casquette entre les dents. Toutefois, comme j'avais une peur
+effroyable de mon pere, je repris haleine une minute dans l'escalier,
+juste le temps d'inventer une histoire pour expliquer mon retard. Sur
+quoi, je sonnai bravement.
+
+Ce fut M. Eyssette lui-meme qui vint m'ouvrir. "Comme tu viens tard!" me
+dit-il. Je commencais a debiter mon mensonge en tremblant; mais le
+cher homme ne me laissa pas achever et, m'attirant sur sa poitrine, il
+m'embrassa longuement et silencieusement.
+
+Moi qui m'attendais pour le moins a une verte semonce, cet accueil me
+surprit. Ma premiere idee fut que nous avions le cure de Saint-Nizier
+a diner; je savais par experience qu'on ne nous grondait jamais ces
+jours-la. Mais en entrant dans la salle a manger, je vis tout de suite
+que je m'etais trompe. Il n'y avait que deux couverts sur la table,
+celui de mon pere et le mien.
+
+"Et ma mere? Et Jacques?" demandai-je, etonne.
+
+M. Eyssette me repondit d'une voix douce qui ne lui etait pas
+habituelle:
+
+"Ta mere et Jacques sont partis, Daniel; ton frere l'abbe est bien
+malade."
+
+Puis, voyant que j'etais devenu tout pale, il ajouta presque gaiement
+pour me rassurer:
+
+"Quand je dis bien malade, c'est une facon de parler: on nous a ecrit
+que l'abbe etait au lit; tu connais ta mere, elle a voulu partir, et je
+lui ai donne Jacques pour l'accompagner. En somme, ce ne sera rien!...
+Et maintenant mets-toi la et mangeons; je meurs de faim."
+
+Je m'attablai sans rien dire, mais j'avais le coeur serre et toutes les
+peines du monde a retenir mes larmes, en pensant que mon grand frere
+l'abbe etait bien malade. Nous dinames tristement en face l'un de
+l'autre, sans parler. M. Eyssette mangeait vite, buvait a grands coups,
+puis s'arretait subitement et songeait.... Pour moi, immobile au bout
+de la table et comme frappe de stupeur, je me rappelais les belles
+histoires que l'abbe me contait lorsqu'il venait a la fabrique. Je le
+voyais retroussant bravement sa soutane pour franchir les bassins. Je
+me souvenais aussi du jour de sa premiere messe, ou toute la famille
+assistait, comme il etait beau lorsqu'il se tournait vers nous, les bras
+ouverts, disant _Dominus vobiscum_ d'une voix si douce que Mme Eyssette
+en pleurait de joie!... Maintenant je me le figurais la-bas, couche,
+malade (oh! bien malade; quelque chose me le disait), et ce qui
+redoublait mon chagrin de le savoir ainsi, c'est une voix que
+j'entendais me crier au fond du coeur: "Dieu te punit, c'est ta faute!
+il fallait rentrer tout droit! Il fallait ne pas mentir!" Et plein de
+cette effroyable pensee que Dieu, pour le punir, allait faire mourir son
+frere, le petit Chose se desesperait en lui-meme, disant: "Jamais, non!
+jamais, je ne jouerai plus aux barres en sortant du college."
+
+Le repas termine, on alluma la lampe, et la veillee commenca. Sur la
+nappe, au milieu des debris du dessert, M. Eyssette avait pose ses gros
+livres de commerce et faisait ses comptes a haute voix. Finet, le chat
+des babarottes, miaulait tristement en rodant autour de la table...;
+moi, j'avais ouvert la fenetre et je m'y etais accoude....
+
+Il faisait nuit, l'air etait lourd.... On entendait les gens d'en bas
+rire et causer devant leurs portes, et les tambours du fort Loyasse
+battre dans le lointain.... J'etais la depuis quelques instants, pensant
+a des choses tristes et regardant vaguement dans la nuit, quand un
+violent coup de sonnette m'arracha de ma croisee brusquement. Je
+regardai mon pere avec effroi, et je crus voir passer sur son visage le
+frisson d'angoisse et de terreur qui venait de m'envahir. Ce coup de
+sonnette lui avait fait peur, a lui aussi.
+
+"On sonne! me dit-il presque a voix basse.
+
+--Restez, pere! j'y vais." Et je m'elancai vers la porte.
+
+Un homme etait debout sur le seuil. Je l'entrevis dans l'ombre, me
+tendant quelque chose que j'hesitais a prendre.
+
+"C'est une depeche, dit-il.
+
+--Une depeche, grand Dieu! pour quoi faire?"
+
+Je la pris en frissonnant, et deja je repoussais la porte; mais l'homme
+la retint avec son pied et me dit froidement:
+
+"Il faut signer."
+
+Il fallait signer! Je ne savais pas: c'etait la premiere depeche que je
+recevais.
+
+"Qui est la, Daniel?" me cria M. Eyssette; sa voix tremblait.
+
+Je repondis:
+
+"Rien! c'est un pauvre...." Et, faisant signe a l'homme de m'attendre,
+je courus a ma chambre, je trempai ma plume dans l'encre, a tatons, puis
+je revins.
+
+L'homme dit:
+
+"Signez la."
+
+Le petit Chose signa d'une main tremblante, a la lueur des lampes de
+l'escalier; ensuite il ferma la porte et rentra, tenant la depeche
+cachee sous sa blouse.
+
+Oh! oui, je te tenais cachee sous ma blouse, depeche de malheur! Je ne
+voulais pas que M. Eyssette te vit; car d'avance je savais que tu venais
+nous annoncer quelque chose de terrible, et lorsque je t'ouvris, tu ne
+m'appris rien de nouveau, entends-tu, depeche! Tu ne m'appris rien que
+mon coeur n'eut deja devine.
+
+"C'etait un pauvre?" me dit mon pere en me regardant.
+
+Je repondis sans rougir: "C'etait un pauvre"; et pour detourner les
+soupcons, je repris ma place a la croisee.
+
+J'y restai encore quelque temps, ne bougeant pas, ne parlant pas,
+serrant contre ma poitrine ce papier qui me brulait.
+
+Par moments, j'essayais de me raisonner, de me donner du courage, je me
+disais: "Qu'en sais-tu? c'est peut-etre une bonne nouvelle. Peut-etre on
+ecrit qu'il est gueri...." Mais, au fond, je sentais bien que ce n'etait
+pas vrai, que je me mentais a moi-meme, que la depeche ne dirait pas
+qu'il etait gueri.
+
+Enfin, je me decidai a passer dans ma chambre pour savoir une bonne fois
+a quoi m'en tenir. Je sortis de la salle a manger, lentement, sans
+avoir l'air; mais quand je fus dans ma chambre, avec quelle rapidite
+fievreuse, j'allumai ma lampe! Et comme mes mains tremblaient en ouvrant
+cette depeche de mort! Et de quelles larmes brulantes je l'arrosai,
+lorsque je l'eus ouverte!... Je la relus vingt fois, esperant toujours
+m'etre trompe; mais, pauvre de moi! j'eus beau la lire et la relire, et
+la tourner dans tous les sens, je ne pus lui faire dire autre chose que
+ce qu'elle avait dit d'abord, ce que je savais bien qu'elle dirait:
+
+ "Il est mort! Priez pour lui!"
+
+Combien de temps je restai la, debout, pleurant devant cette depeche
+ouverte, je l'ignore. Je me souviens seulement que mes yeux me cuisaient
+beaucoup, et qu'avant de sortir de ma chambre je baignai mon visage
+longuement. Puis, je rentrai dans la salle a manger, tenant dans ma
+petite main crispee la depeche trois fois maudite.
+
+Et maintenant, qu'allais-je faire? Comment m'y prendre pour annoncer
+l'horrible nouvelle a mon pere, et quel ridicule enfantillage m'avait
+pousse a la garder pour moi seul? Un peu plus tot, un peu plus tard,
+est-ce qu'il ne l'aurait pas su? Quelle folie! Au moins, si j'etais alle
+droit a lui lorsque la depeche etait arrivee, nous l'aurions ouverte
+ensemble; a present, tout serait dit.
+
+Or, tandis que je me parlais a moi-meme, je m'approchai de la table et
+je vins m'asseoir a cote de M. Eyssette, juste a cote de lui. Le pauvre
+homme avait ferme ses livres et, de la barbe de sa plume, s'amusait a
+chatouiller le museau blanc de Finet. Cela me serrait le coeur qu'il
+s'amusat ainsi. Je voyais sa bonne figure que la lampe eclairait a demi,
+s'animer et rire par moments; et j'avais envie de lui dire: "Oh! non, ne
+riez pas; je vous en prie."
+
+Alors, comme je le regardais ainsi tristement avec ma depeche a la main,
+M. Eyssette leva la tete. Nos regards se rencontrerent, et je ne sais
+pas ce qu'il vit dans le mien, mais je sais que sa figure se decomposa
+tout a coup, qu'un grand cri jaillit de sa poitrine, qu'il me dit d'une
+voix a fendre l'ame: "Il est mort, n'est-ce pas?" que la depeche glissa
+de mes doigts, que je tombai dans ses bras en sanglotant, et que nous
+pleurames longuement, eperdus, dans les bras l'un de l'autre, tandis
+qu'a nos pieds Finet jouait avec la depeche, l'horrible depeche de mort,
+cause de toutes nos larmes.
+
+Ecoutez, je ne mens pas: voila longtemps que ces choses se sont passees,
+voila longtemps qu'il dort dans la terre, mon cher abbe que j'aimais
+tant; eh bien, encore aujourd'hui, quand je recois une depeche, je ne
+peux pas l'ouvrir sans un frisson de terreur. Il me semble que je vais
+lire qu'_il est mort_, et qu'il faut _prier pour lui_!
+
+
+
+IV
+
+LE CAHIER ROUGE
+
+On trouve dans les vieux missels de naives enluminures, ou la Dame des
+sept douleurs est representee ayant sur chacune de ses joues une grande
+ride profonde, cicatrice divine que l'artiste a mise la pour nous dire:
+"Regardez comme elle a pleure!..." Cette ride--la ride des larmes--, je
+jure que je l'ai vue sur le visage amaigri de Mme Eyssette, lorsqu'elle
+revint a Lyon, apres avoir enterre son fils.
+
+Pauvre mere, depuis ce jour elle ne voulut plus sourire. Ses robes
+furent toujours noires, son visage toujours desole. Dans ses vetements
+comme dans son coeur, elle prit le grand deuil, et ne le quitta
+jamais... Du reste, rien de change dans la maison Eyssette; ce fut un
+peu plus lugubre, voila tout. Le cure de Saint-Nizier dit quelques
+messes pour le repos de l'ame de l'abbe. On tailla deux vetements noirs
+pour les enfants dans une vieille rouliere de leur pere, et la vie, la
+triste vie recommenca.
+
+Il y avait deja quelque temps que notre cher abbe etait mort, lorsqu'un
+soir, a l'heure de nous coucher, je fus tres etonne de voir Jacques
+fermer notre chambre a double tour, boucher soigneusement les rainures
+de la porte, et, cela fait, venir vers moi, d'un grand air de solennite
+et de mystere.
+
+Il faut vous dire que, depuis son retour du Midi, un singulier
+changement s'etait opere dans les habitudes de l'ami Jacques. D'abord,
+ce que peu de personnes voudront croire, Jacques ne pleurait plus, ou
+presque plus; puis, son fol amour du cartonnage lui avait a peu pres
+passe. Les petits pots de colle allaient encore au feu de temps en
+temps, mais ce n'etait plus avec le meme entrain; maintenant, si vous
+aviez besoin d'un cartable, il fallait vous mettre a genoux pour
+l'obtenir.... Des choses incroyables! un carton a chapeaux que Mme
+Eyssette avait commande etait sur le chantier depuis huit jours.... A la
+maison, on ne s'apercevait de rien; mais moi, je voyais bien que Jacques
+avait quelque chose. Plusieurs fois, je l'avais surpris dans le magasin,
+parlant seul et faisant des gestes. La nuit, il ne dormait pas; je
+l'entendais marmotter entre ses dents, puis subitement sauter a bas du
+lit et marcher a grands pas dans la chambre... tout cela n'etait pas
+naturel et me faisait peur quand j'y songeais. Il me semblait que
+Jacques allait devenir fou.
+
+Ce soir-la, quand je le vis fermer a double tour la porte de notre
+chambre, cette idee de folie me revint dans la tete et j'eus un
+mouvement d'effroi: mon pauvre Jacques! lui, ne s'en apercut pas, et
+prenant gravement une de mes mains dans les siennes:
+
+"Daniel, me dit-il, je vais te confier quelque chose mais il faut me
+jurer que tu n'en parleras jamais."
+
+Je compris tout de suite que Jacques n'etait pas fou. Je repondis sans
+hesiter:
+
+"Je te le jure, Jacques.
+
+--Eh bien, tu ne sais pas?... chut!... Je fais un poeme, un grand poeme.
+
+--Un poeme, Jacques! tu fais un poeme, toi!"
+
+Pour toute reponse, Jacques tira de dessous sa veste un enorme cahier
+rouge qu'il avait cartonne lui-meme, et en tete duquel il avait ecrit de
+sa plus belle main:
+
+ RELIGION! RELIGION! Poeme en douze chants PAR EYSSETTE (JACQUES)
+
+C'etait si grand que j'en eus comme un vertige. Comprenez cela?...
+Jacques, mon frere Jacques, un enfant de treize ans, le Jacques des
+sanglots et des petits pots de colle, faisait: _Religion! Religion!_
+poeme en douze chants.
+
+Et personne ne s'en doutait! et on continuait a l'envoyer chez les
+marchands d'herbes avec un panier sous le bras! et son pere lui criait
+plus que jamais: "Jacques, tu es un ane!..."
+
+Ah! pauvre cher Eyssette (Jacques)! comme je vous aurais saute au cou
+de bon coeur, si j'avais ose. Mais je n'osai pas... Songez donc!...
+_Religion! Religion!_ poeme en douze chants!... Pourtant la verite
+m'oblige a dire que ce poeme en douze chants etait loin d'etre termine.
+Je crois meme qu'il n'y avait encore de fait que les quatre premiers
+vers du premier chant; mais vous savez, en ces sortes d'ouvrages la mise
+en train est toujours ce qu'il y a de plus difficile, et comme disait
+Eyssette (Jacques) avec beaucoup de raison: "Maintenant que j'ai mes
+quatre premiers vers, le reste n'est rien; ce n'est qu'une affaire de
+temps[2]."
+
+Ce reste qui n'etait rien qu'une affaire de temps, jamais Eyssette
+(Jacques) n'en put venir a bout... Que voulez-vous? les poemes ont leurs
+destinees; il parait que la destinee de _Religion! Religion!_ poeme en
+douze chants, etait de ne pas etre en douze chants du tout. Le poete eut
+beau faire, il n'alla jamais plus loin que les quatre premiers vers.
+C'etait fatal. A la fin, le malheureux garcon, impatiente, envoya son
+poeme au diable et congedia la Muse (on disait encore la Muse en ce
+temps-la). Le jour meme, ses sanglots le reprirent et les petits pots de
+colle reparurent devant le feu... Et le cahier rouge?... Oh! le cahier
+rouge, il avait sa destinee aussi, celui-la.
+
+[Footnote 2: Les voici, ces quatre vers. Les voici tels que je les ai
+vus ce soir-la, moules en belle ronde, a la premiere page du cahier
+rouge:
+
+ _Religion! Religion!_
+ Mot sublime! Mystere!
+ Voix touchante et solitaire.
+ Compassion! Compassion!
+
+Ne riez pas, cela lui avait coute beaucoup de mal.]
+
+Jacques me dit: "Je te le donne, mets-y ce que tu voudras." Savez-vous
+ce que j'y mis, moi?.. Mes poesies, parbleu! les poesies du petit Chose.
+Jacques m'avait donne son mal.
+
+Et maintenant, si le lecteur le veut bien, pendant que le petit Chose
+est en train de cueillir des rimes, nous allons d'une enjambee franchir
+quatre ou cinq annees de sa vie. J'ai hate d'arriver a un certain
+printemps de 18..., dont la maison Eyssette n'a pas encore aujourd'hui
+perdu le souvenir; on a comme cela des dates dans les familles.
+
+Du reste, ce fragment de ma vie que je passe sous silence, le lecteur ne
+perdra rien a ne pas le connaitre. C'est toujours la meme chanson, des
+larmes et de la misere! les affaires qui ne vont pas, des loyers en
+retard, des creanciers qui font des scenes, les diamants de la mere
+vendus, l'argenterie au mont-de-piete, les draps de lit qui ont des
+trous, les pantalons qui ont des pieces; des privations de toutes
+sortes, des humiliations de tous les jours, l'eternel "comment
+ferons-nous demain?" le coup de sonnette insolent des huissiers, le
+concierge qui sourit quand on passe, et puis les emprunts, et puis les
+protets, et puis... et puis...
+
+Nous voila donc en 18...
+
+Cette annee-la, le petit Chose achevait sa philosophie.
+
+C'etait, si j'ai bonne memoire; un jeune garcon tres pretentieux, se
+prenant tout a fait au serieux comme philosophe et aussi comme poete; du
+reste pas plus haut qu'une botte et sans un poil de barbe au menton.
+
+Or, un matin que ce grand philosophe de petit Chose se disposait a aller
+en classe, M. Eyssette pere l'appela dans le magasin et, sitot qu'il le
+vit entrer, lui fit de sa voix brutale:
+
+"Daniel, jette tes livres, tu ne vas plus au college."
+
+Ayant dit cela, M. Eyssette pere se mit a marcher a grands pas dans le
+magasin, sans parler. Il paraissait tres emu, et le petit Chose aussi,
+je vous assure... Apres un long moment de silence, M. Eyssette pere
+reprit la parole:
+
+"Mon garcon, dit-il, j'ai une mauvaise nouvelle a t'apprendre, oh!
+bien mauvaise... nous allons etre obliges de nous separer tous, voici
+pourquoi."
+
+Ici, un grand sanglot, un sanglot dechirant retentit derriere la porte
+entrebaillee.
+
+"Jacques, tu es un ane!" cria M. Eyssette sans se retourner, puis il
+continua:
+
+"Quand nous sommes venus a Lyon, il y a six ans, ruines par les
+revolutionnaires, j'esperais, a force de travail, arriver a reconstruire
+notre fortune; mais le demon s'en mele! Je n'ai reussi qu'a nous
+enfoncer jusqu'au cou dans les dettes et dans la misere... A present,
+c'est fini, nous sommes embourbes... Pour sortir de la, nous n'avons
+qu'un parti a prendre, maintenant que vous voila grandis: vendre le peu
+qui nous reste et chercher notre vie chacun de notre cote."
+
+Un nouveau sanglot de l'invisible Jacques vint interrompre M. Eyssette;
+mais il etait tellement emu lui-meme qu'il ne se facha pas. Il fit
+seulement signe a Daniel de fermer la porte, et, la porte fermee, il
+reprit:
+
+"Voici donc ce que j'ai decide: jusqu'a nouvel ordre, ta mere va s'en
+aller vivre dans le Midi, chez son frere, l'oncle Baptiste. Jacques
+restera a Lyon; il a trouve un petit emploi au mont-de-piete. Moi,
+j'entre commis voyageur a la Societe vinicole... Quant a toi, mon pauvre
+enfant, il va falloir aussi que tu gagnes ta vie... Justement, je recois
+une lettre du recteur qui te propose une place de maitre d'etude; tiens,
+lis!"
+
+Le petit Chose prit la lettre.
+
+"D'apres ce que je vois, dit-il tout en lisant, je n'ai pas de temps a
+perdre.
+
+--Il faudrait partir demain.
+
+--C'est bien, je partirai..."
+
+La-dessus le petit Chose replia la lettre et la rendit a son pere d'une
+main qui ne tremblait pas. C'etait un grand philosophe, comme vous
+voyez.
+
+A ce moment, Mme Eyssette entra dans le magasin, puis Jacques
+timidement derriere elle... Tous deux s'approcherent du petit Chose et
+l'embrasserent en silence; depuis la veille ils etaient au courant de ce
+qui se passait.
+
+"Qu'on s'occupe de sa malle! fit brusquement M. Eyssette, il part demain
+matin par le bateau."
+
+Mme Eyssette poussa un gros soupir, Jacques esquissa un sanglot, et tout
+fut dit.
+
+On commencait a etre fait au malheur dans cette maison-la.
+
+Le lendemain de cette journee memorable, toute la famille accompagna le
+petit Chose au bateau. Par une coincidence singuliere, c'etait le
+meme bateau qui avait amene les Eyssettes a Lyon six ans auparavant.
+Capitaine Genies, maitre coq Montelimart! Naturellement on se rappela le
+parapluie d'Annou, le perroquet de Robinson, et quelques autres episodes
+du debarquement... Ces souvenirs egayerent un peu ce triste depart, et
+amenerent l'ombre d'un sourire sur les levres de Mme Eyssette.
+
+Tout a coup la cloche sonna. Il fallait partir.
+
+Le petit Chose, s'arrachant aux etreintes de ses amis, franchit
+bravement la passerelle.
+
+"Sois serieux, lui cria son pere.
+
+--Ne sois pas malade", dit Mme Eyssette.
+
+Jacques voulait parler, mais il ne put pas; il pleurait trop.
+
+Le petit Chose ne pleurait pas, lui. Comme j'ai eu l'honneur de vous le
+dire, c'etait un grand philosophe, et positivement les philosophes ne
+doivent pas s'attendrir...
+
+Et pourtant, Dieu sait s'il les aimait, ces cheres creatures qu'il
+laissait derriere lui, dans le brouillard. Dieu sait s'il aurait donne
+volontiers pour elles tout son sang et toute sa chair... Mais que
+voulez-vous? La joie de quitter Lyon, le mouvement du bateau, l'ivresse
+du voyage, l'orgueil de se sentir homme--homme libre, homme fait,
+voyageant seul et gagnant sa vie--, tout cela grisait le petit Chose et
+l'empechait de songer, comme il aurait du, aux trois etres cheris qui
+sanglotaient la-bas, debout sur les quais du Rhone...
+
+Ah! ce n'etaient pas des philosophes, ces trois-la. D'un oeil anxieux et
+plein de tendresse, ils suivaient la marche asthmatique du navire,
+et son panache de fumee n'etait pas plus gros qu'une hirondelle a
+l'horizon, qu'ils criaient encore: "Adieu! adieu!" en faisant des
+signes.
+
+Pendant ce temps, monsieur le philosophe se promenait de long en large
+sur le pont, les mains dans les poches, la tete au vent. Il sifflotait,
+crachait tres loin, regardait les dames sous le nez, inspectait la
+manoeuvre, marchait des epaules comme un gros homme, se trouvait
+charmant. Avant qu'on fut seulement a Vienne, il avait appris au maitre
+coq Montelimart et a ses deux marmitons qu'il etait dans l'Universite
+et qu'il y gagnait fort bien sa vie... Ces messieurs lui en firent
+compliment. Cela le rendit tres fier.
+
+Une fois, en se promenant d'un bout a l'autre du navire, notre
+philosophe heurta du pied, a l'avant, pres de la grosse cloche, un
+paquet de cordes sur lequel, a six ans de la, Robinson Crusoe etait venu
+s'asseoir pendant de longues heures, son perroquet entre les jambes. Ce
+paquet de cordes le fit beaucoup rire et un peu rougir.
+
+"Que je devais etre ridicule, pensait-il, de trainer partout avec moi
+cette grande cage peinte en bleu et ce perroquet fantastique..."
+
+Pauvre philosophe! il ne se doutait pas que pendant toute sa vie il
+etait condamne a trainer ainsi ridiculement cette cage peinte en bleu,
+couleur d'illusion, et ce perroquet vert, couleur d'esperance.
+
+Helas! a l'heure ou j'ecris ces lignes, le malheureux garcon la porte
+encore, sa grande cage peinte en bleu. Seulement de jour en jour l'azur
+des barreaux s'ecaille et le perroquet vert est aux trois quarts
+deplume, pecaire!
+
+Le premier soin du petit Chose, en arrivant dans sa ville natale, fut de
+se rendre a l'Academie, ou logeait M. le recteur.
+
+Ce recteur, ami d'Eyssette pere, etait un grand beau vieux, alerte et
+sec, n'ayant rien qui sentit le pedant, ni quoi que ce fut de semblable.
+Il accueillit Eyssette fils avec une grande bienveillance. Toutefois,
+quand on l'introduisit dans son cabinet, le brave homme ne put retenir
+un geste de surprise.
+
+"Ah! mon Dieu! dit-il, comme il est petit!"
+
+Le fait est que le petit Chose etait ridiculement petit; et puis l'air
+si jeune, si mauviette.
+
+L'exclamation du recteur lui porta un coup terrible.
+
+"Ils ne vont pas vouloir de moi", pensa-t-il. Et tout son corps se mit a
+trembler.
+
+Heureusement, comme s'il eut devine ce qui se passait dans cette pauvre
+petite cervelle, le recteur reprit:
+
+"Approche ici, mon garcon... Nous allons donc faire de toi un maitre
+d'etude... A ton age, avec cette taille et cette figure-la, le metier te
+sera plus dur qu'a un autre... Mais enfin, puisqu'il le faut, puisqu'il
+faut que tu gagnes ta vie, mon cher enfant, nous arrangerons cela
+pour le mieux... En commencant, on ne te mettra pas dans une grande
+baraque... Je vais t'envoyer dans un college communal, a quelques lieues
+d'ici, a Sarlande, en pleine montagne... La tu feras ton apprentissage
+d'homme, tu t'aguerriras au metier, tu grandiras, tu prendras de la
+barbe; puis le poil venu, nous verrons!"
+
+Tout en parlant, M. le recteur ecrivait au principal du college de
+Sarlande pour lui presenter son protege. La lettre terminee, il la remit
+au petit Chose et l'engagea a partir le jour meme; la-dessus, il lui
+donna quelques sages conseils et le congedia d'une tape amicale sur la
+joue en lui promettant de ne pas le perdre de vue.
+
+Voila mon petit Chose bien content. Quatre a quatre il degringole
+l'escalier seculaire de l'Academie et s'en va d'une haleine retenir sa
+place pour Sarlande.
+
+La diligence ne part que dans l'apres-midi; encore quatre heures a
+attendre! Le petit Chose en profite pour aller parader au soleil
+sur l'esplanade et se montrer a ses compatriotes. Ce premier devoir
+accompli, il songe a prendre quelque nourriture et se met en quete d'un
+cabaret a portee de son escarcelle... Juste en face les casernes, il en
+avise un propret, reluisant, avec une belle enseigne toute neuve:
+
+"Voici mon affaire", se dit-il. Et, apres quelques minutes
+d'hesitation--c'est la premiere fois que le petit Chose entre dans un
+restaurant--, il pousse resolument la porte.
+
+Le cabaret est desert pour le moment. Des murs peints a la chaux...,
+quelques tables de chene... Dans un coin de longues cannes de
+compagnons, a bouts de cuivre, ornees de rubans multicolores... Au
+comptoir, un gros homme qui ronfle, le nez dans un journal.
+
+"Hola! quelqu'un!" dit le petit Chose, en frappant de son poing ferme
+sur les tables, comme un vieux coureur de tavernes.
+
+Le gros homme du comptoir ne se reveille pas pour si peu; mais du fond
+de l'arriere-boutique, la cabaretiere accourt... En voyant le nouveau
+client que l'ange Hasard lui amene, elle pousse un grand cri:
+
+"Misericorde! monsieur Daniel!
+
+--Annou! ma vieille Annou!" repond le petit Chose. Et les voila dans les
+bras l'un de l'autre.
+
+Eh! mon Dieu, oui, c'est Annou, la vieille Annou, anciennement bonne des
+Eyssette, maintenant cabaretiere, mere des compagnons, mariee a Jean
+Peyrol, ce gros qui ronfle la-bas dans le comptoir... Et comme elle est
+heureuse, si vous saviez, cette brave Annou, comme elle est heureuse de
+revoir M. Daniel! Comme elle l'embrasse! comme elle l'etreint! comme
+elle l'etouffe!
+
+Au milieu de ces effusions, l'homme du comptoir se reveille.
+
+Il s'etonne d'abord un peu du chaleureux accueil que sa femme est en
+train de faire a ce jeune inconnu; mais quand on lui apprend que ce
+jeune inconnu est M. Daniel Eyssette en personne, Jean Peyrol devient
+rouge de plaisir et s'empresse autour de son illustre visiteur.
+
+"Avez-vous dejeune, monsieur Daniel?
+
+--Ma foi! non, mon bon Peyrol...; c'est precisement ce qui m'a fait
+entrer ici."
+
+Justice divine!... M. Daniel n'a pas dejeune!... La vieille Annou court
+a sa cuisine; Jean Peyrol se precipite a la cave,--une fiere cave, au
+dire des compagnons.
+
+En un tour de main, le couvert est mis, la table est paree, le petit
+Chose n'a qu'a s'asseoir et a fonctionner... A sa gauche, Annou lui
+taille des mouillettes pour ses oeufs, des oeufs du matin, blancs,
+cremeux, duvetes... A sa droite, Jean Peyrol lui verse un vieux
+Chateau-Neuf-des-Papes, qui semble une poignee de rubis jetee au fond de
+son verre... Le petit Chose est tres heureux, il boit comme un templier,
+mange comme un hospitalier, et trouve encore moyen de raconter, entre
+deux coups de dents, qu'il vient d'entrer dans l'Universite, ce qui le
+met a meme de gagner honorablement sa vie. Il faut voir de quel air il
+dit cela: _gagner honorablement sa vie!_--La vieille Annou s'en pame
+d'admiration.
+
+L'enthousiasme de Jean Peyrol est moins vif. Il trouve tout simple que
+M. Daniel gagne sa vie, puisqu'il est en etat de la gagner. A l'age de
+M. Daniel, lui, Jean Peyrol, courait le monde depuis deja quatre ou cinq
+ans, et ne coutait plus un liard a la maison, au contraire...
+
+Bien entendu, le digne cabaretier garde ses reflexions pour lui seul.
+Oser comparer Jean Peyrol a Daniel Eyssette!... Annou ne le souffrirait
+pas.
+
+En attendant, le petit Chose va son train. Il parle, il boit, il mange,
+il s'anime; ses yeux brillent, sa joue s'allume. Hola! maitre Peyrol,
+qu'on aille chercher des verres! le petit Chose va trinquer... Jean
+Peyrol apporte les verres et on trinque... d'abord a Mme Eyssette,
+ensuite a M. Eyssette, puis a Jacques, a Daniel, a la vieille Annou, au
+mari d'Annou, a l'Universite... a quoi encore?...
+
+Deux heures se passent ainsi en libations et en bavardages. On cause du
+passe couleur de deuil, de l'avenir couleur de rose. On se rappelle la
+fabrique, Lyon, la rue Lanterne, ce pauvre abbe qu'on aimait tant...
+
+Tout a coup le petit Chose se leve pour partir...
+
+"Deja", dit tristement la vieille Annou.
+
+Le petit Chose s'excuse; il a quelqu'un de la ville a voir avant de s'en
+aller, une visite tres importante... Quel dommage! on etait si bien!...
+On avait tant de choses a se raconter encore!... Enfin, puisqu'il le
+faut, puisque M. Daniel a quelqu'un de la ville a voir, ses amis du
+_Tour de France_ ne veulent pas le retenir plus longtemps... "Bon
+voyage, monsieur Daniel! Dieu vous conduise, notre cher maitre!" Et
+jusqu'au milieu de la rue, Jean Peyrol et sa femme l'accompagnent de
+leurs benedictions.
+
+Or, savez-vous quel est ce quelqu'un de la ville que le petit Chose veut
+voir avant de partir?
+
+C'est la fabrique, cette fabrique qu'il aimait tant et qu'il a tant
+pleuree!... c'est le jardin, les ateliers, les grands platanes, tous
+les amis de son enfance, toutes ses joies du premier jour... Que
+voulez-vous?
+
+Le coeur de l'homme a de ces faiblesses; il aime ce qu'il peut, meme du
+bois, meme des pierres, meme une fabrique... D'ailleurs, l'histoire est
+la pour vous dire que le vieux Robinson, de retour en Angleterre, reprit
+la mer, et fit je ne sais combien de mille lieues pour revoir son ile
+deserte.
+
+Il n'est donc pas etonnant que, pour revoir la sienne, le petit Chose
+fasse quelques pas.
+
+Deja les grands platanes, dont la tete empanachee regarde par-dessus les
+maisons, ont reconnu leur ancien ami qui vient vers eux a toutes jambes.
+De loin ils lui font signe et se penchent les uns vers les autres, comme
+pour se dire: voila Daniel Eyssette! Daniel Eyssette est de retour!
+
+Et lui se depeche, se depeche; mais, arrive devant la fabrique, il
+s'arrete stupefait.
+
+De grandes murailles grises sans un bout de laurier-rose ou de grenadier
+qui depasse... Plus de fenetres, des lucarnes; plus d'ateliers, une
+chapelle. Au-dessus de la porte, une grosse croix de gres rouge avec un
+peu de latin autour!...
+
+O douleur! la fabrique n'est plus la fabrique; c'est un couvent de
+carmelites, ou les hommes n'entrent jamais.
+
+
+
+V
+
+GAGNE TA VIE
+
+Sarlande est une petite ville des Cevennes, batie au fond d'une etroite
+vallee que la montagne enserre de partout comme un grand mur. Quand le
+soleil y donne, c'est une fournaise; quand la tramontane souffle, une
+glaciere...
+
+Le soir de mon arrivee, la tramontane faisait rage depuis le matin; et
+quoiqu'on fut au printemps, le petit Chose, perche sur le haut de la
+diligence, sentit, en entrant dans la ville, le froid le saisir jusqu'au
+coeur.
+
+Les rues etaient noires et desertes... Sur la place d'armes, quelques
+personnes attendaient la voiture, en se promenant de long en large
+devant le bureau mal eclaire.
+
+A peine descendu de mon imperiale, je me fis conduire au college, sans
+perdre une minute. J'avais hate d'entrer en fonctions.
+
+Le college n'etait pas loin de la place; apres m'avoir fait traverser
+deux ou trois larges rues silencieuses, l'homme qui portait ma malle
+s'arreta devant une grande maison, ou tout semblait mort depuis des
+annees.
+
+"C'est ici", dit-il, en soulevant l'enorme marteau de la porte...
+
+Le marteau retomba lourdement, lourdement... La porte s'ouvrit
+d'elle-meme... Nous entrames.
+
+J'attendis un moment sous le porche, dans l'ombre. L'homme posa sa malle
+par terre, je le payai, et il s'en alla bien vite... Derriere lui,
+l'enorme porte se referma lourdement, lourdement... Bientot apres, un
+portier somnolent, tenant a la main une grosse lanterne, s'approcha de
+moi.
+
+"Vous etes sans doute un nouveau?" me dit-il d'un air endormi.
+
+Il me prenait pour un eleve...
+
+"Je ne suis pas un eleve du tout, je viens ici comme maitre d'etude;
+conduisez-moi chez le principal..."
+
+Le portier parut surpris; il souleva sa casquette et m'engagea a entrer
+une minute dans sa loge. Pour le quart d'heure, M. le principal etait a
+l'eglise avec les enfants. On me menerait chez lui des que la priere du
+soir serait terminee.
+
+Dans la loge, on achevait de souper. Un grand beau gaillard a moustaches
+blondes degustait un verre d'eau-de-vie aux cotes d'une petite femme
+maigre, souffreteuse, jaune comme un coing et emmitouflee jusqu'aux
+oreilles dans un chale fane.
+
+"Qu'est-ce donc, monsieur Cassagne? demanda l'homme aux moustaches.
+
+--C'est le nouveau maitre d'etude, repondit le concierge en me
+designant... Monsieur est si petit que je l'avais d'abord pris pour un
+eleve.
+
+--Le fait est, dit l'homme aux moustaches, en me regardant par-dessus
+son verre, que nous avons ici des eleves plus grands et meme plus ages
+que monsieur.... Veillon l'aine, par exemple.
+
+--Et Crouzat, ajouta le concierge.
+
+--Et Soubeyrol...", fit la femme.
+
+La-dessus, ils se mirent a parler entre eux a voix basse, le nez dans
+leur vilaine eau-de-vie et me devisageant du coin de l'oeil... Au-dehors
+on entendait la tramontane qui ronflait et les voix criardes des eleves
+recitant les litanies a la chapelle.
+
+Tout a coup une cloche sonna; un grand bruit de pas se fit dans les
+vestibules.
+
+"La priere est finie, me dit M. Cassagne en se levant; montons chez le
+principal."
+
+Il prit sa lanterne, et je le suivis.
+
+Le college me sembla immense... D'interminables corridors, de grands
+porches, de larges escaliers avec des rampes de fer ouvrage..., tout
+cela vieux, noir, enfume... Le portier m'apprit qu'avant 89 la maison
+etait une ecole de marine, et qu'elle avait compte jusqu'a huit cents
+eleves, tous de la plus grande noblesse.
+
+Comme il achevait de me donner ces precieux renseignements, nous
+arrivions devant le cabinet du principal... M. Cassagne poussa doucement
+une double porte matelassee, et frappa deux fois contre la boiserie.
+
+Une voix repondit: "Entrez!" Nous entrames.
+
+C'etait un cabinet de travail tres vaste, a tapisserie verte. Tout au
+fond, devant une longue table, le principal ecrivait a la lueur pale
+d'une lampe dont l'abat-jour etait completement baisse.
+
+"Monsieur le principal, dit le portier en me poussant devant lui, voila
+le nouveau maitre qui vient pour remplacer M. Serrieres.
+
+--C'est bien", fit le principal sans se deranger.
+
+Le portier s'inclina et sortit. Je restai debout au milieu de la piece,
+en tortillant mon chapeau entre mes doigts.
+
+Quand il eut fini d'ecrire, le principal se tourna vers moi, et je pus
+examiner a mon aise sa petite face palotte et seche, eclairee par deux
+yeux froids, sans couleur. Lui, de son cote, releva, pour mieux me voir,
+l'abat-jour de la lampe et accrocha un lorgnon a son nez.
+
+"Mais c'est un enfant! s'ecria-t-il en bondissant sur son fauteuil. Que
+veut-on que je fasse d'un enfant!"
+
+Pour le coup le petit Chose eut une peur terrible; il se voyait deja
+dans la rue, sans ressources... Il eut a peine la force de balbutier
+deux ou trois mots, et de remettre au principal la lettre d'introduction
+qu'il avait pour lui.
+
+Le principal prit la lettre, la lut, la relut, la plia, la deplia, la
+relut encore, puis il finit par me dire que, grace a la recommandation
+toute particuliere du recteur et a l'honorabilite de ma famille, il
+consentait a me prendre chez lui, bien que ma grande jeunesse lui fit
+peur. Il entama ensuite de longues declamations sur la gravite de mes
+nouveaux devoirs; mais je ne l'ecoutais plus. Pour moi, l'essentiel
+etait qu'on ne me renvoyat pas; j'etais heureux, follement heureux.
+J'aurais voulu que M. le principal eut mille mains et les lui embrasser
+toutes.
+
+Un formidable bruit de ferraille m'arreta dans mes effusions. Je me
+retournai vivement et me trouvai en face d'un long personnage, a favoris
+rouges, qui venait d'entrer dans le cabinet sans qu'on l'eut entendu:
+c'etait le surveillant general.
+
+Sa tete penche sur l'epaule, a l'_Ecce homo_, il me regardait avec le
+plus doux des sourires, en secouant un trousseau de clefs de toutes
+dimensions, suspendu a son index. Le sourire m'aurait prevenu en sa
+faveur, mais les clefs grincaient avec un bruit terrible--frinc! frinc!
+frinc--qui me fit peur.
+
+"Monsieur Viot, dit le principal, voici le remplacant de M. Serrieres
+qui nous arrive."
+
+M. Viot s'inclina et me sourit le plus doucement du monde. Ses clefs, au
+contraire, s'agiterent d'un air ironique et mechant comme pour dire: "Ce
+petit homme-la remplacer M. Serrieres! allons donc! allons donc!"
+
+Le principal comprit aussi bien que moi ce que les clefs venaient de
+dire, et ajouta avec un soupir: "Je sais qu'en perdant M. Serrieres,
+nous faisons une perte presque irreparable (ici les clefs pousserent un
+veritable sanglot...); mais je suis sur que si M. Viot veut bien prendre
+le nouveau maitre sous sa tutelle speciale, et lui inculquer ses
+precieuses idees sur l'enseignement, l'ordre et la discipline de la
+maison n'auront pas trop a souffrir du depart de M. Serrieres."
+
+Toujours souriant et doux, M. Viot repondit que sa bienveillance m'etait
+acquise et qu'il m'aiderait volontiers de ses conseils; mais les clefs
+n'etaient pas bienveillantes, elles. Il fallait les entendre s'agiter et
+grincer avec frenesie: "Si tu bouges, petit drole, gare a toi."
+
+"Monsieur Eyssette, conclut le principal, vous pouvez vous retirer.
+Pour ce soir encore, il faudra que vous couchiez a l'hotel... Soyez ici
+demain a huit heures... Allez..."
+
+Et il me congedia d'un geste digne.
+
+M. Viot, plus souriant et plus doux que jamais, m'accompagna jusqu'a la
+porte; mais, avant de me quitter, il me glissa dans la main un petit
+cahier.
+
+"C'est le reglement de la maison, me dit-il. Lisez et meditez..."
+
+Puis il ouvrit la porte et la referma sur moi, en agitant ses clefs
+d'une facon... frinc! frinc! frinc!
+
+Ces messieurs avaient oublie de m'eclairer... J'errai un moment parmi
+les grands corridors tout noirs, tatant les murs pour essayer de
+retrouver mon chemin. De loin en loin, un peu de lune entrait par le
+grillage d'une fenetre haute et m'aidait a m'orienter. Tout a coup, dans
+la nuit des galeries, un point lumineux brilla, venant a ma rencontre...
+Je fis encore quelques pas; la lumiere grandit, s'approcha de moi, passa
+a mes cotes, s'eloigna, disparut. Ce fut comme une vision; mais, si
+rapide qu'elle eut ete, je pus en saisir les moindres details.
+
+Figurez-vous deux femmes, non, deux ombres... L'une vieille, ridee,
+ratatinee, pliee en deux, avec d'enormes lunettes qui lui cachaient la
+moitie du visage; l'autre, jeune, svelte, un peu grele comme tous les
+fantomes, mais ayant--ce que les fantomes n'ont pas en general--une
+paire d'yeux, tres grands et si noirs, si noirs... La vieille tenait a
+la main une petite lampe de cuivre; les yeux noirs, eux, ne portaient
+rien. Les deux ombres passerent pres de moi, rapides, silencieuses, sans
+me voir, et depuis longtemps elles avaient disparu que j'etais encore
+debout, a la meme place, sous une double impression de charme et de
+terreur.
+
+Je repris ma route a tatons, mais le coeur me battait bien fort, et
+j'avais toujours devant moi, dans l'ombre, l'horrible fee aux lunettes
+marchant a cote des yeux noirs...
+
+Il s'agissait cependant de decouvrir un gite pour la nuit; ce n'etait
+pas une mince affaire. Heureusement, l'homme aux moustaches, que je
+trouvai fumant sa pipe devant la loge du portier, se mit tout de suite
+a ma disposition et me proposa de me conduire dans un bon petit hotel
+point trop cher, ou je serais servi comme un prince. Vous pensez si
+j'acceptai de bon coeur.
+
+Cet homme a moustaches avait l'air tres bon enfant; chemin faisant,
+j'appris qu'il s'appelait Roger, qu'il etait professeur de danse,
+d'equitation, d'escrime et de gymnastique au college de Sarlande, et
+qu'il avait servi longtemps dans les chasseurs d'Afrique. Ceci acheva de
+me le rendre sympathique. Les enfants sont toujours portes a aimer les
+soldats. Nous nous separames a la porte de l'hotel avec force poignees
+de main, et la promesse formelle de devenir une paire d'amis.
+
+Et maintenant, lecteur, un aveu me reste a te faire.
+
+Quand le petit Chose se trouva seul dans cette chambre froide, devant
+ce lit d'auberge inconnu et banal, loin de ceux qu'il aimait, son
+coeur eclata, et ce grand philosophe pleura comme un enfant. La vie
+l'epouvantait a present; il se sentait faible et desarme devant elle,
+et il pleurait, il pleurait... Tout a coup, au milieu de ses larmes,
+l'image des siens passa devant ses yeux; il vit la maison deserte, la
+famille dispersee, la mere ici, le pere la-bas... Plus de toit! plus
+de foyer! et alors, oubliant sa propre detresse pour ne songer qu'a la
+misere commune, le petit Chose prit une grande et belle resolution:
+celle de reconstituer la maison Eyssette et de reconstruire le foyer
+a lui tout seul. Puis, fier d'avoir trouve ce noble but a sa vie, il
+essuya ces larmes indignes d'un homme, d'un reconstructeur de foyer, et
+sans perdre une minute, entama la lecture du reglement de M. Viot, pour
+se mettre au courant de ses nouveaux devoirs.
+
+Ce reglement, recopie avec amour de la propre main de M. Viot, son
+auteur, etait un veritable traite, divise methodiquement en trois
+parties:
+
+ 1 deg. Devoirs du maitre d'etude envers ses superieurs; 2 deg. Devoirs du
+ maitre d'etude envers ses collegues; 3 deg. Devoirs du maitre d'etude
+ envers les eleves.
+
+Tous les cas y etaient prevus, depuis le carreau brise jusqu'aux deux
+mains qui se levent en meme temps a l'etude; tous les details de la
+vie des maitres y etaient consignes, depuis le chiffre de leurs
+appointements jusqu'a la demi-bouteille de vin a laquelle ils avaient
+droit a chaque repas.
+
+Le reglement se terminait par une belle piece d'eloquence, un discours
+sur l'utilite du reglement lui-meme; mais, malgre son respect pour
+l'oeuvre de M. Viot, le petit Chose n'eut pas la force d'aller jusqu'au
+bout, et--juste au plus beau passage du discours--il s'endormit...
+
+Cette nuit-la, je dormis mal. Mille reves fantastiques troublerent mon
+sommeil... Tantot, c'etait les terribles clefs de M. Viot que je croyais
+entendre, frinc! frinc! frinc! ou bien la fee aux lunettes qui venait
+s'asseoir a mon chevet et qui me reveillait en sursaut; d'autres fois
+aussi les yeux noirs--oh! comme ils etaient noirs!--s'installaient au
+pied de mon lit, me regardant avec une etrange obstination...
+
+Le lendemain, a huit heures, j'arrivai au college. M. Viot, debout sur
+la porte, son trousseau de clefs a la main, surveillait l'entree des
+externes. Il m'accueillit avec son plus doux sourire.
+
+"Attendez sous le porche, me dit-il, quand les eleves seront rentres, je
+vous presenterai a vos collegues."
+
+J'attendis sous le porche, me promenant de long en large, saluant
+jusqu'a terre MM. les professeurs qui accouraient, essouffles. Un seul
+de ces messieurs me rendit mon salut; c'etait un pretre, le professeur
+de philosophie, "un original" me dit M. Viot... Je l'aimai tout de
+suite, cet original-la.
+
+La cloche sonna. Les classes se remplirent... Quatre ou cinq grands
+garcons de vingt-cinq a trente ans, mal vetus, figures communes,
+arriverent en gambadant et s'arreterent interdits a l'aspect de M. Viot.
+
+"Messieurs, leur dit le surveillant general en me designant, voici M.
+Daniel Eyssette, votre nouveau collegue."
+
+Ayant dit, il fit une longue reverence et se retira, toujours souriant,
+toujours la tete sur l'epaule, et toujours agitant les horribles clefs.
+
+Mes collegues et moi nous nous regardames un moment en silence.
+
+Le plus grand et le plus gros d'entre eux prit le premier la parole:
+c'etait M. Serrieres, le fameux Serrieres, que j'allais remplacer.
+
+"Parbleu! s'ecria-t-il d'un ton joyeux, c'est bien le cas de dire que
+les maitres se suivent, mais ne se ressemblent pas."
+
+Ceci etait une allusion a la prodigieuse difference de taille qui
+existait entre nous. On en rit beaucoup, beaucoup, moi le premier; mais
+je vous assure qu'a ce moment-la le petit Chose aurait volontiers vendu
+son ame au diable pour avoir seulement quelques pouces de plus.
+
+"Ca ne fait rien, ajouta le gros Serrieres en me tendant la main;
+quoiqu'on ne soit pas bati pour passer sous la meme toise, on peut tout
+de meme vider quelques flacons ensemble. Venez avec nous, collegue...,
+je paie un punch d'adieu au cafe Barbette; je veux que vous en soyez...,
+on fera connaissance en trinquant."
+
+Sans me laisser le temps de repondre, il prit mon bras sous le sien et
+m'entraina dehors.
+
+Le cafe Barbette, ou mes nouveaux collegues me menerent, etait situe sur
+la place d'armes. Les sous-officiers de la garnison le frequentaient,
+et ce qui frappait en y entrant, c'etait la quantite de shakos et de
+ceinturons pendus aux pateres...
+
+Ce jour-la, le depart de Serrieres et son punch d'adieu avaient attire
+le ban et l'arriere-ban des habitues... Les sous-officiers auxquels
+Serrieres me presenta en arrivant, m'accueillirent avec beaucoup de
+cordialite. A vrai dire, pourtant, l'arrivee du petit Chose ne fit pas
+grande sensation, et je fus bien vite oublie, dans le coin de la
+salle ou je m'etais refugie timidement... Pendant que les verres se
+remplissaient, le gros Serrieres vint s'asseoir a cote de moi; il avait
+quitte sa redingote et tenait aux dents une longue pipe de terre sur
+laquelle son nom etait en lettres de porcelaine. Tous les maitres
+d'etude avaient, au cafe Barbette, une pipe comme cela.
+
+"Eh bien, collegue, me dit le gros Serrieres, vous voyez qu'il y a
+encore de bons moments dans le metier... En somme, vous etes bien tombe
+en venant a Sarlande pour votre debut. D'abord l'absinthe du cafe
+Barbette est excellente et puis, la-bas, a la boite, vous ne serez pas
+trop mal."
+
+La boite, c'etait le college.
+
+"Vous allez avoir l'etude des petits, des gamins qu'on mene a la
+baguette. Il faut voir comme je les ai dresses! Le principal n'est pas
+mechant; les collegues sont de bons garcons: il n'y a que la vieille et
+le pere Viot...
+
+--Quelle vieille? demandai-je en tressaillant.
+
+--Oh! vous la connaitrez bientot. A toute heure du jour et de la
+nuit, on la rencontre rodant par le college, avec une enorme paire
+de lunettes... C'est une tante du principal; et elle remplit ici les
+fonctions d'econome. Ah! la coquine! si nous ne mourons pas de faim, ce
+n'est pas de sa faute."
+
+Au signalement que me donnait Serrieres, j'avais reconnu la fee aux
+lunettes et malgre moi je me sentais rougir. Dix fois, je fus sur le
+point d'interrompre mon collegue et de lui demander: "Et les yeux
+noirs?" Mais je n'osai pas. Parler des yeux noirs au cafe Barbette!
+
+En attendant, le punch circulait, les verres vides s'emplissaient, les
+verres remplis se vidaient; c'etait des toasts, des oh! oh! des ah! ah!
+des queues de billard en l'air, des bousculades, de gros rires, des
+calembours, des confidences...
+
+Peu a peu, le petit Chose se sentit moins timide. Il avait quitte son
+encoignure et se promenait par le cafe, parlant haut, le verre a la
+main.
+
+A cette heure, les sous-officiers etaient ses amis; il raconta
+effrontement a l'un d'eux qu'il appartenait a une famille tres riche et
+qu'a la suite de quelques folies de jeune homme, on l'avait chasse de la
+maison paternelle; il s'etait fait maitre d'etude pour vivre mais il
+ne pensait pas rester au college longtemps... Vous comprenez, avec une
+famille tellement riche!...
+
+Ah! si ceux de Lyon avaient pu l'entendre a ce moment-la.
+
+Ce que c'est que de nous, pourtant! Quand on sut au cafe Barbette que
+j'etais un fils de famille en rupture de ban, un polisson, un mauvais
+drole, et non point, comme on aurait pu le croire, un pauvre garcon
+condamne par la misere a la pedagogie, tout le monde me regarda d'un
+meilleur oeil. Les plus anciens sous-officiers ne dedaignerent pas de
+m'adresser la parole; on alla meme plus loin: au moment de partir,
+Roger, le maitre d'armes, mon ami de la veille, se leva et porta un
+toast a Daniel Eyssette. Vous pensez si le petit Chose fut fier.
+
+Le toast a Daniel Eyssette donna le signal du depart. Il etait dix
+heures moins le quart, c'est-a-dire l'heure de retourner au college.
+
+L'homme aux clefs nous attendait sur la porte.
+
+"Monsieur Serrieres, dit-il a mon gros collegue que le punch d'adieu
+faisait trebucher, vous allez, pour la derniere fois, conduire vos
+eleves a l'etude; des qu'ils seront entres, M. le principal et moi nous
+viendrons installer le nouveau maitre."
+
+En effet, quelques minutes apres, le principal, M. Viot et le nouveau
+maitre faisaient leur entree solennelle a l'etude.
+
+Tout le monde se leva.
+
+Le principal me presenta aux eleves en un discours un peu long, mais
+plein de dignite; puis il se retira suivi du gros Serrieres que le punch
+d'adieu tourmentait de plus en plus. M. Viot resta le dernier. Il ne
+prononca pas de discours, mais ses clefs, frinc! frinc! frinc! parlerent
+pour lui d'une facon si terrible, frinc! frinc! frinc! si menacante, que
+toutes les tetes se cacherent sous les couvercles des pupitres et que le
+nouveau maitre lui-meme n'etait pas rassure.
+
+Aussitot que les terribles clefs furent dehors, un tas de figures
+malicieuses sortirent de derriere les pupitres; toutes les barbes
+de plumes se porterent aux levres, tous ces petits yeux brillants,
+moqueurs, effares, se fixerent sur moi, tandis qu'un long chuchotement
+courait de table en table.
+
+Un peu trouble, je gravis lentement les degres de ma chaise; j'essayai
+de promener un regard feroce autour de moi, puis, enflant ma voix, je
+criai entre deux grands coups secs frappes sur la table:
+
+"Travaillons, messieurs, travaillons!"
+
+C'est ainsi que le petit Chose commenca sa premiere etude.
+
+
+
+VI
+
+LES PETITS
+
+Ceux-la n'etaient pas mechants; c'etaient les autres. Ceux-la ne me
+firent jamais de mal, et moi je les aimais bien, parce qu'ils ne
+sentaient pas encore le college et qu'on lisait toute leur ame dans
+leurs yeux.
+
+Je ne les punissais jamais. A quoi bon? Est-ce qu'on punit les
+oiseaux?... Quand ils pepiaient trop haut, je n'avais qu'a crier:
+"Silence!" Aussitot ma voliere se taisait--au moins pour cinq minutes.
+
+Le plus age de l'etude avait onze ans. Onze ans, je vous demande! Et le
+gros Serrieres qui se vantait de les mener a la baguette!...
+
+Moi, je ne les menai pas a la baguette. J'essayai d'etre toujours bon,
+voila tout.
+
+Quelquefois, quand ils avaient ete bien sages, je leur racontais une
+histoire... Une histoire!... Quel bonheur! Vite, vite, on pliait les
+cahiers, on fermait les livres; encriers, regles, porte-plume, on jetait
+tout pele-mele au fond des pupitres; puis, les bras croises sur la
+table, on ouvrait de grands yeux et on ecoutait. J'avais compose a leur
+intention cinq ou six petits contes fantastiques: _les Debuts d'une
+cigale_, _les Infortunes de Jean Lapin_, etc. Alors, comme aujourd'hui,
+le bonhomme La Fontaine etait mon saint de predilection dans le
+calendrier litteraire, et mes romans ne faisaient que commenter ses
+fables; seulement j'y melais de ma propre histoire. Il y avait toujours
+un pauvre grillon oblige de gagner sa vie comme le petit Chose, des
+betes a bon Dieu qui cartonnaient en sanglotant, comme Eyssette
+(Jacques). Cela amusait beaucoup mes petits, et moi aussi cela m'amusait
+beaucoup. Malheureusement M. Viot n'entendait pas qu'on s'amusat de la
+sorte.
+
+Trois ou quatre fois par semaine, le terrible homme aux clefs faisait
+une tournee d'inspection dans le college, pour voir si tout s'y passait
+selon le reglement... Or, un de ces jours-la, il arriva dans notre etude
+juste au moment le plus pathetique de l'histoire de Jean Lapin. En
+voyant entrer M. Viot toute l'etude tressauta. Les petits, effares, se
+regarderent. Le narrateur s'arreta court. Jean Lapin, interdit, resta
+une patte en l'air, en dressant de frayeur ses grandes oreilles.
+
+Debout devant ma chaire, le souriant M. Viot promenait un long regard
+d'etonnement sur les pupitres degarnis. Il ne parlait pas, mais ses
+clefs s'agitaient d'un air feroce: "Frinc! frinc! frinc! tas de droles,
+on ne travaille donc plus ici!"
+
+J'essayai tout tremblant d'apaiser les terribles clefs.
+
+"Ces messieurs ont beaucoup travaille, ces jours-ci, balbutiai-je...
+J'ai voulu les recompenser en leur racontant une petite histoire."
+
+M. Viot ne me repondit pas. Il s'inclina en souriant, fit gronder ses
+clefs une derniere fois et sortit.
+
+Le soir, a la recreation de quatre heures, il vint vers moi, et me
+remit, toujours souriant, toujours muet, le cahier du reglement ouvert a
+la page 12: _Devoirs du maitre envers les eleves_.
+
+Je compris qu'il ne fallait plus raconter d'histoires et je n'en
+racontai plus jamais.
+
+Pendant quelques jours, mes petits furent inconsolables. Jean Lapin leur
+manquait; et cela me crevait le coeur de ne pouvoir le leur rendre. Je
+les aimais tant, si vous saviez, ces gamins-la! Jamais nous ne nous
+quittions... Le college etait divise en trois quartiers tres distincts:
+les grands, les moyens, les petits; chaque quartier avait sa cour, son
+dortoir, son etude. Mes petits etaient donc a moi, bien a moi. Il me
+semblait que j'avais trente-cinq enfants.
+
+A part ceux-la, pas un ami. M. Viot avait beau me sourire, me prendre
+par le bras aux recreations, me donner des conseils au sujet du
+reglement, je ne l'aimais pas, je ne pouvais pas l'aimer; ses clefs
+me faisaient trop peur. Le principal, je ne le voyais jamais. Les
+professeurs meprisaient le petit Chose et le regardaient du haut de
+leur toque. Quant a mes collegues, la sympathie que l'homme aux clefs
+paraissait me temoigner me les avait alienes; d'ailleurs, depuis ma
+presentation aux sous-officiers, je n'etais plus retourne au cafe
+Barbette, et ces braves gens ne me le pardonnaient pas.
+
+Il n'y avait pas jusqu'au portier Cassagne et au maitre d'armes Roger
+qui ne fussent pas contre moi. Le maitre d'armes surtout semblait m'en
+vouloir terriblement. Quand je passais a cote de lui, il frisait sa
+moustache d'un air feroce et roulait de gros yeux, comme s'il eut voulu
+sabrer un cent d'Arabes. Une fois il dit tres haut a Cassagne, en me
+regardant, qu'il n'aimait pas les espions. Cassagne ne repondit pas;
+mais je vis bien a son air qu'il ne les aimait pas non plus... De quels
+espions s'agissait-il?... Cela me fit beaucoup penser.
+
+Devant cette antipathie universelle, j'avais pris bravement mon parti.
+Le maitre des moyens partageait avec moi une petite chambre, au
+troisieme etage, sous les combles; c'est la que je me refugiais pendant
+les heures de classe. Comme mon collegue passait tout son temps au cafe
+Barbette, la chambre m'appartenait; c'etait ma chambre, mon chez moi.
+
+A peine rentre, je m'enfermais a double tour, je trainais ma malle--il
+n'y avait pas de chaise dans ma chambre--devant un vieux bureau crible
+de taches d'encre et d'inscriptions au canif, j'etalais dessus tous mes
+livres, et a l'ouvrage.
+
+Alors on etait au printemps... Quand je levais la tete, je voyais
+le ciel tout bleu et les grands arbres de la cour deja couverts de
+feuilles. Au-dehors pas de bruit. De temps en temps la voix monotone
+d'un eleve recitant sa lecon, une exclamation de professeur en colere,
+une querelle sous le feuillage entre moineaux...; puis, tout rentrait
+dans le silence, le college avait l'air de dormir.
+
+Le petit Chose, lui, ne dormait pas. Il ne revait pas meme, ce qui est
+une adorable facon de dormir. Il travaillait, travaillait sans relache,
+se bourrant de grec et de latin a se faire sauter la cervelle.
+
+Quelquefois, au plein coeur de son aride besogne, un doigt mysterieux
+frappait a la porte.
+
+"Qui est la?
+
+--C'est moi, la Muse, ton ancienne amie, la femme du cahier rouge,
+ouvre-moi vite, petit Chose."
+
+Mais le petit Chose se gardait d'ouvrir. Il s'agissait bien de la Muse,
+ma foi!
+
+Au diable le cahier rouge! L'important pour le quart d'heure etait
+de faire beaucoup de themes grecs, de passer licencie, d'etre nomme
+professeur, et de reconstruire au plus vite un beau foyer tout neuf pour
+la famille Eyssette.
+
+Cette pensee que je travaillais pour la famille me donnait un grand
+courage et me rendait la vie plus douce. Ma chambre elle-meme en etait
+embellie.... Oh! mansarde, chere mansarde, quelles belles heures j'ai
+passees entre tes quatre murs! Comme j'y travaillais bien! Comme je m'y
+sentais brave!...
+
+Si j'avais quelques bonnes heures, j'en avais de mauvaises aussi. Deux
+fois par semaine, le dimanche et le jeudi, il fallait mener les enfants
+en promenade. Cette promenade etait un supplice pour moi.
+
+D'habitude nous allions a la Prairie, une grande pelouse qui s'etend
+comme un tapis au pied de la montagne, a une demi-lieue de la ville.
+Quelques gros chataigniers, trois ou quatre guinguettes peintes en
+jaune, une source vive courant dans le vert, faisaient l'endroit
+charmant et gai pour l'oeil.... Les trois etudes s'y rendaient
+separement; une fois la, on les reunissait sous la surveillance d'un
+seul maitre qui etait toujours moi. Mes deux collegues allaient se faire
+regaler par des grands dans les guinguettes voisines, et comme on ne
+m'invitait jamais, je restais pour garder les eleves.... Un dur metier
+dans ce bel endroit!
+
+Il aurait fait si bon s'etendre sur cette herbe verte, dans l'ombre des
+chataigniers, et se griser de serpolet, en ecoutant chanter la petite
+source!... Au lieu de cela, il fallait surveiller, crier, punir...
+J'avais tout le college sur les bras. C'etait terrible...
+
+Mais le plus terrible encore, ce n'etait pas de surveiller les eleves a
+la Prairie, c'etait de traverser la ville avec ma division, la division
+des petits. Les autres divisions emboitaient le pas a merveille
+et sonnaient des talons comme de vieux grognards! cela sentait la
+discipline et le tambour. Mes petits, eux, n'entendaient rien a toutes
+ces belles choses. Ils n'allaient pas en rang, se tenaient par la main
+et jacassaient le long de la route. J'avais beau leur crier: "Gardez vos
+distances!" Ils ne me comprenaient pas et marchaient tout de travers.
+
+J'etais assez content de ma tete de colonne. J'y mettais les plus
+grands, les plus serieux, ceux qui portaient la tunique; mais a la
+queue, quel gachis! quel desordre! Une marmaille folle, des cheveux
+ebouriffes, des mains sales, des culottes en lambeaux! Je n'osais pas
+les regarder.
+
+_Desinit in piscem_, me disait a ce sujet le souriant M. Viot, homme
+d'esprit a ses heures. Le fait est que ma queue de colonne avait une
+triste mine.
+
+Comprenez-vous mon desespoir de me montrer dans les rues de Sarlande en
+pareil equipage, et le dimanche, surtout! Les cloches carillonnaient,
+les rues etaient pleines de monde. On rencontrait des pensionnats de
+demoiselles qui allaient a vepres, des modistes en bonnet rose, des
+elegants en pantalon gris perle. Il fallait traverser tout cela avec un
+habit rape et une division ridicule. Quelle honte!...
+
+Parmi tous ces diablotins ebouriffes que je promenais deux fois par
+semaine dans la ville, il y en avait un surtout, un demi-pensionnaire,
+qui me desesperait par sa laideur et sa mauvaise tenue.
+
+Imaginez un horrible petit avorton, si petit que c'en etait ridicule;
+avec cela disgracieux, sale, mal peigne, mal vetu, sentant le ruisseau,
+et, pour que rien ne lui manquat, affreusement bancal.
+
+Jamais pareil eleve, s'il est permis toutefois de donner a ca le nom
+d'eleve, ne figura sur les feuilles d'inscription de l'Universite.
+C'etait a deshonorer un college.
+
+Pour ma part, je l'avais pris en aversion; et quand je le voyais, les
+jours de promenade, se dandiner a la queue de la colonne avec la grace
+d'un jeune canard, il me venait des envies furieuses de le chasser a
+grands coups de botte pour l'honneur de ma division.
+
+Bamban--nous l'avions surnomme Bamban a cause de sa demarche plus
+qu'irreguliere--, Bamban etait loin d'appartenir a une famille
+aristocratique. Cela se voyait sans peine a ses manieres, a ses facons
+de dire et surtout aux belles relations qu'il avait dans le pays.
+
+Tous les gamins de Sarlande etaient ses amis.
+
+Grace a lui, quand nous sortions, nous avions toujours a nos trousses
+une nuee de polissons qui faisaient la roue sur nos derrieres,
+appelaient Bamban par son nom, le montraient du doigt, lui jetaient des
+peaux de chataignes, et mille autres bonnes singeries. Mes petits s'en
+amusaient beaucoup, mais moi, je ne riais pas, et j'adressais chaque
+semaine au principal un rapport circonstancie sur l'eleve Bamban et les
+nombreux desordres que sa presence entrainait.
+
+Malheureusement mes rapports restaient sans reponse et j'etais toujours
+oblige de me montrer dans les rues en compagnie de M. Bamban, plus sale
+et plus bancal que jamais.
+
+Un dimanche entre autres, un beau dimanche de fete et de grand soleil,
+il m'arriva pour la promenade dans un etat de toilette tel que nous en
+fumes tous epouvantes. Vous n'avez jamais rien reve de semblable. Des
+mains noires, des souliers sans cordon, de la boue jusque dans les
+cheveux, presque plus de culotte... un monstre.
+
+Le plus risible, c'est qu'evidemment on l'avait fait tres beau, ce
+jour-la, avant de me l'envoyer. Sa tete, mieux peignee qu'a l'ordinaire,
+etait encore roide de pommade, et le noeud de cravate avait je ne sais
+quoi qui sentait les doigts maternels. Mais il y a tant de ruisseaux
+avant d'arriver au college!...
+
+Bamban s'etait roule dans tous.
+
+Quand je le vis prendre son rang parmi les autres, paisible et souriant
+comme si de rien n'etait, j'eus un mouvement d'horreur et d'indignation.
+
+Je lui criai: "Va-t'en!"
+
+Bamban pensa que je plaisantais et continua de sourire. Il se croyait
+tres beau, ce jour-la!
+
+Je lui criai de nouveau: "Va-t'en! va-t'en!" Il me regarda d'un air
+triste et soumis, son oeil suppliait; mais je fus inexorable et la
+division s'ebranla, le laissant seul, immobile au milieu de la rue.
+
+Je me croyais delivre de lui pour toute la journee, lorsqu'au sortir de
+la ville des rires et des chuchotements a mon arriere-garde me firent
+retourner la tete.
+
+A quatre ou cinq pas derriere nous, Bamban suivait la promenade
+gravement.
+
+"Doublez le pas", dis-je aux deux premiers.
+
+Les eleves comprirent qu'il s'agissait de faire une niche au bancal, et
+la division se mit a filer d'un train d'enfer.
+
+De temps en temps on se retournait pour voir si Bamban pouvait suivre,
+et on riait de l'apercevoir la-bas, bien loin, gros comme le poing
+trottant dans la poussiere de la route, au milieu des marchands de
+gateaux et de limonade.
+
+Cet enrage-la arriva a la Prairie presque en meme temps que nous.
+Seulement il etait pale de fatigue et tirait la jambe a faire pitie.
+
+J'en eus le coeur touche, et, un peu honteux de ma cruaute, je l'appelai
+pres de moi doucement.
+
+Il avait une petite blouse fanee, a carreaux rouges, la blouse du petit
+Chose, au college de Lyon.
+
+Je la reconnus tout de suite, cette blouse, et dans moi-meme je me
+disais: "Miserable, tu n'as pas honte? Mais c'est toi, le petit Chose
+que tu t'amuses a martyriser ainsi." Et, plein de larmes interieures, je
+me mis a aimer de tout mon coeur ce pauvre desherite.
+
+Bamban s'etait assis par terre a cause de ses jambes qui lui faisaient
+mal. Je m'assis pres de lui. Je lui parlai.... Je lui achetai une
+orange.... J'aurais voulu lui laver les pieds.
+
+A partir de ce jour, Bamban devint mon ami. J'appris sur son compte des
+choses attendrissantes....
+
+C'etait le fils d'un marechal-ferrant qui, entendant vanter partout les
+bienfaits de l'education, se saignait les quatre membres, le pauvre
+homme! pour envoyer son enfant demi-pensionnaire au college. Mais,
+helas! Bamban n'etait pas fait pour le college, et il n'y profitait
+guere.
+
+Le jour de son arrivee, on lui avait donne un modele de batons en lui
+disant: "Fais des batons!" Et depuis un an, Bamban, faisait des batons.
+Et quels batons, grand Dieu!... tortus, sales, boiteux, clopinants, des
+batons de Bamban!...
+
+Personne ne s'occupait de lui. Il ne faisait specialement partie
+d'aucune classe; en general, il entrait dans celle qu'il voyait ouverte.
+Un jour, on le trouva en train de faire ses batons dans la classe de
+philosophie.... Un drole d'eleve ce Bamban!
+
+Je le regardais quelquefois a l'etude, courbe en deux sur son cahier,
+suant, soufflant, tirant la langue, tenant sa plume a pleines mains
+et appuyant de toutes ses forces, comme s'il eut voulu traverser la
+table.... A chaque baton il reprenait de l'encre, et a la fin de chaque
+ligne, il rentrait sa langue et se reposait en se frottant les mains.
+
+Bamban travaillait de meilleur coeur maintenant que nous etions amis....
+
+Quand il avait termine une page, il s'empressait de gravir ma chaire a
+quatre pattes et posait son chef-d'oeuvre devant moi, sans parler.
+
+Je lui donnais une petite tape affectueuse en lui disant: "C'est tres
+bien!" C'etait hideux, mais je ne voulais pas le decourager.
+
+De fait, peu a peu, les batons commencaient a marcher plus droit, la
+plume crachait moins, et il y avait moins d'encre sur les cahiers....
+Je crois que je serais venu a bout de lui apprendre quelque chose;
+malheureusement, la destinee nous separa. Le maitre des moyens quittait
+le college. Comme la fin de l'annee etait proche, le principal ne voulut
+pas prendre un nouveau maitre. On installa un rhetoricien a barbe dans
+la chaire des petits, et c'est moi qui fus charge de l'etude des moyens.
+
+Je considerai cela comme une catastrophe.
+
+D'abord les moyens m'epouvantaient. Je les avais vus a l'oeuvre les
+jours de Prairie, et la pensee que j'allais vivre sans cesse avec eux me
+serrait le coeur.
+
+Puis il fallait quitter mes petits, mes chers petits que j'aimais
+tant.... Comment serait pour eux le rhetoricien a barbe?... Qu'allait
+devenir Bamban? J'etais reellement malheureux.
+
+Et mes petits aussi se desolaient de me voir partir. Le jour ou je leur
+fis ma derniere etude, il y eut un moment d'emotion quand la cloche
+sonna.... Ils voulurent tous m'embrasser. Quelques-uns meme, je vous
+assure, trouverent des choses charmantes a me dire.
+
+Et Bamban?...
+
+Bamban ne parla pas. Seulement, au moment ou je sortais, il s'approcha
+de moi, tout rouge, et me mit dans la main, avec solennite, un superbe
+cahier de batons qu'il avait dessines a mon intention.
+
+Pauvre Bamban!
+
+
+
+VII
+
+LE PION
+
+Je pris donc possession de l'etude des moyens.
+
+Je trouvai la une cinquantaine de mechants droles, montagnards joufflus
+de douze a quatorze ans, fils de metayers enrichis, que leurs parents
+envoyaient au college pour en faire de petits bourgeois, a raison de
+cent vingt francs par trimestre.
+
+Grossiers, insolents, orgueilleux, parlant entre eux un rude patois
+cevenol auquel je n'entendais rien, ils avaient presque tous cette
+laideur speciale a l'enfance qui mue, de grosses mains rouges avec des
+engelures, des voix de jeunes coqs enrhumes, le regard abruti, et par
+la-dessus l'odeur du college.... Ils me hairent tout de suite, sans me
+connaitre. J'etais pour eux l'ennemi, le Pion; et du jour ou je m'assis
+dans ma chaire, ce fut la guerre entre nous, une guerre acharnee, sans
+treve, de tous les instants.
+
+Ah! les cruels enfants, comme ils me firent souffrir!...
+
+Je voudrais en parler sans rancune, ces tristesses sont si loin de
+nous!... Eh bien, non, je ne puis pas; et tenez! a l'heure meme ou
+j'ecris ces lignes, je sens ma main qui tremble de fievre et d'emotion.
+Il me semble que j'y suis encore.
+
+Eux ne pensent plus a moi, j'imagine. Ils ne se souviennent plus du
+petit Chose, ni de ce beau lorgnon qu'il avait achete pour se donner
+l'air plus grave....
+
+Mes anciens eleves sont des hommes maintenant, des hommes serieux.
+Soubeyrol doit etre notaire quelque part, la-haut, dans les Cevennes;
+Veillon (cadet), greffier au tribunal; Loupi, pharmacien, et Bouzanquet,
+veterinaire. Ils ont des positions, du ventre, tout ce qu'il faut.
+
+Quelquefois, pourtant, quand ils se rencontrent au cercle ou sur la
+place de l'eglise, ils se rappellent le bon temps du college, et alors
+peut-etre il leur arrive de parler de moi.
+
+"Dis donc, greffier, te souviens-tu du petit Eyssette, notre pion de
+Sarlande, avec ses longs cheveux et sa figure de papier mache? Quelle
+bonnes farces nous lui avons faites!"
+
+C'est vrai, messieurs. Vous lui avez fait de bonnes farces, et votre
+ancien pion ne les a pas encore oubliees....
+
+Ah! le malheureux pion! vous a-t-il assez fait rire! L'avez-vous fait
+assez pleurer!... Oui, pleurer!... Vous l'avez fait pleurer, et c'est ce
+qui rendait vos farces bien meilleures....
+
+Que de fois, a la fin d'une journee de martyre, le pauvre diable, blotti
+dans sa couchette, a mordu sa couverture pour que vous n'entendiez pas
+ses sanglots!...
+
+C'est si terrible de vivre entoure de malveillance, d'avoir toujours
+peur, d'etre toujours sur le qui-vive, toujours mechant, toujours arme,
+c'est si terrible de punir--on fait des injustices malgre soi--si
+terrible de douter, de voir partout des pieges, de ne pas manger
+tranquille, de ne pas dormir en repos, de se dire toujours, meme aux
+minutes de treve: "Ah! mon Dieu!... Qu'est-ce qu'ils vont me faire,
+maintenant?"
+
+Non, vivrait-il cent ans, le pion Daniel Eyssette n'oubliera jamais tout
+ce qu'il souffrit au college de Sarlande, depuis le triste jour ou il
+entra dans l'etude des moyens.
+
+Et pourtant--je ne veux pas mentir--j'avais gagne quelque chose a
+changer d'etude: maintenant je voyais les yeux noirs.
+
+Deux fois par jour, aux heures de recreation, je les apercevais de loin
+travaillant derriere une fenetre du premier etage qui donnait sur la
+cour des moyens.... Ils etaient la, plus noirs, plus grands que jamais,
+penches du matin jusqu'au soir sur une couture interminable; car les
+yeux noirs cousaient, ils ne se lassaient pas de coudre. C'etait pour
+coudre, rien que pour coudre, que la vieille fee aux lunettes les avait
+pris aux Enfants trouves--car les yeux noirs ne connaissaient ni leur
+pere ni leur mere--, et, d'un bout a l'autre de l'annee, ils cousaient,
+cousaient sans relache, sous le regard implacable de l'horrible fee aux
+lunettes, filant sa quenouille a cote d'eux.
+
+Moi, je les regardais. Les recreations me semblaient trop courtes.
+J'aurais passe ma vie sous cette fenetre benie derriere laquelle
+travaillaient les yeux noirs. Eux aussi savaient que j'etais la. De
+temps en temps ils se levaient de dessus leur couture, et le regard
+aidant, nous nous parlions,--sans nous parler.
+
+"Vous etes bien malheureux, monsieur Eyssette?
+
+--Et vous aussi, pauvres yeux noirs?
+
+--Nous, nous n'avons ni pere ni mere.
+
+--Moi, mon pere et ma mere sont loin.
+
+--La fee aux lunettes est terrible, si vous saviez.
+
+--Les enfants me font bien souffrir, allez.
+
+--Courage, monsieur Eyssette.
+
+--Courage, beaux yeux noirs."
+
+On ne s'en disait jamais plus long. Je craignais toujours de voir
+apparaitre M. Viot avec ses clefs--frinc! frinc! frinc!--, et la-haut,
+derriere la fenetre, les yeux noirs avaient leur M. Viot aussi. Apres un
+dialogue d'une minute, ils se baissaient bien vite et reprenaient leur
+couture sous le regard feroce des grandes lunettes a monture d'acier.
+
+Chers yeux noirs! nous ne nous parlions jamais qu'a de longues distances
+et par des regards furtifs, et cependant je les aimais de toute mon ame.
+
+Il y avait encore l'abbe Germane que j'aimais bien...
+
+Cet abbe Germane etait le professeur de philosophie. Il passait pour
+un original, et dans le college tout le monde le craignait, meme le
+principal, meme M. Viot. Il parlait peu, d'une voix breve et cassante,
+nous tutoyait tous, marchait a grands pas, la tete en arriere, la
+soutane relevee, faisant sonner--comme un dragon--les talons de ses
+souliers a boucles. Il etait grand et fort. Longtemps je l'avais cru
+tres beau; mais un jour, en le regardant de plus pres, je m'apercus que
+cette noble face de lion avait ete horriblement defiguree par la petite
+verole. Pas un coin du visage qui ne fut hache, sabre, couture, un
+Mirabeau en soutane.
+
+L'abbe vivait sombre et seul, dans une petite chambre qu'il occupait a
+l'extremite de la maison, ce qu'on appelait le vieux college. Personne
+n'entrait jamais chez lui, excepte ses deux freres, deux mechants
+vauriens qui etaient dans mon etude et dont il payait l'education...
+Le soir, quand on traversait les cours pour monter au dortoir, on
+apercevait, la-haut, dans les batiments noirs et ruines du vieux
+college, une petite lueur pale qui veillait: c'etait la lampe de l'abbe
+Germane. Bien des fois aussi, le matin, en descendant pour l'etude de
+six heures, je voyais, a travers la brume, la lampe bruler encore;
+l'abbe Germane ne s'etait pas couche... On disait qu'il travaillait a un
+grand ouvrage de philosophie.
+
+Pour ma part, meme avant de le connaitre, je me sentais une grande
+sympathie pour cet etrange abbe. Son horrible et beau visage, tout
+resplendissant d'intelligence, m'attirait. Seulement, on m'avait tant
+effraye par le recit de ses bizarreries et de ses brutalites, que je
+n'osais pas aller vers lui. J'y allai cependant, et pour mon bonheur.
+
+Voici dans quelles circonstances...
+
+Il faut vous dire qu'en ce temps-la j'etais plonge jusqu'au cou dans
+l'histoire de la philosophie... Un rude travail pour le petit Chose!
+
+Or, certain jour, l'envie me vint de lire Condillac. Entre nous, le
+bonhomme ne vaut meme pas la peine qu'on le lise; c'est un philosophe
+pour rire, et tout son bagage philosophique tiendrait dans le chaton
+d'une bague a vingt-cinq sous; mais, vous savez, quand on est jeune, on
+a sur les choses et sur les hommes des idees tout de travers.
+
+Je voulais donc lire Condillac. Il me fallait un Condillac coute que
+coute. Malheureusement, la bibliotheque du college en etait absolument
+depourvue, et les libraires de Sarlande ne tenaient pas cet article-la.
+Je resolus de m'adresser a l'abbe Germane. Ses freres m'avaient dit que
+sa chambre contenait plus de deux mille volumes, et je ne doutais pas
+de trouver chez lui le livre de mes reves. Mais ce diable d'homme
+m'epouvantait, et pour me decider a monter a son reduit ce n'etait pas
+trop de tout mon amour pour M. de Condillac.
+
+En arrivant devant la porte, mes jambes tremblaient de peur... Je
+frappai deux fois tres doucement.
+
+"Entrez!" repondit une voix de Titan.
+
+Le terrible abbe Germane etait assis a califourchon sur une chaise
+basse, les jambes etendues, la soutane retroussee et laissant voir de
+gros muscles qui saillaient vigoureusement dans des bas de soie noire.
+Accoude sur le dossier de sa chaise, il lisait un in-folio a tranches
+rouges, et fumait a grand bruit une petite pipe courte et brune, de
+celles qu'on appelle "brule-gueule".
+
+"C'est toi! me dit-il en levant a peine les yeux de dessus son
+in-folio... Bonjour! Comment vas-tu?... Qu'est-ce que tu veux?"
+
+Le tranchant de sa voix, l'aspect severe de cette chambre tapissee de
+livres, la facon cavaliere dont il etait assis, cette petite pipe qu'il
+tenait aux dents, tout cela m'intimidait beaucoup.
+
+Je parvins cependant a expliquer tant bien que mal l'objet de ma visite
+et a demander le fameux Condillac.
+
+"Condillac! tu veux lire Condillac! me repondit l'abbe Germane en
+souriant. Quelle drole d'idee!... Est-ce que tu n'aimerais pas mieux
+fumer une pipe avec moi! decroche-moi ce joli calumet qui est pendu
+la-bas, contre la muraille, et allume-le...; tu verras, c'est bien
+meilleur que tous les Condillac de la terre."
+
+Je m'excusai du geste, en rougissant.
+
+"Tu ne veux pas?... A ton aise, mon garcon... Ton Condillac est la-haut,
+sur le troisieme rayon a gauche... tu peux l'emporter; je te le prete.
+Surtout ne le gate pas, ou je te coupe les oreilles."
+
+J'atteignis le Condillac sur le troisieme rayon a gauche, et je me
+disposais a me retirer; mais l'abbe me retint.
+
+"Tu t'occupes donc de philosophie? me dit-il en me regardant dans les
+yeux... Est-ce que tu y croirais par hasard?... Des histoires, mon cher,
+de pures histoires! Et dire qu'ils ont voulu faire de moi un professeur
+de philosophie! Je vous demande un peu!... Enseigner quoi? zero,
+neant... Ils auraient pu tout aussi bien, pendant qu'ils y etaient,
+me nommer inspecteur general des etoiles ou controleur des fumees de
+pipe... Ah! misere de moi! Il faut faire parfois de singuliers metiers
+pour gagner sa vie... Tu en connais quelque chose, toi aussi, n'est-ce
+pas?... Oh! tu n'as pas besoin de rougir. Je sais que tu n'es pas
+heureux, mon pauvre petit pion, et que les enfants te font une rude
+existence."
+
+Ici l'abbe Germane s'interrompit un moment. Il paraissait tres en colere
+et secouait sa pipe sur son ongle avec fureur. Moi, d'entendre ce digne
+homme s'apitoyer ainsi sur mon sort, je me sentais tout emu, et j'avais
+mis le Condillac devant mes yeux, pour dissimuler les grosses larmes
+dont ils etalent remplis.
+
+Presque aussitot l'abbe reprit:
+
+"A propos! j'oubliais de te demander... Aimes-tu le Bon Dieu?... Il
+faut l'aimer, vois-tu! mon cher, et avoir confiance en lui, et le prier
+ferme; sans quoi tu ne t'en tireras jamais... Aux grandes souffrances
+de la vie, je ne connais que trois remedes: le travail, la priere et la
+pipe, la pipe de terre, tres courte, souviens-toi de cela... Quant aux
+philosophes, n'y compte pas; ils ne te consoleront jamais de rien. J'ai
+passe par la, tu peux m'en croire.
+
+--Je vous crois, monsieur l'abbe.
+
+--Maintenant, va-t'en, tu me fatigues... Quand tu voudras des livres, tu
+n'auras qu'a venir en prendre. La clef de ma chambre est toujours sur la
+porte, et les philosophes toujours sur le troisieme rayon a gauche... Ne
+me parle plus... Adieu!"
+
+La-dessus, il se remit a sa lecture et me laissa sortir, sans meme me
+regarder.
+
+A partir de ce jour, j'eus tous les philosophes de l'univers a ma
+disposition; j'entrais chez l'abbe Germane sans frapper, comme chez moi.
+Le plus souvent, aux heures ou je venais, l'abbe faisait sa classe, et
+la chambre etait vide. La petite pipe dormait sur le bord de la table,
+au milieu des in-folio a tranches rouges et d'innombrables papiers
+couverts de pattes de mouches... Quelquefois aussi l'abbe Germane etait
+la. Je le trouvais lisant, ecrivant, marchant de long en large, a
+grandes enjambees. En entrant, je disais d'une voix timide:
+
+"Bonjour, monsieur l'abbe!"
+
+La plupart du temps, il ne me repondait pas... Je prenais mon philosophe
+sur le troisieme rayon a gauche, et je m'en allais, sans qu'on eut
+seulement l'air de soupconner ma presence... Jusqu'a la fin de l'annee,
+nous n'echangeames pas vingt paroles; mais n'importe! quelque chose en
+moi-meme m'avertissait que nous etions de grands amis...
+
+Cependant les vacances approchaient. On entendait tout le jour les
+eleves de la musique repetant, dans la classe de dessin, des polkas
+et des airs de marche pour la distribution des prix. Ces polkas
+rejouissaient tout le monde. Le soir, a la derniere etude, on voyait
+sortir des pupitres une foule de petits calendriers, et chaque enfant
+rayait sur le sien le jour qui venait de finir: "Encore un de moins!"
+Les cours etaient pleines de planches pour l'estrade; on battait des
+fauteuils, on secouait les tapis... plus de travail, plus de discipline.
+Seulement, toujours, jusqu'au bout, la haine du pion et les farces, les
+terribles farces.
+
+Enfin, le grand jour arriva. Il etait temps; je n'y pouvais plus tenir.
+
+On distribua les prix dans ma cour, la cour des moyens... je la vois
+encore avec sa tente bariolee, ses murs couverts de draperies blanches,
+ses grands arbres verts pleins de drapeaux, et la-dessous tout un
+fouillis de toques, de kepis, de shakos, de casques, de bonnets a
+fleurs, de claques brodes, de plumes, de rubans, de pompons, de
+panaches... Au fond, une longue estrade ou etaient installees les
+autorites du college dans des fauteuils en velours grenat... Oh! cette
+estrade, comme on se sentait petit devant elle! Quel grand air de dedain
+et de superiorite elle donnait a ceux qui etaient dessus! Aucun de ces
+messieurs n'avait plus sa physionomie habituelle.
+
+L'abbe Germane etait sur l'estrade, lui aussi, mais il ne paraissait pas
+s'en douter. Allonge dans son fauteuil, la tete renversee, il ecoutait
+ses voisins d'une oreille distraite et semblait suivre de l'oeil, a
+travers le feuillage, la fumee d'une pipe imaginaire.
+
+Aux pieds de l'estrade, la musique, trombones et ophicleides, reluisant
+au soleil; les trois divisions entassees sur des bancs, avec les maitres
+en serre-file; puis, derriere, la cohue des parents, le professeur de
+seconde offrant le bras aux dames en criant: "Place! place!" et enfin,
+perdues au milieu de la foule, les clefs de M. Viot qui couraient d'un
+bout de la cour a l'autre et qu'on entendait--frinc! frinc! frinc!--a
+droite, a gauche, ici, partout en meme temps.
+
+La ceremonie commenca, il faisait chaud. Pas d'air sous la tente... il y
+avait de grosses dames cramoisies qui sommeillaient a l'ombre de leurs
+marabouts, et des messieurs chauves qui s'epongeaient la tete avec
+des foulards ponceau. Tout etait rouge: les visages, les tapis, les
+drapeaux, les fauteuils... Nous eumes trois discours, qu'on applaudit
+beaucoup; mais moi, je ne les entendis pas. La-haut, derriere la fenetre
+du premier etage, les yeux noirs cousaient a leur place habituelle, et
+mon ame allait vers eux... Pauvres yeux noirs! meme ce jour-la, la fee
+aux lunettes ne les laissait pas chomer.
+
+Quand le dernier nom du dernier accessit de la derniere classe eut ete
+proclame, la musique entama une marche triomphale et tout se debanda.
+Tohu-bohu general. Les professeurs descendaient de l'estrade; les
+eleves sautaient par-dessus les bancs pour rejoindre leurs familles. On
+s'embrassait, on s'appelait: "Par ici! par ici!" Les soeurs des laureats
+s'en allaient fierement avec les couronnes de leurs freres. Les robes de
+soie faisaient froufrou a travers les chaises... Immobile derriere un
+arbre, le petit Chose regardait passer les belles dames, tout malingre
+et tout honteux dans son habit rape.
+
+Peu a peu la cour se desemplit. A la grande porte, le principal et M.
+Viot se tenaient debout, caressant les enfants au passage, saluant les
+parents jusqu'a terre.
+
+"A l'annee prochaine, a l'annee prochaine!" disait le principal avec un
+sourire calin... les clefs de M. Viot tintaient, pleines de caresses:
+"Frinc! frinc! frinc! Revenez-nous l'annee prochaine."
+
+Les enfants se laissaient embrasser negligemment et franchissaient
+l'escalier d'un bond.
+
+Ceux-la montaient dans de belles voitures armoriees, ou les meres et les
+soeurs rangeaient leurs grandes jupes pour faire place: clic! clac!...
+en route vers le chateau!... Nous allons revoir nos parcs, nos pelouses,
+l'escarpolette sous les acacias, les volieres pleines d'oiseaux rares,
+la piece d'eau avec ses deux cygnes, et la grande terrasse a balustres
+ou l'on prend des sorbets le soir.
+
+D'autres grimpaient dans les chars a banc de famille, a cote de jolies
+filles riant a belles dents sous leurs coiffes blanches. La fermiere
+conduisait avec sa chaine d'or autour du cou... Fouette, Mathurine! On
+retourne a la metairie; on va manger des beurrees, boire du vin muscat,
+chasser a la pipee tout le jour et se rouler dans le foin qui sent bon!
+
+Heureux enfants! Ils s'en allaient, ils partaient tous... Ah! si j'avais
+pu partir moi aussi...
+
+
+
+VIII
+
+LES YEUX NOIRS
+
+MAINTENANT le college est desert. Tout le monde est parti... D'un bout
+des dortoirs a l'autre, des escadrons de gros rats font des charges
+de cavalerie en plein jour. Les ecritoires se dessechent au fond des
+pupitres. Sur les arbres des cours, la division des moineaux est en
+fete; ces messieurs ont invite tous leurs camarades de la ville, ceux de
+l'eveche, ceux de la sous-prefecture, et, du matin jusqu'au soir, c'est
+un pepiage assourdissant.
+
+De sa chambre, sous les combles, le petit Chose les ecoute en
+travaillant. On l'a garde par charite, dans la maison, pendant les
+vacances. Il en profite pour etudier a mort les philosophes grecs.
+Seulement, la chambre est trop chaude et les plafonds trop bas. On
+etouffe la-dessous... Pas de volets aux fenetres. Le soleil entre comme
+une torche et met le feu partout. Le platre des solives craque, se
+detache... De grosses mouches, alourdies par la chaleur, dorment collees
+aux vitres... Le petit Chose lui, fait de grands efforts pour ne pas
+dormir. Sa tete est lourde comme du plomb; ses paupieres battent.
+
+Travaille donc, Daniel Eyssette!... Il faut reconstruire le foyer...
+Mais non! Il ne peut pas... Les lettres de son livre dansent devant ses
+yeux, puis, ce livre qui tourne, puis la table, puis la chambre. Pour
+chasser cet etrange assoupissement, le petit Chose se leve, fait
+quelques pas; arrive devant la porte, il chancelle et tombe a terre
+comme une masse, foudroye par le sommeil.
+
+Au-dehors, les moineaux piaillent; les cigales chantent a tue-tete; les
+platanes, blancs de poussiere, s'ecaillent au soleil en etirant leur
+mille branches.
+
+Le petit Chose fait un reve singulier; il lui semble qu'on frappe a la
+porte de sa chambre, et qu'une voix eclatante l'appelle par son nom:
+"Daniel, Daniel!..." Cette voix, il la reconnait. C'est du meme ton
+qu'elle criait autrefois: "Jacques, tu es un ane!"
+
+Les coups redoublent a la porte: "Daniel, mon Daniel, c'est ton pere;
+ouvre vite."
+
+Oh! l'affreux cauchemar. Le petit Chose veut repondre, aller ouvrir. Il
+se redresse sur son coude: mais sa tete est trop lourde, il retombe et
+perd connaissance...
+
+Quand le petit Chose revient a lui, il est tout etonne de se trouver
+dans une couchette bien blanche, entouree de grands rideaux bleus qui
+font de l'ombre tout autour... Lumiere douce, chambre tranquille. Pas
+d'autre bruit que le tic-tac d'une horloge et le tintement d'une cuiller
+dans la porcelaine... Le petit Chose ne sait pas ou il est; mais il se
+trouve tres bien. Les rideaux s'entrouvrent. M. Eyssette pere, une tasse
+a la main, se penche vers lui avec un bon sourire et des larmes plein
+les yeux. Le petit Chose peut continuer son reve.
+
+"Est-ce vous, pere? Est-ce bien vous?
+
+--Oui, mon Daniel; oui, mon cher enfant, c'est moi
+
+--Ou suis-je donc?
+
+--A l'infirmerie, depuis huit jours...; maintenant tu es gueri, mais tu
+as ete bien malade...
+
+--Mais vous, mon pere, comment etes-vous la? Embrassez-moi donc
+encore!... Oh! tenez! de vous voir, il me semble que je reve toujours."
+
+M. Eyssette pere l'embrasse:
+
+"Allons! couvre-toi, sois sage... Le medecin ne veut pas que tu parles."
+
+Et pour empecher l'enfant de parler, le brave homme parle tout le temps.
+
+"Figure-toi qu'il y a huit jours, la Compagnie vinicole m'envoie faire
+une tournee dans les Cevennes. Tu penses si j'etais content: une
+occasion de voir mon Daniel! J'arrive au college... On t'appelle, on
+te cherche... Pas de Daniel. Je me fais conduire a ta chambre: la clef
+etait en dedans... Je frappe: personne. Vlan! j'enfonce ta porte
+d'un coup de pied, et je te trouve la, par terre, avec une fievre de
+cheval!... Ah! pauvre enfant, comme tu as ete malade! Cinq jours de
+delire! Je ne t'ai pas quitte d'une minute... Tu battais la campagne
+tout le temps; tu parlais toujours de reconstruire le foyer. Quel foyer?
+dis!... Tu criais: "Pas de clefs! otez les clefs des serrures!" Tu ris?
+Je te jure que je ne riais pas, moi. Dieu! quelles nuits tu m'as fait
+passer!... Comprends-tu cela! M. Viot--c'est bien M. Viot, n'est-ce
+pas?--qui voulait m'empecher de coucher dans le college! Il invoquait le
+reglement... Ah! bien oui, le reglement! Est-ce que je le connais, moi,
+son reglement? Ce cuistre-la croyait me faire peur en me remuant ses
+clefs sous le nez. Je l'ai poliment remis a sa place, va!"
+
+Le petit Chose fremit de l'audace de M. Eyssette; puis oubliant bien
+vite les clefs de M. Viot: "Et ma mere?" demande-t-il, en etendant ses
+bras comme si sa mere etait la, a portee de ses caresses.
+
+"Si tu te decouvres, tu ne sauras rien, repondit M. Eyssette d'un ton
+fache. Voyons! couvre-toi... Ta mere va bien, elle est chez l'oncle
+Baptiste.
+
+--Et Jacques?
+
+--Jacques? c'est un ane!... Quand je dis un ane, tu comprends, c'est une
+facon de parler... Jacques est un tres brave enfant, au contraire... Ne
+te decouvre donc pas, mille diables!... Sa position est fort jolie. Il
+pleure toujours, par exemple. Mais, du reste, il est tres content. Son
+directeur l'a pris pour secretaire... Il n'a rien a faire qu'a ecrire
+sous la dictee... Une situation fort agreable.
+
+--Il sera donc toute sa vie condamne a ecrire sous la dictee, ce pauvre
+Jacques!..."
+
+Disant cela, le petit Chose se met a rire de bon coeur, et M. Eyssette
+rit de le voir rire, tout en le grondant a cause de cette maudite
+couverture qui se derange toujours...
+
+Oh! bienheureuse infirmerie! Quelles heures charmantes le petit Chose
+passe entre les rideaux bleus de sa couchette!... M. Eyssette ne le
+quitte pas; il reste la tout le jour, assis pres du chevet, et le petit
+Chose voudrait que M. Eyssette ne s'en allat jamais... Helas! c'est
+impossible. La Compagnie vinicole a besoin de son voyageur. Il faut
+reprendre la tournee des Cevennes...
+
+Apres le depart de son pere, l'enfant reste seul, dans l'infirmerie
+silencieuse... Il passe ses journees a lire, au fond d'un grand fauteuil
+roule pres de la fenetre. Matin et soir, la jaune Mme Cassagne lui
+apporte ses repas. Le petit Chose boit le bol de bouillon, suce
+l'aileron de poulet, et dit: "Merci, madame!" Rien de plus. Cette femme
+sent les fievres et lui deplait; il ne la regarde meme pas.
+
+Or, un matin qu'il vient de faire son: "Merci, madame!" tout sec comme
+a l'ordinaire, sans quitter son livre des yeux, il est bien etonne
+d'entendre une voix tres douce lui dire: "Comment cela va-t-il
+aujourd'hui, monsieur Daniel?"
+
+Le petit Chose leve la tete, et devinez ce qu'il voit?... Les yeux
+noirs, les yeux noirs en personne, immobiles et souriants devant lui!...
+
+Les yeux noirs annoncent a leur ami que la femme jaune est malade et
+qu'ils sont charges de faire son service. Ils ajoutent en se baissant
+qu'ils eprouvent beaucoup de joie a voir M. Daniel retabli; puis ils se
+retirent avec une profonde reverence, en disant qu'ils reviendront le
+meme soir. Le meme soir, en effet, les yeux noirs sont revenus, et le
+lendemain matin aussi, et, le lendemain soir encore. Le petit Chose est
+ravi. Il benit sa maladie, la maladie de la femme jaune, toutes les
+maladies du monde; si personne n'avait ete malade, il n'aurait jamais eu
+de tete-a-tete avec les yeux noirs.
+
+Oh! bienheureuse infirmerie! Quelles heures charmantes le petit Chose
+passe dans son fauteuil de convalescent, roule pres de la fenetre!... Le
+matin, les yeux noirs ont sous leurs grands cils un tas de paillettes
+d'or que le soleil fait reluire; le soir, ils resplendissent doucement
+et font, dans l'ombre autour d'eux, de la lumiere d'etoile... Le petit
+Chose reve aux yeux noirs toutes les nuits, il n'en dort plus. Des
+l'aube, le voila sur pied pour se preparer a les recevoir: il a tant de
+confidences a leur faire!... Puis, quand les yeux noirs arrivent, il ne
+leur dit rien.
+
+Les yeux noirs ont l'air tres etonnes de ce silence. Ils vont et
+viennent dans l'infirmerie, et trouvent mille pretextes pour rester pres
+du malade, esperant toujours qu'il se decidera a parler; mais ce damne
+de petit Chose ne se decide pas.
+
+Quelquefois, cependant, il s'arme de tout son courage et commence ainsi
+bravement: "Mademoiselle!..."
+
+Aussitot les yeux noirs s'allument et le regardent en souriant. Mais
+de les voir sourire ainsi, le malheureux perd la tete, et d'une voix
+tremblante, il ajoute: "Je vous remercie de vos bontes pour moi." Ou
+bien encore: "Le bouillon est excellent ce matin."
+
+Alors les yeux noirs font une jolie petite moue qui signifie: "Quoi! ce
+n'est que cela!" Et ils s'en vont en soupirant.
+
+Quand ils sont partis, le petit Chose se desespere: "Oh! des demain, des
+demain sans faute, je leur parlerai."
+
+Et puis le lendemain c'est encore a recommencer.
+
+Enfin, de guerre lasse et sentant bien qu'il n'aura jamais le courage
+de dire ce qu'il pense aux yeux noirs, le petit Chose se decide a leur
+ecrire... Un soir, il demande de l'encre et du papier, pour une lettre
+importante, oh! tres importante... Les yeux noirs ont sans doute devine
+quelle est la lettre dont il s'agit; ils sont si malins, les yeux
+noirs!... Vite, vite, ils courent chercher de l'encre et du papier, les
+posent devant le malade, et s'en vont en riant, tout seuls.
+
+Le petit Chose se met a ecrire; il ecrit toute la nuit; puis, quand le
+matin est venu, il s'apercoit que cette interminable lettre ne contient
+que trois mots, vous m'entendez bien; seulement ces trois mots sont les
+plus eloquents du monde, et il compte qu'ils produiront un tres grand
+effet.
+
+Attention, maintenant!... Les yeux noirs vont venir... Le petit Chose
+est tres emu; il a prepare sa lettre d'avance et se jure de la remettre
+des qu'on arrivera... Voici comment cela va se passer. Les yeux noirs
+entreront, ils poseront le bouillon et le poulet sur la table. "Bonjour,
+monsieur Daniel!..." Alors, lui, leur dira tout de suite, tres
+courageusement: "Gentils yeux noirs, voici une lettre pour vous."
+
+Mais chut!... Un pas d'oiseau dans le corridor... Les yeux noirs
+approchent... Le petit Chose tient la lettre a la main. Son coeur bat;
+il va mourir...
+
+La porte s'ouvre... Horreur!...
+
+A la place des yeux noirs, parait la vieille fee, la terrible fee aux
+lunettes.
+
+Le petit Chose n'ose pas demander d'explications; mais il est
+consterne... Pourquoi ne sont-ils pas revenus?... Il attend le soir avec
+impatience... Helas!... le soir encore, les yeux noirs ne viennent pas,
+ni le lendemain non plus, ni les jours d'apres, ni jamais.
+
+On a chasse les yeux noirs. On les a renvoyes aux Enfants trouves, ou
+ils resteront enfermes pendant quatre ans, jusqu'a leur majorite... Les
+yeux noirs volaient du sucre!...
+
+Adieu les beaux jours de l'infirmerie! les yeux noirs s'en sont alles,
+et pour comble de malheur, voila les eleves qui reviennent... Eh quoi!
+deja la rentree... Oh! que ces vacances ont ete courtes!
+
+Pour la premiere fois depuis six semaines, le petit Chose descend dans
+les cours, pale, maigre, plus petit Chose que jamais... Tout le college
+se reveille. On le lave du haut en bas. Les corridors ruissellent d'eau.
+Ferocement, comme toujours, les clefs de M. Viot se demenent. Terrible
+M. Viot, il a profite des vacances pour ajouter quelques articles a son
+reglement et quelques clefs a son trousseau. Le petit Chose n'a qu'a
+bien se tenir.
+
+Chaque jour, il arrive des eleves... Clic! clac! On revoit devant la
+porte les chars a bancs et les berlines de la distribution des prix...
+Quelques anciens manquent a l'appel, mais des nouveaux les remplacent.
+Les divisions se reforment. Cette annee comme l'an dernier, le petit
+Chose aura l'etude des moyens. Le pauvre pion tremble deja. Apres tout,
+qui sait? Les enfants seront peut-etre moins mechants cette annee-ci.
+
+Le matin de la rentree, grande musique a la chapelle. C'est la messe du
+Saint-Esprit... _Veni, creator Spiritus!..._ Voici M. le principal
+avec son bel habit noir et la petite palme d'argent a la boutonniere.
+Derriere lui, se tient l'etat-major des professeurs en toge de
+ceremonie: les sciences ont l'hermine orange; les humanites, l'hermine
+blanche. Le professeur de seconde, un freluquet, s'est permis des gants
+de couleur tendre et une toque de fantaisie; M. Viot n'a pas l'air
+content. _Veni, creator Spiritus!..._ Au fond de l'eglise, pele-mele
+avec les eleves, le petit Chose regarde d'un oeil d'envie les toges
+majestueuses et les palmes d'argent... Quand sera-t-il professeur, lui
+aussi?... Quand pourra-t-il reconstruire le foyer? Helas! avant d'en
+arriver la, que de temps encore et que de peines! _Veni, creator
+Spiritus!..._ Le petit Chose se sent l'ame triste; l'orgue lui donne
+envie de pleurer... Tout a coup, la-bas, dans un coin du choeur, il
+apercoit une belle figure ravagee qui lui sourit.. Ce sourire fait du
+bien au petit Chose, et, de revoir l'abbe Germane, le voila plein de
+courage et tout ragaillardi! _Veni, creator Spiritus!..._
+
+Deux jours apres la messe du Saint-Esprit, nouvelles solennites. C'etait
+la fete du principal... Ce jour-la--de temps immemorial--, tout le
+college celebre la Saint-Theophile sur l'herbe, a grand renfort de
+viandes froides et de vins de Limoux. Cette fois, comme a l'ordinaire,
+M. le principal n'epargne rien pour donner du retentissement a ce petit
+festival de famille, qui satisfait les instincts genereux de son coeur,
+sans nuire cependant aux interets de son college. Des l'aube, on
+s'emplit tous--eleves et maitres--dans de grandes tapissieres pavoisees
+aux couleurs municipales, et le convoi part au galop, trainant a sa
+suite, dans deux enormes fourgons, les paniers de vin mousseux et les
+corbeilles de mangeaille... En tete, sur le premier char, les gros
+bonnets et la musique. Ordre aux ophicleides de jouer tres fort. Les
+fouets claquent, les grelots sonnent, les piles d'assiettes se heurtent
+contre les gamelles de fer-blanc... Tout Sarlande en bonnet de nuit se
+met aux fenetres pour voir passer la fete du principal.
+
+C'est a la Prairie que le gala doit avoir lieu. A peine arrive, on
+etend des nappes sur l'herbe, et les enfants crevent de rire en voyant
+messieurs les professeurs assis au frais dans les violettes comme de
+simples collegiens... Les tranches de pate circulent. Les bouchons
+sautent. Les yeux flambent. On parle beaucoup... Seul, au milieu de
+l'animation generale, le petit Chose a l'air preoccupe. Tout a coup on
+le voit rougir... M. le principal vient de se lever, un papier a la
+main: "Messieurs, on me remet a l'instant meme quelques vers que
+m'adresse un poete anonyme. Il parait que notre Pindare ordinaire,
+M. Viot, a un emule cette annee. Quoique ces vers soient un peu trop
+flatteurs pour moi, je vous demande la permission de vous les lire.
+
+--Oui, oui... lisez... lisez!..."
+
+Et de sa belle voix des distributions, M. le principal commence la
+lecture...
+
+C'est un compliment assez bien tourne, plein de rimes aimables a
+l'adresse du principal et de tous ces messieurs. Une fleur pour chacun.
+La fee aux lunettes elle-meme n'est pas oubliee. Le poete l'appelle
+"l'ange du refectoire", ce qui est charmant.
+
+On l'applaudit longuement. Quelques voix demandent l'auteur. Le petit
+Chose se leve, rouge comme un pepin de grenade, et s'incline avec
+modestie. Acclamations generales. Le petit Chose devient le heros de la
+fete. Le principal veut l'embrasser. De vieux professeurs lui serrent la
+main d'un air entendu. Le regent de seconde lui demande ses vers pour
+les mettre dans le journal. Le petit Chose est tres content; tout cet
+encens lui monte au cerveau avec les fumees du vin de Limoux. Seulement,
+et ceci le degrise un peu, il croit entendre l'abbe Germane murmurer:
+"L'imbecile!" et les clefs de son rival grincer ferocement.
+
+Ce premier enthousiasme apaise, M. le principal frappe dans ses mains
+pour reclamer le silence.
+
+"Maintenant, Viot, a votre tour! apres la Muse badine, la Muse severe."
+
+M. Viot tire gravement de sa poche un cahier relie, gros de promesses,
+et commence sa lecture en jetant sur le petit Chose un regard de cote.
+
+L'oeuvre de M. Viot est une idylle, une idylle toute virgilienne
+en l'honneur du reglement. L'eleve Menalque et l'eleve Dorilas s'y
+repondent en strophes alternees... L'eleve Menalque est d'un college
+ou fleurit le reglement; l'eleve Dorilas, d'un autre college d'ou le
+reglement est exile... Menalque dit les plaisirs austeres d'une forte
+discipline; Dorilas, les joies infecondes d'une folle liberte.
+
+A la fin, Dorilas est terrasse. Il remet entre les mains de son
+vainqueur le prix de la lutte, et tous deux, unissant leurs voix,
+entonnent un chant d'allegresse a la gloire du reglement.
+
+Le poeme est fini... Silence de mort!... Pendant la lecture, les enfants
+ont emporte leurs assiettes a l'autre bout de la prairie, et mangent
+leurs pates, tranquilles, loin, bien loin, de l'eleve Menalque et
+Dorilas. M. Viot les regarde de sa place avec un sourire amer... Les
+professeurs ont tenu bon, mais pas un n'a le courage d'applaudir...
+Infortune M. Viot! C'est une vraie deroute.. Le principal essaie de le
+consoler: "Le sujet etait aride, messieurs, mais le poete s'en est bien
+tire."
+
+"Moi, je trouve cela tres beau", dit effrontement le petit Chose, a qui
+son triomphe commence a faire peur.
+
+Lachetes perdues! M. Viot ne veut pas etre console. Il s'incline sans
+repondre et garde son sourire amer... Il le garde tout le jour, et le
+soir, en rentrant, au milieu des chants des eleves, des couacs de la
+musique et du fracas des tapissieres roulant sur les paves de la ville
+endormie, le petit Chose entend dans l'ombre, pres de lui, les clefs de
+son rival qui grondent d'un air mechant: "Frinc! frinc! frinc! monsieur
+le poete, nous vous revaudrons cela!"
+
+
+
+IX
+
+L'AFFAIRE BOUCOYRAN
+
+Avec la Saint-Theophile, voila les vacances enterrees.
+
+Les jours qui suivirent furent tristes; un vrai lendemain de mardi gras.
+Personne ne se sentait en train, ni les maitres, ni les eleves. On
+s'installait... Apres deux grands mois de repos, le college avait peine
+a reprendre son va-et-vient habituel. Les rouages fonctionnaient mal,
+comme ceux d'une vieille horloge, qu'on aurait depuis longtemps oublie
+de remonter. Peu a peu, cependant, grace aux efforts de M. Viot, tout se
+regularisa. Chaque jour, aux memes heures, au son de la meme cloche, on
+vit de petites portes s'ouvrir dans les cours et des litanies d'enfants,
+roides comme des soldats de bois, defiler deux par deux sous les arbres;
+puis la cloche sonnait encore, ding! dong!--et les memes enfants
+repassaient sous les memes petites portes. Ding! dong! Levez-vous.
+Ding! dong! Couchez-vous. Ding! dong! Instruisez-vous! Ding! dong!
+Amusez-vous. Et cela pour toute l'annee.
+
+O triomphe du reglement! Comme l'eleve Menalque aurait ete heureux de
+vivre, sous la ferule de M. Viot, dans le college modele de Sarlande...
+
+Moi seul, je faisais ombre a cet adorable tableau. Mon etude ne marchait
+pas. Les terribles _moyens_ m'etaient revenus de leurs montagnes, plus
+laids, plus apres, plus feroces que jamais. De mon cote, j'etais aigri;
+la maladie m'avait rendu nerveux et irritable; je ne pouvais plus rien
+supporter... Trop doux l'annee precedente, je fus trop severe cette
+annee... J'esperais ainsi mater ces mechants droles, et, pour la moindre
+incartade, je foudroyais toute l'etude de pensums et de retenues...
+
+Ce systeme ne me reussit pas. Mes punitions, a force d'etre prodiguees,
+se deprecierent et tomberent aussi bas que les assignats de l'an IV...
+Un jour, je me sentis deborde. Mon etude etait en pleine revolte, et je
+n'avais plus de munitions pour faire tete a l'emeute. Je me vois encore
+dans ma chaire, me debattant comme un beau diable, au milieu des
+cris, des pleurs, des grognements, des sifflements: "A la porte!...
+Cocorico!... kss!... kss!... Plus de tyrans!... C'est une injustice!..."
+Et les encriers pleuvaient, et les papiers maches s'epataient sur mon
+pupitre, et tous ces petits monstres--sous pretexte de reclamations--se
+pendaient par grappes a ma chaire, avec des hurlements de macaques.
+
+Quelquefois, en desespoir de cause, j'appelais M. Viot a mon secours.
+Pensez quelle humiliation! Depuis la Saint-Theophile, l'homme aux clefs
+me tenait rigueur et je le sentais heureux de ma detresse. Quand il
+entrait dans l'etude brusquement, ses clefs a la main, c'etait comme une
+pierre dans un etang de grenouilles: en un clin d'oeil tout le monde se
+retrouvait a sa place, le nez sur les livres. On aurait entendu voler
+une mouche. M. Viot se promenait un moment de long en large, agitant son
+trousseau de ferraille, au milieu du grand silence; puis il me regardait
+ironiquement et se retirait sans rien dire.
+
+J'etais tres malheureux. Les maitres, mes collegues, se moquaient de
+moi. Le principal, quand je le rencontrais, me faisait mauvais accueil;
+il y avait sans doute du M. Viot la-dessous... Pour m'achever, survint
+Boucoyran.
+
+Oh! cette affaire Boucoyran! Je suis sur qu'elle est restee dans
+les annales du college et que les Sarlandais en parlent encore
+aujourd'hui... Moi aussi, je veux en parler de cette terrible affaire.
+Il est temps que le public sache la verite...
+
+Quinze ans, de gros pieds, de gros yeux, de grosses mains, pas de front,
+et l'allure d'un valet de ferme: tel etait le marquis de Boucoyran,
+terreur de la cour des moyens et seul echantillon de la noblesse
+cevenole au college de Sarlande. Le principal tenait beaucoup a cet
+eleve, en consideration du vernis aristocratique que sa presence donnait
+a l'etablissement. Dans le college, on ne l'appelait que le "marquis".
+Tout le monde le craignait; moi-meme je subissais l'influence generale
+et je ne lui parlais qu'avec des menagements.
+
+Pendant quelque temps, nous vecumes en assez bons termes.
+
+M. le marquis avait bien par-ci par-la certaines facons impertinentes de
+me regarder ou de me repondre qui rappelaient par trop l'Ancien Regime,
+mais j'affectais de n'y point prendre garde, sentant que j'avais affaire
+a forte partie.
+
+Un jour cependant, ce faquin de marquis se permit de repliquer, en
+pleine etude, avec une insolence telle que je perdis toute patience.
+
+"Monsieur de Boucoyran, lui dis-je en essayant de garder mon sang-froid,
+prenez vos livres et sortez sur-le-champ."
+
+C'etait un acte d'autorite inoui pour ce drole. Il en resta stupefait et
+me regarda, sans bouger de sa place, avec des gros yeux.
+
+Je compris que je m'engageais dans une mechante affaire, mais j'etais
+trop avance pour reculer.
+
+"Sortez, monsieur de Boucoyran!..." commandai-je de nouveau.
+
+Les eleves attendaient, anxieux... Pour la premiere fois, j'avais du
+silence.
+
+A ma seconde injonction, le marquis, revenu de sa surprise, me repondit,
+il fallait voir de quel air: "Je ne sortirai pas!"
+
+Il y eut parmi toute l'etude, un murmure d'admiration. Je me levai dans
+ma chaire, indigne.
+
+"Vous ne sortirez pas, monsieur?... C'est ce que nous allons voir."
+
+Et je descendis...
+
+Dieu m'est temoin qu'a ce moment-la toute idee de violence etait bien
+loin de moi; je voulais seulement intimider le marquis par la fermete
+de mon attitude; mais, en me voyant descendre de ma chaire, il se mit a
+ricaner d'une facon si meprisante, que j'eus le geste de le prendre au
+collet pour le faire sortir de son banc.
+
+Le miserable tenait cachee sous sa tunique une enorme regle en fer. A
+peine eus-je leve la main, qu'il m'assena sur le bras un coup terrible.
+La douleur m'arracha un cri.
+
+Toute l'etude battit des mains.
+
+"Bravo, marquis!"
+
+Pour le coup, je perdis la tete. D'un bond, je fus sur la table, d'un
+autre sur le marquis; et alors, le prenant a la gorge, je fis si bien,
+des pieds, des poings, des dents, de tout, que je l'arrachai de sa place
+et qu'il s'en alla rouler hors de l'etude jusqu'au milieu de la cour...
+Ce fut l'affaire d'une seconde; je ne me serais jamais cru tant de
+vigueur.
+
+Les eleves etaient consternes. On ne criait plus: "Bravo, marquis!"
+On avait peur. Boucoyran, le fort des forts, mis a la raison par ce
+gringalet de pion! Quelle aventure!... Je venais de gagner en autorite
+ce que le marquis venait de perdre en prestige.
+
+Quand je remontai dans ma chaire, pale encore et tremblant d'emotion,
+tous les visages se pencherent vivement sur les pupitres. L'etude etait
+matee. Mais le principal, M. Viot, qu'allaient-ils penser de cette
+affaire? Comment! j'avais ose lever la main sur un eleve! sur le marquis
+de Boucoyran! sur le noble du college! Je voulais donc me faire chasser!
+
+Ces reflexions, qui me venaient un peu tard, me troublerent dans mon
+triomphe. J'eus peur, a mon tour. Je me disais: "C'est sur, le marquis
+est alle se plaindre." Et, d'une minute a l'autre, je m'attendais a voir
+entrer le principal. Je tremblai jusqu'a la fin de l'etude; pourtant,
+personne ne vint.
+
+A la recreation, je fus tres etonne de voir Boucoyran rire et jouer avec
+les autres. Cela me rassura un peu; et, comme toute la journee se passa
+sans encombres, je m'imaginai que mon drole se tiendrait coi et que j'en
+serai quitte pour la peur.
+
+Par malheur, le jeudi suivant etait jour de sortie, M. le marquis ne
+rentra pas au dortoir. J'eus comme un pressentiment et je ne dormis pas
+de toute la nuit.
+
+Le lendemain, a la premiere etude, les eleves chuchotaient en regardant
+la place de Boucoyran qui restait vide. Sans en avoir l'air, je mourais
+d'inquietude.
+
+Vers les sept heures, la porte s'ouvrit d'un coup sec. Tous les enfants
+se leverent.
+
+J'etais perdu...
+
+Le principal entra le premier, puis M. Viot derriere lui, puis enfin
+un grand vieux, boutonne jusqu'au menton dans une longue redingote et
+cravate d'un col de crin haut de quatre doigts. Celui-la, je ne le
+connaissais pas, mais je compris tout de suite que c'etait M. de
+Boucoyran le pere. Il tortillait sa longue moustache et bougonnait entre
+ses dents.
+
+Je n'eus pas meme le courage de descendre de ma chaire pour faire
+honneur a ces messieurs; eux non plus, en entrant, ne me saluerent pas.
+Ils prirent position tous les trois au milieu de l'etude et, jusqu'a
+leur sortie, ne regarderent pas une seule fois de mon cote.
+
+Ce fut le principal qui ouvrit le feu.
+
+"Messieurs, dit-il en s'adressant aux eleves, nous venons ici remplir
+une mission penible, tres penible. Un de vos maitres s'est rendu
+coupable d'une faute si grave, qu'il est de notre devoir de lui infliger
+un blame public."
+
+La-dessus le voila parti a m'infliger un blame qui dura au moins un
+grand quart d'heure. Tous les faits denatures: le marquis etait le
+meilleur eleve du college; je l'avais brutalise sans raison, sans
+excuse. Enfin j'avais manque a tous mes devoirs.
+
+Que repondre a ces accusations?
+
+De temps en temps, j'essayais de me defendre. "Pardon, monsieur le
+principal!..." Mais le principal ne m'ecoutait pas, et il m'infligea son
+blame jusqu'au bout.
+
+Apres lui, M. de Boucoyran, le pere, prit la parole et de quelle
+facon!... Un veritable requisitoire. Malheureux pere! On lui avait
+presque assassine son enfant. Sur ce pauvre petit etre sans defense, on
+s'etait rue comme... comme... comment dirait-il?... comme un buffle,
+comme un buffle sauvage. L'enfant gardait le lit depuis deux jours.
+Depuis deux jours, sa mere en larmes, le veillait...
+
+Ah! s'il avait eu affaire a un homme, c'est lui, M. de Boucoyran le
+pere, qui se serait charge de venger son enfant! Mais On n'etait qu'un
+galopin dont il avait pitie. Seulement qu'On se le tint pour dit: si
+jamais On touchait encore a un cheveu de son fils, On se ferait couper
+les deux oreilles tout net...
+
+Pendant ce beau discours, les eleves riaient sous cape, et les clefs de
+M. Viot fretillaient de plaisir. Debout, dans sa chaire, pale de
+rage, le pauvre On ecoutait toutes ces injures, devorait toutes ces
+humiliations et se gardait bien de repondre. Si On avait repondu, On
+aurait ete chasse du college; et alors ou aller?
+
+Enfin, au bout d'une heure, quand ils furent a sec d'eloquence, ces
+trois messieurs se retirerent. Derriere eux, il se fit dans l'etude un
+grand brouhaha. J'essayai, mais vainement, d'obtenir un peu de silence;
+les enfants me riaient au nez. L'affaire Boucoyran avait acheve de tuer
+mon autorite.
+
+Oh! ce fut une terrible affaire!
+
+Toute la ville s'en emut... Au Petit-Cercle, au Grand-Cercle, dans les
+cafes, a la musique, on ne parlait pas d'autre chose. Les gens bien
+informes donnaient des details a faire dresser les cheveux. Il parait
+que ce maitre d'etude etait un monstre, un ogre. Il avait torture
+l'enfant avec des raffinements inouis de cruaute. En parlant de lui, on
+ne disait plus que "le bourreau".
+
+Quand le jeune Boucoyran s'ennuya de rester au lit, ses parents
+l'installerent sur une chaise longue, au plus bel endroit de leur
+salon, et pendant huit jours, ce fut a travers ce salon une procession
+interminable. L'interessante victime etait l'objet de toutes les
+attentions.
+
+Vingt fois de suite, on lui faisait raconter son histoire, et a
+chaque fois, le miserable inventait quelque nouveau detail. Les meres
+fremissaient; les vieilles demoiselles l'appelaient "pauvre ange!"
+et lui glissaient des bonbons. Le journal de l'opposition profita de
+l'aventure et fulmina contre le college un article terrible au profit
+d'un etablissement religieux des environs....
+
+Le principal etait furieux; et, s'il ne me renvoya pas, je ne le dus
+qu'a la protection du recteur.... Helas! il eut mieux valu pour moi etre
+renvoye tout de suite. Ma vie dans le college etait devenue impossible.
+Les enfants ne m'ecoutaient plus; au moindre mot, ils me menacaient de
+faire comme Boucoyran, d'aller se plaindre a leur pere. Je finis par ne
+plus m'occuper d'eux.
+
+Au milieu de tout cela, j'avais une idee fixe: me venger des Boucoyran.
+Je revoyais toujours la figure impertinente du vieux marquis, et mes
+oreilles etaient restees rouges de la menace qui leur avait ete faite.
+D'ailleurs eusse-je voulu oublier ces affronts, je n'aurais pas pu y
+parvenir; deux fois par semaine, les jours de promenade, quand les
+divisions passaient devant le cafe de l'Eveche, j'etais sur de trouver
+M. de Boucoyran, le pere, plante devant la porte, au milieu d'un groupe
+d'officiers de la garnison, tous nu-tete et leurs queues de billard a
+la main. Ils nous regardaient venir de loin avec des rires goguenards;
+puis, quand la division etait a portee de la voix, le marquis criait
+tres fort, en me toisant d'un air de provocation: "Bonjour, Boucoyran!"
+
+"Bonjour, mon pere!" glapissait l'affreux enfant du milieu des rangs. Et
+les officiers, les eleves, les garcons du cafe, tout le monde riait....
+
+Le "Bonjour, Boucoyran!" etait devenu un supplice pour moi, et pas moyen
+de m'y soustraire. Pour aller a la Prairie, il fallait absolument passer
+devant le cafe de l'Eveche, et pas une fois mon persecuteur ne manquait
+au rendez-vous.
+
+J'avais par moments des envies folles d'aller a lui et de le provoquer;
+mais deux raisons me retenaient: d'abord toujours la peur d'etre chasse,
+puis la rapiere du marquis, une grande diablesse de colichemarde qui
+avait fait tant de victimes lorsqu'il etait dans les gardes du corps.
+
+Pourtant, un jour, pousse a bout, j'allai trouver Roger, le maitre
+d'armes et, de but en blanc, je lui declarai ma resolution de me mesurer
+avec le marquis. Roger, a qui je n'avais pas parle depuis longtemps,
+m'ecouta d'abord avec une certaine reserve; mais, quand j'eus fini, il
+eut un mouvement d'effusion et me serra chaleureusement les deux mains.
+
+"Bravo! monsieur Daniel! Je le savais bien, moi, qu'avec cet air-la
+vous ne pouviez pas etre un mouchard. Aussi, pourquoi diable etiez-vous
+toujours fourre avec votre M. Viot? Enfin, on vous retrouve; tout est
+oublie. Votre main! Vous etes un noble coeur! Maintenant, a votre
+affaire! Vous avez ete insulte? Bon! Vous voulez en tirer reparation?
+Tres bien! Vous ne savez pas le premier mot des armes? Bon! bon! tres
+bien! tres bien! Vous voulez que je vous empeche d'etre embroche par ce
+vieux dindon? Parfait! Venez a la salle, et, dans six mois, c'est vous
+qui l'embrocherez."
+
+D'entendre cet excellent Roger epouser ma querelle avec tant d'ardeur,
+j'etais rouge de plaisir. Nous convinmes des lecons: trois heures par
+semaine; nous convinmes aussi du prix qui serait un prix exceptionnel
+(exceptionnel en effet! j'appris plus tard qu'on me faisait payer deux
+fois plus cher que les autres). Quand toutes ces conventions furent
+reglees, Roger passa familierement son bras sous le mien.
+
+"Monsieur Daniel, me dit-il, il est trop tard pour prendre aujourd'hui
+notre premiere lecon; mais nous pouvons toujours aller conclure notre
+marche au cafe Barbette. Allons! voyons, pas d'enfantillage! est-ce
+qu'il vous fait peur, par hasard, le cafe Barbette?... Venez donc,
+sacrebleu! tirez-vous un peu de ce saladier de cuistres. Vous trouverez
+la-bas des amis, de bons garcons, triple nom! de nobles coeurs, et vous
+quitterez vite avec eux ces manieres de femmelette qui vous font tort."
+
+Helas! je me laissai tenter. Nous allames au cafe Barbette. Il etait
+toujours le meme, plein de cris, de fumee, de pantalons garance; les
+memes shakos, les memes ceinturons pendaient aux memes pateres.
+
+Les amis de Roger me recurent a bras ouverts. Il avait bien raison,
+c'etaient tous de nobles coeurs! Quand ils connurent mon histoire avec
+le marquis et la resolution que j'avais prise, ils vinrent, l'un apres
+l'autre, me serrer la main: "Bravo, jeune homme, tres bien."
+
+Moi aussi j'etais un noble coeur. Je fis venir un punch, on but a mon
+triomphe, et il fut decide entre nobles coeurs que je tuerais le marquis
+de Boucoyran a la fin de l'annee scolaire.
+
+
+
+X
+
+LES MAUVAIS JOURS
+
+L'hiver etait venu, un hiver sec, terrible et noir, comme il en fait
+dans ces pays de montagnes. Avec leurs grands arbres sans feuilles et
+leur sol gele plus dur que la pierre, les cours du college etaient
+tristes a voir. On se levait avant le jour, aux lumieres; il faisait
+froid; de la glace dans les lavabos.... Les eleves n'en finissaient
+plus; la cloche etait obligee de les appeler plusieurs fois. "Plus vite,
+messieurs!" criaient les maitres en marchant de long en large pour se
+rechauffer.... On formait les rangs en silence, tant bien que mal, et
+on descendait a travers le grand escalier a peine eclaire et les longs
+corridors ou soufflaient les bises mortelles de l'hiver.
+
+Un mauvais hiver pour le petit Chose!
+
+Je ne travaillais plus. A l'etude, la chaleur malsaine du poele me
+faisait dormir. Pendant les classes, trouvant ma mansarde trop froide,
+je courais m'enfermer au cafe Barbette et n'en sortais qu'au dernier
+moment. C'etait la maintenant que Roger me donnait ses lecons; la
+rigueur du temps nous avait chasses de la salle d'armes et nous nous
+escrimions au milieu du cafe avec les queues de billard, en buvant du
+punch. Les sous-officiers jugeaient les coups; tous ces nobles coeurs
+m'avaient decidement admis dans leur intimite et m'enseignaient chaque
+jour une nouvelle botte infaillible pour tuer ce pauvre marquis de
+Boucoyran. Ils m'apprenaient aussi comment on edulcore une absinthe, et
+quand ces messieurs jouaient au billard, c'etait moi qui marquais les
+points....
+
+Un mauvais hiver pour le petit Chose!
+
+Un matin de ce triste hiver, comme j'entrais au cafe Barbette--j'entends
+encore le fracas du billard et le ronflement du gros poele en faience--,
+Roger vint a moi precipitamment: "Deux mots, monsieur Daniel!" et
+m'emmena dans la salle du fond, d'un air tout a fait mysterieux.
+
+Il s'agissait d'une confidence amoureuse.... Vous pensez si j'etais
+fier de recevoir les confidences d'un homme de cette taille. Cela me
+grandissait toujours un peu.
+
+Voici l'histoire. Ce sacripant de maitre d'armes avait rencontre par
+la ville, en un certain endroit qu'il ne pouvait pas nommer, certaine
+personne dont il s'etait follement epris. Cette personne occupait a
+Sarlande une situation tellement elevee,--hum! hum! vous m'entendez
+bien!--tellement extraordinaire, que le maitre d'armes en etait encore
+a se demander comment il avait ose lever les yeux si haut. Et pourtant,
+malgre la situation de la personne--situation tellement elevee,
+tellement, etc.--, il ne desesperait pas de s'en faire aimer, et meme
+il croyait le moment venu de lancer quelques declarations epistolaires.
+Malheureusement les maitres d'armes ne sont pas tres adroits aux
+exercices de la plume. Passe encore s'il ne s'agissait que d'une
+grisette; mais avec une personne dans une situation tellement, etc., ce
+n'etait pas du style de cantine qu'il fallait, et meme un bon poete ne
+serait pas de trop.
+
+"Je vois ce que c'est, dit le petit Chose d'un air entendu; vous avez
+besoin qu'on vous trousse quelques poulets galants pour envoyer a la
+personne, et vous avez songe a moi.
+
+--Precisement, repondit le maitre d'armes.
+
+--Eh bien, je suis votre homme, et nous commencerons quand vous voudrez;
+seulement, pour que nos lettres n'aient pas l'air d'etre empruntees au
+_Parfait secretaire_, il faudra me donner quelques renseignements sur la
+personne....
+
+Le maitre d'armes regarda autour de lui d'un air mefiant, puis tout bas
+il me dit, en me fourrant ses moustaches dans l'oreille:
+
+"C'est une blonde de Paris. Elle sent bon comme une fleur et s'appelle
+Cecilia."
+
+Il ne put pas m'en confier davantage, a cause de la situation de
+la personne, situation tellement, etc.--mais ces renseignements me
+suffisaient, et le soir meme--, pendant l'etude--, j'ecrivis ma premiere
+lettre a la blonde Cecilia.
+
+Cette singuliere correspondance entre le petit Chose et cette
+mysterieuse personne dura pres d'un mois. Pendant un mois, j'ecrivis
+en moyenne deux lettres de passion par jour. De ces lettres, les unes
+etaient tendres et vaporeuses comme le Lamartine d'Elvire, les autres
+enflammees et rugissantes comme le Mirabeau de Sophie. Il y en avait
+qui commencaient par ces mots: _"O Cecilia, quelquefois, sur un rocher
+sauvage..."_ et qui finissaient par ceux-ci: _"On dit qu'on en meurt...
+essayons!"_ Puis, de temps en temps, la Muse s'en melait:
+
+ Oh! ta levre, ta levre ardente!
+ Donne-la-moi! donne-la-moi!
+
+Aujourd'hui, j'en parle en riant; mais a l'epoque, le petit Chose ne
+riait pas, je vous le jure, et tout cela se faisait tres serieusement.
+Quand j'avais termine une lettre, je la donnais a Roger pour qu'il la
+recopiat de sa belle ecriture de sous-officier; lui, de son cote, quand
+il recevait des reponses (car elle repondait, la malheureuse!), il me
+les apportait bien vite, et je basais mes operations la-dessus.
+
+Le jeu me plaisait en somme; peut-etre meme me plaisait-il un peu trop.
+Cette blonde invisible, parfumee comme un lilas blanc, ne me sortait
+plus de l'esprit. Par moments, je me figurais que j'ecrivais pour
+mon propre compte; je remplissais mes lettres de confidences toutes
+personnelles, de maledictions contre la destinee, contre ces etres vils
+et mechants au milieu desquels j'etais oblige de vivre: "O Cecilia, si
+tu savais comme j'ai besoin de ton amour!"
+
+Parfois aussi, quand le grand Roger venait me dire en frisant sa
+moustache: "Ca mord! ca mord!... continuez!" j'avais de secrets
+mouvements de depit, et je pensais en moi-meme: "Comment peut-elle
+croire que c'est ce gros rejoui, ce Fanfan la Tulipe, qui lui ecrit ces
+chefs-d'oeuvre de passion et de melancolie?"
+
+Elle le croyait pourtant; elle le croyait si bien qu'un jour, le maitre
+d'armes, triomphant, m'apporta cette reponse qu'il venait de recevoir:
+"A neuf heures, ce soir, derriere la sous-prefecture!"
+
+Est-ce a l'eloquence de mes lettres ou a la longueur de ses moustaches
+que Roger dut son succes? Je vous laisse, mesdames, le soin de decider.
+Toujours est-il que cette nuit-la, dans son dortoir melancolique, le
+petit Chose eut un sommeil tres agite. Il reva qu'il etait grand, qu'il
+avait des moustaches, et que des dames de Paris--occupant des situations
+tout a fait extraordinaires--lui donnaient des rendez-vous derriere les
+sous-prefectures....
+
+Le plus comique, c'est que le lendemain, il me fallut ecrire une lettre
+d'actions de graces et remercier Cecilia de tout le bonheur qu'elle
+m'avait donne: "Ange qui as consenti a passer une nuit sur la terre...."
+
+Cette lettre, je l'avoue, le petit Chose l'ecrivit avec la rage dans le
+coeur. Heureusement la correspondance s'arreta la, et pendant quelque
+temps, je n'entendis plus parler de Cecilia ni de sa haute situation.
+
+
+
+XI
+
+MON BON AMI LE MAITRE D'ARMES
+
+Ce jour-la, le 18 fevrier, comme il etait tombe beaucoup de neige
+pendant la nuit, les enfants n'avaient pas pu jouer dans les cours.
+Aussitot l'etude du matin finie, on les avait casernes tous pele-mele
+dans _la salle_, pour y prendre leur recreation a l'abri du mauvais
+temps en attendant l'heure des classes.
+
+C'etait moi qui les surveillais.
+
+Ce qu'on appelait _la salle_ etait l'ancien gymnase du college de
+la Marine. Imaginez quatre grands murs nus avec de petites fenetres
+grillees; ca et la des crampons a moitie arraches, la trace encore
+visible des echelles, et, se balancant a la maitresse poutre du plafond,
+un enorme anneau en fer au bout d'une corde.
+
+Les enfants avaient l'air de s'amuser beaucoup en regardant la neige qui
+remplissait les rues et les hommes armes de pelles qui l'emportaient
+dans des tombereaux.
+
+Mais tout ce tapage, je ne l'entendais pas.
+
+Seul, dans un coin, les larmes aux yeux, je lisais une lettre, et les
+enfants auraient a cet instant demoli le gymnase de fond en comble, que
+je ne m'en fusse pas apercu. C'etait une lettre de Jacques que je
+venais de recevoir; elle portait le timbre de Paris,--mon Dieu! oui, de
+Paris,--et voici ce qu'elle disait:
+
+"Cher Daniel,
+
+"Ma lettre va bien te surprendre. Tu ne te doutais pas, hein? que je
+fusse a Paris depuis quinze jours. J'ai quitte Lyon sans rien dire a
+personne, un coup de tete....--Que veux-tu? je m'ennuyais trop dans
+cette horrible ville, surtout depuis ton depart.
+
+"Je suis arrive ici avec trente francs et cinq ou six lettres de M. le
+cure de Saint-Nizier. Heureusement la Providence m'a protege tout de
+suite, et m'a fait rencontrer un vieux marquis chez lequel je suis entre
+comme secretaire. Nous mettons en ordre ses memoires, je n'ai qu'a
+ecrire sous sa dictee, et je gagne a cela cent francs par mois. Ce n'est
+pas brillant, comme tu vois; mais, tout compte fait, j'espere pouvoir
+envoyer de temps en temps quelque chose a la maison sur mes economies.
+
+"Ah! mon cher Daniel, la jolie ville que ce Paris! Ici--du moins--, il
+ne fait pas toujours du brouillard; il pleut bien quelquefois, mais
+c'est une petite pluie gaie, melee de soleil, et comme je n'en ai jamais
+vu ailleurs. Aussi je suis tout change, si tu savais! Je ne pleure plus
+du tout, c'est incroyable."
+
+J'en etais la de la lettre, quand tout a coup, sous les fenetres,
+retentit le bruit sourd d'une voiture roulant dans la neige. La voiture
+s'arreta devant la porte du college, et j'entendis les enfants crier a
+tue-tete: "Le sous-prefet! le sous-prefet!"
+
+Une visite de M. le sous-prefet presageait evidemment quelque chose
+d'extraordinaire. Il venait a peine au college de Sarlande une ou deux
+fois chaque annee, et c'etait alors comme un evenement. Mais, pour le
+quart d'heure, ce qui m'interessait avant tout, ce qui me tenait a coeur
+plus que le sous-prefet de Sarlande et plus que Sarlande tout entier,
+c'etait la lettre de mon frere Jacques. Aussi, tandis que les eleves,
+mis en gaiete, se culbutaient devant les fenetres pour voir M. le
+sous-prefet descendre de voiture, je retournai dans mon coin et je me
+remis a lire.
+
+"Tu sauras, mon bon Daniel, que notre pere est en Bretagne, ou il fait
+le commerce du cidre pour le compte d'une compagnie. En apprenant que
+j'etais le secretaire du marquis, il a voulu que je place quelques
+tonneaux de cidre chez lui. Par malheur, le marquis ne boit que du vin,
+et du vin d'Espagne, encore! J'ai ecrit cela au pere; sais-tu ce qu'il
+m'a repondu: "Jacques, tu es un ane!" comme toujours. Mais c'est egal,
+mon cher Daniel, je crois qu'au fond il m'aime beaucoup.
+
+"Quant a maman, tu sais qu'elle est seule maintenant. Tu devrais bien
+lui ecrire, elle se plaint de ton silence.
+
+"J'avais oublie de te dire une chose qui, certainement, te fera le plus
+grand plaisir: j'ai ma chambre au Quartier latin... au Quartier latin!
+pense un peu!... Une vraie chambre de poete, comme dans les romans, avec
+une petite fenetre et des toits a perte de vue. Le lit n'est pas large,
+mais nous y tiendrons deux au besoin; et puis, il y a dans un coin une
+table de travail ou on serait tres bien pour faire des vers.
+
+"Je suis sur que si tu voyais cela, tu voudrais venir me trouver au plus
+vite; moi aussi je te voudrais pres de moi, et je ne te dis pas que
+quelque jour je ne te ferai pas signe de venir.
+
+"En attendant, aime-moi toujours bien et ne travaille pas trop dans ton
+college, de peur de tomber malade.
+
+"Je t'embrasse. Ton frere
+
+"JACQUES."
+
+Ce brave Jacques! quel mal delicieux il venait de me faire avec sa
+lettre! je riais et je pleurais en meme temps. Toute ma vie de ces
+derniers mois, le punch, le billard, le cafe Barbette, me faisaient
+l'effet d'un mauvais reve, et je pensais: "Allons! c'est fini.
+Maintenant je vais travailler, je vais etre courageux comme Jacques."
+
+A ce moment, la cloche sonna. Mes eleves se mirent en rang, ils
+causaient beaucoup du sous-prefet et se montraient, en passant, sa
+voiture stationnant devant la porte. Je les remis entre les mains des
+professeurs; puis, une fois debarrasse d'eux, je m'elancai en courant
+dans l'escalier. Il me tardait tant d'etre seul dans ma chambre avec la
+lettre de mon frere Jacques!
+
+"Monsieur Daniel, on vous attend chez le principal."
+
+Chez le principal?... Que pouvait avoir a me dire le principal?...
+Le portier me regardait avec un drole d'air. Tout a coup, l'idee du
+sous-prefet me revint.
+
+"Est-ce que M. le sous-prefet est la-haut?" demandai-je.
+
+Et le coeur palpitant d'espoir je me mis a gravir les degres de
+l'escalier quatre a quatre.
+
+Il y a des jours ou l'on est comme fou. En apprenant que le sous-prefet
+m'attendait, savez-vous ce que j'imaginai? Je m'imaginai qu'il avait
+remarque ma bonne mine a la distribution, et qu'il venait au college
+tout expres pour m'offrir d'etre son secretaire. Cela me paraissait
+la chose la plus naturelle du monde. La lettre de Jacques avec ses
+histoires de vieux marquis m'avait trouble la cervelle, a coup sur.
+
+Quoi qu'il en soit, a mesure que je montais l'escalier, ma certitude
+devenait plus grande: secretaire du sous-prefet; je ne me sentais pas de
+joie....
+
+En tournant le corridor, je rencontrai Roger. Il etait tres pale; il
+me regarda comme s'il voulait me parler; mais je ne m'arretai pas: le
+sous-prefet n'avait pas le temps d'attendre.
+
+Quand j'arrivai devant le cabinet du principal, le coeur me battait bien
+fort, je vous jure. Secretaire de M. le sous-prefet! Il fallut m'arreter
+un instant pour reprendre haleine; je rajustai ma cravate, je donnai
+avec mes doigts un petit tour a mes cheveux et je tournai le bouton de
+la porte doucement.
+
+Si j'avais su ce qui m'attendait!
+
+M. le sous-prefet etait debout, appuye negligemment au marbre de la
+cheminee et souriant dans ses favoris blonds. M. le principal, en robe
+de chambre, se tenait pres de lui humblement, son bonnet de velours a la
+main et M. Viot, appele en hate, se dissimulait dans un coin.
+
+Des que j'entrai, le sous-prefet prit la parole.
+
+"C'est donc monsieur, dit-il en me designant, qui s'amuse a seduire nos
+femmes de chambre?"
+
+Il avait prononce cette phrase d'une voix claire, ironique et sans
+cesser de sourire. Je crus d'abord qu'il voulait plaisanter et je ne
+repondis rien, mais le sous-prefet ne plaisantait pas; apres un moment
+de silence, il reprit en souriant toujours:
+
+"N'est-ce pas a monsieur Daniel Eyssette que j'ai l'honneur de parler, a
+monsieur Daniel Eyssette qui a seduit la femme de chambre de ma femme?"
+
+Je ne savais de quoi il s'agissait; mais en entendant ce mot de femme de
+chambre, qu'on me jetait ainsi a la figure pour la seconde fois, je me
+sentis rouge de honte, et ce fut avec une veritable indignation que je
+m'ecriai:
+
+"Une femme de chambre, moi!... Je n'ai jamais seduit de femme de
+chambre."
+
+A cette reponse, je vis un eclair de mepris jaillir des lunettes du
+principal, et j'entendis les clefs murmurer dans leur coin: "Quelle
+effronterie!"
+
+Le sous-prefet, lui, ne cessait pas de sourire; il prit sur la tablette
+de la cheminee un petit paquet de papiers que je n'avais pas apercus
+d'abord, puis se tournant vers moi et les agitant negligemment:
+
+"Monsieur, dit-il, voici des temoignages fort graves qui vous accusent.
+Ce sont des lettres qu'on a surprises chez la demoiselle en question.
+Elles ne sont pas signees, il est vrai, et, d'un autre cote, la femme de
+chambre n'a voulu nommer personne. Seulement, dans ces lettres il est
+souvent parle du college, et, malheureusement pour vous, M. Viot a
+reconnu votre ecriture et votre style...."
+
+Ici les clefs grincerent ferocement et le sous-prefet, souriant
+toujours, ajouta:
+
+"Tout le monde n'est pas poete au college de Sarlande."
+
+A ces mots, une idee fugitive me traversa l'esprit: je voulus voir de
+pres ces papiers. Je m'elancai; le principal eut peur d'un scandale et
+fit un geste pour me retenir. Mais le sous-prefet me tendit le dossier
+tranquillement.
+
+"Regardez!" me dit-il.
+
+Misericorde! ma correspondance avec Cecilia.
+
+....Elles y etaient toutes, toutes! Depuis celle qui commencait: _"O
+Cecilia, quelquefois sur un rocher sauvage...."_ jusqu'au cantique
+d'actions de graces: _"Ange qui as consenti a passer une nuit sur
+la terre...."_ Et dire que toutes ces belles fleurs de rhetorique
+amoureuse, je les avais effeuillees sous les pas d'une femme de
+chambre!... dire que cette personne, d'une situation tellement elevee,
+tellement, etc..., decrottait tous les matins les socques de la
+sous-prefete...! On peut se figurer ma rage, ma confusion.
+
+"Eh bien, qu'en dites-vous, seigneur don Juan? ricana le sous-prefet,
+apres un moment de silence. Est-ce que ces lettres sont de vous, oui ou
+non?"
+
+Au lieu de repondre, je baissai la tete. Un mot pouvait me disculper;
+mais ce mot, je ne le prononcai pas. J'etais pret a tout souffrir plutot
+que de denoncer Roger.... Car remarquez bien qu'au milieu de cette
+catastrophe, le petit Chose n'avait pas un seul instant soupconne la
+loyaute de son ami. En reconnaissant les lettres, il s'etait dit tout de
+suite: "Roger aura eu la paresse de les recopier; il a mieux aime faire
+une partie de billard de plus et envoyer les miennes." Quel innocent, ce
+petit Chose!
+
+Quand le sous-prefet vit que je ne voulais pas repondre, il remit les
+lettres dans sa poche et, se tournant vers le principal et son acolyte:
+
+"Maintenant, messieurs, vous savez ce qui vous reste a faire."
+
+Sur quoi les clefs de M. Viot fretillerent d'un air lugubre, et le
+principal repondit en s'inclinant jusqu'a terre, "que M. Eyssette avait
+merite d'etre chasse sur l'heure; mais qu'afin d'eviter tout scandale,
+on le garderait au college encore huit jours". Juste le temps de faire
+venir un nouveau maitre.
+
+A ce terrible mot "chasse", tout mon courage m'abandonna. Je saluai
+sans rien dire et je sortis precipitamment. A peine dehors, mes larmes
+eclaterent.... Je courus d'un trait jusqu'a ma chambre, en etouffant mes
+sanglots dans mon mouchoir....
+
+Roger m'attendait; il avait l'air fort inquiet et se promenait a grands
+pas, de long en large.
+
+En me voyant entrer, il vint vers moi:
+
+"Monsieur Daniel!..." me dit-il, et son oeil m'interrogeait. Je me
+laissai tomber sur une chaise sans repondre.
+
+"Des pleurs, des enfantillages! reprit le maitre d'armes d'un ton
+brutal, tout cela ne prouve rien. Voyons... vite!... Que s'est-il
+passe?"
+
+Alors je lui racontai dans tous ses details toute l'horrible scene du
+cabinet.
+
+A mesure que je parlais, je voyais la physionomie de Roger s'eclaircir;
+il ne me regardait plus du meme air rogue, et a la fin, quand il eut
+appris comment, pour ne pas le trahir, je m'etais laisse chasser du
+college, il me tendit ses deux mains ouvertes et me dit simplement:
+
+"Daniel, vous etes un noble coeur."
+
+A ce moment, nous entendimes dans la rue le roulement d'une voiture;
+c'etait le sous-prefet qui s'en allait.
+
+"Vous etes un noble coeur, reprit mon bon ami le maitre d'armes en me
+serrant les poignets a les briser, vous etes un noble coeur, je ne
+vous dis que ca.... Mais vous devez comprendre que je ne permettrai a
+personne de se sacrifier pour moi."
+
+Tout en parlant, il s'etait rapproche de la porte:
+
+"Ne pleurez pas, monsieur Daniel, je vais aller trouver le principal, et
+je vous jure bien que ce n'est pas vous qui serez chasse."
+
+Il fit encore un pas pour sortir; puis, revenant vers moi comme s'il
+oubliait quelque chose:
+
+"Seulement, me dit-il a voix basse, ecoutez bien ceci avant que je m'en
+aille... Le grand Roger n'est pas seul au monde; il a quelque part
+une mere infirme dans un coin... Une mere!... pauvre sainte femme!...
+Promettez-moi de lui ecrire quand tout sera fini."
+
+C'etait dit gravement, tranquillement, d'un ton qui m'effraya.
+
+"Mais que voulez-vous faire?" m'ecriai-je.
+
+Roger ne repondit rien; seulement il entrouvrit sa veste et me laissa
+voir dans sa poche la crosse luisante d'un pistolet.
+
+Je m'elancai vers lui, tout emu:
+
+"Vous tuer, malheureux? vous voulez vous tuer?"
+
+Et lui, tres froidement:
+
+"Mon cher, quand j'etais au service, je m'etais promis que si jamais,
+par un coup de ma mauvaise tete, je venais a me faire degrader, je
+ne survivrais pas a mon deshonneur. Le moment est venu de me tenir
+parole... Dans cinq minutes je serai chasse du college, c'est-a-dire
+degrade; une heure apres, bonsoir! j'avale ma derniere prune."
+
+En entendant cela, je me plantai resolument devant la porte.
+
+"Eh bien, non! Roger, vous ne sortirez pas... J'aime mieux perdre ma
+place que d'etre cause de votre mort.
+
+--Laissez-moi faire mon devoir", me dit-il d'un air farouche, et, malgre
+mes efforts, il parvint a entrouvrir la porte.
+
+Alors, j'eus l'idee de lui parler de sa mere, de cette pauvre mere qu'il
+avait quelque part, dans un coin. Je lui prouvai qu'il devait vivre pour
+elle, que moi j'etais a meme de trouver facilement une autre place, que
+d'ailleurs, dans tous les cas, nous avions encore huit jours devant
+nous, et que c'etait bien le moins qu'on attendit jusqu'au dernier
+moment avant de prendre un parti si terrible... Cette derniere reflexion
+parut le toucher. Il consentit a retarder de quelques heures sa visite
+au principal et ce qui devait s'ensuivre.
+
+Sur ces entrefaites, la cloche sonna; nous nous embrassames, et je
+descendis a l'ecole.
+
+Ce que c'est que de nous! J'etais entre dans ma chambre desespere, j'en
+sortis presque joyeux.... Le petit Chose etait si fier d'avoir sauve la
+vie a son bon ami le maitre d'armes.
+
+Pourtant, il faut bien le dire, une fois assis dans ma chaire et le
+premier mouvement de l'enthousiasme passe, je me mis a faire des
+reflexions. Roger consentait a vivre, c'etait bien; mais moi-meme,
+qu'allais-je devenir apres que mon beau devouement m'aurait mis a la
+porte du college!
+
+La situation n'etait pas gaie, je voyais deja le foyer singulierement
+compromis, ma mere en larmes, et M. Eyssette bien en colere.
+Heureusement je pensai a Jacques; quelle bonne idee sa lettre avait eue
+d'arriver precisement le matin! C'etait bien simple, apres tout,
+ne m'ecrivait-il pas que dans son lit il y avait place pour deux?
+D'ailleurs, a Paris, on trouve toujours de quoi vivre...
+
+Ici, une pensee horrible m'arreta: pour partir, il fallait de l'argent;
+celui du chemin de fer d'abord, puis cinquante-huit francs que je devais
+au portier, puis dix francs qu'un grand m'avait pretes, puis des sommes
+enormes inscrites a mon nom sur le livre de compte du cafe Barbette. Le
+moyen de se procurer tout cet argent?
+
+"Bah! me dis-je en y songeant, je me trouve bien naif de m'inquieter
+pour si peu; Roger n'est-il pas la? Roger est riche, il donne des lecons
+en ville, et il sera trop heureux de me procurer quelque cent francs a
+moi qui viens de lui sauver la vie."
+
+Mes affaires ainsi reglees, j'oubliai toutes les catastrophes de la
+journee pour ne songer qu'a mon grand voyage de Paris. J'etais tres
+joyeux, je ne tenais plus en place, et M. Viot, qui descendit a l'etude
+pour savourer mon desespoir, eut l'air fort decu en voyant ma mine
+rejouie. A diner, je mangeai vite et bien; dans la cour, je pardonnai
+les arrets des eleves. Enfin l'heure de la classe sonna.
+
+Le plus pressant etait de voir Roger; d'un bond, je fus a sa chambre;
+personne a sa chambre. "Bon! me dis-je en moi-meme, il sera alle
+faire un tour au cafe Barbette", et cela ne m'etonna pas dans des
+circonstances aussi dramatiques.
+
+Au cafe Barbette, personne encore: "Roger, me dit-on, etait alle a la
+Prairie avec les sous-officiers." Que diable pouvaient-ils faire la-bas
+par un temps pareil? Je commencais a etre fort inquiet; aussi, sans
+vouloir accepter une partie de billard qu'on m'offrait, je relevai
+le bas de mon pantalon et je m'elancai dans la neige, du cote de la
+Prairie, a la recherche de mon bon ami le maitre d'armes.
+
+
+
+XII
+
+L'ANNEAU DE FER
+
+Des portes de Sarlande a la Prairie il y a bien une bonne demi-lieue;
+mais, du train dont j'allais, je dus ce jour-la faire le trajet en moins
+d'un quart d'heure. Je tremblais pour Roger. J'avais peur que le pauvre
+garcon n'eut, malgre sa promesse, tout raconte au principal pendant
+l'etude; je croyais voir encore luire la crosse de son pistolet. Cette
+pensee lugubre me donnait des ailes.
+
+Pourtant, de distance en distance, j'apercevais sur la neige la trace de
+pas nombreux allant vers la Prairie, et de songer que le maitre d'armes
+n'etait pas seul, cela me rassurait un peu.
+
+Alors, ralentissant ma course, je pensais a Paris, a Jacques, a mon
+depart.... Mais au bout d'un instant, mes terreurs recommencaient.
+
+"Roger va se tuer evidemment. Que serait-il venu chercher, sans cela,
+dans cet endroit desert, loin de la ville? S'il amene avec lui ses amis
+du cafe Barbette, c'est pour leur faire ses adieux, pour boire le coup
+de l'etrier, comme ils disent.... Oh! ces militaires!..." Et me voila
+courant de nouveau a perdre haleine.
+
+Heureusement j'approchais de la Prairie dont j'apercevais deja les
+grands arbres charges de neige. "Pauvre ami, me disais-je, pourvu que
+j'arrive a temps!"
+
+La trace des pas me conduisit ainsi jusqu'a la guinguette d'Esperon.
+
+Cette guinguette etait un endroit louche et de mauvais renom, ou les
+debauches de Sarlande faisaient leurs parties fines. J'y etais venu plus
+d'une fois en compagnie des nobles coeurs, mais jamais je ne lui avais
+trouve une physionomie aussi sinistre que ce jour-la. Jaune et sale, au
+milieu de la blancheur immaculee de la plaine, elle se derobait, avec sa
+porte basse, ses murs decrepis et ses fenetres aux vitres mal lavees,
+derriere un taillis de petits ormes. La maisonnette avait l'air honteuse
+du vilain metier qu'elle faisait.
+
+Comme j'approchais, j'entendis un bruit joyeux de voix, de rires et de
+verres choques.
+
+"Grand Dieu! me dis-je en fremissant, c'est le coup de l'etrier." Et je
+m'arretai pour reprendre haleine.
+
+Je me trouvais alors sur le derriere de la guinguette; je poussai une
+porte a claire-voie, et j'entrai dans le jardin. Quel jardin! Une
+grande haie depouillee, des massifs de lilas sans feuilles, des tas
+de balayures sur la neige, et des tonnelles toutes blanches qui
+ressemblaient a des huttes d'esquimaux. Cela etait d'un triste a faire
+pleurer.
+
+Le tapage venait de la salle du rez-de-chaussee, et la ripaillage devait
+chauffer a ce moment, car, malgre le froid, on avait ouvert toutes
+grandes les deux fenetres.
+
+Je posais deja le pied sur la premiere marche du perron, lorsque
+j'entendis quelque chose qui m'arreta net et me glaca: c'etait mon nom
+prononce au milieu de grands eclats de rires. Roger parlait de moi, et,
+chose singuliere, chaque fois que le nom de Daniel Eyssette revenait,
+les autres riaient a se tordre.
+
+Pousse par une curiosite douloureuse, sentant bien que j'allais
+apprendre quelque chose d'extraordinaire, je me rejetai en arriere et,
+sans etre entendu de personne, grace a la neige qui assourdissait comme
+un tapis le bruit de mes pas, je me glissai dans une des tonnelles, qui
+se trouvait fort a propos juste au-dessous des fenetres.
+
+Je la reverrai toute ma vie, cette tonnelle; je reverrai toute ma vie la
+verdure morte qui la tapissait, son sol boueux et sale, sa petite table
+peinte en vert et ses bancs de bois tout ruisselants d'eau.... A travers
+la neige dont elle etait chargee, le jour passait a peine; la neige
+fondait lentement et tombait sur ma tete goutte a goutte.
+
+C'est la, c'est dans cette tonnelle noire et froide comme un tombeau,
+que j'ai appris combien les hommes peuvent etre mechants et laches;
+c'est la que j'ai appris a douter, a mepriser, a hair.... O vous qui me
+lisez, Dieu vous garde d'entrer jamais dans cette tonnelle!... Debout,
+retenant mon souffle, rouge de colere et de honte, j'ecoutais ce qui se
+disait chez Esperon.
+
+Mon bon ami le maitre d'armes avait toujours la parole.... Il racontait
+l'aventure de Cecilia, la correspondance amoureuse, la visite de M. le
+sous-prefet au college, tout cela avec des enjolivements et des gestes
+qui devaient etre bien comiques, a en juger par les transports de
+l'auditoire.
+
+"Vous comprenez, mes petits amours, disait-il de sa voix goguenarde,
+qu'on n'a pas joue pour rien la comedie pendant trois ans sur le theatre
+des zouaves. Vrai comme je vous parle! j'ai cru un moment la partie
+perdue, et je me suis dit que je ne viendrais plus boire avec vous le
+bon vin du pere Esperon.... Le petit Eyssette n'avait rien dit, c'est
+vrai; mais il etait temps de parler encore; et, entre nous, je crois
+qu'il voulait seulement me laisser l'honneur de me denoncer moi-meme.
+Alors je me suis dit: "Ayons l'oeil, Roger, et en avant la grande
+scene!"
+
+La-dessus, mon bon ami le maitre d'armes se mit a jouer ce qu'il
+appelait la grande scene, c'est-a-dire ce qui s'etait passe le matin
+dans ma chambre entre lui et moi. Ah! le miserable! il n'oublia rien....
+Il criait: _Ma mere! ma pauvre mere!_ avec des intonations de theatre.
+Puis il imitait ma voix: "Non, Roger! non! vous ne sortirez pas!..." La
+grande scene etait reellement d'un haut comique, et tout l'auditoire
+se roulait. Moi, je sentais de grosses larmes ruisseler le long de mes
+joues, j'avais le frisson, les oreilles me tintaient, je devinais toute
+l'odieuse comedie du matin, je comprenais vaguement que Roger avait
+fait expres d'envoyer mes lettres pour se mettre a l'abri de toute
+mesaventure, que depuis vingt ans sa mere, sa pauvre mere, etait morte,
+et que j'avais pris l'etui de sa pipe pour une crosse de pistolet.
+
+"Et la belle Cecilia? dit un noble coeur.
+
+--Cecilia n'a pas parle, elle a fait ses malles, c'est une bonne fille.
+
+--Et le petit Daniel que va-t-il devenir?
+
+--Bah!" repondit Roger.
+
+Ici, un geste qui fit rire tout le monde.
+
+Cet eclat de rire me mit hors de moi. J'eus envie de sortir de la
+tonnelle et d'apparaitre soudainement au milieu d'eux comme un spectre.
+Mais je me contins: j'avais deja ete assez ridicule.
+
+Le roti arrivait, les verres se choquerent:
+
+"A Roger! A Roger!" criait-on.
+
+Je n'y tins plus, je souffrais trop. Sans m'inquieter si quelqu'un
+pouvait me voir, je m'elancai a travers le jardin. D'un bond je franchis
+la porte a claire-voie et je me mis a courir devant moi comme un fou.
+
+La nuit tombait, silencieuse; et cet immense champ de neige prenait
+dans la demi-obscurite du crepuscule je ne sais quel aspect de profonde
+melancolie.
+
+Je courus ainsi quelque temps comme un cabri blesse; et si les coeurs
+qui se brisent et qui saignent etaient autre chose que des facons de
+parler, a l'usage des poetes, je vous jure qu'on aurait pu trouver
+derriere moi, sur la plaine blanche, une longue trace de sang.
+
+Je me sentais perdu. Ou trouver de l'argent? Comment m'en aller? Comment
+rejoindre mon frere Jacques? Denoncer Roger ne m'aurait meme servi de
+rien.... Il pouvait nier, maintenant que Cecilia etait partie.
+
+Enfin, accable, epuise de fatigue et de douleur, je me laissai tomber
+dans la neige au pied d'un chataignier. Je serais reste la jusqu'au
+lendemain peut-etre, pleurant et n'ayant pas la force de penser, quand
+tout a coup, bien loin, du cote de Sarlande, j'entendis une cloche
+sonner. C'etait la cloche du college. J'avais tout oublie; cette cloche
+me rappela a la vie: il me fallait rentrer et surveiller la recreation
+des eleves dans la _salle_.... En pensant a la _salle_, une idee subite
+me vint. Sur-le-champ mes larmes s'arreterent; je me sentis plus fort,
+plus calme. Je me levai, et, de ce pas delibere de l'homme qui vient de
+prendre une irrevocable decision, je repris le chemin de Sarlande.
+
+Si vous voulez savoir quelle irrevocable decision vient de prendre le
+petit Chose, suivez-le jusqu'a Sarlande, a travers cette grande plaine
+blanche; suivez-le dans les rues sombres et boueuses de la ville;
+suivez-le sous le porche du college; suivez-le dans la _salle_ pendant
+la recreation, et remarquez avec quelle singuliere persistance il
+regarde le gros anneau de fer qui se balance au milieu; la recreation
+finie, suivez-le encore jusqu'a l'etude, montez avec lui dans sa chaire,
+et lisez par-dessus son epaule cette lettre douloureuse qu'il est en
+train d'ecrire au milieu du vacarme et des enfants ameutes:
+
+ "_Monsieur Jacques Eyssette,_
+ _rue Bonaparte, a Paris._
+
+"Pardonne-moi, mon bien-aime Jacques, la douleur que je viens te causer.
+Toi qui ne pleurais plus, je vais te faire pleurer encore une fois; ce
+sera la derniere par exemple.... Quand tu recevras cette lettre, ton
+pauvre Daniel sera mort...."
+
+Ici, le vacarme de l'etude redouble; le petit Chose s'interrompt et
+distribue quelques punitions de droite et de gauche, mais gravement,
+sans colere. Puis il continue:
+
+"Vois-tu! Jacques, j'etais trop malheureux. Je ne pouvais pas faire
+autrement que de me tuer. Mon avenir est perdu: on m'a chasse du
+college:--c'est pour une histoire de femme, des choses trop longues a te
+raconter; puis, j'ai fait des dettes, je ne sais plus travailler, j'ai
+honte, je m'ennuie, j'ai le degout, la vie me fait peur.... J'aime mieux
+m'en aller...."
+
+Le petit Chose est oblige de s'interrompre encore: "Cinq cents vers a
+l'eleve Soubeyrol! Fouque et Loupi en retenue dimanche!" Ceci fait, il
+acheve sa lettre:
+
+"Adieu, Jacques! J'en aurais encore long a te dire, mais je sens que je
+vais pleurer, et les eleves me regardent. Dis a maman que j'ai glisse
+du haut d'un rocher, en promenade, ou bien que je me suis noye, en
+patinant. Enfin, invente une histoire, mais que la pauvre femme ignore
+toujours la verite!... Embrasse-la bien pour moi, cette chere mere;
+embrasse aussi notre pere, et tache de leur reconstruire vite un beau
+foyer.... Adieu! je t'aime. Souviens-toi de Daniel."
+
+Cette lettre terminee, le petit Chose en commence tout de suite une
+autre ainsi concue:
+
+"Monsieur l'abbe, je vous prie de faire parvenir a mon frere Jacques
+la lettre que je laisse pour lui. En meme temps, vous couperez de mes
+cheveux, et vous en ferez un petit paquet pour ma mere.
+
+"Je vous demande pardon du mal que je vous donne. Je me suis tue parce
+que j'etais trop malheureux ici. Vous seul, monsieur l'abbe, vous etes
+toujours montre tres bon pour moi. Je vous en remercie.
+
+"DANIEL EYSSETTE."
+
+Apres quoi, le petit Chose met cette lettre et celle de Jacques sous une
+meme grande enveloppe, avec cette suscription: "La personne qui trouvera
+la premiere mon cadavre, est priee de remettre ce pli entre les mains
+de l'abbe Germane." Puis, toutes ses affaires terminees, il attend
+tranquillement la fin de l'etude.
+
+L'etude est finie. On soupe, on fait la priere, on monte au dortoir.
+
+Les eleves se couchent; le petit Chose se promene de long en large,
+attendant qu'ils soient endormis. Voici maintenant M. Viot qui fait sa
+ronde; on entend le cliquetis mysterieux de ses clefs et le bruit sourd
+de ses chaussons sur le parquet. "Bonsoir, monsieur Viot! murmure le
+petit Chose.--Bonsoir, monsieur!" repond a voix basse le surveillant;
+puis il s'eloigne, ses pas se perdent dans le corridor.
+
+Le petit Chose est seul. Il ouvre la porte doucement et s'arrete un
+instant sur le palier pour voir si les eleves ne se reveillent pas; mais
+tout est tranquille dans le dortoir.
+
+Alors il descend, il se glisse a petits pas dans l'ombre des murs.
+La tramontane souffle tristement par-dessous les portes. Au bas de
+l'escalier, en passant devant le peristyle, il apercoit la cour blanche
+de neige, entre ses quatre grands corps de logis tout sombres.
+
+La-haut, pres des toits, veille une lumiere: c'est l'abbe Germane qui
+travaille a son grand ouvrage. Du fond de son coeur le petit Chose
+envoie un dernier adieu, bien sincere a ce bon abbe; puis il entre dans
+la _salle_....
+
+Le vieux gymnase de l'ecole de marine est plein d'une ombre froide et
+sinistre. Par les grillages d'une fenetre un peu de lune descend et
+vient donner en plein sur le gros anneau de fer--oh! cet anneau, le
+petit Chose ne fait qu'y penser depuis des heures--, sur le gros anneau
+de fer qui reluit comme de l'argent.... Dans un coin de la _salle_, un
+vieil escabeau dormait. Le petit Chose va le prendre, le porte sous
+l'anneau, et monte dessus; il ne s'est pas trompe, c'est juste a la
+hauteur qu'il faut. Alors il detache sa cravate, une longue cravate en
+soie violette qu'il porte chiffonnee autour de son cou, comme un ruban.
+Il attache la cravate a l'anneau et fait un noeud coulant.... Une heure
+sonne. Allons! il faut mourir.... Avec des mains qui tremblent, le petit
+Chose ouvre le noeud coulant. Une sorte de fievre le transporte. Adieu,
+Jacques! Adieu Mme Eyssette!...
+
+Tout a coup un poignet de fer s'abat sur lui. Il se sent saisi par le
+milieu du corps et plante debout sur ses pieds, au bas de l'escabeau. En
+meme temps une voix rude et narquoise, qu'il connait bien, lui dit: "En
+voila une idee, de faire du trapeze a cette heure!"
+
+Le petit Chose se retourne, stupefait.
+
+C'est l'abbe Germane, l'abbe Germane sans sa soutane, en culotte courte,
+avec son rabat flottant sur son gilet. Sa belle figure laide sourit
+tristement, a demi eclairee par la lune.... Une seule main lui a suffi
+pour mettre le suicide par terre; de l'autre main il tient encore sa
+carafe qu'il vient de remplir a la fontaine de la cour.
+
+De voir la tete effaree et les yeux pleins de larmes du petit Chose,
+l'abbe Germane a cesse de sourire, et il repete, mais cette fois d'une
+voix douce et presque attendrie:
+
+"Quelle drole d'idee, mon cher Daniel, de faire du trapeze a cette
+heure!"
+
+Le petit Chose est tout rouge, tout interdit.
+
+"Je ne fais pas du trapeze, monsieur l'abbe, je veux mourir.
+
+--Comment!... mourir?... Tu as donc bien du chagrin?
+
+--Oh!... repond le petit Chose avec de grosses larmes brulantes qui
+roulent sur ses joues.
+
+--Daniel, tu vas venir avec moi", dit l'abbe.
+
+Le petit Daniel fait signe que non et montre l'anneau de fer avec la
+cravate.... L'abbe Germane le prend par la main: "Voyons! monte dans ma
+chambre; si tu veux te tuer, eh bien, tu te tueras la-haut: il y a du
+feu, il fait bon."
+
+Mais le petit Chose resiste: "Laissez-moi mourir, monsieur l'abbe. Vous
+n'avez pas le droit de m'empecher de mourir."
+
+Un eclair de colere passe dans les yeux du pretre: "Ah! c'est comme
+cela!" dit-il. Et prenant brusquement le petit Chose par la ceinture,
+il l'emporta sous son bras comme un paquet, malgre sa resistance et ses
+supplications....
+
+....Nous voici maintenant chez l'abbe Germane: un grand feu brille dans
+la cheminee; pres du feu, il y a une table avec une lampe allumee, des
+pipes et des tas de papier charges de pattes de mouche.
+
+Le petit Chose est assis au coin de la cheminee. Il est tres agite, il
+parle beaucoup, il raconte sa vie, ses malheurs et pourquoi il a voulu
+en finir. L'abbe l'ecoute en souriant; puis, quand l'enfant a bien
+parle, bien pleure, bien degonfle son pauvre coeur malade, le brave
+homme lui prend les mains et lui dit tres tranquillement:
+
+"Tout cela n'est rien, mon garcon, et tu aurais ete joliment bete de te
+mettre a mort pour si peu. Ton histoire est fort simple: on t'a chasse
+du college--ce qui, par parenthese, est un grand bonheur pour toi...--,
+eh bien, il faut partir, partir tout de suite, sans attendre tes huit
+jours.... Tu n'es pas une cuisiniere, ventrebleu!... Ton voyage, tes
+dettes, ne t'en inquiete pas! je m'en charge.... L'argent que tu voulais
+emprunter a ce coquin, c'est moi qui te le preterai. Nous reglerons tout
+cela demain.... A present, plus un mot! j'ai besoin de travailler, et tu
+as besoin de dormir.... Seulement je ne veux pas que tu retournes dans
+ton affreux dortoir: tu aurais froid, tu aurais peur; tu vas te coucher
+dans mon lit, de beaux draps blancs de ce matin!... Moi, j'ecrirai toute
+la nuit: et si le sommeil me prend, je m'etendrai sur le canape....
+Bonsoir! ne me parle plus."
+
+Le petit Chose se couche, il ne resiste pas.... Tout ce qui lui arrive
+lui fait l'effet d'un reve. Que d'evenements dans une journee! Avoir ete
+si pres de la mort, et se retrouver au fond d'un bon lit, dans cette
+chambre tranquille et tiede!... Comme le petit Chose est bien!... De
+temps en temps, en ouvrant les yeux, il voit sous la clarte douce de
+l'abat-jour le bon abbe Germane qui, tout en fumant, fait courir sa
+plume, a petit bruit, du haut en bas des feuilles blanches....
+
+....Je fus reveille le lendemain matin par l'abbe qui me frappait sur
+l'epaule. J'avais tout oublie en dormant.... Cela fit beaucoup rire mon
+sauveur.
+
+"Allons! mon garcon, me dit-il, la cloche sonne, depeche-toi; personne
+ne se sera apercu de rien, va prendre tes eleves comme a l'ordinaire;
+pendant la recreation du dejeuner je t'attendrai ici pour causer."
+
+La memoire me revint tout d'un coup. Je voulais le remercier; mais
+positivement le bon abbe me mit a la porte.
+
+Si l'etude me parut longue, je n'ai pas besoin de vous le dire.... Les
+eleves n'etaient pas encore dans la cour, que deja je frappais chez
+l'abbe Germane. Je le retrouvai devant son bureau, les tiroirs grands
+ouverts, occupe a compter les pieces d'or, qu'il alignait soigneusement
+par petits tas.
+
+Au bruit que je fis en entrant, il retourna la tete, puis se remit a son
+travail, sans rien me dire; quand il eut fini, il referma ses tiroirs,
+et me faisant signe de la main avec un bon sourire:
+
+"Tout ceci est pour toi, me dit-il. J'ai fait ton compte. Voici pour le
+voyage, voici pour le portier, voici pour le cafe Barbette, voici pour
+l'eleve qui t'a prete dix francs.... J'avais mis cet argent de cote pour
+faire un remplacant a Cadet; mais Cadet ne tire au sort que dans six
+ans, et d'ici la nous nous serons revus."
+
+Je voulus parler, mais ce diable d'homme ne m'en laissa pas le temps: "A
+present, mon garcon, fais-moi tes adieux... voila ma classe qui sonne,
+et quand j'en sortirai je ne veux plus te retrouver ici. L'air de cette
+Bastille ne te vaut rien.... File vite a Paris, travaille bien, prie le
+Bon Dieu, fume des pipes, et tache d'etre un homme.--Tu m'entends, tache
+d'etre un homme. Car vois-tu! mon petit Daniel, tu n'es encore qu'un
+enfant, et meme j'ai bien peur que tu sois un enfant toute ta vie."
+
+La-dessus, il m'ouvrit les bras avec un sourire divin; mais, moi, je me
+jetai a ses genoux en sanglotant. Il me releva et m'embrassa sur les
+deux joues.
+
+La cloche sonnait le dernier coup.
+
+"Bon! voila que je suis en retard", dit-il en rassemblant a la hate ses
+livres et ses cahiers. Comme il allait sortir, il se retourna encore
+vers moi.
+
+"J'ai bien un frere a Paris, moi aussi, un brave homme de pretre, que
+tu pourrais aller voir... Mais, bah! a moitie fou comme tu l'es, tu
+n'aurais qu'a oublier son adresse..." Et sans en dire davantage, il se
+mit a descendre l'escalier a grands pas. Sa soutane flottait derriere
+lui; de la main droite il tenait sa calotte, et, sous le bras gauche, il
+portait un gros paquet de papiers et de bouquins... Bon abbe Germane!
+Avant de m'en aller, je jetai un dernier regard autour de sa chambre; je
+contemplai une derniere fois la grande bibliotheque, la petite table, le
+feu a demi eteint, le fauteuil ou j'avais tant pleure, le lit ou j'avais
+dormi si bien; et, songeant a cette existence mysterieuse dans laquelle
+je devinais tant de courage, de bonte cachee, de devouement et de
+resignation, je ne pus m'empecher de rougir de mes lachetes, et je me
+fis le serment de me rappeler toujours l'abbe Germane.
+
+En attendant, le temps passait... J'avais ma malle a faire, mes dettes a
+payer, ma place a retenir a la diligence...
+
+Au moment de sortir, j'apercus sur un coin de la cheminee plusieurs
+vieilles pipes toutes noires. Je pris la plus vieille, la plus noire,
+la plus courte, et je la mis dans ma poche comme une relique; puis je
+descendis.
+
+En bas, la porte du vieux gymnase etait encore entrouverte. Je ne pus
+m'empecher d'y jeter un regard en passant, et ce que je vis me fit
+frissonner.
+
+Je vis la grande salle sombre et froide, l'anneau de fer qui reluisait,
+et ma cravate violette avec son noeud coulant, qui se balancait dans le
+courant d'air au-dessus de l'escabeau renverse.
+
+
+
+XIII
+
+LES CLEFS DE M. VIOT
+
+Comme je sortais du college a grandes enjambees, encore tout emu de
+l'horrible spectacle que je venais de voir, la loge du portier s'ouvrit
+brusquement, et j'entendis qu'on m'appelait:
+
+"Monsieur Eyssette! monsieur Eyssette!"
+
+C'etaient le maitre du cafe Barbette et son digne ami M. Cassagne, l'air
+effare, presque insolents.
+
+Le cafetier parla le premier.
+
+"Est-ce vrai que vous partez, monsieur Eyssette?
+
+--Oui, monsieur Barbette, repondis-je tranquillement, je pars
+aujourd'hui meme."
+
+M. Barbette fit un bond, M. Cassagne en fit un autre; mais le bond de M.
+Barbette fut bien plus fort que celui de M. Cassagne, parce que je lui
+devais beaucoup d'argent.
+
+"Comment! aujourd'hui meme!
+
+--Aujourd'hui meme, et je cours de ce pas retenir ma place a la
+diligence."
+
+Je crus qu'ils allaient me sauter a la gorge.
+
+"Et mon argent? dit M. Barbette.
+
+--Et le mien?" hurla M. Cassagne.
+
+Sans repondre, j'entrai dans la loge, et tirant gravement, a pleines
+mains, les belles pieces d'or de l'abbe Germane, je me mis a leur
+compter sur le bout de la table ce que je leur devais a tous les deux.
+
+Ce fut un coup de theatre! Les deux figures renfrognees se deriderent,
+comme par magie... Quand ils eurent empoche leur argent, un peu honteux
+des craintes qu'ils m'avaient montrees, et tout joyeux d'etre payes,
+ils s'epancherent en compliments de condoleance et en protestations
+d'amitie:
+
+"Vraiment, monsieur Eyssette, vous nous quittez?... Oh! quel dommage!
+Quelle perte pour la maison!"
+
+Et puis des oh! des ah! des helas! des soupirs, des poignees de main,
+des larmes etouffees...
+
+La veille encore, j'aurais pu me laisser prendre a ces dehors d'amitie;
+mais maintenant j'etais ferre a glace sur les questions de sentiment.
+
+Le quart d'heure passe sous la tonnelle m'avait appris a connaitre les
+hommes--du moins je le croyais ainsi--, et plus ces affreux gargotiers
+se montraient affables, plus ils m'inspiraient de degout. Aussi, coupant
+court a leurs effusions ridicules, je sortis du college et m'en allai
+bien vite retenir ma place a la bienheureuse diligence qui devait
+m'emporter loin de tous ces monstres.
+
+En revenant du bureau des messageries, je passai devant le cafe
+Barbette, mais je n'entrai pas; l'endroit me faisait horreur. Seulement,
+pousse par je ne sais quelle curiosite malsaine, je regardai a travers
+les vitres... Le cafe etait plein de monde; c'etait jour de poule au
+billard. On voyait parmi la fumee des pipes flamboyer les pompons des
+shakos et les ceinturons qui reluisaient pendus aux pateres. Les nobles
+coeurs etaient au complet, il ne manquait que le maitre d'armes.
+
+Je regardai un moment ces grosses faces rouges que les glaces
+multipliaient, l'absinthe dansant dans les verres, les carafons
+d'eau-de-vie tout ebreches sur le bord; et de penser que j'avais vecu
+dans ce cloaque je me sentis rougir... Je revis le petit Chose roulant
+autour du billard, marquant les points, payant le punch, humilie,
+meprise, se depravant de jour en jour, et machonnant sans cesse entre
+ses dents un tuyau de pipe ou un refrain de caserne... Cette vision
+m'epouvanta encore plus que celle que j'avais eue dans la salle du
+gymnase en voyant flotter la petite cravate violette. Je m'enfuis...
+
+Or, comme je m'acheminais vers le college, suivi d'un homme de la
+diligence pour emporter ma malle, je vis venir sur la place le maitre
+d'armes, semillant, une badine a la main, le feutre sur l'oreille,
+mirant sa moustache fine dans ses belles bottes vernies... De loin je le
+regardais avec admiration en me disant: "Quel dommage qu'un si bel homme
+porte une si vilaine ame!..." Lui, de son cote, m'avait apercu et venait
+vers moi avec un bon sourire bien loyal et deux grands bras ouverts...
+Oh! la tonnelle!
+
+"Je vous cherchais, me dit-il... Qu'est-ce que j'apprends? Vous..."
+
+Il s'arreta net. Mon regard lui cloua ses phrases menteuses sur les
+levres. Et dans ce regard qui le fixait d'aplomb, en face, le miserable
+dut lire bien des choses, car je le vis tout a coup palir, balbutier,
+perdre contenance; mais ce ne fut que l'affaire d'un instant: il reprit
+aussitot son air flambant, planta dans mes yeux deux yeux froids et
+brillants comme l'acier, et, fourrant ses mains au fond de ses poches
+d'un air resolu, il s'eloigna en murmurant que ceux qui ne seraient pas
+contents n'auraient qu'a venir le lui dire...
+
+Bandit, va!
+
+Quand je rentrai au college, les eleves etaient en classe. Nous montames
+dans ma mansarde. L'homme chargea la malle sur ses epaules et descendit.
+Moi, je restai encore quelques instants dans cette chambre glaciale,
+regardant les murs nus et salis, le pupitre noir tout dechiquete, et,
+par la fenetre etroite, les platanes des cours qui montraient leurs
+tetes couvertes de neige... En moi-meme, je disais adieu a tout ce
+monde.
+
+A ce moment, j'entendis une voix de tonnerre qui grondait dans les
+classes: c'etait la voix de l'abbe Germane. Elle me rechauffa le coeur
+et fit venir au bord des cils quelques bonnes larmes.
+
+Apres quoi, je descendis lentement, regardant attentif autour de moi,
+comme pour emporter dans mes yeux l'image, toute l'image, de ces lieux
+que je ne devais plus jamais revoir. C'est ainsi que je traversai les
+longs corridors a hautes fenetres grillagees ou les yeux noirs m'etaient
+apparus pour la premiere fois. Dieu vous protege, mes chers yeux
+noirs!... Je passai aussi devant le cabinet du principal, avec sa double
+porte mysterieuse; puis, a quelques pas plus loin, devant le cabinet de
+M. Viot... La, je m'arretai subitement... O joie, o delices! les clefs,
+les terribles clefs pendaient a la serrure, et le vent les faisait
+doucement fretiller. Je les regardai un moment, ces clefs formidables,
+je les regardai avec une sorte de terreur religieuse; puis, tout a coup,
+une idee de vengeance me vint. Traitreusement, d'une main sacrilege, je
+retirai le trousseau de la serrure, et, le cachant sous ma redingote je
+descendis l'escalier quatre a quatre.
+
+Il y avait au bout de la cour des moyens un puits tres profond. J'y
+courus d'une haleine... A cette heure la cour etait deserte; la fee
+aux lunettes n'avait pas encore releve son rideau. Tout favorisait mon
+crime. Alors, tirant les clefs de dessous mon habit, ces miserables
+clefs qui m'avaient tant fait souffrir, je les jetai dans le puits de
+toutes mes forces... Frinc! frinc! frinc! Je les entendis degringoler,
+rebondir contre les parois et tomber lourdement dans l'eau qui se
+referma sur elles; ce forfait commis, je m'eloignai souriant.
+
+Sous le porche, en sortant du college, la derniere personne que je
+rencontrai fut M. Viot, mais un M. Viot sans ses clefs, hagard, effare,
+courant de droite et de gauche. Quand il passa pres de moi, il me
+regarda un moment avec angoisse. Le malheureux avait envie de me
+demander si je ne _les_ avais pas vues. Mais il n'osa pas... A ce
+moment, le portier lui criait du haut de l'escalier en se penchant:
+"Monsieur Viot, je ne les trouve pas!" J'entendis l'homme aux clefs
+faire tout bas: "Oh! mon Dieu!"--Et il partit comme un fou a la
+decouverte.
+
+J'aurais ete heureux de jouir plus longtemps de ce spectacle, mais le
+clairon de la diligence sonnait sur la place d'Armes, et je ne voulais
+pas qu'on partit sans moi.
+
+Et maintenant, adieu pour toujours, grand college enfume, fait de vieux
+fer et de pierres noires; adieu, vilains enfants! adieu, reglement
+feroce! Le petit Chose s'envole et ne reviendra plus. Et vous, marquis
+de Boucoyran, estimez-vous heureux: On s'en va, sans vous allonger ce
+fameux coup d'epee, si longtemps medite avec les nobles coeurs du cafe
+Barbette...
+
+Fouette, cocher! Sonne, trompette! Bonne vieille diligence, fais feu
+de tes quatre roues, emporte le petit Chose au galop de tes trois
+chevaux... Emporte-le bien vite dans sa ville natale, pour qu'il
+embrasse sa mere chez l'oncle Baptiste, et qu'ensuite il mette le cap
+sur Paris et rejoigne au plus vite Eyssette (Jacques) dans sa chambre du
+Quartier latin!...
+
+
+
+XIV
+
+L'ONCLE BAPTISTE
+
+Un singulier type d'homme que cet oncle Baptiste, le frere de Mme
+Eyssette! Ni bon ni mechant, marie de bonne heure a un grand gendarme
+de femme avare et maigre qui lui faisait peur, ce vieil enfant n'avait
+qu'une passion au monde: la passion du coloriage. Depuis quelque
+quarante ans, il vivait entoure de godets, de pinceaux, de couleurs, et
+passait son temps a colorier des images de journaux illustres. La maison
+etait pleine de vieilles _Illustrations!_ de vieux _Charivaris!_ de
+vieux _Magasins pittoresques!_ de cartes geographiques! tout cela
+fortement enlumine. Meme dans ses jours de disette, quand la tante lui
+refusait de l'argent pour acheter des journaux a images, il arrivait a
+mon oncle de colorier des livres. Ceci est historique: j'ai tenu dans
+mes mains une grammaire espagnole que mon oncle avait mis en couleurs
+d'un bout a l'autre, les adjectifs en bleu, les substantifs en rose,
+etc.
+
+C'est entre ce vieux maniaque et sa feroce moitie que Mme Eyssette etait
+obligee de vivre depuis six mois. La malheureuse femme passait toutes
+ses journees dans la chambre de son frere, assise a cote de lui et
+s'ingeniait a etre utile. Elle essuyait les pinceaux, mettait de l'eau
+dans les godets... Le plus triste, c'est que, depuis notre ruine,
+l'oncle Baptiste avait un profond mepris pour M. Eyssette, et que du
+matin au soir, la pauvre mere etait condamnee a entendre dire: "Eyssette
+n'est pas serieux! Eyssette n'est pas serieux!" Ah! le vieil imbecile!
+il fallait voir de quel air sentencieux et convaincu il disait cela en
+coloriant sa grammaire espagnole! Depuis, j'en ai souvent rencontre dans
+la vie, de ces hommes soi-disant tres graves, qui passaient leur temps
+a colorier des grammaires espagnoles et trouvaient que les autres
+n'etaient pas serieux.
+
+Tous ces details sur l'oncle Baptiste et l'existence lugubre que Mme
+Eyssette menait chez lui, je ne les connus que plus tard; pourtant, des
+mon arrivee dans la maison, je compris que, quoi qu'elle en dit, ma mere
+ne devait pas etre heureuse... Quand j'entrai, on venait de se mettre a
+table pour le diner. Mme Eyssette bondit de joie en me voyant, et,
+comme vous pensez, elle embrassa son petit Chose de toutes ses forces.
+Cependant la pauvre mere avait l'air genee; elle parlait peu,--toujours
+sa petite voix douce et tremblante, les yeux dans son assiette. Elle
+faisait peine a voir avec sa robe etriquee et toute noire.
+
+L'accueil de mon oncle et de ma tante fut tres froid. Ma tante me
+demanda d'un air effraye si j'avais dine. Je me hatai de repondre que
+oui... La tante respira; elle avait tremble un instant pour son diner.
+Joli, le diner! des pois chiches et de la morue.
+
+L'oncle Baptiste, lui, me demanda si nous etions en vacances... Je
+repondis que je quittais l'Universite, et que j'allais a Paris rejoindre
+mon frere Jacques, qui m'avait trouve une bonne place. J'inventai ce
+mensonge pour rassurer la pauvre Mme Eyssette sur mon avenir et puis
+aussi pour avoir l'air serieux aux yeux de mon oncle.
+
+En apprenant que le petit Chose avait une bonne place, la tante Baptiste
+ouvrit de grands yeux.
+
+"Daniel, dit-elle, il faudra faire venir ta mere a Paris... La pauvre
+chere femme s'ennuie loin de ses enfants; et puis, tu comprends! c'est
+une charge pour nous, et ton oncle ne peut pas toujours etre _la vache a
+lait_ de la famille.
+
+--Le fait est, dit l'oncle Baptiste, la bouche pleine, que je suis _la
+vache a lait_..." Cette expression de _vache a lait_ l'avait ravi, et il
+la repeta plusieurs fois avec la meme gravite...
+
+Le diner fut long, comme entre vieilles gens. Ma mere mangeait peu,
+m'adressait quelques paroles et me regardait a la derobee; ma tante la
+surveillait.
+
+"Vois ta soeur! disait-elle a son mari, la joie de retrouver Daniel lui
+coupe l'appetit. Hier elle a pris deux fois du pain, aujourd'hui une
+fois seulement."
+
+Ah! chere Mme Eyssette, comme j'aurais voulu vous emporter ce soir-la,
+comme j'aurais voulu vous arracher a cette impitoyable _vache a lait_
+et a son epouse; mais, helas! je m'en allais au hasard moi-meme, ayant
+juste de quoi payer ma route, et je pensais bien que la chambre de
+Jacques n'etait pas assez grande pour nous tenir tous les trois. Encore
+si j'avais pu vous parler, vous embrasser a mon aise; mais non! On ne
+nous laissa pas seuls une minute... Rappelez-vous: tout de suite apres
+diner, l'oncle se remit a sa grammaire espagnole, la tante essuyait son
+argenterie, et tous deux ils nous epiaient du coin de l'oeil... L'heure
+du depart arriva, sans que nous eussions rien pu nous dire.
+
+Aussi le petit Chose avait le coeur bien gros, quand il sortit de chez
+l'oncle Baptiste; et en s'en allant, tout seul, dans l'ombre de la
+grande avenue qui mene au chemin de fer, il se jura deux ou trois fois
+tres solennellement de se conduire desormais comme un homme et de ne
+plus songer qu'a reconstruire le foyer.
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+
+
+I
+
+MES CAOUTCHOUCS
+
+Quand je vivrais aussi longtemps que mon oncle Baptiste, lequel doit
+etre a cette heure aussi vieux qu'un vieux baobab de l'Afrique centrale,
+jamais je n'oublierai mon premier voyage a Paris en wagon de troisieme
+classe.
+
+C'etait dans les derniers jours de fevrier; il faisait encore tres
+froid. Au-dehors, un ciel gris, le vent, le gresil, les collines
+chauves, des prairies inondees, de longues rangees de vignes mortes;
+au-dedans des matelots ivres qui chantaient, de gros paysans qui
+dormaient la bouche ouverte comme des poissons morts, de petites
+vieilles avec leurs cabas, des enfants, des puces, des nourrices, tout
+l'attirail du wagon des pauvres avec son odeur de pipe, d'eau-de-vie, de
+saucisse a l'ail et de paille moisie. Je crois y etre encore.
+
+En partant, je m'etais installe dans un coin, pres de la fenetre, pour
+voir le ciel; mais, a deux lieues de chez nous, un infirmier militaire
+me prit ma place, sous pretexte d'etre en face de sa femme, et voila le
+petit Chose, trop timide pour oser se plaindre, condamne a faire deux
+cents lieues entre ce gros vilain homme qui sentait la graine de lin et
+un grand tambour-major de Champenoise qui, tout le temps, ronfla sur son
+epaule.
+
+Le voyage dura deux jours. Je passai ces deux jours a la meme place,
+immobile entre mes deux bourreaux, la tete fixe et les dents serrees.
+Comme je n'avais pas d'argent ni de provisions, je ne mangeai rien de
+toute la route. Deux jours sans manger, c'est long! Il me restait bien
+encore une piece de quarante sous, mais je la gardais precieusement pour
+le cas ou, en arrivant a Paris, je ne trouverais pas l'ami Jacques a la
+gare, et malgre la faim j'eus le courage de n'y pas toucher. Le diable
+c'est qu'autour de moi on mangeait beaucoup dans le wagon. J'avais
+sous mes jambes un grand coquin de panier tres lourd, d'ou mon voisin
+l'infirmier tirait a tout moment des charcuteries variees qu'il
+partageait avec sa dame. Le voisinage de ce panier me rendit tres
+malheureux, surtout le second jour. Pourtant ce n'est pas la faim dont
+je souffris le plus en ce terrible voyage. J'etais parti de Sarlande
+sans souliers, n'ayant aux pieds que de petits caoutchoucs fort minces,
+qui me servaient la-bas pour faire ma ronde dans le dortoir. Tres joli,
+le caoutchouc; mais l'hiver, en troisieme classe... Dieu! que j'ai eu
+froid! C'etait a en pleurer. La nuit, quand tout le monde dormait, je
+prenais doucement mes pieds entre mes mains et je les tenais des heures
+entieres pour essayer de les rechauffer. Ah! si Mme Eyssette m'avait
+vu!...
+
+Et bien, malgre la faim qui lui tordait le ventre, malgre ce froid cruel
+qui lui arrachait des larmes, le petit Chose etait bien heureux, et
+pour rien au monde il n'aurait cede cette place, cette demi-place qu'il
+occupait entre la Champenoise et l'infirmier. Au bout de toutes ces
+souffrances, il y avait Jacques, il y avait Paris.
+
+Dans la nuit du second jour, vers trois heures du matin, je fus reveille
+en sursaut, le train venait de s'arreter: tout le wagon etait en emoi.
+
+J'entendis l'infirmier dire a sa femme:
+
+"Nous y sommes.
+
+--Ou donc? demandai-je en me frottant les yeux.
+
+--A Paris, parbleu!"
+
+Je me precipitai vers la portiere. Pas de maisons. Rien qu'une campagne
+pelee, quelques becs de gaz, et ca et la de gros tas de charbon de
+terre; puis la-bas, dans le loin, une grande lumiere rouge et un
+roulement confus pareil au bruit de la mer. De portiere en portiere, un
+homme allait, avec une petite lanterne, en criant: "Paris! Paris! Vos
+billets!" Malgre moi, je rentrai la tete par un mouvement de terreur.
+C'etait Paris.
+
+Ah! grande ville feroce, comme le petit Chose avait raison d'avoir peur
+de toi!
+
+Cinq minutes apres, nous entrions dans la gare. Jacques etait la depuis
+une heure. Je l'apercus de loin avec sa longue taille un peu voutee
+et ses grands bras de telegraphe qui me faisaient signe derriere le
+grillage. D'un bond je fus sur lui.
+
+"Jacques! mon frere!...
+
+--Ah! cher enfant!"
+
+Et nos deux ames s'etreignirent de toute la force de nos bras.
+Malheureusement les gares ne sont pas organisees pour ces belles
+etreintes. Il y a la salle des voyageurs, la salle des bagages; mais il
+n'y a pas la salle des effusions, il n'y a pas la salle des ames. On
+nous bousculait, on nous marchait dessus.
+
+"Circulez! circulez!" nous criaient les gens de l'octroi.
+
+Jacques me dit tout bas: "Allons-nous-en. Demain, j'enverrai chercher ta
+malle." Et, bras dessus bras dessous, legers comme nos escarcelles, nous
+nous mimes en route pour le Quartier latin.
+
+J'ai essaye bien souvent, depuis, de me rappeler l'impression exacte que
+me fit Paris cette nuit-la: mais les choses, comme les hommes,
+prennent, la premiere fois que nous les voyons, une physionomie toute
+particuliere, qu'ensuite nous ne leur trouvons plus. Le Paris de mon
+arrivee, je n'ai jamais pu me le reconstruire. C'est comme une ville
+brumeuse que j'aurais traversee tout enfant, il y a des annees, et ou je
+ne serais plus retourne depuis lors.
+
+Je me souviens d'un pont de bois sur une riviere toute noire, puis d'un
+grand quai desert et d'un immense jardin au long de ce quai. Nous nous
+arretames un moment devant ce jardin. A travers les grilles qui le
+bordaient, on voyait confusement des huttes, des pelouses, des flaques
+d'eau, des arbres luisants de givre.
+
+"C'est le Jardin des plantes, me dit Jacques. Il y a la une quantite
+considerable d'ours blancs, de singes, de boas, d'hippopotames..."
+
+En effet, cela sentait le fauve, et, par moments, un cri aigu, un rauque
+rugissement, sortaient de cette ombre.
+
+Moi, serre contre mon frere, je regardais de tous mes yeux a travers les
+grilles, et melant dans un meme sentiment de terreur ce Paris inconnu,
+ou j'arrivais de nuit, et ce jardin mysterieux, il me semblait que je
+venais de debarquer dans une grande caverne noire, pleine de betes
+feroces qui allaient se ruer sur moi. Heureusement que je n'etais pas
+seul: j'avais Jacques pour me defendre... Ah! Jacques! Jacques! Pourquoi
+ne t'ai-je pas toujours eu?
+
+Nous marchames encore longtemps, longtemps, par des rues noires,
+interminables; puis, tout a coup, Jacques s'arreta sur une petite place
+ou il y avait une eglise.
+
+"Nous voici a Saint-Germain-des-Pres, me dit-il. Notre chambre est
+la-haut.
+
+--Comment! Jacques!... dans le clocher?...
+
+--Dans le clocher meme... C'est tres commode pour savoir l'heure."
+
+Jacques exagerait un peu. Il habitait, dans la maison a cote de
+l'eglise, une petite mansarde au cinquieme ou sixieme etage, et sa
+fenetre ouvrait sur le clocher de Saint-Germain, juste a la hauteur du
+cadran.
+
+En entrant, je poussai un cri de joie. "Du feu! quel bonheur!" Et tout
+de suite je courus a la cheminee presenter mes pieds a la flamme, au
+risque de fondre les caoutchoucs. Alors seulement, Jacques s'apercut de
+l'etrangete de ma chaussure. Cela le fit beaucoup rire.
+
+"Mon cher, me dit-il, il y a une foule d'hommes celebres qui sont
+arrives a Paris en sabots, et qui s'en vantent. Toi, tu pourras dire que
+tu y es arrive en caoutchoucs: c'est bien plus original. En attendant,
+mets ces pantoufles, et entamons le pate."
+
+Disant cela, le bon Jacques roulait devant le feu une petite table qui
+attendait dans un coin, toute servie.
+
+
+
+II
+
+DE LA PART DU CURE DE SAINT-NIZIER
+
+Dieu! qu'on etait bien cette nuit-la dans la chambre de Jacques! Quels
+joyeux reflets clairs la cheminee envoyait sur notre nappe! Et ce vieux
+vin cachete, comme il sentait les violettes! Et ce pate, quelle belle
+croute en or bruni il vous avait! Ah! de ces pates-la, on n'en fait
+plus maintenant; tu n'en boiras plus jamais de ces vins-la, mon pauvre
+Eyssette!
+
+De l'autre cote de la table, en face, tout en face de moi, Jacques me
+versait a boire: et, chaque fois que je levais les yeux, je voyais son
+regard tendre comme celui d'une mere, qui me riait doucement. Moi,
+j'etais si heureux d'etre la que j'en avais positivement la fievre. Je
+parlais, je parlais!
+
+"Mange donc", me disait Jacques en me remplissant mon assiette; mais je
+parlais toujours et je ne mangeais pas. Alors, pour me faire taire,
+il se mit a bavarder, lui aussi, et me narra longuement, sans prendre
+haleine, tout ce qu'il avait fait depuis plus d'un an que nous ne nous
+etions pas vus.
+
+"Quand tu fus parti, me disait-il--et les choses les plus tristes, il
+les contait toujours avec son divin sourire resigne--, quand tu fus
+parti, la maison devint tout a fait lugubre. Le pere ne travaillait
+plus; il passait tout son temps dans le magasin a jurer contre les
+revolutionnaires et a me crier que j'etais un ane, ce qui n'avancait
+pas les affaires. Des billets protestes tous les matins, des descentes
+d'huissiers tous les deux jours! chaque coup de sonnette nous faisait
+sauter le coeur. Ah! tu t'en es alle au bon moment.
+
+"Au bout d'un mois de cette terrible existence, mon pere partit pour
+la Bretagne au compte de la Compagnie vinicole, et Mme Eyssette chez
+l'oncle Baptiste. Je les embarquai tous les deux. Tu penses si j'en ai
+verse de ces larmes. Derriere eux, tout notre pauvre mobilier fut vendu,
+oui, mon cher, vendu dans la rue, sous mes yeux, devant notre porte;
+et c'est bien penible va! de voir son foyer s'en aller ainsi piece par
+piece. On ne se figure pas combien elles font partie de nous-memes,
+toutes ces choses de bois ou d'etoffe que nous avons dans nos maisons.
+Tiens! quand on a enleve l'armoire au linge, tu sais, celle qui a sur
+ses panneaux des amours roses avec des violons, j'ai eu envie de courir
+apres l'acheteur et de crier bien fort: "Arretez-le!" Tu comprends ca,
+n'est-ce pas?
+
+"De tout notre mobilier, je ne gardai qu'une chaise, un matelas et un
+balai; ce balai me fut tres utile, tu vas Voir.
+
+J'installai ces richesses dans un coin de notre maison de la rue
+Lanterne, dont le loyer etait paye encore pour deux mois, et me voila
+occupant a moi tout seul ce grand appartement nu, froid, sans rideaux.
+Ah! mon ami, quelle tristesse! Chaque soir, quand je revenais de mon
+bureau, c'etait un nouveau chagrin et comme une surprise de me retrouver
+seul entre ces quatre murailles. J'allais d'une piece a l'autre, fermant
+les portes tres fort, pour faire du bruit. Quelquefois il me semblait
+qu'on m'appelait au magasin, et je criais: "J'y vais!" Quand j'entrais
+chez notre mere, je croyais toujours que j'allais la trouver tricotant
+tristement dans son fauteuil, pres de la fenetre...
+
+"Pour comble de malheur, les babarottes reparurent. Ces horribles
+petites betes, que nous avions eu tant de peine a combattre en arrivant
+a Lyon, apprirent sans doute votre depart et tenterent une nouvelle
+invasion, bien plus terrible encore que la premiere. D'abord j'essayai
+de resister. Je passai mes soirees dans la cuisine, ma bougie d'une
+main, mon balai de l'autre, a me battre comme un lion, mais toujours en
+pleurant. Malheureusement j'etais seul, et j'avais beau me multiplier,
+ce n'etait plus comme au temps d'Annou. Du reste, les babarottes, elles
+aussi, arrivaient en plus grand nombre. Je suis sur que toutes celles
+de Lyon--et Dieu sait s'il y en a dans cette grosse ville
+humide!--s'etaient levees en masse pour venir assieger notre maison.
+La cuisine en etait toute noire, je fus oblige de la leur abandonner.
+Quelquefois je les regardais avec terreur par le trou de la serrure. Il
+y en avait des milliards de mille... Tu crois peut-etre que ces maudites
+betes s'en tinrent la! Ah! bien oui! tu ne connais pas ces gens du Nord.
+C'est envahissant comme tout. De la cuisine, malgre portes et serrures,
+elles passerent dans la salle a manger, ou j'avais fait mon lit. Je me
+transportai dans le magasin, puis dans le salon. Tu ris! j'aurais voulu
+t'y voir.
+
+"De piece en piece, les damnees babarottes me pousserent jusqu'a notre
+ancienne petite chambre, au fond du corridor. La, elles me laisserent
+deux a trois jours de repit; puis un matin, en m'eveillant, j'en apercus
+une centaine qui grimpaient silencieusement le long de mon balai,
+pendant qu'un autre corps de troupe se dirigeait en bon ordre vers mon
+lit. Prive de mes armes, force dans mes derniers redans, je n'avais plus
+qu'a fuir. C'est ce que je fis. J'abandonnai aux babarottes le matelas,
+la chaise, le balai, et je m'en fus de cette horrible maison de la rue
+Lanterne, pour n'y plus revenir.
+
+"Je passais encore quelques mois a Lyon, mais bien longs, bien noirs,
+bien larmoyants. A mon bureau, on ne m'appelait plus que sainte
+Madeleine. Je n'allais nulle part. Je n'avais pas un ami.. Ma seule
+distraction, c'etait tes lettres... Ah! mon Daniel, quelle jolie facon
+tu as de dire les choses! Je suis sur que tu pourrais ecrire dans les
+journaux, si tu voulais. Ce n'est pas comme moi. Figure-toi qu'a force
+d'ecrire sous la dictee j'en suis arrive a etre a peu pres aussi
+intelligent qu'une machine a coudre. Impossible de rien trouver par
+moi-meme. M. Eyssette avait bien raison de me dire: "Jacques, tu es un
+ane." Apres tout, ce n'est pas si mal d'etre un ane. Les anes sont de
+braves betes, patientes, fortes, laborieuses, le coeur bon et les reins
+solides... Mais revenons a mon histoire.
+
+"Dans toutes les lettres, tu me parlais de la reconstruction du foyer,
+et, grace a ton eloquence, j'avais comme toi pris feu pour cette grande
+idee. Malheureusement, ce que je gagnais a Lyon suffisait a peine pour
+me faire vivre. C'est alors que la pensee me vint de m'embarquer pour
+Paris. Il me semblait que la je serais plus a meme de venir en aide a
+la famille, et que je trouverais tous les materiaux necessaires a notre
+fameuse reconstruction. Mon voyage fut donc decide; seulement je pris
+mes precautions. Je ne voulais pas tomber dans les rues de Paris comme
+un pierrot sans plumes. C'est bon pour toi, mon Daniel: il y a des
+graces d'etat pour les jolis garcons; mais moi, un grand pleurard!
+
+"J'allai donc demander quelques lettres de recommandation a notre ami
+le cure de Saint-Nizier. C'est un homme tres bien pose dans le faubourg
+Saint-Germain. Il me donna deux lettres, l'une pour un comte, l'autre
+pour un duc. Je me mets bien, comme tu vois. De la je m'en fus trouver
+un tailleur qui, sur ma bonne mine, consentit a me faire credit d'un bel
+habit noir avec ses dependances, gilet, pantalon, _et caetera_. Je
+mis mes lettres de recommandation dans mon habit, mon habit dans une
+serviette, et me voila parti, avec trois louis en poche: 35 francs pour
+mon voyage et 25 pour voir venir.
+
+"Le lendemain de mon arrivee a Paris, des sept heures du matin, j'etais
+dans les rues, en habit noir et en gants jaunes. Pour ta gouverne, petit
+Daniel, ce que je faisais la etait tres ridicule. A sept heures du
+matin, a Paris, tous les habits noirs sont couches, ou doivent l'etre.
+Moi, je l'ignorais; et j'etais tres fier de promener le mien parmi ces
+grandes rues, en faisant sonner mes escarpins neufs. Je croyais aussi
+qu'en sortant de bonne heure j'aurais plus de chances pour rencontrer la
+Fortune. Encore une erreur: la Fortune a Paris ne se leve pas matin. "Me
+voila donc trottant par le faubourg Saint-Germain avec mes lettres de
+recommandation en poche.
+
+"J'allai d'abord chez le comte, rue de Lille; puis chez le duc, rue
+Saint-Guillaume: Aux deux endroits, je trouvai les gens de service en
+train de laver les cours et de faire reluire les cuivres des sonnettes.
+Quand je dis a ces faquins que je venais parler a leurs maitres de la
+part du cure de Saint-Nizier, ils me rirent au nez en m'envoyant des
+seaux d'eaux dans les jambes... Que veux-tu, mon cher? c'est ma faute,
+aussi: il n'y a que les pedicures qui vont chez les gens a cette
+heure-la. Je me le tins pour dit.
+
+"Tel que je te connais, toi, je suis sur qu'a ma place tu n'aurais
+jamais ose retourner dans ces maisons et affronter les regards moqueurs
+de la valetaille. Eh bien, moi, j'y retournai avec aplomb le jour meme,
+dans l'apres-midi, et, comme le matin, je demandai aux gens de service
+de m'introduire aupres de leurs maitres, toujours de la part du cure
+de Saint-Nizier. Bien m'en prit d'avoir ete brave: ces deux messieurs
+etaient visibles et je fus tout de suite introduit. Je trouvai deux
+hommes et deux accueils bien differents. Le comte de la rue de Lille
+me recut tres froidement. Sa longue figure maigre, serieuse jusqu'a la
+solennite, m'intimidait beaucoup, et je ne trouvai pas quatre mots a lui
+dire. Lui de son cote me parla a peine. Il regarda la lettre du cure
+de Saint-Nizier, la mit dans sa poche, me demanda de lui laisser
+mon adresse, et me congedia d'un geste glacial, en me disant: "Je
+m'occuperai de vous; inutile que vous reveniez. Si je trouve quelque
+chose, je vous ecrirai."
+
+"Le diable soit de l'homme! Je sortis de chez lui, transi jusqu'aux
+moelles. Heureusement la reception qu'on me fit rue Saint-Guillaume
+avait de quoi me rechauffer le coeur. J'y trouvai le duc le plus rejoui,
+le plus epanoui, le plus bedonnant, le plus avenant du monde. Et comme
+il l'aimait, son cher cure de Saint-Nizier! et comme tout ce qui venait
+de la serait sur d'etre bien accueilli rue Saint-Guillaume!... Ah! le
+bon homme! le brave duc! Nous fumes amis tout de suite. Il m'offrit une
+pincee de tabac a la bergamote, me tira le bout de l'oreille, et me
+renvoya avec une tape sur la joue et d'excellentes paroles:
+
+"--Je me charge de votre affaire. Avant peu, j'aurai ce qu'il vous faut.
+D'ici la, venez me voir aussi souvent que vous voudrez."
+
+"Je m'en allai ravi.
+
+"Je passai deux jours sans y retourner, par discretion. Le troisieme
+jour seulement, je poussai jusqu'a l'hotel de la rue Saint-Guillaume.
+Un grand escogriffe bleu et or me demanda mon nom. Je repondis d'un air
+suffisant:
+
+"--Dites que c'est de la part du cure de Saint-Nizier."
+
+"Il revint au bout d'un moment.
+
+"--M. le duc est tres occupe. Il prie monsieur de l'excuser et de
+vouloir bien passer un autre jour."
+
+"Tu penses si je l'excusai, ce pauvre duc!
+
+"Le lendemain, je revins a la meme heure. Je trouvai le grand escogriffe
+bleu de la veille, perche comme un ara sur le perron. Du plus loin qu'il
+m'apercut, il me dit gravement:
+
+"--M. le duc est sorti.
+
+"--Ah! tres bien! repondis-je, je reviendrai. Dites-lui, je vous prie,
+que c'est la personne de la part du cure de Saint-Nizier."
+
+"Le lendemain, je revins encore; les jours suivants aussi, mais toujours
+avec le meme insucces. Une fois le duc etait au bain, une autre fois a
+la messe, un jour au jeu de paume, un autre jour avec du monde.--Avec
+du monde! En voila une formule. Eh bien, et moi, je ne suis donc pas du
+monde?
+
+"A la fin, je me trouvais si ridicule avec mon eternel: "De la part du
+cure de Saint-Nizier", que je n'osais plus dire de la part de qui je
+venais. Mais le grand ara bleu du perron ne me laissait jamais partir
+sans me crier, avec une gravite imperturbable:
+
+"Monsieur est sans doute la personne qui vient de la part du cure de
+Saint-Nizier?"
+
+"Et cela faisait beaucoup rire d'autres aras bleus qui flanaient par la
+dans les cours. Tas de coquins! Si j'avais pu leur allonger quelques
+coups de trique de ma part a moi, et non de celle du cure de
+Saint-Nizier!
+
+"Il y avait dix jours environ que j'etais a Paris, lorsqu'un soir,
+en revenant l'oreille basse d'une de ces visites a la rue
+Saint-Guillaume--je m'etais jure d'y aller jusqu'a ce qu'on me mit a
+la porte--, je trouvai chez mon portier une petite lettre. Devine de
+qui?... Une lettre du comte, mon cher, du comte de la rue de Lille,
+qui m'engageait a me presenter sans retard chez son ami le marquis
+d'Hacqueville. On demandait un secretaire.... Tu penses, quelle joie! et
+aussi quelle lecon! Cet homme froid et sec, sur lequel je comptais si
+peu, c'etait justement lui qui s'occupait de moi, tandis que l'autre, si
+accueillant, me faisait faire depuis huit jours le pied de grue sur son
+perron, expose, ainsi que le cure de Saint-Nizier, aux rires insolents
+des aras bleus et or.... C'est la la vie, mon cher; et a Paris on
+l'apprend vite.
+
+"Sans perdre une minute, je courus chez le marquis d'Hacqueville. Je
+trouvai un petit vieux, fretillant, sec, tout en nerfs, alerte et gai
+comme une abeille. Tu verras quel joli type. Une tete d'aristocrate,
+fine et pale, des cheveux droits comme des quilles, et rien qu'un oeil,
+l'autre est mort d'un coup d'epee, voila longtemps. Mais celui qui reste
+est si brillant, si vivant, si parlant, si interrogeant, qu'on ne peut
+pas dire que le marquis est borgne. Il a deux yeux dans le meme oeil,
+voila tout.
+
+"Quand j'arrivai devant ce singulier petit vieillard, je commencai par
+lui debiter quelques banalites de circonstance; mais il m'arreta net:
+
+"--Pas de phrases! me dit-il. Je ne les aime pas. Venons aux faits,
+voici. J'ai entrepris d'ecrire mes memoires. Je m'y suis malheureusement
+pris un peu tard, et je n'ai plus de temps a perdre, commencant a me
+faire tres vieux. J'ai calcule qu'en employant tous mes instants, il me
+fallait encore trois annees de travail pour terminer mon oeuvre. J'ai
+soixante-dix ans, les jambes sont en deroute; mais la tete n'a pas
+bouge. Je peux donc esperer aller encore trois ans et mener mes memoires
+a bonne fin. Seulement, je n'ai pas une minute de trop; c'est ce que mon
+secretaire n'a pas compris. Cet imbecile--un garcon fort intelligent, ma
+foi, dont j'etais enchante--s'est mis dans la tete d'etre amoureux et de
+vouloir se marier. Jusque-la il n'y a pas de mal. Mais voila-t-il pas
+que, ce matin, mon drole vient me demander deux jours de conge pour
+faire ses noces. Ah! bien oui! deux jours de conge! Pas une minute.
+
+"--Mais, monsieur le marquis....
+
+"--Il n'y a pas de "mais, monsieur le marquis...." Si vous vous en allez
+deux jours, vous vous en irez tout a fait.
+
+"--Je m'en vais, monsieur le marquis.
+
+"--Bon voyage!"
+
+"Et voila mon coquin parti.... C'est sur vous, mon cher garcon, que je
+compte pour le remplacer. Les conditions sont celles-ci: le secretaire
+vient chez moi le matin a huit heures; il apporte son dejeuner. Je dicte
+jusqu'a midi. A midi le secretaire dejeune tout seul, car je ne dejeune
+jamais. Apres le dejeuner du secretaire, qui doit etre tres court, on
+se remet a l'ouvrage. Si je sors, le secretaire m'accompagne; il a un
+crayon et du papier. Je dicte toujours: en voiture, a la promenade, en
+visite, partout! le soir, le secretaire dine avec moi. Apres le diner,
+nous relisons ce que j'ai dicte dans la journee. Je me couche a huit
+heures, et le secretaire est libre jusqu'au lendemain. Je donne cent
+francs par mois et le diner. Ce n'est pas le Perou; mais dans trois ans,
+les memoires termines, il y aura un cadeau, et un cadeau royal, foi
+d'Hacqueville! ce que je demande, c'est qu'on soit exact, qu'on ne se
+marie pas, et qu'on sache ecrire tres vite sous la dictee. Savez-vous
+ecrire sous la dictee?
+
+"--Oh! parfaitement, monsieur le marquis", repondis-je avec une forte
+envie de rire.
+
+"C'etait si comique, en effet, cet acharnement du destin a me faire
+ecrire sous la dictee toute ma vie!...
+
+"--Eh bien, alors, mettez-vous la, reprit le marquis. Voici du papier et
+de l'encre. Nous allons travailler tout de suite. J'en suis au chapitre
+XXIV: _Mes demeles avec M. de Villele_. Ecrivez...."
+
+"Et le voila qui se met a me dicter d'une petite voix de cigale, en
+sautillant d'un bout de la piece a l'autre.
+
+"C'est ainsi, mon Daniel, que je suis entre chez cet original, lequel
+est au fond un excellent homme. Jusqu'a present, nous sommes tres
+contents l'un de l'autre; hier au soir, en apprenant ton arrivee, il a
+voulu me faire emporter pour toi cette bouteille de vin vieux. On nous
+en sert une comme cela tous les jours a notre diner, c'est te dire si
+l'on dine bien. Le matin, par exemple, j'apporte mon dejeuner; et tu
+rirais de me voir manger mes deux sous de fromage d'Italie dans une fine
+assiette de Moustiers, sur une nappe a blason. Ce que le bonhomme en
+fait, ce n'est pas par avarice, mais pour eviter a son vieux cuisinier,
+M. Pilois, la fatigue de me preparer mon dejeuner.... En somme, la vie
+que je mene n'est pas desagreable. Les memoires du marquis sont fort
+instructifs, j'apprends sur M. Decazes et M. de Villele une foule de
+choses qui ne peuvent pas manquer de me servir un jour ou l'autre. A
+huit heures du soir, je suis libre. Je vais lire les journaux dans
+un cabinet de lecture, ou bien encore dire bonjour a notre ami
+Pierrotte.... Est-ce que tu te rappelles, l'ami Pierrotte? tu sais!
+Pierrotte des Cevennes, le frere de lait de maman. Aujourd'hui Pierrotte
+n'est plus Pierrotte: c'est M. Pierrotte comme les deux bras. Il a un
+beau magasin de porcelaines au passage du Saumon; et comme il aimait
+beaucoup Mme Eyssette, j'ai trouve sa maison ouverte a tous battants.
+Pendant les soirees d'hiver, c'etait une ressource.... Mais maintenant
+que te voila, je ne suis plus en peine pour mes soirees.... Ni toi non
+plus, n'est-ce pas, frerot? Oh! Daniel, mon Daniel, que je suis content?
+Comme nous allons etre heureux!..."
+
+
+
+III
+
+MA MERE JACQUES
+
+Jacques a fini son odyssee, maintenant c'est le tour de la mienne.
+Le feu qui meurt a beau nous faire signe: "Allez vous coucher, mes
+enfants", les bougies ont beau crier: "Au lit! au lit! Nous sommes
+brulees jusqu'aux bobeches."--"On ne vous ecoute pas", leur dit Jacques
+en riant, et notre veillee continue.
+
+Vous comprenez! ce que je raconte a mon frere l'interesse beaucoup.
+C'est la vie du petit Chose au college de Sarlande; cette triste vie que
+le lecteur se rappelle sans doute. Ce sont les enfants laids et feroces,
+les persecutions, les haines, les humiliations, les clefs de M.
+Viot toujours en colere, la petite chambre sous les combles ou l'on
+etouffait, les trahisons, les nuits de larmes; et puis aussi--car
+Jacques est si bon qu'on peut tout lui dire--, ce sont les debauches du
+cafe Barbette, l'absinthe avec les caporaux, les dettes, l'abandon de
+soi-meme, tout enfin, jusqu'au suicide et la terrible prediction de
+l'abbe Germane: "Tu seras un enfant toute ta vie."
+
+Les coudes sur la table, la tete dans ses mains, Jacques ecoute jusqu'au
+bout ma confession sans l'interrompre. De temps en temps, je le vois qui
+frissonne et je l'entends dire: "Pauvre petit! pauvre petit!"
+
+Quand j'ai fini, il se leve, me prend les mains et me dit d'une voix
+douce qui tremble: "L'abbe Germane avait raison: vois-tu! Daniel, tu es
+un enfant, un petit enfant incapable d'aller seul dans la vie, et tu
+as bien fait de te refugier pres de moi. Des aujourd'hui tu n'es plus
+seulement mon frere, tu es mon fils aussi, et puisque notre mere est
+loin, c'est moi qui la remplacerai. Le veux-tu? dis, Daniel! Veux-tu que
+je sois ta mere Jacques? Je ne t'ennuierai pas beaucoup, tu verras. Tout
+ce que je te demande, c'est de me laisser toujours marcher a cote de toi
+et de te tenir la main. Avec cela, tu peux etre tranquille et regarder
+la vie en face, comme un homme: elle ne te mangera pas."
+
+Pour toute reponse, je lui saute au cou: "O ma mere Jacques, que tu es
+bon!"--Et me voila pleurant a chaudes larmes sans pouvoir m'arreter,
+tout a fait comme l'ancien Jacques, de Lyon. Le Jacques d'aujourd'hui ne
+pleure plus, lui; la citerne est a sec, comme il dit. Quoi qu'il arrive,
+il ne pleurera plus jamais.
+
+A ce moment, sept heures sonnent. Les vitres s'allument. Une lueur pale
+entre dans la chambre en frissonnant.
+
+"Voila le jour, Daniel, dit Jacques. Il est temps de dormir. Couche-toi
+vite... tu dois en avoir besoin.
+
+--Et toi, Jacques?
+
+--Oh! moi, je n'ai pas deux jours de chemin de fer dans les reins...
+D'ailleurs, avant d'aller chez le marquis, il faut que je rapporte
+quelques livres au cabinet de lecture et je n'ai pas de temps a
+perdre... tu sais que le d'Hacqueville ne plaisante pas... Je rentrerai
+ce soir a huit heures... Toi, quand tu te seras bien repose, tu sortiras
+un peu. Surtout je te recommande."
+
+Ici ma mere Jacques commence a me faire une foule de recommandations
+tres importantes pour un nouveau debarque comme moi; par malheur,
+tandis qu'il me les fait, je me suis etendu sur le lit, et sans dormir
+precisement, je n'ai deja plus les idees bien nettes. La fatigue, le
+pate, les larmes... Je suis aux trois quarts assoupi... J'entends d'une
+facon confuse quelqu'un qui me parle d'un restaurant tout pres d'ici,
+d'argent dans mon gilet, de ponts a traverser, de boulevards a
+suivre, de sergents de ville a consulter, et du clocher de
+Saint-Germain-des-Pres comme point de ralliement. Dans mon demi-sommeil,
+c'est surtout ce clocher de Saint-Germain qui m'impressionne. Je vois
+deux, cinq, dix clochers de Saint-Germain ranges autour de mon lit comme
+des poteaux indicateurs. Parmi tous ces clochers, quelqu'un va et vient
+dans la chambre, tisonne le feu, ferme les rideaux des croisees, puis
+s'approche de moi, me pose un manteau sur les pieds, m'embrasse au front
+et s'eloigne doucement avec un bruit de porte...
+
+Je dormais depuis quelques heures, et je crois que j'aurais dormi
+jusqu'au retour de ma mere Jacques, quand le son d'une cloche me
+reveilla subitement. C'etait la cloche de Sarlande, l'horrible cloche de
+fer qui sonnait comme autrefois: "Dig! dong! reveillez-vous! dig! dong!
+habillez-vous!" D'un bond je fus au milieu de la chambre, la bouche
+ouverte pour crier comme au dortoir: "Allons, messieurs!" Puis, quand je
+m'apercus que j'etais chez Jacques, je partis d'un grand eclat de rire
+et je me mis a gambader follement par la chambre. Ce que j'avais pris
+pour la cloche de Sarlande, c'etait la cloche d'un atelier du voisinage
+qui sonnait sec et feroce comme celle de la-bas. Pourtant la cloche
+du college avait encore quelque chose de plus mechant, de plus enfer.
+Heureusement elle etait a deux cents lieues; et, si fort qu'elle sonnat,
+je ne risquais plus de l'entendre.
+
+J'allai a la fenetre, et je l'ouvris. Je m'attendais presque a voir
+au-dessous de moi la cour des grands avec ses arbres melancoliques et
+l'homme aux clefs rasant les murs...
+
+Au moment ou j'ouvrais, midi sonnait partout. La grosse tour de
+Saint-Germain tinta la premiere ses douze coups de l'angelus a la suite,
+presque dans mon oreille. Par la fenetre ouverte, les grosses notes
+lourdes tombaient chez Jacques trois par trois, se crevaient en tombant
+comme des bulles sonores, et remplissaient de bruit toute la chambre. A
+l'angelus de Saint-Germain, les autres angelus de Paris repondirent sur
+des timbres divers... En bas, Paris grondait, invisible... Je restai la
+un moment a regarder luire dans la lumiere les domes, les fleches, les
+tours; puis tout a coup, le bruit de la ville montant jusqu'a moi, il
+me vint je ne sais quelle folle envie de plonger, de me rouler dans ce
+bruit, dans cette foule, dans cette vie, dans ces passions, et je me dis
+avec ivresse:
+
+"Allons voir Paris!"
+
+
+
+IV
+
+LA DISCUSSION DU BUDGET
+
+Ce jour-la plus d'un Parisien a du dire en rentrant chez lui, le soir,
+pour se mettre a table: "Quel singulier petit bonhomme j'ai rencontre
+aujourd'hui!" Le fait est qu'avec ses cheveux trop longs, son pantalon
+trop court, ses caoutchoucs, ses bas bleus, son bouquet departemental et
+cette solennite de demarche particuliere a tous les etres trop petits,
+le petit Chose devait etre tout a fait comique.
+
+C'etait justement une journee de la fin de l'hiver, une de ces journees
+tiedes et lumineuses, qui, a Paris, souvent sont plus le printemps que
+le printemps lui-meme. Il y avait beaucoup de monde dehors. Un peu
+etourdi par le va-et-vient bruyant de la rue, j'allais devant moi,
+timide, et le long des murs. On me bousculait, je disais "pardon!" et je
+devenais tout rouge. Aussi je me gardais bien de m'arreter devant les
+magasins et, pour rien au monde, je n'aurais demande ma route. Je
+prenais une rue, puis une autre, toujours tout droit. On me regardait.
+Cela me genait beaucoup. Il y avait des gens qui se retournaient sur
+mes talons et des yeux qui riaient en passant pres de moi; une fois
+j'entendis une femme dire a une autre: "Regarde donc celui-la." Cela me
+fit broncher... Ce qui m'embarrassait beaucoup aussi, c'etait l'oeil
+inquisiteur des sergents de ville. A tous les coins de rue, ce diable
+d'oeil silencieux se braquait sur moi curieusement; et, quand j'avais
+passe, je le sentais encore qui me suivait de loin et me brulait dans le
+dos. Au fond, j'etais un peu inquiet.
+
+Je marchai ainsi pres d'une heure, jusqu'a un grand boulevard plante
+d'arbres greles. Il y avait la tant de bruit, tant de gens, tant de
+voitures, que je m'arretai presque effraye.
+
+"Comment me tirer d'ici? pensai-je en moi-meme. Comment rentrer a la
+maison? Si je demande le clocher de Saint-Germain-des-Pres, on se
+moquera de moi. J'aurai l'air d'une cloche egaree qui revient de Rome,
+le jour de Paques."
+
+Alors, pour me donner le temps de prendre un parti, je m'arretai devant
+les affiches de theatre, de l'air affaire d'un homme qui fait son
+menu de spectacles pour le soir. Malheureusement les affiches, fort
+interessantes d'ailleurs, ne donnaient pas le moindre renseignement sur
+le clocher de Saint-Germain, et je risquais fort de rester la jusqu'au
+grand coup de trompette du jugement dernier, quand soudain ma mere
+Jacques parut a mes cotes. Il etait aussi etonne que moi.
+
+"Comment! c'est toi, Daniel! Que fais-tu la, bon Dieu?"
+
+Je repondis d'un petit air negligent:
+
+"Tu vois! je me promene."
+
+Ce bon garcon de Jacques me regardait avec admiration:
+
+"C'est qu'il est deja Parisien, vraiment!"
+
+Au fond, j'etais bien heureux de l'avoir, et je m'accrochai a son bras
+avec une joie d'enfant, comme a Lyon, quand M. Eyssette pere etait venu
+nous chercher sur le bateau.
+
+"Quelle chance que nous nous soyons rencontres! me dit Jacques. Mon
+marquis a une extinction de voix, et comme, heureusement, on ne peut pas
+dicter par gestes, il m'a donne conge jusqu'a demain.... Nous allons en
+profiter pour faire une grande promenade...."
+
+La-dessus, il m'entraine; et nous voila partis dans Paris, bien serres
+l'un contre l'autre et tout fiers de marcher ensemble.
+
+Maintenant que mon frere est pres de moi, la rue ne me fait plus peur.
+Je vais la tete haute, avec un aplomb de trompette aux zouaves, et gare
+au premier qui rira! Pourtant une chose m'inquiete. Jacques, chemin
+faisant, me regarde a plusieurs reprises d'un air piteux. Je n'ose lui
+demander pourquoi.
+
+"Sais-tu qu'ils sont tres gentils tes caoutchoucs? me dit-il au bout
+d'un moment.
+
+--N'est-ce pas, Jacques?
+
+--Oui, ma foi! tres gentils..." Puis, en souriant, il ajoute: "C'est
+egal, quand je serai riche, je t'acheterai une paire de bons souliers
+pour mettre dedans."
+
+Pauvre cher Jacques! il a dit cela sans malice; mais il n'en faut pas
+plus pour me decontenancer. Voila toutes mes hontes revenues. Sur ce
+grand boulevard ruisselant de clair soleil, je me sens ridicule avec mes
+caoutchoucs, et quoi que Jacques puisse me dire d'aimable en faveur de
+ma chaussure, je veux rentrer sur-le-champ.
+
+Nous rentrons. On s'installe au coin du feu, et le reste de la
+journee se passe gaiement a bavarder ensemble comme deux moineaux de
+gouttiere... Vers le soir, on frappe a notre porte. C'est un domestique
+du marquis avec ma malle.
+
+"Tres bien! dit ma mere Jacques. Nous allons inspecter un peu ta
+garde-robe."
+
+Pecaire! ma garde-robe!...
+
+L'inspection commence. Il faut voir notre mine piteusement comique en
+faisant ce maigre inventaire. Jacques, a genoux devant la malle, tire
+les objets l'un apres l'autre et les annonce a mesure.
+
+"Un dictionnaire... une cravate... un autre dictionnaire... Tiens! une
+pipe... tu fumes donc!... Encore une pipe... Bonte divine! que de
+pipes! Si tu avais seulement autant de chaussettes... Et ce gros livre,
+qu'est-ce que c'est?... Oh! oh!... _Cahier de punitions... Boucoyran
+500 lignes... Soubeyrol, 400 lignes... Boucoyran, 500 lignes..._
+_Boucoyran.... Boucoyran...._ Sapristi! tu ne le menageais pas, le nomme
+Boucoyran.... C'est egal, deux ou trois douzaines de chemises feraient
+bien mieux notre affaire."
+
+A cet endroit de l'inventaire, ma mere Jacques pousse un cri de
+surprise....
+
+"Misericorde! Daniel... qu'est-ce que je vois? Des vers! ce sont des
+vers.... Tu en fais donc toujours?... Cachottier, va! pourquoi ne m'en
+as-tu jamais parle dans tes lettres? Tu sais bien pourtant que je
+ne suis pas un profane.... J'ai fait des poemes, moi aussi, dans
+le temps.... Souviens-toi de _Religion! Religion! Poeme en douze
+chants!_.... Ca, monsieur le lyrique, voyons un peu tes poesies!...
+
+--Oh! non, Jacques, je t'en prie. Cela n'en vaut pas la peine.
+
+--Tous les memes, ces poetes, dit Jacques en riant. Allons! mets-toi la,
+et lis-moi tes vers; sinon je vais les lire moi-meme, et tu sais comme
+je lis mal!"
+
+Cette menace me decide; je commence ma lecture.
+
+Ce sont des vers que j'ai faits au college de Sarlande, sous les
+chataigniers de la Prairie, en surveillant les eleves.... Bons, ou
+mechants? Je ne m'en souviens guere; mais quelle emotion en les
+lisant!... Pensez donc! des poesies qu'on n'a jamais montrees a
+personne.... Et puis l'auteur de _Religion! Religion!_ n'est pas un juge
+ordinaire. S'il allait se moquer de moi? Pourtant, a mesure que je lis,
+la musique des rimes me grise et ma voix se raffermit. Assis devant la
+croisee, Jacques m'ecoute, impassible. Derriere lui, dans l'horizon,
+se couche un gros soleil rouge qui incendie nos vitres. Sur le bord du
+toit, un chat maigre baille et s'etire en nous regardant; il a l'air
+renfrogne d'un societaire de la Comedie-Francaise ecoutant une
+tragedie.... Je vois tout cela du coin de l'oeil sans interrompre ma
+lecture.
+
+Triomphe inespere! A peine j'ai fini, Jacques enthousiasme quitte sa
+place et me saute au cou:
+
+"Oh! Daniel! que c'est beau! que c'est beau!"
+
+Je le regarde avec un peu de defiance.
+
+"Vraiment, Jacques, tu trouves?...
+
+--Magnifique, mon cher, magnifique!... Pense que tu avais toutes
+ces richesses dans ta malle et que tu n'en disais rien! C'est
+incroyable!..."
+
+Et voila ma mere Jacques qui marche a grands pas dans la chambre,
+parlant tout seul et gesticulant. Tout a coup, il s'arrete en prenant un
+air solennel:
+
+"Il n'y a plus a hesiter: Daniel, tu es poete, il faut rester poete et
+chercher ta vie de ce cote-la.
+
+--Oh! Jacques, c'est bien difficile... Les debuts surtout. On gagne si
+peu.
+
+--Bah! je gagnerai pour deux, n'aie pas peur.
+
+--Et le foyer, Jacques, le foyer que nous voulons reconstruire?
+
+--Le foyer! je m'en charge. Je me sens de force a le reconstruire a moi
+tout seul. Toi, tu l'illustreras, et tu penses comme nos parents seront
+fiers de s'asseoir a un foyer celebre!..."
+
+J'essaie encore quelques objections; mais Jacques a reponse a tout. Du
+reste, il faut le dire, je ne me defends que faiblement. L'enthousiasme
+fraternel commence a me gagner. La foi poetique me pousse a vue d'oeil,
+et je me sens deja par tout mon etre un prurigo lamartinien... Il y a un
+point, par exemple, sur lequel Jacques et moi nous ne nous entendons
+pas du tout. Jacques veut qu'a trente-cinq ans j'entre a l'Academie
+francaise. Moi, je m'y refuse energiquement. Foin de l'Academie! C'est
+vieux, demode, pyramide d'Egypte en diable.
+
+"Raison de plus pour y entrer, me dit Jacques. Tu leur mettras un peu de
+jeune sang dans les veines, a tous ces vieux Palais-Mazarin... Et puis
+Mme Eyssette sera si heureuse, songe donc!"
+
+Que repondre a cela? Le nom de Mme Eyssette est un argument sans
+replique. Il faut se resigner a endosser l'habit vert. Va donc pour
+l'Academie! Si mes collegues m'ennuient trop, je ferai comme Merimee, je
+n'irai jamais aux seances.
+
+Pendant cette discussion, la nuit est venue, les cloches de
+Saint-Germain carillonnent joyeusement, comme pour celebrer l'entree
+de Daniel Eyssette a l'Academie francaise. "Allons diner!" dit ma mere
+Jacques; et, tout fier de se montrer avec un academicien, il m'emmene
+dans une cremerie de la rue Saint-Benoit.
+
+C'est un petit restaurant de pauvres, avec une table d'hote au fond pour
+les habitues. Nous mangeons dans la premiere salle, au milieu de gens
+tres rapes, tres affames, qui raclent leurs assiettes silencieusement.
+"Ce sont presque tous des hommes de lettres", me dit Jacques a voix
+basse. Dans moi-meme, je ne puis m'empecher de faire a ce sujet quelques
+reflexions melancoliques; mais je me garde bien de les communiquer a
+Jacques de peur de refroidir son enthousiasme.
+
+Le diner est tres gai. M. Daniel Eyssette (de l'Academie francaise)
+montre beaucoup d'entrain, et encore plus d'appetit. Le repas fini, on
+se hate de remonter dans le clocher; et tandis que M. l'academicien
+fume sa pipe a califourchon sur la fenetre, Jacques, assis a sa table,
+s'absorbe dans un grand travail de chiffres qui parait l'inquieter
+beaucoup. Il se ronge les ongles, s'agite febrilement sur sa chaise,
+compte sur ses doigts, puis, tout a coup, se leve avec un cri de
+triomphe: "Bravo!... j'y suis arrive.
+
+--A quoi, Jacques?
+
+--A etablir notre budget, mon cher. Et je te reponds que ce n'etait
+pas une petite affaire. Pense! soixante francs par mois pour vivre a
+deux!...
+
+--Comment! soixante?... Je croyais que tu gagnais cent francs chez le
+marquis.
+
+--Oui! mais il y a la-dessus quarante francs par mois, a envoyer a Mme
+Eyssette pour la reconstruction du foyer.... Restent donc soixante
+francs. Nous avons quinze francs de chambre; comme tu vois, ce n'est pas
+cher; seulement, il faut que je fasse le lit moi-meme.
+
+--Je le ferai aussi, moi, Jacques.
+
+--Non, non. Pour un academicien, ce ne serait pas convenable. Mais
+revenons au budget.... Donc 15 francs de chambre, 5 francs de
+charbon--seulement 5 francs, parce que je vais le chercher moi-meme aux
+usines tous les mois--, restent 40 francs. Pour ta nourriture, mettons
+30 francs. Tu dineras a la cremerie ou nous sommes alles ce soir, c'est
+15 sous sans le dessert, et tu as vu qu'on n'est pas trop mal. Il te
+reste 5 sous pour ton dejeuner. Est-ce assez?
+
+--Je crois bien.
+
+--Nous avons encore 10 francs. Je compte 7 francs de blanchissage....
+Quel dommage que je n'aie pas le temps! j'irais moi-meme au bateau....
+Restent 3 francs que j'emploie comme ceci: 30 sous pour mes dejeuners...
+dame, tu comprends! moi, je fais tous les jours un bon repas chez mon
+marquis, et je n'ai pas besoin d'un dejeuner aussi substantiel que
+le tien. Les derniers trente sous sont les menus frais, tabac,
+timbres-poste et autres depenses imprevues. Cela nous fait juste nos
+soixante francs.... Hein! Crois-tu que c'est calcule?"
+
+Et Jacques enthousiasme, se met a gambader dans la chambre; puis,
+subitement, il s'arrete et prend un air consterne:
+
+"Allons, bon! le budget est a refaire... J'ai oublie quelque chose.
+
+--Quoi donc?
+
+--Et la bougie!... Comment feras-tu, le soir, pour travailler, si tu
+n'as pas de bougie? C'est une depense indispensable, et une depense d'au
+moins cinq francs par mois.... Ou pourrait-on bien les decrocher,
+ces cinq francs-la?... L'argent du foyer est sacre, et sous aucun
+pretexte.... Eh! parbleu, j'ai notre affaire. Voici le mois de mars qui
+vient, et avec lui le printemps, la chaleur, le soleil.
+
+--Eh bien, Jacques?
+
+--Eh bien, Daniel, quand il fait chaud, le charbon est inutile: soit 5
+francs de charbon, que nous transformons en 5 francs de bougie; et voila
+le probleme resolu.... Decidement, je suis ne pour etre ministre des
+Finances.... Qu'en dis-tu? Cette fois, le budget tient sur ses jambes,
+et je crois que nous n'avons rien oublie.... Il y a bien encore la
+question des souliers et des vetements, mais je sais ce que je vais
+faire.... J'ai tous les jours ma soiree libre a partir de huit heures,
+je chercherai une place de teneur de livres chez quelque petit marchand.
+Bien sur que l'ami Pierrotte me trouvera cela facilement.
+
+--Ah! ca, Jacques, vous etes donc tres lies, toi et l'ami Pierrotte?...
+Est-ce que tu y vas souvent?
+
+--Oui, tres souvent. Le soir, on fait de la musique.
+
+--Tiens! Pierrotte est musicien.
+
+--Non! pas lui; sa fille.
+
+--Sa fille!... Il a donc une fille?... He! He! Jacques.... Est-elle
+jolie, Mlle Pierrotte?
+
+--Oh! tu m'en demandes trop pour une fois, mon petit Daniel.... Un autre
+jour, je te repondrai. Maintenant, il est tard; allons nous coucher."
+
+Et pour cacher l'embarras que lui causent mes questions, Jacques se met
+a border le lit activement avec un soin de vieille fille.
+
+C'est un lit de fer a une place, en tout pareil a celui dans lequel nous
+couchions tous les deux, a Lyon, rue Lanterne.
+
+"T'en souviens-tu, Jacques! de notre petit lit de la rue Lanterne, quand
+nous lisions des romans en cachette, et que M. Eyssette nous criait du
+fond de son lit, avec sa plus grosse voix: "Eteignez vite, ou je me
+leve!"
+
+Jacques se souvient de cela, et aussi de bien d'autres choses.... De
+souvenir en souvenir, minuit sonne a Saint-Germain qu'on ne songe pas
+encore a dormir.
+
+"Allons!... bonne nuit!" me dit Jacques resolument.
+
+Mais au bout de cinq minutes, je l'entends qui pouffe de rire sous sa
+couverture.
+
+"De quoi ris-tu, Jacques?...
+
+--Je ris de l'abbe Micou, tu sais, l'abbe Micou de la manecanterie....
+Te le rappelles-tu?...
+
+--Parbleu!..."
+
+Et nous voila partis a rire, a rire, a bavarder, a bavarder.... Cette
+fois, c'est moi qui suis raisonnable et qui dis:
+
+"Il faut dormir."
+
+Mais un moment apres, je recommence de plus belle:
+
+"Et Rouget, Jacques. Est-ce que tu t'en souviens?..."
+
+La-dessus, nouveaux eclats de rire et causeries a n'en plus finir....
+
+Soudain un grand coup de poing ebranle la cloison de mon cote, du cote
+de la ruelle. Consternation generale.
+
+"C'est Coucou-Blanc!... me dit Jacques tout bas dans l'oreille.
+
+--Coucou-Blanc! Qu'est-ce que cela?
+
+--Chut!... pas si haut.... Coucou-Blanc est notre voisine. Elle se
+plaint sans doute que nous l'empechons de dormir.
+
+--Dis donc, Jacques! quel drole de nom elle a, notre voisine!...
+Coucou-Blanc! Est-ce qu'elle est jeune?...
+
+--Tu pourras en juger toi-meme, mon cher. Un jour ou l'autre, vous vous
+rencontrerez dans l'escalier. Mais en attendant, dormons vite.... sans
+quoi Coucou-Blanc pourrait bien se facher encore."
+
+La-dessus, Jacques souffle la bougie, et M. Daniel Eyssette (de
+l'Academie francaise) s'endort sur l'epaule de son frere comme quand il
+avait dix ans.
+
+
+
+V
+
+COUCOU-BLANC ET LA DAME DU PREMIER
+
+Il y a, sur la place de Saint-Germain-des-Pres, dans le coin de
+l'eglise, a gauche et tout au bord des toits, une petite fenetre qui me
+serre le coeur chaque fois que je la regarde. C'est la fenetre de notre
+ancienne chambre; et, encore aujourd'hui, quand je passe par la, je me
+figure que le Daniel d'autrefois est toujours la-haut, assis a sa table
+contre la vitre, et qu'il sourit de pitie en voyant dans la rue le
+Daniel d'aujourd'hui triste et deja courbe.
+
+Ah! vieille horloge de Saint-Germain, que de belles heures tu m'as
+sonnees quand j'habitais la-haut, avec ma mere Jacques!... Est-ce que
+tu ne pourrais pas m'en sonner encore quelques-unes de ces heures de
+vaillance et de jeunesse? J'etais si heureux dans ce temps-la... Je
+travaillais de si bon coeur!...
+
+Le matin, on se levait avec le jour. Jacques, tout de suite, s'occupait
+du menage. Il allait chercher de l'eau, balayait la chambre, rangeait
+ma table. Moi, je n'avais le droit de toucher a rien. Si je lui disais:
+"Jacques, veux-tu que je t'aide?" Jacques se mettait a rire: "Tu n'y
+songes pas, Daniel. Et la dame du premier?" Avec ces deux mots gros
+d'allusions, il me fermait la bouche.
+
+Voici pourquoi.
+
+Pendant les premiers jours de notre vie a deux, c'etait moi qui etais
+charge de descendre chercher de l'eau dans la cour. A une autre heure
+de la journee, je n'aurais peut-etre pas ose! mais, le matin, toute la
+maison dormait encore, et ma vanite ne risquait pas d'etre rencontree
+dans l'escalier une cruche a la main. Je descendais, en m'eveillant, a
+peine vetu. A cette heure-la, la cour etait deserte. Quelquefois, un
+palefrenier en casaque rouge nettoyait ses harnais pres de la pompe.
+C'etait le cocher de la dame du premier, une jeune creole tres elegante
+dont on s'occupait beaucoup dans la maison. La presence de cet homme
+suffisait pour me gener; quand il etait la, j'avais honte, je pompais
+vite et je remontais avec ma cruche a moitie remplie. Une fois en haut,
+je me trouvais tres ridicule, ce qui ne m'empechait pas d'etre aussi
+gene le lendemain, si j'apercevais la casaque rouge dans la cour.... Or,
+un matin que j'avais eu la chance d'eviter cette formidable casaque, je
+remontais allegrement et ma cruche toute pleine, lorsque, a la
+hauteur du premier etage, je me trouvai face a face avec une dame qui
+descendait. C'etait la dame du premier.
+
+Droite et fiere, les yeux baisses sur un livre, elle allait lentement
+dans un flot d'etoffes soyeuses. A premiere vue, elle me parut belle,
+quoique un peu pale; ce qui me resta d'elle, surtout, c'est une petite
+cicatrice blanche qu'elle avait dans un coin, au-dessous de la levre. En
+passant devant moi, la dame leva les yeux. J'etais debout contre le mur,
+ma cruche a la main, tout rouge et tout honteux. Pensez! etre surpris
+ainsi comme un porteur d'eau, mal peigne, ruisselant, le cou nu, la
+chemise entrouverte... quelle humiliation! J'aurais voulu entrer dans la
+muraille.... La dame me regarda un moment bien en face d'un air de
+reine indulgente, avec un petit sourire, puis elle passa.... Quand je
+remontai, j'etais furieux. Je racontai mon aventure a Jacques, qui se
+moqua beaucoup de ma vanite; mais le lendemain, il prit la cruche sans
+rien dire et descendit. Depuis lors, il descendit ainsi tous les matins;
+et moi, malgre mes remords, je le laissais faire: j'avais trop peur de
+rencontrer encore la dame du premier.
+
+Le menage fini, Jacques s'en allait chez son marquis, et je ne le
+revoyais plus que dans la soiree. Je passais mes journees tout seul, en
+tete-a-tete avec la Muse ou ce que j'appelais la Muse. Du matin au soir,
+la fenetre restait ouverte avec ma table devant, et sur cet etabli, du
+matin au soir j'enfilais des rimes. De temps en temps un pierrot venait
+boire a ma gouttiere; il me regardait un moment d'un air effronte, puis
+il allait dire aux autres ce que je faisais, et j'entendais le bruit sec
+de leurs petites pattes sur les ardoises.... J'avais aussi les cloches
+de Saint-Germain qui me rendaient visite plusieurs fois dans le jour.
+J'aimais bien quand elles venaient me voir. Elles entraient bruyamment
+par la fenetre et remplissaient la chambre de musique. Tantot des
+carillons joyeux et fous precipitaient leurs doubles croches, tantot
+des glas noirs, lugubres, dont les notes tombaient une a une comme des
+larmes. Puis j'avais les angelus: l'angelus de midi, un archange aux
+habits de soleil qui entrait chez moi tout resplendissant de lumiere;
+l'angelus du soir, un seraphin melancolique qui descendait dans un rayon
+de lune et faisait toute la chambre humide en y secouant ses grandes
+ailes....
+
+La Muse, les pierrots, les cloches, je ne recevais jamais d'autres
+visites. Qui serait venu me voir? Personne ne me connaissait. A la
+cremerie de la rue Saint-Benoit, j'avais toujours soin de me mettre a
+une petite table a part de tout le monde; je mangeais vite, les
+yeux dans mon assiette; puis, le repas fini, je prenais mon chapeau
+furtivement et je rentrais a toutes jambes. Jamais une distraction,
+jamais une promenade; pas meme la musique au Luxembourg. Cette timidite
+maladive que je tenais de Mme Eyssette etait encore augmentee par le
+delabrement de mon costume et ces malheureux caoutchoucs qu'on n'avait
+pas pu remplacer. La rue me faisait peur, me rendait honteux. Je
+n'aurais jamais voulu descendre de mon clocher. Quelquefois pourtant,
+par ces jolis soirs mouilles des printemps parisiens, je rencontrais, en
+revenant de la cremerie, des volees d'etudiants en belle humeur, et de
+les voir s'en aller ainsi bras dessus bras dessous, avec leurs grands
+chapeaux, leurs pipes, leurs maitresses, cela me donnait des idees....
+Alors je remontais bien vite mes cinq etages, j'allumais ma bougie, et
+je me mettais au travail rageusement jusqu'a l'arrivee de Jacques.
+
+Quand Jacques arrivait, la chambre changeait d'aspect. Elle etait toute
+gaiete, bruit, mouvement. On chantait, on riait, on se demandait des
+nouvelles de la journee. "As-tu bien travaille? me disait Jacques, ton
+poeme avance-t-il?" Puis il me racontait quelque nouvelle invention de
+son original marquis, tirait de sa poche des friandises du dessert mises
+de cote pour moi, et s'amusait a me les voir croquer a belles dents.
+Apres quoi, je retournais a l'etabli aux rimes. Jacques faisait deux
+ou trois tours dans la chambre, et, quand il me croyait bien en train,
+s'esquivait en me disant: "Puisque tu travailles, je vais _la-bas_
+passer un moment." _La-bas_, cela voulait dire chez Pierrotte; et si
+vous n'avez pas deja devine pourquoi Jacques allait si souvent _la-bas_,
+c'est que vous n'etes pas bien habile. Moi, je compris tout, des le
+premier jour, rien qu'a le voir lisser ses cheveux devant la glace avant
+de partir, et recommencer trois ou quatre fois son noeud de cravate;
+mais pour ne pas le gener, je faisais semblant de ne me douter de rien,
+et je me contentais de rire au-dedans de moi, en pensant des choses....
+
+Jacques parti, en avant les rimes! A cette heure-la je n'avais plus le
+moindre bruit; les pierrots, les angelus, tous mes amis etaient couches.
+Complet tete-a-tete avec la Muse.... Vers neuf heures, j'entendais
+monter dans l'escalier,--un petit escalier de bois qui faisait suite au
+grand. C'etait Mlle Coucou-Blanc, notre voisine, qui rentrait. A partir
+de ce moment, je ne travaillais plus. Ma cervelle emigrait effrontement
+chez la voisine et n'en bougeait pas.... Que pouvait-elle bien etre,
+cette mysterieuse Coucou-Blanc?... Impossible d'avoir le moindre
+renseignement a son endroit.... Si j'en parlais a Jacques, il prenait un
+petit air en dessous pour me dire: "Comment!... tu ne l'as pas encore
+rencontree, notre superbe voisine?" Mais, jamais il ne s'expliquait
+davantage. Moi je pensais: "Il ne veut pas que je la connaisse.... C'est
+sans doute une grisette du Quartier latin." Et cette idee m'embrasait la
+tete. Je me figurais quelque chose de frais, de jeune, de joyeux--une
+grisette, quoi! Il n'y avait pas jusqu'a ce nom de Coucou-Blanc qui
+ne me parut plein de saveur, un de ces jolis sobriquets d'amour comme
+Musette ou Mimi Pinson. C'etait, dans tous les cas, une Musette bien
+sage et bien rangee que ma voisine, une Musette de Nanterre, qui
+rentrait tous les soirs a la meme heure, et toujours seule. Je savais
+cela pour avoir plusieurs jours de suite, a l'heure ou elle arrivait,
+applique mon oreille a sa cloison... Invariablement, voici ce que
+j'entendais: d'abord comme un bruit de bouteille qu'on debouche et
+rebouche plusieurs fois; puis au bout d'un moment, pouf! la chute d'un
+corps tres lourd sur le parquet; et presque aussitot une petite voix
+grele, tres aigue, une voix de grillon malade, entonnant je ne sais quel
+air a trois notes, triste a faire pleurer. Sur cet air-la, il y avait
+des paroles, mais je ne les distinguais pas, excepte cependant
+les incomprehensibles syllabes que voici:--_Tolocototignan!_...
+_Tolocototignan!_...--qui revenaient de temps en temps dans la chanson
+comme un refrain plus accentue que le reste. Cette singuliere musique
+durait environ une heure; puis, sur un dernier _tolocototignan_, la voix
+s'arretait tout a coup; et je n'entendais plus qu'une respiration lente
+et lourde... Tout cela m'intriguait beaucoup.
+
+Un matin, ma mere Jacques, qui venait de chercher de l'eau, entra
+vivement chez nous avec un grand air de mystere et s'approchant de moi
+me dit tout bas:
+
+"Si tu veux voir notre voisine... chut!... elle est la."
+
+D'un bond je fus sur le palier... Jacques ne m'avait pas menti...
+Coucou-Blanc etait dans sa chambre, avec sa porte grande ouverte; et
+je pus enfin la contempler... Oh! Dieu! Ce ne fut qu'une vision; mais
+quelle vision!... Imaginez une petite mansarde completement nue, a terre
+une paillasse, sur la cheminee une bouteille d'eau-de-vie, au-dessus de
+la paillasse un enorme et mysterieux fer a cheval pendu au mur comme un
+benitier. Maintenant, au milieu de ce chenil, figurez-vous une horrible
+Negresse avec de gros yeux de nacre, des cheveux courts, laineux et
+frises comme une toison de brebis noire, et une vieille crinoline rouge,
+sans rien dessus.... C'est ainsi que m'apparut pour la premiere fois ma
+voisine Coucou-Blanc, la Coucou-Blanc de mes reves, la soeur de Mimi
+Pinson et de Bergerette.... O province romanesque, que ceci te serve de
+lecon!...
+
+"Eh bien, me dit Jacques en me voyant rentrer, eh bien, comment la
+trouves...." Il n'acheva pas sa phrase et, devant ma mine deconfite,
+partit d'un immense eclat de rire. J'eus le bon esprit de faire comme
+lui, et nous voila riant de toutes nos forces l'un en face de l'autre
+sans pouvoir parler. A ce moment, par la porte entrebaillee, une grosse
+tete noire se glissa dans la chambre et disparut presque aussitot en
+nous criant: "Blancs moquer Negre, pas joli." Vous pensez si nous rimes
+de plus belle....
+
+Quand notre gaiete fut un peu calmee, Jacques m'apprit que la Negresse
+Coucou-Blanc etait au service de la dame du premier; dans la maison, on
+l'accusait d'etre un peu sorciere: a preuve, le fer a cheval, symbole du
+culte Vaudoux, qui pendait au-dessus de sa paillasse. On disait aussi
+que tous les soirs, quand sa maitresse etait sortie. Coucou-Blanc
+s'enfermait dans sa mansarde, buvait de l'eau-de-vie jusqu'a tomber
+ivre morte, et chantait des chansons negres une partie de la nuit. Ceci
+m'expliquait tous les bruits mysterieux qui venaient de chez ma voisine:
+la bouteille debouchee, la chute sur le parquet, et l'air monotone a
+trois notes. Quant au _tolocototignan_, il parait que c'est une sorte
+d'onomatopee, tres repandue chez les Negres du Cap, quelque chose comme
+notre _lon, lan, la_; les Pierre Dupont en ebene mettent de ca dans
+toutes leurs chansons.
+
+A partir de ce jour, ai-je besoin de le dire? le voisinage de
+Coucou-Blanc ne me donna plus autant de distractions. Le soir, quand
+elle montait, mon coeur ne trottait plus si vite; jamais je ne me
+derangeais plus pour aller coller mon oreille a la cloison....
+Quelquefois pourtant, dans le silence de la nuit, les _tolocototignan_
+venaient jusqu'a ma table, et j'eprouvais je ne sais quel vague malaise
+en entendant ce triste refrain; on eut dit que je pressentais le role
+qu'il allait jouer dans ma vie....
+
+Sur ces entrefaites, ma mere Jacques trouva une place de teneur de
+livres a cinquante francs par mois chez un petit marchand de fer, ou il
+devait se rendre tous les soirs en sortant de chez le marquis. Le pauvre
+garcon m'apprit cette bonne nouvelle, moitie content, moitie fache.
+"Comment feras-tu pour aller _la-bas_?" lui dis-je tout de suite. Il me
+repondit, les yeux pleins de larmes: "J'irai le dimanche." Et des lors,
+comme il l'avait dit, il n'alla plus _la-bas_ que le dimanche, mais cela
+lui coutait, bien sur.
+
+Quel etait donc ce _la-bas_ si seduisant qui tenait tant a coeur a
+ma mere Jacques?... Je n'aurais pas ete fache de le connaitre.
+Malheureusement on ne me proposait jamais de m'emmener; et moi, j'etais
+trop fier pour le demander. Le moyen d'ailleurs d'aller quelque part,
+avec mes caoutchoucs?... Un dimanche pourtant, au moment de partir chez
+Pierrotte, Jacques me dit avec un peu d'embarras:
+
+"Est-ce que tu n'aurais pas envie de m'accompagner _la-bas_, petit
+Daniel? Tu leur ferais surement un grand plaisir.
+
+--Mais, mon cher, tu plaisantes....
+
+--Oui, je le sais bien.... Le salon de Pierrotte n'est guere la place
+d'un poete.... Ils sont la un tas de vieilles peaux de lapins....
+
+--Oh! ce n'est pas pour cela, Jacques; c'est seulement a cause de mon
+costume....
+
+--Tiens! au fait... je n'y songeais pas", dit Jacques.
+
+Et il partit comme enchante d'avoir une vraie raison pour ne pas
+m'emmener.
+
+A peine au bas de l'escalier, le voila qui remonte et vient vers moi
+tout essouffle.
+
+"Daniel, me dit-il, si tu avais eu des souliers et une jaquette
+presentable, m'aurais-tu accompagne chez Pierrotte?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Eh bien: alors, viens... je vais t'acheter tout ce qu'il te faut, nous
+irons _la-bas_."
+
+Je le regardai, stupefait. "C'est la fin du mois, j'ai de l'argent",
+ajouta-t-il pour me convaincre. J'etais si content de l'idee des
+nippes fraiches que je ne remarquai pas l'emotion de Jacques ni le ton
+singulier dont il parlait. Ce n'est que plus tard que je songeai a
+tout cela. Pour le moment, je lui sautai au cou, et nous partimes chez
+Pierrotte, en passant par le Palais-Royal, ou je m'habillai de neuf chez
+un fripier.
+
+
+
+VI
+
+LE ROMAN DE PIERROTTE
+
+Quand Pierrotte avait vingt ans, si on lui avait predit qu'un jour il
+succederait a M. Lalouette dans le commerce des porcelaines, qu'il
+aurait deux cent mille francs chez son notaire--Pierrotte, un
+notaire--et une superbe boutique a l'angle du passage du Saumon, on
+l'aurait beaucoup etonne.
+
+Pierrotte, a vingt ans, n'etait jamais sorti de son village, portait de
+gros _esclots_ en sapin des Cevennes, ne savait pas un mot de francais
+et gagnait cent ecus par an a elever des vers a soie; solide compagnon
+du reste, beau danseur de bourree, aimant rire et chanter la gloire,
+mais toujours d'une maniere honnete et sans faire de tort aux
+cabaretiers. Comme tous les gars de son age, Pierrotte avait une bonne
+amie, qu'il allait attendre le dimanche a la sortie des vepres pour
+l'emmener danser des gavottes sous les muriers. La bonne amie de
+Pierrotte s'appelait Roberte, la grande Roberte. C'etait une belle
+magnanarelle de dix-huit ans, orpheline comme lui, pauvre comme lui,
+mais sachant tres bien lire et ecrire, ce qui, dans les villages
+cevenols, est encore plus rare qu'une dot. Tres fier de sa Roberte,
+Pierrotte comptait l'epouser des qu'il aurait tire au sort; mais, le
+jour du tirage arrive, le pauvre Cevenol--bien qu'il eut trempe trois
+fois sa main dans l'eau benite avant d'aller a l'urne--amena le n deg. 4...
+Il fallait partir. Quel desespoir!... Heureusement Mme Eyssette, qui
+avait ete nourrie, presque elevee par la mere de Pierrotte, vint au
+secours de son frere de lait et lui preta deux mille francs pour
+s'acheter un homme.--On etait riche chez les Eyssette dans ce
+temps-la!--L'heureux Pierrotte ne partit donc pas et put epouser sa
+Roberte; mais comme ces braves gens tenaient avant tout a rendre
+l'argent de Mme Eyssette et qu'en restant au pays ils n'y seraient
+jamais parvenus, ils eurent le courage de s'expatrier et marcherent sur
+Paris pour y chercher fortune.
+
+Pendant un an, on n'entendit plus parler de nos montagnards; puis, un
+beau matin, Mme Eyssette recut une lettre touchante, signee "Pierrotte
+et sa femme", qui contenait 300 francs, premiers fruits de leurs
+economies. La seconde annee, nouvelle lettre de "Pierrotte et sa femme"
+avec un dernier envoi de 1200 francs et des rien.--Sans doute, les
+affaires ne marchaient pas.--La quatrieme annee, troisieme lettre de
+"Pierrotte et sa femme" avec un dernier envoi de 1200 francs et des
+benedictions pour toute la famille Eyssette. Malheureusement, quand
+cette lettre arriva chez nous, nous etions en pleine debacle: on venait
+de vendre la fabrique, et nous aussi nous allions nous expatrier....
+Dans sa douleur, Mme Eyssette oublia de repondre a "Pierrotte et sa
+femme". Depuis lors, nous n'en eumes plus de nouvelles, jusqu'au jour ou
+Jacques, arrivant a Paris, trouva le bon Pierrotte--Pierrotte sans sa
+femme, helas!--installe dans le comptoir de l'ancienne maison Lalouette.
+
+Rien de moins poetique, rien de plus touchant que l'histoire de cette
+fortune. En arrivant a Paris, la femme de Pierrotte s'etait mise
+bravement a faire des menages. La premiere maison fut justement la
+maison Lalouette. Ces Lalouette etaient de riches commercants avares et
+maniaques, qui n'avaient jamais voulu prendre ni un commis ni une bonne,
+parce qu'il faut tout faire par soi-meme ("Monsieur, jusqu'a cinquante
+ans, j'ai fait mes culottes moi-meme!" disait le pere Lalouette avec
+fierte), et qui, sur leurs vieux jours seulement, se donnaient le luxe
+flamboyant d'une femme de menage a douze francs par mois. Dieu sait
+que ces douze francs-la, l'ouvrage les valait bien! La boutique,
+l'arriere-boutique, un appartement au quatrieme, deux seilles d'eau pour
+la cuisine a remplir tous les matins! Il fallait venir des Cevennes pour
+accepter de pareilles conditions; mais bah! la Cevenole etait jeune,
+alerte, rude au travail et solide des reins comme une jeune taure; en un
+tour de main, elle expediait ce gros ouvrage et, par-dessus le marche,
+montrait tout le temps aux deux vieillards son joli rire, qui valait
+plus de douze francs a lui tout seul... A force de belle humeur et de
+vaillance cette courageuse montagnarde finit par seduire ses patrons.
+On s'interessa a elle; on la fit causer; puis, un beau jour,
+spontanement--les coeurs les plus secs ont parfois de ces soudaines
+floraisons de bonte--, le vieux Lalouette offrit de preter un peu
+d'argent a Pierrotte pour qu'il put entreprendre un commerce a son idee.
+
+Voici quelle fut l'idee de Pierrotte: il se procura un vieux bidet, une
+carriole, et s'en alla d'un bout de Paris a l'autre en criant de toutes
+ses forces: "Debarrassez-vous de ce qui vous gene!" Notre finaud de
+Cevenol ne vendait pas, il achetait... quoi?... tout... Les pots casses,
+les vieux fers, les papiers, les bris de bouteilles, les meubles hors de
+service qui ne valent pas la peine d'etre vendus, les vieux galons dont
+les marchands ne veulent pas, tout ce qui ne vaut rien et qu'on garde
+chez soi par habitude, par negligence, parce qu'on ne sait qu'en faire,
+tout ce qui gene!... Pierrotte ne faisait fi de rien, il achetait tout,
+ou du moins il acceptait tout; car le plus souvent on ne lui vendait
+pas, on lui donnait, on se debarrassait. "Debarrassez-vous de ce qui
+vous gene!"
+
+Dans le quartier Montmartre, le Cevenol etait tres populaire. Comme tous
+les petits commercants ambulants qui veulent faire trou dans le brouhaha
+de la rue, il avait adopte une melopee personnelle et bizarre, que les
+menageres connaissaient bien... C'etait d'abord a pleins poumons le
+formidable: "Debarrassez-vous de ce qui vous geeene!" Puis, sur un
+ton lent et pleurard, de longs discours tenus a sa bourrique, a son
+Anastagille, comme il l'appelait. Il croyait dire Anastasie. "Allons!
+viens, Anastagille; allons! viens, mon enfant..." Et la bonne
+Anastagille suivait, la tete basse, longeant les trottoirs d'un
+air melancolique; et, de toutes les maisons on criait: "Pst! Pst!
+Anastagille!..." La carriole se remplissait, il fallait voir! Quand elle
+etait bien pleine, Anastagille et Pierrotte s'en allaient a Montmartre
+deposer la cargaison chez un chiffonnier en gros, qui payait bel et bien
+tous ces "debarrassez-vous de ce qui vous gene", qu'on avait eus pour
+rien ou pour presque rien.
+
+A ce metier singulier, Pierrotte ne fit pas fortune mais il gagna
+sa vie, et largement. Des la premiere annee, on rendit l'argent des
+Lalouette et on envoya trois cents francs a mademoiselle,--c'est ainsi
+que Pierrotte appelait Mme Eyssette du temps qu'elle etait jeune fille,
+et depuis il n'avait jamais pu se decider a la nommer autrement.--La
+troisieme annee, par exemple, ne fut pas heureuse. C'etait en plein
+1830. Pierrotte avait beau crier: "Debarrassez-vous de ce qui vous
+gene!" les Parisiens, en train de se debarrasser d'un vieux roi qui les
+genait, etaient sourds aux cris de Pierrotte et laissaient le Cevenol
+s'egosiller dans la rue; et, chaque soir, la petite carriole rentrait
+vide. Pour comble de malheur, Anastagille mourut. C'est alors que les
+vieux Lalouette, qui commencaient a ne plus pouvoir tout faire par
+eux-memes, proposerent a Pierrotte d'entrer chez eux comme garcon de
+magasin. Pierrotte accepta, mais il ne garda pas longtemps ces modestes
+fonctions. Depuis leur arrivee a Paris, sa femme lui donnait tous les
+soirs des lecons d'ecriture et de lecture; il savait deja se tirer d'une
+lettre et s'exprimer en francais d'une facon comprehensible. En entrant
+chez Lalouette, il redoubla d'efforts, s'en alla dans une classe
+d'adultes apprendre le calcul, et fit si bien qu'au bout de quelques
+mois il pouvait suppleer au comptoir M. Lalouette devenu presque
+aveugle, et a la vente Mme Lalouette dont les vieilles jambes
+trahissaient le grand coeur. Sur ces entrefaites, Mlle Pierrotte vint
+au monde et, des lors, la fortune du Cevenol alla toujours croissant.
+D'abord interesse dans le commerce des Lalouette, il devint plus tard
+leur associe; puis, un beau jour, le pere Lalouette, ayant completement
+perdu la vue, se retira du commerce et ceda son fonds a Pierrotte,
+qui le paya par annuites. Une fois seul, le Cevenol donna une telle
+extension aux affaires qu'en trois ans il eut paye les Lalouette, et
+se trouva, franc de toute redevance, a la tete d'une belle boutique
+admirablement achalandee... Juste a ce moment, comme si elle eut attendu
+pour mourir que son homme n'eut plus besoin d'elle, la grande Roberte
+tomba malade et mourut d'epuisement.
+
+Voila le roman de Pierrotte, tel que Jacques me le racontait ce soir-la
+en nous en allant au passage du Saumon; et comme la route etait
+longue--on avait pris le plus long pour montrer aux Parisiens ma
+jaquette neuve--, je connaissais mon Cevenol a fond avant d'arriver chez
+lui. Je savais que le bon Pierrotte avait deux idoles auxquelles il ne
+fallait pas toucher, sa fille et M. Lalouette. Je savais aussi qu'il
+etait un peu bavard et fatigant a entendre, parce qu'il parlait
+lentement, cherchait ses phrases, bredouillait et ne pouvait pas dire
+trois mots de suite sans y ajouter: "C'est bien le cas de le dire...."
+Ceci tenait a une chose: le Cevenol n'avait jamais pu se faire a notre
+langue. Tout ce qu'il pensait lui venant aux levres en patois du
+Languedoc, il etait oblige de mettre a mesure ce languedocien en
+francais, et les "C'est bien le cas de le dire...." dont il emaillait
+ses discours, lui donnaient le temps d'accomplir interieurement ce
+petit travail. Comme disait Jacques, Pierrotte ne parlait pas, il
+traduisait.... Quant a Mlle Pierrotte, tout ce que j'en pus savoir,
+c'est qu'elle avait seize ans et qu'elle s'appelait Camille, rien de
+plus; sur ce chapitre-la mon Jacques restait muet comme un esturgeon.
+
+Il etait environ neuf heures quand nous fimes notre entree dans
+l'ancienne maison Lalouette. On allait fermer. Boulons, volets, barres
+de fer, tout un formidable appareil de cloture gisait par tas sur le
+trottoir, devant la porte entrebaillee... Le gaz etait eteint et tout le
+magasin dans l'ombre, excepte le comptoir, sur lequel posait une lampe
+en porcelaine eclairant des piles d'ecus et une grosse face rouge qui
+riait. Au fond, dans l'arriere-boutique, quelqu'un jouait de la flute.
+
+"Bonjour, Pierrotte! cria Jacques en se campant devant le comptoir....
+(J'etais a cote de lui, dans la lumiere de la lampe....) Bonjour,
+Pierrotte!"
+
+Pierrotte, qui faisait sa caisse, leva les yeux a la voix de Jacques;
+puis, en m'apercevant, il poussa un cri, joignit les mains, et resta la,
+stupide, la bouche ouverte, a me regarder.
+
+"Eh bien, fit Jacques d'un air de triomphe, que vous avais-je dit?
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura le bon Pierrotte, il me semble que...
+C'est bien le cas de le dire... Il me semble que je la vois.
+
+--Les yeux surtout, reprit Jacques, regardez les yeux, Pierrotte.
+
+--Et le menton, monsieur Jacques, le menton avec la fossette", repondit
+Pierrotte, qui pour mieux me voir avait leve l'abat-jour de la lampe.
+
+Moi, je n'y comprenais rien. Ils etaient la tous les deux a me regarder,
+a cligner de l'oeil, a se faire des signes.... Tout a coup Pierrotte se
+leva, sortit du comptoir et vint a moi les bras ouverts:
+
+"Avec votre permission, monsieur Daniel, il faut que je vous embrasse...
+C'est bien le cas de le dire. Je vais croire embrasser mademoiselle."
+
+Ce dernier mot m'expliqua tout. A cet age-la, je ressemblais beaucoup a
+Mme Eyssette, et pour Pierrotte, qui n'avait pas vu mademoiselle depuis
+quelque vingt-cinq ans, cette ressemblance etait encore plus frappante.
+Le brave homme ne pouvait pas se lasser de me serrer les mains, de
+m'embrasser, de me regarder en riant avec ses gros yeux pleins de
+larmes; il se mit ensuite a nous parler de notre mere, des deux mille
+francs, de sa Roberte, de sa Camille, de son Anastagille, et cela avec
+tant de longueurs, tant de periodes, que nous serions encore--c'est bien
+le cas de le dire--debout dans le magasin, a l'ecouter, si Jacques ne
+lui avait pas dit d'un ton d'impatience: "Et votre caisse, Pierrotte!"
+
+Pierrotte s'arreta net. Il etait un peu confus d'avoir tant parle:
+
+"Vous avez raison, monsieur Jacques, je bavarde... je bavarde... et
+puis la petite... c'est bien le cas de le dire... la petite me grondera
+d'etre monte si tard.
+
+--Est-ce que Camille est la-haut? demanda Jacques d'un petit air
+indifferent.
+
+--Oui... oui, monsieur Jacques... la petite est la-haut... Elle
+languit... C'est bien le cas de le dire... Elle languit joliment de
+connaitre M. Daniel. Montez donc la voir... je vais faire ma caisse et
+je vous rejoins... c'est bien le cas de le dire."
+
+Sans en ecouter davantage, Jacques me prit le bras et m'entraina
+vite vers le fond, du cote ou on jouait de la flute... Le magasin de
+Pierrotte etait grand et bien garni. Dans l'ombre, on voyait miroiter le
+ventre des carafes, les globes d'opale, l'or fauve des verres de Boheme,
+les grandes coupes de cristal, les soupieres rebondies, puis de droite
+et de gauche, de longues piles d'assiettes qui montaient jusqu'au
+plafond. Le palais de la fee Porcelaine vu de nuit. Dans
+l'arriere-boutique, un bec de gaz ouvert a demi veillait encore,
+laissant sortir d'un air ennuye un tout petit bout de langue... Nous ne
+fimes que traverser. Il y avait la, assis sur le bord d'un canape-lit,
+un grand jeune homme blond qui jouait melancoliquement de la flute.
+Jacques, en passant, dit un "bonjour" tres sec, auquel le jeune homme
+blond repondit par deux coups de flute tres secs aussi, ce qui doit etre
+la facon de se dire bonjour entre flutes qui s'en veulent.
+
+"C'est le commis, me dit Jacques, quand nous fumes dans l'escalier... Il
+nous assomme, ce grand blond, a jouer toujours de la flute... Est-ce que
+tu aimes la flute, toi, Daniel?"
+
+J'eus envie de lui demander: "Et la petite, l'aime-t-elle?" Mais j'eus
+peur de lui faire de la peine et je lui repondis tres serieusement:
+"Non, Jacques, je n'aime pas la flute."
+
+L'appartement de Pierrotte etait au quatrieme etage, dans la meme maison
+que le magasin. Mlle Camille, trop aristocrate pour se montrer a la
+boutique, restait en haut et ne voyait son pere qu'a l'heure des repas.
+"Oh! tu verras! me disait Jacques en montant, c'est tout a fait sur
+un pied de grande maison. Camille a une dame de compagnie, Mme Veuve
+Tribou, qui ne la quitte jamais.... Je ne sais pas trop d'ou elle vient
+cette Mme Tribou, mais Pierrotte la connait et pretend que c'est une
+dame de grand merite.... Sonne, Daniel, nous y voila!" Je sonnai; une
+Cevenole a grande coiffe vint nous ouvrir, sourit a Jacques comme a une
+vieille connaissance, et nous introduisit dans le salon.
+
+Quand nous entrames, Mlle Pierrotte etait au piano. Deux vieilles dames
+un peu fortes, Mme Lalouette et la veuve Tribou, dame de grand merite,
+jouaient aux cartes dans un coin. En nous voyant, tout le monde se leva.
+Il y eut un moment de trouble et de brouhaha; puis, les saluts echanges,
+les presentations faites, Jacques invita Camille--il disait Camille tout
+court--a se remettre au piano; et la dame de grand merite profita de
+l'invitation pour continuer sa partie avec Mme Lalouette. Nous avions
+pris place, Jacques et moi, chacun d'un cote de Mlle Pierrotte, qui,
+tout en faisant trotter ses petits doigts sur le piano, causait et riait
+avec nous. Je la regardais pendant qu'elle parlait. Elle n'etait pas
+jolie. Blanche, rose, l'oreille petite, le cheveu fin, mais trop de
+joues, trop de sante; avec cela, les mains rouges, et les graces un
+peu froides d'une pensionnaire en vacances. C'etait bien la fille de
+Pierrotte, une fleur des montagnes, grandie sous la vitrine du passage
+du Saumon.
+
+Telle fut, du moins, ma premiere impression; mais, soudain, sur un mot
+que je lui dis, Mlle Pierrotte, dont les yeux etaient restes baisses
+jusque-la, les leva lentement sur moi, et, comme par magie, la petite
+bourgeoise disparut. Je ne vis plus que ses yeux, deux grands yeux noirs
+eblouissants, que je reconnus tout de suite....
+
+O miracle! C'etaient les memes yeux noirs qui m'avaient lui si doucement
+la-bas, dans les murs froids du vieux college, les yeux noirs de la fee
+aux lunettes, les yeux noirs enfin.... Je croyais rever. J'avais envie
+de leur crier: "Beaux yeux noirs; est-ce vous? Est-ce vous que je
+retrouve dans un autre visage?" Et si vous saviez comme c'etaient bien
+eux! Impossible de s'y tromper. Les memes cils, le meme eclat, le meme
+feu noir et contenu. Quelle folie de penser qu'il put y avoir deux
+couples de ces yeux-la par le monde! Et d'ailleurs la preuve que
+c'etaient bien les yeux noirs eux-memes, et non pas d'autres yeux noirs
+ressemblant a ceux-la, c'est qu'ils m'avaient reconnu eux aussi, et
+nous allions reprendre sans doute un de nos jolis dialogues muets
+d'autrefois, quand j'entendis tout pres de moi, presque dans mon
+oreille, de petites dents de souris qui grignotaient. A ce bruit, je
+tournai la tete et j'apercus dans un fauteuil, a l'angle du piano, un
+personnage auquel je n'avais pas pris garde.... C'etait un grand vieux
+sec et bleme, avec une tete d'oiseau, le front fuyant, le nez en pointe,
+des yeux ronds et sans vie trop loin du nez, presque sur les tempes....
+Sans un morceau de sucre que le bonhomme tenait a la main et qu'il
+becquetait de temps en temps, ou aurait pu le croire endormi. Un peu
+trouble par cette apparence, je fis a ce vieux fantome un grand salut,
+qu'il ne me rendit pas.... "Il ne t'a pas vu, me dit Jacques.... C'est
+l'aveugle... c'est le pere Lalouette...."
+
+"Il porte bien son nom...." pensai-je en moi-meme. Et pour ne plus voir
+l'horrible vieux a tete d'oiseau, je me tournai bien vite du cote des
+yeux noirs; mais helas! le charme etait brise, les yeux noirs avaient
+disparu. Il n'y avait plus a leur place qu'une petite bourgeoise toute
+raide sur son tabouret de piano....
+
+A ce moment, la porte du salon s'ouvrit et Pierrotte entra bruyamment.
+L'homme a la flute venait derriere lui avec sa flute sous le bras.
+Jacques, en le voyant, dechargea sur lui un regard foudroyant capable
+d'assommer un buffle; mais il dut le manquer car le joueur de flute ne
+broncha pas.
+
+"Eh bien, petite, dit le Cevenol en embrassant sa fille a pleines
+joues, es-tu contente? on te l'a donc amene, ton Daniel.... Comment le
+trouves-tu? Il est bien gentil, n'est-ce pas? C'est bien le cas de le
+dire... tout le portrait de mademoiselle."
+
+Et voila le bon Pierrotte qui recommence la scene du magasin, et m'amene
+de force au milieu du salon, pour que tout le monde puisse voir les
+yeux de mademoiselle, le nez de mademoiselle, le menton a fossette de
+mademoiselle.... Cette exhibition me genait beaucoup. Mme Lalouette et
+la dame de grand merite avaient interrompu leur partie, et, renversees
+dans leur fauteuil, m'examinaient avec le plus grand sang-froid,
+critiquant ou louant a haute voix tel ou tel morceau de ma personne,
+absolument comme si j'etais un petit poulet de grain en vente au marche
+de la Vallee. Entre nous, la dame de grand merite avait l'air d'assez
+bien s'y connaitre, en jeunes volatiles.
+
+Heureusement que Jacques vint mettre fin a mon supplice, en demandant a
+Mlle Pierrotte de nous jouer quelque chose. "C'est cela, jouons quelque
+chose", dit vivement le joueur de flute, qui s'elanca, la flute en
+avant. Jacques cria: "Non... non... pas de duo, pas de flute!" Sur quoi,
+le joueur de flute lui decocha un petit regard bleu clair, empoisonne
+comme une fleche de Caraibe; mais l'autre ne sourcilla pas et continua a
+crier: "Pas de flute!..." En fin de compte, c'est Jacques qui l'emporta,
+et Mlle Pierrotte nous joua sans la moindre flute un de ces tremolos
+bien connus qu'on appelle _Reveries de Rosellen_.... Pendant qu'elle
+jouait, Pierrotte pleurait d'admiration, Jacques nageait dans l'extase;
+silencieux, mais la flute aux dents, le flutiste battait la mesure avec
+ses epaules et flutait interieurement.
+
+Le _Rosellen_ fini, Mlle Pierrotte se tourna vers moi: "Et vous,
+monsieur Daniel, me dit-elle en baissant les yeux, est-ce que nous ne
+vous entendrons pas?... Vous etes poete, je le sais.
+
+--Et bon poete", fit Jacques, cet indiscret de Jacques....
+
+Moi pensez que cela ne me tentait guere de dire des vers, devant tous
+ces Amalecites. Encore si les yeux noirs avaient ete la; mais non!
+depuis une heure les yeux noirs s'etaient eteints, et je les cherchais
+vainement autour de moi.... Il faut voir aussi avec quel ton degage je
+repondis a la jeune Pierrotte:
+
+"Excusez-moi pour ce soir, mademoiselle, je n'ai pas apporte ma lyre.
+
+--N'oubliez pas de l'apporter la prochaine fois", me dit le bon
+Pierrotte, qui prit cette metaphore au pied de la lettre. Le pauvre
+homme croyait sincerement que j'avais une lyre et que j'en jouais comme
+son commis jouait de la flute.... Ah! Jacques m'avait bien prevenu qu'il
+m'amenait dans un drole de monde!
+
+Vers onze heures, on servit le the. Mlle Pierrotte allait, venait dans
+le salon; offrant le sucre, versant le lait, le sourire sur les levres,
+le petit doigt en l'air. C'est a ce moment de la soiree que je revis
+les yeux noirs. Ils apparurent tout a coup devant moi, lumineux et
+sympathiques, puis s'eclipserent de nouveau avant que j'eusse pu leur
+parler... Alors seulement je m'apercus d'une chose, c'est qu'il y avait
+en Mlle Pierrotte deux etres tres distincts: d'abord Mlle Pierrotte,
+une petite bourgeoise a bandeaux plats, bien faite pour troner dans
+l'ancienne maison Lalouette; et puis, les yeux noirs, ces grands yeux
+poetiques qui s'ouvraient comme deux fleurs de velours et n'avaient qu'a
+paraitre pour transfigurer cet interieur de quincailliers burlesques.
+Mlle Pierrotte, je n'en aurais pas voulu pour rien au monde; mais les
+yeux noirs... oh! les yeux noirs!...
+
+Enfin, l'heure du depart arriva. C'est Mme Lalouette qui donna le
+signal. Elle roula son mari dans un grand tartan et l'emporta sous son
+bras comme une vieille momie entouree de bandelettes. Derriere eux,
+Pierrotte nous garda encore longtemps sur le palier a nous faire des
+discours interminables: "Ah ca! monsieur Daniel, maintenant que vous
+connaissez la maison, j'espere qu'on vous y verra. Nous n'avons jamais
+grand monde, mais du monde choisi... c'est bien le cas de le dire...
+D'abord M. et Mme Lalouette, mes anciens patrons; puis Mme Tribou,
+une dame du plus grand merite, avec qui vous pourrez causer; puis mon
+commis, un bon garcon qui nous joue quelquefois de la flute... c'est
+bien le cas de le dire... Vous ferez des duos tous les deux. Ce sera
+gentil."
+
+J'objectai timidement que j'etais fort occupe, et que je ne pourrais
+peut-etre pas venir aussi souvent que je le desirerais.
+
+Cela le fit rire:
+
+"Allons donc! occupe, monsieur Daniel... On les connait vos occupations
+a vous autres, dans le Quartier latin... c'est bien le cas de le dire...
+on doit avoir par la quelque grisette.
+
+--Le fait est, dit Jacques, en riant aussi, que Mlle Coucou-Blanc... ne
+manque pas d'attraits."
+
+Ce nom de Coucou-Blanc mit le comble a l'hilarite de Pierrotte.
+
+"Comment dites-vous cela, monsieur Jacques?... Coucou-Blanc? Elle
+s'appelle Coucou-Blanc... He! he! he! voyez-vous ce gaillard-la... a son
+age..." Il s'arreta court en s'apercevant que sa fille l'ecoutait; mais
+nous etions au bas de l'escalier que nous entendions encore son gros
+rire qui faisait trembler la rampe...
+
+"Eh bien, comment les trouves-tu? me dit Jacques, des que nous fumes
+dehors.
+
+--Mon cher, M. Lalouette est bien laid, mais Mlle Pierrotte est
+charmante.
+
+--N'est-ce pas? me fit le pauvre amoureux avec une telle vivacite que je
+ne pus m'empecher de rire.
+
+--Allons! Jacques, tu t'es trahi", lui dis-je en lui prenant la main.
+
+Ce soir-la, nous nous promenames bien tard le long des quais. A nos
+pieds, la riviere tranquille et noire roulait comme des perles des
+milliers de petites etoiles. Les amarres des gros bateaux criaient.
+C'etait plaisir de marcher doucement dans l'ombre et d'entendre Jacques
+me parler d'amour.... Il aimait de toute son ame; mais on ne l'aimait
+pas, il savait bien qu'on ne l'aimait pas.
+
+"Alors, Jacques, c'est qu'elle en aime un autre, sans doute.
+
+--Non, Daniel, je ne crois pas qu'avant ce soir elle ait encore aime
+personne.
+
+--Avant ce soir! Jacques, que veux-tu dire?
+
+--Dame! c'est que tout le monde t'aime, toi, Daniel... et elle pourrait
+bien t'aimer aussi."
+
+Pauvre cher Jacques! Il fallait voir de quel air triste et resigne il
+disait cela. Moi, pour le rassurer je me mis a rire bruyamment, plus
+bruyamment meme que je n'en avais envie.
+
+"Diable! mon cher, comme tu y vas.... Je suis donc bien irresistible
+ou Mlle Pierrotte bien inflammable.... Mais non! rassure-toi, ma mere
+Jacques. Mlle Pierrotte est aussi loin de mon coeur que je le suis du
+sien; ce n'est pas moi que tu as a craindre bien sur."
+
+Je parlais sincerement en disant cela, Mlle Pierrotte n'existait pas
+pour moi.... Les yeux noirs, par exemple, c'est different.
+
+
+
+VII
+
+LA ROSE ROUGE ET LES YEUX NOIRS
+
+Apres cette premiere visite a l'ancienne maison Lalouette, je restai
+quelque temps sans retourner _la-bas_. Jacques, lui, continuait
+fidelement ses pelerinages du dimanche, et chaque fois il inventait
+quelque nouveau noeud de cravate rempli de seduction... C'etait tout
+un poeme, la cravate de Jacques, un poeme d'amour ardent et contenu,
+quelque chose comme un selam d'Orient, un de ces bouquets de fleurs
+emblematiques que les Bach'agas offrent a leurs amoureuses et auxquels
+ils savent faire exprimer toutes les nuances de la passion.
+
+Si j'avais ete femme, la cravate de Jacques avec ses mille noeuds
+qu'il variait a l'infini m'aurait plus touche qu'une declaration. Mais
+voulez-vous que je vous dise! les femmes n'y entendent rien.... Tous les
+dimanches, avant de partir, le pauvre amoureux ne manquait pas de me
+dire: "Je vais _la-bas_, Daniel... viens-tu?" Et moi, je repondais
+invariablement: "Non! Jacques! je travaille...." Alors il s'en allait
+bien vite, et je restais seul, tout seul, penche sur l'etabli aux rimes.
+
+C'etait de ma part un parti pris, et serieusement pris, de ne plus aller
+chez Pierrotte. J'avais peur des yeux noirs. Je m'etais dit: "Si tu les
+revois, tu es perdu", et je tenais bon pour ne pas les revoir.... C'est
+qu'ils ne me sortaient plus de la tete, ces grands demons d'yeux noirs.
+Je les retrouvais partout. J'y pensais toujours, en travaillant, en
+dormant. Sur tous mes cahiers, vous auriez vu de grands yeux dessines a
+la plume, avec des cils longs comme cela. C'etait une obsession.
+
+Ah! quand ma mere Jacques, l'oeil brillant de plaisir, partait en
+gambadant pour le passage du Saumon; avec un noeud de cravate inedit,
+Dieu sait quelles envies folles j'avais de degringoler l'escalier
+derriere lui et de lui crier: "Attends-moi!" Mais non! Quelque chose au
+fond de moi-meme m'avertissait que ce serait mal d'aller _la-bas_, et
+j'avais quand meme le courage de rester a mon etabli...: "Non! merci,
+Jacques! je travaille."
+
+Cela dura quelque temps ainsi. A la longue, la Muse aidant, je
+serais sans doute parvenu a chasser les yeux noirs de ma cervelle.
+Malheureusement j'eus l'imprudence de les revoir encore une fois. Ce
+fut fini! ma tete, mon coeur, tout y passa. Voici dans quelles
+circonstances:
+
+Depuis la confidence du bord de l'eau, ma mere Jacques ne m'avait plus
+parle de ses amours; mais je voyais bien a son air que cela n'allait
+pas comme il aurait voulu... Le dimanche, quand il revenait de chez
+Pierrotte, il etait toujours triste. La nuit je l'entendais soupirer,
+soupirer... Si je lui demandais: "Qu'est-ce que tu as, Jacques?" Il me
+repondait brusquement: "Je n'ai rien." Mais je comprenais qu'il avait
+quelque chose, rien qu'au ton dont il me disait cela. Lui, si bon,
+si patient, il avait, maintenant avec moi des mouvements d'humeur.
+Quelquefois il me regardait comme si nous etions faches. Je me doutais
+bien, vous pensez! qu'il y avait la-dessous quelque gros chagrin
+d'amour; mais comme Jacques s'obstinait a ne pas m'en parler, je n'osais
+pas en parler non plus. Pourtant, certain dimanche qu'il m'etait revenu
+plus sombre qu'a l'ordinaire, je voulus en avoir le coeur net.
+
+"Voyons! Jacques, qu'as-tu? lui dis-je en lui prenant les mains.... Cela
+ne va donc pas, _la-bas_?
+
+--Eh bien, non!... cela ne va pas..., repondit le pauvre garcon d'un air
+decourage.
+
+--Mais enfin, que se passe-t-il? Est-ce que Pierrotte se serait apercu
+de quelque chose? Voudrait-il vous empecher de vous aimer?...
+
+--Oh! non! Daniel, ce n'est pas Pierrotte qui nous empeche... C'est elle
+qui ne m'aime pas, qui ne m'aimera jamais.
+
+--Quelle folie, Jacques! Comment peux-tu savoir qu'elle ne t'aimera
+jamais... Lui as-tu dit que tu l'aimais, seulement?... Non, n'est-ce
+pas?... Eh bien, alors...
+
+--Celui qu'elle aime n'a pas parle; il n'a pas eu besoin de parler pour
+etre aime...
+
+--Vraiment, Jacques, tu crois que le joueur de flute?..."
+
+Jacques n'eut pas l'air d'entendre ma question.
+
+"Celui qu'elle aime n'a pas parle", dit-il pour la seconde fois.
+
+Et je n'en pus savoir davantage.
+
+Cette nuit-la, on ne dormit guere dans le clocher de Saint-Germain.
+
+Jacques passa presque tout le temps a la fenetre a regarder les etoiles
+en soupirant. Moi, je songeais: "Si j'allais _la-bas_, voir les choses
+de pres... Apres tout, Jacques peut se tromper. Mlle Pierrotte n'a sans
+doute pas compris tout ce qui tient d'amour dans les plis de cette
+cravate... Puisque Jacques n'ose pas parler de sa passion, peut-etre je
+ferais bien d'en parler pour lui... Oui, c'est cela: j'irai, je parlerai
+a cette jeune Philistine, et nous verrons."
+
+Le lendemain, sans avertir ma mere Jacques, je mis ce beau projet a
+execution. Certes, Dieu m'est temoin qu'en allant _la-bas_ je n'avais
+aucune arriere-pensee. J'y allais pour Jacques, rien que pour Jacques...
+Pourtant, quand j'apercus a l'angle du passage du Saumon l'ancienne
+maison Lalouette avec ses peintures vertes et le _Porcelaines et
+Cristaux_ de la devanture, je sentis un leger battement du coeur qui
+aurait du m'avertir... J'entrai. Le magasin etait desert; dans le fond,
+l'homme-flute prenait sa nourriture; meme en mangeant il gardait son
+instrument sur la nappe pres de lui. "Que Camille puisse hesiter
+entre cette flute ambulante et ma mere Jacques, voila qui n'est pas
+possible.., me disais-je tout en montant. Enfin, nous allons voir...."
+
+Je trouvai Pierrotte a table avec sa fille et la dame de grand merite.
+Les yeux noirs n'etaient pas la fort heureusement. Quand j'entrai, il
+y eut une exclamation de surprise. "Enfin, le voila! s'ecria le bon
+Pierrotte de sa voix de tonnerre... C'est bien le cas de le dire... Il
+va prendre le cafe avec nous." On me fit place. La dame de grand merite
+alla me chercher une belle tasse a fleurs d'or, et je m'assis a cote de
+Mlle Pierrotte.
+
+Elle etait tres gentille ce jour-la, Mlle Pierrotte. Dans ses cheveux,
+un peu au-dessus de l'oreille--ce n'est plus la qu'on les place
+aujourd'hui--, elle avait mis une petite rose rouge, mais si rouge, si
+rouge... Entre nous, je crois que cette petite rose rouge etait fee,
+tellement elle embellissait la petite Philistine. "Ah! ca, monsieur
+Daniel, me dit Pierrotte avec un bon gros rire affectueux, c'est donc
+fini, vous ne voulez donc plus venir nous voir!" J'essayai de m'excuser
+et de parler de mes travaux litteraires. "Oui, oui, je connais ca, le
+Quartier latin...", fit le Cevenol. Et il se mit a rire de plus belle
+en regardant la dame de grand merite qui toussotait, hem! hem! d'un air
+entendu et m'envoyait des coups de pied sous la table. Pour ces braves
+gens, Quartier latin, cela voulait dire orgies, violons, masques,
+petards, pots casses, nuits folles et le reste. Ah! si je leur avais
+conte ma vie de cenobite dans le clocher de Saint-Germain, je les aurais
+fort etonnes. Mais, vous savez! quand on est jeune, on n'est pas fache
+de passer pour un mauvais sujet. Devant les accusations de Pierrotte,
+je prenais un petit air modeste, et je ne me defendais que faiblement:
+"Mais non, mais non! je vous assure... Ce n'est pas ce que vous croyez."
+Jacques aurait bien ri de me voir.
+
+Comme nous achevions de prendre le cafe, un petit air de flute se fit
+entendre dans la cour. C'etait Pierrotte qu'on appelait au magasin. A
+peine eut-il le dos tourne, la dame de grand merite s'en alla a son tour
+a l'office faire un cinq cents avec la cuisiniere. Entre nous, je crois
+que son plus grand merite, a cette dame-la, c'etait de tripoter les
+cartes fort habilement.
+
+Quand je vis qu'on me laissait seul avec la petite rose rouge, je
+pensai: "Voila le moment!" et j'avais deja le nom de Jacques sur les
+levres; mais Mlle Pierrotte ne me donna pas le temps de parler. A voix
+basse, sans me regarder, elle me dit tout a coup: "Est-ce que c'est Mlle
+Coucou-Blanc qui vous empeche de venir chez vos amis?" D'abord je crus
+qu'elle riait, mais non! elle ne riait pas. Elle paraissait meme tres
+emue, a voir l'incarnat de ses joues et les battements rapides de sa
+guimpe. Sans doute on avait parle de Coucou-Blanc devant elle, et elle
+s'imaginait confusement des choses qui n'etaient pas. J'aurais pu la
+detromper d'un mot; mais je ne sais quelle sotte vanite me retint...
+Alors, voyant que je ne lui repondais pas, Mlle Pierrotte se tourna
+de mon cote et, levant ses grands cils qu'elle avait tenus baisses
+jusqu'alors, elle me regarda... Je mens. Ce n'est pas elle qui me
+regarda; mais les yeux noirs tout mouilles de larmes et charges de
+tendres reproches. Ah! ces chers yeux noirs, delices de mon ame!
+
+Ce ne fut qu'une apparition. Les longs cils se baisserent presque tout
+de suite, les yeux noirs disparurent; et je n'eus plus a cote de moi que
+Mlle Pierrotte. Vite, vite, sans attendre une nouvelle apparition, je
+me mis a parler de Jacques. Je commencai par dire combien il etait bon,
+loyal, brave, genereux. Je racontai ce devouement qui ne se lassait pas,
+cette maternite toujours en eveil, a rendre une vraie mere jalouse.
+C'est Jacques qui me nourissait, m'habillait, me faisait ma vie, Dieu
+sait au prix de quel travail, de quelles privations. Sans lui, je serais
+encore la-bas, dans cette prison noire de Sarlande, ou j'avais tant
+souffert, tant souffert...
+
+A cet endroit de mon discours, Mlle Pierrotte parut s'attendrir, et je
+vis une grosse larme glisser le long de sa joue. Moi, bonnement, je crus
+que c'etait pour Jacques et je me dis en moi-meme: "Allons! voila qui va
+bien." La-dessus, je redoublai d'eloquence. Je parlai des melancolies de
+Jacques et de cet amour profond, mysterieux, qui lui rongeait le coeur.
+Ah! trois et quatre fois heureuse la femme qui...
+
+Ici la petite rose rouge que Mlle Pierrotte avait dans les cheveux
+glissa je ne sais comment et vint tomber a mes pieds. Tout juste, a ce
+moment, je cherchais un moyen delicat de faire comprendre a la jeune
+Camille qu'elle etait cette femme trois et quatre fois heureuse dont
+Jacques s'etait epris. La petite rose rouge en tombant me fournit ce
+moyen.--Quand je vous disais qu'elle etait fee, cette petite rose
+rouge.--Je la ramassai lestement, mais je me gardai bien de la rendre.
+"Ce sera pour Jacques, de votre part", dis-je a Mlle Pierrotte avec mon
+sourire le plus fin.--"Pour Jacques, si vous voulez", repondit Mlle
+Pierrotte, en soupirant; mais au meme instant, les yeux noirs apparurent
+et me regarderent tendrement de l'air de me dire: "Non! pas pour
+Jacques, pour toi!" Et si vous aviez vu comme ils disaient bien cela,
+avec quelle candeur enflammee, quelle passion pudique et irresistible!
+Pourtant j'hesitais encore, et ils furent obliges de repeter deux ou
+trois fois de suite: "Oui!... pour toi... pour toi." Alors je baisai la
+petite rose rouge et je la mis dans ma poitrine.
+
+Ce soir-la, quand Jacques revint, il me trouva comme a l'ordinaire
+penche sur l'etabli aux rimes et je lui laissai croire que je n'etais
+pas sorti de la journee. Par malheur, en me deshabillant, la petite rose
+rouge que j'avais gardee dans ma poitrine roula par terre au pied du
+lit: toutes ces fees sont pleines de malice. Jacques la vit, la ramassa,
+et la regarda longuement. Je ne sais pas qui etait le plus rouge de la
+rose ou de moi.
+
+"Je la reconnais, me dit-il, c'est une fleur du rosier qui est _la-bas_
+sur la fenetre du salon."
+
+Puis il ajouta en me la rendant:
+
+"Elle ne m'en a jamais donne, a moi."
+
+Il dit cela si tristement que les larmes m'en vinrent aux yeux.
+
+"Jacques, mon ami Jacques, je te jure qu'avant ce soir..."
+
+Il m'interrompit avec douceur: "Ne t'excuse pas, Daniel, je suis sur que
+tu n'as rien fait pour me trahir... Je le savais, je savais que c'etait
+toi qu'elle aimait. Rappelle-toi ce que je t'ai dit: "celui qu'elle
+aime n'a pas parle, il n'a pas eu besoin de parler pour etre aime."
+La-dessus, le pauvre garcon se mit a marcher de long en large dans la
+chambre. Moi, je le regardais, immobile, ma rose rouge a la main.--"Ce
+qui arrive devait arriver, reprit-il au bout d'un moment. Il y a
+longtemps que j'avais prevu tout cela. Je savais que, si elle te voyait,
+elle ne voudrait jamais de moi... Voila pourquoi j'ai si longtemps tarde
+a t'amener la-bas. J'etais jaloux de toi par avance. Pardonne-moi, je
+l'aimais tant!... Un jour, enfin, j'ai voulu tenter l'epreuve, et je
+t'ai laisse venir. Ce jour-la, mon cher, j'ai compris que c'etait fini.
+Au bout de cinq minutes, elle t'a regarde comme jamais elle n'a regarde
+personne. Tu t'en es bien apercu, toi aussi. Oh! ne mens pas, tu t'en es
+apercu. La preuve, c'est que tu es reste, plus d'un mois sans retourner
+_la-bas_; mais, pecaire! cela ne m'a guere servi... Pour les ames comme
+la sienne, les absents n'ont jamais tort, au contraire... Chaque fois
+que j'y allais, elle ne faisait que me parler de toi, et si naivement,
+avec tant de confiance et d'amour... C'etait un vrai supplice.
+Maintenant c'est fini... J'aime mieux ca."
+
+Jacques me parla ainsi longuement avec la meme douceur, le meme sourire
+resigne. Tout ce qu'il disait me faisait peine et plaisir a la fois.
+Peine, parce que je le sentais malheureux; plaisir, parce que je voyais
+a travers chacune de ses paroles les yeux noirs qui me luisaient, tout
+pleins de moi. Quand il eut fini, je m'approchai de lui, un peu honteux,
+mais sans lacher la petite rose rouge: "Jacques, est-ce que tu ne vas
+plus m'aimer maintenant?" Il sourit, et me serrant contre son coeur:
+"T'es bete, je t'aimerai bien davantage."
+
+C'est une verite. L'histoire de la rose rouge ne changea rien a la
+tendresse de ma mere Jacques, pas meme a son humeur. Je crois qu'il
+souffrit beaucoup, mais il ne le laissa jamais voir. Pas un soupir, pas
+une plainte, rien.
+
+Comme par le passe, il continua d'aller _la-bas_ le dimanche et de faire
+bon visage a tous. Il n'y eut que les noeuds de cravate de supprimes.
+Du reste, toujours calme et fier, travaillant a se tuer, et marchant
+courageusement dans la vie, les yeux fixes sur un seul but, la
+reconstruction du foyer... O Jacques! ma mere Jacques!
+
+Quant a moi, du jour ou je pus aimer les yeux noirs librement, sans
+remords, je me jetai a corps perdu dans ma passion... Je ne bougeais
+plus de chez Pierrotte. J'y avais gagne tous les coeurs;--au prix de
+quelles lachetes, grand Dieu? Apporter du sucre a M. Lalouette, faire la
+partie de la dame de grand merite, rien ne me coutait...
+
+Je m'appelais Desir-de-plaire dans cette maison-la... En general,
+Desir-de-plaire venait vers le milieu de la journee. A cette heure,
+Pierrotte etait au magasin, et Mlle Camille toute seule en haut, dans le
+salon, avec la dame de grand merite. Des que j'arrivais, les yeux noirs
+se montraient bien vite, et presque aussitot la dame de grand merite
+nous laissait seuls. Cette noble dame de compagnie se croyait
+debarrassee de tout service quand elle me voyait la. Vite, vite a
+l'office avec la cuisiniere, et en avant les cartes. Je ne m'en
+plaignais pas; pensez donc! en tete-a-tete avec les yeux noirs.
+
+Dieu! les bonnes heures que j'ai passees dans ce petit salon jonquille!
+Presque toujours j'apportais un livre, un de mes poetes favoris, et j'en
+lisais des passages aux yeux noirs, qui se mouillaient de belles larmes
+ou lancaient des eclairs, selon les endroits. Pendant ce temps, Mlle
+Pierrotte brodait pres de nous des pantoufles pour son pere ou nous
+jouait ses eternelles _Reveries de Rosellen;_ mais nous la laissions
+bien tranquille, je vous assure. Quelquefois cependant, a l'endroit le
+plus pathetique de nos lectures, cette petite bourgeoise faisait a
+haute voix une reflexion saugrenue, comme: "Il faut que je fasse
+venir l'accordeur..." ou bien encore: "J'ai deux points de trop a ma
+pantoufle." Alors de depit je fermais le livre et je ne voulais pas
+aller plus loin; mais les yeux noirs avaient une certaine facon de me
+regarder qui m'apaisait tout de suite, et je continuais.
+
+Il y avait sans doute une grande imprudence a nous laisser ainsi
+toujours seuls dans ce petit salon jonquille. Songez qu'a nous deux--les
+yeux noirs et Desir-de-plaire--nous ne faisions pas trente-quatre ans...
+Heureusement que Mlle Pierrotte ne nous quittait jamais, et c'etait une
+surveillance tres sage, tres avisee, tres eveillee, comme il en faut a
+la garde des poudrieres... Un jour--je me souviens--, nous etions assis,
+les yeux noirs et moi, sur un canape du salon, par un tiede apres-midi
+du mois de mai, la fenetre entrouverte, les grands rideaux baisses et
+tombant jusqu'a terre. On lisait _Faust_, ce jour-la!... La lecture
+finie, le livre me glissa des mains; nous restames un moment l'un contre
+l'autre, sans parler, dans le silence et le demi-jour... Elle avait sa
+tete appuyee sur mon epaule... Par la guimpe entrebaillee, je voyais de
+petites medailles d'argent qui reluisaient au fond de la gorgerette...
+Subitement, Mlle Pierrotte parut au milieu de nous. Il faut voir comme
+elle me renvoya bien vite a l'autre bout du canape, et quel grand
+sermon! "Ce que vous faites la est tres mal, chers enfants, nous
+dit-elle... Vous abusez de la confiance qu'on vous montre... Il
+faut parler au pere de vos projets... Voyons! Daniel, quand lui
+parlerez-vous?" Je promis de parler a Pierrotte tres prochainement, des
+que j'aurais fini mon grand poeme. Cette promesse apaisa un peu notre
+surveillante; mais c'est egal! depuis ce jour, defense fut faite aux
+yeux noirs de s'asseoir sur le canape, a cote de Desir-de-plaire.
+
+Ah! c'etait une jeune personne tres rigide, cette demoiselle Pierrotte.
+Figurez-vous que, dans les premiers temps, elle ne voulait pas permettre
+aux yeux noirs de m'ecrire; a la fin, pourtant, elle y consentit,
+a l'expresse condition, qu'on lui montrerait toutes les lettres.
+Malheureusement, ces adorables lettres pleines de passion que
+m'ecrivaient les yeux noirs, Mlle Pierrotte ne se contentait pas de les
+relire; elle y glissait souvent des phrases de son cru comme ceci par
+exemple:
+
+"...Ce matin, je suis toute triste. J'ai trouve une araignee dans mon
+armoire. Araignee du matin, chagrin."
+
+Ou bien encore:
+
+"On ne se met pas en menage avec des noyaux de peche..."
+
+Et puis l'eternel refrain: "Il faut parler au pere de vos projets..."
+
+A quoi je repondais invariablement: "Quand j'aurai fini mon poeme!..."
+
+
+
+VIII
+
+UNE LECTURE AU PASSAGE DU SAUMON
+
+Enfin, je le terminai, ce fameux poeme. J'en vins a bout apres quatre
+mois de travail, et je me souviens qu'arrive aux derniers vers je ne
+pouvais plus ecrire, tellement les mains me tremblaient de fievre,
+d'orgueil, de plaisir, d'impatience.
+
+Dans le clocher de Saint-Germain, ce fut un evenement. Jacques, a cette
+occasion, redevint pour un jour le Jacques d'autrefois, le Jacques du
+cartonnage et des petits pots de colle. Il me relia un magnifique cahier
+sur lequel il voulut recopier mon poeme de sa propre main; et c'etaient
+a chaque vers des cris d'admiration, des trepignements d'enthousiasme...
+Moi, j'avais moins de confiance dans mon oeuvre. Jacques m'aimait trop;
+je me mefiais de lui. J'aurais voulu faire lire mon poeme a quelqu'un
+d'impartial et de sur. Le diable, c'est que je ne connaissais personne.
+
+Pourtant, a la cremerie, les occasions ne m'avaient pas manque de faire
+des connaissances. Depuis que nous etions riches, je mangeais a table
+d'hote, dans la salle du fond. Il y avait la une vingtaine de jeunes
+gens, des ecrivains, des peintres, des architectes, ou pour mieux dire
+de la graine de tout cela.--Aujourd'hui la graine a monte; quelques-uns
+de ces jeunes gens sont devenus celebres, et quand je vois leurs noms
+dans les journaux, cela me creve le coeur, moi qui ne suis rien.--A mon
+arrivee a la table, tout ce jeune monde m'accueillit a bras ouverts;
+mais comme j'etais trop timide pour me meler aux discussions, on
+m'oublia vite, et je fus aussi seul au milieu d'eux tous que je l'etais
+a ma petite table, dans la salle commune. J'ecoutais; je ne parlais
+pas...
+
+Une fois par semaine, nous avions a diner avec nous un poete tres fameux
+dont je ne me rappelle plus le nom, mais que ces messieurs appelaient
+Baghavat, du titre d'un de ses poemes. Ces jours-la on buvait du
+bordeaux a dix-huit sous; puis, le dessert venu, le grand Baghavat
+recitait un poeme indien. C'etait sa specialite, les poemes indiens.
+Il en avait un intitule _Lakcamana_, un autre _Dacaratha_, un autre
+_Kalatcala_, un autre _Bhagiratha_, et puis _Cudra, Cunocepa,
+Vicvamitra_...; mais le plus beau de tous etait encore _Baghavat_. Ah!
+quand le poete recitait _Baghavat_, toute la salle du fond croulait. On
+hurlait, on trepignait, on montait sur les tables. J'avais a ma droite
+un petit architecte a nez rouge qui sanglotait des le premier vers et
+tout le temps s'essuyait les yeux avec ma serviette...
+
+Moi, par entrainement, je criais plus fort que tout le monde: mais, au
+fond, je n'etais pas fou de Baghavat. En somme, ces poemes indiens se
+ressemblaient tous. C'etait toujours un lotus, un condor, un elephant
+et un buffle; quelquefois, pour changer, les lotus s'appelaient lotos;
+mais, a part cette variante, toutes ces rapsodies se valaient: ni
+passion, ni verite, ni fantaisie. Des rimes sur des rimes. Une
+mystification... Voila ce qu'en moi-meme je pensais du grand Baghavat;
+et je l'aurais peut-etre juge avec moins de severite si on m'avait a mon
+tour demande quelques vers; mais on ne me demandait rien, et cela me
+rendait impitoyable... Du reste, je n'etais pas le seul de mon avis sur
+la poesie hindoue. J'avais mon voisin de gauche qui n'y mordait pas non
+plus... Un singulier personnage, mon voisin de gauche: huileux, rape,
+luisant, avec un grand front chauve et une longue barbe ou couraient
+toujours quelques fils de vermicelle. C'etait le plus vieux de la table
+et de beaucoup aussi le plus intelligent. Comme tous les grands esprits,
+il parlait peu, ne se prodiguait pas. Chacun le respectait. On disait
+de lui: "Il est tres fort... c'est un penseur." Moi, de voir la grimace
+ironique qui tordait sa bouche en ecoutant les vers du grand Baghavat,
+j'avais concu de mon voisin de gauche la plus haute opinion. Je pensais:
+"Voila un homme de gout... Si je lui disais mon poeme!"
+
+Un soir--comme on se levait de table--, je fis apporter un flacon
+d'eau-de-vie, et j'offris au penseur de prendre un petit verre avec
+moi. Il accepta, je connaissais son vice. Tout en buvant, j'amenai la
+conversation sur le grand Baghavat, et je commencai par dire beaucoup de
+mal des lotus, des condors, des elephants et des buffles.
+
+--C'etait de l'audace, les elephants sont si rancuniers!...
+
+--Pendant que je parlais, le penseur se versait de l'eau-de-vie sans
+rien dire. De temps en temps, il souriait et remuait approbativement la
+tete en faisant: "Oua... oua..." Enhardi par ce premier succes, je lui
+avouai que moi aussi j'avais compose un grand poeme et que je desirais
+le lui soumettre. "Oua... oua...", fit encore le penseur sans
+sourciller. En voyant mon homme si bien dispose, je me dis: "C'est le
+moment!" et je tirai mon poeme de ma poche. Le penseur, sans s'emouvoir,
+se versa un cinquieme petit verre, me regarda tranquillement derouler
+mon manuscrit; mais, au moment supreme il posa sa main de vieil ivrogne
+sur ma manche: "Un mot, jeune homme, avant de commencer... Quel est
+votre criterium?"
+
+Je le regardai avec inquietude.
+
+"Votre criterium!... fit le terrible penseur en haussant la voix. Quel
+est votre criterium?"
+
+Helas! mon criterium!... je n'en avais pas, je n'avais jamais songe a en
+avoir un; et cela se voyait du reste, a mon oeil etonne, a ma rougeur, a
+ma confusion.
+
+Le penseur se leva indigne: "Comment! malheureux jeune homme, vous
+n'avez pas de criterium!... Inutile alors de me lire votre poeme... je
+sais d'avance ce qu'il vaut." La-dessus, il se versa coup sur coup deux
+ou trois petits verres qui restaient encore au fond de la bouteille,
+prit son chapeau et sortit en roulant des yeux furibonds.
+
+Le soir, quand je contai mon aventure a l'ami Jacques, il entra dans une
+belle colere. "Ton penseur est un imbecile, me dit-il... Qu'est-ce que
+cela fait d'avoir un criterium?... Les bengalis en ont-ils un?... Un
+criterium! qu'est-ce que c'est que ca?... Ou ca se fabrique-t-il? A-t-on
+jamais vu?... Marchand de criterium, va!..." Mon brave Jacques! il en
+avait les larmes aux yeux, de l'affront que mon chef-d'oeuvre et moi
+nous venions de subir. "Ecoute, Daniel! reprit-il au bout d'un moment,
+j'ai une idee... Puisque tu veux lire ton poeme si tu le lisais chez
+Pierrotte, un dimanche?...
+
+--Chez Pierrotte?... Oh! Jacques!
+
+--Pourquoi pas?... Dame! Pierrotte n'est pas un aigle, mais ce n'est pas
+une taupe non plus. Il a le sens tres net, tres droit... Camille, elle,
+serait un juge excellent, quoiqu'un peu prevenu... La dame de grand
+merite a beaucoup lu... Ce vieil oiseau de pere Lalouette lui-meme n'est
+pas si ferme qu'il en a l'air... D'ailleurs Pierrotte connait a
+Paris des personnes tres distinguees qu'on pourrait inviter pour ce
+soir-la?... Qu'en dis-tu? Veux-tu que je lui en parle?.."
+
+Cette idee d'aller chercher des juges au passage du Saumon ne me
+souriait guere; pourtant j'avais une telle demangeaison de lire mes
+vers, qu'apres avoir un brin rechigne, j'acceptai la proposition de
+Jacques. Des le lendemain il parla a Pierrotte. Que le bon Pierrotte eut
+exactement compris ce dont il s'agissait, voila ce qui est fort douteux;
+mais comme il voyait la une occasion d'etre agreable aux enfants de
+mademoiselle, le brave homme dit "oui" sans hesiter, et tout de suite on
+lanca des invitations.
+
+Jamais le petit salon jonquille ne s'etait trouve a pareille fete.
+Pierrotte, pour me faire honneur, avait invite ce qu'il y a de mieux
+dans le monde de la porcelaine. Le soir de la lecture, nous avions la,
+en dehors du personnel accoutume, M. et Mme Passajon, avec leur fils
+le veterinaire, un des plus brillants eleves de l'Ecole d'Alfort;
+Ferrouillat cadet, franc-macon, beau parleur, qui venait d'avoir
+un succes de tous les diables a la loge du Grand-Orient; puis les
+Fougeroux, avec leurs six demoiselles rangees en tuyaux d'orgue, et
+enfin Ferrouillat l'aine, un membre du Caveau, l'homme de la soiree.
+Quand je me vis en face de cet important areopage, vous pensez si je fus
+emu. Comme on leur avait dit qu'ils etaient la pour juger un ouvrage de
+poesie, tous ces braves gens avaient cru devoir prendre des physionomies
+de circonstance, froides, eteintes, sans sourires. Ils parlaient entre
+eux a voix basse et gravement, en remuant la tete comme des magistrats.
+Pierrotte, qui n'y mettait pas tant de mystere, les regardait tous d'un
+air etonne... Quand tout le monde fut arrive, on se placa. J'etais
+assis, le dos au piano; l'auditoire en demi-cercle autour de moi, a
+l'exception du vieux Lalouette, qui grignotait son sucre a la place
+habituelle. Apres un moment de tumulte, le silence se fit, et d'une voix
+emue je commencai mon poeme...
+
+C'etait un poeme dramatique; pompeusement intitule _La Comedie
+pastorale_... Dans les premiers jours de sa captivite au college
+de Sarlande, le petit Chose s'amusait a raconter a ses eleves des
+historiettes fantastiques, pleines de grillons, de papillons et autres
+bestioles. C'est avec trois de ces petits contes, dialogues et mis en
+vers, que j'avais fait _La Comedie pastorale_. Mon poeme etait divise en
+trois parties; mais ce soir-la, chez Pierrotte, je ne leur lus que la
+premiere partie. Je demande la permission de transcrire ici ce
+fragment de _La Comedie pastorale_, non pas comme un morceau choisi de
+litterature, mais seulement comme pieces justificatives a joindre a
+l'_Histoire du petit Chose_. Figurez-vous pour un moment, mes chers
+lecteurs, que vous etes assis en rond dans le petit salon jonquille, et
+que Daniel Eyssette tout tremblant recite devant vous.
+
+LES AVENTURES D'UN PAPILLON BLEU
+
+Le theatre represente la campagne. Il est six heures du soir; le soleil
+s'en va. Au lever du rideau, un Papillon bleu et une jeune Bete a bon
+Dieu, du sexe male, causent a cheval sur un brin de fougere. Ils se sont
+rencontres le matin, et ont passe la journee ensemble. Comme il est
+tard, la Bete a bon Dieu fait mine de se retirer.
+
+LE PAPILLON
+
+Quoi! tu t'en vas deja?...
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Dame! il faut que je rentre; Il est tard, songez donc!
+
+LE PAPILLON
+
+Attends un peu, que diantre! Il n'est jamais trop tard pour retourner
+chez soi... Moi d'abord, je m'ennuie a ma maison; et toi? C'est si bete
+une porte, un mur, une croisee, Quand au-dehors on a le soleil, la rosee
+Et les coquelicots, et le grand air, et tout. Si les coquelicots ne sont
+pas de ton gout, Il faut le dire...
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Helas! monsieur, je les adore.
+
+LE PAPILLON
+
+Eh bien! alors, nigaud, ne t'en va pas encore; Reste avec moi. Tu vois!
+il fait bon; l'air est doux.
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Oui, mais...
+
+LE PAPILLON, la poussant dans l'herbe.
+
+He! roule-toi dans l'herbe; elle est a nous.
+
+LA BETE A BON DIEU, se debattant.
+
+Non! laissez-moi; parole! il faut que je m'en aille.
+
+LE PAPILLON
+
+Chut! Entends-tu?
+
+LA BETE A BON DIEU, effrayee.
+
+Quoi donc?
+
+LE PAPILLON
+
+Cette petite caille, Qui chante en se grisant dans la vigne a cote...
+Hein! la bonne chanson pour ce beau soir d'ete, Et comme c'est joli, de
+la place ou nous sommes!...
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Sans doute, mais...
+
+LE PAPILLON
+
+Tais-toi.
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Quoi donc?
+
+LE PAPILLON
+
+Voila des hommes. (Passent des hommes.)
+
+LA BETE A BON DIEU, bas, apres un silence.
+
+L'homme, c'est tres mechant, n'est-ce pas?
+
+LE PAPILLON
+
+Tres mechant.
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+J'ai toujours peur qu'un d'eux m'aplatisse en marchant; Ils ont de si
+gros pieds, et moi des reins si freles... Vous, vous n'etes pas grand,
+mais vous avez des ailes; C'est enorme!
+
+LE PAPILLON
+
+Parbleu! mon cher, si ces lourdauds De paysans te font peur, grimpe-moi
+sur le dos; Je suis tres fort des reins, moi! je n'ai pas des ailes
+En pelure d'oignon comme les demoiselles, Et je veux te porter ou tu
+voudras, aussi Longtemps que tu voudras.
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Oh! non, monsieur, merci! Je n'oserai jamais...!
+
+LE PAPILLON
+
+C'est donc bien difficile De grimper la?
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Non, mais...
+
+LE PAPILLON
+
+Grimpe donc, imbecile!
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Vous me ramenerez chez moi, bien entendu; Car, sans cela...
+
+LE PAPILLON
+
+Sitot parti, sitot rendu.
+
+LA BETE A BON DIEU, grimpant sur son camarade.
+
+C'est que le soir, chez nous, nous faisons la priere. Vous comprenez?
+
+LE PAPILLON
+
+Sans doute... Un peu plus en arriere. La... Maintenant, silence a bord!
+je lache tout.
+
+(Prrt! Ils s'envolent; le dialogue continue en l'air.)
+
+Mon cher, c'est merveilleux; tu n'es pas lourd du tout.
+
+LA BETE A BON DIEU, effrayee.
+
+Ah!... monsieur...
+
+LE PAPILLON
+
+Eh bien! quoi?
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Je n'y vois plus... la tete Me tourne; je voudrais bien descendre...
+
+LE PAPILLON
+
+Es-tu bete! Si la tete te tourne, il faut fermer les yeux. Les as-tu
+fermes?
+
+LA BETE A BON DIEU, fermant les yeux
+
+Oui...
+
+LE PAPILLON
+
+Ca va mieux?
+
+LA BETE A BON DIEU, avec effort.
+
+Un peu mieux.
+
+LE PAPILLON, riant sous cape.
+
+Decidement on est mauvais aeronaute Dans ta famille...
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Oh! oui...
+
+LE PAPILLON
+
+Ce n'est pas votre faute Si le guide-ballon n'est pas encore trouve.
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Oh! non...
+
+LE PAPILLON
+
+Ca, monseigneur, vous etes arrive. (Il se pose sur un Muguet.)
+
+LA BETE A BON DIEU, ouvrant les yeux.
+
+Pardon! mais... ce n'est pas ici que je demeure.
+
+LE PAPILLON
+
+Je sais; mais comme il est encore de tres bonne heure Je t'ai mene chez
+un Muguet de mes amis. On va se rafraichir le bec;--c'est bien permis...
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Oh! je n'ai pas le temps...
+
+LE PAPILLON
+
+Bah! rien qu'une seconde...
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Et puis, je ne suis pas recu, moi, dans le monde...
+
+LE PAPILLON
+
+Viens donc! je te ferai passer pour mon batard; Tu seras bien recu,
+va!...
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Puis, c'est qu'il est tard.
+
+LE PAPILLON
+
+Eh! non! il n'est pas tard; ecoute la cigale...
+
+LA BETE A BON DIEU, a voix basse.
+
+Puis... je... n'ai pas d'argent...
+
+LE PAPILLON, l'entrainant:
+
+Viens! le Muguet regale. (Ils entrent chez le Muguet.)--La toile tombe.
+
+Au second acte, quand le rideau se leve, il fait presque nuit... On voit
+les deux camarades sortir de chez le Muguet... La Bete a bon Dieu est
+legerement ivre.
+
+LE PAPILLON, tendant le dos.
+
+Et maintenant, en route!
+
+LA BETE A BON DIEU, grimpant bravement.
+
+En route!
+
+LE PAPILLON
+
+Eh bien! comment Trouves-tu mon Muguet?
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Mon cher, il est charmant; Il vous livre sa cave et tout sans vous
+connaitre...
+
+LE PAPILLON, regardant le ciel.
+
+Oh! oh! Phoebe qui met le nez a sa fenetre; Il faut nous depecher...
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Nous depecher, pourquoi?
+
+LE PAPILLON
+
+Tu n'es donc plus presse de retourner chez toi?...
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Oh! pourvu que j'arrive a temps pour la priere... D'ailleurs, ce n'est
+pas loin, chez nous,... c'est la derriere.
+
+LE PAPILLON
+
+Si tu n'es pas presse; je ne le suis pas, moi.
+
+LA BETE A BON DIEU, avec effusion.
+
+Quel bon enfant tu fais!... Je ne sais pas pourquoi Tout le monde
+n'est pas ton ami sur la terre. On dit de toi: "C'est un boheme; un
+refractaire! Un poete! un sauteur!..."
+
+LE PAPILLON
+
+Tiens! tiens.! et qui dit ca?
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Mon Dieu! le Scarabee...
+
+LE PAPILLON
+
+Ah! oui, ce gros poussah. Il m'appelle sauteur, parce qu'il a du ventre.
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+C'est qu'il n'est pas le seul qui te deteste...
+
+LE PAPILLON
+
+Ah! dis.
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Ainsi, les Escargots ne sont pas tes amis, Va! ni les Scorpions, pas
+meme les Fourmis.
+
+LE PAPILLON
+
+Vraiment?
+
+LA BETE A BON DIEU, confidentielle.
+
+Ne fais jamais la cour a l'Araignee; Elle te trouve affreux.
+
+LE PAPILLON
+
+On l'a mal renseignee.
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+He! les Chenilles sont un peu de son avis...
+
+LE PAPILLON
+
+Je crois bien!... Mais, dis-moi! dans le monde ou tu vis, Car enfin tu
+n'es pas du monde des Chenilles, Suis-je aussi mal vu?...
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Dame! c'est selon les familles, La jeunesse est pour toi; les vieux, en
+general, Trouvent que tu n'as pas assez de sens moral.
+
+LE PAPILLON, tristement.
+
+Je vois que je n'ai pas beaucoup de sympathies. En somme...
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Ma foi! non, mon pauvre! Les Orties T'en veulent. Le Crapaud te hait;
+jusqu'au Grillon, Quand il parle de toi, qui dit: "Ce p... p...
+Papillon!"
+
+LE PAPILLON
+
+Est-ce que tu me hais, toi, comme tous ces droles?
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Moi... Je t'adore; on est si bien sur tes epaules! Et puis, tu me
+conduis toujours chez les Muguets. C'est amusant!... Dis donc, si je te
+fatiguais, Nous pourrions faire encore une petite pause Quelque part...
+Tu n'es pas fatigue, je suppose?
+
+LE PAPILLON
+
+Je te trouve un peu lourd, ce n'est pas l'embarras.
+
+LA BETE A BON DIEU, montrant des Muguets.
+
+Alors, entrons ici, tu te reposeras.
+
+LE PAPILLON
+
+Ah! merci!... des Muguets, toujours la meme chose J'aime bien mieux a
+cote...
+
+LA BETE A BON DIEU, toute rouge.
+
+Chez la Rose?... Oh! non, jamais...
+
+LE PAPILLON, l'entrainant.
+
+Viens donc! on ne nous verra pas. (Ils entrent discretement chez la
+Rose.)--La toile tombe.
+
+Au troisieme acte...
+
+Mais je ne voudrais pas, mes chers lecteurs, abuser plus longtemps de
+votre patience. Les vers, par le temps qui court, n'ont pas le don de
+plaire, je le sais. Aussi, j'arrete la mes citations, et je vais me
+contenter de raconter sommairement le reste de mon poeme.
+
+Au troisieme acte, il est nuit tout a fait... Les deux camarades sortent
+ensemble de chez la Rose... Le Papillon veut ramener la Bete a bon Dieu
+chez ses parents; mais celle-ci s'y refuse; elle est completement ivre,
+fait des cabrioles sur l'herbe et pousse des cris seditieux... Le
+Papillon est oblige de l'emporter chez elle. On se separe sur la porte,
+en se promettant de se revoir bientot... Et alors le Papillon s'en va
+tout seul, dans la nuit. Il est un peu ivre, lui aussi; mais son ivresse
+est triste: il se rappelle les confidences de la Bete a bon Dieu, et se
+demande amerement pourquoi tant de monde le deteste, lui qui jamais n'a
+fait de mal a personne... Ciel sans lune, le vent souffle, la campagne
+est toute noire... Le Papillon a peur, il a froid; mais il se console en
+songeant que son camarade est en surete, au fond d'une couchette bien
+chaude... Cependant, on entrevoit dans l'ombre de gros oiseaux de nuit
+qui traversent la scene d'un vol silencieux. L'eclair brille. Des betes
+mechantes embusquees sous des pierres, ricanent en se montrant le
+Papillon. "Nous le tenons!" disent-elles. Et tandis que l'infortune va
+de droite et de gauche, plein d'effroi, un Chardon au passage le larde
+d'un grand coup d'epee, un Scorpion l'eventre avec ses pinces, une
+grosse Araignee velue lui arrache un pan de son manteau de satin bleu,
+et, pour finir, une Chauve-Souris lui casse les reins d'un coup d'aile.
+Le Papillon tombe, blesse a mort... Tandis qu'il rale sur l'herbe, les
+Orties se rejouissent, et les Crapauds disent: "C'est bien fait!"
+
+A l'aube, les Fourmis, qui vont au travail avec leurs saquettes et leurs
+gourdes, trouvent le cadavre au bord du chemin. Elles le regardent a
+peine et s'eloignent sans vouloir l'enterrer. Les Fourmis ne travaillent
+pas pour rien... Heureusement une confrerie de Necrophores vient a
+passer par la. Ce sont, comme vous savez, de petites betes noires qui
+ont fait voeu d'ensevelir les morts... Pieusement, elles s'attellent au
+Papillon defunt et le trainent vers le cimetiere... Une foule curieuse
+se presse sur leur passage, et chacun fait des reflexions a haute
+voix... Les petits Grillons bruns, assis au soleil devant leurs portes,
+disent gravement: "Il aimait trop les fleurs!--Il courait trop la nuit!"
+ajoutent les Escargots, et les Scarabees a gros ventre se dandinent dans
+leurs habits d'or en grommelant: "Trop boheme! trop boheme!" Parmi toute
+cette foule, pas un mot de regret pour le pauvre mort; seulement, dans
+les plaines d'alentour, les grands lis ont ferme et les cigales ne
+chantent pas.
+
+La derniere scene se passe dans le cimetiere des Papillons. Apres que
+les Necrophores ont fait leur oeuvre, un Hanneton solennel, qui a suivi
+le convoi, s'approche de la fosse, et, se mettant sur le dos, commence
+l'eloge du defunt. Malheureusement la memoire lui manque; il reste la
+les pattes en l'air, gesticulant pendant une heure et s'entortillant
+dans ses periodes... Quand l'orateur a fini, chacun se retire, et alors
+dans le cimetiere desert, on voit la Bete a bon Dieu des premieres
+scenes sortir de derriere une tombe. Tout en larmes, elle s'agenouille
+sur la terre fraiche de la fosse et dit une priere touchante pour son
+pauvre petit camarade qui est la.
+
+
+
+IX
+
+TU VENDRAS DE LA PORCELAINE
+
+Au dernier vers de mon poeme, Jacques, enthousiasme, se leva pour crier
+bravo; mais il s'arreta net en voyant la mine effaree de tous ces braves
+gens.
+
+En verite, je crois que le cheval de feu de l'Apocalypse, faisant
+irruption au milieu du petit salon jonquille, n'y aurait pas cause plus
+de stupeur que mon papillon bleu. Les Passajon, les Fougeroux, tout
+herisses de ce qu'ils venaient d'entendre, me regardaient avec de gros
+yeux ronds; les deux Ferrouillat se faisaient des signes. Personne ne
+soufflait mot. Pensez comme j'etais a l'aise...
+
+Tout a coup, au milieu du silence et de la consternation generale, une
+voix--et quelle voix!--blanche, terne, froide, sans timbre, une voix
+de fantome, sortit de derriere le piano et me fit tressaillir sur ma
+chaise. C'etait la premiere fois, depuis dix ans, qu'on entendait parler
+l'homme a la tete d'oiseau, le venere Lalouette: "Je suis bien content
+qu'on ait tue le papillon, dit le singulier vieillard en grignotant son
+sucre d'un air feroce; je ne les aime pas, moi, les papillons!..."
+
+Tout le monde se mit a rire, et la discussion s'engagea sur mon poeme.
+
+Le membre du Caveau trouvait l'oeuvre un peu trop longue et
+m'engagea beaucoup a la reduire en une ou deux chansonnettes, genre
+essentiellement francais. L'eleve d'Alfort, savant naturaliste, me fit
+observer que les betes a bon Dieu avaient des ailes, ce qui enlevait
+toute vraisemblance a mon affabulation. Ferrouillat cadet pretendait
+avoir lu tout cela quelque part. "Ne les ecoute pas, me dit Jacques a
+voix basse, c'est un chef-d'oeuvre." Pierrotte, lui, ne disait rien; il
+paraissait tres occupe. Peut-etre le brave homme, assis a cote de sa
+fille tout le temps de la lecture, avait-il senti trembler dans ses
+mains une petite main trop impressionnable ou surpris au passage
+un regard noir enflamme; toujours est-il que ce jour-la Pierrotte
+avait--c'est bien le cas de le dire--un air fort singulier, qu'il resta
+colle tout le soir au canezou de sa demoiselle, que je ne pus dire un
+seul mot aux yeux noirs, et que je me retirai de tres bonne heure, sans
+vouloir entendre une chansonnette nouvelle du membre du Caveau, qui ne
+me le pardonna jamais.
+
+Deux jours apres cette lecture memorable, je recus de Mlle Pierrotte un
+billet aussi court qu'eloquent: "Venez vite, mon pere sait tout." Et
+plus bas, mes chers yeux noirs avaient signe: "Je vous aime."
+
+Je fus un peu trouble, je l'avoue, par cette grosse nouvelle. Depuis
+deux jours, je courais les editeurs avec mon manuscrit, et je m'occupais
+beaucoup moins des yeux noirs que de mon poeme. Puis l'idee d'une
+explication avec ce gros Cevenol de Pierrotte ne me souriait guere...
+Aussi, malgre le pressant appel des yeux noirs, je restai quelque temps
+sans retourner _la-bas_, me disant a moi-meme pour me rassurer sur mes
+intentions: "Quand j'aurai vendu mon poeme." Malheureusement je ne le
+vendis pas.
+
+En ce temps-la--je ne sais pas si c'est encore la meme chose
+aujourd'hui--, MM. les editeurs etaient des gens tres doux, tres polis,
+tres genereux, tres accueillants; mais ils avaient un defaut capital: on
+ne les trouvait jamais chez eux. Comme certaines etoiles trop menues qui
+ne se revelent qu'aux grosses lunettes de l'Observatoire, ces messieurs
+n'etaient pas visibles pour la foule. N'importe l'heure ou vous
+arriviez, on vous disait toujours de revenir... Dieu! que j'en ai couru
+de ces boutiques! que j'en ai tourne de ces boutons de portes vitrees!
+que j'en ai fait de ces stations aux devantures des libraires, a me
+dire, le coeur battant: "Entrerai-je? n'entrerai-je pas?" A l'interieur,
+il faisait chaud. Cela sentait le livre neuf. C'etait plein de petits
+hommes chauves, tres affaires, qui vous repondaient de derriere un
+comptoir, du haut d'une echelle double. Quant a l'editeur, invisible...
+Chaque soir, je revenais a la maison, triste, las, enerve. "Courage! me
+disait Jacques, tu seras plus heureux demain." Et, le lendemain, je me
+remettais en campagne, arme de mon manuscrit! De jour en jour, je le
+sentais devenir plus pesant, plus incommode. D'abord je le portais sous
+mon bras, fierement, comme un parapluie neuf; mais a la fin j'en
+avais honte, et je le mettais dans ma poitrine, avec ma redingote
+soigneusement boutonnee par-dessus.
+
+Huit jours se passerent ainsi. Le dimanche arriva. Jacques, selon sa
+coutume, alla diner chez Pierrotte; mais il y alla seul. J'etais si
+las de ma chasse aux etoiles invisibles, que je restai couche tout le
+jour... Le soir, en rentrant, il vint s'asseoir au bord de mon lit et me
+gronda doucement:
+
+"Ecoute, Daniel! tu as bien tort de ne pas aller _la-bas_. Les yeux
+noirs pleurent, se desolent; ils meurent de ne pas te voir... Nous avons
+parle de toi toute la soiree... Ah! brigand, comme elle t'aime!"
+
+La pauvre mere Jacques avait les larmes aux yeux en disant cela.
+
+"Et Pierrotte? demandai-je timidement. Pierrotte, qu'est-ce qu'il
+dit?...
+
+--Rien... Il a seulement paru tres etonne de ne pas te voir... Il faut y
+aller, mon Daniel; tu iras, n'est-ce pas?
+
+--Des demain, Jacques; je te le promets."
+
+Pendant que nous causions, Coucou-Blanc, qui venait de rentrer
+chez elle, entama son interminable chanson... _Tolocototignan!
+tolocototignan!_... Jacques se mit a rire: "Tu ne sais pas, me dit-il
+a voix basse, les yeux noirs sont jaloux de notre voisine. Ils croient
+qu'elle est leur rivale... J'ai eu beau dire ce qu'il en etait, on n'a
+pas voulu m'entendre... Les yeux noirs jaloux de Coucou-Blanc! c'est
+drole, n'est-ce pas?" Je fis semblant de rire comme lui; mais, dans
+moi-meme, j'etais plein de honte en songeant que c'etait bien ma faute
+si les yeux noirs etaient jaloux de Coucou-Blanc.
+
+Le lendemain, dans l'apres-midi, je m'en allai passage du Saumon.
+J'aurais voulu monter tout droit au quatrieme et parler aux yeux noirs
+avant de voir Pierrotte; mais le Cevenol me guettait a la porte du
+passage, et je ne pus l'eviter. Il fallut entrer dans la boutique et
+m'asseoir a cote de lui, derriere le comptoir. De temps en temps, un
+petit air de flute nous arrivait discretement de l'arriere-magasin.
+
+"Monsieur Daniel, me dit le Cevenol avec une assurance de langage et une
+facilite d'elocution que je ne lui avais jamais connues, ce que je veux
+savoir de vous est tres simple, et je n'irai pas par quatre chemins.
+C'est bien le cas de le dire... la petite vous aime d'amour... Est-ce
+que vous l'aimez vraiment, vous aussi?
+
+--De toute mon ame, monsieur Pierrotte.
+
+--Alors, tout va bien. Voici ce que j'ai a vous proposer... Vous etes
+trop jeune et la petite aussi pour songer a vous marier d'ici trois ans.
+C'est donc trois annees que vous avez devant vous pour vous faire une
+position... Je ne sais pas si vous comptez rester toujours dans le
+commerce des papillons bleus; mais je sais bien ce que je ferais a
+votre place... C'est bien le cas de le dire, je planterais la mes
+historiettes, j'entrerais dans l'ancienne maison Lalouette, je me
+mettrais au courant du petit train-train de la porcelaine, et je
+m'arrangerais pour que, dans trois ans, Pierrotte qui devient vieux, put
+trouver en moi un associe en meme temps qu'un gendre... Hein? Qu'est-ce
+que vous dites de ca, compere?"
+
+La-dessus, Pierrotte m'envoya un grand coup de coude et se mit a rire,
+mais a rire... Bien sur, qu'il croyait me combler de joie, le pauvre
+homme, en m'offrant de vendre de la porcelaine a ses cotes. Je n'eus pas
+le courage de me facher, pas meme celui de repondre; j'etais atterre...
+
+Les assiettes, les verres peints, les globes d'albatre, tout dansait
+autour de moi. Sur une etagere, en face du comptoir, des bergers et
+des bergeres, en biscuit de couleurs tendres, me regardaient d'un air
+narquois et semblaient me dire en brandissant leurs houlettes: "Tu
+vendras de la porcelaine!" Un peu plus loin, les magots chinois en robes
+violettes remuaient leurs caboches venerables, comme pour approuver
+ce qu'avaient dit les bergers: "Oui... oui... tu vendras de la
+porcelaine!..." Et la-bas, dans le fond, la flute ironique et sournoise
+sifflotait doucement: "Tu vendras de la porcelaine... tu vendras de la
+porcelaine..." C'etait a devenir fou.
+
+Pierrotte crut que l'emotion et la joie m'avaient coupe la parole.
+
+"Nous causerons de cela ce soir, me dit-il pour me donner le loisir de
+me remettre... Maintenant, montez vers la petite... C'est bien le cas de
+le dire... le temps doit lui sembler long."
+
+Je montai vers la petite, que je trouvai installee dans le salon
+jonquille, a broder ses eternelles pantoufles en compagnie de la dame de
+grand merite... Que ma chere Camille me pardonne! jamais Mlle Pierrotte
+ne me parut si Pierrotte que ce jour-la; jamais sa facon tranquille de
+tirer l'aiguille et de compter ses points a haute voix ne me causa tant
+d'irritation. Avec ses petits doigts rouges, sa joue en fleur, son air
+paisible, elle ressemblait a une de ces bergeres en biscuit colorie qui
+venaient de me crier d'une facon si impertinente: "Tu vendras de la
+porcelaine!" Par bonheur, les yeux noirs etaient la, eux aussi, un peu
+voiles, un peu melancoliques, mais si naivement joyeux de me revoir
+que je me sentis tout emu. Cela ne dura pas longtemps. Presque sur mes
+talons, Pierrotte fit son entree. Sans doute il n'avait plus autant de
+confiance dans la dame de grand merite.
+
+A partir de ce moment, les yeux noirs disparurent et sur toute la
+ligne la porcelaine triompha. Pierrotte etait tres gai, tres bavard,
+insupportable: les "c'est bien le cas de le dire" pleuvaient plus drus
+que giboulee. Diner bruyant, beaucoup trop long... En sortant de table,
+Pierrotte me prit a part pour me rappeler sa proposition. J'avais eu
+le temps de me remettre, et je lui dis avec assez de sang-froid que la
+chose demandait reflexion et que je lui repondrais dans un mois.
+
+Le Cevenol fut certainement tres etonne de mon peu d'empressement a
+accepter ses offres, mais il eut le bon gout de n'en rien laisser
+paraitre.
+
+"C'est entendu, me dit-il, dans un mois." Et il ne fut plus question
+de rien... N'importe! le coup etait porte. Pendant toute la soiree, le
+sinistre et fatal "Tu vendras de la porcelaine" retentit a mon oreille.
+Je l'entendais dans le grignotement de la tete d'oiseau qui venait
+d'entrer avec Mme Lalouette et s'etait installe au coin du piano, je
+l'entendais dans les roulades du joueur de flute, dans la _Reverie de
+Rosellen_ que Mlle Pierrotte ne manqua pas de jouer; je le lisais dans
+les gestes de toutes ces marionnettes bourgeoises, dans la coupe de
+leurs vetements, dans le dessin de la tapisserie, dans l'allegorie de la
+pendule--Venus cueillant une rose d'ou s'envole un Amour dedore--, dans
+la forme des meubles, dans les moindres details de cet affreux salon
+jonquille ou les memes gens disaient tous les soirs les memes choses, ou
+le meme piano jouait tous les soirs la meme reverie, et que l'uniformite
+de ses soirees faisait ressembler a un tableau a musique. Le salon
+jonquille, un tableau a musique!... Ou vous cachiez-vous donc, beaux
+yeux noirs?...
+
+Lorsque au retour de cette ennuyeuse soiree, je racontai a ma mere
+Jacques les propositions de Pierrotte, il en fut encore plus indigne que
+moi:
+
+"Daniel Eyssette, marchand de porcelaine!... Par exemple, je voudrais
+bien voir cela! disait le brave garcon, tout rouge de colere... C'est
+comme si on proposait a Lamartine de vendre des paquets d'allumettes, ou
+a Sainte-Beuve de debiter des petits balais de crin... Vieille bete de
+Pierrotte, va!... Apres tout, il ne faut pas lui en vouloir; il ne sait
+pas, ce pauvre homme. Quand il verra le succes de ton livre et les
+journaux tout remplis de toi, il changera joliment de gamme.
+
+--Sans doute, Jacques; mais pour que les journaux parlent de moi, il
+faut que mon livre paraisse, et je vois bien qu'il ne paraitra pas...
+Pourquoi?... Mais, mon cher, parce que je ne peux pas mettre la main sur
+un editeur et que ces gens-la ne sont jamais chez eux pour les poetes.
+Le grand Baghavat lui-meme est oblige d'imprimer ses vers a ses frais.
+
+--Eh bien, nous ferons comme lui, dit Jacques en frappant du poing sur
+la table; nous imprimerons a nos frais."
+
+Je le regarde avec stupefaction:
+
+"A nos frais...
+
+--Oui, mon petit, a nos frais... Tout juste, le marquis fait imprimer
+en ce moment le premier volume de ses memoires... Je vois son imprimeur
+tous les jours... C'est un Alsacien qui a le nez rouge et l'air bon
+enfant. Je suis sur qu'il nous fera credit... Pardieu! nous le paierons,
+a mesure que ton volume se vendra... Allons! voila qui est dit; des
+demain je vais voir mon homme."
+
+Effectivement Jacques, le lendemain, va trouver l'imprimeur et revient
+enchante: "C'est fait, me dit-il d'un air de triomphe; on met ton
+livre a l'impression demain. Cela nous coutera neuf cents francs, une
+bagatelle. Je ferai des billets de trois cents francs, payables de trois
+en trois mois. Maintenant, suis bien mon raisonnement. Nous vendons le
+volume trois francs, nous tirons a mille exemplaires; c'est donc trois
+mille francs que ton livre doit nous rapporter... tu m'entends bien,
+trois mille francs. La-dessus, nous payons l'imprimeur, plus la remise
+d'un franc par exemplaire aux libraires qui vendront l'ouvrage, plus
+l'envoi aux journalistes... Il nous restera, clair comme de l'eau de
+roche, un benefice de onze cents francs. Hein? C'est joli pour un
+debut..."
+
+Si c'etait joli, je crois bien!... Plus de chasse aux etoiles
+invisibles, plus de stations humiliantes aux portes des librairies,
+et par-dessus le marche onze cents francs a mettre de cote pour la
+reconstruction du foyer... Aussi quelle joie, ce jour-la, dans le
+clocher de Saint-Germain! Que de projets, que de reves! Et puis les
+jours suivants, que de petits bonheurs savoures goutte a goutte, aller
+a l'imprimerie; corriger les epreuves, discuter la couleur de la
+couverture, voir le papier sortir tout humide de la presse avec vos
+pensees imprimees dessus, courir deux fois, trois fois chez le brocheur,
+et revenir enfin avec le premier exemplaire qu'on ouvre en tremblant du
+bout des doigts... Dites! est-il rien de plus delicieux au monde?
+
+Pensez que le premier exemplaire de _La Comedie pastorale_ revenait de
+droit aux yeux noirs. Je le leur portai le soir meme, accompagne de la
+mere Jacques qui voulait jouir de mon triomphe. Nous fimes notre entree
+dans le salon jonquille, fiers et radieux. Tout le monde etait la.
+
+"Monsieur Pierrotte, dis-je au Cevenol, permettez-moi d'offrir ma
+premiere oeuvre a Camille." Et je mis mon volume dans une chere petite
+main qui fremissait de plaisir. Oh! si vous aviez vu le joli merci que
+les yeux noirs m'envoyerent, et comme ils resplendissaient en lisant
+mon nom sur la couverture. Pierrotte etait moins enthousiasme, lui. Je
+l'entendis demander a Jacques combien un volume comme cela pouvait me
+rapporter:
+
+"Onze cents francs", repondit Jacques avec assurance.
+
+La-dessus, ils se mirent a causer longuement, a voix basse, mais je ne
+les ecoutai pas. J'etais tout a la joie de voir les yeux noirs abaisser
+leurs grands cils de soie sur les pages de mon livre et les relever vers
+moi avec admiration... Mon livre! les yeux noirs! deux bonheurs que je
+devais a ma mere Jacques...
+
+Ce soir-la, avant de rentrer, nous allames roder dans les galeries de
+l'Odeon pour juger de l'effet que _La Comedie pastorale_ faisait a
+l'etalage des librairies.
+
+"Attends-moi, me dit Jacques; je vais voir combien on en a vendu."
+
+Je l'attendis en me promenant de long en large, regardant du coin de
+l'oeil certaine couverture verte a filets noirs qui s'epanouissait au
+milieu de la devanture. Jacques vint me rejoindre au bout d'un moment;
+il etait pale d'emotion.
+
+--"Mon cher, me dit-il, on en a deja vendu un. C'est de bon augure..."
+
+Je lui serrai la main silencieusement. J'etais trop emu pour parler;
+mais, a part moi, je me disais: "Il y a quelqu'un a Paris qui vient de
+tirer trois francs de sa bourse pour acheter cette production de ton
+cerveau, quelqu'un qui te lit, qui te juge... Quel est ce quelqu'un? Je
+voudrais bien le connaitre..." Helas! pour mon malheur, j'allais bientot
+le connaitre, ce terrible quelqu'un.
+
+Le lendemain de l'apparition de mon volume, j'etais en train de
+dejeuner a table d'hote a cote du farouche penseur, quand Jacques, tres
+essouffle, se precipita dans la salle:
+
+"Grande nouvelle! me dit-il en m'entrainant dehors; je pars ce soir, a
+sept heures, avec le marquis... Nous allons a Nice voir sa soeur, qui
+est mourante... Peut-etre resterons-nous longtemps... Ne t'inquiete pas
+de ta vie... Le marquis double mes appointements. Je pourrai t'envoyer
+cent francs par mois... Eh bien, qu'as-tu? Te voila tout pale. Voyons!
+Daniel, pas d'enfantillage. Rentre la-dedans, acheve de dejeuner et bois
+une demi-bordeaux, afin de te donner du courage. Moi, je cours dire
+adieu a Pierrotte, prevenir l'imprimeur, faire porter les exemplaires
+aux journalistes... Je n'ai pas une minute... Rendez-vous a la maison a
+cinq heures."
+
+Je le regardai descendre la rue Saint-Benoit a grandes enjambees, puis
+je rentrai dans le restaurant; mais je ne pus rien manger ni boire, et
+c'est le penseur qui vida la demi-bordeaux. L'idee que dans quelques
+heures ma mere Jacques serait loin m'etreignait le coeur. J'avais beau
+songer a mon livre, aux yeux noirs, rien ne pouvait me distraire de
+cette pensee que Jacques allait partir et que je resterais seul, tout
+seul dans Paris, maitre de moi-meme et responsable de toutes mes
+actions.
+
+Il me rejoignit a l'heure dite. Quoique tres emu lui-meme, il affecta
+jusqu'au dernier moment la plus grande gaiete. Jusqu'au dernier moment
+aussi il me montra la generosite de son ame et l'ardeur admirable qu'il
+mettait a m'aimer. Il ne songeait qu'a moi, a mon bien-etre, a ma vie.
+Sous pretexte de faire sa malle, il inspectait mon linge, mes vetements:
+
+"Tes chemises sont dans ce coin, vois-tu, Daniel... tes mouchoirs a
+cote, derriere les cravates."
+
+Comme je lui disais:
+
+"Ce n'est pas ta malle que tu fais, Jacques; c'est mon armoire..."
+
+Armoire et malle, quand tout fut pret, on envoya chercher une voiture,
+et nous partimes pour la gare. En route, Jacques me faisait ses
+recommandations. Il y en avait de tout genre:
+
+"Ecris-moi souvent... Tous les articles qui paraitront sur ton volume,
+envoie-les-moi, surtout celui de Gustave Planche. Je ferai un cahier
+cartonne et je les collerai tous dedans. Ce sera le livre d'or de la
+famille Eyssette... A propos, tu sais que la blanchisseuse vient le
+mardi... Surtout ne te laisse pas eblouir par le succes... Il est clair
+que tu vas en avoir un tres grand, et c'est fort dangereux, les
+succes parisiens. Heureusement que Camille sera la pour te garder des
+tentations... Sur toute chose, mon Daniel, ce que je te demande, c'est
+d'aller souvent la-bas et de ne pas faire pleurer les yeux noirs."
+
+A ce moment nous passions devant le Jardin des plantes. Jacques se mit a
+rire.
+
+"Te rappelles-tu, me dit-il, que nous avons passe ici une nuit, il y
+a quatre ou cinq mois?... Hein?... Quelle difference entre le Daniel
+d'alors et celui d'aujourd'hui... Ah! tu as joliment fait du chemin en
+quatre mois!..."
+
+C'est qu'il le croyait vraiment, mon brave Jacques, que j'avais fait
+beaucoup de chemin; et moi aussi, pauvre niais, j'en etais convaincu.
+
+Nous arrivames a la gare. Le marquis s'y trouvait deja. Je vis de loin
+ce drole de petit homme, avec sa tete de herisson blanc, sautillant de
+long en large dans une salle d'attente.
+
+"Vite, vite, adieu!" me dit Jacques. En prenant ma tete dans ses larges
+mains, il m'embrassa trois ou quatre fois de toutes ses forces, puis
+courut rejoindre son bourreau.
+
+En le voyant disparaitre, j'eprouvai une singuliere sensation.
+
+Je me trouvai tout a coup plus petit, plus chetif, plus timide, plus
+enfant, comme si mon frere, en s'en allant, m'avait emporte la moelle
+de mes os, ma force, mon audace et la moitie de ma taille. La foule qui
+m'entourait me faisait peur. J'etais redevenu le petit Chose...
+
+La nuit tombait. Lentement, par le plus long chemin, par les quais les
+plus deserts, le petit Chose regagna son clocher. L'idee de se retrouver
+dans cette chambre vide l'attristait horriblement. Il aurait voulu
+rester dehors jusqu'au matin. Pourtant il fallait rentrer.
+
+En passant devant la loge, le portier lui cria:
+
+"Monsieur Eyssette, une lettre!..."
+
+C'etait un petit billet, elegant, parfume, satine; ecriture de femme
+plus fine, plus feline que celle des yeux noirs... De qui cela pouvait
+bien etre?... Vivement il rompit le cachet, et lut dans l'escalier a la
+lueur du gaz:
+
+ "Monsieur mon voisin,
+
+ "_La Comedie pastorale_ est depuis hier sur ma table;
+ mais il y manque une dedicace. Vous seriez bien aimable
+ de venir la mettre ce soir, en prenant une tasse de the...
+ Vous savez! c'est entre artistes.
+
+ "IRMA BOREL."
+
+ Et plus bas:
+
+ "_La dame du premier._"
+
+La dame du premier!... Quand le petit Chose lut cette signature, un
+grand frisson lui courut par tout le corps. Il la revit telle qu'elle
+lui etait apparue un matin, descendant l'escalier dans un tourbillon de
+velours, belle, froide, imposante, avec sa petite cicatrice blanche au
+coin de la levre. Et de songer qu'une femme pareille avait achete son
+volume, son coeur bondissait d'orgueil.
+
+Il resta la un moment, dans l'escalier, la lettre a la main, se
+demandant s'il monterait chez lui ou s'il s'arreterait au premier etage;
+puis, tout a coup, la recommandation de Jacques lui revint a la memoire:
+"Surtout, Daniel, ne fais pas pleurer les yeux noirs." Un secret
+pressentiment l'avertit que s'il allait chez la dame du premier, les
+yeux noirs pleureraient, et Jacques aurait de la peine. Alors, il mit
+resolument la lettre dans sa poche, le petit Chose, et il se dit: "Je
+n'irai pas."
+
+
+
+X
+
+IRMA BOREL
+
+C'est Coucou-Blanc qui vint lui ouvrir.--Car ai-je besoin de vous le
+dire! cinq minutes apres s'etre jure qu'il n'irait pas, ce vaniteux
+petit Chose sonnait a la porte d'Irma Borel.--En le voyant, l'horrible
+Negresse grimaca un sourire d'ogre en belle humeur et lui fit un signe:
+"Venez!" de sa grosse main luisante et noire. Apres avoir traverse deux
+ou trois salons tres pompeux, ils s'arreterent devant une petite porte
+mysterieuse, a travers laquelle on entendait--aux trois quarts etouffes
+par l'epaisseur des tentures--des cris rauques, des sanglots, des
+imprecations, des rires convulsifs. La Negresse frappa, et, sans
+attendre qu'on lui eut repondu, introduisit le petit Chose.
+
+Seule, dans un riche boudoir capitonne de soie mauve et tout ruisselant
+de lumiere, Irma Borel marchait a grands pas en declamant. Un large
+peignoir bleu de ciel, couvert de guipures, flottait autour d'elle
+comme une nuee. Une des manches du peignoir, relevee jusqu'a l'epaule,
+laissait voir un bras de neige d'une incomparable purete, brandissant,
+en guise de poignard, un coupe-papier de nacre. L'autre main, noyee dans
+la guipure, tenait un livre ouvert...
+
+Le petit Chose s'arreta, ebloui. Jamais la dame du premier ne lui
+avait paru si belle. D'abord elle etait moins pale qu'a leur premiere
+rencontre. Fraiche et rose, au contraire, mais d'un rose un peu voile,
+elle avait l'air, ce jour-la, d'une jolie fleur d'amandier, et la petite
+cicatrice blanche du coin de la levre en paraissait d'autant plus
+blanche. Puis ses cheveux, qu'il n'avait pas pu voir la premiere fois,
+l'embellissaient encore, en adoucissant ce que son visage avait d'un peu
+fier et de presque dur. C'etaient des cheveux blonds, d'un blond
+cendre, d'un blond de poudre, et il y en avait, et ils etaient fins, un
+brouillard d'or autour de la tete.
+
+Quand elle vit le petit Chose, la dame coupa net a sa declamation. Elle
+jeta sur un divan derriere elle son couteau de nacre et son livre,
+ramena par un geste adorable la manche de son peignoir, et vint a son
+visiteur la main cavalierement tendue.
+
+"Bonjour, mon voisin! lui dit-elle avec un gentil sourire; vous
+me surprenez en pleines fureurs tragiques! j'apprends le role de
+Clytemnestre... C'est empoignant, n'est-ce pas?"
+
+Elle le fit asseoir sur un divan a cote d'elle, et la conversation
+s'engagea.
+
+"Vous vous occupez d'art dramatique, madame? (Il n'osa pas dire "ma
+voisine".)
+
+--Oh! vous savez, une fantaisie... comme je me suis occupee de sculpture
+et de musique... Pourtant, cette fois, je crois que je suis bien
+mordue... Je vais debuter au Theatre-Francais..."
+
+A ce moment, un enorme oiseau a huppe jaune vint, avec un grand bruit
+d'ailes, s'abattre sur la tete frisee du petit Chose.
+
+"N'ayez pas peur, dit la dame en riant de son air effare, c'est mon
+kakatoes... une brave bete que j'ai ramenee des iles Marquises."
+
+Elle prit l'oiseau, le caressa, lui dit deux ou trois mots d'espagnol
+et le rapporta sur un perchoir dore a l'autre bout du salon... Le
+petit Chose ouvrait de grands yeux. La Negresse, le kakatoes, le
+Theatre-Francais, les iles Marquises...
+
+"Quelle femme singuliere!" se disait-il avec admiration.
+
+La dame revint s'asseoir a cote de lui; et la conversation continua. _La
+Comedie pastorale_ en fit d'abord tous les frais. La dame l'avait lue et
+relue plusieurs fois depuis la veille; elle en savait des vers par coeur
+et les declamait avec enthousiasme. Jamais la vanite du petit Chose ne
+s'etait trouvee a pareille fete. On voulait savoir son age, son pays,
+comment il vivait, s'il allait dans le monde, s'il etait amoureux.... A
+toutes ces questions, il repondait avec la plus grande candeur; si bien
+qu'au bout d'une heure la dame du premier connaissait a fond la mere
+Jacques, l'histoire de la maison Eyssette et ce pauvre foyer que les
+enfants avaient jure de reconstruire. Par exemple, pas un mot de Mlle
+Pierrotte. Il fut seulement parle d'une jeune personne du grand monde
+qui mourait d'amour pour le petit Chose, et d'un pere barbare--pauvre
+Pierrotte!--qui contrariait leur passion.
+
+Au milieu de ces confidences, quelqu'un entra dans le salon. C'etait
+un vieux sculpteur a criniere blanche, qui avait donne des lecons a la
+dame, au temps ou elle sculptait.
+
+"Je parie, lui dit-il a demi-voix en regardant le petit Chose d'un oeil
+plein de malice, je parie que c'est votre corailleur napolitain.
+
+--Tout juste, fit-elle en riant; en se tournant vers le corailleur
+qui semblait fort surpris de s'entendre designer ainsi: vous ne
+vous souvenez pas, lui dit-elle, d'un matin ou nous nous sommes
+rencontres?... Vous alliez le cou nu, la poitrine ouverte, les cheveux
+en desordre, votre cruche de gres a la main... je crus revoir un de ces
+petits pecheurs de corail qu'on rencontre dans la baie de Naples.... Et
+le soir, j'en parlai a mes amis; mais nous ne nous doutions guere alors
+que le petit corailleur etait un grand poete, et qu'au fond de cette
+cruche de gres, il y avait _La Comedie pastorale_."
+
+Je vous demande si le petit Chose etait ravi de s'entendre traiter avec
+une admiration respectueuse. Pendant qu'il s'inclinait et souriait d'un
+air modeste, Coucou-Blanc introduisit un nouveau visiteur, qui n'etait
+autre que le grand Baghavat, le poete indien de la table d'hote.
+Baghavat, en entrant, alla droit a la dame et lui tendit un livre a
+couverture verte.
+
+"Je vous rapporte vos papillons, dit-il. Quelle drole de
+litterature!..."
+
+Un geste de la dame l'arreta net. Il comprit que l'auteur etait la et
+regarda de son cote avec un sourire contraint. Il y eut un moment de
+silence et de gene, auquel l'arrivee d'un troisieme personnage
+vint faire une heureuse diversion. Celui-ci etait le professeur de
+declamation; un affreux petit bossu, tete bleme, perruque rousse, rire
+aux dents moisies. Il parait que, sans sa bosse, ce bossu-la eut ete le
+plus grand comedien de son epoque; mais son infirmite ne lui permettant
+pas de monter sur les planches, il se consolait en faisant des eleves et
+en disant du mal de tous les comediens du temps.
+
+Des qu'il parut, la dame lui cria:
+
+"Avez-vous vu l'Israelite? Comment a-t-elle marche ce soir?"
+
+L'Israelite, c'etait la grande tragedienne Rachel, alors au plus beau
+moment de sa gloire.
+
+"Elle va de plus en plus mal, dit le professeur en haussant les
+epaules... Cette fille n'a rien... C'est une grue, une vraie grue.
+
+--Une vraie grue", ajouta l'eleve; et derriere elle les deux autres
+repeterent avec conviction: "Une vraie grue..."
+
+Un moment apres on demanda a la dame de reciter quelque chose.
+
+Sans se faire prier, elle se leva, prit le coupe-papier de nacre,
+retroussa la manche de son peignoir et se mit a declamer.
+
+Bien, ou mal? Le petit Chose eut ete fort empeche pour le dire. Ebloui
+par ce beau bras de neige, fascine par cette chevelure d'or qui
+s'agitait frenetiquement, il regardait et n'ecoutait pas. Quand la dame
+eut fini, il applaudit plus fort que personne et declara a son tour que
+Rachel n'etait qu'une grue, une vraie grue.
+
+Il en reva toute la nuit de ce bras de neige et de ce brouillard d'or.
+Puis, le jour venu, quand il voulut s'asseoir devant l'etabli aux rimes,
+le bras enchante vint encore le tirer par la manche. Alors, ne pouvant
+pas rimer, ne voulant pas sortir, il se mit a ecrire a Jacques, et a lui
+parler de la dame du premier.
+
+"Ah! mon ami, quelle femme! Elle sait tout, elle connait tout. Elle a
+fait des sonates, elle a fait des tableaux. Il y a sur sa cheminee une
+jolie Colombine en terre cuite qui est son oeuvre. Depuis trois mois,
+elle joue la tragedie, et elle la joue bien mieux que la fameuse
+Rachel.--Il parait decidement que cette Rachel n'est qu'une
+grue.--Enfin, mon cher, une femme comme tu n'en as jamais reve. Elle a
+tout vu, elle a ete partout. Tout a coup elle vous dit: "Quand j'etais
+a Saint-Petersbourg..." puis, au bout d'un moment, elle vous apprend
+qu'elle prefere la rade de Rio a celle de Naples. Elle a un kakatoes
+qu'elle a ramene des iles Marquises, une Negresse qu'elle a prise en
+passant a Port-au-Prince... Mais au fait, tu la connais, sa Negresse,
+c'est notre voisine Coucou-Blanc. Malgre son air feroce, cette
+Coucou-Blanc est une excellente fille, tranquille, discrete, devouee, et
+ne parlant jamais que par proverbes comme le bon Sancho. Quand les gens
+de la maison veulent lui tirer les vers du nez a propos de sa maitresse,
+si elle est mariee, s'il y a un M. Borel quelque part, si elle est aussi
+riche qu'on le dit, Coucou-Blanc repond dans son patois: _Zaffai cabrite
+pas zaffai mouton_ (les affaires du chevreau ne sont pas celles du
+mouton); ou bien encore: _C'est soulie qui connait si bas tini trou_
+(c'est le soulier qui connait si les bas ont des trous). Elle en a comme
+cela une centaine, et les indiscrets n'ont jamais le dernier mot avec
+elle... A propos, sais-tu qui j'ai rencontre chez la dame du premier?...
+Le poete hindou de la table d'hote, le grand Baghavat lui-meme. Il a
+l'air d'en etre fort epris, et lui fait de beaux poemes ou il la compare
+tour a tour a un condor, un lotus ou un buffle; mais la dame ne fait pas
+grand cas de ses hommages. D'ailleurs elle doit y etre habituee: tous
+les artistes qui viennent chez elle--et je te reponds qu'il y en a des
+plus fameux--en sont amoureux.
+
+"Elle est si belle, si etrangement belle!... En verite, j'aurais craint
+pour mon coeur, s'il n'etait deja pris. Heureusement que les yeux noirs
+sont la pour me defendre. Chers yeux noirs! j'irai passer la soiree
+avec eux aujourd'hui, et nous parlerons de vous tout le temps, ma mere
+Jacques."
+
+Comme le petit Chose achevait cette lettre, on frappa doucement a la
+porte. C'etait la dame du premier qui lui envoyait, par Coucou-Blanc,
+une invitation pour venir, au Theatre-Francais, entendre la grue dans sa
+loge. Il aurait accepte de bon coeur, mais il songea qu'il n'avait pas
+d'habit et fut oblige de dire non. Cela le mit de fort mechante humeur.
+"Jacques aurait du me faire faire un habit, se disait-il... C'est
+indispensable... Quand les articles paraitront, il faudra que j'aille
+remercier les journalistes... Comment faire si je n'ai pas d'habit?..."
+Le soir, il alla au passage du Saumon; mais cette visite ne l'egaya pas.
+Le Cevenol riait fort; Mlle Pierrotte etait trop brune. Les yeux noirs
+avaient beau lui faire signe et lui dire doucement: "Aimez-moi!" dans la
+langue mystique des etoiles, l'ingrat ne voulait rien entendre. Apres
+diner, quand les Lalouette arriverent, il s'installa triste et maussade
+dans un coin, et tandis que le tableau a musique jouait ses petits airs,
+il se figurait Irma Borel tronant dans une loge decouverte, les bras
+de neige jouant de l'eventail, le brouillard d'or scintillant sous les
+lumieres de la salle. "Comme j'aurais honte si elle me voyait ici!"
+songeait-il.
+
+Plusieurs jours se passerent sans nouveaux incidents. Irma Borel ne
+donnait plus signe de vie. Entre le premier et le cinquieme etage, les
+relations semblaient interrompues. Toutes les nuits, le petit Chose,
+assis a son etabli, entendait entrer la victoria de la dame, et, sans
+qu'il y prit garde, le roulement sourd de la voiture, le "Porte, s'il
+vous plait" du cocher, le faisaient tressaillir. Meme il ne pouvait pas
+entendre sans emotion la Negresse remonter chez elle; s'il avait ose, il
+serait alle lui demander des nouvelles de sa maitresse.... Malgre tout,
+cependant, les yeux noirs etaient encore maitres de la place. Le petit
+Chose passait de longues heures aupres d'eux. Le reste du temps, il
+s'enfermait chez lui pour chercher des rimes, au grand ebahissement des
+moineaux, qui venaient le voir de tous les toits a la ronde, car les
+moineaux du pays latin sont comme la dame de grand merite et se font de
+droles d'idees sur les mansardes d'etudiants. En revanche, les cloches
+de Saint-Germain--les pauvres cloches vouees au Seigneur et cloitrees
+toute leur vie comme des Carmelites--se rejouissaient de voir leur
+ami le petit Chose eternellement assis devant sa table; et, pour
+l'encourager, elles lui faisaient grande musique.
+
+Sur ces entrefaites, on recut des nouvelles de Jacques. Il etait
+installe a Nice et donnait force details sur son installation.... "Le
+beau pays, mon Daniel, et comme cette mer qui est la sous mes fenetres
+t'inspirerait! Moi, je n'en jouis guere! je ne sors jamais.... Le
+marquis dicte tout le jour. Diable d'homme, va! Quelquefois, entre deux
+phrases, je leve la tete, je vois une petite voile rouge a l'horizon,
+puis tout de suite le nez sur mon papier.... Mlle d'Hacqueville est
+toujours bien malade.... Je l'entends au-dessus de nous qui tousse, qui
+tousse.... Moi-meme, a peine debarque, j'ai attrape un gros rhume qui ne
+veut pas finir...."
+
+Un peu plus loin, parlant de la dame du premier, Jacques disait:
+
+"....Si tu m'en crois, tu ne retourneras pas chez cette femme. Elle est
+trop compliquee pour toi; et meme, faut-il te le dire? je flaire en elle
+une aventuriere.... Tiens! j'ai vu hier dans le port un brick hollandais
+qui venait de faire un voyage autour du monde et qui rentrait avec des
+mats japonais, des espars du Chili, un equipage bariole comme une
+carte geographique.... Eh bien, mon cher, je trouve que ton Irma Borel
+ressemble a ce navire. Bon pour un brick d'avoir beaucoup voyage, mais
+pour une femme, c'est different. En general, celles qui ont vu tant de
+pays en font beaucoup voir aux autres.... Mefie-toi, Daniel, mefie-toi!
+et surtout, je t'en conjure, ne fais pas pleurer les yeux noirs...."
+
+Ces derniers mots allerent droit au coeur du petit Chose. La persistance
+de Jacques a veiller sur le bonheur de celle qui n'avait pas voulu
+l'aimer lui parut admirable. "Oh! non! Jacques, n'aie pas peur; je ne
+la ferai pas pleurer", se dit-il, et tout de suite il prit la ferme
+resolution de ne plus retourner chez la dame du premier.... Fiez-vous au
+petit Chose pour les fermes resolutions.
+
+Ce soir-la, quand la victoria roula sous le porche, il y prit a
+peine garde. La chanson de la Negresse ne lui causa pas non plus de
+distraction. C'etait une nuit de septembre, orageuse et lourde.... Il
+travaillait, la porte entrouverte. Tout a coup, il crut entendre craquer
+l'escalier de bois qui menait a sa chambre. Bientot il distingua un
+leger bruit de pas et le frolement d'une robe. Quelqu'un montait,
+c'etait sur... mais qui?...
+
+Coucou-Blanc etait rentree depuis longtemps.... Peut-etre la dame du
+premier qui venait parler a la Negresse....
+
+A cette idee le petit Chose sentit son coeur battre avec violence; mais
+il eut le courage de rester devant sa table.... Les pas approchaient
+toujours. Arrive sur le palier on s'arreta.... Il y eut un moment de
+silence; puis un leger coup frappe a la porte de la Negresse, qui ne
+repondit pas.
+
+"C'est elle", se dit-il sans bouger de sa place.
+
+Tout a coup, une lumiere parfumee se repandit dans la chambre.
+
+La porte cria, quelqu'un entrait.
+
+Alors, sans tourner la tete, le petit Chose demanda en tremblant:
+
+"Qui est la?"
+
+
+
+XI
+
+LE COEUR DE SUCRE
+
+Voila deux mois que Jacques est parti, et il n'est pas encore au moment
+de revenir. Mlle d'Hacqueville est morte. Le marquis, escorte de son
+secretaire, promene son deuil par toute l'Italie, sans interrompre d'un
+seul jour la terrible dictee de ses memoires. Jacques, surmene, trouve a
+peine le temps d'ecrire a son frere quelques lignes datees de Rome, de
+Naples, de Pise, de Palerme. Mais, si le timbre de ces lettres varie
+souvent, leur texte ne change guere.... "Travailles-tu?... Comment vont
+les yeux noirs?... L'article de Gustave Planche a-t-il paru?... Es-tu
+retourne chez Irma Borel?" A ces questions, toujours les memes, le petit
+Chose repond invariablement qu'il travaille beaucoup, que la vente du
+livre va tres bien, les yeux noirs aussi; qu'il n'a pas revu Irma Borel,
+ni entendu parler de Gustave Planche.
+
+Qu'y a-t-il de vrai dans tout cela?... Une derniere lettre, ecrite
+par le petit Chose en une nuit de fievre, et de tempete, va nous
+l'apprendre.
+
+"_Monsieur Jacques Eyssette a Pise._
+
+"Dimanche soir, 10 heures.
+
+"Jacques, je t'ai menti. Depuis deux mois je ne fais que te mentir. Je
+t'ecris que je travaille, et depuis deux mois mon ecritoire est a sec.
+Je t'ecris que la vente de mon livre va bien, et depuis deux mois on
+n'en a pas vendu un exemplaire. Je t'ecris que je ne revois plus Irma
+Borel, et depuis deux mois je ne l'ai pas quittee. Quant aux yeux noirs,
+helas!... O Jacques, Jacques, pourquoi ne t'ai-je pas ecoute? Pourquoi
+suis-je retourne chez cette femme?
+
+"Tu avais raison, c'est une aventuriere, rien de plus. D'abord, je la
+croyais intelligente. Ce n'est pas vrai, tout ce qu'elle dit lui vient
+de quelqu'un. Elle n'a pas de cervelle, pas d'entrailles. Elle est
+fourbe, elle est cynique, elle est mechante. Dans ses acces de colere,
+je l'ai vue rouer sa Negresse de coups de cravache, la jeter par terre,
+la trepigner. Avec cela, une femme forte, qui ne croit ni a Dieu ni au
+diable, mais qui accepte aveuglement les predictions des somnambules et
+du marc de cafe. Quant a son talent de tragedienne, elle a beau prendre
+des lecons d'un avorton a bosse et passer toutes ses journees chez elle
+avec des boules elastiques dans la bouche, je suis sur qu'aucun
+theatre n'en voudra. Dans la vie privee, par exemple, c'est une fiere
+comedienne.
+
+"Comment j'etais tombe dans les griffes de cette creature, moi qui aime
+tant ce qui est bon et ce qui est simple, je n'en sais vraiment rien,
+mon pauvre Jacques; mais ce que je puis te jurer, c'est que je lui ai
+echappe et que maintenant tout est fini, fini, fini.... Si tu savais
+comme j'etais lache et ce qu'elle faisait de moi!... Je lui avais
+raconte toute mon histoire: je lui parlais de toi, de notre mere, des
+yeux noirs. C'est a mourir de honte, je te dis.... Je lui avais donne
+tout mon coeur, je lui avais livre toute ma vie; mais de sa vie a elle,
+jamais elle n'avait rien voulu me livrer. Je ne sais pas qui elle est,
+je ne sais pas d'ou elle vient. Un jour je lui ai demande si elle avait
+ete mariee, elle s'est mise a rire. Tu sais, cette petite cicatrice
+qu'elle a sur la levre, c'est un coup de couteau qu'elle a recu la-bas
+dans son pays, a Cuba. J'ai voulu savoir qui lui avait fait cela. Elle
+m'a repondu tres simplement: "Un Espagnol nomme Pacheco", et pas un mot
+de plus.... C'est bete, n'est-ce pas? Est-ce que je le connais moi,
+ce Pacheco? Est-ce qu'elle n'aurait pas du me donner quelques
+explications?... Un coup de couteau, ce n'est pas naturel, que diable!
+Mais voila... les artistes qui l'entourent lui ont fait un renom de
+femme etrange, et elle tient a sa reputation.... Oh! ces artistes, mon
+cher, je les execre. Si tu savais ces gens-la, a force de vivre avec des
+statues et des peintures, ils en arrivent a croire qu'il n'y a que cela
+au monde. Ils vous parlent toujours de forme, de ligne, de couleur,
+d'art grec, de Parthenon, de meplats, de mastoides. Ils regardent votre
+nez, votre bras, votre menton. Ils cherchent si vous avez un type, du
+galbe, du _caractere_; mais de ce qui bat dans nos poitrines, de nos
+passions, de nos larmes, de nos angoisses, ils s'en soucient autant que
+d'une chevre morte. Moi, ces bonnes gens ont trouve que ma tete avait du
+caractere mais que ma poesie n'en avait pas du tout. Ils m'ont joliment
+encourage, va!
+
+"Au debut de notre liaison, cette femme avait cru mettre la main sur un
+petit prodige, un grand poete de mansarde:--m'a-t-elle assomme avec sa
+mansarde! Plus tard, quand son cenacle lui a prouve que je n'etais qu'un
+imbecile, elle m'a garde pour le caractere de ma tete. Ce caractere, il
+faut te dire, variait selon les gens. Un de ses peintres, qui me voyait
+le type italien, m'a fait poser pour un pifferaro; un autre, pour un
+Algerien marchand de violettes; un autre.... Est-ce que je sais? Le plus
+souvent, je posais chez elle, et, pour lui plaire, je devais garder tout
+le jour mes oripeaux sur les epaules et figurer dans son salon, a cote
+du kakatoes. Nous avons passe bien des heures ainsi, moi en Turc, fumant
+de longues pipes dans un coin de sa chaise longue, elle a l'autre bout
+de sa chaise, declamant avec ses boules elastiques dans la bouche, et
+s'interrompant de temps a autre pour me dire: "Quelle tete a caractere
+vous avez, mon cher Dani-Dan!" Quand j'etais en Turc, elle m'appelait
+Dani-Dan; quand j'etais en Italien, Danielo; jamais Daniel.... J'aurais
+du reste l'honneur de figurer sous ces deux especes a l'Exposition
+prochaine de peinture: on verra sur le livret: "Jeune pifferaro, a Mme
+Irma Borel." "Jeune fellah, a Mme Irma Borel." Et ce sera moi... quelle
+honte!
+
+"Je m'arrete un moment, Jacques. Je vais ouvrir la fenetre, et boire un
+peu l'air de la nuit. J'etouffe... je n'y vois plus.
+
+"Onze heures.
+
+"L'air me fait du bien. En laissant la fenetre ouverte, je puis
+continuer a t'ecrire. Il pleut, il fait noir, les cloches sonnent. Que
+cette chambre est triste!... Chere petite chambre! Moi qui l'aimais tant
+autrefois; maintenant je m'y ennuie. C'est _elle_ qui me l'a gatee; elle
+y est venue trop souvent. Tu comprends, elle m'avait la sous la main,
+dans la maison; c'etait commode. Oh! ce n'etait plus la chambre du
+travail....
+
+"Que je fusse ou non chez moi, elle entrait a toute heure et fouillait
+partout. Un soir, je la trouvai furetant dans un tiroir ou je renferme
+ce que j'ai de plus precieux au monde, les lettres de notre mere, les
+tiennes, celles des yeux noirs; celles-ci dans une boite doree que tu
+dois connaitre. Au moment ou j'entrai, Irma Borel tenait cette boite
+et allait l'ouvrir. Je n'eus que le temps de m'elancer et de la lui
+arracher des mains.
+
+"--Que faites-vous la?" lui criai-je indigne....
+
+"Elle prit son air le plus tragique:
+
+"--J'ai respecte les lettres de votre mere; mais celles-ci
+m'appartiennent, je les veux.... Rendez-moi cette boite.
+
+"--Que voulez-vous en faire?
+
+"--Lire les lettres qu'elle contient....
+
+"--Jamais, lui dis-je. Je ne connais rien de votre vie, et vous
+connaissez tout de la mienne.
+
+"--Oh! Dani-Dan!--C'etait le jour du Turc.--Oh! Dani-Dan, est-il
+possible que vous me reprochiez cela? Est-ce que vous n'entrez pas chez
+moi quand vous voulez? Est-ce que tous ceux qui viennent chez moi ne
+vous sont pas connus?"
+
+"Tout en parlant, et de sa voix la plus caline, elle essayait de me
+prendre la boite.
+
+"--Eh bien! lui dis-je, puisqu'il en est ainsi, je vous permets de
+l'ouvrir; mais a une condition....
+
+"--Laquelle?
+
+"--Vous me direz ou vous allez tous les matins de huit a dix heures."
+
+"Elle devint pale et me regarda droit dans les yeux.... Je ne lui avais
+jamais parle de cela. Ce n'est pas l'envie qui me manquait pourtant.
+Cette mysterieuse sortie de tous les matins m'intriguait, m'inquietait,
+comme la cicatrice, comme le Pacheco et tout le train de cette existence
+bizarre. J'aurais voulu savoir, mais en meme temps j'avais peur
+d'apprendre. Je sentais qu'il y avait la-dessous quelque mystere
+d'infamie qui m'aurait oblige a fuir.... Ce jour-la, cependant, j'osai
+l'interroger, comme tu vois. Cela la surprit beaucoup. Elle hesita un
+moment, puis elle me dit avec effort, d'une voix sourde:
+
+"--Donnez-moi la boite. Vous saurez tout."
+
+"Alors, je lui donnai la boite; Jacques, c'est infame, N'est-ce pas?
+Elle l'ouvrit en fremissant de plaisir et se mit a lire toutes les
+lettres--il y en avait une vingtaine--, lentement, a demi-voix, sans
+sauter une ligne. Cette histoire d'amour, fraiche et pudique, paraissait
+l'interesser beaucoup. Je la lui avais deja racontee, mais a ma facon,
+lui donnant les yeux noirs pour une jeune fille de la plus haute
+noblesse, que ses parents refusaient de marier a ce petit plebeien de
+Daniel Eyssette; tu reconnais bien la ma ridicule vanite.
+
+"De temps en temps, elle interrompait sa lecture pour dire: "Tiens!
+c'est gentil, ca!" ou bien encore: "Oh! oh! pour une fille noble...."
+Puis, a mesure qu'elle les avait lues, elle les approchait de la bougie
+et les regardait bruler avec un rire mechant. Moi, je la laissais faire;
+je voulais savoir ou elle allait tous les matins de huit a dix....
+
+"Or, parmi ces lettres, il y en avait une ecrite sur du papier de la
+maison Pierrotte, du papier a tete, avec trois petites assiettes vertes
+dans le haut, et au-dessous: _Porcelaines et cristaux. Pierrotte,
+successeur de Lalouette_... Pauvres yeux noirs! sans doute un jour, au
+magasin, ils avaient eprouve le besoin de m'ecrire, et le premier papier
+venu leur avait semble bon.... Tu penses, quelle decouverte pour la
+tragedienne! Jusque-la elle avait cru a mon histoire de fille noble et
+de parents grands seigneurs; mais quand elle en fut a cette lettre, elle
+comprit tout et partit d'un grand eclat de rire:
+
+"--La voila donc, cette jeune patricienne, cette perle du noble
+faubourg... elle s'appelle Pierrotte et vend de la porcelaine au passage
+du Saumon.... Ah! je comprends maintenant pourquoi vous ne vouliez pas
+me donner la boite." Et elle riait, elle riait....
+
+"Mon cher, je ne sais pas ce qui me prit; la honte, le depit, la
+rage.... Je n'y voyais plus. Je me jetai sur elle pour lui arracher les
+lettres. Elle eut peur, fit un pas en arriere, et s'empetrant dans sa
+traine, tomba avec un grand cri. Son horrible Negresse l'entendit de la
+chambre a cote et accourut aussitot, nue, noire, hideuse, decoiffee. Je
+voulais l'empecher d'entrer, mais d'un revers de sa grosse main huileuse
+elle me cloua contre la muraille et se campa entre sa maitresse et moi.
+
+"L'autre, pendant ce temps, s'etait relevee et pleurait ou faisait
+semblant. Tout en pleurant, elle continuait a fouiller dans la boite:
+
+"--Tu ne sais pas, dit-elle a sa Negresse, tu ne sais pas pourquoi il
+a voulu me battre?... Parce que j'ai decouvert que sa demoiselle
+noble n'est pas noble du tout, et qu'elle vend des assiettes dans un
+passage....
+
+"--Tout ca qui porte zeperons, pas maquignon, dit la vieille en forme de
+sentence.
+
+"--Tiens, regarde, fit la tragedienne, regarde les gages d'amour que lui
+donnait sa boutiquiere.... Quatre crins de son chignon et un bouquet de
+violettes d'un sou... Approche ta lampe, Coucou-Blanc." "La Negresse
+approcha sa lampe; les cheveux et les fleurs flamberent en petillant. Je
+laissai faire; j'etais atterre.
+
+"--Oh! oh! qu'est-ce ceci? continua la tragedienne en depliant un papier
+de soie.... Une dent?... Non! ca a l'air d'etre du sucre.... Ma foi,
+oui.... c'est une sucrerie allegorique... un petit coeur en sucre."
+
+"Helas! un jour, a la foire des Pres-Saint-Gervais, les yeux noirs
+avaient achete ce petit coeur de sucre et me l'avaient donne en me
+disant:
+
+"--Je vous donne mon coeur."
+
+"La Negresse le regardait d'un oeil d'envie.
+
+"--Tu le veux! Coucou, lui cria la maitresse.... Eh bien, attrape...."
+
+"Et elle le lui jeta dans la bouche comme a un chien.... C'est peut-etre
+ridicule; mais quand j'ai entendu le sucre craquer sous la meule de la
+Negresse, j'ai frissonne des pieds a la tete. Il me semblait que c'etait
+le propre coeur des yeux noirs que ce monstre aux dents noires devorait
+si joyeusement.
+
+"Tu crois peut-etre, mon pauvre Jacques, qu'apres cela tout a ete fini
+entre nous? Eh bien, mon cher, si au lendemain de cette scene tu etais
+entre chez Irma Borel, tu l'aurais trouvee repetant le role d'Hermione
+avec son bossu, et, dans un coin, sur une natte, a cote du kakatoes, tu
+aurais vu un jeune Turc accroupi, avec une grande pipe qui lui faisait
+trois fois le tour du corps.... Quelle tete a caractere vous avez, mon
+Dani-Dan!
+
+"Mais, au moins, diras-tu, pour prix de ton infamie, tu as su ce que tu
+voulais savoir, et ce qu'_elle_ devenait tous les matins, de huit a dix?
+Oui, Jacques, je l'ai su, mais ce matin seulement, a la suite d'une
+scene terrible,--la derniere, par exemple,--que je vais te raconter....
+Mais, chut!... Quelqu'un monte.... Si c'etait elle, si elle venait me
+relancer encore?... C'est qu'elle en est bien capable, meme apres ce qui
+s'est passe. Attends!... Je vais fermer la porte a double tour.... Elle
+n'entrera pas, n'aie pas peur....
+
+"Il ne faut pas qu'elle entre.
+
+"Minuit.
+
+"Ce n'est pas elle; c'etait sa Negresse. Cela m'etonnait aussi; je
+n'avais pas entendu rentrer sa voiture.... Coucou-Blanc vient de se
+coucher. A travers la cloison, j'entends le glouglou de la bouteille et
+l'horrible refrain... _tolocototignan_.... Maintenant elle ronfle; on
+dirait le balancier d'une grosse horloge.
+
+"Voici comment ont fini nos tristes amours.
+
+"Il y a trois semaines a peu pres, le bossu qui lui donne des lecons lui
+declara qu'elle etait mure pour les grands succes tragiques et qu'il
+voulait la faire entendre ainsi que quelques autres de ses eleves.
+
+"Voila ma tragedienne ravie.... Comme on n'a pas de theatre sous la
+main, on convient de changer en salle de spectacle l'atelier d'un de
+ces messieurs, et d'envoyer des invitations a tous les directeurs de
+theatres de Paris.... Quant a la piece de debut, apres avoir longtemps
+discute, on se decide pour _Athalie_.... De toutes les pieces du
+repertoire, c'etait celle que les eleves du bossu savaient le mieux.
+On n'avait besoin pour la mettre sur pied que de quelques raccords et
+repetitions d'ensemble. Va donc pour _Athalie_.... Comme Irma Borel
+etait trop grande dame pour se deranger, les repetitions se firent chez
+elle. Chaque jour, le bossu amenait ses eleves, quatre ou cinq grandes
+filles maigres, solennelles, drapees dans des cachemires francais a
+treize francs cinquante, et trois ou quatre pauvres diables avec des
+habits de papier noirci et des tetes de naufrages.... On repetait
+tout le jour, excepte de huit a dix; car, malgre les apprets de la
+representation, les mysterieuses sorties n'avaient pas cesse. Irma, le
+bossu, les eleves, tout le monde travaillait avec rage. Pendant deux
+jours on oublia de donner a manger au kakatoes. Quant au jeune Dani-Dan,
+on ne s'occupait plus de lui.... En somme, tout allait bien; l'atelier
+etait pare, le theatre construit, les costumes prets, les invitations
+faites. Voila que trois ou quatre jours avant la representation,
+le jeune Eliacin--une fillette de dix ans, la niece du bossu tombe
+malade... Comment faire? Ou trouver un Eliacin, un enfant capable
+d'apprendre son role en trois jours?... Consternation generale. Tout a
+coup, Irma Borel se tourne vers moi:
+
+"--Au fait, Dani-Dan, si vous vous en chargiez?
+
+"--Moi? Vous plaisantez... A mon age!...
+
+"--Ne dirait-on pas que c'est un homme... Mais mon petit, vous avez
+l'air d'avoir quinze ans; en scene, costume, maquille, vous en paraitrez
+douze... D'ailleurs, le role est tout a fait dans le caractere de votre
+tete."
+
+"Mon cher ami, j'eus beau me debattre. Il fallut en passer par ou elle
+voulait, comme toujours. Je suis si lache...
+
+"La representation eut lieu.... Ah! si j'avais le coeur a rire, comme je
+t'amuserais avec le recit de cette journee... On avait compte sur les
+directeurs du Gymnase et du Theatre-Francais; mais il parait que ces
+messieurs avaient affaire ailleurs, et nous nous contentames d'un
+directeur de la banlieue, amene au dernier moment. En somme, ce petit
+spectacle de famille n'alla pas trop de travers... Irma Borel fut tres
+applaudie... Moi, je trouvais que cette Athalie de Cuba etait trop
+emphatique, qu'elle manquait d'expression, et parlait le francais
+comme une... fauvette espagnole; mais, bah! ses amis les artistes n'y
+regardaient pas de si pres. Le costume etait authentique, la cheville
+fine, le cou bien attache... C'est tout ce qu'il leur fallait. Quant a
+moi, le caractere de ma tete me valut aussi un tres beau succes,
+moins beau pourtant que celui de Coucou-Blanc dans le role muet de la
+nourrice. Il est vrai que la tete de la Negresse avait encore plus de
+caractere que la mienne. Aussi, lorsque au cinquieme acte elle parut
+tenant sur son poing l'enorme kakatoes--son Turc, sa Negresse, son
+kakatoes, la tragedienne avait voulu que nous figurions tous dans la
+piece--, et roulant d'un air etonne de gros yeux blancs tres feroces,
+il y eut par toute la salle une formidable explosion de bravos. "Quel
+succes!" disait Athalie rayonnante....
+
+"Jacques!... Jacques!... J'entends sa voiture qui rentre. Oh! la
+miserable femme! D'ou vient-elle si tard? Elle l'a donc oubliee notre
+horrible matinee; moi qui en tremble encore!
+
+"La porte s'est refermee.... Pourvu maintenant qu'elle ne monte pas!
+Vois-tu, c'est terrible, le voisinage d'une femme qu'on execre!
+
+"Une heure.
+
+"La representation que je viens de te raconter a eu lieu il y a trois
+jours.
+
+"Pendant ces trois jours, elle a ete gaie, douce, affectueuse,
+charmante. Elle n'a pas une fois battu sa Negresse. A plusieurs
+reprises, elle m'a demande de tes nouvelles, si tu toussais toujours; et
+pourtant, Dieu sait qu'elle ne t'aime pas... J'aurais du me douter de
+quelque chose.
+
+"Ce matin, elle entre dans ma chambre, comme neuf heures sonnaient. Neuf
+heures!... Jamais je ne l'avais vue a cette heure-la!... Elle s'approche
+de moi et me dit en souriant:
+
+"--Il est neuf heures!"
+
+"Puis tout a coup, devenant solennelle:
+
+"--Mon ami, me dit-elle, je vous ai trompe. Quand nous nous sommes
+rencontres, je n'etais pas libre. Il y avait un homme dans ma vie,
+lorsque vous y etes entre; un homme a qui je dois mon luxe, mes loisirs,
+tout ce que j'ai."
+
+"Je te le disais bien, Jacques, qu'il y avait quelque infamie sous ce
+mystere.
+
+"--Du jour ou je vous ai connu, cette liaison m'est devenue odieuse...
+Si je ne vous en ai pas parle, c'est que je vous connaissais trop fier
+pour consentir a me partager avec un autre. Si je ne l'ai pas brisee,
+c'est parce qu'il m'en coutait de renoncer a cette existence indolente
+et luxueuse pour laquelle je suis nee... Aujourd'hui, je ne peux plus
+vivre ainsi. Ce mensonge me pese, cette trahison de tous les jours me
+rend folle.... Et si vous voulez encore de moi apres l'aveu que je viens
+de vous faire je suis prete a tout quitter et a vivre avec vous dans un
+coin, ou vous voudrez..."
+
+"Ces derniers mots "ou vous voudrez" furent dits a voix basse, tout pres
+de moi, presque sur mes levres, pour me griser...
+
+"J'eus pourtant le courage de lui repondre, et meme tres sechement, que
+j'etais pauvre, que je ne gagnais pas ma vie, et que je ne pouvais pas
+la faire nourrir par mon frere Jacques.
+
+"Sur cette reponse, elle releva la tete d'un air de triomphe:
+
+"--Eh bien, si j'avais trouve pour nous deux un moyen honorable et sur
+de gagner notre vie sans nous quitter, que diriez-vous?"
+
+"La-dessus, elle tira d'une de ses poches un grimoire sur papier timbre
+qu'elle se mit a me lire... C'etait un engagement pour nous deux dans
+un theatre de la banlieue parisienne; elle, a raison de cent francs par
+mois; moi, a raison de cinquante. Tout etait pret; nous n'avions plus
+qu'a signer.
+
+"Je la regardai, epouvante. Je sentais qu'elle m'entrainait dans un
+trou, et j'eus peur un moment de n'etre pas assez fort pour resister...
+La lecture du grimoire finie, sans me laisser le temps de repondre, elle
+se mit a parler fievreusement des splendeurs de la carriere theatrale et
+de la vie glorieuse que nous allions mener la-bas, libres, fiers, loin
+du monde, tout a notre art et a notre amour.
+
+"Elle parla trop; c'etait une faute. J'eus le temps de me remettre,
+d'invoquer ma mere Jacques dans le fond de mon coeur, et quand elle eut
+fini sa tirade, je pus lui dire tres froidement:
+
+"--Je ne veux pas etre comedien..."
+
+"Bien entendu elle ne lacha pas prise et recommenca ses belles tirades.
+
+"Peine perdue... A tout ce qu'elle put me dire, je ne repondis qu'une
+chose:
+
+"--Je ne veux pas etre comedien..."
+
+"Elle commencait a perdre patience.
+
+"--Alors, me dit-elle en palissant, vous preferez que je retourne
+la-bas, de huit a dix, et que les choses restent comme elles sont..."
+
+"A cela je repondis un peu moins froidement:
+
+"--Je ne prefere rien... Je trouve tres honorable a vous de vouloir
+gagner votre vie et ne plus la devoir aux generosites d'un monsieur de
+huit a dix... Je vous repete seulement que je ne me sens pas la moindre
+vocation theatrale, et que je ne serai pas un comedien."
+
+"A ce coup elle eclata.
+
+"--Ah! tu ne veux pas etre comedien... Qu'est-ce que tu seras donc
+alors?... Te croirais-tu poete, par hasard?... Il se croit poete... mais
+tu n'as rien de ce qu'il faut, pauvre fou!... Je vous demande, parce que
+ca vous a fait imprimer un mechant livre dont personne ne veut, ca se
+croit poete... Mais, malheureux, ton livre est idiot, tous me le disent
+bien... Depuis deux mois qu'il est en vente, on n'en a vendu qu'un
+exemplaire, et c'est le mien... Toi, poete, allons donc!... Il n'y a que
+ton frere pour croire a une niaiserie pareille... Encore un joli naif,
+celui-la!... et qui t'ecrit de bonnes lettres... Il est a mourir de rire
+avec son article de Gustave Planche... En attendant, il se tue pour te
+faire vivre; et toi, pendant ce temps-la, tu... tu... au fait, qu'est-ce
+que tu fais? Le sais-tu seulement?... Parce que ta tete a un certain
+caractere, cela te suffit; tu t'habilles en Turc, et tu crois que tout
+est la!... D'abord, je te previens que depuis quelque temps le caractere
+de ta tete se perd joliment... tu es laid, tu es tres laid. Tiens!
+regarde-toi... je suis sure que si tu retournais vers ta donzelle
+Pierrotte, elle ne voudrait plus de toi... Et pourtant, vous etes bien
+faits l'un pour l'autre... Vous etes nes tous les deux pour vendre de la
+porcelaine au passage du Saumon. C'est bien mieux ton affaire que d'etre
+comedien..."
+
+"Elle bavait, elle etranglait. Jamais tu n'as vu folie pareille. Je
+la regardais sans rien dire. Quand elle eut fini, je m'approchai
+d'elle--j'avais tout le corps qui me tremblait--, et je lui dis bien
+tranquillement:
+
+"--Je ne veux pas etre comedien."
+
+"Disant cela, j'allai vers la porte, je l'ouvris et la lui montrai.
+
+"--M'en aller, fit-elle en ricanant... Oh! pas encore... j'en ai encore
+long a vous dire."
+
+"Pour le coup, je n'y tins plus. Un paquet de sang me monta au visage.
+Je pris un des chenets de la cheminee et je courus sur elle... Je te
+reponds qu'elle a deguerpi... Mon cher, a ce moment-la, j'ai compris
+l'Espagnol Pacheco.
+
+"Derriere elle, j'ai pris mon chapeau et je suis descendu. J'ai couru
+tout le jour, de droite et de gauche, comme un homme ivre... Ah! si tu
+avais ete la... Un moment j'ai eu l'idee d'aller chez Pierrotte, de
+me jeter a ses pieds, de demander grace aux yeux noirs. Je suis alle
+jusqu'a la porte du magasin, mais je n'ai pas ose entrer... Voila deux
+mois que je n'y vais plus. On m'a ecrit, pas de reponse. On est venu me
+voir, je me suis cache. Comment pourrait-on me pardonner?... Pierrotte
+etait assis sur son comptoir. Il avait l'air triste... Je suis reste un
+moment a le regarder, debout contre la vitre; puis je me suis enfui en
+pleurant.
+
+"La nuit venue, je suis rentre. J'ai pleure longtemps a la fenetre;
+apres quoi, j'ai commence a t'ecrire. Je t'ecrirai ainsi toute la nuit.
+Il me semble que tu es la, que je cause avec toi, et cela me fait du
+bien.
+
+"Quel monstre que cette femme! Comme elle etait sure de moi! Comme elle
+me croyait bien son jouet, sa chose!... Comprends-tu? m'emmener jouer
+la comedie dans la banlieue!... Conseille-moi, Jacques, je m'ennuie, je
+souffre... Elle m'a fait bien du mal, vois-tu! je ne crois plus en moi,
+je doute, j'ai peur... Que faut-il faire?... travailler?... Helas! elle
+a raison, je ne suis pas poete, mon livre ne s'est pas vendu... Et pour
+payer, comment vas-tu faire?...
+
+"Toute ma vie est gatee. Je n'y vois plus, je ne sais plus. Il fait
+noir... Il y a des noms predestines. Elle s'appelle Irma Borel. Borel,
+chez nous, ca veut dire bourreau... Irma Bourreau!... Comme ce nom lui
+va bien!... Je voudrais demenager. Cette chambre m'est odieuse... Et
+puis, je suis expose a la rencontrer dans l'escalier... Par exemple,
+sois tranquille, si elle remonte jamais... Mais elle ne remontera pas...
+Elle m'a oublie. Les artistes sont la pour la consoler...
+
+"Ah! mon Dieu! qu'est-ce que j'entends?... Jacques, mon frere, c'est
+elle. Je te dis que c'est elle. Elle vient ici; j'ai reconnu son pas...
+Elle est la, tout pres... J'entends son haleine... Son oeil colle a la
+serrure me regarde, me brule, me..."
+
+Cette lettre ne partit pas.
+
+
+
+XII
+
+TOLOCOTOTIGNAN
+
+Me voici arrive aux pages les plus sombres de mon histoire, aux jours de
+misere et de honte que Daniel Eyssette a vecus a cote de cette femme,
+comedien dans la banlieue de Paris. Chose singuliere! ce temps de ma
+vie, accidente, bruyant, tourbillonnant, m'a laisse des remords plutot
+que des souvenirs.
+
+Tout ce coin de ma memoire est brouille, je ne vois rien, rien...
+
+Mais, attendez!... je n'ai qu'a fermer les yeux et a fredonner deux
+ou trois fois ce refrain bizarre et melancolique: _Tolocototignan!
+Tolocototignan!_ tout de suite, comme par magie, mes souvenirs assoupis
+vont se reveiller, les heures mortes sortiront de leurs tombeaux, et
+je retrouverai le petit Chose, tel qu'il etait alors, dans une grande
+maison neuve du boulevard Montparnasse, entre Irma Borel qui repetait
+ses roles, et Coucou-Blanc qui chantait sans cesse:
+
+_Tolocototignan! Tolocototignan!_
+
+Pouah! l'horrible maison! je la vois maintenant, je la vois avec ses
+mille fenetres, sa rampe verte et poisseuse, ses plombs beants, ses
+portes numerotees, ses longs corridors blancs qui sentaient la peinture
+fraiche... toute neuve, et deja salie!... Il y avait cent huit chambres
+la-dedans; dans chaque chambre, un menage. Et quels menages! Tout le
+jour, c'etaient des scenes; des cris, du fracas, des tueries; la nuit
+des piaillements d'enfants, des pieds nus marchant sur le carreau, puis
+le balancement uniforme et lourd des berceaux. De temps en temps, pour
+varier, des visites de la police.
+
+C'est la, c'est dans cet antre garni a sept etages qu'Irma Borel et le
+petit Chose etaient venus abriter leur amour.... Triste logis et bien
+fait pour un pareil hote!... Ils l'avaient choisi parce que c'etait pres
+de leur theatre; et puis, comme dans toutes les maisons neuves, ils
+ne payaient pas cher. Pour quarante francs--un prix d'essuyeurs de
+platre--ils avaient deux chambres au second etage, avec un lisere de
+balcon sur le boulevard, le plus bel appartement de l'hotel.... Ils
+rentraient tous les soirs vers minuit, a la fin du spectacle. C'etait
+sinistre de revenir par ces grandes avenues desertes, ou rodaient des
+blouses silencieuses, des filles en cheveux, et les longues redingotes
+des patrouilles grises.
+
+Ils marchaient vite, au milieu de la chaussee. En arrivant, ils
+trouvaient un peu de viande froide sur un coin de la table et la
+Negresse Coucou-Blanc, qui attendait... car Irma Borel avait garde
+Coucou-Blanc. M. de Huit a Dix avait repris son cocher, ses meubles, sa
+vaisselle, sa voiture. Irma Borel avait garde sa Negresse, son kakatoes,
+quelques bijoux et toutes ses robes.... Celles-ci, bien entendu, ne lui
+servaient plus qu'a la scene, les traines de velours et de moire n'etant
+point faites pour balayer les boulevards exterieurs.... A elles seules,
+les robes occupaient une des deux chambres. Elles etaient la pendues
+tout autour a des portemanteaux d'acier, et leurs grands plis soyeux,
+leurs couleurs voyantes contrastaient etrangement avec le carreau
+derougi et le meuble fane. C'est dans cette chambre que couchait la
+Negresse.
+
+Elle y avait installe sa paillasse, son fer a cheval, sa bouteille
+d'eau-de-vie; seulement, de peur du feu, on ne lui laissait pas de
+lumiere. Aussi, la nuit, quand ils rentraient, Coucou-Blanc, accroupie
+sur une paillasse au clair de lune, avait l'air, parmi ces robes
+mysterieuses, d'une vieille sorciere preposee par Barbe-Bleue a la garde
+des sept pendues. L'autre piece, la plus petite, etait pour eux et le
+kakatoes. Juste la place d'un lit, de trois chaises, d'une table et du
+grand perchoir a batons dores.
+
+Si triste et si etroit que fut leur logis, ils n'en sortaient jamais.
+Le temps que leur laissait le theatre, ils le passaient chez eux
+a apprendre leurs roles, et c'etait, je vous le jure, un terrible
+charivari. D'un bout de la maison a l'autre on entendait leurs
+rugissements dramatiques:
+
+"Ma fille, rendez-moi ma fille!--Par ici, Gaspard!--Son nom, son nom,
+misera-a-ble!" Par la-dessus, les cris dechirants du kakatoes, et la
+voix aigue de Coucou-Blanc qui chantonnait sans cesse:
+
+_Tolocototignan!... Tolocototignan!..._
+
+Irma Borel etait heureuse, elle. Cette vie lui plaisait; cela l'amusait
+de jouer au menage d'artistes pauvres. "Je ne regrette rien",
+disait-elle souvent. Qu'aurait-elle regrette? Le jour ou la misere la
+fatiguerait, le jour ou elle serait lasse de boire du vin au litre et
+de manger ces hideuses portions a sauce brune qu'on leur montait de la
+gargote, le jour ou elle en aurait jusque-la de l'art dramatique de la
+banlieue, ce jour-la, elle savait bien qu'elle reprendrait son existence
+d'autrefois. Tout ce qu'elle avait perdu, elle n'aurait qu'a lever un
+doigt pour le retrouver.
+
+C'est cette pensee d'arriere-garde qui lui donnait du courage et lui
+faisait dire: "Je ne regrette rien." Elle ne regrettait rien, elle; mais
+lui, lui?...
+
+Ils avaient debute tous les deux dans _Gaspardo le Pecheur_, un des
+plus beaux morceaux de la ferblanterie melodramatique. Elle y fut
+tres acclamee, non certes pour son talent--mauvaise voix, gestes
+ridicules--mais pour ses bras de neige, pour ses robes de velours.
+Le public de la-bas n'est pas habitue a ces exhibitions de chair
+eblouissante et de robes glorieuses a quarante francs le metre. Dans
+la salle on disait: "C'est une duchesse!" et les titis emerveilles
+applaudissaient a tete fendre....
+
+Il n'eut pas le meme succes. On le trouva trop petit; et puis il avait
+peur, il avait honte. Il parlait tout bas, comme a confesse: "Plus haut!
+plus haut!" lui criait-on. Mais sa gorge se serrait, etranglant les mots
+au passage. Il fut siffle.... Que voulez-vous! Irma avait beau dire, la
+vocation n'y etait pas. Apres tout, parce qu'on est mauvais poete, ce
+n'est pas une raison pour etre bon comedien.
+
+La creole le consolait de son mieux: "Ils n'ont pas compris le caractere
+de ta tete....", lui disait-elle souvent. Le directeur ne s'y trompa
+point, lui, sur le caractere de sa tete. Apres deux representations
+orageuses, il le fit venir dans son cabinet et lui dit: "Mon petit, le
+drame n'est pas ton affaire. Nous nous sommes fourvoyes. Essayons du
+vaudeville. Je crois que dans les comiques tu marcheras tres bien." Et
+des le lendemain, on essaya du vaudeville. Il joua les jeunes premiers
+comiques, les gandins ahuris auxquels on fait boire de la limonade Roge
+en guise de champagne, et qui courent la scene en se tenant le ventre,
+les niais a perruque rousse qui pleurent comme des veaux, "heu!...
+heu!... heu!..." les amoureux de campagne qui roulent des yeux betes
+en disant: "Mam'selle, j'vous aimons ben!... heulla! ben vrai; j'vous
+aimons tout plein!"
+
+Il joua les Jeannot, les trembleurs, tous ceux qui sont laids, tous ceux
+qui font rire, et la verite me force a dire qu'il ne s'en tira pas trop
+mal. Le malheureux avait du succes; il faisait rire!
+
+Expliquez cela si vous pouvez. C'est quand il etait en scene, grime,
+platre, charge d'oripeaux, que le petit Chose pensait a Jacques et aux
+yeux noirs. C'est au milieu d'une grimace, au coin d'un lazzi bete,
+que l'image de tous ces chers etres, qu'il avait lachement trahis, se
+dressait tout a coup devant lui.
+
+Presque tous les soirs, les titis de l'endroit pourront vous l'affirmer,
+il lui arrivait de s'arreter net au beau milieu d'une tirade et de
+rester debout, sans parler, la bouche ouverte, a regarder la salle....
+Dans ces moments-la, son ame lui echappait, sautait par-dessus la rampe,
+crevait le plafond du theatre d'un coup d'aile, et s'en allait bien loin
+donner un baiser a Jacques, un baiser a Mme Eyssette, demander grace aux
+yeux noirs en se plaignant amerement du triste metier qu'on lui faisait
+faire.
+
+"Heulla! ben vrai! j'vous aimons tout plein!..." disait tout a coup la
+voix du souffleur, et alors, le malheureux petit Chose, arrache a son
+reve, tombe du ciel, promenait autour de lui de grands yeux etonnes ou
+se peignait un effarement si naturel, si comique, que toute la salle
+partait d'un gros eclat de rire. En argot de theatre, c'est ce qu'on
+appelle un effet. Sans le vouloir, il avait trouve un effet.
+
+La troupe dont ils faisaient partie desservait plusieurs communes.
+C'etait une facon de troupe nomade, jouant tantot a Grenelle, a
+Montparnasse, a Sevres, a Sceaux, a Saint-Cloud. Pour aller d'un pays a
+l'autre, on s'entassait dans l'omnibus du theatre--un vieil omnibus cafe
+au lait traine par un cheval phtisique. En route, on chantait, on jouait
+aux cartes. Ceux qui ne savaient pas leurs roles se mettaient dans le
+fond et repassaient les brochures. C'etait sa place a lui.
+
+Il restait la, taciturne et triste comme sont les grands comiques,
+l'oreille fermee a toutes les trivialites qui bourdonnaient a ses cotes.
+Si bas qu'il fut tombe, ce cabotinage roulant etait encore au-dessous de
+lui. Il avait honte de se trouver en pareille compagnie. Les femmes, de
+vieilles pretentions, fanees, fardees, manierees, sentencieuses. Les
+hommes, des etres communs, sans ideal, sans orthographe, des fils de
+coiffeurs ou de marchandes de _frites_, qui s'etaient faits comediens
+par desoeuvrement, par faineantise, par amour du paillon, du costume;
+pour se montrer sur les planches en collant de couleur tendre et
+redingotes a la Souwaroff, des lovelaces de barriere, toujours
+preoccupes de leur tenue, depensant leurs appointements en frisures, et
+vous disant, d'un air convaincu: "Aujourd'hui, j'ai bien travaille",
+quand ils avaient passe cinq heures a se faire une paire de bottes Louis
+XV avec deux metres de papier verni.... En verite, c'etait bien la peine
+de railler le salon a musique de Pierrotte pour venir echouer dans cette
+guimbarde.
+
+A cause de son air maussade et de ses fiertes silencieuses, ses
+camarades ne l'aimaient pas. On disait: "C'est un sournois." La creole,
+en revanche, avait su gagner tous les coeurs. Elle tronait dans
+l'omnibus comme une princesse en bonne fortune, riait a belles dents,
+renversait la tete en arriere pour montrer sa fine encolure, tutoyait
+tout le monde, appelait les hommes "mon vieux", les femmes "ma petite",
+et forcait les plus hargneux a dire d'elle: "C'est une bonne fille." Une
+bonne fille, quelle derision!...
+
+Ainsi roulant, riant, les grosses plaisanteries faisant feu, on arrivait
+au lieu de la representation. Le spectacle fini, on se deshabillait d'un
+tour de main, et vite on remontait en voiture pour rentrer a Paris.
+Alors il faisait noir. On causait a voix basse, en se cherchant dans
+l'ombre avec les genoux. De temps en temps, un rire etouffe... A
+l'octroi du faubourg du Maine, l'omnibus s'arretait pour remiser. Tout
+le monde descendait, et l'on allait en troupe reconduire Irma Borel
+jusqu'a la porte du grand taudis, ou Coucou-Blanc, aux trois quarts
+ivre, les attendait avec sa chanson triste:
+
+_Tolocototignan!... Tolocototignan!..._
+
+A les voir ainsi rives l'un a l'autre, on aurait pu croire qu'ils
+s'aimaient. Non! ils ne s'aimaient pas. Ils se connaissaient bien trop
+pour cela. Il la savait menteuse, froide, sans entrailles. Elle le
+savait faible et mou jusqu'a la lachete. Elle se disait: "Un beau matin,
+son frere va venir et me l'enlever pour le rendre a sa porcelainiere."
+Lui se disait: "Un de ces jours, lassee de la vie qu'elle mene, elle
+s'envolera avec un monsieur de Huit-a-Dix, et moi, je resterai seul dans
+ma fange..." Cette crainte eternelle qu'ils avaient de se perdre faisait
+le plus clair de leur amour. Ils ne s'aimaient pas, et pourtant etaient
+jaloux.
+
+Chose singuliere, n'est-ce pas? que la ou il n'y a pas d'amour, il
+puisse y avoir de la jalousie. Eh bien, c'est ainsi... Quand elle
+parlait familierement a quelqu'un du theatre, il devenait pale. Quand il
+recevait une lettre, elle se jetait dessus et la decachetait avec des
+mains tremblantes.... Le plus souvent, c'etait une lettre de Jacques.
+Elle la lisait jusqu'au bout en ricanant, puis la jetait sur un meuble:
+"Toujours la meme chose", disait-elle avec dedain. Helas! oui! toujours
+la meme chose, c'est-a-dire le devouement, la generosite, l'abnegation.
+C'est bien pour cela qu'elle detestait tant le frere....
+
+Le brave Jacques ne s'en doutait pas, lui. Il ne se doutait de rien. On
+lui ecrivait que tout allait bien, que _La Comedie pastorale_ etait aux
+trois quarts vendue, et qu'a l'echeance des billets on trouverait chez
+les libraires tout l'argent qu'il faudrait pour faire face. Confiant et
+bon comme toujours, il continuait d'envoyer les cent francs du mois rue
+Bonaparte, ou Coucou-Blanc allait les chercher.
+
+Avec les cent francs de Jacques et les appointements du theatre, ils
+avaient bien sur de quoi vivre, surtout dans ce quartier de pauvres
+heres. Mais ni l'un ni l'autre ils ne savaient, comme on dit, ce que
+c'est que l'argent: lui, parce qu'il n'en avait jamais eu; elle, parce
+qu'elle en avait toujours eu trop. Aussi, quel gaspillage! Des le 5 du
+mois, la caisse--une petit pantoufle javanaise en paille de mais--la
+caisse etait vide. Il y avait d'abord le kakatoes qui, a lui seul,
+coutait autant a nourrir qu'une personne de grandeur naturelle. Il y
+avait ensuite le blanc, le kohl, la poudre de riz, les opiats, les
+pattes de lievre, tout l'attirail de la peinture dramatique. Puis les
+brochures du theatre etaient trop vieilles, trop fanees; madame voulait
+des brochures neuves. Il lui fallait aussi des fleurs, beaucoup
+de fleurs. Elle se serait passee de manger plutot que de voir ses
+jardinieres vides.
+
+En deux mois, la maison fut criblee de dettes. On devait a l'hotel, au
+restaurant, au portier du theatre. De temps en temps, un fournisseur se
+lassait et venait faire du bruit le matin. Ces jours-la, en desespoir de
+tout, on courait vite chez l'imprimeur de _La Comedie pastorale_, et on
+lui empruntait quelques louis de la part de Jacques. L'imprimeur, qui
+avait entre les mains le second volume des fameux memoires et savait
+Jacques toujours secretaire de M. d'Hacqueville, ouvrait sa bourse sans
+mefiance. De louis en louis, on etait arrive a lui emprunter quatre
+cents francs qui, joints aux neuf cents francs de _La Comedie
+pastorale,_ portaient la dette de Jacques jusqu'a treize cents francs.
+
+Pauvre mere Jacques! que de desastres l'attendaient a son retour! Daniel
+disparu, les yeux noirs en larmes, pas un volume vendu et treize
+cents francs a payer. Comment se tirerait-il de la?... La creole ne
+s'inquietait guere, elle. Mais lui, le petit Chose, cette pensee ne le
+quittait pas. C'etait une obsession, une angoisse perpetuelle. Il avait
+beau chercher a s'etourdir, travailler comme un forcat (et de quel
+travail, juste Dieu!), apprendre de nouvelles bouffonneries, etudier
+devant le miroir de nouvelles grimaces, toujours le miroir lui renvoyait
+l'image de Jacques au lieu de la sienne; entre les lignes de son role,
+au lieu de Langlumeau, de Josias et autres personnages de vaudeville, il
+ne voyait que le nom de Jacques; Jacques, Jacques, toujours Jacques!
+
+Chaque matin, il regardait le calendrier avec terreur et, comptant les
+jours qui le separaient de la premiere echeance des billets, il se
+disait en frissonnant: "Plus qu'un mois, plus que trois semaines!" Car
+il savait bien qu'au premier billet proteste tout serait decouvert, et
+que le martyre de son frere commencerait des ce jour-la. Jusque dans
+son sommeil cette idee le poursuivait. Quelquefois il se reveillait en
+sursaut, le coeur serre, le visage inonde de larmes, avec le souvenir
+confus d'un reve terrible et singulier qu'il venait d'avoir.
+
+Ce reve, toujours le meme, revenait presque toutes les nuits. Cela se
+passait dans une chambre inconnue, ou il y avait une grande armoire a
+vieilles ferrures grimpantes. Jacques etait la, pale, horriblement pale,
+etendu sur un canape; il venait de mourir. Camille Pierrotte etait la,
+elle aussi, et, debout devant l'armoire, elle cherchait a l'ouvrir pour
+prendre un linceul. Seulement, elle ne pouvait pas y parvenir; et tout
+en tatonnant avec la clef autour de la serrure, on l'entendait dire
+d'une voix navrante: "Je ne peux pas ouvrir... J'ai trop pleure... je
+n'y vois plus..."
+
+Quoiqu'il voulut s'en defendre, ce reve l'impressionnait au-dela de la
+raison. Des qu'il fermait les yeux, il revoyait Jacques etendu sur le
+canape, et Camille aveugle, devant l'armoire... Tous ces remords, toutes
+ces terreurs, le rendaient de jour en jour plus sombre, plus irritable.
+La creole, de son cote, n'etait plus endurante. D'ailleurs elle sentait
+vaguement qu'il lui echappait--sans qu'elle sut par ou--et cela
+l'exasperait. A tout moment, c'etaient des scenes terribles, des cris,
+des injures, a se croire dans un bateau de blanchisseuses.
+
+Elle lui disait: "Va-t'en avec ta Pierrotte, te faire donner des coeurs
+de sucre."
+
+Et lui, tout de suite: "Retourne a ton Pacheco te faire fendre la
+levre."
+
+Elle l'appelait: "Bourgeois!"
+
+Il lui repondait: "Coquine!"
+
+Puis ils fondaient en larmes et se pardonnaient genereusement pour
+recommencer le lendemain.
+
+C'est ainsi qu'ils vivaient, non! qu'ils croupissaient ensemble, rives
+au meme fer, couches dans le meme ruisseau... C'est cette existence
+fangeuse, ce sont ces heures miserables qui defilent aujourd'hui devant
+mes yeux, quand je fredonne le refrain de la Negresse, le bizarre et
+melancolique:
+
+_Tolocototignan!... Tolocototignan!..._
+
+
+
+XIII
+
+L'ENLEVEMENT
+
+C'etait un soir, vers neuf heures, au theatre Montparnasse. Le petit
+Chose, qui jouait dans la premiere piece, venait de finir et remontait
+dans sa loge. En montant, il se croisa avec Irma Borel qui allait
+entrer en scene. Elle etait rayonnante, tout en velours et en guipure,
+l'eventail au poing comme Celimene.
+
+"Viens dans la salle, lui dit-elle en passant, je suis en train... je
+serai tres belle."
+
+Il hata le pas vers sa loge et se deshabilla bien vite. Cette loge,
+qu'il partageait avec deux camarades, etait un cabinet sans fenetre,
+bas de plafond, eclaire au schiste. Deux ou trois chaises de paille
+formaient l'ameublement. Le long du mur pendaient des fragments de
+glace, des perruques defrisees, des guenilles a paillettes, velours
+fanes, dorures eteintes; a terre, dans un coin, des pots de rouge sans
+couvercle, des houppes a poudre de riz toutes deplumees.
+
+Le petit Chose etait la depuis un moment, en train de se desaffubler
+quand il entendit un machiniste qui l'appelait d'en bas: "Monsieur
+Daniel! monsieur Daniel!" Il sortit de sa loge et, penche sur le bois
+humide de la rampe, demanda: "Qu'y a-t-il?" Puis, voyant qu'on ne
+repondait pas, il descendit, tel qu'il etait, a peine vetu, barbouille
+de blanc et de rouge, avec sa grande perruque jaune qui lui tombait sur
+les yeux.
+
+Au bas de l'escalier, il se heurta contre quelqu'un. "Jacques!"
+cria-t-il en reculant.
+
+C'etait Jacques... Ils se regarderent un moment, sans parler. A la fin,
+Jacques joignit les mains et murmura d'une voix douce, pleine de larmes:
+"Oh! Daniel!" Ce fut assez. Le petit Chose, remue jusqu'au fond des
+entrailles, regarda autour de lui comme un enfant craintif et dit tout
+bas, si bas que son frere put a peine l'entendre: "Emmene-moi d'ici,
+Jacques."
+
+Jacques tressaillit; et le prenant par la main, il l'entraina dehors.
+Un fiacre attendait a la porte; ils y monterent. "Rue des Dames, aux
+Batignolles!" cria la mere Jacques. "C'est mon quartier!" repondit le
+cocher d'une voix joyeuse, et la voiture s'ebranla.
+
+... Jacques etait a Paris depuis deux jours. Il arrivait de Palerme,
+ou une lettre de Pierrotte--qui lui courait apres depuis trois
+mois--l'avait enfin decouvert. Cette lettre, courte et sans phrases, lui
+apprenait la disparition de Daniel.
+
+En la lisant, Jacques devina tout. Il se dit: "L'enfant fait des
+betises... Il faut que j'y aille." Et sur-le-champ il demanda un conge
+au marquis.
+
+"Un conge! fit le bonhomme en bondissant... Etes-vous fou?.. Et mes
+memoires?..
+
+--Rien que huit jours, monsieur le marquis, le temps d'aller et de
+revenir; il y va de la vie de mon frere.
+
+--Je me moque pas mal de votre frere... Est-ce que vous n'etiez pas
+prevenu, en entrant? Avez-vous oublie nos conventions?
+
+--Non, monsieur le marquis, mais...
+
+--Pas de mais qui tienne. Il en sera de vous comme des autres. Si
+vous quittez votre place pour huit jours, vous n'y rentrerez jamais.
+Reflechissez la-dessus, je vous prie... Et tenez! pendant que vous
+faites vos reflexions, mettez-vous la. Je vais dicter.
+
+--C'est tout reflechi, monsieur le marquis. Je m'en vais.
+
+--Allez au diable."
+
+Sur quoi l'intraitable vieillard prit son chapeau et se rendit au
+consulat francais pour s'informer d'un nouveau secretaire.
+
+Jacques partit le soir meme.
+
+En arrivant a Paris, il courut rue Bonaparte. "Mon frere est la-haut?"
+cria-t-il au portier qui fumait sa pipe dans la cour, a califourchon sur
+la fontaine. Le portier se mit a rire: "Il y a beau temps qu'il court",
+dit-il sournoisement.
+
+Il voulait faire le discret, mais une piece de cent sous lui desserra
+les dents. Alors il raconta que depuis longtemps le petit du cinquieme
+et la dame du premier avaient disparu, qu'ils se cachaient on ne sait
+ou, dans quelque coin de Paris mais ensemble a coup sur, car la Negresse
+Coucou-Blanc venait tous les mois voir s'il n'y avait rien pour eux. Il
+ajouta que M. Daniel, en partant, avait oublie de lui donner conge,
+et qu'on lui devait les loyers des quatre derniers mois sans parler
+d'autres menues dettes.
+
+"C'est bien, dit Jacques, tout sera paye. Et sans perdre une minute,
+sans prendre seulement le temps de secouer la poussiere du voyage, il se
+mit a la recherche de son enfant.
+
+Il alla d'abord chez l'imprimeur, pensant avec raison que le depot
+general de _La Comedie pastorale_ etant la, Daniel devait y venir
+souvent.
+
+"J'allais vous ecrire, lui dit l'imprimeur en le voyant entrer. Vous
+savez que le premier billet echoit dans quatre jours."
+
+Jacques repondit sans s'emouvoir: "J'y ai songe... Des demain j'irai
+faire ma tournee chez les libraires. Ils ont de l'argent a me remettre.
+La vente a tres bien marche."
+
+L'imprimeur ouvrit demesurement ses gros yeux bleus d'Alsace.
+
+"Comment?... La vente a bien marche! Qui vous a dit cela?"
+
+Jacques palit, pressentant une catastrophe. "Regardez donc dans ce
+coin, continua l'Alsacien, tous ces volumes empiles. C'est _La Comedie
+pastorale_. Depuis cinq mois qu'elle est dans le commerce, on n'en a
+vendu qu'un exemplaire. A la fin, les libraires se sont lasses et m'ont
+renvoye les volumes qu'ils avaient en depot. A l'heure qu'il est, tout
+cela n'est plus bon qu'a vendre au poids du papier. C'est dommage;
+c'etait bien imprime."
+
+Chaque parole de cet homme tombait sur la tete de Jacques comme un coup
+de canne plombee, mais ce qui l'acheva, ce fut d'apprendre que Daniel,
+en son nom, avait emprunte de l'argent a l'imprimeur.
+
+"Pas plus tard qu'hier, dit l'impitoyable Alsacien, il m'a envoye une
+horrible Negresse pour me demander deux louis; mais j'ai refuse net.
+D'abord parce que ce mysterieux commissionnaire a tete de ramoneur ne
+m'inspirait pas confiance; et puis, vous comprenez, monsieur Eyssette,
+moi, je ne suis pas riche, et cela fait deja plus de quatre cents francs
+que j'avance a votre frere.
+
+--Je le sais, repondit fierement la mere Jacques, mais soyez sans
+inquietude, cet argent vous sera bientot rendu." Puis il sortit bien
+vite, de peur de laisser voir son emotion. Dans la rue, il fut oblige de
+s'asseoir sur une borne. Les jambes lui manquaient. Son enfant en fuite,
+sa place perdue, l'argent de l'imprimeur a rendre, la chambre,
+le portier, l'echeance du surlendemain, tout cela bourdonnait,
+tourbillonnait dans sa cervelle... Tout a coup il se leva: "D'abord les
+dettes, se dit-il, c'est le plus presse." Et malgre la lache conduite de
+son frere envers les Pierrotte, il alla sans hesiter s'adresser a eux.
+
+En entrant dans le magasin de l'_ancienne maison Lalouette_, Jacques
+apercut derriere le comptoir une grosse face jaunie et bouffie que
+d'abord il ne reconnaissait pas; mais au bruit que fit la porte, la
+grosse face se souleva, et voyant qui venait d'entrer, poussa un
+retentissant "C'est bien le cas de le dire" auquel on ne pouvait pas se
+tromper... Pauvre Pierrotte! Le chagrin de sa fille en avait fait
+un autre homme. Le Pierrotte d'autrefois, si jovial et si rubicond,
+n'existait plus. Les larmes que sa petite versait depuis cinq mois
+avaient rougi ses yeux, fondu ses joues. Sur ses levres decolorees, le
+rire eclatant des anciens jours faisait place maintenant a un sourire
+froid, silencieux, le sourire des veuves et des amantes delaissees. Ce
+n'etait plus Pierrotte, c'etait Ariane, c'etait Nina.
+
+Du reste, dans le magasin de l'_ancienne maison Lalouette_, il n'y
+avait que lui de change, Les bergeres coloriees, les Chinois a bedaines
+violettes, souriaient toujours beatement sur les hautes etageres, parmi
+les verres de Boheme et les assiettes a grandes fleurs. Les soupieres
+rebondies, les carcels en porcelaine peinte, reluisaient toujours par
+places derriere les memes vitrines et dans l'arriere-boutique la meme
+flute roucoulait toujours discretement.
+
+"C'est moi, Pierrotte, dit la mere Jacques en affermissant sa voix, je
+viens vous demander un grand service. Pretez-moi quinze cents francs."
+
+Pierrotte, sans repondre, ouvrit sa caisse, remua quelques ecus; puis,
+repoussant le tiroir, il se leva tranquillement.
+
+"Je ne les ai pas ici, monsieur Jacques. Attendez-moi, je vais les
+chercher la-haut." Avant de sortir, il ajouta d'un air contraint: "Je ne
+vous dis pas de monter; cela lui ferait trop de peine."
+
+Jacques soupira. "Vous avez raison, Pierrotte; il vaut mieux que je ne
+monte pas."
+
+Au bout de cinq minutes, le Cevenol revint avec deux billets de mille
+francs qu'il lui mit dans la main. Jacques ne voulait pas les prendre:
+"Je n'ai besoin que de quinze cents francs", disait-il. Mais le Cevenol
+insista: "Je vous en prie, monsieur Jacques, gardez tout. Je tiens a ce
+chiffre de deux mille francs. C'est ce que mademoiselle m'a prete dans
+le temps pour m'acheter un homme. Si vous me refusiez, c'est bien le cas
+de le dire, je vous en voudrais mortellement."
+
+Jacques n'osa pas refuser; il mit l'argent dans sa poche, et, tendant
+la main au Cevenol, il lui dit tres simplement: "Adieu, Pierrotte, et
+merci!" Pierrotte lui retint la main. Ils resterent quelques temps
+ainsi, emus et silencieux, en face l'un de l'autre. Tous les deux, ils
+avaient le nom de Daniel sur les levres, mais ils n'osaient pas le
+prononcer, par une meme delicatesse... Ce pere et cette mere se
+comprenaient si bien!... Jacques, le premier, se degagea doucement. Les
+larmes le gagnaient; il avait hate de sortir. Le Cevenol l'accompagna
+jusque dans le passage. Arrive la, le pauvre homme ne put pas contenir
+plus longtemps l'amertume dont son coeur etait plein, et il commenca
+d'un air de reproche: "Ah! monsieur Jacques... monsieur Jacques... c'est
+bien le cas de le dire!..." Mais il etait trop emu pour achever sa
+traduction, et ne put que repeter deux fois de suite: "C'est bien le cas
+de le dire... c'est bien le cas de le dire..."
+
+Oh! oui, c'etait bien le cas de le dire!...
+
+En quittant Pierrotte, Jacques retourna chez l'imprimeur. Malgre les
+protestations de l'Alsacien, il voulut lui rendre sur-le-champ les
+quatre cents francs pretes a Daniel. Il lui laissa en outre, pour
+n'avoir plus a s'inquieter, l'argent des trois billets a echoir; apres
+quoi, se sentant le coeur plus leger, il se dit: "Cherchons l'enfant."
+Malheureusement, l'heure etait deja trop avancee pour se mettre en
+chasse le jour meme; d'ailleurs la fatigue du voyage, l'emotion, la
+petite toux seche et continue qui le minait depuis longtemps, avaient
+tellement brise la pauvre mere Jacques, qu'il dut revenir rue Bonaparte
+pour prendre un peu de repos.
+
+Ah! lorsqu'il entra dans la petite chambre et qu'aux dernieres heures
+d'un vieux soleil d'octobre, il revit tous ces objets qui lui parlaient
+de son enfant: l'etabli aux rimes devant la fenetre, son verre, son
+encrier, ses pipes a court tuyau comme celles de l'abbe Germane;
+lorsqu'il entendit sonner les bonnes cloches de Saint-Germain un peu
+enrouees par le brouillard, lorsque l'angelus du soir--cet angelus
+melancolique que Daniel aimait tant--vint battre de l'aile contre les
+vitres humides; ce que la mere Jacques souffrit, une mere seule pourrait
+le dire...
+
+Il fit deux ou trois fois le tour de la chambre, regardant partout,
+ouvrant toutes les armoires, dans l'espoir d'y trouver quelque chose qui
+le mit sur la trace du fugitif. Mais helas! les armoires etaient vides.
+On n'avait laisse que du vieux linge, des guenilles. Toute la chambre
+sentait le desastre et l'abandon. On n'etait parti, on s'etait enfui.
+Il y avait dans un coin, par terre, un chandelier, et dans la cheminee,
+sous un monceau de papier brule, une boite blanche a filets d'or. Cette
+boite, il la reconnut. C'etait la qu'on mettait les lettres des yeux
+noirs. Maintenant, il la retrouvait dans les cendres. Quel sacrilege!
+
+En continuant ses recherches, il denicha dans un tiroir de l'etabli
+quelques feuillets couverts d'une ecriture irreguliere, fievreuse,
+l'ecriture de Daniel quand il etait inspire. "C'est un poeme sans
+doute", se dit la mere Jacques en s'approchant de la fenetre pour lire.
+C'etait un poeme en effet, un poeme lugubre, qui commencait ainsi:
+
+"Jacques, je t'ai menti. Depuis deux mois, je ne fais que te mentir."
+Cette lettre n'etait pas partie; mais, comme on voit, elle arrivait
+quand meme a sa destination. La Providence, cette fois, avait fait le
+service de la poste.
+
+Jacques la lut d'un bout a l'autre. Quand il fut au passage ou la lettre
+parlait d'un engagement a Montparnasse, propose avec tant d'insistance,
+refuse avec tant de fermete, il fit un bond de joie:
+
+"Je sais ou il est", cria-t-il; et, mettant la lettre dans sa poche, il
+se coucha plus tranquille; mais, quoique brise de fatigue, il ne dormit
+pas. Toujours cette maudite toux... Au premier bonjour de l'aurore, une
+aurore d'automne, paresseuse et froide, il se leva lestement. Son plan
+etait fait.
+
+Il ramassa les hardes qui restaient au fond des armoires, les mit dans
+sa malle, sans oublier la petite boite a filets d'or, dit un dernier
+adieu a la vieille tour de Saint-Germain, et partit en laissant tout
+ouvert, la porte, la fenetre, les armoires, pour que rien de leur belle
+vie ne restat dans ce logis que d'autres habiteraient desormais. En bas,
+il donna conge de la chambre, paya les loyers en retard; puis, sans
+repondre aux questions insidieuses du portier, il hela une voiture
+qui passait et se fit conduire a l'hotel Pilois, rue des Dames, aux
+Batignolles.
+
+Cet hotel etait tenu par un frere du vieux Pilois, le cuisinier du
+marquis. On n'y logeait qu'au trimestre, et des personnes recommandees.
+Aussi, dans le quartier, la maison jouissait-elle d'une reputation toute
+particuliere. Habiter l'hotel Pilois, c'etait un certificat de bonne
+vie et de moeurs. Jacques, qui avait gagne la confiance du Vatel de la
+maison d'Hacqueville, apportait de sa part un panier de vin de Marsala.
+
+Cette recommandation fut suffisante, et quand il demanda timidement a
+faire partie des locataires, on lui donna sans hesiter une belle chambre
+au rez-de-chaussee, avec deux croisees ouvrant sur le jardin de l'hotel,
+j'allais dire du couvent. Ce jardin n'etait pas grand: trois ou quatre
+acacias, un carre de verdure indigente--la verdure des Batignolles--, un
+figuier sans figues, une vigne malade et quelques pieds de chrysanthemes
+en faisaient tous les frais; mais enfin cela suffisait pour egayer la
+chambre, un peu triste et humide de son naturel....
+
+Jacques, sans perdre une minute, fit son installation, planta des clous,
+serra son linge, posa un ratelier pour les pipes de Daniel, accrocha le
+portrait de Mme Eyssette a la tete du lit, fit enfin de son mieux pour
+chasser cet air de banalite qui empeste les garnis; puis, quand il eut
+bien pris possession, il dejeuna sur le pouce, et sortit apres. En
+passant, il avertit M. Pilois que ce soir-la, exceptionnellement, il
+rentrerait peut-etre un peu tard, et le pria de faire preparer dans sa
+chambre un gentil souper avec deux couverts et du vin vieux. Au lieu
+de se rejouir de cet extra, le bon M. Pilois rougit jusqu'au bout des
+oreilles, comme un vicaire de premiere annee.
+
+"C'est que, dit-il d'un air embarrasse, je ne sais pas.... Le reglement
+de l'hotel s'oppose... nous avons des ecclesiastiques qui..."
+
+Jacques sourit: "Ah! tres bien, je comprends.... Ce sont les deux
+couverts qui vous epouvantent.... Rassurez-vous, mon cher monsieur
+Pilois, ce n'est pas une femme." Et a part lui, en descendant vers
+Montparnasse, il se disait: "Pourtant, si, c'est une femme, une femme
+sans courage, un enfant sans raison qu'il ne faut plus jamais laisser
+seul."
+
+Dites-moi pourquoi ma mere Jacques etait si sur de me trouver a
+Montparnasse. J'aurais bien pu, depuis le temps ou je lui ecrivis la
+terrible lettre qui ne partit pas, avoir quitte le theatre; j'aurais pu
+n'y etre pas entre.... Eh bien, non. L'instinct maternel le guidait. Il
+avait la conviction de me trouver la-bas, et de me ramener le soir meme;
+seulement, il pensait avec raison: "Pour l'enlever, il faut qu'il soit
+seul, que cette femme ne se doute de rien." C'est ce qui l'empecha de se
+rendre directement au theatre chercher des renseignements. Les coulisses
+sont bavardes; un mot pouvait donner l'eveil.... Il aima mieux s'en
+rapporter tout bonnement aux affiches, et s'en fut vite les consulter.
+
+Les prospectus des spectacles faubouriens se posent a la porte des
+marchands de vin du quartier, derriere un grillage, a peu pres comme les
+publications de mariage dans les villages de l'Alsace. Jacques, en les
+lisant, poussa une exclamation de joie.
+
+Le theatre Montparnasse donnait, ce soir-la, _Marie-Jeanne_, drame en
+cinq actes, joue par Mmes Irma Borel, Desiree Levrault, Guigne, etc.
+
+Precede de:
+
+_Amour et Pruneaux_, vaudeville en un acte, par MM. Daniel, Antonin et
+Mlle Leontine.
+
+"Tout va bien, se dit-il. Ils ne jouent pas dans la meme piece; je suis
+sur de mon coup."
+
+Il entra dans un cafe du Luxembourg pour attendre l'heure de
+l'enlevement.
+
+Le soir venu, il se rendit au theatre. Le spectacle etait deja commence.
+Il se promena environ une heure sous la galerie, devant la porte, avec
+les gardes municipaux.
+
+De temps en temps, les applaudissements de l'interieur venaient jusqu'a
+lui comme un bruit de grele lointaine, et cela lui serrait le coeur
+de penser que c'etait peut-etre les grimaces de son enfant qu'on
+applaudissait ainsi.... Vers neuf heures, un flot de monde se precipita
+bruyamment dans la rue. Le vaudeville venait de finir; il y avait
+des gens qui riaient encore. On sifflait, on s'appelait: "Ohe!...
+Pilouitt!... Lalaitou!" toutes les vociferations de la menagerie
+parisienne.... Dame! ce n'etait pas la sortie des Italiens!
+
+Il attendit encore un moment, perdu dans cette cohue; puis, vers la fin
+de l'entracte, quand tout le monde rentrait, il se glissa dans une allee
+noire et gluante a cote du theatre--l'entree des artistes--, et demanda
+a parler a Mme Irma Borel.
+
+"Impossible, lui dit-on. Elle est en scene...."
+
+C'etait un sauvage pour la ruse, cette mere Jacques! De son air le plus
+tranquille, il repondit: "Puisque je ne peux pas voir Mme Irma Borel,
+veuillez appeler M. Daniel; il fera ma commission aupres d'elle."
+
+Une minute apres, la mere Jacques avait reconquis son enfant et
+l'emportait bien vite a l'autre bout de Paris.
+
+
+
+XIV
+
+LE REVE
+
+"Regarde donc, Daniel, me dit ma mere Jacques quand nous entrames dans
+la chambre de l'hotel Pilois: c'est comme la nuit de ton arrivee a
+Paris!"
+
+Comme cette nuit-la, en effet, un joli reveillon nous attendait sur une
+nappe bien blanche: le pate sentait bon, le vin avait l'air venerable,
+la flamme claire des bougies riait au fond des verres.... Et pourtant,
+et pourtant, ce n'etait plus la meme chose! Il y a des bonheurs qu'on ne
+recommence pas. Le reveillon etait le meme; mais il y manquait la fleur
+de nos anciens convives, les belles ardeurs de l'arrivee, les projets de
+travail, les reves de gloire, et cette sainte confiance qui fait rire
+et qui donne faim. Pas un, helas! pas un de ces reveillonneurs du temps
+passe n'avait voulu venir chez M. Pilois. Ils etaient tous restes dans
+le clocher de Saint-Germain; meme, au dernier moment, l'Expansion, qui
+nous avait promis d'etre de la fete, fit dire qu'elle ne viendrait pas.
+
+Oh! non, ce n'etait plus la meme chose. Je le compris si bien qu'au lieu
+de m'egayer, l'observation de Jacques me fit monter aux yeux un grand
+flot de larmes. Je suis sur qu'au fond du coeur il avait bonne envie de
+pleurer, lui aussi; mais il eut le courage de se contenir, et me dit en
+prenant un petit air allegre: "Voyons! Daniel, assez pleure! Tu ne fais
+que cela depuis une heure. (Dans la voiture, pendant qu'il me parlait,
+je n'avais cesse de sangloter sur son epaule.) En voila un drole
+d'accueil! Tu me rappelles positivement les plus mauvais jours de mon
+histoire, le temps des pots de colle et de: "Jacques tu es un ane!"
+Voyons! sechez vos larmes, jeune repenti, et regardez-vous dans la
+glace, cela vous fera rire."
+
+Je me regardai dans la glace; mais je ne ris pas. Je me fit honte...
+J'avais ma perruque jaune collee a plat sur mon front, du rouge et du
+blanc plein les joues, par la-dessus la sueur, les larmes... C'etait
+hideux! D'un geste de degout, j'arrachai ma perruque! mais au moment de
+la jeter, je fis reflexion, et j'allai la pendre au beau milieu de la
+muraille.
+
+Jacques me regardait tres etonne: "Pourquoi la mets-tu la, Daniel? C'est
+tres vilain, ce trophee de guerrier apache... Nous avons l'air d'avoir
+scalpe Polichinelle."
+
+Et moi, tres gravement: "Non! Jacques, ce n'est pas un trophee. C'est
+mon remords, mon remords palpable et visible, que je veux avoir toujours
+devant moi."
+
+Il y eut l'ombre d'un sourire amer sur les levres de Jacques, mais tout
+de suite, il reprit sa mine joyeuse: "Bah! laissons cela tranquille;
+maintenant que te voila debarbouille et que j'ai retrouve ta chere
+frimousse, mettons-nous a table, mon joli frise, je meurs de faim."
+
+Ce n'etait pas vrai; il n'avait pas faim, ni moi non plus, grand Dieu!
+J'avais beau vouloir faire bon visage au reveillon, tout ce que je
+mangeais s'arretait a ma gorge, et, malgre mes efforts pour etre calme,
+j'arrosais mon pate de larmes silencieuses. Jacques, qui m'epiait du
+coin de l'oeil, me dit au bout d'un moment: "Pourquoi pleures-tu?
+Est-ce que tu regrettes d'etre ici? Est-ce que tu m'en veux de t'avoir
+enleve?..."
+
+Je lui repondis tristement: "Voila une mauvaise parole, Jacques! mais je
+t'ai donne le droit de tout me dire."
+
+Nous continuames pendant quelque temps encore a manger, ou plutot a
+faire semblant. A la fin, impatiente de cette comedie que nous nous
+jouions l'un a l'autre, Jacques repoussa son assiette et se leva.
+"Decidement le reveillon ne va pas; nous ferions mieux de nous
+coucher..."
+
+Il y a chez nous un proverbe qui dit: "Le tourment et le sommeil ne
+sont pas camarades de lit." Je m'en apercus cette nuit-la. Mon tourment
+c'etait de songer a tout le bien que m'avait fait ma mere Jacques et a
+tout le mal que je lui avais rendu, de comparer ma vie a la sienne, mon
+egoisme a son devouement, cette ame d'enfant lache a ce coeur de heros,
+qui avait pris pour devise: "Il n'y a qu'un bonheur au monde, le bonheur
+des autres." C'etait aussi de me dire: "Maintenant, ma vie est gatee.
+J'ai perdu la confiance de Jacques, l'amour des yeux noirs, l'estime de
+moi-meme... Qu'est-ce que je vais devenir?"
+
+Cet affreux tourment-la me tint eveille jusqu'au matin... Jacques non
+plus ne dormit pas. Je l'entendis se virer de droite et de gauche sur
+son oreiller, et tousser d'une petite toux seche qui me picotait les
+yeux. Une fois, je lui demandai bien doucement: "Tu tousses! Jacques.
+Est-ce que tu es malade?..." Il me repondit: "Ce n'est rien... Dors..."
+Et je compris a son air qu'il etait plus fache contre moi qu'il ne
+voulait le paraitre. Cette idee redoubla mon chagrin, et je me remis
+a pleurer seul sous ma couverture, tant et tant que je finis par
+m'endormir. Si le tourment empeche le sommeil, les larmes sont un
+narcotique.
+
+Quand je me reveillai, il faisait grand jour. Jacques n'etait plus a
+cote de moi. Je le croyais sorti; mais, en ecartant les rideaux, je
+l'apercus a l'autre bout de la chambre, couche sur un canape, et si
+pale, oh! si pale... Je ne sais quelle idee terrible me traversa la
+cervelle. "Jacques!" criai-je en m'elancant vers lui... Il dormait,
+mon cri ne le reveilla pas. Chose singuliere, son visage avait dans le
+sommeil une expression de souffrance triste que je ne lui avais jamais
+vue, et qui pourtant ne m'etait pas nouvelle. Ses traits amaigris, sa
+face allongee, la paleur de ses joues, la transparence maladive de ses
+mains, tout cela me faisait peine a voir, mais une peine deja ressentie.
+
+Cependant, Jacques n'avait jamais ete malade. Jamais il n'avait eu
+auparavant ce demi-cercle bleuatre sous les yeux, ce visage decharne...
+Dans quel monde anterieur avais-je donc eu la vision de ces choses?...
+Tout a coup, le souvenir de mon reve me revint. Oui! c'est cela, voila
+bien le Jacques du reve, pale, horriblement pale, etendu sur un canape,
+il vient de mourir, Daniel Eyssette, et c'est vous qui l'avez tue... A
+ce moment un rayon de soleil gris entre timidement par la fenetre et
+vient courir comme un lezard sur ce pale visage inanime... O douceur!
+voila le mort qui se reveille, se frotte les yeux, et me voyant debout
+devant lui, me dit avec un gai sourire:
+
+"Bonjour, Daniel! As-tu bien dormi? Moi, je toussais trop. Je me suis
+mis sur ce canape pour ne pas te reveiller."
+
+Et tandis qu'il me parle bien tranquillement, je sens mes jambes qui
+tremblent encore de l'horrible vision que je viens d'avoir, et je dis
+dans le secret de mon coeur:
+
+"Eternel Dieu, conservez-moi ma mere Jacques!"
+
+Malgre ce triste reveil, le matin fut assez gai. Nous sumes meme
+retrouver un echo des anciens bons rires, lorsque je m'apercus en
+m'habillant que je possedais pour tout vetement une culotte courte en
+futaine et un gilet rouge a grandes basques, defroques theatrales que
+j'avais sur moi au moment de l'enlevement.
+
+"Pardieu! mon cher, me dit Jacques, on ne pense pas a tout. Il n'y a
+que les don Juan sans delicatesse qui songent au trousseau quand ils
+enlevent une belle. Du reste, n'aie pas peur. Nous allons te faire
+habiller de neuf... Ce sera encore comme a ton arrivee a Paris."
+
+Il disait cela pour me faire plaisir, car il sentait bien comme moi que
+ce n'etait plus la meme chose.
+
+"Allons, Daniel, continua mon brave Jacques, en voyant ma mine redevenir
+songeuse, ne pensons plus au passe. Voici une vie nouvelle qui s'ouvre
+devant nous, entrons-y sans remords, sans mefiance, et tachons seulement
+qu'elle ne nous joue pas les memes tours que l'ancienne... Ce que tu
+comptes faire desormais, mon frere, je ne te le demande pas, mais il me
+semble que si tu veux entreprendre un nouveau poeme l'endroit sera bon,
+ici, pour travailler. La chambre est tranquille. Il y a des oiseaux
+qui chantent dans le jardin. Tu mets l'etabli aux rimes devant la
+fenetre..."
+
+Je l'interrompis vivement: "Non! Jacques, plus de poemes, plus de
+rimes. Ce sont des fantaisies qui te coutent trop cher. Ce que je veux,
+maintenant, c'est faire comme toi, travailler, gagner ma vie, et t'aider
+de toutes mes forces a reconstruire le foyer."
+
+Et lui souriant et calme: "Voila de beaux projets, monsieur le papillon
+bleu; mais ce n'est point cela qu'on vous demande. Il ne s'agit pas de
+gagner votre vie, et si seulement vous promettiez... Mais, baste! nous
+recauserons de cela plus tard... Allons acheter tes habits."
+
+Je fus oblige, pour sortir d'endosser une de ses redingotes, qui me
+tombait jusqu'aux talons et me donnait l'air d'un musicien piemontais;
+il ne me manquait qu'une harpe. Quelques mois auparavant, si j'avais du
+courir les rues dans un pareil accoutrement, je serais mort de honte;
+mais, pour l'heure, j'avais bien d'autres hontes a fouetter, et les yeux
+des femmes pouvaient rire sur mon passage, ce n'etait plus la meme chose
+que du temps de mes caoutchoucs... Oh! non! ce n'etait plus la meme
+chose.
+
+"A present que te voila chretien, me dit la mere Jacques en sortant de
+chez le fripier, je vais te ramener a l'hotel Pilois: puis, j'irai voir
+si le marchand de fer dont je tenais les livres avant mon depart veut
+encore me donner de l'ouvrage... L'argent de Pierrotte ne sera pas
+eternel; il faut que je songe a notre pot-au-feu."
+
+J'avais envie de lui dire: "Eh bien, Jacques, va-t'en chez ton marchand
+de fer. Je saurai bien rentrer seul a la maison." Mais ce qu'il en
+faisait, je le compris, c'etait pour etre sur que je n'allais pas
+retourner a Montparnasse. Ah! s'il avait pu lire dans mon ame.
+
+Pour le tranquilliser, je le laissai me reconduire jusqu'a l'hotel;
+mais a peine eut-il les talons tournes que je pris mon vol dans la rue.
+J'avais des courses a faire, moi aussi...
+
+Quand je rentrai il etait tard. Dans la brume du jardin, une grande
+ombre noire se promenait avec agitation. C'etait ma mere Jacques. "Tu
+as bien fait d'arriver, me dit-il en grelottant. J'allais partir pour
+Montparnasse..."
+
+J'eus un mouvement de colere: "Tu doutes trop de moi, Jacques, ce n'est
+pas genereux... Est-ce que nous serons toujours ainsi? Est-ce que tu ne
+me rendras jamais ta confiance? Je te jure, sur ce que j'ai de plus cher
+au monde, que je ne viens pas d'ou tu crois, que cette femme est morte
+pour moi, que je ne la reverrai jamais, que tu m'as reconquis tout
+entier, et que ce passe terrible auquel ta tendresse m'arrache ne m'a
+laisse que des remords et pas un regret... Que faut-il te dire encore
+pour te convaincre? Ah! tiens, mechant! Je voudrais t'ouvrir ma
+poitrine, tu verrais que je ne mens pas."
+
+Ce qu'il me repondit ne m'est pas reste, mais je me souviens que dans
+l'ombre il secouait tristement la tete de l'air de dire: "Helas! je
+voudrais bien te croire..." Et cependant j'etais sincere en lui parlant
+ainsi. Sans doute qu'a moi seul je n'aurais jamais eu le courage de
+m'arracher a cette femme, mais maintenant que la chaine etait brisee,
+j'eprouvais un soulagement inexprimable. Comme ces gens qui essaient de
+se faire mourir par le charbon et qui s'en repentent au dernier moment,
+lorsqu'il est trop tard et que deja l'asphyxie les etrangle et les
+paralyse. Tout a coup les voisins arrivent, la porte vole en eclats,
+l'air sauveur circule dans la chambre, et les pauvres suicides le
+boivent avec delices, heureux de vivre encore et promettant bien de ne
+plus recommencer. Moi pareillement, apres cinq mois d'asphyxie morale,
+je humais a pleines narines l'air pur et fort de la vie honnete, j'en
+remplissais mes poumons, et je vous jure Dieu que je n'avais pas envie
+de recommencer... C'est ce que Jacques ne voulait pas croire, et tous
+les serments du monde ne l'auraient pas convaincu de ma sincerite...
+Pauvre garcon! Je lui en avais tant fait!
+
+Nous passames cette premiere soiree chez nous, assis au coin du feu
+comme en hiver, car la chambre etait humide et la brume du jardin nous
+penetrait jusqu'a la moelle des os. Puis, vous savez, quand on est
+triste, cela semble bon de voir un peu de flamme... Jacques travaillait,
+faisait des chiffres. En son absence, le marchand de fer avait voulu
+tenir ses livres lui-meme et il en etait resulte un si beau griffonnage,
+un tel gachis du _doit et avoir_ qu'il fallait maintenant un mois de
+grand travail pour remettre les choses en etat. Comme vous pensez,
+je n'aurais pas mieux demande que d'aider ma mere Jacques dans cette
+operation. Mais les papillons bleus n'entendent rien a l'arithmetique;
+et, apres une heure passee sur ces gros cahiers de commerce rayes de
+rouge et charges d'hieroglyphes bizarres, je fus oblige de jeter ma
+plume aux chiens.
+
+Jacques, lui, se tirait a merveille de cette aride besogne. Il donnait,
+tete baissee, au plus epais des chiffres, et les grosses colonnes ne lui
+faisaient pas peur. De temps en temps, au milieu de son travail, il
+se tournait vers moi et me disait, un peu inquiet de ma reverie
+silencieuse:
+
+"Nous sommes bien, n'est-ce pas? Tu ne t'ennuies pas, au moins?"
+
+Je ne m'ennuyais pas, mais j'etais triste de lui voir prendre tant
+de peine, et je pensais, plein d'amertume: "Pourquoi suis-je sur la
+terre?... Je ne sais rien faire de mes bras... Je ne paie pas ma place
+au soleil de la vie. Je ne suis bon qu'a tourmenter le monde et faire
+pleurer les yeux qui m'aiment..." En me disant cela, je songeais aux
+yeux noirs, et je regardais douloureusement la petite boite a filets
+d'or que Jacques avait posee--peut-etre a dessein--sur le dome carre de
+la pendule. Que de choses elle me rappelait, cette boite! Quels discours
+eloquents elle me tenait du haut de son socle de bronze! "Les yeux noirs
+t'avaient donne leur coeur, qu'en as-tu fait? me disait-elle... tu l'as
+livre en pature aux betes... C'est Coucou-Blanc qui l'a mange."
+
+Et moi, gardant encore un germe d'espoir au fond de l'ame, j'essayais
+de rappeler a la vie, de rechauffer de mon haleine tous ces anciens
+bonheurs tues de ma propre main. Je songeais: "C'est Coucou-Blanc qui
+l'a mange!... C'est Coucou-Blanc qui l'a mange!..."
+
+...Cette longue soiree melancolique, passee devant le feu, en travail
+et en revasseries, vous represente assez bien la nouvelle vie que nous
+allions mener dorenavant. Tous les jours qui suivirent ressemblerent a
+cette soiree... Ce n'est pas Jacques qui revassait, bien entendu. Il
+vous restait des dix heures sur ses gros livres, enfoui jusqu'au cou
+dans la chiffraille. Moi, pendant ce temps, je tisonnais et, tout en
+tisonnant, je disais a la petite boite a filets d'or: "Parlons un peu
+des yeux noirs! veux-tu?..." Car pour en parler avec Jacques, il n'y
+fallait pas penser. Pour une raison ou pour une autre, il evitait avec
+soin toute conversation a se sujet. Pas meme un mot sur Pierrotte.
+Rien... Aussi je prenais ma revanche avec la petite boite, et nos
+causeries n'en finissaient pas.
+
+Vers le milieu du jour, quand je voyais ma mere bien en train sur ses
+livres, je gagnais la porte a pas de chat et m'esquivais doucement,
+en disant: "A tout a l'heure, Jacques!" Jamais il ne me demandait
+ou j'allais; mais je comprenais a son air malheureux, au ton plein
+d'inquietude dont il me faisait: "Tu t'en vas?" qu'il n'avait pas grande
+confiance en moi. L'idee de cette femme le poursuivait toujours. Il
+pensait: "S'il la revoit, nous sommes perdus!..."
+
+Et qui sait? Peut-etre avait-il raison. Peut-etre que si je l'avais
+revue, l'ensorceleuse, j'aurais encore subi le charme qu'elle exercait
+sur mon pauvre moi, avec sa criniere d'or pale et son signe blanc au
+coin de la levre... Mais, Dieu merci! je ne la revis pas. Un monsieur de
+Huit-a-Dix quelconque lui fit sans doute oublier son Dani-Dan, et jamais
+plus, jamais plus, je n'entendis parler d'elle, ni de sa Negresse
+Coucou-Blanc.
+
+Un soir, au retour d'une de mes courses mysterieuses, j'entrai dans la
+chambre avec un cri de joie: "Jacques! Jacques! Une bonne nouvelle. J'ai
+trouve une place... Voila dix jours que, sans t'en rien dire, je battais
+le pave a cette intention... Enfin, c'est fait. J'ai une place... Des
+demain, j'entre comme surveillant general a l'institution Ouly, a
+Montmartre, tout pres de chez nous... J'irai de sept heures du matin a
+sept heures du soir... Ce sera beaucoup de temps passe loin de toi, mais
+au moins je gagnerai ma vie, et je pourrai te soulager un peu."
+
+Jacques releva sa tete de dessus ses chiffres, et me repondit assez
+froidement: "Ma foi! mon cher, tu fais bien de venir a mon secours... La
+maison serait trop lourde pour moi seul... Je ne sais pas ce que j'ai,
+mais depuis quelque temps je me sens tout patraque." Un violent acces
+de toux l'empecha de continuer. Il laissa tomber sa plume d'un air
+de tristesse et vint se jeter sur le canape... De le voir allonge
+la-dessus, pale, horriblement pale, la terrible vision de mon reve passa
+encore une fois devant mes yeux, mais ce ne fut qu'un eclair... Presque
+aussitot ma mere Jacques se releva et se mit a rire en voyant ma mine
+egaree:
+
+"Ce n'est rien, nigaud! C'est un peu de fatigue. J'ai trop travaille ces
+derniers temps... Maintenant que tu as une place, j'en prendrai plus a
+mon aise, et dans huit jours je serai gueri."
+
+Il disait cela si naturellement, d'une figure si riante, que mes tristes
+pressentiments s'envolerent, et, d'un grand mois, je n'entendis plus
+dans mon cerveau le battement de leurs ailes noires...
+
+Le lendemain, j'entrai a l'institution Ouly.
+
+Malgre son etiquette pompeuse, l'institution Ouly etait une petite ecole
+pour rire, tenue par une vieille dame a repentirs, que les enfants
+appelaient "bonne amie". Il y avait la-dedans une vingtaine de petits
+bonshommes, mais, vous savez! des tout petits, de ceux qui viennent a la
+classe avec leur gouter dans un panier, et toujours un bout de chemise
+qui passe.
+
+C'etaient nos eleves. Mme Ouly leur apprenait des cantiques; moi, je
+les initiais aux mysteres de l'alphabet. J'etais en outre charge de
+surveiller les recreations, dans une cour ou il y avait des poules et un
+coq d'Inde dont ces messieurs avaient grand-peur.
+
+Quelquefois aussi, quand "bonne amie" avait sa goutte, c'etait moi qui
+balayais la classe, besogne bien peu digne d'un surveillant general,
+et que pourtant je faisais sans degout, tant je me sentais heureux de
+pouvoir gagner ma vie... Le soir, en rentrant a l'hotel Pilois, je
+trouvais le diner servi et la mere Jacques qui m'attendait... Apres
+diner, quelques tours de jardin faits a grands pas, puis la veillee au
+coin du feu... Voila toute notre vie... De temps en temps, on recevait
+une lettre de M. ou Mme Eyssette; c'etaient nos grands evenements. Mme
+Eyssette continuait a vivre chez l'oncle Baptiste; M. Eyssette voyageait
+toujours pour la Compagnie vinicole. Les affaires n'allaient pas trop
+mal. Les dettes de Lyon etaient aux trois quarts payees. Dans un an
+ou deux, tout serait regle, et on pourrait songer a se remettre tous
+ensemble...
+
+Moi, j'etais d'avis, en attendant, de faire venir Mme Eyssette a l'hotel
+Pilois avec nous, mais Jacques ne voulait pas. "Non! pas encore,
+disait-il d'un air singulier, pas encore... Attendons!" Et cette
+reponse, toujours la meme, me brisait le coeur. Je me disais: "Il se
+mefie de moi... Il a peur que je fasse encore quelque folie quand Mme
+Eyssette sera ici... C'est pour cela qu'il veut attendre encore..." Je
+me trompais... Ce n'etait pas pour cela que Jacques disait: "Attendons!"
+
+
+
+XV ........
+
+Lecteur, si tu as un esprit fort, si les reves te font sourire, si tu
+n'as jamais eu le coeur mordu--mordu jusqu'a crier--par le pressentiment
+des choses futures, si tu es un homme positif, une de ces tetes de fer
+que la realite seule impressionne et qui ne laissent pas trainer un
+grain de superstition dans leurs cerveaux, si tu ne veux en aucun cas
+croire au surnaturel, admettre l'inexplicable, n'acheve pas de lire ces
+memoires. Ce qui me reste a dire en ces derniers chapitres est vrai
+comme la verite eternelle; mais tu ne le croiras pas.
+
+C'etait le 4 decembre...
+
+Je revenais de l'institution Ouly encore plus vite que d'ordinaire. Le
+matin, j'avais laisse Jacques a la maison, se plaignant d'une grande
+fatigue, et je languissais d'avoir de ses nouvelles. En traversant
+le jardin, je me jetai dans les jambes de M. Pilois, debout pres du
+figuier, et causant a voix basse avec un gros personnage court et pattu,
+qui paraissait avoir beaucoup de peine a boutonner ses gants.
+
+Je voulais m'excuser et passer outre, mais l'hotelier me retint;
+
+"Un mot, monsieur Daniel!"
+
+Puis, se tournant vers l'autre, il ajouta:
+
+"C'est le jeune homme en question. Je crois que vous feriez bien de le
+prevenir..."
+
+Je m'arretai fort intrigue. De quoi ce gros bonhomme voulait-il me
+prevenir? Que ses gants etaient beaucoup trop etroits pour ses pattes?
+Je le voyais bien, parbleu!...
+
+Il y eut un moment de silence et de gene. M. Pilois, le nez en l'air,
+regardait dans son figuier comme pour y chercher les figues qui n'y
+etaient pas. L'homme aux gants tirait toujours sur ses boutonnieres...
+A la fin, pourtant, il se decida a parler; mais sans lacher son bouton,
+n'ayez pas peur.
+
+"Monsieur, me dit-il, je suis depuis vingt ans medecin de l'hotel
+Pilois, et j'ose affirmer..."
+
+Je ne le laissai pas achever sa phrase, Ce mot de medecin m'avait tout
+appris. "Vous venez pour mon frere, lui demandai-je en tremblant... Il
+est bien malade, n'est-ce pas?"
+
+Je ne crois pas que ce medecin fut un mechant homme, mais, a ce
+moment-la, c'etaient ses gants surtout qui le preoccupaient, et sans
+songer qu'il parlait a l'enfant de Jacques, sans essayer d'amortir le
+coup, il me repondit brutalement: "S'il est malade! je crois bien... Il
+ne passera pas la nuit."
+
+Ce fut bien assene, je vous en reponds. La maison, le jardin, M. Pilois,
+le medecin, je vis tout tourner, Je fus oblige de m'appuyer contre le
+figuier, Il avait le poignet rude, le docteur de l'hotel Pilois!... Du
+reste, il ne s'apercut de rien et continua avec le plus grand calme,
+sans cesser de boutonner ses gants: "C'est un, cas foudroyant de
+phtisie galopante... Il n'y a rien a faire, du moins rien de serieux,..
+D'ailleurs on m'a prevenu beaucoup trop tard, comme toujours.
+
+--Ce n'est pas ma faute, docteur--fit le bon M. Pilois qui persistait
+a chercher des figues avec la plus grande attention, un moyen comme un
+autre de cacher ses larmes--, ce n'est pas ma faute, Je savais depuis
+longtemps qu'il etait malade, ce pauvre M. Eyssette, et je lui ai
+souvent conseille de faire venir quelqu'un; mais il ne voulait jamais.
+Bien sur qu'il avait peur d'effrayer son frere... C'etait si uni,
+voyez-vous! ces enfants-la!" Un sanglot desespere me jaillit du fond des
+entrailles:
+
+"Allons! mon garcon, du courage! me dit l'homme aux gants d'un air de
+bonte... Qui sait? la science a prononce son dernier mot, mais la nature
+pas encore... Je reviendrai demain matin."
+
+La-dessus, il fit une pirouette et s'eloigna avec un soupir de
+satisfaction; il venait d'en boutonner un!
+
+Je restai encore un moment dehors, pour essuyer mes yeux et me calmer un
+peu; puis, faisant appel a tout mon courage, j'entrai dans notre chambre
+d'un air delibere.
+
+Ce que je vis, en ouvrant la porte, me terrifia, Jacques, pour me
+laisser le lit, sans doute, s'etait fait mettre un matelas sur le
+canape, et c'est la que je le trouvai, pale, horriblement pale, tout a
+fait semblable au _Jacques_ de mon reve.
+
+Ma premiere idee fut de me jeter sur lui, de le prendre dans mes bras
+et de le porter sur son lit, n'importe ou, mais de l'enlever de la, mon
+Dieu, de l'enlever de la. Puis, tout de suite, je fis cette reflexion:
+"Tu ne pourras pas, il est trop grand!" Et alors, ayant vu ma mere
+Jacques etendu sans remission a cette place ou le reve avait dit qu'il
+devait mourir, mon courage m'abandonna; ce masque de gaiete contrainte,
+qu'on se colle au visage pour rassurer les moribonds, ne put pas tenir
+sur mes joues, et je vins tomber a genoux pres du canape, en versant un
+torrent de larmes.
+
+Jacques se tourna vers moi peniblement:
+
+"C'est toi, Daniel... Tu as rencontre le medecin, n'est-ce pas? Je lui
+avais pourtant bien recommande de ne pas t'effrayer, a ce gros-la.
+Mais je vois a ton air qu'il n'en a rien fait et que tu sais tout...
+Donne-moi ta main, frerot... Qui diable se serait doute d'une chose
+pareille? Il y a des gens qui vont a Nice pour guerir leur maladie
+de poitrine; moi, je suis alle en chercher une. C'est tout a fait
+original... Ah! tu sais! si tu te desoles, tu vas m'enlever tout mon
+courage; je ne suis deja pas si vaillant... Ce matin, apres ton depart,
+j'ai compris que cela se gatait. J'ai envoye chercher le cure de
+Saint-Pierre; il est venu me voir et reviendra tout a l'heure m'apporter
+les sacrements... Cela fera plaisir a notre mere, tu comprends! C'est
+un bon homme, ce cure... Il s'appelle comme ton ami du college de
+Sarlande."
+
+Il n'en put pas dire plus long et se renversa sur l'oreiller, en fermant
+les yeux. Je crus qu'il allait mourir, et je me mis a crier bien fort:
+"Jacques! Jacques! mon ami!..." De la main, sans parler, il me fit:
+"Chut! chut!" a plusieurs reprises.
+
+A ce moment, la porte s'ouvrit; M. Pilois entra dans la chambre suivi
+d'un gros homme qui roula comme une boule vers le canape en criant:
+"Qu'est-ce que j'apprends, monsieur Jacques?... C'est bien le cas de le
+dire...
+
+--Bonjour, Pierrotte! dit Jacques en rouvrant les yeux; bonjour, mon
+vieil ami! J'etais bien sur que vous viendriez au premier signe...
+Laisse-le mettre la, Daniel: nous avons a causer tous les deux."
+
+Pierrotte pencha sa grosse tete jusqu'aux levres pales du moribond, et
+ils resterent ainsi un long moment a s'entretenir a voix basse... Moi,
+je regardais, immobile au milieu de la chambre. J'avais encore mes
+livres sous le bras. M. Pilois me les enleva doucement, en me disant
+quelque chose que je n'entendis pas; puis il alla allumer les bougies
+et mettre sur la table une grande serviette blanche. En moi-meme je me
+disais: "Pourquoi met-il le couvert?... Est-ce que nous allons diner?...
+mais je n'ai pas faim!"
+
+La nuit tombait. Dehors, dans le jardin, des personnes de l'hotel se
+faisaient des signes en regardant nos fenetres. Jacques et Pierrotte
+causaient toujours. De temps en temps, j'entendais le Cevenol dire avec
+sa grosse voix pleine de larmes: "Oui, monsieur Jacques... Oui, monsieur
+Jacques..." Mais je n'osais pas m'approcher... A la fin, pourtant,
+Jacques m'appela et me fit mettre a son chevet, a cote de Pierrotte:
+
+"Daniel, mon cheri, me dit-il, apres une longue pause, je suis bien
+triste d'etre oblige de te quitter; mais une chose me console: je ne
+te laisse pas seul dans la vie... Il te restera Pierrotte, le bon
+Pierrotte, qui te pardonne et s'engage a me remplacer pres de toi...
+
+--Oui! oui! monsieur Jacques, je m'engage... c'est bien le cas de le
+dire... je m'engage...
+
+--Vois-tu! mon pauvre petit, continua la mere Jacques, jamais a toi seul
+tu ne parviendrais a reconstruire le foyer... Ce n'est pas pour te faire
+de la peine, mais tu es un mauvais reconstructeur de foyer... Seulement,
+je crois qu'aide de Pierrotte, tu parviendras a realiser notre reve...
+Je ne te demande pas d'essayer de devenir un homme; je pense, comme
+l'abbe Germane, que tu seras un enfant toute ta vie. Mais je te supplie
+d'etre toujours un bon enfant, un brave enfant, et surtout... approche
+un peu, que je te dise ca dans l'oreille... et surtout de ne pas faire
+pleurer les yeux noirs."
+
+Ici, mon pauvre bien-aime se reposa encore un moment; puis reprit:
+
+"Quand tout sera fini, tu ecriras a papa et a maman, Seulement il faudra
+leur apprendre la chose par morceaux... En une seule fois cela leur
+ferait trop de mal... Comprends-tu, maintenant, pourquoi je n'ai pas
+fait venir Mme Eyssette? je ne voulais pas qu'elle fut la. Ce sont de
+trop mauvais moments pour les meres..."
+
+Il s'interrompit et regarda du cote de la porte.
+
+"Voila le Bon Dieu!" dit-il en souriant. Et il nous fit signe de nous
+ecarter.
+
+C'etait le viatique qu'on apportait. Sur la nappe blanche, au milieu des
+cierges, l'hostie et les saintes huiles prirent place; Apres quoi, le
+pretre s'approcha du lit, et la ceremonie commenca...
+
+Quand ce fut fini--oh! que le temps me sembla long!--, quand ce fut
+fini, Jacques m'appela doucement pres de lui:
+
+"Embrasse-moi", me dit-il; et sa voix etait si faible qu'il avait l'air
+de me parler de loin... Il devait etre loin en effet, depuis tantot
+douze heures que l'horrible phtisie galopante l'avait jete sur son dos
+maigre et l'emportait vers la mort au triple galop!...
+
+Alors, en m'approchant pour l'embrasser, ma main rencontra sa main, sa
+chere main toute moite des sueurs de l'agonie. Je m'en emparai et je
+ne la quittai plus... Nous restames ainsi je ne sais combien de temps;
+peut-etre une heure, peut-etre une eternite, je ne sais pas du tout...
+Il ne me voyait plus, il ne me parlait plus. Seulement, a plusieurs
+reprises, sa main remua dans la mienne comme pour me dire: "Je sens que
+tu es la." Soudain un long soubresaut agita son pauvre corps des pieds a
+la tete. Je vis ses yeux s'ouvrir et regarder autour d'eux pour chercher
+quelqu'un; et, comme je me penchais sur lui, je l'entendis dire deux
+fois tres doucement: "Jacques, tu es un ane... Jacques, tu es un
+ane!..." puis rien... Il etait mort...
+
+...Oh! le reve!...
+
+Il fit un grand vent cette nuit-la. Decembre envoyait des poignees de
+gresil contre les vitres. Sur la table au bout de la chambre, un christ
+d'argent flambait entre deux bougies. A genoux devant le christ, un
+pretre que je ne connaissais pas priait d'une voix forte, dans le bruit
+du vent... Moi, je ne priais pas; je ne pleurais pas non plus... Je
+n'avais qu'une idee, une idee fixe, c'etait de rechauffer la main de mon
+bien-aime que je tenais etroitement serree dans les miennes. Helas! plus
+le matin approchait, plus cette main devenait lourde et de glace...
+
+Tout a coup le pretre qui recitait du latin la-bas, devant le christ, se
+leva et vint me frapper sur l'epaule.
+
+"Essaie de prier, me dit-il... Cela te fera du bien."
+
+Alors seulement, je le reconnus... C'etait mon vieil ami du college de
+Sarlande, l'abbe Germane lui-meme avec sa belle figure mutilee et son
+air de dragon en soutane... La souffrance m'avait tellement aneanti que
+je ne fus pas etonne de le voir. Cela me parut tout simple... Mais voici
+comment il etait la.
+
+Le jour ou le petit Chose quittait le college, l'abbe Germane lui avait
+dit: "J'ai bien un frere a Paris, un brave homme de pretre... mais
+baste! a quoi bon te donner son adresse?... Je suis sur que tu n'irais
+pas."
+
+Voyez un peu la destinee! Ce frere de l'abbe etait cure de l'eglise
+Saint-Pierre a Montmartre, et c'est lui que la pauvre mere Jacques avait
+appele a son lit de mort. Juste a ce moment, il se trouvait que l'abbe
+Germane etait de passage a Paris et logeait au presbytere... Le soir du
+4 decembre, son frere lui dit en entrant:
+
+"Je viens de porter l'extreme-onction a un malheureux enfant qui meurt
+tout pres d'ici. Il faudra prier pour lui, l'abbe!"
+
+L'abbe repondit:
+
+"J'y penserai demain, en disant ma messe. Comment s'appelle-t-il?...
+
+--Attends... c'est un nom du Midi, assez difficile a retenir... Jacques
+Eysset... Oui, c'est cela... Jacques Eyssette..."
+
+Ce nom rappela a l'abbe certain petit pion de sa connaissance; et
+sans perdre une minute il courut a l'hotel Pilois... En rentrant, il
+m'apercut debout, cramponne a la main de Jacques. Il ne voulut pas
+deranger ma douleur et renvoya tout le monde en disant qu'il veillerait
+avec moi; puis il s'agenouilla, et ce ne fut que fort avant dans la
+nuit qu'effraye de mon immobilite, il me frappa sur l'epaule et se fit
+connaitre.
+
+A partir de ce moment, je ne sais plus bien ce qui se passa. La fin de
+cette nuit terrible, le jour qui la suivit, le lendemain de ce jour
+et beaucoup d'autres lendemains encore ne m'ont laisse que de vagues
+souvenirs confus. Il y a la un grand trou dans ma memoire. Pourtant je
+me souviens,--mais comme de choses arrivees il y a des siecles--, d'une
+longue marche interminable dans la boue de Paris, derriere la voiture
+noire. Je me vois allant, tete nue, entre Pierrotte et l'abbe Germane.
+Une pluie froide melee de gresil nous fouette le visage; Pierrotte a un
+grand parapluie; mais il le tient si mal et la pluie tombe si dru que la
+soutane de l'abbe ruisselle, toute luisante!... Il pleut! il pleut! oh!
+comme il pleut!
+
+Pres de nous; a cote de la voiture, marche un long monsieur tout en
+noir, qui porte une baguette d'ebene. Celui-la, c'est le maitre
+des ceremonies, une sorte de chambellan de la mort. Comme tous les
+chambellans, il a le manteau de soie, l'epee, la culotte courte et le
+claque... Est-ce une hallucination de mon cerveau?... Je trouve que
+cet homme ressemble a M. Viot, le surveillant general du college de
+Sarlande. Il est long comme lui, tient comme lui sa tete penchee sur
+l'epaule, et chaque fois qu'il me regarde, il a ce meme sourire faux et
+glacial qui courait sur les levres du terrible porte-clefs. Ce n'est pas
+M. Viot, mais c'est peut-etre son ombre.
+
+La voiture noire avance toujours, mais si lentement, si lentement...
+Il me semble que nous n'arriverons jamais... Enfin, nous voici dans
+un jardin triste, plein d'une boue jaunatre ou l'on enfonce jusqu'aux
+chevilles. Nous nous arretons au bord d'un grand trou. Des hommes en
+manteaux courts apportent une grande boite tres lourde qu'il faut
+descendre la-dedans. L'operation est difficile. Les cordes, toutes
+raides de pluie, ne glissent pas. J'entends un des hommes qui crie: "Les
+pieds en avant! les pieds en avant!..." En face de moi, de l'autre cote
+du trou, l'ombre de M. Viot, la tete penchee sur l'epaule, continue a me
+sourire doucement. Longue, mince, etranglee dans ses habits de deuil,
+elle se detache sur le gris du ciel, comme une grande sauterelle noire,
+toute mouillee...
+
+Maintenant, je suis seul avec Pierrotte... Nous descendons le faubourg
+Montmartre... Pierrotte cherche une voiture, mais il n'en trouve pas. Je
+marche a cote de lui, mon chapeau a la main; il me semble que je suis
+toujours derriere le corbillard... Tout le long du faubourg, les gens se
+retournent pour voir ce gros homme qui pleure en appelant des fiacres et
+cet enfant qui va tete nue sous une pluie battante...
+
+Nous allons, nous allons toujours. Et je suis las, et ma tete est
+lourde... Enfin, voici le passage du Saumon, l'ancienne maison Lalouette
+avec ses contrevents peints, ruisselants d'eau verte... Sans entrer dans
+la boutique, nous montons chez Pierrotte... Au premier etage, les forces
+me manquent. Je m'assieds sur une marche. Impossible d'aller plus loin;
+ma tete est trop lourde... Alors Pierrotte me prend dans ses bras; et
+tandis qu'il me monte chez lui aux trois quarts mort et grelottant de
+fievre, j'entends le gresil qui petille sur la vitrine du passage et
+l'eau des gouttieres qui tombe a grand bruit dans la cour... Il pleut!
+il pleut! oh! comme il pleut!
+
+
+
+XVI
+
+LA FIN DU REVE
+
+Le petit Chose est malade; le petit Chose va mourir... Devant le passage
+du Saumon, une large litiere de paille qu'on renouvelle tous les deux
+jours fait dire aux gens de la rue: "Il y a la-haut quelque vieux
+richard en train de mourir..." Ce n'est pas un vieux richard qui va
+mourir, c'est le petit Chose... Tous les medecins l'ont condamne. Deux
+fievres typhoides en deux ans, c'est beaucoup trop pour ce cervelet
+d'oiseau-mouche! Allons! vite, attelez la voiture noire! Que la grande
+sauterelle prepare sa baguette d'ebene et son sourire desole! le petit
+Chose est malade; le petit Chose va mourir.
+
+Il faut voir quelle consternation dans l'ancienne maison Lalouette!
+Pierrotte ne dort plus; les yeux noirs se desesperent. La dame de grand
+merite feuillette son Raspail avec frenesie, en suppliant le bienheureux
+saint Camphre de faire un nouveau miracle en faveur du cher malade... Le
+salon jonquille est condamne, le piano mort, la flute enclouee. Mais le
+plus navrant de tout, oh! le plus navrant c'est une petite robe noire
+assise dans un coin de la maison, et tricotant du matin au soir, sans
+rien dire, avec de grosses larmes qui coulent.
+
+Or, tandis que l'ancienne maison Lalouette se lamente ainsi nuit et
+jour, le petit Chose est bien tranquillement couche dans un grand lit de
+plumes, sans se douter des pleurs qu'il fait repandre autour de lui.. Il
+a les yeux ouverts, mais il ne voit rien; les objets ne vont pas jusqu'a
+son ame. Il n'entend rien non plus, rien qu'un bourdonnement sourd, un
+roulement confus, comme s'il avait pour oreilles deux coquilles marines:
+ces grosses coquilles a levres roses ou l'on entend ronfler la mer. Il
+ne parle pas, il ne pense pas: vous diriez une fleur malade... Pourvu
+qu'on lui tienne une compresse d'eau fraiche sur la tete et un morceau
+de glace dans la bouche, c'est tout ce qu'il demande. Quand la glace est
+fondue, quand la compresse est dessechee au feu de son crane, il pousse
+un grognement: c'est toute sa conversation.
+
+Plusieurs jours se passent ainsi,--jours sans heures, jours de chaos,
+puis subitement, un beau matin, le petit Chose eprouve une sensation
+singuliere. Il semble qu'on vient de le tirer du fond de la mer. Ses
+yeux voient, ses oreilles entendent. Il respire; il reprend pied... La
+machine a penser, qui dormait dans un coin du cerveau avec ses rouages
+fins comme des cheveux de fee, se reveille et se met en branle; d'abord
+lentement, puis un peu plus vite, puis avec une rapidite folle,--tic!
+tic! tic!--a croire que tout va casser. On sent que cette jolie machine
+n'est pas faite pour dormir et qu'elle veut reparer le temps perdu...
+Tic! tic! tic!... Les idees se croisent, s'enchevetrent comme des fils
+de soie: "Ou suis-je, mon Dieu?... Qu'est-ce que c'est que ce grand
+lit?... Et ces trois dames, la-bas, pres de la fenetre, qu'est-ce
+qu'elles font?... Cette petite robe noire qui me tourne le dos, est-ce
+que je ne la connais pas?... On dirait que..."
+
+Et pour mieux regarder cette robe noire qu'il croit reconnaitre,
+peniblement le petit Chose se souleve sur son coude et se penche hors
+du lit, puis tout de suite se jette en arriere, epouvante... La, devant
+lui, au milieu de la chambre, il vient d'apercevoir une armoire en noyer
+avec de vieilles ferrures qui grimpent sur le devant. Cette armoire, il
+la reconnait; il l'a vue deja dans un reve, dans un horrible reve...
+Tic! tic! tic! La machine a penser va comme le vent... Oh! maintenant
+le petit Chose se rappelle. L'hotel Pilois, la mort de Jacques,
+l'enterrement, l'arrivee chez Pierrotte dans la pluie, il revoit tout,
+il se souvient de tout. Helas! en renaissant a la vie, le malheureux
+enfant vient de renaitre a la douleur; et sa premiere parole est un
+gemissement...
+
+A ce gemissement, les trois femmes qui travaillaient la-bas, pres de la
+fenetre, ont tressailli. Une d'elles, la plus jeune, se leve en criant:
+"De la glace! de la glace!" Et vite elle court a la cheminee prendre un
+morceau de glace qu'elle vient presenter au petit Chose; mais le petit
+Chose n'en veut pas... Doucement il repousse la main qui cherche ses
+levres;--c'est une main bien fine pour une main de garde-malades! En
+tout cas d'une voix qui tremble, il dit: "Bonjour, Camille!..."
+
+Camille Pierrotte est si surprise d'entendre parler le moribond qu'elle
+reste la tout interdite, le bras tendu, la main ouverte, avec son
+morceau de glace claire qui tremble au bout de ses doigts roses de
+froid.
+
+"Bonjour, Camille! reprend le petit Chose. Oh! je vous reconnais bien,
+allez!... J'ai toute ma tete maintenant... Et vous? est-ce que vous me
+voyez?... Est-ce que vous pouvez me voir?"
+
+Camille Pierrotte ouvre de grands yeux:
+
+"Si je vous vois, Daniel!... Je crois bien que je vous vois."
+
+Alors, a l'idee que l'armoire a menti, que Camille Pierrotte n'est pas
+aveugle, que le reve, l'horrible reve, ne sera pas vrai jusqu'au bout,
+le petit Chose reprend courage et se hasarde a faire d'autres questions:
+
+"J'ai ete bien malade, n'est-ce pas, Camille?
+
+--Oh! oui, Daniel, bien malade...
+
+--Est-ce que je suis couche depuis longtemps?...
+
+--Il y aura demain trois semaines...
+
+--Misericorde! trois semaines!... Deja trois semaines que ma pauvre mere
+Jacques..."
+
+Il n'acheve pas sa phrase et cache sa tete dans l'oreiller en
+sanglotant.
+
+...A ce moment, Pierrotte entre dans la chambre; il amene un nouveau
+medecin. (Pour peu que la maladie continue, toute l'Academie de medecine
+y passera.) Celuici est l'illustre docteur _Broum-Broum_, un gaillard
+qui va vite en besogne et ne s'amuse pas a boutonner ses gants au chevet
+des malades. Il s'approche du petit Chose, lui tate le pouls, lui
+regarde les yeux et la langue, puis se tournant vers Pierrotte:
+
+"Qu'est-ce que vous me chantiez donc?... Mais il est gueri ce
+garcon-la...
+
+--Gueri! fait le bon Pierrotte en joignant les mains.
+
+--Si bien gueri que vous allez me jeter tout de suite cette glace par
+la fenetre et donner a votre malade une aile de poulet aspergee de
+saint-emilion... Allons! ne vous desolez plus, ma petite demoiselle;
+dans huit jours, ce jeune trompe-la-mort sera sur pied, c'est moi qui
+vous en reponds... D'ici la, gardez-le bien tranquille dans son lit;
+evitez-lui toute emotion, toute secousse; c'est le point essentiel!...
+Pour le reste, laissons faire la nature: elle s'entend a soigner mieux
+que vous et moi..."
+
+Ayant ainsi parle, l'illustre docteur _Broum-Broum_ donne une
+chiquenaude au jeune trompe-la-mort, un sourire a Mlle Camille, et
+s'eloigne lestement, escorte du bon Pierrotte qui pleure de joie et
+repete tout le temps:
+
+"Ah! monsieur le docteur, c'est bien le cas de le dire... c'est bien le
+cas de le dire..."
+
+Derriere eux, Camille veut faire dormir le malade; mais il refuse avec
+energie:
+
+"Ne vous en allez pas, Camille, je vous en prie... Ne me laissez pas
+seul. Comment voulez-vous que je dorme avec le gros chagrin que j'ai?
+
+--Si, Daniel, il le faut... Il faut que vous dormiez... Vous avez besoin
+de repos; le medecin l'a dit... Voyons! soyez raisonnable, fermez les
+yeux et ne pensez a rien... Tantot je viendrai vous voir encore; et, si
+vous avez dormi, je resterai bien longtemps.
+
+--Je dors... je dors...", dit le petit Chose en fermant les yeux. Puis
+se ravisant: "Encore un mot, Camille!... Quelle est donc cette petite
+robe noire que j'ai apercue ici tout a l'heure?
+
+--Une robe noire!...
+
+--Mais oui! vous savez bien! cette petite robe noire qui travaillait
+la-bas avec vous, pres de la fenetre... Maintenant, elle n'y est plus...
+Mais tout a l'heure je l'ai vue, j'en suis sur...
+
+--Oh! non! Daniel, vous vous trompez... J'ai travaille ici toute la
+matinee avec Mme Tribou, votre vieille amie, Mme Tribou, vous savez!
+celle que vous appeliez la dame de grand merite. Mais Mme Tribou n'est
+pas en noir... elle a toujours sa meme robe verte... Non! surement, il
+n'y a pas de robe noire dans la maison... Vous avez du rever cela...
+Allons! Je m'en vais... Dormez bien..."
+
+La-dessus, Camille Pierrotte s'encourt vite, toute confuse et le feu aux
+joues, comme si elle venait de mentir.
+
+Le petit Chose reste seul; mais il n'en dort pas mieux. La machine
+aux fins rouages fait le diable dans sa cervelle. Les fils de soie se
+croisent, s'enchevetrent... Il pense a son bien-aime qui dort dans
+l'herbe de Montmartre; il pense aux yeux noirs aussi, a ces belles
+lumieres sombres que la Providence semblait avoir allumees expres pour
+lui et qui maintenant...
+
+Ici, la porte de la chambre s'entrouvre doucement, doucement, comme
+si quelqu'un voulait entrer; mais presque aussitot on entend Camille
+Pierrotte dire a voix basse:
+
+"N'y allez pas... L'emotion va le tuer, s'il se reveille..."
+
+Et voila la porte qui se referme doucement, doucement, comme elle
+s'etait ouverte. Par malheur, un pan de robe noire se trouve pris dans
+la rainure; et ce pan de robe qui passe, de son lit le petit Chose
+l'apercoit...
+
+Du coup son coeur bondit; ses yeux s'allument, et, se dressant sur son
+coude, il se met a crier bien fort: "Mere! Mere! pourquoi ne venez-vous
+pas m'embrasser?..."
+
+Aussitot la porte s'ouvre. La petite robe noire--qui n'y peut plus
+tenir--se precipite dans la chambre; mais au lieu d'aller vers le lit,
+elle va droit a l'autre bout de la piece, les bras ouverts, en appelant:
+
+"Daniel! Daniel!
+
+--Par ici, mere..., crie le petit Chose, qui lui tend les bras en
+riant... Par ici: vous ne me voyez donc pas?..."
+
+Et alors Mme Eyssette, a demi tournee vers le lit, tatonnant dans l'air
+autour d'elle avec ses mains qui tremblent, repond d'une voix navrante:
+
+"Helas! non! mon cher tresor, je ne te vois pas... Jamais plus je ne te
+verrai... Je suis aveugle!"
+
+En entendant cela, le petit Chose pousse un grand cri et tombe a la
+renverse sur son oreiller...
+
+Certes, qu'apres vingt ans de miseres et de souffrances, deux enfants
+morts, son foyer detruit, son mari loin d'elle, la pauvre mere Eyssette
+ait ses yeux divins tout brules par les larmes comme les voila, il n'y
+a rien la-dedans de bien extraordinaire... Mais pour le petit Chose,
+quelle coincidence avec son reve! Quel dernier coup terrible la destinee
+lui tenait en reserve! Est-ce qu'il ne va pas en mourir de celui-la?...
+
+Eh bien, non!... le petit Chose ne mourra pas. Il ne faut pas qu'il
+meure. Derriere lui que deviendrait la pauvre mere aveugle? Ou
+trouverait-elle des larmes pour pleurer ce troisieme fils? Que
+deviendrait le pere Eyssette, cette victime de l'honneur commercial,
+ce Juif errant de la viniculture, qui n'a pas meme le temps de venir
+embrasser son enfant malade, ni de porter une fleur a son enfant mort?
+Qui reconstruirait le foyer, ce beau foyer de famille ou les deux vieux
+viendront un jour chauffer leurs pauvres mains glacees?... Non! non! le
+petit Chose ne veut pas mourir. Il se cramponne a la vie, au contraire,
+et de toutes ses forces... On lui a dit que, pour guerir plus vite, il
+ne fallait pas penser, il ne pense pas; qu'il ne fallait pas parler, il
+ne parle pas; qu'il ne fallait pas pleurer, il ne pleure pas... C'est
+plaisir de le voir dans son lit, l'air paisible, les yeux ouverts,
+jouant pour se distraire avec les glands de l'edredon. Une vraie
+convalescence de chanoine...
+
+Autour de lui, toute la maison Lalouette s'empresse silencieuse. Mme
+Eyssette passe ses journees au pied du lit, avec son tricot; la chere
+aveugle a tellement l'habitude des longues aiguilles qu'elle tricote
+aussi bien que du temps de ses yeux. La dame de grand merite est la,
+elle aussi; puis, a tout moment on voit paraitre a la porte la bonne
+figure de Pierrotte. Il n'y a pas jusqu'au joueur de flute qui ne monte
+prendre des nouvelles quatre ou cinq fois dans le jour. Seulement, il
+faut bien le dire, celui-la ne vient pas pour le malade; c'est la dame
+de grand merite qui l'attire surtout... Depuis que Camille Pierrotte lui
+a formellement declare qu'elle ne voulait ni de lui ni de sa flute, le
+fougueux instrumentiste s'est rabattu sur la veuve Tribou qui, pour etre
+moins riche et moins jolie que la fille du Cevenol, n'est pas cependant
+tout a fait depourvue de charmes ni d'economies. Avec cette romanesque
+matrone, l'homme flute n'a pas perdu son temps, a la troisieme seance,
+il y avait deja du mariage dans l'air, et l'on parlait vaguement de
+monter une herboristerie rue des Lombards, avec les economies de la
+dame. C'est pour ne pas laisser dormir ces beaux projets, que le jeune
+virtuose vient si souvent prendre des nouvelles.
+
+Et Mlle Pierrotte? On n'en parle pas! Est-ce qu'elle ne serait plus dans
+la maison?... Si, toujours: seulement, depuis que le malade est hors de
+danger, elle n'entre presque jamais dans sa chambre. Quand elle y vient,
+c'est en passant, pour prendre l'aveugle et la mener a table; mais le
+petit Chose, jamais un mot... Ah! qu'il est loin le temps de la
+rose rouge, le temps ou, pour dire: "Je vous aime", les yeux noirs
+s'ouvraient comme deux fleurs de velours! Dans son lit, le malade
+soupire, en pensant a ces bonheurs envoles. Il voit bien qu'on ne l'aime
+plus, qu'on le fuit, qu'il fait horreur; mais c'est lui qui l'a voulu.
+Il n'a pas le droit de se plaindre. Et pourtant, c'eut ete si bon, au
+milieu de tant de deuils et de tristesses, d'avoir un peu d'amour
+pour se chauffer le coeur! c'eut ete si bon de pleurer sur une epaule
+amie!... "Enfin!... le mal est fait, se dit le pauvre enfant, n'y
+songeons plus, et treve aux revasseries! pour moi, il ne s'agit plus
+d'etre heureux dans la vie; il s'agit de faire son devoir... Demain, je
+parlerai a Pierrotte."
+
+En effet, le lendemain, a l'heure ou le Cevenol traverse la chambre a
+pas de loup pour descendre au magasin, le petit Chose, qui est la depuis
+l'aube a guetter derriere ses rideaux, appelle doucement.
+
+"Monsieur Pierrotte! monsieur Pierrotte!"
+
+Pierrotte s'approche du lit; et alors le malade tres emu, sans lever les
+yeux:
+
+"Voici que je m'en vais sur ma guerison, mon bon monsieur Pierrotte,
+et j'ai besoin de causer serieusement avec vous. Je ne veux pas vous
+remercier de ce que vous faites pour ma mere et pour moi..."
+
+Vive interruption du Cevenol: "Pas un mot la-dessus, monsieur Daniel!
+tout ce que je fais, je devais le faire. C'etait convenu avec M.
+Jacques.
+
+--Oui! je sais, Pierrotte, je sais qu'a tout ce qu'on veut vous dire sur
+ce chapitre vous faites toujours la meme reponse... Aussi n'est-ce pas
+de cela que je vais vous parler. Au contraire, si je vous appelle, c'est
+pour vous demander un service. Votre commis va vous quitter bientot;
+voulez-vous me prendre a sa place? Oh! je vous en prie, Pierrotte,
+ecoutez-moi jusqu'au bout; ne me dites pas non, sans m'avoir ecoute
+jusqu'au bout... Je le sais, apres ma lache conduite, je n'ai plus le
+droit de vivre au milieu de vous. Il y a dans la maison quelqu'un que ma
+presence fait souffrir, quelqu'un a qui ma vue est odieuse, et ce n'est
+que justice!... Mais si je m'arrange pour qu'on ne me voie jamais, si je
+m'engage a ne jamais monter ici, si je reste toujours au magasin, si je
+suis de votre maison sans en etre, comme les gros chiens de basse-cour
+qui n'entrent jamais dans les appartements, est-ce qu'a ces
+conditions-la vous ne pourriez pas m'accepter!"
+
+Pierrotte a bonne envie de prendre dans ses grosses mains la tete frisee
+du petit Chose et de l'embrasser bien fort; mais il se contient et
+repond, tranquillement:
+
+"Dame! ecoutez, monsieur Daniel, avant de rien dire, j'ai besoin de
+consulter la petite... Moi, votre proposition me convient assez; mais je
+ne sais pas si la petite... Du reste, nous allons voir. Elle doit etre
+levee... Camille! Camille!"
+
+Camille Pierrotte, matinale comme une abeille, est en train d'arroser
+son rosier rouge sur la cheminee du salon. Elle arrive en peignoir du
+matin, les cheveux releves a la chinoise, fraiche, gaie, sentant les
+fleurs.
+
+"Tiens, petite, lui dit le Cevenol, voila M. Daniel qui demande a entrer
+chez nous pour remplacer le commis... Seulement, comme il pense que sa
+presence ici te serait trop penible...
+
+--Trop penible!" interrompit Camille Pierrotte en changeant de couleur.
+
+Elle n'en dit pas plus long; mais les yeux noirs acheverent sa phrase.
+Oui! les yeux noirs eux-memes se montrent devant le petit Chose,
+profonds comme la nuit, lumineux comme les etoiles, en criant: "Amour!
+amour!" avec tant de passion et de flamme que le pauvre malade en a le
+coeur incendie.
+
+Alors Pierrotte dit en riant sous cape:
+
+"Dame! expliquez-vous tous les deux... il y a quelque malentendu
+la-dessous."
+
+Et il s'en va tambouriner une bourree cevenole sur les vitres; puis
+quand il croit que les enfants se sont suffisamment expliques--oh! mon
+Dieu! c'est a peine s'ils ont eu le temps de se dire trois paroles--, il
+s'approche d'eux et les regarde:
+
+"Eh bien?
+
+--Ah! Pierrotte, dit le petit Chose en lui tendant les mains, elle est
+aussi bonne que vous... elle m'a pardonne!"
+
+A partir de ce moment, la convalescence du malade marche avec des bottes
+de sept lieues... Je crois bien! les yeux noirs ne bougent plus de la
+chambre. On passe les journees a faire des projets d'avenir. On parle
+de mariage, de foyer a reconstruire. On parle aussi de la chere mere
+Jacques, et son nom fait encore verser de belles larmes. Mais c'est
+egal! il y a de l'amour dans l'ancienne maison Lalouette. Cela se sent.
+Et si quelqu'un s'etonne que l'amour puisse fleurir ainsi dans le deuil
+et dans les larmes, je lui dirai d'aller voir aux cimetieres toutes ces
+jolies fleurettes qui poussent entre les fentes des tombeaux.
+
+D'ailleurs, n'allez pas croire que la passion fasse oublier son devoir
+au petit Chose. Pour si bien qu'il soit dans son grand lit, entre Mme
+Eyssette et les yeux noirs, il a hate d'etre gueri, de se lever, de
+descendre au magasin. Non, certes, que la porcelaine le tente beaucoup;
+mais il languit de commencer cette vie de devouement et de travail dont
+la mere Jacques lui a donne l'exemple. Apres tout, il vaut encore mieux
+vendre des assiettes dans un passage, comme disait la tragedienne Irma,
+que balayer l'institution Ouly ou se faire siffler a Montparnasse. Quant
+a la Muse, on n'en parle plus. Daniel Eyssette aime toujours les vers,
+mais pas les siens; et le jour ou l'imprimeur, fatigue de garder
+chez lui les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf volumes de _La Comedie
+pastorale_, les renvoie au passage du Saumon, le malheureux ancien poete
+a le courage de dire:
+
+"Il faut bruler tout ca."
+
+A quoi Pierrotte, plus avise, repond:
+
+"Bruler tout ca! ma foi non!... j'aime bien mieux le garder au magasin.
+J'en trouverai l'emploi... C'est bien le cas de le dire... J'ai tout
+juste prochainement un envoi de coquetiers a faire a Madagascar. Il
+parait que dans ce pays-la, depuis qu'on a vu la femme d'un missionnaire
+anglais manger des oeufs a la coque, on ne veut plus manger les oeufs
+autrement... Avec votre permission, monsieur Daniel, vos livres
+serviront a envelopper mes coquetiers."
+
+Et en effet, quinze jours apres, _La Comedie pastorale_ se met en route
+pour le pays de l'illustre Rana-Volo. Puisse-t-elle y avoir plus de
+succes qu'a Paris!
+
+...Et maintenant, lecteur, avant de clore cette histoire, je veux encore
+une fois t'introduire dans le salon jonquille. C'est par un apres-midi
+de dimanche, un beau dimanche d'hiver--froid sec et grand soleil. Toute
+la maison Lalouette rayonne. Le petit Chose est completement gueri et
+vient de se lever pour la premiere fois. Le matin, en l'honneur de
+cet heureux evenement, on a sacrifie a Esculape quelques douzaines
+d'huitres, arrosees d'un joli vin blanc de Touraine. Maintenant on est
+au salon, tous reunis. Il fait bon; la cheminee flambe. Sur les vitres
+chargees de givre, le soleil fait des paysages d'argent.
+
+Devant la cheminee, le petit Chose, assis sur un tabouret aux pieds de
+la pauvre aveugle assoupie, cause a voix basse avec Mlle Pierrotte plus
+rouge que la petite rose rouge qu'elle a dans les cheveux. Cela se
+comprend, elle est si pres du feu!... De temps en temps, un grignotement
+de souris,--c'est la tete d'oiseau qui becquette dans un coin; ou bien
+un cri de detresse,--c'est la dame de grand merite qui est en train de
+perdre au besigue l'argent de l'herboristerie. Je vous prie de remarquer
+l'air triomphant de Mme Lalouette qui gagne, et le sourire inquiet du
+joueur de flute, qui perd.
+
+Et M. Pierrotte?... Oh! M. Pierrotte n'est pas loin... Il est la-bas
+dans l'embrasure de la fenetre, a demi cache par le grand rideau
+jonquille, et se livrant a une besogne silencieuse qui l'absorbe et le
+fait suer. Il a devant lui, sur un gueridon, des compas, des crayons,
+des regles, des equerres, de l'encre de Chine, des pinceaux, et
+enfin une longue pancarte de papier a dessin qu'il couvre de signes
+singuliers... L'ouvrage a l'air de lui plaire. Toutes les cinq minutes,
+il releve la tete, la penche un peu de cote et sourit a son barbouillage
+d'un air de complaisance.
+
+Quel est donc ce travail mysterieux?...
+
+Attendez; nous allons le savoir... Pierrotte a fini. Il sort de sa
+cachette, arrive doucement derriere Camille et le petit Chose; puis,
+tout a coup, il leur etale sa grande pancarte sous les yeux en disant:
+"Tenez! les amoureux, que pensez-vous de ceci?"
+
+Deux exclamations lui repondent:
+
+"Oh! papa!...
+
+--Oh! monsieur Pierrotte!
+
+--Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce que c'est!..." demande la pauvre
+aveugle, reveillee en sursaut.
+
+Et Pierrotte joyeusement:
+
+"Ce que c'est, madame Eyssette?... C'est... c'est bien le cas de le
+dire... C'est un projet de la nouvelle enseigne que nous mettrons sur la
+boutique dans quelques mois... Allons! monsieur Daniel, lisez-nous ca
+tout haut, pour qu'on juge un peu de l'effet."
+
+Dans le fond de son coeur, le petit Chose donne une derniere larme a ses
+papillons bleus; et prenant la pancarte a deux mains:--Voyons!--soit
+homme, petit Chose!--il lit tout haut, d'une voix ferme, cette enseigne
+de boutique, ou son avenir est ecrit en lettres grosses d'un pied:
+
+ PORCELAINE ET CRISTAUX
+
+ _Ancienne maison Lalouette_
+
+ EYSSETTE ET PIERROTTE
+
+ SUCCESSEURS
+
+TABLE
+
+ PREMIERE PARTIE
+
+ I.--La fabrique.
+ II.--Les babarottes.
+ III.--Il est mort! Priez pour lui!
+ IV.--Le cahier rouge.
+ V.--Gagne ta vie.
+ VI.--Les petits.
+ VII.--Le pion.
+ VIII.--Les yeux noirs.
+ IX.--L'affaire Boucoyran.
+ X.--Les mauvais jours.
+ XI.--Mon bon ami le maitre d'armes.
+ XII.--L'anneau de fer.
+ XIII.--Les clefs de M. Viot.
+ XIV.--L'oncle Baptiste.
+
+ DEUXIEME PARTIE
+
+ I.--Mes caoutchoucs.
+ II.--De la part du cure de Saint-Nizier.
+ III.--Ma mere Jacques.
+ IV.--La discussion du budget.
+ V.--Coucou-Blanc et la dame du premier.
+ VI.--Le roman de Pierrotte.
+ VII.--La rose rouge et les yeux noirs.
+ VIII.--Une lecture au passage du Saumon.
+ IX.--Tu vendras de la porcelaine.
+ X.--Irma Borel.
+ XI.--Le coeur de sucre.
+ XII.--Tolocototignan.
+ XIII.--L'enlevement.
+ XIV.--Le reve.
+ XV.--.....
+ XVI.--La fin du reve.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le petit chose, by Alphonse Daudet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PETIT CHOSE ***
+
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+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team.
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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