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+ <title>Mille et un joura en prison à Berlin</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Mille et un jours en prison à Berlin
+by Docteur Henri Béland
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Mille et un jours en prison à Berlin
+
+Author: Docteur Henri Béland
+
+Release Date: August 22, 2004 [EBook #13247]
+[Last updated: March 15, 2012]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MILLE ET UN JOURS EN PRISON ***
+
+
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+Produced by La bibliothèque Nationale du Québec et Renald Levesque
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<h3>Docteur HENRI BÉLAND</h3>
+<br><br>
+
+
+<h1>MILLE ET UN JOURS<br>
+
+EN<br>
+
+PRISON A BERLIN</h1>
+
+<h4>1919</h4>
+<br><br><br>
+
+<p class="milieu"><img src="images/ill01.png" alt=""></p>
+<h5>PHOTOGRAPHIE DE L'AUTEUR PRISE DANS LA COUR<br>
+DE LA PRISON A BERLIN, JUIN 1917</h5>
+<br><br>
+
+
+
+
+<p>A ma vieille mère,<br>
+en témoignage de filiale et<br>
+respectueuse affection.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>AVANT-PROPOS</h3>
+
+<p><i>Depuis son retour d'Allemagne, l'auteur a reçu
+de tous les coins du Canada et de plusieurs endroits
+des États-Unis d'innombrables invitations pour conférences,
+discours, etc.</i></p>
+
+<p><i>A peu d'exceptions près, il lui a été impossible
+naturellement d'accéder au désir si chaleureusement
+exprimé de part et d'autre.</i></p>
+
+<p><i>D'un autre côté un grand nombre de personnes
+dont il s'honore de l'amitié lui ont fortement conseillé
+de publier, sous une forme quelconque, quelques
+mémoires et de son séjour en Belgique&mdash;c'est-à-dire
+depuis son mariage à Capellen, près d'Anvers, en
+1914, jusqu'à son arrestation en 1915&mdash;et de sa captivité
+en Allemagne les années subséquentes.</i></p>
+
+<p><i>C'est pour satisfaire au désir des uns et au conseil
+des autres qu'il offre au public la narration, écrite à
+la diable, qui suit.</i></p>
+
+<p><i>Si l'on y cherchait de la philosophie, un effort
+littéraire, des considérations d'ordre politique ou
+social ou même des jérémiades... on serait déçu.</i></p>
+
+<p><i>L'auteur n'a eu d'autre intention que celle de
+relater, sans efforts et sans prétention, des incidents
+et des événements, cocasses, indifférents ou tristes
+auxquels il a été mêlé; de faire voir superficiellement
+ce qu'est la vie d'un prisonnier de guerre derrière
+des murailles élevées sous la garde médiate ou
+immédiate de Prussiens authentiques.</i></p>
+
+<p><i>Là s'est borné son effort.</i></p>
+
+<p>H. B.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h2>MILLE ET UN JOURS<br>
+
+EN<br>
+
+PRISON A BERLIN</h2>
+<br><br><br>
+<p class="milieu"><img src="images/ill02.png" alt=""></p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre I</h3>
+
+<h3>"C'EST LA GUERRE!"</h3>
+
+<p>Ce jour-là, une atmosphère de religiosité enveloppait
+l'imposante chaîne de montagnes qui séparent
+l'Espagne de la France. Le Congrès Eucharistique,
+qui prenait fin, avait réuni, à Lourdes, un nombreux
+clergé et un peuple immense venus de tous les coins
+du monde. Tous&mdash;fidèles par centaines de mille:
+laïques, prêtres, prélats, évêques, princes de l'Eglise
+&mdash;avaient, la veille au soir, mêlé leurs voix dans les
+chants pieux de l'inoubliable et grandiose procession
+aux flambeaux en face de la Basilique, pendant que
+là-haut, au sommet du Pic du Gers, la croix flamboyante
+se détachait dans la nuit profonde. Cette
+croix de feu, au fond de la nue, semblait rappeler la
+parole angélique d'il y a deux mille ans: <i>Pax hominibus
+bonae voluntatis</i>.</p>
+
+<p>C'était le 26 juillet 1914, un dimanche. Nous
+nous promenions, ma femme et moi, dans le parc
+d'un village pyrénéen. Le soleil dardait ses rayons
+chauds et vivifiants, incendiant toute la vallée du
+Gave. Soudain, un camelot s'approche de nous
+portant sous son bras un paquet de journaux.
+Le gamin criait à tue-tête:&mdash;"C'est la guerre!
+C'est la guerre!" Nous lui coupons la parole en
+posant cette question:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle guerre?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais la guerre entre l'Autriche et la Serbie,
+monsieur. Vous aurez tous les détails en achetant
+mon journal: <i>la Liberté du Sud-Ouest</i>.</p>
+
+<p>En effet, ce matin-là, toute la presse européenne
+publiait le texte de l'ultimatum, désormais fameux,
+que l'Autriche venait de lancer à la petite Serbie.</p>
+
+<p>Le lendemain, dans le rapide qui nous ramenait
+de Bordeaux à Paris, nous trouvions, à chaque gare
+importante, les plus récentes éditions des quotidiens
+français où était commenté à profusion, avec passion
+et nervosité, le document diplomatique qui menaçait
+de troubler la paix de l'Europe.&mdash;On discutait fiévreusement
+dans le compartiment où nous étions:&mdash;"C'est
+bien encore et toujours la perfide Autriche!..."
+D'autres ajoutaient:&mdash;"C'est encore plus l'ambitieuse
+et traîtresse Allemagne qui inspire l'Autriche!"</p>
+
+<p>Nous nous hâtions de retourner à Anvers, en ne
+faisant à Paris qu'une halte de quelques jours. Nous
+étions surpris de constater que dans cette tourmente
+diplomatique qui allait s'accentuant d'heure eu
+heure, l'énorme capitale conservait un calme remarquable.
+On discutait bien dans les cafés, sur les
+grands boulevards, dans les omnibus, mais non pas
+avec cette agitation fébrile, cette verbosité, ce mélange
+de blague, d'enthousiasme, d'emballement, et
+de contradiction que l'on a l'habitude d'observer chez
+un public parisien.</p>
+
+<p>Lorsque, au débotter, j'essayai d'envoyer une
+dépêche en Belgique, on me répondit que les lignes
+télégraphiques étaient déjà entièrement, et exclusivement,
+à la disposition des autorités militaires, et
+que ma dépêche pourrait bien être retardée de vingt-quatre
+heures.</p>
+
+<p>Le jour de mon départ de Paris pour Anvers,
+j'étais allé rendre visite à l'hon. M. Roy, à qui je
+posai la question:&mdash;"Que pensez-vous de la situation
+diplomatique?" L'éminent représentant du
+Canada me fit part de sa grande anxiété et de ses
+réelles appréhensions. Il me sembla plutôt pessimiste,
+redoutant une guerre entre l'Allemagne et la
+France.</p>
+
+<p>Le 30 juillet, à midi, nous prenions, ma femme et
+moi, le rapide Paris-Amsterdam à destination d'Anvers,
+et nous traversions ce territoire de France et de
+Belgique qui à peine deux mois plus tard était le
+théâtre des horreurs de la guerre. Nous étions alors
+loin de penser que ces cités, véritables fourmilières
+industrielles, et ces campagnes couvertes à cette époque
+d'une moisson dorée invitant la faux du moissonneur
+seraient, avant quelques semaines, dévastées,
+saccagées, pillées et incendiées.</p>
+
+<p>A Anvers, grande agitation. La garde civique a
+été appelée, et la rumeur circule, ce soir-là, 30 juillet,
+que l'Allemagne a des intentions sinistres, qu'elle se
+dispose à violer la neutralité de la Belgique. La
+seule mention d'un acte si contraire aux lois internationales
+soulève l'indignation de tous ceux que nous
+rencontrons. Nous traversons la ville et nous nous
+rendons à Capellen, village situé à six milles au nord
+de la ville d'Anvers, sur la grande chaussée Anvers-Rotterdam.</p>
+
+<p>Le samedi, 1er août 1914, nous nous rendions
+d'Anvers à Bruxelles, puis à Ostende, où nous devions
+occuper une villa au bord de la mer, exactement
+à Middelkerke. Middelkerke est une place charmante
+qui vient justement d'être évacuée par les
+Allemands, et qui est située à mi-chemin entre Ostende
+et Nieuport. C'est des environs de Nieuport que
+partait la ligne de séparation entre les armées alliées
+et les armées teutonnes pendant les quatre années de
+la guerre.</p>
+
+<p>Je me permettrai d'ouvrir ici une parenthèse afin
+de raconter un incident qui pourra jeter quelque lumière
+sur les intentions de l'Allemagne envers la
+Belgique.</p>
+
+<p>Au moment où le train à destination d'Ostende
+sortait de la gare de Bruxelles, un couple entrait dans
+notre compartiment déjà rempli. Ce brave homme
+et sa femme s'excusèrent de leur mieux de pénétrer
+ainsi dans un compartiment encombré. On leur pardonna
+de bonne grâce, vu qu'à ce moment le trafic
+était déjà fortement congestionné.&mdash;C'était M. L.
+F... et sa femme, habitants de Gand, et voici l'aventure&mdash;leur
+aventure&mdash;qu'ils racontèrent aux six
+autres occupants du compartiment.</p>
+
+<p>Comme je l'ai dit plus haut, c'était samedi, le 1er
+août. Or, la veille, 31 juillet, ce monsieur gantois et
+sa femme rentraient en Belgique, de retour d'une
+excursion en Allemagne. Dans un village d'Allemagne
+situé tout près de la frontière belge, ils furent
+arrêtés et leur automobile fut saisie par les autorités
+militaires locales, malgré leurs protestations. Notre
+Gantois et sa femme durent passer la nuit dans un
+petit hôtel de ce village, et dormir dans une chambre
+du rez-de-chaussée.&mdash;De toute la nuit, dit madame
+F..., il nous fut impossible de clore l'oeil; ce fut un
+défilé continuel de troupes allemandes allant vers la
+Belgique. Ces soldats passaient en chantant, tambours
+battants, et faisant un tapage infernal. Ils
+chantaient: "Deutschland, Deutschland, uber alles!"
+&mdash;Le lecteur est prié de remarquer que ceci se passait
+le soir du 31 juillet, et dans un village qui n'était qu'à
+deux ou trois kilomètres de la frontière belge, et que
+l'ultimatum de l'Allemagne à la Belgique n'était
+présentée que le 2 août.</p>
+
+<p>Au cours de ce voyage de Bruxelles à Ostende,
+qui dura près de six heures par suite des retards
+occasionnés par la foule des passagers qui s'empressaient
+de rentrer dans leurs foyers,&mdash;plus ou moins
+effrayés qu'ils étaient par les rumeurs en circulation,
+&mdash;un autre incident eut lieu qui me semble assez intéressant
+pour être raconté un peu en détail.</p>
+
+<p>Dans le compartiment que nous occupions, ma
+femme et moi, il y avait,&mdash;en outre de l'intéressant
+couple gantois,&mdash;quatre autres passagers, dont trois
+dames autrichiennes, une mère et ses deux filles, et
+un grand propriétaire de chevaux de course des environs
+de Charleroi. Ces dames autrichiennes semblaient
+appartenir à la meilleure société. Elles se
+rendaient à Ostende, avec l'intention de passer en
+Angleterre. La mère prétendait que son fils y était
+étudiant. La discussion s'engagea, on ne sait trop
+comment, entre le propriétaire de chevaux et les
+dames autrichiennes. Depuis quatre jours déjà,
+l'Autriche avait déclaré la guerre à la Serbie. La
+proposition anglaise suggérant de faire régler l'imbroglio
+austro-serbe au moyen d'une conférence était
+dans tous les esprits, et le monsieur de Charleroi qui,
+soit dit en passant, n'avait pas froid aux yeux, disait
+carrément son fait à l'Autriche. La dame autrichienne
+plaidait tout naturellement pour son pays;
+elle prétendait que les Serbes étaient fourbes et conspiraient
+constamment contre l'Autriche.&mdash;"Les
+Serbes, disait le propriétaire de chevaux, je l'admets,
+ne sont pas intéressants, Madame, mais il y a quelque
+chose de moins intéressant que les Serbes, ce sont les
+horreurs de la guerre. L'Autriche est l'instrument
+de l'Allemagne, et cette guerre que vous venez de
+déclarer à un petit peuple, cette guerre est peut-être
+entreprise, Madame, par votre gouvernement dans
+le but d'arrondir son territoire balkanique, mais elle
+est avant tout dictée par l'autocrate de Postdam."&mdash;La
+brave Autrichienne qui, il faut le reconnaître,
+apportait dans cette discussion une certaine dose de
+modération, s'obstinait à ne pas voir dans cette
+guerre la main de l'Allemagne.&mdash;"Nous verrons un
+peu", disait le propriétaire de chevaux, "nous verrons
+un peu; attendez <i>une fois seulement</i> que la
+France, la Russie et l'Angleterre se donnent la main,
+et il m'est avis que l'empereur Guillaume regrettera
+d'avoir compromis le confort du fauteuil royal sur
+lequel il se prélasse depuis 25 ans!..."</p>
+
+<p>Nous arrivions à Gand, et nous prenons congé de
+ce malheureux couple gantois qui le matin même avait
+dû passer à pied la frontière de Belgique, et faire
+encore quelques milles de plus pour prendre un train
+à destination de Bruxelles.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre II</h3>
+
+<h3>LE BUVETIER BOCHE ET LA "BRABANÇONNE"</h3>
+
+<p>A Middelkerke, le 2 août, il y avait grande animation
+sur la digue. Les journaux venaient justement
+de publier le texte de l'ultimatum de Guillaume II
+au gouvernement et à la nation belge. L'indignation
+était à son comble:</p>
+
+<p>"Comment, disait-on, cet, empereur Guillaume,
+que nous avons fêté à Bruxelles il y a quelques mois,
+cet empereur Guillaume, qui a été l'hôte de notre roi,
+l'hôte de la nation belge, c'est lui-même qui vient
+nous jeter à la face cette sanglante injure!..."</p>
+
+<p>De la villa que nous habitions, nous pouvions voir
+des groupes de 15, 20 et 30 personnes assemblées ça
+et là sur la plage. A un certain moment, plusieurs
+de ces groupes se réunissent, forment un contingent
+imposant et se rendent processionnellement devant
+la porte d'un certain estaminet. J'ai oublié le nom
+du propriétaire de cet établissement. Quoi qu'il
+en soit, c'était un Allemand. La façade de l'imposante
+gargote était ornée, à chacun de ses trois
+étages d'une inscription,&mdash;en allemand naturellement;
+c'était une réclame en faveur de quelque bière
+allemande, brune ou blonde. Ce ne fut qu'un jeu,
+et l'affaire d'un moment de descendre la première
+enseigne, celle du premier étage. Pour celle du second,
+on alla chercher une échelle, et elle fut descendue
+assez prestement aux acclamations bruyantes
+de la foule qui, à ce moment, avait pris des proportions
+formidables. Quand vint le tour de l'affiche
+du troisième étage, on constata que l'échelle était
+trop courte. Une délégation fut envoyée à l'intérieur
+pour sommer le propriétaire boche de grimper
+à l'étage supérieur, et de faire disparaître lui-même
+son écriteau...</p>
+
+<p>Les pourparlers durèrent quelques minutes pendant
+lesquelles la foule, de plus en plus houleuse,
+manifestait son impatience par des cris et des menaces.
+Enfin, à la grande réjouissance de tous les manifestants,
+on vit le boche ouvrir une fenêtre et décrocher
+son enseigne. Toute la plage retentit des
+acclamations de la foule qui pouvait bien, à ce moment,
+représenter un millier de personnes. Immédiatement
+on se met en marche, on va quérir la fanfare,
+et dix minutes plus tard, la foule, toujours
+grandissante, revenait, fanfare en tête vers la plage
+qui retentit des accords d'une musique joyeuse. Enfin,
+les manifestants s'arrêtent sur un "square" où
+l'harmonie joue l'air national belge, la <i>Brabançonne</i>,
+puis des partitions musicales, et toute la jeunesse se
+met à danser.</p>
+
+<p>Le lendemain, la fière et noble réponse du roi et
+du gouvernement belge à l'ultimatum allemand était
+publié. Un héraut en lisait le texte à tous les
+coins de rues aboutissant à la digue. Une troupe
+bruyante de jeunes gens suivaient le héraut, et chaque
+fois que la lecture du document était terminée,
+un tonnerre d'acclamations sortait de ces jeunes
+poitrines.</p>
+
+<p>Cependant les nouvelles les plus alarmantes couraient
+de bouche en bouche: on disait que Visé était
+en feu, qu'Argenteau avait été détruit, que des civils
+avaient été exécutés; que c'étaient, dans la région située
+à l'est de la Meuse, la terreur et la dévastation;
+que les Allemands, sans même attendre la réponse
+faite par la Belgique à leur sommation provocante,
+en avaient envahi le territoire. Cette violation du
+territoire belge ne me surprit pas énormément après
+les révélations qui nous avaient été faites par ce monsieur
+et cette dame de Gand sur le train qui nous
+avait amenés à Ostende.</p>
+
+<p>On s'imagine quelles angoisses ces sinistres nouvelles
+créaient chez nous, chez nos amis de la plage,
+comme chez tous les belges en villégiature, à Middelkerke,
+à Ostende, et dans les environs. Je me rappelle
+encore la cruelle anxiété dans laquelle se trouvait
+cette pauvre dame Anciault, dont la résidence
+habituelle était aux environs de Liège. Elle était
+sans nouvelles de son mari et de quelques-uns de ses
+enfants demeurés dans l'est de la Belgique.</p>
+
+<p>Voyant la tournure inquiétante que prenaient
+les événements, nous décidons de retourner immédiatement
+à Anvers, puis à Capellen.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre III</h3>
+
+<h3>"THANK YOU"</h3>
+
+<p>Nous avions quitté Middelkerke armes et bagages.&mdash;Quand
+je dis armes, ce n'est qu'une façon de
+parler, car pour ce qui est des armes que nous
+avions à Middelkerke,&mdash;quelques fusils de chasse,&mdash;ils
+avaient été confisqués par l'autorité municipale
+et déposés à la maison communale. Cette précaution
+a été prise dans toutes les communes de la Belgique.
+Les autorités civiles et militaires voyant
+l'indignation si explicable de toute la population
+belge devant l'invasion allemande, et redoutant l'intervention
+de civils armés, firent tout en leur pouvoir
+pour prévenir ce qui, en droit international est
+contraire aux lois de la guerre. Un édit fut donc publié
+enjoignant à tous les civils de remettre aux autorités
+municipales leurs armes de tous genres et de
+tous calibres. On peut donc affirmer sans crainte
+que des les premiers jours de la guerre, les civils belges
+sauf de très rares exceptions, se trouvaient désarmés.
+Je crois donc de mon devoir d'affirmer
+ici que les autorités allemandes, lorsqu'elles ont prétendu
+que le gouvernement belge était complice des
+civils accusés d'avoir tiré sur leurs troupes, ne cherchaient,
+mais en vain, qu'une excuse pour justifier
+les actes inhumains dont ils se rendirent coupables
+en Belgique.</p>
+
+<p>Donc, le 5 août, nous prenions le train à Ostende
+pour revenir à Anvers. L'état de guerre existait
+alors entre l'Allemagne et la Belgique. Nous étions
+dans notre compartiment exactement cinq personnes,
+trois enfants, ma femme et moi. Au moment où
+le train quittait la gare, un nouveau passager, tout
+essoufflé, se cramponnant à la porte du compartiment,
+l'ouvre, et faisant irruption à l'intérieur, dit
+en anglais à quelqu'un demeuré en arrière:</p>
+
+<p>&mdash;"Thank you."</p>
+
+<p>Il répéta plusieurs fois son: "Thank you", en
+agitant celle de ses mains qui était libre.</p>
+
+<p>Notre homme s'assied à la place qui n'était pas
+occupée.</p>
+
+<p>Je lui demande:&mdash;Are you English?... (Êtes-vous
+anglais)</p>
+
+<p>&mdash;No, I am American, me répondit-il. (Je suis
+Américain).</p>
+
+<p>&mdash;"Alors, si vous êtes Américain, nous sommes
+du même continent, car je suis Canadien." Il ne
+me paraissait pas très enchanté d'avoir rencontré un
+compagnon si loquace. Comme il se tournait de préférence
+du côté de la portière, j'en conclus qu'il trouvait
+beaucoup plus intéressant le paysage qui se déroulait
+devant ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;"Et où allez-vous donc, lui demandai-je (toujours
+en anglais)&mdash;si je puis me permettre de vous
+poser cette question"?</p>
+
+<p>&mdash;"En Russie, me répondit-il".</p>
+
+<p>&mdash;"Comment pourrez-vous vous rendre en Russie,
+l'Allemagne vient de déclarer la guerre à la Belgique?"</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-il, "j'ai l'intention de passer par la
+Hollande."</p>
+
+<p>Le laconisme de ses réponses m'indiquait qu'il
+prenait peu d'intérêt à la conversation que je tentais
+d'entamer avec lui. Je commençais à avoir
+quelques soupçons, lorsque ma femme, assise en face
+de moi me fit comprendre par un clin d'oeil qu'il y
+avait quelque chose d'anormal chez notre compagnon
+de route. Le train filait à bonne allure, et quelques
+minutes plus tard, nous arrivions à Bruges. Sur le
+quai de la gare, il y avait une foule considérable.
+On se coudoyait, on avait l'air de chercher quelqu'un
+en regardant dans toutes les fenêtres du convoi...
+Notre compagnon prend sa valise pour descendre du
+convoi. Il avait à peine ouvert la porte du compartiment
+que de cinquante bouches à la fois sortit cette
+exclamation:</p>
+
+<p>&mdash;"C'est lui! C'est lui!"</p>
+
+<p>Il descendit et fut immédiatement entouré par la
+foule. Trois ou quatre gendarmes survinrent qui lui
+posèrent cette question directe et <i>ad rem</i>:</p>
+
+<p>&mdash;"Êtes-vous Allemand?"</p>
+
+<p>Il fit un signe affirmatif. La foule devenant
+alors très menaçante, voulut s'emparer de lui malgré
+les gendarmes.... Quelques-uns criaient:</p>
+
+<p>&mdash;"Tuez-le"!</p>
+
+<p>D'autres lui lançaient des brocarts assez mal sonnants
+dont je fais grâce à mes lecteurs.</p>
+
+<p>Les gendarmes agirent avec une dignité et une
+correction irréprochables. Ils protégèrent le sujet
+allemand contre les violences de la foule. Ils l'emmenèrent
+en dehors de la gare, et j'ignore encore ce
+qu'il advint de lui. Le moins que l'on dut faire fut
+sans doute de l'interner... Je me suis souvent demandé
+quel était cet homme. Peut-être un voyageur
+attardé à Ostende, ou un espion allemand demeuré
+en Belgique jusqu'au dernier moment pour
+se rendre compte des sentiments du peuple après la
+déclaration de la guerre?.....</p>
+
+<p>Mystère!</p>
+
+<p>Je suis enclin à croire qu'il faisait partie de
+cette pieuvre immense qui s'appelle le service d'espionnage
+allemand. S'il rentre jamais dans son
+pays, il ne manquera pas de faire à ses compatriotes
+un tableau saisissant de l'indignation dont fit preuve
+la noble nation belge en face de l'outrage infligé à son
+honneur par le grand empire du centre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre IV</h3>
+
+<h3>A l'HÔPITAL</h3>
+
+<p>Il est absolument inutile d'insister sur le patriotisme
+dont fit preuve la nation belge. Le même esprit
+d'héroïsme et de sacrifice régnait dans toutes
+les classes de la société, et tous sans distinction d'âge
+de sexe ou de condition s'offraient pour renir en aide
+à la cause nationale menacée par le monstre germanique.</p>
+
+<p>De tous côtés, dans les premiers jours d'août 1914,
+on m'abordait en me posant la question suivante:</p>
+
+<p>&mdash;"Monsieur Béland, que pensez-vous de la situation?...
+Que va faire l'Angleterre?"</p>
+
+<p>Je n'hésitais pas à répondre que si l'Allemagne
+mettait à exécution son plan de violer la neutralité
+belge, l'Angleterre lui déclarerait la guerre.</p>
+
+<p>Je me rappelle une démonstration qui eut lieu
+sur la digue à Middelkerke, le jour où fut publié
+l'ultimatum de l'Allemagne. Au large, dans la mer
+du Nord, une escadre anglaise croisait. D'énormes
+nuages de fumée étaient perceptibles même à
+l'oeil nu, et les lunettes des promeneurs, braquées sur
+l'horizon leur en révélait la véritable nature. Un
+rassemblement se fit, et l'on nous annonça que c'était
+réellement la flotte anglaise qui croisait au large.</p>
+
+<p>L'espoir de ces braves gens semblait se fixer sur
+cette formidable puissance navale. J'eus l'honneur
+de provoquer, en cette occasion, les acclamations
+de cette foule à l'adresse de la flotte britannique.</p>
+
+<p>Du moment qu'il fut connu en Belgique que l'Allemagne
+avait signifié à l'Angleterre sa détermination
+d'entrer dans le conflit pour revendiquer l'honneur
+des traités, la confiance sembla renaître et une
+atmosphère de sérénité régna,&mdash;momentanément, du
+moins,&mdash;dans tout le pays... Dès lors, devenant,
+par ma qualité de citoyen britannique, un allié
+de la brave nation belge, je me rendis à Anvers pour
+offrir mes services en entrant dans le corps médical.
+Ai-je besoin d'ajouter qe mon offre fut immédiatement
+acceptée. J'entrai tout de suite en fonctions à
+l'hôpital Sainte-Elisabeth sous la haute direction du
+célèbre chirurgien anversois, le docteur Conrad.</p>
+
+<p>Cet hôpital avait pour infirmières des dames religieuses.
+Je ne me rappelle plus le nom de leur
+congrégation. Le dévouement de ces nobles femmes
+est au-dessus de tout éloge, et tout ce qui a été dit, à
+leur sujet, chez tous les peuples et dans toutes les
+langues, n'exprime qu'une bien faible partie de leur
+immense mérite.</p>
+
+<p>Ce n'est que vers le milieu d'août que les premiers
+blessés arrivèrent à notre hôpital. Ils venaient du
+centre de la Belgique. Nous en avions eu un, venant
+de Liège, qui n'a cessé, je ne l'oublierai jamais,
+de nous divertir par sa verve endiablée, et son intarissable
+faconde.</p>
+
+<p>Tous les médecins de l'hôpital, à part moi, faisaient
+partie de l'armée, du moins depuis le début
+de la guerre.</p>
+
+<p>C'est le 25 août, si j'ai bonne mémoire, qu'un
+premier "raid" aérien eut lieu au-dessus de la ville
+d'Anvers. On peut facilement imaginer l'émotion
+créée par l'apparition d'un <i>Zeppelin</i> au-dessus de
+la ville. Onze civils, hommes femmes et enfants furent
+victimes de cette monstrueuse attaque. Le lendemain,
+un journal d'Anvers, "La Métropole", publiait
+un entrefilet où il était proposé d'inhumer les
+corps de ces victimes à un certain endroit de la ville,
+et d'y élever un monument avec l'inscription suivante:
+"Assassinés par la brutalité allemande le 25
+août 1914."</p>
+
+<p>L'indignation était à son comble. Les citoyens
+allemands qui se trouvaient à Anvers, sentant que
+leur position devenait intenable, se "défilèrent"
+pour la plupart.</p>
+
+<p>Chaque jour j'arrivais à l'hôpital avec le "Times"
+de Londres. Dans nos moments de loisir, mes
+collègues m'entouraient pour entendre la lecture des
+principaux articles que je leur traduisais.</p>
+
+<p>Bruxelles était depuis le 18 août occupée par les
+Allemands. Anvers devint le centre de la résistance
+belge et le siège du gouvernement et du grand
+état-major. Nous, coloniaux britanniques de langue
+française, nés dans la démocratique et libre
+Amérique, nous n'avons pas eu souvent occasion, de
+voir,&mdash;et j'oserais dire de coudoyer,&mdash;un roi et une
+reine authentiques, aussi, il nous est difficile de nous
+faire une idée de la très grande popularité dont jouissent
+le roi Albert et la reine Elisabeth. Cette popularité
+fut pour moi toute un révélation, au point que
+ce couple royal nous a toujours semblé absolument
+unique entre tous.</p>
+
+<p>Un jour, ayant appris qu'un détachement de
+soldats allemands faits prisonniers par les Belges
+allaient traverser la ville, j'étais sorti en toute hâte
+de l'hôpital, et je m'étais rendu dans le voisinage des
+quais pour voir défiler ces soldats prisonniers. Ce
+fut en vérité un spectacle inoubliable: toute la population
+d'Anvers était dans la rue, on se pressait
+vers les grandes artères pour tâcher d'apercevoir ces
+ennemis qui avaient envahi le sol sacré de la patrie
+belge.</p>
+
+<p>En coupant court à travers certaines rues, j'eus
+l'avantage d'arriver en temps dans le voisinage des
+quais où il me fut donné de pouvoir observer de près
+et les prisonniers et la foule menaçante qui les regardait
+passer. Des trottoirs et des fenêtres des maisons,
+on lançait à ces Allemands les invectives les plus
+malsonnantes. Ces prisonniers, couverts de boue et
+de poussière, paraissaient exténués. On eut dit des
+condamnés à mort.</p>
+
+<p>A mon retour, je m'engageai dans une rue très
+étroite aboutissant à un petit escalier menant vers la
+cathédrale. Je remarquai à ce moment une dame
+d'assez petite taille, mise très humblement, et qui
+tenait par la main un petit garçon de huit à dix ans.
+Un groupe de gamins, visiblement mieux renseignés
+que moi, s'arrêtèrent et se mirent à crier à tue-tête:
+"Vive la reine Elisabeth!" et "Vive le petit
+prince!" La reine,&mdash;car c'était la reine Elisabeth
+elle-même,&mdash;les remerciait par un aimable sourire.</p>
+
+<p>Ces cris des enfants, se répercutant dans la rue,
+attirèrent la foule; en peu d'instants, une centaine
+de personnes se trouvèrent assemblées, les vieillards
+enlevaient leurs chapeaux, et les enfants criaient toujours:
+"Vive la reine Elisabeth!" Je la suivis
+quelques minutes jusqu'à sa rentrée au Palais, place
+de Meir, et tout le long du parcours, c'était le même
+cri: "Vive la reine Elisabeth!" La petite reine
+saluait gentiment, et souriait gracieusement.</p>
+
+<p>Dans les derniers jours du mois d'août, et les
+premières semaines du mois de septembre, les troupes
+belges, concentrées dans la position fortifiée d'Anvers,
+tentèrent plusieurs attaques contre les Allemands
+qui occupaient déjà Bruxelles, et qui
+occupèrent Malines peu après. Nous étions confidentiellement
+avertis, à l'hôpital, de ces sorties de
+l'armée belge, et le lendemain nous nous préparions
+à recevoir de nombreux blessés.</p>
+
+<p>Pauvres blessés!&mdash;Ils nous arrivaient, six par
+voiture, dans des ambulances automobiles. Ceux qui
+n'étaient pas très gravement atteints, mais dont les
+blessures avaient donné lieu à une forte hémorragie,
+nous arrivaient dans un état pitoyable. Le sang qui
+avait coulé à travers leurs vêtements, et qui s'était
+coagulé, nous portait d'abord à croire que le pauvre
+soldat avait été complètement déchiqueté. Heureusement,
+il nous arrivait le plus souvent de constater,
+après un examen plus minutieux, qu'il s'agissait seulement
+d'une petite artère tranchée par une balle, et
+que sauf la perte de sang un peu considérable, l'état
+du blessé n'offrait rien de sérieux.</p>
+
+<p>Les plus horribles blessures sont celles qui sont
+causées par les éclats d'obus de fort calibre lancés par
+la grosse artillerie. On conçoit facilement quelle
+profonde lacération des tissus doit faire un de ces
+éclats de projectiles pesant de 50 à 200 livres. Mais
+de ces blessures si graves et si pénibles à voir, nous
+n'en avons guère eu avant le siège d'Anvers.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre V</h3>
+
+<h3>LA PRISE D'ANVERS</h3>
+
+<p>Je sens qu'il est au-dessus de mes forces de narrer
+d'une manière convenable les événements militaires
+qui ont accompagné l'attaque et la prise d'Anvers
+par les Allemands.</p>
+
+<p>Les diverses histoires de la guerre publiées en
+français ou en anglais, depuis 1914, en ont relaté les
+principales phases dans les plus grands détails. Je
+me bornerai tout simplement à mettre le lecteur au
+courant de certains incidents dont j'ai été témoin.</p>
+
+<p>Anvers était, comme on le sait, réputée imprenable.
+La ville elle-même était entourée de murs et de
+canaux. A une certaine distance en dehors de ces
+fortifications, il y avait une première ceinture de
+forts dits forts intérieurs. A une distance un peu
+plus grande se trouvait une seconde ceinture de forts
+que l'on appelait forts extérieurs.</p>
+
+<p>C'est vers le 26 ou le 27 septembre 1914, qu'il
+devint évident à Anvers que les Allemands se préparaient
+à mettre le siège devant la ville du côté de
+Malines.&mdash;Malines est située à mi-chemin entre
+Anvers et Bruxelles, à 5 ou 6 milles seulement de la
+ceinture des forts extérieurs.</p>
+
+<p>On a souvent discuté, chez les critiques militaires,
+les raisons qui ont induit le grand état-major allemand
+à entreprendre le siège de cette fameuse place
+fortifiée. Il semble que ce qui a le plus contribué à
+faire prendre cette décision aux Allemands a été la
+nécessité où ils se sont trouvés de faire disparaître
+chez leur peuple la pénible impression causée par la
+retraite de l'armée allemande lors de la fameuse
+bataille de la Marne.</p>
+
+<p>C'est entre le 4 et le 12 septembre que les Allemands
+abandonnèrent les deux rives de la Marne
+pour remonter sur l'Aisne, et l'attaque d'Anvers,
+pour les raisons mentionnées plus haut, ou pour
+d'autres, fut décidée et commencée vers le 26 ou le 27
+septembre.</p>
+
+<p>A la distance ou nous sommes aujourd'hui de ces
+premiers faits de la guerre, il nous paraît évident que
+si les Allemands avaient le dessein de s'emparer de
+la Belgique et de la garder, ils ne pouvaient guère
+permettre à une ville fortifiée, comme l'était Anvers,
+de demeurer en possession de l'état-major belge.</p>
+
+<p>Malines fut d'abord occupée ainsi que quelques
+villages situés au sud-est de cette ville. On s'est
+demandé pourquoi les Allemands avaient attaqué
+Anvers par ce côté. Il nous semble que s'ils avaient
+attaqué par l'ouest, il leur eut été beaucoup plus
+facile de couper la retraite à l'armée belge sur le littoral
+de la mer du Nord. En effet, entre Termonde
+et la frontière hollandaise, il n'y a qu'une étroite
+lisière du territoire belge, que les Allemands, disposant
+alors d'énormes effectifs, pouvaient investir en
+un clin d'oeil.</p>
+
+<p>On m'a assuré que les Allemands, après avoir pris
+possession d'un village appelé Hyst-op-den-Berg,
+n'eurent qu'à faire tomber les murs d'une maison
+pour trouver toute prête une large base en béton sur
+laquelle ils purent asseoir leurs pièces d'artillerie
+les plus lourdes. Était-ce là une manoeuvre d'avant-guerre
+dont on voulait profitera Je l'ignore. Quoi
+qu'il en soit, il était possible aux grosses pièces de
+l'artillerie allemande de bombarder, de cet endroit, les
+forts de Waelem, de Wavre-Sainte-Catherine et de
+Lierre. Ce sont ces forts qui furent les premiers
+détruits par l'artillerie allemande.</p>
+
+<p>Tous les jours, à cette époque, nous recevions, à
+l'hôpital, de nombreux blessés. Chaque fois que les
+médecins ambulanciers nous amenaient des charges
+de blessés, nous nous empressions de leur demander
+des nouvelles, et dans chaque cas, malheureusement,
+les rapports étaient de moins en moins encourageants.
+Tel fort était détruit, puis tel autre. Nous avons eu
+des officiers d'artillerie retirés à peu près inconscients
+des forts où ils avaient été atteints par les gaz
+asphyxiants. Enfin, on nous rapporte que certains
+détachements allemands ont traversé la rivière Nette,
+et que bientôt les pièces moyennes d'artillerie seront
+en état de bombarder la ville elle-même.</p>
+
+<p>Je me rappelle en particulier un lieutenant d'artillerie
+qui me fit un récit de ce qui s'était passé,
+pendant le bombardement, dans le fort où il se trouvait.
+Tout habitué qu'il était aux détonations formidables
+des canons de tout calibre, il ne pouvait
+trouver d'expressions assez fortes pour me donner
+une idée adéquate de ce qu'était la puissance d'explosion
+d'un projectile sortant de la bouche d'un howitzer
+de 28 centimètres, ou d'un canon de 42.</p>
+
+<p>Je crois que c'est samedi, le 3 octobre, que la
+nouvelle se répandit, comme une traînée de poudre,
+que M. Winston Churchill, alors premier lord de
+l'Amirauté anglaise, se trouvait dans les murs d'Anvers.
+Quelques heures plus tard on nous rapporte que
+M. Churchill est parti en assurant aux autorités
+belges que des renforts leur seraient immédiatement
+envoyés. En effet, le lendemain et le lundi suivant,
+nous vîmes défiler, au milieu de l'enthousiasme débordant
+de toute la population, ces braves marins
+anglais. Ils traversèrent la ville depuis les rives de
+l'Escaut jusqu'aux forts du sud-est où ils prirent
+place dans les tranchées belges.</p>
+
+<p>Dans la forteresse assiégée, la confiance un moment
+ébranlée sembla renaître plus vivace que jamais.
+Il nous fait plaisir d'affirmer que la conduite de la
+brigade anglaise a été au-dessus de tout éloge. Elle
+fut tout simplement héroïque. Je n'ignore pas les
+critiques que l'on fit en pays anglais, dans la presse
+quotidienne et dans les grandes revues au sujet de
+l'envoi non judicieux&mdash;comme on l'écrivait&mdash;de ces
+marins. Il me semble qu'ils ont joué un rôle très
+important tant dans la défense d'Anvers que lors des
+dernières heures de la résistance.</p>
+
+<p>Certes, ces brigades anglaises n'ont pas empêché
+la chute de la ville, mais par leur résistance héroïque,
+acculées qu'elles furent sous les murs d'Anvers, elles
+remplirent le rôle de troupes de couverture, et favorisèrent
+la retraite de l'armée belge, à travers la ville
+d'abord, puis, de l'autre côté de l'Escaut, dans le
+pays de Waes, vers Saint-Nicolas, Gand et Ostende,
+Elles se retirèrent les dernières, dans la nuit du 8 au
+9 octobre. Peu de ces marins tombèrent aux mains
+des Allemands, quelques-uns passèrent en Hollande,
+où ils furent internés, mais la plupart, purent suivre
+l'armée belge dans sa retraite.</p>
+
+<p>La ville proprement dite subit un bombardement
+d'environ trente heures: commencé dans la soirée
+du mercredi, 7 octobre, il prenait fin le vendredi
+matin, 9 octobre, vers sept heures; bombardement
+violent au cours duquel environ 25,000 obus de tous
+calibres s'abattirent sur la grande ville secouée jusque
+dans ses fondements.</p>
+
+<p>Le jeudi, veille de la prise d'Anvers, il ne restait
+plus, à l'hôpital, sauf mes collègues et quelques
+bonnes religieuses, qu'un très petit nombre de blessés.
+Nous avions fait transporter tous les autres à Ostende.
+J'étais sur le point de quitter l'hôpital lorsque,
+soudain, un projectile, visiteur peu attendu, entra et
+fit explosion au milieu même des chambres de stérilisation
+et d'opération. Une parcelle de l'obus me fit
+une insignifiante égratignure. Je quittai l'hôpital ce
+jour-là pour n'y plus revenir qu'en passant.</p>
+
+<p>Jeudi 8 octobre, comme je pédalais,&mdash;on pédalait
+alors beaucoup en Belgique,&mdash;à travers le rues désertes
+de la ville, me dirigeant vers le nord, j'entendis,
+au-dessus de ma tête, comme un formidable bourdonnement
+d'abeilles. C'était le sifflement d'innombrables
+projectiles lancés dans la direction du grand
+quartier général belge. C'est surtout vers ce but
+que les artilleurs allemands semblaient avoir pointé
+leurs canons.</p>
+
+<p>Le grand quartier général belge était à l'hôtel
+Saint-Antoine, au Marché aux Souliers, dans une
+petite rue qui va de la place de Meir à la place Verte.
+Quand, le lendemain de la prise de la ville, j'y revenais
+sur une bicyclette,&mdash;je m'étais fait à ce mode
+rapide de locomotion,&mdash;pour constater de visu jusqu'à
+quel point la ville avait souffert du bombardement,
+quelle ne tut pas ma surprise de trouver l'hôtel
+Saint-Antoine absolument intact, tandis que tout le
+côté opposé de la rue était une masse de ruines
+fumantes. Vraisemblablement, les obus avaient frôlé
+le toit d'abord puis étaient allés faire explosion de
+l'autre côté de la rue.</p>
+
+<p>La nuit du 8 au 9 octobre fut une nuit sinistre.
+Du haut du toit de la maison que nous habitions, à
+Capellen, toute la famille réunie observait le spectacle
+lugubre d'une grande ville qui périt dans les
+flammes.</p>
+
+<p>De l'endroit où nous étions, il semblait que la
+ville toute entière était en feu; les réservoirs de
+pétrole brûlaient; et des nuages de fumée s'élevaient
+des quartiers les plus éloignés. Au milieu de cette
+masse de flammes, comme un doigt colossal dirigé
+vers le ciel, on voyait, toujours dressée, la magnifique
+tour de la grande cathédrale. Elle apparaissait et
+disparaissait tour à tour au milieu des énormes jets
+de flamme qui montaient vers la nue. Plus loin, dans
+la direction du sud, et dans l'obscurité, jaillissaient
+à jet continu les éclairs produits par le feu de toute
+l'artillerie allemande qui vomissait la mitraille sur la
+ville qui flambait.</p>
+
+<p>Spectacle épouvantable qui dura toute la nuit!
+Secousses terrifiantes causées par les explosions
+répétées à raison de 300 par minute! Enfin, à 7
+heures du matin, vendredi, le 9 octobre, un silence
+lugubre descendit sur la grande ville. En tant que
+place fortifiée belge, Anvers n'existait plus.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre VI</h3>
+
+<h3>L'EXODE</h3>
+
+<p>Quel spectacle que celui de l'exode de tout un
+peuple vers un pays étranger! Nous en avons été les
+témoins navrés. A mesure que les Allemands s'approchaient
+de la ville d'Anvers du côté sud et du côté
+est, la population de Malines et des environs, les
+habitants de Duffel, de Lierre, de Contich, de Vieu-Dieu
+et de cinquante autres villes et villages situés
+entre la ligne extérieure et la ceinture intérieure des
+forts, se déversaient dans la ville d'Anvers. Lorsqu'il
+devint évident, le mardi et le mercredi, que la
+ville dans laquelle ils s'étaient réfugiés et où ils
+avaient cru trouver un sûr asile, devait elle-même
+subir le bombardement de l'artillerie allemande, toute
+cette population et celle d'Anvers&mdash;peut-être 500,000
+personnes en tout&mdash;se ruèrent de tous les côtés pour
+échapper au feu menaçant. 200,000 environ traversèrent
+l'Escaut vers Saint-Nicolas et le territoire
+hollandais au sud de la rivière; 250,000 à 300,000
+débordèrent sur la grande route Anvers-Rotterdam.</p>
+
+<p>Dans les derniers jours de l'agonie d'Anvers, j'ai
+été le témoin constant de ce lamentable exode. Le
+matin, me rendant en bicyclette de Capellen à Anvers,
+je remontais pour ainsi dire le flot des réfugiés, et le
+soir, en revenant à Capellen, je suivais le même flot,
+sans cesse s'augmentant et fuyant interminablement.</p>
+
+<p>Comment décrire ce spectacle, grandiose s'il n'eut
+été si lugubre, et d'un pathétique dont il y a peu
+d'exemple dans l'histoire; des vieillards, des femmes
+et des enfants, portaient sur leur dos, dans leurs bras,
+traînaient dans des brouettes, dans des véhicules de
+toute description, du linge, des objets de piété, des
+meubles petits ou grands, des lits, des matelas, des
+chaises, enfin, tout ce que l'on avait pu emporter...
+D'autres, j'oserais dire plus fortunés, emmenaient la
+vache et la chèvre, le vieux cheval, un mouton ou le
+chien fidèle... Tous allaient tête basse, harassés,
+déprimés, affaissés.</p>
+
+<p>Je n'oublierai jamais ce pauvre vieillard qui vint,
+un soir, nous demander asile. Il poussait péniblement,
+et depuis combien de temps, une brouette dans
+laquelle était assise sa vieille épouse impotente et
+paralysée! Il en fut ainsi tous les jours pendant le
+siège. A la résidence de Capellen, des centaines et
+des centaines de réfugiés entraient dans le parc et
+dans le jardin, et s'improvisaient un gîte pour la nuit,
+sous les arbres et dans les buissons. D'autres, les
+vieillards, les femmes ou les malades, étaient admis
+dans la maison. Les chambres, les corridors, les
+greniers et les caves, tout était rempli.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, ces pauvres réfugiés reprenaient
+leur marche vers la Hollande, et c'était de
+nouveau le triste défilé de cette longue et lamentable
+théorie de nécessiteux allant tout droit devant eux,
+sans but, en quête d'un foyer étranger qui daignerait
+leur être hospitalier!...</p>
+
+<p>Le vendredi, jour de la prise d'Anvers, les troupes
+allemandes entrèrent dans la ville vers 9 heures du
+matin.</p>
+
+<p>Afin de faire un récit, le plus exact, possible de la
+manière dont l'année allemande procéda à l'occupation
+d'Anvers, j'utiliserai certaines confidences que
+me fit un officier allemand, qui fit partie de l'armée
+d'invasion, et qui logea chez nous pendant environ
+trois mois après la prise de la ville.</p>
+
+<p>Lorsque la résistance belge eut cessé, c'est-à-dire
+dans la nuit du 8 au 9 octobre, les Allemands, comme
+je l'ai dit plus haut, continuèrent le bombardement
+de la ville jusqu'à 7 heures le lendemain matin. A
+9 heures, les premiers régiments allemands reçurent
+l'ordre de pénétrer à l'intérieur des murs. Toute
+l'armée allemande était sous l'impression que la ville
+serait défendue, pied à pied, à l'intérieur des murs...
+On croyait que l'armée belge, forte de 90,000 à 100,000
+hommes, y était demeurée.</p>
+
+<p>Les Allemands, qui n'avaient à leur disposition
+que 55,000 hommes,&mdash;si j'en crois mon officier,&mdash;redoutaient
+une prise corps à corps dans les rues de
+la ville. L'ordre fut donné, comme je viens de le
+dire, de pénétrer dans la ville par les portes du sud-est.
+Régiments après régiments entrèrent par la
+porte de Deurne, baïonnette au canon, marchant
+comme on pourrait dire, sur le bout du pied, et s'attendant
+à voir surgir, derrière les murs des maisons,
+toute une armée de fantassins.</p>
+
+<p>Ils ne trouvèrent personne! La ville était à peu
+près déserte; il n'y restait que très peu de civils, et
+pas un seul militaire. Les troupes prirent place
+devant l'Athénée, et on délégua auprès du quartier
+général belge un groupe d'officiers pour demander
+des explications. Au quartier général belge, on ne
+trouva qu'un concierge, qui, naturellement, ignorait
+tout au sujet de l'armée. La députation se dirigea
+alors vers l'Hôtel de ville, où on trouva les principaux
+officiers municipaux, mais là comme au quartier
+général, on ne put obtenir de renseignements satisfaisants.</p>
+
+<p>Les parlementaires demandèrent la reddition de
+la ville, mais on leur répondit qu'elle était sous commandement
+militaire, et que les autorités civiles
+n'avaient pas reçu les instructions de la rendre. C'est
+ce qui explique comment cet officier allemand, que
+nous avons rencontré, dès le surlendemain, à Capellen,
+pouvait nous dire que la situation, à Anvers,
+était très précaire. Cela signifiait, à son point de vue,
+que les Allemands étaient entrés dans la ville, mais
+qu'elle ne s'était pas rendue.</p>
+
+<p>La ville et la province d'Anvers étaient tombées
+sous le talon de l'Allemand. L'armée belge retraita
+dans la direction d'Ostende, longea la côte jusqu'aux
+environs de Nieuport où elle prit position. On sait
+quel rôle important elle a joué derrière les écluses
+de l'Yser, en barrant la route de Calais.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre VII</h3>
+
+<h3>DANS LES TRANSES</h3>
+
+<p>Vendredi, le 9 octobre 1914, fut pour la ville
+d'Anvers et pour les villages situés dans la zone des
+forts extérieurs, une journée d'anxiété et de crainte.
+L'Allemand était, c'est bien le cas de le dire, dans
+nos murs. Entré dès le matin, dans la ville même, il
+s'était vite répandu, par toutes les routes de l'est,
+de l'ouest et du nord, dans la forteresse et dans les
+environs.&mdash;Quand arrivera-t-il à Capellen? C'est
+la question que tout le monde se posait.</p>
+
+<p>Dans les groupes disséminés un peu partout, dans
+les allées du parc du Starrenhof (résidence de la
+famille Cogels), sur la grande chaussée Anvers-Hollande,
+en face de la maison communale, on se
+demandait: "Quand aurons-nous les Allemands?"
+Et la crainte se peignait sur toutes les figures, car les
+rapports qui nous étaient parvenus des villages du
+centre et de l'est de la Belgique étaient loin de nous
+rassurer sur la conduite probable de la soldatesque
+allemande.</p>
+
+<p>Des réfugiés du village d'Aerschot, qui logeaient
+à la ferme du château, nous avaient fait une peinture
+saisissante des tragiques événements qui s'étaient
+déroulés à cet endroit: le meurtre et l'incendie y
+avaient régné en maîtres pendant plus d'un jour.
+Enfin, toute la population de Capellen, et tous les
+réfugiés qui s'y trouvaient, étaient dans le plus grand
+état de nervosité.</p>
+
+<p>Le soir tomba sur Capellen et les campagnes environnantes,
+avant que les Allemands y eussent fait
+leur apparition. Vers neuf heures et demie, alors que
+nous étions à causer en famille, une forte détonation
+se produisit. Qu'est-ce que cela pouvait être? Chacun
+exprimait son opinion, et l'on était généralement
+d'avis qu'un zeppelin avait survolé le village et laissé
+tomber une bombe dans la cour. Ce n'était pas tout à
+fait cela. Nous avons appris, peu après, que l'explosion
+avait eu lieu au fort d'Erbrandt, situé à peine à
+un kilomètre du château que nous habitions. Le
+commandant de la garnison avait décidé de le faire
+sauter, en l'évacuant. Le secousse fut si terrible
+qu'une lampe à pétrole, posée sur la table de la pièce
+ou nous causions, fut éteinte, que des fenêtres furent
+ouvertes et d'autres brisées. Le bombardement de
+la ville avait détruit les fils transmetteurs de l'énergie
+électrique ainsi que les tuyaux de l'usine à gaz, de
+sorte qu'en fait de luminaire, il ne nous restait que
+les lampes à pétrole et la bougie.</p>
+
+<p>On conçoit facilement que cette formidable explosion
+contribua fortement à nous rendre encore plus
+nerveux. Toute la famille se réunit dans une grande
+pièce pour y passer la nuit; on improvisa des lits,
+et chacun se blottit aussi bien que possible dans son
+coin.</p>
+
+<p>Il était bien une heure du matin, dans la nuit du
+vendredi au samedi, lorsqu'une servante frappa à ma
+porte et me dit que quelqu'un désirait me voir. Je
+me rendis à la porte où ce citoyen attendait. C'était
+un Belge ou, plus exactement, un soi-disant Belge qui
+venait me donner le conseil de partir immédiatement
+pour la Hollande avec toute ma famille. Il ajoutait
+que les Allemands avaient quitté Anvers quelques
+heures auparavant, en gros détachements, qu'ils
+s'avançaient à grands pas vers Capellen, qu'ils
+étaient rendus au village d'Eccheren, et qu'ils mettaient
+tout à feu et à sang sur leur passage. Il prétendait
+être lui-même en route pour la Hollande avec
+sa vieille mère.</p>
+
+<p>&mdash;D'où êtes-vous? lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;De Contich.</p>
+
+<p>&mdash;Où est votre mère?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai laissé ma mère dans une maison de
+paysans, à quelques pas d'ici, et je vais immédiatement
+la rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est très bien, lui dis-je, et merci de vos bons
+conseils.</p>
+
+<p>En me quittant, il insista de nouveau, disant:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de temps à perdre, la vie de votre
+femme et de vos enfants est en danger.</p>
+
+<p>Enfin il me quitte. Je ferme la porte et je donne instruction à
+la servante d'éveiller tout le monde dans la maison,
+les enfants et les parents venus d'un peu partout qui
+logeaient chez nous depuis le commencement du siège,
+et nous tenons un conseil de famille, qui fut aussi,
+c'est bien le cas de le dire, un conseil de guerre. Tout
+le monde semblait d'avis que nous devions filer en
+Hollande. Le bon vieux curé de Schooten, qui était
+un petit peu de la famille, partageait également cet
+avis. Je propose alors que ma femme et les enfants
+partent avec tout le bagage qu'il leur était possible de
+porter à la main, tandis que moi je resterais avec le
+vieux Nys, serviteur au château depuis plus de trente
+ans. Le vieux serviteur était bien consentant, mais,
+comme on le suppose bien, ma femme s'y objecte.&mdash;"Nous
+resterons tous, ou nous partirons tous."&mdash;Je
+propose enfin d'aller consulter un vieux Capellois,
+Monsieur Spaet, homme de grande expérience, allemand
+d'origine, mais devenu citoyen belge depuis une
+cinquantaine d'années. Cette proposition fut agréée
+de tout le monde.</p>
+
+<p>Je me rendis donc chez M. Spaet, à travers la
+foule de fugitifs qui encombraient encore la chaussée
+à cette heure tardive. Je trouvai M. Spaet chez lui,
+et il me dit simplement qu'il n'avait pas de conseils
+à me donner, mais que si je lui demandais ce qu'il
+allait faire lui-même, il n'hésiterait pas à me répondre
+qu'il retournerait dormir aussitôt que j'aurais
+quitté sa maison. Je revins donc, quelque peu rassuré,
+et en entrant au château, en présence de toute
+la famille, et de tous les amis de la famille réunis,&mdash;et
+prêts à partir pour la Hollande, je dis: "Chacun
+retourne à son lit", et je fais rapport de ma visite à
+M. Spaet. On se remit au lit, mais comme on le pense
+bien le sommeil fut lent à fermer les paupières.</p>
+
+<p>Une autre formidable détonation eut lieu peu
+après. C'était un second fort, celui de Capellen, qui
+venait de sauter. L'immense maison que nous habitions
+en fut secouée comme une simple feuille d'arbre.
+Quelques minutes plus tard, la servante vint de nouveau
+me dire que le visiteur qui était venu une heure
+auparavant était encore là et désirait me parler. Je
+me rends auprès de lui. C'était bien le même. Comme
+il insistait de nouveau pour nous décider à partir,
+je lui posai cette question:</p>
+
+<p>&mdash;Que font tous les autres de Capellen?...</p>
+
+<p>&mdash;Tous les autres sont partis, me dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et M. Spaet, lui?...</p>
+
+<p>&mdash;M. Spaet?... mais il est en Hollande comme
+les autres.</p>
+
+<p>Constatant que mon interlocuteur était un menteur,
+et qu'étant menteur, il pouvait bien également
+être un voleur, j'en vins à la conclusion qu'il s'agissait
+d'un plan sinistre organisé par un de ces chacals
+qui suivent ou précèdent les armées, pour piller le
+château après notre départ. J'indiquai la porte à
+ce louche personnage, et l'incident fut clos... Mais
+quelle nuit nous avions passée!</p>
+
+<p>Bientôt le jour parut: un soleil radieux se levait
+et dorait le feuillage déjà jauni par l'automne. En
+ouvrant une fenêtre, je constatai qu'un grand nombre
+de femmes et d'enfants dormaient encore dans
+les allées du jardin. Les Allemands n'étaient pas
+encore arrives, mais cela ne pouvait tarder.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre VII</h3>
+
+<h3>"L'ALLEMAND EST LÀ!"</h3>
+
+<p>A neuf heures du matin, le 10 octobre, un messager
+se présentait chez moi pour m'inviter, de la part d'un
+groupe de citoyens, à me rendre à la mairie. De quoi
+pouvait-il s'agir?... Je l'ignorais. Je me rendis
+donc à la maison communale, et sur une distance
+d'environ un kilomètre, je remonte le flot des réfugiés
+qui continuent leur marche pénible et lente vers la
+Hollande.</p>
+
+<p>A la mairie, je rencontre quelques citoyens de
+Capellen qui m'invitent à me joindre à eux pour recevoir
+les officiers allemands lorsqu'ils se présenteront.
+Nous les attendions d'un moment à l'autre. Je savais
+parfaitement combien tous ces soldats teutons avaient
+accumulé de haine dans leur coeur contre les Anglais,
+depuis le commencement de la guerre. L'Angleterre
+n'avait-elle pas été la cause de leur premier échec?
+L'Angleterre n'avait-elle pas été l'obstacle à cette
+promenade militaire que, depuis quarante ans, l'on
+avait rêvé de faire de la frontière allemande jusqu'à
+Paris? Le plan initial du haut commandement allemand
+avait échoué, et l'Anglais, sur la neutralité
+duquel on avait trop compté, était tenu responsable
+de cet échec!</p>
+
+<p>Je dis à mes nouveaux concitoyens que ma qualité
+de sujet anglais ne saurait leur être de quelque utilité,
+mais qu'au contraire elle pourrait leur causer des
+ennuis, et à moi-même également. On me répliqua,&mdash;et
+je trouvai ce raisonnement assez juste,&mdash;que les
+officiers allemands ne seraient pas au courant de ma
+nationalité, que dans cette première entrevue, il
+s'agissait surtout de faire nombre, etc., etc. Nous
+n'étions que quatre ou cinq, tous les autres citoyens
+de Capellen, à très peu d'exceptions près, ayant passé
+la frontière. Enfin, nous tombons d'accord.</p>
+
+<p>A dix heures, un quidam entre en courant dans
+la salle où nous étions réunis, et dit simplement:</p>
+
+<p>"Messieurs, l'officier allemand est là." J'avais bien
+vu quelques soldats allemands, prisonniers de guerre,
+défiler dans les rues d'Anvers, avant la chute de la
+ville, mais je n'avais jamais vu, de près ni de loin,
+un véritable officier prussien. Je confesse que ma
+curiosité se trouvait fortement piquée par l'annonce
+de sa venue. Avant même que nous eussions eu le
+temps de sortir de la salle pour aller à sa rencontre,
+l'officier allemand fit irruption au milieu de nous,
+saluant de la main et nous adressant la parole en allemand.
+Il portait le casque à pointe et l'uniforme
+ordinaire d'un officier d'artillerie. Il avait le grade
+de capitaine, et, comme il l'expliquait quelques instants
+plus tard à M. Spaet, au cours d'une conversation
+en allemand, il était, au civil, avocat pratiquant
+à Dortmund. Il regardait tour à tour chacun de
+nous et très attentivement comme s'il eut voulu
+scruter le fond de nos âmes et découvrir les sentiments
+particuliers qui s'y cachaient. Il parut fort
+surpris de rencontrer en M. Spaet un Belge parlant
+si parfaitement l'allemand. M. Spaet lui donna, à
+ce sujet, et d'une manière franche et loyale, les explications
+désirées. Puis il lui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Que devons-nous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, dit-il, d'ailleurs ce n'est pas avec moi
+que vous aurez à traiter, je ne suis en vérité qu'un
+précurseur, c'est avec le major X..., qui viendra tout
+à l'heure, que vous aurez à vous entendre.</p>
+
+<p>Il nous quitta, et quelques minutes plus tard nous
+arriva, en automobile, un véritable officier supérieur
+prussien, accompagné d'un jeune officier très élégant.
+Ce major réalisait à mes yeux le type idéal de l'officier
+prussien. Il était vêtu d'un uniforme resplendissant,
+et coiffé d'un casque métallique, si je ne me
+trompe, encore plus étincelant. Enfin, il avait des
+moustaches blondes très à la Guillaume.</p>
+
+<p>A ce moment, comme pendant les jours précédents,
+il y avait une foule considérable en face de la
+mairie qui est située sur le grand chemin conduisant
+d'Anvers à la Hollande. La place publique était
+encombrée de réfugiés venus de tous côtés. Le major
+sembla très ennuyé de ce rassemblement et nous
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Où vont-ils?</p>
+
+<p>&mdash;En Hollande.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>M. Spaet lui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour fuir le canon.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'y a plus de canon, puisque Anvers
+est tombée; dites-leur de retourner dans leurs foyers,
+et qu'ils ne seront pas inquiétés.</p>
+
+<p>Nous redoutions les réquisitions, et c'était là ce
+qui nous préoccupait le plus. Le major nous laissa
+entendre que, pour le moment, il se bornerait aux
+réquisitions de chevaux. Nous lui expliquons de
+notre mieux qu'à Capellen il n'y avait, à bien dire,
+que les chevaux des paysans et qu'ils étaient indispensables
+pour terminer les travaux des champs...
+Après quelques pourparlers supplémentaires on parvint
+à s'entendre, et le major nous annonça qu'il
+serait envoyé à Capellen une seule compagnie d'infanterie,
+et que les officiers devraient être bien traités;
+quant aux hommes, on pourrait les loger, par
+exemple, à la maison d'école.</p>
+
+<p>Le major prussien était très anxieux de savoir
+dans quel état se trouvaient les forts situés dans les
+environs de Capellen. Nous étions sous l'impression
+que ces forts avaient été détruits par les garnisons
+au moment de l'évacuation. Afin de se rendre compte
+de visu, il prit deux d'entre nous avec lui dans son
+automobile et fit le tour des forts de Capellen, d'Erbrandt
+et de Stabrock, pour revenir ensuite à la
+mairie, puis disparaître. Celui-là, nous ne l'avons
+jamais revu.</p>
+
+<p>Dans l'après-midi de samedi, 10 octobre, une
+compagnie de fantassins arriva à la maison communale.
+Un bref commandement est donné: deux
+militaires se détachent, entrent à la mairie, et quelques
+minutes plus tard, la foule sur la place publique
+assiste à la cérémonie humiliante et souverainement
+douloureuse de la descente du drapeau belge, qui
+flottait là depuis près de cent ans. A sa place montait
+le drapeau allemand. Capellen était définitivement
+soumis à l'occupation teutonne. Comme ce village
+est le dernier au nord de la place fortifiée d'Anvers.
+il s'ensuit que le drapeau allemand flottait alors sur
+toute la terre belge, depuis la frontière de France
+jusqu'à celle de Hollande.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre IX</h3>
+
+<h3>UN HÔTE ALLEMAND</h3>
+
+<p>"Hâtez-vous, Monsieur et Madame, de rentrer
+chez-vous, car les Allemands sont là." C'était un
+gamin qui nous apostrophait ainsi, sur la chaussée,
+entre l'église et le château. Nous revenions, ma
+femme et moi, du service religieux, lorsque ce petit
+garçon nous apprit que des Allemands nous attendaient
+à la maison. Nous pressons le pas, et quelques
+instants plus tard nous constatons, en passant la
+grande grille, qu'une automobile stationnait devant
+notre porte. En entrant, nous nous trouvons en présence
+d'un officier allemand, le casque à pointe sur
+la tête, et qui nous saluait, ma femme et moi, en
+s'inclinant très bas. A la porte, il avait laissé, dans
+son automobile, trois autres militaires. Cet officier,
+qui parlait assez bon français, était venu nous demander
+à loger. Cette proposition tout à fait inattendue
+nous laissa passablement perplexes: il était
+assez difficile de refuser, et il ne nous était pas
+agréable du tout d'accepter! Nous essayons de lui
+faire comprendre que la maison est remplie, que de
+nombreux réfugiés, parents de la famille, logeaient
+chez nous depuis plus d'une semaine, et qu'il est fort
+difficile, sinon impossible, de lui faire place. Mais il
+insiste en nous disant que les trois militaires qui
+l'accompagnaient, un chauffeur, une ordonnance et
+un palefrenier, pourraient loger dans la remise aux
+autos, et que lui seul exigerait une chambre dans la
+maison même.</p>
+
+<p>Croyant qu'en lui dévoilant ma nationalité il me
+serait plus facile de le dissuader, je lui dis simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'ai l'intention de quitter la Belgique
+avec ma famille pour retourner au Canada, car je
+suis canadien, et par conséquent sujet britannique.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais cela, me dit-il, je sais cela.</p>
+
+<p>Je confesse
+que je fus assez étonné de constater qu'il connût si
+bien ma nationalité. Quel merveilleux service d'espionnage
+ont ces gens!</p>
+
+<p>&mdash;Si, ajouta-t-il, vous ne
+devez pas quitter absolument la Belgique, rien ne
+vous empêche de demeurer ici, quoique sujet anglais.
+J'ai appris que vous êtes médecin, et que vous avez
+fait, en cette qualité, du service à l'hôpital d'Anvers.
+Vous n'avez; donc rien à craindre en demeurant ici,
+étant protégé par les lois et par l'autorité militaire.</p>
+
+<p>J'échange un regard avec ma femme, et nous fûmes
+d'accord en un instant. Nous acceptions cet officier
+et ses hommes et nous restions. Cet arrangement
+nous allait d'autant mieux que Capellen, à cette époque,
+ne possédait plus de médecin, quelques-uns
+d'entre eux étaient rendus à l'armée, et les autres
+en Hollande. Dans ces circonstances, je pouvais me
+rendre très utile. Ma femme se trouvait à la tête
+d'une société de bienfaisance établie depuis assez
+longtemps à Capellen, et qui prenait, à cause de la
+guerre, une importance et une utilité inaccoutumées.
+Malgré les circonstances pénibles où nous nous trouvions
+par suite de l'occupation allemande, il nous
+sembla préférable, à tout prendre, de continuer à
+mener tranquillement la vie de famille dans notre
+foyer,&mdash;comme firent d'ailleurs la plupart de nos
+amis qui n'avaient pas eu le temps ou n'avaient pas
+voulu s'expatrier,&mdash;et à donner des soins aux malades
+et des secours aux pauvres.</p>
+
+<p>Cet officier allemand devenu notre hôte était du
+Brunswick, et se nommait Goering. Il avait été attaché
+à l'ambassade allemande en Espagne pendant
+deux ans, et à celle du Brésil pendant huit ans. Il
+possédait, il faut le reconnaître, beaucoup de vernis
+international, parlait assez bien le français et l'anglais
+et n'avait, naturellement, aucun doute au sujet
+de la victoire définitive des armées allemandes.
+C'était aussi l'opinion des trois autres militaires qui
+l'accompagnaient. A ce moment, Anvers venait de
+tomber entre leurs mains, et ces bons Prussiens
+s'imaginaient que, dans quelques semaines au plus,
+leurs troupes débarqueraient en Angleterre. D'Ostende
+où ils entraient justement, il leur semblait qu'il
+n'y eût plus qu'un pas à faire.</p>
+
+<p>Cet officier nous quitta à la fin de décembre après
+avoir demeuré avec nous environ trois mois. Je dois
+dire que je n'ai pas trouvé en lui le type de l'officier
+prussien, et cela se comprend facilement lorsque l'on
+songe que, depuis dix ans, il avait vécu en pays
+étranger, et en contact avec les diplomates et les attachés
+d'ambassade de tous les pays du monde. Son
+cosmopolitisme semblait l'avoir sauvé dans une certaine
+mesure, mais il n'en croyait pas moins à l'immense
+supériorité de la race allemande; il vantait
+la civilisation germanique et croyait que l'industrie
+allemande était destinée à accaparer tous les marchés
+de l'univers. Enfin, il prétendait que la France était
+dégénérée, que l'Angleterre n'avait pas et ne saurait
+jamais avoir d'armée puissante, que la prise de Calais
+et de Dunkerke n'était plus qu'une question de semaines, etc.</p>
+
+<p>Durant les mois d'octobre et de novembre de cette
+année-là, il était encore possible, bien que la frontière
+fût gardée par des soldats allemands, de passer en
+Hollande sous un prétexte quelconque. On pouvait
+y aller pour acheter des provisions, pourvu que les
+sentinelles eussent l'assurance que nous ne partions
+pas pour ne plus revenir. Vers la Noël (1914), la
+frontière entre la ville d'Anvers et la Hollande fut
+fermée hermétiquement, si je puis me servir de cette
+expression. A un kilomètre environ de la frontière,
+où le fil de fer barbelé court d'un fort à l'autre, on
+avait installé un poste d'inspection et de contrôle. Le
+jour de Noël même, le contrôle des passe-ports se
+faisait, et personne ne pouvait passer à moins d'être
+muni d'un permis régulier émanant des bureaux de
+l'administration allemande à Anvers. Nous étions
+donc, de ce moment-là, privés de toute communications
+postales ou autres avec le reste du monde.</p>
+
+<p>L'hiver était arrivé: la misère était grande en
+Belgique, et sans les secours en vivres et en vêtements
+venus des États-Unis et du Canada, une très forte
+portion de la population belge eut péri au cours de
+la froide saison.</p>
+
+<p>Il convient de faire mention ici d'une société de
+bienfaisance dite <i>de Saint-Vincent de Paul</i> à laquelle
+nous avons donné notre humble concours et qui avait
+comme principales zélatrices, à Capellen, madame
+Geelhand, madame la comtesse Le Grelle, madame la
+baronne Osy, madame Guillet, madame Tinchant,
+madame de Waelhens, mademoiselle Linen, madame
+Joseph Cogels et, de Hollande, madame la comtesse
+van der Steegen.</p>
+
+<p>C'est au sein de cette société, dont la charité et le
+dévouement ne se sont jamais démentis, que les pauvres
+et les malades trouvaient les secours et les consolations.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre X</h3>
+
+<h3>PAROLE D'ALLEMAND</h3>
+
+<p>Vers la fin du mois d'octobre 1914, doux ou trois
+semaines après l'occupation de la forteresse d'Anvers
+par les Allemands, Son Éminence le cardinal Mercier
+adressa à son clergé et à ses ouailles une lettre pastorale
+célèbre dans laquelle il invitait particulièrement
+les Belges qui s'étaient réfugiés en Hollande
+pendant le bombardement de la région nord de la
+Belgique, à rentrer dans leurs foyers.</p>
+
+<p>Cette lettre pastorale contenait une allégation
+particulière dont nous nous rappelons encore parfaitement.
+Son Éminence y disait qu'à la suite d'une
+conférence qu'il avait eue avec les autorités allemandes,
+et a'appuyant sur les assurances qu'on lui avait
+données, il croyait de son devoir d'inviter les citoyens
+belges réfugiés en Hollande à revenir chez eux, leur
+représentant et affirmant qu'ils seraient exempts de
+tout ennui, et que dans aucun cas ils ne pourraient
+être molestés ni tenus responsables collectivement de
+tout délit particulier. L'autorité allemande, ajoutait
+le cardinal, nous donne l'assurance que dans le cas de
+délits particuliers, commis contre l'autorité occupante
+les coupables seraient recherchés, mais dans le cas
+ou ils ne pourraient être découverts, la population
+civile n'en serait pas tenue responsable.</p>
+
+<p>Ce document épiscopal fut publié et répandu,
+naturellement dans toute la Hollande, et par suite,
+des milliers et des milliers de fugitifs belges réintégrèrent
+leurs foyers.</p>
+
+<p>Vers le 15 décembre de cette même année, c'est-à-dire
+à peine deux mois plus tard, deux gamins de
+Capellen montèrent sur une locomotive laissée libre
+en face de la gare par le mécanicien et le chauffeur
+qui étaient allés dîner. Les gamins s'amusèrent à
+faire jouer le volant, et à faire bouger la locomotive
+dans un sens ou dans l'autre. Ils furent surpris par
+des militaires qui les arrêtèrent et les conduisirent
+à Anvers, où tous deux furent condamnés à trois
+semaines de prison après un procès sommaire.</p>
+
+<p>Ce petit incident paraissait clos, et personne ne
+semblait s'en être ému plus que de raison, et cependant,
+dès le lendemain, M. le major Schuize, si je ne
+me trompe, commandant à Capellen, invitait M. le
+bourgmestre à lui fournir une liste de vingt-quatre
+citoyens de la commune, dont le curé, M. Vandenhout,
+et l'ancien bourgmestre, M. Geelhand. Ces vingt-quatre
+citoyens formeraient trois équipes de huit
+personnes, et chaque équipe, à tour de rôle, aurait
+à faire la garde de la voie ferrée, pendant toute la
+nuit, de six heures du soir jusqu'à sept heures du
+matin, et cela, jusqu'à nouvel ordre. Ce fut un tollé
+général dans la commune.</p>
+
+<p>On disait avec raison: Mais les délinquants ont
+été pinces et punis, et le crime, en vérité, n'était pas
+grand. Il s'agissait, comme il a été dit plus haut,
+de deux galopins qui s'étaient amusés à faire jouer
+le volant d'une locomotive.</p>
+
+<p>Tout le monde avait encore à la mémoire ce document
+épiscopal qui donnait à tous l'assurance,
+d'après les promesses de l'autorité allemande, qu'aucun
+délit particulier ne saurait entraîner de représailles
+contre la population civile. Mais que faire?...
+On tint conseil de tous côtés. Les notables s'assemblèrent
+secrètement, et l'on décida de soumettre le
+cas au gouverneur d'Anvers, le général Von Huene.</p>
+
+<p>Rien n'y fit: les vingt-quatre citoyens de Capellen
+durent monter la garde durant les nuits froides de
+décembre et de janvier devant la gare de Capellen.</p>
+
+<p>La veille de Noël, c'était le tour de l'équipe dont
+faisait partie le vieux curé, M. Vandenhout, âgé
+d'environ 70 ans, et qui dut passer la nuit, sous une
+pluie battante et froide, à faire les cent pas devant la
+gare avec ses sept compagnons. Le lendemain il était
+alité, malade. Vers le 15 janvier, un ordre venu
+d'Anvers mettait fin à ce règlement arbitraire des
+autorités locales.</p>
+
+<p>A peu près vers ce temps-là, un nouvel officier
+s'était présenté au château pour se faire héberger
+Celui-là fut d'un commerce beaucoup moins agréable
+que son prédécesseur; il n'avait habité ni l'Espagne
+ni le Brésil, mais il nous venait en ligne droite de la
+Prusse orientale. C'est dire qu'il était une manière
+de "surboche". Violent et arrogant, il traitait son
+ordonnance avec une rigueur assommante. La maison
+en tremblait lorsqu'il se mettait en frais de le morigéner,
+et cela arrivait assez souvent. Il nous quittait
+au bout de trois semaines, et Dieu sait dans quelle
+mesure nous l'avons regretté!... Nous étions donc
+encore une fois délivré de tout Allemand, du moins
+au point de vue domestique.</p>
+
+<p>L'un des médecins de Capellen était depuis peu
+revenu de Hollande. Après avoir consulté toute la
+famille, nous décidons, ma femme et moi, de faire les
+démarches nécessaires pour sortir du pays occupé
+avec l'intention de passer en Amérique.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre XI</h3>
+
+<h3>CITOYEN BRITANNIQUE</h3>
+
+<p>Au commencement de février 1915, après le départ
+du dernier officier allemand que nous ayons eu à
+héberger, nous étions, ma femme et moi, au bureau
+central pour l'émission des sauf-conduits, à Anvers,
+et nous soumettions aux deux officiers en charge de
+ce bureau notre demande de l'autorisation nécessaire
+pour quitter la Belgique.</p>
+
+<p>&mdash;Où voulez-vous aller? demanda le premier
+officier.</p>
+
+<p>&mdash;En Hollande.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire?...</p>
+
+<p>&mdash;Pour aller en Amérique.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi aller en Amérique?</p>
+
+<p>&mdash;Pour retourner chez-nous, en Canada, où
+j'habite.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous êtes sujet anglais?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Étonnement de l'officier qui se retourne du côté
+de son compagnon, et qui nous regarde ensuite, des
+pieds à la tête, ma femme et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sujet anglais? reprit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit!</p>
+
+<p>&mdash;Depuis combien de temps êtes-vous ici?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis arrivé en Belgique quelques jours, je
+crois, avant vous, c'est-à-dire en juillet 1914.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous ici?...</p>
+
+<p>Il s'engagea alors, entre ces deux officiers et nous,
+un colloque qui dura quelques minutes seulement,
+mais qui suffit à faire comprendre à ces messieurs,
+et sans trop de difficulté, que ma présence en Belgique
+n'avait rien de mystérieux, pas même pour un Allemand.</p>
+
+<p>Apparemment convaincu qu'il n'avait pas affaire
+à un espion à la solde du gouvernement anglais, le
+premier officier confessait qu'il ne voyait pas d'objection
+sérieuse à ce qu'un permis de quitter la Belgique
+nous fût donné, mais ses instructions étant
+catégoriques en ce qui concernait les sujets britanniques,
+il ne pouvait, sans l'autorisation de son chef
+militaire, le major Von Wilm, donner le sauf-conduit
+demandé. Il nous conseilla d'aller voir ce major.
+Nous nous rendons immédiatement à son bureau.
+Chemin faisant, je faisais simplement remarquer à
+ma femme qu'une fois entré dans ce nouveau bureau
+où l'on nous envoyait, il pouvait bien se faire que je
+n'en sortisse jamais. Le major Von Wilm nous reçoit
+avec une certaine affectation de civilité et écoute
+attentivement l'histoire que nous lui racontons.</p>
+
+<p>Il fut convaincu lui aussi, en apparence, qu'il
+n'avait pas affaire à un espion. Il ne prévoyait pas
+d'obstacle à l'émission d'un sauf-conduit, mais il
+devait en causer, au préalable, avec le gouverneur de
+la place fortifiée. Il nous engageait à retourner à
+Capellen, et y attendre un mot de lui.</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, une lettre du major nous
+arrivait, conçue en ces termes:</p>
+
+<p>(TRADUCTION)</p>
+
+<p>Anvers, 8 février 1915.<br><br>
+Monsieur et Madame Béland,<br>
+Starrenhof, Capellen.</p>
+
+<p>Monsieur et Madame,</p>
+
+<p>Nous référons à notre conversation d'il y a
+quelques jours passés.</p>
+
+<p>J'ai l'honneur de vous dire qu'un sauf-conduit
+vous sera donné à deux conditions: la première,
+c'est que M. Béland devra s'engager formellement
+à ne jamais porter les armes contre l'Allemagne
+pendant toute la durée de la guerre, et ensuite que
+toutes les propriétés que vous avez en Belgique, en
+territoire occupé, seront soumises, après votre départ,
+à une taxe décuplée.</p>
+
+<p>Signé: VON WILM,<br>
+Major.</p>
+
+<p>Il nous restait donc à décider ce que nous avions
+à faire. Il nous parut opportun de retourner à
+Anvers, pour discuter plus longuement avec le major
+cette question du décuplement de la taxe. Après un
+long entretien que nous eûmes avec lui, après les
+assurances renouvelées qu'il me donna que je pourrais
+demeurer en territoire occupé sans crainte d'être
+ennuyé, molesté ou emprisonné, eu égard précisément
+à ma profession et aux services médicaux que je rendais
+à la population, nous décidâmes d'attendre jusqu'au
+mois d'avril. C'est à cette époque que les taxes
+devaient être payées, et alors, ce haut officier allemand,
+fonctionnaire important de la province d'Anvers,
+s'engageait à discuter avec les autorités
+financières allemandes, de Bruxelles, la question de
+savoir s'il ne serait pas possible de faire disparaître
+les conditions particulièrement onéreuses qui consistaient
+à soumettre à une taxe multipliée par dix
+toutes les propriétés que nous avions en Belgique.</p>
+
+<p>Au mois d'avril, les taxes furent payées au taux
+ordinaire, et je me rendais de nouveau à Anvers,
+chez le major, pour l'engager à entrer en négociations
+avec les autorités financières allemandes au sujet de
+la majoration des taxes.</p>
+
+<p>Il me promit de considérer la chose aussitôt que
+ses nombreuses occupations lui en laisseraient le
+loisir. Enfin, il me renouvela l'assurance de sa haute
+protection, me conjurant de vivre en parfaite sécurité,
+qu'il ne saurait être, à mon sujet, question d'un
+internement.</p>
+
+<p>Quant à la question des taxes, il n'en avait aucun
+doute, elle serait réglée à notre entière satisfaction.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre XII</h3>
+
+<h3>ÇA SE CORSE</h3>
+
+<p>Au printemps de 1915, les mesures de surveillance
+policières acquirent une recrudescence de sévérité.
+Une promenade sur la chaussée, une visite à domicile,
+soit chez un parent, soit chez un pauvre, soit chez un
+malade, tout cela était observé et minutieusement
+épié.</p>
+
+<p>Au cours d'une simple promenade à travers les
+allées d'un jardin, il n'était pas rare d'apercevoir
+derrière soi un oeil inquisiteur percer comme une
+flèche à travers le feuillage. Incessamment, nous
+nous sentions talonnés de tous côtés.</p>
+
+<p>L'infraction la plus insignifiante aux règlements
+de l'autorité occupante,&mdash;et Dieu sait s'il en était
+affiché sur tous les murs de ces règlements!&mdash;était
+punie de fortes amendes ou de prison.</p>
+
+<p>Le torpillage du Lusitania eut lieu vers cette
+époque. En cette occasion, une aigreur nouvelle,
+pour ne pas dire plus, s'était fait jour dans l'âme de
+l'Anglais, tandis que chez l'Allemand ce qui perçait,
+au contraire, c'était un sentiment d'orgueil et de
+domination plus accentué. De même que l'on venait
+de déchaîner le terrorisme sur mer, de même on voulait
+semer la terreur dans tout le territoire occupé.
+Tout cela contribuait à nous faire désirer plus ardemment
+encore de sortir de la Belgique et de revenir
+au Canada, d'autant qu'un des médecins de Capellen
+était rentré.</p>
+
+<p>Le 15 mai (1915), à 9 heures du matin, un messager
+vint me dire que ma présence était requise à
+la maison communale. Ce n'est pas sans appréhension
+que je m'y rends. Dans le bureau du maire, je
+me trouvai en présence du maire lui-même et d'un
+sous-officier allemand. Le maire, qui était un de
+mes bons amis, et qui savait parler du regard, me dit,
+en me lorgnant d'une certaine manière:&mdash;"Ce sous-officier
+désire vous parler."</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demandai-je au sous-officier
+boche.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez, me répondit-il, vous rendre immédiatement
+à Anvers.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, je vais m'y rendre, à la minute,
+sur ma bicyclette.</p>
+
+<p>&mdash;Non, reprit le sous-officier, vous faites mieux
+de laisser votre bicyclette ici, à la mairie, et je vous
+prie de m'accompagner.</p>
+
+<p>Quelques minutes plus tard, nous arrivions à la
+gare, transformée en poste militaire comme toutes
+les gares du pays occupé. Le sous-officier m'indiqua
+une salle d'attente ou j'entrai et me trouvai au milieu
+d'un groupe de soldats causant et fumant.</p>
+
+<p>Un de ces soldats reçut un bref commandement:
+il se leva, s'affubla du casque à pointe, passa la bande
+de sa carabine à son épaule, et me dit simplement:
+"Commen sie mit." Ce qu'avec raison j'interprétai
+comme voulant dire: "Venez avec moi." Pour la
+première fois, j'avais l'honneur de parader dans les
+rues avec un disciple de Bismarck.</p>
+
+<p>Les gens de Capellen, qui me connaissaient déjà
+assez bien, se plaçaient sur le seuil de leur porte pour
+me voir passer. Quelques minutes plus tard, nous
+étions à Anvers. Je fus conduit à la Bourse, immense
+édifice qui avait eu l'honneur de recevoir une bombe
+lors du raid aérien du 25 août (1914).</p>
+
+<p>Les Allemands avaient installé dans la Bourse un
+bureau de contrôle pour les étrangers. Je l'ignorais
+alors, mais je l'appris en assez peu de temps... Je
+fus introduit dans une certaine pièce sur la porte de
+laquelle j'avais lu le nom de l'officier en charge, le
+lieutenant Arnim. Je prie le lecteur de croire que je
+n'oublierai jamais ce nom, pas plus que le personnage
+qui le portait.</p>
+
+<p>A l'intérieur de ce bureau se trouvait une table
+assez longue, à l'extrémité de laquelle deux militaires
+étaient assis; à gauche, un officier de taille exiguë
+et mince de figure, et. à droite, un sous-officier de
+corpulence respectable.</p>
+
+<p>En m'apercevant, l'officier m'apostropha d'une
+manière violente:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il, vous vous seriez évité l'ennui
+d'être amené ici, sous escorte militaire, si vous vous
+étiez "rapporté" comme c'était votre devoir de le
+faire!</p>
+
+<p>&mdash;J'ignorais, Monsieur, qu'il fût de mon devoir
+de me "rapporter".</p>
+
+<p>&mdash;C'est faux, reprend l'officier en haussant le
+ton notablement, c'est faux. J'ai fait afficher dans
+toutes les communes de la province d'Anvers un avis
+enjoignant à tous les sujets des pays en guerre avec
+l'Allemagne de se "rapporter" dès avant telle date.
+Vous ne pouviez pas l'ignorer.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, je l'ignorais!... Où donc, à
+Capellen, avez-vous fait afficher cet avis?</p>
+
+<p>&mdash;A la maison communale.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bien, j'habite à un kilomètre de la maison
+communale et je n'y vais jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Il est inutile de tenter une explication, vous
+vous êtes sciemment et volontairement soustrait à la
+surveillance militaire, et remarquez, dit-il, que cela
+est très sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lorsque vous affirmez que je me
+suis soustrait à la surveillance policière, vous vous
+mettez en contradiction avec les faits. Ce que vous
+dites là n'est pas conforme à la vérité.</p>
+
+<p>Comme poussé par un ressort, l'officier était
+debout:</p>
+
+<p>&mdash;Comment?... dit-il. Qu'est-ce que vous voulez dire?</p>
+
+<p>&mdash;Simplement ce que je dis. Que je n'ai jamais
+eu l'intention d'éviter de me conformer aux règlements
+que vous avez affichés.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le prenez de haut. Croyez-vous donc
+que nous ignorons que vous êtes sujet britannique?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai jamais pensé.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sujet britannique, n'est-ce pas?...
+Vous êtes sujet britannique?</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, si vous me permettez, je reprends l'accusation
+que vous avez portée contre moi, et je vous
+ferai une simple question: s'il était établi que le
+chef de police militaire allemand, ici même, à Anvers,
+me connaît personnellement; qu'il m'a rencontré
+plusieurs fois; que nous avons échangé de longues
+conversations; qu'il connaît ma nationalité; qu'il
+sait sous quelles circonstances je me trouve être en
+Belgique; pourquoi j'y suis venu; ce que j'y fais;
+et enfin, ce que j'ai intention de faire, seriez-vous
+toujours d'opinion que j'ai enfreint volontairement
+les règlements en ne me "rapportant" pas à ce bureau?</p>
+
+<p>Mon officier, visiblement décontenancé, attrape le
+téléphone, et se met en communication avec le chef de
+police. Il obtint évidemment satisfaction, car il en
+rabattit considérablement, et dans son ton menaçant,
+et dans son attitude hautaine.</p>
+
+<p>Bien, me dit-il, vous deviez pourtant savoir
+qu'en votre qualité d'étranger, il ne vous était pas
+permis de circuler sans une carte d'identification.
+Nous vous donnerons donc votre carte, et vous devrez
+vous "rapporter" ici toutes les deux semaines.</p>
+
+<p>L'officier devait décharger sa colère sur quelqu'un.
+Il se tourna du côté du soldat qui était toujours
+là, planté comme un as de pique, lui lança le
+plus brutalement possible le commandement de se
+retirer: "Los!" ("Sors!")</p>
+
+<p>Le soldat, pauvre esclave, se frappe les talons,
+frappe ses cuisses de ses mains, regarde fixement
+l'officier, son maître, fait demi-tour à droite et enfile
+la porte.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, pas trop ennuyé, en vérité,
+de mon excursion, je rentrais à Capellen où j'étais
+immédiatement entouré de ma famille et d'un groupe
+d'amis qui désiraient savoir le court et le long des
+événements de la journée.</p>
+
+<p>Muni de ma nouvelle carte, j'étais apparemment
+en toute sécurité, et je pouvais circuler librement au
+milieu de mes malades. Au bout de deux semaines,
+je me "rapportai" de nouveau à Anvers. On visa
+mon passeport, et je continuai de respirer, du moins
+pour un certain temps, l'air de la liberté.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre XIII</h3>
+
+<h3>UN MAJOR DÉSOLÉ</h3>
+
+<p>On conçoit que le voyage que j'avais dû faire à
+Anvers, en compagnie d'un soldat allemand, m'avait
+un peu humilié. J'écrivis à ce sujet une longue lettre
+de reproche au major Von Wilm lui-même dans laquelle
+je lui relatais tous les incidents de cette journée.</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, je recevais de ce haut
+officier allemand une réponse à ma lettre dans laquelle
+il me disait que mon arrestation provisoire
+avait été causée par une dénonciation (?), qu'il avait
+donné tous les renseignements désirés et désirables à
+la préfecture de police allemande, que tout était
+maintenant en ordre, et il terminait en me donnant
+de nouveau l'assurance que je ne serais jamais plus
+inquiété.</p>
+
+<p>Voici la réponse du major Von Wilm:</p>
+
+<p>Antwerpen, 21-5-15.</p>
+
+<p>Werter Herr Beland!</p>
+
+<p>In diesem moment erhalte ich Iren freundlichen
+Brief vom 19. Ich hoffe, dass Ihre Vorladung
+beim Meldeamt, ein befriedigendes Resultat gehabt
+hat; ich habe nochmals mit dem Vorstand des
+Meldeamtes gesprochen und höre, dass Sie diese
+Unanehmlichkeiten einer Denuntiation zu verdanken
+haben. Die Sache ist jetzt in Ordnung und
+wird sich nicht wiederholen.</p>
+
+<p>Ergebenst.<br><br>
+VON WILM,<br>
+Major.</p>
+
+
+<p>(TRADUCTION)</p>
+
+<p>Anvers, 21 mai 1915.</p>
+
+<p>Honoré M. Béland!</p>
+
+<p>Je reçois à ce moment même votre lettre du 19.
+J'espère que votre comparution au bureau de police
+a eu un résultat satisfaisant; j'ai de nouveau
+conversé avec le chef de ce bureau et j'apprends
+que vous devez ce désagrément à une dénonciation.</p>
+
+<p>Tout est maintenant en règle et <i>la chose ne se
+renouvellera plus</i>.</p>
+
+<p>Sincèrement,<br><br>
+(Signé) VON WILM,<br>
+Major.</p>
+
+
+<p>J'ai réussi à ne jamais me départir de cette lettre
+pendant les trois années de ma captivité en Allemagne,
+et même à lui faire franchir, à mon retour, la
+frontière allemande, à la barbe de la censure boche
+la plus ombrageuse et la plus soupçonneuse qui soit.</p>
+
+
+<p>C'est un document que je considère de la plus haute
+importance: le chef de la police allemande à Anvers
+y déclare, sous sa signature, que je n'ai pas à prendre
+d'inquiétude, que je jouirais toujours d'une parfaite
+immunité.</p>
+
+<p>Cette sécurité, toutefois, devait être de courte
+durée. Le trois juin (1915), alors que je n'appréhendais
+pas sérieusement de nouveaux ennuis, deux
+soldats se présentent chez moi et m'enjoignent de les
+accompagner de nouveau à Anvers. Je m'imaginai
+que, cette fois encore, il s'agissait d'une nouvelle
+visite à un bureau quelconque, et que tout cela ne
+saurait avoir de conséquence fâcheuse.</p>
+
+<p>Je partis donc sans la moindre hésitation, ne craignant
+nulle chose, ayant pour tout arme et bagage,
+ma canne. J'étais bien loin de me douter que ce
+voyage serait aussi long qu'il a été,&mdash;et même aujourd'hui,
+de retour dans mon beau Canada, à la fin
+de l'an de paix et de grâce 1918, je ne saurais m'imaginer
+quand et dans quelles circonstances il me sera
+donné de revoir ce petit village de Capellen, où j'ai
+vécu peu de jours, mais qui est tout plein de souvenirs
+précieux et impérissables.&mdash;L'un des soldats qui
+m'accompagnaient parlait le français. Il feignait
+de croire qu'il ne s'agissait que d'une formalité insignifiante,
+que le soir même je serais de retour à
+Capellen.</p>
+
+<p>A Anvers, les soldats me conduisirent rue des
+Récollets, et me laissèrent dans une salle basse et sombre
+au rez-de-chaussée d'un immeuble voisin de la
+Kommandantur, et dans lequel le major Von Wilm
+lui-même avait son bureau. Dans cette salle, je remarquai
+un grand nombre de personnages à l'apparence
+peu rassurante. Il y avait là des hommes et
+même des femmes, aux allures plus ou moins louches.</p>
+
+<p>Abandonné là par mes deux soldats, je regardais
+tour à tour les hommes, les femmes, et le sous-officier
+de service. Je m'efforçai de découvrir quelle était la
+nature du lieu où je me trouvais. N'y réussissant qu'à
+demi, je me décidai à apostropher le sous-officier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bien, pourquoi suis-je ici?... Qu'y ai-je
+à faire?... Que me veut-on enfin!... Il levait les
+épaules tout bêtement, et ne répondait rien. Il avait
+l'air de ne pas comprendre ou de ne rien savoir. Ma
+carte que je lui tendis avec un mot pour le major
+réussit a le mettre en mouvement. Il sortit un instant,
+puis, quelques minutes plus tard, un officier se présenta
+et je fus invité à le suivre.</p>
+
+<p>Ce fut bien chez le major Von Wilm qu'on m'introduisait
+cette fois.&mdash;"M. Béland, me dit-il, je suis
+vraiment désolé. Des instructions nouvelles viennent
+d'arriver de Berlin, et je dois vous interner." Je
+n'avais pas encore eu le temps d'ouvrir la bouche
+pour laisser échapper une parole de protestation
+qu'il ajoutait: "Mais vous serez un prisonnier
+d'honneur; vous logerez ici, au Grand Hôtel, et vous
+y serez très bien traité."</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout cela ne fait pas beaucoup mon
+affaire. D'abord ma femme et mes enfants ignorent
+complètement ce qui m'arrive. Je dois retourner
+les prévenir, à tout événement, et aussi prendre le
+linge dont j'aurai besoin dans cet hôtel.</p>
+
+<p>Visiblement embarrassé, ne pouvant pas accorder
+la demande que je lui faisais de rentrer à Capellen,
+ne fut-ce que pour une heure, et ne voulant pas me
+refuser, il ne savait trop que dire. Il hésita, fit quelques
+pas devant son pupitre, puis, le Prussien qui
+était en lui reprenant le dessus, il me dit:&mdash;Non,
+Monsieur, je ne saurais vous permettre de retourner
+à Capellen. Écrivez seulement un mot à Madame,
+prévenez-la de ce qui arrive, et j'enverrai un messager
+porter la lettre. C'est ce qui fut fait.</p>
+
+<p>Le major s'évertua à me convaincre que ma détention
+serait de courte durée; qu'il suffirait évidemment
+d'établir ma qualité de médecin pratiquant;
+qu'aussitôt que cette preuve documentaire serait
+entre les mains de l'autorité allemande, je serais
+libéré et rendu à ma famille.</p>
+
+<p>On croit facilement ce que l'on désire ardemment:
+je me berçai donc de l'illusion que mon séjour dans
+les murs de cet hôtel ne serait que provisoire.</p>
+
+<p>Un jeune officier fut chargé de m'accompagner
+jusqu'au Grand-Hôtel. En chemin, il me fut permis
+de m'arrêter chez un libraire pour prendre quelques
+volumes. Chez le libraire, je connus vraiment l'embarras
+du choix. Étant donné le peu de temps que
+j'avais à ma disposition, et les circonstances particulières
+dans lesquelles je me trouvais, je fus assez
+heureux dans mon choix, et j'emportai les deux
+ouvrages suivants: <i>Les États-Unis au XIXe siècle</i>,
+par Leroy-Beaulieu, et <i>Henri Heine, penseur</i>, par
+Lichtenberger.</p>
+
+<p>Quelques instants après, j'étais au nombre des
+pensionnaires du Grand-Hôtel.</p>
+
+<p>Toutes les salles de cet hôtel, ordinairement à la
+disposition du public voyageur, avaient été converties
+en bureaux pour les militaires. Mon officier ayant
+échangé quelques mots avec certains de ces messieurs,
+on se mit à me regarder comme une bête curieuse.&mdash;Ce
+serait donc un Anglais, pensait-on.&mdash;Oui, c'était
+un Anglais. Un Anglais d'une variété spéciale,
+d'origine et de langue française, mais un Anglais
+tout de même. Tous ces sur-boches, chacun leur tour,
+me dévisagèrent de leur regard peu sympathique.</p>
+
+<p>Enfin, on me conduisit à l'étage le plus élevé; on
+m'indiqua une chambre; on plaça à la porte une
+sentinelle allemande qui eut bien soin de faire un
+tour de clef au moment où elle fermait la porte sur
+moi. On avait eu l'extrême obligeance de me laisser
+savoir que je devrais prendre mes repas dans la
+chambre même que j'habitais; que je devrais payer
+les frais de la chambre et de la nourriture: Sa Majesté
+allemande refusait de nourrir son prisonnier
+d'honneur.</p>
+
+<p>Le lendemain, vendredi, 4 juin (1915), ma femme
+arrivait au Grand-Hôtel d'Anvers où je me trouvais
+détenu. Elle était plus morte que vive, comme on le
+conçoit bien. Elle avait pu obtenir de la Kommandantur
+la permission d'occuper la même chambre que
+moi.</p>
+
+<p>Enfin, comme il faut subir avec philosophie ce
+qui est inévitable; comme c'était la guerre; comme
+des millions et des millions d'êtres humains étaient
+beaucoup plus malheureux que nous pouvions l'être
+dans notre captivité, nous acceptâmes avec une résignation
+parfaite les petits inconvénients auxquels
+nous étions condamnés.</p>
+
+<p>Le samedi, les enfants étaient arrivés à l'hôtel.
+Des fenêtres de la chambre que nous occupions, nous
+avions pu les voir traverser la cour intérieure et se
+diriger vers un bureau situé de l'autre côté de cette
+cour. Au moment où ils sortaient du bureau où, évidemment,
+ils s'étaient rendus pour obtenir la permission
+de nous voir, nous entrons en conversation
+avec eux du haut de notre quatrième étage.</p>
+
+<p>Une première parole était à peine tombée de nos
+lèvres qu'une tempête éclata: deux de ces militaires
+étaient sortis et nous lançaient, à bouche et gorge que
+veux-tu, toutes sortes d'invectives à nous, là-haut,
+parce que nous avions adressé la parole à nos enfants,
+et aux enfants parce qu'ils avaient eu l'audace de
+nous répondre. Terrible provocation, en effet, que
+celle d'enfants échangeant quelques paroles avec leurs
+parents!</p>
+
+<p>Les enfants furent éconduits on ne peut plus cavalièrement,
+et nous fûmes privés de les voir ce jour-là.
+Le lendemain, une permission spéciale leur fut
+donnée de venir passer quelques minutes avec nous.
+C'était, je crois, le dimanche avant-midi.</p>
+
+<p>Ce jour-là, vers midi, le major Von Wilm nous
+rendit visite dans cette chambre d'hôtel convertie en
+cellule de prison. Un nuage semblait obscurcir sa
+figure: il était mal à l'aise, ses traits, son attitude
+même décelaient l'anxiété et le malaise. Il nous apportait
+une terrible nouvelle:&mdash;"Je suis désolé,
+disait-il, je suis désolé, mais M. Béland doit partir
+aujourd'hui même pour l'Allemagne."</p>
+
+<p>On imagine quelle consternation ce fut pour ma
+femme et pour moi. J'ose protester. Je rappelle à
+la mémoire du major toutes les assurances qu'il m'a
+données; je répète qu'il était entendu qu'en ma qualité
+de médecin je ne pouvais être privé de ma liberté;
+je lui demande comment il se fait que les autorités
+compétentes, à Berlin, n'aient pas été mises au courant
+des services médicaux que je rendais à l'hôpital,
+ainsi que chez la population civile depuis le début de
+la guerre; enfin, je fais tout un plaidoyer. Consterné,
+très embarrassé, le major balbutie quelques explications:
+les instructions lui étaient venues d'une autorité
+supérieure à la sienne; il avait tenté de donner
+des explications à mon sujet, mais l'on n'avait voulu
+rien entendre. Des ordres formels lui enjoignaient
+d'interner tous les sujets britanniques, et de les
+envoyer en Allemagne sans délai.</p>
+
+<p>On avait disposé de mon cas en haut lieu: toute
+récrimination était peine perdue. Le major avait
+pris, pour l'occasion, une attitude un peu hautaine
+que je ne lui avais jamais connue auparavant.&mdash;"A
+deux heures aujourd'hui, ajoute-t-il, vous devrez
+partir. Un sous-officier vous accompagnera jusqu'à
+Berlin et de là à Ruhleben, camp d'internement des
+civils de nationalité anglaise."</p>
+
+<p>Après son départ, un voile de tristesse envahit
+cette lugubre chambre d'hôtel. Nous ne savions que
+dire. Nous avions encore deux heures à demeurer
+ensemble, ma femme et moi. Ma femme avait insisté
+pour m'accompagner en Allemagne. Refus catégorique.
+Le major avait même eu la délicatesse (?)
+de la prévenir que sa présence à côté de moi, dans
+le court trajet entre l'hôtel et la gare, n'était pas
+désirable.</p>
+
+<p>A deux heures donc, le 6 juin (1915), le sous-officier
+se présente dans cette chambre d'hôtel, à
+laquelle nous étions un peu habitués, depuis trois
+jours que nous l'habitions, et où nous avions rêvé de
+nous faire un petit home. Les enfants n'étant qu'à
+quelques milles de nous, pourraient venir nous voir
+une ou deux fois par semaine... Tout était prêt pour
+le départ: moment solennel, profondément triste!...
+Je me séparais à ce moment de ma femme, ignorant
+&mdash;et c'était peut-être heureux qu'il en fût ainsi&mdash;que
+je la voyais pour la dernière fois.</p>
+
+<p>A trois heures, le train entrait en gare de Bruxelles.
+Nous devions attendre à cette gare un train direct
+allant de Lille à Libau, Russie. Il entra portant en
+inscription au-dessus des fenêtres des wagons les
+mots: <i>Lille&mdash;Libau</i>... Les limites du nouvel empire
+allemand!</p>
+
+<p>A quatre heures, nous étions en route vers Berlin.
+Le convoi filait à bonne allure à travers les belles
+campagnes de la Belgique. Nous traversâmes Louvain
+dévastée et incendiée. Nous traversâmes également
+un grand nombre de villes et de villages qui
+portaient l'empreinte du bombardement et autres
+horreurs de la guerre.</p>
+
+<p>Dans la soirée, nous traversâmes Liège, Aix-la-Chapelle,
+et vers 9 heures, nous étions en gare de
+Cologne, l'estomac vide et l'âme imprégnée d'une
+profonde tristesse.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre XIV</h3>
+
+<h3>EN ALLEMAGNE</h3>
+
+<p>Après la triste nouvelle qui nous a été communiquée,
+à midi au Grand Hôtel d'Anvers, le jour de mon
+départ, il nous avait été impossible de déjeuner,&mdash;ce
+qu'ici nous appelons plutôt dîner. Dans la soirée, la
+voix de la faim se fit entendre, et comme le train qui
+nous emportait avait un wagon-restaurant, je suggérai
+à mon sous-officier d'y aller prendre quelque
+chose.</p>
+
+<p>Mon compagnon et gardien ne savait pas un mot
+d'anglais ni un mot de français, et comme à cette
+époque je n'avais pas encore eu l'occasion d'avoir
+appris l'allemand, la conversation a nécessairement
+langui tout le long du voyage.</p>
+
+<p>Par toutes sortes de signes et de gestes, qui devaient
+être souverainement comiques pour les voyageurs
+qui nous coudoyaient, je vins à bout de faire
+comprendre à mon homme qu'il fallait nous mettre
+quelque chose sous la dent. Au wagon-restaurant,
+où nous étions parvenus à nous glisser, nous ne pûmes
+obtenir que très peu de renseignements et d'encouragements
+et rien à manger. Le préposé au buffet
+nous expliqua, si j'ai bien compris que ce wagon-restaurant
+était pour l'usage exclusif des officiers ou
+des personnes accompagnées par des officiers, or,
+comme mon gardien n'était que sous-officier, nous
+fûmes poliment éconduits.</p>
+
+<p>A Cologne, toute tentative de nous approcher du
+buffet, de la gare échoua déplorablement. Il y avait
+grande foule. Mon sous-officier était naturellement
+un peu craintif. J'aurais pu, je pouvais lui échapper
+dans cette cohue, et il en aurait été sévèrement puni.
+Alors, il n'y eut rien à faire.</p>
+
+<p>Quelle nuit, dans ce compartiment de wagon, au
+milieu de voyageurs allemands taciturnes ou ronflants!
+Heureusement, une nuit de juin est courte.
+Dès les petites heures du matin, l'aube s'annonçait
+radieuse, et j'assistai à un merveilleux réveil de la
+nature. Dès quatre heures, je pouvais me remettre
+à ma lecture.</p>
+
+<p>A 9 heures, nous étions à Berlin, et je vis pour la
+première fois la capitale de l'empire allemand. Sur
+le quai de la gare, un personnage dont j'ai toujours
+ignoré le nom, s'était glissé près de nous. Il était en
+civil. Après avoir échangé quelques mots avec mon
+sous-officier, avec lequel il me sembla d'intelligence,
+ce fut lui qui donna les ordres et indiqua la direction
+de la marche que nous devions suivre.</p>
+
+<p>En sortant de la gare, ce monsieur allemand en
+civil, qui devait être un officier d'un assez haut rang,
+m'invita à monter dans une automobile, et me dit
+comme ça: "C'est la première fois que vous venez à
+Berlin?" en excellent français.&mdash;"Oui", que je lui
+répondis.&mdash;"Berlin est un très jolie ville", continua-t-il.
+Je n'eus rien à dire à l'encontre. Nous allions
+ainsi à travers les rues de la capitale, et il m'était
+impossible de me rendre compte du but que pouvait
+avoir notre course. J'étais toujours sous l'impression
+que l'on me conduisait à Ruhleben, camp d'internement
+de civils de nationalité anglaise, et cette
+promenade a travers Berlin me laissait espérer que
+nous allions descendre à quelque hôtel, ou maison de
+pension quelconque où les prisonniers sont hébergés
+en cours de route. C'était chez moi, à ce moment, une
+véritable obsession: je supposais, et j'espérais surtout,
+que l'on prendrait quelque part une légère
+collation, il y avait vingt-quatre heures bien comptées
+que je n'avais pris aucune nourriture. Mon
+sous-officier avait bien grugé durant le trajet une
+croûte tirée de son <i>knapsack</i>, mais, soit pour obéir à
+sa consigne, ou soit par manque de civilité, il avait
+négligé de m'en offrir la moindre parcelle.</p>
+
+<p>L'automobile descendait une superbe avenue:
+c'est, me dit mon nouveau compagnon, l'avenue
+<i>Unter den Linden</i> (Sous les Tilleuls), la plus belle
+de Berlin. On peut être anti-allemand, mais on ne
+peut s'empêcher de reconnaître que cette avenue ne
+manque pas d'un certain charme. Elle va de la porte
+de Brandebourg jusqu'au palais de l'Empereur, situé
+sur la rivière Sprée.</p>
+
+<p>Nous contournons le palais de l'Empereur et immédiatement
+après, nous nous engageons dans des
+rues plus étroites. Après une course d'environ un
+quart d'heure, nous arrivons devant un édifice immense,
+aux murs gris sale. Inutile d'en faire plus
+de mystère, c'était une prison, et j'étais enfin parvenu
+à destination.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre XV</h3>
+
+<h3>LA STADVOGTEI</h3>
+
+<p>C'est en face de la Stadvogtei que vient de
+s'arrêter l'automobile dans laquelle on m'avait fait
+monter à la gare. C'est une prison bien connue en
+Allemagne. En temps de paix, elle sert à la détention
+des prisonniers politiques, et en général de tous ceux
+qui attendent le moment de comparaître en Cour
+d'Assises. Située sur la rue Dirksen, à environ 200
+verges de la place dite Alexandre, elle est attenante
+à la préfecture de police. C'est un immense édifice
+de forme triangulaire dans son ensemble.</p>
+
+<p>C'est là que l'on me prie de descendre. On me
+fait entrer dans un bureau où se trouvent deux militaires:
+l'un sergent-major et l'autre sous-officier.</p>
+
+<p>Je dois dire qu'à ce moment-là j'ignorais encore
+complètement où j'étais, et quel pouvait être le caractère
+de l'institution où l'on m'avait introduit. J'étais
+encore sous l'impression que ce pouvait être un hôtel
+d'un genre particulier, réservé aux prisonniers de
+passage à Berlin,&mdash;les justes récriminations de mon
+estomac m'obsédaient de plus en plus,&mdash;car j'avais
+toujours à l'esprit la déclaration qui m'avait été faite
+à Anvers, à savoir que je serais conduit à Ruhleben.
+Je me berçais de la douce illusion qu'à cet endroit où
+nous venions d'arriver on me servirait à dîner, et
+qu'après une honnête sieste nous continuerions notre
+route jusqu'à ma destination définitive.</p>
+
+<p>En attendant, je promenais mes regards tout
+autour de ce bureau, et j'examinais tour à tour les
+deux militaires de service. Mes deux compagnons,
+le sous-officier et le civil, étaient entrés en conversation
+avec eux en allemand. Le sous-officier tira de sa
+poche un papier quelconque, le remit au sergent-major
+qui, après l'avoir vérifié puis signé, le remit à
+mon sous-officier qui fit le salut militaire et disparut.</p>
+
+<p>Le personnage en civil dont j'ai toujours ignoré le
+nom, le rang ou la profession, me pressa la main et
+prit congé de moi, avec civilité et même déférence,
+pendant que les deux militaires du bureau se tenaient
+debout dans cette attitude de respect et de crainte
+qu'ont pu si souvent observer tous ceux qui ont visité
+l'Allemagne.</p>
+
+<p>Immédiatement après le départ du monsieur en
+civil, le sous-officier de service m'invita à le suivre.
+Nous parcourons une longue suite de corridors très
+sombres, nous grimpons deux escaliers, pour déboucher
+dans un autre corridor, et pénétrer enfin dans
+une cellule du second étage, où se trouvaient déjà
+trois personnes.</p>
+
+<p>De plus en plus ahuri, je me demandais où je
+pouvais bien entrer. Toutes sortes d'idées me traversèrent
+rapidement l'esprit, mais aucune d'elles
+n'eut le temps de s'y fixer définitivement. Les trois
+personnes au milieu desquelles on m'avait jeté me
+regardèrent attentivement. Je crus d'abord qu'ils
+étaient allemands. Je leur adressai la parole en
+français mais on ne me comprit pas. Alors, je leur
+parlai anglais et, cette fois, je fus compris.</p>
+
+<p>Voyant qu'ils parlaient anglais, je leur fis les
+questions suivantes:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous Anglais?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondirent-ils.</p>
+
+<p>&mdash;Et que faites-vous ici?</p>
+
+<p>&mdash;Ici, dirent-ils avec un léger sourire, nous
+sommes en prison.</p>
+
+<p>&mdash;En prison! en prison! dis-je. "Et moi?"
+sur un ton interrogatoire assez prononcé.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous,&mdash;dirent-ils toujours en souriant,&mdash;apparemment,
+vous êtes également en prison.</p>
+
+<p>Ces trois Anglais, comme je l'appris aussitôt,
+étaient M. Robinson, un jockey qui vivait en Allemagne
+depuis de nombreuses années, et qui parlait
+parfaitement l'allemand; M. Aaron, Anglais naturalisé,
+Sémite d'origine tout probablement, et courtier
+de profession, né en Autriche, et qui habitait Berlin
+lors de la déclaration de la guerre. Quant au troisième,
+M. Stuhr, d'Anvers,&mdash;presqu'un compatriote
+pour moi,&mdash;parlait très bien l'allemand, mais
+assez mal le français et l'anglais. C'était, je crois,
+un mécanicien.</p>
+
+<p>Mon estomac ne voulant pas abdiquer, je demandai
+à mes trois nouveaux compagnons de chambre
+s'il ne me serait pas possible de me procurer à déjeuner,
+leur expliquant que je n'avais pris aucune nourriture
+depuis plus de vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, me dit Robinson, le pain a été distribué
+ce matin à huit heures, et il est probable qu'il n'y en
+aura pas d'autre distribution avant demain matin à
+la même heure.</p>
+
+<p>&mdash;C'était, on l'admettra, assez peu encourageant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, repris-je, on ne m'a assurément
+pas amené ici, sachant qu'aucune occasion ne me
+serait donnée de prendre la moindre collation en
+cours de route, avec l'intention de me laisser mourir
+de faim. Il doit y avoir moyen de se procurer ici
+quelque nourriture!</p>
+
+<p>Tous trois, en souriant tristement, manifestèrent
+un doute par leur attitude. Ils me regardèrent, haussèrent
+les épaules, en me faisant comprendre qu'il
+était impossible de se procurer quoi que ce soit.</p>
+
+<p>&mdash;Toutefois, dit l'un d'eux, il me reste un morceau
+de pain de ce matin, je vous le donnerai et
+Robinson vous fera du café.</p>
+
+<p>Pour une fois, je me permis de conclure du particulier
+au général, et je pensai: heureux pays que
+ceux dont les jockies et les courtiers sémites peuvent
+se montrer si secourables!... Le petit Robinson,
+ses manches de chemise retroussées jusqu'aux coudes,
+tira de sous la table une lampe à alcool, plaça dessus,
+une petite casserole de fer-blanc avec de l'eau, et se
+mit à préparer le café. Nous étions loin du confort
+des grands hôtels. Enfin, vers 9.30 heures, je prenais
+mon premier repas en prison: il consistait en une
+croûte de pain noir avec une tasse de café sans lait ni
+sucre. Mais j'avais faim, et ce premier morceau de
+pain de guerre me sembla aussi succulent que la meilleure
+soupe aux pois au lard salé que j'aie jamais
+dégustée dans ma bonne province de Québec. Je
+n'eus que des paroles de gratitude pour remercier
+comme il le fallait mes nouveaux compagnons d'infortune.</p>
+
+<p>Pendant que j'étais à table, dégustant mon frugal
+repas, mes yeux se promenaient tout autour de la
+chambre. C'était bien une cellule de prison: un
+cachot. Une fenêtre partait du plafond et descendait
+jusqu'à environ six pieds du plancher. De l'endroit
+où je me trouvais assis, je pouvais voir, à travers
+cette fenêtre, un tout petit coin du firmament au-dessus
+du mur intérieur de la prison. De solides
+barres de fer fermaient cette unique ouverture par
+laquelle nous pouvions avoir de l'air et de la lumière.
+Il y avait, dans cette salle, quatre lits disposés deux
+à deux, l'un au-dessus de l'autre, la table sur laquelle
+je prenais mon repas, et quatre petits bancs de bois,
+sans dossiers ni bras d'appui. Les murs étaient
+blanchis à la chaux. La porte, toute en fer, était
+énorme, et il y avait, dans la partie supérieure, une
+petite ouverture d'environ un pouce de diamètre pour
+permettre aux gardes de voir à l'intérieur.</p>
+
+<p>L'inspection de la prison se faisait tous les jours
+vers dix heures. C'était un sergent-major, celui-là
+même auquel j'avais été remis, à mon arrivée, qui
+s'amenait à chaque étage, se faisait ouvrir la porte de
+chacune des cellules par un sous-officier, et promenait
+un regard scrutateur et hautain sur la cellule et
+ses occupants.</p>
+
+<p>Personne ne m'avait prévenu qu'une inspection
+aurait lieu peu de temps après mon arrivée dans la
+cellule que l'on m'avait assignée: assis à la table,
+ayant le dos à demi tourné à la porte, absorbé dans
+un monde de pensées diverses, et distrait par la dégustation
+de mon pain noir, je n'avais pas entendu
+ouvrir la porte. Je remarquai que le petit Robinson,
+s'approchant ou plutôt se glissant près de moi, tirait
+légèrement ma manche comme pour m'inviter à me
+lever. Comprenant enfin que quelque chose se passait
+derrière moi, je me levai et me tournai à demi. Le
+sergent-major, triple boche, Prussien et demi, se
+tenait sur le seuil de la porte raide et droit comme
+un i.</p>
+
+<p>C'était le sergent-major Götte,&mdash;un nom et un
+personnage que je n'oublierai jamais. Quand il vit
+que tout le monde était debout, il cria d'une voix de
+stentor: "Guten morgen!" A mon oreille, cela
+sonnait plutôt comme une injure que comme un salut
+matinal.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il dit?, demandai-je à M.
+Aaron, lorsqu'il fut parti.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous dit: Bonjour, dit M. Aaron.</p>
+
+<p>Mais cet homme, lorsqu'il nous dit: Bonjour,
+reprit un autre, c'est tout comme s'il nous disait:
+"Allez au diable!"</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre XVI</h3>
+
+<h3>LA VIE EN PRISON</h3>
+
+<p>La section de la Stadvogtei où j'étais enfermé
+pouvait donner asile à deux cent cinquante prisonniers,
+distribués dans environ 150 cellules, dont quelques-unes
+enfermaient jusqu'à huit prisonniers. Une
+grande partie de ces cellules ne mesuraient que douze
+à quinze mètres cubes, les prisonniers qui les occupaient
+étaient obligés de laisser leur fenêtre ouverte
+pour se procurer la quantité d'air voulue.</p>
+
+<p>Ainsi qu'il a été dit plus haut, la prison, dans son
+ensemble, était triangulaire, et à l'intérieur de chacune
+des sections,&mdash;également triangulaires,&mdash;se
+trouvait la cour où les prisonniers avaient accès pendant
+quelques heures dans l'après-midi. Toutes les
+cellules avaient une fenêtre s'ouvrant sur cette cour
+intérieure. Longeant chacun des côtés du triangle,
+se trouvait un corridor dont les fenêtres ouvertes sur
+l'extérieur étaient opacifiées de façon à couper le
+regard. Toutes les fenêtres étaient barrées de fer.
+L'édifice était à cinq étages dont un rez-de-chaussée.
+C'est dans ce rez-de-chaussée que se trouvaient les
+cellules sombres ou cachots. Il y en avait quatorze.
+Les fenêtres de ces cellules étaient munies en dehors,
+c'est-à-dire du côté de la cour, de contrevents s'appliquant
+exactement sur les croisées. On y enfermait
+les prisonniers, de nationalité anglaise surtout, qui
+s'étaient échappés de Ruhleben et avaient eu le malheur
+d'être repris au cours de leur fuite vers la Hollande
+ou la Suisse.</p>
+
+<p>Une entente avait été conclue entre l'Angleterre
+et l'Allemagne au sujet de la punition à infliger aux
+prisonniers civils qui s'échapperaient de leurs camps
+de détention respectifs. En vertu de cet arrangement,
+tout prisonnier repris après son évasion devait
+être détenu au secret pendant deux semaines.</p>
+
+<p>La Kommandantur de Berlin, c'est-à-dire le capitaine
+Wolf qui semblait en être le grand manitou,
+avait pris sous son bonnet d'interpréter à sa manière
+cette clause de l'arrangement. Nous vîmes alors
+arriver dans la cour une équipe d'ouvriers qui fabriquèrent
+les dits contrevents. Tous les prisonniers
+anglais qui s'évadèrent par la suite furent jetés dans
+un de ces cachots. Pendant les quatre premiers jours
+ils étaient tenus dans l'obscurité la plus complète et
+nourris au pain et à l'eau. La cinquième journée, on
+abaissait quelque peu le contrevent, afin de laisser
+pénétrer un faible jet de lumière et, en outre du pain,
+on servait à ces prisonniers les deux soupes réglementaires,
+et douteuses, dont les autres étaient gratifiés.
+Les quatre jours d'éclipse totale et de pain sec recommençaient,
+suivis d'une autre journée de lumière et
+de soupe. Enfin, quatre autres jours d'obscurité
+complète terminaient la période totale de quatorze
+jours. Alors, ces malheureux devenus libres relativement,
+c'est-à-dire comme nous, avaient la permission
+de circuler dans les corridors et les cellules des
+différents étages, avec accès à la cour pendant quelques
+heures de l'après-midi.</p>
+
+<p>La vie de prison est monotone au suprême degré.
+Une de nos distractions favorites était le départ et
+l'arrivée des prisonniers et les potins divers que ce
+remue-ménage occasionnait. Dix prisonniers, en
+moyenne, étaient élargis chaque jour, et il en arrivait
+un nombre à peu près égal pour les remplacer.</p>
+
+<p>Cette section de la Stadvogtei où nous étions confinés
+était sous la direction suprême de la Kommandantur
+de Berlin, qui était représentée à la prison
+elle-même par un officier. Pendant les trois ans
+de mon incarcération, l'officier représentant la Kommandantur
+fut toujours le même: l'ober-lieutenant
+Block. Sous cet officier se trouvait un sergent-major,
+et sous ce sergent-major, sept sous-officiers,
+un portier, lui-même sous-officier. Deux sous-officiers
+se tenaient au bureau, au rez-de-chaussée, et un
+sous-officier était chargé de la surveillance à chacun
+des cinq étages. Le sergent-major avait la surveillance
+générale et faisait son inspection chaque jour.
+Quant à l'officier Block, sa dignité le retenait au
+rivage, et ce n'est que deux ou trois fois par semaine
+qu'il daignait passer à travers les corridors, aux
+différents étages.</p>
+
+<p>Une manie qui paraît générale chez les officiers et
+les sous-officiers allemands, c'est de parler très fort,
+et dans les termes les plus violents, lorsqu'ils s'adressent
+à leurs subalternes, simples soldats ou prisonniers.
+Pauvres Polonais! ce qu'ils en ont enduré de
+gros mots et d'injures de toutes sortes! Nos gardes-chiourmes
+ne laissaient pas passer un seul jour sans
+faire résonner les échos de la vaste prison de leurs
+cris et de leurs vociférations.</p>
+
+<p>Je fais mention spéciale des Polonais, parce que
+c'est la Pologne qui, pendant ces trois années où j'ai
+été en captivité, a fourni à cette prison de la Stadvogtei
+le plus grand nombre de ses pensionnaires.
+Sur 250, il y en avait bien les deux-tiers qui étaient
+d'origine polonaise. Les autres prisonniers étaient
+des Anglais, des Français, des Italiens, des Russes,
+des Portugais, enfin, toutes les nations en guerre avec
+l'Allemagne y étaient représentées. Nous avons
+même eu quelques Arabes, des Hindous, des nègres,
+des Japonais et des Chinois.</p>
+
+<p>Je surprendrai peut-être un peu le lecteur en lui
+disant que les quatre nations du centre, c'est-à-dire
+l'Allemagne, l'Autriche, la Bulgarie et la Turquie,
+étaient constamment représentées à cette prison par
+quelques-uns de leurs sujets. L'Allemagne, en particulier,
+en avait toujours cinq ou six, prisonniers
+politiques pour la plupart, et réputés dangereux pour
+la sécurité de l'Empire. J'aurai occasion, un peu
+plus loin, de parler plus particulièrement de deux de
+ces prisonniers, députés au Reichstag.</p>
+
+<p>Non seulement l'Allemagne et ses alliés, ainsi que
+les pays ennemis de l'Allemagne étaient représentés
+à la Stadvogtei, mais encore, à différentes époques,
+tous les pays neutres de l'Europe, la Suède, la Norvège,
+le Danemark, la Hollande, la Suisse et l'Espagne.
+Comment cela se fait-il? me demandera-t-on.
+Ce n'est pas plus difficile à expliquer que l'internement
+des sujets allemands eux-mêmes. Un Danois,
+un Hollandais ou un Suédois, de passage à Berlin,
+entrait en conversation avec quelques Allemands autour
+de la table d'un café. S'il avait l'imprudence de
+critiquer un tant soit peu la politique extérieure de
+l'Allemagne, ou la conduite des opérations militaires
+ou navales, son sort était scellé. Il retournait à son
+hôtel ne craignant nulle chose, et dormait paisiblement,
+ignorant qu'une épée était suspendue au-dessus
+de sa tête. A sept heures du matin, le lendemain, un
+casque à pointe quelconque venait le réveiller, et
+l'invitait poliment à le suivre jusqu'à la préfecture de
+police. De là, il passait à la Stadvogtei, le véritable
+<i>clearing house</i> de l'Allemagne. On laissait ignorer
+au prisonnier lui-même la cause de son emprisonnement,
+et ce n'est qu'après des semaines de protestations
+et à la suite de nombreuses correspondances
+avec la légation ou l'ambassade de son pays qu'il
+obtenait d'être soumis à un interrogatoire de la part
+de ces messieurs de la Kommandantur. Si on décidait
+en définitive de le relâcher, on venait le prendre
+à la prison, et il était immédiatement dirigé vers la
+frontière de son pays, sans qu'il lui fût même permis
+de passer à son hôtel pour y prendre ses effets.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre XVII</h3>
+
+<h3>OU IL EST PARLÉ DE MENU</h3>
+
+<p>La manière dont les prisonniers de guerre et les
+internés civils ont été nourris dans les prisons et les
+camps d'internement de l'Allemagne a donné lieu, on
+le sait, à des plaintes amères de la part des internés,
+et à des polémiques acerbes dans la presse de tous les
+pays. Que les prisonniers eux-mêmes se soient plaints
+dans des correspondances envoyées en Angleterre, et
+dans des lettres à l'ambassade américaine, cela est
+généralement connu.</p>
+
+<p>Voici un petit incident qui ne manquera pas d'intéresser:
+Parmi les internés anglais à la Stadvogtei
+se trouvait Monsieur F.-T. Moores, un ingénieur qui
+faisait des travaux dans le Luxembourg lors de la déclaration
+de la guerre et de l'invasion des troupes
+allemandes. Malgré tous les efforts qu'il fit pour
+sortir en temps du territoire envahi, il ne put échapper
+à la griffe des troupes d'invasion.</p>
+
+<p>Monsieur Moores fut d'abord interné à Trêves et
+tenu au secret pendant plusieurs mois, puis il passa
+en Cour martiale sous accusation d'espionnage, et
+enfin, fut envoyé à la prison de Berlin où nous eûmes
+l'avantage de nous lier d'amitié avec lui.</p>
+
+<p>Durant la première année de son internement, M.
+Moores avait écrit à sa femme, en Angleterre, une
+carte postale qui restera fameuse, dans laquelle il lui
+donnait d'abord des nouvelles de sa santé, et ajoutait
+un mot au sujet de la nourriture que l'on nous servait.
+Voici en quels termes il s'exprimait:&mdash;"The
+feed we are getting here is unspeakable; it is enough
+to keep a man from dying, but it is not sufficient to
+keep a man living!" (La nourriture que nous recevons
+est affreuse, elle nous permet d'exister, mais elle
+n'est pas suffisante pour nous faire vivre.) Il fallait,
+on le reconnaîtra, une certaine dose de hardiesse pour
+confier au courrier une carte ainsi conçue. Dès le
+lendemain, le censeur faisait son apparition à la prison
+et se rendait tout droit à la cellule de M. Moores,
+avec la carte compromettante. Il lui représenta qu'il
+était vraiment imprudent de sa part d'envoyer en
+Angleterre une correspondance de cette nature.
+Lorsque M. Moores lui fit remarquer qu'il n'avait
+exagéré en rien, que tout ce qu'il avait dit était l'exacte
+vérité, le censeur crut devoir lui expliquer, en manière
+d'excuse, que si l'Allemagne ne donnait pas à
+ses prisonniers une nourriture plus substantielle,
+c'est qu'elle en était empêchée par le blocus maintenu
+contre elle par la mère-patrie même de celui qui se
+plaignait.</p>
+
+<p>Le menu de la prison, tel que je l'ai connu et pratiqué
+pendant les trois années de ma captivité, n'a
+pas beaucoup varié, et il était détestable. Dire qu'un
+menu qui varie un tant soit peu a quelque chance de
+devenir plus acceptable qu'un menu qui ne varie
+point, c'est dire une vérité de La Palisse. Ce menu <i>ne
+varietur</i> consistait en un morceau de pain noir de huit
+onces qui était distribué chaque matin à huit heures.
+A onze heures avait lieu la distribution de certain potage
+douteux, et l'on affublait ce salmigondis du titre
+pompeux de <i>mittag-essen</i> (repas du milieu du jour).
+A cinq heures de l'après-midi, le sous-officier se présentait
+de nouveau accompagné de deux Polonais
+portant un bidon d'une autre soupe quelconque. Il
+y a soupe et soupe; celles qui nous étaient servies le
+midi et le soir ne sauraient être rangées dans la catégorie
+des soupes qui sont des soupes. Si on insiste
+pour savoir quelle était la formule de ces potages, je
+vous dirai qu'une analyse succincte y révéla la présence
+de divers ingrédients et plus particulièrement
+des légumes tels que navets, trognons de choux, et
+quelques rares fèves.</p>
+
+<p>S'il est possible de faire un choix dans le médiocre,
+j'avouerai que la soupe du midi me parut généralement
+plus acceptable que celle du soir. Maintes fois
+ai-je entendu les Polonais qui se présentaient à ma
+cellule pour me demander soit un biscuit, soit un
+morceau de pain, déclarer que la soupe qu'on venait
+de leur servir n'était que de l'eau colorée. Pour ma
+part, je n'ai jamais goûté à cette soupe du soir. Sa
+couleur comme son odeur ne me disait rien qui vaille,
+et je crois que tous les Anglais internés dans cette
+prison en agissaient de même.</p>
+
+<p>Durant l'année 1915, les conditions économiques
+de l'Allemagne n'étaient pas trop défavorables. Apparemment,
+on ne regardait pas comme alarmante la
+situation générale, au point de vue du ravitaillement,
+puisque l'on permettait encore aux prisonniers de
+donner chaque jour des commandes au dehors pour
+des provisions de toutes sortes. Ceux qui avaient des
+ressources pécuniaires pouvaient donc se procurer
+des vivres en quantité suffisante ou à peu près. Ce
+ne fut qu'au commencement de l'année 1916, que la
+plus grande partie des comestibles furent rationnés
+à Berlin. Vers le mois de mars (1916), un avis fut
+affiché dans tous les corridors de la prison, défendant
+à qui que ce soit de faire apporter des vivres de l'extérieur.
+Nous fûmes alors tous réduits au menu dont
+j'ai parlé plus haut.</p>
+
+<p>Nous primes des mesures pour nous mettre immédiatement
+en communication avec les autorités en
+Angleterre. Je communiquai en particulier avec Sir
+George Perley, le Haut Commissaire canadien à
+Londres. Il nous fallait adopter des formules euphémiques (?)
+assez habiles pour faire comprendre à nos
+amis, en Angleterre, que nous étions réduits à une
+famine relative, sans toutefois le dire trop haut, car
+nos lettres eussent couru le risque d'être jetées au
+panier par ces messieurs de la censure.</p>
+
+<p>Chacun de nous intrigua de la manière qui lui
+parut la plus efficace, dans les circonstances, pour
+se soustraire au maigre régime de la prison. Le
+service postal que l'état de guerre avait laissé subsister
+entre pays belligérants, très lent et peu sûr,
+était le seul mode de transport à notre disposition.
+Nous nous étions bercés de l'illusion que les vivres
+envoyées d'Angleterre nous parviendraient dans trois
+semaines tout au plus. Nous dûmes attendre plus de
+trois mois avant d'être mis en possession des précieux
+colis contenant les provisions tant désirées.</p>
+
+<p>C'est pendant ces trois mois que nous avons pu
+concevoir quelles souffrances la faim fit endurer à
+ces pauvres Polonais qui étaient presque tous privés
+des secours du dehors. Des volumes ne suffiraient à
+raconter leurs tortures et leurs supplications...
+Combien de fois n'ai-je pas vu nombre d'entre eux
+aller ramasser, dans les cuvettes destinées aux déchets,
+les pelures de pommes de terre que nous y
+avions jetées: ils les couvraient d'un peu de sel et les
+dévoraient.</p>
+
+<p>Au début de cette époque de grande disette, un
+avis avait été affiché sur les murs de la prison et de
+la petite cour triangulaire, nous enjoignant de jeter,
+à l'avenir, les pelures de pommes de terre dans un
+récipient spécial placé au bout du corridor. L'avis
+ajoutait que ces pelures avaient une valeur considérable,
+et qu'on les destinait à nourrir les animaux en
+général, et les vaches en particulier.</p>
+
+<p>Le jour même où cet avis fut promulgué, nous
+étions cinq ou six prisonniers anglais occupés, à la
+cuisine, à confectionner une soupe quelconque, lorsque
+le sergent-major pénétra dans notre pièce.
+C'était un homme qui, par sa démarche, sa voix, ses
+gestes, semblait être pour ainsi dire un type fiévreusement
+nerveux. Il nous demanda si nous avions
+lu le fameux avis qu'il venait de faire afficher.&mdash;"Vous
+savez que désormais vous ne pourrez plus
+jeter vos pelures de pommes de terre où vous aviez
+habitude de les jeter, un récipient est placé à tel endroit,
+dans lequel vous devrez les déposer; elles sont
+très précieuses pour les animaux, car le grain et le
+fourrage se font excessivement rares à Berlin."</p>
+
+<p>Absorbés que nous étions tous dans la préparation
+de notre fricot, nous avions à peine levé les yeux sur
+notre interlocuteur. Il regardait tour à tour chacun
+de nous, attendant une réponse, mais aucune réponse
+ne venait.&mdash;"Vous avez bien compris, messieurs?...
+Vous avez bien compris?... J'espère que vous ne
+me forcerez pas à vous punir pour avoir désobéi à
+cet ordre!" Personne ne semblait disposé à répondre
+quoi que ce soit, lorsque l'un de nous, M. M...,
+plus hardi peut-être que les autres, et certainement
+doué de plus d'humour, se tourna du côté du sergent-major
+et lui dit:&mdash;"Monsieur le sergent-major, je
+vous demande pardon, mais je mange mes pelures
+moi-même!" Un fou rire nous prend, mais nous nous
+contraignons par respect pour l'autorité. Le sergent-major,
+qui ne savait trop comment interpréter cette
+boutade, nous regarda l'un après l'autre, sembla
+esquisser un sourire, mais comme nous avions tous
+pris un air mystérieux et énigmatique, il ne crut pas
+devoir insister, tourna les talons et sortit prestement
+de la cellule.</p>
+
+<p>Du mois de juin 1916 jusqu'au jour de ma sortie
+d'Allemagne, je pus recevoir, sinon régulièrement,
+du moins en quantité suffisante, les vivres qui
+m'étaient envoyées d'Angleterre et quelquefois du
+Canada, On m'a souvent posé cette question:&mdash;"Ces
+colis qui vous étaient adressés, vous étaient-ils ponctuellement
+remis?" Je crois pouvoir répondre affirmativement
+en tant que je suis concerné. Il
+semble que les employés du service postal commettaient
+moins de vols que ceux du service des messageries.
+Nous avons constaté assez souvent que des
+colis avaient été ouverts, et que quelques boîtes de
+conserves en avaient été enlevées. Certains colis ne
+nous sont jamais parvenus. Il nous était assez facile
+de contrôler la livraison de ces colis parce que tous
+portaient un numéro.</p>
+
+<p>Certains prisonniers recevaient des provisions en
+quantité assez considérable par chemin de fer, c'est-à-dire
+par les messageries. Ces caisses étaient naturellement
+de dimensions plus grandes que les colis
+postaux. C'était la grande exception lorsqu'elles
+arrivaient intactes; de quatre à six livres de provisions
+en avaient été enlevées, et la caisse hâtivement
+refermée indiquait, même à première vue, qu'un vol
+avait été commis.</p>
+
+<p>A ce sujet, il n'est pas hors de propos de dire que
+certains journaux allemands firent remarquer qu'au
+cours de l'année 1917 les réclamations contre les compagnies
+de messageries, en Allemagne, s'étaient élevées
+à 35 millions de marks, tandis qu'elles avaient à
+peine atteint quatre millions l'année précédente, ce
+qui prouve que les vols commis prenaient des proportions
+gigantesques, et en raison directe de la difficulté
+du ravitaillement.</p>
+
+<p>En 1916, nous avions obtenu de l'inspecteur des
+prisons la permission de faire installer à nos frais
+un poêle à gaz dans l'une des cellules à notre disposition.
+C'est là que, chaque jour, entre onze heures
+et midi, on pouvait voir réunis tous les prisonniers
+de nationalité anglaise qui venaient fricoter. Cette
+cuisine était sous la direction de l'un de nous. Chacun
+y pouvait faire cuire ses ragoûts moyennant une faible
+redevance pour défrayer le coût du gaz. Nous
+avions même un contrôleur chargé de tenir les comptes,
+et surtout de veiller à ce que le gaz ne fût pas
+gaspillé. Ce surveillant gardait toujours de l'eau
+chaude en quantité suffisante pour suffire aux demandes
+de tous les prisonniers, et il la vendait à
+raison de un pfenning le litre (ce qui équivaut à un
+quart de sou la pinte suivant notre manière de compter).
+Les pauvres Polonais, surtout durant les mois
+d'hiver, venaient chez nous acheter de l'eau chaude.
+J'ai vu bien des fois ces misérables prisonniers retourner
+à leur cellule avec leur litre d'eau chaude
+aussi joyeux que si nous leur eussions fait présent
+d'un bifteck&mdash;ils avaient trouvé là une façon peu
+coûteuse de rétablir la circulation dans leur estomac
+vide.</p>
+
+<p>Toutes les cellules occupées par les prisonniers
+anglais étaient chaque jour assiégées par les mendiants.
+Nos principaux clients étaient les Polonais.
+Après avoir été témoin de la générosité inlassable de
+tous mes compagnons de captivité de nationalité
+anglaise, je suis certain que ces milliers de Polonais,
+qui, au cours des quatre années de guerre, ont séjourné
+à la prison, auront gardé un souvenir impérissable
+de la charité et de la compassion de tous ceux qui
+étaient assez favorisés de la fortune pour recevoir des
+colis. Quand ils seront enfin de retour dans leur pays
+dévasté et pillé, ils témoigneront devant leurs compatriotes
+de leur reconnaissance envers ceux qui se sont
+empressés de soulager leurs souffrances et leurs privations.</p>
+
+<p>Il était naturellement impossible de subvenir aux
+besoins, même les plus urgents, de tant de nécessiteux.
+Nous étions là une moyenne de dix à quinze Anglais,
+et l'on pouvait compter, en tout temps, pas moins de
+cent cinquante Polonais. Les autorités anglaises du
+camp de Ruhleben méritent une mention spéciale
+pour l'intérêt constant qu'elles ont porté non seulement
+aux prisonniers de nationalité anglaise enfermés
+à la Stadvogtei, mais encore aux Polonais et aux
+Belges en particulier.</p>
+
+<p>Lorsque j'étais à la tête du comité des secours, à
+la prison, j'ai reçu, à maintes et maintes reprises, du
+camp de Ruhleben, d'énormes caisses de biscuits et
+d'autres provisions, destinées à soulager les plus nécessiteux,
+non seulement ceux de nationalité anglaise,
+mais également tous les ressortissants des pays alliés
+de l'Angleterre. Je m'étais adjoint un Suisse pour
+m'aider à faire cette distribution. J'aurai occasion,
+un peu plus loin, de dire un mot au sujet de ce M.
+Hintermann.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre XVIII</h3>
+
+<h3>EN MA QUALITÉ DE MÉDECIN</h3>
+
+<p>Pendant mes trois années de captivité à la prison
+de Berlin, j'ai pu pratiquer ma profession de médecin
+assez librement. Les soins médicaux étaient
+censés être donnés aux prisonniers par un vieux
+praticien de Berlin qui venait à la prison chaque
+jour, de neuf heures à dix heures de l'avant-midi.
+Les malades,&mdash;quand ils pouvaient marcher,&mdash;se
+rendaient à son bureau, accompagnés par un sous-officier.
+A dix heures, le vieux médecin quittait la
+prison pour n'y revenir que le lendemain à la même
+heure, de sorte que pendant 23 heures, chaque jour,
+j'étais le seul médecin auquel on pouvait avoir recours
+dans la section de la prison où se trouvait ma
+cellule.</p>
+
+<p>L'une des trois sections triangulaires de la prison
+était exclusivement occupée par les soldats allemands
+accusés d'avoir manqué à la discipline. La plupart
+attendaient là le moment de passer en Cour martiale.
+A plusieurs reprises, j'ai été prié d'aller donner mes
+soins à quelques-uns d'entre eux. Durant le jour,
+je faisais la visite des malades en allant de cellule en
+cellule, mais durant la nuit, comme toutes les portes
+des cellules étaient fermées à clef, depuis sept heures
+du soir jusqu'à huit heures le lendemain matin, il
+fallait qu'un sous-officier vînt me quérir. Ces cas
+se présentaient assez souvent. J'étais encore appelé
+chaque fois qu'un prisonnier avait attenté à ses jours.
+J'ai pu constater, une dizaine de cas de suicide: les
+uns au revolver, d'autres au moyen d'un rasoir, ou
+par la strangulation. Bien n'était plus triste qu'une
+détonation entendue au milieu de la nuit dans cette
+sombre prison; les murs en étaient secoués; tous
+les prisonniers étaient arrachés à leur sommeil, et
+chacun se demandait quel pouvait être le malheureux
+qui venait, d'attenter à ses jours. Quelques minutes
+plus tard, invariablement, ma cellule était ouverte,
+un sous-officier se présentait, et j'étais prié de l'accompagner,
+soit pour constater la mort, soit pour
+donner des soins à un malheureux agonisant.</p>
+
+<p>Les soins médicaux que je pouvais donner à tous
+les prisonniers sans distinction, et même aux sous-officiers,
+quand ils les requéraient, avaient naturellement
+disposé en ma faveur la plupart des surveillants,
+et la liberté de mouvement dont je jouissais
+comme médecin à l'intérieur de la prison,&mdash;que l'on
+n'a jamais ou à peu près jamais tenté de restreindre,
+&mdash;me permit de rendre beaucoup de services à des
+prisonniers miséreux, soit en leur apportant des médicaments,
+soit en leur fournissant des vivres. J'ai
+toujours été en cela généreusement secondé par mes
+compagnons de captivité, surtout ceux de nationalité
+anglaise. On n'avait qu'à faire un appel en faveur
+d'un prisonnier souffrant ou trop délaissé, pour voir
+accourir vers sa cellule plusieurs détenus apportant
+l'un du thé et des biscuits, l'autre du pain et de la
+margarine... enfin, autant de choses qui pouvaient
+soulager dans une large mesure les souffrances dont
+nous étions quotidiennement les témoins.</p>
+
+<p>Un des cas les plus tristes dont j'aie été le témoin
+est celui de Dan Williamson. Dan Williamson s'était
+échappé deux fois du camp de Ruhleben. Lors de
+sa première évasion, il fut capturé et interné à la
+Stadvogtei où il demeura environ un an. Il fut alors
+interné de nouveau au camp de Ruhleben. Quelques
+mois plus tard, il réussissait, avec son compagnon
+Collins, de tromper encore une fois la vigilance des
+gardes prussiennes, et à prendre la direction de la
+frontière de Hollande. Tous deux furent repris et
+ramenés à la prison de Berlin.</p>
+
+<p>C'était au temps où les prisonniers qui tentaient
+de s'évader étaient punis de deux semaines de cachot;
+Williamson et Collins furent donc jetés chacun dans
+une de ces cellules sombres du rez-de-chaussée dont
+j'ai parlé plus haut. Un jour, vers les cinq heures du
+soir, un bruit formidable se produisit. On entendait
+distinctement la résonance de coups frappés avec
+violence contre les murs. On pouvait aussi entendre
+plus ou moins distinctement des paroles de menace.
+Un sous-officier se présente à ma cellule, m'apprend
+que Williamson a tenté de se suicider, qu'il est couvert
+de sang, et qu'on lui a enlevé son rasoir. Pendant
+que le sous-officier me parlait, le bruit causé par les
+assauts répétés contre les murs et la fenêtre nous
+parvenait assez distinctement. Le sous-officier me
+dit:&mdash;"C'est Williamson qui fait tout ce tapage."&mdash;Je
+pensai qu'il n'était pas en danger de mort immédiat
+puisqu'il pouvait faire ainsi vibrer les énormes
+assises de l'édifice. A la demande du sous-officier,
+je me rendis en face de la cellule de Williamson. Je
+me décidai de lui adresser la parole par cette petite
+ouverture ronde d'à peu près un pouce de diamètre,
+ménagée au centre de toutes les portes de cellules.
+Je n'avais pas encore fini de lui adresser la parole,
+qu'il porta un coup formidable tout près de l'endroit
+où j'étais. D'un mouvement instinctif je reculai,
+et le sous-officier fut d'avis, comme moi, qu'il ne
+serait pas prudent d'ouvrir la porte immédiatement.
+Williamson avait évidemment une arme quelconque
+à la main. Nous présumions qu'il était venu à bout
+de détacher une pièce de son lit en fer. Je suggérai
+alors au sous-officier de téléphoner à la préfecture
+de police pour demander l'aide de deux constables.
+Le sous-officier sortit puis revint quelques minutes
+pins tard avec deux constables et deux autres sous-officiers
+de la prison. Je propose au sous-officier
+d'ouvrir d'abord la cellule de Collins, compagnon de
+Williamson, et qui se trouvait tout à côté. Collins,
+que l'on laissa sortir dans le corridor, avait tout entendu
+le tapage fait par Williamson. Nous lui
+demandons de se tenir près de la porte lorsqu'elle
+sera ouverte afin de parler le premier à son ami, et
+tâcher de le calmer. La porte est enfin ouverte et
+comme un tigre Williamson se précipite au dehors,
+saisit son ami Collins, le jette sur le parquet, et en
+moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter, il
+était déjà sur lui. Le pauvre Collins eut été mis en
+chair à pâté (?) si tous, officiers, constables et prisonniers,
+nous n'eussions, par une prompte intervention,
+réussi à maîtriser Williamson qui semblait privé
+de la raison. Je lui adresse de nouveau la parole, et
+pour tout réponse il me dit:&mdash;"Donnez-moi donc
+mon rasoir que j'en finisse." Ses vêtements étaient
+couverts de sang, et il avait au bras une blessure, pas
+très profonde mais assez étendue, qui avait été faite
+avec un instrument tranchant. Pendant qu'on le
+maîtrisait, je cours chercher des pièces de pansement,
+et je lui donne les soins chirurgicaux que requérait
+son état. On met les menottes au pauvre malheureux,
+et on va l'enfermer dans une cellule capitonnée, au
+sous-sol, en un endroit assez isolé. On referme sur
+lui les deux portes, et il en a pour toute la nuit de
+solitude absolue.</p>
+
+<p>Avant de le quitter, je lui avais demandé s'il ne
+me serait pas possible de faire quelque chose pour
+lui. Il me regarda d'une façon assez étrange, mais
+ne dit pas un mot. Malgré mes instances, il me fut
+impossible de tirer un mot de lui.</p>
+
+<p>J'avais été préoccupé toute la nuit au sujet de ce
+pauvre homme. Le lendemain matin, aussitôt que
+ma porte fut ouverte, je demandai au sous-officier
+s'il voulait bien m'accompagner à la cellule de Williamson.
+Il fallait pour cela passer dans une autre
+section de la prison, et il fallait être accompagné. Je
+pris donc du thé, quelques biscuits, et nous nous dirigeâmes
+vers le sous-sol. Les portes ouvertes, nous
+trouvons Williamson debout au milieu de la cellule,
+les yeux hagards. Je lui dis:&mdash;"Bonjour!... Comment
+allez-vous?..." Pas un mot de réponse.&mdash;"Avez-vous
+bien dormi?..." Pas un mot&mdash;"Je
+vous ai apporté du thé et des biscuits, si vous désirez
+autre chose, il m'est permis de vous l'apporter." Pas
+un mot: il me regarde fixement, et n'a pas l'air de
+comprendre ce que je lui dis. Je dépose le thé et
+les biscuits sur le matelas, car à part le matelas, il
+n'y a absolument rien dans cette cellule dont le parquet
+et les murs sont capitonnés. Après quelques
+tentatives supplémentaires et inutiles pour en tirer
+quelques paroles, je me retire avec le sous-officier.
+A neuf heures, je fis mon rapport au médecin de la
+prison qui ordonna de transporter Williamson à
+l'hôpital.</p>
+
+<p>Après trois semaines d'absence, Williamson revint
+à la prison. Il semblait un peu mieux, mais dès
+la première nuit qu'il passa avec nous, je fus appelé
+auprès de lui par un sous-officier. Je le trouvai à
+côté de son lit en pleine crise épileptique. L'attaque
+passée, nous le replaçons sur son lit et je demeure
+une heure à causer avec lui. Il me donne des nouvelles
+des blessés et des prisonniers de guerre anglais
+qu'il a rencontrés à l'hôpital de la rue Alexandrine
+où il avait passé les trois semaines précédentes. J'eus
+l'idée de présenter une requête aux autorités allemandes
+pour obtenir la permission d'aller chaque
+jour à cet hôpital, faire les pansements chez les prisonniers
+anglais. Je demandai à Williamson ce qu'il
+pensait de mon idée. Il me répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez bien présenter votre requête,
+docteur, mais la permission vous sera refusée.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ces gens seront, d'avis que vous
+pourrez y voir trop de choses.</p>
+
+<p>Il avait raison, ma requête fut rejetée.</p>
+
+<p>Le lendemain, Williamson avait encore une crise
+épileptique dans la cellule de M. Hall, un autre détenu
+anglais. C'était entre cinq et six heures du
+soir. Tous les sous-officiers étaient accourus. Effrayés
+de la gravité de ce cas très intéressant, et trop
+encombrant, ils décidèrent de faire conjointement
+rapport à l'officier qui eut à ce sujet une entrevue
+avec le médecin.</p>
+
+<p>Maintenant qu'une lettre de Williamson lui-même,
+datée d'Édimbourg, Écosse, m'est parvenue il
+n'y a plus de danger à dire toute la vérité. Mon compagnon
+de captivité simulait et la maladie et la folie.
+C'est à son retour de l'hôpital, au cours d'une conversation
+que j'eus avec lui qu'il me mit au courant
+de son stratagème. Il jouait son rôle à la perfection,
+et cela jusqu'au moment où sur ma recommandation
+expresse et pressante il fut versé au Sanatorium.
+Car c'était là qu'il voulait arriver: de cet endroit
+il était relativement facile de s'évader.</p>
+
+<p>La lettre que je viens de recevoir est souverainement
+amusante. Williamson m'écrit qu'il s'est évadé
+au commencement d'août et que le 14, après bien
+des péripéties, il réussissait à franchir la frontière
+de Hollande. Il ajoute en post-scriptum: "Je serais
+curieux de savoir si Herr Block (l'officier) est toujours
+sous l'impression que j'ai perdu la raison!"</p>
+
+<p>Une nuit, nous fûmes tirés de notre sommeil par
+une série de détonations qui semblaient venir du
+dehors. Nous nous demandions ce que cela pouvait
+bien être? Comme la prison était située au centre de
+Berlin, il nous sembla d'abord que ce pouvait être une
+émeute, ou bien encore des ouvriers en grève aux
+prises avec les gendarmes. Nous ne fûmes pas longtemps
+avant de savoir ce qui en était: on vint me
+prier d'aller constater la mort d'un soldat que l'on
+amenait du front de bataille allemand pour l'enfermer
+à la Stadvogtei en attendant sa comparution en
+Cour martiale.</p>
+
+<p>D'après le rapport fait par ses deux gardes, ce
+soldat réfractaire, qui s'était montré assez docile au
+cours du trajet depuis les Flandres jusqu'à Berlin,
+avait attendu d'être en face de la porte de la prison
+pour prendre la fuite à toutes jambes. Les gardes
+lui donnèrent aussitôt la chasse. Après avoir tourné
+le premier coin et pris une ruelle sombre longeant le
+mur de la prison, haut de 75 pieds, il était sur le
+point d'échapper à ses gardes quand ceux-ci se décidèrent
+de faire feu. Cinq coups de feu furent tirés.
+Le fuyard fut atteint et on ne rentra qu'un cadavre
+à la prison. Je n'eus qu'à constater la mort, ce que
+je fis en présence du portier, du surveillant de nuit,
+d'un sous-officier et de deux gardes. Le lendemain,
+à 9 heures, une ambulance pénétra dans la cour, et
+tous, du premier au dernier, nous étions montés sur
+nos chaises, allongeant le cou à travers les barreaux
+de nos fenêtres pour tâcher de voir ce qui se passait:
+on venait chercher le cadavre du soldat que ses compagnons
+avaient tué.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre XIX</h3>
+
+<h3>QUELQUES PRISONNIERS INTÉRESSANTS</h3>
+
+<p>Parmi les nombreux prisonniers, de nationalités
+diverses, qui furent mes compagnons d'infortune, à
+la Stadvogtei, pendant mes longues années de captivité,
+il en est quelques-uns qui méritent une mention
+spéciale.</p>
+
+<p>Au début de l'année 1916, il nous arrivait assez
+souvent d'entendre, lorsque le silence régnait par les
+cellules et les corridors, une musique très douce, et
+qui nous semblait très lointaine. Nous ne savions qui
+remercier pour ces concerts gratuits: les uns prétendaient
+qu'il devait y avoir, dans un endroit assez
+éloigné de la prison, un musicien prisonnier comme
+nous, d'autres croyaient que cette musique nous venait
+plutôt du dehors.</p>
+
+<p>Certain jour, le sergent-major, en faisant son inspection,
+me fit part d'une permission qui m'avait été
+accordée de visiter un prisonnier français dans une
+partie de la prison assez éloignée de celle où se
+trouvait ma cellule. Il s'agissait du professeur
+Henri Marteau. Ce nom était resté dans ma mémoire:
+je me rappelais vaguement que ce fameux violoniste
+avait visité le Canada, il y a une vingtaine d'années.
+Le sergent-major ajouta:&mdash;"Lorsqu'il vous conviendra
+d'aller rendre visite au professeur Marteau dans
+sa cellule, un sous-officier vous y accompagnera, mais
+quand vous serez dans la cellule du professeur, la
+porte sera fermée à clef vu qu'il est au secret. Il a,
+lui aussi, la permission d'aller vous visiter chez vous,
+mais lorsqu'il y sera, votre porte sera également
+fermée à clef."</p>
+
+<p>J'étais naturellement très anxieux de rencontrer
+ce Français si distingué, et dès le lendemain je me
+faisais conduire à sa cellule. Je rencontrai là un des
+hommes les plus charmants qu'il soit possible de
+connaître.</p>
+
+<p>Le professeur Henri Marteau est un homme d'environ
+45 ans. Il a en tout l'apparence d'un vrai
+artiste: son maintien, sa parole, ses gestes, tout chez
+lui porte un cachet artistique du meilleur aloi. Voici,
+en somme, ce que m'a raconté, au sujet de son aventure,
+le brave professeur.</p>
+
+<p>Au début de la guerre, il enseignait le violon au
+conservatoire de Berlin. Sa qualité de sujet français
+lui valut d'être interné à Holzminden, où se trouvait
+le camp d'internement des civils de nationalité française.
+Après quelques mois de captivité, il fut remis
+en liberté sur l'ordre exprès de l'empereur, et revint
+à Berlin.</p>
+
+<p>Monsieur Marteau avait épousé une Alsacienne.
+Comme toutes les habitantes de cette province, ses
+sympathies étaient acquises à la France.</p>
+
+
+<p>Le professeur et Madame Marteau étaient recherchés
+par la meilleure société de la capitale de l'Allemagne.
+Quelque temps après l'entrée de la Bulgarie
+dans la guerre, du côté de l'Allemagne, au cours d'une
+réunion dans le grand monde, Madame Marteau avait
+carrément exprimé son mécontentement de voir la
+Bulgarie se ranger avec les ennemis de la France.</p>
+
+<p>Ces paroles de Madame Marteau, ayant scandalisé
+les oreilles teutonnes, furent immédiatement rapportées
+à l'autorité militaire. Le lendemain ou le
+surlendemain, deux détectives se présentaient à la
+résidence du professeur avec l'ordre de l'interner de
+nouveau ainsi que Madame Marteau. Madame Marteau
+fut enfermée dans une prison destinée aux
+femmes, et lui-même fut amené à la Stadvogtei, et
+mis au secret.</p>
+
+<p>Lorsque nous posions au professeur la question
+suivante:&mdash;"Comment se fait-il que vous, professeur
+au conservatoire de Berlin, on vous ait interné?"
+Il répondait, avec un fin sourire dans lequel il était
+impossible de lire un reproche:&mdash;"C'est à cause de
+ma femme"... C'était, comme s'il nous eut dit:&mdash;"J'ai
+une femme qui parle hardiment, mais tout doit
+lui être pardonné, car c'est l'amour de la France qui
+déborde chez elle!"</p>
+
+<p>Le lendemain de cette première visite, invité à
+venir de notre côté, le professeur arrivait à ma cellule
+accompagné d'un sous-officier qui, obéissant aux
+instructions formelles qui lui avaient été données,
+fermait la porte à clef sur nous. Le professeur avait
+apporté avec lui son merveilleux instrument. On lui
+avait donné la permission de faire de la musique
+dans sa cellule, et c'est cette délicieuse musique qui
+avait charmé nos oreilles les jours précédents.</p>
+
+<p>A ma cellule, il nous joua du Gounod, du Bach,
+etc., etc., et nous tint sous le charme plus d'une heure.
+Nous avions beau être anti-boches, enfermés dans
+une prison de Berlin, la musique des maîtres allemands
+nous ravissait tout comme celle des maîtres
+français ou autres. L'Allemagne a produit beaucoup
+et de très grands musiciens, cela est indéniable. Ce
+serait une erreur grave de croire que ce pays est
+exclusivement peuplé de ces <i>junkers prussiens bottés,
+sanglés et éperonnés</i>. Les Polonais, férus de musique,
+comme tous les Slaves d'ailleurs, étaient à leurs
+fenêtres, captivés par les sons de cette musique enchanteresse.
+A la fin de chaque morceau, c'était un
+tonnerre d'applaudissements, auxquels se mêlaient
+quelques bravos. Cela fit sensation.</p>
+
+<p>Le lendemain vers la même heure, alors que le
+professeur était encore à ma cellule, nous charmant
+de sa belle musique, la porte s'ouvre et le sergent-major
+fait irruption en coup de vent. Sans se
+donner la peine de rendre le salut gracieux qui lui
+est fait par le professeur, il s'écrie à la prussienne,
+c'est-à-dire d'une voix de tonnerre;&mdash;"Vous n'avez
+pas la permission de jouer ici!" Il se retire comme
+il était venu, et la porte se referme. Il est inutile de
+rapporter ici les remarques que nous avons échangées
+au sujet de procédés aussi incivils à l'égard d'un
+homme aussi distingué et aussi poli que le professeur
+Marteau.</p>
+
+<p>Ce brave homme était père de deux charmantes
+fillettes respectivement âgées de quatre et de cinq ans.</p>
+
+<p>Or, durant ses trois mois de réclusion à la Stadvogtei,
+et malgré ses instances réitérées, la Kommandantur
+refusa catégoriquement de laisser ces fillettes rendre
+visite à leur père ou à leur mère.</p>
+
+<p>Quelques mois plus tard, le professeur recouvrait
+un simulacre de liberté. On lui permit d'aller habiter
+un village du Mecklembourg, où il devait chaque
+jour faire acte de présence à la mairie, mais il lui
+était absolument interdit de franchir les limites de
+la commune.</p>
+
+<p>Nous avons bien des fois fait part au professeur
+Marteau du bonheur que nous éprouverions de le voir
+visiter le Canada et les États-Unis après la guerre,
+et nous n'avons pas hésité à lui prédire le plus grand
+triomphe artistique qu'il soit possible d'imaginer,
+même pour un homme de son immense talent.</p>
+
+<p>Deux prisonniers également très intéressants que
+nous avons eus comme compagnons, l'un pendant
+trois mois, et l'autre pendant cinq mois, furent M.
+Kluss et M. Borchard, députés socialistes au Reichstag.
+Nous avons moins connu M. Borchard que M.
+Kluss. D'abord, il fut moins longtemps avec nous,
+et il fut au secret la plus grande partie du temps.</p>
+
+<p>Nous avons toutefois gardé de cet excellent député
+allemand un bon souvenir, et en plus la copie
+d'une lettre qu'il avait adressée à l'empereur. Cette
+lettre, véritable chef-d'oeuvre, est le résumé de tout
+ce qu'un homme talentueux, et de sa nuance politique,
+peut accumuler d'arguments contre le système de
+gouvernement autocratique tel que pratiqué en Allemagne.
+J'ignore si c'est cette lettre qui lui valut plus
+tard son élargissement.</p>
+
+<p>Quant à M. Kluss, il fut notre compagnon de
+captivité pendant beaucoup plus longtemps. Plus
+ou moins lié avec tous les prisonniers, il errait
+nonchalamment d'une cellule à une autre pour
+le plaisir de causer, et sa conversation était des plus
+intéressantes. C'était un homme très instruit, érudit
+même. Nous avons bien des fois, et durant de longues
+heures, causé avec lui des institutions politiques de
+l'Allemagne.</p>
+
+<p>Durant la captivité de cet intéressant député, il
+s'est passé un incident qui mérite d'être relaté. Nous
+avions chaque année, à la prison, la visite du général
+Commandant de la ville de Berlin. A cette époque,
+c'était le général Von Boehm, un homme d'environ
+70 ans, et sourd comme un pot.</p>
+
+<p>Le général nous était arrivé au cours de la matinée,
+entouré de ses myrmidons, c'est-à-dire un colonel,
+une couple de majors, quelques capitaines, et
+quantité de lieutenants. Leur approche nous était
+signalé à l'avance par un imposant cliquetis de fourreaux,
+d'épées et de sabres, faisant résonner les
+marches des escaliers et le parquet des corridors. Le
+général s'arrêtait à la porte de chaque cellule et
+demandait:&mdash;"Avez-vous à vous plaindre?"</p>
+
+<p>A cette question, je répondis comme suit:&mdash;"J'ai
+à me plaindre d'être interné quoique médecin. Je
+ne cesse de demander ma mise en liberté..." Il me
+dit:&mdash;"Très bien!" et continua son chemin.</p>
+
+<p>Ainsi qu'il est dit, plus haut, la même question
+était posée à chaque cellule. La plupart des prisonniers
+ne disaient rien, mais lorsqu'il s'en trouvait un
+qui disait:&mdash;"Oui, j'ai à me plaindre", le général
+ajoutait:&mdash;"Rendez-vous dans la cour." Lorsque
+la tournée par tous les corridors fut terminée, il se
+trouva bien une dizaine de prisonniers ayant répondu
+affirmativement, rendus dans la cour. Parmi eux
+se trouvait le député socialiste Kluss, qui, va sans
+dire, avait répondu affirmativement à la question.</p>
+
+<p>Le général, son inspection terminée, se rendit dans
+la cour, suivi de sa camarilla, et invita chacun des
+prisonniers à parler. Intimidés, tous demeurèrent
+silencieux à l'exception du petit député socialiste qui
+s'avance au milieu de la cour et commence un réquisitoire
+formidable contre les autorités militaires
+allemandes et contre les règlements arbitraires dont
+il est victime. Kluss sait très bien que le général
+Von Boehm est sourd. C'est pour lui une excellente
+raison d'élever la voix. Aussi nous assistons à une
+vraie harangue de tribune, prononcée d'une petite
+voix nasillarde niais très prenante.</p>
+
+<p>On imagine combien nous étions tous amusés de
+cet incident dont nous pouvions être témoins en regardant
+à travers nos fenêtres. Le général écoutait,
+paraissait entendre, et faisait de la tête quelques
+petits signes affirmatifs. Au cours de sa harangue,
+Kluss fit une remarque des plus blessantes à l'endroit
+de l'autorité militaire allemande, comparant les méthodes
+employées contre lui aux méthodes les plus
+barbares du moyen-âge. Un officier qui, lui, n'était
+pas sourd, «tenta de lui imposer silence, mais rien ne
+pouvait arrêter le tribun lancé au plus fort de son
+éloquence. Il ignora la protestation de l'officier et
+continua sa harangue.</p>
+
+<p>Quand il eut fini, le général qui, évidemment,
+n'avait rien compris, dit simplement:&mdash;"Ah! oui!
+Très bien!..." puis se disposa à se retirer. Kluss,
+ne voulant pas lui permettre de s'éclipser ainsi, se
+lança à sa poursuite en criant:&mdash;"Quelle réponse
+me donnez-vous? Une réponse, s'il vous plaît!..."
+Le général, s'apercevant qu'il est de nouveau apostrophé,
+se retourne et dit:&mdash;"Ah! oui! Très bien!"
+Il rentre, cette fois dans l'intérieur de la prison, et
+nous ne l'avons plus revu. Kluss était furieux. Il
+reçut les félicitations de tous ceux qui, tout en étant
+sujets allemands, se considéraient comme les victimes
+d'une injustice flagrante de la part de leur gouvernement.</p>
+
+<p>Kluss, entre parenthèse, était un fervent admirateur
+de Herr Karl Leibknecht. Il mourut quelques
+mois seulement après son élargissement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre XX</h3>
+
+<h3>MACLINKS ET KIRKPATRICK</h3>
+
+<p>Ces deux noms de prisonniers rappellent à mon
+esprit un des épisodes les plus tragiques de ma vie
+de prisonnier. Maclinks était déjà à la Stadvogtei
+quand j'y arrivai, en juin 1915. La porte de sa
+cellule indiquait qu'il était sujet britannique. Il
+parlait parfaitement l'anglais. Il prétendait avoir
+habité Vienne pendant de longues années à titre de
+correspondant du London Times.</p>
+
+<p>Selon toutes les apparences, Maclinks était un
+loyal sujet britannique. Il était très bien vu dans
+les cercles anglais. Il recevait beaucoup d'Anglais
+dans sa cellule et allait leur rendre visite à son tour.
+Il ne manquait certainement pas de talent et d'intelligence.</p>
+
+<p>Vers la fin de 1915, arrivait à la prison un jeune
+homme également de nationalité anglaise et nommé
+Russell. Russell avait été arrêté à Bruxelles où il
+habitait. Dès son entrée en prison, il se lia d'amitié
+avec Maclinks. Ils étaient presque toujours ensemble.
+Un bon jour, ou plutôt un mauvais jour, on vînt
+prévenir Russell qu'il devait partir immédiatement
+pour une destination inconnue. On ne lui permit
+pas de mettre ordre dans ses papiers, il devait prendre
+son pardessus et sa casquette et suivre le sous-officier
+qui l'attendait à la porte. Il nous est enlevé
+dans l'espace d'une minute. Cet incident créa une
+vive sensation au milieu de nous tous. De quoi
+pouvait-il s'agir?... Pour quelles raisons venait-on
+ainsi chercher Russell, et sans aucun avis préalable?...
+Ce qui augmentait encore nos appréhensions,
+c'est qu'au bas du dernier escalier on avait remarqué
+deux sentinelles armées, avec casques à pointe, qui
+s'étaient emparé de lui et l'avaient conduit hors de
+la prison.</p>
+
+<p>Ce même jour, le capitaine Wolff, un des officiers
+de la Kommandantur, était venu à la prison et l'on
+savait que Maclinks avait eu une entrevue avec lui.
+Nos soupçons se portèrent unanimement sur Maclinks.
+Pourquoi? Pour une infinité de raisons qu'il
+serait trop long d'énumérer ici. Tous les Anglais
+cessèrent leurs rapports avec lui. M. Kirkpatrick
+fut le seul d'entre nous qui continua à lui adresser
+quelques rares paroles.</p>
+
+<p>Croyant peut-être que Kirkpatrick demeurerait
+toujours son ami malgré tout, Maclinks lui fit, quelques
+jours plus tard, une confession: il lui montra
+une lettre qui n'était que la copie de celle qu'il disait
+avoir adressée aux autorités militaires. Kirkpatrick
+prit connaissance de cette lettre, et, monstrueuse
+réalité, c'était une dénonciation formelle de Russell:
+il y était dit que Russell avait servi, en Belgique,
+comme espion aux gages du gouvernement anglais.</p>
+
+<p>Étonnement et indignation de Kirkpatrick. Maclinks,
+sans attendre les remarques que pouvait lui
+faire Kirkpatrick, lui expliqua, comme pour se justifier,
+qu'en sa qualité d'officier de réserve autrichien (!)
+il ne pouvait se soustraire à son devoir, et que
+c'était pour obéir à sa conscience qu'il avait dénoncé
+Russell. On conçoit aisément l'état d'âme dans lequel
+se trouva M. Kirkpatrick. Il se leva et menaça
+Maclinks de le frapper s'il ne sortait pas immédiatement
+de sa cellule.</p>
+
+<p>Cet incident, qui fut connu immédiatement par
+toute la prison, y créa une atmosphère que je ne
+saurais décrire. Ce soir-là, tout, était lugubre autour
+de nous: nous ne savions vraiment de quel côté regarder.
+Il nous semblait que chaque cellule recelait
+un ennemi. Une pareille affaire ne pouvait-elle arriver,
+un jour ou l'autre, à chacun de nous? Le
+spectre des oubliettes et la perspective d'une exécution
+sommaire nous hantait horriblement. La
+position de Maclinks, que nous considérions comme
+un véritable espion, devint intenable, et il dut demander
+un changement. Quelques semaines plus
+tard, il sortait de la prison pour n'y plus revenir.</p>
+
+<p>Il y a ceci de particulier en Allemagne,&mdash;terre
+classique de l'espionnage,&mdash;c'est qu'on se défie formidablement
+de tous ceux qui ont pu, occasionnellement,
+servir d'espions au service même du pays.</p>
+
+<p>Maclinks, il est vrai, sortit de la Stadvogtei, mais des
+renseignements précis qui nous vinrent du dehors
+nous apprirent, par la suite, qu'il était loin d'être
+en liberté. L'officier de réserve autrichien doit être
+utilisé pour faire le tour des prisons de l'Allemagne.</p>
+
+<p>Quant à Kirkpatrick, le plus âgé de nous tous, il
+demeura, malgré ses hésitations au sujet de Maclinks,
+toujours fort respecté et profondément estimé: tous
+le considéraient comme un sage et un philosophe.
+Son humour écossais était du meilleur aloi. Nous
+voyait-il attablés, deux ou trois, avec du boeuf en
+conserve et du pain devant nous, qu'il s'écriait:&mdash;"Je
+ne puis comprendre en vérité comment il est
+possible en bonne humanité de se livrer à un tel luxe
+de table lorsque le pauvre peuple allemand de cette
+ville est martyrisé par la faim! Est-ce que vous ne
+savez pas que vous êtes ici à purger une sentence
+mille fois méritée?..." C'est ce même Kirkpatrick
+qui, un 31 décembre, alors que nous lui demandions
+comment il espérait franchir le seuil de la nouvelle
+année, nous répondit simplement:&mdash;"Vous entendrez
+parler de moi avant demain!" Que voulait-il
+dire? Nous l'ignorions entièrement. Nous n'avons
+pas été longtemps sans le savoir, car un peu plus
+tard, à minuit, alors que les cloches de l'église la plus
+voisine lançaient à tous les échos les douze coups,
+signal de la nouvelle année, une fenêtre s'ouvrit dans
+l'obscurité et une voix de stentor entonna le <i>Rule
+Britannia!!!</i></p>
+
+<p>La chanson patriotique était à peine terminée
+qu'une autre fenêtre s'ouvrit, celle du sous-officier
+de service qui, avec force cris et jurons, commanda
+de faire silence. Le lendemain, lorsque certains de
+mes compagnons se présentèrent à ma cellule, je leur
+posai à chacun la question suivante:&mdash;"Est-ce vous
+qui avez chanté <i>Rule Britannia</i>, la nuit dernière?"
+Tous, invariablement, répondaient:&mdash;"Non." Kirkpatrick
+lui-même fit son apparition vers les 9 heures.
+Il avait tout-à-fait le même air que de coutume, et il
+nous fit ses souhaits de bonne année. Faisant allusion
+à l'incident de la nuit précédente, je lui demandai
+s'il n'avait pas chanté. Il répondit d'un petit
+signe de tête négatif, avec un sourire qui en disait
+fort long sur sa culpabilité. Nous étions justement
+à dire, entre nous, qu'il serait préférable de faire le
+silence autour de l'incident, lorsqu'un sous-officier
+se présente et demande à chacun de nous, à l'exception
+toutefois de Kirkpatrick, si nous n'étions pas
+l'auteur de ce qui était arrivé durant la nuit. Chacun
+en répondant la franche vérité, pouvait nier positivement.
+On interrogea tous les Anglais, l'un après
+l'autre, de cellule en cellule. C'était la même réponse
+partout. Le seul auquel on ne se hasarda pas à poser
+la question fut Kirkpatrick dont l'apparente gravité
+ne pouvait prêter aux soupçons. Nous en avons
+beaucoup ri!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre XXI</h3>
+
+<h3>UN SUISSE ET UN BELGE</h3>
+
+<p>Un des cas d'internement qui fera le plus de bruit,
+après la guerre, sera certainement celui de M. Hintermann,
+un Suisse. En mentionnant ce cas dans une
+publication du genre de celle que je fais en ce moment,
+je dois garder une certaine réserve et m'abstenir de
+livrer au public certains détails qui jetteraient une
+lumière trop vive sur les agissements de quelques
+employés du Ministère des Affaires Étrangères en
+Suisse.</p>
+
+<p>M. Hintermann était suisse de naissance. Il
+n'avait jamais renoncé à sa nationalité en ce sens
+qu'il n'avait jamais été naturalisé dans un pays
+étranger. Il habitait Londres avec sa famille et était
+en relations d'affaires avec une firme importante de
+cette ville.</p>
+
+<p>Venu en Suisse au cours de l'été 1915, pour certaines
+affaires, il décida de se rendre à Berlin. Il
+lui fallait pour cela un sauf-conduit signé par le
+ministre allemand à Berne. Il obtint ce sauf-conduit
+sans la moindre difficulté, mais son départ pour
+Berlin, qui devait être fixé, naturellement, par le
+ministre allemand, fut retardé de quelques jours.
+Enfin, M. Hintermann put quitter la Suisse sur un
+train à destination de Berlin, mais à la première gare
+sur le territoire allemand, il fut appréhendé au corps
+par deux casques à pointe. On l'emmena dans la
+gare, et là, M. Hintermann, en promenant ses regards
+un peu partout, remarqua sur la table du chef de
+gare une dépêche venant de Suisse le concernant. On
+l'emmena à Berlin où il fut enfermé dans la prison
+de la rue Dirksen. Nous étions là.</p>
+
+<p>Sur la porte de sa cellule, on avait écrit: H.
+Hintermann, <i>englander</i>, c'est-à-dire sujet britannique.
+Ce ne fut pas long avant que M. Hintermann
+eût rayé le mot <i>englander</i> et y eût substitué la désignation
+correcte de sa nationalité qui était suisse.
+On changea plusieurs fois la carte servant à le désigner,
+et qui était collée sur sa porte, mais le mot
+<i>englander</i> y était toujours mystérieusement effacé
+et remplacé par le mot propre.</p>
+
+<p>J'ai connu M. Hintermann intimement. Je sais
+qu'il n'a jamais été naturalisé en Angleterre, mais
+le gouvernement suisse et le gouvernement allemand
+ont été mis sous l'impression, facilement je dois le
+dire, qu'Hintermann était devenu sujet britannique.
+Il ne m'est pas permis de dire, du moins en ce moment,
+par quels procédés le gouvernement suisse et
+le gouvernement allemand ont été mis sous cette
+fausse impression.</p>
+
+<p>Durant les trois ans que j'ai connu M. Hintermann,
+je puis affirmer qu'il n'a cessé de réclamer sa
+mise en liberté, et qu'il a maintes et maintes fois mis
+le gouvernement suisse et le gouvernement allemand
+en demeure de démontrer qu'il était sujet britannique.
+La seule réponse catégorique qu'il ait jamais
+reçue, à ce sujet, de la Légation Suisse à Berlin, fut
+que le ministère des Affaires Étrangères d'Allemagne
+était pertinemment renseigné, et qu'il possédait dans
+ses archives la preuve documentaire que M. Hintermann
+avait été naturalisé en Angleterre. M. Hintermann
+a toujours taxé de fausseté ces prétendus
+documents.</p>
+
+<p>Je ne saurais en dire davantage, mais il est certain
+que cet internement d'un sujet neutre, d'un des
+hommes les plus braves et les plus honorables que
+j'aie connus, internement qui n'avait pas encore
+pris fin lors de mon départ d'Allemagne, et qui a
+causé, tant au point de vue de la santé qu'au point
+de vue de la finance, un tort incalculable à celui qui
+en a été victime, aura une certaine répercussion dans
+le monde politique après la guerre.</p>
+
+<p>M. Hintermann était un homme d'une très grande
+valeur. Il était estimé et vénéré de tous les prisonniers.
+Dans notre petit monde, dont la grande majorité
+était composée de miséreux, il a déployé envers
+tous une charité inlassable. Parlant également bien
+l'anglais, le français et l'allemand, il était en état de
+se mettre au courant des misères et des souffrances
+des prisonniers de quelque nationalité qu'ils fussent.</p>
+
+<p>Tous ceux qui l'ont connu, au cours des trois
+années qu'il a passées à la Stadvogtei, garderont un
+bon souvenir de son grand coeur et de sa belle intelligence.</p>
+
+<p>Le sujet des déportations belges a fait les frais de
+nombreuses polémiques dans la presse mondiale,
+pendant un certain temps, et je ne saurais ajouter
+rien de nouveau à tout ce qui s'est dit. La presse
+allemande a concédé, avec hésitation et répugnance,
+que des déportations de Belges en Allemagne avaient
+eu lieu. Les faits, toutefois, crevaient tellement les
+yeux qu'il eut été impossible de le cacher plus longtemps.</p>
+
+<p>Nous avions, à la prison, un grand nombre de ces
+déportés qui avaient refusé de travailler... pour le
+roi de Prusse. D'autres ayant accepté du travail
+afin d'améliorer la position pénible dans laquelle ils
+se trouvaient placés au camp de Guben, étaient si
+maltraités et si mal nourris, qu'ils quittaient tout
+bonnement leur usine ou les puits de mine de charbon.
+Ils étaient alors amenés à la Stadvogtei.</p>
+
+<p>Nous en avons eu des quantités. Je ne saurais
+passer sous silence le cas d'un Belge nommé Edouard
+Werner. Werner était un homme de 25 ou 26 ans,
+doué d'un physique très remarquable: il était très
+grand et très fort. Avant la guerre, il habitait Anvers
+où il était à l'emploi de la compagnie du Pacifique
+Canadien qui a un bureau dans cette ville.</p>
+
+<p>Son père et sa mère étaient allemands; lui-même
+était né à Anvers, mais à l'âge de 18 ans il avait opté
+pour la nationalité belge. Il avait satisfait à toutes
+les lois du pays au point de vue militaire. Il n'était
+pas enrôlé dans l'armée belge, mais il était porteur
+de papiers établissant son exemption.</p>
+
+<p>Anvers, comme on le sait, était occupée par les
+Allemands depuis le 9 octobre 1914. Quelques mois
+plus tard, Werner reçut un avis d'avoir à se rapporter
+au commandant d'un district militaire de Westphalie.
+Il refusa de se conformer à cet ordre, malgré
+les instances de sa vieille mère qui, allemande elle-même,
+aurait voulu voir son fils dans les rangs de
+l'armée du <i>Vaterland</i>.</p>
+
+<p>Après deux mois, un second avis lui était adressé,
+lui enjoignant de se rapporter sans délai au commandant
+de ce même district militaire dont il est fait
+mention dans le paragraphe précédent. Werner,
+malgré les supplications de sa mère, refusa encore de
+se rendre. Enfin, un dernier avis lui fut envoyé avec
+menace de mesures de rigueur à son endroit s'il
+n'obtempérait pas.</p>
+
+<p>Plutôt pour ne pas affliger sa vieille mère que par
+crainte des menaces qu'on lui faisait, Werner décida
+de se rapporter mais il se munit, avant son départ
+d'Anvers, de tous les papiers d'identification possibles,
+démontrant sa nationalité belge, et démontrant
+également qu'il avait satisfait à toutes les exigences
+de la loi du service militaire belge.</p>
+
+<p>Arrivé en Westphalie, il subit un interrogatoire,
+naturellement:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne vous êtes-vous pas rapporté plus
+tôt? lui demanda-t-on.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je suis Belge, répondit Werner.</p>
+
+<p>&mdash;C'est faux! c'est faux! vous êtes Allemand!
+Votre père et votre mère sont Allemands.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y contredis point en ce qui concerne mon
+père et ma mère, mais quant à moi, j'ai opté pour la
+nationalité belge, et je suis en possession de tous les
+papiers le démontrant.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez voir ces papiers?...</p>
+
+<p>Aussitôt en possession de tous ces papiers, l'officier
+lui annonce qu'il ne saurait être question de le
+considérer comme sujet belge, qu'il était dès lors
+enrôlé dans l'armée allemande, et qu'il doit partir
+incessamment pour Berlin. Là, on le conduisit à la
+caserne du fameux régiment Alexander, le plus beau
+régiment de Prusse,&mdash;à ce qu'ils disent,&mdash;et dans
+lequel on n'accepte aucun sujet qui ait moins de six
+pieds de taille. Werner, pour sa part, avait six pieds
+et deux pouces.</p>
+
+<p>On lui met l'uniforme, et il commence son entraînement.
+Comme il possède le français, l'allemand et
+le flamand à la perfection, on l'emploie au bureau du
+sergent-major, pour les écritures et la traduction.
+Il devient plus ou moins populaire parmi les officiers
+et les sous-officiers. On le croit même sincèrement
+converti aux idées allemandes.</p>
+
+<p>Peu de temps après avoir été enrégimenté malgré
+lui, Werner demande un congé pour aller voir ses
+parents à Anvers. Le major lui répond qu'il est
+absolument impossible d'accorder un congé pour
+aller en Belgique, mais que s'il a des parents en
+Allemagne, on lui permettra volontiers d'aller les
+visiter. Ce à quoi Werner répondit qu'en effet il avait
+une tante à Hambourg.</p>
+
+<p>C'était un jour de fête: il devait partir dans la
+soirée, et dans l'après-midi, revêtu de son uniforme
+de gala, coiffé de son casque à plumet, il fit une promenade
+dans la ville avec un compagnon. Il laisse
+voir a son compagnon son permis tout en exprimant
+le regret qu'il ne fût pas valable pour aller à Anvers.
+Son compagnon, après lui avoir enlevé le permis des
+mains, et en moins de temps qu'il n'en faut à Werner
+pour déguster sa chope de bière, sort et revient quelques
+minutes après avec le permis tout transformé:
+c'est à Anvers et non plus à Hambourg que le porteur
+du dit permis peut se rendre.</p>
+
+<p>Werner décide donc de prendre le train à destination
+d'Anvers au lieu de se rendre à Hambourg.
+Le long du trajet, particulièrement à Cologne et à
+Aix-la-Chapelle, tous les militaires doivent faire viser
+leurs permis de voyager. Il est contraire aux règlements
+militaires, en Allemagne du moins, de voyager
+en uniforme de gala, excepté dans des circonstances
+spéciales. On s'étonne à Cologne, on s'étonne à Aix-la-Chapelle
+de voir notre Werner avec son uniforme
+de gala, et on lui pose certaines questions à ce sujet.</p>
+
+<p>Il répond qu'il veut faire plaisir à sa mère devant
+laquelle il ne s'est jamais présenté avec cet uniforme.
+On le laisse passer. Il arrive à Anvers, visite sa
+vieille mère qui l'embrasse et,&mdash;en bonne Allemande,
+&mdash;affirme qu'elle ne l'a jamais vu aussi beau.</p>
+
+<p>Werner conçoit le projet,&mdash;si toutefois il ne
+l'avait conçu auparavant,&mdash;de se débarrasser de son
+uniforme, de revêtir un habit de civil, et de déserter
+en se sauvant en Hollande. Pour cela, il lui faut le
+concours d'un de ses cousins qu'il va visiter à ce sujet.
+L'affaire est immédiatement arrangée: l'habit de
+civil lui est fourni, et Werner,-précaution qui
+surprendra le lecteur,&mdash;fait un paquet de son uniforme
+de grenadier et l'adresse au régiment Alexander,
+à Berlin. Enfin, dans la soirée, on se met en
+marche vers Capellen pour, de là, passer la frontière
+au cours de la nuit si c'est possible.</p>
+
+<p>A Capellen, Werner et son cousin tombent dans
+un piège. Un espion aux gages de l'autorité militaire
+occupante les amène dans un certain estaminet. Là,
+on leur conseille d'aller passer la nuit chez le maire,
+parce que toutes les chambres sont occupées, et
+le lendemain ils pourront passer la frontière. La
+maison du maire était un véritable guet-apens, car
+elle était occupée par des officiers allemands, ce que
+Werner et son compagnon ignoraient. Ils étaient
+tout bonnement pris au piège, et retenus jusqu'au
+lendemain chez Monsieur le maire. On leur fit alors
+subir un interrogatoire très minutieux au cours duquel
+on découvrit, il n'y avait pas à en douter, que
+ces messieurs désiraient passer en Hollande. On les
+ramena à Anvers, à la Kommandantur. Le cousin
+fut examiné le premier et se dégagea facilement;
+on le remit immédiatement en liberté. Werner se
+flattait déjà de partager l'heureux sort de son cousin,
+mais à peine eut-il donné son nom que l'officier l'interrogeant
+parut songer un peu plus longtemps qu'il
+ne faut. Il court au téléphone, et revenant après
+quelques minutes, dit à Werner:</p>
+
+<p>&mdash;N'êtes-vous pas Edouard Werner?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;N'êtes-vous pas déserteur?</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;N'étiez-vous pas d'un régiment à Berlin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors, comment se fait-il que vous soyez
+ici, et en habit de civil?...</p>
+
+<p>Et sans attendre la réponse de Werner, l'officier
+rugit, écume, donne des ordres à faire trembler tout
+le monde, et fait jeter Werner en prison.</p>
+
+<p>Peu après, on vient le chercher, à cette prison,
+pour le faire comparaître tout d'abord devant le
+commissaire de police allemande qui le menace des
+plus terribles châtiments, et lui dit, entre autres
+choses:&mdash;"Vous verrez ce que c'est que d'avoir
+affaire à l'autorité militaire prussienne. Je ne donne
+pas grand chose pour votre peau!" On le renvoie
+à la prison, et quelques jours après, il est ramené à
+Berlin. Là, il est mis dans un cachot, et le lendemain
+on le fait comparaître devant le major du régiment,
+ce même major qui lui avait octroyé un permis pour
+aller à Hambourg. En apercevant Werner, le major
+est près d'étouffer de rage: il peste, il jure, et il
+enjoint à Werner de disparaître immédiatement, et
+de ne revenir devant lui qu'après avoir remis son
+uniforme.</p>
+
+<p>On trouve dans un coin, à l'étage inférieur, quelques
+vieux uniformes. Werner en passe un et on le
+ramène devant le major qui s'exclame, se fâche,
+frappe la table de ses poings, menace Werner des
+punitions les plus sévères, et même de le faire coller
+au mur, et enfin, ayant un peu repris ses sens, il lui
+demande ce qu'il a fait de son uniforme. Werner
+répond qu'il l'a renvoyé au régiment.</p>
+
+<p>&mdash;Mensonge! Mensonge! reprit l'officier.</p>
+
+<p>&mdash;Il est facile d'en faire la preuve dit Werner,
+demandez si on n'a pas reçu un uniforme renvoyé au
+régiment?</p>
+
+<p>On s'empresse de faire enquête, et on découvre
+qu'en effet un colis contenant un uniforme de grenadier
+est arrivé, quelques semaines auparavant, venant
+d'Anvers. C'était l'uniforme de Werner.</p>
+
+<p>On renvoie donc Werner en prison en attendant
+que l'on fasse son procès en Cour martiale. On lui
+offre un défenseur: il refuse. Traduit devant les
+juges de la Cour martiale, on le somme d'expliquer
+sa conduite avant que jugement ne soit rendu contre
+lui. Werner s'exprime à peu près en ces termes:</p>
+
+<p>"Je suis Belge. En conscience, il m'était impossible
+de prendre les armes contre mon pays. A la
+première occasion qui s'est offerte, je n'ai pas déserté
+l'armée allemande, mais je suis rentré dans
+mon pays, d'oû j'avais été tiré contrairement aux
+lois. A mon point de vue, porter les armes dans
+les rangs de l'armée allemande est un acte de félonie
+et de haute trahison; je n'ai fait qu'obéir à
+la voix de ma conscience. Vous pouvez maintenant
+décider de mon sort: mon plaidoyer est fini."</p>
+
+<p>Les officiers se consultèrent. L'un d'eux dit:&mdash;"On
+ne saurait lui donner plus de quinze ans." On
+le renvoie à son cachot. Werner attend avec anxiété
+le jugement que l'on va porter contre lui. Il attend
+en vain, mais quelques semaines après, on vient le
+chercher dans sa cellule, et il est amené à la Stadvogtei.
+C'est là que nous avons fait sa connaissance, et
+c'est lui-même qui nous a relaté ces divers incidents
+qui nous ont paru souverainement intéressants.</p>
+
+<p>Il resta à la prison pendant cinq ou six mois,
+après quoi on le sollicita de nouveau de rentrer dans
+les cadres de l'armée allemande. Il refusa catégoriquement
+et enfin, on lui fit tenir un document officiel
+émanant des plus hauts tribunaux militaires de
+l'Empire, l'exonérant de l'accusation de désertion qui
+avait été portée contre lui.</p>
+
+<p>Werner fut alors transféré au camp de Holzminden,
+et quelques mois plus tard, un prisonnier venu
+de ce camp, et que j'interrogeais au sujet de Werner,
+me dit:&mdash;"Il y a longtemps déjà qu'il a déserté. Il
+a même réussi à passer en Hollande, et nous avons
+appris par correspondance qu'il était dans l'armée
+belge, combattant ceux qui ont voulu l'enrégimenter
+de force."</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre XXII</h3>
+
+<h3>ÉVASIONS</h3>
+
+<p>Dans la vie de prison, la question de s'évader est
+constamment à l'ordre du jour: tous les prisonniers
+caressent l'espoir de reconquérir leur liberté par
+force ou par ruse; mais, même parmi les plus audacieux
+et les plus habiles, il en est peu qui réussissent.
+Au cours des trois années que j'ai passées à la Stadvogtei,
+plusieurs évasions sensationnelles ont eu lieu.
+Il serait trop long d'en entreprendre ici le récit détaillé.
+Je ne ferai mention que des cas les plus exceptionnels,
+comme ceux de MM. Wallace Ellison et Eric
+Keith qui s'échappèrent deux fois du camp de
+Ruhleben, et une autre fois de la prison même où
+j'étais.</p>
+
+<p>Au début de la guerre, ces deux Anglais habitaient
+l'Allemagne. L'un, M. Ellison, était employé de la
+<i>United Shoe Machinery Company</i> à Francfort.
+Quant à M. Keith, dont j'ignore quelle fut l'occupation
+<i>ante bellum</i>, il était, si je me rappelle bien, né en
+Allemagne de parents anglais.</p>
+
+<p>La première évasion de ces deux prisonniers eut
+lieu du camp de Ruhleben à peu près vers le même
+temps mais pas exactement au même moment, chacun
+agissant de sa propre initiative. Mais tous deux
+eurent la malchance de tomber entre les mains des
+gardes prussiennes au moment où ils allaient atteindre
+la frontière hollandaise. Ramenés à la prison,
+à Berlin, ils écopèrent une sentence de plusieurs mois
+de cellule. M. Ellison, en particulier, fut quatre mois
+et demi au secret, et ne pouvant recevoir d'autre
+nourriture que celle qui était distribuée chaque jour,
+laquelle consistait en un morceau de pain avec les
+deux soupes traditionnelles.</p>
+
+<p>Malgré les démarches nombreuses qu'ils firent
+auprès des autorités allemandes pour être de nouveau
+transférés à Ruhleben; ils durent demeurer à la
+Stadvogtei parce qu'ils refusaient de déclarer qu'ils
+ne feraient plus aucune tentative d'évasion, une fois
+retournés a Ruhleben. Pendant les années 1915 et
+1916, ils firent des plaintes nombreuses et adressèrent
+force requêtes tant à la Kommandantur qu'à l'ambassade
+américaine à Berlin. Tout fut inutile.</p>
+
+<p>Au mois de décembre 1916, une évasion longuement
+et minutieusement préparée fut mise à exécution
+de la manière la plus habile. On était parvenu à
+à se procurer les services d'un serrurier expert, lui-même
+prisonnier, qui fabriqua une clef ouvrant la
+porte qui donnait accès à la rue Dirksen.</p>
+
+<p>Tout avait été prévu: ou avait même trouvé moyen
+d'expédier des vivres au dehors, et de les faire déposer
+à certains endroits connus seulement des prisonniers
+qui devaient s'évader. Au moment choisi pour
+opérer la sortie, onze prisonniers, tous de nationalité
+anglaise, se promenaient dans la cour par groupes
+de deux ou trois, comme il était permis de le faire
+chaque jour, entre cinq et six heures de l'après-midi.
+Le portier, dont la cellule est voisine de la porte
+extérieure, était à ce moment occupé à causer avec un
+sous-officier. La conversation avait pris visiblement
+un caractère assez intéressant, et les deux Allemands
+semblaient y être absolument absorbés.</p>
+
+<p>Ce fut à la faveur de cette distraction du portier
+que la clef libératrice fut introduite dans la serrure
+par l'un des onze. Un instant suffit pour ouvrir la
+porte, et les fugitifs disparurent dans les rues de
+Berlin. MM. Ellison et Keith étaient parmi les
+fuyards.</p>
+
+<p>Ce fut une grande sensation dans la prison lorsque
+l'on découvrit, quinze minutes plus tard, que la porte
+avait été ouverte. Tous les prisonniers furent immédiatement
+renfermés dans leurs cellules respectives,
+car c'était là le seul moyen de savoir exactement combien
+d'internés manquaient à l'appel.</p>
+
+<p>L'officier, qui se retirait généralement vers quatre
+heures de l'après-midi, avait été prévenu par téléphone,
+et s'amenait en grande hâte, et tout excité.
+Son premier geste fut de mettre le portier au cachot:
+on venait de découvrir qu'il manquait onze Anglais.
+Le service de la sûreté fut prévenu, et des dépêches
+furent lancées sur toutes les gares et toutes les frontières
+d'Allemagne. Le corps entier des policiers et
+les sentinelles des frontières étaient sur les dents.</p>
+
+<p>A notre grand regret, de ces onze prisonniers
+évadés, dix furent repris: seul, M. Gibson réussit à
+se tenir au large. Quant à MM. Ellison et Keith, ils
+ne tombèrent entre les mains des Allemands qu'une
+dizaine de jours plus tard, après des marches de nuit
+épuisantes. La température était alors très froide,
+et on imagine les souffrances que durent endurer ces
+prisonniers en route vers les frontières des pays neutres.</p>
+
+<p>Les dix prisonniers capturés furent, les uns après
+les autres, ramenés à la prison. Les règlements devinrent
+beaucoup plus sévères, et il ne pouvait être
+question, pour eux, de retourner à Ruhleben. Toutefois,
+vers le mois d'août 1917, une convention avait
+été conclue entre l'Angleterre et l'Allemagne au sujet
+du traitement à infliger aux prisonniers divers qui
+avaient essayé de s'évader. Une des clauses de cet
+arrangement stipulait que tous les prisonniers coupables
+de tentative d'évasion, et détenus dans les prisons,
+seraient immédiatement renvoyés dans leurs
+camps respectifs. Nous avions à peine lu, dans les
+journaux allemands que nous recevions, soir et matin,
+les diverses clauses de cet arrangement, que déjà la
+plupart des prisonniers entrevirent des possibilités
+nouvelles de conquérir leur liberté. MM. Ellison et
+Keith me prévinrent que ce ne serait pas long, à
+Ruhleben, avant qu'ils n'entreprissent le voyage de
+Hollande.</p>
+
+<p>En effet, dès le mois de septembre, ils s'échappèrent
+le même jour du camp de Ruhleben, mais séparément,
+puis se retrouvèrent dans les rues de Berlin,
+et cette fois,&mdash;troisième évasion,&mdash;parvinrent à
+passer en Hollande.</p>
+
+<p>Une carte postale qui me fut adressée par M.
+Ellison, de Hollande même, me mit au courant, sans
+beaucoup de détails naturellement, du succès de son
+entreprise. Ce fut une réjouissance générale chez
+tous les prisonniers qui avaient été, pendant de si
+longs mois, leurs compagnons de captivité.</p>
+
+<p>C'est à Londres, au mois de juillet dernier (1918),
+que j'eus l'extrême bonheur de rencontrer MM. Ellison
+et Keith, et c'est là également, au cours d'une
+soirée inoubliable passée ensemble, qu'ils me racontèrent
+par le menu les péripéties de cette troisième
+évasion, leur course de Berlin à Brème, de Brème
+jusqu'à la rivière Ems, puis dans les marécages qui
+avoisinent la frontière germano-hollandaise, à quelques
+milles de là, et enfin leur visite, à trois heures
+du matin, chez un paysan hollandais où ils apprirent
+qu'ils étaient réellement et définitivement sortis d'Allemagne.</p>
+
+<p>Rien de plus amusant que d'entendre raconter
+par ces deux ex-prisonniers les scènes de réjouissance
+qui eurent lieu dans la maison du paysan hollandais.
+La brave Hollandaise, femme d'une soixantaine
+d'années, s'était levée, à cette heure extra matinale,
+pour souhaiter la bienvenue aux deux héros de la
+poudre d'escampette. On alluma le poêle, on prépara
+un plantureux réveillon à la fin duquel les deux
+Anglais dansèrent, avec le vieux et la vieille, le cotillon
+de la délivrance.</p>
+
+<p>M. Ellison fait maintenant partie de l'armée anglaise
+et M. Keith est dans l'armée américaine.</p>
+
+<p>M. Keith m'adressait tout récemment de France
+une lettre dans laquelle il me disait que de la façon
+dont allaient les choses (à cette époque), il comptait
+pouvoir, avant peu, pénétrer avec une compagnie
+américaine dans la rue Dirksen et ouvrir les portes
+de cette fameuse prison où lui, tout comme moi, avait
+été détenu des années.</p>
+
+<p>Une autre évasion sensationnelle fut celle d'un
+Français nommé B... Ce Français, soldat à l'armée,
+avait été, avec le peloton dont il faisait partie, cerné
+dès le début de la guerre dans un petit bois près
+de la frontière française, en Belgique. Pour ne pas
+tomber entre les mains des Allemands, lui et quelques-uns
+de ses amis s'étaient réfugiés chez des paysans
+belges, avaient dépouillé l'uniforme et revêtu un
+habit de civil.</p>
+
+<p>M. B... avait tenté de passer en Hollande, par
+le nord. Il fut pris et amené au camp de concentration
+des Français en Allemagne. Après quelques mois, il
+parvenait à s'évader de ce camp, avec l'uniforme d'un
+soldat allemand; il avait même à sa boutonnière le
+ruban de la Croix de fer. Il fut pincé de nouveau, et
+jeté dans une cellule à la prison de Berlin. Il y fut
+tenu au secret pendant des mois, puis il obtint la permission
+de circuler, comme nous, dans les divers corridors.
+Il forma le projet colossal de s'évader par le
+toit, car il occupait une chambre au cinquième.</p>
+
+<p>Les fenêtres des cellules du cinquième sont situées
+immédiatement sous le toit qui surplombe légèrement,
+mais n'offre aucune prise à la main. Le plan
+de notre Français était de scier une des barres de fer
+de la fenêtre, de sortir par l'étroite ouverture ainsi
+pratiquée, et de grimper sur le toit. Cette opération,
+dont je devais être témoin, fut parfaitement exécutée.
+C'était, il faut l'admettre, un tour de force mirobolant
+et une véritable réussite d'acrobatie.</p>
+
+<p>Dès le matin, j'avais été prévenu par le prisonnier
+lui-même qu'il allait tenter son évasion vers onze
+heures du soir. A l'heure dite, je me tenais debout,
+sur ma chaise, ayant la tête au niveau de ma fenêtre.
+Ma cellule se trouvant au même étage que la sienne,
+je pouvais facilement observer tous les mouvements
+qu'il faisait au cours de son évasion.</p>
+
+<p>La barre de fer préalablement sciée, fut d'abord
+écartée de son point d'appui par le bas, ce qui donna
+l'espace nécessaire pour permettre au prisonnier de
+sortir. Au moyen d'une serviette solidement attachée
+aux autres barreaux, il se préservait de toute chute
+éventuelle qui eut été fatale, puisque sa fenêtre était
+à soixante pieds au-dessus de la cour inférieure, entièrement
+pavée.</p>
+
+<p>Il s'était fait un point d'appui au moyen d'une
+petite planchette qu'il avait glissée, au sommet de la
+fenêtre, entre les briques et la barre de fer horizontale,
+à laquelle sont fixées les barres verticales. Cette
+planchette faisait saillie d'environ un pied en avant
+du toit. La manoeuvre entière était d'un chic incroyable,
+et ce ne fut pas long avant que, appuyé
+d'une main sur la planchette, il pût, de l'autre, atteindre
+et saisir une gouttière qui se trouvait sur le toit
+à une faible distance du bord. En un instant, et par
+un magnifique élan, il allait rouler dans l'obscurité
+supérieure.</p>
+
+<p>Mais celui qui est sur le toit n'est pas sorti du
+bois, surtout lorsqu'il s'agit d'un édifice dont les murs
+ont soixante-quinze pieds de hauteur. Notre Français
+s'était muni d'une corde d'une soixantaine de pieds
+de longueur faite de draps de lit et d'autres ficelles
+tirées de droite et de gauche. Il attacha solidement
+l'une des extrémités de cette corde au paratonnerre,
+et se laissa glisser tout du long du mur, puis tomber
+le plus doucement possible quand il fut au bout.</p>
+
+<p>On ne l'a jamais revu: on n'en n'a jamais entendu
+parler. S'il eut été repris quelque part, on n'aurait
+pas manqué de le ramener à la prison. Nous avons
+tous été d'accord, y compris l'officier commandant,
+que cette évasion demeure une des plus renversantes
+qui soient.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre XXIII</h3>
+
+<h3>ESPOIR DÉÇU</h3>
+
+<p>C'était au mois de mai 1916: j'étais depuis un an
+prisonnier à la Stadvogtei. Malgré toutes les démarches
+que j'avais faites moi-même par l'entremise
+de l'ambassade américaine, à Berlin, et malgré celles
+qui avaient été entreprises par le gouvernement anglais
+et le gouvernement canadien, démarches restées
+sans résultats,&mdash;mes nombreuses suppliques étaient
+demeurées sans réponses,&mdash;je m'étais fait à l'idée
+que je serais interné jusqu'à la fin de la guerre.</p>
+
+<p>Un soir, après sept heures, alors que les portes
+de toutes les cellules avaient été refermées sur nous,
+un sous-officier, employé au bureau de la prison, se
+présente chez moi disant qu'il est porteur d'une bonne
+nouvelle:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle nouvelle?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez libéré!...</p>
+
+<p>&mdash;Quand?...</p>
+
+<p>&mdash;Après-demain, samedi. Cette nouvelle a été
+téléphonée, H y a un instant, de la Kommandantur,
+et j'ai reçu instruction de vous en faire part.</p>
+
+<p>Je n'ai pu m'empêcher de saisir la main de ce
+sous-officier pour le remercier de la bonne nouvelle
+qu'il m'apportait. Ma porte n'était pas encore refermée
+que j'étais monté sur une chaise, appelant de
+ma fenêtre ceux de mes compagnons de captivité avec
+lesquels j'étais quotidiennement en relations. Je
+leur annonçai la bonne nouvelle: je reçois de nombreuses
+félicitations, et tous semblent heureux de ce
+qui m'arrive. Le lendemain est grand jour de fête;
+tous les Anglais partagent ma joie; l'on décide de
+faire une réunion plénière à ma cellule, et même d'y
+organiser un déjeuner. C'était en 1916. A cette
+époque, toutes les victuailles étaient rationnées à
+Berlin, et nous étions soumis au régime de la prison,
+c'est-à-dire qu'il nous était absolument défendu de
+faire venir quoi que ce soit du dehors. Préparer un
+déjeuner convenable, dans de telles circonstances,
+n'était pas un problème de mince envergure.</p>
+
+<p>Des invitations, cependant, avaient été lancées:
+tous les Anglais avaient été priés d'assister à un déjeuner
+qui aurait lieu le soir au salon(!) No 669, dans
+l'Hôtel International de la Stadvogtei, pour rencontrer
+M. Béland à l'occasion de son prochain départ
+pour l'Angleterre. Ces cartes d'invitation portaient
+en post-scriptum:&mdash;On est prié d'apporter son
+assiette, son couteau, sa fourchette, sa tasse à thé,
+son verre et son pain; quant au sel, on le trouvera sur
+les lieux.</p>
+
+<p>Ma table avait été placée au centre de la cellule,
+et on l'avait recouverte de petites serviettes en papier.
+On était parvenu à se procurer un peu de viande en
+conserve, entreprise qui, à cette époque, tenait du
+miracle. Va sans dire que le déjeuner fut très gai:
+il y eut des santés de proposées, des discours très à la
+hauteur des circonstances, prononcés en réponse aux
+dites santés, des chansons patriotiques, etc., etc.</p>
+
+<p>L'après-midi de ce jour inoubliable j'avais obtenu
+la permission de sortir en ville pour aller magasiner.
+Pour la première fois, après douze mois d'incarcération,
+il m'était donné de mettre le pied dans la rue.
+C'était vers la fin du mois de mai; la végétation était
+luxuriante et les feuillages verdoyants; les plates-bandes
+regorgeaient de fleurs odoriférantes dans le
+square voisin de la prison. Jamais la nature ne
+m'avait paru si merveilleusement belle! J'étais
+tenté de sourire même aux Allemands,&mdash;et aux
+Allemandes,&mdash;qui se pressaient de tous côtés, dans
+la rue.</p>
+
+<p>Ma promenade avait duré une couple d'heures.
+En rentrant à la prison, j'appris que mon départ, fixé
+au lendemain, avait été retardé parce que, disait-on,
+un certain document n'avait pas encore reçu la signature
+d'un personnage quelconque faisant partie du
+haut commandement. Ce ne pouvait être qu'une
+affaire de formalité, vu que tout était décidé. Force
+me fut donc d'attendre à la semaine suivante, au
+mercredi, jour que l'on avait définitivement fixé. Le
+mardi, j'étais absolument prêt, et mes malles étaient
+bouclés, quand on vint de nouveau me prévenir que
+le fameux document n'était pas là, que je devrais
+attendre encore quelques jours. Naturellement, je
+fus très ennuyé de ce nouveau retard, et je m'exerçais
+de mon mieux à la patience depuis deux semaines qui
+me parurent longues comme deux siècles, quand,
+enfin, un officier de la Kommandantur, le major
+Schachian, me fit appeler au bureau. Il venait m'expliquer
+que la Kommandantur de Berlin avait décidé
+de me remettre en liberté, et de me permettre de retourner
+en Belgique auprès de ma famille, et en particulier
+auprès de ma femme qui, à cette époque, était
+déjà souffrante depuis six mois, mais... une autorité
+supérieure avait désavoué cette décision.</p>
+
+<p>On conçoit ma profonde désillusion. Je m'appliquai
+à faire remarquer à cet officier que j'étais
+détenu, bien que médecin, et cela en contravention
+avec toutes les lois internationales; qu'en plus,
+j'avais à maintes reprises reçu l'assurance, de la part
+des autorités allemandes à Anvers, que je ne serais
+jamais molesté; que j'avais pratiqué ma profession,
+non seulement à l'hôpital, avant la prise d'Anvers,
+mais encore depuis cette date chez la population civile
+de Capellen. L'officier n'en disconvenait pas, mais
+il ajoutait:&mdash;"Vous ayez pratiqué la médecine par
+charité, vous n'avez pas pratiqué régulièrement!"
+Est-il concevable qu'un homme de sa position puisse
+faire une remarque aussi saugrenue!... Je n'en
+revenais pas. Je lui fis l'observation suivante:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai toujours compris que la liberté des médecins,
+en temps de guerre, avait été assurée par les
+ententes et les conventions internationales, parce que
+le rôle des médecins est de soulager les misères physiques
+de l'humanité en temps de guerre, et non parce
+qu'il devait leur être permis de se faire des honoraires.</p>
+
+<p>Voyant qu'il avait mis les pieds dans les plats,
+comme on dit vulgairement, mon officier tenta d'opérer
+une retraite en aussi bon ordre que possible. Il
+était visiblement fort embarrassé: il me quitta sans
+m'en dire plus long, et je remontai à ma cellule, l'âme
+toute remplie de l'amère désillusion. Et une autre
+année toute entière s'écoula avant qu'une amélioration
+quelque peu substantielle ne se produisit dans
+mon état de captivité.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre XXIV</h3>
+
+<h3>UN COLLOQUE</h3>
+
+<p>J'étais donc depuis deux ans dans cette prison de
+la rue Dirksen, ne pouvant apercevoir, au dehors,
+qu'une très petite portion du firmament, et le mur
+d'en face percé d'une cinquantaine de fenêtres armées
+de solides barres de fer. Comme il a été dit au
+chapitre précédent, vers la fin de ma première année
+de captivité, j'avais eu, un jour, la permission de
+sortir de la prison, de marcher dans les rues pendant
+une couple d'heures, et de respirer le libre atmosphère
+de la cité. Ma santé laissait beaucoup à désirer:
+je ne pouvais ni manger ni dormir; au moral, j'étais
+sérieusement déprimé, surtout depuis que j'avais
+perdu tout espoir de recouvrer ma liberté avant la
+fin des hostilités. Un jour, le médecin de la prison,
+M. Bêcher, un très brave homme, vint me rendre
+visite à ma cellule. Nous avions eu, à maintes reprises,
+l'occasion de converser ensemble sur des sujets
+médicaux. Il savait, naturellement, que j'étais appelé
+auprès des malades pendant les vingt-trois heures
+où, chaque jour, il était absent de la prison. Il avait
+même mis à ma disposition sa petite pharmacie.
+Enfin, au point de vue médical, on peut dire qu'entre
+lui et moi les relations diplomatiques n'étaient pas
+rompues.</p>
+
+<p>Il venait donc, cette fois, me rendre visite dans le
+but de s'enquérir de mon état de santé. Il avait sans
+doute remarqué que mon apparence générale n'était
+pas des plus brillantes.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous portez-vous?... me dit-il en
+entrant dans ma cellule.</p>
+
+<p>&mdash;Mal!... répondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, j'en suis fâché! Je remarque, en
+effet, que vous n'avez pas votre apparence ordinaire
+de bonne santé.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne dors ni ne mange. Je suis très
+énervé et je me sens faible et déprimé.</p>
+
+<p>A travers ses lunettes, le vieux praticien teuton
+me regardait attentivement; il me semblait que je
+percevais dans son regard une profonde sympathie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit-il, vous êtes médecin, vous devez
+peut-être savoir de quoi vous souffrez en particulier?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas d'autre chose qu'une privation
+continuelle, depuis deux ans, d'air pur et d'exercice.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... vous ne sortez donc pas quand vous
+le désirez?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Voulez-vous dire que je sors de
+la prison à mon gré?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bien, je ne puis concevoir que vous remplissiez
+depuis des années les fonctions de médecin de
+cette prison sans avoir jamais appris que pas un seul
+prisonnier n'a la permission de sortir dans la rue. Je
+suis ici depuis deux ans, et la seule occasion que j'aie
+eue de sortir se présentait il y a un an, alors que j'eus
+ma permission spéciale d'aller dans les magasins
+acheter quelques effets. A l'exception de cette unique
+sortie qui dura deux heures, j'ai été constamment
+confiné dans ces murs. Vous savez que l'atmosphère
+de ces corridors est plus viciée qu'on ne saurait
+le dire, puisque chaque matin des centaines de prisonniers
+les traversent d'un bout à l'autre, en faisant
+le nettoyage complet de leurs cellules, et cela après
+treize heures de réclusion. Et cette cour, où il nous
+est permis d'aller pendant quelques heures de l'après-midi,
+vous la connaissez aussi bien que moi: quand
+on a fait, soixante-dix pas, on a côtoyé les trois côtés
+du triangle; elle est entourée d'un mur de 75 pieds
+de hauteur; trente-cinq cabinets d'aisance ouvrent
+sur elle leurs fenêtres pour opérer la ventilation; il
+en est de même aussi des cuisines, et en somme, l'air
+qu'on y respire n'est pas même aussi pur que celui
+de nos cellules.</p>
+
+<p>Le vieux médecin écoutait tout cela et paraissait
+fort étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bien, dit-il, je suis surpris. Faites une
+demande aux autorités, réclamez la permission de
+sortir, et j'appuierai votre requête.</p>
+
+<p>Je crus alors que l'occasion était propice pour moi
+de dire à ce vieux médecin ce qu'il fallait penser de
+l'arbitraire des mesures employées contre moi:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prie de m'excuser, Monsieur le docteur,
+mais vous allez me trouver sourd à votre
+suggestion: il m'est impossible de demander une
+faveur au gouvernement allemand.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que toutes les requêtes justes et raisonnables
+que j'ai faites ont été refusées,&mdash;quand on
+s'est donné la peine d'y répondre,&mdash;et Dieu sait
+combien de requêtes et de pétitions j'ai adressées à
+vos autorités depuis deux ans!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous avez demandé, en particulier?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, j'ai protesté contre mon internement,
+prétendant qu'il était contraire aux lois de me
+retenir captif, vu que j'étais médecin. On répondit
+à cela qu'on n'avait aucune preuve documentaire
+établissant que j'étais médecin. C'était au début de
+ma captivité: par l'entremise de l'ambassade américaine,
+je me suis procuré les certificats, diplômes,
+etc., tant du Collège des Médecins et Chirurgiens
+canadien, que de l'université dont je suis gradué,
+établissant que j'étais bien médecin diplômé, et médecin
+pratiquant régulièrement ma profession. Ces
+documents, comme j'en ai été informé au mois d'octobre
+1914, ont été remis aux autorités compétentes,
+ici, à Berlin. J'ai alors réclamé ma liberté; j'ai
+répété et répété mes requêtes sans autre résultat que
+de voir, après deux ou trois mois de démarches, un
+officier de la Kommandantur s'amener à ma cellule
+où il se contentait de recevoir une déposition établissant
+pourquoi j'étais venu en Belgique et ce que j'y
+avais fait, etc., toutes choses que les autorités allemandes
+connaissaient depuis longtemps. On me
+faisait signer une procès-verbal insignifiant, et on
+me quittait presque en se moquant de moi.</p>
+
+<p>Ma femme était malade depuis un certain temps
+déjà. Pendant des mois et des mois, cette maladie
+faisait des progrès constants; les nouvelles que je
+recevais chaque semaine de mes enfants et du médecin
+m'indiquaient suffisamment que la maladie était
+fatale. J'ai supplié qu'on me permît de la visiter:
+on n'a pas daigné répondre à ma demande. Dans les
+deux dernières semaines de sa maladie, je fus prévenu,
+par dépêche, que je devais me hâter de me
+rendre auprès d'elle si je voulais la voir vivante:
+j'ai assiégé la Kommandantur de demandes quotidiennes
+pendant tout ce temps, mais toujours sans
+recevoir de réponse. J'ai offert aux autorités de
+défrayer les dépenses de deux militaires qui m'accompagneraient
+de Berlin à Anvers, d'où je m'engageais
+à revenir dès le lendemain. Cette demande fut
+encore refusée. On retint ma correspondance; et
+pendant une douzaine de jours, je fus sans nouvelles
+de ma famille, en Belgique; après ces douze jours
+d'angoisses indicibles, un officier venait m'apprendre
+que ma femme était morte, et lorsque je le
+pressais d'aller immédiatement auprès de la Kommandantur,
+afin d'obtenir la permission de m'accompagner
+jusqu'à Anvers et Capellen, pour assister
+aux funérailles, il eut pour toute réponse:&mdash;Madame
+est déjà inhumée depuis deux jours!... Vous
+concevez, M. le docteur, qu'après avoir subi un
+traitement aussi inhumain que celui-là, il m'est impossible,
+si je veux garder un certain respect pour
+ma dignité, de faire aucune nouvelle démarche
+tendant à obtenir une faveur du gouvernement
+allemand: on m'a refusé ce qui était juste, je n'ai
+plus rien à demander!</p>
+
+<p>Le vieux médecin était triste et embarrassé;
+c'était comme si je lui avais ouvert les yeux sur un
+côté de cette mentalité allemande qui paraissait lui
+échapper entièrement. Il hésita quelques secondes,
+puis me promit tout de même de faire des démarches
+dans le but de procurer quelque adoucissement au
+régime dont je souffrais.</p>
+
+<p>Deux jours après, des instructions arrivaient à
+la prison. On craignait, naturellement, des représailles
+du côté de l'Angleterre, où l'on savait que ma
+santé était sérieusement menacée par suite de mon
+internement. Ces instructions stipulaient que je
+pourrais sortir, accompagné d'un sous-officier, deux
+fois par semaine, durant l'après-midi, que ma promenade
+se ferait au parc, qu'il ne me serait pas
+permis de parler à qui que ce soit, ni d'entrer où que
+ce soit, de plus, que le sous-officier et moi nous devrions
+nous rendre au parc par chemin de fer et en
+revenir de même.</p>
+
+<p>Je me suis naturellement prévalu de cette permission
+qui m'était donnée d'aller respirer l'air pur,
+deux fois par semaine, pendant quelques heures, et
+cela, je crois, n'a pas peu contribué à me remonter
+tant au physique qu'au moral.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre XXV</h3>
+
+<h3>INCIDENTS ET REMARQUES</h3>
+
+<p>Quelques semaines après mon entrée en prison,
+j'étais invité à me rendre au bureau, qui se trouvait
+au rez-de-chaussée, et là je me trouvai face à face
+avec un personnage qui m'était entièrement inconnu.</p>
+
+<p>--Je suis, me dit le visiteur, M. Wassermann,
+directeur de la Banque allemande. Êtes-vous M.
+Béland?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez donc vous asseoir. J'ai reçu, avant-hier,
+continua-t-il, une lettre d'un de mes amis, un
+compatriote qui demeure à Toronto. Dans cette lettre,
+mon ami me dit qu'il vient justement d'apprendre,
+par les journaux canadiens, que vous étiez interné à
+Berlin, et il me demande de m'intéresser à vous.
+Mon correspondant ajoute qu'il n'a pas été ennuyé
+par le gouvernement canadien. Que puis-je faire
+pour vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez sans doute me faire remettre en
+liberté, ce serait un joli commencement.</p>
+
+<p>&mdash;Cela, je le voudrais bien, et je ferai tout en
+mon pouvoir pour vous être utile, mais je ne sais
+vraiment pas si je réussirai. Puis-je faire quelque
+chose, en outre de cela?</p>
+
+<p>&mdash;Rien que je sache.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous une bonne cellule?...</p>
+
+<p>&mdash;J'habite une cellule avec trois autres détenus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous serait-il agréable d'en avoir une à vous
+seul?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, assurément, car je pourrais y travailler
+beaucoup plus à mon aise.</p>
+
+<p>Après ce court entretien, M. Wassermann prenait
+congé de moi, et quelques jours plus tard on m'offrait
+une cellule située au cinquième, c'est-à-dire à l'étage
+le plus élevé. Là, il y avait une circulation d'air plus
+considérable, et une plus grande proportion du firmament
+était accessible à nos regards. C'est cette cellule
+que j'ai habitée pendant trois ans, le No 669.</p>
+
+<hr>
+
+<p>La prison était chauffée au moyen d'un système
+de radiateurs à l'eau, mais durant l'avant-midi seulement.
+Tout chauffage était abandonné vers les 2
+heures après-midi et, généralement, dans la soirée
+il faisait très froid. Il m'est arrivé assez souvent
+d'être obligé de me mettre au lit dès 7 heures, au
+moment où les portes étaient fermées. En utilisant
+toutes les couvertures disponibles, je parvenais à
+économiser assez de calories pour ne pas souffrir du
+froid.</p>
+
+
+<hr>
+
+<p>Il nous était permis d'écrire deux lettres et quatre
+cartes postales par mois. C'est le règlement, qui, en
+Allemagne, s'applique à tous les prisonniers sans
+distinction.</p>
+
+<p>Toute lettre adressée à l'étranger était détenue
+pendant dix jours, mesure militaire. Toute notre
+correspondance, celle qui partait comme celle qui arrivait,
+était minutieusement censurée. Durant toute
+ma captivité, je n'ai jamais reçu un seul journal
+canadien, bien que plusieurs copies m'aient été adressées.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Des cours de langues,&mdash;vivantes,&mdash;étaient donnés
+par des prisonniers chaque jour à la prison. Là,
+chacun pouvait, suivant son goût, apprendre le français,
+l'anglais ou l'allemand.</p>
+
+<p>Nous n'avions que très rarement un service religieux,
+soit protestant, soit catholique. Durant mes
+trois années de captivité, je ne me rappelle pas avoir
+été invité à me rendre à la chapelle, située dans une
+autre division que celle où j'avais ma cellule, plus de
+deux ou trois fois.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Je surprendrai peut-être un peu mes lecteurs en
+disant que tous les journaux publiés en Allemagne
+étaient admis dans la prison sur un même pied
+d'égalité: qu'ils fussent pangermanistes, libéraux,
+ou même socialistes de tendance. Mais il nous était
+défendu de lire ou de recevoir des journaux français
+ou anglais, bien qu'il nous fût connu, de science certaine,
+que les grands quotidiens de Paris et de Londres
+étaient mis en vente tous les jours dans les dépôts
+de journaux de Berlin.</p>
+
+<p>Cela ne veut pas dire, cependant, que j'aie passé
+trois années sans lire un seul journal anglais ou
+français. Il arrivait quelquefois des prisonniers
+nouveaux qui faisaient leur entrée chez nous avec des
+journaux de Londres ou de Paris dans leurs poches.
+Nous avions en outre d'autres petits moyens de nous
+procurer des journaux des pays alliés.</p>
+
+<hr>
+
+<p>La fête de Noël est célébrée avec beaucoup d'éclat
+à Berlin. La veille de Noël, il y avait, à la prison,
+une petite fête durant la soirée. A cette occasion,
+on faisait un arbre de Noël,&mdash;l'arbre de Noël semble
+bien être une trouvaille <i>made in Germany</i> dont la
+mode s'est répandue un peu partout, dans le monde
+anglo-saxon du moins,&mdash;et deux ou trois officiers de
+la Kommandantur, accompagnés de quelques dames,
+se rendaient à la prison pour faire une distribution
+de vivres aux plus nécessiteux.</p>
+
+<p>En 1915, on avait fait une assez bonne distribution
+de provisions; je veux dire qu'il y en avait assez
+pour nous permettre de faire un repas. En 1916,
+on ne pouvait distribuer de vivres, mais on fit cadeau,
+à chaque prisonnier, soit d'un sous-vêtement, soit
+d'une paire de chaussettes. En 1917, il y eut bien un
+arbre de Noël, mais très sec, car on ne distribua rien.
+La situation économique, à l'intérieur de l'Allemagne,
+et à Berlin en particulier, était telle qu'il était
+impossible de faire une distribution quelconque.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Au cours d'une promenade que je faisais au Tiergarten,
+durant l'année dernière (1917), il me fut
+donné de voir passer, dans une rue qui longe ce parc,
+l'idole du peuple allemand à cette époque, le grand
+général Hindenburg. Il était en automobile, avec un
+autre officier, et comme j'étais, avec le sous-officier
+m'accompagnant, sur le bord même de la chaussée,
+du côté du parc, la figure du célèbre général m'est
+apparue en pleine lumière. Ce jour-là, en rentrant
+à la prison mon sous-officier annonça, à coup de
+trompe, qu'il avait vu, de ses yeux vu: Hindenburg!
+Les autres sous-officiers le regardaient en ayant l'air
+de dire:&mdash;"Vous vous vantez!" Je dus intervenir
+pour confirmer son assertion, et je suis sûr qu'à ce
+moment, moi, simple prisonnier et sujet anglais, je
+fus considéré comme un des hommes les plus chanceux
+qui soient, tant ce chef du grand État-Major
+était entouré de respect, d'admiration et de vénération.
+Bismarck lui-même, de son vivant, n'a jamais
+vu son front nimbé d'une pareille auréole.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le peuple allemand n'est pas démonstratif: il
+est plutôt taciturne et songeur. Un jour, comme
+nous étions sur le quai de la gare, attendant le train
+pour nous rendre au parc, les journaux du midi
+venaient d'être mis en vente, et tous ces gens les
+lisaient posément, religieusement, mais sans faire le
+moindre mouvement indiquant l'impression ressentie
+au cours de cette lecture. C'était à l'époque de la
+grande offensive austro-allemande contre l'Italie, en
+novembre 1917, si j'ai bonne mémoire. Une nouvelle
+sensationnelle venait d'être publiée: des titres flamboyants
+annonçaient une grande avance allemande
+et la prise d'une quarantaine de mille prisonniers.
+Après avoir pris connaissance de cette dépêche, je me
+mis à observer les gens qui lisaient dans mon voisinage.
+Je continuai mon observation au cours du trajet,
+dans le compartiment que nous occupions, et je
+n'ai jamais remarqué le moindre sourire de satisfaction
+se dessiner sur la figure de ces Allemands.
+Personne ne semblait devoir en causer avec ses
+compagnons de route. Cela semblait la chose la plus
+naturelle, ou la plus insignifiante du monde.</p>
+
+<p>Le peuple allemand commençait-il à réaliser que
+toutes ces victoires remportées par leurs armées depuis
+trois années ne laissaient entrevoir aucune solution
+heureuse, ou bien le sentiment de l'enthousiasme
+s'était-il émoussé chez lui après trois années de luttes,
+de privations et de sacrifices?... Ou bien encore,
+entre la bureaucratie gouvernementale, intensément
+militarisée, et la masse du peuple n'y avait-il plus
+aucune entente, ni aucun lien de sympathie? Je laisse
+au lecteur la solution de ce problème.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je ne me rappelle plus maintenant le nom de cet
+Américain qui, le premier de sa nationalité, fut interné
+à la Stadvogtei. C'était un homme maladif.
+Il nous arriva vers le temps où l'ambassadeur M.
+Gérard était absent. Cela se passait, je crois, au mois
+d'octobre ou de novembre 1916. Cet Américain prétendait
+qu'il n'eût jamais été interné si M. Gérard
+n'avait pas quitté Berlin. Il nous a souvent exprimé
+des craintes au sujet de la sécurité de M. Gérard. Il
+était sous l'impression que l'Allemagne désirait sa
+perte, et qu'en retournant en Amérique, M. Gérard
+courait grand risque d'aller au fond de la mer. Il
+prétendait qu'on le détestait souverainement à Berlin,
+et qu'on le considérait comme un ennemi des
+intérêts allemands.</p>
+
+<p>Il ne me semble pas hors de propos de mentionner
+ici qu'une petite polémique eut lieu, dans les journaux
+allemands, au sujet de Madame Gérard. Certaines
+feuilles l'avaient accusée d'avoir ignoré les
+bienséances jusqu'au point d'attacher la croix de fer
+au cou de son chien et de s'être promenée, avec son
+chien ainsi affublé, dans les rues de Berlin. L'affaire
+fit tellement de bruit, qu'un journal semi-officiel, la
+Gazette de l'Allemagne du Nord, publia un éditorial
+à ce sujet. On y disait que les remarques qui avaient
+circulé à propos de Madame Gérard étaient fausses
+de toute façon sous tous rapports, et que M. et Mme
+Gérard, en toutes occasions, avaient été d'une correction
+irréprochable...</p>
+
+<hr>
+
+<p>Il se passait rarement un jour sans que l'un des
+sous-officier de service, à la prison, ne vint près des
+Anglais internés pour leur faire la question suivante:</p>
+
+<p>&mdash;Quand aurons-nous la paix?... A cette question,
+nous répondions invariablement que nous ne le
+savions pas. C'était là un moyen, pour le sous-officier,
+d'entrer en matière puis de prolonger une
+conversation au cours de laquelle il trouvait le tour
+de dire que l'Allemagne voulait la paix, mais que
+l'obstacle était l'Angleterre.</p>
+
+<p>Plusieurs d'entre nous, et en particulier un Belge
+du nom de Dumont,&mdash;qui n'avait pas la langue dans
+sa poche,&mdash;rétorquaient alors:&mdash;Mais pourquoi
+avez-vous donc commencé?... Un jour, le sous-officier
+protestait, disant que l'Allemagne n'avait ni
+voulu ni commencé la guerre. Alors Dumont, anti-boche
+enragé, et violent dans la manière de s'exprimer,
+se mit à crier:&mdash;Vous avez raison, vous avez
+mille fois raison, ce n'est pas l'Allemagne qui a commencé,
+c'est la Belgique!!! Éclat de rire général!
+Le sous-officier, confus et confondu, tourne les talons
+et quitte la cellule.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre XXVI</h3>
+
+<h3>QUESTION D'ÉCHANGE</h3>
+
+<p>Le 19 avril 1918 restera pour moi une date
+mémorable. Je venais d'être prié de me rendre à la
+Kommandantur: un sous-officier, qui avait reçu
+l'ordre de m'y accompagner, m'attendait au rez-de-chaussée.
+De quoi pouvait-il s'agir?... On avait
+eu maintes fois l'exemple de prisonniers appelés à la
+Kommandantur, qui n'étaient jamais revenus chez
+nous mais avaient été transférés dans une autre prison.
+Je pouvais être un peu inquiet, mais il n'y avait
+pas à hésiter, surtout quand il s'agissait d'un ordre
+donné par l'autorité militaire.</p>
+
+<p>En sortant de la prison, j'entamai avec le sous-officier
+une conversation un peu vague.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, me dit-il, savez-vous pourquoi vous êtes
+appelé à la Kommandantur?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, lui répondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais être libéré!...</p>
+
+
+<p>&mdash;Eh! bien, c'est cela, mais je vous prie de n'en
+pas desserrer les dents, car je serais fortement réprimandé,
+et même puni pour vous avoir communiqué
+cette nouvelle moi-même.</p>
+
+<p>C'était la première fois que je me rendais à la
+Kommandantur. Je fus introduit dans une certaine
+pièce, où je me trouvai en présence d'un officier, le
+capitaine Wolff, le même qui venait à la prison, de
+temps à autre, recevoir les dépositions des prisonniers.
+En tout ce qui regardait l'administration de
+la prison, c'est-lui qui semblait faire le chaud et le
+froid. Cet homme a laissé un souvenir peu enviable
+chez tous les Anglais qui ont été mes compagnons de
+captivité. Quant à moi, je lui pardonnerai difficilement
+d'avoir ignoré et laissé sans réponse des douzaines
+et des douzaines de suppliques que je lui ai
+adressées pendant trois années.</p>
+
+<p>Il était là, me regardant et ne disant mot.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Monsieur, lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour!... Je vous ai fait venir pour vous
+apprendre que vous serez bientôt libéré.</p>
+
+<p>&mdash;Quand?...</p>
+
+<p>&mdash;La semaine prochaine.</p>
+
+<p>&mdash;Quel jour?...</p>
+
+<p>&mdash;Jeudi.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, est-ce que c'est bien certain?...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande si, cette fois, ma libération
+est bien certaine?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me demandez-vous cela?... Puisque
+je vous le dis. Puisque c'est décidé!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bien, je me rappelle qu'il y a deux ans
+vous m'avez communiqué, à la prison, une nouvelle
+semblable à celle-ci, et cependant je suis demeuré
+pendant deux ans encore votre pensionnaire.</p>
+
+<p>Il promena vaguement son regard du côté du plafond,
+sembla chercher dans son passé s'il n'avait pas
+quelque chose à se reprocher, puis, avec un léger
+sourire, il admit que c'était vrai, mais qu'en vérité,
+cette fois-ci, il était question d'un échange entre moi
+et un prisonnier allemand, en Angleterre.</p>
+
+<p>Les conditions avaient été arrêtées, et l'échange
+devait se faire incessamment. Je n'avais rien à
+ajouter si ce n'est de lui témoigner la satisfaction
+que j'éprouvais de sortir enfin de l'Allemagne. A
+une question que je lui posai il me répondit que ma
+qualité de député au parlement et de conseiller privé
+était cause de ma longue détention.</p>
+
+<p>Il ajouta que tous les documents, papiers, catalogues,
+livres, correspondances, etc., etc., imprimés ou
+manuscrits, qui pourraient m'être utiles et que je
+désirais apporter avec moi devraient être soumis à
+la censure à Berlin.</p>
+
+<p>De retour à la prison, je me mis donc à faire un
+triage de mes paperasses, livres et lettres reçues pendant
+ma captivité. J'en fis un paquet assez volumineux
+que j'envoyai au censeur. Tout cela fut
+minutieusement censuré, placé sous enveloppes soigneusement
+scellées et paraphées, et me fut renvoyé
+à la prison.</p>
+
+<p>Cela se passait un samedi; le lundi suivant, le
+premier lieutenant Block, qui commandait à la prison,
+arrivait à ma cellule en toute hâte, me disant:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une bonne nouvelle pour vous. Le gouvernement
+allemand vous fait offrir, par mon entremise,
+de passer en Hollande par la Belgique, afin de
+vous donner le plaisir et l'avantage de rendre visite
+à vos enfants qui demeurent près d'Anvers. On
+attend de vous une réponse immédiate à ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Ma réponse, lui dis-je, sera courte: j'accepte
+avec remerciements.</p>
+
+<p>Il y avait alors trois ans que j'avais quitté Capellen
+et je n'avais jamais reçu la visite de ma fille
+et des enfants de ma femme qui y étaient demeurés.</p>
+
+<p>&mdash;Cela prendra bien encore quelques jours, dit
+l'officier, vu qu'il faut prévenir les différents postes
+militaires, en Belgique, par où vous devez passer.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas d'objection à attendre une, deux
+ou même trois semaines pour avoir ce précieux privilège
+de revoir mes enfants avant de passer en
+Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais communiquer votre réponse au Ministère
+des Affaires Étrangères.</p>
+
+<p>Trois jours plus tard, ce même officier m'apprenait
+qu'il avait été choisi pour m'accompagner à
+Bruxelles et jusqu'à la frontière de Hollande. Il
+semblait particulièrement heureux d'avoir été choisi,
+et quant à moi, je n'avais rien à dire. J'avais eu des
+relations fréquentes avec cet officier depuis plus de
+deux ans, et il m'était plus agréable, évidemment, de
+voyager avec quelqu'un qui m'était ainsi familier,
+et qui en somme avait uni ses efforts aux miens lorsque
+j'avais tenté de me rendre au chevet de ma femme
+mourante.</p>
+
+<p>J'attendis pendant une longue semaine, suivie
+d'une autre longue semaine, lorsque le même officier
+se présenta de nouveau, mais avec une figure sombre
+me laissant assez prévoir qu'une nouvelle tuile allait
+m'être lancée sur la tête...</p>
+
+<p>&mdash;Une mauvaise nouvelle, lui dis-je?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une mauvaise nouvelle, vraiment.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce dont il s'agit: on refuse maintenant
+de me laisser passer par la Belgique...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit.</p>
+
+<p>Alors, je ne pus réprimer un léger mouvement
+d'impatience et de contrariété:</p>
+
+<p>&mdash;Comment pareille chose peut-elle arriver?...
+Ne m'avez-vous pas dit que le gouvernement allemand
+avait décidé de me laisser passer en territoire
+occupé pour voir mes enfants?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, quel est donc ce pouvoir supérieur qui
+est en position de désavouer une décision prise par
+le gouvernement?</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'autorité militaire!!!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bien, lui dis-je, et un peu sèchement,
+quand partirons-nous pour la Hollande?...</p>
+
+<p>&mdash;Aussitôt que vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, nous partirons ce soir, ou nous partirons
+demain; enfin, le plus tôt possible.</p>
+
+<p>Le départ fut enfin définitivement fixé au vendredi
+soir, le 9 mai.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre XXVII</h3>
+
+<h3>VERS LA LIBERTÉ</h3>
+
+<p>On ne voit pas arriver sans une profonde émotion
+le moment de quitter une prison où l'on a été reclus
+pendant trois années, on l'on s'est fait, et où l'on
+possède encore des amis sincères et dévoués. Un
+grand nombre de ceux qui avaient été mes compagnons
+de captivité, pendant ces trois années, avaient
+déjà quitté la prison, mais il restait encore une
+dizaine de prisonniers de nationalité anglaise parmi
+lesquels je comptais, en particulier, trois ou quatre
+amis qui m'étaient bien chers.</p>
+
+<p>Le jour du départ, vendredi, j'avais obtenu du
+sergent-major la permission de recevoir dans ma
+cellule, de 7 heures à 8 heures du soir, tous les prisonniers
+anglais&mdash;on se rappelle que les portes de
+toutes les cellules étaient fermées dès 7 heures. Mes
+amis se réunirent donc à ma cellule et nous causâmes,
+pendant cette dernière heure, des événements de la
+guerre et de la longueur probable de la détention de
+chacun. Malgré toute la joie que j'éprouvais à sortir
+de cet enfer, j'avais le regret d'y laisser plusieurs de
+ceux avec qui j'avais partagé les ennuis et les privations
+de la captivité, aux mains de leurs geôliers,
+privés de liberté, privés de l'atmosphère bienfaisante
+de la patrie absente.</p>
+
+<p>Le train devait partir à 9 heures, et le départ de
+la prison même était fixé à 8 heures. A ce moment
+donc, je me séparai de ces braves garçons, à la porte
+même de la prison. Nous étions tous sous le coup
+d'une profonde émotion.</p>
+
+<p>Le train pour la Hollande partait de la gare dite
+de Silésie. De la prison à cette gare, j'étais accompagné
+par trois militaires allemands: l'ordonnance,
+un sous-officier et l'officier qui devait m'accompagner
+jusqu'à la frontière.</p>
+
+<p>Arrivé à la gare, l'officier me fit part de son
+intention de réclamer des autorités la jouissance
+exclusive, par nous, de tout un compartiment. Nous
+devions passer toute la nuit dans ce train. L'officier
+eut une entrevue avec le chef de gare, et lorsque le
+train stoppa, un Monsieur en uniforme bleu,&mdash;ce
+devait être ce chef de gare,&mdash;était à nos côtés et
+s'empressait de mettre à notre disposition un compartiment
+complet.</p>
+
+<p>L'officier avait dû invoquer, pour obtenir ce privilège,
+une raison d'Etat: le transport d'un prisonnier
+de nationalité anglaise en territoire allemand pouvait
+motiver cette mesure de précaution extraordinaire;
+les conversations que ce prisonnier anglais entendrait
+sur le train seraient peut-être compromettantes,
+et de nature à nuire aux intérêts allemands
+si elles étaient rapportées en Angleterre?... Quoi
+qu'il en soit des raisons données par mon officier, le
+compartiment entier fut mis à notre disposition.
+Mais afin d'empêcher qu'il ne fut assiégé par les
+autres passagers, on avait pris la précaution de placer,
+contre la vitre de la porte ouvrant sur le couloir,
+un avis conçu en ces termes: <i>Transport d'un prisonnier
+anglais</i>, et sur une autre ligne, ce seul mot:
+<i>Gefärlich! dangereux!</i> J'ai lu moi-même ce qui
+était ainsi affiché à mon sujet, et je n'ai pu m'empêcher
+d'en sourire.</p>
+
+<p>Un train qui quitte la gare de Silésie, en destination
+de la Hollande, doit traverser la ville de Berlin
+et passer en face de la fameuse prison, la Stadvogtei.
+J'avais été mis au courant de ce fait, et lorsque le
+train, filant déjà à une assez bonne vitesse, passa en
+face de la prison, j'étais à ma fenêtre pour laisser
+tomber un dernier regard sur ces murs gris sombre
+qui m'avaient séparé, pendant 3 ans, du monde extérieur.
+Quelle ne fut pas ma surprise d'apercevoir,
+au cinquième étage, dans une fenêtre que le nouveau
+sergent-major,&mdash;entre parenthèse, un homme convenable,&mdash;avait
+permis d'ouvrir, mes compagnons
+de captivité agitant leurs mouchoirs en signe d'adieu.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvres malheureux, pensais-je!...</p>
+
+<p>Le lendemain matin, à 8 heures, nous arrivions à
+Essen, la ville fameuse où se trouvent les usines
+Krupp. Nous devions changer de train, à cet endroit,
+et il nous fallut marcher pendant quinze ou vingt
+minutes sur le quai de la gare de cette immense ville.
+Puis nous prenions le train qui devait nous conduire
+à la frontière dans le voisinage de laquelle nous arrivions
+vers midi.</p>
+
+<p>Par suite d'une erreur commise par l'ordonnance
+dans leur enregistrement, mes bagages furent expédiés
+à une station frontière beaucoup plus au nord
+que celle où nous nous rendions. On fit jouer le télégraphe,
+et l'officier commandant le poste nous encouragea
+à prendre patience, nous donnant l'assurance
+que ces bagages seraient de retour le lendemain. Il
+fallut donc nous résigner à passer la nuit dans ce
+village.</p>
+
+<p>Ce fut un problème très sérieux que celui de me
+procurer, le midi et le soir, dans ce petit village allemand
+de Goch, un repas à peu près convenable, sans
+être muni de la carte d'alimentation réglementaire.
+Mais quand on respire l'air à pleins poumons, quand
+on jouit d'une liberté relative, et que l'heure de la
+délivrance approche, il est assez facile d'imposer
+silence à son estomac. Le lendemain, vers midi, mes
+malles étant arrivées, nous pouvions faire le court
+trajet supplémentaire de deux ou trois milles pour
+atteindre la petite station-frontière où je devais subir
+une certaine inspection.</p>
+
+<p>Ce jour-là, le dimanche 11 mai, j'étais le seul
+passager à destination de la Hollande. Un
+train minuscule, composé d'une locomotive et d'un
+seul wagon, faisait la navette entre le village frontière
+d'Allemagne et le village frontière de Hollande.</p>
+
+<p>Toutes mes malles, valises, colis, etc., etc., étaient
+prêts pour l'inspection, régulièrement alignés dans
+la petite gare de fortune construite à cet endroit.</p>
+
+<p>On avait été averti, ou on avait deviné, que j'étais
+un prisonnier de nationalité anglaise&mdash;oiseau rare
+en ces parages,&mdash;car tous les inspecteurs des deux
+sexes s'étaient donné rendez-vous autour de mes
+bagages, et de ma personne. Il y avait des dames:
+d'ordinaire, on utilise leurs services discrets pour
+faire les perquisitions chez les passagers du sexe.
+Elles semblaient n'être venues là, avec les autres, que
+par simple curiosité, pour orner la scène et égayer
+l'entrevue.</p>
+
+<p>L'inspection est minutieuse, et je dois le dire,
+n'est pas faite intelligemment. Le sous-officier qui
+était chargé spécialement de faire l'inspection de mes
+bagages s'est révélé souverainement stupide. Dans
+l'une de mes valises il remarqua un petit calepin
+couvert en cuir, et portant en petites lettres dorées,
+repoussées dans le cuir, le mot: Tagebuch, qui veut
+dire simplement: Journal. Il le mit de côté, apparemment
+pour le confisquer. Je protestai contre ce
+procédé, et je lui demandai pourquoi il voulait retenir
+ce petit cahier qui ne contenait, en somme, rien
+d'écrit. Le sous-officier me répondit:&mdash;"C'est imprimé,
+et nous avons ordre de retenir tout ce qui est
+écrit ou imprimé."</p>
+
+<p>Quelle stupidité pensais-je en moi-même! Je lui
+fis remarquer qu'il n'y avait rien d'écrit, et que le
+seul imprimé était le titre gravé sur la couverture.
+Mais cela ne parvint pas à convaincre ce sous-officier
+obtus qu'il n'y avait aucun danger pour son empire
+à laisser passer ce mot allemand écrit en lettres
+dorées.</p>
+
+<p>L'officier Block qui m'accompagnait, et me connaissait
+très bien, était manifestement ennuyé. Alors
+je hasardai cette remarque:</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette énormément ce procédé, car de
+la façon dont vous y allez, toutes mes chemises, tous
+mes faux-cols, toutes mes manchettes seront retenus.</p>
+
+<p>Il me regarda et ne parut pas comprendre.</p>
+
+<p>Non, dit-il, non... pourquoi confisquerai-je
+ces articles?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, parce que des mots y sont imprimés: et
+ce qui plus est, ces mots imprimés sont des noms de
+firmes anglaises ou américaines!</p>
+
+<p>Mon inspecteur, vexé, embarrassé, rougit jusqu'aux
+oreilles, prit le calepin, le passa à l'officier
+Block, sans dire un mot, mais le geste qu'il fit nous
+indiqua assez qu'il voulait se libérer de toute responsabilité,
+mais que si l'officier, lui, voulait courir le
+danger de me remettre le calepin portant un mot
+imprimé, il était libre de le faire. L'officier n'hésita
+pas un moment: il me remit le petit cahier, que j'eus
+la satisfaction d'apporter avec moi.</p>
+
+<p>Un bon nombre de photographies qui m'avaient
+été adressées, soit de Belgique, soit du Canada, furent
+retenues, et cependant elles avaient déjà subi la censure
+ordinaire à Berlin. Un petit nombre d'autres
+échappèrent à la griffe des perquisiteurs: ce sont
+celles qu'on trouvera reproduites dans cet ouvrage.</p>
+
+<p>Quant aux autres documents, manuscrits ou imprimés
+que je parvins à sortir d'Allemagne, j'avais
+dû, au préalable, c'est-à-dire avant même de quitter
+Berlin, les soumettre à une censure rigoureuse. Ces
+documents avaient été placés sous enveloppe scellée
+et visée par le censeur en chef. Ces deux colis de
+documents, je fus assez heureux de les passer sans
+examen additionnel.</p>
+
+<p>Enfin, le moment était venu de continuer ma
+route. La frontière hollandaise était là, à quelques
+mètres de nous. On replace tous mes bagages dans
+mon compartiment, l'officier Block me reconduit
+jusqu'à la porte du wagon, nous échangeons quelques
+paroles, une poignée de mains, et nous nous séparons...
+probablement pour toujours.</p>
+
+<p>Je vais ouvrir ici une parenthèse pour rendre à
+cet officier,&mdash;ober-lieutenant Block,&mdash;le témoignage
+qu'à l'occasion du deuil que j'eus à subir, il a fait tout
+en son pouvoir pour obtenir des autorités les permissions
+tant désirées. Nos efforts, comme on le sait,
+sont demeurées sans succès, mais ce n'est assurément
+pas de sa faute.</p>
+
+<p>M. Wallace Ellison, qui a publié ses mémoires
+dans le Blackwood Magazine, de Londres, rend le
+même témoignage à l'officier Block. Ses relations
+quotidiennes, pendant deux années, avec les prisonniers
+de nationalité anglaise lui avaient permis de se
+former une opinion différente de celle qu'il avait eue
+de nous jusque là.</p>
+
+<p>Le train se mit en mouvement, et à une heure et
+sept minutes après-midi nous étions en Hollande, à
+la gare-frontière où, de la fenêtre de mon compartiment,
+je pouvais apercevoir, à l'intérieur de la gare,
+les petits douaniers de la reine Wilhelmine!</p>
+
+<p>J'étais libre!!!... Quel sentiment que celui de
+la liberté après une captivité de trois années!... Il
+semble que chaque feuille, chaque plante, chaque
+maison nous sourit!!!... A cinq heures de l'après-midi,
+j'étais à Rotterdam.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre XXVIII</h3>
+
+<h3>EN PENSANT A L'ALLEMAGNE</h3>
+
+<p>Durant mon séjour de sept semaines dans ce
+charmant et plantureux petit pays qui s'appelle la
+Hollande, au cours de promenades nombreuses que
+j'ai faites à travers la campagne, et dans les bois et
+les parcs, combien de fois ma pensée ne s'est-elle pas
+d'elle-même reportée vers cette prison où je venais de
+passer trois longues années. Comme en un songe
+fugace, je voyais sans cesse se présenter à mon esprit
+des bribes de conversations depuis longtemps oubliées,
+des incidents et des petits faits négligeables
+que je croyais pour toujours ensevelis dans les recoins
+les plus sombres de ma mémoire.</p>
+
+<p>J'ai parlé un peu plus haut de l'officier Block,
+dont j'ai hautement prisé les procédés courtois à mon
+égard, en certaines occasions. Il ne faudrait pas
+s'imaginer, toutefois, que chez lui le Prussien était
+complètement éteint, c'est-à-dire l'officier prussien,
+un des membres de cette caste militaire, autocratique
+et intransigeante.</p>
+
+<p>En 1917, on se le rappelle, le kaiser avant lancé
+une proclamation annonçant la réforme des institutions
+parlementaires de la Prusse, et en particulier
+l'uniformité de la franchise électorale pour tous les
+citoyens. La crainte du peuple est le commencement
+de la sagesse.</p>
+
+<p>En Prusse, les représentants du peuple sont élus
+par trois classes d'électeurs, et lors des dernières élections,
+bien que les démocrates socialistes eussent
+enregistré un nombre de votes suffisant pour leur
+donner une représentation d'environ un tiers de la
+diète prussienne, ils ne comptaient que quelques rares
+députés.</p>
+
+<p>Le gouvernement de Prusse, pour donner suite à
+l'édit impérial, avait présenté un projet de loi accordant
+la franchise électorale aux classes populaires
+qui en avaient toujours été privées. La majorité du
+parlement prussien refusa d'adopter cette mesure.
+Il y eut à ce sujet, une polémique violente dans la
+presse allemande.</p>
+
+<p>Il y a, en Allemagne, plusieurs journaux à grande
+circulation que l'on pourrait appeler libéraux, c'est-à-dire
+favorisant l'établissement d'un gouvernement
+réellement responsable, non seulement pour l'empire
+d'Allemagne, mais également pour la Prusse, et qui
+luttent chaque jour contre les tendances pangermanistes
+de cette bureaucratie militarisée qui contrôla
+tout en Allemagne jusqu'au jour de la débâcle. Je
+pourrais citer en particulier le <i>Frankfurter Zeitung,
+le Berliner Tageblatt, et le Vossiche Zeitung</i>, pour
+ne pas mentionner les journaux socialistes comme le
+<i>Volkszeitung</i> et le <i>Vorwearts</i>.</p>
+
+<p>Nous recevions, à la prison, tous les journaux
+allemands. J'étais abonné au <i>Berliner Tageblatt</i> et
+ce journal était toujours sur ma table. J'avais beaucoup
+d'admiration pour un publiciste dont le nom est
+bien connu en Allemagne et en France, M. Théodore
+Wolff. Il avait tant de fois, au cours de ses fins
+articles, dit son fait à l'autocratie allemande, qu'il
+était devenu parmi nous, prisonniers, extrêmement
+populaire. C'était au point que nous nous attendions,
+un jour ou l'autre, le voir arriver parmi nous. Nous
+lui eussions fait une réception!...</p>
+
+<p>L'officier Block, lorsqu'il faisait sa visite, ne
+manquait jamais de remarquer le Tageblatt toujours
+sur ma table; cela servait de prétexte, entre lui et moi,
+à un échange de vues et d'opinions sur la situation
+politique en général et particulièrement sur les projets
+de réforme électorale en Prusse, très commentés
+à cette époque.</p>
+
+<p>Comme il a été dit plus haut, la diète de Prusse
+venait de refuser d'adopter ce projet de réforme.
+L'officier fit irruption, ce jour-là, dans ma cellule,
+la figure toute illuminée. Il se gaudissait: il n'avait
+pas de phrases assez ronflantes pour exprimer
+sa satisfaction au sujet de ce qui venait d'arriver.
+La Prusse allait conserver son ancien système, disait-il,
+le système autocratique qui lui avait valu la prospérité
+et la grandeur.</p>
+
+<p>Nous, sujets anglais habitant la libre Amérique,
+dont les ancêtres ont lutté plus d'un demi-siècle
+contre les coteries administratives de toute espèce,
+qui nous efforçons aujourd'hui de pratiquer le système
+représentatif anglais sous sa forme la plus
+largement démocratique, il nous est difficile de concevoir
+l'abdication volontaire de toute participation
+dans l'administration des affaires publiques, par un
+citoyen de l'importance de l'officier Block.</p>
+
+<p>Voici un professeur, homme de 35 à 40 ans, qui
+nous confessait n'avoir jamais enregistré un vote,&mdash;il
+s'en glorifiait même,&mdash;et lorsque je lui exprimais
+ma profonde surprise, et que je lui demandais quels
+pouvaient être les motifs de son abstention, il me
+faisait, naïvement mais sincèrement, cette réponse
+renversante:&mdash;N'avons-nous pas notre kaiser, qui
+est en même temps roi de Prusse, pour gouverner
+efficacement le pays?</p>
+
+<p>Un autre trait qui peint bien l'état d'âme d'un
+officier prussien. C'était à l'époque où la mort de
+Lord Kitchener, noyé dans la mer d'Écosse, couvrit
+d'un voile de deuil toute l'Angleterre. Cette nouvelle,
+comme toutes les mauvaises nouvelles, me fut
+apportée par notre officier avec beaucoup d'empressement.
+On s'étonnera assurément, comme nous
+nous sommes tous étonnés à la prison, de ce manque
+de tact.</p>
+
+<p>&mdash;Kitchener, dit-il, est noyé!!!...</p>
+
+<p>Cette nouvelle foudroyante m'arracha une expression
+de regret:</p>
+
+<p>&mdash;C'est regrettable, dis-je...</p>
+
+<p>L'officier se redresse, un éclair traverse son
+regard, et il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Nicht fur uns. (Pas pour nous.) Nicht
+fur uns.</p>
+
+<p>&mdash;Je désirerais seulement vous faire remarquer
+qu'il est déplorable qu'un militaire de la valeur de
+Lord Kitchener, au lieu de trouver une mort glorieuse
+sur le champ de bataille, ait péri de cette manière.</p>
+
+<p>&mdash;Nicht fur uns! Nicht fur uns!! répétait
+le Prussien.</p>
+
+<p>Des mois et des mois s'écoulèrent. L'officier
+avait évidemment oublié ce colloque qui avait eu lieu
+entre nous au sujet de la mort de Lord Kitchener.
+Or il arriva à ma cellule un bon matin avec une figure
+où la tristesse était empreinte:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous la lugubre nouvelle?... Richthofen
+est tombé!</p>
+
+<p>Richthofen, on s'en rappelle, était le fameux
+aviateur qui en était arrivé,&mdash;au compte de l'Allemagne
+du moins,&mdash;à sa 75ième victoire aérienne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Richthofen est tombé! N'est-ce pas
+regrettable?</p>
+
+<p>Je n'hésitai pas un instant, et je lui rétorquai:</p>
+
+<p>&mdash;Nicht fur uns!</p>
+
+<p>&mdash;Comment pouvez-vous dire cela!... Un tel
+héros qui disparaît!... N'est-ce pas déplorable?...</p>
+
+<p>&mdash;Nicht fur uns... fut encore ma réponse.</p>
+
+<p>Je ne savais trop quelle impression produirait
+chez mon interlocuteur cette franchise avec laquelle
+j'exprimais mon opinion.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi parlez-vous ainsi?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, je n'ai fait que marcher sur vos traces.
+Lorsque j'exprimai, un jour, mes regrets au sujet de
+la mort peu glorieuse de Lord Kitchener, qui eût
+certes mérité beaucoup mieux, vous m'avez répondu
+en vous servant de ces mêmes mots: "Nicht fur uns!"
+Aujourd'hui Richthofen est tombé, mais il est tombé
+dans l'arène où son génie lui avait fait un nom immortel.
+Il est sans doute regrettable pour l'Allemagne,
+je le conçois, qu'elle soit désormais privée de ses
+précieux services, mais vous ne pouvez pas vous
+attendre que les sujets des pays en guerre avec elle
+expriment leurs regrets au sujet de sa disparition.</p>
+
+<p>J'ignore dans quelle mesure mon officier apprécia
+la correction de mon attitude et la justesse de mes
+remarques, mais à l'instant même il me quitta... à
+la prussienne.</p>
+
+<hr>
+
+<p>J'eus, un jour, une discussion assez vive avec le
+capitaine Wolff, de la Kommandantur de Berlin.
+Cet officier était conseiller judiciaire de guerre, et
+occupait, à la Kommandantur, une position très haute
+et de beaucoup de responsabilité. Il était investi de
+pouvoirs considérables, et personne ne le sait mieux
+que ceux qui, contre leur gré, et malgré leurs protestations,
+furent détenus pendant des mois et des
+années à la prison de la rue Dirksen.</p>
+
+<p>Il visitait la prison ce jour-là, et il avait daigné
+m'entendre. C'est une façon de dire qu'il condescendait
+à répondre personnellement aux innombrables
+requêtes que j'avais adressées aux autorités
+depuis quelques mois. Périodiquement, j'entreprenais
+contre ces autorités ce que l'on pourrait appeler
+une offensive de liberté. Cette fois, je soumettais au
+capitaine Wolff,&mdash;<i>parlant à sa personne</i>,&mdash;que
+j'avais été arrêté en pays neutre, c'est-à-dire en Belgique;
+qu'aucun sujet étranger n'aurait dû être fait
+prisonnier en ce pays, du moins avant que les autorités
+militaires n'eussent donné à ces sujets étrangers
+l'occasion de sortir du territoire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la Belgique n'est pas, et n'était pas un
+pays neutre.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous entends pas, lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;La Belgique était devenue l'alliée de l'Angleterre
+contre l'Allemagne.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous entends encore moins.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas lu les documents qui ont été
+extraits des archives de Bruxelles, documents officiels
+qui sont une confirmation irréfutable de ma
+prétention?</p>
+
+<p>En effet, la <i>Gazette de l'Allemagne du Nord</i>, journal
+semi-officiel, avait publié, au cours de l'hiver
+1914-1915, une série de documents que l'on disait
+avoir été trouvés dans les archives de Bruxelles. Ces
+documents, qui ont dû être publiés dans tous les pays
+alliés, établissaient qu'une certaine convention avait
+eu lieu entre un attaché militaire anglais et un officier
+belge, au sujet d'un débarquement éventuel de troupes
+anglaises à Ostende.</p>
+
+<p>J'avais pris connaissance de tous ces documents,
+et j'avais aussi remarqué, en marge de l'un d'eux,
+une note écrite par l'expert militaire belge, et ainsi
+conçue:&mdash;"L'entrée des Anglais en Belgique ne se
+ferait qu'après la violation de notre neutralité par
+l'Allemagne." Cette note enlevait au document tout
+entier son caractère d'hostilité envers l'Allemagne.</p>
+
+<p>Après la publication de ces documents, des commentaires
+de source officielle avaient été publiés dans
+les journaux, et l'on disait entre autres choses que ces
+pièces, découvertes dans les archives belges, étaient
+connues des autorités compétentes en Allemagne,
+avant la déclaration de la guerre.</p>
+
+<p>Je posai donc à M. Wolff la question suivante:</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas vrai que tous ces documents auxquels
+vous faites allusion étaient connus des autorités
+compétentes en Allemagne, avant la guerre?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, comment se fait-il que le chancelier
+impérial, M. Von Bethman-Hollweg, ait pu faire, le
+4 août 1914, la déclaration suivante au Reichstag:</p>
+
+<p>"Les troupes allemandes, au moment où je porte la
+parole devant vous, ont peut-être franchi la frontière
+de Belgique et envahi son territoire. Il faut le reconnaître,
+c'est là une violation du droit des gens et
+des traités internationaux. Mais l'Allemagne se propose
+et prend l'engagement de réparer tous les dommages
+causés à la Belgique aussitôt que les projets
+militaires qu'elle a en vue auront été réalisés."</p>
+
+<p>On ne se fait pas d'idée de l'embarras où se trouva
+cet officier. Il essaya de balbutier quelques mots en
+guise d'explications:&mdash;"Il y a aussi, dit-il, que la
+Belgique a péremptoirement, refusé de nous laisser
+passer." Les termes et le ton de cette explication
+indiquaient suffisamment que le capitaine Wolff
+capitulait.</p>
+
+<p>On a beaucoup critiqué, dans les journaux pangermanistes
+surtout, cette attitude de Bethman-Hollweg
+au Reichstag. On disait qu'une telle déclaration
+était suffisante pour justifier sa destitution dès le
+lendemain.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre XXIX</h3>
+
+<h3>D'AUTRES RÉMINISCENCES</h3>
+
+<p>Durant les années 1916, 1917 et la première partie
+de l'année 1918, l'Allemagne possédait un dieu et
+une idole: le dieu, c'était l'empereur Guillaume, et
+l'idole, Hindenburg.</p>
+
+<p>On se rappelle que Hindenburg était un général
+en retraite qui menait une vie paisible à Hanover,
+lorsque l'empereur le tira de sa vie relativement obscure
+pour lui donner le commandement des forces
+allemandes en Prusse orientale. Les Russes occupaient
+à cette époque une partie des provinces prussiennes
+de la Baltique. L'empereur, en examinant
+les thèses faites par les différents généraux allemands,
+avait découvert que Hindenburg, un quart de
+siècle auparavant, avait traité, dans la sienne, de
+l'invasion de la Prusse orientale. Il fit donc mander
+Hindenburg et lui imposa la tâche de libérer le territoire
+oriental de l'Allemagne de l'occupation russe.</p>
+
+<p>On sait que Hindenburg s'acquitta de cette tâche
+victorieusement et qu'il acquit, surtout à la suite de
+la fameuse bataille de Tannenberg, une renommée
+qui surpassait celle de tout autre général prussien.
+Une pression fut alors exercée sur l'empereur par
+son entourage, dans le but de placer Hindenburg à
+la tête de l'état-major, et effectivement, par un geste
+de sa main, l'empereur Guillaume destitua Von
+Falkenhayn, qui était chef d'état-major, à cette époque,
+et le remplaça par Hindenburg.</p>
+
+<p>La victoire de Tannenberg fut suivie de plusieurs
+autres, entre autres celle de Roumanie, et c'est alors
+que, ne pouvant contenir plus longtemps son enthousiaste
+admiration pour Hindenburg, la population
+de Berlin décida de lui élever un monument colossal,
+dans un endroit public. Ce témoignage d'estime
+populaire prit la forme d'une statue de bois de 41
+pieds de hauteur, construite au bout de l'Avenue de
+la Victoire, au pied de l'immense colonne dite de la
+Victoire, laquelle avait été construite après la guerre
+de 1871, pour en perpétuer le souvenir.</p>
+
+<p>Il m'a été donné à plusieurs reprises, au cours
+des sorties qu'il m'était permis de faire, durant ma
+dernière année de captivité, de voir avec quelle vénération
+on entourait ce monument informe et sans
+grâce, au centre du Tiergarten. Deux fois par semaine,
+comme je l'ai dit plus haut, j'allais faire une
+marche au jardin, accompagné par un sous-officier,
+et je ne manquais jamais de diriger mes pas du côté
+de cette statue. Un grand nombre de personnes, plus
+particulièrement des vieillards et des femmes accompagnés
+d'enfants, se pressaient au pied de la colonne
+près de cette statué de bois. On la regardait
+on l'examinait, on avait l'air d'en admirer et les
+proportions et les qualités artistiques. Mais ce qu'il
+y avait de curieux et d'intéressant, c'était le moyen
+qu'on avait inventé de prélever, au moyen de ce nouveau
+cheval de Troie, un fonds quelconque de charité.
+Un échafaudage entourait la statue, échafaudage qui
+permettait à chacun de monter jusqu'à la tête et de
+contempler de près les traits sévères de la figure du
+grand général.</p>
+
+<p>Au bas de cet échafaudage, était installé un contrôle
+quelconque où l'on vendait des clous et il était
+loisible à chacun de se procurer un clou moyennant
+un mark ($0.25). Tout propriétaire d'un clou recevait
+un marteau et le grand privilège consistait à
+enfoncer le clou dans la statue. Les enfants, en particulier,
+adoraient ce sport. Ils se pressaient
+bruyamment autour de la statue, attendant leur tour,
+munis chacun dans sa petite main de la pièce d'argent
+qui devait payer le clou. La cérémonie de l'enfoncement
+d'un clou revêtait un caractère particulier
+de patriotisme. Aussi, il fallait voir avec quel orgueil
+l'enfant redescendait de son opération. Les
+vieillards et les mères applaudissaient le gamin.</p>
+
+<p>On a ainsi prélevé des sommes considérables, et
+c'est le cas de le dire, Hindenburg fut littéralement
+criblé de clous. On pouvait choisir son endroit particulier,
+les pieds, les jambes, le tronc, les bras ou la
+tête. J'ai cru cependant constater que pour la tête
+on se servait de clous à tête de cuivre, du moins à
+cette époque où le cuivre n'était pas encore si rare en
+Allemagne.</p>
+
+<p>Les revues artistiques de Berlin ne s'étaient
+jamais étendues très longuement sur les qualités
+artistiques du monument. Il était, en vérité, affreux.
+Mais une polémique s'engagea un jour dans les journaux
+entre deux sculpteurs qui prétendaient l'un et
+l'autre avoir été le père de cette idée géniale. Quelle
+ambition!</p>
+
+<p>Il n'est pas exagéré de dire que la popularité dont
+jouissait Hindenburg en Allemagne l'emportait visiblement
+sur la vénération dont on entourait la personne
+de l'empereur, et même, j'ai entendu plusieurs
+sous-officiers me dire, confidentiellement, que Hindenburg
+était beaucoup plus populaire que l'empereur.
+Cet ascendant que prenait Hindenburg sur
+l'imagination populaire ne cessait pas d'inquiéter
+l'empereur lui-même. Aussi, à chaque nouvelle
+victoire de Hindenburg, Guillaume s'empressait
+d'accourir sur le champ de bataille et, de l'endroit,
+il lançait une dépêche à l'impératrice, comme pour
+faire comprendre à son peuple qu'il était véritablement
+le génie stratégique responsable du succès.
+C'était à ce point que lorsqu'une opération militaire
+se développait favorablement pour l'Allemagne, soit
+en Galicie, soit en Roumanie, nous savions prédire,
+un jour ou deux à l'avance, qu'une dépêche sensationnelle
+serait publiée dans les journaux, venant du
+kaiser à l'impératrice. Et nous nous trompions
+rarement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Parmi les prisonniers de nationalité anglaise
+détenus à la Stadvogtei, il s'en trouvait un dont on
+a bien des fois soupçonné les sympathies exagérées
+pour la cause de l'Allemagne. Il était devenu fort
+impopulaire et beaucoup d'Anglais refusaient de lui
+parler ou même d'avoir avec lui quelque rapport que
+ce soit.</p>
+
+<p>Un jour, toutefois, M. Williamson, dont il a été
+question dans un chapitre précédent, avait été appelé
+au bureau pour y recevoir un colis de provisions
+justement arrivé d'Angleterre. Au bureau, après
+l'examen de son colis, on le lui remit et on lui
+demanda d'apporter, chemin faisant au quatrième
+étage où se trouvait la cellule de cet autre Anglais,
+un second colis à son adresse. Williamson, qui parlait
+un peu l'allemand, refusa formellement de se charger
+de ce colis, en disant au sous-officier de service, et
+en présence d'autres sous-officiers: "Je n'apporterai
+pas ce paquet, je ne veux rien avoir de commun avec
+ce <i>bloody German</i>." Et il disparut avec son propre
+colis.</p>
+
+<p>L'affaire fit sensation car les sous-officiers rapportèrent
+cette remarque peu sympathique faite à
+l'endroit d'un prisonnier. Le lendemain, tous les
+prisonniers de nationalité anglaise étaient invités à
+se rendre à une cellule au rez-de-chaussée, et là,
+l'officier lui-même, en charge de la prison, nous
+adressa à tous des remontrances très sévères. Il dit
+en particulier "qu'il n'espérait pas de nous que nous
+renonçions ouvertement à nos sympathies pour l'Angleterre,
+mais qu'il ne tolérerait jamais que l'on fît,
+à l'endroit de l'Allemagne, une remarque désobligeante".
+Et il citait, en particulier, le cas de Williamson
+et aussi celui de M. Keith qui, disait-il,
+"était né en Allemagne, avait profité de l'hospitalité
+germanique, avait reçu son éducation dans les écoles
+publiques de l'Empire et qui cependant manifestait,
+chaque fois que l'occasion s'en présentait, son antipathie
+à l'endroit de sa patrie d'adoption". Il nous
+menaça. Ceux qui se rendraient coupables de ces
+remarques déplacées seraient sévèrement punis.</p>
+
+<p>Cette démarche de l'officier Block indisposa fortement
+les prisonniers anglais et deux d'entre eux,
+dont je désire taire les noms, lui organisèrent ce qu'on
+est convenu d'appeler, en langage vulgaire, une scie.</p>
+
+<p>Par un stratagème des plus habiles, une des clefs
+passe-partout avait été chipée à un sous-officier.
+Cette clef pouvait ouvrir toutes les portes à l'intérieur
+de la prison, mais ne s'ajustait pas sur la serrure
+de la porte extérieure. Munis de cette clef, nos
+deux prisonniers conçurent l'idée d'embêter magistralement
+l'officier lui-même.</p>
+
+<p>On parvenait avec beaucoup de difficultés, il est
+vrai, mais on réussissait quand même à se procurer,
+deux fois par semaine, une copie du <i>Daily Télégraph</i>
+de Londres, malgré la défense expresse d'introduire
+un journal anglais ou français dans la prison. Ce
+journal, ai-je besoin de le dire, faisait le tour des
+cellules des Anglais et quand tout le monde l'avait
+lu, l'opération était couronnée par une fumisterie de
+haut aloi.</p>
+
+<p>Au moyen de cette clef, que l'on gardait soigneusement
+cachée, la porte de l'officier était ouverte,
+soit durant le déjeûner, alors qu'il était absent, soit
+durant les dernières heures de la journée, alors qu'il
+avait déjà quitté la prison, et le Daily Télégraph
+était placé sur le pupitre.</p>
+
+<p>La deuxième journée, l'officier entra dans une
+grande colère et plaça un sous-officier à sa porte
+pendant son absence. On ne fut pas rebuté pour si
+peu.</p>
+
+<p>Comme j'ai tenté de l'expliquer antérieurement,
+la partie de la prison que nous habitions était triangulaire.
+A sept heures, le soir, un sous-officier commençait
+à fermer les portes: il fermait d'abord un
+côté du triangle, s'engageait ensuite, après avoir
+doublé l'angle, dans le second côté. C'est à ce moment
+qu'un des prisonniers occupant une cellule au troisième
+côté, encore ouvert, venait subrepticement avec
+la fameuse clef ouvrir une porte, donner la clef à
+l'occupant, et retournait en toute hâte à sa cellule.
+Tout cela se faisait assez vivement et sans que le
+sous-officier qui fermait les portes à clef pût s'en
+apercevoir. Il terminait le troisième côté du triangle,
+il croyait alors que tout le monde était enfermé, puis
+il disparaissait de la prison.</p>
+
+<p>C'est durant les heures de la soirée ou de la nuit
+que le prisonnier anglais, porteur du Daily Télégraph
+et muni de la clef, parvenait à glisser sa copie de
+nouveau, sur le pupitre de l'officier qui occupait une
+chambre au bout du corridor. Il revenait à sa cellule
+et sa porte restait toute la nuit dans cet état. Le
+matin, le sous-officier commençait à ouvrir les portes,
+en rebroussant le chemin qu'il avait fait la veille au
+soir, invariablement. Le même prisonnier, sortant
+de sa cellule le matin, se hâtait vers le côté du triangle
+encore enfermé, recevait la clef de celui qui avait fait
+l'opération nocturne, donnait un coup à la serrure,
+revenait à sa cellule, en sorte que, lorsque le sous-officier
+arrivait au dernier côté du triangle, il trouvait
+toutes les portes encore fermées!</p>
+
+<p>Ce stratagème dura une dizaine de jours et amusa
+tous les autres prisonniers de la Stadvogtei plus que
+je ne saurais le dire. L'officier prit toutes les mesures
+imaginables pour pincer le coupable, mais,
+heureusement, n'y parvint jamais. Lorsqu'on put
+constater qu'une sentinelle était placée en permanence
+à la porte de l'officier durant la nuit, force fut
+au propriétaire de la clef d'abandonner la fumisterie.</p>
+
+<hr>
+
+<p>La Turquie fut notablement représentée à la
+Stadvogtei pendant une couple d'années. Il s'agit
+ici de deux Turcs: un nommé Raschid et l'autre
+Tager.</p>
+
+<p>Raschid était un jeune homme, il pouvait avoir
+35 ans. Il habitait une cellule à l'étage supérieur
+et était en claustration. On l'avait coffré parce que,
+lors de son passage en Allemagne, il avait manifesté
+ses sympathies trop ouvertement pour la France.
+Tout comme M. Tager, il avait reçu une éducation
+française et avait vécu à Paris un grand nombre
+d'années. Ce pauvre Raschid, au secret tout le jour,
+n'avait pas reçu la permission de lire ou de fumer,
+mais plusieurs d'entre nous, mis au courant de sa
+grande misère, parvinrent à lui passer des livres
+français, des cigarettes et aussi de la nourriture. Le
+professeur Henri Marteau, célèbre violoniste, était
+particulièrement touché des malheurs de Raschid et
+le grand artiste, qui avait reçu la permission de jouer
+dans sa cellule, située dans les derniers temps de sa
+captivité au côté opposé du triangle où demeurait
+Raschid, se prêtait de bonne grâce chaque soir à tirer
+de son instrument de merveilleux accords pour soulager
+l'âme du pauvre Turc au secret.</p>
+
+<p>Une nuit, j'étais appelé auprès de Raschid: il
+était fort malade. Et comme je causais avec lui en
+français, je pus obtenir beaucoup de renseignements,
+sans que le sous-officier y entendît goutte.</p>
+
+<p>Raschid se croyait oublié entièrement par les
+autorités militaires. A cette époque-là, il avait été
+renfermé plus de quatre mois et n'avait jamais été
+capable d'obtenir une raison quelconque de ce traitement
+inhumain.</p>
+
+<p>Cinq mois environ après sa claustration, il fut
+conduit au bureau du général Von Kessel, commandant
+en chef dans les Marches de Brandebourg.
+Raschid, avec qui je causais le lendemain de cette
+entrevue, me relatait les incidents de sa conversation
+avec le grand général. Von Kessel lui avait annoncé
+qu'il serait libéré bientôt, qu'il repartirait par l'express
+des Balkans à destination de Constantinople.
+Il lui posa entre autres la question suivante:</p>
+
+<p>&mdash;Depuis combien de temps êtes-vous à la
+prison?</p>
+
+<p>&mdash;162 jours, répondit Raschid.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de temps avez-vous été au secret?
+répartit le général.</p>
+
+<p>&mdash;162 jours.</p>
+
+<p>Éclat de rire du général.</p>
+
+<p>&mdash;162 jours! s'exclama-t-il, mais comment cela
+se fait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, répondit Raschid.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est curieux! voilà qui est curieux!
+voilà qui est curieux! dit à trois reprises le commandant
+en chef prussien.</p>
+
+<p>Sans plus amples renseignements, il renvoya
+Raschid à la prison. Enfin, quelques jours plus tard,
+Raschid nous quittait pour un monde meilleur.</p>
+
+<p>On l'avait oublié!</p>
+
+<p>Quant à M. Tager, c'était un homme d'environ
+50 ans qui était venu à Berlin, muni d'un sauf-conduit
+du ministre allemand en Suisse. Il devait retourner
+en France, à Paris où il demeurait, mais un beau
+matin il était appréhendé, on l'amena à la Stadvogtei
+et il ignora lui-même, durant toute sa captivité
+qui se prolongea durant des mois, quel était le motif
+de son internement. Pour ma part, je n'en vois pas
+d'autre que ses sentiments francophiles.</p>
+
+<p>Un jour, on lui annonça qu'il quitterait la prison
+pour un camp d'officiers français. Le jour de son
+départ avait été fixé au 7 décembre 1915. Durant
+son court (?) séjour, quelques mois parmi nous, M.
+Tager avait conquis l'estime de tous les prisonniers
+de nationalité anglaise. J'étais le seul cependant à
+qui il se soit ouvert d'une confidence, à son sujet. Il
+m'avait appris un jour, sous le sceau du plus grand
+secret qu'il était <i>Grand Rabbi du Turkestan</i>. A.
+juger par la façon dont il prononçait ces mots, on
+aurait pu croire que ce titre, en pays mahométan,
+équivalait à celui de Lord, en Angleterre. Il me
+supplia de n'en desserrer les dents à qui que ce soit.</p>
+
+<p>Toutefois, les Anglais s'étaient réunis dans une
+cellule et avaient décidé de lui offrir un déjeûner à
+la prison le jour de son départ. Offrir un déjeûner
+à la prison, quelle entreprise formidable!</p>
+
+<p>Le jour convenu, une table était préparée à ma
+cellule pour une quinzaine de couverts. Les assiettes,
+&mdash;ai-je besoin de le dire?&mdash;étaient fort rapprochées
+l'une de l'autre. A une heure, trois d'entre nous se
+détachent et vont quérir M. Tager qui ne sait du tout
+comprendre ce dont il s'agit.</p>
+
+<p>Avant le déjeûner, j'avais fait part à mes collègues
+anglais de mon intention de leur révéler, au
+moment des toasts, que notre hôte, M. Tager, était
+Grand Rabbi du Turkestan, et bien que cette appellation
+fut du grec pour moi comme pour ceux qui
+m'écoutaient, je ne manquai pas de persuader à
+chacun de faire à cette déclaration un accueil enthousiaste,
+enfin toute une démonstration.</p>
+
+<p>Le déjeûner tirait à sa fin, lorsque je me levai
+pour proposer la santé de M. Tager. Je ne pus terminer
+mes remarques sans prévenir mes auditeurs
+que j'allais faire éclater une sensation au milieu
+d'eux: j'annonce solennellement qu'il était de mon
+devoir, malgré la modestie bien connue de M. Tager,
+de faire connaître un de ses titres au respect et à
+l'admiration universels. "M. Tager, dis-je, est <i>Grand
+Rabbi du Turkestan</i>, ce qu'il nous a toujours caché."</p>
+
+<p>Là-dessus, tout le monde se lève: grand tapage,
+des bravos, et selon l'usage antique et solennel, l'un
+d'entre nous attaque, le <i>For he is a jolly good fellow</i>.
+Nous avions à peine fini de chanter la première partie
+que le sous-officier Hufmeyer fait irruption dans
+ma cellule et nous impose silence. Il était trop tard,
+nous avions donné cours à notre enthousiasme pour
+M. Tager.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il n'y a pas seulement Liebknecht qui ait attiré
+sur lui les foudres de l'autorité militaire, en 1915,
+1916 et 1917.</p>
+
+<p>Je ne saurais oublier le spectacle pathétique de
+ce brave vieillard qui fut interné avec nous pendant
+bien des mois: c'était le professeur Franz Mehring,
+âgé de 71 ans. En avril 1915, Mehring avait lancé
+une proclamation en faveur de la paix immédiate.
+Cette proclamation portait non-seulement sa signature
+mais encore celle de Rosa Luxembourg et de
+Ledebour. Cela suffit pour lui faire goûter un peu
+de la Stadvogtei. Mehring était, comme Borchardt,
+du groupe Spartacus. Très érudit, fin causeur, il
+nous fit passer avec lui des heures intéressantes,
+inoubliables. Ces noms de Mehring et de Borchardt,
+dont je n'avais gardé qu'un faible souvenir, ont pris
+une importance considérable depuis la révolution en
+Allemagne. Mehring resta quelque temps avec nous
+puis fut libéré. Il fut, par la suite, candidat au siège
+laissé vacant par Liebknecht à Postdam, où il fut
+défait, mais quelque temps après, sa candidature fut
+plus heureuse dans une division électorale de la Diète
+de Prusse. Il y fut élu par une grande majorité et
+il siège encore aujourd'hui au Parlement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre XXX</h3>
+
+<h3>UN SOUS-OFFICIER ALSACIEN</h3>
+
+<p>J'ai déjà parlé, dans un chapitre précédent, d'un
+officier de la Kommandantur du nom de Wolff.
+C'était un Juif allemand qui donnait des points aux
+Prussiens. Il portait force décorations parmi lesquelles
+on pouvait distinguer l'emblème d'un ordre
+de Turquie qui se portait en plein abdomen! Nous
+nous sommes souvent moqués, entre nous, de ce bedonnant
+officier, précédé d'un croissant quelconque
+à l'ombilic.</p>
+
+<p>Je désire relater ici un incident, auquel il a été
+mêlé.</p>
+
+<p>Chaque mardi et chaque vendredi, durant ma
+dernière année de captivité, j'avais la permission,
+comme on le sait, d'aller faire une promenade au
+Tiergarten en compagnie d'un sous-officier de la
+prison. On évitait soigneusement de désigner, pour
+m'accompagner, un sous-officier alsacien du nom de
+Hoch. Dans mes conversations avec Hoch j'avais
+souvent exprimé le désir de le voir un jour venir
+avec moi. Il ne demandait pas mieux, mais le
+sergent-major, en cette affaire, avait tout à dire, et il
+n'était jamais appelé. Il arriva cependant qu'au
+mois d'août 1917 il fut choisi pour la promenade au
+parc.</p>
+
+<p>Les instructions qui avaient été envoyées à la
+prison à mon sujet étaient très sévères: j'étais
+censé les ignorer, mais je les connaissais parfaitement.
+Le sous-officier et moi nous devions quitter
+la prison à deux heures, nous rendre à la première
+gare du chemin de fer urbain, c'est-à-dire à environ
+300 pieds de la prison, monter dans un train et nous
+rendre directement au parc. La promenade devait
+avoir lieu dans le parc même, sans en sortir, sans
+parler à qui que ce soit et sans entrer où que ce soit.</p>
+
+<p>Nous étions à peine sortis, le sous-officier et moi,
+que je lui propose de m'accompagner sur la rue pour
+y acheter quelques cigares. Hoch se prête de bonne
+grâce à ma demande et nous nous engageons sur la
+rue Koenig. Nous achetons des cigares, et de cette
+rue nous traversons à l'avenue Unter den Linden,
+laquelle conduit directement à la porte de Brandebourg
+qui s'ouvre sur le Tiergarten. Tout cela pour
+faire comprendre que nous avions suivi la ligne la
+plus directe entre la prison et le jardin.</p>
+
+<p>Sur l'avenue Unter den Linden, nous nous trouvons
+subitement face à face avec le capitaine Wolff,
+de la Kommandantur. Cet officier me connaissait
+parfaitement, m'ayant rencontré quatre ou cinq fois
+à la prison où il se rendait presque chaque semaine
+pour recevoir les dépositions des prisonniers qui, par
+requête ou autrement, se plaignaient du traitement
+qui leur était infligé.</p>
+
+<p>Il s'avança vers moi et m'adressa la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez, dit-il, faire une promenade au
+jardin?</p>
+
+<p>Oui, répondis-je.</p>
+
+<p>Je portais à la main un petit paquet. Il l'avait
+remarqué.</p>
+
+<p>&mdash;Et, dit-il, vous faites quelques petits achats
+lorsque vous sortez de la prison?</p>
+
+<p>J'ai cru bien faire en répondant affirmativement.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir; me dit-il. Et il passa outre.</p>
+
+<p>J'ai bien remarqué que mon Alsacien était très
+ennuyé de cette rencontre. Il fut taciturne jusqu'à
+notre retour à la prison.</p>
+
+<p>Deux jours plus tard, l'officier Block se présente
+à ma cellule, l'anxiété sur la figure.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sorti, cette semaine? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mardi.</p>
+
+<p>&mdash;Où êtes-vous aller</p>
+
+<p>&mdash;Au parc.</p>
+
+<p>Êtes-vous allé ailleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me paraît curieux, dit-il, je viens de
+recevoir un document de l'Ober Kommando, et ce
+document contient une seule phrase à mon adresse,
+ainsi conçue: "Pourquoi les instructions, dans le
+cas de Béland, ont-elles été outrepassées?"</p>
+
+<p>Je lui fis part de mon ahurissement, je ne pouvais
+comprendre (?) comment nous avions passé outre les
+instructions, car, comme je lui faisais remarquer,
+nous étions allés directement de la prison au Tiergarten.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous rencontré quelqu'un? me demande
+l'officier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Qui cela?</p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine Wolff, de la Kommandantur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il, voilà toute l'affaire. A quel endroit
+l'avez-vous rencontré?</p>
+
+<p>&mdash;Avenue Unter den Linden.</p>
+
+<p>&mdash;Unter den Linden, s'écrit l'officier, Unter den
+Linden?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et quel mal y a-t-il? répartis-je, n'ai-je
+pas la permission d'aller faire une marche dans les
+limites de ce parc, et comment puis-je m'y rendre
+plus directement qu'en suivant l'avenue Unter den
+Linden?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il, tout cela est vrai, mais ce n'est pas
+conforme aux instructions que nous avons reçues.</p>
+
+<p>Et il m'explique comment je devais m'y rendre
+avec mon sous-officier par le chemin de fer urbain
+sans passer par les rues. Il ajoute que je ne suis pas
+censé connaître ces instructions, mais que le sous-officier
+devait être puni pour les avoir ignorées.
+J'exprimai tout mon regret de voir un brave homme
+comme M. Hoch impliqué dans cette affaire. Il convint
+avec moi que le sous-officier Hoch était un
+homme de devoir généralement. Alors il me passe
+une idée par la tête: celle de sauver Hoch, si c'était
+possible. Je suggère à l'officier d'attendre une heure
+avant d'envoyer sa réponse à l'Ober Kommando, et
+ma suggestion est agréée. Il me quitte et je descends
+immédiatement à la cellule du sous-officier Hoch.</p>
+
+<p>En me voyant entrer, celui-ci comprit qu'il s'agissait
+d'une mauvaise affaire:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons des ennuis? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais ce n'est pas si grave. Voici: il
+nous arrive un petit embêtement.</p>
+
+<p>Je lui relate ce qui venait de se passer entre l'officier
+et moi, et le pauvre sous-officier, levant les bras,
+s'écrie: "Je suis fini." Non, non, je lui assure qu'il
+n'est pas fini, qu'il y a moyen de se dégager.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bien, un jour chaque semaine, selon la
+règle, vous passez l'après-midi en ville: supposons
+que lorsque les instructions me concernant ont été
+lues par le sergent-major, supposons, dis-je, que cet
+après-midi-là vous étiez sorti.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! reprit Hoch, mais j'étais présent.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous demande pas, lui dis-je, si vous
+étiez présent. Je vous affirme que vous étiez sorti.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, dit-il, mais le sergent-major, lui,
+se rappellera parfaitement que j'étais présent.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me regarde, lui dis-je, pour le moment
+je vous considère comme ayant été absent lors de la
+lecture des instructions.</p>
+
+<p>Et je le quitte.</p>
+
+<p>Je me dirige vers la cellule du sergent-major. Le
+sergent-major, à cette époque, était un homme malade
+qui m'avait consulté trois ou quatre fois au sujet de
+son affection rénale. Je me présente chez lui. Il
+s'étonne de me voir et me demande ce que je lui voulais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bien, lui dis-je, vous vous rappelez de ces
+fameuses instructions à mon sujet... Lorsque vous
+les avez lues, il y a trois mois, devant les sous-officiers
+réunis, M. Hoch avait son après-midi de congé?</p>
+
+<p>__C'est vrai, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bien, avant-hier, lorsque je suis allé faire
+une marche, je lui ai proposé de passer sur la rue du
+Roi avec moi, et il a consenti?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de crime, dit le sergent-major.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément pas, dis-je, il s'agit simplement
+de donner une petite explication.</p>
+
+<p>Et je parlai d'autre chose, en particulier de sa
+maladie, puis je le quittai et m'empressai auprès de
+l'officier Block. Je lui expliquai simplement que
+lorsque les instructions avaient été lues trois mois
+auparavant, le sous-officier Hoch était absent.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bien, dit-il, je ferai rapport en ce sens.</p>
+
+<p>Et nous attendîmes le résultat de cette explication pendant
+quatre jours, et durant tout ce temps le sous-officier
+Hoch était dans des transes terribles: il se
+voyait condamné au cachot pour quatre ou cinq mois
+ou renvoyé dans les tranchées où déjà trois de ses
+frères étaient tombés.</p>
+
+<p>Enfin, après quatre jours, le lieutenant Block
+venait me faire part de la réponse qu'il avait reçue
+de l'Ober Kommando. "L'explication, disait le document,
+est satisfaisante, mais le sous-officier Hoch
+devra être sévèrement réprimandé."&mdash;"J'espère que
+ces réprimandes ne seront pas trop sévères", lui risquai-je.
+Il ne voulut pas donner de réponse: Un
+officier allemand ne se compromet pas quand il s'agit
+de la discipline!</p>
+
+<p>Il me quitte et, quelques instants après, il commande
+qu'on lui amène le sous-officier alsacien. Et
+voici le colloque qui eut lieu entre les deux:</p>
+
+<p>L'officier.&mdash;Sous-officier Hoch?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sorti avec le prisonnier Béland, la
+semaine dernière?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes passé par les rues du Roi et Unter
+Den Linden?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que c'est contraire aux instructions
+que nous avons reçues?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous réprimande sévèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, mon lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous-en.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, mon lieutenant.</p>
+
+<p>Et Hoch fit demi-tour à droite et disparut.</p>
+
+<p>L'instant d'après, il était dans ma cellule et riait
+sous cape de l'heureuse issue de toute l'aventure.</p>
+
+<p>On voit que dans toute cette affaire il s'agit d'un
+excès de zèle de la part du fameux Wolff.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre XXXI</h3>
+
+<h3>EN HOLLANDE ET EN ANGLETERRE</h3>
+
+<p>Je goûtais depuis deux jours la douce hospitalité
+de la Hollande, lorsque je fus invité à me rendre au
+Consulat général anglais, à Rotterdam.</p>
+
+<p>La veille, j'étais allé m'enregistrer à la légation
+anglaise à La Haye. Je quittai donc mon hôtel, dès
+neuf heures du matin, pour me rendre au Consulat.</p>
+
+<p>J'y fus informé que j'aurais à quitter la Hollande
+dès le lendemain, sur un navire-hôpital à destination
+de l'Angleterre. Je fis remarquer au fonctionnaire
+de la légation qu'il m'était impossible de partir aussi
+tôt.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?... me demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai reçu, à Berlin, l'assurance que
+ma fille, qui est en Belgique depuis quatre ans, et à
+qui les autorités militaires allemandes ont, jusqu'aujourd'hui,
+refusé la permission de partir, recevra un
+sauf-conduit pour la frontière hollandaise. Je dois
+donc attendre qu'elle soit sortie de Belgique.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, répond le jeune officier, cela ne fera pas
+l'affaire. On s'attend, à la Légation, à ce que vous
+partiez dès demain matin, et comme nous n'avons à
+ce sujet que des renseignements incomplets, nous vous
+suggérons d'aller discuter la chose à La Haye.</p>
+
+<p>Cette après-midi-là, j'arrivais à la Légation anglaise
+à La Haye, où j'avais le plaisir de rencontrer
+un charmant officier de marine. Il m'explique donc
+qu'on s'attendait à mon départ pour l'Angleterre le
+lendemain matin. Je m'obstine, naturellement, à ne
+pas vouloir partir. Il insiste.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, lui dis-je, ne suis-je pas, après tout, le
+plus intéressé dans cette question de rapatriement.
+Il est de la plus haute importance que je demeure en
+Hollande jusqu'à l'arrivée de ma fille, détenue en
+Belgique depuis trois ans. D'Angleterre, il me sera
+à peu près impossible de communiquer avec les autorités
+militaires allemandes en Belgique.</p>
+
+<p>Le brave officier admit bien qu'à ce point de vue
+il était beaucoup plus avantageux pour moi, sous tous
+rapports, de demeurer en Hollande au lieu de me
+rendre immédiatement en Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ajouta-t-il, vous semblez ignorer que
+votre cas est un cas spécial: vous êtes échangé avec
+un prisonnier allemand détenu en Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais cela, répondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bien, repartit l'officier, ce prisonnier
+allemand qui doit recevoir sa liberté en échange de
+la vôtre, ne saurait quitter l'Angleterre avant votre
+arrivée.</p>
+
+<p>Quelque diable peut-être me poussant, je ne pus
+m'empêcher d'éprouver, lorsque l'officier me donna
+ces explications, une satisfaction méchante.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien vrai?... ajoutai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément!...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi ne le laisserai-je pas fumer
+un petit peu? Il y a deux ans, j'étais prévenu, à la
+prison, que je serais libéré. On m'a tenu dans cette
+anxieuse attente de la liberté pendant deux ou trois
+semaines, pour ensuite briser tout mon espoir. Je
+vous approuve d'insister afin que je parte immédiatement
+pour l'Angleterre, mais, prenez-en ma parole,
+je n'ai pas l'intention de partir demain, ni après-demain,
+c'est-à-dire pas avant que les Allemands
+n'aient relâché ma fille qui est en Belgique. Vous
+pouvez laisser savoir aux autorités, en Angleterre,
+qu'étant après tout, en cette question d'échange, le
+plus intéressé, je me déclare satisfait. Je me considère
+suffisamment échangé pour qu'il soit permis à
+l'Allemand de quitter l'Angleterre. Et si, enfin, le
+gouvernement anglais juge à propos de retenir le dit
+Allemand jusqu'à mon arrivée, je ne puis vous dissimuler
+que j'en éprouve une certaine satisfaction.</p>
+
+<p>L'officier sourit et m'assura qu'il allait communiquer
+par voie télégraphique, aux autorités anglaises,
+le résultat de notre entrevue.</p>
+
+<p>J'appris cependant qu'une couple de semaines
+plus tard, M. Von Buelow, le représentant de la
+maison Krupp, en Angleterre avant la guerre, détenu
+en ce pays depuis le commencement des hostilités, et
+que le gouvernement anglais avait consenti à échanger
+contre moi, venait d'arriver en Hollande, en route
+vers l'Allemagne.</p>
+
+<p>Trois semaines plus tard, ma fille sortait de Belgique.
+C'est à Rosendaal que nous nous sommes rencontrés
+après trois ans de séparation. Les trois
+semaines que nous avons passées en ce charmant pays,
+au milieu de cette brave population hollandaise, aux
+vieilles coutumes et aux costumes étranges, jouissant
+de la plus entière liberté et d'une température délicieuse
+furent des jours de bonheur qui demeureront
+inoubliables.</p>
+
+<p>Toutefois, l'heure de reprendre notre course vers
+le foyer canadien allait bientôt sonner. Gavés de
+liberté, d'air pur et l'âme imprégnée du désir de
+revoir les paysages d'Amérique que depuis quatre
+ans nous n'avions pu contempler, nous décidâmes de
+faire les préparatifs nécessaires à la traversée de la
+Mer du Nord qui nous séparait de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Depuis dix-huit mois cette mer était infestée de
+pirates. Les sous-marins allemands y avaient deux
+bases principales, celle de la Baie de Kiel et celle de
+Zeebrugge. De ces deux points, et en particulier de
+Zeebrugge, les pirates allemands pouvaient en quelques
+heures pousser une pointe jusqu'à la côte d'Angleterre
+ou jusqu'à la route maritime Rotterdam-Harwich.
+C'était leur champ d'opération par excellence.</p>
+
+<p>Nous le savions, certes, nous en avions même longuement
+causé avec les officiers canadiens internés
+en Hollande et dont nous avions été les hôtes à
+Sheveningen où ils avaient réussi à se créer une sorte
+de petit "Home".</p>
+
+<p>J'y fus un jour invité et présenté par l'excellent
+major Ewart Osborne, de Toronto. Je garderai un
+souvenir bien agréable des quelques heures passées
+au milieu d'eux.</p>
+
+<p>Nous avions parlé sous-marins; nous avions parlé
+du pays et de l'époque probable, possible de leur
+rentrée.</p>
+
+<p>L'amirauté anglaise avait l'entière direction du
+service postal et passager entre l'Angleterre et la
+Hollande. Des convois allaient, des convois venaient,
+c'était tout ce qu'on pouvait dire. De l'heure du
+départ, du point d'embarquement, du nom des paquebots,
+de la route à suivre, du port d'arrivée, les passagers
+étaient tenus dans la plus complète ignorance.</p>
+
+<p>Lorsqu'un permis de passer en Angleterre était
+consenti, le voyageur devait se présenter chaque jour
+de 11 heures à midi pour recevoir ses instructions.
+Nous faisions donc visite chaque jour, à cette heure,
+au Consulat Général d'Angleterre, à Rotterdam.
+Cela dura une semaine. Un bon jour, il y avait du
+nouveau! Nous recevions une communication verbale
+et très discrète de prendre place dans un train
+à telle gare, à telle heure.</p>
+
+<p>Nous étions enchantés. Nous avions quitté le
+Consulat depuis cinq minutes à peine lorsque sur le
+quai d'une gare de tramway où nous attendions, un
+individu s'approche et s'adresse à moi en un anglais
+irréprochable, avec l'accent particulier de l'habitant
+de Londres.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure partons-nous? demande-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à quelle heure partent les bateaux?
+J'oublie si c'est cet après-midi ou ce soir...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, monsieur, à quels bateaux vous
+voulez faire allusion.</p>
+
+<p>&mdash;Je fais allusion, dit-il, aux bateaux qui doivent
+nous conduire en Angleterre.</p>
+
+<p>La Hollande a été, durant toute la guerre, un pays
+littéralement couvert d'espions allemands. Nous le
+savions, car à l'hôtel de Rotterdam où j'avais logé
+pendant quelques semaines des personnages sympathiques
+trouvaient toujours moyen, sous un prétexte
+quelconque, de lier conversation avec moi. J'avais
+été prévenu lors de ma première visite au Consulat.</p>
+
+<p>A la première question de mon interlocuteur, je
+fus sur le point de tomber dans le piège. J'allais lui
+donner le renseignement recherché, quand un soupçon
+vint me couper la parole.</p>
+
+<p>A sa dernière question je répondis, faisant mine
+de me départir d'un secret:</p>
+
+<p>&mdash;Exactement dans une semaine, à 6 heures du
+matin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que j'avais cru comprendre! ajoute
+mon Anglais truqué.</p>
+
+<p>Je n'eus plus de doute, j'avais affaire à un espion.</p>
+
+<p>Ce jour-là, le 30 juin, tous les voyageurs munis
+d'une autorisation filaient dans un train vers Koek
+Van Holland où nous arrivions à sept heures du soir.
+Cinq bateaux passagers nous attendaient au quai.
+Nous nous embarquons. A quand le départ? sera-ce
+dans la soirée ou dans la nuit? Tout le inonde l'ignore,
+même&mdash;à ce qu'on affirmait&mdash;les officiers du
+bord.</p>
+
+<p>La nuit du samedi au dimanche, la journée du
+dimanche, la nuit suivante s'écoulèrent sans que nous
+bougions. Un message radiographique seul pouvait
+nous détacher de Hollande. Apparemment le message
+vint, car à onze heures, lundi, nous sortions de
+la Meuse sans tambours ni trompettes. Le convoi de
+cinq vaisseaux, portant des milliers de passagers de
+tous âges et de toutes conditions, fit le quart au nord
+et s'avança lentement en longeant de très près la
+côte de Hollande jusqu'à Sheveningen. A ce point,
+le quart à gauche, donc à l'ouest, nos vaisseaux mettent
+le cap sur la côte anglaise. Nous étions à peine
+sortis des eaux côtières de Hollande lorsque soudainement
+un nuage de fumée se dessina à l'horizon en
+avant de nous.</p>
+
+<p>Qu'est-ce? Nous l'ignorions. N'était-ce pas une
+escadre allemande?</p>
+
+<p>Le doute fut vite dissipé. Ce point noir, d'abord
+imperceptible, qui grossissait en s'avançant sur
+nous, c'était le convoi parti d'Angleterre le matin
+qui rentrait dans les eaux Hollandaises.</p>
+
+<p>Quel spectacle s'offrait à nos regards!&mdash;Vingt-quatre
+bâtiments disposés sur trois lignes fendaient
+les ondes, vomissant une épaisse fumée. Au centre
+précédé d'un hardi croiseur venaient les sept vaisseaux
+chargés de passagers, de chaque côté huit lévriers
+de la mer, navires de type particulier sillonnaient
+la surface dans toutes les directions, comme
+à la recherche d'un gibier ennemi à dévorer.</p>
+
+<p>Et après un beau désordre apparent, des échanges
+de signaux, quelques courses à droite à gauche,
+une affaire de trois minutes, la situation s'était de
+nouveau éclaircie: sept vaisseaux longeaient la côte
+de Hollande en sécurité; les navires de guerre, dix-sept,
+avaient fait volte-face et l'imposant convoi, modelé
+sur le dernier, entreprenait le passage de la zone
+la plus dangereuse de la Mer du Nord.</p>
+
+<p>Tout alla bien jusqu'à deux heures après-midi.
+Mais alors un champ de mines était signalé, quelques-unes,
+non complètement submergées, laissaient percer
+à la surface leur tête ressemblant à un chapeau
+de feutre noir.</p>
+
+<p>Et les croiseurs et les torpilleurs s'en donnaient.
+Les merveilleux artilleurs pointaient leurs canons,
+tiraient, puis faisaient feu jusqu'à ce qu'une formidable
+explosion de la mine, lançant une colonne
+d'eau vers le ciel vint nous indiquer que le but était
+atteint.</p>
+
+<p>Feu roulant pendant une heure! Nous avions
+traversé le champ de mines fraîchement pondues,
+sans encombres, et nous filions à bonne allure vers
+l'Angleterre, dont nous aperçûmes les phares vers
+9 heures du soir.</p>
+
+<p>Nous étions à l'embouchure de la Tamise; la
+nuit tombait.</p>
+
+<p>De toutes les bouches s'échappaient des paroles
+d'admiration à l'endroit de ce merveilleux service
+de protection, poussé sur toutes les mers du globe,
+sans relâche, sans répit par l'intrépide marin de la
+Grande Bretagne.</p>
+
+<p>Nous allions franchir la ligne de réunion de deux
+phares puissants qui marquaient la fin de la mer
+fréquentée par les pirates. Les dix-sept vaisseaux
+de guerre, comme dans un geste d'affection s'étaient
+rapprochés des nôtres, oh! très près!</p>
+
+<p>Ils échangèrent quelques signaux, puis, prestement,
+silencieusement ils firent demi-tour et disparurent
+vers le large, vers la haute mer, dans la nuit,
+vers une autre mission de protection et d'humanité,
+chacun de ces braves matelots emportant avec lui
+l'hommage de notre reconnaissance émue et de notre
+admiration non mitigée.</p>
+
+<p>Le 2 juillet, nous arrivions en Angleterre, et
+l'inspection de mes bagages, qui m'inspirait des
+craintes sérieuses à cause de certaines pièces écrites
+que j'avais apportées avec moi d'Allemagne, fut
+des plus simples. Le bureau d'inspection de Gravesend,
+où j'eus l'avantage de rencontrer quelques-uns
+des principaux employés, se montra excessivement
+conciliant et accommodant à mon égard. On
+ne voulut pas retarder mon voyage vers Londres,
+et l'on me promit de me faire tenir le lendemain, par
+l'entremise du Haut Commissaire canadien, tous les
+papiers, documents, lettres, dont j'avais une malle
+complètement remplie, et ils tinrent parole.</p>
+
+<p>Durant mon séjour de quatre semaines à Londres,
+en juillet (1918), je tiens à faire mention de
+trois événements dont le souvenir restera profondément
+gravé dans ma mémoire.</p>
+
+<p>Le premier est, naturellement, la gracieuse invitation
+que j'ai reçue de Sa Majesté le Roi de me
+rendre auprès de lui, au palais de Buckingham. Le
+jour fixé, à midi, j'eus le très grand honneur d'être
+reçu par Sa Majesté avec une courtoisie, une
+bienveillance qui m'ont profondément touché. Je
+ne pus m'empêcher de remarquer, toutefois, dans les
+traits de sa figure, la trace des anxiétés et des inquiétudes
+auxquelles le souverain avait été en proie
+au cours de ces dernières années.</p>
+
+<p>C'était au moment de cette nouvelle et terrible
+offensive des Allemands en Champagne. Cette
+offensive,&mdash;nous l'ignorions alors tout en l'espérant,
+&mdash;devait être le signal de la contre-offensive qui devait
+conduire les Alliés de succès en succès jusqu'à
+la culbute définitive de l'Allemagne.</p>
+
+<p>En prenant congé de Sa Majesté je lui demandai
+la permission de lui exprimer, de la part de ses sujets
+canadiens-français en particulier, des voeux et
+des souhaits à l'occasion de son 25ième anniversaire
+de mariage célébré la veille à la Cathédrale Saint-Paul.</p>
+
+<p>C'est vers ce temps-là qu'il me fut donné de revoir,
+après quatre années de séparation, mon beau-fils,
+officier dans l'armée belge, qui avait obtenu, en
+Flandre, un congé pour venir me rencontrer en Angleterre.</p>
+
+<p>J'avais moi-même, en passant de Hollande en
+Angleterre, été accompagné par le second fils de ma
+femme qui avait, au risque de sa vie, franchi la barrière
+électrique qui séparait la Belgique de la Hollande
+dans le but d'aller prendre du service dans
+l'armée belge. Ces deux frères, séparés depuis quatre
+ans, se rencontrèrent dans une salle d'hôtel à
+Londres, et quelques jours plus tard, l'aîné repartait
+pour le front de bataille, emmenant avec lui son
+jeune frère.</p>
+
+<p>Enfin, quelques jours avant de prendre passage
+à bord du transatlantique pour rentrer dans mes foyers,
+je recevais du Général Turner l'invitation de
+visiter les camps de Frencham Pond et de Bramshot.</p>
+
+<p>A Frencham Pond nous pouvions voir les troupes
+récemment débarquées du Canada. Elles subissaient,
+à cet endroit, le premier degré d'entraînement
+et de formation militaire. Elles étaient ensuite
+transférées à Bramshot où leur instruction
+militaire est parachevée.</p>
+
+<p>A ces deux endroits, il me fut donné d'adresser
+la parole aux troupes canadiennes et aussi d'admirer
+leur belle tenue qui a soulevé, en Angleterre et
+en France, l'admiration universelle.</p>
+
+<p>Ce jour que j'ai passé au milieu de nos officiers
+canadiens et de nos soldats, restera comme l'un des
+plus beaux de mon existence.</p>
+
+<p>Je n'oublierai jamais l'impression causée par la
+marche du l0ième régiment de réserves (canadiennes-françaises)
+devant le colonel Desrosiers. On ne
+pouvait être témoin de ce défilé sans sentir courir
+dans tout son être un frisson d'enthousiasme et d'admiration.</p>
+
+<p>Je me suis efforcé de faire part à nos soldats,
+dans l'un et l'autre camp, de nos sentiments d'orgueil
+et de notre gratitude, et je leur ai promis, d'apporter
+avec moi au peuple canadien, le message que
+je croyais lire sur chacune de leurs figures, et que
+l'on pourrait ainsi traduire: Courage, patience et
+confiance en la victoire.</p>
+
+<p>Les exploits de tous ces braves canadiens, au moment
+où nous écrivons ces lignes, ont été couronnés
+de succès, et l'histoire de notre pays entourera les
+noms de ceux qui nous reviendront, comme de ceux
+qui seront tombés au champ d'honneur, d'une auréole
+de gloire immortelle.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Chapitre XXXII</h3>
+
+<h3>LE MILITARISTE ET LE MILITARISÉ</h3>
+
+<p>Pour bien comprendre la mentalité de la nation
+allemande, il faut jeter un coup d'oeil rétrospectif
+sur son histoire militaire.</p>
+
+<p>L'Empire d'Allemagne, c'est la Prusse de 40
+millions d'habitants, puis quelques petits royaumes:
+la Bavière, la Saxe, le Wurtemberg, et enfin, une
+quantité de petits états de moindre importance qu'elle
+s'était adjoints, en 1871.</p>
+
+<p>En 1864, la Prusse faisait une campagne victorieuse
+contre le Danemark et lui enlevait les duchés
+de Schleswig et de Holstein; en 1866, elle est encore
+victorieuse contre l'Autriche; et en 1870, par suite
+d'intrigues diplomatiques éminemment astucieuses,
+qui lui assuraient la neutralité des grandes nations
+européennes, elle faisait, au moyen d'une falsification
+de dépêches, naître le conflit franco-germanique.</p>
+
+<p>Elle entraîna les autres états allemands jusque
+sous les murs de Paris, et fonda, à Versailles, au lendemain
+de la victoire, l'Empire germanique, 26 états
+avec le roi de Prusse comme empereur.</p>
+
+<p>Elle était à l'apogée de la gloire. Bismark et Von
+Moltke, l'un politique et l'autre militaire, devenus
+demi-dieux par la conclusion d'un traité qui arrachait
+à la France deux provinces et cinq milliards
+d'indemnité s'imposaient à la vénération universelle
+du peuple allemand.</p>
+
+<p>Le sens artistique et l'idéalisme qui avaient comme
+imprégné l'âme allemande, pendant des siècles,
+jusqu'à nos jours, et même, ce qui paraît un peu invraisemblable,
+avait persisté sous le règne de Frédéric II
+et de ses successeurs, firent place à cet esprit
+positiviste naissant et ultra-militariste.</p>
+
+<p>Bismark avait dit: "La force prime le droit."
+"On n'a de droits que ceux que la force autorise."
+Ces principes et ces maximes avaient fait leurs
+preuves d'une manière éclatante, en 1864, en 1866,
+en 1870.</p>
+
+<p>Désormais, pour l'Empereur et son entourage,
+quelques centaines de mille officiers, la guerre devenait
+un élément, un agent, l'artisan principal de la
+grandeur nationale.</p>
+
+<p>Cet esprit dominant chez les grands, il fallait le
+faire pénétrer dans la masse du peuple. La littérature,
+les sciences, les arts, furent mis à contribution
+dans ce travail d'éducation nouvelle; et pardessus
+tout, l'école et la législation.</p>
+
+<p>Un éminent écrivain français a dit, au sujet de
+ce système d'éducation tudesque, une phrase lapidaire:
+"On nous a fait entendre que ce sont les <i>privat-docent</i>
+qui ont gagné la bataille de Sedan...."</p>
+
+<p>Les vétérans de la guerre de 1870 deviennent
+alors autant d'éducateurs de la génération qui pousse.
+On conduit les enfants aux musées&mdash;militaires&mdash;et on
+leur fait voir les drapeaux et les canons pris à
+l'ennemi. Le vieil officier, indiquant ces trophées
+à ses deux petits-fils, leur demande&mdash;"Quel est notre
+ennemi?..."&mdash;"La France! répondent les
+petiots."&mdash;"Nous les avons vaincus, n'est-ce pas?"
+"Oui!"&mdash;"Et nous vaincrons ainsi tous nos ennemis
+présents et à venir!..."&mdash;"Oui!"&mdash;"Allez! Vous
+êtes de bons enfants du Vaterland", disait, avec un
+geste bénisseur, le vieux vétéran botté.</p>
+
+<p>Tous les livres de lecture dans les écoles sont exclusivement
+composés de narrations guerrières, de charges
+de cuirassiers, de citadelles et de redoutes
+prises d'assaut, de rencontres épiques et flamboyantes
+à l'arme blanche... Et en conclusion du
+tout, il est dit que la gloire des armées allemandes a
+ébloui l'univers. On malaxe ces jeunes intelligences:
+on les militarise à l'extrême limite de leurs aptitudes.</p>
+
+<p>Et si quelqu'un élève trop la voix contre le <i>sanctus
+sanctorum</i>, la haute caste privilégiée, née de Bismark,
+de Von Moltke, on lui impose silence. Germania
+n'est-elle pas, comme Pigmalion, entourée
+d'ennemis qui s'apprêtent à fondre sur elle?&mdash;Donc,
+il faut être prêt pour la défense. Tout ce qui se
+fait, l'énorme mécanisme des casernes et des usines
+à munitions, ne doit servir qu'à se protéger. Contre qui?...&mdash;Contre
+un monde d'ennemis, spectre que la presse
+pangermaniste agite devant les populations frappées de
+terreur. Pour la masse, la
+prochaine guerre ne sera qu'une guerre défensive.</p>
+
+<p>Toutefois cette caste militaire et civile,&mdash;qui
+peut compter un demi-million d'adultes,&mdash;tout en
+s'évertuant à donner le change sur ses véritables intentions,
+à tromper le bas peuple et les étrangers, se
+réclame de Bismark. On en a fait le grand héros
+national. Mais que dit Bismark?... "La force
+prime le droit", d'abord. Et ensuite: "La guerre
+est la négation de l'ordre". Pourquoi dit-il ceci?
+Tout le monde le sait: c'est un lieu commun. Attendez.
+L'Homme de fer a un but. Lisez plus
+loin: "Le moyen le plus efficace de forcer la nation
+ennemie à demander la paix, c'est de dévaster son
+territoire et de terroriser la population civile..."</p>
+
+<p>Cette nouvelle théorie, née des succès remportés
+en 1870, au moyen des procédés de destruction mis
+alors en honneur ne rencontre que peu ou point d'objections
+en Allemagne.</p>
+
+<p>C'est monstrueux, mais c'est ainsi. Les disciples
+de Bismark ayant élaboré toute une théorie de justification
+à propos des actes et des paroles les plus
+condamnables du fameux chancelier, le bon peuple
+allemand, d'abord un peu scandalisé, s'est laissé faire
+une douée violence. Peuple bonasse en somme,
+il s'est laissé bercer et porter sur cette vague militariste
+qui déferlait jusqu'aux endroits les plus reculés
+du territoire.</p>
+
+<p>Pour la haute bureaucratie militariste et administrative,
+cette énorme préparation militaire de
+quarante années était destinée à rendre l'Allemagne
+maîtresse de l'Univers; pour la masse du peuple,
+c'était un instrument de défense et de protection.
+Celle-là cachait à celle-ci ses sinistres desseins, et les
+rares esprits clairvoyants qui, du milieu du peuple
+lisaient dans le jeu des meneurs de l'Empire, se gardaient
+bien de faire des objections ou de demander
+des raisons; on est gouverné ou on ne l'est pas...
+Et ils étaient gouvernés!</p>
+
+<p>Et d'ailleurs, pourquoi se troubler la conscience?
+Ce système n'avait-il pas fait ses preuves en 1870?
+Ces deux provinces, ces cinq milliards extorqués à
+la France, n'était-ce pas là deux causes déterminantes
+du formidable essor commercial et industriel qui
+assurait au peuple allemand la prépondérance sur
+tous les marchés du monde?</p>
+
+<p>Le militarisme intensif était devenu religion d'état.
+Les philosophes, les littérateurs, les historiens,
+ayant donné dans le mouvement, les savants ne pouvaient
+manquer d'avoir leur tour. Chaque découverte
+dans le domaine de la mécanique, de l'optique,
+de la chimie surtout, est soigneusement étudiée, par
+son auteur lui-même, au point de vue spécial de son
+utilité pratique dans l'oeuvre de destruction de la
+vie humaine et de la propriété.</p>
+
+<p>Les oeuvres d'art également portent l'empreinte
+de l'atmosphère ambiante; les bronzes équestres et
+"kolossaux", reproduisant, pour en faire l'admiration
+du peuple, le galbe de tous les Hohenzollern passés,
+présents et futurs, ornent les parcs et les avenues
+de toutes les villes de l'Empire, sans oublier Strasbourg
+et Metz.</p>
+
+<p>Et l'on descend même au cabotinage le plus vulgaire;
+ne voit-on pas un jour, la fille unique du Kaiser,
+s'exhiber en costume,&mdash;assez collant,&mdash;de hussard
+de la Garde, ou de la mort, pendant que son auguste
+père pérore sur le thème de la <i>Poudre sèche</i>.</p>
+
+<p>Un jour, sur ses domaines, à l'époque de la moisson,
+se promenant en veston et en souliers plats, il
+se sent pris d'une folle admiration à l'aspect des millions
+d'épis dorés:&mdash;"Cela me rappelle, dit-il, les
+mers de lances de mes uhlans."</p>
+
+<p>Une autre fois, au cours d'une randonnée qui l'avait
+amené tout près de la frontière française, entouré
+d'adulateurs et de flagorneurs aux uniformes resplendissants,
+le grand Cabotin couronné, se plante
+sur ses éperons, bien en face de la frontière, tire son
+épée à demi puis la rentre avec fracas, en laissant
+échapper cette parole mystérieuse et formidable;&mdash;"On
+a tremblé en Europe!"&mdash;Puis il éclate de rire.</p>
+
+<p>Venons-en maintenant à la décade précédant la
+guerre mondiale:</p>
+
+<p>L'Allemagne rejette la proposition anglaise de
+limiter de part et d'autre l'armement naval, enfin de
+faire une halte.&mdash;Convaincue à ce moment, que son
+immense machine militaire était non-seulement invincible,
+mais irrésistible dès le premier choc, elle
+s'applique fiévreusement à se rendre également intangible
+du côté de la mer, en donnant un essor inouï
+à sa construction navale.</p>
+
+<p>Tout est prévu en cas de conflit: l'Angleterre sera
+tenue en respect, peu importe par quel moyen,
+l'alliance franco-russe sera annihilée en quelques semaines,
+et ce sera l'affaire de quelques jours supplémentaires,
+pour assurer à l'Allemagne la domination
+continentale. De là à l'hégémonie universelle,
+il n'y aurait plus qu'un pas.</p>
+
+<p>Voilà ce que ruminait la caste militaire: c'est-à-dire
+le Kaiser, le Kronprinz, et les 400,000 à 500,000
+officiers, fonctionnaires et civils,&mdash;tous rudement
+bottés et éperonnés,&mdash;recrutés dans la noblesse, la
+haute société, les professions, et le peuple instruit.</p>
+
+<p>La foule, elle, la masse, s'endormait chaque soir
+convaincue que des ennemis s'apprêtaient à fondre
+sur elle sournoisement.</p>
+
+<p>La grande préoccupation du gouvernement de
+1908 à 1914, a été de faire éclater la guerre sans que
+l'Allemagne parût l'avoir provoquée.</p>
+
+<p>Mais, comme nous le répétait si souvent ce brave
+Suisse, M. Hintermann, interné avec nous, les finesses
+allemandes sont cousues de gros fil blanc. Et
+tout l'agencement des événements qui ont précédé
+l'invasion de la Belgique quelque astucieux qu'il soit,
+n'empêchera pas l'histoire de "rapporter" contre
+Guillaume Hohenzollern et son entourage, un verdict
+de culpabilité.</p>
+
+<p>L'entrevue de Postdam, du 5 juillet 1914, à laquelle
+assistait le Kaiser et les délégués de l'Autriche;
+l'ultimatum à la Serbie; le refus de l'Autriche
+d'accepter la réponse si satisfaisante, et si conciliatrice
+de la Serbie, et cela, ostensiblement, sans consultation
+préalable avec l'Allemagne,&mdash;tout n'était-il
+pas effectivement décidé depuis le 5 juillet?&mdash;le
+rejet par l'Allemagne de la proposition de conférence
+faite par Sir Edward Grey, ministre des Affaires
+Étrangères d'Angleterre, les hésitations, les faux-fuyants
+de M. Von Jagow, devant M. Cambon, l'ambassadeur
+de France; l'entrée en Belgique de troupes
+allemandes, le 31 juillet, dans la nuit, c'est-à-dire
+deux jours avant l'ultimatum de Guillaume au roi
+des Belges; les correspondances télégraphiques avec
+le Czar de Russie et le roi Georges V: tout enfin,
+porte à sa face l'empreinte de la duplicité.</p>
+
+<p>Des artisans ténébreux du complot et du meurtre
+de Sarajevo, l'histoire impartiale parlera plus tard...</p>
+
+<p>La masse de la population allemande, mise en possession
+de ces faits historiques, débarrassés de tout
+camouflage pangermaniste, n'hésitera pas,&mdash;et déjà,
+au moment où nous écrivons ces lignes, il est évident
+qu'elle n'hésite pas,&mdash;à se dresser comme formidable
+accusatrice des auteurs véritables de la guerre de
+ceux qui ont été cause de l'aberration collective de
+la nation.</p>
+
+<p>La fuite en Hollande de la famille impériale et des
+hauts officiers ne les soustraira pas à l'exécration du
+peuple allemand. Quel châtiment plus exemplaire
+en effet, et plus amer à la fois que celui infligé à un
+souverain par ses sujets!</p>
+
+<p>Une partie de ce peuple laborieux et frugal s'est
+sans doute laissée tromper par ses gouvernants qui
+lui parlaient de politique défensive; une autre partie
+a cédé à l'appas du lucre, de la rapine, de la conquête;
+quelques-uns d'entre eux se sont peut-être,&mdash;faiblesse
+humaine,&mdash;laissés éblouir par des visions
+de domination mondiale, mais nous voulons croire
+que la grande majorité a été un instrument aveugle
+dans la main de militaristes ambitieux.</p>
+
+<p>Les nations alliées ont remporté une victoire complète,
+décisive, définitive. La dernière tête de l'hydre
+du militarisme semble avoir été abattue.</p>
+
+<p>Puisse maintenant la paix être à jamais restaurée
+parmi les hommes de bonne volonté!</p>
+
+<p>Pour qu'elle le soit, il faudra que le drapeau arboré
+sur la civilisation par la ligue des nations, porte
+dans ses plis les mots: Justice et Magnanimité!</p>
+
+<p>Justice, c'est-à-dire châtiment pour les coupables,
+les criminels, les auteurs de la boucherie et de la
+dévastation.</p>
+
+<p>Justice, c'est-à-dire restitution et réparation...</p>
+
+<p>Justice, c'est-à-dire indemnité aux millions de femmes
+et d'enfants privés de leur soutien.</p>
+
+<p>Pourquoi, dira-t-on, faut-il ici parler de magnanimité?</p>
+
+<p>Est-ce que tout le peuple de l'Allemagne et des
+pays alliés à l'Allemagne ne mérite pas la plus sévère
+condamnation?</p>
+
+<p>Je ne fais ici, en prononçant ce mot de magnanimité,
+que refléter la pensée exprimée par les chefs
+des trois grands pays alliés au lendemain de
+l'armistice,&mdash;: Lloyd George, Clemenceau et Wilson.</p>
+
+<p>C'est que, comme le déclarait le 4 juillet dernier
+à la salle Westminster à Londres, M. Winston Churchill:
+"Nous sommes liés par les principes que nous
+avons professés et pour lesquels nous combattons.
+Ces principes nous permettront de demeurer sages
+et justes dans la victoire qui doit être, qui sera nôtre."</p>
+
+<p>"Et quelque grande que soit cette victoire, ces
+mêmes principes protégeront la nation allemande.
+Nous ne pourrions traiter l'Allemand comme il a
+traité l'Alsace-Lorraine ou la Belgique ou la Russie,
+ou comme il nous traiterait tous s'il en avait le
+pouvoir."</p>
+
+<p>C'est que la population d'un pays se recrute pour
+plus de la moitié chez les femmes et les enfants et
+qu'on ne saurait, sans descendre au niveau des méthode
+employées, en Belgique par exemple, faire la
+guerre à la propriété, aux femmes, aux enfants.</p>
+
+<p>Il restera à la justice un champ d'opération encore
+assez vaste si elle se contente d'atteindre les auteurs
+conscients de la plus horrible guerre de l'histoire,
+comme aussi des actes inhumains et contraires
+aux lois internationales qui au cours des quatre
+dernières années ont à tant de reprises soulevé la
+conscience universelle.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>FIN</h3>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>APPENDICE</h3>
+
+
+<p><i>L'auteur a pensé que les lecteurs de la narration
+qui précède lui sauraient gré de mettre sous leurs
+yeux quelques pages extraites des Lettres de l'éminent
+cardinal Mercier, de Belgique. Il n'a qu'un
+regret, c'est celui de ne pouvoir reproduire ici en
+entier ces documents qui forment dans leur ensemble
+un monument "plus durable que l'airain".</i></p>
+
+<p><i>Au sein de la petite Belgique opprimée et indomptable,
+le grand Archevêque a été le symbole de
+la résistance nationale.</i></p>
+
+<p><i>Il a osé presque TOUT dire aux envahisseurs;
+à maintes reprises il s'est dressé contre leurs infamies
+politiques, militaires, administratives; il est
+resté debout devant les menaces de Von Bissing, de
+Von Huene, de Von der Golfs.</i></p>
+
+<p><i>L'insolente autocratie de ceux-ci a hésité, a reculé
+devant la troublante majesté d'honneur, de justice
+et de vérité de celui-là.</i></p>
+
+<p>H. B.</p>
+
+
+
+<h3>EXTRAITS<br>
+
+DE LA<br>
+
+Lettre pastorale du Cardinal Mercier<br>
+"Patriotisme et Endurance"</h3>
+
+
+<p>NOTE</p>
+
+<p><i>A quatre années de distance, on ne relira pas
+sans émotion des extraits de la première lettre pastorale
+du cardinal Mercier après l'invasion allemande.
+C'est la fameuse lettre</i> Patriotisme et
+Endurance, <i>écrite à la Noël de 1914 pour consoler
+les Belges éprouvés, raviver leur foi patriotique et
+leur indiquer une ligne de conduite vis-à-vis de l'occupant.
+Elle constitue un énergique réquisitoire
+contre les atrocités commises en Belgique par l'armée
+allemande, le premier qu'on ait osé formuler en territoire
+occupé. Le cardinal Amette, en la proposant
+en lecture à ses diocésains, écrivait que c'est "une
+oeuvre admirable de doctrine évangélique, de sollicitude
+pastorale et de courage patriotique." Elle
+eut dans le monde entier un immense retentissement;
+on la traduisit dans à peu près toutes les langues, et
+elle fut répandue partout par le clergé des pays
+alliés. Je dois me borner à quelques citations.</i></p>
+
+
+<br><br><br>
+
+
+<p>Malines, Noël, 1914.</p>
+
+<p>Mes bien chers Frères,</p>
+
+<p>............................................</p>
+
+<p>Lorsque, dès mon retour de Rome, au Havre,
+déjà, j'allai saluer nos blessés belges, français ou
+anglais; lorsque, plus tard, à Malines, à Louvain,
+à Anvers, il me fut donné de serrer la main à ces
+braves, qui portaient dans leurs tissus une balle ou
+au front une blessure, pour avoir marché à l'assaut
+de l'ennemi ou soutenu le choc de ses attaques, il me
+venait spontanément aux lèvres pour eux une parole
+de reconnaissance émue: Mes vaillants amis, leur
+disais-je, c'est pour nous, pour chacun de nous, pour
+moi, que vous avez exposé votre vie et que vous souffrez.
+J'ai besoin de vous dire mon respect, ma gratitude,
+et de vous assurer que le pays entier sait ce
+qu'il vous doit.</p>
+
+<p>C'est que, en effet, nos soldats sont nos sauveurs.</p>
+
+<p>Une première fois, à Liège, ils ont sauvé la France;
+une seconde fois, en Flandre, ils ont arrêté la
+marche de l'ennemi vers Calais: la France et l'Angleterre
+ne l'ignorent point, et la Belgique apparaît
+aujourd'hui devant elles, et devant le monde entier,
+d'ailleurs, comme une terre de héros. Jamais, de ma
+vie, je ne me suis senti aussi fier d'être Belge que,
+lorsque traversant Paris, traversant les gares françaises,
+faisant halte à Paris, visitant Londres, je fus
+partout le témoin de l'admiration enthousiaste de
+nos alliés pour l'héroïsme de notre armée. Notre
+Roi est, dans l'estime de tous, au sommet de l'échelle
+morale; il est seul, sans doute à l'ignorer, tandis
+que, pareil au plus simple de nos soldats, il parcourt
+les tranchées, et encourage de la sérénité de son sourire
+ceux à qui il demande de ne point douter de la
+patrie.</p>
+<p>................................................</p>
+
+<p>De nombreuses paroisses furent privées de leur
+pasteur. J'entends encore l'accent douloureux d'un
+vieillard à qui je demandais s'il avait eu la messe,
+le dimanche, dans son église ébréchée; voilà deux
+mois, me répondit-il, que nous n'avons plus vu de
+prêtre. Le curé et le vicaire étaient dans un camp
+de concentration à Munsterlagen, non loin de Hanovre.</p>
+
+<p>Des milliers de citoyens belges ont été ainsi déportés
+dans les prisons d'Allemagne, à Munsterlagen,
+à Celle, à Magdebourg. Munsterlagen seul a compté
+3,100 prisonniers civils. L'histoire dira les tortures
+physiques et morales de leur long calvaire.</p>
+
+<p>Des centaines d'innocents furent fusillés; je ne
+possède pas au complet ce sinistre nécrologe, mais je
+sais qu'il y en eut, notamment, 91 à Aerschot et que
+là, sous la menace de la mort, leurs concitoyens
+furent contraints de creuser les fosses de sépulture.
+Dans l'agglomération de Louvain et des communes
+limitrophes, 176 personnes, hommes et femmes, vieillards
+et nourrissons encore à la mamelle, riches et
+pauvres, valides et malades furent fusillées ou brûlées.</p>
+
+<p>Dans mon diocèse seul, je sais que treize prêtres
+ou religieux furent mis à mort. L'un d'eux, le curé
+de Geirode, est, selon toute vraisemblance, tombé en
+martyr. J'ai fait un pèlerinage à sa tombe et, entouré
+des ouailles qu'il paissait hier encore avec le zèle d'un
+apôtre, je lui ai demandé de garder du haut du ciel
+sa paroisse, le diocèse, la patrie.</p>
+<p>..........................................</p>
+
+<p>Qui ne contemple avec fierté le rayonnement de
+la gloire de la patrie meurtrie?</p>
+
+<p>Tandis que, dans la douleur, elle enfante l'héroïsme,
+notre mère verse de l'énergie dans le sang de
+ses fils.</p>
+
+<p>Nous avions besoin, avouons-le, d'une leçon de
+patriotisme.</p>
+
+<p>Des Belges, en grand nombre, usaient leurs forces
+et gaspillaient leur temps en querelles stériles, de
+classes, de races, de passions personnelles.</p>
+
+<p>Mais lorsque, le 2 août, une puissance étrangère,
+confiante dans sa force et oublieuse de la foi des
+traités, osa menacer notre indépendance, tous les
+Belges, sans distinction ni de parti, ni de condition,
+ni d'origine, se levèrent comme un seul homme, serrés
+contre leur Roi et leur gouvernement, pour dire à
+l'envahisseur: "Tu ne passeras pas!"</p>
+
+<p>Du coup, nous voici résolument conscients de notre
+patriotisme: c'est qu'il y a, en chacun de nous,
+un sentiment plus profond que l'intérêt personnel,
+que les liens du sang, et la poussée des partis, c'est le
+besoin et, par suite, la volonté de se dévouer à l'intérêt
+général, à ce que Rome appelait "la chose publique"
+"Res publica": ce sentiment, c'est le Patriotisme.</p>
+
+<p>La Patrie n'est pas qu'une agglomération d'individus
+ou de familles habitant le même sol, échangeant
+entre elles des relations plus ou moins étroites de
+voisinage ou d'affaires, remémorant les mêmes souvenirs,
+heureux ou pénibles: non, elle est une association
+sociale qu'il faut à tout prix, est-ce au prix
+de son sang, sauvegarder et défendre, sous la
+direction de celui ou de ceux qui président à ses
+destinées.</p>
+
+<p>Et c'est parce qu'ils ont une même âme, que les
+compatriotes vivent, par leurs traditions, d'une même
+vie dans le passé; par leurs communes aspirations
+et leurs communes espérances, d'un même prolongement
+de vie dans l'avenir.</p>
+
+<p>.............................................</p>
+
+<p>La Belgique était engagée d'honneur à défendre
+son indépendance: elle a tenu parole.</p>
+
+<p>Les autres puissances s'étaient engagées à respecter
+et à protéger la neutralité belge: l'Allemagne
+a violé son serment, l'Angleterre y est fidèle.</p>
+
+<p>Voilà les faits.</p>
+
+<p>Les droits de la conscience sont souverains: il
+eût été indigne de nous, de nous retrancher derrière
+un simulacre de résistance.</p>
+
+<p>Nous ne regrettons pas notre premier élan, nous
+en sommes fiers. Écrivant, à une heure tragique, une
+page solennelle de notre histoire, nous l'avons voulue
+sincère et glorieuse.</p>
+
+<p>Et nous saurons, tant qu'il le faudra, faire preuve
+d'endurance.</p>
+
+<p>L'humble peuple nous donne l'exemple. Les
+citoyens de toutes les classes sociales ont prodigué
+leurs fils à la patrie; mais lui, surtout, souffre des
+privations, du froid, peut-être de la faim. Or, si je
+juge de ses sentiments en général, par ce qu'il m'a
+été donné de constater dans les quartiers populaires
+de Malines, et dans les communes les plus affligées
+de mon diocèse, le peuple a de l'énergie dans sa souffrance.
+Il attend la revanche, il n'appelle point
+l'abdication.</p>
+
+<p>..............................................</p>
+
+<p>Courage, mes Frères, la souffrance passera; la
+couronne de vie pour nos âmes, la gloire pour la
+nation ne passeront pas.</p>
+
+<p>Je ne vous demande point, remarquez-le, de renoncer
+à aucune de vos espérances patriotiques.</p>
+
+<p>Au contraire, je considère comme une obligation
+de ma charge pastorale, de vous définir vos devoirs de
+conscience en face du Pouvoir qui a envahi notre sol
+et qui, momentanément, en occupe la majeure partie...</p>
+
+<p>Ce Pouvoir n'est pas une autorité légitime. Et,
+dès lors, dans l'intime de votre âme, vous ne lui devez
+ni estime, ni attachement, ni obéissance.</p>
+
+<p>L'unique Pouvoir légitime en Belgique est celui
+qui appartient à notre Roi, à son Gouvernement, aux
+représentants de la nation. Lui seul est pour nous
+l'autorité. Lui seul a droit à l'affection de nos coeurs,
+à notre soumission.</p>
+<p>.......................................................</p>
+
+<p>Nos malheurs ont ému les autres nations. L'Angleterre,
+l'Irlande et l'Écosse, la France, la Hollande,
+les États-Unis, le Canada rivalisent de
+générosité pour soulager notre détresse. Ce spectacle
+est à la fois lugubre et grandiose. Ici encore se
+révèle la Sagesse Providentielle qui tire le bien du
+mal. En votre nom et au mien, mes Frères, j'offre
+aux Gouvernements et aux nations qui se tournent
+si noblement vers nos malheurs, le témoignage ému
+de notre admiration et de notre reconnaissance.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Le Voyage à Rome et la Lettre pastorale<br>
+"A notre retour de Rome"</h3>
+<br><br>
+
+<p><i>On n'a pas perdu le souvenir des acclamations qui
+accueillirent le cardinal Mercier à Rome, dans le
+voyage qu'il fit au commencement de 1916. Il arriva
+dans la Ville Éternelle le 14 janvier au soir et y fut
+reçu comme un roi. C'est sous une véritable pluie
+de fleurs, au milieu des ovations, qu'il gagna le Collège
+belge choisi pour sa résidence. Le lendemain,
+toute l'aristocratie romaine allait s'y inscrire avec
+les membres les plus éminents de la colonie belge et
+les représentants des légations alliées.</i></p>
+
+<p><i>A plusieurs reprises, Benoît XV reçut le cardinal
+en audience particulière, comme il reçut aussi Mgr
+Heylen, dont la visite à Rome coïncidait avec celle
+du primat de Belgique. La participation aux travaux
+des Congrégations, les réceptions, les visites
+absorbèrent le reste de son séjour. De tous côtés
+des représentants de tous les partis saluaient sa
+venue en termes empreints du plus profond respect.
+Les cardinaux de Paris et de Londres, les évêques,
+les prélats, les Belges exilés, les associations catholiques
+des pays alliés lui envoyaient des délégations et
+des adresses pour lui exprimer leur admiration.</i></p>
+
+
+<p><i>À son départ pour la Belgique, à Rome et dans
+les villes qui marquaient son passage, il fut l'objet
+de manifestations identiques à celles qui l'avaient
+accueilli cinq semaines plus tôt.</i></p>
+
+<p><i>Le Cardinal est-il allé de lui-même à Rome pour
+plaider la cause des Belges? Y a-t-il été appelé par
+le Pape désireux de s'instruire? Il réussit en tout
+cas à rompre le cordon d'investissement établi autour
+du Vatican par les agents de l'Allemagne et de l'Autriche.
+Son voyage eut pour résultat d'aviver les
+sympathies pour la Belgique, d'éclairer le Vatican et
+de le rendre plus favorable aux Belges. Mgr Heylen
+et lui ont eu raison des dernières résistances, plus
+importantes par la qualité que par le nombre, dont
+l'entourage du Saint Père était, malheureusement,
+le retranchement suprême. Rien n'a tenu contre la
+simplicité, la modération et la force de ces deux
+confesseurs&mdash;le mot n'est pas excessifs&mdash;armés de
+témoignages directs et en état d'opposer des faits
+authentiques, contrôlés par leurs soins, soumis à une
+critique impitoyable, aux arguties des avocats de
+l'Allemagne.</i></p>
+
+<p><i>Rentré à Malines, le Cardinal Mercier écrivit pour
+ses diocésains la magnifique pastorale: "A notre
+retour de Rome". On lira avec émotion les extraits
+suivants, en admirant la courageuse fierté avec laquelle
+son auteur a affirmé, au milieu des baïonnettes
+prussiennes, les espoirs de son peuple.</i></p>
+
+
+<br><br><br>
+
+
+
+<p>Fête de Saint-Thomas-d'Aquin, 1916.</p>
+
+<p>Mes bien chers Frères,</p>
+
+<p>.......................................................</p>
+
+<p>Il y a beaucoup de choses que je ne puis vous dire.
+Vous me comprenez. La situation anormale que
+nous avons à subir nous interdit de vous exposer, à
+coeur ouvert, tout juste ce qu'il y a en notre âme, de
+meilleur et de plus intime pour vous; ce qui, venant
+de plus haut et vous touchant de plus près, est à moi
+mon plus ferme soutien et serait pour vous, si je pouvais
+parler, votre tout puissant réconfort; mais vous
+ne douterez pas de ma parole, vous me croirez lorsque
+je vous assure que mon voyage a été particulièrement
+béni, et que je vous reviens heureux, très heureux.</p>
+<p>....................................................</p>
+
+<p>Vous avez eu déjà des échos, je pense, des acclamations
+qui, sur tout le parcours de notre voyage, à
+l'aller et au retour, en Suisse et en Italie, saluèrent
+le nom belge.</p>
+
+<p>Supposez même, mes bien chers Frères, que l'issue
+finale du duel gigantesque engagé, en ce moment,
+en Europe et en Asie-Mineure, fût encore incertaine,
+un fait acquis à la civilisation et à l'histoire, c'est
+le triomphe moral de la Belgique. En union avec
+votre Roi et votre Gouvernement, vous avez consenti
+à la Patrie un sacrifice immense. Par respect pour
+notre parole d'honneur; pour affirmer que, dans
+vos consciences, le droit prime tout, vous avez sacrifié
+vos biens, vos foyers, vos fils, vos époux, et, après
+dix-huit mois de contrainte, vous demeurez, comme
+le premier jour, fiers de votre geste; l'héroïsme
+vous paraît si naturel, qu'il ne vous vient pas à la
+pensée d'en tirer gloire pour vous-mêmes. Mais si
+vous aviez pu, comme nous, franchir nos frontières
+et contempler à distance la patrie belge; si vous
+aviez entendu le peuple, "l'homme dans la rue",
+ainsi que s'expriment les Anglais, je veux dire l'ouvrier
+manuel, le petit employé, la femme de la classe
+qui peine; si vous aviez recueilli les témoignages,
+vivants ou écrits, de ceux qui représentent, avec autorité,
+les grandes forces sociales, la politique, la
+presse, la science, l'art, la diplomatie, la religion,
+vous auriez mieux pris conscience de la magnanimité
+de votre attitude, vos âmes auraient tressailli d'allégresse
+et même, je crois, d'orgueil.</p>
+<p>........................................................</p>
+
+<p>Vous voudrez bien reconnaître que je ne vous ai
+jamais caché mes appréhensions. Je vous ai prêché
+le patriotisme, parce qu'il est une dépendance de la
+vertu maîtresse du christianisme, de la charité. Mais,
+dès l'abord, je vous ai fait entrevoir que, selon mon
+humble pressentiment, notre épreuve serait longue,
+et que le succès appartiendrait aux nations qui y
+mettraient le plus d'endurance.</p>
+
+<p>La conviction, naturelle et surnaturelle, de notre
+victoire finale est plus profondément que jamais ancrée
+en mon âme. Si, d'ailleurs, elle avait pu être
+ébranlée, les assurances que m'ont fait partager
+plusieurs observateurs désintéressés et attentifs de
+la situation générale, appartenant notamment aux
+deux Amériques, l'eussent solidement raffermie.</p>
+
+<p>Nous l'emporterons, n'en doutez pas, mais nous
+ne sommes pas au bout de nos souffrances.</p>
+
+<p>La France, l'Angleterre, la Russie se sont engagées
+à ne pas conclure de paix, tant que la Belgique
+n'aura pas recouvré son entière indépendance et
+n'aura pas été largement indemnisée. L'Italie, à
+son tour, a adhéré au pacte de Londres.</p>
+
+<p>L'avenir n'est point douteux pour nous.</p>
+<p>...................................................</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>Démêlés du Cardinal avec les Autorités allemandes</h3>
+
+
+<p><i>Après le voyage à Rome, il sembla que les autorités
+allemandes eussent reçu le mot d'ordre de créer
+le plus de difficultés possibles au cardinal Mercier.
+La presse allemande avait été déchaînée contre lui;
+visiblement, elle cherchait à justifier les mesures
+que le gouverneur général de Belgique pourrait être
+amené à prendre contre le trop ardent défenseur du
+bon droit. Elle alla jusqu'à l'accuser d'espionnage
+et, au mois de mars 1916, on eut la surprise d'apprendre
+qu'une descente avait eu lieu au Palais archiépiscopal
+et que le chanoine Loncin avait été arrêté.</i></p>
+
+<p><i>Le cardinal, dont la bibliothèque avait été fouillée
+et la correspondance saisie, adressa sur-le-champ une
+note de protestation au gouverneur général. Dans
+cette note, il s'élevait avec vigueur contre la violation
+du secret que Rome seule peut briser et qui, dans ce
+cas, fut impuissant à sauvegarder divers cas du forum
+conscientiae contre l'arbitraire de soldats.</i></p>
+
+<p><i>Il signala au Saint-Siège, suprême juge en l'occurrence,
+cette violation par la force brutale du secret
+de l'administration et des choses d'Eglise.</i></p>
+
+<p><i>Le Gouvernement allemand répondit par une note
+où il prétendait que la liberté de l'Eglise n'a rien à
+voir dans cette affaire et que c'est en vain que le
+cardinal, faute d'avoir des sujets de plaintes légitimes,
+s'efforçait d'inventer une violation des droits
+ecclésiastiques par l'Allemagne.</i></p>
+
+<p><i>Néanmoins, le chanoine Loncin fut relâché.</i></p>
+
+<p><i>Vers la même époque, le cardinal Mercier eut
+encore à se plaindre des procédés allemands à propos
+d'un mandement de Carême. A la vérité, il n'y avait
+pour les Allemands rien de particulier à relever
+dans ce document d'inspiration purement religieuse,
+mais le mot d'ordre, nous l'avons dit, était de chercher
+misère. On releva donc une phrase ainsi connue:
+"Ni le cheval, ni le chevalier, ni la force des armées
+ne garantissent le succès final. Est-ce que Dieu ne
+peut pas anéantir en un clin d'oeil les plus belles
+espérances d'une nation belliqueuse en déchaînant
+sur elle une épidémie? C'est entre les mains de Dieu
+que repose le sort de la Belgique."</i></p>
+
+<p><i>Von Bissing écrivit à l'archevêque une lettre
+grossière où il lui faisait reproche, à l'abri de cette
+phrase séparée de son contexte, de vouloir soulever
+la population contre l'occupant.</i></p>
+
+<p><i>L'archevêque répondit simplement qu'il n'avait
+fait, en écrivant ce mandement, qu'exercer son droit
+d'évêque, et que les Allemands lui avaient déjà, à
+plus d'une reprise, cherché querelle. Et puis, ajoutait-il,
+la population belge est toujours restée calme,
+tout le monde a pu le constater: Que me reproche-t-on
+de l'exciter?</i></p>
+
+<p><i>Le gouverneur général se tint coi.</i></p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>Allocution du Cardinal Mercier</h3>
+
+
+<p><i>Lisons maintenant un extrait de l'allocution que
+le cardinal Mercier a prononcée le 21 juillet 1916 à
+Bruxelles, dans la collégiale de Sainte-Gudule, au
+cours de la cérémonie commémorative de la fête nationale.
+C'est le coeur haletant qu'on la relira, ligne
+par ligne, comme l'une des choses les plus belles et
+les plus élevées qui aient jamais été dites.</i></p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<p>Nos bien chers Frères,</p>
+
+<p>Nous devions ici nous réunir pour fêter le 85e
+anniversaire de notre indépendance nationale.</p>
+
+<p>Dans quatorze ans, à pareil jour, nos cathédrales
+restaurées et nos églises rebâties seront larges ouvertes;
+la foule s'y précipitera; notre Roi Albert,
+debout sur son trône, inclinera, mais d'un geste libre,
+devant la majesté du Roi des rois, son front indompté;
+la Reine, les princes royaux l'entoureront; nous
+réentendrons les envolées joyeuses de nos cloches et,
+dans le pays entier, sous les voûtes des temples, les
+Belges, la main dans la main, renouvelleront leurs
+serments à leur Dieu, à leur Souverain, à leurs libertés,
+tandis que les évêques et les prêtres, interprètes
+de l'âme de la nation, entonneront, dans un commun
+élan de reconnaissance joyeuse, un triomphal <i>Te
+Deum</i>.</p>
+
+
+<p>Aujourd'hui, l'hymne de la joie expire sur nos
+lèvres.</p>
+
+<p>Le peuple juif, captif à Babylone, assis en larmes
+au bord de l'Euphrate, regardait couler les eaux du
+fleuve Ses harpes muettes pendaient aux saules du
+rivage Qui aurait eu le courage de chanter le cantique
+de Jéhovah, sur un sol étranger? "Terre patriarcale
+de Jérusalem, s'écriait le Psalmiste, si
+jamais je t'oublie, que ma main droite se dessèche!
+Que ma langue reste collée à mon palais si je cesse de
+penser à toi; si tu n'es plus la première de mes
+joies!"</p>
+
+<p>Le psaume s'achève en paroles imprécatoires.
+Nous nous interdisons de les reproduire; nous ne
+sommes plus du Testament Ancien, qui tolérait la
+loi du talion: "Oeil pour oeil, dent pour dent."
+Nos lèvres, purifiées par le feu de la charité chrétienne,
+ne profèrent point de haine.</p>
+
+<p>Haïr, c'est prendre le mal d'autrui pour but et
+s'y complaire. Quelles que soient nos douleurs, nous
+ne voulons point de haine à ceux qui nous les infligent.
+La concorde nationale s'allie, chez nous, à la
+fraternité universelle. Mais au-dessus du sentiment
+de l'universelle fraternité, nous plaçons le respect du
+droit absolu, sans lequel il n'y a pas de commerce
+possible, ni entre les individus, ni entre les nations.</p>
+
+<p>Et voilà pourquoi, avec saint Thomas d'Aquin, le
+docteur le plus autorisé de la théologie chrétienne,
+nous proclamons que la vindicte publique est une
+vertu.</p>
+
+<p>Le crime, violation de la justice, attentat à la paix
+publique, qu'il émane d'un particulier ou d'une collectivité,
+doit être réprimé. Les consciences sont
+soulevées, inquiètes, à la torture, tant que le coupable
+n'est pas, selon l'expression si saine et si forte du
+langage spontané, remis à sa place; c'est rétablir
+l'ordre, rasseoir l'équilibre, <i>restaurer la paix sur la
+base de la justice</i>.</p>
+
+<p>La vengeance publique ainsi comprise peut irriter
+la sensiblerie d'une âme faible; elle n'est pas moins,
+dit saint Thomas, l'expression, la loi de la charité la
+plus pure et du zèle qui en est la flamme. Elle ne se
+fait pas de la souffrance une cible, mais une arme,
+vengeresse du droit méconnu.</p>
+<p>...................................................</p>
+
+<p>Le chef de l'une de nos plus nobles familles
+m'écrivait: "Notre fils, du 7e de ligne, est tombé;
+ma femme et moi en avons le coeur brisé; cependant,
+s'il le fallait, nous le redonnerions encore."</p>
+
+<p>Un vicaire de la capitale vient d'être condamné
+à douze ans de travaux forcés. On me permet d'aller
+dans sa cellule l'embrasser et le bénir: "J'ai, dit-il,
+trois frères au front; je crois être ici pour avoir aidé
+le plus jeune&mdash;il a dix-sept ans&mdash;à rejoindre ses
+aînés; une de mes soeurs est dans une cellule voisine,
+mais, j'en remercie le bon Dieu, ma mère ne
+reste pas seule; elle nous l'a fait dire; d'ailleurs,
+elle ne pleure pas."</p>
+
+<p>N'est-ce pas que nos mères font songer à la mère
+des Macchabées?</p>
+
+<p>Que de leçons de grandeur morale! Ici même
+et sur le chemin de l'exil, et dans les prisons et dans
+les camps de concentration, en Hollande et en Allemagne!</p>
+
+<p>Pensons-nous assez à ce que doivent souffrir ces
+braves qui, depuis le début de la guerre, au lendemain
+de la défense de Liège et de Namur ou de la retraite
+d'Anvers ont vu leur carrière militaire brisée et
+rongent leur frein; ces gardiens du droit ou de nos
+franchises communales, que leur vaillance a réduits
+à l'inaction!</p>
+
+<p>Il y a du courage dans l'élan; il n'y en a pas
+moins à le contenir. Il y a même plus de vertu, parfois,
+à pâtir qu'à agir.</p>
+
+<p>Et ces deux années de soumission du peuple belge
+à l'inévitable? cette ténacité profonde qui faisait
+dire à une humble femme, devant laquelle on discutait
+la possibilité d'une prochaine conclusion de la
+paix: <i>Oh! pour nous, il ne faut rien presser; nous
+attendrons encore!</i> Comme tout cela est beau et plein
+d'enseignements pour les générations à venir!</p>
+
+<p>Voilà ce qu'il faut voir, mes Frères: la magnanimité
+de la nation dans le sacrifice, notre universelle
+et persévérante confraternité dans les angoisses,
+dans les deuils, et dans la même invincible espérance;
+voilà ce qu'il faut regarder, pour estimer à sa valeur
+la patrie belge.</p>
+<p>........................................................</p>
+
+<p>La date prochaine du premier centenaire de notre
+indépendance doit nous trouver plus forts, plus intrépides,
+plus unis que jamais. Préparons-nous
+y dans le travail, dans la patience, dans la fraternité.</p>
+
+<p>Lorsque, en 1930, nous remémorerons les années
+sombres de 1914-1916, elles nous apparaîtront les plus
+lumineuses, les plus majestueuses, et, à la condition
+que nous sachions dès aujourd'hui le vouloir, les plus
+heureuses et les plus fécondes de notre histoire nationale.</p>
+
+<p><i>Per Crucem ad lucem</i>; du sacrifice jaillit la
+lumière!</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>Les protestations du Cardinal auprès du<br>
+Gouverneur général.</h3>
+
+
+<p>NOTE</p>
+
+<p><i>Avec le même courage qu'il avait adressé en 1914
+le premier réquisitoire contre les crimes allemands,
+et plaidé à Rome la cause de la Belgique opprimée,
+le cardinal Mercier entreprit, aux jours lugubres qui
+ont marqué la fin de l'année 1916, de sauver ses compatriotes
+de la déportation vers les usines de l'Allemagne
+et ses fronts de bataille. On retrouvera ici
+quelques extraits des lettres épineuses qu'il adressa,
+dans ce but, aux autorités allemandes à Bruxelles,
+principalement au gouverneur général von Bissing.</i></p>
+
+<p><i>La première est du 19 octobre; le cardinal rappelle
+en termes sévères les promesses faites antérieurement,
+de n'astreindre les Belges ni aux prestations
+militaires, ni aux travaux forcés</i>:</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+<p>Malines, le 19 octobre 1916.</p>
+
+<p>Monsieur le Gouverneur Général,</p>
+
+<p>Au lendemain de la capitulation d'Anvers, la
+population, affolée, se demandait ce qu'il adviendrait
+des Belges en âge de porter les armes ou qui arriveraient
+à cet âge avant la fin de l'occupation. Les
+supplications des pères et mères de famille me déterminèrent
+à interroger M. le Gouverneur d'Anvers,
+le Baron von Huene, qui eut l'obligeance de me rassurer
+et de m'autoriser à rassurer les parents angoissés.
+Le bruit s'était répandu à Anvers, cependant,
+qu'à Liège, à Namur, à Charleroi, des jeunes gens
+avaient été saisis et emmenés de force en Allemagne.
+Je priai donc M. le Gouverneur von Huene de vouloir
+me confirmer par écrit la garantie qu'il m'avait donnée
+verbalement, que rien de pareil ne s'effectuerait
+à Anvers. Il me répondit tout de suite que les bruits
+relatifs aux déportations étaient sans fondement, et
+sans hésiter, me remit par écrit, entre autres déclarations,
+la suivante: "Les jeunes gens n'ont point
+à craindre d'être emmenés en Allemagne, soit pour
+y être enrôlés dans l'armée, soit pour y être employés
+à des travaux forcés."</p>
+
+<p>Cette déclaration écrite et signée fut communiquée
+publiquement au clergé et aux fidèles de la
+province d'Anvers, ainsi que Votre Excellence
+pourra s'en assurer par le document ci-inclus, en
+date du 16 octobre 1914, qui fut lu dans toutes les
+églises.</p>
+
+<p>Douter de l'autorité de pareils engagements, c'eût
+été faire injure aux personnalités qui les avaient
+souscrits, et je m'employai donc à raffermir, par tous
+les moyens de persuasion en mon pouvoir, les inquiétudes
+persistantes des familles intéressées.</p>
+
+<p>Or, voici que votre Gouvernement arrache à leurs
+foyers des ouvriers réduits malgré eux au chômage,
+les sépare violemment de leurs femmes et de leurs
+enfants et les déporte en pays ennemi. Nombreux
+sont les ouvriers qui ont déjà subi ce malheureux
+sort; plus nombreux ceux que menacent les mêmes
+violences.</p>
+
+<p>Au nom de la liberté de domicile et de la liberté
+de travail des citoyens belges; au nom de l'inviolabilité
+des familles; au nom des intérêts moraux que
+compromettrait gravement le régime de la déportation;
+au nom de la parole donnée par le Gouverneur
+de la province d'Anvers et par le Gouverneur général,
+représentant immédiat de la plus haute autorité
+de l'Empire allemand, je prie respectueusement
+Votre Excellence de vouloir retirer les mesures de
+travail forcé et de déportation intimées aux ouvriers
+belges et de vouloir réintégrer dans leurs foyers ceux
+qui on déjà été déportés.</p>
+
+<p>Votre Excellence appréciera combien me serait
+pénible le poids de la responsabilité que j'aurais à
+porter vis-à-vis des familles, si la confiance qu'elles
+vous ont accordée par mon entremise et sur mes
+instances était lamentablement déçue.</p>
+
+<p>Je m'obstine à croire qu'il n'en sera pas ainsi.</p>
+
+<p>Agréez, Monsieur le Gouverneur général, l'assurance
+de ma très haute considération.</p>
+
+<p>Signé: D.-L. Cardinal MERCIER,
+Archevêque de Malines.</p>
+<br><br><br>
+
+<p><i>A la lettre du primat de Belgique, le général von
+Bissing répondit, le 26 octobre, par un long plaidoyer
+où il prétendait démontrer que le Gouvernement
+allemand, en déportant les ouvriers belges, se bornait
+à user d'un droit et à remplir un devoir dans l'intérêt
+même du peuple belge. Boche jusqu'au bout, le gouverneur
+du Kaiser, après avoir ergoté sur la portée
+des engagements pris jadis, allait même jusqu'à oser
+écrire qu'il avait lui-même à coeur plus que personne
+le haut idéal des vertus familiales compromises par
+la paresse!</i></p>
+
+<p><i>A toutes ces tartuferies, le cardinal Mercier a répondu
+par me lettre où il défend les ouvriers belges
+contre les calomnies du gouverneur allemand et où
+il démontre que le plaidoyer de celui-ci n'est fait que
+de contre-vérités et de misérables arguties.</i></p>
+
+<p><i>En voici des extraits:</i></p>
+
+<br><br><br>
+
+<p>Malines, le 10 novembre 1916.</p>
+
+<p>Monsieur le Gouverneur Général,</p>
+
+
+<p>Ma lettre du 19 octobre rappelait à Votre Excellence
+l'engagement pris par le baron von Huene,
+gouverneur militaire d'Anvers, et ratifié, quelques
+jours plus tard, par le baron von der Goltz, votre
+prédécesseur au gouvernement général de Bruxelles.
+L'engagement était explicite, absolu, sans limite de
+durée: "Les jeunes gens n'ont point à craindre
+d'être emmenés en Allemagne, soit pour y être enrôlés
+dans l'armée, <i>soit pour être employés à des travaux
+forcés</i>."</p>
+
+<p>Cet engagement est violé tous les jours des milliers
+de fois, depuis quinze jours.</p>
+
+<p>Le baron von Huene et feu le baron von der Goltz
+n'ont pas dit conditionnellement, ainsi que le voudrait
+faire entendre votre dépêche du 26 octobre: "Si
+l'occupation ne dure pas plus de deux ans, les hommes
+aptes au service militaire ne seront pas mis en
+captivité"; ils ont dit catégoriquement: "Les jeunes
+gens, et à plus forte raison les hommes arrivés à l'âge
+mûr, ne seront, <i>à aucun moment de la durée de l'occupation,
+ni emprisonnés, ni employés à des travaux
+forcés."</i></p>
+
+<p>Pour se justifier, Votre Excellence invoque "la
+conduite de l'Angleterre et de la France qui ont, dit-elle,
+enlevé sur les bateaux neutres tous les Allemands
+de 17 à 50 ans, pour les interner dans les camps de
+concentration".</p>
+
+<p>Si l'Angleterre et la France avaient commis une
+injustice, c'est sur les Anglais et les Français qu'il
+faudrait vous venger et non sur un peuple inoffensif
+et désarmé. Mais y a-t-il eu injustice? Nous sommes
+mal informés de ce qui se passe au delà des murs
+de notre prison, mais je suis fort tenté de croire que
+les Allemands saisis et internés appartenaient à la
+réserve de l'armée impériale; ils étaient donc des
+militaires que l'Angleterre et la France avaient le
+droit d'envoyer dans des camps de concentration.</p>
+
+<p>L'occupant s'est emparé d'approvisionnement
+considérables de matières premières destinées à notre
+industrie nationale: il a saisi et expédié en Allemagne
+les machines, les outils, les métaux de nos usines
+et de nos ateliers. La possibilité du travail national
+ainsi supprimée, il restait à l'ouvrier une alternative:
+travailler pour l'empire allemand, soit ici, soit en
+Allemagne, ou chômer. Quelques dizaines de milliers
+d'ouvriers, sous la pression de la peur ou de la faim,
+acceptèrent, à regret pour la plupart, du travail de
+l'étranger; mais quatre cent mille ouvriers ou ouvrières
+préférèrent se résigner au chômage, avec ses
+privations, que de desservir les intérêts de la patrie;
+ils vivaient dans la pauvreté, à l'aide du maigre
+secours que leur allouait le Comité national de secours
+et d'alimentation contrôlé par les ministères
+protecteurs d'Espagne, d'Amérique, de Hollande.</p>
+
+<p>Calmes, dignes, ils supportaient sans murmure leur
+sort pénible. Nulle part, il n'y eut ni révolte ni apparence
+de révolte. Patrons et ouvriers attendaient
+avec endurance la fin de notre longue épreuve. Cependant,
+les administrations communales et l'initiative
+privée essayaient d'atténuer les inconvénients
+indéniables du chômage. Mais le pouvoir occupant
+paralysa leurs efforts. Le Comité national tenta
+d'organiser un enseignement professionnel à l'usage
+des chômeurs. Cet enseignement pratique, respectueux
+de la dignité de nos travailleurs, devait leur entretenir
+la main, affiner leurs capacités de travail, préparer
+le relèvement du pays. Qui s'opposa à cette
+noble initiative, dont nos grands industriels avaient
+élaboré le plan? Qui? Le pouvoir occupant.</p>
+<p>.................................................</p>
+
+<p>Mais l'Allemagne, par divers procédés, notamment
+par l'organisation de ses "Centrales", sur lesquelles
+ni les Belges, ni les ministres protecteurs ne
+peuvent exercer aucun contrôle efficace, absorbe une
+part considérable des produits de l'agriculture et de
+l'industrie du pays. Il en résulte un renchérissement
+considérable de la vie, cause de privations pénibles
+pour ceux qui n'ont pas d'économies. La "communauté
+d'intérêts" dont la lettre vante pour nous
+l'avantage n'est pas l'équilibre normal des échanges
+commerciaux, mais la prédominance du fort sur le
+faible.</p>
+
+<p>Cet état d'infériorité économique auquel nous
+sommes réduits, ne nous le présentez donc pas, je vous
+prie, comme un privilège qui justifierait le travail
+forcé au profit de notre ennemi et la déportation de
+légions d'innocents en terre d'exil.</p>
+
+<p>L'esclavage, et la peine la plus forte du code pénal
+après la peine de mort, la déportation! La Belgique,
+qui ne vous fit jamais aucun mal, avait-elle mérité
+de vous ce traitement qui crie vengeance au ciel?</p>
+
+<p>Il y a deux ans, entend-on répéter, c'était la mort,
+le pillage, l'incendie, mais c'est la guerre! Aujourd'hui,
+ce n'est plus la guerre, c'est le calcul froid,
+l'écrasement voulu, l'emprise de la force sur le droit,
+l'abaissement de la personnalité humaine, un défi à
+l'humanité.</p>
+
+<p>Il dépend de vous, Excellence, de faire taire ces
+cris de la conscience révoltée. Puisse le bon Dieu,
+que nous invoquons de toute l'ardeur de notre âme
+pour notre peuple opprimé, vous inspirer la pitié du
+bon Samaritain!</p>
+
+<p>Agréez, Monsieur le Gouverneur général, l'hommage
+de ma très haute considération.</p>
+
+<p>Signé: D.-J. Cardinal MERCIER,</p>
+
+<p>Archevêque de Malines.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+<p><i>Le gouverneur von Bissing ne répondit pas autrement
+que la première fois. Évitant toute discussion
+directe, il se borna à reprendre les arguments exposés
+le 26 octobre. Cela lui valut, de la part du cardinal,
+une nouvelle protestation pleine de coeur et de
+dignité:</i></p>
+
+<br><br><br>
+
+<p>Malines, le 29 novembre 1916.</p>
+
+<p>Monsieur le Gouverneur Général,</p>
+
+<p>La lettre (1.11254) que Votre Excellence me fait
+l'honneur de m'écrire, sous la date du 23 novembre,
+est pour moi une déception. En plusieurs milieux,
+que j'avais lieu de croire exactement renseignés, il
+se disait que Votre Excellence s'était fait un devoir
+de protester devant les plus hautes autorités de l'empire,
+contre les mesures qu'Elle est contrainte d'appliquer
+à la Belgique. J'escomptais donc pour le
+moins un délai dans l'application de ces mesures, en
+attendant qu'elles fussent soumises à un examen nouveau,
+et un adoucissement aux procédés qui les mettent
+à exécution.</p>
+
+<p>Or, voici que, sans répondre un mot à aucun des
+arguments par lesquels j'établissais, dans mes lettres
+du 19 octobre et du 10 novembre, le caractère antijuridique
+et antisocial de la condamnation de la classe
+ouvrière belge aux travaux forcés et à la déportation,
+Votre Excellence se borne à reprendre dans sa dépêche
+du 23 novembre le texte même de sa lettre du 26
+octobre. Ses deux lettres du 23 novembre et du 26
+sont, en effet, identiques dans le fond et presque dans
+la forme.</p>
+
+<p>D'autre part, le recrutement des prétendus chômeurs
+se fait, la plupart du temps, sans aucun égard
+aux observations des autorités locales. Plusieurs
+rapports que j'ai en mains, attestant que le clergé est
+brutalement écarté, les bourgmestres et conseillers
+communaux réduits au silence; les recruteurs se
+trouvent donc en face d'inconnus parmi lesquels ils
+font arbitrairement leur choix.</p>
+
+<p>Les exemples de ce que j'avance abondent; en
+voici deux très récents parmi une quantité d'autres
+que je tiens à la disposition de Votre Excellence. Le
+21 novembre, le recrutement se fit dans la commune
+de Kersbeek-Miseom. Sur les 4,323 habitants que
+compte la commune, les recruteurs en enlevèrent 94,
+en bloc, sans distinction de condition sociale ou de
+profession, fils de fermiers, soutiens de parents âgés
+et infirmes, pères de famille laissant femme et enfants
+dans la Misère, tous nécessaires à leur famille
+comme le pain de chaque jour. Deux familles se
+voient ravir chacune quatre fils à la fois. Sur les 94
+déportés, il y avait deux chômeurs.</p>
+
+<p>Dans la région d'Aerschot, le recrutement se fit le
+23 novembre: à Rillaer, à Gelrode, à Rotselaer, des
+jeunes gens, soutiens d'une mère veuve; des fermiers
+à la tête d'une nombreuse famille, l'un d'entre eux
+qui a passé les 50 ans, a dix enfants, cultivant des
+terres, possédant plusieurs bêtes à cornes, n'ayant
+jamais touché un sou de la charité publique, furent
+emmenés de force, en dépit de toutes les protestations.
+Dans la petite commune de Rillaer, on a pris
+jusqu'à 25 jeunes garçons de 17 ans.</p>
+
+<p>Votre Excellence eût voulu que les administrations
+communales se fissent les complices de ces recrutements
+odieux. De par leur situation légale et
+en conscience, elles ne le pouvaient pas. Mais elles
+pouvaient éclairer les recruteurs et ont qualité pour
+cela. Les prêtres, qui connaissent mieux que personne
+le petit peuple, seraient pour les recruteurs des
+auxiliaires précieux. Pourquoi refuse-t-on leur concours?</p>
+
+<p>A la fin de sa lettre, Votre Excellence rappelle que
+les hommes appartenant aux professions libérales ne
+sont pas inquiétés. Si l'on emmenait que des chômeurs,
+je comprendrais cette exception. Mais si l'on
+continue d'enrôler indistinctement les hommes valides,
+l'exception est injustifiée.</p>
+
+<p>Il serait inique de faire peser sur la classe ouvrière
+seule la déportation. La classe bourgeoise
+doit avoir sa part dans le sacrifice, si cruel soit-il et
+tout juste parce qu'il est cruel, que l'occupant impose
+à la nation. Nombreux sont les membres de mon clergé
+qui m'ont prié de réclamer pour eux une place a
+l'avant-garde des persécutés. J'enregistre leur offre
+et vous la soumets avec fierté.</p>
+
+<p>Je veux croire que les autorités de l'Empire n'ont
+pas dit leur dernier mot. Elles penseront à nos douleurs
+imméritées, à la réprobation du monde civilisé,
+au jugement de l'histoire et au châtiment de Dieu.</p>
+
+<p>Agréez, Excellence, l'hommage de ma très haute
+considération.</p>
+
+<p>D.-J. Cardinal MERCIER,</p>
+
+<p>Archevêque de Malines.</p>
+<br><br><br>
+
+<p>Après cette lettre cinglante, le gouverneur général
+ne dit plus rien. Du moins, à l'heure où s'imprime
+cette brochure, on ignore encore s'il trouva quelque
+réponse à y faire.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>EXTRAITS<br>
+DE LA<br>
+Protestation publique rédigée par le Cardinal<br>
+au nom de l'Épiscopat.</h3>
+
+<p>Malines, le 7 novembre 1916.</p>
+
+<p>................................................</p>
+<p>La vérité toute nue est que chaque ouvrier déporté
+est un soldat de plus pour l'armée allemande. Il
+prendra la place d'un ouvrier allemand dont on fera
+un soldat. De sorte que la situation que nous dénonçons
+au monde civilisé se réduit à ces termes: Quatre
+cent mille ouvriers se trouvent malgré eux, et en
+grande partie à cause du régime d'occupation, réduits
+au chômage. Fils, époux, pères de famille, ils supportent
+sans murmure, respectueux de l'ordre public,
+leur sort malheureux; la solidarité nationale pourvoit
+à leurs plus pressants besoins; à force de parcimonie
+et de privations généreuses, ils échappent à la
+misère extrême et attendent, avec dignité, dans une
+intimité que le deuil national resserre, la fin de notre
+commune épreuve.</p>
+
+<p>Des équipes de soldats pénètrent de force dans
+ces foyers paisibles, arrachent les jeunes gens à leurs
+parents, le mari à sa femme, le père à ses enfants;
+gardent à la baïonnette les issues par lesquelles veulent
+se précipiter les épouses et les mères pour dire
+aux partants un dernier adieu; rangent les captifs
+par groupes de quarante ou de cinquante, les hissent
+de force dans des fourgons; la locomotive est sous
+pressions; dès que le train est fourni un officier supérieur
+donne le signal du départ. Voilà un nouveau
+millier de Belges réduits en esclavage et, sans jugement
+préalable, condamnés à la peine la plus forte
+du Code pénal après la peine de mort, à la déportation.
+Ils ne savent ni où ils vont, ni pour combien
+de temps. Tout ce qu'ils savent, c'est que leur travail
+ne profitera qu'à l'ennemi. A plusieurs, par des appâts
+ou sous la menace, on a extorqué un engagement
+que l'on ose appeler "volontaire".</p>
+
+<p>Au reste, on enrôle des chômeurs, certes, mais on
+recrute aussi en grand nombre&mdash;dans la proportion
+d'un quart, pour l'arrondissement de Mons,&mdash;des
+hommes qui n'ont jamais chômé et appartenant aux
+professions les plus diverses: bouchers, boulangers,
+patrons tailleurs, ouvriers brasseurs, électriciens,
+cultivateurs; on prend même de tout jeunes élèves
+de collèges, d'universités ou d'autres écoles supérieures.</p>
+
+<p>Nous, pasteurs de ces ouailles que la force brutale
+nous arrache, angoissés à l'idée de l'isolement moral
+et religieux où elles vont languir, témoins impuissants
+des douleurs et de l'épouvante de tant de foyers
+brisés ou menacés, nous nous tournons vers les âmes
+croyantes ou non croyantes, qui, dans les pays alliés,
+dans les pays neutres, même dans les pays ennemis
+ont le respect de la dignité humaine.</p>
+
+<p>Lorsque le cardinal Lavigerie entreprit sa campagne
+anti-esclavagiste, le Pape Léon XIII bénissant
+sa mission lui dit: "L'opinion est, plus que
+jamais la reine du monde; c'est sur elle qu'il faut
+agir. Vous ne vaincrez que par l'opinion."</p>
+
+<p>Daigne la divine Providence inspirer à quiconque
+a une autorité, une parole, une plume, de se rallier
+autour de notre humble drapeau belge, pour l'abolition
+de l'esclavage européen!</p>
+
+<p>Puisse la conscience humaine triompher de tous
+les sophismes, et demeurer obstinément fidèle à la
+grande parole de saint Ambroise: L'honneur au-dessus
+de tout!</p>
+
+<p>Au nom des évêques belges:</p>
+
+<p>Signé: D.-J. Cardinal MERCIER,</p>
+
+<p>Archevêque de Malines.</p>
+<br><br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Table des matières</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>AVANT PROPOS.</p>
+<p>Chapitre I.&mdash;"C'est la guerre!"</p>
+<p>Chapitre II.&mdash;Le buvetier boche et, la Brabançonne.</p>
+<p>Chapitre III.&mdash;"Thank You."</p>
+<p>Chapitre IV&mdash;A l'hôpital.</p>
+<p>Chapitre V.&mdash;La Prise d'Anvers.</p>
+<p>Chapitre VI&mdash;L'Exode.</p>
+<p>Chapitre VII.&mdash;Dans les transes.</p>
+<p>Chapitre VIII.&mdash;L'Allemand est là!</p>
+<p>Chapitre IX.&mdash;Un hôte allemand.</p>
+<p>Chapitre X.&mdash;Parole d'Allemand.</p>
+<p>Chapitre XI.&mdash;Citoyen britannique.</p>
+<p>Chapitre XII.&mdash;Ça se corse.</p>
+<p>Chapitre XIII.&mdash;Un major désolé.</p>
+<p>Chapitre XIV.&mdash;En Allemagne.</p>
+<p>Chapitre XV.&mdash;La Stadvogtei.</p>
+<p>Chapitre XVI.&mdash;La vie en prison.</p>
+<p>Chapitre XVII.&mdash;Où il est parlé de menu.</p>
+<p>Chapitre XVIII.&mdash;En ma qualité de médecin.</p>
+<p>Chapitre XIX.&mdash;Quelques prisonniers intéressants.</p>
+<p>Chapitre XX.&mdash;Maclinks et Kirkpatrick.</p>
+<p>Chapitre XXI.&mdash;Un Suisse et un Belge.</p>
+<p>Chapitre XXII.&mdash;Évasions.</p>
+<p>Chapitre XXIII.&mdash;Espoir déçu.</p>
+<p>Chapitre XXIV.&mdash;Un colloque.</p>
+<p>Chapitre XXV.&mdash;Incidents et remarques.</p>
+<p>Chapitre XXVI.&mdash;Question d'échange.</p>
+<p>Chapitre XXVII.&mdash;Vers la liberté.</p>
+<p>Chapitre XXVIII.&mdash;En pensant à l'Allemagne.</p>
+<p>Chapitre XXIX.&mdash;D'autres réminiscences.</p>
+<p>Chapitre XXX.&mdash;Un sous-officier alsacien.</p>
+<p>Chapitre XXXI&mdash;En Hollande et en Angleterre.</p>
+<p>Chapitre XXXII&mdash;Le Militarisme et le Militarisé.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Appendice</p>
+<p>Extraits de la lettre du Cardinal Mercier: "Patriotisme et endurance".</p>
+<p>Le voyage à Rome et la lettre pastorale: "A notre retour de Rome".</p>
+<p>Démêlés du Cardinal avec les autorités allemandes.</p>
+<p>Allocution du Cardinal Mercier.</p>
+<p>Les protestations du Cardinal.</p>
+<p>Extraits de la protestation publique.</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+<p class="milieu"><img src="images/ill23.png" alt=""></p>
+<h5>ENFANTS PAUVRES DE CAPELLEN NOURRIS PAR LA ST-VINCENT DE PAUL<br>
+La flèche et la croix désignent Madame et Mademoiselle Béland.</h5>
+
+<p class="milieu"><img src="images/ill39.png" alt=""></p>
+<h5>SUR LA PLAGE À MIDDELKERKE<br>
+Le docteur, Madame Béland et les enfants de Madame Béland</h5>
+
+<p class="milieu"><img src="images/ill101a.png" alt=""></p>
+<h5>GROUPE D'OFFICIERS ALLEMANDE À ANVERS<br>
+La croix indique Von Wilm qui a été l'instrument de l'arrestation<br>
+et de l'internement du Dr. Béland</h5>
+
+<p class="milieu"><img src="images/ill101b.png" alt=""></p>
+<h5>MM. MOORE, ETLINGER, Dr. BÉLAND<br>
+HINTERMANN<br>
+Dr. Béland (croix) et des prisonniers amis durant<br>
+son internement</h5>
+
+<p class="milieu"><img src="images/ill132.png" alt=""></p>
+<h5>MADAME BÉLAND<br>
+Dans la banlieue de Starrenhof, sa résidence de Capellan</h5>
+
+<p class="milieu"><img src="images/ill196.png" alt=""></p>
+<h5>LA DIGUE À MIDDELKERKE<br>
+La croix indique la Villa Cogels, maintnant détruite, où demeuraient M. et Mme Béland</h5>
+
+<p class="milieu"><img src="images/ill227.png" alt=""></p>
+<h5>LE CHATEAU DU COMTE MAURITANUS À CAPELLEN</h5>
+
+<p class="milieu"><img src="images/ill243.png" alt=""></p>
+<h5>ENTRÉE DU ROI ALBERT Ier ET DE LA REINE ELIZAPETH A BRUXELLES<br>
+APRÈS L'ARMISTICE.....
+</h5>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" summary=""
+ style="text-align: left; width: 100%;" >
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+ <p class="milieu"><img src="images/ill164.png" alt=""></p><br>
+ <h5>LUDENDORF (croix) ET VON BUELOW</h5>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+ <p class="milieu"><img src="images/ill258.png" alt=""></p><br>
+ <h5>MESDEMOISELLES BÉLAND ET COGELS EN COSTUME DE<br>
+ PAYSANS FLAMANDS</h5>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mille et un jours en prison à Berlin
+by Docteur Henri Béland
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MILLE ET UN JOURS EN PRISON ***
+
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
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+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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