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+The Project Gutenberg EBook of George Sand, by Elme Caro
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: George Sand
+
+Author: Elme Caro
+
+Release Date: July 28, 2004 [EBook #13038]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GEORGE SAND ***
+
+
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+
+Produced by Wilelmina Malliere and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
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+
+
+
+
+LES GRANDS ECRIVAINS FRANCAIS
+
+GEORGE SAND
+
+PAR E. CARO DE L'ACADEMIE FRANCAISE
+
+PARIS
+LIBRAIRIE HACHETTE ET C^[ie]
+79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
+
+1887
+
+[Illustration: GEORGE SAND. REPRODUCTION DU DESSIN DE COUTURE.]
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES ANNEES D'ENFANCE ET DE JEUNESSE
+
+DE GEORGE SAND
+
+LES ORIGINES ET LA FORMATION DE SON ESPRIT
+
+
+"On ne lit plus George Sand", nous dit-on. Soit; mais, ne fut-ce que
+pour l'honneur de la langue francaise, on reviendra, nous le croyons,
+sinon a toute l'oeuvre, du moins a une partie de cette oeuvre epuree par
+le temps, triee avec soin par le gout public, superieure aux
+vicissitudes et aux caprices de l'opinion. Quand on nous a demande de
+rassembler nos souvenirs sur cet auteur et de les faire revivre dans ce
+temps si etrangement dedaigneux et si vite oublieux, on est alle
+au-devant d'un secret desir que nous avions de faire appel, un jour ou
+l'autre, a nos impressions d'autrefois, de les ranimer par une nouvelle
+lecture, de les produire a la lumiere en les rectifiant et les temperant
+par l'experience acquise et la comparaison. Sand! cette syllabe magique
+resumait pour nous des journees de reveries delicieuses et de
+discussions passionnees. Elle represente tant de passions genereuses,
+tant d'aspirations confuses, de temerites de pensee, de decouragements
+profonds, d'esperances surhumaines melees a l'elegante torture du doute!
+c'etait en une seule conscience, en une seule imagination, une partie
+d'une generation qui se tourmentait vaguement au milieu d'un etat de
+choses prospere et tranquille en apparence, aux approches de 1848, comme
+si la tranquillite un peu monotone des evenements etait une excitation a
+desirer autre chose, a souhaiter l'emotion, a se precipiter dans
+l'inconnu des faits ou des idees: generation heureuse, en somme, bien
+que deja remuee par des pressentiments obscurs. Une vague idee de
+reforme ou de renovation sociale, plus ardente que precise, planait dans
+beaucoup d'esprits, agites sans trop savoir pourquoi. C'etait le temps
+ou un jeune homme "ayant le tourment des choses divines", comme disait
+George Sand, pouvait se donner la joie d'entendre, dans la meme journee,
+les appels splendides de Lacordaire a Notre-Dame, et, le soir,
+l'emouvante voix de Mlle Rachel au Theatre-Francais dans quelque grande
+tragedie, ou bien encore s'enivrer de la prose exquise et presque
+rythmee d'Alfred de Musset, revele sur la meme scene. On lisait quelque
+grande et profonde poesie de Victor Hugo sur la mort recente de sa
+fille; on discutait sur tel ou tel portrait des _Girondins_ de
+Lamartine; on devorait _la Mare au Diable_, ce petit chef-d'oeuvre de
+poesie rustique qui rachetait par son charme l'erreur prolixe du
+_Meunier d'Angibault_.
+
+C'etait un temps sature d'idees et d'emotions, singulierement
+caracterise par un de ces grands poetes qui disait alors: "La France
+s'ennuie", et, chose plus singuliere, qui le lui faisait croire,
+confondant l'ennui avec la secrete fermentation des esprits, mecontents
+du present qui ne leur donnait pas assez d'emotions.
+
+Je prends les annees deja lointaines de 1846 et 1847, parce qu'elles
+marquent l'apogee d'influence et de gloire ou s'eleva le nom de George
+Sand, une gloire formee dans la tempete. On n'a pas perdu le souvenir
+des polemiques exaltees dont George Sand etait alors l'occasion ou le
+pretexte. Doit-on s'etonner, si l'on y reflechit, que cette renommee
+brillante et orageuse oscillat, au souffle des opinions contraires,
+entre l'admiration et l'anatheme? Bien peu d'esprits gardaient la mesure
+a son egard. C'etaient tantot des fureurs justicieres et vengeresses
+contre une reformatrice audacieuse, tantot une idolatrie lyrique comme
+les oeuvres qui en etaient l'objet, une acclamation bruyante en
+l'honneur des idees et des principes confondus, dans une sorte
+d'apotheose dereglee, avec la puissance de l'inspiration et la beaute du
+style. Toutes ces passions sont bien tombees aujourd'hui. Il y a place
+maintenant, a ce qu'il semble, au milieu d'une indifference reelle ou
+affectee, pour un jugement plus impartial, peut-etre pour une admiration
+mieux raisonnee et plus libre. En tout cas, s'il est vrai que ce soit
+l'oubli qui ait fait disparaitre egalement les deux partis, celui de
+l'injure et celui de la louange a outrance, s'il est vrai qu'on ne lise
+plus meme les oeuvres qui ont ete le pretexte enflamme de tant de
+jugements contradictoires, notre etude aura un merite, celui d'une
+exploration dans des regions devenues inconnues, quelque chose comme un
+voyage de decouvertes.
+
+De cette annee de 1847 remontons de quelque quinze ou seize ans en
+arriere, vers la fin de l'hiver de 1831, ou George Sand vint s'installer
+a Paris avec le berceau de sa fille et son tres leger bagage, quelques
+cahiers griffonnes a Nohant au milieu du bruit des enfants, sans une
+connaissance, sans un appui dans le monde des lettres, au milieu de ce
+vaste desert d'hommes, dont plusieurs etaient des concurrents
+redoutables, armes pour la lutte et prets a defendre contre la nouvelle
+venue tous les acces des librairies, des journaux et des revues. J'ai
+essaye souvent de me representer l'etat d'esprit de la baronne Aurore
+Dudevant, quand, a l'age de vingt-sept ans, elle vint tenter l'avenir
+dans l'ignorance complete de ses forces, transfuge volontaire de la
+maison et de la vie conjugales, prete a faire pour son compte, et
+peut-etre aussi pour l'instruction des autres, l'epreuve de ce grand
+probleme, l'independance absolue de la femme. Quelle nature deja
+complexe! Que d'influences contradictoires s'etaient croisees et melees
+en elle! A la voir a sa table de travail, dans sa mansarde du quai
+Saint-Michel, affublee de sa redingote en gros drap gris, ou bien
+encore a la suivre avec ses amis berrichons au restaurant Pinson, a
+l'estaminet, aux musees, aux concerts, au parterre des theatres le soir
+des premieres representations, naivement curieuse de tout ce qui
+interessait alors la jeunesse intelligente, de tous les evenements
+litteraires et politiques des assemblees, des clubs et de la rue, qui
+donc reconnaitrait dans cet etudiant quelque peu tapageur l'eleve
+mystique du couvent des Anglaises, l'humble et douce amie de la soeur
+Alicia, ou bien encore la pastoure des champs du Berry, l'aventureuse et
+reveuse enfant des bruyeres et des bois? Ce petit jeune homme delure qui
+fait le soir de si gaies promenades dans le quartier Latin avec une
+troupe de camarades, sous la conduite d'un tres vieux jeune homme
+vaniteux, Henri Delatouche, le chef de la boheme litteraire de ce
+temps,--cet observateur vagabond, ce novice romancier, c'est une femme,
+tres serieuse au fond, qui a connu deja de mortelles tristesses, qui a
+beaucoup vecu par la douleur, si la douleur fait vivre, qui a souffert
+dans toutes ses affections intimes, qui a ete meurtrie par tous les
+liens de la famille; ces liens etaient meme devenus pour elle un
+supplice insupportable par la fatalite des circonstances et sans doute
+aussi par cette autre fatalite que chacun porte en soi et dont chacun
+est l'industrieux et cruel artiste. Elle vient essayer de se refaire a
+Paris une existence nouvelle, en dehors de toutes les lois de l'opinion
+et de tous les instincts de son sexe. Elle veut mettre la nature
+elle-meme dans son jeu et la contraindre a son caprice; elle _virilise_
+autant qu'elle peut sa maniere de vivre, son costume, ses gouts, ses
+opinions, son talent. Elle va essayer de toutes les doctrines qui
+circulent a travers le monde, qui lui font esperer un meilleur avenir
+pour l'humanite; elle a toutes les curiosites intellectuelles; elle va
+les experimenter sur le vif; elle a l'impatience genereuse et dereglee
+du vrai absolu, et ce qu'elle a concu comme vrai, elle n'imagine pas
+qu'on puisse l'ajourner un seul instant.
+
+Deja, a vingt-sept ans, que de regions d'idees n'a-t-elle pas explorees,
+en les traversant toutes sans se satisfaire et s'arreter dans aucune!
+Comme Wilhelm Meister, elle peut compter ses annees d'apprentissage, et
+d'un apprentissage si rude! L'_Histoire de ma vie_[1] nous les fera
+parcourir, et nous suivrons, dans cet itineraire exact, plus d'un
+sentier douloureux. Nous saisirons la, en meme temps, les sources
+mysterieuses d'ou jaillit son imagination naissante.
+
+La premiere de ces sources, c'est a son origine meme qu'il faut la
+rapporter. George Sand resta toute sa vie dans une dependance assez
+etroite des influences qui peserent sur son berceau.
+
+Fille du peuple par sa mere, fille de l'aristocratie par son pere, elle
+devait, dit-elle, la plupart de ses instincts a la singularite de sa
+position, a sa naissance _a cheval_, comme elle le disait, sur deux
+classes, a son amour pour sa mere, contrarie et brise par des prejuges
+qui l'ont fait souffrir ayant qu'elle put les comprendre, a son
+affection non raisonnee pour son pere, esprit frondeur et romanesque,
+qui, dans un intervalle de sa vie militaire, ne sachant que faire de sa
+jeunesse, de sa passion, de son ideal, se donne tout entier a un amour
+exclusif et disproportionne qui le met en lutte, dans sa propre famille,
+contre les principes d'aristocratie, contre le monde du passe; enfin a
+une education qui fut tour a tour philosophique et religieuse, et a tous
+les contrastes que sa propre vie lui a presentes des l'age le plus
+tendre. Elle s'est formee au milieu des luttes que le sang du peuple a
+soulevees dans son coeur et dans sa vie, "et si plus tard certains
+livres firent de l'effet sur elle, c'est que leurs tendances ne
+faisaient que confirmer et consacrer les siennes". Ajoutez a ces
+sentiments de solidarite et d'heredite irresistibles les tiraillements
+douloureux, les dechirements memes du coeur que lui imposent de cruels
+malentendus, perpetuellement balancee entre les emportements de sa mere
+et les mepris a peine dissimules de sa grand'mere; veritable enfant de
+Paris, imbue des prejuges d'une race a laquelle elle n'appartenait
+cependant que d'un cote, on comprend a quelle ecole cette ame ardente,
+souvent muette par contrainte, fut soumise et quel fonds d'amertume elle
+dut amasser en elle contre cette difference des classes dont souffrit
+cruellement son enfance. A ce point de vue, la lecture des premiers
+volumes de l'_Histoire de ma vie_ est singulierement instructive et nous
+fait penetrer dans les premieres impressions auxquelles s'eveilla cette
+existence, bizarrement divisee, des qu'elle prit conscience d'elle-meme.
+De la ce qu'elle appela plus tard ses instincts egalitaires et
+democratiques, qui ne furent que l'explosion de vieilles rancunes et de
+souffrances intimes, qui dataient de loin. Quand elle lut, encore
+enfant, les _Battuecas_ de Mme de Genlis, un roman innocemment
+socialiste (sans que le nom fut encore prononce), ce fut l'institutrice
+et l'amie des rois qui revela a l'enfant reveuse une partie de ses idees
+futures. Elle en resta toujours la, avec une naivete que l'age ne
+corrigea pas, a travers des lectures et des formules nouvelles qui
+amenerent cette naivete a declamer plus d'une fois toujours tres
+sincerement, mais un peu au hasard.
+
+Cependant, son imagination travaillait sans cesse, silencieusement et
+activement. Plus tard elle en retrouvait la trace et l'action naissante
+dans les souvenirs les plus lointains de sa vie. La vie d'imagination,
+disait-elle, avait ete toute sa vie d'enfant. Elle se rappelait fort
+bien le moment ou le doute lui etait venu sur l'existence du pere Noel,
+le grand distributeur de cadeaux a l'enfance. Elle le regrettait
+sincerement. La premiere journee ou l'enfant doute est la derniere de
+son bonheur naif. "Retrancher le merveilleux de la vie de l'enfant,
+c'est proceder contre les lois memes de sa nature. L'enfant vit tout
+naturellement dans un milieu pour ainsi dire surnaturel, ou tout est
+prodige en lui, et ou tout ce qui est en dehors de lui doit, a la
+premiere vue, lui sembler prodigieux." L'enfance elle-meme, la naissance
+encore si voisine d'elle, ce flot de sensations qui lui apportent la
+nouvelle d'un monde inconnu, tout cela n'est-il pas un cours continu de
+merveilles? George Sand combat, en toute occasion, la chimere de
+Rousseau, qui veut supprimer le merveilleux sous pretexte de mensonge.
+Laissez faire la nature, elle sait son metier. Ne devancez rien. "On ne
+rend pas service a l'enfant en hatant sans menagement et sans
+discernement l'appreciation de toutes les choses qui le frappent. Il est
+bon qu'il la cherche lui-meme et qu'il l'etablisse a sa maniere durant
+la periode de sa vie ou, a la place de son innocente erreur, nos
+explications, hors de portee pour lui, le jetteraient dans des erreurs
+plus grandes encore, et peut-etre a jamais funestes a la droiture de son
+jugement et, par suite, a la moralite de son ame."
+
+Elle etait nee reveuse; tout enfant, elle se perdait dans des extases
+sans fin qui l'isolaient du monde entier. L'habitude contractee, presque
+des le berceau, d'une reverie dont il lui etait impossible plus tard de
+se rendre compte, lui donna de bonne heure l'_air bete_. "Je dis le mot
+tout net parce que toute ma vie, dans l'enfance, au couvent, dans
+l'intimite de la famille, on me l'a dit de meme, et qu'il faut bien que
+ce soit vrai." Ces crises de reverie prenaient quelquefois une duree et
+une intensite extremes, comme il arriva dans les jours qui suivirent la
+mort de son pere (elle avait alors quatre ans). Quand elle se fut fait
+une vague idee de ce que c'est que la mort, elle resta des heures
+entieres assise sur un tabouret aux pieds de sa mere, ne disant mot, les
+bras pendants, les yeux fixes, la bouche entr'ouverte: "Je l'ai souvent
+vue ainsi, disait sa mere pour rassurer la famille inquiete; c'est sa
+nature; ce n'est pas betise. Soyez sure qu'elle rumine toujours quelque
+chose." Elle _ruminait_, en effet; c'etait la forme habituelle d'une
+pensee active deja. Elle a peint en traits expressifs ce premier travail
+tout interieur de son imagination. De son propre mouvement, dans cette
+periode de sa vie commencante, elle ne lisait pas, elle etait paresseuse
+par nature et avec delices; elle avouait qu'elle n'avait pu se vaincre
+plus tard qu'avec de grands efforts. Tout ce qu'elle apprenait par les
+yeux et par les oreilles entrait en ebullition dans sa petite tete, elle
+y songeait au point de perdre souvent la notion de la realite et du
+milieu ou elle se trouvait. Avec de pareilles dispositions, l'amour du
+roman, sans qu'elle sut encore ce que c'etait que le roman, s'empara
+d'elle avant qu'elle eut fini d'apprendre a lire. Elle composait des
+histoires interminables en les jouant avec sa soeur Caroline ou sa
+petite compagne Ursule. C'etait une sorte de pastiche de tout ce qui
+entrait dans sa petite cervelle, mythologie et religion melees, dans la
+singuliere education que lui donnait sa mere, artiste et poete a sa
+maniere, "qui lui parlait des trois Graces ou des neuf Muses avec autant
+de serieux que des vertus theologales ou des vierges sages", en
+amalgamant les contes de Perrault et les pieces feeriques du boulevard,
+"si bien que les anges et les amours, la bonne vierge et la bonne fee,
+les polichinelles et les magiciens, les diablotins du theatre et les
+saints de l'Eglise produisaient dans sa tete le plus etrange gachis
+poetique qu'on puisse imaginer".
+
+Cette fermentation d'images qui se realisaient en scenes fantastiques au
+dedans d'elle-meme et qu'elle essayait de realiser mieux encore dans ses
+jeux au dehors, se modifiait, mais ne disparaissait pas quand elle
+passait du petit appartement de la rue Grange-Bateliere, ou elle
+demeurait a Paris avec sa mere, a la maison de Nohant, qui appartenait a
+Mme Dupin. La c'etait une tout autre existence, de tout autres aliments
+pour la vie _ruminante_. En dehors des heures d'etude, ou elle
+n'apportait qu'une regularite exterieure, elle vivait volontiers en
+compagnie des petits paysans du voisinage, dans les _patureaux_ ou ils
+se reunissaient autour de leur feu, en plein vent, jouant, dansant ou se
+racontant des histoires a faire peur. Elle s'animait, elle s'exaltait de
+leurs terreurs. "On ne s'imagine pas, disait-elle en se rappelant cette
+periode de son enfance, ce qui se passe dans la tete de ces enfants qui
+vivent au milieu des scenes de la nature sans y rien comprendre, et qui
+ont l'etrange faculte de voir par les yeux du corps tout ce que leur
+imagination leur represente." C'est la qu'elle s'essayait de bonne foi a
+ce genre d'hallucination particuliere aux gens de la campagne, guettant
+l'apparition de quelque animal fantastique, le passage de la
+_grand'bete_ que presque tous ses petits compagnons avaient vue au moins
+une fois. Elle etait la premiere aux contes de la veillee, lorsque les
+chanvreurs venaient broyer le chanvre a la ferme. Malgre toute la bonne
+volonte qu'elle y mit, elle declare qu'elle ne put jamais obtenir la
+moindre vision pour son compte; elle ne put reussir a etre completement
+dupe d'elle-meme; mais l'ebranlement de l'imagination et des nerfs
+persistait; elle en ressentait une sorte de fremissement et de volupte;
+toute sa vie elle aima a raviver le plaisir frissonnant que lui
+donnaient les emotions de ce genre. De toutes ces inventions rustiques
+qu'elle recueillait avidement, de ces visions du soir qu'elle
+sollicitait dans la campagne, il y avait juste de quoi troubler un
+instant sa cervelle et lui ravir quelques heures de sommeil. Au fond, ce
+n'etaient que des materiaux qu'elle amassait dans son magasin d'images;
+elle les accumulait dans son incessante reverie, pour l'oeuvre future
+dont elle n'avait pourtant aucune idee; elle etait artiste deja et se
+dedoublait comme le font les artistes, a la fois auteur et acteur dans
+ces petits drames qu'elle se jouait a elle-meme. Plus tard elle
+consacra des etudes nombreuses a ce genre de litterature, la litterature
+de la peur, qu'elle avait experimentee sur elle-meme, le _Diable aux
+champs_, les _Contes d'une grand'mere_, les _Legendes rustiques, le
+Drac_, etc., etc. Elle avait fini par se faire, sur ce sujet, une
+erudition tres curieuse dont elle s'amusait non sans un peu de frayeur.
+L'element fantastique lui semblait etre une des forces de l'esprit
+populaire. Elle se plaisait surtout a le saisir chez des populations qui
+ne semblent pouvoir reagir que par l'imagination contre la rude misere
+de leur vie materielle. Le _Kobold_ en Suede, le _Korigan_ en Bretagne,
+le _Follet_ en Berry, l'_Orco_ a Venise, le _Drac_ en Provence, il y a
+peu de ses romans d'aventures qui ne garde quelque souvenir de ces noms,
+quelque impression de ce genre, et qui ne soit une de ses reveries
+d'enfance continuee.
+
+C'est ainsi qu'elle prelude a ce songe d'age d'or, a ce mirage
+d'innocence champetre qui la prit des l'enfance et la suivit jusque dans
+l'age mur. Malgre ces preoccupations assez sombres, elle n'etait pas
+triste pourtant; elle avait ses heures de franche, d'exuberante gaiete.
+Sa vie d'enfance et d'adolescence fut une alternative de solitude
+recueillie et d'etourdissement complet. Au sortir de ses longues
+revasseries, elle se livrait avec une sorte d'ivresse a des amusements
+tres simples et tres actifs qui faisaient le plus singulier contraste
+aux yeux des personnes habituees a la voir vivre. C'etaient "les deux
+faces d'un esprit porte a s'assombrir et avide de s'egayer, peut-etre
+d'une ame impossible a contenter avec ce qui interesse la plupart des
+hommes, et facile a charmer avec ce qu'ils jugent pueril et
+illusoire.... Je ne peux pas, disait-elle, m'expliquer mieux moi-meme.
+Grace a ces contrastes, certaines gens prirent de moi l'opinion que
+j'etais tout a fait bizarre."
+
+Cette vie interieure, qu'elle portait deja si vive et si intense dans le
+secret de sa pensee, manqua prendre un autre courant et une direction
+toute nouvelle, grace a un assez grave evenement; ce fut une crise
+religieuse qui, vers la seizieme annee, se declara chez elle. A la suite
+de dechirements de coeur qui se renouvelaient sans cesse et de quelques
+revelations maladroitement cruelles qui lui furent faites sur le passe
+de sa mere, Aurore avait resolu de renoncer a tout ce qui devait mettre
+dans l'avenir un plus grand intervalle entre sa mere et elle, qui
+vivaient generalement separees; elle voulut renoncer a la fortune de sa
+grand'mere, a l'instruction, aux belles manieres, a tout ce qu'on
+appelle _le monde_. Elle prit en horreur les lecons de son pedagogue
+Deschartres, dont elle a immortalise plus tard la figure, les vanites,
+les ridicules et la rude honnetete; elle se revolta, elle tourna a
+l'_enfant terrible_.
+
+Mme Dupin, ne pouvant venir a bout de sa revolte, resolut de la mettre
+au couvent des Anglaises, qui etait alors la maison d'education en vogue
+a Paris pour les jeunes filles de la haute societe. La jeune
+pensionnaire, qui arrivait la le coeur brise des dernieres luttes entre
+sa mere et sa grand'mere, les deux etres qu'elle cherissait le plus, se
+reposa delicieusement dans cet abri. Elle nous a raconte avec un charme
+exquis, dans l'_Histoire de ma vie_, son sejour au couvent, egayant son
+recit de quelques vifs portraits de soeurs et de pensionnaires,
+decrivant les moeurs et les habitudes, les salles d'etude et les
+chambres, nous interessant a ces petits drames de la vie des
+religieuses, aux querelles des eleves, a leurs raccommodements, aux
+fautes et aux punitions encourues ou subies, a cette oisivete errante
+dans les couloirs, dans les souterrains et sur les toits du couvent, a
+la recherche d'un secret qui n'avait jamais existe et de victimes
+imaginaires dont on ne savait pas meme les noms, mais qu'on voulait
+delivrer d'une captivite romanesque. C'est deja, en action, la
+conception qui se realisera dans plusieurs de ses romans et qu'elle
+semble poursuivre sans cesse, les mysteres de _la Daniella_, de _la
+Comtesse de Rudolstadt_, du _Chateau des Desertes_, de _Flamarande_ et
+de tant d'autres recits ou l'invention se complique de surprises
+materielles, de labyrinthes, de dedales d'architecture fantastique, et
+ou l'on croirait assister a une secrete collaboration d'Anne Radcliffe
+avec un ecrivain de genie. Il y a de ces idees fixes dans George Sand.
+Celle-la s'etait annoncee de bonne heure.
+
+Dans cette compagnie de jeunes filles fort indisciplinees, dont
+quelques-unes l'entrainaient soit a leur suite, soit a leur tete, sa
+gaiete, un instant assoupie, se reveilla et meme a l'exces; elle devint
+_diable_, elle aussi, un nom caracteristique choisi par les
+pensionnaires qui ne voulaient se classer ni parmi les _sages_, ni parmi
+les _betes_. Puis tout d'un coup, apres deux annees d'etudes fort
+irregulieres et agitees, apres qu'elle eut epuise des amusements qui
+n'avaient guere de diabolique que le nom, et qui se reduisaient a un
+mouvement sans but, a la rebellion muette et systematique contre la
+regle, une revolution vint a s'operer dans son esprit. "Cela s'etait
+fait tout d'un coup, comme une passion qui s'allume dans une ame
+ignorante de ses propres forces." Un jour arriva ou son amour profond et
+tranquille pour la mere Alicia ne lui suffit plus. "Tous ses besoins
+etaient dans son coeur, et son coeur s'ennuyait." Sous une vive
+impulsion, qui ressemblait a un coup de la grace, elle se sentit
+transformee. Elle entendit, elle aussi, un jour, dans un coin sombre de
+la chapelle ou elle s'abimait en meditations, le _Tolle, lege_ de saint
+Augustin, qu'un tableau naif representait devant elle. Tout d'un coup
+elle se donne, sans reserve, sans discussion, a la foi qui l'envahit;
+elle n'etait point lache, nous dit-elle, et se fit un point d'honneur de
+cet abandon total. Elle subit jusqu'au bout "la maladie sacree"; la
+devotion s'empara d'elle; elle connut les larmes brulantes de la piete,
+les exaltations de la foi, et parfois aussi elle en ressentit les
+defaillances et les langueurs. La fievre mystique l'agitait, comme
+saintement egaree, sous les arceaux du cloitre; elle usait ses genoux,
+elle repandait son ame en sanglots sur le pave de la chapelle ou elle
+avait eu sa revelation. Plus tard elle reprendra les souvenirs de cette
+periode de sa vie dans un recit brulant d'amour divin, dans _Spiridion_,
+ou plutot dans les premieres pages du recit; car il arrive un moment ou
+l'ame tendrement exaltee du jeune moine est en proie a des troubles et a
+des visions d'un autre genre qui le detournent de la foi simple et le
+jettent dans des voies nouvelles. Mais le debut du roman garde
+l'empreinte d'une grande et sincere emotion religieuse qui ne se
+rencontre nulle part, dans la vie de l'auteur, au meme degre qu'au
+couvent des Anglaises. Comme il arriva pour le jeune moine Spiridion, la
+vie vint bientot chez elle troubler ce beau reve mystique, deconcerter
+l'extase et apporter des elements nouveaux qui modifierent profondement
+l'impression recue. Mais elle en conserva toujours un germe d'idealisme
+chretien que les accidents de la vie, ses aventures memes ne purent
+jamais etouffer et qui reparaissait toujours apres des eclipses
+passageres.
+
+La fievre religieuse s'apaisa bientot, a son retour a Nohant, ou la
+rappelait la sollicitude un peu inquiete de sa grand'mere et ou des
+incertitudes cruelles sur une sante precaire l'obligerent a rentrer dans
+les soucis de la vie pratique. Pendant les dix derniers mois que dura la
+lente et inevitable destruction d'une vie qui lui etait chere, Aurore
+vecut pres du lit de Mme Dupin, ou seule dans une tristesse presque
+sauvage. Cette melancolie profonde n'etait un instant suspendue que par
+des promenades a cheval, "par cette reverie au galop", et sans but, qui
+lui faisait parcourir une succession rapide de paysages, tantot mornes,
+tantot delicieux, et dont les seuls episodes, notes par elle et
+consignes dans ses souvenirs, etaient des rencontres pittoresques de
+troupeaux ou d'oiseaux voyageurs, le bruit d'un ruisseau dont l'eau
+clapotait sous les pieds des chevaux, un dejeuner sur un banc de ferme
+avec son petit page rustique Andre, style par Deschartres a ne pas
+interrompre son silence plein de songes. C'est alors qu'elle devint tout
+a fait poete par la tournure de son esprit et par la sensation aigue des
+choses exterieures, mais poete sans s'en apercevoir, sans le savoir.
+
+En meme temps elle prenait la resolution de s'instruire et se mit avec
+ardeur a des lectures qui l'attacherent passionnement. Elle sentait le
+vide qu'avait laisse dans son esprit son education dispersee et fortuite
+sous la discipline bizarre de Deschartres ou sous la regle trop
+indulgente du couvent. Elle se mit a lire enormement, mais avec une
+curiosite tumultueuse, sans direction et sans ordre. Un nouveau
+changement se fit a cette epoque dans son esprit. Elle abandonna
+l'_Imitation de Jesus-Christ_ et le dogme de l'humilite pour le _Genie
+du Christianisme_, qui l'initiait a la poesie romantique plutot qu'a une
+forme nouvelle de la verite religieuse. Bientot elle passa a la
+philosophie; chaque livre nouveau marquait en elle comme une nouvelle
+ere. Je ne connais rien de dangereux comme la metaphysique, prise a
+grande dose et sans methode par un esprit ardent et completement
+inexperimente. Il y a pour ces jeunes intelligences un egal peril ou de
+s'attacher exclusivement a une doctrine, quand on est incapable de
+l'examiner avec sang-froid, et d'y puiser l'enthousiasme exclusif d'un
+sectaire, ou bien de tout confondre et de tout meler dans un eclectisme
+sans jugement, de rapprocher par des affinites de sentiment des noms et
+des dogmes disparates, comme Jesus-Christ et Spinoza. La jeune reveuse
+ne put echapper a ce double peril: elle passa tour a tour de
+l'enthousiasme qui confond tout a l'enthousiasme qui s'attache
+exclusivement a une pensee ou a un nom, tout cela au gre de la sensation
+presente ou du caprice de l'imagination. Mais elle augmentait rapidement
+son capital de connaissances, qui fut bientot considerable, bien
+qu'assez mal classe. Sans facons, elle s'etait mise aux prises avec
+Mably, Locke, Condillac, Montesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote, Leibniz
+surtout, qu'elle mettait au-dessus de tous les autres comme
+metaphysicien (ce qui etait une vue et une preference heureuses),
+Montaigne, Pascal. Puis etaient venus les poetes et les moralistes, La
+Bruyere, Pope, Milton, Dante, Virgile, Shakespeare; le tout sans idee de
+suite, sans programme d'etudes, comme ils lui tomberent sous la main.
+Elle s'emparait de cette masse tourbillonnante d'idees avec une etrange
+facilite d'intuition; la cervelle etait profonde et large, la memoire
+etait docile, le sentiment vif et rapide, la volonte tendue. Enfin
+Rousseau etait arrive; elle avait reconnu son maitre, elle avait subi le
+charme imperieux de cette logique ardente, et son divorce avec le
+catholicisme fut consomme.
+
+Dans ce conflit d'opinions et de doctrines, sa force nerveuse s'etait
+epuisee a essayer de tout comprendre, de tout concilier ou de choisir.
+_Rene_ de Chateaubriand, _Hamlet_ de Shakespeare, Byron enfin avaient
+acheve l'oeuvre. Elle etait tombee dans un desarroi intellectuel et
+moral, dans une melancolie qu'elle n'essayait meme plus de combattre.
+Elle avait resolu de s'abstenir autant que possible de la vie; elle
+avait meme passe du degout de la vie au desir de la mort. Elle ne
+s'approchait jamais de la riviere sans eprouver dans sa tete comme une
+gaiete febrile, en se disant: "Comme c'est aise! Je n'aurais qu'un pas a
+faire." Oui ou Non?--Voila ce qu'elle se repetait assez souvent et assez
+longtemps pour risquer d'etre lancee par le _Oui_ au fond de cette eau
+transparente qui la magnetisait. Un jour, le _Oui_ fut prononce; elle
+poussa son cheval hors de la voie marquee par le gue, dans le hasard des
+eaux profondes. C'en etait fait d'elle et des chefs-d'oeuvre futurs, si
+la bonne jument Colette ne l'avait sauvee, d'un bond extraordinaire,
+hors du gouffre.
+
+La mort de sa grand'mere, dont elle raconte les derniers moments avec
+une douleur sans phrase et une sincerite touchante, termina la periode
+d'initiation. La separation entre les deux familles paternelle et
+maternelle fut consommee, legalement au moins, par l'ouverture du
+testament. Sa mere, prevenue par quelqu'un, connaissait depuis longtemps
+la clause qui la separait de sa fille; elle savait aussi l'adhesion
+donnee a cette clause. De la de nouvelles tempetes. On y ceda dans une
+certaine mesure. Aurore dut rompre avec ses parents de Villeneuve, a qui
+elle etait recommandee par le voeu de la morte. Ce fut un nouveau
+dechirement de famille.
+
+Pour obvier a une situation fausse et parfois intolerable, Mme Dupin
+conduisit un jour sa fille a la campagne, chez des amis qu'elle avait
+rencontres trois jours auparavant et qui se trouvaient etre les
+meilleures gens de la terre, les Duplessis; ils habitaient avec leurs
+enfants une belle villa de la Brie. Mme Dupin promit de venir la
+chercher "la semaine prochaine". Elle l'y laissa cinq mois, et c'est la
+que se fit, un jour, le mariage qui devait clore tout naturellement des
+relations de famille orageuses et parfois meme extravagantes et
+constituer pour la jeune femme une existence normale en esperance.
+
+Ici encore les deceptions ne manquerent pas. Aurore passait pour une
+riche heritiere, d'assez belle figure et d'un caractere gai, quand elle
+n'etait pas en contact avec les emportements et les irritations de sa
+mere, qui avaient le privilege de la rendre affreusement triste. C'est
+dans la famille Duplessis qu'elle rencontra le fils naturel d'un colonel
+en retraite, M. Dudevant, dont la fortune etait en rapport avec la
+sienne et qui la prit tout de suite a gre, "tout en ne lui parlant
+point d'amour, et s'avouant peu dispose a la passion subite, a
+l'enthousiasme, et, dans tous les cas, inhabile a l'exprimer d'une
+maniere seduisante". On fit a Aurore la plaisanterie de la traiter comme
+sa femme future; il n'en fallut pas davantage. Elle se maria presque
+passivement, comme elle faisait tous les actes exterieurs de sa vie. Le
+mariage eut lieu en septembre 1822; ils partirent pour Nohant, ou sa
+premiere occupation, pendant l'hiver de 1823, fut le souci de la
+maternite qui se preparait pour elle, a travers les plus doux reves et
+les plus vives aspirations. La transformation fut complete pour elle.
+Les besoins de l'intelligence, l'inquietude des pensees, les curiosites
+de l'etude comme celles de l'observation, tout disparut, dit-elle,
+aussitot que le doux fardeau se fit sentir. "La Providence veut que,
+dans cette phase d'attente et d'espoir, la vie physique et la vie du
+sentiment predominent. Aussi les veilles, les lectures, les reveries, la
+vie intellectuelle en un mot fut naturellement supprimee, et sans le
+moindre merite ni le moindre regret." Son mari etait une nature negative
+et tatillonne; il passait sa vie a la chasse; elle, sans un seul point
+d'appui autour d'elle, s'abstint de rever; elle fit des layettes avec
+une ardeur et bientot une _maestria_ de coup de ciseaux qui la
+surprirent elle-meme.
+
+Sauf l'episode de la maternite, les commencements de cette existence
+nouvelle furent assez ternes. Ce ne fut que par accident que revinrent
+plus tard des acces de cette exaltation douloureuse qui avait fait
+jusque-la son secret supplice et, ce qui est plus dangereux, sa secrete
+et chere volupte. Quelques annees se passerent dans une sorte de
+tranquillite prosaique et de bonheur negatif. Le reve semblait s'etre
+enfui bien loin; deux beaux enfants grandissaient autour d'elle. Elle
+etait devenue, s'il faut l'en croire, une _campagnarde engourdie_, en
+apparence au moins; elle s'appliqua meme a devenir une bonne femme de
+menage, ce qui est plus difficile encore. Si sa pensee travaillait
+encore solitairement dans la condition tres bourgeoise ou elle semblait
+condamnee a vivre, la jeune mere n'avait pas le pedantisme de ses
+agitations morales; personne n'en avait le secret ni meme le soupcon
+autour d'elle, et quand elle eut ecrit ses premiers romans, un de ses
+plus chers amis, un habitue de Nohant, le Malgache, lui ecrivait:
+"_Lelia_, c'est une fantaisie. Ca ne vous ressemble pas, a vous qui etes
+gaie, qui dansez la bourree, qui appreciez le lepidoptere, qui ne
+meprisez pas le calembour, qui ne cousez pas mal et qui faites tres bien
+les confitures." Quand definitivement son interieur fut trouble, vers
+1831, quand les projets d'un avenir a sa guise eurent pris le dessus,
+quand on lui eut accorde une miserable pension et la liberte, qui devait
+plus tard se transformer en une separation legale a son profit, quand
+elle fut arrivee a Paris pour y courir les risques effrayants d'une
+existence completement affranchie, ce fut alors que l'on connut Mme
+Sand, une femme nouvelle avec un nom nouveau. Ce fut Henri Delatouche
+qui la baptisa ainsi. Sand restait indivis entre Jules Sandeau et elle,
+reunis par une collaboration pour la premiere oeuvre. On fut vite
+d'accord sur les prenoms. Sandeau garda le sien; George etait synonyme
+de Berrichon. "Jules et George, inconnus au public, passeraient pour
+freres ou cousins." Les deux noms conquirent bientot une celebrite qui
+les separa de plus en plus l'un de l'autre.
+
+Nous ne racontons pas une biographie, nous essayons seulement de tracer
+une esquisse psychologique. Notre dessein etait de noter les epreuves
+diverses et les phases intellectuelles qui avaient marque la jeunesse de
+Mme Sand. Elle arrivait a la vie litteraire avec un fonds de souffrances
+tres reelles, bien qu'exagerees sans doute par une imagination forte,
+d'emotions intimes et d'agitations religieuses, irritee plutot
+qu'apaisee par des lectures sans regle, avec une sensibilite aigue et
+raffinee, un dedain profond pour les verites relatives dont il faut bien
+parfois se contenter dans le train du monde, la haine instinctive de
+tous les jougs qu'impose la loi ou l'opinion, l'horreur innee de tout ce
+qui engage la liberte de la pensee ou celle du coeur. Ajoutez a cela
+qu'elle se trouve, presque a son coup d'essai et par le miracle d'une
+nature prodigue, en possession d'un _style_ merveilleux, qui semble fait
+tout expres et comme prepare pour recevoir son ardente pensee, qui
+s'etait forme tout seul et sans conseils, depuis la longue serie des
+petits cahiers consacres a l'epopee de _Corambe_ jusqu'au premier roman
+qu'elle donnera au public.
+
+Comment se fit la premiere revelation de son talent d'ecrire? il est
+curieux d'en connaitre l'origine. Ce fut vers la fin du dernier automne
+qu'elle passa a Nohant. Elle avait beaucoup lu Walter Scott, dont les
+traces se retrouvent dans plusieurs de ses romans.
+
+Elle ebauchait, pendant ces mois tristes, a travers ses longues
+promenades, l'idee d'une espece de roman qui ne devait jamais voir le
+jour et qu'elle ecrivit sur la tablette d'une vieille armoire, dans
+l'ancien boudoir de sa grand'mere, pres de ses enfants: "L'ayant lu,
+dit-elle avec candeur, je me convainquis qu'il ne valait rien, mais que
+j'en pouvais faire de moins mauvais", et comme elle etait alors tres
+preoccupee du choix du metier qui lui assurerait sa liberte a Paris,
+elle vint a penser qu'en somme il n'etait pas plus mauvais que beaucoup
+d'autres qui, tant bien que mal, faisaient vivre. "Je reconnus que
+j'ecrivais vite, facilement, longtemps, sans fatigue; que mes idees,
+engourdies dans mon cerveau, s'eveillaient et s'enchainaient, par la
+deduction, au courant de la plume; que dans ma vie de recueillement
+j'avais beaucoup observe et assez bien compris les caracteres que le
+hasard avait fait passer devant moi, et que, par consequent, je
+connaissais assez la nature humaine pour la depeindre." Cela
+l'encouragea dans sa tentative; elle en conclut que, de tous les petits
+travaux dont elle etait capable, la litterature proprement dite, dont
+elle avait le gout et l'instinct confus, etait celui qui lui offrait le
+plus de chances de succes comme metier. Elle fit son choix. Mais elle
+avait bien hesite auparavant; elle avait essaye des portraits au crayon
+ou a l'aquarelle en quelques heures. C'etait ressemblant, parait-il,
+mais cela manquait d'originalite. Elle crut un instant avoir trouve son
+aptitude veritable: elle peignait avec gout des fleurs et des oiseaux
+d'ornement, des compositions microscopiques sur des tabatieres et des
+etuis a cigares en bois de Spa. Elle faillit meme en vendre un
+quatre-vingts francs, chez un marchand a qui elle l'avait confie. A quoi
+tiennent les destinees litteraires! Si elle en avait obtenu cent francs,
+ce qu'elle demandait en tremblant, sans croire que ce fut possible,
+_Consuelo_ et _la Mare au Diable_ n'auraient jamais paru. Heureusement
+la mode de ces objets passa vite, et Mme Dudevant fut obligee de
+chercher ailleurs ce qu'elle avait cru trouver la, _son gagne-pain_. Le
+mot est d'elle; il etait strictement vrai dans les conditions qui lui
+etaient faites. Elle avait a payer de son travail son passage a travers
+la vie libre, apres qu'elle avait d'abord et de guerre lasse abandonne
+tous ses droits a son mari, pour racheter son independance. Ce mari, que
+nous ne retrouverons pas sur notre chemin, sans etre precisement une
+_realite offensive_ dans les premieres annees, sans etre d'ordinaire ni
+mechant ni brutal, s'etait arrange de maniere a devenir insupportable et
+a rendre la vie commune bien difficile a une femme d'un caractere
+solitaire et assez sauvage, qu'on ne pouvait ni asservir ni reduire dans
+ses habitudes et ses gouts. Quelques autres defauts, plus graves,
+parait-il, vinrent s'ajouter aux difficultes conjugales et deciderent
+une separation, qui, d'abord partielle et librement consentie, devint
+definitive.
+
+Il arriva enfin un jour ou Mme Dudevant reconquit son droit entier a
+l'independance qu'elle avait tant de fois souhaitee. En 1836 un jugement
+du tribunal de Bourges prononca la separation a son profit et lui laissa
+l'education des deux enfants. Mais deja elle avait fait l'essai
+dangereux de la celebrite litteraire par des oeuvres qui avaient surpris
+l'attention publique. Elle y etait arrivee avec les qualites dont nous
+lui avons vu faire l'essai dans la retraite, interieurement si agitee,
+ou elle avait vecu: l'habitude des longues reveries, qui etait devenue
+un abri contre la vie reelle, une sensibilite tres vive pour toutes les
+formes de la souffrance humaine, une bonte qui fut pour elle une source
+d'inspirations et en meme temps une occasion perpetuelle d'erreurs et de
+malentendus dans son existence; enfin une imagination inepuisable dont
+elle avait suivi en secret, avec delices, les jeux et les combinaisons
+tour a tour ravissantes et terribles, jusqu'au jour ou elle imagina de
+les jeter dans le public, qui s'en eprit passionnement et acclama le nom
+de l'enchanteresse. On lui donna presque aussitot sa place, et ce fut
+souvent la premiere, dans cette illustre pleiade de romanciers qui
+embrassait les noms si divers de Balzac, d'Alexandre Dumas, de Jules
+Sandeau, et dans laquelle le nom de George Sand garda son eclat
+personnel sans rien emprunter aux astres fraternels et voisins.
+
+NOTES:
+
+[Note 1: Sa grand'mere etait la propre fille du marechal Maurice de Saxe
+et d'une des demoiselles Verriere, bien connues au XVIIIe siecle. Son
+grand-pere etait le celebre M. Dupin de Francueil, que Jean-Jacques
+Rousseau et Mme d'Epinay designent sous le nom de Francueil seulement,
+et qui, a l'age de soixante-deux ans, etait encore un _reste d'homme
+charmant_ du dernier siecle. De ce mariage etait ne Maurice Dupin, un
+militaire, brillant causeur la plume a la main, un peu trop ami des
+aventures, qui, tres jeune, unit son sort a celui d'une fort aimable et
+spirituelle modiste de Paris, contre le gre de Mme Dupin, tour a tour
+indulgente et courroucee. Maurice Dupin eut, en 1804, une fille, Aurore,
+qui devait illustrer le nom de George Sand.]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+HISTOIRE DES OEUVRES DE GEORGE SAND
+
+L'ORDRE ET LA SUCCESSION PSYCHOLOGIQUE DE SES ROMANS
+
+
+Quelle idee George Sand se faisait-elle du roman quand elle entreprit
+d'ecrire pour le public? Meme en faisant aussi large que l'on voudra la
+part de la spontaneite, peut-on croire que cette intelligence, si
+richement douee et si feconde, ait marche tout a fait au hasard, dans
+les voies qui se sont offertes a elle, avec l'indifference banale d'un
+talent qui ne vise qu'au succes, ou bien s'est-elle developpee selon la
+regle inapercue, mais active, d'instincts energiques et permanents? Elle
+va repondre pour nous:
+
+"Je n'avais pas la moindre theorie quand je commencai a ecrire, et je ne
+crois pas en avoir jamais eu quand une envie de roman m'a mis la plume
+en main. Cela n'empeche pas que mes instincts ne m'aient fait, a mon
+insu, la theorie que je vais etablir, que j'ai generalement suivie sans
+m'en rendre compte, et qui, a l'heure ou j'ecris, est encore en
+discussion. Selon cette theorie, le roman serait une oeuvre de poesie
+autant que d'analyse. Il y faudrait des situations vraies et des
+caracteres vrais, reels meme, se groupant autour d'un type destine a
+resumer le sentiment ou l'idee principale du livre. Ce type represente
+generalement la passion de l'amour, puisque presque tous les romans sont
+des histoires d'amour. Selon la theorie annoncee (et c'est la qu'elle
+commence), il faut idealiser cet amour, ce type par consequent, et ne
+pas craindre de lui donner toutes les puissances dont on a l'aspiration
+en soi-meme, ou toutes les douleurs dont on a vu ou senti la blessure.
+Mais, en aucun cas, il ne faut l'avilir dans le hasard des evenements;
+il faut qu'il meure ou triomphe, et on ne doit pas craindre de lui
+donner une importance exceptionnelle dans la vie, des forces au-dessus
+du vulgaire, des charmes ou des souffrances qui depassent tout a fait
+l'habitude des choses humaines, et meme un peu _le vraisemblable_ admis
+par la plupart des intelligences. En resume, idealisation du sentiment
+qui fait le sujet, en laissant a l'art du conteur le soin de placer ce
+sujet dans des conditions et dans un cadre de realite assez sensible
+pour le faire ressortir."
+
+George Sand n'a pas ete infaillible dans l'application de cette theorie.
+Il lui est arrive plus d'une fois d'idealiser dans le chimerique et le
+faux. Mais c'etait la l'erreur de son jugement, non de ses instincts;
+elle restait fidele d'intention a sa theorie, alors meme qu'elle la
+trahissait. Cette theorie parait bien simple et bien grande, par
+comparaison surtout avec ce qui s'est vu plus tard.
+
+A travers toutes les aventures de sa vie reelle et de sa vie litteraire,
+George Sand garda intact son culte de l'ideal, elle resta poete. Le gout
+changeant des generations nouvelles ne lui ravira jamais cet honneur.
+C'est dans une conception poetique que naissent ces recits si riches, si
+varies, qui souvent s'alterent dans la suite des evenements, mais qui
+toujours ont des commencements merveilleux.
+
+On comprend comment cette spontaneite d'une imagination dont j'ai essaye
+de retracer les origines troublees, qui ne se gouverne guere, qui
+s'excite elle-meme, comment le souvenir des crises morales traversees,
+l'espoir confus d'un avenir ou sa credulite enthousiaste voyait eclore
+des reves divins, comment toute cette nature inquiete, fremissante et
+superbe, avec ses illusions et ses vraies douleurs, va trouver
+d'instinct son expression dans des oeuvres etranges, audacieuses de
+pensee, d'un style exalte et inquietant, gemissantes et passionnees,
+debordantes de lyrisme, a propos de l'amour, a propos de la religion, a
+propos de la vie humaine. Que si, de plus, on vient a penser que cet
+auteur est une femme froissee par la vie, decue, irritee de mille
+manieres, que jusqu'alors dans une existence tres active au dedans, mais
+tres solitaire et tres retiree, elle est restee etrangere a tous les
+grands spectacles de la politique et de la societe, et qu'elle se
+precipite dans ce monde inconnu, avec son inexperience effrenee, ses
+vastes desirs et une compassion profonde pour les miseres et les
+douleurs qui crient a travers l'humanite, et encore plus pour celles qui
+souffrent et saignent silencieusement: on comprendra que cette femme
+soit tout d'abord consternee et saisie a cette vue, comme toutes les
+belles ames qui jugent le monde avec leur coeur et dont les aspirations
+sont violemment meurtries par la brutalite des faits. Elle demandera
+alors si a tant de maux il n'y a pas de remede.
+
+Ce seront d'abord les preoccupations personnelles, religieuses et
+morales qui domineront son esprit et ses oeuvres. Puis ce sera le tour
+des preoccupations sociales. Alors, autour de cette femme inspiree, de
+ce poete applaudi, de cet ecrivain deja populaire, vous verrez se
+presser en foule les docteurs de la renovation universelle, les
+empiriques et les utopistes, les sophistes et les reveurs, les apotres
+sinceres et les charlatans de la question sociale, les exploiteurs et
+les exploites, les ambitieux et les naifs. Ils ont trouve dans George
+Sand l'eclatant porte-voix de leurs doctrines. C'est a qui lui proposera
+un plan nouveau, un systeme inedit, la philosophie, la politique, la
+religion de l'avenir. La nature de Mme Sand la predisposait a subir le
+despotisme des convictions apres et des imaginations fortes. Fanatique
+du bien absolu ou, a son defaut, d'un mieux immediat, reve plutot
+qu'experimente, plus paresseuse a concevoir l'idee qu'a la mettre en
+oeuvre, reconnaissant elle-meme que l'initiative intellectuelle lui
+manque, elle laisse envahir toute une periode de sa vie par l'utopie
+politique, par le vague desir d'un age d'or sur l'avenement duquel tout
+le monde est d'accord autour d'elle, sans que chacun renonce a son plan
+pour le faire eclore, et a son programme particulier pour le realiser.
+Enfin, un beau jour (oui, ce fut un beau jour pour son talent et sa
+gloire) elle eprouvera comme une grande lassitude de cette agitation
+d'idees dans le vide, de ces theories, immaculees et superbes tant
+qu'elles demeurent sur le trone interieur de la pensee pure, et qui, des
+qu'elles descendent dans les aventures de la politique active et dans
+les mouvements de la rue, se laissent _avilir et souiller par les
+evenements_. Ce grand esprit, qui a l'horreur de la violence, rentrera
+en soi sous une impression de fatigue et de degout; elle fera, si j'ose
+dire, une retraite spirituelle en elle-meme dans le sanctuaire de ses
+plus chers souvenirs; elle se rendra a l'appel energique que lui font
+ses secrets instincts, trop longtemps froisses par la discussion
+violente et la lutte ingrate; elle reviendra a son gout pour la
+campagne, pour ces champs du Berry, theatre de la premiere poesie de ses
+reveries d'enfant; il y aura en elle comme une eclosion soudaine et
+inesperee de souvenirs frais et charmants, d'emotions exquises et
+saines. Enfin, nous nous reposerons avec elle de toutes les agitations
+et de toutes les haines; la douce lumiere, un peu voilee, de la campagne
+natale finira par eclipser l'eclat fievreux du reformateur, le reve
+enflamme du poete humanitaire.
+
+N'est-ce pas la precisement le cercle parcouru par Mme Sand, et cette
+page de biographie intime n'est-elle pas l'histoire en raccourci de ses
+oeuvres?
+
+
+I
+
+La premiere periode de sa vie litteraire est toute au lyrisme spontane,
+personnel. Et comme je voudrais faire ici un tableau non de fantaisie,
+mais d'histoire, avec la precision relative que comportent ces sortes de
+divisions d'un caractere tout psychologique, je crois pouvoir etendre
+cette premiere periode de 1832 a 1840 environ. Dans cet intervalle de
+neuf annees paraissent, coup sur coup, les chefs-d'oeuvre de la premiere
+maniere, _Indiana, Valentine, Jacques, Andre, Mauprat, Lelia_ et la
+charmante serie des contes venitiens[2].
+
+Rappelons rapidement le sujet des oeuvres principales. Nous verrons
+qu'elles procedent toutes d'un fonds commun d'emotions et de douleurs
+personnelles, sans etre pourtant la confidence et le recit de sa vie.
+Mme Sand a toujours proteste contre les applications trop strictement
+biographiques qui ont ete faites de ses premiers romans.
+
+Cependant il faut s'entendre sur ce point delicat. _Indiana_, elle nous
+l'assure, n'est pas son histoire devoilee. C'etait du moins l'expression
+de ses reflexions habituelles, de ses agitations morales, d'une partie
+de ses souffrances reelles ou factices; ce n'etait pas sa vie, soit,
+c'etait le roman ou le drame de sa vie, tel qu'elle l'avait concu sous
+les ombrages de Nohant. Que ce ne fut pas, je veux le croire, une
+plainte formulee contre son maitre particulier, c'etait du moins une
+protestation contre la tyrannie dans le mariage, personnifiee par le
+colonel Delmare. C'etait aussi la conception, l'ideal d'une femme
+aimante, telle qu'elle l'imaginait alors; c'est pour son propre compte
+qu'elle s'interessait a la peinture d'un amour naif et profond, exalte
+et sincere, passionne et chaste, que sa naivete meme trahit, que sa
+sincerite livre en proie et sans autre defense que le hasard a l'egoisme
+voluptueux et feroce d'un homme du monde, et que sauve enfin du dernier
+desespoir un coeur heroiquement silencieux, un coeur digne d'elle, digne
+de la reconcilier avec la vie et l'amitie.--_Valentine_ recommence, avec
+des details ravissants et une poesie incomparable, ce theme du mariage
+impie et malheureux que les convenances sacrileges du monde ont impose,
+et qui traine a sa suite les plus lamentables et tragiques douleurs, le
+reveil violent de la nature et du coeur, les ardeurs fatales, les
+tentations plus fortes que la volonte, la famille deshonoree, une noble
+maison brisee, un foyer aneanti.--_Jacques_, c'est son ideal de l'amour
+dans l'homme (comme _Indiana_ est son ideal de l'amour dans la femme);
+c'est un stoicien devenu amoureux avec la profondeur et l'elevation
+qu'un stoicien peut mettre dans ces sortes de choses, avec un courage
+triste jusqu'a la mort des qu'il pressent une faiblesse ou une trahison,
+un devoue qui abdique sans eclat tous ses droits et se resigne au
+suicide pour epargner a Fernande, adoree jusque dans sa faute,
+l'humiliation de ses joies coupables et la honte de son bonheur
+adultere.--L'amour dans une nature gracieuse et faible qu'il exalte et
+qu'il brise, l'amour encore, mais dans une nature sauvage qu'il dompte
+et qu'il eleve a la plus haute education de l'intelligence et du coeur,
+ce sont deux reves sur les effets divers de la grande passion, c'est
+_Andre_, c'est _Mauprat_.--_Lelia!_ Qui ne se rappelle toujours, apres
+l'avoir lu une fois, ce poeme etrange, incoherent, magnifique et
+absurde, ou le spiritualisme tombe si bas, ou la sensualite aspire si
+haut, ou le desespoir declame en si beau style, ou l'esprit, ravi,
+etonne, scandalise, passe brusquement d'une scene de debauche a une
+priere sublime, ou l'inspiration la plus fantasque s'elance de l'abime
+au ciel pour retomber au plus profond de l'abime? C'est le doute qui
+blaspheme, qui maudit, qui s'attendrit jusqu'a l'extase; c'est l'amour
+qui s'injurie lui-meme sans pitie et qui analyse ses miseres avec une
+sorte de fureur desesperee; c'est la foi qui tantot se renie et tantot
+se livre a ses transports; c'est l'ideal qui se deshonore dans les bras
+des prostituees, et qui demande a l'orgie l'impuissante consolation de
+ses reves et de ses elans trompes. Ce lyrisme excessif, bien qu'il ait
+vieilli, offre encore au lecteur un spectacle etonnant ou le vertige et
+la fievre se melent a des aspirations de la plus grande beaute.--Dans
+_Spiridion_, le jeune moine Alexis, qui n'est pas sans ressembler
+beaucoup a George Sand elle-meme en consultation aupres de Lamennais,
+represente l'ame en peine a la recherche de la verite religieuse,
+touchee de l'ideal divin et le cherchant avec une douloureuse anxiete a
+travers les symboles et les livres, et surtout a travers les angoisses
+d'un vieux moine mourant qui legue a son successeur la flamme,
+recueillie dans le feu de l'orage, mais la flamme ou s'allumera la
+revolte religieuse et plus tard la Revolution.
+
+A cote de ces grands romans il ne faut pas oublier des oeuvres moindres,
+non par le talent, mais par l'etendue. Qui ne connait pas les nouvelles
+de Mme Sand l'ignore vraiment ou est expose a la meconnaitre dans
+l'etonnante souplesse de son art. A travers ses plus grandes oeuvres, a
+toutes les epoques de sa vie, mais surtout dans la premiere periode, se
+joue par intervalles un courant vif et bondissant d'esprit tout
+francais, l'esprit renaissant du XVIIIe siecle, de fantaisie elegante et
+de curiosite aventureuse qui trouve a se repandre en liberte dans des
+fictions dont l'amour est le theme perpetuellement varie. A-t-on jamais
+manie l'ironie legere d'une main plus gracieuse que celle qui a ecrit
+_Cora_, _Lavinia_, ou qui a trace ces pages ou la derniere marquise du
+XVIIIe siecle nous peint, en jouant avec son eventail, les moeurs et les
+caracteres de son temps et nous raconte la seule emotion qui ait failli
+troubler le cours harmonieux d'une longue existence, vouee aux amours
+faciles! Et _Lavinia_, qui pourrait l'oublier? Nous gardons, longtemps
+apres qu'elle a disparu, l'impression de ce sourire ou a passe la
+maligne vengeance d'un coeur trahi, qui voit revenir a lui le transfuge
+et qui l'abandonne a son tour, avec une tristesse souriante, a ses
+remords vite consoles. Comme tous ces recits sont d'une invention
+naturelle, d'une allure vive, d'un tour et d'un style exquis! _Metella_
+nous montre, au vif et au naturel en meme temps, l'art de peindre les
+troubles les plus graves du coeur, d'un trait discret qui laisse tout
+deviner presque sans rien marquer et en courant a la surface. _Le
+Secretaire intime_, _Teverino_ sont deux inspirations de la plus
+brillante poesie.
+
+J'aime moins _Leone Leoni_, malgre la vigueur extraordinaire du ton, et
+je goute mediocrement quelques pages dans _la Derniere Aldini_. La mere
+ne me plait guere quand elle veut epouser son gondolier, et la fille
+m'effraye quand elle se jette a la tete du chanteur. Mais combien
+d'autres pages pleines de fraicheur et d'eclat, et quel riant coloris!
+que de finesse et de grace dans la scene ou Lelio se trouve pour la
+premiere fois en tete-a-tete avec la jeune Alezia! quelle lutte
+ingenieuse, et le charmant triomphe pour tous les deux! L'eclat des
+grandes oeuvres de George Sand a ete trop vif; elles ont ete celebrees
+ou discutees avec trop de feu, pour que les _nouvelles_ n'eussent pas un
+peu a en souffrir. Il y a la cependant quelques-uns des plus purs joyaux
+de cet ecrin deja si riche. Toutes les elegances de l'esprit s'y
+unissent comme pour faire un cadre d'or a un sentiment delicat. Grace
+emue, fantaisie souriante, originalite tour a tour piquante et
+attendrie, que de dons aimables, et quel malheur que George Sand ne s'en
+soit pas contentee! Pourquoi a-t-elle voulu faire de son talent un
+instrument plus sonore, mais souvent faux, de doctrines mal etudiees?
+
+De ces nouvelles, dont le cadre et le paysage sont empruntes a l'Italie
+et surtout a Venise, il faut rapprocher les _Lettres d'un voyageur_,
+publiees a differentes dates et a d'assez grands intervalles, mais dont
+les premieres, les lettres venitiennes, offrent un interet etrange et
+passionne que les autres n'ont pas au meme degre. Ces premieres lettres,
+vrai poeme en prose, chroniques de voyage dans les Alpes et vers le
+Tyrol, recit de conversations ou d'impressions solitaires a Venise, sont
+l'expression attristee, dramatique, d'un esprit souffrant, malade, deja
+cruellement eprouve par la douleur, trompe par l'amour, comme si, apres
+quelques annees a peine d'experience, il avait du se demontrer a
+lui-meme que les passions les plus romanesques ne sont pas a l'abri de
+la souffrance, pas plus que les existences les plus bourgeoises. C'est
+tantot un jugement amerement resigne sur la vie et les hommes, tantot
+une plainte aigre, un cri d'angoisse, un de ces cris qui se font
+entendre a travers le monde, et qui ont un long retentissement. C'est, a
+coup sur, la confidence la plus sympathique et la plus curieuse que Mme
+Sand nous ait donnee sur elle-meme par la sincerite de l'accent, avec
+une exquise discretion de la douleur. Dans ces simples pages s'agitent
+en une seule ame tous les sentiments les plus sacres de l'ame; ils
+s'agitent, ils palpitent sous le voile; ni le sexe ni l'age de ce pauvre
+et poetique voyageur de la vie ne s'y revelent un seul instant; la
+passion et la souffrance y gardent une admirable pudeur, et le charme en
+est double.
+
+Toutes ces oeuvres si diverses par la conception, par la fantaisie, par
+le cadre, portent la trace brulante d'un esprit jeune. Le sujet, a peu
+pres unique a travers la variete eblouissante des aventures, c'est la
+peinture de l'amour noble aux prises avec les tentations et les
+surprises de la vie, avec les defaillances ou les trahisons, ce sont les
+fortunes de ce pauvre et grand coeur humain dans ses elans trompes vers
+l'heroisme et dans ses chutes prodigieuses; c'est aussi la lutte des
+ames aimantes contre les perfidies du sort, qui les jette en proie a la
+violence; c'est la revolte de la nature contre les erreurs fatales de la
+societe; c'est une protestation contre les servitudes du code, ou de
+l'opinion, en un mot, contre tout ce qui gene le libre elan des amours
+vrais. C'est enfin la poursuite inquiete et passionnee de l'ideal
+religieux, d'un ideal souvent chimerique et trouble, mais ardemment
+espere, entrevu a travers les doubles tenebres _de la superstition et du
+scepticisme_. Telle est l'inspiration qui domine dans cette premiere
+periode, et tel est le motif de ces premiers chants. Chacune de ces
+oeuvres est un poeme consacre a l'amour divin et surtout a l'amour
+humain, tous les deux fort etonnes d'etre si intimement meles et
+confondus. La question sociale ne parait que dans un vague lointain et
+incidemment. L'idee d'une reformation ne va guere d'abord au dela du
+mariage, critique moins encore dans son principe que dans sa pratique.
+Elle ecrivait alors, comme elle le dit, sous l'empire d'une emotion, non
+d'un systeme.
+
+
+II
+
+Le systeme se fait jour bientot et refoule l'emotion dans certaines
+limites. L'emotion et le systeme, l'une venue de l'ame meme de l'auteur,
+l'autre venu du dehors, se partageront, a parts plus ou moins egales,
+les romans de la seconde periode, ceux qui remplissent la vie litteraire
+de Mme Sand de 1840 a 1848 environ.
+
+Ce fut un malheur, au point de vue de l'art, que ce partage. On ne peut
+pas dire precisement que le talent ait baisse dans les oeuvres de la
+seconde maniere; mais, a coup sur, l'interet est moins vif, la
+sympathie, a chaque instant deconcertee, se refroidit. Il y a des
+parties entieres frappees d'une mortelle langueur. Cela devait etre, et
+cela est. Ce qu'elle nous avait promis dans le roman, c'etait la
+peinture plus ou moins idealisee du coeur humain, l'analyse de l'ame
+jetee dans des situations fictives et se developpant, dans cette
+combinaison d'evenements imaginaires, au gre de l'auteur, observateur ou
+poete. Ce qui nous plaisait dans cette lecture, c'etait d'y gouter
+l'ineffable oubli du monde reel, le repos de ce labeur tumultueux ou
+tout ce que nous avons de sentiment et d'activite s'epuise, par l'effet
+necessaire de la vie pratique, dans des luttes si apres et toujours
+renaissantes, souvent pour de si miserables objets. On aimait a s'y
+distraire du combat, du bruit et de la poussiere de chaque jour. O
+poete, vous m'avez presente l'amorce d'une fiction aimable, je vous ai
+suivi sans defiance et d'un coeur charme; vous avez sollicite ma
+curiosite, vous l'avez ravie; vous m'avez emu, je subis la douce ivresse
+que votre art m'a preparee. Et, tout d'un coup, voici que mon emotion
+s'arrete et se glace. Qu'avez-vous fait? Au milieu de l'idylle
+enchantee, voici une tirade traitresse dont je reconnais l'inspirateur,
+voici le sermon socialiste qui commence, et le charme cesse d'agir. Vous
+me rejetez de vive force, et par une sorte de perfidie, dans ce milieu
+discordant et agite que je voulais fuir. Je reconnais ici le discours de
+M. Michel (de Bourges), la le pamphlet enflamme de M. de Lamennais,
+ailleurs le reve philosophique et religieux de M. Pierre Leroux; courez
+apres mon emotion, essayez de la ressaisir, elle est bien loin. J'ajoute
+que, par la force des choses, dans ces episodes de predication
+intermittente, le talent ni le style ne sont plus les memes. On sent
+trop bien que l'inspiration vient du dehors et que cette parole n'est
+qu'un echo. L'inevitable declamation arrive, comme toujours, quand le
+style n'est plus le son meme de l'ame, directement frappee par son
+emotion propre. L'eloquence se guinde, la verve forcee prend des airs
+d'emphase.
+
+Que l'on eprouve cette critique sur les principaux romans de cette
+seconde periode. C'est vers 1840, avec _le Compagnon du tour de France_,
+que le systeme arrive et que le socialisme entre en campagne. Certes il
+y a des parties charmantes dans ce roman, des types et des situations
+saisis avec art. Le fond de l'oeuvre est, ou du moins devrait etre, le
+contraste de l'amour genereux et vraiment grand de Pierre Huguenin, avec
+la passion vaniteuse et sensuelle d'Amaury, l'un devouant l'ardeur de sa
+chaste pensee a une vierge austere, grave, qui est toute intelligence et
+toute ame, l'autre cherchant la satisfaction d'un gout d'artiste dans la
+seduction d'une femme elegante et coquette, qu'il aime avec tout
+l'orgueil de ses sens et toute l'exaltation d'une fantaisie. Ce qui est
+vrai dans ce roman, ce qui est bien observe et vraiment beau, c'est
+l'effet de ce faux et mauvais amour sur Amaury. Ce coeur bien doue, mais
+faible, dupe de sa vanite, expie cruellement sa faute, non par la perte
+de son avenir, mais, ce qui est plus terrible, par la degradation
+successive de ses belles qualites. La volupte et l'ambition l'ont
+touche, elles le possederont a jamais. Ce qui est vrai aussi, et
+admirablement decrit, c'est l'effet d'un noble amour sur Pierre
+Huguenin; c'est la peinture de son elevation morale, de la delicate
+fierte de ses sentiments, de ce courage et de cette probite du bon sens
+qui se tient a l'ecart et dans l'ombre ou doivent se releguer les
+passions impossibles. Mais, a chaque instant, helas! ces belles analyses
+s'arretent brusquement. Cette etude profonde et charmante des effets de
+deux passions contraires sur deux ames plebeiennes s'interrompt pour
+laisser passer le flot de la declamation politique. Je ne connais pas de
+personnage plus incommode, plus bruyant, plus sottement bavard que cet
+Achille Lefort, qu'on est sur de trouver a tous les detours des allees,
+toutes les fois que l'idylle s'y promene. Je ne sache rien de plus
+invraisemblable que le caractere de M. de Villepreux, ce complice
+d'Achille Lefort qu'il meprise, melange indefinissable d'un grand
+seigneur sceptique, d'un membre de l'opposition constitutionnelle, d'un
+conspirateur sans conviction, qui, a certains moments, semble monter sur
+le trepied de la sibylle humanitaire, et qui, l'instant d'apres, en
+redescend avec le sourire d'un Machiavel du Palais-Bourbon. Mais
+surtout, je ne sache rien de plus faux, de plus declamatoire de plus
+dissonant que le personnage de la noble Yseult, dans la derniere partie
+du roman, ou l'on est tout etonne de decouvrir que cette jeune fille,
+qui semble etre la raison meme, avec tant de grace et de charme, n'est
+rien qu'une conspiratrice exaltee, une pedante infatuee. Voyez-la
+initiant Pierre Huguenin aux mysteres du carbonarisme, fondant, au
+milieu de cette campagne splendide et de ce beau parc, la loge
+_Jean-Jacques Rousseau_; puis, a son tour, initiee par la vertu de
+l'ouvrier a la vraie doctrine de l'egalite, tout a coup, dans une scene
+etrange, lui demandant, _devant Dieu qui les voit et qui les entend_,
+s'il l'aime comme elle l'aime, et lui avouant que, depuis le jour ou
+elle a pu raisonner sur l'avenir, elle a resolu _d'epouser un homme du
+peuple afin d'etre peuple_, comme les esprits disposes au christianisme
+se faisaient baptiser afin de pouvoir se dire chretiens. Charmante et
+douce Yseult, ou etes-vous? Je ne sais quel fantome, echappe du club des
+femmes, a pris votre place. Je ne vous reconnais plus[3]. Ainsi
+s'entremelent, a chaque instant, au grand depit du lecteur, les deux
+parties du roman, l'une tout aimable et tout emue, empreinte de ce
+charme qui est la grace dans l'art, l'autre surchargee de tons violents
+et criards qui font peur a la grace et qui la forcent a s'envoler bien
+loin.
+
+_Horace_ serait l'analyse interessante d'un caractere miserablement
+personnel et faible, si le roman n'etait pas gate par le contraste trop
+visiblement cherche d'Arsene, l'homme du peuple sublime, heros du
+socialisme naissant, type de toutes les vertus selon la morale nouvelle.
+Dans _Jeanne_ on voit poindre l'_idee druidique_, si chere a quelques
+amis de Mme Sand, melee a je ne sais quelle vague synthese ou quel chaos
+religieux. Ici encore, on voudrait choisir dans cette oeuvre si
+melangee. Quelques episodes charmants, comme la rencontre de Jeanne
+endormie dans les _Pierres Jomatres_ et comme le poisson d'avril,
+quelques scenes rustiques, admirablement peintes, comme l'incendie dans
+un hameau, les lavandieres, la mort a la campagne, la fenaison, ne
+suffisent pas a sauver le roman de l'ennui que vous cause la
+preoccupation du systeme, incessamment ramene a la traverse du
+sentiment. Peu a peu le systeme tue le roman. Il arrive un moment ou
+Jeanne n'est plus cette fille des champs, admirablement simple et pure,
+dont le charme naif inspire de l'amitie ou de l'amour a tous ceux qui la
+rencontrent, et qui s'en etonne ou s'en effraye avec tant de modestie et
+de pudeur. Elle se transforme a vue d'oeil. Elle devient tantot la
+Velleda du Mont-Barlot, tantot la Grande Pastoure, elle grandit sans
+cesse, si c'est grandir, au point de vue de l'art, que de passer a
+l'etat de mythe et d'allegorie. Elle symbolise l'ame heroique et reveuse
+du peuple des campagnes. Je le veux bien, mais je ferme le livre au
+moment ou la jeune paysanne devient une si belle parleuse, et je passe
+avec empressement a _Consuelo_.
+
+Ici encore, malgre les tresors d'invention et d'art qui s'y depensent,
+n'eprouverai-je aucune deconvenue? Certes je ne suis pas assez sottement
+empresse de prouver ma critique, pour discuter l'etonnante fecondite
+d'invention, la curiosite, la passion repandues dans tout ce roman et
+meme dans la premiere partie de _la Comtesse de Rudolstadt_, qui en est
+la suite. Mme Sand, comme elle l'avoue, sentait la un beau sujet, des
+types puissants, une epoque et des pays semes d'accidents historiques,
+dont le cote intime etait precieux a explorer, et a travers lesquels son
+imagination se promenait avec une emotion croissante, a mesure qu'elle
+avancait au hasard, toujours frappee et tentee par des horizons
+nouveaux. Des lectures recentes qui avaient vivement saisi son esprit
+mobile l'attiraient a cette entreprise singuliere et complexe, en lui
+faisant pressentir tout ce que le XVIIIe siecle offre d'interet sous le
+rapport de l'art, de la philosophie et du merveilleux, trois elements
+produits par ce siecle d'une facon tres heterogene en apparence, et dont
+le lien etait cependant curieux a etablir sans trop de fantaisie. Siecle
+de Marie-Therese et de Frederic II, de Voltaire et de Cagliostro: siecle
+etrange qui commence par des chansons, se developpe dans des
+conspirations bizarres, et aboutit par des idees profondes a des
+revolutions formidables! Je reconnais volontiers, avec Mme Sand, la
+grandeur du sujet, et, plus liberal qu'elle envers elle-meme, je
+reconnais qu'elle en a tire le plus souvent un grand parti, par
+l'interet de l'intrigue, le charme etrange de certaines situations, la
+vive peinture des sentiments et des caracteres. Comme on aime cette
+Consuelo, intelligence elevee, noble coeur, admirable artiste, dans les
+debuts chastement aventureux de sa vie errante a Venise, dans ses
+premiers triomphes et ses premieres tristesses, a son arrivee a ce
+terrible chateau des Geants par une nuit de tempete, dans toute cette
+fantasmagorie des vieilles ruines et des grands souterrains, dans son
+amour pour le jeune comte Albert si longtemps combattu par l'effroi,
+dans sa fuite, dans sa rencontre a travers champs avec Haydn presque
+enfant, dans ce long voyage enfin, le plus ravissant et le plus
+fantastique que l'imagination puisse rever!
+
+Et plus tard, quand, aux prises avec des evenements terribles, triste
+fiancee de la mort, sous le coup d'un effrayant mystere dont parfois sa
+raison se trouble, nous voyons reparaitre Consuelo, vierge et veuve,
+comtesse de Rudolstadt, toujours grande et noble artiste, a la cour de
+Frederic et dans la dangereuse intimite de la princesse Amelie, que de
+scenes pleines d'attrait et de terreur! Sa prison, son enlevement, cette
+fuite nouvelle sous la conduite des Invisibles, ces emotions
+douloureuses d'une passion enigmatique qui l'attire comme un amour
+permis et qui l'effraye comme une sorte d'adultere envers un mort, tout
+cela est raconte avec un interet, un entrain incomparables. Mais, pour
+Dieu! que le comte Albert ne soit donc pas si fatal, si prolixe et si
+nuageux! S'il aime Consuelo, qu'il lui parle de son amour et qu'il ne
+lui commente pas sans fin, dans une histoire de fantaisie, les
+sanglantes legendes de Jean Ziska et des Hussites! Si sa demence n'etait
+pas si pretentieuse, il pourrait nous interesser; s'il ne repassait pas
+a chaque instant dans le roman, avec son front pale, son oeil fixe et
+son manteau noir seme de larmes d'argent comme un drap mortuaire, il
+pourrait nous sembler aimable. Mais c'est bien mal a lui de deraisonner
+si souvent pour effrayer Consuelo et pour impatienter le lecteur! Et
+quand le moment de l'initiation arrive, quand l'oracle parle enfin au
+fond du souterrain, est-ce que je me trompe? Est-ce le noble comte qui
+parle? il me semble reconnaitre de vieilles phrases qui ont fait un long
+et vaillant service dans _la Democratie pacifique_ de ce temps et
+ailleurs: "Une secte mysterieuse et singuliere reva, entre beaucoup
+d'autres, de rehabiliter la vie de la chair, et de reunir dans un seul
+principe divin ces deux principes arbitrairement divises. Elle voulut
+sanctionner l'amour, l'_egalite_, la _communaute de tous_, les elements
+de bonheur. Elle chercha a relever de son abjection le pretendu principe
+du mal et a le rendre, au contraire, serviteur et agent du bien" ...
+etc., etc.... Le noble comte peut continuer longtemps ainsi, il y a
+longtemps que je reve, et je soupconne Consuelo de n'avoir tant de
+patience a l'entendre que parce qu'elle fait comme moi. Mais tout cela
+n'est rien en regard du second volume de _la Comtesse de Rudolstadt_.
+C'est ici qu'un grand courage pourrait se donner le spectacle de la
+maree montante du systeme et de la declamation. L'ennui atteint tout a
+coup des hauteurs demesurees. Qui pourrait suivre Consuelo dans ce
+Pantheon bizarre que lui ouvrent les pretres et les pretresses de la
+verite, qui est decore, entre chaque colonne, des statues des plus
+grands amis de l'humanite, et ou l'on voit figurer Jesus-Christ entre
+Pythagore et Platon, Apollonius de Tyane a cote de saint Jean, Abailard
+aupres de saint Bernard, Jean Huss et Jerome de Prague a cote de sainte
+Catherine et de Jeanne d'Arc? De grace, arretons-nous sur le seuil du
+temple avant que Spartacus n'arrive pour clore l'histoire, et que toutes
+les figures plus ou moins touchantes du roman ne disparaissent dans les
+brumes d'un symbolisme universel. Encore un roman qui finit par ce qu'il
+y a de plus froid au monde, l'allegorie, uni a ce qu'il y a de plus
+pompeusement vide, la theosophie humanitaire.
+
+Ce serait vraiment abuser de l'evidence que d'insister davantage et de
+repeter longuement la meme et triste epreuve sur le _Meunier
+d'Angibault_, ou l'on voit, au commencement, un artisan heroique, le
+grand Lemor, refuser la main d'une veuve patricienne qu'il adore, parce
+que la richesse est contraire a ses principes, et la riche veuve, a la
+fin du roman, se rejouir de l'incendie qui devore son chateau, parce
+qu'elle voit tomber, avec le dernier pan de mur qui lui appartient, le
+dernier obstacle qui la separait du socialisme et de son amant.
+Parlerons-nous du _Peche de M. Antoine_, dont le plus gros peche n'est
+pas, a mes yeux, d'avoir une aussi jolie fille que Gilberte, mais bien
+d'avoir rendu M. de Boisguilbault le plus insupportable des hommes en
+lui enlevant sa femme. Tout le monde est plus ou moins communiste ici,
+dans le singulier monde ou s'agitent les personnages du roman: M.
+Antoine, gentilhomme dechu; Jean, le paysan philosophe; Janille, la
+servante; Emile, Cardonnet, le jeune sage; M. de Boisguilbault, le vieux
+fou. Il n'y a que M. Cardonnet le pere qui ne trempe pas dans l'_idee
+nouvelle_; mais aussi on a bien soin, comme si cela ne s'entendait pas
+de soi-meme, d'en faire le type de l'industriel sans coeur, dont la
+froide brutalite fait mourir sa femme, et qui broie les idees comme les
+hommes sous la meule de son usine. Tout ce monde-la (toujours M.
+Cardonnet excepte) a les deux caracteres obliges des personnages:
+l'heroisme du coeur et l'argumentation intarissable. C'est a qui fera
+les plus belles actions et parlera le plus longtemps. La palme reste a
+M. de Boisguilbault.
+
+
+
+III
+
+
+Deja pourtant, a la meme epoque ou le reve humanitaire obsedait si
+cruellement cette belle imagination, il s'etait fait en elle plus d'une
+revolte sourde contre la tyrannie des amities et des idees
+systematiques. Plus d'une fois elle avait ose, pour respirer le grand
+air des libres espaces, soulever un instant le joug de plomb qui
+l'ecrase. Entre _le Meunier d'Angibault_ et _le Peche de M. Antoine_,
+ces deux grosses machines socialistes, elle avait donne au monde
+attentif et ravi une delicieuse idylle, la _Mare au Diable_, et prelude
+ainsi, par un petit chef-d'oeuvre d'exquise chastete et de poesie
+champetre, a la nouvelle maniere qui devait marquer pour elle une autre
+periode, une periode de renaissance. Bonheur inattendu! Dans ces pages
+privilegiees, pas un mot de politique ni d'utopie. Rien qui divise, rien
+que de pudique et d'attendri, rien que de noble sans effort, de beau
+sans emphase, de touchant sans phrase! Un petit voyage de trois lieues,
+qui dure une nuit parce que l'on s'egare; une conversation plusieurs
+fois interrompue, reprise, quittee, entre le fin laboureur Germain, qui
+va chercher femme a Fourche, et la petite Marie, qui s'en va bergere aux
+Ormeaux; deux personnages episodiques, mais non etrangers a l'action,
+Petit-Pierre, qui voudrait bien avoir Marie pour seconde mere, et la
+Grise, une bonne et belle jument qu'on aime comme si elle etait une
+personne; le bivouac improvise sous les grands chenes et ou la nuit se
+passe tout gentiment, pour Marie, a jaser et a dormir, pour Germain, a
+causer et a rever; une emotion bien vite reprimee par le brave paysan
+devant tant d'innocence et de candeur, et, ce qui vaut mieux, un bon
+projet de mariage qui germe dans sa tete et qu'il remportera demain a la
+ferme, voila tout; ce n'est rien, et ce _rien_ restera dans notre
+litterature d'imagination parmi les oeuvres accomplies, nees sous un
+rayon propice, et consacrees. La poesie est le talisman de Mme Sand; des
+qu'elle y touche, la sympathie renait et les mauvais reves avec l'ennui
+s'enfuient.
+
+Cette veine d'innocence et de poesie renouvelees devait porter bonheur a
+Mme Sand. Apres s'etre efforcee d'oublier M. de Boisguilbault et son
+communisme dans les brillantes aventures de son _Piccinino_, elle revint
+avec amour a la veine d'or ou elle avait deja recueilli un tresor de
+grace et de sentiment: elle y puisa _Francois le Champi_. On eut peur en
+ouvrant le livre. On avait apercu, parmi les premieres lignes, quelques
+mots de funeste augure, je ne sais quelle theorie de la connaissance, de
+la sensation et de leur rapport qui est le sentiment, et l'on tremblait
+que M.P. Leroux n'eut repandu les lumieres troublees de sa psychologie
+sur cette oeuvre nouvelle. On se rassura bien vite. On respira en
+s'apercevant que cette page etait absolument un hors-d'oeuvre, une
+derniere concession a l'amitie. On respira, mais l'alerte avait ete
+chaude. Il restait un roman berrichon de la tete aux pieds. Mme Sand
+avait plie son beau style a cette fantaisie du langage rustique, imite
+dans ses dernieres finesses et saisi dans tout son naturel, pour
+raconter l'histoire de ce brave Champi, de la bonne Madelon, de leur
+bucolique amitie a l'ombre du moulin, amitie de mere de la part de
+Madelon, amitie de fils de la part de Champi, mais qui se change avec
+les evenements et les annees en une tendresse bien vive et qui les mene,
+l'un donnant le bras a l'autre, jusqu'a l'eglise du village, avec le
+petit Jeannie derriere eux, souriant de son plus fin sourire: ne
+faut-il pas bien souvent un _Ascagne_ enfant dans les romans de village
+comme dans les poemes epiques, pour servir de pretexte aux premieres
+effusions de l'amour naissant? Mais pendant que se deroulait cette
+epopee tranquille dans le feuilleton du _Journal des Debats_, au moment
+meme ou le roman arrivait a son denouement, un autre denouement, qui fit
+beaucoup de tort au premier, nous dit Mme Sand, trouvait sa place dans
+le _premier Paris_ dudit journal. C'etait la revolution de 1848.
+
+La crise fut vive pour Mme Sand. L'emotion de la premiere heure faillit
+arreter la renaissance de son talent, et couper brusquement la veine
+nouvelle. Des amities exigeantes arrivees au pouvoir faillirent
+compromettre cette plume exquise dans les violences de la polemique; des
+_Lettres au peuple_ et des _Bulletins du ministere de l'interieur_,
+voila ce qui remplaca, pendant quelques mois, les fables charmantes dont
+elle s'enchantait la veille et dont elle nous enchantait tous. Il fallut
+l'insurrection terrible de Juin pour rompre le charme et affranchir
+l'imagination devenue captive. "C'est a la suite de ces nefastes
+journees, dit-elle, que, troublee et navree jusqu'au fond de l'ame par
+les orages exterieurs, je m'efforcai de retrouver dans la solitude,
+sinon le calme, au moins la foi.... Dans ces moments-la un genie orageux
+et puissant comme celui de Dante ecrit, avec ses larmes, avec sa bile,
+avec ses nerfs, un poeme terrible, un drame tout plein de tortures et de
+gemissements. De nos jours, plus faible et plus sensible, l'artiste,
+qui n'est que le reflet et l'echo d'une generation assez semblable a
+lui, eprouve le besoin imperieux de detourner la vue et de distraire
+l'imagination, en se reportant vers un ideal de calme, d'innocence et de
+reverie. Dans les temps ou le mal vient de ce que les hommes se
+meconnaissent et se detestent, la mission de l'artiste est de celebrer
+la douceur, la confiance, l'amitie, et de rappeler ainsi aux hommes
+endurcis ou decourages que les moeurs pures, les sentiments tendres et
+l'equite primitive sont ou peuvent etre encore de ce monde. Les
+allusions directes aux malheurs presents, l'appel aux passions qui
+fermentent, ce n'est point la le chemin du salut; mieux vaut une douce
+chanson, un son de pipeau rustique, un conte pour endormir les petits
+enfants sans frayeur et sans souffrance, que le spectacle des maux
+reels, renforces et rembrunis encore par les couleurs de la fiction."
+Ces lignes sont ecrites au devant de _la Petite Fadette_, comme un adieu
+a la politique orageuse et un engagement, pris a demi-voix, de s'en
+tenir desormais a des reves plus doux. _La Petite Fadette_ fut le
+premier gage de la reconciliation de Mme Sand avec son genie. Dans ces
+annees inquietes, dans ces heures incertaines dont chacune apportait un
+peril ou une menace, une discorde nouvelle entre les chefs des partis et
+un fremissement des masses, avec quelle joie on echappait aux anxietes
+de cette vie precaire en suivant Mme Sand dans les _traines_ fleuries,
+vers la riviere qui s'endort la-bas, sous les branchages! Que de larmes
+melees de sourires, un peu par contraste avec les evenements, firent
+couler l'amitie des deux _bessons_ de la Bessonniere, la jalousie de
+Sylvinet, la tendresse etonnee d'abord, bientot emue et vive, du beau
+Landry pour la Fadette, la gentillesse croissante de la Fanchon,
+transformee par le charme magique d'un amour vrai! Ce fut un succes de
+grace renaissante. Les plus beaux jours du talent etaient revenus,
+l'emotion publique les reconnaissait et les saluait. C'est a la meme
+source d'inspiration champetre qu'il faut rapporter quelques oeuvres,
+plus voisines de nous par le temps, comme les _Maitres sonneurs_, un
+recit bien original, et _les Visions de la nuit dans les campagnes_,
+piquante fantaisie d'une imagination qui aime a traduire les naives
+terreurs, les superstitions et les legendes, non sans s'emouvoir
+elle-meme de ces jeux de la peur, qui sont la poesie de minuit et le
+drame nocturne des champs.
+
+Vers cette epoque, la passion du theatre, qui avait ete tres vive chez
+Mme Sand, se reveilla avec une force nouvelle. L'effort infructueux de
+_Cosima_ avait irrite cette passion plus encore qu'elle ne l'avait
+decouragee. _Gabrielle_, _les Sept Cordes de la Lyre_, les
+_Mississipiens_ avaient ete comme un spectacle ideal que Mme Sand avait
+donne a son imagination. Dans sa studieuse retraite de Nohant, sa
+recreation la plus chere, avec ses enfants et ses amis, etait, nous le
+verrons plus tard, un theatre de fantaisie, ou chacun, sur un scenario
+prepare d'avance, apportait la verve improvisee de son esprit ou la
+malice piquante de sa raison, sa melancolie ou sa gaiete.--En 1849 elle
+fit jouer sa comedie pastorale de _Francois le Champi_. Nous ne la
+suivrons pas longuement dans cette voie nouvelle, dans laquelle l'auteur
+ne rencontrera jamais un succes egal a son merite, a son effort, a son
+visible desir de bien faire. Le tour particulier de son talent, amoureux
+de l'analyse et de la poesie, ne lui profitait pas ici autant
+qu'ailleurs. Ce qu'il faut, au theatre, c'est la science du relief,
+l'instinct de la perspective, l'habilete des combinaisons et surtout
+l'action, encore l'action et toujours l'action; c'est la gaiete
+naturelle qui enleve le rire, ou le secret des emotions fortes et
+l'imprevu qui saisissent l'esprit. L'action vive et rapide n'etait pas
+le fait de Mme Sand. Ni l'esprit dramatique ni la _vis comica_ ne se
+rencontrent chez elle. Son theatre manque de relief; les formes trop
+simples et trop nues de son art, son habitude des analyses delicates et
+des sentiments fins, le style meme, d'une prodigieuse facilite, mais un
+peu prolixe et parfois un peu declamatoire, qui tantot ne brille que par
+une simplicite savante et tantot s'illumine de l'eclair lyrique, mieux a
+sa place dans un roman, voila autant d'obstacles a sa popularite sur la
+scene. Quoi qu'il en soit, pendant de longues annees, dans la derniere
+periode de sa vie, depuis _Francois le Champi_ et _le Mariage de
+Victorine_ (1851) jusqu'au _Marquis de Villemer_ (1864), Mme Sand fut,
+avec un succes inegal, passionnement occupee de son theatre.
+
+Elle sentait tres vivement chez les autres, elle appreciait ce don du
+theatre qu'elle fit tant d'efforts pour acquerir et pour imposer au
+public. Quoi qu'on en ait dit plus tard, elle n'y reussit jamais
+completement. Nous avons cependant assiste a des reprises recentes de
+quelques-unes de ses pieces, un peu trop vite abandonnees autrefois, et
+qui ont ete tres bien accueillies par un public nouveau; nous venons
+d'applaudir[4] a cette jolie comedie romanesque _les Beaux Messieurs de
+Bois-Dore_ et a ce drame sentimental _Claudie_, qui a reussi malgre le
+ton de predication suranne du pere Remy. Je suis assure qu'on pourrait
+faire la meme et heureuse epreuve sur d'autres pastorales, mises au
+theatre, comme _Francois le Champi_, ou des drames voues a l'etude des
+ames d'artistes, comme _Maitre Favilla_. Il faut tenir compte d'un
+mouvement de reaction tres marque qui s'opere dans les esprits en faveur
+du theatre idealiste, pour comprendre ce genre de succes qui fait
+honneur au public lettre. Malgre cela et quelques autres raisons tirees
+du charme sentimental de l'ecrivain tardivement retrouve, on peut dire
+que Mme Sand ne reussit que deux fois, d'une maniere durable, au
+theatre: dans _le Mariage de Victorine_ et dans _le Marquis de
+Villemer_. Encore est-il juste de dire que, ces deux fois, elle avait eu
+deux precieux collaborateurs: pour la premiere piece, Sedaine; pour la
+seconde, Alexandre Dumas fils.
+
+Pendant cette periode, disputee au roman et en partie usurpee par des
+tentatives dramatiques, Mme Sand n'abandonnait pas la voie que lui
+montrait sa vraie vocation.
+
+
+IV
+
+Elle donnait successivement: des romans du genre historique, comme _les
+Beaux Messieurs de Bois-Dore_, dont etait sortie presque aussitot la
+piece du meme nom, cette etrange hallucination, ce reve retrospectif sur
+les amours et la religion antediluviennes, qu'elle a intitule _Evenor et
+Leucippe_; quelques romans agreables, comme _la Filleule_, _Adriani_,
+_Mont-Reveche_, qui nous semblent particulierement significatifs par la
+peinture tres vive et tres soignee des caracteres, par la gracieuse
+variete des situations, par le mouvement de l'intrigue et surtout par le
+desinteressement tres marque de toute theorie sociale, le parti pris de
+revenir a sa conception primitive du roman, pur de toute preoccupation
+etrangere[5].
+
+Les bucoliques ne peuvent durer toujours. Elles avaient valu a Mme Sand
+un regain de succes et une popularite qui avait monte pendant quelque
+temps jusqu'au ton de l'enthousiasme; on avait pu craindre un instant
+qu'elle ne se s'attardat dans ces paysanneries qui l'avaient si
+heureusement affranchie de la haineuse politique. Aussi ce fut avec un
+grand plaisir qu'on la vit revenir a la veritable patrie du roman, la
+societe tout entiere, dans sa complexite infinie, aujourd'hui, mais pas
+pour longtemps, parmi les ouvriers de la Ville-Noire, hier dans le salon
+bourgeois et puritain des Obernay, avant-hier dans l'aristocratique
+boudoir de la vieille marquise de Villemer ou sur les montagnes de
+l'Auvergne.
+
+Dans la longue serie des oeuvres qui couronnent d'une flamme vive
+encore, bien que par instants palissante, les derniers travaux de Mme
+Sand, deux surtout meritent de fixer l'attention de la posterite, _Jean
+de la Roche_ et _le Marquis de Villemer_. Je viens de relire ces deux
+romans et je suis retombe sous le charme d'autrefois. Je l'ai senti
+presque aussi vif et penetrant. Combien y en a-t-il, parmi les oeuvres
+de pure imagination, qui resistent a l'epreuve d'une seconde journee
+quand elles ont perdu pour nous l'attrait de l'inconnu et cette premiere
+fleur de la nouveaute, souvent si fragile et si artificielle?
+
+Ces deux oeuvres sont de la meilleure maniere de George Sand, avec le
+progres que l'experience la plus delicate de la vie a pu apporter dans
+les conceptions primitives de son art, sans que l'age ait refroidi
+l'inspiration. Le sujet de _Jean de la Roche_ est peut-etre le plus
+original et le plus simple. Il n'echappe pas a la poetique du genre qui
+condamne tout roman a n'etre, plus ou moins, que l'histoire d'un amour
+malheureux. Ce sera donc encore l'eternelle lutte de l'amour contre les
+obstacles qui l'entourent a chaque pas et le detournent de son but. Mais
+la nouveaute est ici dans la nature de l'obstacle. Jean de la Roche est
+d'une naissance au moins egale a celle de miss Love; sa fortune est
+convenable, et M. Butler, grace a Dieu, n'a rien de commun avec les
+peres barbares qui remplissent les romans et les drames des eclats de
+leur colere. Quand tout semble conspirer au bonheur de cet amour partage
+et beni, d'ou vient donc l'obstacle? D'ou jaillira la source des larmes?
+Miss Love a pour frere un enfant, un terrible enfant, qui, voyant que sa
+soeur va se marier, tombe dans une sorte de desespoir. Il est jaloux a
+sa maniere, chastement, mais maladivement jaloux. Sa langueur
+silencieuse et obstinee, une fievre nerveuse, des rechutes terribles,
+voila tout le noeud du roman. L'enfant est jaloux jusqu'a en mourir, et,
+comme elle l'adore, comme elle est le sacrifice meme, le sacrifice qui
+garde le sourire aux levres, sans hesiter elle immole ses plus cheres
+esperances. L'analyse de cette passion etrange d'un enfant fait
+l'originalite de ce roman. Ce n'est plus de vive lutte que l'on peut
+enlever un obstacle de cette nature; il faut des soins et des
+menagements infinis pour traiter cette maladie de l'ame qui menace a
+chaque instant d'emporter une vie fragile; il faut surtout une
+resignation gaie et le plus difficile courage, celui qui ne craint pas
+de se mesurer avec le temps et d'attendre, presque sans esperance, un
+changement invraisemblable. A travers quels incidents varies un art
+ingenieux conduit l'interet, le soutient en le graduant et le variant
+sans cesse, comment tout se demele enfin sous la main delicate de
+l'auteur, comment l'epreuve de ces deux ames vaillantes se termine et se
+consacre par un bonheur qui n'est que le resultat naturel et comme
+l'oeuvre de leurs genereuses qualites, voila ou se marque le talent
+renouvele de l'auteur. La derniere partie du roman, la rencontre de Jean
+de la Roche, deguise et meconnaissable, avec la famille Butler, une
+excursion tres pittoresque au Mont-Dore, qui lui fournit l'occasion de
+s'assurer si on l'aime encore apres cinq longues annees d'absence et de
+malentendu, le repentir tardif de Hope Butler, l'expiation qu'il offre
+pour le mal deja fait, mais qui, dans l'enfant devenu jeune homme, garde
+encore son caractere etrange et maladif, ces dernieres scenes, si
+naturelles et si bien preparees en meme temps, achevent l'emotion du
+lecteur.
+
+Nous ne raconterons pas _le Marquis de Villemer_, popularise par le
+theatre aussi bien que par le roman. Bien des fois deja on avait vu le
+drame ou le roman aux prises avec des donnees analogues. Ni dans la
+litterature anglaise, ni dans la notre, l'histoire de l'institutrice ou
+de la demoiselle de compagnie n'est nouvelle. Mais ce qui est nouveau
+ici, c'est l'analyse des personnages, traces avec autant de nettete que
+d'elegance; c'est surtout l'abondance et la variete des plus charmants
+details d'interieur. Quels piquants entretiens que ceux de Caroline de
+Saint-Geneix avec la vieille marquise, une personne compliquee, faussee
+par l'abus des relations sociales, incapable de vivre seule, incapable
+meme de penser quand elle est seule, mais esprit charmant des qu'elle
+est en communication avec l'esprit d'autrui, et dont la jouissance
+unique en ce monde est la conversation, qui lui rend le service
+d'activer ses idees, de les rendre _gaies_ par le mouvement, de la tirer
+hors d'elle-meme! Ce qui frappe le lecteur, c'est le grand air qui regne
+d'un bout a l'autre de ce charmant recit, c'est l'attitude et le ton de
+la vie aristocratique, si naturellement pris et si naturellement garde
+dans tout ce roman. On n'a pas assez remarque ce caractere de l'esprit
+de Mme Sand dans ses anciennes oeuvres. La democratie des idees a fait
+illusion et donne le change sur l'habitude et l'allure de ce style, qui
+n'est jamais mieux a sa place que dans les peintures de la haute vie, ou
+il excelle sans effort, ou il se meut avec une aisance merveilleuse.
+Qu'on la compare, sur ce point, avec Balzac! quelle superiorite aisee
+chez George Sand!
+
+C'est le caractere des esprits vraiment superieurs de se continuer sans
+se repeter et de savoir se renouveler. Toutes les oeuvres de la derniere
+periode ne meritent pas cependant le meme eloge. L'auteur y laisse
+sentir quelques traces de fatigue, dont la plus marquee est une
+prolixite que ne peuvent aviver quelques traits d'analyse morale et
+quelques pages de description saisissante. Il n'en reste pas moins vrai
+que c'est un prodige de fecondite que cette vie litteraire de Mme Sand,
+vue dans son ensemble, enchantant de ses fictions ou troublant de ses
+reves quatre ou cinq generations, a travers tant de catastrophes
+publiques ou privees, presque toujours egale a elle-meme, mais n'ayant
+jamais dit le dernier mot de son art, deconcertant a chaque instant la
+critique, qui croit l'avoir enfin saisi, lui reservant toujours de
+nouvelles surprises, tandis qu'autour d'elle, et sur la route qu'elle a
+parcourue, se sont amonceles tant de ruines intellectuelles, tant de
+debris, de talents incomplets, frappes ou d'impuissance ou de ridicule
+et, dans leur infatuation, ne s'apercevant meme pas qu'ils ont cesse
+d'exister.
+
+Dans l'intervalle des romans, qui etaient l'oeuvre principale de sa vie,
+elle trouvait le temps de se meler activement, meme sous forme
+litteraire, de la vie des autres, soit qu'elle racontat toute sorte
+d'histoires a ses petits-enfants, _le Chateau de Pictordu_, _la Tour de
+Percemont_, _le Chene parlant_, _les Dames Vertes_, _le Diable au
+Champ_, toutes les varietes des _Contes d'une grand'mere_, ou se montre
+une imagination intarissable; soit qu'elle ecrivit d'une plume
+negligente sur le bord de la table de famille ses impressions un peu
+vagues sur la litterature du jour; soit enfin que plus tard, sous le
+coup des emotions les plus vives, a la date de l'annee terrible, elle
+retracat dans le _Journal d'un Voyageur pendant la guerre_ les
+angoisses publiques, les douleurs et les inquietudes privees dans un
+style attriste, mais viril, tout vibrant de patriotisme. Le reste de
+cette vie prodigieusement active, s'il pouvait y avoir encore un
+excedent de minutes libres dans des journees si occupees, etait la
+partie reservee a une _Correspondance_ infatigable, qui etait comme le
+complement tenu au jour le jour de cette biographie commencee d'apres un
+vaste plan, l'_Histoire de ma vie_, remontant beaucoup trop haut dans la
+genealogie de sa famille, arretee trop tot, ou abondent les pages les
+plus curieuses, d'autres tout simplement exquises, comme le recit du
+sejour au couvent des Anglaises.
+
+Et dans cette nomenclature rapide, que d'oeuvres nous omettons, que de
+petits chefs-d'oeuvre nous laissons dans l'ombre!
+
+Nous avons essaye de faire l'histoire des oeuvres de Mme Sand. C'est
+quelque chose comme la biographie de son talent, reparti en quatre
+periodes: la premiere (1831-1840), qui est celle du lyrisme personnel,
+ou les emotions contenues pendant une jeunesse solitaire et reveuse
+eclatent dans des fictions brillantes et passionnees; la seconde
+(1840-1848), ou l'inspiration est moins personnelle et ou l'auteur
+s'abandonne a l'influence des doctrines etrangeres, c'est la periode du
+roman systematique; la troisieme (1848-1860 environ), qui se marque par
+une lassitude visible des theories, par une tendance a un genre simple,
+naif et vrai, par le triomphe de l'idylle et par la poursuite d'une
+forme nouvelle du succes, le succes au theatre; la derniere, qui
+embrasse toute la fin de cette vie si feconde (1860-1876), et que
+signale un retour au roman de la premiere maniere, mais ou la flamme est
+temperee par l'experience, parfois meme amortie par l'age, quelque peu
+languissante en depit de chefs-d'oeuvre qui subsistent et semblent
+protester contre cette impression par la vigueur toujours jeune et la
+purete de l'inspiration.
+
+NOTES:
+
+[Note 2: Citons les dates des principaux romans: En 1832, _Indiana,
+Valentine_; en 1833, _Lelia_; en 1834, les _Lettres d'un voyageur_ et
+_Jacques_; en 1835, _Andre_ et _Leone Leoni_; de 1833 a 1838, le
+_Secretaire intime, Lavinia, Metella, Mattea, la Derniere Aldini_;
+_Mauprat_ fut ecrit a Nohant en 1836, au moment ou Mme Sand venait de
+plaider en separation. Ces rapprochements eclairent la pensee de
+l'auteur.]
+
+[Note 3: Le roman russe nous a montre souvent, dans ces derniers temps,
+ce type d'une Yseult nihiliste. En France ce type est reste une
+fiction.]
+
+[Note 4: Mai 1887.]
+
+[Note 5: Citons encore, mais sans nous arreter: _la Daniella_, un roman
+_tres romanesque_; _Narcisse_, _les Dames Vertes_, _l'Homme de neige_,
+_Constance Verrier_, _la Famille de Germandre_, _Valvedre_, _la
+Ville-Noire_, _Tamaris_ (1862); _Mademoiselle de La Quintinie_ (1863),
+_la Confession d'une jeune fille_ (1865), _Monsieur Sylvestre_, _le
+Dernier amour_, _Cadio_ (1868), _Mademoiselle Merquem_, _Pierre qui
+roule_, _le Chateau de Pictordu_, _Flamarande_, etc., etc.; puis les
+_Legendes rustiques_, _Impressions et souvenirs_, _Autour de la table_,
+les _Contes d'une grand'mere_, etc., etc.]
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES SOURCES DE L'INSPIRATION DE GEORGE SAND
+
+LES IDEES ET LES SENTIMENTS
+
+
+Peut-on demeler exactement et reduire a quelques-unes les sources
+principales de l'inspiration de Mme Sand dans sa longue vie litteraire?
+Quelle etait sa doctrine sur les grands sujets de la meditation humaine
+dont elle se montre passionnement occupee: les lois sociales, l'amour,
+la nature, les idees, le sentiment du divin dans le monde et dans la
+vie? Comment gouverne-t-elle et melange-t-elle ces diverses
+inspirations? N'ont-elles pas produit quelquefois, par leur conflit,
+quelque effet discordant, quelque confusion dans son oeuvre?
+
+Certes ce serait un insupportable pedantisme que d'evoquer les ombres
+charmantes et legeres de ses divers romans, de demander a chacune
+d'elles ce qu'elle represente dans le monde et de reduire en syllogismes
+ces fantaisies d'un esprit si libre et si varie. Dans le sens rigoureux
+du mot, il n'y a pas de doctrine chez Mme Sand: c'est une imagination
+puissante qui s'epanche en liberte, ce n'est pas une theorie qui se
+developpe. D'ailleurs la passion est bien plus forte et bien plus
+vivante chez elle que l'idee, et, quand c'est un principe, vrai ou faux,
+qui l'inspire, il a fallu d'abord que ce principe cessat d'etre une
+abstraction et devint un sentiment. On dit que Mme Sand a eu plusieurs
+maitres de philosophie. Je veux bien le croire, puisqu'elle-meme nous le
+laisse supposer. Mais son premier maitre de philosophie a ete son coeur,
+un maitre plein d'illusions et de chimeres, et ce n'est que par
+l'intermediaire de celui-ci que les autres ont pu agir et se faire
+ecouter.
+
+Il n'y a donc pas lieu de chercher bien rigoureusement la doctrine de
+Mme Sand, mais seulement d'analyser ses idees a travers ses sentiments.
+
+Trois sources d'inspiration semblent intarissables chez Mme Sand:
+l'amour, la passion de l'humanite, le sentiment de la nature. Plusieurs
+autres peuvent etre distinguees a cote de celles-la, mais elles
+s'absorbent insensiblement et finissent par disparaitre.
+
+Il semble, a l'en croire, que l'amour est l'unique affaire de la vie,
+que la vie elle-meme, c'est-a-dire l'action, sous ses formes les plus
+variees, n'ait pas d'autre objet ni d'autre emploi. Avant d'avoir aime,
+on ne vivait pas; quand on n'aime plus ou qu'on n'est plus aime, a peine
+a-t-on le droit de vivre encore. Cela seul, aimer, etre aime donne du
+prix a l'existence. Je vois bien apparaitre un autre mobile, vaguement
+deja dans les romans de la premiere maniere, tres nettement dans les
+romans de la seconde periode, le sentiment humanitaire; mais ce mobile
+lui-meme se subordonne au premier. Dans des romans comme _le Compagnon
+du tour de France_, _la Comtesse de Rudolstadt_, _le Meunier
+d'Angibault_, c'est l'amour qui est l'initiateur supreme a la doctrine
+egalitaire. On se devoue au grand oeuvre, comme le comte Albert, soit,
+mais Consuelo est la recompense esperee et prevue de ce devouement. Tout
+ce qu'il y a d'activite virile ou d'heroisme dans le monde a pour but
+l'amour a meriter ou a conquerir. Si l'opinion sociale ou les hasards de
+la vie ont creuse un abime entre eux et l'objet aime, les heros de Mme
+Sand deploient une force incalculable pour le franchir. Il y a meme la
+une idee touchante, que l'auteur a employee plusieurs fois avec un
+singulier bonheur. Que d'energie montre ce paysan demi-lettre, Simon,
+dans le rude assaut de sa destinee! Pour s'elever jusqu'a Fiamma, il
+aura la force de conquerir la fortune, le talent meme. Mauprat, le coeur
+pris par l'image d'Edmee, deviendra, avec une resolution et des peines
+incroyables, de bandit et de sauvage, honnete homme, heros. Quand il n'y
+a pas d'abime a franchir, on se croise les bras et on aime; on ne sait
+bien faire que cela dans le petit monde que gouverne l'amoureuse
+fantaisie de Mme Sand. Voyez Octave, dans _Jacques_, il ne lui vient pas
+a l'idee qu'il puisse y avoir d'autre occupation ou d'autre devoir
+ici-bas. Il a aime Sylvia; quand il ne l'aime plus, c'est Fernande
+qu'il aime. Son inutilite dans la societe n'est pour lui ni un souci ni
+un remords; d'ailleurs il n'y pense pas, et s'il y pense, il n'y croit
+pas. Sa fonction sociale est d'aimer; Dieu sait s'il s'en acquitte en
+conscience. Benedict, dans _Valentine_, ne s'imagine pas non plus que
+son intelligence ou ses bras puissent servir a autre chose. Du jour ou
+il a rencontre Valentine, sa vie exterieure s'arrete. Il abdique toute
+son activite, tout son avenir; il ne songe pas que l'existence a ses
+exigences et ses devoirs. Il vit avec son amour et de son amour, dans
+l'immobilite d'une extase orientale, que troublent seulement ses fureurs
+et ses desespoirs.--La raison de vivre, c'est l'amour; le droit de vivre
+cesse avec lui. Ceux qui persistent a trainer sur la terre l'inutile
+fardeau d'une existence sans amour sont des ames faibles qui n'ont pas
+su trouver en elles l'energie d'une resolution supreme. Mais croyez bien
+que ces volontes inertes, qui n'ont pas l'energie de la mort, n'ont pas
+eu celle du veritable amour. Andre, apres la mort de Genevieve, se
+promene malade au bras de Joseph Marteau, le long des traines,
+lentement, les yeux baisses, comme s'il craignait encore de rencontrer
+le regard de son pere. _L'infortune_, nous dit Mme Sand, _n'avait pas eu
+la force de mourir_. C'est qu'aussi Andre n'a porte dans la passion que
+les agitations et les terreurs de la faiblesse. Voyez les vrais heros de
+l'amour, ils sauront quitter la vie quand l'amour les quittera.
+Valentine mourra de la mort de Benedict. Indiana ne veut pas survivre a
+son coeur. Jacques, trahi, va chercher une mort inconnue dans les
+glaciers. A qui n'a plus l'amour il ne reste plus rien a faire en ce
+monde. Ainsi le veut l'esthetique du roman. Quel contraste avec les
+idees de Carlyle, le philosophe anglais, sur le meme sujet! "Ce qu'il
+execrait le plus violemment dans les romans de Thackeray, c'est que
+l'amour y est represente (a la facon francaise) comme s'etendant sur
+toute notre existence et en formant le grand interet; tandis que
+l'amour, au contraire (_la chose qu'on appelle l'amour_), est confine a
+un tres petit nombre d'annees de la vie de l'homme, et que, meme dans
+cette fraction insignifiante du temps, il n'est qu'un des objets dont
+l'homme a a s'occuper, parmi une foule d'autres objets infiniment plus
+importants.... A vrai dire, toute l'affaire de l'amour est une si
+miserable futilite qu'a une epoque heroique personne ne se donnerait la
+peine d'y penser, encore bien moins d'en ouvrir la bouche[6]?" Qui a
+raison?
+
+Si l'on s'etonne que l'amour soit, non pas le plus grand, mais presque
+l'unique devoir de la vie, Mme Sand vous l'expliquera en disant qu'il
+vient de Dieu. On sait qu'il etait fort a la mode, en ce temps, de meler
+ce nom aux plus vifs emportements de la passion. Nos poetes mettaient
+alors une sorte de mysticisme dans les aventures les plus risquees du
+coeur. Mais aucun poete, aucun romancier n'a plus ouvertement que Mme
+Sand, je dirai plus candidement, abuse de Dieu dans l'amour. Certes il y
+a de nobles passions qui grandissent l'ame, et, comme la raison humaine
+cherche l'ideal divin dans tout ce qui est grand et beau, on peut croire
+parfois, en sentant l'homme meilleur, a une secrete intervention de Dieu
+dans ces sentiments privilegies. Mais quel enthousiasme indiscret et
+perilleux d'appliquer a tous les amours, quels qu'ils soient, cette
+complaisante faveur de la Providence! De quelles coupables lachetes de
+coeur, de quelles perfidies, de quelles defaillances morales on la rend
+ainsi involontairement complice! Ecoutez Mme Sand nous retracer a sa
+facon les hautes origines de l'amour: "Ce qui fait l'immense superiorite
+de ce sentiment sur tous les autres, _ce qui prouve son essence divine_,
+c'est qu'il ne nait point de l'homme meme, c'est que l'homme n'en peut
+disposer; c'est qu'il ne l'accorde pas plus qu'il ne l'ote par un acte
+de sa volonte; c'est que le coeur humain le recoit d'en haut sans doute
+pour le reporter sur la creature choisie entre toutes dans les desseins
+du ciel; et quand une ame energique l'a recu, c'est en vain que toutes
+les considerations humaines eleveraient la voix pour le detruire; il
+subsiste seul et par sa propre puissance. Tous ces auxiliaires qu'on lui
+donne, ou plutot qu'il attire a soi, l'amitie, la confiance, la
+sympathie, l'estime meme, ne sont que des allies subalternes; il les a
+crees, il les domine, il leur survit." Et, quelques lignes plus loin,
+elle ajoute: "La supreme Providence, qui est partout en depit des
+hommes, n'avait-elle pas preside a ce rapprochement? L'un etait
+necessaire a l'autre: Benedict a Valentine, pour lui faire connaitre ces
+emotions sans lesquelles la vie est incomplete; Valentine a Benedict,
+pour apporter le repos et la consolation dans une vie orageuse et
+tourmentee. Mais la societe se trouvait la entre eux, qui rendait ce
+choix absurde, coupable, impie! La Providence a fait l'ordre admirable
+de la nature, les hommes l'ont detruit; a qui la faute?" Qu'il y ait une
+predestination divine entre Benedict et Valentine, j'ai peine a le
+croire, mais que Dieu intervienne expres pour autoriser jusqu'aux
+inconstances du coeur, voila ce que je ne peux, en conscience, accorder
+a Jacques. "Je n'ai jamais travaille mon imagination, dit-il, pour
+allumer ou ranimer en moi le sentiment qui n'y etait pas encore ou celui
+qui n'y etait plus; je ne me suis jamais impose la constance comme un
+role. Quand j'ai senti l'amour s'eteindre, je l'ai dit sans honte et
+sans remords, et _j'ai obei a la Providence qui m'attirait ailleurs_."
+La singuliere fonction pour la Providence, d'appeler Jacques a de
+nouvelles amours! Du reste, Jacques fait des proselytes a sa doctrine,
+sa femme la premiere. Car, plus tard, lorsque sa femme le trahit, c'est
+religieusement, si je puis dire. On n'avait jamais pousse la piete si
+avant dans l'adultere. Imaginez, pour consacrer son bonheur, le projet
+que forme l'aimable Fernande. "O mon cher Octave! ecrit-elle a son
+amant, nous ne passerons jamais une nuit ensemble sans nous agenouiller
+et sans prier pour Jacques." Voila un mari bien console.
+
+On ne doit pas s'etonner, d'apres cela, si les heros de Mme Sand croient
+rendre a Dieu une sorte de culte en cedant a l'amour. Les amants
+prennent tout a coup, dans leurs extases, des airs d'inspires. Quand ils
+racontent leurs joies, c'est avec une sorte d'exaltation pieuse. Ils
+semblent voir la quelque chose comme des rites sacres, ou ils apportent
+un orgueil attendri. Ce ne sont plus des amants, ce sont des grands
+pretres.
+
+De quel ton religieux Valreg raconte l'invraisemblable bonheur qui lui
+est arrive, le mensonge bizarre et l'heroisme cynique par lequel la
+Daniella s'est livree a lui! Je n'insisterai pas, je veux seulement
+indiquer la note qui domine dans cette etrange action de graces. Les
+metaphores les plus mystiques se pressent sous sa plume delirante. "Une
+vierge sage calomniant sa purete, eteignant sa lampe comme une vierge
+folle, pour rassurer la mauvaise et lache conscience de celui qu'elle
+aime et qui la meconnait! Mais c'est un reve que je fais!... _Je suis
+dans un etat surnaturel.... Je me trouve tel que Dieu m'a fait. L'amour
+primordial, le principal effluve de la divinite s'est repandu dans l'air
+que je respire; ma poitrine s'en est remplie.... C'est comme un fluide
+nouveau qui le penetre et qui le vivifie.... Je vis enfin par ce sens
+intellectuel qui voit, entend et comprend, un ordre de choses immuable,
+qui coopere sciemment a l'oeuvre sans fin et sans limites de la vie
+superieure, de la vie en Dieu_", etc., etc. Ce n'est plus seulement un
+apotre de l'amour, c'est un illumine.
+
+Venant de Dieu, l'amour est sacre. Y ceder, c'est faire acte pie; y
+resister serait un sacrilege; le blamer dans les autres, une impiete. Le
+voeu de la nature, n'est-ce pas l'appel meme de Dieu a ces elus d'une
+nouvelle espece? Est-il besoin d'ajouter que l'amour se legitime par
+lui-meme? Il est irresponsable, puisqu'il est divin. Les egarements
+qu'il amene rencontrent dans l'auteur et dans ses principaux personnages
+la plus large indulgence, la sympathie la plus illimitee: "Marthe, dit
+Eugenie (dans le roman d'_Horace_), pourquoi donc cette douleur? Est-ce
+du regret pour le passe, est-ce la crainte de l'avenir? Tu as dispose de
+toi, tu etais libre, personne n'a le droit de t'humilier." Ceux memes
+qui auraient quelque droit de se plaindre, comme les maris abandonnes,
+sont les premiers, quand ils ont de grandes ames, a repandre leur
+benediction heroique sur le couple adultere: "Ne maudis pas ces deux
+amants, ecrit Jacques a Sylvia. Ils ne sont pas coupables, ils s'aiment.
+Il n'y a pas de crime la ou il y a de l'amour sincere". Et ailleurs:
+"Fernande cede aujourd'hui a une passion qu'un an de combats et de
+resistance a enracinee dans son coeur; je suis force de l'admirer, car
+je pourrais l'aimer encore, y eut-elle cede au bout d'un mois. Nulle
+creature humaine ne peut commander a l'amour, et nul n'est coupable pour
+le ressentir et pour le perdre." Mais ou donc s'arretera cette
+indulgence pour les egarements de l'amour? J'ai peur qu'elle ne s'etende
+bien loin, jusqu'aux dernieres limites ou peut s'etendre la vie libre.
+Je me rappelle involontairement une apologie tres vive (_pro domo sua_)
+d'Isidora la courtisane, demontrant a Laurent que toutes ces femmes de
+plaisir et d'ivresse qu'un stoicisme pueril meprise, ce sont les types
+les plus rares et les plus puissants qui soient sortis des mains de la
+nature. Mme Sand peut dire qu'Isidora parle ainsi par circonstance ou
+par situation, et que d'ailleurs il ne faut pas discuter si severement
+les folles pensees qui s'echangent au bal masque. Soit; mais plus loin,
+dans le meme livre, Laurent developpe un theme analogue, et conclut
+hardiment, devant la noble Alice, que la societe n'a pas donne d'autre
+issue aux facultes de la femme, belle et intelligente, mais nee dans la
+misere, que la corruption. Et la pudique Alice repond avec une expansion
+douloureuse: "Vous avez raison, Laurent". Le mot est d'une bouche bien
+grave, cette fois!
+
+Dans toutes les fautes qui peuvent entrainer une femme, dans celles
+memes qui l'avilissent aux yeux du monde, il n'y a de coupable que la
+societe, qui entrave les libres elans de Dieu dans les ames. On va bien
+loin avec cette theorie. J'ai peur que les ames qui, par malheur, la
+prendraient au serieux, ne s'enervent dans une sorte de fatalisme
+oriental. C'est la foi dans la liberte qui nous fait libres. Croyez-y
+vigoureusement, vous la sentirez vivre et agir en vous. Cessez d'y
+croire, et vous tomberez au rang de ces ames serviles que la passion
+agite sous son joug de fer. On est libre dans la mesure ou l'on croit
+l'etre, car c'est precisement cette affirmation de notre force qui nous
+affranchit. Ceci est un dogme de la plus pure philosophie; c'est un
+dogme religieux aussi, car la religion nous dit que la grace ne se
+refuse pas a qui la merite par l'effort. Je ne pretends pas que l'homme
+soit impeccable, ni que l'opinion doive s'armer d'une ridicule severite
+pour chatier ses defaillances. Ce que je veux uniquement, c'est retablir
+la responsabilite la ou elle doit etre, et empecher qu'on n'aggrave
+encore des faiblesses trop reelles par ces complaisances de doctrines
+empressees a les absoudre. Il y a une certaine grandeur morale, meme
+dans une faute, a s'en reconnaitre le libre auteur, plutot que d'en
+chercher la lache excuse dans une fatalite que nous faisons nous-memes
+en y croyant.
+
+L'idealite sensuelle, voila le vice secret de presque tous les amours
+dans Mme Sand. Ses heros s'elevent aux plus hautes cimes du platonisme.
+Mais regardez de plus pres dans le coeur, vous y apercevrez un
+sensualisme delicat ou violent qui gate les plus nobles aspirations. Un
+exemple suffira. Lelia est moins une femme qu'un symbole. Parmi tous les
+grands sentiments qu'elle symbolise, il faut placer incontestablement
+l'amour pur. Mme Sand a voulu en faire la plus brillante expression de
+l'idealisme dans la passion. Certes elle parle un magnifique langage
+quand elle s'ecrie: "L'amour, Stenio, n'est pas ce que vous croyez; ce
+n'est pas cette violente aspiration de toutes les facultes vers un etre
+cree, c'est l'aspiration sainte de la partie la plus etheree de notre
+ame vers l'inconnu. Etres bornes, nous cherchons sans cesse a donner le
+change a ces insatiables desirs qui nous consument; nous cherchons un
+but autour de nous, et, pauvres prodigues que nous sommes, nous parons
+nos perissables idoles de toutes les beautes immaterielles apercues dans
+nos reves. Les emotions des sens ne nous suffisent pas. La nature n'a
+rien d'assez recherche dans le tresor de ses joies naives pour apaiser
+la soif de bonheur qui est en nous; il nous faut le ciel, et nous ne
+l'avons pas!" Et le discours, lance ainsi par une pensee impetueuse et
+sublime vers l'infini, ne s'arrete plus. L'ame, entrainee a sa suite,
+gravit les cimes les plus elevees du sentiment. Mais tournez le
+feuillet: l'ame redescend la montagne. Quelle scene! et comme le _grand
+coeur_ de Lelia est pres de faiblir! Se rappelle-t-on les pages
+brulantes qui commencent ainsi: "Lelia passa ses doigts dans les cheveux
+parfumes de Stenio, et, attirant sa tete sur son sein, elle la couvrit
+de baisers...." Il y a dans ces pages un si indefinissable melange de
+platonisme et de volupte, l'un reprenant sans cesse ce que l'autre a
+ravi, et la volupte vaincue revenant a chaque instant se jouer du
+platonisme tour a tour indigne et attendri, il y a dans cette lutte
+dangereuse et trop longtemps decrite quelque chose de si irritant pour
+l'imagination, que je n'hesite pas a juger Pulcherie, la pretresse du
+plaisir, moins impudique dans ses ivresses, que cette sublime Lelia dans
+les hallucinations de sa cynique chastete. Les nobles idees elles-memes
+qui se presentent au milieu de ce delire ne font qu'en aggraver
+l'etrange abandon. "Comme ton coeur bat rude et violent dans ta
+poitrine, jeune homme! C'est bien, mon enfant; mais ce coeur
+renferme-t-il le germe de quelque male vertu? Traversera-t-il la vie
+sans se corrompre ou sans se secher?... Tu souris, mon gracieux poete,
+endors-toi ainsi." Je ne peux souffrir cette sollicitude pour la vertu
+future de Stenio en un pareil moment. Lelia proteste en vain contre nos
+soupcons. En vain elle declare qu'elle se complait dans la beaute de
+Stenio avec _une candeur_, une _puerilite maternelle_. Je me defie
+malgre moi de ces candeurs et de ces maternites factices.
+
+Une des consequences de la theorie sur l'origine providentielle de la
+passion est cet axiome romanesque, que l'amour egalise les rangs. C'est
+la societe seule qui fait les castes. Dieu n'est pour rien dans nos
+pueriles combinaisons. D'ou il faut conclure que, dans ce travail
+providentiel qui predestine les ames les unes aux autres, il n'est tenu
+aucun compte des degres de la hierarchie sociale ou le hasard et le
+prejuge distribueront ces ames a leur entree dans la vie. Il y a egalite
+devant Dieu, il y aura egalite dans l'amour, qui est son oeuvre. Et l'on
+verra toutes ces nobles heroines, Valentine de Raimbault, Marcelle de
+Blanchemont, Yseult de Villepreux et tant d'autres, aller chercher leur
+ideal sous la blouse du paysan ou la veste de l'ouvrier, jalouses de
+relever leurs freres abaisses et de remettre chacun d'eux a sa vraie
+place. Ainsi se font les mariages d'ames, d'une extremite a l'autre de
+l'echelle sociale, dans le monde des romans de Mme Sand. Elle se plait,
+dans les jeux de son imagination, a rapprocher les conditions et a
+preparer (elle le croit du moins) la fusion des castes par l'amour.
+
+Qu'y a-t-il de vrai dans cette idee? L'amour egalise-t-il les rangs dans
+la vie comme dans le roman? C'est une de ces questions delicates qui
+n'admettent pas de reponse absolue, et que d'autres juges que les hommes
+pourraient seuls eclairer avec leurs instincts et leurs fines
+inductions. Si j'en crois quelques temoignages, cette idee de Mme Sand
+seduirait beaucoup l'imagination des femmes. Il y a, en effet, dans le
+coeur de chacune d'elles, une tendance au devouement dans l'amour, une
+sorte d'instinct chevaleresque qui s'exalte dans l'idee d'une lutte
+genereuse avec les disgraces immeritees de la societe ou de la fortune.
+Quelle ame feminine resisterait, en imagination au moins, au plaisir de
+relever une grande intelligence refoulee dans l'ombre, un coeur vaillant
+egare, par les hasards d'un sort contraire, dans les rangs obscurs de la
+vie? Mais cet heroisme va-t-il au dela du reve? Une femme nee dans un
+rang eleve, entouree de ce luxe et de cet eclat qui sont comme le cadre
+naturel des hautes existences sociales, pourra-t-elle, de cette region
+ou elle vit, distinguer dans la foule humaine ce noble declasse qu'elle
+doit remettre a son vrai niveau? Et si par un hasard miraculeux elle le
+decouvre, les circonstances se feront-elles assez les complices de son
+desir pour rapprocher ces deux coeurs entre lesquels le monde met des
+intervalles plus infranchissables que l'Ocean avec ses abimes, que le
+desert avec ses immensites? Je suppose ces obstacles vaincus et les deux
+ames mises en contact l'une avec l'autre par une destinee propice, tout
+sera-t-il dit pour cela, et ne verra-t-on pas s'elever tout a coup, par
+le seul effet d'une connaissance plus longue, des obstacles imprevus et
+cette fois invincibles? L'amour survivra-t-il a cette delicate epreuve
+de l'intimite familiere? Songez que, de ces deux ames, l'une apporte
+cette indelebile habitude de manieres, de langage et de ton, qui est
+devenue pour elle une seconde nature plus necessaire que la premiere.
+Songez que l'autre vient d'ailleurs et que toute la distinction du coeur
+ne rachete pas ces inexperiences de la vie sociale, ces ignorances qui
+ne sont sublimes que dans les livres. Il faut au moins que la culture
+intellectuelle et des instincts particulierement delicats viennent
+combler ces abimes ou l'amour, cruellement desappointe, risquerait fort
+de s'engloutir. Sans doute, l'amour ne consulte pas les regles de la
+hierarchie sociale; mais il sera difficile d'admettre que ces regles
+soient absolument interverties. Et, pour preciser ma pensee, j'accorde a
+Mme Sand qu'Edmee puisse aimer Mauprat: il est de sa famille et, apres
+quelques annees de soins, ce sera un fort galant homme; ou que la
+derniere Aldini laisse son imagination d'abord, son coeur ensuite,
+s'eprendre de Lelio: c'est un artiste celebre, un esprit charmant, un
+noble coeur; que Valentine enfin pardonne a Benedict quelques rudesses
+de manieres: c'est une sorte de genie, inculte seulement a la surface,
+plein d'eloquence naturelle et d'idees fortes. Mais je doute que les
+grandes dames et les nobles demoiselles de Mme Sand puissent aimer,
+ailleurs que dans les romans, les unes un gondolier ignare, les autres
+un ouvrier illettre; surtout que, si elles ont eu le vertige de ces
+amours disproportionnes, elles poussent l'imprudence au dela, et
+qu'elles revent des unions plus impossibles que leur amour. En tout ceci
+je ne fais qu'exprimer des doutes et marquer des nuances. Je pose des
+questions, je me garderai bien de les resoudre. Qui oserait, sans folie,
+affirmer qu'il y a quelque chose que l'amour ne puisse pas faire? Mais
+alors c'est a titre d'exception.
+
+Nous avons indique la theorie de l'amour dans Mme Sand, si pourtant ce
+n'est pas forcer le sens des mots que de voir une theorie dans ces
+inspirations ardentes d'une sensibilite sans regle. Et malgre tout, en
+depit des plus justes critiques, il est difficile de ne pas subir le
+charme. Il faut tenir sa raison bien en garde pour l'empecher d'etre
+entrainee. Jamais on n'a porte une candeur plus eloquente dans le
+paradoxe, ni une loyaute plus enthousiaste dans l'erreur. Et puis,
+quelle injustice ce serait de ne voir dans Mme Sand que le peintre
+seduisant des egarements ou des sophismes de la passion! Comme il y a de
+grandes et nobles parties dans sa conception de l'amour! Quelle
+generosite, quelle delicate fierte, quel devouement chevaleresque dans
+ses types les plus aimes! Il y a sur quelques-uns d'entre eux
+l'imperissable rayon de la grace ideale. Genevieve, creature plus
+fraiche et plus pure que les fleurs au milieu desquelles s'ecoulait ta
+vie, jusqu'au jour fatal ou l'on te ravit ton bonheur en troublant ta
+purete; Consuelo, ravissante et fiere image de la conscience dans l'art
+et de l'honneur dans l'amour, chaste fille religieusement fidele a un
+souvenir a travers les aventures de votre vie errante; Edmee, type envie
+des femmes, une des plus touchantes creations du roman moderne, douce
+heroine qui avez si souvent visite les reves des jeunes ames
+enthousiastes, dans ce fantastique costume de chasse sous lequel vous
+vit pour la premiere fois votre sauvage amant, avec cet air de calme
+souriant, de franchise courageuse et d'inviolable honneur; et vous
+aussi, vous Marie, l'heroine de _la Mare au Diable_, qui n'aviez pour
+inspirer un grand amour que votre ingenuite et qui avez vaincu avec
+cette arme l'ame rude d'un paysan, qui avez fait par votre
+desinteressement l'education de cette generosite ignoree d'elle-meme,
+qui avez fait eclore par votre honte sans art la justice et le
+devouement, la ou le calcul regnait en maitre; vous enfin, Caroline de
+Saint-Geneix, qui avez vaincu un ennemi plus fort que la rudesse du
+paysan, l'implacable orgueil d'un prejuge, et qui, a force de reserve,
+de pudeur, de grandeur d'ame, d'heroisme simple et modeste, avez soumis
+toutes les resistances, ameliore toutes les ames, transforme autour de
+vous toutes les fatalites d'education et de race; vous toutes, vous avez
+su noblement et delicatement aimer, vous avez fait connaitre un jour,
+une heure, la vraie grandeur dans l'amour vrai. Vous avez emu l'ame de
+plusieurs generations. Vous vivrez maintenant au milieu de ce peuple
+ideal que le genie cree et qui vit du souffle immortel de l'art.
+
+La conception que Mme Sand s'est faite de l'amour n'a pas ete
+indifferente; elle a eu des consequences d'une certaine portee. C'est
+par l'idee de la passion irresponsable que la lutte de Mme Sand a
+commence contre l'opinion, contre les lois sociales, et que cette lutte
+s'est tout d'abord introduite dans les romans, ou plus tard elle s'est
+fait une si large place.
+
+La s'est revelee une lacune qu'il serait inutile de ne pas signaler dans
+la nature morale de Mme Sand, tant elle s'y trahit manifestement
+d'elle-meme. Ce qui manque a cette ame si puissante et si riche
+d'enthousiasme, c'est une humble qualite morale qu'elle dedaigne et
+qu'elle calomnie meme, quand elle vient a en parler, la resignation, qui
+n'est pas, comme elle semble le croire, l'inerte vertu des ames basses,
+pliees d'avance a tous les jougs dans une superstitieuse servilite
+devant la force. C'est la une fausse et degradante resignation; la
+veritable procede de la conception de l'ordre universel, au prix duquel
+les souffrances individuelles, sans cesser d'etre une occasion de
+merite, cessent d'etre un droit a la revolte. Que deviendrait la societe
+si chacun, armant sa passion de la force, la jetait en guerre a travers
+les interets legitimes ou les droits contraires? Ce serait la societe
+elementaire selon Hobbes, la lutte de l'homme devenu un loup pour
+l'homme. La resignation, entendue dans son vrai sens, philosophique et
+chretien, est une acceptation virile des lois morales et aussi des lois
+necessaires au bon ordre des societes, elle est une adhesion libre a
+l'ordre, un sacrifice consenti par la raison d'une partie de son bien
+particulier et de sa liberte personnelle, non a la force ou a la
+tyrannie d'un caprice humain, mais aux exigences du bien general, qui ne
+subsiste que par l'accord des libertes individuelles et des passions
+reglees. Cette conception manque tout a fait a Mme Sand. Elle ne sait
+pas se resigner, et l'orgueil de la passion fremit dans toutes ses
+oeuvres, superbe et revolte.
+
+De la ces declamations celebres sur les droits de l'etre humain a
+secouer le joug des lois sociales, des lois sans pitie et sans
+intelligence, qui meurtrissent le coeur et violentent la liberte. De la
+tant de propheties irritees et cette utopie du mariage ideal: "Je ne
+doute pas, s'ecrie Jacques, que le mariage ne soit aboli, si l'espece
+humaine fait quelque progres vers la justice et la raison; un lien plus
+humain et non moins sacre remplacera celui-la, et saura assurer
+l'existence des enfants qui naitront d'un homme et d'une femme, sans
+enchainer jamais la liberte de l'un et de l'autre. Mais les hommes sont
+trop grossiers et les femmes trop laches, pour demander une loi plus
+noble que la loi de fer qui les regit; a des etres sans conscience et
+sans vertu il faut de lourdes chaines." Demander une loi, c'est bientot
+dit, une loi qui affranchisse la liberte des epoux sans detruire la
+famille que fonde le pacte de ces deux libertes. Qu'on essaye donc de la
+concevoir, cette loi, dans la contradiction de ses termes! A moins de
+conclure tout simplement a l'union libre, je defie les legislateurs de
+l'avenir de sortir de ce dilemme: il faut que l'homme et la femme
+alienent leur liberte ou que la famille perisse. Encore s'il n'y avait
+que l'homme et la femme, le probleme serait bientot resolu. Ils se
+quitteraient des qu'ils ne s'aimeraient plus, a supposer pourtant qu'ils
+puissent vivre l'un sans l'autre. C'est une panacee commode a l'usage
+des deux epoux, quand ils ont tous deux des rentes ou meme quand ils
+n'ont rien. Mais que deviendront les enfants, sous la loi de ces
+mariages ephemeres? Mme Sand ne s'en occupe pas. Pas davantage la
+Sibylle, quand elle prepare dans le temple des _Invisibles_ les decrets
+de l'avenir: "Oui, dit-elle, l'abandon de deux volontes qui se
+confondent en une seule est un miracle, car toute ame est libre en vertu
+d'un droit divin. Arriere donc les serments sacrileges et les lois
+grossieres! Laissez-leur l'ideal, et ne les attachez pas a la realite
+par les chaines de la loi. _Laissez a Dieu le soin de continuer le
+miracle_." A merveille; mais enfin, si Dieu ne continue pas le miracle?
+Si l'enthousiasme qui a entraine cet homme et cette femme a se donner
+l'un a l'autre par le pacte toujours revocable de l'amour; si cette
+ferveur qui les fait s'ecrier a la premiere heure de l'amour: "Non pas
+seulement dans cette vie, mais dans l'eternite"; si la passion, enfin,
+se refroidit et disparait, le mariage ideal cessera-t-il par la meme?
+L'enthousiasme est une base bien fragile pour supporter la famille. Le
+roman de _Jacques_ nous montre une femme qui s'est mariee dans la
+plenitude de sa liberte, qui a connu et pratique cette ferveur exigee
+dans le mariage ideal et qui disait, elle aussi: "Pour l'eternite". Et
+pourtant, apres quelques annees, que deviennent Fernande et la famille
+qu'elle a fondee? Mme Sand elude la difficulte; elle envoie aux enfants
+une maladie, qui les enleve, elle conseille a Jacques d'aller se tuer
+dans quelque gouffre ignore, pour laisser sa femme libre d'aimer
+ailleurs. Fort bien, mais la realite ne se laisse pas gouverner comme le
+roman. Et si les enfants s'obstinent a vivre? Et si Jacques ne veut pas
+mourir? Il serait trop cruel, en verite, de recommander l'exemple de
+Jacques a tous les maris que leurs femmes cessent d'aimer. Quelle
+hecatombe!
+
+George Sand avait-elle ete coupable, des ses premiers romans, de
+pareilles intentions? Elle s'en etait defendue dans une reponse bien
+curieuse, courtoise mais vive, a M. Nisard, qui a du etre ecrite vers
+1836 et qui a ete annexee, sous forme de post-scriptum, aux _Lettres
+d'un Voyageur_. C'est comme une apologie personnelle des romans de sa
+premiere maniere et de leurs tendances: "S'il ne s'agissait pour moi que
+de vanite satisfaite, disait-elle au critique severe et delicat qui
+s'etait occupe de la partie sociale de ses oeuvres, je n'aurais que des
+remerciements a vous offrir, car vous accordez a la partie imaginative
+de mes contes beaucoup plus d'eloges qu'elle n'en merite. Mais plus je
+suis touche de votre suffrage, plus il m'est impossible d'accepter votre
+blame a certains egards.... Vous dites, monsieur, que la haine du
+mariage est le but de tous mes livres. Permettez-moi d'en excepter
+quatre ou cinq, entre autres _Lelia_, que vous mettez au nombre de mes
+plaidoyers contre l'institution sociale, et ou je ne sache pas qu'il en
+soit dit un mot.... _Indiana_ ne m'a pas semble, non plus, lorsque je
+l'ecrivais, pouvoir etre une apologie de l'adultere. Je crois que dans
+ce roman (ou il n'y a pas d'adultere commis, s'il m'en souvient bien)
+l'_amant_ (_ce roi de mes livres_, comme vous l'appelez spirituellement)
+a un pire role que le mari--_Andre_ n'est ni _contre_ le mariage, ni
+_pour_ l'amour adultere.--Enfin dans _Valentine_, dont le denouement
+n'est ni neuf ni habile, j'en conviens, la vieille fatalite intervient
+pour empecher la femme adultere de jouir, par un second mariage, d'un
+bonheur qu'elle n'a pas su attendre--Reste _Jacques_, le seul qui ait
+ete assez heureux, je crois, pour obtenir de vous quelque attention."
+
+Et l'apologie, tres habile, commence par l'aveu que l'artiste a pu
+pecher, que sa main sans experience et sans mesure a pu tromper sa
+pensee, que son histoire ressemble un peu a celle de Benvenuto Cellini,
+qui s'arretait trop au detail en negligeant la forme et les proportions
+de l'ensemble. C'est quelque chose de semblable qui a du lui arriver a
+elle-meme en ecrivant ce roman, et sans doute aussi tous ses autres
+romans se ressentent de cette hate d'ouvrier ardent et malhabile, qui se
+complait a la fantaisie du moment, et qui manque le but a force de
+s'amuser aux moyens. Cette premiere excuse une fois admise, on voudra
+bien considerer qu'il y a en elle plus de la nature du poete que de
+celle du legislateur, qu'elle ne se sent pas la force d'etre un
+reformateur; qu'il lui est arrive souvent d'ecrire _lois sociales_ a la
+place des vrais mots, qui eussent ete les _abus_, les _ridicules_, les
+_prejuges_ et les _vices_ du temps, lesquels lui semblent appartenir de
+plein droit a la juridiction du roman, tout aussi bien qu'a celle de la
+comedie. A ceux qui lui ont demande ce qu'elle mettrait a la place des
+_maris_, elle a repondu naivement que c'etait le _mariage_, de meme qu'a
+la place des pretres, qui ont compromis la religion, elle croit que
+c'est la religion qu'il faut mettre. Elle a fait peut-etre une autre
+grande faute contre le langage, lorsque, en parlant des _abus_ et _des
+vices_ de la societe, elle a dit _la societe_; elle jure qu'elle n'a
+jamais songe a refaire la Charte constitutionnelle; elle n'a pas eu,
+d'ailleurs, l'intention qu'on lui prete de donner au monde son malheur
+personnel en preuve de sa these, faisant ainsi d'un cas prive une
+question sociale. Elle s'est bornee a developper des aphorismes aussi
+peremptoires que ceux-ci: "Le desordre des femmes est tres souvent
+provoque par la ferocite ou l'infamie des hommes".--"Un mari qui meprise
+ses devoirs de gaiete de coeur, en jurant, riant et buvant, est
+_quelquefois_ moins excusable que la femme qui trahit les siens en
+pleurant, en souffrant et en expiant." Mais enfin quelle est sa
+conclusion? Evidemment cet amour qu'elle edifie et qu'elle couronne sur
+les ruines de l'_infame_ est son utopie; cet amour est grand, noble,
+beau, volontaire, eternel; mais cet amour, "c'est le mariage tel que l'a
+fait Jesus, tel que l'a explique saint Paul, tel encore, si vous voulez,
+que le chapitre VI du titre V du Code civil en exprime les devoirs
+reciproques". C'est, en un mot, le mariage vrai, ideal, humanitaire et
+chretien a la fois, qui doit faire succeder la fidelite conjugale, le
+veritable repos et la veritable saintete de la famille a l'espece de
+contrat honteux et de despotisme stupide qu'a engendres _la decrepitude_
+du monde.
+
+Malgre tout, l'objection de fond subsiste toujours. Comment tirer un
+pacte irrevocable d'elements aussi changeants, aussi fugaces que
+l'amour? Comment le sacrement social du mariage pourra-t-il avoir une
+chance quelconque de stabilite, s'il n'est que la constatation de la
+passion? Ne faut-il pas toujours y faire intervenir un element plus
+solide, plus substantiel, ou l'honneur ou un serment social, ou un
+engagement religieux qui lui donne une regle et un appui? Et que
+deviendront, dans le peril de ces unions mobiles si facilement rompues,
+la faiblesse de la femme abandonnee ou celle de l'enfant trahi?
+
+On dirait que Mme Sand elle-meme a reconnu tardivement la force de
+l'objection. Elle s'est fort amendee dans les derniers romans. Comme
+exemple, voyez _Valvedre_, la contre-partie de _Jacques_ dont la
+conclusion logique etait que le mariage tombe de soi avec l'amour. Rien
+n'est plus curieux que de voir le meme sujet traite deux fois par un
+auteur sincere, a vingt-sept ans de distance, chaque fois avec les
+preoccupations differentes qu'apporte la vie et qui imposent aux heros
+du roman des destinees si differentes, au roman lui-meme deux
+denouements contraires. Le sujet est le meme: la lutte du mari et de
+l'amant; mais comme cette lutte se termine differemment! Par malheur,
+_Valvedre_ ne vaut pas _Jacques_. La verve et le charme se sont en
+partie eclipses. Alida, c'est encore Fernande, mais depouillee de sa
+poesie, passionnee a froid et dans le faux. L'amant n'a guere change.
+Qu'il s'appelle Octave ou Francis, c'est toujours le meme personnage qui
+prodigue l'heroisme dans les mots et qui debute dans la vie par immoler
+une femme a son amour-propre. Mais le mari n'est plus cet insense
+sublime qui se tue pour n'etre pas un obstacle dans la vie de celle
+qu'il aime follement et pour faire que le bonheur de sa femme ne soit
+pas un crime. Jacques s'appelle maintenant Valvedre; il a reflechi, il a
+cherche des consolations dans l'etude. Il a tue en lui la folie du
+desespoir; il n'abdique pas son role et son devoir de mari; il ne cede
+plus volontairement sa femme a Octave, et quand sa femme l'a quitte,
+quand elle meurt de la situation fausse ou l'a jetee le depit plus que
+l'amour, il apparait pres du lit funebre; il reprend a l'amant faible et
+inutile le coeur de cette femme qui va mourir. Il ecrase Francis de sa
+generosite, tout en lui enlevant la joie de la derniere pensee d'Alida.
+Le denouement est, on le voit, tout l'oppose de l'ancien roman. La
+reflexion a fait son oeuvre, la vie aussi.
+
+Il est certain que c'est l'attaque vive contre les lois a propos du
+mariage qui introduisit plus tard la question sociale tout entiere dans
+les romans de George Sand. Elle s'enhardit en dehors des limites qu'elle
+avait tout d'abord tracees autour de sa pensee. Elle ne s'arreta pas,
+comme en 1836, a la crainte de se poser en reformateur de la societe;
+elle entreprit de porter remede, sur les principaux points, a _l'infame
+decrepitude du monde_.
+
+Exaltation dans le sentiment, faiblesse et incoherence dans la
+conception, voila ce qui caracterise les theories sociales de Mme Sand.
+Nous n'insisterons pas sur ce cote si connu et si souvent discute de ses
+oeuvres, ou d'ailleurs il y aurait bien des questions de propriete ou de
+voisinage a resoudre entre elle et ceux qu'elle se plut a nommer ses
+maitres dans l'oeuvre de destruction et de reconstruction qu'elle
+preparait. D'ailleurs, il faut bien se le dire, depuis ces ages
+lointains des politiciens et des philosophes dont la pensee agitait les
+reformes futures, cette partie des romans de Mme Sand a etrangement
+vieilli. Il semble, lorsqu'on les relit a pres de cinquante ans de
+distance, que l'on assiste a une exhumation de doctrines
+antediluviennes. Etrange et magnifique superiorite de la poesie, qui est
+la fiction dans l'art, sur l'utopie, qui est la fiction violente dans la
+realite sociale! Tout ce qui reste de l'art pur, de l'art desinteresse,
+dans les recits de cette periode, conserve a travers les annees la
+serenite d'une incorruptible et radieuse jeunesse. Les figures aimees,
+qu'on y rencontre avec tant de plaisir, dans les intervalles de la these
+qui declame, peuplent encore notre imagination et sont comme le charme
+immortel de notre souvenir. Au contraire, tout ce qui releve du systeme,
+toutes ces doctrines si trompeuses, si vagues, si pleines de specieuses
+promesses et de formules sibyllines, tout ce qui rappelle ces grandes
+epopees de la philosophie de l'avenir, tout cela porte les traces d'une
+effroyable caducite, tout cela est mort, irremissiblement mort. Qui
+aurait le courage, aujourd'hui, de relire ou de discuter des pages,
+ecrites pourtant avec une conviction ardente, sous la dictee des grands
+prophetes, comme celles qui remplissent le second volume de _la Comtesse
+de Rudolstadt_, les trois quarts du _Peche de M. Antoine_, et cet
+_Evenor_, dont je ne peux evoquer le souvenir sans un indicible effroi?
+Est-il besoin de rappeler meme les traits fondamentaux de la doctrine,
+le melange d'un mysticisme _historique_ elabore par Pierre Leroux, et
+d'un radicalisme revolutionnaire naivement imite de Michel (de
+Bourges)? Mme Sand a toujours eu un gout tres vif, une passion veritable
+pour les idees, mais elle les interprete en les melant et les confondant
+toutes. Sa metaphysique est fort incertaine et vague. George Sand est
+idealiste, sans doute, et c'est par la qu'elle se distingue profondement
+de l'ecole des romanciers qui l'ont suivie. Mais qui pourrait definir
+clairement sa pensee dans les oeuvres diverses ou elle a essaye de
+l'exprimer? Elle a l'elan vigoureux, elle a le coup d'aile vers les
+regions mysterieuses. Mais quelle doctrine precise rapporte-t-elle de
+ces explorations sublimes? Que l'on essaye seulement de comprendre quel
+sens prend sous sa plume, en certaines circonstances solennelles, ce
+grand mot Dieu, dont elle use avec une sorte de prodigalite? Que
+devient-il, ce nom, au bout des transformations que sa pensee a subies
+dans ses diverses phases, a travers les maitres qu'elle a ecoutes avec
+une curiosite docile et passionnee? Que devient-il dans cet immense
+laboratoire humanitaire, ce Dieu de l'amour pur, que Lelia appelait dans
+sa priere desesperee, dans l'eglise des Camaldules, ce Dieu de verite
+que Spiridion invoquait, d'un coeur enflamme, a travers les persecutions
+des moines, dans les sombres visions du cloitre? Sous l'influence de
+Pierre Leroux, il semble bien qu'il soit devenu le commencement et le
+terme du _circulus_ universel. Plus tard, affranchie de la secte, Mme
+Sand rendra au nom de Dieu une partie de sa signification compromise et
+de ses attributs perdus. Mais ce serait toute une histoire que de
+raconter l'odyssee de ce Dieu successivement transforme, aneanti et
+finalement retrouve. C'est tout un _avatar_ dont le sens reste souvent
+une enigme.
+
+Loin de nous toute pensee d'ironie! Ces choses sont graves, et il
+faudrait etre miserablement gai pour en rire; d'ailleurs ces idees
+philosophiques et sociales ont vecu dans une ame sincere, c'est assez
+pour que l'on n'en plaisante pas. J'accorde de grand coeur mon respect,
+non aux theories elles-memes, mais au loyal enthousiasme qui les a
+embrassees. Au reste, il faut bien le dire, ces doctrines sont mortes,
+et bien mortes; elles ont succombe sous leur impuissance en face des
+faits, et le socialisme doctrinal de 1848 a ete trouve incapable de
+resoudre pratiquement le plus mince probleme. Mais ce qui n'est pas
+mort, ce sont les problemes eux-memes; ce qui n'est pas mort, c'est la
+necessite economique et morale de les poser, et d'en chercher au moins
+la solution partielle. Ce qui n'est pas mort, enfin, c'est la misere et
+l'imprescriptible obligation, pour quiconque a une conscience et du
+coeur, de devouer une part de sa pensee et de sa vie a ces souffrances
+de nos freres inconnus. Les theories de ce temps-la sont bien finies, je
+le crois, mais la cause qui les a fait naitre leur survit, et ce n'est
+pas trop dire que de declarer que cette cause est celle meme du
+christianisme, que ces deux causes n'en font qu'une, et que nul n'est
+vraiment ni chretien ni philosophe qui n'est pas resolu a opposer aux
+tristes conquetes de la misere l'effort croissant de la sympathie et du
+devouement. Ne nous inquietons pas trop de savoir si le progres est
+indefini et continu. Nous savons, en tout cas, qu'il n'est pas fatal et
+qu'il depend de nous. Travailler au progres partiel, sur un atome de
+l'etendue, sur un point du temps, c'est peut-etre tout ce que nous
+pouvons faire, faisons-le. Occupons-nous moins d'aimer l'humanite de
+l'avenir que les hommes qui sont pres de nous, a la portee de notre main
+et de notre coeur. Tout cela n'est pas chose nouvelle, c'est le
+socialisme de la charite, et c'est le bon.
+
+Qui de nous ou de Mme Sand se trouve le plus rapproche de M. de
+Lamennais, la seule intelligence vraiment philosophique qu'elle ait
+connue? Avait-elle lu ces admirables lignes dans les _Oeuvres
+posthumes_: "On ne saurait tromper plus dangereusement les hommes qu'en
+leur montrant le bonheur comme le but de la vie terrestre. Le bonheur
+n'est point de la terre, et se figurer qu'on l'y trouvera est le plus
+sur moyen de perdre la jouissance des biens que Dieu y a mis a notre
+portee. Nous avons a remplir une fonction grande et sainte, mais qui
+nous oblige a un rude et perpetuel combat. On nourrit le peuple d'envie
+et de haine, c'est-a-dire de souffrances, en opposant la pretendue
+felicite des riches a ses angoisses et a sa misere." Et, avec un
+admirable geste d'ame, l'illustre penseur s'ecrie: "Je les ai vus de
+pres, ces riches si heureux! Leurs plaisirs sans saveur aboutissent a un
+irremediable ennui qui m'a donne l'idee des tortures infernales. Sans
+doute, il y a des riches qui echappent plus ou moins a cette destinee,
+mais par des moyens qui ne sont pas de ceux que la richesse procure. La
+paix du coeur est le fond du bonheur veritable, et cette paix est le
+fruit du devoir parfaitement accompli, de la moderation des desirs, des
+saintes esperances, des pures affections. Rien d'eleve, rien de beau,
+rien de bon ne se fait sur la terre qu'au prix de la souffrance et de
+l'abnegation de soi, et le sacrifice seul est fecond." Pour cette simple
+page d'un vrai penseur qui tempere par des traits d'une raison si forte
+ses indignations et ses coleres, je donnerais de grand coeur tous les
+discours de Pierre Leroux et surtout la fameuse conversation du pont des
+Saints-Peres, un soir que les Tuileries ruisselaient de l'eclat d'une
+fete, ou M. Michel (de Bourges) tenta d'initier a des doctrines
+farouches l'intelligence vraiment naive de Mme Sand, ou elle eut
+l'etonnement et presque le scandale de cette eloquence furibonde,
+debridee a cette heure jusqu'a une sorte de ferocite apocalyptique. La
+naivete dans le genie, peut-on la nier, puisque, malgre l'horreur avouee
+de cette conversation, tout entiere en sanglants dithyrambes, Mme Sand
+continua quelque temps encore a croire a l'esprit politique de son
+prolixe et bruyant ami?
+
+Pour moi, je ne pardonnerai jamais a cet ami et a beaucoup d'autres
+d'avoir exalte dans le faux cette sensibilite d'artiste, si facile a
+recevoir les impressions fortes, et jete cette vive imagination dans les
+chimeriques violences de leurs doctrines. Au fond, ils trouvaient
+d'avance un complice dans son coeur, qui longtemps ne vit pas la
+transition trop facile entre les idees de reforme et les utopies
+sanglantes; elle-meme l'avoua plus tard. Son coeur fut la premiere dupe.
+
+Tout enfant, dans les campagnes du Berry, plus tard au couvent, ce qui
+avait eclate dans les premiers traits de sa nature, c'etait une immense
+bonte, une compassion infinie, une tendresse profonde pour la misere
+humaine. Il etait impossible de s'approcher d'elle, meme avec les
+preventions les plus contraires, sans etre desarme par cette grace
+rayonnante du sentiment. Rarement elle se fachait, soit contre les
+hommes, soit contre les choses, meme quand elle en souffrait le plus
+cruellement. Elle se retirait avec tristesse, mais sans colere, des
+contacts ou des situations les plus injurieux pour sa dignite. Et quand
+elle regardait autour d'elle, c'etait avec un regard de tendre et
+profonde sympathie. Apres bien des essais differents de morale
+applicable a sa vie, elle avait fini par se faire a elle-meme une morale
+qui tenait dans cette regle unique: Etre bon. Chacun se fait une morale
+selon son coeur. Le jour ou elle s'etait elevee a cette conception
+claire du but et de l'emploi de la vie, les grandes emotions qui avaient
+souleve la sienne jusque dans son fond s'etaient pacifiees. Une lumiere
+superieure avait penetre a travers le trouble et le tumulte de son coeur
+qui, jusqu'alors, n'avait eu que des instincts facilement egares. Cette
+idee, qui resume en effet la morale sociale, avait pris chez elle une
+importance et une sorte de royaute intellectuelle: _le devoir de sortir
+de soi_. Elle avait fini par comprendre, a force de douloureuses
+experiences, ce qu'il y a d'egoisme implacable dans la passion. Elle
+avait fini par concevoir que la vraie vie, c'est de penser non toujours
+a soi et pour soi, mais aux autres et pour les autres, et aussi a tout
+ce qui est grand, noble et beau, a tout ce qui peut nous distraire de ce
+moi, toujours pret a se prendre pour l'objet de sa monotone analyse et
+de sa lugubre idolatrie.
+
+C'est par ce grand cote de sa nature, la sensibilite toute prete et la
+bonte absolue, qu'elle avait ete si facilement prise par les theses
+sociales emergees du cerveau de chaque reformateur en disponibilite. Ces
+theses elles-memes, qu'etait-ce, sinon des formes variees de l'utopie
+qui l'avait seduite des son enfance et dont le premier mobile avait ete
+le sentiment profond du mal humain, du mal social; utopie qui pouvait se
+croire innocente et sainte tant qu'elle n'avait pas essaye de regner en
+dehors des imaginations et des coeurs, et qu'elle n'avait pas encore
+tente la force comme dernier moyen d'apostolat?
+
+"Il n'y a en moi, disait-elle un jour, rien de fort que le besoin
+d'aimer." C'est par ce besoin d'aimer qu'elle parvint a maintenir en
+elle, au-dessus des tentations du doute et meme un peu contre l'opinion
+de son siecle "qui n'allait pas de ce cote-la pour le moment", une
+doctrine toute d'ideal et de sentiment qui ressemblait assez a une sorte
+de platonisme chretien. Leibniz d'abord, et puis Lamennais, Lessing,
+puis Herder explique par Quinet, Pierre Leroux, Jean Reynaud enfin,
+voila les principaux maitres qui l'empecherent, par des secours
+successifs, de trop flotter dans sa route a travers les diverses
+tentatives de la philosophie moderne. "Chaque secours de la sagesse des
+maitres vient a point en ce monde, ou il n'est pas de conclusion absolue
+et definitive. Quand, avec la jeunesse de mon temps, je secouais la
+voute de plomb des mysteres, Lamennais vint a propos etayer les parties
+sacrees du temple. Quand, indignes apres les lois de septembre, nous
+etions prets encore a renverser le sanctuaire reserve, Leroux vint,
+eloquent, _ingenieux, sublime_, nous promettre le regne du ciel sur
+cette meme terre que nous maudissions. Et, de nos jours, comme nous
+desesperions encore, Reynaud, deja grand, s'est leve plus grand encore,
+pour nous ouvrir, au nom de la science et de la foi, au nom de Leibniz
+et de Jesus, l'infini des mondes comme une patrie qui nous reclame." Que
+de noms divers et contradictoires successivement invoques!
+
+Elle n'avait pas eu trop de ces secours pour rester fidele a
+quelques-unes des idees qui, sous des formules plus ou moins variees,
+donnent du prix a la vie et un sens a l'esperance. Apres la periode de
+devotion et d'extase qu'elle avait traversee au couvent des Anglaises
+et les annees qui suivirent, avec des oscillations diverses terminees un
+jour par une rupture avec la foi ancienne, elle avait eu de grandes
+perplexites et de grands abattements. Elle avait connu le doute et avait
+revele l'etat de son ame dans plusieurs de ses livres.
+
+"Tu me demandes, dit-elle a un de ces amis reels ou imaginaires qui sont
+les confidents commodes du _Voyageur_, si c'est une comedie que ce livre
+(_Lelia_), que tu as lu si serieusement.--Je te repondrai que _oui_ et
+que _non_, selon les jours. Il y eut des nuits de recueillement, de
+douleur austere, de resignation enthousiaste, ou j'ecrivis de belles
+phrases de bonne foi. Il y eut des matinees de fatigue, d'insomnie, de
+colere, ou je me moquais de la veille et ou je pensai tous les
+blasphemes que j'ecrivis. Il y eut des apres-midi d'humeur ironique et
+facetieuse, ou je me plus a faire Trenmor (le forcat philosophe) plus
+creux qu'une gourde." Tous les types avaient represente, a un certain
+moment, des etats de son esprit en lutte. Ce ne sont des personnages ni
+completement reels, ni completement allegoriques. Pulcherie, c'etait
+l'epicurisme heritier de la partie mondaine et frivole du dernier
+siecle; Stenio, l'enthousiasme et la faiblesse d'un temps sans point de
+repere et sans appui; Magnus, le debris d'un clerge corrompu et abruti;
+Lelia, l'aspiration sublime, qui est l'essence meme des intelligences
+elevees. Tel etait son plan; jusqu'a quel point elle l'a execute, dans
+quelle mesure elle l'a fait sortir d'une demi-realite, ou sont plonges
+tous les personnages, pour lui confier parfois une realite choquante,
+c'est la la part et c'est aussi l'oeuvre de l'artiste, la responsabilite
+de l'artiste. Quant a l'idee philosophique qui preside au livre, elle
+ressort de chaque page; c'est l'idee concue _sous le coup d'un
+abattement profond_ devant l'enigme de la vie, qui jamais n'avait pese
+plus lourdement et plus cruellement sur elle. Elle s'etonna des fureurs
+qui accueillirent ce livre, ne comprenant pas que l'on haisse un auteur
+a travers son oeuvre. C'etait un livre de bonne foi, c'est-a-dire de
+doute sincere, d'un doute qui remue a de grandes profondeurs les idees
+et les ames. Ceux qui ne comprirent pas ou qui n'entendirent pas ce cri
+de conscience, cette plainte entrecoupee, melee de fievre et de
+sanglots, se scandaliserent.
+
+Ce qui dura toute sa vie, ce qui la consola infailliblement et toujours
+dans ses heures de detresse, ce fut l'amour de la nature, un des rares
+amours qui ne trompent pas. Cet amour fut le plus sur de son inspiration
+et la moitie au moins de son genie. Personne, comme elle, avec des mots,
+de simples mots choisis et combines entre eux, de ces mots qui servent a
+chacun de nous et qui expriment les sensations communes avec une
+desesperante froideur, personne n'a reussi a traduire, dans la realite
+vivante d'un paysage, ces lumieres et ces ombres, ces harmonies et ces
+contrastes, cette magie des sons, ces symphonies de la couleur, ces
+profondeurs et ces lointains des bois, cet infini mouvant de la mer,
+cet infini etoile du ciel. Personne surtout n'a su comme elle saisir,
+exprimer cette ame interieure, cette ame secrete des choses qui repand
+sur la face mysterieuse de la nature le charme de la vie.
+
+A quoi tient cette superiorite de peintre de la nature, qui frappe au
+premier aspect chez Mme Sand? La premiere raison qui s'offre est si
+naive que j'ose a peine l'exprimer. Mme Sand voit la nature, elle la
+regarde, elle ne l'invente pas. La preuve en est dans la nettete des
+details et de l'ensemble, qui fait voir exactement ce qu'elle voit
+elle-meme. La pensee du lecteur reconstruit avec facilite les grandes
+scenes qu'a decrites son ample et souple pinceau. J'ai trouve
+l'explication de cet effet si simple, et pourtant si rare, dans ces
+lignes jetees au bas d'une page perdue: "Il est certain, dit Mme Sand,
+que ce qu'on voit ne vaut pas toujours ce qu'on reve. Mais cela n'est
+vrai qu'en fait d'art et d'oeuvre humaine. Quant a moi, soit que j'aie
+l'imagination paresseuse a l'ordinaire, soit que Dieu ait plus de talent
+que moi (ce qui ne serait pas impossible), j'ai le plus souvent trouve
+la nature infiniment plus belle que je ne l'avais prevu, et je ne me
+souviens pas de l'avoir trouvee maussade, si ce n'est a des heures ou je
+l'etais moi-meme." Le trait propre de Mme Sand, c'est precisement
+d'avoir une imagination qui ne precede pas son regard, qui ne deflore
+pas son plaisir, qui n'interpose pas les jeux d'un prisme personnel
+entre elle et la nature. Elle voit la nature telle qu'elle est,
+longuement, profondement. Elle garde grave en traits indelebiles le
+tableau qui a passe sous ses yeux, elle le conserve inaltere. On
+pourrait dire qu'elle apporte plus de memoire imaginative que
+d'imagination dans ses souvenirs et ses visions de la realite. C'est
+meme cette absence d'un brillant defaut qui donne aux traits de son
+paysage une si lumineuse precision. Un des grands peintres de son temps,
+M. de Lamartine, avait trop de splendeurs dans son ame pour bien voir au
+dehors. Je parierais qu'il trouvait toujours la nature moins belle qu'il
+ne l'avait prevu. L'eclat de son reve eclipsait la realite tant qu'elle
+etait sous ses yeux, et, plus tard, quand il voulait revoir dans son
+souvenir le paysage entrevu, quand il voulait le peindre, c'etait encore
+son imagination qui travaillait autant que sa memoire. Sa peinture etait
+splendide, mais confuse; elle avait la mobilite scintillante d'un
+rayonnement; le regard ebloui ne pouvait ni s'y fixer ni en rien saisir
+avec tranquillite.
+
+L'art fatigue a la longue l'esprit. La nature le repose et le recree
+sans cesse. Quand Mme Sand voyageait en Italie, son compagnon de voyage,
+Alfred de Musset, n'etait avide que de _marbres tailles_. "Quel est
+donc, disait-on de lui, ce jeune homme qui s'inquiete tant de la
+blancheur des marbres?" Au bout de peu de jours il fut rassasie de
+statues, de fresques, d'eglises et de galeries. Son plus doux souvenir
+fut celui d'une eau limpide et froide ou il lava son front chaud et
+fatigue dans un jardin de Genes. "C'est que les creations de l'art
+parlent a l'esprit seul, et que le spectacle de la nature parle a
+toutes les facultes. Il nous penetre par tous les pores comme par toutes
+les idees. Au sentiment tout intellectuel de l'admiration l'aspect des
+campagnes ajoute le plaisir sensuel. La fraicheur des eaux, les parfums
+des plantes, les harmonies du vent circulent dans le sang et les nerfs,
+en meme temps que l'eclat des couleurs et la beaute des formes
+s'insinuent dans l'imagination."
+
+La nature tout entiere passe dans l'homme; elle lui parle le langage le
+plus varie. Il y a quelques pages, a la fin du premier volume de _la
+Daniella_, qui sont une tentative etonnante pour exprimer l'effet
+d'orchestre que realisent pour des oreilles intelligentes ces jeux
+sonores et combines de la campagne. Jean Valreg est monte, le soir, sur
+la petite terrasse du chateau de Mondragon, et la il recueille tous les
+bruits des collines et des vallees qui montent jusqu'a lui, il etudie
+cette musique produite par la rencontre des sons epars qui constitue en
+ce pays la musique naturelle, locale. "Il y a, dit-il, des endroits
+comme cela qui chantent toujours", et celui-ci est le plus melodieux ou
+il se soit jamais trouve. Et il enumere, dans une langue bien curieuse,
+tous ces bruits divers: la chanson des grandes girouettes, si
+regulierement phrasee a son debut qu'il a pu ecrire six mesures
+parfaitement musicales, lesquelles reviennent invariablement a chaque
+souffle du vent d'est. Ces girouettes pleurardes et radoteuses, avec
+leurs notes d'une tenuite impossible, sont comme les tenors aigus qui
+dominent l'ensemble. "Je ne sais quel esprit de l'air les met d'accord
+avec le son des cloches des Camaldules.... D'autres chants se melent a
+ces bruits: ce sont les refrains des paysans epars dans la campagne....
+Les basses continues sont dans le bruissement lourd des pins demesures
+et d'une cascade qui recueille les eaux perdues des ruines. Puis il y a
+les cris des oiseaux, des vautours, et des aigles surtout." En ecoutant
+tout cela, Valreg poursuit une idee qui l'a bien souvent frappe dans ces
+harmonies naturelles que produit le hasard; par cela meme qu'elles
+echappent aux regles tracees, elles atteignent a des effets d'une
+puissance et d'une signification extraordinaires; elles remplissent
+l'air d'une symphonie fantastique qui ressemble a la langue mysterieuse
+de l'infini.
+
+A la realite decouverte ou devinee du paysage se joint, chez Mme Sand,
+un charme de sensibilite et un attrait tout particuliers. On ne
+s'interesse pas seulement a sa peinture, on en est emu, on l'aime. Ce
+nouvel effet tient a l'art delicat ou plutot a l'heureux instinct de ne
+jamais decrire uniquement pour decrire, et d'associer toujours a la
+nature quelque chose de l'ame humaine, une pensee ou un sentiment. Le
+paysage ne va jamais seul, chez elle; il est choisi en harmonie ou en
+contraste avec l'etat de l'ame qui s'y repand. Mais ce contraste
+lui-meme est une sorte particuliere d'harmonie plus intime. Au moment ou
+il semble que, dans l'imposante solitude des montagnes, tout le reste va
+etre oublie, il surgira de l'ombre du rocher une petite pastoure
+espagnole, et nous voila qui mettons dans un coin du paysage son piquant
+profil, son joli sourire, sa chevelure flottante, _melee au vent comme
+la queue d'une jeune cavale_. Et ainsi l'ame, en retrouvant la figure
+humaine, se detend de la grandeur trop austere que lui imposent les
+cimes et les torrents. Si nos regards se perdent dans les horizons de la
+mer, on nous y montre une voile, et sous cette voile nous devinons un
+rude travailleur qui peine et qui souffre. S'ils se portent vers les
+profondeurs sans limites du ciel, on nous y fait supposer des peuples
+d'ames inconnues, animant de leurs joies ou de leurs souffrances la
+bleue immensite. Toujours un sentiment joue autour du paysage et ajoute
+a l'infini de la nature l'infini plus mysterieux de l'ame. Une fleur,
+une herbe, tout s'harmonise avec nos pensees. Des traits charmants
+eclatent a chaque instant a travers les dialogues ou les reveries, comme
+celui-ci: "En portant mes mains a mon visage, je respirai l'odeur d'une
+sauge dont j'avais touche les feuilles quelques heures auparavant. Cette
+petite plante fleurissait maintenant sur la montagne, a plusieurs lieues
+de moi. Je l'avais respectee; je n'avais emporte d'elle que son exquise
+senteur. D'ou vient qu'elle l'avait laissee? Quelle chose precieuse est
+donc le parfum, qui, sans rien faire perdre a la plante dont il emane,
+s'attache aux mains d'un ami, et le suit en voyage pour le charmer et
+lui rappeler longtemps la beaute de la fleur qu'il aime? Le parfum de
+l'ame, c'est le souvenir...." Cette page m'a toujours frappe comme un
+exemple de l'heureuse facilite avec laquelle Mme Sand mele l'ame aux
+choses et l'homme a la nature.
+
+On n'oublie plus ces paysages. Ils se marient si bien a la situation du
+roman ou au caractere des personnages, que les deux souvenirs restent
+inseparablement lies et n'en font bientot plus qu'un. Est-il possible de
+penser a Valentine sans se reporter a cette scene enchanteresse ou son
+ame, vaguement impatiente d'amour, en pressent le mysterieux appel dans
+la campagne deserte, qu'elle traverse seule, le soir de la fete, au pas
+negligent de son cheval, quand tout a coup, aux murmures de l'eau
+voisine et de la brise qui s'eleve, vient se joindre une voix pure, un
+chant jeune et vibrant? C'est Benedict qui s'approche, c'est la
+rencontre, c'est l'amour; la destinee fait son oeuvre. Et Andre, qui de
+nous ne saurait le retrouver, s'il l'avait perdu?
+
+Il est la, bien sur, dans cette gorge inhabitee, ou de riviere coule
+silencieusement entre deux marges la verdure, promenant les reves de son
+adolescence romanesque et troublee. Il est la, je l'ai vu, evoquant ses
+heroines, Alice et Diana Vernon, derriere ce massif de trembles ou il a
+cru voir un jour passer une ombre, une fee, qui sera Genevieve.--Il y a
+des attitudes qui restent gravees dans l'esprit. "Il m'enveloppa dans
+mon couvre-pied de satin rose et me porta aupres de la fenetre. Je jetai
+un cri de joie et d'admiration a la vue du sublime aspect deploye sous
+mes yeux. Ce site sauvage et romantique me plait a la folie.... Ah! ne
+changeons rien aux lieux que tu aimes, Jacques! Comment aurais-je
+d'autres gouts que les tiens? Crois-tu donc que j'aie des yeux a moi?"
+Ainsi ecrivait, ainsi parlait Fernande, et plus tard, quand Octave aura
+passe dans sa vie et que Jacques sera trahi, nous la reverrons
+involontairement a cette fenetre d'ou elle apercut ses riches domaines,
+et nous saisirons la, dans cette attitude et dans ce moment, les faciles
+extases d'une ame faible.--Mauprat! son nom seul evoque l'ombre sinistre
+de son chateau effondre, la herse brisee, les traces du feu encore
+fraiches sur les murs et le souterrain a demi comble ou Edmee sentit
+defaillir son courage. Stenio, enfin, le charmant poete, allez le
+contempler pour la derniere fois dans le premier de ses sommeils que ne
+vint pas troubler l'orgueilleuse et orageuse image de Lelia. Le voila,
+baigne du flot bleu, les pieds ensevelis dans le sable de la rive, sa
+tete reposant sur un tapis de lotus, son regard attache au ciel.
+
+Ainsi tous ces souvenirs nous reviennent dans le cadre heureux qui les
+recut la premiere fois et les fixa pour toujours. Chacun des romans de
+George Sand se resume dans une situation et dans un paysage dont rien ne
+peut rompre ni deconcerter la poetique union. L'homme associe a la
+nature, la nature associee a l'homme, c'est une grande loi de l'art. Nul
+peintre ne l'a pratiquee avec un instinct plus delicat et plus sur.
+
+C'est qu'en effet la nature nous ecrase de son silence et de sa
+grandeur quand la voix de l'homme ne vient pas l'emouvoir, quand ses
+muettes harmonies n'expriment pas une ame imaginaire que la notre
+concoit et interprete. L'homme, dit quelque part Mme Sand, n'est pas
+fait pour vivre toujours avec des arbres, avec des pierres, ni meme avec
+l'eau qui court a travers les fleurs ou les montagnes, mais bien avec
+les hommes ses semblables. Dans les jours orageux de la jeunesse on reve
+de vivre au desert, on s'imagine que la solitude est le grand refuge
+contre les atteintes, le grand remede aux blessures que l'on recevra
+dans le combat de la vie; c'est une grave erreur: l'experience nous aura
+bientot detrompes et nous apprendra que, la ou l'on ne vit pas avec des
+semblables, il n'est point d'admiration poetique ni de jouissance d'art
+capables de combler l'abime. C'est la pensee, c'est la souffrance, c'est
+le don humain de sentir ou d'aimer qui repand la vie au dehors et cree
+le paysage avec l'ame particuliere qui le contemple. Mais, pour aider a
+ce travail d'idealisation, la nature prete ses formes, ses harmonies,
+ses couleurs, et le tout, ainsi combine, devient la matiere immortelle
+de l'art.
+
+La passion et la nature, Mme Sand est la tout entiere. Tout ce qui est
+en dehors de cette double inspiration lui est comme etranger, comme venu
+d'une ame pour ainsi dire exterieure, et si les formes de son talent se
+plient encore, avec leur admirable souplesse, a quelque nouvelle sorte
+d'inspiration qui ne viendrait pas du fond meme, on sent bientot
+l'effort et le parti pris. Elle n'est elle-meme, dans la plenitude de
+ses forces et la liberte de son art, qu'alors qu'elle raconte les
+troubles delicats de l'amour naissant, les violentes emotions des coeurs
+eprouves par la vie ou qu'elle esquisse a grands traits les paysages
+alpestres, comme dans le voyage aux Pyrenees[7], la vie et l'aspect de
+Venise, comme dans les _Lettres d'un voyageur_, ou les scenes
+tranquilles de la campagne du Berry, dont l'image la poursuivait a
+travers les enchantements de l'Italie. Elle arrive au comble de son art
+quand elle unit ces deux inspirations l'une a l'autre, et que, melant
+l'ame de l'homme a la nature, elle attendrit le paysage et ajoute a la
+grandeur la sympathie.
+
+Cet amour de la nature, elle ne l'avait pas pris seulement a l'ecole de
+Jean-Jacques Rousseau, elle l'avait pris en elle-meme. Elle avait senti
+la grandeur religieuse de la terre, la nourrice feconde; son ame
+virgilienne avait vecu, pendant une grande partie de son enfance et de
+sa jeunesse, dans l'intimite des champs et des bois; elle etait vraiment
+la fille de ce sol natal qui l'avait bercee dans ses sillons, nourrie
+avec les petits pastours, faconnee a son image, formee de ses influences
+familieres, consolee dans bien des chagrins sans cause, charmee de ses
+vagues terreurs. Par cette communaute de sensations, elle s'etait faite
+elle-meme la soeur des petits paysans qui avaient ete pendant de longs
+mois sa compagnie vagabonde et qui, depuis, avaient grandi. De la lui
+vint tout naturellement au coeur le gout de la bucolique et de l'idylle
+qui apparaissent dans presque toutes ses oeuvres et qui deviendront
+meme, a un moment de sa vie, un refuge contre les emotions violentes de
+la politique et comme un genre privilegie. C'est alors que, en face des
+injustices sociales dont elle etait blessee, elle evoquera l'image de la
+vie champetre et le tableau des interieurs rustiques; elle transportera
+de la scene du monde, qu'elle a jugee artificielle, sur une scene aussi
+humaine et plus naturelle a son gre, le conflit des passions et les
+drames du coeur, qu'elle poursuit toujours. Mais elle y transportera
+aussi quelques-unes des illusions de son imagination; elle n'y verra
+bien souvent que des types embellis ou rectifies de paysan poete, pretre
+de la nature, officiant, benissant les travaux de la campagne, ou de
+paysanne vertueuse, sentimentale, chevaleresque, heroique meme (comme
+Jeanne, la grande pastoure). C'est de la poesie, assurement, et si
+sincere qu'elle parait naturelle. Balzac et les romanciers modernes
+concevront autrement les paysans et les peindront avec une aprete dure,
+meme feroce, de pinceau; ne sera-ce pas une exageration dans un autre
+sens? Ce que je reprocherais plus volontiers a George Sand, ce n'est pas
+sa peinture du bon paysan, qui, apres tout, a sa realite, pourvu qu'on
+l'aide un peu a se degager d'une enveloppe de sensations et
+d'impressions vulgaires, c'est sa conception chimerique du paysan
+philosophe, lettre, comme Patience, qui serait plutot un transfuge de la
+societe, un renegat des villes, un Jean-Jacques Rousseau refugie dans
+les forets, et qui n'a plus rien de l'ame elementaire des champs.
+
+Quant au paysan, legerement idealise par George Sand, il n'est pas aussi
+faux qu'on l'a dit; cet ensemble de bons sentiments et ces germes de
+poesie champetre peuvent se trouver en lui, dans certaines circonstances
+et par d'heureuses rencontres. L'auteur n'a fait que les degager de leur
+rudesse native et les eclaircir par le langage. Il ne les a pas crees,
+il les a exprimes. Tous ses personnages de la campagne sont a la rigueur
+possibles; il ne faut a chacun d'eux, pour devenir ce qu'ils sont dans
+ses recits, qu'une occasion favorable, une excitation venue du dehors,
+une combinaison d'evenements qui les eleve au-dessus de leur maniere
+ordinaire de sentir et de parler, et les revele a eux-memes. C'est la
+l'oeuvre de l'artiste, qui n'invente pas, a proprement parler, mais qui
+ajoute a la realite humaine la conscience, par laquelle elle s'apercoit,
+et la voix, par laquelle elle se rend compte d'elle-meme en se
+traduisant aux autres. C'est l'oeuvre propre de George Sand dans ses
+adorables paysanneries. Elle est interprete plutot que creatrice, si
+l'on excepte quelques personnages faux et artificiels qui n'ont rien du
+paysan que l'apparence et le nom, et qui se sont introduits, par une
+sorte de fraude, dans ses bergeries.
+
+NOTES:
+
+[Note 6: _Mme Carlyle.--Portraits de femmes_, par Arvede Barine.]
+
+[Note 7: _Histoire de ma vie_, t. VIII.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'INVENTION ET L'OBSERVATION CHEZ GEORGE SAND. SON STYLE. CE QUI DOIT
+PERIR ET CE QUI SURVIVRA DANS SON OEUVRE
+
+
+Quelle part Mme Sand fait-elle a l'imagination et quelle part a
+l'observation? Comment se combinent en elle la puissance d'invention,
+qui est si variee et si feconde, avec l'experience de la vie reelle,
+dans les differentes situations qu'elle decrit et les caracteres qu'elle
+met en jeu? On a souvent tranche la question d'un mot: Idealiste et
+romanesque, Mme Sand n'observe pas.
+
+C'est bientot dit; il serait pourtant injuste de croire que ces facultes
+soient toujours contraires et divisees et d'en conclure qu'il y ait dans
+le roman deux ecoles radicalement opposees, celle de George Sand et
+celle de Balzac. Il n'y aurait meme pas de paradoxe a etablir que Mme
+Sand observe tres finement, et que Balzac, de son cote, imagine avec une
+sorte d'intrepidite. Au fond, il se pourrait bien qu'il n'y eut pas
+deux ecoles contraires en litterature, comme on se plait a le repeter,
+celle de l'imagination ou l'idealisme, celle de l'observation ou le
+realisme. Je n'attache, pour ma part, qu'une mediocre importance a ces
+distinctions tranchantes de programmes et a ces pretentions absolues en
+sens divers. Peut-etre meme, en realite, n'y a-t-il pas d'ecoles
+litteraires proprement dites; il n'y aurait que des temperaments
+differents, organises plus specialement pour l'observation ou
+l'imagination: les uns plus sensibles a l'exactitude du detail, les
+autres donnant libre carriere a leur puissance d'invention. Une ecole se
+cree artificiellement lorsqu'un ecrivain d'un temperament donne, ayant
+experimente son initiative ou son succes dans un certain sens,
+s'institue, un beau jour, le maitre d'un genre. Il se fait accepter, a
+ce titre, par une foule d'esprits secondaires qui prennent le mot
+d'ordre et se mettent a la suite, exagerant la _maniere_ de l'initiateur
+et dociles au succes, qui revele souvent un gout changeant de l'opinion.
+C'est ainsi qu'on arrive a faire un systeme tout simplement avec les
+qualites et surtout avec les defauts d'un homme.
+
+Toutes ces querelles d'ecoles nous paraissent vaines. Il n'y avait pas
+eu, a l'origine, de dissentiment absolu entre Mme Sand et Balzac,
+qu'elle rencontra plusieurs fois dans les annees de son noviciat
+litteraire a Paris. Elle declare elle-meme, avec un eclectisme tres
+degage et une spirituelle tolerance, que toute maniere est bonne et tout
+sujet fecond pour qui sait s'en servir. "Il est heureux, disait-elle,
+qu'il en soit ainsi. S'il n'y avait qu'une doctrine dans l'art, l'art
+perirait vite, faute de hardiesse et de tentatives nouvelles." Balzac
+etait une preuve vivante a l'appui de sa theorie. "Elle poursuivait
+l'idealisation du sentiment qui faisait le sujet de son roman, tandis
+que Balzac sacrifiait cet ideal a la verite de sa peinture." Mais il se
+gardait bien de faire de ce sacrifice un programme d'ecole; c'etait une
+simple tendance de son esprit qu'il exprimait ainsi. Plus liberal que ne
+le furent plus tard ses disciples, il admettait au meme titre la
+tendance contraire et felicitait Mme Sand d'y rester fidele. Ainsi, ces
+deux grands artistes se maintenaient justes et tolerants l'un pour
+l'autre. Balzac, d'ailleurs, lui aussi, ne s'asservissait pas a un
+dogme. Il essayait de tout; il cherchait et tatonnait pour son propre
+compte. Ce n'est que beaucoup plus tard que l'ecole, s'etant formee,
+attribua au chef un systeme absolu qui n'avait ete d'abord qu'une
+preference de gout.
+
+A plus forte raison peut-on le dire des dynasties qui se sont succede
+depuis Balzac, et dont les chefs principaux n'ont fait que rediger dans
+des programmes les qualites dominantes de leur esprit, soit Flaubert,
+l'homme d'un chef-d'oeuvre unique et d'un immense labeur, soit les
+freres Goncourt, deux artistes de la sensation subtile et aigue, soit
+Alphonse Daudet, dont l'observation profonde et cruelle a eu de si
+fortes prises sur les esprits de son temps, ou bien encore Zola, qui a
+cree l'epopee du roman ultra-democratique, le maitre de l'_Assommoir_
+et de _Germinal_, jusqu'a l'avenement nouveau de Paul Bourget et de Guy
+de Maupassant, l'un psychologue raffine et souffrant "du mal de la vie",
+l'autre doue d'un humour naturel et d'un style de race qui dissimulent
+mal un fond effrayant de mepris pour l'homme, peut-etre meme, si l'on
+penetre plus loin, une tristesse presque tragique. En realite, peut-on
+dire que chacun de ces noms represente une ecole? Assurement non; ce
+qu'il faut y voir, ce sont des diversites d'esprits a l'infini, dont
+chacun s'attribue l'initiative et la souverainete d'un genre nouveau; il
+y a des variations de genres d'un esprit a un autre, comme, a certains
+moments, il y a des variations du gout dans l'esprit public. Les modes
+n'ont qu'un temps; elles se succedent les unes aux autres sans se
+detruire et meme sans se remplacer, par une sorte de rythme regulier.
+Nul ne peut dire de quel cote ira la generation prochaine, quand on sera
+fatigue des exces de l'observation brutale. Ce sera peut-etre l'occasion
+de revenir a George Sand, trop delaissee un instant par une epoque
+exclusivement positive, amoureuse des faits plus que des idees, eprise
+de methodes experimentales la meme ou elles n'ont que faire, et defiante
+des belles chimeres. Et deja paraissent chez des esprits en eveil des
+symptomes d'une reaction vers la creatrice de tant de beaux romans.
+
+George Sand etait portee, par son temperament d'esprit, a la conception
+d'aventures plus ou moins chimeriques, au conflit des passions ideales
+avec des evenements imaginaires; elle s'y complaisait delicieusement.
+Mais on se tromperait fort en croyant qu'elle observat mediocrement la
+vie reelle et qu'elle ne s'en inspirat que rarement. Que de preuves nous
+pourrions donner du contraire! Dira-t-on qu'elle n'est pas, en meme
+temps qu'une merveilleuse artiste d'inventions superbes, une psychologue
+penetrante dans presque toutes ses oeuvres, dans certaines parties au
+moins? Au moment ou elle ecrivait ses premiers romans, a l'aurore de sa
+vie litteraire, que d'observations fines et variees elle deploie deja,
+quelle experience de la vie reelle, profondement sentie, se revele, bien
+que moins en dehors que chez Balzac, moins etalee en surface, mais bien
+delicate et d'un ton si juste, jusqu'au moment ou la chimere s'empare de
+l'auteur et l'emporte avec le lecteur au ciel ou aux abimes.
+
+Vous rappelez-vous, au hasard des premieres oeuvres, l'interieur glacial
+de ce petit castel de la Brie? Comme cela est bien vu, finement observe!
+Comme toutes ces attitudes diverses ont ete notees dans un souvenir
+exact! Comme tous ces details d'interieur sont rendus! Comme on sent
+peser lourdement sur chacun des acteurs le poids d'une soiree d'automne
+pluvieuse qui a suivi une journee plus monotone encore! Ce vieux salon,
+meuble dans le gout Louis XV, que le colonel Delmare arpente avec la
+gravite saccadee de sa mauvaise humeur, cette jeune creole, toute
+fluette, toute pale, Indiana, enfoncee sous le manteau de la cheminee,
+le coude appuye sur son genou, dans sa premiere attitude de tristesse
+non encore revoltee, mais prete a l'etre au premier signal de la
+passion; en face d'elle, ce Ralph, fixe et petrifie, comme s'il
+craignait de deranger l'immobilite de la scene, de meme que dans tout le
+roman il craindra de troubler les evenements par sa modeste
+personnalite, jusqu'a ce que les evenements lui imposent un role
+d'heroisme qui le trouvera pret: n'y a-t-il pas dans chacun de ces
+traits comme une experience personnelle, une impression de vie reelle,
+une preparation des destinees qui vont s'accomplir? Combien elle est
+curieuse aussi, dans une autre oeuvre, voisine de celle-ci par la date,
+la psychologie d'Andre, avec cette sensibilite naive, emportee en
+dedans, craintive au dehors, avec cette tendresse de coeur qui le
+rendait presque repentant devant les reproches, meme injustes! Ce sont
+la d'admirables etudes de caracteres. L'insurmontable langueur de ce
+personnage, cette inertie triste et molle, l'effroi des recriminations,
+cette avidite vague et febrile de l'inconnu, tout cela ne fait-il pas de
+lui la victime inevitable du conflit qui va briser sa vie entre le
+marquis de Morand, son pere, un tyran sans mauvaise humeur, un joyeux et
+loyal butor, et sa maitresse, Genevieve, une pauvre fleuriste qui
+prendra tout ce coeur desherite et qui mourra de cet amour! Pas une page
+ici, pas une ligne qui ne soit du roman experimental, sauf la poesie,
+qui transfigure tout, meme l'analyse, meme l'observation. Nous
+pourrions faire la meme enquete, qui nous donnerait le meme resultat,
+jusqu'a _Jean de la Roche_, jusqu'au _Marquis de Villemer_, en insistant
+sur ce trait que les situations donnees et les caracteres indiques sont
+presque toujours pris dans la realite la mieux observee, et que ce n'est
+que dans la suite et sous la pression d'une imagination qui ne se
+contient plus que les caracteres s'alterent, se deforment ou
+s'idealisent a l'exces.
+
+Il y a un de ses romans surtout, dont elle dit elle-meme "qu'il est un
+livre tout d'analyse et de meditation", et qui m'a semble se detacher en
+relief sur l'ensemble de son oeuvre, comme une des plus fortes etudes
+qui aient jamais ete faites sur une des formes maladives de l'amour, la
+jalousie; je veux parler de _Lucrezia Floriani_. Il importe peu que ce
+soit un chapitre de psychologie intime, ou les personnages reels du
+drame de sa vie peuvent se reconnaitre eux-memes sous des noms nouveaux.
+Il importe moins encore que George Sand se soit faiblement defendue
+d'avoir voulu faire dans ce roman des portraits tres exacts[8]. Ce qui
+importe, c'est l'exactitude de la peinture morale qu'elle nous a donnee,
+quel que soit l'exemplaire vivant ou elle en a pris les traits. Le point
+de depart, ce fut un de ces amours reputes impossibles et qui sont
+precisement ceux qui eclatent avec le plus de violence. "Comment le
+prince Karoll, cet homme si beau, si jeune, si chaste, si pieux, si
+poetique, si fervent et si recherche dans toutes ses pensees, dans
+toutes ses affections, dans toute sa conduite, tomba-t-il, inopinement
+et sans combat, sous l'empire d'une femme usee par tant de passions,
+desabusee de tant de choses, sceptique et rebelle a l'egard de celles
+qu'il respectait le plus, credule jusqu'au fanatisme a l'egard de celles
+qu'il avait toujours niees, et qu'il devait nier toujours?" Ce fut, en
+effet, un terrible malentendu; le chatiment ne se fit pas attendre. A
+peine la destinee de cet invraisemblable amour s'est-elle accomplie,
+l'imagination du prince Karoll s'excite sur toutes les circonstances de
+la vie de Lucrezia, meme sur ce passe qu'on ne lui a pas cache; les
+difficultes commencent; tout s'assombrit dans cette ame ou le soupcon
+est entre; la vie entre ces deux etres n'est plus qu'un long orage.
+Comment nait la jalousie, comment elle jette son poison secret dans les
+rapides joies de ce bonheur, etonne d'abord de lui-meme, comment elle le
+corrompt sans le detruire, produisant les courtes folies, les angoisses
+delirantes, les fureurs qui eclatent ou celles qui tuent par de longs
+silences, comment les ruines morales s'accumulent sous les coups d'un
+insense, jusqu'au denouement fatal, vulgaire et poignant, voila ce que
+raconte ce livre avec une logique de deductions, une surete de traits,
+une profondeur d'analyse qui trahissent la vie observee de pres et
+profondement sentie. La jalousie incurable du passe, voila la maladie
+du prince Karoll. Les details et la gradation du mal sont marques avec
+une precision presque scientifique. Il a aime cette femme, sachant tout,
+et, malgre tout, il l'a aimee quand elle n'etait plus ni tres jeune ni
+tres belle, en depit d'un caractere qui etait precisement l'oppose du
+sien, et n'ayant pu prendre jamais son parti de ces moeurs imprudentes,
+de ces devouements effrenes, de cette faiblesse d'un coeur jointe a
+cette hardiesse d'un esprit qui semblaient une violente protestation
+contre tous les principes et les sentiments sur lesquels il a vecu
+jusque-la. Il n'a jamais pu pardonner a cette femme d'etre si differente
+de lui-meme. Il la poursuivra de sa folie croissante et devenue a la fin
+presque furieuse jusqu'au jour ou Lucrezia tombe, sans avoir, une seule
+heure, inspire de confiance a son etrange amant, sans avoir conquis son
+estime, sans avoir cesse d'etre aimee de lui comme une maitresse, jamais
+comme une amie.--Que ceux qui refusent a George Sand la faculte
+d'analyse relisent ce roman et qu'ils disent s'il n'y a pas la une
+admirable et profonde etude de passion, si chaque page n'est pas ecrite
+avec une observation ou un souvenir?
+
+Ce qui a donne le change sur l'absence pretendue de la faculte
+d'observation chez George Sand, c'est qu'il arrive un moment, meme dans
+ses plus belles fictions, ou le romanesque s'introduit a forte dose dans
+le roman, l'absorbe tout entier et efface tout le reste. Le romanesque,
+c'est l'exaltation dans la chimere: il marque l'age d'une generation et
+la date d'un livre; il se reconnait a la maniere d'aimer (surtout a la
+facon de dire que l'on aime), a la maniere de concevoir et d'imaginer
+les evenements, a la maniere plus ou moins agitee et surexcitee
+d'ecrire. Un maitre de la critique, M. Brunetiere, a marque fortement
+ces traits: "... Cette facon forcenee d'aimer fut celle de toute la
+generation romantique. Tout le monde n'aime pas de la meme maniere, et
+chacun a la sienne; mais les romantiques ont aime comme personne avant
+eux n'avait fait, ni depuis.... Certes, _Indiana_, _Valentine_, _Lelia_
+meme et _Jacques_ sont de curieuses etudes de l'amour romantique. George
+Sand, selon son instinct, n'a pris, dans la realite, qu'un point de
+depart ou d'appui, qu'elle quitte aussitot pour revenir au reve
+interieur de son imagination.... Il y a dans ces romans une partie
+romanesque et sentimentale qui a etrangement vieilli[9]."
+
+Prenons, des les debuts, deux des oeuvres les plus celebres, _Valentine_
+et _Mauprat_, et voyons comment ce jugement se verifie, et aussi comment
+le pronostic se realise. Dans chacune d'elles il y a une matiere riche,
+neuve, variee, d'invention naturelle, et aussi semblable au vrai qu'il
+est possible, melee bientot a des exagerations de caracteres ou de
+details qui etonnent ou revoltent l'imagination la plus docile et la
+plus credule. Que la ravissante Edmee aime son cousin Bernard, qu'elle
+l'ait aime des sa rencontre avec lui dans la societe epouvantable des
+Mauprat, qu'elle ait tacitement choisi ce rustre, ce sauvage qui sait a
+peine signer son nom, qu'elle ait pris a tache de le civiliser pour le
+rendre digne d'elle, qu'elle ait reussi enfin, a force de devouement
+actif et silencieux, a en faire un vaillant homme, un honnete homme, en
+l'elevant jusqu'au niveau de son coeur, tout cela, c'est le roman meme,
+et quel beau, quel noble roman!
+
+Mais a travers ce courant divers ou melange de deux existences, separees
+a l'origine par des abimes et que le plus sincere amour a rapprochees
+dans la vie, l'element invraisemblable se glisse, grandit, intercepte
+l'interet, contrarie a chaque instant les belles et saines emotions du
+roman, les empeche de germer a l'aise. C'est la perpetuelle apparition
+du pere Patience a tous les carrefours du pays et a chaque page du
+roman; c'est l'inevitable intervention de cet homme qui a tout appris
+dans la vie des champs, qui sait tout du present et de l'avenir, de ce
+grand justicier, de ce magistrat improvise qui impose silence aux
+puissances de la province, de ce paysan qui joue, a chaque occasion, le
+role de Mirabeau, conduisant par sa parole les evenements, nouant et
+denouant l'action? N'est-ce pas le faux et l'invraisemblable en
+personne? Qui nous delivrera de ce type artificiel, de son bavardage et
+de son infaillibilite? C'est vraiment trop demander a notre bonne
+volonte que de nous faire accepter ce prolixe collaborateur, eclaire des
+feux de la revolution prochaine, travaillant, au nom du contrat social,
+a la justification de Bernard, qui n'est pas coupable, et au denouement
+du roman, qui se denouerait fort bien sans lui. Element romanesque, et
+d'autant plus blamable ici qu'il est inutile. Ce bonhomme Patience m'a
+bien l'air de jouer _la Mouche du coche_, et le mutisme actif de
+Marcasse fait dix fois plus de besogne, sans en avoir l'air, bien qu'il
+ait, lui aussi, une bonne part de romanesque.
+
+_Valentine_ est, a cote de _Mauprat_, un des plus charmants et des plus
+tragiques recits d'amour. Car, que demander a Mme Sand? Au fond, elle ne
+sait que l'amour. Elle a prodigue, ici encore, les plus merveilleuses
+peintures de ce sentiment, elle l'a encadre dans le theatre de ses
+longues et continuelles reveries, dans ces paysages du Berry qu'elle a
+tant aimes. Elle a trahi, par la grace d'un incomparable pinceau,
+l'_incognito_ de cette contree modeste, de cette Vallee-Noire, dont elle
+dit: "C'etait moi-meme, c'etait le cadre, c'etait le vetement de ma
+propre existence". Et tout cela elle l'a livre au public, comme attiree
+par un charme secret et le repandant a son tour. De la est sortie cette
+analyse de passion qu'on n'oublie plus et qui fait de chaque lecteur un
+complice de Benedict. On le suit, on le voit arrete, contemplant
+Valentine, sur le bord de l'Indre, tandis qu'assis sur un frene mal
+equarri, il s'enivre de son image, tantot reflechie dans l'onde
+immobile, tantot troublee par un frisson de l'eau. Il ne pense pas, dans
+ce moment-la, il jouit, il est heureux; il boit par les yeux le poison
+fatal dont il mourra. Les evenements se developpent; mais deja peu a
+peu quelques-uns des caracteres d'abord indiques changent et se
+deforment. Benedict est le paysan sublime et passionne. M. de Lansac, le
+fiance de Valentine, d'abord un tres galant homme, devient le type
+legerement charge d'abord, puis demesurement avili de l'homme du monde
+sans passion genereuse, sans jeunesse morale, use et fletri au dedans,
+d'ailleurs cupide et debauche, tout ce qu'il faut pour rendre la lutte
+difficile a Valentine, facile a Benedict. Mme de Raimbault, une femme du
+monde, qui a simplement des prejuges, passe tout a coup a l'etat d'une
+vieille coquette, coureuse de bals de sous-prefecture, qui se
+desinteresse de sa fille a un point invraisemblable, ainsi que plus tard
+M. de Lansac de sa femme, sans doute pour laisser les incidents les plus
+graves se developper a leur aise, sans la gene de la vie de famille, ou
+la plus simple surveillance entraverait les libres allures du roman.
+Ainsi s'explique ce va-et-vient des personnages les plus compromettants
+et les plus faciles a compromettre, qui entrent dans le parc et le
+chateau, ou bien en sortent, comme il leur plait, le jour et meme la
+nuit. Benedict en profite a souhait, d'abord pour essayer de tuer a
+l'affut, dans la soiree meme du mariage, l'epoux, M. de Lansac, sous le
+pretexte etonnant de punir "une mere sans entrailles qui condamnait
+froidement sa fille a _un opprobre legal_, au dernier des opprobres
+qu'on puisse infliger a la femme, au viol", puis, pour s'introduire au
+chateau furtivement, et prendre la place de M. de Lansac absent dans la
+chambre nuptiale. Et de la une des plus incroyables folies qui puissent
+traverser une imagination exaltee, cette scene capitale de la nuit de
+noces entre Valentine malade, alienee d'elle-meme, tombee par desespoir
+dans une sorte de somnambulisme, et Benedict, qui passe pres d'elle les
+heures troublantes de la nuit, s'exaltant de la presence aimee, livre a
+toutes les furies de la passion, qu'heureusement une serie de hasards
+transforme en un inoffensif et delirant monologue. Tout cela est bien
+etrange. "Il ne faut pas oublier, dit Mme Sand ingenument, que Benedict
+etait un naturel d'exces et d'exception." Il le prouvera jusqu'a la fin,
+a travers des incidents sans nombre, des surprises et des rendez-vous
+manques, jusqu'a un meurtre absurde, jusqu'au coup de fourche qui
+atteint le heros par suite d'un ridicule malentendu. Toute cette seconde
+partie du roman est une serie de drames vulgaires et forcenes ou
+l'invraisemblable tue l'interet. Le charme s'est evanoui. Mais qu'il
+etait grand, irresistible dans la premiere partie du livre!
+
+George Sand avait elle-meme conscience de cette impulsion etrange qui la
+portait a un romanesque exagere: "Je declare aimer beaucoup, disait-elle
+dans le preface de _Lucrezia Floriani_, les evenements romanesques,
+l'imprevu, l'intrigue, l'_action_ dans le roman.... J'ai fait tous mes
+efforts, cependant, pour retenir la litterature de mon temps dans un
+chemin praticable entre le lac paisible et le torrent.... Mon instinct
+m'eut poussee vers les abimes, je le sens encore a l'interet et a
+l'avidite irreflechie avec lesquels mes yeux et mes oreilles cherchent
+le drame; mais quand je me retrouve avec ma pensee apaisee, je fais
+comme le lecteur, je reviens sur ce que j'ai vu et entendu, et je me
+demande le pourquoi et le comment de l'action qui m'a emue et emportee.
+Je m'apercois alors des brusques invraisemblances ou des mauvaises
+raisons de ces faits que le torrent de l'imagination a pousses devant
+lui, au mepris des obstacles de la raison ou de la verite morale, et de
+la le mouvement retrograde qui me repousse, comme tant d'autres, vers le
+lac uni et monotone de l'analyse".
+
+On pourrait faire un travail de ce genre sur la plupart des romans de
+George Sand et fixer les proportions variables de ces deux elements
+qu'elle emploie, le chimerique pousse a outrance et le reel finement
+observe. C'est la que se revelerait le grand defaut de cette belle
+imagination creatrice. Elle ne sait pas composer une oeuvre; elle ne
+sait y conserver ni l'unite du sujet, qui change souvent, ni l'unite de
+ton dans les caracteres qui s'alterent sans cesse. Elle n'en a d'avance
+arrete ni le but ni les proportions. Quand par hasard il lui arrive de
+conserver l'unite de l'oeuvre, c'est a son insu et comme par un coup de
+la grace. Elle concevait des personnages dans une situation donnee, qui
+etait presque toujours un etat de passion, elle s'eprenait d'eux, elle
+s'y interessait ardemment et pour son propre compte, tandis qu'elle les
+racontait et les peignait avec la flamme interieure; elle s'abandonnait
+a une sorte de hasard d'inspiration qui amenait les grandes luttes, mais
+qu'elle gouvernait bien peu, disait-elle, au point d'ignorer d'avance
+comment ces batailles de la vie se termineraient et comment le roman se
+denouerait. C'etait veritablement le triomphe de ce qu'on a nomme plus
+tard l'_inconscient_ dans le talent ou dans le genie. Je ne puis, en
+effet, mieux exprimer ce singulier phenomene dont elle donnait le
+spectacle etonnant dans sa methode de travail, qu'en disant que c'etait
+un phenomene d'inconscience superbe, mais bien peu sure dans le
+resultat. Rien de calcule, en apparence, rien de premedite; pas meme les
+grandes lignes arretees; tout procedait dans son art comme dans la vie.
+Quand une rencontre dramatique a lieu, quand une grande aventure
+commence, qui peut dire, dans le train de l'existence, ce qui devra
+arriver le lendemain? Il en etait de meme dans le domaine de son
+imagination. Elle ne savait pas la veille ce qui arriverait de ses heros
+ou a ses heros. Elle les livrait a la fatalite de son art, comme la vie
+les livre a la fatalite des evenements. De la ce contraste saillant dans
+ses oeuvres: l'entrain, la fougue, les merveilleux preludes, le
+commencement enchanteur de presque toutes ses fictions, des plus belles.
+Puis, a un certain moment, il se produit une sorte de fatigue: la
+richesse des developpements devient de la prolixite, le recit se traine
+en meandres inutiles; le style aussi se lasse et se neglige. Et
+cependant il faut bien finir. On finit, mais c'est une fin de raison,
+non d'inspiration. La composition languit, tout simplement parce qu'il
+n'y a pas eu de plan prepare, et que la composition n'est pas portee
+jusqu'au bout par l'ardeur de la pensee ou de la passion. Les
+denouements n'egalent jamais les preludes de l'oeuvre. On la voyait
+vivement preoccupee d'une idee de roman, possedee par son sujet, a tel
+point que tous ceux qu'elle avait traites auparavant semblaient ne plus
+exister pour elle, et, quelque temps apres, elle avait hate de dire
+adieu a ses personnages les plus chers d'un jour. Elle avait use et
+comme consume par le feu de son imagination les plus beaux enfants de
+son reve; elle les replongeait dans le passe, en un tour de main, je
+pourrais dire dans le neant. N'etait-ce pas un neant relatif que cet
+oubli qui succedait si vite en elle a la presence reelle de tous ces
+personnages, dont le nom meme sortait parfois de sa memoire? La
+fournaise ardente s'etait refroidie; pour se rallumer, elle attendait
+d'autres types, d'autres moules d'ou allait sortir un monde nouveau.
+
+Quand le chimerique s'introduit ainsi dans ses oeuvres, forcant les
+evenements et les caracteres, c'est une preuve que chez elle
+l'inspiration s'epuise, que la fatigue se trahit et que l'auteur ressent
+une certaine hate d'en finir avec le sujet dont elle a deja exprime la
+substance et la fleur. Mais il faut bien se garder de confondre ce
+romanesque mediocre, qui exprime une lassitude dans son talent, avec un
+autre genre de romanesque, qui produit chez elle des oeuvres exquises et
+qui est un jeu enchante de son imagination. Pour bien marquer cette
+nuance, deux noms suffisent; nous pourrions en citer dix: _Teverino_ et
+_le Secretaire intime_. Ce sont la des recits concus dans une heure de
+fecondite heureuse et qui semblent avoir ete acheves sous la meme
+inspiration fraiche et sans defaillance, de la premiere a la derniere
+page, sans un intervalle de repos ni de fatigue. Songes d'une nuit
+d'ete, reveries d'une journee de printemps, on ne sait de quel nom
+designer ces fictions magiques, qui vous tiennent comme suspendus dans
+un monde legerement ideal, ou tout succede au voeu de l'auteur avec une
+complaisance des evenements et une docilite des personnages qu'on ne
+trouve pas toujours en ce monde. _Le Secretaire intime_ est une
+fantaisie "qui lui est venue apres avoir relu les _Contes fantastiques_
+d'Hoffmann"; il a garde quelque chose de son origine. Tout est
+invraisemblable dans cette principaute batie entre ciel et terre, aux
+ordres de cette souveraine enigmatique et ravissante, Quintilia
+Cavalcanti, tour a tour folle du luxe et du plaisir, et adonnee au plus
+serieux labeur de la pensee, soupconnee des plus noirs crimes d'amour,
+une Marguerite de Bourgogne qui se montre dans un cadre enchante, puis
+tout a coup revelee a travers les aventures les plus contraires comme
+une epouse admirable, vertueuse et fidele a un epoux qu'elle adore dans
+l'_incognito_ de son exil errant. L'amour legitime avec des airs
+d'aventurier! Quel reve enfin realise par Mme Sand! C'est la seule
+maniere, a ce qu'il parait, de faire supporter le mariage. Et que
+d'epreuves pour le jeune comte de Saint-Julien, jete en plein mystere
+par un hasard de voyage, admis sur le grand chemin dans le carrosse de
+la princesse, au grand deplaisir de la lectrice et de l'abbe, a la
+stupefaction de la petite cour fabuleuse et agitee ou il debarque comme
+un evenement, puis montant en grade et en faveur avec une rapidite qui
+lui donne le vertige, et dans ce vertige fatal concevant un impossible
+amour qui le mene au bord des plus grands perils. Le denouement arrive.
+L'heureux epoux, le mysterieux Marx, sauve Julien de ses imprudences.
+Notre heros sort de cette feerie, tour a tour ravi, epouvante, humilie,
+meurtri. La guerison ne viendra que plus tard, apres la maladie de
+rigueur, qui suit les grandes defaillances, et le retour dans sa
+famille, ou il rapportera une imagination plus calme, une ame plus
+indulgente et le souvenir, le reve plutot des aventures dont il a eu
+pendant une annee le spectacle eblouissant et tragique devant les yeux.
+Il n'y a pas de bon sens dans cette fable. Mais quelle jolie suite aux
+_Contes_ d'Hoffmann! C'est ainsi qu'un grand artiste imite et s'inspire.
+
+C'est de la meme source de romanesque heureux qu'est sorti _Teverino_.
+Il arrive ainsi bien souvent a George Sand, lasse de la vie plate et
+vulgaire, de vouloir s'en echapper a tout prix, et de se raconter a
+elle-meme de merveilleuses histoires, comme celles qui prenaient tant de
+place autrefois dans sa vie d'enfant et qui finissaient par lui faire
+une existence revee presque aussi importante, dix fois plus precieuse
+et plus chere que l'autre. C'est dans un de ces jours ou, comme
+Scheherazade dans _les Mille et une Nuits_, mais pour satisfaire a son
+caprice d'imagination et non pas a celui d'un sultan feroce, elle
+s'amusait elle-meme et s'enchantait de ces recits, qu'elle concut l'idee
+de cette journee unique, et qu'une fois concue comme a travers un songe,
+elle la jeta sur le papier, dans sa vivacite et sa fraicheur intactes, a
+peine entamees par le travail presque insensible de la composition.
+
+Certes il y a bien de quoi crier a l'invraisemblance quand on voit
+s'organiser, au hasard des evenements, cette jolie caravane de voyage,
+dans la villa de Sabina, au lever du soleil. Leonce conjure Sabina de se
+laisser emmener ou il voudra, sans rien lui designer d'avance, a travers
+les paysages les plus varies, aussi loin qu'on pourra aller dans une
+seule journee. Il a touche la corde magique, l'inconnu; la fantaisie
+enleve les dernieres resistances; Leonce va devenir l'arbitre de cette
+journee. On part a deux, avec la negresse de Sabina et le jockey sur le
+siege. Et bientot les rencontres commencent: on enleve un bon cure qui
+marchait gravement sur la route, son breviaire a la main; un peu plus
+loin, une ravissante petite paysanne errante, qui a pour specialite
+d'apprivoiser les oiseaux et qu'on annexe a la caravane; plus loin
+enfin, a travers mille aventures, le heros du roman, le plus singulier
+et le plus merveilleux des heros, un voyageur que Leonce rencontre se
+baignant dans un lac, bien different dans sa noble nudite de ce qu'il
+paraissait etre, un instant auparavant, sous ses haillons sordides.
+Leonce fait de lui un homme comme il faut en lui jetant des habits
+convenables. Touchant apologue qui nous fait voir qu'il n'y a bien
+souvent qu'une question de vetements entre les hommes, surtout dans les
+romans de Mme Sand! C'est une idee chere a l'auteur, et qu'elle
+reprendra souvent, jamais avec autant de bonheur et de grace. Teverino
+s'est revele a Leonce avec sa distinction naturelle; c'est le plus beau
+des mortels et le plus eloquent des artistes. Des lors il va prendre sa
+place, qui sera la premiere, dans cette journee romantique; il marque en
+tout genre une superiorite de virtuose, de philosophe, d'ami devoue
+(bien qu'improvise), d'amant chevaleresque, si bien qu'il remplit toute
+la fin de la journee, toute la soiree qui la termine et la matinee qui
+la recommence, des propos les plus fins, les plus brillants, les plus
+poetiques, des actes les plus audacieux, des engagements de coeur les
+plus hardis, arretes a temps avec une discretion que n'aurait pas un
+homme du monde. Il eblouit de sa voix d'artiste toute une petite ville
+italienne ou l'on s'est arrete pour le soir, il etonne de plus en plus
+Leonce, il l'irrite meme et le domine par la noblesse de sa conduite, il
+se fait un instant presque aimer de l'elegante et hautaine Sabina; et ce
+n'est que par generosite qu'apres l'avoir troublee, comme pour faire
+l'epreuve de sa puissance, il detache de lui ce coeur fragile, un
+instant surpris, le rend a Leonce, et disparait.--Ce souverain
+improvise de quelques heures, pendant cette journee unique, est l'enfant
+gate de George Sand. C'est bien l'artiste aventurier qu'elle a toujours
+aime, un de ces bohemes de genie, deguenilles mais delicats, nobles et
+superbes, qui doivent leurs riches facultes a la nature, et qui les ont
+conservees avec soin, grace a une independance, a une paresse, a un
+desinteressement qui les rend pauvres, mais les garde purs. Elle l'a vu
+agir devant ses yeux, cette fois; elle l'a vu marcher, ce heros
+longtemps imagine, elle l'a vu dominer le petit monde ou elle l'a
+introduit. Elle en a ete heureuse, comme du succes d'un fils cheri de
+son imagination. On peut sourire de ce facile bonheur qu'elle s'est
+donne a elle-meme. Mais les traits de la vie reelle se melent si bien
+ici a la fable, il y a de si charmants episodes dans cette journee
+disposee par la plus aimable et la plus ingenieuse des providences, il y
+a des conversations si elegantes et si delicates, qu'il faut bien en
+passer par la fantaisie de l'auteur, et vraiment on aurait mauvaise
+grace a resister au charme qui vous penetre et vous entraine.
+
+Le roman, ainsi concu, est tout simplement de la poesie. Soit. Est-ce
+donc la quelque chose de si malheureux, et George Sand perdra-t-elle
+quelque chose a une accusation de ce genre? Il faut bien que le roman se
+rapproche de la poesie ou de la science. Le roman scientifique est en
+grand honneur de nos jours: la science des moeurs, des institutions, des
+classes sociales, des caracteres et des temperaments, des influences
+physiologiques et medicales qui determinent l'individualite de chacun,
+des heredites que l'on subit a travers les ages, voila la matiere
+indefinie et toujours variee du roman experimental. Mais faut-il
+sacrifier a ce genre unique tous les autres genres et en particulier
+celui qui considere le roman comme une oeuvre a la fois d'analyse et de
+poesie, comme George Sand le definissait d'instinct? Prenons garde, le
+roman selon George Sand, c'est le vrai roman national; si nous en
+croyons les interpretes des origines de notre litterature[10], il est ne
+des anciennes chansons de geste; il est de la meme famille que la
+poesie; et qui pourra d'ailleurs demontrer qu'on a tort de le comprendre
+ainsi?
+
+On notera, avec un soin pedantesque, les invraisemblances qui abondent
+dans les fictions de George Sand. Mais ne serait-il pas aise de noter,
+en regard de l'invraisemblance des evenements que l'on peut signaler
+chez elle, le defaut de logique des caracteres chez les naturalistes le
+plus en vogue, l'incoherence des sentiments, la bizarrerie maladive de
+la conduite, sous pretexte de maladies ou d'heredite? Et nous en
+viendrions a nous demander de quel cote il y a le plus
+d'invraisemblable. C'est une querelle qui durera longtemps et ou nous
+n'avons pas l'intention d'entrer. Il serait pourtant curieux de savoir
+si les pretendus observateurs de la realite ne font pas autant de
+concessions que les autres romanciers a une certaine convention aussi
+artificielle, aussi arbitraire, aussi fausse que celle dont ils font un
+si terrible grief a l'ecole qu'ils veulent detruire, comme si l'on
+detruisait des temperaments et des gouts!
+
+A cette maniere de comprendre le roman, correspond le style, qui
+meriterait une etude a part chez George Sand et dont nous n'indiquerons
+que quelques traits, bien reconnaissables a travers la variete infinie
+des sujets qu'elle a traites et dans la longue suite de cette vie
+remplie pendant quarante-six ans des plus feconds travaux.
+
+Certes on ne peut pas dire qu'elle n'ait pas fait, pendant un aussi long
+intervalle de temps, son education d'ecrivain, et qu'elle n'ait pas
+modifie son instrument d'expression et ses ressources. Cependant, des le
+debut, sa langue etait formee, deja ample et souple, pleine de mouvement
+et de feu. Le long travail d'une vie litteraire ne fit que la
+developper, il ne la crea pas; elle lui etait venue comme d'instinct,
+aussitot que, dans sa retraite de Nohant, elle jeta sur quelques
+feuilles eparses ses tristesses, ses larmes, ses revoltes, toute la
+matiere de son reve interieur. Les mots lui obeissaient deja sans
+resistance, les images suivaient d'elles-memes et s'entrelacaient sans
+effort avec une justesse que rencontrent seuls, du premier coup, les
+ecrivains de race. Ecrire est, pour certaines personnes, aussi naturel
+que respirer. George Sand ecrivait en prose comme Lamartine en vers;
+c'etait pour tous les deux une sorte de fonction de la vie; ils la
+remplissaient sans l'avoir etudiee; ni l'un ni l'autre n'aurait pu en
+rendre compte a eux-memes ni aux autres. Ni l'un ni l'autre ne furent
+des artistes de travail et de volonte; ils furent des artistes de
+nature; ils etaient nes grands ecrivains, ils l'etaient des la premiere
+page.
+
+Cette facilite, qui est un don, est un piege. George Sand n'a pu
+echapper a ce peril d'un abandon trop peu surveille au courant qui
+l'entraine. Elle a une complaisance excessive a developper ses idees;
+elle s'endort parfois, elle s'oublie dans une sorte de prolixite qui la
+trompe elle-meme; elle a ses negligences. On a aussi note trop souvent
+une certaine tendance a l'emphase, pour que ce grief n'ait pas quelque
+motif. Dans les conversations, ou plutot dans les discours dialogues de
+_Lelia_ ou de _Spiridion_, de _Consuelo_ ou de _la Comtesse de
+Rudolstadt_, il est certain que ce beau style devient la proie d'un
+lyrisme philosophique assez nuageux, qu'il s'y dissout en vapeurs
+fuyantes ou s'y assombrit jusqu'a une sorte d'obscurite volontaire. Les
+tenebres ne vont pas a ce temperament sain et naturel de l'ecrivain. Il
+les secoue avec bonheur et se retrouve tout entier, quand la crise
+philosophique est terminee, soit dans les descriptions de paysages, qui,
+dans _Lelia_, sont d'un art merveilleux, soit dans les peintures de
+caracteres, des que l'ecrivain sort de ces regions d'une demi-realite a
+peine consistante, quand il touche terre, quand il se prend a la vie ou
+qu'il s'egaye d'une de ces situations qu'il a inventees (comme les
+diverses rencontres de voyageurs dans _Teverino_). Il y a la des parties
+de dialogues tres vives, spirituelles, d'autres tres elegantes, des
+remarques et des conversations pleines d'un esprit de belle tournure et
+de bonne compagnie, meme quand les personnages sont equivoques. On n'a
+peut-etre pas assez remarque cette qualite de l'esprit dans le style de
+George Sand: "Les romantiques, a-t-on dit, n'ont pas connu la bonne
+plaisanterie: ni Chateaubriand, ni Lamartine, ni Vigny, ni Hugo, ni
+Balzac, ni George Sand." Cela n'est pas tout a fait juste pour Mme Sand.
+Elle n'avait pas d'esprit dans la conversation, elle ne savait pas
+plaisanter en causant. Mais tout changeait quand elle avait la plume a
+la main. Elle suivait alors, d'un trait rapide, les conversations
+qu'elle entendait au dedans d'elle-meme; elle s'y absorbait, et, dans
+ces improvisations qu'elle recueillait de ses interlocuteurs
+imaginaires, le naturel, la grace, la verve, la finesse ingenieuse
+abondaient; la force de la situation se dessinait si vivement en elle,
+qu'elle semblait n'etre qu'un echo; mais la voix interieure qui lui
+dictait ces vives et fines reparties etait bien a elle; c'etait
+_elle-meme_ et _une autre_, tres differente de ce qu'elle etait dans la
+vie reelle.
+
+"Ce n'est, nous dit-on encore, ni par un eclat extraordinaire ni par la
+perfection plastique que son style se recommande, mais par des qualites
+qui semblent encore tenir de la bonte et en etre parentes. Car il est
+ample, aise, genereux, et nul mot ne semble mieux fait pour le
+caracteriser que ce mot des anciens: _Lactea ubertas_, une abondance de
+lait, un ruissellement copieux et bienfaisant de mamelle nourriciere",
+et l'image entraine une hardie et charmante apostrophe a la "_douce Io
+du roman contemporain_"[11]. Rien de plus aimable, assurement. C'est
+l'hommage d'un ecrivain qui, parmi les jeunes, est un de ceux qui l'ont
+le plus et le mieux aimee. Un mot pourtant nous inquiete. On reproche a
+ce style si expressif et si colore de n'etre pas suffisamment
+_plastique_. Que veut-on dire par la? Sans doute qu'il n'est pas assez
+fortement modele sur les formes reelles, qu'il n'en dessine pas assez
+rigoureusement les contours, comme celui de Victor Hugo, de Theophile
+Gautier ou de Flaubert, qu'il ne s'etudie pas a les mettre en relief?
+Est-ce un tort? S'il n'est pas plastique, c'est-a-dire sculptural, ce
+style est pourtant tres pittoresque, et, quand il s'agit de decrire, il
+ressemble a une belle peinture. N'est-ce pas une compensation? Ce style
+est d'une transparence merveilleuse, au fond de laquelle on voit la
+realite telle que l'a vue le peintre, plus la pensee meme du peintre qui
+l'a interpretee. Soit dans les descriptions, soit dans les analyses,
+soit dans la suite des evenements, il suit l'idee d'un mouvement
+continu, il l'exprime et le manifeste avec une aisance et une fluidite
+qui n'empechent pas la force.
+
+J'ai vu, dans un repli des montagnes du Jura, une source que l'on
+appelle la Source bleue, a cause de sa couleur, qui reflete le paysage
+environnant, un coin du ciel menage au-dessus d'elle et peut-etre aussi
+la nature de la pierre ou elle a creuse sa coupe d'azur. Elle est calme,
+profonde, attirante comme par un charme magique. On ne peut voir cette
+source sans s'eprendre d'elle et adorer la Naiade qui la consacre; on la
+suit dans sa fuite a travers les pres voisins; elle s'excite par la
+pente a laquelle elle obeit; elle murmure avec fracas en descendant
+rapidement a travers son lit de cailloux; elle s'irrite et fremit, au
+bas du coteau, contre un rocher immobile et brutal qui lui barre le
+chemin; elle detourne de cette barriere sa colere et son cours, grondant
+encore, elargissant a chaque pas son onde grossie des torrents voisins
+qu'elle recoit et qu'elle absorbe. Un instant, comme trop pleine des
+tresors amasses de ces eaux etrangeres, elle passe par-dessus ses rives,
+elle s'epuise par ce debordement, elle va perdre une partie de ses flots
+inutiles autour d'ilots de sables denudes; puis enfin, se recueillant
+par un dernier effort, elle se ramene en soi, elle s'offre apaisee a la
+contemplation des hommes, apres avoir porte dans son cristal tant de
+paysages mobiles, tant de scenes variees des villes et des champs. C'est
+l'image du style de George Sand, toujours fidele au mouvement interieur
+de sa pensee, qu'il represente et dessine dans ses elans, dans ses
+agitations, comme dans ses soudains apaisements.
+
+On a beau jeu pour nous dire qu'apres quarante ou cinquante annees, ce
+style, au moins dans certaines parties, a vieilli comme d'autres parties
+de l'oeuvre. Il y a, a la verite, tout un attirail d'idees exterieures,
+de sentiments factices, de langage, propre a chaque generation et qui
+nous fait l'effet, quand nous le revoyons au grand jour, d'une toilette
+defraichie, d'un habit hors d'usage. Cette loi de la decadence
+inevitable, qui ne touche qu'aux dehors du personnage humain, au choix
+passager qu'il a fait, a sa date, de certaines manieres d'etre ou de
+paraitre, cette loi n'a pas epargne, chez Mme Sand, toute la partie
+sentimentale, le romanesque dans l'expression violente des sentiments ou
+l'invention des situations, l'invraisemblance exageree des evenements,
+l'emportement des theses, la declamation surabondante, l'exces d'un
+style trop lyrique, dont l'auteur lui-meme souriait par moments; voila
+les parties caduques et condamnees qui ont sombre pour toujours et qui,
+pour tout autre ecrivain, auraient entraine le reste de l'oeuvre dans un
+pareil et irreparable naufrage.
+
+Mais ici quel desastre c'eut ete que la perte de tant d'oeuvres en
+partie superieures et de recits que le rayon de l'art a touches! Que de
+choses resteront et renaitront si un injuste oubli s'est un instant
+mepris sur elles! Tout ce qui est grace aisee, creation elegante,
+reverie enchantee, sincerite de la passion, fantaisie merveilleuse,
+charme du style, tout cela ne merite-t-il pas de vivre? Le temps fera de
+plus en plus surement son oeuvre, ici comme ailleurs. Et apres ce
+travail d'elimination, qu'il accomplit avec une justesse infaillible sur
+chaque grande renommee, il proclamera avec un immortel honneur cette
+puissance d'invention, qui n'exclut pas la faculte d'analyse, mais qui
+lui cree un cadre merveilleux; il proclamera que, grace a cette richesse
+inepuisable d'imagination et ce don expressif du style, George Sand est
+restee un poete qui a peu d'egaux, un des plus grands poetes de sa race
+et de son temps.
+
+Nous sommes maintenant a meme, a ce qu'il semble, de repondre a la
+question que nous posions a la premiere ligne de cette etude. Oui, on
+reviendra a Mme Sand, apres quelques annees de negligence et quelques
+eliminations necessaires dans son oeuvre. Elle attirera de nouveau les
+generations nouvelles par l'eclat de cette poesie que nous avons essaye
+de definir. Quand elle ne servirait qu'a nous consoler, par
+quelques-unes de ses oeuvres, de l'exces et du debordement du
+naturalisme contemporain, elle aurait eu raison d'ecrire, meme pour
+nous, meme pour ce qui s'appelle la posterite. Elle aura sa place
+marquee dans la renaissance infaillible du roman, du theatre et de la
+poesie idealistes qui conserveront longtemps une clientele considerable
+dans l'humanite de demain et d'apres-demain, quoi qu'on fasse pour
+comprimer cet elan de l'esprit.
+
+Ce sont des moeurs nouvelles qui ont amene le roman a prendre une si
+grande place dans la vie moderne. Mais rien ne nous oblige a croire que
+cette place sera eternellement occupee par le roman naturaliste. Comme
+nous l'avons deja dit, il y aura partage entre les deux theories
+opposees ou peut-etre oscillation periodique de l'esprit public entre
+l'une et l'autre. Ce qui a fait la royaute litteraire du roman, c'est en
+grande partie l'ennui moderne, cette maladie que les generations des
+autres siecles, moins excitees et plus croyantes, n'ont pas connue au
+meme degre que nous; c'est l'ennui, ce vide absolu de l'esprit et du
+coeur, qui est un trait irrecusable des hommes de notre temps. Autrefois
+on avait pour se distraire et s'occuper, dans les intervalles du travail
+quotidien, soit la passion de l'esprit et de la conversation, comme au
+XVIIIe siecle, soit les passions religieuses, comme au XVIIe siecle, la
+curiosite violemment excitee par la Reforme et la Renaissance, comme au
+XVIe. Aujourd'hui, quand la vie, surmenee par le travail des affaires,
+est contrainte au repos, quelle ressource lui reste dans ce vaste desert
+des idees qui represente le monde intellectuel ou moral pour la majorite
+des hommes? C'est le roman qui tient alors la place qu'occupaient
+autrefois les livres de controverse dans les siecles anciens ou les
+grandes questions de critique et de renovation sociale au dernier
+siecle. Le developpement exagere de la vie positive a cree du meme coup
+l'irresistible besoin d'y echapper. Rien, non rien, meme le desir de
+faire vite fortune et d'appliquer cette rapide fortune a de rapides
+plaisirs, ne prescrit contre certaines exigences de l'esprit. On a beau
+jeter en pature a l'homme de ce temps les amusements ou les
+divertissements violents, on parvient bien a le distraire un instant, a
+le passionner pendant une heure ou deux; on attire toute son activite au
+dehors, on l'y excite, on l'y epuise. Et au meme instant ou on le croit
+le plus oublieux de son _moi_ interieur, il echappe a ces prises du
+dehors; il fait de soudaines rentrees en lui; il y revient, tout fatigue
+du train de vie qu'il menait hier, qu'il menera demain. Mais aussi,
+presque aussitot, deshabitue depuis longtemps de penser, il s'effraye de
+cette solitude inanimee, de ce silence qu'il trouve en lui; il a oublie
+de remplir et d'orner de pensees solides ce fond interieur de l'ame
+qu'il n'habite qu'a de rares intervalles. L'ideal philosophique ou
+religieux ne visite plus guere cette ame vouee aux divinites vulgaires
+et faciles. Les lettres severes rebutent depuis longtemps ces esprits
+restes arides sous une couche de banale culture. Quelle ressource lui
+restera pour remplir un instant ce grand vide qui s'ouvre devant lui? Le
+theatre et le roman, qui ne differe du theatre que par le developpement
+de l'action concentree sur la scene interieure. D'ailleurs, le roman est
+toujours la, toujours a sa portee et sous sa main; il se prete a
+remplir certaines heures ou l'homme, en tete-a-tete avec lui-meme, ne
+sait que penser. Il prend telle oeuvre qui mene grand bruit, il la
+laisse, il la reprend a sa fantaisie. Le roman semble s'adapter de
+lui-meme a ces intervalles inoccupes de la vie moderne; il remplit les
+repos de l'action ou des affaires, ou l'homme, meme le plus ordinaire,
+sent en lui je ne sais quelle vague lassitude ou quelle morne inquietude
+qui ressemble a un besoin de penser.
+
+Mais l'influence du roman ne s'arrete pas la; il n'est pas uniquement
+l'entretien et la distraction intellectuelle d'un grand nombre d'esprits
+vides ou mediocrement cultives. Les intelligences les plus hautes
+elles-memes n'y echappent pas; c'est une sorte d'habitude qui s'est
+creee pour l'esprit. Je demandais a un philosophe distingue de ce temps
+quel etait, d'ordinaire, le premier article qu'il lisait dans la _Revue
+des Deux Mondes_. Il me repondit avec ingenuite que c'etait toujours par
+le roman qu'il commencait sa lecture. Le plus grave esprit de notre age,
+celui qu'on se figurait, surtout dans les dernieres annees de sa vie,
+comme naturellement absorbe dans les plus hautes meditations
+philosophiques ou religieuses, M. Guizot, me disait qu'il travaillait
+dans la premiere partie de la journee, qu'il faisait une promenade selon
+le temps, et que, tous les jours de sa vie, il rentrait a quatre heures
+pour se faire lire un roman anglais. Mais c'est surtout dans la vie des
+jeunes gens et des femmes que le roman s'est introduit, impose comme
+l'aliment principal de leur intelligence. On peut dire que, pour
+beaucoup, il est devenu la litterature unique.
+
+C'est ici que se place naturellement un voeu, une esperance, si l'on
+aime mieux, en faveur de la renaissance de George Sand, comme un des
+maitres injustement oublies. Si l'on reve pour le roman d'etre autre
+chose que la distraction abaissee d'une intelligence en detresse,
+l'element d'une curiosite vulgaire, s'il doit, comme les autres formes
+de l'art, racheter sa souverainete par une fin elevee, la justifier,
+avoir un but, en un mot, ne serait-ce pas a la condition qu'il mit un
+peu d'ideal dans cette pauvre vie, si agitee en apparence, si surexcitee
+au dehors, bruyante a la surface, au dedans si terne et si morne? Ne
+serait-ce pas aller contre ce but que de proscrire cet ideal de la vie
+factice qui se joue devant notre imagination, comme on le proscrit avec
+tant de soin de la vie reelle? Et quel art est-ce donc, si c'en est un,
+de nous donner dans une succession de types avilis, de situations tour a
+tour ternes et violentes, de scenes triviales, de scandales odieux ou
+mesquins, sous pretexte d'etudes de moeurs, la representation des
+realites qui obsedent notre vie de chaque jour, qui occupent et
+poursuivent nos regards? Il semble que le vice incurable du roman ainsi
+compris soit la negation meme de sa fin legitime, qui est de relever
+l'homme, un instant, de toutes les tristesses et des miseres, des
+trivialites et des ennuis de la vie quotidienne, de lui donner, pour
+quelques heures, l'illusion d'un monde ou il puisse changer au moins le
+cours de ses idees et le train de ses soucis vulgaires, ou les
+sentiments aient plus de force, les caracteres plus d'unite, les
+passions plus de noblesse, l'amour plus d'elevation et de duree, le
+soleil plus d'eclat. Le roman anglais, qui s'est depuis longtemps
+acclimate dans notre langue, et le roman russe, qui a fait recemment une
+entree si superbe et triomphante dans notre litterature, sont beaucoup
+moins eloignes de cette conception qu'on ne le croirait. A un fond de
+realisme, qui est dans les exigences toutes naturelles de l'esprit
+moderne, ces deux formes les plus recentes du roman, soit dans George
+Eliot, soit dans le comte Tolstoi, joignent tout un ensemble
+d'aspirations severes et de poursuites elevees qui les rapprochent
+singulierement, par certains points, de l'ideal que nous venons de
+decrire.
+
+C'etait aussi la, nous l'avons vu, l'idee que George Sand s'etait faite
+du roman, au debut de sa vie litteraire[12]. Transformer la realite des
+caracteres et des passions en l'elevant au-dessus des vulgarites et des
+laideurs, craindre avant tout de l'avilir dans le hasard des evenements,
+qu'est-ce que cela, sinon chercher par tous les moyens l'expression la
+plus complete et la plus saisissante du reve de la vie, verser quelques
+rayons d'ideal dans notre triste et pale existence? N'est-ce pas la de
+l'art, du vrai, du grand art? Notre vie est dure ici-bas, dit George
+Sand, et nous n'y pouvons jamais etre assez contents de nous ni des
+autres pour ne pas desirer de rever tout eveilles.--Personne, plus et
+mieux qu'elle, et d'une main plus prodigue, n'a seme sur nous les
+enchantements de ce reve. Nous ne pourrons jamais nous soustraire a
+cette soif de fiction, a moins que notre monde ne se transforme en une
+sorte de paradis ou l'ideal d'une vie meilleure ne sera plus possible.
+En attendant, nous aspirerons toujours a sortir de nous-memes; toujours
+notre imagination fera son charme et son ivresse de ce breuvage
+delicieux, la poesie sous les formes variees de l'art, le poeme, le
+theatre ou le roman. Que deviendrai-je si, a la place du breuvage
+exquis, votre main impitoyable me verse une seconde fois le breuvage
+vulgaire dont je suis rassasie? C'est la gloire de George Sand d'avoir,
+dans sa longue carriere, toujours echappe a ce peril, et toujours
+epargne a ses amis inconnus cet affreux deboire. Sur ce point-la, au
+moins, elle ne les a jamais trompes.
+
+NOTES:
+
+[Note 8: "On a pretendu que, dans ce roman, j'avais peint le caractere
+de Chopin avec une grande exactitude sous le nom du prince Karoll. On
+s'est trompe, parce que l'on a cru reconnaitre quelques-uns de ses
+traits, et, procedant par ce systeme, trop commode pour etre sur, on
+s'est fourvoye de bonne foi." (_Histoire de ma vie_, t. X, p. 231.)]
+
+[Note 9: _Revue des Deux Mondes, Revue litteraire_, 1er janvier 1887.]
+
+[Note 10: "_Roman_, veut dire, au moyen age, composition en langue
+romane, c'est-a-dire en francais, et specialement, comme les
+compositions le plus en honneur sont les chansons de geste, il prend le
+sens de chanson de geste. A la fin du moyen age, il veut dire
+successivement chanson de geste mise en prose (roman de chevalerie),
+histoire en prose de quelques grandes aventures imaginaires, puis
+histoire en prose de quelques aventures inventees a plaisir, et
+finalement recit invente a plaisir. Qu'on aille retrouver dans cette
+derniere evolution de sens la poesie ecrite en roman!" (A. Darmesteter,
+_la Vie des mots_, p. 16).]
+
+[Note 11: M. Jules Lemaitre, _Revue Bleue_, 8 janvier 1887.]
+
+[Note 12: Voir chapitre II]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA VIE INTIME A NOHANT
+
+LA METHODE DE TRAVAIL DE GEORGE SAND
+
+SA DERNIERE CONCEPTION DE L'ART
+
+
+Avant de prendre conge de George Sand, nous voudrions l'etudier un
+instant dans sa vie intime et l'y saisir d'un coup d'oeil retrospectif.
+Quand cette etude n'est pas faite, on n'a jamais la notion complete d'un
+ecrivain, surtout si cet ecrivain est une femme. Cette vie ne commence
+veritablement qu'a l'epoque de l'etablissement definitif a Nohant, ou
+George Sand se fixa en 1839, apres le voyage en Suisse avec Liszt et Mme
+d'Agoult, et une retraite de quelques mois a Majorque, avec Chopin, le
+grand artiste deja bien malade. Il y eut encore, ici et la, plusieurs
+sejours provisoires a Paris, pour l'education des enfants, Maurice et
+Solange; mais des ce moment-la, c'est Nohant qui est devenu son sejour
+habituel, son centre d'action; c'est la que son existence est fixee et
+qu'elle a pu realiser son reve, l'idee d'une vie arrangee pour elle,
+ses enfants et ses amis. C'est la que se developpe et s'acheve, dans un
+cadre fixe et familier, ce que je pourrais appeler la _derniere maniere_
+de George Sand, sur laquelle nous voudrions arreter et retenir
+l'attention du lecteur.
+
+Nous devons rappeler cependant quelques traits de la vie anterieure,
+celle qui a ete l'objet ou le pretexte de tant de legendes. Se
+souvient-on, a ce propos, du joli conte d'Alfred de Musset, l'_Histoire
+d'un merle blanc_? C'etait une bien vieille histoire que celle qui
+s'etait passee vers 1833 et 1834 a Paris et a Venise. Mais elle marque
+bien l'origine et le point de depart de cette vie d'abord si fantasque
+et livree a l'aventure. On trouve tout, meme l'histoire des autres dans
+cette fantaisie, quelque peu arrangee, mais transparente, du poete
+racontant les malentendus qui l'accueillent a son entree dans la vie,
+les malveillances qu'il subit dans sa famille meme, a cause de son
+plumage et de son ramage inusites, les accidents et les deceptions de
+tout genre qui lui font sentir chaque jour combien il est penible, bien
+que glorieux, d'etre en ce monde "un merle exceptionnel"!
+
+Apres plusieurs aventures dont il est sorti perdant chaque fois beaucoup
+de ses illusions et un peu de ses plumes, il rencontre enfin sa
+consolation sous la forme de la merlette de ses reves, de la merlette
+ideale. "Acceptez ma main sans delai; marions-nous a l'anglaise, sans
+ceremonie, et partons ensemble pour la Suisse.--Je ne l'entends pas
+ainsi, me repondit la jeune merlette; je veux que mes noces soient
+magnifiques et que tout ce qu'il y a en France de merles un peu bien nes
+y soient solennellement rassembles." Le mariage se fait, malgre tout, a
+l'_anglaise_, mais avec un grand concours d'artistes emplumes, et l'on
+part pour la Suisse, Venise ou autres lieux. "J'ignorais alors que ma
+bien-aimee fut une femme de plume; elle me l'avoua au bout de quelque
+temps; elle alla meme jusqu'a me montrer le manuscrit d'un roman ou elle
+avait imite a la fois Walter Scott et _Scarron_. Je laisse a penser le
+plaisir que me causa une si aimable surprise.... Des cet instant nous
+travaillames ensemble. Tandis que je composais mes poemes, elle
+barbouillait des rames de papier. Je lui recitais mes vers a haute voix,
+et cela ne la genait nullement pour ecrire pendant ce temps-la.... Il ne
+lui arrivait jamais de rayer une ligne ni de faire un plan avant de se
+mettre a l'oeuvre. C'etait le type de la merlette lettree." Bien des
+traits sont justes dans cette esquisse; un seul detonne avec la
+physionomie de la _romanciere_. A aucune epoque sa plume, libre dans le
+domaine des idees, ne s'abaissa a la caricature ni a la parodie. Nous
+comprenons que la merlette lettree ait rappele a son ami Walter Scott et
+ses larges et puissants recits; mais nous sommes stupefaits quand nous
+voyons le satirique injuste joindre a ce nom celui de Scarron. Meme dans
+ses plus grandes hardiesses de pensee, Lelia resta Lelia, et jamais une
+equivoque ni une plaisanterie cynique n'alourdit ou n'effleura son
+aile, amie du grand vol et de la lumiere.
+
+Nous ne raconterons pas la fin de l'histoire, dont on peut voir la
+contre-partie dans _Elle et Lui_. Elle est triste dans les deux recits;
+elle l'avait ete dans la realite, et tout le monde la sait a peu pres,
+ce qui suffit. C'est affaire a la chronique d'entrer dans ce genre
+d'intimite, bien au dela de ce qui est necessaire. Nous avons voulu
+seulement marquer, sans insister, la place d'une premiere George Sand,
+tres prompte a se prendre et aussi a se deprendre, mettant tout son
+enjeu dans une passion, l'y perdant en belle joueuse, guerissant de
+chaque passion, mais non du jeu lui-meme, apportant en ces diverses
+tentatives une sorte de naivete incorrigible et de bonte facile, melant
+a ces cultes changeants des cultes episodiques pour tel art ou telle
+science, la poesie avec l'un, la musique avec l'autre, la philosophie
+avec un troisieme. C'est celle dont l'image s'est imposee a l'esprit de
+ses contemporains, dans l'ivresse de la jeunesse et des premiers
+triomphes, celle qui vivait tantot en etudiant ou en artiste, tantot en
+pelerin, sous des habits d'homme, dans le quartier Latin ou sur toutes
+les routes de l'Europe et particulierement sur les grands chemins de la
+boheme et autres pays imaginaires, abandonnant sa vie aux hasards des
+bons ou des mauvais gites, a la camaraderie des voyageurs de rencontre,
+dont elle illumine un instant le personnage des feux de son imagination,
+dont elle partage ou subit l'aventureuse hospitalite, les etranges
+fantaisies, les passions irreparables. Henri Heine, qui l'a vue souvent
+a la fin de cette periode (de 1833 a 1840), nous a laisse d'elle un vif
+portrait, qui doit etre ressemblant: "son visage peut etre nomme plutot
+beau qu'interessant, disait-il; la coupe de ses traits n'est cependant
+pas d'une severite antique, mais adoucie par la sentimentalite moderne,
+qui repand sur eux comme un voile de tristesse. Son front n'est pas
+haut, et sa riche chevelure du plus beau chatain tombe des deux cotes de
+la tete jusque sur ses epaules. Ses yeux sont un peu ternes, doux et
+tranquilles. Elle n'a pas un nez aquilin et emancipe, ni un spirituel
+petit nez camus. Son nez est simplement un nez droit et ordinaire.
+Autour de sa bouche se joue habituellement un sourire plein de bonhomie,
+mais qui n'est pas tres attrayant; sa levre inferieure, quelque peu
+pendante, semble reveler une certaine fatigue. Son menton est charnu,
+mais de tres belle forme. Aussi ses epaules, qui sont magnifiques.... Sa
+voix est mate et voilee, sans aucun timbre sonore, mais douce et
+agreable.... Elle brille peu par sa conversation. Elle n'a absolument
+rien de l'esprit petillant des Francaises ses compatriotes, mais rien
+non plus de leur babil intarissable. Avec un sourire aimable et parfois
+singulier, elle ecoute quand d'autres parlent, comme si elle cherchait a
+absorber en elle-meme les meilleures de vos paroles.... Cette
+particularite est un trait sur lequel M. de Musset appela un jour mon
+attention. "_Elle a par la un grand avantage sur nous autres_", me
+dit-il[13]" Et le portrait continue tranquillement sur ce ton modere,
+egaye par quelques-unes de ces epigrammes dont l'auteur ne pouvait pas
+s'abstenir longtemps.
+
+Pour ce premier portrait, il semble qu'il n'y ait plus a y revenir. La
+seconde partie de cette vie, de beaucoup la plus longue d'ailleurs, nous
+offre cet interet particulier, que c'est elle-meme, par son propre
+choix, qui l'organise et la gouverne, "qui la soustrait, autant que
+possible, au hasard des evenements ou au caprice des affections".
+Suivons-la, quand elle est definitivement retiree de la vie d'aventure,
+de l'existence errante et sans foyer, dans l'intimite de Nohant, dont
+elle a si cherement rachete les reliques et les souvenirs, ou elle
+recueille ses enfants, ou elle les voit grandir, ou elle les marie, ou
+plus tard sa joie profonde et calme de jeune aieule se repandra sur la
+tete de ses petits-enfants sans suspendre un seul instant sa production
+incessante, sans gener cette prodigalite d'un talent qui remplit pres
+d'un demi-siecle de ses inventions et de ses reves, de ses idees ou de
+ses passions, qui charme ou qui epouvante, qui remue l'ame de cinq a six
+generations. Car c'est un trait a noter que le silence, cette forme de
+l'oubli, n'a commence pour elle qu'apres sa mort. Tout le temps qu'elle
+a vecu, elle a ecrit, et par la elle a puissamment agi sur ses
+contemporains; c'est agir assurement que d'agiter ainsi les esprits d'un
+temps, d'inquieter les consciences, d'y produire ces grands mouvements
+de sympathie ou d'antipathie qui sont les flux et les reflux de
+l'opinion publique. Et qui l'a fait plus que George Sand dans ce siecle?
+
+Elle s'est peinte elle-meme dans cette seconde partie de sa vie, presque
+sans y penser, au moyen de sa _Correspondance_, bien plus instructive a
+cet egard que l'_Histoire de ma vie_, qui s'arrete brusquement au plus
+beau moment de sa carriere litteraire. C'est la _Correspondance_, et
+surtout la partie tres copieuse qui s'etend sur les vingt-cinq dernieres
+annees, que nous avons relue pour confronter les impressions de l'auteur
+avec nos souvenirs, ceux que nous avons emportes d'une visite que nous
+fimes a Nohant, au mois de juin 1861.
+
+Vers cette epoque deja lointaine, George Sand ecrivait a l'un de ses
+amis, en l'engageant a venir la voir: "Nous avons encore de belles
+journees ici. Notre climat est plus clair et plus chaud que celui des
+environs de Paris; Le pays n'est pas beau generalement chez nous:
+terrain calcaire, _tres frumental_, mais peu propre au developpement des
+grands arbres; des lignes douces et harmonieuses; beaucoup d'arbres,
+mais petits; un grand air de solitude, voila tout son merite. Il faudra
+vous attendre a ceci, que mon pays est, comme moi, insignifiant
+d'aspect. Il a du bon quand on le connait; mais il n'est guere plus
+opulent et plus demonstratif que ses habitants."
+
+Peu demonstrative, c'etait vrai, comme l'avait indique autrefois Henri
+Heine, et meme insignifiante d'aspect, pourquoi ne pas le dire? c'etait
+vrai aussi, pendant les premiers instants. Quand je la vis, ses
+cinquante-sept ans avaient marque leur empreinte sur toute sa personne
+et en avaient amorti l'effet, eteignant cette grace jeune et passionnee
+d'autrefois, cet eclat de physionomie qui, a travers la lourdeur de
+certains traits, avait ete sa principale beaute. La taille s'etait
+epaissie; les yeux restaient beaux, mais comme noyes dans un certain
+vague ou une certaine indolence, qui s'etaient augmentes avec l'age; il
+y avait en tout cela un peu d'inertie et comme une sorte de fatigue
+intellectuelle; elle semblait se refuser d'abord a de nouvelles
+connaissances ou au commerce de nouvelles idees qui n'entraient pas
+d'emblee dans les siennes, ou du moins ne s'y preter qu'avec peine.
+
+Hospitaliere, mais gravement et silencieusement, si l'on s'en etait tenu
+a cette premiere impression, on aurait pu la juger assez severement; il
+ne fallait pas s'y tenir, et, selon son expression, elle et son pays
+avaient du bon quand on les connaissait. On croira peut-etre que cette
+froideur de premier aspect etait un fait accidentel, personnel au
+visiteur inattendu de 1861. Il serait naturel de le croire; ce ne serait
+pourtant pas exact. On nous a raconte une bien jolie histoire sur
+l'impression que ressentit, a son arrivee, l'un de ses visiteurs les
+plus attendus, les plus souhaites, Theophile Gautier; il avait fait pour
+elle le grand sacrifice de quitter son boulevard, et il arrivait avec la
+conviction des Parisiens qui s'imaginent etre des heros pour aller voir
+un ami dans sa province; il debarquait a Nohant avec l'idee de son
+heroisme et dans l'attente de le voir recompense par la joie de George
+Sand, mesurant d'avance l'effusion de l'accueil a la vivacite, presque a
+la violence de l'invitation. Cependant George Sand restait calme, plus
+que calme, silencieuse, avec cet air indolent et lasse qui m'avait
+frappe en elle. Elle le quitte un instant pour donner des ordres. Lui,
+etonne, de plus en plus mecontent, se plaint a son compagnon de voyage,
+un habitue de la maison, d'un pareil accueil; son mecontentement, comme
+il arrive, s'exalte en s'exprimant; il veut partir, il rassemble sa
+canne, son chapeau, sa valise. Le temoin de cette grande colere va en
+toute hate prevenir George Sand pour qu'elle en conjure l'effet. Elle ne
+comprend rien d'abord a ce qu'on lui raconte. Quand elle a compris, elle
+fremit d'un pareil accident; une telle deception la bouleverse, elle se
+desespere. "Vous ne lui aviez donc pas dit, s'ecrie-t-elle ingenument,
+_que j'etais une bete_?" On l'entraine vers Theophile Gautier; les
+explications commencent; elles ne furent pas longues; il comprit
+bientot, a l'accent de la desolation, combien il se trompait, et sa
+rentree fut triomphale.
+
+La conversation de George Sand etait a l'avenant. Elle n'avait jamais
+ete bavarde, elle l'etait moins encore en vieillissant, hormis les jeux
+de famille et les contes aux enfants. De l'esprit, elle n'en avait pas,
+ni au sens parisien du mot, ni au sens gaulois. Elle l'admirait plus
+que de raison chez les autres, tout en le comprenant avec une certaine
+peine; il lui fallait un effort d'attention pour en saisir le jeu et
+s'habituer a ces surprises qu'il lui causait toujours. D'elle-meme, elle
+serait restee volontiers en dehors de ces fantaisies etourdissantes, de
+ces vives saillies, de cette gymnastique alerte de l'idee, de ces
+attaques et de ces ripostes ou excellaient quelques-uns de ses
+contemporains et de ses amis; elle aurait fait, parmi eux, triste figure
+si l'on n'avait connu d'ailleurs la haute valeur de cette intelligence.
+Je me la represente difficilement dans ces fameux diners de chez Magny,
+ou se reunissaient alors les plus brillants jouteurs de la plume ou de
+la parole. Elle-meme craignait, en y allant (ce qu'elle ne manquait pas
+de faire chaque fois qu'elle passait par Paris), d'y apporter de
+l'embarras pour les autres et de la gene dans cette conversation
+eblouissante, paradoxale, qui ne laissait pas de l'etonner. "Je vois,
+grace a vous, ecrivait-elle a l'un de ses plus zeles correspondants, le
+diner Magny comme si j'y etais. Seulement il me semble qu'il doit etre
+encore plus gai sans moi; car Theo[14] a parfois des remords quand il
+s'emancipe trop a mon oreille. Dieu sait pourtant que je ne voudrais,
+pour rien au monde, mettre une sourdine a sa verve. Elle fait d'autant
+plus ressortir l'inalterable douceur de l'adorable Renan, avec sa tete
+de _Charles le Sage_." On ne se figure pas George Sand avec son calme,
+avec son serieux, donnant la replique aux terribles malices de
+Sainte-Beuve, le chef du choeur, aux ironies de Flaubert, aux paradoxes
+"exuberants" de Theophile Gautier. Elle se plaignait parfois de cette
+outrance dans la plaisanterie, et de ce qu'elle appelait, d'un mot qui
+revient souvent dans sa correspondance, la _blague_, chez les artistes
+et les lettres de Paris. Elle a besoin de protester, au nom du bon sens,
+du gout et du serieux de la vie, quand la mesure a ete depassee. "Je ne
+sais, ecrit-elle a Flaubert, si tu etais chez Magny un jour ou je leur
+ai dit qu'ils etaient tous des _messieurs_. Ils disaient qu'il ne
+fallait pas ecrire pour les ignorants; ils me conspuaient, parce que je
+ne voulais ecrire que pour ceux-la, vu qu'eux seuls ont besoin de
+quelque chose. Les maitres sont pourvus, riches et satisfaits. Les
+imbeciles manquent de tout, je les plains. Aimer et plaindre ne se
+separent pas. Et voila le mecanisme peu complique de ma pensee." Elle ne
+convertissait personne, mais elle donnait a chacun une raison nouvelle
+de l'estimer, en parlant ainsi.
+
+Telle je la vis dans cette journee que nous passames a causer. Bien des
+choses de fond nous separaient; mais, parmi les ecrivains celebres, et
+meme parmi ceux qui ne le sont pas, je n'en ai pas connu un seul qui
+respectat plus et mieux les opinions des autres et qui imposat moins ses
+idees. Elle mettait a l'aise ses adversaires par un ton de bonhomie ou
+il n'y avait rien de simule; elle indiquait sa maniere de voir d'un
+trait simple et sobre; elle n'insistait pas. Meme dans ses lettres, elle
+n'aimait guere la discussion, elle ne la prolongeait pas volontiers, au
+moins dans l'ordre de ses idees sociales et politiques. Bien qu'elle y
+mit toute son ardeur, elle ne recherchait pas pour elles l'occasion de
+la controverse; elle craignait de les compromettre. "Je n'ai pas de
+facultes pour la discussion, disait-elle, et je fuis toutes les
+disputes, parce que j'y suis toujours battue, eusse-je dix mille fois
+raison." Et quand par hasard elle s'est aventuree sur le terrain brulant
+ou ses reves humanitaires essayent de prendre pied, elle interrompt, des
+qu'elle peut, la discussion: "Il parait que je ne suis pas claire dans
+mes sermons; j'ai cela de commun avec les orthodoxes, mais je n'en suis
+pas; ni dans la notion de l'egalite, ni dans celle de l'autorite, je
+n'ai pas de plan fixe. Tu as l'air de croire que je te veux convertir a
+une doctrine, mais non, je n'y songe pas. Chacun part d'un point de vue
+dont je respecte le libre choix. En peu de mots, je pense resumer le
+mien: Ne pas se placer derriere la vitre opaque par laquelle on ne voit
+rien que le reflet de son propre nez."
+
+Cette _insignifiance d'aspect_ n'etait que pour le premier regard. Si le
+hasard ou une bonne inspiration amenait l'entretien sur certains sujets
+qui lui etaient familiers, sa parole froide et paresseuse s'animait un
+peu; ses grands yeux alanguis reprenaient du mouvement et de l'eclat.
+Sur deux sujets surtout, elle aimait a causer: la vie de famille et le
+theatre. Il n'etait pas aise de l'attirer sur le roman, meme sur ses
+romans a elle. Chose singuliere! elle les avait presque tous oublies, et
+ce n'etait pas une affectation, c'etait une des formes ou l'un des
+signes de ce genie naturel qui travaillait en elle presque sans un
+effort de volonte. Avec les annees survenantes, d'autres inspirations
+avaient pris la place des premieres. Aussi est-ce avec une parfaite
+sincerite qu'elle raconte dans sa correspondance qu'elle est en train de
+refaire connaissance avec quelques-uns de ses romans les plus celebres.
+A la lettre, c'est du nouveau pour elle. Ce qu'elle m'avait dit de cette
+singuliere sensation d'un auteur qui se ressaisit lui-meme, elle
+l'exprime a merveille, vers le meme temps, dans une de ses lettres a
+Dumas fils: "J'ai essaye, ces jours-ci, de devenir, moi aussi, un
+lecteur de ce pauvre romancier. Ca m'arrive tous les dix ou quinze ans
+de m'y remettre comme etude sincere et aussi desinteressee que s'il
+s'agissait d'un autre, puisque j'ai oublie jusqu'aux noms des
+personnages et que je n'ai que la memoire du sujet sans rien des moyens
+d'execution. Je n'ai pas ete satisfaite de tout; il s'en faut. J'ai relu
+_l'Homme de neige_ et _le Chateau des Desertes_. Ce que j'en pense n'a
+pas grand interet a rapporter; mais le phenomene que j'y cherchais et
+que j'y ai trouve est assez curieux et peut vous servir." Elle etait, a
+ce moment, tombee dans un de ces etats de sterilite passagere que
+connaissent tous les ecrivains. Il fallait pourtant se remettre a son
+etat. "Mais alors, votre serviteur! il n'y avait plus personne. George
+Sand etait aussi absent de lui-meme que s'il fut passe a l'etat de
+fossile. Pas une idee d'abord, et puis, les idees revenues, pas moyen
+d'ecrire un mot." Dans un acces de desespoir, elle prit un ou deux
+romans d'elle. D'abord elle ne comprenait rien du tout. "Peu a peu ca
+s'est eclairci. Je me suis reconnue, dans mes qualites et mes defauts,
+et j'ai repris possession de mon _moi_ litteraire. A present, c'est
+fini, en voila pour longtemps a ne pas me relire."
+
+Elle avait une sorte de modestie tres particuliere; elle etait _homme_
+de lettres sans en avoir le principal defaut, la preoccupation dominante
+de soi-meme et l'idee fixe de ses oeuvres. Elle etait sensible a l'eloge
+et ne laissait pas de connaitre sa valeur; mais c'etait le don de
+produire qu'elle estimait chez elle plutot que telle ou telle oeuvre.
+Elle ne ramenait jamais d'elle-meme le nom d'un de ses romans, et quand
+ce nom revenait, elle ne s'en souvenait que confusement. J'ai rarement
+vu a ce point le detachement d'un auteur; il m'arriva plusieurs fois de
+l'etonner par la fidelite de ma memoire, moins ingrate que la sienne
+pour tant d'oeuvres charmantes et passionnees.
+
+Au fond, j'ose a peine le dire, tant ce mot est decrie par l'ecole des
+artistes raffines, c'etait une bourgeoise. Elle en avait les habitudes,
+les instincts, particulierement celui de la maternite, qui etait a
+l'etat de predestination chez elle, bien que souvent mal applique et
+detourne de son but. C'etait une ame bourgeoise avec une imagination
+byronienne. Ce qu'il y a de constant, dans sa correspondance, c'est le
+souci de son interieur, de son menage, de ses enfants. Tout s'y ramene;
+elle presse sans cesse ses amis de venir la chercher la ou sont ses
+racines. Dans cette derniere partie de son existence, combien elle se
+montre differente de cette fantasque et superbe amazone d'un ideal
+chimerique, qui avait chevauche, dans de folles equipees, a travers tant
+de coeurs brises! C'est elle, c'est la meme qui, ramenee dans des
+conditions a peu pres normales d'existence et dans son cadre familial,
+decrit ainsi cette vie qui est devenue sa plus chere habitude et comme
+sa derniere religion. "A Nohant, c'est toujours la meme regularite
+monastique: le dejeuner, l'heure de promenade, les cinq heures de
+travail de ceux qui travaillent, le diner, le cent de dominos, la
+tapisserie, pendant laquelle Manceau[15] me fait la lecture de quelque
+roman; Nini[16], assise sur la table, brodant aussi; l'ami Borie
+ronflant, le nez dans le calorifere et pretendant qu'il ne dort plus du
+tout; Solange le faisant enrager; Emile (Aucante) disant des sentences."
+Voila bien le tableau de famille auquel se melent quelques profils
+d'amis. Car ce Nohant est une auberge hospitaliere, tout a fait
+ecossaise, ouverte toute l'annee aux intimes. Le jour, quand elle se
+porte bien, elle travaille a "son petit Trianon"; elle brouette des
+cailloux, elle arrache de mauvaises herbes, elle plante du lierre; elle
+s'ereinte dans un jardin de poupee, et cela la fait dormir, dit-elle, et
+manger on ne peut mieux. On la voit d'ici, et dans quel costume neglige
+je la surpris, cette bonne travailleuse de la terre!
+
+La vie d'interieur, elle l'avait d'ailleurs recherchee, meme a travers
+les circonstances les plus contraires, a condition que l'interieur fut
+regle par elle et qu'on lui laissat certaines libertes, d'ordinaire
+inconciliables. Quel est le sentiment qui dominait quand elle alla
+s'etablir avec ses enfants a Majorque, trainant avec elle le pauvre
+Chopin, deja tres malade? Il faut lire ses lettres de l'hiver de 1839,
+datees de l'abbaye de Valdemosa, pour se rendre compte de cette sorte de
+maternite exaltee dans laquelle s'etait transformee toute autre
+affection et qu'elle etendait sur le grand artiste souffrant. Dans cette
+famille reunie d'une facon assez bizarre, n'est-ce pas comme un autre
+enfant a elle qu'elle soigne et pour lequel elle se devoue ainsi? Ne
+pourrait-on pas s'y tromper? La vieille Chartreuse etait d'une poesie
+incomparable; la nature etait admirable, grandiose et sauvage; des
+aigles traversaient l'air au-dessus de leur tete; mais le climat
+devenait horrible, la pluie torrentielle; les habitants hostiles les
+regardaient comme des pestiferes. Tout cela eut paru tolerable si Chopin
+avait pu s'en arranger; mais cette poitrine, blessee a mort, allait de
+mal en pis. Une femme de chambre, amenee de France a grands frais,
+commencait a refuser le service, comme trop penible. On voyait le
+moment ou Lelia, apres avoir fait le coup de balai et le pot-au-feu,
+allait aussi tomber de fatigue; car, outre son travail de precepteur
+pour Maurice et Solange, outre son travail litteraire, il y avait les
+soins continuels qu'exigeait le malade et l'inquietude mortelle qu'il
+lui causait. Enfin, faut-il le dire? Lelia etait couverte de
+rhumatismes. On partit enfin; Chopin put partir aussi et, grace a elle,
+arriver a Paris[17]. Il n'etait que temps. Sans insister sur ce sujet,
+on pourrait dire qu'il y eut presque toujours ainsi, dans les affections
+les plus diverses de George Sand, je ne sais quel instinct maternel
+indecis ou egare, ce qui faisait dire a un homme d'esprit "qu'elle etait
+la fille de Jean-Jacques Rousseau et de Mme de Warens". L'infirmite
+morale de cette nature, incomplete et prodigue, etait de confondre des
+sentiments trop differents dans une sorte de melange que l'opinion, meme
+la plus indulgente, jugeait souvent equivoque et refusait de comprendre.
+
+Quand l'instinct maternel fut a peu pres degage de l'alliage et rendu a
+ses veritables objets, il s'empara de cette vie en maitre, presque en
+tyran. La vie de famille l'envahit. Elle est l'esclave de ses enfants et
+de ses petits-enfants; elle organise toute son existence pour les tenir
+en joie avec des jouets, avec des recits, pour les elever, plus tard
+pour leur gagner des dots et les bien marier. C'est pour eux qu'elle
+fonde son fameux theatre des marionnettes, qui tient une si grande place
+dans sa vie. Maurice est l'_impresario_; elle-meme est le poete de ces
+petits drames[18]. "Je suis restee tres gaie, sans initiative pour
+amuser les autres, mais sachant les aider a s'amuser."
+
+Quand elle voulut bien me promener a travers toute sa maison, apres une
+station au jardin, non loin de la riviere ou elle avait manque, aux
+jours d'autrefois, dans un acces de jeune desespoir, de chercher une fin
+a une existence dont la perspective la troublait deja, c'est dans la
+petite salle de theatre qu'elle me conduisit, comme dans un lieu
+consacre par les rites joyeux de la famille. Mais le theatre etait vide
+et demeuble. Sur les parois humides je pus voir encore
+
+ Du spectacle d'hier l'affiche dechiree.
+
+Tout sentait l'abandon momentane dans la gentille salle, habituee aux
+applaudissements, aux rires de la famille et des amis. On avait passe
+l'hiver et le printemps a Tamaris, pres Toulon, sur les bords de la
+Mediterranee. On revenait esseule, un peu desoriente a Nohant. La vie
+accoutumee n'avait pas encore repris son cours. La maitresse de maison
+ne savait encore "ou fourrer sa personne, ses bouquins et ses
+paperasses". On lui arrangeait un cabinet de travail. Maurice s'etait
+ennuye a Tamaris, "de voir toujours la mer sans la franchir". Il s'etait
+envole en Afrique. De la il etait parti sur le yacht du prince Napoleon
+pour Cadix et Lisbonne; il etait meme question pour lui d'aller en
+Amerique. Les comediens ordinaires de Nohant etaient tous en vacances,
+et je crois me souvenir que _Balandard_, la grande marionnette dont il
+est si souvent question dans les lettres, etait en reparation.
+
+On echappait difficilement, quand on venait a Nohant, a cette douce
+manie dont toute la maison etait possedee. Je n'y echappai, ce jour-la,
+que grace a l'absence des principaux personnages de l'illustre theatre.
+En temps ordinaire, George Sand s'y mettait tout entiere, coeur et ame,
+avec ses doigts de fee. Elle faisait des scenarios et des costumes pour
+les bonshommes; elle cherchait des effets nouveaux de travestissements
+et de mots; elle s'enthousiasmait franchement de ceux qu'avait trouves
+son fils Maurice. C'etait pour elle comme une feerie perpetuelle dont
+elle s'enchantait naivement, ne croyant pas qu'il puisse y avoir de plus
+grand plaisir pour les amis qu'elle invitait[19]. Il n'est pas douteux
+que sa vocation litteraire, d'ailleurs assez discutable, pour le
+theatre, ne fut nee et ne se fut developpee au contact de ses
+marionnettes.
+
+Elle et ses enfants avaient fait, durant plusieurs hivers consecutifs
+dans la retraite de Nohant, avec quelques amis, leur seule distraction
+et leur principal souci de ces representations, qui finissaient par
+envahir les journees entieres par le soin avec lequel on les preparait,
+au grand etonnement des voisins immediats et des paysans, intrigues par
+une agitation sans but. Mme Sand a peint sous de vives couleurs cette
+vie en partie double, vie reelle et vie d'artiste melangees, en la
+transfigurant sur une plus grande scene, dans une de ses plus
+interessantes nouvelles. Le fond est tout a fait le meme. C'est "une
+sorte de mystere, qui resultait naturellement du vacarme prolonge assez
+avant dans les nuits, au milieu de la campagne, lorsque la neige ou le
+brouillard enveloppaient la maison, et que les serviteurs memes,
+n'aidant ni aux changements de decor ni aux soupers, quittaient de bonne
+heure le logis; le tonnerre, les coups de pistolet, les roulements de
+tambour, les cris du drame et la musique du ballet, tout cela avait
+quelque chose de fantastique, et les rares passants qui en saisirent de
+loin quelque chose n'hesiterent pas a nous croire fous ou ensorceles."
+C'est bien la le point de depart de cet ingenieux et charmant recit qui
+servit de theme a l'analyse de quelques idees d'art et ou il n'est pas
+difficile de reconnaitre dans _le Chateau des Desertes_ une sorte de
+Nohant idealise, de meme que dans Celio et dans Stella les enfants de
+celle qui avait retrace avec complaisance quelques-uns de ses propres
+traits dans la touchante image de Lucrezia Floriani. C'est ainsi que,
+sous sa main habile, la realite devenait de l'art et souvent du grand
+art. Dans un autre roman, _l'Homme de neige_, un des recits les plus
+dramatiques de George Sand, il faut remarquer le role considerable que
+l'auteur attribue a une representation de marionnettes. C'est un peu la
+scene des _comediens_ dans _Hamlet_ qui nous est rendue, avec de plus
+petites proportions et sur un plus petit theatre. Mais cette scene est
+capitale, comme dans la piece de Shakespeare, et les plus grands
+interets, la revelation et le chatiment du crime, soupconne non encore
+connu, tout est suspendu a cette representation ou Christian Waldo et
+l'avocat Socfle mettent tout leur esprit et toute leur ame a combiner
+les jeux de scene et les surprises de la conversation imaginee, d'ou
+doit sortir le denouement. Encore un souvenir dramatise du _Theatre de
+Nohant_.
+
+Mere de famille devouee, tout entiere a la vie interieure qu'elle cree
+autour d'elle, elle aimait qu'on la representat sous cet aspect, et
+c'est dans ce sens qu'elle repondait aux questions de M. Louis Ulbach,
+qui avait l'intention de faire son portrait dans un journal. Elle
+l'assurait que, depuis vingt-cinq annees, sa vie etait bien banale. "Que
+voulez-vous, disait-elle, je ne puis me hausser. Je ne suis qu'une bonne
+femme a qui on a prete des ferocites de caractere tout a fait
+fantastiques." Elle tenait beaucoup a ce que l'on detruisit, dans
+l'opinion publique, la legende d'autrefois. "On m'a accusee de n'avoir
+pas su aimer passionnement. Il me semble que j'ai vecu de tendresse et
+qu'on pouvait bien s'en contenter. A present, Dieu merci, on ne m'en
+demande pas davantage, et ceux qui veulent bien m'aimer, malgre le
+manque d'eclat de ma vie et de mon esprit, ne se plaignent pas de moi."
+
+Elle me disait a peu pres la meme chose, en termes fort simples. En
+abregeant cette lettre biographique, il me semble que je reproduis
+quelques traits de sa conversation. Elle ecrivait facilement,
+disait-elle, et avec plaisir, c'etait sa recreation; car la
+correspondance etait enorme, et c'etait la le travail. Si encore on
+n'avait a ecrire qu'a ses amis! Mais elle etait assaillie. "Que de
+demandes touchantes ou saugrenues! Toutes les fois que je ne peux rien,
+je ne reponds rien. Quelques-unes meritent que l'on essaye, meme avec
+peu d'espoir de reussir. Il faut alors repondre qu'on essayera...
+J'espere, apres ma mort, aller dans une planete ou l'on ne saura ni lire
+ni ecrire." Chacun fait a sa maniere l'image de son Paradis. Elle avait
+tant ecrit pendant sa vie qu'elle voulait se reposer d'ecrire toute
+l'eternite. Et de fait elle etait l'obligeance meme, mais sans banalite.
+Il est impossible de n'etre pas touche, en parcourant cette vaste
+correspondance, de la bienveillance, je dirai meme de la charite d'ame
+et d'art avec laquelle cette femme superieure se met a la portee des
+talents ou fractions de talent qui l'implorent, de la franchise d'eloge
+qui encourage les uns, de la sincerite, non sans menagements, destinee a
+decourager les autres. C'est surtout l'avocat politique qui est
+infatigable en elle. Plus libre que son parti, bien que republicaine de
+naissance, comme elle le dit, elle ne cesse pas de demander, non pour
+elle, grand Dieu! mais pour des amis ou des clients politiques, menaces
+ou frappes apres le coup d'Etat, de reclamer pour qu'on les laisse en
+France ou qu'on les rappelle de l'exil, et aupres de qui? aupres du
+prince Louis-Napoleon lui-meme, d'abord president, puis empereur, qui
+lui accordait un credit presque illimite d'influence. George Sand ne
+menageait pas ce credit; sans rien ceder de ses opinions personnelles,
+elle obtenait presque toujours ce qu'elle demandait, et cela fait le
+plus grand honneur a la solliciteuse et au sollicite. C'est une des
+rares circonstances ou les droits de l'humanite l'emportaient soit sur
+l'orgueil des partis irreconciliables, soit sur l'orgueil du pouvoir
+infaillible.
+
+George Sand ne cachait rien ou presque rien de ses affaires intimes;
+elle ne modifiait cette vie si bien reglee que pour accomplir quelques
+excursions en France, qui lui etaient necessaires pour chercher des
+cadres a ses romans; je ne parle pas d'un etablissement qu'elle fit vers
+la fin a Palaiseau, pour etre, disait-elle, plus a la portee des
+theatres de Paris, ou elle avait plusieurs pieces en preparation. Sauf
+cet episode assez court, c'est a Nohant qu'elle avait destine de
+mourir, et c'est la, en effet, qu'elle mourut, a l'age de soixante-douze
+ans, le 8 fevrier 1876. Elle n'avait aucune raison d'etre discrete sur
+sa position materielle: "Mes comptes ne sont pas embrouilles. J'ai bien
+gagne un million avec mon travail (en 1869); je n'ai pas mis un sou de
+cote; j'ai tout donne, sauf vingt mille francs, que j'ai places pour ne
+pas couter trop de tisane a mes enfants si je tombe malade; et encore ne
+suis-je pas bien sure de garder ce capital; car il se trouvera des gens
+qui en auront besoin, et si je me porte assez bien pour le renouveler,
+il faudra bien lacher mes economies. Gardez-moi le secret, pour que je
+les garde le plus possible."
+
+Quand il lui arrivait de faire allusion a quelque circonstance de sa vie
+passee, elle avait une maniere de s'absoudre elle-meme, sans rien
+dissimuler, qui ne manquait pas d'une certaine originalite de bonne
+humeur: "Je dois avoir de gros defauts; je suis comme tout le monde, je
+ne les vois pas. Je ne sais pas non plus si j'ai des qualites et des
+vertus. Si on a fait le bien, on ne s'en loue pas soi-meme, on trouve
+qu'on a ete logique, voila tout. Si on a fait le mal, c'est qu'on n'a
+pas su ce qu'on faisait. Mieux eclaire, on ne le ferait plus jamais."
+Peut-etre trouvera-t-on cet examen de conscience trop complaisant et
+trop commode. Je le donne pour ce qu'il est et pour ce qu'il vaut, comme
+une preuve assez naive qu'elle avait une indulgence universelle dont il
+lui semblait juste de profiter pour elle-meme, ajoutant plaisamment:
+"Vous voulez savoir plus qu'il n'y en a.... L'individu nomme George Sand
+cueille des fleurs, classe ses herbes, coud des robes et des manteaux
+pour son petit monde, et des costumes de marionnettes, lit de la
+musique, mais surtout passe des heures avec ses petits-enfants.... Ca
+n'a pas ete toujours si bien que ca. Il a eu la betise d'etre jeune,
+mais comme il n'a pas fait de mal, ni connu les mauvaises passions, ni
+vecu pour la vanite, il a le bonheur d'etre paisible et de s'amuser de
+tout."
+
+A cette date ou je la rencontrai a Nohant, elle arrivait chargee de
+plantes recueillies sur les bords de la Mediterranee et dans la Savoie.
+Elle s'effrayait du rangement qu'elle avait a faire dans ses herbes, et
+de fait elle se livra presque tout le jour a ce travail, en causant.
+Mais il y avait un bien autre rangement a faire dans la maison. Le
+cabinet de travail etait affreux, et rien qu'a le voir, il donnait le
+spleen. On en arrangeait un autre, ou George Sand comptait travailler
+avec plaisir. En attendant, son atelier de travail etait sa chambre a
+coucher. Elle me montra sur une table tres simple une pile de grandes
+feuilles de papier bleu, coupees d'avance dans le format in-quarto.
+"Quand vous partirez ce soir, me dit-elle, je me mettrai a l'ouvrage, et
+je ne me coucherai que quand j'aurai rempli douze de ces pages." C'etait
+la tache quotidienne: le travail etait ainsi regle d'avance; elle
+comptait sur l'exactitude de son inspiration, qui ne lui faisait presque
+jamais defaut.
+
+Ce fut pour moi une occasion presque inesperee de faire connaissance
+intime avec son procede de travail, dont les resultats m'avaient
+toujours etonne par leur abondance non moins que par leur exacte
+regularite. A cette epoque de sa vie, elle faisait au moins son petit
+roman tous les ans, avec une piece de theatre. "Ne voyez en moi qu'un
+vieux troubadour retire des affaires, qui chante de temps en temps sa
+romance a la lune, sans grand souci de bien ou de mal chanter, pourvu
+qu'il dise le motif qui lui trotte dans la tete, et qui, le reste du
+temps, flane delicieusement."
+
+J'avais etudie avec soin son oeuvre; deux caracteres m'avaient frappe:
+l'etonnante facilite du talent, poussee jusqu'a la negligence, et
+l'absence trop visible de composition dans ses meilleurs romans. Elle
+s'apercut clairement que meme au point de vue purement litteraire, en
+dehors des questions de fond, pendant que je lui parlais de mes
+impressions, j'y mettais des reserves. Elle parut mecontente, non que je
+fisse des reserves, mais que je les gardasse pour moi; elle me demanda
+une franchise entiere. Je m'expliquai donc, comme je le devais, sur ces
+deux points avec sincerite. Elle m'en remercia et poussa la critique
+bien plus loin que je ne le faisais moi-meme, ce qui me donna une idee
+tres favorable de sa nature litteraire, avide de verite et assez forte
+pour resister aux tentations subalternes de la flatterie. En reveillant
+mes souvenirs et les completant par les nombreuses confidences qui
+remplissent ses lettres les plus interessantes, je suis arrive a me
+faire une idee assez exacte de sa methode de travail et de ses idees
+sur les conditions et les exigences de son art, qu'elle portait a l'etat
+d'instinct jusqu'au jour ou, dans une discussion celebre, il fallut en
+trouver l'expression claire et la formule definitive.
+
+Il semble bien que c'etait le plaisir d'ecrire qui l'entrainait, presque
+sans premeditation, a jeter un peu confusement sur le papier ses reves,
+ses tendresses, ses meditations et ses chimeres, sous une forme concrete
+et vivante.
+
+Pour se rendre compte de cette facilite presque incroyable d'ecrire, il
+fallait se rappeler qu'il y avait en elle, avec le don naturel que rien
+ne remplace, ce fonds d'experience et de connaissances acquises, qui
+multiplie les ressources du talent et permet de le varier, non sans le
+fatiguer sans doute, mais sans l'epuiser jamais.--Le don de nature se
+constate et ne s'analyse guere. Comment expliquer avec precision ce fait
+extraordinaire d'une imagination qui s'eprend avec ardeur de ses propres
+creations, d'une faculte d'expression qui se trouve un jour toute prete,
+sans avoir ete preparee, qui s'adapte presque sans tatonnement et sans
+effort aux sujets les plus divers, a l'analyse et a l'action, comme si
+l'auteur ne trouvait rien de plus aise et de plus naturel que de
+raconter ses visions interieures et de faire voir aux autres les
+personnages et les drames qui s'agitent en lui a l'aide d'un style qui
+n'est que sa pensee devenue visible? C'est la le don, il existe, et l'on
+trouve de ces esprits predestines qui se jouent des difficultes de
+l'expression avec une aisance lumineuse et une liberte pleine de grace,
+tandis que d'autres ecrivains, artistes profonds, mais laborieux, se
+travaillent eux-memes et fatiguent leur intelligence pour accomplir leur
+oeuvre, non certes sans succes, mais avec un effort qui laisse sa trace
+dans chaque page, dans chaque phrase, dans chaque mot. Le sillon est
+creuse profondement, mais le lecteur semble y avoir collabore lui-meme.
+De la, selon les degres ou se place l'ecrivain, une estime ou une
+admiration qui n'est pas exempte d'un certain sentiment de lassitude.
+
+Mais chez George Sand, a ce don naturel se joignait une culture tres
+variee, tres etendue. Elle avait beaucoup lu, et, bien qu'elle l'eut
+fait a tort et a travers, il lui etait reste de ces etudes diverses des
+alluvions assez riches qui, melees a son propre fonds, l'enrichissaient
+singulierement et aidaient a sa fecondite. Personne n'a mieux compris
+qu'elle et mieux exprime la necessite de l'etude pour l'art. "Je ne sais
+rien, disait-elle; mais cependant il me reste quelque chose d'avoir
+beaucoup lu et beaucoup appris.... Je ne sais rien, parce que je n'ai
+plus de memoire; mais j'ai beaucoup appris, et a dix-sept ans je passais
+mes nuits a apprendre. Si les choses ne sont pas restees en moi a l'etat
+distinct, elles ont fait tout de meme leur miel dans mon esprit." Nous
+avons vu, en effet, dans l'_Histoire de ma vie_, combien de lectures
+elle avait traversees au hasard, mais non sterilement, puisque de chaque
+auteur, poete, philosophe, publiciste, Byron, Goethe, Leibniz et
+Rousseau, il etait reste quelque parcelle qui roulait un peu confusement
+dans le vaste et puissant courant de sa vie cerebrale. Elle ne cessait
+de recommander cette methode aux dilettantes, aux amateurs, ou bien
+encore aux jeunes paresseux qui s'adressaient a elle, comme a une
+conseillere commode qui allait leur dire: "Vous avez du genie; fiez-vous
+a lui et marchez sans crainte". C'est ce que repondent d'ordinaire les
+grands avocats consultants de la gloire a tous les solliciteurs qui les
+importunent et a qui ils envoient bien vite, pour s'en debarrasser,
+quelque compliment stereotype, avec leur benediction litteraire. George
+Sand s'abstenait de payer en ce genre de monnaie banale les jeunes
+aspirants a l'art: "Vous voulez etre litterateur, ecrivait-elle a l'un
+d'eux, je le sais bien. Je vous ai dit: Vous pouvez l'etre si vous
+apprenez tout. L'art n'est pas un don qui puisse se passer d'un savoir
+etendu dans tous les sens.... Vous pouvez etre frappe du manque de
+solidite de la plupart des ecrits et des productions actuelles: tout
+vient du manque d'etude. Jamais un bon esprit ne se formera s'il n'a pas
+vaincu les difficultes de toute espece de travail, ou au moins de
+certains travaux qui exigent la tension de la volonte." Elle est
+implacable, pour ceux a qui elle s'interesse, sur cette hygiene
+preparatoire de la volonte qui ne conduit pas a l'erudition proprement
+dite, mais qui developpe une aptitude speciale a tout comprendre, le
+jour ou il le faudra et ou l'ecrivain le voudra. L'art tout seul, livre
+a lui-meme, se devore et se consume. "Vous avez les instincts et les
+gouts de l'art, dit-elle a l'un des favoris de sa critique; mais vous
+pouvez constater a chaque instant que l'artiste purement artiste est
+impuissant, c'est-a-dire mediocre ou excessif, c'est-a-dire fou.... Vous
+croyez pouvoir produire sans avoir amasse.... Vous croyez qu'on s'en
+tire avec de la reflexion et des conseils. Non, on ne s'en tire pas. Il
+faut avoir vecu et cherche. Il faut avoir digere beaucoup; aime,
+souffert, attendu, et en piochant toujours. Enfin, il faut savoir
+l'escrime a fond avant de se servir de l'epee. Voulez-vous faire comme
+tous ces gamins de lettres qui se croient des gaillards parce qu'ils
+impriment des platitudes et des billevesees? Fuyez-les comme la peste,
+ils sont les vibrions de la litterature[20]." C'est la, on en
+conviendra, une male et fiere rhetorique qui vaut toutes les
+rhetoriques de l'ecole. C'etait la voix puissante d'un talent muri; les
+conseils de sa vieillesse a l'impatiente jeunesse de ses solliciteurs
+confinaient a la plus haute morale: "L'art est une chose sacree,
+s'ecriait-elle, un calice qu'il ne faut aborder qu'apres le jeune et la
+priere. Oubliez-le, si vous ne pouvez mener de front l'etude des choses
+de fond et l'essai des premieres forces de l'invention."
+
+L'etude des choses de fond, c'est la condition de l'ecrivain futur. S'il
+ne s'est pas amasse d'avance un tresor de connaissances serieuses, dans
+un ordre quelconque des idees ou s'est exercee la grande curiosite
+humaine, histoire, sciences naturelles, droit, economie politique,
+philosophie, qu'importe qu'il ait l'outil? L'outil travaille a vide; que
+devient l'artiste dans son frivole labeur, s'il ne l'applique pas a
+quelque matiere resistante, s'il ne s'occupe que de la forme,
+indifferent aux choses, s'il ne se fait pas une loi de penetrer en tout
+sujet au dela du banal et du convenu et de donner des dessous et de la
+solidite a sa peinture?
+
+Excellents conseils et qu'elle avait, toute sa vie, appliques pour son
+propre compte, ne cessant pas de porter, dans les ordres les plus divers
+des connaissances humaines, sa mobile et enthousiaste curiosite.
+D'ailleurs, s'il faut des racines dans l'art comme dans la vie, elle en
+avait et qui dataient de loin et qu'elle ne cessait pas de developper et
+de fortifier dans le sol d'ou s'elancait son talent en superbes
+moissons. C'etait telle science, comme l'histoire naturelle, dont elle
+avait fait une constante etude, ou d'une maniere plus large, la nature,
+qu'elle n'avait pas cesse de contempler des yeux de son corps et de son
+esprit. Un probleme d'histoire naturelle la passionnait, elle ne le
+quittait pas qu'elle ne l'eut resolu, et pendant tout le temps qu'elle
+en poursuivait la solution, rien n'existait plus pour elle. Il lui
+arrivait, par exemple, pendant des mois entiers, de s'occuper de
+recherches de ce genre avec son fils Maurice, qui en etait epris de son
+cote; elle n'avait plus dans sa cervelle que des noms plus ou moins
+barbares. Dans ses reves, elle ne voyait que prismes rhomboides, reflets
+chatoyants, cassures ternes, cassures resineuses; ils passaient des
+heures entieres a se demander: "Tiens-tu l'_orthose_?--Tiens-tu
+l'_albite_?" Elle avait, au lendemain de ces orgies scientifiques,
+toutes les peines du monde a se remettre a la vie ordinaire et a ses
+besognes accoutumees; mais elle y revenait avec plus de force. D'autres
+fois, c'etait la botanique qui la possedait: "Ce que j'aimerais, ce
+serait de m'y livrer absolument; ce serait pour moi le paradis sur la
+terre." N'etait-ce pas encore un travail de ce genre que ces excursions
+annuelles qu'elle entreprenait a travers la France? "J'aime a avoir vu
+ce que je decris. N'eusse-je que trois mots a dire d'une localite,
+j'aime a la regarder dans mon souvenir et a me tromper le moins que je
+peux." Elle avait une maniere a elle de regarder la nature,
+silencieusement. Mais ce silence etait actif; elle absorbait chaque
+detail present devant ses yeux, et l'emportait vivant dans sa vision
+interne, aussi nette que la perception meme. De la le charme et la
+verite de ses paysages. Meme quand on ne les a pas vus dans la realite,
+on s'ecrie devant eux, involontairement, comme devant le portrait d'un
+grand maitre, quand on ne connait pas l'original: "C'est bien cela!"
+L'art seul vous fait croire a la ressemblance.
+
+D'autres racines, plus profondes encore, c'etaient celles qui
+l'attachaient, depuis les premieres annees de sa jeunesse, a tout un
+ensemble d'idees philosophiques, politiques et religieuses[21]. Elles
+s'etaient enfoncees de bonne heure dans cette ame ouverte et avide;
+elles s'y etaient, de bonne heure aussi, exagerees et faussees; a la
+longue, pourtant, quelques-unes s'etaient redressees d'elles-memes par
+la force naturelle d'un bon esprit; d'autres s'etaient assouplies, dans
+leur rigidite primitive, a la rude ecole de la vie. Plutot que
+d'insister encore une fois sur les aberrations de gout et de bon sens
+qui l'avaient designee autrefois aux inquietudes de la conscience
+publique, ou meme a des haines et a des vengeances terribles venues de
+deux cotes bien differents de l'opinion, du cote de Proudhon et du cote
+de Louis Veuillot, mieux vaudrait montrer George Sand dans la derniere
+periode de sa vie, la representer non pas comme une convertie a la
+moderation, ni comme le transfuge de ses idees, mais s'appliquant, avec
+une bonne foi meritoire, a les modifier dans une mesure plus acceptable
+pour elle-meme et a reconquerir, au moins sur certains points, la
+liberte de son _moi_ et son independance d'esprit.
+
+Certes il reste bien toujours en elle, soit en politique, soit en
+philosophie, une part suffisante d'exageration et de paradoxes. Mais
+comme il y a loin deja--par l'intervalle du temps et des idees--de la
+revoltee d'autrefois! Depuis l'experience de la guerre et de la Commune,
+ce n'est qu'a des traits assez rares, clairsemes dans la correspondance,
+que l'on reconnaitrait l'ancienne amie de Mazzini et d'Armand Barbes,
+l'utopiste des reformes sur la condition des femmes et le mariage, la
+disciple enthousiaste et fougueuse de l'Evangile de Pierre Leroux, la
+sectaire du Christianisme reforme par le pantheisme sombre de Lamennais,
+plus tard l'ardente revolutionnaire de 1848, la collaboratrice de
+Ledru-Rollin, le menacant redacteur des _Bulletins de la Republique_
+emanes du ministere de l'Interieur. Tant d'evenements n'ont pas ete
+perdus pour elle, ni en politique, ni en philosophie sociale. Nous n'en
+voulons ici donner que quelques preuves. Je ne les veux meme pas tirer
+de ce fameux _Journal d'un Voyageur pendant la guerre_, que la _Revue
+des Deux Mondes_ publia avec tant de succes, au grand scandale de
+quelques lecteurs, mais de la Correspondance elle-meme, un temoin qui ne
+peut pas mentir. Le 28 avril 1871 elle ecrivait a Flaubert:
+"L'experience que Paris essaye ou subit ne prouve rien contre les lois
+du progres, et si j'ai quelques principes acquis dans l'esprit, bons ou
+mauvais, ils n'en sont ni ebranles ni modifies. Il y a longtemps que
+j'ai accepte la patience, comme on accepte le temps qu'il fait, la duree
+de l'hiver, la vieillesse, l'insucces sous toutes ses formes. Mais je
+crois que les gens de parti (sinceres) doivent changer leurs formules ou
+s'apercevoir peut-etre du vide de toute formule _a priori_." Et a Mme
+Adam, le 15 juin de la meme annee: "Pleurons des larmes de sang sur nos
+illusions et nos erreurs.... Nos principes peuvent et doivent rester les
+memes; mais l'application s'eloigne, et il peut se faire que nous soyons
+condamnes a vouloir ce que nous ne voudrions pas."
+
+Quoi qu'elle en dise, les principes eux-memes s'etaient, non pas
+ebranles dans le fond, mais modifies dans l'application. A un jeune
+enthousiaste qui lui envoyait des poesies politiques: "Merci,
+repondait-elle; mais ne me dediez pas ces vers-la.... Je hais le sang
+repandu, et je ne veux plus de cette these: "Faisons le mal pour amener
+le bien; tuons pour creer". Non, non, ma vieillesse proteste contre la
+tolerance ou ma jeunesse a flotte. Il faut nous debarrasser des theories
+de 1793; elles nous ont perdus. Terreur et Saint-Barthelemy, c'est la
+meme voie.... Maudissez tous ceux qui creusent des _charniers_. La vie
+n'en sort pas. C'est une erreur historique dont il faut nous degager. Le
+mal engendre le mal...." (21 octobre 1871.) Et dans le style familier
+qu'elle aime jusqu'a l'abus, avec ce tutoiement qui est chez elle un
+reste de la vie d'artiste, elle disait a Flaubert: "J'ai ecrit jour par
+jour mes impressions et mes reflexions durant la crise. La _Revue des
+Deux Mondes_ publie ce journal. Si tu le lis, tu verras que partout la
+vie a ete dechiree a fond, meme dans les pays ou la guerre n'a pas
+penetre! Tu verras aussi que je n'ai pas gobe, quoique tres gobeuse, la
+blague des partis." Le style n'est pas noble, mais combien expressif!
+
+Elle raille son enthousiasme d'autrefois sans critique et sans defiance,
+cet optimisme, impatient des delais, qui voulait realiser le progres,
+immediatement et a tout prix, fut-ce par la force. Elle avait cependant
+beaucoup fait pour ameliorer sa nature, et voila que les evenements de
+Paris remettent tout en question a ses yeux: "J'avais gagne beaucoup sur
+mon propre caractere, j'avais eteint les ebullitions inutiles et
+dangereuses, j'avais seme sur mes volcans de l'herbe et des fleurs qui
+venaient bien, et je me figurais que tout le monde pouvait s'eclairer,
+se corriger ou se contenir..., et voila que je m'eveille d'un reve....
+C'est pourtant mal de desesperer.... Ca passera, j'espere. Mais _je suis
+malade du mal de ma nation et de ma race._"--"Defendons-nous de mourir!"
+s'ecrie-t-elle sans cesse, et elle ajoute: "Je parle comme si je devais
+vivre longtemps, et j'oublie que je suis tres vieille. Qu'importe? je
+vivrai dans ceux qui vivront apres moi." (1871.)
+
+En toute chose, meme dans l'ordre philosophique, il se produit ainsi
+chez elle un notable apaisement; la passion excessive, qui jette dans
+chacune de ses idees une flamme d'orage, s'est calmee. Elle demeure
+spiritualiste ardente, comme elle l'a toujours ete, mais elle ne croit
+plus necessaire de faire la guerre au christianisme; elle reste en
+dehors, elle ne fulmine plus. On chercherait en vain, dans sa
+correspondance des dernieres annees, ces declamations furibondes contre
+le pretre qui eclataient a tout propos et hors de propos, vingt ans
+auparavant, dans ses romans et dans ses lettres. Quant a ses convictions
+philosophiques, elle les defend avec une obstination indomptable et
+meritoire contre l'intolerance a rebours du materialisme qui se pretend
+scientifique. Elle ne supporte pas qu'on lui dise: "Croyez cela avec
+moi, sous peine de rester avec les hommes du passe, detruisons pour
+prouver, abattons tout pour reconstruire". Elle repond: "Bornez-vous a
+prouver et ne nous commandez rien". Ce n'est pas le role de la science
+d'abattre a coups de colere et a l'aide des passions.... Vous dites: "Il
+faut que la foi brule et tue la science, ou que la science chasse et
+dissipe la foi". Cette mutuelle extermination ne me parait pas le fait
+d'une bataille, ni l'oeuvre d'une generation. La liberte y
+perirait[22]." Elle ne voit pas la necessite de forcer son entendement
+pour en chasser de nobles idees, et de detruire en soi certaines
+facultes _pour faire piece aux devots_. "Il n'est pas necessaire, il
+n'est pas utile de tant affirmer le neant, dont nous ne savons rien. Il
+me semble qu'en ce moment on va trop loin, dans l'affirmation d'un
+realisme etroit et un peu grossier, dans la science comme dans l'art."
+
+On le voit, elle s'est graduellement affranchie des jougs de coterie qui
+ont pese sur elle si durement, et de l'influence excessive de certains
+personnages qui l'ont presque depossedee d'elle-meme. Elle se retrouve
+et se ressaisit avec ses convictions et aussi ses chimeres mais du moins
+avec celles qui sont bien a elle et qui constituent son _moi_. Elle
+remonte a un niveau d'ou sa passion et surtout celle des autres
+l'avaient fait trop souvent descendre.
+
+Dans l'intervalle, des talents nouveaux avaient surgi. Au moins dans
+l'ordre de ses travaux personnels, elle ne voulait en ignorer aucun.
+Elle s'interessait vivement a ces diverses manifestations de la vie
+litteraire. Elle avait ete en relations d'exquise courtoisie avec Octave
+Feuillet, qu'elle loua vivement et spontanement pour le _Roman d'un
+jeune homme pauvre_; elle resta meme avec lui en excellents termes
+jusqu'a l'apparition de l'_Histoire de Sibylle_, qui provoqua de sa part
+une reponse amere et passionnee, _Mademoiselle de la Quintinie_. Elle
+avait suivi avec interet les debuts d'Edmond About, elle y avait
+applaudi non sans quelques protestations contre le systeme de la
+raillerie perpetuelle. "On s'est beaucoup moque de nos desespoirs d'il
+y a trente ans. Vous riez, vous autres, mais bien plus tristement que
+nous ne pleurions." Elle s'etonnait surtout que les jeunes talents
+s'obstinassent "a voir et a montrer uniquement la vie de maniere a
+revolter douloureusement tout ce que l'on a d'honnetete dans le coeur.
+Nous en etions, nous, a peindre l'homme souffrant, le blesse de la vie.
+Vous peignez, vous, l'homme ardent qui regimbe contre la souffrance et
+qui, au lieu de rejeter la coupe, la remplit a pleins bords et l'avale.
+Mais cette coupe de force et de vie vous tue; a preuve que tous les
+personnages de _Madelon_ sont morts a la fin du drame, honteusement
+morts, sauf _Elle_, la personnification du vice, toujours jeune et
+triomphant." Cette sorte de partialite du succes, sinon de la sympathie,
+l'irrite. "Donc, quoi? Ce vice seul est une force, l'honneur et la vertu
+n'en sont pas?... Je conviendrai avec vous que Feuillet et moi nous
+faisons, chacun a notre point de vue, des legendes plutot que des romans
+de moeurs. Je ne vous demande, moi, que de faire ce que nous ne savons
+faire; et puisque vous connaissez si bien les plaies et les lepres de
+cette societe, de susciter _le sens de la force_ dans le milieu que vous
+montrez si vrai[23]." Elle avait pour Alexandre Dumas un vrai culte fait
+d'admiration et de tendresse. Elle jouit profondement de son succes;
+elle lit _l'Affaire Clemenceau_ avec une sollicitude maternelle; elle
+lui suggere aussitot la contre-partie, qui pourra devenir, quelque
+temps apres, en changeant le sexe, _la Princesse Georges_. Lorsque
+Alexandre Dumas se fait pour un jour publiciste, apres la guerre et la
+Commune, empruntant a Junius son masque et sa plume, elle applaudit avec
+ravissement, elle proclame que c'est un pur chef-d'oeuvre. "Comme vous
+allez au fond des choses et comme vous savez mettre des faits ou je ne
+mets que des intentions! Et puis, comme c'est dit! developpe et serre en
+meme temps, vigoureux, emu et solide!" Ce qu'elle ne se lassait pas
+d'admirer, c'est l'entente et la force scenique, la _vis dramatica_
+predestinee a de si grands succes qu'elle se faisait gloire d'avoir
+devines: "Vous souvenez-vous que je vous ai dit, apres _Diane de Lys_,
+que vous les enterreriez tous!... Je m'en souviens, moi, parce que mon
+impression etait d'une force et d'une certitude completes. Vous aviez
+l'air de ne pas vous en douter, vous etiez si jeune! Je vous ai
+peut-etre revele a vous-meme, et c'est une des bonnes choses que j'ai
+faites en ma vie."
+
+Elle qui avait tant de soucis pour transformer ses romans en pieces et
+qui, d'ailleurs, ne se piquait pas d'une grande science des agencements
+sceniques, elle etait frappee de cette franchise d'allure, de cet accent
+de verite forte dans les situations et les sentiments ou _les autres_
+n'echappent pas a la convention. "Et quels progres depuis ce temps-la!
+Vous etes arrive a savoir ce que vous faites et a imposer votre volonte
+au public. Vous irez plus loin encore, et toujours plus loin[24]."
+Cette aimable prophetie qu'elle lui envoyait avec ses benedictions
+maternelles, c'est au public a dire si elle s'est realisee.
+
+Si je voulais definir l'esprit de George Sand, en dehors des episodes et
+des aventures de sa vie litteraire, je dirais que c'etait un esprit
+dogmatique et passionne. Dogmatique, en ce sens qu'elle avait des
+convictions fermes sur des choses fondamentales. Il faut distinguer la
+valeur des idees et la foi aux idees. Quelle que fut la valeur des
+siennes, elle y croyait fortement, elle les prenait fort au serieux;
+elle ne permettait pas qu'en quelque milieu que ce fut, sceptique ou
+gouailleur, on en plaisantat; elle y subordonnait instinctivement la
+meilleure partie d'elle-meme, son art. Or les idees ont une telle force
+en soi, que, fussent-elles contestables, elles communiquent quelque
+chose de cette force aux esprits qui s'en nourrissent; elles lui donnent
+un caractere d'elevation et de generosite en comparaison de ceux qui se
+font une sorte d'esthetique de l'indifference absolue. C'est la le
+secret de cette superiorite qu'elle semble avoir conservee dans sa
+longue correspondance avec Flaubert, ou furent abordees quelques-unes
+des plus delicates questions de la litterature, ou purent se controler
+reciproquement deux manieres tout a fait diverses et presque opposees de
+concevoir l'art.
+
+Cette controverse amicale dura pres de douze annees, de 1864 a 1876.
+Comment etait nee cette amitie litteraire entre deux personnages si
+differents, il importe peu; sans doute ils se rencontrerent un jour a ce
+fameux diner Magny ou George Sand ne manquait pas de paraitre, quand
+elle passait par Paris, ne fut-ce que pour reprendre langue dans ce pays
+des lettres qu'elle oubliait dans les longs sejours de Nohant. Apres
+cette rencontre, plus ou moins fortuite, Flaubert avait applaudi de
+toutes ses forces a la premiere representation de _Villemer_, et George
+Sand, reconnaissante, lui ecrivait "qu'elle l'aimait de tout son coeur".
+La connaissance etait faite; les lettres devinrent de plus en plus
+frequentes; elles devaient durer autant que la vie de George Sand. Elle
+avait admire _Madame Bovary_; pour _Salammbo_, elle avait tout de suite
+vu le defaut de la cuirasse. "Ouvrage tres fort, tres beau, disait-elle,
+mais qui n'a vraiment d'interet que pour les artistes et les erudits.
+Ils le discutent d'autant plus, mais ils le lisent, tandis que le public
+se contente de dire: "C'est peut-etre superbe, mais les gens de ce
+temps-la ne m'interessent pas du tout[25]."
+
+Elle avait laisse, sans doute, percer quelque chose de cette impression
+en causant avec Flaubert, qui, de son cote, avait plaisante, parait-il,
+"le vieux troubadour de pendule d'auberge, qui toujours chante et
+chantera le parfait amour". Troubadour, le nom plait a George Sand,
+elle l'adopte en riant et se designe ainsi elle-meme depuis ce jour-la.
+L'artiste et le troubadour, c'etait bien la l'opposition des deux
+auteurs, caracterisee par deux mots pittoresques, et ce fut l'occasion
+toute naturelle de la controverse. Il est assez vraisemblable qu'avant
+cette epoque George Sand, bien qu'elle eut souvent touche en passant a
+ce sujet de l'art, n'avait jamais porte sa reflexion sur son art
+personnel, qu'elle ne s'etait jamais rendu un compte bien exact ni de
+ses procedes de compositions ni du but qu'elle poursuivait. Elle avait
+en cela, comme en autre chose, obei a ses instincts et particulierement
+a cette vocation d'ecrire pour raconter et pour peindre, qui s'exprimait
+chez elle avec une force irresistible et une facilite qui tenait du
+prodige. Ce qui l'amena a reflechir sur ces sujets et a se definir
+elle-meme, ce fut le spectacle des tendances et des richesses contraires
+qui surgissaient autour d'elle, et la comparaison des talents les plus
+divers qui s'imposait a elle. Le realisme ne faisait que commencer; elle
+put a peine connaitre le premier grand succes de M. Zola. Mais Flaubert,
+mais Jules et Edmond de Goncourt revelaient dans chacune de leurs
+oeuvres un art nouveau, ou se combinaient l'influence de Balzac par
+l'intensite de l'observation et celle de Theophile Gautier par la
+preoccupation et le souci de la forme. Il y avait la des symptomes qui
+saisirent la curiosite de George Sand, tenue en eveil et avertie. Elle
+profita des hasards de la vie d'abord, puis des relations d'amitie qui
+la rapprocherent de Flaubert, pour preciser, des qu'elle en eut
+l'occasion, les differences de temperament litteraire qu'elle sentait en
+elle, en presence de ces groupes nouveaux ou des personnalites qui en
+resumaient le mieux les tendances. Le contraste etait frappant entre sa
+nature, prodigue jusqu'a l'exces, toute en effusion litteraire, d'une
+fecondite inepuisable, d'une abondance si spontanee et si naturelle
+d'expression qu'elle-meme se comparait a une "eau de source qui court
+sans trop savoir ce qu'elle pourrait refleter en s'arretant[26]", et un
+ecrivain tel que Flaubert, esprit d'invention et d'expression
+laborieuse, difficile envers soi-meme comme envers les autres, inquiet
+et mecontent de son oeuvre, un des representants de ce groupe et de
+cette race d'artistes excessifs, grands ouvriers de la forme, bijoutiers
+de style, ciseleurs de camees rares, un chercheur acharne du mot le plus
+expressif ou de l'epithete la plus decorative, se torturant sur une page
+comme si l'avenir du monde ou mieux l'avenir de l'art en dependait,
+tourmente par une sorte d'acuite et de subtilite maladive de sensations
+litteraires, epuisant ainsi dans le detail sa riche personnalite
+d'artiste, indifferent au fond des choses, ne prenant ni parti ni
+passion pour les grandes idees qui menent le monde, curieux seulement de
+noter la diversite des caracteres qu'elles inspirent ou des manies
+qu'elles produisent, observateur impassible des marionnettes humaines
+et des fils secrets qui les agitent. Il n'en avait pas ete toujours
+ainsi. _Madame Bovary_ avait represente, dans l'histoire de cet esprit,
+un moment de dilatation et d'epanouissement, une richesse et une largeur
+de composition, une sorte de bonheur de produire, une joie dans la
+fecondite qu'il ne trouve pas plus tard. Cette large veine s'etait
+detournee ensuite du grand courant humain sur des curiosites
+archeologiques ou des singularites de cas pathologiques.
+
+De la une certaine desaffection du public, une impopularite croissante,
+et de la aussi, chez l'ecrivain, bien des ombrages et des
+decouragements. George Sand ne cesse pas de le relever dans ses
+defaillances; elle lui prodigue les meilleurs conseils, au hasard de son
+coeur et de sa plume; elle l'excite, le rassure, semant, a travers sa
+correspondance, les idees les plus saines sur la vraie situation de
+l'artiste, qui ne doit pas s'isoler trop orgueilleusement de l'humanite,
+sur les conditions de l'art, sur les devoirs qu'il impose et qu'il ne
+faut pas confondre avec les servitudes et les exigences des coteries.
+Dans toute cette partie de la correspondance, tout en se peignant au
+naturel, George Sand se maintient a un niveau tres eleve de raison et de
+coeur. Pleine de sollicitude pour le cher artiste tourmente et malade,
+elle fait tous ses efforts pour lui communiquer quelque chose de sa
+serenite et de sa vigueur saine d'esprit. Qu'il s'abandonne un peu plus
+a son imagination naturelle; qu'il la tourmente moins au risque de la
+paralyser: "Vous m'etonnez toujours avec votre travail penible; est-ce
+une coquetterie? Ca parait si peu.... Quant au style, j'en fais meilleur
+marche que vous. Le vent joue de ma vieille harpe comme il lui plait. Il
+a ses _hauts_ et ses _bas_, ses grosses notes et ses defaillances; au
+fond, ca m'est egal, pourvu que l'emotion vienne, mais je ne peux rien
+trouver en _moi_. C'est l'_autre_ qui chante a son gre, mal ou bien, et,
+quand j'essaye de penser a ca, je m'en effraye et me dis que je ne suis
+rien, rien du tout. Mais une grande sagesse nous sauve; nous savons nous
+dire: "Eh bien, quand nous ne serions absolument que des instruments,
+c'est encore un joli etat et une sensation a nulle autre pareille que de
+se sentir vibrer...." Laissez donc le vent courir un peu dans vos
+cordes. Moi, je crois que vous prenez plus de peine qu'il ne faut, et
+que vous devriez laisser faire l'_autre_ plus souvent...." Elle revient
+a chaque instant sur ce conseil qui contient en germe toute une hygiene
+appropriee au talent de Flaubert, devenu le tourmenteur et le supplicie
+de lui-meme. "Ayez donc moins de cruaute envers vous. Allez de l'avant,
+et, quand le souffle aura produit, vous remonterez le ton general et
+sacrifierez ce qui ne doit pas venir au premier plan. Est-ce que ca ne
+se peut pas? Il me semble que si. Ce que vous faites parait si facile,
+si abondant! C'est un trop-plein perpetuel. Je ne comprends rien a votre
+angoisse." Elle souffre aussi de voir qu'il se fache a tout propos
+contre le public, qu'il est _indecolereux_. "A l'age que tu as,
+j'aimerais te voir moins irrite, moins occupe de la betise des autres.
+Pour moi, c'est du temps perdu, comme de se recrier sur l'ennui de la
+pluie et des mouches. Le public, a qui l'on dit tant qu'il est bete, se
+fache et n'en devient que plus bete. Apres ca, peut-etre que cette
+indignation chronique est un besoin de ton organisation; moi, elle me
+tuerait." Elle combat sans cesse son heresie favorite, qui est que l'on
+ecrit pour vingt personnes intelligentes et qu'on se moque du reste. "Ce
+n'est pas vrai, puisque l'absence de succes t'irrite et t'affecte."
+
+Pas de mepris pour le public! Il faut ecrire pour tous ceux qui ont soif
+de lire et qui peuvent profiter d'une bonne lecture. Pas d'isolement
+orgueilleux en dehors de l'humanite! Elle ne peut pas admettre que, sous
+pretexte d'etre artiste, on cesse d'etre soi-meme, et que l'homme de
+lettres detruise l'homme. Quelle singuliere manie, des qu'on ecrit, de
+vouloir etre un autre homme que l'etre reel, d'etre celui qui doit
+disparaitre, celui qui s'annihile, celui qui n'est pas! Quelle fausse
+regle de bon gout! Pour elle, elle se met tant qu'elle peut dans _la
+peau de ses bonshommes_. Tout ecrivain doit faire ainsi, s'il veut
+interesser. Il ne s'agit pas de mettre sa personne en scene. Cela, en
+effet, ne vaut rien. "Mais retirer son ame de ce que l'on fait, quelle
+est cette fantaisie maladive? Cacher sa propre opinion sur les
+personnages que l'on met en scene, laisser par consequent le lecteur
+incertain sur l'opinion qu'il en doit avoir, c'est vouloir n'etre pas
+compris, et, des lors, le lecteur vous quitte; car, s'il veut entendre
+l'histoire que vous lui racontez, c'est a la condition que vous lui
+montriez clairement que celui-ci est un fort, celui-la un faible." C'a
+ete le tort impardonnable de l'_Education sentimentale_ et l'unique
+cause de son echec. "Cette volonte de peindre les choses comme elles
+sont, les aventures de la vie comme elles se presentent a la vue, n'est
+pas bien raisonnee, selon moi. Peignez en realiste ou en poete les
+choses inertes, cela m'est egal; mais quand on aborde les mouvements du
+coeur humain, c'est autre chose. Vous ne pouvez pas vous abstraire de
+cette contemplation; car l'homme, c'est vous, et les hommes, c'est le
+lecteur."
+
+Flaubert repondait qu'il preferait une phrase bien faite a toute la
+metaphysique, et il se renfermait, avec une sorte de mystere jaloux,
+dans le culte de la forme. Tout recemment le _Journal des Goncourt_ nous
+donnait un croquis intime d'une de ces seances du club des inities, au
+bureau de l'_Artiste_; il nous retracait l'image alourdie de Theophile
+Gautier repetant et rabachant amoureusement cette phrase: "De la forme
+nait l'idee", une phrase que lui avait dite le matin meme Flaubert et
+qu'il regardait comme la formule supreme de l'ecole, et qu'il voulait
+qu'on gravat sur les murs. C'est contre cette ecole que George Sand use
+les dernieres armes de sa dialectique toujours jeune malgre l'age. Ce
+sont la des formules deplorables, des partis pris excessifs _en
+paroles_. "Au fond, disait-elle a Flaubert, tu lis, tu creuses, tu
+travailles plus que moi et qu'une foule d'autres. Tu es plus riche cent
+fois que nous tous; tu es un riche et tu cries comme un pauvre. Faites
+la charite a un gueux qui a de l'or plein sa paillasse, mais qui ne veut
+se nourrir que de phrases bien faites et de mots choisis.... Mais, beta,
+fouille dans ta paillasse et mange ton or. Nourris-toi des idees et des
+sentiments amasses dans ta tete et dans ton coeur; les mots et les
+phrases, la _forme_, dont tu fais tant de cas, sortira toute seule de ta
+digestion. Tu la consideres comme un but, elle n'est qu'un effet.... La
+supreme impartialite est une chose antihumaine; un roman doit etre
+humain avant tout. S'il ne l'est pas, on ne lui sait point gre d'etre
+bien ecrit, bien compose et bien observe dans le detail. La qualite
+essentielle lui manque: l'interet." Et la note affectueuse venait
+corriger ce que le conseil avait de severe: "Il te faut un succes apres
+une mauvaise chance qui t'a trouble profondement; je te dis ou sont les
+conditions certaines de ce succes. Garde ton culte pour la forme; mais
+occupe-toi davantage du fond (qui etait, pour elle, les idees et la
+signification precise de l'oeuvre). Ne prends pas la vertu vraie pour un
+lieu commun en litterature. Donne-lui son representant; fais passer
+l'honnete et le fort a travers ces fous et ces idiots dont tu aimes a te
+moquer. Quitte la caverne des realistes et reviens a la vraie realite,
+qui est melee de beau et de laid, de terne et de brillant, mais ou la
+volonte du bien trouve quand meme sa place et son emploi."
+
+J'ai tenu a terminer ce portrait par ces belles et simples paroles qui
+lui donnent son vrai relief et sa vraie couleur. Quoi qu'on puisse dire
+de George Sand, de ses aventures de toute sorte, des evenements d'idee
+ou autres, ou l'a jetee la fougue de son imagination, enfin de ses
+chimeres qui, en un temps, sont allees jusqu'a la violence de la pensee,
+il est certain qu'a mesure qu'on avance dans sa vie, notee presque jour
+pour jour dans sa correspondance, on voit s'accroitre le tresor de son
+experience et de sa raison, sa fortune intellectuelle, et se mieux fixer
+l'emploi de ces biens cherement payes. Et quoi qu'on puisse penser
+d'elle un jour, de sa vie et de son oeuvre, il se degage de ses lettres
+comme une image ennoblie des qualites rares qui resteront son signe
+privilegie dans l'histoire litteraire de ce temps: la fecondite
+merveilleuse des conceptions, le genie naturel du style et une idee
+fiere de l'art, qui constitue la probite de son talent.
+
+FIN
+
+
+NOTES:
+
+[Note 13: _Lutece_.]
+
+[Note 14: Theophile Gautier.]
+
+[Note 15: Un jeune graveur malade, recueilli chez elle.]
+
+[Note 16: Une de ses petites-filles.]
+
+[Note 17: Voir specialement les lettres des 14 novembre, 14 decembre
+1838, des 15 et 20 janvier, 22 fevrier et 8 mars 1839.]
+
+[Note 18: Mme Sand a recueilli avec soin les principales de ces pieces
+dans un volume a part: _le Theatre de Nohant_, ou se trouvent _le Drac,
+Plutus, le Pave, la Nuit de Noel, Marielle_. Ce ne sont pas tout a fait
+les pieces telles qu'elles avaient ete recitees sur la scene de Nohant,
+d'apres un canevas detaille, mais telles que l'auteur les a ecrites
+apres coup, sous l'impression qui lui en etait restee.]
+
+[Note 19: Voir la lettre, si curieuse a ce point de vue, a Flaubert, du
+31 decembre 1867.]
+
+[Note 20: A cote de ces conseils, nous voudrions en placer d'autres,
+empruntes a des lettres inedites au comte d'A..., dont la belle-fille
+est devenue plus tard un de nos meilleurs romanciers. Mme Sand voulait
+qu'avant tout on respectat l'originalite de chaque esprit qui entre dans
+la carriere des lettres: "Vous savez, disait-elle, que je suis toute a
+votre service. Mais, croyez-moi, ne soumettez a aucune consultation, pas
+meme a la mienne, le talent et l'avenir de votre jeune ecrivain.
+Laissez-la se risquer et se produire dans sa spontaneite. Je sais par
+experience que les avis les plus sinceres peuvent retarder l'elan et
+faire devier l'individualite.... Elle sait ecrire, elle apprecie bien,
+elle est tres capable de faire de la bonne critique. Quant a
+l'imagination, si elle n'en a pas, aucun conseil ne lui en donnera, et
+si elle en a, les conseils risquent de lui en oter. Dites-lui que tant
+que j'ai consulte les autres, je n'ai pas eu d'inspiration, et que j'en
+ai eu le jour ou j'ai risque d'aller seule." (6 aout 1860.)]
+
+[Note 21: Ce qu'elle souffrait le moins, c'etait l'opinion de certains
+critiques legers qui disent "qu'on n'a pas besoin d'une croyance a soi
+pour ecrire, et qu'il suffit de reflechir les faits et les figures comme
+un miroir.... Non, ce n'est pas vrai, le lecteur ne s'attache qu'a
+l'ecrivain, qu'a une individualite, qu'elle lui plaise ou qu'elle le
+choque. Il sent qu'il a affaire a une personne et non a un instrument."
+(1er mars 1803, _Correspondance inedite_, citee plus haut.)]
+
+[Note 22: Lettre a M. Louis Viardot, 10 juin 1868.]
+
+[Note 23: Lettre a M. Edmond About, mars 1863.]
+
+[Note 24: Lettre a Alexandre Dumas, 23 mai 1871. Voir, pour le
+commencement de cette amitie, la lettre a M. Charles Edmond, du 27
+novembre 1857.]
+
+[Note 25: Lettre a Maurice Sand du 20 juin 1865.]
+
+[Note 26: Lettres du 10 mars 1862.]
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES ANNEES D'ENFANCE ET DE JEUNESSE DE GEORGE SAND.--LES ORIGINES ET LA
+FORMATION DE SON ESPRIT.
+
+CHAPITRE II
+
+HISTOIRE DES OEUVRES DE GEORGE SAND.--L'ORDRE ET LA SUCCESSION
+PSYCHOLOGIQUE DE SES ROMANS.
+
+CHAPITRE III
+
+LES SOURCES DE L'INSPIRATION DE GEORGE SAND.--LES IDEES ET LES
+SENTIMENTS.
+
+CHAPITRE IV
+
+L'INVENTION ET L'OBSERVATION CHEZ GEORGE SAND.--SON STYLE.--CE QUI DOIT
+PERIR ET CE QUI SURVIVRA DANS SON OEUVRE.
+
+CHAPITRE V
+
+LA VIE INTIME A NOHANT.--LA METHODE DE TRAVAIL DE GEORGE SAND.--SA
+DERNIERE CONCEPTION DE L'ART.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of George Sand, by Elme Caro
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GEORGE SAND ***
+
+***** This file should be named 13038.txt or 13038.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Wilelmina Malliere and the Online Distributed Proofreading
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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