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EMMELINE + + +1837 + + + + +I + + +Vous vous souvenez sans doute, madame, du mariage de mademoiselle Duval. +Quoiqu'on n'en ait parlé qu'un jour à Paris, comme on y parle de tout, ce +fut un événement dans un certain monde: Si ma mémoire est bonne, c'était +en 1825. Mademoiselle Duval sortait du couvent, à dix-huit ans, avec +quatre-vingt mille livres de rente. M. de Marsan, qui l'épousa, n'avait +que son titre et quelques espérances d'arriver un jour à la pairie, après +la mort de son oncle, espérances que la révolution de juillet a détruites. +Du reste, point de fortune, et d'assez grands désordres de jeunesse. Il +quitta, dit-on, le troisième étage d'une maison garnie, pour conduire +mademoiselle Duval à Saint-Roch, et rentrer avec elle dans un des plus +beaux hôtels du faubourg Saint-Honoré. Cette étrange alliance, faite en +apparence à la légère, donna lieu à mille interprétations dont pas une +ne fut vraie, parce que pas une n'était simple, et qu'on voulut trouver à +toute force une cause extraordinaire à un fait inusité. Quelques détails, +nécessaires pour expliquer les choses, vous donneront en même temps +une idée de notre héroïne. + +Après avoir été l'enfant le plus turbulent, studieux, maladif et entêté +qu'il y eût au monde, Emmeline était devenue, à quinze ans, une jeune +fille au teint blanc et rose, grande, élancée, et d'un caractère +indépendant. Elle avait l'humeur d'une égalité incomparable et une +grande insouciance, ne montrant de volonté qu'en ce qui touchait son +cœur. Elle ne connaissait aucune contrainte; toujours seule dans son +cabinet, elle n'avait guère, pour le travail, d'autre règle que son bon +plaisir. Sa mère, qui la connaissait et savait l'aimer, avait exigé pour +elle cette liberté dans laquelle il y avait quelque compensation au +manque de direction; car un goût naturel de l'étude et l'ardeur de +l'intelligence sont les meilleurs maîtres pour les esprits bien nés. Il +entrait autant de sérieux que de gaieté dans celui d'Emmeline; mais son +âge rendait cette dernière qualité plus saillante. Avec beaucoup de +penchant à la réflexion, elle coupait court aux plus graves méditations +par une plaisanterie, et dès lors n'envisageait plus que le côté comique +de son sujet. On l'entendait rire aux éclats toute seule, et il lui +arrivait, au couvent, de réveiller sa voisine, au milieu de la nuit, par +sa gaieté bruyante. + +Son imagination très flexible paraissait susceptible d'une teinte +d'enthousiasme; elle passait ses journées à dessiner ou à écrire; si un +air de son goût lui venait en tête, elle quittait tout aussitôt pour se +mettre au piano, et se jouer cent fois l'air favori dans tous les tons; +elle était discrète et nullement confiante, n'avait point d'épanchement +d'amitié, une sorte de pudeur s'opposant en elle à l'expression parlée de +ses sentiments. Elle aimait à résoudre elle-même les petits problèmes qui, +dans ce monde, s'offrent à chaque pas; elle se donnait ainsi des plaisirs +assez étranges que, certes, les gens qui l'entouraient ne soupçonnaient +pas. Mais sa curiosité avait toujours pour bornes un certain respect +d'elle-même; en voici un exemple entre autres. + +Elle étudiait toute la journée dans une salle où se trouvait une grande +bibliothèque vitrée, contenant trois mille volumes environ. La clef était +à la serrure, mais Emmeline avait promis de ne point y toucher. Elle +garda toujours scrupuleusement sa promesse, et il y avait quelque mérite +dans cette conduite, car elle avait la rage de tout apprendre. Ce qui +n'était pas défendu, c'était de dévorer les livres des yeux; aussi en +savait-elle tous les titres par cœur; elle parcourait successivement +tous les rayons, et, pour atteindre les plus élevés, plantait une chaise +sur la table; les yeux fermés, elle eût mis la main sur le volume qu'on +lui aurait demandé. Elle affectionnait les auteurs par les titres de +leurs ouvrages, et, de cette façon, elle a eu de terribles mécomptes. +Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. + +Dans cette salle était une petite table près d'une grande croisée qui +dominait une cour assez sombre. L'exclamation d'un ami de sa mère fit +apercevoir Emmeline de la tristesse de sa chambre; elle n'avait jamais +ressenti l'influence des objets extérieurs sur son humeur. Les gens qui +attachent de l'importance à ce qui compose le bien-être matériel étaient +classés par elle dans une catégorie de maniaques. Toujours nu-tête, les +cheveux en désordre, narguant le vent, le soleil, jamais plus contente +que lorsqu'elle rentrait mouillée par la pluie, elle se livrait, à la +campagne, à tous les exercices violents, comme si là eût été toute sa +vie. Sept ou huit lieues à cheval, au galop, étaient un jeu pour elle; à +pied, elle défiait tout le monde; elle courait, grimpait aux arbres, et +si on ne marchait pas sur les parapets plutôt que sur les quais, si on ne +descendait pas les escaliers sur leurs rampes, elle pensait que c'était +par respect humain. Par-dessus tout elle aimait, chez sa mère, à +s'échapper seule, à regarder dans la campagne et ne voir personne. Ce +goût d'enfant pour la solitude, et le plaisir qu'elle prenait à sortir +par des temps affreux, tenaient, disait-elle, à ce qu'elle était sûre +qu'alors on ne viendrait pas _la chercher en se promenant_. Toujours +entraînée par cette bizarre idée, à ses risques et périls, elle se +mettait dans un bateau en pleine eau, et sortait ainsi du parc, que la +rivière traversait, sans se demander où elle aborderait. Comment lui +laissait-on courir tant de dangers? Je ne me chargerai pas de vous +l'expliquer. + +Au milieu de ces folies, Emmeline était railleuse; elle avait un oncle +tout rond, avec un rire bête, excellent homme. Elle lui avait persuadé +que de figure et d'esprit elle était tout son portrait, et cela avec des +raisons à faire rire un mort. De là le digne oncle avait conçu pour sa +nièce une tendresse sans bornes. Elle jouait avec lui comme avec un +enfant, lui sautait au cou quand il arrivait, lui grimpait sur les +épaules; et jusqu'à quel âge? c'est ce que je ne vous dirai pas non plus. +Le plus grand amusement de la petite espiègle était de faire faire à ce +personnage, assez grave du reste, des lectures à haute voix: c'était +difficile, attendu qu'il trouvait que les livres n'avaient aucun sens, et +cela s'expliquait par sa façon de ponctuer; il respirait au milieu des +phrases, n'ayant pour guide que la mesure de son souffle. Vous jugez quel +galimatias, et l'enfant de rire à se pâmer. Je suis obligé d'ajouter +qu'au théâtre elle en faisait autant pendant les tragédies, mais qu'elle +trouvait quelquefois moyen d'être émue aux comédies les plus gaies. + +Pardonnez, madame, ces détails puérils, qui, après tout, ne peignent +qu'un enfant gâté. Il faut que vous compreniez qu'un pareil caractère +devait plus tard agir à sa façon, et non à celle de tout le monde. + +A seize ans, l'oncle en question, allant en Suisse, emmena Emmeline. A +l'aspect des montagnes, on crut qu'elle perdait la raison, tant ses +transports de joie parurent vifs. Elle criait, s'élançait de la calèche; +il fallait qu'elle allât plonger son petit visage dans les sources qui +s'échappaient des roches. Elle voulait gravir des pics, ou descendre +jusqu'aux torrents dans les précipices; elle ramassait des pierres, +arrachait la mousse. Entrée un jour dans un chalet, elle n'en voulait +plus sortir; il fallut presque l'enlever de force, et lorsqu'elle fut +remontée en voiture, elle cria en pleurant aux paysans: Ah! mes amis, +vous me laissez partir! + +Nulle trace de coquetterie n'avait encore paru en elle lorsqu'elle entra +dans le monde. Est-ce un mal de se trouver lancée dans la vie sans grande +maxime en portefeuille? Je ne sais. D'autre part, n'arrive-t-il pas +souvent de tomber dans un danger en voulant l'éviter? Témoin ces pauvres +personnes auxquelles on a fait de si terribles peintures de l'amour, +qu'elles entrent dans un salon les cordes du cœur tendues par la +crainte, et qu'au plus léger soupir elles résonnent comme des harpes. +Quant à l'amour, Emmeline était encore fort ignorante sur ce sujet. Elle +avait lu quelques romans où elle avait choisi une collection de ce +qu'elle nommait des niaiseries sentimentales, chapitre qu'elle traitait +volontiers d'une façon divertissante. Elle s'était promis de vivre +uniquement en spectateur. Sans nul souci de sa tournure, de sa figure, +ni de son esprit, devait-elle aller au bal, elle posait sur sa tête une +fleur, sans s'inquiéter de l'effet de sa coiffure, endossait une robe de +gaze comme un costume de chasse, et, sans se mirer les trois quarts du +temps, partait joyeuse. + +Vous sentez qu'avec sa fortune (car du vivant de sa mère sa dot était +considérable) on lui proposait tous les jours des partis. Elle n'en +refusait aucun sans examen; mais ces examens successifs n'étaient pour +elle que l'occasion d'une galerie de caricatures. Elle toisait les gens +de la tête aux pieds avec plus d'assurance qu'on n'en a ordinairement à +son âge; puis, le soir, enfermée avec ses bonnes amies, elle leur donnait +une représentation de l'entrevue du matin; son talent naturel pour +l'imitation rendait cette scène d'un comique achevé. Celui-là avait +l'air embarrassé, celui-ci était fat; l'un parlait du nez, l'autre +saluait de travers. Tenant à la main le chapeau de son oncle, elle +entrait, s'asseyait, causait de la pluie et du beau temps comme à une +première visite, en venait peu à peu à effleurer la question matrimoniale, +et, quittant brusquement son rôle, éclatait de rire; réponse décisive +qu'on pouvait porter à ses prétendants. + +Un jour arriva cependant où elle se trouva devant son miroir, arrangeant +ses fleurs avec un peu plus d'art que de coutume. Elle était ce jour-là +d'un grand dîner, et sa femme de chambre lui avait mis une robe neuve +qui ne lui parut pas de bon goût. Un vieil air d'opéra avec lequel on +l'avait bercée lui revint en tête: + +Aux amants lorsqu'on cherche à plaire, +On est bien près de s'enflammer. + +L'application qu'elle se fit de ces paroles la plongea tout à coup dans +un émoi singulier. Elle demeura rêveuse tout le soir, et pour la première +fois on la trouva triste. + +M. de Marsan arrivait alors de Strasbourg, où était son régiment; c'était +un des plus beaux hommes qu'on pût voir, avec cet air fier et un peu +violent que vous lui connaissez. Je ne sais s'il était du dîner où avait +paru la robe neuve, mais il fut prié pour une partie de chasse chez +madame Duval, qui avait une fort belle terre près de Fontainebleau. +Emmeline était de cette partie. Au moment d'entrer dans le bois, le bruit +du cor fit emporter le cheval qu'elle montait. Habituée aux caprices de +l'animal, elle voulut l'en punir après l'avoir calmé; un coup de cravache +donné trop vivement faillit lui coûter la vie. Le cheval ombrageux se +jeta à travers champs, et il entraînait à un ravin profond la cavalière +imprudente, quand M. de Marsan, qui avait mis pied à terre, courut +l'arrêter; mais le choc le renversa, et il eut le bras cassé. + +Le caractère d'Emmeline, à dater de ce jour, parut entièrement changé. +A sa gaieté succéda un air de distraction étrange. Madame Duval étant +morte peu de temps après, la terre fut vendue, et on prétendit qu'à la +maison du faubourg Saint-Honoré, la petite Duval soulevait régulièrement +sa jalousie à l'heure où un beau garçon à cheval passait, allant aux +Champs-Elysées. Quoi qu'il en soit, un an après, Emmeline déclara à sa +famille ses intentions, que rien ne put ébranler. Je n'ai pas besoin de +vous parler du haro et de tout le tapage qu'on fit pour la convaincre. +Après six mois de résistance opiniâtre, malgré tout ce qu'on put dire et +faire, il fallut céder à la demoiselle, et la faire comtesse de Marsan. + + + + +II + + +Le mariage fait, la gaieté revint. Ce fut un spectacle assez curieux de +voir une femme redevenir enfant après ses noces; il semblait que la vie +d'Emmeline eût été suspendue par son amour; dès qu'il fut satisfait, elle +reprit son cours, comme un ruisseau arrêté un instant. + +Ce n'était plus maintenant dans la chambrette obscure que se passaient +les enfantillages journaliers, c'était à l'hôtel de Marsan comme dans les +salons les plus graves, et vous imaginez quels effets ils y produisaient. +Le comte, sérieux et parfois sombre, gêné peut-être par sa position +nouvelle, promenait assez tristement sa jeune femme, qui riait de tout +sans songer à rien. On s'étonna d'abord, on murmura ensuite, enfin on s'y +fit, comme à toute chose. La réputation de M. de Marsan n'était pas celle +d'un homme à marier, mais était très bonne pour un mari; d'ailleurs, +eût-on voulu être plus sévère, il n'était personne que n'eût désarmé +la bienveillante gaieté d'Emmeline. L'oncle Duval avait eu soin d'annoncer +que le contrat, du côté de la fortune, ne mettait pas sa nièce à la merci +d'un maître; le monde se contenta de cette confidence qu'on voulait bien +lui faire, et, pour ce qui avait précédé et amené le mariage, on en parla +comme d'un caprice dont les bavards firent un roman. + +On se demandait pourtant tout bas quelles qualités extraordinaires +avaient pu séduire une riche héritière et la déterminer à ce coup de +tête. Les gens que le hasard a maltraités ne se figurent pas aisément +qu'on dispose ainsi de deux millions sans quelque motif surnaturel. Ils +ne savent pas que, si la plupart des hommes tiennent avant tout à la +richesse, une jeune fille ne se doute quelquefois pas de ce que c'est que +l'argent, surtout lorsqu'elle est née avec, et qu'elle n'a pas vu son +père le gagner. C'était précisément l'histoire d'Emmeline; elle avait +épousé M. de Marsan uniquement parce qu'il lui avait plu et qu'elle +n'avait ni père ni mère pour la contrarier; mais, quant à la différence +de fortune, elle n'y avait seulement pas pensé. M. de Marsan l'avait +séduite par les qualités extérieures qui annoncent l'homme, la beauté et +la force. Il avait fait devant elle et pour elle la seule action qui eût +fait battre le cœur de la jeune fille; et, comme une gaieté habituelle +s'allie quelquefois à une disposition romanesque, ce cœur sans expérience +s'était exalté. Aussi la folle comtesse aimait-elle son mari à l'excès; +rien n'était beau pour elle que lui, et, quand elle lui donnait le bras, +rien ne valait la peine qu'elle tournât la tête. + +Pendant les quatre premières années après le mariage, on les vit très peu +l'un et l'autre. Ils avaient loué une maison de campagne au bord de la +Seine, près de Melun; il y a dans cet endroit deux ou trois villages qui +s'appellent le May, et comme apparemment la maison est bâtie à la place +d'un ancien moulin, on l'appelle le _Moulin de May_. C'est une habitation +charmante; on y jouit d'une vue délicieuse. Une grande terrasse, plantée +de tilleuls, domine la rive gauche du fleuve, et on descend du parc au +bord de l'eau par une colline de verdure. Derrière la maison est une +basse-cour d'une propreté et d'une élégance singulières, qui forme à elle +seule un grand bâtiment au milieu duquel est une faisanderie; un parc +immense entoure la maison, et va rejoindre le bois de la Rochette. Vous +connaissez ce bois, madame; vous souvenez-vous de l'_allée des Soupirs?_ +Je n'ai jamais su d'où lui vient ce nom; mais j'ai toujours trouvé +qu'elle le mérite. Lorsque le soleil donne sur l'étroite charmille, et +qu'en s'y promenant seul au frais pendant la chaleur de midi, on voit +cette longue galerie s'étendre à mesure qu'on avance, on est inquiet et +charmé de se trouver seul, et la rêverie vous prend malgré vous. + +Emmeline n'aimait pas cette allée; elle la trouvait sentimentale, et ses +railleries du couvent lui revenaient quand on en parlait. La basse-cour, +en revanche, faisait ses délices; elle y passait deux ou trois heures par +jour avec les enfants du fermier. J'ai peur que mon héroïne ne vous +semble niaise si je vous dis que, lorsqu'on venait la voir, on la trouvait +quelquefois sur une meule, remuant une énorme fourche et les cheveux +entremêlés de foin; mais elle sautait à terre comme un oiseau, et, avant +que vous eussiez le temps de voir l'enfant gâté, la comtesse était près +de vous, et vous faisait les honneurs de chez elle avec une grâce qui +fait tout pardonner. + +Si elle n'était pas à la basse-cour, il fallait alors, pour la rencontrer, +gagner au fond du parc un petit tertre vert au milieu des rochers: +c'était un vrai désert d'enfant, comme celui de Rousseau à Ermenonville, +trois cailloux et une bruyère; là, assise à l'ombre, elle chantait à +haute voix en lisant les Oraisons funèbres de Bossuet, ou tout autre +ouvrage aussi grave. Si là encore vous ne la trouviez pas, elle courait à +cheval dans la vigne, forçant quelque rosse de la ferme à sauter les +fossés et les échaliers, et se divertissant toute seule aux dépens de la +pauvre bête avec un imperturbable sang-froid. Si vous ne la voyiez ni à +la vigne, ni au désert, ni à la basse-cour, elle était probablement +devant son piano, déchiffrant une partition nouvelle, la tête en avant, +les yeux animés et les mains tremblantes; la lecture de la musique +l'occupait tout entière, et elle palpitait d'espérance en pensant qu'elle +allait découvrir un air, une phrase de son goût. Mais si le piano était +muet comme le reste, vous aperceviez alors la maîtresse de la maison +assise ou plutôt accroupie sur un coussin au coin de la cheminée, et +tisonnant, la pincette à la main. Ses yeux distraits cherchent dans les +veines du marbre des figures, des animaux, des paysages, mille aliments +de rêveries, et, perdue dans cette contemplation, elle se brûle le bout +du pied avec sa pincette rougie au feu. + +Voilà de vraies folies, allez-vous dire; ce n'est pas un roman que je +fais, madame, et vous vous en apercevez bien. + +Comme, malgré ses folies, elle avait de l'esprit, il se trouva que, sans +qu'elle y pensât, il s'était formé au bout de quelque temps un cercle de +gens d'esprit autour d'elle. M. de Marsan, en 1829, fut obligé d'aller +en Allemagne pour une affaire de succession qui ne lui rapporta rien. Il +ne voulut point emmener sa femme et la confia à la marquise d'Ennery, sa +tante, qui vint loger au Moulin de May. Madame d'Ennery était d'humeur +mondaine; elle avait été belle aux beaux jours de l'empire, et elle +marchait avec une dignité folâtre, comme si elle eût traîné une robe à +queue. Un vieil éventail à paillettes, qui ne la quittait pas, lui +servait à se cacher à demi lorsqu'elle se permettait un propos grivois, +qui lui échappait volontiers; mais la décence restait toujours à portée +de sa main, et, dès que l'éventail se baissait, les paupières de la dame +en faisaient autant. Sa façon de voir et de parler étonna d'abord Emmeline +à un point qu'on ne peut se figurer; car, avec son étourderie, madame de +Marsan était restée d'une innocence rare. Les récits plaisants de sa +tante, la manière dont celle-ci envisageait le mariage, ses demi-sourires +en parlant des autres, ses hélas! En parlant d'elle-même, tout cela +rendait Emmeline tantôt sérieuse et stupéfaite, tantôt folle de plaisir, +comme la lecture d'un conte de fées. + +Quand la vieille dame vit l'_allée des Soupirs_, il va sans dire qu'elle +l'aima beaucoup; la nièce y vint par complaisance. Ce fut là qu'à travers +un déluge de sornettes Emmeline entrevit le fond des choses, ce qui veut +dire, en bon français, la façon de vivre des Parisiens. + +Elles se promenaient seules toutes deux un matin, et gagnaient, en +causant, le bois de la Rochette; madame d'Ennery essayait vainement +de faire raconter à la comtesse l'histoire de ses amours; elle la +questionnait de cent manières sur ce qui s'était passé à Paris, pendant +l'année mystérieuse où M. de Marsan faisait la cour à mademoiselle Duval; +elle lui demandait en riant s'il y avait eu quelques rendez-vous, un +baiser pris avant le contrat, enfin comment la passion était venue. +Emmeline, sur ce sujet, a été muette toute sa vie; je me trompe peut-être, +mais je crois que la raison de ce silence, c'est qu'elle ne peut parler +de rien sans en plaisanter, et qu'elle ne veut pas plaisanter là-dessus. +Bref, la douairière, voyant sa peine perdue, changea de thèse, et demanda +si, après quatre ans de mariage, cet amour étrange vivait encore.--Comme +il vivait au premier jour, répondit Emmeline, et comme il vivra à mon +dernier jour. Madame d'Ennery, à cette parole, s'arrêta, et baisa +majestueusement sa nièce sur le front.--Chère enfant, dit-elle, tu +mérites d'être heureuse, et le bonheur est fait, à coup sûr, pour l'homme +qui est aimé de toi. Après cette phrase prononcée d'un ton emphatique, +elle se redressa tout d'une pièce, et ajouta en minaudant: Je croyais que +M. de Sorgues te faisait les yeux doux? + +M. de Sorgues était un jeune homme à la mode, grand amateur de chasse et +de chevaux, qui venait souvent au Moulin de May, plutôt pour le comte que +pour sa femme. Il était cependant assez vrai qu'il avait fait les _yeux +doux_ à la comtesse; car quel homme désœuvré, à douze lieues de Paris, +ne regarde une jolie femme quand il la rencontre? Emmeline ne s'était +jamais guère occupée de lui, sinon pour veiller à ce qu'il ne manquât de +rien chez elle. Il lui était indifférent, mais l'observation de sa tante +le lui fit secrètement haïr malgré elle. Le hasard voulut qu'en rentrant +du bois elle vit précisément dans la cour une voiture qu'elle reconnut +pour celle de M. de Sorgues. Il se présenta un instant après, témoignant +le regret d'arriver trop tard de la campagne où il avait passé l'été, +et de ne plus trouver M. de Marsan. Soit étonnement, soit répugnance, +Emmeline ne put cacher quelque émotion en le voyant; elle rougit, et il +s'en aperçut. + +Comme M. de Sorgues était abonné à l'Opéra, et qu'il avait entretenu deux +ou trois figurantes, à cent écus par mois, il se croyait homme à bonnes +fortunes, et obligé d'en soutenir le rôle. En allant dîner, il voulut +savoir jusqu'à quel point il avait ébloui, et serra la main de madame de +Marsan. Elle frissonna de la tête aux pieds, tant l'impression lui fut +nouvelle; il n'en fallait pas tant pour rendre un fat ivre d'orgueil. + +Il fut décidé par la tante, un mois durant, que M. de Sorgues était +l'_adorateur_; c'était un sujet intarissable d'antiques fadaises et de +mots à double entente qu'Emmeline supportait avec peine, mais auxquels +son bon naturel la forçait de se plier. Dire par quels motifs la vieille +marquise trouvait l'adorateur aimable, par quels autres motifs il lui +plaisait moins, c'est malheureusement ou heureusement une chose impossible +à écrire et impossible à deviner. Mais on peut aisément supposer l'effet +que produisaient sur Emmeline de pareilles idées, accompagnées, bien +entendu, d'exemples tirés de l'histoire moderne, et de tous les principes +des gens bien élevés qui font l'amour comme des maîtres de danse. Je +crois que c'est dans un livre aussi dangereux que les liaisons dont parle +son titre, que se trouve une remarque dont on ne connaît pas assez la +profondeur: «Rien ne corrompt plus vite une jeune femme, y est-il dit, +que de croire corrompus ceux qu'elle doit respecter.» Les propos de +madame d'Ennery éveillaient dans l'âme de sa nièce un sentiment d'une +autre nature.--Qui suis-je donc, se disait-elle, si le monde est ainsi? +La pensée de son mari absent la tourmentait; elle aurait voulu le trouver +près d'elle lorsqu'elle rêvait au coin du feu; elle eût du moins pu le +consulter, lui demander la vérité; il devait la savoir, puisqu'il était +homme, et elle sentait que la vérité dite par cette bouche ne pouvait pas +être à craindre. + +Elle prit le parti d'écrire à M. de Marsan, et de se plaindre de sa +tante. Sa lettre était faite et cachetée, et elle se disposait à +l'envoyer, quand, par une bizarrerie de son caractère, elle la jeta au +feu en riant.--Je suis bien sotte de m'inquiéter, se dit-elle avec sa +gaieté habituelle; ne voilà-t-il pas un beau monsieur pour me faire peur +avec ses yeux doux! M. de Sorgues entrait au moment même. Apparemment +que, pendant sa route, il avait pris des résolutions extrêmes; le fait +est qu'il ferma brusquement la porte, et, s'approchant d'Emmeline sans +lui dire un mot, il la saisit et l'embrassa. + +Elle resta muette d'étonnement, et, pour toute réponse, tira sa sonnette. +M. de Sorgues, en sa qualité d'homme à bonnes fortunes, comprit aussitôt +et se sauva. Il écrivit le soir même une grande lettre à la comtesse, et +on ne le revit plus au Moulin de May. + + + + +III + + +Emmeline ne parla de son aventure à personne. Elle n'y vit qu'une leçon +pour elle, et un sujet de réflexion. Son humeur n'en fut pas altérée; +seulement, quand madame d'Ennery, selon sa coutume, l'embrassait le soir +avant de se retirer, un léger frisson faisait pâlir la comtesse. + +Bien loin de se plaindre de sa tante, comme elle l'avait d'abord résolu, +elle ne chercha qu'à se rapprocher d'elle et à la faire parler davantage. +La pensée du danger étant écartée par le départ de l'adorateur, il +n'était resté dans la tête de la comtesse qu'une curiosité insatiable. +La marquise avait eu, dans la force du terme, ce qu'on appelle une +jeunesse orageuse; en avouant le tiers de la vérité, elle était déjà très +divertissante, et avec sa nièce, après dîner, elle en avouait quelque +fois la moitié. Il est vrai que tous les matins elle se réveillait avec +l'intention de ne plus rien dire, et de reprendre tout ce qu'elle avait +dit; mais ses anecdotes ressemblaient, par malheur, aux moutons de +Panurge: à mesure que la journée avançait, les confidences se +multipliaient; en sorte que, quand minuit sonnait, il se trouvait +quelquefois que l'aiguille semblait avoir compté le nombre des +historiettes de la bonne dame. + +Enfoncée dans un grand fauteuil, Emmeline écoutait gravement; je n'ai +pas besoin d'ajouter que cette gravité était troublée à chaque instant +par un fou rire et les questions les plus plaisantes. A travers les +scrupules et les réticences indispensables, madame de Marsan déchiffrait +sa tante, comme un manuscrit précieux où il manque nombre de feuillets, +que l'intelligence du lecteur doit remplacer; le monde lui apparut sous +un nouvel aspect; elle vit que, pour faire mouvoir les marionnettes, il +fallait connaître et saisir les fils. Elle prit dans cette pensée une +indulgence pour les autres qu'elle a toujours conservée; il semble, en +effet, que rien ne la choque, et personne n'est moins sévère qu'elle pour +ses amis; cela vient de ce que l'expérience l'a forcée à se regarder +comme un être à part, et qu'en s'amusant innocemment des faiblesses +d'autrui elle a renoncé à les imiter. + +Ce fut alors que, de retour à Paris, elle devint cette comtesse de Marsan +dont on a tant parlé, et qui fut si vite à la mode. Ce n'était plus la +petite Duval, ni la jeune mariée turbulente et presque toujours décoiffée. +Une seule épreuve et sa volonté l'avaient subitement métamorphosée. +C'était une femme de tête et de cœur qui ne voulait ni amours ni +conquêtes, et qui, avec une sagesse reconnue, trouvait moyen de plaire +partout. Il semblait qu'elle se fût dit: Puisque c'est ainsi que va le +monde, eh bien! nous le prendrons comme il est. Elle avait deviné la vie, +et pendant un an, vous vous en souvenez, il n'y eut pas de plaisir sans +elle. On a cru et on a dit, je le sais, qu'un changement si extraordinaire +n'avait pu être fait que par l'amour, et on a attribué à une passion +nouvelle le nouvel éclat de la comtesse. On juge si vite, et on se trompe +si bien! Ce qui fit le charme d'Emmeline, ce fut son parti pris de +n'attaquer personne, et d'être elle-même inattaquable. S'il y a quelqu'un +à qui puisse s'appliquer ce mot charmant d'un de nos poètes: «Je vis par +curiosité [1]» c'est à madame de Marsan; ce mot la résume tout entière. + +[Note 1: Victor Hugo, _Marion Delorme_. (_Note de l'auteur_.)] + +M. de Marsan revint; le peu de succès de son voyage ne l'avait pas mis +de bonne humeur. Ses projets étaient renversés. La révolution de juillet +vint par là-dessus, et il perdit ses épaulettes. Fidèle au parti qu'il +servait, il ne sortit plus que pour faire de rares visites dans le +faubourg Saint-Germain. Au milieu de ces tristes circonstances, Emmeline +tomba malade; sa santé délicate fut brisée par de longues souffrances, et +elle pensa mourir. Un an après, on la reconnaissait à peine. Son oncle +l'emmena en Italie, et ce ne fut qu'en 1832 qu'elle revint de Nice avec +le digne homme. + +Je vous ai dit qu'il s'était formé un cercle autour d'elle; elle le +retrouva au retour; mais, de vive et alerte qu'elle était, elle devint +sédentaire. Il semblait que l'agilité de son corps l'eût quittée, et ne +fût restée que dans son esprit. Elle sortait rarement, comme son mari, +et on ne passait guère le soir sous sa fenêtre sans voir la lumière de sa +lampe. Là se rassemblaient quelques amis; comme les gens d'élite se +cherchent, l'hôtel de Marsan fut bientôt un lieu de réunion très agréable, +que l'on n'abordait ni trop difficilement ni trop aisément, et qui eut le +bon sens de ne pas devenir un bureau d'esprit. M. de Marsan, habitué à +une vie plus agitée, s'ennuyait de ne savoir que faire. Les conversations +et l'oisiveté n'avaient jamais été fort à son goût. On le vit d'abord +plus rarement chez la comtesse, et peu à peu on ne le vit plus. On a dit +même que, fatigué de sa femme, il avait pris une maîtresse; comme ce +n'est pas prouvé, nous n'en parlerons pas. + +Cependant Emmeline avait vingt-cinq ans, et sans se rendre compte de ce +qui se passait en elle, elle sentait aussi l'ennui la gagner. L'_allée +des Soupirs_ lui revint en mémoire, et la solitude l'inquiéta. Il lui +semblait éprouver un désir, et, quand elle cherchait ce qui lui manquait, +elle ne trouvait rien. Il ne lui venait pas à la pensée qu'ont pût +aimer deux fois dans sa vie; sous ce rapport, elle croyait avoir épuisé +son cœur, et M. de Marsan en était pour elle l'unique dépositaire; +lorsqu'elle entendait la Malibran, une crainte involontaire la saisissait; +rentrée chez elle et renfermée, elle passait quelquefois la nuit entière +à chanter seule, et il arrivait que sur ses lèvres les notes devenaient +convulsives. + +Elle crut que sa passion pour la musique suffirait pour la rendre +heureuse; elle avait une loge aux Italiens, qu'elle fit tendre de soie, +comme un boudoir. Cette loge, décorée avec un soin extrême, fut pendant +quelque temps l'objet constant de ses pensées; elle en avait choisi +l'étoffe, elle y fit porter une petite glace gothique qu'elle aimait. Ne +sachant comment prolonger ce plaisir d'enfant, elle y ajoutait chaque +jour quelque chose; elle fit elle-même pour sa loge un petit tabouret en +tapisserie qui était un chef-d'œuvre; enfin, quand tout fut décidément +achevé, quand il n'y eut plus moyen de rien inventer, elle se trouva +seule, un soir, dans son coin chéri, en face du _Don Juan_ de Mozart. +Elle ne regardait ni la salle ni le théâtre; elle éprouvait une +impatience irrésistible; Rubini, madame Heinefetter et mademoiselle +Sontag chantaient le trio des masques, que le public leur fit répéter. +Perdue dans sa rêverie, Emmeline écoutait de toute son âme; elle +s'aperçut, en revenant à elle, qu'elle avait étendu le bras sur une +chaise vide à ses côtés, et qu'elle serrait fortement son mouchoir à +défaut d'une main amie. Elle ne se demanda pas pourquoi M. de Marsan +n'était pas là, mais elle se demanda pourquoi elle y était seule, et +cette réflexion la troubla. + +Elle trouva en rentrant son mari dans le salon, jouant aux échecs avec un +de ses amis. Elle s'assit à quelque distance, et, presque malgré elle, +regarda le comte. Elle suivait les mouvements de cette noble figure, +qu'elle avait vue si belle à dix-huit ans lorsqu'il s'était jeté +au-devant de son cheval. M. de Marsan perdait, et ses sourcils froncés +ne lui prêtaient pas une expression gracieuse. Il sourit tout à coup; la +fortune tournait de son côté, et ses yeux brillèrent. + +--Vous aimez donc beaucoup ce jeu? demanda Emmeline en souriant. + +--Comme la musique, pour passer le temps, répondit le comte. + +Et il continua sans regarder sa femme. + +--Passer le temps! se répéta tout bas madame de Marsan, dans sa chambre, +au moment de se mettre au lit. Ce mot l'empêchait de dormir.--Il est +beau, il est brave, se disait-elle, il m'aime. Cependant son cœur +battait avec violence; elle écoutait le bruit de la pendule, et la +vibration monotone du balancier lui était insupportable; elle se leva +pour l'arrêter.--Que fais-je? demanda-t-elle; arrêterai-je l'heure et le +temps, en forçant cette petite horloge à se taire? + +Les yeux fixés sur la pendule, elle se livra à des pensées qui ne lui +étaient pas encore venues. Elle songea au passé, à l'avenir, à la +rapidité de la vie; elle se demanda pourquoi nous sommes sur terre, ce +que nous y faisons, ce qui nous attend après. En cherchant dans son +cœur, elle n'y trouva qu'un jour où elle eût vécu, celui où elle avait +senti qu'elle aimait. Le reste lui sembla un rêve confus, une succession +de journées uniformes comme le mouvement du balancier. Elle posa sa main +sur son front, et sentit un besoin invincible de vivre; dirai-je de +souffrir? Peut-être. Elle eût préféré en cet instant la souffrance à sa +tristesse. Elle se dit qu'à tout prix elle voulait changer son existence. +Elle fit cent projets de voyage, et aucun pays ne lui plaisait. +Qu'irait-elle chercher? L'inutilité de ses désirs, l'incertitude qui +l'accablait l'effrayèrent; elle crut avoir eu un moment de folie; elle +courut à son piano, et voulut jouer son trio des masques, mais aux +premiers accords elle fondit en larmes, et resta pensive et découragée. + + + + +IV + + +Parmi les habitués de l'hôtel de Marsan se trouvait un jeune homme nommé +Gilbert. Je sens, madame, qu'en vous parlant de lui, je touche ici à un +point délicat, et je ne sais trop comment je m'en tirerai. + +Il venait depuis six mois une ou deux fois par semaine chez la comtesse, +et ce qu'il ressentait près d'elle ne doit peut-être pas s'appeler de +l'amour. Quoi qu'on en dise, l'amour c'est l'espérance; et telle que ses +amis la connaissaient, si Emmeline inspirait des désirs, sa conduite et +son caractère n'étaient pas faits pour les enhardir. Jamais, en présence +de madame de Marsan, Gilbert ne s'était adressé de questions de ce genre. +Elle lui plaisait par sa conversation, par ses manières de voir, par ses +goûts, par son esprit, et par un peu de malice, qui est le hochet de +l'esprit. Éloigné d'elle, un regard, un sourire, quelque beauté secrète +entrevue, que sais-je? mille souvenirs s'emparaient de lui et le +poursuivaient incessamment, comme ces fragments de mélodie dont on ne +peut se débarrasser à la suite d'une soirée musicale; mais, dès qu'il la +voyait, il retrouvait le calme, et la facilité qu'il avait de la voir +souvent l'empêchait peut-être de souhaiter davantage; car ce n'est +quelquefois qu'en perdant ceux qu'on aime qu'on sent combien on les +aimait. + +En allant le soir chez Emmeline, on la trouvait presque toujours entourée; +Gilbert n'arrivait guère que vers dix heures, au moment où il y avait le +plus de monde, et personne ne restait le dernier: on sortait ensemble à +minuit, quelquefois plus tard, s'il s'était trouvé une histoire amusante +en train. Il en résultait que, depuis six mois, malgré son assiduité chez +la comtesse, Gilbert n'avait point eu de tête-à-tête avec elle. Il la +connaissait cependant très bien, et peut-être mieux que de plus intimes, +soit par une pénétration naturelle, soit par un autre motif qu'il faut +vous dire aussi. Il aimait la musique autant qu'elle; et, comme un goût +dominant explique bien des choses, c'était par là qu'il la devinait: il y +avait telle phrase d'une romance, tel passage d'un air italien qui était +pour lui la clef d'un trésor: l'air achevé, il regardait Emmeline, et il +était rare qu'il ne rencontrât pas ses yeux. S'agissait-il d'un livre +nouveau ou d'une pièce représentée la veille, si l'un d'eux en disait son +avis, l'autre approuvait d'un signe de tête. A une anecdote, il leur +arrivait de rire au même endroit; et le récit touchant d'une belle action +leur faisait détourner les regards en même temps, de peur de trahir +l'émotion trop vive. Pour tout exprimer par un bon vieux mot, il y avait +entre eux sympathie. Mais, direz-vous, c'est de l'amour; patience, madame, +pas encore. + +Gilbert allait souvent aux Bouffes, et passait quelquefois un acte dans +la loge de la comtesse. Le hasard fit qu'un de ces jours-là on donnât +encore _Don Juan_. M. de Marsan y était. Emmeline, lorsque vint le trio, +ne put s'empêcher de regarder à côté d'elle et de se souvenir de son +mouchoir; c'était, cette fois, le tour de Gilbert de rêver au son des +basses et de la mélancolique harmonie; toute son âme était sur les lèvres +de mademoiselle Sontag, et qui n'eût pas senti comme lui aurait pu le +croire amoureux fou de la charmante cantatrice; les yeux du jeune homme +étincelaient. Sur son visage un peu pâle, ombragé de longs cheveux noirs, +on lisait le plaisir qu'il éprouvait; ses lèvres étaient entr'ouvertes, +et sa main tremblante frappait légèrement la mesure sur le velours de la +balustrade. Emmeline sourit; et en ce moment, je suis forcé de l'avouer, +en ce moment, assis au fond de la loge, le comte dormait profondément. + +Tant d'obstacles s'opposent ici-bas à des hasards de cette espèce, que ce +ne sont que des rencontres; mais, par cela même, ils frappent davantage, +et laissent un plus long souvenir. Gilbert ne se douta même pas de la +pensée secrète d'Emmeline et de la comparaison qu'elle avait pu faire. Il +y avait pourtant de certains jours où il se demandait au fond du cœur si +la comtesse était heureuse; en se le demandant, il ne le croyait pas; +mais, dès qu'il y pensait, il n'en savait plus rien. Voyant à peu près +les mêmes gens, et vivant dans le même monde, ils avaient tous deux +nécessairement mille occasions de s'écrire pour des motifs légers; ces +billets indifférents, soumis aux lois de la cérémonie, trouvaient toujours +moyen de renfermer un mot, une pensée, qui donnaient à rêver. Gilbert +restait souvent une matinée avec une lettre de madame de Marsan ouverte +sur la table; et, malgré lui, de temps en temps il y jetait les yeux. +Son imagination excitée lui faisait chercher un sens particulier aux +choses les plus insignifiantes. Emmeline signait quelquefois en italien: +_Vostrissima_; et il avait beau n'y voir qu'une formule amicale, il se +répétait que ce mot voulait pourtant dire: toute à vous. + +Sans être homme à bonnes fortunes comme M. de Sorgues, Gilbert avait eu +des maîtresses: il était loin de professer pour les femmes cette apparence +de mépris précoce que les jeunes gens prennent pour une mode; mais il +avait sa façon de penser, et je ne vous l'expliquerai pas autrement +qu'en vous disant que la comtesse de Marsan lui paraissait une exception. +Assurément, bien des femmes sont sages; je me trompe, madame, elles le +sont toutes; mais il y a manière de l'être. Emmeline à son âge, riche, +jolie, un peu triste, exaltée sur certains points, insouciante à l'excès +sur d'autres, environnée de la meilleure compagnie, pleine de talents, +aimant le plaisir, tout cela semblait au jeune homme d'étranges éléments +de sagesse.--Elle est belle pourtant! se disait-il, tandis que par les +douces soirées d'août il se promenait sur le boulevard Italien. Elle aime +son mari sans doute, mais ce n'est que de l'amitié; l'amour est passé; +vivra-t-elle sans amour? Tout en y pensant, il fit réflexion que depuis +six mois il vivait sans maîtresse. + +Un jour qu'il était en visites, il passa devant la porte de l'hôtel de +Marsan, et y frappa, contre sa coutume, attendu qu'il n'était que trois +heures: il espérait trouver la comtesse seule, et il s'étonnait que +l'idée de cet heureux hasard lui vint pour la première fois. On lui +répondit qu'elle était sortie. Il reprit le chemin de son logis de +mauvaise humeur, et, comme c'était son habitude, il parlait seul entre +ses dents. Je n'ai que faire de vous dire à quoi il songeait. Ses +distractions l'entraînèrent peu à peu, et il s'écarta de sa route. Ce +fut, je crois, au coin du carrefour Buci qu'il heurta assez rudement un +passant, et d'une manière au moins bizarre; car il se trouva tout à coup +face à face avec un visage inconnu, à qui il venait de dire tout haut: +Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime? + +Il s'esquivait honteux de sa folie, dont il ne pouvait s'empêcher de +rire, lorsqu'il s'aperçut que son apostrophe ridicule faisait un vers +assez bien tourné. Il en avait fait quelques-uns du temps qu'il était au +collège; il lui prit fantaisie de chercher la rime, et il la trouva +comme vous allez voir. + +Le lendemain était un samedi, jour de réception de la comtesse. M. de +Marsan commençait à se relâcher de ses résolutions solitaires, et il y +avait grande foule ce jour-là, les lustres allumés, toutes les portes +ouvertes, cercle énorme à la cheminée, les femmes d'un côté, les hommes +de l'autre; ce n'était pas un lieu à billets doux. Gilbert s'approcha, +non sans peine, de la maîtresse de la maison; après avoir causé de choses +indifférentes avec elle et ses voisines un quart d'heure, il tira de sa +poche un papier plié qu'il s'amusait à chiffonner. Comme ce papier, tout +chiffonné qu'il était, avait pourtant un air de lettre, il s'attendait +qu'on le remarquerait; quelqu'un le remarqua, en effet, mais ce ne fut +pas Emmeline. Il le remit dans sa poche, puis l'en tira de nouveau; enfin +la comtesse y jeta les yeux et lui demanda ce qu'il tenait.--Ce sont, +lui dit-il, des vers de ma façon que j'ai faits pour une belle dame, et +je vous les montrerais si vous me promettiez que, dans le cas où vous +devineriez qui c'est, vous ne me nuirez pas dans son esprit. + +Emmeline prit le papier et lut les stances suivantes: + +A NINON + + Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime, + Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez? + L'amour, vous le savez, cause une peine extrême + C'est un mal sans pitié que vous plaignez vous-même; + Peut-être cependant que vous m'en puniriez. + + Si je vous le disais, que six mois de silence + Cachent de longs tourments et des vœux insensés + Ninon, vous êtes fine, et votre insouciance + Se plaît, comme une fée, à deviner d'avance; + Vous me répondriez peut-être: Je le sais. + + Si je vous le disais, qu'une douce folie + A fait de moi votre ombre et m'attache à vos pas: + Un petit air de doute et de mélancolie, + Vous le savez, Ninon, vous rend bien plus jolie; + Peut-être diriez-vous que vous n'y croyez pas. + + Si je vous le disais, que j'emporte dans l'âme + Jusques aux moindres mots de nos propos du soir: + Un regard offensé, vous le savez, madame, + Change deux yeux d'azur en deux éclairs de flamme; + Vous me défendriez peut-être de vous voir. + + Si je vous le disais, que chaque nuit je veille, + Que chaque jour je pleure et je prie à genoux: + Ninon, quand vous riez, vous savez qu'une abeille + Prendrait pour une fleur votre bouche vermeille; + Si je vous le disais, peut-être en ririez-vous. + + Mais vous n'en saurez rien;--je viens, sans en rien dire, + M'asseoir sous votre lampe et causer avec vous; + Votre voix, je l'entends, votre air, je le respire; + Et vous pouvez douter, deviner et sourire, + Vos yeux ne verront pas de quoi m'être moins doux. + + Je récolte en secret des fleurs mystérieuses: + Le soir, derrière vous, j'écoute au piano + Chanter sur le clavier vos mains harmonieuses, + Et dans les tourbillons de nos valses joyeuses, + Je vous sens dans mes bras plier comme un roseau. + + La nuit, quand de si loin le monde nous sépare, + Quand je rentre chez moi pour tirer mes verrous, + De mille souvenirs en jaloux je m'empare; + Et là, seul devant Dieu, plein d'une joie avare, + J'ouvre comme un trésor mon cœur tout plein de vous. + + J'aime, et je sais répondre avec indifférence; + J'aime, et rien ne le dit; j'aime, et seul je le sais; + Et mon secret m'est cher, et chère ma souffrance; + Et j'ai fait le serment d'aimer sans espérance, + Mais non pas sans bonheur;--je vous vois, c'est assez. + + Non, je n'étais pas né pour ce bonheur suprême, + De mourir dans vos bras et de vivre à vos pieds, + Tout me le prouve, hélas! jusqu'à ma douleur même... + Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime, + Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez? + +Lorsque Emmeline eut achevé sa lecture, elle rendit le papier à Gilbert, +sans rien dire. Un peu après, elle le lui redemanda, relut une seconde +fois, puis garda le papier à la main d'un air indifférent, comme il avait +fait tout à l'heure, et, quelqu'un s'étant approché, elle se leva, et +oublia de rendre les vers. + + + + +V + + +Qui sommes-nous, je vous le demande, pour agir aussi légèrement? Gilbert +était sorti joyeux pour se rendre à cette soirée; il revint tremblant +comme une feuille. Ce qu'il y avait dans ces vers d'un peu exagéré et +d'un peu _plus que vrai_, était devenu vrai dès que la comtesse y avait +touché. Elle n'avait cependant rien répondu, et, devant tant de témoins, +impossible de l'interroger. Était-elle offensée? Comment interpréter +son silence? Parlerait-elle la première fois, et que dirait-elle? Son +image se présentait tantôt froide et sévère, tantôt douce et riante. +Gilbert ne put supporter l'incertitude; après une nuit sans sommeil, il +retourna chez la comtesse; il apprit qu'elle venait de partir en poste, +et qu'elle était au Moulin de May. + +Il se rappela que peu de jours auparavant il lui avait demandé par hasard +si elle comptait aller à la campagne, et qu'elle lui avait répondu que +non; ce souvenir le frappa tout à coup.--C'est à cause de moi qu'elle +part, se dit-il, elle me craint, elle m'aime! A ce dernier mot, il +s'arrêta. Sa poitrine était oppressée; il respirait à peine, et je ne +sais quelle frayeur le saisit; il tressaillit malgré lui à l'idée d'avoir +touché si vite un si noble cœur. Les volets fermés, la cour de l'hôtel +déserte, quelques domestiques qui chargeaient un fourgon, ce départ +précipité, cette sorte de fuite, tout cela le troubla et l'étonna. Il +rentra chez lui à pas lents; en un quart d'heure, il était devenu un +autre homme. Il ne prévoyait plus rien, ne calculait rien; il ne savait +plus ce qu'il avait fait la veille, ni quelles circonstances l'avaient +amené là; aucun sentiment d'orgueil ne trouvait place dans sa pensée; +durant cette journée entière, il ne songea pas même aux moyens de +profiter de sa position nouvelle, ni à tenter de voir Emmeline; elle ne +lui apparaissait plus ni douce ni sévère; il la voyait assise à la +terrasse, relisant les stances qu'elle avait gardées; et, en se répétant: +Elle m'aime! il se demandait s'il en était digne. + +Gilbert n'avait pas vingt-cinq ans; lorsque sa conscience eut parlé, son +âge lui parla à son tour. Il prit la voiture de Fontainebleau le +lendemain, et arriva le soir au Moulin de May; quand on l'annonça, +Emmeline était seule; elle le reçut avec un malaise visible; en le +voyant fermer la porte, le souvenir de M. de Sorgues la fit pâlir. Mais, +à la première parole de Gilbert, elle vit qu'il n'était pas plus rassuré +qu'elle-même. Au lieu de lui toucher la main comme il faisait d'ordinaire, +il s'assit d'un air plus timide et plus réservé qu'auparavant. Ils +restèrent seuls environ une heure, et il ne fut question ni des stances, +ni de l'amour qu'elles exprimaient. Quand M. de Marsan rentra de la +promenade, un nuage passa sur le front de Gilbert; il se dit qu'il avait +bien mal profité de son premier tête-à-tête. Mais il en fut tout autrement +d'Emmeline; le respect de Gilbert l'avait émue, elle tomba dans la plus +dangereuse rêverie; elle avait compris qu'elle était aimée, et de +l'instant qu'elle se crut en sûreté, elle aima. + +Lorsqu'elle descendit, le jour suivant, au déjeuner, les belles couleurs +de la jeunesse avaient reparu sur ses joues; son visage, aussi bien que +son cœur, avait rajeuni de dix ans. Elle voulut sortir à cheval, malgré +un temps affreux; elle montait une superbe jument qu'il n'était pas +facile de faire obéir, et il semblait qu'elle voulût exposer sa vie; elle +balançait, en riant, sa cravache au-dessus de la tête de l'animal inquiet, +et elle ne put résister au singulier plaisir de le frapper sans qu'il +l'eût mérité; elle le sentit bondir de colère, et, tandis qu'il secouait +l'écume dont il était couvert, elle regarda Gilbert. Par un mouvement +rapide, le jeune homme s'était approché, et voulait saisir la bride du +cheval.--Laissez, laissez, dit-elle en riant, je ne tomberai pas ce matin. + +Il fallait pourtant bien parler de ces stances, et ils s'en parlaient en +effet beaucoup tous deux, mais des yeux seulement; ce langage en vaut +bien un autre. Gilbert passa trois jours au Moulin de May, sur le point +de tomber à genoux à chaque instant. Quand il regardait la taille +d'Emmeline, il tremblait de ne pouvoir résister à la tentation de +l'entourer de ses bras; mais, dès qu'elle faisait un pas, il se rangeait +pour la laisser passer, comme s'il eût craint de toucher sa robe. Le +troisième jour au soir, il avait annoncé son départ pour le lendemain +matin; il fut question de valse en prenant le thé, et de l'ode de Byron +sur la valse. Emmeline remarqua que, pour parler avec tant d'animosité, +il fallait que le plaisir eût excité bien vivement l'envie du poète qui +ne pouvait le partager; elle fut chercher le livre à l'appui de son dire, +et, pour que Gilbert pût lire avec elle, elle se plaça si près de lui, +que ses cheveux lui effleurèrent la joue. Ce léger contact causa au jeune +homme un frisson de plaisir auquel il n'eût pas résisté si M. de Marsan +n'eût été là. Emmeline s'en aperçut et rougit: on ferma le livre, et ce +fut tout l'événement du voyage. + +Voilà, n'est-il pas vrai, madame, un amoureux assez bizarre? Il y a un +proverbe qui prétend que ce qui est différé n'est pas perdu. J'aime peu +les proverbes en général, parce que ce sont des selles à tous chevaux; +il n'en est pas un qui n'ait son contraire, et, quelque conduite que l'on +tienne, on en trouve un pour s'appuyer. Mais je confesse que celui que je +cite me paraît faux cent fois dans l'application, pour une fois qu'il se +trouvera juste, tout au plus à l'usage de ces gens aussi patients que +résignés, aussi résignés qu'indifférents. Qu'on tienne ce langage en +paradis, que les saints se disent entre eux que ce qui est différé n'est +pas perdu, c'est à merveille; il sied à des gens qui ont devant eux +l'éternité, de jeter le temps par les fenêtres. Mais nous, pauvres +mortels, notre chance n'est pas si longue. Aussi, je vous livre mon héros +pour ce qu'il est; je crois pourtant que, s'il eût agi de toute autre +manière, il eût été traité comme de Sorgues. + +Madame de Marsan revint au bout de la semaine. Gilbert arriva un soir +chez elle de très bonne heure. La chaleur était accablante. Il la trouva +seule au fond de son boudoir, étendue sur un canapé. Elle était vêtue de +mousseline, les bras et le col nus. Deux jardinières pleines de fleurs +embaumaient la chambre; une porte ouverte sur le jardin laissait entrer +un air tiède et suave. Tout disposait à la mollesse. Cependant une +taquinerie étrange, inaccoutumée, vint traverser leur entretien. Je vous +ai dit qu'il leur arrivait continuellement d'exprimer en même temps, et +dans les mêmes termes, leurs pensées, leurs sensations; ce soir-là ils +n'étaient d'accord sur rien, et par conséquent tous deux de mauvaise foi. +Emmeline passait en revue certaines femmes de sa connaissance. Gilbert +en parla avec enthousiasme; et elle en disait du mal à proportion. +L'obscurité vint; il se fit un silence. Un domestique entra, apportant +une lampe; madame de Marsan dit qu'elle n'en voulait pas, et qu'on la mît +dans le salon. A peine cet ordre donné, elle parut s'en repentir, et, +s'étant levée avec quelque embarras, elle se dirigea vers son piano. +--Venez voir, dit-elle à Gilbert, le petit tabouret de ma loge, que je +viens de faire monter autrement; il me sert maintenant pour m'asseoir là; +on vient de me l'apporter tout à l'heure, et je vais vous faire un peu de +musique, pour que vous en ayez l'étrenne. + +Elle préludait doucement par de vagues mélodies, et Gilbert reconnut +bientôt son air favori, _le Désir_, de Beethoven. S'oubliant peu à peu, +Emmeline répandit dans son exécution l'expression la plus passionnée, +pressant le mouvement à faire battre le cœur, puis s'arrêtant tout à +coup comme si la respiration lui eût manqué, forçant le son et le +laissant s'éteindre. Nulles paroles n'égaleront jamais la tendresse d'un +pareil langage. Gilbert était debout, et de temps en temps les beaux +yeux se levaient pour le consulter. Il s'appuya sur l'angle du piano, et +tous deux luttaient contre le trouble, quand un accident presque ridicule +vint les tirer de leur rêverie. + +Le tabouret cassa tout à coup, et Emmeline tomba aux pieds de Gilbert. Il +s'élança pour lui tendre la main; elle la prit et se releva en riant; il +était pâle comme un mort, craignant qu'elle ne se fût blessée.--C'est +bon, dit-elle, donnez-moi une chaise; ne dirait-on pas que je suis tombée +d'un cinquième? + +Elle se mit à jouer une contredanse, et, tout en jouant, à le plaisanter +sur la peur qu'il avait eue.--N'est-il pas tout simple, lui dit-il, que +je m'effraye de vous voir tomber?--Bah! répondait-elle, c'est un effet +nerveux; ne croyez-vous pas que j'en suis reconnaissante? Je conviens que +ma chute est ridicule, mais je trouve, ajouta-t-elle assez sèchement, je +trouve que votre peur l'est davantage. + +Gilbert fit quelques tours de chambre, et la contredanse d'Emmeline +devenait moins gaie d'instant en instant. Elle sentait qu'en voulant le +railler, elle l'avait blessé. Il était trop ému pour pouvoir parler. Il +revint s'appuyer au même endroit, devant elle; ses yeux gonflés ne purent +retenir quelques larmes; Emmeline se leva aussitôt et fut s'asseoir au +fond de la chambre, dans un coin obscur. Il s'approcha d'elle et lui +reprocha sa dureté. C'était le tour de la comtesse à ne pouvoir répondre. +Elle restait muette et dans un état d'agitation impossible à peindre; il +prit son chapeau pour sortir, et, ne pouvant s'y décider, s'assit près +d'elle; elle se détourna et étendit le bras comme pour lui faire signe +de partir; il la saisit et la serra sur son cœur. Au même instant on +sonna à la porte, et Emmeline se jeta dans un cabinet. + +Le pauvre garçon ne s'aperçut le lendemain qu'il allait chez madame de +Marsan qu'au moment où il y arrivait. L'expérience lui faisait craindre +de la trouver sévère et offensée de ce qui s'était passé. Il se trompait, +il la trouva calme et indulgente, et le premier mot de la comtesse fut +qu'elle l'attendait. Mais elle lui annonça fermement qu'il leur fallait +cesser de se voir--Je ne me repens pas, lui dit-elle, de la faute que +j'ai commise, et je ne cherche à m'abuser sur rien. Mais, quoi que je +puisse vous faire souffrir et souffrir moi-même, M. de Marsan est entre +nous; je ne puis mentir; oubliez-moi. + +Gilbert fut atterré par cette franchise, dont l'accent persuasif ne +permettait aucun doute. Il dédaignait les phrases vulgaires et les vaines +menaces de mort qui arrivent toujours en pareil cas; il tenta d'être +aussi courageux que la comtesse, et de lui prouver du moins par là quelle +estime il avait pour elle. Il lui répondit qu'il obéirait et qu'il +quitterait Paris pour quelque temps; elle lui demanda où il comptait +aller, et lui promit de lui écrire. Elle voulut qu'il la connût tout +entière, et lui raconta en quelques mots l'histoire de sa vie, lui +peignit sa position, l'état de son cœur, et ne se fit pas plus heureuse +qu'elle n'était. Elle lui rendit ses vers, et le remercia de lui avoir +donné un moment de bonheur. + +--Je m'y suis livrée, lui dit-elle, sans vouloir y réfléchir; j'étais +sûre que l'impossible m'arrêterait; mais je n'ai pu résister à ce qui +était possible. J'espère que vous ne verrez pas dans ma conduite une +coquetterie que je n'y ai pas mise. J'aurais dû songer davantage à vous; +mais je ne vous crois pas assez d'amour pour que vous n'en guérissiez +bientôt. + +--Je serai assez franc, répondit Gilbert, pour vous dire que je n'en sais +rien, mais je ne crois pas en guérir. Votre beauté m'a moins touché que +votre esprit et votre caractère, et si l'image d'un beau visage peut +s'effacer par l'absence ou par les années, la perte d'un être tel que +vous est à jamais irréparable. Sans doute, je guérirai en apparence, et +il est presque certain que dans quelque temps je reprendrai mon existence +habituelle; mais ma raison même dira toujours que vous eussiez fait le +bonheur de ma vie. Ces vers que vous me rendez ont été écrits comme par +hasard, un instant d'ivresse les a inspirés; mais le sentiment qu'ils +expriment est en moi depuis que je vous connais, et je n'ai eu la force +de le cacher que par cela même qu'il est juste et durable. Nous ne serons +donc heureux ni l'un ni l'autre, et nous ferons au monde un sacrifice que +rien ne pourra compenser. + +--Ce n'est pas au monde que nous le ferons, dit Emmeline, mais à +nous-mêmes, ou plutôt c'est à moi que vous le ferez. Le mensonge m'est +insupportable, et hier soir, après votre départ, j'ai failli tout dire à +M. de Marsan. Allons, ajouta-t-elle gaiement, allons, mon ami, tâchons de +vivre. + +Gilbert lui baisa la main respectueusement, et ils se séparèrent. + + + + +VI + + +A peine cette détermination fut-elle prise, qu'ils la sentirent impossible +à réaliser. Ils n'eurent pas besoin de longues explications pour en +convenir mutuellement. Gilbert resta deux mois sans venir chez madame de +Marsan, et pendant ces deux mois ils perdirent l'un et l'autre l'appétit +et le sommeil. Au bout de ce temps, Gilbert se trouva un soir tellement +désolé et ennuyé, que, sans savoir ce qu'il faisait, il prit son chapeau +et arriva chez la comtesse à son heure ordinaire, comme si de rien +n'était. Elle ne songea pas à lui adresser un reproche de ce qu'il ne +tenait pas sa parole. Dès qu'elle l'eut regardé, elle comprit ce qu'il +avait souffert; et il la vit si pâle et si changée, qu'il se repentit de +n'être pas revenu plus tôt. + +Ce qu'Emmeline avait dans le cœur n'était ni un caprice ni une passion; +c'était la voix de la nature même qui lui criait qu'elle avait besoin +d'un nouvel amour. Elle n'avait pas fait grande réflexion sur le caractère +de Gilbert; il lui plaisait, et il était là; il lui disait qu'il l'aimait, +et il l'aimait d'une tout autre manière que M. de Marsan ne l'avait aimée. +L'esprit d'Emmeline, son intelligence, son imagination enthousiaste, +toutes les nobles qualités renfermées en elle souffraient à son insu. Les +larmes qu'elle croyait répandre sans raison demandaient à couler malgré +elle, et la forçaient d'en chercher le motif; tout alors le lui apprenait, +ses livres, sa musique, ses fleurs, ses habitudes même et sa vie +solitaire; il fallait aimer et combattre, ou se résigner à mourir. + +Ce fut avec une fierté courageuse que la comtesse de Marsan envisagea +l'abîme où elle allait tomber. Lorsque Gilbert la serra de nouveau dans +ses bras, elle regarda le ciel, comme pour le prendre à témoin de sa +faute et de ce qu'elle allait lui coûter. Gilbert comprit ce regard +mélancolique; il mesura la grandeur de sa tâche à la noblesse du cœur de +son amie, il sentit qu'il avait entre les mains le pouvoir de lui rendre +l'existence ou de la dégrader à jamais. Cette pensée lui inspira moins +d'orgueil que de joie; il se jura de se consacrer à elle, et remercia +Dieu de l'amour qu'il éprouvait. + +La nécessité du mensonge désolait pourtant la jeune femme; elle n'en +parla plus à son amant, et garda cette peine secrète; du reste, l'idée de +résister plus ou moins longtemps, du moment qu'elle ne pouvait résister +toujours, ne lui vint pas à l'esprit. Elle compta, pour ainsi dire, ses +chances de souffrance et ses chances de bonheur, et mit hardiment sa vie +pour enjeu. Au moment où Gilbert revint, elle se trouvait forcée de +passer trois jours à la campagne. Il la conjurait de lui accorder un +rendez-vous avant de partir.--Je le ferai si vous voulez, lui +répondit-elle, mais je vous supplie de me laisser attendre. + +Le quatrième jour, un jeune homme entra vers minuit au Café Anglais.--Que +veut monsieur? Demande le garçon.--Tout ce que vous avez de meilleur, +répondit le jeune homme avec un air de joie qui fit retourner tout le +monde.--A la même heure, au fond de l'hôtel de Marsan, une persienne +entr'ouverte laissait apercevoir une lueur derrière un rideau. Seule, +en déshabillé de nuit, madame de Marsan était assise sur une petite +chaise, dans sa chambre, les verrous tirés derrière elle.--Demain je +serai à lui. Sera-t-il à moi? + +Emmeline ne pensait pas à comparer sa conduite à celle des autres femmes. +Il n'y avait pour elle, en cet instant, ni douleurs ni remords; tout +faisait silence devant l'idée du lendemain. Oserai-je vous dire à quoi +elle pensait? Oserai-je écrire ce qui, à cette heure redoutable, +inquiétait une belle et noble femme, la plus sensible et la plus honnête +que je connaisse, à la veille de la seule faute qu'elle ait jamais eu à +se reprocher? + +Elle pensait à sa beauté. Amour, dévouement, sincérité du cœur, +constance, sympathie de goût, crainte, dangers, repentir, tout était +chassé, tout était détruit par la plus vive inquiétude sur ses charmes, +sur sa beauté corporelle. La lueur que nous apercevons, c'est celle d'un +flambeau qu'elle tient à la main. Sa psyché est en face d'elle; elle se +retourne, écoute; nul témoin, nul bruit; elle a entr'ouvert le voile qui +la couvre, et, comme Vénus devant le berger de la fable, elle comparaît +timidement. + +Pour vous parler du jour suivant, je ne puis mieux faire, madame, que de +vous transcrire une lettre d'Emmeline à sa sœur, où elle peint elle-même +ce qu'elle éprouvait: + +«J'étais à lui. A toutes mes anxiétés avait succédé un abattement +extrême. J'étais brisée, et ce malaise me plaisait. Je passai la soirée +en rêverie; je voyais des formes vagues, j'entendais des voix lointaines; +je distinguais: «Mon ange, ma vie!» et je m'affaissais encore, plus +encore. Pas une fois ma pensée ne s'est reportée sur les inquiétudes du +jour précédent, durant cette demi-léthargie qui me reste en mémoire comme +l'état que je choisirais en paradis. Je me couchai et dormis comme un +nouveau-né. Au réveil, le matin, un souvenir confus des événements de la +veille fit rapidement porter le sang au cœur. Une palpitation me fit +dresser sur mon séant, et là je m'entendis m'écrier à haute voix: _C'en +est fait_! J'appuyai ma tête sur mes genoux, et je me précipitai au fond +de mon âme. Pour la première fois, il me vint la crainte qu'il ne m'eût +mal jugée. La simplicité avec laquelle j'avais cédé pouvait lui donner +cette opinion. En dépit de son esprit, de son tact, je pouvais craindre +une mauvaise expérience du monde. Si ce n'était pour lui qu'une fantaisie, +une difficulté à vaincre? Trop étonnée, trop émue, bouleversée par tous +les sentiments qui me subjuguaient, je n'avais pas assez étudié les +siens. J'avais peur, je respirais court. Eh bien! me dis-je bravement, +le jour où il me connaîtra, il aura un arriéré à payer. Tout ce sombre +fut éclairé tout à coup par de doux soupirs. Je sentais un sourire errer +autour de ma bouche; comme la veille, je revis toute sa figure, belle +d'une expression que je n'ai vue nulle part, même dans les chefs-d'œuvre +des grands maîtres: j'y lisais l'amour, le respect, le culte, et ce +doute, cette crainte de ne pas obtenir, tant on désire vivement. Voilà +pour la femme l'instant suprême, et, ainsi bercée, je m'habillai. On +a grand plaisir à la toilette quand on attend son amant.» + + + + +VII + + +Emmeline avait mis cinq ans à s'apercevoir que son premier choix ne +pouvait la rendre heureuse; elle en avait souffert pendant un an; elle +avait lutté six mois contre une passion naissante, deux mois contre un +amour avoué; elle avait enfin succombé, et son bonheur dura quinze jours. + +Quinze jours, c'est bien court, n'est-ce pas? J'ai commencé ce conte sans +y réfléchir, et je vois qu'arrivé au moment dont la pensée m'a fait +prendre la plume, je n'ai rien à en dire, sinon qu'il fut bien court. +Comment tenterai-je de vous le peindre? Vous raconterai-je ce qui est +inexprimable et ce que les plus grands génies de la terre ont laissé +deviner dans leurs ouvrages, faute d'une parole qui pût le rendre? +Certes, vous ne vous y attendez pas, et je ne commettrai pas ce sacrilège. +Ce qui vient du cœur peut s'écrire, mais non ce qui est le cœur +lui-même. + +D'ailleurs, en quinze jours, si on est heureux, a-t-on le temps de s'en +apercevoir? Emmeline et Gilbert étaient encore étonnés de leur bonheur; +ils n'osaient y croire, et s'émerveillaient de la vive tendresse dont +leur cœur était plein.--Est-il possible, se demandaient-ils, que nos +regards se soient jamais rencontrés avec indifférence, et que nos mains +se soient touchées froidement?--Quoi! je t'ai regardé, disait Emmeline, +sans que mes yeux se soient voilés de larmes? Je t'ai écouté sans baiser +tes lèvres? Tu m'as parlé comme à tout le monde, et je t'ai répondu sans +te dire que je t'aimais?--Non, répondait Gilbert, ton regard, ta voix, te +trahissaient; grand Dieu! comme ils me pénétraient! C'est moi que la +crainte a arrêté, et qui suis cause que nous nous aimons si tard. Alors +ils se serraient la main, comme pour se dire tacitement: Calmons-nous, +il y a de quoi en mourir. + +A peine avaient-ils commencé à s'habituer de se voir en secret, et à +jouir des frayeurs du mystère; à peine Gilbert connaissait-il ce nouveau +visage que prend tout à coup une femme en tombant dans les bras de son +amant; à peine les premiers sourires avaient-ils paru à travers les +larmes d'Emmeline; à peine s'étaient-ils juré de s'aimer toujours; +pauvres enfants! Confiants dans leur sort, ils s'y abandonnaient sans +crainte, et savouraient lentement le plaisir de reconnaître qu'ils +ne s'étaient pas trompés dans leur mutuelle espérance; ils en étaient +encore à se dire: Comme nous allons être heureux! quand leur bonheur +s'évanouit. + +Le comte de Marsan était un homme ferme, et sur les choses importantes +son coup d'œil ne le trompait pas. Il avait vu sa femme triste; il avait +pensé qu'elle l'aimait moins, et il ne s'en était pas soucié. Mais il la +vit préoccupée et inquiète, et il résolut de ne pas le souffrir. Dès +qu'il prit la peine d'en chercher la cause, il la trouva facilement. +Emmeline s'était troublée à sa première question, et à la seconde avait +été sur le point de tout avouer. Il ne voulut point d'une confidence de +cette nature, et, sans en parler autrement à personne, il s'en fut à +l'hôtel garni qu'il habitait avant son mariage, et y retint un +appartement. Comme sa femme allait se coucher, il entra chez elle en robe +de chambre, et, s'étant assis en face d'elle, il lui parla à peu près +ainsi: + +--Vous me connaissez assez, ma chère, pour savoir que je ne suis pas +jaloux. J'ai eu pour vous beaucoup d'amour, j'ai et j'aurai toujours pour +vous beaucoup d'estime et d'amitié. Il est certain qu'à notre âge, et +après tant d'années passées ensemble, une tolérance réciproque nous est +nécessaire pour que nous puissions continuer de vivre en paix. J'use, +pour ma part, de la liberté que doit avoir un homme, et je trouve bon que +vous en fassiez autant. Si j'avais apporté dans cette maison autant de +fortune que vous, je ne vous parlerais pas ainsi, je vous laisserais le +comprendre. Mais je suis pauvre, et notre contrat de mariage m'a laissé +pauvre par ma volonté. Ce qui, chez un autre, ne serait que de +l'indulgence ou de la sagesse, serait pour moi de la bassesse. Quelque +précaution qu'on prenne, une intrigue n'est jamais secrète; il faut, tôt +ou tard, qu'on en parle. Ce jour arrivé, vous sentez que je ne serais +rangé ni dans la catégorie des maris complaisants, ni même dans celle des +maris ridicules, mais qu'on ne verrait en moi qu'un misérable à qui +l'argent fait tout supporter. Il n'entre pas dans mon caractère de faire +un éclat qui déshonore à la fois deux familles, quel qu'en soit le +résultat; je n'ai de haine ni contre vous ni contre personne; c'est pour +cette raison même que je viens vous annoncer la résolution que j'ai +prise, afin de prévenir les suites de l'étonnement qu'elle pourra causer. +Je demeurerai, à partir de la semaine prochaine, dans l'hôtel garni que +j'habitais quand j'ai fait la connaissance de votre mère. Je suis fâché +de rester à Paris, mais je n'ai pas de quoi voyager; il faut que je me +loge, et cette maison-là me plaît. Voyez ce que vous voulez faire, et si +c'est possible, j'agirai en conséquence. + +Madame de Marsan avait écouté son mari avec un étonnement toujours +croissant. Elle resta comme une statue; elle vit qu'il était décidé, et +elle n'y pouvait croire; elle se jeta à son cou presque involontairement; +elle s'écria que rien au monde ne la ferait consentir à cette séparation. +A tout ce qu'elle disait il n'opposait que le silence. Emmeline éclata en +sanglots; elle se mit à genoux et voulut confesser sa faute; il l'arrêta, +et refusa de l'entendre. Il s'efforça de l'apaiser, lui répéta qu'il +n'avait contre elle aucun ressentiment; puis il sortit malgré ses +prières. + +Le lendemain, ils ne se virent pas; lorsque Emmeline demanda si le comte +était chez lui, on lui répondit qu'il était parti de grand matin, et +qu'il ne rentrerait pas de la journée. Elle voulut l'attendre, et +s'enferma à six heures du soir dans l'appartement de M. de Marsan; mais +le courage lui manqua, et elle fut obligée de retourner chez elle. + +Le jour suivant, au déjeuner, le comte descendit en habit de cheval. Les +domestiques commençaient à faire ses paquets, et le corridor était plein +de hardes en désordre. Emmeline s'approcha de son mari en le voyant +entrer, et il la baisa sur le front; ils s'assirent en silence; on +déjeunait dans la chambre à coucher de la comtesse. En face d'elle était +sa psyché; elle croyait y voir son fantôme. Ses cheveux en désordre, son +visage abattu, semblaient lui reprocher sa faute. Elle demanda au comte +d'une voix mal assurée s'il comptait toujours quitter l'hôtel. Il +répondit qu'il s'y disposait, et que son départ était fixé pour le lundi +suivant. + +--N'y a-t-il aucun moyen de retarder ce départ? demanda-t-elle d'un ton +suppliant. + +--Ce qui est ne peut se changer, répliqua le comte; avez-vous réfléchi à +ce que vous comptez faire? + +--Que voulez-vous que je fasse? dit-elle. + +M. de Marsan ne répondit pas. + +--Que voulez-vous? répéta-t-elle; quel moyen puis-je avoir de vous +fléchir? quelle expiation, quel sacrifice puis-je vous offrir que vous +consentiez à accepter? + +--C'est à vous de le savoir, dit le comte.--Il se leva et s'en fut sans +en dire plus; mais le soir même il revint chez sa femme, et son visage +était moins sévère. + +Ces deux jours avaient tellement fatigué Emmeline, qu'elle était d'une +pâleur effrayante. M. de Marsan ne put, en le remarquant, se défendre +d'un mouvement de compassion. + +--Eh bien! ma chère! dit-il, qu'avez-vous? + +--Je pense, répondit-elle, et je vois que rien n'est possible. + +--Vous l'aimez donc beaucoup? demanda-t-il. + +Malgré l'air froid qu'il affectait, Emmeline vit dans cette question un +mouvement de jalousie. Elle crut que la démarche de son mari pouvait bien +n'être qu'une tentative de se rapprocher d'elle, et cette idée lui fut +pénible. Tous les hommes sont ainsi, pensa-t-elle; ils méprisent ce +qu'ils possèdent, et reviennent avec ardeur à ce qu'ils ont perdu par +leur faute. Elle voulut savoir jusqu'à quel point elle devinait juste, et +répondit d'un ton hautain: + +--Oui, monsieur, je l'aime, et là-dessus, du moins, je ne mentirai pas. + +--Je conçois cela, reprit M. de Marsan, et j'aurais mauvaise grâce à +vouloir lutter ici contre personne; je n'en ai ni le moyen ni l'envie. + +Emmeline vit qu'elle s'était trompée; elle voulait parler et ne trouvait +rien. Que répondre, en effet, à la façon d'agir du comte? Il avait deviné +clairement ce qui s'était passé, et le parti qu'il avait pris était juste +sans être cruel. Elle commençait une phrase et ne pouvait l'achever; elle +pleurait. M. de Marsan lui dit avec douceur: + +--Calmez-vous, songez que vous avez commis une faute, mais que vous avez +un ami qui la sait, et qui vous aidera à la réparer. + +--Que ferait donc cet ami, dit Emmeline, s'il était aussi riche que moi, +puisque cette misérable question de fortune le décide à me quitter? Que +feriez-vous si notre contrat n'existait pas? + +Emmeline se leva, alla à son secrétaire, en tira son contrat de mariage, +et le brûla à la bougie qui était sur la table. Le comte la regarda faire +jusqu'au bout. + +--Je vous comprends, lui dit-il enfin; et, bien que ce que vous venez de +faire soit une action sans conséquence, puisque le double est chez le +notaire, cette action vous honore, et je vous en remercie. Mais songez +donc, ajouta-t-il en embrassant Emmeline, songez donc que, s'il ne +s'agissait ici que d'une formalité à annuler, je n'aurais fait qu'abuser +de mes avantages. Vous pouvez d'un trait de plume me rendre aussi riche +que vous, je le sais, mais je n'y consentirais pas, et aujourd'hui moins +que jamais. + +--Orgueilleux que vous êtes, s'écria Emmeline désespérée, et pourquoi +refuseriez-vous? + +M. de Marsan lui tenait la main; il la serra légèrement, et répondit: + +--Parce que vous l'aimez. + + + + +VIII + + +Par une de ces belles matinées d'automne où le soleil brille de tout son +éclat et semble dire adieu à la verdure mourante, Gilbert était accoudé à +une petite fenêtre au second étage, dans une rue écartée derrière les +Champs-Elysées. Tout en fredonnant un air de _la Norma_, il regardait +attentivement chaque voiture qui passait sur la chaussée. Quand la +voiture arrivait au coin de la rue, la chanson s'arrêtait; mais la +voiture continuait sa route, et il fallait en attendre une autre. Il en +passa beaucoup ce jour-là, mais le jeune homme inquiet ne vit dans +aucune un petit chapeau de paille d'Italie et une mantille noire. Une +heure sonna, puis deux; il était trop tard; après avoir regardé vingt +fois à sa montre, avoir fait autant de tours de chambre, et s'être désolé +et rassuré plus souvent encore alternativement, Gilbert descendit enfin, +et erra quelque temps dans les allées. En rentrant chez lui, il demanda à +son portier s'il n'y avait point de lettres, et la réponse fut négative. +Un pressentiment de sinistre augure l'agita toute la journée. Vers dix +heures du soir il montait, non sans crainte, le grand escalier de l'hôtel +de Marsan; la lampe n'était pas allumée, cela le surprit et l'inquiéta; +il sonna, personne ne venait; il toucha la porte, qui s'ouvrit, et +s'arrêta dans la salle à manger; une femme de chambre vint à sa +rencontre, il lui demanda s'il pouvait entrer.--Je vais le demander, +répondit-elle. Comme elle entrait dans le salon, Gilbert entendit entre +les deux portes une voix tremblante qu'il reconnut et qui disait tout +bas: Dites que je n'y suis pas. + +Il m'a dit lui-même que ce peu de mots prononcés dans les ténèbres, au +moment où il s'y attendait le moins, lui avaient fait plus de mal qu'un +coup d'épée. Il sortit dans un étonnement inexprimable.--Elle était là, +se dit-il, elle m'a vu sans doute. Qu'arrive-t-il? ne pouvait-elle me +dire un mot, ou du moins m'écrire? Huit jours se passèrent sans lettres, +et sans qu'il put voir la comtesse. Enfin, il reçut la lettre suivante: + +«Adieu! il faut que vous vous souveniez de votre projet de voyage et que +vous me teniez parole. Ah! Je fais un grand sacrifice en ce moment. +Quelques mots profondément sentis et que vous m'avez dits au sujet +d'un parti funeste que je voulais prendre, m'arrêtent seuls. Je vivrai. +Mais il ne faut pas entièrement arracher une pensée qui seule peut me +donner une apparence de tranquillité. Permettez, mon ami, que je la +place seulement à distance, avec des conditions; si, par exemple, une +entière indifférence pour moi prenait place dans votre cœur;--si, une +fois de retour, et le cœur raffermi, vous ne me veniez plus voir;--si +jamais mon image, mon amour ne venait plus;... il est impossible de +continuer l'affreuse vie que je mène. Le plus malheureux est celui qui +reste; il faut donc que ce soit vous qui partiez. Vos affaires vous le +permettent-elles? Ou voulez-vous que j'aille je ne sais où? Répondez-moi, +ce sera vous qui aurez de la force; je n'en ai pas du tout; ayez pitié de +moi. Dites, que sais-je? que vous guérirez; mais ce n'est pas vrai! +N'importe, dites toujours. Évitez de me voir avant le voyage; il faut de +la force, et je ne sais où en prendre. Je n'ai cessé de pleurer et de +vous écrire depuis huit jours. Je jette tout au feu. Vous trouverez cette +lettre-ci encore bien incohérente. M. de Marsan sait tout: mentir m'a été +impossible; d'ailleurs il le savait. Cependant cette lettre est loin +d'exprimer ce qu'il y a de contradictoire entre mon cœur et ma raison. +Allez dans le monde ces jours-ci, que votre départ n'ait point l'air d'un +coup de tête. De sitôt je ne pourrai sortir ni recevoir. La voix me +manque à tous moments. Vous m'écrirez, n'est-ce pas? il est impossible +que vous partiez sans m'écrire quelques lignes. Voyager!... C'est vous +qui allez voyager!» + +Le malheur de Gilbert lui parut un rêve; il pensait à aller chez M. de +Marsan et à lui chercher querelle. Il tomba à terre au milieu de sa +chambre, et versa les larmes les plus amères. Enfin il résolut de voir la +comtesse à tout prix, et d'avoir l'explication de cet événement, qui lui +était annoncé d'une manière si peu intelligible. Il courut à l'hôtel de +Marsan, et, sans parler à aucun domestique, il pénétra jusqu'au salon. +Là, il s'arrêta à la pensée de compromettre celle qu'il aimait et de la +perdre peut-être par sa faute. Entendant quelqu'un approcher, il se jeta +derrière un rideau: c'était le comte qui entrait. Demeuré seul, Gilbert +avança, et, entr'ouvrant la porte d'un cabinet vitré, il vit Emmeline +couchée et son mari près d'elle. Au pied du lit était un linge couvert de +sang, et le médecin s'essuyait les mains. Ce spectacle lui fit horreur; +il frémit de l'idée d'ajouter, par son imprudence, aux maux de sa +maîtresse, et, marchant sur la pointe du pied, il sortit de l'hôtel sans +être remarqué. + +Il sut bientôt que la comtesse avait été en danger de mort; une nouvelle +lettre lui apprit en détail ce qui s'était passé. «Renoncer à nous voir, +disait Emmeline, est impossible, il n'y faut pas songer; et cette idée +qui vous désole ne me cause aucune peine, car je ne puis l'admettre un +instant. Mais nous séparer pour six mois, pour un an, voilà ce qui me +fait sangloter et me déchire l'âme, car c'est là tout ce qui est +possible.» Elle ajoutait que, si, avant son départ, il éprouvait un désir +trop vif de la revoir encore une fois, elle y consentirait. Il refusa +cette entrevue; il avait besoin de toute sa force; et, bien que convaincu +de la nécessité de s'éloigner, il ne pouvait prendre aucun parti. Vivre +sans Emmeline lui semblait un mot vide de sens, et, pour ainsi dire, un +mensonge. Il se jura cependant d'obéir à tout prix, et de sacrifier son +existence, s'il le fallait, au repos de madame de Marsan. Il mit ses +affaires en ordre, dit adieu à ses amis, annonça à tout le monde qu'il +allait en Italie. Puis, quand tout fut prêt, et qu'il eut son passeport, +il resta enfermé chez lui, se promettant, chaque soir, de partir le +lendemain, et passant la journée à pleurer. + +Emmeline, de son côté, n'était guère plus courageuse, comme vous pouvez +penser. Dès qu'elle put supporter la voiture, elle alla au Moulin de May. +M. de Marsan ne la quittait pas; il eut pour elle, pendant sa maladie, +l'amitié d'un frère et les soins d'une mère. Je n'ai pas besoin de dire +qu'il avait pardonné, et que la vue des souffrances de sa femme l'avait +fait renoncer à ses projets de séparation. Il ne parla plus de Gilbert, +et je ne crois pas que, depuis cette époque, il ait prononcé ce nom +étant seul avec la comtesse. Il apprit le voyage annoncé, et n'en parut +ni joyeux ni triste. On devinait aisément à sa conduite qu'il se +reconnaissait, au fond du cœur, coupable d'avoir négligé sa femme, et +d'avoir si peu fait pour son bonheur. Lorsque, appuyée à son bras, +Emmeline se promenait lentement avec lui dans la longue _allée des +Soupirs_, il paraissait presque aussi triste qu'elle; et Emmeline lui sut +gré de ce qu'il ne tenta jamais de rappeler l'ancien amour, ni de +combattre l'amour nouveau. + +Elle brûla les lettres de Gilbert, et, dans ce sacrifice douloureux, ne +respecta qu'une seule ligne écrite de la main de son amant: «_Pour vous, +tout au monde._» En relisant ces mots, elle ne put se résoudre à les +anéantir; c'était l'adieu du pauvre garçon. Elle coupa cette ligne avec +ses ciseaux, et la porta longtemps sur son cœur. «S'il faut jamais +me séparer de ces mots-là, écrivait-elle à Gilbert, je les avalerai. +Maintenant ma vie n'est plus qu'une pincée de cendre, et je ne pourrai +de longtemps regarder ma cheminée sans pleurer.» + +Était-elle sincère? demanderez-vous peut-être. Ne fit elle aucune +tentative pour revoir son amant? Ne se repentait-elle pas de son +sacrifice? N'essaya-t-elle jamais de revenir sur sa résolution? Oui, +madame, elle l'essaya; je ne veux la faire ni meilleure ni plus brave +qu'elle ne l'a été. Oui, elle essaya de mentir, de tromper son mari; en +dépit de ses serments, de ses promesses, de ses douleurs et de ses +remords, elle revit Gilbert; et, après avoir passé deux heures avec lui +dans un délire de joie et d'amour, elle sentit, en rentrant chez elle, +qu'elle ne pouvait ni tromper ni mentir; je vous dirai plus, Gilbert le +sentit lui-même, et ne lui demanda pas de revenir. + +Cependant il ne partait pas encore, et ne parlait plus de voyage. Au bout +de quelques jours, il voulait déjà se persuader qu'il était plus calme, +et qu'il n'y avait aucun danger à rester. Il tâchait, dans ses lettres, +de faire consentir Emmeline à ce qu'il passât l'hiver à Paris. Elle +hésitait; et, tout en renonçant à l'amour, elle commençait à parler +d'amitié. Ils cherchaient tous deux mille motifs de prolonger leur +souffrance, ou du moins de se voir souffrir. Qu'allait-il arriver? Je ne +sais. + + + + +IX + + +Je crois vous avoir dit, madame, qu'Emmeline avait une sœur. C'était +Une belle et grande jeune fille, et de plus un excellent cœur. Soit par +une timidité excessive, soit par une autre cause, elle n'avait jamais +parlé à Gilbert qu'avec une extrême réserve, et presque avec répugnance, +lorsqu'elle avait eu occasion de le rencontrer. Gilbert avait des manières +d'étourdi et des façons de dire qui, bien que simples et naturelles, +devaient blesser une modestie et une pudeur parfaites. La franchise +même du jeune homme et son caractère exalté avaient peu de chances de +rencontrer de la sympathie chez la sévère Sarah (c'était le nom de la +sœur d'Emmeline). Aussi quelques mots de politesse échangés au hasard, +quelques compliments lorsque Sarah chantait, une contredanse de temps en +temps, c'était là toute la connaissance qu'ils avaient faite, et leur +amitié n'allait pas plus loin. + +Au milieu de ces dernières circonstances, Gilbert reçut une invitation de +bal d'une amie de madame de Marsan, et il crut devoir y aller, pour se +conformer au désir de sa maîtresse. Sarah était à cette soirée. Il fut +s'asseoir à côté d'elle. Il savait quelle tendre affection unissait la +comtesse à sa sœur, et c'était pour lui une occasion de parler de ce +qu'il aimait à quelqu'un qui le comprenait. La maladie récente servit de +prétexte; s'informer de la santé d'Emmeline, c'était s'informer de son +amour. Contre sa coutume, Sarah répondit avec confiance et avec douceur; +et l'orchestre ayant donné, au milieu de leur entretien, le signal d'une +contredanse, elle dit qu'elle était lasse, et refusa son danseur, +qui venait la chercher. + +Le bruit des instruments et le tumulte du bal leur donnant plus de +liberté, la jeune fille commença à laisser comprendre à Gilbert qu'elle +savait la cause du mal d'Emmeline. Elle parla des souffrances de sa +sœur, et raconta ce qu'elle en avait vu. Pendant ce récit, Gilbert +baissait la tête; quand il la releva, une larme coulait sur sa joue. +Sarah devint tout à coup tremblante; ses beaux yeux bleus se troublèrent. +--Vous l'aimez plus que je ne croyais, lui dit-elle. De ce moment elle +devint tout autre qu'elle ne s'était jamais montrée à lui; elle lui +avoua que depuis longtemps elle s'était aperçue de ce qui se passait, et +que la froideur qu'elle lui avait témoignée venait de ce qu'elle n'avait +cru voir en lui que la légèreté d'un homme du monde, qui fait la cour à +toutes les femmes sans se soucier du mal qui en résulte. Elle parla en +sœur et en amie, avec chaleur et avec franchise. L'accent de vérité +qu'elle employa pour montrer à Gilbert la nécessité absolue de rendre le +repos à la comtesse le frappa plus que tout le reste ne l'avait pu faire, +et en un quart d'heure il vit clair dans sa destinée. + +On se préparait à danser le cotillon.--Asseyons-nous dans le cercle, dit +Gilbert, nous nous dispenserons de figurer, et nous pourrons causer sans +qu'on nous remarque. Elle y consentit; ils prirent place, et continuèrent +à parler d'Emmeline. Cependant de temps en temps un valseur forçait Sarah +de prendre part à la figure, et il fallait se lever pour tenir le bout +d'une écharpe ou le bouquet et l'éventail. Gilbert restait alors sur sa +chaise, perdu dans ses pensées, regardant sa belle partenaire sauter et +sourire, les yeux encore humides. Elle revenait, et ils reprenaient leur +triste entretien. Ce fut au bruit de ces valses allemandes, qui avaient +bercé les premiers jours de son amour, que Gilbert jura de partir et de +l'oublier. + +Lorsque l'heure de se retirer fut venue, ils se levèrent tous deux avec +une sorte de solennité.--J'ai votre parole, dit la jeune fille, je compte +sur vous pour sauver ma sœur; et si vous partez, ajouta-t-elle en lui +prenant la main sans songer qu'on pût l'observer, si vous partez, nous +serons quelquefois deux à penser au pauvre voyageur. + +Ils se quittèrent sur cette parole, et Gilbert partit le lendemain. + + * * * * * + +Dans le récit qu'on vient de lire, l'auteur a dit: «Ce n'est pas un roman +que je fais, madame, et vous vous en apercevez bien.» + +On a dû s'apercevoir, en effet, que cette histoire n'a pas le caractère +ordinaire d'une fiction. Emmeline n'est point un personnage imaginaire, +et Gilbert n'est autre que l'auteur lui-même. On trouvera le récit de +cette aventure dans la Notice sur la vie d'Alfred de Musset, et l'on +verra que les souvenirs qui s'y rattachent occupent une place considérable +dans les poésies. + + +FIN D'EMMELINE. + + + * * * * * + + + + +II. LES DEUX MAÎTRESSES + + +1837 + + + + +[Illustration: Dessin de Bidat; gravé par Meunier: LES DEUX MAITRESSES: +Cent fois le soir, près de la lampe, le jeune homme +avait suivi des yeux, sur le canevas les doigts habiles de la veuve] + + + + +I + + +Croyez-vous, madame, qu'il soit possible d'être amoureux de deux personnes +à la fois? Si pareille question m'était faite, je répondrais que je n'en +crois rien. C'est pourtant ce qui est arrivé à un de mes amis, dont je +vous raconterai l'histoire, afin que vous en jugiez vous-même. + +En général, lorsqu'il s'agit de justifier un double amour, on a d'abord +recours aux contrastes. L'une était grande, l'autre petite; l'une avait +quinze ans, l'autre en avait trente. Bref, on tente de prouver que deux +femmes, qui ne se ressemblent ni d'âge, ni de figure, passions +différentes. Je n'ai pas ce prétexte pour m'aider ici, car les deux +femmes dont il s'agit se ressemblaient, au contraire, un peu. L'une était +mariée, il est vrai, et l'autre veuve; l'une riche, et l'autre très +pauvre; mais elles avaient presque le même âge, et elles étaient toutes +deux brunes et fort petites. Bien qu'elles ne fussent ni sœurs ni +cousines, il y avait entre elles un air de famille: de grands yeux noirs, +même finesse de taille; c'étaient deux ménechmes femelles. Ne vous +effrayez pas de ce mot; il n'y aura pas de quiproquo dans ce conte. + +Avant d'en dire plus de ces dames, il faut parler de notre héros. Vers +1825 environ, vivait à Paris un jeune homme que nous appellerons Valentin. +C'était un garçon assez singulier, et dont l'étrange manière de vivre +aurait pu fournir quelque matière aux philosophes qui étudient l'homme. +Il y avait, en lui, pour ainsi dire, deux personnages différents. Vous +l'eussiez pris, en le rencontrant un jour, pour un petit maître de la +Régence. Son ton léger, son chapeau de travers, son air d'enfant prodigue +en joyeuse humeur, vous eussent fait revenir en mémoire quelque _talon +rouge_ du temps passé. Le jour suivant, vous n'auriez vu en lui qu'un +modeste étudiant de province se promenant un livre sous le bras. +Aujourd'hui il roulait carrosse et jetait l'argent par les fenêtres; +demain il allait dîner à quarante sous. Avec cela, il recherchait en toute +chose une sorte de perfection et ne goûtait rien qui fût incomplet. Quand +il s'agissait de plaisir, il voulait que tout fût plaisir, et n'était pas +homme à acheter une jouissance par un moment d'ennui. S'il avait une loge +au spectacle, il voulait que la voiture qui l'y menait fût douce, que le +dîner eût été bon, et qu'aucune idée fâcheuse ne put se présenter en +sortant. Mais il buvait de bon cœur la piquette dans un cabaret de +campagne, et se mettait à la queue pour aller au parterre. C'était alors +un autre élément, et il n'y faisait pas le difficile; mais il gardait dans +ses bizarreries une sorte de logique, et s'il y avait en lui deux hommes +divers, ils ne se confondaient jamais. + +Ce caractère étrange provenait de deux causes: peu de fortune et un grand +amour du plaisir. La famille de Valentin jouissait de quelque aisance, +mais il n'y avait rien de plus dans la maison qu'une honnête médiocrité. +Une douzaine de mille francs par an dépensés avec ordre et économie, ce +n'est pas de quoi mourir de faim; mais quand une famille entière vit +là-dessus, ce n'est pas de quoi donner des fêtes. Toutefois, par un +caprice du hasard, Valentin était né avec des goûts que peut avoir le fils +d'un grand seigneur. A père avare, dit-on, fils prodigue; à parents +économes, enfants dépensiers. Ainsi le veut la Providence, que cependant +tout le monde admire. + +Valentin avait fait son droit, et était avocat sans causes, profession +commune aujourd'hui. Avec l'argent qu'il avait de son père et celui qu'il +gagnait de temps en temps, il pouvait être assez heureux, mais il aimait +mieux tout dépenser à la fois et se passer de tout le lendemain. Vous vous +souvenez, madame, de ces marguerites que les enfants effeuillent brin à +brin? _Beaucoup_, disent-ils à la première feuille; _passablement_, à la +seconde, et, à la troisième, _pas du tout_. Ainsi faisait Valentin de ses +journées; mais le _passablement_ n'y était pas, car il ne pouvait le +souffrir. + +Pour vous le faire mieux connaître, il faut vous dire un trait de son +enfance. Valentin couchait, à dix ou douze ans, dans un petit cabinet +vitré, derrière la chambre de sa mère. Dans ce cabinet d'assez triste +apparence, et encombré d'armoires poudreuses, se trouvait, entre autres +nippes, un vieux portrait avec un grand cadre doré. Quand, par une belle +matinée, le soleil donnait sur ce portrait, l'enfant, à genoux sur son +lit, s'en approchait avec délices. Tandis qu'on le croyait endormi, en +attendant que l'heure du maître arrivât, il restait parfois des heures +entières le front posé sur l'angle du cadre; les rayons de lumière, +frappant sur les dorures, l'entouraient d'une sorte d'auréole où nageait +son regard ébloui. Dans cette posture, il faisait mille rêves; une extase +bizarre s'emparait de lui. Plus la clarté devenait vive, et plus son cœur +s'épanouissait. Quand il fallait enfin détourner les yeux, fatigués de +l'éclat de ce spectacle, il fermait alors ses paupières, et suivait avec +curiosité la dégradation des teintes nuancées dans cette tache rougeâtre +qui reste devant nous quand nous fixons trop longtemps la lumière; puis il +revenait à son cadre, et recommençait de plus belle. Ce fut là, m'a-t-il +dit lui-même, qu'il prit un goût passionné pour l'or et le soleil, deux +excellentes choses du reste. + +Ses premiers pas dans la vie furent guidés par l'instinct de sa passion +native. Au collège, il ne se lia qu'avec des enfants plus riches que +lui, non par orgueil, mais par goût. Précoce d'esprit dans ses études, +l'amour-propre le poussait moins qu'un certain besoin de distinction. +Il lui arrivait de pleurer au milieu de la classe, quand il n'avait pas, +le samedi, sa place au banc d'honneur. Il achevait ses humanités et +travaillait avec ardeur, lorsqu'une dame, amie de sa mère, lui fit cadeau +d'une belle turquoise: au lieu d'écouter la leçon, il regardait sa bague +reluire à son doigt. C'était encore l'amour de l'or tel que peut le +ressentir un enfant curieux. Dès que l'enfant fut homme, ce dangereux +penchant porta bientôt ses fruits. + +A peine eut-il sa liberté, qu'il se jeta sans réflexion dans tous les +travers d'un fils de famille. Né d'humeur gaie, insouciant de l'avenir, +l'idée qu'il était pauvre ne lui venait pas, et il ne semblait pas s'en +douter. Le monde le lui fit comprendre. Le nom qu'il portait lui +permettait de traiter en égaux des jeunes gens qui avaient sur lui +l'avantage de la fortune. Admis par eux, comment les imiter? Les parents +de Valentin vivaient à la campagne. Sous prétexte de faire son droit, il +passait son temps à se promener aux Tuileries et au boulevard. Sur ce +terrain, il était à l'aise; mais, quand ses amis le quittaient pour monter +à cheval, force lui était de rester à pied, seul et un peu désappointé. +Son tailleur lui faisait crédit; mais à quoi sert l'habit quand la poche +est vide? Les trois quarts du temps il en était là. Trop fier pour vivre +en parasite, il prenait à tâche de dissimuler ses secrets motifs de +sagesse, refusait dédaigneusement des parties de plaisir où il ne pouvait +payer son écot, et s'étudiait à ne toucher aux riches que dans ses jours +de richesse. Ce rôle, difficilement soutenu, tomba devant la volonté +paternelle; il fallut choisir un état. Valentin entra dans une maison de +banque. Le métier de commis ne lui plaisait guère, encore moins le travail +quotidien. Il allait au bureau l'oreille basse; il avait fallu renoncer +aux amis en même temps qu'à la liberté; il n'en était pas honteux, mais il +s'ennuyait. Quand arrivait, comme dit André Chénier, le jour de la veine +dorée, une sorte de fièvre le saisissait. Qu'il eût des dettes à payer ou +quelque emplette utile à faire, la présence de l'or le troublait à tel +point, qu'il en perdait la réflexion. Dès qu'il voyait briller dans ses +mains un peu de ce rare métal, il sentait son cœur tressaillir, et ne +pensait plus qu'à courir, s'il faisait beau. Quand je dis courir, je me +trompe; on le rencontrait, ce jour-là, dans une bonne voiture de louage, +qui le menait au Rocher de Cancale; là, étendu sur les coussins, respirant +l'air ou fumant son cigare, il se laissait bercer mollement, sans jamais +songer à demain. Demain, pourtant, c'était l'ordinaire, il fallait +redevenir commis; mais peu lui importait, pourvu qu'à tout prix il eût +satisfait son imagination. Les appointements du mois s'envolaient ainsi en +un jour. Il passait, disait-il, ses mauvais moments à rêver, et ses bons +moments à réaliser ses rêves: tantôt à Paris, tantôt à la campagne, on le +rencontrait avec son fracas, presque toujours seul, preuve que ce n'était +pas vanité de sa part. D'ailleurs il faisait ses extravagances avec la +simplicité d'un grand seigneur qui se passe un caprice. Voilà un bon +commis! direz-vous; aussi le mit-on à la porte. + +Avec la liberté et l'oisiveté revinrent des tentations de toute espèce. +Quand on a beaucoup de désirs, beaucoup de jeunesse et peu d'argent, on +court grand risque de faire des sottises. Valentin en fit d'assez grandes. +Toujours poussé par sa manie de changer des rêves en réalité, il en vint à +faire les plus dangereux rêves. Il lui passait, je suppose, par la tête de +se rendre compte de ce que peut être la vie d'un tel qui a cent mille +francs à manger par an. Voilà mon étourdi qui, toute une journée, n'en +agissait ni plus ni moins que s'il eût été le personnage en question. +Jugez où cela peut conduire avec un peu d'intelligence et de curiosité. +Le raisonnement de Valentin sur sa manière de vivre était, du reste, +assez plaisant. Il prétendait qu'à chaque créature vivante revient de +droit une certaine somme de jouissance; il comparait cette somme à une +coupe pleine que les économes vident goutte à goutte, et qu'il buvait, +lui, à grands traits.--Je ne compte pas les jours, disait-il, mais +les plaisirs; et le jour où je dépense vingt-cinq louis, j'ai cent +quatre-vingt-deux mille cinq cents livres de rente. Au milieu de toutes +ces folies, Valentin avait dans le cœur un sentiment qui devait le +préserver, c'était son affection pour sa mère. Sa mère, il est vrai, +l'avait toujours gâté; c'est un tort, dit-on, je n'en sais rien; mais, +en tout cas, c'est le meilleur et le plus naturel des torts. L'excellente +femme qui avait donné la vie à Valentin fit tout au monde pour la lui +rendre douce. Elle n'était pas riche, comme vous savez. Si tous les petits +écus glissés en cachette dans la main de l'enfant chéri s'étaient trouvés +tout à coup rassemblés, ils auraient pourtant fait une belle pile. +Valentin, dans tous ses désordres, n'eut jamais d'autre frein que l'idée +de ne pas rapporter un chagrin à sa mère; mais cette idée le suivait +partout. D'un autre côté, cette affection salutaire ouvrait son cœur à +toutes les bonnes pensées, à tous les sentiments honnêtes. C'était pour +lui la clef d'un monde qu'il n'eût peut être pas compris sans cela. Je ne +sais qui a dit le premier qu'un être aimé n'est jamais malheureux; celui +là eût pu dire encore: «Qui aime sa mère n'est jamais méchant.» Quand +Valentin regagnait le logis, après quelque folle équipée, traînant l'aile +et tirant le pied, sa mère arrivait et le consolait. Qui pourrait compter +les soins patients, les attentions en apparence faciles, les petites joies +intérieures, par lesquels l'amitié se prouve en silence, et rend la vie +douce et légère? J'en veux citer un exemple en passant. + +Un jour que l'étourdi garçon avait vidé sa bourse au jeu, il venait de +rentrer de mauvaise humeur. Les coudes sur sa table, la tête dans ses +mains, il se livrait à ses idées sombres. Sa mère entra, tenant un gros +bouquet de roses dans un verre d'eau, qu'elle posa doucement sur la table, +à côté de lui. Il leva les yeux pour la remercier, et elle lui dit en +souriant: Il y en a pour quatre sous. Ce n'était pas cher, comme vous +voyez; cependant le bouquet était superbe. Valentin, resté seul, sentit +le parfum frapper son cerveau excité. Je ne saurais vous dire quelle +impression produisit sur lui une si douce jouissance, si facilement venue, +si inopinément apportée; il pensa à la somme qu'il avait perdue, il se +demanda ce qu'en aurait pu faire la main maternelle qui le consolait à si +bon marché. Son cœur gonflé se fondit en larmes, et il se souvint des +plaisirs du pauvre qu'il venait d'oublier. + +Ces plaisirs du pauvre lui devinrent chers, à mesure qu'il les connut +mieux. Il les aima parce qu'il aimait sa mère; il regarda peu à peu autour +de lui, et ayant un peu essayé de tout, il se trouva capable de tout +sentir. Est-ce un avantage? Je n'en puis rien dire encore. Chance de +jouissance, chance de souffrance. J'aurai l'air de faire une plaisanterie +si je vous dis qu'en avançant dans la vie, Valentin devint à la fois +plus sage et plus fou; c'est pourtant la vérité pure. Une double existence +se développait en lui. Si son esprit avide l'entraînait, son cœur le +retenait au logis. S'enfermait-il, décidé au repos, un orgue de Barbarie, +jouant une valse, passait sous la fenêtre et dérangeait tout. Sortait-il +alors, et, selon sa coutume, courait-il après le plaisir, un mendiant +rencontré en route, un mot touchant trouvé par hasard dans le fatras d'un +drame à la mode, le rendaient pensif, et il retournait chez lui. +Prenait-il la plume, et s'asseyait-il pour travailler, sa plume distraite +esquissait sur les marges d'un dossier la silhouette d'une jolie femme +qu'il avait rencontrée au bal. Une bande joyeuse, réunie chez un ami, +l'invitait-elle à rester à souper, il tendait son verre en riant, et +buvait une copieuse rasade; puis il fouillait dans sa poche, voyait +qu'il avait oublié sa clef, qu'il réveillerait sa mère en rentrant; il +s'esquivait et revenait respirer ses roses bien-aimées. + +Tel était ce garçon, simple et écervelé, timide et fier, tendre et +audacieux. La nature l'avait fait riche, et le hasard l'avait fait pauvre; +au lieu de choisir, il prit les deux partis. Tout ce qu'il y avait en lui +de patience, de réflexion et de résignation ne pouvait triompher de +l'amour du plaisir, et ses plus grands moments de déraison ne pouvaient +entamer son cœur. Il ne lutta ni contre son cœur, ni contre le plaisir +qui l'attirait. Ce fut ainsi qu'il devint double, et qu'il vécut en +perpétuelle contradiction avec lui-même, comme je vous le montrais tout +à l'heure. Mais c'est de la faiblesse, allez-vous dire. Eh! mon Dieu, oui; +ce n'est pas là un Romain, mais nous ne sommes pas ici à Rome [1]. + +Nous sommes à Paris, madame, et il est question de deux amours. +Heureusement pour vous, le portrait de mes héroïnes sera plus vite +fait que celui de mon héros. Tournez la page, elles vont entrer en scène. + +[Note 1: Ce premier chapitre est rempli de souvenirs d'enfance de +l'auteur.] + + + + +II + + +Je vous ai dit que, de ces deux dames, l'une était riche et l'autre +pauvre. Vous devinez déjà par quelle raison elles plurent toutes deux à +Valentin. Je crois vous avoir dit aussi que l'une était mariée et l'autre +veuve. La marquise de Parnes (c'est la mariée) était fille et femme de +marquis. Ce qui vaut mieux, elle était fort riche; ce qui vaut mieux +encore, elle était fort libre, son mari étant en Hollande pour affaires. +Elle n'avait pas vingt-cinq ans, elle se trouvait reine d'un petit royaume +au fond de la Chaussée-d'Antin. Ce royaume consistait en un petit hôtel, +bâti avec un goût parfait entre une grande cour et un beau jardin. +C'était la dernière folie du défunt beau-père, grand seigneur un peu +libertin, et la maison, à dire vrai, se ressentait des goûts de son ancien +maître; elle ressemblait plutôt à ce qu'on appelait jadis une maison à +parties qu'à la retraite d'une jeune femme condamnée au repos par +l'absence de l'époux. Un pavillon rond, séparé de l'hôtel, occupait le +milieu du jardin. Ce pavillon, qui n'avait qu'un rez-de-chaussée, n'avait +aussi qu'une seule pièce, et n'était qu'un immense boudoir meublé avec un +luxe raffiné. Madame de Parnes, qui habitait l'hôtel et passait pour +fort sage, n'allait point, disait-on, au pavillon. On y voyait pourtant +quelquefois de la lumière. Compagnie excellente, dîners à l'avenant, +fringants équipages, nombreux domestiques, en un mot, grand bruit de bon +ton, voilà la maison de la marquise. D'ailleurs une éducation achevée lui +avait donné mille talents; avec tout ce qu'il faut pour plaire sans +esprit, elle trouvait moyen d'en avoir; une indispensable tante la menait +partout; quand on parlait de son mari, elle disait qu'il allait revenir; +personne ne pensait à médire d'elle. + +Madame Delaunay (c'est la veuve) avait perdu son mari fort jeune; elle +vivait avec sa mère d'une modique pension obtenue à grand'peine, et à +grand'peine suffisante. C'était à un troisième étage qu'il fallait monter, +rue du Plat-d'Étain, pour la trouver brodant à sa fenêtre; c'était tout +ce qu'elle savait faire; son éducation, vous le voyez, avait été fort +négligée. Un petit salon était tout son domaine; à l'heure du dîner, on y +roulait la table de noyer, reléguée durant le jour dans l'antichambre. +Le soir, une armoire à alcôve s'ouvrait, contenant deux lits. Du reste, +une propreté soigneuse entretenait le modeste ameublement. Au milieu de +tout cela, madame Delaunay aimait le monde. Quelques anciens amis de son +mari donnaient de petites soirées où elle allait, parée d'une fraîche robe +d'organdi. Comme les gens sans fortune n'ont pas de saison, ces petites +fêtes duraient toute l'année. Être pauvre, jeune, belle et honnête, ce +n'est pas un mérite si rare qu'on le dit, mais c'est un mérite. + +Quand je vous ai annoncé que mon Valentin aimait ces deux femmes, je n'ai +pas prétendu déclarer qu'il les aimât également toutes deux. Je pourrais +me tirer d'affaire en vous disant qu'il aimait l'une et désirait l'autre; +mais je ne veux point chercher ces finesses, qui, après tout, ne +signifieraient rien, sinon qu'il les désirait toutes deux. J'aime mieux +vous raconter simplement ce qui se passait dans son cœur. + +Ce qui le fit d'abord aller souvent dans ces deux maisons, ce fut un assez +vilain motif, l'absence de maris dans l'une et dans l'autre. Il n'est que +trop vrai qu'une apparence de facilité, quand bien même elle n'est qu'une +apparence, séduit les jeunes têtes. Valentin était reçu chez madame de +Parnes parce qu'elle voyait beaucoup de monde, sans autre raison; +un ami l'avait présenté. Pour aller chez madame Delaunay, qui ne recevait +personne, ce n'avait pas été aussi aisé. Il l'avait rencontrée à l'une de +ces petites soirées dont je vous parlais tout à l'heure, car Valentin +allait un peu partout; il avait donc vu madame Delaunay, l'avait +remarquée, l'avait fait danser, enfin, un beau jour, avait trouvé moyen +de lui porter un livre nouveau qu'elle désirait lire. La première visite +une fois faite, on revient sans motif, et au bout de trois mois on est de +la maison; ainsi vont les choses. Tel qui s'étonne de la présence d'un +jeune homme dans une famille que personne n'aborde, serait quelquefois +bien plus étonné d'apprendre sur quel frivole prétexte il y est entré. + +Vous vous étonnerez peut-être, madame, de la manière dont se prit le cœur +de Valentin. Ce fut, pour ainsi dire, l'ouvrage du hasard. Il avait, +durant un hiver, vécu, selon sa coutume, assez follement, mais assez +gaiement. L'été venu, comme la cigale, il se trouva au dépourvu. Les uns +partaient pour la campagne, les autres allaient en Angleterre ou aux eaux: +il y a de ces années de désertion où tout ce qu'on a d'amis disparaît; +une bouffée de vent les emporte, et on reste seul tout à coup. Si Valentin +eût été plus sage, il aurait fait comme les autres, et serait parti de son +côté; mais les plaisirs avaient été chers, et sa bourse vide le retenait +à Paris. Regrettant son imprévoyance, aussi triste qu'on peut l'être à +vingt-cinq ans, il songeait à passer l'été, et à faire, non de nécessité +vertu, mais de nécessité plaisir, s'il se pouvait. Sorti un matin par une +de ces belles journées où tout ce qui est jeune sort sans savoir pourquoi, +il ne trouva, en y réfléchissant, que deux endroits où il pût aller, chez +madame de Parnes ou chez madame Delaunay. Il fut chez toutes deux le jour +même, et, ayant agi en gourmand, il se trouva désœuvré le lendemain. Ne +pouvant recommencer ses visites avant quelques jours, il se demanda quel +jour il le pourrait; après quoi, involontairement, il repassa dans sa tête +ce qu'il avait dit et entendu durant ces deux heures devenues précieuses +pour lui. + +La ressemblance dont je vous ai parlé, et qui ne l'avait pas jusqu'alors +frappé, le fit sourire d'abord. Il lui parut étrange que deux jeunes +femmes dans des positions si diverses, et dont l'une ignorait l'existence +de l'autre, eussent l'air d'être les deux sœurs. Il compara dans sa +mémoire leurs traits, leur taille et leur esprit; chacune des deux lui fit +tour à tour moins aimer ou mieux goûter l'autre. Madame de Parnes était +coquette, vive, minaudière et enjouée; madame Delaunay était aussi tout +cela, mais pas tous les jours, au bal seulement, et à un degré, pour ainsi +dire, plus tiède. La pauvreté sans doute en était cause. Cependant les +yeux de la veuve brillaient parfois d'une flamme ardente qui semblait se +concentrer dans le repos, tandis que le regard de la marquise ressemblait +à une étincelle brillante, mais fugitive.--C'est bien la même femme, se +disait Valentin; c'est le même feu, voltigeant là sur un foyer joyeux, ici +couvert de cendres. Peu à peu il vint aux détails; il pensa aux blanches +mains de l'une effleurant son clavier d'ivoire, aux mains un peu maigres +de l'autre tombant de fatigue sur ses genoux. Il pensa au pied, et il +trouva bizarre que la pauvre fût la mieux chaussée: elle faisait ses +guêtres elle-même. Il vit la dame de la Chaussée-d'Antin, étendue sur sa +chaise longue, respirant la fraîcheur, les bras nus dès le matin. Il se +demandait si madame Delaunay avait d'aussi beaux bras sous ses manches +d'indienne, et je ne sais pourquoi il tressaillit à l'idée de voir madame +Delaunay les bras nus; puis il pensa aux belles touffes de cheveux noirs +de madame de Parnes, et à l'aiguille à tricoter que madame Delaunay +plantait dans sa natte en causant. Il prit un crayon et chercha à retracer +sur le papier la double image qui l'occupait. A force d'effacer et de +tâtonner, il arriva à l'une de ces ressemblances lointaines dont la +fantaisie se contente quelquefois plutôt que d'un portrait trop vrai. +Dès qu'il eut obtenu cette esquisse, il s'arrêta; à laquelle des deux +ressemblait-elle davantage? Il ne pouvait lui-même en décider; ce fut +tantôt à l'une et tantôt à l'autre, selon le caprice de sa rêverie. Que +de mystères dans le destin! se disait-il; qui sait, malgré les apparences, +laquelle de ces deux femmes est la plus heureuse? Est-ce la plus riche ou +la plus belle? Est-ce celle qui sera la plus aimée? Non, c'est celle qui +aimera le mieux. Que feraient-elles si demain matin elles s'éveillaient +l'une à la place de l'autre? Valentin se souvint du dormeur éveillé, et +sans s'apercevoir qu'il rêvait lui-même en plein jour, il fit mille +châteaux en Espagne, il se promit d'aller, dès le lendemain, faire ses +deux visites, et d'emporter son esquisse pour en voir les défauts; en +même temps il ajoutait un coup de crayon, une boucle de cheveux, un pli à +la robe; les yeux étaient plus grands, le contour plus délicat. Il pensa +de nouveau au pied, puis à la main, puis aux bras blancs; il pensa encore +à mille autres choses; enfin il devint amoureux. + + + + +III + + +Devenir amoureux n'est pas le difficile, c'est de savoir dire qu'on l'est. +Valentin, muni de son esquisse, sortit de bonne heure le lendemain. Il +commença par la marquise. Un heureux hasard, plus rare que l'on ne pense, +voulut qu'il la trouvât ce jour-là telle qu'il l'avait rêvée la veille. +On était alors au mois de juillet. Sur un banc de bois, garni de frais +coussins, sous un beau chèvrefeuille en fleur, les bras nus, vêtue d'un +peignoir, ainsi pouvait paraître une nymphe aux yeux d'un berger de +Virgile; ainsi parut aux yeux du jeune homme la blanche Isabelle, marquise +de Parnes. Elle le salua d'un de ces doux sourires qui coûtent si peu +quand on a de belles dents, et lui montra assez nonchalamment un tabouret +fort éloigné d'elle. Au lieu de s'asseoir sur ce tabouret, il le prit pour +se rapprocher, et comme il cherchait où se mettre: Où allez-vous donc? +Demanda la marquise. + +Valentin pensa que sa tête s'était échauffée outre mesure, et que la +réalité indocile allait moins vite que le désir. Il s'arrêta, et, +replaçant le tabouret un peu plus loin encore qu'il n'était d'abord, +s'assit, ne sachant trop quoi dire. Il faut savoir qu'un grand laquais, +à mine insolente et rébarbative, était debout devant la marquise, et +lui présentait une tasse de chocolat brûlant, qu'elle se mit à avaler à +petites gorgées. La présence de ce tiers, l'extrême attention que mettait +la dame à ne pas se brûler les lèvres, le peu de souci qu'en revanche +elle prenait du visiteur, n'étaient pas faits pour encourager. Valentin +tira gravement l'esquisse qu'il avait dans sa poche, et, fixant ses yeux +sur madame de Parnes, il examina alternativement l'original et la copie. +Elle lui demanda ce qu'il faisait. Il se leva, lui donna son dessin, puis +se rassit sans en dire davantage. Au premier coup d'œil, la marquise +fronça le sourcil, comme lorsqu'on cherche une ressemblance, puis elle se +pencha de côté, comme on fait lorsqu'on l'a trouvée. Elle avala le reste +de sa tasse; le laquais s'en fut, et les belles dents reparurent avec le +sourire. + +--C'est mieux que moi, dit-elle enfin; vous avez fait cela de mémoire? +Comment vous y êtes-vous pris? + +Valentin répondit qu'un si beau visage n'avait pas besoin de poser pour +qu'on pût le copier, et qu'il l'avait trouvé dans son cœur. La marquise +fit un léger salut, et Valentin approcha son tabouret. + +Tout en causant de choses indifférentes, madame de Parnes regardait le +dessin. + +--Je trouve, dit-elle, qu'il y a dans ce portrait une physionomie qui +n'est pas la mienne. On dirait que cela ressemble à quelqu'un qui me +ressemble, mais que ce n'est pas moi qu'on a voulu faire. + +Valentin rougit malgré lui, et crut sentir qu'au fond de l'âme il aimait +madame Delaunay; l'observation de la marquise lui en parut un témoignage. +Il regarda de nouveau son dessin, puis la marquise, puis il pensa à la +jeune veuve. Celle que j'aime, se dit-il, est celle à qui ce portrait +ressemble le plus. Puisque mon cœur a guidé ma main, ma main m'expliquera +mon cœur. + +La conversation continua (il s'agissait, je crois, d'une course de chevaux +qu'on avait faite au champ de Mars la veille). + +--Vous êtes à une lieue, dit madame de Parnes. Valentin se leva, s'avança +vers elle. + +--Voilà un beau chèvrefeuille, dit-il en passant. + +La marquise étendit le bras, cassa une petite branche en fleur et la lui +offrit gracieusement. + +--Tenez, dit-elle, prenez cela, et dites-moi si c'est vraiment moi dont +vous avez cherché la ressemblance, ou si, en en peignant une autre, vous +l'avez trouvée par hasard. + +Par un petit mouvement de fatuité, Valentin, au lieu de prendre la +branche, présenta en riant à la marquise la boutonnière de son habit, +afin qu'elle y mît le bouquet elle-même; pendant qu'elle s'y prêtait de +bonne grâce, mais non sans quelque peine, il était debout, et regardait le +pavillon dont je vous ai parlé, et dont une persienne était entr'ouverte. +Vous vous souvenez que madame de Parnes passait pour n'y jamais aller. +Elle affectait même quelque mépris pour ce boudoir galant et recherché, +qu'elle trouvait de mauvaise compagnie. Valentin crut voir cependant que +les fauteuils dorés et les tentures brillantes ne souffraient pas de +la poussière. Au milieu de ces meubles à forme grecque, superbes et +incommodes comme tout ce qui vient de l'empire, certaine chaise longue +évidemment moderne lui parut se détacher dans l'ombre. Le cœur lui +battit, je ne sais pourquoi, en songeant que la belle marquise se servait +quelquefois de son pavillon; car pourquoi ce fauteuil eût-il été là, sinon +pour aller s'y asseoir? Valentin saisit une des blanches mains occupées +à le décorer, et la porta doucement à ses lèvres; ce qu'en pensa la +marquise, je n'en sais rien. Valentin regardait la chaise longue; madame +de Parnes regardait le dessin de Valentin; elle ne retirait pas sa main, +et il la tenait entre les siennes. Un domestique parut sur le perron; une +visite arrivait. Valentin lâcha la main de la marquise, et (chose assez +singulière) elle ferma brusquement la persienne. + +La visite entrée, Valentin fut un peu embarrassé; car il vit que la +marquise cachait son esquisse, comme par mégarde, en jetant son mouchoir +dessus. Ce n'était pas là son compte: il prit le parti le plus court, il +souleva le mouchoir et s'empara du papier; madame de Parnes fit un léger +signe d'étonnement. + +--Je veux y retoucher, lui dit-il tout haut; permettez-moi d'emporter +cela. + +Elle n'insista pas, et il s'en fut avec. + +Il trouva madame Delaunay qui faisait de la tapisserie, sa mère était +assise près d'elle. La pauvre femme, pour tout jardin, avait quelques +fleurs sur sa croisée. Son costume, toujours le même, était de couleur +sombre, car elle n'avait pas de robe du matin; tout superflu est signe de +richesse. Une velléité de fausse élégance lui faisait porter cependant des +boucles d'oreille de mauvais goût et une chaîne de chrysocale. Ajoutez à +cela des cheveux en désordre et l'apparence d'une fatigue habituelle; vous +conviendrez que le premier coup d'œil ne lui rendait pas en ce moment la +comparaison favorable. + +Valentin n'osa pas, en présence de la mère, montrer le dessin qu'il +apportait. Mais lorsque trois heures sonnèrent, la vieille dame, qui +n'avait pas de servante, sortit pour préparer son dîner. C'était l'instant +qu'attendait le jeune homme. Il tira donc de nouveau son portrait, et +tenta sa seconde épreuve. La veuve n'avait pas grande finesse, elle ne se +reconnut pas, et Valentin, un peu confus, se vit obligé de lui expliquer +que c'était elle qu'il avait voulu faire. Elle en parut d'abord étonnée, +puis enchantée, et, croyant simplement que c'était un cadeau que Valentin +lui offrait, elle alla décrocher un petit cadre en bois blanc à la +cheminée, en ôta un affreux portrait de Napoléon qui y jaunissait depuis +1810, et se disposa à y mettre le sien. + +Valentin commença par la laisser faire; il ne pouvait se résoudre à gâter +ce mouvement de joie naïve. Cependant l'idée que madame de Parnes lui +redemanderait sans doute son dessin le chagrinait visiblement; madame +Delaunay, qui s'en aperçut, crut avoir commis une indiscrétion; elle +s'arrêta embarrassée, tenant son cadre et ne sachant qu'en faire. +Valentin, qui, de son côté, sentait qu'il avait fait une sottise en +montrant ce portrait qu'il ne voulait pas donner, cherchait en vain à +sortir d'embarras. Après quelques instants de gêne et d'hésitation, le +cadre et le papier restèrent sur la table, à côté du Napoléon détrôné, +et madame Delaunay reprit son ouvrage. + +--Je voudrais, dit enfin Valentin, qu'avant de vous laisser cette petite +ébauche, il me fût permis d'en faire une copie. + +--Je crois que je ne suis qu'une étourdie, répondit la veuve. Gardez ce +dessin qui vous appartient, si vous y attachez quelque prix. Je ne suppose +pourtant pas que votre intention soit de le mettre dans votre chambre, +ni de le montrer à vos amis. + +--Certainement non; mais c'est pour moi que je l'ai fait, et je ne +voudrais pas le perdre entièrement. + +--A quoi pourra-t-il vous servir, puisque vous m'assurez que vous ne le +montrerez pas? + +--Il me servira à vous voir, madame, et à parler quelquefois à votre image +de ce que je n'ose vous dire à vous-même. + +Quoique cette phrase, à la rigueur, ne fût qu'une galanterie, le ton dont +elle était prononcée fit lever les yeux à la veuve. Elle jeta sur le jeune +homme un regard, non pas sévère, mais sérieux; ce regard troubla Valentin, +déjà ému de ses propres paroles; il roula l'esquisse et allait la remettre +dans sa poche, quand madame Delaunay se leva et la lui prit des mains +d'un air de raillerie timide. Il se mit à rire, et à son tour s'empara +lestement du papier. + +--Et de quel droit, madame, m'ôteriez-vous ma propriété? Est-ce que cela +ne m'appartient pas? + +--Non, dit-elle assez sèchement; personne n'a le droit de faire un +portrait sans le consentement du modèle. + +Elle s'était rassise à ce mot, et Valentin, la voyant un peu agitée, +s'approcha d'elle et se sentit plus hardi. Soit repentir d'avoir laissé +voir le plaisir qu'elle avait d'abord ressenti, soit désappointement, soit +impatience, madame Delaunay avait la main tremblante. Valentin, qui venait +de baiser celle de madame de Parnes, et qui ne l'avait pas fait trembler +pour cela, prit, sans autre réflexion, celle de la veuve. Elle le regarda +d'un air stupéfait, car c'était la première fois qu'il arrivait à Valentin +d'être si familier avec elle. Mais, quand elle le vit s'incliner et +approcher ses lèvres de sa main, elle se leva, lui laissa prendre sans +résistance un long baiser sur sa mitaine, et lui dit avec une extrême +douceur: + +--Mon cher monsieur, ma mère a besoin de moi; je suis fâchée de vous +quitter. + +Elle le laissa seul sur ce compliment, sans lui donner le temps de la +retenir et sans attendre sa réponse. Il se sentit fort inquiet, il eut +peur de l'avoir blessée; il ne pouvait se décider à s'en aller, et restait +debout, attendant qu'elle revînt. Ce fut la mère qui reparut, et il +craignit, en la voyant, que son imprudence ne lui coûtât cher; il n'en fut +rien: la bonne dame, de l'air le plus riant, venait lui tenir compagnie +pendant que sa fille repassait sa robe pour aller le soir à son petit bal. +Il voulut attendre encore quelque temps, espérant toujours que la belle +boudeuse allait pardonner: mais la robe était, à ce qu'il paraît, fort +ample; le temps de se retirer arriva, et il fallut partir sans connaître +son sort. + +Rentré chez lui, notre étourdi ne se trouva pourtant pas trop mécontent de +sa journée. Il repassa peu à peu dans sa tête toutes les circonstances de +ses deux visites; comme un chasseur qui a lancé le cerf, et qui calcule +ses embuscades, ainsi l'amoureux calcule ses chances et raisonne sa +fantaisie. La modestie n'était pas le défaut de Valentin. Il commença par +convenir avec lui-même que la marquise lui appartenait. En effet, +il n'y avait eu de la part de madame de Parnes ombre de sévérité ni de +résistance. Il fit cependant réflexion que, par cette raison même, il +pouvait bien n'y avoir eu qu'une ombre légère de coquetterie. Il y a de +très belles dames de par le monde qui se laissent baiser la main, comme le +pape laisse baiser sa mule: c'est une formalité charitable; tant mieux +pour ceux qu'elle mène en paradis. Valentin se dit que la pruderie de la +veuve promettait peut-être plus, au fond, que le laisser-aller de la +marquise. Madame Delaunay après tout, n'avait pas été bien rigide. Elle +avait doucement retiré sa main, et s'en était allée repasser sa robe. En +pensant à cette robe, Valentin pensa au petit bal: c'était le soir même; +il se promit d'y aller. + +Tout en se promenant par la chambre, et tout en faisant sa toilette, son +imagination s'exaltait. C'était la veuve qu'il allait voir, c'était à elle +qu'il songeait. Il vit sur sa table un petit portefeuille assez laid, +qu'il avait gagné dans une loterie. Sur la couverture de ce portefeuille +était un méchant paysage à l'aquarelle, sous verre, et assez bien monté. +Il remplaça adroitement ce paysage par le portrait de madame de Parnes; +je me trompe, je veux dire de madame Delaunay. Cela fait, il mit ce +portefeuille en poche, se promettant de le tirer à propos et de le faire +voir à sa future conquête.--Que dira-t-elle? se demanda-t-il. Et que +répondrai-je? se demanda-t-il encore. Tout en ruminant entre ses dents +quelques-unes de ces phrases préparées d'avance qu'on apprend par cœur et +qu'on ne dit jamais, il lui vint l'idée beaucoup plus simple d'écrire +une déclaration en forme, et de la donner à la veuve. + +Le voilà écrivant; quatre pages se remplissent. Tout le monde sait combien +le cœur s'émeut durant ces instants où l'on cède à la tentation de +fixer sur le papier un sentiment peut-être fugitif: il est doux, il est +dangereux, madame, d'oser dire qu'on aime. La première page qu'écrivit +Valentin était un peu froide et beaucoup trop lisible. Les virgules s'y +trouvaient à leur place, les alinéas bien marqués, toutes choses qui +prouvent peu d'amour. La seconde page était déjà moins correcte; les +lignes se pressaient à la troisième, et la quatrième, il faut en convenir, +était pleine de fautes d'orthographe. + +Comment vous dire l'étrange pensée qui s'empara de Valentin tandis qu'il +cachetait sa lettre? C'était pour la veuve qu'il l'avait écrite, c'était à +elle qu'il parlait de son amour, de son baiser du matin, de ses craintes +et de ses désirs; au moment d'y mettre l'adresse, il s'aperçut, en se +relisant, qu'aucun détail particulier ne se trouvait dans cette lettre, et +il ne put s'empêcher de sourire à l'idée de l'envoyer à madame de Parnes. +Peut être y eut-il, à son insu, un motif caché qui le porta à exécuter +cette idée bizarre. Il se sentait, au fond du cœur, incapable d'écrire +une pareille lettre pour la marquise, et son cœur lui disait en même +temps que, lorsqu'il voudrait, il en pourrait récrire une autre à madame +Delaunay. Il profita donc de l'occasion, et envoya, sans plus tarder, la +déclaration faite pour la veuve à l'hôtel de la Chaussée-d'Antin. + + + + +IV + + +C'était chez un ancien notaire, nommé M. des Andelys, qu'avait lieu la +petite réunion où Valentin devait rencontrer madame Delaunay. Il la +trouva, comme il l'espérait, plus belle et plus coquette que jamais. +Malgré la chaîne et les boucles d'oreilles, sa toilette était presque +simple; un simple nœud de ruban de couleur changeante accompagnait son +joli visage, et un autre de pareille nuance serrait sa taille souple et +mignonne. J'ai dit qu'elle était fort petite, brune, et qu'elle avait +de grands yeux; elle était aussi un peu maigre, et différait en cela de +madame de Parnes, dont l'embonpoint montrait les plus belles formes +enveloppées d'un réseau d'albâtre. Pour me servir d'une expression +d'atelier, qui rendra ici ma pensée, l'ensemble de madame Delaunay était +_bien fondu_, c'est-à-dire que rien ne tranchait en elle: ses cheveux +n'étaient pas très noirs, et son teint n'était pas très blanc; elle avait +l'air d'une petite créole. Madame de Parnes, au contraire, était comme +peinte; une légère pourpre colorait ses joues et ravivait ses yeux +étincelants; rien n'était plus admirable que ses épais cheveux noirs +couronnant ses belles épaules. Mais je vois que je fais comme mon héros; +je pense à l'une quand il faut parler de l'autre; souvenons-nous que la +marquise n'allait point à des soirées de notaire. + +Quand Valentin pria la veuve de lui accorder une contredanse, un _je suis +engagée_ bien sec fut toute la réponse qu'il obtint. Notre étourdi, qui +s'y attendait, feignit de n'avoir pas entendu, et répondit: Je vous +remercie. Il fit quelques pas là-dessus, et madame Delaunay courut après +lui pour lui dire qu'il se trompait. + +--En ce cas, demanda-t-il aussitôt, quelle contredanse me donnerez-vous? +Elle rougit, et n'osant refuser, feuilletant un petit livre de bal où ses +danseurs étaient inscrits: Ce livret me trompe, dit-elle en hésitant; il y +a une quantité de noms que je n'ai pas encore effacés, et qui me troublent +la mémoire. C'était bien le cas de tirer le portefeuille à portrait, +Valentin n'y manqua pas.--Tenez, dit-il, écrivez mon nom sur la première +page de cet album. Il me sera plus cher encore. + +Madame Delaunay se reconnut cette fois: elle prit le portefeuille, regarda +son portrait, et écrivit à la première page le nom de Valentin; après +quoi, en lui rendant le portefeuille, elle lui dit assez tristement:--Il +faut que je vous parle, j'ai deux mots nécessaires à vous dire; mais je ne +puis pas danser avec vous. + +Elle passa alors dans une chambre voisine où l'on jouait, et Valentin la +suivit. Elle paraissait excessivement embarrassée.--Ce que j'ai à vous +demander, dit-elle, va peut-être vous sembler très ridicule, et je sens +moi-même que vous aurez raison de le trouver ainsi. Vous m'avez fait +une visite ce matin, et vous m'avez... pris la main, ajouta-t-elle +timidement. Je ne suis ni assez enfant ni assez sotte pour ignorer que si +peu de chose ne fâche personne et ne signifie rien. Dans le grand monde, +dans celui où vous vivez, ce n'est qu'une simple politesse; cependant nous +nous trouvions seuls, et vous n'arriviez ni ne partiez; vous conviendrez, +ou, pour mieux dire, vous comprendrez peut-être par amitié pour moi.... + +Elle s'arrêta, moitié par crainte et moitié par ennui de l'effort qu'elle +faisait. Valentin, à qui ce préambule causait une frayeur mortelle, +attendait qu'elle continuât, lorsqu'une idée subite lui traversa l'esprit. +Il ne réfléchit pas à ce qu'il faisait, et, cédant à un premier mouvement, +il s'écria: + +--Votre mère l'a vu? + +--Non, répondit la veuve avec dignité; non, monsieur, ma mère n'a rien vu. +Comme elle achevait ces mots, la contredanse commença, son danseur vint la +chercher et elle disparut dans la foule. + +Valentin attendit impatiemment, comme vous pouvez croire, que la +contredanse fût finie. Ce moment désiré arriva enfin; mais madame Delaunay +retourna à sa place, et, quoi qu'il fit pour l'approcher, il ne put lui +parler. Elle ne semblait pas hésiter sur ce qui lui restait à dire, mais +penser comment elle le dirait. + +Valentin se faisait mille questions qui toutes aboutissaient au même +résultat: Elle veut me prier de ne plus revenir chez elle. Une pareille +défense, cependant, sur un aussi léger prétexte, le révoltait. Il y +trouvait plus que du ridicule; il y voyait ou une sévérité déplacée, ou +une fausse vertu prompte à se faire valoir.--C'est une bégueule ou une +coquette, se dit-il. Voilà, madame, comme on juge à vingt-cinq ans. + +Madame Delaunay comprenait parfaitement ce qui se passait dans la tête du +jeune homme. Elle l'avait bien un peu prévu; mais, en le voyant, elle +perdait courage. Son intention n'était pas tout à fait de défendre sa +porte à Valentin; mais, tout en n'ayant guère d'esprit, elle avait +beaucoup de cœur, et elle avait vu clairement, le matin, qu'il ne +s'agissait pas d'une plaisanterie, et qu'elle allait être attaquée. +Les femmes ont un certain tact qui les avertit de l'approche du combat. +La plupart d'entre elles s'y exposent ou parce qu'elles se sentent sur +leurs gardes, ou parce qu'elles prennent plaisir au danger. Les +escarmouches amoureuses sont le passe-temps des belles oisives. Elles +savent se défendre, et ont, quand elles veulent, l'occasion de se +distraire. Mais madame Delaunay était trop occupée, trop sédentaire, elle +voyait trop peu de monde, elle travaillait trop aux ouvrages d'aiguille, +qui laissent rêver et font quelquefois rêver; elle était trop pauvre, en +un mot, pour se laisser baiser la main. Non pas qu'aujourd'hui elle se +crût en péril; mais qu'allait-il arriver demain, si Valentin lui parlait +d'amour, et si, après-demain, elle lui fermait sa maison, et si, le jour +suivant, elle s'en repentait? L'ouvrage irait-il pendant ce temps-là? +Y aurait-il le soir le nombre de points voulu? (Je vous expliquerai ceci +plus tard.) Mais qu'allait-on dire, en tout cas? Une femme qui vit presque +seule est bien plus exposée qu'une autre. Ne doit-elle pas être plus +sévère? Madame Delaunay se disait qu'au risque d'être ridicule, il fallait +éloigner Valentin avant que son repos ne fût troublé. Elle voulait donc +parler, mais elle était femme, et il était là; le _droit de présence_ est +le plus fort de tous, et le plus difficile à combattre. + +Dans un moment où tous les motifs que je viens d'indiquer brièvement se +représentaient à elle avec force, elle se leva. Valentin était en face +d'elle, et leurs regards se rencontrèrent; depuis une heure, le jeune +homme réfléchissait, seul, à l'écart, et lisait aussi de son côté dans les +grands yeux de madame Delaunay chaque pensée qui l'agitait. A sa première +impatience avait succédé la tristesse. Il se demandait si en effet c'était +là une prude ou une coquette; et plus il cherchait dans ses souvenirs, +plus il examinait le visage timide et pensif qu'il avait devant lui, plus +il se sentait saisi d'un certain respect. Il se disait que son étourderie +était peut-être plus grave qu'il ne l'avait cru. Quand madame Delaunay +vint à lui, il savait ce qu'elle allait lui demander. Il voulait lui en +éviter la peine; mais il la trouva trop belle et trop émue, et il aima +mieux la laisser parler. + +Ce ne fut pas sans trouble qu'elle s'y décida, et qu'elle en vint à tout +expliquer. La fierté féminine, en cette circonstance, avait une rude +atteinte à subir. Il fallait avouer qu'on était sensible, et cependant +ne pas le laisser voir; il fallait dire qu'on avait tout compris, et +cependant paraître ne rien comprendre. Il fallait dire enfin qu'on avait +peur, dernier mot que prononce une femme; et la cause de cette crainte +était si légère! Dès ses premières paroles, madame Delaunay sentit +qu'il n'y avait pour elle qu'un moyen de n'être ni faible, ni prude, ni +coquette, ni ridicule, c'était d'être vraie. Elle parla donc; et tout son +discours pouvait se réduire à cette phrase: Éloignez-vous; j'ai peur de +vous aimer. + +Quand elle se tut, Valentin la regarda à la fois avec étonnement, avec +chagrin et avec un inexprimable plaisir. Je ne sais quel orgueil le +saisissait; il y a toujours de la joie à se sentir battre le cœur. Il +ouvrait les lèvres pour répondre, et cent réponses lui venaient en même +temps; il s'enivrait de son émotion et de la présence d'une femme qui +osait lui parler ainsi. Il voulait lui dire qu'il l'aimait, il voulait lui +promettre de lui obéir, il voulait lui jurer de ne la jamais quitter, il +voulait la remercier de son bonheur, il voulait lui parler de sa peine; +enfin mille idées contradictoires, mille tourments et mille délices lui +traversaient l'esprit, et, au milieu de tout cela, il était sur le point +de s'écrier malgré lui: Mais vous m'aimez! + +Pendant toutes ces hésitations, on dansait un galop dans le salon: c'était +la mode en 1825; quelques groupes s'étaient lancés et faisaient le tour de +l'appartement; la veuve se leva; elle attendait toujours la réponse du +jeune homme. Une singulière tentation s'empara de lui, en voyant passer la +joyeuse promenade.--Eh bien! oui, dit-il, je vous le jure, vous me voyez +pour la dernière fois. En parlant ainsi, il entoura de son bras la taille +de madame Delaunay. Ses yeux semblaient dire: Cette fois encore soyons +amis, imitons-les. Elle se laissa entraîner en silence, et bientôt, comme +deux oiseaux, ils s'envolèrent au bruit de la musique. + +Il était tard, et le salon était presque vide; les tables de jeu étaient +encore garnies; mais il faut savoir que la salle à manger du notaire +faisait un retour sur l'appartement, et qu'elle se trouvait alors +complètement déserte. Les galopeurs n'allaient pas plus loin; ils +tournaient autour de la table, puis revenaient au salon. Il arriva que, +lorsque Valentin et madame Delaunay passèrent à leur tour dans cette +salle à manger, aucun danseur ne les suivait; ils se trouvèrent donc, +tout à coup seuls au milieu du bal. Un regard rapide, jeté en arrière, +convainquit Valentin qu'aucune glace, aucune porte, ne pouvait le trahir; +il serra la jeune veuve sur son cœur, et, sans lui dire une parole, posa +ses lèvres sur son épaule nue. + +Le moindre cri échappé à madame Delaunay aurait causé un affreux scandale. +Heureusement pour l'étourdi, sa danseuse se montra prudente; mais elle ne +put se montrer brave en même temps, et elle serait tombée s'il ne l'avait +retenue. Il la retint donc, et, en entrant au salon, elle s'arrêta, +appuyée sur son bras, pouvant à peine respirer. Que n'eût-il pas donné +pour pouvoir compter les battements de ce cœur tremblant! Mais la musique +cessait; il fallut partir, et, quoi qu'il put dire à madame Delaunay, elle +ne voulut point lui répondre. + + + + +V + + +Notre héros ne s'était point trompé lorsqu'il avait craint de compter trop +vite sur l'indolence de la marquise. Il était encore, le lendemain, entre +la veille et le sommeil, lorsqu'on lui apporta un billet à peu près conçu +ainsi: + +«Monsieur, je ne sais qui vous a donné le droit de m'écrire dans de +pareils termes. Si ce n'est pas une méprise, c'est une gageure ou une +impertinence. Dans tous les cas, je vous renvoie votre lettre, qui ne peut +pas m'être adressée.» + +Encore tout plein d'un souvenir plus vif, Valentin se souvenait à peine de +sa déclaration envoyée à madame de Parnes. Il relut deux ou trois fois le +billet avant d'en comprendre clairement le sens. Il en fut d'abord assez +honteux, et cherchait vainement quelle réponse il pouvait y faire. En se +levant et se frottant les yeux, ses idées devinrent plus nettes. Il lui +sembla que ce langage n'était pas celui d'une femme offensée. Ce n'était +pas ainsi que s'était exprimée madame Delaunay. Il relut la lettre qu'on +lui renvoyait, il n'y trouva rien qui méritât tant de colère; cette lettre +était passionnée, folle peut-être, mais sincère et respectueuse. Il jeta +le billet sur sa table et se promit de n'y plus penser. + +De pareilles promesses ne se tiennent guère; il n'y aurait peut-être plus +pensé, en effet, si le billet, au lieu d'être sévère, eût été tendre ou +seulement poli, car la soirée de la veille avait laissé dans l'âme du +jeune homme une trace profonde. Mais la colère est contagieuse: Valentin +commença par essuyer son rasoir sur le billet de la marquise; puis il +le déchira et le jeta à terre; puis il brûla sa déclaration; puis il +s'habilla et se promena à grands pas par la chambre; puis il demanda à +déjeuner, et ne put ni boire ni manger; puis enfin, il prit son chapeau, +et s'en fut chez madame de Parnes. + +On lui dit qu'elle était sortie; voulant savoir si c'était vrai, il +répondit: C'est bon, je le sais, et traversa lestement la cour. Le portier +courait après lui, lorsqu'il rencontra la femme de chambre. Il aborda +celle-ci, la prit à l'écart, et, sans autre préambule, lui mit un louis +dans la main. Madame de Parnes était chez elle; il fut convenu avec la +servante que personne n'aurait vu Valentin, et qu'on l'aurait laissé +passer par mégarde. Il entra là-dessus, traversa le salon, et trouva la +marquise seule dans sa chambre à coucher. + +Elle lui parut, s'il faut tout dire, beaucoup moins en colère que son +billet. Elle lui fit pourtant, vous vous y attendez, des reproches de sa +conduite, et lui demanda fort sèchement par quel hasard il entrait ainsi. +Il répondit d'un air naturel qu'il n'avait point rencontré de domestique +pour se faire annoncer, et qu'il venait offrir, en toute humilité, les +très humbles excuses de sa conduite. + +--Et quelles excuses en pouvez-vous donner? Demanda madame de Parnes. + +Le mot de méprise qui se trouvait dans le billet revint par hasard à la +mémoire de Valentin; il lui sembla plaisant de prendre ce prétexte, et de +dire ainsi la vérité. Il répondit donc que la lettre insolente dont se +plaignait la marquise n'avait pas été écrite pour elle, et qu'elle lui +avait été apportée par erreur. Persuader une pareille affaire n'était pas +facile, comme bien vous pensez. Comment peut-on écrire un nom et une +adresse par méprise? Je ne me charge pas de vous expliquer par quelle +raison madame de Parnes crut ou feignit de croire à ce que Valentin lui +disait. Il lui raconta, du reste, plus sincèrement qu'elle ne le pensait, +qu'il était amoureux d'une jeune veuve, que cette veuve, par le hasard le +plus singulier, ressemblait beaucoup à madame la marquise, qu'il la voyait +souvent, qu'il l'avait vue la veille; il dit, en un mot, tout ce qu'il +pouvait dire, en retranchant le nom et quelques petits détails que vous +devinerez. + +Il n'est pas sans exemple qu'un amoureux novice se serve de fables de +ce genre pour déguiser sa passion. Dire à une femme qu'on en aime une +autre qui lui est semblable en tout point, c'est à la rigueur un moyen +romanesque qui peut donner le droit de parler d'amour; mais il faut, je +crois, pour cela, que la personne auprès de laquelle on emploie de pareils +stratagèmes y mette un peu de bonne volonté: fut-ce ainsi que la marquise +l'entendit? je l'ignore. La vanité blessée plutôt que l'amour avait amené +Valentin; plutôt que l'amour la vanité flattée apaisa madame de Parnes; +elle en vint même à faire au jeune homme quelques questions sur sa veuve; +elle s'étonnait de la ressemblance dont il lui parlait; elle serait, +disait-elle, curieuse d'en juger par ses yeux.--Quel est son âge? +demandait-elle; est-elle plus petite ou plus grande que moi? a-t-elle de +l'esprit? où va-t-elle? est-ce que je ne la connais pas? + +A toutes ces demandes, Valentin répondait, autant que possible, la +vérité. Cette sincérité de sa part avait, à chaque mot, l'air d'une +flatterie détournée.--Elle n'est ni plus grande ni plus petite que vous, +disait-il; elle a, comme vous, cette taille charmante, comme vous ce pied +incomparable, comme vous ces beaux yeux pleins de feu. La conversation, +sur ce ton, ne déplaisait pas à la marquise. Tout en écoutant d'un air +détaché, elle se mirait du coin de l'œil. A dire vrai, ce petit manège +choquait horriblement Valentin; il ne pouvait comprendre cette demi-vertu +ni cette demi-hypocrisie d'une femme qui se fâchait d'une parole franche, +et qui s'en laissait conter à travers une gaze. En voyant les œillades +que la marquise se renvoyait à elle-même dans la glace, il se sentait +l'envie de lui tout dire, le nom, la rue, le baiser du bal, et de prendre +ainsi sa revanche complète sur le billet qu'il avait reçu. + +Une question de madame de Parnes soulagea la mauvaise humeur du jeune +homme. Elle lui demanda d'un air railleur s'il ne pouvait du moins lui +dire le nom de baptême de sa veuve.--Elle s'appelle Julie, répliqua-t-il +sur-le-champ. Il y avait dans cette réponse si peu d'hésitation et tant de +netteté, que madame de Parnes en fut frappée.--C'est un assez joli nom, +dit-elle; et la conversation tomba tout à coup. + +Il arriva alors une chose peut-être difficile à expliquer et peut-être +aisée à comprendre. Dès que la marquise crut sérieusement que cette +déclaration qui l'avait choquée n'était réellement pas pour elle, elle en +parut surprise et presque blessée. Soit que la légèreté de Valentin lui +semblât trop forte, s'il en aimait une autre, soit qu'elle regrettât +d'avoir montré de la colère mal à propos, elle devint rêveuse, et, ce qui +est étrange, en même temps irritée et coquette. Elle voulut revenir sur +son pardon, et, tout en cherchant querelle à Valentin, elle s'assit à sa +toilette; elle dénoua le ruban qui entourait son cou, puis le rattacha; +elle prit un peigne, sa coiffure semblait lui déplaire; elle refaisait une +boucle d'un côté, en retranchait une de l'autre; comme elle arrangeait son +chignon, le peigne lui glissa des mains, et sa longue chevelure noire lui +couvrit les épaules. + +--Voulez-vous que je sonne? demanda Valentin; avez-vous besoin de votre +femme de chambre? + +--Ce n'est pas la peine, répondit la marquise, qui releva d'une main +impatiente ses cheveux déroulés, et y enfonça son peigne. Je ne sais ce +que font mes domestiques: il faut qu'ils soient tous sortis, car j'avais +défendu ce matin qu'on laissât entrer personne. + +--En ce cas, dit Valentin, j'ai commis une indiscrétion, je me retire. + +Il fit quelques pas vers la porte, et allait sortir en effet, quand la +marquise, qui tournait le dos, et apparemment n'avait pas entendu sa +réponse, lui dit: + +--Donnez-moi une boîte qui est sur la cheminée. + +Il obéit; elle prit des épingles dans la boîte et rajusta sa coiffure. + +--A propos, dit-elle, et ce portrait que vous aviez fait? + +--Je ne sais où il est, répondit Valentin; mais je le retrouverai, et, si +vous le permettez, je vous le donnerai lorsque je l'aurai retouché. + +Un domestique vint, apportant une lettre à laquelle il fallait une +réponse. La marquise se mit à écrire; Valentin se leva et entra dans le +jardin. En passant près du pavillon, il vit que la porte en était ouverte; +la femme de chambre qu'il avait rencontrée en arrivant y essuyait les +meubles; il entra, curieux d'examiner de près ce mystérieux boudoir qu'on +disait délaissé. En le voyant, la servante se mit à rire avec cet air de +protection que prend tout laquais après une confidence. C'était une fille +jeune et assez jolie; il s'approcha d'elle délibérément et se jeta sur un +fauteuil. + +--Est-ce que votre maîtresse ne vient pas quelquefois ici? demanda-t-il +d'un air distrait. + +La soubrette semblait hésiter à répondre; elle continuait à ranger; en +passant devant la chaise longue de forme moderne, dont je vous ai, je +crois, parlé, elle dit à demi-voix: + +--Voilà le fauteuil de madame. + +--Et pourquoi, reprit Valentin, madame dit-elle qu'elle ne vient jamais? + +--Monsieur, répondit la servante, c'est que l'ancien marquis, ne vous +déplaise, a fait des siennes dans ce pavillon. Il a mauvais renom dans le +quartier; quand on y entend du tapage, on dit: C'est le pavillon de +Parnes; et voilà pourquoi madame s'en défend. + +--Et qu'y vient faire madame? demanda encore Valentin. + +Pour toute réponse, la soubrette haussa légèrement les épaules, comme pour +dire: Pas grand mal. + +Valentin regarda par la fenêtre si la marquise écrivait encore. Il avait +mis, tout en causant, la main dans la poche de son gilet; le hasard voulut +que dans ce moment il fût dans la veine dorée; un caprice de curiosité +lui passa par la tête; il tira un double louis neuf qui reluisait +merveilleusement au soleil, et dit à la soubrette: + +--Cachez-moi ici. + +D'après ce qui s'était passé, la soubrette croyait que Valentin n'était +pas mal vu de sa maîtresse. Pour entrer d'autorité chez une femme, il faut +une certaine assurance d'en être bien reçu, et quand, après avoir forcé +sa porte, on passe une demi-heure dans sa chambre, les domestiques savent +qu'en penser. Cependant la proposition était hardie: se cacher pour +surprendre les gens, c'est une idée d'amoureux et non une idée d'amant; +le double louis, quelque beau qu'il fût, ne pouvait lutter avec la crainte +d'être chassée.--Mais, après tout, pensa la servante, quand on est aussi +amoureux, on est bien près de devenir amant. Qui sait? au lieu d'être +chassée, je serai peut-être remerciée. Elle prit donc le double louis en +soupirant, et montra en riant à Valentin un vaste placard où il se jeta. + +--Où êtes-vous donc? demandait la marquise qui venait de descendre dans le +jardin. + +La servante répondit que Valentin était sorti par le petit salon. Madame +de Parnes regarda de côté et d'autre, comme pour s'assurer qu'il était +parti; puis elle entra dans le pavillon, y jeta un coup d'œil, et s'en +fut après avoir fermé la porte à clef. + +Vous trouverez peut-être, madame, que je vous fais un conte +invraisemblable. Je connais des gens d'esprit, dans ce siècle de prose, +qui soutiendraient très gravement que de pareilles choses ne sont pas +possibles, et que, depuis la Révolution, on ne se cache plus dans un +pavillon. Il n'y a qu'une réponse à faire à ces incrédules: c'est qu'ils +ont sans doute oublié le temps où ils étaient amoureux. + +Dès que Valentin se trouva seul, il lui vint l'idée très naturelle qu'il +allait peut-être passer là une journée. Quand sa curiosité fut satisfaite, +et après qu'il eut examiné à loisir le lustre, les rideaux et les +consoles, il se trouva avec un grand appétit vis-à-vis d'un sucrier +et d'une carafe. + +Je vous ai dit que le billet du matin l'avait empêché de déjeuner; mais il +n'avait, en ce moment, aucun motif pour ne pas dîner. Il avala deux ou +trois morceaux de sucre, et se souvint d'un vieux paysan à qui on +demandait s'il aimait les femmes.--J'aime assez une belle fille, répondit +le brave homme, mais j'aime mieux une bonne côtelette. Valentin pensait +aux festins dont, au dire de la soubrette, ce pavillon avait été témoin; +et, à la vue d'une belle table ronde qui occupait le milieu de la chambre, +il aurait volontiers évoqué le spectre des petits soupers du défunt +marquis.--Qu'on serait bien ici, se disait-il, par une soirée ou par une +nuit d'été, les fenêtres ouvertes, les persiennes fermées, les bougies +allumées, la table servie! Quel heureux temps que celui où nos ancêtres +n'avaient qu'à frapper du pied sur le parquet pour faire sortir de terre +un bon repas! Et en parlant ainsi, Valentin frappait du pied; mais rien +ne lui répondait que l'écho de la voûte et le gémissement d'une harpe +détendue. + +Le bruit d'une clef dans la serrure le fit retourner précipitamment à son +placard: était-ce la marquise, ou la femme de chambre? Celle-ci pouvait le +délivrer, ou du moins lui donner un morceau de pain. M'accuserez-vous +encore d'être romanesque si je vous dis qu'en ce moment il ne savait +laquelle des deux il eût souhaité de voir entrer? + +Ce fut la marquise qui parut. Que venait-elle faire? La curiosité fut si +forte, que toute autre idée s'évanouit. Madame de Parnes sortait de table; +elle fit précisément ce que Valentin rêvait tout à l'heure, elle ouvrit +les fenêtres, ferma les persiennes et alluma deux bougies. Le jour +commençait à tomber. Elle posa sur la table un livre qu'elle tenait, fit +quelques pas en fredonnant, et s'assit sur un canapé. + +--Que vient-elle faire? se répétait Valentin. Malgré l'opinion de la +servante, il ne pouvait se défendre d'espérer qu'il allait découvrir +quelque mystère.--Qui sait? pensait-il, elle attend peut-être quelqu'un. +Je me trouverais jouer un beau rôle s'il allait arriver un tiers! +La marquise, ouvrait son livre au hasard, puis le fermait, puis semblait +réfléchir. Le jeune homme crut s'apercevoir qu'elle regardait du côté du +placard. A travers la porte entre-bâillée, il suivait tous ses mouvements; +une étrange idée lui vint tout à coup: la femme de chambre avait-elle +parlé? la marquise savait-elle qu'il était là? + +Voilà, direz-vous, une idée bien folle, et surtout bien peu vraisemblable. +Comment supposer qu'après son billet, la marquise, instruite de la +présence du jeune homme, ne l'eût pas fait mettre à la porte, ou tout au +moins ne l'y eût pas mis elle-même? Je commence, madame, par vous assurer +que je suis du même avis que vous; mais je dois ajouter, pour l'acquit de +ma conscience, que je ne me charge, sous aucun prétexte, d'éclaircir des +idées de ce genre. Il y a des gens qui supposent toujours, et d'autres qui +ne supposent jamais; le devoir d'un historien est de raconter et de +laisser penser ceux qui s'en amusent. + +Tout ce que je puis dire, c'est qu'il est évident que la déclaration de +Valentin avait déplu à madame de Parnes; qu'il est probable qu'elle n'y +songeait plus; que, selon toute apparence, elle le croyait parti; qu'il +est plus probable encore qu'elle avait bien dîné, et qu'elle venait faire +la sieste dans son pavillon; mais il est certain qu'elle commença par +mettre un de ses pieds sur son canapé, puis l'autre; puis qu'elle posa +la tête sur un coussin, puis qu'elle ferma doucement les yeux; et il me +paraît difficile, après cela, de ne pas croire qu'elle s'endormit. + +Valentin eut envie, comme dit Valmont, d'essayer de passer pour un songe. +Il poussa la porte du placard; un craquement le fit frémir; la marquise +avait ouvert les yeux, elle souleva la tête et regarda autour d'elle. +Valentin ne bougeait pas, comme vous pouvez croire. N'entendant plus rien +et n'ayant rien vu, madame de Parnes se rendormit; le jeune homme avança +sur la pointe du pied, et, le cœur palpitant, respirant à peine, il +parvint, comme Robert le Diable, jusqu'à Isabelle assoupie. + +Ce n'est pas en pareille circonstance qu'on réfléchit ordinairement. +Jamais madame de Parnes n'avait été si belle; ses lèvres entr'ouvertes +semblaient plus vermeilles; un plus vif incarnat colorait ses joues; sa +respiration, égale et paisible, soulevait doucement son sein d'albâtre, +couvert d'une blonde légère. L'ange de la nuit ne sortit pas plus beau +d'un bloc de marbre de Carrare, sous le ciseau de Michel-Ange. Certes, +même en s'offensant, une telle femme surprise ainsi doit pardonner le +désir qu'elle inspire. Un léger mouvement de la marquise arrêta cependant +Valentin. Dormait-elle? Cet étrange doute le troublait malgré lui.--Et +qu'importe? se dit-il; est-ce donc un piège? Quel travers et quelle folie! +pourquoi l'amour perdrait-il de son prix en s'apercevant qu'il est +partagé? Quoi de plus permis, de plus vrai, qu'un demi-mensonge qui se +laisse deviner? Quoi de plus beau qu'elle si elle dort? quoi de plus +charmant si elle ne dort pas? + +Tout en se parlant ainsi, il restait immobile, et ne pouvait s'empêcher de +chercher un moyen de savoir la vérité. Dominé par cette pensée, il prit un +petit morceau de sucre qui restait encore de son repas, et, se cachant +derrière la marquise, il le lui jeta sur la main; elle ne remua pas. Il +poussa une chaise, doucement d'abord, puis un peu plus fort; point de +réponse. Il étendit le bras et fit tomber à terre le livre que madame de +Parnes avait posé sur la table. Il la crut éveillée cette fois, et se +blottit derrière le canapé; mais rien ne bougeait. Il se leva alors, et, +comme la persienne entr'ouverte exposait la marquise au serein, il la +ferma avec précaution. + +Vous comprenez, madame, que je n'étais pas dans le pavillon, et, du moment +que la persienne fut fermée, il m'a été impossible d'en voir davantage. + + + + +VI + + +Il n'y avait pas plus de quinze jours de cela, lorsque Valentin, en +sortant de chez madame Delaunay, oublia son mouchoir sur un fauteuil. +Quand le jeune homme fut parti, madame Delaunay ramassa le mouchoir, et +ayant, par hasard, regardé la marque, elle trouva un I et un P très +délicatement brodés. Ce n'était pas le chiffre de Valentin; à qui +appartenait ce mouchoir? Le nom d'Isabelle de Parnes n'avait jamais été +prononcé rue du Plat-d'Étain, et la veuve, par conséquent, se perdait +en vaines conjectures. Elle retournait le mouchoir dans tous les sens, +regardait un coin, puis un autre, comme si elle eût espéré découvrir +quelque part le véritable nom du propriétaire. + +Et pourquoi, me demanderez-vous, tant de curiosité pour une chose si +simple? On emprunte tous les jours un mouchoir à un ami, et on le perd; +cela va sans dire. Qu'y a-t-il là d'extraordinaire? Cependant madame +Delaunay examinait de près la fine batiste, et lui trouvait un air féminin +qui lui faisait hocher la tête. Elle se connaissait en broderie, et le +dessin lui paraissait bien riche pour sortir de l'armoire d'un garçon. +Un indice imprévu lui découvrit la vérité. Aux plis du mouchoir, elle +reconnut qu'un des coins avait été noué pour servir de bourse, et cette +manière de serrer son argent n'appartient, vous le savez, qu'aux femmes. +Elle pâlit à cette découverte, et, après avoir pendant quelque temps fixé +sur le mouchoir des regards pensifs, elle fut obligée de s'en servir pour +essuyer une larme qui coulait sur sa joue. + +Une larme! direz-vous, déjà une larme! Hélas! oui, madame, elle +pleurait. Qu'était-il donc arrivé? Je vais vous le dire; mais il faut +pour cela revenir un instant sur nos pas. + +Il faut savoir que, le surlendemain du bal, Valentin était venu chez +madame Delaunay. La mère lui ouvrit la porte, et lui répondit que sa fille +était sortie. Madame Delaunay, là-dessus, avait écrit une longue lettre au +jeune homme; elle lui rappelait leur dernier entretien, et le suppliait de +ne plus venir la voir. Elle comptait sur sa parole, sur son honneur et sur +son amitié. Elle ne se montrait pas offensée, et ne parlait pas du galop. +Bref, Valentin lut cette lettre d'un bout à l'autre sans y trouver rien de +trop ni de trop peu. II se sentit touché, et il eût obéi si le dernier mot +n'y eût pas été. Ce dernier mot, il est vrai, avait été effacé, mais si +légèrement, qu'on ne l'en voyait que mieux. «Adieu, disait la veuve en +terminant sa lettre; soyez heureux.» + +Dire à un amant qu'on bannit: _Soyez heureux_, qu'en pensez-vous, madame? +N'est-ce pas lui dire: Je ne suis pas heureuse? Le vendredi venu, +Valentin hésita longtemps s'il irait ou non chez le notaire. Malgré son +âge et son étourderie, l'idée de nuire à qui que ce fût lui était +insupportable. Il ne savait à quoi se décider, lorsqu'il se répéta: +Soyez heureux! Et il courut chez M. des Andelys. + +Pourquoi madame Delaunay y était-elle? Quand notre héros entra dans le +salon, il la vit froncer le sourcil avec une singulière expression. Pour +ce qui regarde les manières, il y avait bien en elle quelque coquetterie; +mais, au fond du cœur, personne n'était plus simple, plus inexpérimenté +que madame Delaunay. Elle avait pu, en voyant le danger, tenter hardiment +de s'en défendre; mais, pour résister à une lutte engagée, elle n'avait +pas les armes nécessaires. Elle ne savait rien de ces manèges habiles, de +ces ressources toujours prêtes, au moyen desquelles une femme d'esprit +sait tenir l'amour en lisière et l'éloigner ou l'appeler tour à tour. +Quand Valentin lui avait baisé la main, elle s'était dit: Voilà un +mauvais sujet dont je pourrais bien devenir amoureuse; il faut qu'il parte +sur-le-champ. Mais lorsqu'elle le vit, chez le notaire, entrer gaiement +sur la pointe du pied, serré dans sa cravate et le sourire sur les lèvres, +la saluant, malgré sa défense, avec un gracieux respect, elle se dit: +Voilà un homme plus obstiné et plus rusé que moi; je ne serai pas la plus +forte avec lui, et, puisqu'il revient, il m'aime peut-être. + +Elle ne refusa pas, cette fois, la contredanse qu'il lui demandait; aux +premières paroles, il vit en elle une grande résignation et une grande +inquiétude. Au fond de cette âme timide et droite, il y avait quelque +ennui de la vie; tout en désirant le repos, elle était lasse de la +solitude. M. Delaunay, mort fort jeune, ne l'avait point aimée; il l'avait +prise pour ménagère plutôt que pour femme, et, quoiqu'elle n'eût point de +dot, il avait fait, en l'épousant, ce qu'on appelle un mariage de raison. +L'économie, l'ordre, la vigilance, l'estime publique, l'amitié de son +mari, les vertus domestiques en un mot, voilà ce qu'elle connaissait en ce +monde. Valentin avait, dans le salon de M. des Andelys, la réputation que +tout jeune homme dont le tailleur est bon peut avoir chez un notaire. On +n'en parlait que comme d'un _élégant_, d'un habitué de Tortoni, et les +petites cousines se chuchotaient entre elles des histoires de l'autre +monde qu'on lui attribuait. Il était descendu par une cheminée chez une +baronne, il avait sauté par la fenêtre d'une duchesse qui demeurait au +cinquième étage, le tout par amour et sans se faire de mal, etc., etc. + +Madame Delaunay avait trop de bon sens pour écouter ces niaiseries; mais +elle eût peut-être mieux fait de les écouter que d'en entendre quelques +mots au hasard. Tout dépend souvent, ici-bas, du pied sur lequel on se +présente. Pour parler comme les écoliers, Valentin avait l'avantage sur +madame Delaunay. Pour lui reprocher d'être venu, elle attendait qu'il lui +en demandât pardon. Il s'en garda bien, comme vous pensez. S'il eût été +ce qu'elle le croyait, c'est-à-dire un homme à bonnes fortunes, il n'eut +peut-être pas réussi près d'elle, car elle l'eût senti alors trop habile +et trop sûr de lui; mais il tremblait en la touchant, et cette preuve +d'amour, jointe à un peu de crainte, troublait à la fois la tête et le +cœur de la jeune femme. Il n'était pas question, dans tout cela, de la +salle à manger du notaire, ils semblaient tous deux l'avoir oubliée; mais +quand arriva le signal du galop, et que Valentin vint inviter la veuve, +il fallut bien s'en souvenir. + +Il m'a assuré que de sa vie il n'avait vu un plus beau visage que celui de +madame Delaunay quand il lui fit cette invitation. Son front, ses joues, +se couvrirent de rougeur; tout le sang qu'elle avait au cœur reflua +autour de ses grands yeux noirs, comme pour en faire ressortir la flamme. +Elle se souleva à demi, prête à accepter et n'osant le faire; un léger +frisson fit trembler ses épaules, qui, cette fois, n'étaient pas nues. +Valentin lui tenait la main; il la pressa doucement dans la sienne comme +pour lui dire: Ne craignez plus rien, je sens que vous m'aimez. + +Avez-vous quelquefois réfléchi à la position d'une femme qui pardonne un +baiser qu'on lui a dérobé? Au moment où elle promet de l'oublier, c'est à +peu près comme si elle l'accordait. Valentin osa faire à madame Delaunay +quelques reproches de sa colère; il se plaignit de sa sévérité, de +l'éloignement où elle l'avait tenu; il en vint enfin, non sans hésiter, à +lui parler d'un petit jardin situé derrière sa maison, lieu retiré, à +l'ombrage épais, où nul œil indiscret ne pouvait pénétrer. Une fraîche +cascade, par son murmure, y protégeait la causerie; la solitude y +protégeait l'amour. Nul bruit, nul témoin, nul danger. Parler d'un lieu +pareil au milieu du monde, au son de la musique, dans le tourbillon +d'une fête, à une jeune femme qui vous écoute, qui n'accepte ni ne refuse, +mais qui laisse dire et qui sourit... ah! madame, parler ainsi d'un lieu +pareil, c'est peut-être plus doux que d'y être. + +Tandis que Valentin se livrait sans réserve, la veuve écoutait sans +réflexion. De temps en temps, aux ardents désirs elle opposait une +objection timide; de temps en temps, elle feignait de ne plus entendre, et +si un mot lui avait échappé, en rougissant, elle le faisait répéter. Sa +main, pressée par celle du jeune homme, voulait être froide et immobile; +elle était inquiète et brûlante. Le hasard, qui sert les amants, voulut +qu'en passant dans la salle à manger ils se retrouvassent seuls, comme la +dernière fois. Valentin n'eut pas même la pensée de troubler la rêverie +de sa valseuse, et, à la place du désir, madame Delaunay vit l'amour. +Que vous dirai-je? ce respect, cette audace, cette chambre, ce bal, +l'occasion, tout se réunissait pour la séduire. Elle ferma les yeux à +demi, soupira... et ne promit rien. + +Voilà, madame, par quelle raison madame Delaunay se mit à pleurer quand +elle trouva le mouchoir de la marquise. + + + + +VII + + +De ce que Valentin avait oublié ce mouchoir, il ne faut pas croire +cependant qu'il n'en eût pas un dans sa poche. + +Pendant que madame Delaunay pleurait, notre étourdi, qui n'en savait rien, +était fort éloigné de pleurer. Il était dans un petit salon boisé, doré et +musqué comme une bonbonnière, au fond d'un grand fauteuil de damas violet. +Il écoutait, après un bon dîner, l'_Invitation à la valse_, de Weber, et, +tout en prenant d'excellent café, il regardait de temps en temps le cou +blanc de madame de Parnes. Celle-ci, dans tous ses atours, et exaltée, +comme dit Hoffmann, par une tasse de thé bien sucré, faisait de son mieux +de ses belles mains. Ce n'était pas de la petite musique, et il faut dire, +en toute justice, qu'elle s'en tirait parfaitement. Je ne sais lequel +méritait le plus d'éloges, ou du sentimental maître allemand, ou de +l'intelligente musicienne, ou de l'admirable instrument d'Érard, qui +renvoyait en vibrations sonores la double inspiration qui l'animait. + +Le morceau fini, Valentin se leva, et, tirant de sa poche un mouchoir: +--Tenez, dit-il, je vous remercie; voilà le mouchoir que vous m'avez prêté. + +La marquise fit justement ce qu'avait fait madame Delaunay. Elle regarda +la marque aussitôt; sa main délicate avait senti un tissu trop rude pour +lui appartenir. Elle se connaissait aussi en broderie; mais il y en avait +si peu que rien, assez pourtant pour dénoter une femme. Elle retourna deux +ou trois fois le mouchoir, l'approcha timidement de son nez, le regarda +encore, puis le jeta à Valentin en lui disant:--Vous vous êtes trompé; ce +que vous me rendez là appartient à quelque femme de chambre de votre mère. + +Valentin, qui avait emporté par mégarde le mouchoir de madame Delaunay, le +reconnut et se sentit battre le cœur.--Pourquoi à une femme de chambre? +répondit-il. Mais la marquise s'était remise au piano; peu lui importait +une rivale qui se mouchait dans de la grosse toile. Elle reprit le +_presto_ de sa valse, et fit semblant de n'avoir pas entendu. + +Cette indifférence piqua Valentin. Il fit un tour de chambre et prit son +chapeau. + +--Où allez-vous donc? demanda madame de Parnes. + +--Chez ma mère, rendre à sa femme de chambre le mouchoir qu'elle m'a +prêté. + +--Vous verra-t-on demain? nous avons un peu de musique, et vous me ferez +plaisir de venir dîner. + +--Non; j'ai affaire toute la journée. + +Il continuait à se promener, et ne se décidait pas à sortir. La marquise +se leva et vint à lui. + +--Vous êtes un singulier homme, lui dit-elle; vous voudriez me voir +jalouse. + +--Moi? pas du tout. La jalousie est un sentiment que je déteste. + +--Pourquoi donc vous fâchez-vous de ce que je trouve à ce mouchoir un air +d'antichambre? Est-ce ma faute, ou la vôtre? + +--Je ne m'en fâche point, je le trouve tout simple. + +En parlant ainsi, il tournait le dos. Madame de Parnes s'avança doucement, +se saisit du mouchoir de madame Delaunay, et, s'approchant d'une fenêtre +ouverte, le jeta dans la rue. + +--Que faites-vous? s'écria Valentin. Et il s'élança pour la retenir; mais +il était trop tard. + +--Je veux savoir, dit en riant la marquise, jusqu'à quel point vous y +tenez, et je suis curieuse de voir si vous descendrez le chercher. + +Valentin hésita un instant, et rougit de dépit. Il eût voulu punir la +marquise par quelque réponse piquante; mais, comme il arrive souvent, la +colère lui ôtait l'esprit. Madame de Parnes se mit à rire de plus belle. +Il enfonça son chapeau sur sa tête, et sortit en disant: Je vais le +chercher. + +Il chercha en effet longtemps; mais un mouchoir perdu est bientôt ramassé, +et ce fut vainement qu'il revint dix fois d'une borne à une autre. La +marquise à sa fenêtre riait toujours en le regardant faire. Fatigué enfin, +et un peu honteux, il s'éloigna sans lever la tête, feignant de ne pas +s'apercevoir qu'on l'eût observé. Au coin de la rue pourtant, il se +retourna et vit madame de Parnes qui ne riait plus et qui le suivait des +yeux. + +Il continua sa route sans savoir où il allait, et prit machinalement le +chemin de la rue du Plat-d'Étain. La soirée était belle et le ciel pur. La +veuve était aussi à sa fenêtre; elle avait passé une triste journée. + +--J'ai besoin d'être rassurée, lui dit-elle dès qu'il fut entré. A qui +appartient un mouchoir que vous avez laissé chez moi? + +Il y a des gens qui savent tromper et qui ne savent pas mentir. A cette +question, Valentin se troubla trop évidemment pour qu'il fût possible de +s'y méprendre, et sans attendre qu'il répondît: + + +--Écoutez-moi, dit madame Delaunay. Vous savez maintenant que je vous +aime. Vous connaissez beaucoup de monde, et je ne vois personne; il m'est +aussi impossible de savoir ce que vous faites qu'il vous serait facile d'y +voir clair dans mes moindres actions, s'il vous en prenait fantaisie. Vous +pouvez me tromper aisément et impunément, puisque je ne peux ni vous +surveiller, ni cesser de vous aimer; souvenez-vous, je vous en supplie, +de ce que je vais vous dire: tout se sait tôt ou tard, et croyez-moi, +c'est une triste chose. + +Valentin voulait l'interrompre; elle lui prit la main et continua: + +--Je ne dis pas assez; ce n'est pas une triste chose, mais la plus triste +qu'il y ait au monde. Si rien n'est plus doux que le souvenir du bonheur, +rien n'est plus affreux que de s'apercevoir que le bonheur passé était un +mensonge. Avez-vous jamais pensé à ce que ce peut être que de haïr ceux +qu'on a aimés? Concevez-vous rien de pis? Réfléchissez à cela, je vous +en conjure. Ceux qui trouvent plaisir à tromper les autres en tirent +ordinairement vanité; ils s'imaginent avoir par là quelque supériorité +sur leurs dupes: elle est bien fugitive, et à quoi mène-t-elle? Rien +n'est si aisé que le mal. Un homme de votre âge peut tromper sa maîtresse, +seulement pour passer le temps; mais le temps s'écoule en effet, la +vérité vient, et que reste-t-il? Une pauvre créature abusée s'est crue +aimée, heureuse; elle a fait de vous son bien unique: pensez à ce qui +lui arrive s'il faut qu'elle ait horreur de vous! + +La simplicité de ce langage avait ému Valentin jusqu'au fond du cœur. + +--Je vous aime, lui dit-il, n'en doutez pas, je n'aime que vous seule. + +--J'ai besoin de le croire, répondit la veuve, et, si vous dites +vrai, nous ne reparlerons jamais de ce que j'ai souffert aujourd'hui. +Permettez-moi pourtant d'ajouter encore un mot qu'il faut absolument que +je vous dise. J'ai vu mon père, à l'âge de soixante ans, apprendre tout à +coup qu'un ami d'enfance l'avait trompé dans une affaire de commerce. Une +lettre avait été trouvée, dans laquelle cet ami racontait lui-même sa +perfidie, et se vantait de la triste habileté qui lui avait rapporté +quelques billets de banque à notre détriment. J'ai vu mon père, abîmé de +douleur et stupéfait, la tête baissée, lire cette lettre; il en était +aussi honteux que s'il eût été lui-même le coupable; il essuya une larme +sur sa joue, jeta la lettre au feu, et s'écria: Que la vanité et l'intérêt +sont peu de chose! mais qu'il est affreux de perdre un ami! Si vous +eussiez été là, Valentin, vous auriez fait serment de ne jamais tromper +personne. + +Madame Delaunay, en prononçant ces mots, laissa échapper quelques larmes. +Valentin était assis près d'elle; pour toute réponse, il l'attira à lui; +elle posa sa tête sur son épaule, et tirant de la poche de son tablier le +mouchoir de la marquise: + +--Il est bien beau, dit-elle; la broderie en est fine: vous me le +laisserez, n'est-ce pas? La femme à qui il appartient ne s'apercevra pas +qu'elle l'a perdu. Quand on a un mouchoir pareil, on en a bien d'autres. +Je n'en ai, moi, qu'une douzaine, et ils ne sont pas merveilleux. Vous me +rendrez le mien que vous avez emporté, et qui ne vous ferait pas honneur; +mais je garderai celui-ci. + +--A quoi bon? répondit Valentin. Vous ne vous en servirez pas. + +--Si, mon ami; il faut que je me console de l'avoir trouvé sur ce +fauteuil, et il faut qu'il essuie mes larmes jusqu'à ce qu'elles aient +cessé de couler. + +--Que ce baiser les essuie! s'écria le jeune homme. Et, prenant le +mouchoir de madame de Parnes, il le jeta par la fenêtre. + + + + +VIII + + +Six semaines s'étaient écoulées, et il faut qu'il soit bien difficile à +l'homme de se connaître lui-même, puisque Valentin ne savait pas encore +laquelle de ses deux maîtresses il aimait le mieux. Malgré ses moments de +sincérité et les élans de cœur qui l'emportaient près de madame Delaunay, +il ne pouvait se résoudre à désapprendre le chemin de l'hôtel de la +Chaussée-d'Antin. Malgré la beauté de madame de Parnes, son esprit, sa +grâce et tous les plaisirs qu'il trouvait chez elle, il ne pouvait +renoncer à la chambrette de la rue du Plat-d'Étain. Le petit jardin de +Valentin voyait tour à tour la veuve et la marquise se promener au bras du +jeune homme, et le murmure de la cascade couvrait de son bruit monotone +des serments toujours répétés, toujours trahis avec la même ardeur. +Faut-il donc croire que l'inconstance ait ses plaisirs comme l'amour +fidèle? On entendait quelquefois rouler encore la voiture sans livrée qui +emmenait incognito madame de Parnes, quand madame Delaunay paraissait +voilée au bout de la rue, s'acheminant d'un pas craintif. Caché derrière +sa jalousie, Valentin souriait de ces rencontres, et s'abandonnait sans +remords aux dangereux attraits du changement. + +C'est une chose presque infaillible que ceux qui se familiarisent avec un +péril quelconque finissent par l'aimer. Toujours exposé à voir sa double +intrigue découverte par un hasard, obligé au rôle difficile d'un homme qui +doit mentir sans cesse, sans jamais se trahir, notre étourdi se sentit +fier de cette position étrange; après y avoir accoutumé son cœur, il y +habitua sa vanité. Les craintes qui le troublaient d'abord, les scrupules +qui l'arrêtaient, lui devinrent chers; il donna deux bagues pareilles à +ses deux amies; il avait obtenu de madame Delaunay qu'elle portât une +légère chaîne d'or qu'il avait choisie, au lieu de son collier de +chrysocale. Il lui parut plaisant de faire mettre ce collier à la +marquise; il réussit à l'en affubler un jour qu'elle allait au bal, et +c'est, à coup sûr, la plus grande preuve d'amour qu'elle lui ait donnée. + +Madame Delaunay, trompée par l'amour, ne pouvait croire à l'inconstance de +Valentin. Il y avait de certains jours où la vérité lui apparaissait tout +à coup claire et irrécusable. Elle éclatait alors en reproches, elle +fondait en larmes, elle voulait mourir; un mot de son amant l'abusait de +nouveau, un serrement de main la consolait; elle rentrait chez elle +heureuse et tranquille. Madame de Parnes, trompée par l'orgueil, ne +cherchait à rien découvrir et n'essayait de rien savoir. Elle se disait: +c'est quelque ancienne maîtresse qu'il n'a pas le courage de quitter. Elle +ne daignait pas s'abaisser à demander un sacrifice. L'amour lui semblait +un passe-temps, la jalousie un ridicule; elle croyait d'ailleurs sa beauté +un talisman auquel rien ne pouvait résister. + +Si vous vous souvenez, madame, du caractère de notre héros, tel que j'ai +tâché de vous le peindre à la première page de ce conte, vous comprendrez +et vous excuserez peut-être sa conduite, malgré ce qu'elle a de justement +blâmable. Le double amour qu'il ressentait ou croyait ressentir, était +pour ainsi dire l'image de sa vie entière. Ayant toujours cherché les +extrêmes, goûtant les jouissances du pauvre et celles du riche en même +temps, il trouvait près de ces deux femmes le contraste qui lui plaisait, +et il était réellement riche et pauvre dans la même journée. Si, de sept +à huit heures, au soleil couchant, deux beaux chevaux gris entraient au +petit trot dans l'avenue des Champs-Élysées, traînant doucement derrière +eux un coupé tendu de soie comme un boudoir, vous eussiez pu voir au fond +de la voiture une fraîche et coquette figure cachée sous une grande +capote, et souriant à un jeune homme nonchalamment étendu près d'elle: +c'étaient Valentin et madame de Parnes qui prenaient l'air après dîner. +Si le matin, au lever du soleil, le hasard vous avait menée près du joli +bois de Romainville, vous eussiez pu y rencontrer sous le vert bosquet +d'une guinguette deux amoureux se parlant à voix basse, ou lisant ensemble +La Fontaine: c'étaient Valentin et Madame Delaunay qui venaient de marcher +dans la rosée. Étiez-vous ce soir d'un grand bal à l'ambassade d'Autriche? +Avez-vous vu au milieu d'un cercle brillant de jeunes femmes une beauté +plus fière, plus courtisée, plus dédaigneuse que toutes les autres? Cette +tête charmante, coiffée d'un turban doré, qui se balance avec grâce comme +une rose bercée par le zéphyr, c'est la jeune marquise que la foule +admire, que le triomphe embellit, et qui pourtant semble rêver. Non loin +de là, appuyé contre une colonne, Valentin la regarde: personne ne connaît +leur secret, personne n'interprète ce coup d'œil, et ne devine la joie de +l'amant. L'éclat des lustres, le bruit de la musique, les murmures de la +foule, le parfum des fleurs, tout le pénètre, le transporte, et l'image +radieuse de sa belle maîtresse enivre ses yeux éblouis. Il doute presque +lui-même de son bonheur, et qu'un si rare trésor lui appartienne; il +entend les hommes dire autour de lui: Quel éclat! quel sourire! quelle +femme! et il se répète tout bas ces paroles. L'heure du souper arrive; un +jeune officier rougit de plaisir en présentant sa main à la marquise; on +l'entoure, on la suit, chacun veut s'en approcher et brigue la faveur d'un +mot tombé de ses lèvres; c'est alors qu'elle passe près de Valentin et lui +dit à l'oreille: A demain. Que de jouissance dans un mot pareil! Demain +cependant, à la nuit tombante, le jeune homme monte à tâtons un escalier +sans lumière; il arrive à grand'peine au troisième étage, et frappe +doucement à une petite porte; elle s'est ouverte, il entre; madame +Delaunay, devant sa table, travaillait seule en l'attendant; il s'assoit +près d'elle; elle le regarde, lui prend la main et lui dit qu'elle le +remercie de l'aimer encore. Une seule lampe éclaire faiblement la modeste +chambrette, mais sous cette lampe est un visage ami, tranquille et +bienveillant; il n'y a plus là ni témoins empressés, ni admiration, ni +triomphe. Mais Valentin fait plus que de ne pas regretter le monde, il +l'oublie: la vieille mère arrive, s'assoit dans sa bergère, et il faut +écouter jusqu'à dix heures les histoires du temps passé, caresser le petit +chien qui gronde, rallumer la lampe qui s'éteint. Quelquefois c'est un +roman nouveau qu'il faut avoir le courage de lire; Valentin laisse tomber +le livre pour effleurer en le ramassant le petit pied de sa maîtresse; +quelquefois c'est un piquet à deux sous la fiche qu'il faut faire avec la +bonne dame, et avoir soin de n'avoir pas trop beau jeu. En sortant de là, +le jeune homme revient à pied; il a soupé hier avec du vin de Champagne, +en fredonnant une contredanse; il soupe ce soir avec une tasse de lait, en +faisant quelques vers pour son amie. Pendant ce temps-là, la marquise est +furieuse qu'on lui ait manqué de parole; un grand laquais poudré apporte +un billet plein de tendres reproches et sentant le musc; le billet est +décacheté, la fenêtre ouverte, le temps est beau, madame de Parnes va +venir: voilà notre étourdi grand seigneur. Ainsi, toujours différent de +lui-même, il trouvait moyen d'être vrai en n'étant jamais sincère, et +l'amant de la marquise n'était pas celui de la veuve. + +--Et pourquoi choisir? me disait-il un jour qu'en nous promenant il +essayait de se justifier. Pourquoi cette nécessité d'aimer d'une manière +exclusive? Blâmerait-on un homme de mon âge d'être amoureux de madame +de Parnes? N'est-elle pas admirée, enviée? ne vante-t-on pas son esprit et +ses charmes? La raison même se passionne pour elle. D'une autre part, quel +reproche ferait-on à celui que la bonté, la tendresse, la candeur de +madame Delaunay auraient touché? N'est-elle pas digne de faire la joie et +le bonheur d'un homme? Moins belle, ne serait-elle pas une amie précieuse; +et, telle qu'elle est, y a-t-il au monde une plus charmante maîtresse? +En quoi donc suis-je coupable d'aimer ces deux femmes, si chacune d'elles +mérite qu'on l'aime? Et, s'il est vrai que je sois assez heureux pour +compter pour quelque chose dans leur vie, pourquoi ne pourrais-je rendre +l'une heureuse qu'en faisant le malheur de l'autre? Pourquoi le doux +sourire que ma présence fait éclore quelquefois sur les lèvres de ma belle +veuve devrait-il être acheté au prix d'une larme versée par la marquise? +Est-ce leur faute si le hasard m'a jeté sur leur route, si je les ai +approchées, si elles m'ont permis de les aimer? Laquelle choisirais-je +sans être injuste? En quoi celle-là aurait-elle mérité plus que celle-ci +d'être préférée ou abandonnée? Quand madame Delaunay me dit que son +existence entière m'appartient, que voulez-vous donc que je réponde? +Faut-il la repousser, la désabuser et lui laisser le découragement et le +chagrin? Quand madame de Parnes est au piano, et qu'assis derrière elle, +je la vois se livrer à la noble inspiration de son cœur; quand son esprit +élève le mien, m'exalte et me fait mieux goûter par la sympathie les plus +exquises jouissances de l'intelligence, faut-il que je lui dise qu'elle se +trompe et qu'un si doux plaisir est coupable? Faut-il que je change en +haine ou en mépris les souvenirs de ces heures délicieuses? Non, mon ami, +je mentirais en disant à l'une des deux que je ne l'aime plus ou que je ne +l'ai point aimée; j'aurais plutôt le courage de les perdre ensemble que +celui de choisir entre elles. + +Vous voyez, madame, que notre étourdi faisait comme font tous les hommes: +ne pouvant se corriger de sa folie, il tentait de lui donner l'apparence +de la raison. Cependant il y avait de certains jours où son cœur se +refusait, malgré lui, au double rôle qu'il soutenait. Il tâchait de +troubler le moins possible le repos de madame Delaunay; mais la fierté de +la marquise eut plus d'un caprice à supporter.--Cette femme n'a que de +l'esprit et de l'orgueil, me disait-il d'elle quelquefois. Il arrivait +aussi qu'en quittant le salon de madame de Parnes, la naïveté de la veuve +le faisait sourire, et qu'il trouvait qu'à son tour elle avait trop peu +d'orgueil et d'esprit. Il se plaignait de manquer de liberté. Tantôt une +boutade lui faisait renoncer à un rendez-vous; il prenait un livre, et +s'en allait dîner seul à la campagne. Tantôt il maudissait le hasard qui +s'opposait à une entrevue qu'il demandait. Madame Delaunay était, au fond +du cœur, celle qu'il préférait; mais il n'en savait rien lui-même, et +cette singulière incertitude aurait peut-être duré longtemps si une +circonstance, légère en apparence, ne l'eût éclairé tout à coup sur ses +véritables sentiments. + +On était au mois de juin, et les soirées au jardin étaient délicieuses. +La marquise, en s'asseyant sur un banc de bois près de la cascade, s'avisa +un jour de le trouver dur. + +--Je vous ferai cadeau d'un coussin, dit-elle à Valentin. + +Le lendemain matin, en effet, arriva une causeuse élégante, accompagnée +d'un beau coussin en tapisserie, de la part de madame de Parnes. + +Vous vous souvenez peut-être que madame Delaunay faisait de la tapisserie. +Depuis un mois, Valentin l'avait vue travailler constamment à un ouvrage +de ce genre dont il avait admiré le dessin, non que ce dessin eût rien de +remarquable: c'était, je crois, une couronne de fleurs, comme toutes les +tapisseries du monde; mais les couleurs en étaient charmantes. Que +peut faire, d'ailleurs, une main aimée que nous ne le trouvions un +chef-d'œuvre? Cent fois, le soir, près de la lampe, le jeune homme avait +suivi des yeux, sur le canevas, les doigts habiles de la veuve; cent fois, +au milieu d'un entretien animé, il s'était arrêté, observant un religieux +silence, tandis qu'elle comptait ses points; cent fois il avait interrompu +cette main fatiguée et lui avait rendu le courage par un baiser. + +Quand Valentin eut fait porter la causeuse de la marquise dans une petite +salle attenante au jardin, il y descendit et examina son cadeau. En +regardant de près le coussin, il crut le reconnaître; il le prit, le +retourna, le remit à sa place, et se demanda où il l'avait vu.--Fou que je +suis, se dit-il, tous les coussins se ressemblent, et celui-là n'a rien +d'extraordinaire. Mais une petite tache faite sur le fond blanc attira +tout à coup ses yeux; il n'y avait pas à se tromper. Valentin avait fait +lui-même cette tache, en laissant tomber une goutte d'encre sur l'ouvrage +de madame Delaunay, un soir qu'il écrivait près d'elle. + +Cette découverte le jeta, comme vous pensez, dans un grand +étonnement.--Comment est-ce possible? Se demanda-t-il; comment +la marquise peut-elle m'envoyer un coussin fait par Madame Delaunay? +Il regarda encore: plus de doute, ce sont les mêmes fleurs, les mêmes +couleurs. Il en reconnaît l'éclat, l'arrangement; il les touche comme pour +s'assurer qu'il n'est pas trompé par une illusion; puis il reste interdit, +ne sachant comment s'expliquer ce qu'il voit. + +Je n'ai que faire de dire que mille conjectures, moins vraisemblables les +unes que les autres, se présentèrent à son esprit. Tantôt il supposait que +le hasard avait pu faire se rencontrer la veuve et la marquise, qu'elles +s'étaient entendues ensemble, et qu'elles lui envoyaient ce coussin d'un +commun accord, pour lui apprendre que sa perfidie était démasquée; tantôt +il se disait que madame Delaunay avait surpris sa conversation de la +veille dans le jardin, et qu'elle avait voulu, pour lui faire honte, +remplir la promesse de madame de Parnes. De toute façon, il se voyait +découvert, abandonné de ses deux maîtresses, ou tout au moins de l'une +des deux. Après avoir passé une heure à rêver, il résolut de sortir +d'incertitude. Il alla chez madame Delaunay, qui le reçut comme à +l'ordinaire, et dont le visage n'exprima qu'un peu d'étonnement de le +voir si matin. + +Rassuré d'abord par cet accueil, il parla quelque temps de choses +indifférentes; puis, dominé par l'inquiétude, il demanda à la veuve si sa +tapisserie était terminée.--Oui, répondit-elle.--Et où est-elle donc? +demanda-t-il. A cette question, madame Delaunay se troubla et rougit. +--Elle est chez le marchand, dit-elle assez vite. Puis elle se reprit, +et ajouta: Je l'ai donnée à monter; on va me la rendre. + +Si Valentin avait été surpris de reconnaître le coussin, il le fut encore +davantage de voir la veuve se troubler lorsqu'il lui en parla. N'osant +pourtant faire de nouvelles questions, de peur de se trahir, il sortit +de suite, et s'en fut chez la marquise. Mais cette visite lui en apprit +encore moins; quand il fut question de la causeuse, madame de Parnes, pour +toute réponse, fit un léger signe de tête en souriant, comme pour dire: +Je suis charmée qu'elle vous plaise. + +Notre étourdi rentra donc chez lui, moins inquiet, il est vrai, qu'il n'en +était sorti, mais croyant presque avoir fait un rêve. Quel mystère ou quel +caprice du hasard cachait cet envoi singulier?--L'une fait un coussin et +l'autre me le donne; celle-là passe un mois à travailler, et, quand son +ouvrage est fini, celle-ci s'en trouve propriétaire; ces deux femmes ne se +sont jamais vues, et elles s'entendent pour me jouer un tour dont elles +ne semblent pas se douter. Il y avait assurément de quoi se torturer +l'esprit: aussi le jeune homme cherchait-il de cent manières différentes +la clef de l'énigme qui le tourmentait. + +En examinant le coussin, il trouva l'adresse du marchand qui l'avait +vendu. Sur un petit morceau de papier collé dans un coin, était écrit: +_Au Père de Famille, rue Dauphine_. + +Dès que Valentin eut lu ces mots, il se vit sûr de parvenir à la vérité. +Il courut au magasin du _Père de Famille_; il demanda si le matin même on +n'avait pas vendu à une dame un coussin en tapisserie qu'il désigna et +qu'on reconnut. Aux questions qu'il fit ensuite pour savoir qui avait fait +ce coussin et d'où il venait, on ne répondit qu'avec restriction: on ne +connaissait pas l'ouvrière; il y avait dans le magasin beaucoup d'objets +de ce genre; enfin on ne voulait rien dire. + +Malgré les réticences, Valentin eut bientôt saisi, dans les réponses du +garçon qu'il interrogeait, un mystère qu'il ne soupçonnait pas et que bien +d'autres que lui ignorent: c'est qu'il y a à Paris un grand nombre de +femmes, de demoiselles pauvres, qui, tout en ayant dans le monde un rang +convenable et quelquefois distingué, travaillent en secret pour vivre. +Les marchands emploient ainsi, et à bon marché, des ouvrières habiles; +mainte famille, vivant sobrement, chez qui pourtant on va prendre le thé, +se soutient par les filles de la maison; on les voit sans cesse tenant +l'aiguille, mais elles ne sont pas assez riches pour porter ce qu'elles +font; quand elles ont brodé du tulle, elles le vendent pour acheter de la +percale: celle-là, fille de nobles aïeux, fière de son titre et de sa +naissance, marque des mouchoirs; celle-ci, que vous admirez au bal, si +enjouée, si coquette et si légère, fait des fleurs artificielles et paye +de son travail le pain de sa mère; telle autre, un peu plus riche, cherche +à gagner de quoi ajouter à sa toilette; ces chapeaux tout faits, ces +sachets brodés qu'on voit aux étalages des boutiques, et que le passant +marchande par désœuvrement, sont l'œuvre secrète, quelquefois pieuse, +d'une main inconnue. Peu d'hommes consentiraient à ce métier, ils +resteraient pauvres par orgueil en pareil cas; peu de femmes s'y refusent, +quand elles en ont besoin, et de celles qui le font, aucune n'en rougit. +Il arrive qu'une jeune femme rencontre une amie d'enfance qui n'est pas +riche et qui a besoin de quelque argent; faute de pouvoir lui en prêter +elle-même, elle lui dit sa ressource, l'encourage, lui cite des exemples, +la mène chez le marchand, lui fait une petite clientèle; trois mois après, +l'amie est à son aise et rend à une autre le même service. Ces sortes de +choses se passent tous les jours; personne n'en sait rien, et c'est pour +le mieux; car les bavards qui rougissent du travail trouveraient bientôt +le moyen de déshonorer ce qu'il y a au monde de plus honorable. + +--Combien de temps, demanda Valentin, faut-il à peu près pour faire un +coussin comme celui dont je vous parle, et combien gagne l'ouvrière? + +--Monsieur, répondit le garçon, pour faire un coussin comme celui-là, +il faut deux mois, six semaines environ. L'ouvrière paye sa laine, bien +entendu; par conséquent, c'est autant de moins pour elle. La laine +anglaise, belle, coûte dix francs la livre; le ponceau, le cerise, coûtent +quinze francs. Pour ce coussin, il faut une livre et demie de laine au +plus, et il sera payé quarante ou cinquante francs à l'habile ouvrière. + + + + +IX + + +Quand Valentin, de retour au logis, se retrouva en face de sa causeuse, le +secret qu'il venait d'apprendre produisit un effet inattendu. En pensant +que madame Delaunay avait mis six semaines à faire ce coussin pour gagner +deux louis, et que madame de Parnes l'avait acheté en se promenant, il +éprouva un serrement de cœur étrange. La différence que la destinée avait +mise entre ces deux femmes se montrait à lui, en ce moment, sous une forme +si palpable, qu'il ne put s'empêcher de souffrir. L'idée que la marquise +allait arriver, s'appuyer sur ce meuble, et traîner son bras nu sur la +trace des larmes de la veuve, fut insupportable au jeune homme. Il prit le +coussin et le mit dans une armoire. Qu'elle en pense ce qu'elle voudra, se +dit-il, ce coussin me fait pitié, et je ne puis le laisser là. + +Madame de Parnes arriva bientôt après, et s'étonna de ne pas voir son +cadeau. Au lieu de chercher une excuse, Valentin répondit qu'il n'en +voulait pas et qu'il ne s'en servirait jamais. Il prononça ces mots d'un +ton brusque et sans réfléchir à ce qu'il faisait. + +--Et pourquoi? demanda la marquise. + +--Parce qu'il me déplaît. + +--En quoi vous déplaît-il? Vous m'avez dit le contraire ce matin même. + +--C'est possible; il me déplaît maintenant. Combien est-ce qu'il vous a +coûté? + +--Voilà une belle question! dit madame de Parnes. Qu'est-ce qui vous passe +par la tête? + +Il faut savoir que depuis quelques jours Valentin avait appris de la mère +de madame Delaunay qu'elle se trouvait fort gênée. Il s'agissait d'un +terme de loyer à payer à un propriétaire avare qui menaçait au moindre +retard. Valentin, ne pouvant faire, même pour une bagatelle, des offres de +service qu'on n'eût pas voulu entendre, n'avait eu d'autre parti à prendre +que de cacher son inquiétude. D'après ce qu'avait dit le garçon du _Père +de Famille_, il était probable que le coussin n'avait pas suffi pour tirer +la veuve d'embarras. Ce n'était pas la faute de la marquise; mais l'esprit +humain est quelquefois si bizarre, que le jeune homme en voulait presque à +madame de Parnes du prix modique de son achat, et sans s'apercevoir du peu +de convenance de sa question: + +--Cela vous a coûté quarante ou cinquante francs, dit-il avec amertume. +Savez-vous combien de temps on a mis à le faire? + +--Je le sais d'autant mieux, répondit la marquise, que je l'ai fait +moi-même. + +--Vous? + +--Moi, et pour vous; j'y ai passé quinze jours: voyez si vous me devez +quelque reconnaissance. + +--Quinze jours, madame? mais il faut deux mois, et deux mois de travail +assidu, pour terminer un pareil ouvrage. Vous mettriez six mois à en venir +à bout, si vous l'entrepreniez. + +--Vous me paraissez bien au courant; d'où vous vient tant d'expérience? + +--D'une ouvrière que je connais, et qui certes ne s'y trompe pas. + +--Eh bien! cette ouvrière ne vous a pas tout dit. Vous ne savez pas que +pour ces choses-là le plus important, ce sont les fleurs, et qu'on trouve +chez les marchands des canevas préparés, où le fond est rempli; le plus +difficile reste à faire, mais le plus long et le plus ennuyeux est fait. +C'est ainsi que j'ai acheté ce coussin, qui ne m'a même pas coûté quarante +ou cinquante francs, car ce fond ne signifie rien; c'est un ouvrage de +manœuvre pour lequel il ne faut que de la laine et des mains. + +Le mot de _manœuvre_ n'avait pas plu à Valentin. + +--J'en suis bien fâché, répliqua-t-il, mais ni le fond ni les fleurs ne +sont de vous. + +--Et de qui donc? apparemment de l'ouvrière que vous connaissez? + +--Peut-être. + +La marquise sembla hésiter un instant entre la colère et l'envie de rire. +Elle prit le dernier parti, et se livrant à sa gaieté: + +--Dites-moi donc, s'écria-t-elle, dites-moi donc, je vous prie, le nom de +votre mystérieuse ouvrière, qui vous donne de si bons renseignements. + +--Elle s'appelle Julie, répondit le jeune homme. + +Son regard, le son de sa voix, rappelèrent tout à coup à madame de Parnes +qu'il lui avait dit le même nom le jour où il lui avait parlé d'une veuve +qu'il aimait. Comme alors, l'air de vérité avec lequel il avait répondu +troubla la marquise. Elle se souvint vaguement de l'histoire de cette +veuve, qu'elle avait prise pour un prétexte; mais, répété ainsi, ce nom +lui parut sérieux. + +--Si c'est une confidence, que vous me faites, dit-elle, elle n'est ni +adroite ni polie. + +Valentin ne répondit pas. Il sentait que son premier mouvement l'avait +entraîné trop loin, et il commençait à réfléchir. La marquise, de son +côté, garda le silence quelque temps. Elle attendait une explication, et +Valentin songeait au moyen d'éviter d'en donner une. Il allait enfin se +décider à parler, et essayer peut-être de se rétracter, quand la marquise, +perdant patience, se leva brusquement. + +--Est-ce une querelle ou une rupture? demanda-t-elle d'un ton si violent, +que Valentin ne put conserver son sang-froid. + +--Comme vous voudrez, répondit-il. + +--Très bien, dit la marquise, et elle sortit. Mais, cinq minutes après, on +sonna à la porte: Valentin ouvrit, et vit madame de Parnes debout sur le +palier, les bras croisés, enveloppée dans sa mantille et appuyée contre le +mur; elle était d'une pâleur effrayante, et prête à se trouver mal. Il la +prit dans ses bras, la porta sur la causeuse, et s'efforça de l'apaiser. +Il lui demanda pardon de sa mauvaise humeur, la supplia d'oublier cette +scène fâcheuse, et s'accusa d'un de ces accès d'impatience dont il est +impossible de dire la raison. + +--Je ne sais ce que j'avais ce matin, lui dit-il; une fâcheuse nouvelle +que j'ai reçue m'avait irrité; je vous ai cherché querelle sans motif; +ne pensez jamais à ce que je vous ai dit que comme à un moment de folie +de ma part. + +--N'en parlons plus, dit la marquise revenue à elle, et allez me chercher +mon coussin. Valentin obéit avec répugnance; madame de Parnes jeta le +coussin à terre, et posa ses pieds dessus. Ce geste, comme vous pensez, +ne fut pas agréable au jeune homme; il fronça le sourcil malgré lui, et se +dit qu'après tout il venait de céder par faiblesse à une comédie de femme. + +Je ne sais s'il avait raison, et je ne sais non plus par quelle +obstination puérile la marquise avait voulu, à toute force, obtenir ce +petit triomphe. Il n'est pas sans exemple qu'une femme, et même une femme +d'esprit, ne veuille pas se soumettre en pareil cas; mais il peut arriver +que ce soit de sa part un mauvais calcul, et que l'homme, après avoir +obéi, se repente de sa complaisance; c'est ainsi qu'un enfantillage +devient grave quand l'orgueil s'en mêle, et qu'on s'est brouillé +quelquefois pour moins encore qu'un coussin brodé. + +Tandis que madame de Parnes, reprenant son air gracieux, ne dissimulait +pas sa joie, Valentin ne pouvait détacher ses regards du coussin, qui, à +dire vrai, n'était pas fait pour servir de tabouret. Contre sa coutume, +la marquise était venue à pied, et la tapisserie de la veuve, repoussée +bientôt au milieu de la chambre, portait l'empreinte poudreuse du +brodequin qui l'avait foulée. Valentin ramassa le coussin, l'essuya et +le posa sur un fauteuil. + +--Allons-nous encore nous quereller? dit en souriant la marquise. Je +croyais que vous me laissiez faire et que la paix était conclue. + +--Ce coussin est blanc; pourquoi le salir? + +--Pour s'en servir, et quand il sera sale, mademoiselle Julie nous en fera +d'autres. + +--Écoutez-moi, madame la marquise, dit Valentin. Vous comprenez très bien +que je ne suis pas assez sot pour attacher de l'importance à un caprice +ni à une bagatelle de cette sorte. S'il est vrai que le déplaisir que je +ressens de ce que vous faites puisse avoir quelque motif que vous ignorez, +ne cherchez pas à l'approfondir, ce sera le plus sage. Vous vous êtes +trouvée mal tout à l'heure, je ne vous demande pas si cet évanouissement +était bien profond; vous avez obtenu ce que vous désiriez, n'en essayez +pas davantage. + +--Mais vous comprenez peut-être, répondit madame de Parnes, que je ne suis +pas assez sotte non plus pour attacher à cette bagatelle plus d'importance +que vous; et, s'il m'arrivait d'insister, vous comprendriez encore que je +voudrais savoir jusqu'à quel point c'est une bagatelle. + +--Soit, mais je vous demanderai, pour vous répondre, si c'est l'orgueil +ou l'amour qui vous pousse. + +--C'est l'un et l'autre. Vous ne savez pas qui je suis: la légèreté de +ma conduite avec vous vous a donné de moi une opinion que je vous laisse, +parce que vous ne la feriez partager à personne; pensez sur mon compte +comme il vous plaira, et soyez infidèle si bon vous semble, mais +gardez-vous de m'offenser. + +--C'est peut-être l'orgueil qui parle en ce moment, madame; mais convenez +donc que ce n'est pas l'amour. + +--Je n'en sais rien; si je ne suis pas jalouse, il est certain que +c'est par dédain. Comme je ne reconnais qu'à M. de Parnes le droit de +surveillance sur moi, je ne prétends non plus surveiller personne. Mais +comment osez-vous me répéter deux fois un nom que vous devriez taire? + +--Pourquoi le tairais-je, quand vous m'interrogez? Ce nom ne peut faire +rougir ni la personne à qui il appartient ni celle qui le prononce. + +--Eh bien! achevez donc de le prononcer. + +Valentin hésita un moment. + +--Non, répondit-il, je ne le prononcerai pas, par respect pour celle qui +le porte. + +La marquise se leva à ces paroles, serra sa mantille autour de sa taille, +et dit d'un ton glacé: + +--Je pense qu'on doit être venu me chercher, reconduisez-moi jusqu'à ma +voiture. + + + + +X + + +La marquise de Parnes était plus qu'orgueilleuse, elle était hautaine. +Habituée dès l'enfance à voir tous ses caprices satisfaits, négligée par +son mari, gâtée par sa tante, flattée par le monde qui l'entourait, le +seul conseiller qui la dirigeât, au milieu d'une liberté si dangereuse, +était cette fierté native qui triomphait même des passions. Elle pleura +amèrement en rentrant chez elle; puis elle fit défendre sa porte, et +réfléchit à ce qu'elle avait à faire, résolue à n'en pas souffrir +davantage. + +Quand Valentin, le lendemain, alla voir madame Delaunay, il crut +s'apercevoir qu'il était suivi. Il l'était en effet, et la marquise eut +bientôt appris la demeure de la veuve, son nom, et les visites fréquentes +que le jeune homme lui rendait. Elle ne voulut pas s'en tenir là, et, +quelque invraisemblable que puisse paraître le moyen dont elle se servit, +il n'est pas moins vrai qu'elle l'employa, et qu'il lui réussit. + +A sept heures du matin, elle sonna sa femme de chambre; elle se fit +apporter par cette fille une robe de toile, un tablier, un mouchoir de +coton, et un ample bonnet sous lequel elle cacha, autant que possible, son +visage. Ainsi travestie, un panier sous le bras, elle se rendit au marché +des Innocents. C'était l'heure où madame Delaunay avait coutume d'y aller, +et la marquise ne chercha pas longtemps; elle savait que la veuve lui +ressemblait, et elle aperçut bientôt devant l'étalage d'une fruitière une +jeune femme à peu près de sa taille, aux yeux noirs et à la démarche +modeste, marchandant des cerises. Elle s'approcha. + +--N'est-ce pas à madame Delaunay, demanda-t-elle, que j'ai l'honneur de +parler? + +--Oui, mademoiselle; que me voulez-vous? + +La marquise ne répondit pas; sa fantaisie était satisfaite et peu lui +importait qu'on s'en étonnât. Elle jeta sur sa rivale un regard rapide et +curieux, la toisa des pieds à la tête, puis se retourna et disparut. + +Valentin ne venait plus chez madame de Parnes; il reçut d'elle une +invitation de bal imprimée, et crut devoir s'y rendre par convenance. +Quand il entra dans l'hôtel, il fut surpris de ne voir qu'une fenêtre +éclairée; la marquise était seule et l'attendait.--Pardonnez-moi, lui +dit-elle, la petite ruse que j'ai employée pour vous faire venir; j'ai +pensé que vous ne répondriez peut-être pas si je vous écrivais pour vous +demander un quart d'heure d'entretien, et j'ai besoin de vous dire un mot, +en vous suppliant d'y répondre sincèrement. + +Valentin, qui de son naturel n'était pas gardeur de rancune, et chez +qui le ressentiment passait aussi vite qu'il venait, voulut mettre la +conversation sur un ton enjoué, et commença à plaisanter la marquise sur +son bal supposé. Elle lui coupa la parole en lui disant: J'ai vu madame +Delaunay. + +--Ne vous effrayez pas, ajouta-t-elle, voyant Valentin changer de visage; +je l'ai vue sans qu'elle sût qui j'étais et de manière à ce qu'elle ne +puisse me reconnaître. Elle est jolie, et il est vrai qu'elle me ressemble +un peu. Parlez-moi franchement: l'aimiez-vous déjà quand vous m'avez +envoyé une lettre qui était écrite pour elle? + +Valentin hésitait. + +--Parlez, parlez sans crainte, dit la marquise. C'est le seul moyen de me +prouver que vous avez quelque estime pour moi. + +Elle avait prononcé ces mots avec tant de tristesse, que Valentin en fut +ému. Il s'assit près d'elle, et lui conta fidèlement tout ce qui s'était +passé dans son cœur.--Je l'aimais déjà, lui dit-il enfin, et je l'aime +encore; c'est la vérité. + +--Rien n'est plus possible entre nous, répondit la marquise en se levant. +Elle s'approcha d'une glace, se renvoya à elle-même un regard coquet. + +--J'ai fait pour vous, continua-t-elle, la seule action de ma vie où je +n'ai réfléchi à rien. Je ne m'en repens pas, mais je voudrais n'être pas +seule à m'en souvenir quelquefois. + +Elle ôta de son doigt une bague d'or où était enchâssée une aigue-marine. + +--Tenez, dit-elle à Valentin, portez ceci pour l'amour de moi; cette +pierre ressemble à une larme. + +Quand elle présenta sa bague au jeune homme, il voulut lui baiser la main. + +--Prenez garde, dit-elle; songez que j'ai vu votre maîtresse; ne nous +souvenons pas trop tôt. + +--Ah! répondit-il, je l'aime encore, mais je sens que je vous aimerai +toujours. + +--Je le crois, répliqua la marquise, et c'est peut-être pour cette raison +que je pars demain pour la Hollande, où je vais rejoindre mon mari. + +--Je vous suivrai, s'écria Valentin; n'en doutez pas, si vous quittez la +France, je partirai en même temps que vous. + +--Gardez-vous-en bien, ce serait me perdre, et vous tenteriez en vain de +me revoir. + +--Peu m'importe; quand je devrais vous suivre à dix lieues de distance, +je vous prouverai du moins ainsi la sincérité de mon amour, et vous y +croirez malgré vous. + +--Mais je vous dis que j'y crois, répondit madame de Parnes avec un +sourire malin: adieu donc, ne faites pas cette folie. + +Elle tendit la main à Valentin, et entr'ouvrit, pour se retirer, la porte +de sa chambre à coucher. + +--Ne faites pas cette folie, ajouta-t-elle d'un ton léger; ou, si vous la +faisiez par hasard, vous m'écririez un mot à Bruxelles, parce que de là on +peut changer de route. + +La porte se ferma sur ces paroles, et Valentin, resté seul, sortit de +l'hôtel dans le plus grand trouble. + +Il ne put dormir de la nuit, et le lendemain, au point du jour, il n'avait +encore pris aucun parti sur la conduite qu'il tiendrait. Un billet assez +triste de madame Delaunay, reçu à son réveil, l'avait ébranlé sans le +décider. A l'idée de quitter la veuve, son cœur se déchirait; mais à +l'idée de suivre en poste l'audacieuse et coquette marquise, il se sentait +tressaillir de désir; il regardait l'horizon, il écoutait rouler les +voitures; les folles équipées du temps passé lui revenaient en tête; que +vous dirai-je? il songeait à l'Italie, au plaisir, à un peu de scandale, à +Lauzun déguisé en postillon; d'un autre côté, sa mémoire inquiète lui +rappelait les craintes si naïvement exprimées un soir par madame Delaunay. +Quel affreux souvenir n'allait-il pas lui laisser! Il se répétait ces +paroles de la veuve: _Faut-il qu'un jour j'aie horreur de vous?_ + +Il passa la journée entière renfermé, et après avoir épuisé tous les +caprices, tous les projets fantasques de son imagination: Que veux-je +donc? se demanda-t-il. Si j'ai voulu choisir entre ces deux femmes, +pourquoi cette incertitude? et, si je les aime toutes les deux également, +pourquoi me suis-je mis de mon propre gré dans la nécessité de perdre +l'une ou l'autre? Suis-je fou? Ai-je ma raison? Suis-je perfide ou +sincère? Ai-je trop peu de courage ou trop peu d'amour? + +Il se mit à table, et, prenant le dessin qu'il avait fait autrefois, il +considéra attentivement ce portrait infidèle qui ressemblait à ses deux +maîtresses. Tout ce qui lui était arrivé depuis deux mois se représenta à +son esprit: le pavillon et la chambrette, la robe d'indienne et les +blanches épaules, les grands dîners et les petits déjeuners, le piano et +l'aiguille à tricoter, les deux mouchoirs, le coussin brodé, il revit +tout. Chaque heure de sa vie lui donnait un conseil différent. + +--Non, se dit-il enfin, ce n'est pas entre deux femmes que j'ai à choisir, +mais entre deux routes que j'ai voulu suivre à la fois, et qui ne peuvent +mener au même but: l'une est la folie et le plaisir, l'autre est l'amour; +laquelle dois-je prendre? laquelle conduit au bonheur? + +Je vous ai dit, en commençant ce conte, que Valentin avait une mère qu'il +aimait tendrement. Elle entra dans sa chambre tandis qu'il était plongé +dans ces pensées. + +--Mon enfant, lui dit-elle, je vous ai vu triste ce matin. Qu'avez-vous? +Puis-je vous aider? Avez-vous besoin de quelque argent? Si je ne puis vous +rendre service, ne puis-je du moins savoir vos chagrins et tenter de vous +consoler? + +--Je vous remercie, répondit Valentin. Je faisais des projets de voyage, +et je me demandais qui doit nous rendre heureux, de l'amour ou du plaisir; +j'avais oublié l'amitié. Je ne quitterai pas mon pays, et la seule femme à +qui je veuille ouvrir mon cœur est celle qui peut le partager avec vous. + + +FIN DES DEUX MAÎTRESSES. + +Bien que l'auteur se soit amusé à prêter au personnage de Valentin +quelques traits de son propre caractère, les doubles amours du héros +n'ont existé que dans son imagination. + + * * * * * + + + + +III. FRÉDÉRIC ET BERNERETTE + + +1838 + + + + +[Illustration: Dessin de Bida Gravé par Ch. Colin] + + +I + + +Vers les dernières années de la Restauration, un jeune homme de Besançon, +nommé Frédéric Hombert, vint à Paris pour faire son droit. Sa famille +n'était pas riche et ne lui donnait qu'une modique pension; mais, comme il +avait beaucoup d'ordre, peu de chose lui suffisait. Il se logea dans le +quartier Latin, afin d'être à portée de suivre les cours; ses goûts et son +humeur étaient si sédentaires, qu'il visita à peine les promenades, les +places et les monuments qui sont à Paris l'objet de la curiosité des +étrangers. La société de quelques jeunes gens avec lesquels il eut bientôt +occasion de se lier à l'École de droit, quelques maisons que des lettres +de recommandation lui avaient ouvertes, telles étaient ses seules +distractions. Il entretenait une correspondance réglée avec ses parents, +et leur annonçait le succès de ses examens au fur et à mesure qu'il les +subissait. Après avoir travaillé assidûment pendant trois ans, il vit +enfin arriver le moment où il allait être reçu avocat; il ne lui restait +plus qu'à soutenir sa thèse, et il avait déjà fixé l'époque de son retour +à Besançon, lorsqu'une circonstance imprévue vint pour quelque temps +troubler son repos. + +Il demeurait rue de la Harpe, au troisième étage, et il avait sur sa +croisée des fleurs dont il prenait soin. En les arrosant, un matin, il +aperçut, à une fenêtre en face de lui, une jeune fille qui se mit à rire. +Elle le regardait d'un air si gai et si ouvert, qu'il ne put s'empêcher +de lui faire un signe de tête. Elle lui rendit son salut de bonne grâce, +et, à compter de ce moment, ils prirent l'habitude de se souhaiter ainsi +le bonjour tous les matins, d'un côté de la rue à l'autre. Un jour que +Frédéric s'était levé de meilleure heure que de coutume, après avoir salué +sa voisine, il prit une feuille de papier qu'il plia en forme de lettre, +et qu'il montra de loin à la jeune fille, comme pour lui demander s'il +pouvait lui écrire; mais elle secoua la tête en signe de refus, et se +retira d'un air fâché. + +Le lendemain, le hasard fit qu'ils se rencontrèrent dans la rue. La +demoiselle rentrait chez elle, accompagnée d'un jeune homme que Frédéric +ne connaissait pas, et qu'il ne se rappela point avoir jamais vu parmi +les étudiants. A la tournure et à la toilette de sa voisine, quoiqu'elle +portât un chapeau, il jugea qu'elle devait être ce qu'on appelle à Paris +une grisette. Le cavalier, d'après son âge, n'était sans doute qu'un +frère ou un amant, et semblait plutôt un amant qu'un frère. Quoi qu'il en +fût, Frédéric résolut de ne plus songer à cette aventure. Les premiers +froids étant venus, il ôta ses fleurs de la place qu'elles occupaient sur +sa croisée; mais, malgré lui, il regardait toujours dehors de temps en +temps; il rapprocha de la fenêtre le bureau où il travaillait, et arrangea +son rideau de façon à pouvoir guetter sans être aperçu. + +La voisine, de son côté, ne se montra plus le matin. Elle paraissait +quelquefois à cinq heures du soir pour fermer ses persiennes, après avoir +allumé sa lampe. Frédéric se hasarda un jour à lui envoyer un baiser. Il +fut surpris de voir qu'elle le lui rendit aussi gaiement qu'autrefois son +premier salut. Il prit de nouveau son morceau de papier, qui était resté +plié sur sa table, et, s'expliquant par signes du mieux qu'il put, il +demanda qu'on lui écrivît ou qu'on reçût son billet. Mais la réponse ne +fut pas plus favorable que la première fois; la grisette secoua encore +la tête, et il en fut de même pendant huit jours. Les baisers étaient +bienvenus, mais, quant aux lettres, il fallait y renoncer. + +Au bout d'une semaine, Frédéric, dépité d'essuyer sans cesse le même +refus, déchira son papier devant sa voisine. Elle en rit d'abord, resta +quelque temps indécise, puis tira de la poche de son tablier un billet +qu'elle montra à son tour à l'étudiant. Vous jugez bien qu'il ne secoua +pas la tête. Ne pouvant parler, il écrivit en grosses lettres, sur une +grande feuille de papier à dessin, ces trois mots: «Je vous adore!» Puis +il posa la feuille sur une chaise et plaça une bougie allumée de chaque +côté. La belle grisette, armée d'une lorgnette, put lire ainsi la première +déclaration de son amant. Elle y répondit par un sourire, et fit signe à +Frédéric de descendre pour venir chercher le billet qu'elle lui avait +montré. + +Le temps était obscur, et il faisait un épais brouillard. Le jeune homme +descendit lestement, traversa la rue et entra dans la maison de sa +voisine; la porte était ouverte, et la demoiselle était au bas de +l'escalier. Frédéric, l'entourant de ses bras, fut plus prompt à +l'embrasser qu'à lui parler. Elle s'enfuit toute tremblante. + +--Que m'avez-vous écrit? demanda-t-il; quand et comment puis-je vous +revoir? + +Elle, s'arrêta, revint sur ses pas, et, glissant son billet dans la main +de Frédéric: + +--Tenez, lui dit-elle, et ne découchez plus. + +Il était arrivé en effet à l'étudiant, depuis peu, de passer, malgré sa +sagesse, la nuit hors du logis, et la grisette l'avait remarqué. + +Quand deux amoureux sont d'accord, les obstacles sont bien peu de chose. +Le billet remis à Frédéric annonçait les plus grandes précautions à +prendre, parlait de dangers menaçants, et demandait où il fallait aller +pour se voir. Ce ne pouvait être, disait-on, dans l'appartement du jeune +homme. Il fallut donc chercher une chambrette aux alentours. Le quartier +Latin n'en manque pas. Le premier rendez-vous était fixé, lorsque Frédéric +reçut la lettre suivante: + +«Vous dites que vous m'adorez, et vous ne me dites pas si vous me trouvez +jolie. Vous m'avez mal vue, et, pour pouvoir m'aimer, il faut que vous me +voyiez mieux. Je vais sortir avec ma bonne; sortez de votre côté, et venez +à ma rencontre dans la rue. Vous m'aborderez comme une connaissance, vous +me direz quelques mots, et regardez-moi bien pendant ce temps-là. Si vous +ne me trouvez pas jolie, vous me le direz et je ne m'en fâcherai pas. +C'est tout simple, et d'ailleurs je ne suis pas méchante. + +Mille baisers. +BERNERETTE.» + +Frédéric obéit aux ordres de sa maîtresse, et je n'ai que faire de +dire que l'épreuve ne fut pas douteuse. Cependant Bernerette, par un +raffinement de coquetterie, au lieu de se munir de tous ses atours pour +cette rencontre, se présenta en négligé, les cheveux relevés sous son +chapeau. L'étudiant lui fit un respectueux salut, lui répéta qu'il la +trouvait plus belle que jamais, puis rentra chez lui, ravi de sa nouvelle +conquête; mais elle lui sembla bien plus belle encore le lendemain, +lorsqu'elle vint au rendez-vous, et il vit là qu'elle pouvait se passer +non seulement d'atours, mais encore de toute espèce de toilette, même la +plus négligée. + + + + +II + + +Frédéric et Bernerette s'étaient livrés à leur amour avant d'avoir échangé +presque un seul mot, et ils en étaient à se tutoyer aux premières paroles +qu'ils s'adressèrent. Enlacés dans les bras l'un de l'autre, ils +s'assirent près de la cheminée, où pétillait un bon feu. Là, Bernerette, +appuyant sur les genoux de son amant ses joues brillantes des belles +couleurs du plaisir, lui apprit qui elle était. Elle avait joué la comédie +en province. Elle s'appelait Louise Durand, et Bernerette était son nom +de guerre; elle vivait depuis deux ans avec un jeune homme qu'elle +n'aimait plus. Elle voulait, à tout prix, s'en débarrasser, et changer +sa manière de vivre, soit en rentrant au théâtre, si elle trouvait quelque +protection, soit en apprenant un métier. Du reste, elle ne s'expliqua ni +sur sa famille ni sur le passé. Elle annonçait seulement sa résolution de +briser ses liens, qui lui étaient insupportables. Frédéric ne voulut pas +la tromper, et lui peignit sincèrement la position où il se trouvait +lui-même; n'étant pas riche, et connaissant peu le monde, il ne pouvait +lui être que d'un bien faible secours.--Comme je ne puis me charger de +toi, ajoutait-il, je ne veux, sous aucun prétexte, devenir la cause d'une +rupture; mais, comme il me serait trop cruel de te partager avec un autre, +je partirai bien à regret, et je garderai dans mon cœur le souvenir d'un +heureux jour. + +A cette déclaration inattendue, Bernerette se mit à pleurer.--Pourquoi +partir? dit-elle. Si je me brouille avec mon amant, ce n'est pas toi qui +en seras cause, puisqu'il y a longtemps que j'y suis déterminée. Si +j'entre chez une lingère pour faire mon apprentissage, est-ce que tu ne +m'aimeras plus? Il est fâcheux que tu ne sois pas riche; mais que veux-tu! +nous ferons comme nous pourrons. + +Frédéric allait répliquer, mais un baiser lui imposa silence.--N'en +parlons plus, et n'y pensons plus, dit enfin Bernerette. Quand tu voudras +de moi, fais-moi signe par la fenêtre, et ne t'inquiète pas du reste qui +ne te regarde pas. + +Pendant six semaines environ, Frédéric ne travailla guère. Sa thèse +commencée restait sur sa table; il y ajoutait une ligne de temps en temps. +Il savait que, si l'envie de s'amuser lui venait, il n'avait qu'à ouvrir +sa croisée: Bernerette était toujours prête; et quand il lui demandait +comment elle jouissait de tant de liberté, elle lui répondait toujours que +cela ne le regardait pas. Il avait dans son tiroir quelques économies, +qu'il dépensa rapidement. Au bout de quinze jours, il fut obligé d'avoir +recours à un ami pour donner à souper à sa maîtresse. + +Quand cet ami, qui se nommait Gérard, apprit le nouveau genre de vie de +Frédéric: Prends garde à toi, lui dit-il, tu es amoureux. Ta grisette +n'a rien, et tu n'as pas grand'chose; je me défierais à ta place d'une +comédienne de province; ces passions-là mènent plus loin qu'on ne pense. + +Frédéric répondit en riant qu'il ne s'agissait point d'une passion, mais +d'une amourette passagère. Il raconta à Gérard comment il avait fait +connaissance, par sa croisée, avec Bernerette.--C'est une fille qui ne +pense qu'à rire, dit-il à son ami; il n'y a rien de moins dangereux +qu'elle, et rien de moins sérieux que notre liaison. + +Gérard se rendit à ces raisons et engagea cependant Frédéric à travailler. +Celui-ci assura que sa thèse allait être bientôt terminée, et, pour +n'avoir pas fait un mensonge, il se mit en effet à l'ouvrage pendant +quelques heures; mais le soir même Bernerette l'attendait. Ils allèrent +ensemble à _la Chaumière_, et le travail fut laissé de côté. + +La Chaumière est le Tivoli du quartier Latin; c'est le rendez-vous des +étudiants et des grisettes. Il s'en faut que ce soit un lieu de bonne +compagnie, mais c'est un lieu de plaisir: on y boit de la bière et on y +danse; une gaieté franche, parfois un peu bruyante, anime l'assemblée. +Les élégantes y ont des bonnets ronds, et les _fashionables_ des vestes de +velours; on y fume, on y trinque, on y fait l'amour en plein air. Si la +police interdisait l'entrée de ce jardin délicieux aux créatures qu'elle +enregistre, ce serait peut-être là seulement que se retrouverait encore à +Paris cette ancienne vie des étudiants, si libre et si joyeuse, dont les +traditions se perdent tous les jours. + +Frédéric, en sa qualité de provincial, n'était pas homme à faire le +difficile sur les gens qu'il rencontrait là; et Bernerette, qui ne voulait +que se divertir, ne l'en eût pas fait apercevoir. Il faut un certain usage +du monde pour savoir où il est permis de s'amuser. Notre heureux couple +ne raisonnait pas ses plaisirs; quand il avait dansé toute la soirée, il +rentrait fatigué et content. Frédéric était si novice, que ses premières +folies de jeunesse lui semblaient le bonheur même. Quand Bernerette, +appuyée sur son bras, sautait en marchant sur le boulevard Neuf, il +n'imaginait rien de plus doux que de vivre ainsi au jour le jour. Ils se +demandaient de temps en temps l'un à l'autre où en étaient leurs affaires, +mais ni l'un ni l'autre ne répondait clairement à cette question. La +chambrette garnie, située près du Luxembourg, était payée pour deux mois; +c'était l'important. Quelquefois, en y arrivant, Bernerette avait sous le +bras un pâté enveloppé dans du papier, et Frédéric une bouteille de bon +vin. Ils s'attablaient alors; la jeune fille chantait au dessert les +couplets des vaudevilles qu'elle avait joués; si elle avait oublié les +paroles, l'étudiant improvisait, pour les remplacer, des vers à la louange +de son amie, et, quand il ne trouvait pas la rime, un baiser en tenait +lieu. Ils passaient ainsi la nuit tête à tête, sans se douter du temps qui +s'écoulait. + +--Tu ne fais plus rien, disait Gérard, et ton amourette passagère durera +plus longtemps qu'une passion. Prends garde à toi; tu dépenses de +l'argent, et tu négliges les moyens que tu as d'en gagner. + +--Rassure-toi, répondait Frédéric; ma thèse avance, et Bernerette va +entrer en apprentissage chez une lingère. Laisse-moi jouir en paix d'un +moment de bonheur, et ne t'inquiète pas de l'avenir. + +L'époque approchait cependant où il fallait imprimer la thèse. Elle fut +achevée à la hâte et n'en valut pas moins pour cela. Frédéric fut reçu +avocat; il adressa à Besançon plusieurs exemplaires de sa dissertation, +accompagnée de son diplôme. Son père répondit à cette heureuse nouvelle +par l'envoi d'une somme beaucoup plus considérable qu'il n'était +nécessaire pour payer les frais de retour au pays. La joie paternelle +vint donc ainsi, sans le savoir, au secours de l'amour. Frédéric put +rendre à son ami l'argent que celui-ci lui avait prêté, et le convaincre +de l'inutilité de ses remontrances. Il voulut faire un cadeau à +Bernerette, mais elle le refusa. + +--Fais-moi cadeau d'un souper, lui dit-elle; tout ce que je veux de toi, +c'est toi. + +Avec un caractère aussi gai que celui de cette jeune fille, dès qu'elle +avait le moindre chagrin, il était facile de s'en apercevoir. Frédéric +la trouva triste un jour et lui en demanda la raison. Après quelque +hésitation, elle tira de sa poche une lettre. + +--C'est une lettre anonyme, dit-elle; le jeune homme qui demeure avec +moi l'a reçue hier, et me l'a donnée en me disant qu'il n'ajoutait aucune +foi à des accusations non signées. Qui a écrit cela? je l'ignore. +L'orthographe est aussi mauvaise que le style; mais ce n'en est pas moins +dangereux pour moi: on me dénonce comme une fille perdue, et l'on va +jusqu'à préciser le jour et l'heure de nos derniers rendez-vous. Il faut +que ce soit quelqu'un de la maison, une portière ou une femme de chambre; +je ne sais que faire ni comment me préserver du péril qui me menace. + +--Quel péril? demanda Frédéric. + +--Je crois, dit en riant Bernerette, qu'il n'y va pas moins que de ma vie. +J'ai affaire à un homme d'un caractère violent, et, s'il savait que je le +trompe, il serait très capable de me tuer. + +Frédéric relut en vain la lettre, et l'examina de cent façons, il ne put +reconnaître l'écriture. Il rentra chez lui fort inquiet, et résolut de ne +pas voir Bernerette de quelques jours; mais il reçut bientôt d'elle un +billet. + +«Il sait tout, écrivait-elle; je ne sais qui a parlé; je crois que c'est +la portière. Il ira vous voir; il veut se battre avec vous. Je n'ai pas la +force d'en dire davantage; je suis plus morte que vive.» + +Frédéric passa la journée entière dans sa chambre; il s'attendait à la +visite de son rival, ou du moins à une provocation. Il fut surpris de +ne recevoir ni l'une ni l'autre. Le lendemain et pendant les huit jours +suivants, même silence. Il apprit enfin que M. de N----, l'amant de +Bernerette, avait eu avec elle une explication, à la suite de laquelle +celle-ci avait quitté la maison et s'était sauvée chez sa mère. Resté +seul et désolé de la perte d'une maîtresse qu'il aimait éperdument, le +jeune homme était sorti un matin et n'avait plus reparu. Au bout de quatre +jours, ne le voyant pas revenir, on avait fait ouvrir la porte de son +appartement; il avait laissé sur sa table une lettre qui annonçait son +fatal dessein. Ce ne fut qu'une semaine plus tard qu'on trouva dans la +forêt de Meudon les restes de cet infortuné. + + + + +III + + +L'impression que ressentit Frédéric à la nouvelle de ce suicide fut +profonde. Bien qu'il ne connut pas ce jeune homme et qu'il ne lui eût +jamais adressé la parole, il savait son nom, qui était celui d'une famille +illustre. Il vit arriver les parents, les frères en deuil, et il sut les +tristes détails des recherches auxquelles on avait été obligé de se +livrer pour découvrir le mort. Les scellés furent mis; bientôt après, +les tapissiers enlevèrent les meubles; la fenêtre auprès de laquelle +travaillait Bernerette resta ouverte, et ne montra plus que les murs +d'un appartement désert. + +On n'éprouve de remords que lorsqu'on est coupable, et Frédéric n'avait +aucun reproche sérieux à se faire, puisqu'il n'avait trompé personne, et +qu'il n'avait même jamais su clairement où en étaient les choses entre la +grisette et son amant. Mais il se sentait pénétré d'horreur en se voyant +la cause involontaire d'une fatalité si cruelle.--Que n'est-il venu me +trouver! se disait-il; que n'a-t-il tourné contre moi l'arme dont il a +fait un si funeste usage! Je ne sais comment j'aurais agi, ni ce qui se +serait passé; mais mon cœur me dit qu'il ne serait pas arrivé un tel +malheur. Que n'ai-je appris seulement qu'il l'aimait à ce point! Que +n'ai-je été témoin de sa douleur! Qui sait? je serais peut-être parti; je +l'aurais peut-être convaincu, guéri, ramené à la raison par des paroles +franches et amicales. Dans tous les cas, il vivrait encore, et j'aimerais +mieux qu'il m'eût cassé le bras que de penser qu'en se donnant la mort +il a peut-être prononcé mon nom! + +Au milieu de ces tristes réflexions arriva une lettre de Bernerette; elle +était malade et gardait le lit. Dans la dernière scène avec elle, M. de +N----l'avait frappée, et elle avait fait une chute dangereuse. Frédéric +sortit pour aller la voir, mais il n'en eut pas le courage. En la gardant +pour maîtresse, il lui semblait commettre un meurtre. Il se décida à +partir; après avoir mis ordre à ses affaires, il envoya à la pauvre fille +ce dont il put disposer, lui promit de ne pas l'abandonner si elle tombait +dans la misère: puis il retourna à Besançon. + +Son arrivée fut, comme on peut penser, un jour de fête pour sa famille. +On le félicita sur son nouveau titre, on l'accabla de questions sur son +séjour à Paris; son père le conduisit avec orgueil chez toutes les +personnes de distinction de la ville. Bientôt on lui fit part d'un projet +conçu pendant son absence: on avait pensé à le marier, et on lui proposa +la main d'une jeune et jolie personne dont la fortune était honorable. +Il ne refusa ni n'accepta; il avait dans l'âme une tristesse que rien ne +pouvait surmonter. Il se laissa mener partout où l'on voulut, répondit de +son mieux à ceux qui l'interrogeaient, et s'efforça même de faire la cour +à sa prétendue; mais c'était sans plaisir et presque malgré lui qu'il +s'acquittait de ces devoirs: non que Bernerette lui fût assez chère +pour le faire renoncer à un mariage avantageux; mais les dernières +circonstances avaient agi sur lui trop fortement pour qu'il pût s'en +remettre si vite. Dans un cœur troublé par le souvenir, il n'y a pas de +place pour l'espérance; ces deux sentiments, dans leur extrême vivacité, +s'excluent l'un l'autre; ce n'est qu'en s'affaiblissant qu'ils se +concilient, s'adoucissent et finissent par s'appeler mutuellement. + +La jeune personne dont il s'agissait avait un caractère très mélancolique. +Elle n'éprouvait pour Frédéric ni sympathie ni répugnance; c'était, comme +lui, par obéissance qu'elle se prêtait aux projets de ses parents. Grâce +à la facilité qu'on leur laissait de causer ensemble, ils s'aperçurent +tous deux de la vérité. Ils sentirent que l'amour ne leur venait pas, et +l'amitié leur vint sans efforts. Un jour que les deux familles réunies +avaient fait une partie de campagne, Frédéric, au retour, donna le bras +à sa future. Elle lui demanda s'il n'avait pas laissé à Paris quelque +affection, et il lui conta son histoire. Elle commença par la trouver +plaisante et par la traiter de bagatelle; Frédéric n'en parlait pas non +plus autrement que comme d'une folie sans importance; mais la fin du +récit parut sérieuse à mademoiselle Darcy (c'était le nom de la jeune +personne).--Grand Dieu! dit-elle, c'est bien cruel. Je comprends ce qui +s'est passé en vous, et je vous en estime davantage. Mais vous n'êtes pas +coupable; laissez faire le temps. Vos parents sont aussi pressés sans +doute que les miens de conclure le mariage qu'ils ont en tête; fiez-vous +à moi, je vous épargnerai le plus d'ennuis possible, et, en tout cas, la +peine d'un refus. + +Ils se séparèrent sur ces mots. Frédéric soupçonna que mademoiselle Darcy +avait de son côté une confidence à lui faire. Il ne se trompait pas. Elle +aimait un jeune officier sans fortune qui avait demandé sa main et qui +avait été repoussé par la famille. Elle fit preuve de franchise à son +tour, et Frédéric lui jura qu'il ne l'en ferait pas repentir. Il s'établit +entre eux une convention tacite de résister à leurs parents, tout en +paraissant se soumettre à leur volonté. On les voyait sans cesse l'un +auprès de l'autre, dansant ensemble au bal, causant au salon, marchant à +l'écart à la promenade; mais, après s'être comportés toute la journée +comme deux amants, ils se serraient la main en se quittant et se +répétaient chaque soir qu'ils ne deviendraient jamais époux. + +De pareilles situations sont très dangereuses. Elles ont un charme qui +entraîne, et le cœur s'y livre avec confiance; mais l'amour est une +divinité jalouse qui s'irrite dès qu'on cesse de la craindre, et on aime +quelquefois seulement parce qu'on a promis de ne pas aimer. Au bout de +quelque temps, Frédéric avait recouvré sa gaieté; il se disait qu'après +tout ce n'était pas sa faute si une légère intrigue avait eu un dénoûment +sinistre; que tout autre à sa place eût agi comme lui, et qu'enfin il faut +oublier ce qu'il est impossible de réparer. Il commença à trouver du +plaisir à voir tous les jours mademoiselle Darcy; elle lui parut plus +belle qu'au premier abord. Il ne changea pas de conduite auprès d'elle; +mais il mit peu à peu dans ses discours et dans ses protestations d'amitié +une chaleur à laquelle on ne pouvait se méprendre. Aussi la jeune personne +ne s'y méprit-elle pas; l'instinct féminin l'avertit promptement de ce +qui se passait dans le cœur de Frédéric. Elle en fut flattée et presque +touchée; mais, soit qu'elle fût plus constante que lui, soit qu'elle ne +voulût pas revenir sur sa parole, elle prit la détermination de rompre +entièrement avec lui et de lui ôter toute espérance. Il fallait attendre +pour cela qu'il s'expliquât plus clairement, et l'occasion s'en présenta +bientôt. + +Un soir que Frédéric s'était montré plus enjoué qu'à l'ordinaire, +mademoiselle Darcy, pendant qu'on prenait le thé, alla s'asseoir dans une +petite pièce reculée. Une certaine disposition romanesque, qui est souvent +naturelle aux femmes, prêtait ce jour-là à son regard et à sa parole un +attrait indéfinissable. Sans se rendre compte de ce qu'elle éprouvait, +elle se sentait la faculté de produire une impression violente, et elle +cédait à la tentation d'user de sa puissance, dût-elle en souffrir +elle-même. Frédéric l'avait vue sortir; il la suivit, s'approcha, et, +après quelques mots sur l'air de tristesse qu'il remarquait en elle: + +--Eh bien! mademoiselle, lui dit-il, pensez-vous que le jour approche où +il faudra vous déclarer d'une matière positive? Avez-vous trouvé quelque +moyen d'éluder cette nécessité? Je viens vous consulter là-dessus. Mon +père me questionne sans cesse, et je ne sais plus que lui répondre. Que +puis-je objecter contre cette alliance, et comment dire que je ne veux pas +de vous? Si je feins de vous trouver trop peu de beauté, de sagesse ou +d'esprit, personne ne voudra me croire. Il faut donc que je dise que j'en +aime une autre, et plus nous tarderons, plus je mentirai en le disant. +Comment pourrait-il en être autrement? Puis-je impunément vous voir sans +cesse? L'image d'une personne absente peut-elle, devant vous, ne pas +s'effacer! Apprenez-moi donc ce qu'il me faut répondre, et ce que vous +pensez vous-même. Vos intentions n'ont-elles pas changé? Laisserez-vous +votre jeunesse se consumer dans la solitude? Resterez-vous fidèle à un +souvenir, et ce souvenir vous suffira-t-il? Si j'en juge d'après moi, +j'avoue que je ne puis le croire; car je sens que c'est se tromper que de +résister à son propre cœur et à la destinée commune, qui veut qu'on oublie +et qu'on aime. Je tiendrai ma parole, si vous l'ordonnez; mais je ne puis +m'empêcher de vous dire que cette obéissance me sera cruelle. Sachez donc +que maintenant c'est de vous seule que dépend notre avenir, et prononcez. + +--Je ne suis pas surprise de ce que vous me dites, répondit mademoiselle +Darcy; c'est là le langage de tous les hommes. Pour eux, le moment présent +est tout, et ils sacrifieraient leur vie entière à la tentation de faire +un compliment. Les femmes ont aussi des tentations de ce genre; mais la +différence est qu'elles y résistent. J'ai eu tort de me fier à vous, et il +est juste que j'en porte la peine; mais, quand mon refus devrait vous +blesser et m'attirer votre ressentiment, vous apprendrez de moi une chose +dont plus tard vous sentirez la vérité: c'est qu'on n'aime qu'une fois +dans la vie, quand on est capable d'aimer. Les inconstants n'aiment +pas; ils jouent avec le cœur. Je sais que, pour le mariage, on dit +que l'amitié suffit; c'est possible dans certains cas; mais comment +serait-ce possible pour nous, puisque vous savez que j'ai de l'amour pour +quelqu'un? En supposant que vous abusiez aujourd'hui de ma confiance pour +me déterminer à vous épouser, que ferez vous de ce secret quand je serai +votre femme? N'en sera-ce pas assez pour nous rendre à tous deux le +bonheur impossible? Je veux croire que vos amours parisiennes ne sont +qu'une folie de jeune homme. Pensez vous qu'elles m'aient donné bonne +opinion de votre cœur, et qu'il me soit indifférent de vous connaître +d'un caractère aussi frivole? Croyez-moi, Frédéric, ajouta-t-elle en +prenant la main du jeune homme, croyez-moi, vous aimerez un jour, et +ce jour-là, si vous vous souvenez de moi, vous aurez peut-être quelque +estime pour celle qui a osé vous parler ainsi. Vous saurez alors ce que +c'est que l'amour. + +Mademoiselle Darcy se leva à ces paroles, et sortit. Elle avait vu le +trouble de Frédéric et l'effet que son discours produisait sur lui; elle +le laissa plein de tristesse. Le pauvre garçon était trop inexpérimenté +pour supposer que, dans une déclaration aussi formelle, il pût y avoir de +la coquetterie. Il ne connaissait pas les mobiles étranges qui gouvernent +quelquefois les actions des femmes; il ne savait pas que celle qui veut +réellement refuser se contente de dire non, et que celle qui s'explique +veut être convaincue. + +Quoi qu'il en soit, cette conversation eut sur lui la plus fâcheuse +influence. Au lieu de chercher à persuader mademoiselle Darcy, il évita, +les jours suivants, toute occasion de lui parler seul à seul. Trop fière +pour se repentir, elle le laissa s'éloigner en silence. Il alla trouver +son père, et lui parla de la nécessité de faire son stage. Quant au +mariage, ce fut mademoiselle Darcy qui se chargea de répondre la première; +elle n'osa refuser tout à fait, de peur d'irriter sa famille, mais elle +demanda qu'on lui donnât le temps de réfléchir, et elle obtint qu'on +la laisserait tranquille pendant un an. Frédéric se disposa donc à +retourner à Paris; on augmenta un peu sa pension, et il quitta Besançon +plus triste encore qu'il n'y était venu. Le souvenir du dernier entretien +avec mademoiselle Darcy le poursuivait comme un présage funeste, et, +tandis que la malle-poste l'emportait loin de son pays, il se répétait +tout bas: Vous saurez ce que c'est que l'amour. + + + + +IV + + +Il ne se logea point, cette fois, dans le quartier Latin; il avait affaire +au Palais de Justice, et il prit une chambre près du quai aux Fleurs. A +peine arrivé, il reçut la visite de son ami Gérard. Celui-ci, pendant +l'absence de Frédéric, avait fait un héritage considérable. La mort +d'un vieil oncle l'avait rendu riche; il avait un appartement dans la +Chaussée-d'Antin, un cabriolet et des chevaux; il entretenait en outre une +jolie maîtresse; il voyait beaucoup de jeunes gens; on jouait chez lui +toute la journée et quelquefois toute la nuit. Il courait les bals, les +spectacles, les promenades; en un mot, de modeste étudiant il était devenu +un jeune homme à la mode. + +Sans abandonner ses études, Frédéric fut entraîné dans le tourbillon qui +environnait son ami. Il y apprit bientôt à mépriser ses anciens plaisirs +de la Chaumière. Ce n'est pas là qu'irait se montrer ce qu'on appelle la +jeunesse dorée. C'est souvent en moins bonne compagnie, mais peu importe; +il suffit de l'usage, et il est plus noble de se divertir chez Musard avec +la canaille qu'au boulevard Neuf avec d'honnêtes gens. Gérard n'était +pas d'une partie qu'il ne voulût y emmener Frédéric. Celui-ci résistait +le plus possible, et finissait par se laisser conduire. Il fit donc +connaissance avec un monde qui lui était inconnu; il vit de près des +actrices, des danseuses, et l'approche de ces divinités est d'un effet +immense sur un provincial; il se lia avec des joueurs, des étourdis, des +gens qui parlaient en souriant de deux cents louis qu'ils avaient perdus +la veille; il lui arriva de passer la nuit avec eux, et il les vit, le +jour venu, après douze heures employées à boire et à remuer des cartes, se +demander, en faisant leur toilette, quels seraient les plaisirs de la +journée. Il fut invité à des soupers où chacun avait à ses côtés une femme +à soi appartenant, à laquelle on ne disait mot, et qu'on emmenait en +sortant comme on prend sa canne et son chapeau. Bref, il assista à tous +les travers, à tous les plaisirs de cette vie légère, insouciante, à +l'abri de la tristesse, que mènent seuls quelques élus qui ne semblent +appartenir que par la jouissance au reste de la race humaine. + +Il commença par s'en trouver bien, en ce qu'il y perdit toute humeur +chagrine et tout souvenir importun. Et, en effet, il n'y a pas moyen, dans +une sphère pareille, d'être seulement préoccupé; il faut se divertir ou +s'en aller. Mais Frédéric se fit tort en même temps, en ce qu'il perdit la +réflexion et ses habitudes d'ordre, la suprême sauvegarde. Il n'avait pas +de quoi jouer longtemps, et il joua; son malheur voulut qu'il commençât +par gagner, et sur son gain il eut de quoi perdre. Il était habillé par +un vieux tailleur de Besançon, qui, depuis nombre d'années, servait sa +famille; il lui écrivit qu'il ne voulait plus de ses habits, et il prit +un tailleur à la mode. Il n'eut bientôt plus le temps d'aller au Palais: +comment l'aurait-il eu avec des jeunes gens qui, dans leur désœuvrement +affairé, n'ont pas le loisir de lire un journal. Il faisait donc son stage +sur le boulevard; il dînait au café, allait au bois, avait de beaux habits +et de l'or dans ses poches; il ne lui manquait qu'un cheval et une +maîtresse pour être un _dandy_ accompli. + +Ce n'est pas peu dire, il est vrai; au temps passé, un homme n'était +homme, et ne vivait réellement, qu'à la condition de posséder trois +choses, un cheval, une femme et une épée. Notre siècle prosaïque et +pusillanime a d'abord, de ces trois amis, retranché le plus noble, le plus +sûr, le plus inséparable de l'homme de cœur. Personne n'a plus l'épée au +côté; mais, hélas! peu de gens ont un cheval, et il y en a qui se vantent +de vivre sans maîtresse. + +Un jour que Frédéric avait des dettes urgentes à payer, il s'était vu +forcé de faire quelques démarches auprès de ses compagnons de plaisir, +qui n'avaient pu l'obliger. Il obtint enfin, sur son billet, trois mille +francs d'un banquier qui connaissait son père. Lorsqu'il eut cette somme +dans sa poche, se sentant joyeux et tranquille après beaucoup d'agitation, +il fit un tour de boulevard avant de rentrer chez lui. Comme il passait +au coin de la rue de la Paix pour s'en revenir dans les Tuileries, une +femme qui donnait le bras à un jeune homme se mit à rire en le voyant: +c'était Bernerette. Il s'arrêta et la suivit des yeux; de son côté, elle +tourna plusieurs fois la tête; il changea de route sans trop savoir +pourquoi et s'en fut au Café de Paris. + +Il s'y était promené une heure, et il montait pour aller dîner, quand +Bernerette passa de nouveau. Elle était seule; il l'aborda et lui demanda +si elle voulait venir dîner avec lui. Elle accepta et prit son bras, mais +elle le pria de la mener chez un traiteur moins en évidence. + +--Allons au cabaret, dit-elle gaiement; je n'aime pas à dîner dans la +rue. + +Ils montèrent en fiacre, et, comme autrefois, ils s'étaient donné mille +baisers avant de se demander de leurs nouvelles. + +Le tête à tête fut joyeux, et les tristes souvenirs en furent bannis. +Bernerette se plaignit cependant que Frédéric ne fût pas venu la voir; +mais il se contenta de lui répondre qu'elle devait bien savoir pourquoi. +Elle lut aussitôt dans les yeux de son amant, et comprit qu'il fallait se +taire. Assis près d'un bon feu, comme au premier jour, ils ne songèrent +qu'à jouir en liberté de l'heureuse rencontre qu'ils devaient au hasard. +Le vin de Champagne anima leur gaieté, et avec lui vinrent les tendres +propos qu'inspire cette liqueur de poète, dédaignée par les délicats. +Après dîner, ils allèrent au spectacle. A onze heures, Frédéric demanda +A Bernerette où il fallait la reconduire; elle garda quelque temps le +silence, à demi honteuse et à demi craintive; puis, entourant de ses bras +le cou du jeune homme, elle lui dit timidement à l'oreille: + +--Chez toi. + +Il témoigna quelque étonnement de la trouver libre. + +--Eh! quand je ne le serais pas, répondit-elle, ne crois-tu pas que je +t'aime? Mais je le suis, ajouta-t-elle aussitôt, voyant Frédéric hésiter; +la personne qui m'accompagnait tantôt t'a peut-être donné à penser; +l'as-tu regardée? + +--Non, je n'ai regardé que toi. + +--C'est un excellent garçon; il est marchand de nouveautés et assez riche; +il veut m'épouser. + +--T'épouser, dis-tu! Est-ce sérieux? + +--Très sérieux; je ne l'ai pas trompé, il sait l'histoire entière de ma +vie; mais il est amoureux de moi. Il connaît ma mère, et il a fait sa +demande il y a un mois. Ma mère ne voulait rien dire sur mon compte; elle +a pensé me battre quand elle a appris que je lui avais tout déclaré. Il +veut que je tienne son comptoir: ce serait une assez jolie place, car il +gagne par an une quinzaine de mille francs; malheureusement cela ne se +peut pas. + +--Pourquoi? Y a-t-il quelque obstacle? + +--Je te dirai cela; commençons par aller chez toi. + +--Non; parle-moi d'abord franchement. + +--C'est que tu vas te moquer de moi. J'ai de l'estime et de l'amitié pour +lui, c'est le meilleur homme de la terre; mais il est trop gros. + +--Trop gros? Quelle folie! + +--Tu ne l'as pas vu: il est gros et petit, et tu as une si jolie taille! + +--Et sa figure, comment est-elle? + +--Pas trop mal; il a un mérite, c'est d'avoir l'air bon et de l'être. Je +lui suis plus reconnaissante que je ne puis le dire, et si j'avais voulu, +même sans m'épouser, il m'aurait déjà fait du bien. Pour rien au monde je +ne voudrais le chagriner, et si je pouvais lui rendre un service, je le +ferais de tout mon cœur. + +--Épouse-le donc, s'il en est ainsi. + +--Il est trop gros; c'est impossible. Allons chez toi, nous causerons. + +Frédéric se laissa entraîner, et lorsqu'il s'éveilla le lendemain, il +avait oublié ses ennuis passés et les beaux yeux de mademoiselle Darcy. + + + + +V + + +Bernerette le quitta après déjeuner, et ne voulut pas qu'il la ramenât +chez elle. Il mit de côté l'argent qu'on lui avait prêté, bien résolu à +payer ses dettes; mais il ne se pressa pas de les payer. Quelque temps +après, il fut d'un souper chez Gérard; on ne se sépara qu'au jour. Comme +il sortait, Gérard l'arrêta. + +--Que vas-tu faire? lui dit-il; il est trop tard pour dormir; allons +déjeuner à la campagne. + +La partie fut arrangée; Gérard envoya réveiller sa maîtresse, et lui fit +dire de se préparer. + +--C'est dommage, dit-il à son ami, que tu n'aies pas aussi quelqu'un à +emmener; nous ferions partie carrée, ce serait plus gai. + +--Qu'à cela ne tienne, répondit Frédéric, cédant à un mouvement +d'amour-propre; je vais, si tu veux, écrire un petit mot que ton groom +portera ici près; quoiqu'il soit un peu matin, Bernerette viendra, je +n'en doute pas. + +--A merveille! Qu'est-ce que c'est que Bernerette? N'est-ce pas ta +grisette d'autrefois? + +--Précisément; c'est à son sujet que tu me faisais ta morale. + +--Vraiment? dit Gérard en riant; mais j'avais peut être raison, +ajouta-t-il, car tu es d'un caractère constant, et c'est dangereux +avec ces demoiselles. + +Comme il parlait, sa maîtresse entra; Bernerette ne se fit pas attendre, +elle arriva parée de son mieux. On envoya chercher une voiture de remise, +et, malgré un temps assez froid, on partit pour Montmorency. Le ciel +était clair, le soleil brillait; les jeunes gens fumaient, les deux dames +chantaient; au bout d'une lieue, elles étaient amies. + +On fit une promenade à cheval; lancé au galop dans les bois, Frédéric +Se sentait battre le cœur; jamais il ne s'était trouvé si à l'aise: +Bernerette était près de lui; il voyait avec orgueil l'impression que +produisait sur Gérard le charmant visage de la jeune fille animé par la +course. Après un long détour dans la forêt, ils s'arrêtèrent sur une +petite éminence où se trouvaient une maisonnette et un moulin. La meunière +leur donna une bouteille de vin blanc, et ils s'assirent sur une bruyère. + +--Nous aurions bien dû, dit Gérard, apporter quelques gâteaux; la +digestion se fait vite à cheval, et je me sens de l'appétit; nous aurions +fait un petit repas sur l'herbe avant de reprendre le chemin de l'auberge. + +Bernerette tira de sa poche une talmouse qu'elle avait prise en passant à +Saint-Denis, et l'offrit de si bonne grâce à Gérard, qu'il lui baisa la +main pour la remercier. + +--Faisons mieux, dit-elle; au lieu de retourner au village, dînons ici. +Cette bonne femme a bien un quartier de mouton dans sa maisonnette; +d'ailleurs voilà des poules qu'on nous fera rôtir. Demandons si cela +se peut; pendant que le dîner se préparera, nous ferons un tour dans +le bois. Qu'en pensez-vous? Cela vaudra bien les antiques perdreaux du +_Cheval-Blanc_. + +La proposition fut acceptée; la meunière voulait s'excuser, mais, éblouie +par une pièce d'or que Gérard lui donna, elle se mit à l'œuvre aussitôt, +et sacrifia sa basse-cour. Jamais dîner ne fut plus gai. Il se prolongea +plus longtemps que les convives n'y avaient compté. Le soleil disparut +bientôt derrière les belles collines de Saint-Leu; d'épais nuages +couvrirent la vallée, et une pluie battante commença à tomber. + +--Qu'allons-nous devenir? dit Gérard. Nous avons près de deux lieues à +faire pour regagner Montmorency, et ce n'est pas là un orage d'été qu'on +n'a qu'à laisser passer; c'est une vraie pluie d'hiver, il y en a pour +toute la nuit. + +--Pourquoi cela? dit Bernerette; une pluie d'hiver passe comme une autre. +Faisons une partie de cartes pour nous distraire; quand la lune se lèvera, +nous aurons beau temps. + +La meunière, comme on peut penser, n'avait pas de cartes chez elle; par +conséquent, point de partie. Cécile, la maîtresse de Gérard, commençait à +regretter l'auberge, et à trembler pour sa robe neuve. Il fallut mettre +les chevaux à l'abri sous un hangar. Deux grands garçons d'assez mauvaise +mine entrèrent dans la chambre; c'étaient les fils de la meunière; ils +demandèrent à souper, peu satisfaits de trouver des étrangers. Gérard +s'impatientait, Frédéric n'était pas de bonne humeur. Rien n'est plus +triste que des gens qui viennent de rire, lorsqu'un contre-temps imprévu +a détruit leur joie. Bernerette seule conservait la sienne, et ne semblait +se soucier de rien. + +--Puisque nous n'avons pas de cartes, dit-elle, je vais vous proposer +un jeu. Quoique nous soyons en novembre, tâchons d'abord de trouver une +mouche. + +--Une mouche! dit Gérard; qu'en voulez-vous faire? + +--Cherchons toujours, nous verrons après. + +Tout examiné, la mouche fut trouvée. La pauvre bête était engourdie par +l'approche de l'hiver. Bernerette s'en saisit délicatement, et la posa au +milieu de la table. Elle fit ensuite asseoir tout le monde. + +--Maintenant, dit-elle, prenons chacun un morceau de sucre, et plaçons-le +devant nous, sur cette table. Mettons chacun une pièce de monnaie dans une +assiette; ce sera l'enjeu. Que personne ne parle ni ne bouge. Laissez la +mouche se réveiller; la voilà déjà qui voltige; elle va se poser sur un +des morceaux de sucre, puis le quitter, aller à un autre, revenir, selon +son caprice. Toutes les fois qu'un morceau de sucre l'aura attirée et +fixée, celui à qui appartiendra le morceau prendra une pièce, jusqu'à ce +que l'assiette soit vide, et alors nous recommencerons. + +La plaisante idée de Bernerette ramena la gaieté. On suivit ses +instructions; deux ou trois autres mouches arrivèrent. Chacun, dans le +plus religieux silence, les suivait des yeux, tandis qu'elles tournoyaient +en l'air au-dessus de la table. Si l'une d'elles se posait sur le sucre, +c'était un rire général. Une heure s'écoula ainsi, et la pluie avait +cessé. + +--Je ne puis souffrir une femme maussade, disait Gérard à son ami pendant +le retour; il faut avouer que la gaieté est un grand bien; c'est peut-être +le premier de tous, puisque avec lui on se passe des autres. Ta grisette +a trouvé moyen de changer en plaisir une heure d'ennui, et cela seul me +donne meilleure opinion d'elle que si elle avait fait un poème épique. +Vos amours dureront-ils longtemps? + +--Je ne sais, répondit Frédéric, affectant la même légèreté que son +compagnon; si elle te plaît, tu peux lui faire la cour. + +--Tu n'es pas franc, car tu l'aimes et elle t'aime. + +--Oui, par caprice, comme autrefois. + +--Prends garde à ces caprices-là. + +--Suivez-nous donc, messieurs, cria Bernerette, qui galopait en avant avec +Cécile. Elles s'arrêtèrent sur un plateau, et la cavalcade fit une halte. +La lune se levait; elle se dégageait lentement des massifs obscurs, et, à +mesure qu'elle montait, les nuages semblaient fuir devant elle. Au-dessous +du plateau s'étendait une vallée où le vent agitait sourdement une mer de +sombre verdure; le regard n'y distinguait rien, et à six lieues de Paris +on aurait pu se croire devant un ravin de la Forêt-Noire. Tout à coup +l'astre sortit de l'horizon; un immense rayon de lumière glissa sur la +cime des bois et s'empara de l'espace en un instant; les hautes futaies, +les coupes de châtaigniers, les clairières, les routes, les collines se +dessinèrent au loin comme par enchantement. Les promeneurs se regardèrent, +étonnés et joyeux de se voir. + +--Allons, Bernerette, s'écria Frédéric, une chanson! + +--Triste ou gaie? demanda-t-elle. + +--Comme tu voudras. Une chanson de chasse! l'écho y répondra peut-être. + +Bernerette rejeta son voile en arrière et entonna le refrain d'une +fanfare; mais elle s'arrêta tout à coup. La brillante étoile de Vénus, qui +scintillait sur la montagne, avait frappé ses yeux; et, comme sous le +charme d'une pensée plus tendre, elle chanta sur un air allemand les vers +suivants, qu'un passage d'Ossian avait inspirés à Frédéric: + + Pâle étoile du soir, messagère lointaine, + Dont le front sort brillant des voiles du couchant, + De ton palais d'azur, au sein du firmament, + Que regardes-tu dans la plaine? + La tempête s'éloigne et les vents sont calmés. + La forêt qui frémit pleure sur la bruyère. + Le phalène doré, dans sa course légère, + Traverse les prés embaumés. + + Que cherches-tu sur la terre endormie? + Mais déjà vers les monts je te vois t'abaisser. + Tu fuis en souriant, mélancolique amie, + Et ton tremblant regard est près de s'effacer; + Étoile qui descends sur la verte colline, + Triste larme d'argent du manteau de la nuit, + Toi que regarde au loin le pâtre qui chemine, + Tandis que pas à pas son long troupeau le suit;-- + + Étoile, où t'en vas-tu dans cette nuit immense? + Cherches-tu sur la rive un lit dans les roseaux? + Où t'en vas-tu si belle, à l'heure du silence, + Tomber comme une perle au sein profond des eaux? + Ah! si tu dois mourir, bel astre, et si ta tête + Va dans la vaste mer plonger ses blonds cheveux, + Avant de nous quitter, un seul instant arrête:-- + + Étoile de l'amour, ne descends pas des cieux! + +Tandis que Bernerette chantait, les rayons de la lune, tombant sur son +visage, lui donnaient une pâleur charmante. Cécile et Gérard lui firent +compliment de la fraîcheur et de la justesse de sa voix, et Frédéric +l'embrassa tendrement. + +On rentra à l'auberge et on soupa. Au dessert, Gérard, dont la tête +s'était échauffée grâce à une bouteille de vin de Madère, devint si +empressé et si galant, que Cécile lui chercha querelle; ils se disputèrent +avec assez d'aigreur, et, Cécile ayant quitté la table, Gérard la suivit +de mauvaise humeur. Resté seul avec Bernerette, Frédéric lui demanda si +elle s'était trompée sur la cause de cette dispute. + +--Non, répondit-elle; ce n'est pas de la poésie que ces choses-là, et +tout le monde les comprend. + +--Eh bien! qu'en penses-tu? Ce jeune homme a du goût pour toi; sa +maîtresse l'ennuie, et pour la lui faire quitter tu n'aurais, je crois, +qu'à dire un mot. + +--Que nous importe! Es-tu jaloux? + +--Tout au contraire; et tu sais bien que je n'ai pas le droit de l'être. + +--Explique-toi; que veux-tu dire? + +--Ma chère enfant, je veux dire que ni ma fortune ni mes occupations ne me +permettent d'être ton amant. Ce n'est pas d'aujourd'hui que tu le sais, et +je ne t'ai jamais trompée là-dessus. Si je voulais faire le grand seigneur +avec toi, je me ruinerais sans te rendre heureuse; ma pension me suffit +à peine; il faudra d'ailleurs, d'ici à peu de temps, que je retourne à +Besançon. Sur ce sujet, tu le vois, je m'explique clairement, quoique ce +soit bien à contre-cœur; mais il y a de certaines choses sur lesquelles +je ne puis m'expliquer ainsi: c'est à toi de réfléchir et de penser à +l'avenir. + +--C'est-à-dire que tu me conseilles de faire ma cour à ton ami. + +--Non; c'est lui qui te fait la sienne. Gérard est riche, et je ne le suis +pas; il vit à Paris, au centre de tous les plaisirs, et je ne suis destiné +qu'à faire un avocat de province. Tu lui plais beaucoup, et c'est +peut-être un bonheur pour toi. + +Malgré sa tranquillité apparente, Frédéric était ému en parlant ainsi. +Bernerette garda le silence et alla s'appuyer contre la croisée; elle +pleurait et s'efforçait de cacher ses larmes; Frédéric s'en aperçut et +s'approcha d'elle. + +--Laissez-moi, lui dit-elle. Vous ne daigneriez pas être jaloux de moi +je le conçois, et j'en souffre sans me plaindre; mais vous me parlez trop +durement, mon ami; vous me traitez tout à fait comme une fille, et vous +me désolez sans raison. + +Il avait été décidé qu'on passerait la nuit à l'auberge, et qu'on +reviendrait à Paris le lendemain. Bernerette ôta le mouchoir qui entourait +son cou, et, tout en s'essuyant les yeux, elle le noua autour de la tête +de son amant. S'appuyant ensuite sur son épaule, elle l'attira doucement +vers l'alcôve. + +--Ah, méchant! lui dit-elle en l'embrassant, il n'y a donc pas moyen que +tu m'aimes? + +Frédéric la serra dans ses bras. Il songea à quoi il s'exposait en cédant +à un mouvement d'attendrissement; plus il était tenté de s'y livrer, +plus il se défiait de lui-même. Il était prêt à dire qu'il aimait: cette +dangereuse parole expira sur ses lèvres; mais Bernerette la sentit dans +son cœur, et ils s'endormirent tous deux contents, l'un de ne pas l'avoir +prononcée, et l'autre de l'avoir comprise. + + + + +VI + + +Au retour, Frédéric, cette fois, reconduisit Bernerette chez elle. Il la +trouva si pauvrement logée qu'il comprit aisément par quel motif elle +avait d'abord refusé de se laisser ramener. Elle demeurait dans une +maison garnie dont l'entrée était une allée obscure. Elle n'avait que deux +petites chambres à peine meublées. Frédéric essaya de lui faire quelques +questions sur la position fâcheuse où elle semblait réduite, mais elle n'y +répondit qu'à peine. + +Quelques jours après, il venait la voir et il entrait dans l'allée, +lorsqu'un bruit étrange se fit entendre au haut de l'escalier. Des femmes +criaient; on appelait au secours, on menaçait, on parlait d'envoyer +chercher la garde. Au milieu de ces voix confuses dominait celle d'un +jeune homme que Frédéric aperçut bientôt. Il était pâle, couvert de +vêtements déchirés, ivre à la fois de vin et de colère. + +--Tu me le payeras, Louise! cria-t-il en frappant sur la rampe, tu me le +payeras; je te retrouverai, et je saurai te faire obéir ou t'arracher +d'ici. Je me soucie bien de ces menaces et de vos criailleries de femmes! +Comptez que dans peu vous me reverrez. Il descendit en parlant ainsi, et +sortit furieux de la maison. Frédéric hésitait à monter, lorsqu'il vit +Bernerette sur le palier. Elle lui expliqua la cause de cette scène. +L'homme qui venait de s'en aller était son frère. + +--Vous avez entendu ce triste nom de Louise, dit elle en pleurant, et vous +savez qu'il m'appartient pour mon malheur. Mon frère a été ce soir au +cabaret, et quand il en sort, voilà comme il me traite, sous le prétexte +que je refuse de lui donner de l'argent pour y retourner. + +Au milieu de son désordre et de ses larmes, elle apprit à Frédéric +ce qu'elle avait toujours tenté de lui cacher. Ses parents étaient +menuisiers, fort pauvres, et, après l'avoir horriblement maltraitée durant +son enfance, ils l'avaient vendue, dès l'âge de seize ans, à un homme qui +n'était plus jeune. Cet homme, riche et généreux, lui avait fait donner +quelque éducation; mais bientôt il était mort, et, restée sans ressource, +elle s'était engagée alors dans une troupe de comédiens de province. Son +frère l'avait suivie de ville en ville dans ce nouvel état, la forçant à +lui abandonner ce qu'elle gagnait, et l'accablant de coups et d'injures +lorsqu'elle ne pouvait satisfaire à ses demandes. Ayant enfin atteint +l'âge de dix-huit ans, elle avait trouvé moyen de se faire émanciper; mais +la protection même de la loi ne pouvait la garantir des visites de ce +frère odieux qui l'épouvantait par des actes de violence et la déshonorait +par sa conduite. Tel fut, en somme, à peu près le récit que la douleur +arracha à Bernerette, récit dont Frédéric ne pouvait mettre la vérité en +doute, d'après la manière dont elle lui était révélée. + +Quand il n'aurait pas eu d'amour pour la pauvre fille, il se serait senti +touché de pitié. Il s'informa de la demeure du frère; quelques pièces d'or +et un langage ferme accommodèrent les choses. La portière eut ordre de +répondre que Bernerette avait changé de quartier, si le jeune homme se +présentait de nouveau. Mais c'était faire bien peu que d'assurer ainsi +la tranquillité d'une femme qui manquait de tout. Au lieu de payer ses +propres dettes, Frédéric paya celles de Bernerette; elle essaya en vain de +l'en dissuader; il ne voulut réfléchir ni à l'imprudence qu'il commettait, +ni aux suites qu'elle pourrait avoir; il se laissa entraîner par son +cœur, et se jura, quoi qu'il pût arriver, de ne jamais se repentir de ce +qu'il venait de faire. + +Il fut pourtant bientôt forcé de s'en repentir; car, pour satisfaire aux +engagements qu'il avait pris, il lui fallut en contracter de nouveaux, +plus difficiles et plus onéreux que les premiers. Il n'avait pas reçu de +la nature ce caractère insouciant qui, en pareille circonstance, ôte du +moins la crainte du mal à venir; tout au contraire, des qualités qu'il +avait perdues, la prévoyance lui restait seule; il serait devenu sombre +et taciturne, si l'on pouvait l'être à son âge. Ses amis remarquèrent ce +changement; il n'en voulut pas dire la cause; pour tromper les autres sur +son compte, il dissimula avec lui-même, et par faiblesse ou par nécessité +laissa faire la destinée. + +Il ne changea cependant pas de langage auprès de Bernerette; il lui +parlait toujours de son prochain départ; mais, tout en parlant, il +ne partait pas, et il allait chez elle tous les jours. Quand il eut +l'habitude de l'escalier, il ne trouva plus l'allée si obscure; les deux +chambrettes, qui lui avaient semblé d'abord si tristes, lui parurent +gaies; le soleil y donnait le matin, et leur petite dimension les rendait +plus chaudes; on y trouva la place d'un piano de louage. Il y avait dans +le voisinage un bon restaurant d'où l'on faisait apporter à dîner. +Bernerette avait un talent que les femmes seules possèdent quelquefois, +celui d'être à la fois étourdie et économe; mais elle y joignait un mérite +bien plus rare encore, celui d'être contente de tout, et d'avoir pour +toute opinion l'envie de faire plaisir aux autres. + +Il faut dire aussi ses défauts; sans être paresseuse, elle vivait dans +une oisiveté inconcevable. Après s'être acquittée avec une prestesse +surprenante des soins de son petit ménage, elle passait la journée +entière, les bras croisés, sur son canapé. Elle parlait de coudre et +de broder comme Frédéric parlait de partir, c'est-à-dire qu'elle n'en +faisait rien. Malheureusement bien des femmes sont ainsi, surtout dans une +certaine classe qui aurait précisément besoin d'occupation plus que toute +autre. Il y a à Paris telle fille née sans pain, qui n'a jamais tenu une +aiguille, et qui se laisserait mourir de faim en se frottant les mains de +pâte d'amandes. + +Quand les plaisirs du carnaval commencèrent, Frédéric, qui courait les +bals, arrivait à toute heure chez Bernerette, tantôt le matin au point du +jour, tantôt au milieu de la nuit. Quelquefois, en sonnant à la porte, +il se demandait, malgré lui, s'il allait la trouver seule; et si un +rival l'avait supplanté, aurait-il eu le droit de se plaindre? Non sans +doute, puisque, de son propre aveu, il refusait de s'arroger ce droit. +Le dirai-je? ce qu'il craignait, il le souhaitait presque en même temps. +Il aurait eu alors le courage de partir, et l'infidélité de sa maîtresse +l'aurait forcé de se séparer d'elle. Mais Bernerette était toujours seule; +assise au coin du feu pendant le jour, elle peignait ses longs cheveux qui +lui tombaient sur les épaules; s'il était nuit quand Frédéric sonnait, +elle accourait à demi nue, les yeux fermés et le rire sur les lèvres; elle +se jetait à son cou encore endormie, rallumait le feu, tirait de l'armoire +de quoi souper, toujours alerte et prévenante, ne demandant jamais d'où +venait son amant. Qui aurait pu résister à une vie si douce, à un amour si +rare et si facile? Quels que fussent les soucis de la journée, Frédéric +s'endormait heureux; et pouvait-il s'éveiller triste lorsqu'il voyait +sa joyeuse amie aller et venir par la chambre, préparant le bain et le +déjeuner? + +S'il est vrai que de rares entrevues et des obstacles sans cesse +renaissants rendent les passions plus vivaces et prêtent au plaisir +l'intérêt de la curiosité, il faut avouer aussi qu'il y a un charme +étrange, plus doux, plus dangereux peut-être, dans l'habitude de vivre +avec ce qu'on aime. Cette habitude, dit-on, amène la satiété; c'est +possible, mais elle donne la confiance, l'oubli de soi-même, et lorsque +l'amour y résiste, il est à l'abri de toute crainte. Les amants qui ne se +voient qu'à de longs intervalles ne sont jamais sûrs de s'entendre; ils +se préparent à être heureux, ils veulent se convaincre mutuellement qu'ils +le sont, et ils cherchent ce qui est introuvable, c'est-à-dire des mots +pour exprimer ce qu'ils sentent. Ceux qui vivent ensemble n'ont besoin +de rien exprimer: ils sentent en même temps, ils échangent des regards, +ils se serrent la main en marchant; ils connaissent seuls une jouissance +délicieuse, la douce langueur des lendemains; ils se reposent des +transports de l'amour dans l'abandon de l'amitié: j'ai quelquefois pensé +à ces liens charmants en voyant deux cygnes sur une eau limpide se laisser +emporter au courant. + +Si un mouvement de générosité avait entraîné d'abord Frédéric, ce fut +l'attrait de cette vie nouvelle pour lui qui le captiva. Malheureusement +pour l'auteur de ce conte, il n'y a qu'une plume comme celle de Bernardin +de Saint-Pierre qui puisse donner de l'intérêt aux détails familiers d'un +amour tranquille. Encore cet habile écrivain avait-il, pour embellir ses +récits naïfs, les nuits ardentes de l'Ile-de-France, et les palmiers dont +l'ombre frissonnait sur les bras nus de Virginie. C'est en présence de +la plus riche nature qu'il nous peint ses héros; dirai-je que les miens +allaient tous les matins au tir du pistolet de Tivoli, de là chez leur +ami Gérard, de là quelquefois dîner chez Véry, et ensuite au spectacle? +dirai-je que, lorsqu'ils étaient las, ils jouaient aux dames au coin du +feu? Qui voudrait lire des détails si vulgaires? et à quoi bon, lorsqu'un +mot suffit? Ils s'aimaient, ils vivaient ensemble; cela dura trois mois à +peu près. + +Au bout de ce temps, Frédéric se trouva dans une position si fâcheuse, +qu'il annonça à son amie la nécessité où il était de se séparer d'elle. +Elle s'y attendait depuis longtemps, et ne fit aucun effort pour le +retenir; elle savait qu'il avait fait pour elle tous les sacrifices +possibles; elle ne pouvait donc que se résigner, et lui cacher le chagrin +qu'elle éprouvait. Ils dînèrent ensemble encore une fois. Frédéric glissa, +en sortant, dans le manchon de Bernerette un petit papier qui renfermait +tout ce qui lui restait. Elle le reconduisit chez lui, et garda le silence +pendant la route. Quand le fiacre s'arrêta, elle baisa la main de son +amant en répandant quelques larmes, et ils se séparèrent. + + + + +VII + + +Cependant Frédéric n'avait ni l'intention ni la possibilité de partir. +D'une part les obligations qu'il avait contractées, d'une autre son stage, +le retenaient à Paris. Il travailla avec ardeur pour chasser l'ennui qui +le saisissait; il cessa d'aller chez Gérard, s'enferma pendant un mois, et +ne sortit plus que pour se rendre au Palais. Mais la solitude où il se +trouvait tout à coup, après tant de dissipation, le plongea dans une +mélancolie profonde. Il passait quelquefois des journées entières dans sa +chambre à se promener de long en large, sans ouvrir un livre et ne sachant +que faire. Le carnaval venait de finir; aux neiges de février succédaient +les pluies glaciales de mars. N'étant distrait ni par le plaisir ni par la +société de ses amis, Frédéric se livra avec amertume à l'influence de ce +triste moment de l'année qu'on nomme avec raison une _saison morte_. + +Gérard vint le voir et lui demanda le motif d'une réclusion si subite. Il +n'en fit point mystère; mais il refusa les offres de service de son ami. + +--Il est temps, lui dit-il, de rompre avec des habitudes qui ne peuvent +que me conduire à ma perte. Il vaut mieux supporter quelque ennui que de +s'exposer à des malheurs réels. + +Il ne dissimula point le chagrin qu'il ressentait d'être séparé de +Bernerette, et Gérard ne put que le plaindre et le féliciter en même +temps de la détermination qu'il avait prise. + +A la mi-carême, il alla au bal de l'Opéra. Il y trouva peu de monde. Ce +dernier adieu aux plaisirs n'avait pas même la douceur d'un souvenir. +L'orchestre, plus nombreux que le public, jouait dans le désert les +contredanses de l'hiver. Quelques masques erraient dans le foyer; à leur +tournure et à leur langage, on s'apercevait que les femmes de bonne +compagnie ne viennent plus à ces fêtes oubliées. Frédéric allait se +retirer, lorsqu'un domino s'assit près de lui. Il reconnut Bernerette, +et elle lui dit qu'elle n'était venue que dans l'espoir de le rencontrer. +Il lui demanda ce qu'elle avait fait depuis qu'il ne l'avait vue; elle lui +répondit qu'elle avait l'espoir de rentrer au théâtre; elle apprenait un +rôle pour débuter. Frédéric fut tenté de l'emmener souper; mais il pensa +à la facilité avec laquelle il s'était laissé entraîner, à son retour de +Besançon, par une occasion pareille; il lui serra la main et sortit seul +de la salle. + +On a dit que le chagrin vaut mieux que l'ennui; c'est un triste mot +malheureusement vrai. Une âme bien née trouve contre le chagrin, quel +qu'il soit, de l'énergie et du courage; une grande douleur est souvent +un grand bien. L'ennui, au contraire, ronge et détruit l'homme; l'esprit +s'engourdit, le corps reste immobile, et la pensée flotte au hasard. +N'avoir plus de raison de vivre est un état pire que la mort. Quand la +prudence, l'intérêt et la raison s'opposent à une passion, il est facile +au premier venu de blâmer justement celui que cette passion entraîne. Les +arguments abondent sur ces sortes de sujets, et, bon gré, mal gré, il faut +qu'on s'y rende. Mais quand le sacrifice est fait, quand la raison et la +prudence sont satisfaites, quel philosophe ou quel sophiste n'est au bout +de ses arguments? et que répondre à l'homme qui vous dit:--J'ai suivi vos +conseil, mais j'ai tout perdu: j'ai agi sagement, mais je souffre? + +Telle était la situation de Frédéric. Bernerette lui écrivit deux fois. +Dans sa première lettre, elle disait que la vie lui était devenue +insupportable, elle le suppliait de venir la voir de temps en temps, et de +ne pas l'abandonner entièrement. Il se défiait trop de lui-même pour se +rendre à cette demande. La seconde lettre vint quelque temps après. «J'ai +revu mes parents, disait Bernerette, et ils commencent à me traiter plus +doucement. Un de mes oncles est mort, et nous a laissé quelque argent. Je +me fais faire pour mon début des costumes qui vous plairont, et que je +voudrais vous montrer. Entrez donc un instant chez moi, si vous passez +devant ma porte.» Frédéric, cette fois, se laissa persuader. Il fit une +visite à son amie; mais rien de ce qu'elle lui avait annoncé n'était vrai. +Elle n'avait voulu que le revoir. Il fut touché de cette persévérance; +mais il n'en sentit que plus tristement la nécessité d'y résister. Aux +premières paroles qu'il prononça pour revenir sur ce sujet, Bernerette lui +ferma la bouche. + +--Je le sais, dit-elle, embrasse-moi, et va-t'en. + +Gérard partait pour la campagne; il y emmena Frédéric. Les premiers beaux +jours, l'exercice du cheval, rendirent à celui-ci un peu de gaieté; Gérard +en avait fait autant que lui; il avait, disait-il, renvoyé sa maîtresse: +il voulait vivre en liberté. Les deux jeunes gens couraient les bois +ensemble, et faisaient la cour à une jolie fermière d'un bourg voisin. +Mais bientôt arrivèrent des invités de Paris; la promenade fut quittée +pour le jeu; les dîners devinrent longs et bruyants; Frédéric ne put +supporter cette vie qui l'avait ébloui naguère, et il revint à sa +solitude. + +Il reçut une lettre de Besançon. Son père lui annonçait que mademoiselle +Darcy venait à Paris avec sa famille. Elle arriva en effet dans le courant +de la semaine; Frédéric, bien qu'à contre-cœur, se présenta chez elle. Il +la trouva telle qu'il l'avait laissée, fidèle à son amour secret, et prête +à se servir de cette fidélité comme d'un moyen de coquetterie. Elle avoua +toutefois qu'elle avait regretté quelques paroles un peu trop dures +prononcées durant le dernier entretien à Besançon. Elle pria Frédéric de +lui pardonner si elle avait paru douter de sa discrétion, et elle ajouta +que, ne voulant pas se marier, elle lui offrait de nouveau son amitié, +mais à tout jamais cette fois. Quand on n'est ni gai ni heureux, de telles +offres sont toujours bienvenues; le jeune homme la remercia donc et trouva +quelque charme à passer de temps en temps ses soirées auprès d'elle. + +Un certain besoin d'émotion pousse quelquefois les gens blasés à la +recherche de l'extraordinaire. Il peut sembler surprenant qu'une femme +aussi jeune que l'était mademoiselle Darcy eût ce bizarre et dangereux +caractère; il est cependant vrai qu'elle était ainsi. Il ne lui fut pas +difficile d'obtenir la confiance de Frédéric et de lui faire raconter ses +amours. Elle aurait peut-être pu le consoler, en se montrant seulement +coquette auprès de lui, elle l'eût du moins distrait de ses peines; mais +il lui plut de faire le contraire. Au lieu de le blâmer de ses désordres, +elle lui dit que l'amour excusait tout et que ses folies lui faisaient +honneur; au lieu de le confirmer dans sa résolution, elle lui répéta +qu'elle ne concevait pas qu'il l'eût prise: Si j'étais homme, disait-elle, +et si j'avais autant de liberté que vous, rien au monde ne pourrait me +séparer de la femme que j'aimerais; je m'exposerais de bon gré à tous +les malheurs, à la misère, s'il le fallait, plutôt que de renoncer à ma +maîtresse. + +Un pareil langage était bien étrange dans la bouche d'une jeune personne +qui ne connaissait de ce monde que l'intérieur de sa famille. Mais, par +cette raison même, ce langage était plus frappant. Mademoiselle Darcy +avait deux motifs pour jouer ce rôle, qui d'ailleurs lui plaisait. +D'une part, elle voulait faire preuve d'un grand cœur et se donner pour +romanesque; d'un autre côté, elle témoignait par là que, loin de trouver +mauvais que Frédéric l'eût oubliée, elle approuvait sa passion. Le pauvre +garçon, pour la seconde fois, fut la dupe de ce manège féminin, et se +laissa persuader par un enfant de dix-sept ans.--Vous avez raison, lui +répondait-il; après tout, la vie est si courte, et le bonheur est si rare +ici-bas, qu'on est bien insensé de réfléchir et de s'attirer des chagrins +volontaires, lorsqu'il y en a tant d'inévitables. Mademoiselle Darcy +changeait alors de thème.--Votre Bernerette vous aime-t-elle? +demandait-elle d'un air de mépris. Ne me disiez-vous pas que c'est une +grisette? et quel compte peut-on faire de ces sortes de femmes? +Serait-elle digne de quelques sacrifices? en sentirait-elle le prix? +--Je n'en sais rien, répliquait Frédéric, et je n'ai pas moi-même grand +amour pour elle, ajoutait-il d'un ton léger; je n'ai jamais songé, auprès +d'elle, qu'à passer le temps agréablement. Je m'ennuie maintenant, voilà +tout le mal.--Fi donc! s'écriait mademoiselle Darcy; qu'est-ce que c'est +qu'une passion pareille! + +Lancée sur ce sujet, la jeune personne s'exaltait; elle en parlait comme +s'il se fût agi d'elle-même, et son active imagination y trouvait de quoi +s'exercer.--Est-ce donc aimer, disait-elle, que de chercher à passer le +temps? Si vous n'aimiez pas cette femme, qu'alliez-vous faire chez elle? +Si vous l'aimiez, pourquoi l'abandonnez-vous? Elle souffre, elle pleure +peut-être; comment de misérables calculs d'argent peuvent-ils trouver +place dans un noble cœur? Êtes-vous donc aussi froid, aussi esclave +de vos intérêts que mes parents l'ont été naguère, lorsqu'ils ont fait +le malheur de ma vie? Est-ce là le rôle d'un jeune homme, et n'en +devriez-vous pas rougir? Mais non, vous ne savez pas vous-même si vous +souffrez, ni ce que vous regrettez; la première venue vous consolerait; +votre esprit n'est que désœuvré. Ah! ce n'est pas ainsi qu'on aime! +Je vous ai prédit, à Besançon, que vous sauriez un jour ce que c'est +que l'amour, mais si vous n'avez pas plus de courage, je vous prédis +aujourd'hui que vous ne le saurez jamais. + +Frédéric revenait chez lui un soir, après un entretien de ce genre. +Surpris par la pluie, il entra dans un café où il but un verre de punch. +Lorsqu'un long ennui nous a serré le cœur, il suffit d'une légère +excitation pour le faire battre, et il semble alors qu'il y ait en nous un +vase trop plein qui déborde. Quand Frédéric sortit du café, il doubla le +pas. Deux mois de solitude et de privations lui pesaient; il éprouvait un +besoin invincible de secouer le joug de sa raison et de respirer plus +à l'aise. Il prit, sans réflexion, le chemin de la maison de Bernerette; +la pluie avait cessé; il regarda, à la clarté de la lune, les fenêtres de +son amie, la porte, la rue, qui lui étaient si familières. Il posa en +tremblant sa main sur la sonnette, et, comme jadis, il se demanda s'il +allait trouver dans la chambrette le feu couvert de cendres et le souper +prêt. Au moment de sonner, il hésita. + +--Mais quel mal y aurait-il, se dit-il à lui-même, quand je passerais là +une heure, et quand je demanderais à Bernerette un souvenir de l'ancien +amour? Quel danger puis-je courir? Ne serons-nous pas libres tous deux +demain? Puisque la nécessité nous sépare, pourquoi craindrais-je de la +revoir un instant? + +Il était minuit; il sonna doucement, et la porte s'ouvrit. Comme il +montait l'escalier, la portière l'appela, et lui dit qu'il n'y avait +personne. C'était la première fois qu'il lui arrivait de ne pas trouver +Bernerette chez elle. Il pensa qu'elle était allée au spectacle et +répondit qu'il attendrait, mais la portière s'y opposa. Après avoir +hésité longtemps, elle lui avoua enfin que Bernerette était sortie de +bonne heure, et qu'elle ne devait rentrer que le lendemain. + + + + +VIII + + +A quoi sert de jouer l'indifférent quand on aime, sinon à souffrir +cruellement le jour où la vérité l'emporte? Frédéric s'était juré tant +de fois qu'il ne serait pas jaloux de Bernerette, il l'avait si souvent +répété devant ses amis, qu'il avait fini par le croire lui-même. +Il regagna son logis à pied, en sifflant une contredanse. + +--Elle a un autre amant, se dit-il; tant mieux pour elle; c'est ce que je +souhaitais. Désormais me voilà tranquille. + +Mais à peine fut-il arrivé chez lui qu'il sentit une faiblesse mortelle. +Il s'assit, posa son front dans ses mains comme pour y comprimer sa +pensée. Après une lutte inutile, la nature fut la plus forte; il se leva +le visage baigné de larmes, et il trouva quelque soulagement à s'avouer ce +qu'il éprouvait. + +Une langueur extrême succéda à cette violente secousse. La solitude +lui devint intolérable, et pendant plusieurs jours il passa son temps +en visites, en courses sans but. Tantôt il essayait de ressaisir +l'insouciance qu'il avait affectée; tantôt il s'abandonnait à une colère +aveugle, à des projets de vengeance. Le dégoût de la vie s'emparait de +lui. Il se souvenait de la triste circonstance qui avait accompagné son +amour naissant; ce funeste exemple était devant ses yeux. + +--Je commence à le comprendre, disait-il à Gérard; je ne m'étonne plus +qu'on désire la mort en pareil cas. Ce n'est pas pour une femme qu'on se +tue, c'est parce qu'il est inutile et impossible de vivre quand on souffre +à ce point, quelle qu'en soit la cause. + +Gérard connaissait trop bien son ami pour douter de son désespoir, et il +l'aimait trop pour l'y abandonner. Il trouva moyen, par des protections +puissantes dont il n'avait jamais usé pour lui-même, de faire attacher +Frédéric à une ambassade. Il se présenta un matin chez lui avec un ordre +de départ du ministre des affaires étrangères. + +--Les voyages, lui dit-il, sont le meilleur, le seul remède contre le +chagrin. Pour te décider à quitter Paris, je me suis fait solliciteur, et, +grâce à Dieu, j'ai réussi. Si tu as du courage, tu partiras sur-le-champ +pour Berne, où le ministre t'envoie. + +Frédéric n'hésita pas. Il remercia son ami, et s'occupa aussitôt de +mettre ses affaires en ordre. Il écrivit à son père pour lui apprendre +Ses nouveaux projets, et lui demanda son autorisation. La réponse fut +favorable. Au bout de quinze jours, les dettes étaient payées; rien ne +s'opposait plus au départ de Frédéric, et il alla chercher son passe-port. + +Mademoiselle Darcy lui fit mille questions, mais il n'y voulait plus +répondre. Tant qu'il n'avait pas vu clair dans son propre cœur, il +s'était prêté par faiblesse à la curiosité de sa jeune confidente; mais +la souffrance était maintenant trop vraie pour qu'il consentît à en faire +un jeu, et, en s'apercevant du danger de sa passion, il avait compris +combien l'intérêt qu'y prenait mademoiselle Darcy était frivole. Il fit +donc ce que font tous les hommes en pareil cas. Pour aider lui-même à +sa guérison, il prétendit qu'il était guéri; qu'une amourette avait +pu l'étourdir, mais qu'il était d'un âge à penser à des choses plus +sérieuses. Mademoiselle Darcy, comme on peut croire, n'approuva pas de +pareils sentiments; elle ne voyait de sérieux en ce monde que l'amour; +le reste lui semblait méprisable. Tels étaient du moins ses discours. +Frédéric la laissa parler, et convint de bonne grâce avec elle qu'il ne +saurait jamais aimer. Son cœur lui disait assez le contraire, et, en se +donnant pour inconstant, il aurait voulu ne pas mentir. + +Moins il se sentait de courage, plus il se hâtait de partir. Il ne pouvait +cependant se défendre d'une pensée qui l'obsédait. Quel était le nouvel +amant de Bernerette? Que faisait-elle? Devait-il tenter de la revoir +encore une fois? Gérard n'était pas de cet avis; il avait pour principe de +ne rien faire à demi. Du moment que Frédéric était décidé à s'éloigner, il +lui conseillait de tout oublier.--Que veux-tu savoir? lui disait-il; ou +Bernerette ne te dira rien, ou elle altérera la vérité. Puisqu'il est +prouvé qu'un autre amour l'occupe, à quoi bon le lui faire avouer? Une +femme n'est jamais sincère sur ce sujet avec un ancien amant, même lorsque +tout rapprochement est impossible. Qu'espères-tu d'ailleurs? elle ne +t'aime plus. + +C'était à dessein et pour rendre à son ami un peu de force, que Gérard +s'exprimait en termes aussi durs. Je laisse à ceux qui ont aimé à juger +l'effet qu'ils pouvaient produire. Mais bien des gens ont aimé qui ne le +savent pas. Les liens de ce monde, même les plus forts, se dénouent la +plupart du temps; quelques-uns seulement se brisent. Ceux dont l'absence, +l'ennui, la satiété, ont affaibli peu à peu les amours, ne peuvent se +figurer ce qu'ils eussent éprouvé si un coup subit les avait frappés. Le +cœur le plus froid saigne et s'ouvre à ce coup; qui y reste insensible +n'est pas homme. De toutes les blessures que la mort nous fait ici-bas +avant de nous abattre, c'est la plus profonde. Il faut avoir regardé +avec des yeux pleins de larmes le sourire d'une maîtresse infidèle, pour +comprendre ces mots: _Elle ne t'aime plus_! Il faut avoir longtemps pleuré +pour s'en souvenir; c'est une triste expérience. Si je voulais tenter +d'en donner une idée à ceux qui l'ignorent, je leur dirais que je ne sais +pas lequel est le plus cruel de perdre tout à coup la femme qu'on aime, +par son inconstance ou par sa mort. + +Frédéric ne pouvait rien répondre aux sévères conseils de Gérard; mais un +instinct plus fort que la raison luttait en lui contre ces conseils. Il +prit une autre voie pour parvenir à son but; sans se rendre compte de ce +qu'il voulait, ni de ce qui en pourrait advenir, il chercha un moyen +d'avoir à tout prix des nouvelles de son amie. Il portait une bague assez +belle, que Bernerette avait souvent regardée d'un œil d'envie. Malgré +tout son amour pour elle, il n'avait jamais pu se décider à lui donner ce +bijou, qu'il tenait de son père. Il le remit à Gérard, en lui disant qu'il +appartenait à Bernerette, et il le pria de se charger de lui remettre +cette bague, qu'elle avait, disait-il, oubliée chez lui. Gérard se chargea +volontiers de la commission, mais il ne se pressait pas de s'en acquitter. +Frédéric insista; il fallut céder. + +Les deux amis sortirent un matin ensemble, et, tandis que Gérard allait +chez Bernerette, Frédéric l'attendit aux Tuileries. Il se mêla assez +tristement à la foule des promeneurs. Ce n'était pas sans regret qu'il se +séparait d'une relique de famille qui lui était chère; et quel bien en +espérait-il? qu'apprendrait-il qui pût le consoler? Gérard allait voir +Bernerette, et si quelque parole, quelques larmes échappaient à celle-ci, +ne croirait-il pas nécessaire de n'en rien témoigner? Frédéric regardait +la grille du jardin, et s'attendait à tout moment à voir revenir son ami +d'un air indifférent. Qu'importe? Il aurait vu Bernerette; il était +impossible qu'il n'eût rien à dire; qui sait ce que le hasard peut faire? +Il aurait peut-être appris, bien des choses dans cette visite. Plus Gérard +tardait à paraître, et plus Frédéric espérait. + +Cependant le ciel était sans nuages; les arbres commençaient à se couvrir +de verdure. Il y a un arbre aux Tuileries qu'on appelle l'arbre du 20 +mars. C'est un marronnier qui, dit-on, était en fleur le jour de la +naissance du roi de Rome, et qui, tous les ans, fleurit à la même époque. +Frédéric s'était assis bien des fois sous cet arbre; il y retourna, par +habitude, en rêvant. Le marronnier était fidèle a sa poétique renommée; +ses branches répandaient les premiers parfums de l'année. Des femmes, des +enfants, des jeunes gens allaient et venaient. La gaieté du printemps +respirait sur tous les visages. Frédéric réfléchissait à l'avenir, à son +voyage, au pays qu'il allait voir; une inquiétude mêlée d'espérance +l'agitait malgré lui; tout ce qui l'entourait semblait l'appeler à une +existence nouvelle. Il pensa à son père, dont il était l'orgueil et +l'appui, dont il n'avait reçu, depuis qu'il était au monde, que des +marques de tendresse. Peu à peu des idées plus douces, plus saines, +prirent le dessus dans son esprit. La multitude qui se croisait devant lui +le fit songer à la variété et à l'inconstance des choses. N'est-ce pas, en +effet, un spectacle étrange que celui de la foule, quand on réfléchit que +chaque être a sa destinée? Y a-t-il rien qui doive nous donner une idée +plus juste de ce que nous valons, et de ce que nous sommes aux yeux de la +Providence? Il faut vivre, pensa Frédéric, il faut obéir au suprême guide. +Il faut marcher même quand on souffre, car nul ne sait où il va. Je suis +libre et bien jeune encore; il faut prendre courage et se résigner. + +Comme il était plongé dans ces pensées, Gérard parut et accourut vers lui. +Il était pâle et très ému. + +--Mon ami, lui dit-il, il faut y aller. Vite, ne perdons pas de temps. + +--Où me mènes-tu? + +--Chez elle. Je t'ai conseillé ce que j'ai cru juste; mais il y a telle +occasion où le calcul est en défaut, et la prudence hors de saison. + +--Que se passe-t-il donc? s'écria Frédéric. + +--Tu vas le savoir; viens, courons. + +Ils allèrent ensemble chez Bernerette. + +--Monte seul, dit Gérard, je reviens dans un instant;--et il s'éloigna. + +Frédéric entra. La clef était à la porte, les volets étaient fermés. + +--Bernerette, dit-il, où êtes-vous? + +Point de réponse. + +Il s'avança dans les ténèbres, et, à la lueur d'un feu à demi éteint, il +aperçut son amie assise à terre près de la cheminée. + +--Qu'avez-vous? demanda-t-il, qu'est-il arrivé? + +Même silence. + +Il s'approcha d'elle, lui prit la main. + +--Levez-vous, lui dit-il; que faites-vous là? + +Mais à peine avait-il prononcé ces mots, qu'il recula d'horreur. La main +qu'il tenait était glacée et un corps inanimé venait de rouler à ses +pieds. + +Épouvanté, il appela au secours. Gérard entrait, suivi d'un médecin. On +ouvrit la fenêtre; on porta Bernerette sur son lit. Le médecin l'examina, +secoua la tête, et donna des ordres. Les symptômes n'étaient pas douteux, +la pauvre fille avait pris du poison; mais quel poison? Le médecin +l'ignorait, et cherchait en vain à le deviner. Il commença par saigner la +malade; Frédéric la soutenait dans ses bras; elle ouvrit les yeux, le +reconnut et l'embrassa, puis elle retomba dans sa léthargie. Le soir, on +lui fit prendre une tasse de café; elle revint à elle comme si elle se fût +éveillée d'un songe. On lui demanda alors quel était le poison dont elle +s'était servie; elle refusa d'abord de le dire; mais, pressée par le +médecin, elle l'avoua. Un flambeau de cuivre, placé sur la cheminée, +portait les marques de plusieurs coups de lime; elle avait eu recours +à cet affreux moyen pour augmenter l'effet d'une faible dose d'opium, +le pharmacien auquel elle s'était adressée ayant refusé d'en donner +davantage. + + + + +IX + + +Ce ne fut qu'au bout de quinze jours qu'elle fut entièrement hors de +danger. Elle commença à se lever et à prendre quelque nourriture; mais +sa santé était détruite, et le médecin déclara qu'elle souffrirait toute +sa vie. + +Frédéric ne l'avait pas quittée. Il ignorait encore le motif qui lui +avait fait chercher la mort, et il s'étonnait que personne au monde ne +s'inquiétât d'elle. Depuis quinze jours, en effet, il n'avait vu venir +chez elle ni un parent ni un étranger. Se pouvait-il que son nouvel amant +l'abandonnât dans une pareille circonstance? Cet abandon était-il la cause +du désespoir de Bernerette? Ces deux suppositions paraissaient également +incroyables à Frédéric, et son amie lui avait fait comprendre qu'elle +ne s'expliquerait pas sur ce sujet. Il restait donc dans un doute cruel, +troublé par une jalousie secrète, retenu par l'amour et par la pitié. + +Au milieu de ses douleurs, Bernerette lui témoignait la plus vive +tendresse. Pleine de reconnaissance pour les soins qu'il lui prodiguait, +elle était, près de lui, plus gaie que jamais, mais d'une gaieté +mélancolique, et, pour ainsi dire, voilée par la souffrance. Elle faisait +tous ses efforts pour le distraire, et pour lui persuader de ne pas la +laisser seule. S'il s'éloignait, elle lui demandait à quelle heure il +reviendrait. Elle voulait qu'il dînât à son chevet, et s'endormir en lui +tenant la main. Elle lui faisait, pour le divertir, mille contes sur sa +vie passée; mais, dès qu'il s'agissait du présent et de sa funeste action, +elle restait muette. Aucune question, aucune prière de Frédéric n'obtenait +de réponse. S'il insistait, elle devenait sombre et chagrine. Elle était +un soir au lit; on venait de la saigner de nouveau, et il sortait encore +un peu de sang de la blessure mal fermée. Elle regardait en souriant +couler une larme de pourpre sur son bras aussi blanc que le marbre. + +--M'aimes-tu encore? dit-elle à Frédéric; est-ce que toutes ces horreurs +ne te dégoûtent pas de moi? + +--Je t'aime, répondit-il, et rien ne nous séparera maintenant. + +--Est-ce vrai? reprit-elle en l'embrassant; ne me trompez pas; dites-moi +si c'est un rêve. + +--Non, ce n'est pas un rêve, non, ma belle et chère maîtresse; vivons +tranquilles, soyons heureux. + +--Hélas! nous ne pouvons pas, nous ne pouvons pas! s'écria-t-elle avec +angoisse. Puis elle ajouta à voix basse: Et si nous ne pouvons pas, c'est +à recommencer. + +Quoiqu'elle n'eût fait que murmurer ces dernières paroles, Frédéric les +avait entendues, et il en avait frissonné. Il les répéta le lendemain à +Gérard. + +--Mon parti est pris, lui dit-il; je ne sais ce que mon père en dira, mais +je l'aime, et, quoi qu'il arrive, je ne la laisserai pas mourir. + +Il prit, en effet, un parti dangereux, mais le seul qui s'offrît à lui. +Il écrivit à son père, et lui confia l'histoire de ses amours. Il oublia +dans sa lettre l'infidélité de Bernerette; il ne parla que de sa beauté, +de sa constance, de la douce opiniâtreté qu'elle avait mise à le revoir; +enfin de l'horrible tentative qu'elle venait de faire sur elle-même. Le +père de Frédéric, vieillard septuagénaire, aimait son fils unique plus +que sa propre vie. Il accourut en toute hâte à Paris, accompagné de +mademoiselle Hombert, sa sœur, vieille demoiselle fort dévote. +Malheureusement ni le digne homme ni la bonne tante n'avaient pour vertu +la discrétion, en sorte que, dès leur arrivée, toutes leurs connaissances +surent que Frédéric était amoureux fou d'une grisette qui s'était +empoisonnée pour lui. On ajouta bientôt qu'il voulait l'épouser; les +malveillants crièrent au scandale, au déshonneur de la famille; sous +prétexte de défendre la cause du jeune homme, mademoiselle Darcy raconta +tout ce qu'elle savait, avec les détails les plus romanesques. Bref, +en voulant conjurer l'orage, Frédéric le vit fondre sur sa tête de tous +côtés. + +Il eut d'abord à comparaître devant les parents et les amis rassemblés, et +à y subir une sorte d'interrogatoire: non qu'il fût traité en coupable, +on lui témoignait au contraire toute l'indulgence possible; mais il lui +fallut mettre son cœur à nu et entendre discuter ses secrets les plus +chers; il est inutile de dire que l'on ne put rien décider. M. Hombert +voulut voir Bernerette; il alla chez elle, lui parla longtemps, et lui +fit mille questions auxquelles elle sut répondre avec une grâce et une +naïveté qui touchèrent le vieillard. Il avait eu, comme tout le monde, ses +amourettes de jeunesse. Il sortit de cet entretien fort troublé et fort +inquiet. Il fit venir son fils, et lui dit qu'il était décidé à faire +un petit sacrifice en faveur de Bernerette, si elle promettait, quand +elle serait rétablie, d'apprendre un métier. Frédéric transmit cette +proposition à son amie. + +--Et toi, que feras-tu? lui dit-elle; comptes-tu rester ou partir? + +Il répondit qu'il resterait; mais ce n'était pas l'avis de la famille. +Sur ce point, M. Hombert fut intraitable. Il représenta à son fils le +danger, la honte, l'impossibilité d'une liaison pareille; il lui fit +sentir, en termes bienveillants et mesurés, qu'il se perdait de +réputation, qu'il ruinait son avenir. Après l'avoir forcé de réfléchir, +il employa l'irrésistible argument qui fait la toute-puissance paternelle: +il supplia son fils; celui-ci promit ce qu'on voulut. Tant de secousses, +tant d'intérêts divers l'avaient agité, qu'il ne savait plus à quoi se +résoudre, et, voyant le malheur de tous les côtés, il n'osait ni lutter ni +choisir. Gérard lui-même, ordinairement ferme, cherchait vainement quelque +moyen de salut, et se voyait obligé de dire qu'il fallait laisser faire le +destin. + +Deux événements inattendus changèrent tout à coup les choses. Frédéric +était seul, un soir, dans sa chambre; il vit entrer Bernerette. Elle était +pâle, les cheveux en désordre; une fièvre ardente faisait briller ses +yeux d'un éclat effrayant; contre l'ordinaire, sa parole était brève, +impérieuse. Elle venait, disait-elle, sommer Frédéric de s'expliquer. + +--Vous voulez me tuer? lui demanda-t-elle. M'aimez-vous ou ne m'aimez-vous +pas? Êtes-vous un enfant? Avez-vous besoin des autres pour agir? Êtes-vous +fou de consulter votre père pour savoir s'il faut garder votre maîtresse? +Qu'est-ce que ces gens-là désirent? Nous séparer. Si vous le voulez comme +eux, vous n'avez que faire de leur avis, et si vous ne le voulez pas, +encore moins. Voulez-vous partir? Emmenez-moi. Je n'apprendrai jamais un +métier; je ne veux pas rentrer au théâtre. Comment le pourrais-je, faite +comme je suis? je souffre trop pour attendre; décidez-vous. + +Elle parla sur ce ton pendant près d'une heure, interrompant Frédéric dès +qu'il voulait répondre. Il tenta en vain de l'apaiser. Une exaltation +aussi violente ne pouvait céder à aucun raisonnement. Enfin, épuisée de +fatigue, Bernerette fondit en larmes. Le jeune homme la serra dans ses +bras; il ne pouvait résister à tant d'amour. Il porta sa maîtresse sur +son lit. + +--Reste là, lui dit-il, et que le ciel m'écrase si je t'en laisse +arracher! Je ne veux plus rien entendre, rien voir, si ce n'est toi. +Tu me reproches ma lâcheté, et tu as raison; mais j'agirai, tu le verras. +Si mon père me repousse, tu me suivras; puisque Dieu m'a fait pauvre, nous +vivrons pauvrement. Je ne me soucie ni de mon nom, ni de ma famille, ni de +l'avenir. + +Ces mots, prononcés avec toute l'ardeur de la conviction, consolèrent +Bernerette. Elle pria son ami de la reconduire chez elle à pied; malgré +sa lassitude, elle voulait prendre l'air. Ils convinrent, pendant +la route, du plan qu'ils avaient à suivre. Frédéric feindrait de se +soumettre aux désirs de son père; mais il lui représenterait qu'avec +peu de fortune il n'est pas possible de se hasarder dans la carrière +diplomatique. Il demanderait donc à achever son stage; M. Hombert céderait +vraisemblablement, à la condition que son fils oublierait ses folles +amours. Bernerette, de son côté, changerait de quartier; on la croirait +partie. Elle louerait une petite chambre dans la rue de la Harpe, ou +aux environs; là, elle vivrait avec tant d'économie, que la pension de +Frédéric suffirait pour tous deux. Dès que son père serait retourné à +Besançon, il viendrait la rejoindre et demeurer avec elle. Pour le +reste, Dieu y pourvoirait. Tel fut le projet auquel les pauvres amants +s'arrêtèrent, et dont ils crurent le succès infaillible, comme il arrive +toujours en pareil cas. + +Deux jours après, Frédéric, après une nuit sans sommeil, se rendit chez +son amie dès six heures du matin. Un entretien qu'il avait eu avec +son père le troublait; on exigeait qu'il partît pour Berne; il venait +embrasser Bernerette pour retrouver près d'elle son courage affaibli. La +chambre était déserte, le lit était vide. Il questionna la portière, et +apprit, à n'en pouvoir douter, qu'il avait un rival et qu'on le trompait. +Il sentit cette fois moins de douleur que d'indignation. La trahison était +trop forte pour que le mépris ne vînt pas prendre la place de l'amour. +Rentré chez lui, il écrivit une longue lettre à Bernerette pour l'accabler +des reproches les plus amers. Mais il déchira cette lettre au moment de +l'envoyer; une si misérable créature ne lui parut pas digne de sa colère. +Il résolut de partir le plus tôt possible; une place était vacante pour le +lendemain à la malle-poste de Strasbourg; il la retint, et courut prévenir +son père; toute la famille le félicita; on ne lui demanda pas, bien +entendu, par quel hasard il obéissait si vite. Gérard seul sut la vérité. +Mademoiselle Darcy déclara que c'était une pitié, et que les hommes +manqueraient toujours de cœur. Mademoiselle Hombert augmenta de ses +épargnes la petite somme qu'emportait son neveu. Un dîner d'adieu réunit +toute la famille, et Frédéric partit pour la Suisse. + + + + +X + + +Les plaisirs et les fatigues du voyage, l'attrait du changement, les +occupations de sa nouvelle carrière, rendirent bientôt le calme à son +esprit. Il ne pensait plus qu'avec horreur à la fatale passion qui avait +failli le perdre. Il trouva à l'ambassade l'accueil le plus gracieux: +il était bien recommandé; sa figure prévenait en sa faveur; une modestie +naturelle donnait plus de prix à ses talents, sans leur ôter leur relief; +il occupa bientôt dans le monde une place honorable et le plus riant +avenir s'ouvrit devant lui. + +Bernerette lui écrivit plusieurs fois. Elle lui demandait gaiement +s'il était parti pour tout de bon, et s'il comptait bientôt revenir. Il +s'abstint d'abord de répondre; mais, comme les lettres continuaient et +devenaient de plus en plus pressantes, il perdit enfin patience. Il +répondit et déchargea son cœur. Il demanda à Bernerette, dans les termes +les plus amers, si elle avait oublié sa double trahison, et il la pria de +lui épargner à l'avenir de feintes protestations dont il ne pouvait plus +être la dupe. Il ajouta que, du reste, il bénissait la Providence de +l'avoir éclairé à temps; que sa résolution était irrévocable, et qu'il ne +reverrait probablement la France qu'après un long séjour à l'étranger. +Cette lettre partie, il se sentit plus à l'aise et entièrement délivré du +passé. Bernerette cessa de lui écrire depuis ce moment, et il n'entendit +plus parler d'elle. + +Une famille anglaise assez riche habitait une jolie maison aux environs de +Berne. Frédéric y fut présenté; trois jeunes personnes, dont la plus âgée +n'avait que vingt ans, faisaient les honneurs de la maison. L'aînée +était d'une beauté remarquable; elle s'aperçut bientôt de la vive +impression qu'elle produisait sur le jeune _attaché_, et ne s'y montra +pas insensible. Il n'était pourtant pas encore assez bien guéri pour se +livrer à un nouvel amour. Mais, après tant d'agitations et de chagrins, +il éprouvait le besoin d'ouvrir son cœur à un sentiment calme et pur. +La belle Fanny ne devint pas sa confidente, comme l'avait été mademoiselle +Darcy; mais, sans qu'il lui fît le récit de ses peines, elle devina qu'il +venait de souffrir, et comme le regard de ses yeux bleus semblait consoler +Frédéric, elle les tournait souvent de son côté. + +La bienveillance mène à la sympathie, et la sympathie à l'amour. Au bout +de trois mois l'amour n'était pas venu, mais il était bien près de venir. +Un homme d'un caractère aussi tendre et aussi expansif que Frédéric ne +pouvait être constant qu'à la condition d'être confiant. Gérard avait eu +raison de lui dire autrefois qu'il aimerait Bernerette plus longtemps +qu'il ne le croyait; mais il eût fallu pour cela que Bernerette l'aimât +aussi, du moins en apparence. En révoltant les cœurs faibles, on met leur +existence en question; il faut qu'ils se brisent ou qu'ils oublient, car +ils n'ont pas la force d'être fidèles à un souvenir dont ils souffrent. +Frédéric s'habitua donc de jour en jour à ne plus vivre que pour Fanny; +il fut bientôt question de mariage. Le jeune homme n'avait pas grande +fortune, mais sa position était faite, ses protections puissantes; +l'amour, qui lève tout obstacle, plaidait pour lui; il fut décidé qu'on +demanderait une faveur à la cour de France, et que Frédéric, nommé second +secrétaire, deviendrait l'époux de Fanny. + +Cet heureux jour arriva enfin; les nouveaux mariés venaient de se lever, +et Frédéric, dans l'ivresse du bonheur, tenait sa femme entre ses bras. +Il était assis près de la cheminée; un pétillement du feu et un jet de +flamme le firent tressaillir. Par un bizarre effet de la mémoire, il se +souvint tout à coup du jour où pour la première fois il s'était trouvé +ainsi, avec Bernerette, près de la cheminée d'une petite chambre. Je +laisse à commenter ce hasard étrange à ceux dont l'imagination se plaît à +admettre que l'homme pressent la destinée. Ce fut en ce moment qu'on remit +à Frédéric une lettre timbrée de Paris, qui lui annonçait la mort de +Bernerette. Je n'ai pas besoin de peindre son étonnement et sa douleur; +je dois me contenter de mettre sous les yeux du lecteur l'adieu de la +pauvre fille à son ami; on y trouvera l'explication de sa conduite en +quelques lignes, écrites de ce style à moitié gai et à moitié triste +qui lui était particulier. + +« Hélas! Frédéric, vous saviez bien que c'était un rêve. Nous ne pouvions +pas vivre tranquillement et être heureux. J'ai voulu m'en aller d'ici; +j'ai reçu la visite d'un jeune homme dont j'avais fait la connaissance en +province, du temps de ma gloire; il était fou de moi à Bordeaux. Je ne +sais où il avait appris mon adresse; il est venu et s'est jeté à mes +pieds, comme si j'étais encore une reine de théâtre. Il m'offrait sa +fortune qui n'est pas grand chose, et son cœur qui n'est rien du tout. +C'était le lendemain, ami, souviens-t'en! tu m'avais quittée en me +répétant que tu partais. Je n'étais pas trop gaie, mon cher, et je ne +savais trop où aller dîner. Je me suis laissé emmener; malheureusement, +je n'ai pas pu y tenir: j'avais fait porter mes pantoufles chez lui; je +les ai envoyé redemander, et je me suis décidée à mourir. + +Oui, mon pauvre bon, j'ai voulu te laisser là. Je ne pourrais pas vivre en +apprentissage. Cependant la seconde fois j'étais décidée. Mais ton père +est revenu chez moi: voilà ce que tu n'as pas su. Que voulais-tu que je +lui disse? J'ai promis de t'oublier; je suis retournée chez mon adorateur. +Ah! que je me suis ennuyée! Est-ce ma faute si tous les hommes me semblent +laids et bêtes depuis que je t'aime? Je ne peux pourtant pas vivre de +l'air du temps. Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? + +Je ne me tue pas, mon ami, je m'achève; ce n'est pas un grand meurtre que +je fais. Ma santé est déplorable, à jamais perdue. Tout cela ne serait +rien sans l'ennui. On dit que tu te maries: est-elle belle? Adieu, adieu. +Souviens-toi, quand il fera beau temps, du jour où tu arrosais tes fleurs. +Ah! comme je t'ai aimé vite! En te voyant, c'était un soubresaut en moi, +une pâleur qui me prenait. J'ai été bien heureuse avec toi. Adieu. + +Si ton père l'avait voulu, nous ne nous serions jamais quittés; mais tu +n'avais point d'argent, voilà le malheur, et moi non plus. Quand j'aurais +été chez une lingère, je n'y serais pas restée; ainsi, que veux-tu? Voilà +maintenant deux essais que je fais de recommencer: rien ne me réussit. + +Je t'assure que ce n'est pas par folie que je veux mourir: j'ai toute ma +raison. Mes parents (que Dieu leur pardonne!) sont encore revenus. Si tu +savais ce qu'on veut faire de moi! C'est trop dégoûtant d'être un jouet +de misère et de se voir tirailler ainsi. Quand nous nous sommes aimés +autrefois, si nous avions eu plus d'économie, cela aurait mieux été. Mais +tu voulais aller au spectacle et nous amuser. Nous avons passé de bonnes +soirées à la Chaumière. + +Adieu, mon cher, pour la dernière fois, adieu. Si je me portais mieux, je +serais rentrée au théâtre; mais je n'ai plus que le souffle. Ne te fais +jamais reproche de ma mort; je sens bien que, si tu avais pu, rien de tout +cela ne serait arrivé; je le sentais, moi, et je n'osais pas le dire; j'ai +vu tout se préparer, mais je ne voulais pas te tourmenter. + +C'est par une triste nuit que je t'écris, plus triste, sois-en sûr, que +celle où tu es venu sonner et où tu m'as trouvée sortie. Je ne t'avais +jamais cru jaloux; quand j'ai su que tu étais en colère, cela m'a fait +peine et plaisir. Pourquoi ne m'as-tu pas attendue d'autorité? Tu aurais +vu la mine que j'avais en rentrant de ma bonne fortune; mais c'est égal, +tu m'aimais plus que tu ne le disais. + +Je voudrais finir, et je ne peux pas. Je m'attache à ce papier comme à un +reste de vie; je serre mes lignes; je voudrais rassembler tout ce que j'ai +de force et te l'envoyer. Non, tu n'as pas connu mon cœur. Tu m'as aimée +parce que tu es bon; c'était par pitié que tu venais, et aussi un peu pour +ton plaisir. Si j'avais été riche, tu ne m'aurais pas quittée: voilà ce +que je me dis; c'est la seule chose qui me donne du courage. Adieu. + +Puisse mon père ne pas se repentir du mal dont il a été cause! Maintenant, +je le sens, que ne donnerais-je pas pour savoir quelque chose, pour avoir +un gagne-pain dans les mains! Il est trop tard. Si, quand on est enfant, +on pouvait voir sa vie dans un miroir, je ne finirais pas ainsi; tu +m'aimerais encore; mais peut-être que non, puisque tu vas te marier. + +Comment as-tu pu m'écrire une lettre aussi dure? Puisque ton père +l'exigeait et puisque tu allais partir, je ne croyais pas mal faire en +essayant de prendre un autre amant. Jamais je n'ai rien éprouvé de pareil +et jamais je n'ai rien vu de si drôle que sa figure quand je lui ai +déclaré que je retournais chez moi. + +Ta lettre m'a désolée; je suis restée au coin de mon feu pendant deux +jours, sans pouvoir dire un mot ni bouger. Je suis née bien malheureuse, +mon ami. Tu ne saurais croire comme le bon Dieu m'a traitée depuis une +pauvre vingtaine d'années que j'existe: c'est comme une gageure. Enfant, +on me battait, et quand je pleurais, on m'envoyait dehors.--Va voir s'il +pleut, disait mon père. Quand j'avais douze ans, on me faisait raboter +des planches; et quand je suis devenue femme, m'a-t-on assez persécutée! +Ma vie s'est passée à tâcher de vivre, et finalement à voir qu'il faut +mourir. + +Que Dieu te bénisse, toi qui m'as donné mes seuls, seuls jours heureux! +J'ai respiré là une bonne bouffée d'air; que Dieu te la rende! Puisses-tu +être heureux, libre, ô ami! Puisses-tu être aimé comme t'aime ta mourante, +ta pauvre Bernerette! + +Ne t'afflige pas; tout va être fini. Te souviens-tu d'une tragédie +allemande que tu me lisais un soir chez nous? Le héros de la pièce +demande: «Qu'est-ce que nous crierons en mourant?--_Liberté_!» répond le +petit Georges. Tu as pleuré en lisant ce mot-là. Pleure donc! c'est le +dernier cri de ton amie. + +Les pauvres meurent sans testament; je t'envoie pourtant une boucle de mes +cheveux. Un jour que le coiffeur me les avait brûlés avec son fer, je me +rappelle que tu voulais le battre. Puisque tu ne voulais pas qu'on me +brûlât mes cheveux, tu ne jetteras pas au feu cette boucle. + +Adieu, adieu encore; pour jamais. +Ta fidèle amie, + +BERNERETTE.» + +On m'a dit qu'après avoir lu cette lettre, Frédéric avait fait sur +lui-même une funeste tentative. Je n'en parlerai pas ici: les indifférents +trouvent trop souvent du ridicule à des actes semblables lorsqu'on y +survit. Les jugements du monde sont tristes sur ce point; on rit de celui +qui essaye de mourir, et celui qui meurt est oublié. + +FIN DE FRÉDÉRIC ET BERNERETTE. + +La notice sur la vie de l'auteur fera connaître ce qu'il y a +de réel dans l'histoire de Bernerette. + + * * * * * + + + + +IV. LE FILS DU TITIEN + + +1838 + +[Illustration: Elle parut alors devant lui dans un costume à peu près +pareil à celui dont Paris Bordone a revêtu sa Vénus couronnée... +CHARPENTIER. ÉDITEUR] + + + + +I + + +Au mois de février de l'année 1580, un jeune homme traversait, au point +Du jour, la Piazzetta, à Venise. Ses habits étaient en désordre; sa toque, +sur laquelle flottait une belle plume écarlate, était enfoncée sur ses +oreilles. Il marchait à grands pas vers la rive des Esclavons, et son +épée et son manteau traînaient derrière lui, tandis que d'un pied assez +dédaigneux il enjambait par-dessus les pêcheurs couchés à terre. Arrivé +au pont de la Paille, il s'arrêta et regarda autour de lui. La lune se +couchait derrière la Giudecca, et l'aurore dorait le palais ducal. De +temps en temps une fumée épaisse, une lueur brillante, s'échappaient d'un +palais voisin. Des poutres, des pierres, d'énormes blocs de marbre, mille +débris encombraient le canal des Prisons. Un incendie récent venait de +détruire, au milieu des eaux, la demeure d'un patricien. Des gerbes +d'étincelles s'élevaient par instants, et, à cette clarté sinistre, on +apercevait un soldat sous les armes veillant au milieu des ruines. + +Cependant notre jeune homme ne semblait frappé ni de ce spectacle de +destruction, ni de la beauté du ciel qui se teignait des plus fraîches +nuances. Il regarda quelque temps l'horizon, comme pour distraire ses +yeux éblouis; mais la clarté du jour parut produire sur lui un effet +désagréable, car il s'enveloppa dans son manteau et poursuivit sa route +en courant. Il s'arrêta bientôt de nouveau à la porte d'un palais où il +frappa. Un valet, tenant un flambeau à la main, lui ouvrit aussitôt. Au +moment d'entrer, il se retourna, et jetant sur le ciel encore un regard: + +--Par Bacchus! s'écria-t-il, mon carnaval me coûte cher! + +Ce jeune homme se nommait Pomponio Filippo Vecellio. C'était le second +fils du Titien, enfant plein d'esprit et d'imagination, qui avait fait +concevoir à son père les plus heureuses espérances, mais que sa passion +pour le jeu entraînait dans un désordre continuel. Il y avait quatre ans +seulement que le grand peintre et son fils aîné, Orazio, étaient morts +presque en même temps, et le jeune Pippo, depuis quatre ans, avait déjà +dissipé la meilleure part de l'immense fortune que lui avait donnée ce +double héritage. Au lieu de cultiver les talents qu'il tenait de la +nature, et de soutenir la gloire de son nom, il passait ses journées à +dormir et ses nuits à jouer chez une certaine comtesse Orsini, ou du +moins soi-disant comtesse, qui faisait profession de ruiner la jeunesse +vénitienne. Chez elle s'assemblait chaque soir une nombreuse compagnie, +composée de nobles et de courtisanes; là, on soupait et on jouait, +et comme on ne payait pas son souper, il va sans dire que les dés se +chargeaient d'indemniser la maîtresse du logis. Tandis que les sequins +flottaient par monceaux, le vin de Chypre coulait, les œillades allaient +grand train, et les victimes, doublement étourdies, y laissaient leur +argent et leur raison. + +C'est de ce lieu dangereux que nous venons de voir sortir le héros de ce +conte, et il avait fait plus d'une perte dans la nuit. Outre qu'il avait +vidé ses poches au passe-dix, le seul tableau qu'il eût jamais terminé, +tableau que tous les connaisseurs donnaient pour excellent, venait de +périr dans l'incendie du palais Dolfino. C'était un sujet d'histoire +traité avec une verve et une hardiesse de pinceau presque dignes du Titien +lui-même; vendue à un riche sénateur, cette toile avait eu le même sort +qu'un grand nombre d'ouvrages précieux; l'imprudence d'un valet avait +réduit en cendres ces richesses. Mais c'était là le moindre souci de +Pippo; il ne songeait qu'à la chance fâcheuse qui venait de le poursuivre +avec un acharnement inusité, et aux dés qui l'avaient fait perdre. + +Il commença, en rentrant chez lui, par soulever le tapis qui couvrait sa +table et compter l'argent qui restait dans son tiroir; puis, comme il +était d'un caractère naturellement gai et insouciant, après qu'on l'eut +déshabillé, il se mit à sa fenêtre en robe de chambre. Voyant qu'il +faisait grand jour, il se demanda s'il fermerait ses volets pour se mettre +au lit, ou s'il se réveillerait comme tout le monde; il y avait longtemps +qu'il ne lui était arrivé de voir le soleil du côté où il se lève, et il +trouvait le ciel plus joyeux qu'à l'ordinaire. Avant de se décider à +veiller ou à dormir, tout en luttant contre le sommeil, il prit son +chocolat sur son balcon. Dès que ses yeux se fermaient, il croyait voir +une table, des mains agitées, des figures pâles, il entendait résonner les +cornets.--Quelle fatale chance! murmurait-il; est-ce croyable qu'on perde +avec quinze! Et il voyait son adversaire habituel, le vieux Vespasiano +Memmo, amenant dix-huit et s'emparant de l'or entassé sur le tapis. Il +rouvrait alors promptement les paupières pour se soustraire à ce mauvais +rêve, et regardait les fillettes passer sur le quai. Il lui sembla +apercevoir de loin une femme masquée; il s'en étonna, bien qu'on fût au +carnaval, car les pauvres gens ne se masquent pas, et il était étrange, +à une pareille heure, qu'une dame vénitienne sortit seule à pied [A]; mais +il reconnut que ce qu'il avait pris pour un masque était le visage d'une +négresse; il la vit bientôt de plus près, et elle lui parut assez bien +tournée. Elle marchait fort vite, et un coup de vent, collant sur ses +hanches sa robe bigarrée de fleurs, dessina des contours gracieux. +Pippo se pencha sur le balcon, et vit, non sans surprise, que la négresse +frappait à sa porte. + +[Note A: On sortait masqué autrefois à Venise tant que durait le carnaval. +(_Note de l'auteur_.)] + +Le portier tardait à ouvrir. + +--Que demandes-tu? cria le jeune homme; est-ce à moi que tu as affaire, +brunette? Mon nom est Vecellio, et, si on te fait attendre, je vais aller +t'ouvrir moi-même. + +La négresse leva la tête. + +--Votre nom est Pomponio Vecellio? + +--Oui, ou Pippo, comme tu voudras. + +--Vous êtes le fils du Titien? + +--A ton service; qu'y a-t-il pour te plaire? + +Après avoir jeté sur Pippo un coup d'œil rapide et curieux, la négresse +fit quelques pas en arrière, lança adroitement sur le balcon une petite +boîte roulée dans du papier, puis s'enfuit promptement, en se retournant +de temps en temps. Pippo ramassa la boîte, l'ouvrit et y trouva une jolie +bourse enveloppée dans du coton. Il soupçonna avec raison qu'il pouvait y +avoir sous le coton un billet qui lui expliquerait cette aventure. Le +billet s'y trouvait en effet, mais était aussi mystérieux que le reste, +car il ne contenait que ces mots: «Ne dépense pas trop légèrement ce que +je renferme; quand tu sortiras de chez toi, charge-moi d'une pièce d'or, +c'est assez pour un jour; et s'il t'en reste le soir quelque chose, si peu +que ce soit, tu trouveras un pauvre qui t'en remerciera.» + +Lorsque le jeune homme eut retourné la boîte de cent façons, examiné la +bourse, regardé de nouveau sur le quai, et qu'il vit enfin clairement +qu'il n'en pourrait savoir davantage: Il faut avouer, pensa-t-il, que ce +cadeau est singulier, mais il vient cruellement mal à propos. Le conseil +qu'on me donne est bon; mais il est trop tard pour dire aux gens qu'ils se +noient quand ils sont au fond de l'Adriatique. Qui diable peut m'envoyer +cela? + +Pippo avait aisément reconnu que la négresse était une servante; il +commença à chercher dans sa mémoire quelle était la femme ou l'ami capable +de lui adresser cet envoi, et, comme sa modestie ne l'aveuglait pas, il +se persuada que ce devait être une femme plutôt qu'un de ses amis. La +bourse était en velours brodé d'or; il lui sembla qu'elle était faite avec +une finesse trop exquise pour sortir de la boutique d'un marchand. Il +passa donc en revue dans sa tête d'abord les plus belles dames de Venise, +ensuite celles qui l'étaient moins; mais il s'arrêta là, et se demanda +comment il s'y prendrait pour découvrir d'où lui venait sa bourse. Il fit +là-dessus les rêves les plus hardis et les plus doux; plus d'une fois il +crut avoir deviné; le cœur lui battait, tandis qu'il s'efforçait de +reconnaître l'écriture; il y avait une princesse bolonaise qui formait +ainsi ses lettres majuscules, et une belle dame de Brescia dont c'était +à peu près la main. + +Rien n'est plus désagréable qu'une idée fâcheuse venant se glisser tout à +coup au milieu de semblables rêveries; c'est à peu près comme si, en se +promenant dans une prairie en fleur, on marchait sur un serpent. Ce fut +aussi ce qu'éprouva Pippo lorsqu'il se souvint tout à coup d'une certaine +Monna Bianchina, qui depuis peu le tourmentait singulièrement. Il avait eu +avec cette femme une aventure de bal masqué, et elle était assez jolie, +mais il n'avait aucun amour pour elle. Monna Bianchina, au contraire, +s'était prise subitement de passion pour lui, et elle s'était même +efforcée de voir de l'amour là où il n'y avait que de la politesse; elle +s'attachait à lui, lui écrivait souvent, et l'accablait de tendres +reproches; mais il s'était juré un jour, en sortant de chez elle, de ne +jamais y retourner, et il tenait scrupuleusement sa parole. Il vint donc +à penser que Monna Bianchina pouvait bien lui avoir fait une bourse et +la lui avoir envoyée; ce soupçon détruisit sa gaieté et les illusions qui +le berçaient; plus il réfléchissait, plus il trouvait vraisemblable cette +supposition; il ferma sa fenêtre de mauvaise humeur, et se décida à se +coucher. + +Mais il ne pouvait dormir; malgré toutes les probabilités, il lui était +impossible de renoncer à un doute qui flattait son orgueil. Il continua à +rêver involontairement: tantôt il voulait oublier la bourse et n'y plus +songer; tantôt il voulait se nier l'existence même de Monna Bianchina, +afin de chercher plus à l'aise. Cependant il avait tiré ses rideaux, et il +s'était enfoncé du côté de la ruelle pour ne pas voir le jour; tout à coup +il sauta à bas de son lit, et appela ses domestiques. Il venait de faire +une réflexion bien simple qui ne s'était pas d'abord présentée à lui. +Monna Bianchina n'était pas riche; elle n'avait qu'une servante, et cette +servante n'était pas une négresse, mais une grosse fille de Chioja. +Comment aurait-elle pu se procurer, pour cette occasion, cette messagère +inconnue que Pippo n'avait jamais vue à Venise?--Bénis soient ta noire +figure, s'écria-t-il, et le soleil africain qui l'a colorée! Et, sans +s'arrêter plus longtemps, il demanda son pourpoint et fit avancer sa +gondole. + + + + +II + + +Il avait résolu d'aller rendre visite à la signora Dorothée, femme de +l'avogador Pasqualigo. Cette dame, respectable par son âge, était des plus +riches et des plus spirituelles de la république; elle était, en outre, +marraine de Pippo, et, comme il n'y avait pas une personne de distinction +à Venise qu'elle ne connût, il espérait qu'elle pourrait l'aider à +éclaircir le mystère qui l'occupait. Il pensa toutefois qu'il était encore +trop matin pour se présenter chez sa protectrice, et il fit un tour de +promenade, en attendant, sous les Procuraties. + +Le hasard voulut qu'il y rencontrât précisément Monna Bianchina, qui +marchandait des étoffes; il entra dans la boutique, et, sans trop savoir +pourquoi, après quelques paroles insignifiantes, il lui dit: Monna +Bianchina, vous m'avez envoyé ce matin un joli cadeau, et vous m'avez +donné un sage conseil; je vous en remercie bien humblement. + +En s'exprimant avec cet air de certitude, il comptait peut-être +s'affranchir sur-le-champ du doute qui l'avait tourmenté; mais Monna +Bianchina était trop rusée pour témoigner de l'étonnement avant d'avoir +examiné s'il était de son intérêt d'en montrer. Bien qu'elle n'eût +réellement rien envoyé au jeune homme, elle vit qu'il y avait moyen de +lui faire prendre le change; elle répondit, il est vrai, qu'elle ne savait +de quoi il lui parlait; mais elle eut soin, en disant cela, de sourire +avec tant de finesse et de rougir si modestement, que Pippo demeura +convaincu, malgré les apparences, que la bourse venait d'elle.--Et depuis +quand, lui demanda-t-il, avez-vous à vos ordres cette jolie négresse? + +Déconcertée par cette question, et ne sachant comment y répondre, Monna +Bianchina hésita un moment, puis elle partit d'un grand éclat de rire et +quitta brusquement Pippo. Resté seul et désappointé, celui-ci renonça à la +visite qu'il avait projetée; il rentra chez lui, jeta la bourse dans un +coin, et n'y songea pas davantage. + +Il arriva pourtant quelques jours après qu'il perdit au jeu une forte +somme sur parole. Comme il sortait pour acquitter sa dette, il lui parut +commode de se servir de cette bourse, qui était grande, et qui faisait +bon effet à sa ceinture; il la prit donc, et, le soir même, il joua de +nouveau et perdit encore. + +--Continuez-vous? demanda ser Vespasiano, le vieux notaire de la +chancellerie, lorsque Pippo n'eut plus d'argent. + +--Non, répondit celui-ci, je ne veux plus jouer sur parole. + +--Mais je vous prêterai ce que vous voudrez, s'écria la comtesse Orsini. + +--Et moi aussi, dit ser Vespasiano. + +--Et moi aussi, répéta d'une voix douce et sonore une des nombreuses +nièces de la comtesse; mais rouvrez votre bourse, seigneur Vecellio: +il y a encore un sequin dedans. + +Pippo sourit, et trouva en effet au fond de sa bourse un sequin qu'il y +avait oublié.--Soit, dit-il, jouons encore un coup, mais je ne hasarderai +pas davantage. Il prit le cornet, gagna, se remit à jouer en faisant +paroli; bref, au bout d'une heure, il avait réparé sa perte de la veille +et celle de la soirée. + +--Continuez-vous? demanda-t-il à son tour à ser Vespasiano, qui n'avait +plus rien devant lui. + +--Non! car il faut que je sois un grand sot de me laisser mettre à sec par +un homme qui ne hasarderait qu'un sequin. Maudite soit cette bourse! elle +renferme sans doute quelque sortilège. + +Le notaire sortit furieux de la salle. Pippo se disposait à le suivre, +lorsque la nièce qui l'avait averti lui dit en riant: + +--Puisque c'est à moi que vous devez votre bonheur, faites-moi cadeau du +sequin qui vous a fait gagner. + +Ce sequin avait une petite marque qui le rendait reconnaissable. Pippo le +chercha, le retrouva, et il tendait déjà la main pour le donner à la jolie +nièce, lorsqu'il s'écria tout à coup: + +--Ma foi, ma belle, vous ne l'aurez pas; mais, pour vous montrer que je +ne suis pas avare, en voilà dix que je vous prie d'accepter. Quant à +celui-là, je veux suivre un avis qu'on m'a donné dernièrement, et j'en +fais cadeau à la Providence. + +En parlant ainsi, il jeta le sequin par la fenêtre. + +--Est-il possible, pensait-il en retournant chez lui, que la bourse de +Monna Bianchina me porte bonheur? Ce serait une singulière raillerie du +hasard si une chose qui en elle-même m'est désagréable avait une influence +heureuse pour moi. + +Il lui sembla bientôt, en effet, que toutes les fois qu'il se servait de +cette bourse il gagnait. Lorsqu'il y mettait une pièce d'or, il ne pouvait +se défendre d'un certain respect superstitieux, et il réfléchissait +quelquefois, malgré lui, à la vérité des paroles qu'il avait trouvées +au fond de la boîte.--Un sequin est un sequin, se disait-il, et il y a +bien des gens qui n'en ont pas un par jour. Cette pensée le rendait moins +imprudent, et lui faisait un peu restreindre ses dépenses. + +Malheureusement, Monna Bianchina n'avait pas oublié son entretien avec +Pippo sous les Procuraties. Pour le confirmer dans l'erreur où elle +l'avait laissé, elle lui envoyait de temps en temps un bouquet ou une +autre bagatelle, accompagnés de quelques mots d'écrit. J'ai déjà dit qu'il +était très fatigué de ses importunités, auxquelles il avait résolu de ne +pas répondre. + +Or il arriva que Monna Bianchina, poussée à bout par cette froideur +tenta une démarche audacieuse qui déplut beaucoup au jeune homme. Elle se +présenta seule chez lui, pendant son absence, donna quelque argent à un +domestique, et réussit à se cacher dans l'appartement. En rentrant, il la +trouva donc, et il se vit forcé de lui dire, sans détour, qu'il n'avait +point d'amour pour elle, et qu'il la priait de le laisser en repos. + +La Bianchina, qui, comme je l'ai dit, était jolie, se laissa aller à une +colère effrayante; elle accabla Pippo de reproches, mais non plus tendres +cette fois. Elle lui dit qu'il l'avait trompée en lui parlant d'amour, +qu'elle se regardait comme compromise par lui, et qu'enfin elle se +vengerait. Pippo n'écouta pas ses menaces sans s'irriter à son tour; pour +lui prouver qu'il ne craignait rien, il la força de reprendre à l'instant +même un bouquet qu'elle lui avait envoyé le matin, et, comme la bourse se +trouvait sous sa main:--Tenez, lui dit-il, prenez aussi cela; cette bourse +m'a porté bonheur, mais apprenez par là que je ne veux rien de vous. + +A peine eut-il cédé à ce mouvement de colère, qu'il en eut du regret. +Monna Bianchina se garda bien de le détromper sur le mensonge qu'elle lui +avait fait. Elle était pleine de rage, mais aussi de dissimulation. Elle +prit la bourse et se retira, bien décidée à faire repentir Pippo de la +manière dont il l'avait traitée. + +Il joua le soir comme à l'ordinaire, et perdit; les jours suivants, il ne +fut pas plus heureux. Ser Vespasiano avait toujours le meilleur dé, et +lui gagnait des sommes considérables. Il se révolta contre sa fortune +et contre sa superstition, il s'obstina et perdit encore. Enfin, un jour +qu'il sortait de chez la comtesse Orsini, il ne put s'empêcher de s'écrier +dans l'escalier: Dieu me pardonne! je crois que ce vieux fou avait raison, +et que ma bourse était ensorcelée; car je n'ai plus un dé passable depuis +que je l'ai rendue à la Bianchina. + +En ce moment, il aperçut, flottant devant lui, une robe à fleurs, d'où +sortaient deux jambes fines et lestes; c'était la mystérieuse négresse. +Il doubla le pas, l'accosta, et lui demanda qui elle était et à qui elle +appartenait. + +--Qui sait? répondit l'Africaine avec un malicieux sourire. + +--Toi, je suppose. N'es-tu pas la servante de Monna Bianchina? + +--Non; qui est-elle, Monna Bianchina? + +--Eh! par Dieu! celle qui t'a chargée l'autre jour de m'apporter cette +boîte que tu as si bien jetée sur mon balcon. + +--Oh! Excellence, je ne le crois pas. + +--Je le sais; ne cherche pas à feindre; c'est elle-même qui me l'a dit. + +--Si elle vous l'a dit,... répliqua la négresse d'un air d'hésitation. +Elle haussa les épaules, réfléchit un instant; puis, donnant de son +éventail un petit coup sur la joue de Pippo, elle lui cria en s'enfuyant: + +--Mon beau garçon, on s'est moqué de toi. + +Les rues de Venise sont un labyrinthe si compliqué, elles se croisent de +tant de façons par des caprices si variés et si imprévus, que Pippo, après +avoir laissé échapper la jeune fille, ne put parvenir à la rejoindre. +Il resta fort embarrassé, car il avait commis deux fautes, la première +en donnant sa bourse à Bianchina, et la seconde en ne retenant pas la +négresse. Errant au hasard dans la ville, il se dirigea, presque sans +le savoir, vers le palais de la signora Dorothée, sa marraine; il se +repentait de n'avoir pas fait à cette dame, quelque temps auparavant, +sa visite projetée; il avait coutume de la consulter sur tout ce qui +l'intéressait, et rarement il avait eu recours à elle sans en retirer +quelque avantage. + +Il la trouva seule dans son jardin, et après lui avoir baisé la main: +--Jugez, lui dit-il, ma bonne marraine, de la sottise que je viens de +faire. On m'a envoyé, il n'y a pas longtemps, une bourse.... + +Mais à peine avait-il prononcé ces mots, que la signora Dorothée se mit à +rire.--Eh bien! lui dit-elle, est-ce que cette bourse n'est pas jolie? +Ne trouves-tu pas que les fleurs d'or font bon effet sur le velours rouge? + +--Comment! s'écria le jeune homme; se pourrait-il que vous fussiez +instruite.... + +En ce moment, plusieurs sénateurs entraient dans le jardin; la vénérable +dame se leva pour les recevoir, et ne répondit pas aux questions que +Pippo, dans son étonnement, ne cessait de lui adresser. + + + + +III + + +Lorsque les sénateurs se furent retirés, la signora Dorothée, malgré les +prières et les importunités de son filleul, ne voulut jamais s'expliquer +davantage. Elle était fâchée qu'un premier mouvement de gaieté lui eût +fait avouer qu'elle savait le secret d'une aventure dont elle ne voulait +pas se mêler. Comme Pippo insistait toujours: + +--Mon cher enfant, lui dit-elle, tout ce que je puis te dire, c'est qu'il +est vrai qu'en t'apprenant le nom de la personne qui a brodé pour toi +cette bourse, je te rendrais peut-être un bon service; car cette personne +est assurément une des plus nobles et des plus belles de Venise. Que cela +te suffise donc; malgré mon envie de t'obliger, il faut que je me taise; +je ne trahirai pas un secret que je possède seule, et que je ne pourrai te +dire que si l'on m'en charge, car je le ferai alors honorablement. + +--Honorablement, ma chère marraine? mais pouvez-vous croire qu'en me +confiant à moi seul.... + +--Je m'entends, répliqua la vieille dame; et comme, malgré sa dignité, +elle ne pouvait se passer d'un peu de malice: Puisque tu fais quelquefois +des vers, ajouta-t-elle, que ne fais-tu un sonnet là-dessus? + +Voyant qu'il ne pouvait rien obtenir, Pippo mit fin à ses instances; mais +sa curiosité, comme on peut penser, était d'une vivacité extrême. Il resta +à dîner chez l'avogador Pasqualigo, ne pouvant se résoudre à quitter sa +marraine, espérant que sa belle inconnue viendrait peut-être faire visite +le soir, mais il ne vit que des sénateurs, des magistrats, et les plus +graves robes de la république. + +Au coucher du soleil, le jeune homme se sépara de la compagnie, et alla +s'asseoir dans un petit bosquet. Il réfléchit à ce qu'il avait à faire, et +il se détermina à deux choses: obtenir de la Bianchina qu'elle lui rendît +sa bourse, et suivre, en second lieu, le conseil que la signora Dorothée +lui avait donné en riant, c'est-à-dire faire un sonnet sur son aventure. +Il résolut, en outre, de donner ce sonnet, quand il serait fait, à sa +marraine, qui ne manquerait sans doute pas de le montrer à la belle +inconnue. Sans vouloir tarder davantage, il mit sur-le-champ son double +projet à exécution. + +Après avoir rajusté son pourpoint, et posé avec soin sa toque sur son +oreille, il se regarda d'abord dans une glace pour voir s'il avait bonne +mine, car sa première pensée avait été de séduire de nouveau la Bianchina +par de feintes protestations d'amour, et de la persuader par la douceur; +mais il renonça bientôt à ce projet, réfléchissant qu'ainsi il ne ferait +que ranimer la passion de cette femme et se préparer de nouvelles +importunités. Il prit le parti opposé; il courut chez elle en toute +hâte, comme s'il eût été furieux; il se prépara à lui jouer une scène +désespérée, et à l'épouvanter si bien qu'elle se tînt dorénavant en repos. + +Monna Bianchina était une de ces Vénitiennes blondes aux yeux noirs dont +le ressentiment a, de tout temps, été regardé comme dangereux. Depuis +qu'il l'avait si maltraitée, Pippo n'avait reçu d'elle aucun message; elle +préparait sans doute en silence la vengeance qu'elle avait annoncée. Il +était donc nécessaire de frapper un coup décisif, sous peine d'augmenter +le mal. Elle se disposait à sortir quand le jeune homme arriva chez elle; +il l'arrêta dans l'escalier, et la forçant à rentrer dans sa chambre: + +--Malheureuse femme! s'écria-t-il, qu'avez-vous fait? Vous avez détruit +toutes mes espérances, et votre vengeance est accomplie! + +--Bon Dieu! que vous est-il arrivé? demanda la Bianchina stupéfaite. + +--Vous le demandez! Où est cette bourse que vous avez dit venir de vous? +Oserez-vous encore me soutenir ce mensonge? + +--Qu'importe si j'ai menti ou non? je ne sais ce que cette bourse est +devenue. + +--Tu vas mourir ou me la rendre, s'écria Pippo en se jetant sur elle. Et, +sans respect pour une robe neuve dont la pauvre femme venait de se parer, +il écarta violemment le voile qui couvrait sa poitrine et lui posa son +poignard sur le cœur. + +La Bianchina se crut morte et commença à appeler au secours; mais Pippo +lui bâillonna la bouche avec son mouchoir, et, sans qu'elle pût pousser +un cri, il la força d'abord de lui rendre la bourse qu'elle avait +heureusement conservée.--Tu as fait le malheur d'une puissante famille, +lui dit-il ensuite, tu as à jamais troublé l'existence d'une des plus +illustres maisons de Venise! Tremble! cette maison redoutable veille sur +toi; ni toi ni ton mari, vous ne ferez un seul pas, maintenant, sans qu'on +ait l'œil sur vous. Les Seigneurs de la Nuit ont inscrit ton nom sur leur +livre, pense aux caves du palais ducal. Au premier mot que tu diras pour +révéler le secret terrible que ta malice t'a fait deviner, ta famille +entière disparaîtra! + +Il sortit sur ces paroles, et tout le monde sait qu'à Venise on n'en +pouvait prononcer de plus effrayantes. Les impitoyables et secrets arrêts +de la _corte maggiore_ répandaient une terreur si grande, que ceux qui se +croyaient seulement soupçonnés se regardaient d'avance comme morts. Ce fut +justement ce qui arriva au mari de la Bianchina, ser Orio, à qui elle +raconta, à peu de chose près, la menace que Pippo venait de lui faire. Il +est vrai qu'elle en ignorait les motifs, et en effet Pippo les ignorait +lui-même, puisque toute cette affaire n'était qu'une fable; mais ser Orio +jugea prudemment qu'il n'était pas nécessaire de savoir par quels motifs +on s'était attiré la colère de la cour suprême, et que le plus important +était de s'y soustraire. Il n'était pas né à Venise, ses parents +habitaient la terre ferme: il s'embarqua avec sa femme le jour suivant, +et l'on n'entendit plus parler d'eux. Ce fut ainsi que Pippo trouva moyen +de se débarrasser de Bianchina, et de lui rendre avec usure le mauvais +tour qu'elle lui avait joué. Elle crut toute sa vie qu'un secret d'État +était réellement attaché à la bourse qu'elle avait voulu dérober, et, +comme dans ce bizarre événement tout était mystère pour elle, elle ne put +jamais former que des conjectures. Les parents de ser Orio en firent le +sujet de leurs entretiens particuliers. A force de suppositions, ils +finirent par créer une fable plausible. Une grande dame, disaient-ils, +s'était éprise du Tizianello, c'est-à-dire du fils du Titien, lequel était +amoureux de Monna Bianchina, et perdait, bien entendu, ses peines auprès +d'elle. Or, cette grande dame, qui avait brodé elle-même une bourse pour +le Tizianello, n'était autre que la dogaresse en personne. Qu'on juge de +sa colère en apprenant que le Tizianello avait fait le sacrifice de ce +don d'amour à la Bianchina! Telle était la chronique de famille qu'on se +répétait à voix basse à Padoue dans la petite maison de ser Orio. + +Satisfait du succès de sa première entreprise, notre héros songea à tenter +la seconde. Il s'agissait de faire un sonnet pour sa belle inconnue. Comme +l'étrange comédie qu'il avait jouée l'avait ému malgré lui, il commença +par écrire rapidement quelques vers où respirait une certaine verve. +L'espérance, l'amour, le mystère, toutes les expressions passionnées +ordinaires aux poètes, se présentaient enfouie à son esprit.--Mais, +pensa-t-il, ma marraine m'a dit que j'avais affaire à l'une des plus +nobles et des plus belles dames de Venise; il me faut donc garder un ton +convenable et l'aborder avec plus de respect. + +Il effaça ce qu'il avait écrit, et, passant d'un extrême à l'autre, il +rassembla quelques rimes sonores auxquelles il s'efforça d'adapter, non +sans peine, des pensées semblables à sa dame, c'est-à-dire les plus +belles et les plus nobles qu'il put trouver. A l'espérance trop hardie il +substitua le doute craintif; au lieu de mystère et d'amour, il parla de +respect et de reconnaissance. Ne pouvant célébrer les attraits d'une femme +qu'il n'avait jamais vue, il se servit, le plus délicatement possible, +de quelques termes vagues qui pouvaient s'appliquer à tous les visages. +Bref, après deux heures de réflexions et de travail, il avait fait douze +vers passables, fort harmonieux et très insignifiants. + +Il les mit au net sur une belle feuille de parchemin, et dessina sur les +marges des oiseaux et des fleurs qu'il coloria soigneusement. Mais, dès +que son ouvrage fut achevé, il n'eut pas plus tôt relu ses vers, qu'il les +jeta par la fenêtre, dans le canal qui passait près de sa maison.--Que +fais-je donc? se demanda-t-il; à quoi bon poursuivre cette aventure, si ma +conscience ne parle pas? + +Il prit sa mandoline et se promena de long en large dans sa chambre, en +chantant et en s'accompagnant sur un vieil air composé pour un sonnet de +Pétrarque. Au bout d'un quart d'heure il s'arrêta; son cœur battait. Il +ne songeait plus ni aux convenances, ni à l'effet qu'il pourrait produire. +La bourse qu'il avait arrachée à la Bianchina, et qu'il venait de +rapporter comme une conquête, était sur sa table. Il la regarda. + +--La femme qui a fait cela pour moi, se dit-il, doit m'aimer et savoir +aimer. Un pareil travail est long et difficile; ces fils légers, ces vives +couleurs, demandent du temps, et, en travaillant, elle pensait à moi. +Dans le peu de mots qui accompagnaient cette bourse, il y avait un conseil +d'ami et pas une parole équivoque. Ceci est un cartel amoureux envoyé par +une femme de cœur; n'eût-elle pensé à moi qu'un jour, il faut bravement +relever le gant. + +Il se remit à l'œuvre, et, en prenant sa plume, il était plus agile par +la crainte et par l'espérance que lorsqu'il avait joué les plus fortes +sommes sur un coup de dé. Sans réfléchir et sans s'arrêter, il écrivit à +la hâte un sonnet, dont voici à peu près la traduction: + + Lorsque j'ai lu Pétrarque, étant encore enfant, + J'ai souhaité d'avoir quelque gloire en partage. + Il aimait en poète et chantait en amant; + De la langue des dieux lui seul sut faire usage. + + Lui seul eut le secret de saisir au passage + Les battements du cœur qui durent un moment, + Et, riche d'un sourire, il en gravait l'image + Du bout d'un stylet d'or sur un pur diamant. + + O vous qui m'adressez une parole amie, + Qui l'écriviez hier et l'oublierez demain, + Souvenez-vous de moi qui vous en remercie. + + J'ai le cœur de Pétrarque et n'ai point son génie; + Je ne puis ici-bas que donner en chemin + Ma main à qui m'appelle, à qui m'aime ma vie. + +Pippo se rendit le lendemain chez la signora Dorothée. Dès qu'il se trouva +seul avec elle, il posa son sonnet sur les genoux de l'illustre dame, en +lui disant: Voilà pour votre amie. La signora se montra d'abord surprise, +puis elle lut les vers, et jura qu'elle ne se chargerait jamais de les +montrer à personne. Mais Pippo n'en fit que rire, et, comme il était +persuadé du contraire, il la quitta en l'assurant qu'il n'avait là-dessus +aucune inquiétude. + + + + +IV + + +Il passa cependant la semaine suivante dans le plus grand trouble; mais +ce trouble n'était pas sans charmes. Il ne sortait pas de chez lui, et +n'osait, pour ainsi dire, remuer, comme pour mieux laisser faire la +fortune. En cela il agit avec plus de sagesse qu'on n'en a ordinairement +à son âge, car il n'avait que vingt-cinq ans, et l'impatience de la +jeunesse nous fait souvent dépasser le but en voulant l'atteindre trop +vite. La fortune veut qu'on s'aide soi-même et qu'on sache la saisir à +propos; car, selon l'expression de Napoléon, elle est femme. Mais, par +cette raison même, elle veut avoir l'air d'accorder ce qu'on lui arrache, +et il faut lui donner le temps d'ouvrir la main. + +Ce fut le neuvième jour, vers le soir, que la capricieuse déesse frappa +A la porte du jeune homme; et ce n'était pas pour rien, comme vous allez +voir. Il descendit et ouvrit lui-même. La négresse était sur le seuil; +elle tenait à la main une rose qu'elle approcha des lèvres de Pippo. + +--Baisez cette fleur, lui dit-elle; il y a dessus un baiser de ma +maîtresse. Peut-elle venir vous voir sans danger? + +--Ce serait une grande imprudence, répondit Pippo, si elle venait en +plein jour; mes domestiques ne pourraient manquer de la voir. Lui est-il +possible de venir la nuit? + +--Non; qui l'oserait à sa place? Elle ne peut ni sortir la nuit, ni vous +recevoir chez elle. + +--Il faut donc qu'elle consente à venir autre part qu'ici, dans un endroit +que je t'indiquerai. + +--Non, c'est ici qu'elle veut venir; voyez à prendre vos précautions. + +Pippo réfléchit quelques instants.--Ta maîtresse peut-elle se lever de +bonne heure? demanda-t-il à la négresse. + +--A l'heure où se lève le soleil. + +--Eh bien! écoute. Je me réveille ordinairement fort tard, par conséquent +toute ma maison dort la grasse matinée. Si ta maîtresse peut venir au +point du jour, je l'attendrai, et elle pourra pénétrer ici sans être vue +de personne. Pour ce qui est de la faire sortir ensuite, je m'en charge, +si toutefois elle peut rester chez moi jusqu'à la nuit tombante. + +--Elle le fera; vous plaît-il que ce soit demain? + +--Demain à l'aurore, dit Pippo. Il glissa une poignée de sequins sous la +gorgerette de la messagère; puis, sans en demander davantage, il regagna +sa chambre et s'y enferma, décidé à veiller jusqu'au jour. Il se fit +d'abord déshabiller, afin qu'on crût qu'il allait se mettre au lit; +lorsqu'il fut seul, il alluma un bon feu, mit une chemise brodée d'or, +un collet de senteur et un pourpoint de velours blanc avec des manches +de satin de la Chine; puis, tout étant bien disposé, il s'assit près de +la fenêtre, et commença à rêver à son aventure. + +Il ne jugeait pas aussi défavorablement qu'on le croirait peut-être de la +promptitude avec laquelle sa dame lui avait donné un rendez-vous. Il ne +faut pas, d'abord, oublier que cette histoire se passe au seizième siècle, +et les amours de ce temps-là allaient plus vite que les nôtres. D'après +les témoignages les plus authentiques, il paraît certain qu'à cette époque +ce que nous appellerions de l'indélicatesse passait pour de la sincérité, +et il y a même lieu de penser que ce qu'on nomme aujourd'hui vertu +paraissait alors de l'hypocrisie. Quoi qu'il en soit, une femme amoureuse +d'un joli garçon se rendait sans de longs discours, et celui-ci n'en +prenait pas pour cela moins bonne opinion d'elle: personne ne songeait à +rougir de ce qui lui semblait naturel; c'était le temps où un seigneur de +la cour de France portait sur son chapeau, en guise de panache, un bas de +soie appartenant à sa maîtresse, et il répondait sans façon à ceux qui +s'étonnaient de le voir au Louvre dans cet équipage, que c'était le bas +d'une femme qui le faisait mourir d'amour. + +Tel était, d'ailleurs, le caractère de Pippo que, fut-il né dans le siècle +présent, il n'eût peut-être pas entièrement changé d'avis sur ce point. +Malgré beaucoup de désordre et de folie, s'il était capable de mentir +quelquefois à autrui, il ne se mentait jamais à lui-même; je veux dire +par là qu'il aimait les choses pour ce qu'elles valent et non pour les +apparences, et que, tout en étant capable de dissimulation, il n'employait +la ruse que lorsque son désir était vrai. Or, s'il pensait qu'il y eût un +caprice dans l'envoi qu'on lui avait fait, du moins il n'y croyait pas +voir le caprice d'une coquette; j'en ai dit tout à l'heure les motifs, qui +étaient le soin et la finesse avec lesquels sa bourse était brodée, et le +temps qu'on avait dû mettre à la faire. + +Pendant que son esprit s'efforçait de devancer le bonheur qui lui était +promis, il se souvint d'un mariage turc dont on lui avait fait le récit. +Quand les Orientaux prennent femme, ils ne voient qu'après la noce le +Visage de leur fiancée, qui, jusque-là, reste voilée devant eux, comme +devant tout le monde. Ils se fient à ce que leur ont dit les parents, et +se marient ainsi sur parole. La cérémonie terminée, la jeune femme se +montre à l'époux, qui peut alors vérifier par lui-même si son marché +conclu est bon ou mauvais; comme il est trop tard pour s'en dédire, il +n'a rien de mieux à faire que de le trouver bon; et l'on ne voit pas, +du reste, que ces unions soient plus malheureuses que d'autres. + +Pippo se trouvait précisément dans le même cas qu'un fiancé turc: il ne +s'attendait pas, il est vrai, à trouver une vierge dans sa dame inconnue, +mais il s'en consolait aisément; il y avait en outre cette différence +à son avantage, que ce n'était pas un lien aussi solennel qu'il allait +contracter. Il pouvait se livrer aux charmes de l'attente et de la +surprise, sans en redouter les inconvénients, et cette considération +lui semblait suffire pour le dédommager de ce qui pourrait d'ailleurs +lui manquer. Il se figura donc que cette nuit était réellement celle de +ses noces, et il n'est pas étonnant qu'à son âge cette pensée lui causât +des transports de joie. + +La première nuit des noces doit être, en effet, pour une imagination +active, un des plus grands bonheurs possibles, car il n'est précédé +d'aucune peine. Les philosophes veulent, il est vrai, que la peine +donne plus de saveur au plaisir qu'elle accompagne, mais Pippo pensait +qu'une méchante sauce ne rend pas le poisson plus frais. Il aimait donc +les jouissances faciles, mais il ne les voulait pas grossières, et, +malheureusement, c'est une loi presque invariable que les plaisirs exquis +se payent chèrement. Or la nuit des noces fait exception à cette règle; +c'est une circonstance unique dans la vie, qui satisfait à la fois les +deux penchants les plus chers à l'homme, la paresse et la convoitise; +elle amène dans la chambre d'un jeune homme une femme couronnée de fleurs, +qui ignore l'amour, et dont une mère s'est efforcée, depuis quinze ans, +d'ennoblir l'âme et d'orner l'esprit: pour obtenir un regard de cette +belle créature, il faudrait peut-être la supplier pendant une année +entière; cependant, pour posséder ce trésor, l'époux n'a qu'à ouvrir les +bras; la mère s'éloigne; Dieu lui-même le permet. Si, en s'éveillant d'un +si beau rêve, on ne se trouvait pas marié, qui ne voudrait le faire tous +les soirs? + +Pippo ne regrettait pas de ne point avoir adressé de questions à la +négresse; car une servante, en pareil cas, ne peut manquer de faire +l'éloge de sa maîtresse, fût-elle plus laide qu'un péché mortel; et les +deux mots échappés à la signora Dorothée suffisaient. Il eût voulu +seulement savoir si sa dame inconnue était brune ou blonde. Pour se +faire une idée d'une femme, lorsqu'on sait qu'elle est belle, rien n'est +plus important que de connaître la nuance de ses cheveux. Pippo hésita +longtemps entre les deux couleurs, enfin il s'imagina qu'elle avait les +cheveux châtains, afin de mettre son esprit en repos. + +Mais il ne sut alors comment décider de quelle couleur étaient ses yeux; +il les aurait supposés noirs si elle eût été brune, et bleus si elle eût +été blonde. Il se figura qu'ils étaient bleus, non pas de ce bleu clair et +indécis qui est tour à tour gris ou verdâtre, mais de cet azur pur comme +le ciel, qui, dans les moments de passion, prend une teinte plus foncée, +et devient sombre comme l'aile du corbeau. + +A peine ces yeux charmants lui eurent-ils apparu, avec un regard tendre +et profond, que son imagination les entoura d'un front blanc comme la +neige, et de deux joues roses comme les rayons du soleil sur le sommet des +Alpes. Entre ces deux joues, aussi douces qu'une pêche, il crut voir un +nez effilé comme celui du buste antique qu'on a appelé l'Amour grec. +Au-dessous, une bouche vermeille, ni trop grande ni trop petite, laissant +passer entre deux rangées de perles une haleine fraîche et voluptueuse; +le menton était bien formé et légèrement arrondi; la physionomie franche, +mais un peu altière; sur un cou un peu long, sans un seul pli, d'une +blancheur mate, se balançait mollement, comme une fleur sur sa tige, cette +tête et gracieuse et toute sympathique [A]. A cette belle image, créée par +la fantaisie, il ne manquait que d'être réelle. Elle va venir, pensait +Pippo, elle sera ici quand il fera jour; et ce qui n'est pas le moins +surprenant dans son étrange rêverie, c'est qu'il venait de faire, sans +s'en douter, le fidèle portrait de sa future maîtresse. + +[Note A: _Simpatica_, mot italien dont notre langue n'a pas l'équivalent, +peut-être parce que notre caractère n'a pas l'équivalent de ce qu'il +exprime. _(Note de l'auteur.)_] + +Lorsque la frégate de l'État qui veille à l'entrée du port tira son coup +de canon pour annoncer six heures du matin, Pippo vit que la lumière de +sa lampe devenait rougeâtre, et qu'une légère teinte bleue colorait ses +vitres. Il se mit aussitôt à sa croisée. Ce n'était plus, cette fois, avec +des yeux à demi fermés qu'il regardait autour de lui; bien que sa nuit +se fut passée sans sommeil, il se sentait plus libre et plus dispos que +jamais. L'aurore commençait à se montrer, mais Venise dormait encore: +cette paresseuse patrie du plaisir ne s'éveille pas si matin. A l'heure +où, chez nous, les boutiques s'ouvrent, les passants se croisent, les +voitures roulent, les brouillards se jouaient sur la lagune déserte et +couvraient d'un rideau les palais silencieux. Le vent ridait à peine +l'eau; quelques voiles paraissaient au loin du côté de Fusine, apportant +à la reine des mers les provisions de la journée. Seul, au sommet de la +ville endormie, l'ange du campanile de Saint-Marc sortait brillant du +crépuscule, et les premiers rayons du soleil étincelaient sur ses ailes +dorées. + +Cependant les innombrables églises de Venise sonnaient l'Angélus à grand +bruit; les pigeons de la république, avertis par le son des cloches, dont +ils savent compter les coups avec un merveilleux instinct, traversaient +par bandes, à tire-d'aile, la rive des Esclavons, pour aller chercher sur +la grande place le grain qu'on y répand régulièrement pour eux à cette +heure; les brouillards s'élevaient peu à peu; le soleil parut; quelques +pêcheurs secouèrent leurs manteaux et se mirent à nettoyer leurs barques; +l'un d'eux entonna d'une voix claire et pure un couplet d'un air national; +du fond d'un bâtiment de commerce, une voix de basse lui répondit; une +autre plus éloignée se joignit au refrain du second couplet; bientôt le +chœur fut organisé, chacun faisait sa partie tout en travaillant, et une +belle chanson matinale salua la clarté du jour. + +La maison de Pippo était située sur le quai des Esclavons, non loin du +palais Nani, à l'angle d'un petit canal; en cet instant, au fond de ce +canal obscur, brilla la scie d'une gondole. Un seul barcarol était sur la +poupe; mais le frêle bateau fendait l'onde avec la rapidité d'une flèche, +et semblait glisser sur l'épais miroir où sa rame plate s'enfonçait en +cadence. Au moment de passer sous le pont qui sépare le canal de la grande +lagune, la gondole s'arrêta. Une femme masquée, d'une taille noble et +svelte, en sortit, et se dirigea vers le quai. Pippo descendit aussitôt +et s'avança vers elle.--Est-ce vous? lui dit-il à voix basse. Pour toute +réponse, elle prit sa main qu'il lui présentait, et le suivit. Aucun +domestique n'était encore levé dans la maison; sans dire un seul mot, ils +traversèrent sur la pointe du pied la galerie inférieure où dormait le +portier. Arrivée dans l'appartement du jeune homme, la dame s'assit sur un +sofa et resta d'abord quelque temps pensive. Elle ôta son masque. Pippo +reconnut alors que la signora Dorothée ne l'avait pas trompé, et qu'il +avait en effet devant lui une des plus belles femmes de Venise, et +l'héritière de deux nobles familles, Béatrice Lorédano, veuve du +procurateur Donato. + + + + +V + + +Il est impossible de rendre par des paroles la beauté des premiers regards +que Béatrice jeta autour d'elle lorsqu'elle eut découvert son visage. +Bien qu'elle fût veuve depuis dix-huit mois, elle n'avait encore que +vingt-quatre ans, et quoique la démarche qu'elle venait de faire ait pu +paraître hardie au lecteur, c'était la première fois de sa vie qu'elle en +faisait une semblable; car il est certain que jusque-là elle n'avait eu +d'amour que pour son mari. Aussi cette démarche l'avait-elle troublée à +tel point que, pour n'y pas renoncer en route, il lui avait fallu réunir +toutes ses forces, et ses yeux étaient à la fois pleins d'amour, de +confusion et de courage. + +Pippo la regardait avec tant d'admiration, qu'il ne pouvait parler. +En quelque circonstance qu'on se trouve, il est impossible de voir une +femme parfaitement belle sans étonnement et sans respect. Pippo avait +Souvent rencontré Béatrice à la promenade et à des réunions particulières. +Il avait fait et entendu faire cent fois l'éloge de sa beauté. +Elle était fille de Pierre Lorédan, membre du conseil des Dix, et +arrière-petite-fille du fameux Lorédan qui prit une part si active au +procès de Jacques Foscari. L'orgueil de cette famille n'était que trop +connu à Venise, et Béatrice passait aux yeux de tous pour avoir hérité de +la fierté de ses ancêtres. On l'avait mariée très jeune au procurateur +Marco Donato, et la mort de celui-ci venait de la laisser libre et en +possession d'une grande fortune. Les premiers seigneurs de la république +aspiraient à sa main; mais elle ne répondait aux efforts qu'ils faisaient +pour lui plaire que par la plus dédaigneuse indifférence. En un mot, son +caractère altier et presque sauvage était, pour ainsi dire, passé en +proverbe. Pippo était donc doublement surpris; car si, d'une part, il +n'eût jamais osé supposer que sa mystérieuse conquête fût Béatrice Donato, +d'un autre côté, il lui semblait, en la regardant, qu'il la voyait pour la +première fois, tant elle était différente d'elle-même. L'amour, qui sait +donner des charmes aux visages les plus vulgaires, montrait en ce moment +sa toute-puissance en embellissant ainsi un chef-d'œuvre de la nature. + +Après quelques instants de silence, Pippo s'approcha de sa dame et lui +prit la main. Il essaya de lui peindre sa surprise et de la remercier +de son bonheur; mais elle ne lui répondait pas et ne paraissait pas +l'entendre. Elle restait immobile et semblait ne rien distinguer, comme +si tout ce qui l'entourait eût été un rêve. Il lui parla longtemps sans +qu'elle fît aucun mouvement; cependant il avait entouré de son bras la +taille de Béatrice, et il s'était assis auprès d'elle. + +--Vous m'avez envoyé hier, lui dit-il, un baiser sur une rose; sur une +fleur plus belle et plus fraîche, laissez-moi vous rendre ce que j'ai +reçu. + +En parlant ainsi, il l'embrassa sur les lèvres. Elle ne fit point d'effort +pour l'en empêcher; mais ses regards, qui erraient au hasard, se fixèrent +tout à coup sur Pippo. Elle le repoussa doucement et lui dit en secouant +la tête avec une tristesse pleine de grâce: + +--Vous ne m'aimerez pas, vous n'aurez pour moi qu'un caprice; mais je vous +aime, et je veux d'abord me mettre, à genoux devant vous. + +Elle s'inclina en effet; Pippo la retint vainement, en la suppliant de se +lever. Elle glissa entre ses bras, et s'agenouilla sur le parquet. + +Il n'est pas ordinaire ni même agréable de voir une femme prendre +cette humble posture. Bien que ce soit une marque d'amour, elle semble +appartenir exclusivement à l'homme; c'est une attitude pénible qu'on ne +peut voir sans trouble, et qui a quelquefois arraché à des juges le +pardon d'un coupable. Pippo contempla avec une surprise croissante le +spectacle admirable qui s'offrait à lui. S'il avait été saisi de respect +en reconnaissant Béatrice, que devait-il éprouver en la voyant à ses +pieds? La veuve de Donato, la fille des Lorédans, était à genoux. Sa robe +de velours, semée de fleurs d'argent, couvrait les dalles; son voile, +ses cheveux déroulés, pendaient à terre. De ce beau cadre sortaient ses +blanches épaules et ses mains jointes, tandis que ses yeux humides se +levaient vers Pippo. Ému jusqu'au fond du cœur, il recula de quelques +pas, et se sentit enivré d'orgueil. Il n'était pas noble; la fierté +patricienne que Béatrice dépouillait passa comme un éclair dans l'âme du +jeune homme. + +Mais cet éclair ne dura qu'un instant et s'évanouit rapidement. Un tel +spectacle devait produire plus qu'un mouvement de vanité. Quand nous nous +penchons sur une source limpide, notre image s'y peint aussitôt, et notre +approche fait naître un frère qui, du fond de l'eau, vient au-devant de +nous. Ainsi, dans l'âme humaine, l'amour appelle l'amour et le fait éclore +d'un regard. Pippo se jeta aussi à genoux. Inclinés l'un devant l'autre, +ils restèrent ainsi tous deux quelques moments, échangeant leurs premiers +baisers. + +Si Béatrice était fille des Lorédans, le doux sang de sa mère, Bianca +Contarini, coulait aussi dans ses veines. Jamais créature en ce monde +n'avait été meilleure que cette mère, qui était aussi une des beautés de +Venise. Toujours heureuse et avenante, ne pensant qu'à bien vivre durant +la paix, et, en temps de guerre, amoureuse de la patrie, Bianca semblait +la sœur aînée de ses filles. Elle mourut jeune, et, morte, elle était +belle encore. + +C'était par elle que Béatrice avait appris à connaître et à aimer +les arts, et surtout la peinture. Ce n'est pas que la jeune veuve fût +devenue bien savante sur ce sujet. Elle avait été à Rome et à Florence, +et les chefs-d'œuvre de Michel-Ange ne lui avaient inspiré que de la +curiosité. Romaine, elle n'eût aimé que Raphaël; mais elle était fille de +l'Adriatique, et elle préférait le Titien. Pendant que tout le monde +s'occupait, autour d'elle, d'intrigues de cour ou des affaires de la +république, elle ne s'inquiétait que de tableaux nouveaux et de ce +qu'allait devenir son art favori après la mort du vieux Vecellio. Elle +avait vu au palais Dolfin le tableau dont j'ai parlé au commencement de +ce conte, le seul qu'eût fait le Tizianello, et qui avait péri dans un +incendie. Après avoir admiré cette toile, elle avait rencontré Pippo +chez la signora Dorothée, et elle s'était éprise pour lui d'un amour +irrésistible. + +La peinture, au siècle de Jules II et de Léon X, n'était pas un métier +comme aujourd'hui; c'était une religion pour les artistes, un goût +éclairé chez les grands seigneurs, une gloire pour l'Italie et une +passion pour les femmes. Lorsqu'un pape quittait le Vatican pour rendre +visite à Buonarotti, la fille d'un noble vénitien pouvait sans honte +aimer le Tizianello; mais Béatrice avait conçu un projet qui élevait et +enhardissait sa passion. Elle voulait faire de Pippo plus que son amant, +elle voulait en faire un grand peintre. Elle connaissait la vie déréglée +qu'il menait, et elle avait résolu de l'en arracher. Elle savait qu'en +lui, malgré ses désordres, le feu sacré des arts n'était pas éteint, mais +seulement couvert de cendre, et elle espérait que l'amour ranimerait la +divine étincelle. Elle avait hésité une année entière, caressant en secret +cette idée, rencontrant Pippo de temps en temps, regardant ses fenêtres +quand elle passait sur le quai. Un caprice l'avait entraînée; elle n'avait +pu résister à la tentation de broder une bourse et de l'envoyer. Elle +s'était promis, il est vrai, de ne pas aller plus loin et de ne jamais +tenter davantage. Mais quand la signora Dorothée lui avait montré les vers +que Pippo avait faits pour elle, elle avait versé des larmes de joie. Elle +n'ignorait pas quel risque elle courait en essayant de réaliser son rêve; +mais c'était un rêve de femme, et elle s'était dit en sortant de chez +elle: Ce que femme veut, Dieu le veut. + +Conduite et soutenue par cette pensée, par son amour et par sa franchise, +elle se sentait à l'abri de la crainte. En s'agenouillant devant Pippo, +elle venait de faire sa première prière à l'Amour; mais, après le +sacrifice de sa fierté, le dieu impatient lui en demandait un autre. +Elle n'hésita pas plus à devenir la maîtresse du Tizianello que si elle +eût été sa femme. Elle ôta son voile, et le posa sur une statue de Vénus +qui se trouvait dans la chambre; puis, aussi belle et aussi pâle que la +déesse de marbre, elle s'abandonna au destin. + +Elle passa la journée chez Pippo, comme il avait été convenu. Au coucher +du soleil, la gondole qui l'avait amenée vint la chercher. Elle sortit +aussi secrètement qu'elle était entrée. Les domestiques avaient été +écartés sous différents prétextes; le portier seul restait dans la maison. +Habitué à la manière de vivre de son maître, il ne s'étonna pas de voir +une femme masquée traverser la galerie avec Pippo. Mais lorsqu'il vit la +dame, auprès de la porte, relever la barbe de son masque, et Pippo lui +donner un baiser d'adieu, il s'avança sans bruit et prêta l'oreille. + +--Ne m'avais-tu jamais remarquée? demandait gaiement Béatrice. + +--Si, répondit Pippo, mais je ne connaissais pas ton visage; toi-même, +sois-en sûre, tu ne te doutes pas de ta beauté. + +--Ni toi non plus; tu es beau comme le jour, mille fois plus que je ne le +croyais. M'aimeras-tu? + +--Oui, et longtemps. + +--Et moi toujours. + +Ils se séparèrent sur ces mots, et Pippo resta sur le pas de sa porte, +suivant des yeux la gondole qui emportait Béatrice Donato. + + + + +VI + + +Quinze jours s'étaient écoulés, et Béatrice n'avait pas encore parlé +du projet qu'elle avait conçu. A dire vrai, elle l'avait un peu oublié +elle-même. Les premiers jours d'une liaison amoureuse ressemblent aux +excursions des Espagnols, lors de la découverte du nouveau monde. + +En s'embarquant, ils promettaient à leur gouvernement de suivre des +instructions précises, de rapporter des plans et de civiliser l'Amérique; +mais, à peine arrivés, l'aspect d'un ciel inconnu, une forêt vierge, une +mine d'or ou d'argent, leur faisaient perdre la mémoire. Pour courir après +la nouveauté, ils oubliaient leurs promesses et l'Europe entière, mais il +leur arrivait de découvrir un trésor: ainsi font quelquefois les amants. + +Un autre motif excusait encore Béatrice. Pendant ces quinze jours, Pippo +n'avait pas joué et n'était pas allé une seule fois chez la comtesse +Orsini. C'était un commencement de sagesse; Béatrice, du moins, en jugeait +ainsi, et je ne sais si elle avait tort ou raison. Pippo passait une +moitié du jour près de sa maîtresse, et l'autre moitié à regarder la mer, +en buvant du vin de Samos dans un cabaret du Lido. Ses amis ne le voyaient +plus; il avait rompu toutes ses habitudes, et ne s'inquiétait ni du temps, +ni de l'heure, ni de ses actions; il s'enivrait en un mot du profond oubli +de toutes choses que les premiers baisers d'une belle femme laissent +toujours après eux; et peut-on dire d'un homme, en pareil cas, s'il est +sage ou fou? + +Pour me servir d'un mot qui dit tout, Pippo et Béatrice étaient faits l'un +pour l'autre; ils s'en étaient aperçus dès le premier jour, mais encore +fallait-il le temps de s'en convaincre, et, pour cela, ce n'était pas trop +d'un mois. Un mois se passa donc sans qu'il fût question de peinture. +En revanche, il était beaucoup question d'amour, de musique sur l'eau et +de promenades hors de la ville. Les grandes dames aiment quelquefois mieux +une secrète partie de plaisir dans une auberge des faubourgs qu'un petit +souper dans un boudoir. Béatrice était de cet avis, et elle préférait aux +dîners mêmes du doge un poisson frais mangé en tête-à-tête avec Pippo sous +les tonnelles de la Quintavalle. Après le repas, ils montaient en gondole, +et s'en allaient voguer autour de l'île des Arméniens: c'est là, entre la +ville et le Lido, entre le ciel et la mer, que je conseille au lecteur +d'aller, par un beau clair de lune, faire l'amour à la vénitienne. + +Au bout d'un mois, un jour que Béatrice était venue secrètement chez +Pippo, elle le trouva plus joyeux que de coutume. Lorsqu'elle entra, il +venait de déjeuner et se promenait en chantant; le soleil éclairait sa +chambre et faisait reluire sur sa table une écuelle d'argent pleine de +sequins. Il avait joué la veille, et gagné quinze cents piastres à ser +Vespasiano. De cette somme il avait acheté un éventail chinois, des gants +parfumés et une chaîne d'or faite à Venise et admirablement travaillée; +il avait mis le tout dans un coffret de bois de cèdre incrusté de nacre, +qu'il offrit à Béatrice. + +Elle reçut d'abord ce cadeau avec joie; mais bientôt après, lorsqu'elle +eut appris qu'il provenait d'argent gagné au jeu, elle ne voulut plus +l'accepter. Au lieu de se joindre à la gaieté de Pippo, elle tomba dans la +rêverie. Peut-être pensait-elle qu'il avait déjà moins d'amour pour elle, +puisqu'il était retourné à ses anciens plaisirs. Quoi qu'il en fût, elle +vit que le moment était venu de parler et d'essayer de le faire renoncer +aux désordres dans lesquels il allait retomber. + +Ce n'était pas une entreprise facile. Depuis un mois, elle avait déjà +pu connaître le caractère de Pippo. Il était, il est vrai, d'une +nonchalance extrême pour ce qui regarde les choses ordinaires de la vie, +et il pratiquait le _far-niente_ avec délices; mais, pour les choses +plus importantes, il n'était pas aisé de le maîtriser, à cause de cette +indolence même; car, dès qu'on voulait prendre de l'empire sur lui, au +lieu de lutter et de disputer, il laissait dire les gens et n'en faisait +pas moins à sa guise. Pour arriver à ses fins, Béatrice prit un détour et +lui demanda s'il voulait faire son portrait. + +Il y consentit sans peine; le lendemain il acheta une toile, et fit +apporter dans sa chambre un beau chevalet de chêne sculpté qui avait +appartenu à son père. Béatrice arriva dès le matin, couverte d'une ample +robe brune, dont elle se débarrassa lorsque Pippo fut prêt à se mettre à +l'ouvrage. Elle parut alors devant lui dans un costume à peu près pareil à +celui dont Pâris Bordone a revêtu sa Vénus couronnée. Ses cheveux, noués +sur le front et entremêlés de perles, tombaient sur ses bras et sur ses +épaules en longues mèches ondoyantes. Un collier de perles qui descendait +jusqu'à la ceinture, fixé au milieu de sa poitrine par un fermoir d'or, +suivait et dessinait les parfaits contours de son sein nu. Sa robe de +taffetas changeant, bleu et rose, était relevée sur le genou par une +agrafe de rubis, laissant à découvert une jambe polie comme le marbre. +Elle portait en outre de riches bracelets et des mules de velours +écarlate lacées d'or. + +La Vénus de Bordone n'est pas autre chose, comme on sait, que le portrait +d'une dame vénitienne; et ce peintre, élève du Titien, avait une grande +réputation en Italie. Mais Béatrice, qui connaissait peut-être le modèle +du tableau, savait bien qu'elle était plus belle. Elle voulait exciter +l'émulation de Pippo, et elle lui montrait ainsi qu'on pouvait surpasser +le Bordone.--Par le sang de Diane! s'écria le jeune homme lorsqu'il l'eut +examinée quelque temps, la Vénus couronnée n'est qu'une écaillère de +l'arsenal qui s'est déguisée en déesse; mais voici la mère de l'Amour et +la maîtresse du dieu des batailles! + +Il est facile de croire que son premier soin, en voyant un si beau modèle, +ne fut pas de se mettre à peindre. Béatrice craignit un instant d'être +trop belle et d'avoir pris un mauvais moyen pour faire réussir ses projets +de réforme. Cependant le portrait fut commencé, mais il était ébauché +d'une main distraite. Pippo laissa par hasard tomber son pinceau; Béatrice +le ramassa, et en le rendant à son amant:--Le pinceau de ton père, lui +dit-elle, tomba ainsi un jour de sa main; Charles-Quint le ramassa et +le lui rendit: je veux faire comme César, quoique je ne sois pas une +impératrice. + +Pippo avait toujours eu pour son père une affection et une admiration +sans bornes, et il n'en parlait jamais qu'avec respect. Ce souvenir fit +impression sur lui. Il se leva et ouvrit une armoire.--Voilà le pinceau +dont vous me parlez, dit-il à Béatrice en le lui montrant; mon pauvre père +l'avait conservé comme une relique, depuis que le maître de la moitié du +monde y avait touché. + +--Vous souvenez-vous de cette scène, demanda Béatrice, et pourriez-vous +m'en faire le récit? + +--C'était à Bologne, répondit Pippo. Il y avait eu une entrevue entre le +pape et l'empereur; il s'agissait du duché de Florence, ou, pour mieux +dire, du sort de l'Italie. On avait vu le pape et Charles-Quint causer +ensemble sur une terrasse, et pendant leur entretien la ville entière se +taisait. Au bout d'une heure tout était décidé; un grand bruit d'hommes et +de chevaux avait succédé au silence. On ignorait ce qui allait arriver, +et on s'agitait pour le savoir; mais le plus profond mystère avait été +ordonné; les habitants regardaient passer avec curiosité et avec terreur +les moindres officiers des deux cours; on parlait d'un démembrement de +l'Italie, d'exils et de principautés nouvelles. Mon père travaillait à un +grand tableau, et il était au bout de l'échelle qui lui servait à peindre, +lorsque des hallebardiers, leur pique à la main, ouvrirent la porte et se +rangèrent contre le mur. Un page entra et cria à haute voix: César! +Quelques minutes après, l'empereur parut, roide dans son pourpoint, et +souriant dans sa barbe rousse. Mon père, surpris et charmé de cette +visite inattendue, descendait aussi vite qu'il pouvait de son échelle; +il était vieux; en s'appuyant à la rampe, il laissa tomber son pinceau. +Les assistants restaient immobiles, car la présence de l'empereur les +avait changés en statues. Mon père était confus de sa lenteur et de sa +maladresse, mais il craignait, en se hâtant, de se blesser; Charles-Quint +fit quelques pas en avant, se courba lentement et ramassa le pinceau. +--Le Titien, dit-il d'une voix claire et impérieuse, le Titien mérite +bien d'être servi par César. Et avec une majesté vraiment sans égale, +il rendit le pinceau à mon père, qui mit un genou en terre pour le +recevoir. + +Après ce récit, que Pippo n'avait pu faire sans émotion, Béatrice resta +silencieuse pendant quelque temps; elle baissait la tête et paraissait +tellement distraite, qu'il lui demanda à quoi elle pensait. + +--Je pense à une chose, répondit-elle. Charles-Quint est mort maintenant, +et son fils est roi d'Espagne. Que dirait-on de Philippe II, si, au lieu +de porter l'épée de son père, il la laissait se rouiller dans une armoire? + +--Pippo sourit, et quoiqu'il eût compris la pensée de Béatrice, il lui +demanda ce qu'elle voulait dire par là. + +--Je veux dire, répondit-elle, que toi aussi tu es l'héritier d'un roi, +car le Bordone, le Moretto, le Romanino, sont de bons peintres; le +Tintoret et le Giorgione étaient des artistes; mais le Titien était un +roi; et maintenant qui porte son sceptre? + +--Mon frère Orazio, répondit Pippo, eût été un grand peintre s'il eût +vécu. + +--Sans doute, répliqua Béatrice, et voilà ce qu'on dira des fils du +Titien: l'un aurait été grand s'il avait vécu, et l'autre s'il avait +voulu. + +--Crois-tu cela? dit en riant Pippo; eh bien! On ajoutera donc: Mais il +aima mieux aller en gondole avec Béatrice Donato. + +Comme c'était une autre réponse que Béatrice avait espérée, elle fut un +peu déconcertée. Elle ne perdit pourtant point courage, mais elle prit un +ton plus sérieux. + +--Écoute-moi, dit-elle, et ne raille pas. Le seul tableau que tu aies fait +a été admiré. Il n'y a personne qui n'en regrette la perte; mais la vie +que tu mènes est quelque chose de pire que l'incendie du palais Dolfin, +car elle te consume toi-même. Tu ne penses qu'à te divertir, et tu ne +réfléchis pas que ce qui est un égarement pour les autres est pour toi +une honte. Le fils d'un marchand enrichi peut jouer aux dés, mais non +le Tizianello. A quoi sert que tu en saches autant que nos plus vieux +peintres, et que tu aies la jeunesse qui leur manque? Tu n'as qu'à essayer +pour réussir et tu n'essayes pas. Tes amis te trompent, mais je remplis +mon devoir en te disant que tu outrages la mémoire de ton père; et qui te +le dirait, si ce n'est moi? Tant que tu seras riche, tu trouveras des gens +qui t'aideront à te ruiner; tant que tu seras beau, les femmes t'aimeront; +mais qu'arrivera-t-il si, pendant que tu es jeune, on ne te dit pas la +vérité? Je suis votre maîtresse, mon cher seigneur, mais je veux être +aussi votre amante. Plût à Dieu que vous fussiez né pauvre! Si vous +m'aimez, il faut travailler. J'ai trouvé dans un quartier éloigné de la +ville une petite maison retirée, où il n'y a qu'un étage. Nous la ferons +meubler, si vous voulez, à notre goût, et nous en aurons deux clefs: +l'une sera pour vous, et je garderai l'autre. Là, nous n'aurons peur de +personne, et nous serons en liberté. Vous y ferez porter un chevalet; +si vous me promettez d'y venir travailler seulement deux heures par jour, +j'irai vous y voir tous les jours. Aurez-vous assez de patience pour cela? +Si vous acceptez, dans un an d'ici vous ne m'aimerez probablement plus, +mais vous aurez pris l'habitude du travail, et il y aura un grand nom de +plus en Italie. Si vous refusez, je ne puis cesser de vous aimer, mais ce +sera me dire que vous ne m'aimez pas. + +Pendant que Béatrice parlait, elle était tremblante. Elle craignait +d'offenser son amant, et cependant elle s'était imposé l'obligation de +s'exprimer sans réserve; cette crainte et le désir de plaire faisaient +étinceler ses yeux. Elle ne ressemblait plus à Vénus, mais à une Muse. +Pippo ne lui répondit pas sur-le-champ; il la trouvait si belle ainsi, +qu'il la laissa quelque temps dans l'inquiétude. A dire vrai, il avait +moins écouté les remontrances que l'accent de la voix qui les prononçait; +mais cette voix pénétrante l'avait charmé. Béatrice avait parlé de toute +son âme, dans le plus pur toscan, avec la douceur vénitienne. Quand une +vive ariette sort d'une belle bouche, nous ne faisons pas grande attention +aux paroles; il est même quelquefois plus agréable de ne pas les entendre +distinctement, et de nous laisser entraîner par la musique seule. Ce fut +à peu près ce que fit Pippo. Sans songer à ce qu'on lui demandait, il +s'approcha de Béatrice, lui donna un baiser sur le front, et lui dit: + +--Tout ce que tu voudras, tu es belle comme un ange. + +Il fut convenu qu'à partir de ce jour, Pippo travaillerait régulièrement. +Béatrice voulut qu'il s'y engageât par écrit. Elle tira ses tablettes, et +en y traçant quelques lignes avec une fierté amoureuse: + +--Tu sais, dit-elle, que nous autres Lorédans, nous tenons des comptes +fidèles [A]. Je t'inscris comme mon débiteur pour deux heures de travail +par jour pendant un an; signe, et paye-moi exactement, afin que je sache +que tu m'aimes. + +[Note A: Lorsque Foscari fut jugé, Jacques Lorédan, fils de Pierre, +croyait ou feignait de croire avoir à venger les pertes de sa famille. +Dans ses livres de compte (car il faisait le commerce, comme, à cette +époque, presque tous les patriciens), il avait inscrit de sa propre main +le doge au nombre de ses débiteurs, «pour la mort, y était-il dit, de mon +père et de mon oncle». De l'autre côté du registre, il avait laissé une +page en blanc, pour y faire mention du recouvrement de cette dette; et en +effet, après la perte du doge, il écrivit sur son registre: _l’ha pagata_, +il l'a payée. (DARU, _Hist. de la République de Venise_.) +(_Note de l'auteur_.)] + +Pippo signa de bonne grâce.--Mais il est bien entendu, dit-il, que je +commencerai par faire ton portrait. + +Béatrice l'embrassa à son tour, et lui dit à l'oreille: + +--Et moi aussi je ferai ton portrait, un beau portrait bien ressemblant, +non pas inanimé, mais vivant. + + + + +VII + + +L'amour de Pippo et de Béatrice avait pu se comparer d'abord à une source +qui s'échappe de terre; il ressemblait maintenant à un ruisseau qui +s'infiltre peu à peu et se creuse un lit dans le sable. Si Pippo eût été +noble, il eût certainement épousé Béatrice; car, à mesure qu'ils se +connaissaient mieux, ils s'aimaient davantage; mais, quoique les Vecelli +fussent d'une bonne famille de Cador en Frioul, une pareille union n'était +pas possible. Non seulement les proches parents de Béatrice s'y seraient +opposés, mais tout ce qui portait à Venise un nom patricien se serait +indigné. Ceux qui toléraient le plus volontiers les intrigues d'amour, et +qui ne trouvaient rien à redire à ce qu'une noble dame fût la maîtresse +d'un peintre, n'eussent jamais pardonné à cette même femme si elle eût +épousé son amant. Tels étaient les préjugés de cette époque, qui valait +pourtant mieux que la nôtre. + +La petite maison était meublée; Pippo tenait parole en y allant tous +les jours. Dire qu'il travaillait, ce serait trop, mais il en faisait +semblant, ou plutôt il croyait travailler. Béatrice, de son côté, tenait +plus qu'elle n'avait promis, car elle arrivait toujours la première. +Le portrait était ébauché; il avançait lentement, mais il était sur le +chevalet, et, quoiqu'on n'y touchât pas la plupart du temps, il faisait +du moins l'office de témoin, soit pour encourager l'amour, soit pour +excuser la paresse. + +Tous les matins, Béatrice envoyait à son amant un bouquet par sa négresse, +afin qu'il s'accoutumât à se lever de bonne heure.--Un peintre doit être +debout à l'aurore, disait-elle; la lumière du soleil est sa vie et le +véritable élément de son art, puisqu'il ne peut rien faire sans elle. + +Cet avertissement paraissait juste à Pippo, mais il en trouvait +l'application difficile. Il lui arrivait de mettre le bouquet de la +négresse dans le verre d'eau sucrée qu'il avait sur sa table de nuit, +et de se rendormir. Quand, pour aller à la petite maison, il passait +sous les fenêtres de la comtesse Orsini, il lui semblait que son argent +s'agitait dans sa poche. Il rencontra un jour à la promenade ser +Vespasiano, qui lui demanda pourquoi on ne le voyait plus. + +--J'ai fait serment de ne plus tenir un cornet, répondit-il, et de ne plus +toucher à une carte; mais, puisque vous voilà, jouons à croix ou pile +l'argent que nous avons sur nous. + +Ser Vespasiano, qui, bien qu'il fut vieux et notaire, n'en était pas moins +le jeu incarné, n'eut garde de refuser cette proposition. Il jeta une +piastre en l'air, perdit une trentaine de sequins et s'en fut très peu +satisfait.--Quel dommage, pensa Pippo, de ne pas jouer dans ce moment-ci! +je suis sûr que la bourse de Béatrice continuerait à me porter bonheur, +et que je regagnerais en huit jours ce que j'ai perdu depuis deux ans. + +C'était pourtant avec grand plaisir qu'il obéissait à sa maîtresse. Son +petit atelier offrait l'aspect le plus gai et le plus tranquille. Il s'y +trouvait comme dans un monde nouveau, dont cependant il avait mémoire, +car sa toile et son chevalet lui rappelaient son enfance. Les choses qui +nous ont été jadis familières nous le redeviennent aisément, et cette +facilité, jointe au souvenir, nous les rend chères sans que nous sachions +pourquoi. Lorsque Pippo prenait sa palette, et que, par une belle matinée, +il y écrasait ses couleurs brillantes; puis quand il les regardait +disposées en ordre et prêtes à se mêler sous sa main, il lui semblait +entendre derrière lui la voix rude de son père lui crier comme autrefois: +Allons, fainéant; à quoi rêves-tu? qu'on m'entame hardiment cette besogne! +A ce souvenir, il tournait la tête; mais, au lieu du sévère visage du +Titien, il voyait Béatrice les bras et le sein nus, le front couronné +De perles, qui se préparait à poser devant lui, et qui lui disait en +souriant: Quand il vous plaira, mon seigneur. + +Il ne faut pas croire qu'il fût indifférent aux conseils qu'elle lui +donnait, et elle ne les lui épargnait pas. Tantôt elle lui parlait des +maîtres vénitiens, et de la place glorieuse qu'ils avaient conquise parmi +les écoles d'Italie; tantôt, après lui avoir rappelé à quelle grandeur +l'art s'était élevé, elle lui en montrait la décadence. Elle n'avait que +trop raison sur ce sujet, car Venise faisait alors ce que venait de faire +Florence: elle perdait non seulement sa gloire, mais le respect de sa +gloire. Michel-Ange et le Titien avaient vécu tous deux près d'un siècle; +après avoir enseigné les arts à leur patrie, ils avaient lutté contre le +désordre aussi longtemps que le peut la force humaine; mais ces deux +vieilles colonnes s'étaient enfin écroulées. Pour élever aux nues des +novateurs obscurs, on oubliait les maîtres à peine ensevelis. Brescia, +Crémone, ouvraient de nouvelles écoles, et les proclamaient supérieures +aux anciennes. A Venise même, le fils d'un élève du Titien, usurpant +le surnom donné à Pippo, se faisait appeler comme lui le Tizianello, et +remplissait d'ouvrages du plus mauvais goût l'église patriarcale. + +Quand même Pippo ne se fût pas soucié de la honte de sa patrie, il devait +s'irriter de ce scandale. Lorsqu'on vantait devant lui un mauvais tableau, +ou lorsqu'il trouvait dans quelque église une méchante toile au milieu +des chefs-d'œuvre de son père, il éprouvait le même déplaisir qu'aurait +pu ressentir un patricien en voyant le nom d'un bâtard inscrit sur le +livre d'or. Béatrice comprenait ce déplaisir, et les femmes ont toutes +plus ou moins un peu de l'instinct de Dalila: elles savent saisir à propos +le secret des cheveux de Samson. Tout en respectant les noms consacrés, +Béatrice avait soin de faire de temps en temps l'éloge de quelque peintre +médiocre. Il ne lui était pas facile de se contredire ainsi elle-même, +mais elle donnait à ces faux éloges, avec beaucoup d'habileté, un air de +vraisemblance. Par ce moyen, elle parvenait souvent à exciter la mauvaise +humeur de Pippo, et elle avait remarqué que, dans ces moments, il se +mettait à l'ouvrage avec une vivacité extraordinaire. Il avait alors la +hardiesse d'un maître, et l'impatience l'inspirait. Mais son caractère +frivole reprenait bientôt le dessus, il jetait tout à coup son pinceau. +--Allons boire un verre de vin de Chypre, disait-il, et ne parlons plus +de ces sottises. + +Un esprit aussi inconstant eût peut-être découragé une autre que Béatrice; +mais, puisque nous trouvons dans l'histoire le récit des haines les +plus tenaces, il ne faut pas s'étonner que l'amour puisse donner de la +persévérance. Béatrice était persuadée d'une chose vraie, c'est que +l'habitude peut tout; et voici d'où lui venait cette conviction. Elle +avait vu son père, homme extrêmement riche et d'une faible santé, se +livrer, dans sa vieillesse, aux plus grandes fatigues, aux calculs les +plus arides, pour augmenter de quelques sequins son immense fortune. +Elle l'avait souvent supplié de se ménager, mais il avait constamment +fait la même réponse: que c'était une habitude prise dès l'enfance, qui +lui était devenue nécessaire, et qu'il conserverait tant qu'il vivrait. +Instruite par cet exemple, Béatrice ne voulait rien préjuger tant que +Pippo ne se serait pas astreint à un travail régulier, et elle se disait +que l'amour de la gloire est une noble convoitise qui doit être aussi +forte que l'avarice. + +En pensant ainsi, elle ne se trompait pas; mais la difficulté consistait +en ceci, que, pour donner à Pippo une bonne habitude, il fallait lui en +ôter une mauvaise. Or il y a de mauvaises herbes qui s'arrachent sans +beaucoup d'efforts, mais le jeu n'est pas de celles-là; peut-être même +est-ce la seule passion qui puisse résister à l'amour, car on a vu des +ambitieux, des libertins et des dévots céder à la volonté d'une femme, +mais bien rarement des joueurs, et la raison en est facile à dire. De même +que le métal monnayé représente presque toutes les jouissances, le jeu +résume presque toutes les émotions; chaque carte, chaque coup de dé +entraîne la perte ou la possession d'un certain nombre de pièces d'or +ou d'argent, et chacune de ces pièces est le signe d'une jouissance +indéterminée. Celui qui gagne sent donc une multitude de désirs, et +non seulement il s'y livre en liberté, mais il cherche à s'en créer de +nouveaux, ayant la certitude de les satisfaire. De là le désespoir de +celui qui perd, et qui se trouve tout à coup dans l'impossibilité d'agir, +après avoir manié des sommes énormes. De telles épreuves, répétées +souvent, épuisent et exaltent à la fois l'esprit, le jettent dans une +sorte de vertige, et les sensations ordinaires sont trop faibles, elles +se présentent d'une manière trop lente et trop successive, pour que le +joueur, accoutumé à concentrer les siennes, puisse y prendre le moindre +intérêt. + +Heureusement pour Pippo, son père l'avait laissé trop riche pour que la +perte ou le gain pussent exercer sur lui une influence aussi funeste. +Le désœuvrement, plutôt que le vice, l'avait poussé; il était trop jeune, +d'ailleurs, pour que le mal fût sans remède; l'inconstance même de ses +goûts le prouvait; il n'était donc pas impossible qu'il se corrigeât, +pourvu qu'on sût veiller attentivement sur lui. Cette nécessité n'avait +pas échappé à Béatrice, et, sans s'inquiéter du soin de sa propre +réputation, elle passait près de son amant presque toutes ses journées. +D'autre part, pour que l'habitude n'engendrât pas la satiété, elle mettait +en œuvre toutes les ressources de la coquetterie féminine; sa coiffure, +sa parure, son langage même, variaient sans cesse, et, de peur que Pippo +ne vînt à se dégoûter d'elle, elle changeait de robe tous les jours. +Pippo s'apercevait de ces petits stratagèmes; mais il n'était pas si sot +que de s'en fâcher; tout au contraire, car de son côté il en faisait +autant; il changeait d'humeur et de façons autant de fois que de +collerette. Mais il n'avait pas, pour cela, besoin de s'y étudier; le +naturel y pourvoyait, et il disait quelquefois en riant: Un goujon est un +petit poisson, et un caprice est une petite passion. + +Vivant ainsi et aimant tous deux le plaisir, nos amants s'entendaient à +merveille. Une seule chose inquiétait Béatrice. Toutes les fois qu'elle +parlait à Pippo des projets qu'elle formait pour l'avenir, il se +contentait de répondre: Commençons par faire ton portrait. + +--Je ne demande pas mieux, disait-elle, et il y a longtemps que cela est +convenu. Mais que comptes-tu faire ensuite? Ce portrait ne peut être +exposé en public, et il faut, dès qu'il sera fini, penser à te faire +connaître. As-tu quelque sujet dans la tête? Sera-ce un tableau d'église +ou d'histoire? + +Quand elle lui adressait ces questions, il trouvait toujours moyen d'avoir +quelque distraction qui l'empêchait d'entendre, comme, par exemple, de +ramasser son mouchoir, de rajuster un bouton de son habit, ou toute autre +bagatelle de même sorte. Elle avait commencé par croire que ce pouvait +être un mystère d'artiste, et qu'il ne voulait pas rendre compte de ses +plans; mais personne n'était moins mystérieux que lui, ni même plus +confiant, du moins avec sa maîtresse, car il n'y a pas d'amour sans +confiance.--Serait-il possible qu'il me trompât, se demandait Béatrice, +que sa complaisance ne fût qu'un jeu, et qu'il n'eût pas l'intention de +tenir sa parole? + +Lorsque ce doute lui venait à l'esprit, elle prenait un air grave et +presque hautain.--J'ai votre promesse, disait-elle; vous vous êtes engagé +pour un an, et nous verrons si vous êtes homme d'honneur. Mais, avant +qu'elle eût achevé sa phrase, Pippo l'embrassait tendrement.--Commençons +par faire ton portrait, répétait-il. Puis il savait s'y prendre de façon +à la faire parler d'autre chose. + +On peut juger si elle avait hâte de voir ce portrait terminé. Au bout de +six semaines, il le fut enfin. Lorsqu'elle posa pour la dernière séance, +Béatrice était si joyeuse, qu'elle ne pouvait rester en place; elle +allait et venait du tableau à son fauteuil, et elle se récriait à la fois +d'admiration et de plaisir. Pippo travaillait lentement et secouait +la tête de temps en temps; il fronça tout à coup le sourcil, et passa +brusquement sur sa toile le linge qui lui servait à essuyer ses pinceaux. +Béatrice courut à lui aussitôt, et elle vit qu'il avait effacé la bouche +et les yeux. Elle en fut tellement consternée, qu'elle ne put retenir ses +larmes; mais Pippo remit tranquillement ses couleurs dans sa boîte.--Le +regard et le sourire, dit-il, sont deux choses difficiles à rendre; il +faut être inspiré pour oser les peindre. Je ne me sens pas la main assez +sûre; et je ne sais même pas si je l'aurai jamais. + +Le portrait resta donc ainsi défiguré, et toutes les fois que Béatrice +regardait cette tête sans bouche et sans yeux, elle sentait redoubler son +inquiétude. + + + + +VIII + + +Le lecteur a pu remarquer que Pippo aimait les vins grecs. Or, quoique +Les vins d'Orient ne soient pas bavards, après un bon dîner il jasait +volontiers au dessert. Béatrice ne manquait jamais de faire tomber la +conversation sur la peinture; mais, dès qu'il en était question, il +arrivait de deux choses l'une: ou Pippo gardait le silence, et il avait +alors un certain sourire que Béatrice n'aimait pas à voir sur ses lèvres; +ou il parlait des arts avec une indifférence et un dédain singuliers. +Une pensée bizarre lui revenait surtout, la plupart du temps, dans ces +entretiens. + +--Il y aurait un beau tableau à faire, disait-il; il représenterait le +Campo-Vaccino à Rome, au soleil couchant. L'horizon est vaste, la place +déserte. Sur le premier plan, des enfants jouent sur des ruines; au +second plan, on voit passer un jeune homme enveloppé d'un manteau; son +visage est pâle, ses traits délicats sont altérés par la souffrance; il +faut qu'en le voyant on devine qu'il va mourir. D'une main il tient une +palette et des pinceaux, de l'autre il s'appuie sur une femme jeune et +robuste, qui tourne la tête en souriant. Afin d'expliquer cette scène, +il faudrait mettre au bas la date du jour où elle se passe, le vendredi +saint de l'année 1520. + +Béatrice comprenait aisément le sens de cette espèce d'énigme. C'était +le vendredi saint de l'année 1520 que Raphaël était mort à Rome, et, +quoiqu'on eût essayé de démentir le bruit qui en avait couru, il était +certain que ce grand homme avait expiré dans les bras de sa maîtresse. +Le tableau que projetait Pippo eût donc représenté Raphaël peu d'instants +avant sa fin; et une telle scène, en effet, traitée avec simplicité par +un véritable artiste, eût pu être belle. Mais Béatrice savait à quoi s'en +tenir sur ce projet supposé, et elle lisait dans les yeux de son amant ce +qu'il lui donnait à entendre. + +Tandis que tout le monde s'accordait, en Italie, à déplorer cette mort, +Pippo avait coutume, au contraire, de la vanter, et il disait souvent que, +malgré tout le génie de Raphaël, sa mort était plus belle que sa vie. +Cette pensée révoltait Béatrice, sans qu'elle pût se défendre d'en +sourire; c'était dire que l'amour vaut mieux que la gloire, et si une +pareille idée peut être blâmée par une femme, elle ne peut du moins +l'offenser. Si Pippo avait choisi un autre exemple, Béatrice aurait +peut-être été de son avis.--Mais pourquoi, disait-elle, opposer l'une à +l'autre deux choses qui sympathisent si bien? L'amour et la gloire sont +le frère et la sœur: pourquoi veux-tu les désunir? + +--On ne fait jamais bien deux choses à la fois, ajoutait Pippo. Tu ne +conseillerais pas à un commerçant de faire des vers en même temps que +ses calculs, ni à un poète d'auner de la toile pendant qu'il chercherait +ses rimes. Pourquoi donc veux-tu me faire peindre pendant que je suis +amoureux? + +Béatrice ne savait trop que répondre, car elle n'osait dire que l'amour +n'est pas une occupation. + +--Veux-tu donc mourir comme Raphaël? demandait-elle; et si tu le veux, +que ne commences-tu par faire comme lui? + +--C'est, au contraire, répondait Pippo, de peur de mourir comme Raphaël +que je ne veux pas faire comme lui. Ou Raphaël a eu tort de devenir +amoureux étant peintre, ou il a eu tort de se mettre à peindre étant +amoureux. C'est pourquoi il est mort à trente-sept ans, d'une manière +glorieuse, il est vrai; mais il n'y a pas de bonne manière de mourir. +S'il eût fait seulement cinquante chefs-d'œuvre de moins, c'eût été +un malheur pour le pape, qui aurait été obligé de faire décorer ses +chapelles par un autre; mais la Fornarine en aurait eu cinquante baisers +de plus, et Raphaël aurait évité l'odeur des couleurs à l'huile, qui est +si nuisible à la santé. + +--Feras-tu donc de moi une Fornarine? s'écriait alors Béatrice; si tu +ne prends soin ni de ta gloire ni de ta vie, veux-tu me charger de +t'ensevelir? + +--Non, en vérité, répondait Pippo, en portant son verre à ses lèvres; +si je pouvais te métamorphoser, je ferais de toi une Staphylé [A]. + +[Note A: Nymphe dont Bacchus fut amoureux. Il la changea en grappe de +raisin. (_Note de l'auteur._)] + +Malgré le ton léger qu'il affectait, Pippo, en s'exprimant ainsi, ne +plaisantait pas tant qu'on pourrait le croire. Il cachait même sous ses +railleries une opinion raisonnable, et voici quel était le fond de sa +pensée. + +On a souvent parlé, dans l'histoire des arts, de la facilité avec laquelle +de grands artistes exécutaient leurs ouvrages, et on en a cité qui +savaient allier au travail le désordre et l'oisiveté même. Mais il n'y a +pas de plus grande erreur que celle-là. Il n'est pas impossible qu'un +peintre exercé, sûr de sa main et de sa réputation, réussisse à faire +une belle esquisse au milieu des distractions et des plaisirs. Le Vinci +peignit quelquefois, dit-on, tenant sa lyre d'une main; mais le célèbre +portrait de la Joconde resta quatre ans sur son chevalet. Malgré de +rares tours de force, qui, en résultat, sont toujours trop vantés, il est +certain que ce qui est véritablement beau est l'ouvrage du temps et du +recueillement, et qu'il n'y a pas de vrai génie sans patience. + +Pippo était convaincu de cette règle, et l'exemple de son père l'avait +confirmé dans son opinion. En effet, il n'a peut-être jamais existé un +peintre aussi hardi que le Titien, si ce n'est son élève Rubens; mais +si la main du Titien était vive, sa pensée était patiente. Pendant +quatre-vingt-dix-neuf ans qu'il vécut, il s'occupa constamment de son art. +A ses débuts, il avait commencé par peindre avec une timidité minutieuse +et une sécheresse qui faisaient ressembler ses ouvrages aux tableaux +gothiques d'Albert Dürer. Ce ne fut qu'après de longs travaux qu'il osa +obéir à son génie et laisser courir son pinceau; encore eut-il quelquefois +à s'en repentir, et il arriva à Michel-Ange de dire, en voyant une toile +du Titien, qu'il était fâcheux qu'à Venise on négligeât les principes du +dessin. + +Or, au moment où se passait ce que je raconte, une facilité déplorable, +qui est toujours le premier signe de la décadence des arts, régnait à +Venise. Pippo, soutenu par le nom qu'il portait, avec un peu d'audace +et les études qu'il avait faites, pouvait aisément et promptement +s'illustrer; mais c'était là précisément ce qu'il ne voulait pas. Il eût +regardé comme une chose honteuse de profiter de l'ignorance du vulgaire; +il se disait, avec raison, que le fils d'un architecte ne doit pas +démolir ce qu'a bâti son père, et que, si le fils du Titien se faisait +peintre, il était de son devoir de s'opposer à la décadence de la +peinture. + +Mais, pour entreprendre une pareille tâche, il lui fallait sans aucun +doute y consacrer sa vie entière. Réussirait-il? C'était incertain. Un +seul homme a bien peu de force, quand tout un siècle lutte contre lui; +il est emporté par la multitude comme un nageur par un tourbillon. +Qu'arriverait-il donc? Pippo ne s'aveuglait pas sur son propre compte; +il prévoyait que le courage lui manquerait tôt ou tard, et que ses anciens +plaisirs l'entraîneraient de nouveau; il courait donc la chance de faire +un sacrifice inutile, soit que ce sacrifice fût entier, soit qu'il fût +incomplet; et quel fruit en recueillerait-il? Il était jeune, riche, bien +portant, et il avait une belle maîtresse; pour vivre heureux sans qu'on +eût, après tout, de reproches à lui faire, il n'avait qu'à laisser le +soleil se lever et se coucher. Fallait-il renoncer à tant de biens pour +une gloire douteuse qui, probablement, lui échapperait? + +C'était après y avoir mûrement réfléchi que Pippo avait pris le parti +d'affecter une indifférence qui, peu à peu, lui était devenue naturelle. +--Si j'étudie encore vingt ans, disait-il, et si j'essaye d'imiter +mon père, je chanterai devant des sourds; si la force me manque, je +déshonorerai mon nom. Et, avec sa gaieté habituelle, il concluait en +s'écriant: Au diable la peinture! la vie est trop courte. + +Pendant qu'il disputait avec Béatrice, le portrait restait toujours +inachevé. Pippo entra un jour, par hasard, dans le couvent des Servites. +Sur un échafaud élevé dans une chapelle, il aperçut le fils de Marco +Vecellio, celui-là même qui, comme je l'ai dit plus haut, se faisait +appeler aussi le Tizianello. Ce jeune homme n'avait pour prendre ce nom +aucun motif raisonnable, si ce n'est qu'il était parent éloigné du Titien, +et qu'il s'appelait, de son nom de baptême, Tito, dont il avait fait +Titien, et de Titien Tizianello, moyennant quoi les badauds de Venise le +croyaient héritier du génie du grand peintre, et s'extasiaient devant ses +fresques. Pippo ne s'était jamais guère inquiété de cette supercherie +ridicule; mais, en ce moment, soit qu'il lui fût désagréable de se trouver +vis-à-vis de ce personnage, soit qu'il pensât à sa propre valeur plus +sérieusement que d'ordinaire, il s'approcha de l'échafaud qui était +soutenu par de petites poutres mal étayées: il donna un coup de pied sur +une de ces poutres et la fit tomber. Fort heureusement l'échafaud ne tomba +pas en même temps; mais il vacilla de telle sorte que le soi-disant +Tizianello chancela d'abord comme s'il eût été ivre, puis acheva de perdre +l'équilibre au milieu de ses couleurs dont il fut bariolé de la plus +étrange façon. + +On peut juger, lorsqu'il se releva, de la colère où il était. Il descendit +aussitôt de son échafaud, et s'avança vers Pippo en lui adressant des +injures. Un prêtre se jeta entre eux pour les séparer au moment où +ils allaient tirer l'épée dans le saint lieu; les dévotes s'enfuirent +épouvantées avec de grands signes de croix, tandis que les curieux +s'empressèrent d'accourir. Tito criait à haute voix qu'un homme avait +voulu l'assassiner, et qu'il demandait justice de ce crime; la poutre +renversée en témoignait. Les assistants commencèrent à murmurer, et l'un +d'eux, plus hardi que les autres, voulut prendre Pippo au collet. Pippo, +qui n'avait agi que par étourderie, et qui regardait cette scène en riant, +se voyant sur le point d'être traîné en prison et s'entendant traiter +d'assassin, se mit à son tour en colère. Après avoir rudement repoussé +celui qui voulait l'arrêter, il s'élança sur Tito. + +--C'est toi, s'écria-t-il en le saisissant, c'est toi qu'il faut prendre +au collet et mener sur la place Saint-Marc pour y être pendu comme un +voleur! Sais-tu à qui tu parles, emprunteur de noms? Je me nomme Pomponio +Vecellio, fils du Titien. J'ai donné tout à l'heure un coup de pied dans +ta baraque vermoulue; mais, si mon père eût été à ma place, sois sûr que, +pour t'apprendre à te faire appeler le Tizianello, il t'aurait si bien +secoué sur ton arbre que tu en serais tombé comme une pomme pourrie. +Mais il n'en serait pas resté là. Pour te traiter comme tu le mérites, +il t'aurait pris par l'oreille, insolent écolier, et il t'aurait ramené +à l'atelier, dont tu t'es échappé avant de savoir dessiner une tête. +De quel droit salis-tu les murs de ce couvent et signes-tu de mon nom +tes misérables fresques? Va-t'en apprendre l'anatomie et copier des +écorchés pendant dix ans, comme je l'ai fait, moi, chez mon père, et nous +verrons ensuite qui tu es et si tu as une signature. Mais jusque-là ne +t'avise plus de prendre celle qui m'appartient, sinon je te jette dans +le canal, afin de te baptiser une fois pour toutes! + +Pippo sortit de l'église sur ces mots. Dès que la foule avait entendu +son nom, elle s'était aussitôt calmée; elle s'écarta pour lui ouvrir un +passage, et le suivit avec curiosité. Il s'en fut à la petite maison, où +il trouva Béatrice qui l'attendait. Sans perdre de temps à lui raconter +son aventure, il prit sa palette, et, encore ému de colère, il se mit à +travailler au portrait. + +En moins d'une heure il l'acheva. Il y fit en même temps de grands +changements; il retrancha d'abord plusieurs détails trop minutieux; +il disposa plus librement les draperies, retoucha le fond et les +accessoires, qui sont des parties très importantes dans la peinture +vénitienne. Il en vint ensuite à la bouche et aux yeux, et il réussit, +en quelques coups de pinceau, à leur donner une expression parfaite. +Le regard était doux et fier; les lèvres, au-dessus desquelles paraissait +un léger duvet, étaient entr'ouvertes; les dents brillaient comme des +perles, et la parole semblait prête à sortir. + +--Tu ne te nommeras pas Vénus couronnée, dit-il quand tout fut fini, mais +Vénus amoureuse. + +On devine la joie de Béatrice; pendant que Pippo travaillait, elle avait +à peine osé respirer; elle l'embrassa et le remercia cent fois, et lui dit +qu'à l'avenir elle ne voulait plus l'appeler Tizianello, mais Titien. +Pendant le reste de la journée, elle ne parla que des beautés sans nombre +qu'elle découvrait à chaque instant dans son portrait; non seulement elle +regrettait qu'il ne pût être exposé, mais elle était près de demander +qu'il le fût. La soirée se passa à la Quintavalle, et jamais les deux +amants n'avaient été plus gais ni plus heureux. Pippo montrait lui-même +une joie d'enfant, et ce ne fut que le plus tard possible, après mille +protestations d'amour, que Béatrice se décida à se séparer de lui pour +quelques heures. + +Elle ne dormit pas de la nuit; les plus riants projets, les plus douces +espérances l'agitèrent. Elle voyait déjà ses rêves réalisés, son amant +vanté et envié par toute l'Italie, et Venise lui devant une gloire +nouvelle. Le lendemain, elle se rendit, comme d'ordinaire, la première +au rendez-vous, et elle commença, en attendant Pippo, par regarder son +cher portrait. Le fond de ce portrait était un paysage, et il y avait sur +le premier plan une roche. Sur cette roche, Béatrice aperçut quelques +lignes tracées avec du cinabre. Elle se pencha avec inquiétude pour les +lire; en caractères gothiques très fins, était écrit le sonnet suivant: + + Béatrix Donato fut le doux nom de celle + Dont la forme terrestre eut ce divin contour; + Dans sa blanche poitrine était un cœur fidèle, + Et dans son corps sans tache un esprit sans détour. + + Le fils du Titien, pour la rendre immortelle, + Fit ce portrait, témoin d'un mutuel amour; + Puis il cessa de peindre à compter de ce jour, + Ne voulant de sa main illustrer d'autre qu'elle. + + Passant, qui que tu sois, si ton cœur sait aimer, + Regarde ma maîtresse avant de me blâmer, + Et dis si par hasard la tienne est aussi belle. + + Vois donc combien c'est peu que la gloire ici-bas, + Puisque, tout beau qu'il est, ce portrait ne vaut pas, + Crois-m'en sur ma parole, un baiser du modèle. + +Quelque effort que Béatrice pût faire par la suite, elle n'obtint jamais +de son amant qu'il travaillât de nouveau; il fut inflexible à toutes ses +prières, et, quand elle le pressait trop vivement, il lui récitait son +sonnet. Il resta ainsi jusqu'à sa mort fidèle à sa paresse; et Béatrice, +dit-on, le fut à son amour. Ils vécurent longtemps comme deux époux, et +il est à regretter que l'orgueil des Lorédans, blessé de cette liaison +publique, ait détruit le portrait de Béatrice, comme le hasard avait +détruit le premier tableau du Tizianello [A]. + +[Note A: C'est aux recherches d'un amateur célèbre, M. Doglioni, qu'on, +doit de savoir que ce tableau a existé. (_Note de l'auteur._)] + + +FIN DU FILS DU TITIEN. + + + * * * * * + + + + +V. MARGOT + + +1838 + + + + +I + + +Dans une grande et gothique maison, rue du Perche au Marais, habitait, +en 1804, une vieille dame connue et aimée de tout le quartier; elle +s'appelait madame Doradour. C'était une femme du temps passé, non +pas de la cour, mais de la bonne bourgeoisie, riche, dévote, gaie et +charitable. Elle menait une vie très retirée; sa seule occupation était +de faire l'aumône et de jouer au boston avec ses voisins. On dînait chez +elle à deux heures, on soupait à neuf. Elle ne sortait guère que pour +aller à l'église et faire quelquefois, en revenant, un tour à la place +Royale. Bref, elle avait conservé les mœurs et à peu près le costume de +son temps, ne se souciant que médiocrement du nôtre, lisant ses heures +plutôt que les journaux, laissant le monde aller son train, et ne pensant +qu'à mourir en paix. + +Comme elle était causeuse et même un peu bavarde, elle avait toujours eu, +depuis vingt ans qu'elle était veuve, une demoiselle de compagnie. Cette +demoiselle, qui ne la quittait jamais, était devenue pour elle une amie. +On les voyait sans cesse toutes deux ensemble, à la messe, à la promenade, +au coin du feu. Mademoiselle Ursule tenait les clefs de la cave, des +armoires, et même du secrétaire. C'était une grande fille sèche, à +tournure masculine, parlant du bout des lèvres, fort impérieuse et +passablement acariâtre. Madame Doradour, qui n'était pas grande, se +suspendait en babillant au bras de cette vilaine créature, l'appelait +sa toute bonne, et se laissait mener à la lisière. Elle témoignait à sa +favorite une confiance aveugle; elle lui avait assuré d'avance une large +part dans son testament. + +Mademoiselle Ursule ne l'ignorait pas; aussi faisait-elle profession +d'aimer sa maîtresse plus qu'elle-même, et n'en parlait-elle que les yeux +au ciel avec des soupirs de reconnaissance. + +Il va sans dire que mademoiselle Ursule était la véritable maîtresse au +logis. Pendant que madame Doradour, enfoncée dans sa chaise longue, +tricotait dans un coin de son salon, mademoiselle Ursule, affublée de +ses clefs, traversait majestueusement les corridors, tapait les portes, +payait les marchands et faisait damner les domestiques; mais dès +qu'il était l'heure de dîner, et dès que la compagnie arrivait, elle +apparaissait avec timidité, dans un vêtement foncé et modeste; elle +saluait avec componction, savait se tenir à l'écart et abdiquer en +apparence. A l'église, personne ne priait plus dévotement qu'elle et ne +baissait les yeux plus bas; il arrivait à madame Doradour, dont la piété +était sincère, de s'endormir au milieu d'un sermon: mademoiselle Ursule +lui poussait le coude, et le prédicateur lui en savait gré. Madame +Doradour avait des fermiers, des locataires, des gens d'affaires; +mademoiselle Ursule vérifiait leurs comptes, et en matière de chicane +elle se montrait incomparable. Il n'y avait pas, grâce à elle, un grain de +poussière dans la maison; tout était propre, net, frotté, brossé, les +meubles en ordre, le linge blanc, la vaisselle luisante, les pendules +réglées, tout cela était nécessaire à la gouvernante pour qu'elle pût +gronder à son aise et régner dans toute sa gloire. Madame Doradour ne se +dissimulait pas, à proprement parler, les défauts de sa bonne amie, mais +elle n'avait su de sa vie distinguer en ce monde que le bien. Le mal ne +lui semblait jamais clair; elle l'endurait sans le comprendre. L'habitude, +d'ailleurs, pouvait tout sur elle; il y avait vingt ans que mademoiselle +Ursule lui donnait le bras et qu'elles prenaient le matin leur café +ensemble. Quand sa protégée criait trop fort, madame Doradour quittait son +tricot, levait la tête et demandait de sa petite voix flûtée: Qu'est-ce +donc, ma toute bonne? Mais la toute bonne ne daignait pas toujours +répondre, ou, si elle entrait en explication, elle s'y prenait de telle +sorte que madame Doradour revenait à son tricot en fredonnant un petit +air, pour n'en pas entendre davantage. + +Il fut reconnu tout à coup, après une si longue confiance, que +mademoiselle Ursule trompait tout le monde, à commencer par sa maîtresse; +non seulement elle se faisait un revenu sur les dépenses qu'elle +dirigeait, mais elle s'appropriait, par anticipation sur le testament, +des hardes, du linge et jusqu'à des bijoux. Comme l'impunité l'enhardit, +elle en était enfin venue jusqu'à dérober un écrin de diamants, dont, il +est vrai, madame Doradour ne faisait aucun usage, mais qu'elle gardait +avec respect dans un tiroir depuis un temps immémorial, en souvenir de +ses appas perdus. Madame Doradour ne voulut point livrer aux tribunaux +une femme qu'elle avait aimée; elle se borna à la renvoyer de chez elle, +et refusa de la voir une dernière fois; mais elle se trouva subitement +dans une solitude si cruelle, qu'elle versa les larmes les plus amères. +Malgré sa piété, elle ne put s'empêcher de maudire l'instabilité des +choses d'ici-bas, et les impitoyables caprices du hasard, qui ne respecte +pas même une vieille et douce erreur. + +Un de ses bons voisins, nommé M. Després, étant venu la voir pour la +consoler, elle lui demanda conseil. + +--Que vais-je devenir à présent? lui dit-elle. Je ne puis vivre seule; +où trouverai-je une nouvelle amie? Celle que je viens de perdre m'a été +si chère et je m'y étais si habituée, que, malgré la triste façon dont +elle m'en a récompensée, j'en suis au regret de ne l'avoir plus; qui me +répondra d'une autre? Quelle confiance pourrais-je maintenant avoir pour +une inconnue? + +--Le malheur qui vous est arrivé, répondit M. Després, serait à jamais +déplorable s'il faisait douter de la vertu une âme telle que la vôtre. +Il y a dans ce monde des misérables et beaucoup d'hypocrites, mais il y a +aussi d'honnêtes gens. Prenez une autre demoiselle de compagnie, non +pas à la légère, mais sans y apporter non plus trop de scrupule. Votre +confiance a été trompée une fois; c'est une raison pour qu'elle ne le +soit pas une seconde. + +--Je crois que vous dites vrai, répliqua madame Doradour; mais je suis +bien triste et bien embarrassée. Je ne connais pas une âme à Paris; ne +pourriez-vous me rendre le service de prendre quelques informations et de +me trouver une honnête fille qui serait bien traitée ici, et qui servirait +du moins à me donner le bras pour aller à Saint-François d'Assise? + +M. Després, en sa qualité d'habitant du Marais, n'était ni fort ingambe +ni fort répandu. Il se mit cependant en quête, et, quelques jours après, +madame Doradour eut une nouvelle demoiselle, à laquelle, au bout de deux +mois, elle avait donné toute son amitié, car elle était aussi légère +qu'elle était bonne. Mais il fallut, au bout de deux ou trois mois, +mettre la nouvelle venue à la porte, non comme malhonnête, mais comme +peu honnête. Ce fut pour madame Doradour un second sujet de chagrin. +Elle voulut faire un nouveau choix; elle eut recours à tout le voisinage, +s'adressa même aux _Petites Affiches_, et ne fut pas plus heureuse. + +Le découragement la prit; on vit alors cette bonne dame s'appuyer sur +une canne et se rendre seule à l'église; elle avait résolu, disait-elle, +d'achever ses jours sans l'aide de personne, et elle s'efforçait en public +de porter gaiement sa tristesse et ses années; mais ses jambes tremblaient +en montant l'escalier, car elle avait soixante-quinze ans; on la trouvait +le soir auprès du feu, les mains jointes et la tête basse; elle ne pouvait +supporter la solitude; sa santé, déjà faible, s'altéra bientôt; elle +tombait peu à peu dans la mélancolie. + +Elle avait un fils unique nommé Gaston, qui avait embrassé de bonne heure +la carrière des armes, et qui en ce moment était en garnison. Elle lui +écrivit pour lui conter sa peine et pour le prier de venir à son secours +dans l'ennui où elle se trouvait. Gaston aimait tendrement sa mère: il +demanda un congé et l'obtint; mais le lieu de sa garnison était, par +malheur, la ville de Strasbourg, où se trouvent, comme on sait, en grande +abondance les plus jolies grisettes de France. On ne voit que là de ces +brunes allemandes, pleines à la fois de la langueur germanique et de la +vivacité française. Gaston était dans les bonnes grâces de deux jolies +marchandes de tabac, qui ne voulurent pas le laisser s'en aller; il tenta +vainement de les persuader, il alla même jusqu'à leur montrer la lettre de +sa mère; elles lui donnèrent tant de mauvaises raisons, qu'il s'en laissa +convaincre, et retarda de jour en jour son départ. + +Madame Doradour, pendant ce temps-là, tomba sérieusement malade. Elle +était née si gaie, et le chagrin lui était si peu naturel, qu'il ne +pouvait être pour elle qu'une maladie. Les médecins n'y savaient que +faire.--Laissez-moi, disait-elle; je veux mourir seule. Puisque tout ce +que j'aimais m'a abandonnée, pourquoi tiendrais-je à un reste de vie +auquel personne ne s'intéresse? + +La plus profonde tristesse régnait dans la maison, et en même temps le +plus grand désordre. Les domestiques, voyant leur maîtresse moribonde, +et sachant son testament fait, commençaient à la négliger. L'appartement, +jadis si bien entretenu, les meubles si bien rangés étaient couverts de +poussière.--O ma chère Ursule! s'écriait madame Doradour, ma toute bonne, +où êtes-vous? Vous me chasseriez ces marauds-là! + +Un jour qu'elle était au plus mal, on la vit avec étonnement se redresser +tout à coup sur son séant, écarter ses rideaux et mettre ses lunettes. +Elle tenait à la main une lettre qu'on venait de lui apporter et qu'elle +Déplia avec grand soin. Au haut de la feuille était une belle vignette +représentant le temple de l'Amitié avec un autel au milieu et deux cœurs +enflammés sur l'autel. La lettre était écrite en grosse bâtarde, les mots +parfaitement alignés, avec de grands traits de plume aux queues des +majuscules. C'était un compliment de bonne année, à peu près conçu en +ces termes: + +«Madame et chère marraine, + +«C'est pour vous la souhaiter bonne et heureuse que je prends la plume +pour toute la famille, étant la seule qui sache écrire chez nous. Papa, +maman et mes frères vous la souhaitent de même. Nous avons appris que +vous étiez malade, et nous prions Dieu qu'il vous conserve, ce qui +arrivera sûrement. Je prends la liberté de vous envoyer ci-jointes des +rillettes, et je suis avec bien du respect et de l'attachement, + +«Votre filleule et servante, + +«MARGUERITE PIÉDELEU.» + +Après avoir lu cette lettre, madame Doradour la mit sous son chevet; +elle fit aussitôt appeler M. Després, et elle lui dicta sa réponse. +Personne, dans la maison, n'en eut connaissance; mais, dès que cette +réponse fut partie, la malade se montra plus tranquille, et peu de jours +après on la trouva aussi gaie et aussi bien portante qu'elle l'avait +jamais été. + + + + +II + + +Le bonhomme Piédeleu était Beauceron, c'est-à-dire natif de la Beauce, +où il avait passé sa vie et où il comptait bien mourir. C'était un +vieux et honnête fermier de la terre de la Honville, près de Chartres, +terre qui appartenait à madame Doradour. Il n'avait vu de ses jours ni +une forêt ni une montagne, car il n'avait jamais quitté sa ferme que +pour aller à la ville ou aux environs, et la Beauce, comme on sait, n'est +qu'une plaine. Il avait vu, il est vrai, une rivière, l'Eure, qui coulait +près de sa maison. Pour ce qui est de la mer, il y croyait comme au +paradis, c'est-à-dire qu'il pensait qu'il fallait y aller voir; aussi ne +trouvait-il en ce monde que trois choses dignes d'admiration, le clocher +de Chartres, une belle fille et un beau champ de blé. Son érudition se +bornait à savoir qu'il fait chaud en été, froid en hiver, et le prix des +grains au dernier marché. Mais quand, par le soleil de midi, à l'heure +où les laboureurs se reposent, le bonhomme sortait de la basse-cour pour +dire bonjour à ses moissons, il faisait bon voir sa haute taille et ses +larges épaules se dessiner sur l'horizon. Il semblait alors que les blés +se tinssent plus droits et plus fiers que de coutume, que le soc des +charrues fût plus étincelant. A sa vue, ses garçons de ferme, couchés à +l'ombre et en train de dîner, se découvraient respectueusement tout en +avalant leurs belles tranches de pain et de fromage. Les bœufs ruminaient +en bonne contenance, les chevaux se redressaient sous la main du maître +qui frappait leur croupe rebondie.--Notre pays est le grenier de la +France, disait quelquefois le bonhomme; puis il penchait la tête en +marchant, regardait ses sillons bien alignés, et se perdait dans cette +contemplation. + +Madame Piédeleu, sa femme, lui avait donné neuf enfants, dont huit +garçons, et, si tous les huit n'avaient pas six pieds de haut, il ne s'en +fallait guère. Il est vrai que c'était la taille du bonhomme, et la mère +avait ses cinq pieds cinq pouces; c'était la plus belle femme du pays. +Les huit garçons, forts comme des taureaux, terreur et admiration du +village, obéissaient en esclaves à leur père. Ils étaient, pour ainsi +dire, les premiers et les plus zélés de ses domestiques, faisant tour +à tour le métier de charretiers, de laboureurs, de batteurs en grange. +C'était un beau spectacle que ces huit gaillards, soit qu'on les vît, +les manches retroussées, la fourche au poing, dresser une meule, soit +qu'on les rencontrât le dimanche allant à la messe bras dessus bras +dessous, leur père marchant à leur tête; soit enfin que le soir, après +le travail, on les vît, assis autour de la longue table de la cuisine, +deviser en mangeant la soupe et choquer en trinquant leurs grands gobelets +d'étain. + +Au milieu de cette famille de géants était venue au monde une petite +créature, pleine de santé, mais toute mignonne; c'était le neuvième enfant +de madame Piédeleu, Marguerite, qu'on appelait Margot. Sa tête ne venait +pas au coude de ses frères, et, quand son père l'embrassait, il ne +manquait jamais de l'enlever de terre et de la poser sur la table. La +petite Margot n'avait pas seize ans; son nez retroussé, sa bouche bien +fendue, bien garnie et toujours riante, son teint doré par le soleil, +ses bras potelés, sa taille rondelette, lui donnaient l'air de la gaieté +même; aussi faisait-elle la joie de la famille. Assise au milieu de ses +frères, elle brillait et réjouissait la vue, comme un bluet dans un +bouquet de blé.--Je ne sais, ma foi, disait le bonhomme, comment ma +femme s'y est prise pour me faire cet enfant-là: c'est un cadeau de la +Providence; mais toujours est-il que ce brin de fillette me fera rire +toute ma vie. + +Margot dirigeait le ménage; la mère Piédeleu, bien qu'elle fût encore +verte, lui en avait laissé le soin, afin de l'habituer de bonne heure à +l'ordre et à l'économie. Margot serrait le linge et le vin, avait la haute +main sur la vaisselle, qu'elle ne daignait pas laver; mais elle mettait +le couvert, versait à boire et chantait la chanson au dessert. Les +servantes de la maison ne l'appelaient que mademoiselle Marguerite, car +elle avait un certain quant-à-soi. Du reste, comme disent les bonnes gens, +elle était sage comme une image. Je ne veux pas dire qu'elle ne fût pas +coquette; elle était jeune, jolie et fille d'Eve. Mais il ne fallait pas +qu'un garçon, même des plus huppés de l'endroit, s'avisât de lui serrer +la taille trop fort; il ne s'en serait pas bien trouvé: le fils d'un +fermier, nommé Jarry, qui était ce qu'on appelle un _mauvais gas_, l'ayant +embrassée un jour à la danse, avait été payé d'un bon soufflet. + +M. le curé professait pour Margot la plus haute estime. Quand il avait un +exemple à citer, c'était elle qu'il choisissait. Il lui fit même un jour +l'honneur de parler d'elle en plein sermon et de la donner pour modèle à +ses ouailles. Si le progrès des lumières, comme on dit, n'avait pas fait +supprimer les rosières, cette vieille et honnête coutume de nos aïeux, +Margot eût porté les roses blanches, ce qui eût mieux valu qu'un sermon; +mais ces messieurs de 89 ont supprimé bien autre chose. Margot savait +coudre et même broder; son père avait voulu, en outre, qu'elle sût lire +et écrire, et qu'elle apprît l'orthographe, un peu de grammaire et de +géographie. Une religieuse carmélite s'était chargée de son éducation. +Aussi Margot était-elle l'oracle de l'endroit; dès qu'elle ouvrait la +bouche, les paysans s'ébahissaient. Elle leur disait que la terre était +ronde, et ils l'en croyaient sur parole. On faisait cercle autour d'elle, +le dimanche, lorsqu'elle dansait sur la pelouse; car elle avait eu un +maître de danse, et son _pas de bourrée_ émerveillait tout le monde. +En un mot, elle trouvait moyen d'être en même temps aimée et admirée, +ce qui peut passer pour difficile. + +Le lecteur sait déjà que Margot était filleule de madame Doradour, et +que c'était elle qui lui avait écrit, sur un beau papier à vignettes, +un compliment de bonne année. Cette lettre, qui n'avait pas dix lignes, +avait coûté à la petite fermière bien des réflexions et bien de la peine, +car elle n'était pas forte en littérature. Quoi qu'il en soit, madame +Doradour, qui avait toujours beaucoup aimé Margot et qui la connaissait +pour la plus honnête fille du pays, avait résolu de la demander à son +père, et d'en faire, s'il se pouvait, sa demoiselle de compagnie. + +Le bonhomme était un soir dans sa cour, fort occupé à regarder une roue +neuve qu'on venait de remettre à une de ses charrettes. La mère Piédeleu, +debout sous le hangar, tenait gravement avec une grosse pince le nez d'un +taureau ombrageux, pour l'empêcher de remuer pendant que le vétérinaire +le pansait. Les garçons de ferme bouchonnaient les chevaux qui revenaient +de l'abreuvoir. Les bestiaux commençaient à rentrer; une majestueuse +procession de vaches se dirigeait vers l'étable au soleil couchant, et +Margot, assise sur une botte de trèfle, lisait un vieux numéro du _Journal +de l'Empire_, que le curé lui avait prêté [A]. + +[Note A: Ce paragraphe est la description exacte d'un intérieur de ferme +que l'auteur avait vu, en 1818, à l'âge de sept ans, et dont le tableau +s'était gravé dans sa mémoire.] + +Le curé lui-même parut en ce moment, s'approcha du bonhomme et lui remit +une lettre de la part de madame Doradour. Le bonhomme ouvrit la lettre +avec respect; mais il n'en eut pas plus tôt lu les premières lignes, qu'il +fut obligé de s'asseoir sur un banc, tant il était ému et surpris.--Me +demander ma fille! s'écria-t-il, ma fille unique, ma pauvre Margot! + +A ces mots, madame Piédeleu épouvantée accourut; les garçons, qui +revenaient des champs, s'assemblèrent autour de leur père; Margot seule +resta à l'écart, n'osant bouger ni respirer. Après les premières +exclamations, toute la famille garda un morne silence. + +Le curé commença alors à parler et à énumérer tous les avantages que +Margot trouverait à accepter la proposition de sa marraine. Madame +Doradour avait rendu de grands services aux Piédeleu, elle était leur +bienfaitrice; elle avait besoin de quelqu'un qui lui rendît la vie +agréable, qui prît soin d'elle et de sa maison; elle s'adressait avec +confiance à ses fermiers; elle ne manquerait pas de bien traiter sa +filleule et d'assurer son avenir. Le bonhomme écouta le curé sans mot +dire, puis il demanda quelques jours pour réfléchir avant de prendre une +détermination. + +Ce ne fut qu'au bout d'une semaine, après bien des hésitations et bien +des larmes, qu'il fut résolu que Margot se mettrait en route pour Paris. +La mère était inconsolable; elle disait qu'il était honteux de faire de +sa fille une servante, lorsqu'elle n'avait qu'à choisir parmi les plus +beaux garçons du pays pour devenir une riche fermière. Les fils Piédeleu, +pour la première fois de leur vie, ne pouvaient réussir à se mettre +d'accord; ils se querellaient toute la journée, les uns consentant, les +autres refusant; enfin, c'était un désordre et un chagrin inouïs dans la +maison. Mais le bonhomme se souvenait que, dans une mauvaise année, +madame Doradour, au lieu de lui demander son terme, lui avait envoyé un +sac d'écus; il imposa silence à tout le monde, et décida que sa fille +partirait. + +Le jour du départ arrivé, on mit un cheval à la carriole, afin de mener +Margot à Chartres, où elle devait prendre la diligence. Personne n'alla +aux champs ce jour-là; presque tout le village se rassembla dans la cour +de la ferme. On avait fait à Margot un trousseau complet; le dedans, le +derrière et le dessus de la carriole étaient encombrés de boîtes et de +cartons: les Piédeleu n'entendaient pas que leur fille fit mauvaise +figure à Paris. Margot avait fait ses adieux à tout le monde, et allait +embrasser son père, lorsque le curé la prit par la main et lui fit une +allocution paternelle sur son voyage, sur la vie future et sur les dangers +qu'elle allait courir.--Conservez votre sagesse, jeune fille, s'écria le +digne homme en terminant, c'est le plus précieux des trésors; veillez sur +lui, Dieu fera le reste. + +Le bonhomme Piédeleu était ému jusqu'aux larmes, quoiqu'il n'eût pas tout +compris clairement dans le discours du curé. Il serra sa fille sur son +cœur, l'embrassa, la quitta, revint à elle et l'embrassa encore; il +voulait parler, et son trouble l'en empêchait.--Retiens bien les conseils +de M. le curé, dit-il enfin d'une voix altérée; retiens-les bien; ma +pauvre enfant.... Puis il ajouta brusquement: Mille pipes de diables! +n'y manque pas. + +Le curé, qui étendait les mains pour donner à Margot sa bénédiction, +s'arrêta court à ce gros mot. C'était pour vaincre son émotion que le +bonhomme avait juré; il tourna le dos au curé et rentra chez lui sans en +dire davantage. + +Margot grimpa dans la carriole, et le cheval allait partir, lorsqu'on +entendit un si gros sanglot que tout le monde se retourna. On aperçut +alors un petit garçon de quatorze ans à peu près, auquel on n'avait pas +fait attention. Il s'appelait Pierrot, et son métier n'était pas bien +noble, car il était gardeur de dindons; mais il aimait passionnément +Margot, non pas d'amour, mais d'amitié. Margot aimait aussi ce pauvre +petit diable; elle lui avait donné maintes fois une poignée de cerises ou +une grappe de raisin pour accompagner son pain sec. Comme il ne manquait +pas d'intelligence, elle se plaisait à le faire causer et à lui apprendre +le peu qu'elle savait, et comme ils étaient tous deux presque du même âge, +il était souvent arrivé que, la leçon finie, la maîtresse et l'écolier +avaient joué ensemble à cligne-musette. En ce moment, Pierrot portait +une paire de sabots que Margot lui avait donnée, ayant pitié de le voir +marcher pieds nus. Debout dans un coin de la cour, entouré de son modeste +troupeau, Pierrot regardait ses sabots et pleurait de tout son cœur. +Margot lui fit signe d'approcher et lui tendit sa main: il la prit et la +porta à son visage, comme s'il eût voulu la baiser, mais il la posa sur +ses yeux; Margot la retira toute baignée de larmes. Elle dit une dernière +fois adieu à sa mère, et la carriole se mit en marche. + + + + +III + + +Lorsque Margot monta en diligence à Chartres, l'idée de faire vingt lieues +et de voir Paris la bouleversait à tel point qu'elle en avait perdu le +boire et le manger. Toute désolée qu'elle était de quitter son pays, +elle ne pouvait s'empêcher d'être curieuse, et elle avait si souvent +entendu parler de Paris comme d'une merveille, qu'elle avait peine à +s'imaginer qu'elle allait voir de ses yeux une si belle ville. Parmi ses +compagnons de route se trouva un commis voyageur, qui, selon les habitudes +du métier, ne manqua pas de bavarder. Margot l'écoutait faire ses contes +avec une attention religieuse. Au peu de questions qu'elle hasarda, il +vit combien elle était novice, et, renchérissant sur lui-même, il fit de +la capitale un portrait si extravagant et si ampoulé, qu'on n'aurait +su, à l'entendre, s'il s'agissait de Paris ou de Pékin. Margot n'avait +garde de le reprendre, et, pour lui, il n'était pas homme à s'arrêter +à la pensée qu'au premier pas qu'elle ferait elle verrait qu'il avait +menti. C'est en quoi on ne peut trop admirer le suprême attrait de la +forfanterie. Je me souviens qu'allant en Italie, il m'en arriva autant +qu'à Margot: un de mes compagnons de voyage me fit une description de +Gênes, que j'allais voir; il mentait sur le bateau qui nous y conduisait, +il mentait en vue de la ville, et il mentait encore dans le port. + +Les voitures qui viennent de Chartres entrent à Paris par les +Champs-Elysées. Je laisse à penser l'admiration d'une Beauceronne à +l'aspect de cette magnifique entrée qui n'a pas sa pareille au monde, +et qu'on dirait faite pour recevoir un héros triomphant, maître du reste +de l'univers. Les tranquilles et étroites rues du Marais parurent ensuite +bien tristes à Margot. Cependant, quand son fiacre s'arrêta devant la +porte de madame Doradour, la belle apparence de la maison l'enchanta. Elle +souleva le marteau d'une main tremblante, et frappa avec une crainte mêlée +de plaisir. Madame Doradour attendait sa filleule; elle la reçut à bras +ouverts, lui fit mille caresses, l'appela sa fille, l'installa dans une +bergère, et lui fit d'abord donner à souper. + +Étourdie du bruit de la route, Margot regardait les tapisseries, +Les lambris et les meubles dorés, mais surtout les belles glaces qui +décoraient le salon. Elle qui ne s'était jamais coiffée que dans le miroir +à barbe de son père, il lui semblait charmant et prodigieux de voir son +image répétée autour d'elle de tant de manières différentes. Le ton +délicat et poli de sa marraine, ses expressions nobles et réservées, lui +faisaient aussi une grande impression. Le costume même de la bonne dame, +son ample robe de pou-de-soie à fleurs, son grand bonnet et ses cheveux +poudrés donnaient à penser à Margot et lui faisaient voir qu'elle se +trouvait en face d'un être particulier. Comme elle avait l'esprit prompt +et facile, et, en même temps, ce penchant à l'imitation qui est naturel +aux enfants, elle n'eut pas plus tôt causé une heure avec madame Doradour, +qu'elle essaya de se modeler sur elle. Elle se redressa, rajusta sa +cornette, et appela à son secours tout ce qu'elle savait de grammaire. +Malheureusement un peu de fort bon vin que sa marraine lui avait fait +boire pur, pour réparer la fatigue du voyage, avait embrouillé ses idées; +ses paupières se fermaient. Madame Doradour la prit par la main et la +conduisit dans une belle chambre; après quoi, l'ayant embrassée de +nouveau, elle lui souhaita une bonne nuit et se retira. + +Presque aussitôt on frappa à la porte; une femme de chambre entra, +débarrassa Margot de son châle et de son bonnet, et se mit à genoux +pour la déchausser. Margot dormait tout debout et se laissait faire. +Ce ne fut que lorsqu'on lui ôta sa chemise qu'elle s'aperçut qu'on la +déshabillait, et, sans réfléchir qu'elle était toute nue, elle fit un +grand salut à sa femme de chambre; elle expédia ensuite sa prière du soir, +et se mit promptement au lit. A la lueur de sa veilleuse, elle vit que sa +chambre avait aussi des meubles dorés, et qu'il s'y trouvait une de ces +magnifiques glaces qui lui tenaient si fort au cœur. Au-dessus de cette +glace était un trumeau, et les petits amours qui y étaient sculptés lui +parurent autant de bons génies qui l'invitaient à se mirer. Elle se promit +bien de n'y pas manquer, et, bercée par les plus doux songes, elle +s'endormit délicieusement. + +On se lève de bonne heure aux champs; notre petite campagnarde s'éveilla +le lendemain avec les oiseaux. Elle se mit sur son séant, et, apercevant +dans sa chère glace son joli minois chiffonné, elle s'honora d'un gracieux +sourire. La femme de chambre reparut bientôt, et demanda respectueusement +si mademoiselle voulait prendre un bain. En même temps, elle lui posa +sur les épaules une robe de flanelle écarlate, qui parut à Margot la +pourpre d'un roi. + +La salle de bain de madame Doradour était un réduit plus mondain qu'il +n'appartient à un bain de dévote; elle avait été construite sous Louis XV. +La baignoire, exhaussée sur une estrade, était placée dans un cintre de +stuc encadré de roses dorées, et les inévitables amours foisonnaient +autour du plafond. Sur le panneau opposé à l'estrade, on voyait une copie +des Baigneuses de Boucher, copie faite peut-être par Boucher lui-même. +Une guirlande de fleurs se jouait sur le lambris; un tapis moelleux +couvrait le parquet, et un rideau de soie, galamment retroussé, laissait +pénétrer, à travers la persienne, un demi-jour mystérieux. Il va sans +dire que tout ce luxe était un peu fané par le temps, et que les dorures +avaient vieilli; mais, par cette raison même, on s'y plaisait mieux, et +on y sentait comme un reste de parfum de ces soixante années de folie où +régna le roi bien-aimé. + +Margot, seule dans cette salle, s'approcha timidement de l'estrade. Elle +examina d'abord les griffons dorés placés de chaque côté de la baignoire; +elle n'osait entrer dans l'eau, qui lui semblait devoir, pour le moins, +être de l'eau de rose; elle y fourra doucement une jambe, puis l'autre, +puis elle resta debout en contemplation devant le panneau. Elle n'était +pas connaisseuse en peinture; les nymphes de Boucher lui parurent des +déesses; elle n'imaginait pas que de pareilles femmes pussent exister sur +la terre, qu'on pût manger avec des mains si blanches, ni marcher avec de +si petits pieds. Que n'eût-elle pas donné pour être aussi belle! Elle ne +se doutait pas qu'avec ses mains hâlées elle valait cent fois mieux que +ces poupées. Un léger mouvement du rideau la tira de sa distraction; elle +frémit à l'idée d'être surprise ainsi, et se plongea dans l'eau jusqu'au +cou. + +Un sentiment de mollesse et de bien-être ne tarda pas à s'emparer d'elle. +Elle commença, comme font les enfants, par jouer dans l'eau avec le coin +de son peignoir; elle s'amusa ensuite à compter les fleurs et les rosaces +de la chambre; puis elle examina les petits amours, mais leurs gros +ventres lui déplaisaient. Elle appuya sa tête sur le bord de la baignoire, +et regarda par la fenêtre entr'ouverte. + +La salle de bain était au rez-de-chaussée, et la fenêtre donnait sur le +jardin. Ce n'était pas, comme on le pense bien, un jardin anglais, mais un +antique jardin à la mode française, qui en vaut bien une autre. De belles +allées sablées bordées de buis, de grands parterres brillant de couleurs +bien assorties, de jolies statues d'espace en espace, et, dans le fond, +un labyrinthe en charmille. Margot regardait le labyrinthe, dont la sombre +entrée la faisait rêver. La cligne-musette lui revenait en mémoire, et +elle pensait que dans les détours de la charmille il devait y avoir de +bonnes cachettes. + +Un beau jeune homme en costume de hussard sortit en ce moment du +labyrinthe, et se dirigea vers la maison. Après avoir traversé le +parterre, il passa si près de la fenêtre de la salle de bain, que son +coude ébranla la persienne. Margot ne put retenir un léger cri que la +frayeur lui arracha; le jeune homme s'arrêta, ouvrit la persienne, et +avança la tête; il aperçut Margot dans son bain, et, quoique hussard, il +rougit. Margot rougit aussi, et le jeune homme s'éloigna. + + + + +IV + + +Il y a sous le soleil une chose fâcheuse pour tout le monde, et +particulièrement pour les petites filles: c'est que la sagesse est un +travail, et que, pour être seulement raisonnable, il faut se donner +beaucoup de mal, tandis que, pour faire des sottises, il n'y a qu'à se +laisser aller. Homère nous apprend que Sisyphe était le plus sage des +mortels; cependant les poètes le condamnent unanimement à rouler une +grosse roche au haut d'une montagne, d'où elle retombe aussitôt sur ce +pauvre homme, qui recommence à la rouler. Les commentateurs se sont +épuisés à chercher la raison de ce supplice; quant à moi, je ne doute pas +que, par cette belle allégorie, les anciens n'aient voulu représenter la +sagesse. La sagesse est, en effet, une grosse pierre que nous roulons sans +désemparer, et qui nous retombe sans cesse sur la tête. Notez que, le jour +où elle nous échappe, il ne nous est tenu aucun compte de l'avoir roulée +pendant nombre d'années, tandis qu'au contraire, si un fou vient à faire, +par hasard, une action raisonnable, on lui en sait un gré infini. La folie +est bien loin d'être une pierre; c'est une bulle de savon qui s'en va +dansant devant nous, et se colorant, comme l'arc-en-ciel, de toutes les +nuances de la création. Il arrive, il est vrai, que la bulle crève et nous +envoie quelques gouttes d'eau dans les yeux; mais aussitôt il s'en forme +une nouvelle, et pour la maintenir en l'air nous n'avons besoin que de +respirer. + +Par ces réflexions philosophiques, je veux montrer qu'il n'est pas +étonnant que Margot fût un peu amoureuse du jeune garçon qui l'avait +aperçue dans son bain, et je veux dire aussi que pour cela on ne doit pas +prendre mauvaise opinion d'elle. Lorsque l'amour se mêle de nos affaires, +il n'a pas grand besoin qu'on l'aide, et on sait que lui fermer la porte +n'est pas le moyen de l'empêcher d'entrer; mais il entra ici par la +croisée, et voici comment: + +Ce jeune garçon en habit de hussard n'était pas autre que Gaston, fils de +madame Doradour, qui s'était arraché, non sans peine, aux amourettes de sa +garnison, et qui venait d'arriver chez sa mère. Le ciel voulut que la +chambre où logeait Margot fût à l'angle de la maison, et que celle du +jeune homme y fût aussi, c'est-à-dire que leurs deux croisées étaient +presque en face l'une de l'autre, et en même temps fort rapprochées. +Margot dînait avec madame Doradour, et passait près d'elle l'après-midi, +jusqu'au souper; mais de sept heures du matin jusqu'à midi, elle restait +dans sa chambre. Or Gaston, la plupart du temps, était dans la sienne à +cette heure-là. Margot n'avait donc rien de mieux à faire que de coudre +près de la croisée et de regarder son voisin. + +Le voisinage a, de tout temps, causé de grands malheurs; il n'y a rien de +si dangereux qu'une jolie voisine; fût-elle laide, je ne m'y fierais pas, +car à force de la voir sans cesse, il arrive tôt ou tard un jour où l'on +finit par la trouver jolie. Gaston avait un petit miroir rond accroché à +sa fenêtre, selon la coutume des garçons. Devant ce miroir, il se rasait, +se peignait et mettait sa cravate. Margot remarqua qu'il avait de beaux +cheveux blonds qui frisaient naturellement; cela fut cause qu'elle acheta +d'abord un flacon d'huile à la violette, et qu'elle prit soin que les deux +petits bandeaux de cheveux noirs qui sortaient de son bonnet fussent +toujours bien lisses et bien brillants. Elle s'aperçut enfin que Gaston +avait de jolies cravates et qu'il les changeait fort souvent; elle fit +emplette d'une douzaine de foulards, les plus beaux qu'il y eût dans tout +le Marais. Gaston avait, en outre, cette habitude qui indignait si fort le +philosophe de Genève, et qui le brouilla avec son ami Grimm: il se faisait +les ongles, comme dit Rousseau, avec un instrument fait exprès. Margot +n'était pas un si grand philosophe que Rousseau; au lieu de s'indigner, +elle acheta une brosse, et, pour cacher sa main, qui était un peu rouge, +comme je l'ai déjà dit, elle prit des mitaines noires qui ne laissaient +voir que le bout de ses doigts. Gaston avait encore bien d'autres belles +choses que Margot ne pouvait imiter, par exemple, un pantalon rouge et une +veste bleu de ciel avec des tresses noires. Margot possédait, il est vrai, +une robe de chambre de flanelle écarlate; mais que répondre à la veste +bleue? Elle prétendit avoir mal à l'oreille, et elle se fit, pour le +matin, une petite toque de velours bleu. Ayant aperçu au chevet de Gaston +le portrait de Napoléon, elle voulut avoir celui de Joséphine. Enfin, +Gaston ayant dit un jour, à déjeuner, qu'il aimait assez une bonne +omelette, Margot vainquit sa timidité et fit un acte de courage; elle +déclara que personne au monde ne savait faire les omelettes comme elle, +que chez ses parents elle les faisait toujours, et qu'elle suppliait sa +marraine d'en goûter une de sa main. + +Ainsi tâchait la pauvre enfant de témoigner son modeste amour; mais Gaston +n'y prenait pas garde. Comment un jeune homme hardi, fier, habitué aux +plaisirs bruyants et à la vie de garnison, aurait-il remarqué ce manège +enfantin? Les grisettes de Strasbourg s'y prennent d'autre manière +lorsqu'elles ont un caprice en tête. Gaston dînait avec sa mère, puis +sortait pour toute la soirée; et, comme Margot ne pouvait dormir qu'il +ne fût rentré, elle l'attendait derrière son rideau. Il arriva bien +quelquefois que le jeune homme, voyant de la lumière chez elle, se dit en +traversant la cour:--Pourquoi cette petite fille n'est-elle pas couchée? +Il arriva encore qu'en faisant sa toilette, il jeta sur Margot un coup +d'œil distrait qui la pénétrait jusqu'à l'âme; mais elle détournait la +tête aussitôt, et elle serait plutôt morte que d'oser soutenir ce regard. +Il faut dire aussi qu'au salon elle ne se montrait plus la même. Assise +auprès de sa marraine, elle s'étudiait à paraître grave, réservée, et +à écouter décemment le babillage de madame Doradour. Quand Gaston lui +adressait la parole, elle lui répondait de son mieux, mais, ce qui +semblera singulier, elle lui répondait presque sans émotion. Expliquera +qui pourra ce qui se passe dans une cervelle de quinze ans; l'amour de +Margot était, pour ainsi dire, enfermé dans sa chambre, elle le trouvait +dès qu'elle y entrait, et elle l'y laissait en sortant; mais elle ôtait +la clef de sa porte, pour que personne ne pût, en son absence, profaner +son petit sanctuaire. + +Il est facile, du reste, de supposer que la présence de madame Doradour +devait la rendre circonspecte et l'obliger à réfléchir, car cette présence +lui rappelait sans cesse la distance qui la séparait de Gaston. Une autre +que Margot s'en serait peut-être désespérée ou plutôt se serait guérie, +voyant le danger de sa passion; mais Margot ne s'était jamais demandé, +même dans le plus profond de son cœur, à quoi lui servirait son amour; +et, en effet, y a-t-il une question plus vide de sens que celle-là, qu'on +adresse continuellement aux amoureux: A quoi cela vous mènera-t-il?--Eh! +bonnes gens, cela me mène à aimer. + +Dès que Margot s'éveillait, elle sautait à bas de son lit, et elle courait +pieds nus, en cornette, écarter le coin de son rideau pour voir si Gaston +avait ouvert ses jalousies. Si les jalousies étaient fermées, elle allait +vite se recoucher, et elle guettait l'instant où elle entendrait le bruit +de l'espagnolette, auquel elle ne se trompait pas. Cet instant venu, +elle mettait ses pantoufles et sa robe de chambre, ouvrait à son tour sa +croisée, et penchait la tête de côté et d'autre d'un air endormi, comme +pour regarder quel temps il faisait. Elle poussait ensuite un des battants +de la fenêtre de manière à n'être vue que de Gaston, puis elle posait son +miroir sur une petite table, et commençait à peigner ses beaux cheveux. +Elle ne savait pas qu'une vraie coquette se montre quand elle est parée, +mais ne se laisse pas voir pendant qu'elle se pare; comme Gaston se +coiffait devant elle, elle se coiffait devant lui. Masquée par son miroir, +elle hasardait de timides coups d'œil, prête à baisser les yeux si Gaston +la regardait. Quand ses cheveux étaient bien peignés et retroussés, elle +posait sur sa tête son petit bonnet de tulle brodé à la paysanne, qu'elle +n'avait pas voulu quitter; ce petit bonnet était toujours tout blanc, +ainsi que le grand collet rabattu qui lui couvrait les épaules et lui +donnait un peu l'air d'une nonnette. Elle restait alors les bras nus, en +jupon court, attendant son café. Bientôt paraissait mademoiselle Pélagie, +sa femme de chambre, portant un plateau et escortée du chat du logis, +meuble indispensable au Marais, qui ne manquait jamais le matin de rendre +ses devoirs à Margot. Il jouissait alors du privilège de s'établir dans +une bergère en face d'elle, et de partager son déjeuner. Ce n'était pour +elle, comme on pense, qu'un prétexte de coquetterie. Le chat, qui était +vieux et gâté, roulé en boule dans un fauteuil, recevait fort gravement +des baisers qui ne lui étaient pas adressés. Margot l'agaçait, le prenait +dans ses bras, le jetait sur son lit, tantôt le caressait, tantôt +l'irritait; depuis dix ans qu'il était de la maison, il ne s'était jamais +vu à pareille fête; et il ne s'en trouvait pas précisément satisfait; mais +il prenait le tout en patience, étant, au fond, d'un bon naturel, et ayant +beaucoup d'amitié pour Margot. Le café pris, elle s'approchait de nouveau +de la fenêtre, regardait encore un peu s'il faisait beau temps, puis elle +poussait le battant resté ouvert, mais sans le fermer tout à fait. +Pour qui aurait eu l'instinct du chasseur, c'était alors le temps de se +mettre à l'affût. Margot achevait sa toilette, et veux-je dire qu'elle +se montrait? Non pas; elle mourait de peur d'être vue, et d'envie de se +laisser voir. Et Margot était une fille sage? Oui, sage, honnête et +innocente. Et que faisait-elle? Elle se chaussait, mettait son jupon et +sa robe, et de temps en temps, par la fente de la fenêtre, on aurait pu +la voir allonger le bras pour prendre une épingle sur la table. Et +qu'eût-elle fait si on l'eût guettée? Elle aurait sur-le-champ fermé sa +croisée. Pourquoi donc la laisser entr'ouverte? Demandez-le-lui, je n'en +sais rien. + +Les choses en étaient là, lorsqu'un certain jour madame Doradour et son +fils eurent un long entretien tête à tête. Il s'établit entre eux un air +de mystère, et ils se parlaient souvent à mots couverts. Peu de temps +après, madame Doradour dit à Margot:--Ma chère enfant, tu vas revoir ta +mère; nous passerons l'automne à la Honville. + + + + +V + + +L'habitation de la Honville était à une lieue de Chartres, et à une +demi-lieue environ de la ferme où demeuraient les parents de Margot. +Ce n'était pas tout à fait un château, mais une très belle maison avec +un grand parc. Madame Doradour n'y venait pas souvent, et depuis nombre +d'années on n'y avait vu qu'un régisseur. Ce voyage précipité, les +entretiens secrets entre le jeune homme et la vieille dame, surprenaient +Margot et l'inquiétaient. + +Il n'y avait que deux jours que madame Doradour était arrivée, et tous les +paquets n'étaient pas encore déballés, lorsqu'on vit s'avancer dans la +plaine dix colosses marchant en bon ordre; c'était la famille Piédeleu qui +venait faire ses compliments: la mère portait un panier de fruits, les +fils tenaient à la main chacun un pot de giroflées, et le bonhomme se +prélassait, ayant dans ses poches deux énormes melons qu'il avait choisis +lui-même et jugés les meilleurs de son potager. Madame Doradour reçut ces +présents avec sa bonté ordinaire; et comme elle avait prévu la visite de +ses fermiers, elle tira aussitôt de son armoire huit gilets de soie à +fleurs pour les garçons, une dentelle pour la mère Piédeleu, et, pour le +bonhomme, un beau chapeau de feutre à larges bords dont la ganse était +retenue par une boucle d'or. Les compliments étant échangés, Margot, +brillante de joie et de santé, comparut devant sa famille; après qu'elle +eut été embrassée à la ronde, sa marraine fit tout haut son éloge, vanta +sa douceur, sa sagesse, son esprit, et les joues de la jeune fille, toutes +vermeilles des baisers qu'elle avait reçus, se colorèrent encore d'une +pourpre plus vive. La mère Piédeleu, voyant la toilette de Margot, jugea +qu'elle devait être heureuse, et elle ne put s'empêcher, en bonne mère, +de lui dire qu'elle n'avait jamais été si jolie.--C'est ma foi vrai, dit +le bonhomme.--C'est vrai, répéta une voix qui fit trembler Margot jusqu'au +fond du cœur: c'était Gaston qui venait d'entrer. + +En ce moment, la porte étant restée ouverte, on aperçut dans l'antichambre +le petit gardeur de dindons, Pierrot, qui avait tant pleuré au départ de +Margot. Il avait suivi ses maîtres à quelque distance, et, n'osant entrer +dans le salon, il fit de loin un salut craintif.--Quel est donc ce petit +gas? dit madame Doradour. Approche donc, petit, viens nous dire bonjour. +Pierrot salua de nouveau, mais rien ne put le décider à entrer; il devint +rouge comme le feu et se sauva à toutes jambes. + +--C'est donc vrai que vous me trouvez jolie? se répéta Margot à voix basse +en se promenant seule dans le parc, lorsque sa famille fut partie. Mais +quelle hardiesse ont les garçons pour dire des choses pareilles devant +tout le monde! Moi qui n'ose pas le regarder en face, comment se fait-il +qu'il me dise tout haut une chose que je ne puis entendre sans rougir? +Il faut que ce soit chez lui une grande habitude, ou qu'il le regarde +comme indifférent: et pourtant, dire à une femme qu'on la trouve jolie, +c'est beaucoup, cela ressemble un peu à une déclaration d'amour. + +A cette pensée, Margot s'arrêta, et se demanda ce que c'était, au juste, +qu'une déclaration d'amour. Elle en avait beaucoup entendu parler, mais +elle ne s'en rendait pas compte bien clairement. Comment dit-on qu'on +aime? se demanda-t-elle, et elle ne pouvait se figurer que ce fût +seulement en disant: Je vous aime. Il lui semblait que ce devait être +bien autre chose, qu'il devait y avoir pour cela un secret, un langage +particulier, quelque mystère plein de péril et de charme. Elle n'avait +jamais lu qu'un roman, j'ignore quel en était le titre; c'était un volume +dépareillé qu'elle avait trouvé dans le grenier de son père; il y était +question d'un brigand sicilien qui enlevait une religieuse, et il s'y +trouvait bien quelques phrases inintelligibles qu'elle avait jugées devoir +être des paroles d'amour; mais elle avait entendu dire au curé que tous +les romans n'étaient que des sottises, et c'était la vérité seule qu'elle +brûlait de connaître; mais à qui oser la demander? + +La chambre de Gaston, à la Honville, n'était plus si près qu'à Paris. +Plus de coups d'œil furtifs, plus de bruits d'espagnolette. Tous les +jours, à cinq heures du matin, la cloche résonnait faiblement. C'était +le garde-chasse qui réveillait Gaston, la cloche se trouvant près de +sa fenêtre. Le jeune homme se levait et partait pour la chasse. Cachée +derrière sa persienne, Margot le voyait, entouré de ses chiens, le fusil +au poing, monter à cheval et se perdre dans le brouillard qui couvrait +les champs. Elle le suivait des yeux avec autant d'émotion que si elle +eût été une châtelaine captive dont l'amant partait pour la Palestine. +Il arrivait souvent que Gaston, au lieu d'ouvrir le premier échalier, le +faisait franchir à son cheval. Margot, à cette vue, poussait des soupirs +ignorés, mais à la fois bien doux et bien cruels. Elle se figurait qu'à +la chasse on courait les plus grands dangers. Quand Gaston rentrait le +soir, couvert de poussière, elle le regardait des pieds à la tête pour +s'assurer qu'il n'était point blessé, comme s'il fût revenu d'un combat; +mais, lorsqu'elle le voyait tirer de son carnier un lièvre ou une couple +de perdrix, et les déposer sur la table, il lui semblait voir un guerrier +vainqueur chargé des dépouilles de l'ennemi. + +Ce qu'elle craignait arriva un jour: Gaston, en sautant une haie, fit une +chute de cheval; il tomba au milieu des ronces, et en fut quitte pour +quelques égratignures. De quelles poignantes émotions ce léger accident +fut la cause! La prudence de Margot faillit l'abandonner; elle fut d'abord +près de se trouver mal. On la vit joindre les mains et prier tout bas: +que n'eût-elle pas donné pour avoir la permission d'essuyer le sang qui +coulait sur la main du jeune homme! Elle mit dans sa poche son plus beau +mouchoir, le seul en sa possession qui fût brodé, et elle attendait +impatiemment quelque occasion de le tirer à l'improviste pour que Gaston +en pût envelopper un instant sa main; mais elle n'eut pas même cette +consolation. Le cruel garçon étant à souper, et quelques gouttes de sang +coulant de sa blessure, il refusa le mouchoir de Margot et roula sa +serviette autour de son poignet. Margot en sentit un tel déplaisir, que +ses yeux se remplirent de larmes. + +Elle ne pouvait penser cependant que Gaston méprisât son amour; mais il +l'ignorait: que faire à cela? Tantôt Margot se résignait, et tantôt elle +s'impatientait. Les événements les plus indifférents devenaient tour à +tour pour elle des motifs de joie ou de chagrin. Un mot obligeant, un +regard de Gaston, la rendaient heureuse une journée entière; s'il +traversait le salon sans prendre garde à elle, s'il se retirait le soir +sans lui adresser un léger salut qu'il avait coutume de lui faire, elle +passait la nuit à chercher en quoi elle avait pu lui déplaire. S'il +s'asseyait près d'elle par hasard, et s'il lui faisait un compliment sur +sa tapisserie, elle rayonnait d'aise et de reconnaissance; s'il refusait, +à dîner, de manger d'un plat qu'elle lui offrait, elle s'imaginait qu'il +ne l'aimait plus. + +II y avait de certains jours où elle se faisait, pour ainsi dire, pitié à +elle-même; elle en venait à douter de sa beauté et à se croire laide toute +une après-dînée. En d'autres moments, l'orgueil féminin se révoltait en +elle; quelquefois, devant son miroir, elle haussait les épaules de dépit +en pensant à l'indifférence de Gaston. Un mouvement de colère et de +découragement lui faisait chiffonner sa collerette et enfoncer son bonnet +sur ses yeux; un élan de fierté réveillait sa coquetterie; elle paraissait +tout à coup, au milieu de la journée, revêtue de tous ses atours, et +dans sa robe du dimanche, comme pour protester de tout son pouvoir contre +l'injustice du destin. + +Margot, dans sa nouvelle condition, avait conservé les goûts de son +premier état. Pendant que Gaston était à la chasse, elle passait souvent +ses matinées dans le potager; elle savait manier à propos la serpe, le +râteau et l'arrosoir, et plus d'une fois elle avait donné un bon conseil +au jardinier. Le potager s'étendait devant la maison et servait en même +temps de parterre; les fleurs, les fruits et les légumes y venaient en +compagnie. Margot affectionnait surtout un grand espalier couvert des +plus belles pêches; elle en prenait un soin extrême, et c'était elle qui, +chaque jour, y choisissait d'une main économe quelques fruits pour le +dessert. Il y avait sur l'espalier une pêche beaucoup plus grosse que +toutes les autres. Margot ne pouvait se décider à cueillir cette pêche; +elle la trouvait si veloutée, et d'une si belle couleur de pourpre, +qu'elle n'osait la détacher de l'arbre, et qu'il lui semblait que c'eût +été un meurtre de la manger. Elle ne passait jamais devant sans l'admirer, +et elle avait recommandé au jardinier qu'on ne s'avisât pas d'y toucher, +sous peine d'encourir sa colère et les reproches de sa marraine. Un jour, +au soleil couchant, Gaston, revenant de la chasse, traversa le potager; +pressé par la soif, il étendit la main en passant près de l'espalier, et +le hasard fit qu'il en arracha le fruit, favori de Margot, dans lequel il +mordit sans respect. Elle était à quelques pas de là, arrosant un carré de +légumes; elle accourut aussitôt, mais le jeune homme, ne la voyant pas, +continua sa route. Après une ou deux bouchées, il jeta le fruit à terre +et entra dans la maison. Margot avait vu, du premier coup d'œil, que +sa chère pêche était perdue. Le brusque mouvement de Gaston, l'air +d'insouciance avec lequel il avait jeté la pêche, avaient produit sur la +petite fille un effet bizarre et inattendu. Elle était désolée et en même +temps ravie, car elle pensait que Gaston devait avoir grand'soif, par +le soleil ardent qu'il faisait, et que ce fruit devait lui avoir fait +plaisir. Elle ramassa la pêche, et, après avoir soufflé dessus pour en +essuyer la poussière, elle regarda si personne ne pouvait la voir, puis +elle y déposa un baiser furtif; mais elle ne put s'empêcher en même +temps de donner un petit coup de dent pour y goûter. Je ne sais quelle +singulière idée lui traversa l'esprit, et, pensant peut-être au fruit, +peut-être à elle-même:--Méchant garçon, murmura-t-elle, comme vous +gaspillez sans le savoir! + +Je demande grâce au lecteur pour les enfantillages que je lui raconte; +mais comment raconterais-je autre chose, mon héroïne étant un enfant? +Madame Doradour avait été invitée à dîner dans un château des environs. +Elle y mena Gaston et Margot; on se sépara fort tard, et il faisait nuit +close quand on reprit le chemin de la maison. Margot et sa marraine +occupaient le fond de la voiture; Gaston, assis sur le devant, et n'ayant +personne à côté de lui, s'était étendu sur le coussin, en sorte qu'il y +était presque couché. Il faisait un beau clair de lune, mais l'intérieur +de la voiture était fort sombre; quelques rayons de lumière n'y +pénétraient que par instants; la conversation languissait; un bon dîner, +un peu de fatigue, l'obscurité, le balancement moelleux de la berline, +tout invitait nos voyageurs au sommeil. Madame Doradour s'endormit la +première, et, en s'endormant, elle posa son pied sur la banquette de +devant, sans s'inquiéter si elle gênait Gaston. L'air était frais; un +épais manteau, jeté sur les genoux, enveloppait à la fois la marraine et +la filleule. Margot, enfoncée dans son coin, ne bougeait pas, quoique bien +éveillée; mais elle était fort inquiète de savoir si Gaston dormait. Il +lui semblait que, puisqu'elle avait les yeux ouverts, il devait les avoir +aussi; elle le regardait sans le voir, et elle se demandait s'il en +faisait de même. Dès qu'un peu de clarté glissait dans la voiture, elle +se hasardait à tousser légèrement. Le jeune homme était immobile, et +la petite fille n'osait parler, de peur de troubler le sommeil de sa +marraine. Elle avança la tête et regarda au dehors; l'idée d'un long +voyage a tant de ressemblance avec l'idée d'un long amour, qu'en voyant +le clair de lune et les champs, Margot oublia aussitôt qu'elle était sur +le chemin de la Honville; elle ferma à demi les paupières, et, tout en +regardant passer les arbres, elle se figura qu'elle partait pour la Suisse +ou l'Italie avec madame Doradour et son fils. Ce rêve, comme on pense, +lui en fit faire bien d'autres, et de si doux, qu'elle s'y abandonna +entièrement. Elle se vit, non pas femme de Gaston, mais sa fiancée, allant +courir le monde, aimée de lui, ayant droit de l'aimer, et au bout du +voyage était le bonheur, ce mot charmant qu'elle se répétait sans cesse, +et que, heureusement pour elle, elle comprenait si peu. Pour mieux rêver, +elle ferma tout à fait les yeux; elle s'assoupit, et, par un mouvement +involontaire, elle fit comme madame Doradour: elle étendit le pied sur le +coussin qui était devant elle; le hasard fit qu'elle posa ce pied, fort +bien chaussé d'ailleurs et très petit, précisément sur la main de Gaston. +Gaston ne parut rien sentir; mais Margot s'éveilla en sursaut; elle ne +retira pourtant pas son pied tout de suite, elle le glissa seulement un +peu à côté. Son rêve l'avait si bien bercée, que le réveil même ne l'en +tirait pas; et ne peut-on mettre son pied sur la banquette où dort son +amant, quand on part avec lui pour la Suisse? Peu à peu, toutefois, +l'illusion se dissipa; Margot commença à penser à l'étourderie qu'elle +venait de faire.--S'en est-il aperçu? se demanda-t-elle; dort-il, ou +en fait-il semblant? S'il s'en est aperçu, comment n'a-t-il pas ôté sa +main? et, s'il dort, comment cela ne l'a-t-il pas réveillé? Peut-être me +méprise-t-il trop pour daigner me montrer qu'il a senti mon pied; +peut-être qu'il en est bien aise, et qu'en feignant de ne pas le sentir, +il s'attend que je vais recommencer; peut-être croit-il que je dors +moi-même. Il n'est pourtant pas agréable d'avoir le pied d'un autre sur sa +main, à moins qu'on n'aime cette personne-là. Mon soulier doit avoir sali +son gant, car nous avons beaucoup marché aujourd'hui; mais peut-être +qu'il ne veut pas avoir l'air de tenir à si peu de chose. Que dirait-il +si je recommençais? mais il sait bien que je n'oserai jamais; peut-être +devine-t-il mon incertitude, et s'amuse-t-il à me tourmenter? Tout en +réfléchissant ainsi, Margot retirait doucement son pied, avec toute +la précaution possible: ce petit pied tremblait comme une feuille; en +tâtonnant dans l'obscurité, il effleura de nouveau le bout des doigts du +jeune homme, mais si légèrement que Margot elle-même eut à peine le temps +de s'en apercevoir. Jamais son cœur n'avait battu si vite; elle se crut +perdue, et s'imagina qu'elle avait commis une imprudence irréparable. + +--Que va-t-il penser, se dit-elle; quelle opinion aura-t-il de moi? Dans +quel embarras vais-je me trouver? Je n'oserai plus le regarder en face. +C'était déjà une grande faute de l'avoir touché la première fois, mais +c'est bien pis maintenant. Comment pourrais-je prouver que je ne l'ai +pas fait exprès? Les garçons ne veulent jamais rien croire. Il va se +moquer de moi et le dire à tout le monde, à ma marraine peut-être, et ma +marraine le dira à mon père; je ne pourrai plus me montrer dans le pays. +Où irai-je? que vais-je devenir? J'aurai beau me défendre, il est certain +que je l'ai touché deux fois, et que jamais une femme n'a fait une +chose pareille. Après ce qui vient de se passer, le moins qu'il puisse +m'arriver, c'est de sortir de la maison. A cette idée, Margot frissonna. +Elle chercha longtemps dans sa tête quelque moyen de se justifier; elle +fit le projet d'écrire le lendemain une grande lettre à Gaston, qu'elle +lui ferait remettre en secret, et dans laquelle elle lui expliquerait que +c'était par mégarde qu'elle avait posé son pied sur sa main, qu'elle lui +en demandait pardon, et qu'elle le priait de l'oublier.--Mais s'il ne dort +pas? pensa-t-elle encore; s'il se doute que je l'aime? s'il m'a devinée? +si c'était lui qui vînt demain me parler le premier de notre aventure? +s'il me disait qu'il m'aime aussi? s'il me faisait une déclaration?... La +voiture s'arrêta en ce moment. Gaston, qui dormait en conscience, étendit +les bras en se réveillant avec fort peu de cérémonie. Il lui fallut +quelque temps pour se rappeler où il était; à cette triste découverte, +les rêveries de Margot s'évanouirent; et, quand le jeune homme lui offrit, +pour descendre, la main qu'elle avait effleurée, elle ne vit que trop +clairement qu'elle venait de voyager seule. + + + + +VI + + +Deux événements imprévus, dont l'un fut ridicule et l'autre sérieux, +arrivèrent presque en même temps. Gaston était un matin dans l'avenue de +la maison, essayant un cheval qu'il venait d'acheter, lorsqu'un petit +garçon, à demi couvert de haillons et presque nu, vint à lui d'un air +résolu et s'arrêta devant son cheval. C'était Pierrot, le gardeur de +dindons. Gaston ne le reconnut pas, et, croyant qu'il lui demandait +l'aumône, il lui jeta quelques sous dans son bonnet. Pierrot mit les sous +dans sa poche, mais, au lieu de s'éloigner, il courut après le cavalier +et se replaça devant lui quelques pas plus loin. Gaston lui cria deux ou +trois fois de se garer, mais en vain; Pierrot le suivait et l'arrêtait +toujours. + +--Que me veux-tu, petit drôle? demanda le jeune homme; as-tu juré de te +faire écraser? + +--Monsieur, répondit Pierrot sans se déranger, je voudrais être domestique +de monsieur. + +--De qui? + +--De vous, monsieur. + +--De moi? Et à propos de quoi me fais-tu cette demande? + +--Pour être domestique de monsieur. + +--Mais je n'ai pas besoin de domestique; qui t'a dit que j'en cherchais +un? + +--Personne, monsieur. + +--Que viens-tu donc faire alors? + +--Je viens demander à monsieur d'être son domestique. + +--Est-ce que tu es fou, ou te moques-tu de moi? + +--Non, monsieur. + +--Tiens, laisse-moi en repos. + +Gaston lui jeta encore quelque monnaie, et, détournant son cheval, il +continua sa route. Pierrot s'assit sur le bord de l'avenue, et Margot, +venant à y passer quelque temps après, l'y trouva pleurant à chaudes +larmes. Elle accourut à lui aussitôt. + +--Qu'as-tu, mon pauvre Pierrot? que t'est-il arrivé? + +Pierrot refusa d'abord de répondre.--Je voulais être domestique de +monsieur, dit-il enfin en sanglotant, et monsieur ne veut pas. + +Ce ne fut pas sans peine que Margot parvint à le faire s'expliquer. Elle +comprit enfin de quoi il s'agissait. Depuis qu'elle avait quitté la ferme, +Pierrot s'ennuyait de ne plus la voir. Moitié honteux et moitié pleurant, +il lui raconta ses chagrins, et elle ne put s'empêcher d'en rire et d'en +avoir en même temps pitié. Le pauvre garçon, pour exprimer ses regrets, +parlait à la fois de son amitié pour Margot, de ses sabots qui étaient +usés, de sa triste solitude dans les champs, d'un de ses dindons qui était +mort; tout cela se mêlait dans sa tête. Enfin, ne pouvant plus supporter +sa tristesse, il avait pris le parti de venir à la Honville et de s'offrir +à Gaston comme domestique ou comme palefrenier. Cette détermination lui +avait coûté huit jours de réflexions, et, comme on vient de le voir, elle +n'avait pas eu grand succès. Aussi parlait-il de mourir plutôt que de +retourner à la ferme.--Puisque monsieur ne veut pas de moi, dit-il en +terminant son récit, et puisque je ne peux pas être auprès de lui comme +vous êtes auprès de madame Doradour, je me laisserai mourir de faim. Je +n'ai pas besoin de dire que ces derniers mots furent accompagnés d'un +nouveau déluge de larmes. + +Margot le consola de son mieux, et, le prenant par la main, l'emmena à +la maison. Là, en attendant qu'il fût temps pour lui de mourir de faim, +elle le fit entrer dans l'office et lui donna un morceau de pain avec du +jambon et des fruits. Pierrot, inondé de larmes, mangea de bon appétit en +regardant Margot de tous ses yeux. Elle lui fit comprendre aisément que, +pour entrer au service de quelqu'un, il faut attendre qu'il y ait une +place vacante, et elle lui promit qu'à la première occasion elle se +chargerait de sa demande. Elle le remercia de son amitié, l'assura qu'elle +l'aimait de même, essuya ses larmes, l'embrassa sur le front avec un petit +air maternel, et le décida enfin à s'en retourner. Pierrot, convaincu, +fourra dans ses poches ce qui restait de son déjeuner; Margot lui donna +en outre un écu de cent sous pour s'acheter un gilet et des sabots. +Ainsi consolé, il prit la main de la jeune fille et y colla ses lèvres +en lui disant d'une voix émue: Au revoir, mam'selle Marguerite. Pendant +qu'il s'éloignait à pas lents, Margot s'aperçut que le petit garçon +commençait à devenir grand. Elle fit réflexion qu'il n'avait qu'un an +de moins qu'elle, et elle se promit, à la première occasion, de ne plus +l'embrasser si vite. + +Le lendemain, elle remarqua que Gaston, contre son ordinaire, n'était +point allé à la chasse, et qu'il y avait dans sa toilette plus de +recherche que de coutume. Après dîner, c'est-à-dire vers quatre heures, +le jeune homme donna le bras à sa mère, et tous deux se dirigèrent vers +l'avenue. Ils causaient à voix basse, et paraissaient inquiets; Margot, +restée seule au salon, regardait avec anxiété par la fenêtre, lorsqu'une +chaise de poste entra dans la cour. Gaston courut ouvrir la portière; +une vieille dame descendit d'abord, puis une jeune demoiselle d'environ +dix-neuf ans, élégamment vêtue et belle comme le jour. A l'accueil qu'on +fit aux deux étrangères, Margot jugea qu'elles n'étaient pas seulement des +personnes de distinction, mais qu'elles devaient être des parentes de sa +marraine; les deux meilleures chambres de la maison avaient été préparées. +Lorsque les nouvelles arrivées entrèrent au salon, madame Doradour fit +un signe et dit tout bas à Margot de se retirer. Celle-ci s'éloigna à +contre-cœur, et le séjour de ces deux dames ne lui sembla rien promettre +d'agréable. + +Elle hésitait, le jour suivant, à descendre au déjeuner, quand sa marraine +vint la prendre, et la présenta à madame et à mademoiselle de Vercelles; +ainsi se nommaient les deux étrangères. En entrant dans la salle à +manger, Margot vit qu'il y avait une serviette blanche à sa place +ordinaire, qui était à côté de Gaston. Elle s'assit en silence, mais non +sans tristesse, à une autre place; la sienne fut prise par mademoiselle +de Vercelles, et il ne fut pas difficile de voir bientôt que le jeune +homme regardait beaucoup sa voisine. Margot resta muette pendant le repas; +elle servit un plat qui était devant elle, et, quand elle en offrit à +Gaston, il n'eut pas même l'air de l'avoir entendue. Après le déjeuner, +on se promena dans le parc; lorsqu'on eut fait quelques tours d'allée, +madame Doradour prit le bras de la vieille dame et Gaston offrit aussitôt +le sien à la belle jeune fille; Margot, restée seule, marchait derrière la +compagnie, personne ne pensait à elle ni ne lui adressait la parole; elle +s'arrêta et revint à la maison. A dîner, madame Doradour fit apporter +une bouteille de frontignan, et, comme elle avait conservé en tout les +vieilles coutumes, elle tendit son verre, avant de boire, pour inviter ses +hôtes à trinquer. Tout le monde imita son exemple, excepté Margot, qui +ne savait trop quoi faire. Elle souleva pourtant aussi un peu son verre, +espérant être encouragée. Personne ne répondit à son geste craintif, et +elle remit le verre devant elle sans avoir bu ce qu'il contenait.--C'est +dommage que nous n'ayons pas un cinquième, dit madame de Vercelles après +dîner, nous ferions une bouillotte (on jouait alors la bouillotte à cinq). +Margot, assise dans un coin, se garda bien de dire qu'elle savait y jouer, +et sa marraine proposa un whist. Le souper venu, au dessert, on pria +mademoiselle de Vercelles de chanter; la demoiselle se fit longtemps +prier, puis elle entonna d'une voix fraîche et légère un petit refrain +assez joyeux. Margot ne put s'empêcher, en l'écoutant, de soupirer, +et de songer à la maison de son père, où c'était elle qui chantait au +dessert; lorsqu'il fut temps de se retirer, elle trouva, en entrant dans +sa chambre, qu'on en avait enlevé deux meubles qui étaient ceux qu'elle +préférait, une grande bergère et une petite table en marqueterie sur +laquelle elle posait son miroir pour se coiffer. Elle entr'ouvrit sa +croisée en tremblant, pour regarder un instant la lumière qui brillait +ordinairement derrière les rideaux de Gaston: c'était son adieu de tous +les soirs; mais ce jour-là point de lumière, Gaston avait fermé ses +volets; elle se coucha la mort dans l'âme, et ne put dormir de la nuit. + +Quel motif amenait les deux étrangères, et combien de temps durerait leur +séjour? Voilà ce que Margot ne pouvait savoir; mais il était clair que +leur présence se rattachait aux entretiens secrets de madame Doradour et +de son fils. Il y avait là un mystère impossible à deviner, et, quel que +fût ce mystère, Margot sentait qu'il devait détruire son bonheur. Elle +avait d'abord supposé que ces dames étaient des parentes; mais on leur +témoignait à la fois trop d'amitié et trop de politesse pour qu'il en fût +ainsi. Madame Doradour, pendant la promenade, avait pris grand soin de +faire remarquer à la mère jusqu'où s'étendaient les murs du parc; elle +lui avait parlé à l'oreille des produits et de la valeur de sa terre; +peut-être s'agissait-il de vendre la Honville, et, dans ce cas, que +deviendrait la famille de Margot? Un nouveau propriétaire conserverait-il +les anciens fermiers? Mais, d'une autre part, quel motif pouvait avoir +madame Doradour pour vendre une maison où elle était née, où son fils +paraissait se plaire, lorsqu'elle jouissait d'une si grande fortune? +Les étrangères venaient de Paris, elles en parlaient à tout propos, et +ne semblaient pas d'humeur à vivre aux champs. Madame de Vercelles avait +fait entendre à souper qu'elle approchait souvent l'impératrice, qu'elle +l'accompagnait à la Malmaison, et qu'elle avait ses bonnes grâces. +Peut-être était-il question de demander de l'avancement pour Gaston, et +il devenait alors naturel qu'on fit de grandes flatteries à une dame en +crédit. Telles étaient les conjectures de Margot; mais, quelque effort +qu'elle pût faire, son esprit n'en était pas satisfait, et son cœur +l'empêchait de s'arrêter à la seule supposition vraisemblable qui eût été +en même temps la seule vraie. + +Deux domestiques avaient apporté à grand'peine une grosse caisse de bois +dans l'appartement qu'occupait mademoiselle de Vercelles. Au moment où +Margot sortit de sa chambre, elle entendit le son d'un piano; c'était la +première fois de sa vie que de pareils accords frappaient ses oreilles; +elle ne connaissait, en fait de musique, que les contredanses de son +village. Elle s'arrêta pleine d'admiration. Mademoiselle de Vercelles +jouait une valse; elle s'interrompit pour chanter, et Margot s'approcha +doucement de la porte, afin d'écouter les paroles. Les paroles étaient +italiennes. La douceur de cette langue inconnue parut encore plus +extraordinaire à Margot que l'harmonie de l'instrument. Qu'était-ce donc +que cette belle demoiselle qui prononçait ainsi des mots mystérieux au +milieu d'une si étrange mélodie? Margot, vaincue par la curiosité, +se baissa, essuya ses yeux, où roulaient encore quelques larmes, et +regarda par le trou de la serrure. Elle vit mademoiselle de Vercelles +en déshabillé, les bras nus, les cheveux en désordre, les lèvres +entr'ouvertes et les yeux au ciel. Elle crut voir un ange; jamais rien de +si charmant ne s'était offert à ses regards. Elle s'éloigna à pas lents, +éblouie et en même temps consternée, sans pouvoir distinguer ce qui se +passait en elle. Mais, tandis qu'elle descendait l'escalier, elle répéta +plusieurs fois d'une voix émue: Sainte Vierge! la belle beauté! + + + + +VII + + +Il est singulier qu'aux choses de ce monde, ceux qui se trompent le mieux +soient précisément ceux qui y sont intéressés. A la contenance de Gaston +près de mademoiselle de Vercelles, le plus indifférent témoin aurait +deviné qu'il en était amoureux. Cependant Margot ne le vit pas d'abord, +ou plutôt ne voulut pas le voir. Malgré le chagrin qu'elle en éprouvait, +un sentiment inexprimable, et que bien des gens croiraient impossible, +l'empêcha longtemps de discerner la vérité: je veux parler de cette +admiration que mademoiselle de Vercelles lui avait inspirée. + +Mademoiselle de Vercelles était grande, blonde, avenante. Elle faisait +mieux que plaire; elle était, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'une beauté +consolante. Il y avait, en effet, dans son regard et dans son parler, un +calme si singulier et si doux, qu'il n'était pas possible de résister au +plaisir que causait sa présence. Au bout de quelques jours, elle témoigna +à Margot beaucoup d'amitié; elle lui fit même les premières avances. Elle +lui enseigna quelques petits secrets de broderie et de tapisserie; elle +lui prit le bras à la promenade, et lui fit chanter, en l'accompagnant au +piano, les airs de son village. Margot fut d'autant plus touchée de ces +marques de bienveillance qu'elle avait le cœur déchiré. Il y avait près +de trois jours qu'elle vivait dans l'abandon le plus cruel, lorsque +la jeune Parisienne s'approcha d'elle et lui adressa pour la première +fois la parole. Margot tressaillit d'aise, de crainte et de surprise. +Elle souffrait de se voir entièrement oubliée par Gaston, et elle en +soupçonnait bien la cause. Elle trouva dans cette action de sa rivale je +ne sais quel charme mêlé d'amertume; elle sentit d'abord avec joie qu'elle +allait sortir de l'isolement où elle venait de tomber tout à coup; elle +fut en même temps flattée de se voir distinguée par une si belle personne. +Cette beauté, qui aurait dû ne lui donner que de la jalousie, l'enchanta +dès le premier mot. Devenue peu à peu plus familière, elle se prit de +passion pour mademoiselle de Vercelles. Après avoir admiré son visage, +elle admira sa démarche, son exquise simplicité, ses airs de tête et +jusqu'au moindre ruban qu'elle portait. Elle ne la quittait presque pas +des yeux, et elle l'écoulait parler avec une attention extrême. Quand +mademoiselle de Vercelles se mettait au piano, les regards de Margot +étincelaient et semblaient dire à tout le monde: Voilà ma bonne amie +qui va jouer, car c'est ainsi qu'elle l'appelait, non sans éprouver +intérieurement un petit mouvement de vanité. Quand elles traversaient le +village ensemble, les paysans se retournaient. Mademoiselle de Vercelles +n'y prenait pas garde, mais Margot rougissait de plaisir. Presque tous les +matins elle faisait, avant le déjeuner, une visite à sa bonne amie; elle +l'aidait à sa toilette, la regardait laver ses belles mains blanches, +l'écoutait chanter dans son doux langage italien. Puis elle descendait au +salon avec elle, fière d'avoir retenu quelque ariette, qu'elle fredonnait +dans l'escalier. Au milieu de tout cela, elle était dévorée de chagrin, +et, dès qu'elle était seule, elle pleurait. Madame Doradour avait l'esprit +trop léger pour s'apercevoir de quelque changement dans sa filleule.--Il +me semble que tu es pâle, lui disait-elle quelquefois; est-ce que tu n'as +pas bien dormi? Puis, sans attendre de réponse, elle s'occupait d'autre +chose. Gaston était plus clairvoyant, et, quand il se donnait la peine +d'y penser, il ne se méprenait pas sur la tristesse de Margot, mais il se +disait que ce n'était sûrement qu'un caprice d'enfant, un peu de jalousie +naturelle aux femmes, et qui passerait avec le temps. Il faut observer +que Margot avait toujours évité toute occasion de se trouver seule avec +lui. La pensée d'un tête-à-tête la faisait frémir, et, du plus loin +qu'elle le voyait, lorsqu'elle se promenait seule, elle se détournait, +en sorte que les précautions qu'elle prenait pour cacher son amour +paraissaient au jeune homme l'effet d'un caractère sauvage.--Singulière +petite fille! s'était-il dit souvent en la voyant s'enfuir dès qu'il +faisait mine de l'approcher; et, pour se divertir de son trouble, il +l'avait quelquefois abordée malgré elle. Margot baissait alors la tête, +ne répondait que par monosyllabes, et se repliait, pour ainsi dire, sur +elle-même, comme une sensitive. + +Les journées s'écoulaient dans une monotonie extrême; Gaston n'allait plus +à la chasse, on jouait peu, on se promenait rarement; tout se passait en +entretiens, et deux ou trois fois par jour madame Doradour avertissait +Margot de se retirer, afin de ne pas gêner la compagnie. La pauvre enfant +ne faisait que descendre de sa chambre et y remonter. S'il lui arrivait +d'entrer au salon mal à propos, elle voyait les deux mères échanger des +signes, et tout le monde se taisait; lorsqu'on la rappelait, après une +longue conversation secrète, elle s'asseyait sans regarder personne, +et l'inquiétude qu'elle sentait ressemblait à ce qu'on éprouve en mer +lorsqu'un orage s'annonce au loin et s'avance lentement au milieu d'un +ciel calme. + +Elle passait un matin devant la porte de mademoiselle de Vercelles, +lorsque celle-ci l'appela. Après quelques mots indifférents, Margot +remarqua au doigt de sa bonne amie une jolie bague. + +--Essayez-la, dit mademoiselle de Vercelles, et voyons un peu si elle +vous irait. + +--Oh! mademoiselle, ma main n'est pas assez belle pour porter de pareils +bijoux. + +--Laissez donc, cette bague vous va à merveille. Je vous en ferai cadeau +le jour de mes noces. + +--Est-ce que vous allez vous marier? demanda Margot en tremblant. + +--Qui sait? répondit en riant mademoiselle de Vercelles; nous autres +filles, nous sommes exposées tous les jours à ces choses-là. + +Je laisse à penser dans quel trouble ces paroles jetèrent Margot; elle se +les répéta cent fois jour et nuit, mais presque machinalement et sans oser +y réfléchir. Cependant, peu de temps après, comme on apportait le café +après souper, Gaston lui en ayant présenté une tasse, elle le repoussa +doucement en lui disant:--Vous me donnerez cela le jour de vos noces. +Le jeune homme sourit et parut un peu étonné; il ne répondit rien, mais +madame Doradour fronça le sourcil et pria Margot avec humeur de se mêler +de ses affaires. + +Margot se le tint pour dit; ce qu'elle désirait et craignait tant de +savoir lui sembla prouvé par cette circonstance. Elle courut s'enfermer +dans sa chambre; là elle posa son front dans ses mains et pleura +amèrement. Dès qu'elle fut revenue à elle-même, elle eut soin de tirer son +verrou, afin que personne ne fût témoin de sa douleur. Ainsi enfermée, +elle se sentit plus libre et commença à démêler peu à peu ce qui se +passait dans son âme. + +Malgré son extrême jeunesse et le fol amour qui l'occupait, Margot +avait beaucoup de bon sens. La première chose qu'elle sentit, ce fut +l'impossibilité où elle était de lutter contre les événements. Elle +comprit que Gaston aimait mademoiselle de Vercelles, que les deux familles +s'étaient accordées et que le mariage était décidé. Peut-être le jour +était-il fixé déjà; elle se souvenait d'avoir vu dans la bibliothèque +un homme habillé de noir qui écrivait sur du papier timbré; c'était +probablement un notaire qui dressait le contrat. Mademoiselle de +Vercelles était riche, Gaston devait l'être après la mort de sa mère; +que pouvait-elle contre des arrangements pris, si naturels, si justes? +Elle s'attacha à cette pensée, et plus elle s'y appesantit, plus elle +trouva l'obstacle invincible. Ne pouvant empêcher ce mariage, elle crut +que tout ce qui lui restait à faire était de ne pas y assister. Elle tira +de dessous son lit une petite malle qui lui appartenait, et elle la plaça +au milieu de la chambre, pour y mettre ses hardes, résolue à retourner +chez ses parents; mais le courage lui manqua: au lieu d'ouvrir la malle, +elle s'assit dessus et recommença à pleurer. Elle resta ainsi près d'une +heure dans un état vraiment pitoyable. Les motifs qui l'avaient d'abord +frappée se troublaient dans son esprit; les larmes qui coulaient de ses +yeux l'étourdissaient; elle secouait la tête comme pour s'en délivrer. +Pendant qu'elle s'épuisait à chercher le parti qu'elle avait à prendre, +elle ne s'était pas aperçue que sa bougie allait s'éteindre. Elle se +trouva tout à coup dans les ténèbres; elle se leva et ouvrit sa porte, +afin de demander de la lumière; mais il était tard et tout le monde était +couché. Elle marchait néanmoins à tâtons, ne croyant pas l'heure si +avancée. + +Lorsqu'elle vit, en descendant, que l'escalier était obscur, et qu'elle +était, pour ainsi dire, seule dans la maison, un mouvement de frayeur, +naturel à son âge, la saisit. Elle avait traversé un long corridor qui +menait à sa chambre; elle s'arrêta, n'osant revenir sur ses pas. Il arrive +quelquefois qu'une circonstance, en apparence peu importante, change le +cours de nos idées; l'obscurité, plus que toute autre chose, produit cet +effet. L'escalier de la Honville était, comme dans beaucoup de vieux +bâtiments, construit dans une petite tourelle qu'il remplissait en entier, +tournant en spirale autour d'une colonne de pierre. Margot, dans son +hésitation, s'appuya sur cette colonne, dont le froid, joint à la peur et +au chagrin, lui glaça le sang. Elle demeura quelque temps immobile; une +pensée sinistre se présenta tout à coup à elle; la faiblesse qu'elle +éprouvait lui donna l'idée de la mort, et, chose étrange, cette idée, +qui ne dura qu'un instant et s'évanouit aussitôt, lui rendit ses forces. +Elle regagna sa chambre, et s'y enferma de nouveau jusqu'au jour. + +Dès que le soleil fut levé, elle descendit dans le parc. Cette année-là, +l'automne était superbe; les feuilles, déjà jaunies, paraissaient comme +dorées. Rien ne tombait encore des rameaux, et le vent calme et tiède +semblait respecter les arbres de la Honville. On venait d'entrer dans +cette saison où les oiseaux font leurs dernières amours. La pauvre Margot +n'en était pas si avancée; mais, à la chaleur bienfaisante du soleil, +elle sentit sa peine s'adoucir. Elle commença à songer à son père, à sa +famille, à sa religion; elle revint à son premier dessein, qui était +de s'éloigner et de se résigner. Bientôt même elle ne le jugea plus si +indispensable qu'il lui avait semblé la veille; elle se demanda quel mal +elle avait fait pour mériter d'être bannie des lieux où elle avait passé +ses plus heureux jours. Elle s'imagina qu'elle pouvait y rester, non sans +souffrir, mais en souffrant moins que si elle partait. Elle s'enfonça dans +les sombres allées, tantôt marchant à pas lents, tantôt de toutes ses +forces; puis elle s'arrêtait et disait: Aimer, c'est une grande affaire; +il faut avoir du courage pour aimer. Ce mot d'_aimer_, et la certitude que +personne au monde ne se doutait de sa passion, la faisaient espérer malgré +elle, quoi? elle l'ignorait, et par cela même espérait plus facilement. +Son secret chéri lui semblait un trésor caché dans son cœur; elle ne +pouvait se résoudre à l'en arracher; elle se jurait de l'y conserver +toujours, de le protéger contre tous, dût-il y rester enseveli. En dépit +de la raison, l'illusion reprenait le dessus, et, comme elle avait aimé +en enfant, après s'être désolée en enfant, elle se consolait de même. +Elle pensa aux cheveux blonds de Gaston, aux fenêtres de la rue du Perche; +elle essaya de se persuader que le mariage n'était pas conclu, et qu'elle +avait pu se tromper à ce qu'avait dit sa marraine. Elle se coucha au pied +d'un arbre, et, brisée d'émotion et de fatigue, elle ne tarda pas à +s'endormir. + +Il était midi lorsqu'elle s'éveilla. Elle regarda autour d'elle, se +souvenant à peine de ses chagrins. Un léger bruit qu'elle entendit à +peu de distance lui fit tourner la tête. Elle vit venir à elle sous la +charmille Gaston et mademoiselle de Vercelles; ils étaient seuls; et +Margot, cachée par un taillis épais, ne pouvait être aperçue d'eux. Au +milieu de l'allée, mademoiselle de Vercelles s'arrêta et s'assit sur un +banc; Gaston resta quelque temps debout devant elle, la regardant avec +tendresse; puis il fléchit le genou, l'entoura de ses bras, et lui donna +un baiser. A ce spectacle, Margot se leva hors d'elle-même; une douleur +inexprimable la saisit, et, sans savoir où elle allait, elle s'enfuit en +courant vers la campagne. + + + + +VIII + + +Depuis que Pierrot avait échoué dans la grande entreprise qu'il avait +formée d'être pris pour domestique par Gaston, il était devenu de jour +en jour plus triste. Les consolations que Margot lui avait données +l'avaient satisfait un moment; mais cette satisfaction n'avait pas duré +plus longtemps que les provisions qu'il avait emportées dans ses poches. +Plus il pensait à sa chère Margot, plus il sentait qu'il ne pouvait vivre +loin d'elle, et, à dire vrai, la vie qu'il menait à la ferme n'était +pas faite pour le distraire, non plus que la compagnie avec laquelle il +passait son temps; or, le jour même du désespoir de notre héroïne, il s'en +allait rêvant le long de la rivière, chassant ses dindons devant lui, +lorsqu'il vit, à une centaine de pas de distance, une femme qui courait +à perdre haleine, et qui, après avoir erré de côté et d'autre, disparut +tout à coup au milieu des saules qui bordaient la rive. Cela le surprit et +l'inquiéta; il se mit à courir aussi pour tâcher, d'atteindre cette femme, +mais, en arrivant à l'endroit où elle avait disparu, il la chercha en vain +dans les champs environnants; il pensa qu'elle était entrée dans un moulin +qui se trouvait dans le voisinage; toutefois il suivit le cours de l'eau +avec un pressentiment de mauvais augure. L'Eure était enflée ce jour-là +par des pluies abondantes, et Pierrot, qui n'était pas gai, trouvait les +flots plus sinistres que de coutume. Il lui sembla bientôt apercevoir +quelque chose de blanc qui s'agitait dans les roseaux; il s'approcha, et, +s'étant mis à plat ventre sur le rivage, il attira à lui un cadavre qui +n'était pas autre que Margot elle-même: la malheureuse fille ne donnait +plus aucun signe de vie; elle était sans mouvement, froide comme le +marbre, les yeux ouverts et immobiles. + +A cette vue, Pierrot poussa des cris qui firent sortir du moulin tous +ceux qui s'y trouvaient. Sa douleur fut si violente, qu'il eut d'abord +l'idée de se jeter à l'eau à son tour et de mourir à côté du seul être +qu'il eût aimé. Il fit cependant réflexion qu'on lui avait dit que les +noyés pouvaient revenir à la vie s'ils étaient secourus à temps. Les +paysans affirmèrent, il est vrai, que Margot était morte sans retour, +mais il ne voulut pas les en croire, ni les laisser déposer le corps +dans le moulin; il le chargea sur ses épaules, et, marchant aussi vite +qu'il put, il le porta dans la masure qu'il habitait. Le ciel voulut que, +dans sa route, il rencontrât le médecin du village, qui s'en allait à +cheval faire ses visites aux environs: il l'arrêta et l'obligea à entrer +chez lui, afin d'examiner s'il restait quelque espoir. + +Le médecin fut du même avis que les paysans; à peine eut-il vu le cadavre, +qu'il s'écria:--Elle est bien morte, et il n'y a plus qu'à l'enterrer; +d'après l'état où se trouve le corps, il doit avoir séjourné sous l'eau +plus d'un quart d'heure. Sur quoi, le docteur sortit de la chaumière, et +se disposa à remonter à cheval, ajoutant qu'il fallait aller chez le maire +faire la déclaration voulue par la loi. + +Outre qu'il aimait passionnément Margot, Pierrot était fort obstiné; il +savait très bien qu'elle n'était pas restée un quart d'heure dans la +rivière, puisqu'il l'avait vue s'y jeter. Il courut après le médecin et +le supplia au nom du ciel de ne pas s'en aller avant d'être bien sûr que +ses secours étaient inutiles.--Et quels secours veux-tu que je lui donne? +s'écria le médecin de mauvaise humeur. Je n'ai pas un seul des instruments +qui me seraient indispensables. + +--Je les irai chercher chez vous, monsieur, répondit Pierrot; dites-moi +seulement ce que c'est, et attendez-moi ici; je serai bientôt revenu. + +Le médecin, pressé de partir, se mordit les lèvres de la sottise qu'il +venait de faire en parlant de ses instruments; bien qu'il fut convaincu +que la mort était réelle, il sentit qu'il ne pouvait se refuser à tenter +quelque chose, sous peine de se faire tort dans le pays et de compromettre +sa réputation.--Va donc et dépêche-toi, dit-il à Pierrot; tu prendras une +boîte de fer-blanc que ma gouvernante te donnera; et tu me retrouveras +ici; je vais, en attendant, envelopper le corps dans ces couvertures, et +essayer des frictions. Tâche, en même temps, de trouver de la cendre que +nous puissions faire chauffer; mais tout cela ne servira à rien qu'à +perdre mon temps, ajouta-t-il en haussant les épaules et en frappant du +pied; allons! entends-tu ce que je te dis? + +--Oui, monsieur, dit Pierrot, et pour aller plus vite, si monsieur veut, +je vais prendre le cheval de monsieur. + +Et sans attendre la permission du docteur, il sauta sur le cheval et +disparut. Un quart d'heure après, il revint au galop avec deux gros sacs +pleins de cendre, l'un devant, l'autre derrière lui.--Monsieur voit que +je n'ai pas perdu de temps, dit-il en montrant le cheval qui n'en pouvait +plus; je ne me suis pas amusé à causer, je n'ai dit un mot à personne; +votre gouvernante était sortie, et j'ai tout arrangé moi-même. + +--Que le diable t'emporte! pensa le docteur, voilà mon cheval en bon +état pour la journée! et, tout en murmurant tout bas, il commença à +souffler, au moyen d'une vessie, dans la bouche de la pauvre Margot, +pendant que Pierrot lui frottait les bras. Le feu s'alluma; quand la +cendre fut chaude, ils la répandirent sur le lit de telle sorte que le +corps y était entièrement enseveli. Le médecin versa alors quelques +gouttes de liqueur sur les lèvres de Margot, puis il secoua la tête et +tira sa montre.--J'en suis désolé, dit-il d'un ton pénétré, mais il ne +faut pas que les morts fassent tort aux malades; on m'attend fort loin, +et je m'en vais. + +--Si monsieur voulait rester encore une demi-heure, dit Pierrot, je lui +donnerais bien un écu. + +--Non, mon garçon, c'est impossible, et je ne veux pas de ton argent. + +--Le voilà, l'écu, répondit Pierrot en le mettant dans la main du médecin, +sans avoir l'air de l'écouter. + +C'était toute la fortune du pauvre garçon; il venait de tirer de la +paillasse de son lit toutes ses économies, et le docteur les prit, bien +entendu. + +--Soit, dit-il, encore une demi-heure, mais après cela je pars sans +rémission, car tu vois bien que tout est inutile. + +Au bout d'une demi-heure, Margot, toujours roide et glacée, n'avait pas +donné le moindre signe de connaissance. Le médecin lui tâta le pouls, +puis, décidé à en finir, il prit sa canne et son chapeau, et se dirigea +vers son cheval. Pierrot, n'ayant plus d'argent, et voyant que les prières +ne serviraient de rien, suivit le médecin hors de la chaumière, puis il se +posta devant le cheval avec le même air de tranquillité que le jour où il +avait arrêté Gaston dans l'avenue. + +--Qu'est-ce à dire? demanda le docteur; veux-tu me faire coucher ici? + +--Nenni, monsieur, répondit Pierrot, mais il vous faut rester encore une +demi-heure; ça reposera votre bidet. En parlant ainsi, il tenait à la main +un échalas, et regardait de travers d'une façon si étrange, que le médecin +rentra pour la troisième fois dans la chaumière; mais, cette fois, il ne +se contraignit plus. + +--Maudit soit l'entêté! s'écria-t-il; ce garnement me fera perdre un louis +avec ses six francs! + +--Mais, monsieur, répliqua Pierrot, puisqu'on dit qu'on en revient au bout +de six heures. + +--Jamais; où as-tu pris cela? il ne me manquerait plus que de passer six +heures dans ton galetas! + +--Et vous les y passerez, les six heures, poursuivit Pierrot; ou bien +vous me laisserez la boîte, les tuyaux, et tout, sauf votre permission, +et, quand je vous aurai vu travailler encore une couple d'heures, je +saurai peut-être bien m'en servir. + +Le médecin eut beau se mettre en fureur, il fallut céder bon gré mal gré, +et rester encore deux heures entières. Ce temps expiré, Pierrot, qui +commençait à désespérer lui-même, laissa sortir son prisonnier. Il resta +seul alors, au chevet du lit, immobile, dans un morne abattement; il passa +ainsi le reste du jour, sans bouger, les regards fixés sur Margot. La nuit +venue, il se leva, et pensa qu'il était temps d'aller prévenir le bonhomme +Piédeleu de la mort de sa fille. Il sortit de la chaumière, et ferma sa +porte; en la fermant, il crut entendre une voix faible qui l'appelait; il +tressaillit et courut au lit, mais rien ne remuait; il jugea qu'il s'était +trompé: c'en fut assez cependant de cet instant d'espérance pour qu'il ne +pût se décider à quitter la place. + +--J'irai aussi bien demain, se dit-il, et il se rassit au chevet. + +En regardant attentivement Margot, il crut remarquer tout à coup un +changement sur son visage. Il lui semblait que, lorsqu'il avait voulu +la quitter, elle avait les dents serrées, et maintenant ses lèvres +étaient entr'ouvertes; il s'empara aussitôt de l'instrument du docteur, +et essaya de souffler comme lui dans la bouche de Margot, mais il ne +savait comment s'y prendre; le tuyau ne s'adaptait pas bien à la vessie. +Pierrot s'épuisait à souffler, et l'air se perdait; il versa quelques +gouttes d'ammoniaque sur les lèvres de la malade, mais elles ne purent +pénétrer dans sa gorge; il eut de nouveau recours au tuyau; rien ne +réussissait.--Quelles sottes machines, s'écria-t-il enfin, lorsqu'il fut +hors d'haleine; tout ça n'est rien et ne fait rien qui vaille. Il jeta +l'instrument, s'inclina sur Margot, posa ses lèvres sur les siennes, et, +dans un effort désespéré, soufflant de toute la force de ses robustes +poumons, il fit pénétrer l'air vital dans la poitrine de la jeune fille; +au même instant, la cendre s'agita, deux bras mourants se soulevèrent, +puis retombèrent sur le coude Pierrot. Margot poussa un profond soupir, +et s'écria:--Je gèle, je gèle! + +--Non, tu ne gèles pas, répondit Pierrot, tu es dans de la bonne cendre +chaude. + +--Tu as raison; pourquoi m'a-t-on mise là? + +--Pour rien, Margot; pour te faire du bien. Comment te portes-tu à +présent? + +--Pas mal; je suis seulement bien lasse; aide-moi un peu à me lever. + +Le bonhomme Piédeleu et Madame Doradour, avertis par le médecin, entrèrent +dans la chaumière au moment où la noyée, à demi nue, nonchalamment penchée +dans les bras de Pierrot, avalait une cuillerée d'eau de cerises. + +--Ah! ça, qu'est-ce que vous venez me chanter? s'écria le bonhomme. +Savez-vous bien que ça ne se fait pas, de venir dire aux gens que leur +fille est morte! Il ne faudrait pas recommencer, mille tonnerres! Ça ne +se passerait pas comme ça. + +Et il sauta au cou de sa fille.--Prenez garde, cher père, dit celle-ci en +souriant, ne me serrez pas trop fort: il n'y a pas encore bien longtemps +que je ne suis plus morte. + +Je n'ai pas besoin de peindre la surprise, la joie de madame Doradour +et de tous les parents de Margot, qui arrivèrent les uns après les +autres. Gaston et mademoiselle de Vercelles vinrent aussi, et madame +Doradour ayant pris le bonhomme à part, il commença à comprendre de quoi +il s'agissait. Les conjectures qu'on avait faites trop tard, avaient +aisément tout expliqué. Lorsque le bonhomme eut appris que l'amour était +la cause du désespoir de sa fille, et qu'elle avait failli payer de sa +vie son séjour chez sa marraine, il se promena quelque temps de long en +large.--Nous sommes quittes, dit-il enfin brusquement à madame Doradour. +Je vous devais beaucoup, et je vous ai beaucoup payé. Il prit alors +sa fille par la main et la mena dans un coin de la chaumière.--Tiens, +malheureuse, lui dit-il en lui montrant un drap préparé pour servir de +linceul, prends ça, et si tu es une honnête fille, garde-le pour moi et +ne t'avise plus de te noyer. Il s'approcha ensuite de Pierrot, et, lui +donnant une bonne tape sur l'épaule: Parlez donc, monsieur, lui dit-il, +qui soufflez si bien dans la bouche des filles. Est-ce qu'il ne faut pas +qu'on te le rende, cet écu que tu as donné au docteur? + +--Monsieur, s'il vous plaît, répondit Pierrot, je veux bien qu'on me rende +mon écu, mais je ne veux pas davantage, entendez-vous? non pas par fierté, +mais c'est qu'on a beau n'être rien dans ce monde... + +--Va donc, bêta! répliqua le bonhomme en lui donnant une seconde tape, +va donc un peu soigner ta malade; ce gaillard-là lui a soufflé dans la +bouche, mais il ne l'a seulement pas embrassée. + + + + +IX + + +Dix ans s'étaient passés. Les victorieux désastres de 1814 couvraient la +France de soldats. Enveloppé par l'Europe entière, l'Empereur finissait +comme il avait commencé, et retrouvait en vain, au terme de sa carrière, +les inspirations des campagnes d'Italie. Les divisions russes, en marche +sur Paris par les rives de la Seine, venaient d'être mises en déroute au +combat de Nangis, où dix mille étrangers avaient succombé; un officier, +gravement blessé, avait quitté le corps d'armée commandé par le général +Gérard, et gagnait, par Etampes, la route de la Beauce. Il pouvait à peine +se tenir à cheval; épuisé de fatigue, il frappa un soir à la porte d'une +ferme de belle apparence, où il demanda un gîte pour la nuit. Après lui +avoir donné un bon souper, le fermier, qui n'avait pas plus de vingt-cinq +ans, lui amena sa femme, jeune et jolie campagnarde à peu près du même +âge et déjà mère de cinq enfants. En la voyant entrer, l'officier ne put +retenir un cri de surprise, et la belle fermière le salua d'un sourire. +--Ne me trompé-je pas? dit l'officier; n'avez-vous pas été demoiselle +de compagnie auprès de madame Doradour, et ne vous appelez-vous pas +Marguerite? + +--A votre service, répondit la fermière, et c'est au colonel comte Gaston +de la Honville que j'ai l'honneur de parler, si j'ai bonne mémoire. +Voici Pierre Blanchard, mon mari, à qui je dois d'être encore au monde; +embrassez mes enfants, monsieur le comte: c'est tout ce qui reste d'une +famille qui a longtemps et fidèlement servi la vôtre. + +--Est-ce possible? répondit l'officier; que sont donc devenus vos frères? + +--Ils sont restés à Champaubert et à Montmirail, dit la fermière d'une +voix émue, et, depuis six ans, notre père les attendait. + +--Et moi aussi, poursuivit l'officier, j'ai perdu ma mère, et, par cette +seule mort, j'ai perdu autant que vous. A ces mots, il essuya une larme. + +--Allons, Pierrot, ajouta-t-il gaiement en s'adressant au mari et en lui +tendant son verre, buvons à la mémoire des morts, mon ami, et à la santé +de tes enfants! Il y a de rudes moments dans la vie; le tout est de savoir +les passer. + +Le lendemain, en quittant la ferme, l'officier remercia ses hôtes, et, +au moment de remonter à cheval, il ne put s'empêcher de dire à la +fermière: + +--Et vos amours d'autrefois, Margot, vous en souvient-il? + +--Ma foi, monsieur le comte, répondit Margot, ils sont restés dans la +rivière. + +--Et avec la permission de monsieur, ajouta Pierrot, je n'irai pas les y +repêcher. + + +FIN DE MARGOT. + + + + +Toutes les Nouvelles contenues dans ce volume ont paru pour la première fois +dans la _Revue des Deux Mondes_, du 1er août 1837 au 1er octobre 1838. + + +FIN DU TOME SIXIÈME. + + * * * * * + +TABLE DU TOME SIXIÈME. + + +I. EMMELINE + +II. LES DEUX MAÎTRESSES + +III. FRÉDÉRIC ET BERNERETTE + +IV. LE FILS DU TITIEN + +V. MARGOT + + * * * * * + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Completes De Alfred De Musset +(Tome Sixieme), by Alfred De Musset + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13231 *** |
