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diff --git a/13256-0.txt b/13256-0.txt new file mode 100644 index 0000000..2a41c79 --- /dev/null +++ b/13256-0.txt @@ -0,0 +1,9726 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13256 *** + +ALPHONSE DAUDET + +_Le Petit Chose_ + +_Histoire d'un enfant_ + + + + «C'est un de mes maux que les souvenirs + que me donnent les lieux: j'en + suis frappée au-delà de la raison.» + MADAME DE SÉVIGNÉ. + +_A Paul DALLOZ._ + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + +I + +LA FABRIQUE + +Je suis né le 13 mai 18..., dans une ville du Languedoc, où l'on trouve, +comme dans toutes les villes du Midi, beaucoup de soleil, pas mal de +poussière, un couvent de carmélites et deux ou trois monuments romains. +Mon père, M. Eyssette, qui faisait à cette époque le commerce des +foulards, avait, aux portes de la ville, une grande fabrique dans un pan +de laquelle il s'était taillé une habitation commode, tout ombragée de +platanes, et séparée des ateliers par un vaste jardin. C'est là que je +suis venu au monde et que j'ai passé les premières, les seules bonnes +années de ma vie. Aussi ma mémoire reconnaissante a-t-elle gardé du +jardin, de la fabrique et des platanes un impérissable souvenir, et +lorsque à la ruine de mes parents il m'a fallu me séparer de ces choses, +je les ai positivement regrettées comme des êtres. + +Je dois dire, pour commencer, que ma naissance ne porta pas bonheur à la +maison Eyssette. La vieille Annou, notre cuisinière, m'a souvent conté +depuis comme quoi mon père, en voyage à ce moment, reçut en même temps +la nouvelle de mon apparition dans le monde et celle de la disparition +d'un de ses clients de Marseille, qui lui emportait plus de quarante +mille francs; si bien que M. Eyssette, heureux et désolé du même coup, +se demandait, comme l'autre, s'il devait pleurer pour la disparition du +client de Marseille, ou rire pour l'heureuse arrivée du petit Daniel.... +Il fallait pleurer, mon bon monsieur Eyssette, il fallait pleurer +doublement. + +C'est une vérité, je fus la mauvaise étoile de mes parents. Du jour +de ma naissance, d'incroyables malheurs les assaillirent par vingt +endroits. D'abord nous eûmes donc le client de Marseille, puis deux fois +le feu dans la même année, puis la grève des ourdisseuses, puis notre +brouille avec l'oncle Baptiste, puis un procès très coûteux avec nos +marchands de couleurs, puis, enfin, la révolution de 18--, qui nous +donna le coup de grâce. + +A partir de ce moment, la fabrique ne battit plus que d'une aile; petit +à petit, les ateliers se vidèrent: chaque semaine un métier à bas, +chaque mois une table d'impression de moins. C'était pitié de voir la +vie s'en aller de notre maison comme d'un corps malade, lentement, tous +les jours un peu. Une fois, on n'entra plus dans les salles du second. +Une autre fois, la cour du fond fut condamnée. Cela dura ainsi pendant +deux ans; pendant deux ans, la fabrique agonisa. Enfin, un jour, les +ouvriers ne vinrent plus, la cloche des ateliers ne sonna pas, le puits +à roue cessa de grincer, l'eau des grands bassins, dans lesquels on +lavait les tissus, demeura immobile, et bientôt, dans toute la fabrique, +il ne resta plus que M. et Mme Eyssette, la vieille Annou, mon frère +Jacques et moi; puis, là-bas, dans le fond, pour garder les ateliers, le +concierge Colombe et son fils le petit Rouget. + +C'était fini, nous étions ruinés. + +J'avais alors six ou sept ans. Comme j'étais très frêle et maladif, +mes parents n'avaient pas voulu m'envoyer à l'école. Ma mère m'avait +seulement appris à lire et à écrire, plus quelques mots d'espagnol et +deux ou trois airs de guitare, à l'aide desquels on m'avait fait, +dans la famille, une réputation de petit prodige. Grâce à ce système +d'éducation, je ne bougeais jamais de chez nous, et je pus assister +dans tous ses détails à l'agonie de la maison Eyssette. Ce spectacle me +laissa froid, je l'avoue; même je trouvai à notre ruine ce côté très +agréable que je pouvais gambader à ma guise par toute la fabrique, ce +qui, du temps des ouvriers, ne m'était permis que le dimanche. Je disais +gravement au petit Rouget: «Maintenant, la fabrique est à moi; on me l'a +donnée pour jouer.» Et le petit Rouget me croyait. Il croyait tout ce +que je lui disais, cet imbécile. + +A la maison, par exemple, tout le monde ne prit pas notre débâcle +aussi gaiement. Tout à coup, M. Eyssette devint terrible: c'était dans +l'habitude une nature enflammée, violente, exagérée, aimant les cris, +la casse et les tonnerres; au fond, un très excellent homme, ayant +seulement la main leste, le verbe haut et l'impérieux besoin de donner +le tremblement à tout ce qui l'entourait. La mauvaise fortune, au lieu +de l'abattre, l'exaspéra. Du soir au matin, ce fut une colère formidable +qui, ne sachant à qui s'en prendre, s'attaquait à tout, au soleil, au +mistral, à Jacques, à la vieille Annou, à la Révolution, oh! surtout +à la Révolution!... A entendre mon père, vous auriez juré que cette +révolution de 18--, qui nous avait mis à mal, était spécialement dirigée +contre nous. Aussi, je vous prie de croire que les révolutionnaires +n'étaient pas en odeur de sainteté dans la maison Eyssette. Dieu sait +ce que nous avons dit de ces messieurs dans ce temps-là.... Encore +aujourd'hui, quand le vieux papa Eyssette (que Dieu me le conserve!) +sent venir son accès de goutte, il s'étend péniblement sur sa chaise +longue, et nous l'entendons dire: «Oh! ces révolutionnaires!...» + +A l'époque dont je vous parle, M. Eyssette n'avait pas la goutte, et la +douleur de se voir ruiné en avait fait un homme terrible que personne +ne pouvait approcher. Il fallut le saigner deux fois en quinze jours. +Autour de lui, chacun se taisait; on avait peur. A table, nous +demandions du pain à voix basse. On n'osait pas même pleurer devant lui. +Aussi, dès qu'il avait tourné les talons, ce n'était qu'un sanglot, +d'un bout de la maison à l'autre; ma mère, la vieille Annou, mon frère +Jacques et aussi mon grand frère l'abbé, lorsqu'il venait nous voir, +tout le monde s'y mettait. Ma mère, cela se conçoit, pleurait de voir +M. Eyssette malheureux; l'abbé et la vieille Annou pleuraient de voir +pleurer Mme Eyssette; quant à Jacques, trop jeune encore pour comprendre +nos malheurs--il avait à peine deux ans de plus que moi,--il pleurait +par besoin, pour le plaisir. + +Un singulier enfant que mon frère Jacques; en voilà un qui avait le don +des larmes! D'aussi loin qu'il me souvienne, je le vois les yeux rouges +et la joue ruisselante. Le soir, le matin, de jour, de nuit, en classe, +à la maison, en promenade, il pleurait sans cesse, il pleurait partout. +Quand on lui disait: «Qu'as-tu?» il répondait en sanglotant: «Je n'ai +rien.» Et, le plus curieux, c'est qu'il n'avait rien. Il pleurait +comme on se mouche, plus souvent, voilà tout. Quelquefois M. Eyssette, +exaspéré, disait à ma mère: «Cet enfant est ridicule, regardez-le... +c'est un fleuve.» A quoi Mme Eyssette répondait de sa voix douce: «Que +veux-tu, mon ami? cela passera en grandissant; à son âge, j'étais comme +lui.» En attendant, Jacques grandissait; il grandissait beaucoup même, +et _cela_ ne lui passait pas. Tout au contraire, la singulière aptitude +qu'avait cet étrange garçon à répandre sans raison des averses de larmes +allait chaque jour en augmentant. Aussi la désolation de nos parents +lui fut une grande fortune.... C'est pour le coup qu'il s'en donna de +sangloter à son aise, des journées entières, sans que personne vînt lui +dire: «Qu'as-tu?» + +En somme, pour Jacques comme pour moi, notre ruine avait son joli côté. + +Pour ma part, j'étais très heureux. On ne s'occupait plus de moi. +J'en profitais pour jouer tout le jour avec Rouget parmi les ateliers +déserts, où nos pas sonnaient comme dans une église, et les grandes +cours abandonnées, que l'herbe envahissait déjà. Ce jeune Rouget, fils +du concierge Colombe, était un gros garçon d'une douzaine d'années, fort +comme un boeuf, dévoué comme un chien, bête comme une oie et remarquable +surtout par une chevelure rouge, à laquelle il devait son surnom de +Rouget. Seulement, je vais vous dire: Rouget, pour moi, n'était pas +Rouget. Il était tour à tour mon fidèle Vendredi, une tribu de sauvages, +un équipage révolté, tout ce qu'on voulait. Moi-même, en ce temps-là, je +ne m'appelais pas Daniel Eyssette: j'étais cet homme singulier, vêtu de +peaux de bêtes, dont on venait de me donner les aventures, master +Crusoé lui-même. Douce folie! Le soir, après souper, je relisais mon +_Robinson_, je l'apprenais par coeur; le jour, je le jouais, je le +jouais avec rage, et tout ce qui m'entourait, je l'enrôlais dans ma +comédie. La fabrique n'était plus la fabrique; c'était mon île déserte, +oh! bien déserte. Les bassins jouaient le rôle d'Océan. Le jardin +faisait une forêt vierge. Il y avait dans les platanes un tas de cigales +qui étaient de la pièce et qui ne le savaient pas. + +Rouget, lui non plus, ne se doutait guère de l'importance de son rôle. +Si on lui avait demandé ce que c'était que Robinson, on l'aurait bien +embarrassé; pourtant je dois dire qu'il tenait son emploi avec la plus +grande conviction, et que, pour imiter le rugissement des sauvages, il +n'y en avait pas comme lui. Où avait-il appris? Je l'ignore. Toujours +est-il que ces grands rugissements de sauvage qu'il allait chercher dans +le fond de sa gorge, en agitant sa forte crinière rouge, auraient fait +frémir les plus braves. Moi-même, Robinson, j'en avais quelquefois le +coeur bouleversé, et j'étais obligé de lui dire à voix basse: «Pas si +fort, Rouget, tu me fais peur.» + +Malheureusement, si Rouget imitait le cri des sauvages très bien, il +savait encore mieux dire les gros mots d'enfants de la rue et jurer le +nom de Notre-Seigneur. Tout en jouant, j'appris à faire comme lui, et un +jour, en pleine table, un formidable juron m'échappa je ne sais comment. +Consternation générale! «Qui t'a appris cela? Où l'as-tu entendu?» Ce +fut un événement. M. Eyssette parla tout de suite de me mettre dans une +maison de correction; mon grand frère l'abbé dit qu'avant toute chose on +devait m'envoyer à confesse, puisque j'avais l'âge de raison. On me mena +à confesse. Grande affaire! Il fallait ramasser dans tous les coins de +ma conscience un tas de vieux péchés qui traînaient là depuis sept ans. +Je ne dormis pas de deux nuits; c'est qu'il y en avait toute une panerée +de ces diables de péchés; j'avais mis les plus petits dessus, mais c'est +égal, les autres se voyaient, et lorsque, agenouillé dans la petite +armoire de chêne, il fallut montrer tout cela au curé de Récollets, je +crus que je mourrais de peur et de confusion... + +Ce fut fini. Je ne voulus plus jouer avec Rouget; je savais maintenant, +c'est saint Paul qui l'a dit et le curé des Récollets me le répéta, que +le démon rôde éternellement autour de nous comme un lion, _quaerens quem +devoret_. Oh! ce _quaerens quem devoret_, quelle impression il me fit! +Je savais aussi que cet intrigant de Lucifer prend tous les visages +qu'il veut pour vous tenter; et vous ne m'auriez pas ôté de l'idée qu'il +s'était caché dans la peau de Rouget pour m'apprendre à jurer le nom de +Dieu. Aussi, mon premier soin, en rentrant à la fabrique, fut d'avertir +Vendredi qu'il eût à rester chez lui dorénavant. Infortuné Vendredi! +Cet ukase lui creva le coeur, mais il s'y conforma sans une plainte. +Quelquefois je l'apercevais debout, sur la porte de la loge, du côté +des ateliers; il se tenait là tristement; et lorsqu'il voyait que je le +regardais, le malheureux poussait pour m'attendrir les plus effroyables +rugissements, en agitant sa crinière flamboyante; mais plus il +rugissait, plus je me tenais loin. Je trouvais qu'il ressemblait au +fameux lion _quaerens_. Je lui criais: «Va-t'en! tu me fais horreur.» + +Rouget s'obstina à rugir ainsi pendant quelques jours; puis, un matin, +son père, fatigué de ses rugissements à domicile, l'envoya rugir en +apprentissage, et je ne le revis plus. + +Mon enthousiasme pour Robinson n'en fut pas un instant refroidi. Tout +juste vers ce temps-là, l'oncle Baptiste se dégoûta subitement de son +perroquet et me le donna. Ce perroquet remplaça Vendredi. Je l'installai +dans une belle cage au fond de ma résidence d'hiver; et me voilà, +plus Crusoé que jamais, passant mes journées en tête-à-tête avec cet +intéressant volatile et cherchant à lui faire dire: «Robinson, mon +pauvre Robinson!» Comprenez-vous cela? Ce perroquet, que l'oncle +Baptiste m'avait donné pour se débarrasser de son éternel bavardage, +s'obstina à ne pas parler dès qu'il fut à moi.... Pas plus «mon pauvre +Robinson» qu'autre chose; jamais je n'en pus rien tirer. Malgré cela, je +l'aimais beaucoup et j'en avais le plus grand soin. + +Nous vivions ainsi, mon perroquet et moi, dans la plus austère solitude, +lorsqu'un matin il m'arriva une chose vraiment extraordinaire. Ce +jour-là, j'avais quitté ma cabane de bonne heure et je faisais, armé +jusqu'aux dents, un voyage d'exploration à travers mon île.... Tout à +coup, je vis venir de mon côté un groupe de trois ou quatre personnes, +qui parlaient à voix très haute et gesticulaient vivement. Juste Dieu! +des hommes dans mon île! Je n'eus que le temps de me jeter derrière un +bouquet de lauriers-roses, et à plat ventre, s'il vous plaît.... Les +hommes passèrent près de moi sans me voir.... Je crus distinguer la voix +du concierge Colombe, ce qui me rassura un peu; mais, c'est égal, dès +qu'ils furent loin je sortis de ma cachette et je les suivis à distance +pour voir ce que tout cela deviendrait.... + +Ces étrangers restèrent longtemps dans mon ile.... Ils la visitèrent +d'un bout à l'autre dans tous ses détails. Je les vis entrer dans mes +grottes et sonder avec leurs cannes la profondeur de mes océans. De +temps en temps ils s'arrêtaient et remuaient la tête. Toute ma crainte +était qu'ils ne vinssent à découvrir mes résidences.... Que serais-je +devenu, grand Dieu! Heureusement, il n'en fut rien, et au bout d'une +demi-heure, les hommes se retirèrent sans se douter seulement que l'ile +était habitée. Dès qu'ils furent partis, je courus m'enfermer dans +une de mes cabanes, et passai là le reste du jour à me demander quels +étaient ces hommes et ce qu'ils étaient venus faire. + +J'allais le savoir bientôt. + +Le soir, à souper, M. Eyssette nous annonça solennellement que la +fabrique était vendue, et que, dans un mois, nous partirions tous pour +Lyon, où nous allions demeurer désormais. + +Ce fut un coup terrible. Il me sembla que le ciel croulait. La fabrique +vendue!... Eh bien, et mon île, mes grottes, mes cabanes? + +Hélas! l'île, les grottes, les cabanes, M. Eyssette avait tout vendu; il +fallait tout quitter, Dieu, que je pleurais!... + +Pendant un mois, tandis qu'à la maison on emballait les glaces, la +vaisselle, je me promenais triste et seul dans ma chère fabrique. Je +n'avais plus le coeur à jouer, vous pensez... oh! non... J'allais +m'asseoir dans tous les coins, et regardant les objets autour de moi, je +leur parlais comme à des personnes; je disais aux platanes: «Adieu, mes +chers amis!» et aux bassins: «C'est fini, nous ne nous verrons plus!» Il +y avait dans le fond du jardin un grand grenadier dont les belles fleurs +rouges s'épanouissaient au soleil. Je lui dis en sanglotant: «Donne-moi +une de tes fleurs.» Il me la donna. Je la mis dans ma poitrine, en +souvenir de lui. J'étais très malheureux. + +Pourtant, au milieu de cette grande douleur, deux choses me faisaient +sourire: d'abord la pensée de monter sur un navire, puis la permission +qu'on m'avait donnée d'emporter mon perroquet avec moi. Je me disais que +Robinson avait quitté son île dans des conditions à peu près semblables, +et cela me donnait du courage. + +Enfin, le jour du départ arriva. M. Eyssette était déjà à Lyon depuis +une semaine. Il avait pris les devants avec les gros meubles. Je partis +donc en compagnie de Jacques, de ma mère et de la vieille Annou. Mon +grand frère l'abbé ne partait pas, mais il nous accompagna jusqu'à la +diligence de Beaucaire, et aussi le concierge Colombe nous accompagna. +C'est lui qui marchait devant en poussant une énorme brouette chargée +de malles. Derrière venait mon frère l'abbé, donnant le bras à Mme +Eyssette. + +Mon pauvre abbé, que je ne devais plus revoir! + +La vieille Annou marchait ensuite, flanquée d'un énorme parapluie +bleu et de Jacques, qui était bien content d'aller à Lyon, mais qui +sanglotait tout de même.... Enfin, à la queue de la colonne venait +Daniel Eyssette, portant gravement la cage du perroquet et se retournant +à chaque pas du côté de sa chère fabrique. + +A mesure que la caravane s'éloignait, l'arbre aux grenades se haussait +tant qu'il pouvait par-dessus les murs du jardin pour la voir encore +une fois.... Les platanes agitaient leurs branches en signe d'adieu.... +Daniel Eyssette, très ému, leur envoyait des baisers à tous, furtivement +et du bout des doigts. + +Je quittai mon île le 30 septembre 18.... + + + +II + +LES BABAROTTES[1] + +[Footnote 1: Nom donné dans le Midi à ces gros insectes noirs que +l'Académie appelle des «blattes» et les gens du Nord des «cafards».] + +O choses de mon enfance, quelle impression vous m'avez laissée! Il me +semble que c'est hier, ce voyage sur le Rhône. Je vois encore le bateau, +ses passagers, son équipage; j'entends le bruit des roues et le +sifflet de la machine. Le capitaine s'appelait Géniès, le maître coq +Montélimart. On n'oublie pas ces choses-là. + +La traversée dura trois jours. Je passai ces trois jours sur le pont, +descendant au salon juste pour manger et dormir. Le reste du temps, +j'allais me mettre à la pointe extrême du navire, près de l'ancre. Il y +avait là une grosse cloche qu'on sonnait en entrant dans les villes: je +m'asseyais à côté de cette cloche, parmi des tas de cordes; je posais la +cage du perroquet entre mes jambes et je regardais. Le Rhône était si +large qu'on voyait à peine ses rives. Moi, je l'aurais voulu encore +plus large, et qu'il se fût appelé: la mer! Le ciel riait, l'onde était +verte. De grandes barques descendaient au fil de l'eau. Des mariniers, +guéant le fleuve à dos de mules, passaient près de nous en chantant. +Parfois, le bateau longeait quelque île bien touffue, couverte de joncs +et de saules. «Oh! une île déserte!» me disais-je dans moi-même; et je +la dévorais des yeux.... + +Vers la fin du troisième jour, je crus que nous allions avoir un grain. +Le ciel s'était assombri subitement; un brouillard épais dansait sur le +fleuve; à l'avant du navire on avait allumé une grosse lanterne, et, ma +foi, en présence de tous ces symptômes, je commençais à être ému.... A +ce moment, quelqu'un dit près de moi: «Voilà Lyon!» En même temps la +grosse cloche se mit à sonner. C'était Lyon. + +Confusément, dans le brouillard, je vis des lumières briller sur l'une +et sur l'autre rive; nous passâmes sous un pont, puis sous un autre. +A chaque fois l'énorme tuyau de la cheminée se courbait en deux et +crachait des torrents d'une fumée noire qui faisait tousser.... Sur le +bateau, c'était un remue-ménage effroyable. Les passagers cherchaient +leurs malles; les matelots juraient en roulant des tonneaux dans +l'ombre. Il pleuvait.... + +Je me hâtai de rejoindre ma mère; Jacques et la vieille Annou qui +étaient à l'autre bout du bateau, et nous voilà tous les quatre, serrés +les uns contre les autres, sous le grand parapluie d'Annou, tandis +que le bateau se rangeait au long des quais et que le débarquement +commençait. + +En vérité, si M. Eyssette n'était pas venu nous tirer de là, je crois +que nous n'en serions jamais sortis. Il arriva vers nous, à tâtons, +en criant: «Qui vive! qui vive!» A ce «qui vive!» bien connu, nous +répondîmes: «amis!» tous les quatre à la fois avec un bonheur, un +soulagement inexprimable.... M. Eyssette nous embrassa lestement, prit +mon frère d'une main, moi de l'autre, dit aux femmes: «Suivez-moi!» et +en route.... Ah! c'était un homme. + +Nous avancions avec peine; il faisait nuit, le pont glissait. A chaque +pas, on se heurtait contre des caisses.... Tout à coup, du bout du +navire, une voix stridente, éplorée, arrive jusqu'à nous: «Robinson! +Robinson!» disait la voix. + +«Ah! mon Dieu!» m'écriai-je; et j'essayai de dégager ma main de celle de +mon père; lui, croyant que j'avais glissé, me serra plus fort. + +La voix reprit, plus stridente encore, et plus éplorée: «Robinson! mon +pauvre Robinson!» Je fis un nouvel effort pour dégager ma main. «Mon +perroquet, criai-je, mon perroquet!» + +--Il parle donc maintenant? dit Jacques. + +S'il parlait, je crois bien; on l'entendait d'une lieue. Dans mon +trouble, je l'avais oublié; là-bas, tout au bout du navire, près de +l'ancre, et c'est de là qu'il m'appelait, en criant de toutes ses +forces: «Robinson! Robinson! mon pauvre Robinson!» + +Malheureusement nous étions loin; le capitaine criait: «Dépêchons-nous.» + +«Nous viendrons le chercher demain, dit M. Eyssette, sur les bateaux, +rien ne s'égare.» Et là-dessus, malgré mes larmes, il m'entraîna. +Pécaïre! le lendemain on l'envoya chercher et on ne le trouva pas.... +Jugez de mon désespoir: plus de Vendredi! plus de perroquet! Robinson +n'était plus possible. Le moyen, d'ailleurs, avec la meilleure volonté +du monde, de se forger une île déserte, à un quatrième étage, dans une +maison sale et humide, rue Lanterne? + +Oh! l'horrible maison! Je la verrai toute ma vie: l'escalier était +gluant; la cour ressemblait à un puits; le concierge, un cordonnier, +avait son échoppe contre la pompe.... C'était hideux. + +Le soir de notre arrivée, la vieille Annou, en s'installant dans sa +cuisine, poussa un cri de détresse: + +«Les babarottes! les babarottes!» + +Nous accourûmes. Quel spectacle!... La cuisine était pleine de ces +vilaines bêtes; il y en avait sur la crédence, au long des murs, dans +les tiroirs, sur la cheminée, dans le buffet, partout. Sans le vouloir, +on en écrasait. Pouah! Annou en avait déjà tué beaucoup; mais plus elle +en tuait, plus il en venait. Elles arrivaient par le trou de l'évier, on +boucha le trou de l'évier; mais le lendemain soir elles revinrent par un +autre endroit, on ne sait d'où. Il fallut avoir un chat exprès pour +les tuer, et toutes les nuits c'était dans la cuisine une effroyable +boucherie. + +Les babarottes me firent haïr Lyon dès le premier soir. Le lendemain, ce +fut bien pis. Il fallait prendre des habitudes nouvelles; les heures des +repas étaient changées.... Les pains n'avaient pas la même forme que +chez nous. On les appelait des «couronnes». En voilà un nom! + +Chez les bouchers, quand la vieille Annou demandait une _carbonade_, +l'étalier lui riait au nez; il ne savait pas ce que c'était une +«carbonade», ce sauvage!... Ah! je me suis bien ennuyé. + +Le dimanche, pour nous égayer un peu, nous allions nous promener en +famille sur les quais du Rhône, avec des parapluies. Instinctivement +nous nous dirigions toujours vers le Midi, du côté de Perrache. «Il me +semble que cela nous rapproche du pays», disait ma mère, qui languissait +encore plus que moi.... Ces promenades de famille étaient lugubres. M. +Eyssette grondait, Jacques pleurait tout le temps, moi je me tenais +toujours derrière; je ne sais pas pourquoi, j'avais honte d'être dans la +rue, sans doute parce que nous étions pauvres. + +Au bout d'un mois, la vieille Annou tomba malade. Les brouillards la +tuaient; on dut la renvoyer dans le Midi. Cette pauvre fille, qui aimait +ma mère à la passion, ne pouvait pas se décider à nous quitter. Elle +suppliait qu'on la gardât, promettant de ne pas mourir. Il fallut +l'embarquer de force. Arrivée dans le Midi, elle s'y maria de désespoir. + +Annou partie, on ne prit pas de nouvelle bonne, ce qui me parut le +comble de la misère.... La femme du concierge montait faire le gros +ouvrage; ma mère, au feu des fourneaux, calcinait ses belles mains +blanches que j'aimais tant embrasser; quant aux provisions, c'est +Jacques qui les faisait. On lui mettait un grand panier sous le bras, en +lui disant: «Tu achèteras ça et ça»; et il achetait ça et ça très bien, +toujours en pleurant, par exemple. + +Pauvre Jacques! il n'était pas heureux, lui non plus. M. Eyssette, de +le voir éternellement la larme à l'oeil, avait fini par le prendre +en grippe et l'abreuvait de taloches.... On entendait tout le jour: +«Jacques, tu es un butor! Jacques, tu es un âne!» Le fait est que, +lorsque son père était là, le malheureux Jacques perdait tous ses +moyens. Les efforts qu'il faisait pour retenir ses larmes le rendaient +laid. M. Eyssette lui portait malheur. Écoutez la scène de la cruche: + +Un soir, au moment de se mettre à table, on s'aperçoit qu'il n'y a plus +une goutte d'eau dans la maison. + +«Si vous voulez, j'irai en chercher», dit ce bon enfant de Jacques. + +Et le voilà qui prend la cruche, une grosse cruche de grès. + +M. Eyssette hausse les épaules: + +«Si c'est Jacques qui y va, dit-il, la cruche est cassée, c'est sûr. + +--Tu entends, Jacques,--c'est Mme Eyssette qui parle avec sa voix +tranquille,--tu entends, ne la casse pas, fais bien attention.» + +M. Eyssette reprend: + +«Oh! tu as beau lui dire de ne pas la casser, il la cassera tout de +même.» + +Ici, la voix éplorée de Jacques: + +«Mais enfin, pourquoi voulez-vous que je la casse? + +--Je ne veux pas que tu la casses, je te dis que tu la casseras», répond +M. Eyssette, et d'un ton qui n'admet pas de réplique. + +Jacques ne réplique pas; il prend la cruche d'une main fiévreuse et sort +brusquement avec l'air de dire: + +«Ah! je la casserai? Eh bien, nous allons voir.» + +Cinq minutes, dix minutes se passent; Jacques ne revient pas. Mme +Eyssette commence à se tourmenter: + +«Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé! + +--Parbleu! que veux-tu qu'il lui soit arrivé? dit M. Eyssette d'un ton +bourru. Il a cassé la cruche et n'ose plus rentrer.» + +Mais tout en disant cela--avec son air bourru, c'était le meilleur homme +du monde--, il se lève et va ouvrir la porte pour voir un peu ce que +Jacques était devenu. Il n'a pas loin à aller; Jacques est debout sur +le palier, devant la porte, les mains vides, silencieux, pétrifié. En +voyant M. Eyssette, il pâlit, et d'une voix navrante et faible, oh! si +faible: «Je l'ai cassée», dit-il.... Il l'avait cassée!... + +Dans les archives de la maison Eyssette, nous appelons cela «la scène de +la cruche». + +Il y avait environ deux mois que nous étions à Lyon, lorsque nos parents +songèrent à nos études. Mon père aurait bien voulu nous mettre au +collège, mais c'était trop cher. «Si nous les envoyions dans une +manécanterie? dit Mme Eyssette; il paraît que les enfants y sont bien.» +Cette idée sourit à mon père, et comme Saint-Nizier était l'église la +plus proche, on nous envoya à la manécanterie de Saint-Nizier. + +C'était très amusant, la manécanterie! Au lieu de nous bourrer la +tête de grec et de latin comme dans les autres institutions, on nous +apprenait à servir la messe du grand et du petit côté, à chanter les +antiennes, à faire des génuflexions, à encenser élégamment, ce qui est +très difficile. Il y avait bien par-ci par-là, quelques heures dans le +jour consacrées aux déclinaisons et à l'_Epitome_ mais ceci n'était +qu'accessoire. Avant tout, nous étions là pour le service de l'église. +Au moins une fois par semaine, l'abbé Micou nous disait entre deux +prises et d'un air solennel: «Demain, messieurs, pas de classe du matin! +Nous sommes d'enterrement.» + +Nous étions d'enterrement. Quel bonheur! Puis c'étaient des baptêmes, +des mariages, une visite de monseigneur, le viatique qu'on portait à +un malade. Oh! le viatique! comme on était fier quand on pouvait +l'accompagner!... Sous un petit dais de velours rouge, marchait le +prêtre, portant l'hostie et les saintes huiles. Deux enfants de choeur +soutenaient le dais, deux autres, l'escortaient avec de gros falots +dorés. Un cinquième marchait devant, en agitant une crécelle. +D'ordinaire, c'étaient mes fonctions,... Sur le passage du viatique, les +hommes se découvraient, les femmes se signaient. Quand on passait devant +un poste, la sentinelle criait: «Aux armes!» les soldats accouraient +et se mettaient en rang. «Présentez... armes! genou terre!» disait +l'officier.... Les fusils sonnaient, le tambour battait aux champs. +J'agitais ma crécelle par trois fois, comme au _Sanctus_, et nous +passions. C'était très amusant la manécanterie. + +Chacun de nous avait dans une petite armoire un fourniment complet +d'ecclésiastique: une soutane noire avec une longue queue, une aube, un +surplis à grandes manches roides d'empois, des bas de soie noire, deux +calottes, l'une en drap, l'autre en velours, des rabats bordés de +petites perles blanches, tout ce qu'il fallait. + +Il paraît que ce costume m'allait très bien: + +«Il est à croquer là-dessous», disait Mme Eyssette. Malheureusement +j'étais très petit, et cela me désespérait. Figurez-vous que, même en +me haussant, je ne montais guère plus haut que les bas blancs de M. +Caduffe, notre suisse, et puis si frêle! Une fois, à la messe, en +changeant les Évangiles de place, le gros livre était si lourd qu'il +m'entraîna. Je tombai de tout mon long sur les marches de l'autel. Le +pupitre fut brisé, le service interrompu. C'était un jour de Pentecôte. +Quel scandale!... A part ces légers inconvénients de ma petite taille, +j'étais très content de mon sort, et souvent le soir, en nous couchant, +Jacques et moi, nous nous disions: «En somme, c'est très amusant la +manécanterie.» Par malheur, nous n'y restâmes pas longtemps. Un ami de +la famille, recteur d'université dans le Midi, écrivit un jour à mon +père que s'il voulait une bourse d'externe au collège de Lyon pour un de +ses fils, on pourrait lui en avoir une. + +«Ce sera pour Daniel, dit M. Eyssette. + +--Et Jacques? dit ma mère. + +--Oh! Jacques! je le garde avec moi; il me sera très utile. D'ailleurs, +je m'aperçois qu'il a du goût pour le commerce. Nous en ferons un +négociant.» + +De bonne foi, je ne sais comment, M. Eyssette avait pu s'apercevoir que +Jacques avait du goût pour le commerce. En ce temps-là, le pauvre garçon +n'avait du goût que pour les larmes, et si on l'avait consulté.... Mais +on ne le consulta pas, ni moi non plus. + +Ce qui me frappa d'abord, à mon arrivée au collège, c'est que j'étais +le seul avec une blouse. A Lyon, les fils de riches ne portent pas de +blouses; il n'y a que les enfants de la rue, les _gones_ comme on dit. +Moi, j'en avais une, une petite blouse, j'avais l'air d'un gone.... +Quand j'entrai dans la classe; les élèves ricanèrent. On disait: «Tiens! +il a une blouse!» Le professeur fit la grimace et tout de suite me prit +en aversion. Depuis lors, quand il me parla, ce fut toujours du bout des +lèvres, d'un air méprisant. Jamais il ne m'appela par mon nom; il disait +toujours: «Hé! vous, là-bas, le petit Chose!» Je lui avais dit pourtant +plus de vingt fois que je m'appelais Daniel Ey-sset-te.... A la fin, mes +camarades me surnommèrent «le petit Chose», et le surnom me resta.... + +Ce n'était pas seulement ma blouse qui me distinguait des autres +enfants. Les autres avaient de beaux cartables en cuir jaune, des +encriers de buis qui sentaient bon, des cahiers cartonnés, des livres +neufs avec beaucoup de notes dans le bas; moi, mes livres étaient de +vieux bouquins achetés sur les quais, moisis, fanés, sentant le rance; +les couvertures étaient toujours en lambeaux, quelquefois il manquait +des pages. Jacques faisait bien de son mieux pour me les relier avec +du gros carton et de la colle forte; mais il mettait toujours trop +de colle, et cela puait. Il m'avait fait aussi un cartable avec une +infinité de poches, très commode, mais toujours trop de colle. Le besoin +de coller et de cartonner était devenu chez Jacques une manie comme le +besoin de pleurer. Il avait constamment devant le feu un tas de petits +pots de colle et, dès qu'il pouvait s'échapper du magasin un moment, il +collait, reliait, cartonnait. Le reste du temps, il portait des paquets +en ville, écrivait sous la dictée, allait aux provisions--le commerce +enfin. + +Quant à moi, j'avais compris que lorsqu'on est boursier, qu'on porte une +blouse, qu'on s'appelle «le petit Chose», il faut travailler deux fois +plus que les autres pour être leur égal, et ma foi! Le petit Chose se +mit à travailler de tout son courage. + +Brave petit Chose! Je le vois, en hiver, dans sa chambre sans feu, +assis à sa table de travail, les jambes enveloppées d'une couverture. +Au-dehors, le givre fouettait les vitres. Dans le magasin, on entendait +M. Eyssette qui dictait. + +«J'ai reçu votre honorée du 8 courant.» + +Et la voix pleurarde de Jacques qui reprenait: + +«J'ai reçu votre honorée du 8 courant.» + +De temps en temps, la porte de la chambre s'ouvrait doucement: c'était +Mme Eyssette qui entrait. Elle s'approchait du petit Chose sur la pointe +des pieds: Chut!... + +«Tu travailles? lui disait-elle tout bas. + +--Oui, mère. + +--Tu n'as pas froid? + +--Oh! non!» + +Le petit Chose mentait, il avait bien froid, au contraire. + +Alors, Mme Eyssette s'asseyait auprès de lui, avec son tricot, et +restait là de longues heures, comptant ses mailles à voix basse, avec un +gros soupir de temps en temps. + +Pauvre Mme Eyssette! Elle y pensait toujours à ce cher pays qu'elle +n'espérait plus revoir.... Hélas! pour notre malheur, pour notre malheur +à tous, elle allait le revoir bientôt.... + + + +III + +IL EST MORT! PRIEZ POUR LUI! + +C'était un lundi du mois de juillet. + +Ce jour-là, en sortant du collège, je m'étais laissé entraîner à faire +une partie de barres, et lorsque je me décidai à rentrer à la maison, il +était beaucoup plus tard que je n'aurais voulu. De la place des Terreaux +à la rue Lanterne, je courus sans m'arrêter, mes livres à la ceinture, +ma casquette entre les dents. Toutefois, comme j'avais une peur +effroyable de mon père, je repris haleine une minute dans l'escalier, +juste le temps d'inventer une histoire pour expliquer mon retard. Sur +quoi, je sonnai bravement. + +Ce fut M. Eyssette lui-même qui vint m'ouvrir. «Comme tu viens tard!» me +dit-il. Je commençais à débiter mon mensonge en tremblant; mais le +cher homme ne me laissa pas achever et, m'attirant sur sa poitrine, il +m'embrassa longuement et silencieusement. + +Moi qui m'attendais pour le moins à une verte semonce, cet accueil me +surprit. Ma première idée fut que nous avions le curé de Saint-Nizier +à dîner; je savais par expérience qu'on ne nous grondait jamais ces +jours-là. Mais en entrant dans la salle à manger, je vis tout de suite +que je m'étais trompé. Il n'y avait que deux couverts sur la table, +celui de mon père et le mien. + +«Et ma mère? Et Jacques?» demandai-je, étonné. + +M. Eyssette me répondit d'une voix douce qui ne lui était pas +habituelle: + +«Ta mère et Jacques sont partis, Daniel; ton frère l'abbé est bien +malade.» + +Puis, voyant que j'étais devenu tout pâle, il ajouta presque gaiement +pour me rassurer: + +«Quand je dis bien malade, c'est une façon de parler: on nous a écrit +que l'abbé était au lit; tu connais ta mère, elle a voulu partir, et je +lui ai donné Jacques pour l'accompagner. En somme, ce ne sera rien!... +Et maintenant mets-toi là et mangeons; je meurs de faim.» + +Je m'attablai sans rien dire, mais j'avais le coeur serré et toutes les +peines du monde à retenir mes larmes, en pensant que mon grand frère +l'abbé était bien malade. Nous dînâmes tristement en face l'un de +l'autre, sans parler. M. Eyssette mangeait vite, buvait à grands coups, +puis s'arrêtait subitement et songeait.... Pour moi, immobile au bout +de la table et comme frappé de stupeur, je me rappelais les belles +histoires que l'abbé me contait lorsqu'il venait à la fabrique. Je le +voyais retroussant bravement sa soutane pour franchir les bassins. Je +me souvenais aussi du jour de sa première messe, où toute la famille +assistait, comme il était beau lorsqu'il se tournait vers nous, les bras +ouverts, disant _Dominus vobiscum_ d'une voix si douce que Mme Eyssette +en pleurait de joie!... Maintenant je me le figurais là-bas, couché, +malade (oh! bien malade; quelque chose me le disait), et ce qui +redoublait mon chagrin de le savoir ainsi, c'est une voix que +j'entendais me crier au fond du coeur: «Dieu te punit, c'est ta faute! +il fallait rentrer tout droit! Il fallait ne pas mentir!» Et plein de +cette effroyable pensée que Dieu, pour le punir, allait faire mourir son +frère, le petit Chose se désespérait en lui-même, disant: «Jamais, non! +jamais, je ne jouerai plus aux barres en sortant du collège.» + +Le repas terminé, on alluma la lampe, et la veillée commença. Sur la +nappe, au milieu des débris du dessert, M. Eyssette avait posé ses gros +livres de commerce et faisait ses comptes à haute voix. Finet, le chat +des babarottes, miaulait tristement en rôdant autour de la table...; +moi, j'avais ouvert la fenêtre et je m'y étais accoudé.... + +Il faisait nuit, l'air était lourd.... On entendait les gens d'en bas +rire et causer devant leurs portes, et les tambours du fort Loyasse +battre dans le lointain.... J'étais là depuis quelques instants, pensant +à des choses tristes et regardant vaguement dans la nuit, quand un +violent coup de sonnette m'arracha de ma croisée brusquement. Je +regardai mon père avec effroi, et je crus voir passer sur son visage le +frisson d'angoisse et de terreur qui venait de m'envahir. Ce coup de +sonnette lui avait fait peur, à lui aussi. + +«On sonne! me dit-il presque à voix basse. + +--Restez, père! j'y vais.» Et je m'élançai vers la porte. + +Un homme était debout sur le seuil. Je l'entrevis dans l'ombre, me +tendant quelque chose que j'hésitais à prendre. + +«C'est une dépêche, dit-il. + +--Une dépêche, grand Dieu! pour quoi faire?» + +Je la pris en frissonnant, et déjà je repoussais la porte; mais l'homme +la retint avec son pied et me dit froidement: + +«Il faut signer.» + +Il fallait signer! Je ne savais pas: c'était la première dépêche que je +recevais. + +«Qui est là, Daniel?» me cria M. Eyssette; sa voix tremblait. + +Je répondis: + +«Rien! c'est un pauvre....» Et, faisant signe à l'homme de m'attendre, +je courus à ma chambre, je trempai ma plume dans l'encre, à tâtons, puis +je revins. + +L'homme dit: + +«Signez là.» + +Le petit Chose signa d'une main tremblante, à la lueur des lampes de +l'escalier; ensuite il ferma la porte et rentra, tenant la dépêche +cachée sous sa blouse. + +Oh! oui, je te tenais cachée sous ma blouse, dépêche de malheur! Je ne +voulais pas que M. Eyssette te vît; car d'avance je savais que tu venais +nous annoncer quelque chose de terrible, et lorsque je t'ouvris, tu ne +m'appris rien de nouveau, entends-tu, dépêche! Tu ne m'appris rien que +mon coeur n'eût déjà deviné. + +«C'était un pauvre?» me dit mon père en me regardant. + +Je répondis sans rougir: «C'était un pauvre»; et pour détourner les +soupçons, je repris ma place à la croisée. + +J'y restai encore quelque temps, ne bougeant pas, ne parlant pas, +serrant contre ma poitrine ce papier qui me brûlait. + +Par moments, j'essayais de me raisonner, de me donner du courage, je me +disais: «Qu'en sais-tu? c'est peut-être une bonne nouvelle. Peut-être on +écrit qu'il est guéri....» Mais, au fond, je sentais bien que ce n'était +pas vrai, que je me mentais à moi-même, que la dépêche ne dirait pas +qu'il était guéri. + +Enfin, je me décidai à passer dans ma chambre pour savoir une bonne fois +à quoi m'en tenir. Je sortis de la salle à manger, lentement, sans +avoir l'air; mais quand je fus dans ma chambre, avec quelle rapidité +fiévreuse, j'allumai ma lampe! Et comme mes mains tremblaient en ouvrant +cette dépêche de mort! Et de quelles larmes brûlantes je l'arrosai, +lorsque je l'eus ouverte!... Je la relus vingt fois, espérant toujours +m'être trompé; mais, pauvre de moi! j'eus beau la lire et la relire, et +la tourner dans tous les sens, je ne pus lui faire dire autre chose que +ce qu'elle avait dit d'abord, ce que je savais bien qu'elle dirait: + + «Il est mort! Priez pour lui!» + +Combien de temps je restai là, debout, pleurant devant cette dépêche +ouverte, je l'ignore. Je me souviens seulement que mes yeux me cuisaient +beaucoup, et qu'avant de sortir de ma chambre je baignai mon visage +longuement. Puis, je rentrai dans la salle à manger, tenant dans ma +petite main crispée la dépêche trois fois maudite. + +Et maintenant, qu'allais-je faire? Comment m'y prendre pour annoncer +l'horrible nouvelle à mon père, et quel ridicule enfantillage m'avait +poussé à la garder pour moi seul? Un peu plus tôt, un peu plus tard, +est-ce qu'il ne l'aurait pas su? Quelle folie! Au moins, si j'étais allé +droit à lui lorsque la dépêche était arrivée, nous l'aurions ouverte +ensemble; à présent, tout serait dit. + +Or, tandis que je me parlais à moi-même, je m'approchai de la table et +je vins m'asseoir à côté de M. Eyssette, juste à côté de lui. Le pauvre +homme avait fermé ses livres et, de la barbe de sa plume, s'amusait à +chatouiller le museau blanc de Finet. Cela me serrait le coeur qu'il +s'amusât ainsi. Je voyais sa bonne figure que la lampe éclairait à demi, +s'animer et rire par moments; et j'avais envie de lui dire: «Oh! non, ne +riez pas; je vous en prie.» + +Alors, comme je le regardais ainsi tristement avec ma dépêche à la main, +M. Eyssette leva la tête. Nos regards se rencontrèrent, et je ne sais +pas ce qu'il vit dans le mien, mais je sais que sa figure se décomposa +tout à coup, qu'un grand cri jaillit de sa poitrine, qu'il me dit d'une +voix à fendre l'âme: «Il est mort, n'est-ce pas?» que la dépêche glissa +de mes doigts, que je tombai dans ses bras en sanglotant, et que nous +pleurâmes longuement, éperdus, dans les bras l'un de l'autre, tandis +qu'à nos pieds Finet jouait avec la dépêche, l'horrible dépêche de mort, +cause de toutes nos larmes. + +Écoutez, je ne mens pas: voilà longtemps que ces choses se sont passées, +voilà longtemps qu'il dort dans la terre, mon cher abbé que j'aimais +tant; eh bien, encore aujourd'hui, quand je reçois une dépêche, je ne +peux pas l'ouvrir sans un frisson de terreur. Il me semble que je vais +lire qu'_il est mort_, et qu'il faut _prier pour lui_! + + + +IV + +LE CAHIER ROUGE + +On trouve dans les vieux missels de naïves enluminures, où la Dame des +sept douleurs est représentée ayant sur chacune de ses joues une grande +ride profonde, cicatrice divine que l'artiste a mise là pour nous dire: +«Regardez comme elle a pleuré!...» Cette ride--la ride des larmes--, je +jure que je l'ai vue sur le visage amaigri de Mme Eyssette, lorsqu'elle +revint à Lyon, après avoir enterré son fils. + +Pauvre mère, depuis ce jour elle ne voulut plus sourire. Ses robes +furent toujours noires, son visage toujours désolé. Dans ses vêtements +comme dans son coeur, elle prit le grand deuil, et ne le quitta +jamais... Du reste, rien de changé dans la maison Eyssette; ce fut un +peu plus lugubre, voilà tout. Le curé de Saint-Nizier dit quelques +messes pour le repos de l'âme de l'abbé. On tailla deux vêtements noirs +pour les enfants dans une vieille roulière de leur père, et la vie, la +triste vie recommença. + +Il y avait déjà quelque temps que notre cher abbé était mort, lorsqu'un +soir, à l'heure de nous coucher, je fus très étonné de voir Jacques +fermer notre chambre à double tour, boucher soigneusement les rainures +de la porte, et, cela fait, venir vers moi, d'un grand air de solennité +et de mystère. + +Il faut vous dire que, depuis son retour du Midi, un singulier +changement s'était opéré dans les habitudes de l'ami Jacques. D'abord, +ce que peu de personnes voudront croire, Jacques ne pleurait plus, ou +presque plus; puis, son fol amour du cartonnage lui avait à peu près +passé. Les petits pots de colle allaient encore au feu de temps en +temps, mais ce n'était plus avec le même entrain; maintenant, si vous +aviez besoin d'un cartable, il fallait vous mettre à genoux pour +l'obtenir.... Dès choses incroyables! un carton â chapeaux que Mme +Eyssette avait commandé était sur le chantier depuis huit jours.... A la +maison, on ne s'apercevait de rien; mais moi, je voyais bien que Jacques +avait quelque chose. Plusieurs fois, je l'avais surpris dans le magasin, +parlant seul et faisant des gestes. La nuit, il ne dormait pas; je +l'entendais marmotter entre ses dents, puis subitement sauter à bas du +lit et marcher â grands pas dans la chambre... tout cela n'était pas +naturel et me faisait peur quand j'y songeais. Il me semblait que +Jacques allait devenir fou. + +Ce soir-là, quand je le vis fermer à double tour la porte de notre +chambre, cette idée de folie me revint dans la tête et j'eus un +mouvement d'effroi: mon pauvre Jacques! lui, ne s'en aperçut pas, et +prenant gravement une de mes mains dans les siennes: + +«Daniel, me dit-il, je vais te confier quelque chose mais il faut me +jurer que tu n'en parleras jamais.» + +Je compris tout de suite que Jacques n'était pas fou. Je répondis sans +hésiter: + +«Je te le jure, Jacques. + +--Eh bien, tu ne sais pas?... chut!... Je fais un poème, un grand poème. + +--Un poème, Jacques! tu fais un poème, toi!» + +Pour toute réponse, Jacques tira de dessous sa veste un énorme cahier +rouge qu'il avait cartonné lui-même, et en tête duquel il avait écrit de +sa plus belle main: + + RELIGION! RELIGION! Poème en douze chants PAR EYSSETTE (JACQUES) + +C'était si grand que j'en eus comme un vertige. Comprenez cela?... +Jacques, mon frère Jacques, un enfant de treize ans, le Jacques des +sanglots et des petits pots de colle, faisait: _Religion! Religion!_ +poème en douze chants. + +Et personne ne s'en doutait! et on continuait à l'envoyer chez les +marchands d'herbes avec un panier sous le bras! et son père lui criait +plus que jamais: «Jacques, tu es un âne!...» + +Ah! pauvre cher Eyssette (Jacques)! comme je vous aurais sauté au cou +de bon coeur, si j'avais osé. Mais je n'osai pas... Songez donc!... +_Religion! Religion!_ poème en douze chants!... Pourtant la vérité +m'oblige à dire que ce poème en douze chants était loin d'être terminé. +Je crois même qu'il n'y avait encore de fait que les quatre premiers +vers du premier chant; mais vous savez, en ces sortes d'ouvrages la mise +en train est toujours ce qu'il y a de plus difficile, et comme disait +Eyssette (Jacques) avec beaucoup de raison: «Maintenant que j'ai mes +quatre premiers vers, le reste n'est rien; ce n'est qu'une affaire de +temps[2].» + +Ce reste qui n'était rien qu'une affaire de temps, jamais Eyssette +(Jacques) n'en put venir à bout... Que voulez-vous? les poèmes ont leurs +destinées; il paraît que la destinée de _Religion! Religion!_ poème en +douze chants, était de ne pas être en douze chants du tout. Le poète eut +beau faire, il n'alla jamais plus loin que les quatre premiers vers. +C'était fatal. A la fin, le malheureux garçon, impatienté, envoya son +poème au diable et congédia la Muse (on disait encore la Muse en ce +temps-là). Le jour même, ses sanglots le reprirent et les petits pots de +colle reparurent devant le feu... Et le cahier rouge?... Oh! le cahier +rouge, il avait sa destinée aussi, celui-là. + +[Footnote 2: Les voici, ces quatre vers. Les voici tels que je les ai +vus ce soir-là, moulés en belle ronde, à la première page du cahier +rouge: + + _Religion! Religion!_ + Mot sublime! Mystère! + Voix touchante et solitaire. + Compassion! Compassion! + +Ne riez pas, cela lui avait coûté beaucoup de mal.] + +Jacques me dit: «Je te le donne, mets-y ce que tu voudras.» Savez-vous +ce que j'y mis, moi?.. Mes poésies, parbleu! les poésies du petit Chose. +Jacques m'avait donné son mal. + +Et maintenant, si le lecteur le veut bien, pendant que le petit Chose +est en train de cueillir des rimes, nous allons d'une enjambée franchir +quatre ou cinq années de sa vie. J'ai hâte d'arriver à un certain +printemps de 18..., dont la maison Eyssette n'a pas encore aujourd'hui +perdu le souvenir; on a comme cela des dates dans les familles. + +Du reste, ce fragment de ma vie que je passe sous silence, le lecteur ne +perdra rien à ne pas le connaître. C'est toujours la même chanson, des +larmes et de la misère! les affaires qui ne vont pas, des loyers en +retard, des créanciers qui font des scènes, les diamants de la mère +vendus, l'argenterie au mont-de-piété, les draps de lit qui ont des +trous, les pantalons qui ont des pièces; des privations de toutes +sortes, des humiliations de tous les jours, l'éternel «comment +ferons-nous demain?» le coup de sonnette insolent des huissiers, le +concierge qui sourit quand on passe, et puis les emprunts, et puis les +protêts, et puis... et puis... + +Nous voilà donc en 18... + +Cette année-là, le petit Chose achevait sa philosophie. + +C'était, si j'ai bonne mémoire; un jeune garçon très prétentieux, se +prenant tout à fait au sérieux comme philosophe et aussi comme poète; du +reste pas plus haut qu'une botte et sans un poil de barbe au menton. + +Or, un matin que ce grand philosophe de petit Chose se disposait à aller +en classe, M. Eyssette père l'appela dans le magasin et, sitôt qu'il le +vit entrer, lui fit de sa voix brutale: + +«Daniel, jette tes livres, tu ne vas plus au collège.» + +Ayant dit cela, M. Eyssette père se mit à marcher à grands pas dans le +magasin, sans parler. Il paraissait très ému, et le petit Chose aussi, +je vous assure... Après un long moment de silence, M. Eyssette père +reprit la parole: + +«Mon garçon, dit-il, j'ai une mauvaise nouvelle à t'apprendre, oh! +bien mauvaise... nous allons être obligés de nous séparer tous, voici +pourquoi.» + +Ici, un grand sanglot, un sanglot déchirant retentit derrière la porte +entrebâillée. + +«Jacques, tu es un âne!» cria M. Eyssette sans se retourner, puis il +continua: + +«Quand nous sommes venus à Lyon, il y a six ans, ruinés par les +révolutionnaires, j'espérais, à force de travail, arriver à reconstruire +notre fortune; mais le démon s'en mêle! Je n'ai réussi qu'à nous +enfoncer jusqu'au cou dans les dettes et dans la misère... A présent, +c'est fini, nous sommes embourbés... Pour sortir de là, nous n'avons +qu'un parti à prendre, maintenant que vous voilà grandis: vendre le peu +qui nous reste et chercher notre vie chacun de notre côté.» + +Un nouveau sanglot de l'invisible Jacques vint interrompre M. Eyssette; +mais il était tellement ému lui-même qu'il ne se fâcha pas. Il fit +seulement signe à Daniel de fermer la porte, et, la porte fermée, il +reprit: + +«Voici donc ce que j'ai décidé: jusqu'à nouvel ordre, ta mère va s'en +aller vivre dans le Midi, chez son frère, l'oncle Baptiste. Jacques +restera à Lyon; il a trouvé un petit emploi au mont-de-piété. Moi, +j'entre commis voyageur à la Société vinicole... Quant à toi, mon pauvre +enfant, il va falloir aussi que tu gagnes ta vie... Justement, je reçois +une lettre du recteur qui te propose une place de maître d'étude; tiens, +lis!» + +Le petit Chose prit la lettre. + +«D'après ce que je vois, dit-il tout en lisant, je n'ai pas de temps à +perdre. + +--Il faudrait partir demain. + +--C'est bien, je partirai...» + +Là-dessus le petit Chose replia la lettre et la rendit à son père d'une +main qui ne tremblait pas. C'était un grand philosophe, comme vous +voyez. + +A ce moment, Mme Eyssette entra dans le magasin, puis Jacques +timidement derrière elle... Tous deux s'approchèrent du petit Chose et +l'embrassèrent en silence; depuis la veille ils étaient au courant de ce +qui se passait. + +«Qu'on s'occupe de sa malle! fit brusquement M. Eyssette, il part demain +matin par le bateau.» + +Mme Eyssette poussa un gros soupir, Jacques esquissa un sanglot, et tout +fut dit. + +On commençait à être fait au malheur dans cette maison-là. + +Le lendemain de cette journée mémorable, toute la famille accompagna le +petit Chose au bateau. Par une coïncidence singulière, c'était le +même bateau qui avait amené les Eyssettes à Lyon six ans auparavant. +Capitaine Géniès, maître coq Montélimart! Naturellement on se rappela le +parapluie d'Annou, le perroquet de Robinson, et quelques autres épisodes +du débarquement... Ces souvenirs égayèrent un peu ce triste départ, et +amenèrent l'ombre d'un sourire sur les lèvres de Mme Eyssette. + +Tout à coup la cloche sonna. Il fallait partir. + +Le petit Chose, s'arrachant aux étreintes de ses amis, franchit +bravement la passerelle. + +«Sois sérieux, lui cria son père. + +--Ne sois pas malade», dit Mme Eyssette. + +Jacques voulait parler, mais il ne put pas; il pleurait trop. + +Le petit Chose ne pleurait pas, lui. Comme j'ai eu l'honneur de vous le +dire, c'était un grand philosophe, et positivement les philosophes ne +doivent pas s'attendrir... + +Et pourtant, Dieu sait s'il les aimait, ces chères créatures qu'il +laissait derrière lui, dans le brouillard. Dieu sait s'il aurait donné +volontiers pour elles tout son sang et toute sa chair... Mais que +voulez-vous? La joie de quitter Lyon, le mouvement du bateau, l'ivresse +du voyage, l'orgueil de se sentir homme--homme libre, homme fait, +voyageant seul et gagnant sa vie--, tout cela grisait le petit Chose et +l'empêchait de songer, comme il aurait dû, aux trois êtres chéris qui +sanglotaient là-bas, debout sur les quais du Rhône... + +Ah! ce n'étaient pas des philosophes, ces trois-là. D'un oeil anxieux et +plein de tendresse, ils suivaient la marche asthmatique du navire, +et son panache de fumée n'était pas plus gros qu'une hirondelle à +l'horizon, qu'ils criaient encore: «Adieu! adieu!» en faisant des +signes. + +Pendant ce temps, monsieur le philosophe se promenait de long en large +sur le pont, les mains dans les poches, la tête au vent. Il sifflotait, +crachait très loin, regardait les dames sous le nez, inspectait la +manoeuvre, marchait des épaules comme un gros homme, se trouvait +charmant. Avant qu'on fût seulement à Vienne, il avait appris au maître +coq Montélimart et à ses deux marmitons qu'il était dans l'Université +et qu'il y gagnait fort bien sa vie... Ces messieurs lui en firent +compliment. Cela le rendit très fier. + +Une fois, en se promenant d'un bout à l'autre du navire, notre +philosophe heurta du pied, à l'avant, près de la grosse cloche, un +paquet de cordes sur lequel, à six ans de là, Robinson Crusoé était venu +s'asseoir pendant de longues heures, son perroquet entre les jambes. Ce +paquet de cordes le fit beaucoup rire et un peu rougir. + +«Que je devais être ridicule, pensait-il, de traîner partout avec moi +cette grande cage peinte en bleu et ce perroquet fantastique...» + +Pauvre philosophe! il ne se doutait pas que pendant toute sa vie il +était condamné à traîner ainsi ridiculement cette cage peinte en bleu, +couleur d'illusion, et ce perroquet vert, couleur d'espérance. + +Hélas! à l'heure où j'écris ces lignes, le malheureux garçon la porte +encore, sa grande cage peinte en bleu. Seulement de jour en jour l'azur +des barreaux s'écaille et le perroquet vert est aux trois quarts +déplumé, pécaïre! + +Le premier soin du petit Chose, en arrivant dans sa ville natale, fut de +se rendre à l'Académie, où logeait M. le recteur. + +Ce recteur, ami d'Eyssette père, était un grand beau vieux, alerte et +sec, n'ayant rien qui sentît le pédant, ni quoi que ce fût de semblable. +Il accueillit Eyssette fils avec une grande bienveillance. Toutefois, +quand on l'introduisit dans son cabinet, le brave homme ne put retenir +un geste de surprise. + +«Ah! mon Dieu! dit-il, comme il est petit!» + +Le fait est que le petit Chose était ridiculement petit; et puis l'air +si jeune, si mauviette. + +L'exclamation du recteur lui porta un coup terrible. + +«Ils ne vont pas vouloir de moi», pensa-t-il. Et tout son corps se mit à +trembler. + +Heureusement, comme s'il eût deviné ce qui se passait dans cette pauvre +petite cervelle, le recteur reprit: + +«Approche ici, mon garçon... Nous allons donc faire de toi un maître +d'étude... A ton âge, avec cette taille et cette figure-là, le métier te +sera plus dur qu'à un autre... Mais enfin, puisqu'il le faut, puisqu'il +faut que tu gagnes ta vie, mon cher enfant, nous arrangerons cela +pour le mieux... En commençant, on ne te mettra pas dans une grande +baraque... Je vais t'envoyer dans un collège communal, à quelques lieues +d'ici, à Sarlande, en pleine montagne... Là tu feras ton apprentissage +d'homme, tu t'aguerriras au métier, tu grandiras, tu prendras de la +barbe; puis le poil venu, nous verrons!» + +Tout en parlant, M. le recteur écrivait au principal du collège de +Sarlande pour lui présenter son protégé. La lettre terminée, il la remit +au petit Chose et l'engagea à partir le jour même; là-dessus, il lui +donna quelques sages conseils et le congédia d'une tape amicale sur la +joue en lui promettant de ne pas le perdre de vue. + +Voilà mon petit Chose bien content. Quatre à quatre il dégringole +l'escalier séculaire de l'Académie et s'en va d'une haleine retenir sa +place pour Sarlande. + +La diligence ne part que dans l'après-midi; encore quatre heures à +attendre! Le petit Chose en profite pour aller parader au soleil +sur l'esplanade et se montrer à ses compatriotes. Ce premier devoir +accompli, il songe à prendre quelque nourriture et se met en quête d'un +cabaret à portée de son escarcelle... Juste en face les casernes, il en +avise un propret, reluisant, avec une belle enseigne toute neuve: + +«Voici mon affaire», se dit-il. Et, après quelques minutes +d'hésitation--c'est la première fois que le petit Chose entre dans un +restaurant--, il pousse résolument la porte. + +Le cabaret est désert pour le moment. Des murs peints à la chaux..., +quelques tables de chêne... Dans un coin de longues cannes de +compagnons, à bouts de cuivre, ornées de rubans multicolores... Au +comptoir, un gros homme qui ronfle, le nez dans un journal. + +«Holà! quelqu'un!» dit le petit Chose, en frappant de son poing fermé +sur les tables, comme un vieux coureur de tavernes. + +Le gros homme du comptoir ne se réveille pas pour si peu; mais du fond +de l'arrière-boutique, la cabaretière accourt... En voyant le nouveau +client que l'ange Hasard lui amène, elle pousse un grand cri: + +«Miséricorde! monsieur Daniel! + +--Annou! ma vieille Annou!» répond le petit Chose. Et les voilà dans les +bras l'un de l'autre. + +Eh! mon Dieu, oui, c'est Annou, la vieille Annou, anciennement bonne des +Eyssette, maintenant cabaretière, mère des compagnons, mariée à Jean +Peyrol, ce gros qui ronfle là-bas dans le comptoir... Et comme elle est +heureuse, si vous saviez, cette brave Annou, comme elle est heureuse de +revoir M. Daniel! Comme elle l'embrasse! comme elle l'étreint! comme +elle l'étouffe! + +Au milieu de ces effusions, l'homme du comptoir se réveille. + +Il s'étonne d'abord un peu du chaleureux accueil que sa femme est en +train de faire à ce jeune inconnu; mais quand on lui apprend que ce +jeune inconnu est M. Daniel Eyssette en personne, Jean Peyrol devient +rouge de plaisir et s'empresse autour de son illustre visiteur. + +«Avez-vous déjeuné, monsieur Daniel? + +--Ma foi! non, mon bon Peyrol...; c'est précisément ce qui m'a fait +entrer ici.» + +Justice divine!... M. Daniel n'a pas déjeuné!... La vieille Annou court +à sa cuisine; Jean Peyrol se précipite à la cave,--une fière cave, au +dire des compagnons. + +En un tour de main, le couvert est mis, la table est parée, le petit +Chose n'a qu'à s'asseoir et à fonctionner... A sa gauche, Annou lui +taille des mouillettes pour ses oeufs, des oeufs du matin, blancs, +crémeux, duvetés... A sa droite, Jean Peyrol lui verse un vieux +Château-Neuf-des-Papes, qui semble une poignée de rubis jetée au fond de +son verre... Le petit Chose est très heureux, il boit comme un templier, +mange comme un hospitalier, et trouve encore moyen de raconter, entre +deux coups de dents, qu'il vient d'entrer dans l'Université, ce qui le +met à même de gagner honorablement sa vie. Il faut voir de quel air il +dit cela: _gagner honorablement sa vie!_--La vieille Annou s'en pâme +d'admiration. + +L'enthousiasme de Jean Peyrol est moins vif. Il trouve tout simple que +M. Daniel gagne sa vie, puisqu'il est en état de la gagner. A l'âge de +M. Daniel, lui, Jean Peyrol, courait le monde depuis déjà quatre ou cinq +ans, et ne coûtait plus un liard à la maison, au contraire... + +Bien entendu, le digne cabaretier garde ses réflexions pour lui seul. +Oser comparer Jean Peyrol à Daniel Eyssette!... Annou ne le souffrirait +pas. + +En attendant, le petit Chose va son train. Il parle, il boit, il mange, +il s'anime; ses yeux brillent, sa joue s'allume. Holà! maître Peyrol, +qu'on aille chercher des verres! le petit Chose va trinquer... Jean +Peyrol apporte les verres et on trinque... d'abord à Mme Eyssette, +ensuite à M. Eyssette, puis à Jacques, à Daniel, à la vieille Annou, au +mari d'Annou, à l'Université... à quoi encore?... + +Deux heures se passent ainsi en libations et en bavardages. On cause du +passé couleur de deuil, de l'avenir couleur de rose. On se rappelle la +fabrique, Lyon, la rue Lanterne, ce pauvre abbé qu'on aimait tant... + +Tout à coup le petit Chose se lève pour partir... + +«Déjà», dit tristement la vieille Annou. + +Le petit Chose s'excuse; il a quelqu'un de la ville à voir avant de s'en +aller, une visite très importante... Quel dommage! on était si bien!... +On avait tant de choses à se raconter encore!... Enfin, puisqu'il le +faut, puisque M. Daniel a quelqu'un de la ville à voir, ses amis du +_Tour de France_ ne veulent pas le retenir plus longtemps... «Bon +voyage, monsieur Daniel! Dieu vous conduise, notre cher maître!» Et +jusqu'au milieu de la rue, Jean Peyrol et sa femme l'accompagnent de +leurs bénédictions. + +Or, savez-vous quel est ce quelqu'un de la ville que le petit Chose veut +voir avant de partir? + +C'est la fabrique, cette fabrique qu'il aimait tant et qu'il a tant +pleurée!... c'est le jardin, les ateliers, les grands platanes, tous +les amis de son enfance, toutes ses joies du premier jour... Que +voulez-vous? + +Le coeur de l'homme a de ces faiblesses; il aime ce qu'il peut, même du +bois, même des pierres, même une fabrique... D'ailleurs, l'histoire est +là pour vous dire que le vieux Robinson, de retour en Angleterre, reprit +la mer, et fit je ne sais combien de mille lieues pour revoir son île +déserte. + +Il n'est donc pas étonnant que, pour revoir la sienne, le petit Chose +fasse quelques pas. + +Déjà les grands platanes, dont la tête empanachée regarde par-dessus les +maisons, ont reconnu leur ancien ami qui vient vers eux à toutes jambes. +De loin ils lui font signe et se penchent les uns vers les autres, comme +pour se dire: voilà Daniel Eyssette! Daniel Eyssette est de retour! + +Et lui se dépêche, se dépêche; mais, arrivé devant la fabrique, il +s'arrête stupéfait. + +De grandes murailles grises sans un bout de laurier-rose ou de grenadier +qui dépasse... Plus de fenêtres, des lucarnes; plus d'ateliers, une +chapelle. Au-dessus de la porte, une grosse croix de grès rouge avec un +peu de latin autour!... + +O douleur! la fabrique n'est plus la fabrique; c'est un couvent de +carmélites, où les hommes n'entrent jamais. + + + +V + +GAGNE TA VIE + +Sarlande est une petite ville des Cévennes, bâtie au fond d'une étroite +vallée que la montagne enserre de partout comme un grand mur. Quand le +soleil y donne, c'est une fournaise; quand la tramontane souffle, une +glacière... + +Le soir de mon arrivée, la tramontane faisait rage depuis le matin; et +quoiqu'on fût au printemps, le petit Chose, perché sur le haut de la +diligence, sentit, en entrant dans la ville, le froid le saisir jusqu'au +coeur. + +Les rues étaient noires et désertes... Sur la place d'armes, quelques +personnes attendaient la voiture, en se promenant de long en large +devant le bureau mal éclairé. + +A peine descendu de mon impériale, je me fis conduire au collège, sans +perdre une minute. J'avais hâte d'entrer en fonctions. + +Le collège n'était pas loin de la place; après m'avoir fait traverser +deux ou trois larges rues silencieuses, l'homme qui portait ma malle +s'arrêta devant une grande maison, où tout semblait mort depuis des +années. + +«C'est ici», dit-il, en soulevant l'énorme marteau de la porte... + +Le marteau retomba lourdement, lourdement... La porte s'ouvrit +d'elle-même... Nous entrâmes. + +J'attendis un moment sous le porche, dans l'ombre. L'homme posa sa malle +par terre, je le payai, et il s'en alla bien vite... Derrière lui, +l'énorme porte se referma lourdement, lourdement... Bientôt après, un +portier somnolent, tenant à la main une grosse lanterne, s'approcha de +moi. + +«Vous êtes sans doute un nouveau?» me dit-il d'un air endormi. + +Il me prenait pour un élève... + +«Je ne suis pas un élève du tout, je viens ici comme maître d'étude; +conduisez-moi chez le principal...» + +Le portier parut surpris; il souleva sa casquette et m'engagea à entrer +une minute dans sa loge. Pour le quart d'heure, M. le principal était à +l'église avec les enfants. On me mènerait chez lui dès que la prière du +soir serait terminée. + +Dans la loge, on achevait de souper. Un grand beau gaillard à moustaches +blondes dégustait un verre d'eau-de-vie aux côtés d'une petite femme +maigre, souffreteuse, jaune comme un coing et emmitouflée jusqu'aux +oreilles dans un châle fané. + +«Qu'est-ce donc, monsieur Cassagne? demanda l'homme aux moustaches. + +--C'est le nouveau maître d'étude, répondit le concierge en me +désignant... Monsieur est si petit que je l'avais d'abord pris pour un +élève. + +--Le fait est, dit l'homme aux moustaches, en me regardant par-dessus +son verre, que nous avons ici des élèves plus grands et même plus âgés +que monsieur.... Veillon l'aîné, par exemple. + +--Et Crouzat, ajouta le concierge. + +--Et Soubeyrol...», fit la femme. + +Là-dessus, ils se mirent à parler entre eux à voix basse, le nez dans +leur vilaine eau-de-vie et me dévisageant du coin de l'oeil... Au-dehors +on entendait la tramontane qui ronflait et les voix criardes des élèves +récitant les litanies à la chapelle. + +Tout à coup une cloche sonna; un grand bruit de pas se fit dans les +vestibules. + +«La prière est finie, me dit M. Cassagne en se levant; montons chez le +principal.» + +Il prit sa lanterne, et je le suivis. + +Le collège me sembla immense... D'interminables corridors, de grands +porches, de larges escaliers avec des rampes de fer ouvragé..., tout +cela vieux, noir, enfumé... Le portier m'apprit qu'avant 89 la maison +était une école de marine, et qu'elle avait compté jusqu'à huit cents +élèves, tous de la plus grande noblesse. + +Comme il achevait de me donner ces précieux renseignements, nous +arrivions devant le cabinet du principal... M. Cassagne poussa doucement +une double porte matelassée, et frappa deux fois contre la boiserie. + +Une voix répondit: «Entrez!» Nous entrâmes. + +C'était un cabinet de travail très vaste, à tapisserie verte. Tout au +fond, devant une longue table, le principal écrivait à la lueur pâle +d'une lampe dont l'abat-jour était complètement baissé. + +«Monsieur le principal, dit le portier en me poussant devant lui, voilà +le nouveau maître qui vient pour remplacer M. Serrières. + +--C'est bien», fit le principal sans se déranger. + +Le portier s'inclina et sortit. Je restai debout au milieu de la pièce, +en tortillant mon chapeau entre mes doigts. + +Quand il eut fini d'écrire, le principal se tourna vers moi, et je pus +examiner à mon aise sa petite face pâlotte et sèche, éclairée par deux +yeux froids, sans couleur. Lui, de son côté, releva, pour mieux me voir, +l'abat-jour de la lampe et accrocha un lorgnon à son nez. + +«Mais c'est un enfant! s'écria-t-il en bondissant sur son fauteuil. Que +veut-on que je fasse d'un enfant!» + +Pour le coup le petit Chose eut une peur terrible; il se voyait déjà +dans la rue, sans ressources... Il eut à peine la force de balbutier +deux ou trois mots, et de remettre au principal la lettre d'introduction +qu'il avait pour lui. + +Le principal prit la lettre, la lut, la relut, la plia, la déplia, la +relut encore, puis il finit par me dire que, grâce à la recommandation +toute particulière du recteur et à l'honorabilité de ma famille, il +consentait à me prendre chez lui, bien que ma grande jeunesse lui fît +peur. Il entama ensuite de longues déclamations sur la gravité de mes +nouveaux devoirs; mais je ne l'écoutais plus. Pour moi, l'essentiel +était qu'on ne me renvoyât pas; j'étais heureux, follement heureux. +J'aurais voulu que M. le principal eût mille mains et les lui embrasser +toutes. + +Un formidable bruit de ferraille m'arrêta dans mes effusions. Je me +retournai vivement et me trouvai en face d'un long personnage, à favoris +rouges, qui venait d'entrer dans le cabinet sans qu'on l'eût entendu: +c'était le surveillant général. + +Sa tête penché sur l'épaule, à l'_Ecce homo_, il me regardait avec le +plus doux des sourires, en secouant un trousseau de clefs de toutes +dimensions, suspendu à son index. Le sourire m'aurait prévenu en sa +faveur, mais les clefs grinçaient avec un bruit terrible--frinc! frinc! +frinc--qui me fit peur. + +«Monsieur Viot, dit le principal, voici le remplaçant de M. Serrières +qui nous arrive.» + +M. Viot s'inclina et me sourit le plus doucement du monde. Ses clefs, au +contraire, s'agitèrent d'un air ironique et méchant comme pour dire: «Ce +petit homme-là remplacer M. Serrières! allons donc! allons donc!» + +Le principal comprit aussi bien que moi ce que les clefs venaient de +dire, et ajouta avec un soupir: «Je sais qu'en perdant M. Serrières, +nous faisons une perte presque irréparable (ici les clefs poussèrent un +véritable sanglot...); mais je suis sûr que si M. Viot veut bien prendre +le nouveau maître sous sa tutelle spéciale, et lui inculquer ses +précieuses idées sur l'enseignement, l'ordre et la discipline de la +maison n'auront pas trop à souffrir du départ de M. Serrières.» + +Toujours souriant et doux, M. Viot répondit que sa bienveillance m'était +acquise et qu'il m'aiderait volontiers de ses conseils; mais les clefs +n'étaient pas bienveillantes, elles. Il fallait les entendre s'agiter et +grincer avec frénésie: «Si tu bouges, petit drôle, gare à toi.» + +«Monsieur Eyssette, conclut le principal, vous pouvez vous retirer. +Pour ce soir encore, il faudra que vous couchiez à l'hôtel... Soyez ici +demain à huit heures... Allez...» + +Et il me congédia d'un geste digne. + +M. Viot, plus souriant et plus doux que jamais, m'accompagna jusqu'à la +porte; mais, avant de me quitter, il me glissa dans la main un petit +cahier. + +«C'est le règlement de la maison, me dit-il. Lisez et méditez...» + +Puis il ouvrit la porte et la referma sur moi, en agitant ses clefs +d'une façon... frinc! frinc! frinc! + +Ces messieurs avaient oublié de m'éclairer... J'errai un moment parmi +les grands corridors tout noirs, tâtant les murs pour essayer de +retrouver mon chemin. De loin en loin, un peu de lune entrait par le +grillage d'une fenêtre haute et m'aidait à m'orienter. Tout à coup, dans +la nuit des galeries, un point lumineux brilla, venant à ma rencontre... +Je fis encore quelques pas; la lumière grandit, s'approcha de moi, passa +à mes côtés, s'éloigna, disparut. Ce fut comme une vision; mais, si +rapide qu'elle eût été, je pus en saisir les moindres détails. + +Figurez-vous deux femmes, non, deux ombres... L'une vieille, ridée, +ratatinée, pliée en deux, avec d'énormes lunettes qui lui cachaient la +moitié du visage; l'autre, jeune, svelte, un peu grêle comme tous les +fantômes, mais ayant--ce que les fantômes n'ont pas en général--une +paire d'yeux, très grands et si noirs, si noirs... La vieille tenait à +la main une petite lampe de cuivre; les yeux noirs, eux, ne portaient +rien. Les deux ombres passèrent près de moi, rapides, silencieuses, sans +me voir, et depuis longtemps elles avaient disparu que j'étais encore +debout, à la même place, sous une double impression de charme et de +terreur. + +Je repris ma route à tâtons, mais le coeur me battait bien fort, et +j'avais toujours devant moi, dans l'ombre, l'horrible fée aux lunettes +marchant à côté des yeux noirs... + +Il s'agissait cependant de découvrir un gîte pour la nuit; ce n'était +pas une mince affaire. Heureusement, l'homme aux moustaches, que je +trouvai fumant sa pipe devant la loge du portier, se mit tout de suite +à ma disposition et me proposa de me conduire dans un bon petit hôtel +point trop cher, où je serais servi comme un prince. Vous pensez si +j'acceptai de bon coeur. + +Cet homme à moustaches avait l'air très bon enfant; chemin faisant, +j'appris qu'il s'appelait Roger, qu'il était professeur de danse, +d'équitation, d'escrime et de gymnastique au collège de Sarlande, et +qu'il avait servi longtemps dans les chasseurs d'Afrique. Ceci acheva de +me le rendre sympathique. Les enfants sont toujours portés à aimer les +soldats. Nous nous séparâmes à la porte de l'hôtel avec force poignées +de main, et la promesse formelle de devenir une paire d'amis. + +Et maintenant, lecteur, un aveu me reste à te faire. + +Quand le petit Chose se trouva seul dans cette chambre froide, devant +ce lit d'auberge inconnu et banal, loin de ceux qu'il aimait, son +coeur éclata, et ce grand philosophe pleura comme un enfant. La vie +l'épouvantait à présent; il se sentait faible et désarmé devant elle, +et il pleurait, il pleurait... Tout à coup, au milieu de ses larmes, +l'image des siens passa devant ses yeux; il vit la maison déserte, la +famille dispersée, la mère ici, le père là-bas... Plus de toit! plus +de foyer! et alors, oubliant sa propre détresse pour ne songer qu'à la +misère commune, le petit Chose prit une grande et belle résolution: +celle de reconstituer la maison Eyssette et de reconstruire le foyer +à lui tout seul. Puis, fier d'avoir trouvé ce noble but à sa vie, il +essuya ces larmes indignes d'un homme, d'un reconstructeur de foyer, et +sans perdre une minute, entama la lecture du règlement de M. Viot, pour +se mettre au courant de ses nouveaux devoirs. + +Ce règlement, recopié avec amour de la propre main de M. Viot, son +auteur, était un véritable traité, divisé méthodiquement en trois +parties: + + 1° Devoirs du maître d'étude envers ses supérieurs; 2° Devoirs du + maître d'étude envers ses collègues; 3° Devoirs du maître d'étude + envers les élèves. + +Tous les cas y étaient prévus, depuis le carreau brisé jusqu'aux deux +mains qui se lèvent en même temps à l'étude; tous les détails de la +vie des maîtres y étaient consignés, depuis le chiffre de leurs +appointements jusqu'à la demi-bouteille de vin à laquelle ils avaient +droit à chaque repas. + +Le règlement se terminait par une belle pièce d'éloquence, un discours +sur l'utilité du règlement lui-même; mais, malgré son respect pour +l'oeuvre de M. Viot, le petit Chose n'eut pas la force d'aller jusqu'au +bout, et--juste au plus beau passage du discours--il s'endormit... + +Cette nuit-là, je dormis mal. Mille rêves fantastiques troublèrent mon +sommeil... Tantôt, c'était les terribles clefs de M. Viot que je croyais +entendre, frinc! frinc! frinc! ou bien la fée aux lunettes qui venait +s'asseoir à mon chevet et qui me réveillait en sursaut; d'autres fois +aussi les yeux noirs--oh! comme ils étaient noirs!--s'installaient au +pied de mon lit, me regardant avec une étrange obstination... + +Le lendemain, à huit heures, j'arrivai au collège. M. Viot, debout sur +la porte, son trousseau de clefs à la main, surveillait l'entrée des +externes. Il m'accueillit avec son plus doux sourire. + +«Attendez sous le porche, me dit-il, quand les élèves seront rentrés, je +vous présenterai à vos collègues.» + +J'attendis sous le porche, me promenant de long en large, saluant +jusqu'à terre MM. les professeurs qui accouraient, essoufflés. Un seul +de ces messieurs me rendit mon salut; c'était un prêtre, le professeur +de philosophie, «un original» me dit M. Viot... Je l'aimai tout de +suite, cet original-là. + +La cloche sonna. Les classes se remplirent... Quatre ou cinq grands +garçons de vingt-cinq à trente ans, mal vêtus, figures communes, +arrivèrent en gambadant et s'arrêtèrent interdits à l'aspect de M. Viot. + +«Messieurs, leur dit le surveillant général en me désignant, voici M. +Daniel Eyssette, votre nouveau collègue.» + +Ayant dit, il fit une longue révérence et se retira, toujours souriant, +toujours la tête sur l'épaule, et toujours agitant les horribles clefs. + +Mes collègues et moi nous nous regardâmes un moment en silence. + +Le plus grand et le plus gros d'entre eux prit le premier la parole: +c'était M. Serrières, le fameux Serrières, que j'allais remplacer. + +«Parbleu! s'écria-t-il d'un ton joyeux, c'est bien le cas de dire que +les maîtres se suivent, mais ne se ressemblent pas.» + +Ceci était une allusion à la prodigieuse différence de taille qui +existait entre nous. On en rit beaucoup, beaucoup, moi le premier; mais +je vous assure qu'à ce moment-là le petit Chose aurait volontiers vendu +son âme au diable pour avoir seulement quelques pouces de plus. + +«Ça ne fait rien, ajouta le gros Serrières en me tendant la main; +quoiqu'on ne soit pas bâti pour passer sous la même toise, on peut tout +de même vider quelques flacons ensemble. Venez avec nous, collègue..., +je paie un punch d'adieu au café Barbette; je veux que vous en soyez..., +on fera connaissance en trinquant.» + +Sans me laisser le temps de répondre, il prit mon bras sous le sien et +m'entraîna dehors. + +Le café Barbette, où mes nouveaux collègues me menèrent, était situé sur +la place d'armes. Les sous-officiers de la garnison le fréquentaient, +et ce qui frappait en y entrant, c'était la quantité de shakos et de +ceinturons pendus aux patères... + +Ce jour-là, le départ de Serrières et son punch d'adieu avaient attiré +le ban et l'arrière-ban des habitués... Les sous-officiers auxquels +Serrières me présenta en arrivant, m'accueillirent avec beaucoup de +cordialité. A vrai dire, pourtant, l'arrivée du petit Chose ne fit pas +grande sensation, et je fus bien vite oublié, dans le coin de la +salle où je m'étais réfugié timidement... Pendant que les verres se +remplissaient, le gros Serrières vint s'asseoir à côté de moi; il avait +quitté sa redingote et tenait aux dents une longue pipe de terre sur +laquelle son nom était en lettres de porcelaine. Tous les maîtres +d'étude avaient, au café Barbette, une pipe comme cela. + +«Eh bien, collègue, me dit le gros Serrières, vous voyez qu'il y a +encore de bons moments dans le métier... En somme, vous êtes bien tombé +en venant à Sarlande pour votre début. D'abord l'absinthe du café +Barbette est excellente et puis, là-bas, à la boîte, vous ne serez pas +trop mal.» + +La boîte, c'était le collège. + +«Vous allez avoir l'étude des petits, des gamins qu'on mène à la +baguette. Il faut voir comme je les ai dressés! Le principal n'est pas +méchant; les collègues sont de bons garçons: il n'y a que la vieille et +le père Viot... + +--Quelle vieille? demandai-je en tressaillant. + +--Oh! vous la connaîtrez bientôt. A toute heure du jour et de la +nuit, on la rencontre rôdant par le collège, avec une énorme paire +de lunettes... C'est une tante du principal; et elle remplit ici les +fonctions d'économe. Ah! la coquine! si nous ne mourons pas de faim, ce +n'est pas de sa faute.» + +Au signalement que me donnait Serrières, j'avais reconnu la fée aux +lunettes et malgré moi je me sentais rougir. Dix fois, je fus sur le +point d'interrompre mon collègue et de lui demander: «Et les yeux +noirs?» Mais je n'osai pas. Parler des yeux noirs au café Barbette! + +En attendant, le punch circulait, les verres vides s'emplissaient, les +verres remplis se vidaient; c'était des toasts, des oh! oh! des ah! ah! +des queues de billard en l'air, des bousculades, de gros rires, des +calembours, des confidences... + +Peu à peu, le petit Chose se sentit moins timide. Il avait quitté son +encoignure et se promenait par le café, parlant haut, le verre à la +main. + +A cette heure, les sous-officiers étaient ses amis; il raconta +effrontément à l'un d'eux qu'il appartenait à une famille très riche et +qu'à la suite de quelques folies de jeune homme, on l'avait chassé de la +maison paternelle; il s'était fait maître d'étude pour vivre mais il +ne pensait pas rester au collège longtemps... Vous comprenez, avec une +famille tellement riche!... + +Ah! si ceux de Lyon avaient pu l'entendre à ce moment-là. + +Ce que c'est que de nous, pourtant! Quand on sut au café Barbette que +j'étais un fils de famille en rupture de ban, un polisson, un mauvais +drôle, et non point, comme on aurait pu le croire, un pauvre garçon +condamné par la misère à la pédagogie, tout le monde me regarda d'un +meilleur oeil. Les plus anciens sous-officiers ne dédaignèrent pas de +m'adresser la parole; on alla même plus loin: au moment de partir, +Roger, le maître d'armes, mon ami de la veille, se leva et porta un +toast à Daniel Eyssette. Vous pensez si le petit Chose fut fier. + +Le toast à Daniel Eyssette donna le signal du départ. Il était dix +heures moins le quart, c'est-à-dire l'heure de retourner au collège. + +L'homme aux clefs nous attendait sur la porte. + +«Monsieur Serrières, dit-il à mon gros collègue que le punch d'adieu +faisait trébucher, vous allez, pour la dernière fois, conduire vos +élèves à l'étude; dès qu'ils seront entrés, M. le principal et moi nous +viendrons installer le nouveau maître.» + +En effet, quelques minutes après, le principal, M. Viot et le nouveau +maître faisaient leur entrée solennelle à l'étude. + +Tout le monde se leva. + +Le principal me présenta aux élèves en un discours un peu long, mais +plein de dignité; puis il se retira suivi du gros Serrières que le punch +d'adieu tourmentait de plus en plus. M. Viot resta le dernier. Il ne +prononça pas de discours, mais ses clefs, frinc! frinc! frinc! parlèrent +pour lui d'une façon si terrible, frinc! frinc! frinc! si menaçante, que +toutes les têtes se cachèrent sous les couvercles des pupitres et que le +nouveau maître lui-même n'était pas rassuré. + +Aussitôt que les terribles clefs furent dehors, un tas de figures +malicieuses sortirent de derrière les pupitres; toutes les barbes +de plumes se portèrent aux lèvres, tous ces petits yeux brillants, +moqueurs, effarés, se fixèrent sur moi, tandis qu'un long chuchotement +courait de table en table. + +Un peu troublé, je gravis lentement les degrés de ma chaise; j'essayai +de promener un regard féroce autour de moi, puis, enflant ma voix, je +criai entre deux grands coups secs frappés sur la table: + +«Travaillons, messieurs, travaillons!» + +C'est ainsi que le petit Chose commença sa première étude. + + + +VI + +LES PETITS + +Ceux-là n'étaient pas méchants; c'étaient les autres. Ceux-là ne me +firent jamais de mal, et moi je les aimais bien, parce qu'ils ne +sentaient pas encore le collège et qu'on lisait toute leur âme dans +leurs yeux. + +Je ne les punissais jamais. A quoi bon? Est-ce qu'on punit les +oiseaux?... Quand ils pépiaient trop haut, je n'avais qu'à crier: +«Silence!» Aussitôt ma volière se taisait--au moins pour cinq minutes. + +Le plus âgé de l'étude avait onze ans. Onze ans, je vous demande! Et le +gros Serrières qui se vantait de les mener à la baguette!... + +Moi, je ne les menai pas à la baguette. J'essayai d'être toujours bon, +voilà tout. + +Quelquefois, quand ils avaient été bien sages, je leur racontais une +histoire... Une histoire!... Quel bonheur! Vite, vite, on pliait les +cahiers, on fermait les livres; encriers, règles, porte-plume, on jetait +tout pêle-mêle au fond des pupitres; puis, les bras croisés sur la +table, on ouvrait de grands yeux et on écoutait. J'avais composé à leur +intention cinq ou six petits contes fantastiques: _les Débuts d'une +cigale_, _les Infortunes de Jean Lapin_, etc. Alors, comme aujourd'hui, +le bonhomme La Fontaine était mon saint de prédilection dans le +calendrier littéraire, et mes romans ne faisaient que commenter ses +fables; seulement j'y mêlais de ma propre histoire. Il y avait toujours +un pauvre grillon obligé de gagner sa vie comme le petit Chose, des +bêtes à bon Dieu qui cartonnaient en sanglotant, comme Eyssette +(Jacques). Cela amusait beaucoup mes petits, et moi aussi cela m'amusait +beaucoup. Malheureusement M. Viot n'entendait pas qu'on s'amusât de la +sorte. + +Trois ou quatre fois par semaine, le terrible homme aux clefs faisait +une tournée d'inspection dans le collège, pour voir si tout s'y passait +selon le règlement... Or, un de ces jours-là, il arriva dans notre étude +juste au moment le plus pathétique de l'histoire de Jean Lapin. En +voyant entrer M. Viot toute l'étude tressauta. Les petits, effarés, se +regardèrent. Le narrateur s'arrêta court. Jean Lapin, interdit, resta +une patte en l'air, en dressant de frayeur ses grandes oreilles. + +Debout devant ma chaire, le souriant M. Viot promenait un long regard +d'étonnement sur les pupitres dégarnis. Il ne parlait pas, mais ses +clefs s'agitaient d'un air féroce: «Frinc! frinc! frinc! tas de drôles, +on ne travaille donc plus ici!» + +J'essayai tout tremblant d'apaiser les terribles clefs. + +«Ces messieurs ont beaucoup travaillé, ces jours-ci, balbutiai-je... +J'ai voulu les récompenser en leur racontant une petite histoire.» + +M. Viot ne me répondit pas. Il s'inclina en souriant, fit gronder ses +clefs une dernière fois et sortit. + +Le soir, à la récréation de quatre heures, il vint vers moi, et me +remit, toujours souriant, toujours muet, le cahier du règlement ouvert à +la page 12: _Devoirs du maître envers les élèves_. + +Je compris qu'il ne fallait plus raconter d'histoires et je n'en +racontai plus jamais. + +Pendant quelques jours, mes petits furent inconsolables. Jean Lapin leur +manquait; et cela me crevait le coeur de ne pouvoir le leur rendre. Je +les aimais tant, si vous saviez, ces gamins-là! Jamais nous ne nous +quittions... Le collège était divisé en trois quartiers très distincts: +les grands, les moyens, les petits; chaque quartier avait sa cour, son +dortoir, son étude. Mes petits étaient donc à moi, bien à moi. Il me +semblait que j'avais trente-cinq enfants. + +A part ceux-là, pas un ami. M. Viot avait beau me sourire, me prendre +par le bras aux récréations, me donner des conseils au sujet du +règlement, je ne l'aimais pas, je ne pouvais pas l'aimer; ses clefs +me faisaient trop peur. Le principal, je ne le voyais jamais. Les +professeurs méprisaient le petit Chose et le regardaient du haut de +leur toque. Quant à mes collègues, la sympathie que l'homme aux clefs +paraissait me témoigner me les avait aliénés; d'ailleurs, depuis ma +présentation aux sous-officiers, je n'étais plus retourné au café +Barbette, et ces braves gens ne me le pardonnaient pas. + +Il n'y avait pas jusqu'au portier Cassagne et au maître d'armes Roger +qui ne fussent pas contre moi. Le maître d'armes surtout semblait m'en +vouloir terriblement. Quand je passais à côté de lui, il frisait sa +moustache d'un air féroce et roulait de gros yeux, comme s'il eût voulu +sabrer un cent d'Arabes. Une fois il dit très haut à Cassagne, en me +regardant, qu'il n'aimait pas les espions. Cassagne ne répondit pas; +mais je vis bien à son air qu'il ne les aimait pas non plus... De quels +espions s'agissait-il?... Cela me fit beaucoup penser. + +Devant cette antipathie universelle, j'avais pris bravement mon parti. +Le maître des moyens partageait avec moi une petite chambre, au +troisième étage, sous les combles; c'est là que je me réfugiais pendant +les heures de classe. Comme mon collègue passait tout son temps au café +Barbette, la chambre m'appartenait; c'était ma chambre, mon chez moi. + +A peine rentré, je m'enfermais à double tour, je traînais ma malle--il +n'y avait pas de chaise dans ma chambre--devant un vieux bureau criblé +de taches d'encre et d'inscriptions au canif, j'étalais dessus tous mes +livres, et à l'ouvrage. + +Alors on était au printemps... Quand je levais la tête, je voyais +le ciel tout bleu et les grands arbres de la cour déjà couverts de +feuilles. Au-dehors pas de bruit. De temps en temps la voix monotone +d'un élève récitant sa leçon, une exclamation de professeur en colère, +une querelle sous le feuillage entre moineaux...; puis, tout rentrait +dans le silence, le collège avait l'air de dormir. + +Le petit Chose, lui, ne dormait pas. Il ne rêvait pas même, ce qui est +une adorable façon de dormir. Il travaillait, travaillait sans relâche, +se bourrant de grec et de latin à se faire sauter la cervelle. + +Quelquefois, au plein coeur de son aride besogne, un doigt mystérieux +frappait à la porte. + +«Qui est là? + +--C'est moi, la Muse, ton ancienne amie, la femme du cahier rouge, +ouvre-moi vite, petit Chose.» + +Mais le petit Chose se gardait d'ouvrir. Il s'agissait bien de la Muse, +ma foi! + +Au diable le cahier rouge! L'important pour le quart d'heure était +de faire beaucoup de thèmes grecs, de passer licencié, d'être nommé +professeur, et de reconstruire au plus vite un beau foyer tout neuf pour +la famille Eyssette. + +Cette pensée que je travaillais pour la famille me donnait un grand +courage et me rendait la vie plus douce. Ma chambre elle-même en était +embellie.... Oh! mansarde, chère mansarde, quelles belles heures j'ai +passées entre tes quatre murs! Comme j'y travaillais bien! Comme je m'y +sentais brave!... + +Si j'avais quelques bonnes heures, j'en avais de mauvaises aussi. Deux +fois par semaine, le dimanche et le jeudi, il fallait mener les enfants +en promenade. Cette promenade était un supplice pour moi. + +D'habitude nous allions à la Prairie, une grande pelouse qui s'étend +comme un tapis au pied de la montagne, à une demi-lieue de la ville. +Quelques gros châtaigniers, trois ou quatre guinguettes peintes en +jaune, une source vive courant dans le vert, faisaient l'endroit +charmant et gai pour l'oeil.... Les trois études s'y rendaient +séparément; une fois là, on les réunissait sous la surveillance d'un +seul maître qui était toujours moi. Mes deux collègues allaient se faire +régaler par des grands dans les guinguettes voisines, et comme on ne +m'invitait jamais, je restais pour garder les élèves.... Un dur métier +dans ce bel endroit! + +Il aurait fait si bon s'étendre sur cette herbe verte, dans l'ombre des +châtaigniers, et se griser de serpolet, en écoutant chanter la petite +source!... Au lieu de cela, il fallait surveiller, crier, punir... +J'avais tout le collège sur les bras. C'était terrible... + +Mais le plus terrible encore, ce n'était pas de surveiller les élèves à +la Prairie, c'était de traverser la ville avec ma division, la division +des petits. Les autres divisions emboîtaient le pas à merveille +et sonnaient des talons comme de vieux grognards! cela sentait la +discipline et le tambour. Mes petits, eux, n'entendaient rien à toutes +ces belles choses. Ils n'allaient pas en rang, se tenaient par la main +et jacassaient le long de la route. J'avais beau leur crier: «Gardez vos +distances!» Ils ne me comprenaient pas et marchaient tout de travers. + +J'étais assez content de ma tête de colonne. J'y mettais les plus +grands, les plus sérieux, ceux qui portaient la tunique; mais à la +queue, quel gâchis! quel désordre! Une marmaille folle, des cheveux +ébouriffés, des mains sales, des culottes en lambeaux! Je n'osais pas +les regarder. + +_Desinit in piscem_, me disait à ce sujet le souriant M. Viot, homme +d'esprit à ses heures. Le fait est que ma queue de colonne avait une +triste mine. + +Comprenez-vous mon désespoir de me montrer dans les rues de Sarlande en +pareil équipage, et le dimanche, surtout! Les cloches carillonnaient, +les rues étaient pleines de monde. On rencontrait des pensionnats de +demoiselles qui allaient à vêpres, des modistes en bonnet rose, des +élégants en pantalon gris perle. Il fallait traverser tout cela avec un +habit râpé et une division ridicule. Quelle honte!... + +Parmi tous ces diablotins ébouriffés que je promenais deux fois par +semaine dans la ville, il y en avait un surtout, un demi-pensionnaire, +qui me désespérait par sa laideur et sa mauvaise tenue. + +Imaginez un horrible petit avorton, si petit que c'en était ridicule; +avec cela disgracieux, sale, mal peigné, mal vêtu, sentant le ruisseau, +et, pour que rien ne lui manquât, affreusement bancal. + +Jamais pareil élève, s'il est permis toutefois de donner à ça le nom +d'élève, ne figura sur les feuilles d'inscription de l'Université. +C'était à déshonorer un collège. + +Pour ma part, je l'avais pris en aversion; et quand je le voyais, les +jours de promenade, se dandiner à la queue de la colonne avec la grâce +d'un jeune canard, il me venait des envies furieuses de le chasser à +grands coups de botte pour l'honneur de ma division. + +Bamban--nous l'avions surnommé Bamban à cause de sa démarche plus +qu'irrégulière--, Bamban était loin d'appartenir à une famille +aristocratique. Cela se voyait sans peine à ses manières, à ses façons +de dire et surtout aux belles relations qu'il avait dans le pays. + +Tous les gamins de Sarlande étaient ses amis. + +Grâce à lui, quand nous sortions, nous avions toujours à nos trousses +une nuée de polissons qui faisaient la roue sur nos derrières, +appelaient Bamban par son nom, le montraient du doigt, lui jetaient des +peaux de châtaignes, et mille autres bonnes singeries. Mes petits s'en +amusaient beaucoup, mais moi, je ne riais pas, et j'adressais chaque +semaine au principal un rapport circonstancié sur l'élève Bamban et les +nombreux désordres que sa présence entraînait. + +Malheureusement mes rapports restaient sans réponse et j'étais toujours +obligé de me montrer dans les rues en compagnie de M. Bamban, plus sale +et plus bancal que jamais. + +Un dimanche entre autres, un beau dimanche de fête et de grand soleil, +il m'arriva pour la promenade dans un état de toilette tel que nous en +fûmes tous épouvantés. Vous n'avez jamais rien rêvé de semblable. Des +mains noires, des souliers sans cordon, de la boue jusque dans les +cheveux, presque plus de culotte... un monstre. + +Le plus risible, c'est qu'évidemment on l'avait fait très beau, ce +jour-là, avant de me l'envoyer. Sa tête, mieux peignée qu'à l'ordinaire, +était encore roide de pommade, et le noeud de cravate avait je ne sais +quoi qui sentait les doigts maternels. Mais il y a tant de ruisseaux +avant d'arriver au collège!... + +Bamban s'était roulé dans tous. + +Quand je le vis prendre son rang parmi les autres, paisible et souriant +comme si de rien n'était, j'eus un mouvement d'horreur et d'indignation. + +Je lui criai: «Va-t'en!» + +Bamban pensa que je plaisantais et continua de sourire. Il se croyait +très beau, ce jour-là! + +Je lui criai de nouveau: «Va-t'en! va-t'en!» Il me regarda d'un air +triste et soumis, son oeil suppliait; mais je fus inexorable et la +division s'ébranla, le laissant seul, immobile au milieu de la rue. + +Je me croyais délivré de lui pour toute la journée, lorsqu'au sortir de +la ville des rires et des chuchotements à mon arrière-garde me firent +retourner la tête. + +A quatre ou cinq pas derrière nous, Bamban suivait la promenade +gravement. + +«Doublez le pas», dis-je aux deux premiers. + +Les élèves comprirent qu'il s'agissait de faire une niche au bancal, et +la division se mit à filer d'un train d'enfer. + +De temps en temps on se retournait pour voir si Bamban pouvait suivre, +et on riait de l'apercevoir là-bas, bien loin, gros comme le poing +trottant dans la poussière de la route, au milieu des marchands de +gâteaux et de limonade. + +Cet enragé-là arriva à la Prairie presque en même temps que nous. +Seulement il était pâle de fatigue et tirait la jambe à faire pitié. + +J'en eus le coeur touché, et, un peu honteux de ma cruauté, je l'appelai +près de moi doucement. + +Il avait une petite blouse fanée, à carreaux rouges, la blouse du petit +Chose, au collège de Lyon. + +Je la reconnus tout de suite, cette blouse, et dans moi-même je me +disais: «Misérable, tu n'as pas honte? Mais c'est toi, le petit Chose +que tu t'amuses à martyriser ainsi.» Et, plein de larmes intérieures, je +me mis à aimer de tout mon coeur ce pauvre déshérité. + +Bamban s'était assis par terre à cause de ses jambes qui lui faisaient +mal. Je m'assis près de lui. Je lui parlai.... Je lui achetai une +orange.... J'aurais voulu lui laver les pieds. + +A partir de ce jour, Bamban devint mon ami. J'appris sur son compte des +choses attendrissantes.... + +C'était le fils d'un maréchal-ferrant qui, entendant vanter partout les +bienfaits de l'éducation, se saignait les quatre membres, le pauvre +homme! pour envoyer son enfant demi-pensionnaire au collège. Mais, +hélas! Bamban n'était pas fait pour le collège, et il n'y profitait +guère. + +Le jour de son arrivée, on lui avait donné un modèle de bâtons en lui +disant: «Fais des bâtons!» Et depuis un an, Bamban, faisait des bâtons. +Et quels bâtons, grand Dieu!... tortus, sales, boiteux, clopinants, des +bâtons de Bamban!... + +Personne ne s'occupait de lui. Il ne faisait spécialement partie +d'aucune classe; en général, il entrait dans celle qu'il voyait ouverte. +Un jour, on le trouva en train de faire ses bâtons dans la classe de +philosophie.... Un drôle d'élève ce Bamban! + +Je le regardais quelquefois à l'étude, courbé en deux sur son cahier, +suant, soufflant, tirant la langue, tenant sa plume à pleines mains +et appuyant de toutes ses forces, comme s'il eût voulu traverser la +table.... A chaque bâton il reprenait de l'encre, et à la fin de chaque +ligne, il rentrait sa langue et se reposait en se frottant les mains. + +Bamban travaillait de meilleur coeur maintenant que nous étions amis.... + +Quand il avait terminé une page, il s'empressait de gravir ma chaire à +quatre pattes et posait son chef-d'oeuvre devant moi, sans parler. + +Je lui donnais une petite tape affectueuse en lui disant: «C'est très +bien!» C'était hideux, mais je ne voulais pas le décourager. + +De fait, peu à peu, les bâtons commençaient à marcher plus droit, la +plume crachait moins, et il y avait moins d'encre sur les cahiers.... +Je crois que je serais venu à bout de lui apprendre quelque chose; +malheureusement, la destinée nous sépara. Le maître des moyens quittait +le collège. Comme la fin de l'année était proche, le principal ne voulut +pas prendre un nouveau maître. On installa un rhétoricien à barbe dans +la chaire des petits, et c'est moi qui fus chargé de l'étude des moyens. + +Je considérai cela comme une catastrophe. + +D'abord les moyens m'épouvantaient. Je les avais vus à l'oeuvre les +jours de Prairie, et la pensée que j'allais vivre sans cesse avec eux me +serrait le coeur. + +Puis il fallait quitter mes petits, mes chers petits que j'aimais +tant.... Comment serait pour eux le rhétoricien à barbe?... Qu'allait +devenir Bamban? J'étais réellement malheureux. + +Et mes petits aussi se désolaient de me voir partir. Le jour où je leur +fis ma dernière étude, il y eut un moment d'émotion quand la cloche +sonna.... Ils voulurent tous m'embrasser. Quelques-uns même, je vous +assure, trouvèrent des choses charmantes à me dire. + +Et Bamban?... + +Bamban ne parla pas. Seulement, au moment où je sortais, il s'approcha +de moi, tout rouge, et me mit dans la main, avec solennité, un superbe +cahier de bâtons qu'il avait dessinés à mon intention. + +Pauvre Bamban! + + + +VII + +LE PION + +Je pris donc possession de l'étude des moyens. + +Je trouvai là une cinquantaine de méchants drôles, montagnards joufflus +de douze à quatorze ans, fils de métayers enrichis, que leurs parents +envoyaient au collège pour en faire de petits bourgeois, à raison de +cent vingt francs par trimestre. + +Grossiers, insolents, orgueilleux, parlant entre eux un rude patois +cévenol auquel je n'entendais rien, ils avaient presque tous cette +laideur spéciale à l'enfance qui mue, de grosses mains rouges avec des +engelures, des voix de jeunes coqs enrhumés, le regard abruti, et par +là-dessus l'odeur du collège.... Ils me haïrent tout de suite, sans me +connaître. J'étais pour eux l'ennemi, le Pion; et du jour où je m'assis +dans ma chaire, ce fut la guerre entre nous, une guerre acharnée, sans +trêve, de tous les instants. + +Ah! les cruels enfants, comme ils me firent souffrir!... + +Je voudrais en parler sans rancune, ces tristesses sont si loin de +nous!... Eh bien, non, je ne puis pas; et tenez! à l'heure même où +j'écris ces lignes, je sens ma main qui tremble de fièvre et d'émotion. +Il me semble que j'y suis encore. + +Eux ne pensent plus à moi, j'imagine. Ils ne se souviennent plus du +petit Chose, ni de ce beau lorgnon qu'il avait acheté pour se donner +l'air plus grave.... + +Mes anciens élèves sont des hommes maintenant, des hommes sérieux. +Soubeyrol doit être notaire quelque part, là-haut, dans les Cévennes; +Veillon (cadet), greffier au tribunal; Loupi, pharmacien, et Bouzanquet, +vétérinaire. Ils ont des positions, du ventre, tout ce qu'il faut. + +Quelquefois, pourtant, quand ils se rencontrent au cercle ou sur la +place de l'église, ils se rappellent le bon temps du collège, et alors +peut-être il leur arrive de parler de moi. + +«Dis donc, greffier, te souviens-tu du petit Eyssette, notre pion de +Sarlande, avec ses longs cheveux et sa figure de papier mâché? Quelle +bonnes farces nous lui avons faites!» + +C'est vrai, messieurs. Vous lui avez fait de bonnes farces, et votre +ancien pion ne les a pas encore oubliées.... + +Ah! le malheureux pion! vous a-t-il assez fait rire! L'avez-vous fait +assez pleurer!... Oui, pleurer!... Vous l'avez fait pleurer, et c'est ce +qui rendait vos farces bien meilleures.... + +Que de fois, à la fin d'une journée de martyre, le pauvre diable, blotti +dans sa couchette, a mordu sa couverture pour que vous n'entendiez pas +ses sanglots!... + +C'est si terrible de vivre entouré de malveillance, d'avoir toujours +peur, d'être toujours sur le qui-vive, toujours méchant, toujours armé, +c'est si terrible de punir--on fait des injustices malgré soi--si +terrible de douter, de voir partout des pièges, de ne pas manger +tranquille, de ne pas dormir en repos, de se dire toujours, même aux +minutes de trêve: «Ah! mon Dieu!... Qu'est-ce qu'ils vont me faire, +maintenant?» + +Non, vivrait-il cent ans, le pion Daniel Eyssette n'oubliera jamais tout +ce qu'il souffrit au collège de Sarlande, depuis le triste jour où il +entra dans l'étude des moyens. + +Et pourtant--je ne veux pas mentir--j'avais gagné quelque chose à +changer d'étude: maintenant je voyais les yeux noirs. + +Deux fois par jour, aux heures de récréation, je les apercevais de loin +travaillant derrière une fenêtre du premier étage qui donnait sur la +cour des moyens.... Ils étaient là, plus noirs, plus grands que jamais, +penchés du matin jusqu'au soir sur une couture interminable; car les +yeux noirs cousaient, ils ne se lassaient pas de coudre. C'était pour +coudre, rien que pour coudre, que la vieille fée aux lunettes les avait +pris aux Enfants trouvés--car les yeux noirs ne connaissaient ni leur +père ni leur mère--, et, d'un bout à l'autre de l'année, ils cousaient, +cousaient sans relâche, sous le regard implacable de l'horrible fée aux +lunettes, filant sa quenouille à côté d'eux. + +Moi, je les regardais. Les récréations me semblaient trop courtes. +J'aurais passé ma vie sous cette fenêtre bénie derrière laquelle +travaillaient les yeux noirs. Eux aussi savaient que j'étais là. De +temps en temps ils se levaient de dessus leur couture, et le regard +aidant, nous nous parlions,--sans nous parler. + +«Vous êtes bien malheureux, monsieur Eyssette? + +--Et vous aussi, pauvres yeux noirs? + +--Nous, nous n'avons ni père ni mère. + +--Moi, mon père et ma mère sont loin. + +--La fée aux lunettes est terrible, si vous saviez. + +--Les enfants me font bien souffrir, allez. + +--Courage, monsieur Eyssette. + +--Courage, beaux yeux noirs.» + +On ne s'en disait jamais plus long. Je craignais toujours de voir +apparaître M. Viot avec ses clefs--frinc! frinc! frinc!--, et là-haut, +derrière la fenêtre, les yeux noirs avaient leur M. Viot aussi. Après un +dialogue d'une minute, ils se baissaient bien vite et reprenaient leur +couture sous le regard féroce des grandes lunettes à monture d'acier. + +Chers yeux noirs! nous ne nous parlions jamais qu'à de longues distances +et par des regards furtifs, et cependant je les aimais de toute mon âme. + +Il y avait encore l'abbé Germane que j'aimais bien... + +Cet abbé Germane était le professeur de philosophie. Il passait pour +un original, et dans le collège tout le monde le craignait, même le +principal, même M. Viot. Il parlait peu, d'une voix brève et cassante, +nous tutoyait tous, marchait à grands pas, la tête en arrière, la +soutane relevée, faisant sonner--comme un dragon--les talons de ses +souliers à boucles. Il était grand et fort. Longtemps je l'avais cru +très beau; mais un jour, en le regardant de plus près, je m'aperçus que +cette noble face de lion avait été horriblement défigurée par la petite +vérole. Pas un coin du visage qui ne fût haché, sabré, couturé, un +Mirabeau en soutane. + +L'abbé vivait sombre et seul, dans une petite chambre qu'il occupait à +l'extrémité de la maison, ce qu'on appelait le vieux collège. Personne +n'entrait jamais chez lui, excepté ses deux frères, deux méchants +vauriens qui étaient dans mon étude et dont il payait l'éducation... +Le soir, quand on traversait les cours pour monter au dortoir, on +apercevait, là-haut, dans les bâtiments noirs et ruinés du vieux +collège, une petite lueur pâle qui veillait: c'était la lampe de l'abbé +Germane. Bien des fois aussi, le matin, en descendant pour l'étude de +six heures, je voyais, à travers la brume, la lampe brûler encore; +l'abbé Germane ne s'était pas couché... On disait qu'il travaillait à un +grand ouvrage de philosophie. + +Pour ma part, même avant de le connaître, je me sentais une grande +sympathie pour cet étrange abbé. Son horrible et beau visage, tout +resplendissant d'intelligence, m'attirait. Seulement, on m'avait tant +effrayé par le récit de ses bizarreries et de ses brutalités, que je +n'osais pas aller vers lui. J'y allai cependant, et pour mon bonheur. + +Voici dans quelles circonstances... + +Il faut vous dire qu'en ce temps-là j'étais plongé jusqu'au cou dans +l'histoire de la philosophie... Un rude travail pour le petit Chose! + +Or, certain jour, l'envie me vint de lire Condillac. Entre nous, le +bonhomme ne vaut même pas la peine qu'on le lise; c'est un philosophe +pour rire, et tout son bagage philosophique tiendrait dans le chaton +d'une bague à vingt-cinq sous; mais, vous savez, quand on est jeune, on +a sur les choses et sur les hommes des idées tout de travers. + +Je voulais donc lire Condillac. Il me fallait un Condillac coûte que +coûte. Malheureusement, la bibliothèque du collège en était absolument +dépourvue, et les libraires de Sarlande ne tenaient pas cet article-là. +Je résolus de m'adresser à l'abbé Germane. Ses frères m'avaient dit que +sa chambre contenait plus de deux mille volumes, et je ne doutais pas +de trouver chez lui le livre de mes rêves. Mais ce diable d'homme +m'épouvantait, et pour me décider à monter à son réduit ce n'était pas +trop de tout mon amour pour M. de Condillac. + +En arrivant devant la porte, mes jambes tremblaient de peur... Je +frappai deux fois très doucement. + +«Entrez!» répondit une voix de Titan. + +Le terrible abbé Germane était assis à califourchon sur une chaise +basse, les jambes étendues, la soutane retroussée et laissant voir de +gros muscles qui saillaient vigoureusement dans des bas de soie noire. +Accoudé sur le dossier de sa chaise, il lisait un in-folio à tranches +rouges, et fumait à grand bruit une petite pipe courte et brune, de +celles qu'on appelle «brûle-gueule». + +«C'est toi! me dit-il en levant à peine les yeux de dessus son +in-folio... Bonjour! Comment vas-tu?... Qu'est-ce que tu veux?» + +Le tranchant de sa voix, l'aspect sévère de cette chambre tapissée de +livres, la façon cavalière dont il était assis, cette petite pipe qu'il +tenait aux dents, tout cela m'intimidait beaucoup. + +Je parvins cependant à expliquer tant bien que mal l'objet de ma visite +et à demander le fameux Condillac. + +«Condillac! tu veux lire Condillac! me répondit l'abbé Germane en +souriant. Quelle drôle d'idée!... Est-ce que tu n'aimerais pas mieux +fumer une pipe avec moi! décroche-moi ce joli calumet qui est pendu +là-bas, contre la muraille, et allume-le...; tu verras, c'est bien +meilleur que tous les Condillac de la terre.» + +Je m'excusai du geste, en rougissant. + +«Tu ne veux pas?... A ton aise, mon garçon... Ton Condillac est là-haut, +sur le troisième rayon à gauche... tu peux l'emporter; je te le prête. +Surtout ne le gâte pas, ou je te coupe les oreilles.» + +J'atteignis le Condillac sur le troisième rayon à gauche, et je me +disposais à me retirer; mais l'abbé me retint. + +«Tu t'occupes donc de philosophie? me dit-il en me regardant dans les +yeux... Est-ce que tu y croirais par hasard?... Des histoires, mon cher, +de pures histoires! Et dire qu'ils ont voulu faire de moi un professeur +de philosophie! Je vous demande un peu!... Enseigner quoi? zéro, +néant... Ils auraient pu tout aussi bien, pendant qu'ils y étaient, +me nommer inspecteur général des étoiles ou contrôleur des fumées de +pipe... Ah! misère de moi! Il faut faire parfois de singuliers métiers +pour gagner sa vie... Tu en connais quelque chose, toi aussi, n'est-ce +pas?... Oh! tu n'as pas besoin de rougir. Je sais que tu n'es pas +heureux, mon pauvre petit pion, et que les enfants te font une rude +existence.» + +Ici l'abbé Germane s'interrompit un moment. Il paraissait très en colère +et secouait sa pipe sur son ongle avec fureur. Moi, d'entendre ce digne +homme s'apitoyer ainsi sur mon sort, je me sentais tout ému, et j'avais +mis le Condillac devant mes yeux, pour dissimuler les grosses larmes +dont ils étalent remplis. + +Presque aussitôt l'abbé reprit: + +«A propos! j'oubliais de te demander... Aimes-tu le Bon Dieu?... Il +faut l'aimer, vois-tu! mon cher, et avoir confiance en lui, et le prier +ferme; sans quoi tu ne t'en tireras jamais... Aux grandes souffrances +de la vie, je ne connais que trois remèdes: le travail, la prière et la +pipe, la pipe de terre, très courte, souviens-toi de cela... Quant aux +philosophes, n'y compte pas; ils ne te consoleront jamais de rien. J'ai +passé par là, tu peux m'en croire. + +--Je vous crois, monsieur l'abbé. + +--Maintenant, va-t'en, tu me fatigues... Quand tu voudras des livres, tu +n'auras qu'à venir en prendre. La clef de ma chambre est toujours sur la +porte, et les philosophes toujours sur le troisième rayon à gauche... Ne +me parle plus... Adieu!» + +Là-dessus, il se remit à sa lecture et me laissa sortir, sans même me +regarder. + +A partir de ce jour, j'eus tous les philosophes de l'univers à ma +disposition; j'entrais chez l'abbé Germane sans frapper, comme chez moi. +Le plus souvent, aux heures où je venais, l'abbé faisait sa classe, et +la chambre était vide. La petite pipe dormait sur le bord de la table, +au milieu des in-folio à tranches rouges et d'innombrables papiers +couverts de pattes de mouches... Quelquefois aussi l'abbé Germane était +là. Je le trouvais lisant, écrivant, marchant de long en large, à +grandes enjambées. En entrant, je disais d'une voix timide: + +«Bonjour, monsieur l'abbé!» + +La plupart du temps, il ne me répondait pas... Je prenais mon philosophe +sur le troisième rayon à gauche, et je m'en allais, sans qu'on eût +seulement l'air de soupçonner ma présence... Jusqu'à la fin de l'année, +nous n'échangeâmes pas vingt paroles; mais n'importe! quelque chose en +moi-même m'avertissait que nous étions de grands amis... + +Cependant les vacances approchaient. On entendait tout le jour les +élèves de la musique répétant, dans la classe de dessin, des polkas +et des airs de marche pour la distribution des prix. Ces polkas +réjouissaient tout le monde. Le soir, à la dernière étude, on voyait +sortir des pupitres une foule de petits calendriers, et chaque enfant +rayait sur le sien le jour qui venait de finir: «Encore un de moins!» +Les cours étaient pleines de planches pour l'estrade; on battait des +fauteuils, on secouait les tapis... plus de travail, plus de discipline. +Seulement, toujours, jusqu'au bout, la haine du pion et les farces, les +terribles farces. + +Enfin, le grand jour arriva. Il était temps; je n'y pouvais plus tenir. + +On distribua les prix dans ma cour, la cour des moyens... je la vois +encore avec sa tente bariolée, ses murs couverts de draperies blanches, +ses grands arbres verts pleins de drapeaux, et là-dessous tout un +fouillis de toques, de képis, de shakos, de casques, de bonnets à +fleurs, de claques brodés, de plumes, de rubans, de pompons, de +panaches... Au fond, une longue estrade où étaient installées les +autorités du collège dans des fauteuils en velours grenat... Oh! cette +estrade, comme on se sentait petit devant elle! Quel grand air de dédain +et de supériorité elle donnait à ceux qui étaient dessus! Aucun de ces +messieurs n'avait plus sa physionomie habituelle. + +L'abbé Germane était sur l'estrade, lui aussi, mais il ne paraissait pas +s'en douter. Allongé dans son fauteuil, la tête renversée, il écoutait +ses voisins d'une oreille distraite et semblait suivre de l'oeil, à +travers le feuillage, la fumée d'une pipe imaginaire. + +Aux pieds de l'estrade, la musique, trombones et ophicléides, reluisant +au soleil; les trois divisions entassées sur des bancs, avec les maîtres +en serre-file; puis, derrière, la cohue des parents, le professeur de +seconde offrant le bras aux dames en criant: «Place! place!» et enfin, +perdues au milieu de la foule, les clefs de M. Viot qui couraient d'un +bout de la cour à l'autre et qu'on entendait--frinc! frinc! frinc!--à +droite, à gauche, ici, partout en même temps. + +La cérémonie commença, il faisait chaud. Pas d'air sous la tente... il y +avait de grosses dames cramoisies qui sommeillaient à l'ombre de leurs +marabouts, et des messieurs chauves qui s'épongeaient la tête avec +des foulards ponceau. Tout était rouge: les visages, les tapis, les +drapeaux, les fauteuils... Nous eûmes trois discours, qu'on applaudit +beaucoup; mais moi, je ne les entendis pas. Là-haut, derrière la fenêtre +du premier étage, les yeux noirs cousaient à leur place habituelle, et +mon âme allait vers eux... Pauvres yeux noirs! même ce jour-là, la fée +aux lunettes ne les laissait pas chômer. + +Quand le dernier nom du dernier accessit de la dernière classe eut été +proclamé, la musique entama une marche triomphale et tout se débanda. +Tohu-bohu général. Les professeurs descendaient de l'estrade; les +élèves sautaient par-dessus les bancs pour rejoindre leurs familles. On +s'embrassait, on s'appelait: «Par ici! par ici!» Les soeurs des lauréats +s'en allaient fièrement avec les couronnes de leurs frères. Les robes de +soie faisaient froufrou à travers les chaises... Immobile derrière un +arbre, le petit Chose regardait passer les belles dames, tout malingre +et tout honteux dans son habit râpé. + +Peu à peu la cour se désemplit. A la grande porte, le principal et M. +Viot se tenaient debout, caressant les enfants au passage, saluant les +parents jusqu'à terre. + +«A l'année prochaine, à l'année prochaine!» disait le principal avec un +sourire câlin... les clefs de M. Viot tintaient, pleines de caresses: +«Frinc! frinc! frinc! Revenez-nous l'année prochaine.» + +Les enfants se laissaient embrasser négligemment et franchissaient +l'escalier d'un bond. + +Ceux-là montaient dans de belles voitures armoriées, où les mères et les +soeurs rangeaient leurs grandes jupes pour faire place: clic! clac!... +en route vers le château!... Nous allons revoir nos parcs, nos pelouses, +l'escarpolette sous les acacias, les volières pleines d'oiseaux rares, +la pièce d'eau avec ses deux cygnes, et la grande terrasse à balustres +où l'on prend des sorbets le soir. + +D'autres grimpaient dans les chars à banc de famille, à côté de jolies +filles riant à belles dents sous leurs coiffes blanches. La fermière +conduisait avec sa chaîne d'or autour du cou... Fouette, Mathurine! On +retourne à la métairie; on va manger des beurrées, boire du vin muscat, +chasser à la pipée tout le jour et se rouler dans le foin qui sent bon! + +Heureux enfants! Ils s'en allaient, ils partaient tous... Ah! si j'avais +pu partir moi aussi... + + + +VIII + +LES YEUX NOIRS + +MAINTENANT le collège est désert. Tout le monde est parti... D'un bout +des dortoirs à l'autre, des escadrons de gros rats font des charges +de cavalerie en plein jour. Les écritoires se dessèchent au fond des +pupitres. Sur les arbres des cours, la division des moineaux est en +fête; ces messieurs ont invité tous leurs camarades de la ville, ceux de +l'évêché, ceux de la sous-préfecture, et, du matin jusqu'au soir, c'est +un pépiage assourdissant. + +De sa chambre, sous les combles, le petit Chose les écoute en +travaillant. On l'a gardé par charité, dans la maison, pendant les +vacances. Il en profite pour étudier à mort les philosophes grecs. +Seulement, la chambre est trop chaude et les plafonds trop bas. On +étouffe là-dessous... Pas de volets aux fenêtres. Le soleil entre comme +une torche et met le feu partout. Le plâtre des solives craque, se +détache... De grosses mouches, alourdies par la chaleur, dorment collées +aux vitres... Le petit Chose lui, fait de grands efforts pour ne pas +dormir. Sa tête est lourde comme du plomb; ses paupières battent. + +Travaille donc, Daniel Eyssette!... Il faut reconstruire le foyer... +Mais non! Il ne peut pas... Les lettres de son livre dansent devant ses +yeux, puis, ce livre qui tourne, puis la table, puis la chambre. Pour +chasser cet étrange assoupissement, le petit Chose se lève, fait +quelques pas; arrivé devant la porte, il chancelle et tombe à terre +comme une masse, foudroyé par le sommeil. + +Au-dehors, les moineaux piaillent; les cigales chantent à tue-tête; les +platanes, blancs de poussière, s'écaillent au soleil en étirant leur +mille branches. + +Le petit Chose fait un rêve singulier; il lui semble qu'on frappe à la +porte de sa chambre, et qu'une voix éclatante l'appelle par son nom: +«Daniel, Daniel!...» Cette voix, il la reconnaît. C'est du même ton +qu'elle criait autrefois: «Jacques, tu es un âne!» + +Les coups redoublent à la porte: «Daniel, mon Daniel, c'est ton père; +ouvre vite.» + +Oh! l'affreux cauchemar. Le petit Chose veut répondre, aller ouvrir. Il +se redresse sur son coude: mais sa tête est trop lourde, il retombe et +perd connaissance... + +Quand le petit Chose revient à lui, il est tout étonné de se trouver +dans une couchette bien blanche, entourée de grands rideaux bleus qui +font de l'ombre tout autour... Lumière douce, chambre tranquille. Pas +d'autre bruit que le tic-tac d'une horloge et le tintement d'une cuiller +dans la porcelaine... Le petit Chose ne sait pas où il est; mais il se +trouve très bien. Les rideaux s'entrouvrent. M. Eyssette père, une tasse +à la main, se penche vers lui avec un bon sourire et des larmes plein +les yeux. Le petit Chose peut continuer son rêve. + +«Est-ce vous, père? Est-ce bien vous? + +--Oui, mon Daniel; oui, mon cher enfant, c'est moi + +--Où suis-je donc? + +--A l'infirmerie, depuis huit jours...; maintenant tu es guéri, mais tu +as été bien malade... + +--Mais vous, mon père, comment êtes-vous là? Embrassez-moi donc +encore!... Oh! tenez! de vous voir, il me semble que je rêve toujours.» + +M. Eyssette père l'embrasse: + +«Allons! couvre-toi, sois sage... Le médecin ne veut pas que tu parles.» + +Et pour empêcher l'enfant de parler, le brave homme parle tout le temps. + +«Figure-toi qu'il y a huit jours, la Compagnie vinicole m'envoie faire +une tournée dans les Cévennes. Tu penses si j'étais content: une +occasion de voir mon Daniel! J'arrive au collège... On t'appelle, on +te cherche... Pas de Daniel. Je me fais conduire à ta chambre: la clef +était en dedans... Je frappe: personne. Vlan! j'enfonce ta porte +d'un coup de pied, et je te trouve là, par terre, avec une fièvre de +cheval!... Ah! pauvre enfant, comme tu as été malade! Cinq jours de +délire! Je ne t'ai pas quitté d'une minute... Tu battais la campagne +tout le temps; tu parlais toujours de reconstruire le foyer. Quel foyer? +dis!... Tu criais: «Pas de clefs! ôtez les clefs des serrures!» Tu ris? +Je te jure que je ne riais pas, moi. Dieu! quelles nuits tu m'as fait +passer!... Comprends-tu cela! M. Viot--c'est bien M. Viot, n'est-ce +pas?--qui voulait m'empêcher de coucher dans le collège! Il invoquait le +règlement... Ah! bien oui, le règlement! Est-ce que je le connais, moi, +son règlement? Ce cuistre-là croyait me faire peur en me remuant ses +clefs sous le nez. Je l'ai poliment remis à sa place, va!» + +Le petit Chose frémit de l'audace de M. Eyssette; puis oubliant bien +vite les clefs de M. Viot: «Et ma mère?» demande-t-il, en étendant ses +bras comme si sa mère était là, à portée de ses caresses. + +«Si tu te découvres, tu ne sauras rien, répondit M. Eyssette d'un ton +fâché. Voyons! couvre-toi... Ta mère va bien, elle est chez l'oncle +Baptiste. + +--Et Jacques? + +--Jacques? c'est un âne!... Quand je dis un âne, tu comprends, c'est une +façon de parler... Jacques est un très brave enfant, au contraire... Ne +te découvre donc pas, mille diables!... Sa position est fort jolie. Il +pleure toujours, par exemple. Mais, du reste, il est très content. Son +directeur l'a pris pour secrétaire... Il n'a rien à faire qu'à écrire +sous la dictée... Une situation fort agréable. + +--Il sera donc toute sa vie condamné à écrire sous la dictée, ce pauvre +Jacques!...» + +Disant cela, le petit Chose se met à rire de bon coeur, et M. Eyssette +rit de le voir rire, tout en le grondant à cause de cette maudite +couverture qui se dérange toujours... + +Oh! bienheureuse infirmerie! Quelles heures charmantes le petit Chose +passe entre les rideaux bleus de sa couchette!... M. Eyssette ne le +quitte pas; il reste là tout le jour, assis près du chevet, et le petit +Chose voudrait que M. Eyssette ne s'en allât jamais... Hélas! c'est +impossible. La Compagnie vinicole a besoin de son voyageur. Il faut +reprendre la tournée des Cévennes... + +Après le départ de son père, l'enfant reste seul, dans l'infirmerie +silencieuse... Il passe ses journées à lire, au fond d'un grand fauteuil +roulé près de la fenêtre. Matin et soir, la jaune Mme Cassagne lui +apporte ses repas. Le petit Chose boit le bol de bouillon, suce +l'aileron de poulet, et dit: «Merci, madame!» Rien de plus. Cette femme +sent les fièvres et lui déplaît; il ne la regarde même pas. + +Or, un matin qu'il vient de faire son: «Merci, madame!» tout sec comme +à l'ordinaire, sans quitter son livre des yeux, il est bien étonné +d'entendre une voix très douce lui dire: «Comment cela va-t-il +aujourd'hui, monsieur Daniel?» + +Le petit Chose lève la tête, et devinez ce qu'il voit?... Les yeux +noirs, les yeux noirs en personne, immobiles et souriants devant lui!... + +Les yeux noirs annoncent à leur ami que la femme jaune est malade et +qu'ils sont chargés de faire son service. Ils ajoutent en se baissant +qu'ils éprouvent beaucoup de joie à voir M. Daniel rétabli; puis ils se +retirent avec une profonde révérence, en disant qu'ils reviendront le +même soir. Le même soir, en effet, les yeux noirs sont revenus, et le +lendemain matin aussi, et, le lendemain soir encore. Le petit Chose est +ravi. Il bénit sa maladie, la maladie de la femme jaune, toutes les +maladies du monde; si personne n'avait été malade, il n'aurait jamais eu +de tête-à-tête avec les yeux noirs. + +Oh! bienheureuse infirmerie! Quelles heures charmantes le petit Chose +passe dans son fauteuil de convalescent, roulé près de la fenêtre!... Le +matin, les yeux noirs ont sous leurs grands cils un tas de paillettes +d'or que le soleil fait reluire; le soir, ils resplendissent doucement +et font, dans l'ombre autour d'eux, de la lumière d'étoile... Le petit +Chose rêve aux yeux noirs toutes les nuits, il n'en dort plus. Dès +l'aube, le voilà sur pied pour se préparer à les recevoir: il a tant de +confidences à leur faire!... Puis, quand les yeux noirs arrivent, il ne +leur dit rien. + +Les yeux noirs ont l'air très étonnés de ce silence. Ils vont et +viennent dans l'infirmerie, et trouvent mille prétextes pour rester près +du malade, espérant toujours qu'il se décidera à parler; mais ce damné +de petit Chose ne se décide pas. + +Quelquefois, cependant, il s'arme de tout son courage et commence ainsi +bravement: «Mademoiselle!...» + +Aussitôt les yeux noirs s'allument et le regardent en souriant. Mais +de les voir sourire ainsi, le malheureux perd la tête, et d'une voix +tremblante, il ajoute: «Je vous remercie de vos bontés pour moi.» Ou +bien encore: «Le bouillon est excellent ce matin.» + +Alors les yeux noirs font une jolie petite moue qui signifie: «Quoi! ce +n'est que cela!» Et ils s'en vont en soupirant. + +Quand ils sont partis, le petit Chose se désespère: «Oh! dès demain, dès +demain sans faute, je leur parlerai.» + +Et puis le lendemain c'est encore à recommencer. + +Enfin, de guerre lasse et sentant bien qu'il n'aura jamais le courage +de dire ce qu'il pense aux yeux noirs, le petit Chose se décide à leur +écrire... Un soir, il demande de l'encre et du papier, pour une lettre +importante, oh! très importante... Les yeux noirs ont sans doute deviné +quelle est la lettre dont il s'agit; ils sont si malins, les yeux +noirs!... Vite, vite, ils courent chercher de l'encre et du papier, les +posent devant le malade, et s'en vont en riant, tout seuls. + +Le petit Chose se met à écrire; il écrit toute la nuit; puis, quand le +matin est venu, il s'aperçoit que cette interminable lettre ne contient +que trois mots, vous m'entendez bien; seulement ces trois mots sont les +plus éloquents du monde, et il compte qu'ils produiront un très grand +effet. + +Attention, maintenant!... Les yeux noirs vont venir... Le petit Chose +est très ému; il a préparé sa lettre d'avance et se jure de la remettre +dès qu'on arrivera... Voici comment cela va se passer. Les yeux noirs +entreront, ils poseront le bouillon et le poulet sur la table. «Bonjour, +monsieur Daniel!...» Alors, lui, leur dira tout de suite, très +courageusement: «Gentils yeux noirs, voici une lettre pour vous.» + +Mais chut!... Un pas d'oiseau dans le corridor... Les yeux noirs +approchent... Le petit Chose tient la lettre à la main. Son coeur bat; +il va mourir... + +La porte s'ouvre... Horreur!... + +A la place des yeux noirs, paraît la vieille fée, la terrible fée aux +lunettes. + +Le petit Chose n'ose pas demander d'explications; mais il est +consterné... Pourquoi ne sont-ils pas revenus?... Il attend le soir avec +impatience... Hélas!... le soir encore, les yeux noirs ne viennent pas, +ni le lendemain non plus, ni les jours d'après, ni jamais. + +On a chassé les yeux noirs. On les a renvoyés aux Enfants trouvés, où +ils resteront enfermés pendant quatre ans, jusqu'à leur majorité... Les +yeux noirs volaient du sucre!... + +Adieu les beaux jours de l'infirmerie! les yeux noirs s'en sont allés, +et pour comble de malheur, voilà les élèves qui reviennent... Eh quoi! +déjà la rentrée... Oh! que ces vacances ont été courtes! + +Pour la première fois depuis six semaines, le petit Chose descend dans +les cours, pâle, maigre, plus petit Chose que jamais... Tout le collège +se réveille. On le lave du haut en bas. Les corridors ruissellent d'eau. +Férocement, comme toujours, les clefs de M. Viot se démènent. Terrible +M. Viot, il a profité des vacances pour ajouter quelques articles à son +règlement et quelques clefs à son trousseau. Le petit Chose n'a qu'à +bien se tenir. + +Chaque jour, il arrive des élèves... Clic! clac! On revoit devant la +porte les chars à bancs et les berlines de la distribution des prix... +Quelques anciens manquent à l'appel, mais des nouveaux les remplacent. +Les divisions se reforment. Cette année comme l'an dernier, le petit +Chose aura l'étude des moyens. Le pauvre pion tremble déjà. Après tout, +qui sait? Les enfants seront peut-être moins méchants cette année-ci. + +Le matin de la rentrée, grande musique à la chapelle. C'est la messe du +Saint-Esprit... _Veni, creator Spiritus!..._ Voici M. le principal +avec son bel habit noir et la petite palme d'argent à la boutonnière. +Derrière lui, se tient l'état-major des professeurs en toge de +cérémonie: les sciences ont l'hermine orange; les humanités, l'hermine +blanche. Le professeur de seconde, un freluquet, s'est permis des gants +de couleur tendre et une toque de fantaisie; M. Viot n'a pas l'air +content. _Veni, creator Spiritus!..._ Au fond de l'église, pêle-mêle +avec les élèves, le petit Chose regarde d'un oeil d'envie les toges +majestueuses et les palmes d'argent... Quand sera-t-il professeur, lui +aussi?... Quand pourra-t-il reconstruire le foyer? Hélas! avant d'en +arriver là, que de temps encore et que de peines! _Veni, creator +Spiritus!..._ Le petit Chose se sent l'âme triste; l'orgue lui donne +envie de pleurer... Tout à coup, là-bas, dans un coin du choeur, il +aperçoit une belle figure ravagée qui lui sourit.. Ce sourire fait du +bien au petit Chose, et, de revoir l'abbé Germane, le voilà plein de +courage et tout ragaillardi! _Veni, creator Spiritus!..._ + +Deux jours après la messe du Saint-Esprit, nouvelles solennités. C'était +la fête du principal... Ce jour-là--de temps immémorial--, tout le +collège célèbre la Saint-Théophile sur l'herbe, à grand renfort de +viandes froides et de vins de Limoux. Cette fois, comme à l'ordinaire, +M. le principal n'épargne rien pour donner du retentissement à ce petit +festival de famille, qui satisfait les instincts généreux de son coeur, +sans nuire cependant aux intérêts de son collège. Dès l'aube, on +s'emplit tous--élèves et maîtres--dans de grandes tapissières pavoisées +aux couleurs municipales, et le convoi part au galop, traînant à sa +suite, dans deux énormes fourgons, les paniers de vin mousseux et les +corbeilles de mangeaille... En tête, sur le premier char, les gros +bonnets et la musique. Ordre aux ophicléides de jouer très fort. Les +fouets claquent, les grelots sonnent, les piles d'assiettes se heurtent +contre les gamelles de fer-blanc... Tout Sarlande en bonnet de nuit se +met aux fenêtres pour voir passer la fête du principal. + +C'est à la Prairie que le gala doit avoir lieu. A peine arrivé, on +étend des nappes sur l'herbe, et les enfants crèvent de rire en voyant +messieurs les professeurs assis au frais dans les violettes comme de +simples collégiens... Les tranches de pâté circulent. Les bouchons +sautent. Les yeux flambent. On parle beaucoup... Seul, au milieu de +l'animation générale, le petit Chose a l'air préoccupé. Tout à coup on +le voit rougir... M. le principal vient de se lever, un papier à la +main: «Messieurs, on me remet à l'instant même quelques vers que +m'adresse un poète anonyme. Il parait que notre Pindare ordinaire, +M. Viot, a un émule cette année. Quoique ces vers soient un peu trop +flatteurs pour moi, je vous demande la permission de vous les lire. + +--Oui, oui... lisez... lisez!...» + +Et de sa belle voix des distributions, M. le principal commence la +lecture... + +C'est un compliment assez bien tourné, plein de rimes aimables à +l'adresse du principal et de tous ces messieurs. Une fleur pour chacun. +La fée aux lunettes elle-même n'est pas oubliée. Le poète l'appelle +«l'ange du réfectoire», ce qui est charmant. + +On l'applaudit longuement. Quelques voix demandent l'auteur. Le petit +Chose se lève, rouge comme un pépin de grenade, et s'incline avec +modestie. Acclamations générales. Le petit Chose devient le héros de la +fête. Le principal veut l'embrasser. De vieux professeurs lui serrent la +main d'un air entendu. Le régent de seconde lui demande ses vers pour +les mettre dans le journal. Le petit Chose est très content; tout cet +encens lui monte au cerveau avec les fumées du vin de Limoux. Seulement, +et ceci le dégrise un peu, il croit entendre l'abbé Germane murmurer: +«L'imbécile!» et les clefs de son rival grincer férocement. + +Ce premier enthousiasme apaisé, M. le principal frappe dans ses mains +pour réclamer le silence. + +«Maintenant, Viot, à votre tour! après la Muse badine, la Muse sévère.» + +M. Viot tire gravement de sa poche un cahier relié, gros de promesses, +et commence sa lecture en jetant sur le petit Chose un regard de côté. + +L'oeuvre de M. Viot est une idylle, une idylle toute virgilienne +en l'honneur du règlement. L'élève Ménalque et l'élève Dorilas s'y +répondent en strophes alternées... L'élève Ménalque est d'un collège +où fleurit le règlement; l'élève Dorilas, d'un autre collège d'où le +règlement est exilé... Ménalque dit les plaisirs austères d'une forte +discipline; Dorilas, les joies infécondes d'une folle liberté. + +A la fin, Dorilas est terrassé. Il remet entre les mains de son +vainqueur le prix de la lutte, et tous deux, unissant leurs voix, +entonnent un chant d'allégresse à la gloire du règlement. + +Le poème est fini... Silence de mort!... Pendant la lecture, les enfants +ont emporté leurs assiettes à l'autre bout de la prairie, et mangent +leurs pâtés, tranquilles, loin, bien loin, de l'élève Ménalque et +Dorilas. M. Viot les regarde de sa place avec un sourire amer... Les +professeurs ont tenu bon, mais pas un n'a le courage d'applaudir... +Infortuné M. Viot! C'est une vraie déroute.. Le principal essaie de le +consoler: «Le sujet était aride, messieurs, mais le poète s'en est bien +tiré.» + +«Moi, je trouve cela très beau», dit effrontément le petit Chose, à qui +son triomphe commence à faire peur. + +Lâchetés perdues! M. Viot ne veut pas être consolé. Il s'incline sans +répondre et garde son sourire amer... Il le garde tout le jour, et le +soir, en rentrant, au milieu des chants des élèves, des couacs de la +musique et du fracas des tapissières roulant sur les pavés de la ville +endormie, le petit Chose entend dans l'ombre, près de lui, les clefs de +son rival qui grondent d'un air méchant: «Frinc! frinc! frinc! monsieur +le poète, nous vous revaudrons cela!» + + + +IX + +L'AFFAIRE BOUCOYRAN + +Avec la Saint-Théophile, voilà les vacances enterrées. + +Les jours qui suivirent furent tristes; un vrai lendemain de mardi gras. +Personne ne se sentait en train, ni les maîtres, ni les élèves. On +s'installait... Après deux grands mois de repos, le collège avait peine +à reprendre son va-et-vient habituel. Les rouages fonctionnaient mal, +comme ceux d'une vieille horloge, qu'on aurait depuis longtemps oublié +de remonter. Peu à peu, cependant, grâce aux efforts de M. Viot, tout se +régularisa. Chaque jour, aux mêmes heures, au son de la même cloche, on +vit de petites portes s'ouvrir dans les cours et des litanies d'enfants, +roides comme des soldats de bois, défiler deux par deux sous les arbres; +puis la cloche sonnait encore, ding! dong!--et les mêmes enfants +repassaient sous les mêmes petites portes. Ding! dong! Levez-vous. +Ding! dong! Couchez-vous. Ding! dong! Instruisez-vous! Ding! dong! +Amusez-vous. Et cela pour toute l'année. + +O triomphe du règlement! Comme l'élève Ménalque aurait été heureux de +vivre, sous la férule de M. Viot, dans le collège modèle de Sarlande... + +Moi seul, je faisais ombre à cet adorable tableau. Mon étude ne marchait +pas. Les terribles _moyens_ m'étaient revenus de leurs montagnes, plus +laids, plus âpres, plus féroces que jamais. De mon côté, j'étais aigri; +la maladie m'avait rendu nerveux et irritable; je ne pouvais plus rien +supporter... Trop doux l'année précédente, je fus trop sévère cette +année... J'espérais ainsi mater ces méchants drôles, et, pour la moindre +incartade, je foudroyais toute l'étude de pensums et de retenues... + +Ce système ne me réussit pas. Mes punitions, à force d'être prodiguées, +se déprécièrent et tombèrent aussi bas que les assignats de l'an IV... +Un jour, je me sentis débordé. Mon étude était en pleine révolte, et je +n'avais plus de munitions pour faire tête à l'émeute. Je me vois encore +dans ma chaire, me débattant comme un beau diable, au milieu des +cris, des pleurs, des grognements, des sifflements: «A la porte!... +Cocorico!... kss!... kss!... Plus de tyrans!... C'est une injustice!...» +Et les encriers pleuvaient, et les papiers mâchés s'épataient sur mon +pupitre, et tous ces petits monstres--sous prétexte de réclamations--se +pendaient par grappes à ma chaire, avec des hurlements de macaques. + +Quelquefois, en désespoir de cause, j'appelais M. Viot à mon secours. +Pensez quelle humiliation! Depuis la Saint-Théophile, l'homme aux clefs +me tenait rigueur et je le sentais heureux de ma détresse. Quand il +entrait dans l'étude brusquement, ses clefs à la main, c'était comme une +pierre dans un étang de grenouilles: en un clin d'oeil tout le monde se +retrouvait à sa place, le nez sur les livres. On aurait entendu voler +une mouche. M. Viot se promenait un moment de long en large, agitant son +trousseau de ferraille, au milieu du grand silence; puis il me regardait +ironiquement et se retirait sans rien dire. + +J'étais très malheureux. Les maîtres, mes collègues, se moquaient de +moi. Le principal, quand je le rencontrais, me faisait mauvais accueil; +il y avait sans doute du M. Viot là-dessous... Pour m'achever, survint +Boucoyran. + +Oh! cette affaire Boucoyran! Je suis sûr qu'elle est restée dans +les annales du collège et que les Sarlandais en parlent encore +aujourd'hui... Moi aussi, je veux en parler de cette terrible affaire. +Il est temps que le public sache la vérité... + +Quinze ans, de gros pieds, de gros yeux, de grosses mains, pas de front, +et l'allure d'un valet de ferme: tel était le marquis de Boucoyran, +terreur de la cour des moyens et seul échantillon de la noblesse +cévenole au collège de Sarlande. Le principal tenait beaucoup à cet +élève, en considération du vernis aristocratique que sa présence donnait +à l'établissement. Dans le collège, on ne l'appelait que le «marquis». +Tout le monde le craignait; moi-même je subissais l'influence générale +et je ne lui parlais qu'avec des ménagements. + +Pendant quelque temps, nous vécûmes en assez bons termes. + +M. le marquis avait bien par-ci par-là certaines façons impertinentes de +me regarder ou de me répondre qui rappelaient par trop l'Ancien Régime, +mais j'affectais de n'y point prendre garde, sentant que j'avais affaire +à forte partie. + +Un jour cependant, ce faquin de marquis se permit de répliquer, en +pleine étude, avec une insolence telle que je perdis toute patience. + +«Monsieur de Boucoyran, lui dis-je en essayant de garder mon sang-froid, +prenez vos livres et sortez sur-le-champ.» + +C'était un acte d'autorité inouï pour ce drôle. Il en resta stupéfait et +me regarda, sans bouger de sa place, avec des gros yeux. + +Je compris que je m'engageais dans une méchante affaire, mais j'étais +trop avancé pour reculer. + +«Sortez, monsieur de Boucoyran!...» commandai-je de nouveau. + +Les élèves attendaient, anxieux... Pour la première fois, j'avais du +silence. + +A ma seconde injonction, le marquis, revenu de sa surprise, me répondit, +il fallait voir de quel air: «Je ne sortirai pas!» + +Il y eut parmi toute l'étude, un murmure d'admiration. Je me levai dans +ma chaire, indigné. + +«Vous ne sortirez pas, monsieur?... C'est ce que nous allons voir.» + +Et je descendis... + +Dieu m'est témoin qu'à ce moment-là toute idée de violence était bien +loin de moi; je voulais seulement intimider le marquis par la fermeté +de mon attitude; mais, en me voyant descendre de ma chaire, il se mit à +ricaner d'une façon si méprisante, que j'eus le geste de le prendre au +collet pour le faire sortir de son banc. + +Le misérable tenait cachée sous sa tunique une énorme règle en fer. A +peine eus-je levé la main, qu'il m'assena sur le bras un coup terrible. +La douleur m'arracha un cri. + +Toute l'étude battit des mains. + +«Bravo, marquis!» + +Pour le coup, je perdis la tête. D'un bond, je fus sur la table, d'un +autre sur le marquis; et alors, le prenant à la gorge, je fis si bien, +des pieds, des poings, des dents, de tout, que je l'arrachai de sa place +et qu'il s'en alla rouler hors de l'étude jusqu'au milieu de la cour... +Ce fut l'affaire d'une seconde; je ne me serais jamais cru tant de +vigueur. + +Les élèves étaient consternés. On ne criait plus: «Bravo, marquis!» +On avait peur. Boucoyran, le fort des forts, mis à la raison par ce +gringalet de pion! Quelle aventure!... Je venais de gagner en autorité +ce que le marquis venait de perdre en prestige. + +Quand je remontai dans ma chaire, pâle encore et tremblant d'émotion, +tous les visages se penchèrent vivement sur les pupitres. L'étude était +matée. Mais le principal, M. Viot, qu'allaient-ils penser de cette +affaire? Comment! j'avais osé lever la main sur un élève! sur le marquis +de Boucoyran! sur le noble du collège! Je voulais donc me faire chasser! + +Ces réflexions, qui me venaient un peu tard, me troublèrent dans mon +triomphe. J'eus peur, à mon tour. Je me disais: «C'est sûr, le marquis +est allé se plaindre.» Et, d'une minute à l'autre, je m'attendais à voir +entrer le principal. Je tremblai jusqu'à la fin de l'étude; pourtant, +personne ne vint. + +A la récréation, je fus très étonné de voir Boucoyran rire et jouer avec +les autres. Cela me rassura un peu; et, comme toute la journée se passa +sans encombres, je m'imaginai que mon drôle se tiendrait coi et que j'en +serai quitte pour la peur. + +Par malheur, le jeudi suivant était jour de sortie, M. le marquis ne +rentra pas au dortoir. J'eus comme un pressentiment et je ne dormis pas +de toute la nuit. + +Le lendemain, à la première étude, les élèves chuchotaient en regardant +la place de Boucoyran qui restait vide. Sans en avoir l'air, je mourais +d'inquiétude. + +Vers les sept heures, la porte s'ouvrit d'un coup sec. Tous les enfants +se levèrent. + +J'étais perdu... + +Le principal entra le premier, puis M. Viot derrière lui, puis enfin +un grand vieux, boutonné jusqu'au menton dans une longue redingote et +cravaté d'un col de crin haut de quatre doigts. Celui-là, je ne le +connaissais pas, mais je compris tout de suite que c'était M. de +Boucoyran le père. Il tortillait sa longue moustache et bougonnait entre +ses dents. + +Je n'eus pas même le courage de descendre de ma chaire pour faire +honneur à ces messieurs; eux non plus, en entrant, ne me saluèrent pas. +Ils prirent position tous les trois au milieu de l'étude et, jusqu'à +leur sortie, ne regardèrent pas une seule fois de mon côté. + +Ce fut le principal qui ouvrit le feu. + +«Messieurs, dit-il en s'adressant aux élèves, nous venons ici remplir +une mission pénible, très pénible. Un de vos maîtres s'est rendu +coupable d'une faute si grave, qu'il est de notre devoir de lui infliger +un blâme public.» + +Là-dessus le voilà parti à m'infliger un blâme qui dura au moins un +grand quart d'heure. Tous les faits dénaturés: le marquis était le +meilleur élève du collège; je l'avais brutalisé sans raison, sans +excuse. Enfin j'avais manqué à tous mes devoirs. + +Que répondre à ces accusations? + +De temps en temps, j'essayais de me défendre. «Pardon, monsieur le +principal!...» Mais le principal ne m'écoutait pas, et il m'infligea son +blâme jusqu'au bout. + +Après lui, M. de Boucoyran, le père, prit la parole et de quelle +façon!... Un véritable réquisitoire. Malheureux père! On lui avait +presque assassiné son enfant. Sur ce pauvre petit être sans défense, on +s'était rué comme... comme... comment dirait-il?... comme un buffle, +comme un buffle sauvage. L'enfant gardait le lit depuis deux jours. +Depuis deux jours, sa mère en larmes, le veillait... + +Ah! s'il avait eu affaire à un homme, c'est lui, M. de Boucoyran le +père, qui se serait chargé de venger son enfant! Mais On n'était qu'un +galopin dont il avait pitié. Seulement qu'On se le tînt pour dit: si +jamais On touchait encore à un cheveu de son fils, On se ferait couper +les deux oreilles tout net... + +Pendant ce beau discours, les élèves riaient sous cape, et les clefs de +M. Viot frétillaient de plaisir. Debout, dans sa chaire, pâle de +rage, le pauvre On écoutait toutes ces injures, dévorait toutes ces +humiliations et se gardait bien de répondre. Si On avait répondu, On +aurait été chassé du collège; et alors où aller? + +Enfin, au bout d'une heure, quand ils furent à sec d'éloquence, ces +trois messieurs se retirèrent. Derrière eux, il se fit dans l'étude un +grand brouhaha. J'essayai, mais vainement, d'obtenir un peu de silence; +les enfants me riaient au nez. L'affaire Boucoyran avait achevé de tuer +mon autorité. + +Oh! ce fut une terrible affaire! + +Toute la ville s'en émut... Au Petit-Cercle, au Grand-Cercle, dans les +cafés, à la musique, on ne parlait pas d'autre chose. Les gens bien +informés donnaient des détails à faire dresser les cheveux. Il parait +que ce maître d'étude était un monstre, un ogre. Il avait torturé +l'enfant avec des raffinements inouïs de cruauté. En parlant de lui, on +ne disait plus que «le bourreau». + +Quand le jeune Boucoyran s'ennuya de rester au lit, ses parents +l'installèrent sur une chaise longue, au plus bel endroit de leur +salon, et pendant huit jours, ce fut à travers ce salon une procession +interminable. L'intéressante victime était l'objet de toutes les +attentions. + +Vingt fois de suite, on lui faisait raconter son histoire, et à +chaque fois, le misérable inventait quelque nouveau détail. Les mères +frémissaient; les vieilles demoiselles l'appelaient «pauvre ange!» +et lui glissaient des bonbons. Le journal de l'opposition profita de +l'aventure et fulmina contre le collège un article terrible au profit +d'un établissement religieux des environs.... + +Le principal était furieux; et, s'il ne me renvoya pas, je ne le dus +qu'à la protection du recteur.... Hélas! il eût mieux valu pour moi être +renvoyé tout de suite. Ma vie dans le collège était devenue impossible. +Les enfants ne m'écoutaient plus; au moindre mot, ils me menaçaient de +faire comme Boucoyran, d'aller se plaindre à leur père. Je finis par ne +plus m'occuper d'eux. + +Au milieu de tout cela, j'avais une idée fixe: me venger des Boucoyran. +Je revoyais toujours la figure impertinente du vieux marquis, et mes +oreilles étaient restées rouges de la menace qui leur avait été faite. +D'ailleurs eussé-je voulu oublier ces affronts, je n'aurais pas pu y +parvenir; deux fois par semaine, les jours de promenade, quand les +divisions passaient devant le café de l'Évêché, j'étais sûr de trouver +M. de Boucoyran, le père, planté devant la porte, au milieu d'un groupe +d'officiers de la garnison, tous nu-tête et leurs queues de billard à +la main. Ils nous regardaient venir de loin avec des rires goguenards; +puis, quand la division était à portée de la voix, le marquis criait +très fort, en me toisant d'un air de provocation: «Bonjour, Boucoyran!» + +«Bonjour, mon père!» glapissait l'affreux enfant du milieu des rangs. Et +les officiers, les élèves, les garçons du café, tout le monde riait.... + +Le «Bonjour, Boucoyran!» était devenu un supplice pour moi, et pas moyen +de m'y soustraire. Pour aller à la Prairie, il fallait absolument passer +devant le café de l'Évêché, et pas une fois mon persécuteur ne manquait +au rendez-vous. + +J'avais par moments des envies folles d'aller à lui et de le provoquer; +mais deux raisons me retenaient: d'abord toujours la peur d'être chassé, +puis la rapière du marquis, une grande diablesse de colichemarde qui +avait fait tant de victimes lorsqu'il était dans les gardes du corps. + +Pourtant, un jour, poussé à bout, j'allai trouver Roger, le maître +d'armes et, de but en blanc, je lui déclarai ma résolution de me mesurer +avec le marquis. Roger, à qui je n'avais pas parlé depuis longtemps, +m'écouta d'abord avec une certaine réserve; mais, quand j'eus fini, il +eut un mouvement d'effusion et me serra chaleureusement les deux mains. + +«Bravo! monsieur Daniel! Je le savais bien, moi, qu'avec cet air-là +vous ne pouviez pas être un mouchard. Aussi, pourquoi diable étiez-vous +toujours fourré avec votre M. Viot? Enfin, on vous retrouve; tout est +oublié. Votre main! Vous êtes un noble coeur! Maintenant, à votre +affaire! Vous avez été insulté? Bon! Vous voulez en tirer réparation? +Très bien! Vous ne savez pas le premier mot des armes? Bon! bon! très +bien! très bien! Vous voulez que je vous empêche d'être embroché par ce +vieux dindon? Parfait! Venez à la salle, et, dans six mois, c'est vous +qui l'embrocherez.» + +D'entendre cet excellent Roger épouser ma querelle avec tant d'ardeur, +j'étais rouge de plaisir. Nous convînmes des leçons: trois heures par +semaine; nous convînmes aussi du prix qui serait un prix exceptionnel +(exceptionnel en effet! j'appris plus tard qu'on me faisait payer deux +fois plus cher que les autres). Quand toutes ces conventions furent +réglées, Roger passa familièrement son bras sous le mien. + +«Monsieur Daniel, me dit-il, il est trop tard pour prendre aujourd'hui +notre première leçon; mais nous pouvons toujours aller conclure notre +marché au café Barbette. Allons! voyons, pas d'enfantillage! est-ce +qu'il vous fait peur, par hasard, le café Barbette?... Venez donc, +sacrebleu! tirez-vous un peu de ce saladier de cuistres. Vous trouverez +là-bas des amis, de bons garçons, triple nom! de nobles coeurs, et vous +quitterez vite avec eux ces manières de femmelette qui vous font tort.» + +Hélas! je me laissai tenter. Nous allâmes au café Barbette. Il était +toujours le même, plein de cris, de fumée, de pantalons garance; les +mêmes shakos, les mêmes ceinturons pendaient aux mêmes patères. + +Les amis de Roger me reçurent à bras ouverts. Il avait bien raison, +c'étaient tous de nobles coeurs! Quand ils connurent mon histoire avec +le marquis et la résolution que j'avais prise, ils vinrent, l'un après +l'autre, me serrer la main: «Bravo, jeune homme, très bien.» + +Moi aussi j'étais un noble coeur. Je fis venir un punch, on but à mon +triomphe, et il fut décidé entre nobles coeurs que je tuerais le marquis +de Boucoyran à la fin de l'année scolaire. + + + +X + +LES MAUVAIS JOURS + +L'hiver était venu, un hiver sec, terrible et noir, comme il en fait +dans ces pays de montagnes. Avec leurs grands arbres sans feuilles et +leur sol gelé plus dur que la pierre, les cours du collège étaient +tristes à voir. On se levait avant le jour, aux lumières; il faisait +froid; de la glace dans les lavabos.... Les élèves n'en finissaient +plus; la cloche était obligée de les appeler plusieurs fois. «Plus vite, +messieurs!» criaient les maîtres en marchant de long en large pour se +réchauffer.... On formait les rangs en silence, tant bien que mal, et +on descendait à travers le grand escalier à peine éclairé et les longs +corridors où soufflaient les bises mortelles de l'hiver. + +Un mauvais hiver pour le petit Chose! + +Je ne travaillais plus. A l'étude, la chaleur malsaine du poêle me +faisait dormir. Pendant les classes, trouvant ma mansarde trop froide, +je courais m'enfermer au café Barbette et n'en sortais qu'au dernier +moment. C'était là maintenant que Roger me donnait ses leçons; la +rigueur du temps nous avait chassés de la salle d'armes et nous nous +escrimions au milieu du café avec les queues de billard, en buvant du +punch. Les sous-officiers jugeaient les coups; tous ces nobles coeurs +m'avaient décidément admis dans leur intimité et m'enseignaient chaque +jour une nouvelle botte infaillible pour tuer ce pauvre marquis de +Boucoyran. Ils m'apprenaient aussi comment on édulcore une absinthe, et +quand ces messieurs jouaient au billard, c'était moi qui marquais les +points.... + +Un mauvais hiver pour le petit Chose! + +Un matin de ce triste hiver, comme j'entrais au café Barbette--j'entends +encore le fracas du billard et le ronflement du gros poêle en faïence--, +Roger vint à moi précipitamment: «Deux mots, monsieur Daniel!» et +m'emmena dans la salle du fond, d'un air tout à fait mystérieux. + +Il s'agissait d'une confidence amoureuse.... Vous pensez si j'étais +fier de recevoir les confidences d'un homme de cette taille. Cela me +grandissait toujours un peu. + +Voici l'histoire. Ce sacripant de maître d'armes avait rencontré par +la ville, en un certain endroit qu'il ne pouvait pas nommer, certaine +personne dont il s'était follement épris. Cette personne occupait à +Sarlande une situation tellement élevée,--hum! hum! vous m'entendez +bien!--tellement extraordinaire, que le maître d'armes en était encore +à se demander comment il avait osé lever les yeux si haut. Et pourtant, +malgré la situation de la personne--situation tellement élevée, +tellement, etc.--, il ne désespérait pas de s'en faire aimer, et même +il croyait le moment venu de lancer quelques déclarations épistolaires. +Malheureusement les maîtres d'armes ne sont pas très adroits aux +exercices de la plume. Passe encore s'il ne s'agissait que d'une +grisette; mais avec une personne dans une situation tellement, etc., ce +n'était pas du style de cantine qu'il fallait, et même un bon poète ne +serait pas de trop. + +«Je vois ce que c'est, dit le petit Chose d'un air entendu; vous avez +besoin qu'on vous trousse quelques poulets galants pour envoyer à la +personne, et vous avez songé à moi. + +--Précisément, répondit le maître d'armes. + +--Eh bien, je suis votre homme, et nous commencerons quand vous voudrez; +seulement, pour que nos lettres n'aient pas l'air d'être empruntées au +_Parfait secrétaire_, il faudra me donner quelques renseignements sur la +personne.... + +Le maître d'armes regarda autour de lui d'un air méfiant, puis tout bas +il me dit, en me fourrant ses moustaches dans l'oreille: + +"C'est une blonde de Paris. Elle sent bon comme une fleur et s'appelle +Cécilia." + +Il ne put pas m'en confier davantage, à cause de la situation de +la personne, situation tellement, etc.--mais ces renseignements me +suffisaient, et le soir même--, pendant l'étude--, j'écrivis ma première +lettre à la blonde Cécilia. + +Cette singulière correspondance entre le petit Chose et cette +mystérieuse personne dura près d'un mois. Pendant un mois, j'écrivis +en moyenne deux lettres de passion par jour. De ces lettres, les unes +étaient tendres et vaporeuses comme le Lamartine d'Elvire, les autres +enflammées et rugissantes comme le Mirabeau de Sophie. Il y en avait +qui commençaient par ces mots: _«O Cécilia, quelquefois, sur un rocher +sauvage...»_ et qui finissaient par ceux-ci: _«On dit qu'on en meurt... +essayons!»_ Puis, de temps en temps, la Muse s'en mêlait: + + Oh! ta lèvre, ta lèvre ardente! + Donne-la-moi! donne-la-moi! + +Aujourd'hui, j'en parle en riant; mais à l'époque, le petit Chose ne +riait pas, je vous le jure, et tout cela se faisait très sérieusement. +Quand j'avais terminé une lettre, je la donnais à Roger pour qu'il la +recopiât de sa belle écriture de sous-officier; lui, de son côté, quand +il recevait des réponses (car elle répondait, la malheureuse!), il me +les apportait bien vite, et je basais mes opérations là-dessus. + +Le jeu me plaisait en somme; peut-être même me plaisait-il un peu trop. +Cette blonde invisible, parfumée comme un lilas blanc, ne me sortait +plus de l'esprit. Par moments, je me figurais que j'écrivais pour +mon propre compte; je remplissais mes lettres de confidences toutes +personnelles, de malédictions contre la destinée, contre ces êtres vils +et méchants au milieu desquels j'étais obligé de vivre: «O Cécilia, si +tu savais comme j'ai besoin de ton amour!» + +Parfois aussi, quand le grand Roger venait me dire en frisant sa +moustache: «Ça mord! ça mord!... continuez!» j'avais de secrets +mouvements de dépit, et je pensais en moi-même: «Comment peut-elle +croire que c'est ce gros réjoui, ce Fanfan la Tulipe, qui lui écrit ces +chefs-d'oeuvre de passion et de mélancolie?» + +Elle le croyait pourtant; elle le croyait si bien qu'un jour, le maître +d'armes, triomphant, m'apporta cette réponse qu'il venait de recevoir: +«A neuf heures, ce soir, derrière la sous-préfecture!» + +Est-ce à l'éloquence de mes lettres ou à la longueur de ses moustaches +que Roger dut son succès? Je vous laisse, mesdames, le soin de décider. +Toujours est-il que cette nuit-là, dans son dortoir mélancolique, le +petit Chose eut un sommeil très agité. Il rêva qu'il était grand, qu'il +avait des moustaches, et que des dames de Paris--occupant des situations +tout à fait extraordinaires--lui donnaient des rendez-vous derrière les +sous-préfectures.... + +Le plus comique, c'est que le lendemain, il me fallut écrire une lettre +d'actions de grâces et remercier Cécilia de tout le bonheur qu'elle +m'avait donné: «Ange qui as consenti à passer une nuit sur la terre....» + +Cette lettre, je l'avoue, le petit Chose l'écrivit avec la rage dans le +coeur. Heureusement la correspondance s'arrêta là, et pendant quelque +temps, je n'entendis plus parler de Cécilia ni de sa haute situation. + + + +XI + +MON BON AMI LE MAÎTRE D'ARMES + +Ce jour-là, le 18 février, comme il était tombé beaucoup de neige +pendant la nuit, les enfants n'avaient pas pu jouer dans les cours. +Aussitôt l'étude du matin finie, on les avait casernés tous pêle-mêle +dans _la salle_, pour y prendre leur récréation à l'abri du mauvais +temps en attendant l'heure des classes. + +C'était moi qui les surveillais. + +Ce qu'on appelait _la salle_ était l'ancien gymnase du collège de +la Marine. Imaginez quatre grands murs nus avec de petites fenêtres +grillées; çà et là des crampons à moitié arrachés, la trace encore +visible des échelles, et, se balançant à la maîtresse poutre du plafond, +un énorme anneau en fer au bout d'une corde. + +Les enfants avaient l'air de s'amuser beaucoup en regardant la neige qui +remplissait les rues et les hommes armés de pelles qui l'emportaient +dans des tombereaux. + +Mais tout ce tapage, je ne l'entendais pas. + +Seul, dans un coin, les larmes aux yeux, je lisais une lettre, et les +enfants auraient à cet instant démoli le gymnase de fond en comble, que +je ne m'en fusse pas aperçu. C'était une lettre de Jacques que je +venais de recevoir; elle portait le timbre de Paris,--mon Dieu! oui, de +Paris,--et voici ce qu'elle disait: + +«Cher Daniel, + +«Ma lettre va bien te surprendre. Tu ne te doutais pas, hein? que je +fusse à Paris depuis quinze jours. J'ai quitté Lyon sans rien dire à +personne, un coup de tête....--Que veux-tu? je m'ennuyais trop dans +cette horrible ville, surtout depuis ton départ. + +«Je suis arrivé ici avec trente francs et cinq ou six lettres de M. le +curé de Saint-Nizier. Heureusement la Providence m'a protégé tout de +suite, et m'a fait rencontrer un vieux marquis chez lequel je suis entré +comme secrétaire. Nous mettons en ordre ses mémoires, je n'ai qu'à +écrire sous sa dictée, et je gagne à cela cent francs par mois. Ce n'est +pas brillant, comme tu vois; mais, tout compte fait, j'espère pouvoir +envoyer de temps en temps quelque chose à la maison sur mes économies. + +«Ah! mon cher Daniel, la jolie ville que ce Paris! Ici--du moins--, il +ne fait pas toujours du brouillard; il pleut bien quelquefois, mais +c'est une petite pluie gaie, mêlée de soleil, et comme je n'en ai jamais +vu ailleurs. Aussi je suis tout changé, si tu savais! Je ne pleure plus +du tout, c'est incroyable.» + +J'en étais là de la lettre, quand tout à coup, sous les fenêtres, +retentit le bruit sourd d'une voiture roulant dans la neige. La voiture +s'arrêta devant la porte du collège, et j'entendis les enfants crier à +tue-tête: «Le sous-préfet! le sous-préfet!» + +Une visite de M. le sous-préfet présageait évidemment quelque chose +d'extraordinaire. Il venait à peine au collège de Sarlande une ou deux +fois chaque année, et c'était alors comme un événement. Mais, pour le +quart d'heure, ce qui m'intéressait avant tout, ce qui me tenait à coeur +plus que le sous-préfet de Sarlande et plus que Sarlande tout entier, +c'était la lettre de mon frère Jacques. Aussi, tandis que les élèves, +mis en gaieté, se culbutaient devant les fenêtres pour voir M. le +sous-préfet descendre de voiture, je retournai dans mon coin et je me +remis à lire. + +«Tu sauras, mon bon Daniel, que notre père est en Bretagne, où il fait +le commerce du cidre pour le compte d'une compagnie. En apprenant que +j'étais le secrétaire du marquis, il a voulu que je place quelques +tonneaux de cidre chez lui. Par malheur, le marquis ne boit que du vin, +et du vin d'Espagne, encore! J'ai écrit cela au père; sais-tu ce qu'il +m'a répondu: «Jacques, tu es un âne!» comme toujours. Mais c'est égal, +mon cher Daniel, je crois qu'au fond il m'aime beaucoup. + +«Quant à maman, tu sais qu'elle est seule maintenant. Tu devrais bien +lui écrire, elle se plaint de ton silence. + +«J'avais oublié de te dire une chose qui, certainement, te fera le plus +grand plaisir: j'ai ma chambre au Quartier latin... au Quartier latin! +pense un peu!... Une vraie chambre de poète, comme dans les romans, avec +une petite fenêtre et des toits à perte de vue. Le lit n'est pas large, +mais nous y tiendrons deux au besoin; et puis, il y a dans un coin une +table de travail où on serait très bien pour faire des vers. + +«Je suis sûr que si tu voyais cela, tu voudrais venir me trouver au plus +vite; moi aussi je te voudrais près de moi, et je ne te dis pas que +quelque jour je ne te ferai pas signe de venir. + +«En attendant, aime-moi toujours bien et ne travaille pas trop dans ton +collège, de peur de tomber malade. + +«Je t'embrasse. Ton frère + +«JACQUES.» + +Ce brave Jacques! quel mal délicieux il venait de me faire avec sa +lettre! je riais et je pleurais en même temps. Toute ma vie de ces +derniers mois, le punch, le billard, le café Barbette, me faisaient +l'effet d'un mauvais rêve, et je pensais: «Allons! c'est fini. +Maintenant je vais travailler, je vais être courageux comme Jacques.» + +A ce moment, la cloche sonna. Mes élèves se mirent en rang, ils +causaient beaucoup du sous-préfet et se montraient, en passant, sa +voiture stationnant devant la porte. Je les remis entre les mains des +professeurs; puis, une fois débarrassé d'eux, je m'élançai en courant +dans l'escalier. Il me tardait tant d'être seul dans ma chambre avec la +lettre de mon frère Jacques! + +«Monsieur Daniel, on vous attend chez le principal.» + +Chez le principal?... Que pouvait avoir à me dire le principal?... +Le portier me regardait avec un drôle d'air. Tout à coup, l'idée du +sous-préfet me revint. + +«Est-ce que M. le sous-préfet est là-haut?» demandai-je. + +Et le coeur palpitant d'espoir je me mis à gravir les degrés de +l'escalier quatre à quatre. + +Il y a des jours où l'on est comme fou. En apprenant que le sous-préfet +m'attendait, savez-vous ce que j'imaginai? Je m'imaginai qu'il avait +remarqué ma bonne mine à la distribution, et qu'il venait au collège +tout exprès pour m'offrir d'être son secrétaire. Cela me paraissait +la chose la plus naturelle du monde. La lettre de Jacques avec ses +histoires de vieux marquis m'avait troublé la cervelle, à coup sûr. + +Quoi qu'il en soit, à mesure que je montais l'escalier, ma certitude +devenait plus grande: secrétaire du sous-préfet; je ne me sentais pas de +joie.... + +En tournant le corridor, je rencontrai Roger. Il était très pâle; il +me regarda comme s'il voulait me parler; mais je ne m'arrêtai pas: le +sous-préfet n'avait pas le temps d'attendre. + +Quand j'arrivai devant le cabinet du principal, le coeur me battait bien +fort, je vous jure. Secrétaire de M. le sous-préfet! Il fallut m'arrêter +un instant pour reprendre haleine; je rajustai ma cravate, je donnai +avec mes doigts un petit tour à mes cheveux et je tournai le bouton de +la porte doucement. + +Si j'avais su ce qui m'attendait! + +M. le sous-préfet était debout, appuyé négligemment au marbre de la +cheminée et souriant dans ses favoris blonds. M. le principal, en robe +de chambre, se tenait près de lui humblement, son bonnet de velours à la +main et M. Viot, appelé en hâte, se dissimulait dans un coin. + +Dès que j'entrai, le sous-préfet prit la parole. + +«C'est donc monsieur, dit-il en me désignant, qui s'amuse à séduire nos +femmes de chambre?» + +Il avait prononcé cette phrase d'une voix claire, ironique et sans +cesser de sourire. Je crus d'abord qu'il voulait plaisanter et je ne +répondis rien, mais le sous-préfet ne plaisantait pas; après un moment +de silence, il reprit en souriant toujours: + +«N'est-ce pas à monsieur Daniel Eyssette que j'ai l'honneur de parler, à +monsieur Daniel Eyssette qui a séduit la femme de chambre de ma femme?» + +Je ne savais de quoi il s'agissait; mais en entendant ce mot de femme de +chambre, qu'on me jetait ainsi à la figure pour la seconde fois, je me +sentis rouge de honte, et ce fut avec une véritable indignation que je +m'écriai: + +«Une femme de chambre, moi!... Je n'ai jamais séduit de femme de +chambre.» + +A cette réponse, je vis un éclair de mépris jaillir des lunettes du +principal, et j'entendis les clefs murmurer dans leur coin: «Quelle +effronterie!» + +Le sous-préfet, lui, ne cessait pas de sourire; il prit sur la tablette +de la cheminée un petit paquet de papiers que je n'avais pas aperçus +d'abord, puis se tournant vers moi et les agitant négligemment: + +«Monsieur, dit-il, voici des témoignages fort graves qui vous accusent. +Ce sont des lettres qu'on a surprises chez la demoiselle en question. +Elles ne sont pas signées, il est vrai, et, d'un autre côté, la femme de +chambre n'a voulu nommer personne. Seulement, dans ces lettres il est +souvent parlé du collège, et, malheureusement pour vous, M. Viot a +reconnu votre écriture et votre style....» + +Ici les clefs grincèrent férocement et le sous-préfet, souriant +toujours, ajouta: + +«Tout le monde n'est pas poète au collège de Sarlande.» + +A ces mots, une idée fugitive me traversa l'esprit: je voulus voir de +près ces papiers. Je m'élançai; le principal eut peur d'un scandale et +fit un geste pour me retenir. Mais le sous-préfet me tendit le dossier +tranquillement. + +«Regardez!» me dit-il. + +Miséricorde! ma correspondance avec Cécilia. + +....Elles y étaient toutes, toutes! Depuis celle qui commençait: _«O +Cécilia, quelquefois sur un rocher sauvage....»_ jusqu'au cantique +d'actions de grâces: _«Ange qui as consenti à passer une nuit sur +la terre....»_ Et dire que toutes ces belles fleurs de rhétorique +amoureuse, je les avais effeuillées sous les pas d'une femme de +chambre!... dire que cette personne, d'une situation tellement élevée, +tellement, etc..., décrottait tous les matins les socques de la +sous-préfète...! On peut se figurer ma rage, ma confusion. + +«Eh bien, qu'en dites-vous, seigneur don Juan? ricana le sous-préfet, +après un moment de silence. Est-ce que ces lettres sont de vous, oui ou +non?» + +Au lieu de répondre, je baissai la tête. Un mot pouvait me disculper; +mais ce mot, je ne le prononçai pas. J'étais prêt à tout souffrir plutôt +que de dénoncer Roger.... Car remarquez bien qu'au milieu de cette +catastrophe, le petit Chose n'avait pas un seul instant soupçonné la +loyauté de son ami. En reconnaissant les lettres, il s'était dit tout de +suite: «Roger aura eu la paresse de les recopier; il a mieux aimé faire +une partie de billard de plus et envoyer les miennes.» Quel innocent, ce +petit Chose! + +Quand le sous-préfet vit que je ne voulais pas répondre, il remit les +lettres dans sa poche et, se tournant vers le principal et son acolyte: + +«Maintenant, messieurs, vous savez ce qui vous reste à faire.» + +Sur quoi les clefs de M. Viot frétillèrent d'un air lugubre, et le +principal répondit en s'inclinant jusqu'à terre, «que M. Eyssette avait +mérité d'être chassé sur l'heure; mais qu'afin d'éviter tout scandale, +on le garderait au collège encore huit jours». Juste le temps de faire +venir un nouveau maître. + +A ce terrible mot «chassé», tout mon courage m'abandonna. Je saluai +sans rien dire et je sortis précipitamment. A peine dehors, mes larmes +éclatèrent.... Je courus d'un trait jusqu'à ma chambre, en étouffant mes +sanglots dans mon mouchoir.... + +Roger m'attendait; il avait l'air fort inquiet et se promenait à grands +pas, de long en large. + +En me voyant entrer, il vint vers moi: + +«Monsieur Daniel!...» me dit-il, et son oeil m'interrogeait. Je me +laissai tomber sur une chaise sans répondre. + +«Des pleurs, des enfantillages! reprit le maître d'armes d'un ton +brutal, tout cela ne prouve rien. Voyons... vite!... Que s'est-il +passé?» + +Alors je lui racontai dans tous ses détails toute l'horrible scène du +cabinet. + +A mesure que je parlais, je voyais la physionomie de Roger s'éclaircir; +il ne me regardait plus du même air rogue, et à la fin, quand il eut +appris comment, pour ne pas le trahir, je m'étais laissé chasser du +collège, il me tendit ses deux mains ouvertes et me dit simplement: + +«Daniel, vous êtes un noble coeur.» + +A ce moment, nous entendîmes dans la rue le roulement d'une voiture; +c'était le sous-préfet qui s'en allait. + +«Vous êtes un noble coeur, reprit mon bon ami le maître d'armes en me +serrant les poignets à les briser, vous êtes un noble coeur, je ne +vous dis que ça.... Mais vous devez comprendre que je ne permettrai à +personne de se sacrifier pour moi.» + +Tout en parlant, il s'était rapproché de la porte: + +«Ne pleurez pas, monsieur Daniel, je vais aller trouver le principal, et +je vous jure bien que ce n'est pas vous qui serez chassé.» + +Il fit encore un pas pour sortir; puis, revenant vers moi comme s'il +oubliait quelque chose: + +«Seulement, me dit-il à voix basse, écoutez bien ceci avant que je m'en +aille... Le grand Roger n'est pas seul au monde; il a quelque part +une mère infirme dans un coin... Une mère!... pauvre sainte femme!... +Promettez-moi de lui écrire quand tout sera fini.» + +C'était dit gravement, tranquillement, d'un ton qui m'effraya. + +«Mais que voulez-vous faire?» m'écriai-je. + +Roger ne répondit rien; seulement il entrouvrit sa veste et me laissa +voir dans sa poche la crosse luisante d'un pistolet. + +Je m'élançai vers lui, tout ému: + +«Vous tuer, malheureux? vous voulez vous tuer?» + +Et lui, très froidement: + +«Mon cher, quand j'étais au service, je m'étais promis que si jamais, +par un coup de ma mauvaise tête, je venais à me faire dégrader, je +ne survivrais pas à mon déshonneur. Le moment est venu de me tenir +parole... Dans cinq minutes je serai chassé du collège, c'est-à-dire +dégradé; une heure après, bonsoir! j'avale ma dernière prune.» + +En entendant cela, je me plantai résolument devant la porte. + +«Eh bien, non! Roger, vous ne sortirez pas... J'aime mieux perdre ma +place que d'être cause de votre mort. + +--Laissez-moi faire mon devoir», me dit-il d'un air farouche, et, malgré +mes efforts, il parvint à entrouvrir la porte. + +Alors, j'eus l'idée de lui parler de sa mère, de cette pauvre mère qu'il +avait quelque part, dans un coin. Je lui prouvai qu'il devait vivre pour +elle, que moi j'étais à même de trouver facilement une autre place, que +d'ailleurs, dans tous les cas, nous avions encore huit jours devant +nous, et que c'était bien le moins qu'on attendît jusqu'au dernier +moment avant de prendre un parti si terrible... Cette dernière réflexion +parut le toucher. Il consentit à retarder de quelques heures sa visite +au principal et ce qui devait s'ensuivre. + +Sur ces entrefaites, la cloche sonna; nous nous embrassâmes, et je +descendis à l'école. + +Ce que c'est que de nous! J'étais entré dans ma chambre désespéré, j'en +sortis presque joyeux.... Le petit Chose était si fier d'avoir sauvé la +vie à son bon ami le maître d'armes. + +Pourtant, il faut bien le dire, une fois assis dans ma chaire et le +premier mouvement de l'enthousiasme passé, je me mis à faire des +réflexions. Roger consentait à vivre, c'était bien; mais moi-même, +qu'allais-je devenir après que mon beau dévouement m'aurait mis à la +porte du collège! + +La situation n'était pas gaie, je voyais déjà le foyer singulièrement +compromis, ma mère en larmes, et M. Eyssette bien en colère. +Heureusement je pensai à Jacques; quelle bonne idée sa lettre avait eue +d'arriver précisément le matin! C'était bien simple, après tout, +ne m'écrivait-il pas que dans son lit il y avait place pour deux? +D'ailleurs, à Paris, on trouve toujours de quoi vivre... + +Ici, une pensée horrible m'arrêta: pour partir, il fallait de l'argent; +celui du chemin de fer d'abord, puis cinquante-huit francs que je devais +au portier, puis dix francs qu'un grand m'avait prêtés, puis des sommes +énormes inscrites à mon nom sur le livre de compte du café Barbette. Le +moyen de se procurer tout cet argent? + +«Bah! me dis-je en y songeant, je me trouve bien naïf de m'inquiéter +pour si peu; Roger n'est-il pas là? Roger est riche, il donne des leçons +en ville, et il sera trop heureux de me procurer quelque cent francs à +moi qui viens de lui sauver la vie.» + +Mes affaires ainsi réglées, j'oubliai toutes les catastrophes de la +journée pour ne songer qu'à mon grand voyage de Paris. J'étais très +joyeux, je ne tenais plus en place, et M. Viot, qui descendit à l'étude +pour savourer mon désespoir, eut l'air fort déçu en voyant ma mine +réjouie. A dîner, je mangeai vite et bien; dans la cour, je pardonnai +les arrêts des élèves. Enfin l'heure de la classe sonna. + +Le plus pressant était de voir Roger; d'un bond, je fus à sa chambre; +personne à sa chambre. «Bon! me dis-je en moi-même, il sera allé +faire un tour au café Barbette», et cela ne m'étonna pas dans des +circonstances aussi dramatiques. + +Au café Barbette, personne encore: «Roger, me dit-on, était allé à la +Prairie avec les sous-officiers.» Que diable pouvaient-ils faire là-bas +par un temps pareil? Je commençais à être fort inquiet; aussi, sans +vouloir accepter une partie de billard qu'on m'offrait, je relevai +le bas de mon pantalon et je m'élançai dans la neige, du côté de la +Prairie, à la recherche de mon bon ami le maître d'armes. + + + +XII + +L'ANNEAU DE FER + +Des portes de Sarlande à la Prairie il y a bien une bonne demi-lieue; +mais, du train dont j'allais, je dus ce jour-là faire le trajet en moins +d'un quart d'heure. Je tremblais pour Roger. J'avais peur que le pauvre +garçon n'eût, malgré sa promesse, tout raconté au principal pendant +l'étude; je croyais voir encore luire la crosse de son pistolet. Cette +pensée lugubre me donnait des ailes. + +Pourtant, de distance en distance, j'apercevais sur la neige la trace de +pas nombreux allant vers la Prairie, et de songer que le maître d'armes +n'était pas seul, cela me rassurait un peu. + +Alors, ralentissant ma course, je pensais à Paris, à Jacques, à mon +départ.... Mais au bout d'un instant, mes terreurs recommençaient. + +«Roger va se tuer évidemment. Que serait-il venu chercher, sans cela, +dans cet endroit désert, loin de la ville? S'il amène avec lui ses amis +du café Barbette, c'est pour leur faire ses adieux, pour boire le coup +de l'étrier, comme ils disent.... Oh! ces militaires!...» Et me voilà +courant de nouveau à perdre haleine. + +Heureusement j'approchais de la Prairie dont j'apercevais déjà les +grands arbres chargés de neige. «Pauvre ami, me disais-je, pourvu que +j'arrive à temps!» + +La trace des pas me conduisit ainsi jusqu'à la guinguette d'Espéron. + +Cette guinguette était un endroit louche et de mauvais renom, où les +débauchés de Sarlande faisaient leurs parties fines. J'y étais venu plus +d'une fois en compagnie des nobles coeurs, mais jamais je ne lui avais +trouvé une physionomie aussi sinistre que ce jour-là. Jaune et sale, au +milieu de la blancheur immaculée de la plaine, elle se dérobait, avec sa +porte basse, ses murs décrépis et ses fenêtres aux vitres mal lavées, +derrière un taillis de petits ormes. La maisonnette avait l'air honteuse +du vilain métier qu'elle faisait. + +Comme j'approchais, j'entendis un bruit joyeux de voix, de rires et de +verres choqués. + +«Grand Dieu! me dis-je en frémissant, c'est le coup de l'étrier.» Et je +m'arrêtai pour reprendre haleine. + +Je me trouvais alors sur le derrière de la guinguette; je poussai une +porte à claire-voie, et j'entrai dans le jardin. Quel jardin! Une +grande haie dépouillée, des massifs de lilas sans feuilles, des tas +de balayures sur la neige, et des tonnelles toutes blanches qui +ressemblaient à des huttes d'esquimaux. Cela était d'un triste à faire +pleurer. + +Le tapage venait de la salle du rez-de-chaussée, et la ripaillage devait +chauffer à ce moment, car, malgré le froid, on avait ouvert toutes +grandes les deux fenêtres. + +Je posais déjà le pied sur la première marche du perron, lorsque +j'entendis quelque chose qui m'arrêta net et me glaça: c'était mon nom +prononcé au milieu de grands éclats de rires. Roger parlait de moi, et, +chose singulière, chaque fois que le nom de Daniel Eyssette revenait, +les autres riaient à se tordre. + +Poussé par une curiosité douloureuse, sentant bien que j'allais +apprendre quelque chose d'extraordinaire, je me rejetai en arrière et, +sans être entendu de personne, grâce à la neige qui assourdissait comme +un tapis le bruit de mes pas, je me glissai dans une des tonnelles, qui +se trouvait fort à propos juste au-dessous des fenêtres. + +Je la reverrai toute ma vie, cette tonnelle; je reverrai toute ma vie la +verdure morte qui la tapissait, son sol boueux et sale, sa petite table +peinte en vert et ses bancs de bois tout ruisselants d'eau.... A travers +la neige dont elle était chargée, le jour passait à peine; la neige +fondait lentement et tombait sur ma tête goutte à goutte. + +C'est là, c'est dans cette tonnelle noire et froide comme un tombeau, +que j'ai appris combien les hommes peuvent être méchants et lâches; +c'est là que j'ai appris à douter, à mépriser, à haïr.... O vous qui me +lisez, Dieu vous garde d'entrer jamais dans cette tonnelle!... Debout, +retenant mon souffle, rouge de colère et de honte, j'écoutais ce qui se +disait chez Espéron. + +Mon bon ami le maître d'armes avait toujours la parole.... Il racontait +l'aventure de Cécilia, la correspondance amoureuse, la visite de M. le +sous-préfet au collège, tout cela avec des enjolivements et des gestes +qui devaient être bien comiques, à en juger par les transports de +l'auditoire. + +«Vous comprenez, mes petits amours, disait-il de sa voix goguenarde, +qu'on n'a pas joué pour rien la comédie pendant trois ans sur le théâtre +des zouaves. Vrai comme je vous parle! j'ai cru un moment la partie +perdue, et je me suis dit que je ne viendrais plus boire avec vous le +bon vin du père Espéron.... Le petit Eyssette n'avait rien dit, c'est +vrai; mais il était temps de parler encore; et, entre nous, je crois +qu'il voulait seulement me laisser l'honneur de me dénoncer moi-même. +Alors je me suis dit: «Ayons l'oeil, Roger, et en avant la grande +scène!» + +Là-dessus, mon bon ami le maître d'armes se mit à jouer ce qu'il +appelait la grande scène, c'est-à-dire ce qui s'était passé le matin +dans ma chambre entre lui et moi. Ah! le misérable! il n'oublia rien.... +Il criait: _Ma mère! ma pauvre mère!_ avec des intonations de théâtre. +Puis il imitait ma voix: «Non, Roger! non! vous ne sortirez pas!...» La +grande scène était réellement d'un haut comique, et tout l'auditoire +se roulait. Moi, je sentais de grosses larmes ruisseler le long de mes +joues, j'avais le frisson, les oreilles me tintaient, je devinais toute +l'odieuse comédie du matin, je comprenais vaguement que Roger avait +fait exprès d'envoyer mes lettres pour se mettre à l'abri de toute +mésaventure, que depuis vingt ans sa mère, sa pauvre mère, était morte, +et que j'avais pris l'étui de sa pipe pour une crosse de pistolet. + +«Et la belle Cécilia? dit un noble coeur. + +--Cécilia n'a pas parlé, elle a fait ses malles, c'est une bonne fille. + +--Et le petit Daniel que va-t-il devenir? + +--Bah!» répondit Roger. + +Ici, un geste qui fit rire tout le monde. + +Cet éclat de rire me mit hors de moi. J'eus envie de sortir de la +tonnelle et d'apparaître soudainement au milieu d'eux comme un spectre. +Mais je me contins: j'avais déjà été assez ridicule. + +Le rôti arrivait, les verres se choquèrent: + +«A Roger! A Roger!» criait-on. + +Je n'y tins plus, je souffrais trop. Sans m'inquiéter si quelqu'un +pouvait me voir, je m'élançai à travers le jardin. D'un bond je franchis +la porte à claire-voie et je me mis à courir devant moi comme un fou. + +La nuit tombait, silencieuse; et cet immense champ de neige prenait +dans la demi-obscurité du crépuscule je ne sais quel aspect de profonde +mélancolie. + +Je courus ainsi quelque temps comme un cabri blessé; et si les coeurs +qui se brisent et qui saignent étaient autre chose que des façons de +parler, à l'usage des poètes, je vous jure qu'on aurait pu trouver +derrière moi, sur la plaine blanche, une longue trace de sang. + +Je me sentais perdu. Où trouver de l'argent? Comment m'en aller? Comment +rejoindre mon frère Jacques? Dénoncer Roger ne m'aurait même servi de +rien.... Il pouvait nier, maintenant que Cécilia était partie. + +Enfin, accablé, épuisé de fatigue et de douleur, je me laissai tomber +dans la neige au pied d'un châtaignier. Je serais resté là jusqu'au +lendemain peut-être, pleurant et n'ayant pas la force de penser, quand +tout à coup, bien loin, du côté de Sarlande, j'entendis une cloche +sonner. C'était la cloche du collège. J'avais tout oublié; cette cloche +me rappela à la vie: il me fallait rentrer et surveiller la récréation +des élèves dans la _salle_.... En pensant à la _salle_, une idée subite +me vint. Sur-le-champ mes larmes s'arrêtèrent; je me sentis plus fort, +plus calme. Je me levai, et, de ce pas délibéré de l'homme qui vient de +prendre une irrévocable décision, je repris le chemin de Sarlande. + +Si vous voulez savoir quelle irrévocable décision vient de prendre le +petit Chose, suivez-le jusqu'à Sarlande, à travers cette grande plaine +blanche; suivez-le dans les rues sombres et boueuses de la ville; +suivez-le sous le porche du collège; suivez-le dans la _salle_ pendant +la récréation, et remarquez avec quelle singulière persistance il +regarde le gros anneau de fer qui se balance au milieu; la récréation +finie, suivez-le encore jusqu'à l'étude, montez avec lui dans sa chaire, +et lisez par-dessus son épaule cette lettre douloureuse qu'il est en +train d'écrire au milieu du vacarme et des enfants ameutés: + + «_Monsieur Jacques Eyssette,_ + _rue Bonaparte, à Paris._ + +«Pardonne-moi, mon bien-aimé Jacques, la douleur que je viens te causer. +Toi qui ne pleurais plus, je vais te faire pleurer encore une fois; ce +sera la dernière par exemple.... Quand tu recevras cette lettre, ton +pauvre Daniel sera mort....» + +Ici, le vacarme de l'étude redouble; le petit Chose s'interrompt et +distribue quelques punitions de droite et de gauche, mais gravement, +sans colère. Puis il continue: + +«Vois-tu! Jacques, j'étais trop malheureux. Je ne pouvais pas faire +autrement que de me tuer. Mon avenir est perdu: on m'a chassé du +collège:--c'est pour une histoire de femme, des choses trop longues à te +raconter; puis, j'ai fait des dettes, je ne sais plus travailler, j'ai +honte, je m'ennuie, j'ai le dégoût, la vie me fait peur.... J'aime mieux +m'en aller....» + +Le petit Chose est obligé de s'interrompre encore: «Cinq cents vers à +l'élève Soubeyrol! Fouque et Loupi en retenue dimanche!» Ceci fait, il +achève sa lettre: + +«Adieu, Jacques! J'en aurais encore long à te dire, mais je sens que je +vais pleurer, et les élèves me regardent. Dis à maman que j'ai glissé +du haut d'un rocher, en promenade, ou bien que je me suis noyé, en +patinant. Enfin, invente une histoire, mais que la pauvre femme ignore +toujours la vérité!... Embrasse-la bien pour moi, cette chère mère; +embrasse aussi notre père, et tâche de leur reconstruire vite un beau +foyer.... Adieu! je t'aime. Souviens-toi de Daniel.» + +Cette lettre terminée, le petit Chose en commence tout de suite une +autre ainsi conçue: + +«Monsieur l'abbé, je vous prie de faire parvenir à mon frère Jacques +la lettre que je laisse pour lui. En même temps, vous couperez de mes +cheveux, et vous en ferez un petit paquet pour ma mère. + +«Je vous demande pardon du mal que je vous donne. Je me suis tué parce +que j'étais trop malheureux ici. Vous seul, monsieur l'abbé, vous êtes +toujours montré très bon pour moi. Je vous en remercie. + +«DANIEL EYSSETTE.» + +Après quoi, le petit Chose met cette lettre et celle de Jacques sous une +même grande enveloppe, avec cette suscription: «La personne qui trouvera +la première mon cadavre, est priée de remettre ce pli entre les mains +de l'abbé Germane.» Puis, toutes ses affaires terminées, il attend +tranquillement la fin de l'étude. + +L'étude est finie. On soupe, on fait la prière, on monte au dortoir. + +Les élèves se couchent; le petit Chose se promène de long en large, +attendant qu'ils soient endormis. Voici maintenant M. Viot qui fait sa +ronde; on entend le cliquetis mystérieux de ses clefs et le bruit sourd +de ses chaussons sur le parquet. «Bonsoir, monsieur Viot! murmure le +petit Chose.--Bonsoir, monsieur!» répond à voix basse le surveillant; +puis il s'éloigne, ses pas se perdent dans le corridor. + +Le petit Chose est seul. Il ouvre la porte doucement et s'arrête un +instant sur le palier pour voir si les élèves ne se réveillent pas; mais +tout est tranquille dans le dortoir. + +Alors il descend, il se glisse à petits pas dans l'ombre des murs. +La tramontane souffle tristement par-dessous les portes. Au bas de +l'escalier, en passant devant le péristyle, il aperçoit la cour blanche +de neige, entre ses quatre grands corps de logis tout sombres. + +Là-haut, près des toits, veille une lumière: c'est l'abbé Germane qui +travaille à son grand ouvrage. Du fond de son coeur le petit Chose +envoie un dernier adieu, bien sincère à ce bon abbé; puis il entre dans +la _salle_.... + +Le vieux gymnase de l'école de marine est plein d'une ombre froide et +sinistre. Par les grillages d'une fenêtre un peu de lune descend et +vient donner en plein sur le gros anneau de fer--oh! cet anneau, le +petit Chose ne fait qu'y penser depuis des heures--, sur le gros anneau +de fer qui reluit comme de l'argent.... Dans un coin de la _salle_, un +vieil escabeau dormait. Le petit Chose va le prendre, le porte sous +l'anneau, et monte dessus; il ne s'est pas trompé, c'est juste à la +hauteur qu'il faut. Alors il détache sa cravate, une longue cravate en +soie violette qu'il porte chiffonnée autour de son cou, comme un ruban. +Il attache la cravate à l'anneau et fait un noeud coulant.... Une heure +sonne. Allons! il faut mourir.... Avec des mains qui tremblent, le petit +Chose ouvre le noeud coulant. Une sorte de fièvre le transporte. Adieu, +Jacques! Adieu Mme Eyssette!... + +Tout à coup un poignet de fer s'abat sur lui. Il se sent saisi par le +milieu du corps et planté debout sur ses pieds, au bas de l'escabeau. En +même temps une voix rude et narquoise, qu'il connaît bien, lui dit: «En +voilà une idée, de faire du trapèze à cette heure!» + +Le petit Chose se retourne, stupéfait. + +C'est l'abbé Germane, l'abbé Germane sans sa soutane, en culotte courte, +avec son rabat flottant sur son gilet. Sa belle figure laide sourit +tristement, à demi éclairée par la lune.... Une seule main lui a suffi +pour mettre le suicidé par terre; de l'autre main il tient encore sa +carafe qu'il vient de remplir à la fontaine de la cour. + +De voir la tête effarée et les yeux pleins de larmes du petit Chose, +l'abbé Germane a cessé de sourire, et il répète, mais cette fois d'une +voix douce et presque attendrie: + +«Quelle drôle d'idée, mon cher Daniel, de faire du trapèze à cette +heure!» + +Le petit Chose est tout rouge, tout interdit. + +«Je ne fais pas du trapèze, monsieur l'abbé, je veux mourir. + +--Comment!... mourir?... Tu as donc bien du chagrin? + +--Oh!... répond le petit Chose avec de grosses larmes brûlantes qui +roulent sur ses joues. + +--Daniel, tu vas venir avec moi», dit l'abbé. + +Le petit Daniel fait signe que non et montre l'anneau de fer avec la +cravate.... L'abbé Germane le prend par la main: «Voyons! monte dans ma +chambre; si tu veux te tuer, eh bien, tu te tueras là-haut: il y a du +feu, il fait bon.» + +Mais le petit Chose résiste: «Laissez-moi mourir, monsieur l'abbé. Vous +n'avez pas le droit de m'empêcher de mourir.» + +Un éclair de colère passe dans les yeux du prêtre: «Ah! c'est comme +cela!» dit-il. Et prenant brusquement le petit Chose par la ceinture, +il l'emporta sous son bras comme un paquet, malgré sa résistance et ses +supplications.... + +....Nous voici maintenant chez l'abbé Germane: un grand feu brille dans +la cheminée; près du feu, il y a une table avec une lampe allumée, des +pipes et des tas de papier chargés de pattes de mouche. + +Le petit Chose est assis au coin de la cheminée. Il est très agité, il +parle beaucoup, il raconte sa vie, ses malheurs et pourquoi il a voulu +en finir. L'abbé l'écoute en souriant; puis, quand l'enfant a bien +parlé, bien pleuré, bien dégonflé son pauvre coeur malade, le brave +homme lui prend les mains et lui dit très tranquillement: + +«Tout cela n'est rien, mon garçon, et tu aurais été joliment bête de te +mettre à mort pour si peu. Ton histoire est fort simple: on t'a chassé +du collège--ce qui, par parenthèse, est un grand bonheur pour toi...--, +eh bien, il faut partir, partir tout de suite, sans attendre tes huit +jours.... Tu n'es pas une cuisinière, ventrebleu!... Ton voyage, tes +dettes, ne t'en inquiète pas! je m'en charge.... L'argent que tu voulais +emprunter à ce coquin, c'est moi qui te le prêterai. Nous réglerons tout +cela demain.... A présent, plus un mot! j'ai besoin de travailler, et tu +as besoin de dormir.... Seulement je ne veux pas que tu retournes dans +ton affreux dortoir: tu aurais froid, tu aurais peur; tu vas te coucher +dans mon lit, de beaux draps blancs de ce matin!... Moi, j'écrirai toute +la nuit: et si le sommeil me prend, je m'étendrai sur le canapé.... +Bonsoir! ne me parle plus.» + +Le petit Chose se couche, il ne résiste pas.... Tout ce qui lui arrive +lui fait l'effet d'un rêve. Que d'événements dans une journée! Avoir été +si près de la mort, et se retrouver au fond d'un bon lit, dans cette +chambre tranquille et tiède!... Comme le petit Chose est bien!... De +temps en temps, en ouvrant les yeux, il voit sous la clarté douce de +l'abat-jour le bon abbé Germane qui, tout en fumant, fait courir sa +plume, à petit bruit, du haut en bas des feuilles blanches.... + +....Je fus réveillé le lendemain matin par l'abbé qui me frappait sur +l'épaule. J'avais tout oublié en dormant.... Cela fit beaucoup rire mon +sauveur. + +«Allons! mon garçon, me dit-il, la cloche sonne, dépêche-toi; personne +ne se sera aperçu de rien, va prendre tes élèves comme à l'ordinaire; +pendant la récréation du déjeuner je t'attendrai ici pour causer.» + +La mémoire me revint tout d'un coup. Je voulais le remercier; mais +positivement le bon abbé me mit à la porte. + +Si l'étude me parut longue, je n'ai pas besoin de vous le dire.... Les +élèves n'étaient pas encore dans la cour, que déjà je frappais chez +l'abbé Germane. Je le retrouvai devant son bureau, les tiroirs grands +ouverts, occupé à compter les pièces d'or, qu'il alignait soigneusement +par petits tas. + +Au bruit que je fis en entrant, il retourna la tête, puis se remit à son +travail, sans rien me dire; quand il eut fini, il referma ses tiroirs, +et me faisant signe de la main avec un bon sourire: + +«Tout ceci est pour toi, me dit-il. J'ai fait ton compte. Voici pour le +voyage, voici pour le portier, voici pour le café Barbette, voici pour +l'élève qui t'a prêté dix francs.... J'avais mis cet argent de côté pour +faire un remplaçant à Cadet; mais Cadet ne tire au sort que dans six +ans, et d'ici là nous nous serons revus.» + +Je voulus parler, mais ce diable d'homme ne m'en laissa pas le temps: «A +présent, mon garçon, fais-moi tes adieux... voilà ma classe qui sonne, +et quand j'en sortirai je ne veux plus te retrouver ici. L'air de cette +Bastille ne te vaut rien.... File vite à Paris, travaille bien, prie le +Bon Dieu, fume des pipes, et tâche d'être un homme.--Tu m'entends, tâche +d'être un homme. Car vois-tu! mon petit Daniel, tu n'es encore qu'un +enfant, et même j'ai bien peur que tu sois un enfant toute ta vie.» + +Là-dessus, il m'ouvrit les bras avec un sourire divin; mais, moi, je me +jetai à ses genoux en sanglotant. Il me releva et m'embrassa sur les +deux joues. + +La cloche sonnait le dernier coup. + +«Bon! voilà que je suis en retard», dit-il en rassemblant à la hâte ses +livres et ses cahiers. Comme il allait sortir, il se retourna encore +vers moi. + +«J'ai bien un frère à Paris, moi aussi, un brave homme de prêtre, que +tu pourrais aller voir... Mais, bah! à moitié fou comme tu l'es, tu +n'aurais qu'à oublier son adresse...» Et sans en dire davantage, il se +mit à descendre l'escalier à grands pas. Sa soutane flottait derrière +lui; de la main droite il tenait sa calotte, et, sous le bras gauche, il +portait un gros paquet de papiers et de bouquins... Bon abbé Germane! +Avant de m'en aller, je jetai un dernier regard autour de sa chambre; je +contemplai une dernière fois la grande bibliothèque, la petite table, le +feu à demi éteint, le fauteuil où j'avais tant pleuré, le lit où j'avais +dormi si bien; et, songeant à cette existence mystérieuse dans laquelle +je devinais tant de courage, de bonté cachée, de dévouement et de +résignation, je ne pus m'empêcher de rougir de mes lâchetés, et je me +fis le serment de me rappeler toujours l'abbé Germane. + +En attendant, le temps passait... J'avais ma malle à faire, mes dettes à +payer, ma place à retenir à la diligence... + +Au moment de sortir, j'aperçus sur un coin de la cheminée plusieurs +vieilles pipes toutes noires. Je pris la plus vieille, la plus noire, +la plus courte, et je la mis dans ma poche comme une relique; puis je +descendis. + +En bas, la porte du vieux gymnase était encore entrouverte. Je ne pus +m'empêcher d'y jeter un regard en passant, et ce que je vis me fit +frissonner. + +Je vis la grande salle sombre et froide, l'anneau de fer qui reluisait, +et ma cravate violette avec son noeud coulant, qui se balançait dans le +courant d'air au-dessus de l'escabeau renversé. + + + +XIII + +LES CLEFS DE M. VIOT + +Comme je sortais du collège à grandes enjambées, encore tout ému de +l'horrible spectacle que je venais de voir, la loge du portier s'ouvrit +brusquement, et j'entendis qu'on m'appelait: + +«Monsieur Eyssette! monsieur Eyssette!» + +C'étaient le maître du café Barbette et son digne ami M. Cassagne, l'air +effaré, presque insolents. + +Le cafetier parla le premier. + +«Est-ce vrai que vous partez, monsieur Eyssette? + +--Oui, monsieur Barbette, répondis-je tranquillement, je pars +aujourd'hui même.» + +M. Barbette fit un bond, M. Cassagne en fit un autre; mais le bond de M. +Barbette fut bien plus fort que celui de M. Cassagne, parce que je lui +devais beaucoup d'argent. + +«Comment! aujourd'hui même! + +--Aujourd'hui même, et je cours de ce pas retenir ma place à la +diligence.» + +Je crus qu'ils allaient me sauter à la gorge. + +«Et mon argent? dit M. Barbette. + +--Et le mien?» hurla M. Cassagne. + +Sans répondre, j'entrai dans la loge, et tirant gravement, à pleines +mains, les belles pièces d'or de l'abbé Germane, je me mis à leur +compter sur le bout de la table ce que je leur devais à tous les deux. + +Ce fut un coup de théâtre! Les deux figures renfrognées se déridèrent, +comme par magie... Quand ils eurent empoché leur argent, un peu honteux +des craintes qu'ils m'avaient montrées, et tout joyeux d'être payés, +ils s'épanchèrent en compliments de condoléance et en protestations +d'amitié: + +«Vraiment, monsieur Eyssette, vous nous quittez?... Oh! quel dommage! +Quelle perte pour la maison!» + +Et puis des oh! des ah! des hélas! des soupirs, des poignées de main, +des larmes étouffées... + +La veille encore, j'aurais pu me laisser prendre à ces dehors d'amitié; +mais maintenant j'étais ferré à glace sur les questions de sentiment. + +Le quart d'heure passé sous la tonnelle m'avait appris à connaître les +hommes--du moins je le croyais ainsi--, et plus ces affreux gargotiers +se montraient affables, plus ils m'inspiraient de dégoût. Aussi, coupant +court à leurs effusions ridicules, je sortis du collège et m'en allai +bien vite retenir ma place à la bienheureuse diligence qui devait +m'emporter loin de tous ces monstres. + +En revenant du bureau des messageries, je passai devant le café +Barbette, mais je n'entrai pas; l'endroit me faisait horreur. Seulement, +poussé par je ne sais quelle curiosité malsaine, je regardai à travers +les vitres... Le café était plein de monde; c'était jour de poule au +billard. On voyait parmi la fumée des pipes flamboyer les pompons des +shakos et les ceinturons qui reluisaient pendus aux patères. Les nobles +coeurs étaient au complet, il ne manquait que le maître d'armes. + +Je regardai un moment ces grosses faces rouges que les glaces +multipliaient, l'absinthe dansant dans les verres, les carafons +d'eau-de-vie tout ébréchés sur le bord; et de penser que j'avais vécu +dans ce cloaque je me sentis rougir... Je revis le petit Chose roulant +autour du billard, marquant les points, payant le punch, humilié, +méprisé, se dépravant de jour en jour, et mâchonnant sans cesse entre +ses dents un tuyau de pipe ou un refrain de caserne... Cette vision +m'épouvanta encore plus que celle que j'avais eue dans la salle du +gymnase en voyant flotter la petite cravate violette. Je m'enfuis... + +Or, comme je m'acheminais vers le collège, suivi d'un homme de la +diligence pour emporter ma malle, je vis venir sur la place le maître +d'armes, sémillant, une badine à la main, le feutre sur l'oreille, +mirant sa moustache fine dans ses belles bottes vernies... De loin je le +regardais avec admiration en me disant: «Quel dommage qu'un si bel homme +porte une si vilaine âme!...» Lui, de son côté, m'avait aperçu et venait +vers moi avec un bon sourire bien loyal et deux grands bras ouverts... +Oh! la tonnelle! + +«Je vous cherchais, me dit-il... Qu'est-ce que j'apprends? Vous...» + +Il s'arrêta net. Mon regard lui cloua ses phrases menteuses sur les +lèvres. Et dans ce regard qui le fixait d'aplomb, en face, le misérable +dut lire bien des choses, car je le vis tout à coup pâlir, balbutier, +perdre contenance; mais ce ne fut que l'affaire d'un instant: il reprit +aussitôt son air flambant, planta dans mes yeux deux yeux froids et +brillants comme l'acier, et, fourrant ses mains au fond de ses poches +d'un air résolu, il s'éloigna en murmurant que ceux qui ne seraient pas +contents n'auraient qu'à venir le lui dire... + +Bandit, va! + +Quand je rentrai au collège, les élèves étaient en classe. Nous montâmes +dans ma mansarde. L'homme chargea la malle sur ses épaules et descendit. +Moi, je restai encore quelques instants dans cette chambre glaciale, +regardant les murs nus et salis, le pupitre noir tout déchiqueté, et, +par la fenêtre étroite, les platanes des cours qui montraient leurs +têtes couvertes de neige... En moi-même, je disais adieu à tout ce +monde. + +A ce moment, j'entendis une voix de tonnerre qui grondait dans les +classes: c'était la voix de l'abbé Germane. Elle me réchauffa le coeur +et fit venir au bord des cils quelques bonnes larmes. + +Après quoi, je descendis lentement, regardant attentif autour de moi, +comme pour emporter dans mes yeux l'image, toute l'image, de ces lieux +que je ne devais plus jamais revoir. C'est ainsi que je traversai les +longs corridors à hautes fenêtres grillagées où les yeux noirs m'étaient +apparus pour la première fois. Dieu vous protège, mes chers yeux +noirs!... Je passai aussi devant le cabinet du principal, avec sa double +porte mystérieuse; puis, à quelques pas plus loin, devant le cabinet de +M. Viot... Là, je m'arrêtai subitement... O joie, ô délices! les clefs, +les terribles clefs pendaient à la serrure, et le vent les faisait +doucement frétiller. Je les regardai un moment, ces clefs formidables, +je les regardai avec une sorte de terreur religieuse; puis, tout à coup, +une idée de vengeance me vint. Traîtreusement, d'une main sacrilège, je +retirai le trousseau de la serrure, et, le cachant sous ma redingote je +descendis l'escalier quatre à quatre. + +Il y avait au bout de la cour des moyens un puits très profond. J'y +courus d'une haleine... A cette heure la cour était déserte; la fée +aux lunettes n'avait pas encore relevé son rideau. Tout favorisait mon +crime. Alors, tirant les clefs de dessous mon habit, ces misérables +clefs qui m'avaient tant fait souffrir, je les jetai dans le puits de +toutes mes forces... Frinc! frinc! frinc! Je les entendis dégringoler, +rebondir contre les parois et tomber lourdement dans l'eau qui se +referma sur elles; ce forfait commis, je m'éloignai souriant. + +Sous le porche, en sortant du collège, la dernière personne que je +rencontrai fut M. Viot, mais un M. Viot sans ses clefs, hagard, effaré, +courant de droite et de gauche. Quand il passa près de moi, il me +regarda un moment avec angoisse. Le malheureux avait envie de me +demander si je ne _les_ avais pas vues. Mais il n'osa pas... A ce +moment, le portier lui criait du haut de l'escalier en se penchant: +«Monsieur Viot, je ne les trouve pas!» J'entendis l'homme aux clefs +faire tout bas: «Oh! mon Dieu!»--Et il partit comme un fou à la +découverte. + +J'aurais été heureux de jouir plus longtemps de ce spectacle, mais le +clairon de la diligence sonnait sur la place d'Armes, et je ne voulais +pas qu'on partît sans moi. + +Et maintenant, adieu pour toujours, grand collège enfumé, fait de vieux +fer et de pierres noires; adieu, vilains enfants! adieu, règlement +féroce! Le petit Chose s'envole et ne reviendra plus. Et vous, marquis +de Boucoyran, estimez-vous heureux: On s'en va, sans vous allonger ce +fameux coup d'épée, si longtemps médité avec les nobles coeurs du café +Barbette... + +Fouette, cocher! Sonne, trompette! Bonne vieille diligence, fais feu +de tes quatre roues, emporte le petit Chose au galop de tes trois +chevaux... Emporte-le bien vite dans sa ville natale, pour qu'il +embrasse sa mère chez l'oncle Baptiste, et qu'ensuite il mette le cap +sur Paris et rejoigne au plus vite Eyssette (Jacques) dans sa chambre du +Quartier latin!... + + + +XIV + +L'ONCLE BAPTISTE + +Un singulier type d'homme que cet oncle Baptiste, le frère de Mme +Eyssette! Ni bon ni méchant, marié de bonne heure à un grand gendarme +de femme avare et maigre qui lui faisait peur, ce vieil enfant n'avait +qu'une passion au monde: la passion du coloriage. Depuis quelque +quarante ans, il vivait entouré de godets, de pinceaux, de couleurs, et +passait son temps à colorier des images de journaux illustrés. La maison +était pleine de vieilles _Illustrations!_ de vieux _Charivaris!_ de +vieux _Magasins pittoresques!_ de cartes géographiques! tout cela +fortement enluminé. Même dans ses jours de disette, quand la tante lui +refusait de l'argent pour acheter des journaux à images, il arrivait à +mon oncle de colorier des livres. Ceci est historique: j'ai tenu dans +mes mains une grammaire espagnole que mon oncle avait mis en couleurs +d'un bout à l'autre, les adjectifs en bleu, les substantifs en rose, +etc. + +C'est entre ce vieux maniaque et sa féroce moitié que Mme Eyssette était +obligée de vivre depuis six mois. La malheureuse femme passait toutes +ses journées dans la chambre de son frère, assise à côté de lui et +s'ingéniait à être utile. Elle essuyait les pinceaux, mettait de l'eau +dans les godets... Le plus triste, c'est que, depuis notre ruine, +l'oncle Baptiste avait un profond mépris pour M. Eyssette, et que du +matin au soir, la pauvre mère était condamnée à entendre dire: «Eyssette +n'est pas sérieux! Eyssette n'est pas sérieux!» Ah! le vieil imbécile! +il fallait voir de quel air sentencieux et convaincu il disait cela en +coloriant sa grammaire espagnole! Depuis, j'en ai souvent rencontré dans +la vie, de ces hommes soi-disant très graves, qui passaient leur temps +à colorier des grammaires espagnoles et trouvaient que les autres +n'étaient pas sérieux. + +Tous ces détails sur l'oncle Baptiste et l'existence lugubre que Mme +Eyssette menait chez lui, je ne les connus que plus tard; pourtant, dès +mon arrivée dans la maison, je compris que, quoi qu'elle en dit, ma mère +ne devait pas être heureuse... Quand j'entrai, on venait de se mettre à +table pour le dîner. Mme Eyssette bondit de joie en me voyant, et, +comme vous pensez, elle embrassa son petit Chose de toutes ses forces. +Cependant la pauvre mère avait l'air gênée; elle parlait peu,--toujours +sa petite voix douce et tremblante, les yeux dans son assiette. Elle +faisait peine à voir avec sa robe étriquée et toute noire. + +L'accueil de mon oncle et de ma tante fut très froid. Ma tante me +demanda d'un air effrayé si j'avais dîné. Je me hâtai de répondre que +oui... La tante respira; elle avait tremblé un instant pour son dîner. +Joli, le dîner! des pois chiches et de la morue. + +L'oncle Baptiste, lui, me demanda si nous étions en vacances... Je +répondis que je quittais l'Université, et que j'allais à Paris rejoindre +mon frère Jacques, qui m'avait trouvé une bonne place. J'inventai ce +mensonge pour rassurer la pauvre Mme Eyssette sur mon avenir et puis +aussi pour avoir l'air sérieux aux yeux de mon oncle. + +En apprenant que le petit Chose avait une bonne place, la tante Baptiste +ouvrit de grands yeux. + +«Daniel, dit-elle, il faudra faire venir ta mère à Paris... La pauvre +chère femme s'ennuie loin de ses enfants; et puis, tu comprends! c'est +une charge pour nous, et ton oncle ne peut pas toujours être _la vache à +lait_ de la famille. + +--Le fait est, dit l'oncle Baptiste, la bouche pleine, que je suis _la +vache à lait_...» Cette expression de _vache à lait_ l'avait ravi, et il +la répéta plusieurs fois avec la même gravité... + +Le dîner fut long, comme entre vieilles gens. Ma mère mangeait peu, +m'adressait quelques paroles et me regardait à la dérobée; ma tante la +surveillait. + +«Vois ta soeur! disait-elle à son mari, la joie de retrouver Daniel lui +coupe l'appétit. Hier elle a pris deux fois du pain, aujourd'hui une +fois seulement.» + +Ah! chère Mme Eyssette, comme j'aurais voulu vous emporter ce soir-là, +comme j'aurais voulu vous arracher à cette impitoyable _vache à lait_ +et à son épouse; mais, hélas! je m'en allais au hasard moi-même, ayant +juste de quoi payer ma route, et je pensais bien que la chambre de +Jacques n'était pas assez grande pour nous tenir tous les trois. Encore +si j'avais pu vous parler, vous embrasser à mon aise; mais non! On ne +nous laissa pas seuls une minute... Rappelez-vous: tout de suite après +dîner, l'oncle se remit à sa grammaire espagnole, la tante essuyait son +argenterie, et tous deux ils nous épiaient du coin de l'oeil... L'heure +du départ arriva, sans que nous eussions rien pu nous dire. + +Aussi le petit Chose avait le coeur bien gros, quand il sortit de chez +l'oncle Baptiste; et en s'en allant, tout seul, dans l'ombre de la +grande avenue qui mène au chemin de fer, il se jura deux ou trois fois +très solennellement de se conduire désormais comme un homme et de ne +plus songer qu'à reconstruire le foyer. + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + +I + +MES CAOUTCHOUCS + +Quand je vivrais aussi longtemps que mon oncle Baptiste, lequel doit +être à cette heure aussi vieux qu'un vieux baobab de l'Afrique centrale, +jamais je n'oublierai mon premier voyage à Paris en wagon de troisième +classe. + +C'était dans les derniers jours de février; il faisait encore très +froid. Au-dehors, un ciel gris, le vent, le grésil, les collines +chauves, des prairies inondées, de longues rangées de vignes mortes; +au-dedans des matelots ivres qui chantaient, de gros paysans qui +dormaient la bouche ouverte comme des poissons morts, de petites +vieilles avec leurs cabas, des enfants, des puces, des nourrices, tout +l'attirail du wagon des pauvres avec son odeur de pipe, d'eau-de-vie, de +saucisse à l'ail et de paille moisie. Je crois y être encore. + +En partant, je m'étais installé dans un coin, près de la fenêtre, pour +voir le ciel; mais, à deux lieues de chez nous, un infirmier militaire +me prit ma place, sous prétexte d'être en face de sa femme, et voilà le +petit Chose, trop timide pour oser se plaindre, condamné à faire deux +cents lieues entre ce gros vilain homme qui sentait la graine de lin et +un grand tambour-major de Champenoise qui, tout le temps, ronfla sur son +épaule. + +Le voyage dura deux jours. Je passai ces deux jours à la même place, +immobile entre mes deux bourreaux, la tête fixe et les dents serrées. +Comme je n'avais pas d'argent ni de provisions, je ne mangeai rien de +toute la route. Deux jours sans manger, c'est long! Il me restait bien +encore une pièce de quarante sous, mais je la gardais précieusement pour +le cas où, en arrivant à Paris, je ne trouverais pas l'ami Jacques à la +gare, et malgré la faim j'eus le courage de n'y pas toucher. Le diable +c'est qu'autour de moi on mangeait beaucoup dans le wagon. J'avais +sous mes jambes un grand coquin de panier très lourd, d'où mon voisin +l'infirmier tirait à tout moment des charcuteries variées qu'il +partageait avec sa dame. Le voisinage de ce panier me rendit très +malheureux, surtout le second jour. Pourtant ce n'est pas la faim dont +je souffris le plus en ce terrible voyage. J'étais parti de Sarlande +sans souliers, n'ayant aux pieds que de petits caoutchoucs fort minces, +qui me servaient là-bas pour faire ma ronde dans le dortoir. Très joli, +le caoutchouc; mais l'hiver, en troisième classe... Dieu! que j'ai eu +froid! C'était à en pleurer. La nuit, quand tout le monde dormait, je +prenais doucement mes pieds entre mes mains et je les tenais des heures +entières pour essayer de les réchauffer. Ah! si Mme Eyssette m'avait +vu!... + +Et bien, malgré la faim qui lui tordait le ventre, malgré ce froid cruel +qui lui arrachait des larmes, le petit Chose était bien heureux, et +pour rien au monde il n'aurait cédé cette place, cette demi-place qu'il +occupait entre la Champenoise et l'infirmier. Au bout de toutes ces +souffrances, il y avait Jacques, il y avait Paris. + +Dans la nuit du second jour, vers trois heures du matin, je fus réveillé +en sursaut, le train venait de s'arrêter: tout le wagon était en émoi. + +J'entendis l'infirmier dire à sa femme: + +«Nous y sommes. + +--Où donc? demandai-je en me frottant les yeux. + +--A Paris, parbleu!» + +Je me précipitai vers la portière. Pas de maisons. Rien qu'une campagne +pelée, quelques becs de gaz, et çà et là de gros tas de charbon de +terre; puis là-bas, dans le loin, une grande lumière rouge et un +roulement confus pareil au bruit de la mer. De portière en portière, un +homme allait, avec une petite lanterne, en criant: «Paris! Paris! Vos +billets!» Malgré moi, je rentrai la tête par un mouvement de terreur. +C'était Paris. + +Ah! grande ville féroce, comme le petit Chose avait raison d'avoir peur +de toi! + +Cinq minutes après, nous entrions dans la gare. Jacques était là depuis +une heure. Je l'aperçus de loin avec sa longue taille un peu voûtée +et ses grands bras de télégraphe qui me faisaient signe derrière le +grillage. D'un bond je fus sur lui. + +«Jacques! mon frère!... + +--Ah! cher enfant!» + +Et nos deux âmes s'étreignirent de toute la force de nos bras. +Malheureusement les gares ne sont pas organisées pour ces belles +étreintes. Il y a la salle des voyageurs, la salle des bagages; mais il +n'y a pas la salle des effusions, il n'y a pas la salle des âmes. On +nous bousculait, on nous marchait dessus. + +«Circulez! circulez!» nous criaient les gens de l'octroi. + +Jacques me dit tout bas: «Allons-nous-en. Demain, j'enverrai chercher ta +malle.» Et, bras dessus bras dessous, légers comme nos escarcelles, nous +nous mimes en route pour le Quartier latin. + +J'ai essayé bien souvent, depuis, de me rappeler l'impression exacte que +me fit Paris cette nuit-là: mais les choses, comme les hommes, +prennent, la première fois que nous les voyons, une physionomie toute +particulière, qu'ensuite nous ne leur trouvons plus. Le Paris de mon +arrivée, je n'ai jamais pu me le reconstruire. C'est comme une ville +brumeuse que j'aurais traversée tout enfant, il y a des années, et où je +ne serais plus retourné depuis lors. + +Je me souviens d'un pont de bois sur une rivière toute noire, puis d'un +grand quai désert et d'un immense jardin au long de ce quai. Nous nous +arrêtâmes un moment devant ce jardin. A travers les grilles qui le +bordaient, on voyait confusément des huttes, des pelouses, des flaques +d'eau, des arbres luisants de givre. + +«C'est le Jardin des plantes, me dit Jacques. Il y a là une quantité +considérable d'ours blancs, de singes, de boas, d'hippopotames...» + +En effet, cela sentait le fauve, et, par moments, un cri aigu, un rauque +rugissement, sortaient de cette ombre. + +Moi, serré contre mon frère, je regardais de tous mes yeux à travers les +grilles, et mêlant dans un même sentiment de terreur ce Paris inconnu, +où j'arrivais de nuit, et ce jardin mystérieux, il me semblait que je +venais de débarquer dans une grande caverne noire, pleine de bêtes +féroces qui allaient se ruer sur moi. Heureusement que je n'étais pas +seul: j'avais Jacques pour me défendre... Ah! Jacques! Jacques! Pourquoi +ne t'ai-je pas toujours eu? + +Nous marchâmes encore longtemps, longtemps, par des rues noires, +interminables; puis, tout à coup, Jacques s'arrêta sur une petite place +où il y avait une église. + +«Nous voici à Saint-Germain-des-Prés, me dit-il. Notre chambre est +là-haut. + +--Comment! Jacques!... dans le clocher?... + +--Dans le clocher même... C'est très commode pour savoir l'heure.» + +Jacques exagérait un peu. Il habitait, dans la maison à côté de +l'église, une petite mansarde au cinquième ou sixième étage, et sa +fenêtre ouvrait sur le clocher de Saint-Germain, juste à la hauteur du +cadran. + +En entrant, je poussai un cri de joie. «Du feu! quel bonheur!» Et tout +de suite je courus à la cheminée présenter mes pieds à la flamme, au +risque de fondre les caoutchoucs. Alors seulement, Jacques s'aperçut de +l'étrangeté de ma chaussure. Cela le fit beaucoup rire. + +«Mon cher, me dit-il, il y a une foule d'hommes célèbres qui sont +arrivés à Paris en sabots, et qui s'en vantent. Toi, tu pourras dire que +tu y es arrivé en caoutchoucs: c'est bien plus original. En attendant, +mets ces pantoufles, et entamons le pâté.» + +Disant cela, le bon Jacques roulait devant le feu une petite table qui +attendait dans un coin, toute servie. + + + +II + +DE LA PART DU CURÉ DE SAINT-NIZIER + +Dieu! qu'on était bien cette nuit-là dans la chambre de Jacques! Quels +joyeux reflets clairs la cheminée envoyait sur notre nappe! Et ce vieux +vin cacheté, comme il sentait les violettes! Et ce pâté, quelle belle +croûte en or bruni il vous avait! Ah! de ces pâtés-là, on n'en fait +plus maintenant; tu n'en boiras plus jamais de ces vins-là, mon pauvre +Eyssette! + +De l'autre côté de la table, en face, tout en face de moi, Jacques me +versait à boire: et, chaque fois que je levais les yeux, je voyais son +regard tendre comme celui d'une mère, qui me riait doucement. Moi, +j'étais si heureux d'être là que j'en avais positivement la fièvre. Je +parlais, je parlais! + +«Mange donc», me disait Jacques en me remplissant mon assiette; mais je +parlais toujours et je ne mangeais pas. Alors, pour me faire taire, +il se mit à bavarder, lui aussi, et me narra longuement, sans prendre +haleine, tout ce qu'il avait fait depuis plus d'un an que nous ne nous +étions pas vus. + +«Quand tu fus parti, me disait-il--et les choses les plus tristes, il +les contait toujours avec son divin sourire résigné--, quand tu fus +parti, la maison devint tout à fait lugubre. Le père ne travaillait +plus; il passait tout son temps dans le magasin à jurer contre les +révolutionnaires et à me crier que j'étais un âne, ce qui n'avançait +pas les affaires. Des billets protestés tous les matins, des descentes +d'huissiers tous les deux jours! chaque coup de sonnette nous faisait +sauter le coeur. Ah! tu t'en es allé au bon moment. + +«Au bout d'un mois de cette terrible existence, mon père partit pour +la Bretagne au compte de la Compagnie vinicole, et Mme Eyssette chez +l'oncle Baptiste. Je les embarquai tous les deux. Tu penses si j'en ai +versé de ces larmes. Derrière eux, tout notre pauvre mobilier fut vendu, +oui, mon cher, vendu dans la rue, sous mes yeux, devant notre porte; +et c'est bien pénible va! de voir son foyer s'en aller ainsi pièce par +pièce. On ne se figure pas combien elles font partie de nous-mêmes, +toutes ces choses de bois ou d'étoffe que nous avons dans nos maisons. +Tiens! quand on a enlevé l'armoire au linge, tu sais, celle qui a sur +ses panneaux des amours roses avec des violons, j'ai eu envie de courir +après l'acheteur et de crier bien fort: «Arrêtez-le!» Tu comprends ça, +n'est-ce pas? + +«De tout notre mobilier, je ne gardai qu'une chaise, un matelas et un +balai; ce balai me fut très utile, tu vas Voir. + +J'installai ces richesses dans un coin de notre maison de la rue +Lanterne, dont le loyer était payé encore pour deux mois, et me voilà +occupant à moi tout seul ce grand appartement nu, froid, sans rideaux. +Ah! mon ami, quelle tristesse! Chaque soir, quand je revenais de mon +bureau, c'était un nouveau chagrin et comme une surprise de me retrouver +seul entre ces quatre murailles. J'allais d'une pièce à l'autre, fermant +les portes très fort, pour faire du bruit. Quelquefois il me semblait +qu'on m'appelait au magasin, et je criais: «J'y vais!» Quand j'entrais +chez notre mère, je croyais toujours que j'allais la trouver tricotant +tristement dans son fauteuil, près de la fenêtre... + +«Pour comble de malheur, les babarottes reparurent. Ces horribles +petites bêtes, que nous avions eu tant de peine à combattre en arrivant +à Lyon, apprirent sans doute votre départ et tentèrent une nouvelle +invasion, bien plus terrible encore que la première. D'abord j'essayai +de résister. Je passai mes soirées dans la cuisine, ma bougie d'une +main, mon balai de l'autre, à me battre comme un lion, mais toujours en +pleurant. Malheureusement j'étais seul, et j'avais beau me multiplier, +ce n'était plus comme au temps d'Annou. Du reste, les babarottes, elles +aussi, arrivaient en plus grand nombre. Je suis sûr que toutes celles +de Lyon--et Dieu sait s'il y en a dans cette grosse ville +humide!--s'étaient levées en masse pour venir assiéger notre maison. +La cuisine en était toute noire, je fus obligé de la leur abandonner. +Quelquefois je les regardais avec terreur par le trou de la serrure. Il +y en avait des milliards de mille... Tu crois peut-être que ces maudites +bêtes s'en tinrent là! Ah! bien oui! tu ne connais pas ces gens du Nord. +C'est envahissant comme tout. De la cuisine, malgré portes et serrures, +elles passèrent dans la salle à manger, où j'avais fait mon lit. Je me +transportai dans le magasin, puis dans le salon. Tu ris! j'aurais voulu +t'y voir. + +«De pièce en pièce, les damnées babarottes me poussèrent jusqu'à notre +ancienne petite chambre, au fond du corridor. Là, elles me laissèrent +deux à trois jours de répit; puis un matin, en m'éveillant, j'en aperçus +une centaine qui grimpaient silencieusement le long de mon balai, +pendant qu'un autre corps de troupe se dirigeait en bon ordre vers mon +lit. Privé de mes armes, forcé dans mes derniers redans, je n'avais plus +qu'à fuir. C'est ce que je fis. J'abandonnai aux babarottes le matelas, +la chaise, le balai, et je m'en fus de cette horrible maison de la rue +Lanterne, pour n'y plus revenir. + +«Je passais encore quelques mois à Lyon, mais bien longs, bien noirs, +bien larmoyants. A mon bureau, on ne m'appelait plus que sainte +Madeleine. Je n'allais nulle part. Je n'avais pas un ami.. Ma seule +distraction, ç'était tes lettres... Ah! mon Daniel, quelle jolie façon +tu as de dire les choses! Je suis sûr que tu pourrais écrire dans les +journaux, si tu voulais. Ce n'est pas comme moi. Figure-toi qu'à force +d'écrire sous la dictée j'en suis arrivé à être à peu près aussi +intelligent qu'une machine à coudre. Impossible de rien trouver par +moi-même. M. Eyssette avait bien raison de me dire: «Jacques, tu es un +âne.» Après tout, ce n'est pas si mal d'être un âne. Les ânes sont de +braves bêtes, patientes, fortes, laborieuses, le coeur bon et les reins +solides... Mais revenons à mon histoire. + +«Dans toutes les lettres, tu me parlais de la reconstruction du foyer, +et, grâce à ton éloquence, j'avais comme toi pris feu pour cette grande +idée. Malheureusement, ce que je gagnais à Lyon suffisait à peine pour +me faire vivre. C'est alors que la pensée me vint de m'embarquer pour +Paris. Il me semblait que là je serais plus à même de venir en aide à +la famille, et que je trouverais tous les matériaux nécessaires à notre +fameuse reconstruction. Mon voyage fut donc décidé; seulement je pris +mes précautions. Je ne voulais pas tomber dans les rues de Paris comme +un pierrot sans plumes. C'est bon pour toi, mon Daniel: il y a des +grâces d'état pour les jolis garçons; mais moi, un grand pleurard! + +«J'allai donc demander quelques lettres de recommandation à notre ami +le curé de Saint-Nizier. C'est un homme très bien posé dans le faubourg +Saint-Germain. Il me donna deux lettres, l'une pour un comte, l'autre +pour un duc. Je me mets bien, comme tu vois. De là je m'en fus trouver +un tailleur qui, sur ma bonne mine, consentit à me faire crédit d'un bel +habit noir avec ses dépendances, gilet, pantalon, _et caetera_. Je +mis mes lettres de recommandation dans mon habit, mon habit dans une +serviette, et me voilà parti, avec trois louis en poche: 35 francs pour +mon voyage et 25 pour voir venir. + +«Le lendemain de mon arrivée à Paris, dès sept heures du matin, j'étais +dans les rues, en habit noir et en gants jaunes. Pour ta gouverne, petit +Daniel, ce que je faisais là était très ridicule. A sept heures du +matin, à Paris, tous les habits noirs sont couchés, ou doivent l'être. +Moi, je l'ignorais; et j'étais très fier de promener le mien parmi ces +grandes rues, en faisant sonner mes escarpins neufs. Je croyais aussi +qu'en sortant de bonne heure j'aurais plus de chances pour rencontrer la +Fortune. Encore une erreur: la Fortune à Paris ne se lève pas matin. «Me +voilà donc trottant par le faubourg Saint-Germain avec mes lettres de +recommandation en poche. + +«J'allai d'abord chez le comte, rue de Lille; puis chez le duc, rue +Saint-Guillaume: Aux deux endroits, je trouvai les gens de service en +train de laver les cours et de faire reluire les cuivres des sonnettes. +Quand je dis à ces faquins que je venais parler à leurs maîtres de la +part du curé de Saint-Nizier, ils me rirent au nez en m'envoyant des +seaux d'eaux dans les jambes... Que veux-tu, mon cher? c'est ma faute, +aussi: il n'y a que les pédicures qui vont chez les gens à cette +heure-là. Je me le tins pour dit. + +«Tel que je te connais, toi, je suis sûr qu'à ma place tu n'aurais +jamais osé retourner dans ces maisons et affronter les regards moqueurs +de la valetaille. Eh bien, moi, j'y retournai avec aplomb le jour même, +dans l'après-midi, et, comme le matin, je demandai aux gens de service +de m'introduire auprès de leurs maîtres, toujours de la part du curé +de Saint-Nizier. Bien m'en prit d'avoir été brave: ces deux messieurs +étaient visibles et je fus tout de suite introduit. Je trouvai deux +hommes et deux accueils bien différents. Le comte de la rue de Lille +me reçut très froidement. Sa longue figure maigre, sérieuse jusqu'à la +solennité, m'intimidait beaucoup, et je ne trouvai pas quatre mots à lui +dire. Lui de son côté me parla à peine. Il regarda la lettre du curé +de Saint-Nizier, la mit dans sa poche, me demanda de lui laisser +mon adresse, et me congédia d'un geste glacial, en me disant: «Je +m'occuperai de vous; inutile que vous reveniez. Si je trouve quelque +chose, je vous écrirai.» + +«Le diable soit de l'homme! Je sortis de chez lui, transi jusqu'aux +moelles. Heureusement la réception qu'on me fit rue Saint-Guillaume +avait de quoi me réchauffer le coeur. J'y trouvai le duc le plus réjoui, +le plus épanoui, le plus bedonnant, le plus avenant du monde. Et comme +il l'aimait, son cher curé de Saint-Nizier! et comme tout ce qui venait +de là serait sûr d'être bien accueilli rue Saint-Guillaume!... Ah! le +bon homme! le brave duc! Nous fûmes amis tout de suite. Il m'offrit une +pincée de tabac à la bergamote, me tira le bout de l'oreille, et me +renvoya avec une tape sur la joue et d'excellentes paroles: + +«--Je me charge de votre affaire. Avant peu, j'aurai ce qu'il vous faut. +D'ici là, venez me voir aussi souvent que vous voudrez.» + +«Je m'en allai ravi. + +«Je passai deux jours sans y retourner, par discrétion. Le troisième +jour seulement, je poussai jusqu'à l'hôtel de la rue Saint-Guillaume. +Un grand escogriffe bleu et or me demanda mon nom. Je répondis d'un air +suffisant: + +«--Dites que c'est de la part du curé de Saint-Nizier.» + +«Il revint au bout d'un moment. + +«--M. le duc est très occupé. Il prie monsieur de l'excuser et de +vouloir bien passer un autre jour.» + +«Tu penses si je l'excusai, ce pauvre duc! + +«Le lendemain, je revins à la même heure. Je trouvai le grand escogriffe +bleu de la veille, perché comme un ara sur le perron. Du plus loin qu'il +m'aperçut, il me dit gravement: + +«--M. le duc est sorti. + +«--Ah! très bien! répondis-je, je reviendrai. Dites-lui, je vous prie, +que c'est la personne de la part du curé de Saint-Nizier.» + +«Le lendemain, je revins encore; les jours suivants aussi, mais toujours +avec le même insuccès. Une fois le duc était au bain, une autre fois à +la messe, un jour au jeu de paume, un autre jour avec du monde.--Avec +du monde! En voilà une formule. Eh bien, et moi, je ne suis donc pas du +monde? + +«A la fin, je me trouvais si ridicule avec mon éternel: «De la part du +curé de Saint-Nizier», que je n'osais plus dire de la part de qui je +venais. Mais le grand ara bleu du perron ne me laissait jamais partir +sans me crier, avec une gravité imperturbable: + +«Monsieur est sans doute la personne qui vient de la part du curé de +Saint-Nizier?» + +«Et cela faisait beaucoup rire d'autres aras bleus qui flânaient par là +dans les cours. Tas de coquins! Si j'avais pu leur allonger quelques +coups de trique de ma part à moi, et non de celle du curé de +Saint-Nizier! + +«Il y avait dix jours environ que j'étais à Paris, lorsqu'un soir, +en revenant l'oreille basse d'une de ces visites à la rue +Saint-Guillaume--je m'étais juré d'y aller jusqu'à ce qu'on me mît à +la porte--, je trouvai chez mon portier une petite lettre. Devine de +qui?... Une lettre du comte, mon cher, du comte de la rue de Lille, +qui m'engageait à me présenter sans retard chez son ami le marquis +d'Hacqueville. On demandait un secrétaire.... Tu penses, quelle joie! et +aussi quelle leçon! Cet homme froid et sec, sur lequel je comptais si +peu, c'était justement lui qui s'occupait de moi, tandis que l'autre, si +accueillant, me faisait faire depuis huit jours le pied de grue sur son +perron, exposé, ainsi que le curé de Saint-Nizier, aux rires insolents +des aras bleus et or.... C'est là la vie, mon cher; et à Paris on +l'apprend vite. + +«Sans perdre une minute, je courus chez le marquis d'Hacqueville. Je +trouvai un petit vieux, frétillant, sec, tout en nerfs, alerte et gai +comme une abeille. Tu verras quel joli type. Une tête d'aristocrate, +fine et pâle, des cheveux droits comme des quilles, et rien qu'un oeil, +l'autre est mort d'un coup d'épée, voilà longtemps. Mais celui qui reste +est si brillant, si vivant, si parlant, si interrogeant, qu'on ne peut +pas dire que le marquis est borgne. Il a deux yeux dans le même oeil, +voilà tout. + +«Quand j'arrivai devant ce singulier petit vieillard, je commençai par +lui débiter quelques banalités de circonstance; mais il m'arrêta net: + +«--Pas de phrases! me dit-il. Je ne les aime pas. Venons aux faits, +voici. J'ai entrepris d'écrire mes mémoires. Je m'y suis malheureusement +pris un peu tard, et je n'ai plus de temps à perdre, commençant à me +faire très vieux. J'ai calculé qu'en employant tous mes instants, il me +fallait encore trois années de travail pour terminer mon oeuvre. J'ai +soixante-dix ans, les jambes sont en déroute; mais la tête n'a pas +bougé. Je peux donc espérer aller encore trois ans et mener mes mémoires +à bonne fin. Seulement, je n'ai pas une minute de trop; c'est ce que mon +secrétaire n'a pas compris. Cet imbécile--un garçon fort intelligent, ma +foi, dont j'étais enchanté--s'est mis dans la tête d'être amoureux et de +vouloir se marier. Jusque-là il n'y a pas de mal. Mais voilà-t-il pas +que, ce matin, mon drôle vient me demander deux jours de congé pour +faire ses noces. Ah! bien oui! deux jours de congé! Pas une minute. + +«--Mais, monsieur le marquis.... + +«--Il n'y a pas de «mais, monsieur le marquis....» Si vous vous en allez +deux jours, vous vous en irez tout à fait. + +«--Je m'en vais, monsieur le marquis. + +«--Bon voyage!» + +«Et voilà mon coquin parti.... C'est sur vous, mon cher garçon, que je +compte pour le remplacer. Les conditions sont celles-ci: le secrétaire +vient chez moi le matin à huit heures; il apporte son déjeuner. Je dicte +jusqu'à midi. A midi le secrétaire déjeune tout seul, car je ne déjeune +jamais. Après le déjeuner du secrétaire, qui doit être très court, on +se remet à l'ouvrage. Si je sors, le secrétaire m'accompagne; il a un +crayon et du papier. Je dicte toujours: en voiture, à la promenade, en +visite, partout! le soir, le secrétaire dîne avec moi. Après le dîner, +nous relisons ce que j'ai dicté dans la journée. Je me couche à huit +heures, et le secrétaire est libre jusqu'au lendemain. Je donne cent +francs par mois et le dîner. Ce n'est pas le Pérou; mais dans trois ans, +les mémoires terminés, il y aura un cadeau, et un cadeau royal, foi +d'Hacqueville! ce que je demande, c'est qu'on soit exact, qu'on ne se +marie pas, et qu'on sache écrire très vite sous la dictée. Savez-vous +écrire sous la dictée? + +«--Oh! parfaitement, monsieur le marquis», répondis-je avec une forte +envie de rire. + +«C'était si comique, en effet, cet acharnement du destin à me faire +écrire sous la dictée toute ma vie!... + +«--Eh bien, alors, mettez-vous là, reprit le marquis. Voici du papier et +de l'encre. Nous allons travailler tout de suite. J'en suis au chapitre +XXIV: _Mes démêlés avec M. de Villèle_. Écrivez....» + +«Et le voilà qui se met à me dicter d'une petite voix de cigale, en +sautillant d'un bout de la pièce à l'autre. + +«C'est ainsi, mon Daniel, que je suis entré chez cet original, lequel +est au fond un excellent homme. Jusqu'à présent, nous sommes très +contents l'un de l'autre; hier au soir, en apprenant ton arrivée, il a +voulu me faire emporter pour toi cette bouteille de vin vieux. On nous +en sert une comme cela tous les jours à notre dîner, c'est te dire si +l'on dîne bien. Le matin, par exemple, j'apporte mon déjeuner; et tu +rirais de me voir manger mes deux sous de fromage d'Italie dans une fine +assiette de Moustiers, sur une nappe à blason. Ce que le bonhomme en +fait, ce n'est pas par avarice, mais pour éviter à son vieux cuisinier, +M. Pilois, la fatigue de me préparer mon déjeuner.... En somme, la vie +que je mène n'est pas désagréable. Les mémoires du marquis sont fort +instructifs, j'apprends sur M. Decazes et M. de Villèle une foule de +choses qui ne peuvent pas manquer de me servir un jour ou l'autre. A +huit heures du soir, je suis libre. Je vais lire les journaux dans +un cabinet de lecture, ou bien encore dire bonjour à notre ami +Pierrotte.... Est-ce que tu te rappelles, l'ami Pierrotte? tu sais! +Pierrotte des Cévennes, le frère de lait de maman. Aujourd'hui Pierrotte +n'est plus Pierrotte: c'est M. Pierrotte comme les deux bras. Il a un +beau magasin de porcelaines au passage du Saumon; et comme il aimait +beaucoup Mme Eyssette, j'ai trouvé sa maison ouverte à tous battants. +Pendant les soirées d'hiver, c'était une ressource.... Mais maintenant +que te voilà, je ne suis plus en peine pour mes soirées.... Ni toi non +plus, n'est-ce pas, frérot? Oh! Daniel, mon Daniel, que je suis content? +Comme nous allons être heureux!...» + + + +III + +MA MÈRE JACQUES + +Jacques a fini son odyssée, maintenant c'est le tour de la mienne. +Le feu qui meurt a beau nous faire signe: «Allez vous coucher, mes +enfants», les bougies ont beau crier: «Au lit! au lit! Nous sommes +brûlées jusqu'aux bobèches.»--«On ne vous écoute pas», leur dit Jacques +en riant, et notre veillée continue. + +Vous comprenez! ce que je raconte à mon frère l'intéresse beaucoup. +C'est la vie du petit Chose au collège de Sarlande; cette triste vie que +le lecteur se rappelle sans doute. Ce sont les enfants laids et féroces, +les persécutions, les haines, les humiliations, les clefs de M. +Viot toujours en colère, la petite chambre sous les combles où l'on +étouffait, les trahisons, les nuits de larmes; et puis aussi--car +Jacques est si bon qu'on peut tout lui dire--, ce sont les débauches du +café Barbette, l'absinthe avec les caporaux, les dettes, l'abandon de +soi-même, tout enfin, jusqu'au suicide et la terrible prédiction de +l'abbé Germane: «Tu seras un enfant toute ta vie.» + +Les coudes sur la table, la tête dans ses mains, Jacques écoute jusqu'au +bout ma confession sans l'interrompre. De temps en temps, je le vois qui +frissonne et je l'entends dire: «Pauvre petit! pauvre petit!» + +Quand j'ai fini, il se lève, me prend les mains et me dit d'une voix +douce qui tremble: «L'abbé Germane avait raison: vois-tu! Daniel, tu es +un enfant, un petit enfant incapable d'aller seul dans la vie, et tu +as bien fait de te réfugier près de moi. Dès aujourd'hui tu n'es plus +seulement mon frère, tu es mon fils aussi, et puisque notre mère est +loin, c'est moi qui la remplacerai. Le veux-tu? dis, Daniel! Veux-tu que +je sois ta mère Jacques? Je ne t'ennuierai pas beaucoup, tu verras. Tout +ce que je te demande, c'est de me laisser toujours marcher à côté de toi +et de te tenir la main. Avec cela, tu peux être tranquille et regarder +la vie en face, comme un homme: elle ne te mangera pas.» + +Pour toute réponse, je lui saute au cou: «O ma mère Jacques, que tu es +bon!»--Et me voilà pleurant à chaudes larmes sans pouvoir m'arrêter, +tout à fait comme l'ancien Jacques, de Lyon. Le Jacques d'aujourd'hui ne +pleure plus, lui; la citerne est à sec, comme il dit. Quoi qu'il arrive, +il ne pleurera plus jamais. + +A ce moment, sept heures sonnent. Les vitres s'allument. Une lueur pâle +entre dans la chambre en frissonnant. + +«Voilà le jour, Daniel, dit Jacques. Il est temps de dormir. Couche-toi +vite... tu dois en avoir besoin. + +--Et toi, Jacques? + +--Oh! moi, je n'ai pas deux jours de chemin de fer dans les reins... +D'ailleurs, avant d'aller chez le marquis, il faut que je rapporte +quelques livres au cabinet de lecture et je n'ai pas de temps à +perdre... tu sais que le d'Hacqueville ne plaisante pas... Je rentrerai +ce soir à huit heures... Toi, quand tu te seras bien reposé, tu sortiras +un peu. Surtout je te recommande.» + +Ici ma mère Jacques commence à me faire une foule de recommandations +très importantes pour un nouveau débarqué comme moi; par malheur, +tandis qu'il me les fait, je me suis étendu sur le lit, et sans dormir +précisément, je n'ai déjà plus les idées bien nettes. La fatigue, le +pâté, les larmes... Je suis aux trois quarts assoupi... J'entends d'une +façon confuse quelqu'un qui me parle d'un restaurant tout près d'ici, +d'argent dans mon gilet, de ponts à traverser, de boulevards à +suivre, de sergents de ville à consulter, et du clocher de +Saint-Germain-des-Prés comme point de ralliement. Dans mon demi-sommeil, +c'est surtout ce clocher de Saint-Germain qui m'impressionne. Je vois +deux, cinq, dix clochers de Saint-Germain rangés autour de mon lit comme +des poteaux indicateurs. Parmi tous ces clochers, quelqu'un va et vient +dans la chambre, tisonne le feu, ferme les rideaux des croisées, puis +s'approche de moi, me pose un manteau sur les pieds, m'embrasse au front +et s'éloigne doucement avec un bruit de porte... + +Je dormais depuis quelques heures, et je crois que j'aurais dormi +jusqu'au retour de ma mère Jacques, quand le son d'une cloche me +réveilla subitement. C'était la cloche de Sarlande, l'horrible cloche de +fer qui sonnait comme autrefois: «Dig! dong! réveillez-vous! dig! dong! +habillez-vous!» D'un bond je fus au milieu de la chambre, la bouche +ouverte pour crier comme au dortoir: «Allons, messieurs!» Puis, quand je +m'aperçus que j'étais chez Jacques, je partis d'un grand éclat de rire +et je me mis à gambader follement par la chambre. Ce que j'avais pris +pour la cloche de Sarlande, c'était la cloche d'un atelier du voisinage +qui sonnait sec et féroce comme celle de là-bas. Pourtant la cloche +du collège avait encore quelque chose de plus méchant, de plus enfer. +Heureusement elle était à deux cents lieues; et, si fort qu'elle sonnât, +je ne risquais plus de l'entendre. + +J'allai à la fenêtre, et je l'ouvris. Je m'attendais presque à voir +au-dessous de moi la cour des grands avec ses arbres mélancoliques et +l'homme aux clefs rasant les murs... + +Au moment où j'ouvrais, midi sonnait partout. La grosse tour de +Saint-Germain tinta la première ses douze coups de l'angélus à la suite, +presque dans mon oreille. Par la fenêtre ouverte, les grosses notes +lourdes tombaient chez Jacques trois par trois, se crevaient en tombant +comme des bulles sonores, et remplissaient de bruit toute la chambre. A +l'angélus de Saint-Germain, les autres angélus de Paris répondirent sur +des timbres divers... En bas, Paris grondait, invisible... Je restai là +un moment à regarder luire dans la lumière les dômes, les flèches, les +tours; puis tout à coup, le bruit de la ville montant jusqu'à moi, il +me vint je ne sais quelle folle envie de plonger, de me rouler dans ce +bruit, dans cette foule, dans cette vie, dans ces passions, et je me dis +avec ivresse: + +«Allons voir Paris!» + + + +IV + +LA DISCUSSION DU BUDGET + +Ce jour-là plus d'un Parisien a dû dire en rentrant chez lui, le soir, +pour se mettre à table: «Quel singulier petit bonhomme j'ai rencontré +aujourd'hui!» Le fait est qu'avec ses cheveux trop longs, son pantalon +trop court, ses caoutchoucs, ses bas bleus, son bouquet départemental et +cette solennité de démarche particulière à tous les êtres trop petits, +le petit Chose devait être tout à fait comique. + +C'était justement une journée de la fin de l'hiver, une de ces journées +tièdes et lumineuses, qui, à Paris, souvent sont plus le printemps que +le printemps lui-même. Il y avait beaucoup de monde dehors. Un peu +étourdi par le va-et-vient bruyant de la rue, j'allais devant moi, +timide, et le long des murs. On me bousculait, je disais «pardon!» et je +devenais tout rouge. Aussi je me gardais bien de m'arrêter devant les +magasins et, pour rien au monde, je n'aurais demandé ma route. Je +prenais une rue, puis une autre, toujours tout droit. On me regardait. +Cela me gênait beaucoup. Il y avait des gens qui se retournaient sur +mes talons et des yeux qui riaient en passant près de moi; une fois +j'entendis une femme dire à une autre: «Regarde donc celui-là.» Cela me +fit broncher... Ce qui m'embarrassait beaucoup aussi, c'était l'oeil +inquisiteur des sergents de ville. A tous les coins de rue, ce diable +d'oeil silencieux se braquait sur moi curieusement; et, quand j'avais +passé, je le sentais encore qui me suivait de loin et me brûlait dans le +dos. Au fond, j'étais un peu inquiet. + +Je marchai ainsi près d'une heure, jusqu'à un grand boulevard planté +d'arbres grêles. Il y avait là tant de bruit, tant de gens, tant de +voitures, que je m'arrêtai presque effrayé. + +«Comment me tirer d'ici? pensai-je en moi-même. Comment rentrer à la +maison? Si je demande le clocher de Saint-Germain-des-Prés, on se +moquera de moi. J'aurai l'air d'une cloche égarée qui revient de Rome, +le jour de Pâques.» + +Alors, pour me donner le temps de prendre un parti, je m'arrêtai devant +les affiches de théâtre, de l'air affairé d'un homme qui fait son +menu de spectacles pour le soir. Malheureusement les affiches, fort +intéressantes d'ailleurs, ne donnaient pas le moindre renseignement sur +le clocher de Saint-Germain, et je risquais fort de rester là jusqu'au +grand coup de trompette du jugement dernier, quand soudain ma mère +Jacques parut à mes côtés. Il était aussi étonné que moi. + +«Comment! c'est toi, Daniel! Que fais-tu là, bon Dieu?» + +Je répondis d'un petit air négligent: + +«Tu vois! je me promène.» + +Ce bon garçon de Jacques me regardait avec admiration: + +«C'est qu'il est déjà Parisien, vraiment!» + +Au fond, j'étais bien heureux de l'avoir, et je m'accrochai à son bras +avec une joie d'enfant, comme à Lyon, quand M. Eyssette père était venu +nous chercher sur le bateau. + +«Quelle chance que nous nous soyons rencontrés! me dit Jacques. Mon +marquis a une extinction de voix, et comme, heureusement, on ne peut pas +dicter par gestes, il m'a donné congé jusqu'à demain.... Nous allons en +profiter pour faire une grande promenade....» + +Là-dessus, il m'entraîne; et nous voilà partis dans Paris, bien serrés +l'un contre l'autre et tout fiers de marcher ensemble. + +Maintenant que mon frère est près de moi, la rue ne me fait plus peur. +Je vais la tête haute, avec un aplomb de trompette aux zouaves, et gare +au premier qui rira! Pourtant une chose m'inquiète. Jacques, chemin +faisant, me regarde à plusieurs reprises d'un air piteux. Je n'ose lui +demander pourquoi. + +«Sais-tu qu'ils sont très gentils tes caoutchoucs? me dit-il au bout +d'un moment. + +--N'est-ce pas, Jacques? + +--Oui, ma foi! très gentils...» Puis, en souriant, il ajoute: «C'est +égal, quand je serai riche, je t'achèterai une paire de bons souliers +pour mettre dedans.» + +Pauvre cher Jacques! il a dit cela sans malice; mais il n'en faut pas +plus pour me décontenancer. Voilà toutes mes hontes revenues. Sur ce +grand boulevard ruisselant de clair soleil, je me sens ridicule avec mes +caoutchoucs, et quoi que Jacques puisse me dire d'aimable en faveur de +ma chaussure, je veux rentrer sur-le-champ. + +Nous rentrons. On s'installe au coin du feu, et le reste de la +journée se passe gaiement à bavarder ensemble comme deux moineaux de +gouttière... Vers le soir, on frappe à notre porte. C'est un domestique +du marquis avec ma malle. + +«Très bien! dit ma mère Jacques. Nous allons inspecter un peu ta +garde-robe.» + +Pécaïre! ma garde-robe!... + +L'inspection commence. Il faut voir notre mine piteusement comique en +faisant ce maigre inventaire. Jacques, à genoux devant la malle, tire +les objets l'un après l'autre et les annonce à mesure. + +«Un dictionnaire... une cravate... un autre dictionnaire... Tiens! une +pipe... tu fumes donc!... Encore une pipe... Bonté divine! que de +pipes! Si tu avais seulement autant de chaussettes... Et ce gros livre, +qu'est-ce que c'est?... Oh! oh!... _Cahier de punitions... Boucoyran +500 lignes... Soubeyrol, 400 lignes... Boucoyran, 500 lignes..._ +_Boucoyran.... Boucoyran...._ Sapristi! tu ne le ménageais pas, le nommé +Boucoyran.... C'est égal, deux ou trois douzaines de chemises feraient +bien mieux notre affaire.» + +A cet endroit de l'inventaire, ma mère Jacques pousse un cri de +surprise.... + +«Miséricorde! Daniel... qu'est-ce que je vois? Des vers! ce sont des +vers.... Tu en fais donc toujours?... Cachottier, va! pourquoi ne m'en +as-tu jamais parlé dans tes lettres? Tu sais bien pourtant que je +ne suis pas un profane.... J'ai fait des poèmes, moi aussi, dans +le temps.... Souviens-toi de _Religion! Religion! Poème en douze +chants!_.... Çà, monsieur le lyrique, voyons un peu tes poésies!... + +--Oh! non, Jacques, je t'en prie. Cela n'en vaut pas la peine. + +--Tous les mêmes, ces poètes, dit Jacques en riant. Allons! mets-toi là, +et lis-moi tes vers; sinon je vais les lire moi-même, et tu sais comme +je lis mal!» + +Cette menace me décide; je commence ma lecture. + +Ce sont des vers que j'ai faits au collège de Sarlande, sous les +châtaigniers de la Prairie, en surveillant les élèves.... Bons, ou +méchants? Je ne m'en souviens guère; mais quelle émotion en les +lisant!... Pensez donc! des poésies qu'on n'a jamais montrées à +personne.... Et puis l'auteur de _Religion! Religion!_ n'est pas un juge +ordinaire. S'il allait se moquer de moi? Pourtant, à mesure que je lis, +la musique des rimes me grise et ma voix se raffermit. Assis devant la +croisée, Jacques m'écoute, impassible. Derrière lui, dans l'horizon, +se couche un gros soleil rouge qui incendie nos vitres. Sur le bord du +toit, un chat maigre bâille et s'étire en nous regardant; il a l'air +renfrogné d'un sociétaire de la Comédie-Française écoutant une +tragédie.... Je vois tout cela du coin de l'oeil sans interrompre ma +lecture. + +Triomphe inespéré! A peine j'ai fini, Jacques enthousiasmé quitte sa +place et me saute au cou: + +«Oh! Daniel! que c'est beau! que c'est beau!» + +Je le regarde avec un peu de défiance. + +«Vraiment, Jacques, tu trouves?... + +--Magnifique, mon cher, magnifique!... Pense que tu avais toutes +ces richesses dans ta malle et que tu n'en disais rien! C'est +incroyable!...» + +Et voilà ma mère Jacques qui marche à grands pas dans la chambre, +parlant tout seul et gesticulant. Tout à coup, il s'arrête en prenant un +air solennel: + +«Il n'y a plus à hésiter: Daniel, tu es poète, il faut rester poète et +chercher ta vie de ce côté-là. + +--Oh! Jacques, c'est bien difficile... Les débuts surtout. On gagne si +peu. + +--Bah! je gagnerai pour deux, n'aie pas peur. + +--Et le foyer, Jacques, le foyer que nous voulons reconstruire? + +--Le foyer! je m'en charge. Je me sens de force à le reconstruire à moi +tout seul. Toi, tu l'illustreras, et tu penses comme nos parents seront +fiers de s'asseoir à un foyer célèbre!...» + +J'essaie encore quelques objections; mais Jacques a réponse à tout. Du +reste, il faut le dire, je ne me défends que faiblement. L'enthousiasme +fraternel commence à me gagner. La foi poétique me pousse à vue d'oeil, +et je me sens déjà par tout mon être un prurigo lamartinien... Il y a un +point, par exemple, sur lequel Jacques et moi nous ne nous entendons +pas du tout. Jacques veut qu'à trente-cinq ans j'entre à l'Académie +française. Moi, je m'y refuse énergiquement. Foin de l'Académie! C'est +vieux, démodé, pyramide d'Egypte en diable. + +«Raison de plus pour y entrer, me dit Jacques. Tu leur mettras un peu de +jeune sang dans les veines, à tous ces vieux Palais-Mazarin... Et puis +Mme Eyssette sera si heureuse, songe donc!» + +Que répondre à cela? Le nom de Mme Eyssette est un argument sans +réplique. Il faut se résigner à endosser l'habit vert. Va donc pour +l'Académie! Si mes collègues m'ennuient trop, je ferai comme Mérimée, je +n'irai jamais aux séances. + +Pendant cette discussion, la nuit est venue, les cloches de +Saint-Germain carillonnent joyeusement, comme pour célébrer l'entrée +de Daniel Eyssette à l'Académie française. «Allons dîner!» dit ma mère +Jacques; et, tout fier de se montrer avec un académicien, il m'emmène +dans une crémerie de la rue Saint-Benoît. + +C'est un petit restaurant de pauvres, avec une table d'hôte au fond pour +les habitués. Nous mangeons dans la première salle, au milieu de gens +très râpés, très affamés, qui raclent leurs assiettes silencieusement. +«Ce sont presque tous des hommes de lettres», me dit Jacques à voix +basse. Dans moi-même, je ne puis m'empêcher de faire à ce sujet quelques +réflexions mélancoliques; mais je me garde bien de les communiquer à +Jacques de peur de refroidir son enthousiasme. + +Le dîner est très gai. M. Daniel Eyssette (de l'Académie française) +montre beaucoup d'entrain, et encore plus d'appétit. Le repas fini, on +se hâte de remonter dans le clocher; et tandis que M. l'académicien +fume sa pipe à califourchon sur la fenêtre, Jacques, assis à sa table, +s'absorbe dans un grand travail de chiffres qui paraît l'inquiéter +beaucoup. Il se ronge les ongles, s'agite fébrilement sur sa chaise, +compte sur ses doigts, puis, tout à coup, se lève avec un cri de +triomphe: «Bravo!... j'y suis arrivé. + +--A quoi, Jacques? + +--A établir notre budget, mon cher. Et je te réponds que ce n'était +pas une petite affaire. Pense! soixante francs par mois pour vivre à +deux!... + +--Comment! soixante?... Je croyais que tu gagnais cent francs chez le +marquis. + +--Oui! mais il y a là-dessus quarante francs par mois, à envoyer à Mme +Eyssette pour la reconstruction du foyer.... Restent donc soixante +francs. Nous avons quinze francs de chambre; comme tu vois, ce n'est pas +cher; seulement, il faut que je fasse le lit moi-même. + +--Je le ferai aussi, moi, Jacques. + +--Non, non. Pour un académicien, ce ne serait pas convenable. Mais +revenons au budget.... Donc 15 francs de chambre, 5 francs de +charbon--seulement 5 francs, parce que je vais le chercher moi-même aux +usines tous les mois--, restent 40 francs. Pour ta nourriture, mettons +30 francs. Tu dîneras à la crémerie où nous sommes allés ce soir, c'est +15 sous sans le dessert, et tu as vu qu'on n'est pas trop mal. Il te +reste 5 sous pour ton déjeuner. Est-ce assez? + +--Je crois bien. + +--Nous avons encore 10 francs. Je compte 7 francs de blanchissage.... +Quel dommage que je n'aie pas le temps! j'irais moi-même au bateau.... +Restent 3 francs que j'emploie comme ceci: 30 sous pour mes déjeuners... +dame, tu comprends! moi, je fais tous les jours un bon repas chez mon +marquis, et je n'ai pas besoin d'un déjeuner aussi substantiel que +le tien. Les derniers trente sous sont les menus frais, tabac, +timbres-poste et autres dépenses imprévues. Cela nous fait juste nos +soixante francs.... Hein! Crois-tu que c'est calculé?» + +Et Jacques enthousiasmé, se met à gambader dans la chambre; puis, +subitement, il s'arrête et prend un air consterné: + +«Allons, bon! le budget est à refaire... J'ai oublié quelque chose. + +--Quoi donc? + +--Et la bougie!... Comment feras-tu, le soir, pour travailler, si tu +n'as pas de bougie? C'est une dépense indispensable, et une dépense d'au +moins cinq francs par mois.... Où pourrait-on bien les décrocher, +ces cinq francs-là?... L'argent du foyer est sacré, et sous aucun +prétexte.... Eh! parbleu, j'ai notre affaire. Voici le mois de mars qui +vient, et avec lui le printemps, la chaleur, le soleil. + +--Eh bien, Jacques? + +--Eh bien, Daniel, quand il fait chaud, le charbon est inutile: soit 5 +francs de charbon, que nous transformons en 5 francs de bougie; et voilà +le problème résolu.... Décidément, je suis né pour être ministre des +Finances.... Qu'en dis-tu? Cette fois, le budget tient sur ses jambes, +et je crois que nous n'avons rien oublié.... Il y a bien encore la +question des souliers et des vêtements, mais je sais ce que je vais +faire.... J'ai tous les jours ma soirée libre à partir de huit heures, +je chercherai une place de teneur de livres chez quelque petit marchand. +Bien sûr que l'ami Pierrotte me trouvera cela facilement. + +--Ah! çà, Jacques, vous êtes donc très liés, toi et l'ami Pierrotte?... +Est-ce que tu y vas souvent? + +--Oui, très souvent. Le soir, on fait de la musique. + +--Tiens! Pierrotte est musicien. + +--Non! pas lui; sa fille. + +--Sa fille!... Il a donc une fille?... Hé! Hé! Jacques.... Est-elle +jolie, Mlle Pierrotte? + +--Oh! tu m'en demandes trop pour une fois, mon petit Daniel.... Un autre +jour, je te répondrai. Maintenant, il est tard; allons nous coucher.» + +Et pour cacher l'embarras que lui causent mes questions, Jacques se met +à border le lit activement avec un soin de vieille fille. + +C'est un lit de fer à une place, en tout pareil à celui dans lequel nous +couchions tous les deux, à Lyon, rue Lanterne. + +«T'en souviens-tu, Jacques! de notre petit lit de la rue Lanterne, quand +nous lisions des romans en cachette, et que M. Eyssette nous criait du +fond de son lit, avec sa plus grosse voix: «Éteignez vite, ou je me +lève!» + +Jacques se souvient de cela, et aussi de bien d'autres choses.... De +souvenir en souvenir, minuit sonne à Saint-Germain qu'on ne songe pas +encore à dormir. + +«Allons!... bonne nuit!» me dit Jacques résolument. + +Mais au bout de cinq minutes, je l'entends qui pouffe de rire sous sa +couverture. + +«De quoi ris-tu, Jacques?... + +--Je ris de l'abbé Micou, tu sais, l'abbé Micou de la manécanterie.... +Te le rappelles-tu?... + +--Parbleu!...» + +Et nous voilà partis à rire, à rire, à bavarder, à bavarder.... Cette +fois, c'est moi qui suis raisonnable et qui dis: + +«Il faut dormir.» + +Mais un moment après, je recommence de plus belle: + +«Et Rouget, Jacques. Est-ce que tu t'en souviens?...» + +Là-dessus, nouveaux éclats de rire et causeries à n'en plus finir.... + +Soudain un grand coup de poing ébranle la cloison de mon côté, du côté +de la ruelle. Consternation générale. + +«C'est Coucou-Blanc!... me dit Jacques tout bas dans l'oreille. + +--Coucou-Blanc! Qu'est-ce que cela? + +--Chut!... pas si haut.... Coucou-Blanc est notre voisine. Elle se +plaint sans doute que nous l'empêchons de dormir. + +--Dis donc, Jacques! quel drôle de nom elle a, notre voisine!... +Coucou-Blanc! Est-ce qu'elle est jeune?... + +--Tu pourras en juger toi-même, mon cher. Un jour ou l'autre, vous vous +rencontrerez dans l'escalier. Mais en attendant, dormons vite.... sans +quoi Coucou-Blanc pourrait bien se fâcher encore.» + +Là-dessus, Jacques souffle la bougie, et M. Daniel Eyssette (de +l'Académie française) s'endort sur l'épaule de son frère comme quand il +avait dix ans. + + + +V + +COUCOU-BLANC ET LA DAME DU PREMIER + +Il y a, sur la place de Saint-Germain-des-Prés, dans le coin de +l'église, à gauche et tout au bord des toits, une petite fenêtre qui me +serre le coeur chaque fois que je la regarde. C'est la fenêtre de notre +ancienne chambre; et, encore aujourd'hui, quand je passe par là, je me +figure que le Daniel d'autrefois est toujours là-haut, assis à sa table +contre la vitre, et qu'il sourit de pitié en voyant dans la rue le +Daniel d'aujourd'hui triste et déjà courbé. + +Ah! vieille horloge de Saint-Germain, que de belles heures tu m'as +sonnées quand j'habitais là-haut, avec ma mère Jacques!... Est-ce que +tu ne pourrais pas m'en sonner encore quelques-unes de ces heures de +vaillance et de jeunesse? J'étais si heureux dans ce temps-là... Je +travaillais de si bon coeur!... + +Le matin, on se levait avec le jour. Jacques, tout de suite, s'occupait +du ménage. Il allait chercher de l'eau, balayait la chambre, rangeait +ma table. Moi, je n'avais le droit de toucher à rien. Si je lui disais: +«Jacques, veux-tu que je t'aide?» Jacques se mettait à rire: «Tu n'y +songes pas, Daniel. Et la dame du premier?» Avec ces deux mots gros +d'allusions, il me fermait la bouche. + +Voici pourquoi. + +Pendant les premiers jours de notre vie à deux, c'était moi qui étais +chargé de descendre chercher de l'eau dans la cour. A une autre heure +de la journée, je n'aurais peut-être pas osé! mais, le matin, toute la +maison dormait encore, et ma vanité ne risquait pas d'être rencontrée +dans l'escalier une cruche à la main. Je descendais, en m'éveillant, à +peine vêtu. A cette heure-là, la cour était déserte. Quelquefois, un +palefrenier en casaque rouge nettoyait ses harnais près de la pompe. +C'était le cocher de la dame du premier, une jeune créole très élégante +dont on s'occupait beaucoup dans la maison. La présence de cet homme +suffisait pour me gêner; quand il était là, j'avais honte, je pompais +vite et je remontais avec ma cruche à moitié remplie. Une fois en haut, +je me trouvais très ridicule, ce qui ne m'empêchait pas d'être aussi +gêné le lendemain, si j'apercevais la casaque rouge dans la cour.... Or, +un matin que j'avais eu la chance d'éviter cette formidable casaque, je +remontais allégrement et ma cruche toute pleine, lorsque, à la +hauteur du premier étage, je me trouvai face à face avec une dame qui +descendait. C'était la dame du premier. + +Droite et fière, les yeux baissés sur un livre, elle allait lentement +dans un flot d'étoffes soyeuses. A première vue, elle me parut belle, +quoique un peu pâle; ce qui me resta d'elle, surtout, c'est une petite +cicatrice blanche qu'elle avait dans un coin, au-dessous de la lèvre. En +passant devant moi, la dame leva les yeux. J'étais debout contre le mur, +ma cruche à la main, tout rouge et tout honteux. Pensez! être surpris +ainsi comme un porteur d'eau, mal peigné, ruisselant, le cou nu, la +chemise entrouverte... quelle humiliation! J'aurais voulu entrer dans la +muraille.... La dame me regarda un moment bien en face d'un air de +reine indulgente, avec un petit sourire, puis elle passa.... Quand je +remontai, j'étais furieux. Je racontai mon aventure à Jacques, qui se +moqua beaucoup de ma vanité; mais le lendemain, il prit la cruche sans +rien dire et descendit. Depuis lors, il descendit ainsi tous les matins; +et moi, malgré mes remords, je le laissais faire: j'avais trop peur de +rencontrer encore la dame du premier. + +Le ménage fini, Jacques s'en allait chez son marquis, et je ne le +revoyais plus que dans la soirée. Je passais mes journées tout seul, en +tête-à-tête avec la Muse ou ce que j'appelais la Muse. Du matin au soir, +la fenêtre restait ouverte avec ma table devant, et sur cet établi, du +matin au soir j'enfilais des rimes. De temps en temps un pierrot venait +boire à ma gouttière; il me regardait un moment d'un air effronté, puis +il allait dire aux autres ce que je faisais, et j'entendais le bruit sec +de leurs petites pattes sur les ardoises.... J'avais aussi les cloches +de Saint-Germain qui me rendaient visite plusieurs fois dans le jour. +J'aimais bien quand elles venaient me voir. Elles entraient bruyamment +par la fenêtre et remplissaient la chambre de musique. Tantôt des +carillons joyeux et fous précipitaient leurs doubles croches, tantôt +des glas noirs, lugubres, dont les notes tombaient une à une comme des +larmes. Puis j'avais les angélus: l'angélus de midi, un archange aux +habits de soleil qui entrait chez moi tout resplendissant de lumière; +l'angélus du soir, un séraphin mélancolique qui descendait dans un rayon +de lune et faisait toute la chambre humide en y secouant ses grandes +ailes.... + +La Muse, les pierrots, les cloches, je ne recevais jamais d'autres +visites. Qui serait venu me voir? Personne ne me connaissait. A la +crémerie de la rue Saint-Benoît, j'avais toujours soin de me mettre à +une petite table à part de tout le monde; je mangeais vite, les +yeux dans mon assiette; puis, le repas fini, je prenais mon chapeau +furtivement et je rentrais à toutes jambes. Jamais une distraction, +jamais une promenade; pas même la musique au Luxembourg. Cette timidité +maladive que je tenais de Mme Eyssette était encore augmentée par le +délabrement de mon costume et ces malheureux caoutchoucs qu'on n'avait +pas pu remplacer. La rue me faisait peur, me rendait honteux. Je +n'aurais jamais voulu descendre de mon clocher. Quelquefois pourtant, +par ces jolis soirs mouillés des printemps parisiens, je rencontrais, en +revenant de la crémerie, des volées d'étudiants en belle humeur, et de +les voir s'en aller ainsi bras dessus bras dessous, avec leurs grands +chapeaux, leurs pipes, leurs maîtresses, cela me donnait des idées.... +Alors je remontais bien vite mes cinq étages, j'allumais ma bougie, et +je me mettais au travail rageusement jusqu'à l'arrivée de Jacques. + +Quand Jacques arrivait, la chambre changeait d'aspect. Elle était toute +gaieté, bruit, mouvement. On chantait, on riait, on se demandait des +nouvelles de la journée. «As-tu bien travaillé? me disait Jacques, ton +poème avance-t-il?» Puis il me racontait quelque nouvelle invention de +son original marquis, tirait de sa poche des friandises du dessert mises +de côté pour moi, et s'amusait à me les voir croquer à belles dents. +Après quoi, je retournais à l'établi aux rimes. Jacques faisait deux +ou trois tours dans la chambre, et, quand il me croyait bien en train, +s'esquivait en me disant: «Puisque tu travailles, je vais _là-bas_ +passer un moment.» _Là-bas_, cela voulait dire chez Pierrotte; et si +vous n'avez pas déjà deviné pourquoi Jacques allait si souvent _là-bas_, +c'est que vous n'êtes pas bien habile. Moi, je compris tout, dès le +premier jour, rien qu'à le voir lisser ses cheveux devant la glace avant +de partir, et recommencer trois ou quatre fois son noeud de cravate; +mais pour ne pas le gêner, je faisais semblant de ne me douter de rien, +et je me contentais de rire au-dedans de moi, en pensant des choses.... + +Jacques parti, en avant les rimes! A cette heure-là je n'avais plus le +moindre bruit; les pierrots, les angélus, tous mes amis étaient couchés. +Complet tête-à-tête avec la Muse.... Vers neuf heures, j'entendais +monter dans l'escalier,--un petit escalier de bois qui faisait suite au +grand. C'était Mlle Coucou-Blanc, notre voisine, qui rentrait. A partir +de ce moment, je ne travaillais plus. Ma cervelle émigrait effrontément +chez la voisine et n'en bougeait pas.... Que pouvait-elle bien être, +cette mystérieuse Coucou-Blanc?... Impossible d'avoir le moindre +renseignement à son endroit.... Si j'en parlais à Jacques, il prenait un +petit air en dessous pour me dire: «Comment!... tu ne l'as pas encore +rencontrée, notre superbe voisine?» Mais, jamais il ne s'expliquait +davantage. Moi je pensais: «Il ne veut pas que je la connaisse.... C'est +sans doute une grisette du Quartier latin.» Et cette idée m'embrasait la +tête. Je me figurais quelque chose de frais, de jeune, de joyeux--une +grisette, quoi! Il n'y avait pas jusqu'à ce nom de Coucou-Blanc qui +ne me parût plein de saveur, un de ces jolis sobriquets d'amour comme +Musette ou Mimi Pinson. C'était, dans tous les cas, une Musette bien +sage et bien rangée que ma voisine, une Musette de Nanterre, qui +rentrait tous les soirs à la même heure, et toujours seule. Je savais +cela pour avoir plusieurs jours de suite, à l'heure où elle arrivait, +appliqué mon oreille à sa cloison... Invariablement, voici ce que +j'entendais: d'abord comme un bruit de bouteille qu'on débouche et +rebouche plusieurs fois; puis au bout d'un moment, pouf! la chute d'un +corps très lourd sur le parquet; et presque aussitôt une petite voix +grêle, très aiguë, une voix de grillon malade, entonnant je ne sais quel +air à trois notes, triste à faire pleurer. Sur cet air-là, il y avait +des paroles, mais je ne les distinguais pas, excepté cependant +les incompréhensibles syllabes que voici:--_Tolocototignan!_... +_Tolocototignan!_...--qui revenaient de temps en temps dans la chanson +comme un refrain plus accentué que le reste. Cette singulière musique +durait environ une heure; puis, sur un dernier _tolocototignan_, la voix +s'arrêtait tout à coup; et je n'entendais plus qu'une respiration lente +et lourde... Tout cela m'intriguait beaucoup. + +Un matin, ma mère Jacques, qui venait de chercher de l'eau, entra +vivement chez nous avec un grand air de mystère et s'approchant de moi +me dit tout bas: + +«Si tu veux voir notre voisine... chut!... elle est là.» + +D'un bond je fus sur le palier... Jacques ne m'avait pas menti... +Coucou-Blanc était dans sa chambre, avec sa porte grande ouverte; et +je pus enfin la contempler... Oh! Dieu! Ce ne fut qu'une vision; mais +quelle vision!... Imaginez une petite mansarde complètement nue, à terre +une paillasse, sur la cheminée une bouteille d'eau-de-vie, au-dessus de +la paillasse un énorme et mystérieux fer à cheval pendu au mur comme un +bénitier. Maintenant, au milieu de ce chenil, figurez-vous une horrible +Négresse avec de gros yeux de nacre, des cheveux courts, laineux et +frisés comme une toison de brebis noire, et une vieille crinoline rouge, +sans rien dessus.... C'est ainsi que m'apparut pour la première fois ma +voisine Coucou-Blanc, la Coucou-Blanc de mes rêves, la soeur de Mimi +Pinson et de Bergerette.... O province romanesque, que ceci te serve de +leçon!... + +«Eh bien, me dit Jacques en me voyant rentrer, eh bien, comment la +trouves....» Il n'acheva pas sa phrase et, devant ma mine déconfite, +partit d'un immense éclat de rire. J'eus le bon esprit de faire comme +lui, et nous voilà riant de toutes nos forces l'un en face de l'autre +sans pouvoir parler. A ce moment, par la porte entrebâillée, une grosse +tête noire se glissa dans la chambre et disparut presque aussitôt en +nous criant: «Blancs moquer Nègre, pas joli.» Vous pensez si nous rîmes +de plus belle.... + +Quand notre gaieté fut un peu calmée, Jacques m'apprit que la Négresse +Coucou-Blanc était au service de la dame du premier; dans la maison, on +l'accusait d'être un peu sorcière: à preuve, le fer à cheval, symbole du +culte Vaudoux, qui pendait au-dessus de sa paillasse. On disait aussi +que tous les soirs, quand sa maîtresse était sortie. Coucou-Blanc +s'enfermait dans sa mansarde, buvait de l'eau-de-vie jusqu'à tomber +ivre morte, et chantait des chansons nègres une partie de la nuit. Ceci +m'expliquait tous les bruits mystérieux qui venaient de chez ma voisine: +la bouteille débouchée, la chute sur le parquet, et l'air monotone à +trois notes. Quant au _tolocototignan_, il paraît que c'est une sorte +d'onomatopée, très répandue chez les Nègres du Cap, quelque chose comme +notre _lon, lan, la_; les Pierre Dupont en ébène mettent de ça dans +toutes leurs chansons. + +A partir de ce jour, ai-je besoin de le dire? le voisinage de +Coucou-Blanc ne me donna plus autant de distractions. Le soir, quand +elle montait, mon coeur ne trottait plus si vite; jamais je ne me +dérangeais plus pour aller coller mon oreille à la cloison.... +Quelquefois pourtant, dans le silence de la nuit, les _tolocototignan_ +venaient jusqu'à ma table, et j'éprouvais je ne sais quel vague malaise +en entendant ce triste refrain; on eût dit que je pressentais le rôle +qu'il allait jouer dans ma vie.... + +Sur ces entrefaites, ma mère Jacques trouva une place de teneur de +livres à cinquante francs par mois chez un petit marchand de fer, où il +devait se rendre tous les soirs en sortant de chez le marquis. Le pauvre +garçon m'apprit cette bonne nouvelle, moitié content, moitié fâché. +«Comment feras-tu pour aller _là-bas_?» lui dis-je tout de suite. Il me +répondit, les yeux pleins de larmes: «J'irai le dimanche.» Et dès lors, +comme il l'avait dit, il n'alla plus _là-bas_ que le dimanche, mais cela +lui coûtait, bien sûr. + +Quel était donc ce _là-bas_ si séduisant qui tenait tant à coeur à +ma mère Jacques?... Je n'aurais pas été fâché de le connaître. +Malheureusement on ne me proposait jamais de m'emmener; et moi, j'étais +trop fier pour le demander. Le moyen d'ailleurs d'aller quelque part, +avec mes caoutchoucs?... Un dimanche pourtant, au moment de partir chez +Pierrotte, Jacques me dit avec un peu d'embarras: + +«Est-ce que tu n'aurais pas envie de m'accompagner _là-bas_, petit +Daniel? Tu leur ferais sûrement un grand plaisir. + +--Mais, mon cher, tu plaisantes.... + +--Oui, je le sais bien.... Le salon de Pierrotte n'est guère la place +d'un poète.... Ils sont là un tas de vieilles peaux de lapins.... + +--Oh! ce n'est pas pour cela, Jacques; c'est seulement à cause de mon +costume.... + +--Tiens! au fait... je n'y songeais pas», dit Jacques. + +Et il partit comme enchanté d'avoir une vraie raison pour ne pas +m'emmener. + +A peine au bas de l'escalier, le voilà qui remonte et vient vers moi +tout essoufflé. + +«Daniel, me dit-il, si tu avais eu des souliers et une jaquette +présentable, m'aurais-tu accompagné chez Pierrotte? + +--Pourquoi pas? + +--Eh bien: alors, viens... je vais t'acheter tout ce qu'il te faut, nous +irons _là-bas_.» + +Je le regardai, stupéfait. «C'est la fin du mois, j'ai de l'argent», +ajouta-t-il pour me convaincre. J'étais si content de l'idée des +nippes fraîches que je ne remarquai pas l'émotion de Jacques ni le ton +singulier dont il parlait. Ce n'est que plus tard que je songeai à +tout cela. Pour le moment, je lui sautai au cou, et nous partîmes chez +Pierrotte, en passant par le Palais-Royal, où je m'habillai de neuf chez +un fripier. + + + +VI + +LE ROMAN DE PIERROTTE + +Quand Pierrotte avait vingt ans, si on lui avait prédit qu'un jour il +succéderait à M. Lalouette dans le commerce des porcelaines, qu'il +aurait deux cent mille francs chez son notaire--Pierrotte, un +notaire--et une superbe boutique à l'angle du passage du Saumon, on +l'aurait beaucoup étonné. + +Pierrotte, à vingt ans, n'était jamais sorti de son village, portait de +gros _esclots_ en sapin des Cévennes, ne savait pas un mot de français +et gagnait cent écus par an à élever des vers à soie; solide compagnon +du reste, beau danseur de bourrée, aimant rire et chanter la gloire, +mais toujours d'une manière honnête et sans faire de tort aux +cabaretiers. Comme tous les gars de son âge, Pierrotte avait une bonne +amie, qu'il allait attendre le dimanche à la sortie des vêpres pour +l'emmener danser des gavottes sous les mûriers. La bonne amie de +Pierrotte s'appelait Roberte, la grande Roberte. C'était une belle +magnanarelle de dix-huit ans, orpheline comme lui, pauvre comme lui, +mais sachant très bien lire et écrire, ce qui, dans les villages +cévenols, est encore plus rare qu'une dot. Très fier de sa Roberte, +Pierrotte comptait l'épouser dès qu'il aurait tiré au sort; mais, le +jour du tirage arrivé, le pauvre Cévenol--bien qu'il eût trempé trois +fois sa main dans l'eau bénite avant d'aller à l'urne--amena le n° 4... +Il fallait partir. Quel désespoir!... Heureusement Mme Eyssette, qui +avait été nourrie, presque élevée par la mère de Pierrotte, vint au +secours de son frère de lait et lui prêta deux mille francs pour +s'acheter un homme.--On était riche chez les Eyssette dans ce +temps-là!--L'heureux Pierrotte ne partit donc pas et put épouser sa +Roberte; mais comme ces braves gens tenaient avant tout à rendre +l'argent de Mme Eyssette et qu'en restant au pays ils n'y seraient +jamais parvenus, ils eurent le courage de s'expatrier et marchèrent sur +Paris pour y chercher fortune. + +Pendant un an, on n'entendit plus parler de nos montagnards; puis, un +beau matin, Mme Eyssette reçut une lettre touchante, signée «Pierrotte +et sa femme», qui contenait 300 francs, premiers fruits de leurs +économies. La seconde année, nouvelle lettre de «Pierrotte et sa femme» +avec un dernier envoi de 1200 francs et des rien.--Sans doute, les +affaires ne marchaient pas.--La quatrième année, troisième lettre de +«Pierrotte et sa femme» avec un dernier envoi de 1200 francs et des +bénédictions pour toute la famille Eyssette. Malheureusement, quand +cette lettre arriva chez nous, nous étions en pleine débâcle: on venait +de vendre la fabrique, et nous aussi nous allions nous expatrier.... +Dans sa douleur, Mme Eyssette oublia de répondre à «Pierrotte et sa +femme». Depuis lors, nous n'en eûmes plus de nouvelles, jusqu'au jour où +Jacques, arrivant à Paris, trouva le bon Pierrotte--Pierrotte sans sa +femme, hélas!--installé dans le comptoir de l'ancienne maison Lalouette. + +Rien de moins poétique, rien de plus touchant que l'histoire de cette +fortune. En arrivant à Paris, la femme de Pierrotte s'était mise +bravement à faire des ménages. La première maison fut justement la +maison Lalouette. Ces Lalouette étaient de riches commerçants avares et +maniaques, qui n'avaient jamais voulu prendre ni un commis ni une bonne, +parce qu'il faut tout faire par soi-même («Monsieur, jusqu'à cinquante +ans, j'ai fait mes culottes moi-même!» disait le père Lalouette avec +fierté), et qui, sur leurs vieux jours seulement, se donnaient le luxe +flamboyant d'une femme de ménage à douze francs par mois. Dieu sait +que ces douze francs-là, l'ouvrage les valait bien! La boutique, +l'arrière-boutique, un appartement au quatrième, deux seilles d'eau pour +la cuisine à remplir tous les matins! Il fallait venir des Cévennes pour +accepter de pareilles conditions; mais bah! la Cévenole était jeune, +alerte, rude au travail et solide des reins comme une jeune taure; en un +tour de main, elle expédiait ce gros ouvrage et, par-dessus le marché, +montrait tout le temps aux deux vieillards son joli rire, qui valait +plus de douze francs à lui tout seul... A force de belle humeur et de +vaillance cette courageuse montagnarde finit par séduire ses patrons. +On s'intéressa à elle; on la fit causer; puis, un beau jour, +spontanément--les coeurs les plus secs ont parfois de ces soudaines +floraisons de bonté--, le vieux Lalouette offrit de prêter un peu +d'argent à Pierrotte pour qu'il pût entreprendre un commerce à son idée. + +Voici quelle fut l'idée de Pierrotte: il se procura un vieux bidet, une +carriole, et s'en alla d'un bout de Paris à l'autre en criant de toutes +ses forces: «Débarrassez-vous de ce qui vous gêne!» Notre finaud de +Cévenol ne vendait pas, il achetait... quoi?... tout... Les pots cassés, +les vieux fers, les papiers, les bris de bouteilles, les meubles hors de +service qui ne valent pas la peine d'être vendus, les vieux galons dont +les marchands ne veulent pas, tout ce qui ne vaut rien et qu'on garde +chez soi par habitude, par négligence, parce qu'on ne sait qu'en faire, +tout ce qui gêne!... Pierrotte ne faisait fi de rien, il achetait tout, +ou du moins il acceptait tout; car le plus souvent on ne lui vendait +pas, on lui donnait, on se débarrassait. «Débarrassez-vous de ce qui +vous gêne!» + +Dans le quartier Montmartre, le Cévenol était très populaire. Comme tous +les petits commerçants ambulants qui veulent faire trou dans le brouhaha +de la rue, il avait adopté une mélopée personnelle et bizarre, que les +ménagères connaissaient bien... C'était d'abord à pleins poumons le +formidable: «Débarrassez-vous de ce qui vous gèèène!» Puis, sur un +ton lent et pleurard, de longs discours tenus à sa bourrique, à son +Anastagille, comme il l'appelait. Il croyait dire Anastasie. «Allons! +viens, Anastagille; allons! viens, mon enfant...» Et la bonne +Anastagille suivait, la tête basse, longeant les trottoirs d'un +air mélancolique; et, de toutes les maisons on criait: «Pst! Pst! +Anastagille!...» La carriole se remplissait, il fallait voir! Quand elle +était bien pleine, Anastagille et Pierrotte s'en allaient à Montmartre +déposer la cargaison chez un chiffonnier en gros, qui payait bel et bien +tous ces «débarrassez-vous de ce qui vous gêne», qu'on avait eus pour +rien ou pour presque rien. + +A ce métier singulier, Pierrotte ne fit pas fortune mais il gagna +sa vie, et largement. Dès la première année, on rendit l'argent des +Lalouette et on envoya trois cents francs à mademoiselle,--c'est ainsi +que Pierrotte appelait Mme Eyssette du temps qu'elle était jeune fille, +et depuis il n'avait jamais pu se décider à la nommer autrement.--La +troisième année, par exemple, ne fut pas heureuse. C'était en plein +1830. Pierrotte avait beau crier: «Débarrassez-vous de ce qui vous +gêne!» les Parisiens, en train de se débarrasser d'un vieux roi qui les +gênait, étaient sourds aux cris de Pierrotte et laissaient le Cévenol +s'égosiller dans la rue; et, chaque soir, la petite carriole rentrait +vide. Pour comble de malheur, Anastagille mourut. C'est alors que les +vieux Lalouette, qui commençaient à ne plus pouvoir tout faire par +eux-mêmes, proposèrent à Pierrotte d'entrer chez eux comme garçon de +magasin. Pierrotte accepta, mais il ne garda pas longtemps ces modestes +fonctions. Depuis leur arrivée à Paris, sa femme lui donnait tous les +soirs des leçons d'écriture et de lecture; il savait déjà se tirer d'une +lettre et s'exprimer en français d'une façon compréhensible. En entrant +chez Lalouette, il redoubla d'efforts, s'en alla dans une classe +d'adultes apprendre le calcul, et fit si bien qu'au bout de quelques +mois il pouvait suppléer au comptoir M. Lalouette devenu presque +aveugle, et à la vente Mme Lalouette dont les vieilles jambes +trahissaient le grand coeur. Sur ces entrefaites, Mlle Pierrotte vint +au monde et, dès lors, la fortune du Cévenol alla toujours croissant. +D'abord intéressé dans le commerce des Lalouette, il devint plus tard +leur associé; puis, un beau jour, le père Lalouette, ayant complètement +perdu la vue, se retira du commerce et céda son fonds à Pierrotte, +qui le paya par annuités. Une fois seul, le Cévenol donna une telle +extension aux affaires qu'en trois ans il eut payé les Lalouette, et +se trouva, franc de toute redevance, à la tête d'une belle boutique +admirablement achalandée... Juste à ce moment, comme si elle eût attendu +pour mourir que son homme n'eût plus besoin d'elle, la grande Roberte +tomba malade et mourut d'épuisement. + +Voilà le roman de Pierrotte, tel que Jacques me le racontait ce soir-là +en nous en allant au passage du Saumon; et comme la route était +longue--on avait pris le plus long pour montrer aux Parisiens ma +jaquette neuve--, je connaissais mon Cévenol à fond avant d'arriver chez +lui. Je savais que le bon Pierrotte avait deux idoles auxquelles il ne +fallait pas toucher, sa fille et M. Lalouette. Je savais aussi qu'il +était un peu bavard et fatigant à entendre, parce qu'il parlait +lentement, cherchait ses phrases, bredouillait et ne pouvait pas dire +trois mots de suite sans y ajouter: «C'est bien le cas de le dire....» +Ceci tenait à une chose: le Cévenol n'avait jamais pu se faire à notre +langue. Tout ce qu'il pensait lui venant aux lèvres en patois du +Languedoc, il était obligé de mettre à mesure ce languedocien en +français, et les «C'est bien le cas de le dire....» dont il émaillait +ses discours, lui donnaient le temps d'accomplir intérieurement ce +petit travail. Comme disait Jacques, Pierrotte ne parlait pas, il +traduisait.... Quant à Mlle Pierrotte, tout ce que j'en pus savoir, +c'est qu'elle avait seize ans et qu'elle s'appelait Camille, rien de +plus; sur ce chapitre-là mon Jacques restait muet comme un esturgeon. + +Il était environ neuf heures quand nous fîmes notre entrée dans +l'ancienne maison Lalouette. On allait fermer. Boulons, volets, barres +de fer, tout un formidable appareil de clôture gisait par tas sur le +trottoir, devant la porte entrebâillée... Le gaz était éteint et tout le +magasin dans l'ombre, excepté le comptoir, sur lequel posait une lampe +en porcelaine éclairant des piles d'écus et une grosse face rouge qui +riait. Au fond, dans l'arrière-boutique, quelqu'un jouait de la flûte. + +«Bonjour, Pierrotte! cria Jacques en se campant devant le comptoir.... +(J'étais à côté de lui, dans la lumière de la lampe....) Bonjour, +Pierrotte!» + +Pierrotte, qui faisait sa caisse, leva les yeux à la voix de Jacques; +puis, en m'apercevant, il poussa un cri, joignit les mains, et resta là, +stupide, la bouche ouverte, à me regarder. + +«Eh bien, fit Jacques d'un air de triomphe, que vous avais-je dit? + +--Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura le bon Pierrotte, il me semble que... +C'est bien le cas de le dire... Il me semble que je la vois. + +--Les yeux surtout, reprit Jacques, regardez les yeux, Pierrotte. + +--Et le menton, monsieur Jacques, le menton avec la fossette», répondit +Pierrotte, qui pour mieux me voir avait levé l'abat-jour de la lampe. + +Moi, je n'y comprenais rien. Ils étaient là tous les deux à me regarder, +à cligner de l'oeil, à se faire des signes.... Tout à coup Pierrotte se +leva, sortit du comptoir et vint à moi les bras ouverts: + +«Avec votre permission, monsieur Daniel, il faut que je vous embrasse... +C'est bien le cas de le dire. Je vais croire embrasser mademoiselle.» + +Ce dernier mot m'expliqua tout. A cet âge-là, je ressemblais beaucoup à +Mme Eyssette, et pour Pierrotte, qui n'avait pas vu mademoiselle depuis +quelque vingt-cinq ans, cette ressemblance était encore plus frappante. +Le brave homme ne pouvait pas se lasser de me serrer les mains, de +m'embrasser, de me regarder en riant avec ses gros yeux pleins de +larmes; il se mit ensuite à nous parler de notre mère, des deux mille +francs, de sa Roberte, de sa Camille, de son Anastagille, et cela avec +tant de longueurs, tant de périodes, que nous serions encore--c'est bien +le cas de le dire--debout dans le magasin, à l'écouter, si Jacques ne +lui avait pas dit d'un ton d'impatience: «Et votre caisse, Pierrotte!» + +Pierrotte s'arrêta net. Il était un peu confus d'avoir tant parlé: + +«Vous avez raison, monsieur Jacques, je bavarde... je bavarde... et +puis la petite... c'est bien le cas de le dire... la petite me grondera +d'être monté si tard. + +--Est-ce que Camille est là-haut? demanda Jacques d'un petit air +indifférent. + +--Oui... oui, monsieur Jacques... la petite est là-haut... Elle +languit... C'est bien le cas de le dire... Elle languit joliment de +connaître M. Daniel. Montez donc la voir... je vais faire ma caisse et +je vous rejoins... c'est bien le cas de le dire.» + +Sans en écouter davantage, Jacques me prit le bras et m'entraîna +vite vers le fond, du côté où on jouait de la flûte... Le magasin de +Pierrotte était grand et bien garni. Dans l'ombre, on voyait miroiter le +ventre des carafes, les globes d'opale, l'or fauve des verres de Bohême, +les grandes coupes de cristal, les soupières rebondies, puis de droite +et de gauche, de longues piles d'assiettes qui montaient jusqu'au +plafond. Le palais de la fée Porcelaine vu de nuit. Dans +l'arrière-boutique, un bec de gaz ouvert à demi veillait encore, +laissant sortir d'un air ennuyé un tout petit bout de langue... Nous ne +fîmes que traverser. Il y avait là, assis sur le bord d'un canapé-lit, +un grand jeune homme blond qui jouait mélancoliquement de la flûte. +Jacques, en passant, dit un «bonjour» très sec, auquel le jeune homme +blond répondit par deux coups de flûte très secs aussi, ce qui doit être +la façon de se dire bonjour entre flûtes qui s'en veulent. + +«C'est le commis, me dit Jacques, quand nous fûmes dans l'escalier... Il +nous assomme, ce grand blond, à jouer toujours de la flûte... Est-ce que +tu aimes la flûte, toi, Daniel?» + +J'eus envie de lui demander: «Et la petite, l'aime-t-elle?» Mais j'eus +peur de lui faire de la peine et je lui répondis très sérieusement: +«Non, Jacques, je n'aime pas la flûte.» + +L'appartement de Pierrotte était au quatrième étage, dans la même maison +que le magasin. Mlle Camille, trop aristocrate pour se montrer à la +boutique, restait en haut et ne voyait son père qu'à l'heure des repas. +«Oh! tu verras! me disait Jacques en montant, c'est tout à fait sur +un pied de grande maison. Camille a une dame de compagnie, Mme Veuve +Tribou, qui ne la quitte jamais.... Je ne sais pas trop d'où elle vient +cette Mme Tribou, mais Pierrotte la connaît et prétend que c'est une +dame de grand mérite.... Sonne, Daniel, nous y voilà!» Je sonnai; une +Cévenole à grande coiffe vint nous ouvrir, sourit à Jacques comme à une +vieille connaissance, et nous introduisit dans le salon. + +Quand nous entrâmes, Mlle Pierrotte était au piano. Deux vieilles dames +un peu fortes, Mme Lalouette et la veuve Tribou, dame de grand mérite, +jouaient aux cartes dans un coin. En nous voyant, tout le monde se leva. +Il y eut un moment de trouble et de brouhaha; puis, les saluts échangés, +les présentations faites, Jacques invita Camille--il disait Camille tout +court--à se remettre au piano; et la dame de grand mérite profita de +l'invitation pour continuer sa partie avec Mme Lalouette. Nous avions +pris place, Jacques et moi, chacun d'un côté de Mlle Pierrotte, qui, +tout en faisant trotter ses petits doigts sur le piano, causait et riait +avec nous. Je la regardais pendant qu'elle parlait. Elle n'était pas +jolie. Blanche, rose, l'oreille petite, le cheveu fin, mais trop de +joues, trop de santé; avec cela, les mains rouges, et les grâces un +peu froides d'une pensionnaire en vacances. C'était bien la fille de +Pierrotte, une fleur des montagnes, grandie sous la vitrine du passage +du Saumon. + +Telle fut, du moins, ma première impression; mais, soudain, sur un mot +que je lui dis, Mlle Pierrotte, dont les yeux étaient restés baissés +jusque-là, les leva lentement sur moi, et, comme par magie, la petite +bourgeoise disparut. Je ne vis plus que ses yeux, deux grands yeux noirs +éblouissants, que je reconnus tout de suite.... + +O miracle! C'étaient les mêmes yeux noirs qui m'avaient lui si doucement +là-bas, dans les murs froids du vieux collège, les yeux noirs de la fée +aux lunettes, les yeux noirs enfin.... Je croyais rêver. J'avais envie +de leur crier: «Beaux yeux noirs; est-ce vous? Est-ce vous que je +retrouve dans un autre visage?» Et si vous saviez comme c'étaient bien +eux! Impossible de s'y tromper. Les mêmes cils, le même éclat, le même +feu noir et contenu. Quelle folie de penser qu'il pût y avoir deux +couples de ces yeux-là par le monde! Et d'ailleurs la preuve que +c'étaient bien les yeux noirs eux-mêmes, et non pas d'autres yeux noirs +ressemblant à ceux-là, c'est qu'ils m'avaient reconnu eux aussi, et +nous allions reprendre sans doute un de nos jolis dialogues muets +d'autrefois, quand j'entendis tout près de moi, presque dans mon +oreille, de petites dents de souris qui grignotaient. A ce bruit, je +tournai la tête et j'aperçus dans un fauteuil, à l'angle du piano, un +personnage auquel je n'avais pas pris garde.... C'était un grand vieux +sec et blême, avec une tête d'oiseau, le front fuyant, le nez en pointe, +des yeux ronds et sans vie trop loin du nez, presque sur les tempes.... +Sans un morceau de sucre que le bonhomme tenait à la main et qu'il +becquetait de temps en temps, ou aurait pu le croire endormi. Un peu +troublé par cette apparence, je fis à ce vieux fantôme un grand salut, +qu'il ne me rendit pas.... «Il ne t'a pas vu, me dit Jacques.... C'est +l'aveugle... c'est le père Lalouette....» + +«Il porte bien son nom....» pensai-je en moi-même. Et pour ne plus voir +l'horrible vieux à tête d'oiseau, je me tournai bien vite du côté des +yeux noirs; mais hélas! le charme était brisé, les yeux noirs avaient +disparu. Il n'y avait plus à leur place qu'une petite bourgeoise toute +raide sur son tabouret de piano.... + +A ce moment, la porte du salon s'ouvrit et Pierrotte entra bruyamment. +L'homme à la flûte venait derrière lui avec sa flûte sous le bras. +Jacques, en le voyant, déchargea sur lui un regard foudroyant capable +d'assommer un buffle; mais il dut le manquer car le joueur de flûte ne +broncha pas. + +«Eh bien, petite, dit le Cévenol en embrassant sa fille à pleines +joues, es-tu contente? on te l'a donc amené, ton Daniel.... Comment le +trouves-tu? Il est bien gentil, n'est-ce pas? C'est bien le cas de le +dire... tout le portrait de mademoiselle.» + +Et voilà le bon Pierrotte qui recommence la scène du magasin, et m'amène +de force au milieu du salon, pour que tout le monde puisse voir les +yeux de mademoiselle, le nez de mademoiselle, le menton à fossette de +mademoiselle.... Cette exhibition me gênait beaucoup. Mme Lalouette et +la dame de grand mérite avaient interrompu leur partie, et, renversées +dans leur fauteuil, m'examinaient avec le plus grand sang-froid, +critiquant ou louant à haute voix tel ou tel morceau de ma personne, +absolument comme si j'étais un petit poulet de grain en vente au marché +de la Vallée. Entre nous, la dame de grand mérite avait l'air d'assez +bien s'y connaître, en jeunes volatiles. + +Heureusement que Jacques vint mettre fin à mon supplice, en demandant à +Mlle Pierrotte de nous jouer quelque chose. «C'est cela, jouons quelque +chose», dit vivement le joueur de flûte, qui s'élança, la flûte en +avant. Jacques cria: «Non... non... pas de duo, pas de flûte!» Sur quoi, +le joueur de flûte lui décocha un petit regard bleu clair, empoisonné +comme une flèche de Caraïbe; mais l'autre ne sourcilla pas et continua à +crier: «Pas de flûte!...» En fin de compte, c'est Jacques qui l'emporta, +et Mlle Pierrotte nous joua sans la moindre flûte un de ces trémolos +bien connus qu'on appelle _Rêveries de Rosellen_.... Pendant qu'elle +jouait, Pierrotte pleurait d'admiration, Jacques nageait dans l'extase; +silencieux, mais la flûte aux dents, le flûtiste battait la mesure avec +ses épaules et flûtait intérieurement. + +Le _Rosellen_ fini, Mlle Pierrotte se tourna vers moi: «Et vous, +monsieur Daniel, me dit-elle en baissant les yeux, est-ce que nous ne +vous entendrons pas?... Vous êtes poète, je le sais. + +--Et bon poète», fit Jacques, cet indiscret de Jacques.... + +Moi pensez que cela ne me tentait guère de dire des vers, devant tous +ces Amalécites. Encore si les yeux noirs avaient été là; mais non! +depuis une heure les yeux noirs s'étaient éteints, et je les cherchais +vainement autour de moi.... Il faut voir aussi avec quel ton dégagé je +répondis à la jeune Pierrotte: + +«Excusez-moi pour ce soir, mademoiselle, je n'ai pas apporté ma lyre. + +--N'oubliez pas de l'apporter la prochaine fois», me dit le bon +Pierrotte, qui prit cette métaphore au pied de la lettre. Le pauvre +homme croyait sincèrement que j'avais une lyre et que j'en jouais comme +son commis jouait de la flûte.... Ah! Jacques m'avait bien prévenu qu'il +m'amenait dans un drôle de monde! + +Vers onze heures, on servit le thé. Mlle Pierrotte allait, venait dans +le salon; offrant le sucre, versant le lait, le sourire sur les lèvres, +le petit doigt en l'air. C'est à ce moment de la soirée que je revis +les yeux noirs. Ils apparurent tout à coup devant moi, lumineux et +sympathiques, puis s'éclipsèrent de nouveau avant que j'eusse pu leur +parler... Alors seulement je m'aperçus d'une chose, c'est qu'il y avait +en Mlle Pierrotte deux êtres très distincts: d'abord Mlle Pierrotte, +une petite bourgeoise à bandeaux plats, bien faite pour trôner dans +l'ancienne maison Lalouette; et puis, les yeux noirs, ces grands yeux +poétiques qui s'ouvraient comme deux fleurs de velours et n'avaient qu'à +paraître pour transfigurer cet intérieur de quincailliers burlesques. +Mlle Pierrotte, je n'en aurais pas voulu pour rien au monde; mais les +yeux noirs... oh! les yeux noirs!... + +Enfin, l'heure du départ arriva. C'est Mme Lalouette qui donna le +signal. Elle roula son mari dans un grand tartan et l'emporta sous son +bras comme une vieille momie entourée de bandelettes. Derrière eux, +Pierrotte nous garda encore longtemps sur le palier à nous faire des +discours interminables: «Ah çà! monsieur Daniel, maintenant que vous +connaissez la maison, j'espère qu'on vous y verra. Nous n'avons jamais +grand monde, mais du monde choisi... c'est bien le cas de le dire... +D'abord M. et Mme Lalouette, mes anciens patrons; puis Mme Tribou, +une dame du plus grand mérite, avec qui vous pourrez causer; puis mon +commis, un bon garçon qui nous joue quelquefois de la flûte... c'est +bien le cas de le dire... Vous ferez des duos tous les deux. Ce sera +gentil.» + +J'objectai timidement que j'étais fort occupé, et que je ne pourrais +peut-être pas venir aussi souvent que je le désirerais. + +Cela le fit rire: + +«Allons donc! occupé, monsieur Daniel... On les connaît vos occupations +à vous autres, dans le Quartier latin... c'est bien le cas de le dire... +on doit avoir par là quelque grisette. + +--Le fait est, dit Jacques, en riant aussi, que Mlle Coucou-Blanc... ne +manque pas d'attraits.» + +Ce nom de Coucou-Blanc mit le comble à l'hilarité de Pierrotte. + +«Comment dites-vous cela, monsieur Jacques?... Coucou-Blanc? Elle +s'appelle Coucou-Blanc... Hé! hé! hé! voyez-vous ce gaillard-là... à son +âge...» Il s'arrêta court en s'apercevant que sa fille l'écoutait; mais +nous étions au bas de l'escalier que nous entendions encore son gros +rire qui faisait trembler la rampe... + +«Eh bien, comment les trouves-tu? me dit Jacques, dès que nous fûmes +dehors. + +--Mon cher, M. Lalouette est bien laid, mais Mlle Pierrotte est +charmante. + +--N'est-ce pas? me fit le pauvre amoureux avec une telle vivacité que je +ne pus m'empêcher de rire. + +--Allons! Jacques, tu t'es trahi», lui dis-je en lui prenant la main. + +Ce soir-là, nous nous promenâmes bien tard le long des quais. A nos +pieds, la rivière tranquille et noire roulait comme des perles des +milliers de petites étoiles. Les amarres des gros bateaux criaient. +C'était plaisir de marcher doucement dans l'ombre et d'entendre Jacques +me parler d'amour.... Il aimait de toute son âme; mais on ne l'aimait +pas, il savait bien qu'on ne l'aimait pas. + +«Alors, Jacques, c'est qu'elle en aime un autre, sans doute. + +--Non, Daniel, je ne crois pas qu'avant ce soir elle ait encore aimé +personne. + +--Avant ce soir! Jacques, que veux-tu dire? + +--Dame! c'est que tout le monde t'aime, toi, Daniel... et elle pourrait +bien t'aimer aussi.» + +Pauvre cher Jacques! Il fallait voir de quel air triste et résigné il +disait cela. Moi, pour le rassurer je me mis à rire bruyamment, plus +bruyamment même que je n'en avais envie. + +«Diable! mon cher, comme tu y vas.... Je suis donc bien irrésistible +ou Mlle Pierrotte bien inflammable.... Mais non! rassure-toi, ma mère +Jacques. Mlle Pierrotte est aussi loin de mon coeur que je le suis du +sien; ce n'est pas moi que tu as à craindre bien sûr.» + +Je parlais sincèrement en disant cela, Mlle Pierrotte n'existait pas +pour moi.... Les yeux noirs, par exemple, c'est différent. + + + +VII + +LA ROSE ROUGE ET LES YEUX NOIRS + +Après cette première visite à l'ancienne maison Lalouette, je restai +quelque temps sans retourner _là-bas_. Jacques, lui, continuait +fidèlement ses pèlerinages du dimanche, et chaque fois il inventait +quelque nouveau noeud de cravate rempli de séduction... C'était tout +un poème, la cravate de Jacques, un poème d'amour ardent et contenu, +quelque chose comme un sélam d'Orient, un de ces bouquets de fleurs +emblématiques que les Bach'agas offrent à leurs amoureuses et auxquels +ils savent faire exprimer toutes les nuances de la passion. + +Si j'avais été femme, la cravate de Jacques avec ses mille noeuds +qu'il variait à l'infini m'aurait plus touché qu'une déclaration. Mais +voulez-vous que je vous dise! les femmes n'y entendent rien.... Tous les +dimanches, avant de partir, le pauvre amoureux ne manquait pas de me +dire: «Je vais _là-bas_, Daniel... viens-tu?» Et moi, je répondais +invariablement: «Non! Jacques! je travaille....» Alors il s'en allait +bien vite, et je restais seul, tout seul, penché sur l'établi aux rimes. + +C'était de ma part un parti pris, et sérieusement pris, de ne plus aller +chez Pierrotte. J'avais peur des yeux noirs. Je m'étais dit: «Si tu les +revois, tu es perdu», et je tenais bon pour ne pas les revoir.... C'est +qu'ils ne me sortaient plus de la tête, ces grands démons d'yeux noirs. +Je les retrouvais partout. J'y pensais toujours, en travaillant, en +dormant. Sur tous mes cahiers, vous auriez vu de grands yeux dessinés à +la plume, avec des cils longs comme cela. C'était une obsession. + +Ah! quand ma mère Jacques, l'oeil brillant de plaisir, partait en +gambadant pour le passage du Saumon; avec un noeud de cravate inédit, +Dieu sait quelles envies folles j'avais de dégringoler l'escalier +derrière lui et de lui crier: «Attends-moi!» Mais non! Quelque chose au +fond de moi-même m'avertissait que ce serait mal d'aller _là-bas_, et +j'avais quand même le courage de rester à mon établi...: «Non! merci, +Jacques! je travaille.» + +Cela dura quelque temps ainsi. A la longue, la Muse aidant, je +serais sans doute parvenu à chasser les yeux noirs de ma cervelle. +Malheureusement j'eus l'imprudence de les revoir encore une fois. Ce +fut fini! ma tête, mon coeur, tout y passa. Voici dans quelles +circonstances: + +Depuis la confidence du bord de l'eau, ma mère Jacques ne m'avait plus +parlé de ses amours; mais je voyais bien à son air que cela n'allait +pas comme il aurait voulu... Le dimanche, quand il revenait de chez +Pierrotte, il était toujours triste. La nuit je l'entendais soupirer, +soupirer... Si je lui demandais: «Qu'est-ce que tu as, Jacques?» Il me +répondait brusquement: «Je n'ai rien.» Mais je comprenais qu'il avait +quelque chose, rien qu'au ton dont il me disait cela. Lui, si bon, +si patient, il avait, maintenant avec moi des mouvements d'humeur. +Quelquefois il me regardait comme si nous étions fâchés. Je me doutais +bien, vous pensez! qu'il y avait là-dessous quelque gros chagrin +d'amour; mais comme Jacques s'obstinait à ne pas m'en parler, je n'osais +pas en parler non plus. Pourtant, certain dimanche qu'il m'était revenu +plus sombre qu'à l'ordinaire, je voulus en avoir le coeur net. + +«Voyons! Jacques, qu'as-tu? lui dis-je en lui prenant les mains.... Cela +ne va donc pas, _là-bas_? + +--Eh bien, non!... cela ne va pas..., répondit le pauvre garçon d'un air +découragé. + +--Mais enfin, que se passe-t-il? Est-ce que Pierrotte se serait aperçu +de quelque chose? Voudrait-il vous empêcher de vous aimer?... + +--Oh! non! Daniel, ce n'est pas Pierrotte qui nous empêche... C'est elle +qui ne m'aime pas, qui ne m'aimera jamais. + +--Quelle folie, Jacques! Comment peux-tu savoir qu'elle ne t'aimera +jamais... Lui as-tu dit que tu l'aimais, seulement?... Non, n'est-ce +pas?... Eh bien, alors... + +--Celui qu'elle aime n'a pas parlé; il n'a pas eu besoin de parler pour +être aimé... + +--Vraiment, Jacques, tu crois que le joueur de flûte?...» + +Jacques n'eut pas l'air d'entendre ma question. + +«Celui qu'elle aime n'a pas parlé», dit-il pour la seconde fois. + +Et je n'en pus savoir davantage. + +Cette nuit-là, on ne dormit guère dans le clocher de Saint-Germain. + +Jacques passa presque tout le temps à la fenêtre à regarder les étoiles +en soupirant. Moi, je songeais: «Si j'allais _là-bas_, voir les choses +de près... Après tout, Jacques peut se tromper. Mlle Pierrotte n'a sans +doute pas compris tout ce qui tient d'amour dans les plis de cette +cravate... Puisque Jacques n'ose pas parler de sa passion, peut-être je +ferais bien d'en parler pour lui... Oui, c'est cela: j'irai, je parlerai +à cette jeune Philistine, et nous verrons.» + +Le lendemain, sans avertir ma mère Jacques, je mis ce beau projet à +exécution. Certes, Dieu m'est témoin qu'en allant _là-bas_ je n'avais +aucune arrière-pensée. J'y allais pour Jacques, rien que pour Jacques... +Pourtant, quand j'aperçus à l'angle du passage du Saumon l'ancienne +maison Lalouette avec ses peintures vertes et le _Porcelaines et +Cristaux_ de la devanture, je sentis un léger battement du coeur qui +aurait dû m'avertir... J'entrai. Le magasin était désert; dans le fond, +l'homme-flûte prenait sa nourriture; même en mangeant il gardait son +instrument sur la nappe près de lui. «Que Camille puisse hésiter +entre cette flûte ambulante et ma mère Jacques, voilà qui n'est pas +possible.., me disais-je tout en montant. Enfin, nous allons voir....» + +Je trouvai Pierrotte à table avec sa fille et la dame de grand mérite. +Les yeux noirs n'étaient pas là fort heureusement. Quand j'entrai, il +y eut une exclamation de surprise. «Enfin, le voilà! s'écria le bon +Pierrotte de sa voix de tonnerre... C'est bien le cas de le dire... Il +va prendre le café avec nous.» On me fit place. La dame de grand mérite +alla me chercher une belle tasse à fleurs d'or, et je m'assis à côté de +Mlle Pierrotte. + +Elle était très gentille ce jour-là, Mlle Pierrotte. Dans ses cheveux, +un peu au-dessus de l'oreille--ce n'est plus là qu'on les place +aujourd'hui--, elle avait mis une petite rose rouge, mais si rouge, si +rouge... Entre nous, je crois que cette petite rose rouge était fée, +tellement elle embellissait la petite Philistine. «Ah! çà, monsieur +Daniel, me dit Pierrotte avec un bon gros rire affectueux, c'est donc +fini, vous ne voulez donc plus venir nous voir!» J'essayai de m'excuser +et de parler de mes travaux littéraires. «Oui, oui, je connais ça, le +Quartier latin...», fit le Cévenol. Et il se mit à rire de plus belle +en regardant la dame de grand mérite qui toussotait, hem! hem! d'un air +entendu et m'envoyait des coups de pied sous la table. Pour ces braves +gens, Quartier latin, cela voulait dire orgies, violons, masques, +pétards, pots cassés, nuits folles et le reste. Ah! si je leur avais +conté ma vie de cénobite dans le clocher de Saint-Germain, je les aurais +fort étonnés. Mais, vous savez! quand on est jeune, on n'est pas fâché +de passer pour un mauvais sujet. Devant les accusations de Pierrotte, +je prenais un petit air modeste, et je ne me défendais que faiblement: +«Mais non, mais non! je vous assure... Ce n'est pas ce que vous croyez.» +Jacques aurait bien ri de me voir. + +Comme nous achevions de prendre le café, un petit air de flûte se fit +entendre dans la cour. C'était Pierrotte qu'on appelait au magasin. A +peine eut-il le dos tourné, la dame de grand mérite s'en alla à son tour +à l'office faire un cinq cents avec la cuisinière. Entre nous, je crois +que son plus grand mérite, à cette dame-là, c'était de tripoter les +cartes fort habilement. + +Quand je vis qu'on me laissait seul avec la petite rose rouge, je +pensai: «Voilà le moment!» et j'avais déjà le nom de Jacques sur les +lèvres; mais Mlle Pierrotte ne me donna pas le temps de parler. A voix +basse, sans me regarder, elle me dit tout à coup: «Est-ce que c'est Mlle +Coucou-Blanc qui vous empêche de venir chez vos amis?» D'abord je crus +qu'elle riait, mais non! elle ne riait pas. Elle paraissait même très +émue, à voir l'incarnat de ses joues et les battements rapides de sa +guimpe. Sans doute on avait parlé de Coucou-Blanc devant elle, et elle +s'imaginait confusément des choses qui n'étaient pas. J'aurais pu la +détromper d'un mot; mais je ne sais quelle sotte vanité me retint... +Alors, voyant que je ne lui répondais pas, Mlle Pierrotte se tourna +de mon côté et, levant ses grands cils qu'elle avait tenus baissés +jusqu'alors, elle me regarda... Je mens. Ce n'est pas elle qui me +regarda; mais les yeux noirs tout mouillés de larmes et chargés de +tendres reproches. Ah! ces chers yeux noirs, délices de mon âme! + +Ce ne fut qu'une apparition. Les longs cils se baissèrent presque tout +de suite, les yeux noirs disparurent; et je n'eus plus à côté de moi que +Mlle Pierrotte. Vite, vite, sans attendre une nouvelle apparition, je +me mis à parler de Jacques. Je commençai par dire combien il était bon, +loyal, brave, généreux. Je racontai ce dévouement qui ne se lassait pas, +cette maternité toujours en éveil, à rendre une vraie mère jalouse. +C'est Jacques qui me nourissait, m'habillait, me faisait ma vie, Dieu +sait au prix de quel travail, de quelles privations. Sans lui, je serais +encore là-bas, dans cette prison noire de Sarlande, où j'avais tant +souffert, tant souffert... + +A cet endroit de mon discours, Mlle Pierrotte parut s'attendrir, et je +vis une grosse larme glisser le long de sa joue. Moi, bonnement, je crus +que c'était pour Jacques et je me dis en moi-même: «Allons! voilà qui va +bien.» Là-dessus, je redoublai d'éloquence. Je parlai des mélancolies de +Jacques et de cet amour profond, mystérieux, qui lui rongeait le coeur. +Ah! trois et quatre fois heureuse la femme qui... + +Ici la petite rose rouge que Mlle Pierrotte avait dans les cheveux +glissa je ne sais comment et vint tomber à mes pieds. Tout juste, à ce +moment, je cherchais un moyen délicat de faire comprendre à la jeune +Camille qu'elle était cette femme trois et quatre fois heureuse dont +Jacques s'était épris. La petite rose rouge en tombant me fournit ce +moyen.--Quand je vous disais qu'elle était fée, cette petite rose +rouge.--Je la ramassai lestement, mais je me gardai bien de la rendre. +«Ce sera pour Jacques, de votre part», dis-je à Mlle Pierrotte avec mon +sourire le plus fin.--«Pour Jacques, si vous voulez», répondit Mlle +Pierrotte, en soupirant; mais au même instant, les yeux noirs apparurent +et me regardèrent tendrement de l'air de me dire: «Non! pas pour +Jacques, pour toi!» Et si vous aviez vu comme ils disaient bien cela, +avec quelle candeur enflammée, quelle passion pudique et irrésistible! +Pourtant j'hésitais encore, et ils furent obligés de répéter deux ou +trois fois de suite: «Oui!... pour toi... pour toi.» Alors je baisai la +petite rose rouge et je la mis dans ma poitrine. + +Ce soir-là, quand Jacques revint, il me trouva comme à l'ordinaire +penché sur l'établi aux rimes et je lui laissai croire que je n'étais +pas sorti de la journée. Par malheur, en me déshabillant, la petite rose +rouge que j'avais gardée dans ma poitrine roula par terre au pied du +lit: toutes ces fées sont pleines de malice. Jacques la vit, la ramassa, +et la regarda longuement. Je ne sais pas qui était le plus rouge de la +rose ou de moi. + +«Je la reconnais, me dit-il, c'est une fleur du rosier qui est _là-bas_ +sur la fenêtre du salon.» + +Puis il ajouta en me la rendant: + +«Elle ne m'en a jamais donné, à moi.» + +Il dit cela si tristement que les larmes m'en vinrent aux yeux. + +«Jacques, mon ami Jacques, je te jure qu'avant ce soir...» + +Il m'interrompit avec douceur: «Ne t'excuse pas, Daniel, je suis sûr que +tu n'as rien fait pour me trahir... Je le savais, je savais que c'était +toi qu'elle aimait. Rappelle-toi ce que je t'ai dit: «celui qu'elle +aime n'a pas parlé, il n'a pas eu besoin de parler pour être aimé.» +Là-dessus, le pauvre garçon se mit à marcher de long en large dans la +chambre. Moi, je le regardais, immobile, ma rose rouge à la main.--«Ce +qui arrive devait arriver, reprit-il au bout d'un moment. Il y a +longtemps que j'avais prévu tout cela. Je savais que, si elle te voyait, +elle ne voudrait jamais de moi... Voilà pourquoi j'ai si longtemps tardé +à t'amener là-bas. J'étais jaloux de toi par avance. Pardonne-moi, je +l'aimais tant!... Un jour, enfin, j'ai voulu tenter l'épreuve, et je +t'ai laissé venir. Ce jour-là, mon cher, j'ai compris que c'était fini. +Au bout de cinq minutes, elle t'a regardé comme jamais elle n'a regardé +personne. Tu t'en es bien aperçu, toi aussi. Oh! ne mens pas, tu t'en es +aperçu. La preuve, c'est que tu es resté, plus d'un mois sans retourner +_là-bas_; mais, pécaïre! cela ne m'a guère servi... Pour les âmes comme +la sienne, les absents n'ont jamais tort, au contraire... Chaque fois +que j'y allais, elle ne faisait que me parler de toi, et si naïvement, +avec tant de confiance et d'amour... C'était un vrai supplice. +Maintenant c'est fini... J'aime mieux ça.» + +Jacques me parla ainsi longuement avec la même douceur, le même sourire +résigné. Tout ce qu'il disait me faisait peine et plaisir à la fois. +Peine, parce que je le sentais malheureux; plaisir, parce que je voyais +à travers chacune de ses paroles les yeux noirs qui me luisaient, tout +pleins de moi. Quand il eut fini, je m'approchai de lui, un peu honteux, +mais sans lâcher la petite rose rouge: «Jacques, est-ce que tu ne vas +plus m'aimer maintenant?» Il sourit, et me serrant contre son coeur: +«T'es bête, je t'aimerai bien davantage.» + +C'est une vérité. L'histoire de la rose rouge ne changea rien à la +tendresse de ma mère Jacques, pas même à son humeur. Je crois qu'il +souffrit beaucoup, mais il ne le laissa jamais voir. Pas un soupir, pas +une plainte, rien. + +Comme par le passé, il continua d'aller _là-bas_ le dimanche et de faire +bon visage à tous. Il n'y eut que les noeuds de cravate de supprimés. +Du reste, toujours calme et fier, travaillant à se tuer, et marchant +courageusement dans la vie, les yeux fixés sur un seul but, la +reconstruction du foyer... O Jacques! ma mère Jacques! + +Quant à moi, du jour où je pus aimer les yeux noirs librement, sans +remords, je me jetai à corps perdu dans ma passion... Je ne bougeais +plus de chez Pierrotte. J'y avais gagné tous les coeurs;--au prix de +quelles lâchetés, grand Dieu? Apporter du sucre à M. Lalouette, faire la +partie de la dame de grand mérite, rien ne me coûtait... + +Je m'appelais Désir-de-plaire dans cette maison-là... En général, +Désir-de-plaire venait vers le milieu de la journée. A cette heure, +Pierrotte était au magasin, et Mlle Camille toute seule en haut, dans le +salon, avec la dame de grand mérite. Dès que j'arrivais, les yeux noirs +se montraient bien vite, et presque aussitôt la dame de grand mérite +nous laissait seuls. Cette noble dame de compagnie se croyait +débarrassée de tout service quand elle me voyait là. Vite, vite à +l'office avec la cuisinière, et en avant les cartes. Je ne m'en +plaignais pas; pensez donc! en tête-à-tête avec les yeux noirs. + +Dieu! les bonnes heures que j'ai passées dans ce petit salon jonquille! +Presque toujours j'apportais un livre, un de mes poètes favoris, et j'en +lisais des passages aux yeux noirs, qui se mouillaient de belles larmes +ou lançaient des éclairs, selon les endroits. Pendant ce temps, Mlle +Pierrotte brodait près de nous des pantoufles pour son père ou nous +jouait ses éternelles _Rêveries de Rosellen;_ mais nous la laissions +bien tranquille, je vous assure. Quelquefois cependant, à l'endroit le +plus pathétique de nos lectures, cette petite bourgeoise faisait à +haute voix une réflexion saugrenue, comme: «Il faut que je fasse +venir l'accordeur...» ou bien encore: «J'ai deux points de trop à ma +pantoufle.» Alors de dépit je fermais le livre et je ne voulais pas +aller plus loin; mais les yeux noirs avaient une certaine façon de me +regarder qui m'apaisait tout de suite, et je continuais. + +Il y avait sans doute une grande imprudence à nous laisser ainsi +toujours seuls dans ce petit salon jonquille. Songez qu'à nous deux--les +yeux noirs et Désir-de-plaire--nous ne faisions pas trente-quatre ans... +Heureusement que Mlle Pierrotte ne nous quittait jamais, et c'était une +surveillance très sage, très avisée, très éveillée, comme il en faut à +la garde des poudrières... Un jour--je me souviens--, nous étions assis, +les yeux noirs et moi, sur un canapé du salon, par un tiède après-midi +du mois de mai, la fenêtre entrouverte, les grands rideaux baissés et +tombant jusqu'à terre. On lisait _Faust_, ce jour-là!... La lecture +finie, le livre me glissa des mains; nous restâmes un moment l'un contre +l'autre, sans parler, dans le silence et le demi-jour... Elle avait sa +tête appuyée sur mon épaule... Par la guimpe entrebâillée, je voyais de +petites médailles d'argent qui reluisaient au fond de la gorgerette... +Subitement, Mlle Pierrotte parut au milieu de nous. Il faut voir comme +elle me renvoya bien vite à l'autre bout du canapé, et quel grand +sermon! «Ce que vous faites là est très mal, chers enfants, nous +dit-elle... Vous abusez de la confiance qu'on vous montre... Il +faut parler au père de vos projets... Voyons! Daniel, quand lui +parlerez-vous?» Je promis de parler à Pierrotte très prochainement, dès +que j'aurais fini mon grand poème. Cette promesse apaisa un peu notre +surveillante; mais c'est égal! depuis ce jour, défense fut faite aux +yeux noirs de s'asseoir sur le canapé, à côté de Désir-de-plaire. + +Ah! c'était une jeune personne très rigide, cette demoiselle Pierrotte. +Figurez-vous que, dans les premiers temps, elle ne voulait pas permettre +aux yeux noirs de m'écrire; à la fin, pourtant, elle y consentit, +à l'expresse condition, qu'on lui montrerait toutes les lettres. +Malheureusement, ces adorables lettres pleines de passion que +m'écrivaient les yeux noirs, Mlle Pierrotte ne se contentait pas de les +relire; elle y glissait souvent des phrases de son cru comme ceci par +exemple: + +«...Ce matin, je suis toute triste. J'ai trouvé une araignée dans mon +armoire. Araignée du matin, chagrin.» + +Ou bien encore: + +«On ne se met pas en ménage avec des noyaux de pêche...» + +Et puis l'éternel refrain: «Il faut parler au père de vos projets...» + +A quoi je répondais invariablement: «Quand j'aurai fini mon poème!...» + + + +VIII + +UNE LECTURE AU PASSAGE DU SAUMON + +Enfin, je le terminai, ce fameux poème. J'en vins à bout après quatre +mois de travail, et je me souviens qu'arrivé aux derniers vers je ne +pouvais plus écrire, tellement les mains me tremblaient de fièvre, +d'orgueil, de plaisir, d'impatience. + +Dans le clocher de Saint-Germain, ce fut un événement. Jacques, à cette +occasion, redevint pour un jour le Jacques d'autrefois, le Jacques du +cartonnage et des petits pots de colle. Il me relia un magnifique cahier +sur lequel il voulut recopier mon poème de sa propre main; et c'étaient +à chaque vers des cris d'admiration, des trépignements d'enthousiasme... +Moi, j'avais moins de confiance dans mon oeuvre. Jacques m'aimait trop; +je me méfiais de lui. J'aurais voulu faire lire mon poème à quelqu'un +d'impartial et de sûr. Le diable, c'est que je ne connaissais personne. + +Pourtant, à la crémerie, les occasions ne m'avaient pas manqué de faire +des connaissances. Depuis que nous étions riches, je mangeais à table +d'hôte, dans la salle du fond. Il y avait là une vingtaine de jeunes +gens, des écrivains, des peintres, des architectes, ou pour mieux dire +de la graine de tout cela.--Aujourd'hui la graine a monté; quelques-uns +de ces jeunes gens sont devenus célèbres, et quand je vois leurs noms +dans les journaux, cela me crève le coeur, moi qui ne suis rien.--A mon +arrivée à la table, tout ce jeune monde m'accueillit à bras ouverts; +mais comme j'étais trop timide pour me mêler aux discussions, on +m'oublia vite, et je fus aussi seul au milieu d'eux tous que je l'étais +à ma petite table, dans la salle commune. J'écoutais; je ne parlais +pas... + +Une fois par semaine, nous avions à dîner avec nous un poète très fameux +dont je ne me rappelle plus le nom, mais que ces messieurs appelaient +Baghavat, du titre d'un de ses poèmes. Ces jours-là on buvait du +bordeaux à dix-huit sous; puis, le dessert venu, le grand Baghavat +récitait un poème indien. C'était sa spécialité, les poèmes indiens. +Il en avait un intitulé _Lakçamana_, un autre _Daçaratha_, un autre +_Kalatçala_, un autre _Bhagiratha_, et puis _Çudra, Cunocépa, +Viçvamitra_...; mais le plus beau de tous était encore _Baghavat_. Ah! +quand le poète récitait _Baghavat_, toute la salle du fond croulait. On +hurlait, on trépignait, on montait sur les tables. J'avais à ma droite +un petit architecte à nez rouge qui sanglotait dès le premier vers et +tout le temps s'essuyait les yeux avec ma serviette... + +Moi, par entraînement, je criais plus fort que tout le monde: mais, au +fond, je n'étais pas fou de Baghavat. En somme, ces poèmes indiens se +ressemblaient tous. C'était toujours un lotus, un condor, un éléphant +et un buffle; quelquefois, pour changer, les lotus s'appelaient lotos; +mais, à part cette variante, toutes ces rapsodies se valaient: ni +passion, ni vérité, ni fantaisie. Des rimes sur des rimes. Une +mystification... Voilà ce qu'en moi-même je pensais du grand Baghavat; +et je l'aurais peut-être jugé avec moins de sévérité si on m'avait à mon +tour demandé quelques vers; mais on ne me demandait rien, et cela me +rendait impitoyable... Du reste, je n'étais pas le seul de mon avis sur +la poésie hindoue. J'avais mon voisin de gauche qui n'y mordait pas non +plus... Un singulier personnage, mon voisin de gauche: huileux, râpé, +luisant, avec un grand front chauve et une longue barbe où couraient +toujours quelques fils de vermicelle. C'était le plus vieux de la table +et de beaucoup aussi le plus intelligent. Comme tous les grands esprits, +il parlait peu, ne se prodiguait pas. Chacun le respectait. On disait +de lui: «Il est très fort... c'est un penseur.» Moi, de voir la grimace +ironique qui tordait sa bouche en écoutant les vers du grand Baghavat, +j'avais conçu de mon voisin de gauche la plus haute opinion. Je pensais: +«Voilà un homme de goût... Si je lui disais mon poème!» + +Un soir--comme on se levait de table--, je fis apporter un flacon +d'eau-de-vie, et j'offris au penseur de prendre un petit verre avec +moi. Il accepta, je connaissais son vice. Tout en buvant, j'amenai la +conversation sur le grand Baghavat, et je commençai par dire beaucoup de +mal des lotus, des condors, des éléphants et des buffles. + +--C'était de l'audace, les éléphants sont si rancuniers!... + +--Pendant que je parlais, le penseur se versait de l'eau-de-vie sans +rien dire. De temps en temps, il souriait et remuait approbativement la +tête en faisant: «Oua... oua...» Enhardi par ce premier succès, je lui +avouai que moi aussi j'avais composé un grand poème et que je désirais +le lui soumettre. «Oua... oua...», fit encore le penseur sans +sourciller. En voyant mon homme si bien disposé, je me dis: «C'est le +moment!» et je tirai mon poème de ma poche. Le penseur, sans s'émouvoir, +se versa un cinquième petit verre, me regarda tranquillement dérouler +mon manuscrit; mais, au moment suprême il posa sa main de vieil ivrogne +sur ma manche: «Un mot, jeune homme, avant de commencer... Quel est +votre criterium?» + +Je le regardai avec inquiétude. + +«Votre criterium!... fit le terrible penseur en haussant la voix. Quel +est votre criterium?» + +Hélas! mon criterium!... je n'en avais pas, je n'avais jamais songé à en +avoir un; et cela se voyait du reste, à mon oeil étonné, à ma rougeur, à +ma confusion. + +Le penseur se leva indigné: «Comment! malheureux jeune homme, vous +n'avez pas de criterium!... Inutile alors de me lire votre poème... je +sais d'avance ce qu'il vaut.» Là-dessus, il se versa coup sur coup deux +ou trois petits verres qui restaient encore au fond de la bouteille, +prit son chapeau et sortit en roulant des yeux furibonds. + +Le soir, quand je contai mon aventure à l'ami Jacques, il entra dans une +belle colère. «Ton penseur est un imbécile, me dit-il... Qu'est-ce que +cela fait d'avoir un criterium?... Les bengalis en ont-ils un?... Un +criterium! qu'est-ce que c'est que ça?... Où ça se fabrique-t-il? A-t-on +jamais vu?... Marchand de criterium, va!...» Mon brave Jacques! il en +avait les larmes aux yeux, de l'affront que mon chef-d'oeuvre et moi +nous venions de subir. «Ecoute, Daniel! reprit-il au bout d'un moment, +j'ai une idée... Puisque tu veux lire ton poème si tu le lisais chez +Pierrotte, un dimanche?... + +--Chez Pierrotte?... Oh! Jacques! + +--Pourquoi pas?... Dame! Pierrotte n'est pas un aigle, mais ce n'est pas +une taupe non plus. Il a le sens très net, très droit... Camille, elle, +serait un juge excellent, quoiqu'un peu prévenu... La dame de grand +mérite a beaucoup lu... Ce vieil oiseau de père Lalouette lui-même n'est +pas si fermé qu'il en a l'air... D'ailleurs Pierrotte connaît à +Paris des personnes très distinguées qu'on pourrait inviter pour ce +soir-là?... Qu'en dis-tu? Veux-tu que je lui en parle?..» + +Cette idée d'aller chercher des juges au passage du Saumon ne me +souriait guère; pourtant j'avais une telle démangeaison de lire mes +vers, qu'après avoir un brin rechigné, j'acceptai la proposition de +Jacques. Dès le lendemain il parla à Pierrotte. Que le bon Pierrotte eût +exactement compris ce dont il s'agissait, voilà ce qui est fort douteux; +mais comme il voyait là une occasion d'être agréable aux enfants de +mademoiselle, le brave homme dit «oui» sans hésiter, et tout de suite on +lança des invitations. + +Jamais le petit salon jonquille ne s'était trouvé à pareille fête. +Pierrotte, pour me faire honneur, avait invité ce qu'il y a de mieux +dans le monde de la porcelaine. Le soir de la lecture, nous avions là, +en dehors du personnel accoutumé, M. et Mme Passajon, avec leur fils +le vétérinaire, un des plus brillants élèves de l'École d'Alfort; +Ferrouillat cadet, franc-maçon, beau parleur, qui venait d'avoir +un succès de tous les diables à la loge du Grand-Orient; puis les +Fougeroux, avec leurs six demoiselles rangées en tuyaux d'orgue, et +enfin Ferrouillat l'aîné, un membre du Caveau, l'homme de la soirée. +Quand je me vis en face de cet important aréopage, vous pensez si je fus +ému. Comme on leur avait dit qu'ils étaient là pour juger un ouvrage de +poésie, tous ces braves gens avaient cru devoir prendre des physionomies +de circonstance, froides, éteintes, sans sourires. Ils parlaient entre +eux à voix basse et gravement, en remuant la tête comme des magistrats. +Pierrotte, qui n'y mettait pas tant de mystère, les regardait tous d'un +air étonné... Quand tout le monde fut arrivé, on se plaça. J'étais +assis, le dos au piano; l'auditoire en demi-cercle autour de moi, à +l'exception du vieux Lalouette, qui grignotait son sucre à la place +habituelle. Après un moment de tumulte, le silence se fit, et d'une voix +émue je commençai mon poème... + +C'était un poème dramatique; pompeusement intitulé _La Comédie +pastorale_... Dans les premiers jours de sa captivité au collège +de Sarlande, le petit Chose s'amusait à raconter à ses élèves des +historiettes fantastiques, pleines de grillons, de papillons et autres +bestioles. C'est avec trois de ces petits contes, dialogués et mis en +vers, que j'avais fait _La Comédie pastorale_. Mon poème était divisé en +trois parties; mais ce soir-là, chez Pierrotte, je ne leur lus que la +première partie. Je demande la permission de transcrire ici ce +fragment de _La Comédie pastorale_, non pas comme un morceau choisi de +littérature, mais seulement comme pièces justificatives à joindre à +l'_Histoire du petit Chose_. Figurez-vous pour un moment, mes chers +lecteurs, que vous êtes assis en rond dans le petit salon jonquille, et +que Daniel Eyssette tout tremblant récite devant vous. + +LES AVENTURES D'UN PAPILLON BLEU + +Le théâtre représente la campagne. Il est six heures du soir; le soleil +s'en va. Au lever du rideau, un Papillon bleu et une jeune Bête à bon +Dieu, du sexe mâle, causent à cheval sur un brin de fougère. Ils se sont +rencontrés le matin, et ont passé la journée ensemble. Comme il est +tard, la Bête à bon Dieu fait mine de se retirer. + +LE PAPILLON + +Quoi! tu t'en vas déjà?... + +LA BÊTE A BON DIEU + +Dame! il faut que je rentre; Il est tard, songez donc! + +LE PAPILLON + +Attends un peu, que diantre! Il n'est jamais trop tard pour retourner +chez soi... Moi d'abord, je m'ennuie à ma maison; et toi? C'est si bête +une porte, un mur, une croisée, Quand au-dehors on a le soleil, la rosée +Et les coquelicots, et le grand air, et tout. Si les coquelicots ne sont +pas de ton goût, Il faut le dire... + +LA BÊTE A BON DIEU + +Hélas! monsieur, je les adore. + +LE PAPILLON + +Eh bien! alors, nigaud, ne t'en va pas encore; Reste avec moi. Tu vois! +il fait bon; l'air est doux. + +LA BÊTE À BON DIEU + +Oui, mais... + +LE PAPILLON, la poussant dans l'herbe. + +Hé! roule-toi dans l'herbe; elle est à nous. + +LA BÊTE A BON DIEU, se débattant. + +Non! laissez-moi; parole! il faut que je m'en aille. + +LE PAPILLON + +Chut! Entends-tu? + +LA BÊTE A BON DIEU, effrayée. + +Quoi donc? + +LE PAPILLON + +Cette petite caille, Qui chante en se grisant dans la vigne à côté... +Hein! la bonne chanson pour ce beau soir d'été, Et comme c'est joli, de +la place où nous sommes!... + +LA BÊTE A BON DIEU + +Sans doute, mais... + +LE PAPILLON + +Tais-toi. + +LA BÊTE A BON DIEU + +Quoi donc? + +LE PAPILLON + +Voilà des hommes. (Passent des hommes.) + +LA BÊTE A BON DIEU, bas, après un silence. + +L'homme, c'est très méchant, n'est-ce pas? + +LE PAPILLON + +Très méchant. + +LA BÊTE A BON DIEU + +J'ai toujours peur qu'un d'eux m'aplatisse en marchant; Ils ont de si +gros pieds, et moi des reins si frêles... Vous, vous n'êtes pas grand, +mais vous avez des ailes; C'est énorme! + +LE PAPILLON + +Parbleu! mon cher, si ces lourdauds De paysans te font peur, grimpe-moi +sur le dos; Je suis très fort des reins, moi! je n'ai pas des ailes +En pelure d'oignon comme les demoiselles, Et je veux te porter où tu +voudras, aussi Longtemps que tu voudras. + +LA BÊTE A BON DIEU + +Oh! non, monsieur, merci! Je n'oserai jamais...! + +LE PAPILLON + +C'est donc bien difficile De grimper là? + +LA BÊTE A BON DIEU + +Non, mais... + +LE PAPILLON + +Grimpe donc, imbécile! + +LA BÊTE A BON DIEU + +Vous me ramènerez chez moi, bien entendu; Car, sans cela... + +LE PAPILLON + +Sitôt parti, sitôt rendu. + +LA BÊTE A BON DIEU, grimpant sur son camarade. + +C'est que le soir, chez nous, nous faisons la prière. Vous comprenez? + +LE PAPILLON + +Sans doute... Un peu plus en arrière. Là... Maintenant, silence à bord! +je lâche tout. + +(Prrt! Ils s'envolent; le dialogue continue en l'air.) + +Mon cher, c'est merveilleux; tu n'es pas lourd du tout. + +LA BÊTE A BON DIEU, effrayée. + +Ah!... monsieur... + +LE PAPILLON + +Eh bien! quoi? + +LA BÊTE A BON DIEU + +Je n'y vois plus... la tête Me tourne; je voudrais bien descendre... + +LE PAPILLON + +Es-tu bête! Si la tête te tourne, il faut fermer les yeux. Les as-tu +fermés? + +LA BÊTE A BON DIEU, fermant les yeux + +Oui... + +LE PAPILLON + +Ça va mieux? + +LA BÊTE A BON DIEU, avec effort. + +Un peu mieux. + +LE PAPILLON, riant sous cape. + +Décidément on est mauvais aéronaute Dans ta famille... + +LA BÊTE A BON DIEU + +Oh! oui... + +LE PAPILLON + +Ce n'est pas votre faute Si le guide-ballon n'est pas encore trouvé. + +LA BÊTE A BON DIEU + +Oh! non... + +LE PAPILLON + +Çà, monseigneur, vous êtes arrivé. (Il se pose sur un Muguet.) + +LA BÊTE A BON DIEU, ouvrant les yeux. + +Pardon! mais... ce n'est pas ici que je demeure. + +LE PAPILLON + +Je sais; mais comme il est encore de très bonne heure Je t'ai mené chez +un Muguet de mes amis. On va se rafraîchir le bec;--c'est bien permis... + +LA BÊTE A BON DIEU + +Oh! je n'ai pas le temps... + +LE PAPILLON + +Bah! rien qu'une seconde... + +LA BÊTE A BON DIEU + +Et puis, je ne suis pas reçu, moi, dans le monde... + +LE PAPILLON + +Viens donc! je te ferai passer pour mon bâtard; Tu seras bien reçu, +va!... + +LA BÊTE A BON DIEU + +Puis, c'est qu'il est tard. + +LE PAPILLON + +Eh! non! il n'est pas tard; écoute la cigale... + +LA BÊTE A BON DIEU, à voix basse. + +Puis... je... n'ai pas d'argent... + +LE PAPILLON, l'entraînant: + +Viens! le Muguet régale. (Ils entrent chez le Muguet.)--La toile tombe. + +Au second acte, quand le rideau se lève, il fait presque nuit... On voit +les deux camarades sortir de chez le Muguet... La Bête à bon Dieu est +légèrement ivre. + +LE PAPILLON, tendant le dos. + +Et maintenant, en route! + +LA BÊTE A BON DIEU, grimpant bravement. + +En route! + +LE PAPILLON + +Eh bien! comment Trouves-tu mon Muguet? + +LA BÊTE A BON DIEU + +Mon cher, il est charmant; Il vous livre sa cave et tout sans vous +connaître... + +LE PAPILLON, regardant le ciel. + +Oh! oh! Phoebé qui met le nez à sa fenêtre; Il faut nous dépêcher... + +LA BÊTE A BON DIEU + +Nous dépêcher, pourquoi? + +LE PAPILLON + +Tu n'es donc plus pressé de retourner chez toi?... + +LA BÊTE A BON DIEU + +Oh! pourvu que j'arrive à temps pour la prière... D'ailleurs, ce n'est +pas loin, chez nous,... c'est là derrière. + +LE PAPILLON + +Si tu n'es pas pressé; je ne le suis pas, moi. + +LA BÊTE A BON DIEU, avec effusion. + +Quel bon enfant tu fais!... Je ne sais pas pourquoi Tout le monde +n'est pas ton ami sur la terre. On dit de toi: «C'est un bohème; un +réfractaire! Un poète! un sauteur!...» + +LE PAPILLON + +Tiens! tiens.! et qui dit ça? + +LA BÊTE A BON DIEU + +Mon Dieu! le Scarabée... + +LE PAPILLON + +Ah! oui, ce gros poussah. Il m'appelle sauteur, parce qu'il a du ventre. + +LA BÊTE A BON DIEU + +C'est qu'il n'est pas le seul qui te déteste... + +LE PAPILLON + +Ah! dis. + +LA BÊTE A BON DIEU + +Ainsi, les Escargots ne sont pas tes amis, Va! ni les Scorpions, pas +même les Fourmis. + +LE PAPILLON + +Vraiment? + +LA BÊTE A BON DIEU, confidentielle. + +Ne fais jamais la cour à l'Araignée; Elle te trouve affreux. + +LE PAPILLON + +On l'a mal renseignée. + +LA BÊTE A BON DIEU + +Hé! les Chenilles sont un peu de son avis... + +LE PAPILLON + +Je crois bien!... Mais, dis-moi! dans le monde où tu vis, Car enfin tu +n'es pas du monde des Chenilles, Suis-je aussi mal vu?... + +LA BÊTE A BON DIEU + +Dame! c'est selon les familles, La jeunesse est pour toi; les vieux, en +général, Trouvent que tu n'as pas assez de sens moral. + +LE PAPILLON, tristement. + +Je vois que je n'ai pas beaucoup de sympathies. En somme... + +LA BÊTE A BON DIEU + +Ma foi! non, mon pauvre! Les Orties T'en veulent. Le Crapaud te hait; +jusqu'au Grillon, Quand il parle de toi, qui dit: «Ce p... p... +Papillon!» + +LE PAPILLON + +Est-ce que tu me hais, toi, comme tous ces drôles? + +LA BÊTE A BON DIEU + +Moi... Je t'adore; on est si bien sur tes épaules! Et puis, tu me +conduis toujours chez les Muguets. C'est amusant!... Dis donc, si je te +fatiguais, Nous pourrions faire encore une petite pause Quelque part... +Tu n'es pas fatigué, je suppose? + +LE PAPILLON + +Je te trouve un peu lourd, ce n'est pas l'embarras. + +LA BÊTE A BON DIEU, montrant des Muguets. + +Alors, entrons ici, tu te reposeras. + +LE PAPILLON + +Ah! merci!... des Muguets, toujours la même chose J'aime bien mieux à +côté... + +LA BÊTE A BON DIEU, toute rouge. + +Chez la Rose?... Oh! non, jamais... + +LE PAPILLON, l'entraînant. + +Viens donc! on ne nous verra pas. (Ils entrent discrètement chez la +Rose.)--La toile tombe. + +Au troisième acte... + +Mais je ne voudrais pas, mes chers lecteurs, abuser plus longtemps de +votre patience. Les vers, par le temps qui court, n'ont pas le don de +plaire, je le sais. Aussi, j'arrête là mes citations, et je vais me +contenter de raconter sommairement le reste de mon poème. + +Au troisième acte, il est nuit tout à fait... Les deux camarades sortent +ensemble de chez la Rose... Le Papillon veut ramener la Bête à bon Dieu +chez ses parents; mais celle-ci s'y refuse; elle est complètement ivre, +fait des cabrioles sur l'herbe et pousse des cris séditieux... Le +Papillon est obligé de l'emporter chez elle. On se sépare sur la porte, +en se promettant de se revoir bientôt... Et alors le Papillon s'en va +tout seul, dans la nuit. Il est un peu ivre, lui aussi; mais son ivresse +est triste: il se rappelle les confidences de la Bête à bon Dieu, et se +demande amèrement pourquoi tant de monde le déteste, lui qui jamais n'a +fait de mal à personne... Ciel sans lune, le vent souffle, la campagne +est toute noire... Le Papillon a peur, il a froid; mais il se console en +songeant que son camarade est en sûreté, au fond d'une couchette bien +chaude... Cependant, on entrevoit dans l'ombre de gros oiseaux de nuit +qui traversent la scène d'un vol silencieux. L'éclair brille. Des bêtes +méchantes embusquées sous des pierres, ricanent en se montrant le +Papillon. «Nous le tenons!» disent-elles. Et tandis que l'infortuné va +de droite et de gauche, plein d'effroi, un Chardon au passage le larde +d'un grand coup d'épée, un Scorpion l'éventre avec ses pinces, une +grosse Araignée velue lui arrache un pan de son manteau de satin bleu, +et, pour finir, une Chauve-Souris lui casse les reins d'un coup d'aile. +Le Papillon tombe, blessé à mort... Tandis qu'il râle sur l'herbe, les +Orties se réjouissent, et les Crapauds disent: «C'est bien fait!» + +A l'aube, les Fourmis, qui vont au travail avec leurs saquettes et leurs +gourdes, trouvent le cadavre au bord du chemin. Elles le regardent à +peine et s'éloignent sans vouloir l'enterrer. Les Fourmis ne travaillent +pas pour rien... Heureusement une confrérie de Nécrophores vient à +passer par là. Ce sont, comme vous savez, de petites bêtes noires qui +ont fait voeu d'ensevelir les morts... Pieusement, elles s'attellent au +Papillon défunt et le traînent vers le cimetière... Une foule curieuse +se presse sur leur passage, et chacun fait des réflexions à haute +voix... Les petits Grillons bruns, assis au soleil devant leurs portes, +disent gravement: «Il aimait trop les fleurs!--Il courait trop la nuit!» +ajoutent les Escargots, et les Scarabées à gros ventre se dandinent dans +leurs habits d'or en grommelant: «Trop bohème! trop bohème!» Parmi toute +cette foule, pas un mot de regret pour le pauvre mort; seulement, dans +les plaines d'alentour, les grands lis ont fermé et les cigales ne +chantent pas. + +La dernière scène se passe dans le cimetière des Papillons. Après que +les Nécrophores ont fait leur oeuvre, un Hanneton solennel, qui a suivi +le convoi, s'approche de la fosse, et, se mettant sur le dos, commence +l'éloge du défunt. Malheureusement la mémoire lui manque; il reste là +les pattes en l'air, gesticulant pendant une heure et s'entortillant +dans ses périodes... Quand l'orateur a fini, chacun se retire, et alors +dans le cimetière désert, on voit la Bête à bon Dieu des premières +scènes sortir de derrière une tombe. Tout en larmes, elle s'agenouille +sur la terre fraîche de la fosse et dit une prière touchante pour son +pauvre petit camarade qui est là. + + + +IX + +TU VENDRAS DE LA PORCELAINE + +Au dernier vers de mon poème, Jacques, enthousiasmé, se leva pour crier +bravo; mais il s'arrêta net en voyant la mine effarée de tous ces braves +gens. + +En vérité, je crois que le cheval de feu de l'Apocalypse, faisant +irruption au milieu du petit salon jonquille, n'y aurait pas causé plus +de stupeur que mon papillon bleu. Les Passajon, les Fougeroux, tout +hérissés de ce qu'ils venaient d'entendre, me regardaient avec de gros +yeux ronds; les deux Ferrouillat se faisaient des signes. Personne ne +soufflait mot. Pensez comme j'étais à l'aise... + +Tout à coup, au milieu du silence et de la consternation générale, une +voix--et quelle voix!--blanche, terne, froide, sans timbre, une voix +de fantôme, sortit de derrière le piano et me fit tressaillir sur ma +chaise. C'était la première fois, depuis dix ans, qu'on entendait parler +l'homme à la tête d'oiseau, le vénéré Lalouette: «Je suis bien content +qu'on ait tué le papillon, dit le singulier vieillard en grignotant son +sucre d'un air féroce; je ne les aime pas, moi, les papillons!...» + +Tout le monde se mit à rire, et la discussion s'engagea sur mon poème. + +Le membre du Caveau trouvait l'oeuvre un peu trop longue et +m'engagea beaucoup à la réduire en une ou deux chansonnettes, genre +essentiellement français. L'élève d'Alfort, savant naturaliste, me fit +observer que les bêtes à bon Dieu avaient des ailes, ce qui enlevait +toute vraisemblance à mon affabulation. Ferrouillat cadet prétendait +avoir lu tout cela quelque part. «Ne les écoute pas, me dit Jacques à +voix basse, c'est un chef-d'oeuvre.» Pierrotte, lui, ne disait rien; il +paraissait très occupé. Peut-être le brave homme, assis à côté de sa +fille tout le temps de la lecture, avait-il senti trembler dans ses +mains une petite main trop impressionnable ou surpris au passage +un regard noir enflammé; toujours est-il que ce jour-là Pierrotte +avait--c'est bien le cas de le dire--un air fort singulier, qu'il resta +collé tout le soir au canezou de sa demoiselle, que je ne pus dire un +seul mot aux yeux noirs, et que je me retirai de très bonne heure, sans +vouloir entendre une chansonnette nouvelle du membre du Caveau, qui ne +me le pardonna jamais. + +Deux jours après cette lecture mémorable, je reçus de Mlle Pierrotte un +billet aussi court qu'éloquent: «Venez vite, mon père sait tout.» Et +plus bas, mes chers yeux noirs avaient signé: «Je vous aime.» + +Je fus un peu troublé, je l'avoue, par cette grosse nouvelle. Depuis +deux jours, je courais les éditeurs avec mon manuscrit, et je m'occupais +beaucoup moins des yeux noirs que de mon poème. Puis l'idée d'une +explication avec ce gros Cévenol de Pierrotte ne me souriait guère... +Aussi, malgré le pressant appel des yeux noirs, je restai quelque temps +sans retourner _là-bas_, me disant à moi-même pour me rassurer sur mes +intentions: «Quand j'aurai vendu mon poème.» Malheureusement je ne le +vendis pas. + +En ce temps-là--je ne sais pas si c'est encore la même chose +aujourd'hui--, MM. les éditeurs étaient des gens très doux, très polis, +très généreux, très accueillants; mais ils avaient un défaut capital: on +ne les trouvait jamais chez eux. Comme certaines étoiles trop menues qui +ne se révèlent qu'aux grosses lunettes de l'Observatoire, ces messieurs +n'étaient pas visibles pour la foule. N'importe l'heure où vous +arriviez, on vous disait toujours de revenir... Dieu! que j'en ai couru +de ces boutiques! que j'en ai tourné de ces boutons de portes vitrées! +que j'en ai fait de ces stations aux devantures des libraires, à me +dire, le coeur battant: «Entrerai-je? n'entrerai-je pas?» A l'intérieur, +il faisait chaud. Cela sentait le livre neuf. C'était plein de petits +hommes chauves, très affairés, qui vous répondaient de derrière un +comptoir, du haut d'une échelle double. Quant à l'éditeur, invisible... +Chaque soir, je revenais à la maison, triste, las, énervé. «Courage! me +disait Jacques, tu seras plus heureux demain.» Et, le lendemain, je me +remettais en campagne, armé de mon manuscrit! De jour en jour, je le +sentais devenir plus pesant, plus incommode. D'abord je le portais sous +mon bras, fièrement, comme un parapluie neuf; mais à la fin j'en +avais honte, et je le mettais dans ma poitrine, avec ma redingote +soigneusement boutonnée par-dessus. + +Huit jours se passèrent ainsi. Le dimanche arriva. Jacques, selon sa +coutume, alla dîner chez Pierrotte; mais il y alla seul. J'étais si +las de ma chasse aux étoiles invisibles, que je restai couché tout le +jour... Le soir, en rentrant, il vint s'asseoir au bord de mon lit et me +gronda doucement: + +«Ecoute, Daniel! tu as bien tort de ne pas aller _là-bas_. Les yeux +noirs pleurent, se désolent; ils meurent de ne pas te voir... Nous avons +parlé de toi toute la soirée... Ah! brigand, comme elle t'aime!» + +La pauvre mère Jacques avait les larmes aux yeux en disant cela. + +«Et Pierrotte? demandai-je timidement. Pierrotte, qu'est-ce qu'il +dit?... + +--Rien... Il a seulement paru très étonné de ne pas te voir... Il faut y +aller, mon Daniel; tu iras, n'est-ce pas? + +--Dès demain, Jacques; je te le promets.» + +Pendant que nous causions, Coucou-Blanc, qui venait de rentrer +chez elle, entama son interminable chanson... _Tolocototignan! +tolocototignan!_... Jacques se mit à rire: «Tu ne sais pas, me dit-il +à voix basse, les yeux noirs sont jaloux de notre voisine. Ils croient +qu'elle est leur rivale... J'ai eu beau dire ce qu'il en était, on n'a +pas voulu m'entendre... Les yeux noirs jaloux de Coucou-Blanc! c'est +drôle, n'est-ce pas?» Je fis semblant de rire comme lui; mais, dans +moi-même, j'étais plein de honte en songeant que c'était bien ma faute +si les yeux noirs étaient jaloux de Coucou-Blanc. + +Le lendemain, dans l'après-midi, je m'en allai passage du Saumon. +J'aurais voulu monter tout droit au quatrième et parler aux yeux noirs +avant de voir Pierrotte; mais le Cévenol me guettait à la porte du +passage, et je ne pus l'éviter. Il fallut entrer dans la boutique et +m'asseoir à côté de lui, derrière le comptoir. De temps en temps, un +petit air de flûte nous arrivait discrètement de l'arrière-magasin. + +«Monsieur Daniel, me dit le Cévenol avec une assurance de langage et une +facilité d'élocution que je ne lui avais jamais connues, ce que je veux +savoir de vous est très simple, et je n'irai pas par quatre chemins. +C'est bien le cas de le dire... la petite vous aime d'amour... Est-ce +que vous l'aimez vraiment, vous aussi? + +--De toute mon âme, monsieur Pierrotte. + +--Alors, tout va bien. Voici ce que j'ai à vous proposer... Vous êtes +trop jeune et la petite aussi pour songer à vous marier d'ici trois ans. +C'est donc trois années que vous avez devant vous pour vous faire une +position... Je ne sais pas si vous comptez rester toujours dans le +commerce des papillons bleus; mais je sais bien ce que je ferais à +votre place... C'est bien le cas de le dire, je planterais là mes +historiettes, j'entrerais dans l'ancienne maison Lalouette, je me +mettrais au courant du petit train-train de la porcelaine, et je +m'arrangerais pour que, dans trois ans, Pierrotte qui devient vieux, pût +trouver en moi un associé en même temps qu'un gendre... Hein? Qu'est-ce +que vous dites de ça, compère?» + +Là-dessus, Pierrotte m'envoya un grand coup de coude et se mit à rire, +mais à rire... Bien sûr, qu'il croyait me combler de joie, le pauvre +homme, en m'offrant de vendre de la porcelaine à ses côtés. Je n'eus pas +le courage de me fâcher, pas même celui de répondre; j'étais atterré... + +Les assiettes, les verres peints, les globes d'albâtre, tout dansait +autour de moi. Sur une étagère, en face du comptoir, des bergers et +des bergères, en biscuit de couleurs tendres, me regardaient d'un air +narquois et semblaient me dire en brandissant leurs houlettes: «Tu +vendras de la porcelaine!» Un peu plus loin, les magots chinois en robes +violettes remuaient leurs caboches vénérables, comme pour approuver +ce qu'avaient dit les bergers: «Oui... oui... tu vendras de la +porcelaine!...» Et là-bas, dans le fond, la flûte ironique et sournoise +sifflotait doucement: «Tu vendras de la porcelaine... tu vendras de la +porcelaine...» C'était à devenir fou. + +Pierrotte crut que l'émotion et la joie m'avaient coupé la parole. + +«Nous causerons de cela ce soir, me dit-il pour me donner le loisir de +me remettre... Maintenant, montez vers la petite... C'est bien le cas de +le dire... le temps doit lui sembler long.» + +Je montai vers la petite, que je trouvai installée dans le salon +jonquille, à broder ses éternelles pantoufles en compagnie de la dame de +grand mérite... Que ma chère Camille me pardonne! jamais Mlle Pierrotte +ne me parut si Pierrotte que ce jour-là; jamais sa façon tranquille de +tirer l'aiguille et de compter ses points à haute voix ne me causa tant +d'irritation. Avec ses petits doigts rouges, sa joue en fleur, son air +paisible, elle ressemblait à une de ces bergères en biscuit colorié qui +venaient de me crier d'une façon si impertinente: «Tu vendras de la +porcelaine!» Par bonheur, les yeux noirs étaient là, eux aussi, un peu +voilés, un peu mélancoliques, mais si naïvement joyeux de me revoir +que je me sentis tout ému. Cela ne dura pas longtemps. Presque sur mes +talons, Pierrotte fit son entrée. Sans doute il n'avait plus autant de +confiance dans la dame de grand mérite. + +A partir de ce moment, les yeux noirs disparurent et sur toute la +ligne la porcelaine triompha. Pierrotte était très gai, très bavard, +insupportable: les «c'est bien le cas de le dire» pleuvaient plus drus +que giboulée. Dîner bruyant, beaucoup trop long... En sortant de table, +Pierrotte me prit à part pour me rappeler sa proposition. J'avais eu +le temps de me remettre, et je lui dis avec assez de sang-froid que la +chose demandait réflexion et que je lui répondrais dans un mois. + +Le Cévenol fut certainement très étonné de mon peu d'empressement à +accepter ses offres, mais il eut le bon goût de n'en rien laisser +paraître. + +«C'est entendu, me dit-il, dans un mois.» Et il ne fut plus question +de rien... N'importe! le coup était porté. Pendant toute la soirée, le +sinistre et fatal «Tu vendras de la porcelaine» retentit à mon oreille. +Je l'entendais dans le grignotement de la tête d'oiseau qui venait +d'entrer avec Mme Lalouette et s'était installé au coin du piano, je +l'entendais dans les roulades du joueur de flûte, dans la _Rêverie de +Rosellen_ que Mlle Pierrotte ne manqua pas de jouer; je le lisais dans +les gestes de toutes ces marionnettes bourgeoises, dans la coupe de +leurs vêtements, dans le dessin de la tapisserie, dans l'allégorie de la +pendule--Vénus cueillant une rose d'où s'envole un Amour dédoré--, dans +la forme des meubles, dans les moindres détails de cet affreux salon +jonquille où les mêmes gens disaient tous les soirs les mêmes choses, où +le même piano jouait tous les soirs la même rêverie, et que l'uniformité +de ses soirées faisait ressembler à un tableau à musique. Le salon +jonquille, un tableau à musique!... Où vous cachiez-vous donc, beaux +yeux noirs?... + +Lorsque au retour de cette ennuyeuse soirée, je racontai à ma mère +Jacques les propositions de Pierrotte, il en fut encore plus indigné que +moi: + +«Daniel Eyssette, marchand de porcelaine!... Par exemple, je voudrais +bien voir cela! disait le brave garçon, tout rouge de colère... C'est +comme si on proposait à Lamartine de vendre des paquets d'allumettes, ou +à Sainte-Beuve de débiter des petits balais de crin... Vieille bête de +Pierrotte, va!... Après tout, il ne faut pas lui en vouloir; il ne sait +pas, ce pauvre homme. Quand il verra le succès de ton livre et les +journaux tout remplis de toi, il changera joliment de gamme. + +--Sans doute, Jacques; mais pour que les journaux parlent de moi, il +faut que mon livre paraisse, et je vois bien qu'il ne paraîtra pas... +Pourquoi?... Mais, mon cher, parce que je ne peux pas mettre la main sur +un éditeur et que ces gens-là ne sont jamais chez eux pour les poètes. +Le grand Baghavat lui-même est obligé d'imprimer ses vers à ses frais. + +--Eh bien, nous ferons comme lui, dit Jacques en frappant du poing sur +la table; nous imprimerons à nos frais.» + +Je le regarde avec stupéfaction: + +«A nos frais... + +--Oui, mon petit, à nos frais... Tout juste, le marquis fait imprimer +en ce moment le premier volume de ses mémoires... Je vois son imprimeur +tous les jours... C'est un Alsacien qui a le nez rouge et l'air bon +enfant. Je suis sûr qu'il nous fera crédit... Pardieu! nous le paierons, +à mesure que ton volume se vendra... Allons! voilà qui est dit; dès +demain je vais voir mon homme.» + +Effectivement Jacques, le lendemain, va trouver l'imprimeur et revient +enchanté: «C'est fait, me dit-il d'un air de triomphe; on met ton +livre à l'impression demain. Cela nous coûtera neuf cents francs, une +bagatelle. Je ferai des billets de trois cents francs, payables de trois +en trois mois. Maintenant, suis bien mon raisonnement. Nous vendons le +volume trois francs, nous tirons à mille exemplaires; c'est donc trois +mille francs que ton livre doit nous rapporter... tu m'entends bien, +trois mille francs. Là-dessus, nous payons l'imprimeur, plus la remise +d'un franc par exemplaire aux libraires qui vendront l'ouvrage, plus +l'envoi aux journalistes... Il nous restera, clair comme de l'eau de +roche, un bénéfice de onze cents francs. Hein? C'est joli pour un +début...» + +Si c'était joli, je crois bien!... Plus de chasse aux étoiles +invisibles, plus de stations humiliantes aux portes des librairies, +et par-dessus le marché onze cents francs à mettre de côté pour la +reconstruction du foyer... Aussi quelle joie, ce jour-là, dans le +clocher de Saint-Germain! Que de projets, que de rêves! Et puis les +jours suivants, que de petits bonheurs savourés goutte à goutte, aller +à l'imprimerie; corriger les épreuves, discuter la couleur de la +couverture, voir le papier sortir tout humide de la presse avec vos +pensées imprimées dessus, courir deux fois, trois fois chez le brocheur, +et revenir enfin avec le premier exemplaire qu'on ouvre en tremblant du +bout des doigts... Dites! est-il rien de plus délicieux au monde? + +Pensez que le premier exemplaire de _La Comédie pastorale_ revenait de +droit aux yeux noirs. Je le leur portai le soir même, accompagné de la +mère Jacques qui voulait jouir de mon triomphe. Nous fîmes notre entrée +dans le salon jonquille, fiers et radieux. Tout le monde était là. + +«Monsieur Pierrotte, dis-je au Cévenol, permettez-moi d'offrir ma +première oeuvre à Camille.» Et je mis mon volume dans une chère petite +main qui frémissait de plaisir. Oh! si vous aviez vu le joli merci que +les yeux noirs m'envoyèrent, et comme ils resplendissaient en lisant +mon nom sur la couverture. Pierrotte était moins enthousiasmé, lui. Je +l'entendis demander à Jacques combien un volume comme cela pouvait me +rapporter: + +«Onze cents francs», répondit Jacques avec assurance. + +Là-dessus, ils se mirent à causer longuement, à voix basse, mais je ne +les écoutai pas. J'étais tout à la joie de voir les yeux noirs abaisser +leurs grands cils de soie sur les pages de mon livre et les relever vers +moi avec admiration... Mon livre! les yeux noirs! deux bonheurs que je +devais à ma mère Jacques... + +Ce soir-là, avant de rentrer, nous allâmes rôder dans les galeries de +l'Odéon pour juger de l'effet que _La Comédie pastorale_ faisait à +l'étalage des librairies. + +«Attends-moi, me dit Jacques; je vais voir combien on en a vendu.» + +Je l'attendis en me promenant de long en large, regardant du coin de +l'oeil certaine couverture verte à filets noirs qui s'épanouissait au +milieu de la devanture. Jacques vint me rejoindre au bout d'un moment; +il était pâle d'émotion. + +--«Mon cher, me dit-il, on en a déjà vendu un. C'est de bon augure...» + +Je lui serrai la main silencieusement. J'étais trop ému pour parler; +mais, à part moi, je me disais: «Il y a quelqu'un à Paris qui vient de +tirer trois francs de sa bourse pour acheter cette production de ton +cerveau, quelqu'un qui te lit, qui te juge... Quel est ce quelqu'un? Je +voudrais bien le connaître...» Hélas! pour mon malheur, j'allais bientôt +le connaître, ce terrible quelqu'un. + +Le lendemain de l'apparition de mon volume, j'étais en train de +déjeuner à table d'hôte à côté du farouche penseur, quand Jacques, très +essoufflé, se précipita dans la salle: + +«Grande nouvelle! me dit-il en m'entraînant dehors; je pars ce soir, à +sept heures, avec le marquis... Nous allons à Nice voir sa soeur, qui +est mourante... Peut-être resterons-nous longtemps... Ne t'inquiète pas +de ta vie... Le marquis double mes appointements. Je pourrai t'envoyer +cent francs par mois... Eh bien, qu'as-tu? Te voilà tout pâle. Voyons! +Daniel, pas d'enfantillage. Rentre là-dedans, achève de déjeuner et bois +une demi-bordeaux, afin de te donner du courage. Moi, je cours dire +adieu à Pierrotte, prévenir l'imprimeur, faire porter les exemplaires +aux journalistes... Je n'ai pas une minute... Rendez-vous à la maison à +cinq heures.» + +Je le regardai descendre la rue Saint-Benoît à grandes enjambées, puis +je rentrai dans le restaurant; mais je ne pus rien manger ni boire, et +c'est le penseur qui vida la demi-bordeaux. L'idée que dans quelques +heures ma mère Jacques serait loin m'étreignait le coeur. J'avais beau +songer à mon livre, aux yeux noirs, rien ne pouvait me distraire de +cette pensée que Jacques allait partir et que je resterais seul, tout +seul dans Paris, maître de moi-même et responsable de toutes mes +actions. + +Il me rejoignit à l'heure dite. Quoique très ému lui-même, il affecta +jusqu'au dernier moment la plus grande gaieté. Jusqu'au dernier moment +aussi il me montra la générosité de son âme et l'ardeur admirable qu'il +mettait à m'aimer. Il ne songeait qu'à moi, à mon bien-être, à ma vie. +Sous prétexte de faire sa malle, il inspectait mon linge, mes vêtements: + +«Tes chemises sont dans ce coin, vois-tu, Daniel... tes mouchoirs à +côté, derrière les cravates.» + +Comme je lui disais: + +«Ce n'est pas ta malle que tu fais, Jacques; c'est mon armoire...» + +Armoire et malle, quand tout fut prêt, on envoya chercher une voiture, +et nous partîmes pour la gare. En route, Jacques me faisait ses +recommandations. Il y en avait de tout genre: + +«Écris-moi souvent... Tous les articles qui paraîtront sur ton volume, +envoie-les-moi, surtout celui de Gustave Planche. Je ferai un cahier +cartonné et je les collerai tous dedans. Ce sera le livre d'or de la +famille Eyssette... A propos, tu sais que la blanchisseuse vient le +mardi... Surtout ne te laisse pas éblouir par le succès... Il est clair +que tu vas en avoir un très grand, et c'est fort dangereux, les +succès parisiens. Heureusement que Camille sera là pour te garder des +tentations... Sur toute chose, mon Daniel, ce que je te demande, c'est +d'aller souvent là-bas et de ne pas faire pleurer les yeux noirs.» + +A ce moment nous passions devant le Jardin des plantes. Jacques se mit à +rire. + +«Te rappelles-tu, me dit-il, que nous avons passé ici une nuit, il y +a quatre ou cinq mois?... Hein?... Quelle différence entre le Daniel +d'alors et celui d'aujourd'hui... Ah! tu as joliment fait du chemin en +quatre mois!...» + +C'est qu'il le croyait vraiment, mon brave Jacques, que j'avais fait +beaucoup de chemin; et moi aussi, pauvre niais, j'en étais convaincu. + +Nous arrivâmes à la gare. Le marquis s'y trouvait déjà. Je vis de loin +ce drôle de petit homme, avec sa tête de hérisson blanc, sautillant de +long en large dans une salle d'attente. + +«Vite, vite, adieu!» me dit Jacques. En prenant ma tête dans ses larges +mains, il m'embrassa trois ou quatre fois de toutes ses forces, puis +courut rejoindre son bourreau. + +En le voyant disparaître, j'éprouvai une singulière sensation. + +Je me trouvai tout à coup plus petit, plus chétif, plus timide, plus +enfant, comme si mon frère, en s'en allant, m'avait emporté la moelle +de mes os, ma force, mon audace et la moitié de ma taille. La foule qui +m'entourait me faisait peur. J'étais redevenu le petit Chose... + +La nuit tombait. Lentement, par le plus long chemin, par les quais les +plus déserts, le petit Chose regagna son clocher. L'idée de se retrouver +dans cette chambre vide l'attristait horriblement. Il aurait voulu +rester dehors jusqu'au matin. Pourtant il fallait rentrer. + +En passant devant la loge, le portier lui cria: + +«Monsieur Eyssette, une lettre!...» + +C'était un petit billet, élégant, parfumé, satiné; écriture de femme +plus fine, plus féline que celle des yeux noirs... De qui cela pouvait +bien être?... Vivement il rompit le cachet, et lut dans l'escalier à la +lueur du gaz: + + «Monsieur mon voisin, + + «_La Comédie pastorale_ est depuis hier sur ma table; + mais il y manque une dédicace. Vous seriez bien aimable + de venir la mettre ce soir, en prenant une tasse de thé... + Vous savez! c'est entre artistes. + + «IRMA BOREL.» + + Et plus bas: + + «_La dame du premier._» + +La dame du premier!... Quand le petit Chose lut cette signature, un +grand frisson lui courut par tout le corps. Il la revit telle qu'elle +lui était apparue un matin, descendant l'escalier dans un tourbillon de +velours, belle, froide, imposante, avec sa petite cicatrice blanche au +coin de la lèvre. Et de songer qu'une femme pareille avait acheté son +volume, son coeur bondissait d'orgueil. + +Il resta là un moment, dans l'escalier, la lettre à la main, se +demandant s'il monterait chez lui ou s'il s'arrêterait au premier étage; +puis, tout à coup, la recommandation de Jacques lui revint à la mémoire: +«Surtout, Daniel, ne fais pas pleurer les yeux noirs.» Un secret +pressentiment l'avertit que s'il allait chez la dame du premier, les +yeux noirs pleureraient, et Jacques aurait de la peine. Alors, il mit +résolument la lettre dans sa poche, le petit Chose, et il se dit: «Je +n'irai pas.» + + + +X + +IRMA BOREL + +C'est Coucou-Blanc qui vint lui ouvrir.--Car ai-je besoin de vous le +dire! cinq minutes après s'être juré qu'il n'irait pas, ce vaniteux +petit Chose sonnait à la porte d'Irma Borel.--En le voyant, l'horrible +Négresse grimaça un sourire d'ogre en belle humeur et lui fit un signe: +«Venez!» de sa grosse main luisante et noire. Après avoir traversé deux +ou trois salons très pompeux, ils s'arrêtèrent devant une petite porte +mystérieuse, à travers laquelle on entendait--aux trois quarts étouffés +par l'épaisseur des tentures--des cris rauques, des sanglots, des +imprécations, des rires convulsifs. La Négresse frappa, et, sans +attendre qu'on lui eût répondu, introduisit le petit Chose. + +Seule, dans un riche boudoir capitonné de soie mauve et tout ruisselant +de lumière, Irma Borel marchait à grands pas en déclamant. Un large +peignoir bleu de ciel, couvert de guipures, flottait autour d'elle +comme une nuée. Une des manches du peignoir, relevée jusqu'à l'épaule, +laissait voir un bras de neige d'une incomparable pureté, brandissant, +en guise de poignard, un coupe-papier de nacre. L'autre main, noyée dans +la guipure, tenait un livre ouvert... + +Le petit Chose s'arrêta, ébloui. Jamais la dame du premier ne lui +avait paru si belle. D'abord elle était moins pâle qu'à leur première +rencontre. Fraîche et rose, au contraire, mais d'un rose un peu voilé, +elle avait l'air, ce jour-là, d'une jolie fleur d'amandier, et la petite +cicatrice blanche du coin de la lèvre en paraissait d'autant plus +blanche. Puis ses cheveux, qu'il n'avait pas pu voir la première fois, +l'embellissaient encore, en adoucissant ce que son visage avait d'un peu +fier et de presque dur. C'étaient des cheveux blonds, d'un blond +cendré, d'un blond de poudre, et il y en avait, et ils étaient fins, un +brouillard d'or autour de la tête. + +Quand elle vit le petit Chose, la dame coupa net à sa déclamation. Elle +jeta sur un divan derrière elle son couteau de nacre et son livre, +ramena par un geste adorable la manche de son peignoir, et vint à son +visiteur la main cavalièrement tendue. + +«Bonjour, mon voisin! lui dit-elle avec un gentil sourire; vous +me surprenez en pleines fureurs tragiques! j'apprends le rôle de +Clytemnestre... C'est empoignant, n'est-ce pas?» + +Elle le fit asseoir sur un divan à côté d'elle, et la conversation +s'engagea. + +«Vous vous occupez d'art dramatique, madame? (Il n'osa pas dire «ma +voisine».) + +--Oh! vous savez, une fantaisie... comme je me suis occupée de sculpture +et de musique... Pourtant, cette fois, je crois que je suis bien +mordue... Je vais débuter au Théâtre-Français...» + +A ce moment, un énorme oiseau à huppe jaune vint, avec un grand bruit +d'ailes, s'abattre sur la tête frisée du petit Chose. + +«N'ayez pas peur, dit la dame en riant de son air effaré, c'est mon +kakatoès... une brave bête que j'ai ramenée des îles Marquises.» + +Elle prit l'oiseau, le caressa, lui dit deux ou trois mots d'espagnol +et le rapporta sur un perchoir doré à l'autre bout du salon... Le +petit Chose ouvrait de grands yeux. La Négresse, le kakatoès, le +Théâtre-Français, les îles Marquises... + +«Quelle femme singulière!» se disait-il avec admiration. + +La dame revint s'asseoir à côté de lui; et la conversation continua. _La +Comédie pastorale_ en fit d'abord tous les frais. La dame l'avait lue et +relue plusieurs fois depuis la veille; elle en savait des vers par coeur +et les déclamait avec enthousiasme. Jamais la vanité du petit Chose ne +s'était trouvée à pareille fête. On voulait savoir son âge, son pays, +comment il vivait, s'il allait dans le monde, s'il était amoureux.... A +toutes ces questions, il répondait avec la plus grande candeur; si bien +qu'au bout d'une heure la dame du premier connaissait à fond la mère +Jacques, l'histoire de la maison Eyssette et ce pauvre foyer que les +enfants avaient juré de reconstruire. Par exemple, pas un mot de Mlle +Pierrotte. Il fut seulement parlé d'une jeune personne du grand monde +qui mourait d'amour pour le petit Chose, et d'un père barbare--pauvre +Pierrotte!--qui contrariait leur passion. + +Au milieu de ces confidences, quelqu'un entra dans le salon. C'était +un vieux sculpteur à crinière blanche, qui avait donné des leçons à la +dame, au temps où elle sculptait. + +«Je parie, lui dit-il à demi-voix en regardant le petit Chose d'un oeil +plein de malice, je parie que c'est votre corailleur napolitain. + +--Tout juste, fit-elle en riant; en se tournant vers le corailleur +qui semblait fort surpris de s'entendre désigner ainsi: vous ne +vous souvenez pas, lui dit-elle, d'un matin où nous nous sommes +rencontrés?... Vous alliez le cou nu, la poitrine ouverte, les cheveux +en désordre, votre cruche de grès à la main... je crus revoir un de ces +petits pêcheurs de corail qu'on rencontre dans la baie de Naples.... Et +le soir, j'en parlai à mes amis; mais nous ne nous doutions guère alors +que le petit corailleur était un grand poète, et qu'au fond de cette +cruche de grès, il y avait _La Comédie pastorale_.» + +Je vous demande si le petit Chose était ravi de s'entendre traiter avec +une admiration respectueuse. Pendant qu'il s'inclinait et souriait d'un +air modeste, Coucou-Blanc introduisit un nouveau visiteur, qui n'était +autre que le grand Baghavat, le poète indien de la table d'hôte. +Baghavat, en entrant, alla droit à la dame et lui tendit un livre à +couverture verte. + +«Je vous rapporte vos papillons, dit-il. Quelle drôle de +littérature!...» + +Un geste de la dame l'arrêta net. Il comprit que l'auteur était là et +regarda de son côté avec un sourire contraint. Il y eut un moment de +silence et de gêne, auquel l'arrivée d'un troisième personnage +vint faire une heureuse diversion. Celui-ci était le professeur de +déclamation; un affreux petit bossu, tête blême, perruque rousse, rire +aux dents moisies. Il paraît que, sans sa bosse, ce bossu-là eût été le +plus grand comédien de son époque; mais son infirmité ne lui permettant +pas de monter sur les planches, il se consolait en faisant des élèves et +en disant du mal de tous les comédiens du temps. + +Dès qu'il parut, la dame lui cria: + +«Avez-vous vu l'Israélite? Comment a-t-elle marché ce soir?» + +L'Israélite, c'était la grande tragédienne Rachel, alors au plus beau +moment de sa gloire. + +«Elle va de plus en plus mal, dit le professeur en haussant les +épaules... Cette fille n'a rien... C'est une grue, une vraie grue. + +--Une vraie grue», ajouta l'élève; et derrière elle les deux autres +répétèrent avec conviction: «Une vraie grue...» + +Un moment après on demanda à la dame de réciter quelque chose. + +Sans se faire prier, elle se leva, prit le coupe-papier de nacre, +retroussa la manche de son peignoir et se mit à déclamer. + +Bien, ou mal? Le petit Chose eût été fort empêché pour le dire. Ébloui +par ce beau bras de neige, fasciné par cette chevelure d'or qui +s'agitait frénétiquement, il regardait et n'écoutait pas. Quand la dame +eut fini, il applaudit plus fort que personne et déclara à son tour que +Rachel n'était qu'une grue, une vraie grue. + +Il en rêva toute la nuit de ce bras de neige et de ce brouillard d'or. +Puis, le jour venu, quand il voulut s'asseoir devant l'établi aux rimes, +le bras enchanté vint encore le tirer par la manche. Alors, ne pouvant +pas rimer, ne voulant pas sortir, il se mit à écrire à Jacques, et à lui +parler de la dame du premier. + +«Ah! mon ami, quelle femme! Elle sait tout, elle connaît tout. Elle a +fait des sonates, elle a fait des tableaux. Il y a sur sa cheminée une +jolie Colombine en terre cuite qui est son oeuvre. Depuis trois mois, +elle joue la tragédie, et elle la joue bien mieux que la fameuse +Rachel.--Il paraît décidément que cette Rachel n'est qu'une +grue.--Enfin, mon cher, une femme comme tu n'en as jamais rêvé. Elle a +tout vu, elle a été partout. Tout à coup elle vous dit: «Quand j'étais +à Saint-Pétersbourg...» puis, au bout d'un moment, elle vous apprend +qu'elle préfère la rade de Rio à celle de Naples. Elle a un kakatoès +qu'elle a ramené des îles Marquises, une Négresse qu'elle a prise en +passant à Port-au-Prince... Mais au fait, tu la connais, sa Négresse, +c'est notre voisine Coucou-Blanc. Malgré son air féroce, cette +Coucou-Blanc est une excellente fille, tranquille, discrète, dévouée, et +ne parlant jamais que par proverbes comme le bon Sancho. Quand les gens +de la maison veulent lui tirer les vers du nez à propos de sa maîtresse, +si elle est mariée, s'il y a un M. Borel quelque part, si elle est aussi +riche qu'on le dit, Coucou-Blanc répond dans son patois: _Zaffai cabrite +pas zaffai mouton_ (les affaires du chevreau ne sont pas celles du +mouton); ou bien encore: _C'est soulié qui connaît si bas tini trou_ +(c'est le soulier qui connaît si les bas ont des trous). Elle en a comme +cela une centaine, et les indiscrets n'ont jamais le dernier mot avec +elle... A propos, sais-tu qui j'ai rencontré chez la dame du premier?... +Le poète hindou de la table d'hôte, le grand Baghavat lui-même. Il a +l'air d'en être fort épris, et lui fait de beaux poèmes où il la compare +tour à tour à un condor, un lotus ou un buffle; mais la dame ne fait pas +grand cas de ses hommages. D'ailleurs elle doit y être habituée: tous +les artistes qui viennent chez elle--et je te réponds qu'il y en a des +plus fameux--en sont amoureux. + +«Elle est si belle, si étrangement belle!... En vérité, j'aurais craint +pour mon coeur, s'il n'était déjà pris. Heureusement que les yeux noirs +sont là pour me défendre. Chers yeux noirs! j'irai passer la soirée +avec eux aujourd'hui, et nous parlerons de vous tout le temps, ma mère +Jacques.» + +Comme le petit Chose achevait cette lettre, on frappa doucement à la +porte. C'était la dame du premier qui lui envoyait, par Coucou-Blanc, +une invitation pour venir, au Théâtre-Français, entendre la grue dans sa +loge. Il aurait accepté de bon coeur, mais il songea qu'il n'avait pas +d'habit et fut obligé de dire non. Cela le mit de fort méchante humeur. +«Jacques aurait dû me faire faire un habit, se disait-il... C'est +indispensable... Quand les articles paraîtront, il faudra que j'aille +remercier les journalistes... Comment faire si je n'ai pas d'habit?...» +Le soir, il alla au passage du Saumon; mais cette visite ne l'égaya pas. +Le Cévenol riait fort; Mlle Pierrotte était trop brune. Les yeux noirs +avaient beau lui faire signe et lui dire doucement: «Aimez-moi!» dans la +langue mystique des étoiles, l'ingrat ne voulait rien entendre. Après +dîner, quand les Lalouette arrivèrent, il s'installa triste et maussade +dans un coin, et tandis que le tableau à musique jouait ses petits airs, +il se figurait Irma Borel trônant dans une loge découverte, les bras +de neige jouant de l'éventail, le brouillard d'or scintillant sous les +lumières de la salle. «Comme j'aurais honte si elle me voyait ici!» +songeait-il. + +Plusieurs jours se passèrent sans nouveaux incidents. Irma Borel ne +donnait plus signe de vie. Entre le premier et le cinquième étage, les +relations semblaient interrompues. Toutes les nuits, le petit Chose, +assis à son établi, entendait entrer la victoria de la dame, et, sans +qu'il y prît garde, le roulement sourd de la voiture, le «Porte, s'il +vous plaît» du cocher, le faisaient tressaillir. Même il ne pouvait pas +entendre sans émotion la Négresse remonter chez elle; s'il avait osé, il +serait allé lui demander des nouvelles de sa maîtresse.... Malgré tout, +cependant, les yeux noirs étaient encore maîtres de la place. Le petit +Chose passait de longues heures auprès d'eux. Le reste du temps, il +s'enfermait chez lui pour chercher des rimes, au grand ébahissement des +moineaux, qui venaient le voir de tous les toits à la ronde, car les +moineaux du pays latin sont comme la dame de grand mérite et se font de +drôles d'idées sur les mansardes d'étudiants. En revanche, les cloches +de Saint-Germain--les pauvres cloches vouées au Seigneur et cloîtrées +toute leur vie comme des Carmélites--se réjouissaient de voir leur +ami le petit Chose éternellement assis devant sa table; et, pour +l'encourager, elles lui faisaient grande musique. + +Sur ces entrefaites, on reçut des nouvelles de Jacques. Il était +installé à Nice et donnait force détails sur son installation.... «Le +beau pays, mon Daniel, et comme cette mer qui est là sous mes fenêtres +t'inspirerait! Moi, je n'en jouis guère! je ne sors jamais.... Le +marquis dicte tout le jour. Diable d'homme, va! Quelquefois, entre deux +phrases, je lève la tête, je vois une petite voile rouge à l'horizon, +puis tout de suite le nez sur mon papier.... Mlle d'Hacqueville est +toujours bien malade.... Je l'entends au-dessus de nous qui tousse, qui +tousse.... Moi-même, à peine débarqué, j'ai attrapé un gros rhume qui ne +veut pas finir....» + +Un peu plus loin, parlant de la dame du premier, Jacques disait: + +«....Si tu m'en crois, tu ne retourneras pas chez cette femme. Elle est +trop compliquée pour toi; et même, faut-il te le dire? je flaire en elle +une aventurière.... Tiens! j'ai vu hier dans le port un brick hollandais +qui venait de faire un voyage autour du monde et qui rentrait avec des +mâts japonais, des espars du Chili, un équipage bariolé comme une +carte géographique.... Eh bien, mon cher, je trouve que ton Irma Borel +ressemble à ce navire. Bon pour un brick d'avoir beaucoup voyagé, mais +pour une femme, c'est différent. En général, celles qui ont vu tant de +pays en font beaucoup voir aux autres.... Méfie-toi, Daniel, méfie-toi! +et surtout, je t'en conjure, ne fais pas pleurer les yeux noirs....» + +Ces derniers mots allèrent droit au coeur du petit Chose. La persistance +de Jacques à veiller sur le bonheur de celle qui n'avait pas voulu +l'aimer lui parut admirable. «Oh! non! Jacques, n'aie pas peur; je ne +la ferai pas pleurer», se dit-il, et tout de suite il prit la ferme +résolution de ne plus retourner chez la dame du premier.... Fiez-vous au +petit Chose pour les fermes résolutions. + +Ce soir-là, quand la victoria roula sous le porche, il y prit à +peine garde. La chanson de la Négresse ne lui causa pas non plus de +distraction. C'était une nuit de septembre, orageuse et lourde.... Il +travaillait, la porte entrouverte. Tout à coup, il crut entendre craquer +l'escalier de bois qui menait à sa chambre. Bientôt il distingua un +léger bruit de pas et le frôlement d'une robe. Quelqu'un montait, +c'était sûr... mais qui?... + +Coucou-Blanc était rentrée depuis longtemps.... Peut-être la dame du +premier qui venait parler à la Négresse.... + +A cette idée le petit Chose sentit son coeur battre avec violence; mais +il eut le courage de rester devant sa table.... Les pas approchaient +toujours. Arrivé sur le palier on s'arrêta.... Il y eut un moment de +silence; puis un léger coup frappé à la porte de la Négresse, qui ne +répondit pas. + +«C'est elle», se dit-il sans bouger de sa place. + +Tout à coup, une lumière parfumée se répandit dans la chambre. + +La porte cria, quelqu'un entrait. + +Alors, sans tourner la tête, le petit Chose demanda en tremblant: + +«Qui est là?» + + + +XI + +LE COEUR DE SUCRE + +Voilà deux mois que Jacques est parti, et il n'est pas encore au moment +de revenir. Mlle d'Hacqueville est morte. Le marquis, escorté de son +secrétaire, promène son deuil par toute l'Italie, sans interrompre d'un +seul jour la terrible dictée de ses mémoires. Jacques, surmené, trouve à +peine le temps d'écrire à son frère quelques lignes datées de Rome, de +Naples, de Pise, de Palerme. Mais, si le timbre de ces lettres varie +souvent, leur texte ne change guère.... «Travailles-tu?... Comment vont +les yeux noirs?... L'article de Gustave Planche a-t-il paru?... Es-tu +retourné chez Irma Borel?» A ces questions, toujours les mêmes, le petit +Chose répond invariablement qu'il travaille beaucoup, que la vente du +livre va très bien, les yeux noirs aussi; qu'il n'a pas revu Irma Borel, +ni entendu parler de Gustave Planche. + +Qu'y a-t-il de vrai dans tout cela?... Une dernière lettre, écrite +par le petit Chose en une nuit de fièvre, et de tempête, va nous +l'apprendre. + +«_Monsieur Jacques Eyssette à Pise._ + +«Dimanche soir, 10 heures. + +«Jacques, je t'ai menti. Depuis deux mois je ne fais que te mentir. Je +t'écris que je travaille, et depuis deux mois mon écritoire est à sec. +Je t'écris que la vente de mon livre va bien, et depuis deux mois on +n'en a pas vendu un exemplaire. Je t'écris que je ne revois plus Irma +Borel, et depuis deux mois je ne l'ai pas quittée. Quant aux yeux noirs, +hélas!... O Jacques, Jacques, pourquoi ne t'ai-je pas écouté? Pourquoi +suis-je retourné chez cette femme? + +«Tu avais raison, c'est une aventurière, rien de plus. D'abord, je la +croyais intelligente. Ce n'est pas vrai, tout ce qu'elle dit lui vient +de quelqu'un. Elle n'a pas de cervelle, pas d'entrailles. Elle est +fourbe, elle est cynique, elle est méchante. Dans ses accès de colère, +je l'ai vue rouer sa Négresse de coups de cravache, la jeter par terre, +la trépigner. Avec cela, une femme forte, qui ne croit ni à Dieu ni au +diable, mais qui accepte aveuglément les prédictions des somnambules et +du marc de café. Quant à son talent de tragédienne, elle a beau prendre +des leçons d'un avorton à bosse et passer toutes ses journées chez elle +avec des boules élastiques dans la bouche, je suis sûr qu'aucun +théâtre n'en voudra. Dans la vie privée, par exemple, c'est une fière +comédienne. + +«Comment j'étais tombé dans les griffes de cette créature, moi qui aime +tant ce qui est bon et ce qui est simple, je n'en sais vraiment rien, +mon pauvre Jacques; mais ce que je puis te jurer, c'est que je lui ai +échappé et que maintenant tout est fini, fini, fini.... Si tu savais +comme j'étais lâche et ce qu'elle faisait de moi!... Je lui avais +raconté toute mon histoire: je lui parlais de toi, de notre mère, des +yeux noirs. C'est à mourir de honte, je te dis.... Je lui avais donné +tout mon coeur, je lui avais livré toute ma vie; mais de sa vie à elle, +jamais elle n'avait rien voulu me livrer. Je ne sais pas qui elle est, +je ne sais pas d'où elle vient. Un jour je lui ai demandé si elle avait +été mariée, elle s'est mise à rire. Tu sais, cette petite cicatrice +qu'elle a sur la lèvre, c'est un coup de couteau qu'elle a reçu là-bas +dans son pays, à Cuba. J'ai voulu savoir qui lui avait fait cela. Elle +m'a répondu très simplement: «Un Espagnol nommé Pacheco», et pas un mot +de plus.... C'est bête, n'est-ce pas? Est-ce que je le connais moi, +ce Pacheco? Est-ce qu'elle n'aurait pas dû me donner quelques +explications?... Un coup de couteau, ce n'est pas naturel, que diable! +Mais voilà... les artistes qui l'entourent lui ont fait un renom de +femme étrange, et elle tient à sa réputation.... Oh! ces artistes, mon +cher, je les exècre. Si tu savais ces gens-là, à force de vivre avec des +statues et des peintures, ils en arrivent à croire qu'il n'y a que cela +au monde. Ils vous parlent toujours de forme, de ligne, de couleur, +d'art grec, de Parthénon, de méplats, de mastoïdes. Ils regardent votre +nez, votre bras, votre menton. Ils cherchent si vous avez un type, du +galbe, du _caractère_; mais de ce qui bat dans nos poitrines, de nos +passions, de nos larmes, de nos angoisses, ils s'en soucient autant que +d'une chèvre morte. Moi, ces bonnes gens ont trouvé que ma tête avait du +caractère mais que ma poésie n'en avait pas du tout. Ils m'ont joliment +encouragé, va! + +«Au début de notre liaison, cette femme avait cru mettre la main sur un +petit prodige, un grand poète de mansarde:--m'a-t-elle assommé avec sa +mansarde! Plus tard, quand son cénacle lui a prouvé que je n'étais qu'un +imbécile, elle m'a gardé pour le caractère de ma tête. Ce caractère, il +faut te dire, variait selon les gens. Un de ses peintres, qui me voyait +le type italien, m'a fait poser pour un pifferaro; un autre, pour un +Algérien marchand de violettes; un autre.... Est-ce que je sais? Le plus +souvent, je posais chez elle, et, pour lui plaire, je devais garder tout +le jour mes oripeaux sur les épaules et figurer dans son salon, à côté +du kakatoès. Nous avons passé bien des heures ainsi, moi en Turc, fumant +de longues pipes dans un coin de sa chaise longue, elle à l'autre bout +de sa chaise, déclamant avec ses boules élastiques dans la bouche, et +s'interrompant de temps à autre pour me dire: «Quelle tête à caractère +vous avez, mon cher Dani-Dan!» Quand j'étais en Turc, elle m'appelait +Dani-Dan; quand j'étais en Italien, Danielo; jamais Daniel.... J'aurais +du reste l'honneur de figurer sous ces deux espèces à l'Exposition +prochaine de peinture: on verra sur le livret: «Jeune pifferaro, à Mme +Irma Borel.» «Jeune fellah, à Mme Irma Borel.» Et ce sera moi... quelle +honte! + +«Je m'arrête un moment, Jacques. Je vais ouvrir la fenêtre, et boire un +peu l'air de la nuit. J'étouffe... je n'y vois plus. + +«Onze heures. + +«L'air me fait du bien. En laissant la fenêtre ouverte, je puis +continuer à t'écrire. Il pleut, il fait noir, les cloches sonnent. Que +cette chambre est triste!... Chère petite chambre! Moi qui l'aimais tant +autrefois; maintenant je m'y ennuie. C'est _elle_ qui me l'a gâtée; elle +y est venue trop souvent. Tu comprends, elle m'avait là sous la main, +dans la maison; c'était commode. Oh! ce n'était plus la chambre du +travail.... + +«Que je fusse ou non chez moi, elle entrait à toute heure et fouillait +partout. Un soir, je la trouvai furetant dans un tiroir où je renferme +ce que j'ai de plus précieux au monde, les lettres de notre mère, les +tiennes, celles des yeux noirs; celles-ci dans une boite dorée que tu +dois connaître. Au moment où j'entrai, Irma Borel tenait cette boîte +et allait l'ouvrir. Je n'eus que le temps de m'élancer et de la lui +arracher des mains. + +«--Que faites-vous là?» lui criai-je indigné.... + +«Elle prit son air le plus tragique: + +«--J'ai respecté les lettres de votre mère; mais celles-ci +m'appartiennent, je les veux.... Rendez-moi cette boîte. + +«--Que voulez-vous en faire? + +«--Lire les lettres qu'elle contient.... + +«--Jamais, lui dis-je. Je ne connais rien de votre vie, et vous +connaissez tout de la mienne. + +«--Oh! Dani-Dan!--C'était le jour du Turc.--Oh! Dani-Dan, est-il +possible que vous me reprochiez cela? Est-ce que vous n'entrez pas chez +moi quand vous voulez? Est-ce que tous ceux qui viennent chez moi ne +vous sont pas connus?» + +«Tout en parlant, et de sa voix la plus câline, elle essayait de me +prendre la boîte. + +«--Eh bien! lui dis-je, puisqu'il en est ainsi, je vous permets de +l'ouvrir; mais à une condition.... + +«--Laquelle? + +«--Vous me direz où vous allez tous les matins de huit à dix heures.» + +«Elle devint pâle et me regarda droit dans les yeux.... Je ne lui avais +jamais parlé de cela. Ce n'est pas l'envie qui me manquait pourtant. +Cette mystérieuse sortie de tous les matins m'intriguait, m'inquiétait, +comme la cicatrice, comme le Pacheco et tout le train de cette existence +bizarre. J'aurais voulu savoir, mais en même temps j'avais peur +d'apprendre. Je sentais qu'il y avait là-dessous quelque mystère +d'infamie qui m'aurait obligé à fuir.... Ce jour-là, cependant, j'osai +l'interroger, comme tu vois. Cela la surprit beaucoup. Elle hésita un +moment, puis elle me dit avec effort, d'une voix sourde: + +«--Donnez-moi la boîte. Vous saurez tout.» + +«Alors, je lui donnai la boîte; Jacques, c'est infâme, N'est-ce pas? +Elle l'ouvrit en frémissant de plaisir et se mit à lire toutes les +lettres--il y en avait une vingtaine--, lentement, à demi-voix, sans +sauter une ligne. Cette histoire d'amour, fraîche et pudique, paraissait +l'intéresser beaucoup. Je la lui avais déjà racontée, mais à ma façon, +lui donnant les yeux noirs pour une jeune fille de la plus haute +noblesse, que ses parents refusaient de marier à ce petit plébéien de +Daniel Eyssette; tu reconnais bien là ma ridicule vanité. + +«De temps en temps, elle interrompait sa lecture pour dire: «Tiens! +c'est gentil, ça!» ou bien encore: «Oh! oh! pour une fille noble....» +Puis, à mesure qu'elle les avait lues, elle les approchait de la bougie +et les regardait brûler avec un rire méchant. Moi, je la laissais faire; +je voulais savoir où elle allait tous les matins de huit à dix.... + +«Or, parmi ces lettres, il y en avait une écrite sur du papier de la +maison Pierrotte, du papier à tête, avec trois petites assiettes vertes +dans le haut, et au-dessous: _Porcelaines et cristaux. Pierrotte, +successeur de Lalouette_... Pauvres yeux noirs! sans doute un jour, au +magasin, ils avaient éprouvé le besoin de m'écrire, et le premier papier +venu leur avait semblé bon.... Tu penses, quelle découverte pour la +tragédienne! Jusque-là elle avait cru à mon histoire de fille noble et +de parents grands seigneurs; mais quand elle en fut à cette lettre, elle +comprit tout et partit d'un grand éclat de rire: + +«--La voilà donc, cette jeune patricienne, cette perle du noble +faubourg... elle s'appelle Pierrotte et vend de la porcelaine au passage +du Saumon.... Ah! je comprends maintenant pourquoi vous ne vouliez pas +me donner la boîte.» Et elle riait, elle riait.... + +«Mon cher, je ne sais pas ce qui me prit; la honte, le dépit, la +rage.... Je n'y voyais plus. Je me jetai sur elle pour lui arracher les +lettres. Elle eut peur, fit un pas en arrière, et s'empêtrant dans sa +traîne, tomba avec un grand cri. Son horrible Négresse l'entendit de la +chambre à côté et accourut aussitôt, nue, noire, hideuse, décoiffée. Je +voulais l'empêcher d'entrer, mais d'un revers de sa grosse main huileuse +elle me cloua contre la muraille et se campa entre sa maîtresse et moi. + +«L'autre, pendant ce temps, s'était relevée et pleurait ou faisait +semblant. Tout en pleurant, elle continuait à fouiller dans la boîte: + +«--Tu ne sais pas, dit-elle à sa Négresse, tu ne sais pas pourquoi il +a voulu me battre?... Parce que j'ai découvert que sa demoiselle +noble n'est pas noble du tout, et qu'elle vend des assiettes dans un +passage.... + +«--Tout ça qui porte zéperons, pas maquignon, dit la vieille en forme de +sentence. + +«--Tiens, regarde, fit la tragédienne, regarde les gages d'amour que lui +donnait sa boutiquière.... Quatre crins de son chignon et un bouquet de +violettes d'un sou... Approche ta lampe, Coucou-Blanc.» «La Négresse +approcha sa lampe; les cheveux et les fleurs flambèrent en pétillant. Je +laissai faire; j'étais atterré. + +«--Oh! oh! qu'est-ce ceci? continua la tragédienne en dépliant un papier +de soie.... Une dent?... Non! ça a l'air d'être du sucre.... Ma foi, +oui.... c'est une sucrerie allégorique... un petit coeur en sucre.» + +«Hélas! un jour, à la foire des Prés-Saint-Gervais, les yeux noirs +avaient acheté ce petit coeur de sucre et me l'avaient donné en me +disant: + +«--Je vous donne mon coeur.» + +«La Négresse le regardait d'un oeil d'envie. + +«--Tu le veux! Coucou, lui cria la maîtresse.... Eh bien, attrape....» + +«Et elle le lui jeta dans la bouche comme à un chien.... C'est peut-être +ridicule; mais quand j'ai entendu le sucre craquer sous la meule de la +Négresse, j'ai frissonné des pieds à la tête. Il me semblait que c'était +le propre coeur des yeux noirs que ce monstre aux dents noires dévorait +si joyeusement. + +«Tu crois peut-être, mon pauvre Jacques, qu'après cela tout a été fini +entre nous? Eh bien, mon cher, si au lendemain de cette scène tu étais +entré chez Irma Borel, tu l'aurais trouvée répétant le rôle d'Hermione +avec son bossu, et, dans un coin, sur une natte, à côté du kakatoès, tu +aurais vu un jeune Turc accroupi, avec une grande pipe qui lui faisait +trois fois le tour du corps.... Quelle tête à caractère vous avez, mon +Dani-Dan! + +«Mais, au moins, diras-tu, pour prix de ton infamie, tu as su ce que tu +voulais savoir, et ce qu'_elle_ devenait tous les matins, de huit à dix? +Oui, Jacques, je l'ai su, mais ce matin seulement, à la suite d'une +scène terrible,--la dernière, par exemple,--que je vais te raconter.... +Mais, chut!... Quelqu'un monte.... Si c'était elle, si elle venait me +relancer encore?... C'est qu'elle en est bien capable, même après ce qui +s'est passé. Attends!... Je vais fermer la porte à double tour.... Elle +n'entrera pas, n'aie pas peur.... + +«Il ne faut pas qu'elle entre. + +«Minuit. + +«Ce n'est pas elle; c'était sa Négresse. Cela m'étonnait aussi; je +n'avais pas entendu rentrer sa voiture.... Coucou-Blanc vient de se +coucher. A travers la cloison, j'entends le glouglou de la bouteille et +l'horrible refrain... _tolocototignan_.... Maintenant elle ronfle; on +dirait le balancier d'une grosse horloge. + +«Voici comment ont fini nos tristes amours. + +«Il y a trois semaines à peu près, le bossu qui lui donne des leçons lui +déclara qu'elle était mûre pour les grands succès tragiques et qu'il +voulait la faire entendre ainsi que quelques autres de ses élèves. + +«Voilà ma tragédienne ravie.... Comme on n'a pas de théâtre sous la +main, on convient de changer en salle de spectacle l'atelier d'un de +ces messieurs, et d'envoyer des invitations à tous les directeurs de +théâtres de Paris.... Quant à la pièce de début, après avoir longtemps +discuté, on se décide pour _Athalie_.... De toutes les pièces du +répertoire, c'était celle que les élèves du bossu savaient le mieux. +On n'avait besoin pour la mettre sur pied que de quelques raccords et +répétitions d'ensemble. Va donc pour _Athalie_.... Comme Irma Borel +était trop grande dame pour se déranger, les répétitions se firent chez +elle. Chaque jour, le bossu amenait ses élèves, quatre ou cinq grandes +filles maigres, solennelles, drapées dans des cachemires français à +treize francs cinquante, et trois ou quatre pauvres diables avec des +habits de papier noirci et des têtes de naufragés.... On répétait +tout le jour, excepté de huit à dix; car, malgré les apprêts de la +représentation, les mystérieuses sorties n'avaient pas cessé. Irma, le +bossu, les élèves, tout le monde travaillait avec rage. Pendant deux +jours on oublia de donner à manger au kakatoès. Quant au jeune Dani-Dan, +on ne s'occupait plus de lui.... En somme, tout allait bien; l'atelier +était paré, le théâtre construit, les costumes prêts, les invitations +faites. Voilà que trois ou quatre jours avant la représentation, +le jeune Eliacin--une fillette de dix ans, la nièce du bossu tombe +malade... Comment faire? Où trouver un Eliacin, un enfant capable +d'apprendre son rôle en trois jours?... Consternation générale. Tout à +coup, Irma Borel se tourne vers moi: + +«--Au fait, Dani-Dan, si vous vous en chargiez? + +«--Moi? Vous plaisantez... A mon âge!... + +«--Ne dirait-on pas que c'est un homme... Mais mon petit, vous avez +l'air d'avoir quinze ans; en scène, costumé, maquillé, vous en paraîtrez +douze... D'ailleurs, le rôle est tout à fait dans le caractère de votre +tête.» + +«Mon cher ami, j'eus beau me débattre. Il fallut en passer par où elle +voulait, comme toujours. Je suis si lâche... + +«La représentation eut lieu.... Ah! si j'avais le coeur à rire, comme je +t'amuserais avec le récit de cette journée... On avait compté sur les +directeurs du Gymnase et du Théâtre-Français; mais il paraît que ces +messieurs avaient affaire ailleurs, et nous nous contentâmes d'un +directeur de la banlieue, amené au dernier moment. En somme, ce petit +spectacle de famille n'alla pas trop de travers... Irma Borel fut très +applaudie... Moi, je trouvais que cette Athalie de Cuba était trop +emphatique, qu'elle manquait d'expression, et parlait le français +comme une... fauvette espagnole; mais, bah! ses amis les artistes n'y +regardaient pas de si près. Le costume était authentique, la cheville +fine, le cou bien attaché... C'est tout ce qu'il leur fallait. Quant à +moi, le caractère de ma tête me valut aussi un très beau succès, +moins beau pourtant que celui de Coucou-Blanc dans le rôle muet de la +nourrice. Il est vrai que la tête de la Négresse avait encore plus de +caractère que la mienne. Aussi, lorsque au cinquième acte elle parut +tenant sur son poing l'énorme kakatoès--son Turc, sa Négresse, son +kakatoès, la tragédienne avait voulu que nous figurions tous dans la +pièce--, et roulant d'un air étonné de gros yeux blancs très féroces, +il y eut par toute la salle une formidable explosion de bravos. «Quel +succès!» disait Athalie rayonnante.... + +«Jacques!... Jacques!... J'entends sa voiture qui rentre. Oh! la +misérable femme! D'où vient-elle si tard? Elle l'a donc oubliée notre +horrible matinée; moi qui en tremble encore! + +«La porte s'est refermée.... Pourvu maintenant qu'elle ne monte pas! +Vois-tu, c'est terrible, le voisinage d'une femme qu'on exècre! + +«Une heure. + +«La représentation que je viens de te raconter a eu lieu il y a trois +jours. + +«Pendant ces trois jours, elle a été gaie, douce, affectueuse, +charmante. Elle n'a pas une fois battu sa Négresse. A plusieurs +reprises, elle m'a demandé de tes nouvelles, si tu toussais toujours; et +pourtant, Dieu sait qu'elle ne t'aime pas... J'aurais dû me douter de +quelque chose. + +«Ce matin, elle entre dans ma chambre, comme neuf heures sonnaient. Neuf +heures!... Jamais je ne l'avais vue à cette heure-là!... Elle s'approche +de moi et me dit en souriant: + +«--Il est neuf heures!» + +«Puis tout à coup, devenant solennelle: + +«--Mon ami, me dit-elle, je vous ai trompé. Quand nous nous sommes +rencontrés, je n'étais pas libre. Il y avait un homme dans ma vie, +lorsque vous y êtes entré; un homme à qui je dois mon luxe, mes loisirs, +tout ce que j'ai.» + +«Je te le disais bien, Jacques, qu'il y avait quelque infamie sous ce +mystère. + +«--Du jour où je vous ai connu, cette liaison m'est devenue odieuse... +Si je ne vous en ai pas parlé, c'est que je vous connaissais trop fier +pour consentir à me partager avec un autre. Si je ne l'ai pas brisée, +c'est parce qu'il m'en coûtait de renoncer à cette existence indolente +et luxueuse pour laquelle je suis née... Aujourd'hui, je ne peux plus +vivre ainsi. Ce mensonge me pèse, cette trahison de tous les jours me +rend folle.... Et si vous voulez encore de moi après l'aveu que je viens +de vous faire je suis prête à tout quitter et à vivre avec vous dans un +coin, où vous voudrez...» + +«Ces derniers mots «où vous voudrez» furent dits à voix basse, tout près +de moi, presque sur mes lèvres, pour me griser... + +«J'eus pourtant le courage de lui répondre, et même très sèchement, que +j'étais pauvre, que je ne gagnais pas ma vie, et que je ne pouvais pas +la faire nourrir par mon frère Jacques. + +«Sur cette réponse, elle releva la tête d'un air de triomphe: + +«--Eh bien, si j'avais trouvé pour nous deux un moyen honorable et sûr +de gagner notre vie sans nous quitter, que diriez-vous?» + +«Là-dessus, elle tira d'une de ses poches un grimoire sur papier timbré +qu'elle se mit à me lire... C'était un engagement pour nous deux dans +un théâtre de la banlieue parisienne; elle, à raison de cent francs par +mois; moi, à raison de cinquante. Tout était prêt; nous n'avions plus +qu'à signer. + +«Je la regardai, épouvanté. Je sentais qu'elle m'entraînait dans un +trou, et j'eus peur un moment de n'être pas assez fort pour résister... +La lecture du grimoire finie, sans me laisser le temps de répondre, elle +se mit à parler fiévreusement des splendeurs de la carrière théâtrale et +de la vie glorieuse que nous allions mener là-bas, libres, fiers, loin +du monde, tout à notre art et à notre amour. + +«Elle parla trop; c'était une faute. J'eus le temps de me remettre, +d'invoquer ma mère Jacques dans le fond de mon coeur, et quand elle eut +fini sa tirade, je pus lui dire très froidement: + +«--Je ne veux pas être comédien...» + +«Bien entendu elle ne lâcha pas prise et recommença ses belles tirades. + +«Peine perdue... A tout ce qu'elle put me dire, je ne répondis qu'une +chose: + +«--Je ne veux pas être comédien...» + +«Elle commençait à perdre patience. + +«--Alors, me dit-elle en pâlissant, vous préférez que je retourne +là-bas, de huit à dix, et que les choses restent comme elles sont...» + +«A cela je répondis un peu moins froidement: + +«--Je ne préfère rien... Je trouve très honorable à vous de vouloir +gagner votre vie et ne plus la devoir aux générosités d'un monsieur de +huit à dix... Je vous répète seulement que je ne me sens pas la moindre +vocation théâtrale, et que je ne serai pas un comédien.» + +«A ce coup elle éclata. + +«--Ah! tu ne veux pas être comédien... Qu'est-ce que tu seras donc +alors?... Te croirais-tu poète, par hasard?... Il se croit poète... mais +tu n'as rien de ce qu'il faut, pauvre fou!... Je vous demande, parce que +ça vous a fait imprimer un méchant livre dont personne ne veut, ça se +croit poète... Mais, malheureux, ton livre est idiot, tous me le disent +bien... Depuis deux mois qu'il est en vente, on n'en a vendu qu'un +exemplaire, et c'est le mien... Toi, poète, allons donc!... Il n'y a que +ton frère pour croire à une niaiserie pareille... Encore un joli naïf, +celui-là!... et qui t'écrit de bonnes lettres... Il est à mourir de rire +avec son article de Gustave Planche... En attendant, il se tue pour te +faire vivre; et toi, pendant ce temps-là, tu... tu... au fait, qu'est-ce +que tu fais? Le sais-tu seulement?... Parce que ta tête a un certain +caractère, cela te suffit; tu t'habilles en Turc, et tu crois que tout +est là!... D'abord, je te préviens que depuis quelque temps le caractère +de ta tête se perd joliment... tu es laid, tu es très laid. Tiens! +regarde-toi... je suis sûre que si tu retournais vers ta donzelle +Pierrotte, elle ne voudrait plus de toi... Et pourtant, vous êtes bien +faits l'un pour l'autre... Vous êtes nés tous les deux pour vendre de la +porcelaine au passage du Saumon. C'est bien mieux ton affaire que d'être +comédien...» + +«Elle bavait, elle étranglait. Jamais tu n'as vu folie pareille. Je +la regardais sans rien dire. Quand elle eut fini, je m'approchai +d'elle--j'avais tout le corps qui me tremblait--, et je lui dis bien +tranquillement: + +«--Je ne veux pas être comédien.» + +«Disant cela, j'allai vers la porte, je l'ouvris et la lui montrai. + +«--M'en aller, fit-elle en ricanant... Oh! pas encore... j'en ai encore +long à vous dire.» + +«Pour le coup, je n'y tins plus. Un paquet de sang me monta au visage. +Je pris un des chenets de la cheminée et je courus sur elle... Je te +réponds qu'elle a déguerpi... Mon cher, à ce moment-là, j'ai compris +l'Espagnol Pacheco. + +«Derrière elle, j'ai pris mon chapeau et je suis descendu. J'ai couru +tout le jour, de droite et de gauche, comme un homme ivre... Ah! si tu +avais été là... Un moment j'ai eu l'idée d'aller chez Pierrotte, de +me jeter à ses pieds, de demander grâce aux yeux noirs. Je suis allé +jusqu'à la porte du magasin, mais je n'ai pas osé entrer... Voilà deux +mois que je n'y vais plus. On m'a écrit, pas de réponse. On est venu me +voir, je me suis caché. Comment pourrait-on me pardonner?... Pierrotte +était assis sur son comptoir. Il avait l'air triste... Je suis resté un +moment à le regarder, debout contre la vitre; puis je me suis enfui en +pleurant. + +«La nuit venue, je suis rentré. J'ai pleuré longtemps à la fenêtre; +après quoi, j'ai commencé à t'écrire. Je t'écrirai ainsi toute la nuit. +Il me semble que tu es là, que je cause avec toi, et cela me fait du +bien. + +«Quel monstre que cette femme! Comme elle était sûre de moi! Comme elle +me croyait bien son jouet, sa chose!... Comprends-tu? m'emmener jouer +la comédie dans la banlieue!... Conseille-moi, Jacques, je m'ennuie, je +souffre... Elle m'a fait bien du mal, vois-tu! je ne crois plus en moi, +je doute, j'ai peur... Que faut-il faire?... travailler?... Hélas! elle +a raison, je ne suis pas poète, mon livre ne s'est pas vendu... Et pour +payer, comment vas-tu faire?... + +«Toute ma vie est gâtée. Je n'y vois plus, je ne sais plus. Il fait +noir... Il y a des noms prédestinés. Elle s'appelle Irma Borel. Borel, +chez nous, ça veut dire bourreau... Irma Bourreau!... Comme ce nom lui +va bien!... Je voudrais déménager. Cette chambre m'est odieuse... Et +puis, je suis exposé à la rencontrer dans l'escalier... Par exemple, +sois tranquille, si elle remonte jamais... Mais elle ne remontera pas... +Elle m'a oublié. Les artistes sont là pour la consoler... + +«Ah! mon Dieu! qu'est-ce que j'entends?... Jacques, mon frère, c'est +elle. Je te dis que c'est elle. Elle vient ici; j'ai reconnu son pas... +Elle est là, tout près... J'entends son haleine... Son oeil collé à la +serrure me regarde, me brûle, me...» + +Cette lettre ne partit pas. + + + +XII + +TOLOCOTOTIGNAN + +Me voici arrivé aux pages les plus sombres de mon histoire, aux jours de +misère et de honte que Daniel Eyssette a vécus à côté de cette femme, +comédien dans la banlieue de Paris. Chose singulière! ce temps de ma +vie, accidenté, bruyant, tourbillonnant, m'a laissé des remords plutôt +que des souvenirs. + +Tout ce coin de ma mémoire est brouillé, je ne vois rien, rien... + +Mais, attendez!... je n'ai qu'à fermer les yeux et à fredonner deux +ou trois fois ce refrain bizarre et mélancolique: _Tolocototignan! +Tolocototignan!_ tout de suite, comme par magie, mes souvenirs assoupis +vont se réveiller, les heures mortes sortiront de leurs tombeaux, et +je retrouverai le petit Chose, tel qu'il était alors, dans une grande +maison neuve du boulevard Montparnasse, entre Irma Borel qui répétait +ses rôles, et Coucou-Blanc qui chantait sans cesse: + +_Tolocototignan! Tolocototignan!_ + +Pouah! l'horrible maison! je la vois maintenant, je la vois avec ses +mille fenêtres, sa rampe verte et poisseuse, ses plombs béants, ses +portes numérotées, ses longs corridors blancs qui sentaient la peinture +fraîche... toute neuve, et déjà salie!... Il y avait cent huit chambres +là-dedans; dans chaque chambre, un ménage. Et quels ménages! Tout le +jour, c'étaient des scènes; des cris, du fracas, des tueries; la nuit +des piaillements d'enfants, des pieds nus marchant sur le carreau, puis +le balancement uniforme et lourd des berceaux. De temps en temps, pour +varier, des visites de la police. + +C'est là, c'est dans cet antre garni à sept étages qu'Irma Borel et le +petit Chose étaient venus abriter leur amour.... Triste logis et bien +fait pour un pareil hôte!... Ils l'avaient choisi parce que c'était près +de leur théâtre; et puis, comme dans toutes les maisons neuves, ils +ne payaient pas cher. Pour quarante francs--un prix d'essuyeurs de +plâtre--ils avaient deux chambres au second étage, avec un liséré de +balcon sur le boulevard, le plus bel appartement de l'hôtel.... Ils +rentraient tous les soirs vers minuit, à la fin du spectacle. C'était +sinistre de revenir par ces grandes avenues désertes, où rôdaient des +blouses silencieuses, des filles en cheveux, et les longues redingotes +des patrouilles grises. + +Ils marchaient vite, au milieu de la chaussée. En arrivant, ils +trouvaient un peu de viande froide sur un coin de la table et la +Négresse Coucou-Blanc, qui attendait... car Irma Borel avait gardé +Coucou-Blanc. M. de Huit à Dix avait repris son cocher, ses meubles, sa +vaisselle, sa voiture. Irma Borel avait gardé sa Négresse, son kakatoès, +quelques bijoux et toutes ses robes.... Celles-ci, bien entendu, ne lui +servaient plus qu'à la scène, les traînes de velours et de moire n'étant +point faites pour balayer les boulevards extérieurs.... A elles seules, +les robes occupaient une des deux chambres. Elles étaient là pendues +tout autour à des portemanteaux d'acier, et leurs grands plis soyeux, +leurs couleurs voyantes contrastaient étrangement avec le carreau +dérougi et le meuble fané. C'est dans cette chambre que couchait la +Négresse. + +Elle y avait installé sa paillasse, son fer à cheval, sa bouteille +d'eau-de-vie; seulement, de peur du feu, on ne lui laissait pas de +lumière. Aussi, la nuit, quand ils rentraient, Coucou-Blanc, accroupie +sur une paillasse au clair de lune, avait l'air, parmi ces robes +mystérieuses, d'une vieille sorcière préposée par Barbe-Bleue à la garde +des sept pendues. L'autre pièce, la plus petite, était pour eux et le +kakatoès. Juste la place d'un lit, de trois chaises, d'une table et du +grand perchoir à bâtons dorés. + +Si triste et si étroit que fût leur logis, ils n'en sortaient jamais. +Le temps que leur laissait le théâtre, ils le passaient chez eux +à apprendre leurs rôles, et c'était, je vous le jure, un terrible +charivari. D'un bout de la maison à l'autre on entendait leurs +rugissements dramatiques: + +«Ma fille, rendez-moi ma fille!--Par ici, Gaspard!--Son nom, son nom, +miséra-a-ble!» Par là-dessus, les cris déchirants du kakatoès, et la +voix aiguë de Coucou-Blanc qui chantonnait sans cesse: + +_Tolocototignan!... Tolocototignan!..._ + +Irma Borel était heureuse, elle. Cette vie lui plaisait; cela l'amusait +de jouer au ménage d'artistes pauvres. «Je ne regrette rien», +disait-elle souvent. Qu'aurait-elle regretté? Le jour où la misère la +fatiguerait, le jour où elle serait lasse de boire du vin au litre et +de manger ces hideuses portions à sauce brune qu'on leur montait de la +gargote, le jour où elle en aurait jusque-là de l'art dramatique de la +banlieue, ce jour-là, elle savait bien qu'elle reprendrait son existence +d'autrefois. Tout ce qu'elle avait perdu, elle n'aurait qu'à lever un +doigt pour le retrouver. + +C'est cette pensée d'arrière-garde qui lui donnait du courage et lui +faisait dire: «Je ne regrette rien.» Elle ne regrettait rien, elle; mais +lui, lui?... + +Ils avaient débuté tous les deux dans _Gaspardo le Pêcheur_, un des +plus beaux morceaux de la ferblanterie mélodramatique. Elle y fut +très acclamée, non certes pour son talent--mauvaise voix, gestes +ridicules--mais pour ses bras de neige, pour ses robes de velours. +Le public de là-bas n'est pas habitué à ces exhibitions de chair +éblouissante et de robes glorieuses à quarante francs le mètre. Dans +la salle on disait: «C'est une duchesse!» et les titis émerveillés +applaudissaient à tête fendre.... + +Il n'eut pas le même succès. On le trouva trop petit; et puis il avait +peur, il avait honte. Il parlait tout bas, comme à confesse: «Plus haut! +plus haut!» lui criait-on. Mais sa gorge se serrait, étranglant les mots +au passage. Il fut sifflé.... Que voulez-vous! Irma avait beau dire, la +vocation n'y était pas. Après tout, parce qu'on est mauvais poète, ce +n'est pas une raison pour être bon comédien. + +La créole le consolait de son mieux: «Ils n'ont pas compris le caractère +de ta tête....», lui disait-elle souvent. Le directeur ne s'y trompa +point, lui, sur le caractère de sa tête. Après deux représentations +orageuses, il le fit venir dans son cabinet et lui dit: «Mon petit, le +drame n'est pas ton affaire. Nous nous sommes fourvoyés. Essayons du +vaudeville. Je crois que dans les comiques tu marcheras très bien.» Et +dès le lendemain, on essaya du vaudeville. Il joua les jeunes premiers +comiques, les gandins ahuris auxquels on fait boire de la limonade Rogé +en guise de champagne, et qui courent la scène en se tenant le ventre, +les niais à perruque rousse qui pleurent comme des veaux, «heu!... +heu!... heu!...» les amoureux de campagne qui roulent des yeux bêtes +en disant: «Mam'selle, j'vous aimons ben!... heulla! ben vrai; j'vous +aimons tout plein!» + +Il joua les Jeannot, les trembleurs, tous ceux qui sont laids, tous ceux +qui font rire, et la vérité me force à dire qu'il ne s'en tira pas trop +mal. Le malheureux avait du succès; il faisait rire! + +Expliquez cela si vous pouvez. C'est quand il était en scène, grimé, +plâtré, chargé d'oripeaux, que le petit Chose pensait à Jacques et aux +yeux noirs. C'est au milieu d'une grimace, au coin d'un lazzi bête, +que l'image de tous ces chers êtres, qu'il avait lâchement trahis, se +dressait tout à coup devant lui. + +Presque tous les soirs, les titis de l'endroit pourront vous l'affirmer, +il lui arrivait de s'arrêter net au beau milieu d'une tirade et de +rester debout, sans parler, la bouche ouverte, à regarder la salle.... +Dans ces moments-là, son âme lui échappait, sautait par-dessus la rampe, +crevait le plafond du théâtre d'un coup d'aile, et s'en allait bien loin +donner un baiser à Jacques, un baiser à Mme Eyssette, demander grâce aux +yeux noirs en se plaignant amèrement du triste métier qu'on lui faisait +faire. + +«Heulla! ben vrai! j'vous aimons tout plein!...» disait tout à coup la +voix du souffleur, et alors, le malheureux petit Chose, arraché à son +rêve, tombé du ciel, promenait autour de lui de grands yeux étonnés où +se peignait un effarement si naturel, si comique, que toute la salle +partait d'un gros éclat de rire. En argot de théâtre, c'est ce qu'on +appelle un effet. Sans le vouloir, il avait trouvé un effet. + +La troupe dont ils faisaient partie desservait plusieurs communes. +C'était une façon de troupe nomade, jouant tantôt à Grenelle, à +Montparnasse, à Sèvres, à Sceaux, à Saint-Cloud. Pour aller d'un pays à +l'autre, on s'entassait dans l'omnibus du théâtre--un vieil omnibus café +au lait traîné par un cheval phtisique. En route, on chantait, on jouait +aux cartes. Ceux qui ne savaient pas leurs rôles se mettaient dans le +fond et repassaient les brochures. C'était sa place à lui. + +Il restait là, taciturne et triste comme sont les grands comiques, +l'oreille fermée à toutes les trivialités qui bourdonnaient à ses côtés. +Si bas qu'il fût tombé, ce cabotinage roulant était encore au-dessous de +lui. Il avait honte de se trouver en pareille compagnie. Les femmes, de +vieilles prétentions, fanées, fardées, maniérées, sentencieuses. Les +hommes, des êtres communs, sans idéal, sans orthographe, des fils de +coiffeurs ou de marchandes de _frites_, qui s'étaient faits comédiens +par désoeuvrement, par fainéantise, par amour du paillon, du costume; +pour se montrer sur les planches en collant de couleur tendre et +redingotes à la Souwaroff, des lovelaces de barrière, toujours +préoccupés de leur tenue, dépensant leurs appointements en frisures, et +vous disant, d'un air convaincu: «Aujourd'hui, j'ai bien travaillé», +quand ils avaient passé cinq heures à se faire une paire de bottes Louis +XV avec deux mètres de papier verni.... En vérité, c'était bien la peine +de railler le salon à musique de Pierrotte pour venir échouer dans cette +guimbarde. + +A cause de son air maussade et de ses fiertés silencieuses, ses +camarades ne l'aimaient pas. On disait: «C'est un sournois.» La créole, +en revanche, avait su gagner tous les coeurs. Elle trônait dans +l'omnibus comme une princesse en bonne fortune, riait à belles dents, +renversait la tête en arrière pour montrer sa fine encolure, tutoyait +tout le monde, appelait les hommes «mon vieux», les femmes «ma petite», +et forçait les plus hargneux à dire d'elle: «C'est une bonne fille.» Une +bonne fille, quelle dérision!... + +Ainsi roulant, riant, les grosses plaisanteries faisant feu, on arrivait +au lieu de la représentation. Le spectacle fini, on se déshabillait d'un +tour de main, et vite on remontait en voiture pour rentrer à Paris. +Alors il faisait noir. On causait à voix basse, en se cherchant dans +l'ombre avec les genoux. De temps en temps, un rire étouffé... A +l'octroi du faubourg du Maine, l'omnibus s'arrêtait pour remiser. Tout +le monde descendait, et l'on allait en troupe reconduire Irma Borel +jusqu'à la porte du grand taudis, où Coucou-Blanc, aux trois quarts +ivre, les attendait avec sa chanson triste: + +_Tolocototignan!... Tolocototignan!..._ + +A les voir ainsi rivés l'un à l'autre, on aurait pu croire qu'ils +s'aimaient. Non! ils ne s'aimaient pas. Ils se connaissaient bien trop +pour cela. Il la savait menteuse, froide, sans entrailles. Elle le +savait faible et mou jusqu'à la lâcheté. Elle se disait: «Un beau matin, +son frère va venir et me l'enlever pour le rendre à sa porcelainière.» +Lui se disait: «Un de ces jours, lassée de la vie qu'elle mène, elle +s'envolera avec un monsieur de Huit-à-Dix, et moi, je resterai seul dans +ma fange...» Cette crainte éternelle qu'ils avaient de se perdre faisait +le plus clair de leur amour. Ils ne s'aimaient pas, et pourtant étaient +jaloux. + +Chose singulière, n'est-ce pas? que là où il n'y a pas d'amour, il +puisse y avoir de la jalousie. Eh bien, c'est ainsi... Quand elle +parlait familièrement à quelqu'un du théâtre, il devenait pâle. Quand il +recevait une lettre, elle se jetait dessus et la décachetait avec des +mains tremblantes.... Le plus souvent, c'était une lettre de Jacques. +Elle la lisait jusqu'au bout en ricanant, puis la jetait sur un meuble: +«Toujours la même chose», disait-elle avec dédain. Hélas! oui! toujours +la même chose, c'est-à-dire le dévouement, la générosité, l'abnégation. +C'est bien pour cela qu'elle détestait tant le frère.... + +Le brave Jacques ne s'en doutait pas, lui. Il ne se doutait de rien. On +lui écrivait que tout allait bien, que _La Comédie pastorale_ était aux +trois quarts vendue, et qu'à l'échéance des billets on trouverait chez +les libraires tout l'argent qu'il faudrait pour faire face. Confiant et +bon comme toujours, il continuait d'envoyer les cent francs du mois rue +Bonaparte, où Coucou-Blanc allait les chercher. + +Avec les cent francs de Jacques et les appointements du théâtre, ils +avaient bien sûr de quoi vivre, surtout dans ce quartier de pauvres +hères. Mais ni l'un ni l'autre ils ne savaient, comme on dit, ce que +c'est que l'argent: lui, parce qu'il n'en avait jamais eu; elle, parce +qu'elle en avait toujours eu trop. Aussi, quel gaspillage! Dès le 5 du +mois, la caisse--une petit pantoufle javanaise en paille de maïs--la +caisse était vide. Il y avait d'abord le kakatoès qui, à lui seul, +coûtait autant à nourrir qu'une personne de grandeur naturelle. Il y +avait ensuite le blanc, le kohl, la poudre de riz, les opiats, les +pattes de lièvre, tout l'attirail de la peinture dramatique. Puis les +brochures du théâtre étaient trop vieilles, trop fanées; madame voulait +des brochures neuves. Il lui fallait aussi des fleurs, beaucoup +de fleurs. Elle se serait passée de manger plutôt que de voir ses +jardinières vides. + +En deux mois, la maison fut criblée de dettes. On devait à l'hôtel, au +restaurant, au portier du théâtre. De temps en temps, un fournisseur se +lassait et venait faire du bruit le matin. Ces jours-là, en désespoir de +tout, on courait vite chez l'imprimeur de _La Comédie pastorale_, et on +lui empruntait quelques louis de la part de Jacques. L'imprimeur, qui +avait entre les mains le second volume des fameux mémoires et savait +Jacques toujours secrétaire de M. d'Hacqueville, ouvrait sa bourse sans +méfiance. De louis en louis, on était arrivé à lui emprunter quatre +cents francs qui, joints aux neuf cents francs de _La Comédie +pastorale,_ portaient la dette de Jacques jusqu'à treize cents francs. + +Pauvre mère Jacques! que de désastres l'attendaient à son retour! Daniel +disparu, les yeux noirs en larmes, pas un volume vendu et treize +cents francs à payer. Comment se tirerait-il de là?... La créole ne +s'inquiétait guère, elle. Mais lui, le petit Chose, cette pensée ne le +quittait pas. C'était une obsession, une angoisse perpétuelle. Il avait +beau chercher à s'étourdir, travailler comme un forçat (et de quel +travail, juste Dieu!), apprendre de nouvelles bouffonneries, étudier +devant le miroir de nouvelles grimaces, toujours le miroir lui renvoyait +l'image de Jacques au lieu de la sienne; entre les lignes de son rôle, +au lieu de Langlumeau, de Josias et autres personnages de vaudeville, il +ne voyait que le nom de Jacques; Jacques, Jacques, toujours Jacques! + +Chaque matin, il regardait le calendrier avec terreur et, comptant les +jours qui le séparaient de la première échéance des billets, il se +disait en frissonnant: "Plus qu'un mois, plus que trois semaines!" Car +il savait bien qu'au premier billet protesté tout serait découvert, et +que le martyre de son frère commencerait dès ce jour-là. Jusque dans +son sommeil cette idée le poursuivait. Quelquefois il se réveillait en +sursaut, le coeur serré, le visage inondé de larmes, avec le souvenir +confus d'un rêve terrible et singulier qu'il venait d'avoir. + +Ce rêve, toujours le même, revenait presque toutes les nuits. Cela se +passait dans une chambre inconnue, où il y avait une grande armoire à +vieilles ferrures grimpantes. Jacques était là, pâle, horriblement pâle, +étendu sur un canapé; il venait de mourir. Camille Pierrotte était là, +elle aussi, et, debout devant l'armoire, elle cherchait à l'ouvrir pour +prendre un linceul. Seulement, elle ne pouvait pas y parvenir; et tout +en tâtonnant avec la clef autour de la serrure, on l'entendait dire +d'une voix navrante: «Je ne peux pas ouvrir... J'ai trop pleuré... je +n'y vois plus...» + +Quoiqu'il voulût s'en défendre, ce rêve l'impressionnait au-delà de la +raison. Dès qu'il fermait les yeux, il revoyait Jacques étendu sur le +canapé, et Camille aveugle, devant l'armoire... Tous ces remords, toutes +ces terreurs, le rendaient de jour en jour plus sombre, plus irritable. +La créole, de son côté, n'était plus endurante. D'ailleurs elle sentait +vaguement qu'il lui échappait--sans qu'elle sût par où--et cela +l'exaspérait. A tout moment, c'étaient des scènes terribles, des cris, +des injures, à se croire dans un bateau de blanchisseuses. + +Elle lui disait: «Va-t'en avec ta Pierrotte, te faire donner des coeurs +de sucre.» + +Et lui, tout de suite: «Retourne à ton Pacheco te faire fendre la +lèvre.» + +Elle l'appelait: «Bourgeois!» + +Il lui répondait: «Coquine!» + +Puis ils fondaient en larmes et se pardonnaient généreusement pour +recommencer le lendemain. + +C'est ainsi qu'ils vivaient, non! qu'ils croupissaient ensemble, rivés +au même fer, couchés dans le même ruisseau... C'est cette existence +fangeuse, ce sont ces heures misérables qui défilent aujourd'hui devant +mes yeux, quand je fredonne le refrain de la Négresse, le bizarre et +mélancolique: + +_Tolocototignan!... Tolocototignan!..._ + + + +XIII + +L'ENLÈVEMENT + +C'était un soir, vers neuf heures, au théâtre Montparnasse. Le petit +Chose, qui jouait dans la première pièce, venait de finir et remontait +dans sa loge. En montant, il se croisa avec Irma Borel qui allait +entrer en scène. Elle était rayonnante, tout en velours et en guipure, +l'éventail au poing comme Célimène. + +«Viens dans la salle, lui dit-elle en passant, je suis en train... je +serai très belle.» + +Il hâta le pas vers sa loge et se déshabilla bien vite. Cette loge, +qu'il partageait avec deux camarades, était un cabinet sans fenêtre, +bas de plafond, éclairé au schiste. Deux ou trois chaises de paille +formaient l'ameublement. Le long du mur pendaient des fragments de +glace, des perruques défrisées, des guenilles à paillettes, velours +fanés, dorures éteintes; à terre, dans un coin, des pots de rouge sans +couvercle, des houppes à poudre de riz toutes déplumées. + +Le petit Chose était là depuis un moment, en train de se désaffubler +quand il entendit un machiniste qui l'appelait d'en bas: «Monsieur +Daniel! monsieur Daniel!» Il sortit de sa loge et, penché sur le bois +humide de la rampe, demanda: «Qu'y a-t-il?» Puis, voyant qu'on ne +répondait pas, il descendit, tel qu'il était, à peine vêtu, barbouillé +de blanc et de rouge, avec sa grande perruque jaune qui lui tombait sur +les yeux. + +Au bas de l'escalier, il se heurta contre quelqu'un. «Jacques!» +cria-t-il en reculant. + +C'était Jacques... Ils se regardèrent un moment, sans parler. A la fin, +Jacques joignit les mains et murmura d'une voix douce, pleine de larmes: +«Oh! Daniel!» Ce fut assez. Le petit Chose, remué jusqu'au fond des +entrailles, regarda autour de lui comme un enfant craintif et dit tout +bas, si bas que son frère put à peine l'entendre: «Emmène-moi d'ici, +Jacques.» + +Jacques tressaillit; et le prenant par la main, il l'entraîna dehors. +Un fiacre attendait à la porte; ils y montèrent. «Rue des Dames, aux +Batignolles!» cria la mère Jacques. «C'est mon quartier!» répondit le +cocher d'une voix joyeuse, et la voiture s'ébranla. + +... Jacques était à Paris depuis deux jours. Il arrivait de Palerme, +où une lettre de Pierrotte--qui lui courait après depuis trois +mois--l'avait enfin découvert. Cette lettre, courte et sans phrases, lui +apprenait la disparition de Daniel. + +En la lisant, Jacques devina tout. Il se dit: «L'enfant fait des +bêtises... Il faut que j'y aille.» Et sur-le-champ il demanda un congé +au marquis. + +«Un congé! fit le bonhomme en bondissant... Etes-vous fou?.. Et mes +mémoires?.. + +--Rien que huit jours, monsieur le marquis, le temps d'aller et de +revenir; il y va de la vie de mon frère. + +--Je me moque pas mal de votre frère... Est-ce que vous n'étiez pas +prévenu, en entrant? Avez-vous oublié nos conventions? + +--Non, monsieur le marquis, mais... + +--Pas de mais qui tienne. Il en sera de vous comme des autres. Si +vous quittez votre place pour huit jours, vous n'y rentrerez jamais. +Réfléchissez là-dessus, je vous prie... Et tenez! pendant que vous +faites vos réflexions, mettez-vous là. Je vais dicter. + +--C'est tout réfléchi, monsieur le marquis. Je m'en vais. + +--Allez au diable.» + +Sur quoi l'intraitable vieillard prit son chapeau et se rendit au +consulat français pour s'informer d'un nouveau secrétaire. + +Jacques partit le soir même. + +En arrivant à Paris, il courut rue Bonaparte. «Mon frère est là-haut?» +cria-t-il au portier qui fumait sa pipe dans la cour, à califourchon sur +la fontaine. Le portier se mit à rire: «Il y a beau temps qu'il court», +dit-il sournoisement. + +Il voulait faire le discret, mais une pièce de cent sous lui desserra +les dents. Alors il raconta que depuis longtemps le petit du cinquième +et la dame du premier avaient disparu, qu'ils se cachaient on ne sait +où, dans quelque coin de Paris mais ensemble à coup sûr, car la Négresse +Coucou-Blanc venait tous les mois voir s'il n'y avait rien pour eux. Il +ajouta que M. Daniel, en partant, avait oublié de lui donner congé, +et qu'on lui devait les loyers des quatre derniers mois sans parler +d'autres menues dettes. + +«C'est bien, dit Jacques, tout sera payé. Et sans perdre une minute, +sans prendre seulement le temps de secouer la poussière du voyage, il se +mit à la recherche de son enfant. + +Il alla d'abord chez l'imprimeur, pensant avec raison que le dépôt +général de _La Comédie pastorale_ étant là, Daniel devait y venir +souvent. + +«J'allais vous écrire, lui dit l'imprimeur en le voyant entrer. Vous +savez que le premier billet échoit dans quatre jours.» + +Jacques répondit sans s'émouvoir: «J'y ai songé... Dès demain j'irai +faire ma tournée chez les libraires. Ils ont de l'argent à me remettre. +La vente a très bien marché.» + +L'imprimeur ouvrit démesurément ses gros yeux bleus d'Alsace. + +«Comment?... La vente a bien marché! Qui vous a dit cela?» + +Jacques pâlit, pressentant une catastrophe. «Regardez donc dans ce +coin, continua l'Alsacien, tous ces volumes empilés. C'est _La Comédie +pastorale_. Depuis cinq mois qu'elle est dans le commerce, on n'en a +vendu qu'un exemplaire. A la fin, les libraires se sont lassés et m'ont +renvoyé les volumes qu'ils avaient en dépôt. A l'heure qu'il est, tout +cela n'est plus bon qu'à vendre au poids du papier. C'est dommage; +c'était bien imprimé.» + +Chaque parole de cet homme tombait sur la tête de Jacques comme un coup +de canne plombée, mais ce qui l'acheva, ce fut d'apprendre que Daniel, +en son nom, avait emprunté de l'argent à l'imprimeur. + +«Pas plus tard qu'hier, dit l'impitoyable Alsacien, il m'a envoyé une +horrible Négresse pour me demander deux louis; mais j'ai refusé net. +D'abord parce que ce mystérieux commissionnaire à tête de ramoneur ne +m'inspirait pas confiance; et puis, vous comprenez, monsieur Eyssette, +moi, je ne suis pas riche, et cela fait déjà plus de quatre cents francs +que j'avance à votre frère. + +--Je le sais, répondit fièrement la mère Jacques, mais soyez sans +inquiétude, cet argent vous sera bientôt rendu.» Puis il sortit bien +vite, de peur de laisser voir son émotion. Dans la rue, il fut obligé de +s'asseoir sur une borne. Les jambes lui manquaient. Son enfant en fuite, +sa place perdue, l'argent de l'imprimeur à rendre, la chambre, +le portier, l'échéance du surlendemain, tout cela bourdonnait, +tourbillonnait dans sa cervelle... Tout à coup il se leva: «D'abord les +dettes, se dit-il, c'est le plus pressé.» Et malgré la lâche conduite de +son frère envers les Pierrotte, il alla sans hésiter s'adresser à eux. + +En entrant dans le magasin de l'_ancienne maison Lalouette_, Jacques +aperçut derrière le comptoir une grosse face jaunie et bouffie que +d'abord il ne reconnaissait pas; mais au bruit que fit la porte, la +grosse face se souleva, et voyant qui venait d'entrer, poussa un +retentissant «C'est bien le cas de le dire» auquel on ne pouvait pas se +tromper... Pauvre Pierrotte! Le chagrin de sa fille en avait fait +un autre homme. Le Pierrotte d'autrefois, si jovial et si rubicond, +n'existait plus. Les larmes que sa petite versait depuis cinq mois +avaient rougi ses yeux, fondu ses joues. Sur ses lèvres décolorées, le +rire éclatant des anciens jours faisait place maintenant à un sourire +froid, silencieux, le sourire des veuves et des amantes délaissées. Ce +n'était plus Pierrotte, c'était Ariane, c'était Nina. + +Du reste, dans le magasin de l'_ancienne maison Lalouette_, il n'y +avait que lui de changé, Les bergères coloriées, les Chinois à bedaines +violettes, souriaient toujours béatement sur les hautes étagères, parmi +les verres de Bohême et les assiettes à grandes fleurs. Les soupières +rebondies, les carcels en porcelaine peinte, reluisaient toujours par +places derrière les mêmes vitrines et dans l'arrière-boutique la même +flûte roucoulait toujours discrètement. + +«C'est moi, Pierrotte, dit la mère Jacques en affermissant sa voix, je +viens vous demander un grand service. Prêtez-moi quinze cents francs.» + +Pierrotte, sans répondre, ouvrit sa caisse, remua quelques écus; puis, +repoussant le tiroir, il se leva tranquillement. + +«Je ne les ai pas ici, monsieur Jacques. Attendez-moi, je vais les +chercher là-haut.» Avant de sortir, il ajouta d'un air contraint: «Je ne +vous dis pas de monter; cela lui ferait trop de peine.» + +Jacques soupira. «Vous avez raison, Pierrotte; il vaut mieux que je ne +monte pas.» + +Au bout de cinq minutes, le Cévenol revint avec deux billets de mille +francs qu'il lui mit dans la main. Jacques ne voulait pas les prendre: +«Je n'ai besoin que de quinze cents francs», disait-il. Mais le Cévenol +insista: «Je vous en prie, monsieur Jacques, gardez tout. Je tiens à ce +chiffre de deux mille francs. C'est ce que mademoiselle m'a prêté dans +le temps pour m'acheter un homme. Si vous me refusiez, c'est bien le cas +de le dire, je vous en voudrais mortellement.» + +Jacques n'osa pas refuser; il mit l'argent dans sa poche, et, tendant +la main au Cévenol, il lui dit très simplement: «Adieu, Pierrotte, et +merci!» Pierrotte lui retint la main. Ils restèrent quelques temps +ainsi, émus et silencieux, en face l'un de l'autre. Tous les deux, ils +avaient le nom de Daniel sur les lèvres, mais ils n'osaient pas le +prononcer, par une même délicatesse... Ce père et cette mère se +comprenaient si bien!... Jacques, le premier, se dégagea doucement. Les +larmes le gagnaient; il avait hâte de sortir. Le Cévenol l'accompagna +jusque dans le passage. Arrivé là, le pauvre homme ne put pas contenir +plus longtemps l'amertume dont son coeur était plein, et il commença +d'un air de reproche: «Ah! monsieur Jacques... monsieur Jacques... c'est +bien le cas de le dire!...» Mais il était trop ému pour achever sa +traduction, et ne put que répéter deux fois de suite: «C'est bien le cas +de le dire... c'est bien le cas de le dire...» + +Oh! oui, c'était bien le cas de le dire!... + +En quittant Pierrotte, Jacques retourna chez l'imprimeur. Malgré les +protestations de l'Alsacien, il voulut lui rendre sur-le-champ les +quatre cents francs prêtés à Daniel. Il lui laissa en outre, pour +n'avoir plus à s'inquiéter, l'argent des trois billets à échoir; après +quoi, se sentant le coeur plus léger, il se dit: «Cherchons l'enfant.» +Malheureusement, l'heure était déjà trop avancée pour se mettre en +chasse le jour même; d'ailleurs la fatigue du voyage, l'émotion, la +petite toux sèche et continue qui le minait depuis longtemps, avaient +tellement brisé la pauvre mère Jacques, qu'il dut revenir rue Bonaparte +pour prendre un peu de repos. + +Ah! lorsqu'il entra dans la petite chambre et qu'aux dernières heures +d'un vieux soleil d'octobre, il revit tous ces objets qui lui parlaient +de son enfant: l'établi aux rimes devant la fenêtre, son verre, son +encrier, ses pipes à court tuyau comme celles de l'abbé Germane; +lorsqu'il entendit sonner les bonnes cloches de Saint-Germain un peu +enrouées par le brouillard, lorsque l'angélus du soir--cet angélus +mélancolique que Daniel aimait tant--vint battre de l'aile contre les +vitres humides; ce que la mère Jacques souffrit, une mère seule pourrait +le dire... + +Il fit deux ou trois fois le tour de la chambre, regardant partout, +ouvrant toutes les armoires, dans l'espoir d'y trouver quelque chose qui +le mît sur la trace du fugitif. Mais hélas! les armoires étaient vides. +On n'avait laissé que du vieux linge, des guenilles. Toute la chambre +sentait le désastre et l'abandon. On n'était parti, on s'était enfui. +Il y avait dans un coin, par terre, un chandelier, et dans la cheminée, +sous un monceau de papier brûlé, une boîte blanche à filets d'or. Cette +boîte, il la reconnut. C'était là qu'on mettait les lettres des yeux +noirs. Maintenant, il la retrouvait dans les cendres. Quel sacrilège! + +En continuant ses recherches, il dénicha dans un tiroir de l'établi +quelques feuillets couverts d'une écriture irrégulière, fiévreuse, +l'écriture de Daniel quand il était inspiré. «C'est un poème sans +doute», se dit la mère Jacques en s'approchant de la fenêtre pour lire. +C'était un poème en effet, un poème lugubre, qui commençait ainsi: + +«Jacques, je t'ai menti. Depuis deux mois, je ne fais que te mentir.» +Cette lettre n'était pas partie; mais, comme on voit, elle arrivait +quand même à sa destination. La Providence, cette fois, avait fait le +service de la poste. + +Jacques la lut d'un bout à l'autre. Quand il fut au passage où la lettre +parlait d'un engagement à Montparnasse, proposé avec tant d'insistance, +refusé avec tant de fermeté, il fit un bond de joie: + +«Je sais où il est», cria-t-il; et, mettant la lettre dans sa poche, il +se coucha plus tranquille; mais, quoique brisé de fatigue, il ne dormit +pas. Toujours cette maudite toux... Au premier bonjour de l'aurore, une +aurore d'automne, paresseuse et froide, il se leva lestement. Son plan +était fait. + +Il ramassa les hardes qui restaient au fond des armoires, les mit dans +sa malle, sans oublier la petite boîte à filets d'or, dit un dernier +adieu à la vieille tour de Saint-Germain, et partit en laissant tout +ouvert, la porte, la fenêtre, les armoires, pour que rien de leur belle +vie ne restât dans ce logis que d'autres habiteraient désormais. En bas, +il donna congé de la chambre, paya les loyers en retard; puis, sans +répondre aux questions insidieuses du portier, il héla une voiture +qui passait et se fit conduire à l'hôtel Pilois, rue des Dames, aux +Batignolles. + +Cet hôtel était tenu par un frère du vieux Pilois, le cuisinier du +marquis. On n'y logeait qu'au trimestre, et des personnes recommandées. +Aussi, dans le quartier, la maison jouissait-elle d'une réputation toute +particulière. Habiter l'hôtel Pilois, c'était un certificat de bonne +vie et de moeurs. Jacques, qui avait gagné la confiance du Vatel de la +maison d'Hacqueville, apportait de sa part un panier de vin de Marsala. + +Cette recommandation fut suffisante, et quand il demanda timidement à +faire partie des locataires, on lui donna sans hésiter une belle chambre +au rez-de-chaussée, avec deux croisées ouvrant sur le jardin de l'hôtel, +j'allais dire du couvent. Ce jardin n'était pas grand: trois ou quatre +acacias, un carré de verdure indigente--la verdure des Batignolles--, un +figuier sans figues, une vigne malade et quelques pieds de chrysanthèmes +en faisaient tous les frais; mais enfin cela suffisait pour égayer la +chambre, un peu triste et humide de son naturel.... + +Jacques, sans perdre une minute, fit son installation, planta des clous, +serra son linge, posa un râtelier pour les pipes de Daniel, accrocha le +portrait de Mme Eyssette à la tête du lit, fit enfin de son mieux pour +chasser cet air de banalité qui empeste les garnis; puis, quand il eut +bien pris possession, il déjeuna sur le pouce, et sortit après. En +passant, il avertit M. Pilois que ce soir-là, exceptionnellement, il +rentrerait peut-être un peu tard, et le pria de faire préparer dans sa +chambre un gentil souper avec deux couverts et du vin vieux. Au lieu +de se réjouir de cet extra, le bon M. Pilois rougit jusqu'au bout des +oreilles, comme un vicaire de première année. + +«C'est que, dit-il d'un air embarrassé, je ne sais pas.... Le règlement +de l'hôtel s'oppose... nous avons des ecclésiastiques qui...» + +Jacques sourit: «Ah! très bien, je comprends.... Ce sont les deux +couverts qui vous épouvantent.... Rassurez-vous, mon cher monsieur +Pilois, ce n'est pas une femme.» Et à part lui, en descendant vers +Montparnasse, il se disait: «Pourtant, si, c'est une femme, une femme +sans courage, un enfant sans raison qu'il ne faut plus jamais laisser +seul.» + +Dites-moi pourquoi ma mère Jacques était si sûr de me trouver à +Montparnasse. J'aurais bien pu, depuis le temps où je lui écrivis la +terrible lettre qui ne partit pas, avoir quitté le théâtre; j'aurais pu +n'y être pas entré.... Eh bien, non. L'instinct maternel le guidait. Il +avait la conviction de me trouver là-bas, et de me ramener le soir même; +seulement, il pensait avec raison: «Pour l'enlever, il faut qu'il soit +seul, que cette femme ne se doute de rien.» C'est ce qui l'empêcha de se +rendre directement au théâtre chercher des renseignements. Les coulisses +sont bavardes; un mot pouvait donner l'éveil.... Il aima mieux s'en +rapporter tout bonnement aux affiches, et s'en fut vite les consulter. + +Les prospectus des spectacles faubouriens se posent à la porte des +marchands de vin du quartier, derrière un grillage, à peu près comme les +publications de mariage dans les villages de l'Alsace. Jacques, en les +lisant, poussa une exclamation de joie. + +Le théâtre Montparnasse donnait, ce soir-là, _Marie-Jeanne_, drame en +cinq actes, joué par Mmes Irma Borel, Désirée Levrault, Guigne, etc. + +Précédé de: + +_Amour et Pruneaux_, vaudeville en un acte, par MM. Daniel, Antonin et +Mlle Léontine. + +«Tout va bien, se dit-il. Ils ne jouent pas dans la même pièce; je suis +sûr de mon coup.» + +Il entra dans un café du Luxembourg pour attendre l'heure de +l'enlèvement. + +Le soir venu, il se rendit au théâtre. Le spectacle était déjà commencé. +Il se promena environ une heure sous la galerie, devant la porte, avec +les gardes municipaux. + +De temps en temps, les applaudissements de l'intérieur venaient jusqu'à +lui comme un bruit de grêle lointaine, et cela lui serrait le coeur +de penser que c'était peut-être les grimaces de son enfant qu'on +applaudissait ainsi.... Vers neuf heures, un flot de monde se précipita +bruyamment dans la rue. Le vaudeville venait de finir; il y avait +des gens qui riaient encore. On sifflait, on s'appelait: «Ohé!... +Pilouitt!... Lalaitou!» toutes les vociférations de la ménagerie +parisienne.... Dame! ce n'était pas la sortie des Italiens! + +Il attendit encore un moment, perdu dans cette cohue; puis, vers la fin +de l'entracte, quand tout le monde rentrait, il se glissa dans une allée +noire et gluante à côté du théâtre--l'entrée des artistes--, et demanda +à parler à Mme Irma Borel. + +«Impossible, lui dit-on. Elle est en scène....» + +C'était un sauvage pour la ruse, cette mère Jacques! De son air le plus +tranquille, il répondit: «Puisque je ne peux pas voir Mme Irma Borel, +veuillez appeler M. Daniel; il fera ma commission auprès d'elle.» + +Une minute après, la mère Jacques avait reconquis son enfant et +l'emportait bien vite à l'autre bout de Paris. + + + +XIV + +LE RÊVE + +«Regarde donc, Daniel, me dit ma mère Jacques quand nous entrâmes dans +la chambre de l'hôtel Pilois: c'est comme la nuit de ton arrivée à +Paris!» + +Comme cette nuit-là, en effet, un joli réveillon nous attendait sur une +nappe bien blanche: le pâté sentait bon, le vin avait l'air vénérable, +la flamme claire des bougies riait au fond des verres.... Et pourtant, +et pourtant, ce n'était plus la même chose! Il y a des bonheurs qu'on ne +recommence pas. Le réveillon était le même; mais il y manquait la fleur +de nos anciens convives, les belles ardeurs de l'arrivée, les projets de +travail, les rêves de gloire, et cette sainte confiance qui fait rire +et qui donne faim. Pas un, hélas! pas un de ces réveillonneurs du temps +passé n'avait voulu venir chez M. Pilois. Ils étaient tous restés dans +le clocher de Saint-Germain; même, au dernier moment, l'Expansion, qui +nous avait promis d'être de la fête, fit dire qu'elle ne viendrait pas. + +Oh! non, ce n'était plus la même chose. Je le compris si bien qu'au lieu +de m'égayer, l'observation de Jacques me fit monter aux yeux un grand +flot de larmes. Je suis sûr qu'au fond du coeur il avait bonne envie de +pleurer, lui aussi; mais il eut le courage de se contenir, et me dit en +prenant un petit air allègre: «Voyons! Daniel, assez pleuré! Tu ne fais +que cela depuis une heure. (Dans la voiture, pendant qu'il me parlait, +je n'avais cessé de sangloter sur son épaule.) En voilà un drôle +d'accueil! Tu me rappelles positivement les plus mauvais jours de mon +histoire, le temps des pots de colle et de: «Jacques tu es un âne!» +Voyons! séchez vos larmes, jeune repenti, et regardez-vous dans la +glace, cela vous fera rire.» + +Je me regardai dans la glace; mais je ne ris pas. Je me fit honte... +J'avais ma perruque jaune collée à plat sur mon front, du rouge et du +blanc plein les joues, par là-dessus la sueur, les larmes... C'était +hideux! D'un geste de dégoût, j'arrachai ma perruque! mais au moment de +la jeter, je fis réflexion, et j'allai la pendre au beau milieu de la +muraille. + +Jacques me regardait très étonné: «Pourquoi la mets-tu là, Daniel? C'est +très vilain, ce trophée de guerrier apache... Nous avons l'air d'avoir +scalpé Polichinelle.» + +Et moi, très gravement: «Non! Jacques, ce n'est pas un trophée. C'est +mon remords, mon remords palpable et visible, que je veux avoir toujours +devant moi.» + +Il y eut l'ombre d'un sourire amer sur les lèvres de Jacques, mais tout +de suite, il reprit sa mine joyeuse: «Bah! laissons cela tranquille; +maintenant que te voilà débarbouillé et que j'ai retrouvé ta chère +frimousse, mettons-nous à table, mon joli frisé, je meurs de faim.» + +Ce n'était pas vrai; il n'avait pas faim, ni moi non plus, grand Dieu! +J'avais beau vouloir faire bon visage au réveillon, tout ce que je +mangeais s'arrêtait à ma gorge, et, malgré mes efforts pour être calme, +j'arrosais mon pâté de larmes silencieuses. Jacques, qui m'épiait du +coin de l'oeil, me dit au bout d'un moment: «Pourquoi pleures-tu? +Est-ce que tu regrettes d'être ici? Est-ce que tu m'en veux de t'avoir +enlevé?...» + +Je lui répondis tristement: «Voilà une mauvaise parole, Jacques! mais je +t'ai donné le droit de tout me dire.» + +Nous continuâmes pendant quelque temps encore à manger, ou plutôt à +faire semblant. A la fin, impatienté de cette comédie que nous nous +jouions l'un à l'autre, Jacques repoussa son assiette et se leva. +«Décidément le réveillon ne va pas; nous ferions mieux de nous +coucher...» + +Il y a chez nous un proverbe qui dit: «Le tourment et le sommeil ne +sont pas camarades de lit.» Je m'en aperçus cette nuit-là. Mon tourment +c'était de songer à tout le bien que m'avait fait ma mère Jacques et à +tout le mal que je lui avais rendu, de comparer ma vie à la sienne, mon +égoïsme à son dévouement, cette âme d'enfant lâche à ce coeur de héros, +qui avait pris pour devise: «Il n'y a qu'un bonheur au monde, le bonheur +des autres.» C'était aussi de me dire: «Maintenant, ma vie est gâtée. +J'ai perdu la confiance de Jacques, l'amour des yeux noirs, l'estime de +moi-même... Qu'est-ce que je vais devenir?» + +Cet affreux tourment-là me tint éveillé jusqu'au matin... Jacques non +plus ne dormit pas. Je l'entendis se virer de droite et de gauche sur +son oreiller, et tousser d'une petite toux sèche qui me picotait les +yeux. Une fois, je lui demandai bien doucement: «Tu tousses! Jacques. +Est-ce que tu es malade?...» Il me répondit: «Ce n'est rien... Dors...» +Et je compris à son air qu'il était plus fâché contre moi qu'il ne +voulait le paraître. Cette idée redoubla mon chagrin, et je me remis +à pleurer seul sous ma couverture, tant et tant que je finis par +m'endormir. Si le tourment empêche le sommeil, les larmes sont un +narcotique. + +Quand je me réveillai, il faisait grand jour. Jacques n'était plus à +côté de moi. Je le croyais sorti; mais, en écartant les rideaux, je +l'aperçus à l'autre bout de la chambre, couché sur un canapé, et si +pâle, oh! si pâle... Je ne sais quelle idée terrible me traversa la +cervelle. «Jacques!» criai-je en m'élançant vers lui... Il dormait, +mon cri ne le réveilla pas. Chose singulière, son visage avait dans le +sommeil une expression de souffrance triste que je ne lui avais jamais +vue, et qui pourtant ne m'était pas nouvelle. Ses traits amaigris, sa +face allongée, la pâleur de ses joues, la transparence maladive de ses +mains, tout cela me faisait peine à voir, mais une peine déjà ressentie. + +Cependant, Jacques n'avait jamais été malade. Jamais il n'avait eu +auparavant ce demi-cercle bleuâtre sous les yeux, ce visage décharné... +Dans quel monde antérieur avais-je donc eu la vision de ces choses?... +Tout à coup, le souvenir de mon rêve me revint. Oui! c'est cela, voilà +bien le Jacques du rêve, pâle, horriblement pâle, étendu sur un canapé, +il vient de mourir, Daniel Eyssette, et c'est vous qui l'avez tué... A +ce moment un rayon de soleil gris entre timidement par la fenêtre et +vient courir comme un lézard sur ce pâle visage inanimé... O douceur! +voilà le mort qui se réveille, se frotte les yeux, et me voyant debout +devant lui, me dit avec un gai sourire: + +«Bonjour, Daniel! As-tu bien dormi? Moi, je toussais trop. Je me suis +mis sur ce canapé pour ne pas te réveiller.» + +Et tandis qu'il me parle bien tranquillement, je sens mes jambes qui +tremblent encore de l'horrible vision que je viens d'avoir, et je dis +dans le secret de mon coeur: + +«Eternel Dieu, conservez-moi ma mère Jacques!» + +Malgré ce triste réveil, le matin fut assez gai. Nous sûmes même +retrouver un écho des anciens bons rires, lorsque je m'aperçus en +m'habillant que je possédais pour tout vêtement une culotte courte en +futaine et un gilet rouge à grandes basques, défroques théâtrales que +j'avais sur moi au moment de l'enlèvement. + +«Pardieu! mon cher, me dit Jacques, on ne pense pas à tout. Il n'y a +que les don Juan sans délicatesse qui songent au trousseau quand ils +enlèvent une belle. Du reste, n'aie pas peur. Nous allons te faire +habiller de neuf... Ce sera encore comme à ton arrivée à Paris.» + +Il disait cela pour me faire plaisir, car il sentait bien comme moi que +ce n'était plus la même chose. + +«Allons, Daniel, continua mon brave Jacques, en voyant ma mine redevenir +songeuse, ne pensons plus au passé. Voici une vie nouvelle qui s'ouvre +devant nous, entrons-y sans remords, sans méfiance, et tâchons seulement +qu'elle ne nous joue pas les mêmes tours que l'ancienne... Ce que tu +comptes faire désormais, mon frère, je ne te le demande pas, mais il me +semble que si tu veux entreprendre un nouveau poème l'endroit sera bon, +ici, pour travailler. La chambre est tranquille. Il y a des oiseaux +qui chantent dans le jardin. Tu mets l'établi aux rimes devant la +fenêtre...» + +Je l'interrompis vivement: «Non! Jacques, plus de poèmes, plus de +rimes. Ce sont des fantaisies qui te coûtent trop cher. Ce que je veux, +maintenant, c'est faire comme toi, travailler, gagner ma vie, et t'aider +de toutes mes forces à reconstruire le foyer.» + +Et lui souriant et calme: «Voilà de beaux projets, monsieur le papillon +bleu; mais ce n'est point cela qu'on vous demande. Il ne s'agit pas de +gagner votre vie, et si seulement vous promettiez... Mais, baste! nous +recauserons de cela plus tard... Allons acheter tes habits.» + +Je fus obligé, pour sortir d'endosser une de ses redingotes, qui me +tombait jusqu'aux talons et me donnait l'air d'un musicien piémontais; +il ne me manquait qu'une harpe. Quelques mois auparavant, si j'avais dû +courir les rues dans un pareil accoutrement, je serais mort de honte; +mais, pour l'heure, j'avais bien d'autres hontes à fouetter, et les yeux +des femmes pouvaient rire sur mon passage, ce n'était plus la même chose +que du temps de mes caoutchoucs... Oh! non! ce n'était plus la même +chose. + +«A présent que te voilà chrétien, me dit la mère Jacques en sortant de +chez le fripier, je vais te ramener à l'hôtel Pilois: puis, j'irai voir +si le marchand de fer dont je tenais les livres avant mon départ veut +encore me donner de l'ouvrage... L'argent de Pierrotte ne sera pas +éternel; il faut que je songe à notre pot-au-feu.» + +J'avais envie de lui dire: «Eh bien, Jacques, va-t'en chez ton marchand +de fer. Je saurai bien rentrer seul à la maison.» Mais ce qu'il en +faisait, je le compris, c'était pour être sûr que je n'allais pas +retourner à Montparnasse. Ah! s'il avait pu lire dans mon âme. + +Pour le tranquilliser, je le laissai me reconduire jusqu'à l'hôtel; +mais à peine eut-il les talons tournés que je pris mon vol dans la rue. +J'avais des courses à faire, moi aussi... + +Quand je rentrai il était tard. Dans la brume du jardin, une grande +ombre noire se promenait avec agitation. C'était ma mère Jacques. «Tu +as bien fait d'arriver, me dit-il en grelottant. J'allais partir pour +Montparnasse...» + +J'eus un mouvement de colère: «Tu doutes trop de moi, Jacques, ce n'est +pas généreux... Est-ce que nous serons toujours ainsi? Est-ce que tu ne +me rendras jamais ta confiance? Je te jure, sur ce que j'ai de plus cher +au monde, que je ne viens pas d'où tu crois, que cette femme est morte +pour moi, que je ne la reverrai jamais, que tu m'as reconquis tout +entier, et que ce passé terrible auquel ta tendresse m'arrache ne m'a +laissé que des remords et pas un regret... Que faut-il te dire encore +pour te convaincre? Ah! tiens, méchant! Je voudrais t'ouvrir ma +poitrine, tu verrais que je ne mens pas.» + +Ce qu'il me répondit ne m'est pas resté, mais je me souviens que dans +l'ombre il secouait tristement la tête de l'air de dire: «Hélas! je +voudrais bien te croire...» Et cependant j'étais sincère en lui parlant +ainsi. Sans doute qu'à moi seul je n'aurais jamais eu le courage de +m'arracher à cette femme, mais maintenant que la chaîne était brisée, +j'éprouvais un soulagement inexprimable. Comme ces gens qui essaient de +se faire mourir par le charbon et qui s'en repentent au dernier moment, +lorsqu'il est trop tard et que déjà l'asphyxie les étrangle et les +paralyse. Tout à coup les voisins arrivent, la porte vole en éclats, +l'air sauveur circule dans la chambre, et les pauvres suicidés le +boivent avec délices, heureux de vivre encore et promettant bien de ne +plus recommencer. Moi pareillement, après cinq mois d'asphyxie morale, +je humais à pleines narines l'air pur et fort de la vie honnête, j'en +remplissais mes poumons, et je vous jure Dieu que je n'avais pas envie +de recommencer... C'est ce que Jacques ne voulait pas croire, et tous +les serments du monde ne l'auraient pas convaincu de ma sincérité... +Pauvre garçon! Je lui en avais tant fait! + +Nous passâmes cette première soirée chez nous, assis au coin du feu +comme en hiver, car la chambre était humide et la brume du jardin nous +pénétrait jusqu'à la moelle des os. Puis, vous savez, quand on est +triste, cela semble bon de voir un peu de flamme... Jacques travaillait, +faisait des chiffres. En son absence, le marchand de fer avait voulu +tenir ses livres lui-même et il en était résulté un si beau griffonnage, +un tel gâchis du _doit et avoir_ qu'il fallait maintenant un mois de +grand travail pour remettre les choses en état. Comme vous pensez, +je n'aurais pas mieux demandé que d'aider ma mère Jacques dans cette +opération. Mais les papillons bleus n'entendent rien à l'arithmétique; +et, après une heure passée sur ces gros cahiers de commerce rayés de +rouge et chargés d'hiéroglyphes bizarres, je fus obligé de jeter ma +plume aux chiens. + +Jacques, lui, se tirait à merveille de cette aride besogne. Il donnait, +tête baissée, au plus épais des chiffres, et les grosses colonnes ne lui +faisaient pas peur. De temps en temps, au milieu de son travail, il +se tournait vers moi et me disait, un peu inquiet de ma rêverie +silencieuse: + +«Nous sommes bien, n'est-ce pas? Tu ne t'ennuies pas, au moins?» + +Je ne m'ennuyais pas, mais j'étais triste de lui voir prendre tant +de peine, et je pensais, plein d'amertume: «Pourquoi suis-je sur la +terre?... Je ne sais rien faire de mes bras... Je ne paie pas ma place +au soleil de la vie. Je ne suis bon qu'à tourmenter le monde et faire +pleurer les yeux qui m'aiment...» En me disant cela, je songeais aux +yeux noirs, et je regardais douloureusement la petite boîte à filets +d'or que Jacques avait posée--peut-être à dessein--sur le dôme carré de +la pendule. Que de choses elle me rappelait, cette boîte! Quels discours +éloquents elle me tenait du haut de son socle de bronze! «Les yeux noirs +t'avaient donné leur coeur, qu'en as-tu fait? me disait-elle... tu l'as +livré en pâture aux bêtes... C'est Coucou-Blanc qui l'a mangé.» + +Et moi, gardant encore un germe d'espoir au fond de l'âme, j'essayais +de rappeler à la vie, de réchauffer de mon haleine tous ces anciens +bonheurs tués de ma propre main. Je songeais: «C'est Coucou-Blanc qui +l'a mangé!... C'est Coucou-Blanc qui l'a mangé!...» + +...Cette longue soirée mélancolique, passée devant le feu, en travail +et en rêvasseries, vous représente assez bien la nouvelle vie que nous +allions mener dorénavant. Tous les jours qui suivirent ressemblèrent à +cette soirée... Ce n'est pas Jacques qui rêvassait, bien entendu. Il +vous restait des dix heures sur ses gros livres, enfoui jusqu'au cou +dans la chiffraille. Moi, pendant ce temps, je tisonnais et, tout en +tisonnant, je disais à la petite boite à filets d'or: «Parlons un peu +des yeux noirs! veux-tu?...» Car pour en parler avec Jacques, il n'y +fallait pas penser. Pour une raison ou pour une autre, il évitait avec +soin toute conversation à se sujet. Pas même un mot sur Pierrotte. +Rien... Aussi je prenais ma revanche avec la petite boîte, et nos +causeries n'en finissaient pas. + +Vers le milieu du jour, quand je voyais ma mère bien en train sur ses +livres, je gagnais la porte à pas de chat et m'esquivais doucement, +en disant: «A tout à l'heure, Jacques!» Jamais il ne me demandait +où j'allais; mais je comprenais à son air malheureux, au ton plein +d'inquiétude dont il me faisait: «Tu t'en vas?» qu'il n'avait pas grande +confiance en moi. L'idée de cette femme le poursuivait toujours. Il +pensait: «S'il la revoit, nous sommes perdus!...» + +Et qui sait? Peut-être avait-il raison. Peut-être que si je l'avais +revue, l'ensorceleuse, j'aurais encore subi le charme qu'elle exerçait +sur mon pauvre moi, avec sa crinière d'or pâle et son signe blanc au +coin de la lèvre... Mais, Dieu merci! je ne la revis pas. Un monsieur de +Huit-à-Dix quelconque lui fit sans doute oublier son Dani-Dan, et jamais +plus, jamais plus, je n'entendis parler d'elle, ni de sa Négresse +Coucou-Blanc. + +Un soir, au retour d'une de mes courses mystérieuses, j'entrai dans la +chambre avec un cri de joie: «Jacques! Jacques! Une bonne nouvelle. J'ai +trouvé une place... Voilà dix jours que, sans t'en rien dire, je battais +le pavé à cette intention... Enfin, c'est fait. J'ai une place... Dès +demain, j'entre comme surveillant général à l'institution Ouly, à +Montmartre, tout près de chez nous... J'irai de sept heures du matin à +sept heures du soir... Ce sera beaucoup de temps passé loin de toi, mais +au moins je gagnerai ma vie, et je pourrai te soulager un peu.» + +Jacques releva sa tête de dessus ses chiffres, et me répondit assez +froidement: «Ma foi! mon cher, tu fais bien de venir à mon secours... La +maison serait trop lourde pour moi seul... Je ne sais pas ce que j'ai, +mais depuis quelque temps je me sens tout patraque.» Un violent accès +de toux l'empêcha de continuer. Il laissa tomber sa plume d'un air +de tristesse et vint se jeter sur le canapé... De le voir allongé +là-dessus, pâle, horriblement pâle, la terrible vision de mon rêve passa +encore une fois devant mes yeux, mais ce ne fut qu'un éclair... Presque +aussitôt ma mère Jacques se releva et se mit à rire en voyant ma mine +égarée: + +«Ce n'est rien, nigaud! C'est un peu de fatigue. J'ai trop travaillé ces +derniers temps... Maintenant que tu as une place, j'en prendrai plus à +mon aise, et dans huit jours je serai guéri.» + +Il disait cela si naturellement, d'une figure si riante, que mes tristes +pressentiments s'envolèrent, et, d'un grand mois, je n'entendis plus +dans mon cerveau le battement de leurs ailes noires... + +Le lendemain, j'entrai à l'institution Ouly. + +Malgré son étiquette pompeuse, l'institution Ouly était une petite école +pour rire, tenue par une vieille dame à repentirs, que les enfants +appelaient «bonne amie». Il y avait là-dedans une vingtaine de petits +bonshommes, mais, vous savez! des tout petits, de ceux qui viennent à la +classe avec leur goûter dans un panier, et toujours un bout de chemise +qui passe. + +C'étaient nos élèves. Mme Ouly leur apprenait des cantiques; moi, je +les initiais aux mystères de l'alphabet. J'étais en outre chargé de +surveiller les récréations, dans une cour où il y avait des poules et un +coq d'Inde dont ces messieurs avaient grand-peur. + +Quelquefois aussi, quand «bonne amie» avait sa goutte, c'était moi qui +balayais la classe, besogne bien peu digne d'un surveillant général, +et que pourtant je faisais sans dégoût, tant je me sentais heureux de +pouvoir gagner ma vie... Le soir, en rentrant à l'hôtel Pilois, je +trouvais le dîner servi et la mère Jacques qui m'attendait... Après +dîner, quelques tours de jardin faits à grands pas, puis la veillée au +coin du feu... Voilà toute notre vie... De temps en temps, on recevait +une lettre de M. ou Mme Eyssette; c'étaient nos grands événements. Mme +Eyssette continuait à vivre chez l'oncle Baptiste; M. Eyssette voyageait +toujours pour la Compagnie vinicole. Les affaires n'allaient pas trop +mal. Les dettes de Lyon étaient aux trois quarts payées. Dans un an +ou deux, tout serait réglé, et on pourrait songer à se remettre tous +ensemble... + +Moi, j'étais d'avis, en attendant, de faire venir Mme Eyssette à l'hôtel +Pilois avec nous, mais Jacques ne voulait pas. «Non! pas encore, +disait-il d'un air singulier, pas encore... Attendons!» Et cette +réponse, toujours la même, me brisait le coeur. Je me disais: «Il se +méfie de moi... Il a peur que je fasse encore quelque folie quand Mme +Eyssette sera ici... C'est pour cela qu'il veut attendre encore...» Je +me trompais... Ce n'était pas pour cela que Jacques disait: «Attendons!» + + + +XV ........ + +Lecteur, si tu as un esprit fort, si les rêves te font sourire, si tu +n'as jamais eu le coeur mordu--mordu jusqu'à crier--par le pressentiment +des choses futures, si tu es un homme positif, une de ces têtes de fer +que la réalité seule impressionne et qui ne laissent pas traîner un +grain de superstition dans leurs cerveaux, si tu ne veux en aucun cas +croire au surnaturel, admettre l'inexplicable, n'achève pas de lire ces +mémoires. Ce qui me reste à dire en ces derniers chapitres est vrai +comme la vérité éternelle; mais tu ne le croiras pas. + +C'était le 4 décembre... + +Je revenais de l'institution Ouly encore plus vite que d'ordinaire. Le +matin, j'avais laissé Jacques à la maison, se plaignant d'une grande +fatigue, et je languissais d'avoir de ses nouvelles. En traversant +le jardin, je me jetai dans les jambes de M. Pilois, debout près du +figuier, et causant à voix basse avec un gros personnage court et pattu, +qui paraissait avoir beaucoup de peine à boutonner ses gants. + +Je voulais m'excuser et passer outre, mais l'hôtelier me retint; + +«Un mot, monsieur Daniel!» + +Puis, se tournant vers l'autre, il ajouta: + +«C'est le jeune homme en question. Je crois que vous feriez bien de le +prévenir...» + +Je m'arrêtai fort intrigué. De quoi ce gros bonhomme voulait-il me +prévenir? Que ses gants étaient beaucoup trop étroits pour ses pattes? +Je le voyais bien, parbleu!... + +Il y eut un moment de silence et de gêne. M. Pilois, le nez en l'air, +regardait dans son figuier comme pour y chercher les figues qui n'y +étaient pas. L'homme aux gants tirait toujours sur ses boutonnières... +A la fin, pourtant, il se décida à parler; mais sans lâcher son bouton, +n'ayez pas peur. + +«Monsieur, me dit-il, je suis depuis vingt ans médecin de l'hôtel +Pilois, et j'ose affirmer...» + +Je ne le laissai pas achever sa phrase, Ce mot de médecin m'avait tout +appris. «Vous venez pour mon frère, lui demandai-je en tremblant... Il +est bien malade, n'est-ce pas?» + +Je ne crois pas que ce médecin fût un méchant homme, mais, à ce +moment-là, c'étaient ses gants surtout qui le préoccupaient, et sans +songer qu'il parlait à l'enfant de Jacques, sans essayer d'amortir le +coup, il me répondit brutalement: «S'il est malade! je crois bien... Il +ne passera pas la nuit.» + +Ce fut bien assené, je vous en réponds. La maison, le jardin, M. Pilois, +le médecin, je vis tout tourner, Je fus obligé de m'appuyer contre le +figuier, Il avait le poignet rude, le docteur de l'hôtel Pilois!... Du +reste, il ne s'aperçut de rien et continua avec le plus grand calme, +sans cesser de boutonner ses gants: «C'est un, cas foudroyant de +phtisie galopante... Il n'y a rien à faire, du moins rien de sérieux,.. +D'ailleurs on m'a prévenu beaucoup trop tard, comme toujours. + +--Ce n'est pas ma faute, docteur--fit le bon M. Pilois qui persistait +à chercher des figues avec la plus grande attention, un moyen comme un +autre de cacher ses larmes--, ce n'est pas ma faute, Je savais depuis +longtemps qu'il était malade, ce pauvre M. Eyssette, et je lui ai +souvent conseillé de faire venir quelqu'un; mais il ne voulait jamais. +Bien sûr qu'il avait peur d'effrayer son frère... C'était si uni, +voyez-vous! ces enfants-là!» Un sanglot désespéré me jaillit du fond des +entrailles: + +«Allons! mon garçon, du courage! me dit l'homme aux gants d'un air de +bonté... Qui sait? la science a prononcé son dernier mot, mais la nature +pas encore... Je reviendrai demain matin.» + +Là-dessus, il fit une pirouette et s'éloigna avec un soupir de +satisfaction; il venait d'en boutonner un! + +Je restai encore un moment dehors, pour essuyer mes yeux et me calmer un +peu; puis, faisant appel à tout mon courage, j'entrai dans notre chambre +d'un air délibéré. + +Ce que je vis, en ouvrant la porte, me terrifia, Jacques, pour me +laisser le lit, sans doute, s'était fait mettre un matelas sur le +canapé, et c'est là que je le trouvai, pâle, horriblement pâle, tout à +fait semblable au _Jacques_ de mon rêve. + +Ma première idée fut de me jeter sur lui, de le prendre dans mes bras +et de le porter sur son lit, n'importe où, mais de l'enlever de là, mon +Dieu, de l'enlever de là. Puis, tout de suite, je fis cette réflexion: +«Tu ne pourras pas, il est trop grand!» Et alors, ayant vu ma mère +Jacques étendu sans rémission à cette place où le rêve avait dit qu'il +devait mourir, mon courage m'abandonna; ce masque de gaieté contrainte, +qu'on se colle au visage pour rassurer les moribonds, ne put pas tenir +sur mes joues, et je vins tomber à genoux près du canapé, en versant un +torrent de larmes. + +Jacques se tourna vers moi péniblement: + +«C'est toi, Daniel... Tu as rencontré le médecin, n'est-ce pas? Je lui +avais pourtant bien recommandé de ne pas t'effrayer, à ce gros-là. +Mais je vois à ton air qu'il n'en a rien fait et que tu sais tout... +Donne-moi ta main, frérot... Qui diable se serait douté d'une chose +pareille? Il y a des gens qui vont à Nice pour guérir leur maladie +de poitrine; moi, je suis allé en chercher une. C'est tout à fait +original... Ah! tu sais! si tu te désoles, tu vas m'enlever tout mon +courage; je ne suis déjà pas si vaillant... Ce matin, après ton départ, +j'ai compris que cela se gâtait. J'ai envoyé chercher le curé de +Saint-Pierre; il est venu me voir et reviendra tout à l'heure m'apporter +les sacrements... Cela fera plaisir à notre mère, tu comprends! C'est +un bon homme, ce curé... Il s'appelle comme ton ami du collège de +Sarlande.» + +Il n'en put pas dire plus long et se renversa sur l'oreiller, en fermant +les yeux. Je crus qu'il allait mourir, et je me mis à crier bien fort: +«Jacques! Jacques! mon ami!...» De la main, sans parler, il me fit: +«Chut! chut!» à plusieurs reprises. + +A ce moment, la porte s'ouvrit; M. Pilois entra dans la chambre suivi +d'un gros homme qui roula comme une boule vers le canapé en criant: +«Qu'est-ce que j'apprends, monsieur Jacques?... C'est bien le cas de le +dire... + +--Bonjour, Pierrotte! dit Jacques en rouvrant les yeux; bonjour, mon +vieil ami! J'étais bien sûr que vous viendriez au premier signe... +Laisse-le mettre là, Daniel: nous avons à causer tous les deux.» + +Pierrotte pencha sa grosse tête jusqu'aux lèvres pâles du moribond, et +ils restèrent ainsi un long moment à s'entretenir à voix basse... Moi, +je regardais, immobile au milieu de la chambre. J'avais encore mes +livres sous le bras. M. Pilois me les enleva doucement, en me disant +quelque chose que je n'entendis pas; puis il alla allumer les bougies +et mettre sur la table une grande serviette blanche. En moi-même je me +disais: «Pourquoi met-il le couvert?... Est-ce que nous allons dîner?... +mais je n'ai pas faim!» + +La nuit tombait. Dehors, dans le jardin, des personnes de l'hôtel se +faisaient des signes en regardant nos fenêtres. Jacques et Pierrotte +causaient toujours. De temps en temps, j'entendais le Cévenol dire avec +sa grosse voix pleine de larmes: «Oui, monsieur Jacques... Oui, monsieur +Jacques...» Mais je n'osais pas m'approcher... A la fin, pourtant, +Jacques m'appela et me fit mettre à son chevet, à côté de Pierrotte: + +«Daniel, mon chéri, me dit-il, après une longue pause, je suis bien +triste d'être obligé de te quitter; mais une chose me console: je ne +te laisse pas seul dans la vie... Il te restera Pierrotte, le bon +Pierrotte, qui te pardonne et s'engage à me remplacer près de toi... + +--Oui! oui! monsieur Jacques, je m'engage... c'est bien le cas de le +dire... je m'engage... + +--Vois-tu! mon pauvre petit, continua la mère Jacques, jamais à toi seul +tu ne parviendrais à reconstruire le foyer... Ce n'est pas pour te faire +de la peine, mais tu es un mauvais reconstructeur de foyer... Seulement, +je crois qu'aidé de Pierrotte, tu parviendras à réaliser notre rêve... +Je ne te demande pas d'essayer de devenir un homme; je pense, comme +l'abbé Germane, que tu seras un enfant toute ta vie. Mais je te supplie +d'être toujours un bon enfant, un brave enfant, et surtout... approche +un peu, que je te dise ça dans l'oreille... et surtout de ne pas faire +pleurer les yeux noirs.» + +Ici, mon pauvre bien-aimé se reposa encore un moment; puis reprit: + +«Quand tout sera fini, tu écriras à papa et à maman, Seulement il faudra +leur apprendre la chose par morceaux... En une seule fois cela leur +ferait trop de mal... Comprends-tu, maintenant, pourquoi je n'ai pas +fait venir Mme Eyssette? je ne voulais pas qu'elle fût là. Ce sont de +trop mauvais moments pour les mères...» + +Il s'interrompit et regarda du côté de la porte. + +«Voilà le Bon Dieu!» dit-il en souriant. Et il nous fit signe de nous +écarter. + +C'était le viatique qu'on apportait. Sur la nappe blanche, au milieu des +cierges, l'hostie et les saintes huiles prirent place; Après quoi, le +prêtre s'approcha du lit, et la cérémonie commença... + +Quand ce fut fini--oh! que le temps me sembla long!--, quand ce fut +fini, Jacques m'appela doucement près de lui: + +«Embrasse-moi», me dit-il; et sa voix était si faible qu'il avait l'air +de me parler de loin... Il devait être loin en effet, depuis tantôt +douze heures que l'horrible phtisie galopante l'avait jeté sur son dos +maigre et l'emportait vers la mort au triple galop!... + +Alors, en m'approchant pour l'embrasser, ma main rencontra sa main, sa +chère main toute moite des sueurs de l'agonie. Je m'en emparai et je +ne la quittai plus... Nous restâmes ainsi je ne sais combien de temps; +peut-être une heure, peut-être une éternité, je ne sais pas du tout... +Il ne me voyait plus, il ne me parlait plus. Seulement, à plusieurs +reprises, sa main remua dans la mienne comme pour me dire: «Je sens que +tu es là.» Soudain un long soubresaut agita son pauvre corps des pieds à +la tête. Je vis ses yeux s'ouvrir et regarder autour d'eux pour chercher +quelqu'un; et, comme je me penchais sur lui, je l'entendis dire deux +fois très doucement: «Jacques, tu es un âne... Jacques, tu es un +âne!...» puis rien... Il était mort... + +...Oh! le rêve!... + +Il fit un grand vent cette nuit-là. Décembre envoyait des poignées de +grésil contre les vitres. Sur la table au bout de la chambre, un christ +d'argent flambait entre deux bougies. A genoux devant le christ, un +prêtre que je ne connaissais pas priait d'une voix forte, dans le bruit +du vent... Moi, je ne priais pas; je ne pleurais pas non plus... Je +n'avais qu'une idée, une idée fixe, c'était de réchauffer la main de mon +bien-aimé que je tenais étroitement serrée dans les miennes. Hélas! plus +le matin approchait, plus cette main devenait lourde et de glace... + +Tout à coup le prêtre qui récitait du latin là-bas, devant le christ, se +leva et vint me frapper sur l'épaule. + +«Essaie de prier, me dit-il... Cela te fera du bien.» + +Alors seulement, je le reconnus... C'était mon vieil ami du collège de +Sarlande, l'abbé Germane lui-même avec sa belle figure mutilée et son +air de dragon en soutane... La souffrance m'avait tellement anéanti que +je ne fus pas étonné de le voir. Cela me parut tout simple... Mais voici +comment il était là. + +Le jour où le petit Chose quittait le collège, l'abbé Germane lui avait +dit: «J'ai bien un frère à Paris, un brave homme de prêtre... mais +baste! à quoi bon te donner son adresse?... Je suis sûr que tu n'irais +pas.» + +Voyez un peu la destinée! Ce frère de l'abbé était curé de l'église +Saint-Pierre à Montmartre, et c'est lui que la pauvre mère Jacques avait +appelé à son lit de mort. Juste à ce moment, il se trouvait que l'abbé +Germane était de passage à Paris et logeait au presbytère... Le soir du +4 décembre, son frère lui dit en entrant: + +«Je viens de porter l'extrême-onction à un malheureux enfant qui meurt +tout près d'ici. Il faudra prier pour lui, l'abbé!» + +L'abbé répondit: + +«J'y penserai demain, en disant ma messe. Comment s'appelle-t-il?... + +--Attends... c'est un nom du Midi, assez difficile à retenir... Jacques +Eysset... Oui, c'est cela... Jacques Eyssette...» + +Ce nom rappela à l'abbé certain petit pion de sa connaissance; et +sans perdre une minute il courut à l'hôtel Pilois... En rentrant, il +m'aperçut debout, cramponné à la main de Jacques. Il ne voulut pas +déranger ma douleur et renvoya tout le monde en disant qu'il veillerait +avec moi; puis il s'agenouilla, et ce ne fut que fort avant dans la +nuit qu'effrayé de mon immobilité, il me frappa sur l'épaule et se fit +connaître. + +A partir de ce moment, je ne sais plus bien ce qui se passa. La fin de +cette nuit terrible, le jour qui la suivit, le lendemain de ce jour +et beaucoup d'autres lendemains encore ne m'ont laissé que de vagues +souvenirs confus. Il y a là un grand trou dans ma mémoire. Pourtant je +me souviens,--mais comme de choses arrivées il y a des siècles--, d'une +longue marche interminable dans la boue de Paris, derrière la voiture +noire. Je me vois allant, tête nue, entre Pierrotte et l'abbé Germane. +Une pluie froide mêlée de grésil nous fouette le visage; Pierrotte a un +grand parapluie; mais il le tient si mal et la pluie tombe si dru que la +soutane de l'abbé ruisselle, toute luisante!... Il pleut! il pleut! oh! +comme il pleut! + +Près de nous; à côté de la voiture, marche un long monsieur tout en +noir, qui porte une baguette d'ébène. Celui-là, c'est le maître +des cérémonies, une sorte de chambellan de la mort. Comme tous les +chambellans, il a le manteau de soie, l'épée, la culotte courte et le +claque... Est-ce une hallucination de mon cerveau?... Je trouve que +cet homme ressemble à M. Viot, le surveillant général du collège de +Sarlande. Il est long comme lui, tient comme lui sa tête penchée sur +l'épaule, et chaque fois qu'il me regarde, il a ce même sourire faux et +glacial qui courait sur les lèvres du terrible porte-clefs. Ce n'est pas +M. Viot, mais c'est peut-être son ombre. + +La voiture noire avance toujours, mais si lentement, si lentement... +Il me semble que nous n'arriverons jamais... Enfin, nous voici dans +un jardin triste, plein d'une boue jaunâtre où l'on enfonce jusqu'aux +chevilles. Nous nous arrêtons au bord d'un grand trou. Des hommes en +manteaux courts apportent une grande boîte très lourde qu'il faut +descendre là-dedans. L'opération est difficile. Les cordes, toutes +raides de pluie, ne glissent pas. J'entends un des hommes qui crie: «Les +pieds en avant! les pieds en avant!...» En face de moi, de l'autre côté +du trou, l'ombre de M. Viot, la tête penchée sur l'épaule, continue à me +sourire doucement. Longue, mince, étranglée dans ses habits de deuil, +elle se détache sur le gris du ciel, comme une grande sauterelle noire, +toute mouillée... + +Maintenant, je suis seul avec Pierrotte... Nous descendons le faubourg +Montmartre... Pierrotte cherche une voiture, mais il n'en trouve pas. Je +marche à côté de lui, mon chapeau à la main; il me semble que je suis +toujours derrière le corbillard... Tout le long du faubourg, les gens se +retournent pour voir ce gros homme qui pleure en appelant des fiacres et +cet enfant qui va tête nue sous une pluie battante... + +Nous allons, nous allons toujours. Et je suis las, et ma tête est +lourde... Enfin, voici le passage du Saumon, l'ancienne maison Lalouette +avec ses contrevents peints, ruisselants d'eau verte... Sans entrer dans +la boutique, nous montons chez Pierrotte... Au premier étage, les forces +me manquent. Je m'assieds sur une marche. Impossible d'aller plus loin; +ma tête est trop lourde... Alors Pierrotte me prend dans ses bras; et +tandis qu'il me monte chez lui aux trois quarts mort et grelottant de +fièvre, j'entends le grésil qui pétille sur la vitrine du passage et +l'eau des gouttières qui tombe à grand bruit dans la cour... Il pleut! +il pleut! oh! comme il pleut! + + + +XVI + +LA FIN DU RÊVE + +Le petit Chose est malade; le petit Chose va mourir... Devant le passage +du Saumon, une large litière de paille qu'on renouvelle tous les deux +jours fait dire aux gens de la rue: «Il y a là-haut quelque vieux +richard en train de mourir...» Ce n'est pas un vieux richard qui va +mourir, c'est le petit Chose... Tous les médecins l'ont condamné. Deux +fièvres typhoïdes en deux ans, c'est beaucoup trop pour ce cervelet +d'oiseau-mouche! Allons! vite, attelez la voiture noire! Que la grande +sauterelle prépare sa baguette d'ébène et son sourire désolé! le petit +Chose est malade; le petit Chose va mourir. + +Il faut voir quelle consternation dans l'ancienne maison Lalouette! +Pierrotte ne dort plus; les yeux noirs se désespèrent. La dame de grand +mérite feuillette son Raspail avec frénésie, en suppliant le bienheureux +saint Camphre de faire un nouveau miracle en faveur du cher malade... Le +salon jonquille est condamné, le piano mort, la flûte enclouée. Mais le +plus navrant de tout, oh! le plus navrant c'est une petite robe noire +assise dans un coin de la maison, et tricotant du matin au soir, sans +rien dire, avec de grosses larmes qui coulent. + +Or, tandis que l'ancienne maison Lalouette se lamente ainsi nuit et +jour, le petit Chose est bien tranquillement couché dans un grand lit de +plumes, sans se douter des pleurs qu'il fait répandre autour de lui.. Il +a les yeux ouverts, mais il ne voit rien; les objets ne vont pas jusqu'à +son âme. Il n'entend rien non plus, rien qu'un bourdonnement sourd, un +roulement confus, comme s'il avait pour oreilles deux coquilles marines: +ces grosses coquilles à lèvres roses où l'on entend ronfler la mer. Il +ne parle pas, il ne pense pas: vous diriez une fleur malade... Pourvu +qu'on lui tienne une compresse d'eau fraîche sur la tête et un morceau +de glace dans la bouche, c'est tout ce qu'il demande. Quand la glace est +fondue, quand la compresse est desséchée au feu de son crâne, il pousse +un grognement: c'est toute sa conversation. + +Plusieurs jours se passent ainsi,--jours sans heures, jours de chaos, +puis subitement, un beau matin, le petit Chose éprouve une sensation +singulière. Il semble qu'on vient de le tirer du fond de la mer. Ses +yeux voient, ses oreilles entendent. Il respire; il reprend pied... La +machine à penser, qui dormait dans un coin du cerveau avec ses rouages +fins comme des cheveux de fée, se réveille et se met en branle; d'abord +lentement, puis un peu plus vite, puis avec une rapidité folle,--tic! +tic! tic!--à croire que tout va casser. On sent que cette jolie machine +n'est pas faite pour dormir et qu'elle veut réparer le temps perdu... +Tic! tic! tic!... Les idées se croisent, s'enchevêtrent comme des fils +de soie: «Où suis-je, mon Dieu?... Qu'est-ce que c'est que ce grand +lit?... Et ces trois dames, là-bas, près de la fenêtre, qu'est-ce +qu'elles font?... Cette petite robe noire qui me tourne le dos, est-ce +que je ne la connais pas?... On dirait que...» + +Et pour mieux regarder cette robe noire qu'il croit reconnaître, +péniblement le petit Chose se soulève sur son coude et se penche hors +du lit, puis tout de suite se jette en arrière, épouvanté... Là, devant +lui, au milieu de la chambre, il vient d'apercevoir une armoire en noyer +avec de vieilles ferrures qui grimpent sur le devant. Cette armoire, il +la reconnaît; il l'a vue déjà dans un rêve, dans un horrible rêve... +Tic! tic! tic! La machine à penser va comme le vent... Oh! maintenant +le petit Chose se rappelle. L'hôtel Pilois, la mort de Jacques, +l'enterrement, l'arrivée chez Pierrotte dans la pluie, il revoit tout, +il se souvient de tout. Hélas! en renaissant à la vie, le malheureux +enfant vient de renaître à la douleur; et sa première parole est un +gémissement... + +A ce gémissement, les trois femmes qui travaillaient là-bas, près de la +fenêtre, ont tressailli. Une d'elles, la plus jeune, se lève en criant: +«De la glace! de la glace!» Et vite elle court à la cheminée prendre un +morceau de glace qu'elle vient présenter au petit Chose; mais le petit +Chose n'en veut pas... Doucement il repousse la main qui cherche ses +lèvres;--c'est une main bien fine pour une main de garde-malades! En +tout cas d'une voix qui tremble, il dit: «Bonjour, Camille!...» + +Camille Pierrotte est si surprise d'entendre parler le moribond qu'elle +reste là tout interdite, le bras tendu, la main ouverte, avec son +morceau de glace claire qui tremble au bout de ses doigts roses de +froid. + +«Bonjour, Camille! reprend le petit Chose. Oh! je vous reconnais bien, +allez!... J'ai toute ma tête maintenant... Et vous? est-ce que vous me +voyez?... Est-ce que vous pouvez me voir?» + +Camille Pierrotte ouvre de grands yeux: + +«Si je vous vois, Daniel!... Je crois bien que je vous vois.» + +Alors, à l'idée que l'armoire a menti, que Camille Pierrotte n'est pas +aveugle, que le rêve, l'horrible rêve, ne sera pas vrai jusqu'au bout, +le petit Chose reprend courage et se hasarde à faire d'autres questions: + +«J'ai été bien malade, n'est-ce pas, Camille? + +--Oh! oui, Daniel, bien malade... + +--Est-ce que je suis couché depuis longtemps?... + +--Il y aura demain trois semaines... + +--Miséricorde! trois semaines!... Déjà trois semaines que ma pauvre mère +Jacques...» + +Il n'achève pas sa phrase et cache sa tête dans l'oreiller en +sanglotant. + +...A ce moment, Pierrotte entre dans la chambre; il amène un nouveau +médecin. (Pour peu que la maladie continue, toute l'Académie de médecine +y passera.) Celuici est l'illustre docteur _Broum-Broum_, un gaillard +qui va vite en besogne et ne s'amuse pas à boutonner ses gants au chevet +des malades. Il s'approche du petit Chose, lui tâte le pouls, lui +regarde les yeux et la langue, puis se tournant vers Pierrotte: + +«Qu'est-ce que vous me chantiez donc?... Mais il est guéri ce +garçon-là... + +--Guéri! fait le bon Pierrotte en joignant les mains. + +--Si bien guéri que vous allez me jeter tout de suite cette glace par +la fenêtre et donner à votre malade une aile de poulet aspergée de +saint-émilion... Allons! ne vous désolez plus, ma petite demoiselle; +dans huit jours, ce jeune trompe-la-mort sera sur pied, c'est moi qui +vous en réponds... D'ici là, gardez-le bien tranquille dans son lit; +évitez-lui toute émotion, toute secousse; c'est le point essentiel!... +Pour le reste, laissons faire la nature: elle s'entend à soigner mieux +que vous et moi...» + +Ayant ainsi parlé, l'illustre docteur _Broum-Broum_ donne une +chiquenaude au jeune trompe-la-mort, un sourire à Mlle Camille, et +s'éloigne lestement, escorté du bon Pierrotte qui pleure de joie et +répète tout le temps: + +«Ah! monsieur le docteur, c'est bien le cas de le dire... c'est bien le +cas de le dire...» + +Derrière eux, Camille veut faire dormir le malade; mais il refuse avec +énergie: + +«Ne vous en allez pas, Camille, je vous en prie... Ne me laissez pas +seul. Comment voulez-vous que je dorme avec le gros chagrin que j'ai? + +--Si, Daniel, il le faut... Il faut que vous dormiez... Vous avez besoin +de repos; le médecin l'a dit... Voyons! soyez raisonnable, fermez les +yeux et ne pensez à rien... Tantôt je viendrai vous voir encore; et, si +vous avez dormi, je resterai bien longtemps. + +--Je dors... je dors...», dit le petit Chose en fermant les yeux. Puis +se ravisant: «Encore un mot, Camille!... Quelle est donc cette petite +robe noire que j'ai aperçue ici tout à l'heure? + +--Une robe noire!... + +--Mais oui! vous savez bien! cette petite robe noire qui travaillait +là-bas avec vous, près de la fenêtre... Maintenant, elle n'y est plus... +Mais tout à l'heure je l'ai vue, j'en suis sûr... + +--Oh! non! Daniel, vous vous trompez... J'ai travaillé ici toute la +matinée avec Mme Tribou, votre vieille amie, Mme Tribou, vous savez! +celle que vous appeliez la dame de grand mérite. Mais Mme Tribou n'est +pas en noir... elle a toujours sa même robe verte... Non! sûrement, il +n'y a pas de robe noire dans la maison... Vous avez dû rêver cela... +Allons! Je m'en vais... Dormez bien...» + +Là-dessus, Camille Pierrotte s'encourt vite, toute confuse et le feu aux +joues, comme si elle venait de mentir. + +Le petit Chose reste seul; mais il n'en dort pas mieux. La machine +aux fins rouages fait le diable dans sa cervelle. Les fils de soie se +croisent, s'enchevêtrent... Il pense à son bien-aimé qui dort dans +l'herbe de Montmartre; il pense aux yeux noirs aussi, à ces belles +lumières sombres que la Providence semblait avoir allumées exprès pour +lui et qui maintenant... + +Ici, la porte de la chambre s'entrouvre doucement, doucement, comme +si quelqu'un voulait entrer; mais presque aussitôt on entend Camille +Pierrotte dire à voix basse: + +«N'y allez pas... L'émotion va le tuer, s'il se réveille...» + +Et voilà la porte qui se referme doucement, doucement, comme elle +s'était ouverte. Par malheur, un pan de robe noire se trouve pris dans +la rainure; et ce pan de robe qui passe, de son lit le petit Chose +l'aperçoit... + +Du coup son coeur bondit; ses yeux s'allument, et, se dressant sur son +coude, il se met à crier bien fort: «Mère! Mère! pourquoi ne venez-vous +pas m'embrasser?...» + +Aussitôt la porte s'ouvre. La petite robe noire--qui n'y peut plus +tenir--se précipite dans la chambre; mais au lieu d'aller vers le lit, +elle va droit à l'autre bout de la pièce, les bras ouverts, en appelant: + +«Daniel! Daniel! + +--Par ici, mère..., crie le petit Chose, qui lui tend les bras en +riant... Par ici: vous ne me voyez donc pas?...» + +Et alors Mme Eyssette, à demi tournée vers le lit, tâtonnant dans l'air +autour d'elle avec ses mains qui tremblent, répond d'une voix navrante: + +«Hélas! non! mon cher trésor, je ne te vois pas... Jamais plus je ne te +verrai... Je suis aveugle!» + +En entendant cela, le petit Chose pousse un grand cri et tombe à la +renverse sur son oreiller... + +Certes, qu'après vingt ans de misères et de souffrances, deux enfants +morts, son foyer détruit, son mari loin d'elle, la pauvre mère Eyssette +ait ses yeux divins tout brûlés par les larmes comme les voilà, il n'y +a rien là-dedans de bien extraordinaire... Mais pour le petit Chose, +quelle coïncidence avec son rêve! Quel dernier coup terrible la destinée +lui tenait en réserve! Est-ce qu'il ne va pas en mourir de celui-là?... + +Eh bien, non!... le petit Chose ne mourra pas. Il ne faut pas qu'il +meure. Derrière lui que deviendrait la pauvre mère aveugle? Où +trouverait-elle des larmes pour pleurer ce troisième fils? Que +deviendrait le père Eyssette, cette victime de l'honneur commercial, +ce Juif errant de la viniculture, qui n'a pas même le temps de venir +embrasser son enfant malade, ni de porter une fleur à son enfant mort? +Qui reconstruirait le foyer, ce beau foyer de famille où les deux vieux +viendront un jour chauffer leurs pauvres mains glacées?... Non! non! le +petit Chose ne veut pas mourir. Il se cramponne à la vie, au contraire, +et de toutes ses forces... On lui a dit que, pour guérir plus vite, il +ne fallait pas penser, il ne pense pas; qu'il ne fallait pas parler, il +ne parle pas; qu'il ne fallait pas pleurer, il ne pleure pas... C'est +plaisir de le voir dans son lit, l'air paisible, les yeux ouverts, +jouant pour se distraire avec les glands de l'édredon. Une vraie +convalescence de chanoine... + +Autour de lui, toute la maison Lalouette s'empresse silencieuse. Mme +Eyssette passe ses journées au pied du lit, avec son tricot; la chère +aveugle a tellement l'habitude des longues aiguilles qu'elle tricote +aussi bien que du temps de ses yeux. La dame de grand mérite est là, +elle aussi; puis, à tout moment on voit paraître à la porte la bonne +figure de Pierrotte. Il n'y a pas jusqu'au joueur de flûte qui ne monte +prendre des nouvelles quatre ou cinq fois dans le jour. Seulement, il +faut bien le dire, celui-là ne vient pas pour le malade; c'est la dame +de grand mérite qui l'attire surtout... Depuis que Camille Pierrotte lui +a formellement déclaré qu'elle ne voulait ni de lui ni de sa flûte, le +fougueux instrumentiste s'est rabattu sur la veuve Tribou qui, pour être +moins riche et moins jolie que la fille du Cévenol, n'est pas cependant +tout à fait dépourvue de charmes ni d'économies. Avec cette romanesque +matrone, l'homme flûte n'a pas perdu son temps, à la troisième séance, +il y avait déjà du mariage dans l'air, et l'on parlait vaguement de +monter une herboristerie rue des Lombards, avec les économies de la +dame. C'est pour ne pas laisser dormir ces beaux projets, que le jeune +virtuose vient si souvent prendre des nouvelles. + +Et Mlle Pierrotte? On n'en parle pas! Est-ce qu'elle ne serait plus dans +la maison?... Si, toujours: seulement, depuis que le malade est hors de +danger, elle n'entre presque jamais dans sa chambre. Quand elle y vient, +c'est en passant, pour prendre l'aveugle et la mener à table; mais le +petit Chose, jamais un mot... Ah! qu'il est loin le temps de la +rose rouge, le temps où, pour dire: «Je vous aime», les yeux noirs +s'ouvraient comme deux fleurs de velours! Dans son lit, le malade +soupire, en pensant à ces bonheurs envolés. Il voit bien qu'on ne l'aime +plus, qu'on le fuit, qu'il fait horreur; mais c'est lui qui l'a voulu. +Il n'a pas le droit de se plaindre. Et pourtant, c'eût été si bon, au +milieu de tant de deuils et de tristesses, d'avoir un peu d'amour +pour se chauffer le coeur! c'eût été si bon de pleurer sur une épaule +amie!... «Enfin!... le mal est fait, se dit le pauvre enfant, n'y +songeons plus, et trêve aux rêvasseries! pour moi, il ne s'agit plus +d'être heureux dans la vie; il s'agit de faire son devoir... Demain, je +parlerai à Pierrotte.» + +En effet, le lendemain, à l'heure où le Cévenol traverse la chambre à +pas de loup pour descendre au magasin, le petit Chose, qui est là depuis +l'aube à guetter derrière ses rideaux, appelle doucement. + +«Monsieur Pierrotte! monsieur Pierrotte!» + +Pierrotte s'approche du lit; et alors le malade très ému, sans lever les +yeux: + +«Voici que je m'en vais sur ma guérison, mon bon monsieur Pierrotte, +et j'ai besoin de causer sérieusement avec vous. Je ne veux pas vous +remercier de ce que vous faites pour ma mère et pour moi...» + +Vive interruption du Cévenol: «Pas un mot là-dessus, monsieur Daniel! +tout ce que je fais, je devais le faire. C'était convenu avec M. +Jacques. + +--Oui! je sais, Pierrotte, je sais qu'à tout ce qu'on veut vous dire sur +ce chapitre vous faites toujours la même réponse... Aussi n'est-ce pas +de cela que je vais vous parler. Au contraire, si je vous appelle, c'est +pour vous demander un service. Votre commis va vous quitter bientôt; +voulez-vous me prendre à sa place? Oh! je vous en prie, Pierrotte, +écoutez-moi jusqu'au bout; ne me dites pas non, sans m'avoir écouté +jusqu'au bout... Je le sais, après ma lâche conduite, je n'ai plus le +droit de vivre au milieu de vous. Il y a dans la maison quelqu'un que ma +présence fait souffrir, quelqu'un à qui ma vue est odieuse, et ce n'est +que justice!... Mais si je m'arrange pour qu'on ne me voie jamais, si je +m'engage à ne jamais monter ici, si je reste toujours au magasin, si je +suis de votre maison sans en être, comme les gros chiens de basse-cour +qui n'entrent jamais dans les appartements, est-ce qu'à ces +conditions-là vous ne pourriez pas m'accepter!» + +Pierrotte a bonne envie de prendre dans ses grosses mains la tête frisée +du petit Chose et de l'embrasser bien fort; mais il se contient et +répond, tranquillement: + +«Dame! écoutez, monsieur Daniel, avant de rien dire, j'ai besoin de +consulter la petite... Moi, votre proposition me convient assez; mais je +ne sais pas si la petite... Du reste, nous allons voir. Elle doit être +levée... Camille! Camille!» + +Camille Pierrotte, matinale comme une abeille, est en train d'arroser +son rosier rouge sur la cheminée du salon. Elle arrive en peignoir du +matin, les cheveux relevés à la chinoise, fraîche, gaie, sentant les +fleurs. + +«Tiens, petite, lui dit le Cévenol, voilà M. Daniel qui demande à entrer +chez nous pour remplacer le commis... Seulement, comme il pense que sa +présence ici te serait trop pénible... + +--Trop pénible!» interrompit Camille Pierrotte en changeant de couleur. + +Elle n'en dit pas plus long; mais les yeux noirs achevèrent sa phrase. +Oui! les yeux noirs eux-mêmes se montrent devant le petit Chose, +profonds comme la nuit, lumineux comme les étoiles, en criant: «Amour! +amour!» avec tant de passion et de flamme que le pauvre malade en a le +coeur incendié. + +Alors Pierrotte dit en riant sous cape: + +«Dame! expliquez-vous tous les deux... il y a quelque malentendu +là-dessous.» + +Et il s'en va tambouriner une bourrée cévenole sur les vitres; puis +quand il croit que les enfants se sont suffisamment expliqués--oh! mon +Dieu! c'est à peine s'ils ont eu le temps de se dire trois paroles--, il +s'approche d'eux et les regarde: + +«Eh bien? + +--Ah! Pierrotte, dit le petit Chose en lui tendant les mains, elle est +aussi bonne que vous... elle m'a pardonné!» + +A partir de ce moment, la convalescence du malade marche avec des bottes +de sept lieues... Je crois bien! les yeux noirs ne bougent plus de la +chambre. On passe les journées à faire des projets d'avenir. On parle +de mariage, de foyer à reconstruire. On parle aussi de la chère mère +Jacques, et son nom fait encore verser de belles larmes. Mais c'est +égal! il y a de l'amour dans l'ancienne maison Lalouette. Cela se sent. +Et si quelqu'un s'étonne que l'amour puisse fleurir ainsi dans le deuil +et dans les larmes, je lui dirai d'aller voir aux cimetières toutes ces +jolies fleurettes qui poussent entre les fentes des tombeaux. + +D'ailleurs, n'allez pas croire que la passion fasse oublier son devoir +au petit Chose. Pour si bien qu'il soit dans son grand lit, entre Mme +Eyssette et les yeux noirs, il a hâte d'être guéri, de se lever, de +descendre au magasin. Non, certes, que la porcelaine le tente beaucoup; +mais il languit de commencer cette vie de dévouement et de travail dont +la mère Jacques lui a donné l'exemple. Après tout, il vaut encore mieux +vendre des assiettes dans un passage, comme disait la tragédienne Irma, +que balayer l'institution Ouly ou se faire siffler à Montparnasse. Quant +à la Muse, on n'en parle plus. Daniel Eyssette aime toujours les vers, +mais pas les siens; et le jour où l'imprimeur, fatigué de garder +chez lui les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf volumes de _La Comédie +pastorale_, les renvoie au passage du Saumon, le malheureux ancien poète +a le courage de dire: + +«Il faut brûler tout ça.» + +A quoi Pierrotte, plus avisé, répond: + +«Brûler tout ça! ma foi non!... j'aime bien mieux le garder au magasin. +J'en trouverai l'emploi... C'est bien le cas de le dire... J'ai tout +juste prochainement un envoi de coquetiers à faire à Madagascar. Il +paraît que dans ce pays-là, depuis qu'on a vu la femme d'un missionnaire +anglais manger des oeufs à la coque, on ne veut plus manger les oeufs +autrement... Avec votre permission, monsieur Daniel, vos livres +serviront à envelopper mes coquetiers.» + +Et en effet, quinze jours après, _La Comédie pastorale_ se met en route +pour le pays de l'illustre Rana-Volo. Puisse-t-elle y avoir plus de +succès qu'à Paris! + +...Et maintenant, lecteur, avant de clore cette histoire, je veux encore +une fois t'introduire dans le salon jonquille. C'est par un après-midi +de dimanche, un beau dimanche d'hiver--froid sec et grand soleil. Toute +la maison Lalouette rayonne. Le petit Chose est complètement guéri et +vient de se lever pour la première fois. Le matin, en l'honneur de +cet heureux événement, on a sacrifié à Esculape quelques douzaines +d'huîtres, arrosées d'un joli vin blanc de Touraine. Maintenant on est +au salon, tous réunis. Il fait bon; la cheminée flambe. Sur les vitres +chargées de givre, le soleil fait des paysages d'argent. + +Devant la cheminée, le petit Chose, assis sur un tabouret aux pieds de +la pauvre aveugle assoupie, cause à voix basse avec Mlle Pierrotte plus +rouge que la petite rose rouge qu'elle a dans les cheveux. Cela se +comprend, elle est si près du feu!... De temps en temps, un grignotement +de souris,--c'est la tête d'oiseau qui becquette dans un coin; ou bien +un cri de détresse,--c'est la dame de grand mérite qui est en train de +perdre au bésigue l'argent de l'herboristerie. Je vous prie de remarquer +l'air triomphant de Mme Lalouette qui gagne, et le sourire inquiet du +joueur de flûte, qui perd. + +Et M. Pierrotte?... Oh! M. Pierrotte n'est pas loin... Il est là-bas +dans l'embrasure de la fenêtre, à demi caché par le grand rideau +jonquille, et se livrant à une besogne silencieuse qui l'absorbe et le +fait suer. Il a devant lui, sur un guéridon, des compas, des crayons, +des règles, des équerres, de l'encre de Chine, des pinceaux, et +enfin une longue pancarte de papier à dessin qu'il couvre de signes +singuliers... L'ouvrage a l'air de lui plaire. Toutes les cinq minutes, +il relève la tête, la penche un peu de côte et sourit à son barbouillage +d'un air de complaisance. + +Quel est donc ce travail mystérieux?... + +Attendez; nous allons le savoir... Pierrotte a fini. Il sort de sa +cachette, arrive doucement derrière Camille et le petit Chose; puis, +tout à coup, il leur étale sa grande pancarte sous les yeux en disant: +«Tenez! les amoureux, que pensez-vous de ceci?» + +Deux exclamations lui répondent: + +«Oh! papa!... + +--Oh! monsieur Pierrotte! + +--Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce que c'est!...» demande la pauvre +aveugle, réveillée en sursaut. + +Et Pierrotte joyeusement: + +«Ce que c'est, madame Eyssette?... C'est... c'est bien le cas de le +dire... C'est un projet de la nouvelle enseigne que nous mettrons sur la +boutique dans quelques mois... Allons! monsieur Daniel, lisez-nous ça +tout haut, pour qu'on juge un peu de l'effet.» + +Dans le fond de son coeur, le petit Chose donne une dernière larme à ses +papillons bleus; et prenant la pancarte à deux mains:--Voyons!--soit +homme, petit Chose!--il lit tout haut, d'une voix ferme, cette enseigne +de boutique, où son avenir est écrit en lettres grosses d'un pied: + + PORCELAINE ET CRISTAUX + + _Ancienne maison Lalouette_ + + EYSSETTE ET PIERROTTE + + SUCCESSEURS + +TABLE + + PREMIÈRE PARTIE + + I.--La fabrique. + II.--Les babarottes. + III.--Il est mort! Priez pour lui! + IV.--Le cahier rouge. + V.--Gagne ta vie. + VI.--Les petits. + VII.--Le pion. + VIII.--Les yeux noirs. + IX.--L'affaire Boucoyran. + X.--Les mauvais jours. + XI.--Mon bon ami le maître d'armes. + XII.--L'anneau de fer. + XIII.--Les clefs de M. Viot. + XIV.--L'oncle Baptiste. + + DEUXIÈME PARTIE + + I.--Mes caoutchoucs. + II.--De la part du curé de Saint-Nizier. + III.--Ma mère Jacques. + IV.--La discussion du budget. + V.--Coucou-Blanc et la dame du premier. + VI.--Le roman de Pierrotte. + VII.--La rose rouge et les yeux noirs. + VIII.--Une lecture au passage du Saumon. + IX.--Tu vendras de la porcelaine. + X.--Irma Borel. + XI.--Le coeur de sucre. + XII.--Tolocototignan. + XIII.--L'enlèvement. + XIV.--Le rêve. + XV.--..... + XVI.--La fin du rêve. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le petit chose, by Alphonse Daudet + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13256 *** |
