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+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>Le héros de Châteauguay</title>
+ <meta name="author" content="L.O. David ">
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13096 ***</div>
+
+<h1>LE HÉROS<br>
+DE CHATEAUGUAY</h1>
+<br><br>
+
+<h4>PAR</h4>
+<h3>L. O. DAVID</h3>
+<h4>1883</h4><br>
+
+
+<p style="text-align: center;"><img src="images/fig1.png" alt=""></p>
+<h4>LA BATAILLE DE CHATEAUGUAY</H4>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+<h2>C.-M. DE SALABERRY.</h2>
+
+
+<p>La plus populaire de nos gloires militaires.</p>
+
+<p>Une belle et imposante figure taillée
+dans le marbre; les traits réguliers,
+fièrement dessinés; le front hardi, agressif;
+un teint riche, rosé et blanc; des yeux
+brillants, limpides, pétillants de verve,&mdash;des
+rayons de soleil dans un ciel bleu;&mdash;des
+épaules larges, solides comme des
+bastions; une poitrine où les boulets, il
+semble, devaient rebondir; un bras qui
+frappait comme Charles Martel ou Richard
+Coeur-de-Lion; des muscles forts et
+souples comme l'acier; un magnifique ensemble
+de force, de distinction, de vigueur
+et de beauté, une puissante organisation
+débordant de vie et de sève.</p>
+
+<p>Un coeur de lion, une intrépidité à tout
+oser, à tout braver. Type accompli de ces
+preux chevaliers qui, de la pointe de leur
+épée, ont écrit l'histoire de France. Au
+temps des croisades, il aurait monté à
+l'assaut de Jérusalem à côté de Godefroy
+de Bouillon; plus tard, il eût été l'émule
+des Gaston, des Bayard et des Duguesclin.</p>
+
+<p>Si le Canada eût appartenu à la France,
+en mil huit cent, il eût peut-être conquis
+le bâton de maréchal en se battant comme
+Lannes et Masséna. Dans la guerre d'Afrique,
+guerre de surprises, d'embuscades
+et de glorieuses aventures, il eût été à côté
+de Lamoricière sur les murs de Constantine,
+et eût couvert sa vaillante épée de
+gloire depuis la pointe jusqu'au pommeau.</p>
+
+<p>Vif, brusque, impétueux, toujours prêt
+à venger une injure d'un coup de poing
+ou d'un coup de sabre.</p>
+
+<p>Le baron de Rottenburg l'appelait, dans
+ses lettres: "Mon cher marquis de la
+poudre à canon."</p>
+
+<p>Bon, cependant, généreux et affectueux,
+n'attaquant jamais le premier, et pardonnant
+facilement, une fois l'explosion
+faite.</p>
+
+<p>Nature de soldat, pleine d'élan et de vivacité
+aimant autant à chanter, rire et
+danse qu'à se battre, aussi vaillant à la
+table que sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>Sévère en fait de discipline, et ne ménageant
+point les jurons et les punitions à
+ses voltigeurs qui chantaient;</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">C'est notre major</p>
+<p class="i2">Qu'a le diable au corps,</p>
+<p class="i2">Qui nous don'ra la mort</p>
+<p class="i2">Va pas de loup ni tigre</p>
+<p class="i2">Qui soit si rustique;</p>
+<p class="i2">Sous la rondeur du ciel</p>
+<p class="i2">Y'a pas son pareil.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Aimé pourtant, de ses officiers et soldats
+à cause de son impartialité.</p>
+
+<p>Tel est le portrait du lieutenant-colonel
+de Salaberry, cet illustre guerrier dont les
+Canadiens-Français ont raison d'être fiers.</p>
+
+<p>Après avoir loué le mérite et le talent
+de ceux qui, depuis la conquête, ont soutenu
+l'honneur et les droits de leurs compatriotes
+par la plume et la parole, il est
+juste que je rende hommage à celui dont
+la vaillante épée a su nous faire craindre
+et respecter.</p>
+
+<p>Le héros de Châteauguay avait reçu en
+héritage des traditions glorieuses.</p>
+
+<p>La famille d'Irumberry de Salaberry,
+originaire du pays de Basque, dans le
+royaume de Navarre, avait conquis ses
+titres de noblesse sur les champs de bataille.
+L'un des ancêtres de notre héros
+était au combat de Coutras, où il frappa
+dru et fort. Henri de Navarre, depuis roi
+de France sous le nom d'Henri IV, aperçut
+le terrible chevalier au moment où, après
+avoir terrassé de nombreux et vaillants
+adversaires, il accordait la vie à un gendarme
+qu'il venait de blesser.&mdash;"<i>Force à
+superbe! merci à faible</i>, lui cria le galant
+Béarnais, c'est ta devise."</p>
+
+<p>Noble devise! que les de Salaberry ont
+raison de porter avec orgueil sur leur
+écusson, car ils y ont toujours été fidèles
+et l'ont illustrée par maintes actions éclatantes.</p>
+
+<p>Le grand-père, Michel de Salaberry, vint
+en Canada dans l'année mil sept cent
+trente-cinq, en qualité de capitaine de
+frégate.</p>
+
+<p>Il avait une grande réputation de force
+et de bravoure. Il épousa, en mil sept cent
+cinquante, mademoiselle Juchereau Duchesnay,
+fille du seigneur de Beauport. Il
+prit part aux luttes héroïques qui se terminèrent
+par la cession du Canada à l'Angleterre.</p>
+
+<p>Le père, Louis-Ignace de Salaberry, fut
+remarquable par ses vertus, son intelligence,
+sa haute et belle taille, la franchise
+de son caractère et cette force corporelle
+qui se transmet dans la famille de
+père en fils. Il combattit vaillamment
+dans les rangs de l'armée anglaise en mil
+sept cent soixante et seize, et reçut trois
+blessures sérieuses dans le cours de la
+guerre. Le gouvernement anglais le récompensa
+de ses services en lui accordant
+une demi-pension et plusieurs charges.</p>
+
+<p>Mais la reconnaissance qu'il devait au
+duc de Kent et au roi d'Angleterre ne
+purent jamais lui faire trahir les droits de
+ses compatriotes. Lorsque Craig voulut,
+en mil huit cent-neuf, unir les deux Canadas
+dans le but de mettre les Canadiens-Français
+sous l'empire d'une minorité anglaise,
+il fut un de ceux qui s'opposèrent
+la plus énergiquement à ce projet. Et
+lorsque le gouverneur le menaça de lui
+enlever ses moyens d'existence s'il ne se
+rendait pas à ses désirs, il lui fit cette
+belle réponse:&mdash;"Vous pouvez, Sir James,
+m'enlever mon pain et celui de ma famille
+mais mon honneur...... jamais!"</p>
+
+<p>Devenu seigneur de Beauport, son
+manoir fut pendant vingt ans l'aimable
+rendez-vous où gentilshommes français et
+anglais, réunis par la conquête, apprirent
+à s'estimer après s'être battus; les plus
+hauts personnages d'Angleterre y trouvaient
+une hospitalité pleine de charme et
+de distinction. Le noble seigneur avait
+épousé, en mil sept cent soixante et dix-huit,
+la belle et distinguée demoiselle
+Hertel, et de ce mariage étaient nés sept
+enfants, tous beaux et bien faits, trois filles
+et quatre garçons, dont l'aîné fut le héros
+de Châteauguay.</p>
+
+<p>Les Canadiens-Français étaient fiers de
+l'éclat qui environnait cette belle et bonne
+famille et des hommages qu'elle recevait
+de leurs fiers conquérants.</p>
+
+<p>De toutes les sympathies qui l'honorèrent,
+la plus illustre et la plus bienveillante
+fut sans doute, celle du duc de Kent,
+père de notre Souveraine, la reine Victoria.</p>
+
+<p>On sait que ce prince vint en Canada en
+mil sept cent quatre-vingt-onze, à la tête
+de son régiment, et qu'il fut, pendant son
+séjour au milieu de nous, l'idole de la population.
+C'était un bon prince, aussi, que
+le duc de Kent, généreux, affable et loyal,
+aussi noble par le coeur que par la naissance.
+Il n'eut pas mis le pied, une fois,
+dans le manoir de Beauport qu'il fut épris
+d'admiration et d'amitié pour ses aimables
+hôtes. Les heures les plus agréables de
+sa vie étaient celles qu'il passait au sein
+de cette famille, dont il fut toujours l'ami
+fidèle et le protecteur puissant. Une correspondance
+de vingt-trois ans, depuis mil
+sept cent quatre-vingt-onze à mil huit
+cent-quatorze, démontre toute la profondeur
+et la sincérité de cette honorable
+amitié qui se manifeste, à chaque ligne,
+par les sentiments les plus délicats, les
+épanchements les plus gracieux.</p>
+
+<p>C'est par son influence que les quatre
+fils du seigneur de Salaberry, Michel,
+Maurice, Louis et Edouard, son filleul,
+purent satisfaire leurs inclinations militaires
+en entrant dans l'armée anglaise, où
+ils se firent tous en peu d'années, à la
+pointe de leur épée, une belle position.</p>
+
+<p>De ces quatre frères si beaux, si vaillants,
+qui faisaient l'orgueil de leur famille, de
+leur protecteur et de leurs compatriotes, il
+ne resta bientôt que l'aîné. Les trois autres
+moururent au service de l'Angleterre, de
+mil huit cent-neuf à mil huit cent-douze,
+à quelques mois d'intervalle. Maurice et
+Louis périrent de la fièvre sous ce ciel
+empesté des Indes dont la conquête et la
+conservation ont coûté à l'Angleterre des
+flots de sang.</p>
+
+<p>Le plus jeune, Edouard, fut tué à la
+tête de sa compagnie sous les murs de
+Badajoz; il n'avait que dix-neuf ans. Quelques
+heures avant l'assaut, sous l'empire
+d'un noir pressentiment, il avait écrit une
+lettre à son protecteur le duc de Kent,
+pour le remercier de toutes les bontés qu'il
+avait eues pour sa famille et pour lui.</p>
+
+<p>Ils étaient tous trois lieutenants, aimés
+de leurs chefs et de leurs compagnons
+d'armes pour leur bravoure, leurs talents
+et la bonté de leur caractère.</p>
+
+<p>Une humble tombe fut élevée en l'honneur
+de Maurice par les officiers et soldats
+de son régiment près de l'endroit où il
+avait été tué.</p>
+
+<p>Puisse le temps respecter cette glorieuse
+tombe! afin que partout il y ait des témoignages
+éclatants de la loyauté et de la
+bravoure du peuple canadien.</p>
+
+<p>La tradition parle des sympathies que
+la famille de Salaberry trouva dans sa
+douleur; ce fut un deuil universel.</p>
+
+<p>Le duc de Kent ne fut pas le moins
+affecté; il manifesta son chagrin dans des
+lettres touchantes où il parle du sort de
+ces pauvres enfants avec une tendresse
+toute paternelle.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, l'aîné des de Salaberry
+faisait vaillamment son chemin
+dans l'année anglaise à travers les balles
+et les boulets; la mort craignait de briser
+une si belle destinée. Soldat à quatorze
+ans, il partait, à seize, pour les Indes Occidentales,
+en qualité d'enseigne, devenait
+rapidement lieutenant et capitaine, grâce
+à la protection incessante du duc et à
+l'admiration que sa belle conduite inspirait
+dans l'armée.</p>
+
+<p>On était fier, au pays, lorsque l'écho y
+apportait la nouvelle des succès et de la
+gloire du jeune Canadien. On applaudissait,
+lorsque la rumeur apprenait comment
+il savait soutenir l'honneur de sa
+famille et de sa patrie. Il avait montré,
+en arrivant aux Indes, que, malgré sa jeunesse,
+il ne se laisserait pas insulter impunément.
+Voici comment M. de Gaspé
+raconte ce fait:</p>
+
+<p>"Les officiers du soixantième régiment,
+dans lequel Salaberry était lieutenant,
+appartenaient à différentes nationalités.
+Il y avait des Anglais, des Prussiens, des
+Suisses, des hanovriens et deux Canadiens-Français,
+les lieutenants de Salaberry
+et Des Rivières. C'était chose
+assez difficile de maintenir la paix
+parmi eux; les Allemands surtout étaient
+portés à la querelle; excellents duellistes,
+ils étaient de dangereux antagonistes.
+Un matin, Salaberry était à déjeuner
+avec quelques-uns de ses frères
+d'armes, quand entre l'un des Allemands
+qui le regarde et lui dit d'un air de
+Mépris:&mdash;Je viens justement d'expédier
+un Canadien-Français dans l'autre
+monde,&mdash;faisant par là allusion à Des
+Rivières qu'il venait de tuer en duel."</p>
+
+<p>"Salaberry bondit sur son siège; mais,
+reprenant son sang-froid, il dit:&mdash;Nous
+allons finir le déjeuner, et alors vous
+aurez le plaisir d'en expédier un autre."</p>
+
+<p>"Ils se battirent, comme c'était alors la
+coutume, à l'arme blanche. Tous deux
+firent preuve d'une grande adresse, et le
+combat fut long et obstiné. Salaberry
+était très jeune.; son adversaire, plus
+âgé, était un rude champion. Le premier
+reçut une blessure au front dont la cicatrice
+ne s'est jamais effacée. Comme il
+saignait abondamment et que le sang
+lui interceptait la vue, ses amis voulurent
+faire cesser lu combat; mais il
+refusa. S'étant attaché un mouchoir
+autour de la tête, le combat recommença
+avec encore plus d'acharnement, A la
+fin, son adversaire tomba mortellement
+blessé, et la plupart dirent qu'il n'avait
+eu que ce qu'il méritait."</p>
+
+<p>Ce duel mit pour toujours de Salaberry
+a l'abri des insultes; il avait fait ses
+preuves.</p>
+
+<p>La guerre des Indes se faisait alors
+entre l'Angleterre et la France; la possession
+de la Martinique et de la Guadeloupe
+devait être le prix de la victoire. Il
+devait en coûter ou jeune de Salaberry, si
+français par l'origine et le caractère, de se
+battre contre la France; il devait lui répugner
+de combattre le drapeau pour
+lequel ses ancêtres avaient versé leur sang.
+Mais la loyauté était pour lui un devoir
+et la carrière militaire une vocation.</p>
+
+<p>La lutte fut vive, les batailles acharnées,
+les dangers continuels; les maladies dévoraient
+ceux que les balles épargnaient.</p>
+
+<p>Il vint un jour où de son régiment il ne
+resta plus que deux cents hommes. Il apprenait
+cela à son père dans une lettre où
+parlant des milliers d'hommes qu'il avait
+vus tomber autour de lui, il ajoutait: "Je
+crois que je serai aussi heureux que mon
+grand-père."</p>
+
+<p>Lorsque le général Prescott se décida à
+abandonner la dernière place forte de la
+Guadeloupe, le fort Mathilde, c'est à de
+Salaberry, alors âgé de seize ou dix-sept
+ans, qu'il confia le soin de protéger la retraite
+de l'année. Le jeune lieutenant se
+montra digne de la confiance de son chef.
+Il était fait capitaine peu de temps après.</p>
+
+<p>En mil huit cent-huit, on le trouve en
+Irlande, major de brigade, et faisant la cour
+à une blonde et belle jeune fille qui aurait
+enchaîné le jeune officier pour la vie sans
+l'intervention du duc de Kent. Celui-ci
+écrivit à son protégé une longue lettre
+pour lui démontrer que chez les militaires
+le coeur doit céder à la raison, lorsqu'ils
+n'ont pas de fortune.</p>
+
+<p>En mil huit cent-neuf, il prenait part à
+la malheureuse expédition de Wolcheren,
+qui coûta cher et rapporta peu de gloire A
+l'Angleterre.</p>
+
+<p>L'année suivante, il devenait aide-de-camp
+du général de Rottenburg et partait
+pour le Canada, où des parents et amis dévoués
+l'accueillirent avec des transports
+de joie.</p>
+
+<p>Les Canadiens-Français se montraient
+avec enthousiasme le jeune officier, qui,
+parti enfant de son pays, revenait plein
+de force, dans tout l'éclat de la gloire et
+de la beauté.</p>
+
+<p>On était alors aux mauvais jours de
+Craig, époque de fanatisme et de persécution,
+mais époque aussi de grandeur
+morale et nationale. La lutte devenait
+difficile; l'énergie des Bédard et des Papineau
+n'en pouvait plus.</p>
+
+<p>Mais bientôt un cri d'alarme retentit
+partout; les États-Unis venaient de déclarer
+la guerre à l'Angleterre et se préparaient
+à envahir le Canada. On comprit,
+en face du danger, la nécessité de se
+gagner les sympathies de la population;
+on lui fit force caresses et concessions. Et
+pour exciter son enthousiasme et lui faire
+prendre les armes, on nomma Charles-Michel
+de Salaberry lieutenant-colonel, et
+on lui confia la mission d'organiser les
+voltigeurs canadiens.</p>
+
+<p>Les Canadiens-Français répondirent à
+l'appel de l'Angleterre et s'enrôlèrent sous
+le drapeau de leur jeune chef.</p>
+
+<p>Il était temps, les Américains traversaient
+la frontière, au mois de juin mil huit
+cent-douze, à trois endroits différents.</p>
+
+<p>Pendant que Brock et Sheaffe repoussaient
+les deux armées de l'ouest et du
+centre dans des combats glorieux, le général
+Dearborn marchait sur Montréal
+avec dix mille hommes, par le chemin de
+Saint-Jean et d'Odeltown. De Salaberry
+courut à sa rencontre, à la tête de quatre
+cents voltigeurs, et n'eut pas même besoin
+des milices du district de Montréal, qui
+s'avançaient à la hâte sous les ordres du
+colonel Deschambault. Ayant trouvé l'ennemi
+campé sur la rive droite du la rivière
+Lacolle, il résolut de le déloger. La rapidité
+de ses mouvements et l'initelligence
+avec laquelle il avait préparé ses travaux
+de défense déconcertèrent le général
+américain, qui repassa la frontière après
+une attaque malheureuse où quatorze
+cents de ses hommes furent mis en fuite
+par un avant-poste composé d'une poignée
+de voltigeurs.</p>
+
+<p>La campagne de mil huit cent-douze
+était finie.</p>
+
+<p>Sir George Prévost félicita le lieutenant-colonel
+de Salaberry de son succès, dans
+un ordre général, et rendit hommage à la
+loyauté et au courage de la milice. Les
+Canadiens-Français durent être surpris;
+c'était la première fois qu'ils s'entendaient
+dire des choses agréables par les représentants
+de la couronne anglaise.</p>
+
+<p>La campagne de mil huit cent-treize fut
+plus sérieuse; les Américains, honteux de
+leur échec, s'étaient préparés à frapper un
+grand coup sur Montréal, qu'ils considéraient
+comme la clef du pays. La défaite
+de Proctor, en Haut-Canada, par le général
+Harrison, exalta leur enthousiasme et jeta
+avec raison le Bas-Canada dans l'effroi.</p>
+
+<p>La situation devenait critique.</p>
+
+<p>Deux armées, fortes chacune de sept à
+huit mille hommes, marchaient sur Montréal,
+l'une, sous les ordres de Hampton,
+par le lac Champlain, et l'autre, commandée
+par Dearborn et Wilkinson, descendait
+de Kingston. A ces dix-sept mille
+hommes le Bas-Canada ne pouvait opposer
+que trois mille soldats et miliciens.</p>
+
+<p>La lutte parut un instant impossible.</p>
+
+<p>Il fallait un homme assez habile pour
+empêcher la jonction des deux armées
+américaines et capable de suppléer au
+nombre par la prudence et la valeur, d'accomplir
+un prodige, s'il le fallait. La patrie
+en danger avait besoin enfin d'un sauveur,
+d'un héros, elle le trouva:&mdash;c'était le lieutenant-colonel
+de Salaberry. Il accourt,
+prend le devant avec quatre cents voltigeurs,
+rencontre Hampton, culbute ses
+avant-postes à Odeltown. et le poursuit
+jusqu'à Four-Corners, tombe sur lui avec
+une poignée d'hommes et le remplit de
+terreur.</p>
+
+<p>Après plusieurs jours de marches et de
+contre-marches, Hampton reprenait, le
+vingt et un octobre, sa course en avant
+sur les bords de la rivière Châteauguay,
+que de Salaberry immortalisait, le vingt-six,
+par une victoire à jamais mémorable.</p>
+
+<p>Inutile de donner des détails de cette
+bataille si souvent racontée et célébrée par
+l'histoire, l'éloquence et la poésie. Qui
+n'a senti battre son coeur au récit de cette
+lutte glorieuse où trois cents Canadiens-Français
+défirent sept mille Américains?
+Qui ne sait que tout l'honneur de cette
+victoire appartient au brave colonel de
+Salaberry, que le succès de nos armes en
+ce jour célèbre fut le résultat de l'habileté
+avec laquelle il sut disposer ses forces et
+fortifier sa position, et de la bravoure qu'il
+déploya pendant la bataille? Avec quel
+enthousiasme les derniers survivants de
+la poignée de braves qui partage avec lui
+l'honneur de ce triomphe, racontent les
+faits éclatants de leur héroïque colonel!</p>
+
+<p>Ils le représentent, avant la bataille, cherchant,
+exploitant toutes les ressources que
+le terrain, la rivière et la forêt pouvaient
+lui offrir, faisant de chaque arbre, de
+chaque pierre un retranchement, un abri
+pour ses troupes, frappant du pied la terre
+pour en faire jaillir des éléments de victoire.
+Et lorsque la bataille est commencée,
+ils le montrent entraînant ses
+braves voltigeurs à sa suite; dominant le
+bruit de la bataille des éclats de sa voix
+présent sur tous les points à la fois; multipliant
+le nombre de ses soldats par la
+rapidité et la précision de ses mouvements;
+dispersant un instant ses forces et les ralliant
+soudain pour tomber sur un point
+où on ne l'attendait pas; faisant, faire un
+bruit de trompettes et pousser des cris
+effrayants; employant mille ruses pour
+étourdir, surprendre l'ennemi, et lui faire
+croire qu'il avait à combattre des milliers
+d'hommes; donnant, enfin l'exemple d'un
+courage, d'une bravoure que le danger
+semblait grandir, bravant les balles avec
+cette héroïque insouciance qui l'avait illustré
+sur les champs de bataille de la
+Martinique, et de la Guadeloupe.</p>
+
+<p>La bataille dura quatre heures, Hampton,
+croyant avoir affaire à une armée de
+dix mille hommes, se retira après avoir eu
+une centaine d'hommes tués et blessés, et
+reprit à la hâte le chemin des États-Unis;
+et lorsque Wilkinson, qui attendait au pied
+du Long-Sault le résultat de la bataille
+apprit la fatale nouvelle, il jugea à propos
+de se retirer.</p>
+
+<p>Le Bas-Canada était sauvé. Les Américains,
+découragés, ne tentèrent plus sérieusement
+de l'envahir pendant cette
+guerre, qui se termina l'année suivante
+par le traité de Gand.</p>
+
+<p>Oui, le Bas-Canada était sauvé et conservé
+à l'Angleterre par la bravoure des
+Canadiens-Français. Quel démenti jeté
+à la face de ceux qui avaient reproché à
+cette noble population d'être déloyale,
+parce qu'elle avait du coeur et ne voulait
+pas laisser fouler aux pieds ses droits et
+ses libertés! Ils tentèrent bien un instant,
+les insensés! deo lui ravir sa gloire, d'arracher
+du front de Salaberry des lauriers
+si noblement conquis; mais les applaudissements
+de tout un peuple étouffèrent
+les cris de la jalousie et du fanatisme.
+L'Angleterre elle-même déclara, par la
+bouche du prince régent et du due de
+Kent, que Salaberry et ses braves voltigeurs
+étaient les sauveurs du pays, les héros
+de Châteauguay.</p>
+
+<p>Salaberry fut fait compagnon du Bain,
+et les chambres provinciales lui votèrent
+des remercîments; plus tard, en mil huit
+cent dix-sept, il fut fait conseiller législatif.</p>
+
+<p>Mais ce fut là toute la récompense accordée
+au brave colonel et à ses compagnons
+d'armes; on trouva que c'était assez
+pour des Canadiens-Français. On a vu de
+ces braves dont la loyauté avait conservé
+à l'Angleterre une riche colonie, mendier
+leur pain, la médaille de Châteauguay sur
+la poitrine. Et après un demi-siècle, pas
+une pierre ne marque encore le glorieux
+champ de bataille où ils ont illustré son
+drapeau; seule, une tombe dans un cimetière
+ignoré indique l'endroit où reposent
+les cendres du héros de Châteauguay.</p>
+
+<p>On a quelquefois contesté l'importance
+de cette bataille en donnant pour raison,
+ou plutôt pour prétexte, le petit nombre
+de tués et de blessés; mais depuis quand
+mesure-t-on la grandeur d'une victoire à
+la quantité de sang versé? Salaberry
+aurait-il plus de mérite, s'il eut fait tuer ses
+hommes inutilement? N'est-ce pas plutôt
+un titre de gloire incomparable d'avoir
+pu accomplir un si beau fait d'armes sans
+une plus grande effusion de sang, d'avoir
+su ménager par des mesures prudentes,
+la vie de ses braves soldats?</p>
+
+<p>De Salaberry n'eut plus l'occasion de se
+signaler. Il avait conquis tous les grades
+que l'Angleterre pouvait accorder à un
+soldat catholique et Canadien-Français; la
+protection même du duc de Kent n'aurait
+pu le le faire sortir des rangs accessibles aux
+médiocrités. Une telle position ne devait
+pas convenir à notre immortel compatriote.
+Il avait assez fait, d'ailleurs, pour
+un gouvernement qui avait eu l'ingratitude
+d'enlever à son illustre père la
+demi-pension qu'il avait si noblement.
+gagnée en combattant pour l'Angleterre.
+Il renonça à la carrière militaire et vécut
+ensuite pour sa famille, s'occupant d'administrer
+la seigneurie que mademoiselle
+Hertel de Rouville lui avait apportée
+sous forme de dot. Il avait épousé cette
+noble demoiselle quelques mois avant la
+bataille de Châteauguay. Belle alliance!
+dont le duc de Kent le félicita.</p>
+
+<p>C'est à Chambly qu'il fixa sa résidence,
+an milieu de la population témoin de sa
+valeur et de sa gloire pendant la guerre.
+Sur la rivière Chambly, qu'on appelait le
+grenier du Bas-Canada, vivaient alors des
+familles remarquables par leur origine ou
+leurs talents, qui se disputaient la palme
+des belles manières, de la libéralité et de
+la fidélité aux traditions du passé. On y
+menait joyeuse vie; c'était pendant l'hiver
+une succession de fêtes, de promenades et
+de fricots légendaires. On luttait à qui
+ferait le plus et le mieux.</p>
+
+<p>On partait le matin; on dînait chez le
+seigneur Jacob; on prenait les amis en
+passant, et on allait passer la soirée chez
+M. Cartier, de Saint-Antoine, ou chez les
+messieurs Drolet, Franchère et autres.
+Quel bruit! quel entrain! On se séparait
+à regret, avec la promesse de se revoir
+bientôt.</p>
+
+<p>C'était une grande joie dans la tribu,
+lorsqu'on voyait arriver le brave colonel,
+car il n'était pas le moins bruyant, et
+lorsque venait son tour de chanter ou de
+prendre part à un cotillon emporté, à un
+reel favori, il ne tirait pas en arrière. Tout
+le monde l'admirait pour sa gloire et
+l'aimait pour la gaieté et l'affabilité de
+son caractère.</p>
+
+<p>C'est dans une de ces joyeuses réunions,
+chez M. Hatte de Chambly, qu'il fut soudain
+frappé d'apoplexie, le vingt-six février
+mil huit cent vingt-neuf. Il mourut
+le lendemain sans avoir pu recouvrer
+l'usage de la parole, mais en pleine possession
+de ses facultés mentales et en paix
+avec Dieu, entouré de ses enfants qu'il fit
+venir pour les bénir.</p>
+
+<p>Comme son père, il avait eu quatre fils
+et trois filles dont voici les noms: Alphonse-Melchior,
+ancien aide-de-camp provincial
+et député adjudant-général de
+milice pour le Bas-Canada, mort il y a
+quatre on cinq ans; Louis-Michel, mort;
+Maurice qui se tua à l'âge de douze ans, par
+accident; Charles-René-Léonidase, mort;
+Hermine, dame Dr Galen, décédée; Charlotte,
+mariée a M. Hatte de Sorel, et une
+autre, morte enfant; tous grands et robustes,
+héritiers du type remarquable des
+de Salaberry. Plusieurs petits-enfants
+existent pour perpétuer le nom de cette
+belle famille.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h2>HOMMAGES DE LA PATRIE<br> AU HÉROS
+DE CHÂTEAUGUAY.</h2>
+
+
+<p>Plusieurs personnes avaient parfois exprimé
+l'opinion qu'un monument devrait
+être élevé à la mémoire du héros de Châteauguay,
+Mais c'est à M. J. O. Dion, de
+Chambly que revient l'honneur d'avoir
+forcé la nation à accomplir un grand acte
+de réparation et de reconnaissance. Dès
+mil huit cent soixante-dix, il avait parlé
+de ce projet et exprimé l'espoir et la volonté
+de le mettre bientôt à exécution. Son
+rêve était de tout préparer pour le centenaire
+du général de Salaberry, en 1878,
+ou au moins pour le cinquantième anniversaire
+de sa mort. Mais il ne put se
+mettre sérieusement à l'oeuvre que dans
+le mois de janvier 1879. Un comité fut
+nommé alors à Chambly, et il tut décidé
+qu'on lancerait l'idée par la célébration
+d'une fête destinée à commémorer
+en même temps le centenaire du héros de
+Châteauguay et le cinquantième anniversaire
+de sa mort.</p>
+
+<p>Cette fête eut lieu le vingt-cinq février
+mil huit cent soixante et dix-neuf, et elle
+fut magnifique. Elle commença par une
+procession dans laquelle figurèrent des députations
+militaires d'un grand nombre
+de corps de milice et de volontaires de
+Montréal et des paroisses environnantes,
+des membres du clergé, les élèves du
+collège et des écoles des Frères et plusieurs
+corps de musique. Après avoir
+parcouru le village, la procession se rendit
+à l'église qu'on avait pavoisée de draperies
+noires et jaunes. Au milieu de
+la nef, s'élevaient un catafalque et un obélisque
+imposant couvert d'inscriptions patriotiques.
+Une messe de requiem fut
+chantée avec beaucoup d'effet par un
+choeur puissant; le comité énergiquement
+aidé par Messire Thibault, curé de la paroisse
+avait tout fait pour rendre la cérémonie
+imposante.</p>
+
+<p>L'obélisque se trouvait à gauche de
+l'autel, au-dessus de l'endroit même où
+reposent les cendres du héros. M. Globenski,
+seigneur de Saint-Eustache, y
+avait déposé une couronne d'immortelles
+avec l'inscription suivante: "Hommage
+du fils d'un voltigeur au héros de Châteauguay."</p>
+
+<p>Dans l'après-midi, à une réunion du
+comité général, il fut décidé d'élever un
+monument à de Salaberry au moyen d'une
+souscription générale d'une piastre par
+tête. Le soir, il y eut concert et banquet,
+et des discours patriotiques furent prononcés
+par l'honorable Boucherville, M.
+Globenski, M. Bernier, de Saint-Jean, M.
+le colonel D'Orsennens, et l'auteur de cette
+biographie.</p>
+
+<p>M Sulte avait composé pour la circonstance
+les couplets suivants, qui furent
+chantés avec effet par les élèves du collège:</p>
+
+
+<p class="i6">S A L A B E R R Y!</p>
+
+<p>Couplets à chanter pour la fête du 25 février 1879.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i4">Fils de soldats, vaillante race,</p>
+<p class="i4">Rappelons-nous les jours passés,</p>
+<p class="i4">Que l'histoire en garde la trace:</p>
+<p class="i4">Aimons ceux qui nous ont sauvés.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> CHOEUR:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i2">Chantons les combats de nos pères,</p>
+<p class="i2">Ils marchaient droit à l'ennemi! (bis.)</p>
+<p class="i4">Vivent nos militaires,</p>
+<p class="i4">Gloire à Salaberry!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i4">Oui! que chacun de nous s'apprête</p>
+<p class="i4">A transmettre le souvenir</p>
+<p class="i4">Des récits qu'en ces jours de fête</p>
+<p class="i4">Nous recueillons pour l'avenir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i2">Chantons, etc.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i4">Aux favoris se la victoire,</p>
+<p class="i4">Ces vétérans restés debout</p>
+<p class="i4">Comme les piliers de la gloire.</p>
+<p class="i4">rendons des hommages partout.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i2">Chantons, etc.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i4">S'il lui fallait prendre les armes.</p>
+<p class="i4">Le Canadien sous les drapeaux.</p>
+<p class="i4">Retrouvait encor des charmes</p>
+<p class="i4">Et l'exemple de ses héros.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i2">Chantons, etc.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>A partir de ce jour, M. Dion se multiplia
+pour assurer le succès de l'oeuvre; il
+écrivit à droite et à gauche, alla de ville
+en ville, de village en village, de porte en
+porte, mendier pour le monument du héros
+de Châteauguay. Il eut à lutter péniblement
+contre ceux qui voulaient que ce
+monument fut érigé à Montréal, dans une
+ville, où il aurait nécessairement produit
+plus d'effet. Ses adversaires avaient peut-être
+les meilleures raisons de leur côte,
+mais comme il n'y avait personne pour le
+suivre, pour déployer autant de dévouement
+et d'activité, il l'emporta naturellement
+et il n'y eut bientôt qu'une voix
+pour répéter après lui que Chambly devait
+avoir l'honneur de posséder le monument
+comme les cendres du héros.</p>
+
+<p>Mais la souscription marchait lentement.</p>
+
+<p>M. Dion vit avec regret que le monument
+ne pourrait pas être inauguré en
+mil huit cent quatre-vingt. En attendant,
+pour stimuler le zèle de la population
+dans le district de Québec, il entreprit de
+faire poser une tablette commémorative A
+Beauport sur la maison même ou naquit
+de Salaberry. La population de Québec
+répondit à son appel, et le vingt-huit juin
+mil huit cent quatre-vingt, la cérémonie
+eut lieu. Son Honneur le lieutenant-gouverneur
+présidait, entouré de personnages
+marquants et d'une foule enthousiaste.
+Une immense acclamation remplit l'air
+quand le lieutenant-gouverneur écarta le
+voile qui couvrait le marbre commémoratif.
+Ce marbre a la forme d'un écusson
+et porte l'inscription suivante:</p>
+
+<br><br>
+<h3> Force à superbe et mercy à faible.</h3>
+
+<h4>ICI<br>
+
+NAQUIT, LE 18 NOVEMBRE 1778</h4>
+
+<h3>CHARLES M. DE SALABERRY</h3>
+
+<h5>C. B.</h5>
+
+<h3>LE HÉROS DE CHATEAUGUAY</h3>
+
+<h4> COMITÉ DE CHAMBLY</h4>
+
+<h4>27 juin 1880.</h4>
+<br><br>
+
+<p>Enfin le quatre août de la même année,
+(1880) le comité de Chambly autorisait
+M. Dion à confier à notre jeune et distingué
+sculpteur Canadien, M. Hébert, l'exécution
+du monument projeté, et à lui
+payer la somme de quatorze cents piastres,
+à la condition que l'ouvrage fût terminé
+dans le mois de mars mil huit cent quatre
+vingt-un.</p>
+
+<p>On ne pouvait faire un meilleur choix.</p>
+
+<p>M. Hébert a fait ses preuves; c'est lui qui
+a exécuté sous la direction de son maître
+distingué, M. Bourassa, la magnifique
+statue de Notre-Dame de Lourdes. Il se
+mit à l'oeuvre et remplit les conditions de
+son contrat. Dans le mois de mars mil
+huit cent quatre vingt-un, la statue, exposée
+dans une vitrine sur la rue Notre-Dame,
+attirait l'admiration générale. Voici
+la description que la <i>Minerve</i> en faisait à
+cette époque. "La statue est en bronze.
+Elle est en pied et mesure six pieds et
+demi, y compris le socle. Le héros est
+debout, appuyé sur la jambe gauche. La
+position est celle du militaire au repos.
+Attitude calme et noble, assurée, sans
+jactance, tel qu'il convient à un héros.
+La tête est droite, le regard porté en
+avant, comme contemplant le champ de
+bataille."</p>
+
+<p>"Ses deux mains se croisent sur la
+poignée du sabre, dont la pointe repose
+sur le socle. Le manteau militaire, attaché
+sur les épaules et rejeté en arrière,
+vient se replier sur la bouche d'un canon
+place à la gauche."</p>
+
+<p>"La base est d'une grande simplicité
+mais très élégante dans la forme. Elle
+appartient au style dorique, arec écusson
+portant les armes de la famille du
+héros, celles de Chambly et de la province
+de Québec. Sur la face principale
+est inscrit:&mdash;Au héros de Châteauguay,
+26 Octobre 1818.&mdash;"</p>
+
+<p>"Au bas de cette inscription est un
+trophée composé du drapeau des Voltigeurs
+d'une branche de laurier et d'une
+couronne. Le monument, statue et piédestal
+compris, aura une hauteur de
+vingt-sept pieds."</p>
+
+<p>Enfin, le sept juin mil huit cent quatre
+vingt-un, l'inauguration du monument
+avait lieu à Chambly. Jamais ce village
+n'avait vu et ne verra probablement réunion
+plus imposante, spectacle plus grandiose.
+Le gouverneur-général, le marquis
+de Lorne, le lieutenant-gouverneur, T.
+Robitaille, plusieurs membres du gouvernement,
+grand nombre de militaires, de
+prêtres et de députés, des représentants de
+nos sociétés nationales, les hommes les
+plus marquants de notre société s'étaient
+donné rendez-vous à cette belle fête.</p>
+
+<p>Chambly, de loin, ressemblait à un immense
+pavillon couvert de drapeaux de
+verdure et de fleurs.</p>
+
+<p>Le 65° bataillon, sous le commandement
+du lieutenant-colonel Ouimet, fut naturellement
+le premier rendu sur les lieux
+avec sa belle musique et les officiers de la
+Saint-Jean-Baptiste de Montréal. Presqu'en
+même temps, arrivaient son Honneur
+le lieutenant-gouverneur de Québec et
+madame Robitaille qui passèrent une
+partie de l'avant-midi à visiter les principaux
+établissements de l'endroit, l'hôpital,
+le collège et le couvent (les Dames de
+la Congrégation) où une adresse charmante
+fut présentée à madame Robitaille qui
+répondit en termes non moins charmants.</p>
+
+<p>Vers midi et demi un superbe goûter,
+ordonné par les officiers du 65°, fut servi,
+dans une des salles des casernes, à tout le
+bataillon et à bon nombre d'invités, au
+nombre desquels étaient sir Hector Langevin,
+les honorables MM. Caron, Mousseau,
+MM. Mercier, M. P. P., Coursol, M.
+P., Ryan, M. P., Bergeron, M. P., Préfontaine,
+M. P. P., Benoît, M. P., M. Dr
+Mount, vice-président de la Société-Saint
+Jean-Baptiste de Montréal, le colonel Brosseau,
+du 88°, le colonel Doherty, du 81°
+le colonel Houde, du 86°, les lieutenants
+Thibeaudeau et Garneau, de la batterie de
+campagne de Québec, le lieutenant Hudon,
+de l'artillerie de garnison de Québec, le
+colonel Crawford, les capitaines Lyman,
+Caverhill et McCorkill, et les lieutenants
+Hood, Crawford et Lithgow, du 5° Royaux
+Écossais, le capitaine Blackrock, et le
+lieutenant Patterson, du 6° Fusiliers, les
+capitaines Henshaw et Davies, des Carabiniers
+Victoria, et d'autres dont les noms
+nous échappent.</p>
+
+<p>Le <i>Sorelois</i> arrivait, ayant à son bord Son
+Excellence le gouverneur-général et sa
+suite, qui se composait du colonel de Salaberry
+et de Mme de Salaberry, de Mme
+Hatt, de Mme Smyth, de Mme Lindsay,
+de M. et Mme G. Bossé, de Mlle de Salaberry,
+du colonel Duchesnay, député-adjudant
+général du 7° district, du capitaine
+Chater, aide-de-camp de son Excellence,
+de MM. O. et H. de Salaberry, du capitaine
+Campbell et de Mme Campbell, de M. et
+Mme Russell Stephenson.</p>
+
+<p>M. Willett, maire de Chambly, lut une
+adresse à Son Excellence, puis le gouverneur,
+escorte du 65e, etc., fît le tour
+du village, et rendu au Carré Fréchette,
+le marquis de Lorne prit place sur une
+estrade élevée à côté du monument, avec
+bon nombre de dames et d'autres invités.
+Le Dr Martel lui lut une adresse à laquelle
+Son Excellence fit l'éloquente réponse qui
+suit:</p>
+<br><br><br>
+
+<p>"Agréez, mes remerciements pour votre
+adresse qui exprime éloquemment le désir
+patriotique que vous avez d'honorer d'une
+manière convenable la mémoire d'un patriote."</p>
+
+<p>"Je suis heureux de m'unir à vous dans
+cette commémoration des services rendus
+à la patrie par un vaillant soldat."</p>
+
+<p>"Nous sommes rassemblés pour inaugurer
+un monument consacré à la mémoire d'un
+homme qui représente dignement le noble
+esprit de son temps. Ce même esprit
+existe encore de nos jours, et si l'occasion
+s'en présentait, une foule de Canadiens imiteraient
+l'exemple de ce grand homme et
+s'efforceraient même de réaliser ses exploits."</p>
+
+<p>Cette statue nous rappelle le trait caractéristique
+de nos compatriotes. Content
+de peu pour lui-même, la grandeur seule
+pouvait le satisfaire quand il s'agissait de
+sa patrie. Tel était le caractère de Salaberry;
+tel est celui du Canadien de nos
+jours.</p>
+
+<p>C'est à Chambly, c'est près du champ de
+bataille où il eut la bonne fortune de pouvoir
+faire éclater cette bravoure, glorieuse
+tradition de sa race, que nous plaçons
+cette statue.</p>
+
+<p>Ce n'est pas dans un esprit de vaine
+gloire que nous élevons ce monument;
+mais c'est dans l'espérance que les vertus
+antiques conservées dans le souvenir de
+tous, pourront guider et éclairer les générations
+futures.</p>
+
+<p>Ces vertus brillaient d'un vif éclat dans
+cet homme distingué que ses talents militaires
+rendaient apte à accomplir son
+devoir à la gloire de nos armes.</p>
+
+<p>N'oublions pas en lui élevant ce monument,
+de rendre, en même temps, à ses
+frères, le tribut d'hommage qu'ils méritent.</p>
+
+<p>Ils se livrèrent, eux aussi, à l'heure du
+danger, à cette profession des armes qui,
+en quelque sorte, était innée chez eux.
+Trois d'entre eux succombèrent en défendant
+l'honneur de ce drapeau, qui est
+aujourd'hui le symbole de notre union et
+de nos libertés.</p>
+
+<p>Dans ce beau pays, autrefois son séjour,
+il existe entre notre époque et celle où il
+vécut, un contraste qui s'impose forcément
+à nos réflexions. Où nous voyons
+maintenant de vastes et fertiles campagnes,
+un pays traversé par nos voies
+ferrées et où nos rivières permettent à nos
+bateaux à vapeur d'aborder; on ne voyait,
+quand cette lutte héroïque était soutenue
+par de Salaberry, Perrault, Mailloux, Daly,
+et Duchesnay, que quelques arpents cultivés
+au milieu de vastes forêts. Trop
+souvent, hélas! ces forêts abritaient même
+des armées ennemies.</p>
+
+<p>Maintenant que nous nous réjouissons
+au souvenir des hauts faits accomplis à
+l'endroit où les Canadiens, Anglais et
+Français, se sont également illustrés, il
+n'est pas nécessaire de m'arrêter sur les
+tristes événements de ces jours. Nous
+sommes en paix, et nous vivons avec le
+peuple grand et généreux qui nous avoisine,
+dans les douceurs d'une amitié et
+d'une alliance qui, nous l'espérons, seront
+durables.</p>
+
+<p>Alors ils essayèrent de nous vaincre,
+mais la bravoure des Canadiens sut leur
+inspirer ce sentiment de respect profond
+qui est le fondement solide d'une amitié
+durable.</p>
+
+<p>Nous devons être heureux et nous réjouir
+de ce que nos rivalités avec eux
+n'existent maintenant que dans l'arène
+féconde du commerce.</p>
+
+<p>Grâce à cette ère pacifique, l'accroissement
+journalier de nos ressources et le développement
+des forces vives de la nation
+rendraient toute guerre entreprise contre
+le Canada longue et difficile; aussi ne
+désirent-ils aucunement envahir notre territoire,
+et, nous! l'espérons, un tel désir ne
+se manifestera plus jamais, car les nations,
+à moins que la division ne provoque intervention,
+ne s'interposent pas aujourd'hui
+aussi souvent qu'autrefois dans les
+affaires de leurs voisins.</p>
+
+<p>Si en 1812 le Canada fut si cher aux
+Canadiens, combien plus ne doit-il pas
+l'être aujourd'hui! Alors, en effet, sa population
+peu nombreuse goûtait les douceurs
+de la liberté sous l'égide d'une constitution
+peu libérale; maintenant, il renferme
+dans son sein un grand peuple, se
+développant sans cesse, se gouvernant par
+lui-même à l'intérieur, jouissant avec fierté
+de la forme de constitution la plus libre,
+et ayant la faculté, par l'entremise de sa
+propre représentation, de bénéficier de
+l'influence diplomatique d'un grand empire
+pour l'avantage de son commerce avec
+les nations étrangères. Chez nous, aucun
+parti ne voudrait provoquer des révolutions
+ou un changement quelconque de
+gouvernement. Personne n'a de chance
+de succès dans la vie publique, en Canada,
+personne ne reçoit l'appui de notre peuple,
+s'il n'aime avant tout nos libres institutions.</p>
+
+<p>Le gouverneur-général qui, grâce à
+votre invitation, se trouve en ce moment
+au milieu de vous, n'est, en tant que chef
+de gouvernement fédéral, que le premier
+et continuel représentant du peuple.</p>
+
+<p>Cependant ce n'est pas seulement comme
+personnage officiel que je me réjouis
+d'être avec vous aujourd'hui; c'est pour
+moi une satisfaction personnelle, ce sont
+de joyeux instants que ceux où il m'est
+donné de visiter, en compagnie des
+membres de la famille de Salaberry, le
+théâtre de tant de grandeur et de courage.</p>
+
+<p>La Princesse et moi, nous ne pourrons
+jamais oublier les relations d'amitié intime
+qui ont existé entre le prince Edouard,
+duc de Kent, et le colonel de Salaberry,
+amitié de famille qui, j'ose l'espérer, ne
+sera pas restreinte à nos aïeux. La Princesse
+m'a prié de vous exprimer le profond
+intérêt qu'elle porte à cette solennité; elle
+désire que je vous fasse part du regret
+qu'elle a de ne pouvoir se trouver avec
+vous aujourd'hui. Elle espère cependant,
+pouvoir admirer ce monument où, pour
+la première fois, l'art d'un de nos sculpteurs
+a si bien commémoré la loyauté, le
+courage, et le génie d'un guerrier canadien.</p>
+
+<p>Ce beau discours prononcé en français
+par Son Excellence fut applaudi comme il
+méritait de l'être. Il est bon de transmettre
+à la postérité les paroles éloquentes
+tombées en cette circonstance solennelle
+de la bouche du représentant de sa majesté,
+de conserver ce témoignage précieux
+de la valeur et de la loyauté des Canadiens-Français.</p>
+
+<p>Ayant fini de parler, Son Excellence découvrit
+la statue au milieu des acclamations
+de la foule, des détonations du
+canon, des fanfares retentissantes, de la
+musique et des feux de joie tirés par le
+65° bataillon.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<p>Le colonel de Lotbinière Harwood fit;
+alors le discours de circonstance. Sa voix
+forte, vibrante, sa belle prestance et l'énergie
+avec laquelle il exprima ses sentiments
+et ses pensées produisirent le
+meilleur effet sur la foule, M. Harwood
+commença comme suit,:</p>
+
+<p>Qu'il plaise à Votre Excellence,</p>
+
+<p>Messieurs,</p>
+
+<p>Il est des circonstances dans la vie où
+le coeur semble, nager comme dans un
+océan de délices. Telle est pour moi,
+Messieurs, chers compatriotes et compagnons
+d'armes, la circonstance actuelle;
+tel est pour moi ce moment à jamais béni
+où le grand peuple canadien, sortant pour
+ainsi dire de son long assoupissement, se
+lève enfin noble et fier pour rendre aux
+cendres d'un mort illustre, que dis-je, au
+sauveur de son pays, les honneurs qui lui
+étaient dus depuis trop longtemps, et dont
+le souvenir, par une pénible indifférence,
+avait été presque rejeté au fond du lugubre
+et triste gouffre de l'oubli, de ce
+rapide oubli que le poète nomme "le
+second linceul des morts." Hélas! depuis
+longtemps le héros de Châteauguay dort
+au fond de sa tombe... pas une pierre...
+pas un mausolée... pas la moindre trace
+de l'endroit où la froide poussière de cet
+homme illustre attend le grand jour de la
+résurrection... (On comprend que je ne
+veux parler ici que du monument public,
+du monument élevé par la nation; je
+ne parle pas du modeste mausolée que la,
+piété filiale érigea, il y a quelques années,
+dans le champ du long repos, le paisible
+et modeste cimetière de Chambly.)</p>
+
+<p>Que du fois les étrangers au pays, cherchant
+partout de l'oeil quelque souvenir
+du héros de Châteauguay et ne voyant
+rien, absolument rien qui leur révélât
+d'une manière tangible le passé glorieux
+de cet homme illustre, s'écriaient dans
+leur indignation: "Canadiens ingrats.....
+que faites-vous? C'est à vous qu'on peut
+dire: il est donc bien vrai que l'ingratitude
+est un vent brûlant qui dessèche le
+coeur." Peuple canadien, vous avez une
+tache au front! Vous ne serez jamais un
+grand peuple que vous n'ayez effacé cette
+tache..... Permettrez-vous plus longtemps
+à l'univers étonné de répéter à votre
+adresse:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">On ne voit que regrets en ce monde,</p>
+<p class="i2">L'injure se grave en métal</p>
+<p class="i2">Et le bienfait s'écrit sur l'onde.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Mais non, non... mille fois non. Ceci
+se ne dira pas de mes compatriotes. Voici
+le jour venu où le peuple canadien peut
+reprendre son rang parmi les peuples de
+la terre... car il a payé la première, la
+plus sacrée des dettes... sa dette d'honneur......
+sa dette de reconnaissance......
+Cette mémoire du coeur&mdash;il s'est souvenu
+du passé, les mânes de Salaberry
+sont apparus,&mdash;Justice leur est enfin
+rendue, et grâces au ciel, maintenant plus
+que jamais, je suis fier et heureux de me
+dire: Je suis Canadien.</p>
+
+<p>Que le spectacle qui s'offre à mes yeux
+en ce moment est donc beau! De tous les
+coins du pays, de l'étranger même, des
+personnes de la plus haute distinction
+sont venues orner de leur présence cette
+splendide et brillante fête de famille: cette
+fête de la jeune nation canadienne, de cette
+nation que le ciel, dans sa sagesse infinie,
+a destinée indubitablement à jouer un si
+grand rôle dans l'avenir de la grande confédération
+canadienne. Ici, ce sont les
+sommités de la judicature, du pouvoir
+législatif et exécutif. Là, le représentant de
+notre Souveraine et le lieutenant-gouverneur
+de Québec, Plus loin, les défenseurs
+de la patrie, ces vaillants jeunes gens, au
+coeur chevaleresque qui n'attendent que
+l'occasion de prouver que l'ardeur martiale
+de leurs ancêtres n'est pas éteinte
+dans l'âme de leurs descendants.</p>
+
+<p>Voyez, là-bas, ce groupe de femmes aussi
+belles que spirituelles, ne nous semblent-elles
+pas encourager du regard ces jeunes
+guerriers et leur dire: "Soyez braves, soyez
+grands, soyez généreux, soyez magnanimes,
+soyez de bons et de fidèles patriotes
+puis vous aurez notre coeur à jamais."</p>
+
+<p>Oui, Messieurs, nous assistons à une
+grande, belle et noble fête. Ce n'est pas
+la fête d'une secte, d'un parti politique,
+c'est une fête nationale, dans toute la force
+du mot......</p>
+
+<p>Aussi, un éminent écrivain a-t-il dit à
+propos de ces sortes de fêtes: "Il y a des
+fêtes nationales qui attirent autour du
+même souvenir ou de la même espérance
+les pensées, les amours et les joies de tout
+un peuple, et qui en font comme une seule
+famille liée par un même sentiment et
+perdue dans une commune allégresse.
+Toute fête qui se rattache à un souvenir
+bien compris, à une idée profondément
+sentie, toute fête qui a un sens pour
+l'esprit, et qui se produit à l'extérieur
+qu'après avoir passé par l'âme, est sainte,
+auguste et digne d'une nation......"</p>
+
+<p>M. Harwood lit ensuite l'histoire du
+héros de Châteauguay et termina son discours
+par les paroles suivantes:</p>
+
+<p>En contemplant cette statue, le vieillard
+dira à son petit-fils les exploits du héros
+de Châteauguay!! Fasse le ciel que ce
+moment ne cesse jamais de proclamer
+A toutes les classes, à toutes les conditions,
+à tous les âges, la grandeur et l'importance
+des évènements qu'il est destiné à
+rappeler. Puisse l'enfance y venir apprendre,
+des lèvres maternelles, le but et
+l'objet de son érection... Puisse l'homme
+découragé et abattu, l'homme aux prises
+avec les luttes, les déboires et les chagrins
+de la vie, y venir remonter son courage
+aux grands souvenirs que ce monument
+réveille...... Puisse l'artisan, fatigué des
+rudes travaux du jour, y jeter un simple
+regard en passant...... Ah! comme il se
+sentira soulagé...... et si jamais la patrie
+est en danger, puisse le citoyen y venir
+retremper son patriotisme en contemplant
+les nobles traits de cet homme qui a si
+bien mérité de la patrie, de ce patriote par
+excellence.</p>
+
+<p>Puisse cette statue être le dernier objet
+qui frappe le regard du jeune homme de
+Chambly en laissant le sol natal pour l'étranger,
+et puisse cette statue être encore
+le premier objet sur lequel ses yeux se
+porteront à son heureux retour...... Oui,
+cette statue... toujours cette statue, avec
+son glorieux souvenir.</p>
+
+<p>Et pour nous, Messieurs, que venons
+nous apprendre au pied de cette statue?
+l'amour de la patrie... car, comme a dit
+un grand écrivain français: c'est Dieu
+qui a mis l'amour de la patrie dans le
+coeur des hommes, un jour où il leur à
+commandé d'honorer le tombeau des ancêtres,
+de suivre les lois donnée à leurs
+pères, de défendre l'autel, le temple, ou le
+tabernacle, où ils avaient prié!... Ce jour
+là, il leur a fait un commandement d'aimer
+la patrie; car la patrie, c'est le passé,
+gardé par le présent et légué à l'avenir...
+c'est la génération vivante veillant sur
+les cendres de la génération morte, et
+disant à celles qui vont suivre: "aimez ce
+que nous avons aimé, honorez ce que nous
+avons honoré, et que notre Dieu soit à
+jamais votre Dieu."</p>
+
+<p>Oui, Messieurs, nous sommes venus içi pour
+y apprendre le patriotisme.</p>
+
+<p>Permettez-moi, Messieurs, en terminant.
+de m'écrier ici, comme jadis un grand orateur
+français:&mdash;Avez-vous réfléchi, Messieurs,
+à ce qu'était le patriotisme?</p>
+
+<p>Écoutez! Sans doute, pour l'homme religieux,
+pour le philosophe, pour l'homme
+d'État, la patrie ce compose d'abstractions
+sublimes: la patrie, c'est la succession
+continue d'une race humaine possédant
+le même sol, parlant la même langue,
+vivant sous les mêmes lois, et qui, ne
+mourant jamais, se perfectionne en se renouvelant
+toujours, comme un être immortel
+qui n'a que Dieu avant lui et Dieu
+après lui... Mais, pour l'homme des
+champs, la patrie est quelque chose de
+plus sensuel, de plus réel, de plus près
+du coeur. Ce qu'il aime dans la patrie,
+c'est ce petit nombre d'objets auxquels son
+âme est attachée toute sa vie; c'est la
+maison, c'est la famille, ce sont toutes ces
+images sensibles devenues des sentiments
+pour lui. Riche ou pauvre, peu importe,
+c'est le toit et l'espoir de sa vie. Il y a
+autant de patriotisme dans le petit champ
+que dans le grand domaine; il y a autant
+de patriotisme dans la masure dégradée
+et couverte de chaume et de mousse que
+dans la demeure élevée et resplendissante
+au soleil. C'est pour cela qu'on vit,
+c'est pour cela qu'on meurt avec joie
+quand il faut les défendre contre la profanation
+du pied étranger.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<p>M. Dion, invité à prendre la parole, parla
+des sacrifices et du travail qu'avait coûté
+l'oeuvre du monument de Salaberry. Il
+aurait pu ajouter que sans lui ce monument
+n'existerait pas.</p>
+
+<p>Le marquis de Lorne s'avançant alors
+sur le devant de l'estrade proposa trois
+hourras pour la famille Salaberry. Inutile
+de dire que la foule fit un accueil favorable
+à cette proposition.</p>
+
+<p>L'assemblée se dispersa ensuite.
+Le gouverneur-général et sa suite ainsi
+que Sir Hector Langevin, et l'honorable
+M. Caron, quittèrent Chambly vers quatre
+heures.</p>
+
+<p>A six heures avait lieu le banquet. Le
+Dr Martel présidait, ayant à sa droite le
+lieutenant-gouverneur Robitaille et à sa
+gauche, l'honorable M. Mousseau. Plusieurs
+toasts furent portés et des discours
+patriotiques furent prononcés par le lieutenant-gouverneur,
+l'honorable M. Mousseau,
+l'honorable M. H. Mercier, député
+de Saint-Hyacinthe, M. R, Préfontaine,
+M. Brisson et M. Benoît, député de
+Chambly.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<p>Au toast porté au lieutenant-gouverneur
+de la province, Son Honneur M. Robitaille
+répondit par l'excellent discours qui suit:</p>
+
+<p>Messieurs</p>
+
+<p>Comme représentant de la Reine dans
+la province de Québec, je vous remercie
+de la santé que vous venez de boire. Elle
+est une nouvelle preuve de cette loyauté
+inaltérable que les Canadiens-Français
+ont manifestée en tant de circonstances.</p>
+
+<p>Cette province est peuplée en grande
+partie de Canadiens-Français, et je suis
+fier de pouvoir proclamer hautement que
+Sa Majesté la reine Victoria ne compte
+pas une province plus fidèle, au drapeau.
+anglais. Et ce n'est pas par oubli du
+passé, par déchéance nationale, par faiblesse,
+qu'il en est ainsi. C'est au contraire
+par réflexion, par raison, par expérience,
+par sagacité politique, que nous
+en sommes arrivés à ce résultat.</p>
+
+<p>Lors de la chute du gouvernement
+français en ce pays, il y eut parmi la population
+un sentiment de malaise et de
+regret entièrement incontrôlables. La
+vieille France, le drapeau blanc, les
+exploits accomplis dans la lutte suprême,
+tous ces souvenirs glorieux et chers faisaient
+battre les coeurs et maintenaient
+les esprits dans un état de défiance et de
+désaffection pour le pouvoir nouveau. Les
+tracasseries administratives ne firent
+d'abord qu'augmenter ce sentiment. Mais
+à mesure que le gouvernement se départit
+de ses rigueurs et fit des concessions
+plus larges, la confiance naquit, les
+rancunes s'apaisèrent, et petit à petit on
+vit s'établir un nouvel ordre de choses
+où l'Angleterre se montra plus sagement
+libérale et le peuple de cette province
+plus sympathique. Les progrès furent
+lents, mais n'en furent pas moins réels.
+Il y eut bien des pas en arrière; mais,
+enfin, graduellement les principes fondamentaux
+du gouvernement anglais s'introduisirent
+dans notre constitution politique.</p>
+
+<p>Cette constitution britannique qui a
+peut-être été à un certain moment la plus
+parfaite du monde, on nous l'a accordée,
+pour ainsi dire pièce par pièce. L'édifice
+n'a été parachevé qu'après bien
+des années de travail, et cependant les
+garanties qu'on nous a accordées dès le
+commencement, les droits politiques et
+sociaux dont on nous a mis successivement
+en possession ont suffi pour gagner
+notre affection à la couronne à laquelle
+nous avions été cédés.</p>
+
+<p>Nous sommes restés fidèles au nouveau
+drapeau comme nous l'avions été à l'ancien,
+comptant que l'avenir et notre persévérance
+nous apporteraient; les droits et
+les légitimes libertés qui nous manquaient
+encore.</p>
+
+<p>Nous avons eu raison, Messieurs, d'agir
+ainsi; ce qui se passe sous nos yeux, de
+nos jours, en est une preuve. Aujourd'hui,
+en effet, nous sommes presque entièrement
+les arbitres de nos propres destinées.
+Nous jouissons d'institutions libres, et
+d'une sécurité sociale malheureusement
+inconnue à d'autres pays. Nous grandissons
+à l'ombre protectrice de l'étendard
+d'Angleterre et nous n'avons à craindre, au
+moins pour le présent, ni les révolutions,
+ni les bouleversements, ni les discordes intérieures
+qui tourmentent notre ancienne
+patrie. La province de Québec est en
+possession du "self-government" et aucun
+pays au monde n'a plus de libertés
+civiles que le nôtre. Il n'est donc pas
+surprenant que nous soyons des sujets
+fidèles de la couronne anglaise.</p>
+
+<p>Cette loyauté des Canadiens-Français a
+été mise plus d'une fois à l'épreuve. Au
+lendemain de la cession, en 1773, les Américains
+rencontrèrent un obstacle invincible
+dans le respect des habitants de ce
+pays pour le serment de leur allégeance.
+Il suffit pour s'en convaincre de se rappeler
+le siège de Québec par l'armée du
+Congrès. Mais c'est surtout en 1812 que
+se sont manifestées avec plus d'éclat la
+fidélité et la valeur de notre peuple. C'est
+alors qu'on a vu les enfants du Canada
+français se lever spontanément pour la
+défense d'une colonie anglaise; c'est alors
+que nos braves miliciens, dont nous pourrons
+encore quelquefois saluer dans nos
+rues les débris glorieux, se sont précipités
+vers la frontière à l'appel d'un gouverneur
+Anglais, pour repousser les envahisseurs;
+c'est alors que l'impétuosité
+française et la calme valeur anglaise se
+sont complétées l'une par l'autre, comme
+elles firent plus tard sous les murs de Sébastopol;
+c'est alors que nous donnâmes
+à la journée de Carillon, une soeur immortelle
+dans la bataille de Châteauguay, et
+que le nom du soldat dont nous célébrons
+aujourd'hui la mémoire, de l'héroïque de
+Salaberry, entra soudain dans l'histoire
+comme la plus éclatante personnification
+du courage et de la gloire militaire de
+notre race. Messieurs, le nom de Salaberry
+est pour nous plus qu'un souvenir de
+triomphe, c'est un symbole, un symbole
+de ce nouvel état de choses qui, cinquante-deux
+ans après la bataille des plaines
+d'Abraham, faisait remporter à des soldats
+d'origine française une victoire anglaise.</p>
+
+<p>Depuis cette époque, comme je le disais
+tout à l'heure, ce mouvement de transformation
+s'est accéléré, s'est accentué. Nous
+formons maintenant une grande nation
+composée de nationalités diverses, mais
+unies dans un même sentiment: l'amour
+de la patrie commune. C'est ce sentiment
+qui animait les soldats de 1812, c'est ce
+sentiment qui doit nous rallier lorsqu'il
+s'agit des intérêts et de la renommée de
+notre pays. Et si jamais la guerre nous
+appelait de nouveau aux frontières, si
+jamais une armée ennemie s'avançait dans
+nos campagnes et menaçait nos villes, je
+suis sûr qu'il se trouverait encore parmi
+nous un autre de Salaberry pour nous conduire
+à un autre Châteauguay.</p>
+
+<p>La démonstration d'aujourd'hui, cette
+statue qu'on a élevée au héros canadien,
+ces honneurs rendus à la mémoire d'un
+vaillant soldat, sont en même temps qu'un
+acte de justice et de reconnaissance un
+haut enseignement pour les générations
+actuelles. Ils proclament quel est le prix
+des vertus guerrières et du dévouement à
+la patrie, et ne peuvent manquer d'être,
+dans un moment donné, un puissant encouragement
+pour tous qui parcourent la
+carrière des armes. Depuis quelques années
+on s'est sérieusement occupé de l'organisation
+et du mouvement militaire en
+ce pays.</p>
+
+<p>Eh bien, je crois qu'une démonstration
+comme celle à laquelle nous avons assisté
+aujourd'hui est de nature à produire dans
+ce sens les meilleurs résultats et à jeter
+dans l'esprit du peuple de cette province
+des germes qui ne resteront pas sans fruits
+pour l'avenir. Je considère donc qu'il est
+de mon devoir de profiter de cette circonstance
+pour féliciter cordialement les
+organisateurs et les promoteurs de cette
+oeuvre de reconnaissance nationale. C'est
+en glorifiant les grands hommes qu'une
+nation se grandit elle-même; et l'expérience
+de tous les peuples est là pour démontrer
+cette vérité historique: que les
+honneurs rendus aux morts illustres sont
+une semence féconde de vertus civiques,
+de dévouement et d'héroïsme.</p>
+<br><br><br>
+
+<p>DISCOURS DE L'HONORABLE M. MOUSSEAU</p>
+
+<p>Monsieur le Président.</p>
+
+<p>Messieurs,</p>
+
+<p>Avant de répondre au toast qui m'a été
+dévolu, mon devoir est de faire remarquer
+le caractère particulier et grand de la démonstration.
+Il y a cent-vingt ans que
+nous sommes passés sous la domination
+anglaise. Nous fêtons aujourd'hui la
+gloire d'un Canadien-Français qui s'est
+immortalisé dans la défense du pavillon
+anglais en 1813. La fête est présidée par
+Son Excellence le gouverneur-général, le
+marquis de Lorne, le représentant direct de
+Sa Majesté la reine Victoria. Son discours
+généreux et noble, nous a profondément
+émus. Le lieutenant-colonel Harwood,
+représentant les deux races appartenant
+au département de la milice du Canada
+a démontré le principe de la vitalité de la
+race française. Son excellence le lieutenant-gouverneur
+de la province de
+Québec, mon ami, l'honorable M. Théodore
+Robitaille, aussi représentant de Sa Majesté,
+vous a fait un discours marqué au
+même coin du patriotisme le plus pur;
+et tout Cela, Monsieur le président et
+Messieurs, se fait à l'ombre du glorieux
+drapeau de l'Angleterre, qui nous a toujours
+couverte de sa protection généreuse
+et efficace, et qui porte dans ses plis la
+plus grande liberté que le monde a jamais
+possédée et qu'il prodigue à toutes ses
+colonies.</p>
+
+<p>J'ai été appelé à répondre à la santé du
+Canada, c'est-à-dire à sa grandeur, à sa
+prospérité futures. Je remercie infiniment
+le comité du centenaire de Salaberry de
+m'avoir confié cette tâche; seulement je
+suis tenu de dire sans modestie que je me
+crois au-dessous du devoir qui m'a été
+imposé. Je ne fais pas de fausse modestie,&mdash;il
+parait reçu dans les cercles les
+mieux informés que la modestie n'est pas
+le fort des hommes politiques&mdash;; mais
+comme je suis au début de ma carrière
+ministérielle, je n'aimerais pas dévier de
+la règle. Cependant, on a beau se croire
+fort, on a beau se croire puissant, on a
+beau se croire grand, il y a des situations,
+des tableaux, des paysages qui éblouissent,
+qui vous empoignent et qui vous surpassent;
+c'est alors le temps, pour l'homme
+qui comprend la fragilité humaine, de
+crier miséricorde. C'est ce que je vais
+faire en ce moment et cela sans faire
+preuve ni d'excès de modestie, ni d'excès
+de vanité.</p>
+
+<p>Tout ici parle histoire et patriotisme.
+D'un coté, le monument du grand homme,
+ce nouveau héros des nouvelles Thermopyles,
+dont nous venons de célébrer la
+gloire en nous inclinant devant le bronze
+qui l'éternisera moins que la bataille de
+Châteauguay.</p>
+
+<p>De l'autre, la rivière Chambly, le Richelieu,
+auquel se rattachent tant de souvenirs
+historiques, le Richelieu, témoin
+de luttes si héroïques; de l'autre, ces
+belles et riches campagnes peuplées de
+gens paisibles et d'une race forte, qui a
+déjà fait sa prospérité en s'attachant aux
+grands principes sans lesquels tout dans
+le monde n'est, comme disait un grand
+prédicateur, que vanité et mensonge, et
+qui sont renfermés dans ces deux mots
+sacrés: religion et patrie.</p>
+
+<p>Je désire parler de notre grandeur
+future, mais auparavant permettez-moi
+de dire quelques mots de notre passé.</p>
+
+<p>L'histoire du passé est le soleil qui
+éclaire et guide l'avenir. Nous sommes
+à Chambly, ce poétique village qui a
+aujourd'hui convié les belles campagnes
+environnantes à la fête du héros de Châteauguay.</p>
+
+<p>Chambly a bien souvent entendu le
+bruit des armes et vu les couleurs de
+maints drapeaux. Placé sur la première
+route entre les États-Unis et le Canada,
+Chambly a vu tour à tour défiler les
+hordes sauvages et les soldats de la
+vieille France; il a vu les grandes
+guerres contre les colonies anglaises et
+plus tard les soldats de la Grande Bretagne
+et les miliciens de 1776 et de 1812.
+C'est l'endroit où nous sommes qui a vu
+passer les vainqueurs de Carillon.</p>
+
+<p>Les lieux, les monuments qui ont vu
+passer les grands hommes semblent
+avoir retenu quelque chose de leur présence,
+tellement leur souvenir s'y présente
+avec force à l'imagination. Je ne
+puis donc voir Chambly sans songer à
+ces hommes qui ont payé de leur vie
+l'établissement de notre pays et arrosé
+de leur sang les racines de la nationalité
+canadienne-française.</p>
+
+<p>En ce jour de fête nationale, à la mémoire
+d'un homme qui s'est couvert de
+gloire dans la défense du pays, je ne puis
+m'empêcher de rendre hommage an courage
+de ces héroïques soldats qui, malgré
+les périls de ces jours tristes mais glorieux,
+malgré les tristes perspectives de l'avenir
+qui s'offrait à eux sous les plus
+sombres couleurs, malgré l'indifférence
+de la mère-patrie, donnaient gaiement
+leur vie pour une cause qu'ils pouvaient
+croire perdue.</p>
+
+<p>C'est là l'enseignement pour nous. Que
+de fois ne sommes-nous pas témoin de défaillances
+dans les rangs de ceux qui
+luttent pour conserver l'héritage conquis
+au prix de tant de sacrifices et d'héroïsme!
+Ces gens de peu de foi se mettent
+quelquefois à douter de l'avenir et
+pensent que la lutte est inutile.</p>
+
+<p>Messiers, franchement, je n'ai jamais
+compris et j'espère ne jamais comprendre
+ces désespoirs, et je devrais le dire, ces
+lâchetés. Ce qui s'est fait dans le passé
+se répétera dans l'avenir. Heureusement
+ces âmes auxquelles répugne la lutte deviennent
+de plus en plus rares parmi
+nous. Le sang des héros est comme celui
+des martyrs: c'est une semence féconde
+qui produit des coeurs plus généreux, des
+caractères plus virils, des caractères qui
+ont foi dans l'avenir et qui ont la noble
+ambition de remplir une mission civilisatrice
+en Amérique.</p>
+
+<p>Où est le secret de cette force, de cette
+confiance, de cette foi dans l'avenir? Dans
+le principe religieux, dans la foi catholique,
+dans l'alliance intime entre le
+peuple et le clergé. Qu'on me permette
+de répéter ce que j'écrivais, il y a onze
+ans: C'est le catholicisme qui a sauvé la
+Nouvelle-France.</p>
+
+<p>Ils n'ont pas désespéré de l'avenir de
+leur pays cette poignée de Canadiens qui,
+abandonnés par les plus riches d'entr'eux,
+écrasés par la défaite, seuls en face de
+leurs vainqueurs, entreprirent de continuer,
+sans la France ingrate, l'oeuvre de
+la Nouvelle-France. Et quelle tâche?</p>
+
+<p>Et quelle perspective ne fut jamais plus
+sombre? Aux yeux des gens froids qui
+calculent tout, quelle chance d'avenir et
+de succès avaient-ils? Aucune? Mais ces
+héroïques vaincus avaient foi dans leur
+destinée, voulaient être quelque chose;
+en dépit de la défaite et de la pauvreté, de
+l'isolement, ils furent quelque chose.
+Pourquoi? parce qu'ils avaient de leur
+côté cette grande force morale sans laquelle
+on ne fait rien de grand en ce
+monde, la foi dans leur mission, la foi
+en eux-mêmes, la volonté énergique
+d'exister, de conquérir comme nation
+leur place sous le soleil qui luit pour
+tous.</p>
+
+<p>Et nous qui sommes aujourd'hui un
+million, nous serait-il permis du douter
+lorsque nos ancêtres au nombre de 60,000
+seulement étaient pleins d'espoir? Nous
+serait-il permis de douter de l'avenir
+lorsque la politique qui voulait exterminer
+cette poignée de braves a reconnu
+depuis 50 ans le néant de ses désirs? Désespérer
+aujourd'hui de notre avenir, ce
+serait presque trahir; ce serait au moins
+de la lâcheté.</p>
+
+<p>Pour préparer l'avenir qui est notre
+présent, quels combats de géants nos ancêtres
+n'ont-ils pas eus à soutenir! Vous
+savez les luttes héroïques des premiers
+temps de notre histoire; guerres contre la
+barbarie&mdash;les sauvages; guerres contre la
+civilisation&mdash;les colonies anglaises de
+l'Angleterre. Depuis, la lutte a continué.
+Nous avons lutté pour l'existence nationale
+en 1776 et en 1812 lorsque les Américains
+voulaient nous absorber; des Canadiens
+aussi fidèles à l'Angleterre qu'ils
+l'avaient été à la France. des soldats
+braves et intelligents comme le héros
+dont le nom nous unit ici, firent de
+leur poitrine un rempart à la puissance
+britannique en Amérique.</p>
+
+<p>On l'a déjà dit, mais il est bon de le répéter
+de temps en temps, c'est aux héros
+de 1776 et de 1812, à Salaberry, et à ses
+braves compagnons que l'Angleterre doit
+l'avantage et l'honneur d'avoir son drapeau
+dans le nord de l'Amérique. Il est
+inutile d'insister la-dessus.</p>
+
+<p>Si les Canadiens avaient écouté les
+Américains et les Français en 1776 et en
+1812, c'en était fini de la puissance anglaise
+en Amérique.</p>
+
+<p>Et nos braves ancêtres en cela se trouvaient
+dans une singulière position; ils
+luttaient pour leurs sentiments de fidélité
+à l'Angleterre et dans le but de préparer
+un avenir à leurs descendants; ils luttaient
+sur les champs de bataille pour
+l'honneur et le prestige de leurs vainqueurs
+de 1759. Les Canadiens d'alors, comme
+ceux d'aujourd'hui, comprenaient que
+leur intérêt était de rester sujets britanniques,
+de même qu'ils comprenaient que
+faire cause commune avec les Américains,
+c'était pour leur nationalité naissante,
+l'absorption et le néant.</p>
+
+<p>Cet avenir, que vous me demandez de
+vous peindre, nos ancêtres ne l'ont pas
+préparé, conquis sur les champs de bataille
+seulement: mais aussi dans les
+combats politiques. Descendants d'un
+peuple où les institutions démocratiques
+sont encore à peine comprises, nos hommes
+d'état ont su voir quelles ressources ils
+pourraient tirer de la constitution anglaise
+et ils ont été les vrais fondateurs
+du régime parlementaire en Amérique,
+Aussi, après avoir consenti le nord de
+l'Amérique à l'Angleterre, les Canadiens
+d'autrefois out arraché à la mère-patrie
+la liberté politique, et lui out prouvé
+&mdash;contre la volonté des gouverneurs
+d'autrefois&mdash;que nous étions à la hauteur
+des circonstances et que, puisque nous
+étions sujets anglais, nous devions jouir
+de tous les privilèges que ce titre comporte.</p>
+
+<p>Nos ancêtres ont soutenu des combats
+de géants, et sur les champs de bataille,
+et sur le terrain de la politique. Les
+Lafontaine, les Morin, les Cartier, les
+Dorion ont été les Salaberry du la politique;
+les uns et les autres ont assis sur
+des bases inébranlables l'édifice de notre
+nationalité.</p>
+
+<p>Qu'étions-nous en 1760, en 1791, en
+1812 et en 1837? Que sommes-nous aujourd'hui?
+Une nationalité vivace, forte
+et en pleine possession de tous ses droits.
+Nous sommes inattaquables à Québec.
+Nous sommes forts à Ottawa.</p>
+
+<p>Que faut-il maintenant pour conserver
+le terrain conquis et contribuer de nouvelles
+pages à notre histoire?</p>
+
+<p>Notre estimé et regretté gouverneur,
+lord Dufferin, dans un discours qu'il prononçait
+à Londres en 1876 ou 1877, a déclaré
+que "de toutes les colonies anglaises
+l'Amérique britannique du Nord, le Canada
+français se pliait le mieux au maniement
+des institutions représentatives."
+Il a dit plus que cela, et je sais que nos
+compatriotes d'origine anglaise n'en seront
+pas froissés, il a dit que les Canadiens-Français
+paraissaient mieux comprendre
+et pratiquer que les Anglais eux-mêmes
+le rouage, le maniement de ces institutions.
+Voilà ce qu'un gouverneur anglais a pu
+dire de nous.</p>
+
+<p>Vous connaissez aussi bien que moi un
+vieux proverbe qui dit: "Quand on se
+juge, on ne s'estime pas grand chose.
+Quand on se compare, on est plus fier..."</p>
+
+<p>Mais, Messieurs, ce n'est pas tout de
+dire que nous avons accompli de grandes
+choses dans le passé, que nous avons
+eu nos héros et nos jours de triomphe;
+il ne faut pas pour cela se croiser les bras
+et s'endormir dans une fausse sécurité.</p>
+
+<p>A l'heure qu'il est si nous nous jugeons,
+nous n'avons pas lieu d'être trop fiers. Le
+principe de notre liberté, la condition indispensable
+de la conservation de notre
+religion et de notre race, c'est le combat,
+la lutte de tous les jours et de tous les
+instants. C'est là la condition <i>sine qua
+non</i> de notre existence comme nationalité,
+du maintien de nos privilèges, de notre
+développement dans l'avenir.</p>
+
+<p>Car, tout n'est pas couleur de rosé, et il
+nous reste encore à nous emparer de plusieurs
+éléments avant de devenir le grand
+peuple dont nous pouvons ambitionner
+les destinées. Quand on se compare à
+d'autres populations, on s'apperçoit que,
+sous certains rapports, il nous manque
+une foule de choses.</p>
+
+<p>Ce serait ici le temps de parler de la
+belle réponse, de l'admirable discours fait
+par Son Excellence le gouverneur-général
+en réponse à l'adresse de Chambly. Il a
+parlé comme un homme d'état anglais,
+comme un coeur noble et plein de sympathie
+pour les Canadiens-Français. Il a,
+par là, écrit son nom dans l'histoire de
+nos meilleurs gouverneurs anglais et a
+droit à notre estime, à notre amitié et à
+notre reconnaissance. On a eu raison de
+l'acclamer, de le féliciter et de le remercier
+cordialement.</p>
+
+<p>Revenons aux conditions de notre salut,
+si nous voulons être dignes de notre passé
+et nous faire un avenir digne de nous.</p>
+
+<p>La première condition, c'est la fidélité
+aux traditions, c'est la patience et la persévérance
+dans le travail et les épreuves,
+c'est le patriotisme des représentants du
+peuple.</p>
+
+<p>La deuxième condition, c'est la foi. Il
+y en a deux; l'une que je puis appeler la
+foi nationale, la foi politique. Il faut que
+nous croyions à la nation, que nous croyions
+de cette foi ferme, vivante, convaincue,
+qui surmonte tous les obstacles
+pour assurer le présent et préparer l'avenir.
+Et, en nous rappelant de notre
+glorieux passé, de ce passé héroïque qu'a
+immortalisé de Salaberry, nous pouvons,
+certes, avoir foi dans notre avenir.</p>
+
+<p>Mais il ne faut pas que notre foi à nous
+soit une foi aveugle, inactive. Il faut travailler
+à imiter ces grands hommes de
+notre passé, si nous ne voulons pas dégénérer.
+Il faut que nous nous inspirions
+de la même foi dont ils s'inspiraient
+quand ils faisaient les grandes choses,
+quand ils établissaient les nobles traditions
+qu'ils nous ont laissées.</p>
+
+<p>Il en est une antre, et celle-là est plus
+délicate. Mais, Messieurs, si nous voulons
+nous maintenir comme race distincte, il
+faut conserver, dans toute sa force, l'alliance
+intime du peuple et du clergé, la
+développer, la soutenir. C'est la chose
+importante. N'oublions pas, Messieurs,
+que c'est cette alliance qui, au plus fort
+des dangers, an milieu des périls de toutes
+sortes, a sauvé la province de Québec, l'a
+gardée française et catholique. La continuation
+de cette alliance, qui nous fut
+d'un si grand secours dans le passé, est
+aussi la condition essentielle, la garantie
+de notre Avenir.</p>
+
+<p>Ce n'est pas ici le lieu de développer
+ces idées bien longuement. Mais, comme
+homme public, laissez-moi vous dire ce
+que d'autres hommes publics éminents,
+des hommes d'état d'une grande science
+et d'une grande autorité en pensaient. En
+1878, Disraeli, le grand chef politique
+dont l'Angleterre déplore encore la perte,
+et à qui elle rendait, il n'y a pas longtemps,
+un hommage mérité, Disraeli
+donnait une fête à ses fermiers. De quoi
+leur parla-t-il? On s'imagine sans doute
+qu'il leur parla des affaires du pays, des
+grandes mesures politiques qu'il voulait
+mettre à exécution. Eh bien! Messieurs,
+à la fin d'un discours qu'il leur adressait,
+il leur parla de religion. "La base du
+bonheur du peuple, leur dit-il, c'est le
+sentiment religieux, c'est le sentiment
+chrétien." Eh bien! Messieurs, je vous ^
+dis la même chose. Notre salut, c'est de
+rester catholiques, en restant unis au
+clergé.</p>
+
+<p>La troisième condition, c'est le travail
+sans relâche. L'illustre évêque d'Orléans,
+qui n'était pas seulement un homme de
+génie, mais aussi un grand et saint
+évêque, et un grand homme d'état, disait:
+"Montrez-moi un peuple qui travaille
+huit heures par jour, et je vous montrerai
+le premier peuple du monde."</p>
+
+<p>Le travail est une nécessité. C'est une
+loi dont l'application doit s'exercer sans
+interruption.</p>
+
+<p>Comment travailler? Il y a mille manières
+de travailler; il faut apprendre à
+travailler, à se tenir au courant des progrès
+nouveaux. Une culture améliorée produit
+plus de grain, et on a eu raison de dire
+qu'il faudrait ranger parmi les bienfaiteurs
+de l'humanité l'homme qui trouverait le
+moyen de faire pousser deux brins d'herbe
+où il n'en pousse qu'un.</p>
+
+<p>Les hommes publics, les hommes de
+profession sont ceux qui ont plus besoin.
+de travailler, afin de se mettre en mesure
+de donner satisfaction aux aspirations, aux
+besoins de notre peuple, et de le maintenir
+sur un pied d'égalité avec les autres
+peuples.</p>
+
+<p>Une autre cause d'agrandissement pour
+notre province, c'est la colonisation. Mais
+pour parler de ce sujet avec l'éloquence
+qui lui convient, il nous faudrait ici un
+curé Labelle, cet homme qui a passé sa
+vie à développer, à promouvoir cette
+grande cause de la colonisation, qui est
+d'une importance majeure pour nous. Il
+est inutile de parler longuement de ce
+sujet. Tous les jours, vous êtes à même
+de lire des articles de journaux, des brochures,
+etc., sur cette matière. Laissez-moi
+vous dire seulement que la colonisation,
+c'est l'oeuvre qui sauvera le pays.</p>
+
+<p>Je m'aperçois, un peu tard il est vrai,
+puisque j'ai fini, que le toast auquel je
+devais répondre n'est pas celui auquel j'ai
+répondu.</p>
+
+<p>La santé qu'a proposée le président
+était "A la prospérité, à la grandeur et
+à l'avenir du Canada" et je n'ai parlé que
+de la prospérité, de la grandeur et de l'avenir
+de la province de Québec. Cependant,
+je ne suis pas si loin de mon sujet
+que j'en ai l'air. Ce n'est pas un défaut
+de mémoire qui me l'a fait oublier. Mais,
+dans le système fédéral, toute province
+forme un membre inséparable du tronc
+ou du corps. Si, un membre souffre, tout
+le corp souffre. Si au contraire, chaque
+province est heureuse et prospère, tout le
+corps fédéral s'en ressent.</p>
+
+<p>En travaillant donc à améliorer la situation
+de la province de Québec, en améliorant
+les conditions de son progrès, de
+sa prospérité future, nous travaillons pour
+le bien général de tout le pays.</p>
+
+<p>La province de Québec commence à
+aller mieux, et comme je pense qu'elle va
+continuer à aller mieux, j'ai répondu à la
+santé du Canada.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<p>M. Mercier répondit au toast "À la
+mémoire du héros de Châteauguay" et
+termina une éloquente harangue en lisant
+la pièce de poésie suivante faite pour
+la circonstance par M. L. H. Fréchette:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i10"> I.</p>
+<p class="i2">Vous fûtes glorieux, jours de dix-huit cent douze,</p>
+<p class="i2">Quand nos pères, grands coeurs qui battaient sous la blouse,</p>
+<p class="i6">Oubliant d'immortels affronts,</p>
+<p class="i2">Sous les drapeaux anglais, en cohortes altières,</p>
+<p class="i2">La carabine au poing, se ruaient aux frontières</p>
+<p class="i6">En chantant avec les clairons!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> II</p>
+<p class="i2">Gars à la joue imberbe, hommes aux mains robustes,</p>
+<p class="i2">Toujours prêts à venger toutes les causes justes</p>
+<p class="i4">Comme à braver tous les pouvoirs?</p>
+<p class="i2">Toujours prêts, ces héros, au premier cri d'alerte,</p>
+<p class="i2">A répondre, arme au bras et la poitrine ouverte,</p>
+<p class="i4">A l'appel de tous les devoirs!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> III</p>
+<p class="i2">Regardez-les passer, ces guerriers d'un autre âge,</p>
+<p class="i2">Conscrits dont le sang-froid, la gaieté, le courage.</p>
+<p class="i4"> Font honte an soldat aguerri!</p>
+<p class="i2">Où vont-ils? Au combat! D'où viennent-ils? De France!</p>
+<p class="i2">Comment s'appellent-ils? Ils s'appellent vaillance!</p>
+<p class="i4"> Demandez à Salaberry.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> IV.</p>
+<p class="i2">Ce sont les Voltigeurs! Ils sont trois cents à peine;</p>
+<p class="i2">Mais, vainqueurs d'une lutte ardente, surhumaine,</p>
+<p class="i4">Ils vont, de leur sang prodigues,</p>
+<p class="i2">Sons des trombes de feu, riant des projectiles,</p>
+<p class="i2">Un contre vingt, inscrire auprès des Thermopyles,</p>
+<p class="i4">Le nom rival de Châteauguay.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> V.</p>
+<p class="i2">Avenir, saluez! saluez tous ces braves.</p>
+<p class="i2">Leur héroïsme a su, repoussant les entraves,</p>
+<p class="i4">Qu'on forgeait pour nos conquérants,</p>
+<p class="i2">Rajeunir sur nos bords la légende de gloire,</p>
+<p class="i2">Qui dit que lorsque Dieu frappe fort dans l'histoire,</p>
+<p class="i4">C'est toujours par la main des Francs.</p>
+ </div> </div>
+
+
+<br><br><br>
+<p>Il y aurait d'autres discours à citer,
+mais ce serait trop long.</p>
+
+<p>Cette belle démonstration se termina
+par une brillante illumination et les milliers
+de personnes venues à Chambly le
+matin s'en retournèrent vivement impressionnées
+de ce qu'elles avaient vu et entendu.</p>
+<br><br><br>
+
+<p><i>Résolutions adoptées par les deux Chambres
+ à Québec.</i></p>
+
+<p>Les deux Chambres siégeant à Québec
+le 7 juin 1881, eurent la bonne pensée
+d'interrompre leurs travaux pour rendre
+hommage à la mémoire de Salaberry.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p>CONSEIL LÉGISLATIF DE QUÉBEC.</p>
+
+<p>Présidence de l'honorable M. Ross.</p>
+
+<p>La séance est ouverte à trois heures.</p>
+
+<p>Après la présentation et l'adoption, de
+plusieurs rapports.</p>
+
+<p>L'honorable M. ROSS dit qu'hier il a lu
+à la Chambre une lettre d'invitation du
+secrétaire du comité du monument de Salaberry
+priant les membres du conseil
+d'assister à la grande démonstration qui
+a lieu aujourd'hui à Chambly., Il ne douta
+pas qu'un grand nombre de membres de
+cette Chambre aient désiré ardemment
+pouvoir assister a cette belle cérémonie
+faite en l'honneur du grand patriote
+canadien dont la mémoire est chère à
+tous; cependant nos devoirs parlementaires
+nous empêchent d'y prendre part
+et de nous procurer ce plaisir. Dans ces
+circonstances il a cru convenable d'exprimer
+les sentiments des membres du
+conseil à cette occasion; pour cela il a rédigé
+une dépêche qu'il se propose de soumettre
+à l'approbation de la Chambre. Il
+croit qu'il est inutile de relater l'histoire
+du héros de Châteauguay, chacun la
+connaît. Il croit que la Chambre sera
+unanime à adopter la proposition qui
+suit:&mdash;Il propose que la dépêche suivante
+soit expédiée immédiatement à M. Dion,
+secrétaire du comité du monument de
+Salaberry:</p>
+
+<p>Adopté.</p>
+
+<p>"Que les membres du Conseil Législatif
+désirent participer de coeur à la belle
+démonstration de Chambly, qu'ils ne sauraient
+être indifférents à cette manifestation
+de notre patriotisme, célébrant le
+patriotisme d'une autre époque; que la
+foule d'élite qui se réunit aujourd'hui
+autour du monument de Salaberry prouve
+que les grandes âmes dominent le temps
+et l'espace et se confondent dans un même
+sentiment de loyauté et de courageuses
+aspirations."</p>
+
+<p>L'honorable M. FERRIER appuie avec
+beaucoup de plaisir la proposition de
+l'honorable M. Ross. Il croit qu'il est
+très convenable que le Conseil Législatif
+fasse connaître les vives sympathies qu'il
+a pour le héros de Châteauguay. Sans
+doute, que si les membres de cette
+chambre avaient pu assister à la démonstration
+qui a eu lieu aujourd'hui à Chambly,
+à la mémoire du colonel Salaberry,
+ils l'auraient fait avec le plus grand plaisir.</p>
+
+<p>La motion est adoptée à l'unanimité et
+l'Orateur du Conseil est chargé de la communiquer
+au secrétaire, à Chambly, par
+télégraphe.</p>
+
+<p>La séance est levée.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<p>ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE.</p>
+
+<p><i>Réponse de l'Assemblée Législative à l'invitation
+qui avait été adressée à la Chambre
+pour lui demander d'assister à la fête de
+l'inauguration du monument élevé à la mémoire
+de Salaberry.</i></p>
+
+<p>Salle du président de l'Assemblée Législative.
+Québec, 7 juin 1881.</p>
+
+<p>A M. J. O. Dion. Secrétaire de la commission
+du monument de Salaberry. Bassin
+de Chambly.</p>
+
+<p>L'Assemblée Législative de la province
+de Québec accuse réception de l'invitation
+que lui fait le comité de Salaberry
+pour la fête d'inauguration du monument
+élevé à la mémoire du glorieux vainqueur
+de Châteauguay.</p>
+
+<p>Elle est en séance et se joint unanimement
+à ceux qui prennent part à cette
+fête de patriotisme Canadien. L'assemblée
+Législative de Québec ne saurait oublier
+qu'en cette circonstance, le pays tout
+entier s'incline non seulement devant le
+soldat heureux qui fit triompher les armes
+britanniques, mais encore devant le Canadien-Français
+qui a su personnifier sur le
+champ de bataille, la loyauté à l'Angleterre.</p>
+
+<p>Arthur Turcotte,
+Président de l'Assemblée
+Législative de la Province de Québec.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<p>L'honorable M. CHAPLEAU&mdash;Je dois
+remercier la Chambre de la réponse qui
+vient d'être adressée à M. Dion. Au milieu
+de nos luttes, au milieu de nos discussions,
+il est rafraîchissant de saluer les
+gloires du passé. Français par le coeur,
+Salaberry a été la plus grande personnification
+de la loyauté des Français au Canada.
+On a redit sans doute, aujourd'hui,
+à Chambly. sa bravoure, sa valeur. Nous
+vous félicitons, M. le président, de nous
+avoir précédés. Au milieu du choc des
+opinions nous nous divisons, mais rappelons-nous
+nos ancêtres, car au fond de
+toutes nos luttes, malgré nos divisions
+apparentes, nous poursuivons le même
+but: le bien du pays: nous partageons
+le même sentiment: l'amour de notre
+patrie. La patrie a le droit d'être fière
+de ceux qui nous ont précédés, leur souvenir
+est cher à nos coeurs.</p>
+
+<p>Pour résumer ma pensée je dirai que le
+culte des aïeux est juste, que les honneurs
+que nous leur rendons sont bien mérités
+et qu'il est beau de nous rappeler les exploits
+de nos héros.</p>
+
+<p>Permettez-moi de réciter les vers suivants
+qui m'ont été passés par un ami
+qui réunit à la qualité de poète celle d'un
+bon patriote:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i2">Après tout, ce n'est pas un vain mot que la gloire,</p>
+<p class="i2">Ceux qui sont morts, pour nous revivent dans l'histoire,</p>
+<p class="i2">L'histoire ouvre au mérite un vaste Panthéon.</p>
+<p class="i2">Les hommes dévoués dont on garde les noms,</p>
+<p class="i2">Sur le marbre ou l'airain, même sur une page,</p>
+<p class="i2">Restent toujours vivants et sont un héritage,</p>
+<p class="i2">Pour tout peuple qui croit à de grands avenirs.</p>
+<p class="i2">Seulement, nous devons, parmi nos souvenirs,</p>
+<p class="i2">Recueillir les bons noms, les poser comme exemple;</p>
+<p class="i2">Pour les grandir encore, les loger dans un temple;</p>
+<p class="i2">Y sacrifier tout, l'or et l'art, et le talent,</p>
+<p class="i2">Pour que l'esprit du peuple y voie un monument.</p>
+ </div> </div>
+<br><br><br>
+
+
+<p>M. JOLY.&mdash;Je me joins à la Chambre
+pour vous remercier, M. le Président, de
+ce que vous vous êtes fait l'interprète des
+sentiments de la Chambre en cette circonstance.
+Le nom de Salaberry réveille
+de profondes sympathies. Le peuple est
+heureux qu'on lui rappelle le souvenir
+des exploits de ce héros. L'histoire du
+Canadien se résume par ces deux mots:
+"Loyauté et Fidélité." Fidèles à la,
+France, fidèles à l'Angleterre, nous avons
+le droit d'inscrire ces deux mots sur
+notre bannière comme étant la devise du
+peuple canadien.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p>M. LYNCH&mdash;J'espère qu'à l'avenir, les
+Canadiens-Français continueront à marcher
+côte à côte avec leurs concitoyens d'origine
+britannique pour la défense du
+pays. J'espère que le sol canadien ne sera
+jamais profané par l'invasion de l'étranger.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<p>M. ROSS&mdash;Nous ferons à l'avenir ce
+nous avons fait par le passé, et nous
+prenons dans ce qui a été fait par le brave
+Salaberry la gloire qui lui appartient et la
+gloire qui nous appartient à chacun de
+nous. Il est beau de consulter notre histoire
+et prendre exemple des hauts faits
+accomplis par nos prédécesseurs.</p>
+<br><br><br>
+
+<p><i>Dans le mois d'août 1879, on lisait dans le
+Journal de Québec sous la signature de M.
+T. P. Bédard:</i></p>
+
+<p>LE COLONEL DE SALABERRY ET LES
+ HURONS DE LORETTE.</p>
+
+<p>Le mouvement populaire en faveur de
+l'érection d'un monument au héros de
+Châteauguay donne de l'actualité au fait
+suivant, qui m'a été raconté, il y a quelques
+jours, par le chef des Hurons de la
+Petite-Lorette:</p>
+
+<p>C'était en 1812; la jeunesse canadienne
+était appelée sous les armes pour défendre
+la patrie. Mue par un sentiment de patriotisme
+et docile à la voix des autorités
+ecclésiastiques, elle s'était empressée de
+se rendre à l'appel du gouvernement
+anglais; de plus, on avait décidé de demander
+le concours des sauvages, encore
+en assez grand nombre à cette époque.</p>
+
+<p>Le colonel de Salaberry se chargea lui-même
+d'aller à Lorette pour recruter les
+Hurons, et, dans ce but, une grande assemblée
+fut convoquée, et le colonel leur
+annonça alors que leurs services étaient
+requis; tous s'empressèrent à l'envi de
+donner leurs noms pour aller combattre
+sous le drapeau anglais.</p>
+
+<p>Après s'être consulté avec les autorités
+militaires, M. de Salaberry revint au village,
+quelques jours après, annoncer aux
+Hurons que le gouvernement avait décidé
+de les garder comme réserve, au cas où
+Québec serait attaqué et où les Américains
+envahiraient le pays par le chemin
+de Kennébec.</p>
+
+<p>Nonobstant cette déclaration, six Hurons
+parmi lesquels Joseph et Stanislas
+Vincent, réclamèrent à grands cris l'honneur
+d'aller servir dans les rangs des voltigeurs
+canadiens.</p>
+
+<p>A la bataille de Châteauguay, où 800
+Canadiens accomplirent ce fait d'armes
+étonnant de mettre en déroute un corps
+d'arme de sept ou huit mille hommes,
+les frères Vincent traversèrent la rivière à
+la nage pour faire prisonniers les fuyards
+qui refusaient de se rendre.</p>
+
+<p>Mais ces deux héros, très braves et très
+déterminés pendant l'action, n'étaient pas
+très forts sur la discipline, en sorte que
+quelques jours après la bataille, se croyant
+parfaitement libres, ils laissèrent le service
+et abandonnèrent leur compagnie pour
+retourner dans leurs foyers. C'était un
+cas de désertion flagrante, et, d'après le
+code militaire, qui est inexorable à ce
+sujet, ils devaient être passés par les
+armes; il fallait une grande influence
+pour obtenir leur grâce, et, à ce sujet,
+voici ce qu'écrivait M. de Salaberry, père,
+au colonel son fils:</p>
+
+<p>A Beauport, le 4 décembre 1818</p>
+
+<p>"Mon cher fils,</p>
+
+<p>"Joseph et Stanislas Vincent, de ton
+régiment, sont arrivés à Lorette, le 2 décembre,
+et sont venus tout de suite se
+rendre à moi. Ils témoignent un vrai repentir
+et un grand regret de ce qu'ils ont
+fait. Ils disent qu'ils savent bien qu'il n'y
+a pas de bonnes excuses pour une telle
+folie; mais que cependant ils peuvent
+dire avec vérité qu'ils ne l'ont faite que
+par de mauvais conseils et qu'ils ne l'auraient
+pas faite sans cela. Les autres sauvages
+leur ont dit que les hommes des
+nations, c'est-à-dire les nations indiennes,
+ne devraient servir que comme des sauvages
+et non comme des soldats engagés."</p>
+
+<p>"Ils ajoutent qu'ils n'auraient pas dû
+écouter ces mauvais conseils; mais que
+les jeunes n'ont pas l'expérience des anciens.
+Ils disent que comme je suis le
+père des Hurons et du plus grand guerrier
+qu'ait le roi, ils s'adressent à moi, avec
+confiance pour obtenir leur grâce. Je leur
+ai répondu que j'allais te la demander
+tout de suite, et j'étais persuadé que tu
+me l'accorderais parce qu'en effet, les vrais
+braves sont toujours miséricordieux envers
+ceux qui se soumettent et se
+repentent. Je te prie donc, mon cher fils,
+de leur pardonner de bonne grâce à cause
+de leur repentir et de leur confiance en
+toi et en moi."</p>
+
+<p>"Je pense bien que je serai pour beaucoup
+en ce pardon; mais encore une autre
+raison: le grand chef est survenu en disant
+que tu sais bien qu'il t'estime beaucoup
+comme font aussi tous les autres
+chefs, qu'ils l'ont chargé de te demander
+(en leurs noms et au sien) pardon pour
+leurs jeunes gens."</p>
+
+<p>"Cette nation et ses chefs t'aiment beaucoup
+et admirent fort <i>le grand guerrier</i>!"</p>
+
+<p>Ls. SALABERRY.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<p>Les Hurons reconnaissants ont voulu
+prouver leur gratitude en souscrivant au
+monument de Salaberry.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h3>FIN.</h3>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13096 ***</div>
+</body>
+</html>
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