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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:41:42 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mille et un jours en prison à Berlin + +Author: Docteur Henri Béland + +Release Date: August 22, 2004 [EBook #13247] +[Last updated: March 15, 2012] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MILLE ET UN JOURS EN PRISON *** + + + + +Produced by La bibliothèque Nationale du Québec et Renald Levesque + + + + + +</pre> + + + +<h3>Docteur HENRI BÉLAND</h3> +<br><br> + + +<h1>MILLE ET UN JOURS<br> + +EN<br> + +PRISON A BERLIN</h1> + +<h4>1919</h4> +<br><br><br> + +<p class="milieu"><img src="images/ill01.png" alt=""></p> +<h5>PHOTOGRAPHIE DE L'AUTEUR PRISE DANS LA COUR<br> +DE LA PRISON A BERLIN, JUIN 1917</h5> +<br><br> + + + + +<p>A ma vieille mère,<br> +en témoignage de filiale et<br> +respectueuse affection.</p> +<br><br> + + +<h3>AVANT-PROPOS</h3> + +<p><i>Depuis son retour d'Allemagne, l'auteur a reçu +de tous les coins du Canada et de plusieurs endroits +des États-Unis d'innombrables invitations pour conférences, +discours, etc.</i></p> + +<p><i>A peu d'exceptions près, il lui a été impossible +naturellement d'accéder au désir si chaleureusement +exprimé de part et d'autre.</i></p> + +<p><i>D'un autre côté un grand nombre de personnes +dont il s'honore de l'amitié lui ont fortement conseillé +de publier, sous une forme quelconque, quelques +mémoires et de son séjour en Belgique—c'est-à-dire +depuis son mariage à Capellen, près d'Anvers, en +1914, jusqu'à son arrestation en 1915—et de sa captivité +en Allemagne les années subséquentes.</i></p> + +<p><i>C'est pour satisfaire au désir des uns et au conseil +des autres qu'il offre au public la narration, écrite à +la diable, qui suit.</i></p> + +<p><i>Si l'on y cherchait de la philosophie, un effort +littéraire, des considérations d'ordre politique ou +social ou même des jérémiades... on serait déçu.</i></p> + +<p><i>L'auteur n'a eu d'autre intention que celle de +relater, sans efforts et sans prétention, des incidents +et des événements, cocasses, indifférents ou tristes +auxquels il a été mêlé; de faire voir superficiellement +ce qu'est la vie d'un prisonnier de guerre derrière +des murailles élevées sous la garde médiate ou +immédiate de Prussiens authentiques.</i></p> + +<p><i>Là s'est borné son effort.</i></p> + +<p>H. B.</p> +<br><br><br> + + +<h2>MILLE ET UN JOURS<br> + +EN<br> + +PRISON A BERLIN</h2> +<br><br><br> +<p class="milieu"><img src="images/ill02.png" alt=""></p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre I</h3> + +<h3>"C'EST LA GUERRE!"</h3> + +<p>Ce jour-là, une atmosphère de religiosité enveloppait +l'imposante chaîne de montagnes qui séparent +l'Espagne de la France. Le Congrès Eucharistique, +qui prenait fin, avait réuni, à Lourdes, un nombreux +clergé et un peuple immense venus de tous les coins +du monde. Tous—fidèles par centaines de mille: +laïques, prêtres, prélats, évêques, princes de l'Eglise +—avaient, la veille au soir, mêlé leurs voix dans les +chants pieux de l'inoubliable et grandiose procession +aux flambeaux en face de la Basilique, pendant que +là-haut, au sommet du Pic du Gers, la croix flamboyante +se détachait dans la nuit profonde. Cette +croix de feu, au fond de la nue, semblait rappeler la +parole angélique d'il y a deux mille ans: <i>Pax hominibus +bonae voluntatis</i>.</p> + +<p>C'était le 26 juillet 1914, un dimanche. Nous +nous promenions, ma femme et moi, dans le parc +d'un village pyrénéen. Le soleil dardait ses rayons +chauds et vivifiants, incendiant toute la vallée du +Gave. Soudain, un camelot s'approche de nous +portant sous son bras un paquet de journaux. +Le gamin criait à tue-tête:—"C'est la guerre! +C'est la guerre!" Nous lui coupons la parole en +posant cette question:</p> + +<p>—Quelle guerre?...</p> + +<p>—Mais la guerre entre l'Autriche et la Serbie, +monsieur. Vous aurez tous les détails en achetant +mon journal: <i>la Liberté du Sud-Ouest</i>.</p> + +<p>En effet, ce matin-là, toute la presse européenne +publiait le texte de l'ultimatum, désormais fameux, +que l'Autriche venait de lancer à la petite Serbie.</p> + +<p>Le lendemain, dans le rapide qui nous ramenait +de Bordeaux à Paris, nous trouvions, à chaque gare +importante, les plus récentes éditions des quotidiens +français où était commenté à profusion, avec passion +et nervosité, le document diplomatique qui menaçait +de troubler la paix de l'Europe.—On discutait fiévreusement +dans le compartiment où nous étions:—"C'est +bien encore et toujours la perfide Autriche!..." +D'autres ajoutaient:—"C'est encore plus l'ambitieuse +et traîtresse Allemagne qui inspire l'Autriche!"</p> + +<p>Nous nous hâtions de retourner à Anvers, en ne +faisant à Paris qu'une halte de quelques jours. Nous +étions surpris de constater que dans cette tourmente +diplomatique qui allait s'accentuant d'heure eu +heure, l'énorme capitale conservait un calme remarquable. +On discutait bien dans les cafés, sur les +grands boulevards, dans les omnibus, mais non pas +avec cette agitation fébrile, cette verbosité, ce mélange +de blague, d'enthousiasme, d'emballement, et +de contradiction que l'on a l'habitude d'observer chez +un public parisien.</p> + +<p>Lorsque, au débotter, j'essayai d'envoyer une +dépêche en Belgique, on me répondit que les lignes +télégraphiques étaient déjà entièrement, et exclusivement, +à la disposition des autorités militaires, et +que ma dépêche pourrait bien être retardée de vingt-quatre +heures.</p> + +<p>Le jour de mon départ de Paris pour Anvers, +j'étais allé rendre visite à l'hon. M. Roy, à qui je +posai la question:—"Que pensez-vous de la situation +diplomatique?" L'éminent représentant du +Canada me fit part de sa grande anxiété et de ses +réelles appréhensions. Il me sembla plutôt pessimiste, +redoutant une guerre entre l'Allemagne et la +France.</p> + +<p>Le 30 juillet, à midi, nous prenions, ma femme et +moi, le rapide Paris-Amsterdam à destination d'Anvers, +et nous traversions ce territoire de France et de +Belgique qui à peine deux mois plus tard était le +théâtre des horreurs de la guerre. Nous étions alors +loin de penser que ces cités, véritables fourmilières +industrielles, et ces campagnes couvertes à cette époque +d'une moisson dorée invitant la faux du moissonneur +seraient, avant quelques semaines, dévastées, +saccagées, pillées et incendiées.</p> + +<p>A Anvers, grande agitation. La garde civique a +été appelée, et la rumeur circule, ce soir-là, 30 juillet, +que l'Allemagne a des intentions sinistres, qu'elle se +dispose à violer la neutralité de la Belgique. La +seule mention d'un acte si contraire aux lois internationales +soulève l'indignation de tous ceux que nous +rencontrons. Nous traversons la ville et nous nous +rendons à Capellen, village situé à six milles au nord +de la ville d'Anvers, sur la grande chaussée Anvers-Rotterdam.</p> + +<p>Le samedi, 1er août 1914, nous nous rendions +d'Anvers à Bruxelles, puis à Ostende, où nous devions +occuper une villa au bord de la mer, exactement +à Middelkerke. Middelkerke est une place charmante +qui vient justement d'être évacuée par les +Allemands, et qui est située à mi-chemin entre Ostende +et Nieuport. C'est des environs de Nieuport que +partait la ligne de séparation entre les armées alliées +et les armées teutonnes pendant les quatre années de +la guerre.</p> + +<p>Je me permettrai d'ouvrir ici une parenthèse afin +de raconter un incident qui pourra jeter quelque lumière +sur les intentions de l'Allemagne envers la +Belgique.</p> + +<p>Au moment où le train à destination d'Ostende +sortait de la gare de Bruxelles, un couple entrait dans +notre compartiment déjà rempli. Ce brave homme +et sa femme s'excusèrent de leur mieux de pénétrer +ainsi dans un compartiment encombré. On leur pardonna +de bonne grâce, vu qu'à ce moment le trafic +était déjà fortement congestionné.—C'était M. L. +F... et sa femme, habitants de Gand, et voici l'aventure—leur +aventure—qu'ils racontèrent aux six +autres occupants du compartiment.</p> + +<p>Comme je l'ai dit plus haut, c'était samedi, le 1er +août. Or, la veille, 31 juillet, ce monsieur gantois et +sa femme rentraient en Belgique, de retour d'une +excursion en Allemagne. Dans un village d'Allemagne +situé tout près de la frontière belge, ils furent +arrêtés et leur automobile fut saisie par les autorités +militaires locales, malgré leurs protestations. Notre +Gantois et sa femme durent passer la nuit dans un +petit hôtel de ce village, et dormir dans une chambre +du rez-de-chaussée.—De toute la nuit, dit madame +F..., il nous fut impossible de clore l'oeil; ce fut un +défilé continuel de troupes allemandes allant vers la +Belgique. Ces soldats passaient en chantant, tambours +battants, et faisant un tapage infernal. Ils +chantaient: "Deutschland, Deutschland, uber alles!" +—Le lecteur est prié de remarquer que ceci se passait +le soir du 31 juillet, et dans un village qui n'était qu'à +deux ou trois kilomètres de la frontière belge, et que +l'ultimatum de l'Allemagne à la Belgique n'était +présentée que le 2 août.</p> + +<p>Au cours de ce voyage de Bruxelles à Ostende, +qui dura près de six heures par suite des retards +occasionnés par la foule des passagers qui s'empressaient +de rentrer dans leurs foyers,—plus ou moins +effrayés qu'ils étaient par les rumeurs en circulation, +—un autre incident eut lieu qui me semble assez intéressant +pour être raconté un peu en détail.</p> + +<p>Dans le compartiment que nous occupions, ma +femme et moi, il y avait,—en outre de l'intéressant +couple gantois,—quatre autres passagers, dont trois +dames autrichiennes, une mère et ses deux filles, et +un grand propriétaire de chevaux de course des environs +de Charleroi. Ces dames autrichiennes semblaient +appartenir à la meilleure société. Elles se +rendaient à Ostende, avec l'intention de passer en +Angleterre. La mère prétendait que son fils y était +étudiant. La discussion s'engagea, on ne sait trop +comment, entre le propriétaire de chevaux et les +dames autrichiennes. Depuis quatre jours déjà, +l'Autriche avait déclaré la guerre à la Serbie. La +proposition anglaise suggérant de faire régler l'imbroglio +austro-serbe au moyen d'une conférence était +dans tous les esprits, et le monsieur de Charleroi qui, +soit dit en passant, n'avait pas froid aux yeux, disait +carrément son fait à l'Autriche. La dame autrichienne +plaidait tout naturellement pour son pays; +elle prétendait que les Serbes étaient fourbes et conspiraient +constamment contre l'Autriche.—"Les +Serbes, disait le propriétaire de chevaux, je l'admets, +ne sont pas intéressants, Madame, mais il y a quelque +chose de moins intéressant que les Serbes, ce sont les +horreurs de la guerre. L'Autriche est l'instrument +de l'Allemagne, et cette guerre que vous venez de +déclarer à un petit peuple, cette guerre est peut-être +entreprise, Madame, par votre gouvernement dans +le but d'arrondir son territoire balkanique, mais elle +est avant tout dictée par l'autocrate de Postdam."—La +brave Autrichienne qui, il faut le reconnaître, +apportait dans cette discussion une certaine dose de +modération, s'obstinait à ne pas voir dans cette +guerre la main de l'Allemagne.—"Nous verrons un +peu", disait le propriétaire de chevaux, "nous verrons +un peu; attendez <i>une fois seulement</i> que la +France, la Russie et l'Angleterre se donnent la main, +et il m'est avis que l'empereur Guillaume regrettera +d'avoir compromis le confort du fauteuil royal sur +lequel il se prélasse depuis 25 ans!..."</p> + +<p>Nous arrivions à Gand, et nous prenons congé de +ce malheureux couple gantois qui le matin même avait +dû passer à pied la frontière de Belgique, et faire +encore quelques milles de plus pour prendre un train +à destination de Bruxelles.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre II</h3> + +<h3>LE BUVETIER BOCHE ET LA "BRABANÇONNE"</h3> + +<p>A Middelkerke, le 2 août, il y avait grande animation +sur la digue. Les journaux venaient justement +de publier le texte de l'ultimatum de Guillaume II +au gouvernement et à la nation belge. L'indignation +était à son comble:</p> + +<p>"Comment, disait-on, cet, empereur Guillaume, +que nous avons fêté à Bruxelles il y a quelques mois, +cet empereur Guillaume, qui a été l'hôte de notre roi, +l'hôte de la nation belge, c'est lui-même qui vient +nous jeter à la face cette sanglante injure!..."</p> + +<p>De la villa que nous habitions, nous pouvions voir +des groupes de 15, 20 et 30 personnes assemblées ça +et là sur la plage. A un certain moment, plusieurs +de ces groupes se réunissent, forment un contingent +imposant et se rendent processionnellement devant +la porte d'un certain estaminet. J'ai oublié le nom +du propriétaire de cet établissement. Quoi qu'il +en soit, c'était un Allemand. La façade de l'imposante +gargote était ornée, à chacun de ses trois +étages d'une inscription,—en allemand naturellement; +c'était une réclame en faveur de quelque bière +allemande, brune ou blonde. Ce ne fut qu'un jeu, +et l'affaire d'un moment de descendre la première +enseigne, celle du premier étage. Pour celle du second, +on alla chercher une échelle, et elle fut descendue +assez prestement aux acclamations bruyantes +de la foule qui, à ce moment, avait pris des proportions +formidables. Quand vint le tour de l'affiche +du troisième étage, on constata que l'échelle était +trop courte. Une délégation fut envoyée à l'intérieur +pour sommer le propriétaire boche de grimper +à l'étage supérieur, et de faire disparaître lui-même +son écriteau...</p> + +<p>Les pourparlers durèrent quelques minutes pendant +lesquelles la foule, de plus en plus houleuse, +manifestait son impatience par des cris et des menaces. +Enfin, à la grande réjouissance de tous les manifestants, +on vit le boche ouvrir une fenêtre et décrocher +son enseigne. Toute la plage retentit des +acclamations de la foule qui pouvait bien, à ce moment, +représenter un millier de personnes. Immédiatement +on se met en marche, on va quérir la fanfare, +et dix minutes plus tard, la foule, toujours +grandissante, revenait, fanfare en tête vers la plage +qui retentit des accords d'une musique joyeuse. Enfin, +les manifestants s'arrêtent sur un "square" où +l'harmonie joue l'air national belge, la <i>Brabançonne</i>, +puis des partitions musicales, et toute la jeunesse se +met à danser.</p> + +<p>Le lendemain, la fière et noble réponse du roi et +du gouvernement belge à l'ultimatum allemand était +publié. Un héraut en lisait le texte à tous les +coins de rues aboutissant à la digue. Une troupe +bruyante de jeunes gens suivaient le héraut, et chaque +fois que la lecture du document était terminée, +un tonnerre d'acclamations sortait de ces jeunes +poitrines.</p> + +<p>Cependant les nouvelles les plus alarmantes couraient +de bouche en bouche: on disait que Visé était +en feu, qu'Argenteau avait été détruit, que des civils +avaient été exécutés; que c'étaient, dans la région située +à l'est de la Meuse, la terreur et la dévastation; +que les Allemands, sans même attendre la réponse +faite par la Belgique à leur sommation provocante, +en avaient envahi le territoire. Cette violation du +territoire belge ne me surprit pas énormément après +les révélations qui nous avaient été faites par ce monsieur +et cette dame de Gand sur le train qui nous +avait amenés à Ostende.</p> + +<p>On s'imagine quelles angoisses ces sinistres nouvelles +créaient chez nous, chez nos amis de la plage, +comme chez tous les belges en villégiature, à Middelkerke, +à Ostende, et dans les environs. Je me rappelle +encore la cruelle anxiété dans laquelle se trouvait +cette pauvre dame Anciault, dont la résidence +habituelle était aux environs de Liège. Elle était +sans nouvelles de son mari et de quelques-uns de ses +enfants demeurés dans l'est de la Belgique.</p> + +<p>Voyant la tournure inquiétante que prenaient +les événements, nous décidons de retourner immédiatement +à Anvers, puis à Capellen.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre III</h3> + +<h3>"THANK YOU"</h3> + +<p>Nous avions quitté Middelkerke armes et bagages.—Quand +je dis armes, ce n'est qu'une façon de +parler, car pour ce qui est des armes que nous +avions à Middelkerke,—quelques fusils de chasse,—ils +avaient été confisqués par l'autorité municipale +et déposés à la maison communale. Cette précaution +a été prise dans toutes les communes de la Belgique. +Les autorités civiles et militaires voyant +l'indignation si explicable de toute la population +belge devant l'invasion allemande, et redoutant l'intervention +de civils armés, firent tout en leur pouvoir +pour prévenir ce qui, en droit international est +contraire aux lois de la guerre. Un édit fut donc publié +enjoignant à tous les civils de remettre aux autorités +municipales leurs armes de tous genres et de +tous calibres. On peut donc affirmer sans crainte +que des les premiers jours de la guerre, les civils belges +sauf de très rares exceptions, se trouvaient désarmés. +Je crois donc de mon devoir d'affirmer +ici que les autorités allemandes, lorsqu'elles ont prétendu +que le gouvernement belge était complice des +civils accusés d'avoir tiré sur leurs troupes, ne cherchaient, +mais en vain, qu'une excuse pour justifier +les actes inhumains dont ils se rendirent coupables +en Belgique.</p> + +<p>Donc, le 5 août, nous prenions le train à Ostende +pour revenir à Anvers. L'état de guerre existait +alors entre l'Allemagne et la Belgique. Nous étions +dans notre compartiment exactement cinq personnes, +trois enfants, ma femme et moi. Au moment où +le train quittait la gare, un nouveau passager, tout +essoufflé, se cramponnant à la porte du compartiment, +l'ouvre, et faisant irruption à l'intérieur, dit +en anglais à quelqu'un demeuré en arrière:</p> + +<p>—"Thank you."</p> + +<p>Il répéta plusieurs fois son: "Thank you", en +agitant celle de ses mains qui était libre.</p> + +<p>Notre homme s'assied à la place qui n'était pas +occupée.</p> + +<p>Je lui demande:—Are you English?... (Êtes-vous +anglais)</p> + +<p>—No, I am American, me répondit-il. (Je suis +Américain).</p> + +<p>—"Alors, si vous êtes Américain, nous sommes +du même continent, car je suis Canadien." Il ne +me paraissait pas très enchanté d'avoir rencontré un +compagnon si loquace. Comme il se tournait de préférence +du côté de la portière, j'en conclus qu'il trouvait +beaucoup plus intéressant le paysage qui se déroulait +devant ses yeux.</p> + +<p>—"Et où allez-vous donc, lui demandai-je (toujours +en anglais)—si je puis me permettre de vous +poser cette question"?</p> + +<p>—"En Russie, me répondit-il".</p> + +<p>—"Comment pourrez-vous vous rendre en Russie, +l'Allemagne vient de déclarer la guerre à la Belgique?"</p> + +<p>—Oh! dit-il, "j'ai l'intention de passer par la +Hollande."</p> + +<p>Le laconisme de ses réponses m'indiquait qu'il +prenait peu d'intérêt à la conversation que je tentais +d'entamer avec lui. Je commençais à avoir +quelques soupçons, lorsque ma femme, assise en face +de moi me fit comprendre par un clin d'oeil qu'il y +avait quelque chose d'anormal chez notre compagnon +de route. Le train filait à bonne allure, et quelques +minutes plus tard, nous arrivions à Bruges. Sur le +quai de la gare, il y avait une foule considérable. +On se coudoyait, on avait l'air de chercher quelqu'un +en regardant dans toutes les fenêtres du convoi... +Notre compagnon prend sa valise pour descendre du +convoi. Il avait à peine ouvert la porte du compartiment +que de cinquante bouches à la fois sortit cette +exclamation:</p> + +<p>—"C'est lui! C'est lui!"</p> + +<p>Il descendit et fut immédiatement entouré par la +foule. Trois ou quatre gendarmes survinrent qui lui +posèrent cette question directe et <i>ad rem</i>:</p> + +<p>—"Êtes-vous Allemand?"</p> + +<p>Il fit un signe affirmatif. La foule devenant +alors très menaçante, voulut s'emparer de lui malgré +les gendarmes.... Quelques-uns criaient:</p> + +<p>—"Tuez-le"!</p> + +<p>D'autres lui lançaient des brocarts assez mal sonnants +dont je fais grâce à mes lecteurs.</p> + +<p>Les gendarmes agirent avec une dignité et une +correction irréprochables. Ils protégèrent le sujet +allemand contre les violences de la foule. Ils l'emmenèrent +en dehors de la gare, et j'ignore encore ce +qu'il advint de lui. Le moins que l'on dut faire fut +sans doute de l'interner... Je me suis souvent demandé +quel était cet homme. Peut-être un voyageur +attardé à Ostende, ou un espion allemand demeuré +en Belgique jusqu'au dernier moment pour +se rendre compte des sentiments du peuple après la +déclaration de la guerre?.....</p> + +<p>Mystère!</p> + +<p>Je suis enclin à croire qu'il faisait partie de +cette pieuvre immense qui s'appelle le service d'espionnage +allemand. S'il rentre jamais dans son +pays, il ne manquera pas de faire à ses compatriotes +un tableau saisissant de l'indignation dont fit preuve +la noble nation belge en face de l'outrage infligé à son +honneur par le grand empire du centre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre IV</h3> + +<h3>A l'HÔPITAL</h3> + +<p>Il est absolument inutile d'insister sur le patriotisme +dont fit preuve la nation belge. Le même esprit +d'héroïsme et de sacrifice régnait dans toutes +les classes de la société, et tous sans distinction d'âge +de sexe ou de condition s'offraient pour renir en aide +à la cause nationale menacée par le monstre germanique.</p> + +<p>De tous côtés, dans les premiers jours d'août 1914, +on m'abordait en me posant la question suivante:</p> + +<p>—"Monsieur Béland, que pensez-vous de la situation?... +Que va faire l'Angleterre?"</p> + +<p>Je n'hésitais pas à répondre que si l'Allemagne +mettait à exécution son plan de violer la neutralité +belge, l'Angleterre lui déclarerait la guerre.</p> + +<p>Je me rappelle une démonstration qui eut lieu +sur la digue à Middelkerke, le jour où fut publié +l'ultimatum de l'Allemagne. Au large, dans la mer +du Nord, une escadre anglaise croisait. D'énormes +nuages de fumée étaient perceptibles même à +l'oeil nu, et les lunettes des promeneurs, braquées sur +l'horizon leur en révélait la véritable nature. Un +rassemblement se fit, et l'on nous annonça que c'était +réellement la flotte anglaise qui croisait au large.</p> + +<p>L'espoir de ces braves gens semblait se fixer sur +cette formidable puissance navale. J'eus l'honneur +de provoquer, en cette occasion, les acclamations +de cette foule à l'adresse de la flotte britannique.</p> + +<p>Du moment qu'il fut connu en Belgique que l'Allemagne +avait signifié à l'Angleterre sa détermination +d'entrer dans le conflit pour revendiquer l'honneur +des traités, la confiance sembla renaître et une +atmosphère de sérénité régna,—momentanément, du +moins,—dans tout le pays... Dès lors, devenant, +par ma qualité de citoyen britannique, un allié +de la brave nation belge, je me rendis à Anvers pour +offrir mes services en entrant dans le corps médical. +Ai-je besoin d'ajouter qe mon offre fut immédiatement +acceptée. J'entrai tout de suite en fonctions à +l'hôpital Sainte-Elisabeth sous la haute direction du +célèbre chirurgien anversois, le docteur Conrad.</p> + +<p>Cet hôpital avait pour infirmières des dames religieuses. +Je ne me rappelle plus le nom de leur +congrégation. Le dévouement de ces nobles femmes +est au-dessus de tout éloge, et tout ce qui a été dit, à +leur sujet, chez tous les peuples et dans toutes les +langues, n'exprime qu'une bien faible partie de leur +immense mérite.</p> + +<p>Ce n'est que vers le milieu d'août que les premiers +blessés arrivèrent à notre hôpital. Ils venaient du +centre de la Belgique. Nous en avions eu un, venant +de Liège, qui n'a cessé, je ne l'oublierai jamais, +de nous divertir par sa verve endiablée, et son intarissable +faconde.</p> + +<p>Tous les médecins de l'hôpital, à part moi, faisaient +partie de l'armée, du moins depuis le début +de la guerre.</p> + +<p>C'est le 25 août, si j'ai bonne mémoire, qu'un +premier "raid" aérien eut lieu au-dessus de la ville +d'Anvers. On peut facilement imaginer l'émotion +créée par l'apparition d'un <i>Zeppelin</i> au-dessus de +la ville. Onze civils, hommes femmes et enfants furent +victimes de cette monstrueuse attaque. Le lendemain, +un journal d'Anvers, "La Métropole", publiait +un entrefilet où il était proposé d'inhumer les +corps de ces victimes à un certain endroit de la ville, +et d'y élever un monument avec l'inscription suivante: +"Assassinés par la brutalité allemande le 25 +août 1914."</p> + +<p>L'indignation était à son comble. Les citoyens +allemands qui se trouvaient à Anvers, sentant que +leur position devenait intenable, se "défilèrent" +pour la plupart.</p> + +<p>Chaque jour j'arrivais à l'hôpital avec le "Times" +de Londres. Dans nos moments de loisir, mes +collègues m'entouraient pour entendre la lecture des +principaux articles que je leur traduisais.</p> + +<p>Bruxelles était depuis le 18 août occupée par les +Allemands. Anvers devint le centre de la résistance +belge et le siège du gouvernement et du grand +état-major. Nous, coloniaux britanniques de langue +française, nés dans la démocratique et libre +Amérique, nous n'avons pas eu souvent occasion, de +voir,—et j'oserais dire de coudoyer,—un roi et une +reine authentiques, aussi, il nous est difficile de nous +faire une idée de la très grande popularité dont jouissent +le roi Albert et la reine Elisabeth. Cette popularité +fut pour moi toute un révélation, au point que +ce couple royal nous a toujours semblé absolument +unique entre tous.</p> + +<p>Un jour, ayant appris qu'un détachement de +soldats allemands faits prisonniers par les Belges +allaient traverser la ville, j'étais sorti en toute hâte +de l'hôpital, et je m'étais rendu dans le voisinage des +quais pour voir défiler ces soldats prisonniers. Ce +fut en vérité un spectacle inoubliable: toute la population +d'Anvers était dans la rue, on se pressait +vers les grandes artères pour tâcher d'apercevoir ces +ennemis qui avaient envahi le sol sacré de la patrie +belge.</p> + +<p>En coupant court à travers certaines rues, j'eus +l'avantage d'arriver en temps dans le voisinage des +quais où il me fut donné de pouvoir observer de près +et les prisonniers et la foule menaçante qui les regardait +passer. Des trottoirs et des fenêtres des maisons, +on lançait à ces Allemands les invectives les plus +malsonnantes. Ces prisonniers, couverts de boue et +de poussière, paraissaient exténués. On eut dit des +condamnés à mort.</p> + +<p>A mon retour, je m'engageai dans une rue très +étroite aboutissant à un petit escalier menant vers la +cathédrale. Je remarquai à ce moment une dame +d'assez petite taille, mise très humblement, et qui +tenait par la main un petit garçon de huit à dix ans. +Un groupe de gamins, visiblement mieux renseignés +que moi, s'arrêtèrent et se mirent à crier à tue-tête: +"Vive la reine Elisabeth!" et "Vive le petit +prince!" La reine,—car c'était la reine Elisabeth +elle-même,—les remerciait par un aimable sourire.</p> + +<p>Ces cris des enfants, se répercutant dans la rue, +attirèrent la foule; en peu d'instants, une centaine +de personnes se trouvèrent assemblées, les vieillards +enlevaient leurs chapeaux, et les enfants criaient toujours: +"Vive la reine Elisabeth!" Je la suivis +quelques minutes jusqu'à sa rentrée au Palais, place +de Meir, et tout le long du parcours, c'était le même +cri: "Vive la reine Elisabeth!" La petite reine +saluait gentiment, et souriait gracieusement.</p> + +<p>Dans les derniers jours du mois d'août, et les +premières semaines du mois de septembre, les troupes +belges, concentrées dans la position fortifiée d'Anvers, +tentèrent plusieurs attaques contre les Allemands +qui occupaient déjà Bruxelles, et qui +occupèrent Malines peu après. Nous étions confidentiellement +avertis, à l'hôpital, de ces sorties de +l'armée belge, et le lendemain nous nous préparions +à recevoir de nombreux blessés.</p> + +<p>Pauvres blessés!—Ils nous arrivaient, six par +voiture, dans des ambulances automobiles. Ceux qui +n'étaient pas très gravement atteints, mais dont les +blessures avaient donné lieu à une forte hémorragie, +nous arrivaient dans un état pitoyable. Le sang qui +avait coulé à travers leurs vêtements, et qui s'était +coagulé, nous portait d'abord à croire que le pauvre +soldat avait été complètement déchiqueté. Heureusement, +il nous arrivait le plus souvent de constater, +après un examen plus minutieux, qu'il s'agissait seulement +d'une petite artère tranchée par une balle, et +que sauf la perte de sang un peu considérable, l'état +du blessé n'offrait rien de sérieux.</p> + +<p>Les plus horribles blessures sont celles qui sont +causées par les éclats d'obus de fort calibre lancés par +la grosse artillerie. On conçoit facilement quelle +profonde lacération des tissus doit faire un de ces +éclats de projectiles pesant de 50 à 200 livres. Mais +de ces blessures si graves et si pénibles à voir, nous +n'en avons guère eu avant le siège d'Anvers.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre V</h3> + +<h3>LA PRISE D'ANVERS</h3> + +<p>Je sens qu'il est au-dessus de mes forces de narrer +d'une manière convenable les événements militaires +qui ont accompagné l'attaque et la prise d'Anvers +par les Allemands.</p> + +<p>Les diverses histoires de la guerre publiées en +français ou en anglais, depuis 1914, en ont relaté les +principales phases dans les plus grands détails. Je +me bornerai tout simplement à mettre le lecteur au +courant de certains incidents dont j'ai été témoin.</p> + +<p>Anvers était, comme on le sait, réputée imprenable. +La ville elle-même était entourée de murs et de +canaux. A une certaine distance en dehors de ces +fortifications, il y avait une première ceinture de +forts dits forts intérieurs. A une distance un peu +plus grande se trouvait une seconde ceinture de forts +que l'on appelait forts extérieurs.</p> + +<p>C'est vers le 26 ou le 27 septembre 1914, qu'il +devint évident à Anvers que les Allemands se préparaient +à mettre le siège devant la ville du côté de +Malines.—Malines est située à mi-chemin entre +Anvers et Bruxelles, à 5 ou 6 milles seulement de la +ceinture des forts extérieurs.</p> + +<p>On a souvent discuté, chez les critiques militaires, +les raisons qui ont induit le grand état-major allemand +à entreprendre le siège de cette fameuse place +fortifiée. Il semble que ce qui a le plus contribué à +faire prendre cette décision aux Allemands a été la +nécessité où ils se sont trouvés de faire disparaître +chez leur peuple la pénible impression causée par la +retraite de l'armée allemande lors de la fameuse +bataille de la Marne.</p> + +<p>C'est entre le 4 et le 12 septembre que les Allemands +abandonnèrent les deux rives de la Marne +pour remonter sur l'Aisne, et l'attaque d'Anvers, +pour les raisons mentionnées plus haut, ou pour +d'autres, fut décidée et commencée vers le 26 ou le 27 +septembre.</p> + +<p>A la distance ou nous sommes aujourd'hui de ces +premiers faits de la guerre, il nous paraît évident que +si les Allemands avaient le dessein de s'emparer de +la Belgique et de la garder, ils ne pouvaient guère +permettre à une ville fortifiée, comme l'était Anvers, +de demeurer en possession de l'état-major belge.</p> + +<p>Malines fut d'abord occupée ainsi que quelques +villages situés au sud-est de cette ville. On s'est +demandé pourquoi les Allemands avaient attaqué +Anvers par ce côté. Il nous semble que s'ils avaient +attaqué par l'ouest, il leur eut été beaucoup plus +facile de couper la retraite à l'armée belge sur le littoral +de la mer du Nord. En effet, entre Termonde +et la frontière hollandaise, il n'y a qu'une étroite +lisière du territoire belge, que les Allemands, disposant +alors d'énormes effectifs, pouvaient investir en +un clin d'oeil.</p> + +<p>On m'a assuré que les Allemands, après avoir pris +possession d'un village appelé Hyst-op-den-Berg, +n'eurent qu'à faire tomber les murs d'une maison +pour trouver toute prête une large base en béton sur +laquelle ils purent asseoir leurs pièces d'artillerie +les plus lourdes. Était-ce là une manoeuvre d'avant-guerre +dont on voulait profitera Je l'ignore. Quoi +qu'il en soit, il était possible aux grosses pièces de +l'artillerie allemande de bombarder, de cet endroit, les +forts de Waelem, de Wavre-Sainte-Catherine et de +Lierre. Ce sont ces forts qui furent les premiers +détruits par l'artillerie allemande.</p> + +<p>Tous les jours, à cette époque, nous recevions, à +l'hôpital, de nombreux blessés. Chaque fois que les +médecins ambulanciers nous amenaient des charges +de blessés, nous nous empressions de leur demander +des nouvelles, et dans chaque cas, malheureusement, +les rapports étaient de moins en moins encourageants. +Tel fort était détruit, puis tel autre. Nous avons eu +des officiers d'artillerie retirés à peu près inconscients +des forts où ils avaient été atteints par les gaz +asphyxiants. Enfin, on nous rapporte que certains +détachements allemands ont traversé la rivière Nette, +et que bientôt les pièces moyennes d'artillerie seront +en état de bombarder la ville elle-même.</p> + +<p>Je me rappelle en particulier un lieutenant d'artillerie +qui me fit un récit de ce qui s'était passé, +pendant le bombardement, dans le fort où il se trouvait. +Tout habitué qu'il était aux détonations formidables +des canons de tout calibre, il ne pouvait +trouver d'expressions assez fortes pour me donner +une idée adéquate de ce qu'était la puissance d'explosion +d'un projectile sortant de la bouche d'un howitzer +de 28 centimètres, ou d'un canon de 42.</p> + +<p>Je crois que c'est samedi, le 3 octobre, que la +nouvelle se répandit, comme une traînée de poudre, +que M. Winston Churchill, alors premier lord de +l'Amirauté anglaise, se trouvait dans les murs d'Anvers. +Quelques heures plus tard on nous rapporte que +M. Churchill est parti en assurant aux autorités +belges que des renforts leur seraient immédiatement +envoyés. En effet, le lendemain et le lundi suivant, +nous vîmes défiler, au milieu de l'enthousiasme débordant +de toute la population, ces braves marins +anglais. Ils traversèrent la ville depuis les rives de +l'Escaut jusqu'aux forts du sud-est où ils prirent +place dans les tranchées belges.</p> + +<p>Dans la forteresse assiégée, la confiance un moment +ébranlée sembla renaître plus vivace que jamais. +Il nous fait plaisir d'affirmer que la conduite de la +brigade anglaise a été au-dessus de tout éloge. Elle +fut tout simplement héroïque. Je n'ignore pas les +critiques que l'on fit en pays anglais, dans la presse +quotidienne et dans les grandes revues au sujet de +l'envoi non judicieux—comme on l'écrivait—de ces +marins. Il me semble qu'ils ont joué un rôle très +important tant dans la défense d'Anvers que lors des +dernières heures de la résistance.</p> + +<p>Certes, ces brigades anglaises n'ont pas empêché +la chute de la ville, mais par leur résistance héroïque, +acculées qu'elles furent sous les murs d'Anvers, elles +remplirent le rôle de troupes de couverture, et favorisèrent +la retraite de l'armée belge, à travers la ville +d'abord, puis, de l'autre côté de l'Escaut, dans le +pays de Waes, vers Saint-Nicolas, Gand et Ostende, +Elles se retirèrent les dernières, dans la nuit du 8 au +9 octobre. Peu de ces marins tombèrent aux mains +des Allemands, quelques-uns passèrent en Hollande, +où ils furent internés, mais la plupart, purent suivre +l'armée belge dans sa retraite.</p> + +<p>La ville proprement dite subit un bombardement +d'environ trente heures: commencé dans la soirée +du mercredi, 7 octobre, il prenait fin le vendredi +matin, 9 octobre, vers sept heures; bombardement +violent au cours duquel environ 25,000 obus de tous +calibres s'abattirent sur la grande ville secouée jusque +dans ses fondements.</p> + +<p>Le jeudi, veille de la prise d'Anvers, il ne restait +plus, à l'hôpital, sauf mes collègues et quelques +bonnes religieuses, qu'un très petit nombre de blessés. +Nous avions fait transporter tous les autres à Ostende. +J'étais sur le point de quitter l'hôpital lorsque, +soudain, un projectile, visiteur peu attendu, entra et +fit explosion au milieu même des chambres de stérilisation +et d'opération. Une parcelle de l'obus me fit +une insignifiante égratignure. Je quittai l'hôpital ce +jour-là pour n'y plus revenir qu'en passant.</p> + +<p>Jeudi 8 octobre, comme je pédalais,—on pédalait +alors beaucoup en Belgique,—à travers le rues désertes +de la ville, me dirigeant vers le nord, j'entendis, +au-dessus de ma tête, comme un formidable bourdonnement +d'abeilles. C'était le sifflement d'innombrables +projectiles lancés dans la direction du grand +quartier général belge. C'est surtout vers ce but +que les artilleurs allemands semblaient avoir pointé +leurs canons.</p> + +<p>Le grand quartier général belge était à l'hôtel +Saint-Antoine, au Marché aux Souliers, dans une +petite rue qui va de la place de Meir à la place Verte. +Quand, le lendemain de la prise de la ville, j'y revenais +sur une bicyclette,—je m'étais fait à ce mode +rapide de locomotion,—pour constater de visu jusqu'à +quel point la ville avait souffert du bombardement, +quelle ne tut pas ma surprise de trouver l'hôtel +Saint-Antoine absolument intact, tandis que tout le +côté opposé de la rue était une masse de ruines +fumantes. Vraisemblablement, les obus avaient frôlé +le toit d'abord puis étaient allés faire explosion de +l'autre côté de la rue.</p> + +<p>La nuit du 8 au 9 octobre fut une nuit sinistre. +Du haut du toit de la maison que nous habitions, à +Capellen, toute la famille réunie observait le spectacle +lugubre d'une grande ville qui périt dans les +flammes.</p> + +<p>De l'endroit où nous étions, il semblait que la +ville toute entière était en feu; les réservoirs de +pétrole brûlaient; et des nuages de fumée s'élevaient +des quartiers les plus éloignés. Au milieu de cette +masse de flammes, comme un doigt colossal dirigé +vers le ciel, on voyait, toujours dressée, la magnifique +tour de la grande cathédrale. Elle apparaissait et +disparaissait tour à tour au milieu des énormes jets +de flamme qui montaient vers la nue. Plus loin, dans +la direction du sud, et dans l'obscurité, jaillissaient +à jet continu les éclairs produits par le feu de toute +l'artillerie allemande qui vomissait la mitraille sur la +ville qui flambait.</p> + +<p>Spectacle épouvantable qui dura toute la nuit! +Secousses terrifiantes causées par les explosions +répétées à raison de 300 par minute! Enfin, à 7 +heures du matin, vendredi, le 9 octobre, un silence +lugubre descendit sur la grande ville. En tant que +place fortifiée belge, Anvers n'existait plus.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre VI</h3> + +<h3>L'EXODE</h3> + +<p>Quel spectacle que celui de l'exode de tout un +peuple vers un pays étranger! Nous en avons été les +témoins navrés. A mesure que les Allemands s'approchaient +de la ville d'Anvers du côté sud et du côté +est, la population de Malines et des environs, les +habitants de Duffel, de Lierre, de Contich, de Vieu-Dieu +et de cinquante autres villes et villages situés +entre la ligne extérieure et la ceinture intérieure des +forts, se déversaient dans la ville d'Anvers. Lorsqu'il +devint évident, le mardi et le mercredi, que la +ville dans laquelle ils s'étaient réfugiés et où ils +avaient cru trouver un sûr asile, devait elle-même +subir le bombardement de l'artillerie allemande, toute +cette population et celle d'Anvers—peut-être 500,000 +personnes en tout—se ruèrent de tous les côtés pour +échapper au feu menaçant. 200,000 environ traversèrent +l'Escaut vers Saint-Nicolas et le territoire +hollandais au sud de la rivière; 250,000 à 300,000 +débordèrent sur la grande route Anvers-Rotterdam.</p> + +<p>Dans les derniers jours de l'agonie d'Anvers, j'ai +été le témoin constant de ce lamentable exode. Le +matin, me rendant en bicyclette de Capellen à Anvers, +je remontais pour ainsi dire le flot des réfugiés, et le +soir, en revenant à Capellen, je suivais le même flot, +sans cesse s'augmentant et fuyant interminablement.</p> + +<p>Comment décrire ce spectacle, grandiose s'il n'eut +été si lugubre, et d'un pathétique dont il y a peu +d'exemple dans l'histoire; des vieillards, des femmes +et des enfants, portaient sur leur dos, dans leurs bras, +traînaient dans des brouettes, dans des véhicules de +toute description, du linge, des objets de piété, des +meubles petits ou grands, des lits, des matelas, des +chaises, enfin, tout ce que l'on avait pu emporter... +D'autres, j'oserais dire plus fortunés, emmenaient la +vache et la chèvre, le vieux cheval, un mouton ou le +chien fidèle... Tous allaient tête basse, harassés, +déprimés, affaissés.</p> + +<p>Je n'oublierai jamais ce pauvre vieillard qui vint, +un soir, nous demander asile. Il poussait péniblement, +et depuis combien de temps, une brouette dans +laquelle était assise sa vieille épouse impotente et +paralysée! Il en fut ainsi tous les jours pendant le +siège. A la résidence de Capellen, des centaines et +des centaines de réfugiés entraient dans le parc et +dans le jardin, et s'improvisaient un gîte pour la nuit, +sous les arbres et dans les buissons. D'autres, les +vieillards, les femmes ou les malades, étaient admis +dans la maison. Les chambres, les corridors, les +greniers et les caves, tout était rempli.</p> + +<p>Le lendemain matin, ces pauvres réfugiés reprenaient +leur marche vers la Hollande, et c'était de +nouveau le triste défilé de cette longue et lamentable +théorie de nécessiteux allant tout droit devant eux, +sans but, en quête d'un foyer étranger qui daignerait +leur être hospitalier!...</p> + +<p>Le vendredi, jour de la prise d'Anvers, les troupes +allemandes entrèrent dans la ville vers 9 heures du +matin.</p> + +<p>Afin de faire un récit, le plus exact, possible de la +manière dont l'année allemande procéda à l'occupation +d'Anvers, j'utiliserai certaines confidences que +me fit un officier allemand, qui fit partie de l'armée +d'invasion, et qui logea chez nous pendant environ +trois mois après la prise de la ville.</p> + +<p>Lorsque la résistance belge eut cessé, c'est-à-dire +dans la nuit du 8 au 9 octobre, les Allemands, comme +je l'ai dit plus haut, continuèrent le bombardement +de la ville jusqu'à 7 heures le lendemain matin. A +9 heures, les premiers régiments allemands reçurent +l'ordre de pénétrer à l'intérieur des murs. Toute +l'armée allemande était sous l'impression que la ville +serait défendue, pied à pied, à l'intérieur des murs... +On croyait que l'armée belge, forte de 90,000 à 100,000 +hommes, y était demeurée.</p> + +<p>Les Allemands, qui n'avaient à leur disposition +que 55,000 hommes,—si j'en crois mon officier,—redoutaient +une prise corps à corps dans les rues de +la ville. L'ordre fut donné, comme je viens de le +dire, de pénétrer dans la ville par les portes du sud-est. +Régiments après régiments entrèrent par la +porte de Deurne, baïonnette au canon, marchant +comme on pourrait dire, sur le bout du pied, et s'attendant +à voir surgir, derrière les murs des maisons, +toute une armée de fantassins.</p> + +<p>Ils ne trouvèrent personne! La ville était à peu +près déserte; il n'y restait que très peu de civils, et +pas un seul militaire. Les troupes prirent place +devant l'Athénée, et on délégua auprès du quartier +général belge un groupe d'officiers pour demander +des explications. Au quartier général belge, on ne +trouva qu'un concierge, qui, naturellement, ignorait +tout au sujet de l'armée. La députation se dirigea +alors vers l'Hôtel de ville, où on trouva les principaux +officiers municipaux, mais là comme au quartier +général, on ne put obtenir de renseignements satisfaisants.</p> + +<p>Les parlementaires demandèrent la reddition de +la ville, mais on leur répondit qu'elle était sous commandement +militaire, et que les autorités civiles +n'avaient pas reçu les instructions de la rendre. C'est +ce qui explique comment cet officier allemand, que +nous avons rencontré, dès le surlendemain, à Capellen, +pouvait nous dire que la situation, à Anvers, +était très précaire. Cela signifiait, à son point de vue, +que les Allemands étaient entrés dans la ville, mais +qu'elle ne s'était pas rendue.</p> + +<p>La ville et la province d'Anvers étaient tombées +sous le talon de l'Allemand. L'armée belge retraita +dans la direction d'Ostende, longea la côte jusqu'aux +environs de Nieuport où elle prit position. On sait +quel rôle important elle a joué derrière les écluses +de l'Yser, en barrant la route de Calais.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre VII</h3> + +<h3>DANS LES TRANSES</h3> + +<p>Vendredi, le 9 octobre 1914, fut pour la ville +d'Anvers et pour les villages situés dans la zone des +forts extérieurs, une journée d'anxiété et de crainte. +L'Allemand était, c'est bien le cas de le dire, dans +nos murs. Entré dès le matin, dans la ville même, il +s'était vite répandu, par toutes les routes de l'est, +de l'ouest et du nord, dans la forteresse et dans les +environs.—Quand arrivera-t-il à Capellen? C'est +la question que tout le monde se posait.</p> + +<p>Dans les groupes disséminés un peu partout, dans +les allées du parc du Starrenhof (résidence de la +famille Cogels), sur la grande chaussée Anvers-Hollande, +en face de la maison communale, on se +demandait: "Quand aurons-nous les Allemands?" +Et la crainte se peignait sur toutes les figures, car les +rapports qui nous étaient parvenus des villages du +centre et de l'est de la Belgique étaient loin de nous +rassurer sur la conduite probable de la soldatesque +allemande.</p> + +<p>Des réfugiés du village d'Aerschot, qui logeaient +à la ferme du château, nous avaient fait une peinture +saisissante des tragiques événements qui s'étaient +déroulés à cet endroit: le meurtre et l'incendie y +avaient régné en maîtres pendant plus d'un jour. +Enfin, toute la population de Capellen, et tous les +réfugiés qui s'y trouvaient, étaient dans le plus grand +état de nervosité.</p> + +<p>Le soir tomba sur Capellen et les campagnes environnantes, +avant que les Allemands y eussent fait +leur apparition. Vers neuf heures et demie, alors que +nous étions à causer en famille, une forte détonation +se produisit. Qu'est-ce que cela pouvait être? Chacun +exprimait son opinion, et l'on était généralement +d'avis qu'un zeppelin avait survolé le village et laissé +tomber une bombe dans la cour. Ce n'était pas tout à +fait cela. Nous avons appris, peu après, que l'explosion +avait eu lieu au fort d'Erbrandt, situé à peine à +un kilomètre du château que nous habitions. Le +commandant de la garnison avait décidé de le faire +sauter, en l'évacuant. Le secousse fut si terrible +qu'une lampe à pétrole, posée sur la table de la pièce +ou nous causions, fut éteinte, que des fenêtres furent +ouvertes et d'autres brisées. Le bombardement de +la ville avait détruit les fils transmetteurs de l'énergie +électrique ainsi que les tuyaux de l'usine à gaz, de +sorte qu'en fait de luminaire, il ne nous restait que +les lampes à pétrole et la bougie.</p> + +<p>On conçoit facilement que cette formidable explosion +contribua fortement à nous rendre encore plus +nerveux. Toute la famille se réunit dans une grande +pièce pour y passer la nuit; on improvisa des lits, +et chacun se blottit aussi bien que possible dans son +coin.</p> + +<p>Il était bien une heure du matin, dans la nuit du +vendredi au samedi, lorsqu'une servante frappa à ma +porte et me dit que quelqu'un désirait me voir. Je +me rendis à la porte où ce citoyen attendait. C'était +un Belge ou, plus exactement, un soi-disant Belge qui +venait me donner le conseil de partir immédiatement +pour la Hollande avec toute ma famille. Il ajoutait +que les Allemands avaient quitté Anvers quelques +heures auparavant, en gros détachements, qu'ils +s'avançaient à grands pas vers Capellen, qu'ils +étaient rendus au village d'Eccheren, et qu'ils mettaient +tout à feu et à sang sur leur passage. Il prétendait +être lui-même en route pour la Hollande avec +sa vieille mère.</p> + +<p>—D'où êtes-vous? lui demandai-je.</p> + +<p>—De Contich.</p> + +<p>—Où est votre mère?</p> + +<p>—J'ai laissé ma mère dans une maison de +paysans, à quelques pas d'ici, et je vais immédiatement +la rejoindre.</p> + +<p>—C'est très bien, lui dis-je, et merci de vos bons +conseils.</p> + +<p>En me quittant, il insista de nouveau, disant:</p> + +<p>—Il n'y a pas de temps à perdre, la vie de votre +femme et de vos enfants est en danger.</p> + +<p>Enfin il me quitte. Je ferme la porte et je donne instruction à +la servante d'éveiller tout le monde dans la maison, +les enfants et les parents venus d'un peu partout qui +logeaient chez nous depuis le commencement du siège, +et nous tenons un conseil de famille, qui fut aussi, +c'est bien le cas de le dire, un conseil de guerre. Tout +le monde semblait d'avis que nous devions filer en +Hollande. Le bon vieux curé de Schooten, qui était +un petit peu de la famille, partageait également cet +avis. Je propose alors que ma femme et les enfants +partent avec tout le bagage qu'il leur était possible de +porter à la main, tandis que moi je resterais avec le +vieux Nys, serviteur au château depuis plus de trente +ans. Le vieux serviteur était bien consentant, mais, +comme on le suppose bien, ma femme s'y objecte.—"Nous +resterons tous, ou nous partirons tous."—Je +propose enfin d'aller consulter un vieux Capellois, +Monsieur Spaet, homme de grande expérience, allemand +d'origine, mais devenu citoyen belge depuis une +cinquantaine d'années. Cette proposition fut agréée +de tout le monde.</p> + +<p>Je me rendis donc chez M. Spaet, à travers la +foule de fugitifs qui encombraient encore la chaussée +à cette heure tardive. Je trouvai M. Spaet chez lui, +et il me dit simplement qu'il n'avait pas de conseils +à me donner, mais que si je lui demandais ce qu'il +allait faire lui-même, il n'hésiterait pas à me répondre +qu'il retournerait dormir aussitôt que j'aurais +quitté sa maison. Je revins donc, quelque peu rassuré, +et en entrant au château, en présence de toute +la famille, et de tous les amis de la famille réunis,—et +prêts à partir pour la Hollande, je dis: "Chacun +retourne à son lit", et je fais rapport de ma visite à +M. Spaet. On se remit au lit, mais comme on le pense +bien le sommeil fut lent à fermer les paupières.</p> + +<p>Une autre formidable détonation eut lieu peu +après. C'était un second fort, celui de Capellen, qui +venait de sauter. L'immense maison que nous habitions +en fut secouée comme une simple feuille d'arbre. +Quelques minutes plus tard, la servante vint de nouveau +me dire que le visiteur qui était venu une heure +auparavant était encore là et désirait me parler. Je +me rends auprès de lui. C'était bien le même. Comme +il insistait de nouveau pour nous décider à partir, +je lui posai cette question:</p> + +<p>—Que font tous les autres de Capellen?...</p> + +<p>—Tous les autres sont partis, me dit-il.</p> + +<p>—Et M. Spaet, lui?...</p> + +<p>—M. Spaet?... mais il est en Hollande comme +les autres.</p> + +<p>Constatant que mon interlocuteur était un menteur, +et qu'étant menteur, il pouvait bien également +être un voleur, j'en vins à la conclusion qu'il s'agissait +d'un plan sinistre organisé par un de ces chacals +qui suivent ou précèdent les armées, pour piller le +château après notre départ. J'indiquai la porte à +ce louche personnage, et l'incident fut clos... Mais +quelle nuit nous avions passée!</p> + +<p>Bientôt le jour parut: un soleil radieux se levait +et dorait le feuillage déjà jauni par l'automne. En +ouvrant une fenêtre, je constatai qu'un grand nombre +de femmes et d'enfants dormaient encore dans +les allées du jardin. Les Allemands n'étaient pas +encore arrives, mais cela ne pouvait tarder.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre VII</h3> + +<h3>"L'ALLEMAND EST LÀ!"</h3> + +<p>A neuf heures du matin, le 10 octobre, un messager +se présentait chez moi pour m'inviter, de la part d'un +groupe de citoyens, à me rendre à la mairie. De quoi +pouvait-il s'agir?... Je l'ignorais. Je me rendis +donc à la maison communale, et sur une distance +d'environ un kilomètre, je remonte le flot des réfugiés +qui continuent leur marche pénible et lente vers la +Hollande.</p> + +<p>A la mairie, je rencontre quelques citoyens de +Capellen qui m'invitent à me joindre à eux pour recevoir +les officiers allemands lorsqu'ils se présenteront. +Nous les attendions d'un moment à l'autre. Je savais +parfaitement combien tous ces soldats teutons avaient +accumulé de haine dans leur coeur contre les Anglais, +depuis le commencement de la guerre. L'Angleterre +n'avait-elle pas été la cause de leur premier échec? +L'Angleterre n'avait-elle pas été l'obstacle à cette +promenade militaire que, depuis quarante ans, l'on +avait rêvé de faire de la frontière allemande jusqu'à +Paris? Le plan initial du haut commandement allemand +avait échoué, et l'Anglais, sur la neutralité +duquel on avait trop compté, était tenu responsable +de cet échec!</p> + +<p>Je dis à mes nouveaux concitoyens que ma qualité +de sujet anglais ne saurait leur être de quelque utilité, +mais qu'au contraire elle pourrait leur causer des +ennuis, et à moi-même également. On me répliqua,—et +je trouvai ce raisonnement assez juste,—que les +officiers allemands ne seraient pas au courant de ma +nationalité, que dans cette première entrevue, il +s'agissait surtout de faire nombre, etc., etc. Nous +n'étions que quatre ou cinq, tous les autres citoyens +de Capellen, à très peu d'exceptions près, ayant passé +la frontière. Enfin, nous tombons d'accord.</p> + +<p>A dix heures, un quidam entre en courant dans +la salle où nous étions réunis, et dit simplement:</p> + +<p>"Messieurs, l'officier allemand est là." J'avais bien +vu quelques soldats allemands, prisonniers de guerre, +défiler dans les rues d'Anvers, avant la chute de la +ville, mais je n'avais jamais vu, de près ni de loin, +un véritable officier prussien. Je confesse que ma +curiosité se trouvait fortement piquée par l'annonce +de sa venue. Avant même que nous eussions eu le +temps de sortir de la salle pour aller à sa rencontre, +l'officier allemand fit irruption au milieu de nous, +saluant de la main et nous adressant la parole en allemand. +Il portait le casque à pointe et l'uniforme +ordinaire d'un officier d'artillerie. Il avait le grade +de capitaine, et, comme il l'expliquait quelques instants +plus tard à M. Spaet, au cours d'une conversation +en allemand, il était, au civil, avocat pratiquant +à Dortmund. Il regardait tour à tour chacun de +nous et très attentivement comme s'il eut voulu +scruter le fond de nos âmes et découvrir les sentiments +particuliers qui s'y cachaient. Il parut fort +surpris de rencontrer en M. Spaet un Belge parlant +si parfaitement l'allemand. M. Spaet lui donna, à +ce sujet, et d'une manière franche et loyale, les explications +désirées. Puis il lui demanda:</p> + +<p>—Que devons-nous faire?</p> + +<p>—Rien, dit-il, d'ailleurs ce n'est pas avec moi +que vous aurez à traiter, je ne suis en vérité qu'un +précurseur, c'est avec le major X..., qui viendra tout +à l'heure, que vous aurez à vous entendre.</p> + +<p>Il nous quitta, et quelques minutes plus tard nous +arriva, en automobile, un véritable officier supérieur +prussien, accompagné d'un jeune officier très élégant. +Ce major réalisait à mes yeux le type idéal de l'officier +prussien. Il était vêtu d'un uniforme resplendissant, +et coiffé d'un casque métallique, si je ne me +trompe, encore plus étincelant. Enfin, il avait des +moustaches blondes très à la Guillaume.</p> + +<p>A ce moment, comme pendant les jours précédents, +il y avait une foule considérable en face de la +mairie qui est située sur le grand chemin conduisant +d'Anvers à la Hollande. La place publique était +encombrée de réfugiés venus de tous côtés. Le major +sembla très ennuyé de ce rassemblement et nous +demanda:</p> + +<p>—Où vont-ils?</p> + +<p>—En Hollande.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>M. Spaet lui répondit:</p> + +<p>—C'est pour fuir le canon.</p> + +<p>—Mais il n'y a plus de canon, puisque Anvers +est tombée; dites-leur de retourner dans leurs foyers, +et qu'ils ne seront pas inquiétés.</p> + +<p>Nous redoutions les réquisitions, et c'était là ce +qui nous préoccupait le plus. Le major nous laissa +entendre que, pour le moment, il se bornerait aux +réquisitions de chevaux. Nous lui expliquons de +notre mieux qu'à Capellen il n'y avait, à bien dire, +que les chevaux des paysans et qu'ils étaient indispensables +pour terminer les travaux des champs... +Après quelques pourparlers supplémentaires on parvint +à s'entendre, et le major nous annonça qu'il +serait envoyé à Capellen une seule compagnie d'infanterie, +et que les officiers devraient être bien traités; +quant aux hommes, on pourrait les loger, par +exemple, à la maison d'école.</p> + +<p>Le major prussien était très anxieux de savoir +dans quel état se trouvaient les forts situés dans les +environs de Capellen. Nous étions sous l'impression +que ces forts avaient été détruits par les garnisons +au moment de l'évacuation. Afin de se rendre compte +de visu, il prit deux d'entre nous avec lui dans son +automobile et fit le tour des forts de Capellen, d'Erbrandt +et de Stabrock, pour revenir ensuite à la +mairie, puis disparaître. Celui-là, nous ne l'avons +jamais revu.</p> + +<p>Dans l'après-midi de samedi, 10 octobre, une +compagnie de fantassins arriva à la maison communale. +Un bref commandement est donné: deux +militaires se détachent, entrent à la mairie, et quelques +minutes plus tard, la foule sur la place publique +assiste à la cérémonie humiliante et souverainement +douloureuse de la descente du drapeau belge, qui +flottait là depuis près de cent ans. A sa place montait +le drapeau allemand. Capellen était définitivement +soumis à l'occupation teutonne. Comme ce village +est le dernier au nord de la place fortifiée d'Anvers. +il s'ensuit que le drapeau allemand flottait alors sur +toute la terre belge, depuis la frontière de France +jusqu'à celle de Hollande.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre IX</h3> + +<h3>UN HÔTE ALLEMAND</h3> + +<p>"Hâtez-vous, Monsieur et Madame, de rentrer +chez-vous, car les Allemands sont là." C'était un +gamin qui nous apostrophait ainsi, sur la chaussée, +entre l'église et le château. Nous revenions, ma +femme et moi, du service religieux, lorsque ce petit +garçon nous apprit que des Allemands nous attendaient +à la maison. Nous pressons le pas, et quelques +instants plus tard nous constatons, en passant la +grande grille, qu'une automobile stationnait devant +notre porte. En entrant, nous nous trouvons en présence +d'un officier allemand, le casque à pointe sur +la tête, et qui nous saluait, ma femme et moi, en +s'inclinant très bas. A la porte, il avait laissé, dans +son automobile, trois autres militaires. Cet officier, +qui parlait assez bon français, était venu nous demander +à loger. Cette proposition tout à fait inattendue +nous laissa passablement perplexes: il était +assez difficile de refuser, et il ne nous était pas +agréable du tout d'accepter! Nous essayons de lui +faire comprendre que la maison est remplie, que de +nombreux réfugiés, parents de la famille, logeaient +chez nous depuis plus d'une semaine, et qu'il est fort +difficile, sinon impossible, de lui faire place. Mais il +insiste en nous disant que les trois militaires qui +l'accompagnaient, un chauffeur, une ordonnance et +un palefrenier, pourraient loger dans la remise aux +autos, et que lui seul exigerait une chambre dans la +maison même.</p> + +<p>Croyant qu'en lui dévoilant ma nationalité il me +serait plus facile de le dissuader, je lui dis simplement:</p> + +<p>—Mais j'ai l'intention de quitter la Belgique +avec ma famille pour retourner au Canada, car je +suis canadien, et par conséquent sujet britannique.</p> + +<p>—Je sais cela, me dit-il, je sais cela.</p> + +<p>Je confesse +que je fus assez étonné de constater qu'il connût si +bien ma nationalité. Quel merveilleux service d'espionnage +ont ces gens!</p> + +<p>—Si, ajouta-t-il, vous ne +devez pas quitter absolument la Belgique, rien ne +vous empêche de demeurer ici, quoique sujet anglais. +J'ai appris que vous êtes médecin, et que vous avez +fait, en cette qualité, du service à l'hôpital d'Anvers. +Vous n'avez; donc rien à craindre en demeurant ici, +étant protégé par les lois et par l'autorité militaire.</p> + +<p>J'échange un regard avec ma femme, et nous fûmes +d'accord en un instant. Nous acceptions cet officier +et ses hommes et nous restions. Cet arrangement +nous allait d'autant mieux que Capellen, à cette époque, +ne possédait plus de médecin, quelques-uns +d'entre eux étaient rendus à l'armée, et les autres +en Hollande. Dans ces circonstances, je pouvais me +rendre très utile. Ma femme se trouvait à la tête +d'une société de bienfaisance établie depuis assez +longtemps à Capellen, et qui prenait, à cause de la +guerre, une importance et une utilité inaccoutumées. +Malgré les circonstances pénibles où nous nous trouvions +par suite de l'occupation allemande, il nous +sembla préférable, à tout prendre, de continuer à +mener tranquillement la vie de famille dans notre +foyer,—comme firent d'ailleurs la plupart de nos +amis qui n'avaient pas eu le temps ou n'avaient pas +voulu s'expatrier,—et à donner des soins aux malades +et des secours aux pauvres.</p> + +<p>Cet officier allemand devenu notre hôte était du +Brunswick, et se nommait Goering. Il avait été attaché +à l'ambassade allemande en Espagne pendant +deux ans, et à celle du Brésil pendant huit ans. Il +possédait, il faut le reconnaître, beaucoup de vernis +international, parlait assez bien le français et l'anglais +et n'avait, naturellement, aucun doute au sujet +de la victoire définitive des armées allemandes. +C'était aussi l'opinion des trois autres militaires qui +l'accompagnaient. A ce moment, Anvers venait de +tomber entre leurs mains, et ces bons Prussiens +s'imaginaient que, dans quelques semaines au plus, +leurs troupes débarqueraient en Angleterre. D'Ostende +où ils entraient justement, il leur semblait qu'il +n'y eût plus qu'un pas à faire.</p> + +<p>Cet officier nous quitta à la fin de décembre après +avoir demeuré avec nous environ trois mois. Je dois +dire que je n'ai pas trouvé en lui le type de l'officier +prussien, et cela se comprend facilement lorsque l'on +songe que, depuis dix ans, il avait vécu en pays +étranger, et en contact avec les diplomates et les attachés +d'ambassade de tous les pays du monde. Son +cosmopolitisme semblait l'avoir sauvé dans une certaine +mesure, mais il n'en croyait pas moins à l'immense +supériorité de la race allemande; il vantait +la civilisation germanique et croyait que l'industrie +allemande était destinée à accaparer tous les marchés +de l'univers. Enfin, il prétendait que la France était +dégénérée, que l'Angleterre n'avait pas et ne saurait +jamais avoir d'armée puissante, que la prise de Calais +et de Dunkerke n'était plus qu'une question de semaines, etc.</p> + +<p>Durant les mois d'octobre et de novembre de cette +année-là, il était encore possible, bien que la frontière +fût gardée par des soldats allemands, de passer en +Hollande sous un prétexte quelconque. On pouvait +y aller pour acheter des provisions, pourvu que les +sentinelles eussent l'assurance que nous ne partions +pas pour ne plus revenir. Vers la Noël (1914), la +frontière entre la ville d'Anvers et la Hollande fut +fermée hermétiquement, si je puis me servir de cette +expression. A un kilomètre environ de la frontière, +où le fil de fer barbelé court d'un fort à l'autre, on +avait installé un poste d'inspection et de contrôle. Le +jour de Noël même, le contrôle des passe-ports se +faisait, et personne ne pouvait passer à moins d'être +muni d'un permis régulier émanant des bureaux de +l'administration allemande à Anvers. Nous étions +donc, de ce moment-là, privés de toute communications +postales ou autres avec le reste du monde.</p> + +<p>L'hiver était arrivé: la misère était grande en +Belgique, et sans les secours en vivres et en vêtements +venus des États-Unis et du Canada, une très forte +portion de la population belge eut péri au cours de +la froide saison.</p> + +<p>Il convient de faire mention ici d'une société de +bienfaisance dite <i>de Saint-Vincent de Paul</i> à laquelle +nous avons donné notre humble concours et qui avait +comme principales zélatrices, à Capellen, madame +Geelhand, madame la comtesse Le Grelle, madame la +baronne Osy, madame Guillet, madame Tinchant, +madame de Waelhens, mademoiselle Linen, madame +Joseph Cogels et, de Hollande, madame la comtesse +van der Steegen.</p> + +<p>C'est au sein de cette société, dont la charité et le +dévouement ne se sont jamais démentis, que les pauvres +et les malades trouvaient les secours et les consolations.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre X</h3> + +<h3>PAROLE D'ALLEMAND</h3> + +<p>Vers la fin du mois d'octobre 1914, doux ou trois +semaines après l'occupation de la forteresse d'Anvers +par les Allemands, Son Éminence le cardinal Mercier +adressa à son clergé et à ses ouailles une lettre pastorale +célèbre dans laquelle il invitait particulièrement +les Belges qui s'étaient réfugiés en Hollande +pendant le bombardement de la région nord de la +Belgique, à rentrer dans leurs foyers.</p> + +<p>Cette lettre pastorale contenait une allégation +particulière dont nous nous rappelons encore parfaitement. +Son Éminence y disait qu'à la suite d'une +conférence qu'il avait eue avec les autorités allemandes, +et a'appuyant sur les assurances qu'on lui avait +données, il croyait de son devoir d'inviter les citoyens +belges réfugiés en Hollande à revenir chez eux, leur +représentant et affirmant qu'ils seraient exempts de +tout ennui, et que dans aucun cas ils ne pourraient +être molestés ni tenus responsables collectivement de +tout délit particulier. L'autorité allemande, ajoutait +le cardinal, nous donne l'assurance que dans le cas de +délits particuliers, commis contre l'autorité occupante +les coupables seraient recherchés, mais dans le cas +ou ils ne pourraient être découverts, la population +civile n'en serait pas tenue responsable.</p> + +<p>Ce document épiscopal fut publié et répandu, +naturellement dans toute la Hollande, et par suite, +des milliers et des milliers de fugitifs belges réintégrèrent +leurs foyers.</p> + +<p>Vers le 15 décembre de cette même année, c'est-à-dire +à peine deux mois plus tard, deux gamins de +Capellen montèrent sur une locomotive laissée libre +en face de la gare par le mécanicien et le chauffeur +qui étaient allés dîner. Les gamins s'amusèrent à +faire jouer le volant, et à faire bouger la locomotive +dans un sens ou dans l'autre. Ils furent surpris par +des militaires qui les arrêtèrent et les conduisirent +à Anvers, où tous deux furent condamnés à trois +semaines de prison après un procès sommaire.</p> + +<p>Ce petit incident paraissait clos, et personne ne +semblait s'en être ému plus que de raison, et cependant, +dès le lendemain, M. le major Schuize, si je ne +me trompe, commandant à Capellen, invitait M. le +bourgmestre à lui fournir une liste de vingt-quatre +citoyens de la commune, dont le curé, M. Vandenhout, +et l'ancien bourgmestre, M. Geelhand. Ces vingt-quatre +citoyens formeraient trois équipes de huit +personnes, et chaque équipe, à tour de rôle, aurait +à faire la garde de la voie ferrée, pendant toute la +nuit, de six heures du soir jusqu'à sept heures du +matin, et cela, jusqu'à nouvel ordre. Ce fut un tollé +général dans la commune.</p> + +<p>On disait avec raison: Mais les délinquants ont +été pinces et punis, et le crime, en vérité, n'était pas +grand. Il s'agissait, comme il a été dit plus haut, +de deux galopins qui s'étaient amusés à faire jouer +le volant d'une locomotive.</p> + +<p>Tout le monde avait encore à la mémoire ce document +épiscopal qui donnait à tous l'assurance, +d'après les promesses de l'autorité allemande, qu'aucun +délit particulier ne saurait entraîner de représailles +contre la population civile. Mais que faire?... +On tint conseil de tous côtés. Les notables s'assemblèrent +secrètement, et l'on décida de soumettre le +cas au gouverneur d'Anvers, le général Von Huene.</p> + +<p>Rien n'y fit: les vingt-quatre citoyens de Capellen +durent monter la garde durant les nuits froides de +décembre et de janvier devant la gare de Capellen.</p> + +<p>La veille de Noël, c'était le tour de l'équipe dont +faisait partie le vieux curé, M. Vandenhout, âgé +d'environ 70 ans, et qui dut passer la nuit, sous une +pluie battante et froide, à faire les cent pas devant la +gare avec ses sept compagnons. Le lendemain il était +alité, malade. Vers le 15 janvier, un ordre venu +d'Anvers mettait fin à ce règlement arbitraire des +autorités locales.</p> + +<p>A peu près vers ce temps-là, un nouvel officier +s'était présenté au château pour se faire héberger +Celui-là fut d'un commerce beaucoup moins agréable +que son prédécesseur; il n'avait habité ni l'Espagne +ni le Brésil, mais il nous venait en ligne droite de la +Prusse orientale. C'est dire qu'il était une manière +de "surboche". Violent et arrogant, il traitait son +ordonnance avec une rigueur assommante. La maison +en tremblait lorsqu'il se mettait en frais de le morigéner, +et cela arrivait assez souvent. Il nous quittait +au bout de trois semaines, et Dieu sait dans quelle +mesure nous l'avons regretté!... Nous étions donc +encore une fois délivré de tout Allemand, du moins +au point de vue domestique.</p> + +<p>L'un des médecins de Capellen était depuis peu +revenu de Hollande. Après avoir consulté toute la +famille, nous décidons, ma femme et moi, de faire les +démarches nécessaires pour sortir du pays occupé +avec l'intention de passer en Amérique.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre XI</h3> + +<h3>CITOYEN BRITANNIQUE</h3> + +<p>Au commencement de février 1915, après le départ +du dernier officier allemand que nous ayons eu à +héberger, nous étions, ma femme et moi, au bureau +central pour l'émission des sauf-conduits, à Anvers, +et nous soumettions aux deux officiers en charge de +ce bureau notre demande de l'autorisation nécessaire +pour quitter la Belgique.</p> + +<p>—Où voulez-vous aller? demanda le premier +officier.</p> + +<p>—En Hollande.</p> + +<p>—Pour quoi faire?...</p> + +<p>—Pour aller en Amérique.</p> + +<p>—Pourquoi aller en Amérique?</p> + +<p>—Pour retourner chez-nous, en Canada, où +j'habite.</p> + +<p>—Alors, vous êtes sujet anglais?...</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Étonnement de l'officier qui se retourne du côté +de son compagnon, et qui nous regarde ensuite, des +pieds à la tête, ma femme et moi.</p> + +<p>—Vous êtes sujet anglais? reprit-il.</p> + +<p>—Vous l'avez dit!</p> + +<p>—Depuis combien de temps êtes-vous ici?</p> + +<p>—Je suis arrivé en Belgique quelques jours, je +crois, avant vous, c'est-à-dire en juillet 1914.</p> + +<p>—Que faites-vous ici?...</p> + +<p>Il s'engagea alors, entre ces deux officiers et nous, +un colloque qui dura quelques minutes seulement, +mais qui suffit à faire comprendre à ces messieurs, +et sans trop de difficulté, que ma présence en Belgique +n'avait rien de mystérieux, pas même pour un Allemand.</p> + +<p>Apparemment convaincu qu'il n'avait pas affaire +à un espion à la solde du gouvernement anglais, le +premier officier confessait qu'il ne voyait pas d'objection +sérieuse à ce qu'un permis de quitter la Belgique +nous fût donné, mais ses instructions étant +catégoriques en ce qui concernait les sujets britanniques, +il ne pouvait, sans l'autorisation de son chef +militaire, le major Von Wilm, donner le sauf-conduit +demandé. Il nous conseilla d'aller voir ce major. +Nous nous rendons immédiatement à son bureau. +Chemin faisant, je faisais simplement remarquer à +ma femme qu'une fois entré dans ce nouveau bureau +où l'on nous envoyait, il pouvait bien se faire que je +n'en sortisse jamais. Le major Von Wilm nous reçoit +avec une certaine affectation de civilité et écoute +attentivement l'histoire que nous lui racontons.</p> + +<p>Il fut convaincu lui aussi, en apparence, qu'il +n'avait pas affaire à un espion. Il ne prévoyait pas +d'obstacle à l'émission d'un sauf-conduit, mais il +devait en causer, au préalable, avec le gouverneur de +la place fortifiée. Il nous engageait à retourner à +Capellen, et y attendre un mot de lui.</p> + +<p>Quelques jours plus tard, une lettre du major nous +arrivait, conçue en ces termes:</p> + +<p>(TRADUCTION)</p> + +<p>Anvers, 8 février 1915.<br><br> +Monsieur et Madame Béland,<br> +Starrenhof, Capellen.</p> + +<p>Monsieur et Madame,</p> + +<p>Nous référons à notre conversation d'il y a +quelques jours passés.</p> + +<p>J'ai l'honneur de vous dire qu'un sauf-conduit +vous sera donné à deux conditions: la première, +c'est que M. Béland devra s'engager formellement +à ne jamais porter les armes contre l'Allemagne +pendant toute la durée de la guerre, et ensuite que +toutes les propriétés que vous avez en Belgique, en +territoire occupé, seront soumises, après votre départ, +à une taxe décuplée.</p> + +<p>Signé: VON WILM,<br> +Major.</p> + +<p>Il nous restait donc à décider ce que nous avions +à faire. Il nous parut opportun de retourner à +Anvers, pour discuter plus longuement avec le major +cette question du décuplement de la taxe. Après un +long entretien que nous eûmes avec lui, après les +assurances renouvelées qu'il me donna que je pourrais +demeurer en territoire occupé sans crainte d'être +ennuyé, molesté ou emprisonné, eu égard précisément +à ma profession et aux services médicaux que je rendais +à la population, nous décidâmes d'attendre jusqu'au +mois d'avril. C'est à cette époque que les taxes +devaient être payées, et alors, ce haut officier allemand, +fonctionnaire important de la province d'Anvers, +s'engageait à discuter avec les autorités +financières allemandes, de Bruxelles, la question de +savoir s'il ne serait pas possible de faire disparaître +les conditions particulièrement onéreuses qui consistaient +à soumettre à une taxe multipliée par dix +toutes les propriétés que nous avions en Belgique.</p> + +<p>Au mois d'avril, les taxes furent payées au taux +ordinaire, et je me rendais de nouveau à Anvers, +chez le major, pour l'engager à entrer en négociations +avec les autorités financières allemandes au sujet de +la majoration des taxes.</p> + +<p>Il me promit de considérer la chose aussitôt que +ses nombreuses occupations lui en laisseraient le +loisir. Enfin, il me renouvela l'assurance de sa haute +protection, me conjurant de vivre en parfaite sécurité, +qu'il ne saurait être, à mon sujet, question d'un +internement.</p> + +<p>Quant à la question des taxes, il n'en avait aucun +doute, elle serait réglée à notre entière satisfaction.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre XII</h3> + +<h3>ÇA SE CORSE</h3> + +<p>Au printemps de 1915, les mesures de surveillance +policières acquirent une recrudescence de sévérité. +Une promenade sur la chaussée, une visite à domicile, +soit chez un parent, soit chez un pauvre, soit chez un +malade, tout cela était observé et minutieusement +épié.</p> + +<p>Au cours d'une simple promenade à travers les +allées d'un jardin, il n'était pas rare d'apercevoir +derrière soi un oeil inquisiteur percer comme une +flèche à travers le feuillage. Incessamment, nous +nous sentions talonnés de tous côtés.</p> + +<p>L'infraction la plus insignifiante aux règlements +de l'autorité occupante,—et Dieu sait s'il en était +affiché sur tous les murs de ces règlements!—était +punie de fortes amendes ou de prison.</p> + +<p>Le torpillage du Lusitania eut lieu vers cette +époque. En cette occasion, une aigreur nouvelle, +pour ne pas dire plus, s'était fait jour dans l'âme de +l'Anglais, tandis que chez l'Allemand ce qui perçait, +au contraire, c'était un sentiment d'orgueil et de +domination plus accentué. De même que l'on venait +de déchaîner le terrorisme sur mer, de même on voulait +semer la terreur dans tout le territoire occupé. +Tout cela contribuait à nous faire désirer plus ardemment +encore de sortir de la Belgique et de revenir +au Canada, d'autant qu'un des médecins de Capellen +était rentré.</p> + +<p>Le 15 mai (1915), à 9 heures du matin, un messager +vint me dire que ma présence était requise à +la maison communale. Ce n'est pas sans appréhension +que je m'y rends. Dans le bureau du maire, je +me trouvai en présence du maire lui-même et d'un +sous-officier allemand. Le maire, qui était un de +mes bons amis, et qui savait parler du regard, me dit, +en me lorgnant d'une certaine manière:—"Ce sous-officier +désire vous parler."</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? demandai-je au sous-officier +boche.</p> + +<p>—Vous devez, me répondit-il, vous rendre immédiatement +à Anvers.</p> + +<p>—Très bien, je vais m'y rendre, à la minute, +sur ma bicyclette.</p> + +<p>—Non, reprit le sous-officier, vous faites mieux +de laisser votre bicyclette ici, à la mairie, et je vous +prie de m'accompagner.</p> + +<p>Quelques minutes plus tard, nous arrivions à la +gare, transformée en poste militaire comme toutes +les gares du pays occupé. Le sous-officier m'indiqua +une salle d'attente ou j'entrai et me trouvai au milieu +d'un groupe de soldats causant et fumant.</p> + +<p>Un de ces soldats reçut un bref commandement: +il se leva, s'affubla du casque à pointe, passa la bande +de sa carabine à son épaule, et me dit simplement: +"Commen sie mit." Ce qu'avec raison j'interprétai +comme voulant dire: "Venez avec moi." Pour la +première fois, j'avais l'honneur de parader dans les +rues avec un disciple de Bismarck.</p> + +<p>Les gens de Capellen, qui me connaissaient déjà +assez bien, se plaçaient sur le seuil de leur porte pour +me voir passer. Quelques minutes plus tard, nous +étions à Anvers. Je fus conduit à la Bourse, immense +édifice qui avait eu l'honneur de recevoir une bombe +lors du raid aérien du 25 août (1914).</p> + +<p>Les Allemands avaient installé dans la Bourse un +bureau de contrôle pour les étrangers. Je l'ignorais +alors, mais je l'appris en assez peu de temps... Je +fus introduit dans une certaine pièce sur la porte de +laquelle j'avais lu le nom de l'officier en charge, le +lieutenant Arnim. Je prie le lecteur de croire que je +n'oublierai jamais ce nom, pas plus que le personnage +qui le portait.</p> + +<p>A l'intérieur de ce bureau se trouvait une table +assez longue, à l'extrémité de laquelle deux militaires +étaient assis; à gauche, un officier de taille exiguë +et mince de figure, et. à droite, un sous-officier de +corpulence respectable.</p> + +<p>En m'apercevant, l'officier m'apostropha d'une +manière violente:</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, vous vous seriez évité l'ennui +d'être amené ici, sous escorte militaire, si vous vous +étiez "rapporté" comme c'était votre devoir de le +faire!</p> + +<p>—J'ignorais, Monsieur, qu'il fût de mon devoir +de me "rapporter".</p> + +<p>—C'est faux, reprend l'officier en haussant le +ton notablement, c'est faux. J'ai fait afficher dans +toutes les communes de la province d'Anvers un avis +enjoignant à tous les sujets des pays en guerre avec +l'Allemagne de se "rapporter" dès avant telle date. +Vous ne pouviez pas l'ignorer.</p> + +<p>—Assurément, je l'ignorais!... Où donc, à +Capellen, avez-vous fait afficher cet avis?</p> + +<p>—A la maison communale.</p> + +<p>—Eh! bien, j'habite à un kilomètre de la maison +communale et je n'y vais jamais.</p> + +<p>—Il est inutile de tenter une explication, vous +vous êtes sciemment et volontairement soustrait à la +surveillance militaire, et remarquez, dit-il, que cela +est très sérieux.</p> + +<p>—Monsieur, lorsque vous affirmez que je me +suis soustrait à la surveillance policière, vous vous +mettez en contradiction avec les faits. Ce que vous +dites là n'est pas conforme à la vérité.</p> + +<p>Comme poussé par un ressort, l'officier était +debout:</p> + +<p>—Comment?... dit-il. Qu'est-ce que vous voulez dire?</p> + +<p>—Simplement ce que je dis. Que je n'ai jamais +eu l'intention d'éviter de me conformer aux règlements +que vous avez affichés.</p> + +<p>—Vous le prenez de haut. Croyez-vous donc +que nous ignorons que vous êtes sujet britannique?</p> + +<p>—Je ne l'ai jamais pensé.</p> + +<p>—Vous êtes sujet britannique, n'est-ce pas?... +Vous êtes sujet britannique?</p> + +<p>—Vous l'avez dit.</p> + +<p>—Alors, si vous me permettez, je reprends l'accusation +que vous avez portée contre moi, et je vous +ferai une simple question: s'il était établi que le +chef de police militaire allemand, ici même, à Anvers, +me connaît personnellement; qu'il m'a rencontré +plusieurs fois; que nous avons échangé de longues +conversations; qu'il connaît ma nationalité; qu'il +sait sous quelles circonstances je me trouve être en +Belgique; pourquoi j'y suis venu; ce que j'y fais; +et enfin, ce que j'ai intention de faire, seriez-vous +toujours d'opinion que j'ai enfreint volontairement +les règlements en ne me "rapportant" pas à ce bureau?</p> + +<p>Mon officier, visiblement décontenancé, attrape le +téléphone, et se met en communication avec le chef de +police. Il obtint évidemment satisfaction, car il en +rabattit considérablement, et dans son ton menaçant, +et dans son attitude hautaine.</p> + +<p>Bien, me dit-il, vous deviez pourtant savoir +qu'en votre qualité d'étranger, il ne vous était pas +permis de circuler sans une carte d'identification. +Nous vous donnerons donc votre carte, et vous devrez +vous "rapporter" ici toutes les deux semaines.</p> + +<p>L'officier devait décharger sa colère sur quelqu'un. +Il se tourna du côté du soldat qui était toujours +là, planté comme un as de pique, lui lança le +plus brutalement possible le commandement de se +retirer: "Los!" ("Sors!")</p> + +<p>Le soldat, pauvre esclave, se frappe les talons, +frappe ses cuisses de ses mains, regarde fixement +l'officier, son maître, fait demi-tour à droite et enfile +la porte.</p> + +<p>Une heure plus tard, pas trop ennuyé, en vérité, +de mon excursion, je rentrais à Capellen où j'étais +immédiatement entouré de ma famille et d'un groupe +d'amis qui désiraient savoir le court et le long des +événements de la journée.</p> + +<p>Muni de ma nouvelle carte, j'étais apparemment +en toute sécurité, et je pouvais circuler librement au +milieu de mes malades. Au bout de deux semaines, +je me "rapportai" de nouveau à Anvers. On visa +mon passeport, et je continuai de respirer, du moins +pour un certain temps, l'air de la liberté.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre XIII</h3> + +<h3>UN MAJOR DÉSOLÉ</h3> + +<p>On conçoit que le voyage que j'avais dû faire à +Anvers, en compagnie d'un soldat allemand, m'avait +un peu humilié. J'écrivis à ce sujet une longue lettre +de reproche au major Von Wilm lui-même dans laquelle +je lui relatais tous les incidents de cette journée.</p> + +<p>Quelques jours plus tard, je recevais de ce haut +officier allemand une réponse à ma lettre dans laquelle +il me disait que mon arrestation provisoire +avait été causée par une dénonciation (?), qu'il avait +donné tous les renseignements désirés et désirables à +la préfecture de police allemande, que tout était +maintenant en ordre, et il terminait en me donnant +de nouveau l'assurance que je ne serais jamais plus +inquiété.</p> + +<p>Voici la réponse du major Von Wilm:</p> + +<p>Antwerpen, 21-5-15.</p> + +<p>Werter Herr Beland!</p> + +<p>In diesem moment erhalte ich Iren freundlichen +Brief vom 19. Ich hoffe, dass Ihre Vorladung +beim Meldeamt, ein befriedigendes Resultat gehabt +hat; ich habe nochmals mit dem Vorstand des +Meldeamtes gesprochen und höre, dass Sie diese +Unanehmlichkeiten einer Denuntiation zu verdanken +haben. Die Sache ist jetzt in Ordnung und +wird sich nicht wiederholen.</p> + +<p>Ergebenst.<br><br> +VON WILM,<br> +Major.</p> + + +<p>(TRADUCTION)</p> + +<p>Anvers, 21 mai 1915.</p> + +<p>Honoré M. Béland!</p> + +<p>Je reçois à ce moment même votre lettre du 19. +J'espère que votre comparution au bureau de police +a eu un résultat satisfaisant; j'ai de nouveau +conversé avec le chef de ce bureau et j'apprends +que vous devez ce désagrément à une dénonciation.</p> + +<p>Tout est maintenant en règle et <i>la chose ne se +renouvellera plus</i>.</p> + +<p>Sincèrement,<br><br> +(Signé) VON WILM,<br> +Major.</p> + + +<p>J'ai réussi à ne jamais me départir de cette lettre +pendant les trois années de ma captivité en Allemagne, +et même à lui faire franchir, à mon retour, la +frontière allemande, à la barbe de la censure boche +la plus ombrageuse et la plus soupçonneuse qui soit.</p> + + +<p>C'est un document que je considère de la plus haute +importance: le chef de la police allemande à Anvers +y déclare, sous sa signature, que je n'ai pas à prendre +d'inquiétude, que je jouirais toujours d'une parfaite +immunité.</p> + +<p>Cette sécurité, toutefois, devait être de courte +durée. Le trois juin (1915), alors que je n'appréhendais +pas sérieusement de nouveaux ennuis, deux +soldats se présentent chez moi et m'enjoignent de les +accompagner de nouveau à Anvers. Je m'imaginai +que, cette fois encore, il s'agissait d'une nouvelle +visite à un bureau quelconque, et que tout cela ne +saurait avoir de conséquence fâcheuse.</p> + +<p>Je partis donc sans la moindre hésitation, ne craignant +nulle chose, ayant pour tout arme et bagage, +ma canne. J'étais bien loin de me douter que ce +voyage serait aussi long qu'il a été,—et même aujourd'hui, +de retour dans mon beau Canada, à la fin +de l'an de paix et de grâce 1918, je ne saurais m'imaginer +quand et dans quelles circonstances il me sera +donné de revoir ce petit village de Capellen, où j'ai +vécu peu de jours, mais qui est tout plein de souvenirs +précieux et impérissables.—L'un des soldats qui +m'accompagnaient parlait le français. Il feignait +de croire qu'il ne s'agissait que d'une formalité insignifiante, +que le soir même je serais de retour à +Capellen.</p> + +<p>A Anvers, les soldats me conduisirent rue des +Récollets, et me laissèrent dans une salle basse et sombre +au rez-de-chaussée d'un immeuble voisin de la +Kommandantur, et dans lequel le major Von Wilm +lui-même avait son bureau. Dans cette salle, je remarquai +un grand nombre de personnages à l'apparence +peu rassurante. Il y avait là des hommes et +même des femmes, aux allures plus ou moins louches.</p> + +<p>Abandonné là par mes deux soldats, je regardais +tour à tour les hommes, les femmes, et le sous-officier +de service. Je m'efforçai de découvrir quelle était la +nature du lieu où je me trouvais. N'y réussissant qu'à +demi, je me décidai à apostropher le sous-officier.</p> + +<p>—Eh! bien, pourquoi suis-je ici?... Qu'y ai-je +à faire?... Que me veut-on enfin!... Il levait les +épaules tout bêtement, et ne répondait rien. Il avait +l'air de ne pas comprendre ou de ne rien savoir. Ma +carte que je lui tendis avec un mot pour le major +réussit a le mettre en mouvement. Il sortit un instant, +puis, quelques minutes plus tard, un officier se présenta +et je fus invité à le suivre.</p> + +<p>Ce fut bien chez le major Von Wilm qu'on m'introduisait +cette fois.—"M. Béland, me dit-il, je suis +vraiment désolé. Des instructions nouvelles viennent +d'arriver de Berlin, et je dois vous interner." Je +n'avais pas encore eu le temps d'ouvrir la bouche +pour laisser échapper une parole de protestation +qu'il ajoutait: "Mais vous serez un prisonnier +d'honneur; vous logerez ici, au Grand Hôtel, et vous +y serez très bien traité."</p> + +<p>—Mais tout cela ne fait pas beaucoup mon +affaire. D'abord ma femme et mes enfants ignorent +complètement ce qui m'arrive. Je dois retourner +les prévenir, à tout événement, et aussi prendre le +linge dont j'aurai besoin dans cet hôtel.</p> + +<p>Visiblement embarrassé, ne pouvant pas accorder +la demande que je lui faisais de rentrer à Capellen, +ne fut-ce que pour une heure, et ne voulant pas me +refuser, il ne savait trop que dire. Il hésita, fit quelques +pas devant son pupitre, puis, le Prussien qui +était en lui reprenant le dessus, il me dit:—Non, +Monsieur, je ne saurais vous permettre de retourner +à Capellen. Écrivez seulement un mot à Madame, +prévenez-la de ce qui arrive, et j'enverrai un messager +porter la lettre. C'est ce qui fut fait.</p> + +<p>Le major s'évertua à me convaincre que ma détention +serait de courte durée; qu'il suffirait évidemment +d'établir ma qualité de médecin pratiquant; +qu'aussitôt que cette preuve documentaire serait +entre les mains de l'autorité allemande, je serais +libéré et rendu à ma famille.</p> + +<p>On croit facilement ce que l'on désire ardemment: +je me berçai donc de l'illusion que mon séjour dans +les murs de cet hôtel ne serait que provisoire.</p> + +<p>Un jeune officier fut chargé de m'accompagner +jusqu'au Grand-Hôtel. En chemin, il me fut permis +de m'arrêter chez un libraire pour prendre quelques +volumes. Chez le libraire, je connus vraiment l'embarras +du choix. Étant donné le peu de temps que +j'avais à ma disposition, et les circonstances particulières +dans lesquelles je me trouvais, je fus assez +heureux dans mon choix, et j'emportai les deux +ouvrages suivants: <i>Les États-Unis au XIXe siècle</i>, +par Leroy-Beaulieu, et <i>Henri Heine, penseur</i>, par +Lichtenberger.</p> + +<p>Quelques instants après, j'étais au nombre des +pensionnaires du Grand-Hôtel.</p> + +<p>Toutes les salles de cet hôtel, ordinairement à la +disposition du public voyageur, avaient été converties +en bureaux pour les militaires. Mon officier ayant +échangé quelques mots avec certains de ces messieurs, +on se mit à me regarder comme une bête curieuse.—Ce +serait donc un Anglais, pensait-on.—Oui, c'était +un Anglais. Un Anglais d'une variété spéciale, +d'origine et de langue française, mais un Anglais +tout de même. Tous ces sur-boches, chacun leur tour, +me dévisagèrent de leur regard peu sympathique.</p> + +<p>Enfin, on me conduisit à l'étage le plus élevé; on +m'indiqua une chambre; on plaça à la porte une +sentinelle allemande qui eut bien soin de faire un +tour de clef au moment où elle fermait la porte sur +moi. On avait eu l'extrême obligeance de me laisser +savoir que je devrais prendre mes repas dans la +chambre même que j'habitais; que je devrais payer +les frais de la chambre et de la nourriture: Sa Majesté +allemande refusait de nourrir son prisonnier +d'honneur.</p> + +<p>Le lendemain, vendredi, 4 juin (1915), ma femme +arrivait au Grand-Hôtel d'Anvers où je me trouvais +détenu. Elle était plus morte que vive, comme on le +conçoit bien. Elle avait pu obtenir de la Kommandantur +la permission d'occuper la même chambre que +moi.</p> + +<p>Enfin, comme il faut subir avec philosophie ce +qui est inévitable; comme c'était la guerre; comme +des millions et des millions d'êtres humains étaient +beaucoup plus malheureux que nous pouvions l'être +dans notre captivité, nous acceptâmes avec une résignation +parfaite les petits inconvénients auxquels +nous étions condamnés.</p> + +<p>Le samedi, les enfants étaient arrivés à l'hôtel. +Des fenêtres de la chambre que nous occupions, nous +avions pu les voir traverser la cour intérieure et se +diriger vers un bureau situé de l'autre côté de cette +cour. Au moment où ils sortaient du bureau où, évidemment, +ils s'étaient rendus pour obtenir la permission +de nous voir, nous entrons en conversation +avec eux du haut de notre quatrième étage.</p> + +<p>Une première parole était à peine tombée de nos +lèvres qu'une tempête éclata: deux de ces militaires +étaient sortis et nous lançaient, à bouche et gorge que +veux-tu, toutes sortes d'invectives à nous, là-haut, +parce que nous avions adressé la parole à nos enfants, +et aux enfants parce qu'ils avaient eu l'audace de +nous répondre. Terrible provocation, en effet, que +celle d'enfants échangeant quelques paroles avec leurs +parents!</p> + +<p>Les enfants furent éconduits on ne peut plus cavalièrement, +et nous fûmes privés de les voir ce jour-là. +Le lendemain, une permission spéciale leur fut +donnée de venir passer quelques minutes avec nous. +C'était, je crois, le dimanche avant-midi.</p> + +<p>Ce jour-là, vers midi, le major Von Wilm nous +rendit visite dans cette chambre d'hôtel convertie en +cellule de prison. Un nuage semblait obscurcir sa +figure: il était mal à l'aise, ses traits, son attitude +même décelaient l'anxiété et le malaise. Il nous apportait +une terrible nouvelle:—"Je suis désolé, +disait-il, je suis désolé, mais M. Béland doit partir +aujourd'hui même pour l'Allemagne."</p> + +<p>On imagine quelle consternation ce fut pour ma +femme et pour moi. J'ose protester. Je rappelle à +la mémoire du major toutes les assurances qu'il m'a +données; je répète qu'il était entendu qu'en ma qualité +de médecin je ne pouvais être privé de ma liberté; +je lui demande comment il se fait que les autorités +compétentes, à Berlin, n'aient pas été mises au courant +des services médicaux que je rendais à l'hôpital, +ainsi que chez la population civile depuis le début de +la guerre; enfin, je fais tout un plaidoyer. Consterné, +très embarrassé, le major balbutie quelques explications: +les instructions lui étaient venues d'une autorité +supérieure à la sienne; il avait tenté de donner +des explications à mon sujet, mais l'on n'avait voulu +rien entendre. Des ordres formels lui enjoignaient +d'interner tous les sujets britanniques, et de les +envoyer en Allemagne sans délai.</p> + +<p>On avait disposé de mon cas en haut lieu: toute +récrimination était peine perdue. Le major avait +pris, pour l'occasion, une attitude un peu hautaine +que je ne lui avais jamais connue auparavant.—"A +deux heures aujourd'hui, ajoute-t-il, vous devrez +partir. Un sous-officier vous accompagnera jusqu'à +Berlin et de là à Ruhleben, camp d'internement des +civils de nationalité anglaise."</p> + +<p>Après son départ, un voile de tristesse envahit +cette lugubre chambre d'hôtel. Nous ne savions que +dire. Nous avions encore deux heures à demeurer +ensemble, ma femme et moi. Ma femme avait insisté +pour m'accompagner en Allemagne. Refus catégorique. +Le major avait même eu la délicatesse (?) +de la prévenir que sa présence à côté de moi, dans +le court trajet entre l'hôtel et la gare, n'était pas +désirable.</p> + +<p>A deux heures donc, le 6 juin (1915), le sous-officier +se présente dans cette chambre d'hôtel, à +laquelle nous étions un peu habitués, depuis trois +jours que nous l'habitions, et où nous avions rêvé de +nous faire un petit home. Les enfants n'étant qu'à +quelques milles de nous, pourraient venir nous voir +une ou deux fois par semaine... Tout était prêt pour +le départ: moment solennel, profondément triste!... +Je me séparais à ce moment de ma femme, ignorant +—et c'était peut-être heureux qu'il en fût ainsi—que +je la voyais pour la dernière fois.</p> + +<p>A trois heures, le train entrait en gare de Bruxelles. +Nous devions attendre à cette gare un train direct +allant de Lille à Libau, Russie. Il entra portant en +inscription au-dessus des fenêtres des wagons les +mots: <i>Lille—Libau</i>... Les limites du nouvel empire +allemand!</p> + +<p>A quatre heures, nous étions en route vers Berlin. +Le convoi filait à bonne allure à travers les belles +campagnes de la Belgique. Nous traversâmes Louvain +dévastée et incendiée. Nous traversâmes également +un grand nombre de villes et de villages qui +portaient l'empreinte du bombardement et autres +horreurs de la guerre.</p> + +<p>Dans la soirée, nous traversâmes Liège, Aix-la-Chapelle, +et vers 9 heures, nous étions en gare de +Cologne, l'estomac vide et l'âme imprégnée d'une +profonde tristesse.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre XIV</h3> + +<h3>EN ALLEMAGNE</h3> + +<p>Après la triste nouvelle qui nous a été communiquée, +à midi au Grand Hôtel d'Anvers, le jour de mon +départ, il nous avait été impossible de déjeuner,—ce +qu'ici nous appelons plutôt dîner. Dans la soirée, la +voix de la faim se fit entendre, et comme le train qui +nous emportait avait un wagon-restaurant, je suggérai +à mon sous-officier d'y aller prendre quelque +chose.</p> + +<p>Mon compagnon et gardien ne savait pas un mot +d'anglais ni un mot de français, et comme à cette +époque je n'avais pas encore eu l'occasion d'avoir +appris l'allemand, la conversation a nécessairement +langui tout le long du voyage.</p> + +<p>Par toutes sortes de signes et de gestes, qui devaient +être souverainement comiques pour les voyageurs +qui nous coudoyaient, je vins à bout de faire +comprendre à mon homme qu'il fallait nous mettre +quelque chose sous la dent. Au wagon-restaurant, +où nous étions parvenus à nous glisser, nous ne pûmes +obtenir que très peu de renseignements et d'encouragements +et rien à manger. Le préposé au buffet +nous expliqua, si j'ai bien compris que ce wagon-restaurant +était pour l'usage exclusif des officiers ou +des personnes accompagnées par des officiers, or, +comme mon gardien n'était que sous-officier, nous +fûmes poliment éconduits.</p> + +<p>A Cologne, toute tentative de nous approcher du +buffet, de la gare échoua déplorablement. Il y avait +grande foule. Mon sous-officier était naturellement +un peu craintif. J'aurais pu, je pouvais lui échapper +dans cette cohue, et il en aurait été sévèrement puni. +Alors, il n'y eut rien à faire.</p> + +<p>Quelle nuit, dans ce compartiment de wagon, au +milieu de voyageurs allemands taciturnes ou ronflants! +Heureusement, une nuit de juin est courte. +Dès les petites heures du matin, l'aube s'annonçait +radieuse, et j'assistai à un merveilleux réveil de la +nature. Dès quatre heures, je pouvais me remettre +à ma lecture.</p> + +<p>A 9 heures, nous étions à Berlin, et je vis pour la +première fois la capitale de l'empire allemand. Sur +le quai de la gare, un personnage dont j'ai toujours +ignoré le nom, s'était glissé près de nous. Il était en +civil. Après avoir échangé quelques mots avec mon +sous-officier, avec lequel il me sembla d'intelligence, +ce fut lui qui donna les ordres et indiqua la direction +de la marche que nous devions suivre.</p> + +<p>En sortant de la gare, ce monsieur allemand en +civil, qui devait être un officier d'un assez haut rang, +m'invita à monter dans une automobile, et me dit +comme ça: "C'est la première fois que vous venez à +Berlin?" en excellent français.—"Oui", que je lui +répondis.—"Berlin est un très jolie ville", continua-t-il. +Je n'eus rien à dire à l'encontre. Nous allions +ainsi à travers les rues de la capitale, et il m'était +impossible de me rendre compte du but que pouvait +avoir notre course. J'étais toujours sous l'impression +que l'on me conduisait à Ruhleben, camp d'internement +de civils de nationalité anglaise, et cette +promenade a travers Berlin me laissait espérer que +nous allions descendre à quelque hôtel, ou maison de +pension quelconque où les prisonniers sont hébergés +en cours de route. C'était chez moi, à ce moment, une +véritable obsession: je supposais, et j'espérais surtout, +que l'on prendrait quelque part une légère +collation, il y avait vingt-quatre heures bien comptées +que je n'avais pris aucune nourriture. Mon +sous-officier avait bien grugé durant le trajet une +croûte tirée de son <i>knapsack</i>, mais, soit pour obéir à +sa consigne, ou soit par manque de civilité, il avait +négligé de m'en offrir la moindre parcelle.</p> + +<p>L'automobile descendait une superbe avenue: +c'est, me dit mon nouveau compagnon, l'avenue +<i>Unter den Linden</i> (Sous les Tilleuls), la plus belle +de Berlin. On peut être anti-allemand, mais on ne +peut s'empêcher de reconnaître que cette avenue ne +manque pas d'un certain charme. Elle va de la porte +de Brandebourg jusqu'au palais de l'Empereur, situé +sur la rivière Sprée.</p> + +<p>Nous contournons le palais de l'Empereur et immédiatement +après, nous nous engageons dans des +rues plus étroites. Après une course d'environ un +quart d'heure, nous arrivons devant un édifice immense, +aux murs gris sale. Inutile d'en faire plus +de mystère, c'était une prison, et j'étais enfin parvenu +à destination.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre XV</h3> + +<h3>LA STADVOGTEI</h3> + +<p>C'est en face de la Stadvogtei que vient de +s'arrêter l'automobile dans laquelle on m'avait fait +monter à la gare. C'est une prison bien connue en +Allemagne. En temps de paix, elle sert à la détention +des prisonniers politiques, et en général de tous ceux +qui attendent le moment de comparaître en Cour +d'Assises. Située sur la rue Dirksen, à environ 200 +verges de la place dite Alexandre, elle est attenante +à la préfecture de police. C'est un immense édifice +de forme triangulaire dans son ensemble.</p> + +<p>C'est là que l'on me prie de descendre. On me +fait entrer dans un bureau où se trouvent deux militaires: +l'un sergent-major et l'autre sous-officier.</p> + +<p>Je dois dire qu'à ce moment-là j'ignorais encore +complètement où j'étais, et quel pouvait être le caractère +de l'institution où l'on m'avait introduit. J'étais +encore sous l'impression que ce pouvait être un hôtel +d'un genre particulier, réservé aux prisonniers de +passage à Berlin,—les justes récriminations de mon +estomac m'obsédaient de plus en plus,—car j'avais +toujours à l'esprit la déclaration qui m'avait été faite +à Anvers, à savoir que je serais conduit à Ruhleben. +Je me berçais de la douce illusion qu'à cet endroit où +nous venions d'arriver on me servirait à dîner, et +qu'après une honnête sieste nous continuerions notre +route jusqu'à ma destination définitive.</p> + +<p>En attendant, je promenais mes regards tout +autour de ce bureau, et j'examinais tour à tour les +deux militaires de service. Mes deux compagnons, +le sous-officier et le civil, étaient entrés en conversation +avec eux en allemand. Le sous-officier tira de sa +poche un papier quelconque, le remit au sergent-major +qui, après l'avoir vérifié puis signé, le remit à +mon sous-officier qui fit le salut militaire et disparut.</p> + +<p>Le personnage en civil dont j'ai toujours ignoré le +nom, le rang ou la profession, me pressa la main et +prit congé de moi, avec civilité et même déférence, +pendant que les deux militaires du bureau se tenaient +debout dans cette attitude de respect et de crainte +qu'ont pu si souvent observer tous ceux qui ont visité +l'Allemagne.</p> + +<p>Immédiatement après le départ du monsieur en +civil, le sous-officier de service m'invita à le suivre. +Nous parcourons une longue suite de corridors très +sombres, nous grimpons deux escaliers, pour déboucher +dans un autre corridor, et pénétrer enfin dans +une cellule du second étage, où se trouvaient déjà +trois personnes.</p> + +<p>De plus en plus ahuri, je me demandais où je +pouvais bien entrer. Toutes sortes d'idées me traversèrent +rapidement l'esprit, mais aucune d'elles +n'eut le temps de s'y fixer définitivement. Les trois +personnes au milieu desquelles on m'avait jeté me +regardèrent attentivement. Je crus d'abord qu'ils +étaient allemands. Je leur adressai la parole en +français mais on ne me comprit pas. Alors, je leur +parlai anglais et, cette fois, je fus compris.</p> + +<p>Voyant qu'ils parlaient anglais, je leur fis les +questions suivantes:</p> + +<p>—Êtes-vous Anglais?</p> + +<p>—Oui, répondirent-ils.</p> + +<p>—Et que faites-vous ici?</p> + +<p>—Ici, dirent-ils avec un léger sourire, nous +sommes en prison.</p> + +<p>—En prison! en prison! dis-je. "Et moi?" +sur un ton interrogatoire assez prononcé.</p> + +<p>—Et vous,—dirent-ils toujours en souriant,—apparemment, +vous êtes également en prison.</p> + +<p>Ces trois Anglais, comme je l'appris aussitôt, +étaient M. Robinson, un jockey qui vivait en Allemagne +depuis de nombreuses années, et qui parlait +parfaitement l'allemand; M. Aaron, Anglais naturalisé, +Sémite d'origine tout probablement, et courtier +de profession, né en Autriche, et qui habitait Berlin +lors de la déclaration de la guerre. Quant au troisième, +M. Stuhr, d'Anvers,—presqu'un compatriote +pour moi,—parlait très bien l'allemand, mais +assez mal le français et l'anglais. C'était, je crois, +un mécanicien.</p> + +<p>Mon estomac ne voulant pas abdiquer, je demandai +à mes trois nouveaux compagnons de chambre +s'il ne me serait pas possible de me procurer à déjeuner, +leur expliquant que je n'avais pris aucune nourriture +depuis plus de vingt-quatre heures.</p> + +<p>—Bien, me dit Robinson, le pain a été distribué +ce matin à huit heures, et il est probable qu'il n'y en +aura pas d'autre distribution avant demain matin à +la même heure.</p> + +<p>—C'était, on l'admettra, assez peu encourageant.</p> + +<p>—Mais enfin, repris-je, on ne m'a assurément +pas amené ici, sachant qu'aucune occasion ne me +serait donnée de prendre la moindre collation en +cours de route, avec l'intention de me laisser mourir +de faim. Il doit y avoir moyen de se procurer ici +quelque nourriture!</p> + +<p>Tous trois, en souriant tristement, manifestèrent +un doute par leur attitude. Ils me regardèrent, haussèrent +les épaules, en me faisant comprendre qu'il +était impossible de se procurer quoi que ce soit.</p> + +<p>—Toutefois, dit l'un d'eux, il me reste un morceau +de pain de ce matin, je vous le donnerai et +Robinson vous fera du café.</p> + +<p>Pour une fois, je me permis de conclure du particulier +au général, et je pensai: heureux pays que +ceux dont les jockies et les courtiers sémites peuvent +se montrer si secourables!... Le petit Robinson, +ses manches de chemise retroussées jusqu'aux coudes, +tira de sous la table une lampe à alcool, plaça dessus, +une petite casserole de fer-blanc avec de l'eau, et se +mit à préparer le café. Nous étions loin du confort +des grands hôtels. Enfin, vers 9.30 heures, je prenais +mon premier repas en prison: il consistait en une +croûte de pain noir avec une tasse de café sans lait ni +sucre. Mais j'avais faim, et ce premier morceau de +pain de guerre me sembla aussi succulent que la meilleure +soupe aux pois au lard salé que j'aie jamais +dégustée dans ma bonne province de Québec. Je +n'eus que des paroles de gratitude pour remercier +comme il le fallait mes nouveaux compagnons d'infortune.</p> + +<p>Pendant que j'étais à table, dégustant mon frugal +repas, mes yeux se promenaient tout autour de la +chambre. C'était bien une cellule de prison: un +cachot. Une fenêtre partait du plafond et descendait +jusqu'à environ six pieds du plancher. De l'endroit +où je me trouvais assis, je pouvais voir, à travers +cette fenêtre, un tout petit coin du firmament au-dessus +du mur intérieur de la prison. De solides +barres de fer fermaient cette unique ouverture par +laquelle nous pouvions avoir de l'air et de la lumière. +Il y avait, dans cette salle, quatre lits disposés deux +à deux, l'un au-dessus de l'autre, la table sur laquelle +je prenais mon repas, et quatre petits bancs de bois, +sans dossiers ni bras d'appui. Les murs étaient +blanchis à la chaux. La porte, toute en fer, était +énorme, et il y avait, dans la partie supérieure, une +petite ouverture d'environ un pouce de diamètre pour +permettre aux gardes de voir à l'intérieur.</p> + +<p>L'inspection de la prison se faisait tous les jours +vers dix heures. C'était un sergent-major, celui-là +même auquel j'avais été remis, à mon arrivée, qui +s'amenait à chaque étage, se faisait ouvrir la porte de +chacune des cellules par un sous-officier, et promenait +un regard scrutateur et hautain sur la cellule et +ses occupants.</p> + +<p>Personne ne m'avait prévenu qu'une inspection +aurait lieu peu de temps après mon arrivée dans la +cellule que l'on m'avait assignée: assis à la table, +ayant le dos à demi tourné à la porte, absorbé dans +un monde de pensées diverses, et distrait par la dégustation +de mon pain noir, je n'avais pas entendu +ouvrir la porte. Je remarquai que le petit Robinson, +s'approchant ou plutôt se glissant près de moi, tirait +légèrement ma manche comme pour m'inviter à me +lever. Comprenant enfin que quelque chose se passait +derrière moi, je me levai et me tournai à demi. Le +sergent-major, triple boche, Prussien et demi, se +tenait sur le seuil de la porte raide et droit comme +un i.</p> + +<p>C'était le sergent-major Götte,—un nom et un +personnage que je n'oublierai jamais. Quand il vit +que tout le monde était debout, il cria d'une voix de +stentor: "Guten morgen!" A mon oreille, cela +sonnait plutôt comme une injure que comme un salut +matinal.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il dit?, demandai-je à M. +Aaron, lorsqu'il fut parti.</p> + +<p>—Il nous dit: Bonjour, dit M. Aaron.</p> + +<p>Mais cet homme, lorsqu'il nous dit: Bonjour, +reprit un autre, c'est tout comme s'il nous disait: +"Allez au diable!"</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre XVI</h3> + +<h3>LA VIE EN PRISON</h3> + +<p>La section de la Stadvogtei où j'étais enfermé +pouvait donner asile à deux cent cinquante prisonniers, +distribués dans environ 150 cellules, dont quelques-unes +enfermaient jusqu'à huit prisonniers. Une +grande partie de ces cellules ne mesuraient que douze +à quinze mètres cubes, les prisonniers qui les occupaient +étaient obligés de laisser leur fenêtre ouverte +pour se procurer la quantité d'air voulue.</p> + +<p>Ainsi qu'il a été dit plus haut, la prison, dans son +ensemble, était triangulaire, et à l'intérieur de chacune +des sections,—également triangulaires,—se +trouvait la cour où les prisonniers avaient accès pendant +quelques heures dans l'après-midi. Toutes les +cellules avaient une fenêtre s'ouvrant sur cette cour +intérieure. Longeant chacun des côtés du triangle, +se trouvait un corridor dont les fenêtres ouvertes sur +l'extérieur étaient opacifiées de façon à couper le +regard. Toutes les fenêtres étaient barrées de fer. +L'édifice était à cinq étages dont un rez-de-chaussée. +C'est dans ce rez-de-chaussée que se trouvaient les +cellules sombres ou cachots. Il y en avait quatorze. +Les fenêtres de ces cellules étaient munies en dehors, +c'est-à-dire du côté de la cour, de contrevents s'appliquant +exactement sur les croisées. On y enfermait +les prisonniers, de nationalité anglaise surtout, qui +s'étaient échappés de Ruhleben et avaient eu le malheur +d'être repris au cours de leur fuite vers la Hollande +ou la Suisse.</p> + +<p>Une entente avait été conclue entre l'Angleterre +et l'Allemagne au sujet de la punition à infliger aux +prisonniers civils qui s'échapperaient de leurs camps +de détention respectifs. En vertu de cet arrangement, +tout prisonnier repris après son évasion devait +être détenu au secret pendant deux semaines.</p> + +<p>La Kommandantur de Berlin, c'est-à-dire le capitaine +Wolf qui semblait en être le grand manitou, +avait pris sous son bonnet d'interpréter à sa manière +cette clause de l'arrangement. Nous vîmes alors +arriver dans la cour une équipe d'ouvriers qui fabriquèrent +les dits contrevents. Tous les prisonniers +anglais qui s'évadèrent par la suite furent jetés dans +un de ces cachots. Pendant les quatre premiers jours +ils étaient tenus dans l'obscurité la plus complète et +nourris au pain et à l'eau. La cinquième journée, on +abaissait quelque peu le contrevent, afin de laisser +pénétrer un faible jet de lumière et, en outre du pain, +on servait à ces prisonniers les deux soupes réglementaires, +et douteuses, dont les autres étaient gratifiés. +Les quatre jours d'éclipse totale et de pain sec recommençaient, +suivis d'une autre journée de lumière et +de soupe. Enfin, quatre autres jours d'obscurité +complète terminaient la période totale de quatorze +jours. Alors, ces malheureux devenus libres relativement, +c'est-à-dire comme nous, avaient la permission +de circuler dans les corridors et les cellules des +différents étages, avec accès à la cour pendant quelques +heures de l'après-midi.</p> + +<p>La vie de prison est monotone au suprême degré. +Une de nos distractions favorites était le départ et +l'arrivée des prisonniers et les potins divers que ce +remue-ménage occasionnait. Dix prisonniers, en +moyenne, étaient élargis chaque jour, et il en arrivait +un nombre à peu près égal pour les remplacer.</p> + +<p>Cette section de la Stadvogtei où nous étions confinés +était sous la direction suprême de la Kommandantur +de Berlin, qui était représentée à la prison +elle-même par un officier. Pendant les trois ans +de mon incarcération, l'officier représentant la Kommandantur +fut toujours le même: l'ober-lieutenant +Block. Sous cet officier se trouvait un sergent-major, +et sous ce sergent-major, sept sous-officiers, +un portier, lui-même sous-officier. Deux sous-officiers +se tenaient au bureau, au rez-de-chaussée, et un +sous-officier était chargé de la surveillance à chacun +des cinq étages. Le sergent-major avait la surveillance +générale et faisait son inspection chaque jour. +Quant à l'officier Block, sa dignité le retenait au +rivage, et ce n'est que deux ou trois fois par semaine +qu'il daignait passer à travers les corridors, aux +différents étages.</p> + +<p>Une manie qui paraît générale chez les officiers et +les sous-officiers allemands, c'est de parler très fort, +et dans les termes les plus violents, lorsqu'ils s'adressent +à leurs subalternes, simples soldats ou prisonniers. +Pauvres Polonais! ce qu'ils en ont enduré de +gros mots et d'injures de toutes sortes! Nos gardes-chiourmes +ne laissaient pas passer un seul jour sans +faire résonner les échos de la vaste prison de leurs +cris et de leurs vociférations.</p> + +<p>Je fais mention spéciale des Polonais, parce que +c'est la Pologne qui, pendant ces trois années où j'ai +été en captivité, a fourni à cette prison de la Stadvogtei +le plus grand nombre de ses pensionnaires. +Sur 250, il y en avait bien les deux-tiers qui étaient +d'origine polonaise. Les autres prisonniers étaient +des Anglais, des Français, des Italiens, des Russes, +des Portugais, enfin, toutes les nations en guerre avec +l'Allemagne y étaient représentées. Nous avons +même eu quelques Arabes, des Hindous, des nègres, +des Japonais et des Chinois.</p> + +<p>Je surprendrai peut-être un peu le lecteur en lui +disant que les quatre nations du centre, c'est-à-dire +l'Allemagne, l'Autriche, la Bulgarie et la Turquie, +étaient constamment représentées à cette prison par +quelques-uns de leurs sujets. L'Allemagne, en particulier, +en avait toujours cinq ou six, prisonniers +politiques pour la plupart, et réputés dangereux pour +la sécurité de l'Empire. J'aurai occasion, un peu +plus loin, de parler plus particulièrement de deux de +ces prisonniers, députés au Reichstag.</p> + +<p>Non seulement l'Allemagne et ses alliés, ainsi que +les pays ennemis de l'Allemagne étaient représentés +à la Stadvogtei, mais encore, à différentes époques, +tous les pays neutres de l'Europe, la Suède, la Norvège, +le Danemark, la Hollande, la Suisse et l'Espagne. +Comment cela se fait-il? me demandera-t-on. +Ce n'est pas plus difficile à expliquer que l'internement +des sujets allemands eux-mêmes. Un Danois, +un Hollandais ou un Suédois, de passage à Berlin, +entrait en conversation avec quelques Allemands autour +de la table d'un café. S'il avait l'imprudence de +critiquer un tant soit peu la politique extérieure de +l'Allemagne, ou la conduite des opérations militaires +ou navales, son sort était scellé. Il retournait à son +hôtel ne craignant nulle chose, et dormait paisiblement, +ignorant qu'une épée était suspendue au-dessus +de sa tête. A sept heures du matin, le lendemain, un +casque à pointe quelconque venait le réveiller, et +l'invitait poliment à le suivre jusqu'à la préfecture de +police. De là, il passait à la Stadvogtei, le véritable +<i>clearing house</i> de l'Allemagne. On laissait ignorer +au prisonnier lui-même la cause de son emprisonnement, +et ce n'est qu'après des semaines de protestations +et à la suite de nombreuses correspondances +avec la légation ou l'ambassade de son pays qu'il +obtenait d'être soumis à un interrogatoire de la part +de ces messieurs de la Kommandantur. Si on décidait +en définitive de le relâcher, on venait le prendre +à la prison, et il était immédiatement dirigé vers la +frontière de son pays, sans qu'il lui fût même permis +de passer à son hôtel pour y prendre ses effets.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre XVII</h3> + +<h3>OU IL EST PARLÉ DE MENU</h3> + +<p>La manière dont les prisonniers de guerre et les +internés civils ont été nourris dans les prisons et les +camps d'internement de l'Allemagne a donné lieu, on +le sait, à des plaintes amères de la part des internés, +et à des polémiques acerbes dans la presse de tous les +pays. Que les prisonniers eux-mêmes se soient plaints +dans des correspondances envoyées en Angleterre, et +dans des lettres à l'ambassade américaine, cela est +généralement connu.</p> + +<p>Voici un petit incident qui ne manquera pas d'intéresser: +Parmi les internés anglais à la Stadvogtei +se trouvait Monsieur F.-T. Moores, un ingénieur qui +faisait des travaux dans le Luxembourg lors de la déclaration +de la guerre et de l'invasion des troupes +allemandes. Malgré tous les efforts qu'il fit pour +sortir en temps du territoire envahi, il ne put échapper +à la griffe des troupes d'invasion.</p> + +<p>Monsieur Moores fut d'abord interné à Trêves et +tenu au secret pendant plusieurs mois, puis il passa +en Cour martiale sous accusation d'espionnage, et +enfin, fut envoyé à la prison de Berlin où nous eûmes +l'avantage de nous lier d'amitié avec lui.</p> + +<p>Durant la première année de son internement, M. +Moores avait écrit à sa femme, en Angleterre, une +carte postale qui restera fameuse, dans laquelle il lui +donnait d'abord des nouvelles de sa santé, et ajoutait +un mot au sujet de la nourriture que l'on nous servait. +Voici en quels termes il s'exprimait:—"The +feed we are getting here is unspeakable; it is enough +to keep a man from dying, but it is not sufficient to +keep a man living!" (La nourriture que nous recevons +est affreuse, elle nous permet d'exister, mais elle +n'est pas suffisante pour nous faire vivre.) Il fallait, +on le reconnaîtra, une certaine dose de hardiesse pour +confier au courrier une carte ainsi conçue. Dès le +lendemain, le censeur faisait son apparition à la prison +et se rendait tout droit à la cellule de M. Moores, +avec la carte compromettante. Il lui représenta qu'il +était vraiment imprudent de sa part d'envoyer en +Angleterre une correspondance de cette nature. +Lorsque M. Moores lui fit remarquer qu'il n'avait +exagéré en rien, que tout ce qu'il avait dit était l'exacte +vérité, le censeur crut devoir lui expliquer, en manière +d'excuse, que si l'Allemagne ne donnait pas à +ses prisonniers une nourriture plus substantielle, +c'est qu'elle en était empêchée par le blocus maintenu +contre elle par la mère-patrie même de celui qui se +plaignait.</p> + +<p>Le menu de la prison, tel que je l'ai connu et pratiqué +pendant les trois années de ma captivité, n'a +pas beaucoup varié, et il était détestable. Dire qu'un +menu qui varie un tant soit peu a quelque chance de +devenir plus acceptable qu'un menu qui ne varie +point, c'est dire une vérité de La Palisse. Ce menu <i>ne +varietur</i> consistait en un morceau de pain noir de huit +onces qui était distribué chaque matin à huit heures. +A onze heures avait lieu la distribution de certain potage +douteux, et l'on affublait ce salmigondis du titre +pompeux de <i>mittag-essen</i> (repas du milieu du jour). +A cinq heures de l'après-midi, le sous-officier se présentait +de nouveau accompagné de deux Polonais +portant un bidon d'une autre soupe quelconque. Il +y a soupe et soupe; celles qui nous étaient servies le +midi et le soir ne sauraient être rangées dans la catégorie +des soupes qui sont des soupes. Si on insiste +pour savoir quelle était la formule de ces potages, je +vous dirai qu'une analyse succincte y révéla la présence +de divers ingrédients et plus particulièrement +des légumes tels que navets, trognons de choux, et +quelques rares fèves.</p> + +<p>S'il est possible de faire un choix dans le médiocre, +j'avouerai que la soupe du midi me parut généralement +plus acceptable que celle du soir. Maintes fois +ai-je entendu les Polonais qui se présentaient à ma +cellule pour me demander soit un biscuit, soit un +morceau de pain, déclarer que la soupe qu'on venait +de leur servir n'était que de l'eau colorée. Pour ma +part, je n'ai jamais goûté à cette soupe du soir. Sa +couleur comme son odeur ne me disait rien qui vaille, +et je crois que tous les Anglais internés dans cette +prison en agissaient de même.</p> + +<p>Durant l'année 1915, les conditions économiques +de l'Allemagne n'étaient pas trop défavorables. Apparemment, +on ne regardait pas comme alarmante la +situation générale, au point de vue du ravitaillement, +puisque l'on permettait encore aux prisonniers de +donner chaque jour des commandes au dehors pour +des provisions de toutes sortes. Ceux qui avaient des +ressources pécuniaires pouvaient donc se procurer +des vivres en quantité suffisante ou à peu près. Ce +ne fut qu'au commencement de l'année 1916, que la +plus grande partie des comestibles furent rationnés +à Berlin. Vers le mois de mars (1916), un avis fut +affiché dans tous les corridors de la prison, défendant +à qui que ce soit de faire apporter des vivres de l'extérieur. +Nous fûmes alors tous réduits au menu dont +j'ai parlé plus haut.</p> + +<p>Nous primes des mesures pour nous mettre immédiatement +en communication avec les autorités en +Angleterre. Je communiquai en particulier avec Sir +George Perley, le Haut Commissaire canadien à +Londres. Il nous fallait adopter des formules euphémiques (?) +assez habiles pour faire comprendre à nos +amis, en Angleterre, que nous étions réduits à une +famine relative, sans toutefois le dire trop haut, car +nos lettres eussent couru le risque d'être jetées au +panier par ces messieurs de la censure.</p> + +<p>Chacun de nous intrigua de la manière qui lui +parut la plus efficace, dans les circonstances, pour +se soustraire au maigre régime de la prison. Le +service postal que l'état de guerre avait laissé subsister +entre pays belligérants, très lent et peu sûr, +était le seul mode de transport à notre disposition. +Nous nous étions bercés de l'illusion que les vivres +envoyées d'Angleterre nous parviendraient dans trois +semaines tout au plus. Nous dûmes attendre plus de +trois mois avant d'être mis en possession des précieux +colis contenant les provisions tant désirées.</p> + +<p>C'est pendant ces trois mois que nous avons pu +concevoir quelles souffrances la faim fit endurer à +ces pauvres Polonais qui étaient presque tous privés +des secours du dehors. Des volumes ne suffiraient à +raconter leurs tortures et leurs supplications... +Combien de fois n'ai-je pas vu nombre d'entre eux +aller ramasser, dans les cuvettes destinées aux déchets, +les pelures de pommes de terre que nous y +avions jetées: ils les couvraient d'un peu de sel et les +dévoraient.</p> + +<p>Au début de cette époque de grande disette, un +avis avait été affiché sur les murs de la prison et de +la petite cour triangulaire, nous enjoignant de jeter, +à l'avenir, les pelures de pommes de terre dans un +récipient spécial placé au bout du corridor. L'avis +ajoutait que ces pelures avaient une valeur considérable, +et qu'on les destinait à nourrir les animaux en +général, et les vaches en particulier.</p> + +<p>Le jour même où cet avis fut promulgué, nous +étions cinq ou six prisonniers anglais occupés, à la +cuisine, à confectionner une soupe quelconque, lorsque +le sergent-major pénétra dans notre pièce. +C'était un homme qui, par sa démarche, sa voix, ses +gestes, semblait être pour ainsi dire un type fiévreusement +nerveux. Il nous demanda si nous avions +lu le fameux avis qu'il venait de faire afficher.—"Vous +savez que désormais vous ne pourrez plus +jeter vos pelures de pommes de terre où vous aviez +habitude de les jeter, un récipient est placé à tel endroit, +dans lequel vous devrez les déposer; elles sont +très précieuses pour les animaux, car le grain et le +fourrage se font excessivement rares à Berlin."</p> + +<p>Absorbés que nous étions tous dans la préparation +de notre fricot, nous avions à peine levé les yeux sur +notre interlocuteur. Il regardait tour à tour chacun +de nous, attendant une réponse, mais aucune réponse +ne venait.—"Vous avez bien compris, messieurs?... +Vous avez bien compris?... J'espère que vous ne +me forcerez pas à vous punir pour avoir désobéi à +cet ordre!" Personne ne semblait disposé à répondre +quoi que ce soit, lorsque l'un de nous, M. M..., +plus hardi peut-être que les autres, et certainement +doué de plus d'humour, se tourna du côté du sergent-major +et lui dit:—"Monsieur le sergent-major, je +vous demande pardon, mais je mange mes pelures +moi-même!" Un fou rire nous prend, mais nous nous +contraignons par respect pour l'autorité. Le sergent-major, +qui ne savait trop comment interpréter cette +boutade, nous regarda l'un après l'autre, sembla +esquisser un sourire, mais comme nous avions tous +pris un air mystérieux et énigmatique, il ne crut pas +devoir insister, tourna les talons et sortit prestement +de la cellule.</p> + +<p>Du mois de juin 1916 jusqu'au jour de ma sortie +d'Allemagne, je pus recevoir, sinon régulièrement, +du moins en quantité suffisante, les vivres qui +m'étaient envoyées d'Angleterre et quelquefois du +Canada, On m'a souvent posé cette question:—"Ces +colis qui vous étaient adressés, vous étaient-ils ponctuellement +remis?" Je crois pouvoir répondre affirmativement +en tant que je suis concerné. Il +semble que les employés du service postal commettaient +moins de vols que ceux du service des messageries. +Nous avons constaté assez souvent que des +colis avaient été ouverts, et que quelques boîtes de +conserves en avaient été enlevées. Certains colis ne +nous sont jamais parvenus. Il nous était assez facile +de contrôler la livraison de ces colis parce que tous +portaient un numéro.</p> + +<p>Certains prisonniers recevaient des provisions en +quantité assez considérable par chemin de fer, c'est-à-dire +par les messageries. Ces caisses étaient naturellement +de dimensions plus grandes que les colis +postaux. C'était la grande exception lorsqu'elles +arrivaient intactes; de quatre à six livres de provisions +en avaient été enlevées, et la caisse hâtivement +refermée indiquait, même à première vue, qu'un vol +avait été commis.</p> + +<p>A ce sujet, il n'est pas hors de propos de dire que +certains journaux allemands firent remarquer qu'au +cours de l'année 1917 les réclamations contre les compagnies +de messageries, en Allemagne, s'étaient élevées +à 35 millions de marks, tandis qu'elles avaient à +peine atteint quatre millions l'année précédente, ce +qui prouve que les vols commis prenaient des proportions +gigantesques, et en raison directe de la difficulté +du ravitaillement.</p> + +<p>En 1916, nous avions obtenu de l'inspecteur des +prisons la permission de faire installer à nos frais +un poêle à gaz dans l'une des cellules à notre disposition. +C'est là que, chaque jour, entre onze heures +et midi, on pouvait voir réunis tous les prisonniers +de nationalité anglaise qui venaient fricoter. Cette +cuisine était sous la direction de l'un de nous. Chacun +y pouvait faire cuire ses ragoûts moyennant une faible +redevance pour défrayer le coût du gaz. Nous +avions même un contrôleur chargé de tenir les comptes, +et surtout de veiller à ce que le gaz ne fût pas +gaspillé. Ce surveillant gardait toujours de l'eau +chaude en quantité suffisante pour suffire aux demandes +de tous les prisonniers, et il la vendait à +raison de un pfenning le litre (ce qui équivaut à un +quart de sou la pinte suivant notre manière de compter). +Les pauvres Polonais, surtout durant les mois +d'hiver, venaient chez nous acheter de l'eau chaude. +J'ai vu bien des fois ces misérables prisonniers retourner +à leur cellule avec leur litre d'eau chaude +aussi joyeux que si nous leur eussions fait présent +d'un bifteck—ils avaient trouvé là une façon peu +coûteuse de rétablir la circulation dans leur estomac +vide.</p> + +<p>Toutes les cellules occupées par les prisonniers +anglais étaient chaque jour assiégées par les mendiants. +Nos principaux clients étaient les Polonais. +Après avoir été témoin de la générosité inlassable de +tous mes compagnons de captivité de nationalité +anglaise, je suis certain que ces milliers de Polonais, +qui, au cours des quatre années de guerre, ont séjourné +à la prison, auront gardé un souvenir impérissable +de la charité et de la compassion de tous ceux qui +étaient assez favorisés de la fortune pour recevoir des +colis. Quand ils seront enfin de retour dans leur pays +dévasté et pillé, ils témoigneront devant leurs compatriotes +de leur reconnaissance envers ceux qui se sont +empressés de soulager leurs souffrances et leurs privations.</p> + +<p>Il était naturellement impossible de subvenir aux +besoins, même les plus urgents, de tant de nécessiteux. +Nous étions là une moyenne de dix à quinze Anglais, +et l'on pouvait compter, en tout temps, pas moins de +cent cinquante Polonais. Les autorités anglaises du +camp de Ruhleben méritent une mention spéciale +pour l'intérêt constant qu'elles ont porté non seulement +aux prisonniers de nationalité anglaise enfermés +à la Stadvogtei, mais encore aux Polonais et aux +Belges en particulier.</p> + +<p>Lorsque j'étais à la tête du comité des secours, à +la prison, j'ai reçu, à maintes et maintes reprises, du +camp de Ruhleben, d'énormes caisses de biscuits et +d'autres provisions, destinées à soulager les plus nécessiteux, +non seulement ceux de nationalité anglaise, +mais également tous les ressortissants des pays alliés +de l'Angleterre. Je m'étais adjoint un Suisse pour +m'aider à faire cette distribution. J'aurai occasion, +un peu plus loin, de dire un mot au sujet de ce M. +Hintermann.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre XVIII</h3> + +<h3>EN MA QUALITÉ DE MÉDECIN</h3> + +<p>Pendant mes trois années de captivité à la prison +de Berlin, j'ai pu pratiquer ma profession de médecin +assez librement. Les soins médicaux étaient +censés être donnés aux prisonniers par un vieux +praticien de Berlin qui venait à la prison chaque +jour, de neuf heures à dix heures de l'avant-midi. +Les malades,—quand ils pouvaient marcher,—se +rendaient à son bureau, accompagnés par un sous-officier. +A dix heures, le vieux médecin quittait la +prison pour n'y revenir que le lendemain à la même +heure, de sorte que pendant 23 heures, chaque jour, +j'étais le seul médecin auquel on pouvait avoir recours +dans la section de la prison où se trouvait ma +cellule.</p> + +<p>L'une des trois sections triangulaires de la prison +était exclusivement occupée par les soldats allemands +accusés d'avoir manqué à la discipline. La plupart +attendaient là le moment de passer en Cour martiale. +A plusieurs reprises, j'ai été prié d'aller donner mes +soins à quelques-uns d'entre eux. Durant le jour, +je faisais la visite des malades en allant de cellule en +cellule, mais durant la nuit, comme toutes les portes +des cellules étaient fermées à clef, depuis sept heures +du soir jusqu'à huit heures le lendemain matin, il +fallait qu'un sous-officier vînt me quérir. Ces cas +se présentaient assez souvent. J'étais encore appelé +chaque fois qu'un prisonnier avait attenté à ses jours. +J'ai pu constater, une dizaine de cas de suicide: les +uns au revolver, d'autres au moyen d'un rasoir, ou +par la strangulation. Bien n'était plus triste qu'une +détonation entendue au milieu de la nuit dans cette +sombre prison; les murs en étaient secoués; tous +les prisonniers étaient arrachés à leur sommeil, et +chacun se demandait quel pouvait être le malheureux +qui venait, d'attenter à ses jours. Quelques minutes +plus tard, invariablement, ma cellule était ouverte, +un sous-officier se présentait, et j'étais prié de l'accompagner, +soit pour constater la mort, soit pour +donner des soins à un malheureux agonisant.</p> + +<p>Les soins médicaux que je pouvais donner à tous +les prisonniers sans distinction, et même aux sous-officiers, +quand ils les requéraient, avaient naturellement +disposé en ma faveur la plupart des surveillants, +et la liberté de mouvement dont je jouissais +comme médecin à l'intérieur de la prison,—que l'on +n'a jamais ou à peu près jamais tenté de restreindre, +—me permit de rendre beaucoup de services à des +prisonniers miséreux, soit en leur apportant des médicaments, +soit en leur fournissant des vivres. J'ai +toujours été en cela généreusement secondé par mes +compagnons de captivité, surtout ceux de nationalité +anglaise. On n'avait qu'à faire un appel en faveur +d'un prisonnier souffrant ou trop délaissé, pour voir +accourir vers sa cellule plusieurs détenus apportant +l'un du thé et des biscuits, l'autre du pain et de la +margarine... enfin, autant de choses qui pouvaient +soulager dans une large mesure les souffrances dont +nous étions quotidiennement les témoins.</p> + +<p>Un des cas les plus tristes dont j'aie été le témoin +est celui de Dan Williamson. Dan Williamson s'était +échappé deux fois du camp de Ruhleben. Lors de +sa première évasion, il fut capturé et interné à la +Stadvogtei où il demeura environ un an. Il fut alors +interné de nouveau au camp de Ruhleben. Quelques +mois plus tard, il réussissait, avec son compagnon +Collins, de tromper encore une fois la vigilance des +gardes prussiennes, et à prendre la direction de la +frontière de Hollande. Tous deux furent repris et +ramenés à la prison de Berlin.</p> + +<p>C'était au temps où les prisonniers qui tentaient +de s'évader étaient punis de deux semaines de cachot; +Williamson et Collins furent donc jetés chacun dans +une de ces cellules sombres du rez-de-chaussée dont +j'ai parlé plus haut. Un jour, vers les cinq heures du +soir, un bruit formidable se produisit. On entendait +distinctement la résonance de coups frappés avec +violence contre les murs. On pouvait aussi entendre +plus ou moins distinctement des paroles de menace. +Un sous-officier se présente à ma cellule, m'apprend +que Williamson a tenté de se suicider, qu'il est couvert +de sang, et qu'on lui a enlevé son rasoir. Pendant +que le sous-officier me parlait, le bruit causé par les +assauts répétés contre les murs et la fenêtre nous +parvenait assez distinctement. Le sous-officier me +dit:—"C'est Williamson qui fait tout ce tapage."—Je +pensai qu'il n'était pas en danger de mort immédiat +puisqu'il pouvait faire ainsi vibrer les énormes +assises de l'édifice. A la demande du sous-officier, +je me rendis en face de la cellule de Williamson. Je +me décidai de lui adresser la parole par cette petite +ouverture ronde d'à peu près un pouce de diamètre, +ménagée au centre de toutes les portes de cellules. +Je n'avais pas encore fini de lui adresser la parole, +qu'il porta un coup formidable tout près de l'endroit +où j'étais. D'un mouvement instinctif je reculai, +et le sous-officier fut d'avis, comme moi, qu'il ne +serait pas prudent d'ouvrir la porte immédiatement. +Williamson avait évidemment une arme quelconque +à la main. Nous présumions qu'il était venu à bout +de détacher une pièce de son lit en fer. Je suggérai +alors au sous-officier de téléphoner à la préfecture +de police pour demander l'aide de deux constables. +Le sous-officier sortit puis revint quelques minutes +pins tard avec deux constables et deux autres sous-officiers +de la prison. Je propose au sous-officier +d'ouvrir d'abord la cellule de Collins, compagnon de +Williamson, et qui se trouvait tout à côté. Collins, +que l'on laissa sortir dans le corridor, avait tout entendu +le tapage fait par Williamson. Nous lui +demandons de se tenir près de la porte lorsqu'elle +sera ouverte afin de parler le premier à son ami, et +tâcher de le calmer. La porte est enfin ouverte et +comme un tigre Williamson se précipite au dehors, +saisit son ami Collins, le jette sur le parquet, et en +moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter, il +était déjà sur lui. Le pauvre Collins eut été mis en +chair à pâté (?) si tous, officiers, constables et prisonniers, +nous n'eussions, par une prompte intervention, +réussi à maîtriser Williamson qui semblait privé +de la raison. Je lui adresse de nouveau la parole, et +pour tout réponse il me dit:—"Donnez-moi donc +mon rasoir que j'en finisse." Ses vêtements étaient +couverts de sang, et il avait au bras une blessure, pas +très profonde mais assez étendue, qui avait été faite +avec un instrument tranchant. Pendant qu'on le +maîtrisait, je cours chercher des pièces de pansement, +et je lui donne les soins chirurgicaux que requérait +son état. On met les menottes au pauvre malheureux, +et on va l'enfermer dans une cellule capitonnée, au +sous-sol, en un endroit assez isolé. On referme sur +lui les deux portes, et il en a pour toute la nuit de +solitude absolue.</p> + +<p>Avant de le quitter, je lui avais demandé s'il ne +me serait pas possible de faire quelque chose pour +lui. Il me regarda d'une façon assez étrange, mais +ne dit pas un mot. Malgré mes instances, il me fut +impossible de tirer un mot de lui.</p> + +<p>J'avais été préoccupé toute la nuit au sujet de ce +pauvre homme. Le lendemain matin, aussitôt que +ma porte fut ouverte, je demandai au sous-officier +s'il voulait bien m'accompagner à la cellule de Williamson. +Il fallait pour cela passer dans une autre +section de la prison, et il fallait être accompagné. Je +pris donc du thé, quelques biscuits, et nous nous dirigeâmes +vers le sous-sol. Les portes ouvertes, nous +trouvons Williamson debout au milieu de la cellule, +les yeux hagards. Je lui dis:—"Bonjour!... Comment +allez-vous?..." Pas un mot de réponse.—"Avez-vous +bien dormi?..." Pas un mot—"Je +vous ai apporté du thé et des biscuits, si vous désirez +autre chose, il m'est permis de vous l'apporter." Pas +un mot: il me regarde fixement, et n'a pas l'air de +comprendre ce que je lui dis. Je dépose le thé et +les biscuits sur le matelas, car à part le matelas, il +n'y a absolument rien dans cette cellule dont le parquet +et les murs sont capitonnés. Après quelques +tentatives supplémentaires et inutiles pour en tirer +quelques paroles, je me retire avec le sous-officier. +A neuf heures, je fis mon rapport au médecin de la +prison qui ordonna de transporter Williamson à +l'hôpital.</p> + +<p>Après trois semaines d'absence, Williamson revint +à la prison. Il semblait un peu mieux, mais dès +la première nuit qu'il passa avec nous, je fus appelé +auprès de lui par un sous-officier. Je le trouvai à +côté de son lit en pleine crise épileptique. L'attaque +passée, nous le replaçons sur son lit et je demeure +une heure à causer avec lui. Il me donne des nouvelles +des blessés et des prisonniers de guerre anglais +qu'il a rencontrés à l'hôpital de la rue Alexandrine +où il avait passé les trois semaines précédentes. J'eus +l'idée de présenter une requête aux autorités allemandes +pour obtenir la permission d'aller chaque +jour à cet hôpital, faire les pansements chez les prisonniers +anglais. Je demandai à Williamson ce qu'il +pensait de mon idée. Il me répondit:</p> + +<p>—Vous pouvez bien présenter votre requête, +docteur, mais la permission vous sera refusée.</p> + +<p>—Pourquoi donc?</p> + +<p>—Parce que ces gens seront, d'avis que vous +pourrez y voir trop de choses.</p> + +<p>Il avait raison, ma requête fut rejetée.</p> + +<p>Le lendemain, Williamson avait encore une crise +épileptique dans la cellule de M. Hall, un autre détenu +anglais. C'était entre cinq et six heures du +soir. Tous les sous-officiers étaient accourus. Effrayés +de la gravité de ce cas très intéressant, et trop +encombrant, ils décidèrent de faire conjointement +rapport à l'officier qui eut à ce sujet une entrevue +avec le médecin.</p> + +<p>Maintenant qu'une lettre de Williamson lui-même, +datée d'Édimbourg, Écosse, m'est parvenue il +n'y a plus de danger à dire toute la vérité. Mon compagnon +de captivité simulait et la maladie et la folie. +C'est à son retour de l'hôpital, au cours d'une conversation +que j'eus avec lui qu'il me mit au courant +de son stratagème. Il jouait son rôle à la perfection, +et cela jusqu'au moment où sur ma recommandation +expresse et pressante il fut versé au Sanatorium. +Car c'était là qu'il voulait arriver: de cet endroit +il était relativement facile de s'évader.</p> + +<p>La lettre que je viens de recevoir est souverainement +amusante. Williamson m'écrit qu'il s'est évadé +au commencement d'août et que le 14, après bien +des péripéties, il réussissait à franchir la frontière +de Hollande. Il ajoute en post-scriptum: "Je serais +curieux de savoir si Herr Block (l'officier) est toujours +sous l'impression que j'ai perdu la raison!"</p> + +<p>Une nuit, nous fûmes tirés de notre sommeil par +une série de détonations qui semblaient venir du +dehors. Nous nous demandions ce que cela pouvait +bien être? Comme la prison était située au centre de +Berlin, il nous sembla d'abord que ce pouvait être une +émeute, ou bien encore des ouvriers en grève aux +prises avec les gendarmes. Nous ne fûmes pas longtemps +avant de savoir ce qui en était: on vint me +prier d'aller constater la mort d'un soldat que l'on +amenait du front de bataille allemand pour l'enfermer +à la Stadvogtei en attendant sa comparution en +Cour martiale.</p> + +<p>D'après le rapport fait par ses deux gardes, ce +soldat réfractaire, qui s'était montré assez docile au +cours du trajet depuis les Flandres jusqu'à Berlin, +avait attendu d'être en face de la porte de la prison +pour prendre la fuite à toutes jambes. Les gardes +lui donnèrent aussitôt la chasse. Après avoir tourné +le premier coin et pris une ruelle sombre longeant le +mur de la prison, haut de 75 pieds, il était sur le +point d'échapper à ses gardes quand ceux-ci se décidèrent +de faire feu. Cinq coups de feu furent tirés. +Le fuyard fut atteint et on ne rentra qu'un cadavre +à la prison. Je n'eus qu'à constater la mort, ce que +je fis en présence du portier, du surveillant de nuit, +d'un sous-officier et de deux gardes. Le lendemain, +à 9 heures, une ambulance pénétra dans la cour, et +tous, du premier au dernier, nous étions montés sur +nos chaises, allongeant le cou à travers les barreaux +de nos fenêtres pour tâcher de voir ce qui se passait: +on venait chercher le cadavre du soldat que ses compagnons +avaient tué.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre XIX</h3> + +<h3>QUELQUES PRISONNIERS INTÉRESSANTS</h3> + +<p>Parmi les nombreux prisonniers, de nationalités +diverses, qui furent mes compagnons d'infortune, à +la Stadvogtei, pendant mes longues années de captivité, +il en est quelques-uns qui méritent une mention +spéciale.</p> + +<p>Au début de l'année 1916, il nous arrivait assez +souvent d'entendre, lorsque le silence régnait par les +cellules et les corridors, une musique très douce, et +qui nous semblait très lointaine. Nous ne savions qui +remercier pour ces concerts gratuits: les uns prétendaient +qu'il devait y avoir, dans un endroit assez +éloigné de la prison, un musicien prisonnier comme +nous, d'autres croyaient que cette musique nous venait +plutôt du dehors.</p> + +<p>Certain jour, le sergent-major, en faisant son inspection, +me fit part d'une permission qui m'avait été +accordée de visiter un prisonnier français dans une +partie de la prison assez éloignée de celle où se +trouvait ma cellule. Il s'agissait du professeur +Henri Marteau. Ce nom était resté dans ma mémoire: +je me rappelais vaguement que ce fameux violoniste +avait visité le Canada, il y a une vingtaine d'années. +Le sergent-major ajouta:—"Lorsqu'il vous conviendra +d'aller rendre visite au professeur Marteau dans +sa cellule, un sous-officier vous y accompagnera, mais +quand vous serez dans la cellule du professeur, la +porte sera fermée à clef vu qu'il est au secret. Il a, +lui aussi, la permission d'aller vous visiter chez vous, +mais lorsqu'il y sera, votre porte sera également +fermée à clef."</p> + +<p>J'étais naturellement très anxieux de rencontrer +ce Français si distingué, et dès le lendemain je me +faisais conduire à sa cellule. Je rencontrai là un des +hommes les plus charmants qu'il soit possible de +connaître.</p> + +<p>Le professeur Henri Marteau est un homme d'environ +45 ans. Il a en tout l'apparence d'un vrai +artiste: son maintien, sa parole, ses gestes, tout chez +lui porte un cachet artistique du meilleur aloi. Voici, +en somme, ce que m'a raconté, au sujet de son aventure, +le brave professeur.</p> + +<p>Au début de la guerre, il enseignait le violon au +conservatoire de Berlin. Sa qualité de sujet français +lui valut d'être interné à Holzminden, où se trouvait +le camp d'internement des civils de nationalité française. +Après quelques mois de captivité, il fut remis +en liberté sur l'ordre exprès de l'empereur, et revint +à Berlin.</p> + +<p>Monsieur Marteau avait épousé une Alsacienne. +Comme toutes les habitantes de cette province, ses +sympathies étaient acquises à la France.</p> + + +<p>Le professeur et Madame Marteau étaient recherchés +par la meilleure société de la capitale de l'Allemagne. +Quelque temps après l'entrée de la Bulgarie +dans la guerre, du côté de l'Allemagne, au cours d'une +réunion dans le grand monde, Madame Marteau avait +carrément exprimé son mécontentement de voir la +Bulgarie se ranger avec les ennemis de la France.</p> + +<p>Ces paroles de Madame Marteau, ayant scandalisé +les oreilles teutonnes, furent immédiatement rapportées +à l'autorité militaire. Le lendemain ou le +surlendemain, deux détectives se présentaient à la +résidence du professeur avec l'ordre de l'interner de +nouveau ainsi que Madame Marteau. Madame Marteau +fut enfermée dans une prison destinée aux +femmes, et lui-même fut amené à la Stadvogtei, et +mis au secret.</p> + +<p>Lorsque nous posions au professeur la question +suivante:—"Comment se fait-il que vous, professeur +au conservatoire de Berlin, on vous ait interné?" +Il répondait, avec un fin sourire dans lequel il était +impossible de lire un reproche:—"C'est à cause de +ma femme"... C'était, comme s'il nous eut dit:—"J'ai +une femme qui parle hardiment, mais tout doit +lui être pardonné, car c'est l'amour de la France qui +déborde chez elle!"</p> + +<p>Le lendemain de cette première visite, invité à +venir de notre côté, le professeur arrivait à ma cellule +accompagné d'un sous-officier qui, obéissant aux +instructions formelles qui lui avaient été données, +fermait la porte à clef sur nous. Le professeur avait +apporté avec lui son merveilleux instrument. On lui +avait donné la permission de faire de la musique +dans sa cellule, et c'est cette délicieuse musique qui +avait charmé nos oreilles les jours précédents.</p> + +<p>A ma cellule, il nous joua du Gounod, du Bach, +etc., etc., et nous tint sous le charme plus d'une heure. +Nous avions beau être anti-boches, enfermés dans +une prison de Berlin, la musique des maîtres allemands +nous ravissait tout comme celle des maîtres +français ou autres. L'Allemagne a produit beaucoup +et de très grands musiciens, cela est indéniable. Ce +serait une erreur grave de croire que ce pays est +exclusivement peuplé de ces <i>junkers prussiens bottés, +sanglés et éperonnés</i>. Les Polonais, férus de musique, +comme tous les Slaves d'ailleurs, étaient à leurs +fenêtres, captivés par les sons de cette musique enchanteresse. +A la fin de chaque morceau, c'était un +tonnerre d'applaudissements, auxquels se mêlaient +quelques bravos. Cela fit sensation.</p> + +<p>Le lendemain vers la même heure, alors que le +professeur était encore à ma cellule, nous charmant +de sa belle musique, la porte s'ouvre et le sergent-major +fait irruption en coup de vent. Sans se +donner la peine de rendre le salut gracieux qui lui +est fait par le professeur, il s'écrie à la prussienne, +c'est-à-dire d'une voix de tonnerre;—"Vous n'avez +pas la permission de jouer ici!" Il se retire comme +il était venu, et la porte se referme. Il est inutile de +rapporter ici les remarques que nous avons échangées +au sujet de procédés aussi incivils à l'égard d'un +homme aussi distingué et aussi poli que le professeur +Marteau.</p> + +<p>Ce brave homme était père de deux charmantes +fillettes respectivement âgées de quatre et de cinq ans.</p> + +<p>Or, durant ses trois mois de réclusion à la Stadvogtei, +et malgré ses instances réitérées, la Kommandantur +refusa catégoriquement de laisser ces fillettes rendre +visite à leur père ou à leur mère.</p> + +<p>Quelques mois plus tard, le professeur recouvrait +un simulacre de liberté. On lui permit d'aller habiter +un village du Mecklembourg, où il devait chaque +jour faire acte de présence à la mairie, mais il lui +était absolument interdit de franchir les limites de +la commune.</p> + +<p>Nous avons bien des fois fait part au professeur +Marteau du bonheur que nous éprouverions de le voir +visiter le Canada et les États-Unis après la guerre, +et nous n'avons pas hésité à lui prédire le plus grand +triomphe artistique qu'il soit possible d'imaginer, +même pour un homme de son immense talent.</p> + +<p>Deux prisonniers également très intéressants que +nous avons eus comme compagnons, l'un pendant +trois mois, et l'autre pendant cinq mois, furent M. +Kluss et M. Borchard, députés socialistes au Reichstag. +Nous avons moins connu M. Borchard que M. +Kluss. D'abord, il fut moins longtemps avec nous, +et il fut au secret la plus grande partie du temps.</p> + +<p>Nous avons toutefois gardé de cet excellent député +allemand un bon souvenir, et en plus la copie +d'une lettre qu'il avait adressée à l'empereur. Cette +lettre, véritable chef-d'oeuvre, est le résumé de tout +ce qu'un homme talentueux, et de sa nuance politique, +peut accumuler d'arguments contre le système de +gouvernement autocratique tel que pratiqué en Allemagne. +J'ignore si c'est cette lettre qui lui valut plus +tard son élargissement.</p> + +<p>Quant à M. Kluss, il fut notre compagnon de +captivité pendant beaucoup plus longtemps. Plus +ou moins lié avec tous les prisonniers, il errait +nonchalamment d'une cellule à une autre pour +le plaisir de causer, et sa conversation était des plus +intéressantes. C'était un homme très instruit, érudit +même. Nous avons bien des fois, et durant de longues +heures, causé avec lui des institutions politiques de +l'Allemagne.</p> + +<p>Durant la captivité de cet intéressant député, il +s'est passé un incident qui mérite d'être relaté. Nous +avions chaque année, à la prison, la visite du général +Commandant de la ville de Berlin. A cette époque, +c'était le général Von Boehm, un homme d'environ +70 ans, et sourd comme un pot.</p> + +<p>Le général nous était arrivé au cours de la matinée, +entouré de ses myrmidons, c'est-à-dire un colonel, +une couple de majors, quelques capitaines, et +quantité de lieutenants. Leur approche nous était +signalé à l'avance par un imposant cliquetis de fourreaux, +d'épées et de sabres, faisant résonner les +marches des escaliers et le parquet des corridors. Le +général s'arrêtait à la porte de chaque cellule et +demandait:—"Avez-vous à vous plaindre?"</p> + +<p>A cette question, je répondis comme suit:—"J'ai +à me plaindre d'être interné quoique médecin. Je +ne cesse de demander ma mise en liberté..." Il me +dit:—"Très bien!" et continua son chemin.</p> + +<p>Ainsi qu'il est dit, plus haut, la même question +était posée à chaque cellule. La plupart des prisonniers +ne disaient rien, mais lorsqu'il s'en trouvait un +qui disait:—"Oui, j'ai à me plaindre", le général +ajoutait:—"Rendez-vous dans la cour." Lorsque +la tournée par tous les corridors fut terminée, il se +trouva bien une dizaine de prisonniers ayant répondu +affirmativement, rendus dans la cour. Parmi eux +se trouvait le député socialiste Kluss, qui, va sans +dire, avait répondu affirmativement à la question.</p> + +<p>Le général, son inspection terminée, se rendit dans +la cour, suivi de sa camarilla, et invita chacun des +prisonniers à parler. Intimidés, tous demeurèrent +silencieux à l'exception du petit député socialiste qui +s'avance au milieu de la cour et commence un réquisitoire +formidable contre les autorités militaires +allemandes et contre les règlements arbitraires dont +il est victime. Kluss sait très bien que le général +Von Boehm est sourd. C'est pour lui une excellente +raison d'élever la voix. Aussi nous assistons à une +vraie harangue de tribune, prononcée d'une petite +voix nasillarde niais très prenante.</p> + +<p>On imagine combien nous étions tous amusés de +cet incident dont nous pouvions être témoins en regardant +à travers nos fenêtres. Le général écoutait, +paraissait entendre, et faisait de la tête quelques +petits signes affirmatifs. Au cours de sa harangue, +Kluss fit une remarque des plus blessantes à l'endroit +de l'autorité militaire allemande, comparant les méthodes +employées contre lui aux méthodes les plus +barbares du moyen-âge. Un officier qui, lui, n'était +pas sourd, «tenta de lui imposer silence, mais rien ne +pouvait arrêter le tribun lancé au plus fort de son +éloquence. Il ignora la protestation de l'officier et +continua sa harangue.</p> + +<p>Quand il eut fini, le général qui, évidemment, +n'avait rien compris, dit simplement:—"Ah! oui! +Très bien!..." puis se disposa à se retirer. Kluss, +ne voulant pas lui permettre de s'éclipser ainsi, se +lança à sa poursuite en criant:—"Quelle réponse +me donnez-vous? Une réponse, s'il vous plaît!..." +Le général, s'apercevant qu'il est de nouveau apostrophé, +se retourne et dit:—"Ah! oui! Très bien!" +Il rentre, cette fois dans l'intérieur de la prison, et +nous ne l'avons plus revu. Kluss était furieux. Il +reçut les félicitations de tous ceux qui, tout en étant +sujets allemands, se considéraient comme les victimes +d'une injustice flagrante de la part de leur gouvernement.</p> + +<p>Kluss, entre parenthèse, était un fervent admirateur +de Herr Karl Leibknecht. Il mourut quelques +mois seulement après son élargissement.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre XX</h3> + +<h3>MACLINKS ET KIRKPATRICK</h3> + +<p>Ces deux noms de prisonniers rappellent à mon +esprit un des épisodes les plus tragiques de ma vie +de prisonnier. Maclinks était déjà à la Stadvogtei +quand j'y arrivai, en juin 1915. La porte de sa +cellule indiquait qu'il était sujet britannique. Il +parlait parfaitement l'anglais. Il prétendait avoir +habité Vienne pendant de longues années à titre de +correspondant du London Times.</p> + +<p>Selon toutes les apparences, Maclinks était un +loyal sujet britannique. Il était très bien vu dans +les cercles anglais. Il recevait beaucoup d'Anglais +dans sa cellule et allait leur rendre visite à son tour. +Il ne manquait certainement pas de talent et d'intelligence.</p> + +<p>Vers la fin de 1915, arrivait à la prison un jeune +homme également de nationalité anglaise et nommé +Russell. Russell avait été arrêté à Bruxelles où il +habitait. Dès son entrée en prison, il se lia d'amitié +avec Maclinks. Ils étaient presque toujours ensemble. +Un bon jour, ou plutôt un mauvais jour, on vînt +prévenir Russell qu'il devait partir immédiatement +pour une destination inconnue. On ne lui permit +pas de mettre ordre dans ses papiers, il devait prendre +son pardessus et sa casquette et suivre le sous-officier +qui l'attendait à la porte. Il nous est enlevé +dans l'espace d'une minute. Cet incident créa une +vive sensation au milieu de nous tous. De quoi +pouvait-il s'agir?... Pour quelles raisons venait-on +ainsi chercher Russell, et sans aucun avis préalable?... +Ce qui augmentait encore nos appréhensions, +c'est qu'au bas du dernier escalier on avait remarqué +deux sentinelles armées, avec casques à pointe, qui +s'étaient emparé de lui et l'avaient conduit hors de +la prison.</p> + +<p>Ce même jour, le capitaine Wolff, un des officiers +de la Kommandantur, était venu à la prison et l'on +savait que Maclinks avait eu une entrevue avec lui. +Nos soupçons se portèrent unanimement sur Maclinks. +Pourquoi? Pour une infinité de raisons qu'il +serait trop long d'énumérer ici. Tous les Anglais +cessèrent leurs rapports avec lui. M. Kirkpatrick +fut le seul d'entre nous qui continua à lui adresser +quelques rares paroles.</p> + +<p>Croyant peut-être que Kirkpatrick demeurerait +toujours son ami malgré tout, Maclinks lui fit, quelques +jours plus tard, une confession: il lui montra +une lettre qui n'était que la copie de celle qu'il disait +avoir adressée aux autorités militaires. Kirkpatrick +prit connaissance de cette lettre, et, monstrueuse +réalité, c'était une dénonciation formelle de Russell: +il y était dit que Russell avait servi, en Belgique, +comme espion aux gages du gouvernement anglais.</p> + +<p>Étonnement et indignation de Kirkpatrick. Maclinks, +sans attendre les remarques que pouvait lui +faire Kirkpatrick, lui expliqua, comme pour se justifier, +qu'en sa qualité d'officier de réserve autrichien (!) +il ne pouvait se soustraire à son devoir, et que +c'était pour obéir à sa conscience qu'il avait dénoncé +Russell. On conçoit aisément l'état d'âme dans lequel +se trouva M. Kirkpatrick. Il se leva et menaça +Maclinks de le frapper s'il ne sortait pas immédiatement +de sa cellule.</p> + +<p>Cet incident, qui fut connu immédiatement par +toute la prison, y créa une atmosphère que je ne +saurais décrire. Ce soir-là, tout, était lugubre autour +de nous: nous ne savions vraiment de quel côté regarder. +Il nous semblait que chaque cellule recelait +un ennemi. Une pareille affaire ne pouvait-elle arriver, +un jour ou l'autre, à chacun de nous? Le +spectre des oubliettes et la perspective d'une exécution +sommaire nous hantait horriblement. La +position de Maclinks, que nous considérions comme +un véritable espion, devint intenable, et il dut demander +un changement. Quelques semaines plus +tard, il sortait de la prison pour n'y plus revenir.</p> + +<p>Il y a ceci de particulier en Allemagne,—terre +classique de l'espionnage,—c'est qu'on se défie formidablement +de tous ceux qui ont pu, occasionnellement, +servir d'espions au service même du pays.</p> + +<p>Maclinks, il est vrai, sortit de la Stadvogtei, mais des +renseignements précis qui nous vinrent du dehors +nous apprirent, par la suite, qu'il était loin d'être +en liberté. L'officier de réserve autrichien doit être +utilisé pour faire le tour des prisons de l'Allemagne.</p> + +<p>Quant à Kirkpatrick, le plus âgé de nous tous, il +demeura, malgré ses hésitations au sujet de Maclinks, +toujours fort respecté et profondément estimé: tous +le considéraient comme un sage et un philosophe. +Son humour écossais était du meilleur aloi. Nous +voyait-il attablés, deux ou trois, avec du boeuf en +conserve et du pain devant nous, qu'il s'écriait:—"Je +ne puis comprendre en vérité comment il est +possible en bonne humanité de se livrer à un tel luxe +de table lorsque le pauvre peuple allemand de cette +ville est martyrisé par la faim! Est-ce que vous ne +savez pas que vous êtes ici à purger une sentence +mille fois méritée?..." C'est ce même Kirkpatrick +qui, un 31 décembre, alors que nous lui demandions +comment il espérait franchir le seuil de la nouvelle +année, nous répondit simplement:—"Vous entendrez +parler de moi avant demain!" Que voulait-il +dire? Nous l'ignorions entièrement. Nous n'avons +pas été longtemps sans le savoir, car un peu plus +tard, à minuit, alors que les cloches de l'église la plus +voisine lançaient à tous les échos les douze coups, +signal de la nouvelle année, une fenêtre s'ouvrit dans +l'obscurité et une voix de stentor entonna le <i>Rule +Britannia!!!</i></p> + +<p>La chanson patriotique était à peine terminée +qu'une autre fenêtre s'ouvrit, celle du sous-officier +de service qui, avec force cris et jurons, commanda +de faire silence. Le lendemain, lorsque certains de +mes compagnons se présentèrent à ma cellule, je leur +posai à chacun la question suivante:—"Est-ce vous +qui avez chanté <i>Rule Britannia</i>, la nuit dernière?" +Tous, invariablement, répondaient:—"Non." Kirkpatrick +lui-même fit son apparition vers les 9 heures. +Il avait tout-à-fait le même air que de coutume, et il +nous fit ses souhaits de bonne année. Faisant allusion +à l'incident de la nuit précédente, je lui demandai +s'il n'avait pas chanté. Il répondit d'un petit +signe de tête négatif, avec un sourire qui en disait +fort long sur sa culpabilité. Nous étions justement +à dire, entre nous, qu'il serait préférable de faire le +silence autour de l'incident, lorsqu'un sous-officier +se présente et demande à chacun de nous, à l'exception +toutefois de Kirkpatrick, si nous n'étions pas +l'auteur de ce qui était arrivé durant la nuit. Chacun +en répondant la franche vérité, pouvait nier positivement. +On interrogea tous les Anglais, l'un après +l'autre, de cellule en cellule. C'était la même réponse +partout. Le seul auquel on ne se hasarda pas à poser +la question fut Kirkpatrick dont l'apparente gravité +ne pouvait prêter aux soupçons. Nous en avons +beaucoup ri!</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre XXI</h3> + +<h3>UN SUISSE ET UN BELGE</h3> + +<p>Un des cas d'internement qui fera le plus de bruit, +après la guerre, sera certainement celui de M. Hintermann, +un Suisse. En mentionnant ce cas dans une +publication du genre de celle que je fais en ce moment, +je dois garder une certaine réserve et m'abstenir de +livrer au public certains détails qui jetteraient une +lumière trop vive sur les agissements de quelques +employés du Ministère des Affaires Étrangères en +Suisse.</p> + +<p>M. Hintermann était suisse de naissance. Il +n'avait jamais renoncé à sa nationalité en ce sens +qu'il n'avait jamais été naturalisé dans un pays +étranger. Il habitait Londres avec sa famille et était +en relations d'affaires avec une firme importante de +cette ville.</p> + +<p>Venu en Suisse au cours de l'été 1915, pour certaines +affaires, il décida de se rendre à Berlin. Il +lui fallait pour cela un sauf-conduit signé par le +ministre allemand à Berne. Il obtint ce sauf-conduit +sans la moindre difficulté, mais son départ pour +Berlin, qui devait être fixé, naturellement, par le +ministre allemand, fut retardé de quelques jours. +Enfin, M. Hintermann put quitter la Suisse sur un +train à destination de Berlin, mais à la première gare +sur le territoire allemand, il fut appréhendé au corps +par deux casques à pointe. On l'emmena dans la +gare, et là, M. Hintermann, en promenant ses regards +un peu partout, remarqua sur la table du chef de +gare une dépêche venant de Suisse le concernant. On +l'emmena à Berlin où il fut enfermé dans la prison +de la rue Dirksen. Nous étions là.</p> + +<p>Sur la porte de sa cellule, on avait écrit: H. +Hintermann, <i>englander</i>, c'est-à-dire sujet britannique. +Ce ne fut pas long avant que M. Hintermann +eût rayé le mot <i>englander</i> et y eût substitué la désignation +correcte de sa nationalité qui était suisse. +On changea plusieurs fois la carte servant à le désigner, +et qui était collée sur sa porte, mais le mot +<i>englander</i> y était toujours mystérieusement effacé +et remplacé par le mot propre.</p> + +<p>J'ai connu M. Hintermann intimement. Je sais +qu'il n'a jamais été naturalisé en Angleterre, mais +le gouvernement suisse et le gouvernement allemand +ont été mis sous l'impression, facilement je dois le +dire, qu'Hintermann était devenu sujet britannique. +Il ne m'est pas permis de dire, du moins en ce moment, +par quels procédés le gouvernement suisse et +le gouvernement allemand ont été mis sous cette +fausse impression.</p> + +<p>Durant les trois ans que j'ai connu M. Hintermann, +je puis affirmer qu'il n'a cessé de réclamer sa +mise en liberté, et qu'il a maintes et maintes fois mis +le gouvernement suisse et le gouvernement allemand +en demeure de démontrer qu'il était sujet britannique. +La seule réponse catégorique qu'il ait jamais +reçue, à ce sujet, de la Légation Suisse à Berlin, fut +que le ministère des Affaires Étrangères d'Allemagne +était pertinemment renseigné, et qu'il possédait dans +ses archives la preuve documentaire que M. Hintermann +avait été naturalisé en Angleterre. M. Hintermann +a toujours taxé de fausseté ces prétendus +documents.</p> + +<p>Je ne saurais en dire davantage, mais il est certain +que cet internement d'un sujet neutre, d'un des +hommes les plus braves et les plus honorables que +j'aie connus, internement qui n'avait pas encore +pris fin lors de mon départ d'Allemagne, et qui a +causé, tant au point de vue de la santé qu'au point +de vue de la finance, un tort incalculable à celui qui +en a été victime, aura une certaine répercussion dans +le monde politique après la guerre.</p> + +<p>M. Hintermann était un homme d'une très grande +valeur. Il était estimé et vénéré de tous les prisonniers. +Dans notre petit monde, dont la grande majorité +était composée de miséreux, il a déployé envers +tous une charité inlassable. Parlant également bien +l'anglais, le français et l'allemand, il était en état de +se mettre au courant des misères et des souffrances +des prisonniers de quelque nationalité qu'ils fussent.</p> + +<p>Tous ceux qui l'ont connu, au cours des trois +années qu'il a passées à la Stadvogtei, garderont un +bon souvenir de son grand coeur et de sa belle intelligence.</p> + +<p>Le sujet des déportations belges a fait les frais de +nombreuses polémiques dans la presse mondiale, +pendant un certain temps, et je ne saurais ajouter +rien de nouveau à tout ce qui s'est dit. La presse +allemande a concédé, avec hésitation et répugnance, +que des déportations de Belges en Allemagne avaient +eu lieu. Les faits, toutefois, crevaient tellement les +yeux qu'il eut été impossible de le cacher plus longtemps.</p> + +<p>Nous avions, à la prison, un grand nombre de ces +déportés qui avaient refusé de travailler... pour le +roi de Prusse. D'autres ayant accepté du travail +afin d'améliorer la position pénible dans laquelle ils +se trouvaient placés au camp de Guben, étaient si +maltraités et si mal nourris, qu'ils quittaient tout +bonnement leur usine ou les puits de mine de charbon. +Ils étaient alors amenés à la Stadvogtei.</p> + +<p>Nous en avons eu des quantités. Je ne saurais +passer sous silence le cas d'un Belge nommé Edouard +Werner. Werner était un homme de 25 ou 26 ans, +doué d'un physique très remarquable: il était très +grand et très fort. Avant la guerre, il habitait Anvers +où il était à l'emploi de la compagnie du Pacifique +Canadien qui a un bureau dans cette ville.</p> + +<p>Son père et sa mère étaient allemands; lui-même +était né à Anvers, mais à l'âge de 18 ans il avait opté +pour la nationalité belge. Il avait satisfait à toutes +les lois du pays au point de vue militaire. Il n'était +pas enrôlé dans l'armée belge, mais il était porteur +de papiers établissant son exemption.</p> + +<p>Anvers, comme on le sait, était occupée par les +Allemands depuis le 9 octobre 1914. Quelques mois +plus tard, Werner reçut un avis d'avoir à se rapporter +au commandant d'un district militaire de Westphalie. +Il refusa de se conformer à cet ordre, malgré +les instances de sa vieille mère qui, allemande elle-même, +aurait voulu voir son fils dans les rangs de +l'armée du <i>Vaterland</i>.</p> + +<p>Après deux mois, un second avis lui était adressé, +lui enjoignant de se rapporter sans délai au commandant +de ce même district militaire dont il est fait +mention dans le paragraphe précédent. Werner, +malgré les supplications de sa mère, refusa encore de +se rendre. Enfin, un dernier avis lui fut envoyé avec +menace de mesures de rigueur à son endroit s'il +n'obtempérait pas.</p> + +<p>Plutôt pour ne pas affliger sa vieille mère que par +crainte des menaces qu'on lui faisait, Werner décida +de se rapporter mais il se munit, avant son départ +d'Anvers, de tous les papiers d'identification possibles, +démontrant sa nationalité belge, et démontrant +également qu'il avait satisfait à toutes les exigences +de la loi du service militaire belge.</p> + +<p>Arrivé en Westphalie, il subit un interrogatoire, +naturellement:</p> + +<p>—Pourquoi ne vous êtes-vous pas rapporté plus +tôt? lui demanda-t-on.</p> + +<p>—Parce que je suis Belge, répondit Werner.</p> + +<p>—C'est faux! c'est faux! vous êtes Allemand! +Votre père et votre mère sont Allemands.</p> + +<p>—Je n'y contredis point en ce qui concerne mon +père et ma mère, mais quant à moi, j'ai opté pour la +nationalité belge, et je suis en possession de tous les +papiers le démontrant.</p> + +<p>—Laissez voir ces papiers?...</p> + +<p>Aussitôt en possession de tous ces papiers, l'officier +lui annonce qu'il ne saurait être question de le +considérer comme sujet belge, qu'il était dès lors +enrôlé dans l'armée allemande, et qu'il doit partir +incessamment pour Berlin. Là, on le conduisit à la +caserne du fameux régiment Alexander, le plus beau +régiment de Prusse,—à ce qu'ils disent,—et dans +lequel on n'accepte aucun sujet qui ait moins de six +pieds de taille. Werner, pour sa part, avait six pieds +et deux pouces.</p> + +<p>On lui met l'uniforme, et il commence son entraînement. +Comme il possède le français, l'allemand et +le flamand à la perfection, on l'emploie au bureau du +sergent-major, pour les écritures et la traduction. +Il devient plus ou moins populaire parmi les officiers +et les sous-officiers. On le croit même sincèrement +converti aux idées allemandes.</p> + +<p>Peu de temps après avoir été enrégimenté malgré +lui, Werner demande un congé pour aller voir ses +parents à Anvers. Le major lui répond qu'il est +absolument impossible d'accorder un congé pour +aller en Belgique, mais que s'il a des parents en +Allemagne, on lui permettra volontiers d'aller les +visiter. Ce à quoi Werner répondit qu'en effet il avait +une tante à Hambourg.</p> + +<p>C'était un jour de fête: il devait partir dans la +soirée, et dans l'après-midi, revêtu de son uniforme +de gala, coiffé de son casque à plumet, il fit une promenade +dans la ville avec un compagnon. Il laisse +voir a son compagnon son permis tout en exprimant +le regret qu'il ne fût pas valable pour aller à Anvers. +Son compagnon, après lui avoir enlevé le permis des +mains, et en moins de temps qu'il n'en faut à Werner +pour déguster sa chope de bière, sort et revient quelques +minutes après avec le permis tout transformé: +c'est à Anvers et non plus à Hambourg que le porteur +du dit permis peut se rendre.</p> + +<p>Werner décide donc de prendre le train à destination +d'Anvers au lieu de se rendre à Hambourg. +Le long du trajet, particulièrement à Cologne et à +Aix-la-Chapelle, tous les militaires doivent faire viser +leurs permis de voyager. Il est contraire aux règlements +militaires, en Allemagne du moins, de voyager +en uniforme de gala, excepté dans des circonstances +spéciales. On s'étonne à Cologne, on s'étonne à Aix-la-Chapelle +de voir notre Werner avec son uniforme +de gala, et on lui pose certaines questions à ce sujet.</p> + +<p>Il répond qu'il veut faire plaisir à sa mère devant +laquelle il ne s'est jamais présenté avec cet uniforme. +On le laisse passer. Il arrive à Anvers, visite sa +vieille mère qui l'embrasse et,—en bonne Allemande, +—affirme qu'elle ne l'a jamais vu aussi beau.</p> + +<p>Werner conçoit le projet,—si toutefois il ne +l'avait conçu auparavant,—de se débarrasser de son +uniforme, de revêtir un habit de civil, et de déserter +en se sauvant en Hollande. Pour cela, il lui faut le +concours d'un de ses cousins qu'il va visiter à ce sujet. +L'affaire est immédiatement arrangée: l'habit de +civil lui est fourni, et Werner,-précaution qui +surprendra le lecteur,—fait un paquet de son uniforme +de grenadier et l'adresse au régiment Alexander, +à Berlin. Enfin, dans la soirée, on se met en +marche vers Capellen pour, de là, passer la frontière +au cours de la nuit si c'est possible.</p> + +<p>A Capellen, Werner et son cousin tombent dans +un piège. Un espion aux gages de l'autorité militaire +occupante les amène dans un certain estaminet. Là, +on leur conseille d'aller passer la nuit chez le maire, +parce que toutes les chambres sont occupées, et +le lendemain ils pourront passer la frontière. La +maison du maire était un véritable guet-apens, car +elle était occupée par des officiers allemands, ce que +Werner et son compagnon ignoraient. Ils étaient +tout bonnement pris au piège, et retenus jusqu'au +lendemain chez Monsieur le maire. On leur fit alors +subir un interrogatoire très minutieux au cours duquel +on découvrit, il n'y avait pas à en douter, que +ces messieurs désiraient passer en Hollande. On les +ramena à Anvers, à la Kommandantur. Le cousin +fut examiné le premier et se dégagea facilement; +on le remit immédiatement en liberté. Werner se +flattait déjà de partager l'heureux sort de son cousin, +mais à peine eut-il donné son nom que l'officier l'interrogeant +parut songer un peu plus longtemps qu'il +ne faut. Il court au téléphone, et revenant après +quelques minutes, dit à Werner:</p> + +<p>—N'êtes-vous pas Edouard Werner?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—N'êtes-vous pas déserteur?</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—N'étiez-vous pas d'un régiment à Berlin?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et alors, comment se fait-il que vous soyez +ici, et en habit de civil?...</p> + +<p>Et sans attendre la réponse de Werner, l'officier +rugit, écume, donne des ordres à faire trembler tout +le monde, et fait jeter Werner en prison.</p> + +<p>Peu après, on vient le chercher, à cette prison, +pour le faire comparaître tout d'abord devant le +commissaire de police allemande qui le menace des +plus terribles châtiments, et lui dit, entre autres +choses:—"Vous verrez ce que c'est que d'avoir +affaire à l'autorité militaire prussienne. Je ne donne +pas grand chose pour votre peau!" On le renvoie +à la prison, et quelques jours après, il est ramené à +Berlin. Là, il est mis dans un cachot, et le lendemain +on le fait comparaître devant le major du régiment, +ce même major qui lui avait octroyé un permis pour +aller à Hambourg. En apercevant Werner, le major +est près d'étouffer de rage: il peste, il jure, et il +enjoint à Werner de disparaître immédiatement, et +de ne revenir devant lui qu'après avoir remis son +uniforme.</p> + +<p>On trouve dans un coin, à l'étage inférieur, quelques +vieux uniformes. Werner en passe un et on le +ramène devant le major qui s'exclame, se fâche, +frappe la table de ses poings, menace Werner des +punitions les plus sévères, et même de le faire coller +au mur, et enfin, ayant un peu repris ses sens, il lui +demande ce qu'il a fait de son uniforme. Werner +répond qu'il l'a renvoyé au régiment.</p> + +<p>—Mensonge! Mensonge! reprit l'officier.</p> + +<p>—Il est facile d'en faire la preuve dit Werner, +demandez si on n'a pas reçu un uniforme renvoyé au +régiment?</p> + +<p>On s'empresse de faire enquête, et on découvre +qu'en effet un colis contenant un uniforme de grenadier +est arrivé, quelques semaines auparavant, venant +d'Anvers. C'était l'uniforme de Werner.</p> + +<p>On renvoie donc Werner en prison en attendant +que l'on fasse son procès en Cour martiale. On lui +offre un défenseur: il refuse. Traduit devant les +juges de la Cour martiale, on le somme d'expliquer +sa conduite avant que jugement ne soit rendu contre +lui. Werner s'exprime à peu près en ces termes:</p> + +<p>"Je suis Belge. En conscience, il m'était impossible +de prendre les armes contre mon pays. A la +première occasion qui s'est offerte, je n'ai pas déserté +l'armée allemande, mais je suis rentré dans +mon pays, d'oû j'avais été tiré contrairement aux +lois. A mon point de vue, porter les armes dans +les rangs de l'armée allemande est un acte de félonie +et de haute trahison; je n'ai fait qu'obéir à +la voix de ma conscience. Vous pouvez maintenant +décider de mon sort: mon plaidoyer est fini."</p> + +<p>Les officiers se consultèrent. L'un d'eux dit:—"On +ne saurait lui donner plus de quinze ans." On +le renvoie à son cachot. Werner attend avec anxiété +le jugement que l'on va porter contre lui. Il attend +en vain, mais quelques semaines après, on vient le +chercher dans sa cellule, et il est amené à la Stadvogtei. +C'est là que nous avons fait sa connaissance, et +c'est lui-même qui nous a relaté ces divers incidents +qui nous ont paru souverainement intéressants.</p> + +<p>Il resta à la prison pendant cinq ou six mois, +après quoi on le sollicita de nouveau de rentrer dans +les cadres de l'armée allemande. Il refusa catégoriquement +et enfin, on lui fit tenir un document officiel +émanant des plus hauts tribunaux militaires de +l'Empire, l'exonérant de l'accusation de désertion qui +avait été portée contre lui.</p> + +<p>Werner fut alors transféré au camp de Holzminden, +et quelques mois plus tard, un prisonnier venu +de ce camp, et que j'interrogeais au sujet de Werner, +me dit:—"Il y a longtemps déjà qu'il a déserté. Il +a même réussi à passer en Hollande, et nous avons +appris par correspondance qu'il était dans l'armée +belge, combattant ceux qui ont voulu l'enrégimenter +de force."</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre XXII</h3> + +<h3>ÉVASIONS</h3> + +<p>Dans la vie de prison, la question de s'évader est +constamment à l'ordre du jour: tous les prisonniers +caressent l'espoir de reconquérir leur liberté par +force ou par ruse; mais, même parmi les plus audacieux +et les plus habiles, il en est peu qui réussissent. +Au cours des trois années que j'ai passées à la Stadvogtei, +plusieurs évasions sensationnelles ont eu lieu. +Il serait trop long d'en entreprendre ici le récit détaillé. +Je ne ferai mention que des cas les plus exceptionnels, +comme ceux de MM. Wallace Ellison et Eric +Keith qui s'échappèrent deux fois du camp de +Ruhleben, et une autre fois de la prison même où +j'étais.</p> + +<p>Au début de la guerre, ces deux Anglais habitaient +l'Allemagne. L'un, M. Ellison, était employé de la +<i>United Shoe Machinery Company</i> à Francfort. +Quant à M. Keith, dont j'ignore quelle fut l'occupation +<i>ante bellum</i>, il était, si je me rappelle bien, né en +Allemagne de parents anglais.</p> + +<p>La première évasion de ces deux prisonniers eut +lieu du camp de Ruhleben à peu près vers le même +temps mais pas exactement au même moment, chacun +agissant de sa propre initiative. Mais tous deux +eurent la malchance de tomber entre les mains des +gardes prussiennes au moment où ils allaient atteindre +la frontière hollandaise. Ramenés à la prison, +à Berlin, ils écopèrent une sentence de plusieurs mois +de cellule. M. Ellison, en particulier, fut quatre mois +et demi au secret, et ne pouvant recevoir d'autre +nourriture que celle qui était distribuée chaque jour, +laquelle consistait en un morceau de pain avec les +deux soupes traditionnelles.</p> + +<p>Malgré les démarches nombreuses qu'ils firent +auprès des autorités allemandes pour être de nouveau +transférés à Ruhleben; ils durent demeurer à la +Stadvogtei parce qu'ils refusaient de déclarer qu'ils +ne feraient plus aucune tentative d'évasion, une fois +retournés a Ruhleben. Pendant les années 1915 et +1916, ils firent des plaintes nombreuses et adressèrent +force requêtes tant à la Kommandantur qu'à l'ambassade +américaine à Berlin. Tout fut inutile.</p> + +<p>Au mois de décembre 1916, une évasion longuement +et minutieusement préparée fut mise à exécution +de la manière la plus habile. On était parvenu à +à se procurer les services d'un serrurier expert, lui-même +prisonnier, qui fabriqua une clef ouvrant la +porte qui donnait accès à la rue Dirksen.</p> + +<p>Tout avait été prévu: ou avait même trouvé moyen +d'expédier des vivres au dehors, et de les faire déposer +à certains endroits connus seulement des prisonniers +qui devaient s'évader. Au moment choisi pour +opérer la sortie, onze prisonniers, tous de nationalité +anglaise, se promenaient dans la cour par groupes +de deux ou trois, comme il était permis de le faire +chaque jour, entre cinq et six heures de l'après-midi. +Le portier, dont la cellule est voisine de la porte +extérieure, était à ce moment occupé à causer avec un +sous-officier. La conversation avait pris visiblement +un caractère assez intéressant, et les deux Allemands +semblaient y être absolument absorbés.</p> + +<p>Ce fut à la faveur de cette distraction du portier +que la clef libératrice fut introduite dans la serrure +par l'un des onze. Un instant suffit pour ouvrir la +porte, et les fugitifs disparurent dans les rues de +Berlin. MM. Ellison et Keith étaient parmi les +fuyards.</p> + +<p>Ce fut une grande sensation dans la prison lorsque +l'on découvrit, quinze minutes plus tard, que la porte +avait été ouverte. Tous les prisonniers furent immédiatement +renfermés dans leurs cellules respectives, +car c'était là le seul moyen de savoir exactement combien +d'internés manquaient à l'appel.</p> + +<p>L'officier, qui se retirait généralement vers quatre +heures de l'après-midi, avait été prévenu par téléphone, +et s'amenait en grande hâte, et tout excité. +Son premier geste fut de mettre le portier au cachot: +on venait de découvrir qu'il manquait onze Anglais. +Le service de la sûreté fut prévenu, et des dépêches +furent lancées sur toutes les gares et toutes les frontières +d'Allemagne. Le corps entier des policiers et +les sentinelles des frontières étaient sur les dents.</p> + +<p>A notre grand regret, de ces onze prisonniers +évadés, dix furent repris: seul, M. Gibson réussit à +se tenir au large. Quant à MM. Ellison et Keith, ils +ne tombèrent entre les mains des Allemands qu'une +dizaine de jours plus tard, après des marches de nuit +épuisantes. La température était alors très froide, +et on imagine les souffrances que durent endurer ces +prisonniers en route vers les frontières des pays neutres.</p> + +<p>Les dix prisonniers capturés furent, les uns après +les autres, ramenés à la prison. Les règlements devinrent +beaucoup plus sévères, et il ne pouvait être +question, pour eux, de retourner à Ruhleben. Toutefois, +vers le mois d'août 1917, une convention avait +été conclue entre l'Angleterre et l'Allemagne au sujet +du traitement à infliger aux prisonniers divers qui +avaient essayé de s'évader. Une des clauses de cet +arrangement stipulait que tous les prisonniers coupables +de tentative d'évasion, et détenus dans les prisons, +seraient immédiatement renvoyés dans leurs +camps respectifs. Nous avions à peine lu, dans les +journaux allemands que nous recevions, soir et matin, +les diverses clauses de cet arrangement, que déjà la +plupart des prisonniers entrevirent des possibilités +nouvelles de conquérir leur liberté. MM. Ellison et +Keith me prévinrent que ce ne serait pas long, à +Ruhleben, avant qu'ils n'entreprissent le voyage de +Hollande.</p> + +<p>En effet, dès le mois de septembre, ils s'échappèrent +le même jour du camp de Ruhleben, mais séparément, +puis se retrouvèrent dans les rues de Berlin, +et cette fois,—troisième évasion,—parvinrent à +passer en Hollande.</p> + +<p>Une carte postale qui me fut adressée par M. +Ellison, de Hollande même, me mit au courant, sans +beaucoup de détails naturellement, du succès de son +entreprise. Ce fut une réjouissance générale chez +tous les prisonniers qui avaient été, pendant de si +longs mois, leurs compagnons de captivité.</p> + +<p>C'est à Londres, au mois de juillet dernier (1918), +que j'eus l'extrême bonheur de rencontrer MM. Ellison +et Keith, et c'est là également, au cours d'une +soirée inoubliable passée ensemble, qu'ils me racontèrent +par le menu les péripéties de cette troisième +évasion, leur course de Berlin à Brème, de Brème +jusqu'à la rivière Ems, puis dans les marécages qui +avoisinent la frontière germano-hollandaise, à quelques +milles de là, et enfin leur visite, à trois heures +du matin, chez un paysan hollandais où ils apprirent +qu'ils étaient réellement et définitivement sortis d'Allemagne.</p> + +<p>Rien de plus amusant que d'entendre raconter +par ces deux ex-prisonniers les scènes de réjouissance +qui eurent lieu dans la maison du paysan hollandais. +La brave Hollandaise, femme d'une soixantaine +d'années, s'était levée, à cette heure extra matinale, +pour souhaiter la bienvenue aux deux héros de la +poudre d'escampette. On alluma le poêle, on prépara +un plantureux réveillon à la fin duquel les deux +Anglais dansèrent, avec le vieux et la vieille, le cotillon +de la délivrance.</p> + +<p>M. Ellison fait maintenant partie de l'armée anglaise +et M. Keith est dans l'armée américaine.</p> + +<p>M. Keith m'adressait tout récemment de France +une lettre dans laquelle il me disait que de la façon +dont allaient les choses (à cette époque), il comptait +pouvoir, avant peu, pénétrer avec une compagnie +américaine dans la rue Dirksen et ouvrir les portes +de cette fameuse prison où lui, tout comme moi, avait +été détenu des années.</p> + +<p>Une autre évasion sensationnelle fut celle d'un +Français nommé B... Ce Français, soldat à l'armée, +avait été, avec le peloton dont il faisait partie, cerné +dès le début de la guerre dans un petit bois près +de la frontière française, en Belgique. Pour ne pas +tomber entre les mains des Allemands, lui et quelques-uns +de ses amis s'étaient réfugiés chez des paysans +belges, avaient dépouillé l'uniforme et revêtu un +habit de civil.</p> + +<p>M. B... avait tenté de passer en Hollande, par +le nord. Il fut pris et amené au camp de concentration +des Français en Allemagne. Après quelques mois, il +parvenait à s'évader de ce camp, avec l'uniforme d'un +soldat allemand; il avait même à sa boutonnière le +ruban de la Croix de fer. Il fut pincé de nouveau, et +jeté dans une cellule à la prison de Berlin. Il y fut +tenu au secret pendant des mois, puis il obtint la permission +de circuler, comme nous, dans les divers corridors. +Il forma le projet colossal de s'évader par le +toit, car il occupait une chambre au cinquième.</p> + +<p>Les fenêtres des cellules du cinquième sont situées +immédiatement sous le toit qui surplombe légèrement, +mais n'offre aucune prise à la main. Le plan +de notre Français était de scier une des barres de fer +de la fenêtre, de sortir par l'étroite ouverture ainsi +pratiquée, et de grimper sur le toit. Cette opération, +dont je devais être témoin, fut parfaitement exécutée. +C'était, il faut l'admettre, un tour de force mirobolant +et une véritable réussite d'acrobatie.</p> + +<p>Dès le matin, j'avais été prévenu par le prisonnier +lui-même qu'il allait tenter son évasion vers onze +heures du soir. A l'heure dite, je me tenais debout, +sur ma chaise, ayant la tête au niveau de ma fenêtre. +Ma cellule se trouvant au même étage que la sienne, +je pouvais facilement observer tous les mouvements +qu'il faisait au cours de son évasion.</p> + +<p>La barre de fer préalablement sciée, fut d'abord +écartée de son point d'appui par le bas, ce qui donna +l'espace nécessaire pour permettre au prisonnier de +sortir. Au moyen d'une serviette solidement attachée +aux autres barreaux, il se préservait de toute chute +éventuelle qui eut été fatale, puisque sa fenêtre était +à soixante pieds au-dessus de la cour inférieure, entièrement +pavée.</p> + +<p>Il s'était fait un point d'appui au moyen d'une +petite planchette qu'il avait glissée, au sommet de la +fenêtre, entre les briques et la barre de fer horizontale, +à laquelle sont fixées les barres verticales. Cette +planchette faisait saillie d'environ un pied en avant +du toit. La manoeuvre entière était d'un chic incroyable, +et ce ne fut pas long avant que, appuyé +d'une main sur la planchette, il pût, de l'autre, atteindre +et saisir une gouttière qui se trouvait sur le toit +à une faible distance du bord. En un instant, et par +un magnifique élan, il allait rouler dans l'obscurité +supérieure.</p> + +<p>Mais celui qui est sur le toit n'est pas sorti du +bois, surtout lorsqu'il s'agit d'un édifice dont les murs +ont soixante-quinze pieds de hauteur. Notre Français +s'était muni d'une corde d'une soixantaine de pieds +de longueur faite de draps de lit et d'autres ficelles +tirées de droite et de gauche. Il attacha solidement +l'une des extrémités de cette corde au paratonnerre, +et se laissa glisser tout du long du mur, puis tomber +le plus doucement possible quand il fut au bout.</p> + +<p>On ne l'a jamais revu: on n'en n'a jamais entendu +parler. S'il eut été repris quelque part, on n'aurait +pas manqué de le ramener à la prison. Nous avons +tous été d'accord, y compris l'officier commandant, +que cette évasion demeure une des plus renversantes +qui soient.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre XXIII</h3> + +<h3>ESPOIR DÉÇU</h3> + +<p>C'était au mois de mai 1916: j'étais depuis un an +prisonnier à la Stadvogtei. Malgré toutes les démarches +que j'avais faites moi-même par l'entremise +de l'ambassade américaine, à Berlin, et malgré celles +qui avaient été entreprises par le gouvernement anglais +et le gouvernement canadien, démarches restées +sans résultats,—mes nombreuses suppliques étaient +demeurées sans réponses,—je m'étais fait à l'idée +que je serais interné jusqu'à la fin de la guerre.</p> + +<p>Un soir, après sept heures, alors que les portes +de toutes les cellules avaient été refermées sur nous, +un sous-officier, employé au bureau de la prison, se +présente chez moi disant qu'il est porteur d'une bonne +nouvelle:</p> + +<p>—Quelle nouvelle?...</p> + +<p>—Vous serez libéré!...</p> + +<p>—Quand?...</p> + +<p>—Après-demain, samedi. Cette nouvelle a été +téléphonée, H y a un instant, de la Kommandantur, +et j'ai reçu instruction de vous en faire part.</p> + +<p>Je n'ai pu m'empêcher de saisir la main de ce +sous-officier pour le remercier de la bonne nouvelle +qu'il m'apportait. Ma porte n'était pas encore refermée +que j'étais monté sur une chaise, appelant de +ma fenêtre ceux de mes compagnons de captivité avec +lesquels j'étais quotidiennement en relations. Je +leur annonçai la bonne nouvelle: je reçois de nombreuses +félicitations, et tous semblent heureux de ce +qui m'arrive. Le lendemain est grand jour de fête; +tous les Anglais partagent ma joie; l'on décide de +faire une réunion plénière à ma cellule, et même d'y +organiser un déjeuner. C'était en 1916. A cette +époque, toutes les victuailles étaient rationnées à +Berlin, et nous étions soumis au régime de la prison, +c'est-à-dire qu'il nous était absolument défendu de +faire venir quoi que ce soit du dehors. Préparer un +déjeuner convenable, dans de telles circonstances, +n'était pas un problème de mince envergure.</p> + +<p>Des invitations, cependant, avaient été lancées: +tous les Anglais avaient été priés d'assister à un déjeuner +qui aurait lieu le soir au salon(!) No 669, dans +l'Hôtel International de la Stadvogtei, pour rencontrer +M. Béland à l'occasion de son prochain départ +pour l'Angleterre. Ces cartes d'invitation portaient +en post-scriptum:—On est prié d'apporter son +assiette, son couteau, sa fourchette, sa tasse à thé, +son verre et son pain; quant au sel, on le trouvera sur +les lieux.</p> + +<p>Ma table avait été placée au centre de la cellule, +et on l'avait recouverte de petites serviettes en papier. +On était parvenu à se procurer un peu de viande en +conserve, entreprise qui, à cette époque, tenait du +miracle. Va sans dire que le déjeuner fut très gai: +il y eut des santés de proposées, des discours très à la +hauteur des circonstances, prononcés en réponse aux +dites santés, des chansons patriotiques, etc., etc.</p> + +<p>L'après-midi de ce jour inoubliable j'avais obtenu +la permission de sortir en ville pour aller magasiner. +Pour la première fois, après douze mois d'incarcération, +il m'était donné de mettre le pied dans la rue. +C'était vers la fin du mois de mai; la végétation était +luxuriante et les feuillages verdoyants; les plates-bandes +regorgeaient de fleurs odoriférantes dans le +square voisin de la prison. Jamais la nature ne +m'avait paru si merveilleusement belle! J'étais +tenté de sourire même aux Allemands,—et aux +Allemandes,—qui se pressaient de tous côtés, dans +la rue.</p> + +<p>Ma promenade avait duré une couple d'heures. +En rentrant à la prison, j'appris que mon départ, fixé +au lendemain, avait été retardé parce que, disait-on, +un certain document n'avait pas encore reçu la signature +d'un personnage quelconque faisant partie du +haut commandement. Ce ne pouvait être qu'une +affaire de formalité, vu que tout était décidé. Force +me fut donc d'attendre à la semaine suivante, au +mercredi, jour que l'on avait définitivement fixé. Le +mardi, j'étais absolument prêt, et mes malles étaient +bouclés, quand on vint de nouveau me prévenir que +le fameux document n'était pas là, que je devrais +attendre encore quelques jours. Naturellement, je +fus très ennuyé de ce nouveau retard, et je m'exerçais +de mon mieux à la patience depuis deux semaines qui +me parurent longues comme deux siècles, quand, +enfin, un officier de la Kommandantur, le major +Schachian, me fit appeler au bureau. Il venait m'expliquer +que la Kommandantur de Berlin avait décidé +de me remettre en liberté, et de me permettre de retourner +en Belgique auprès de ma famille, et en particulier +auprès de ma femme qui, à cette époque, était +déjà souffrante depuis six mois, mais... une autorité +supérieure avait désavoué cette décision.</p> + +<p>On conçoit ma profonde désillusion. Je m'appliquai +à faire remarquer à cet officier que j'étais +détenu, bien que médecin, et cela en contravention +avec toutes les lois internationales; qu'en plus, +j'avais à maintes reprises reçu l'assurance, de la part +des autorités allemandes à Anvers, que je ne serais +jamais molesté; que j'avais pratiqué ma profession, +non seulement à l'hôpital, avant la prise d'Anvers, +mais encore depuis cette date chez la population civile +de Capellen. L'officier n'en disconvenait pas, mais +il ajoutait:—"Vous ayez pratiqué la médecine par +charité, vous n'avez pas pratiqué régulièrement!" +Est-il concevable qu'un homme de sa position puisse +faire une remarque aussi saugrenue!... Je n'en +revenais pas. Je lui fis l'observation suivante:</p> + +<p>—J'ai toujours compris que la liberté des médecins, +en temps de guerre, avait été assurée par les +ententes et les conventions internationales, parce que +le rôle des médecins est de soulager les misères physiques +de l'humanité en temps de guerre, et non parce +qu'il devait leur être permis de se faire des honoraires.</p> + +<p>Voyant qu'il avait mis les pieds dans les plats, +comme on dit vulgairement, mon officier tenta d'opérer +une retraite en aussi bon ordre que possible. Il +était visiblement fort embarrassé: il me quitta sans +m'en dire plus long, et je remontai à ma cellule, l'âme +toute remplie de l'amère désillusion. Et une autre +année toute entière s'écoula avant qu'une amélioration +quelque peu substantielle ne se produisit dans +mon état de captivité.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre XXIV</h3> + +<h3>UN COLLOQUE</h3> + +<p>J'étais donc depuis deux ans dans cette prison de +la rue Dirksen, ne pouvant apercevoir, au dehors, +qu'une très petite portion du firmament, et le mur +d'en face percé d'une cinquantaine de fenêtres armées +de solides barres de fer. Comme il a été dit au +chapitre précédent, vers la fin de ma première année +de captivité, j'avais eu, un jour, la permission de +sortir de la prison, de marcher dans les rues pendant +une couple d'heures, et de respirer le libre atmosphère +de la cité. Ma santé laissait beaucoup à désirer: +je ne pouvais ni manger ni dormir; au moral, j'étais +sérieusement déprimé, surtout depuis que j'avais +perdu tout espoir de recouvrer ma liberté avant la +fin des hostilités. Un jour, le médecin de la prison, +M. Bêcher, un très brave homme, vint me rendre +visite à ma cellule. Nous avions eu, à maintes reprises, +l'occasion de converser ensemble sur des sujets +médicaux. Il savait, naturellement, que j'étais appelé +auprès des malades pendant les vingt-trois heures +où, chaque jour, il était absent de la prison. Il avait +même mis à ma disposition sa petite pharmacie. +Enfin, au point de vue médical, on peut dire qu'entre +lui et moi les relations diplomatiques n'étaient pas +rompues.</p> + +<p>Il venait donc, cette fois, me rendre visite dans le +but de s'enquérir de mon état de santé. Il avait sans +doute remarqué que mon apparence générale n'était +pas des plus brillantes.</p> + +<p>—Comment vous portez-vous?... me dit-il en +entrant dans ma cellule.</p> + +<p>—Mal!... répondis-je.</p> + +<p>—Vraiment, j'en suis fâché! Je remarque, en +effet, que vous n'avez pas votre apparence ordinaire +de bonne santé.</p> + +<p>—Non, je ne dors ni ne mange. Je suis très +énervé et je me sens faible et déprimé.</p> + +<p>A travers ses lunettes, le vieux praticien teuton +me regardait attentivement; il me semblait que je +percevais dans son regard une profonde sympathie.</p> + +<p>—Mais, dit-il, vous êtes médecin, vous devez +peut-être savoir de quoi vous souffrez en particulier?</p> + +<p>—Je ne vois pas d'autre chose qu'une privation +continuelle, depuis deux ans, d'air pur et d'exercice.</p> + +<p>—Mais... vous ne sortez donc pas quand vous +le désirez?</p> + +<p>—Comment! Voulez-vous dire que je sors de +la prison à mon gré?...</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh! bien, je ne puis concevoir que vous remplissiez +depuis des années les fonctions de médecin de +cette prison sans avoir jamais appris que pas un seul +prisonnier n'a la permission de sortir dans la rue. Je +suis ici depuis deux ans, et la seule occasion que j'aie +eue de sortir se présentait il y a un an, alors que j'eus +ma permission spéciale d'aller dans les magasins +acheter quelques effets. A l'exception de cette unique +sortie qui dura deux heures, j'ai été constamment +confiné dans ces murs. Vous savez que l'atmosphère +de ces corridors est plus viciée qu'on ne saurait +le dire, puisque chaque matin des centaines de prisonniers +les traversent d'un bout à l'autre, en faisant +le nettoyage complet de leurs cellules, et cela après +treize heures de réclusion. Et cette cour, où il nous +est permis d'aller pendant quelques heures de l'après-midi, +vous la connaissez aussi bien que moi: quand +on a fait, soixante-dix pas, on a côtoyé les trois côtés +du triangle; elle est entourée d'un mur de 75 pieds +de hauteur; trente-cinq cabinets d'aisance ouvrent +sur elle leurs fenêtres pour opérer la ventilation; il +en est de même aussi des cuisines, et en somme, l'air +qu'on y respire n'est pas même aussi pur que celui +de nos cellules.</p> + +<p>Le vieux médecin écoutait tout cela et paraissait +fort étonné.</p> + +<p>—Eh! bien, dit-il, je suis surpris. Faites une +demande aux autorités, réclamez la permission de +sortir, et j'appuierai votre requête.</p> + +<p>Je crus alors que l'occasion était propice pour moi +de dire à ce vieux médecin ce qu'il fallait penser de +l'arbitraire des mesures employées contre moi:</p> + +<p>—Je vous prie de m'excuser, Monsieur le docteur, +mais vous allez me trouver sourd à votre +suggestion: il m'est impossible de demander une +faveur au gouvernement allemand.</p> + +<p>—Pourquoi?...</p> + +<p>—Parce que toutes les requêtes justes et raisonnables +que j'ai faites ont été refusées,—quand on +s'est donné la peine d'y répondre,—et Dieu sait +combien de requêtes et de pétitions j'ai adressées à +vos autorités depuis deux ans!</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous avez demandé, en particulier?</p> + +<p>—D'abord, j'ai protesté contre mon internement, +prétendant qu'il était contraire aux lois de me +retenir captif, vu que j'étais médecin. On répondit +à cela qu'on n'avait aucune preuve documentaire +établissant que j'étais médecin. C'était au début de +ma captivité: par l'entremise de l'ambassade américaine, +je me suis procuré les certificats, diplômes, +etc., tant du Collège des Médecins et Chirurgiens +canadien, que de l'université dont je suis gradué, +établissant que j'étais bien médecin diplômé, et médecin +pratiquant régulièrement ma profession. Ces +documents, comme j'en ai été informé au mois d'octobre +1914, ont été remis aux autorités compétentes, +ici, à Berlin. J'ai alors réclamé ma liberté; j'ai +répété et répété mes requêtes sans autre résultat que +de voir, après deux ou trois mois de démarches, un +officier de la Kommandantur s'amener à ma cellule +où il se contentait de recevoir une déposition établissant +pourquoi j'étais venu en Belgique et ce que j'y +avais fait, etc., toutes choses que les autorités allemandes +connaissaient depuis longtemps. On me +faisait signer une procès-verbal insignifiant, et on +me quittait presque en se moquant de moi.</p> + +<p>Ma femme était malade depuis un certain temps +déjà. Pendant des mois et des mois, cette maladie +faisait des progrès constants; les nouvelles que je +recevais chaque semaine de mes enfants et du médecin +m'indiquaient suffisamment que la maladie était +fatale. J'ai supplié qu'on me permît de la visiter: +on n'a pas daigné répondre à ma demande. Dans les +deux dernières semaines de sa maladie, je fus prévenu, +par dépêche, que je devais me hâter de me +rendre auprès d'elle si je voulais la voir vivante: +j'ai assiégé la Kommandantur de demandes quotidiennes +pendant tout ce temps, mais toujours sans +recevoir de réponse. J'ai offert aux autorités de +défrayer les dépenses de deux militaires qui m'accompagneraient +de Berlin à Anvers, d'où je m'engageais +à revenir dès le lendemain. Cette demande fut +encore refusée. On retint ma correspondance; et +pendant une douzaine de jours, je fus sans nouvelles +de ma famille, en Belgique; après ces douze jours +d'angoisses indicibles, un officier venait m'apprendre +que ma femme était morte, et lorsque je le +pressais d'aller immédiatement auprès de la Kommandantur, +afin d'obtenir la permission de m'accompagner +jusqu'à Anvers et Capellen, pour assister +aux funérailles, il eut pour toute réponse:—Madame +est déjà inhumée depuis deux jours!... Vous +concevez, M. le docteur, qu'après avoir subi un +traitement aussi inhumain que celui-là, il m'est impossible, +si je veux garder un certain respect pour +ma dignité, de faire aucune nouvelle démarche +tendant à obtenir une faveur du gouvernement +allemand: on m'a refusé ce qui était juste, je n'ai +plus rien à demander!</p> + +<p>Le vieux médecin était triste et embarrassé; +c'était comme si je lui avais ouvert les yeux sur un +côté de cette mentalité allemande qui paraissait lui +échapper entièrement. Il hésita quelques secondes, +puis me promit tout de même de faire des démarches +dans le but de procurer quelque adoucissement au +régime dont je souffrais.</p> + +<p>Deux jours après, des instructions arrivaient à +la prison. On craignait, naturellement, des représailles +du côté de l'Angleterre, où l'on savait que ma +santé était sérieusement menacée par suite de mon +internement. Ces instructions stipulaient que je +pourrais sortir, accompagné d'un sous-officier, deux +fois par semaine, durant l'après-midi, que ma promenade +se ferait au parc, qu'il ne me serait pas +permis de parler à qui que ce soit, ni d'entrer où que +ce soit, de plus, que le sous-officier et moi nous devrions +nous rendre au parc par chemin de fer et en +revenir de même.</p> + +<p>Je me suis naturellement prévalu de cette permission +qui m'était donnée d'aller respirer l'air pur, +deux fois par semaine, pendant quelques heures, et +cela, je crois, n'a pas peu contribué à me remonter +tant au physique qu'au moral.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre XXV</h3> + +<h3>INCIDENTS ET REMARQUES</h3> + +<p>Quelques semaines après mon entrée en prison, +j'étais invité à me rendre au bureau, qui se trouvait +au rez-de-chaussée, et là je me trouvai face à face +avec un personnage qui m'était entièrement inconnu.</p> + +<p>--Je suis, me dit le visiteur, M. Wassermann, +directeur de la Banque allemande. Êtes-vous M. +Béland?</p> + +<p>—Oui, Monsieur.</p> + +<p>—Veuillez donc vous asseoir. J'ai reçu, avant-hier, +continua-t-il, une lettre d'un de mes amis, un +compatriote qui demeure à Toronto. Dans cette lettre, +mon ami me dit qu'il vient justement d'apprendre, +par les journaux canadiens, que vous étiez interné à +Berlin, et il me demande de m'intéresser à vous. +Mon correspondant ajoute qu'il n'a pas été ennuyé +par le gouvernement canadien. Que puis-je faire +pour vous?</p> + +<p>—Vous pouvez sans doute me faire remettre en +liberté, ce serait un joli commencement.</p> + +<p>—Cela, je le voudrais bien, et je ferai tout en +mon pouvoir pour vous être utile, mais je ne sais +vraiment pas si je réussirai. Puis-je faire quelque +chose, en outre de cela?</p> + +<p>—Rien que je sache.</p> + +<p>—Avez-vous une bonne cellule?...</p> + +<p>—J'habite une cellule avec trois autres détenus.</p> + +<p>—Vous serait-il agréable d'en avoir une à vous +seul?</p> + +<p>—Oui, assurément, car je pourrais y travailler +beaucoup plus à mon aise.</p> + +<p>Après ce court entretien, M. Wassermann prenait +congé de moi, et quelques jours plus tard on m'offrait +une cellule située au cinquième, c'est-à-dire à l'étage +le plus élevé. Là, il y avait une circulation d'air plus +considérable, et une plus grande proportion du firmament +était accessible à nos regards. C'est cette cellule +que j'ai habitée pendant trois ans, le No 669.</p> + +<hr> + +<p>La prison était chauffée au moyen d'un système +de radiateurs à l'eau, mais durant l'avant-midi seulement. +Tout chauffage était abandonné vers les 2 +heures après-midi et, généralement, dans la soirée +il faisait très froid. Il m'est arrivé assez souvent +d'être obligé de me mettre au lit dès 7 heures, au +moment où les portes étaient fermées. En utilisant +toutes les couvertures disponibles, je parvenais à +économiser assez de calories pour ne pas souffrir du +froid.</p> + + +<hr> + +<p>Il nous était permis d'écrire deux lettres et quatre +cartes postales par mois. C'est le règlement, qui, en +Allemagne, s'applique à tous les prisonniers sans +distinction.</p> + +<p>Toute lettre adressée à l'étranger était détenue +pendant dix jours, mesure militaire. Toute notre +correspondance, celle qui partait comme celle qui arrivait, +était minutieusement censurée. Durant toute +ma captivité, je n'ai jamais reçu un seul journal +canadien, bien que plusieurs copies m'aient été adressées.</p> + +<hr> + + +<p>Des cours de langues,—vivantes,—étaient donnés +par des prisonniers chaque jour à la prison. Là, +chacun pouvait, suivant son goût, apprendre le français, +l'anglais ou l'allemand.</p> + +<p>Nous n'avions que très rarement un service religieux, +soit protestant, soit catholique. Durant mes +trois années de captivité, je ne me rappelle pas avoir +été invité à me rendre à la chapelle, située dans une +autre division que celle où j'avais ma cellule, plus de +deux ou trois fois.</p> + +<hr> + +<p>Je surprendrai peut-être un peu mes lecteurs en +disant que tous les journaux publiés en Allemagne +étaient admis dans la prison sur un même pied +d'égalité: qu'ils fussent pangermanistes, libéraux, +ou même socialistes de tendance. Mais il nous était +défendu de lire ou de recevoir des journaux français +ou anglais, bien qu'il nous fût connu, de science certaine, +que les grands quotidiens de Paris et de Londres +étaient mis en vente tous les jours dans les dépôts +de journaux de Berlin.</p> + +<p>Cela ne veut pas dire, cependant, que j'aie passé +trois années sans lire un seul journal anglais ou +français. Il arrivait quelquefois des prisonniers +nouveaux qui faisaient leur entrée chez nous avec des +journaux de Londres ou de Paris dans leurs poches. +Nous avions en outre d'autres petits moyens de nous +procurer des journaux des pays alliés.</p> + +<hr> + +<p>La fête de Noël est célébrée avec beaucoup d'éclat +à Berlin. La veille de Noël, il y avait, à la prison, +une petite fête durant la soirée. A cette occasion, +on faisait un arbre de Noël,—l'arbre de Noël semble +bien être une trouvaille <i>made in Germany</i> dont la +mode s'est répandue un peu partout, dans le monde +anglo-saxon du moins,—et deux ou trois officiers de +la Kommandantur, accompagnés de quelques dames, +se rendaient à la prison pour faire une distribution +de vivres aux plus nécessiteux.</p> + +<p>En 1915, on avait fait une assez bonne distribution +de provisions; je veux dire qu'il y en avait assez +pour nous permettre de faire un repas. En 1916, +on ne pouvait distribuer de vivres, mais on fit cadeau, +à chaque prisonnier, soit d'un sous-vêtement, soit +d'une paire de chaussettes. En 1917, il y eut bien un +arbre de Noël, mais très sec, car on ne distribua rien. +La situation économique, à l'intérieur de l'Allemagne, +et à Berlin en particulier, était telle qu'il était +impossible de faire une distribution quelconque.</p> + +<hr> + +<p>Au cours d'une promenade que je faisais au Tiergarten, +durant l'année dernière (1917), il me fut +donné de voir passer, dans une rue qui longe ce parc, +l'idole du peuple allemand à cette époque, le grand +général Hindenburg. Il était en automobile, avec un +autre officier, et comme j'étais, avec le sous-officier +m'accompagnant, sur le bord même de la chaussée, +du côté du parc, la figure du célèbre général m'est +apparue en pleine lumière. Ce jour-là, en rentrant +à la prison mon sous-officier annonça, à coup de +trompe, qu'il avait vu, de ses yeux vu: Hindenburg! +Les autres sous-officiers le regardaient en ayant l'air +de dire:—"Vous vous vantez!" Je dus intervenir +pour confirmer son assertion, et je suis sûr qu'à ce +moment, moi, simple prisonnier et sujet anglais, je +fus considéré comme un des hommes les plus chanceux +qui soient, tant ce chef du grand État-Major +était entouré de respect, d'admiration et de vénération. +Bismarck lui-même, de son vivant, n'a jamais +vu son front nimbé d'une pareille auréole.</p> + +<hr> + + +<p>Le peuple allemand n'est pas démonstratif: il +est plutôt taciturne et songeur. Un jour, comme +nous étions sur le quai de la gare, attendant le train +pour nous rendre au parc, les journaux du midi +venaient d'être mis en vente, et tous ces gens les +lisaient posément, religieusement, mais sans faire le +moindre mouvement indiquant l'impression ressentie +au cours de cette lecture. C'était à l'époque de la +grande offensive austro-allemande contre l'Italie, en +novembre 1917, si j'ai bonne mémoire. Une nouvelle +sensationnelle venait d'être publiée: des titres flamboyants +annonçaient une grande avance allemande +et la prise d'une quarantaine de mille prisonniers. +Après avoir pris connaissance de cette dépêche, je me +mis à observer les gens qui lisaient dans mon voisinage. +Je continuai mon observation au cours du trajet, +dans le compartiment que nous occupions, et je +n'ai jamais remarqué le moindre sourire de satisfaction +se dessiner sur la figure de ces Allemands. +Personne ne semblait devoir en causer avec ses +compagnons de route. Cela semblait la chose la plus +naturelle, ou la plus insignifiante du monde.</p> + +<p>Le peuple allemand commençait-il à réaliser que +toutes ces victoires remportées par leurs armées depuis +trois années ne laissaient entrevoir aucune solution +heureuse, ou bien le sentiment de l'enthousiasme +s'était-il émoussé chez lui après trois années de luttes, +de privations et de sacrifices?... Ou bien encore, +entre la bureaucratie gouvernementale, intensément +militarisée, et la masse du peuple n'y avait-il plus +aucune entente, ni aucun lien de sympathie? Je laisse +au lecteur la solution de ce problème.</p> + +<hr> + + +<p>Je ne me rappelle plus maintenant le nom de cet +Américain qui, le premier de sa nationalité, fut interné +à la Stadvogtei. C'était un homme maladif. +Il nous arriva vers le temps où l'ambassadeur M. +Gérard était absent. Cela se passait, je crois, au mois +d'octobre ou de novembre 1916. Cet Américain prétendait +qu'il n'eût jamais été interné si M. Gérard +n'avait pas quitté Berlin. Il nous a souvent exprimé +des craintes au sujet de la sécurité de M. Gérard. Il +était sous l'impression que l'Allemagne désirait sa +perte, et qu'en retournant en Amérique, M. Gérard +courait grand risque d'aller au fond de la mer. Il +prétendait qu'on le détestait souverainement à Berlin, +et qu'on le considérait comme un ennemi des +intérêts allemands.</p> + +<p>Il ne me semble pas hors de propos de mentionner +ici qu'une petite polémique eut lieu, dans les journaux +allemands, au sujet de Madame Gérard. Certaines +feuilles l'avaient accusée d'avoir ignoré les +bienséances jusqu'au point d'attacher la croix de fer +au cou de son chien et de s'être promenée, avec son +chien ainsi affublé, dans les rues de Berlin. L'affaire +fit tellement de bruit, qu'un journal semi-officiel, la +Gazette de l'Allemagne du Nord, publia un éditorial +à ce sujet. On y disait que les remarques qui avaient +circulé à propos de Madame Gérard étaient fausses +de toute façon sous tous rapports, et que M. et Mme +Gérard, en toutes occasions, avaient été d'une correction +irréprochable...</p> + +<hr> + +<p>Il se passait rarement un jour sans que l'un des +sous-officier de service, à la prison, ne vint près des +Anglais internés pour leur faire la question suivante:</p> + +<p>—Quand aurons-nous la paix?... A cette question, +nous répondions invariablement que nous ne le +savions pas. C'était là un moyen, pour le sous-officier, +d'entrer en matière puis de prolonger une +conversation au cours de laquelle il trouvait le tour +de dire que l'Allemagne voulait la paix, mais que +l'obstacle était l'Angleterre.</p> + +<p>Plusieurs d'entre nous, et en particulier un Belge +du nom de Dumont,—qui n'avait pas la langue dans +sa poche,—rétorquaient alors:—Mais pourquoi +avez-vous donc commencé?... Un jour, le sous-officier +protestait, disant que l'Allemagne n'avait ni +voulu ni commencé la guerre. Alors Dumont, anti-boche +enragé, et violent dans la manière de s'exprimer, +se mit à crier:—Vous avez raison, vous avez +mille fois raison, ce n'est pas l'Allemagne qui a commencé, +c'est la Belgique!!! Éclat de rire général! +Le sous-officier, confus et confondu, tourne les talons +et quitte la cellule.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre XXVI</h3> + +<h3>QUESTION D'ÉCHANGE</h3> + +<p>Le 19 avril 1918 restera pour moi une date +mémorable. Je venais d'être prié de me rendre à la +Kommandantur: un sous-officier, qui avait reçu +l'ordre de m'y accompagner, m'attendait au rez-de-chaussée. +De quoi pouvait-il s'agir?... On avait +eu maintes fois l'exemple de prisonniers appelés à la +Kommandantur, qui n'étaient jamais revenus chez +nous mais avaient été transférés dans une autre prison. +Je pouvais être un peu inquiet, mais il n'y avait +pas à hésiter, surtout quand il s'agissait d'un ordre +donné par l'autorité militaire.</p> + +<p>En sortant de la prison, j'entamai avec le sous-officier +une conversation un peu vague.</p> + +<p>—Mais, me dit-il, savez-vous pourquoi vous êtes +appelé à la Kommandantur?...</p> + +<p>—Oui, lui répondis-je.</p> + +<p>—Qu'est-ce? dit-il.</p> + +<p>—Je vais être libéré!...</p> + + +<p>—Eh! bien, c'est cela, mais je vous prie de n'en +pas desserrer les dents, car je serais fortement réprimandé, +et même puni pour vous avoir communiqué +cette nouvelle moi-même.</p> + +<p>C'était la première fois que je me rendais à la +Kommandantur. Je fus introduit dans une certaine +pièce, où je me trouvai en présence d'un officier, le +capitaine Wolff, le même qui venait à la prison, de +temps à autre, recevoir les dépositions des prisonniers. +En tout ce qui regardait l'administration de +la prison, c'est-lui qui semblait faire le chaud et le +froid. Cet homme a laissé un souvenir peu enviable +chez tous les Anglais qui ont été mes compagnons de +captivité. Quant à moi, je lui pardonnerai difficilement +d'avoir ignoré et laissé sans réponse des douzaines +et des douzaines de suppliques que je lui ai +adressées pendant trois années.</p> + +<p>Il était là, me regardant et ne disant mot.</p> + +<p>—Bonjour, Monsieur, lui dis-je.</p> + +<p>—Bonjour!... Je vous ai fait venir pour vous +apprendre que vous serez bientôt libéré.</p> + +<p>—Quand?...</p> + +<p>—La semaine prochaine.</p> + +<p>—Quel jour?...</p> + +<p>—Jeudi.</p> + +<p>—Au moins, est-ce que c'est bien certain?...</p> + +<p>—Comment?...</p> + +<p>—Je vous demande si, cette fois, ma libération +est bien certaine?</p> + +<p>—Pourquoi me demandez-vous cela?... Puisque +je vous le dis. Puisque c'est décidé!...</p> + +<p>—Eh! bien, je me rappelle qu'il y a deux ans +vous m'avez communiqué, à la prison, une nouvelle +semblable à celle-ci, et cependant je suis demeuré +pendant deux ans encore votre pensionnaire.</p> + +<p>Il promena vaguement son regard du côté du plafond, +sembla chercher dans son passé s'il n'avait pas +quelque chose à se reprocher, puis, avec un léger +sourire, il admit que c'était vrai, mais qu'en vérité, +cette fois-ci, il était question d'un échange entre moi +et un prisonnier allemand, en Angleterre.</p> + +<p>Les conditions avaient été arrêtées, et l'échange +devait se faire incessamment. Je n'avais rien à +ajouter si ce n'est de lui témoigner la satisfaction +que j'éprouvais de sortir enfin de l'Allemagne. A +une question que je lui posai il me répondit que ma +qualité de député au parlement et de conseiller privé +était cause de ma longue détention.</p> + +<p>Il ajouta que tous les documents, papiers, catalogues, +livres, correspondances, etc., etc., imprimés ou +manuscrits, qui pourraient m'être utiles et que je +désirais apporter avec moi devraient être soumis à +la censure à Berlin.</p> + +<p>De retour à la prison, je me mis donc à faire un +triage de mes paperasses, livres et lettres reçues pendant +ma captivité. J'en fis un paquet assez volumineux +que j'envoyai au censeur. Tout cela fut +minutieusement censuré, placé sous enveloppes soigneusement +scellées et paraphées, et me fut renvoyé +à la prison.</p> + +<p>Cela se passait un samedi; le lundi suivant, le +premier lieutenant Block, qui commandait à la prison, +arrivait à ma cellule en toute hâte, me disant:</p> + +<p>—J'ai une bonne nouvelle pour vous. Le gouvernement +allemand vous fait offrir, par mon entremise, +de passer en Hollande par la Belgique, afin de +vous donner le plaisir et l'avantage de rendre visite +à vos enfants qui demeurent près d'Anvers. On +attend de vous une réponse immédiate à ce sujet.</p> + +<p>—Ma réponse, lui dis-je, sera courte: j'accepte +avec remerciements.</p> + +<p>Il y avait alors trois ans que j'avais quitté Capellen +et je n'avais jamais reçu la visite de ma fille +et des enfants de ma femme qui y étaient demeurés.</p> + +<p>—Cela prendra bien encore quelques jours, dit +l'officier, vu qu'il faut prévenir les différents postes +militaires, en Belgique, par où vous devez passer.</p> + +<p>—Je n'ai pas d'objection à attendre une, deux +ou même trois semaines pour avoir ce précieux privilège +de revoir mes enfants avant de passer en +Angleterre.</p> + +<p>—Je vais communiquer votre réponse au Ministère +des Affaires Étrangères.</p> + +<p>Trois jours plus tard, ce même officier m'apprenait +qu'il avait été choisi pour m'accompagner à +Bruxelles et jusqu'à la frontière de Hollande. Il +semblait particulièrement heureux d'avoir été choisi, +et quant à moi, je n'avais rien à dire. J'avais eu des +relations fréquentes avec cet officier depuis plus de +deux ans, et il m'était plus agréable, évidemment, de +voyager avec quelqu'un qui m'était ainsi familier, +et qui en somme avait uni ses efforts aux miens lorsque +j'avais tenté de me rendre au chevet de ma femme +mourante.</p> + +<p>J'attendis pendant une longue semaine, suivie +d'une autre longue semaine, lorsque le même officier +se présenta de nouveau, mais avec une figure sombre +me laissant assez prévoir qu'une nouvelle tuile allait +m'être lancée sur la tête...</p> + +<p>—Une mauvaise nouvelle, lui dis-je?...</p> + +<p>—Oui, une mauvaise nouvelle, vraiment.</p> + +<p>—Je sais ce dont il s'agit: on refuse maintenant +de me laisser passer par la Belgique...</p> + +<p>—Vous l'avez dit.</p> + +<p>Alors, je ne pus réprimer un léger mouvement +d'impatience et de contrariété:</p> + +<p>—Comment pareille chose peut-elle arriver?... +Ne m'avez-vous pas dit que le gouvernement allemand +avait décidé de me laisser passer en territoire +occupé pour voir mes enfants?...</p> + +<p>—Oui, répondit-il.</p> + +<p>—Alors, quel est donc ce pouvoir supérieur qui +est en position de désavouer une décision prise par +le gouvernement?</p> + +<p>—C'est l'autorité militaire!!!...</p> + +<p>—Eh! bien, lui dis-je, et un peu sèchement, +quand partirons-nous pour la Hollande?...</p> + +<p>—Aussitôt que vous voudrez.</p> + +<p>—Alors, nous partirons ce soir, ou nous partirons +demain; enfin, le plus tôt possible.</p> + +<p>Le départ fut enfin définitivement fixé au vendredi +soir, le 9 mai.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre XXVII</h3> + +<h3>VERS LA LIBERTÉ</h3> + +<p>On ne voit pas arriver sans une profonde émotion +le moment de quitter une prison où l'on a été reclus +pendant trois années, on l'on s'est fait, et où l'on +possède encore des amis sincères et dévoués. Un +grand nombre de ceux qui avaient été mes compagnons +de captivité, pendant ces trois années, avaient +déjà quitté la prison, mais il restait encore une +dizaine de prisonniers de nationalité anglaise parmi +lesquels je comptais, en particulier, trois ou quatre +amis qui m'étaient bien chers.</p> + +<p>Le jour du départ, vendredi, j'avais obtenu du +sergent-major la permission de recevoir dans ma +cellule, de 7 heures à 8 heures du soir, tous les prisonniers +anglais—on se rappelle que les portes de +toutes les cellules étaient fermées dès 7 heures. Mes +amis se réunirent donc à ma cellule et nous causâmes, +pendant cette dernière heure, des événements de la +guerre et de la longueur probable de la détention de +chacun. Malgré toute la joie que j'éprouvais à sortir +de cet enfer, j'avais le regret d'y laisser plusieurs de +ceux avec qui j'avais partagé les ennuis et les privations +de la captivité, aux mains de leurs geôliers, +privés de liberté, privés de l'atmosphère bienfaisante +de la patrie absente.</p> + +<p>Le train devait partir à 9 heures, et le départ de +la prison même était fixé à 8 heures. A ce moment +donc, je me séparai de ces braves garçons, à la porte +même de la prison. Nous étions tous sous le coup +d'une profonde émotion.</p> + +<p>Le train pour la Hollande partait de la gare dite +de Silésie. De la prison à cette gare, j'étais accompagné +par trois militaires allemands: l'ordonnance, +un sous-officier et l'officier qui devait m'accompagner +jusqu'à la frontière.</p> + +<p>Arrivé à la gare, l'officier me fit part de son +intention de réclamer des autorités la jouissance +exclusive, par nous, de tout un compartiment. Nous +devions passer toute la nuit dans ce train. L'officier +eut une entrevue avec le chef de gare, et lorsque le +train stoppa, un Monsieur en uniforme bleu,—ce +devait être ce chef de gare,—était à nos côtés et +s'empressait de mettre à notre disposition un compartiment +complet.</p> + +<p>L'officier avait dû invoquer, pour obtenir ce privilège, +une raison d'Etat: le transport d'un prisonnier +de nationalité anglaise en territoire allemand pouvait +motiver cette mesure de précaution extraordinaire; +les conversations que ce prisonnier anglais entendrait +sur le train seraient peut-être compromettantes, +et de nature à nuire aux intérêts allemands +si elles étaient rapportées en Angleterre?... Quoi +qu'il en soit des raisons données par mon officier, le +compartiment entier fut mis à notre disposition. +Mais afin d'empêcher qu'il ne fut assiégé par les +autres passagers, on avait pris la précaution de placer, +contre la vitre de la porte ouvrant sur le couloir, +un avis conçu en ces termes: <i>Transport d'un prisonnier +anglais</i>, et sur une autre ligne, ce seul mot: +<i>Gefärlich! dangereux!</i> J'ai lu moi-même ce qui +était ainsi affiché à mon sujet, et je n'ai pu m'empêcher +d'en sourire.</p> + +<p>Un train qui quitte la gare de Silésie, en destination +de la Hollande, doit traverser la ville de Berlin +et passer en face de la fameuse prison, la Stadvogtei. +J'avais été mis au courant de ce fait, et lorsque le +train, filant déjà à une assez bonne vitesse, passa en +face de la prison, j'étais à ma fenêtre pour laisser +tomber un dernier regard sur ces murs gris sombre +qui m'avaient séparé, pendant 3 ans, du monde extérieur. +Quelle ne fut pas ma surprise d'apercevoir, +au cinquième étage, dans une fenêtre que le nouveau +sergent-major,—entre parenthèse, un homme convenable,—avait +permis d'ouvrir, mes compagnons +de captivité agitant leurs mouchoirs en signe d'adieu.</p> + +<p>—Pauvres malheureux, pensais-je!...</p> + +<p>Le lendemain matin, à 8 heures, nous arrivions à +Essen, la ville fameuse où se trouvent les usines +Krupp. Nous devions changer de train, à cet endroit, +et il nous fallut marcher pendant quinze ou vingt +minutes sur le quai de la gare de cette immense ville. +Puis nous prenions le train qui devait nous conduire +à la frontière dans le voisinage de laquelle nous arrivions +vers midi.</p> + +<p>Par suite d'une erreur commise par l'ordonnance +dans leur enregistrement, mes bagages furent expédiés +à une station frontière beaucoup plus au nord +que celle où nous nous rendions. On fit jouer le télégraphe, +et l'officier commandant le poste nous encouragea +à prendre patience, nous donnant l'assurance +que ces bagages seraient de retour le lendemain. Il +fallut donc nous résigner à passer la nuit dans ce +village.</p> + +<p>Ce fut un problème très sérieux que celui de me +procurer, le midi et le soir, dans ce petit village allemand +de Goch, un repas à peu près convenable, sans +être muni de la carte d'alimentation réglementaire. +Mais quand on respire l'air à pleins poumons, quand +on jouit d'une liberté relative, et que l'heure de la +délivrance approche, il est assez facile d'imposer +silence à son estomac. Le lendemain, vers midi, mes +malles étant arrivées, nous pouvions faire le court +trajet supplémentaire de deux ou trois milles pour +atteindre la petite station-frontière où je devais subir +une certaine inspection.</p> + +<p>Ce jour-là, le dimanche 11 mai, j'étais le seul +passager à destination de la Hollande. Un +train minuscule, composé d'une locomotive et d'un +seul wagon, faisait la navette entre le village frontière +d'Allemagne et le village frontière de Hollande.</p> + +<p>Toutes mes malles, valises, colis, etc., etc., étaient +prêts pour l'inspection, régulièrement alignés dans +la petite gare de fortune construite à cet endroit.</p> + +<p>On avait été averti, ou on avait deviné, que j'étais +un prisonnier de nationalité anglaise—oiseau rare +en ces parages,—car tous les inspecteurs des deux +sexes s'étaient donné rendez-vous autour de mes +bagages, et de ma personne. Il y avait des dames: +d'ordinaire, on utilise leurs services discrets pour +faire les perquisitions chez les passagers du sexe. +Elles semblaient n'être venues là, avec les autres, que +par simple curiosité, pour orner la scène et égayer +l'entrevue.</p> + +<p>L'inspection est minutieuse, et je dois le dire, +n'est pas faite intelligemment. Le sous-officier qui +était chargé spécialement de faire l'inspection de mes +bagages s'est révélé souverainement stupide. Dans +l'une de mes valises il remarqua un petit calepin +couvert en cuir, et portant en petites lettres dorées, +repoussées dans le cuir, le mot: Tagebuch, qui veut +dire simplement: Journal. Il le mit de côté, apparemment +pour le confisquer. Je protestai contre ce +procédé, et je lui demandai pourquoi il voulait retenir +ce petit cahier qui ne contenait, en somme, rien +d'écrit. Le sous-officier me répondit:—"C'est imprimé, +et nous avons ordre de retenir tout ce qui est +écrit ou imprimé."</p> + +<p>Quelle stupidité pensais-je en moi-même! Je lui +fis remarquer qu'il n'y avait rien d'écrit, et que le +seul imprimé était le titre gravé sur la couverture. +Mais cela ne parvint pas à convaincre ce sous-officier +obtus qu'il n'y avait aucun danger pour son empire +à laisser passer ce mot allemand écrit en lettres +dorées.</p> + +<p>L'officier Block qui m'accompagnait, et me connaissait +très bien, était manifestement ennuyé. Alors +je hasardai cette remarque:</p> + +<p>—Je regrette énormément ce procédé, car de +la façon dont vous y allez, toutes mes chemises, tous +mes faux-cols, toutes mes manchettes seront retenus.</p> + +<p>Il me regarda et ne parut pas comprendre.</p> + +<p>Non, dit-il, non... pourquoi confisquerai-je +ces articles?...</p> + +<p>—Mais, parce que des mots y sont imprimés: et +ce qui plus est, ces mots imprimés sont des noms de +firmes anglaises ou américaines!</p> + +<p>Mon inspecteur, vexé, embarrassé, rougit jusqu'aux +oreilles, prit le calepin, le passa à l'officier +Block, sans dire un mot, mais le geste qu'il fit nous +indiqua assez qu'il voulait se libérer de toute responsabilité, +mais que si l'officier, lui, voulait courir le +danger de me remettre le calepin portant un mot +imprimé, il était libre de le faire. L'officier n'hésita +pas un moment: il me remit le petit cahier, que j'eus +la satisfaction d'apporter avec moi.</p> + +<p>Un bon nombre de photographies qui m'avaient +été adressées, soit de Belgique, soit du Canada, furent +retenues, et cependant elles avaient déjà subi la censure +ordinaire à Berlin. Un petit nombre d'autres +échappèrent à la griffe des perquisiteurs: ce sont +celles qu'on trouvera reproduites dans cet ouvrage.</p> + +<p>Quant aux autres documents, manuscrits ou imprimés +que je parvins à sortir d'Allemagne, j'avais +dû, au préalable, c'est-à-dire avant même de quitter +Berlin, les soumettre à une censure rigoureuse. Ces +documents avaient été placés sous enveloppe scellée +et visée par le censeur en chef. Ces deux colis de +documents, je fus assez heureux de les passer sans +examen additionnel.</p> + +<p>Enfin, le moment était venu de continuer ma +route. La frontière hollandaise était là, à quelques +mètres de nous. On replace tous mes bagages dans +mon compartiment, l'officier Block me reconduit +jusqu'à la porte du wagon, nous échangeons quelques +paroles, une poignée de mains, et nous nous séparons... +probablement pour toujours.</p> + +<p>Je vais ouvrir ici une parenthèse pour rendre à +cet officier,—ober-lieutenant Block,—le témoignage +qu'à l'occasion du deuil que j'eus à subir, il a fait tout +en son pouvoir pour obtenir des autorités les permissions +tant désirées. Nos efforts, comme on le sait, +sont demeurées sans succès, mais ce n'est assurément +pas de sa faute.</p> + +<p>M. Wallace Ellison, qui a publié ses mémoires +dans le Blackwood Magazine, de Londres, rend le +même témoignage à l'officier Block. Ses relations +quotidiennes, pendant deux années, avec les prisonniers +de nationalité anglaise lui avaient permis de se +former une opinion différente de celle qu'il avait eue +de nous jusque là.</p> + +<p>Le train se mit en mouvement, et à une heure et +sept minutes après-midi nous étions en Hollande, à +la gare-frontière où, de la fenêtre de mon compartiment, +je pouvais apercevoir, à l'intérieur de la gare, +les petits douaniers de la reine Wilhelmine!</p> + +<p>J'étais libre!!!... Quel sentiment que celui de +la liberté après une captivité de trois années!... Il +semble que chaque feuille, chaque plante, chaque +maison nous sourit!!!... A cinq heures de l'après-midi, +j'étais à Rotterdam.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre XXVIII</h3> + +<h3>EN PENSANT A L'ALLEMAGNE</h3> + +<p>Durant mon séjour de sept semaines dans ce +charmant et plantureux petit pays qui s'appelle la +Hollande, au cours de promenades nombreuses que +j'ai faites à travers la campagne, et dans les bois et +les parcs, combien de fois ma pensée ne s'est-elle pas +d'elle-même reportée vers cette prison où je venais de +passer trois longues années. Comme en un songe +fugace, je voyais sans cesse se présenter à mon esprit +des bribes de conversations depuis longtemps oubliées, +des incidents et des petits faits négligeables +que je croyais pour toujours ensevelis dans les recoins +les plus sombres de ma mémoire.</p> + +<p>J'ai parlé un peu plus haut de l'officier Block, +dont j'ai hautement prisé les procédés courtois à mon +égard, en certaines occasions. Il ne faudrait pas +s'imaginer, toutefois, que chez lui le Prussien était +complètement éteint, c'est-à-dire l'officier prussien, +un des membres de cette caste militaire, autocratique +et intransigeante.</p> + +<p>En 1917, on se le rappelle, le kaiser avant lancé +une proclamation annonçant la réforme des institutions +parlementaires de la Prusse, et en particulier +l'uniformité de la franchise électorale pour tous les +citoyens. La crainte du peuple est le commencement +de la sagesse.</p> + +<p>En Prusse, les représentants du peuple sont élus +par trois classes d'électeurs, et lors des dernières élections, +bien que les démocrates socialistes eussent +enregistré un nombre de votes suffisant pour leur +donner une représentation d'environ un tiers de la +diète prussienne, ils ne comptaient que quelques rares +députés.</p> + +<p>Le gouvernement de Prusse, pour donner suite à +l'édit impérial, avait présenté un projet de loi accordant +la franchise électorale aux classes populaires +qui en avaient toujours été privées. La majorité du +parlement prussien refusa d'adopter cette mesure. +Il y eut à ce sujet, une polémique violente dans la +presse allemande.</p> + +<p>Il y a, en Allemagne, plusieurs journaux à grande +circulation que l'on pourrait appeler libéraux, c'est-à-dire +favorisant l'établissement d'un gouvernement +réellement responsable, non seulement pour l'empire +d'Allemagne, mais également pour la Prusse, et qui +luttent chaque jour contre les tendances pangermanistes +de cette bureaucratie militarisée qui contrôla +tout en Allemagne jusqu'au jour de la débâcle. Je +pourrais citer en particulier le <i>Frankfurter Zeitung, +le Berliner Tageblatt, et le Vossiche Zeitung</i>, pour +ne pas mentionner les journaux socialistes comme le +<i>Volkszeitung</i> et le <i>Vorwearts</i>.</p> + +<p>Nous recevions, à la prison, tous les journaux +allemands. J'étais abonné au <i>Berliner Tageblatt</i> et +ce journal était toujours sur ma table. J'avais beaucoup +d'admiration pour un publiciste dont le nom est +bien connu en Allemagne et en France, M. Théodore +Wolff. Il avait tant de fois, au cours de ses fins +articles, dit son fait à l'autocratie allemande, qu'il +était devenu parmi nous, prisonniers, extrêmement +populaire. C'était au point que nous nous attendions, +un jour ou l'autre, le voir arriver parmi nous. Nous +lui eussions fait une réception!...</p> + +<p>L'officier Block, lorsqu'il faisait sa visite, ne +manquait jamais de remarquer le Tageblatt toujours +sur ma table; cela servait de prétexte, entre lui et moi, +à un échange de vues et d'opinions sur la situation +politique en général et particulièrement sur les projets +de réforme électorale en Prusse, très commentés +à cette époque.</p> + +<p>Comme il a été dit plus haut, la diète de Prusse +venait de refuser d'adopter ce projet de réforme. +L'officier fit irruption, ce jour-là, dans ma cellule, +la figure toute illuminée. Il se gaudissait: il n'avait +pas de phrases assez ronflantes pour exprimer +sa satisfaction au sujet de ce qui venait d'arriver. +La Prusse allait conserver son ancien système, disait-il, +le système autocratique qui lui avait valu la prospérité +et la grandeur.</p> + +<p>Nous, sujets anglais habitant la libre Amérique, +dont les ancêtres ont lutté plus d'un demi-siècle +contre les coteries administratives de toute espèce, +qui nous efforçons aujourd'hui de pratiquer le système +représentatif anglais sous sa forme la plus +largement démocratique, il nous est difficile de concevoir +l'abdication volontaire de toute participation +dans l'administration des affaires publiques, par un +citoyen de l'importance de l'officier Block.</p> + +<p>Voici un professeur, homme de 35 à 40 ans, qui +nous confessait n'avoir jamais enregistré un vote,—il +s'en glorifiait même,—et lorsque je lui exprimais +ma profonde surprise, et que je lui demandais quels +pouvaient être les motifs de son abstention, il me +faisait, naïvement mais sincèrement, cette réponse +renversante:—N'avons-nous pas notre kaiser, qui +est en même temps roi de Prusse, pour gouverner +efficacement le pays?</p> + +<p>Un autre trait qui peint bien l'état d'âme d'un +officier prussien. C'était à l'époque où la mort de +Lord Kitchener, noyé dans la mer d'Écosse, couvrit +d'un voile de deuil toute l'Angleterre. Cette nouvelle, +comme toutes les mauvaises nouvelles, me fut +apportée par notre officier avec beaucoup d'empressement. +On s'étonnera assurément, comme nous +nous sommes tous étonnés à la prison, de ce manque +de tact.</p> + +<p>—Kitchener, dit-il, est noyé!!!...</p> + +<p>Cette nouvelle foudroyante m'arracha une expression +de regret:</p> + +<p>—C'est regrettable, dis-je...</p> + +<p>L'officier se redresse, un éclair traverse son +regard, et il me dit:</p> + +<p>—Nicht fur uns. (Pas pour nous.) Nicht +fur uns.</p> + +<p>—Je désirerais seulement vous faire remarquer +qu'il est déplorable qu'un militaire de la valeur de +Lord Kitchener, au lieu de trouver une mort glorieuse +sur le champ de bataille, ait péri de cette manière.</p> + +<p>—Nicht fur uns! Nicht fur uns!! répétait +le Prussien.</p> + +<p>Des mois et des mois s'écoulèrent. L'officier +avait évidemment oublié ce colloque qui avait eu lieu +entre nous au sujet de la mort de Lord Kitchener. +Or il arriva à ma cellule un bon matin avec une figure +où la tristesse était empreinte:</p> + +<p>—Savez-vous la lugubre nouvelle?... Richthofen +est tombé!</p> + +<p>Richthofen, on s'en rappelle, était le fameux +aviateur qui en était arrivé,—au compte de l'Allemagne +du moins,—à sa 75ième victoire aérienne.</p> + +<p>—Oui, Richthofen est tombé! N'est-ce pas +regrettable?</p> + +<p>Je n'hésitai pas un instant, et je lui rétorquai:</p> + +<p>—Nicht fur uns!</p> + +<p>—Comment pouvez-vous dire cela!... Un tel +héros qui disparaît!... N'est-ce pas déplorable?...</p> + +<p>—Nicht fur uns... fut encore ma réponse.</p> + +<p>Je ne savais trop quelle impression produirait +chez mon interlocuteur cette franchise avec laquelle +j'exprimais mon opinion.</p> + +<p>—Pourquoi parlez-vous ainsi?...</p> + +<p>—Mais, je n'ai fait que marcher sur vos traces. +Lorsque j'exprimai, un jour, mes regrets au sujet de +la mort peu glorieuse de Lord Kitchener, qui eût +certes mérité beaucoup mieux, vous m'avez répondu +en vous servant de ces mêmes mots: "Nicht fur uns!" +Aujourd'hui Richthofen est tombé, mais il est tombé +dans l'arène où son génie lui avait fait un nom immortel. +Il est sans doute regrettable pour l'Allemagne, +je le conçois, qu'elle soit désormais privée de ses +précieux services, mais vous ne pouvez pas vous +attendre que les sujets des pays en guerre avec elle +expriment leurs regrets au sujet de sa disparition.</p> + +<p>J'ignore dans quelle mesure mon officier apprécia +la correction de mon attitude et la justesse de mes +remarques, mais à l'instant même il me quitta... à +la prussienne.</p> + +<hr> + +<p>J'eus, un jour, une discussion assez vive avec le +capitaine Wolff, de la Kommandantur de Berlin. +Cet officier était conseiller judiciaire de guerre, et +occupait, à la Kommandantur, une position très haute +et de beaucoup de responsabilité. Il était investi de +pouvoirs considérables, et personne ne le sait mieux +que ceux qui, contre leur gré, et malgré leurs protestations, +furent détenus pendant des mois et des +années à la prison de la rue Dirksen.</p> + +<p>Il visitait la prison ce jour-là, et il avait daigné +m'entendre. C'est une façon de dire qu'il condescendait +à répondre personnellement aux innombrables +requêtes que j'avais adressées aux autorités +depuis quelques mois. Périodiquement, j'entreprenais +contre ces autorités ce que l'on pourrait appeler +une offensive de liberté. Cette fois, je soumettais au +capitaine Wolff,—<i>parlant à sa personne</i>,—que +j'avais été arrêté en pays neutre, c'est-à-dire en Belgique; +qu'aucun sujet étranger n'aurait dû être fait +prisonnier en ce pays, du moins avant que les autorités +militaires n'eussent donné à ces sujets étrangers +l'occasion de sortir du territoire.</p> + +<p>—Mais la Belgique n'est pas, et n'était pas un +pays neutre.</p> + +<p>—Je ne vous entends pas, lui dis-je.</p> + +<p>—La Belgique était devenue l'alliée de l'Angleterre +contre l'Allemagne.</p> + +<p>—Je vous entends encore moins.</p> + +<p>—N'avez-vous pas lu les documents qui ont été +extraits des archives de Bruxelles, documents officiels +qui sont une confirmation irréfutable de ma +prétention?</p> + +<p>En effet, la <i>Gazette de l'Allemagne du Nord</i>, journal +semi-officiel, avait publié, au cours de l'hiver +1914-1915, une série de documents que l'on disait +avoir été trouvés dans les archives de Bruxelles. Ces +documents, qui ont dû être publiés dans tous les pays +alliés, établissaient qu'une certaine convention avait +eu lieu entre un attaché militaire anglais et un officier +belge, au sujet d'un débarquement éventuel de troupes +anglaises à Ostende.</p> + +<p>J'avais pris connaissance de tous ces documents, +et j'avais aussi remarqué, en marge de l'un d'eux, +une note écrite par l'expert militaire belge, et ainsi +conçue:—"L'entrée des Anglais en Belgique ne se +ferait qu'après la violation de notre neutralité par +l'Allemagne." Cette note enlevait au document tout +entier son caractère d'hostilité envers l'Allemagne.</p> + +<p>Après la publication de ces documents, des commentaires +de source officielle avaient été publiés dans +les journaux, et l'on disait entre autres choses que ces +pièces, découvertes dans les archives belges, étaient +connues des autorités compétentes en Allemagne, +avant la déclaration de la guerre.</p> + +<p>Je posai donc à M. Wolff la question suivante:</p> + +<p>—N'est-il pas vrai que tous ces documents auxquels +vous faites allusion étaient connus des autorités +compétentes en Allemagne, avant la guerre?...</p> + +<p>—Oui, dit-il.</p> + +<p>—Alors, comment se fait-il que le chancelier +impérial, M. Von Bethman-Hollweg, ait pu faire, le +4 août 1914, la déclaration suivante au Reichstag:</p> + +<p>"Les troupes allemandes, au moment où je porte la +parole devant vous, ont peut-être franchi la frontière +de Belgique et envahi son territoire. Il faut le reconnaître, +c'est là une violation du droit des gens et +des traités internationaux. Mais l'Allemagne se propose +et prend l'engagement de réparer tous les dommages +causés à la Belgique aussitôt que les projets +militaires qu'elle a en vue auront été réalisés."</p> + +<p>On ne se fait pas d'idée de l'embarras où se trouva +cet officier. Il essaya de balbutier quelques mots en +guise d'explications:—"Il y a aussi, dit-il, que la +Belgique a péremptoirement, refusé de nous laisser +passer." Les termes et le ton de cette explication +indiquaient suffisamment que le capitaine Wolff +capitulait.</p> + +<p>On a beaucoup critiqué, dans les journaux pangermanistes +surtout, cette attitude de Bethman-Hollweg +au Reichstag. On disait qu'une telle déclaration +était suffisante pour justifier sa destitution dès le +lendemain.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre XXIX</h3> + +<h3>D'AUTRES RÉMINISCENCES</h3> + +<p>Durant les années 1916, 1917 et la première partie +de l'année 1918, l'Allemagne possédait un dieu et +une idole: le dieu, c'était l'empereur Guillaume, et +l'idole, Hindenburg.</p> + +<p>On se rappelle que Hindenburg était un général +en retraite qui menait une vie paisible à Hanover, +lorsque l'empereur le tira de sa vie relativement obscure +pour lui donner le commandement des forces +allemandes en Prusse orientale. Les Russes occupaient +à cette époque une partie des provinces prussiennes +de la Baltique. L'empereur, en examinant +les thèses faites par les différents généraux allemands, +avait découvert que Hindenburg, un quart de +siècle auparavant, avait traité, dans la sienne, de +l'invasion de la Prusse orientale. Il fit donc mander +Hindenburg et lui imposa la tâche de libérer le territoire +oriental de l'Allemagne de l'occupation russe.</p> + +<p>On sait que Hindenburg s'acquitta de cette tâche +victorieusement et qu'il acquit, surtout à la suite de +la fameuse bataille de Tannenberg, une renommée +qui surpassait celle de tout autre général prussien. +Une pression fut alors exercée sur l'empereur par +son entourage, dans le but de placer Hindenburg à +la tête de l'état-major, et effectivement, par un geste +de sa main, l'empereur Guillaume destitua Von +Falkenhayn, qui était chef d'état-major, à cette époque, +et le remplaça par Hindenburg.</p> + +<p>La victoire de Tannenberg fut suivie de plusieurs +autres, entre autres celle de Roumanie, et c'est alors +que, ne pouvant contenir plus longtemps son enthousiaste +admiration pour Hindenburg, la population +de Berlin décida de lui élever un monument colossal, +dans un endroit public. Ce témoignage d'estime +populaire prit la forme d'une statue de bois de 41 +pieds de hauteur, construite au bout de l'Avenue de +la Victoire, au pied de l'immense colonne dite de la +Victoire, laquelle avait été construite après la guerre +de 1871, pour en perpétuer le souvenir.</p> + +<p>Il m'a été donné à plusieurs reprises, au cours +des sorties qu'il m'était permis de faire, durant ma +dernière année de captivité, de voir avec quelle vénération +on entourait ce monument informe et sans +grâce, au centre du Tiergarten. Deux fois par semaine, +comme je l'ai dit plus haut, j'allais faire une +marche au jardin, accompagné par un sous-officier, +et je ne manquais jamais de diriger mes pas du côté +de cette statue. Un grand nombre de personnes, plus +particulièrement des vieillards et des femmes accompagnés +d'enfants, se pressaient au pied de la colonne +près de cette statué de bois. On la regardait +on l'examinait, on avait l'air d'en admirer et les +proportions et les qualités artistiques. Mais ce qu'il +y avait de curieux et d'intéressant, c'était le moyen +qu'on avait inventé de prélever, au moyen de ce nouveau +cheval de Troie, un fonds quelconque de charité. +Un échafaudage entourait la statue, échafaudage qui +permettait à chacun de monter jusqu'à la tête et de +contempler de près les traits sévères de la figure du +grand général.</p> + +<p>Au bas de cet échafaudage, était installé un contrôle +quelconque où l'on vendait des clous et il était +loisible à chacun de se procurer un clou moyennant +un mark ($0.25). Tout propriétaire d'un clou recevait +un marteau et le grand privilège consistait à +enfoncer le clou dans la statue. Les enfants, en particulier, +adoraient ce sport. Ils se pressaient +bruyamment autour de la statue, attendant leur tour, +munis chacun dans sa petite main de la pièce d'argent +qui devait payer le clou. La cérémonie de l'enfoncement +d'un clou revêtait un caractère particulier +de patriotisme. Aussi, il fallait voir avec quel orgueil +l'enfant redescendait de son opération. Les +vieillards et les mères applaudissaient le gamin.</p> + +<p>On a ainsi prélevé des sommes considérables, et +c'est le cas de le dire, Hindenburg fut littéralement +criblé de clous. On pouvait choisir son endroit particulier, +les pieds, les jambes, le tronc, les bras ou la +tête. J'ai cru cependant constater que pour la tête +on se servait de clous à tête de cuivre, du moins à +cette époque où le cuivre n'était pas encore si rare en +Allemagne.</p> + +<p>Les revues artistiques de Berlin ne s'étaient +jamais étendues très longuement sur les qualités +artistiques du monument. Il était, en vérité, affreux. +Mais une polémique s'engagea un jour dans les journaux +entre deux sculpteurs qui prétendaient l'un et +l'autre avoir été le père de cette idée géniale. Quelle +ambition!</p> + +<p>Il n'est pas exagéré de dire que la popularité dont +jouissait Hindenburg en Allemagne l'emportait visiblement +sur la vénération dont on entourait la personne +de l'empereur, et même, j'ai entendu plusieurs +sous-officiers me dire, confidentiellement, que Hindenburg +était beaucoup plus populaire que l'empereur. +Cet ascendant que prenait Hindenburg sur +l'imagination populaire ne cessait pas d'inquiéter +l'empereur lui-même. Aussi, à chaque nouvelle +victoire de Hindenburg, Guillaume s'empressait +d'accourir sur le champ de bataille et, de l'endroit, +il lançait une dépêche à l'impératrice, comme pour +faire comprendre à son peuple qu'il était véritablement +le génie stratégique responsable du succès. +C'était à ce point que lorsqu'une opération militaire +se développait favorablement pour l'Allemagne, soit +en Galicie, soit en Roumanie, nous savions prédire, +un jour ou deux à l'avance, qu'une dépêche sensationnelle +serait publiée dans les journaux, venant du +kaiser à l'impératrice. Et nous nous trompions +rarement.</p> + +<hr> + + +<p>Parmi les prisonniers de nationalité anglaise +détenus à la Stadvogtei, il s'en trouvait un dont on +a bien des fois soupçonné les sympathies exagérées +pour la cause de l'Allemagne. Il était devenu fort +impopulaire et beaucoup d'Anglais refusaient de lui +parler ou même d'avoir avec lui quelque rapport que +ce soit.</p> + +<p>Un jour, toutefois, M. Williamson, dont il a été +question dans un chapitre précédent, avait été appelé +au bureau pour y recevoir un colis de provisions +justement arrivé d'Angleterre. Au bureau, après +l'examen de son colis, on le lui remit et on lui +demanda d'apporter, chemin faisant au quatrième +étage où se trouvait la cellule de cet autre Anglais, +un second colis à son adresse. Williamson, qui parlait +un peu l'allemand, refusa formellement de se charger +de ce colis, en disant au sous-officier de service, et +en présence d'autres sous-officiers: "Je n'apporterai +pas ce paquet, je ne veux rien avoir de commun avec +ce <i>bloody German</i>." Et il disparut avec son propre +colis.</p> + +<p>L'affaire fit sensation car les sous-officiers rapportèrent +cette remarque peu sympathique faite à +l'endroit d'un prisonnier. Le lendemain, tous les +prisonniers de nationalité anglaise étaient invités à +se rendre à une cellule au rez-de-chaussée, et là, +l'officier lui-même, en charge de la prison, nous +adressa à tous des remontrances très sévères. Il dit +en particulier "qu'il n'espérait pas de nous que nous +renonçions ouvertement à nos sympathies pour l'Angleterre, +mais qu'il ne tolérerait jamais que l'on fît, +à l'endroit de l'Allemagne, une remarque désobligeante". +Et il citait, en particulier, le cas de Williamson +et aussi celui de M. Keith qui, disait-il, +"était né en Allemagne, avait profité de l'hospitalité +germanique, avait reçu son éducation dans les écoles +publiques de l'Empire et qui cependant manifestait, +chaque fois que l'occasion s'en présentait, son antipathie +à l'endroit de sa patrie d'adoption". Il nous +menaça. Ceux qui se rendraient coupables de ces +remarques déplacées seraient sévèrement punis.</p> + +<p>Cette démarche de l'officier Block indisposa fortement +les prisonniers anglais et deux d'entre eux, +dont je désire taire les noms, lui organisèrent ce qu'on +est convenu d'appeler, en langage vulgaire, une scie.</p> + +<p>Par un stratagème des plus habiles, une des clefs +passe-partout avait été chipée à un sous-officier. +Cette clef pouvait ouvrir toutes les portes à l'intérieur +de la prison, mais ne s'ajustait pas sur la serrure +de la porte extérieure. Munis de cette clef, nos +deux prisonniers conçurent l'idée d'embêter magistralement +l'officier lui-même.</p> + +<p>On parvenait avec beaucoup de difficultés, il est +vrai, mais on réussissait quand même à se procurer, +deux fois par semaine, une copie du <i>Daily Télégraph</i> +de Londres, malgré la défense expresse d'introduire +un journal anglais ou français dans la prison. Ce +journal, ai-je besoin de le dire, faisait le tour des +cellules des Anglais et quand tout le monde l'avait +lu, l'opération était couronnée par une fumisterie de +haut aloi.</p> + +<p>Au moyen de cette clef, que l'on gardait soigneusement +cachée, la porte de l'officier était ouverte, +soit durant le déjeûner, alors qu'il était absent, soit +durant les dernières heures de la journée, alors qu'il +avait déjà quitté la prison, et le Daily Télégraph +était placé sur le pupitre.</p> + +<p>La deuxième journée, l'officier entra dans une +grande colère et plaça un sous-officier à sa porte +pendant son absence. On ne fut pas rebuté pour si +peu.</p> + +<p>Comme j'ai tenté de l'expliquer antérieurement, +la partie de la prison que nous habitions était triangulaire. +A sept heures, le soir, un sous-officier commençait +à fermer les portes: il fermait d'abord un +côté du triangle, s'engageait ensuite, après avoir +doublé l'angle, dans le second côté. C'est à ce moment +qu'un des prisonniers occupant une cellule au troisième +côté, encore ouvert, venait subrepticement avec +la fameuse clef ouvrir une porte, donner la clef à +l'occupant, et retournait en toute hâte à sa cellule. +Tout cela se faisait assez vivement et sans que le +sous-officier qui fermait les portes à clef pût s'en +apercevoir. Il terminait le troisième côté du triangle, +il croyait alors que tout le monde était enfermé, puis +il disparaissait de la prison.</p> + +<p>C'est durant les heures de la soirée ou de la nuit +que le prisonnier anglais, porteur du Daily Télégraph +et muni de la clef, parvenait à glisser sa copie de +nouveau, sur le pupitre de l'officier qui occupait une +chambre au bout du corridor. Il revenait à sa cellule +et sa porte restait toute la nuit dans cet état. Le +matin, le sous-officier commençait à ouvrir les portes, +en rebroussant le chemin qu'il avait fait la veille au +soir, invariablement. Le même prisonnier, sortant +de sa cellule le matin, se hâtait vers le côté du triangle +encore enfermé, recevait la clef de celui qui avait fait +l'opération nocturne, donnait un coup à la serrure, +revenait à sa cellule, en sorte que, lorsque le sous-officier +arrivait au dernier côté du triangle, il trouvait +toutes les portes encore fermées!</p> + +<p>Ce stratagème dura une dizaine de jours et amusa +tous les autres prisonniers de la Stadvogtei plus que +je ne saurais le dire. L'officier prit toutes les mesures +imaginables pour pincer le coupable, mais, +heureusement, n'y parvint jamais. Lorsqu'on put +constater qu'une sentinelle était placée en permanence +à la porte de l'officier durant la nuit, force fut +au propriétaire de la clef d'abandonner la fumisterie.</p> + +<hr> + +<p>La Turquie fut notablement représentée à la +Stadvogtei pendant une couple d'années. Il s'agit +ici de deux Turcs: un nommé Raschid et l'autre +Tager.</p> + +<p>Raschid était un jeune homme, il pouvait avoir +35 ans. Il habitait une cellule à l'étage supérieur +et était en claustration. On l'avait coffré parce que, +lors de son passage en Allemagne, il avait manifesté +ses sympathies trop ouvertement pour la France. +Tout comme M. Tager, il avait reçu une éducation +française et avait vécu à Paris un grand nombre +d'années. Ce pauvre Raschid, au secret tout le jour, +n'avait pas reçu la permission de lire ou de fumer, +mais plusieurs d'entre nous, mis au courant de sa +grande misère, parvinrent à lui passer des livres +français, des cigarettes et aussi de la nourriture. Le +professeur Henri Marteau, célèbre violoniste, était +particulièrement touché des malheurs de Raschid et +le grand artiste, qui avait reçu la permission de jouer +dans sa cellule, située dans les derniers temps de sa +captivité au côté opposé du triangle où demeurait +Raschid, se prêtait de bonne grâce chaque soir à tirer +de son instrument de merveilleux accords pour soulager +l'âme du pauvre Turc au secret.</p> + +<p>Une nuit, j'étais appelé auprès de Raschid: il +était fort malade. Et comme je causais avec lui en +français, je pus obtenir beaucoup de renseignements, +sans que le sous-officier y entendît goutte.</p> + +<p>Raschid se croyait oublié entièrement par les +autorités militaires. A cette époque-là, il avait été +renfermé plus de quatre mois et n'avait jamais été +capable d'obtenir une raison quelconque de ce traitement +inhumain.</p> + +<p>Cinq mois environ après sa claustration, il fut +conduit au bureau du général Von Kessel, commandant +en chef dans les Marches de Brandebourg. +Raschid, avec qui je causais le lendemain de cette +entrevue, me relatait les incidents de sa conversation +avec le grand général. Von Kessel lui avait annoncé +qu'il serait libéré bientôt, qu'il repartirait par l'express +des Balkans à destination de Constantinople. +Il lui posa entre autres la question suivante:</p> + +<p>—Depuis combien de temps êtes-vous à la +prison?</p> + +<p>—162 jours, répondit Raschid.</p> + +<p>—Combien de temps avez-vous été au secret? +répartit le général.</p> + +<p>—162 jours.</p> + +<p>Éclat de rire du général.</p> + +<p>—162 jours! s'exclama-t-il, mais comment cela +se fait-il?</p> + +<p>—Je l'ignore, répondit Raschid.</p> + +<p>—Voilà qui est curieux! voilà qui est curieux! +voilà qui est curieux! dit à trois reprises le commandant +en chef prussien.</p> + +<p>Sans plus amples renseignements, il renvoya +Raschid à la prison. Enfin, quelques jours plus tard, +Raschid nous quittait pour un monde meilleur.</p> + +<p>On l'avait oublié!</p> + +<p>Quant à M. Tager, c'était un homme d'environ +50 ans qui était venu à Berlin, muni d'un sauf-conduit +du ministre allemand en Suisse. Il devait retourner +en France, à Paris où il demeurait, mais un beau +matin il était appréhendé, on l'amena à la Stadvogtei +et il ignora lui-même, durant toute sa captivité +qui se prolongea durant des mois, quel était le motif +de son internement. Pour ma part, je n'en vois pas +d'autre que ses sentiments francophiles.</p> + +<p>Un jour, on lui annonça qu'il quitterait la prison +pour un camp d'officiers français. Le jour de son +départ avait été fixé au 7 décembre 1915. Durant +son court (?) séjour, quelques mois parmi nous, M. +Tager avait conquis l'estime de tous les prisonniers +de nationalité anglaise. J'étais le seul cependant à +qui il se soit ouvert d'une confidence, à son sujet. Il +m'avait appris un jour, sous le sceau du plus grand +secret qu'il était <i>Grand Rabbi du Turkestan</i>. A. +juger par la façon dont il prononçait ces mots, on +aurait pu croire que ce titre, en pays mahométan, +équivalait à celui de Lord, en Angleterre. Il me +supplia de n'en desserrer les dents à qui que ce soit.</p> + +<p>Toutefois, les Anglais s'étaient réunis dans une +cellule et avaient décidé de lui offrir un déjeûner à +la prison le jour de son départ. Offrir un déjeûner +à la prison, quelle entreprise formidable!</p> + +<p>Le jour convenu, une table était préparée à ma +cellule pour une quinzaine de couverts. Les assiettes, +—ai-je besoin de le dire?—étaient fort rapprochées +l'une de l'autre. A une heure, trois d'entre nous se +détachent et vont quérir M. Tager qui ne sait du tout +comprendre ce dont il s'agit.</p> + +<p>Avant le déjeûner, j'avais fait part à mes collègues +anglais de mon intention de leur révéler, au +moment des toasts, que notre hôte, M. Tager, était +Grand Rabbi du Turkestan, et bien que cette appellation +fut du grec pour moi comme pour ceux qui +m'écoutaient, je ne manquai pas de persuader à +chacun de faire à cette déclaration un accueil enthousiaste, +enfin toute une démonstration.</p> + +<p>Le déjeûner tirait à sa fin, lorsque je me levai +pour proposer la santé de M. Tager. Je ne pus terminer +mes remarques sans prévenir mes auditeurs +que j'allais faire éclater une sensation au milieu +d'eux: j'annonce solennellement qu'il était de mon +devoir, malgré la modestie bien connue de M. Tager, +de faire connaître un de ses titres au respect et à +l'admiration universels. "M. Tager, dis-je, est <i>Grand +Rabbi du Turkestan</i>, ce qu'il nous a toujours caché."</p> + +<p>Là-dessus, tout le monde se lève: grand tapage, +des bravos, et selon l'usage antique et solennel, l'un +d'entre nous attaque, le <i>For he is a jolly good fellow</i>. +Nous avions à peine fini de chanter la première partie +que le sous-officier Hufmeyer fait irruption dans +ma cellule et nous impose silence. Il était trop tard, +nous avions donné cours à notre enthousiasme pour +M. Tager.</p> + +<hr> + + +<p>Il n'y a pas seulement Liebknecht qui ait attiré +sur lui les foudres de l'autorité militaire, en 1915, +1916 et 1917.</p> + +<p>Je ne saurais oublier le spectacle pathétique de +ce brave vieillard qui fut interné avec nous pendant +bien des mois: c'était le professeur Franz Mehring, +âgé de 71 ans. En avril 1915, Mehring avait lancé +une proclamation en faveur de la paix immédiate. +Cette proclamation portait non-seulement sa signature +mais encore celle de Rosa Luxembourg et de +Ledebour. Cela suffit pour lui faire goûter un peu +de la Stadvogtei. Mehring était, comme Borchardt, +du groupe Spartacus. Très érudit, fin causeur, il +nous fit passer avec lui des heures intéressantes, +inoubliables. Ces noms de Mehring et de Borchardt, +dont je n'avais gardé qu'un faible souvenir, ont pris +une importance considérable depuis la révolution en +Allemagne. Mehring resta quelque temps avec nous +puis fut libéré. Il fut, par la suite, candidat au siège +laissé vacant par Liebknecht à Postdam, où il fut +défait, mais quelque temps après, sa candidature fut +plus heureuse dans une division électorale de la Diète +de Prusse. Il y fut élu par une grande majorité et +il siège encore aujourd'hui au Parlement.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre XXX</h3> + +<h3>UN SOUS-OFFICIER ALSACIEN</h3> + +<p>J'ai déjà parlé, dans un chapitre précédent, d'un +officier de la Kommandantur du nom de Wolff. +C'était un Juif allemand qui donnait des points aux +Prussiens. Il portait force décorations parmi lesquelles +on pouvait distinguer l'emblème d'un ordre +de Turquie qui se portait en plein abdomen! Nous +nous sommes souvent moqués, entre nous, de ce bedonnant +officier, précédé d'un croissant quelconque +à l'ombilic.</p> + +<p>Je désire relater ici un incident, auquel il a été +mêlé.</p> + +<p>Chaque mardi et chaque vendredi, durant ma +dernière année de captivité, j'avais la permission, +comme on le sait, d'aller faire une promenade au +Tiergarten en compagnie d'un sous-officier de la +prison. On évitait soigneusement de désigner, pour +m'accompagner, un sous-officier alsacien du nom de +Hoch. Dans mes conversations avec Hoch j'avais +souvent exprimé le désir de le voir un jour venir +avec moi. Il ne demandait pas mieux, mais le +sergent-major, en cette affaire, avait tout à dire, et il +n'était jamais appelé. Il arriva cependant qu'au +mois d'août 1917 il fut choisi pour la promenade au +parc.</p> + +<p>Les instructions qui avaient été envoyées à la +prison à mon sujet étaient très sévères: j'étais +censé les ignorer, mais je les connaissais parfaitement. +Le sous-officier et moi nous devions quitter +la prison à deux heures, nous rendre à la première +gare du chemin de fer urbain, c'est-à-dire à environ +300 pieds de la prison, monter dans un train et nous +rendre directement au parc. La promenade devait +avoir lieu dans le parc même, sans en sortir, sans +parler à qui que ce soit et sans entrer où que ce soit.</p> + +<p>Nous étions à peine sortis, le sous-officier et moi, +que je lui propose de m'accompagner sur la rue pour +y acheter quelques cigares. Hoch se prête de bonne +grâce à ma demande et nous nous engageons sur la +rue Koenig. Nous achetons des cigares, et de cette +rue nous traversons à l'avenue Unter den Linden, +laquelle conduit directement à la porte de Brandebourg +qui s'ouvre sur le Tiergarten. Tout cela pour +faire comprendre que nous avions suivi la ligne la +plus directe entre la prison et le jardin.</p> + +<p>Sur l'avenue Unter den Linden, nous nous trouvons +subitement face à face avec le capitaine Wolff, +de la Kommandantur. Cet officier me connaissait +parfaitement, m'ayant rencontré quatre ou cinq fois +à la prison où il se rendait presque chaque semaine +pour recevoir les dépositions des prisonniers qui, par +requête ou autrement, se plaignaient du traitement +qui leur était infligé.</p> + +<p>Il s'avança vers moi et m'adressa la parole:</p> + +<p>—Vous allez, dit-il, faire une promenade au +jardin?</p> + +<p>Oui, répondis-je.</p> + +<p>Je portais à la main un petit paquet. Il l'avait +remarqué.</p> + +<p>—Et, dit-il, vous faites quelques petits achats +lorsque vous sortez de la prison?</p> + +<p>J'ai cru bien faire en répondant affirmativement.</p> + +<p>—Au revoir; me dit-il. Et il passa outre.</p> + +<p>J'ai bien remarqué que mon Alsacien était très +ennuyé de cette rencontre. Il fut taciturne jusqu'à +notre retour à la prison.</p> + +<p>Deux jours plus tard, l'officier Block se présente +à ma cellule, l'anxiété sur la figure.</p> + +<p>—Vous êtes sorti, cette semaine? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, mardi.</p> + +<p>—Où êtes-vous aller</p> + +<p>—Au parc.</p> + +<p>Êtes-vous allé ailleurs?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Cela me paraît curieux, dit-il, je viens de +recevoir un document de l'Ober Kommando, et ce +document contient une seule phrase à mon adresse, +ainsi conçue: "Pourquoi les instructions, dans le +cas de Béland, ont-elles été outrepassées?"</p> + +<p>Je lui fis part de mon ahurissement, je ne pouvais +comprendre (?) comment nous avions passé outre les +instructions, car, comme je lui faisais remarquer, +nous étions allés directement de la prison au Tiergarten.</p> + +<p>—Avez-vous rencontré quelqu'un? me demande +l'officier.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Qui cela?</p> + +<p>—Le capitaine Wolff, de la Kommandantur.</p> + +<p>—Ah! dit-il, voilà toute l'affaire. A quel endroit +l'avez-vous rencontré?</p> + +<p>—Avenue Unter den Linden.</p> + +<p>—Unter den Linden, s'écrit l'officier, Unter den +Linden?</p> + +<p>—Oui, et quel mal y a-t-il? répartis-je, n'ai-je +pas la permission d'aller faire une marche dans les +limites de ce parc, et comment puis-je m'y rendre +plus directement qu'en suivant l'avenue Unter den +Linden?</p> + +<p>—Ah! dit-il, tout cela est vrai, mais ce n'est pas +conforme aux instructions que nous avons reçues.</p> + +<p>Et il m'explique comment je devais m'y rendre +avec mon sous-officier par le chemin de fer urbain +sans passer par les rues. Il ajoute que je ne suis pas +censé connaître ces instructions, mais que le sous-officier +devait être puni pour les avoir ignorées. +J'exprimai tout mon regret de voir un brave homme +comme M. Hoch impliqué dans cette affaire. Il convint +avec moi que le sous-officier Hoch était un +homme de devoir généralement. Alors il me passe +une idée par la tête: celle de sauver Hoch, si c'était +possible. Je suggère à l'officier d'attendre une heure +avant d'envoyer sa réponse à l'Ober Kommando, et +ma suggestion est agréée. Il me quitte et je descends +immédiatement à la cellule du sous-officier Hoch.</p> + +<p>En me voyant entrer, celui-ci comprit qu'il s'agissait +d'une mauvaise affaire:</p> + +<p>—Nous avons des ennuis? dit-il.</p> + +<p>—Oui, mais ce n'est pas si grave. Voici: il +nous arrive un petit embêtement.</p> + +<p>Je lui relate ce qui venait de se passer entre l'officier +et moi, et le pauvre sous-officier, levant les bras, +s'écrie: "Je suis fini." Non, non, je lui assure qu'il +n'est pas fini, qu'il y a moyen de se dégager.</p> + +<p>—Comment? dit-il.</p> + +<p>—Eh! bien, un jour chaque semaine, selon la +règle, vous passez l'après-midi en ville: supposons +que lorsque les instructions me concernant ont été +lues par le sergent-major, supposons, dis-je, que cet +après-midi-là vous étiez sorti.</p> + +<p>—Ah! reprit Hoch, mais j'étais présent.</p> + +<p>—Je ne vous demande pas, lui dis-je, si vous +étiez présent. Je vous affirme que vous étiez sorti.</p> + +<p>—Très bien, dit-il, mais le sergent-major, lui, +se rappellera parfaitement que j'étais présent.</p> + +<p>—Cela me regarde, lui dis-je, pour le moment +je vous considère comme ayant été absent lors de la +lecture des instructions.</p> + +<p>Et je le quitte.</p> + +<p>Je me dirige vers la cellule du sergent-major. Le +sergent-major, à cette époque, était un homme malade +qui m'avait consulté trois ou quatre fois au sujet de +son affection rénale. Je me présente chez lui. Il +s'étonne de me voir et me demande ce que je lui voulais.</p> + +<p>—Eh! bien, lui dis-je, vous vous rappelez de ces +fameuses instructions à mon sujet... Lorsque vous +les avez lues, il y a trois mois, devant les sous-officiers +réunis, M. Hoch avait son après-midi de congé?</p> + +<p>__C'est vrai, dit-il.</p> + +<p>—Eh! bien, avant-hier, lorsque je suis allé faire +une marche, je lui ai proposé de passer sur la rue du +Roi avec moi, et il a consenti?</p> + +<p>—Il n'y a pas de crime, dit le sergent-major.</p> + +<p>—Assurément pas, dis-je, il s'agit simplement +de donner une petite explication.</p> + +<p>Et je parlai d'autre chose, en particulier de sa +maladie, puis je le quittai et m'empressai auprès de +l'officier Block. Je lui expliquai simplement que +lorsque les instructions avaient été lues trois mois +auparavant, le sous-officier Hoch était absent.</p> + +<p>—Eh! bien, dit-il, je ferai rapport en ce sens.</p> + +<p>Et nous attendîmes le résultat de cette explication pendant +quatre jours, et durant tout ce temps le sous-officier +Hoch était dans des transes terribles: il se +voyait condamné au cachot pour quatre ou cinq mois +ou renvoyé dans les tranchées où déjà trois de ses +frères étaient tombés.</p> + +<p>Enfin, après quatre jours, le lieutenant Block +venait me faire part de la réponse qu'il avait reçue +de l'Ober Kommando. "L'explication, disait le document, +est satisfaisante, mais le sous-officier Hoch +devra être sévèrement réprimandé."—"J'espère que +ces réprimandes ne seront pas trop sévères", lui risquai-je. +Il ne voulut pas donner de réponse: Un +officier allemand ne se compromet pas quand il s'agit +de la discipline!</p> + +<p>Il me quitte et, quelques instants après, il commande +qu'on lui amène le sous-officier alsacien. Et +voici le colloque qui eut lieu entre les deux:</p> + +<p>L'officier.—Sous-officier Hoch?</p> + +<p>—Oui, mon lieutenant.</p> + +<p>—Vous êtes sorti avec le prisonnier Béland, la +semaine dernière?</p> + +<p>—Oui, mon lieutenant.</p> + +<p>—Vous êtes passé par les rues du Roi et Unter +Den Linden?</p> + +<p>—Oui, mon lieutenant.</p> + +<p>—Vous savez que c'est contraire aux instructions +que nous avons reçues?</p> + +<p>—Oui, mon lieutenant.</p> + +<p>—Je vous réprimande sévèrement.</p> + +<p>—Très bien, mon lieutenant.</p> + +<p>—Allez-vous-en.</p> + +<p>—Très bien, mon lieutenant.</p> + +<p>Et Hoch fit demi-tour à droite et disparut.</p> + +<p>L'instant d'après, il était dans ma cellule et riait +sous cape de l'heureuse issue de toute l'aventure.</p> + +<p>On voit que dans toute cette affaire il s'agit d'un +excès de zèle de la part du fameux Wolff.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre XXXI</h3> + +<h3>EN HOLLANDE ET EN ANGLETERRE</h3> + +<p>Je goûtais depuis deux jours la douce hospitalité +de la Hollande, lorsque je fus invité à me rendre au +Consulat général anglais, à Rotterdam.</p> + +<p>La veille, j'étais allé m'enregistrer à la légation +anglaise à La Haye. Je quittai donc mon hôtel, dès +neuf heures du matin, pour me rendre au Consulat.</p> + +<p>J'y fus informé que j'aurais à quitter la Hollande +dès le lendemain, sur un navire-hôpital à destination +de l'Angleterre. Je fis remarquer au fonctionnaire +de la légation qu'il m'était impossible de partir aussi +tôt.</p> + +<p>—Pourquoi?... me demanda-t-il.</p> + +<p>—Parce que j'ai reçu, à Berlin, l'assurance que +ma fille, qui est en Belgique depuis quatre ans, et à +qui les autorités militaires allemandes ont, jusqu'aujourd'hui, +refusé la permission de partir, recevra un +sauf-conduit pour la frontière hollandaise. Je dois +donc attendre qu'elle soit sortie de Belgique.</p> + +<p>—Mais, répond le jeune officier, cela ne fera pas +l'affaire. On s'attend, à la Légation, à ce que vous +partiez dès demain matin, et comme nous n'avons à +ce sujet que des renseignements incomplets, nous vous +suggérons d'aller discuter la chose à La Haye.</p> + +<p>Cette après-midi-là, j'arrivais à la Légation anglaise +à La Haye, où j'avais le plaisir de rencontrer +un charmant officier de marine. Il m'explique donc +qu'on s'attendait à mon départ pour l'Angleterre le +lendemain matin. Je m'obstine, naturellement, à ne +pas vouloir partir. Il insiste.</p> + +<p>—Mais, lui dis-je, ne suis-je pas, après tout, le +plus intéressé dans cette question de rapatriement. +Il est de la plus haute importance que je demeure en +Hollande jusqu'à l'arrivée de ma fille, détenue en +Belgique depuis trois ans. D'Angleterre, il me sera +à peu près impossible de communiquer avec les autorités +militaires allemandes en Belgique.</p> + +<p>Le brave officier admit bien qu'à ce point de vue +il était beaucoup plus avantageux pour moi, sous tous +rapports, de demeurer en Hollande au lieu de me +rendre immédiatement en Angleterre.</p> + +<p>—Mais, ajouta-t-il, vous semblez ignorer que +votre cas est un cas spécial: vous êtes échangé avec +un prisonnier allemand détenu en Angleterre.</p> + +<p>—Je sais cela, répondis-je.</p> + +<p>—Eh! bien, repartit l'officier, ce prisonnier +allemand qui doit recevoir sa liberté en échange de +la vôtre, ne saurait quitter l'Angleterre avant votre +arrivée.</p> + +<p>Quelque diable peut-être me poussant, je ne pus +m'empêcher d'éprouver, lorsque l'officier me donna +ces explications, une satisfaction méchante.</p> + +<p>—Est-ce bien vrai?... ajoutai-je.</p> + +<p>—Assurément!...</p> + +<p>—Alors, pourquoi ne le laisserai-je pas fumer +un petit peu? Il y a deux ans, j'étais prévenu, à la +prison, que je serais libéré. On m'a tenu dans cette +anxieuse attente de la liberté pendant deux ou trois +semaines, pour ensuite briser tout mon espoir. Je +vous approuve d'insister afin que je parte immédiatement +pour l'Angleterre, mais, prenez-en ma parole, +je n'ai pas l'intention de partir demain, ni après-demain, +c'est-à-dire pas avant que les Allemands +n'aient relâché ma fille qui est en Belgique. Vous +pouvez laisser savoir aux autorités, en Angleterre, +qu'étant après tout, en cette question d'échange, le +plus intéressé, je me déclare satisfait. Je me considère +suffisamment échangé pour qu'il soit permis à +l'Allemand de quitter l'Angleterre. Et si, enfin, le +gouvernement anglais juge à propos de retenir le dit +Allemand jusqu'à mon arrivée, je ne puis vous dissimuler +que j'en éprouve une certaine satisfaction.</p> + +<p>L'officier sourit et m'assura qu'il allait communiquer +par voie télégraphique, aux autorités anglaises, +le résultat de notre entrevue.</p> + +<p>J'appris cependant qu'une couple de semaines +plus tard, M. Von Buelow, le représentant de la +maison Krupp, en Angleterre avant la guerre, détenu +en ce pays depuis le commencement des hostilités, et +que le gouvernement anglais avait consenti à échanger +contre moi, venait d'arriver en Hollande, en route +vers l'Allemagne.</p> + +<p>Trois semaines plus tard, ma fille sortait de Belgique. +C'est à Rosendaal que nous nous sommes rencontrés +après trois ans de séparation. Les trois +semaines que nous avons passées en ce charmant pays, +au milieu de cette brave population hollandaise, aux +vieilles coutumes et aux costumes étranges, jouissant +de la plus entière liberté et d'une température délicieuse +furent des jours de bonheur qui demeureront +inoubliables.</p> + +<p>Toutefois, l'heure de reprendre notre course vers +le foyer canadien allait bientôt sonner. Gavés de +liberté, d'air pur et l'âme imprégnée du désir de +revoir les paysages d'Amérique que depuis quatre +ans nous n'avions pu contempler, nous décidâmes de +faire les préparatifs nécessaires à la traversée de la +Mer du Nord qui nous séparait de l'Angleterre.</p> + +<p>Depuis dix-huit mois cette mer était infestée de +pirates. Les sous-marins allemands y avaient deux +bases principales, celle de la Baie de Kiel et celle de +Zeebrugge. De ces deux points, et en particulier de +Zeebrugge, les pirates allemands pouvaient en quelques +heures pousser une pointe jusqu'à la côte d'Angleterre +ou jusqu'à la route maritime Rotterdam-Harwich. +C'était leur champ d'opération par excellence.</p> + +<p>Nous le savions, certes, nous en avions même longuement +causé avec les officiers canadiens internés +en Hollande et dont nous avions été les hôtes à +Sheveningen où ils avaient réussi à se créer une sorte +de petit "Home".</p> + +<p>J'y fus un jour invité et présenté par l'excellent +major Ewart Osborne, de Toronto. Je garderai un +souvenir bien agréable des quelques heures passées +au milieu d'eux.</p> + +<p>Nous avions parlé sous-marins; nous avions parlé +du pays et de l'époque probable, possible de leur +rentrée.</p> + +<p>L'amirauté anglaise avait l'entière direction du +service postal et passager entre l'Angleterre et la +Hollande. Des convois allaient, des convois venaient, +c'était tout ce qu'on pouvait dire. De l'heure du +départ, du point d'embarquement, du nom des paquebots, +de la route à suivre, du port d'arrivée, les passagers +étaient tenus dans la plus complète ignorance.</p> + +<p>Lorsqu'un permis de passer en Angleterre était +consenti, le voyageur devait se présenter chaque jour +de 11 heures à midi pour recevoir ses instructions. +Nous faisions donc visite chaque jour, à cette heure, +au Consulat Général d'Angleterre, à Rotterdam. +Cela dura une semaine. Un bon jour, il y avait du +nouveau! Nous recevions une communication verbale +et très discrète de prendre place dans un train +à telle gare, à telle heure.</p> + +<p>Nous étions enchantés. Nous avions quitté le +Consulat depuis cinq minutes à peine lorsque sur le +quai d'une gare de tramway où nous attendions, un +individu s'approche et s'adresse à moi en un anglais +irréprochable, avec l'accent particulier de l'habitant +de Londres.</p> + +<p>—A quelle heure partons-nous? demande-t-il.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Oui, à quelle heure partent les bateaux? +J'oublie si c'est cet après-midi ou ce soir...</p> + +<p>—Je ne sais, monsieur, à quels bateaux vous +voulez faire allusion.</p> + +<p>—Je fais allusion, dit-il, aux bateaux qui doivent +nous conduire en Angleterre.</p> + +<p>La Hollande a été, durant toute la guerre, un pays +littéralement couvert d'espions allemands. Nous le +savions, car à l'hôtel de Rotterdam où j'avais logé +pendant quelques semaines des personnages sympathiques +trouvaient toujours moyen, sous un prétexte +quelconque, de lier conversation avec moi. J'avais +été prévenu lors de ma première visite au Consulat.</p> + +<p>A la première question de mon interlocuteur, je +fus sur le point de tomber dans le piège. J'allais lui +donner le renseignement recherché, quand un soupçon +vint me couper la parole.</p> + +<p>A sa dernière question je répondis, faisant mine +de me départir d'un secret:</p> + +<p>—Exactement dans une semaine, à 6 heures du +matin.</p> + +<p>—C'est ce que j'avais cru comprendre! ajoute +mon Anglais truqué.</p> + +<p>Je n'eus plus de doute, j'avais affaire à un espion.</p> + +<p>Ce jour-là, le 30 juin, tous les voyageurs munis +d'une autorisation filaient dans un train vers Koek +Van Holland où nous arrivions à sept heures du soir. +Cinq bateaux passagers nous attendaient au quai. +Nous nous embarquons. A quand le départ? sera-ce +dans la soirée ou dans la nuit? Tout le inonde l'ignore, +même—à ce qu'on affirmait—les officiers du +bord.</p> + +<p>La nuit du samedi au dimanche, la journée du +dimanche, la nuit suivante s'écoulèrent sans que nous +bougions. Un message radiographique seul pouvait +nous détacher de Hollande. Apparemment le message +vint, car à onze heures, lundi, nous sortions de +la Meuse sans tambours ni trompettes. Le convoi de +cinq vaisseaux, portant des milliers de passagers de +tous âges et de toutes conditions, fit le quart au nord +et s'avança lentement en longeant de très près la +côte de Hollande jusqu'à Sheveningen. A ce point, +le quart à gauche, donc à l'ouest, nos vaisseaux mettent +le cap sur la côte anglaise. Nous étions à peine +sortis des eaux côtières de Hollande lorsque soudainement +un nuage de fumée se dessina à l'horizon en +avant de nous.</p> + +<p>Qu'est-ce? Nous l'ignorions. N'était-ce pas une +escadre allemande?</p> + +<p>Le doute fut vite dissipé. Ce point noir, d'abord +imperceptible, qui grossissait en s'avançant sur +nous, c'était le convoi parti d'Angleterre le matin +qui rentrait dans les eaux Hollandaises.</p> + +<p>Quel spectacle s'offrait à nos regards!—Vingt-quatre +bâtiments disposés sur trois lignes fendaient +les ondes, vomissant une épaisse fumée. Au centre +précédé d'un hardi croiseur venaient les sept vaisseaux +chargés de passagers, de chaque côté huit lévriers +de la mer, navires de type particulier sillonnaient +la surface dans toutes les directions, comme +à la recherche d'un gibier ennemi à dévorer.</p> + +<p>Et après un beau désordre apparent, des échanges +de signaux, quelques courses à droite à gauche, +une affaire de trois minutes, la situation s'était de +nouveau éclaircie: sept vaisseaux longeaient la côte +de Hollande en sécurité; les navires de guerre, dix-sept, +avaient fait volte-face et l'imposant convoi, modelé +sur le dernier, entreprenait le passage de la zone +la plus dangereuse de la Mer du Nord.</p> + +<p>Tout alla bien jusqu'à deux heures après-midi. +Mais alors un champ de mines était signalé, quelques-unes, +non complètement submergées, laissaient percer +à la surface leur tête ressemblant à un chapeau +de feutre noir.</p> + +<p>Et les croiseurs et les torpilleurs s'en donnaient. +Les merveilleux artilleurs pointaient leurs canons, +tiraient, puis faisaient feu jusqu'à ce qu'une formidable +explosion de la mine, lançant une colonne +d'eau vers le ciel vint nous indiquer que le but était +atteint.</p> + +<p>Feu roulant pendant une heure! Nous avions +traversé le champ de mines fraîchement pondues, +sans encombres, et nous filions à bonne allure vers +l'Angleterre, dont nous aperçûmes les phares vers +9 heures du soir.</p> + +<p>Nous étions à l'embouchure de la Tamise; la +nuit tombait.</p> + +<p>De toutes les bouches s'échappaient des paroles +d'admiration à l'endroit de ce merveilleux service +de protection, poussé sur toutes les mers du globe, +sans relâche, sans répit par l'intrépide marin de la +Grande Bretagne.</p> + +<p>Nous allions franchir la ligne de réunion de deux +phares puissants qui marquaient la fin de la mer +fréquentée par les pirates. Les dix-sept vaisseaux +de guerre, comme dans un geste d'affection s'étaient +rapprochés des nôtres, oh! très près!</p> + +<p>Ils échangèrent quelques signaux, puis, prestement, +silencieusement ils firent demi-tour et disparurent +vers le large, vers la haute mer, dans la nuit, +vers une autre mission de protection et d'humanité, +chacun de ces braves matelots emportant avec lui +l'hommage de notre reconnaissance émue et de notre +admiration non mitigée.</p> + +<p>Le 2 juillet, nous arrivions en Angleterre, et +l'inspection de mes bagages, qui m'inspirait des +craintes sérieuses à cause de certaines pièces écrites +que j'avais apportées avec moi d'Allemagne, fut +des plus simples. Le bureau d'inspection de Gravesend, +où j'eus l'avantage de rencontrer quelques-uns +des principaux employés, se montra excessivement +conciliant et accommodant à mon égard. On +ne voulut pas retarder mon voyage vers Londres, +et l'on me promit de me faire tenir le lendemain, par +l'entremise du Haut Commissaire canadien, tous les +papiers, documents, lettres, dont j'avais une malle +complètement remplie, et ils tinrent parole.</p> + +<p>Durant mon séjour de quatre semaines à Londres, +en juillet (1918), je tiens à faire mention de +trois événements dont le souvenir restera profondément +gravé dans ma mémoire.</p> + +<p>Le premier est, naturellement, la gracieuse invitation +que j'ai reçue de Sa Majesté le Roi de me +rendre auprès de lui, au palais de Buckingham. Le +jour fixé, à midi, j'eus le très grand honneur d'être +reçu par Sa Majesté avec une courtoisie, une +bienveillance qui m'ont profondément touché. Je +ne pus m'empêcher de remarquer, toutefois, dans les +traits de sa figure, la trace des anxiétés et des inquiétudes +auxquelles le souverain avait été en proie +au cours de ces dernières années.</p> + +<p>C'était au moment de cette nouvelle et terrible +offensive des Allemands en Champagne. Cette +offensive,—nous l'ignorions alors tout en l'espérant, +—devait être le signal de la contre-offensive qui devait +conduire les Alliés de succès en succès jusqu'à +la culbute définitive de l'Allemagne.</p> + +<p>En prenant congé de Sa Majesté je lui demandai +la permission de lui exprimer, de la part de ses sujets +canadiens-français en particulier, des voeux et +des souhaits à l'occasion de son 25ième anniversaire +de mariage célébré la veille à la Cathédrale Saint-Paul.</p> + +<p>C'est vers ce temps-là qu'il me fut donné de revoir, +après quatre années de séparation, mon beau-fils, +officier dans l'armée belge, qui avait obtenu, en +Flandre, un congé pour venir me rencontrer en Angleterre.</p> + +<p>J'avais moi-même, en passant de Hollande en +Angleterre, été accompagné par le second fils de ma +femme qui avait, au risque de sa vie, franchi la barrière +électrique qui séparait la Belgique de la Hollande +dans le but d'aller prendre du service dans +l'armée belge. Ces deux frères, séparés depuis quatre +ans, se rencontrèrent dans une salle d'hôtel à +Londres, et quelques jours plus tard, l'aîné repartait +pour le front de bataille, emmenant avec lui son +jeune frère.</p> + +<p>Enfin, quelques jours avant de prendre passage +à bord du transatlantique pour rentrer dans mes foyers, +je recevais du Général Turner l'invitation de +visiter les camps de Frencham Pond et de Bramshot.</p> + +<p>A Frencham Pond nous pouvions voir les troupes +récemment débarquées du Canada. Elles subissaient, +à cet endroit, le premier degré d'entraînement +et de formation militaire. Elles étaient ensuite +transférées à Bramshot où leur instruction +militaire est parachevée.</p> + +<p>A ces deux endroits, il me fut donné d'adresser +la parole aux troupes canadiennes et aussi d'admirer +leur belle tenue qui a soulevé, en Angleterre et +en France, l'admiration universelle.</p> + +<p>Ce jour que j'ai passé au milieu de nos officiers +canadiens et de nos soldats, restera comme l'un des +plus beaux de mon existence.</p> + +<p>Je n'oublierai jamais l'impression causée par la +marche du l0ième régiment de réserves (canadiennes-françaises) +devant le colonel Desrosiers. On ne +pouvait être témoin de ce défilé sans sentir courir +dans tout son être un frisson d'enthousiasme et d'admiration.</p> + +<p>Je me suis efforcé de faire part à nos soldats, +dans l'un et l'autre camp, de nos sentiments d'orgueil +et de notre gratitude, et je leur ai promis, d'apporter +avec moi au peuple canadien, le message que +je croyais lire sur chacune de leurs figures, et que +l'on pourrait ainsi traduire: Courage, patience et +confiance en la victoire.</p> + +<p>Les exploits de tous ces braves canadiens, au moment +où nous écrivons ces lignes, ont été couronnés +de succès, et l'histoire de notre pays entourera les +noms de ceux qui nous reviendront, comme de ceux +qui seront tombés au champ d'honneur, d'une auréole +de gloire immortelle.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Chapitre XXXII</h3> + +<h3>LE MILITARISTE ET LE MILITARISÉ</h3> + +<p>Pour bien comprendre la mentalité de la nation +allemande, il faut jeter un coup d'oeil rétrospectif +sur son histoire militaire.</p> + +<p>L'Empire d'Allemagne, c'est la Prusse de 40 +millions d'habitants, puis quelques petits royaumes: +la Bavière, la Saxe, le Wurtemberg, et enfin, une +quantité de petits états de moindre importance qu'elle +s'était adjoints, en 1871.</p> + +<p>En 1864, la Prusse faisait une campagne victorieuse +contre le Danemark et lui enlevait les duchés +de Schleswig et de Holstein; en 1866, elle est encore +victorieuse contre l'Autriche; et en 1870, par suite +d'intrigues diplomatiques éminemment astucieuses, +qui lui assuraient la neutralité des grandes nations +européennes, elle faisait, au moyen d'une falsification +de dépêches, naître le conflit franco-germanique.</p> + +<p>Elle entraîna les autres états allemands jusque +sous les murs de Paris, et fonda, à Versailles, au lendemain +de la victoire, l'Empire germanique, 26 états +avec le roi de Prusse comme empereur.</p> + +<p>Elle était à l'apogée de la gloire. Bismark et Von +Moltke, l'un politique et l'autre militaire, devenus +demi-dieux par la conclusion d'un traité qui arrachait +à la France deux provinces et cinq milliards +d'indemnité s'imposaient à la vénération universelle +du peuple allemand.</p> + +<p>Le sens artistique et l'idéalisme qui avaient comme +imprégné l'âme allemande, pendant des siècles, +jusqu'à nos jours, et même, ce qui paraît un peu invraisemblable, +avait persisté sous le règne de Frédéric II +et de ses successeurs, firent place à cet esprit +positiviste naissant et ultra-militariste.</p> + +<p>Bismark avait dit: "La force prime le droit." +"On n'a de droits que ceux que la force autorise." +Ces principes et ces maximes avaient fait leurs +preuves d'une manière éclatante, en 1864, en 1866, +en 1870.</p> + +<p>Désormais, pour l'Empereur et son entourage, +quelques centaines de mille officiers, la guerre devenait +un élément, un agent, l'artisan principal de la +grandeur nationale.</p> + +<p>Cet esprit dominant chez les grands, il fallait le +faire pénétrer dans la masse du peuple. La littérature, +les sciences, les arts, furent mis à contribution +dans ce travail d'éducation nouvelle; et pardessus +tout, l'école et la législation.</p> + +<p>Un éminent écrivain français a dit, au sujet de +ce système d'éducation tudesque, une phrase lapidaire: +"On nous a fait entendre que ce sont les <i>privat-docent</i> +qui ont gagné la bataille de Sedan...."</p> + +<p>Les vétérans de la guerre de 1870 deviennent +alors autant d'éducateurs de la génération qui pousse. +On conduit les enfants aux musées—militaires—et on +leur fait voir les drapeaux et les canons pris à +l'ennemi. Le vieil officier, indiquant ces trophées +à ses deux petits-fils, leur demande—"Quel est notre +ennemi?..."—"La France! répondent les +petiots."—"Nous les avons vaincus, n'est-ce pas?" +"Oui!"—"Et nous vaincrons ainsi tous nos ennemis +présents et à venir!..."—"Oui!"—"Allez! Vous +êtes de bons enfants du Vaterland", disait, avec un +geste bénisseur, le vieux vétéran botté.</p> + +<p>Tous les livres de lecture dans les écoles sont exclusivement +composés de narrations guerrières, de charges +de cuirassiers, de citadelles et de redoutes +prises d'assaut, de rencontres épiques et flamboyantes +à l'arme blanche... Et en conclusion du +tout, il est dit que la gloire des armées allemandes a +ébloui l'univers. On malaxe ces jeunes intelligences: +on les militarise à l'extrême limite de leurs aptitudes.</p> + +<p>Et si quelqu'un élève trop la voix contre le <i>sanctus +sanctorum</i>, la haute caste privilégiée, née de Bismark, +de Von Moltke, on lui impose silence. Germania +n'est-elle pas, comme Pigmalion, entourée +d'ennemis qui s'apprêtent à fondre sur elle?—Donc, +il faut être prêt pour la défense. Tout ce qui se +fait, l'énorme mécanisme des casernes et des usines +à munitions, ne doit servir qu'à se protéger. Contre qui?...—Contre +un monde d'ennemis, spectre que la presse +pangermaniste agite devant les populations frappées de +terreur. Pour la masse, la +prochaine guerre ne sera qu'une guerre défensive.</p> + +<p>Toutefois cette caste militaire et civile,—qui +peut compter un demi-million d'adultes,—tout en +s'évertuant à donner le change sur ses véritables intentions, +à tromper le bas peuple et les étrangers, se +réclame de Bismark. On en a fait le grand héros +national. Mais que dit Bismark?... "La force +prime le droit", d'abord. Et ensuite: "La guerre +est la négation de l'ordre". Pourquoi dit-il ceci? +Tout le monde le sait: c'est un lieu commun. Attendez. +L'Homme de fer a un but. Lisez plus +loin: "Le moyen le plus efficace de forcer la nation +ennemie à demander la paix, c'est de dévaster son +territoire et de terroriser la population civile..."</p> + +<p>Cette nouvelle théorie, née des succès remportés +en 1870, au moyen des procédés de destruction mis +alors en honneur ne rencontre que peu ou point d'objections +en Allemagne.</p> + +<p>C'est monstrueux, mais c'est ainsi. Les disciples +de Bismark ayant élaboré toute une théorie de justification +à propos des actes et des paroles les plus +condamnables du fameux chancelier, le bon peuple +allemand, d'abord un peu scandalisé, s'est laissé faire +une douée violence. Peuple bonasse en somme, +il s'est laissé bercer et porter sur cette vague militariste +qui déferlait jusqu'aux endroits les plus reculés +du territoire.</p> + +<p>Pour la haute bureaucratie militariste et administrative, +cette énorme préparation militaire de +quarante années était destinée à rendre l'Allemagne +maîtresse de l'Univers; pour la masse du peuple, +c'était un instrument de défense et de protection. +Celle-là cachait à celle-ci ses sinistres desseins, et les +rares esprits clairvoyants qui, du milieu du peuple +lisaient dans le jeu des meneurs de l'Empire, se gardaient +bien de faire des objections ou de demander +des raisons; on est gouverné ou on ne l'est pas... +Et ils étaient gouvernés!</p> + +<p>Et d'ailleurs, pourquoi se troubler la conscience? +Ce système n'avait-il pas fait ses preuves en 1870? +Ces deux provinces, ces cinq milliards extorqués à +la France, n'était-ce pas là deux causes déterminantes +du formidable essor commercial et industriel qui +assurait au peuple allemand la prépondérance sur +tous les marchés du monde?</p> + +<p>Le militarisme intensif était devenu religion d'état. +Les philosophes, les littérateurs, les historiens, +ayant donné dans le mouvement, les savants ne pouvaient +manquer d'avoir leur tour. Chaque découverte +dans le domaine de la mécanique, de l'optique, +de la chimie surtout, est soigneusement étudiée, par +son auteur lui-même, au point de vue spécial de son +utilité pratique dans l'oeuvre de destruction de la +vie humaine et de la propriété.</p> + +<p>Les oeuvres d'art également portent l'empreinte +de l'atmosphère ambiante; les bronzes équestres et +"kolossaux", reproduisant, pour en faire l'admiration +du peuple, le galbe de tous les Hohenzollern passés, +présents et futurs, ornent les parcs et les avenues +de toutes les villes de l'Empire, sans oublier Strasbourg +et Metz.</p> + +<p>Et l'on descend même au cabotinage le plus vulgaire; +ne voit-on pas un jour, la fille unique du Kaiser, +s'exhiber en costume,—assez collant,—de hussard +de la Garde, ou de la mort, pendant que son auguste +père pérore sur le thème de la <i>Poudre sèche</i>.</p> + +<p>Un jour, sur ses domaines, à l'époque de la moisson, +se promenant en veston et en souliers plats, il +se sent pris d'une folle admiration à l'aspect des millions +d'épis dorés:—"Cela me rappelle, dit-il, les +mers de lances de mes uhlans."</p> + +<p>Une autre fois, au cours d'une randonnée qui l'avait +amené tout près de la frontière française, entouré +d'adulateurs et de flagorneurs aux uniformes resplendissants, +le grand Cabotin couronné, se plante +sur ses éperons, bien en face de la frontière, tire son +épée à demi puis la rentre avec fracas, en laissant +échapper cette parole mystérieuse et formidable;—"On +a tremblé en Europe!"—Puis il éclate de rire.</p> + +<p>Venons-en maintenant à la décade précédant la +guerre mondiale:</p> + +<p>L'Allemagne rejette la proposition anglaise de +limiter de part et d'autre l'armement naval, enfin de +faire une halte.—Convaincue à ce moment, que son +immense machine militaire était non-seulement invincible, +mais irrésistible dès le premier choc, elle +s'applique fiévreusement à se rendre également intangible +du côté de la mer, en donnant un essor inouï +à sa construction navale.</p> + +<p>Tout est prévu en cas de conflit: l'Angleterre sera +tenue en respect, peu importe par quel moyen, +l'alliance franco-russe sera annihilée en quelques semaines, +et ce sera l'affaire de quelques jours supplémentaires, +pour assurer à l'Allemagne la domination +continentale. De là à l'hégémonie universelle, +il n'y aurait plus qu'un pas.</p> + +<p>Voilà ce que ruminait la caste militaire: c'est-à-dire +le Kaiser, le Kronprinz, et les 400,000 à 500,000 +officiers, fonctionnaires et civils,—tous rudement +bottés et éperonnés,—recrutés dans la noblesse, la +haute société, les professions, et le peuple instruit.</p> + +<p>La foule, elle, la masse, s'endormait chaque soir +convaincue que des ennemis s'apprêtaient à fondre +sur elle sournoisement.</p> + +<p>La grande préoccupation du gouvernement de +1908 à 1914, a été de faire éclater la guerre sans que +l'Allemagne parût l'avoir provoquée.</p> + +<p>Mais, comme nous le répétait si souvent ce brave +Suisse, M. Hintermann, interné avec nous, les finesses +allemandes sont cousues de gros fil blanc. Et +tout l'agencement des événements qui ont précédé +l'invasion de la Belgique quelque astucieux qu'il soit, +n'empêchera pas l'histoire de "rapporter" contre +Guillaume Hohenzollern et son entourage, un verdict +de culpabilité.</p> + +<p>L'entrevue de Postdam, du 5 juillet 1914, à laquelle +assistait le Kaiser et les délégués de l'Autriche; +l'ultimatum à la Serbie; le refus de l'Autriche +d'accepter la réponse si satisfaisante, et si conciliatrice +de la Serbie, et cela, ostensiblement, sans consultation +préalable avec l'Allemagne,—tout n'était-il +pas effectivement décidé depuis le 5 juillet?—le +rejet par l'Allemagne de la proposition de conférence +faite par Sir Edward Grey, ministre des Affaires +Étrangères d'Angleterre, les hésitations, les faux-fuyants +de M. Von Jagow, devant M. Cambon, l'ambassadeur +de France; l'entrée en Belgique de troupes +allemandes, le 31 juillet, dans la nuit, c'est-à-dire +deux jours avant l'ultimatum de Guillaume au roi +des Belges; les correspondances télégraphiques avec +le Czar de Russie et le roi Georges V: tout enfin, +porte à sa face l'empreinte de la duplicité.</p> + +<p>Des artisans ténébreux du complot et du meurtre +de Sarajevo, l'histoire impartiale parlera plus tard...</p> + +<p>La masse de la population allemande, mise en possession +de ces faits historiques, débarrassés de tout +camouflage pangermaniste, n'hésitera pas,—et déjà, +au moment où nous écrivons ces lignes, il est évident +qu'elle n'hésite pas,—à se dresser comme formidable +accusatrice des auteurs véritables de la guerre de +ceux qui ont été cause de l'aberration collective de +la nation.</p> + +<p>La fuite en Hollande de la famille impériale et des +hauts officiers ne les soustraira pas à l'exécration du +peuple allemand. Quel châtiment plus exemplaire +en effet, et plus amer à la fois que celui infligé à un +souverain par ses sujets!</p> + +<p>Une partie de ce peuple laborieux et frugal s'est +sans doute laissée tromper par ses gouvernants qui +lui parlaient de politique défensive; une autre partie +a cédé à l'appas du lucre, de la rapine, de la conquête; +quelques-uns d'entre eux se sont peut-être,—faiblesse +humaine,—laissés éblouir par des visions +de domination mondiale, mais nous voulons croire +que la grande majorité a été un instrument aveugle +dans la main de militaristes ambitieux.</p> + +<p>Les nations alliées ont remporté une victoire complète, +décisive, définitive. La dernière tête de l'hydre +du militarisme semble avoir été abattue.</p> + +<p>Puisse maintenant la paix être à jamais restaurée +parmi les hommes de bonne volonté!</p> + +<p>Pour qu'elle le soit, il faudra que le drapeau arboré +sur la civilisation par la ligue des nations, porte +dans ses plis les mots: Justice et Magnanimité!</p> + +<p>Justice, c'est-à-dire châtiment pour les coupables, +les criminels, les auteurs de la boucherie et de la +dévastation.</p> + +<p>Justice, c'est-à-dire restitution et réparation...</p> + +<p>Justice, c'est-à-dire indemnité aux millions de femmes +et d'enfants privés de leur soutien.</p> + +<p>Pourquoi, dira-t-on, faut-il ici parler de magnanimité?</p> + +<p>Est-ce que tout le peuple de l'Allemagne et des +pays alliés à l'Allemagne ne mérite pas la plus sévère +condamnation?</p> + +<p>Je ne fais ici, en prononçant ce mot de magnanimité, +que refléter la pensée exprimée par les chefs +des trois grands pays alliés au lendemain de +l'armistice,—: Lloyd George, Clemenceau et Wilson.</p> + +<p>C'est que, comme le déclarait le 4 juillet dernier +à la salle Westminster à Londres, M. Winston Churchill: +"Nous sommes liés par les principes que nous +avons professés et pour lesquels nous combattons. +Ces principes nous permettront de demeurer sages +et justes dans la victoire qui doit être, qui sera nôtre."</p> + +<p>"Et quelque grande que soit cette victoire, ces +mêmes principes protégeront la nation allemande. +Nous ne pourrions traiter l'Allemand comme il a +traité l'Alsace-Lorraine ou la Belgique ou la Russie, +ou comme il nous traiterait tous s'il en avait le +pouvoir."</p> + +<p>C'est que la population d'un pays se recrute pour +plus de la moitié chez les femmes et les enfants et +qu'on ne saurait, sans descendre au niveau des méthode +employées, en Belgique par exemple, faire la +guerre à la propriété, aux femmes, aux enfants.</p> + +<p>Il restera à la justice un champ d'opération encore +assez vaste si elle se contente d'atteindre les auteurs +conscients de la plus horrible guerre de l'histoire, +comme aussi des actes inhumains et contraires +aux lois internationales qui au cours des quatre +dernières années ont à tant de reprises soulevé la +conscience universelle.</p> +<br><br><br> + + +<h3>FIN</h3> + +<br><br><br> + + + + + +<h3>APPENDICE</h3> + + +<p><i>L'auteur a pensé que les lecteurs de la narration +qui précède lui sauraient gré de mettre sous leurs +yeux quelques pages extraites des Lettres de l'éminent +cardinal Mercier, de Belgique. Il n'a qu'un +regret, c'est celui de ne pouvoir reproduire ici en +entier ces documents qui forment dans leur ensemble +un monument "plus durable que l'airain".</i></p> + +<p><i>Au sein de la petite Belgique opprimée et indomptable, +le grand Archevêque a été le symbole de +la résistance nationale.</i></p> + +<p><i>Il a osé presque TOUT dire aux envahisseurs; +à maintes reprises il s'est dressé contre leurs infamies +politiques, militaires, administratives; il est +resté debout devant les menaces de Von Bissing, de +Von Huene, de Von der Golfs.</i></p> + +<p><i>L'insolente autocratie de ceux-ci a hésité, a reculé +devant la troublante majesté d'honneur, de justice +et de vérité de celui-là.</i></p> + +<p>H. B.</p> + + + +<h3>EXTRAITS<br> + +DE LA<br> + +Lettre pastorale du Cardinal Mercier<br> +"Patriotisme et Endurance"</h3> + + +<p>NOTE</p> + +<p><i>A quatre années de distance, on ne relira pas +sans émotion des extraits de la première lettre pastorale +du cardinal Mercier après l'invasion allemande. +C'est la fameuse lettre</i> Patriotisme et +Endurance, <i>écrite à la Noël de 1914 pour consoler +les Belges éprouvés, raviver leur foi patriotique et +leur indiquer une ligne de conduite vis-à-vis de l'occupant. +Elle constitue un énergique réquisitoire +contre les atrocités commises en Belgique par l'armée +allemande, le premier qu'on ait osé formuler en territoire +occupé. Le cardinal Amette, en la proposant +en lecture à ses diocésains, écrivait que c'est "une +oeuvre admirable de doctrine évangélique, de sollicitude +pastorale et de courage patriotique." Elle +eut dans le monde entier un immense retentissement; +on la traduisit dans à peu près toutes les langues, et +elle fut répandue partout par le clergé des pays +alliés. Je dois me borner à quelques citations.</i></p> + + +<br><br><br> + + +<p>Malines, Noël, 1914.</p> + +<p>Mes bien chers Frères,</p> + +<p>............................................</p> + +<p>Lorsque, dès mon retour de Rome, au Havre, +déjà, j'allai saluer nos blessés belges, français ou +anglais; lorsque, plus tard, à Malines, à Louvain, +à Anvers, il me fut donné de serrer la main à ces +braves, qui portaient dans leurs tissus une balle ou +au front une blessure, pour avoir marché à l'assaut +de l'ennemi ou soutenu le choc de ses attaques, il me +venait spontanément aux lèvres pour eux une parole +de reconnaissance émue: Mes vaillants amis, leur +disais-je, c'est pour nous, pour chacun de nous, pour +moi, que vous avez exposé votre vie et que vous souffrez. +J'ai besoin de vous dire mon respect, ma gratitude, +et de vous assurer que le pays entier sait ce +qu'il vous doit.</p> + +<p>C'est que, en effet, nos soldats sont nos sauveurs.</p> + +<p>Une première fois, à Liège, ils ont sauvé la France; +une seconde fois, en Flandre, ils ont arrêté la +marche de l'ennemi vers Calais: la France et l'Angleterre +ne l'ignorent point, et la Belgique apparaît +aujourd'hui devant elles, et devant le monde entier, +d'ailleurs, comme une terre de héros. Jamais, de ma +vie, je ne me suis senti aussi fier d'être Belge que, +lorsque traversant Paris, traversant les gares françaises, +faisant halte à Paris, visitant Londres, je fus +partout le témoin de l'admiration enthousiaste de +nos alliés pour l'héroïsme de notre armée. Notre +Roi est, dans l'estime de tous, au sommet de l'échelle +morale; il est seul, sans doute à l'ignorer, tandis +que, pareil au plus simple de nos soldats, il parcourt +les tranchées, et encourage de la sérénité de son sourire +ceux à qui il demande de ne point douter de la +patrie.</p> +<p>................................................</p> + +<p>De nombreuses paroisses furent privées de leur +pasteur. J'entends encore l'accent douloureux d'un +vieillard à qui je demandais s'il avait eu la messe, +le dimanche, dans son église ébréchée; voilà deux +mois, me répondit-il, que nous n'avons plus vu de +prêtre. Le curé et le vicaire étaient dans un camp +de concentration à Munsterlagen, non loin de Hanovre.</p> + +<p>Des milliers de citoyens belges ont été ainsi déportés +dans les prisons d'Allemagne, à Munsterlagen, +à Celle, à Magdebourg. Munsterlagen seul a compté +3,100 prisonniers civils. L'histoire dira les tortures +physiques et morales de leur long calvaire.</p> + +<p>Des centaines d'innocents furent fusillés; je ne +possède pas au complet ce sinistre nécrologe, mais je +sais qu'il y en eut, notamment, 91 à Aerschot et que +là, sous la menace de la mort, leurs concitoyens +furent contraints de creuser les fosses de sépulture. +Dans l'agglomération de Louvain et des communes +limitrophes, 176 personnes, hommes et femmes, vieillards +et nourrissons encore à la mamelle, riches et +pauvres, valides et malades furent fusillées ou brûlées.</p> + +<p>Dans mon diocèse seul, je sais que treize prêtres +ou religieux furent mis à mort. L'un d'eux, le curé +de Geirode, est, selon toute vraisemblance, tombé en +martyr. J'ai fait un pèlerinage à sa tombe et, entouré +des ouailles qu'il paissait hier encore avec le zèle d'un +apôtre, je lui ai demandé de garder du haut du ciel +sa paroisse, le diocèse, la patrie.</p> +<p>..........................................</p> + +<p>Qui ne contemple avec fierté le rayonnement de +la gloire de la patrie meurtrie?</p> + +<p>Tandis que, dans la douleur, elle enfante l'héroïsme, +notre mère verse de l'énergie dans le sang de +ses fils.</p> + +<p>Nous avions besoin, avouons-le, d'une leçon de +patriotisme.</p> + +<p>Des Belges, en grand nombre, usaient leurs forces +et gaspillaient leur temps en querelles stériles, de +classes, de races, de passions personnelles.</p> + +<p>Mais lorsque, le 2 août, une puissance étrangère, +confiante dans sa force et oublieuse de la foi des +traités, osa menacer notre indépendance, tous les +Belges, sans distinction ni de parti, ni de condition, +ni d'origine, se levèrent comme un seul homme, serrés +contre leur Roi et leur gouvernement, pour dire à +l'envahisseur: "Tu ne passeras pas!"</p> + +<p>Du coup, nous voici résolument conscients de notre +patriotisme: c'est qu'il y a, en chacun de nous, +un sentiment plus profond que l'intérêt personnel, +que les liens du sang, et la poussée des partis, c'est le +besoin et, par suite, la volonté de se dévouer à l'intérêt +général, à ce que Rome appelait "la chose publique" +"Res publica": ce sentiment, c'est le Patriotisme.</p> + +<p>La Patrie n'est pas qu'une agglomération d'individus +ou de familles habitant le même sol, échangeant +entre elles des relations plus ou moins étroites de +voisinage ou d'affaires, remémorant les mêmes souvenirs, +heureux ou pénibles: non, elle est une association +sociale qu'il faut à tout prix, est-ce au prix +de son sang, sauvegarder et défendre, sous la +direction de celui ou de ceux qui président à ses +destinées.</p> + +<p>Et c'est parce qu'ils ont une même âme, que les +compatriotes vivent, par leurs traditions, d'une même +vie dans le passé; par leurs communes aspirations +et leurs communes espérances, d'un même prolongement +de vie dans l'avenir.</p> + +<p>.............................................</p> + +<p>La Belgique était engagée d'honneur à défendre +son indépendance: elle a tenu parole.</p> + +<p>Les autres puissances s'étaient engagées à respecter +et à protéger la neutralité belge: l'Allemagne +a violé son serment, l'Angleterre y est fidèle.</p> + +<p>Voilà les faits.</p> + +<p>Les droits de la conscience sont souverains: il +eût été indigne de nous, de nous retrancher derrière +un simulacre de résistance.</p> + +<p>Nous ne regrettons pas notre premier élan, nous +en sommes fiers. Écrivant, à une heure tragique, une +page solennelle de notre histoire, nous l'avons voulue +sincère et glorieuse.</p> + +<p>Et nous saurons, tant qu'il le faudra, faire preuve +d'endurance.</p> + +<p>L'humble peuple nous donne l'exemple. Les +citoyens de toutes les classes sociales ont prodigué +leurs fils à la patrie; mais lui, surtout, souffre des +privations, du froid, peut-être de la faim. Or, si je +juge de ses sentiments en général, par ce qu'il m'a +été donné de constater dans les quartiers populaires +de Malines, et dans les communes les plus affligées +de mon diocèse, le peuple a de l'énergie dans sa souffrance. +Il attend la revanche, il n'appelle point +l'abdication.</p> + +<p>..............................................</p> + +<p>Courage, mes Frères, la souffrance passera; la +couronne de vie pour nos âmes, la gloire pour la +nation ne passeront pas.</p> + +<p>Je ne vous demande point, remarquez-le, de renoncer +à aucune de vos espérances patriotiques.</p> + +<p>Au contraire, je considère comme une obligation +de ma charge pastorale, de vous définir vos devoirs de +conscience en face du Pouvoir qui a envahi notre sol +et qui, momentanément, en occupe la majeure partie...</p> + +<p>Ce Pouvoir n'est pas une autorité légitime. Et, +dès lors, dans l'intime de votre âme, vous ne lui devez +ni estime, ni attachement, ni obéissance.</p> + +<p>L'unique Pouvoir légitime en Belgique est celui +qui appartient à notre Roi, à son Gouvernement, aux +représentants de la nation. Lui seul est pour nous +l'autorité. Lui seul a droit à l'affection de nos coeurs, +à notre soumission.</p> +<p>.......................................................</p> + +<p>Nos malheurs ont ému les autres nations. L'Angleterre, +l'Irlande et l'Écosse, la France, la Hollande, +les États-Unis, le Canada rivalisent de +générosité pour soulager notre détresse. Ce spectacle +est à la fois lugubre et grandiose. Ici encore se +révèle la Sagesse Providentielle qui tire le bien du +mal. En votre nom et au mien, mes Frères, j'offre +aux Gouvernements et aux nations qui se tournent +si noblement vers nos malheurs, le témoignage ému +de notre admiration et de notre reconnaissance.</p> +<br><br><br> + + +<h3>Le Voyage à Rome et la Lettre pastorale<br> +"A notre retour de Rome"</h3> +<br><br> + +<p><i>On n'a pas perdu le souvenir des acclamations qui +accueillirent le cardinal Mercier à Rome, dans le +voyage qu'il fit au commencement de 1916. Il arriva +dans la Ville Éternelle le 14 janvier au soir et y fut +reçu comme un roi. C'est sous une véritable pluie +de fleurs, au milieu des ovations, qu'il gagna le Collège +belge choisi pour sa résidence. Le lendemain, +toute l'aristocratie romaine allait s'y inscrire avec +les membres les plus éminents de la colonie belge et +les représentants des légations alliées.</i></p> + +<p><i>A plusieurs reprises, Benoît XV reçut le cardinal +en audience particulière, comme il reçut aussi Mgr +Heylen, dont la visite à Rome coïncidait avec celle +du primat de Belgique. La participation aux travaux +des Congrégations, les réceptions, les visites +absorbèrent le reste de son séjour. De tous côtés +des représentants de tous les partis saluaient sa +venue en termes empreints du plus profond respect. +Les cardinaux de Paris et de Londres, les évêques, +les prélats, les Belges exilés, les associations catholiques +des pays alliés lui envoyaient des délégations et +des adresses pour lui exprimer leur admiration.</i></p> + + +<p><i>À son départ pour la Belgique, à Rome et dans +les villes qui marquaient son passage, il fut l'objet +de manifestations identiques à celles qui l'avaient +accueilli cinq semaines plus tôt.</i></p> + +<p><i>Le Cardinal est-il allé de lui-même à Rome pour +plaider la cause des Belges? Y a-t-il été appelé par +le Pape désireux de s'instruire? Il réussit en tout +cas à rompre le cordon d'investissement établi autour +du Vatican par les agents de l'Allemagne et de l'Autriche. +Son voyage eut pour résultat d'aviver les +sympathies pour la Belgique, d'éclairer le Vatican et +de le rendre plus favorable aux Belges. Mgr Heylen +et lui ont eu raison des dernières résistances, plus +importantes par la qualité que par le nombre, dont +l'entourage du Saint Père était, malheureusement, +le retranchement suprême. Rien n'a tenu contre la +simplicité, la modération et la force de ces deux +confesseurs—le mot n'est pas excessifs—armés de +témoignages directs et en état d'opposer des faits +authentiques, contrôlés par leurs soins, soumis à une +critique impitoyable, aux arguties des avocats de +l'Allemagne.</i></p> + +<p><i>Rentré à Malines, le Cardinal Mercier écrivit pour +ses diocésains la magnifique pastorale: "A notre +retour de Rome". On lira avec émotion les extraits +suivants, en admirant la courageuse fierté avec laquelle +son auteur a affirmé, au milieu des baïonnettes +prussiennes, les espoirs de son peuple.</i></p> + + +<br><br><br> + + + +<p>Fête de Saint-Thomas-d'Aquin, 1916.</p> + +<p>Mes bien chers Frères,</p> + +<p>.......................................................</p> + +<p>Il y a beaucoup de choses que je ne puis vous dire. +Vous me comprenez. La situation anormale que +nous avons à subir nous interdit de vous exposer, à +coeur ouvert, tout juste ce qu'il y a en notre âme, de +meilleur et de plus intime pour vous; ce qui, venant +de plus haut et vous touchant de plus près, est à moi +mon plus ferme soutien et serait pour vous, si je pouvais +parler, votre tout puissant réconfort; mais vous +ne douterez pas de ma parole, vous me croirez lorsque +je vous assure que mon voyage a été particulièrement +béni, et que je vous reviens heureux, très heureux.</p> +<p>....................................................</p> + +<p>Vous avez eu déjà des échos, je pense, des acclamations +qui, sur tout le parcours de notre voyage, à +l'aller et au retour, en Suisse et en Italie, saluèrent +le nom belge.</p> + +<p>Supposez même, mes bien chers Frères, que l'issue +finale du duel gigantesque engagé, en ce moment, +en Europe et en Asie-Mineure, fût encore incertaine, +un fait acquis à la civilisation et à l'histoire, c'est +le triomphe moral de la Belgique. En union avec +votre Roi et votre Gouvernement, vous avez consenti +à la Patrie un sacrifice immense. Par respect pour +notre parole d'honneur; pour affirmer que, dans +vos consciences, le droit prime tout, vous avez sacrifié +vos biens, vos foyers, vos fils, vos époux, et, après +dix-huit mois de contrainte, vous demeurez, comme +le premier jour, fiers de votre geste; l'héroïsme +vous paraît si naturel, qu'il ne vous vient pas à la +pensée d'en tirer gloire pour vous-mêmes. Mais si +vous aviez pu, comme nous, franchir nos frontières +et contempler à distance la patrie belge; si vous +aviez entendu le peuple, "l'homme dans la rue", +ainsi que s'expriment les Anglais, je veux dire l'ouvrier +manuel, le petit employé, la femme de la classe +qui peine; si vous aviez recueilli les témoignages, +vivants ou écrits, de ceux qui représentent, avec autorité, +les grandes forces sociales, la politique, la +presse, la science, l'art, la diplomatie, la religion, +vous auriez mieux pris conscience de la magnanimité +de votre attitude, vos âmes auraient tressailli d'allégresse +et même, je crois, d'orgueil.</p> +<p>........................................................</p> + +<p>Vous voudrez bien reconnaître que je ne vous ai +jamais caché mes appréhensions. Je vous ai prêché +le patriotisme, parce qu'il est une dépendance de la +vertu maîtresse du christianisme, de la charité. Mais, +dès l'abord, je vous ai fait entrevoir que, selon mon +humble pressentiment, notre épreuve serait longue, +et que le succès appartiendrait aux nations qui y +mettraient le plus d'endurance.</p> + +<p>La conviction, naturelle et surnaturelle, de notre +victoire finale est plus profondément que jamais ancrée +en mon âme. Si, d'ailleurs, elle avait pu être +ébranlée, les assurances que m'ont fait partager +plusieurs observateurs désintéressés et attentifs de +la situation générale, appartenant notamment aux +deux Amériques, l'eussent solidement raffermie.</p> + +<p>Nous l'emporterons, n'en doutez pas, mais nous +ne sommes pas au bout de nos souffrances.</p> + +<p>La France, l'Angleterre, la Russie se sont engagées +à ne pas conclure de paix, tant que la Belgique +n'aura pas recouvré son entière indépendance et +n'aura pas été largement indemnisée. L'Italie, à +son tour, a adhéré au pacte de Londres.</p> + +<p>L'avenir n'est point douteux pour nous.</p> +<p>...................................................</p> +<br><br><br> + + + +<h3>Démêlés du Cardinal avec les Autorités allemandes</h3> + + +<p><i>Après le voyage à Rome, il sembla que les autorités +allemandes eussent reçu le mot d'ordre de créer +le plus de difficultés possibles au cardinal Mercier. +La presse allemande avait été déchaînée contre lui; +visiblement, elle cherchait à justifier les mesures +que le gouverneur général de Belgique pourrait être +amené à prendre contre le trop ardent défenseur du +bon droit. Elle alla jusqu'à l'accuser d'espionnage +et, au mois de mars 1916, on eut la surprise d'apprendre +qu'une descente avait eu lieu au Palais archiépiscopal +et que le chanoine Loncin avait été arrêté.</i></p> + +<p><i>Le cardinal, dont la bibliothèque avait été fouillée +et la correspondance saisie, adressa sur-le-champ une +note de protestation au gouverneur général. Dans +cette note, il s'élevait avec vigueur contre la violation +du secret que Rome seule peut briser et qui, dans ce +cas, fut impuissant à sauvegarder divers cas du forum +conscientiae contre l'arbitraire de soldats.</i></p> + +<p><i>Il signala au Saint-Siège, suprême juge en l'occurrence, +cette violation par la force brutale du secret +de l'administration et des choses d'Eglise.</i></p> + +<p><i>Le Gouvernement allemand répondit par une note +où il prétendait que la liberté de l'Eglise n'a rien à +voir dans cette affaire et que c'est en vain que le +cardinal, faute d'avoir des sujets de plaintes légitimes, +s'efforçait d'inventer une violation des droits +ecclésiastiques par l'Allemagne.</i></p> + +<p><i>Néanmoins, le chanoine Loncin fut relâché.</i></p> + +<p><i>Vers la même époque, le cardinal Mercier eut +encore à se plaindre des procédés allemands à propos +d'un mandement de Carême. A la vérité, il n'y avait +pour les Allemands rien de particulier à relever +dans ce document d'inspiration purement religieuse, +mais le mot d'ordre, nous l'avons dit, était de chercher +misère. On releva donc une phrase ainsi connue: +"Ni le cheval, ni le chevalier, ni la force des armées +ne garantissent le succès final. Est-ce que Dieu ne +peut pas anéantir en un clin d'oeil les plus belles +espérances d'une nation belliqueuse en déchaînant +sur elle une épidémie? C'est entre les mains de Dieu +que repose le sort de la Belgique."</i></p> + +<p><i>Von Bissing écrivit à l'archevêque une lettre +grossière où il lui faisait reproche, à l'abri de cette +phrase séparée de son contexte, de vouloir soulever +la population contre l'occupant.</i></p> + +<p><i>L'archevêque répondit simplement qu'il n'avait +fait, en écrivant ce mandement, qu'exercer son droit +d'évêque, et que les Allemands lui avaient déjà, à +plus d'une reprise, cherché querelle. Et puis, ajoutait-il, +la population belge est toujours restée calme, +tout le monde a pu le constater: Que me reproche-t-on +de l'exciter?</i></p> + +<p><i>Le gouverneur général se tint coi.</i></p> +<br><br><br> + + +<h3>Allocution du Cardinal Mercier</h3> + + +<p><i>Lisons maintenant un extrait de l'allocution que +le cardinal Mercier a prononcée le 21 juillet 1916 à +Bruxelles, dans la collégiale de Sainte-Gudule, au +cours de la cérémonie commémorative de la fête nationale. +C'est le coeur haletant qu'on la relira, ligne +par ligne, comme l'une des choses les plus belles et +les plus élevées qui aient jamais été dites.</i></p> + + +<br><br><br> + +<p>Nos bien chers Frères,</p> + +<p>Nous devions ici nous réunir pour fêter le 85e +anniversaire de notre indépendance nationale.</p> + +<p>Dans quatorze ans, à pareil jour, nos cathédrales +restaurées et nos églises rebâties seront larges ouvertes; +la foule s'y précipitera; notre Roi Albert, +debout sur son trône, inclinera, mais d'un geste libre, +devant la majesté du Roi des rois, son front indompté; +la Reine, les princes royaux l'entoureront; nous +réentendrons les envolées joyeuses de nos cloches et, +dans le pays entier, sous les voûtes des temples, les +Belges, la main dans la main, renouvelleront leurs +serments à leur Dieu, à leur Souverain, à leurs libertés, +tandis que les évêques et les prêtres, interprètes +de l'âme de la nation, entonneront, dans un commun +élan de reconnaissance joyeuse, un triomphal <i>Te +Deum</i>.</p> + + +<p>Aujourd'hui, l'hymne de la joie expire sur nos +lèvres.</p> + +<p>Le peuple juif, captif à Babylone, assis en larmes +au bord de l'Euphrate, regardait couler les eaux du +fleuve Ses harpes muettes pendaient aux saules du +rivage Qui aurait eu le courage de chanter le cantique +de Jéhovah, sur un sol étranger? "Terre patriarcale +de Jérusalem, s'écriait le Psalmiste, si +jamais je t'oublie, que ma main droite se dessèche! +Que ma langue reste collée à mon palais si je cesse de +penser à toi; si tu n'es plus la première de mes +joies!"</p> + +<p>Le psaume s'achève en paroles imprécatoires. +Nous nous interdisons de les reproduire; nous ne +sommes plus du Testament Ancien, qui tolérait la +loi du talion: "Oeil pour oeil, dent pour dent." +Nos lèvres, purifiées par le feu de la charité chrétienne, +ne profèrent point de haine.</p> + +<p>Haïr, c'est prendre le mal d'autrui pour but et +s'y complaire. Quelles que soient nos douleurs, nous +ne voulons point de haine à ceux qui nous les infligent. +La concorde nationale s'allie, chez nous, à la +fraternité universelle. Mais au-dessus du sentiment +de l'universelle fraternité, nous plaçons le respect du +droit absolu, sans lequel il n'y a pas de commerce +possible, ni entre les individus, ni entre les nations.</p> + +<p>Et voilà pourquoi, avec saint Thomas d'Aquin, le +docteur le plus autorisé de la théologie chrétienne, +nous proclamons que la vindicte publique est une +vertu.</p> + +<p>Le crime, violation de la justice, attentat à la paix +publique, qu'il émane d'un particulier ou d'une collectivité, +doit être réprimé. Les consciences sont +soulevées, inquiètes, à la torture, tant que le coupable +n'est pas, selon l'expression si saine et si forte du +langage spontané, remis à sa place; c'est rétablir +l'ordre, rasseoir l'équilibre, <i>restaurer la paix sur la +base de la justice</i>.</p> + +<p>La vengeance publique ainsi comprise peut irriter +la sensiblerie d'une âme faible; elle n'est pas moins, +dit saint Thomas, l'expression, la loi de la charité la +plus pure et du zèle qui en est la flamme. Elle ne se +fait pas de la souffrance une cible, mais une arme, +vengeresse du droit méconnu.</p> +<p>...................................................</p> + +<p>Le chef de l'une de nos plus nobles familles +m'écrivait: "Notre fils, du 7e de ligne, est tombé; +ma femme et moi en avons le coeur brisé; cependant, +s'il le fallait, nous le redonnerions encore."</p> + +<p>Un vicaire de la capitale vient d'être condamné +à douze ans de travaux forcés. On me permet d'aller +dans sa cellule l'embrasser et le bénir: "J'ai, dit-il, +trois frères au front; je crois être ici pour avoir aidé +le plus jeune—il a dix-sept ans—à rejoindre ses +aînés; une de mes soeurs est dans une cellule voisine, +mais, j'en remercie le bon Dieu, ma mère ne +reste pas seule; elle nous l'a fait dire; d'ailleurs, +elle ne pleure pas."</p> + +<p>N'est-ce pas que nos mères font songer à la mère +des Macchabées?</p> + +<p>Que de leçons de grandeur morale! Ici même +et sur le chemin de l'exil, et dans les prisons et dans +les camps de concentration, en Hollande et en Allemagne!</p> + +<p>Pensons-nous assez à ce que doivent souffrir ces +braves qui, depuis le début de la guerre, au lendemain +de la défense de Liège et de Namur ou de la retraite +d'Anvers ont vu leur carrière militaire brisée et +rongent leur frein; ces gardiens du droit ou de nos +franchises communales, que leur vaillance a réduits +à l'inaction!</p> + +<p>Il y a du courage dans l'élan; il n'y en a pas +moins à le contenir. Il y a même plus de vertu, parfois, +à pâtir qu'à agir.</p> + +<p>Et ces deux années de soumission du peuple belge +à l'inévitable? cette ténacité profonde qui faisait +dire à une humble femme, devant laquelle on discutait +la possibilité d'une prochaine conclusion de la +paix: <i>Oh! pour nous, il ne faut rien presser; nous +attendrons encore!</i> Comme tout cela est beau et plein +d'enseignements pour les générations à venir!</p> + +<p>Voilà ce qu'il faut voir, mes Frères: la magnanimité +de la nation dans le sacrifice, notre universelle +et persévérante confraternité dans les angoisses, +dans les deuils, et dans la même invincible espérance; +voilà ce qu'il faut regarder, pour estimer à sa valeur +la patrie belge.</p> +<p>........................................................</p> + +<p>La date prochaine du premier centenaire de notre +indépendance doit nous trouver plus forts, plus intrépides, +plus unis que jamais. Préparons-nous +y dans le travail, dans la patience, dans la fraternité.</p> + +<p>Lorsque, en 1930, nous remémorerons les années +sombres de 1914-1916, elles nous apparaîtront les plus +lumineuses, les plus majestueuses, et, à la condition +que nous sachions dès aujourd'hui le vouloir, les plus +heureuses et les plus fécondes de notre histoire nationale.</p> + +<p><i>Per Crucem ad lucem</i>; du sacrifice jaillit la +lumière!</p> +<br><br><br> + +<h3>Les protestations du Cardinal auprès du<br> +Gouverneur général.</h3> + + +<p>NOTE</p> + +<p><i>Avec le même courage qu'il avait adressé en 1914 +le premier réquisitoire contre les crimes allemands, +et plaidé à Rome la cause de la Belgique opprimée, +le cardinal Mercier entreprit, aux jours lugubres qui +ont marqué la fin de l'année 1916, de sauver ses compatriotes +de la déportation vers les usines de l'Allemagne +et ses fronts de bataille. On retrouvera ici +quelques extraits des lettres épineuses qu'il adressa, +dans ce but, aux autorités allemandes à Bruxelles, +principalement au gouverneur général von Bissing.</i></p> + +<p><i>La première est du 19 octobre; le cardinal rappelle +en termes sévères les promesses faites antérieurement, +de n'astreindre les Belges ni aux prestations +militaires, ni aux travaux forcés</i>:</p> + +<br><br><br> + + +<p>Malines, le 19 octobre 1916.</p> + +<p>Monsieur le Gouverneur Général,</p> + +<p>Au lendemain de la capitulation d'Anvers, la +population, affolée, se demandait ce qu'il adviendrait +des Belges en âge de porter les armes ou qui arriveraient +à cet âge avant la fin de l'occupation. Les +supplications des pères et mères de famille me déterminèrent +à interroger M. le Gouverneur d'Anvers, +le Baron von Huene, qui eut l'obligeance de me rassurer +et de m'autoriser à rassurer les parents angoissés. +Le bruit s'était répandu à Anvers, cependant, +qu'à Liège, à Namur, à Charleroi, des jeunes gens +avaient été saisis et emmenés de force en Allemagne. +Je priai donc M. le Gouverneur von Huene de vouloir +me confirmer par écrit la garantie qu'il m'avait donnée +verbalement, que rien de pareil ne s'effectuerait +à Anvers. Il me répondit tout de suite que les bruits +relatifs aux déportations étaient sans fondement, et +sans hésiter, me remit par écrit, entre autres déclarations, +la suivante: "Les jeunes gens n'ont point +à craindre d'être emmenés en Allemagne, soit pour +y être enrôlés dans l'armée, soit pour y être employés +à des travaux forcés."</p> + +<p>Cette déclaration écrite et signée fut communiquée +publiquement au clergé et aux fidèles de la +province d'Anvers, ainsi que Votre Excellence +pourra s'en assurer par le document ci-inclus, en +date du 16 octobre 1914, qui fut lu dans toutes les +églises.</p> + +<p>Douter de l'autorité de pareils engagements, c'eût +été faire injure aux personnalités qui les avaient +souscrits, et je m'employai donc à raffermir, par tous +les moyens de persuasion en mon pouvoir, les inquiétudes +persistantes des familles intéressées.</p> + +<p>Or, voici que votre Gouvernement arrache à leurs +foyers des ouvriers réduits malgré eux au chômage, +les sépare violemment de leurs femmes et de leurs +enfants et les déporte en pays ennemi. Nombreux +sont les ouvriers qui ont déjà subi ce malheureux +sort; plus nombreux ceux que menacent les mêmes +violences.</p> + +<p>Au nom de la liberté de domicile et de la liberté +de travail des citoyens belges; au nom de l'inviolabilité +des familles; au nom des intérêts moraux que +compromettrait gravement le régime de la déportation; +au nom de la parole donnée par le Gouverneur +de la province d'Anvers et par le Gouverneur général, +représentant immédiat de la plus haute autorité +de l'Empire allemand, je prie respectueusement +Votre Excellence de vouloir retirer les mesures de +travail forcé et de déportation intimées aux ouvriers +belges et de vouloir réintégrer dans leurs foyers ceux +qui on déjà été déportés.</p> + +<p>Votre Excellence appréciera combien me serait +pénible le poids de la responsabilité que j'aurais à +porter vis-à-vis des familles, si la confiance qu'elles +vous ont accordée par mon entremise et sur mes +instances était lamentablement déçue.</p> + +<p>Je m'obstine à croire qu'il n'en sera pas ainsi.</p> + +<p>Agréez, Monsieur le Gouverneur général, l'assurance +de ma très haute considération.</p> + +<p>Signé: D.-L. Cardinal MERCIER, +Archevêque de Malines.</p> +<br><br><br> + +<p><i>A la lettre du primat de Belgique, le général von +Bissing répondit, le 26 octobre, par un long plaidoyer +où il prétendait démontrer que le Gouvernement +allemand, en déportant les ouvriers belges, se bornait +à user d'un droit et à remplir un devoir dans l'intérêt +même du peuple belge. Boche jusqu'au bout, le gouverneur +du Kaiser, après avoir ergoté sur la portée +des engagements pris jadis, allait même jusqu'à oser +écrire qu'il avait lui-même à coeur plus que personne +le haut idéal des vertus familiales compromises par +la paresse!</i></p> + +<p><i>A toutes ces tartuferies, le cardinal Mercier a répondu +par me lettre où il défend les ouvriers belges +contre les calomnies du gouverneur allemand et où +il démontre que le plaidoyer de celui-ci n'est fait que +de contre-vérités et de misérables arguties.</i></p> + +<p><i>En voici des extraits:</i></p> + +<br><br><br> + +<p>Malines, le 10 novembre 1916.</p> + +<p>Monsieur le Gouverneur Général,</p> + + +<p>Ma lettre du 19 octobre rappelait à Votre Excellence +l'engagement pris par le baron von Huene, +gouverneur militaire d'Anvers, et ratifié, quelques +jours plus tard, par le baron von der Goltz, votre +prédécesseur au gouvernement général de Bruxelles. +L'engagement était explicite, absolu, sans limite de +durée: "Les jeunes gens n'ont point à craindre +d'être emmenés en Allemagne, soit pour y être enrôlés +dans l'armée, <i>soit pour être employés à des travaux +forcés</i>."</p> + +<p>Cet engagement est violé tous les jours des milliers +de fois, depuis quinze jours.</p> + +<p>Le baron von Huene et feu le baron von der Goltz +n'ont pas dit conditionnellement, ainsi que le voudrait +faire entendre votre dépêche du 26 octobre: "Si +l'occupation ne dure pas plus de deux ans, les hommes +aptes au service militaire ne seront pas mis en +captivité"; ils ont dit catégoriquement: "Les jeunes +gens, et à plus forte raison les hommes arrivés à l'âge +mûr, ne seront, <i>à aucun moment de la durée de l'occupation, +ni emprisonnés, ni employés à des travaux +forcés."</i></p> + +<p>Pour se justifier, Votre Excellence invoque "la +conduite de l'Angleterre et de la France qui ont, dit-elle, +enlevé sur les bateaux neutres tous les Allemands +de 17 à 50 ans, pour les interner dans les camps de +concentration".</p> + +<p>Si l'Angleterre et la France avaient commis une +injustice, c'est sur les Anglais et les Français qu'il +faudrait vous venger et non sur un peuple inoffensif +et désarmé. Mais y a-t-il eu injustice? Nous sommes +mal informés de ce qui se passe au delà des murs +de notre prison, mais je suis fort tenté de croire que +les Allemands saisis et internés appartenaient à la +réserve de l'armée impériale; ils étaient donc des +militaires que l'Angleterre et la France avaient le +droit d'envoyer dans des camps de concentration.</p> + +<p>L'occupant s'est emparé d'approvisionnement +considérables de matières premières destinées à notre +industrie nationale: il a saisi et expédié en Allemagne +les machines, les outils, les métaux de nos usines +et de nos ateliers. La possibilité du travail national +ainsi supprimée, il restait à l'ouvrier une alternative: +travailler pour l'empire allemand, soit ici, soit en +Allemagne, ou chômer. Quelques dizaines de milliers +d'ouvriers, sous la pression de la peur ou de la faim, +acceptèrent, à regret pour la plupart, du travail de +l'étranger; mais quatre cent mille ouvriers ou ouvrières +préférèrent se résigner au chômage, avec ses +privations, que de desservir les intérêts de la patrie; +ils vivaient dans la pauvreté, à l'aide du maigre +secours que leur allouait le Comité national de secours +et d'alimentation contrôlé par les ministères +protecteurs d'Espagne, d'Amérique, de Hollande.</p> + +<p>Calmes, dignes, ils supportaient sans murmure leur +sort pénible. Nulle part, il n'y eut ni révolte ni apparence +de révolte. Patrons et ouvriers attendaient +avec endurance la fin de notre longue épreuve. Cependant, +les administrations communales et l'initiative +privée essayaient d'atténuer les inconvénients +indéniables du chômage. Mais le pouvoir occupant +paralysa leurs efforts. Le Comité national tenta +d'organiser un enseignement professionnel à l'usage +des chômeurs. Cet enseignement pratique, respectueux +de la dignité de nos travailleurs, devait leur entretenir +la main, affiner leurs capacités de travail, préparer +le relèvement du pays. Qui s'opposa à cette +noble initiative, dont nos grands industriels avaient +élaboré le plan? Qui? Le pouvoir occupant.</p> +<p>.................................................</p> + +<p>Mais l'Allemagne, par divers procédés, notamment +par l'organisation de ses "Centrales", sur lesquelles +ni les Belges, ni les ministres protecteurs ne +peuvent exercer aucun contrôle efficace, absorbe une +part considérable des produits de l'agriculture et de +l'industrie du pays. Il en résulte un renchérissement +considérable de la vie, cause de privations pénibles +pour ceux qui n'ont pas d'économies. La "communauté +d'intérêts" dont la lettre vante pour nous +l'avantage n'est pas l'équilibre normal des échanges +commerciaux, mais la prédominance du fort sur le +faible.</p> + +<p>Cet état d'infériorité économique auquel nous +sommes réduits, ne nous le présentez donc pas, je vous +prie, comme un privilège qui justifierait le travail +forcé au profit de notre ennemi et la déportation de +légions d'innocents en terre d'exil.</p> + +<p>L'esclavage, et la peine la plus forte du code pénal +après la peine de mort, la déportation! La Belgique, +qui ne vous fit jamais aucun mal, avait-elle mérité +de vous ce traitement qui crie vengeance au ciel?</p> + +<p>Il y a deux ans, entend-on répéter, c'était la mort, +le pillage, l'incendie, mais c'est la guerre! Aujourd'hui, +ce n'est plus la guerre, c'est le calcul froid, +l'écrasement voulu, l'emprise de la force sur le droit, +l'abaissement de la personnalité humaine, un défi à +l'humanité.</p> + +<p>Il dépend de vous, Excellence, de faire taire ces +cris de la conscience révoltée. Puisse le bon Dieu, +que nous invoquons de toute l'ardeur de notre âme +pour notre peuple opprimé, vous inspirer la pitié du +bon Samaritain!</p> + +<p>Agréez, Monsieur le Gouverneur général, l'hommage +de ma très haute considération.</p> + +<p>Signé: D.-J. Cardinal MERCIER,</p> + +<p>Archevêque de Malines.</p> + +<br><br><br> + + +<p><i>Le gouverneur von Bissing ne répondit pas autrement +que la première fois. Évitant toute discussion +directe, il se borna à reprendre les arguments exposés +le 26 octobre. Cela lui valut, de la part du cardinal, +une nouvelle protestation pleine de coeur et de +dignité:</i></p> + +<br><br><br> + +<p>Malines, le 29 novembre 1916.</p> + +<p>Monsieur le Gouverneur Général,</p> + +<p>La lettre (1.11254) que Votre Excellence me fait +l'honneur de m'écrire, sous la date du 23 novembre, +est pour moi une déception. En plusieurs milieux, +que j'avais lieu de croire exactement renseignés, il +se disait que Votre Excellence s'était fait un devoir +de protester devant les plus hautes autorités de l'empire, +contre les mesures qu'Elle est contrainte d'appliquer +à la Belgique. J'escomptais donc pour le +moins un délai dans l'application de ces mesures, en +attendant qu'elles fussent soumises à un examen nouveau, +et un adoucissement aux procédés qui les mettent +à exécution.</p> + +<p>Or, voici que, sans répondre un mot à aucun des +arguments par lesquels j'établissais, dans mes lettres +du 19 octobre et du 10 novembre, le caractère antijuridique +et antisocial de la condamnation de la classe +ouvrière belge aux travaux forcés et à la déportation, +Votre Excellence se borne à reprendre dans sa dépêche +du 23 novembre le texte même de sa lettre du 26 +octobre. Ses deux lettres du 23 novembre et du 26 +sont, en effet, identiques dans le fond et presque dans +la forme.</p> + +<p>D'autre part, le recrutement des prétendus chômeurs +se fait, la plupart du temps, sans aucun égard +aux observations des autorités locales. Plusieurs +rapports que j'ai en mains, attestant que le clergé est +brutalement écarté, les bourgmestres et conseillers +communaux réduits au silence; les recruteurs se +trouvent donc en face d'inconnus parmi lesquels ils +font arbitrairement leur choix.</p> + +<p>Les exemples de ce que j'avance abondent; en +voici deux très récents parmi une quantité d'autres +que je tiens à la disposition de Votre Excellence. Le +21 novembre, le recrutement se fit dans la commune +de Kersbeek-Miseom. Sur les 4,323 habitants que +compte la commune, les recruteurs en enlevèrent 94, +en bloc, sans distinction de condition sociale ou de +profession, fils de fermiers, soutiens de parents âgés +et infirmes, pères de famille laissant femme et enfants +dans la Misère, tous nécessaires à leur famille +comme le pain de chaque jour. Deux familles se +voient ravir chacune quatre fils à la fois. Sur les 94 +déportés, il y avait deux chômeurs.</p> + +<p>Dans la région d'Aerschot, le recrutement se fit le +23 novembre: à Rillaer, à Gelrode, à Rotselaer, des +jeunes gens, soutiens d'une mère veuve; des fermiers +à la tête d'une nombreuse famille, l'un d'entre eux +qui a passé les 50 ans, a dix enfants, cultivant des +terres, possédant plusieurs bêtes à cornes, n'ayant +jamais touché un sou de la charité publique, furent +emmenés de force, en dépit de toutes les protestations. +Dans la petite commune de Rillaer, on a pris +jusqu'à 25 jeunes garçons de 17 ans.</p> + +<p>Votre Excellence eût voulu que les administrations +communales se fissent les complices de ces recrutements +odieux. De par leur situation légale et +en conscience, elles ne le pouvaient pas. Mais elles +pouvaient éclairer les recruteurs et ont qualité pour +cela. Les prêtres, qui connaissent mieux que personne +le petit peuple, seraient pour les recruteurs des +auxiliaires précieux. Pourquoi refuse-t-on leur concours?</p> + +<p>A la fin de sa lettre, Votre Excellence rappelle que +les hommes appartenant aux professions libérales ne +sont pas inquiétés. Si l'on emmenait que des chômeurs, +je comprendrais cette exception. Mais si l'on +continue d'enrôler indistinctement les hommes valides, +l'exception est injustifiée.</p> + +<p>Il serait inique de faire peser sur la classe ouvrière +seule la déportation. La classe bourgeoise +doit avoir sa part dans le sacrifice, si cruel soit-il et +tout juste parce qu'il est cruel, que l'occupant impose +à la nation. Nombreux sont les membres de mon clergé +qui m'ont prié de réclamer pour eux une place a +l'avant-garde des persécutés. J'enregistre leur offre +et vous la soumets avec fierté.</p> + +<p>Je veux croire que les autorités de l'Empire n'ont +pas dit leur dernier mot. Elles penseront à nos douleurs +imméritées, à la réprobation du monde civilisé, +au jugement de l'histoire et au châtiment de Dieu.</p> + +<p>Agréez, Excellence, l'hommage de ma très haute +considération.</p> + +<p>D.-J. Cardinal MERCIER,</p> + +<p>Archevêque de Malines.</p> +<br><br><br> + +<p>Après cette lettre cinglante, le gouverneur général +ne dit plus rien. Du moins, à l'heure où s'imprime +cette brochure, on ignore encore s'il trouva quelque +réponse à y faire.</p> +<br><br><br> + +<h3>EXTRAITS<br> +DE LA<br> +Protestation publique rédigée par le Cardinal<br> +au nom de l'Épiscopat.</h3> + +<p>Malines, le 7 novembre 1916.</p> + +<p>................................................</p> +<p>La vérité toute nue est que chaque ouvrier déporté +est un soldat de plus pour l'armée allemande. Il +prendra la place d'un ouvrier allemand dont on fera +un soldat. De sorte que la situation que nous dénonçons +au monde civilisé se réduit à ces termes: Quatre +cent mille ouvriers se trouvent malgré eux, et en +grande partie à cause du régime d'occupation, réduits +au chômage. Fils, époux, pères de famille, ils supportent +sans murmure, respectueux de l'ordre public, +leur sort malheureux; la solidarité nationale pourvoit +à leurs plus pressants besoins; à force de parcimonie +et de privations généreuses, ils échappent à la +misère extrême et attendent, avec dignité, dans une +intimité que le deuil national resserre, la fin de notre +commune épreuve.</p> + +<p>Des équipes de soldats pénètrent de force dans +ces foyers paisibles, arrachent les jeunes gens à leurs +parents, le mari à sa femme, le père à ses enfants; +gardent à la baïonnette les issues par lesquelles veulent +se précipiter les épouses et les mères pour dire +aux partants un dernier adieu; rangent les captifs +par groupes de quarante ou de cinquante, les hissent +de force dans des fourgons; la locomotive est sous +pressions; dès que le train est fourni un officier supérieur +donne le signal du départ. Voilà un nouveau +millier de Belges réduits en esclavage et, sans jugement +préalable, condamnés à la peine la plus forte +du Code pénal après la peine de mort, à la déportation. +Ils ne savent ni où ils vont, ni pour combien +de temps. Tout ce qu'ils savent, c'est que leur travail +ne profitera qu'à l'ennemi. A plusieurs, par des appâts +ou sous la menace, on a extorqué un engagement +que l'on ose appeler "volontaire".</p> + +<p>Au reste, on enrôle des chômeurs, certes, mais on +recrute aussi en grand nombre—dans la proportion +d'un quart, pour l'arrondissement de Mons,—des +hommes qui n'ont jamais chômé et appartenant aux +professions les plus diverses: bouchers, boulangers, +patrons tailleurs, ouvriers brasseurs, électriciens, +cultivateurs; on prend même de tout jeunes élèves +de collèges, d'universités ou d'autres écoles supérieures.</p> + +<p>Nous, pasteurs de ces ouailles que la force brutale +nous arrache, angoissés à l'idée de l'isolement moral +et religieux où elles vont languir, témoins impuissants +des douleurs et de l'épouvante de tant de foyers +brisés ou menacés, nous nous tournons vers les âmes +croyantes ou non croyantes, qui, dans les pays alliés, +dans les pays neutres, même dans les pays ennemis +ont le respect de la dignité humaine.</p> + +<p>Lorsque le cardinal Lavigerie entreprit sa campagne +anti-esclavagiste, le Pape Léon XIII bénissant +sa mission lui dit: "L'opinion est, plus que +jamais la reine du monde; c'est sur elle qu'il faut +agir. Vous ne vaincrez que par l'opinion."</p> + +<p>Daigne la divine Providence inspirer à quiconque +a une autorité, une parole, une plume, de se rallier +autour de notre humble drapeau belge, pour l'abolition +de l'esclavage européen!</p> + +<p>Puisse la conscience humaine triompher de tous +les sophismes, et demeurer obstinément fidèle à la +grande parole de saint Ambroise: L'honneur au-dessus +de tout!</p> + +<p>Au nom des évêques belges:</p> + +<p>Signé: D.-J. Cardinal MERCIER,</p> + +<p>Archevêque de Malines.</p> +<br><br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Table des matières</p> + </div><div class="stanza"> +<p>AVANT PROPOS.</p> +<p>Chapitre I.—"C'est la guerre!"</p> +<p>Chapitre II.—Le buvetier boche et, la Brabançonne.</p> +<p>Chapitre III.—"Thank You."</p> +<p>Chapitre IV—A l'hôpital.</p> +<p>Chapitre V.—La Prise d'Anvers.</p> +<p>Chapitre VI—L'Exode.</p> +<p>Chapitre VII.—Dans les transes.</p> +<p>Chapitre VIII.—L'Allemand est là!</p> +<p>Chapitre IX.—Un hôte allemand.</p> +<p>Chapitre X.—Parole d'Allemand.</p> +<p>Chapitre XI.—Citoyen britannique.</p> +<p>Chapitre XII.—Ça se corse.</p> +<p>Chapitre XIII.—Un major désolé.</p> +<p>Chapitre XIV.—En Allemagne.</p> +<p>Chapitre XV.—La Stadvogtei.</p> +<p>Chapitre XVI.—La vie en prison.</p> +<p>Chapitre XVII.—Où il est parlé de menu.</p> +<p>Chapitre XVIII.—En ma qualité de médecin.</p> +<p>Chapitre XIX.—Quelques prisonniers intéressants.</p> +<p>Chapitre XX.—Maclinks et Kirkpatrick.</p> +<p>Chapitre XXI.—Un Suisse et un Belge.</p> +<p>Chapitre XXII.—Évasions.</p> +<p>Chapitre XXIII.—Espoir déçu.</p> +<p>Chapitre XXIV.—Un colloque.</p> +<p>Chapitre XXV.—Incidents et remarques.</p> +<p>Chapitre XXVI.—Question d'échange.</p> +<p>Chapitre XXVII.—Vers la liberté.</p> +<p>Chapitre XXVIII.—En pensant à l'Allemagne.</p> +<p>Chapitre XXIX.—D'autres réminiscences.</p> +<p>Chapitre XXX.—Un sous-officier alsacien.</p> +<p>Chapitre XXXI—En Hollande et en Angleterre.</p> +<p>Chapitre XXXII—Le Militarisme et le Militarisé.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Appendice</p> +<p>Extraits de la lettre du Cardinal Mercier: "Patriotisme et endurance".</p> +<p>Le voyage à Rome et la lettre pastorale: "A notre retour de Rome".</p> +<p>Démêlés du Cardinal avec les autorités allemandes.</p> +<p>Allocution du Cardinal Mercier.</p> +<p>Les protestations du Cardinal.</p> +<p>Extraits de la protestation publique.</p> + </div> </div> +<br><br> + +<p class="milieu"><img src="images/ill23.png" alt=""></p> +<h5>ENFANTS PAUVRES DE CAPELLEN NOURRIS PAR LA ST-VINCENT DE PAUL<br> +La flèche et la croix désignent Madame et Mademoiselle Béland.</h5> + +<p class="milieu"><img src="images/ill39.png" alt=""></p> +<h5>SUR LA PLAGE À MIDDELKERKE<br> +Le docteur, Madame Béland et les enfants de Madame Béland</h5> + +<p class="milieu"><img src="images/ill101a.png" alt=""></p> +<h5>GROUPE D'OFFICIERS ALLEMANDE À ANVERS<br> +La croix indique Von Wilm qui a été l'instrument de l'arrestation<br> +et de l'internement du Dr. Béland</h5> + +<p class="milieu"><img src="images/ill101b.png" alt=""></p> +<h5>MM. MOORE, ETLINGER, Dr. BÉLAND<br> +HINTERMANN<br> +Dr. Béland (croix) et des prisonniers amis durant<br> +son internement</h5> + +<p class="milieu"><img src="images/ill132.png" alt=""></p> +<h5>MADAME BÉLAND<br> +Dans la banlieue de Starrenhof, sa résidence de Capellan</h5> + +<p class="milieu"><img src="images/ill196.png" alt=""></p> +<h5>LA DIGUE À MIDDELKERKE<br> +La croix indique la Villa Cogels, maintnant détruite, où demeuraient M. et Mme Béland</h5> + +<p class="milieu"><img src="images/ill227.png" alt=""></p> +<h5>LE CHATEAU DU COMTE MAURITANUS À CAPELLEN</h5> + +<p class="milieu"><img src="images/ill243.png" alt=""></p> +<h5>ENTRÉE DU ROI ALBERT Ier ET DE LA REINE ELIZAPETH A BRUXELLES<br> +APRÈS L'ARMISTICE..... +</h5> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" summary="" + style="text-align: left; width: 100%;" > + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> + <p class="milieu"><img src="images/ill164.png" alt=""></p><br> + <h5>LUDENDORF (croix) ET VON BUELOW</h5> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> + <p class="milieu"><img src="images/ill258.png" alt=""></p><br> + <h5>MESDEMOISELLES BÉLAND ET COGELS EN COSTUME DE<br> + PAYSANS FLAMANDS</h5> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mille et un jours en prison à Berlin +by Docteur Henri Béland + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MILLE ET UN JOURS EN PRISON *** + +***** This file should be named 13247-h.htm or 13247-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/2/4/13247/ + +Produced by La bibliothèque Nationale du Québec et Renald Levesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/old/13247-h/images/ill01.png b/old/13247-h/images/ill01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..eddc40e --- /dev/null +++ b/old/13247-h/images/ill01.png diff --git a/old/13247-h/images/ill02.png b/old/13247-h/images/ill02.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..554aa68 --- /dev/null +++ b/old/13247-h/images/ill02.png diff --git a/old/13247-h/images/ill101a.png b/old/13247-h/images/ill101a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c04b607 --- /dev/null +++ b/old/13247-h/images/ill101a.png diff --git a/old/13247-h/images/ill101b.png b/old/13247-h/images/ill101b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8656afa --- /dev/null +++ b/old/13247-h/images/ill101b.png diff --git a/old/13247-h/images/ill132.png b/old/13247-h/images/ill132.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6f8d7fa --- /dev/null +++ b/old/13247-h/images/ill132.png diff --git a/old/13247-h/images/ill164.png b/old/13247-h/images/ill164.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e44f861 --- /dev/null +++ b/old/13247-h/images/ill164.png diff --git a/old/13247-h/images/ill196.png b/old/13247-h/images/ill196.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f14c23d --- /dev/null +++ b/old/13247-h/images/ill196.png diff --git a/old/13247-h/images/ill227.png b/old/13247-h/images/ill227.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..85772d6 --- /dev/null +++ b/old/13247-h/images/ill227.png diff --git a/old/13247-h/images/ill23.png b/old/13247-h/images/ill23.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4b4eb6f --- /dev/null +++ b/old/13247-h/images/ill23.png diff --git a/old/13247-h/images/ill243.png b/old/13247-h/images/ill243.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..abff21f --- /dev/null +++ b/old/13247-h/images/ill243.png diff --git a/old/13247-h/images/ill258.png b/old/13247-h/images/ill258.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..78e76c2 --- /dev/null +++ b/old/13247-h/images/ill258.png diff --git a/old/13247-h/images/ill39.png b/old/13247-h/images/ill39.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..270de29 --- /dev/null +++ b/old/13247-h/images/ill39.png |
