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+The Project Gutenberg EBook of George Sand, by Elme Caro
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: George Sand
+
+Author: Elme Caro
+
+Release Date: July 28, 2004 [EBook #13038]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GEORGE SAND ***
+
+
+
+
+Produced by Wilelmina Mallière and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
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+
+
+
+LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
+
+GEORGE SAND
+
+PAR E. CARO DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+PARIS
+LIBRAIRIE HACHETTE ET C^[ie]
+79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
+
+1887
+
+[Illustration: GEORGE SAND. REPRODUCTION DU DESSIN DE COUTURE.]
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES ANNÉES D'ENFANCE ET DE JEUNESSE
+
+DE GEORGE SAND
+
+LES ORIGINES ET LA FORMATION DE SON ESPRIT
+
+
+«On ne lit plus George Sand», nous dit-on. Soit; mais, ne fût-ce que
+pour l'honneur de la langue française, on reviendra, nous le croyons,
+sinon à toute l'oeuvre, du moins à une partie de cette oeuvre épurée par
+le temps, triée avec soin par le goût public, supérieure aux
+vicissitudes et aux caprices de l'opinion. Quand on nous a demandé de
+rassembler nos souvenirs sur cet auteur et de les faire revivre dans ce
+temps si étrangement dédaigneux et si vite oublieux, on est allé
+au-devant d'un secret désir que nous avions de faire appel, un jour ou
+l'autre, à nos impressions d'autrefois, de les ranimer par une nouvelle
+lecture, de les produire à la lumière en les rectifiant et les tempérant
+par l'expérience acquise et la comparaison. Sand! cette syllabe magique
+résumait pour nous des journées de rêveries délicieuses et de
+discussions passionnées. Elle représente tant de passions généreuses,
+tant d'aspirations confuses, de témérités de pensée, de découragements
+profonds, d'espérances surhumaines mêlées à l'élégante torture du doute!
+c'était en une seule conscience, en une seule imagination, une partie
+d'une génération qui se tourmentait vaguement au milieu d'un état de
+choses prospère et tranquille en apparence, aux approches de 1848, comme
+si la tranquillité un peu monotone des événements était une excitation à
+désirer autre chose, à souhaiter l'émotion, à se précipiter dans
+l'inconnu des faits ou des idées: génération heureuse, en somme, bien
+que déjà remuée par des pressentiments obscurs. Une vague idée de
+réforme ou de rénovation sociale, plus ardente que précise, planait dans
+beaucoup d'esprits, agités sans trop savoir pourquoi. C'était le temps
+où un jeune homme «ayant le tourment des choses divines», comme disait
+George Sand, pouvait se donner la joie d'entendre, dans la même journée,
+les appels splendides de Lacordaire à Notre-Dame, et, le soir,
+l'émouvante voix de Mlle Rachel au Théâtre-Français dans quelque grande
+tragédie, ou bien encore s'enivrer de la prose exquise et presque
+rythmée d'Alfred de Musset, révélé sur la même scène. On lisait quelque
+grande et profonde poésie de Victor Hugo sur la mort récente de sa
+fille; on discutait sur tel ou tel portrait des _Girondins_ de
+Lamartine; on dévorait _la Mare au Diable_, ce petit chef-d'oeuvre de
+poésie rustique qui rachetait par son charme l'erreur prolixe du
+_Meunier d'Angibault_.
+
+C'était un temps saturé d'idées et d'émotions, singulièrement
+caractérisé par un de ces grands poètes qui disait alors: «La France
+s'ennuie», et, chose plus singulière, qui le lui faisait croire,
+confondant l'ennui avec la secrète fermentation des esprits, mécontents
+du présent qui ne leur donnait pas assez d'émotions.
+
+Je prends les années déjà lointaines de 1846 et 1847, parce qu'elles
+marquent l'apogée d'influence et de gloire où s'éleva le nom de George
+Sand, une gloire formée dans la tempête. On n'a pas perdu le souvenir
+des polémiques exaltées dont George Sand était alors l'occasion ou le
+prétexte. Doit-on s'étonner, si l'on y réfléchit, que cette renommée
+brillante et orageuse oscillât, au souffle des opinions contraires,
+entre l'admiration et l'anathème? Bien peu d'esprits gardaient la mesure
+à son égard. C'étaient tantôt des fureurs justicières et vengeresses
+contre une réformatrice audacieuse, tantôt une idolâtrie lyrique comme
+les oeuvres qui en étaient l'objet, une acclamation bruyante en
+l'honneur des idées et des principes confondus, dans une sorte
+d'apothéose déréglée, avec la puissance de l'inspiration et la beauté du
+style. Toutes ces passions sont bien tombées aujourd'hui. Il y a place
+maintenant, à ce qu'il semble, au milieu d'une indifférence réelle ou
+affectée, pour un jugement plus impartial, peut-être pour une admiration
+mieux raisonnée et plus libre. En tout cas, s'il est vrai que ce soit
+l'oubli qui ait fait disparaître également les deux partis, celui de
+l'injure et celui de la louange à outrance, s'il est vrai qu'on ne lise
+plus même les oeuvres qui ont été le prétexte enflammé de tant de
+jugements contradictoires, notre étude aura un mérite, celui d'une
+exploration dans des régions devenues inconnues, quelque chose comme un
+voyage de découvertes.
+
+De cette année de 1847 remontons de quelque quinze ou seize ans en
+arrière, vers la fin de l'hiver de 1831, où George Sand vint s'installer
+à Paris avec le berceau de sa fille et son très léger bagage, quelques
+cahiers griffonnés à Nohant au milieu du bruit des enfants, sans une
+connaissance, sans un appui dans le monde des lettres, au milieu de ce
+vaste désert d'hommes, dont plusieurs étaient des concurrents
+redoutables, armés pour la lutte et prêts à défendre contre la nouvelle
+venue tous les accès des librairies, des journaux et des revues. J'ai
+essayé souvent de me représenter l'état d'esprit de la baronne Aurore
+Dudevant, quand, à l'âge de vingt-sept ans, elle vint tenter l'avenir
+dans l'ignorance complète de ses forces, transfuge volontaire de la
+maison et de la vie conjugales, prête à faire pour son compte, et
+peut-être aussi pour l'instruction des autres, l'épreuve de ce grand
+problème, l'indépendance absolue de la femme. Quelle nature déjà
+complexe! Que d'influences contradictoires s'étaient croisées et mêlées
+en elle! À la voir à sa table de travail, dans sa mansarde du quai
+Saint-Michel, affublée de sa redingote en gros drap gris, ou bien
+encore à la suivre avec ses amis berrichons au restaurant Pinson, à
+l'estaminet, aux musées, aux concerts, au parterre des théâtres le soir
+des premières représentations, naïvement curieuse de tout ce qui
+intéressait alors la jeunesse intelligente, de tous les événements
+littéraires et politiques des assemblées, des clubs et de la rue, qui
+donc reconnaîtrait dans cet étudiant quelque peu tapageur l'élève
+mystique du couvent des Anglaises, l'humble et douce amie de la soeur
+Alicia, ou bien encore la pastoure des champs du Berry, l'aventureuse et
+rêveuse enfant des bruyères et des bois? Ce petit jeune homme déluré qui
+fait le soir de si gaies promenades dans le quartier Latin avec une
+troupe de camarades, sous la conduite d'un très vieux jeune homme
+vaniteux, Henri Delatouche, le chef de la bohème littéraire de ce
+temps,--cet observateur vagabond, ce novice romancier, c'est une femme,
+très sérieuse au fond, qui a connu déjà de mortelles tristesses, qui a
+beaucoup vécu par la douleur, si la douleur fait vivre, qui a souffert
+dans toutes ses affections intimes, qui a été meurtrie par tous les
+liens de la famille; ces liens étaient même devenus pour elle un
+supplice insupportable par la fatalité des circonstances et sans doute
+aussi par cette autre fatalité que chacun porte en soi et dont chacun
+est l'industrieux et cruel artiste. Elle vient essayer de se refaire à
+Paris une existence nouvelle, en dehors de toutes les lois de l'opinion
+et de tous les instincts de son sexe. Elle veut mettre la nature
+elle-même dans son jeu et la contraindre à son caprice; elle _virilise_
+autant qu'elle peut sa manière de vivre, son costume, ses goûts, ses
+opinions, son talent. Elle va essayer de toutes les doctrines qui
+circulent à travers le monde, qui lui font espérer un meilleur avenir
+pour l'humanité; elle a toutes les curiosités intellectuelles; elle va
+les expérimenter sur le vif; elle a l'impatience généreuse et déréglée
+du vrai absolu, et ce qu'elle a conçu comme vrai, elle n'imagine pas
+qu'on puisse l'ajourner un seul instant.
+
+Déjà, à vingt-sept ans, que de régions d'idées n'a-t-elle pas explorées,
+en les traversant toutes sans se satisfaire et s'arrêter dans aucune!
+Comme Wilhelm Meister, elle peut compter ses années d'apprentissage, et
+d'un apprentissage si rude! L'_Histoire de ma vie_[1] nous les fera
+parcourir, et nous suivrons, dans cet itinéraire exact, plus d'un
+sentier douloureux. Nous saisirons là, en même temps, les sources
+mystérieuses d'où jaillit son imagination naissante.
+
+La première de ces sources, c'est à son origine même qu'il faut la
+rapporter. George Sand resta toute sa vie dans une dépendance assez
+étroite des influences qui pesèrent sur son berceau.
+
+Fille du peuple par sa mère, fille de l'aristocratie par son père, elle
+devait, dit-elle, la plupart de ses instincts à la singularité de sa
+position, à sa naissance _à cheval_, comme elle le disait, sur deux
+classes, à son amour pour sa mère, contrarié et brisé par des préjugés
+qui l'ont fait souffrir ayant qu'elle pût les comprendre, à son
+affection non raisonnée pour son père, esprit frondeur et romanesque,
+qui, dans un intervalle de sa vie militaire, ne sachant que faire de sa
+jeunesse, de sa passion, de son idéal, se donne tout entier à un amour
+exclusif et disproportionné qui le met en lutte, dans sa propre famille,
+contre les principes d'aristocratie, contre le monde du passé; enfin à
+une éducation qui fut tour à tour philosophique et religieuse, et à tous
+les contrastes que sa propre vie lui a présentés dès l'âge le plus
+tendre. Elle s'est formée au milieu des luttes que le sang du peuple a
+soulevées dans son coeur et dans sa vie, «et si plus tard certains
+livres firent de l'effet sur elle, c'est que leurs tendances ne
+faisaient que confirmer et consacrer les siennes». Ajoutez à ces
+sentiments de solidarité et d'hérédité irrésistibles les tiraillements
+douloureux, les déchirements mêmes du coeur que lui imposent de cruels
+malentendus, perpétuellement balancée entre les emportements de sa mère
+et les mépris à peine dissimulés de sa grand'mère; véritable enfant de
+Paris, imbue des préjugés d'une race à laquelle elle n'appartenait
+cependant que d'un côté, on comprend à quelle école cette âme ardente,
+souvent muette par contrainte, fut soumise et quel fonds d'amertume elle
+dut amasser en elle contre cette différence des classes dont souffrit
+cruellement son enfance. À ce point de vue, la lecture des premiers
+volumes de l'_Histoire de ma vie_ est singulièrement instructive et nous
+fait pénétrer dans les premières impressions auxquelles s'éveilla cette
+existence, bizarrement divisée, dès qu'elle prit conscience d'elle-même.
+De là ce qu'elle appela plus tard ses instincts égalitaires et
+démocratiques, qui ne furent que l'explosion de vieilles rancunes et de
+souffrances intimes, qui dataient de loin. Quand elle lut, encore
+enfant, les _Battuécas_ de Mme de Genlis, un roman innocemment
+socialiste (sans que le nom fût encore prononcé), ce fut l'institutrice
+et l'amie des rois qui révéla à l'enfant rêveuse une partie de ses idées
+futures. Elle en resta toujours là, avec une naïveté que l'âge ne
+corrigea pas, à travers des lectures et des formules nouvelles qui
+amenèrent cette naïveté à déclamer plus d'une fois toujours très
+sincèrement, mais un peu au hasard.
+
+Cependant, son imagination travaillait sans cesse, silencieusement et
+activement. Plus tard elle en retrouvait la trace et l'action naissante
+dans les souvenirs les plus lointains de sa vie. La vie d'imagination,
+disait-elle, avait été toute sa vie d'enfant. Elle se rappelait fort
+bien le moment où le doute lui était venu sur l'existence du père Noël,
+le grand distributeur de cadeaux à l'enfance. Elle le regrettait
+sincèrement. La première journée où l'enfant doute est la dernière de
+son bonheur naïf. «Retrancher le merveilleux de la vie de l'enfant,
+c'est procéder contre les lois mêmes de sa nature. L'enfant vit tout
+naturellement dans un milieu pour ainsi dire surnaturel, où tout est
+prodige en lui, et où tout ce qui est en dehors de lui doit, à la
+première vue, lui sembler prodigieux.» L'enfance elle-même, la naissance
+encore si voisine d'elle, ce flot de sensations qui lui apportent la
+nouvelle d'un monde inconnu, tout cela n'est-il pas un cours continu de
+merveilles? George Sand combat, en toute occasion, la chimère de
+Rousseau, qui veut supprimer le merveilleux sous prétexte de mensonge.
+Laissez faire la nature, elle sait son métier. Ne devancez rien. «On ne
+rend pas service à l'enfant en hâtant sans ménagement et sans
+discernement l'appréciation de toutes les choses qui le frappent. Il est
+bon qu'il la cherche lui-même et qu'il l'établisse à sa manière durant
+la période de sa vie où, à la place de son innocente erreur, nos
+explications, hors de portée pour lui, le jetteraient dans des erreurs
+plus grandes encore, et peut-être à jamais funestes à la droiture de son
+jugement et, par suite, à la moralité de son âme.»
+
+Elle était née rêveuse; tout enfant, elle se perdait dans des extases
+sans fin qui l'isolaient du monde entier. L'habitude contractée, presque
+dès le berceau, d'une rêverie dont il lui était impossible plus tard de
+se rendre compte, lui donna de bonne heure l'_air bête_. «Je dis le mot
+tout net parce que toute ma vie, dans l'enfance, au couvent, dans
+l'intimité de la famille, on me l'a dit de même, et qu'il faut bien que
+ce soit vrai.» Ces crises de rêverie prenaient quelquefois une durée et
+une intensité extrêmes, comme il arriva dans les jours qui suivirent la
+mort de son père (elle avait alors quatre ans). Quand elle se fut fait
+une vague idée de ce que c'est que la mort, elle resta des heures
+entières assise sur un tabouret aux pieds de sa mère, ne disant mot, les
+bras pendants, les yeux fixes, la bouche entr'ouverte: «Je l'ai souvent
+vue ainsi, disait sa mère pour rassurer la famille inquiète; c'est sa
+nature; ce n'est pas bêtise. Soyez sûre qu'elle rumine toujours quelque
+chose.» Elle _ruminait_, en effet; c'était la forme habituelle d'une
+pensée active déjà. Elle a peint en traits expressifs ce premier travail
+tout intérieur de son imagination. De son propre mouvement, dans cette
+période de sa vie commençante, elle ne lisait pas, elle était paresseuse
+par nature et avec délices; elle avouait qu'elle n'avait pu se vaincre
+plus tard qu'avec de grands efforts. Tout ce qu'elle apprenait par les
+yeux et par les oreilles entrait en ébullition dans sa petite tête, elle
+y songeait au point de perdre souvent la notion de la réalité et du
+milieu où elle se trouvait. Avec de pareilles dispositions, l'amour du
+roman, sans qu'elle sût encore ce que c'était que le roman, s'empara
+d'elle avant qu'elle eût fini d'apprendre à lire. Elle composait des
+histoires interminables en les jouant avec sa soeur Caroline ou sa
+petite compagne Ursule. C'était une sorte de pastiche de tout ce qui
+entrait dans sa petite cervelle, mythologie et religion mêlées, dans la
+singulière éducation que lui donnait sa mère, artiste et poète à sa
+manière, «qui lui parlait des trois Grâces ou des neuf Muses avec autant
+de sérieux que des vertus théologales ou des vierges sages», en
+amalgamant les contes de Perrault et les pièces féeriques du boulevard,
+«si bien que les anges et les amours, la bonne vierge et la bonne fée,
+les polichinelles et les magiciens, les diablotins du théâtre et les
+saints de l'Église produisaient dans sa tête le plus étrange gâchis
+poétique qu'on puisse imaginer».
+
+Cette fermentation d'images qui se réalisaient en scènes fantastiques au
+dedans d'elle-même et qu'elle essayait de réaliser mieux encore dans ses
+jeux au dehors, se modifiait, mais ne disparaissait pas quand elle
+passait du petit appartement de la rue Grange-Batelière, où elle
+demeurait à Paris avec sa mère, à la maison de Nohant, qui appartenait à
+Mme Dupin. Là c'était une tout autre existence, de tout autres aliments
+pour la vie _ruminante_. En dehors des heures d'étude, où elle
+n'apportait qu'une régularité extérieure, elle vivait volontiers en
+compagnie des petits paysans du voisinage, dans les _pâtureaux_ où ils
+se réunissaient autour de leur feu, en plein vent, jouant, dansant ou se
+racontant des histoires à faire peur. Elle s'animait, elle s'exaltait de
+leurs terreurs. «On ne s'imagine pas, disait-elle en se rappelant cette
+période de son enfance, ce qui se passe dans la tête de ces enfants qui
+vivent au milieu des scènes de la nature sans y rien comprendre, et qui
+ont l'étrange faculté de voir par les yeux du corps tout ce que leur
+imagination leur représente.» C'est là qu'elle s'essayait de bonne foi à
+ce genre d'hallucination particulière aux gens de la campagne, guettant
+l'apparition de quelque animal fantastique, le passage de la
+_grand'bête_ que presque tous ses petits compagnons avaient vue au moins
+une fois. Elle était la première aux contes de la veillée, lorsque les
+chanvreurs venaient broyer le chanvre à la ferme. Malgré toute la bonne
+volonté qu'elle y mit, elle déclare qu'elle ne put jamais obtenir la
+moindre vision pour son compte; elle ne put réussir à être complètement
+dupe d'elle-même; mais l'ébranlement de l'imagination et des nerfs
+persistait; elle en ressentait une sorte de frémissement et de volupté;
+toute sa vie elle aima à raviver le plaisir frissonnant que lui
+donnaient les émotions de ce genre. De toutes ces inventions rustiques
+qu'elle recueillait avidement, de ces visions du soir qu'elle
+sollicitait dans la campagne, il y avait juste de quoi troubler un
+instant sa cervelle et lui ravir quelques heures de sommeil. Au fond, ce
+n'étaient que des matériaux qu'elle amassait dans son magasin d'images;
+elle les accumulait dans son incessante rêverie, pour l'oeuvre future
+dont elle n'avait pourtant aucune idée; elle était artiste déjà et se
+dédoublait comme le font les artistes, à la fois auteur et acteur dans
+ces petits drames qu'elle se jouait à elle-même. Plus tard elle
+consacra des études nombreuses à ce genre de littérature, la littérature
+de la peur, qu'elle avait expérimentée sur elle-même, le _Diable aux
+champs_, les _Contes d'une grand'mère_, les _Légendes rustiques, le
+Drac_, etc., etc. Elle avait fini par se faire, sur ce sujet, une
+érudition très curieuse dont elle s'amusait non sans un peu de frayeur.
+L'élément fantastique lui semblait être une des forces de l'esprit
+populaire. Elle se plaisait surtout à le saisir chez des populations qui
+ne semblent pouvoir réagir que par l'imagination contre la rude misère
+de leur vie matérielle. Le _Kobold_ en Suède, le _Korigan_ en Bretagne,
+le _Follet_ en Berry, l'_Orco_ à Venise, le _Drac_ en Provence, il y a
+peu de ses romans d'aventures qui ne garde quelque souvenir de ces noms,
+quelque impression de ce genre, et qui ne soit une de ses rêveries
+d'enfance continuée.
+
+C'est ainsi qu'elle prélude à ce songe d'âge d'or, à ce mirage
+d'innocence champêtre qui la prit dès l'enfance et la suivit jusque dans
+l'âge mûr. Malgré ces préoccupations assez sombres, elle n'était pas
+triste pourtant; elle avait ses heures de franche, d'exubérante gaieté.
+Sa vie d'enfance et d'adolescence fut une alternative de solitude
+recueillie et d'étourdissement complet. Au sortir de ses longues
+rêvasseries, elle se livrait avec une sorte d'ivresse à des amusements
+très simples et très actifs qui faisaient le plus singulier contraste
+aux yeux des personnes habituées à la voir vivre. C'étaient «les deux
+faces d'un esprit porté à s'assombrir et avide de s'égayer, peut-être
+d'une âme impossible à contenter avec ce qui intéresse la plupart des
+hommes, et facile à charmer avec ce qu'ils jugent puéril et
+illusoire.... Je ne peux pas, disait-elle, m'expliquer mieux moi-même.
+Grâce à ces contrastes, certaines gens prirent de moi l'opinion que
+j'étais tout à fait bizarre.»
+
+Cette vie intérieure, qu'elle portait déjà si vive et si intense dans le
+secret de sa pensée, manqua prendre un autre courant et une direction
+toute nouvelle, grâce à un assez grave événement; ce fut une crise
+religieuse qui, vers la seizième année, se déclara chez elle. À la suite
+de déchirements de coeur qui se renouvelaient sans cesse et de quelques
+révélations maladroitement cruelles qui lui furent faites sur le passé
+de sa mère, Aurore avait résolu de renoncer à tout ce qui devait mettre
+dans l'avenir un plus grand intervalle entre sa mère et elle, qui
+vivaient généralement séparées; elle voulut renoncer à la fortune de sa
+grand'mère, à l'instruction, aux belles manières, à tout ce qu'on
+appelle _le monde_. Elle prit en horreur les leçons de son pédagogue
+Deschartres, dont elle a immortalisé plus tard la figure, les vanités,
+les ridicules et la rude honnêteté; elle se révolta, elle tourna à
+l'_enfant terrible_.
+
+Mme Dupin, ne pouvant venir à bout de sa révolte, résolut de la mettre
+au couvent des Anglaises, qui était alors la maison d'éducation en vogue
+à Paris pour les jeunes filles de la haute société. La jeune
+pensionnaire, qui arrivait là le coeur brisé des dernières luttes entre
+sa mère et sa grand'mère, les deux êtres qu'elle chérissait le plus, se
+reposa délicieusement dans cet abri. Elle nous a raconté avec un charme
+exquis, dans l'_Histoire de ma vie_, son séjour au couvent, égayant son
+récit de quelques vifs portraits de soeurs et de pensionnaires,
+décrivant les moeurs et les habitudes, les salles d'étude et les
+chambres, nous intéressant à ces petits drames de la vie des
+religieuses, aux querelles des élèves, à leurs raccommodements, aux
+fautes et aux punitions encourues ou subies, à cette oisiveté errante
+dans les couloirs, dans les souterrains et sur les toits du couvent, à
+la recherche d'un secret qui n'avait jamais existé et de victimes
+imaginaires dont on ne savait pas même les noms, mais qu'on voulait
+délivrer d'une captivité romanesque. C'est déjà, en action, la
+conception qui se réalisera dans plusieurs de ses romans et qu'elle
+semble poursuivre sans cesse, les mystères de _la Daniella_, de _la
+Comtesse de Rudolstadt_, du _Château des Désertes_, de _Flamarande_ et
+de tant d'autres récits où l'invention se complique de surprises
+matérielles, de labyrinthes, de dédales d'architecture fantastique, et
+où l'on croirait assister à une secrète collaboration d'Anne Radcliffe
+avec un écrivain de génie. Il y a de ces idées fixes dans George Sand.
+Celle-là s'était annoncée de bonne heure.
+
+Dans cette compagnie de jeunes filles fort indisciplinées, dont
+quelques-unes l'entraînaient soit à leur suite, soit à leur tête, sa
+gaieté, un instant assoupie, se réveilla et même à l'excès; elle devint
+_diable_, elle aussi, un nom caractéristique choisi par les
+pensionnaires qui ne voulaient se classer ni parmi les _sages_, ni parmi
+les _bêtes_. Puis tout d'un coup, après deux années d'études fort
+irrégulières et agitées, après qu'elle eut épuisé des amusements qui
+n'avaient guère de diabolique que le nom, et qui se réduisaient à un
+mouvement sans but, à la rébellion muette et systématique contre la
+règle, une révolution vint à s'opérer dans son esprit. «Cela s'était
+fait tout d'un coup, comme une passion qui s'allume dans une âme
+ignorante de ses propres forces.» Un jour arriva où son amour profond et
+tranquille pour la mère Alicia ne lui suffit plus. «Tous ses besoins
+étaient dans son coeur, et son coeur s'ennuyait.» Sous une vive
+impulsion, qui ressemblait à un coup de la grâce, elle se sentit
+transformée. Elle entendit, elle aussi, un jour, dans un coin sombre de
+la chapelle où elle s'abîmait en méditations, le _Tolle, lege_ de saint
+Augustin, qu'un tableau naïf représentait devant elle. Tout d'un coup
+elle se donne, sans réserve, sans discussion, à la foi qui l'envahit;
+elle n'était point lâche, nous dit-elle, et se fit un point d'honneur de
+cet abandon total. Elle subit jusqu'au bout «la maladie sacrée»; la
+dévotion s'empara d'elle; elle connut les larmes brûlantes de la piété,
+les exaltations de la foi, et parfois aussi elle en ressentit les
+défaillances et les langueurs. La fièvre mystique l'agitait, comme
+saintement égarée, sous les arceaux du cloître; elle usait ses genoux,
+elle répandait son âme en sanglots sur le pavé de la chapelle où elle
+avait eu sa révélation. Plus tard elle reprendra les souvenirs de cette
+période de sa vie dans un récit brûlant d'amour divin, dans _Spiridion_,
+ou plutôt dans les premières pages du récit; car il arrive un moment où
+l'âme tendrement exaltée du jeune moine est en proie à des troubles et à
+des visions d'un autre genre qui le détournent de la foi simple et le
+jettent dans des voies nouvelles. Mais le début du roman garde
+l'empreinte d'une grande et sincère émotion religieuse qui ne se
+rencontre nulle part, dans la vie de l'auteur, au même degré qu'au
+couvent des Anglaises. Comme il arriva pour le jeune moine Spiridion, la
+vie vint bientôt chez elle troubler ce beau rêve mystique, déconcerter
+l'extase et apporter des éléments nouveaux qui modifièrent profondément
+l'impression reçue. Mais elle en conserva toujours un germe d'idéalisme
+chrétien que les accidents de la vie, ses aventures mêmes ne purent
+jamais étouffer et qui reparaissait toujours après des éclipses
+passagères.
+
+La fièvre religieuse s'apaisa bientôt, à son retour à Nohant, où la
+rappelait la sollicitude un peu inquiète de sa grand'mère et où des
+incertitudes cruelles sur une santé précaire l'obligèrent à rentrer dans
+les soucis de la vie pratique. Pendant les dix derniers mois que dura la
+lente et inévitable destruction d'une vie qui lui était chère, Aurore
+vécut près du lit de Mme Dupin, ou seule dans une tristesse presque
+sauvage. Cette mélancolie profonde n'était un instant suspendue que par
+des promenades à cheval, «par cette rêverie au galop», et sans but, qui
+lui faisait parcourir une succession rapide de paysages, tantôt mornes,
+tantôt délicieux, et dont les seuls épisodes, notés par elle et
+consignés dans ses souvenirs, étaient des rencontres pittoresques de
+troupeaux ou d'oiseaux voyageurs, le bruit d'un ruisseau dont l'eau
+clapotait sous les pieds des chevaux, un déjeuner sur un banc de ferme
+avec son petit page rustique André, stylé par Deschartres à ne pas
+interrompre son silence plein de songes. C'est alors qu'elle devint tout
+à fait poète par la tournure de son esprit et par la sensation aiguë des
+choses extérieures, mais poète sans s'en apercevoir, sans le savoir.
+
+En même temps elle prenait la résolution de s'instruire et se mit avec
+ardeur à des lectures qui l'attachèrent passionnément. Elle sentait le
+vide qu'avait laissé dans son esprit son éducation dispersée et fortuite
+sous la discipline bizarre de Deschartres ou sous la règle trop
+indulgente du couvent. Elle se mit à lire énormément, mais avec une
+curiosité tumultueuse, sans direction et sans ordre. Un nouveau
+changement se fit à cette époque dans son esprit. Elle abandonna
+l'_Imitation de Jésus-Christ_ et le dogme de l'humilité pour le _Génie
+du Christianisme_, qui l'initiait à la poésie romantique plutôt qu'à une
+forme nouvelle de la vérité religieuse. Bientôt elle passa à la
+philosophie; chaque livre nouveau marquait en elle comme une nouvelle
+ère. Je ne connais rien de dangereux comme la métaphysique, prise à
+grande dose et sans méthode par un esprit ardent et complètement
+inexpérimenté. Il y a pour ces jeunes intelligences un égal péril ou de
+s'attacher exclusivement à une doctrine, quand on est incapable de
+l'examiner avec sang-froid, et d'y puiser l'enthousiasme exclusif d'un
+sectaire, ou bien de tout confondre et de tout mêler dans un éclectisme
+sans jugement, de rapprocher par des affinités de sentiment des noms et
+des dogmes disparates, comme Jésus-Christ et Spinoza. La jeune rêveuse
+ne put échapper à ce double péril: elle passa tour à tour de
+l'enthousiasme qui confond tout à l'enthousiasme qui s'attache
+exclusivement à une pensée ou à un nom, tout cela au gré de la sensation
+présente ou du caprice de l'imagination. Mais elle augmentait rapidement
+son capital de connaissances, qui fut bientôt considérable, bien
+qu'assez mal classé. Sans façons, elle s'était mise aux prises avec
+Mably, Locke, Condillac, Montesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote, Leibniz
+surtout, qu'elle mettait au-dessus de tous les autres comme
+métaphysicien (ce qui était une vue et une préférence heureuses),
+Montaigne, Pascal. Puis étaient venus les poètes et les moralistes, La
+Bruyère, Pope, Milton, Dante, Virgile, Shakespeare; le tout sans idée de
+suite, sans programme d'études, comme ils lui tombèrent sous la main.
+Elle s'emparait de cette masse tourbillonnante d'idées avec une étrange
+facilité d'intuition; la cervelle était profonde et large, la mémoire
+était docile, le sentiment vif et rapide, la volonté tendue. Enfin
+Rousseau était arrivé; elle avait reconnu son maître, elle avait subi le
+charme impérieux de cette logique ardente, et son divorce avec le
+catholicisme fut consommé.
+
+Dans ce conflit d'opinions et de doctrines, sa force nerveuse s'était
+épuisée à essayer de tout comprendre, de tout concilier ou de choisir.
+_René_ de Chateaubriand, _Hamlet_ de Shakespeare, Byron enfin avaient
+achevé l'oeuvre. Elle était tombée dans un désarroi intellectuel et
+moral, dans une mélancolie qu'elle n'essayait même plus de combattre.
+Elle avait résolu de s'abstenir autant que possible de la vie; elle
+avait même passé du dégoût de la vie au désir de la mort. Elle ne
+s'approchait jamais de la rivière sans éprouver dans sa tête comme une
+gaieté fébrile, en se disant: «Comme c'est aisé! Je n'aurais qu'un pas à
+faire.» Oui ou Non?--Voilà ce qu'elle se répétait assez souvent et assez
+longtemps pour risquer d'être lancée par le _Oui_ au fond de cette eau
+transparente qui la magnétisait. Un jour, le _Oui_ fut prononcé; elle
+poussa son cheval hors de la voie marquée par le gué, dans le hasard des
+eaux profondes. C'en était fait d'elle et des chefs-d'oeuvre futurs, si
+la bonne jument Colette ne l'avait sauvée, d'un bond extraordinaire,
+hors du gouffre.
+
+La mort de sa grand'mère, dont elle raconte les derniers moments avec
+une douleur sans phrase et une sincérité touchante, termina la période
+d'initiation. La séparation entre les deux familles paternelle et
+maternelle fut consommée, légalement au moins, par l'ouverture du
+testament. Sa mère, prévenue par quelqu'un, connaissait depuis longtemps
+la clause qui la séparait de sa fille; elle savait aussi l'adhésion
+donnée à cette clause. De là de nouvelles tempêtes. On y céda dans une
+certaine mesure. Aurore dut rompre avec ses parents de Villeneuve, à qui
+elle était recommandée par le voeu de la morte. Ce fut un nouveau
+déchirement de famille.
+
+Pour obvier à une situation fausse et parfois intolérable, Mme Dupin
+conduisit un jour sa fille à la campagne, chez des amis qu'elle avait
+rencontrés trois jours auparavant et qui se trouvaient être les
+meilleures gens de la terre, les Duplessis; ils habitaient avec leurs
+enfants une belle villa de la Brie. Mme Dupin promit de venir la
+chercher «la semaine prochaine». Elle l'y laissa cinq mois, et c'est là
+que se fit, un jour, le mariage qui devait clore tout naturellement des
+relations de famille orageuses et parfois même extravagantes et
+constituer pour la jeune femme une existence normale en espérance.
+
+Ici encore les déceptions ne manquèrent pas. Aurore passait pour une
+riche héritière, d'assez belle figure et d'un caractère gai, quand elle
+n'était pas en contact avec les emportements et les irritations de sa
+mère, qui avaient le privilège de la rendre affreusement triste. C'est
+dans la famille Duplessis qu'elle rencontra le fils naturel d'un colonel
+en retraite, M. Dudevant, dont la fortune était en rapport avec la
+sienne et qui la prit tout de suite à gré, «tout en ne lui parlant
+point d'amour, et s'avouant peu disposé à la passion subite, à
+l'enthousiasme, et, dans tous les cas, inhabile à l'exprimer d'une
+manière séduisante». On fit à Aurore la plaisanterie de la traiter comme
+sa femme future; il n'en fallut pas davantage. Elle se maria presque
+passivement, comme elle faisait tous les actes extérieurs de sa vie. Le
+mariage eut lieu en septembre 1822; ils partirent pour Nohant, où sa
+première occupation, pendant l'hiver de 1823, fut le souci de la
+maternité qui se préparait pour elle, à travers les plus doux rêves et
+les plus vives aspirations. La transformation fut complète pour elle.
+Les besoins de l'intelligence, l'inquiétude des pensées, les curiosités
+de l'étude comme celles de l'observation, tout disparut, dit-elle,
+aussitôt que le doux fardeau se fit sentir. «La Providence veut que,
+dans cette phase d'attente et d'espoir, la vie physique et la vie du
+sentiment prédominent. Aussi les veilles, les lectures, les rêveries, la
+vie intellectuelle en un mot fut naturellement supprimée, et sans le
+moindre mérite ni le moindre regret.» Son mari était une nature négative
+et tatillonne; il passait sa vie à la chasse; elle, sans un seul point
+d'appui autour d'elle, s'abstint de rêver; elle fit des layettes avec
+une ardeur et bientôt une _maestria_ de coup de ciseaux qui la
+surprirent elle-même.
+
+Sauf l'épisode de la maternité, les commencements de cette existence
+nouvelle furent assez ternes. Ce ne fut que par accident que revinrent
+plus tard des accès de cette exaltation douloureuse qui avait fait
+jusque-là son secret supplice et, ce qui est plus dangereux, sa secrète
+et chère volupté. Quelques années se passèrent dans une sorte de
+tranquillité prosaïque et de bonheur négatif. Le rêve semblait s'être
+enfui bien loin; deux beaux enfants grandissaient autour d'elle. Elle
+était devenue, s'il faut l'en croire, une _campagnarde engourdie_, en
+apparence au moins; elle s'appliqua même à devenir une bonne femme de
+ménage, ce qui est plus difficile encore. Si sa pensée travaillait
+encore solitairement dans la condition très bourgeoise où elle semblait
+condamnée à vivre, la jeune mère n'avait pas le pédantisme de ses
+agitations morales; personne n'en avait le secret ni même le soupçon
+autour d'elle, et quand elle eut écrit ses premiers romans, un de ses
+plus chers amis, un habitué de Nohant, le Malgache, lui écrivait:
+«_Lélia_, c'est une fantaisie. Ça ne vous ressemble pas, à vous qui êtes
+gaie, qui dansez la bourrée, qui appréciez le lépidoptère, qui ne
+méprisez pas le calembour, qui ne cousez pas mal et qui faites très bien
+les confitures.» Quand définitivement son intérieur fut troublé, vers
+1831, quand les projets d'un avenir à sa guise eurent pris le dessus,
+quand on lui eut accordé une misérable pension et la liberté, qui devait
+plus tard se transformer en une séparation légale à son profit, quand
+elle fut arrivée à Paris pour y courir les risques effrayants d'une
+existence complètement affranchie, ce fut alors que l'on connut Mme
+Sand, une femme nouvelle avec un nom nouveau. Ce fut Henri Delatouche
+qui la baptisa ainsi. Sand restait indivis entre Jules Sandeau et elle,
+réunis par une collaboration pour la première oeuvre. On fut vite
+d'accord sur les prénoms. Sandeau garda le sien; George était synonyme
+de Berrichon. «Jules et George, inconnus au public, passeraient pour
+frères ou cousins.» Les deux noms conquirent bientôt une célébrité qui
+les sépara de plus en plus l'un de l'autre.
+
+Nous ne racontons pas une biographie, nous essayons seulement de tracer
+une esquisse psychologique. Notre dessein était de noter les épreuves
+diverses et les phases intellectuelles qui avaient marqué la jeunesse de
+Mme Sand. Elle arrivait à la vie littéraire avec un fonds de souffrances
+très réelles, bien qu'exagérées sans doute par une imagination forte,
+d'émotions intimes et d'agitations religieuses, irritée plutôt
+qu'apaisée par des lectures sans règle, avec une sensibilité aiguë et
+raffinée, un dédain profond pour les vérités relatives dont il faut bien
+parfois se contenter dans le train du monde, la haine instinctive de
+tous les jougs qu'impose la loi ou l'opinion, l'horreur innée de tout ce
+qui engage la liberté de la pensée ou celle du coeur. Ajoutez à cela
+qu'elle se trouve, presque à son coup d'essai et par le miracle d'une
+nature prodigue, en possession d'un _style_ merveilleux, qui semble fait
+tout exprès et comme préparé pour recevoir son ardente pensée, qui
+s'était formé tout seul et sans conseils, depuis la longue série des
+petits cahiers consacrés à l'épopée de _Corambé_ jusqu'au premier roman
+qu'elle donnera au public.
+
+Comment se fit la première révélation de son talent d'écrire? il est
+curieux d'en connaître l'origine. Ce fut vers la fin du dernier automne
+qu'elle passa à Nohant. Elle avait beaucoup lu Walter Scott, dont les
+traces se retrouvent dans plusieurs de ses romans.
+
+Elle ébauchait, pendant ces mois tristes, à travers ses longues
+promenades, l'idée d'une espèce de roman qui ne devait jamais voir le
+jour et qu'elle écrivit sur la tablette d'une vieille armoire, dans
+l'ancien boudoir de sa grand'mère, près de ses enfants: «L'ayant lu,
+dit-elle avec candeur, je me convainquis qu'il ne valait rien, mais que
+j'en pouvais faire de moins mauvais», et comme elle était alors très
+préoccupée du choix du métier qui lui assurerait sa liberté à Paris,
+elle vint à penser qu'en somme il n'était pas plus mauvais que beaucoup
+d'autres qui, tant bien que mal, faisaient vivre. «Je reconnus que
+j'écrivais vite, facilement, longtemps, sans fatigue; que mes idées,
+engourdies dans mon cerveau, s'éveillaient et s'enchaînaient, par la
+déduction, au courant de la plume; que dans ma vie de recueillement
+j'avais beaucoup observé et assez bien compris les caractères que le
+hasard avait fait passer devant moi, et que, par conséquent, je
+connaissais assez la nature humaine pour la dépeindre.» Cela
+l'encouragea dans sa tentative; elle en conclut que, de tous les petits
+travaux dont elle était capable, la littérature proprement dite, dont
+elle avait le goût et l'instinct confus, était celui qui lui offrait le
+plus de chances de succès comme métier. Elle fit son choix. Mais elle
+avait bien hésité auparavant; elle avait essayé des portraits au crayon
+ou à l'aquarelle en quelques heures. C'était ressemblant, paraît-il,
+mais cela manquait d'originalité. Elle crut un instant avoir trouvé son
+aptitude véritable: elle peignait avec goût des fleurs et des oiseaux
+d'ornement, des compositions microscopiques sur des tabatières et des
+étuis à cigares en bois de Spa. Elle faillit même en vendre un
+quatre-vingts francs, chez un marchand à qui elle l'avait confié. À quoi
+tiennent les destinées littéraires! Si elle en avait obtenu cent francs,
+ce qu'elle demandait en tremblant, sans croire que ce fût possible,
+_Consuelo_ et _la Mare au Diable_ n'auraient jamais paru. Heureusement
+la mode de ces objets passa vite, et Mme Dudevant fut obligée de
+chercher ailleurs ce qu'elle avait cru trouver là, _son gagne-pain_. Le
+mot est d'elle; il était strictement vrai dans les conditions qui lui
+étaient faites. Elle avait à payer de son travail son passage à travers
+la vie libre, après qu'elle avait d'abord et de guerre lasse abandonné
+tous ses droits à son mari, pour racheter son indépendance. Ce mari, que
+nous ne retrouverons pas sur notre chemin, sans être précisément une
+_réalité offensive_ dans les premières années, sans être d'ordinaire ni
+méchant ni brutal, s'était arrangé de manière à devenir insupportable et
+à rendre la vie commune bien difficile à une femme d'un caractère
+solitaire et assez sauvage, qu'on ne pouvait ni asservir ni réduire dans
+ses habitudes et ses goûts. Quelques autres défauts, plus graves,
+paraît-il, vinrent s'ajouter aux difficultés conjugales et décidèrent
+une séparation, qui, d'abord partielle et librement consentie, devint
+définitive.
+
+Il arriva enfin un jour où Mme Dudevant reconquit son droit entier à
+l'indépendance qu'elle avait tant de fois souhaitée. En 1836 un jugement
+du tribunal de Bourges prononça la séparation à son profit et lui laissa
+l'éducation des deux enfants. Mais déjà elle avait fait l'essai
+dangereux de la célébrité littéraire par des oeuvres qui avaient surpris
+l'attention publique. Elle y était arrivée avec les qualités dont nous
+lui avons vu faire l'essai dans la retraite, intérieurement si agitée,
+où elle avait vécu: l'habitude des longues rêveries, qui était devenue
+un abri contre la vie réelle, une sensibilité très vive pour toutes les
+formes de la souffrance humaine, une bonté qui fut pour elle une source
+d'inspirations et en même temps une occasion perpétuelle d'erreurs et de
+malentendus dans son existence; enfin une imagination inépuisable dont
+elle avait suivi en secret, avec délices, les jeux et les combinaisons
+tour à tour ravissantes et terribles, jusqu'au jour où elle imagina de
+les jeter dans le public, qui s'en éprit passionnément et acclama le nom
+de l'enchanteresse. On lui donna presque aussitôt sa place, et ce fut
+souvent la première, dans cette illustre pléiade de romanciers qui
+embrassait les noms si divers de Balzac, d'Alexandre Dumas, de Jules
+Sandeau, et dans laquelle le nom de George Sand garda son éclat
+personnel sans rien emprunter aux astres fraternels et voisins.
+
+NOTES:
+
+[Note 1: Sa grand'mère était la propre fille du maréchal Maurice de Saxe
+et d'une des demoiselles Verrière, bien connues au XVIIIe siècle. Son
+grand-père était le célèbre M. Dupin de Francueil, que Jean-Jacques
+Rousseau et Mme d'Epinay désignent sous le nom de Francueil seulement,
+et qui, à l'âge de soixante-deux ans, était encore un _reste d'homme
+charmant_ du dernier siècle. De ce mariage était né Maurice Dupin, un
+militaire, brillant causeur la plume à la main, un peu trop ami des
+aventures, qui, très jeune, unit son sort à celui d'une fort aimable et
+spirituelle modiste de Paris, contre le gré de Mme Dupin, tour à tour
+indulgente et courroucée. Maurice Dupin eut, en 1804, une fille, Aurore,
+qui devait illustrer le nom de George Sand.]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+HISTOIRE DES OEUVRES DE GEORGE SAND
+
+L'ORDRE ET LA SUCCESSION PSYCHOLOGIQUE DE SES ROMANS
+
+
+Quelle idée George Sand se faisait-elle du roman quand elle entreprit
+d'écrire pour le public? Même en faisant aussi large que l'on voudra la
+part de la spontanéité, peut-on croire que cette intelligence, si
+richement douée et si féconde, ait marché tout à fait au hasard, dans
+les voies qui se sont offertes à elle, avec l'indifférence banale d'un
+talent qui ne vise qu'au succès, ou bien s'est-elle développée selon la
+règle inaperçue, mais active, d'instincts énergiques et permanents? Elle
+va répondre pour nous:
+
+«Je n'avais pas la moindre théorie quand je commençai à écrire, et je ne
+crois pas en avoir jamais eu quand une envie de roman m'a mis la plume
+en main. Cela n'empêche pas que mes instincts ne m'aient fait, à mon
+insu, la théorie que je vais établir, que j'ai généralement suivie sans
+m'en rendre compte, et qui, à l'heure où j'écris, est encore en
+discussion. Selon cette théorie, le roman serait une oeuvre de poésie
+autant que d'analyse. Il y faudrait des situations vraies et des
+caractères vrais, réels même, se groupant autour d'un type destiné à
+résumer le sentiment ou l'idée principale du livre. Ce type représente
+généralement la passion de l'amour, puisque presque tous les romans sont
+des histoires d'amour. Selon la théorie annoncée (et c'est là qu'elle
+commence), il faut idéaliser cet amour, ce type par conséquent, et ne
+pas craindre de lui donner toutes les puissances dont on a l'aspiration
+en soi-même, ou toutes les douleurs dont on a vu ou senti la blessure.
+Mais, en aucun cas, il ne faut l'avilir dans le hasard des événements;
+il faut qu'il meure ou triomphe, et on ne doit pas craindre de lui
+donner une importance exceptionnelle dans la vie, des forces au-dessus
+du vulgaire, des charmes ou des souffrances qui dépassent tout à fait
+l'habitude des choses humaines, et même un peu _le vraisemblable_ admis
+par la plupart des intelligences. En résumé, idéalisation du sentiment
+qui fait le sujet, en laissant à l'art du conteur le soin de placer ce
+sujet dans des conditions et dans un cadre de réalité assez sensible
+pour le faire ressortir.»
+
+George Sand n'a pas été infaillible dans l'application de cette théorie.
+Il lui est arrivé plus d'une fois d'idéaliser dans le chimérique et le
+faux. Mais c'était là l'erreur de son jugement, non de ses instincts;
+elle restait fidèle d'intention à sa théorie, alors même qu'elle la
+trahissait. Cette théorie paraît bien simple et bien grande, par
+comparaison surtout avec ce qui s'est vu plus tard.
+
+À travers toutes les aventures de sa vie réelle et de sa vie littéraire,
+George Sand garda intact son culte de l'idéal, elle resta poète. Le goût
+changeant des générations nouvelles ne lui ravira jamais cet honneur.
+C'est dans une conception poétique que naissent ces récits si riches, si
+variés, qui souvent s'altèrent dans la suite des événements, mais qui
+toujours ont des commencements merveilleux.
+
+On comprend comment cette spontanéité d'une imagination dont j'ai essayé
+de retracer les origines troublées, qui ne se gouverne guère, qui
+s'excite elle-même, comment le souvenir des crises morales traversées,
+l'espoir confus d'un avenir où sa crédulité enthousiaste voyait éclore
+des rêves divins, comment toute cette nature inquiète, frémissante et
+superbe, avec ses illusions et ses vraies douleurs, va trouver
+d'instinct son expression dans des oeuvres étranges, audacieuses de
+pensée, d'un style exalté et inquiétant, gémissantes et passionnées,
+débordantes de lyrisme, à propos de l'amour, à propos de la religion, à
+propos de la vie humaine. Que si, de plus, on vient à penser que cet
+auteur est une femme froissée par la vie, déçue, irritée de mille
+manières, que jusqu'alors dans une existence très active au dedans, mais
+très solitaire et très retirée, elle est restée étrangère à tous les
+grands spectacles de la politique et de la société, et qu'elle se
+précipite dans ce monde inconnu, avec son inexpérience effrénée, ses
+vastes désirs et une compassion profonde pour les misères et les
+douleurs qui crient à travers l'humanité, et encore plus pour celles qui
+souffrent et saignent silencieusement: on comprendra que cette femme
+soit tout d'abord consternée et saisie à cette vue, comme toutes les
+belles âmes qui jugent le monde avec leur coeur et dont les aspirations
+sont violemment meurtries par la brutalité des faits. Elle demandera
+alors si à tant de maux il n'y a pas de remède.
+
+Ce seront d'abord les préoccupations personnelles, religieuses et
+morales qui domineront son esprit et ses oeuvres. Puis ce sera le tour
+des préoccupations sociales. Alors, autour de cette femme inspirée, de
+ce poète applaudi, de cet écrivain déjà populaire, vous verrez se
+presser en foule les docteurs de la rénovation universelle, les
+empiriques et les utopistes, les sophistes et les rêveurs, les apôtres
+sincères et les charlatans de la question sociale, les exploiteurs et
+les exploités, les ambitieux et les naïfs. Ils ont trouvé dans George
+Sand l'éclatant porte-voix de leurs doctrines. C'est à qui lui proposera
+un plan nouveau, un système inédit, la philosophie, la politique, la
+religion de l'avenir. La nature de Mme Sand la prédisposait à subir le
+despotisme des convictions âpres et des imaginations fortes. Fanatique
+du bien absolu ou, à son défaut, d'un mieux immédiat, rêvé plutôt
+qu'expérimenté, plus paresseuse à concevoir l'idée qu'à la mettre en
+oeuvre, reconnaissant elle-même que l'initiative intellectuelle lui
+manque, elle laisse envahir toute une période de sa vie par l'utopie
+politique, par le vague désir d'un âge d'or sur l'avènement duquel tout
+le monde est d'accord autour d'elle, sans que chacun renonce à son plan
+pour le faire éclore, et à son programme particulier pour le réaliser.
+Enfin, un beau jour (oui, ce fut un beau jour pour son talent et sa
+gloire) elle éprouvera comme une grande lassitude de cette agitation
+d'idées dans le vide, de ces théories, immaculées et superbes tant
+qu'elles demeurent sur le trône intérieur de la pensée pure, et qui, dès
+qu'elles descendent dans les aventures de la politique active et dans
+les mouvements de la rue, se laissent _avilir et souiller par les
+événements_. Ce grand esprit, qui a l'horreur de la violence, rentrera
+en soi sous une impression de fatigue et de dégoût; elle fera, si j'ose
+dire, une retraite spirituelle en elle-même dans le sanctuaire de ses
+plus chers souvenirs; elle se rendra à l'appel énergique que lui font
+ses secrets instincts, trop longtemps froissés par la discussion
+violente et la lutte ingrate; elle reviendra à son goût pour la
+campagne, pour ces champs du Berry, théâtre de la première poésie de ses
+rêveries d'enfant; il y aura en elle comme une éclosion soudaine et
+inespérée de souvenirs frais et charmants, d'émotions exquises et
+saines. Enfin, nous nous reposerons avec elle de toutes les agitations
+et de toutes les haines; la douce lumière, un peu voilée, de la campagne
+natale finira par éclipser l'éclat fiévreux du réformateur, le rêve
+enflammé du poète humanitaire.
+
+N'est-ce pas là précisément le cercle parcouru par Mme Sand, et cette
+page de biographie intime n'est-elle pas l'histoire en raccourci de ses
+oeuvres?
+
+
+I
+
+La première période de sa vie littéraire est toute au lyrisme spontané,
+personnel. Et comme je voudrais faire ici un tableau non de fantaisie,
+mais d'histoire, avec la précision relative que comportent ces sortes de
+divisions d'un caractère tout psychologique, je crois pouvoir étendre
+cette première période de 1832 à 1840 environ. Dans cet intervalle de
+neuf années paraissent, coup sur coup, les chefs-d'oeuvre de la première
+manière, _Indiana, Valentine, Jacques, André, Mauprat, Lélia_ et la
+charmante série des contes vénitiens[2].
+
+Rappelons rapidement le sujet des oeuvres principales. Nous verrons
+qu'elles procèdent toutes d'un fonds commun d'émotions et de douleurs
+personnelles, sans être pourtant la confidence et le récit de sa vie.
+Mme Sand a toujours protesté contre les applications trop strictement
+biographiques qui ont été faites de ses premiers romans.
+
+Cependant il faut s'entendre sur ce point délicat. _Indiana_, elle nous
+l'assure, n'est pas son histoire dévoilée. C'était du moins l'expression
+de ses réflexions habituelles, de ses agitations morales, d'une partie
+de ses souffrances réelles ou factices; ce n'était pas sa vie, soit,
+c'était le roman ou le drame de sa vie, tel qu'elle l'avait conçu sous
+les ombrages de Nohant. Que ce ne fût pas, je veux le croire, une
+plainte formulée contre son maître particulier, c'était du moins une
+protestation contre la tyrannie dans le mariage, personnifiée par le
+colonel Delmare. C'était aussi la conception, l'idéal d'une femme
+aimante, telle qu'elle l'imaginait alors; c'est pour son propre compte
+qu'elle s'intéressait à la peinture d'un amour naïf et profond, exalté
+et sincère, passionné et chaste, que sa naïveté même trahit, que sa
+sincérité livre en proie et sans autre défense que le hasard à l'égoïsme
+voluptueux et féroce d'un homme du monde, et que sauve enfin du dernier
+désespoir un coeur héroïquement silencieux, un coeur digne d'elle, digne
+de la réconcilier avec la vie et l'amitié.--_Valentine_ recommence, avec
+des détails ravissants et une poésie incomparable, ce thème du mariage
+impie et malheureux que les convenances sacrilèges du monde ont imposé,
+et qui traîne à sa suite les plus lamentables et tragiques douleurs, le
+réveil violent de la nature et du coeur, les ardeurs fatales, les
+tentations plus fortes que la volonté, la famille déshonorée, une noble
+maison brisée, un foyer anéanti.--_Jacques_, c'est son idéal de l'amour
+dans l'homme (comme _Indiana_ est son idéal de l'amour dans la femme);
+c'est un stoïcien devenu amoureux avec la profondeur et l'élévation
+qu'un stoïcien peut mettre dans ces sortes de choses, avec un courage
+triste jusqu'à la mort dès qu'il pressent une faiblesse ou une trahison,
+un dévoué qui abdique sans éclat tous ses droits et se résigne au
+suicide pour épargner à Fernande, adorée jusque dans sa faute,
+l'humiliation de ses joies coupables et la honte de son bonheur
+adultère.--L'amour dans une nature gracieuse et faible qu'il exalte et
+qu'il brise, l'amour encore, mais dans une nature sauvage qu'il dompte
+et qu'il élève à la plus haute éducation de l'intelligence et du coeur,
+ce sont deux rêves sur les effets divers de la grande passion, c'est
+_André_, c'est _Mauprat_.--_Lélia!_ Qui ne se rappelle toujours, après
+l'avoir lu une fois, ce poème étrange, incohérent, magnifique et
+absurde, où le spiritualisme tombe si bas, où la sensualité aspire si
+haut, où le désespoir déclame en si beau style, où l'esprit, ravi,
+étonné, scandalisé, passe brusquement d'une scène de débauche à une
+prière sublime, où l'inspiration la plus fantasque s'élance de l'abîme
+au ciel pour retomber au plus profond de l'abîme? C'est le doute qui
+blasphème, qui maudit, qui s'attendrit jusqu'à l'extase; c'est l'amour
+qui s'injurie lui-même sans pitié et qui analyse ses misères avec une
+sorte de fureur désespérée; c'est la foi qui tantôt se renie et tantôt
+se livre à ses transports; c'est l'idéal qui se déshonore dans les bras
+des prostituées, et qui demande à l'orgie l'impuissante consolation de
+ses rêves et de ses élans trompés. Ce lyrisme excessif, bien qu'il ait
+vieilli, offre encore au lecteur un spectacle étonnant où le vertige et
+la fièvre se mêlent à des aspirations de la plus grande beauté.--Dans
+_Spiridion_, le jeune moine Alexis, qui n'est pas sans ressembler
+beaucoup à George Sand elle-même en consultation auprès de Lamennais,
+représente l'âme en peine à la recherche de la vérité religieuse,
+touchée de l'idéal divin et le cherchant avec une douloureuse anxiété à
+travers les symboles et les livres, et surtout à travers les angoisses
+d'un vieux moine mourant qui lègue à son successeur la flamme,
+recueillie dans le feu de l'orage, mais la flamme où s'allumera la
+révolte religieuse et plus tard la Révolution.
+
+À côté de ces grands romans il ne faut pas oublier des oeuvres moindres,
+non par le talent, mais par l'étendue. Qui ne connaît pas les nouvelles
+de Mme Sand l'ignore vraiment ou est exposé à la méconnaître dans
+l'étonnante souplesse de son art. À travers ses plus grandes oeuvres, à
+toutes les époques de sa vie, mais surtout dans la première période, se
+joue par intervalles un courant vif et bondissant d'esprit tout
+français, l'esprit renaissant du XVIIIe siècle, de fantaisie élégante et
+de curiosité aventureuse qui trouve à se répandre en liberté dans des
+fictions dont l'amour est le thème perpétuellement varié. A-t-on jamais
+manié l'ironie légère d'une main plus gracieuse que celle qui a écrit
+_Cora_, _Lavinia_, ou qui a tracé ces pages où la dernière marquise du
+XVIIIe siècle nous peint, en jouant avec son éventail, les moeurs et les
+caractères de son temps et nous raconte la seule émotion qui ait failli
+troubler le cours harmonieux d'une longue existence, vouée aux amours
+faciles! Et _Lavinia_, qui pourrait l'oublier? Nous gardons, longtemps
+après qu'elle a disparu, l'impression de ce sourire où a passé la
+maligne vengeance d'un coeur trahi, qui voit revenir à lui le transfuge
+et qui l'abandonne à son tour, avec une tristesse souriante, à ses
+remords vite consolés. Comme tous ces récits sont d'une invention
+naturelle, d'une allure vive, d'un tour et d'un style exquis! _Metella_
+nous montre, au vif et au naturel en même temps, l'art de peindre les
+troubles les plus graves du coeur, d'un trait discret qui laisse tout
+deviner presque sans rien marquer et en courant à la surface. _Le
+Secrétaire intime_, _Teverino_ sont deux inspirations de la plus
+brillante poésie.
+
+J'aime moins _Leone Leoni_, malgré la vigueur extraordinaire du ton, et
+je goûte médiocrement quelques pages dans _la Dernière Aldini_. La mère
+ne me plaît guère quand elle veut épouser son gondolier, et la fille
+m'effraye quand elle se jette à la tête du chanteur. Mais combien
+d'autres pages pleines de fraîcheur et d'éclat, et quel riant coloris!
+que de finesse et de grâce dans la scène où Lélio se trouve pour la
+première fois en tête-à-tête avec la jeune Alezia! quelle lutte
+ingénieuse, et le charmant triomphe pour tous les deux! L'éclat des
+grandes oeuvres de George Sand a été trop vif; elles ont été célébrées
+ou discutées avec trop de feu, pour que les _nouvelles_ n'eussent pas un
+peu à en souffrir. Il y a là cependant quelques-uns des plus purs joyaux
+de cet écrin déjà si riche. Toutes les élégances de l'esprit s'y
+unissent comme pour faire un cadre d'or à un sentiment délicat. Grâce
+émue, fantaisie souriante, originalité tour à tour piquante et
+attendrie, que de dons aimables, et quel malheur que George Sand ne s'en
+soit pas contentée! Pourquoi a-t-elle voulu faire de son talent un
+instrument plus sonore, mais souvent faux, de doctrines mal étudiées?
+
+De ces nouvelles, dont le cadre et le paysage sont empruntés à l'Italie
+et surtout à Venise, il faut rapprocher les _Lettres d'un voyageur_,
+publiées à différentes dates et à d'assez grands intervalles, mais dont
+les premières, les lettres vénitiennes, offrent un intérêt étrange et
+passionné que les autres n'ont pas au même degré. Ces premières lettres,
+vrai poème en prose, chroniques de voyage dans les Alpes et vers le
+Tyrol, récit de conversations ou d'impressions solitaires à Venise, sont
+l'expression attristée, dramatique, d'un esprit souffrant, malade, déjà
+cruellement éprouvé par la douleur, trompé par l'amour, comme si, après
+quelques années à peine d'expérience, il avait dû se démontrer à
+lui-même que les passions les plus romanesques ne sont pas à l'abri de
+la souffrance, pas plus que les existences les plus bourgeoises. C'est
+tantôt un jugement amèrement résigné sur la vie et les hommes, tantôt
+une plainte aigre, un cri d'angoisse, un de ces cris qui se font
+entendre à travers le monde, et qui ont un long retentissement. C'est, à
+coup sûr, la confidence la plus sympathique et la plus curieuse que Mme
+Sand nous ait donnée sur elle-même par la sincérité de l'accent, avec
+une exquise discrétion de la douleur. Dans ces simples pages s'agitent
+en une seule âme tous les sentiments les plus sacrés de l'âme; ils
+s'agitent, ils palpitent sous le voile; ni le sexe ni l'âge de ce pauvre
+et poétique voyageur de la vie ne s'y révèlent un seul instant; la
+passion et la souffrance y gardent une admirable pudeur, et le charme en
+est doublé.
+
+Toutes ces oeuvres si diverses par la conception, par la fantaisie, par
+le cadre, portent la trace brûlante d'un esprit jeune. Le sujet, à peu
+près unique à travers la variété éblouissante des aventures, c'est la
+peinture de l'amour noble aux prises avec les tentations et les
+surprises de la vie, avec les défaillances ou les trahisons, ce sont les
+fortunes de ce pauvre et grand coeur humain dans ses élans trompés vers
+l'héroïsme et dans ses chutes prodigieuses; c'est aussi la lutte des
+âmes aimantes contre les perfidies du sort, qui les jette en proie à la
+violence; c'est la révolte de la nature contre les erreurs fatales de la
+société; c'est une protestation contre les servitudes du code, ou de
+l'opinion, en un mot, contre tout ce qui gêne le libre élan des amours
+vrais. C'est enfin la poursuite inquiète et passionnée de l'idéal
+religieux, d'un idéal souvent chimérique et troublé, mais ardemment
+espéré, entrevu à travers les doubles ténèbres _de la superstition et du
+scepticisme_. Telle est l'inspiration qui domine dans cette première
+période, et tel est le motif de ces premiers chants. Chacune de ces
+oeuvres est un poème consacré à l'amour divin et surtout à l'amour
+humain, tous les deux fort étonnés d'être si intimement mêlés et
+confondus. La question sociale ne paraît que dans un vague lointain et
+incidemment. L'idée d'une réformation ne va guère d'abord au delà du
+mariage, critiqué moins encore dans son principe que dans sa pratique.
+Elle écrivait alors, comme elle le dit, sous l'empire d'une émotion, non
+d'un système.
+
+
+II
+
+Le système se fait jour bientôt et refoule l'émotion dans certaines
+limites. L'émotion et le système, l'une venue de l'âme même de l'auteur,
+l'autre venu du dehors, se partageront, à parts plus ou moins égales,
+les romans de la seconde période, ceux qui remplissent la vie littéraire
+de Mme Sand de 1840 à 1848 environ.
+
+Ce fut un malheur, au point de vue de l'art, que ce partage. On ne peut
+pas dire précisément que le talent ait baissé dans les oeuvres de la
+seconde manière; mais, à coup sûr, l'intérêt est moins vif, la
+sympathie, à chaque instant déconcertée, se refroidit. Il y a des
+parties entières frappées d'une mortelle langueur. Cela devait être, et
+cela est. Ce qu'elle nous avait promis dans le roman, c'était la
+peinture plus ou moins idéalisée du coeur humain, l'analyse de l'âme
+jetée dans des situations fictives et se développant, dans cette
+combinaison d'événements imaginaires, au gré de l'auteur, observateur ou
+poète. Ce qui nous plaisait dans cette lecture, c'était d'y goûter
+l'ineffable oubli du monde réel, le repos de ce labeur tumultueux où
+tout ce que nous avons de sentiment et d'activité s'épuise, par l'effet
+nécessaire de la vie pratique, dans des luttes si âpres et toujours
+renaissantes, souvent pour de si misérables objets. On aimait à s'y
+distraire du combat, du bruit et de la poussière de chaque jour. O
+poète, vous m'avez présenté l'amorce d'une fiction aimable, je vous ai
+suivi sans défiance et d'un coeur charmé; vous avez sollicité ma
+curiosité, vous l'avez ravie; vous m'avez ému, je subis la douce ivresse
+que votre art m'a préparée. Et, tout d'un coup, voici que mon émotion
+s'arrête et se glace. Qu'avez-vous fait? Au milieu de l'idylle
+enchantée, voici une tirade traîtresse dont je reconnais l'inspirateur,
+voici le sermon socialiste qui commence, et le charme cesse d'agir. Vous
+me rejetez de vive force, et par une sorte de perfidie, dans ce milieu
+discordant et agité que je voulais fuir. Je reconnais ici le discours de
+M. Michel (de Bourges), là le pamphlet enflammé de M. de Lamennais,
+ailleurs le rêve philosophique et religieux de M. Pierre Leroux; courez
+après mon émotion, essayez de la ressaisir, elle est bien loin. J'ajoute
+que, par la force des choses, dans ces épisodes de prédication
+intermittente, le talent ni le style ne sont plus les mêmes. On sent
+trop bien que l'inspiration vient du dehors et que cette parole n'est
+qu'un écho. L'inévitable déclamation arrive, comme toujours, quand le
+style n'est plus le son même de l'âme, directement frappée par son
+émotion propre. L'éloquence se guinde, la verve forcée prend des airs
+d'emphase.
+
+Que l'on éprouve cette critique sur les principaux romans de cette
+seconde période. C'est vers 1840, avec _le Compagnon du tour de France_,
+que le système arrive et que le socialisme entre en campagne. Certes il
+y a des parties charmantes dans ce roman, des types et des situations
+saisis avec art. Le fond de l'oeuvre est, ou du moins devrait être, le
+contraste de l'amour généreux et vraiment grand de Pierre Huguenin, avec
+la passion vaniteuse et sensuelle d'Amaury, l'un dévouant l'ardeur de sa
+chaste pensée à une vierge austère, grave, qui est toute intelligence et
+toute âme, l'autre cherchant la satisfaction d'un goût d'artiste dans la
+séduction d'une femme élégante et coquette, qu'il aime avec tout
+l'orgueil de ses sens et toute l'exaltation d'une fantaisie. Ce qui est
+vrai dans ce roman, ce qui est bien observé et vraiment beau, c'est
+l'effet de ce faux et mauvais amour sur Amaury. Ce coeur bien doué, mais
+faible, dupe de sa vanité, expie cruellement sa faute, non par la perte
+de son avenir, mais, ce qui est plus terrible, par la dégradation
+successive de ses belles qualités. La volupté et l'ambition l'ont
+touché, elles le posséderont à jamais. Ce qui est vrai aussi, et
+admirablement décrit, c'est l'effet d'un noble amour sur Pierre
+Huguenin; c'est la peinture de son élévation morale, de la délicate
+fierté de ses sentiments, de ce courage et de cette probité du bon sens
+qui se tient à l'écart et dans l'ombre où doivent se reléguer les
+passions impossibles. Mais, à chaque instant, hélas! ces belles analyses
+s'arrêtent brusquement. Cette étude profonde et charmante des effets de
+deux passions contraires sur deux âmes plébéiennes s'interrompt pour
+laisser passer le flot de la déclamation politique. Je ne connais pas de
+personnage plus incommode, plus bruyant, plus sottement bavard que cet
+Achille Lefort, qu'on est sûr de trouver à tous les détours des allées,
+toutes les fois que l'idylle s'y promène. Je ne sache rien de plus
+invraisemblable que le caractère de M. de Villepreux, ce complice
+d'Achille Lefort qu'il méprise, mélange indéfinissable d'un grand
+seigneur sceptique, d'un membre de l'opposition constitutionnelle, d'un
+conspirateur sans conviction, qui, à certains moments, semble monter sur
+le trépied de la sibylle humanitaire, et qui, l'instant d'après, en
+redescend avec le sourire d'un Machiavel du Palais-Bourbon. Mais
+surtout, je ne sache rien de plus faux, de plus déclamatoire de plus
+dissonant que le personnage de la noble Yseult, dans la dernière partie
+du roman, où l'on est tout étonné de découvrir que cette jeune fille,
+qui semble être la raison même, avec tant de grâce et de charme, n'est
+rien qu'une conspiratrice exaltée, une pédante infatuée. Voyez-la
+initiant Pierre Huguenin aux mystères du carbonarisme, fondant, au
+milieu de cette campagne splendide et de ce beau parc, la loge
+_Jean-Jacques Rousseau_; puis, à son tour, initiée par la vertu de
+l'ouvrier à la vraie doctrine de l'égalité, tout à coup, dans une scène
+étrange, lui demandant, _devant Dieu qui les voit et qui les entend_,
+s'il l'aime comme elle l'aime, et lui avouant que, depuis le jour où
+elle a pu raisonner sur l'avenir, elle a résolu _d'épouser un homme du
+peuple afin d'être peuple_, comme les esprits disposés au christianisme
+se faisaient baptiser afin de pouvoir se dire chrétiens. Charmante et
+douce Yseult, où êtes-vous? Je ne sais quel fantôme, échappé du club des
+femmes, a pris votre place. Je ne vous reconnais plus[3]. Ainsi
+s'entremêlent, à chaque instant, au grand dépit du lecteur, les deux
+parties du roman, l'une tout aimable et tout émue, empreinte de ce
+charme qui est la grâce dans l'art, l'autre surchargée de tons violents
+et criards qui font peur à la grâce et qui la forcent à s'envoler bien
+loin.
+
+_Horace_ serait l'analyse intéressante d'un caractère misérablement
+personnel et faible, si le roman n'était pas gâté par le contraste trop
+visiblement cherché d'Arsène, l'homme du peuple sublime, héros du
+socialisme naissant, type de toutes les vertus selon la morale nouvelle.
+Dans _Jeanne_ on voit poindre l'_idée druidique_, si chère à quelques
+amis de Mme Sand, mêlée à je ne sais quelle vague synthèse ou quel chaos
+religieux. Ici encore, on voudrait choisir dans cette oeuvre si
+mélangée. Quelques épisodes charmants, comme la rencontre de Jeanne
+endormie dans les _Pierres Jomâtres_ et comme le poisson d'avril,
+quelques scènes rustiques, admirablement peintes, comme l'incendie dans
+un hameau, les lavandières, la mort à la campagne, la fenaison, ne
+suffisent pas à sauver le roman de l'ennui que vous cause la
+préoccupation du système, incessamment ramené à la traverse du
+sentiment. Peu à peu le système tue le roman. Il arrive un moment où
+Jeanne n'est plus cette fille des champs, admirablement simple et pure,
+dont le charme naïf inspire de l'amitié ou de l'amour à tous ceux qui la
+rencontrent, et qui s'en étonne ou s'en effraye avec tant de modestie et
+de pudeur. Elle se transforme à vue d'oeil. Elle devient tantôt la
+Velléda du Mont-Barlot, tantôt la Grande Pastoure, elle grandit sans
+cesse, si c'est grandir, au point de vue de l'art, que de passer à
+l'état de mythe et d'allégorie. Elle symbolise l'âme héroïque et rêveuse
+du peuple des campagnes. Je le veux bien, mais je ferme le livre au
+moment où la jeune paysanne devient une si belle parleuse, et je passe
+avec empressement à _Consuelo_.
+
+Ici encore, malgré les trésors d'invention et d'art qui s'y dépensent,
+n'éprouverai-je aucune déconvenue? Certes je ne suis pas assez sottement
+empressé de prouver ma critique, pour discuter l'étonnante fécondité
+d'invention, la curiosité, la passion répandues dans tout ce roman et
+même dans la première partie de _la Comtesse de Rudolstadt_, qui en est
+la suite. Mme Sand, comme elle l'avoue, sentait là un beau sujet, des
+types puissants, une époque et des pays semés d'accidents historiques,
+dont le côté intime était précieux à explorer, et à travers lesquels son
+imagination se promenait avec une émotion croissante, à mesure qu'elle
+avançait au hasard, toujours frappée et tentée par des horizons
+nouveaux. Des lectures récentes qui avaient vivement saisi son esprit
+mobile l'attiraient à cette entreprise singulière et complexe, en lui
+faisant pressentir tout ce que le XVIIIe siècle offre d'intérêt sous le
+rapport de l'art, de la philosophie et du merveilleux, trois éléments
+produits par ce siècle d'une façon très hétérogène en apparence, et dont
+le lien était cependant curieux à établir sans trop de fantaisie. Siècle
+de Marie-Thérèse et de Frédéric II, de Voltaire et de Cagliostro: siècle
+étrange qui commence par des chansons, se développe dans des
+conspirations bizarres, et aboutit par des idées profondes à des
+révolutions formidables! Je reconnais volontiers, avec Mme Sand, la
+grandeur du sujet, et, plus libéral qu'elle envers elle-même, je
+reconnais qu'elle en a tiré le plus souvent un grand parti, par
+l'intérêt de l'intrigue, le charme étrange de certaines situations, la
+vive peinture des sentiments et des caractères. Comme on aime cette
+Consuelo, intelligence élevée, noble coeur, admirable artiste, dans les
+débuts chastement aventureux de sa vie errante à Venise, dans ses
+premiers triomphes et ses premières tristesses, à son arrivée à ce
+terrible château des Géants par une nuit de tempête, dans toute cette
+fantasmagorie des vieilles ruines et des grands souterrains, dans son
+amour pour le jeune comte Albert si longtemps combattu par l'effroi,
+dans sa fuite, dans sa rencontre à travers champs avec Haydn presque
+enfant, dans ce long voyage enfin, le plus ravissant et le plus
+fantastique que l'imagination puisse rêver!
+
+Et plus tard, quand, aux prises avec des événements terribles, triste
+fiancée de la mort, sous le coup d'un effrayant mystère dont parfois sa
+raison se trouble, nous voyons reparaître Consuelo, vierge et veuve,
+comtesse de Rudolstadt, toujours grande et noble artiste, à la cour de
+Frédéric et dans la dangereuse intimité de la princesse Amélie, que de
+scènes pleines d'attrait et de terreur! Sa prison, son enlèvement, cette
+fuite nouvelle sous la conduite des Invisibles, ces émotions
+douloureuses d'une passion énigmatique qui l'attire comme un amour
+permis et qui l'effraye comme une sorte d'adultère envers un mort, tout
+cela est raconté avec un intérêt, un entrain incomparables. Mais, pour
+Dieu! que le comte Albert ne soit donc pas si fatal, si prolixe et si
+nuageux! S'il aime Consuelo, qu'il lui parle de son amour et qu'il ne
+lui commente pas sans fin, dans une histoire de fantaisie, les
+sanglantes légendes de Jean Ziska et des Hussites! Si sa démence n'était
+pas si prétentieuse, il pourrait nous intéresser; s'il ne repassait pas
+à chaque instant dans le roman, avec son front pâle, son oeil fixe et
+son manteau noir semé de larmes d'argent comme un drap mortuaire, il
+pourrait nous sembler aimable. Mais c'est bien mal à lui de déraisonner
+si souvent pour effrayer Consuelo et pour impatienter le lecteur! Et
+quand le moment de l'initiation arrive, quand l'oracle parle enfin au
+fond du souterrain, est-ce que je me trompe? Est-ce le noble comte qui
+parle? il me semble reconnaître de vieilles phrases qui ont fait un long
+et vaillant service dans _la Démocratie pacifique_ de ce temps et
+ailleurs: «Une secte mystérieuse et singulière rêva, entre beaucoup
+d'autres, de réhabiliter la vie de la chair, et de réunir dans un seul
+principe divin ces deux principes arbitrairement divisés. Elle voulut
+sanctionner l'amour, l'_égalité_, la _communauté de tous_, les éléments
+de bonheur. Elle chercha à relever de son abjection le prétendu principe
+du mal et à le rendre, au contraire, serviteur et agent du bien» ...
+etc., etc.... Le noble comte peut continuer longtemps ainsi, il y a
+longtemps que je rêve, et je soupçonne Consuelo de n'avoir tant de
+patience à l'entendre que parce qu'elle fait comme moi. Mais tout cela
+n'est rien en regard du second volume de _la Comtesse de Rudolstadt_.
+C'est ici qu'un grand courage pourrait se donner le spectacle de la
+marée montante du système et de la déclamation. L'ennui atteint tout à
+coup des hauteurs démesurées. Qui pourrait suivre Consuelo dans ce
+Panthéon bizarre que lui ouvrent les prêtres et les prêtresses de la
+vérité, qui est décoré, entre chaque colonne, des statues des plus
+grands amis de l'humanité, et où l'on voit figurer Jésus-Christ entre
+Pythagore et Platon, Apollonius de Tyane à côté de saint Jean, Abailard
+auprès de saint Bernard, Jean Huss et Jérôme de Prague à côté de sainte
+Catherine et de Jeanne d'Arc? De grâce, arrêtons-nous sur le seuil du
+temple avant que Spartacus n'arrive pour clore l'histoire, et que toutes
+les figures plus ou moins touchantes du roman ne disparaissent dans les
+brumes d'un symbolisme universel. Encore un roman qui finit par ce qu'il
+y a de plus froid au monde, l'allégorie, uni à ce qu'il y a de plus
+pompeusement vide, la théosophie humanitaire.
+
+Ce serait vraiment abuser de l'évidence que d'insister davantage et de
+répéter longuement la même et triste épreuve sur le _Meunier
+d'Angibault_, où l'on voit, au commencement, un artisan héroïque, le
+grand Lémor, refuser la main d'une veuve patricienne qu'il adore, parce
+que la richesse est contraire à ses principes, et la riche veuve, à la
+fin du roman, se réjouir de l'incendie qui dévore son château, parce
+qu'elle voit tomber, avec le dernier pan de mur qui lui appartient, le
+dernier obstacle qui la séparait du socialisme et de son amant.
+Parlerons-nous du _Péché de M. Antoine_, dont le plus gros péché n'est
+pas, à mes yeux, d'avoir une aussi jolie fille que Gilberte, mais bien
+d'avoir rendu M. de Boisguilbault le plus insupportable des hommes en
+lui enlevant sa femme. Tout le monde est plus ou moins communiste ici,
+dans le singulier monde où s'agitent les personnages du roman: M.
+Antoine, gentilhomme déchu; Jean, le paysan philosophe; Janille, la
+servante; Émile, Cardonnet, le jeune sage; M. de Boisguilbault, le vieux
+fou. Il n'y a que M. Cardonnet le père qui ne trempe pas dans l'_idée
+nouvelle_; mais aussi on a bien soin, comme si cela ne s'entendait pas
+de soi-même, d'en faire le type de l'industriel sans coeur, dont la
+froide brutalité fait mourir sa femme, et qui broie les idées comme les
+hommes sous la meule de son usine. Tout ce monde-là (toujours M.
+Cardonnet excepté) a les deux caractères obligés des personnages:
+l'héroïsme du coeur et l'argumentation intarissable. C'est à qui fera
+les plus belles actions et parlera le plus longtemps. La palme reste à
+M. de Boisguilbault.
+
+
+
+III
+
+
+Déjà pourtant, à la même époque où le rêve humanitaire obsédait si
+cruellement cette belle imagination, il s'était fait en elle plus d'une
+révolte sourde contre la tyrannie des amitiés et des idées
+systématiques. Plus d'une fois elle avait osé, pour respirer le grand
+air des libres espaces, soulever un instant le joug de plomb qui
+l'écrase. Entre _le Meunier d'Angibault_ et _le Péché de M. Antoine_,
+ces deux grosses machines socialistes, elle avait donné au monde
+attentif et ravi une délicieuse idylle, la _Mare au Diable_, et préludé
+ainsi, par un petit chef-d'oeuvre d'exquise chasteté et de poésie
+champêtre, à la nouvelle manière qui devait marquer pour elle une autre
+période, une période de renaissance. Bonheur inattendu! Dans ces pages
+privilégiées, pas un mot de politique ni d'utopie. Rien qui divise, rien
+que de pudique et d'attendri, rien que de noble sans effort, de beau
+sans emphase, de touchant sans phrase! Un petit voyage de trois lieues,
+qui dure une nuit parce que l'on s'égare; une conversation plusieurs
+fois interrompue, reprise, quittée, entre le fin laboureur Germain, qui
+va chercher femme à Fourche, et la petite Marie, qui s'en va bergère aux
+Ormeaux; deux personnages épisodiques, mais non étrangers à l'action,
+Petit-Pierre, qui voudrait bien avoir Marie pour seconde mère, et la
+Grise, une bonne et belle jument qu'on aime comme si elle était une
+personne; le bivouac improvisé sous les grands chênes et où la nuit se
+passe tout gentiment, pour Marie, à jaser et à dormir, pour Germain, à
+causer et à rêver; une émotion bien vite réprimée par le brave paysan
+devant tant d'innocence et de candeur, et, ce qui vaut mieux, un bon
+projet de mariage qui germe dans sa tête et qu'il remportera demain à la
+ferme, voilà tout; ce n'est rien, et ce _rien_ restera dans notre
+littérature d'imagination parmi les oeuvres accomplies, nées sous un
+rayon propice, et consacrées. La poésie est le talisman de Mme Sand; dès
+qu'elle y touche, la sympathie renaît et les mauvais rêves avec l'ennui
+s'enfuient.
+
+Cette veine d'innocence et de poésie renouvelées devait porter bonheur à
+Mme Sand. Après s'être efforcée d'oublier M. de Boisguilbault et son
+communisme dans les brillantes aventures de son _Piccinino_, elle revint
+avec amour à la veine d'or où elle avait déjà recueilli un trésor de
+grâce et de sentiment: elle y puisa _François le Champi_. On eut peur en
+ouvrant le livre. On avait aperçu, parmi les premières lignes, quelques
+mots de funeste augure, je ne sais quelle théorie de la connaissance, de
+la sensation et de leur rapport qui est le sentiment, et l'on tremblait
+que M.P. Leroux n'eût répandu les lumières troublées de sa psychologie
+sur cette oeuvre nouvelle. On se rassura bien vite. On respira en
+s'apercevant que cette page était absolument un hors-d'oeuvre, une
+dernière concession à l'amitié. On respira, mais l'alerte avait été
+chaude. Il restait un roman berrichon de la tête aux pieds. Mme Sand
+avait plié son beau style à cette fantaisie du langage rustique, imité
+dans ses dernières finesses et saisi dans tout son naturel, pour
+raconter l'histoire de ce brave Champi, de la bonne Madelon, de leur
+bucolique amitié à l'ombre du moulin, amitié de mère de la part de
+Madelon, amitié de fils de la part de Champi, mais qui se change avec
+les événements et les années en une tendresse bien vive et qui les mène,
+l'un donnant le bras à l'autre, jusqu'à l'église du village, avec le
+petit Jeannie derrière eux, souriant de son plus fin sourire: ne
+faut-il pas bien souvent un _Ascagne_ enfant dans les romans de village
+comme dans les poèmes épiques, pour servir de prétexte aux premières
+effusions de l'amour naissant? Mais pendant que se déroulait cette
+épopée tranquille dans le feuilleton du _Journal des Débats_, au moment
+même où le roman arrivait à son dénouement, un autre dénouement, qui fit
+beaucoup de tort au premier, nous dit Mme Sand, trouvait sa place dans
+le _premier Paris_ dudit journal. C'était la révolution de 1848.
+
+La crise fut vive pour Mme Sand. L'émotion de la première heure faillit
+arrêter la renaissance de son talent, et couper brusquement la veine
+nouvelle. Des amitiés exigeantes arrivées au pouvoir faillirent
+compromettre cette plume exquise dans les violences de la polémique; des
+_Lettres au peuple_ et des _Bulletins du ministère de l'intérieur_,
+voilà ce qui remplaça, pendant quelques mois, les fables charmantes dont
+elle s'enchantait la veille et dont elle nous enchantait tous. Il fallut
+l'insurrection terrible de Juin pour rompre le charme et affranchir
+l'imagination devenue captive. «C'est à la suite de ces néfastes
+journées, dit-elle, que, troublée et navrée jusqu'au fond de l'âme par
+les orages extérieurs, je m'efforçai de retrouver dans la solitude,
+sinon le calme, au moins la foi.... Dans ces moments-là un génie orageux
+et puissant comme celui de Dante écrit, avec ses larmes, avec sa bile,
+avec ses nerfs, un poème terrible, un drame tout plein de tortures et de
+gémissements. De nos jours, plus faible et plus sensible, l'artiste,
+qui n'est que le reflet et l'écho d'une génération assez semblable à
+lui, éprouve le besoin impérieux de détourner la vue et de distraire
+l'imagination, en se reportant vers un idéal de calme, d'innocence et de
+rêverie. Dans les temps où le mal vient de ce que les hommes se
+méconnaissent et se détestent, la mission de l'artiste est de célébrer
+la douceur, la confiance, l'amitié, et de rappeler ainsi aux hommes
+endurcis ou découragés que les moeurs pures, les sentiments tendres et
+l'équité primitive sont ou peuvent être encore de ce monde. Les
+allusions directes aux malheurs présents, l'appel aux passions qui
+fermentent, ce n'est point là le chemin du salut; mieux vaut une douce
+chanson, un son de pipeau rustique, un conte pour endormir les petits
+enfants sans frayeur et sans souffrance, que le spectacle des maux
+réels, renforcés et rembrunis encore par les couleurs de la fiction.»
+Ces lignes sont écrites au devant de _la Petite Fadette_, comme un adieu
+à la politique orageuse et un engagement, pris à demi-voix, de s'en
+tenir désormais à des rêves plus doux. _La Petite Fadette_ fut le
+premier gage de la réconciliation de Mme Sand avec son génie. Dans ces
+années inquiètes, dans ces heures incertaines dont chacune apportait un
+péril ou une menace, une discorde nouvelle entre les chefs des partis et
+un frémissement des masses, avec quelle joie on échappait aux anxiétés
+de cette vie précaire en suivant Mme Sand dans les _traînes_ fleuries,
+vers la rivière qui s'endort là-bas, sous les branchages! Que de larmes
+mêlées de sourires, un peu par contraste avec les événements, firent
+couler l'amitié des deux _bessons_ de la Bessonnière, la jalousie de
+Sylvinet, la tendresse étonnée d'abord, bientôt émue et vive, du beau
+Landry pour la Fadette, la gentillesse croissante de la Fanchon,
+transformée par le charme magique d'un amour vrai! Ce fut un succès de
+grâce renaissante. Les plus beaux jours du talent étaient revenus,
+l'émotion publique les reconnaissait et les saluait. C'est à la même
+source d'inspiration champêtre qu'il faut rapporter quelques oeuvres,
+plus voisines de nous par le temps, comme les _Maîtres sonneurs_, un
+récit bien original, et _les Visions de la nuit dans les campagnes_,
+piquante fantaisie d'une imagination qui aime à traduire les naïves
+terreurs, les superstitions et les légendes, non sans s'émouvoir
+elle-même de ces jeux de la peur, qui sont la poésie de minuit et le
+drame nocturne des champs.
+
+Vers cette époque, la passion du théâtre, qui avait été très vive chez
+Mme Sand, se réveilla avec une force nouvelle. L'effort infructueux de
+_Cosima_ avait irrité cette passion plus encore qu'elle ne l'avait
+découragée. _Gabrielle_, _les Sept Cordes de la Lyre_, les
+_Mississipiens_ avaient été comme un spectacle idéal que Mme Sand avait
+donné à son imagination. Dans sa studieuse retraite de Nohant, sa
+récréation la plus chère, avec ses enfants et ses amis, était, nous le
+verrons plus tard, un théâtre de fantaisie, où chacun, sur un scénario
+préparé d'avance, apportait la verve improvisée de son esprit ou la
+malice piquante de sa raison, sa mélancolie ou sa gaieté.--En 1849 elle
+fit jouer sa comédie pastorale de _François le Champi_. Nous ne la
+suivrons pas longuement dans cette voie nouvelle, dans laquelle l'auteur
+ne rencontrera jamais un succès égal à son mérite, à son effort, à son
+visible désir de bien faire. Le tour particulier de son talent, amoureux
+de l'analyse et de la poésie, ne lui profitait pas ici autant
+qu'ailleurs. Ce qu'il faut, au théâtre, c'est la science du relief,
+l'instinct de la perspective, l'habileté des combinaisons et surtout
+l'action, encore l'action et toujours l'action; c'est la gaieté
+naturelle qui enlève le rire, ou le secret des émotions fortes et
+l'imprévu qui saisissent l'esprit. L'action vive et rapide n'était pas
+le fait de Mme Sand. Ni l'esprit dramatique ni la _vis comica_ ne se
+rencontrent chez elle. Son théâtre manque de relief; les formes trop
+simples et trop nues de son art, son habitude des analyses délicates et
+des sentiments fins, le style même, d'une prodigieuse facilité, mais un
+peu prolixe et parfois un peu déclamatoire, qui tantôt ne brille que par
+une simplicité savante et tantôt s'illumine de l'éclair lyrique, mieux à
+sa place dans un roman, voilà autant d'obstacles à sa popularité sur la
+scène. Quoi qu'il en soit, pendant de longues années, dans la dernière
+période de sa vie, depuis _François le Champi_ et _le Mariage de
+Victorine_ (1851) jusqu'au _Marquis de Villemer_ (1864), Mme Sand fut,
+avec un succès inégal, passionnément occupée de son théâtre.
+
+Elle sentait très vivement chez les autres, elle appréciait ce don du
+théâtre qu'elle fit tant d'efforts pour acquérir et pour imposer au
+public. Quoi qu'on en ait dit plus tard, elle n'y réussit jamais
+complètement. Nous avons cependant assisté à des reprises récentes de
+quelques-unes de ses pièces, un peu trop vite abandonnées autrefois, et
+qui ont été très bien accueillies par un public nouveau; nous venons
+d'applaudir[4] à cette jolie comédie romanesque _les Beaux Messieurs de
+Bois-Doré_ et à ce drame sentimental _Claudie_, qui a réussi malgré le
+ton de prédication suranné du père Remy. Je suis assuré qu'on pourrait
+faire la même et heureuse épreuve sur d'autres pastorales, mises au
+théâtre, comme _François le Champi_, ou des drames voués à l'étude des
+âmes d'artistes, comme _Maître Favilla_. Il faut tenir compte d'un
+mouvement de réaction très marqué qui s'opère dans les esprits en faveur
+du théâtre idéaliste, pour comprendre ce genre de succès qui fait
+honneur au public lettré. Malgré cela et quelques autres raisons tirées
+du charme sentimental de l'écrivain tardivement retrouvé, on peut dire
+que Mme Sand ne réussit que deux fois, d'une manière durable, au
+théâtre: dans _le Mariage de Victorine_ et dans _le Marquis de
+Villemer_. Encore est-il juste de dire que, ces deux fois, elle avait eu
+deux précieux collaborateurs: pour la première pièce, Sedaine; pour la
+seconde, Alexandre Dumas fils.
+
+Pendant cette période, disputée au roman et en partie usurpée par des
+tentatives dramatiques, Mme Sand n'abandonnait pas la voie que lui
+montrait sa vraie vocation.
+
+
+IV
+
+Elle donnait successivement: des romans du genre historique, comme _les
+Beaux Messieurs de Bois-Doré_, dont était sortie presque aussitôt la
+pièce du même nom, cette étrange hallucination, ce rêve rétrospectif sur
+les amours et la religion antédiluviennes, qu'elle a intitulé _Évenor et
+Leucippe_; quelques romans agréables, comme _la Filleule_, _Adriani_,
+_Mont-Revêche_, qui nous semblent particulièrement significatifs par la
+peinture très vive et très soignée des caractères, par la gracieuse
+variété des situations, par le mouvement de l'intrigue et surtout par le
+désintéressement très marqué de toute théorie sociale, le parti pris de
+revenir à sa conception primitive du roman, pur de toute préoccupation
+étrangère[5].
+
+Les bucoliques ne peuvent durer toujours. Elles avaient valu à Mme Sand
+un regain de succès et une popularité qui avait monté pendant quelque
+temps jusqu'au ton de l'enthousiasme; on avait pu craindre un instant
+qu'elle ne se s'attardât dans ces paysanneries qui l'avaient si
+heureusement affranchie de la haineuse politique. Aussi ce fut avec un
+grand plaisir qu'on la vit revenir à la véritable patrie du roman, la
+société tout entière, dans sa complexité infinie, aujourd'hui, mais pas
+pour longtemps, parmi les ouvriers de la Ville-Noire, hier dans le salon
+bourgeois et puritain des Obernay, avant-hier dans l'aristocratique
+boudoir de la vieille marquise de Villemer ou sur les montagnes de
+l'Auvergne.
+
+Dans la longue série des oeuvres qui couronnent d'une flamme vive
+encore, bien que par instants pâlissante, les derniers travaux de Mme
+Sand, deux surtout méritent de fixer l'attention de la postérité, _Jean
+de la Roche_ et _le Marquis de Villemer_. Je viens de relire ces deux
+romans et je suis retombé sous le charme d'autrefois. Je l'ai senti
+presque aussi vif et pénétrant. Combien y en a-t-il, parmi les oeuvres
+de pure imagination, qui résistent à l'épreuve d'une seconde journée
+quand elles ont perdu pour nous l'attrait de l'inconnu et cette première
+fleur de la nouveauté, souvent si fragile et si artificielle?
+
+Ces deux oeuvres sont de la meilleure manière de George Sand, avec le
+progrès que l'expérience la plus délicate de la vie a pu apporter dans
+les conceptions primitives de son art, sans que l'âge ait refroidi
+l'inspiration. Le sujet de _Jean de la Roche_ est peut-être le plus
+original et le plus simple. Il n'échappe pas à la poétique du genre qui
+condamne tout roman à n'être, plus ou moins, que l'histoire d'un amour
+malheureux. Ce sera donc encore l'éternelle lutte de l'amour contre les
+obstacles qui l'entourent à chaque pas et le détournent de son but. Mais
+la nouveauté est ici dans la nature de l'obstacle. Jean de la Roche est
+d'une naissance au moins égale à celle de miss Love; sa fortune est
+convenable, et M. Butler, grâce à Dieu, n'a rien de commun avec les
+pères barbares qui remplissent les romans et les drames des éclats de
+leur colère. Quand tout semble conspirer au bonheur de cet amour partagé
+et béni, d'où vient donc l'obstacle? D'où jaillira la source des larmes?
+Miss Love a pour frère un enfant, un terrible enfant, qui, voyant que sa
+soeur va se marier, tombe dans une sorte de désespoir. Il est jaloux à
+sa manière, chastement, mais maladivement jaloux. Sa langueur
+silencieuse et obstinée, une fièvre nerveuse, des rechutes terribles,
+voilà tout le noeud du roman. L'enfant est jaloux jusqu'à en mourir, et,
+comme elle l'adore, comme elle est le sacrifice même, le sacrifice qui
+garde le sourire aux lèvres, sans hésiter elle immole ses plus chères
+espérances. L'analyse de cette passion étrange d'un enfant fait
+l'originalité de ce roman. Ce n'est plus de vive lutte que l'on peut
+enlever un obstacle de cette nature; il faut des soins et des
+ménagements infinis pour traiter cette maladie de l'âme qui menace à
+chaque instant d'emporter une vie fragile; il faut surtout une
+résignation gaie et le plus difficile courage, celui qui ne craint pas
+de se mesurer avec le temps et d'attendre, presque sans espérance, un
+changement invraisemblable. À travers quels incidents variés un art
+ingénieux conduit l'intérêt, le soutient en le graduant et le variant
+sans cesse, comment tout se démêle enfin sous la main délicate de
+l'auteur, comment l'épreuve de ces deux âmes vaillantes se termine et se
+consacre par un bonheur qui n'est que le résultat naturel et comme
+l'oeuvre de leurs généreuses qualités, voilà où se marque le talent
+renouvelé de l'auteur. La dernière partie du roman, la rencontre de Jean
+de la Roche, déguisé et méconnaissable, avec la famille Butler, une
+excursion très pittoresque au Mont-Dore, qui lui fournit l'occasion de
+s'assurer si on l'aime encore après cinq longues années d'absence et de
+malentendu, le repentir tardif de Hope Butler, l'expiation qu'il offre
+pour le mal déjà fait, mais qui, dans l'enfant devenu jeune homme, garde
+encore son caractère étrange et maladif, ces dernières scènes, si
+naturelles et si bien préparées en même temps, achèvent l'émotion du
+lecteur.
+
+Nous ne raconterons pas _le Marquis de Villemer_, popularisé par le
+théâtre aussi bien que par le roman. Bien des fois déjà on avait vu le
+drame ou le roman aux prises avec des données analogues. Ni dans la
+littérature anglaise, ni dans la nôtre, l'histoire de l'institutrice ou
+de la demoiselle de compagnie n'est nouvelle. Mais ce qui est nouveau
+ici, c'est l'analyse des personnages, tracés avec autant de netteté que
+d'élégance; c'est surtout l'abondance et la variété des plus charmants
+détails d'intérieur. Quels piquants entretiens que ceux de Caroline de
+Saint-Geneix avec la vieille marquise, une personne compliquée, faussée
+par l'abus des relations sociales, incapable de vivre seule, incapable
+même de penser quand elle est seule, mais esprit charmant dès qu'elle
+est en communication avec l'esprit d'autrui, et dont la jouissance
+unique en ce monde est la conversation, qui lui rend le service
+d'activer ses idées, de les rendre _gaies_ par le mouvement, de la tirer
+hors d'elle-même! Ce qui frappe le lecteur, c'est le grand air qui règne
+d'un bout à l'autre de ce charmant récit, c'est l'attitude et le ton de
+la vie aristocratique, si naturellement pris et si naturellement gardé
+dans tout ce roman. On n'a pas assez remarqué ce caractère de l'esprit
+de Mme Sand dans ses anciennes oeuvres. La démocratie des idées a fait
+illusion et donné le change sur l'habitude et l'allure de ce style, qui
+n'est jamais mieux à sa place que dans les peintures de la haute vie, où
+il excelle sans effort, où il se meut avec une aisance merveilleuse.
+Qu'on la compare, sur ce point, avec Balzac! quelle supériorité aisée
+chez George Sand!
+
+C'est le caractère des esprits vraiment supérieurs de se continuer sans
+se répéter et de savoir se renouveler. Toutes les oeuvres de la dernière
+période ne méritent pas cependant le même éloge. L'auteur y laisse
+sentir quelques traces de fatigue, dont la plus marquée est une
+prolixité que ne peuvent aviver quelques traits d'analyse morale et
+quelques pages de description saisissante. Il n'en reste pas moins vrai
+que c'est un prodige de fécondité que cette vie littéraire de Mme Sand,
+vue dans son ensemble, enchantant de ses fictions ou troublant de ses
+rêves quatre ou cinq générations, à travers tant de catastrophes
+publiques ou privées, presque toujours égale à elle-même, mais n'ayant
+jamais dit le dernier mot de son art, déconcertant à chaque instant la
+critique, qui croit l'avoir enfin saisi, lui réservant toujours de
+nouvelles surprises, tandis qu'autour d'elle, et sur la route qu'elle a
+parcourue, se sont amoncelés tant de ruines intellectuelles, tant de
+débris, de talents incomplets, frappés ou d'impuissance ou de ridicule
+et, dans leur infatuation, ne s'apercevant même pas qu'ils ont cessé
+d'exister.
+
+Dans l'intervalle des romans, qui étaient l'oeuvre principale de sa vie,
+elle trouvait le temps de se mêler activement, même sous forme
+littéraire, de la vie des autres, soit qu'elle racontât toute sorte
+d'histoires à ses petits-enfants, _le Château de Pictordu_, _la Tour de
+Percemont_, _le Chêne parlant_, _les Dames Vertes_, _le Diable au
+Champ_, toutes les variétés des _Contes d'une grand'mère_, où se montre
+une imagination intarissable; soit qu'elle écrivît d'une plume
+négligente sur le bord de la table de famille ses impressions un peu
+vagues sur la littérature du jour; soit enfin que plus tard, sous le
+coup des émotions les plus vives, à la date de l'année terrible, elle
+retraçât dans le _Journal d'un Voyageur pendant la guerre_ les
+angoisses publiques, les douleurs et les inquiétudes privées dans un
+style attristé, mais viril, tout vibrant de patriotisme. Le reste de
+cette vie prodigieusement active, s'il pouvait y avoir encore un
+excédent de minutes libres dans des journées si occupées, était la
+partie réservée à une _Correspondance_ infatigable, qui était comme le
+complément tenu au jour le jour de cette biographie commencée d'après un
+vaste plan, l'_Histoire de ma vie_, remontant beaucoup trop haut dans la
+généalogie de sa famille, arrêtée trop tôt, où abondent les pages les
+plus curieuses, d'autres tout simplement exquises, comme le récit du
+séjour au couvent des Anglaises.
+
+Et dans cette nomenclature rapide, que d'oeuvres nous omettons, que de
+petits chefs-d'oeuvre nous laissons dans l'ombre!
+
+Nous avons essayé de faire l'histoire des oeuvres de Mme Sand. C'est
+quelque chose comme la biographie de son talent, réparti en quatre
+périodes: la première (1831-1840), qui est celle du lyrisme personnel,
+où les émotions contenues pendant une jeunesse solitaire et rêveuse
+éclatent dans des fictions brillantes et passionnées; la seconde
+(1840-1848), où l'inspiration est moins personnelle et où l'auteur
+s'abandonne à l'influence des doctrines étrangères, c'est la période du
+roman systématique; la troisième (1848-1860 environ), qui se marque par
+une lassitude visible des théories, par une tendance à un genre simple,
+naïf et vrai, par le triomphe de l'idylle et par la poursuite d'une
+forme nouvelle du succès, le succès au théâtre; la dernière, qui
+embrasse toute la fin de cette vie si féconde (1860-1876), et que
+signale un retour au roman de la première manière, mais où la flamme est
+tempérée par l'expérience, parfois même amortie par l'âge, quelque peu
+languissante en dépit de chefs-d'oeuvre qui subsistent et semblent
+protester contre cette impression par la vigueur toujours jeune et la
+pureté de l'inspiration.
+
+NOTES:
+
+[Note 2: Citons les dates des principaux romans: En 1832, _Indiana,
+Valentine_; en 1833, _Lélia_; en 1834, les _Lettres d'un voyageur_ et
+_Jacques_; en 1835, _André_ et _Leone Leoni_; de 1833 à 1838, le
+_Secrétaire intime, Lavinia, Metella, Mattea, la Dernière Aldini_;
+_Mauprat_ fut écrit à Nohant en 1836, au moment où Mme Sand venait de
+plaider en séparation. Ces rapprochements éclairent la pensée de
+l'auteur.]
+
+[Note 3: Le roman russe nous a montré souvent, dans ces derniers temps,
+ce type d'une Yseult nihiliste. En France ce type est resté une
+fiction.]
+
+[Note 4: Mai 1887.]
+
+[Note 5: Citons encore, mais sans nous arrêter: _la Daniella_, un roman
+_très romanesque_; _Narcisse_, _les Dames Vertes_, _l'Homme de neige_,
+_Constance Verrier_, _la Famille de Germandre_, _Valvèdre_, _la
+Ville-Noire_, _Tamaris_ (1862); _Mademoiselle de La Quintinie_ (1863),
+_la Confession d'une jeune fille_ (1865), _Monsieur Sylvestre_, _le
+Dernier amour_, _Cadio_ (1868), _Mademoiselle Merquem_, _Pierre qui
+roule_, _le Château de Pictordu_, _Flamarande_, etc., etc.; puis les
+_Légendes rustiques_, _Impressions et souvenirs_, _Autour de la table_,
+les _Contes d'une grand'mère_, etc., etc.]
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES SOURCES DE L'INSPIRATION DE GEORGE SAND
+
+LES IDÉES ET LES SENTIMENTS
+
+
+Peut-on démêler exactement et réduire à quelques-unes les sources
+principales de l'inspiration de Mme Sand dans sa longue vie littéraire?
+Quelle était sa doctrine sur les grands sujets de la méditation humaine
+dont elle se montre passionnément occupée: les lois sociales, l'amour,
+la nature, les idées, le sentiment du divin dans le monde et dans la
+vie? Comment gouverne-t-elle et mélange-t-elle ces diverses
+inspirations? N'ont-elles pas produit quelquefois, par leur conflit,
+quelque effet discordant, quelque confusion dans son oeuvre?
+
+Certes ce serait un insupportable pédantisme que d'évoquer les ombres
+charmantes et légères de ses divers romans, de demander à chacune
+d'elles ce qu'elle représente dans le monde et de réduire en syllogismes
+ces fantaisies d'un esprit si libre et si varié. Dans le sens rigoureux
+du mot, il n'y a pas de doctrine chez Mme Sand: c'est une imagination
+puissante qui s'épanche en liberté, ce n'est pas une théorie qui se
+développe. D'ailleurs la passion est bien plus forte et bien plus
+vivante chez elle que l'idée, et, quand c'est un principe, vrai ou faux,
+qui l'inspire, il a fallu d'abord que ce principe cessât d'être une
+abstraction et devînt un sentiment. On dit que Mme Sand a eu plusieurs
+maîtres de philosophie. Je veux bien le croire, puisqu'elle-même nous le
+laisse supposer. Mais son premier maître de philosophie a été son coeur,
+un maître plein d'illusions et de chimères, et ce n'est que par
+l'intermédiaire de celui-ci que les autres ont pu agir et se faire
+écouter.
+
+Il n'y a donc pas lieu de chercher bien rigoureusement la doctrine de
+Mme Sand, mais seulement d'analyser ses idées à travers ses sentiments.
+
+Trois sources d'inspiration semblent intarissables chez Mme Sand:
+l'amour, la passion de l'humanité, le sentiment de la nature. Plusieurs
+autres peuvent être distinguées à côté de celles-là, mais elles
+s'absorbent insensiblement et finissent par disparaître.
+
+Il semble, à l'en croire, que l'amour est l'unique affaire de la vie,
+que la vie elle-même, c'est-à-dire l'action, sous ses formes les plus
+variées, n'ait pas d'autre objet ni d'autre emploi. Avant d'avoir aimé,
+on ne vivait pas; quand on n'aime plus ou qu'on n'est plus aimé, à peine
+a-t-on le droit de vivre encore. Cela seul, aimer, être aimé donne du
+prix à l'existence. Je vois bien apparaître un autre mobile, vaguement
+déjà dans les romans de la première manière, très nettement dans les
+romans de la seconde période, le sentiment humanitaire; mais ce mobile
+lui-même se subordonne au premier. Dans des romans comme _le Compagnon
+du tour de France_, _la Comtesse de Rudolstadt_, _le Meunier
+d'Angibault_, c'est l'amour qui est l'initiateur suprême à la doctrine
+égalitaire. On se dévoue au grand oeuvre, comme le comte Albert, soit,
+mais Consuelo est la récompense espérée et prévue de ce dévouement. Tout
+ce qu'il y a d'activité virile ou d'héroïsme dans le monde a pour but
+l'amour à mériter ou à conquérir. Si l'opinion sociale ou les hasards de
+la vie ont creusé un abîme entre eux et l'objet aimé, les héros de Mme
+Sand déploient une force incalculable pour le franchir. Il y a même là
+une idée touchante, que l'auteur a employée plusieurs fois avec un
+singulier bonheur. Que d'énergie montre ce paysan demi-lettré, Simon,
+dans le rude assaut de sa destinée! Pour s'élever jusqu'à Fiamma, il
+aura la force de conquérir la fortune, le talent même. Mauprat, le coeur
+pris par l'image d'Edmée, deviendra, avec une résolution et des peines
+incroyables, de bandit et de sauvage, honnête homme, héros. Quand il n'y
+a pas d'abîme à franchir, on se croise les bras et on aime; on ne sait
+bien faire que cela dans le petit monde que gouverne l'amoureuse
+fantaisie de Mme Sand. Voyez Octave, dans _Jacques_, il ne lui vient pas
+à l'idée qu'il puisse y avoir d'autre occupation ou d'autre devoir
+ici-bas. Il a aimé Sylvia; quand il ne l'aime plus, c'est Fernande
+qu'il aime. Son inutilité dans la société n'est pour lui ni un souci ni
+un remords; d'ailleurs il n'y pense pas, et s'il y pense, il n'y croit
+pas. Sa fonction sociale est d'aimer; Dieu sait s'il s'en acquitte en
+conscience. Bénédict, dans _Valentine_, ne s'imagine pas non plus que
+son intelligence ou ses bras puissent servir à autre chose. Du jour où
+il a rencontré Valentine, sa vie extérieure s'arrête. Il abdique toute
+son activité, tout son avenir; il ne songe pas que l'existence a ses
+exigences et ses devoirs. Il vit avec son amour et de son amour, dans
+l'immobilité d'une extase orientale, que troublent seulement ses fureurs
+et ses désespoirs.--La raison de vivre, c'est l'amour; le droit de vivre
+cesse avec lui. Ceux qui persistent à traîner sur la terre l'inutile
+fardeau d'une existence sans amour sont des âmes faibles qui n'ont pas
+su trouver en elles l'énergie d'une résolution suprême. Mais croyez bien
+que ces volontés inertes, qui n'ont pas l'énergie de la mort, n'ont pas
+eu celle du véritable amour. André, après la mort de Geneviève, se
+promène malade au bras de Joseph Marteau, le long des traînes,
+lentement, les yeux baissés, comme s'il craignait encore de rencontrer
+le regard de son père. _L'infortuné_, nous dit Mme Sand, _n'avait pas eu
+la force de mourir_. C'est qu'aussi André n'a porté dans la passion que
+les agitations et les terreurs de la faiblesse. Voyez les vrais héros de
+l'amour, ils sauront quitter la vie quand l'amour les quittera.
+Valentine mourra de la mort de Bénédict. Indiana ne veut pas survivre à
+son coeur. Jacques, trahi, va chercher une mort inconnue dans les
+glaciers. À qui n'a plus l'amour il ne reste plus rien à faire en ce
+monde. Ainsi le veut l'esthétique du roman. Quel contraste avec les
+idées de Carlyle, le philosophe anglais, sur le même sujet! «Ce qu'il
+exécrait le plus violemment dans les romans de Thackeray, c'est que
+l'amour y est représenté (à la façon française) comme s'étendant sur
+toute notre existence et en formant le grand intérêt; tandis que
+l'amour, au contraire (_la chose qu'on appelle l'amour_), est confiné à
+un très petit nombre d'années de la vie de l'homme, et que, même dans
+cette fraction insignifiante du temps, il n'est qu'un des objets dont
+l'homme a à s'occuper, parmi une foule d'autres objets infiniment plus
+importants.... À vrai dire, toute l'affaire de l'amour est une si
+misérable futilité qu'à une époque héroïque personne ne se donnerait la
+peine d'y penser, encore bien moins d'en ouvrir la bouche[6]?» Qui a
+raison?
+
+Si l'on s'étonne que l'amour soit, non pas le plus grand, mais presque
+l'unique devoir de la vie, Mme Sand vous l'expliquera en disant qu'il
+vient de Dieu. On sait qu'il était fort à la mode, en ce temps, de mêler
+ce nom aux plus vifs emportements de la passion. Nos poètes mettaient
+alors une sorte de mysticisme dans les aventures les plus risquées du
+coeur. Mais aucun poète, aucun romancier n'a plus ouvertement que Mme
+Sand, je dirai plus candidement, abusé de Dieu dans l'amour. Certes il y
+a de nobles passions qui grandissent l'âme, et, comme la raison humaine
+cherche l'idéal divin dans tout ce qui est grand et beau, on peut croire
+parfois, en sentant l'homme meilleur, à une secrète intervention de Dieu
+dans ces sentiments privilégiés. Mais quel enthousiasme indiscret et
+périlleux d'appliquer à tous les amours, quels qu'ils soient, cette
+complaisante faveur de la Providence! De quelles coupables lâchetés de
+coeur, de quelles perfidies, de quelles défaillances morales on la rend
+ainsi involontairement complice! Écoutez Mme Sand nous retracer à sa
+façon les hautes origines de l'amour: «Ce qui fait l'immense supériorité
+de ce sentiment sur tous les autres, _ce qui prouve son essence divine_,
+c'est qu'il ne naît point de l'homme même, c'est que l'homme n'en peut
+disposer; c'est qu'il ne l'accorde pas plus qu'il ne l'ôte par un acte
+de sa volonté; c'est que le coeur humain le reçoit d'en haut sans doute
+pour le reporter sur la créature choisie entre toutes dans les desseins
+du ciel; et quand une âme énergique l'a reçu, c'est en vain que toutes
+les considérations humaines élèveraient la voix pour le détruire; il
+subsiste seul et par sa propre puissance. Tous ces auxiliaires qu'on lui
+donne, ou plutôt qu'il attire à soi, l'amitié, la confiance, la
+sympathie, l'estime même, ne sont que des alliés subalternes; il les a
+créés, il les domine, il leur survit.» Et, quelques lignes plus loin,
+elle ajoute: «La suprême Providence, qui est partout en dépit des
+hommes, n'avait-elle pas présidé à ce rapprochement? L'un était
+nécessaire à l'autre: Bénédict à Valentine, pour lui faire connaître ces
+émotions sans lesquelles la vie est incomplète; Valentine à Bénédict,
+pour apporter le repos et la consolation dans une vie orageuse et
+tourmentée. Mais la société se trouvait là entre eux, qui rendait ce
+choix absurde, coupable, impie! La Providence a fait l'ordre admirable
+de la nature, les hommes l'ont détruit; à qui la faute?» Qu'il y ait une
+prédestination divine entre Bénédict et Valentine, j'ai peine à le
+croire, mais que Dieu intervienne exprès pour autoriser jusqu'aux
+inconstances du coeur, voilà ce que je ne peux, en conscience, accorder
+à Jacques. «Je n'ai jamais travaillé mon imagination, dit-il, pour
+allumer ou ranimer en moi le sentiment qui n'y était pas encore ou celui
+qui n'y était plus; je ne me suis jamais imposé la constance comme un
+rôle. Quand j'ai senti l'amour s'éteindre, je l'ai dit sans honte et
+sans remords, et _j'ai obéi à la Providence qui m'attirait ailleurs_.»
+La singulière fonction pour la Providence, d'appeler Jacques à de
+nouvelles amours! Du reste, Jacques fait des prosélytes à sa doctrine,
+sa femme la première. Car, plus tard, lorsque sa femme le trahit, c'est
+religieusement, si je puis dire. On n'avait jamais poussé la piété si
+avant dans l'adultère. Imaginez, pour consacrer son bonheur, le projet
+que forme l'aimable Fernande. «O mon cher Octave! écrit-elle à son
+amant, nous ne passerons jamais une nuit ensemble sans nous agenouiller
+et sans prier pour Jacques.» Voilà un mari bien consolé.
+
+On ne doit pas s'étonner, d'après cela, si les héros de Mme Sand croient
+rendre à Dieu une sorte de culte en cédant à l'amour. Les amants
+prennent tout à coup, dans leurs extases, des airs d'inspirés. Quand ils
+racontent leurs joies, c'est avec une sorte d'exaltation pieuse. Ils
+semblent voir là quelque chose comme des rites sacrés, où ils apportent
+un orgueil attendri. Ce ne sont plus des amants, ce sont des grands
+prêtres.
+
+De quel ton religieux Valreg raconte l'invraisemblable bonheur qui lui
+est arrivé, le mensonge bizarre et l'héroïsme cynique par lequel la
+Daniella s'est livrée à lui! Je n'insisterai pas, je veux seulement
+indiquer la note qui domine dans cette étrange action de grâces. Les
+métaphores les plus mystiques se pressent sous sa plume délirante. «Une
+vierge sage calomniant sa pureté, éteignant sa lampe comme une vierge
+folle, pour rassurer la mauvaise et lâche conscience de celui qu'elle
+aime et qui la méconnaît! Mais c'est un rêve que je fais!... _Je suis
+dans un état surnaturel.... Je me trouve tel que Dieu m'a fait. L'amour
+primordial, le principal effluve de la divinité s'est répandu dans l'air
+que je respire; ma poitrine s'en est remplie.... C'est comme un fluide
+nouveau qui le pénètre et qui le vivifie.... Je vis enfin par ce sens
+intellectuel qui voit, entend et comprend, un ordre de choses immuable,
+qui coopère sciemment à l'oeuvre sans fin et sans limites de la vie
+supérieure, de la vie en Dieu_», etc., etc. Ce n'est plus seulement un
+apôtre de l'amour, c'est un illuminé.
+
+Venant de Dieu, l'amour est sacré. Y céder, c'est faire acte pie; y
+résister serait un sacrilège; le blâmer dans les autres, une impiété. Le
+voeu de la nature, n'est-ce pas l'appel même de Dieu à ces élus d'une
+nouvelle espèce? Est-il besoin d'ajouter que l'amour se légitime par
+lui-même? Il est irresponsable, puisqu'il est divin. Les égarements
+qu'il amène rencontrent dans l'auteur et dans ses principaux personnages
+la plus large indulgence, la sympathie la plus illimitée: «Marthe, dit
+Eugénie (dans le roman d'_Horace_), pourquoi donc cette douleur? Est-ce
+du regret pour le passé, est-ce la crainte de l'avenir? Tu as disposé de
+toi, tu étais libre, personne n'a le droit de t'humilier.» Ceux mêmes
+qui auraient quelque droit de se plaindre, comme les maris abandonnés,
+sont les premiers, quand ils ont de grandes âmes, à répandre leur
+bénédiction héroïque sur le couple adultère: «Ne maudis pas ces deux
+amants, écrit Jacques à Sylvia. Ils ne sont pas coupables, ils s'aiment.
+Il n'y a pas de crime là où il y a de l'amour sincère». Et ailleurs:
+«Fernande cède aujourd'hui à une passion qu'un an de combats et de
+résistance a enracinée dans son coeur; je suis forcé de l'admirer, car
+je pourrais l'aimer encore, y eût-elle cédé au bout d'un mois. Nulle
+créature humaine ne peut commander à l'amour, et nul n'est coupable pour
+le ressentir et pour le perdre.» Mais où donc s'arrêtera cette
+indulgence pour les égarements de l'amour? J'ai peur qu'elle ne s'étende
+bien loin, jusqu'aux dernières limites où peut s'étendre la vie libre.
+Je me rappelle involontairement une apologie très vive (_pro domo suâ_)
+d'Isidora la courtisane, démontrant à Laurent que toutes ces femmes de
+plaisir et d'ivresse qu'un stoïcisme puéril méprise, ce sont les types
+les plus rares et les plus puissants qui soient sortis des mains de la
+nature. Mme Sand peut dire qu'Isidora parle ainsi par circonstance ou
+par situation, et que d'ailleurs il ne faut pas discuter si sévèrement
+les folles pensées qui s'échangent au bal masqué. Soit; mais plus loin,
+dans le même livre, Laurent développe un thème analogue, et conclut
+hardiment, devant la noble Alice, que la société n'a pas donné d'autre
+issue aux facultés de la femme, belle et intelligente, mais née dans la
+misère, que la corruption. Et la pudique Alice répond avec une expansion
+douloureuse: «Vous avez raison, Laurent». Le mot est d'une bouche bien
+grave, cette fois!
+
+Dans toutes les fautes qui peuvent entraîner une femme, dans celles
+mêmes qui l'avilissent aux yeux du monde, il n'y a de coupable que la
+société, qui entrave les libres élans de Dieu dans les âmes. On va bien
+loin avec cette théorie. J'ai peur que les âmes qui, par malheur, la
+prendraient au sérieux, ne s'énervent dans une sorte de fatalisme
+oriental. C'est la foi dans la liberté qui nous fait libres. Croyez-y
+vigoureusement, vous la sentirez vivre et agir en vous. Cessez d'y
+croire, et vous tomberez au rang de ces âmes serviles que la passion
+agite sous son joug de fer. On est libre dans la mesure où l'on croit
+l'être, car c'est précisément cette affirmation de notre force qui nous
+affranchit. Ceci est un dogme de la plus pure philosophie; c'est un
+dogme religieux aussi, car la religion nous dit que la grâce ne se
+refuse pas à qui la mérite par l'effort. Je ne prétends pas que l'homme
+soit impeccable, ni que l'opinion doive s'armer d'une ridicule sévérité
+pour châtier ses défaillances. Ce que je veux uniquement, c'est rétablir
+la responsabilité là où elle doit être, et empêcher qu'on n'aggrave
+encore des faiblesses trop réelles par ces complaisances de doctrines
+empressées à les absoudre. Il y a une certaine grandeur morale, même
+dans une faute, à s'en reconnaître le libre auteur, plutôt que d'en
+chercher la lâche excuse dans une fatalité que nous faisons nous-mêmes
+en y croyant.
+
+L'idéalité sensuelle, voilà le vice secret de presque tous les amours
+dans Mme Sand. Ses héros s'élèvent aux plus hautes cimes du platonisme.
+Mais regardez de plus près dans le coeur, vous y apercevrez un
+sensualisme délicat ou violent qui gâte les plus nobles aspirations. Un
+exemple suffira. Lélia est moins une femme qu'un symbole. Parmi tous les
+grands sentiments qu'elle symbolise, il faut placer incontestablement
+l'amour pur. Mme Sand a voulu en faire la plus brillante expression de
+l'idéalisme dans la passion. Certes elle parle un magnifique langage
+quand elle s'écrie: «L'amour, Sténio, n'est pas ce que vous croyez; ce
+n'est pas cette violente aspiration de toutes les facultés vers un être
+créé, c'est l'aspiration sainte de la partie la plus éthérée de notre
+âme vers l'inconnu. Êtres bornés, nous cherchons sans cesse à donner le
+change à ces insatiables désirs qui nous consument; nous cherchons un
+but autour de nous, et, pauvres prodigues que nous sommes, nous parons
+nos périssables idoles de toutes les beautés immatérielles aperçues dans
+nos rêves. Les émotions des sens ne nous suffisent pas. La nature n'a
+rien d'assez recherché dans le trésor de ses joies naïves pour apaiser
+la soif de bonheur qui est en nous; il nous faut le ciel, et nous ne
+l'avons pas!» Et le discours, lancé ainsi par une pensée impétueuse et
+sublime vers l'infini, ne s'arrête plus. L'âme, entraînée à sa suite,
+gravit les cîmes les plus élevées du sentiment. Mais tournez le
+feuillet: l'âme redescend la montagne. Quelle scène! et comme le _grand
+coeur_ de Lélia est près de faiblir! Se rappelle-t-on les pages
+brûlantes qui commencent ainsi: «Lélia passa ses doigts dans les cheveux
+parfumés de Sténio, et, attirant sa tête sur son sein, elle la couvrit
+de baisers....» Il y a dans ces pages un si indéfinissable mélange de
+platonisme et de volupté, l'un reprenant sans cesse ce que l'autre a
+ravi, et la volupté vaincue revenant à chaque instant se jouer du
+platonisme tour à tour indigné et attendri, il y a dans cette lutte
+dangereuse et trop longtemps décrite quelque chose de si irritant pour
+l'imagination, que je n'hésite pas à juger Pulchérie, la prêtresse du
+plaisir, moins impudique dans ses ivresses, que cette sublime Lélia dans
+les hallucinations de sa cynique chasteté. Les nobles idées elles-mêmes
+qui se présentent au milieu de ce délire ne font qu'en aggraver
+l'étrange abandon. «Comme ton coeur bat rude et violent dans ta
+poitrine, jeune homme! C'est bien, mon enfant; mais ce coeur
+renferme-t-il le germe de quelque mâle vertu? Traversera-t-il la vie
+sans se corrompre ou sans se sécher?... Tu souris, mon gracieux poète,
+endors-toi ainsi.» Je ne peux souffrir cette sollicitude pour la vertu
+future de Sténio en un pareil moment. Lélia proteste en vain contre nos
+soupçons. En vain elle déclare qu'elle se complaît dans la beauté de
+Sténio avec _une candeur_, une _puérilité maternelle_. Je me défie
+malgré moi de ces candeurs et de ces maternités factices.
+
+Une des conséquences de la théorie sur l'origine providentielle de la
+passion est cet axiome romanesque, que l'amour égalise les rangs. C'est
+la société seule qui fait les castes. Dieu n'est pour rien dans nos
+puériles combinaisons. D'où il faut conclure que, dans ce travail
+providentiel qui prédestine les âmes les unes aux autres, il n'est tenu
+aucun compte des degrés de la hiérarchie sociale où le hasard et le
+préjugé distribueront ces âmes à leur entrée dans la vie. Il y a égalité
+devant Dieu, il y aura égalité dans l'amour, qui est son oeuvre. Et l'on
+verra toutes ces nobles héroïnes, Valentine de Raimbault, Marcelle de
+Blanchemont, Yseult de Villepreux et tant d'autres, aller chercher leur
+idéal sous la blouse du paysan ou la veste de l'ouvrier, jalouses de
+relever leurs frères abaissés et de remettre chacun d'eux à sa vraie
+place. Ainsi se font les mariages d'âmes, d'une extrémité à l'autre de
+l'échelle sociale, dans le monde des romans de Mme Sand. Elle se plaît,
+dans les jeux de son imagination, à rapprocher les conditions et à
+préparer (elle le croit du moins) la fusion des castes par l'amour.
+
+Qu'y a-t-il de vrai dans cette idée? L'amour égalise-t-il les rangs dans
+la vie comme dans le roman? C'est une de ces questions délicates qui
+n'admettent pas de réponse absolue, et que d'autres juges que les hommes
+pourraient seuls éclairer avec leurs instincts et leurs fines
+inductions. Si j'en crois quelques témoignages, cette idée de Mme Sand
+séduirait beaucoup l'imagination des femmes. Il y a, en effet, dans le
+coeur de chacune d'elles, une tendance au dévouement dans l'amour, une
+sorte d'instinct chevaleresque qui s'exalte dans l'idée d'une lutte
+généreuse avec les disgrâces imméritées de la société ou de la fortune.
+Quelle âme féminine résisterait, en imagination au moins, au plaisir de
+relever une grande intelligence refoulée dans l'ombre, un coeur vaillant
+égaré, par les hasards d'un sort contraire, dans les rangs obscurs de la
+vie? Mais cet héroïsme va-t-il au delà du rêve? Une femme née dans un
+rang élevé, entourée de ce luxe et de cet éclat qui sont comme le cadre
+naturel des hautes existences sociales, pourra-t-elle, de cette région
+où elle vit, distinguer dans la foule humaine ce noble déclassé qu'elle
+doit remettre à son vrai niveau? Et si par un hasard miraculeux elle le
+découvre, les circonstances se feront-elles assez les complices de son
+désir pour rapprocher ces deux coeurs entre lesquels le monde met des
+intervalles plus infranchissables que l'Océan avec ses abîmes, que le
+désert avec ses immensités? Je suppose ces obstacles vaincus et les deux
+âmes mises en contact l'une avec l'autre par une destinée propice, tout
+sera-t-il dit pour cela, et ne verra-t-on pas s'élever tout à coup, par
+le seul effet d'une connaissance plus longue, des obstacles imprévus et
+cette fois invincibles? L'amour survivra-t-il à cette délicate épreuve
+de l'intimité familière? Songez que, de ces deux âmes, l'une apporte
+cette indélébile habitude de manières, de langage et de ton, qui est
+devenue pour elle une seconde nature plus nécessaire que la première.
+Songez que l'autre vient d'ailleurs et que toute la distinction du coeur
+ne rachète pas ces inexpériences de la vie sociale, ces ignorances qui
+ne sont sublimes que dans les livres. Il faut au moins que la culture
+intellectuelle et des instincts particulièrement délicats viennent
+combler ces abîmes où l'amour, cruellement désappointé, risquerait fort
+de s'engloutir. Sans doute, l'amour ne consulte pas les règles de la
+hiérarchie sociale; mais il sera difficile d'admettre que ces règles
+soient absolument interverties. Et, pour préciser ma pensée, j'accorde à
+Mme Sand qu'Edmée puisse aimer Mauprat: il est de sa famille et, après
+quelques années de soins, ce sera un fort galant homme; ou que la
+dernière Aldini laisse son imagination d'abord, son coeur ensuite,
+s'éprendre de Lélio: c'est un artiste célèbre, un esprit charmant, un
+noble coeur; que Valentine enfin pardonne à Bénédict quelques rudesses
+de manières: c'est une sorte de génie, inculte seulement à la surface,
+plein d'éloquence naturelle et d'idées fortes. Mais je doute que les
+grandes dames et les nobles demoiselles de Mme Sand puissent aimer,
+ailleurs que dans les romans, les unes un gondolier ignare, les autres
+un ouvrier illettré; surtout que, si elles ont eu le vertige de ces
+amours disproportionnés, elles poussent l'imprudence au delà, et
+qu'elles rêvent des unions plus impossibles que leur amour. En tout ceci
+je ne fais qu'exprimer des doutes et marquer des nuances. Je pose des
+questions, je me garderai bien de les résoudre. Qui oserait, sans folie,
+affirmer qu'il y a quelque chose que l'amour ne puisse pas faire? Mais
+alors c'est à titre d'exception.
+
+Nous avons indiqué la théorie de l'amour dans Mme Sand, si pourtant ce
+n'est pas forcer le sens des mots que de voir une théorie dans ces
+inspirations ardentes d'une sensibilité sans règle. Et malgré tout, en
+dépit des plus justes critiques, il est difficile de ne pas subir le
+charme. Il faut tenir sa raison bien en garde pour l'empêcher d'être
+entraînée. Jamais on n'a porté une candeur plus éloquente dans le
+paradoxe, ni une loyauté plus enthousiaste dans l'erreur. Et puis,
+quelle injustice ce serait de ne voir dans Mme Sand que le peintre
+séduisant des égarements ou des sophismes de la passion! Comme il y a de
+grandes et nobles parties dans sa conception de l'amour! Quelle
+générosité, quelle délicate fierté, quel dévouement chevaleresque dans
+ses types les plus aimés! Il y a sur quelques-uns d'entre eux
+l'impérissable rayon de la grâce idéale. Geneviève, créature plus
+fraîche et plus pure que les fleurs au milieu desquelles s'écoulait ta
+vie, jusqu'au jour fatal où l'on te ravit ton bonheur en troublant ta
+pureté; Consuelo, ravissante et fière image de la conscience dans l'art
+et de l'honneur dans l'amour, chaste fille religieusement fidèle à un
+souvenir à travers les aventures de votre vie errante; Edmée, type envié
+des femmes, une des plus touchantes créations du roman moderne, douce
+héroïne qui avez si souvent visité les rêves des jeunes âmes
+enthousiastes, dans ce fantastique costume de chasse sous lequel vous
+vit pour la première fois votre sauvage amant, avec cet air de calme
+souriant, de franchise courageuse et d'inviolable honneur; et vous
+aussi, vous Marie, l'héroïne de _la Mare au Diable_, qui n'aviez pour
+inspirer un grand amour que votre ingénuité et qui avez vaincu avec
+cette arme l'âme rude d'un paysan, qui avez fait par votre
+désintéressement l'éducation de cette générosité ignorée d'elle-même,
+qui avez fait éclore par votre honte sans art la justice et le
+dévouement, là où le calcul régnait en maître; vous enfin, Caroline de
+Saint-Geneix, qui avez vaincu un ennemi plus fort que la rudesse du
+paysan, l'implacable orgueil d'un préjugé, et qui, à force de réserve,
+de pudeur, de grandeur d'âme, d'héroïsme simple et modeste, avez soumis
+toutes les résistances, amélioré toutes les âmes, transformé autour de
+vous toutes les fatalités d'éducation et de race; vous toutes, vous avez
+su noblement et délicatement aimer, vous avez fait connaître un jour,
+une heure, la vraie grandeur dans l'amour vrai. Vous avez ému l'âme de
+plusieurs générations. Vous vivrez maintenant au milieu de ce peuple
+idéal que le génie crée et qui vit du souffle immortel de l'art.
+
+La conception que Mme Sand s'est faite de l'amour n'a pas été
+indifférente; elle a eu des conséquences d'une certaine portée. C'est
+par l'idée de la passion irresponsable que la lutte de Mme Sand a
+commencé contre l'opinion, contre les lois sociales, et que cette lutte
+s'est tout d'abord introduite dans les romans, où plus tard elle s'est
+fait une si large place.
+
+Là s'est révélée une lacune qu'il serait inutile de ne pas signaler dans
+la nature morale de Mme Sand, tant elle s'y trahit manifestement
+d'elle-même. Ce qui manque à cette âme si puissante et si riche
+d'enthousiasme, c'est une humble qualité morale qu'elle dédaigne et
+qu'elle calomnie même, quand elle vient à en parler, la résignation, qui
+n'est pas, comme elle semble le croire, l'inerte vertu des âmes basses,
+pliées d'avance à tous les jougs dans une superstitieuse servilité
+devant la force. C'est là une fausse et dégradante résignation; la
+véritable procède de la conception de l'ordre universel, au prix duquel
+les souffrances individuelles, sans cesser d'être une occasion de
+mérite, cessent d'être un droit à la révolte. Que deviendrait la société
+si chacun, armant sa passion de la force, la jetait en guerre à travers
+les intérêts légitimes ou les droits contraires? Ce serait la société
+élémentaire selon Hobbes, la lutte de l'homme devenu un loup pour
+l'homme. La résignation, entendue dans son vrai sens, philosophique et
+chrétien, est une acceptation virile des lois morales et aussi des lois
+nécessaires au bon ordre des sociétés, elle est une adhésion libre à
+l'ordre, un sacrifice consenti par la raison d'une partie de son bien
+particulier et de sa liberté personnelle, non à la force ou à la
+tyrannie d'un caprice humain, mais aux exigences du bien général, qui ne
+subsiste que par l'accord des libertés individuelles et des passions
+réglées. Cette conception manque tout à fait à Mme Sand. Elle ne sait
+pas se résigner, et l'orgueil de la passion frémit dans toutes ses
+oeuvres, superbe et révolté.
+
+De là ces déclamations célèbres sur les droits de l'être humain à
+secouer le joug des lois sociales, des lois sans pitié et sans
+intelligence, qui meurtrissent le coeur et violentent la liberté. De là
+tant de prophéties irritées et cette utopie du mariage idéal: «Je ne
+doute pas, s'écrie Jacques, que le mariage ne soit aboli, si l'espèce
+humaine fait quelque progrès vers la justice et la raison; un lien plus
+humain et non moins sacré remplacera celui-là, et saura assurer
+l'existence des enfants qui naîtront d'un homme et d'une femme, sans
+enchaîner jamais la liberté de l'un et de l'autre. Mais les hommes sont
+trop grossiers et les femmes trop lâches, pour demander une loi plus
+noble que la loi de fer qui les régit; à des êtres sans conscience et
+sans vertu il faut de lourdes chaînes.» Demander une loi, c'est bientôt
+dit, une loi qui affranchisse la liberté des époux sans détruire la
+famille que fonde le pacte de ces deux libertés. Qu'on essaye donc de la
+concevoir, cette loi, dans la contradiction de ses termes! À moins de
+conclure tout simplement à l'union libre, je défie les législateurs de
+l'avenir de sortir de ce dilemme: il faut que l'homme et la femme
+aliènent leur liberté ou que la famille périsse. Encore s'il n'y avait
+que l'homme et la femme, le problème serait bientôt résolu. Ils se
+quitteraient dès qu'ils ne s'aimeraient plus, à supposer pourtant qu'ils
+puissent vivre l'un sans l'autre. C'est une panacée commode à l'usage
+des deux époux, quand ils ont tous deux des rentes ou même quand ils
+n'ont rien. Mais que deviendront les enfants, sous la loi de ces
+mariages éphémères? Mme Sand ne s'en occupe pas. Pas davantage la
+Sibylle, quand elle prépare dans le temple des _Invisibles_ les décrets
+de l'avenir: «Oui, dit-elle, l'abandon de deux volontés qui se
+confondent en une seule est un miracle, car toute âme est libre en vertu
+d'un droit divin. Arrière donc les serments sacrilèges et les lois
+grossières! Laissez-leur l'idéal, et ne les attachez pas à la réalité
+par les chaînes de la loi. _Laissez à Dieu le soin de continuer le
+miracle_.» À merveille; mais enfin, si Dieu ne continue pas le miracle?
+Si l'enthousiasme qui a entraîné cet homme et cette femme à se donner
+l'un à l'autre par le pacte toujours révocable de l'amour; si cette
+ferveur qui les fait s'écrier à la première heure de l'amour: «Non pas
+seulement dans cette vie, mais dans l'éternité»; si la passion, enfin,
+se refroidit et disparaît, le mariage idéal cessera-t-il par là même?
+L'enthousiasme est une base bien fragile pour supporter la famille. Le
+roman de _Jacques_ nous montre une femme qui s'est mariée dans la
+plénitude de sa liberté, qui a connu et pratiqué cette ferveur exigée
+dans le mariage idéal et qui disait, elle aussi: «Pour l'éternité». Et
+pourtant, après quelques années, que deviennent Fernande et la famille
+qu'elle a fondée? Mme Sand élude la difficulté; elle envoie aux enfants
+une maladie, qui les enlève, elle conseille à Jacques d'aller se tuer
+dans quelque gouffre ignoré, pour laisser sa femme libre d'aimer
+ailleurs. Fort bien, mais la réalité ne se laisse pas gouverner comme le
+roman. Et si les enfants s'obstinent à vivre? Et si Jacques ne veut pas
+mourir? Il serait trop cruel, en vérité, de recommander l'exemple de
+Jacques à tous les maris que leurs femmes cessent d'aimer. Quelle
+hécatombe!
+
+George Sand avait-elle été coupable, dès ses premiers romans, de
+pareilles intentions? Elle s'en était défendue dans une réponse bien
+curieuse, courtoise mais vive, à M. Nisard, qui a dû être écrite vers
+1836 et qui a été annexée, sous forme de post-scriptum, aux _Lettres
+d'un Voyageur_. C'est comme une apologie personnelle des romans de sa
+première manière et de leurs tendances: «S'il ne s'agissait pour moi que
+de vanité satisfaite, disait-elle au critique sévère et délicat qui
+s'était occupé de la partie sociale de ses oeuvres, je n'aurais que des
+remerciements à vous offrir, car vous accordez à la partie imaginative
+de mes contes beaucoup plus d'éloges qu'elle n'en mérite. Mais plus je
+suis touché de votre suffrage, plus il m'est impossible d'accepter votre
+blâme à certains égards.... Vous dites, monsieur, que la haine du
+mariage est le but de tous mes livres. Permettez-moi d'en excepter
+quatre ou cinq, entre autres _Lélia_, que vous mettez au nombre de mes
+plaidoyers contre l'institution sociale, et où je ne sache pas qu'il en
+soit dit un mot.... _Indiana_ ne m'a pas semblé, non plus, lorsque je
+l'écrivais, pouvoir être une apologie de l'adultère. Je crois que dans
+ce roman (où il n'y a pas d'adultère commis, s'il m'en souvient bien)
+l'_amant_ (_ce roi de mes livres_, comme vous l'appelez spirituellement)
+a un pire rôle que le mari--_André_ n'est ni _contre_ le mariage, ni
+_pour_ l'amour adultère.--Enfin dans _Valentine_, dont le dénouement
+n'est ni neuf ni habile, j'en conviens, la vieille fatalité intervient
+pour empêcher la femme adultère de jouir, par un second mariage, d'un
+bonheur qu'elle n'a pas su attendre--Reste _Jacques_, le seul qui ait
+été assez heureux, je crois, pour obtenir de vous quelque attention.»
+
+Et l'apologie, très habile, commence par l'aveu que l'artiste a pu
+pécher, que sa main sans expérience et sans mesure a pu tromper sa
+pensée, que son histoire ressemble un peu à celle de Benvenuto Cellini,
+qui s'arrêtait trop au détail en négligeant la forme et les proportions
+de l'ensemble. C'est quelque chose de semblable qui a dû lui arriver à
+elle-même en écrivant ce roman, et sans doute aussi tous ses autres
+romans se ressentent de cette hâte d'ouvrier ardent et malhabile, qui se
+complaît à la fantaisie du moment, et qui manque le but à force de
+s'amuser aux moyens. Cette première excuse une fois admise, on voudra
+bien considérer qu'il y a en elle plus de la nature du poète que de
+celle du législateur, qu'elle ne se sent pas la force d'être un
+réformateur; qu'il lui est arrivé souvent d'écrire _lois sociales_ à la
+place des vrais mots, qui eussent été les _abus_, les _ridicules_, les
+_préjugés_ et les _vices_ du temps, lesquels lui semblent appartenir de
+plein droit à la juridiction du roman, tout aussi bien qu'à celle de la
+comédie. À ceux qui lui ont demandé ce qu'elle mettrait à la place des
+_maris_, elle a répondu naïvement que c'était le _mariage_, de même qu'à
+la place des prêtres, qui ont compromis la religion, elle croit que
+c'est la religion qu'il faut mettre. Elle a fait peut-être une autre
+grande faute contre le langage, lorsque, en parlant des _abus_ et _des
+vices_ de la société, elle a dit _la société_; elle jure qu'elle n'a
+jamais songé à refaire la Charte constitutionnelle; elle n'a pas eu,
+d'ailleurs, l'intention qu'on lui prête de donner au monde son malheur
+personnel en preuve de sa thèse, faisant ainsi d'un cas privé une
+question sociale. Elle s'est bornée à développer des aphorismes aussi
+péremptoires que ceux-ci: «Le désordre des femmes est très souvent
+provoqué par la férocité ou l'infamie des hommes».--«Un mari qui méprise
+ses devoirs de gaieté de coeur, en jurant, riant et buvant, est
+_quelquefois_ moins excusable que la femme qui trahit les siens en
+pleurant, en souffrant et en expiant.» Mais enfin quelle est sa
+conclusion? Évidemment cet amour qu'elle édifie et qu'elle couronne sur
+les ruines de l'_infâme_ est son utopie; cet amour est grand, noble,
+beau, volontaire, éternel; mais cet amour, «c'est le mariage tel que l'a
+fait Jésus, tel que l'a expliqué saint Paul, tel encore, si vous voulez,
+que le chapitre VI du titre V du Code civil en exprime les devoirs
+réciproques». C'est, en un mot, le mariage vrai, idéal, humanitaire et
+chrétien à la fois, qui doit faire succéder la fidélité conjugale, le
+véritable repos et la véritable sainteté de la famille à l'espèce de
+contrat honteux et de despotisme stupide qu'a engendrés _la décrépitude_
+du monde.
+
+Malgré tout, l'objection de fond subsiste toujours. Comment tirer un
+pacte irrévocable d'éléments aussi changeants, aussi fugaces que
+l'amour? Comment le sacrement social du mariage pourra-t-il avoir une
+chance quelconque de stabilité, s'il n'est que la constatation de la
+passion? Ne faut-il pas toujours y faire intervenir un élément plus
+solide, plus substantiel, ou l'honneur ou un serment social, ou un
+engagement religieux qui lui donne une règle et un appui? Et que
+deviendront, dans le péril de ces unions mobiles si facilement rompues,
+la faiblesse de la femme abandonnée ou celle de l'enfant trahi?
+
+On dirait que Mme Sand elle-même a reconnu tardivement la force de
+l'objection. Elle s'est fort amendée dans les derniers romans. Comme
+exemple, voyez _Valvèdre_, la contre-partie de _Jacques_ dont la
+conclusion logique était que le mariage tombe de soi avec l'amour. Rien
+n'est plus curieux que de voir le même sujet traité deux fois par un
+auteur sincère, à vingt-sept ans de distance, chaque fois avec les
+préoccupations différentes qu'apporte la vie et qui imposent aux héros
+du roman des destinées si différentes, au roman lui-même deux
+dénouements contraires. Le sujet est le même: la lutte du mari et de
+l'amant; mais comme cette lutte se termine différemment! Par malheur,
+_Valvèdre_ ne vaut pas _Jacques_. La verve et le charme se sont en
+partie éclipsés. Alida, c'est encore Fernande, mais dépouillée de sa
+poésie, passionnée à froid et dans le faux. L'amant n'a guère changé.
+Qu'il s'appelle Octave ou Francis, c'est toujours le même personnage qui
+prodigue l'héroïsme dans les mots et qui débute dans la vie par immoler
+une femme à son amour-propre. Mais le mari n'est plus cet insensé
+sublime qui se tue pour n'être pas un obstacle dans la vie de celle
+qu'il aime follement et pour faire que le bonheur de sa femme ne soit
+pas un crime. Jacques s'appelle maintenant Valvèdre; il a réfléchi, il a
+cherché des consolations dans l'étude. Il a tué en lui la folie du
+désespoir; il n'abdique pas son rôle et son devoir de mari; il ne cède
+plus volontairement sa femme à Octave, et quand sa femme l'a quitté,
+quand elle meurt de la situation fausse où l'a jetée le dépit plus que
+l'amour, il apparaît près du lit funèbre; il reprend à l'amant faible et
+inutile le coeur de cette femme qui va mourir. Il écrase Francis de sa
+générosité, tout en lui enlevant la joie de la dernière pensée d'Alida.
+Le dénouement est, on le voit, tout l'opposé de l'ancien roman. La
+réflexion a fait son oeuvre, la vie aussi.
+
+Il est certain que c'est l'attaque vive contre les lois à propos du
+mariage qui introduisit plus tard la question sociale tout entière dans
+les romans de George Sand. Elle s'enhardit en dehors des limites qu'elle
+avait tout d'abord tracées autour de sa pensée. Elle ne s'arrêta pas,
+comme en 1836, à la crainte de se poser en réformateur de la société;
+elle entreprit de porter remède, sur les principaux points, à _l'infâme
+décrépitude du monde_.
+
+Exaltation dans le sentiment, faiblesse et incohérence dans la
+conception, voilà ce qui caractérise les théories sociales de Mme Sand.
+Nous n'insisterons pas sur ce côté si connu et si souvent discuté de ses
+oeuvres, où d'ailleurs il y aurait bien des questions de propriété ou de
+voisinage à résoudre entre elle et ceux qu'elle se plut à nommer ses
+maîtres dans l'oeuvre de destruction et de reconstruction qu'elle
+préparait. D'ailleurs, il faut bien se le dire, depuis ces âges
+lointains des politiciens et des philosophes dont la pensée agitait les
+réformes futures, cette partie des romans de Mme Sand a étrangement
+vieilli. Il semble, lorsqu'on les relit à près de cinquante ans de
+distance, que l'on assiste à une exhumation de doctrines
+antédiluviennes. Étrange et magnifique supériorité de la poésie, qui est
+la fiction dans l'art, sur l'utopie, qui est la fiction violente dans la
+réalité sociale! Tout ce qui reste de l'art pur, de l'art désintéressé,
+dans les récits de cette période, conserve à travers les années la
+sérénité d'une incorruptible et radieuse jeunesse. Les figures aimées,
+qu'on y rencontre avec tant de plaisir, dans les intervalles de la thèse
+qui déclame, peuplent encore notre imagination et sont comme le charme
+immortel de notre souvenir. Au contraire, tout ce qui relève du système,
+toutes ces doctrines si trompeuses, si vagues, si pleines de spécieuses
+promesses et de formules sibyllines, tout ce qui rappelle ces grandes
+épopées de la philosophie de l'avenir, tout cela porte les traces d'une
+effroyable caducité, tout cela est mort, irrémissiblement mort. Qui
+aurait le courage, aujourd'hui, de relire ou de discuter des pages,
+écrites pourtant avec une conviction ardente, sous la dictée des grands
+prophètes, comme celles qui remplissent le second volume de _la Comtesse
+de Rudolstadt_, les trois quarts du _Péché de M. Antoine_, et cet
+_Évenor_, dont je ne peux évoquer le souvenir sans un indicible effroi?
+Est-il besoin de rappeler même les traits fondamentaux de la doctrine,
+le mélange d'un mysticisme _historique_ élaboré par Pierre Leroux, et
+d'un radicalisme révolutionnaire naïvement imité de Michel (de
+Bourges)? Mme Sand a toujours eu un goût très vif, une passion véritable
+pour les idées, mais elle les interprète en les mêlant et les confondant
+toutes. Sa métaphysique est fort incertaine et vague. George Sand est
+idéaliste, sans doute, et c'est par là qu'elle se distingue profondément
+de l'école des romanciers qui l'ont suivie. Mais qui pourrait définir
+clairement sa pensée dans les oeuvres diverses où elle a essayé de
+l'exprimer? Elle a l'élan vigoureux, elle a le coup d'aile vers les
+régions mystérieuses. Mais quelle doctrine précise rapporte-t-elle de
+ces explorations sublimes? Que l'on essaye seulement de comprendre quel
+sens prend sous sa plume, en certaines circonstances solennelles, ce
+grand mot Dieu, dont elle use avec une sorte de prodigalité? Que
+devient-il, ce nom, au bout des transformations que sa pensée a subies
+dans ses diverses phases, à travers les maîtres qu'elle a écoutés avec
+une curiosité docile et passionnée? Que devient-il dans cet immense
+laboratoire humanitaire, ce Dieu de l'amour pur, que Lélia appelait dans
+sa prière désespérée, dans l'église des Camaldules, ce Dieu de vérité
+que Spiridion invoquait, d'un coeur enflammé, à travers les persécutions
+des moines, dans les sombres visions du cloître? Sous l'influence de
+Pierre Leroux, il semble bien qu'il soit devenu le commencement et le
+terme du _circulus_ universel. Plus tard, affranchie de la secte, Mme
+Sand rendra au nom de Dieu une partie de sa signification compromise et
+de ses attributs perdus. Mais ce serait toute une histoire que de
+raconter l'odyssée de ce Dieu successivement transformé, anéanti et
+finalement retrouvé. C'est tout un _avatar_ dont le sens reste souvent
+une énigme.
+
+Loin de nous toute pensée d'ironie! Ces choses sont graves, et il
+faudrait être misérablement gai pour en rire; d'ailleurs ces idées
+philosophiques et sociales ont vécu dans une âme sincère, c'est assez
+pour que l'on n'en plaisante pas. J'accorde de grand coeur mon respect,
+non aux théories elles-mêmes, mais au loyal enthousiasme qui les a
+embrassées. Au reste, il faut bien le dire, ces doctrines sont mortes,
+et bien mortes; elles ont succombé sous leur impuissance en face des
+faits, et le socialisme doctrinal de 1848 a été trouvé incapable de
+résoudre pratiquement le plus mince problème. Mais ce qui n'est pas
+mort, ce sont les problèmes eux-mêmes; ce qui n'est pas mort, c'est la
+nécessité économique et morale de les poser, et d'en chercher au moins
+la solution partielle. Ce qui n'est pas mort, enfin, c'est la misère et
+l'imprescriptible obligation, pour quiconque a une conscience et du
+coeur, de dévouer une part de sa pensée et de sa vie à ces souffrances
+de nos frères inconnus. Les théories de ce temps-là sont bien finies, je
+le crois, mais la cause qui les a fait naître leur survit, et ce n'est
+pas trop dire que de déclarer que cette cause est celle même du
+christianisme, que ces deux causes n'en font qu'une, et que nul n'est
+vraiment ni chrétien ni philosophe qui n'est pas résolu à opposer aux
+tristes conquêtes de la misère l'effort croissant de la sympathie et du
+dévouement. Ne nous inquiétons pas trop de savoir si le progrès est
+indéfini et continu. Nous savons, en tout cas, qu'il n'est pas fatal et
+qu'il dépend de nous. Travailler au progrès partiel, sur un atome de
+l'étendue, sur un point du temps, c'est peut-être tout ce que nous
+pouvons faire, faisons-le. Occupons-nous moins d'aimer l'humanité de
+l'avenir que les hommes qui sont près de nous, à la portée de notre main
+et de notre coeur. Tout cela n'est pas chose nouvelle, c'est le
+socialisme de la charité, et c'est le bon.
+
+Qui de nous ou de Mme Sand se trouve le plus rapproché de M. de
+Lamennais, la seule intelligence vraiment philosophique qu'elle ait
+connue? Avait-elle lu ces admirables lignes dans les _Oeuvres
+posthumes_: «On ne saurait tromper plus dangereusement les hommes qu'en
+leur montrant le bonheur comme le but de la vie terrestre. Le bonheur
+n'est point de la terre, et se figurer qu'on l'y trouvera est le plus
+sûr moyen de perdre la jouissance des biens que Dieu y a mis à notre
+portée. Nous avons à remplir une fonction grande et sainte, mais qui
+nous oblige à un rude et perpétuel combat. On nourrit le peuple d'envie
+et de haine, c'est-à-dire de souffrances, en opposant la prétendue
+félicité des riches à ses angoisses et à sa misère.» Et, avec un
+admirable geste d'âme, l'illustre penseur s'écrie: «Je les ai vus de
+près, ces riches si heureux! Leurs plaisirs sans saveur aboutissent à un
+irrémédiable ennui qui m'a donné l'idée des tortures infernales. Sans
+doute, il y a des riches qui échappent plus ou moins à cette destinée,
+mais par des moyens qui ne sont pas de ceux que la richesse procure. La
+paix du coeur est le fond du bonheur véritable, et cette paix est le
+fruit du devoir parfaitement accompli, de la modération des désirs, des
+saintes espérances, des pures affections. Rien d'élevé, rien de beau,
+rien de bon ne se fait sur la terre qu'au prix de la souffrance et de
+l'abnégation de soi, et le sacrifice seul est fécond.» Pour cette simple
+page d'un vrai penseur qui tempère par des traits d'une raison si forte
+ses indignations et ses colères, je donnerais de grand coeur tous les
+discours de Pierre Leroux et surtout la fameuse conversation du pont des
+Saints-Pères, un soir que les Tuileries ruisselaient de l'éclat d'une
+fête, où M. Michel (de Bourges) tenta d'initier à des doctrines
+farouches l'intelligence vraiment naïve de Mme Sand, où elle eut
+l'étonnement et presque le scandale de cette éloquence furibonde,
+débridée à cette heure jusqu'à une sorte de férocité apocalyptique. La
+naïveté dans le génie, peut-on la nier, puisque, malgré l'horreur avouée
+de cette conversation, tout entière en sanglants dithyrambes, Mme Sand
+continua quelque temps encore à croire à l'esprit politique de son
+prolixe et bruyant ami?
+
+Pour moi, je ne pardonnerai jamais à cet ami et à beaucoup d'autres
+d'avoir exalté dans le faux cette sensibilité d'artiste, si facile à
+recevoir les impressions fortes, et jeté cette vive imagination dans les
+chimériques violences de leurs doctrines. Au fond, ils trouvaient
+d'avance un complice dans son coeur, qui longtemps ne vit pas la
+transition trop facile entre les idées de réforme et les utopies
+sanglantes; elle-même l'avoua plus tard. Son coeur fut la première dupe.
+
+Tout enfant, dans les campagnes du Berry, plus tard au couvent, ce qui
+avait éclaté dans les premiers traits de sa nature, c'était une immense
+bonté, une compassion infinie, une tendresse profonde pour la misère
+humaine. Il était impossible de s'approcher d'elle, même avec les
+préventions les plus contraires, sans être désarmé par cette grâce
+rayonnante du sentiment. Rarement elle se fâchait, soit contre les
+hommes, soit contre les choses, même quand elle en souffrait le plus
+cruellement. Elle se retirait avec tristesse, mais sans colère, des
+contacts ou des situations les plus injurieux pour sa dignité. Et quand
+elle regardait autour d'elle, c'était avec un regard de tendre et
+profonde sympathie. Après bien des essais différents de morale
+applicable à sa vie, elle avait fini par se faire à elle-même une morale
+qui tenait dans cette règle unique: Être bon. Chacun se fait une morale
+selon son coeur. Le jour où elle s'était élevée à cette conception
+claire du but et de l'emploi de la vie, les grandes émotions qui avaient
+soulevé la sienne jusque dans son fond s'étaient pacifiées. Une lumière
+supérieure avait pénétré à travers le trouble et le tumulte de son coeur
+qui, jusqu'alors, n'avait eu que des instincts facilement égarés. Cette
+idée, qui résume en effet la morale sociale, avait pris chez elle une
+importance et une sorte de royauté intellectuelle: _le devoir de sortir
+de soi_. Elle avait fini par comprendre, à force de douloureuses
+expériences, ce qu'il y a d'égoïsme implacable dans la passion. Elle
+avait fini par concevoir que la vraie vie, c'est de penser non toujours
+à soi et pour soi, mais aux autres et pour les autres, et aussi à tout
+ce qui est grand, noble et beau, à tout ce qui peut nous distraire de ce
+moi, toujours prêt à se prendre pour l'objet de sa monotone analyse et
+de sa lugubre idolâtrie.
+
+C'est par ce grand côté de sa nature, la sensibilité toute prête et la
+bonté absolue, qu'elle avait été si facilement prise par les thèses
+sociales émergées du cerveau de chaque réformateur en disponibilité. Ces
+thèses elles-mêmes, qu'était-ce, sinon des formes variées de l'utopie
+qui l'avait séduite dès son enfance et dont le premier mobile avait été
+le sentiment profond du mal humain, du mal social; utopie qui pouvait se
+croire innocente et sainte tant qu'elle n'avait pas essayé de régner en
+dehors des imaginations et des coeurs, et qu'elle n'avait pas encore
+tenté la force comme dernier moyen d'apostolat?
+
+«Il n'y a en moi, disait-elle un jour, rien de fort que le besoin
+d'aimer.» C'est par ce besoin d'aimer qu'elle parvint à maintenir en
+elle, au-dessus des tentations du doute et même un peu contre l'opinion
+de son siècle «qui n'allait pas de ce côté-là pour le moment», une
+doctrine toute d'idéal et de sentiment qui ressemblait assez à une sorte
+de platonisme chrétien. Leibniz d'abord, et puis Lamennais, Lessing,
+puis Herder expliqué par Quinet, Pierre Leroux, Jean Reynaud enfin,
+voilà les principaux maîtres qui l'empêchèrent, par des secours
+successifs, de trop flotter dans sa route à travers les diverses
+tentatives de la philosophie moderne. «Chaque secours de la sagesse des
+maîtres vient à point en ce monde, où il n'est pas de conclusion absolue
+et définitive. Quand, avec la jeunesse de mon temps, je secouais la
+voûte de plomb des mystères, Lamennais vint à propos étayer les parties
+sacrées du temple. Quand, indignés après les lois de septembre, nous
+étions prêts encore à renverser le sanctuaire réservé, Leroux vint,
+éloquent, _ingénieux, sublime_, nous promettre le règne du ciel sur
+cette même terre que nous maudissions. Et, de nos jours, comme nous
+désespérions encore, Reynaud, déjà grand, s'est levé plus grand encore,
+pour nous ouvrir, au nom de la science et de la foi, au nom de Leibniz
+et de Jésus, l'infini des mondes comme une patrie qui nous réclame.» Que
+de noms divers et contradictoires successivement invoqués!
+
+Elle n'avait pas eu trop de ces secours pour rester fidèle à
+quelques-unes des idées qui, sous des formules plus ou moins variées,
+donnent du prix à la vie et un sens à l'espérance. Après la période de
+dévotion et d'extase qu'elle avait traversée au couvent des Anglaises
+et les années qui suivirent, avec des oscillations diverses terminées un
+jour par une rupture avec la foi ancienne, elle avait eu de grandes
+perplexités et de grands abattements. Elle avait connu le doute et avait
+révélé l'état de son âme dans plusieurs de ses livres.
+
+«Tu me demandes, dit-elle à un de ces amis réels ou imaginaires qui sont
+les confidents commodes du _Voyageur_, si c'est une comédie que ce livre
+(_Lélia_), que tu as lu si sérieusement.--Je te répondrai que _oui_ et
+que _non_, selon les jours. Il y eut des nuits de recueillement, de
+douleur austère, de résignation enthousiaste, où j'écrivis de belles
+phrases de bonne foi. Il y eut des matinées de fatigue, d'insomnie, de
+colère, où je me moquais de la veille et où je pensai tous les
+blasphèmes que j'écrivis. Il y eut des après-midi d'humeur ironique et
+facétieuse, où je me plus à faire Trenmor (le forçat philosophe) plus
+creux qu'une gourde.» Tous les types avaient représenté, à un certain
+moment, des états de son esprit en lutte. Ce ne sont des personnages ni
+complètement réels, ni complètement allégoriques. Pulchérie, c'était
+l'épicurisme héritier de la partie mondaine et frivole du dernier
+siècle; Sténio, l'enthousiasme et la faiblesse d'un temps sans point de
+repère et sans appui; Magnus, le débris d'un clergé corrompu et abruti;
+Lélia, l'aspiration sublime, qui est l'essence même des intelligences
+élevées. Tel était son plan; jusqu'à quel point elle l'a exécuté, dans
+quelle mesure elle l'a fait sortir d'une demi-réalité, où sont plongés
+tous les personnages, pour lui confier parfois une réalité choquante,
+c'est là la part et c'est aussi l'oeuvre de l'artiste, la responsabilité
+de l'artiste. Quant à l'idée philosophique qui préside au livre, elle
+ressort de chaque page; c'est l'idée conçue _sous le coup d'un
+abattement profond_ devant l'énigme de la vie, qui jamais n'avait pesé
+plus lourdement et plus cruellement sur elle. Elle s'étonna des fureurs
+qui accueillirent ce livre, ne comprenant pas que l'on haïsse un auteur
+à travers son oeuvre. C'était un livre de bonne foi, c'est-à-dire de
+doute sincère, d'un doute qui remue à de grandes profondeurs les idées
+et les âmes. Ceux qui ne comprirent pas ou qui n'entendirent pas ce cri
+de conscience, cette plainte entrecoupée, mêlée de fièvre et de
+sanglots, se scandalisèrent.
+
+Ce qui dura toute sa vie, ce qui la consola infailliblement et toujours
+dans ses heures de détresse, ce fut l'amour de la nature, un des rares
+amours qui ne trompent pas. Cet amour fut le plus sûr de son inspiration
+et la moitié au moins de son génie. Personne, comme elle, avec des mots,
+de simples mots choisis et combinés entre eux, de ces mots qui servent à
+chacun de nous et qui expriment les sensations communes avec une
+désespérante froideur, personne n'a réussi à traduire, dans la réalité
+vivante d'un paysage, ces lumières et ces ombres, ces harmonies et ces
+contrastes, cette magie des sons, ces symphonies de la couleur, ces
+profondeurs et ces lointains des bois, cet infini mouvant de la mer,
+cet infini étoilé du ciel. Personne surtout n'a su comme elle saisir,
+exprimer cette âme intérieure, cette âme secrète des choses qui répand
+sur la face mystérieuse de la nature le charme de la vie.
+
+À quoi tient cette supériorité de peintre de la nature, qui frappe au
+premier aspect chez Mme Sand? La première raison qui s'offre est si
+naïve que j'ose à peine l'exprimer. Mme Sand voit la nature, elle la
+regarde, elle ne l'invente pas. La preuve en est dans la netteté des
+détails et de l'ensemble, qui fait voir exactement ce qu'elle voit
+elle-même. La pensée du lecteur reconstruit avec facilité les grandes
+scènes qu'a décrites son ample et souple pinceau. J'ai trouvé
+l'explication de cet effet si simple, et pourtant si rare, dans ces
+lignes jetées au bas d'une page perdue: «Il est certain, dit Mme Sand,
+que ce qu'on voit ne vaut pas toujours ce qu'on rêve. Mais cela n'est
+vrai qu'en fait d'art et d'oeuvre humaine. Quant à moi, soit que j'aie
+l'imagination paresseuse à l'ordinaire, soit que Dieu ait plus de talent
+que moi (ce qui ne serait pas impossible), j'ai le plus souvent trouvé
+la nature infiniment plus belle que je ne l'avais prévu, et je ne me
+souviens pas de l'avoir trouvée maussade, si ce n'est à des heures où je
+l'étais moi-même.» Le trait propre de Mme Sand, c'est précisément
+d'avoir une imagination qui ne précède pas son regard, qui ne déflore
+pas son plaisir, qui n'interpose pas les jeux d'un prisme personnel
+entre elle et la nature. Elle voit la nature telle qu'elle est,
+longuement, profondément. Elle garde gravé en traits indélébiles le
+tableau qui a passé sous ses yeux, elle le conserve inaltéré. On
+pourrait dire qu'elle apporte plus de mémoire imaginative que
+d'imagination dans ses souvenirs et ses visions de la réalité. C'est
+même cette absence d'un brillant défaut qui donne aux traits de son
+paysage une si lumineuse précision. Un des grands peintres de son temps,
+M. de Lamartine, avait trop de splendeurs dans son âme pour bien voir au
+dehors. Je parierais qu'il trouvait toujours la nature moins belle qu'il
+ne l'avait prévu. L'éclat de son rêve éclipsait la réalité tant qu'elle
+était sous ses yeux, et, plus tard, quand il voulait revoir dans son
+souvenir le paysage entrevu, quand il voulait le peindre, c'était encore
+son imagination qui travaillait autant que sa mémoire. Sa peinture était
+splendide, mais confuse; elle avait la mobilité scintillante d'un
+rayonnement; le regard ébloui ne pouvait ni s'y fixer ni en rien saisir
+avec tranquillité.
+
+L'art fatigue à la longue l'esprit. La nature le repose et le récrée
+sans cesse. Quand Mme Sand voyageait en Italie, son compagnon de voyage,
+Alfred de Musset, n'était avide que de _marbres taillés_. «Quel est
+donc, disait-on de lui, ce jeune homme qui s'inquiète tant de la
+blancheur des marbres?» Au bout de peu de jours il fut rassasié de
+statues, de fresques, d'églises et de galeries. Son plus doux souvenir
+fut celui d'une eau limpide et froide où il lava son front chaud et
+fatigué dans un jardin de Gênes. «C'est que les créations de l'art
+parlent à l'esprit seul, et que le spectacle de la nature parle à
+toutes les facultés. Il nous pénètre par tous les pores comme par toutes
+les idées. Au sentiment tout intellectuel de l'admiration l'aspect des
+campagnes ajoute le plaisir sensuel. La fraîcheur des eaux, les parfums
+des plantes, les harmonies du vent circulent dans le sang et les nerfs,
+en même temps que l'éclat des couleurs et la beauté des formes
+s'insinuent dans l'imagination.»
+
+La nature tout entière passe dans l'homme; elle lui parle le langage le
+plus varié. Il y a quelques pages, à la fin du premier volume de _la
+Daniella_, qui sont une tentative étonnante pour exprimer l'effet
+d'orchestre que réalisent pour des oreilles intelligentes ces jeux
+sonores et combinés de la campagne. Jean Valreg est monté, le soir, sur
+la petite terrasse du château de Mondragon, et là il recueille tous les
+bruits des collines et des vallées qui montent jusqu'à lui, il étudie
+cette musique produite par la rencontre des sons épars qui constitue en
+ce pays la musique naturelle, locale. «Il y a, dit-il, des endroits
+comme cela qui chantent toujours», et celui-ci est le plus mélodieux où
+il se soit jamais trouvé. Et il énumère, dans une langue bien curieuse,
+tous ces bruits divers: la chanson des grandes girouettes, si
+régulièrement phrasée à son début qu'il a pu écrire six mesures
+parfaitement musicales, lesquelles reviennent invariablement à chaque
+souffle du vent d'est. Ces girouettes pleurardes et radoteuses, avec
+leurs notes d'une ténuité impossible, sont comme les ténors aigus qui
+dominent l'ensemble. «Je ne sais quel esprit de l'air les met d'accord
+avec le son des cloches des Camaldules.... D'autres chants se mêlent à
+ces bruits: ce sont les refrains des paysans épars dans la campagne....
+Les basses continues sont dans le bruissement lourd des pins démesurés
+et d'une cascade qui recueille les eaux perdues des ruines. Puis il y a
+les cris des oiseaux, des vautours, et des aigles surtout.» En écoutant
+tout cela, Valreg poursuit une idée qui l'a bien souvent frappé dans ces
+harmonies naturelles que produit le hasard; par cela même qu'elles
+échappent aux règles tracées, elles atteignent à des effets d'une
+puissance et d'une signification extraordinaires; elles remplissent
+l'air d'une symphonie fantastique qui ressemble à la langue mystérieuse
+de l'infini.
+
+À la réalité découverte ou devinée du paysage se joint, chez Mme Sand,
+un charme de sensibilité et un attrait tout particuliers. On ne
+s'intéresse pas seulement à sa peinture, on en est ému, on l'aime. Ce
+nouvel effet tient à l'art délicat ou plutôt à l'heureux instinct de ne
+jamais décrire uniquement pour décrire, et d'associer toujours à la
+nature quelque chose de l'âme humaine, une pensée ou un sentiment. Le
+paysage ne va jamais seul, chez elle; il est choisi en harmonie ou en
+contraste avec l'état de l'âme qui s'y répand. Mais ce contraste
+lui-même est une sorte particulière d'harmonie plus intime. Au moment où
+il semble que, dans l'imposante solitude des montagnes, tout le reste va
+être oublié, il surgira de l'ombre du rocher une petite pastoure
+espagnole, et nous voilà qui mettons dans un coin du paysage son piquant
+profil, son joli sourire, sa chevelure flottante, _mêlée au vent comme
+la queue d'une jeune cavale_. Et ainsi l'âme, en retrouvant la figure
+humaine, se détend de la grandeur trop austère que lui imposent les
+cimes et les torrents. Si nos regards se perdent dans les horizons de la
+mer, on nous y montre une voile, et sous cette voile nous devinons un
+rude travailleur qui peine et qui souffre. S'ils se portent vers les
+profondeurs sans limites du ciel, on nous y fait supposer des peuples
+d'âmes inconnues, animant de leurs joies ou de leurs souffrances la
+bleue immensité. Toujours un sentiment joue autour du paysage et ajoute
+à l'infini de la nature l'infini plus mystérieux de l'âme. Une fleur,
+une herbe, tout s'harmonise avec nos pensées. Des traits charmants
+éclatent à chaque instant à travers les dialogues ou les rêveries, comme
+celui-ci: «En portant mes mains à mon visage, je respirai l'odeur d'une
+sauge dont j'avais touché les feuilles quelques heures auparavant. Cette
+petite plante fleurissait maintenant sur la montagne, à plusieurs lieues
+de moi. Je l'avais respectée; je n'avais emporté d'elle que son exquise
+senteur. D'où vient qu'elle l'avait laissée? Quelle chose précieuse est
+donc le parfum, qui, sans rien faire perdre à la plante dont il émane,
+s'attache aux mains d'un ami, et le suit en voyage pour le charmer et
+lui rappeler longtemps la beauté de la fleur qu'il aime? Le parfum de
+l'âme, c'est le souvenir....» Cette page m'a toujours frappé comme un
+exemple de l'heureuse facilité avec laquelle Mme Sand mêle l'âme aux
+choses et l'homme à la nature.
+
+On n'oublie plus ces paysages. Ils se marient si bien à la situation du
+roman ou au caractère des personnages, que les deux souvenirs restent
+inséparablement liés et n'en font bientôt plus qu'un. Est-il possible de
+penser à Valentine sans se reporter à cette scène enchanteresse où son
+âme, vaguement impatiente d'amour, en pressent le mystérieux appel dans
+la campagne déserte, qu'elle traverse seule, le soir de la fête, au pas
+négligent de son cheval, quand tout à coup, aux murmures de l'eau
+voisine et de la brise qui s'élève, vient se joindre une voix pure, un
+chant jeune et vibrant? C'est Bénédict qui s'approche, c'est la
+rencontre, c'est l'amour; la destinée fait son oeuvre. Et André, qui de
+nous ne saurait le retrouver, s'il l'avait perdu?
+
+Il est là, bien sûr, dans cette gorge inhabitée, où de rivière coule
+silencieusement entre deux marges la verdure, promenant les rêves de son
+adolescence romanesque et troublée. Il est là, je l'ai vu, évoquant ses
+héroïnes, Alice et Diana Vernon, derrière ce massif de trembles où il a
+cru voir un jour passer une ombre, une fée, qui sera Geneviève.--Il y a
+des attitudes qui restent gravées dans l'esprit. «Il m'enveloppa dans
+mon couvre-pied de satin rose et me porta auprès de la fenêtre. Je jetai
+un cri de joie et d'admiration à la vue du sublime aspect déployé sous
+mes yeux. Ce site sauvage et romantique me plaît à la folie.... Ah! ne
+changeons rien aux lieux que tu aimes, Jacques! Comment aurais-je
+d'autres goûts que les tiens? Crois-tu donc que j'aie des yeux à moi?»
+Ainsi écrivait, ainsi parlait Fernande, et plus tard, quand Octave aura
+passé dans sa vie et que Jacques sera trahi, nous la reverrons
+involontairement à cette fenêtre d'où elle aperçut ses riches domaines,
+et nous saisirons là, dans cette attitude et dans ce moment, les faciles
+extases d'une âme faible.--Mauprat! son nom seul évoque l'ombre sinistre
+de son château effondré, la herse brisée, les traces du feu encore
+fraîches sur les murs et le souterrain à demi comblé où Edmée sentit
+défaillir son courage. Sténio, enfin, le charmant poète, allez le
+contempler pour la dernière fois dans le premier de ses sommeils que ne
+vint pas troubler l'orgueilleuse et orageuse image de Lélia. Le voilà,
+baigné du flot bleu, les pieds ensevelis dans le sable de la rive, sa
+tête reposant sur un tapis de lotus, son regard attaché au ciel.
+
+Ainsi tous ces souvenirs nous reviennent dans le cadre heureux qui les
+reçut la première fois et les fixa pour toujours. Chacun des romans de
+George Sand se résume dans une situation et dans un paysage dont rien ne
+peut rompre ni déconcerter la poétique union. L'homme associé à la
+nature, la nature associée à l'homme, c'est une grande loi de l'art. Nul
+peintre ne l'a pratiquée avec un instinct plus délicat et plus sûr.
+
+C'est qu'en effet la nature nous écrase de son silence et de sa
+grandeur quand la voix de l'homme ne vient pas l'émouvoir, quand ses
+muettes harmonies n'expriment pas une âme imaginaire que la nôtre
+conçoit et interprète. L'homme, dit quelque part Mme Sand, n'est pas
+fait pour vivre toujours avec des arbres, avec des pierres, ni même avec
+l'eau qui court à travers les fleurs ou les montagnes, mais bien avec
+les hommes ses semblables. Dans les jours orageux de la jeunesse on rêve
+de vivre au désert, on s'imagine que la solitude est le grand refuge
+contre les atteintes, le grand remède aux blessures que l'on recevra
+dans le combat de la vie; c'est une grave erreur: l'expérience nous aura
+bientôt détrompés et nous apprendra que, là où l'on ne vit pas avec des
+semblables, il n'est point d'admiration poétique ni de jouissance d'art
+capables de combler l'abîme. C'est la pensée, c'est la souffrance, c'est
+le don humain de sentir ou d'aimer qui répand la vie au dehors et crée
+le paysage avec l'âme particulière qui le contemple. Mais, pour aider à
+ce travail d'idéalisation, la nature prête ses formes, ses harmonies,
+ses couleurs, et le tout, ainsi combiné, devient la matière immortelle
+de l'art.
+
+La passion et la nature, Mme Sand est là tout entière. Tout ce qui est
+en dehors de cette double inspiration lui est comme étranger, comme venu
+d'une âme pour ainsi dire extérieure, et si les formes de son talent se
+plient encore, avec leur admirable souplesse, à quelque nouvelle sorte
+d'inspiration qui ne viendrait pas du fond même, on sent bientôt
+l'effort et le parti pris. Elle n'est elle-même, dans la plénitude de
+ses forces et la liberté de son art, qu'alors qu'elle raconte les
+troubles délicats de l'amour naissant, les violentes émotions des coeurs
+éprouvés par la vie ou qu'elle esquisse à grands traits les paysages
+alpestres, comme dans le voyage aux Pyrénées[7], la vie et l'aspect de
+Venise, comme dans les _Lettres d'un voyageur_, ou les scènes
+tranquilles de la campagne du Berry, dont l'image la poursuivait à
+travers les enchantements de l'Italie. Elle arrive au comble de son art
+quand elle unit ces deux inspirations l'une à l'autre, et que, mêlant
+l'âme de l'homme à la nature, elle attendrit le paysage et ajoute à la
+grandeur la sympathie.
+
+Cet amour de la nature, elle ne l'avait pas pris seulement à l'école de
+Jean-Jacques Rousseau, elle l'avait pris en elle-même. Elle avait senti
+la grandeur religieuse de la terre, la nourrice féconde; son âme
+virgilienne avait vécu, pendant une grande partie de son enfance et de
+sa jeunesse, dans l'intimité des champs et des bois; elle était vraiment
+la fille de ce sol natal qui l'avait bercée dans ses sillons, nourrie
+avec les petits pastours, façonnée à son image, formée de ses influences
+familières, consolée dans bien des chagrins sans cause, charmée de ses
+vagues terreurs. Par cette communauté de sensations, elle s'était faite
+elle-même la soeur des petits paysans qui avaient été pendant de longs
+mois sa compagnie vagabonde et qui, depuis, avaient grandi. De là lui
+vint tout naturellement au coeur le goût de la bucolique et de l'idylle
+qui apparaissent dans presque toutes ses oeuvres et qui deviendront
+même, à un moment de sa vie, un refuge contre les émotions violentes de
+la politique et comme un genre privilégié. C'est alors que, en face des
+injustices sociales dont elle était blessée, elle évoquera l'image de la
+vie champêtre et le tableau des intérieurs rustiques; elle transportera
+de la scène du monde, qu'elle a jugée artificielle, sur une scène aussi
+humaine et plus naturelle à son gré, le conflit des passions et les
+drames du coeur, qu'elle poursuit toujours. Mais elle y transportera
+aussi quelques-unes des illusions de son imagination; elle n'y verra
+bien souvent que des types embellis ou rectifiés de paysan poète, prêtre
+de la nature, officiant, bénissant les travaux de la campagne, ou de
+paysanne vertueuse, sentimentale, chevaleresque, héroïque même (comme
+Jeanne, la grande pastoure). C'est de la poésie, assurément, et si
+sincère qu'elle paraît naturelle. Balzac et les romanciers modernes
+concevront autrement les paysans et les peindront avec une âpreté dure,
+même féroce, de pinceau; ne sera-ce pas une exagération dans un autre
+sens? Ce que je reprocherais plus volontiers à George Sand, ce n'est pas
+sa peinture du bon paysan, qui, après tout, a sa réalité, pourvu qu'on
+l'aide un peu à se dégager d'une enveloppe de sensations et
+d'impressions vulgaires, c'est sa conception chimérique du paysan
+philosophe, lettré, comme Patience, qui serait plutôt un transfuge de la
+société, un renégat des villes, un Jean-Jacques Rousseau réfugié dans
+les forêts, et qui n'a plus rien de l'âme élémentaire des champs.
+
+Quant au paysan, légèrement idéalisé par George Sand, il n'est pas aussi
+faux qu'on l'a dit; cet ensemble de bons sentiments et ces germes de
+poésie champêtre peuvent se trouver en lui, dans certaines circonstances
+et par d'heureuses rencontres. L'auteur n'a fait que les dégager de leur
+rudesse native et les éclaircir par le langage. Il ne les a pas créés,
+il les a exprimés. Tous ses personnages de la campagne sont à la rigueur
+possibles; il ne faut à chacun d'eux, pour devenir ce qu'ils sont dans
+ses récits, qu'une occasion favorable, une excitation venue du dehors,
+une combinaison d'événements qui les élève au-dessus de leur manière
+ordinaire de sentir et de parler, et les révèle à eux-mêmes. C'est là
+l'oeuvre de l'artiste, qui n'invente pas, à proprement parler, mais qui
+ajoute à la réalité humaine la conscience, par laquelle elle s'aperçoit,
+et la voix, par laquelle elle se rend compte d'elle-même en se
+traduisant aux autres. C'est l'oeuvre propre de George Sand dans ses
+adorables paysanneries. Elle est interprète plutôt que créatrice, si
+l'on excepte quelques personnages faux et artificiels qui n'ont rien du
+paysan que l'apparence et le nom, et qui se sont introduits, par une
+sorte de fraude, dans ses bergeries.
+
+NOTES:
+
+[Note 6: _Mme Carlyle.--Portraits de femmes_, par Arvède Barine.]
+
+[Note 7: _Histoire de ma vie_, t. VIII.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'INVENTION ET L'OBSERVATION CHEZ GEORGE SAND. SON STYLE. CE QUI DOIT
+PÉRIR ET CE QUI SURVIVRA DANS SON OEUVRE
+
+
+Quelle part Mme Sand fait-elle à l'imagination et quelle part à
+l'observation? Comment se combinent en elle la puissance d'invention,
+qui est si variée et si féconde, avec l'expérience de la vie réelle,
+dans les différentes situations qu'elle décrit et les caractères qu'elle
+met en jeu? On a souvent tranché la question d'un mot: Idéaliste et
+romanesque, Mme Sand n'observe pas.
+
+C'est bientôt dit; il serait pourtant injuste de croire que ces facultés
+soient toujours contraires et divisées et d'en conclure qu'il y ait dans
+le roman deux écoles radicalement opposées, celle de George Sand et
+celle de Balzac. Il n'y aurait même pas de paradoxe à établir que Mme
+Sand observe très finement, et que Balzac, de son côté, imagine avec une
+sorte d'intrépidité. Au fond, il se pourrait bien qu'il n'y eût pas
+deux écoles contraires en littérature, comme on se plaît à le répéter,
+celle de l'imagination ou l'idéalisme, celle de l'observation ou le
+réalisme. Je n'attache, pour ma part, qu'une médiocre importance à ces
+distinctions tranchantes de programmes et à ces prétentions absolues en
+sens divers. Peut-être même, en réalité, n'y a-t-il pas d'écoles
+littéraires proprement dites; il n'y aurait que des tempéraments
+différents, organisés plus spécialement pour l'observation ou
+l'imagination: les uns plus sensibles à l'exactitude du détail, les
+autres donnant libre carrière à leur puissance d'invention. Une école se
+crée artificiellement lorsqu'un écrivain d'un tempérament donné, ayant
+expérimenté son initiative ou son succès dans un certain sens,
+s'institue, un beau jour, le maître d'un genre. Il se fait accepter, à
+ce titre, par une foule d'esprits secondaires qui prennent le mot
+d'ordre et se mettent à la suite, exagérant la _manière_ de l'initiateur
+et dociles au succès, qui révèle souvent un goût changeant de l'opinion.
+C'est ainsi qu'on arrive à faire un système tout simplement avec les
+qualités et surtout avec les défauts d'un homme.
+
+Toutes ces querelles d'écoles nous paraissent vaines. Il n'y avait pas
+eu, à l'origine, de dissentiment absolu entre Mme Sand et Balzac,
+qu'elle rencontra plusieurs fois dans les années de son noviciat
+littéraire à Paris. Elle déclare elle-même, avec un éclectisme très
+dégagé et une spirituelle tolérance, que toute manière est bonne et tout
+sujet fécond pour qui sait s'en servir. «Il est heureux, disait-elle,
+qu'il en soit ainsi. S'il n'y avait qu'une doctrine dans l'art, l'art
+périrait vite, faute de hardiesse et de tentatives nouvelles.» Balzac
+était une preuve vivante à l'appui de sa théorie. «Elle poursuivait
+l'idéalisation du sentiment qui faisait le sujet de son roman, tandis
+que Balzac sacrifiait cet idéal à la vérité de sa peinture.» Mais il se
+gardait bien de faire de ce sacrifice un programme d'école; c'était une
+simple tendance de son esprit qu'il exprimait ainsi. Plus libéral que ne
+le furent plus tard ses disciples, il admettait au même titre la
+tendance contraire et félicitait Mme Sand d'y rester fidèle. Ainsi, ces
+deux grands artistes se maintenaient justes et tolérants l'un pour
+l'autre. Balzac, d'ailleurs, lui aussi, ne s'asservissait pas à un
+dogme. Il essayait de tout; il cherchait et tâtonnait pour son propre
+compte. Ce n'est que beaucoup plus tard que l'école, s'étant formée,
+attribua au chef un système absolu qui n'avait été d'abord qu'une
+préférence de goût.
+
+À plus forte raison peut-on le dire des dynasties qui se sont succédé
+depuis Balzac, et dont les chefs principaux n'ont fait que rédiger dans
+des programmes les qualités dominantes de leur esprit, soit Flaubert,
+l'homme d'un chef-d'oeuvre unique et d'un immense labeur, soit les
+frères Goncourt, deux artistes de la sensation subtile et aiguë, soit
+Alphonse Daudet, dont l'observation profonde et cruelle a eu de si
+fortes prises sur les esprits de son temps, ou bien encore Zola, qui a
+créé l'épopée du roman ultra-démocratique, le maître de l'_Assommoir_
+et de _Germinal_, jusqu'à l'avènement nouveau de Paul Bourget et de Guy
+de Maupassant, l'un psychologue raffiné et souffrant «du mal de la vie»,
+l'autre doué d'un humour naturel et d'un style de race qui dissimulent
+mal un fond effrayant de mépris pour l'homme, peut-être même, si l'on
+pénètre plus loin, une tristesse presque tragique. En réalité, peut-on
+dire que chacun de ces noms représente une école? Assurément non; ce
+qu'il faut y voir, ce sont des diversités d'esprits à l'infini, dont
+chacun s'attribue l'initiative et la souveraineté d'un genre nouveau; il
+y a des variations de genres d'un esprit à un autre, comme, à certains
+moments, il y a des variations du goût dans l'esprit public. Les modes
+n'ont qu'un temps; elles se succèdent les unes aux autres sans se
+détruire et même sans se remplacer, par une sorte de rythme régulier.
+Nul ne peut dire de quel côté ira la génération prochaine, quand on sera
+fatigué des excès de l'observation brutale. Ce sera peut-être l'occasion
+de revenir à George Sand, trop délaissée un instant par une époque
+exclusivement positive, amoureuse des faits plus que des idées, éprise
+de méthodes expérimentales là même où elles n'ont que faire, et défiante
+des belles chimères. Et déjà paraissent chez des esprits en éveil des
+symptômes d'une réaction vers la créatrice de tant de beaux romans.
+
+George Sand était portée, par son tempérament d'esprit, à la conception
+d'aventures plus ou moins chimériques, au conflit des passions idéales
+avec des événements imaginaires; elle s'y complaisait délicieusement.
+Mais on se tromperait fort en croyant qu'elle observât médiocrement la
+vie réelle et qu'elle ne s'en inspirât que rarement. Que de preuves nous
+pourrions donner du contraire! Dira-t-on qu'elle n'est pas, en même
+temps qu'une merveilleuse artiste d'inventions superbes, une psychologue
+pénétrante dans presque toutes ses oeuvres, dans certaines parties au
+moins? Au moment où elle écrivait ses premiers romans, à l'aurore de sa
+vie littéraire, que d'observations fines et variées elle déploie déjà,
+quelle expérience de la vie réelle, profondément sentie, se révèle, bien
+que moins en dehors que chez Balzac, moins étalée en surface, mais bien
+délicate et d'un ton si juste, jusqu'au moment où la chimère s'empare de
+l'auteur et l'emporte avec le lecteur au ciel ou aux abîmes.
+
+Vous rappelez-vous, au hasard des premières oeuvres, l'intérieur glacial
+de ce petit castel de la Brie? Comme cela est bien vu, finement observé!
+Comme toutes ces attitudes diverses ont été notées dans un souvenir
+exact! Comme tous ces détails d'intérieur sont rendus! Comme on sent
+peser lourdement sur chacun des acteurs le poids d'une soirée d'automne
+pluvieuse qui a suivi une journée plus monotone encore! Ce vieux salon,
+meublé dans le goût Louis XV, que le colonel Delmare arpente avec la
+gravité saccadée de sa mauvaise humeur, cette jeune créole, toute
+fluette, toute pâle, Indiana, enfoncée sous le manteau de la cheminée,
+le coude appuyé sur son genou, dans sa première attitude de tristesse
+non encore révoltée, mais prête à l'être au premier signal de la
+passion; en face d'elle, ce Ralph, fixe et pétrifié, comme s'il
+craignait de déranger l'immobilité de la scène, de même que dans tout le
+roman il craindra de troubler les événements par sa modeste
+personnalité, jusqu'à ce que les événements lui imposent un rôle
+d'héroïsme qui le trouvera prêt: n'y a-t-il pas dans chacun de ces
+traits comme une expérience personnelle, une impression de vie réelle,
+une préparation des destinées qui vont s'accomplir? Combien elle est
+curieuse aussi, dans une autre oeuvre, voisine de celle-ci par la date,
+la psychologie d'André, avec cette sensibilité naïve, emportée en
+dedans, craintive au dehors, avec cette tendresse de coeur qui le
+rendait presque repentant devant les reproches, même injustes! Ce sont
+là d'admirables études de caractères. L'insurmontable langueur de ce
+personnage, cette inertie triste et molle, l'effroi des récriminations,
+cette avidité vague et fébrile de l'inconnu, tout cela ne fait-il pas de
+lui la victime inévitable du conflit qui va briser sa vie entre le
+marquis de Morand, son père, un tyran sans mauvaise humeur, un joyeux et
+loyal butor, et sa maîtresse, Geneviève, une pauvre fleuriste qui
+prendra tout ce coeur déshérité et qui mourra de cet amour! Pas une page
+ici, pas une ligne qui ne soit du roman expérimental, sauf la poésie,
+qui transfigure tout, même l'analyse, même l'observation. Nous
+pourrions faire la même enquête, qui nous donnerait le même résultat,
+jusqu'à _Jean de la Roche_, jusqu'au _Marquis de Villemer_, en insistant
+sur ce trait que les situations données et les caractères indiqués sont
+presque toujours pris dans la réalité la mieux observée, et que ce n'est
+que dans la suite et sous la pression d'une imagination qui ne se
+contient plus que les caractères s'altèrent, se déforment ou
+s'idéalisent à l'excès.
+
+Il y a un de ses romans surtout, dont elle dit elle-même «qu'il est un
+livre tout d'analyse et de méditation», et qui m'a semblé se détacher en
+relief sur l'ensemble de son oeuvre, comme une des plus fortes études
+qui aient jamais été faites sur une des formes maladives de l'amour, la
+jalousie; je veux parler de _Lucrezia Floriani_. Il importe peu que ce
+soit un chapitre de psychologie intime, où les personnages réels du
+drame de sa vie peuvent se reconnaître eux-mêmes sous des noms nouveaux.
+Il importe moins encore que George Sand se soit faiblement défendue
+d'avoir voulu faire dans ce roman des portraits très exacts[8]. Ce qui
+importe, c'est l'exactitude de la peinture morale qu'elle nous a donnée,
+quel que soit l'exemplaire vivant où elle en a pris les traits. Le point
+de départ, ce fut un de ces amours réputés impossibles et qui sont
+précisément ceux qui éclatent avec le plus de violence. «Comment le
+prince Karoll, cet homme si beau, si jeune, si chaste, si pieux, si
+poétique, si fervent et si recherché dans toutes ses pensées, dans
+toutes ses affections, dans toute sa conduite, tomba-t-il, inopinément
+et sans combat, sous l'empire d'une femme usée par tant de passions,
+désabusée de tant de choses, sceptique et rebelle à l'égard de celles
+qu'il respectait le plus, crédule jusqu'au fanatisme à l'égard de celles
+qu'il avait toujours niées, et qu'il devait nier toujours?» Ce fut, en
+effet, un terrible malentendu; le châtiment ne se fit pas attendre. À
+peine la destinée de cet invraisemblable amour s'est-elle accomplie,
+l'imagination du prince Karoll s'excite sur toutes les circonstances de
+la vie de Lucrezia, même sur ce passé qu'on ne lui a pas caché; les
+difficultés commencent; tout s'assombrit dans cette âme où le soupçon
+est entré; la vie entre ces deux êtres n'est plus qu'un long orage.
+Comment naît la jalousie, comment elle jette son poison secret dans les
+rapides joies de ce bonheur, étonné d'abord de lui-même, comment elle le
+corrompt sans le détruire, produisant les courtes folies, les angoisses
+délirantes, les fureurs qui éclatent ou celles qui tuent par de longs
+silences, comment les ruines morales s'accumulent sous les coups d'un
+insensé, jusqu'au dénouement fatal, vulgaire et poignant, voilà ce que
+raconte ce livre avec une logique de déductions, une sûreté de traits,
+une profondeur d'analyse qui trahissent la vie observée de près et
+profondément sentie. La jalousie incurable du passé, voilà la maladie
+du prince Karoll. Les détails et la gradation du mal sont marqués avec
+une précision presque scientifique. Il a aimé cette femme, sachant tout,
+et, malgré tout, il l'a aimée quand elle n'était plus ni très jeune ni
+très belle, en dépit d'un caractère qui était précisément l'opposé du
+sien, et n'ayant pu prendre jamais son parti de ces moeurs imprudentes,
+de ces dévouements effrénés, de cette faiblesse d'un coeur jointe à
+cette hardiesse d'un esprit qui semblaient une violente protestation
+contre tous les principes et les sentiments sur lesquels il a vécu
+jusque-là. Il n'a jamais pu pardonner à cette femme d'être si différente
+de lui-même. Il la poursuivra de sa folie croissante et devenue à la fin
+presque furieuse jusqu'au jour où Lucrezia tombe, sans avoir, une seule
+heure, inspiré de confiance à son étrange amant, sans avoir conquis son
+estime, sans avoir cessé d'être aimée de lui comme une maîtresse, jamais
+comme une amie.--Que ceux qui refusent à George Sand la faculté
+d'analyse relisent ce roman et qu'ils disent s'il n'y a pas là une
+admirable et profonde étude de passion, si chaque page n'est pas écrite
+avec une observation ou un souvenir?
+
+Ce qui a donné le change sur l'absence prétendue de la faculté
+d'observation chez George Sand, c'est qu'il arrive un moment, même dans
+ses plus belles fictions, où le romanesque s'introduit à forte dose dans
+le roman, l'absorbe tout entier et efface tout le reste. Le romanesque,
+c'est l'exaltation dans la chimère: il marque l'âge d'une génération et
+la date d'un livre; il se reconnaît à la manière d'aimer (surtout à la
+façon de dire que l'on aime), à la manière de concevoir et d'imaginer
+les événements, à la manière plus ou moins agitée et surexcitée
+d'écrire. Un maître de la critique, M. Brunetière, a marqué fortement
+ces traits: «... Cette façon forcenée d'aimer fut celle de toute la
+génération romantique. Tout le monde n'aime pas de la même manière, et
+chacun a la sienne; mais les romantiques ont aimé comme personne avant
+eux n'avait fait, ni depuis.... Certes, _Indiana_, _Valentine_, _Lélia_
+même et _Jacques_ sont de curieuses études de l'amour romantique. George
+Sand, selon son instinct, n'a pris, dans la réalité, qu'un point de
+départ ou d'appui, qu'elle quitte aussitôt pour revenir au rêve
+intérieur de son imagination.... Il y a dans ces romans une partie
+romanesque et sentimentale qui a étrangement vieilli[9].»
+
+Prenons, dès les débuts, deux des oeuvres les plus célèbres, _Valentine_
+et _Mauprat_, et voyons comment ce jugement se vérifie, et aussi comment
+le pronostic se réalise. Dans chacune d'elles il y a une matière riche,
+neuve, variée, d'invention naturelle, et aussi semblable au vrai qu'il
+est possible, mêlée bientôt à des exagérations de caractères ou de
+détails qui étonnent ou révoltent l'imagination la plus docile et la
+plus crédule. Que la ravissante Edmée aime son cousin Bernard, qu'elle
+l'ait aimé dès sa rencontre avec lui dans la société épouvantable des
+Mauprat, qu'elle ait tacitement choisi ce rustre, ce sauvage qui sait à
+peine signer son nom, qu'elle ait pris à tâche de le civiliser pour le
+rendre digne d'elle, qu'elle ait réussi enfin, à force de dévouement
+actif et silencieux, à en faire un vaillant homme, un honnête homme, en
+l'élevant jusqu'au niveau de son coeur, tout cela, c'est le roman même,
+et quel beau, quel noble roman!
+
+Mais à travers ce courant divers ou mélangé de deux existences, séparées
+à l'origine par des abîmes et que le plus sincère amour a rapprochées
+dans la vie, l'élément invraisemblable se glisse, grandit, intercepte
+l'intérêt, contrarie à chaque instant les belles et saines émotions du
+roman, les empêche de germer à l'aise. C'est la perpétuelle apparition
+du père Patience à tous les carrefours du pays et à chaque page du
+roman; c'est l'inévitable intervention de cet homme qui a tout appris
+dans la vie des champs, qui sait tout du présent et de l'avenir, de ce
+grand justicier, de ce magistrat improvisé qui impose silence aux
+puissances de la province, de ce paysan qui joue, à chaque occasion, le
+rôle de Mirabeau, conduisant par sa parole les événements, nouant et
+dénouant l'action? N'est-ce pas le faux et l'invraisemblable en
+personne? Qui nous délivrera de ce type artificiel, de son bavardage et
+de son infaillibilité? C'est vraiment trop demander à notre bonne
+volonté que de nous faire accepter ce prolixe collaborateur, éclairé des
+feux de la révolution prochaine, travaillant, au nom du contrat social,
+à la justification de Bernard, qui n'est pas coupable, et au dénouement
+du roman, qui se dénouerait fort bien sans lui. Élément romanesque, et
+d'autant plus blâmable ici qu'il est inutile. Ce bonhomme Patience m'a
+bien l'air de jouer _la Mouche du coche_, et le mutisme actif de
+Marcasse fait dix fois plus de besogne, sans en avoir l'air, bien qu'il
+ait, lui aussi, une bonne part de romanesque.
+
+_Valentine_ est, à côté de _Mauprat_, un des plus charmants et des plus
+tragiques récits d'amour. Car, que demander à Mme Sand? Au fond, elle ne
+sait que l'amour. Elle a prodigué, ici encore, les plus merveilleuses
+peintures de ce sentiment, elle l'a encadré dans le théâtre de ses
+longues et continuelles rêveries, dans ces paysages du Berry qu'elle a
+tant aimés. Elle a trahi, par la grâce d'un incomparable pinceau,
+l'_incognito_ de cette contrée modeste, de cette Vallée-Noire, dont elle
+dit: «C'était moi-même, c'était le cadre, c'était le vêtement de ma
+propre existence». Et tout cela elle l'a livré au public, comme attirée
+par un charme secret et le répandant à son tour. De là est sortie cette
+analyse de passion qu'on n'oublie plus et qui fait de chaque lecteur un
+complice de Bénédict. On le suit, on le voit arrêté, contemplant
+Valentine, sur le bord de l'Indre, tandis qu'assis sur un frêne mal
+équarri, il s'enivre de son image, tantôt réfléchie dans l'onde
+immobile, tantôt troublée par un frisson de l'eau. Il ne pense pas, dans
+ce moment-là, il jouit, il est heureux; il boit par les yeux le poison
+fatal dont il mourra. Les événements se développent; mais déjà peu à
+peu quelques-uns des caractères d'abord indiqués changent et se
+déforment. Bénédict est le paysan sublime et passionné. M. de Lansac, le
+fiancé de Valentine, d'abord un très galant homme, devient le type
+légèrement chargé d'abord, puis démesurément avili de l'homme du monde
+sans passion généreuse, sans jeunesse morale, usé et flétri au dedans,
+d'ailleurs cupide et débauché, tout ce qu'il faut pour rendre la lutte
+difficile à Valentine, facile à Bénédict. Mme de Raimbault, une femme du
+monde, qui a simplement des préjugés, passe tout à coup à l'état d'une
+vieille coquette, coureuse de bals de sous-préfecture, qui se
+désintéresse de sa fille à un point invraisemblable, ainsi que plus tard
+M. de Lansac de sa femme, sans doute pour laisser les incidents les plus
+graves se développer à leur aise, sans la gêne de la vie de famille, où
+la plus simple surveillance entraverait les libres allures du roman.
+Ainsi s'explique ce va-et-vient des personnages les plus compromettants
+et les plus faciles à compromettre, qui entrent dans le parc et le
+château, ou bien en sortent, comme il leur plaît, le jour et même la
+nuit. Bénédict en profite à souhait, d'abord pour essayer de tuer à
+l'affût, dans la soirée même du mariage, l'époux, M. de Lansac, sous le
+prétexte étonnant de punir «une mère sans entrailles qui condamnait
+froidement sa fille à _un opprobre légal_, au dernier des opprobres
+qu'on puisse infliger à la femme, au viol», puis, pour s'introduire au
+château furtivement, et prendre la place de M. de Lansac absent dans la
+chambre nuptiale. Et de là une des plus incroyables folies qui puissent
+traverser une imagination exaltée, cette scène capitale de la nuit de
+noces entre Valentine malade, aliénée d'elle-même, tombée par désespoir
+dans une sorte de somnambulisme, et Bénédict, qui passe près d'elle les
+heures troublantes de la nuit, s'exaltant de la présence aimée, livré à
+toutes les furies de la passion, qu'heureusement une série de hasards
+transforme en un inoffensif et délirant monologue. Tout cela est bien
+étrange. «Il ne faut pas oublier, dit Mme Sand ingénument, que Bénédict
+était un naturel d'excès et d'exception.» Il le prouvera jusqu'à la fin,
+à travers des incidents sans nombre, des surprises et des rendez-vous
+manqués, jusqu'à un meurtre absurde, jusqu'au coup de fourche qui
+atteint le héros par suite d'un ridicule malentendu. Toute cette seconde
+partie du roman est une série de drames vulgaires et forcenés où
+l'invraisemblable tue l'intérêt. Le charme s'est évanoui. Mais qu'il
+était grand, irrésistible dans la première partie du livre!
+
+George Sand avait elle-même conscience de cette impulsion étrange qui la
+portait à un romanesque exagéré: «Je déclare aimer beaucoup, disait-elle
+dans le préface de _Lucrezia Floriani_, les événements romanesques,
+l'imprévu, l'intrigue, l'_action_ dans le roman.... J'ai fait tous mes
+efforts, cependant, pour retenir la littérature de mon temps dans un
+chemin praticable entre le lac paisible et le torrent.... Mon instinct
+m'eût poussée vers les abîmes, je le sens encore à l'intérêt et à
+l'avidité irréfléchie avec lesquels mes yeux et mes oreilles cherchent
+le drame; mais quand je me retrouve avec ma pensée apaisée, je fais
+comme le lecteur, je reviens sur ce que j'ai vu et entendu, et je me
+demande le pourquoi et le comment de l'action qui m'a émue et emportée.
+Je m'aperçois alors des brusques invraisemblances ou des mauvaises
+raisons de ces faits que le torrent de l'imagination a poussés devant
+lui, au mépris des obstacles de la raison ou de la vérité morale, et de
+là le mouvement rétrograde qui me repousse, comme tant d'autres, vers le
+lac uni et monotone de l'analyse».
+
+On pourrait faire un travail de ce genre sur la plupart des romans de
+George Sand et fixer les proportions variables de ces deux éléments
+qu'elle emploie, le chimérique poussé à outrance et le réel finement
+observé. C'est là que se révélerait le grand défaut de cette belle
+imagination créatrice. Elle ne sait pas composer une oeuvre; elle ne
+sait y conserver ni l'unité du sujet, qui change souvent, ni l'unité de
+ton dans les caractères qui s'altèrent sans cesse. Elle n'en a d'avance
+arrêté ni le but ni les proportions. Quand par hasard il lui arrive de
+conserver l'unité de l'oeuvre, c'est à son insu et comme par un coup de
+la grâce. Elle concevait des personnages dans une situation donnée, qui
+était presque toujours un état de passion, elle s'éprenait d'eux, elle
+s'y intéressait ardemment et pour son propre compte, tandis qu'elle les
+racontait et les peignait avec la flamme intérieure; elle s'abandonnait
+à une sorte de hasard d'inspiration qui amenait les grandes luttes, mais
+qu'elle gouvernait bien peu, disait-elle, au point d'ignorer d'avance
+comment ces batailles de la vie se termineraient et comment le roman se
+dénouerait. C'était véritablement le triomphe de ce qu'on a nommé plus
+tard l'_inconscient_ dans le talent ou dans le génie. Je ne puis, en
+effet, mieux exprimer ce singulier phénomène dont elle donnait le
+spectacle étonnant dans sa méthode de travail, qu'en disant que c'était
+un phénomène d'inconscience superbe, mais bien peu sûre dans le
+résultat. Rien de calculé, en apparence, rien de prémédité; pas même les
+grandes lignes arrêtées; tout procédait dans son art comme dans la vie.
+Quand une rencontre dramatique a lieu, quand une grande aventure
+commence, qui peut dire, dans le train de l'existence, ce qui devra
+arriver le lendemain? Il en était de même dans le domaine de son
+imagination. Elle ne savait pas la veille ce qui arriverait de ses héros
+ou à ses héros. Elle les livrait à la fatalité de son art, comme la vie
+les livre à la fatalité des événements. De là ce contraste saillant dans
+ses oeuvres: l'entrain, la fougue, les merveilleux préludes, le
+commencement enchanteur de presque toutes ses fictions, des plus belles.
+Puis, à un certain moment, il se produit une sorte de fatigue: la
+richesse des développements devient de la prolixité, le récit se traîne
+en méandres inutiles; le style aussi se lasse et se néglige. Et
+cependant il faut bien finir. On finit, mais c'est une fin de raison,
+non d'inspiration. La composition languit, tout simplement parce qu'il
+n'y a pas eu de plan préparé, et que la composition n'est pas portée
+jusqu'au bout par l'ardeur de la pensée ou de la passion. Les
+dénouements n'égalent jamais les préludes de l'oeuvre. On la voyait
+vivement préoccupée d'une idée de roman, possédée par son sujet, à tel
+point que tous ceux qu'elle avait traités auparavant semblaient ne plus
+exister pour elle, et, quelque temps après, elle avait hâte de dire
+adieu à ses personnages les plus chers d'un jour. Elle avait usé et
+comme consumé par le feu de son imagination les plus beaux enfants de
+son rêve; elle les replongeait dans le passé, en un tour de main, je
+pourrais dire dans le néant. N'était-ce pas un néant relatif que cet
+oubli qui succédait si vite en elle à la présence réelle de tous ces
+personnages, dont le nom même sortait parfois de sa mémoire? La
+fournaise ardente s'était refroidie; pour se rallumer, elle attendait
+d'autres types, d'autres moules d'où allait sortir un monde nouveau.
+
+Quand le chimérique s'introduit ainsi dans ses oeuvres, forçant les
+événements et les caractères, c'est une preuve que chez elle
+l'inspiration s'épuise, que la fatigue se trahit et que l'auteur ressent
+une certaine hâte d'en finir avec le sujet dont elle a déjà exprimé la
+substance et la fleur. Mais il faut bien se garder de confondre ce
+romanesque médiocre, qui exprime une lassitude dans son talent, avec un
+autre genre de romanesque, qui produit chez elle des oeuvres exquises et
+qui est un jeu enchanté de son imagination. Pour bien marquer cette
+nuance, deux noms suffisent; nous pourrions en citer dix: _Teverino_ et
+_le Secrétaire intime_. Ce sont là des récits conçus dans une heure de
+fécondité heureuse et qui semblent avoir été achevés sous la même
+inspiration fraîche et sans défaillance, de la première à la dernière
+page, sans un intervalle de repos ni de fatigue. Songes d'une nuit
+d'été, rêveries d'une journée de printemps, on ne sait de quel nom
+désigner ces fictions magiques, qui vous tiennent comme suspendus dans
+un monde légèrement idéal, où tout succède au voeu de l'auteur avec une
+complaisance des événements et une docilité des personnages qu'on ne
+trouve pas toujours en ce monde. _Le Secrétaire intime_ est une
+fantaisie «qui lui est venue après avoir relu les _Contes fantastiques_
+d'Hoffmann»; il a gardé quelque chose de son origine. Tout est
+invraisemblable dans cette principauté bâtie entre ciel et terre, aux
+ordres de cette souveraine énigmatique et ravissante, Quintilia
+Cavalcanti, tour à tour folle du luxe et du plaisir, et adonnée au plus
+sérieux labeur de la pensée, soupçonnée des plus noirs crimes d'amour,
+une Marguerite de Bourgogne qui se montre dans un cadre enchanté, puis
+tout à coup révélée à travers les aventures les plus contraires comme
+une épouse admirable, vertueuse et fidèle à un époux qu'elle adore dans
+l'_incognito_ de son exil errant. L'amour légitime avec des airs
+d'aventurier! Quel rêve enfin réalisé par Mme Sand! C'est la seule
+manière, à ce qu'il paraît, de faire supporter le mariage. Et que
+d'épreuves pour le jeune comte de Saint-Julien, jeté en plein mystère
+par un hasard de voyage, admis sur le grand chemin dans le carrosse de
+la princesse, au grand déplaisir de la lectrice et de l'abbé, à la
+stupéfaction de la petite cour fabuleuse et agitée où il débarque comme
+un événement, puis montant en grade et en faveur avec une rapidité qui
+lui donne le vertige, et dans ce vertige fatal concevant un impossible
+amour qui le mène au bord des plus grands périls. Le dénouement arrive.
+L'heureux époux, le mystérieux Marx, sauve Julien de ses imprudences.
+Notre héros sort de cette féerie, tour à tour ravi, épouvanté, humilié,
+meurtri. La guérison ne viendra que plus tard, après la maladie de
+rigueur, qui suit les grandes défaillances, et le retour dans sa
+famille, où il rapportera une imagination plus calme, une âme plus
+indulgente et le souvenir, le rêve plutôt des aventures dont il a eu
+pendant une année le spectacle éblouissant et tragique devant les yeux.
+Il n'y a pas de bon sens dans cette fable. Mais quelle jolie suite aux
+_Contes_ d'Hoffmann! C'est ainsi qu'un grand artiste imite et s'inspire.
+
+C'est de la même source de romanesque heureux qu'est sorti _Teverino_.
+Il arrive ainsi bien souvent à George Sand, lasse de la vie plate et
+vulgaire, de vouloir s'en échapper à tout prix, et de se raconter à
+elle-même de merveilleuses histoires, comme celles qui prenaient tant de
+place autrefois dans sa vie d'enfant et qui finissaient par lui faire
+une existence rêvée presque aussi importante, dix fois plus précieuse
+et plus chère que l'autre. C'est dans un de ces jours où, comme
+Scheherazade dans _les Mille et une Nuits_, mais pour satisfaire à son
+caprice d'imagination et non pas à celui d'un sultan féroce, elle
+s'amusait elle-même et s'enchantait de ces récits, qu'elle conçut l'idée
+de cette journée unique, et qu'une fois conçue comme à travers un songe,
+elle la jeta sur le papier, dans sa vivacité et sa fraîcheur intactes, à
+peine entamées par le travail presque insensible de la composition.
+
+Certes il y a bien de quoi crier à l'invraisemblance quand on voit
+s'organiser, au hasard des événements, cette jolie caravane de voyage,
+dans la villa de Sabina, au lever du soleil. Léonce conjure Sabina de se
+laisser emmener où il voudra, sans rien lui désigner d'avance, à travers
+les paysages les plus variés, aussi loin qu'on pourra aller dans une
+seule journée. Il a touché la corde magique, l'inconnu; la fantaisie
+enlève les dernières résistances; Léonce va devenir l'arbitre de cette
+journée. On part à deux, avec la négresse de Sabina et le jockey sur le
+siège. Et bientôt les rencontres commencent: on enlève un bon curé qui
+marchait gravement sur la route, son bréviaire à la main; un peu plus
+loin, une ravissante petite paysanne errante, qui a pour spécialité
+d'apprivoiser les oiseaux et qu'on annexe à la caravane; plus loin
+enfin, à travers mille aventures, le héros du roman, le plus singulier
+et le plus merveilleux des héros, un voyageur que Léonce rencontre se
+baignant dans un lac, bien différent dans sa noble nudité de ce qu'il
+paraissait être, un instant auparavant, sous ses haillons sordides.
+Léonce fait de lui un homme comme il faut en lui jetant des habits
+convenables. Touchant apologue qui nous fait voir qu'il n'y a bien
+souvent qu'une question de vêtements entre les hommes, surtout dans les
+romans de Mme Sand! C'est une idée chère à l'auteur, et qu'elle
+reprendra souvent, jamais avec autant de bonheur et de grâce. Teverino
+s'est révélé à Léonce avec sa distinction naturelle; c'est le plus beau
+des mortels et le plus éloquent des artistes. Dès lors il va prendre sa
+place, qui sera la première, dans cette journée romantique; il marque en
+tout genre une supériorité de virtuose, de philosophe, d'ami dévoué
+(bien qu'improvisé), d'amant chevaleresque, si bien qu'il remplit toute
+la fin de la journée, toute la soirée qui la termine et la matinée qui
+la recommence, des propos les plus fins, les plus brillants, les plus
+poétiques, des actes les plus audacieux, des engagements de coeur les
+plus hardis, arrêtés à temps avec une discrétion que n'aurait pas un
+homme du monde. Il éblouit de sa voix d'artiste toute une petite ville
+italienne où l'on s'est arrêté pour le soir, il étonne de plus en plus
+Léonce, il l'irrite même et le domine par la noblesse de sa conduite, il
+se fait un instant presque aimer de l'élégante et hautaine Sabina; et ce
+n'est que par générosité qu'après l'avoir troublée, comme pour faire
+l'épreuve de sa puissance, il détache de lui ce coeur fragile, un
+instant surpris, le rend à Léonce, et disparaît.--Ce souverain
+improvisé de quelques heures, pendant cette journée unique, est l'enfant
+gâté de George Sand. C'est bien l'artiste aventurier qu'elle a toujours
+aimé, un de ces bohèmes de génie, déguenillés mais délicats, nobles et
+superbes, qui doivent leurs riches facultés à la nature, et qui les ont
+conservées avec soin, grâce à une indépendance, à une paresse, à un
+désintéressement qui les rend pauvres, mais les garde purs. Elle l'a vu
+agir devant ses yeux, cette fois; elle l'a vu marcher, ce héros
+longtemps imaginé, elle l'a vu dominer le petit monde où elle l'a
+introduit. Elle en a été heureuse, comme du succès d'un fils chéri de
+son imagination. On peut sourire de ce facile bonheur qu'elle s'est
+donné à elle-même. Mais les traits de la vie réelle se mêlent si bien
+ici à la fable, il y a de si charmants épisodes dans cette journée
+disposée par la plus aimable et la plus ingénieuse des providences, il y
+a des conversations si élégantes et si délicates, qu'il faut bien en
+passer par la fantaisie de l'auteur, et vraiment on aurait mauvaise
+grâce à résister au charme qui vous pénètre et vous entraîne.
+
+Le roman, ainsi conçu, est tout simplement de la poésie. Soit. Est-ce
+donc là quelque chose de si malheureux, et George Sand perdra-t-elle
+quelque chose à une accusation de ce genre? Il faut bien que le roman se
+rapproche de la poésie ou de la science. Le roman scientifique est en
+grand honneur de nos jours: la science des moeurs, des institutions, des
+classes sociales, des caractères et des tempéraments, des influences
+physiologiques et médicales qui déterminent l'individualité de chacun,
+des hérédités que l'on subit à travers les âges, voilà la matière
+indéfinie et toujours variée du roman expérimental. Mais faut-il
+sacrifier à ce genre unique tous les autres genres et en particulier
+celui qui considère le roman comme une oeuvre à la fois d'analyse et de
+poésie, comme George Sand le définissait d'instinct? Prenons garde, le
+roman selon George Sand, c'est le vrai roman national; si nous en
+croyons les interprètes des origines de notre littérature[10], il est né
+des anciennes chansons de geste; il est de la même famille que la
+poésie; et qui pourra d'ailleurs démontrer qu'on a tort de le comprendre
+ainsi?
+
+On notera, avec un soin pédantesque, les invraisemblances qui abondent
+dans les fictions de George Sand. Mais ne serait-il pas aisé de noter,
+en regard de l'invraisemblance des événements que l'on peut signaler
+chez elle, le défaut de logique des caractères chez les naturalistes le
+plus en vogue, l'incohérence des sentiments, la bizarrerie maladive de
+la conduite, sous prétexte de maladies ou d'hérédité? Et nous en
+viendrions à nous demander de quel côté il y a le plus
+d'invraisemblable. C'est une querelle qui durera longtemps et où nous
+n'avons pas l'intention d'entrer. Il serait pourtant curieux de savoir
+si les prétendus observateurs de la réalité ne font pas autant de
+concessions que les autres romanciers à une certaine convention aussi
+artificielle, aussi arbitraire, aussi fausse que celle dont ils font un
+si terrible grief à l'école qu'ils veulent détruire, comme si l'on
+détruisait des tempéraments et des goûts!
+
+À cette manière de comprendre le roman, correspond le style, qui
+mériterait une étude à part chez George Sand et dont nous n'indiquerons
+que quelques traits, bien reconnaissables à travers la variété infinie
+des sujets qu'elle a traités et dans la longue suite de cette vie
+remplie pendant quarante-six ans des plus féconds travaux.
+
+Certes on ne peut pas dire qu'elle n'ait pas fait, pendant un aussi long
+intervalle de temps, son éducation d'écrivain, et qu'elle n'ait pas
+modifié son instrument d'expression et ses ressources. Cependant, dès le
+début, sa langue était formée, déjà ample et souple, pleine de mouvement
+et de feu. Le long travail d'une vie littéraire ne fit que la
+développer, il ne la créa pas; elle lui était venue comme d'instinct,
+aussitôt que, dans sa retraite de Nohant, elle jeta sur quelques
+feuilles éparses ses tristesses, ses larmes, ses révoltes, toute la
+matière de son rêve intérieur. Les mots lui obéissaient déjà sans
+résistance, les images suivaient d'elles-mêmes et s'entrelaçaient sans
+effort avec une justesse que rencontrent seuls, du premier coup, les
+écrivains de race. Écrire est, pour certaines personnes, aussi naturel
+que respirer. George Sand écrivait en prose comme Lamartine en vers;
+c'était pour tous les deux une sorte de fonction de la vie; ils la
+remplissaient sans l'avoir étudiée; ni l'un ni l'autre n'aurait pu en
+rendre compte à eux-mêmes ni aux autres. Ni l'un ni l'autre ne furent
+des artistes de travail et de volonté; ils furent des artistes de
+nature; ils étaient nés grands écrivains, ils l'étaient dès la première
+page.
+
+Cette facilité, qui est un don, est un piège. George Sand n'a pu
+échapper à ce péril d'un abandon trop peu surveillé au courant qui
+l'entraîne. Elle a une complaisance excessive à développer ses idées;
+elle s'endort parfois, elle s'oublie dans une sorte de prolixité qui la
+trompe elle-même; elle a ses négligences. On a aussi noté trop souvent
+une certaine tendance à l'emphase, pour que ce grief n'ait pas quelque
+motif. Dans les conversations, ou plutôt dans les discours dialogués de
+_Lélia_ ou de _Spiridion_, de _Consuelo_ ou de _la Comtesse de
+Rudolstadt_, il est certain que ce beau style devient la proie d'un
+lyrisme philosophique assez nuageux, qu'il s'y dissout en vapeurs
+fuyantes ou s'y assombrit jusqu'à une sorte d'obscurité volontaire. Les
+ténèbres ne vont pas à ce tempérament sain et naturel de l'écrivain. Il
+les secoue avec bonheur et se retrouve tout entier, quand la crise
+philosophique est terminée, soit dans les descriptions de paysages, qui,
+dans _Lélia_, sont d'un art merveilleux, soit dans les peintures de
+caractères, dès que l'écrivain sort de ces régions d'une demi-réalité à
+peine consistante, quand il touche terre, quand il se prend à la vie ou
+qu'il s'égaye d'une de ces situations qu'il a inventées (comme les
+diverses rencontres de voyageurs dans _Teverino_). Il y a là des parties
+de dialogues très vives, spirituelles, d'autres très élégantes, des
+remarques et des conversations pleines d'un esprit de belle tournure et
+de bonne compagnie, même quand les personnages sont équivoques. On n'a
+peut-être pas assez remarqué cette qualité de l'esprit dans le style de
+George Sand: «Les romantiques, a-t-on dit, n'ont pas connu la bonne
+plaisanterie: ni Chateaubriand, ni Lamartine, ni Vigny, ni Hugo, ni
+Balzac, ni George Sand.» Cela n'est pas tout à fait juste pour Mme Sand.
+Elle n'avait pas d'esprit dans la conversation, elle ne savait pas
+plaisanter en causant. Mais tout changeait quand elle avait la plume à
+la main. Elle suivait alors, d'un trait rapide, les conversations
+qu'elle entendait au dedans d'elle-même; elle s'y absorbait, et, dans
+ces improvisations qu'elle recueillait de ses interlocuteurs
+imaginaires, le naturel, la grâce, la verve, la finesse ingénieuse
+abondaient; la force de la situation se dessinait si vivement en elle,
+qu'elle semblait n'être qu'un écho; mais la voix intérieure qui lui
+dictait ces vives et fines reparties était bien à elle; c'était
+_elle-même_ et _une autre_, très différente de ce qu'elle était dans la
+vie réelle.
+
+«Ce n'est, nous dit-on encore, ni par un éclat extraordinaire ni par la
+perfection plastique que son style se recommande, mais par des qualités
+qui semblent encore tenir de la bonté et en être parentes. Car il est
+ample, aisé, généreux, et nul mot ne semble mieux fait pour le
+caractériser que ce mot des anciens: _Lactea ubertas_, une abondance de
+lait, un ruissellement copieux et bienfaisant de mamelle nourricière»,
+et l'image entraîne une hardie et charmante apostrophe à la «_douce Io
+du roman contemporain_»[11]. Rien de plus aimable, assurément. C'est
+l'hommage d'un écrivain qui, parmi les jeunes, est un de ceux qui l'ont
+le plus et le mieux aimée. Un mot pourtant nous inquiète. On reproche à
+ce style si expressif et si coloré de n'être pas suffisamment
+_plastique_. Que veut-on dire par là? Sans doute qu'il n'est pas assez
+fortement modelé sur les formes réelles, qu'il n'en dessine pas assez
+rigoureusement les contours, comme celui de Victor Hugo, de Théophile
+Gautier ou de Flaubert, qu'il ne s'étudie pas à les mettre en relief?
+Est-ce un tort? S'il n'est pas plastique, c'est-à-dire sculptural, ce
+style est pourtant très pittoresque, et, quand il s'agit de décrire, il
+ressemble à une belle peinture. N'est-ce pas une compensation? Ce style
+est d'une transparence merveilleuse, au fond de laquelle on voit la
+réalité telle que l'a vue le peintre, plus la pensée même du peintre qui
+l'a interprétée. Soit dans les descriptions, soit dans les analyses,
+soit dans la suite des événements, il suit l'idée d'un mouvement
+continu, il l'exprime et le manifeste avec une aisance et une fluidité
+qui n'empêchent pas la force.
+
+J'ai vu, dans un repli des montagnes du Jura, une source que l'on
+appelle la Source bleue, à cause de sa couleur, qui reflète le paysage
+environnant, un coin du ciel ménagé au-dessus d'elle et peut-être aussi
+la nature de la pierre où elle a creusé sa coupe d'azur. Elle est calme,
+profonde, attirante comme par un charme magique. On ne peut voir cette
+source sans s'éprendre d'elle et adorer la Naïade qui la consacre; on la
+suit dans sa fuite à travers les prés voisins; elle s'excite par la
+pente à laquelle elle obéit; elle murmure avec fracas en descendant
+rapidement à travers son lit de cailloux; elle s'irrite et frémit, au
+bas du coteau, contre un rocher immobile et brutal qui lui barre le
+chemin; elle détourne de cette barrière sa colère et son cours, grondant
+encore, élargissant à chaque pas son onde grossie des torrents voisins
+qu'elle reçoit et qu'elle absorbe. Un instant, comme trop pleine des
+trésors amassés de ces eaux étrangères, elle passe par-dessus ses rives,
+elle s'épuise par ce débordement, elle va perdre une partie de ses flots
+inutiles autour d'îlots de sables dénudés; puis enfin, se recueillant
+par un dernier effort, elle se ramène en soi, elle s'offre apaisée à la
+contemplation des hommes, après avoir porté dans son cristal tant de
+paysages mobiles, tant de scènes variées des villes et des champs. C'est
+l'image du style de George Sand, toujours fidèle au mouvement intérieur
+de sa pensée, qu'il représente et dessine dans ses élans, dans ses
+agitations, comme dans ses soudains apaisements.
+
+On a beau jeu pour nous dire qu'après quarante ou cinquante années, ce
+style, au moins dans certaines parties, a vieilli comme d'autres parties
+de l'oeuvre. Il y a, à la vérité, tout un attirail d'idées extérieures,
+de sentiments factices, de langage, propre à chaque génération et qui
+nous fait l'effet, quand nous le revoyons au grand jour, d'une toilette
+défraîchie, d'un habit hors d'usage. Cette loi de la décadence
+inévitable, qui ne touche qu'aux dehors du personnage humain, au choix
+passager qu'il a fait, à sa date, de certaines manières d'être ou de
+paraître, cette loi n'a pas épargné, chez Mme Sand, toute la partie
+sentimentale, le romanesque dans l'expression violente des sentiments ou
+l'invention des situations, l'invraisemblance exagérée des événements,
+l'emportement des thèses, la déclamation surabondante, l'excès d'un
+style trop lyrique, dont l'auteur lui-même souriait par moments; voilà
+les parties caduques et condamnées qui ont sombré pour toujours et qui,
+pour tout autre écrivain, auraient entraîné le reste de l'oeuvre dans un
+pareil et irréparable naufrage.
+
+Mais ici quel désastre c'eût été que la perte de tant d'oeuvres en
+partie supérieures et de récits que le rayon de l'art a touchés! Que de
+choses resteront et renaîtront si un injuste oubli s'est un instant
+mépris sur elles! Tout ce qui est grâce aisée, création élégante,
+rêverie enchantée, sincérité de la passion, fantaisie merveilleuse,
+charme du style, tout cela ne mérite-t-il pas de vivre? Le temps fera de
+plus en plus sûrement son oeuvre, ici comme ailleurs. Et après ce
+travail d'élimination, qu'il accomplit avec une justesse infaillible sur
+chaque grande renommée, il proclamera avec un immortel honneur cette
+puissance d'invention, qui n'exclut pas la faculté d'analyse, mais qui
+lui crée un cadre merveilleux; il proclamera que, grâce à cette richesse
+inépuisable d'imagination et ce don expressif du style, George Sand est
+restée un poète qui a peu d'égaux, un des plus grands poètes de sa race
+et de son temps.
+
+Nous sommes maintenant à même, à ce qu'il semble, de répondre à la
+question que nous posions à la première ligne de cette étude. Oui, on
+reviendra à Mme Sand, après quelques années de négligence et quelques
+éliminations nécessaires dans son oeuvre. Elle attirera de nouveau les
+générations nouvelles par l'éclat de cette poésie que nous avons essayé
+de définir. Quand elle ne servirait qu'à nous consoler, par
+quelques-unes de ses oeuvres, de l'excès et du débordement du
+naturalisme contemporain, elle aurait eu raison d'écrire, même pour
+nous, même pour ce qui s'appelle la postérité. Elle aura sa place
+marquée dans la renaissance infaillible du roman, du théâtre et de la
+poésie idéalistes qui conserveront longtemps une clientèle considérable
+dans l'humanité de demain et d'après-demain, quoi qu'on fasse pour
+comprimer cet élan de l'esprit.
+
+Ce sont des moeurs nouvelles qui ont amené le roman à prendre une si
+grande place dans la vie moderne. Mais rien ne nous oblige à croire que
+cette place sera éternellement occupée par le roman naturaliste. Comme
+nous l'avons déjà dit, il y aura partage entre les deux théories
+opposées ou peut-être oscillation périodique de l'esprit public entre
+l'une et l'autre. Ce qui a fait la royauté littéraire du roman, c'est en
+grande partie l'ennui moderne, cette maladie que les générations des
+autres siècles, moins excitées et plus croyantes, n'ont pas connue au
+même degré que nous; c'est l'ennui, ce vide absolu de l'esprit et du
+coeur, qui est un trait irrécusable des hommes de notre temps. Autrefois
+on avait pour se distraire et s'occuper, dans les intervalles du travail
+quotidien, soit la passion de l'esprit et de la conversation, comme au
+XVIIIe siècle, soit les passions religieuses, comme au XVIIe siècle, la
+curiosité violemment excitée par la Réforme et la Renaissance, comme au
+XVIe. Aujourd'hui, quand la vie, surmenée par le travail des affaires,
+est contrainte au repos, quelle ressource lui reste dans ce vaste désert
+des idées qui représente le monde intellectuel ou moral pour la majorité
+des hommes? C'est le roman qui tient alors la place qu'occupaient
+autrefois les livres de controverse dans les siècles anciens ou les
+grandes questions de critique et de rénovation sociale au dernier
+siècle. Le développement exagéré de la vie positive a créé du même coup
+l'irrésistible besoin d'y échapper. Rien, non rien, même le désir de
+faire vite fortune et d'appliquer cette rapide fortune à de rapides
+plaisirs, ne prescrit contre certaines exigences de l'esprit. On a beau
+jeter en pâture à l'homme de ce temps les amusements ou les
+divertissements violents, on parvient bien à le distraire un instant, à
+le passionner pendant une heure ou deux; on attire toute son activité au
+dehors, on l'y excite, on l'y épuise. Et au même instant où on le croit
+le plus oublieux de son _moi_ intérieur, il échappe à ces prises du
+dehors; il fait de soudaines rentrées en lui; il y revient, tout fatigué
+du train de vie qu'il menait hier, qu'il mènera demain. Mais aussi,
+presque aussitôt, déshabitué depuis longtemps de penser, il s'effraye de
+cette solitude inanimée, de ce silence qu'il trouve en lui; il a oublié
+de remplir et d'orner de pensées solides ce fond intérieur de l'âme
+qu'il n'habite qu'à de rares intervalles. L'idéal philosophique ou
+religieux ne visite plus guère cette âme vouée aux divinités vulgaires
+et faciles. Les lettres sévères rebutent depuis longtemps ces esprits
+restés arides sous une couche de banale culture. Quelle ressource lui
+restera pour remplir un instant ce grand vide qui s'ouvre devant lui? Le
+théâtre et le roman, qui ne diffère du théâtre que par le développement
+de l'action concentrée sur la scène intérieure. D'ailleurs, le roman est
+toujours là, toujours à sa portée et sous sa main; il se prête à
+remplir certaines heures où l'homme, en tête-à-tête avec lui-même, ne
+sait que penser. Il prend telle oeuvre qui mène grand bruit, il la
+laisse, il la reprend à sa fantaisie. Le roman semble s'adapter de
+lui-même à ces intervalles inoccupés de la vie moderne; il remplit les
+repos de l'action ou des affaires, où l'homme, même le plus ordinaire,
+sent en lui je ne sais quelle vague lassitude ou quelle morne inquiétude
+qui ressemble à un besoin de penser.
+
+Mais l'influence du roman ne s'arrête pas là; il n'est pas uniquement
+l'entretien et la distraction intellectuelle d'un grand nombre d'esprits
+vides ou médiocrement cultivés. Les intelligences les plus hautes
+elles-mêmes n'y échappent pas; c'est une sorte d'habitude qui s'est
+créée pour l'esprit. Je demandais à un philosophe distingué de ce temps
+quel était, d'ordinaire, le premier article qu'il lisait dans la _Revue
+des Deux Mondes_. Il me répondit avec ingénuité que c'était toujours par
+le roman qu'il commençait sa lecture. Le plus grave esprit de notre âge,
+celui qu'on se figurait, surtout dans les dernières années de sa vie,
+comme naturellement absorbé dans les plus hautes méditations
+philosophiques ou religieuses, M. Guizot, me disait qu'il travaillait
+dans la première partie de la journée, qu'il faisait une promenade selon
+le temps, et que, tous les jours de sa vie, il rentrait à quatre heures
+pour se faire lire un roman anglais. Mais c'est surtout dans la vie des
+jeunes gens et des femmes que le roman s'est introduit, imposé comme
+l'aliment principal de leur intelligence. On peut dire que, pour
+beaucoup, il est devenu la littérature unique.
+
+C'est ici que se place naturellement un voeu, une espérance, si l'on
+aime mieux, en faveur de la renaissance de George Sand, comme un des
+maîtres injustement oubliés. Si l'on rêve pour le roman d'être autre
+chose que la distraction abaissée d'une intelligence en détresse,
+l'élément d'une curiosité vulgaire, s'il doit, comme les autres formes
+de l'art, racheter sa souveraineté par une fin élevée, la justifier,
+avoir un but, en un mot, ne serait-ce pas à la condition qu'il mît un
+peu d'idéal dans cette pauvre vie, si agitée en apparence, si surexcitée
+au dehors, bruyante à la surface, au dedans si terne et si morne? Ne
+serait-ce pas aller contre ce but que de proscrire cet idéal de la vie
+factice qui se joue devant notre imagination, comme on le proscrit avec
+tant de soin de la vie réelle? Et quel art est-ce donc, si c'en est un,
+de nous donner dans une succession de types avilis, de situations tour à
+tour ternes et violentes, de scènes triviales, de scandales odieux ou
+mesquins, sous prétexte d'études de moeurs, la représentation des
+réalités qui obsèdent notre vie de chaque jour, qui occupent et
+poursuivent nos regards? Il semble que le vice incurable du roman ainsi
+compris soit la négation même de sa fin légitime, qui est de relever
+l'homme, un instant, de toutes les tristesses et des misères, des
+trivialités et des ennuis de la vie quotidienne, de lui donner, pour
+quelques heures, l'illusion d'un monde où il puisse changer au moins le
+cours de ses idées et le train de ses soucis vulgaires, où les
+sentiments aient plus de force, les caractères plus d'unité, les
+passions plus de noblesse, l'amour plus d'élévation et de durée, le
+soleil plus d'éclat. Le roman anglais, qui s'est depuis longtemps
+acclimaté dans notre langue, et le roman russe, qui a fait récemment une
+entrée si superbe et triomphante dans notre littérature, sont beaucoup
+moins éloignés de cette conception qu'on ne le croirait. À un fond de
+réalisme, qui est dans les exigences toutes naturelles de l'esprit
+moderne, ces deux formes les plus récentes du roman, soit dans George
+Eliot, soit dans le comte Tolstoï, joignent tout un ensemble
+d'aspirations sévères et de poursuites élevées qui les rapprochent
+singulièrement, par certains points, de l'idéal que nous venons de
+décrire.
+
+C'était aussi là, nous l'avons vu, l'idée que George Sand s'était faite
+du roman, au début de sa vie littéraire[12]. Transformer la réalité des
+caractères et des passions en l'élevant au-dessus des vulgarités et des
+laideurs, craindre avant tout de l'avilir dans le hasard des événements,
+qu'est-ce que cela, sinon chercher par tous les moyens l'expression la
+plus complète et la plus saisissante du rêve de la vie, verser quelques
+rayons d'idéal dans notre triste et pâle existence? N'est-ce pas là de
+l'art, du vrai, du grand art? Notre vie est dure ici-bas, dit George
+Sand, et nous n'y pouvons jamais être assez contents de nous ni des
+autres pour ne pas désirer de rêver tout éveillés.--Personne, plus et
+mieux qu'elle, et d'une main plus prodigue, n'a semé sur nous les
+enchantements de ce rêve. Nous ne pourrons jamais nous soustraire à
+cette soif de fiction, à moins que notre monde ne se transforme en une
+sorte de paradis où l'idéal d'une vie meilleure ne sera plus possible.
+En attendant, nous aspirerons toujours à sortir de nous-mêmes; toujours
+notre imagination fera son charme et son ivresse de ce breuvage
+délicieux, la poésie sous les formes variées de l'art, le poème, le
+théâtre ou le roman. Que deviendrai-je si, à la place du breuvage
+exquis, votre main impitoyable me verse une seconde fois le breuvage
+vulgaire dont je suis rassasié? C'est la gloire de George Sand d'avoir,
+dans sa longue carrière, toujours échappé à ce péril, et toujours
+épargné à ses amis inconnus cet affreux déboire. Sur ce point-là, au
+moins, elle ne les a jamais trompés.
+
+NOTES:
+
+[Note 8: «On a prétendu que, dans ce roman, j'avais peint le caractère
+de Chopin avec une grande exactitude sous le nom du prince Karoll. On
+s'est trompé, parce que l'on a cru reconnaître quelques-uns de ses
+traits, et, procédant par ce système, trop commode pour être sûr, on
+s'est fourvoyé de bonne foi.» (_Histoire de ma vie_, t. X, p. 231.)]
+
+[Note 9: _Revue des Deux Mondes, Revue littéraire_, 1er janvier 1887.]
+
+[Note 10: «_Roman_, veut dire, au moyen âge, composition en langue
+romane, c'est-à-dire en français, et spécialement, comme les
+compositions le plus en honneur sont les chansons de geste, il prend le
+sens de chanson de geste. À la fin du moyen âge, il veut dire
+successivement chanson de geste mise en prose (roman de chevalerie),
+histoire en prose de quelques grandes aventures imaginaires, puis
+histoire en prose de quelques aventures inventées à plaisir, et
+finalement récit inventé à plaisir. Qu'on aille retrouver dans cette
+dernière évolution de sens la poésie écrite en roman!» (A. Darmesteter,
+_la Vie des mots_, p. 16).]
+
+[Note 11: M. Jules Lemaître, _Revue Bleue_, 8 janvier 1887.]
+
+[Note 12: Voir chapitre II]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA VIE INTIME À NOHANT
+
+LA MÉTHODE DE TRAVAIL DE GEORGE SAND
+
+SA DERNIÈRE CONCEPTION DE L'ART
+
+
+Avant de prendre congé de George Sand, nous voudrions l'étudier un
+instant dans sa vie intime et l'y saisir d'un coup d'oeil rétrospectif.
+Quand cette étude n'est pas faite, on n'a jamais la notion complète d'un
+écrivain, surtout si cet écrivain est une femme. Cette vie ne commence
+véritablement qu'à l'époque de l'établissement définitif à Nohant, où
+George Sand se fixa en 1839, après le voyage en Suisse avec Liszt et Mme
+d'Agoult, et une retraite de quelques mois à Majorque, avec Chopin, le
+grand artiste déjà bien malade. Il y eut encore, ici et là, plusieurs
+séjours provisoires à Paris, pour l'éducation des enfants, Maurice et
+Solange; mais dès ce moment-là, c'est Nohant qui est devenu son séjour
+habituel, son centre d'action; c'est là que son existence est fixée et
+qu'elle a pu réaliser son rêve, l'idée d'une vie arrangée pour elle,
+ses enfants et ses amis. C'est là que se développe et s'achève, dans un
+cadre fixe et familier, ce que je pourrais appeler la _dernière manière_
+de George Sand, sur laquelle nous voudrions arrêter et retenir
+l'attention du lecteur.
+
+Nous devons rappeler cependant quelques traits de la vie antérieure,
+celle qui a été l'objet ou le prétexte de tant de légendes. Se
+souvient-on, à ce propos, du joli conte d'Alfred de Musset, l'_Histoire
+d'un merle blanc_? C'était une bien vieille histoire que celle qui
+s'était passée vers 1833 et 1834 à Paris et à Venise. Mais elle marque
+bien l'origine et le point de départ de cette vie d'abord si fantasque
+et livrée à l'aventure. On trouve tout, même l'histoire des autres dans
+cette fantaisie, quelque peu arrangée, mais transparente, du poète
+racontant les malentendus qui l'accueillent à son entrée dans la vie,
+les malveillances qu'il subit dans sa famille même, à cause de son
+plumage et de son ramage inusités, les accidents et les déceptions de
+tout genre qui lui font sentir chaque jour combien il est pénible, bien
+que glorieux, d'être en ce monde «un merle exceptionnel»!
+
+Après plusieurs aventures dont il est sorti perdant chaque fois beaucoup
+de ses illusions et un peu de ses plumes, il rencontre enfin sa
+consolation sous la forme de la merlette de ses rêves, de la merlette
+idéale. «Acceptez ma main sans délai; marions-nous à l'anglaise, sans
+cérémonie, et partons ensemble pour la Suisse.--Je ne l'entends pas
+ainsi, me répondit la jeune merlette; je veux que mes noces soient
+magnifiques et que tout ce qu'il y a en France de merles un peu bien nés
+y soient solennellement rassemblés.» Le mariage se fait, malgré tout, à
+l'_anglaise_, mais avec un grand concours d'artistes emplumés, et l'on
+part pour la Suisse, Venise ou autres lieux. «J'ignorais alors que ma
+bien-aimée fût une femme de plume; elle me l'avoua au bout de quelque
+temps; elle alla même jusqu'à me montrer le manuscrit d'un roman où elle
+avait imité à la fois Walter Scott et _Scarron_. Je laisse à penser le
+plaisir que me causa une si aimable surprise.... Dès cet instant nous
+travaillâmes ensemble. Tandis que je composais mes poèmes, elle
+barbouillait des rames de papier. Je lui récitais mes vers à haute voix,
+et cela ne la gênait nullement pour écrire pendant ce temps-là.... Il ne
+lui arrivait jamais de rayer une ligne ni de faire un plan avant de se
+mettre à l'oeuvre. C'était le type de la merlette lettrée.» Bien des
+traits sont justes dans cette esquisse; un seul détonne avec la
+physionomie de la _romancière_. À aucune époque sa plume, libre dans le
+domaine des idées, ne s'abaissa à la caricature ni à la parodie. Nous
+comprenons que la merlette lettrée ait rappelé à son ami Walter Scott et
+ses larges et puissants récits; mais nous sommes stupéfaits quand nous
+voyons le satirique injuste joindre à ce nom celui de Scarron. Même dans
+ses plus grandes hardiesses de pensée, Lélia resta Lélia, et jamais une
+équivoque ni une plaisanterie cynique n'alourdit ou n'effleura son
+aile, amie du grand vol et de la lumière.
+
+Nous ne raconterons pas la fin de l'histoire, dont on peut voir la
+contre-partie dans _Elle et Lui_. Elle est triste dans les deux récits;
+elle l'avait été dans la réalité, et tout le monde la sait à peu près,
+ce qui suffit. C'est affaire à la chronique d'entrer dans ce genre
+d'intimité, bien au delà de ce qui est nécessaire. Nous avons voulu
+seulement marquer, sans insister, la place d'une première George Sand,
+très prompte à se prendre et aussi à se déprendre, mettant tout son
+enjeu dans une passion, l'y perdant en belle joueuse, guérissant de
+chaque passion, mais non du jeu lui-même, apportant en ces diverses
+tentatives une sorte de naïveté incorrigible et de bonté facile, mêlant
+à ces cultes changeants des cultes épisodiques pour tel art ou telle
+science, la poésie avec l'un, la musique avec l'autre, la philosophie
+avec un troisième. C'est celle dont l'image s'est imposée à l'esprit de
+ses contemporains, dans l'ivresse de la jeunesse et des premiers
+triomphes, celle qui vivait tantôt en étudiant ou en artiste, tantôt en
+pèlerin, sous des habits d'homme, dans le quartier Latin ou sur toutes
+les routes de l'Europe et particulièrement sur les grands chemins de la
+bohème et autres pays imaginaires, abandonnant sa vie aux hasards des
+bons ou des mauvais gîtes, à la camaraderie des voyageurs de rencontre,
+dont elle illumine un instant le personnage des feux de son imagination,
+dont elle partage ou subit l'aventureuse hospitalité, les étranges
+fantaisies, les passions irréparables. Henri Heine, qui l'a vue souvent
+à la fin de cette période (de 1833 à 1840), nous a laissé d'elle un vif
+portrait, qui doit être ressemblant: «son visage peut être nommé plutôt
+beau qu'intéressant, disait-il; la coupe de ses traits n'est cependant
+pas d'une sévérité antique, mais adoucie par la sentimentalité moderne,
+qui répand sur eux comme un voile de tristesse. Son front n'est pas
+haut, et sa riche chevelure du plus beau châtain tombe des deux côtés de
+la tête jusque sur ses épaules. Ses yeux sont un peu ternes, doux et
+tranquilles. Elle n'a pas un nez aquilin et émancipé, ni un spirituel
+petit nez camus. Son nez est simplement un nez droit et ordinaire.
+Autour de sa bouche se joue habituellement un sourire plein de bonhomie,
+mais qui n'est pas très attrayant; sa lèvre inférieure, quelque peu
+pendante, semble révéler une certaine fatigue. Son menton est charnu,
+mais de très belle forme. Aussi ses épaules, qui sont magnifiques.... Sa
+voix est mate et voilée, sans aucun timbre sonore, mais douce et
+agréable.... Elle brille peu par sa conversation. Elle n'a absolument
+rien de l'esprit pétillant des Françaises ses compatriotes, mais rien
+non plus de leur babil intarissable. Avec un sourire aimable et parfois
+singulier, elle écoute quand d'autres parlent, comme si elle cherchait à
+absorber en elle-même les meilleures de vos paroles.... Cette
+particularité est un trait sur lequel M. de Musset appela un jour mon
+attention. «_Elle a par là un grand avantage sur nous autres_», me
+dit-il[13]» Et le portrait continue tranquillement sur ce ton modéré,
+égayé par quelques-unes de ces épigrammes dont l'auteur ne pouvait pas
+s'abstenir longtemps.
+
+Pour ce premier portrait, il semble qu'il n'y ait plus à y revenir. La
+seconde partie de cette vie, de beaucoup la plus longue d'ailleurs, nous
+offre cet intérêt particulier, que c'est elle-même, par son propre
+choix, qui l'organise et la gouverne, «qui la soustrait, autant que
+possible, au hasard des événements ou au caprice des affections».
+Suivons-la, quand elle est définitivement retirée de la vie d'aventure,
+de l'existence errante et sans foyer, dans l'intimité de Nohant, dont
+elle a si chèrement racheté les reliques et les souvenirs, où elle
+recueille ses enfants, où elle les voit grandir, où elle les marie, où
+plus tard sa joie profonde et calme de jeune aïeule se répandra sur la
+tête de ses petits-enfants sans suspendre un seul instant sa production
+incessante, sans gêner cette prodigalité d'un talent qui remplit près
+d'un demi-siècle de ses inventions et de ses rêves, de ses idées ou de
+ses passions, qui charme ou qui épouvante, qui remue l'âme de cinq à six
+générations. Car c'est un trait à noter que le silence, cette forme de
+l'oubli, n'a commencé pour elle qu'après sa mort. Tout le temps qu'elle
+a vécu, elle a écrit, et par là elle a puissamment agi sur ses
+contemporains; c'est agir assurément que d'agiter ainsi les esprits d'un
+temps, d'inquiéter les consciences, d'y produire ces grands mouvements
+de sympathie ou d'antipathie qui sont les flux et les reflux de
+l'opinion publique. Et qui l'a fait plus que George Sand dans ce siècle?
+
+Elle s'est peinte elle-même dans cette seconde partie de sa vie, presque
+sans y penser, au moyen de sa _Correspondance_, bien plus instructive à
+cet égard que l'_Histoire de ma vie_, qui s'arrête brusquement au plus
+beau moment de sa carrière littéraire. C'est la _Correspondance_, et
+surtout la partie très copieuse qui s'étend sur les vingt-cinq dernières
+années, que nous avons relue pour confronter les impressions de l'auteur
+avec nos souvenirs, ceux que nous avons emportés d'une visite que nous
+fîmes à Nohant, au mois de juin 1861.
+
+Vers cette époque déjà lointaine, George Sand écrivait à l'un de ses
+amis, en l'engageant à venir la voir: «Nous avons encore de belles
+journées ici. Notre climat est plus clair et plus chaud que celui des
+environs de Paris; Le pays n'est pas beau généralement chez nous:
+terrain calcaire, _très frumental_, mais peu propre au développement des
+grands arbres; des lignes douces et harmonieuses; beaucoup d'arbres,
+mais petits; un grand air de solitude, voilà tout son mérite. Il faudra
+vous attendre à ceci, que mon pays est, comme moi, insignifiant
+d'aspect. Il a du bon quand on le connaît; mais il n'est guère plus
+opulent et plus démonstratif que ses habitants.»
+
+Peu démonstrative, c'était vrai, comme l'avait indiqué autrefois Henri
+Heine, et même insignifiante d'aspect, pourquoi ne pas le dire? c'était
+vrai aussi, pendant les premiers instants. Quand je la vis, ses
+cinquante-sept ans avaient marqué leur empreinte sur toute sa personne
+et en avaient amorti l'effet, éteignant cette grâce jeune et passionnée
+d'autrefois, cet éclat de physionomie qui, à travers la lourdeur de
+certains traits, avait été sa principale beauté. La taille s'était
+épaissie; les yeux restaient beaux, mais comme noyés dans un certain
+vague ou une certaine indolence, qui s'étaient augmentés avec l'âge; il
+y avait en tout cela un peu d'inertie et comme une sorte de fatigue
+intellectuelle; elle semblait se refuser d'abord à de nouvelles
+connaissances ou au commerce de nouvelles idées qui n'entraient pas
+d'emblée dans les siennes, ou du moins ne s'y prêter qu'avec peine.
+
+Hospitalière, mais gravement et silencieusement, si l'on s'en était tenu
+à cette première impression, on aurait pu la juger assez sévèrement; il
+ne fallait pas s'y tenir, et, selon son expression, elle et son pays
+avaient du bon quand on les connaissait. On croira peut-être que cette
+froideur de premier aspect était un fait accidentel, personnel au
+visiteur inattendu de 1861. Il serait naturel de le croire; ce ne serait
+pourtant pas exact. On nous a raconté une bien jolie histoire sur
+l'impression que ressentit, à son arrivée, l'un de ses visiteurs les
+plus attendus, les plus souhaités, Théophile Gautier; il avait fait pour
+elle le grand sacrifice de quitter son boulevard, et il arrivait avec la
+conviction des Parisiens qui s'imaginent être des héros pour aller voir
+un ami dans sa province; il débarquait à Nohant avec l'idée de son
+héroïsme et dans l'attente de le voir récompensé par la joie de George
+Sand, mesurant d'avance l'effusion de l'accueil à la vivacité, presque à
+la violence de l'invitation. Cependant George Sand restait calme, plus
+que calme, silencieuse, avec cet air indolent et lassé qui m'avait
+frappé en elle. Elle le quitte un instant pour donner des ordres. Lui,
+étonné, de plus en plus mécontent, se plaint à son compagnon de voyage,
+un habitué de la maison, d'un pareil accueil; son mécontentement, comme
+il arrive, s'exalte en s'exprimant; il veut partir, il rassemble sa
+canne, son chapeau, sa valise. Le témoin de cette grande colère va en
+toute hâte prévenir George Sand pour qu'elle en conjure l'effet. Elle ne
+comprend rien d'abord à ce qu'on lui raconte. Quand elle a compris, elle
+frémit d'un pareil accident; une telle déception la bouleverse, elle se
+désespère. «Vous ne lui aviez donc pas dit, s'écrie-t-elle ingénument,
+_que j'étais une bête_?» On l'entraîne vers Théophile Gautier; les
+explications commencent; elles ne furent pas longues; il comprit
+bientôt, à l'accent de la désolation, combien il se trompait, et sa
+rentrée fut triomphale.
+
+La conversation de George Sand était à l'avenant. Elle n'avait jamais
+été bavarde, elle l'était moins encore en vieillissant, hormis les jeux
+de famille et les contes aux enfants. De l'esprit, elle n'en avait pas,
+ni au sens parisien du mot, ni au sens gaulois. Elle l'admirait plus
+que de raison chez les autres, tout en le comprenant avec une certaine
+peine; il lui fallait un effort d'attention pour en saisir le jeu et
+s'habituer à ces surprises qu'il lui causait toujours. D'elle-même, elle
+serait restée volontiers en dehors de ces fantaisies étourdissantes, de
+ces vives saillies, de cette gymnastique alerte de l'idée, de ces
+attaques et de ces ripostes où excellaient quelques-uns de ses
+contemporains et de ses amis; elle aurait fait, parmi eux, triste figure
+si l'on n'avait connu d'ailleurs la haute valeur de cette intelligence.
+Je me la représente difficilement dans ces fameux dîners de chez Magny,
+où se réunissaient alors les plus brillants jouteurs de la plume ou de
+la parole. Elle-même craignait, en y allant (ce qu'elle ne manquait pas
+de faire chaque fois qu'elle passait par Paris), d'y apporter de
+l'embarras pour les autres et de la gêne dans cette conversation
+éblouissante, paradoxale, qui ne laissait pas de l'étonner. «Je vois,
+grâce à vous, écrivait-elle à l'un de ses plus zélés correspondants, le
+dîner Magny comme si j'y étais. Seulement il me semble qu'il doit être
+encore plus gai sans moi; car Théo[14] a parfois des remords quand il
+s'émancipe trop à mon oreille. Dieu sait pourtant que je ne voudrais,
+pour rien au monde, mettre une sourdine à sa verve. Elle fait d'autant
+plus ressortir l'inaltérable douceur de l'adorable Renan, avec sa tête
+de _Charles le Sage_.» On ne se figure pas George Sand avec son calme,
+avec son sérieux, donnant la réplique aux terribles malices de
+Sainte-Beuve, le chef du choeur, aux ironies de Flaubert, aux paradoxes
+«exubérants» de Théophile Gautier. Elle se plaignait parfois de cette
+outrance dans la plaisanterie, et de ce qu'elle appelait, d'un mot qui
+revient souvent dans sa correspondance, la _blague_, chez les artistes
+et les lettrés de Paris. Elle a besoin de protester, au nom du bon sens,
+du goût et du sérieux de la vie, quand la mesure a été dépassée. «Je ne
+sais, écrit-elle à Flaubert, si tu étais chez Magny un jour où je leur
+ai dit qu'ils étaient tous des _messieurs_. Ils disaient qu'il ne
+fallait pas écrire pour les ignorants; ils me conspuaient, parce que je
+ne voulais écrire que pour ceux-là, vu qu'eux seuls ont besoin de
+quelque chose. Les maîtres sont pourvus, riches et satisfaits. Les
+imbéciles manquent de tout, je les plains. Aimer et plaindre ne se
+séparent pas. Et voilà le mécanisme peu compliqué de ma pensée.» Elle ne
+convertissait personne, mais elle donnait à chacun une raison nouvelle
+de l'estimer, en parlant ainsi.
+
+Telle je la vis dans cette journée que nous passâmes à causer. Bien des
+choses de fond nous séparaient; mais, parmi les écrivains célèbres, et
+même parmi ceux qui ne le sont pas, je n'en ai pas connu un seul qui
+respectât plus et mieux les opinions des autres et qui imposât moins ses
+idées. Elle mettait à l'aise ses adversaires par un ton de bonhomie où
+il n'y avait rien de simulé; elle indiquait sa manière de voir d'un
+trait simple et sobre; elle n'insistait pas. Même dans ses lettres, elle
+n'aimait guère la discussion, elle ne la prolongeait pas volontiers, au
+moins dans l'ordre de ses idées sociales et politiques. Bien qu'elle y
+mît toute son ardeur, elle ne recherchait pas pour elles l'occasion de
+la controverse; elle craignait de les compromettre. «Je n'ai pas de
+facultés pour la discussion, disait-elle, et je fuis toutes les
+disputes, parce que j'y suis toujours battue, eusse-je dix mille fois
+raison.» Et quand par hasard elle s'est aventurée sur le terrain brûlant
+où ses rêves humanitaires essayent de prendre pied, elle interrompt, dès
+qu'elle peut, la discussion: «Il paraît que je ne suis pas claire dans
+mes sermons; j'ai cela de commun avec les orthodoxes, mais je n'en suis
+pas; ni dans la notion de l'égalité, ni dans celle de l'autorité, je
+n'ai pas de plan fixe. Tu as l'air de croire que je te veux convertir à
+une doctrine, mais non, je n'y songe pas. Chacun part d'un point de vue
+dont je respecte le libre choix. En peu de mots, je pense résumer le
+mien: Ne pas se placer derrière la vitre opaque par laquelle on ne voit
+rien que le reflet de son propre nez.»
+
+Cette _insignifiance d'aspect_ n'était que pour le premier regard. Si le
+hasard ou une bonne inspiration amenait l'entretien sur certains sujets
+qui lui étaient familiers, sa parole froide et paresseuse s'animait un
+peu; ses grands yeux alanguis reprenaient du mouvement et de l'éclat.
+Sur deux sujets surtout, elle aimait à causer: la vie de famille et le
+théâtre. Il n'était pas aisé de l'attirer sur le roman, même sur ses
+romans à elle. Chose singulière! elle les avait presque tous oubliés, et
+ce n'était pas une affectation, c'était une des formes ou l'un des
+signes de ce génie naturel qui travaillait en elle presque sans un
+effort de volonté. Avec les années survenantes, d'autres inspirations
+avaient pris la place des premières. Aussi est-ce avec une parfaite
+sincérité qu'elle raconte dans sa correspondance qu'elle est en train de
+refaire connaissance avec quelques-uns de ses romans les plus célèbres.
+À la lettre, c'est du nouveau pour elle. Ce qu'elle m'avait dit de cette
+singulière sensation d'un auteur qui se ressaisit lui-même, elle
+l'exprime à merveille, vers le même temps, dans une de ses lettres à
+Dumas fils: «J'ai essayé, ces jours-ci, de devenir, moi aussi, un
+lecteur de ce pauvre romancier. Ça m'arrive tous les dix ou quinze ans
+de m'y remettre comme étude sincère et aussi désintéressée que s'il
+s'agissait d'un autre, puisque j'ai oublié jusqu'aux noms des
+personnages et que je n'ai que la mémoire du sujet sans rien des moyens
+d'exécution. Je n'ai pas été satisfaite de tout; il s'en faut. J'ai relu
+_l'Homme de neige_ et _le Château des Désertes_. Ce que j'en pense n'a
+pas grand intérêt à rapporter; mais le phénomène que j'y cherchais et
+que j'y ai trouvé est assez curieux et peut vous servir.» Elle était, à
+ce moment, tombée dans un de ces états de stérilité passagère que
+connaissent tous les écrivains. Il fallait pourtant se remettre à son
+état. «Mais alors, votre serviteur! il n'y avait plus personne. George
+Sand était aussi absent de lui-même que s'il fût passé à l'état de
+fossile. Pas une idée d'abord, et puis, les idées revenues, pas moyen
+d'écrire un mot.» Dans un accès de désespoir, elle prit un ou deux
+romans d'elle. D'abord elle ne comprenait rien du tout. «Peu à peu ça
+s'est éclairci. Je me suis reconnue, dans mes qualités et mes défauts,
+et j'ai repris possession de mon _moi_ littéraire. À présent, c'est
+fini, en voilà pour longtemps à ne pas me relire.»
+
+Elle avait une sorte de modestie très particulière; elle était _homme_
+de lettres sans en avoir le principal défaut, la préoccupation dominante
+de soi-même et l'idée fixe de ses oeuvres. Elle était sensible à l'éloge
+et ne laissait pas de connaître sa valeur; mais c'était le don de
+produire qu'elle estimait chez elle plutôt que telle ou telle oeuvre.
+Elle ne ramenait jamais d'elle-même le nom d'un de ses romans, et quand
+ce nom revenait, elle ne s'en souvenait que confusément. J'ai rarement
+vu à ce point le détachement d'un auteur; il m'arriva plusieurs fois de
+l'étonner par la fidélité de ma mémoire, moins ingrate que la sienne
+pour tant d'oeuvres charmantes et passionnées.
+
+Au fond, j'ose à peine le dire, tant ce mot est décrié par l'école des
+artistes raffinés, c'était une bourgeoise. Elle en avait les habitudes,
+les instincts, particulièrement celui de la maternité, qui était à
+l'état de prédestination chez elle, bien que souvent mal appliqué et
+détourné de son but. C'était une âme bourgeoise avec une imagination
+byronienne. Ce qu'il y a de constant, dans sa correspondance, c'est le
+souci de son intérieur, de son ménage, de ses enfants. Tout s'y ramène;
+elle presse sans cesse ses amis de venir la chercher là où sont ses
+racines. Dans cette dernière partie de son existence, combien elle se
+montre différente de cette fantasque et superbe amazone d'un idéal
+chimérique, qui avait chevauché, dans de folles équipées, à travers tant
+de coeurs brisés! C'est elle, c'est la même qui, ramenée dans des
+conditions à peu près normales d'existence et dans son cadre familial,
+décrit ainsi cette vie qui est devenue sa plus chère habitude et comme
+sa dernière religion. «À Nohant, c'est toujours la même régularité
+monastique: le déjeuner, l'heure de promenade, les cinq heures de
+travail de ceux qui travaillent, le dîner, le cent de dominos, la
+tapisserie, pendant laquelle Manceau[15] me fait la lecture de quelque
+roman; Nini[16], assise sur la table, brodant aussi; l'ami Borie
+ronflant, le nez dans le calorifère et prétendant qu'il ne dort plus du
+tout; Solange le faisant enrager; Émile (Aucante) disant des sentences.»
+Voilà bien le tableau de famille auquel se mêlent quelques profils
+d'amis. Car ce Nohant est une auberge hospitalière, tout à fait
+écossaise, ouverte toute l'année aux intimes. Le jour, quand elle se
+porte bien, elle travaille à «son petit Trianon»; elle brouette des
+cailloux, elle arrache de mauvaises herbes, elle plante du lierre; elle
+s'éreinte dans un jardin de poupée, et cela la fait dormir, dit-elle, et
+manger on ne peut mieux. On la voit d'ici, et dans quel costume négligé
+je la surpris, cette bonne travailleuse de la terre!
+
+La vie d'intérieur, elle l'avait d'ailleurs recherchée, même à travers
+les circonstances les plus contraires, à condition que l'intérieur fût
+réglé par elle et qu'on lui laissât certaines libertés, d'ordinaire
+inconciliables. Quel est le sentiment qui dominait quand elle alla
+s'établir avec ses enfants à Majorque, traînant avec elle le pauvre
+Chopin, déjà très malade? Il faut lire ses lettres de l'hiver de 1839,
+datées de l'abbaye de Valdemosa, pour se rendre compte de cette sorte de
+maternité exaltée dans laquelle s'était transformée toute autre
+affection et qu'elle étendait sur le grand artiste souffrant. Dans cette
+famille réunie d'une façon assez bizarre, n'est-ce pas comme un autre
+enfant à elle qu'elle soigne et pour lequel elle se dévoue ainsi? Ne
+pourrait-on pas s'y tromper? La vieille Chartreuse était d'une poésie
+incomparable; la nature était admirable, grandiose et sauvage; des
+aigles traversaient l'air au-dessus de leur tête; mais le climat
+devenait horrible, la pluie torrentielle; les habitants hostiles les
+regardaient comme des pestiférés. Tout cela eût paru tolérable si Chopin
+avait pu s'en arranger; mais cette poitrine, blessée à mort, allait de
+mal en pis. Une femme de chambre, amenée de France à grands frais,
+commençait à refuser le service, comme trop pénible. On voyait le
+moment où Lélia, après avoir fait le coup de balai et le pot-au-feu,
+allait aussi tomber de fatigue; car, outre son travail de précepteur
+pour Maurice et Solange, outre son travail littéraire, il y avait les
+soins continuels qu'exigeait le malade et l'inquiétude mortelle qu'il
+lui causait. Enfin, faut-il le dire? Lélia était couverte de
+rhumatismes. On partit enfin; Chopin put partir aussi et, grâce à elle,
+arriver à Paris[17]. Il n'était que temps. Sans insister sur ce sujet,
+on pourrait dire qu'il y eut presque toujours ainsi, dans les affections
+les plus diverses de George Sand, je ne sais quel instinct maternel
+indécis ou égaré, ce qui faisait dire à un homme d'esprit «qu'elle était
+la fille de Jean-Jacques Rousseau et de Mme de Warens». L'infirmité
+morale de cette nature, incomplète et prodigue, était de confondre des
+sentiments trop différents dans une sorte de mélange que l'opinion, même
+la plus indulgente, jugeait souvent équivoque et refusait de comprendre.
+
+Quand l'instinct maternel fut à peu près dégagé de l'alliage et rendu à
+ses véritables objets, il s'empara de cette vie en maître, presque en
+tyran. La vie de famille l'envahit. Elle est l'esclave de ses enfants et
+de ses petits-enfants; elle organise toute son existence pour les tenir
+en joie avec des jouets, avec des récits, pour les élever, plus tard
+pour leur gagner des dots et les bien marier. C'est pour eux qu'elle
+fonde son fameux théâtre des marionnettes, qui tient une si grande place
+dans sa vie. Maurice est l'_impresario_; elle-même est le poète de ces
+petits drames[18]. «Je suis restée très gaie, sans initiative pour
+amuser les autres, mais sachant les aider à s'amuser.»
+
+Quand elle voulut bien me promener à travers toute sa maison, après une
+station au jardin, non loin de la rivière où elle avait manqué, aux
+jours d'autrefois, dans un accès de jeune désespoir, de chercher une fin
+à une existence dont la perspective la troublait déjà, c'est dans la
+petite salle de théâtre qu'elle me conduisit, comme dans un lieu
+consacré par les rites joyeux de la famille. Mais le théâtre était vide
+et démeublé. Sur les parois humides je pus voir encore
+
+ Du spectacle d'hier l'affiche déchirée.
+
+Tout sentait l'abandon momentané dans la gentille salle, habituée aux
+applaudissements, aux rires de la famille et des amis. On avait passé
+l'hiver et le printemps à Tamaris, près Toulon, sur les bords de la
+Méditerranée. On revenait esseulé, un peu désorienté à Nohant. La vie
+accoutumée n'avait pas encore repris son cours. La maîtresse de maison
+ne savait encore «où fourrer sa personne, ses bouquins et ses
+paperasses». On lui arrangeait un cabinet de travail. Maurice s'était
+ennuyé à Tamaris, «de voir toujours la mer sans la franchir». Il s'était
+envolé en Afrique. De là il était parti sur le yacht du prince Napoléon
+pour Cadix et Lisbonne; il était même question pour lui d'aller en
+Amérique. Les comédiens ordinaires de Nohant étaient tous en vacances,
+et je crois me souvenir que _Balandard_, la grande marionnette dont il
+est si souvent question dans les lettres, était en réparation.
+
+On échappait difficilement, quand on venait à Nohant, à cette douce
+manie dont toute la maison était possédée. Je n'y échappai, ce jour-là,
+que grâce à l'absence des principaux personnages de l'illustre théâtre.
+En temps ordinaire, George Sand s'y mettait tout entière, coeur et âme,
+avec ses doigts de fée. Elle faisait des scénarios et des costumes pour
+les bonshommes; elle cherchait des effets nouveaux de travestissements
+et de mots; elle s'enthousiasmait franchement de ceux qu'avait trouvés
+son fils Maurice. C'était pour elle comme une féerie perpétuelle dont
+elle s'enchantait naïvement, ne croyant pas qu'il puisse y avoir de plus
+grand plaisir pour les amis qu'elle invitait[19]. Il n'est pas douteux
+que sa vocation littéraire, d'ailleurs assez discutable, pour le
+théâtre, ne fût née et ne se fût développée au contact de ses
+marionnettes.
+
+Elle et ses enfants avaient fait, durant plusieurs hivers consécutifs
+dans la retraite de Nohant, avec quelques amis, leur seule distraction
+et leur principal souci de ces représentations, qui finissaient par
+envahir les journées entières par le soin avec lequel on les préparait,
+au grand étonnement des voisins immédiats et des paysans, intrigués par
+une agitation sans but. Mme Sand a peint sous de vives couleurs cette
+vie en partie double, vie réelle et vie d'artiste mélangées, en la
+transfigurant sur une plus grande scène, dans une de ses plus
+intéressantes nouvelles. Le fond est tout à fait le même. C'est «une
+sorte de mystère, qui résultait naturellement du vacarme prolongé assez
+avant dans les nuits, au milieu de la campagne, lorsque la neige ou le
+brouillard enveloppaient la maison, et que les serviteurs mêmes,
+n'aidant ni aux changements de décor ni aux soupers, quittaient de bonne
+heure le logis; le tonnerre, les coups de pistolet, les roulements de
+tambour, les cris du drame et la musique du ballet, tout cela avait
+quelque chose de fantastique, et les rares passants qui en saisirent de
+loin quelque chose n'hésitèrent pas à nous croire fous ou ensorcelés.»
+C'est bien là le point de départ de cet ingénieux et charmant récit qui
+servit de thème à l'analyse de quelques idées d'art et où il n'est pas
+difficile de reconnaître dans _le Château des Désertes_ une sorte de
+Nohant idéalisé, de même que dans Célio et dans Stella les enfants de
+celle qui avait retracé avec complaisance quelques-uns de ses propres
+traits dans la touchante image de Lucrezia Floriani. C'est ainsi que,
+sous sa main habile, la réalité devenait de l'art et souvent du grand
+art. Dans un autre roman, _l'Homme de neige_, un des récits les plus
+dramatiques de George Sand, il faut remarquer le rôle considérable que
+l'auteur attribue à une représentation de marionnettes. C'est un peu la
+scène des _comédiens_ dans _Hamlet_ qui nous est rendue, avec de plus
+petites proportions et sur un plus petit théâtre. Mais cette scène est
+capitale, comme dans la pièce de Shakespeare, et les plus grands
+intérêts, la révélation et le châtiment du crime, soupçonné non encore
+connu, tout est suspendu à cette représentation où Christian Waldo et
+l'avocat Socflé mettent tout leur esprit et toute leur âme à combiner
+les jeux de scène et les surprises de la conversation imaginée, d'où
+doit sortir le dénouement. Encore un souvenir dramatisé du _Théâtre de
+Nohant_.
+
+Mère de famille dévouée, tout entière à la vie intérieure qu'elle crée
+autour d'elle, elle aimait qu'on la représentât sous cet aspect, et
+c'est dans ce sens qu'elle répondait aux questions de M. Louis Ulbach,
+qui avait l'intention de faire son portrait dans un journal. Elle
+l'assurait que, depuis vingt-cinq années, sa vie était bien banale. «Que
+voulez-vous, disait-elle, je ne puis me hausser. Je ne suis qu'une bonne
+femme à qui on a prêté des férocités de caractère tout à fait
+fantastiques.» Elle tenait beaucoup à ce que l'on détruisît, dans
+l'opinion publique, la légende d'autrefois. «On m'a accusée de n'avoir
+pas su aimer passionnément. Il me semble que j'ai vécu de tendresse et
+qu'on pouvait bien s'en contenter. À présent, Dieu merci, on ne m'en
+demande pas davantage, et ceux qui veulent bien m'aimer, malgré le
+manque d'éclat de ma vie et de mon esprit, ne se plaignent pas de moi.»
+
+Elle me disait à peu près la même chose, en termes fort simples. En
+abrégeant cette lettre biographique, il me semble que je reproduis
+quelques traits de sa conversation. Elle écrivait facilement,
+disait-elle, et avec plaisir, c'était sa récréation; car la
+correspondance était énorme, et c'était là le travail. Si encore on
+n'avait à écrire qu'à ses amis! Mais elle était assaillie. «Que de
+demandes touchantes ou saugrenues! Toutes les fois que je ne peux rien,
+je ne réponds rien. Quelques-unes méritent que l'on essaye, même avec
+peu d'espoir de réussir. Il faut alors répondre qu'on essayera...
+J'espère, après ma mort, aller dans une planète où l'on ne saura ni lire
+ni écrire.» Chacun fait à sa manière l'image de son Paradis. Elle avait
+tant écrit pendant sa vie qu'elle voulait se reposer d'écrire toute
+l'éternité. Et de fait elle était l'obligeance même, mais sans banalité.
+Il est impossible de n'être pas touché, en parcourant cette vaste
+correspondance, de la bienveillance, je dirai même de la charité d'âme
+et d'art avec laquelle cette femme supérieure se met à la portée des
+talents ou fractions de talent qui l'implorent, de la franchise d'éloge
+qui encourage les uns, de la sincérité, non sans ménagements, destinée à
+décourager les autres. C'est surtout l'avocat politique qui est
+infatigable en elle. Plus libre que son parti, bien que républicaine de
+naissance, comme elle le dit, elle ne cesse pas de demander, non pour
+elle, grand Dieu! mais pour des amis ou des clients politiques, menacés
+ou frappes après le coup d'État, de réclamer pour qu'on les laisse en
+France ou qu'on les rappelle de l'exil, et auprès de qui? auprès du
+prince Louis-Napoléon lui-même, d'abord président, puis empereur, qui
+lui accordait un crédit presque illimité d'influence. George Sand ne
+ménageait pas ce crédit; sans rien céder de ses opinions personnelles,
+elle obtenait presque toujours ce qu'elle demandait, et cela fait le
+plus grand honneur à la solliciteuse et au sollicité. C'est une des
+rares circonstances où les droits de l'humanité l'emportaient soit sur
+l'orgueil des partis irréconciliables, soit sur l'orgueil du pouvoir
+infaillible.
+
+George Sand ne cachait rien ou presque rien de ses affaires intimes;
+elle ne modifiait cette vie si bien réglée que pour accomplir quelques
+excursions en France, qui lui étaient nécessaires pour chercher des
+cadres à ses romans; je ne parle pas d'un établissement qu'elle fit vers
+la fin à Palaiseau, pour être, disait-elle, plus à la portée des
+théâtres de Paris, ou elle avait plusieurs pièces en préparation. Sauf
+cet épisode assez court, c'est à Nohant qu'elle avait destiné de
+mourir, et c'est là, en effet, qu'elle mourut, à l'âge de soixante-douze
+ans, le 8 février 1876. Elle n'avait aucune raison d'être discrète sur
+sa position matérielle: «Mes comptes ne sont pas embrouillés. J'ai bien
+gagné un million avec mon travail (en 1869); je n'ai pas mis un sou de
+côté; j'ai tout donné, sauf vingt mille francs, que j'ai placés pour ne
+pas coûter trop de tisane à mes enfants si je tombe malade; et encore ne
+suis-je pas bien sûre de garder ce capital; car il se trouvera des gens
+qui en auront besoin, et si je me porte assez bien pour le renouveler,
+il faudra bien lâcher mes économies. Gardez-moi le secret, pour que je
+les garde le plus possible.»
+
+Quand il lui arrivait de faire allusion à quelque circonstance de sa vie
+passée, elle avait une manière de s'absoudre elle-même, sans rien
+dissimuler, qui ne manquait pas d'une certaine originalité de bonne
+humeur: «Je dois avoir de gros défauts; je suis comme tout le monde, je
+ne les vois pas. Je ne sais pas non plus si j'ai des qualités et des
+vertus. Si on a fait le bien, on ne s'en loue pas soi-même, on trouve
+qu'on a été logique, voilà tout. Si on a fait le mal, c'est qu'on n'a
+pas su ce qu'on faisait. Mieux éclairé, on ne le ferait plus jamais.»
+Peut-être trouvera-t-on cet examen de conscience trop complaisant et
+trop commode. Je le donne pour ce qu'il est et pour ce qu'il vaut, comme
+une preuve assez naïve qu'elle avait une indulgence universelle dont il
+lui semblait juste de profiter pour elle-même, ajoutant plaisamment:
+«Vous voulez savoir plus qu'il n'y en a.... L'individu nommé George Sand
+cueille des fleurs, classe ses herbes, coud des robes et des manteaux
+pour son petit monde, et des costumes de marionnettes, lit de la
+musique, mais surtout passe des heures avec ses petits-enfants.... Ça
+n'a pas été toujours si bien que ça. Il a eu la bêtise d'être jeune,
+mais comme il n'a pas fait de mal, ni connu les mauvaises passions, ni
+vécu pour la vanité, il a le bonheur d'être paisible et de s'amuser de
+tout.»
+
+À cette date où je la rencontrai à Nohant, elle arrivait chargée de
+plantes recueillies sur les bords de la Méditerranée et dans la Savoie.
+Elle s'effrayait du rangement qu'elle avait à faire dans ses herbes, et
+de fait elle se livra presque tout le jour à ce travail, en causant.
+Mais il y avait un bien autre rangement à faire dans la maison. Le
+cabinet de travail était affreux, et rien qu'à le voir, il donnait le
+spleen. On en arrangeait un autre, où George Sand comptait travailler
+avec plaisir. En attendant, son atelier de travail était sa chambre à
+coucher. Elle me montra sur une table très simple une pile de grandes
+feuilles de papier bleu, coupées d'avance dans le format in-quarto.
+«Quand vous partirez ce soir, me dit-elle, je me mettrai à l'ouvrage, et
+je ne me coucherai que quand j'aurai rempli douze de ces pages.» C'était
+la tâche quotidienne: le travail était ainsi réglé d'avance; elle
+comptait sur l'exactitude de son inspiration, qui ne lui faisait presque
+jamais défaut.
+
+Ce fut pour moi une occasion presque inespérée de faire connaissance
+intime avec son procédé de travail, dont les résultats m'avaient
+toujours étonné par leur abondance non moins que par leur exacte
+régularité. À cette époque de sa vie, elle faisait au moins son petit
+roman tous les ans, avec une pièce de théâtre. «Ne voyez en moi qu'un
+vieux troubadour retiré des affaires, qui chante de temps en temps sa
+romance à la lune, sans grand souci de bien ou de mal chanter, pourvu
+qu'il dise le motif qui lui trotte dans la tête, et qui, le reste du
+temps, flâne délicieusement.»
+
+J'avais étudié avec soin son oeuvre; deux caractères m'avaient frappé:
+l'étonnante facilité du talent, poussée jusqu'à la négligence, et
+l'absence trop visible de composition dans ses meilleurs romans. Elle
+s'aperçut clairement que même au point de vue purement littéraire, en
+dehors des questions de fond, pendant que je lui parlais de mes
+impressions, j'y mettais des réserves. Elle parut mécontente, non que je
+fisse des réserves, mais que je les gardasse pour moi; elle me demanda
+une franchise entière. Je m'expliquai donc, comme je le devais, sur ces
+deux points avec sincérité. Elle m'en remercia et poussa la critique
+bien plus loin que je ne le faisais moi-même, ce qui me donna une idée
+très favorable de sa nature littéraire, avide de vérité et assez forte
+pour résister aux tentations subalternes de la flatterie. En réveillant
+mes souvenirs et les complétant par les nombreuses confidences qui
+remplissent ses lettres les plus intéressantes, je suis arrivé à me
+faire une idée assez exacte de sa méthode de travail et de ses idées
+sur les conditions et les exigences de son art, qu'elle portait à l'état
+d'instinct jusqu'au jour où, dans une discussion célèbre, il fallut en
+trouver l'expression claire et la formule définitive.
+
+Il semble bien que c'était le plaisir d'écrire qui l'entraînait, presque
+sans préméditation, à jeter un peu confusément sur le papier ses rêves,
+ses tendresses, ses méditations et ses chimères, sous une forme concrète
+et vivante.
+
+Pour se rendre compte de cette facilité presque incroyable d'écrire, il
+fallait se rappeler qu'il y avait en elle, avec le don naturel que rien
+ne remplace, ce fonds d'expérience et de connaissances acquises, qui
+multiplie les ressources du talent et permet de le varier, non sans le
+fatiguer sans doute, mais sans l'épuiser jamais.--Le don de nature se
+constate et ne s'analyse guère. Comment expliquer avec précision ce fait
+extraordinaire d'une imagination qui s'éprend avec ardeur de ses propres
+créations, d'une faculté d'expression qui se trouve un jour toute prête,
+sans avoir été préparée, qui s'adapte presque sans tâtonnement et sans
+effort aux sujets les plus divers, à l'analyse et à l'action, comme si
+l'auteur ne trouvait rien de plus aisé et de plus naturel que de
+raconter ses visions intérieures et de faire voir aux autres les
+personnages et les drames qui s'agitent en lui à l'aide d'un style qui
+n'est que sa pensée devenue visible? C'est là le don, il existe, et l'on
+trouve de ces esprits prédestinés qui se jouent des difficultés de
+l'expression avec une aisance lumineuse et une liberté pleine de grâce,
+tandis que d'autres écrivains, artistes profonds, mais laborieux, se
+travaillent eux-mêmes et fatiguent leur intelligence pour accomplir leur
+oeuvre, non certes sans succès, mais avec un effort qui laisse sa trace
+dans chaque page, dans chaque phrase, dans chaque mot. Le sillon est
+creusé profondément, mais le lecteur semble y avoir collaboré lui-même.
+De là, selon les degrés où se place l'écrivain, une estime ou une
+admiration qui n'est pas exempte d'un certain sentiment de lassitude.
+
+Mais chez George Sand, à ce don naturel se joignait une culture très
+variée, très étendue. Elle avait beaucoup lu, et, bien qu'elle l'eût
+fait à tort et à travers, il lui était resté de ces études diverses des
+alluvions assez riches qui, mêlées à son propre fonds, l'enrichissaient
+singulièrement et aidaient à sa fécondité. Personne n'a mieux compris
+qu'elle et mieux exprimé la nécessité de l'étude pour l'art. «Je ne sais
+rien, disait-elle; mais cependant il me reste quelque chose d'avoir
+beaucoup lu et beaucoup appris.... Je ne sais rien, parce que je n'ai
+plus de mémoire; mais j'ai beaucoup appris, et à dix-sept ans je passais
+mes nuits à apprendre. Si les choses ne sont pas restées en moi à l'état
+distinct, elles ont fait tout de même leur miel dans mon esprit.» Nous
+avons vu, en effet, dans l'_Histoire de ma vie_, combien de lectures
+elle avait traversées au hasard, mais non stérilement, puisque de chaque
+auteur, poète, philosophe, publiciste, Byron, Goethe, Leibniz et
+Rousseau, il était resté quelque parcelle qui roulait un peu confusément
+dans le vaste et puissant courant de sa vie cérébrale. Elle ne cessait
+de recommander cette méthode aux dilettantes, aux amateurs, ou bien
+encore aux jeunes paresseux qui s'adressaient à elle, comme à une
+conseillère commode qui allait leur dire: «Vous avez du génie; fiez-vous
+à lui et marchez sans crainte». C'est ce que répondent d'ordinaire les
+grands avocats consultants de la gloire à tous les solliciteurs qui les
+importunent et à qui ils envoient bien vite, pour s'en débarrasser,
+quelque compliment stéréotypé, avec leur bénédiction littéraire. George
+Sand s'abstenait de payer en ce genre de monnaie banale les jeunes
+aspirants à l'art: «Vous voulez être littérateur, écrivait-elle à l'un
+d'eux, je le sais bien. Je vous ai dit: Vous pouvez l'être si vous
+apprenez tout. L'art n'est pas un don qui puisse se passer d'un savoir
+étendu dans tous les sens.... Vous pouvez être frappé du manque de
+solidité de la plupart des écrits et des productions actuelles: tout
+vient du manque d'étude. Jamais un bon esprit ne se formera s'il n'a pas
+vaincu les difficultés de toute espèce de travail, ou au moins de
+certains travaux qui exigent la tension de la volonté.» Elle est
+implacable, pour ceux à qui elle s'intéresse, sur cette hygiène
+préparatoire de la volonté qui ne conduit pas à l'érudition proprement
+dite, mais qui développe une aptitude spéciale à tout comprendre, le
+jour où il le faudra et où l'écrivain le voudra. L'art tout seul, livré
+à lui-même, se dévore et se consume. «Vous avez les instincts et les
+goûts de l'art, dit-elle à l'un des favoris de sa critique; mais vous
+pouvez constater à chaque instant que l'artiste purement artiste est
+impuissant, c'est-à-dire médiocre ou excessif, c'est-à-dire fou.... Vous
+croyez pouvoir produire sans avoir amassé.... Vous croyez qu'on s'en
+tire avec de la réflexion et des conseils. Non, on ne s'en tire pas. Il
+faut avoir vécu et cherché. Il faut avoir digéré beaucoup; aimé,
+souffert, attendu, et en piochant toujours. Enfin, il faut savoir
+l'escrime à fond avant de se servir de l'épée. Voulez-vous faire comme
+tous ces gamins de lettres qui se croient des gaillards parce qu'ils
+impriment des platitudes et des billevesées? Fuyez-les comme la peste,
+ils sont les vibrions de la littérature[20].» C'est là, on en
+conviendra, une mâle et fière rhétorique qui vaut toutes les
+rhétoriques de l'école. C'était la voix puissante d'un talent mûri; les
+conseils de sa vieillesse à l'impatiente jeunesse de ses solliciteurs
+confinaient à la plus haute morale: «L'art est une chose sacrée,
+s'écriait-elle, un calice qu'il ne faut aborder qu'après le jeûne et la
+prière. Oubliez-le, si vous ne pouvez mener de front l'étude des choses
+de fond et l'essai des premières forces de l'invention.»
+
+L'étude des choses de fond, c'est la condition de l'écrivain futur. S'il
+ne s'est pas amassé d'avance un trésor de connaissances sérieuses, dans
+un ordre quelconque des idées où s'est exercée la grande curiosité
+humaine, histoire, sciences naturelles, droit, économie politique,
+philosophie, qu'importe qu'il ait l'outil? L'outil travaille à vide; que
+devient l'artiste dans son frivole labeur, s'il ne l'applique pas à
+quelque matière résistante, s'il ne s'occupe que de la forme,
+indifférent aux choses, s'il ne se fait pas une loi de pénétrer en tout
+sujet au delà du banal et du convenu et de donner des dessous et de la
+solidité à sa peinture?
+
+Excellents conseils et qu'elle avait, toute sa vie, appliqués pour son
+propre compte, ne cessant pas de porter, dans les ordres les plus divers
+des connaissances humaines, sa mobile et enthousiaste curiosité.
+D'ailleurs, s'il faut des racines dans l'art comme dans la vie, elle en
+avait et qui dataient de loin et qu'elle ne cessait pas de développer et
+de fortifier dans le sol d'où s'élançait son talent en superbes
+moissons. C'était telle science, comme l'histoire naturelle, dont elle
+avait fait une constante étude, ou d'une manière plus large, la nature,
+qu'elle n'avait pas cessé de contempler des yeux de son corps et de son
+esprit. Un problème d'histoire naturelle la passionnait, elle ne le
+quittait pas qu'elle ne l'eût résolu, et pendant tout le temps qu'elle
+en poursuivait la solution, rien n'existait plus pour elle. Il lui
+arrivait, par exemple, pendant des mois entiers, de s'occuper de
+recherches de ce genre avec son fils Maurice, qui en était épris de son
+côté; elle n'avait plus dans sa cervelle que des noms plus ou moins
+barbares. Dans ses rêves, elle ne voyait que prismes rhomboïdes, reflets
+chatoyants, cassures ternes, cassures résineuses; ils passaient des
+heures entières à se demander: «Tiens-tu l'_orthose_?--Tiens-tu
+l'_albite_?» Elle avait, au lendemain de ces orgies scientifiques,
+toutes les peines du monde à se remettre à la vie ordinaire et à ses
+besognes accoutumées; mais elle y revenait avec plus de force. D'autres
+fois, c'était la botanique qui la possédait: «Ce que j'aimerais, ce
+serait de m'y livrer absolument; ce serait pour moi le paradis sur la
+terre.» N'était-ce pas encore un travail de ce genre que ces excursions
+annuelles qu'elle entreprenait à travers la France? «J'aime à avoir vu
+ce que je décris. N'eussé-je que trois mots à dire d'une localité,
+j'aime à la regarder dans mon souvenir et à me tromper le moins que je
+peux.» Elle avait une manière à elle de regarder la nature,
+silencieusement. Mais ce silence était actif; elle absorbait chaque
+détail présent devant ses yeux, et l'emportait vivant dans sa vision
+interne, aussi nette que la perception même. De là le charme et la
+vérité de ses paysages. Même quand on ne les a pas vus dans la réalité,
+on s'écrie devant eux, involontairement, comme devant le portrait d'un
+grand maître, quand on ne connaît pas l'original: «C'est bien cela!»
+L'art seul vous fait croire à la ressemblance.
+
+D'autres racines, plus profondes encore, c'étaient celles qui
+l'attachaient, depuis les premières années de sa jeunesse, à tout un
+ensemble d'idées philosophiques, politiques et religieuses[21]. Elles
+s'étaient enfoncées de bonne heure dans cette âme ouverte et avide;
+elles s'y étaient, de bonne heure aussi, exagérées et faussées; à la
+longue, pourtant, quelques-unes s'étaient redressées d'elles-mêmes par
+la force naturelle d'un bon esprit; d'autres s'étaient assouplies, dans
+leur rigidité primitive, à la rude école de la vie. Plutôt que
+d'insister encore une fois sur les aberrations de goût et de bon sens
+qui l'avaient désignée autrefois aux inquiétudes de la conscience
+publique, ou même à des haines et à des vengeances terribles venues de
+deux côtés bien différents de l'opinion, du côté de Proudhon et du côte
+de Louis Veuillot, mieux vaudrait montrer George Sand dans la dernière
+période de sa vie, la représenter non pas comme une convertie à la
+modération, ni comme le transfuge de ses idées, mais s'appliquant, avec
+une bonne foi méritoire, à les modifier dans une mesure plus acceptable
+pour elle-même et à reconquérir, au moins sur certains points, la
+liberté de son _moi_ et son indépendance d'esprit.
+
+Certes il reste bien toujours en elle, soit en politique, soit en
+philosophie, une part suffisante d'exagération et de paradoxes. Mais
+comme il y a loin déjà--par l'intervalle du temps et des idées--de la
+révoltée d'autrefois! Depuis l'expérience de la guerre et de la Commune,
+ce n'est qu'à des traits assez rares, clairsemés dans la correspondance,
+que l'on reconnaîtrait l'ancienne amie de Mazzini et d'Armand Barbès,
+l'utopiste des réformes sur la condition des femmes et le mariage, la
+disciple enthousiaste et fougueuse de l'Évangile de Pierre Leroux, la
+sectaire du Christianisme réformé par le panthéisme sombre de Lamennais,
+plus tard l'ardente révolutionnaire de 1848, la collaboratrice de
+Ledru-Rollin, le menaçant rédacteur des _Bulletins de la République_
+émanés du ministère de l'Intérieur. Tant d'événements n'ont pas été
+perdus pour elle, ni en politique, ni en philosophie sociale. Nous n'en
+voulons ici donner que quelques preuves. Je ne les veux même pas tirer
+de ce fameux _Journal d'un Voyageur pendant la guerre_, que la _Revue
+des Deux Mondes_ publia avec tant de succès, au grand scandale de
+quelques lecteurs, mais de la Correspondance elle-même, un témoin qui ne
+peut pas mentir. Le 28 avril 1871 elle écrivait à Flaubert:
+«L'expérience que Paris essaye ou subit ne prouve rien contre les lois
+du progrès, et si j'ai quelques principes acquis dans l'esprit, bons ou
+mauvais, ils n'en sont ni ébranlés ni modifiés. Il y a longtemps que
+j'ai accepté la patience, comme on accepte le temps qu'il fait, la durée
+de l'hiver, la vieillesse, l'insuccès sous toutes ses formes. Mais je
+crois que les gens de parti (sincères) doivent changer leurs formules ou
+s'apercevoir peut-être du vide de toute formule _a priori_.» Et à Mme
+Adam, le 15 juin de la même année: «Pleurons des larmes de sang sur nos
+illusions et nos erreurs.... Nos principes peuvent et doivent rester les
+mêmes; mais l'application s'éloigne, et il peut se faire que nous soyons
+condamnés à vouloir ce que nous ne voudrions pas.»
+
+Quoi qu'elle en dise, les principes eux-mêmes s'étaient, non pas
+ébranlés dans le fond, mais modifiés dans l'application. À un jeune
+enthousiaste qui lui envoyait des poésies politiques: «Merci,
+répondait-elle; mais ne me dédiez pas ces vers-là.... Je hais le sang
+répandu, et je ne veux plus de cette thèse: «Faisons le mal pour amener
+le bien; tuons pour créer». Non, non, ma vieillesse proteste contre la
+tolérance où ma jeunesse a flotté. Il faut nous débarrasser des théories
+de 1793; elles nous ont perdus. Terreur et Saint-Barthélemy, c'est la
+même voie.... Maudissez tous ceux qui creusent des _charniers_. La vie
+n'en sort pas. C'est une erreur historique dont il faut nous dégager. Le
+mal engendre le mal....» (21 octobre 1871.) Et dans le style familier
+qu'elle aime jusqu'à l'abus, avec ce tutoiement qui est chez elle un
+reste de la vie d'artiste, elle disait à Flaubert: «J'ai écrit jour par
+jour mes impressions et mes réflexions durant la crise. La _Revue des
+Deux Mondes_ publie ce journal. Si tu le lis, tu verras que partout la
+vie a été déchirée à fond, même dans les pays où la guerre n'a pas
+pénétré! Tu verras aussi que je n'ai pas gobé, quoique très gobeuse, la
+blague des partis.» Le style n'est pas noble, mais combien expressif!
+
+Elle raille son enthousiasme d'autrefois sans critique et sans défiance,
+cet optimisme, impatient des délais, qui voulait réaliser le progrès,
+immédiatement et à tout prix, fût-ce par la force. Elle avait cependant
+beaucoup fait pour améliorer sa nature, et voilà que les événements de
+Paris remettent tout en question à ses yeux: «J'avais gagné beaucoup sur
+mon propre caractère, j'avais éteint les ébullitions inutiles et
+dangereuses, j'avais semé sur mes volcans de l'herbe et des fleurs qui
+venaient bien, et je me figurais que tout le monde pouvait s'éclairer,
+se corriger ou se contenir..., et voilà que je m'éveille d'un rêve....
+C'est pourtant mal de désespérer.... Ça passera, j'espère. Mais _je suis
+malade du mal de ma nation et de ma race._»--«Défendons-nous de mourir!»
+s'écrie-t-elle sans cesse, et elle ajoute: «Je parle comme si je devais
+vivre longtemps, et j'oublie que je suis très vieille. Qu'importe? je
+vivrai dans ceux qui vivront après moi.» (1871.)
+
+En toute chose, même dans l'ordre philosophique, il se produit ainsi
+chez elle un notable apaisement; la passion excessive, qui jette dans
+chacune de ses idées une flamme d'orage, s'est calmée. Elle demeure
+spiritualiste ardente, comme elle l'a toujours été, mais elle ne croit
+plus nécessaire de faire la guerre au christianisme; elle reste en
+dehors, elle ne fulmine plus. On chercherait en vain, dans sa
+correspondance des dernières années, ces déclamations furibondes contre
+le prêtre qui éclataient à tout propos et hors de propos, vingt ans
+auparavant, dans ses romans et dans ses lettres. Quant à ses convictions
+philosophiques, elle les défend avec une obstination indomptable et
+méritoire contre l'intolérance à rebours du matérialisme qui se prétend
+scientifique. Elle ne supporte pas qu'on lui dise: «Croyez cela avec
+moi, sous peine de rester avec les hommes du passé, détruisons pour
+prouver, abattons tout pour reconstruire». Elle répond: «Bornez-vous à
+prouver et ne nous commandez rien». Ce n'est pas le rôle de la science
+d'abattre à coups de colère et à l'aide des passions.... Vous dites: «Il
+faut que la foi brûle et tue la science, ou que la science chasse et
+dissipe la foi». Cette mutuelle extermination ne me paraît pas le fait
+d'une bataille, ni l'oeuvre d'une génération. La liberté y
+périrait[22].» Elle ne voit pas la nécessité de forcer son entendement
+pour en chasser de nobles idées, et de détruire en soi certaines
+facultés _pour faire pièce aux dévots_. «Il n'est pas nécessaire, il
+n'est pas utile de tant affirmer le néant, dont nous ne savons rien. Il
+me semble qu'en ce moment on va trop loin, dans l'affirmation d'un
+réalisme étroit et un peu grossier, dans la science comme dans l'art.»
+
+On le voit, elle s'est graduellement affranchie des jougs de coterie qui
+ont pesé sur elle si durement, et de l'influence excessive de certains
+personnages qui l'ont presque dépossédée d'elle-même. Elle se retrouve
+et se ressaisit avec ses convictions et aussi ses chimères mais du moins
+avec celles qui sont bien à elle et qui constituent son _moi_. Elle
+remonte à un niveau d'où sa passion et surtout celle des autres
+l'avaient fait trop souvent descendre.
+
+Dans l'intervalle, des talents nouveaux avaient surgi. Au moins dans
+l'ordre de ses travaux personnels, elle ne voulait en ignorer aucun.
+Elle s'intéressait vivement à ces diverses manifestations de la vie
+littéraire. Elle avait été en relations d'exquise courtoisie avec Octave
+Feuillet, qu'elle loua vivement et spontanément pour le _Roman d'un
+jeune homme pauvre_; elle resta même avec lui en excellents termes
+jusqu'à l'apparition de l'_Histoire de Sibylle_, qui provoqua de sa part
+une réponse amère et passionnée, _Mademoiselle de la Quintinie_. Elle
+avait suivi avec intérêt les débuts d'Edmond About, elle y avait
+applaudi non sans quelques protestations contre le système de la
+raillerie perpétuelle. «On s'est beaucoup moqué de nos désespoirs d'il
+y a trente ans. Vous riez, vous autres, mais bien plus tristement que
+nous ne pleurions.» Elle s'étonnait surtout que les jeunes talents
+s'obstinassent «à voir et à montrer uniquement la vie de manière à
+révolter douloureusement tout ce que l'on a d'honnêteté dans le coeur.
+Nous en étions, nous, à peindre l'homme souffrant, le blessé de la vie.
+Vous peignez, vous, l'homme ardent qui regimbe contre la souffrance et
+qui, au lieu de rejeter la coupe, la remplit à pleins bords et l'avale.
+Mais cette coupe de force et de vie vous tue; à preuve que tous les
+personnages de _Madelon_ sont morts à la fin du drame, honteusement
+morts, sauf _Elle_, la personnification du vice, toujours jeune et
+triomphant.» Cette sorte de partialité du succès, sinon de la sympathie,
+l'irrite. «Donc, quoi? Ce vice seul est une force, l'honneur et la vertu
+n'en sont pas?... Je conviendrai avec vous que Feuillet et moi nous
+faisons, chacun à notre point de vue, des légendes plutôt que des romans
+de moeurs. Je ne vous demande, moi, que de faire ce que nous ne savons
+faire; et puisque vous connaissez si bien les plaies et les lèpres de
+cette société, de susciter _le sens de la force_ dans le milieu que vous
+montrez si vrai[23].» Elle avait pour Alexandre Dumas un vrai culte fait
+d'admiration et de tendresse. Elle jouit profondément de son succès;
+elle lit _l'Affaire Clémenceau_ avec une sollicitude maternelle; elle
+lui suggère aussitôt la contre-partie, qui pourra devenir, quelque
+temps après, en changeant le sexe, _la Princesse Georges_. Lorsque
+Alexandre Dumas se fait pour un jour publiciste, après la guerre et la
+Commune, empruntant à Junius son masque et sa plume, elle applaudit avec
+ravissement, elle proclame que c'est un pur chef-d'oeuvre. «Comme vous
+allez au fond des choses et comme vous savez mettre des faits où je ne
+mets que des intentions! Et puis, comme c'est dit! développé et serré en
+même temps, vigoureux, ému et solide!» Ce qu'elle ne se lassait pas
+d'admirer, c'est l'entente et la force scénique, la _vis dramatica_
+prédestinée à de si grands succès qu'elle se faisait gloire d'avoir
+devinés: «Vous souvenez-vous que je vous ai dit, après _Diane de Lys_,
+que vous les enterreriez tous!... Je m'en souviens, moi, parce que mon
+impression était d'une force et d'une certitude complètes. Vous aviez
+l'air de ne pas vous en douter, vous étiez si jeune! Je vous ai
+peut-être révélé à vous-même, et c'est une des bonnes choses que j'ai
+faites en ma vie.»
+
+Elle qui avait tant de soucis pour transformer ses romans en pièces et
+qui, d'ailleurs, ne se piquait pas d'une grande science des agencements
+scéniques, elle était frappée de cette franchise d'allure, de cet accent
+de vérité forte dans les situations et les sentiments où _les autres_
+n'échappent pas à la convention. «Et quels progrès depuis ce temps-là!
+Vous êtes arrivé à savoir ce que vous faites et à imposer votre volonté
+au public. Vous irez plus loin encore, et toujours plus loin[24].»
+Cette aimable prophétie qu'elle lui envoyait avec ses bénédictions
+maternelles, c'est au public à dire si elle s'est réalisée.
+
+Si je voulais définir l'esprit de George Sand, en dehors des épisodes et
+des aventures de sa vie littéraire, je dirais que c'était un esprit
+dogmatique et passionné. Dogmatique, en ce sens qu'elle avait des
+convictions fermes sur des choses fondamentales. Il faut distinguer la
+valeur des idées et la foi aux idées. Quelle que fût la valeur des
+siennes, elle y croyait fortement, elle les prenait fort au sérieux;
+elle ne permettait pas qu'en quelque milieu que ce fût, sceptique ou
+gouailleur, on en plaisantât; elle y subordonnait instinctivement la
+meilleure partie d'elle-même, son art. Or les idées ont une telle force
+en soi, que, fussent-elles contestables, elles communiquent quelque
+chose de cette force aux esprits qui s'en nourrissent; elles lui donnent
+un caractère d'élévation et de générosité en comparaison de ceux qui se
+font une sorte d'esthétique de l'indifférence absolue. C'est là le
+secret de cette supériorité qu'elle semble avoir conservée dans sa
+longue correspondance avec Flaubert, où furent abordées quelques-unes
+des plus délicates questions de la littérature, où purent se contrôler
+réciproquement deux manières tout à fait diverses et presque opposées de
+concevoir l'art.
+
+Cette controverse amicale dura près de douze années, de 1864 à 1876.
+Comment était née cette amitié littéraire entre deux personnages si
+différents, il importe peu; sans doute ils se rencontrèrent un jour à ce
+fameux dîner Magny où George Sand ne manquait pas de paraître, quand
+elle passait par Paris, ne fût-ce que pour reprendre langue dans ce pays
+des lettrés qu'elle oubliait dans les longs séjours de Nohant. Après
+cette rencontre, plus ou moins fortuite, Flaubert avait applaudi de
+toutes ses forces à la première représentation de _Villemer_, et George
+Sand, reconnaissante, lui écrivait «qu'elle l'aimait de tout son coeur».
+La connaissance était faite; les lettres devinrent de plus en plus
+fréquentes; elles devaient durer autant que la vie de George Sand. Elle
+avait admiré _Madame Bovary_; pour _Salammbô_, elle avait tout de suite
+vu le défaut de la cuirasse. «Ouvrage très fort, très beau, disait-elle,
+mais qui n'a vraiment d'intérêt que pour les artistes et les érudits.
+Ils le discutent d'autant plus, mais ils le lisent, tandis que le public
+se contente de dire: «C'est peut-être superbe, mais les gens de ce
+temps-là ne m'intéressent pas du tout[25].»
+
+Elle avait laissé, sans doute, percer quelque chose de cette impression
+en causant avec Flaubert, qui, de son côté, avait plaisanté, paraît-il,
+«le vieux troubadour de pendule d'auberge, qui toujours chante et
+chantera le parfait amour». Troubadour, le nom plaît à George Sand,
+elle l'adopte en riant et se désigne ainsi elle-même depuis ce jour-là.
+L'artiste et le troubadour, c'était bien là l'opposition des deux
+auteurs, caractérisée par deux mots pittoresques, et ce fut l'occasion
+toute naturelle de la controverse. Il est assez vraisemblable qu'avant
+cette époque George Sand, bien qu'elle eût souvent touché en passant à
+ce sujet de l'art, n'avait jamais porté sa réflexion sur son art
+personnel, qu'elle ne s'était jamais rendu un compte bien exact ni de
+ses procédés de compositions ni du but qu'elle poursuivait. Elle avait
+en cela, comme en autre chose, obéi à ses instincts et particulièrement
+à cette vocation d'écrire pour raconter et pour peindre, qui s'exprimait
+chez elle avec une force irrésistible et une facilité qui tenait du
+prodige. Ce qui l'amena à réfléchir sur ces sujets et à se définir
+elle-même, ce fut le spectacle des tendances et des richesses contraires
+qui surgissaient autour d'elle, et la comparaison des talents les plus
+divers qui s'imposait à elle. Le réalisme ne faisait que commencer; elle
+put à peine connaître le premier grand succès de M. Zola. Mais Flaubert,
+mais Jules et Edmond de Goncourt révélaient dans chacune de leurs
+oeuvres un art nouveau, où se combinaient l'influence de Balzac par
+l'intensité de l'observation et celle de Théophile Gautier par la
+préoccupation et le souci de la forme. Il y avait là des symptômes qui
+saisirent la curiosité de George Sand, tenue en éveil et avertie. Elle
+profita des hasards de la vie d'abord, puis des relations d'amitié qui
+la rapprochèrent de Flaubert, pour préciser, dès qu'elle en eut
+l'occasion, les différences de tempérament littéraire qu'elle sentait en
+elle, en présence de ces groupes nouveaux ou des personnalités qui en
+résumaient le mieux les tendances. Le contraste était frappant entre sa
+nature, prodigue jusqu'à l'excès, toute en effusion littéraire, d'une
+fécondité inépuisable, d'une abondance si spontanée et si naturelle
+d'expression qu'elle-même se comparait à une «eau de source qui court
+sans trop savoir ce qu'elle pourrait refléter en s'arrêtant[26]», et un
+écrivain tel que Flaubert, esprit d'invention et d'expression
+laborieuse, difficile envers soi-même comme envers les autres, inquiet
+et mécontent de son oeuvre, un des représentants de ce groupe et de
+cette race d'artistes excessifs, grands ouvriers de la forme, bijoutiers
+de style, ciseleurs de camées rares, un chercheur acharné du mot le plus
+expressif ou de l'épithète la plus décorative, se torturant sur une page
+comme si l'avenir du monde ou mieux l'avenir de l'art en dépendait,
+tourmenté par une sorte d'acuité et de subtilité maladive de sensations
+littéraires, épuisant ainsi dans le détail sa riche personnalité
+d'artiste, indifférent au fond des choses, ne prenant ni parti ni
+passion pour les grandes idées qui mènent le monde, curieux seulement de
+noter la diversité des caractères qu'elles inspirent ou des manies
+qu'elles produisent, observateur impassible des marionnettes humaines
+et des fils secrets qui les agitent. Il n'en avait pas été toujours
+ainsi. _Madame Bovary_ avait représenté, dans l'histoire de cet esprit,
+un moment de dilatation et d'épanouissement, une richesse et une largeur
+de composition, une sorte de bonheur de produire, une joie dans la
+fécondité qu'il ne trouve pas plus tard. Cette large veine s'était
+détournée ensuite du grand courant humain sur des curiosités
+archéologiques ou des singularités de cas pathologiques.
+
+De là une certaine désaffection du public, une impopularité croissante,
+et de là aussi, chez l'écrivain, bien des ombrages et des
+découragements. George Sand ne cesse pas de le relever dans ses
+défaillances; elle lui prodigue les meilleurs conseils, au hasard de son
+coeur et de sa plume; elle l'excite, le rassure, semant, à travers sa
+correspondance, les idées les plus saines sur la vraie situation de
+l'artiste, qui ne doit pas s'isoler trop orgueilleusement de l'humanité,
+sur les conditions de l'art, sur les devoirs qu'il impose et qu'il ne
+faut pas confondre avec les servitudes et les exigences des coteries.
+Dans toute cette partie de la correspondance, tout en se peignant au
+naturel, George Sand se maintient à un niveau très élevé de raison et de
+coeur. Pleine de sollicitude pour le cher artiste tourmenté et malade,
+elle fait tous ses efforts pour lui communiquer quelque chose de sa
+sérénité et de sa vigueur saine d'esprit. Qu'il s'abandonne un peu plus
+à son imagination naturelle; qu'il la tourmente moins au risque de la
+paralyser: «Vous m'étonnez toujours avec votre travail pénible; est-ce
+une coquetterie? Ça paraît si peu.... Quant au style, j'en fais meilleur
+marché que vous. Le vent joue de ma vieille harpe comme il lui plaît. Il
+a ses _hauts_ et ses _bas_, ses grosses notes et ses défaillances; au
+fond, ça m'est égal, pourvu que l'émotion vienne, mais je ne peux rien
+trouver en _moi_. C'est l'_autre_ qui chante à son gré, mal ou bien, et,
+quand j'essaye de penser à ça, je m'en effraye et me dis que je ne suis
+rien, rien du tout. Mais une grande sagesse nous sauve; nous savons nous
+dire: «Eh bien, quand nous ne serions absolument que des instruments,
+c'est encore un joli état et une sensation à nulle autre pareille que de
+se sentir vibrer....» Laissez donc le vent courir un peu dans vos
+cordes. Moi, je crois que vous prenez plus de peine qu'il ne faut, et
+que vous devriez laisser faire l'_autre_ plus souvent....» Elle revient
+à chaque instant sur ce conseil qui contient en germe toute une hygiène
+appropriée au talent de Flaubert, devenu le tourmenteur et le supplicié
+de lui-même. «Ayez donc moins de cruauté envers vous. Allez de l'avant,
+et, quand le souffle aura produit, vous remonterez le ton général et
+sacrifierez ce qui ne doit pas venir au premier plan. Est-ce que ça ne
+se peut pas? Il me semble que si. Ce que vous faites paraît si facile,
+si abondant! C'est un trop-plein perpétuel. Je ne comprends rien à votre
+angoisse.» Elle souffre aussi de voir qu'il se fâche à tout propos
+contre le public, qu'il est _indécoléreux_. «À l'âge que tu as,
+j'aimerais te voir moins irrité, moins occupé de la bêtise des autres.
+Pour moi, c'est du temps perdu, comme de se récrier sur l'ennui de la
+pluie et des mouches. Le public, à qui l'on dit tant qu'il est bête, se
+fâche et n'en devient que plus bête. Après ça, peut-être que cette
+indignation chronique est un besoin de ton organisation; moi, elle me
+tuerait.» Elle combat sans cesse son hérésie favorite, qui est que l'on
+écrit pour vingt personnes intelligentes et qu'on se moque du reste. «Ce
+n'est pas vrai, puisque l'absence de succès t'irrite et t'affecte.»
+
+Pas de mépris pour le public! Il faut écrire pour tous ceux qui ont soif
+de lire et qui peuvent profiter d'une bonne lecture. Pas d'isolement
+orgueilleux en dehors de l'humanité! Elle ne peut pas admettre que, sous
+prétexte d'être artiste, on cesse d'être soi-même, et que l'homme de
+lettres détruise l'homme. Quelle singulière manie, dès qu'on écrit, de
+vouloir être un autre homme que l'être réel, d'être celui qui doit
+disparaître, celui qui s'annihile, celui qui n'est pas! Quelle fausse
+règle de bon goût! Pour elle, elle se met tant qu'elle peut dans _la
+peau de ses bonshommes_. Tout écrivain doit faire ainsi, s'il veut
+intéresser. Il ne s'agit pas de mettre sa personne en scène. Cela, en
+effet, ne vaut rien. «Mais retirer son âme de ce que l'on fait, quelle
+est cette fantaisie maladive? Cacher sa propre opinion sur les
+personnages que l'on met en scène, laisser par conséquent le lecteur
+incertain sur l'opinion qu'il en doit avoir, c'est vouloir n'être pas
+compris, et, dès lors, le lecteur vous quitte; car, s'il veut entendre
+l'histoire que vous lui racontez, c'est à la condition que vous lui
+montriez clairement que celui-ci est un fort, celui-là un faible.» Ç'a
+été le tort impardonnable de l'_Éducation sentimentale_ et l'unique
+cause de son échec. «Cette volonté de peindre les choses comme elles
+sont, les aventures de la vie comme elles se présentent à la vue, n'est
+pas bien raisonnée, selon moi. Peignez en réaliste ou en poète les
+choses inertes, cela m'est égal; mais quand on aborde les mouvements du
+coeur humain, c'est autre chose. Vous ne pouvez pas vous abstraire de
+cette contemplation; car l'homme, c'est vous, et les hommes, c'est le
+lecteur.»
+
+Flaubert répondait qu'il préférait une phrase bien faite à toute la
+métaphysique, et il se renfermait, avec une sorte de mystère jaloux,
+dans le culte de la forme. Tout récemment le _Journal des Goncourt_ nous
+donnait un croquis intime d'une de ces séances du club des initiés, au
+bureau de l'_Artiste_; il nous retraçait l'image alourdie de Théophile
+Gautier répétant et rabâchant amoureusement cette phrase: «De la forme
+naît l'idée», une phrase que lui avait dite le matin même Flaubert et
+qu'il regardait comme la formule suprême de l'école, et qu'il voulait
+qu'on gravât sur les murs. C'est contre cette école que George Sand use
+les dernières armes de sa dialectique toujours jeune malgré l'âge. Ce
+sont là des formules déplorables, des partis pris excessifs _en
+paroles_. «Au fond, disait-elle à Flaubert, tu lis, tu creuses, tu
+travailles plus que moi et qu'une foule d'autres. Tu es plus riche cent
+fois que nous tous; tu es un riche et tu cries comme un pauvre. Faites
+la charité à un gueux qui a de l'or plein sa paillasse, mais qui ne veut
+se nourrir que de phrases bien faites et de mots choisis.... Mais, bêta,
+fouille dans ta paillasse et mange ton or. Nourris-toi des idées et des
+sentiments amassés dans ta tête et dans ton coeur; les mots et les
+phrases, la _forme_, dont tu fais tant de cas, sortira toute seule de ta
+digestion. Tu la considères comme un but, elle n'est qu'un effet.... La
+suprême impartialité est une chose antihumaine; un roman doit être
+humain avant tout. S'il ne l'est pas, on ne lui sait point gré d'être
+bien écrit, bien composé et bien observé dans le détail. La qualité
+essentielle lui manque: l'intérêt.» Et la note affectueuse venait
+corriger ce que le conseil avait de sévère: «Il te faut un succès après
+une mauvaise chance qui t'a troublé profondément; je te dis où sont les
+conditions certaines de ce succès. Garde ton culte pour la forme; mais
+occupe-toi davantage du fond (qui était, pour elle, les idées et la
+signification précise de l'oeuvre). Ne prends pas la vertu vraie pour un
+lieu commun en littérature. Donne-lui son représentant; fais passer
+l'honnête et le fort à travers ces fous et ces idiots dont tu aimes à te
+moquer. Quitte la caverne des réalistes et reviens à la vraie réalité,
+qui est mêlée de beau et de laid, de terne et de brillant, mais où la
+volonté du bien trouve quand même sa place et son emploi.»
+
+J'ai tenu à terminer ce portrait par ces belles et simples paroles qui
+lui donnent son vrai relief et sa vraie couleur. Quoi qu'on puisse dire
+de George Sand, de ses aventures de toute sorte, des événements d'idée
+ou autres, où l'a jetée la fougue de son imagination, enfin de ses
+chimères qui, en un temps, sont allées jusqu'à la violence de la pensée,
+il est certain qu'à mesure qu'on avance dans sa vie, notée presque jour
+pour jour dans sa correspondance, on voit s'accroître le trésor de son
+expérience et de sa raison, sa fortune intellectuelle, et se mieux fixer
+l'emploi de ces biens chèrement payés. Et quoi qu'on puisse penser
+d'elle un jour, de sa vie et de son oeuvre, il se dégage de ses lettres
+comme une image ennoblie des qualités rares qui resteront son signe
+privilégié dans l'histoire littéraire de ce temps: la fécondité
+merveilleuse des conceptions, le génie naturel du style et une idée
+fière de l'art, qui constitue la probité de son talent.
+
+FIN
+
+
+NOTES:
+
+[Note 13: _Lutèce_.]
+
+[Note 14: Théophile Gautier.]
+
+[Note 15: Un jeune graveur malade, recueilli chez elle.]
+
+[Note 16: Une de ses petites-filles.]
+
+[Note 17: Voir spécialement les lettres des 14 novembre, 14 décembre
+1838, des 15 et 20 janvier, 22 février et 8 mars 1839.]
+
+[Note 18: Mme Sand a recueilli avec soin les principales de ces pièces
+dans un volume à part: _le Théâtre de Nohant_, où se trouvent _le Drac,
+Plutus, le Pavé, la Nuit de Noël, Marielle_. Ce ne sont pas tout à fait
+les pièces telles qu'elles avaient été récitées sur la scène de Nohant,
+d'après un canevas détaillé, mais telles que l'auteur les a écrites
+après coup, sous l'impression qui lui en était restée.]
+
+[Note 19: Voir la lettre, si curieuse à ce point de vue, à Flaubert, du
+31 décembre 1867.]
+
+[Note 20: À côté de ces conseils, nous voudrions en placer d'autres,
+empruntés à des lettres inédites au comte d'A..., dont la belle-fille
+est devenue plus tard un de nos meilleurs romanciers. Mme Sand voulait
+qu'avant tout on respectât l'originalité de chaque esprit qui entre dans
+la carrière des lettres: «Vous savez, disait-elle, que je suis toute à
+votre service. Mais, croyez-moi, ne soumettez à aucune consultation, pas
+même à la mienne, le talent et l'avenir de votre jeune écrivain.
+Laissez-la se risquer et se produire dans sa spontanéité. Je sais par
+expérience que les avis les plus sincères peuvent retarder l'élan et
+faire dévier l'individualité.... Elle sait écrire, elle apprécie bien,
+elle est très capable de faire de la bonne critique. Quant à
+l'imagination, si elle n'en a pas, aucun conseil ne lui en donnera, et
+si elle en a, les conseils risquent de lui en ôter. Dites-lui que tant
+que j'ai consulté les autres, je n'ai pas eu d'inspiration, et que j'en
+ai eu le jour où j'ai risqué d'aller seule.» (6 août 1860.)]
+
+[Note 21: Ce qu'elle souffrait le moins, c'était l'opinion de certains
+critiques légers qui disent «qu'on n'a pas besoin d'une croyance à soi
+pour écrire, et qu'il suffit de réfléchir les faits et les figures comme
+un miroir.... Non, ce n'est pas vrai, le lecteur ne s'attache qu'à
+l'écrivain, qu'à une individualité, qu'elle lui plaise ou qu'elle le
+choque. Il sent qu'il a affaire à une personne et non à un instrument.»
+(1er mars 1803, _Correspondance inédite_, citée plus haut.)]
+
+[Note 22: Lettre à M. Louis Viardot, 10 juin 1868.]
+
+[Note 23: Lettre à M. Edmond About, mars 1863.]
+
+[Note 24: Lettre à Alexandre Dumas, 23 mai 1871. Voir, pour le
+commencement de cette amitié, la lettre à M. Charles Edmond, du 27
+novembre 1857.]
+
+[Note 25: Lettre à Maurice Sand du 20 juin 1865.]
+
+[Note 26: Lettres du 10 mars 1862.]
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES ANNÉES D'ENFANCE ET DE JEUNESSE DE GEORGE SAND.--LES ORIGINES ET LA
+FORMATION DE SON ESPRIT.
+
+CHAPITRE II
+
+HISTOIRE DES OEUVRES DE GEORGE SAND.--L'ORDRE ET LA SUCCESSION
+PSYCHOLOGIQUE DE SES ROMANS.
+
+CHAPITRE III
+
+LES SOURCES DE L'INSPIRATION DE GEORGE SAND.--LES IDÉES ET LES
+SENTIMENTS.
+
+CHAPITRE IV
+
+L'INVENTION ET L'OBSERVATION CHEZ GEORGE SAND.--SON STYLE.--CE QUI DOIT
+PÉRIR ET CE QUI SURVIVRA DANS SON OEUVRE.
+
+CHAPITRE V
+
+LA VIE INTIME À NOHANT.--LA MÉTHODE DE TRAVAIL DE GEORGE SAND.--SA
+DERNIÈRE CONCEPTION DE L'ART.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of George Sand, by Elme Caro
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GEORGE SAND ***
+
+***** This file should be named 13038-8.txt or 13038-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/0/3/13038/
+
+Produced by Wilelmina Mallière and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
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+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
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+
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+electronic works
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+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
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+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
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+
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
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+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Transitional//EN" "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-transitional.dtd">
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+<head>
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of George Sand, by Elme Caro.</title>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of George Sand, by Elme Caro
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Title: George Sand
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+Author: Elme Caro
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+Release Date: July 28, 2004 [EBook #13038]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GEORGE SAND ***
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+Produced by Wilelmina Mallière and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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+<br />
+<h3>LES GRANDS &Eacute;CRIVAINS FRAN&Ccedil;AIS</h3>
+<h1>GEORGE SAND</h1>
+<h2>PAR</h2>
+<h1>E. CARO</h1>
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+<h3>PARIS<br />
+LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br />
+79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</h3>
+<h3>1887</h3>
+<p style="text-align: center;"><img
+ alt="GEORGE SAND. REPRODUCTION DU DESSIN DE COUTURE."
+ title="GEORGE SAND. REPRODUCTION DU DESSIN DE COUTURE."
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+</p><br />
+<h5>GEORGE SAND. REPRODUCTION DU DESSIN DE COUTURE.</h5>
+<br />
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<a name="CHAPITRE_PREMIER"></a>
+<h2>CHAPITRE PREMIER<br />
+</h2>
+<br />
+<h2>LES ANN&Eacute;ES D'ENFANCE ET DE JEUNESSE</h2>
+<h2>DE GEORGE SAND</h2>
+<h2>LES ORIGINES ET LA FORMATION DE SON ESPRIT</h2>
+<br />
+<p>&laquo;On ne lit plus George Sand&raquo;, nous dit-on.
+Soit; mais, ne f&ucirc;t-ce que pour l'honneur de la langue
+fran&ccedil;aise, on reviendra, nous le croyons, sinon &agrave;
+toute l'oeuvre, du moins &agrave; une partie de cette oeuvre
+&eacute;pur&eacute;e par le temps, tri&eacute;e avec soin par le
+go&ucirc;t
+public, sup&eacute;rieure aux vicissitudes et aux caprices
+de l'opinion. Quand on nous a demand&eacute; de rassembler
+nos souvenirs sur cet auteur et de les faire
+revivre dans ce temps si &eacute;trangement d&eacute;daigneux et
+si vite oublieux, on est all&eacute; au-devant d'un secret
+d&eacute;sir que nous avions de faire appel, un jour ou
+l'autre, &agrave; nos impressions d'autrefois, de les ranimer
+par une nouvelle lecture, de les produire &agrave; la lumi&egrave;re
+en les rectifiant et les temp&eacute;rant par l'exp&eacute;rience
+acquise et la comparaison. Sand! cette syllabe magique
+r&eacute;sumait pour nous des journ&eacute;es de r&ecirc;veries
+d&eacute;licieuses et de discussions passionn&eacute;es. Elle
+repr&eacute;sente
+tant de passions g&eacute;n&eacute;reuses, tant d'aspirations
+confuses, de t&eacute;m&eacute;rit&eacute;s de pens&eacute;e, de
+d&eacute;couragements
+profonds, d'esp&eacute;rances surhumaines m&ecirc;l&eacute;es
+&agrave; l'&eacute;l&eacute;gante torture du doute! c'&eacute;tait en
+une seule
+conscience, en une seule imagination, une partie
+d'une g&eacute;n&eacute;ration qui se tourmentait vaguement au
+milieu d'un &eacute;tat de choses prosp&egrave;re et tranquille en
+apparence, aux approches de 1848, comme si la tranquillit&eacute;
+un peu monotone des &eacute;v&eacute;nements &eacute;tait une
+excitation &agrave; d&eacute;sirer autre chose, &agrave; souhaiter
+l'&eacute;motion,
+&agrave; se pr&eacute;cipiter dans l'inconnu des faits ou des
+id&eacute;es: g&eacute;n&eacute;ration heureuse, en somme, bien que
+d&eacute;j&agrave;
+remu&eacute;e par des pressentiments obscurs. Une vague
+id&eacute;e de r&eacute;forme ou de r&eacute;novation sociale, plus
+ardente
+que pr&eacute;cise, planait dans beaucoup d'esprits,
+agit&eacute;s sans trop savoir pourquoi. C'&eacute;tait le temps
+o&ugrave;
+un jeune homme &laquo;ayant le tourment des choses
+divines&raquo;, comme disait George Sand, pouvait se
+donner la joie d'entendre, dans la m&ecirc;me journ&eacute;e,
+les appels splendides de Lacordaire &agrave; Notre-Dame,
+et, le soir, l'&eacute;mouvante voix de Mlle Rachel au
+Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais dans quelque grande
+trag&eacute;die, ou
+bien encore s'enivrer de la prose exquise et presque
+rythm&eacute;e d'Alfred de Musset, r&eacute;v&eacute;l&eacute; sur la
+m&ecirc;me
+sc&egrave;ne. On lisait quelque grande et profonde po&eacute;sie
+de Victor Hugo sur la mort r&eacute;cente de sa fille; on
+discutait sur tel ou tel portrait des <i>Girondins</i> de
+Lamartine; on d&eacute;vorait <i>la Mare au Diable</i>, ce petit
+chef-d'oeuvre de po&eacute;sie rustique qui rachetait par
+son charme l'erreur prolixe du <i>Meunier d'Angibault</i>.</p>
+<p>C'&eacute;tait un temps satur&eacute; d'id&eacute;es et
+d'&eacute;motions, singuli&egrave;rement
+caract&eacute;ris&eacute; par un de ces grands po&egrave;tes
+qui disait alors: &laquo;La France s'ennuie&raquo;, et, chose
+plus singuli&egrave;re, qui le lui faisait croire, confondant
+l'ennui avec la secr&egrave;te fermentation des esprits,
+m&eacute;contents du pr&eacute;sent qui ne leur donnait pas assez
+d'&eacute;motions.</p>
+<p>Je prends les ann&eacute;es d&eacute;j&agrave; lointaines de 1846 et
+1847, parce qu'elles marquent l'apog&eacute;e d'influence et
+de gloire o&ugrave; s'&eacute;leva le nom de George Sand, une
+gloire form&eacute;e dans la temp&ecirc;te. On n'a pas perdu
+le souvenir des pol&eacute;miques exalt&eacute;es dont George
+Sand &eacute;tait alors l'occasion ou le pr&eacute;texte. Doit-on
+s'&eacute;tonner, si l'on y r&eacute;fl&eacute;chit, que cette
+renomm&eacute;e
+brillante et orageuse oscill&acirc;t, au souffle des opinions
+contraires, entre l'admiration et l'anath&egrave;me?
+Bien peu d'esprits gardaient la mesure &agrave; son &eacute;gard.
+C'&eacute;taient tant&ocirc;t des fureurs justici&egrave;res et
+vengeresses
+contre une r&eacute;formatrice audacieuse, tant&ocirc;t une
+idol&acirc;trie
+lyrique comme les oeuvres qui en &eacute;taient l'objet,
+une acclamation bruyante en l'honneur des id&eacute;es et
+des principes confondus, dans une sorte d'apoth&eacute;ose
+d&eacute;r&eacute;gl&eacute;e, avec la puissance de l'inspiration et la
+beaut&eacute; du style. Toutes ces passions sont bien tomb&eacute;es
+aujourd'hui. Il y a place maintenant, &agrave; ce qu'il
+semble, au milieu d'une indiff&eacute;rence r&eacute;elle ou
+affect&eacute;e,
+pour un jugement plus impartial, peut-&ecirc;tre pour une
+admiration mieux raisonn&eacute;e et plus libre. En tout
+cas, s'il est vrai que ce soit l'oubli qui ait fait dispara&icirc;tre
+&eacute;galement les deux partis, celui de l'injure
+et celui de la louange &agrave; outrance, s'il est vrai qu'on
+ne lise plus m&ecirc;me les oeuvres qui ont &eacute;t&eacute; le
+pr&eacute;texte
+enflamm&eacute; de tant de jugements contradictoires, notre
+&eacute;tude aura un m&eacute;rite, celui d'une exploration dans
+des r&eacute;gions devenues inconnues, quelque chose
+comme un voyage de d&eacute;couvertes.</p>
+<p>De cette ann&eacute;e de 1847 remontons de quelque
+quinze ou seize ans en arri&egrave;re, vers la fin de l'hiver
+de 1831, o&ugrave; George Sand vint s'installer &agrave; Paris avec
+le berceau de sa fille et son tr&egrave;s l&eacute;ger bagage, quelques
+cahiers griffonn&eacute;s &agrave; Nohant au milieu du bruit
+des enfants, sans une connaissance, sans un appui
+dans le monde des lettres, au milieu de ce vaste
+d&eacute;sert d'hommes, dont plusieurs &eacute;taient des concurrents
+redoutables, arm&eacute;s pour la lutte et pr&ecirc;ts &agrave;
+d&eacute;fendre contre la nouvelle venue tous les acc&egrave;s des
+librairies, des journaux et des revues. J'ai essay&eacute; souvent
+de me repr&eacute;senter l'&eacute;tat d'esprit de la baronne
+Aurore Dudevant, quand, &agrave; l'&acirc;ge de vingt-sept ans,
+elle vint tenter l'avenir dans l'ignorance compl&egrave;te de
+ses forces, transfuge volontaire de la maison et de la
+vie conjugales, pr&ecirc;te &agrave; faire pour son compte, et
+peut-&ecirc;tre
+aussi pour l'instruction des autres, l'&eacute;preuve de
+ce grand probl&egrave;me, l'ind&eacute;pendance absolue de la
+femme. Quelle nature d&eacute;j&agrave; complexe! Que d'influences
+contradictoires s'&eacute;taient crois&eacute;es et m&ecirc;l&eacute;es
+en elle!
+&Agrave; la voir &agrave; sa table de travail, dans sa mansarde du
+quai Saint-Michel, affubl&eacute;e de sa redingote en gros
+drap gris, ou bien encore &agrave; la suivre avec ses amis
+berrichons au restaurant Pinson, &agrave; l'estaminet, aux
+mus&eacute;es, aux concerts, au parterre des th&eacute;&acirc;tres le
+soir
+des premi&egrave;res repr&eacute;sentations, na&iuml;vement curieuse
+de tout ce qui int&eacute;ressait alors la jeunesse intelligente,
+de tous les &eacute;v&eacute;nements litt&eacute;raires et politiques
+des assembl&eacute;es, des clubs et de la rue, qui donc
+reconna&icirc;trait dans cet &eacute;tudiant quelque peu tapageur
+l'&eacute;l&egrave;ve mystique du couvent des Anglaises, l'humble
+et douce amie de la soeur Alicia, ou bien encore la
+pastoure des champs du Berry, l'aventureuse et
+r&ecirc;veuse enfant des bruy&egrave;res et des bois? Ce petit
+jeune homme d&eacute;lur&eacute; qui fait le soir de si gaies
+promenades
+dans le quartier Latin avec une troupe de
+camarades, sous la conduite d'un tr&egrave;s vieux jeune
+homme vaniteux, Henri Delatouche, le chef de la
+boh&egrave;me litt&eacute;raire de ce temps,&#8212;cet observateur
+vagabond, ce novice romancier, c'est une femme,
+tr&egrave;s s&eacute;rieuse au fond, qui a connu d&eacute;j&agrave; de
+mortelles
+tristesses, qui a beaucoup v&eacute;cu par la douleur,
+si la douleur fait vivre, qui a souffert dans
+toutes ses affections intimes, qui a &eacute;t&eacute; meurtrie
+par tous les liens de la famille; ces liens &eacute;taient
+m&ecirc;me devenus pour elle un supplice insupportable
+par la fatalit&eacute; des circonstances et sans doute aussi
+par cette autre fatalit&eacute; que chacun porte en soi et
+dont chacun est l'industrieux et cruel artiste. Elle
+vient essayer de se refaire &agrave; Paris une existence
+nouvelle, en dehors de toutes les lois de l'opinion
+et de tous les instincts de son sexe. Elle veut mettre
+la nature elle-m&ecirc;me dans son jeu et la contraindre &agrave;
+son caprice; elle <i>virilise</i> autant qu'elle peut sa
+mani&egrave;re
+de vivre, son costume, ses go&ucirc;ts, ses opinions,
+son talent. Elle va essayer de toutes les doctrines
+qui circulent &agrave; travers le monde, qui lui font esp&eacute;rer
+un meilleur avenir pour l'humanit&eacute;; elle a toutes les
+curiosit&eacute;s intellectuelles; elle va les exp&eacute;rimenter
+sur le vif; elle a l'impatience g&eacute;n&eacute;reuse et
+d&eacute;r&eacute;gl&eacute;e
+du vrai absolu, et ce qu'elle a con&ccedil;u comme vrai, elle
+n'imagine pas qu'on puisse l'ajourner un seul instant.</p>
+<p>D&eacute;j&agrave;, &agrave; vingt-sept ans, que de r&eacute;gions
+d'id&eacute;es
+n'a-t-elle pas explor&eacute;es, en les traversant toutes
+sans se satisfaire et s'arr&ecirc;ter dans aucune! Comme
+Wilhelm Meister, elle peut compter ses ann&eacute;es d'apprentissage,
+et d'un apprentissage si rude! L'<i>Histoire
+de ma vie</i><a name="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1"><sup>1</sup></a>
+nous les fera parcourir, et nous suivrons,
+dans cet itin&eacute;raire exact, plus d'un sentier
+douloureux. Nous saisirons l&agrave;, en m&ecirc;me temps, les
+sources myst&eacute;rieuses d'o&ugrave; jaillit son imagination
+naissante.</p>
+<p>La premi&egrave;re de ces sources, c'est &agrave; son origine
+m&ecirc;me qu'il faut la rapporter. George Sand resta
+toute sa vie dans une d&eacute;pendance assez &eacute;troite des
+influences qui pes&egrave;rent sur son berceau.</p>
+<p>Fille du peuple par sa m&egrave;re, fille de l'aristocratie
+par son p&egrave;re, elle devait, dit-elle, la plupart de ses
+instincts &agrave; la singularit&eacute; de sa position, &agrave; sa
+naissance
+<i>&agrave; cheval</i>, comme elle le disait, sur deux classes,
+&agrave; son amour pour sa m&egrave;re, contrari&eacute; et
+bris&eacute; par des
+pr&eacute;jug&eacute;s qui l'ont fait souffrir ayant qu'elle p&ucirc;t
+les
+comprendre, &agrave; son affection non raisonn&eacute;e pour
+son p&egrave;re, esprit frondeur et romanesque, qui, dans
+un intervalle de sa vie militaire, ne sachant que faire
+de sa jeunesse, de sa passion, de son id&eacute;al, se donne
+tout entier &agrave; un amour exclusif et disproportionn&eacute;
+qui le met en lutte, dans sa propre famille, contre les
+principes d'aristocratie, contre le monde du pass&eacute;;
+enfin &agrave; une &eacute;ducation qui fut tour &agrave; tour
+philosophique
+et religieuse, et &agrave; tous les contrastes que sa propre
+vie lui a pr&eacute;sent&eacute;s d&egrave;s l'&acirc;ge le plus
+tendre. Elle s'est
+form&eacute;e au milieu des luttes que le sang du peuple
+a soulev&eacute;es dans son coeur et dans sa vie, &laquo;et si plus
+tard certains livres firent de l'effet sur elle, c'est que
+leurs tendances ne faisaient que confirmer et consacrer
+les siennes&raquo;. Ajoutez &agrave; ces sentiments de
+solidarit&eacute;
+et d'h&eacute;r&eacute;dit&eacute; irr&eacute;sistibles les
+tiraillements
+douloureux, les d&eacute;chirements m&ecirc;mes du coeur que
+lui imposent de cruels malentendus, perp&eacute;tuellement
+balanc&eacute;e entre les emportements de sa m&egrave;re et les
+m&eacute;pris &agrave; peine dissimul&eacute;s de sa grand'm&egrave;re;
+v&eacute;ritable
+enfant de Paris, imbue des pr&eacute;jug&eacute;s d'une
+race &agrave; laquelle elle n'appartenait cependant que d'un
+c&ocirc;t&eacute;, on comprend &agrave; quelle &eacute;cole cette
+&acirc;me ardente,
+souvent muette par contrainte, fut soumise et quel
+fonds d'amertume elle dut amasser en elle contre cette
+diff&eacute;rence des classes dont souffrit cruellement son
+enfance. &Agrave; ce point de vue, la lecture des premiers
+volumes de l'<i>Histoire de ma vie</i> est singuli&egrave;rement
+instructive et nous fait p&eacute;n&eacute;trer dans les
+premi&egrave;res
+impressions auxquelles s'&eacute;veilla cette existence,
+bizarrement divis&eacute;e, d&egrave;s qu'elle prit conscience
+d'elle-m&ecirc;me. De l&agrave; ce qu'elle appela plus tard ses
+instincts &eacute;galitaires et d&eacute;mocratiques, qui ne furent
+que l'explosion de vieilles rancunes et de souffrances
+intimes, qui dataient de loin. Quand elle lut, encore
+enfant, les <i>Battu&eacute;cas</i> de Mme de Genlis, un roman
+innocemment socialiste (sans que le nom f&ucirc;t encore
+prononc&eacute;), ce fut l'institutrice et l'amie des rois qui
+r&eacute;v&eacute;la &agrave; l'enfant r&ecirc;veuse une partie de ses
+id&eacute;es
+futures. Elle en resta toujours l&agrave;, avec une na&iuml;vet&eacute;
+que l'&acirc;ge ne corrigea pas, &agrave; travers des lectures et
+des formules nouvelles qui amen&egrave;rent cette na&iuml;vet&eacute;
+&agrave; d&eacute;clamer plus d'une fois toujours tr&egrave;s
+sinc&egrave;rement,
+mais un peu au hasard.</p>
+<p>Cependant, son imagination travaillait sans cesse,
+silencieusement et activement. Plus tard elle en
+retrouvait la trace et l'action naissante dans les souvenirs
+les plus lointains de sa vie. La vie d'imagination,
+disait-elle, avait &eacute;t&eacute; toute sa vie d'enfant. Elle
+se rappelait fort bien le moment o&ugrave; le doute lui &eacute;tait
+venu sur l'existence du p&egrave;re No&euml;l, le grand distributeur
+de cadeaux &agrave; l'enfance. Elle le regrettait sinc&egrave;rement.
+La premi&egrave;re journ&eacute;e o&ugrave; l'enfant doute est la
+derni&egrave;re de son bonheur na&iuml;f. &laquo;Retrancher le
+merveilleux
+de la vie de l'enfant, c'est proc&eacute;der contre les
+lois m&ecirc;mes de sa nature. L'enfant vit tout naturellement
+dans un milieu pour ainsi dire surnaturel, o&ugrave;
+tout est prodige en lui, et o&ugrave; tout ce qui est en
+dehors de lui doit, &agrave; la premi&egrave;re vue, lui sembler
+prodigieux.&raquo; L'enfance elle-m&ecirc;me, la naissance
+encore si voisine d'elle, ce flot de sensations qui
+lui apportent la nouvelle d'un monde inconnu, tout
+cela n'est-il pas un cours continu de merveilles?
+George Sand combat, en toute occasion, la chim&egrave;re
+de Rousseau, qui veut supprimer le merveilleux
+sous pr&eacute;texte de mensonge. Laissez faire la nature,
+elle sait son m&eacute;tier. Ne devancez rien. &laquo;On ne rend
+pas service &agrave; l'enfant en h&acirc;tant sans m&eacute;nagement et
+sans discernement l'appr&eacute;ciation de toutes les choses
+qui le frappent. Il est bon qu'il la cherche lui-m&ecirc;me
+et qu'il l'&eacute;tablisse &agrave; sa mani&egrave;re durant la
+p&eacute;riode de
+sa vie o&ugrave;, &agrave; la place de son innocente erreur, nos
+explications, hors de port&eacute;e pour lui, le jetteraient
+dans des erreurs plus grandes encore, et peut-&ecirc;tre &agrave;
+jamais funestes &agrave; la droiture de son jugement et,
+par suite, &agrave; la moralit&eacute; de son &acirc;me.&raquo;</p>
+<p>Elle &eacute;tait n&eacute;e r&ecirc;veuse; tout enfant, elle se
+perdait
+dans des extases sans fin qui l'isolaient du monde
+entier. L'habitude contract&eacute;e, presque d&egrave;s le berceau,
+d'une r&ecirc;verie dont il lui &eacute;tait impossible plus
+tard de se rendre compte, lui donna de bonne heure
+l'<i>air b&ecirc;te</i>. &laquo;Je dis le mot tout net parce que toute
+ma vie, dans l'enfance, au couvent, dans l'intimit&eacute; de
+la famille, on me l'a dit de m&ecirc;me, et qu'il faut bien
+que ce soit vrai.&raquo; Ces crises de r&ecirc;verie prenaient
+quelquefois une dur&eacute;e et une intensit&eacute; extr&ecirc;mes,
+comme il arriva dans les jours qui suivirent la mort
+de son p&egrave;re (elle avait alors quatre ans). Quand elle
+se fut fait une vague id&eacute;e de ce que c'est que la mort,
+elle resta des heures enti&egrave;res assise sur un tabouret
+aux pieds de sa m&egrave;re, ne disant mot, les bras pendants,
+les yeux fixes, la bouche entr'ouverte: &laquo;Je l'ai souvent
+vue ainsi, disait sa m&egrave;re pour rassurer la famille
+inqui&egrave;te; c'est sa nature; ce n'est pas b&ecirc;tise. Soyez
+s&ucirc;re qu'elle rumine toujours quelque chose.&raquo; Elle
+<i>ruminait</i>, en effet; c'&eacute;tait la forme habituelle d'une
+pens&eacute;e active d&eacute;j&agrave;. Elle a peint en traits
+expressifs
+ce premier travail tout int&eacute;rieur de son imagination.
+De son propre mouvement, dans cette p&eacute;riode de sa
+vie commen&ccedil;ante, elle ne lisait pas, elle &eacute;tait
+paresseuse
+par nature et avec d&eacute;lices; elle avouait qu'elle
+n'avait pu se vaincre plus tard qu'avec de grands
+efforts. Tout ce qu'elle apprenait par les yeux et par
+les oreilles entrait en &eacute;bullition dans sa petite t&ecirc;te,
+elle y songeait au point de perdre souvent la notion
+de la r&eacute;alit&eacute; et du milieu o&ugrave; elle se trouvait.
+Avec de
+pareilles dispositions, l'amour du roman, sans qu'elle
+s&ucirc;t encore ce que c'&eacute;tait que le roman, s'empara
+d'elle avant qu'elle e&ucirc;t fini d'apprendre &agrave; lire. Elle
+composait des histoires interminables en les jouant
+avec sa soeur Caroline ou sa petite compagne Ursule.
+C'&eacute;tait une sorte de pastiche de tout ce qui entrait
+dans sa petite cervelle, mythologie et religion m&ecirc;l&eacute;es,
+dans la singuli&egrave;re &eacute;ducation que lui donnait sa
+m&egrave;re,
+artiste et po&egrave;te &agrave; sa mani&egrave;re, &laquo;qui lui
+parlait des
+trois Gr&acirc;ces ou des neuf Muses avec autant de s&eacute;rieux
+que des vertus th&eacute;ologales ou des vierges
+sages&raquo;, en amalgamant les contes de Perrault et les
+pi&egrave;ces f&eacute;eriques du boulevard, &laquo;si bien que les
+anges et les amours, la bonne vierge et la bonne f&eacute;e,
+les polichinelles et les magiciens, les diablotins du
+th&eacute;&acirc;tre et les saints de l'&Eacute;glise produisaient dans
+sa
+t&ecirc;te le plus &eacute;trange g&acirc;chis po&eacute;tique qu'on
+puisse
+imaginer&raquo;.</p>
+<p>Cette fermentation d'images qui se r&eacute;alisaient en
+sc&egrave;nes fantastiques au dedans d'elle-m&ecirc;me et qu'elle
+essayait de r&eacute;aliser mieux encore dans ses jeux au
+dehors, se modifiait, mais ne disparaissait pas quand
+elle passait du petit appartement de la rue Grange-Bateli&egrave;re,
+o&ugrave; elle demeurait &agrave; Paris avec sa m&egrave;re, &agrave;
+la maison de Nohant, qui appartenait &agrave; Mme Dupin.
+L&agrave; c'&eacute;tait une tout autre existence, de tout autres
+aliments pour la vie <i>ruminante</i>. En dehors des heures
+d'&eacute;tude, o&ugrave; elle n'apportait qu'une
+r&eacute;gularit&eacute; ext&eacute;rieure,
+elle vivait volontiers en compagnie des
+petits paysans du voisinage, dans les <i>p&acirc;tureaux</i> o&ugrave;
+ils se r&eacute;unissaient autour de leur feu, en plein vent,
+jouant, dansant ou se racontant des histoires &agrave;
+faire peur. Elle s'animait, elle s'exaltait de leurs
+terreurs. &laquo;On ne s'imagine pas, disait-elle en se
+rappelant cette p&eacute;riode de son enfance, ce qui se
+passe dans la t&ecirc;te de ces enfants qui vivent au milieu
+des sc&egrave;nes de la nature sans y rien comprendre, et
+qui ont l'&eacute;trange facult&eacute; de voir par les yeux du
+corps tout ce que leur imagination leur repr&eacute;sente.&raquo;
+C'est l&agrave; qu'elle s'essayait de bonne foi &agrave; ce genre
+d'hallucination particuli&egrave;re aux gens de la campagne,
+guettant l'apparition de quelque animal fantastique,
+le passage de la <i>grand'b&ecirc;te</i> que presque tous ses
+petits compagnons avaient vue au moins une fois.
+Elle &eacute;tait la premi&egrave;re aux contes de la veill&eacute;e,
+lorsque les chanvreurs venaient broyer le chanvre &agrave;
+la ferme. Malgr&eacute; toute la bonne volont&eacute; qu'elle y mit,
+elle d&eacute;clare qu'elle ne put jamais obtenir la moindre
+vision pour son compte; elle ne put r&eacute;ussir &agrave; &ecirc;tre
+compl&egrave;tement dupe d'elle-m&ecirc;me; mais l'&eacute;branlement
+de l'imagination et des nerfs persistait; elle en ressentait
+une sorte de fr&eacute;missement et de volupt&eacute;;
+toute sa vie elle aima &agrave; raviver le plaisir frissonnant
+que lui donnaient les &eacute;motions de ce genre. De
+toutes ces inventions rustiques qu'elle recueillait
+avidement, de ces visions du soir qu'elle sollicitait
+dans la campagne, il y avait juste de quoi troubler
+un instant sa cervelle et lui ravir quelques heures de
+sommeil. Au fond, ce n'&eacute;taient que des mat&eacute;riaux
+qu'elle amassait dans son magasin d'images; elle les
+accumulait dans son incessante r&ecirc;verie, pour l'oeuvre
+future dont elle n'avait pourtant aucune id&eacute;e; elle &eacute;tait
+artiste d&eacute;j&agrave; et se d&eacute;doublait comme le font les
+artistes,
+&agrave; la fois auteur et acteur dans ces petits drames qu'elle
+se jouait &agrave; elle-m&ecirc;me. Plus tard elle consacra des
+&eacute;tudes nombreuses &agrave; ce genre de litt&eacute;rature, la
+litt&eacute;rature
+de la peur, qu'elle avait exp&eacute;riment&eacute;e sur
+elle-m&ecirc;me,
+le <i>Diable aux champs</i>, les <i>Contes d'une grand'm&egrave;re</i>,
+les <i>L&eacute;gendes rustiques, le Drac</i>, etc., etc. Elle
+avait fini par se faire, sur ce sujet, une &eacute;rudition tr&egrave;s
+curieuse dont elle s'amusait non sans un peu de
+frayeur. L'&eacute;l&eacute;ment fantastique lui semblait &ecirc;tre
+une
+des forces de l'esprit populaire. Elle se plaisait surtout
+&agrave; le saisir chez des populations qui ne semblent pouvoir
+r&eacute;agir que par l'imagination contre la rude mis&egrave;re
+de leur vie mat&eacute;rielle. Le <i>Kobold</i> en Su&egrave;de, le <i>Korigan</i>
+en Bretagne, le <i>Follet</i> en Berry, l'<i>Orco</i> &agrave; Venise,
+le
+<i>Drac</i> en Provence, il y a peu de ses romans d'aventures
+qui ne garde quelque souvenir de ces noms,
+quelque impression de ce genre, et qui ne soit une
+de ses r&ecirc;veries d'enfance continu&eacute;e.</p>
+<p>C'est ainsi qu'elle pr&eacute;lude &agrave; ce songe d'&acirc;ge
+d'or, &agrave;
+ce mirage d'innocence champ&ecirc;tre qui la prit d&egrave;s l'enfance
+et la suivit jusque dans l'&acirc;ge m&ucirc;r. Malgr&eacute; ces
+pr&eacute;occupations assez sombres, elle n'&eacute;tait pas triste
+pourtant; elle avait ses heures de franche, d'exub&eacute;rante
+gaiet&eacute;. Sa vie d'enfance et d'adolescence fut
+une alternative de solitude recueillie et d'&eacute;tourdissement
+complet. Au sortir de ses longues r&ecirc;vasseries,
+elle se livrait avec une sorte d'ivresse &agrave; des amusements
+tr&egrave;s simples et tr&egrave;s actifs qui faisaient le plus
+singulier contraste aux yeux des personnes habitu&eacute;es
+&agrave; la voir vivre. C'&eacute;taient &laquo;les deux faces d'un
+esprit port&eacute; &agrave; s'assombrir et avide de s'&eacute;gayer,
+peut-&ecirc;tre
+d'une &acirc;me impossible &agrave; contenter avec ce qui
+int&eacute;resse la plupart des hommes, et facile &agrave; charmer
+avec ce qu'ils jugent pu&eacute;ril et illusoire.... Je ne peux
+pas, disait-elle, m'expliquer mieux moi-m&ecirc;me. Gr&acirc;ce
+&agrave; ces contrastes, certaines gens prirent de moi l'opinion
+que j'&eacute;tais tout &agrave; fait bizarre.&raquo;</p>
+<p>Cette vie int&eacute;rieure, qu'elle portait d&eacute;j&agrave; si
+vive et
+si intense dans le secret de sa pens&eacute;e, manqua prendre
+un autre courant et une direction toute nouvelle,
+gr&acirc;ce &agrave; un assez grave &eacute;v&eacute;nement; ce fut une
+crise
+religieuse qui, vers la seizi&egrave;me ann&eacute;e, se d&eacute;clara
+chez
+elle. &Agrave; la suite de d&eacute;chirements de coeur qui se
+renouvelaient sans cesse et de quelques r&eacute;v&eacute;lations
+maladroitement cruelles qui lui furent faites sur le
+pass&eacute; de sa m&egrave;re, Aurore avait r&eacute;solu de renoncer
+&agrave;
+tout ce qui devait mettre dans l'avenir un plus grand
+intervalle entre sa m&egrave;re et elle, qui vivaient
+g&eacute;n&eacute;ralement
+s&eacute;par&eacute;es; elle voulut renoncer &agrave; la fortune
+de sa grand'm&egrave;re, &agrave; l'instruction, aux belles
+mani&egrave;res,
+&agrave; tout ce qu'on appelle <i>le monde</i>. Elle prit
+en horreur les le&ccedil;ons de son p&eacute;dagogue Deschartres,
+dont elle a immortalis&eacute; plus tard la figure, les
+vanit&eacute;s, les ridicules et la rude honn&ecirc;tet&eacute;; elle
+se
+r&eacute;volta, elle tourna &agrave; l'<i>enfant terrible</i>.</p>
+<p>Mme Dupin, ne pouvant venir &agrave; bout de sa r&eacute;volte,
+r&eacute;solut de la mettre au couvent des Anglaises, qui
+&eacute;tait alors la maison d'&eacute;ducation en vogue &agrave; Paris
+pour les jeunes filles de la haute soci&eacute;t&eacute;. La jeune
+pensionnaire, qui arrivait l&agrave; le coeur bris&eacute; des
+derni&egrave;res
+luttes entre sa m&egrave;re et sa grand'm&egrave;re, les
+deux &ecirc;tres qu'elle ch&eacute;rissait le plus, se reposa
+d&eacute;licieusement
+dans cet abri. Elle nous a racont&eacute; avec
+un charme exquis, dans l'<i>Histoire de ma vie</i>, son
+s&eacute;jour au couvent, &eacute;gayant son r&eacute;cit de quelques
+vifs
+portraits de soeurs et de pensionnaires, d&eacute;crivant
+les moeurs et les habitudes, les salles d'&eacute;tude et les
+chambres, nous int&eacute;ressant &agrave; ces petits drames de la
+vie des religieuses, aux querelles des &eacute;l&egrave;ves, &agrave;
+leurs
+raccommodements, aux fautes et aux punitions encourues
+ou subies, &agrave; cette oisivet&eacute; errante dans les
+couloirs, dans les souterrains et sur les toits du
+couvent, &agrave; la recherche d'un secret qui n'avait jamais
+exist&eacute; et de victimes imaginaires dont on ne savait
+pas m&ecirc;me les noms, mais qu'on voulait d&eacute;livrer
+d'une captivit&eacute; romanesque. C'est d&eacute;j&agrave;, en action,
+la
+conception qui se r&eacute;alisera dans plusieurs de ses
+romans et qu'elle semble poursuivre sans cesse, les
+myst&egrave;res de <i>la Daniella</i>, de <i>la Comtesse de Rudolstadt</i>,
+du <i>Ch&acirc;teau des D&eacute;sertes</i>, de <i>Flamarande</i> et
+de tant
+d'autres r&eacute;cits o&ugrave; l'invention se complique de surprises
+mat&eacute;rielles, de labyrinthes, de d&eacute;dales d'architecture
+fantastique, et o&ugrave; l'on croirait assister &agrave;
+une secr&egrave;te collaboration d'Anne Radcliffe avec un
+&eacute;crivain de g&eacute;nie. Il y a de ces id&eacute;es fixes dans
+George Sand. Celle-l&agrave; s'&eacute;tait annonc&eacute;e de bonne
+heure.</p>
+<p>Dans cette compagnie de jeunes filles fort indisciplin&eacute;es,
+dont quelques-unes l'entra&icirc;naient soit &agrave; leur
+suite, soit &agrave; leur t&ecirc;te, sa gaiet&eacute;, un instant
+assoupie,
+se r&eacute;veilla et m&ecirc;me &agrave; l'exc&egrave;s; elle devint <i>diable</i>,
+elle
+aussi, un nom caract&eacute;ristique choisi par les pensionnaires
+qui ne voulaient se classer ni parmi les <i>sages</i>,
+ni parmi les <i>b&ecirc;tes</i>. Puis tout d'un coup, apr&egrave;s
+deux
+ann&eacute;es d'&eacute;tudes fort irr&eacute;guli&egrave;res et
+agit&eacute;es, apr&egrave;s
+qu'elle eut &eacute;puis&eacute; des amusements qui n'avaient
+gu&egrave;re
+de diabolique que le nom, et qui se r&eacute;duisaient &agrave; un
+mouvement sans but, &agrave; la r&eacute;bellion muette et
+syst&eacute;matique
+contre la r&egrave;gle, une r&eacute;volution vint &agrave;
+s'op&eacute;rer dans son esprit. &laquo;Cela s'&eacute;tait fait tout
+d'un
+coup, comme une passion qui s'allume dans une
+&acirc;me ignorante de ses propres forces.&raquo; Un jour
+arriva o&ugrave; son amour profond et tranquille pour la
+m&egrave;re Alicia ne lui suffit plus. &laquo;Tous ses besoins
+&eacute;taient dans son coeur, et son coeur s'ennuyait.&raquo;
+Sous une vive impulsion, qui ressemblait &agrave; un
+coup de la gr&acirc;ce, elle se sentit transform&eacute;e. Elle
+entendit, elle aussi, un jour, dans un coin sombre de
+la chapelle o&ugrave; elle s'ab&icirc;mait en m&eacute;ditations, le <i>Tolle,
+lege</i> de saint Augustin, qu'un tableau na&iuml;f repr&eacute;sentait
+devant elle. Tout d'un coup elle se donne, sans
+r&eacute;serve, sans discussion, &agrave; la foi qui l'envahit; elle
+n'&eacute;tait point l&acirc;che, nous dit-elle, et se fit un point
+d'honneur de cet abandon total. Elle subit jusqu'au
+bout &laquo;la maladie sacr&eacute;e&raquo;; la d&eacute;votion
+s'empara
+d'elle; elle connut les larmes br&ucirc;lantes de la
+pi&eacute;t&eacute;,
+les exaltations de la foi, et parfois aussi elle en
+ressentit les d&eacute;faillances et les langueurs. La fi&egrave;vre
+mystique l'agitait, comme saintement &eacute;gar&eacute;e, sous
+les arceaux du clo&icirc;tre; elle usait ses genoux, elle
+r&eacute;pandait son &acirc;me en sanglots sur le pav&eacute; de la
+chapelle o&ugrave; elle avait eu sa r&eacute;v&eacute;lation. Plus tard
+elle reprendra les souvenirs de cette p&eacute;riode de
+sa vie dans un r&eacute;cit br&ucirc;lant d'amour divin, dans
+<i>Spiridion</i>, ou plut&ocirc;t dans les premi&egrave;res pages du
+r&eacute;cit; car il arrive un moment o&ugrave; l'&acirc;me tendrement
+exalt&eacute;e du jeune moine est en proie &agrave; des troubles
+et &agrave; des visions d'un autre genre qui le d&eacute;tournent
+de la foi simple et le jettent dans des voies nouvelles.
+Mais le d&eacute;but du roman garde l'empreinte
+d'une grande et sinc&egrave;re &eacute;motion religieuse qui ne
+se rencontre nulle part, dans la vie de l'auteur, au
+m&ecirc;me degr&eacute; qu'au couvent des Anglaises. Comme
+il arriva pour le jeune moine Spiridion, la vie vint
+bient&ocirc;t chez elle troubler ce beau r&ecirc;ve mystique,
+d&eacute;concerter l'extase et apporter des &eacute;l&eacute;ments
+nouveaux
+qui modifi&egrave;rent profond&eacute;ment l'impression
+re&ccedil;ue. Mais elle en conserva toujours un germe
+d'id&eacute;alisme chr&eacute;tien que les accidents de la vie,
+ses aventures m&ecirc;mes ne purent jamais &eacute;touffer et
+qui reparaissait toujours apr&egrave;s des &eacute;clipses
+passag&egrave;res.</p>
+<p>La fi&egrave;vre religieuse s'apaisa bient&ocirc;t, &agrave; son
+retour
+&agrave; Nohant, o&ugrave; la rappelait la sollicitude un peu
+inqui&egrave;te de sa grand'm&egrave;re et o&ugrave; des incertitudes
+cruelles sur une sant&eacute; pr&eacute;caire l'oblig&egrave;rent
+&agrave; rentrer
+dans les soucis de la vie pratique. Pendant les dix
+derniers mois que dura la lente et in&eacute;vitable destruction
+d'une vie qui lui &eacute;tait ch&egrave;re, Aurore v&eacute;cut
+pr&egrave;s du lit de Mme Dupin, ou seule dans une tristesse
+presque sauvage. Cette m&eacute;lancolie profonde
+n'&eacute;tait un instant suspendue que par des promenades
+&agrave; cheval, &laquo;par cette r&ecirc;verie au galop&raquo;, et
+sans but, qui lui faisait parcourir une succession
+rapide de paysages, tant&ocirc;t mornes, tant&ocirc;t d&eacute;licieux,
+et dont les seuls &eacute;pisodes, not&eacute;s par elle et
+consign&eacute;s
+dans ses souvenirs, &eacute;taient des rencontres
+pittoresques de troupeaux ou d'oiseaux voyageurs,
+le bruit d'un ruisseau dont l'eau clapotait sous les
+pieds des chevaux, un d&eacute;jeuner sur un banc de
+ferme avec son petit page rustique Andr&eacute;, styl&eacute; par
+Deschartres &agrave; ne pas interrompre son silence plein
+de songes. C'est alors qu'elle devint tout &agrave; fait
+po&egrave;te par la tournure de son esprit et par la sensation
+aigu&euml; des choses ext&eacute;rieures, mais po&egrave;te sans
+s'en apercevoir, sans le savoir.</p>
+<p>En m&ecirc;me temps elle prenait la r&eacute;solution de s'instruire
+et se mit avec ardeur &agrave; des lectures qui l'attach&egrave;rent
+passionn&eacute;ment. Elle sentait le vide qu'avait
+laiss&eacute; dans son esprit son &eacute;ducation dispers&eacute;e et
+fortuite sous la discipline bizarre de Deschartres
+ou sous la r&egrave;gle trop indulgente du couvent. Elle
+se mit &agrave; lire &eacute;norm&eacute;ment, mais avec une
+curiosit&eacute;
+tumultueuse, sans direction et sans ordre. Un nouveau
+changement se fit &agrave; cette &eacute;poque dans son
+esprit. Elle abandonna l'<i>Imitation de J&eacute;sus-Christ</i> et
+le dogme de l'humilit&eacute; pour le <i>G&eacute;nie du Christianisme</i>,
+qui l'initiait &agrave; la po&eacute;sie romantique plut&ocirc;t
+qu'&agrave; une forme nouvelle de la v&eacute;rit&eacute; religieuse.
+Bient&ocirc;t elle passa &agrave; la philosophie; chaque livre
+nouveau marquait en elle comme une nouvelle &egrave;re.
+Je ne connais rien de dangereux comme la m&eacute;taphysique,
+prise &agrave; grande dose et sans m&eacute;thode par un
+esprit ardent et compl&egrave;tement inexp&eacute;riment&eacute;. Il y
+a
+pour ces jeunes intelligences un &eacute;gal p&eacute;ril ou de
+s'attacher exclusivement &agrave; une doctrine, quand on
+est incapable de l'examiner avec sang-froid, et d'y
+puiser l'enthousiasme exclusif d'un sectaire, ou bien
+de tout confondre et de tout m&ecirc;ler dans un &eacute;clectisme
+sans jugement, de rapprocher par des affinit&eacute;s de
+sentiment des noms et des dogmes disparates, comme
+J&eacute;sus-Christ et Spinoza. La jeune r&ecirc;veuse ne put
+&eacute;chapper &agrave; ce double p&eacute;ril: elle passa tour
+&agrave; tour de
+l'enthousiasme qui confond tout &agrave; l'enthousiasme qui
+s'attache exclusivement &agrave; une pens&eacute;e ou &agrave; un nom,
+tout cela au gr&eacute; de la sensation pr&eacute;sente ou du
+caprice de l'imagination. Mais elle augmentait rapidement
+son capital de connaissances, qui fut bient&ocirc;t
+consid&eacute;rable, bien qu'assez mal class&eacute;. Sans
+fa&ccedil;ons,
+elle s'&eacute;tait mise aux prises avec Mably, Locke, Condillac,
+Montesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote,
+Leibniz surtout, qu'elle mettait au-dessus de tous les
+autres comme m&eacute;taphysicien (ce qui &eacute;tait une vue et
+une pr&eacute;f&eacute;rence heureuses), Montaigne, Pascal. Puis
+&eacute;taient venus les po&egrave;tes et les moralistes, La
+Bruy&egrave;re,
+Pope, Milton, Dante, Virgile, Shakespeare; le tout
+sans id&eacute;e de suite, sans programme d'&eacute;tudes, comme
+ils lui tomb&egrave;rent sous la main. Elle s'emparait de
+cette masse tourbillonnante d'id&eacute;es avec une &eacute;trange
+facilit&eacute; d'intuition; la cervelle &eacute;tait profonde et
+large,
+la m&eacute;moire &eacute;tait docile, le sentiment vif et rapide,
+la volont&eacute; tendue. Enfin Rousseau &eacute;tait arriv&eacute;;
+elle
+avait reconnu son ma&icirc;tre, elle avait subi le charme
+imp&eacute;rieux de cette logique ardente, et son divorce
+avec le catholicisme fut consomm&eacute;.</p>
+<p>Dans ce conflit d'opinions et de doctrines, sa
+force nerveuse s'&eacute;tait &eacute;puis&eacute;e &agrave; essayer de
+tout
+comprendre, de tout concilier ou de choisir. <i>Ren&eacute;</i>
+de Chateaubriand, <i>Hamlet</i> de Shakespeare, Byron
+enfin avaient achev&eacute; l'oeuvre. Elle &eacute;tait tomb&eacute;e
+dans
+un d&eacute;sarroi intellectuel et moral, dans une m&eacute;lancolie
+qu'elle n'essayait m&ecirc;me plus de combattre.
+Elle avait r&eacute;solu de s'abstenir autant que possible
+de la vie; elle avait m&ecirc;me pass&eacute; du d&eacute;go&ucirc;t de
+la vie au d&eacute;sir de la mort. Elle ne s'approchait
+jamais de la rivi&egrave;re sans &eacute;prouver dans sa t&ecirc;te
+comme une gaiet&eacute; f&eacute;brile, en se disant: &laquo;Comme
+c'est ais&eacute;! Je n'aurais qu'un pas &agrave; faire.&raquo; Oui ou
+Non?&#8212;Voil&agrave; ce qu'elle se r&eacute;p&eacute;tait assez souvent
+et assez longtemps pour risquer d'&ecirc;tre lanc&eacute;e
+par le <i>Oui</i> au fond de cette eau transparente qui la
+magn&eacute;tisait. Un jour, le <i>Oui</i> fut prononc&eacute;; elle
+poussa son cheval hors de la voie marqu&eacute;e par le
+gu&eacute;, dans le hasard des eaux profondes. C'en &eacute;tait
+fait d'elle et des chefs-d'oeuvre futurs, si la bonne
+jument Colette ne l'avait sauv&eacute;e, d'un bond extraordinaire,
+hors du gouffre.</p>
+<p>La mort de sa grand'm&egrave;re, dont elle raconte les
+derniers moments avec une douleur sans phrase et
+une sinc&eacute;rit&eacute; touchante, termina la p&eacute;riode
+d'initiation.
+La s&eacute;paration entre les deux familles paternelle
+et maternelle fut consomm&eacute;e, l&eacute;galement au moins,
+par l'ouverture du testament. Sa m&egrave;re, pr&eacute;venue par
+quelqu'un, connaissait depuis longtemps la clause
+qui la s&eacute;parait de sa fille; elle savait aussi l'adh&eacute;sion
+donn&eacute;e &agrave; cette clause. De l&agrave; de nouvelles
+temp&ecirc;tes.
+On y c&eacute;da dans une certaine mesure. Aurore
+dut rompre avec ses parents de Villeneuve, &agrave; qui
+elle &eacute;tait recommand&eacute;e par le voeu de la morte. Ce
+fut un nouveau d&eacute;chirement de famille.</p>
+<p>Pour obvier &agrave; une situation fausse et parfois
+intol&eacute;rable,
+Mme Dupin conduisit un jour sa fille &agrave; la
+campagne, chez des amis qu'elle avait rencontr&eacute;s trois
+jours auparavant et qui se trouvaient &ecirc;tre les meilleures
+gens de la terre, les Duplessis; ils habitaient
+avec leurs enfants une belle villa de la Brie. Mme Dupin
+promit de venir la chercher &laquo;la semaine prochaine&raquo;.
+Elle l'y laissa cinq mois, et c'est l&agrave; que se
+fit, un jour, le mariage qui devait clore tout naturellement
+des relations de famille orageuses et parfois
+m&ecirc;me extravagantes et constituer pour la jeune femme
+une existence normale en esp&eacute;rance.</p>
+<p>Ici encore les d&eacute;ceptions ne manqu&egrave;rent pas. Aurore
+passait pour une riche h&eacute;riti&egrave;re, d'assez belle figure et
+d'un caract&egrave;re gai, quand elle n'&eacute;tait pas en contact
+avec les emportements et les irritations de sa m&egrave;re,
+qui avaient le privil&egrave;ge de la rendre affreusement triste.
+C'est dans la famille Duplessis qu'elle rencontra le
+fils naturel d'un colonel en retraite, M. Dudevant,
+dont la fortune &eacute;tait en rapport avec la sienne et
+qui la prit tout de suite &agrave; gr&eacute;, &laquo;tout en ne lui
+parlant point d'amour, et s'avouant peu dispos&eacute; &agrave;
+la passion subite, &agrave; l'enthousiasme, et, dans tous
+les cas, inhabile &agrave; l'exprimer d'une mani&egrave;re
+s&eacute;duisante&raquo;.
+On fit &agrave; Aurore la plaisanterie de la traiter
+comme sa femme future; il n'en fallut pas davantage.
+Elle se maria presque passivement, comme
+elle faisait tous les actes ext&eacute;rieurs de sa vie. Le
+mariage eut lieu en septembre 1822; ils partirent
+pour Nohant, o&ugrave; sa premi&egrave;re occupation, pendant
+l'hiver de 1823, fut le souci de la maternit&eacute; qui se
+pr&eacute;parait pour elle, &agrave; travers les plus doux r&ecirc;ves
+et les plus vives aspirations. La transformation fut
+compl&egrave;te pour elle. Les besoins de l'intelligence,
+l'inqui&eacute;tude des pens&eacute;es, les curiosit&eacute;s de
+l'&eacute;tude
+comme celles de l'observation, tout disparut, dit-elle,
+aussit&ocirc;t que le doux fardeau se fit sentir. &laquo;La Providence
+veut que, dans cette phase d'attente et d'espoir,
+la vie physique et la vie du sentiment pr&eacute;dominent.
+Aussi les veilles, les lectures, les r&ecirc;veries,
+la vie intellectuelle en un mot fut naturellement
+supprim&eacute;e, et sans le moindre m&eacute;rite ni le moindre
+regret.&raquo; Son mari &eacute;tait une nature n&eacute;gative et
+tatillonne;
+il passait sa vie &agrave; la chasse; elle, sans un
+seul point d'appui autour d'elle, s'abstint de r&ecirc;ver;
+elle fit des layettes avec une ardeur et bient&ocirc;t une
+<i>maestria</i> de coup de ciseaux qui la surprirent elle-m&ecirc;me.</p>
+<p>Sauf l'&eacute;pisode de la maternit&eacute;, les commencements
+de cette existence nouvelle furent assez ternes.
+Ce ne fut que par accident que revinrent plus tard
+des acc&egrave;s de cette exaltation douloureuse qui avait
+fait jusque-l&agrave; son secret supplice et, ce qui est plus
+dangereux, sa secr&egrave;te et ch&egrave;re volupt&eacute;. Quelques
+ann&eacute;es se pass&egrave;rent dans une sorte de tranquillit&eacute;
+prosa&iuml;que et de bonheur n&eacute;gatif. Le r&ecirc;ve semblait
+s'&ecirc;tre enfui bien loin; deux beaux enfants grandissaient
+autour d'elle. Elle &eacute;tait devenue, s'il faut l'en
+croire, une <i>campagnarde engourdie</i>, en apparence au
+moins; elle s'appliqua m&ecirc;me &agrave; devenir une bonne
+femme de m&eacute;nage, ce qui est plus difficile encore.
+Si sa pens&eacute;e travaillait encore solitairement dans
+la condition tr&egrave;s bourgeoise o&ugrave; elle semblait
+condamn&eacute;e
+&agrave; vivre, la jeune m&egrave;re n'avait pas le p&eacute;dantisme
+de ses agitations morales; personne n'en avait
+le secret ni m&ecirc;me le soup&ccedil;on autour d'elle, et quand
+elle eut &eacute;crit ses premiers romans, un de ses plus
+chers amis, un habitu&eacute; de Nohant, le Malgache, lui
+&eacute;crivait: &laquo;<i>L&eacute;lia</i>, c'est une fantaisie.
+&Ccedil;a ne vous
+ressemble pas, &agrave; vous qui &ecirc;tes gaie, qui dansez la
+bourr&eacute;e, qui appr&eacute;ciez le l&eacute;pidopt&egrave;re, qui
+ne m&eacute;prisez
+pas le calembour, qui ne cousez pas mal et
+qui faites tr&egrave;s bien les confitures.&raquo; Quand
+d&eacute;finitivement
+son int&eacute;rieur fut troubl&eacute;, vers 1831, quand
+les projets d'un avenir &agrave; sa guise eurent pris le
+dessus, quand on lui eut accord&eacute; une mis&eacute;rable pension
+et la libert&eacute;, qui devait plus tard se transformer
+en une s&eacute;paration l&eacute;gale &agrave; son profit, quand elle
+fut
+arriv&eacute;e &agrave; Paris pour y courir les risques effrayants
+d'une existence compl&egrave;tement affranchie, ce fut alors
+que l'on connut Mme Sand, une femme nouvelle
+avec un nom nouveau. Ce fut Henri Delatouche qui
+la baptisa ainsi. Sand restait indivis entre Jules Sandeau
+et elle, r&eacute;unis par une collaboration pour la
+premi&egrave;re oeuvre. On fut vite d'accord sur les pr&eacute;noms.
+Sandeau garda le sien; George &eacute;tait synonyme
+de Berrichon. &laquo;Jules et George, inconnus au public,
+passeraient pour fr&egrave;res ou cousins.&raquo; Les deux noms
+conquirent bient&ocirc;t une c&eacute;l&eacute;brit&eacute; qui les
+s&eacute;para de
+plus en plus l'un de l'autre.</p>
+<p>Nous ne racontons pas une biographie, nous
+essayons seulement de tracer une esquisse psychologique.
+Notre dessein &eacute;tait de noter les &eacute;preuves
+diverses et les phases intellectuelles qui avaient marqu&eacute;
+la jeunesse de Mme Sand. Elle arrivait &agrave; la vie
+litt&eacute;raire
+avec un fonds de souffrances tr&egrave;s r&eacute;elles, bien
+qu'exag&eacute;r&eacute;es sans doute par une imagination forte,
+d'&eacute;motions intimes et d'agitations religieuses, irrit&eacute;e
+plut&ocirc;t qu'apais&eacute;e par des lectures sans r&egrave;gle, avec
+une sensibilit&eacute; aigu&euml; et raffin&eacute;e, un d&eacute;dain
+profond
+pour les v&eacute;rit&eacute;s relatives dont il faut bien parfois se
+contenter dans le train du monde, la haine instinctive
+de tous les jougs qu'impose la loi ou l'opinion,
+l'horreur inn&eacute;e de tout ce qui engage la libert&eacute; de la
+pens&eacute;e ou celle du coeur. Ajoutez &agrave; cela qu'elle se
+trouve, presque &agrave; son coup d'essai et par le miracle
+d'une nature prodigue, en possession d'un <i>style</i>
+merveilleux, qui semble fait tout expr&egrave;s et comme
+pr&eacute;par&eacute; pour recevoir son ardente pens&eacute;e, qui
+s'&eacute;tait
+form&eacute; tout seul et sans conseils, depuis la longue
+s&eacute;rie des petits cahiers consacr&eacute;s &agrave;
+l'&eacute;pop&eacute;e de
+<i>Coramb&eacute;</i> jusqu'au premier roman qu'elle donnera
+au public.</p>
+<p>Comment se fit la premi&egrave;re r&eacute;v&eacute;lation de son
+talent d'&eacute;crire? il est curieux d'en conna&icirc;tre l'origine.
+Ce fut vers la fin du dernier automne qu'elle
+passa &agrave; Nohant. Elle avait beaucoup lu Walter Scott,
+dont les traces se retrouvent dans plusieurs de ses
+romans.</p>
+<p>Elle &eacute;bauchait, pendant ces mois tristes, &agrave; travers
+ses longues promenades, l'id&eacute;e d'une esp&egrave;ce de
+roman qui ne devait jamais voir le jour et qu'elle
+&eacute;crivit sur la tablette d'une vieille armoire, dans
+l'ancien boudoir de sa grand'm&egrave;re, pr&egrave;s de ses
+enfants: &laquo;L'ayant lu, dit-elle avec candeur, je me
+convainquis qu'il ne valait rien, mais que j'en pouvais
+faire de moins mauvais&raquo;, et comme elle &eacute;tait
+alors tr&egrave;s pr&eacute;occup&eacute;e du choix du m&eacute;tier
+qui lui
+assurerait sa libert&eacute; &agrave; Paris, elle vint &agrave; penser
+qu'en
+somme il n'&eacute;tait pas plus mauvais que beaucoup
+d'autres qui, tant bien que mal, faisaient vivre.
+&laquo;Je reconnus que j'&eacute;crivais vite, facilement, longtemps,
+sans fatigue; que mes id&eacute;es, engourdies
+dans mon cerveau, s'&eacute;veillaient et s'encha&icirc;naient,
+par la d&eacute;duction, au courant de la plume; que dans
+ma vie de recueillement j'avais beaucoup observ&eacute;
+et assez bien compris les caract&egrave;res que le hasard
+avait fait passer devant moi, et que, par cons&eacute;quent,
+je connaissais assez la nature humaine pour la d&eacute;peindre.&raquo;
+Cela l'encouragea dans sa tentative; elle
+en conclut que, de tous les petits travaux dont elle
+&eacute;tait capable, la litt&eacute;rature proprement dite, dont
+elle avait le go&ucirc;t et l'instinct confus, &eacute;tait celui qui
+lui offrait le plus de chances de succ&egrave;s comme m&eacute;tier.
+Elle fit son choix. Mais elle avait bien h&eacute;sit&eacute;
+auparavant; elle avait essay&eacute; des portraits au crayon
+ou &agrave; l'aquarelle en quelques heures. C'&eacute;tait ressemblant,
+para&icirc;t-il, mais cela manquait d'originalit&eacute;. Elle
+crut un instant avoir trouv&eacute; son aptitude v&eacute;ritable:
+elle peignait avec go&ucirc;t des fleurs et des oiseaux
+d'ornement, des compositions microscopiques sur
+des tabati&egrave;res et des &eacute;tuis &agrave; cigares en bois de
+Spa.
+Elle faillit m&ecirc;me en vendre un quatre-vingts francs,
+chez un marchand &agrave; qui elle l'avait confi&eacute;. &Agrave; quoi
+tiennent les destin&eacute;es litt&eacute;raires! Si elle en avait
+obtenu cent francs, ce qu'elle demandait en tremblant,
+sans croire que ce f&ucirc;t possible, <i>Consuelo</i> et <i>la
+Mare au Diable</i> n'auraient jamais paru. Heureusement
+la mode de ces objets passa vite, et Mme Dudevant
+fut oblig&eacute;e de chercher ailleurs ce qu'elle
+avait cru trouver l&agrave;, <i>son gagne-pain</i>. Le mot est
+d'elle; il &eacute;tait strictement vrai dans les conditions
+qui lui &eacute;taient faites. Elle avait &agrave; payer de son travail
+son passage &agrave; travers la vie libre, apr&egrave;s qu'elle
+avait d'abord et de guerre lasse abandonn&eacute; tous ses
+droits &agrave; son mari, pour racheter son ind&eacute;pendance.
+Ce mari, que nous ne retrouverons pas sur notre
+chemin, sans &ecirc;tre pr&eacute;cis&eacute;ment une <i>r&eacute;alit&eacute;
+offensive</i>
+dans les premi&egrave;res ann&eacute;es, sans &ecirc;tre d'ordinaire ni
+m&eacute;chant ni brutal, s'&eacute;tait arrang&eacute; de
+mani&egrave;re &agrave; devenir
+insupportable et &agrave; rendre la vie commune bien
+difficile &agrave; une femme d'un caract&egrave;re solitaire et assez
+sauvage, qu'on ne pouvait ni asservir ni r&eacute;duire
+dans ses habitudes et ses go&ucirc;ts. Quelques autres
+d&eacute;fauts, plus graves, para&icirc;t-il, vinrent s'ajouter aux
+difficult&eacute;s conjugales et d&eacute;cid&egrave;rent une
+s&eacute;paration,
+qui, d'abord partielle et librement consentie, devint
+d&eacute;finitive.</p>
+<p>Il arriva enfin un jour o&ugrave; Mme Dudevant reconquit
+son droit entier &agrave; l'ind&eacute;pendance qu'elle avait
+tant de fois souhait&eacute;e. En 1836 un jugement du
+tribunal de Bourges pronon&ccedil;a la s&eacute;paration &agrave; son
+profit et lui laissa l'&eacute;ducation des deux enfants. Mais
+d&eacute;j&agrave; elle avait fait l'essai dangereux de la
+c&eacute;l&eacute;brit&eacute;
+litt&eacute;raire par des oeuvres qui avaient surpris l'attention
+publique. Elle y &eacute;tait arriv&eacute;e avec les qualit&eacute;s
+dont nous lui avons vu faire l'essai dans la retraite,
+int&eacute;rieurement si agit&eacute;e, o&ugrave; elle avait
+v&eacute;cu: l'habitude
+des longues r&ecirc;veries, qui &eacute;tait devenue un abri
+contre la vie r&eacute;elle, une sensibilit&eacute; tr&egrave;s vive
+pour
+toutes les formes de la souffrance humaine, une
+bont&eacute; qui fut pour elle une source d'inspirations et
+en m&ecirc;me temps une occasion perp&eacute;tuelle d'erreurs
+et de malentendus dans son existence; enfin une
+imagination in&eacute;puisable dont elle avait suivi en secret,
+avec d&eacute;lices, les jeux et les combinaisons tour
+&agrave; tour ravissantes et terribles, jusqu'au jour o&ugrave; elle
+imagina de les jeter dans le public, qui s'en &eacute;prit
+passionn&eacute;ment et acclama le nom de l'enchanteresse.
+On lui donna presque aussit&ocirc;t sa place, et ce fut
+souvent la premi&egrave;re, dans cette illustre pl&eacute;iade de
+romanciers qui embrassait les noms si divers de
+Balzac, d'Alexandre Dumas, de Jules Sandeau, et
+dans laquelle le nom de George Sand garda son &eacute;clat
+personnel sans rien emprunter aux astres fraternels
+et voisins.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1">1</a>
+<div class="note">
+<p> Sa grand'm&egrave;re &eacute;tait la propre fille du
+mar&eacute;chal Maurice
+de Saxe et d'une des demoiselles Verri&egrave;re, bien connues au
+XVIIIe si&egrave;cle. Son grand-p&egrave;re &eacute;tait le
+c&eacute;l&egrave;bre M. Dupin de
+Francueil, que Jean-Jacques Rousseau et Mme d'Epinay d&eacute;signent
+sous le nom de Francueil seulement, et qui, &agrave; l'&acirc;ge
+de soixante-deux ans, &eacute;tait encore un <i>reste d'homme charmant</i>
+du dernier si&egrave;cle. De ce mariage &eacute;tait n&eacute; Maurice
+Dupin, un
+militaire, brillant causeur la plume &agrave; la main, un peu trop
+ami des aventures, qui, tr&egrave;s jeune, unit son sort &agrave; celui
+d'une
+fort aimable et spirituelle modiste de Paris, contre le gr&eacute; de
+Mme Dupin, tour &agrave; tour indulgente et courrouc&eacute;e. Maurice
+Dupin eut, en 1804, une fille, Aurore, qui devait illustrer le
+nom de George Sand.</p>
+</div>
+<hr style="width: 65%;" />
+<a name="CHAPITRE_II"></a>
+<h2>CHAPITRE II<br />
+</h2><br />
+<h2>HISTOIRE DES OEUVRES DE GEORGE SAND</h2>
+<h2>L'ORDRE ET LA SUCCESSION PSYCHOLOGIQUE
+DE SES ROMANS
+</h2>
+<p>Quelle id&eacute;e George Sand se faisait-elle du roman
+quand elle entreprit d'&eacute;crire pour le public? M&ecirc;me
+en faisant aussi large que l'on voudra la part de la
+spontan&eacute;it&eacute;, peut-on croire que cette intelligence,
+si richement dou&eacute;e et si f&eacute;conde, ait march&eacute; tout
+&agrave;
+fait au hasard, dans les voies qui se sont offertes &agrave;
+elle, avec l'indiff&eacute;rence banale d'un talent qui ne vise
+qu'au succ&egrave;s, ou bien s'est-elle d&eacute;velopp&eacute;e selon
+la
+r&egrave;gle inaper&ccedil;ue, mais active, d'instincts
+&eacute;nergiques
+et permanents? Elle va r&eacute;pondre pour nous:</p>
+<p>&laquo;Je n'avais pas la moindre th&eacute;orie quand je
+commen&ccedil;ai
+&agrave; &eacute;crire, et je ne crois pas en avoir jamais
+eu quand une envie de roman m'a mis la plume en
+main. Cela n'emp&ecirc;che pas que mes instincts ne
+m'aient fait, &agrave; mon insu, la th&eacute;orie que je vais
+&eacute;tablir,
+que j'ai g&eacute;n&eacute;ralement suivie sans m'en rendre
+compte, et qui, &agrave; l'heure o&ugrave; j'&eacute;cris, est encore
+en
+discussion. Selon cette th&eacute;orie, le roman serait une
+oeuvre de po&eacute;sie autant que d'analyse. Il y faudrait
+des situations vraies et des caract&egrave;res vrais, r&eacute;els
+m&ecirc;me, se groupant autour d'un type destin&eacute; &agrave;
+r&eacute;sumer
+le sentiment ou l'id&eacute;e principale du livre. Ce
+type repr&eacute;sente g&eacute;n&eacute;ralement la passion de
+l'amour,
+puisque presque tous les romans sont des histoires
+d'amour. Selon la th&eacute;orie annonc&eacute;e (et c'est l&agrave;
+qu'elle
+commence), il faut id&eacute;aliser cet amour, ce type par
+cons&eacute;quent, et ne pas craindre de lui donner toutes
+les puissances dont on a l'aspiration en soi-m&ecirc;me,
+ou toutes les douleurs dont on a vu ou senti la blessure.
+Mais, en aucun cas, il ne faut l'avilir dans le
+hasard des &eacute;v&eacute;nements; il faut qu'il meure ou
+triomphe, et on ne doit pas craindre de lui donner
+une importance exceptionnelle dans la vie, des forces
+au-dessus du vulgaire, des charmes ou des souffrances
+qui d&eacute;passent tout &agrave; fait l'habitude des
+choses humaines, et m&ecirc;me un peu <i>le vraisemblable</i>
+admis par la plupart des intelligences. En r&eacute;sum&eacute;,
+id&eacute;alisation du sentiment qui fait le sujet, en laissant
+&agrave; l'art du conteur le soin de placer ce sujet
+dans des conditions et dans un cadre de r&eacute;alit&eacute;
+assez sensible pour le faire ressortir.&raquo;</p>
+<p>George Sand n'a pas &eacute;t&eacute; infaillible dans l'application
+de cette th&eacute;orie. Il lui est arriv&eacute; plus d'une fois
+d'id&eacute;aliser dans le chim&eacute;rique et le faux. Mais
+c'&eacute;tait l&agrave; l'erreur de son jugement, non de ses
+instincts;
+elle restait fid&egrave;le d'intention &agrave; sa th&eacute;orie,
+alors m&ecirc;me qu'elle la trahissait. Cette th&eacute;orie
+para&icirc;t
+bien simple et bien grande, par comparaison surtout
+avec ce qui s'est vu plus tard.</p>
+<p>&Agrave; travers toutes les aventures de sa vie r&eacute;elle et
+de sa vie litt&eacute;raire, George Sand garda intact son
+culte de l'id&eacute;al, elle resta po&egrave;te. Le go&ucirc;t
+changeant
+des g&eacute;n&eacute;rations nouvelles ne lui ravira jamais
+cet honneur. C'est dans une conception po&eacute;tique
+que naissent ces r&eacute;cits si riches, si vari&eacute;s, qui souvent
+s'alt&egrave;rent dans la suite des &eacute;v&eacute;nements, mais
+qui toujours ont des commencements merveilleux.</p>
+<p>On comprend comment cette spontan&eacute;it&eacute; d'une
+imagination dont j'ai essay&eacute; de retracer les origines
+troubl&eacute;es, qui ne se gouverne gu&egrave;re, qui s'excite
+elle-m&ecirc;me, comment le souvenir des crises morales
+travers&eacute;es, l'espoir confus d'un avenir o&ugrave; sa
+cr&eacute;dulit&eacute;
+enthousiaste voyait &eacute;clore des r&ecirc;ves divins,
+comment toute cette nature inqui&egrave;te, fr&eacute;missante et
+superbe, avec ses illusions et ses vraies douleurs,
+va trouver d'instinct son expression dans des
+oeuvres &eacute;tranges, audacieuses de pens&eacute;e, d'un style
+exalt&eacute; et inqui&eacute;tant, g&eacute;missantes et
+passionn&eacute;es, d&eacute;bordantes
+de lyrisme, &agrave; propos de l'amour, &agrave; propos
+de la religion, &agrave; propos de la vie humaine. Que si,
+de plus, on vient &agrave; penser que cet auteur est une
+femme froiss&eacute;e par la vie, d&eacute;&ccedil;ue, irrit&eacute;e
+de mille
+mani&egrave;res, que jusqu'alors dans une existence tr&egrave;s
+active au dedans, mais tr&egrave;s solitaire et tr&egrave;s
+retir&eacute;e,
+elle est rest&eacute;e &eacute;trang&egrave;re &agrave; tous les grands
+spectacles
+de la politique et de la soci&eacute;t&eacute;, et qu'elle se
+pr&eacute;cipite dans ce monde inconnu, avec son inexp&eacute;rience
+effr&eacute;n&eacute;e, ses vastes d&eacute;sirs et une compassion
+profonde pour les mis&egrave;res et les douleurs qui crient
+&agrave; travers l'humanit&eacute;, et encore plus pour celles qui
+souffrent et saignent silencieusement: on comprendra
+que cette femme soit tout d'abord constern&eacute;e
+et saisie &agrave; cette vue, comme toutes les belles &acirc;mes
+qui jugent le monde avec leur coeur et dont les
+aspirations sont violemment meurtries par la brutalit&eacute;
+des faits. Elle demandera alors si &agrave; tant de
+maux il n'y a pas de rem&egrave;de.</p>
+<p>Ce seront d'abord les pr&eacute;occupations personnelles,
+religieuses et morales qui domineront son
+esprit et ses oeuvres. Puis ce sera le tour des pr&eacute;occupations
+sociales. Alors, autour de cette femme
+inspir&eacute;e, de ce po&egrave;te applaudi, de cet &eacute;crivain
+d&eacute;j&agrave;
+populaire, vous verrez se presser en foule les docteurs
+de la r&eacute;novation universelle, les empiriques et
+les utopistes, les sophistes et les r&ecirc;veurs, les ap&ocirc;tres
+sinc&egrave;res et les charlatans de la question sociale,
+les exploiteurs et les exploit&eacute;s, les ambitieux et les
+na&iuml;fs. Ils ont trouv&eacute; dans George Sand l'&eacute;clatant
+porte-voix de leurs doctrines. C'est &agrave; qui lui proposera
+un plan nouveau, un syst&egrave;me in&eacute;dit, la philosophie,
+la politique, la religion de l'avenir. La
+nature de Mme Sand la pr&eacute;disposait &agrave; subir le
+despotisme des convictions &acirc;pres et des imaginations
+fortes. Fanatique du bien absolu ou, &agrave; son
+d&eacute;faut, d'un mieux imm&eacute;diat, r&ecirc;v&eacute;
+plut&ocirc;t qu'exp&eacute;riment&eacute;,
+plus paresseuse &agrave; concevoir l'id&eacute;e qu'&agrave; la
+mettre en oeuvre, reconnaissant elle-m&ecirc;me que l'initiative
+intellectuelle lui manque, elle laisse envahir
+toute une p&eacute;riode de sa vie par l'utopie politique,
+par le vague d&eacute;sir d'un &acirc;ge d'or sur l'av&egrave;nement
+duquel tout le monde est d'accord autour d'elle,
+sans que chacun renonce &agrave; son plan pour le faire
+&eacute;clore, et &agrave; son programme particulier pour le
+r&eacute;aliser.
+Enfin, un beau jour (oui, ce fut un beau jour
+pour son talent et sa gloire) elle &eacute;prouvera comme
+une grande lassitude de cette agitation d'id&eacute;es dans
+le vide, de ces th&eacute;ories, immacul&eacute;es et superbes
+tant qu'elles demeurent sur le tr&ocirc;ne int&eacute;rieur de la
+pens&eacute;e pure, et qui, d&egrave;s qu'elles descendent dans
+les aventures de la politique active et dans les mouvements
+de la rue, se laissent <i>avilir et souiller par
+les &eacute;v&eacute;nements</i>. Ce grand esprit, qui a l'horreur de
+la violence, rentrera en soi sous une impression de
+fatigue et de d&eacute;go&ucirc;t; elle fera, si j'ose dire, une
+retraite spirituelle en elle-m&ecirc;me dans le sanctuaire
+de ses plus chers souvenirs; elle se rendra &agrave; l'appel
+&eacute;nergique que lui font ses secrets instincts, trop
+longtemps froiss&eacute;s par la discussion violente et la
+lutte ingrate; elle reviendra &agrave; son go&ucirc;t pour la campagne,
+pour ces champs du Berry, th&eacute;&acirc;tre de la
+premi&egrave;re po&eacute;sie de ses r&ecirc;veries d'enfant; il y aura
+en elle comme une &eacute;closion soudaine et inesp&eacute;r&eacute;e
+de souvenirs frais et charmants, d'&eacute;motions exquises
+et saines. Enfin, nous nous reposerons avec elle de
+toutes les agitations et de toutes les haines; la douce
+lumi&egrave;re, un peu voil&eacute;e, de la campagne natale finira
+par &eacute;clipser l'&eacute;clat fi&eacute;vreux du
+r&eacute;formateur, le r&ecirc;ve
+enflamm&eacute; du po&egrave;te humanitaire.</p>
+<p>N'est-ce pas l&agrave; pr&eacute;cis&eacute;ment le cercle parcouru
+par Mme Sand, et cette page de biographie intime
+n'est-elle pas l'histoire en raccourci de ses oeuvres?</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><br />
+<h3>I</h3>
+<p>La premi&egrave;re p&eacute;riode de sa vie litt&eacute;raire est
+toute
+au lyrisme spontan&eacute;, personnel. Et comme je voudrais
+faire ici un tableau non de fantaisie, mais
+d'histoire, avec la pr&eacute;cision relative que comportent
+ces sortes de divisions d'un caract&egrave;re tout psychologique,
+je crois pouvoir &eacute;tendre cette premi&egrave;re
+p&eacute;riode de 1832 &agrave; 1840 environ. Dans cet intervalle
+de neuf ann&eacute;es paraissent, coup sur coup, les
+chefs-d'oeuvre de la premi&egrave;re mani&egrave;re, <i>Indiana,
+Valentine, Jacques, Andr&eacute;, Mauprat, L&eacute;lia</i> et la
+charmante s&eacute;rie des contes v&eacute;nitiens<a name="FNanchor_2_2"></a><a
+ href="#Footnote_2_2"><sup>2</sup></a>.</p>
+<p>Rappelons rapidement le sujet des oeuvres principales.
+Nous verrons qu'elles proc&egrave;dent toutes d'un
+fonds commun d'&eacute;motions et de douleurs personnelles,
+sans &ecirc;tre pourtant la confidence et le r&eacute;cit
+de sa vie. Mme Sand a toujours protest&eacute; contre les
+applications trop strictement biographiques qui ont
+&eacute;t&eacute; faites de ses premiers romans.</p>
+<p>Cependant il faut s'entendre sur ce point d&eacute;licat.
+<i>Indiana</i>, elle nous l'assure, n'est pas son histoire
+d&eacute;voil&eacute;e. C'&eacute;tait du moins l'expression de ses
+r&eacute;flexions
+habituelles, de ses agitations morales, d'une
+partie de ses souffrances r&eacute;elles ou factices; ce
+n'&eacute;tait pas sa vie, soit, c'&eacute;tait le roman ou le drame
+de sa vie, tel qu'elle l'avait con&ccedil;u sous les ombrages
+de Nohant. Que ce ne f&ucirc;t pas, je veux le
+croire, une plainte formul&eacute;e contre son ma&icirc;tre
+particulier,
+c'&eacute;tait du moins une protestation contre la
+tyrannie dans le mariage, personnifi&eacute;e par le colonel
+Delmare. C'&eacute;tait aussi la conception, l'id&eacute;al d'une
+femme aimante, telle qu'elle l'imaginait alors; c'est
+pour son propre compte qu'elle s'int&eacute;ressait &agrave; la
+peinture d'un amour na&iuml;f et profond, exalt&eacute; et
+sinc&egrave;re,
+passionn&eacute; et chaste, que sa na&iuml;vet&eacute; m&ecirc;me
+trahit,
+que sa sinc&eacute;rit&eacute; livre en proie et sans autre
+d&eacute;fense
+que le hasard &agrave; l'&eacute;go&iuml;sme voluptueux et
+f&eacute;roce d'un
+homme du monde, et que sauve enfin du dernier
+d&eacute;sespoir un coeur h&eacute;ro&iuml;quement silencieux, un coeur
+digne d'elle, digne de la r&eacute;concilier avec la vie et
+l'amiti&eacute;.&#8212;<i>Valentine</i> recommence, avec des d&eacute;tails
+ravissants et une po&eacute;sie incomparable, ce th&egrave;me du
+mariage impie et malheureux que les convenances
+sacril&egrave;ges du monde ont impos&eacute;, et qui tra&icirc;ne
+&agrave; sa
+suite les plus lamentables et tragiques douleurs, le
+r&eacute;veil violent de la nature et du coeur, les ardeurs
+fatales, les tentations plus fortes que la volont&eacute;, la
+famille d&eacute;shonor&eacute;e, une noble maison bris&eacute;e, un
+foyer an&eacute;anti.&#8212;<i>Jacques</i>, c'est son id&eacute;al de l'amour
+dans l'homme (comme <i>Indiana</i> est son id&eacute;al de
+l'amour dans la femme); c'est un sto&iuml;cien devenu
+amoureux avec la profondeur et l'&eacute;l&eacute;vation qu'un
+sto&iuml;cien peut mettre dans ces sortes de choses, avec
+un courage triste jusqu'&agrave; la mort d&egrave;s qu'il pressent
+une faiblesse ou une trahison, un d&eacute;vou&eacute; qui abdique
+sans &eacute;clat tous ses droits et se r&eacute;signe au suicide
+pour &eacute;pargner &agrave; Fernande, ador&eacute;e jusque dans sa
+faute, l'humiliation de ses joies coupables et la honte
+de son bonheur adult&egrave;re.&#8212;L'amour dans une
+nature gracieuse et faible qu'il exalte et qu'il brise,
+l'amour encore, mais dans une nature sauvage qu'il
+dompte et qu'il &eacute;l&egrave;ve &agrave; la plus haute
+&eacute;ducation de
+l'intelligence et du coeur, ce sont deux r&ecirc;ves sur
+les effets divers de la grande passion, c'est <i>Andr&eacute;</i>,
+c'est <i>Mauprat</i>.&#8212;<i>L&eacute;lia!</i> Qui ne se rappelle
+toujours,
+apr&egrave;s l'avoir lu une fois, ce po&egrave;me &eacute;trange,
+incoh&eacute;rent,
+magnifique et absurde, o&ugrave; le spiritualisme
+tombe si bas, o&ugrave; la sensualit&eacute; aspire si haut, o&ugrave;
+le
+d&eacute;sespoir d&eacute;clame en si beau style, o&ugrave; l'esprit,
+ravi,
+&eacute;tonn&eacute;, scandalis&eacute;, passe brusquement d'une
+sc&egrave;ne
+de d&eacute;bauche &agrave; une pri&egrave;re sublime, o&ugrave;
+l'inspiration
+la plus fantasque s'&eacute;lance de l'ab&icirc;me au ciel pour
+retomber au plus profond de l'ab&icirc;me? C'est le doute
+qui blasph&egrave;me, qui maudit, qui s'attendrit jusqu'&agrave;
+l'extase; c'est l'amour qui s'injurie lui-m&ecirc;me sans
+piti&eacute; et qui analyse ses mis&egrave;res avec une sorte de
+fureur d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e; c'est la foi qui tant&ocirc;t
+se renie et
+tant&ocirc;t se livre &agrave; ses transports; c'est l'id&eacute;al qui
+se
+d&eacute;shonore dans les bras des prostitu&eacute;es, et qui
+demande &agrave; l'orgie l'impuissante consolation de ses
+r&ecirc;ves et de ses &eacute;lans tromp&eacute;s. Ce lyrisme excessif,
+bien qu'il ait vieilli, offre encore au lecteur un spectacle
+&eacute;tonnant o&ugrave; le vertige et la fi&egrave;vre se
+m&ecirc;lent &agrave;
+des aspirations de la plus grande beaut&eacute;.&#8212;Dans
+<i>Spiridion</i>, le jeune moine Alexis, qui n'est pas sans
+ressembler beaucoup &agrave; George Sand elle-m&ecirc;me en
+consultation aupr&egrave;s de Lamennais, repr&eacute;sente l'&acirc;me
+en peine &agrave; la recherche de la v&eacute;rit&eacute; religieuse,
+touch&eacute;e
+de l'id&eacute;al divin et le cherchant avec une douloureuse
+anxi&eacute;t&eacute; &agrave; travers les symboles et les livres,
+et surtout &agrave; travers les angoisses d'un vieux moine
+mourant qui l&egrave;gue &agrave; son successeur la flamme, recueillie
+dans le feu de l'orage, mais la flamme o&ugrave;
+s'allumera la r&eacute;volte religieuse et plus tard la
+R&eacute;volution.</p>
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; de ces grands romans il ne faut pas
+oublier
+des oeuvres moindres, non par le talent, mais
+par l'&eacute;tendue. Qui ne conna&icirc;t pas les nouvelles de
+Mme Sand l'ignore vraiment ou est expos&eacute; &agrave; la
+m&eacute;conna&icirc;tre dans l'&eacute;tonnante souplesse de son art.
+&Agrave; travers ses plus grandes oeuvres, &agrave; toutes les
+&eacute;poques de sa vie, mais surtout dans la premi&egrave;re
+p&eacute;riode, se joue par intervalles un courant vif et
+bondissant d'esprit tout fran&ccedil;ais, l'esprit renaissant
+du XVIIIe si&egrave;cle, de fantaisie &eacute;l&eacute;gante et de
+curiosit&eacute;
+aventureuse qui trouve &agrave; se r&eacute;pandre en libert&eacute;
+dans des fictions dont l'amour est le th&egrave;me
+perp&eacute;tuellement
+vari&eacute;. A-t-on jamais mani&eacute; l'ironie l&eacute;g&egrave;re
+d'une main plus gracieuse que celle qui a &eacute;crit <i>Cora</i>,
+<i>Lavinia</i>, ou qui a trac&eacute; ces pages o&ugrave; la
+derni&egrave;re marquise
+du XVIIIe si&egrave;cle nous peint, en jouant avec son
+&eacute;ventail, les moeurs et les caract&egrave;res de son temps
+et nous raconte la seule &eacute;motion qui ait failli troubler
+le cours harmonieux d'une longue existence,
+vou&eacute;e aux amours faciles! Et <i>Lavinia</i>, qui pourrait
+l'oublier? Nous gardons, longtemps apr&egrave;s qu'elle a
+disparu, l'impression de ce sourire o&ugrave; a pass&eacute; la
+maligne vengeance d'un coeur trahi, qui voit revenir
+&agrave; lui le transfuge et qui l'abandonne &agrave; son tour, avec
+une tristesse souriante, &agrave; ses remords vite consol&eacute;s.
+Comme tous ces r&eacute;cits sont d'une invention naturelle,
+d'une allure vive, d'un tour et d'un style exquis!
+<i>Metella</i> nous montre, au vif et au naturel en m&ecirc;me
+temps, l'art de peindre les troubles les plus graves
+du coeur, d'un trait discret qui laisse tout deviner
+presque sans rien marquer et en courant &agrave; la surface.
+<i>Le Secr&eacute;taire intime</i>, <i>Teverino</i> sont deux
+inspirations
+de la plus brillante po&eacute;sie.</p>
+<p>J'aime moins <i>Leone Leoni</i>, malgr&eacute; la vigueur
+extraordinaire
+du ton, et je go&ucirc;te m&eacute;diocrement quelques
+pages dans <i>la Derni&egrave;re Aldini</i>. La m&egrave;re ne me
+pla&icirc;t gu&egrave;re quand elle veut &eacute;pouser son gondolier,
+et la fille m'effraye quand elle se jette &agrave; la t&ecirc;te du
+chanteur. Mais combien d'autres pages pleines de
+fra&icirc;cheur et d'&eacute;clat, et quel riant coloris! que de
+finesse et de gr&acirc;ce dans la sc&egrave;ne o&ugrave; L&eacute;lio
+se trouve
+pour la premi&egrave;re fois en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec la
+jeune
+Alezia! quelle lutte ing&eacute;nieuse, et le charmant
+triomphe pour tous les deux! L'&eacute;clat des grandes
+oeuvres de George Sand a &eacute;t&eacute; trop vif; elles ont
+&eacute;t&eacute;
+c&eacute;l&eacute;br&eacute;es ou discut&eacute;es avec trop de feu,
+pour que les
+<i>nouvelles</i> n'eussent pas un peu &agrave; en souffrir. Il y a
+l&agrave; cependant quelques-uns des plus purs joyaux de
+cet &eacute;crin d&eacute;j&agrave; si riche. Toutes les
+&eacute;l&eacute;gances de
+l'esprit s'y unissent comme pour faire un cadre d'or
+&agrave; un sentiment d&eacute;licat. Gr&acirc;ce &eacute;mue,
+fantaisie souriante,
+originalit&eacute; tour &agrave; tour piquante et attendrie,
+que de dons aimables, et quel malheur que George
+Sand ne s'en soit pas content&eacute;e! Pourquoi a-t-elle
+voulu faire de son talent un instrument plus sonore,
+mais souvent faux, de doctrines mal &eacute;tudi&eacute;es?</p>
+<p>De ces nouvelles, dont le cadre et le paysage
+sont emprunt&eacute;s &agrave; l'Italie et surtout &agrave; Venise, il
+faut
+rapprocher les <i>Lettres d'un voyageur</i>, publi&eacute;es &agrave;
+diff&eacute;rentes
+dates et &agrave; d'assez grands intervalles, mais
+dont les premi&egrave;res, les lettres v&eacute;nitiennes, offrent
+un int&eacute;r&ecirc;t &eacute;trange et passionn&eacute; que les
+autres n'ont
+pas au m&ecirc;me degr&eacute;. Ces premi&egrave;res lettres, vrai
+po&egrave;me en prose, chroniques de voyage dans les
+Alpes et vers le Tyrol, r&eacute;cit de conversations ou
+d'impressions solitaires &agrave; Venise, sont l'expression
+attrist&eacute;e, dramatique, d'un esprit souffrant, malade,
+d&eacute;j&agrave; cruellement &eacute;prouv&eacute; par la douleur,
+tromp&eacute; par
+l'amour, comme si, apr&egrave;s quelques ann&eacute;es &agrave; peine
+d'exp&eacute;rience, il avait d&ucirc; se d&eacute;montrer &agrave;
+lui-m&ecirc;me
+que les passions les plus romanesques ne sont pas
+&agrave; l'abri de la souffrance, pas plus que les existences
+les plus bourgeoises. C'est tant&ocirc;t un jugement am&egrave;rement
+r&eacute;sign&eacute; sur la vie et les hommes, tant&ocirc;t une
+plainte aigre, un cri d'angoisse, un de ces cris qui
+se font entendre &agrave; travers le monde, et qui ont un
+long retentissement. C'est, &agrave; coup s&ucirc;r, la confidence
+la plus sympathique et la plus curieuse que
+Mme Sand nous ait donn&eacute;e sur elle-m&ecirc;me par la
+sinc&eacute;rit&eacute; de l'accent, avec une exquise discr&eacute;tion
+de la douleur. Dans ces simples pages s'agitent en
+une seule &acirc;me tous les sentiments les plus sacr&eacute;s de
+l'&acirc;me; ils s'agitent, ils palpitent sous le voile; ni le
+sexe ni l'&acirc;ge de ce pauvre et po&eacute;tique voyageur de
+la vie ne s'y r&eacute;v&egrave;lent un seul instant; la passion et
+la souffrance y gardent une admirable pudeur, et le
+charme en est doubl&eacute;.</p>
+<p>Toutes ces oeuvres si diverses par la conception,
+par la fantaisie, par le cadre, portent la trace br&ucirc;lante
+d'un esprit jeune. Le sujet, &agrave; peu pr&egrave;s unique &agrave;
+travers
+la vari&eacute;t&eacute; &eacute;blouissante des aventures, c'est la
+peinture de l'amour noble aux prises avec les tentations
+et les surprises de la vie, avec les d&eacute;faillances
+ou les trahisons, ce sont les fortunes de ce pauvre
+et grand coeur humain dans ses &eacute;lans tromp&eacute;s vers
+l'h&eacute;ro&iuml;sme et dans ses chutes prodigieuses; c'est
+aussi la lutte des &acirc;mes aimantes contre les perfidies
+du sort, qui les jette en proie &agrave; la violence; c'est la
+r&eacute;volte de la nature contre les erreurs fatales de la
+soci&eacute;t&eacute;; c'est une protestation contre les servitudes
+du code, ou de l'opinion, en un mot, contre tout ce
+qui g&ecirc;ne le libre &eacute;lan des amours vrais. C'est enfin la
+poursuite inqui&egrave;te et passionn&eacute;e de l'id&eacute;al
+religieux,
+d'un id&eacute;al souvent chim&eacute;rique et troubl&eacute;, mais
+ardemment
+esp&eacute;r&eacute;, entrevu &agrave; travers les doubles
+t&eacute;n&egrave;bres
+<i>de la superstition et du scepticisme</i>. Telle est l'inspiration
+qui domine dans cette premi&egrave;re p&eacute;riode, et
+tel est le motif de ces premiers chants. Chacune de
+ces oeuvres est un po&egrave;me consacr&eacute; &agrave; l'amour divin
+et surtout &agrave; l'amour humain, tous les deux fort
+&eacute;tonn&eacute;s d'&ecirc;tre si intimement m&ecirc;l&eacute;s et
+confondus.
+La question sociale ne para&icirc;t que dans un vague
+lointain et incidemment. L'id&eacute;e d'une r&eacute;formation
+ne va gu&egrave;re d'abord au del&agrave; du mariage, critiqu&eacute;
+moins encore dans son principe que dans sa pratique.
+Elle &eacute;crivait alors, comme elle le dit, sous
+l'empire d'une &eacute;motion, non d'un syst&egrave;me.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><br />
+<h3>II</h3>
+<p>Le syst&egrave;me se fait jour bient&ocirc;t et refoule
+l'&eacute;motion
+dans certaines limites. L'&eacute;motion et le syst&egrave;me,
+l'une venue de l'&acirc;me m&ecirc;me de l'auteur, l'autre
+venu du dehors, se partageront, &agrave; parts plus ou
+moins &eacute;gales, les romans de la seconde p&eacute;riode,
+ceux qui remplissent la vie litt&eacute;raire de Mme Sand
+de 1840 &agrave; 1848 environ.</p>
+<p>Ce fut un malheur, au point de vue de l'art, que ce
+partage. On ne peut pas dire pr&eacute;cis&eacute;ment que le talent
+ait baiss&eacute; dans les oeuvres de la seconde mani&egrave;re;
+mais, &agrave; coup s&ucirc;r, l'int&eacute;r&ecirc;t est moins vif, la
+sympathie,
+&agrave; chaque instant d&eacute;concert&eacute;e, se refroidit. Il y
+a des parties enti&egrave;res frapp&eacute;es d'une mortelle langueur.
+Cela devait &ecirc;tre, et cela est. Ce qu'elle nous
+avait promis dans le roman, c'&eacute;tait la peinture plus
+ou moins id&eacute;alis&eacute;e du coeur humain, l'analyse de
+l'&acirc;me
+jet&eacute;e dans des situations fictives et se d&eacute;veloppant,
+dans cette combinaison d'&eacute;v&eacute;nements imaginaires, au
+gr&eacute; de l'auteur, observateur ou po&egrave;te. Ce qui nous
+plaisait dans cette lecture, c'&eacute;tait d'y go&ucirc;ter
+l'ineffable
+oubli du monde r&eacute;el, le repos de ce labeur tumultueux
+o&ugrave; tout ce que nous avons de sentiment et d'activit&eacute;
+s'&eacute;puise, par l'effet n&eacute;cessaire de la vie pratique,
+dans des luttes si &acirc;pres et toujours renaissantes,
+souvent pour de si mis&eacute;rables objets. On aimait &agrave; s'y
+distraire du combat, du bruit et de la poussi&egrave;re de
+chaque jour. O po&egrave;te, vous m'avez pr&eacute;sent&eacute;
+l'amorce
+d'une fiction aimable, je vous ai suivi sans d&eacute;fiance
+et d'un coeur charm&eacute;; vous avez sollicit&eacute; ma
+curiosit&eacute;,
+vous l'avez ravie; vous m'avez &eacute;mu, je subis la
+douce ivresse que votre art m'a pr&eacute;par&eacute;e. Et, tout
+d'un coup, voici que mon &eacute;motion s'arr&ecirc;te et se
+glace. Qu'avez-vous fait? Au milieu de l'idylle enchant&eacute;e,
+voici une tirade tra&icirc;tresse dont je reconnais
+l'inspirateur, voici le sermon socialiste qui commence,
+et le charme cesse d'agir. Vous me rejetez
+de vive force, et par une sorte de perfidie, dans ce
+milieu discordant et agit&eacute; que je voulais fuir. Je reconnais
+ici le discours de M. Michel (de Bourges), l&agrave;
+le pamphlet enflamm&eacute; de M. de Lamennais, ailleurs le
+r&ecirc;ve philosophique et religieux de M. Pierre Leroux;
+courez apr&egrave;s mon &eacute;motion, essayez de la ressaisir,
+elle est bien loin. J'ajoute que, par la force des
+choses, dans ces &eacute;pisodes de pr&eacute;dication intermittente,
+le talent ni le style ne sont plus les m&ecirc;mes.
+On sent trop bien que l'inspiration vient du dehors
+et que cette parole n'est qu'un &eacute;cho. L'in&eacute;vitable
+d&eacute;clamation arrive, comme toujours, quand le style
+n'est plus le son m&ecirc;me de l'&acirc;me, directement frapp&eacute;e
+par son &eacute;motion propre. L'&eacute;loquence se guinde, la
+verve forc&eacute;e prend des airs d'emphase.</p>
+<p>Que l'on &eacute;prouve cette critique sur les principaux
+romans de cette seconde p&eacute;riode. C'est vers 1840,
+avec <i>le Compagnon du tour de France</i>, que le syst&egrave;me
+arrive et que le socialisme entre en campagne.
+Certes il y a des parties charmantes dans ce roman,
+des types et des situations saisis avec art. Le fond
+de l'oeuvre est, ou du moins devrait &ecirc;tre, le contraste
+de l'amour g&eacute;n&eacute;reux et vraiment grand de Pierre
+Huguenin, avec la passion vaniteuse et sensuelle
+d'Amaury, l'un d&eacute;vouant l'ardeur de sa chaste pens&eacute;e
+&agrave; une vierge aust&egrave;re, grave, qui est toute intelligence
+et toute &acirc;me, l'autre cherchant la satisfaction d'un
+go&ucirc;t d'artiste dans la s&eacute;duction d'une femme
+&eacute;l&eacute;gante
+et coquette, qu'il aime avec tout l'orgueil de ses
+sens et toute l'exaltation d'une fantaisie. Ce qui est
+vrai dans ce roman, ce qui est bien observ&eacute; et vraiment
+beau, c'est l'effet de ce faux et mauvais amour
+sur Amaury. Ce coeur bien dou&eacute;, mais faible, dupe
+de sa vanit&eacute;, expie cruellement sa faute, non par la
+perte de son avenir, mais, ce qui est plus terrible,
+par la d&eacute;gradation successive de ses belles qualit&eacute;s.
+La volupt&eacute; et l'ambition l'ont touch&eacute;, elles le
+poss&eacute;deront
+&agrave; jamais. Ce qui est vrai aussi, et admirablement
+d&eacute;crit, c'est l'effet d'un noble amour sur
+Pierre Huguenin; c'est la peinture de son &eacute;l&eacute;vation
+morale, de la d&eacute;licate fiert&eacute; de ses sentiments, de
+ce courage et de cette probit&eacute; du bon sens qui se
+tient &agrave; l'&eacute;cart et dans l'ombre o&ugrave; doivent se
+rel&eacute;guer
+les passions impossibles. Mais, &agrave; chaque instant,
+h&eacute;las! ces belles analyses s'arr&ecirc;tent brusquement.
+Cette &eacute;tude profonde et charmante des effets
+de deux passions contraires sur deux &acirc;mes
+pl&eacute;b&eacute;iennes
+s'interrompt pour laisser passer le flot de la
+d&eacute;clamation politique. Je ne connais pas de personnage
+plus incommode, plus bruyant, plus sottement
+bavard que cet Achille Lefort, qu'on est s&ucirc;r de trouver
+&agrave; tous les d&eacute;tours des all&eacute;es, toutes les fois que
+l'idylle s'y prom&egrave;ne. Je ne sache rien de plus invraisemblable
+que le caract&egrave;re de M. de Villepreux, ce
+complice d'Achille Lefort qu'il m&eacute;prise, m&eacute;lange
+ind&eacute;finissable d'un grand seigneur sceptique, d'un
+membre de l'opposition constitutionnelle, d'un conspirateur
+sans conviction, qui, &agrave; certains moments,
+semble monter sur le tr&eacute;pied de la sibylle humanitaire,
+et qui, l'instant d'apr&egrave;s, en redescend avec le
+sourire d'un Machiavel du Palais-Bourbon. Mais
+surtout, je ne sache rien de plus faux, de plus d&eacute;clamatoire
+de plus dissonant que le personnage de la
+noble Yseult, dans la derni&egrave;re partie du roman, o&ugrave;
+l'on est tout &eacute;tonn&eacute; de d&eacute;couvrir que cette jeune
+fille, qui semble &ecirc;tre la raison m&ecirc;me, avec tant de
+gr&acirc;ce et de charme, n'est rien qu'une conspiratrice
+exalt&eacute;e, une p&eacute;dante infatu&eacute;e. Voyez-la initiant
+Pierre Huguenin aux myst&egrave;res du carbonarisme, fondant,
+au milieu de cette campagne splendide et de ce
+beau parc, la loge <i>Jean-Jacques Rousseau</i>; puis, &agrave; son
+tour, initi&eacute;e par la vertu de l'ouvrier &agrave; la vraie
+doctrine de l'&eacute;galit&eacute;, tout &agrave; coup, dans une
+sc&egrave;ne
+&eacute;trange, lui demandant, <i>devant Dieu qui les voit et
+qui les entend</i>, s'il l'aime comme elle l'aime, et lui
+avouant que, depuis le jour o&ugrave; elle a pu raisonner
+sur l'avenir, elle a r&eacute;solu <i>d'&eacute;pouser un homme du
+peuple afin d'&ecirc;tre peuple</i>, comme les esprits dispos&eacute;s
+au christianisme se faisaient baptiser afin de pouvoir
+se dire chr&eacute;tiens. Charmante et douce Yseult,
+o&ugrave; &ecirc;tes-vous? Je ne sais quel fant&ocirc;me,
+&eacute;chapp&eacute; du
+club des femmes, a pris votre place. Je ne vous
+reconnais plus<a name="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3"><sup>3</sup></a>.
+Ainsi s'entrem&ecirc;lent, &agrave; chaque instant,
+au grand d&eacute;pit du lecteur, les deux parties du
+roman, l'une tout aimable et tout &eacute;mue, empreinte
+de ce charme qui est la gr&acirc;ce dans l'art, l'autre
+surcharg&eacute;e
+de tons violents et criards qui font peur &agrave;
+la gr&acirc;ce et qui la forcent &agrave; s'envoler bien loin.</p>
+<p><i>Horace</i> serait l'analyse int&eacute;ressante d'un
+caract&egrave;re
+mis&eacute;rablement personnel et faible, si le roman n'&eacute;tait
+pas g&acirc;t&eacute; par le contraste trop visiblement cherch&eacute;
+d'Ars&egrave;ne, l'homme du peuple sublime, h&eacute;ros du socialisme
+naissant, type de toutes les vertus selon la
+morale nouvelle. Dans <i>Jeanne</i> on voit poindre l'<i>id&eacute;e
+druidique</i>, si ch&egrave;re &agrave; quelques amis de Mme Sand,
+m&ecirc;l&eacute;e &agrave; je ne sais quelle vague synth&egrave;se ou
+quel
+chaos religieux. Ici encore, on voudrait choisir dans
+cette oeuvre si m&eacute;lang&eacute;e. Quelques &eacute;pisodes
+charmants,
+comme la rencontre de Jeanne endormie dans
+les <i>Pierres Jom&acirc;tres</i> et comme le poisson d'avril,
+quelques sc&egrave;nes rustiques, admirablement peintes,
+comme l'incendie dans un hameau, les lavandi&egrave;res,
+la mort &agrave; la campagne, la fenaison, ne suffisent pas &agrave;
+sauver le roman de l'ennui que vous cause la pr&eacute;occupation
+du syst&egrave;me, incessamment ramen&eacute; &agrave; la traverse
+du sentiment. Peu &agrave; peu le syst&egrave;me tue le
+roman. Il arrive un moment o&ugrave; Jeanne n'est plus
+cette fille des champs, admirablement simple et
+pure, dont le charme na&iuml;f inspire de l'amiti&eacute; ou de
+l'amour &agrave; tous ceux qui la rencontrent, et qui s'en
+&eacute;tonne ou s'en effraye avec tant de modestie et de
+pudeur. Elle se transforme &agrave; vue d'oeil. Elle devient
+tant&ocirc;t la Vell&eacute;da du Mont-Barlot, tant&ocirc;t la Grande
+Pastoure, elle grandit sans cesse, si c'est grandir,
+au point de vue de l'art, que de passer &agrave; l'&eacute;tat de
+mythe et d'all&eacute;gorie. Elle symbolise l'&acirc;me
+h&eacute;ro&iuml;que
+et r&ecirc;veuse du peuple des campagnes. Je le veux
+bien, mais je ferme le livre au moment o&ugrave; la jeune
+paysanne devient une si belle parleuse, et je passe
+avec empressement &agrave; <i>Consuelo</i>.</p>
+<p>Ici encore, malgr&eacute; les tr&eacute;sors d'invention et d'art
+qui s'y d&eacute;pensent, n'&eacute;prouverai-je aucune
+d&eacute;convenue?
+Certes je ne suis pas assez sottement empress&eacute;
+de prouver ma critique, pour discuter l'&eacute;tonnante
+f&eacute;condit&eacute; d'invention, la curiosit&eacute;, la passion
+r&eacute;pandues dans tout ce roman et m&ecirc;me dans la
+premi&egrave;re
+partie de <i>la Comtesse de Rudolstadt</i>, qui en est
+la suite. Mme Sand, comme elle l'avoue, sentait l&agrave;
+un beau sujet, des types puissants, une &eacute;poque et
+des pays sem&eacute;s d'accidents historiques, dont le
+c&ocirc;t&eacute;
+intime &eacute;tait pr&eacute;cieux &agrave; explorer, et &agrave;
+travers lesquels
+son imagination se promenait avec une &eacute;motion croissante,
+&agrave; mesure qu'elle avan&ccedil;ait au hasard, toujours
+frapp&eacute;e et tent&eacute;e par des horizons nouveaux. Des
+lectures r&eacute;centes qui avaient vivement saisi son esprit
+mobile l'attiraient &agrave; cette entreprise singuli&egrave;re et
+complexe, en lui faisant pressentir tout ce que le
+XVIIIe si&egrave;cle offre d'int&eacute;r&ecirc;t sous le rapport de
+l'art,
+de la philosophie et du merveilleux, trois &eacute;l&eacute;ments
+produits par ce si&egrave;cle d'une fa&ccedil;on tr&egrave;s
+h&eacute;t&eacute;rog&egrave;ne
+en apparence, et dont le lien &eacute;tait cependant curieux
+&agrave; &eacute;tablir sans trop de fantaisie. Si&egrave;cle de
+Marie-Th&eacute;r&egrave;se
+et de Fr&eacute;d&eacute;ric II, de Voltaire et de
+Cagliostro: si&egrave;cle &eacute;trange qui commence par des
+chansons, se d&eacute;veloppe dans des conspirations bizarres,
+et aboutit par des id&eacute;es profondes &agrave; des
+r&eacute;volutions
+formidables! Je reconnais volontiers, avec
+Mme Sand, la grandeur du sujet, et, plus lib&eacute;ral
+qu'elle envers elle-m&ecirc;me, je reconnais qu'elle en a
+tir&eacute; le plus souvent un grand parti, par l'int&eacute;r&ecirc;t
+de
+l'intrigue, le charme &eacute;trange de certaines situations,
+la vive peinture des sentiments et des caract&egrave;res.
+Comme on aime cette Consuelo, intelligence &eacute;lev&eacute;e,
+noble coeur, admirable artiste, dans les d&eacute;buts chastement
+aventureux de sa vie errante &agrave; Venise, dans
+ses premiers triomphes et ses premi&egrave;res tristesses,
+&agrave; son arriv&eacute;e &agrave; ce terrible ch&acirc;teau des
+G&eacute;ants par
+une nuit de temp&ecirc;te, dans toute cette fantasmagorie
+des vieilles ruines et des grands souterrains, dans
+son amour pour le jeune comte Albert si longtemps
+combattu par l'effroi, dans sa fuite, dans sa rencontre
+&agrave; travers champs avec Haydn presque enfant, dans
+ce long voyage enfin, le plus ravissant et le plus
+fantastique que l'imagination puisse r&ecirc;ver!</p>
+<p>Et plus tard, quand, aux prises avec des &eacute;v&eacute;nements
+terribles, triste fianc&eacute;e de la mort, sous le
+coup d'un effrayant myst&egrave;re dont parfois sa raison se
+trouble, nous voyons repara&icirc;tre Consuelo, vierge et
+veuve, comtesse de Rudolstadt, toujours grande et
+noble artiste, &agrave; la cour de Fr&eacute;d&eacute;ric et dans la
+dangereuse
+intimit&eacute; de la princesse Am&eacute;lie, que de
+sc&egrave;nes pleines d'attrait et de terreur! Sa prison, son
+enl&egrave;vement, cette fuite nouvelle sous la conduite des
+Invisibles, ces &eacute;motions douloureuses d'une passion
+&eacute;nigmatique qui l'attire comme un amour permis et
+qui l'effraye comme une sorte d'adult&egrave;re envers un
+mort, tout cela est racont&eacute; avec un int&eacute;r&ecirc;t, un
+entrain
+incomparables. Mais, pour Dieu! que le comte Albert
+ne soit donc pas si fatal, si prolixe et si nuageux!
+S'il aime Consuelo, qu'il lui parle de son amour et
+qu'il ne lui commente pas sans fin, dans une histoire
+de fantaisie, les sanglantes l&eacute;gendes de Jean Ziska
+et des Hussites! Si sa d&eacute;mence n'&eacute;tait pas si
+pr&eacute;tentieuse,
+il pourrait nous int&eacute;resser; s'il ne repassait
+pas &agrave; chaque instant dans le roman, avec son front
+p&acirc;le, son oeil fixe et son manteau noir sem&eacute; de larmes
+d'argent comme un drap mortuaire, il pourrait nous
+sembler aimable. Mais c'est bien mal &agrave; lui de d&eacute;raisonner
+si souvent pour effrayer Consuelo et pour
+impatienter le lecteur! Et quand le moment de l'initiation
+arrive, quand l'oracle parle enfin au fond du
+souterrain, est-ce que je me trompe? Est-ce le noble
+comte qui parle? il me semble reconna&icirc;tre de vieilles
+phrases qui ont fait un long et vaillant service dans
+<i>la D&eacute;mocratie pacifique</i> de ce temps et ailleurs:
+&laquo;Une
+secte myst&eacute;rieuse et singuli&egrave;re r&ecirc;va, entre
+beaucoup
+d'autres, de r&eacute;habiliter la vie de la chair, et de r&eacute;unir
+dans un seul principe divin ces deux principes arbitrairement
+divis&eacute;s. Elle voulut sanctionner l'amour,
+l'<i>&eacute;galit&eacute;</i>, la <i>communaut&eacute; de tous</i>,
+les &eacute;l&eacute;ments de
+bonheur. Elle chercha &agrave; relever de son abjection le
+pr&eacute;tendu principe du mal et &agrave; le rendre, au contraire,
+serviteur et agent du bien&raquo; ... etc., etc.... Le
+noble comte peut continuer longtemps ainsi, il y a
+longtemps que je r&ecirc;ve, et je soup&ccedil;onne Consuelo
+de n'avoir tant de patience &agrave; l'entendre que parce
+qu'elle fait comme moi. Mais tout cela n'est rien en
+regard du second volume de <i>la Comtesse de Rudolstadt</i>.
+C'est ici qu'un grand courage pourrait se donner
+le spectacle de la mar&eacute;e montante du syst&egrave;me et
+de la d&eacute;clamation. L'ennui atteint tout &agrave; coup des
+hauteurs d&eacute;mesur&eacute;es. Qui pourrait suivre Consuelo
+dans ce Panth&eacute;on bizarre que lui ouvrent les pr&ecirc;tres
+et les pr&ecirc;tresses de la v&eacute;rit&eacute;, qui est
+d&eacute;cor&eacute;, entre
+chaque colonne, des statues des plus grands amis de
+l'humanit&eacute;, et o&ugrave; l'on voit figurer J&eacute;sus-Christ
+entre
+Pythagore et Platon, Apollonius de Tyane &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+saint Jean, Abailard aupr&egrave;s de saint Bernard, Jean
+Huss et J&eacute;r&ocirc;me de Prague &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+sainte Catherine
+et de Jeanne d'Arc? De gr&acirc;ce, arr&ecirc;tons-nous
+sur le seuil du temple avant que Spartacus n'arrive
+pour clore l'histoire, et que toutes les figures plus ou
+moins touchantes du roman ne disparaissent dans les
+brumes d'un symbolisme universel. Encore un roman
+qui finit par ce qu'il y a de plus froid au monde, l'all&eacute;gorie,
+uni &agrave; ce qu'il y a de plus pompeusement
+vide, la th&eacute;osophie humanitaire.</p>
+<p>Ce serait vraiment abuser de l'&eacute;vidence que d'insister
+davantage et de r&eacute;p&eacute;ter longuement la m&ecirc;me
+et triste &eacute;preuve sur le <i>Meunier d'Angibault</i>, o&ugrave;
+l'on
+voit, au commencement, un artisan h&eacute;ro&iuml;que, le
+grand L&eacute;mor, refuser la main d'une veuve patricienne
+qu'il adore, parce que la richesse est contraire
+&agrave; ses principes, et la riche veuve, &agrave; la fin du
+roman, se r&eacute;jouir de l'incendie qui d&eacute;vore son
+ch&acirc;teau,
+parce qu'elle voit tomber, avec le dernier pan
+de mur qui lui appartient, le dernier obstacle qui la
+s&eacute;parait du socialisme et de son amant. Parlerons-nous
+du <i>P&eacute;ch&eacute; de M. Antoine</i>, dont le plus gros
+p&eacute;ch&eacute;
+n'est pas, &agrave; mes yeux, d'avoir une aussi jolie fille que
+Gilberte, mais bien d'avoir rendu M. de Boisguilbault
+le plus insupportable des hommes en lui enlevant
+sa femme. Tout le monde est plus ou moins communiste
+ici, dans le singulier monde o&ugrave; s'agitent les
+personnages du roman: M. Antoine, gentilhomme
+d&eacute;chu; Jean, le paysan philosophe; Janille, la servante;
+&Eacute;mile, Cardonnet, le jeune sage; M. de Boisguilbault,
+le vieux fou. Il n'y a que M. Cardonnet le
+p&egrave;re qui ne trempe pas dans l'<i>id&eacute;e nouvelle</i>; mais
+aussi on a bien soin, comme si cela ne s'entendait pas
+de soi-m&ecirc;me, d'en faire le type de l'industriel sans
+coeur, dont la froide brutalit&eacute; fait mourir sa femme,
+et qui broie les id&eacute;es comme les hommes sous la
+meule de son usine. Tout ce monde-l&agrave; (toujours
+M. Cardonnet except&eacute;) a les deux caract&egrave;res
+oblig&eacute;s
+des personnages: l'h&eacute;ro&iuml;sme du coeur et l'argumentation
+intarissable. C'est &agrave; qui fera les plus belles
+actions et parlera le plus longtemps. La palme reste
+&agrave; M. de Boisguilbault.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><br />
+<h3>III</h3>
+D&eacute;j&agrave; pourtant, &agrave; la m&ecirc;me &eacute;poque
+o&ugrave; le r&ecirc;ve humanitaire
+obs&eacute;dait si cruellement cette belle imagination,
+il s'&eacute;tait fait en elle plus d'une r&eacute;volte sourde
+contre la tyrannie des amiti&eacute;s et des id&eacute;es
+syst&eacute;matiques.
+Plus d'une fois elle avait os&eacute;, pour respirer le
+grand air des libres espaces, soulever un instant le
+joug de plomb qui l'&eacute;crase. Entre <i>le Meunier d'Angibault</i>
+et <i>le P&eacute;ch&eacute; de M. Antoine</i>, ces deux grosses
+machines socialistes, elle avait donn&eacute; au monde
+attentif et ravi une d&eacute;licieuse idylle, la <i>Mare au
+Diable</i>, et pr&eacute;lud&eacute; ainsi, par un petit chef-d'oeuvre
+d'exquise chastet&eacute; et de po&eacute;sie champ&ecirc;tre, &agrave;
+la nouvelle
+mani&egrave;re qui devait marquer pour elle une autre
+p&eacute;riode, une p&eacute;riode de renaissance. Bonheur inattendu!
+Dans ces pages privil&eacute;gi&eacute;es, pas un mot de
+politique ni d'utopie. Rien qui divise, rien que de
+pudique et d'attendri, rien que de noble sans effort,
+de beau sans emphase, de touchant sans phrase! Un
+petit voyage de trois lieues, qui dure une nuit parce
+que l'on s'&eacute;gare; une conversation plusieurs fois
+interrompue, reprise, quitt&eacute;e, entre le fin laboureur
+Germain, qui va chercher femme &agrave; Fourche, et
+la petite Marie, qui s'en va berg&egrave;re aux Ormeaux;
+deux personnages &eacute;pisodiques, mais non &eacute;trangers
+&agrave; l'action, Petit-Pierre, qui voudrait bien avoir
+Marie pour seconde m&egrave;re, et la Grise, une bonne et
+belle jument qu'on aime comme si elle &eacute;tait une personne;
+le bivouac improvis&eacute; sous les grands ch&ecirc;nes
+et o&ugrave; la nuit se passe tout gentiment, pour Marie, &agrave;
+jaser et &agrave; dormir, pour Germain, &agrave; causer et &agrave;
+r&ecirc;ver;
+une &eacute;motion bien vite r&eacute;prim&eacute;e par le brave paysan
+devant tant d'innocence et de candeur, et, ce qui vaut
+mieux, un bon projet de mariage qui germe dans sa
+t&ecirc;te et qu'il remportera demain &agrave; la ferme, voil&agrave;
+tout;
+ce n'est rien, et ce <i>rien</i> restera dans notre litt&eacute;rature
+d'imagination parmi les oeuvres accomplies, n&eacute;es
+sous un rayon propice, et consacr&eacute;es. La po&eacute;sie est
+le talisman de Mme Sand; d&egrave;s qu'elle y touche, la
+sympathie rena&icirc;t et les mauvais r&ecirc;ves avec l'ennui
+s'enfuient.
+<p>Cette veine d'innocence et de po&eacute;sie renouvel&eacute;es
+devait porter bonheur &agrave; Mme Sand. Apr&egrave;s s'&ecirc;tre
+efforc&eacute;e d'oublier M. de Boisguilbault et son communisme
+dans les brillantes aventures de son <i>Piccinino</i>,
+elle revint avec amour &agrave; la veine d'or o&ugrave; elle avait
+d&eacute;j&agrave; recueilli un tr&eacute;sor de gr&acirc;ce et de
+sentiment:
+elle y puisa <i>Fran&ccedil;ois le Champi</i>. On eut peur en
+ouvrant le livre. On avait aper&ccedil;u, parmi les premi&egrave;res
+lignes, quelques mots de funeste augure, je
+ne sais quelle th&eacute;orie de la connaissance, de la sensation
+et de leur rapport qui est le sentiment, et l'on
+tremblait que M.P. Leroux n'e&ucirc;t r&eacute;pandu les
+lumi&egrave;res
+troubl&eacute;es de sa psychologie sur cette oeuvre
+nouvelle. On se rassura bien vite. On respira en
+s'apercevant que cette page &eacute;tait absolument un
+hors-d'oeuvre, une derni&egrave;re concession &agrave; l'amiti&eacute;.
+On respira, mais l'alerte avait &eacute;t&eacute; chaude. Il restait
+un roman berrichon de la t&ecirc;te aux pieds. Mme Sand
+avait pli&eacute; son beau style &agrave; cette fantaisie du langage
+rustique, imit&eacute; dans ses derni&egrave;res finesses et saisi
+dans tout son naturel, pour raconter l'histoire de ce
+brave Champi, de la bonne Madelon, de leur bucolique
+amiti&eacute; &agrave; l'ombre du moulin, amiti&eacute; de m&egrave;re
+de la part de Madelon, amiti&eacute; de fils de la part de
+Champi, mais qui se change avec les &eacute;v&eacute;nements et
+les ann&eacute;es en une tendresse bien vive et qui les
+m&egrave;ne, l'un donnant le bras &agrave; l'autre, jusqu'&agrave;
+l'&eacute;glise
+du village, avec le petit Jeannie derri&egrave;re eux, souriant
+de son plus fin sourire: ne faut-il pas bien
+souvent un <i>Ascagne</i> enfant dans les romans de village
+comme dans les po&egrave;mes &eacute;piques, pour servir
+de pr&eacute;texte aux premi&egrave;res effusions de l'amour naissant?
+Mais pendant que se d&eacute;roulait cette &eacute;pop&eacute;e
+tranquille dans le feuilleton du <i>Journal des D&eacute;bats</i>,
+au moment m&ecirc;me o&ugrave; le roman arrivait &agrave; son
+d&eacute;nouement,
+un autre d&eacute;nouement, qui fit beaucoup de tort
+au premier, nous dit Mme Sand, trouvait sa place
+dans le <i>premier Paris</i> dudit journal. C'&eacute;tait la
+r&eacute;volution
+de 1848.</p>
+<p>La crise fut vive pour Mme Sand. L'&eacute;motion de la
+premi&egrave;re heure faillit arr&ecirc;ter la renaissance de son
+talent, et couper brusquement la veine nouvelle. Des
+amiti&eacute;s exigeantes arriv&eacute;es au pouvoir faillirent
+compromettre
+cette plume exquise dans les violences
+de la pol&eacute;mique; des <i>Lettres au peuple</i> et des <i>Bulletins
+du minist&egrave;re de l'int&eacute;rieur</i>, voil&agrave; ce qui
+rempla&ccedil;a,
+pendant quelques mois, les fables charmantes
+dont elle s'enchantait la veille et dont elle nous enchantait
+tous. Il fallut l'insurrection terrible de Juin
+pour rompre le charme et affranchir l'imagination devenue
+captive. &laquo;C'est &agrave; la suite de ces n&eacute;fastes
+journ&eacute;es,
+dit-elle, que, troubl&eacute;e et navr&eacute;e jusqu'au fond de
+l'&acirc;me par les orages ext&eacute;rieurs, je m'effor&ccedil;ai de
+retrouver
+dans la solitude, sinon le calme, au moins la
+foi.... Dans ces moments-l&agrave; un g&eacute;nie orageux et puissant
+comme celui de Dante &eacute;crit, avec ses larmes,
+avec sa bile, avec ses nerfs, un po&egrave;me terrible, un
+drame tout plein de tortures et de g&eacute;missements. De
+nos jours, plus faible et plus sensible, l'artiste, qui
+n'est que le reflet et l'&eacute;cho d'une g&eacute;n&eacute;ration
+assez
+semblable &agrave; lui, &eacute;prouve le besoin imp&eacute;rieux de
+d&eacute;tourner
+la vue et de distraire l'imagination, en se
+reportant vers un id&eacute;al de calme, d'innocence et de
+r&ecirc;verie. Dans les temps o&ugrave; le mal vient de ce que les
+hommes se m&eacute;connaissent et se d&eacute;testent, la mission
+de l'artiste est de c&eacute;l&eacute;brer la douceur, la confiance,
+l'amiti&eacute;, et de rappeler ainsi aux hommes endurcis
+ou d&eacute;courag&eacute;s que les moeurs pures, les sentiments
+tendres et l'&eacute;quit&eacute; primitive sont ou peuvent
+&ecirc;tre encore de ce monde. Les allusions directes
+aux malheurs pr&eacute;sents, l'appel aux passions qui
+fermentent, ce n'est point l&agrave; le chemin du salut;
+mieux vaut une douce chanson, un son de pipeau
+rustique, un conte pour endormir les petits enfants
+sans frayeur et sans souffrance, que le spectacle
+des maux r&eacute;els, renforc&eacute;s et rembrunis encore par
+les couleurs de la fiction.&raquo; Ces lignes sont &eacute;crites
+au devant de <i>la Petite Fadette</i>, comme un adieu &agrave; la
+politique orageuse et un engagement, pris &agrave; demi-voix,
+de s'en tenir d&eacute;sormais &agrave; des r&ecirc;ves plus doux.
+<i>La Petite Fadette</i> fut le premier gage de la
+r&eacute;conciliation
+de Mme Sand avec son g&eacute;nie. Dans ces
+ann&eacute;es inqui&egrave;tes, dans ces heures incertaines dont
+chacune apportait un p&eacute;ril ou une menace, une discorde
+nouvelle entre les chefs des partis et un fr&eacute;missement
+des masses, avec quelle joie on &eacute;chappait
+aux anxi&eacute;t&eacute;s de cette vie pr&eacute;caire en suivant
+Mme Sand dans les <i>tra&icirc;nes</i> fleuries, vers la
+rivi&egrave;re
+qui s'endort l&agrave;-bas, sous les branchages! Que de
+larmes m&ecirc;l&eacute;es de sourires, un peu par contraste
+avec les &eacute;v&eacute;nements, firent couler l'amiti&eacute; des
+deux
+<i>bessons</i> de la Bessonni&egrave;re, la jalousie de Sylvinet, la
+tendresse &eacute;tonn&eacute;e d'abord, bient&ocirc;t &eacute;mue et
+vive, du
+beau Landry pour la Fadette, la gentillesse croissante
+de la Fanchon, transform&eacute;e par le charme magique
+d'un amour vrai! Ce fut un succ&egrave;s de gr&acirc;ce
+renaissante. Les plus beaux jours du talent &eacute;taient
+revenus, l'&eacute;motion publique les reconnaissait et les
+saluait. C'est &agrave; la m&ecirc;me source d'inspiration
+champ&ecirc;tre
+qu'il faut rapporter quelques oeuvres, plus voisines
+de nous par le temps, comme les <i>Ma&icirc;tres sonneurs</i>,
+un r&eacute;cit bien original, et <i>les Visions de la nuit
+dans les campagnes</i>, piquante fantaisie d'une imagination
+qui aime &agrave; traduire les na&iuml;ves terreurs, les
+superstitions et les l&eacute;gendes, non sans s'&eacute;mouvoir
+elle-m&ecirc;me de ces jeux de la peur, qui sont la po&eacute;sie
+de minuit et le drame nocturne des champs.</p>
+<p>Vers cette &eacute;poque, la passion du th&eacute;&acirc;tre, qui
+avait
+&eacute;t&eacute; tr&egrave;s vive chez Mme Sand, se r&eacute;veilla
+avec une
+force nouvelle. L'effort infructueux de <i>Cosima</i> avait
+irrit&eacute; cette passion plus encore qu'elle ne l'avait
+d&eacute;courag&eacute;e.
+<i>Gabrielle</i>, <i>les Sept Cordes de la Lyre</i>, les
+<i>Mississipiens</i> avaient &eacute;t&eacute; comme un spectacle
+id&eacute;al
+que Mme Sand avait donn&eacute; &agrave; son imagination. Dans
+sa studieuse retraite de Nohant, sa r&eacute;cr&eacute;ation la plus
+ch&egrave;re, avec ses enfants et ses amis, &eacute;tait, nous le
+verrons plus tard, un th&eacute;&acirc;tre de fantaisie, o&ugrave;
+chacun,
+sur un sc&eacute;nario pr&eacute;par&eacute; d'avance, apportait la
+verve
+improvis&eacute;e de son esprit ou la malice piquante de
+sa raison, sa m&eacute;lancolie ou sa gaiet&eacute;.&#8212;En 1849
+elle fit jouer sa com&eacute;die pastorale de <i>Fran&ccedil;ois le
+Champi</i>. Nous ne la suivrons pas longuement dans
+cette voie nouvelle, dans laquelle l'auteur ne rencontrera
+jamais un succ&egrave;s &eacute;gal &agrave; son m&eacute;rite,
+&agrave; son
+effort, &agrave; son visible d&eacute;sir de bien faire. Le tour
+particulier
+de son talent, amoureux de l'analyse et de
+la po&eacute;sie, ne lui profitait pas ici autant qu'ailleurs.
+Ce qu'il faut, au th&eacute;&acirc;tre, c'est la science du relief,
+l'instinct de la perspective, l'habilet&eacute; des combinaisons
+et surtout l'action, encore l'action et toujours
+l'action; c'est la gaiet&eacute; naturelle qui enl&egrave;ve le rire,
+ou le secret des &eacute;motions fortes et l'impr&eacute;vu qui
+saisissent l'esprit. L'action vive et rapide n'&eacute;tait pas
+le fait de Mme Sand. Ni l'esprit dramatique ni la
+<i>vis comica</i> ne se rencontrent chez elle. Son th&eacute;&acirc;tre
+manque de relief; les formes trop simples et trop
+nues de son art, son habitude des analyses d&eacute;licates
+et des sentiments fins, le style m&ecirc;me, d'une prodigieuse
+facilit&eacute;, mais un peu prolixe et parfois un
+peu d&eacute;clamatoire, qui tant&ocirc;t ne brille que par une
+simplicit&eacute; savante et tant&ocirc;t s'illumine de l'&eacute;clair
+lyrique,
+mieux &agrave; sa place dans un roman, voil&agrave; autant
+d'obstacles &agrave; sa popularit&eacute; sur la sc&egrave;ne. Quoi
+qu'il
+en soit, pendant de longues ann&eacute;es, dans la derni&egrave;re
+p&eacute;riode de sa vie, depuis <i>Fran&ccedil;ois le Champi</i> et <i>le
+Mariage de Victorine</i> (1851) jusqu'au <i>Marquis de Villemer</i>
+(1864), Mme Sand fut, avec un succ&egrave;s in&eacute;gal,
+passionn&eacute;ment occup&eacute;e de son th&eacute;&acirc;tre.</p>
+<p>Elle sentait tr&egrave;s vivement chez les autres, elle
+appr&eacute;ciait ce don du th&eacute;&acirc;tre qu'elle fit tant
+d'efforts
+pour acqu&eacute;rir et pour imposer au public. Quoi qu'on
+en ait dit plus tard, elle n'y r&eacute;ussit jamais
+compl&egrave;tement.
+Nous avons cependant assist&eacute; &agrave; des reprises
+r&eacute;centes de quelques-unes de ses pi&egrave;ces, un peu trop
+vite abandonn&eacute;es autrefois, et qui ont &eacute;t&eacute;
+tr&egrave;s bien
+accueillies par un public nouveau; nous venons d'applaudir<a
+ name="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4"><sup>4</sup></a>
+&agrave; cette jolie com&eacute;die romanesque <i>les Beaux
+Messieurs de Bois-Dor&eacute;</i> et &agrave; ce drame sentimental
+<i>Claudie</i>, qui a r&eacute;ussi malgr&eacute; le ton de
+pr&eacute;dication
+surann&eacute; du p&egrave;re Remy. Je suis assur&eacute; qu'on
+pourrait
+faire la m&ecirc;me et heureuse &eacute;preuve sur d'autres
+pastorales, mises au th&eacute;&acirc;tre, comme <i>Fran&ccedil;ois le
+Champi</i>, ou des drames vou&eacute;s &agrave; l'&eacute;tude des
+&acirc;mes d'artistes,
+comme <i>Ma&icirc;tre Favilla</i>. Il faut tenir compte
+d'un mouvement de r&eacute;action tr&egrave;s marqu&eacute; qui
+s'op&egrave;re
+dans les esprits en faveur du th&eacute;&acirc;tre id&eacute;aliste,
+pour
+comprendre ce genre de succ&egrave;s qui fait honneur au
+public lettr&eacute;. Malgr&eacute; cela et quelques autres raisons
+tir&eacute;es du charme sentimental de l'&eacute;crivain tardivement
+retrouv&eacute;, on peut dire que Mme Sand ne r&eacute;ussit
+que deux fois, d'une mani&egrave;re durable, au th&eacute;&acirc;tre:
+dans <i>le Mariage de Victorine</i> et dans <i>le Marquis de
+Villemer</i>. Encore est-il juste de dire que, ces deux fois,
+elle avait eu deux pr&eacute;cieux collaborateurs: pour la
+premi&egrave;re pi&egrave;ce, Sedaine; pour la seconde, Alexandre
+Dumas fils.</p>
+<p>Pendant cette p&eacute;riode, disput&eacute;e au roman et en
+partie usurp&eacute;e par des tentatives dramatiques,
+Mme Sand n'abandonnait pas la voie que lui montrait
+sa vraie vocation.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><br />
+<h3>IV</h3>
+<p><br />
+</p>
+<p>Elle donnait successivement: des romans du genre
+historique, comme <i>les Beaux Messieurs de Bois-Dor&eacute;</i>,
+dont &eacute;tait sortie presque aussit&ocirc;t la pi&egrave;ce du
+m&ecirc;me
+nom, cette &eacute;trange hallucination, ce r&ecirc;ve
+r&eacute;trospectif
+sur les amours et la religion ant&eacute;diluviennes, qu'elle
+a intitul&eacute; <i>&Eacute;venor et Leucippe</i>; quelques romans
+agr&eacute;ables,
+comme <i>la Filleule</i>, <i>Adriani</i>, <i>Mont-Rev&ecirc;che</i>,
+qui
+nous semblent particuli&egrave;rement significatifs par la
+peinture tr&egrave;s vive et tr&egrave;s soign&eacute;e des
+caract&egrave;res,
+par la gracieuse vari&eacute;t&eacute; des situations, par le mouvement
+de l'intrigue et surtout par le d&eacute;sint&eacute;ressement
+tr&egrave;s marqu&eacute; de toute th&eacute;orie sociale, le parti
+pris de revenir &agrave; sa conception primitive du roman,
+pur de toute pr&eacute;occupation &eacute;trang&egrave;re<a
+ name="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5"><sup>5</sup></a>.</p>
+<p>Les bucoliques ne peuvent durer toujours. Elles
+avaient valu &agrave; Mme Sand un regain de succ&egrave;s et une
+popularit&eacute; qui avait mont&eacute; pendant quelque temps
+jusqu'au ton de l'enthousiasme; on avait pu craindre
+un instant qu'elle ne se s'attard&acirc;t dans ces paysanneries
+qui l'avaient si heureusement affranchie de la haineuse
+politique. Aussi ce fut avec un grand plaisir
+qu'on la vit revenir &agrave; la v&eacute;ritable patrie du roman,
+la soci&eacute;t&eacute; tout enti&egrave;re, dans sa complexit&eacute;
+infinie,
+aujourd'hui, mais pas pour longtemps, parmi les ouvriers
+de la Ville-Noire, hier dans le salon bourgeois
+et puritain des Obernay, avant-hier dans l'aristocratique
+boudoir de la vieille marquise de Villemer
+ou sur les montagnes de l'Auvergne.</p>
+<p>Dans la longue s&eacute;rie des oeuvres qui couronnent
+d'une flamme vive encore, bien que par instants
+p&acirc;lissante, les derniers travaux de Mme Sand, deux
+surtout m&eacute;ritent de fixer l'attention de la
+post&eacute;rit&eacute;,
+<i>Jean de la Roche</i> et <i>le Marquis de Villemer</i>. Je viens
+de relire ces deux romans et je suis retomb&eacute; sous le
+charme d'autrefois. Je l'ai senti presque aussi vif et
+p&eacute;n&eacute;trant. Combien y en a-t-il, parmi les oeuvres
+de pure imagination, qui r&eacute;sistent &agrave; l'&eacute;preuve
+d'une
+seconde journ&eacute;e quand elles ont perdu pour nous
+l'attrait de l'inconnu et cette premi&egrave;re fleur de la
+nouveaut&eacute;, souvent si fragile et si artificielle?</p>
+<p>Ces deux oeuvres sont de la meilleure mani&egrave;re de
+George Sand, avec le progr&egrave;s que l'exp&eacute;rience la
+plus d&eacute;licate de la vie a pu apporter dans les conceptions
+primitives de son art, sans que l'&acirc;ge ait
+refroidi l'inspiration. Le sujet de <i>Jean de la Roche</i>
+est peut-&ecirc;tre le plus original et le plus simple. Il
+n'&eacute;chappe pas &agrave; la po&eacute;tique du genre qui condamne
+tout roman &agrave; n'&ecirc;tre, plus ou moins, que l'histoire
+d'un amour malheureux. Ce sera donc encore l'&eacute;ternelle
+lutte de l'amour contre les obstacles qui l'entourent
+&agrave; chaque pas et le d&eacute;tournent de son but.
+Mais la nouveaut&eacute; est ici dans la nature de l'obstacle.
+Jean de la Roche est d'une naissance au moins &eacute;gale
+&agrave; celle de miss Love; sa fortune est convenable, et
+M. Butler, gr&acirc;ce &agrave; Dieu, n'a rien de commun avec
+les p&egrave;res barbares qui remplissent les romans et les
+drames des &eacute;clats de leur col&egrave;re. Quand tout semble
+conspirer au bonheur de cet amour partag&eacute; et b&eacute;ni,
+d'o&ugrave; vient donc l'obstacle? D'o&ugrave; jaillira la source des
+larmes? Miss Love a pour fr&egrave;re un enfant, un terrible
+enfant, qui, voyant que sa soeur va se marier,
+tombe dans une sorte de d&eacute;sespoir. Il est jaloux &agrave;
+sa mani&egrave;re, chastement, mais maladivement jaloux.
+Sa langueur silencieuse et obstin&eacute;e, une fi&egrave;vre nerveuse,
+des rechutes terribles, voil&agrave; tout le noeud du
+roman. L'enfant est jaloux jusqu'&agrave; en mourir, et,
+comme elle l'adore, comme elle est le sacrifice m&ecirc;me,
+le sacrifice qui garde le sourire aux l&egrave;vres, sans
+h&eacute;siter elle immole ses plus ch&egrave;res esp&eacute;rances.
+L'analyse
+de cette passion &eacute;trange d'un enfant fait l'originalit&eacute;
+de ce roman. Ce n'est plus de vive lutte que
+l'on peut enlever un obstacle de cette nature; il
+faut des soins et des m&eacute;nagements infinis pour
+traiter cette maladie de l'&acirc;me qui menace &agrave; chaque
+instant d'emporter une vie fragile; il faut surtout une
+r&eacute;signation gaie et le plus difficile courage, celui qui
+ne craint pas de se mesurer avec le temps et d'attendre,
+presque sans esp&eacute;rance, un changement
+invraisemblable. &Agrave; travers quels incidents vari&eacute;s un
+art ing&eacute;nieux conduit l'int&eacute;r&ecirc;t, le soutient en le
+graduant
+et le variant sans cesse, comment tout se d&eacute;m&ecirc;le
+enfin sous la main d&eacute;licate de l'auteur, comment
+l'&eacute;preuve de ces deux &acirc;mes vaillantes se termine et
+se consacre par un bonheur qui n'est que le r&eacute;sultat
+naturel et comme l'oeuvre de leurs g&eacute;n&eacute;reuses
+qualit&eacute;s,
+voil&agrave; o&ugrave; se marque le talent renouvel&eacute; de
+l'auteur.
+La derni&egrave;re partie du roman, la rencontre de
+Jean de la Roche, d&eacute;guis&eacute; et m&eacute;connaissable, avec
+la famille Butler, une excursion tr&egrave;s pittoresque au
+Mont-Dore, qui lui fournit l'occasion de s'assurer si
+on l'aime encore apr&egrave;s cinq longues ann&eacute;es d'absence
+et de malentendu, le repentir tardif de Hope Butler,
+l'expiation qu'il offre pour le mal d&eacute;j&agrave; fait, mais qui,
+dans l'enfant devenu jeune homme, garde encore son
+caract&egrave;re &eacute;trange et maladif, ces derni&egrave;res
+sc&egrave;nes, si
+naturelles et si bien pr&eacute;par&eacute;es en m&ecirc;me temps,
+ach&egrave;vent
+l'&eacute;motion du lecteur.</p>
+<p>Nous ne raconterons pas <i>le Marquis de Villemer</i>,
+popularis&eacute; par le th&eacute;&acirc;tre aussi bien que par le
+roman.
+Bien des fois d&eacute;j&agrave; on avait vu le drame ou le roman
+aux prises avec des donn&eacute;es analogues. Ni dans la
+litt&eacute;rature anglaise, ni dans la n&ocirc;tre, l'histoire de
+l'institutrice ou de la demoiselle de compagnie n'est
+nouvelle. Mais ce qui est nouveau ici, c'est l'analyse
+des personnages, trac&eacute;s avec autant de nettet&eacute; que
+d'&eacute;l&eacute;gance; c'est surtout l'abondance et la
+vari&eacute;t&eacute; des
+plus charmants d&eacute;tails d'int&eacute;rieur. Quels piquants
+entretiens que ceux de Caroline de Saint-Geneix
+avec la vieille marquise, une personne compliqu&eacute;e,
+fauss&eacute;e par l'abus des relations sociales, incapable
+de vivre seule, incapable m&ecirc;me de penser quand elle
+est seule, mais esprit charmant d&egrave;s qu'elle est en
+communication avec l'esprit d'autrui, et dont la
+jouissance unique en ce monde est la conversation,
+qui lui rend le service d'activer ses id&eacute;es, de les
+rendre <i>gaies</i> par le mouvement, de la tirer hors
+d'elle-m&ecirc;me!
+Ce qui frappe le lecteur, c'est le grand air
+qui r&egrave;gne d'un bout &agrave; l'autre de ce charmant
+r&eacute;cit,
+c'est l'attitude et le ton de la vie aristocratique, si
+naturellement pris et si naturellement gard&eacute; dans
+tout ce roman. On n'a pas assez remarqu&eacute; ce caract&egrave;re
+de l'esprit de Mme Sand dans ses anciennes
+oeuvres. La d&eacute;mocratie des id&eacute;es a fait illusion et
+donn&eacute; le change sur l'habitude et l'allure de ce style,
+qui n'est jamais mieux &agrave; sa place que dans les peintures
+de la haute vie, o&ugrave; il excelle sans effort, o&ugrave; il
+se meut avec une aisance merveilleuse. Qu'on la
+compare, sur ce point, avec Balzac! quelle sup&eacute;riorit&eacute;
+ais&eacute;e chez George Sand!</p>
+<p>C'est le caract&egrave;re des esprits vraiment sup&eacute;rieurs
+de se continuer sans se r&eacute;p&eacute;ter et de savoir se
+renouveler.
+Toutes les oeuvres de la derni&egrave;re p&eacute;riode
+ne m&eacute;ritent pas cependant le m&ecirc;me &eacute;loge. L'auteur
+y laisse sentir quelques traces de fatigue, dont la
+plus marqu&eacute;e est une prolixit&eacute; que ne peuvent aviver
+quelques traits d'analyse morale et quelques pages
+de description saisissante. Il n'en reste pas moins
+vrai que c'est un prodige de f&eacute;condit&eacute; que cette
+vie litt&eacute;raire de Mme Sand, vue dans son ensemble,
+enchantant de ses fictions ou troublant de ses r&ecirc;ves
+quatre ou cinq g&eacute;n&eacute;rations, &agrave; travers tant de
+catastrophes
+publiques ou priv&eacute;es, presque toujours &eacute;gale
+&agrave; elle-m&ecirc;me, mais n'ayant jamais dit le dernier mot
+de son art, d&eacute;concertant &agrave; chaque instant la critique,
+qui croit l'avoir enfin saisi, lui r&eacute;servant toujours
+de nouvelles surprises, tandis qu'autour d'elle,
+et sur la route qu'elle a parcourue, se sont amoncel&eacute;s
+tant de ruines intellectuelles, tant de d&eacute;bris, de
+talents incomplets, frapp&eacute;s ou d'impuissance ou de
+ridicule et, dans leur infatuation, ne s'apercevant
+m&ecirc;me pas qu'ils ont cess&eacute; d'exister.</p>
+<p>Dans l'intervalle des romans, qui &eacute;taient l'oeuvre
+principale de sa vie, elle trouvait le temps de se
+m&ecirc;ler activement, m&ecirc;me sous forme litt&eacute;raire, de
+la vie des autres, soit qu'elle racont&acirc;t toute sorte
+d'histoires &agrave; ses petits-enfants, <i>le Ch&acirc;teau de
+Pictordu</i>,
+<i>la Tour de Percemont</i>, <i>le Ch&ecirc;ne parlant</i>, <i>les
+Dames Vertes</i>, <i>le Diable au Champ</i>, toutes les
+vari&eacute;t&eacute;s
+des <i>Contes d'une grand'm&egrave;re</i>, o&ugrave; se montre une
+imagination
+intarissable; soit qu'elle &eacute;criv&icirc;t d'une plume
+n&eacute;gligente sur le bord de la table de famille ses impressions
+un peu vagues sur la litt&eacute;rature du jour;
+soit enfin que plus tard, sous le coup des &eacute;motions
+les plus vives, &agrave; la date de l'ann&eacute;e terrible, elle
+retra&ccedil;&acirc;t dans le <i>Journal d'un Voyageur pendant la
+guerre</i> les angoisses publiques, les douleurs et les
+inqui&eacute;tudes priv&eacute;es dans un style attrist&eacute;, mais
+viril,
+tout vibrant de patriotisme. Le reste de cette vie
+prodigieusement active, s'il pouvait y avoir encore
+un exc&eacute;dent de minutes libres dans des journ&eacute;es
+si occup&eacute;es, &eacute;tait la partie r&eacute;serv&eacute;e
+&agrave; une <i>Correspondance</i>
+infatigable, qui &eacute;tait comme le compl&eacute;ment
+tenu au jour le jour de cette biographie commenc&eacute;e
+d'apr&egrave;s un vaste plan, l'<i>Histoire de ma vie</i>,
+remontant beaucoup trop haut dans la g&eacute;n&eacute;alogie de
+sa famille, arr&ecirc;t&eacute;e trop t&ocirc;t, o&ugrave; abondent les
+pages
+les plus curieuses, d'autres tout simplement exquises,
+comme le r&eacute;cit du s&eacute;jour au couvent des Anglaises.</p>
+<p>Et dans cette nomenclature rapide, que d'oeuvres
+nous omettons, que de petits chefs-d'oeuvre nous
+laissons dans l'ombre!</p>
+<p>Nous avons essay&eacute; de faire l'histoire des oeuvres
+de Mme Sand. C'est quelque chose comme la biographie
+de son talent, r&eacute;parti en quatre p&eacute;riodes: la
+premi&egrave;re (1831-1840), qui est celle du lyrisme personnel,
+o&ugrave; les &eacute;motions contenues pendant une jeunesse
+solitaire et r&ecirc;veuse &eacute;clatent dans des fictions
+brillantes et passionn&eacute;es; la seconde (1840-1848), o&ugrave;
+l'inspiration est moins personnelle et o&ugrave; l'auteur
+s'abandonne &agrave; l'influence des doctrines
+&eacute;trang&egrave;res,
+c'est la p&eacute;riode du roman syst&eacute;matique; la
+troisi&egrave;me
+(1848-1860 environ), qui se marque par une lassitude
+visible des th&eacute;ories, par une tendance &agrave; un
+genre simple, na&iuml;f et vrai, par le triomphe de l'idylle
+et par la poursuite d'une forme nouvelle du succ&egrave;s,
+le succ&egrave;s au th&eacute;&acirc;tre; la derni&egrave;re, qui
+embrasse
+toute la fin de cette vie si f&eacute;conde (1860-1876), et
+que signale un retour au roman de la premi&egrave;re
+mani&egrave;re, mais o&ugrave; la flamme est temp&eacute;r&eacute;e par
+l'exp&eacute;rience,
+parfois m&ecirc;me amortie par l'&acirc;ge, quelque peu
+languissante en d&eacute;pit de chefs-d'oeuvre qui subsistent
+et semblent protester contre cette impression
+par la vigueur toujours jeune et la puret&eacute; de l'inspiration.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2">2</a>
+<div class="note">
+<p> Citons les dates des principaux romans: En 1832,
+<i>Indiana, Valentine</i>; en 1833, <i>L&eacute;lia</i>; en 1834, les <i>Lettres
+d'un
+voyageur</i> et <i>Jacques</i>; en 1835, <i>Andr&eacute;</i> et <i>Leone
+Leoni</i>; de 1833
+&agrave; 1838, le <i>Secr&eacute;taire intime, Lavinia, Metella,
+Mattea, la Derni&egrave;re
+Aldini</i>; <i>Mauprat</i> fut &eacute;crit &agrave; Nohant en 1836,
+au moment
+o&ugrave; Mme Sand venait de plaider en s&eacute;paration. Ces
+rapprochements
+&eacute;clairent la pens&eacute;e de l'auteur.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3">3</a>
+<div class="note">
+<p> Le roman russe nous a montr&eacute; souvent, dans ces derniers
+temps, ce type d'une Yseult nihiliste. En France ce type est
+rest&eacute; une fiction.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4">4</a>
+<div class="note">
+<p> Mai 1887.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5">5</a>
+<div class="note">
+<p> Citons encore, mais sans nous arr&ecirc;ter: <i>la Daniella</i>,
+un
+roman <i>tr&egrave;s romanesque</i>; <i>Narcisse</i>, <i>les Dames
+Vertes</i>,
+<i>l'Homme
+de neige</i>, <i>Constance Verrier</i>, <i>la Famille de Germandre</i>,
+<i>Valv&egrave;dre</i>,
+<i>la Ville-Noire</i>, <i>Tamaris</i> (1862); <i>Mademoiselle de La
+Quintinie</i> (1863), <i>la Confession d'une jeune fille</i> (1865),
+<i>Monsieur
+Sylvestre</i>, <i>le Dernier amour</i>, <i>Cadio</i> (1868),
+<i>Mademoiselle
+Merquem</i>, <i>Pierre qui roule</i>, <i>le Ch&acirc;teau de Pictordu</i>,
+<i>Flamarande</i>,
+etc., etc.; puis les <i>L&eacute;gendes rustiques</i>, <i>Impressions
+et
+souvenirs</i>,
+<i>Autour de la table</i>, les <i>Contes d'une grand'm&egrave;re</i>,
+etc., etc.</p>
+</div>
+<hr style="width: 65%;" />
+<a name="CHAPITRE_III"></a>
+<h2>CHAPITRE III</h2>
+<br />
+<span style="font-weight: bold;"><br />
+</span>
+<h2>LES SOURCES DE L'INSPIRATION DE GEORGE SAND</h2>
+<h2>LES ID&Eacute;ES ET LES SENTIMENTS
+</h2>
+<p>Peut-on d&eacute;m&ecirc;ler exactement et r&eacute;duire &agrave;
+quelques-unes
+les sources principales de l'inspiration de
+Mme Sand dans sa longue vie litt&eacute;raire? Quelle &eacute;tait
+sa doctrine sur les grands sujets de la m&eacute;ditation
+humaine dont elle se montre passionn&eacute;ment occup&eacute;e:
+les lois sociales, l'amour, la nature, les id&eacute;es, le
+sentiment du divin dans le monde et dans la vie?
+Comment gouverne-t-elle et m&eacute;lange-t-elle ces diverses
+inspirations? N'ont-elles pas produit quelquefois,
+par leur conflit, quelque effet discordant,
+quelque confusion dans son oeuvre?</p>
+<p>Certes ce serait un insupportable p&eacute;dantisme que
+d'&eacute;voquer les ombres charmantes et l&eacute;g&egrave;res de ses
+divers romans, de demander &agrave; chacune d'elles ce
+qu'elle repr&eacute;sente dans le monde et de r&eacute;duire en
+syllogismes ces fantaisies d'un esprit si libre et si
+vari&eacute;. Dans le sens rigoureux du mot, il n'y a pas
+de doctrine chez Mme Sand: c'est une imagination
+puissante qui s'&eacute;panche en libert&eacute;, ce n'est pas une
+th&eacute;orie qui se d&eacute;veloppe. D'ailleurs la passion est
+bien plus forte et bien plus vivante chez elle que
+l'id&eacute;e, et, quand c'est un principe, vrai ou faux,
+qui l'inspire, il a fallu d'abord que ce principe cess&acirc;t
+d'&ecirc;tre une abstraction et dev&icirc;nt un sentiment. On dit
+que Mme Sand a eu plusieurs ma&icirc;tres de philosophie.
+Je veux bien le croire, puisqu'elle-m&ecirc;me nous
+le laisse supposer. Mais son premier ma&icirc;tre de philosophie
+a &eacute;t&eacute; son coeur, un ma&icirc;tre plein d'illusions
+et de chim&egrave;res, et ce n'est que par l'interm&eacute;diaire
+de celui-ci que les autres ont pu agir et se faire
+&eacute;couter.</p>
+<p>Il n'y a donc pas lieu de chercher bien rigoureusement
+la doctrine de Mme Sand, mais seulement
+d'analyser ses id&eacute;es &agrave; travers ses sentiments.</p>
+<p>Trois sources d'inspiration semblent intarissables
+chez Mme Sand: l'amour, la passion de l'humanit&eacute;,
+le sentiment de la nature. Plusieurs autres peuvent
+&ecirc;tre distingu&eacute;es &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+celles-l&agrave;, mais elles s'absorbent
+insensiblement et finissent par dispara&icirc;tre.</p>
+<p>Il semble, &agrave; l'en croire, que l'amour est l'unique
+affaire de la vie, que la vie elle-m&ecirc;me, c'est-&agrave;-dire
+l'action, sous ses formes les plus vari&eacute;es, n'ait pas
+d'autre objet ni d'autre emploi. Avant d'avoir aim&eacute;,
+on ne vivait pas; quand on n'aime plus ou qu'on
+n'est plus aim&eacute;, &agrave; peine a-t-on le droit de vivre
+encore. Cela seul, aimer, &ecirc;tre aim&eacute; donne du prix &agrave;
+l'existence. Je vois bien appara&icirc;tre un autre mobile,
+vaguement d&eacute;j&agrave; dans les romans de la premi&egrave;re
+mani&egrave;re, tr&egrave;s nettement dans les romans de la seconde
+p&eacute;riode, le sentiment humanitaire; mais ce
+mobile lui-m&ecirc;me se subordonne au premier. Dans
+des romans comme <i>le Compagnon du tour de France</i>,
+<i>la Comtesse de Rudolstadt</i>, <i>le Meunier d'Angibault</i>,
+c'est l'amour qui est l'initiateur supr&ecirc;me &agrave; la doctrine
+&eacute;galitaire. On se d&eacute;voue au grand oeuvre,
+comme le comte Albert, soit, mais Consuelo est la
+r&eacute;compense esp&eacute;r&eacute;e et pr&eacute;vue de ce
+d&eacute;vouement.
+Tout ce qu'il y a d'activit&eacute; virile ou d'h&eacute;ro&iuml;sme
+dans le monde a pour but l'amour &agrave; m&eacute;riter ou &agrave;
+conqu&eacute;rir. Si l'opinion sociale ou les hasards de la
+vie ont creus&eacute; un ab&icirc;me entre eux et l'objet aim&eacute;,
+les h&eacute;ros de Mme Sand d&eacute;ploient une force incalculable
+pour le franchir. Il y a m&ecirc;me l&agrave; une id&eacute;e
+touchante, que l'auteur a employ&eacute;e plusieurs fois
+avec un singulier bonheur. Que d'&eacute;nergie montre ce
+paysan demi-lettr&eacute;, Simon, dans le rude assaut de
+sa destin&eacute;e! Pour s'&eacute;lever jusqu'&agrave; Fiamma, il aura
+la force de conqu&eacute;rir la fortune, le talent m&ecirc;me.
+Mauprat, le coeur pris par l'image d'Edm&eacute;e, deviendra,
+avec une r&eacute;solution et des peines incroyables,
+de bandit et de sauvage, honn&ecirc;te homme,
+h&eacute;ros. Quand il n'y a pas d'ab&icirc;me &agrave; franchir, on se
+croise les bras et on aime; on ne sait bien faire que
+cela dans le petit monde que gouverne l'amoureuse
+fantaisie de Mme Sand. Voyez Octave, dans <i>Jacques</i>,
+il ne lui vient pas &agrave; l'id&eacute;e qu'il puisse y avoir d'autre
+occupation ou d'autre devoir ici-bas. Il a aim&eacute;
+Sylvia; quand il ne l'aime plus, c'est Fernande qu'il
+aime. Son inutilit&eacute; dans la soci&eacute;t&eacute; n'est pour lui
+ni
+un souci ni un remords; d'ailleurs il n'y pense pas,
+et s'il y pense, il n'y croit pas. Sa fonction sociale
+est d'aimer; Dieu sait s'il s'en acquitte en conscience.
+B&eacute;n&eacute;dict, dans <i>Valentine</i>, ne s'imagine pas non
+plus
+que son intelligence ou ses bras puissent servir &agrave;
+autre chose. Du jour o&ugrave; il a rencontr&eacute; Valentine, sa
+vie ext&eacute;rieure s'arr&ecirc;te. Il abdique toute son
+activit&eacute;,
+tout son avenir; il ne songe pas que l'existence
+a ses exigences et ses devoirs. Il vit avec son amour
+et de son amour, dans l'immobilit&eacute; d'une extase
+orientale, que troublent seulement ses fureurs et ses
+d&eacute;sespoirs.&#8212;La raison de vivre, c'est l'amour;
+le droit de vivre cesse avec lui. Ceux qui persistent
+&agrave; tra&icirc;ner sur la terre l'inutile fardeau d'une
+existence sans amour sont des &acirc;mes faibles qui
+n'ont pas su trouver en elles l'&eacute;nergie d'une r&eacute;solution
+supr&ecirc;me. Mais croyez bien que ces volont&eacute;s
+inertes, qui n'ont pas l'&eacute;nergie de la mort, n'ont pas
+eu celle du v&eacute;ritable amour. Andr&eacute;, apr&egrave;s la mort
+de
+Genevi&egrave;ve, se prom&egrave;ne malade au bras de Joseph
+Marteau, le long des tra&icirc;nes, lentement, les yeux
+baiss&eacute;s, comme s'il craignait encore de rencontrer
+le regard de son p&egrave;re. <i>L'infortun&eacute;</i>, nous dit Mme
+Sand,
+<i>n'avait pas eu la force de mourir</i>. C'est qu'aussi
+Andr&eacute; n'a port&eacute; dans la passion que les agitations et
+les terreurs de la faiblesse. Voyez les vrais h&eacute;ros de
+l'amour, ils sauront quitter la vie quand l'amour les
+quittera. Valentine mourra de la mort de B&eacute;n&eacute;dict.
+Indiana ne veut pas survivre &agrave; son coeur. Jacques,
+trahi, va chercher une mort inconnue dans les glaciers.
+&Agrave; qui n'a plus l'amour il ne reste plus rien &agrave;
+faire en ce monde. Ainsi le veut l'esth&eacute;tique du roman.
+Quel contraste avec les id&eacute;es de Carlyle, le philosophe
+anglais, sur le m&ecirc;me sujet! &laquo;Ce qu'il ex&eacute;crait
+le plus violemment dans les romans de Thackeray,
+c'est que l'amour y est repr&eacute;sent&eacute; (&agrave; la
+fa&ccedil;on
+fran&ccedil;aise) comme s'&eacute;tendant sur toute notre existence
+et en formant le grand int&eacute;r&ecirc;t; tandis que
+l'amour, au contraire (<i>la chose qu'on appelle l'amour</i>),
+est confin&eacute; &agrave; un tr&egrave;s petit nombre d'ann&eacute;es
+de la
+vie de l'homme, et que, m&ecirc;me dans cette fraction
+insignifiante du temps, il n'est qu'un des objets dont
+l'homme a &agrave; s'occuper, parmi une foule d'autres
+objets infiniment plus importants.... &Agrave; vrai dire, toute
+l'affaire de l'amour est une si mis&eacute;rable futilit&eacute;
+qu'&agrave;
+une &eacute;poque h&eacute;ro&iuml;que personne ne se donnerait la
+peine d'y penser, encore bien moins d'en ouvrir la
+bouche<a name="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6"><sup>6</sup></a>?&raquo;
+Qui a raison?</p>
+<p>Si l'on s'&eacute;tonne que l'amour soit, non pas le plus
+grand, mais presque l'unique devoir de la vie,
+Mme Sand vous l'expliquera en disant qu'il vient
+de Dieu. On sait qu'il &eacute;tait fort &agrave; la mode, en ce
+temps, de m&ecirc;ler ce nom aux plus vifs emportements
+de la passion. Nos po&egrave;tes mettaient alors une sorte
+de mysticisme dans les aventures les plus risqu&eacute;es
+du coeur. Mais aucun po&egrave;te, aucun romancier n'a
+plus ouvertement que Mme Sand, je dirai plus candidement,
+abus&eacute; de Dieu dans l'amour. Certes il y
+a de nobles passions qui grandissent l'&acirc;me, et, comme
+la raison humaine cherche l'id&eacute;al divin dans tout ce
+qui est grand et beau, on peut croire parfois, en sentant
+l'homme meilleur, &agrave; une secr&egrave;te intervention de
+Dieu dans ces sentiments privil&eacute;gi&eacute;s. Mais quel
+enthousiasme
+indiscret et p&eacute;rilleux d'appliquer &agrave; tous
+les amours, quels qu'ils soient, cette complaisante
+faveur de la Providence! De quelles coupables l&acirc;chet&eacute;s
+de coeur, de quelles perfidies, de quelles
+d&eacute;faillances morales on la rend ainsi involontairement
+complice! &Eacute;coutez Mme Sand nous retracer &agrave;
+sa fa&ccedil;on les hautes origines de l'amour: &laquo;Ce qui
+fait l'immense sup&eacute;riorit&eacute; de ce sentiment sur tous
+les autres, <i>ce qui prouve son essence divine</i>, c'est qu'il
+ne na&icirc;t point de l'homme m&ecirc;me, c'est que l'homme
+n'en peut disposer; c'est qu'il ne l'accorde pas plus
+qu'il ne l'&ocirc;te par un acte de sa volont&eacute;; c'est que le
+coeur humain le re&ccedil;oit d'en haut sans doute pour le
+reporter sur la cr&eacute;ature choisie entre toutes dans les
+desseins du ciel; et quand une &acirc;me &eacute;nergique l'a
+re&ccedil;u, c'est en vain que toutes les consid&eacute;rations
+humaines &eacute;l&egrave;veraient la voix pour le d&eacute;truire; il
+subsiste seul et par sa propre puissance. Tous ces
+auxiliaires qu'on lui donne, ou plut&ocirc;t qu'il attire &agrave;
+soi, l'amiti&eacute;, la confiance, la sympathie, l'estime
+m&ecirc;me, ne sont que des alli&eacute;s subalternes; il les a
+cr&eacute;&eacute;s, il les domine, il leur survit.&raquo; Et, quelques
+lignes plus loin, elle ajoute: &laquo;La supr&ecirc;me Providence,
+qui est partout en d&eacute;pit des hommes, n'avait-elle
+pas pr&eacute;sid&eacute; &agrave; ce rapprochement? L'un &eacute;tait
+n&eacute;cessaire &agrave; l'autre: B&eacute;n&eacute;dict &agrave;
+Valentine, pour lui
+faire conna&icirc;tre ces &eacute;motions sans lesquelles la vie
+est incompl&egrave;te; Valentine &agrave; B&eacute;n&eacute;dict, pour
+apporter
+le repos et la consolation dans une vie orageuse et
+tourment&eacute;e. Mais la soci&eacute;t&eacute; se trouvait l&agrave;
+entre eux,
+qui rendait ce choix absurde, coupable, impie! La
+Providence a fait l'ordre admirable de la nature, les
+hommes l'ont d&eacute;truit; &agrave; qui la faute?&raquo; Qu'il y ait
+une
+pr&eacute;destination divine entre B&eacute;n&eacute;dict et Valentine,
+j'ai peine &agrave; le croire, mais que Dieu intervienne
+expr&egrave;s pour autoriser jusqu'aux inconstances du
+coeur, voil&agrave; ce que je ne peux, en conscience, accorder
+&agrave; Jacques. &laquo;Je n'ai jamais travaill&eacute; mon
+imagination, dit-il, pour allumer ou ranimer en moi
+le sentiment qui n'y &eacute;tait pas encore ou celui qui
+n'y &eacute;tait plus; je ne me suis jamais impos&eacute; la
+constance comme un r&ocirc;le. Quand j'ai senti l'amour
+s'&eacute;teindre, je l'ai dit sans honte et sans remords, et
+<i>j'ai ob&eacute;i &agrave; la Providence qui m'attirait ailleurs</i>.&raquo;
+La singuli&egrave;re fonction pour la Providence, d'appeler
+Jacques &agrave; de nouvelles amours! Du reste, Jacques
+fait des pros&eacute;lytes &agrave; sa doctrine, sa femme la
+premi&egrave;re.
+Car, plus tard, lorsque sa femme le trahit,
+c'est religieusement, si je puis dire. On n'avait
+jamais pouss&eacute; la pi&eacute;t&eacute; si avant dans
+l'adult&egrave;re.
+Imaginez, pour consacrer son bonheur, le projet
+que forme l'aimable Fernande. &laquo;O mon cher
+Octave! &eacute;crit-elle &agrave; son amant, nous ne passerons
+jamais une nuit ensemble sans nous agenouiller et
+sans prier pour Jacques.&raquo; Voil&agrave; un mari bien
+consol&eacute;.</p>
+<p>On ne doit pas s'&eacute;tonner, d'apr&egrave;s cela, si les
+h&eacute;ros
+de Mme Sand croient rendre &agrave; Dieu une sorte de
+culte en c&eacute;dant &agrave; l'amour. Les amants prennent tout
+&agrave; coup, dans leurs extases, des airs d'inspir&eacute;s. Quand
+ils racontent leurs joies, c'est avec une sorte d'exaltation
+pieuse. Ils semblent voir l&agrave; quelque chose comme
+des rites sacr&eacute;s, o&ugrave; ils apportent un orgueil attendri.
+Ce ne sont plus des amants, ce sont des grands
+pr&ecirc;tres.</p>
+<p>De quel ton religieux Valreg raconte l'invraisemblable
+bonheur qui lui est arriv&eacute;, le mensonge
+bizarre et l'h&eacute;ro&iuml;sme cynique par lequel la Daniella
+s'est livr&eacute;e &agrave; lui! Je n'insisterai pas, je veux
+seulement indiquer la note qui domine dans cette
+&eacute;trange action de gr&acirc;ces. Les m&eacute;taphores les plus
+mystiques se pressent sous sa plume d&eacute;lirante. &laquo;Une
+vierge sage calomniant sa puret&eacute;, &eacute;teignant sa lampe
+comme une vierge folle, pour rassurer la mauvaise
+et l&acirc;che conscience de celui qu'elle aime et qui la
+m&eacute;conna&icirc;t! Mais c'est un r&ecirc;ve que je fais!... <i>Je
+suis
+dans un &eacute;tat surnaturel.... Je me trouve tel que Dieu
+m'a fait. L'amour primordial, le principal effluve
+de la divinit&eacute; s'est r&eacute;pandu dans l'air que je respire;
+ma poitrine s'en est remplie.... C'est comme un fluide
+nouveau qui le p&eacute;n&egrave;tre et qui le vivifie.... Je vis enfin
+par ce sens intellectuel qui voit, entend et comprend,
+un ordre de choses immuable, qui coop&egrave;re sciemment
+&agrave; l'oeuvre sans fin et sans limites de la vie sup&eacute;rieure,
+de la vie en Dieu</i>&raquo;, etc., etc. Ce n'est
+plus seulement un ap&ocirc;tre de l'amour, c'est un illumin&eacute;.</p>
+<p>Venant de Dieu, l'amour est sacr&eacute;. Y c&eacute;der, c'est
+faire acte pie; y r&eacute;sister serait un sacril&egrave;ge; le
+bl&acirc;mer
+dans les autres, une impi&eacute;t&eacute;. Le voeu de la nature,
+n'est-ce pas l'appel m&ecirc;me de Dieu &agrave; ces &eacute;lus d'une
+nouvelle esp&egrave;ce? Est-il besoin d'ajouter que l'amour
+se l&eacute;gitime par lui-m&ecirc;me? Il est irresponsable, puisqu'il
+est divin. Les &eacute;garements qu'il am&egrave;ne rencontrent
+dans l'auteur et dans ses principaux personnages
+la plus large indulgence, la sympathie la plus illimit&eacute;e:
+&laquo;Marthe, dit Eug&eacute;nie (dans le roman d'<i>Horace</i>),
+pourquoi donc cette douleur? Est-ce du regret pour
+le pass&eacute;, est-ce la crainte de l'avenir? Tu as dispos&eacute;
+de toi, tu &eacute;tais libre, personne n'a le droit de
+t'humilier.&raquo;
+Ceux m&ecirc;mes qui auraient quelque droit de
+se plaindre, comme les maris abandonn&eacute;s, sont les
+premiers, quand ils ont de grandes &acirc;mes, &agrave; r&eacute;pandre
+leur b&eacute;n&eacute;diction h&eacute;ro&iuml;que sur le couple
+adult&egrave;re:
+&laquo;Ne maudis pas ces deux amants, &eacute;crit Jacques &agrave;
+Sylvia. Ils ne sont pas coupables, ils s'aiment. Il n'y
+a pas de crime l&agrave; o&ugrave; il y a de l'amour
+sinc&egrave;re&raquo;. Et
+ailleurs: &laquo;Fernande c&egrave;de aujourd'hui &agrave; une passion
+qu'un an de combats et de r&eacute;sistance a enracin&eacute;e
+dans son coeur; je suis forc&eacute; de l'admirer, car je
+pourrais l'aimer encore, y e&ucirc;t-elle c&eacute;d&eacute; au bout
+d'un mois. Nulle cr&eacute;ature humaine ne peut commander
+&agrave; l'amour, et nul n'est coupable pour le ressentir
+et pour le perdre.&raquo; Mais o&ugrave; donc s'arr&ecirc;tera
+cette indulgence pour les &eacute;garements de l'amour?
+J'ai peur qu'elle ne s'&eacute;tende bien loin, jusqu'aux
+derni&egrave;res limites o&ugrave; peut s'&eacute;tendre la vie libre.
+Je
+me rappelle involontairement une apologie tr&egrave;s vive
+(<i>pro domo su&acirc;</i>) d'Isidora la courtisane, d&eacute;montrant
+&agrave;
+Laurent que toutes ces femmes de plaisir et d'ivresse
+qu'un sto&iuml;cisme pu&eacute;ril m&eacute;prise, ce sont les types
+les
+plus rares et les plus puissants qui soient sortis des
+mains de la nature. Mme Sand peut dire qu'Isidora
+parle ainsi par circonstance ou par situation, et que
+d'ailleurs il ne faut pas discuter si s&eacute;v&egrave;rement les
+folles pens&eacute;es qui s'&eacute;changent au bal masqu&eacute;.
+Soit;
+mais plus loin, dans le m&ecirc;me livre, Laurent d&eacute;veloppe
+un th&egrave;me analogue, et conclut hardiment, devant la
+noble Alice, que la soci&eacute;t&eacute; n'a pas donn&eacute; d'autre
+issue aux facult&eacute;s de la femme, belle et intelligente,
+mais n&eacute;e dans la mis&egrave;re, que la corruption. Et la
+pudique Alice r&eacute;pond avec une expansion douloureuse:
+&laquo;Vous avez raison, Laurent&raquo;. Le mot est
+d'une bouche bien grave, cette fois!</p>
+<p>Dans toutes les fautes qui peuvent entra&icirc;ner une
+femme, dans celles m&ecirc;mes qui l'avilissent aux yeux
+du monde, il n'y a de coupable que la soci&eacute;t&eacute;, qui
+entrave les libres &eacute;lans de Dieu dans les &acirc;mes. On
+va bien loin avec cette th&eacute;orie. J'ai peur que les
+&acirc;mes qui, par malheur, la prendraient au s&eacute;rieux,
+ne s'&eacute;nervent dans une sorte de fatalisme oriental.
+C'est la foi dans la libert&eacute; qui nous fait libres.
+Croyez-y vigoureusement, vous la sentirez vivre et
+agir en vous. Cessez d'y croire, et vous tomberez
+au rang de ces &acirc;mes serviles que la passion agite
+sous son joug de fer. On est libre dans la mesure
+o&ugrave; l'on croit l'&ecirc;tre, car c'est pr&eacute;cis&eacute;ment
+cette affirmation
+de notre force qui nous affranchit. Ceci est
+un dogme de la plus pure philosophie; c'est un
+dogme religieux aussi, car la religion nous dit que
+la gr&acirc;ce ne se refuse pas &agrave; qui la m&eacute;rite par
+l'effort.
+Je ne pr&eacute;tends pas que l'homme soit impeccable, ni
+que l'opinion doive s'armer d'une ridicule
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute;
+pour ch&acirc;tier ses d&eacute;faillances. Ce que je veux uniquement,
+c'est r&eacute;tablir la responsabilit&eacute; l&agrave; o&ugrave; elle
+doit &ecirc;tre, et emp&ecirc;cher qu'on n'aggrave encore des
+faiblesses trop r&eacute;elles par ces complaisances de
+doctrines empress&eacute;es &agrave; les absoudre. Il y a une certaine
+grandeur morale, m&ecirc;me dans une faute, &agrave; s'en
+reconna&icirc;tre le libre auteur, plut&ocirc;t que d'en chercher
+la l&acirc;che excuse dans une fatalit&eacute; que nous faisons
+nous-m&ecirc;mes en y croyant.</p>
+<p>L'id&eacute;alit&eacute; sensuelle, voil&agrave; le vice secret de
+presque
+tous les amours dans Mme Sand. Ses h&eacute;ros s'&eacute;l&egrave;vent
+aux plus hautes cimes du platonisme. Mais
+regardez de plus pr&egrave;s dans le coeur, vous y apercevrez
+un sensualisme d&eacute;licat ou violent qui g&acirc;te les
+plus nobles aspirations. Un exemple suffira. L&eacute;lia
+est moins une femme qu'un symbole. Parmi tous les
+grands sentiments qu'elle symbolise, il faut placer
+incontestablement l'amour pur. Mme Sand a voulu
+en faire la plus brillante expression de l'id&eacute;alisme
+dans la passion. Certes elle parle un magnifique
+langage quand elle s'&eacute;crie: &laquo;L'amour, St&eacute;nio, n'est
+pas ce que vous croyez; ce n'est pas cette violente
+aspiration de toutes les facult&eacute;s vers un &ecirc;tre
+cr&eacute;&eacute;,
+c'est l'aspiration sainte de la partie la plus
+&eacute;th&eacute;r&eacute;e
+de notre &acirc;me vers l'inconnu. &Ecirc;tres born&eacute;s, nous
+cherchons sans cesse &agrave; donner le change &agrave; ces insatiables
+d&eacute;sirs qui nous consument; nous cherchons
+un but autour de nous, et, pauvres prodigues que
+nous sommes, nous parons nos p&eacute;rissables idoles de
+toutes les beaut&eacute;s immat&eacute;rielles aper&ccedil;ues dans nos
+r&ecirc;ves. Les &eacute;motions des sens ne nous suffisent pas.
+La nature n'a rien d'assez recherch&eacute; dans le tr&eacute;sor
+de ses joies na&iuml;ves pour apaiser la soif de bonheur
+qui est en nous; il nous faut le ciel, et nous ne
+l'avons pas!&raquo; Et le discours, lanc&eacute; ainsi par une
+pens&eacute;e imp&eacute;tueuse et sublime vers l'infini, ne
+s'arr&ecirc;te
+plus. L'&acirc;me, entra&icirc;n&eacute;e &agrave; sa suite, gravit les
+c&icirc;mes les plus &eacute;lev&eacute;es du sentiment. Mais tournez
+le feuillet: l'&acirc;me redescend la montagne. Quelle
+sc&egrave;ne! et comme le <i>grand coeur</i> de L&eacute;lia est
+pr&egrave;s de
+faiblir! Se rappelle-t-on les pages br&ucirc;lantes qui
+commencent ainsi: &laquo;L&eacute;lia passa ses doigts dans les
+cheveux parfum&eacute;s de St&eacute;nio, et, attirant sa t&ecirc;te
+sur
+son sein, elle la couvrit de baisers....&raquo; Il y a dans
+ces pages un si ind&eacute;finissable m&eacute;lange de platonisme
+et de volupt&eacute;, l'un reprenant sans cesse ce que
+l'autre a ravi, et la volupt&eacute; vaincue revenant &agrave; chaque
+instant se jouer du platonisme tour &agrave; tour indign&eacute;
+et attendri, il y a dans cette lutte dangereuse et
+trop longtemps d&eacute;crite quelque chose de si irritant
+pour l'imagination, que je n'h&eacute;site pas &agrave; juger
+Pulch&eacute;rie, la pr&ecirc;tresse du plaisir, moins impudique
+dans ses ivresses, que cette sublime L&eacute;lia
+dans les hallucinations de sa cynique chastet&eacute;. Les
+nobles id&eacute;es elles-m&ecirc;mes qui se pr&eacute;sentent au
+milieu
+de ce d&eacute;lire ne font qu'en aggraver l'&eacute;trange abandon.
+&laquo;Comme ton coeur bat rude et violent dans ta
+poitrine, jeune homme! C'est bien, mon enfant;
+mais ce coeur renferme-t-il le germe de quelque m&acirc;le
+vertu? Traversera-t-il la vie sans se corrompre ou
+sans se s&eacute;cher?... Tu souris, mon gracieux po&egrave;te,
+endors-toi ainsi.&raquo; Je ne peux souffrir cette sollicitude
+pour la vertu future de St&eacute;nio en un pareil
+moment. L&eacute;lia proteste en vain contre nos soup&ccedil;ons.
+En vain elle d&eacute;clare qu'elle se compla&icirc;t dans
+la beaut&eacute; de St&eacute;nio avec <i>une candeur</i>, une <i>pu&eacute;rilit&eacute;
+maternelle</i>. Je me d&eacute;fie malgr&eacute; moi de ces candeurs
+et de ces maternit&eacute;s factices.</p>
+<p>Une des cons&eacute;quences de la th&eacute;orie sur l'origine
+providentielle de la passion est cet axiome romanesque,
+que l'amour &eacute;galise les rangs. C'est la soci&eacute;t&eacute;
+seule qui fait les castes. Dieu n'est pour rien dans
+nos pu&eacute;riles combinaisons. D'o&ugrave; il faut conclure que,
+dans ce travail providentiel qui pr&eacute;destine les &acirc;mes
+les unes aux autres, il n'est tenu aucun compte des degr&eacute;s
+de la hi&eacute;rarchie sociale o&ugrave; le hasard et le
+pr&eacute;jug&eacute;
+distribueront ces &acirc;mes &agrave; leur entr&eacute;e dans la vie.
+Il y a
+&eacute;galit&eacute; devant Dieu, il y aura &eacute;galit&eacute; dans
+l'amour,
+qui est son oeuvre. Et l'on verra toutes ces nobles
+h&eacute;ro&iuml;nes, Valentine de Raimbault, Marcelle de Blanchemont,
+Yseult de Villepreux et tant d'autres, aller
+chercher leur id&eacute;al sous la blouse du paysan ou la
+veste de l'ouvrier, jalouses de relever leurs fr&egrave;res
+abaiss&eacute;s et de remettre chacun d'eux &agrave; sa vraie
+place. Ainsi se font les mariages d'&acirc;mes, d'une
+extr&eacute;mit&eacute;
+&agrave; l'autre de l'&eacute;chelle sociale, dans le monde des
+romans de Mme Sand. Elle se pla&icirc;t, dans les jeux de
+son imagination, &agrave; rapprocher les conditions et &agrave;
+pr&eacute;parer (elle le croit du moins) la fusion des castes
+par l'amour.</p>
+<p>Qu'y a-t-il de vrai dans cette id&eacute;e? L'amour
+&eacute;galise-t-il
+les rangs dans la vie comme dans le roman?
+C'est une de ces questions d&eacute;licates qui n'admettent
+pas de r&eacute;ponse absolue, et que d'autres
+juges que les hommes pourraient seuls &eacute;clairer avec
+leurs instincts et leurs fines inductions. Si j'en crois
+quelques t&eacute;moignages, cette id&eacute;e de Mme Sand
+s&eacute;duirait beaucoup l'imagination des femmes. Il
+y a, en effet, dans le coeur de chacune d'elles, une
+tendance au d&eacute;vouement dans l'amour, une sorte
+d'instinct chevaleresque qui s'exalte dans l'id&eacute;e
+d'une lutte g&eacute;n&eacute;reuse avec les disgr&acirc;ces
+imm&eacute;rit&eacute;es
+de la soci&eacute;t&eacute; ou de la fortune. Quelle &acirc;me
+f&eacute;minine
+r&eacute;sisterait, en imagination au moins, au plaisir de
+relever une grande intelligence refoul&eacute;e dans l'ombre,
+un coeur vaillant &eacute;gar&eacute;, par les hasards d'un sort
+contraire, dans les rangs obscurs de la vie? Mais cet
+h&eacute;ro&iuml;sme va-t-il au del&agrave; du r&ecirc;ve? Une femme
+n&eacute;e
+dans un rang &eacute;lev&eacute;, entour&eacute;e de ce luxe et de cet
+&eacute;clat qui sont comme le cadre naturel des hautes
+existences sociales, pourra-t-elle, de cette r&eacute;gion o&ugrave;
+elle vit, distinguer dans la foule humaine ce noble
+d&eacute;class&eacute; qu'elle doit remettre &agrave; son vrai niveau?
+Et
+si par un hasard miraculeux elle le d&eacute;couvre, les
+circonstances se feront-elles assez les complices de
+son d&eacute;sir pour rapprocher ces deux coeurs entre
+lesquels le monde met des intervalles plus infranchissables
+que l'Oc&eacute;an avec ses ab&icirc;mes, que le d&eacute;sert
+avec ses immensit&eacute;s? Je suppose ces obstacles vaincus
+et les deux &acirc;mes mises en contact l'une avec l'autre
+par une destin&eacute;e propice, tout sera-t-il dit pour
+cela, et ne verra-t-on pas s'&eacute;lever tout &agrave; coup, par le
+seul effet d'une connaissance plus longue, des obstacles
+impr&eacute;vus et cette fois invincibles? L'amour survivra-t-il
+&agrave; cette d&eacute;licate &eacute;preuve de l'intimit&eacute;
+famili&egrave;re?
+Songez que, de ces deux &acirc;mes, l'une apporte
+cette ind&eacute;l&eacute;bile habitude de mani&egrave;res, de langage
+et
+de ton, qui est devenue pour elle une seconde nature
+plus n&eacute;cessaire que la premi&egrave;re. Songez que l'autre
+vient d'ailleurs et que toute la distinction du coeur ne
+rach&egrave;te pas ces inexp&eacute;riences de la vie sociale, ces
+ignorances qui ne sont sublimes que dans les livres.
+Il faut au moins que la culture intellectuelle et des
+instincts particuli&egrave;rement d&eacute;licats viennent combler
+ces ab&icirc;mes o&ugrave; l'amour, cruellement
+d&eacute;sappoint&eacute;,
+risquerait fort de s'engloutir. Sans doute, l'amour
+ne consulte pas les r&egrave;gles de la hi&eacute;rarchie sociale;
+mais il sera difficile d'admettre que ces r&egrave;gles soient
+absolument interverties. Et, pour pr&eacute;ciser ma pens&eacute;e,
+j'accorde &agrave; Mme Sand qu'Edm&eacute;e puisse aimer Mauprat:
+il est de sa famille et, apr&egrave;s quelques ann&eacute;es
+de soins, ce sera un fort galant homme; ou que la
+derni&egrave;re Aldini laisse son imagination d'abord, son
+coeur ensuite, s'&eacute;prendre de L&eacute;lio: c'est un artiste
+c&eacute;l&egrave;bre, un esprit charmant, un noble coeur; que
+Valentine enfin pardonne &agrave; B&eacute;n&eacute;dict quelques
+rudesses
+de mani&egrave;res: c'est une sorte de g&eacute;nie, inculte
+seulement &agrave; la surface, plein d'&eacute;loquence naturelle
+et d'id&eacute;es fortes. Mais je doute que les grandes
+dames et les nobles demoiselles de Mme Sand puissent
+aimer, ailleurs que dans les romans, les unes
+un gondolier ignare, les autres un ouvrier illettr&eacute;;
+surtout que, si elles ont eu le vertige de ces amours
+disproportionn&eacute;s, elles poussent l'imprudence au
+del&agrave;, et qu'elles r&ecirc;vent des unions plus impossibles
+que leur amour. En tout ceci je ne fais qu'exprimer
+des doutes et marquer des nuances. Je pose des
+questions, je me garderai bien de les r&eacute;soudre. Qui
+oserait, sans folie, affirmer qu'il y a quelque chose
+que l'amour ne puisse pas faire? Mais alors c'est &agrave;
+titre d'exception.</p>
+<p>Nous avons indiqu&eacute; la th&eacute;orie de l'amour dans
+Mme Sand, si pourtant ce n'est pas forcer le sens
+des mots que de voir une th&eacute;orie dans ces inspirations
+ardentes d'une sensibilit&eacute; sans r&egrave;gle. Et malgr&eacute;
+tout, en d&eacute;pit des plus justes critiques, il est difficile
+de ne pas subir le charme. Il faut tenir sa raison bien
+en garde pour l'emp&ecirc;cher d'&ecirc;tre entra&icirc;n&eacute;e.
+Jamais
+on n'a port&eacute; une candeur plus &eacute;loquente dans le
+paradoxe, ni une loyaut&eacute; plus enthousiaste dans l'erreur.
+Et puis, quelle injustice ce serait de ne voir
+dans Mme Sand que le peintre s&eacute;duisant des &eacute;garements
+ou des sophismes de la passion! Comme il y a
+de grandes et nobles parties dans sa conception de
+l'amour! Quelle g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, quelle d&eacute;licate
+fiert&eacute;,
+quel d&eacute;vouement chevaleresque dans ses types les
+plus aim&eacute;s! Il y a sur quelques-uns d'entre eux
+l'imp&eacute;rissable
+rayon de la gr&acirc;ce id&eacute;ale. Genevi&egrave;ve,
+cr&eacute;ature
+plus fra&icirc;che et plus pure que les fleurs au milieu
+desquelles s'&eacute;coulait ta vie, jusqu'au jour fatal
+o&ugrave; l'on te ravit ton bonheur en troublant ta puret&eacute;;
+Consuelo, ravissante et fi&egrave;re image de la conscience
+dans l'art et de l'honneur dans l'amour, chaste fille
+religieusement fid&egrave;le &agrave; un souvenir &agrave; travers les
+aventures de votre vie errante; Edm&eacute;e, type envi&eacute;
+des femmes, une des plus touchantes cr&eacute;ations du
+roman moderne, douce h&eacute;ro&iuml;ne qui avez si souvent
+visit&eacute; les r&ecirc;ves des jeunes &acirc;mes enthousiastes, dans
+ce fantastique costume de chasse sous lequel vous vit
+pour la premi&egrave;re fois votre sauvage amant, avec cet
+air de calme souriant, de franchise courageuse et d'inviolable
+honneur; et vous aussi, vous Marie, l'h&eacute;ro&iuml;ne
+de <i>la Mare au Diable</i>, qui n'aviez pour inspirer un
+grand amour que votre ing&eacute;nuit&eacute; et qui avez vaincu
+avec cette arme l'&acirc;me rude d'un paysan, qui avez fait
+par votre d&eacute;sint&eacute;ressement l'&eacute;ducation de cette
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;
+ignor&eacute;e d'elle-m&ecirc;me, qui avez fait &eacute;clore par
+votre honte sans art la justice et le d&eacute;vouement, l&agrave;
+o&ugrave; le calcul r&eacute;gnait en ma&icirc;tre; vous enfin,
+Caroline
+de Saint-Geneix, qui avez vaincu un ennemi plus
+fort que la rudesse du paysan, l'implacable orgueil
+d'un pr&eacute;jug&eacute;, et qui, &agrave; force de r&eacute;serve,
+de pudeur,
+de grandeur d'&acirc;me, d'h&eacute;ro&iuml;sme simple et modeste,
+avez soumis toutes les r&eacute;sistances, am&eacute;lior&eacute;
+toutes les
+&acirc;mes, transform&eacute; autour de vous toutes les
+fatalit&eacute;s
+d'&eacute;ducation et de race; vous toutes, vous avez su
+noblement et d&eacute;licatement aimer, vous avez fait
+conna&icirc;tre un jour, une heure, la vraie grandeur dans
+l'amour vrai. Vous avez &eacute;mu l'&acirc;me de plusieurs
+g&eacute;n&eacute;rations.
+Vous vivrez maintenant au milieu de ce
+peuple id&eacute;al que le g&eacute;nie cr&eacute;e et qui vit du
+souffle
+immortel de l'art.</p>
+<p>La conception que Mme Sand s'est faite de l'amour
+n'a pas &eacute;t&eacute; indiff&eacute;rente; elle a eu des
+cons&eacute;quences
+d'une certaine port&eacute;e. C'est par l'id&eacute;e de la passion
+irresponsable que la lutte de Mme Sand a commenc&eacute;
+contre l'opinion, contre les lois sociales, et que cette
+lutte s'est tout d'abord introduite dans les romans,
+o&ugrave; plus tard elle s'est fait une si large place.</p>
+<p>L&agrave; s'est r&eacute;v&eacute;l&eacute;e une lacune qu'il serait
+inutile de
+ne pas signaler dans la nature morale de Mme Sand,
+tant elle s'y trahit manifestement d'elle-m&ecirc;me. Ce qui
+manque &agrave; cette &acirc;me si puissante et si riche
+d'enthousiasme,
+c'est une humble qualit&eacute; morale qu'elle
+d&eacute;daigne et qu'elle calomnie m&ecirc;me, quand elle vient
+&agrave; en parler, la r&eacute;signation, qui n'est pas, comme elle
+semble le croire, l'inerte vertu des &acirc;mes basses, pli&eacute;es
+d'avance &agrave; tous les jougs dans une superstitieuse
+servilit&eacute; devant la force. C'est l&agrave; une fausse et
+d&eacute;gradante
+r&eacute;signation; la v&eacute;ritable proc&egrave;de de la conception
+de l'ordre universel, au prix duquel les souffrances
+individuelles, sans cesser d'&ecirc;tre une occasion
+de m&eacute;rite, cessent d'&ecirc;tre un droit &agrave; la
+r&eacute;volte.
+Que deviendrait la soci&eacute;t&eacute; si chacun, armant sa
+passion de la force, la jetait en guerre &agrave; travers
+les int&eacute;r&ecirc;ts l&eacute;gitimes ou les droits contraires? Ce
+serait la soci&eacute;t&eacute; &eacute;l&eacute;mentaire selon Hobbes,
+la lutte
+de l'homme devenu un loup pour l'homme. La r&eacute;signation,
+entendue dans son vrai sens, philosophique
+et chr&eacute;tien, est une acceptation virile des lois morales
+et aussi des lois n&eacute;cessaires au bon ordre des
+soci&eacute;t&eacute;s, elle est une adh&eacute;sion libre &agrave;
+l'ordre, un
+sacrifice consenti par la raison d'une partie de son
+bien particulier et de sa libert&eacute; personnelle, non &agrave; la
+force ou &agrave; la tyrannie d'un caprice humain, mais aux
+exigences du bien g&eacute;n&eacute;ral, qui ne subsiste que par
+l'accord des libert&eacute;s individuelles et des passions
+r&eacute;gl&eacute;es. Cette conception manque tout &agrave; fait
+&agrave;
+Mme Sand. Elle ne sait pas se r&eacute;signer, et l'orgueil
+de la passion fr&eacute;mit dans toutes ses oeuvres, superbe
+et r&eacute;volt&eacute;.</p>
+<p>De l&agrave; ces d&eacute;clamations c&eacute;l&egrave;bres sur les
+droits de
+l'&ecirc;tre humain &agrave; secouer le joug des lois sociales, des
+lois sans piti&eacute; et sans intelligence, qui meurtrissent
+le coeur et violentent la libert&eacute;. De l&agrave; tant de
+proph&eacute;ties
+irrit&eacute;es et cette utopie du mariage id&eacute;al: &laquo;Je ne
+doute pas, s'&eacute;crie Jacques, que le mariage ne soit
+aboli, si l'esp&egrave;ce humaine fait quelque progr&egrave;s vers
+la justice et la raison; un lien plus humain et non
+moins sacr&eacute; remplacera celui-l&agrave;, et saura assurer
+l'existence des enfants qui na&icirc;tront d'un homme et
+d'une femme, sans encha&icirc;ner jamais la libert&eacute; de l'un
+et de l'autre. Mais les hommes sont trop grossiers
+et les femmes trop l&acirc;ches, pour demander une loi
+plus noble que la loi de fer qui les r&eacute;git; &agrave; des
+&ecirc;tres
+sans conscience et sans vertu il faut de lourdes
+cha&icirc;nes.&raquo; Demander une loi, c'est bient&ocirc;t dit, une
+loi qui affranchisse la libert&eacute; des &eacute;poux sans
+d&eacute;truire
+la famille que fonde le pacte de ces deux libert&eacute;s.
+Qu'on essaye donc de la concevoir, cette loi, dans la
+contradiction de ses termes! &Agrave; moins de conclure
+tout simplement &agrave; l'union libre, je d&eacute;fie les
+l&eacute;gislateurs
+de l'avenir de sortir de ce dilemme: il
+faut que l'homme et la femme ali&egrave;nent leur libert&eacute;
+ou que la famille p&eacute;risse. Encore s'il n'y avait que
+l'homme et la femme, le probl&egrave;me serait bient&ocirc;t
+r&eacute;solu. Ils se quitteraient d&egrave;s qu'ils ne s'aimeraient
+plus, &agrave; supposer pourtant qu'ils puissent vivre l'un
+sans l'autre. C'est une panac&eacute;e commode &agrave; l'usage
+des deux &eacute;poux, quand ils ont tous deux des rentes
+ou m&ecirc;me quand ils n'ont rien. Mais que deviendront
+les enfants, sous la loi de ces mariages
+&eacute;ph&eacute;m&egrave;res?
+Mme Sand ne s'en occupe pas. Pas davantage la
+Sibylle, quand elle pr&eacute;pare dans le temple des <i>Invisibles</i>
+les d&eacute;crets de l'avenir: &laquo;Oui, dit-elle, l'abandon
+de deux volont&eacute;s qui se confondent en une seule
+est un miracle, car toute &acirc;me est libre en vertu d'un
+droit divin. Arri&egrave;re donc les serments sacril&egrave;ges et
+les lois grossi&egrave;res! Laissez-leur l'id&eacute;al, et ne les
+attachez
+pas &agrave; la r&eacute;alit&eacute; par les cha&icirc;nes de la loi. <i>Laissez
+&agrave; Dieu le soin de continuer le miracle</i>.&raquo; &Agrave;
+merveille;
+mais enfin, si Dieu ne continue pas le miracle? Si
+l'enthousiasme qui a entra&icirc;n&eacute; cet homme et cette
+femme &agrave; se donner l'un &agrave; l'autre par le pacte toujours
+r&eacute;vocable de l'amour; si cette ferveur qui les fait
+s'&eacute;crier &agrave; la premi&egrave;re heure de l'amour:
+&laquo;Non pas
+seulement dans cette vie, mais dans l'&eacute;ternit&eacute;&raquo;; si
+la passion, enfin, se refroidit et dispara&icirc;t, le mariage
+id&eacute;al cessera-t-il par l&agrave; m&ecirc;me? L'enthousiasme est
+une base bien fragile pour supporter la famille. Le
+roman de <i>Jacques</i> nous montre une femme qui s'est
+mari&eacute;e dans la pl&eacute;nitude de sa libert&eacute;, qui a
+connu et
+pratiqu&eacute; cette ferveur exig&eacute;e dans le mariage
+id&eacute;al et
+qui disait, elle aussi: &laquo;Pour l'&eacute;ternit&eacute;&raquo;. Et
+pourtant,
+apr&egrave;s quelques ann&eacute;es, que deviennent Fernande et la
+famille qu'elle a fond&eacute;e? Mme Sand &eacute;lude la
+difficult&eacute;;
+elle envoie aux enfants une maladie, qui les enl&egrave;ve,
+elle conseille &agrave; Jacques d'aller se tuer dans quelque
+gouffre ignor&eacute;, pour laisser sa femme libre d'aimer
+ailleurs. Fort bien, mais la r&eacute;alit&eacute; ne se laisse pas
+gouverner comme le roman. Et si les enfants s'obstinent
+&agrave; vivre? Et si Jacques ne veut pas mourir? Il
+serait trop cruel, en v&eacute;rit&eacute;, de recommander l'exemple
+de Jacques &agrave; tous les maris que leurs femmes
+cessent d'aimer. Quelle h&eacute;catombe!</p>
+<p>George Sand avait-elle &eacute;t&eacute; coupable, d&egrave;s ses
+premiers
+romans, de pareilles intentions? Elle s'en &eacute;tait
+d&eacute;fendue dans une r&eacute;ponse bien curieuse, courtoise
+mais vive, &agrave; M. Nisard, qui a d&ucirc; &ecirc;tre &eacute;crite
+vers 1836
+et qui a &eacute;t&eacute; annex&eacute;e, sous forme de post-scriptum,
+aux <i>Lettres d'un Voyageur</i>. C'est comme une apologie
+personnelle des romans de sa premi&egrave;re mani&egrave;re et
+de leurs tendances: &laquo;S'il ne s'agissait pour moi que
+de vanit&eacute; satisfaite, disait-elle au critique
+s&eacute;v&egrave;re et
+d&eacute;licat qui s'&eacute;tait occup&eacute; de la partie sociale de
+ses
+oeuvres, je n'aurais que des remerciements &agrave; vous
+offrir, car vous accordez &agrave; la partie imaginative de
+mes contes beaucoup plus d'&eacute;loges qu'elle n'en m&eacute;rite.
+Mais plus je suis touch&eacute; de votre suffrage, plus il m'est
+impossible d'accepter votre bl&acirc;me &agrave; certains
+&eacute;gards....
+Vous dites, monsieur, que la haine du mariage est le
+but de tous mes livres. Permettez-moi d'en excepter
+quatre ou cinq, entre autres <i>L&eacute;lia</i>, que vous mettez
+au nombre de mes plaidoyers contre l'institution
+sociale, et o&ugrave; je ne sache pas qu'il en soit dit un
+mot.... <i>Indiana</i> ne m'a pas sembl&eacute;, non plus, lorsque
+je l'&eacute;crivais, pouvoir &ecirc;tre une apologie de
+l'adult&egrave;re.
+Je crois que dans ce roman (o&ugrave; il n'y a pas d'adult&egrave;re
+commis, s'il m'en souvient bien) l'<i>amant</i> (<i>ce roi
+de mes livres</i>, comme vous l'appelez spirituellement)
+a un pire r&ocirc;le que le mari&#8212;<i>Andr&eacute;</i> n'est ni <i>contre</i>
+le mariage, ni <i>pour</i> l'amour adult&egrave;re.&#8212;Enfin dans
+<i>Valentine</i>, dont le d&eacute;nouement n'est ni neuf ni habile,
+j'en conviens, la vieille fatalit&eacute; intervient pour
+emp&ecirc;cher la femme adult&egrave;re de jouir, par un second
+mariage, d'un bonheur qu'elle n'a pas su attendre&#8212;Reste
+<i>Jacques</i>, le seul qui ait &eacute;t&eacute; assez heureux, je
+crois, pour obtenir de vous quelque attention.&raquo;</p>
+<p>Et l'apologie, tr&egrave;s habile, commence par l'aveu
+que l'artiste a pu p&eacute;cher, que sa main sans exp&eacute;rience
+et sans mesure a pu tromper sa pens&eacute;e, que
+son histoire ressemble un peu &agrave; celle de Benvenuto
+Cellini, qui s'arr&ecirc;tait trop au d&eacute;tail en
+n&eacute;gligeant la
+forme et les proportions de l'ensemble. C'est quelque
+chose de semblable qui a d&ucirc; lui arriver &agrave; elle-m&ecirc;me
+en &eacute;crivant ce roman, et sans doute aussi
+tous ses autres romans se ressentent de cette h&acirc;te
+d'ouvrier ardent et malhabile, qui se compla&icirc;t &agrave; la
+fantaisie du moment, et qui manque le but &agrave; force
+de s'amuser aux moyens. Cette premi&egrave;re excuse une
+fois admise, on voudra bien consid&eacute;rer qu'il y a en
+elle plus de la nature du po&egrave;te que de celle du
+l&eacute;gislateur,
+qu'elle ne se sent pas la force d'&ecirc;tre un r&eacute;formateur;
+qu'il lui est arriv&eacute; souvent d'&eacute;crire <i>lois
+sociales</i> &agrave; la place des vrais mots, qui eussent
+&eacute;t&eacute;
+les <i>abus</i>, les <i>ridicules</i>, les <i>pr&eacute;jug&eacute;s</i>
+et les
+<i>vices</i> du
+temps, lesquels lui semblent appartenir de plein droit
+&agrave; la juridiction du roman, tout aussi bien qu'&agrave; celle
+de la com&eacute;die. &Agrave; ceux qui lui ont demand&eacute; ce
+qu'elle
+mettrait &agrave; la place des <i>maris</i>, elle a r&eacute;pondu
+na&iuml;vement
+que c'&eacute;tait le <i>mariage</i>, de m&ecirc;me qu'&agrave; la
+place
+des pr&ecirc;tres, qui ont compromis la religion, elle croit
+que c'est la religion qu'il faut mettre. Elle a fait
+peut-&ecirc;tre une autre grande faute contre le langage,
+lorsque, en parlant des <i>abus</i> et <i>des vices</i> de la
+soci&eacute;t&eacute;,
+elle a dit <i>la soci&eacute;t&eacute;</i>; elle jure qu'elle n'a
+jamais song&eacute;
+&agrave; refaire la Charte constitutionnelle; elle n'a pas eu,
+d'ailleurs, l'intention qu'on lui pr&ecirc;te de donner au
+monde son malheur personnel en preuve de sa th&egrave;se,
+faisant ainsi d'un cas priv&eacute; une question sociale. Elle
+s'est born&eacute;e &agrave; d&eacute;velopper des aphorismes aussi
+p&eacute;remptoires que ceux-ci: &laquo;Le d&eacute;sordre des femmes
+est tr&egrave;s souvent provoqu&eacute; par la f&eacute;rocit&eacute;
+ou l'infamie
+des hommes&raquo;.&#8212;&laquo;Un mari qui m&eacute;prise ses devoirs
+de gaiet&eacute; de coeur, en jurant, riant et buvant, est
+<i>quelquefois</i> moins excusable que la femme qui trahit
+les siens en pleurant, en souffrant et en expiant.&raquo;
+Mais enfin quelle est sa conclusion? &Eacute;videmment cet
+amour qu'elle &eacute;difie et qu'elle couronne sur les ruines
+de l'<i>inf&acirc;me</i> est son utopie; cet amour est grand,
+noble, beau, volontaire, &eacute;ternel; mais cet amour,
+&laquo;c'est le mariage tel que l'a fait J&eacute;sus, tel que l'a
+expliqu&eacute; saint Paul, tel encore, si vous voulez, que
+le chapitre VI du titre V du Code civil en exprime
+les devoirs r&eacute;ciproques&raquo;. C'est, en un mot, le
+mariage vrai, id&eacute;al, humanitaire et chr&eacute;tien &agrave; la
+fois, qui doit faire succ&eacute;der la fid&eacute;lit&eacute;
+conjugale, le
+v&eacute;ritable repos et la v&eacute;ritable saintet&eacute; de la
+famille &agrave;
+l'esp&egrave;ce de contrat honteux et de despotisme stupide
+qu'a engendr&eacute;s <i>la d&eacute;cr&eacute;pitude</i> du monde.</p>
+<p>Malgr&eacute; tout, l'objection de fond subsiste toujours.
+Comment tirer un pacte irr&eacute;vocable d'&eacute;l&eacute;ments
+aussi
+changeants, aussi fugaces que l'amour? Comment le
+sacrement social du mariage pourra-t-il avoir une
+chance quelconque de stabilit&eacute;, s'il n'est que la
+constatation de la passion? Ne faut-il pas toujours y
+faire intervenir un &eacute;l&eacute;ment plus solide, plus
+substantiel,
+ou l'honneur ou un serment social, ou un engagement
+religieux qui lui donne une r&egrave;gle et un appui?
+Et que deviendront, dans le p&eacute;ril de ces unions
+mobiles si facilement rompues, la faiblesse de la
+femme abandonn&eacute;e ou celle de l'enfant trahi?</p>
+<p>On dirait que Mme Sand elle-m&ecirc;me a reconnu
+tardivement la force de l'objection. Elle s'est fort
+amend&eacute;e dans les derniers romans. Comme exemple,
+voyez <i>Valv&egrave;dre</i>, la contre-partie de <i>Jacques</i> dont
+la
+conclusion logique &eacute;tait que le mariage tombe de soi
+avec l'amour. Rien n'est plus curieux que de voir le
+m&ecirc;me sujet trait&eacute; deux fois par un auteur sinc&egrave;re,
+&agrave; vingt-sept ans de distance, chaque fois avec les
+pr&eacute;occupations diff&eacute;rentes qu'apporte la vie et qui
+imposent aux h&eacute;ros du roman des destin&eacute;es si
+diff&eacute;rentes,
+au roman lui-m&ecirc;me deux d&eacute;nouements contraires.
+Le sujet est le m&ecirc;me: la lutte du mari et de
+l'amant; mais comme cette lutte se termine diff&eacute;remment!
+Par malheur, <i>Valv&egrave;dre</i> ne vaut pas <i>Jacques</i>.
+La verve et le charme se sont en partie &eacute;clips&eacute;s.
+Alida, c'est encore Fernande, mais d&eacute;pouill&eacute;e de sa
+po&eacute;sie, passionn&eacute;e &agrave; froid et dans le faux.
+L'amant
+n'a gu&egrave;re chang&eacute;. Qu'il s'appelle Octave ou Francis,
+c'est toujours le m&ecirc;me personnage qui prodigue
+l'h&eacute;ro&iuml;sme
+dans les mots et qui d&eacute;bute dans la vie par
+immoler une femme &agrave; son amour-propre. Mais le
+mari n'est plus cet insens&eacute; sublime qui se tue pour
+n'&ecirc;tre pas un obstacle dans la vie de celle qu'il aime
+follement et pour faire que le bonheur de sa femme
+ne soit pas un crime. Jacques s'appelle maintenant
+Valv&egrave;dre; il a r&eacute;fl&eacute;chi, il a cherch&eacute; des
+consolations
+dans l'&eacute;tude. Il a tu&eacute; en lui la folie du
+d&eacute;sespoir;
+il n'abdique pas son r&ocirc;le et son devoir de mari;
+il ne c&egrave;de plus volontairement sa femme &agrave; Octave, et
+quand sa femme l'a quitt&eacute;, quand elle meurt de la
+situation fausse o&ugrave; l'a jet&eacute;e le d&eacute;pit plus que
+l'amour,
+il appara&icirc;t pr&egrave;s du lit fun&egrave;bre; il reprend
+&agrave; l'amant
+faible et inutile le coeur de cette femme qui va
+mourir. Il &eacute;crase Francis de sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;,
+tout
+en lui enlevant la joie de la derni&egrave;re pens&eacute;e d'Alida.
+Le d&eacute;nouement est, on le voit, tout l'oppos&eacute; de
+l'ancien roman. La r&eacute;flexion a fait son oeuvre, la vie
+aussi.</p>
+<p>Il est certain que c'est l'attaque vive contre les
+lois &agrave; propos du mariage qui introduisit plus tard
+la question sociale tout enti&egrave;re dans les romans de
+George Sand. Elle s'enhardit en dehors des limites
+qu'elle avait tout d'abord trac&eacute;es autour de sa
+pens&eacute;e. Elle ne s'arr&ecirc;ta pas, comme en 1836, &agrave; la
+crainte de se poser en r&eacute;formateur de la soci&eacute;t&eacute;;
+elle entreprit de porter rem&egrave;de, sur les principaux
+points, &agrave; <i>l'inf&acirc;me d&eacute;cr&eacute;pitude du monde</i>.</p>
+<p>Exaltation dans le sentiment, faiblesse et incoh&eacute;rence
+dans la conception, voil&agrave; ce qui caract&eacute;rise
+les th&eacute;ories sociales de Mme Sand. Nous n'insisterons
+pas sur ce c&ocirc;t&eacute; si connu et si souvent discut&eacute;
+de ses oeuvres, o&ugrave; d'ailleurs il y aurait bien des questions
+de propri&eacute;t&eacute; ou de voisinage &agrave; r&eacute;soudre
+entre
+elle et ceux qu'elle se plut &agrave; nommer ses ma&icirc;tres
+dans l'oeuvre de destruction et de reconstruction
+qu'elle pr&eacute;parait. D'ailleurs, il faut bien se le dire,
+depuis ces &acirc;ges lointains des politiciens et des philosophes
+dont la pens&eacute;e agitait les r&eacute;formes futures,
+cette partie des romans de Mme Sand a &eacute;trangement
+vieilli. Il semble, lorsqu'on les relit &agrave; pr&egrave;s de
+cinquante
+ans de distance, que l'on assiste &agrave; une exhumation
+de doctrines ant&eacute;diluviennes. &Eacute;trange et
+magnifique sup&eacute;riorit&eacute; de la po&eacute;sie, qui est la
+fiction
+dans l'art, sur l'utopie, qui est la fiction violente
+dans la r&eacute;alit&eacute; sociale! Tout ce qui reste de l'art pur,
+de l'art d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, dans les r&eacute;cits de
+cette p&eacute;riode,
+conserve &agrave; travers les ann&eacute;es la
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute; d'une incorruptible
+et radieuse jeunesse. Les figures aim&eacute;es,
+qu'on y rencontre avec tant de plaisir, dans les intervalles
+de la th&egrave;se qui d&eacute;clame, peuplent encore
+notre imagination et sont comme le charme immortel
+de notre souvenir. Au contraire, tout ce qui rel&egrave;ve
+du syst&egrave;me, toutes ces doctrines si trompeuses, si vagues,
+si pleines de sp&eacute;cieuses promesses et de formules
+sibyllines, tout ce qui rappelle ces grandes &eacute;pop&eacute;es
+de la philosophie de l'avenir, tout cela porte les
+traces d'une effroyable caducit&eacute;, tout cela est mort,
+irr&eacute;missiblement mort. Qui aurait le courage, aujourd'hui,
+de relire ou de discuter des pages, &eacute;crites
+pourtant avec une conviction ardente, sous la dict&eacute;e
+des grands proph&egrave;tes, comme celles qui remplissent
+le second volume de <i>la Comtesse de Rudolstadt</i>, les
+trois quarts du <i>P&eacute;ch&eacute; de M. Antoine</i>, et cet <i>&Eacute;venor</i>,
+dont je ne peux &eacute;voquer le souvenir sans un indicible
+effroi? Est-il besoin de rappeler m&ecirc;me les
+traits fondamentaux de la doctrine, le m&eacute;lange d'un
+mysticisme <i>historique</i> &eacute;labor&eacute; par Pierre Leroux,
+et
+d'un radicalisme r&eacute;volutionnaire na&iuml;vement imit&eacute; de
+Michel (de Bourges)? Mme Sand a toujours eu un
+go&ucirc;t tr&egrave;s vif, une passion v&eacute;ritable pour les
+id&eacute;es,
+mais elle les interpr&egrave;te en les m&ecirc;lant et les confondant
+toutes. Sa m&eacute;taphysique est fort incertaine et
+vague. George Sand est id&eacute;aliste, sans doute, et c'est
+par l&agrave; qu'elle se distingue profond&eacute;ment de
+l'&eacute;cole
+des romanciers qui l'ont suivie. Mais qui pourrait
+d&eacute;finir clairement sa pens&eacute;e dans les oeuvres diverses
+o&ugrave; elle a essay&eacute; de l'exprimer? Elle a l'&eacute;lan
+vigoureux,
+elle a le coup d'aile vers les r&eacute;gions myst&eacute;rieuses.
+Mais quelle doctrine pr&eacute;cise rapporte-t-elle
+de ces explorations sublimes? Que l'on essaye
+seulement de comprendre quel sens prend sous sa
+plume, en certaines circonstances solennelles, ce
+grand mot Dieu, dont elle use avec une sorte de prodigalit&eacute;?
+Que devient-il, ce nom, au bout des transformations
+que sa pens&eacute;e a subies dans ses diverses
+phases, &agrave; travers les ma&icirc;tres qu'elle a
+&eacute;cout&eacute;s avec
+une curiosit&eacute; docile et passionn&eacute;e? Que devient-il
+dans cet immense laboratoire humanitaire, ce Dieu
+de l'amour pur, que L&eacute;lia appelait dans sa pri&egrave;re
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, dans l'&eacute;glise des Camaldules,
+ce Dieu de
+v&eacute;rit&eacute; que Spiridion invoquait, d'un coeur
+enflamm&eacute;,
+&agrave; travers les pers&eacute;cutions des moines, dans les sombres
+visions du clo&icirc;tre? Sous l'influence de Pierre
+Leroux, il semble bien qu'il soit devenu le commencement
+et le terme du <i>circulus</i> universel. Plus tard,
+affranchie de la secte, Mme Sand rendra au nom
+de Dieu une partie de sa signification compromise
+et de ses attributs perdus. Mais ce serait toute une
+histoire que de raconter l'odyss&eacute;e de ce Dieu
+successivement transform&eacute;, an&eacute;anti et finalement
+retrouv&eacute;. C'est tout un <i>avatar</i> dont le sens reste
+souvent une &eacute;nigme.</p>
+<p>Loin de nous toute pens&eacute;e d'ironie! Ces choses
+sont graves, et il faudrait &ecirc;tre mis&eacute;rablement gai
+pour en rire; d'ailleurs ces id&eacute;es philosophiques et
+sociales ont v&eacute;cu dans une &acirc;me sinc&egrave;re, c'est assez
+pour que l'on n'en plaisante pas. J'accorde de grand
+coeur mon respect, non aux th&eacute;ories elles-m&ecirc;mes,
+mais au loyal enthousiasme qui les a embrass&eacute;es.
+Au reste, il faut bien le dire, ces doctrines sont
+mortes, et bien mortes; elles ont succomb&eacute; sous leur
+impuissance en face des faits, et le socialisme doctrinal
+de 1848 a &eacute;t&eacute; trouv&eacute; incapable de r&eacute;soudre
+pratiquement
+le plus mince probl&egrave;me. Mais ce qui n'est
+pas mort, ce sont les probl&egrave;mes eux-m&ecirc;mes; ce qui
+n'est pas mort, c'est la n&eacute;cessit&eacute; &eacute;conomique et
+morale de les poser, et d'en chercher au moins la
+solution partielle. Ce qui n'est pas mort, enfin,
+c'est la mis&egrave;re et l'imprescriptible obligation, pour
+quiconque a une conscience et du coeur, de d&eacute;vouer
+une part de sa pens&eacute;e et de sa vie &agrave; ces souffrances
+de nos fr&egrave;res inconnus. Les th&eacute;ories de ce
+temps-l&agrave;
+sont bien finies, je le crois, mais la cause qui les a
+fait na&icirc;tre leur survit, et ce n'est pas trop dire
+que de d&eacute;clarer que cette cause est celle m&ecirc;me du
+christianisme, que ces deux causes n'en font qu'une,
+et que nul n'est vraiment ni chr&eacute;tien ni philosophe
+qui n'est pas r&eacute;solu &agrave; opposer aux tristes
+conqu&ecirc;tes
+de la mis&egrave;re l'effort croissant de la sympathie et du
+d&eacute;vouement. Ne nous inqui&eacute;tons pas trop de savoir
+si le progr&egrave;s est ind&eacute;fini et continu. Nous savons,
+en tout cas, qu'il n'est pas fatal et qu'il d&eacute;pend de
+nous. Travailler au progr&egrave;s partiel, sur un atome de
+l'&eacute;tendue, sur un point du temps, c'est peut-&ecirc;tre
+tout ce que nous pouvons faire, faisons-le. Occupons-nous
+moins d'aimer l'humanit&eacute; de l'avenir que
+les hommes qui sont pr&egrave;s de nous, &agrave; la port&eacute;e de
+notre main et de notre coeur. Tout cela n'est pas
+chose nouvelle, c'est le socialisme de la charit&eacute;, et
+c'est le bon.</p>
+<p>Qui de nous ou de Mme Sand se trouve le plus
+rapproch&eacute; de M. de Lamennais, la seule intelligence
+vraiment philosophique qu'elle ait connue? Avait-elle
+lu ces admirables lignes dans les <i>Oeuvres posthumes</i>:
+&laquo;On ne saurait tromper plus dangereusement
+les hommes qu'en leur montrant le bonheur
+comme le but de la vie terrestre. Le bonheur n'est
+point de la terre, et se figurer qu'on l'y trouvera
+est le plus s&ucirc;r moyen de perdre la jouissance des
+biens que Dieu y a mis &agrave; notre port&eacute;e. Nous avons
+&agrave;
+remplir une fonction grande et sainte, mais qui nous
+oblige &agrave; un rude et perp&eacute;tuel combat. On nourrit le
+peuple d'envie et de haine, c'est-&agrave;-dire de souffrances,
+en opposant la pr&eacute;tendue f&eacute;licit&eacute; des riches
+&agrave; ses
+angoisses et &agrave; sa mis&egrave;re.&raquo; Et, avec un admirable
+geste d'&acirc;me, l'illustre penseur s'&eacute;crie: &laquo;Je les ai
+vus de pr&egrave;s, ces riches si heureux! Leurs plaisirs
+sans saveur aboutissent &agrave; un irr&eacute;m&eacute;diable ennui
+qui
+m'a donn&eacute; l'id&eacute;e des tortures infernales. Sans doute,
+il y a des riches qui &eacute;chappent plus ou moins &agrave; cette
+destin&eacute;e, mais par des moyens qui ne sont pas de
+ceux que la richesse procure. La paix du coeur est
+le fond du bonheur v&eacute;ritable, et cette paix est le
+fruit du devoir parfaitement accompli, de la mod&eacute;ration
+des d&eacute;sirs, des saintes esp&eacute;rances, des pures
+affections. Rien d'&eacute;lev&eacute;, rien de beau, rien de bon
+ne se fait sur la terre qu'au prix de la souffrance et
+de l'abn&eacute;gation de soi, et le sacrifice seul est
+f&eacute;cond.&raquo;
+Pour cette simple page d'un vrai penseur qui temp&egrave;re
+par des traits d'une raison si forte ses indignations
+et ses col&egrave;res, je donnerais de grand coeur
+tous les discours de Pierre Leroux et surtout la
+fameuse conversation du pont des Saints-P&egrave;res, un
+soir que les Tuileries ruisselaient de l'&eacute;clat d'une
+f&ecirc;te, o&ugrave; M. Michel (de Bourges) tenta d'initier &agrave;
+des
+doctrines farouches l'intelligence vraiment na&iuml;ve
+de Mme Sand, o&ugrave; elle eut l'&eacute;tonnement et presque
+le scandale de cette &eacute;loquence furibonde, d&eacute;brid&eacute;e
+&agrave; cette heure jusqu'&agrave; une sorte de f&eacute;rocit&eacute;
+apocalyptique.
+La na&iuml;vet&eacute; dans le g&eacute;nie, peut-on la nier,
+puisque, malgr&eacute; l'horreur avou&eacute;e de cette conversation,
+tout enti&egrave;re en sanglants dithyrambes, Mme Sand
+continua quelque temps encore &agrave; croire &agrave; l'esprit
+politique
+de son prolixe et bruyant ami?</p>
+<p>Pour moi, je ne pardonnerai jamais &agrave; cet ami et
+&agrave; beaucoup d'autres d'avoir exalt&eacute; dans le faux cette
+sensibilit&eacute; d'artiste, si facile &agrave; recevoir les
+impressions
+fortes, et jet&eacute; cette vive imagination dans les
+chim&eacute;riques violences de leurs doctrines. Au fond,
+ils trouvaient d'avance un complice dans son coeur,
+qui longtemps ne vit pas la transition trop facile
+entre les id&eacute;es de r&eacute;forme et les utopies sanglantes;
+elle-m&ecirc;me l'avoua plus tard. Son coeur fut la premi&egrave;re
+dupe.</p>
+<p>Tout enfant, dans les campagnes du Berry, plus
+tard au couvent, ce qui avait &eacute;clat&eacute; dans les premiers
+traits de sa nature, c'&eacute;tait une immense bont&eacute;,
+une compassion infinie, une tendresse profonde
+pour la mis&egrave;re humaine. Il &eacute;tait impossible de
+s'approcher
+d'elle, m&ecirc;me avec les pr&eacute;ventions les plus
+contraires, sans &ecirc;tre d&eacute;sarm&eacute; par cette gr&acirc;ce
+rayonnante
+du sentiment. Rarement elle se f&acirc;chait, soit
+contre les hommes, soit contre les choses, m&ecirc;me
+quand elle en souffrait le plus cruellement. Elle se
+retirait avec tristesse, mais sans col&egrave;re, des contacts
+ou des situations les plus injurieux pour sa dignit&eacute;.
+Et quand elle regardait autour d'elle, c'&eacute;tait avec un
+regard de tendre et profonde sympathie. Apr&egrave;s bien
+des essais diff&eacute;rents de morale applicable &agrave; sa vie,
+elle avait fini par se faire &agrave; elle-m&ecirc;me une morale
+qui tenait dans cette r&egrave;gle unique: &Ecirc;tre bon. Chacun
+se fait une morale selon son coeur. Le jour o&ugrave;
+elle s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute;e &agrave; cette conception
+claire du but et
+de l'emploi de la vie, les grandes &eacute;motions qui
+avaient soulev&eacute; la sienne jusque dans son fond
+s'&eacute;taient pacifi&eacute;es. Une lumi&egrave;re sup&eacute;rieure
+avait
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; &agrave; travers le trouble et le tumulte
+de son
+coeur qui, jusqu'alors, n'avait eu que des instincts
+facilement &eacute;gar&eacute;s. Cette id&eacute;e, qui r&eacute;sume
+en effet
+la morale sociale, avait pris chez elle une importance
+et une sorte de royaut&eacute; intellectuelle: <i>le
+devoir de sortir de soi</i>. Elle avait fini par comprendre,
+&agrave; force de douloureuses exp&eacute;riences, ce
+qu'il y a d'&eacute;go&iuml;sme implacable dans la passion. Elle
+avait fini par concevoir que la vraie vie, c'est de
+penser non toujours &agrave; soi et pour soi, mais aux
+autres et pour les autres, et aussi &agrave; tout ce qui est
+grand, noble et beau, &agrave; tout ce qui peut nous distraire
+de ce moi, toujours pr&ecirc;t &agrave; se prendre pour
+l'objet de sa monotone analyse et de sa lugubre idol&acirc;trie.</p>
+<p>C'est par ce grand c&ocirc;t&eacute; de sa nature, la
+sensibilit&eacute;
+toute pr&ecirc;te et la bont&eacute; absolue, qu'elle avait
+&eacute;t&eacute; si facilement prise par les th&egrave;ses sociales
+&eacute;merg&eacute;es
+du cerveau de chaque r&eacute;formateur en disponibilit&eacute;.
+Ces th&egrave;ses elles-m&ecirc;mes, qu'&eacute;tait-ce, sinon des
+formes vari&eacute;es de l'utopie qui l'avait s&eacute;duite d&egrave;s
+son enfance et dont le premier mobile avait &eacute;t&eacute; le
+sentiment profond du mal humain, du mal social;
+utopie qui pouvait se croire innocente et sainte tant
+qu'elle n'avait pas essay&eacute; de r&eacute;gner en dehors des
+imaginations et des coeurs, et qu'elle n'avait pas
+encore tent&eacute; la force comme dernier moyen d'apostolat?</p>
+<p>&laquo;Il n'y a en moi, disait-elle un jour, rien de fort
+que le besoin d'aimer.&raquo; C'est par ce besoin d'aimer
+qu'elle parvint &agrave; maintenir en elle, au-dessus des tentations
+du doute et m&ecirc;me un peu contre l'opinion de
+son si&egrave;cle &laquo;qui n'allait pas de ce
+c&ocirc;t&eacute;-l&agrave; pour le moment&raquo;,
+une doctrine toute d'id&eacute;al et de sentiment qui
+ressemblait assez &agrave; une sorte de platonisme chr&eacute;tien.
+Leibniz d'abord, et puis Lamennais, Lessing,
+puis Herder expliqu&eacute; par Quinet, Pierre Leroux,
+Jean Reynaud enfin, voil&agrave; les principaux ma&icirc;tres qui
+l'emp&ecirc;ch&egrave;rent, par des secours successifs, de trop
+flotter dans sa route &agrave; travers les diverses tentatives
+de la philosophie moderne. &laquo;Chaque secours de la
+sagesse des ma&icirc;tres vient &agrave; point en ce monde, o&ugrave;
+il
+n'est pas de conclusion absolue et d&eacute;finitive. Quand,
+avec la jeunesse de mon temps, je secouais la vo&ucirc;te
+de plomb des myst&egrave;res, Lamennais vint &agrave; propos
+&eacute;tayer les parties sacr&eacute;es du temple. Quand,
+indign&eacute;s
+apr&egrave;s les lois de septembre, nous &eacute;tions pr&ecirc;ts
+encore &agrave; renverser le sanctuaire r&eacute;serv&eacute;, Leroux
+vint, &eacute;loquent, <i>ing&eacute;nieux, sublime</i>, nous
+promettre
+le r&egrave;gne du ciel sur cette m&ecirc;me terre que nous
+maudissions.
+Et, de nos jours, comme nous d&eacute;sesp&eacute;rions
+encore, Reynaud, d&eacute;j&agrave; grand, s'est lev&eacute; plus
+grand encore, pour nous ouvrir, au nom de la
+science et de la foi, au nom de Leibniz et de J&eacute;sus,
+l'infini des mondes comme une patrie qui nous r&eacute;clame.&raquo;
+Que de noms divers et contradictoires successivement
+invoqu&eacute;s!</p>
+<p>Elle n'avait pas eu trop de ces secours pour rester
+fid&egrave;le &agrave; quelques-unes des id&eacute;es qui, sous des
+formules
+plus ou moins vari&eacute;es, donnent du prix &agrave; la vie
+et un sens &agrave; l'esp&eacute;rance. Apr&egrave;s la p&eacute;riode
+de d&eacute;votion
+et d'extase qu'elle avait travers&eacute;e au couvent
+des Anglaises et les ann&eacute;es qui suivirent, avec des
+oscillations diverses termin&eacute;es un jour par une rupture
+avec la foi ancienne, elle avait eu de grandes
+perplexit&eacute;s et de grands abattements. Elle avait connu
+le doute et avait r&eacute;v&eacute;l&eacute; l'&eacute;tat de son
+&acirc;me dans plusieurs
+de ses livres.</p>
+<p>&laquo;Tu me demandes, dit-elle &agrave; un de ces amis
+r&eacute;els ou imaginaires qui sont les confidents commodes
+du <i>Voyageur</i>, si c'est une com&eacute;die que ce livre
+(<i>L&eacute;lia</i>), que tu as lu si s&eacute;rieusement.&#8212;Je te
+r&eacute;pondrai
+que <i>oui</i> et que <i>non</i>, selon les jours. Il y eut des
+nuits de recueillement, de douleur aust&egrave;re, de
+r&eacute;signation
+enthousiaste, o&ugrave; j'&eacute;crivis de belles phrases
+de bonne foi. Il y eut des matin&eacute;es de fatigue, d'insomnie,
+de col&egrave;re, o&ugrave; je me moquais de la veille et
+o&ugrave; je pensai tous les blasph&egrave;mes que j'&eacute;crivis. Il
+y
+eut des apr&egrave;s-midi d'humeur ironique et fac&eacute;tieuse,
+o&ugrave; je me plus &agrave; faire Trenmor (le for&ccedil;at
+philosophe)
+plus creux qu'une gourde.&raquo; Tous les types avaient
+repr&eacute;sent&eacute;, &agrave; un certain moment, des &eacute;tats
+de son
+esprit en lutte. Ce ne sont des personnages ni
+compl&egrave;tement r&eacute;els, ni compl&egrave;tement
+all&eacute;goriques.
+Pulch&eacute;rie, c'&eacute;tait l'&eacute;picurisme h&eacute;ritier de
+la partie
+mondaine et frivole du dernier si&egrave;cle; St&eacute;nio,
+l'enthousiasme
+et la faiblesse d'un temps sans point de
+rep&egrave;re et sans appui; Magnus, le d&eacute;bris d'un
+clerg&eacute;
+corrompu et abruti; L&eacute;lia, l'aspiration sublime, qui
+est l'essence m&ecirc;me des intelligences &eacute;lev&eacute;es. Tel
+&eacute;tait son plan; jusqu'&agrave; quel point elle l'a
+ex&eacute;cut&eacute;,
+dans quelle mesure elle l'a fait sortir d'une
+demi-r&eacute;alit&eacute;,
+o&ugrave; sont plong&eacute;s tous les personnages, pour
+lui confier parfois une r&eacute;alit&eacute; choquante, c'est
+l&agrave;
+la part et c'est aussi l'oeuvre de l'artiste, la responsabilit&eacute;
+de l'artiste. Quant &agrave; l'id&eacute;e philosophique qui
+pr&eacute;side au livre, elle ressort de chaque page; c'est
+l'id&eacute;e con&ccedil;ue <i>sous le coup d'un abattement profond</i>
+devant l'&eacute;nigme de la vie, qui jamais n'avait pes&eacute;
+plus lourdement et plus cruellement sur elle. Elle
+s'&eacute;tonna des fureurs qui accueillirent ce livre, ne
+comprenant pas que l'on ha&iuml;sse un auteur &agrave; travers
+son oeuvre. C'&eacute;tait un livre de bonne foi, c'est-&agrave;-dire
+de doute sinc&egrave;re, d'un doute qui remue &agrave; de
+grandes profondeurs les id&eacute;es et les &acirc;mes. Ceux qui
+ne comprirent pas ou qui n'entendirent pas ce cri
+de conscience, cette plainte entrecoup&eacute;e, m&ecirc;l&eacute;e de
+fi&egrave;vre et de sanglots, se scandalis&egrave;rent.</p>
+<p>Ce qui dura toute sa vie, ce qui la consola infailliblement
+et toujours dans ses heures de d&eacute;tresse, ce
+fut l'amour de la nature, un des rares amours qui
+ne trompent pas. Cet amour fut le plus s&ucirc;r de son
+inspiration et la moiti&eacute; au moins de son g&eacute;nie. Personne,
+comme elle, avec des mots, de simples mots
+choisis et combin&eacute;s entre eux, de ces mots qui
+servent &agrave; chacun de nous et qui expriment les sensations
+communes avec une d&eacute;sesp&eacute;rante froideur,
+personne n'a r&eacute;ussi &agrave; traduire, dans la
+r&eacute;alit&eacute;
+vivante d'un paysage, ces lumi&egrave;res et ces ombres,
+ces harmonies et ces contrastes, cette magie des
+sons, ces symphonies de la couleur, ces profondeurs
+et ces lointains des bois, cet infini mouvant de la
+mer, cet infini &eacute;toil&eacute; du ciel. Personne surtout n'a
+su comme elle saisir, exprimer cette &acirc;me int&eacute;rieure,
+cette &acirc;me secr&egrave;te des choses qui r&eacute;pand sur la face
+myst&eacute;rieuse de la nature le charme de la vie.</p>
+<p>&Agrave; quoi tient cette sup&eacute;riorit&eacute; de peintre de la
+nature,
+qui frappe au premier aspect chez Mme Sand?
+La premi&egrave;re raison qui s'offre est si na&iuml;ve que
+j'ose &agrave; peine l'exprimer. Mme Sand voit la nature,
+elle la regarde, elle ne l'invente pas. La preuve en
+est dans la nettet&eacute; des d&eacute;tails et de l'ensemble,
+qui fait voir exactement ce qu'elle voit elle-m&ecirc;me.
+La pens&eacute;e du lecteur reconstruit avec facilit&eacute; les
+grandes sc&egrave;nes qu'a d&eacute;crites son ample et souple pinceau.
+J'ai trouv&eacute; l'explication de cet effet si simple,
+et pourtant si rare, dans ces lignes jet&eacute;es au bas
+d'une page perdue: &laquo;Il est certain, dit Mme Sand,
+que ce qu'on voit ne vaut pas toujours ce qu'on
+r&ecirc;ve. Mais cela n'est vrai qu'en fait d'art et d'oeuvre
+humaine. Quant &agrave; moi, soit que j'aie l'imagination
+paresseuse &agrave; l'ordinaire, soit que Dieu ait plus de
+talent que moi (ce qui ne serait pas impossible), j'ai
+le plus souvent trouv&eacute; la nature infiniment plus belle
+que je ne l'avais pr&eacute;vu, et je ne me souviens pas de
+l'avoir trouv&eacute;e maussade, si ce n'est &agrave; des heures
+o&ugrave;
+je l'&eacute;tais moi-m&ecirc;me.&raquo; Le trait propre de Mme Sand,
+c'est pr&eacute;cis&eacute;ment d'avoir une imagination qui ne
+pr&eacute;c&egrave;de pas son regard, qui ne d&eacute;flore pas son
+plaisir,
+qui n'interpose pas les jeux d'un prisme personnel
+entre elle et la nature. Elle voit la nature telle
+qu'elle est, longuement, profond&eacute;ment. Elle garde
+grav&eacute; en traits ind&eacute;l&eacute;biles le tableau qui a
+pass&eacute;
+sous ses yeux, elle le conserve inalt&eacute;r&eacute;. On pourrait
+dire qu'elle apporte plus de m&eacute;moire imaginative
+que d'imagination dans ses souvenirs et ses visions
+de la r&eacute;alit&eacute;. C'est m&ecirc;me cette absence d'un
+brillant
+d&eacute;faut qui donne aux traits de son paysage une si lumineuse
+pr&eacute;cision. Un des grands peintres de son
+temps, M. de Lamartine, avait trop de splendeurs
+dans son &acirc;me pour bien voir au dehors. Je parierais
+qu'il trouvait toujours la nature moins belle qu'il ne
+l'avait pr&eacute;vu. L'&eacute;clat de son r&ecirc;ve &eacute;clipsait
+la r&eacute;alit&eacute;
+tant qu'elle &eacute;tait sous ses yeux, et, plus tard, quand
+il voulait revoir dans son souvenir le paysage entrevu,
+quand il voulait le peindre, c'&eacute;tait encore son imagination
+qui travaillait autant que sa m&eacute;moire. Sa
+peinture &eacute;tait splendide, mais confuse; elle avait la
+mobilit&eacute; scintillante d'un rayonnement; le regard
+&eacute;bloui ne pouvait ni s'y fixer ni en rien saisir avec
+tranquillit&eacute;.</p>
+<p>L'art fatigue &agrave; la longue l'esprit. La nature le repose
+et le r&eacute;cr&eacute;e sans cesse. Quand Mme Sand voyageait
+en Italie, son compagnon de voyage, Alfred de
+Musset, n'&eacute;tait avide que de <i>marbres taill&eacute;s</i>.
+&laquo;Quel
+est donc, disait-on de lui, ce jeune homme qui s'inqui&egrave;te
+tant de la blancheur des marbres?&raquo; Au bout
+de peu de jours il fut rassasi&eacute; de statues, de fresques,
+d'&eacute;glises et de galeries. Son plus doux souvenir fut
+celui d'une eau limpide et froide o&ugrave; il lava son front
+chaud et fatigu&eacute; dans un jardin de G&ecirc;nes. &laquo;C'est
+que les cr&eacute;ations de l'art parlent &agrave; l'esprit seul, et
+que le spectacle de la nature parle &agrave; toutes les
+facult&eacute;s.
+Il nous p&eacute;n&egrave;tre par tous les pores comme par
+toutes les id&eacute;es. Au sentiment tout intellectuel de
+l'admiration l'aspect des campagnes ajoute le plaisir
+sensuel. La fra&icirc;cheur des eaux, les parfums des
+plantes, les harmonies du vent circulent dans le
+sang et les nerfs, en m&ecirc;me temps que l'&eacute;clat des couleurs
+et la beaut&eacute; des formes s'insinuent dans l'imagination.&raquo;</p>
+<p>La nature tout enti&egrave;re passe dans l'homme; elle
+lui parle le langage le plus vari&eacute;. Il y a quelques
+pages, &agrave; la fin du premier volume de <i>la Daniella</i>, qui
+sont une tentative &eacute;tonnante pour exprimer l'effet
+d'orchestre que r&eacute;alisent pour des oreilles intelligentes
+ces jeux sonores et combin&eacute;s de la campagne.
+Jean Valreg est mont&eacute;, le soir, sur la petite terrasse
+du ch&acirc;teau de Mondragon, et l&agrave; il recueille tous
+les bruits des collines et des vall&eacute;es qui montent
+jusqu'&agrave; lui, il &eacute;tudie cette musique produite par la
+rencontre des sons &eacute;pars qui constitue en ce pays
+la musique naturelle, locale. &laquo;Il y a, dit-il, des endroits
+comme cela qui chantent toujours&raquo;, et celui-ci
+est le plus m&eacute;lodieux o&ugrave; il se soit jamais trouv&eacute;.
+Et il &eacute;num&egrave;re, dans une langue bien curieuse, tous
+ces bruits divers: la chanson des grandes girouettes,
+si r&eacute;guli&egrave;rement phras&eacute;e &agrave; son d&eacute;but
+qu'il a pu
+&eacute;crire six mesures parfaitement musicales, lesquelles
+reviennent invariablement &agrave; chaque souffle du vent
+d'est. Ces girouettes pleurardes et radoteuses, avec
+leurs notes d'une t&eacute;nuit&eacute; impossible, sont comme
+les t&eacute;nors aigus qui dominent l'ensemble. &laquo;Je ne
+sais quel esprit de l'air les met d'accord avec le son
+des cloches des Camaldules.... D'autres chants se
+m&ecirc;lent &agrave; ces bruits: ce sont les refrains des paysans
+&eacute;pars dans la campagne.... Les basses continues sont
+dans le bruissement lourd des pins d&eacute;mesur&eacute;s et
+d'une cascade qui recueille les eaux perdues des
+ruines. Puis il y a les cris des oiseaux, des vautours,
+et des aigles surtout.&raquo; En &eacute;coutant tout cela,
+Valreg poursuit une id&eacute;e qui l'a bien souvent frapp&eacute;
+dans ces harmonies naturelles que produit le hasard;
+par cela m&ecirc;me qu'elles &eacute;chappent aux r&egrave;gles
+trac&eacute;es,
+elles atteignent &agrave; des effets d'une puissance et
+d'une signification extraordinaires; elles remplissent
+l'air d'une symphonie fantastique qui ressemble
+&agrave; la langue myst&eacute;rieuse de l'infini.</p>
+<p>&Agrave; la r&eacute;alit&eacute; d&eacute;couverte ou
+devin&eacute;e du paysage se
+joint, chez Mme Sand, un charme de sensibilit&eacute; et
+un attrait tout particuliers. On ne s'int&eacute;resse pas
+seulement &agrave; sa peinture, on en est &eacute;mu, on l'aime.
+Ce nouvel effet tient &agrave; l'art d&eacute;licat ou plut&ocirc;t
+&agrave; l'heureux
+instinct de ne jamais d&eacute;crire uniquement pour
+d&eacute;crire, et d'associer toujours &agrave; la nature quelque
+chose de l'&acirc;me humaine, une pens&eacute;e ou un sentiment.
+Le paysage ne va jamais seul, chez elle; il
+est choisi en harmonie ou en contraste avec l'&eacute;tat
+de l'&acirc;me qui s'y r&eacute;pand. Mais ce contraste lui-m&ecirc;me
+est une sorte particuli&egrave;re d'harmonie plus
+intime. Au moment o&ugrave; il semble que, dans l'imposante
+solitude des montagnes, tout le reste va &ecirc;tre
+oubli&eacute;, il surgira de l'ombre du rocher une petite
+pastoure espagnole, et nous voil&agrave; qui mettons dans
+un coin du paysage son piquant profil, son joli
+sourire, sa chevelure flottante, <i>m&ecirc;l&eacute;e au vent comme
+la queue d'une jeune cavale</i>. Et ainsi l'&acirc;me, en retrouvant
+la figure humaine, se d&eacute;tend de la grandeur
+trop aust&egrave;re que lui imposent les cimes et les torrents.
+Si nos regards se perdent dans les horizons
+de la mer, on nous y montre une voile, et sous cette
+voile nous devinons un rude travailleur qui peine et
+qui souffre. S'ils se portent vers les profondeurs
+sans limites du ciel, on nous y fait supposer des
+peuples d'&acirc;mes inconnues, animant de leurs joies
+ou de leurs souffrances la bleue immensit&eacute;. Toujours
+un sentiment joue autour du paysage et ajoute &agrave;
+l'infini de la nature l'infini plus myst&eacute;rieux de l'&acirc;me.
+Une fleur, une herbe, tout s'harmonise avec nos
+pens&eacute;es. Des traits charmants &eacute;clatent &agrave; chaque
+instant
+&agrave; travers les dialogues ou les r&ecirc;veries, comme
+celui-ci: &laquo;En portant mes mains &agrave; mon visage, je
+respirai l'odeur d'une sauge dont j'avais touch&eacute; les
+feuilles quelques heures auparavant. Cette petite
+plante fleurissait maintenant sur la montagne, &agrave; plusieurs
+lieues de moi. Je l'avais respect&eacute;e; je n'avais
+emport&eacute; d'elle que son exquise senteur. D'o&ugrave; vient
+qu'elle l'avait laiss&eacute;e? Quelle chose pr&eacute;cieuse est
+donc le parfum, qui, sans rien faire perdre &agrave; la
+plante dont il &eacute;mane, s'attache aux mains d'un ami,
+et le suit en voyage pour le charmer et lui rappeler
+longtemps la beaut&eacute; de la fleur qu'il aime? Le parfum
+de l'&acirc;me, c'est le souvenir....&raquo; Cette page m'a
+toujours frapp&eacute; comme un exemple de l'heureuse
+facilit&eacute; avec laquelle Mme Sand m&ecirc;le l'&acirc;me aux
+choses
+et l'homme &agrave; la nature.</p>
+<p>On n'oublie plus ces paysages. Ils se marient si
+bien &agrave; la situation du roman ou au caract&egrave;re des
+personnages, que les deux souvenirs restent ins&eacute;parablement
+li&eacute;s et n'en font bient&ocirc;t plus qu'un.
+Est-il possible de penser &agrave; Valentine sans se reporter
+&agrave; cette sc&egrave;ne enchanteresse o&ugrave; son &acirc;me,
+vaguement
+impatiente d'amour, en pressent le myst&eacute;rieux
+appel dans la campagne d&eacute;serte, qu'elle traverse
+seule, le soir de la f&ecirc;te, au pas n&eacute;gligent de son
+cheval, quand tout &agrave; coup, aux murmures de l'eau
+voisine et de la brise qui s'&eacute;l&egrave;ve, vient se joindre
+une voix pure, un chant jeune et vibrant? C'est
+B&eacute;n&eacute;dict qui s'approche, c'est la rencontre, c'est
+l'amour; la destin&eacute;e fait son oeuvre. Et Andr&eacute;, qui
+de nous ne saurait le retrouver, s'il l'avait perdu?</p>
+<p>Il est l&agrave;, bien s&ucirc;r, dans cette gorge inhabit&eacute;e,
+o&ugrave;
+de rivi&egrave;re coule silencieusement entre deux marges
+la verdure, promenant les r&ecirc;ves de son adolescence
+romanesque et troubl&eacute;e. Il est l&agrave;, je l'ai vu,
+&eacute;voquant
+ses h&eacute;ro&iuml;nes, Alice et Diana Vernon, derri&egrave;re ce
+massif de trembles o&ugrave; il a cru voir un jour passer
+une ombre, une f&eacute;e, qui sera Genevi&egrave;ve.&#8212;Il y a
+des attitudes qui restent grav&eacute;es dans l'esprit. &laquo;Il
+m'enveloppa dans mon couvre-pied de satin rose et
+me porta aupr&egrave;s de la fen&ecirc;tre. Je jetai un cri de joie
+et d'admiration &agrave; la vue du sublime aspect d&eacute;ploy&eacute;
+sous mes yeux. Ce site sauvage et romantique me
+pla&icirc;t &agrave; la folie.... Ah! ne changeons rien aux lieux
+que tu aimes, Jacques! Comment aurais-je d'autres
+go&ucirc;ts que les tiens? Crois-tu donc que j'aie des
+yeux &agrave; moi?&raquo; Ainsi &eacute;crivait, ainsi parlait
+Fernande,
+et plus tard, quand Octave aura pass&eacute; dans sa vie
+et que Jacques sera trahi, nous la reverrons involontairement
+&agrave; cette fen&ecirc;tre d'o&ugrave; elle aper&ccedil;ut ses
+riches domaines, et nous saisirons l&agrave;, dans cette
+attitude et dans ce moment, les faciles extases d'une
+&acirc;me faible.&#8212;Mauprat! son nom seul &eacute;voque l'ombre
+sinistre de son ch&acirc;teau effondr&eacute;, la herse bris&eacute;e,
+les traces du feu encore fra&icirc;ches sur les murs et le
+souterrain &agrave; demi combl&eacute; o&ugrave; Edm&eacute;e sentit
+d&eacute;faillir
+son courage. St&eacute;nio, enfin, le charmant po&egrave;te, allez
+le contempler pour la derni&egrave;re fois dans le premier
+de ses sommeils que ne vint pas troubler l'orgueilleuse
+et orageuse image de L&eacute;lia. Le voil&agrave;, baign&eacute;
+du flot bleu, les pieds ensevelis dans le sable de la
+rive, sa t&ecirc;te reposant sur un tapis de lotus, son regard
+attach&eacute; au ciel.</p>
+<p>Ainsi tous ces souvenirs nous reviennent dans le
+cadre heureux qui les re&ccedil;ut la premi&egrave;re fois et les
+fixa pour toujours. Chacun des romans de George
+Sand se r&eacute;sume dans une situation et dans un paysage
+dont rien ne peut rompre ni d&eacute;concerter la
+po&eacute;tique union. L'homme associ&eacute; &agrave; la nature, la
+nature
+associ&eacute;e &agrave; l'homme, c'est une grande loi de l'art.
+Nul peintre ne l'a pratiqu&eacute;e avec un instinct plus
+d&eacute;licat et plus s&ucirc;r.</p>
+<p>C'est qu'en effet la nature nous &eacute;crase de son
+silence et de sa grandeur quand la voix de l'homme
+ne vient pas l'&eacute;mouvoir, quand ses muettes harmonies
+n'expriment pas une &acirc;me imaginaire que la
+n&ocirc;tre con&ccedil;oit et interpr&egrave;te. L'homme, dit quelque
+part Mme Sand, n'est pas fait pour vivre toujours
+avec des arbres, avec des pierres, ni m&ecirc;me avec
+l'eau qui court &agrave; travers les fleurs ou les montagnes,
+mais bien avec les hommes ses semblables. Dans les
+jours orageux de la jeunesse on r&ecirc;ve de vivre au
+d&eacute;sert, on s'imagine que la solitude est le grand refuge
+contre les atteintes, le grand rem&egrave;de aux blessures
+que l'on recevra dans le combat de la vie; c'est
+une grave erreur: l'exp&eacute;rience nous aura bient&ocirc;t
+d&eacute;tromp&eacute;s et nous apprendra que, l&agrave; o&ugrave; l'on
+ne vit
+pas avec des semblables, il n'est point d'admiration
+po&eacute;tique ni de jouissance d'art capables de combler
+l'ab&icirc;me. C'est la pens&eacute;e, c'est la souffrance, c'est le
+don humain de sentir ou d'aimer qui r&eacute;pand la vie
+au dehors et cr&eacute;e le paysage avec l'&acirc;me
+particuli&egrave;re
+qui le contemple. Mais, pour aider &agrave; ce travail
+d'id&eacute;alisation, la nature pr&ecirc;te ses formes, ses harmonies,
+ses couleurs, et le tout, ainsi combin&eacute;, devient
+la mati&egrave;re immortelle de l'art.</p>
+<p>La passion et la nature, Mme Sand est l&agrave; tout enti&egrave;re.
+Tout ce qui est en dehors de cette double inspiration
+lui est comme &eacute;tranger, comme venu d'une
+&acirc;me pour ainsi dire ext&eacute;rieure, et si les formes de
+son talent se plient encore, avec leur admirable souplesse,
+&agrave; quelque nouvelle sorte d'inspiration qui ne
+viendrait pas du fond m&ecirc;me, on sent bient&ocirc;t l'effort
+et le parti pris. Elle n'est elle-m&ecirc;me, dans la pl&eacute;nitude
+de ses forces et la libert&eacute; de son art, qu'alors
+qu'elle raconte les troubles d&eacute;licats de l'amour naissant,
+les violentes &eacute;motions des coeurs &eacute;prouv&eacute;s par
+la vie ou qu'elle esquisse &agrave; grands traits les paysages
+alpestres, comme dans le voyage aux Pyr&eacute;n&eacute;es<a
+ name="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7"><sup>7</sup></a>,
+la vie et l'aspect de Venise, comme dans les
+<i>Lettres d'un voyageur</i>, ou les sc&egrave;nes tranquilles de la
+campagne du Berry, dont l'image la poursuivait &agrave;
+travers les enchantements de l'Italie. Elle arrive au
+comble de son art quand elle unit ces deux inspirations
+l'une &agrave; l'autre, et que, m&ecirc;lant l'&acirc;me de l'homme
+&agrave; la nature, elle attendrit le paysage et ajoute &agrave; la
+grandeur la sympathie.</p>
+<p>Cet amour de la nature, elle ne l'avait pas pris
+seulement &agrave; l'&eacute;cole de Jean-Jacques Rousseau, elle
+l'avait pris en elle-m&ecirc;me. Elle avait senti la grandeur
+religieuse de la terre, la nourrice f&eacute;conde; son
+&acirc;me virgilienne avait v&eacute;cu, pendant une grande partie
+de son enfance et de sa jeunesse, dans l'intimit&eacute; des
+champs et des bois; elle &eacute;tait vraiment la fille de ce
+sol natal qui l'avait berc&eacute;e dans ses sillons, nourrie
+avec les petits pastours, fa&ccedil;onn&eacute;e &agrave; son image,
+form&eacute;e
+de ses influences famili&egrave;res, consol&eacute;e dans bien des
+chagrins sans cause, charm&eacute;e de ses vagues terreurs.
+Par cette communaut&eacute; de sensations, elle s'&eacute;tait faite
+elle-m&ecirc;me la soeur des petits paysans qui avaient
+&eacute;t&eacute;
+pendant de longs mois sa compagnie vagabonde et
+qui, depuis, avaient grandi. De l&agrave; lui vint tout naturellement
+au coeur le go&ucirc;t de la bucolique et de
+l'idylle qui apparaissent dans presque toutes ses
+oeuvres et qui deviendront m&ecirc;me, &agrave; un moment de sa
+vie, un refuge contre les &eacute;motions violentes de la
+politique et comme un genre privil&eacute;gi&eacute;. C'est alors
+que, en face des injustices sociales dont elle &eacute;tait
+bless&eacute;e, elle &eacute;voquera l'image de la vie champ&ecirc;tre
+et le tableau des int&eacute;rieurs rustiques; elle transportera
+de la sc&egrave;ne du monde, qu'elle a jug&eacute;e artificielle,
+sur une sc&egrave;ne aussi humaine et plus naturelle
+&agrave; son gr&eacute;, le conflit des passions et les drames du
+coeur, qu'elle poursuit toujours. Mais elle y transportera
+aussi quelques-unes des illusions de son
+imagination; elle n'y verra bien souvent que des
+types embellis ou rectifi&eacute;s de paysan po&egrave;te, pr&ecirc;tre
+de la nature, officiant, b&eacute;nissant les travaux de la
+campagne, ou de paysanne vertueuse, sentimentale,
+chevaleresque, h&eacute;ro&iuml;que m&ecirc;me (comme Jeanne, la
+grande pastoure). C'est de la po&eacute;sie, assur&eacute;ment,
+et si sinc&egrave;re qu'elle para&icirc;t naturelle. Balzac et les
+romanciers modernes concevront autrement les paysans
+et les peindront avec une &acirc;pret&eacute; dure, m&ecirc;me
+f&eacute;roce, de pinceau; ne sera-ce pas une exag&eacute;ration
+dans un autre sens? Ce que je reprocherais plus volontiers
+&agrave; George Sand, ce n'est pas sa peinture du
+bon paysan, qui, apr&egrave;s tout, a sa r&eacute;alit&eacute;, pourvu
+qu'on l'aide un peu &agrave; se d&eacute;gager d'une enveloppe
+de sensations et d'impressions vulgaires, c'est sa
+conception chim&eacute;rique du paysan philosophe, lettr&eacute;,
+comme Patience, qui serait plut&ocirc;t un transfuge de la
+soci&eacute;t&eacute;, un ren&eacute;gat des villes, un Jean-Jacques
+Rousseau
+r&eacute;fugi&eacute; dans les for&ecirc;ts, et qui n'a plus rien de
+l'&acirc;me &eacute;l&eacute;mentaire des champs.</p>
+<p>Quant au paysan, l&eacute;g&egrave;rement id&eacute;alis&eacute; par
+George
+Sand, il n'est pas aussi faux qu'on l'a dit; cet ensemble
+de bons sentiments et ces germes de po&eacute;sie
+champ&ecirc;tre peuvent se trouver en lui, dans certaines
+circonstances et par d'heureuses rencontres. L'auteur
+n'a fait que les d&eacute;gager de leur rudesse native et les
+&eacute;claircir par le langage. Il ne les a pas cr&eacute;&eacute;s,
+il les a
+exprim&eacute;s. Tous ses personnages de la campagne
+sont &agrave; la rigueur possibles; il ne faut &agrave; chacun d'eux,
+pour devenir ce qu'ils sont dans ses r&eacute;cits, qu'une
+occasion favorable, une excitation venue du dehors,
+une combinaison d'&eacute;v&eacute;nements qui les &eacute;l&egrave;ve
+au-dessus
+de leur mani&egrave;re ordinaire de sentir et de
+parler, et les r&eacute;v&egrave;le &agrave; eux-m&ecirc;mes. C'est
+l&agrave; l'oeuvre
+de l'artiste, qui n'invente pas, &agrave; proprement parler,
+mais qui ajoute &agrave; la r&eacute;alit&eacute; humaine la
+conscience,
+par laquelle elle s'aper&ccedil;oit, et la voix, par laquelle
+elle se rend compte d'elle-m&ecirc;me en se traduisant aux
+autres. C'est l'oeuvre propre de George Sand dans
+ses adorables paysanneries. Elle est interpr&egrave;te plut&ocirc;t
+que cr&eacute;atrice, si l'on excepte quelques personnages
+faux et artificiels qui n'ont rien du paysan que l'apparence
+et le nom, et qui se sont introduits, par une
+sorte de fraude, dans ses bergeries.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6">6</a>
+<div class="note">
+<p> <i>Mme Carlyle.&#8212;Portraits de femmes</i>, par Arv&egrave;de Barine.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7">7</a>
+<div class="note">
+<p> <i>Histoire de ma vie</i>, t. VIII.</p>
+</div>
+<hr style="width: 65%;" />
+<a name="CHAPITRE_IV"></a>
+<h2>CHAPITRE IV<br />
+</h2>
+<br />
+<h2>L'INVENTION ET L'OBSERVATION CHEZ GEORGE SAND.<br />
+&nbsp;SON STYLE.<br />
+&nbsp;CE QUI DOIT P&Eacute;RIR
+ET CE QUI SURVIVRA DANS SON OEUVRE</h2>
+<br />
+<p>Quelle part Mme Sand fait-elle &agrave; l'imagination et
+quelle part &agrave; l'observation? Comment se combinent
+en elle la puissance d'invention, qui est si vari&eacute;e et
+si f&eacute;conde, avec l'exp&eacute;rience de la vie r&eacute;elle,
+dans
+les diff&eacute;rentes situations qu'elle d&eacute;crit et les
+caract&egrave;res
+qu'elle met en jeu? On a souvent tranch&eacute; la
+question d'un mot: Id&eacute;aliste et romanesque,
+Mme Sand n'observe pas.</p>
+<p>C'est bient&ocirc;t dit; il serait pourtant injuste de
+croire que ces facult&eacute;s soient toujours contraires et
+divis&eacute;es et d'en conclure qu'il y ait dans le roman
+deux &eacute;coles radicalement oppos&eacute;es, celle de George
+Sand et celle de Balzac. Il n'y aurait m&ecirc;me pas de
+paradoxe &agrave; &eacute;tablir que Mme Sand observe tr&egrave;s
+finement,
+et que Balzac, de son c&ocirc;t&eacute;, imagine avec une
+sorte d'intr&eacute;pidit&eacute;. Au fond, il se pourrait bien qu'il
+n'y e&ucirc;t pas deux &eacute;coles contraires en litt&eacute;rature,
+comme on se pla&icirc;t &agrave; le r&eacute;p&eacute;ter, celle de
+l'imagination
+ou l'id&eacute;alisme, celle de l'observation ou le
+r&eacute;alisme. Je n'attache, pour ma part, qu'une m&eacute;diocre
+importance &agrave; ces distinctions tranchantes de
+programmes et &agrave; ces pr&eacute;tentions absolues en sens
+divers. Peut-&ecirc;tre m&ecirc;me, en r&eacute;alit&eacute;, n'y
+a-t-il pas
+d'&eacute;coles litt&eacute;raires proprement dites; il n'y aurait
+que des temp&eacute;raments diff&eacute;rents, organis&eacute;s plus
+sp&eacute;cialement pour l'observation ou l'imagination:
+les uns plus sensibles &agrave; l'exactitude du d&eacute;tail, les
+autres donnant libre carri&egrave;re &agrave; leur puissance
+d'invention.
+Une &eacute;cole se cr&eacute;e artificiellement lorsqu'un
+&eacute;crivain d'un temp&eacute;rament donn&eacute;, ayant
+exp&eacute;riment&eacute;
+son initiative ou son succ&egrave;s dans un certain sens,
+s'institue, un beau jour, le ma&icirc;tre d'un genre. Il se fait
+accepter, &agrave; ce titre, par une foule d'esprits secondaires
+qui prennent le mot d'ordre et se mettent &agrave;
+la suite, exag&eacute;rant la <i>mani&egrave;re</i> de l'initiateur et
+dociles
+au succ&egrave;s, qui r&eacute;v&egrave;le souvent un go&ucirc;t
+changeant
+de l'opinion. C'est ainsi qu'on arrive &agrave; faire
+un syst&egrave;me tout simplement avec les qualit&eacute;s et surtout
+avec les d&eacute;fauts d'un homme.</p>
+<p>Toutes ces querelles d'&eacute;coles nous paraissent
+vaines. Il n'y avait pas eu, &agrave; l'origine, de dissentiment
+absolu entre Mme Sand et Balzac, qu'elle rencontra
+plusieurs fois dans les ann&eacute;es de son noviciat
+litt&eacute;raire &agrave; Paris. Elle d&eacute;clare elle-m&ecirc;me,
+avec
+un &eacute;clectisme tr&egrave;s d&eacute;gag&eacute; et une
+spirituelle tol&eacute;rance,
+que toute mani&egrave;re est bonne et tout sujet f&eacute;cond
+pour qui sait s'en servir. &laquo;Il est heureux, disait-elle,
+qu'il en soit ainsi. S'il n'y avait qu'une doctrine
+dans l'art, l'art p&eacute;rirait vite, faute de hardiesse et de
+tentatives nouvelles.&raquo; Balzac &eacute;tait une preuve vivante
+&agrave; l'appui de sa th&eacute;orie. &laquo;Elle poursuivait
+l'id&eacute;alisation
+du sentiment qui faisait le sujet de son roman,
+tandis que Balzac sacrifiait cet id&eacute;al &agrave; la
+v&eacute;rit&eacute; de
+sa peinture.&raquo; Mais il se gardait bien de faire de ce
+sacrifice un programme d'&eacute;cole; c'&eacute;tait une simple
+tendance de son esprit qu'il exprimait ainsi. Plus
+lib&eacute;ral que ne le furent plus tard ses disciples, il
+admettait au m&ecirc;me titre la tendance contraire et
+f&eacute;licitait
+Mme Sand d'y rester fid&egrave;le. Ainsi, ces deux
+grands artistes se maintenaient justes et tol&eacute;rants
+l'un pour l'autre. Balzac, d'ailleurs, lui aussi, ne
+s'asservissait pas &agrave; un dogme. Il essayait de tout; il
+cherchait et t&acirc;tonnait pour son propre compte. Ce
+n'est que beaucoup plus tard que l'&eacute;cole, s'&eacute;tant
+form&eacute;e,
+attribua au chef un syst&egrave;me absolu qui n'avait
+&eacute;t&eacute; d'abord qu'une pr&eacute;f&eacute;rence de go&ucirc;t.</p>
+<p>&Agrave; plus forte raison peut-on le dire des dynasties
+qui se sont succ&eacute;d&eacute; depuis Balzac, et dont les chefs
+principaux n'ont fait que r&eacute;diger dans des programmes
+les qualit&eacute;s dominantes de leur esprit, soit
+Flaubert, l'homme d'un chef-d'oeuvre unique et d'un
+immense labeur, soit les fr&egrave;res Goncourt, deux artistes
+de la sensation subtile et aigu&euml;, soit Alphonse
+Daudet, dont l'observation profonde et cruelle a eu
+de si fortes prises sur les esprits de son temps, ou
+bien encore Zola, qui a cr&eacute;&eacute; l'&eacute;pop&eacute;e du
+roman ultra-d&eacute;mocratique,
+le ma&icirc;tre de l'<i>Assommoir</i> et de <i>Germinal</i>,
+jusqu'&agrave; l'av&egrave;nement nouveau de Paul Bourget
+et de Guy de Maupassant, l'un psychologue raffin&eacute; et
+souffrant &laquo;du mal de la vie&raquo;, l'autre dou&eacute; d'un
+humour
+naturel et d'un style de race qui dissimulent
+mal un fond effrayant de m&eacute;pris pour l'homme, peut-&ecirc;tre
+m&ecirc;me, si l'on p&eacute;n&egrave;tre plus loin, une tristesse
+presque tragique. En r&eacute;alit&eacute;, peut-on dire que chacun
+de ces noms repr&eacute;sente une &eacute;cole? Assur&eacute;ment
+non; ce qu'il faut y voir, ce sont des diversit&eacute;s d'esprits
+&agrave; l'infini, dont chacun s'attribue l'initiative et la
+souverainet&eacute; d'un genre nouveau; il y a des variations
+de genres d'un esprit &agrave; un autre, comme, &agrave; certains
+moments, il y a des variations du go&ucirc;t dans
+l'esprit public. Les modes n'ont qu'un temps; elles
+se succ&egrave;dent les unes aux autres sans se d&eacute;truire
+et m&ecirc;me sans se remplacer, par une sorte de
+rythme r&eacute;gulier. Nul ne peut dire de quel c&ocirc;t&eacute; ira
+la g&eacute;n&eacute;ration prochaine, quand on sera fatigu&eacute; des
+exc&egrave;s de l'observation brutale. Ce sera peut-&ecirc;tre
+l'occasion de revenir &agrave; George Sand, trop
+d&eacute;laiss&eacute;e
+un instant par une &eacute;poque exclusivement positive,
+amoureuse des faits plus que des id&eacute;es, &eacute;prise de
+m&eacute;thodes exp&eacute;rimentales l&agrave; m&ecirc;me o&ugrave;
+elles n'ont
+que faire, et d&eacute;fiante des belles chim&egrave;res. Et
+d&eacute;j&agrave;
+paraissent chez des esprits en &eacute;veil des sympt&ocirc;mes
+d'une r&eacute;action vers la cr&eacute;atrice de tant de beaux
+romans.</p>
+<p>George Sand &eacute;tait port&eacute;e, par son temp&eacute;rament
+d'esprit, &agrave; la conception d'aventures plus ou moins
+chim&eacute;riques, au conflit des passions id&eacute;ales avec des
+&eacute;v&eacute;nements imaginaires; elle s'y complaisait
+d&eacute;licieusement.
+Mais on se tromperait fort en croyant
+qu'elle observ&acirc;t m&eacute;diocrement la vie r&eacute;elle et
+qu'elle
+ne s'en inspir&acirc;t que rarement. Que de preuves nous
+pourrions donner du contraire! Dira-t-on qu'elle
+n'est pas, en m&ecirc;me temps qu'une merveilleuse artiste
+d'inventions superbes, une psychologue p&eacute;n&eacute;trante
+dans presque toutes ses oeuvres, dans certaines
+parties au moins? Au moment o&ugrave; elle &eacute;crivait ses
+premiers romans, &agrave; l'aurore de sa vie litt&eacute;raire,
+que d'observations fines et vari&eacute;es elle d&eacute;ploie
+d&eacute;j&agrave;,
+quelle exp&eacute;rience de la vie r&eacute;elle, profond&eacute;ment
+sentie, se r&eacute;v&egrave;le, bien que moins en dehors que chez
+Balzac, moins &eacute;tal&eacute;e en surface, mais bien
+d&eacute;licate
+et d'un ton si juste, jusqu'au moment o&ugrave; la chim&egrave;re
+s'empare de l'auteur et l'emporte avec le lecteur
+au ciel ou aux ab&icirc;mes.</p>
+<p>Vous rappelez-vous, au hasard des premi&egrave;res
+oeuvres, l'int&eacute;rieur glacial de ce petit castel de la
+Brie? Comme cela est bien vu, finement observ&eacute;!
+Comme toutes ces attitudes diverses ont &eacute;t&eacute; not&eacute;es
+dans un souvenir exact! Comme tous ces d&eacute;tails
+d'int&eacute;rieur sont rendus! Comme on sent peser lourdement
+sur chacun des acteurs le poids d'une soir&eacute;e
+d'automne pluvieuse qui a suivi une journ&eacute;e plus
+monotone encore! Ce vieux salon, meubl&eacute; dans
+le go&ucirc;t Louis XV, que le colonel Delmare arpente
+avec la gravit&eacute; saccad&eacute;e de sa mauvaise humeur,
+cette jeune cr&eacute;ole, toute fluette, toute p&acirc;le, Indiana,
+enfonc&eacute;e sous le manteau de la chemin&eacute;e, le coude
+appuy&eacute; sur son genou, dans sa premi&egrave;re attitude
+de tristesse non encore r&eacute;volt&eacute;e, mais pr&ecirc;te
+&agrave; l'&ecirc;tre
+au premier signal de la passion; en face d'elle,
+ce Ralph, fixe et p&eacute;trifi&eacute;, comme s'il craignait de
+d&eacute;ranger l'immobilit&eacute; de la sc&egrave;ne, de m&ecirc;me
+que
+dans tout le roman il craindra de troubler les &eacute;v&eacute;nements
+par sa modeste personnalit&eacute;, jusqu'&agrave; ce
+que les &eacute;v&eacute;nements lui imposent un r&ocirc;le
+d'h&eacute;ro&iuml;sme
+qui le trouvera pr&ecirc;t: n'y a-t-il pas dans chacun
+de ces traits comme une exp&eacute;rience personnelle,
+une impression de vie r&eacute;elle, une pr&eacute;paration des
+destin&eacute;es qui vont s'accomplir? Combien elle est
+curieuse aussi, dans une autre oeuvre, voisine de
+celle-ci par la date, la psychologie d'Andr&eacute;, avec
+cette sensibilit&eacute; na&iuml;ve, emport&eacute;e en dedans,
+craintive
+au dehors, avec cette tendresse de coeur qui le
+rendait presque repentant devant les reproches,
+m&ecirc;me injustes! Ce sont l&agrave; d'admirables &eacute;tudes de
+caract&egrave;res. L'insurmontable langueur de ce personnage,
+cette inertie triste et molle, l'effroi des
+r&eacute;criminations, cette avidit&eacute; vague et f&eacute;brile de
+l'inconnu, tout cela ne fait-il pas de lui la victime
+in&eacute;vitable du conflit qui va briser sa vie entre le
+marquis de Morand, son p&egrave;re, un tyran sans mauvaise
+humeur, un joyeux et loyal butor, et sa ma&icirc;tresse,
+Genevi&egrave;ve, une pauvre fleuriste qui prendra
+tout ce coeur d&eacute;sh&eacute;rit&eacute; et qui mourra de cet
+amour!
+Pas une page ici, pas une ligne qui ne soit du
+roman exp&eacute;rimental, sauf la po&eacute;sie, qui transfigure
+tout, m&ecirc;me l'analyse, m&ecirc;me l'observation. Nous
+pourrions faire la m&ecirc;me enqu&ecirc;te, qui nous donnerait
+le m&ecirc;me r&eacute;sultat, jusqu'&agrave; <i>Jean de la Roche</i>,
+jusqu'au
+<i>Marquis de Villemer</i>, en insistant sur ce trait que les
+situations donn&eacute;es et les caract&egrave;res indiqu&eacute;s sont
+presque toujours pris dans la r&eacute;alit&eacute; la mieux
+observ&eacute;e,
+et que ce n'est que dans la suite et sous la
+pression d'une imagination qui ne se contient plus
+que les caract&egrave;res s'alt&egrave;rent, se d&eacute;forment ou
+s'id&eacute;alisent
+&agrave; l'exc&egrave;s.</p>
+<p>Il y a un de ses romans surtout, dont elle dit elle-m&ecirc;me
+&laquo;qu'il est un livre tout d'analyse et de
+m&eacute;ditation&raquo;,
+et qui m'a sembl&eacute; se d&eacute;tacher en relief sur
+l'ensemble de son oeuvre, comme une des plus fortes
+&eacute;tudes qui aient jamais &eacute;t&eacute; faites sur une des
+formes
+maladives de l'amour, la jalousie; je veux parler de
+<i>Lucrezia Floriani</i>. Il importe peu que ce soit un chapitre
+de psychologie intime, o&ugrave; les personnages r&eacute;els
+du drame de sa vie peuvent se reconna&icirc;tre eux-m&ecirc;mes
+sous des noms nouveaux. Il importe moins encore
+que George Sand se soit faiblement d&eacute;fendue d'avoir
+voulu faire dans ce roman des portraits tr&egrave;s exacts<a
+ name="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8"><sup>8</sup></a>.
+Ce qui importe, c'est l'exactitude de la peinture morale
+qu'elle nous a donn&eacute;e, quel que soit l'exemplaire
+vivant o&ugrave; elle en a pris les traits. Le point de d&eacute;part,
+ce fut un de ces amours r&eacute;put&eacute;s impossibles et qui
+sont pr&eacute;cis&eacute;ment ceux qui &eacute;clatent avec le plus de
+violence.
+&laquo;Comment le prince Karoll, cet homme si beau,
+si jeune, si chaste, si pieux, si po&eacute;tique, si fervent et
+si recherch&eacute; dans toutes ses pens&eacute;es, dans toutes ses
+affections, dans toute sa conduite, tomba-t-il, inopin&eacute;ment
+et sans combat, sous l'empire d'une femme us&eacute;e
+par tant de passions, d&eacute;sabus&eacute;e de tant de choses,
+sceptique et rebelle &agrave; l'&eacute;gard de celles qu'il respectait
+le plus, cr&eacute;dule jusqu'au fanatisme &agrave; l'&eacute;gard de
+celles qu'il avait toujours ni&eacute;es, et qu'il devait nier
+toujours?&raquo;
+Ce fut, en effet, un terrible malentendu; le
+ch&acirc;timent ne se fit pas attendre. &Agrave; peine la
+destin&eacute;e
+de cet invraisemblable amour s'est-elle accomplie,
+l'imagination du prince Karoll s'excite sur toutes les
+circonstances de la vie de Lucrezia, m&ecirc;me sur ce pass&eacute;
+qu'on ne lui a pas cach&eacute;; les difficult&eacute;s commencent;
+tout s'assombrit dans cette &acirc;me o&ugrave; le soup&ccedil;on est
+entr&eacute;; la vie entre ces deux &ecirc;tres n'est plus qu'un
+long orage. Comment na&icirc;t la jalousie, comment elle
+jette son poison secret dans les rapides joies de ce
+bonheur, &eacute;tonn&eacute; d'abord de lui-m&ecirc;me, comment elle
+le corrompt sans le d&eacute;truire, produisant les courtes
+folies, les angoisses d&eacute;lirantes, les fureurs qui
+&eacute;clatent
+ou celles qui tuent par de longs silences, comment
+les ruines morales s'accumulent sous les coups d'un
+insens&eacute;, jusqu'au d&eacute;nouement fatal, vulgaire et poignant,
+voil&agrave; ce que raconte ce livre avec une logique
+de d&eacute;ductions, une s&ucirc;ret&eacute; de traits, une profondeur
+d'analyse qui trahissent la vie observ&eacute;e de pr&egrave;s et
+profond&eacute;ment sentie. La jalousie incurable du pass&eacute;,
+voil&agrave; la maladie du prince Karoll. Les d&eacute;tails et la
+gradation du mal sont marqu&eacute;s avec une pr&eacute;cision
+presque scientifique. Il a aim&eacute; cette femme, sachant
+tout, et, malgr&eacute; tout, il l'a aim&eacute;e quand elle
+n'&eacute;tait plus
+ni tr&egrave;s jeune ni tr&egrave;s belle, en d&eacute;pit d'un
+caract&egrave;re
+qui &eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment l'oppos&eacute; du sien, et
+n'ayant pu
+prendre jamais son parti de ces moeurs imprudentes,
+de ces d&eacute;vouements effr&eacute;n&eacute;s, de cette faiblesse
+d'un
+coeur jointe &agrave; cette hardiesse d'un esprit qui semblaient
+une violente protestation contre tous les principes et
+les sentiments sur lesquels il a v&eacute;cu jusque-l&agrave;. Il n'a
+jamais pu pardonner &agrave; cette femme d'&ecirc;tre si
+diff&eacute;rente
+de lui-m&ecirc;me. Il la poursuivra de sa folie croissante
+et devenue &agrave; la fin presque furieuse jusqu'au jour
+o&ugrave; Lucrezia tombe, sans avoir, une seule heure,
+inspir&eacute; de confiance &agrave; son &eacute;trange amant, sans
+avoir
+conquis son estime, sans avoir cess&eacute; d'&ecirc;tre aim&eacute;e
+de
+lui comme une ma&icirc;tresse, jamais comme une amie.&#8212;Que
+ceux qui refusent &agrave; George Sand la facult&eacute; d'analyse
+relisent ce roman et qu'ils disent s'il n'y a pas
+l&agrave; une admirable et profonde &eacute;tude de passion, si
+chaque page n'est pas &eacute;crite avec une observation ou
+un souvenir?</p>
+<p>Ce qui a donn&eacute; le change sur l'absence pr&eacute;tendue
+de la facult&eacute; d'observation chez George Sand, c'est
+qu'il arrive un moment, m&ecirc;me dans ses plus belles
+fictions, o&ugrave; le romanesque s'introduit &agrave; forte dose dans
+le roman, l'absorbe tout entier et efface tout le reste.
+Le romanesque, c'est l'exaltation dans la chim&egrave;re: il
+marque l'&acirc;ge d'une g&eacute;n&eacute;ration et la date d'un
+livre;
+il se reconna&icirc;t &agrave; la mani&egrave;re d'aimer (surtout
+&agrave; la fa&ccedil;on
+de dire que l'on aime), &agrave; la mani&egrave;re de concevoir et
+d'imaginer les &eacute;v&eacute;nements, &agrave; la mani&egrave;re
+plus ou moins
+agit&eacute;e et surexcit&eacute;e d'&eacute;crire. Un ma&icirc;tre de
+la critique,
+M. Bruneti&egrave;re, a marqu&eacute; fortement ces traits:
+&laquo;... Cette fa&ccedil;on forcen&eacute;e d'aimer fut celle de
+toute
+la g&eacute;n&eacute;ration romantique. Tout le monde n'aime pas
+de la m&ecirc;me mani&egrave;re, et chacun a la sienne; mais les
+romantiques ont aim&eacute; comme personne avant eux
+n'avait fait, ni depuis.... Certes, <i>Indiana</i>, <i>Valentine</i>,
+<i>L&eacute;lia</i> m&ecirc;me et <i>Jacques</i> sont de curieuses
+&eacute;tudes de
+l'amour romantique. George Sand, selon son instinct,
+n'a pris, dans la r&eacute;alit&eacute;, qu'un point de d&eacute;part
+ou
+d'appui, qu'elle quitte aussit&ocirc;t pour revenir au r&ecirc;ve
+int&eacute;rieur de son imagination.... Il y a dans ces romans
+une partie romanesque et sentimentale qui a
+&eacute;trangement vieilli<a name="FNanchor_9_9"></a><a
+ href="#Footnote_9_9"><sup>9</sup></a>.&raquo;</p>
+<p>Prenons, d&egrave;s les d&eacute;buts, deux des oeuvres les plus
+c&eacute;l&egrave;bres, <i>Valentine</i> et <i>Mauprat</i>, et voyons
+comment
+ce jugement se v&eacute;rifie, et aussi comment le pronostic
+se r&eacute;alise. Dans chacune d'elles il y a une mati&egrave;re
+riche, neuve, vari&eacute;e, d'invention naturelle, et aussi
+semblable au vrai qu'il est possible, m&ecirc;l&eacute;e bient&ocirc;t
+&agrave; des exag&eacute;rations de caract&egrave;res ou de
+d&eacute;tails qui
+&eacute;tonnent ou r&eacute;voltent l'imagination la plus docile et
+la plus cr&eacute;dule. Que la ravissante Edm&eacute;e aime son
+cousin Bernard, qu'elle l'ait aim&eacute; d&egrave;s sa rencontre
+avec lui dans la soci&eacute;t&eacute; &eacute;pouvantable des Mauprat,
+qu'elle ait tacitement choisi ce rustre, ce sauvage qui
+sait &agrave; peine signer son nom, qu'elle ait pris &agrave;
+t&acirc;che
+de le civiliser pour le rendre digne d'elle, qu'elle ait
+r&eacute;ussi enfin, &agrave; force de d&eacute;vouement actif et
+silencieux,
+&agrave; en faire un vaillant homme, un honn&ecirc;te homme, en
+l'&eacute;levant jusqu'au niveau de son coeur, tout cela, c'est
+le roman m&ecirc;me, et quel beau, quel noble roman!</p>
+<p>Mais &agrave; travers ce courant divers ou m&eacute;lang&eacute; de
+deux existences, s&eacute;par&eacute;es &agrave; l'origine par des
+ab&icirc;mes
+et que le plus sinc&egrave;re amour a rapproch&eacute;es dans
+la vie, l'&eacute;l&eacute;ment invraisemblable se glisse, grandit,
+intercepte l'int&eacute;r&ecirc;t, contrarie &agrave; chaque instant
+les
+belles et saines &eacute;motions du roman, les emp&ecirc;che de
+germer &agrave; l'aise. C'est la perp&eacute;tuelle apparition du
+p&egrave;re Patience &agrave; tous les carrefours du pays et &agrave;
+chaque page du roman; c'est l'in&eacute;vitable intervention
+de cet homme qui a tout appris dans la vie
+des champs, qui sait tout du pr&eacute;sent et de l'avenir,
+de ce grand justicier, de ce magistrat improvis&eacute; qui
+impose silence aux puissances de la province, de
+ce paysan qui joue, &agrave; chaque occasion, le r&ocirc;le de
+Mirabeau, conduisant par sa parole les &eacute;v&eacute;nements,
+nouant et d&eacute;nouant l'action? N'est-ce pas le faux
+et l'invraisemblable en personne? Qui nous d&eacute;livrera
+de ce type artificiel, de son bavardage et de
+son infaillibilit&eacute;? C'est vraiment trop demander &agrave;
+notre bonne volont&eacute; que de nous faire accepter ce
+prolixe collaborateur, &eacute;clair&eacute; des feux de la
+r&eacute;volution
+prochaine, travaillant, au nom du contrat social,
+&agrave; la justification de Bernard, qui n'est pas coupable,
+et au d&eacute;nouement du roman, qui se d&eacute;nouerait fort
+bien sans lui. &Eacute;l&eacute;ment romanesque, et d'autant plus
+bl&acirc;mable ici qu'il est inutile. Ce bonhomme Patience
+m'a bien l'air de jouer <i>la Mouche du coche</i>, et
+le mutisme actif de Marcasse fait dix fois plus de
+besogne, sans en avoir l'air, bien qu'il ait, lui aussi,
+une bonne part de romanesque.</p>
+<p><i>Valentine</i> est, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de <i>Mauprat</i>,
+un des plus charmants
+et des plus tragiques r&eacute;cits d'amour. Car, que
+demander &agrave; Mme Sand? Au fond, elle ne sait que
+l'amour. Elle a prodigu&eacute;, ici encore, les plus merveilleuses
+peintures de ce sentiment, elle l'a encadr&eacute;
+dans le th&eacute;&acirc;tre de ses longues et continuelles
+r&ecirc;veries,
+dans ces paysages du Berry qu'elle a tant
+aim&eacute;s. Elle a trahi, par la gr&acirc;ce d'un incomparable
+pinceau, l'<i>incognito</i> de cette contr&eacute;e modeste, de cette
+Vall&eacute;e-Noire, dont elle dit: &laquo;C'&eacute;tait
+moi-m&ecirc;me,
+c'&eacute;tait le cadre, c'&eacute;tait le v&ecirc;tement de ma propre
+existence&raquo;. Et tout cela elle l'a livr&eacute; au public,
+comme attir&eacute;e par un charme secret et le r&eacute;pandant
+&agrave;
+son tour. De l&agrave; est sortie cette analyse de passion
+qu'on n'oublie plus et qui fait de chaque lecteur un
+complice de B&eacute;n&eacute;dict. On le suit, on le voit
+arr&ecirc;t&eacute;,
+contemplant Valentine, sur le bord de l'Indre, tandis
+qu'assis sur un fr&ecirc;ne mal &eacute;quarri, il s'enivre de son
+image, tant&ocirc;t r&eacute;fl&eacute;chie dans l'onde immobile,
+tant&ocirc;t
+troubl&eacute;e par un frisson de l'eau. Il ne pense pas, dans
+ce moment-l&agrave;, il jouit, il est heureux; il boit par les
+yeux le poison fatal dont il mourra. Les &eacute;v&eacute;nements
+se d&eacute;veloppent; mais d&eacute;j&agrave; peu &agrave; peu
+quelques-uns
+des caract&egrave;res d'abord indiqu&eacute;s changent et se
+d&eacute;forment.
+B&eacute;n&eacute;dict est le paysan sublime et passionn&eacute;.
+M. de Lansac, le fianc&eacute; de Valentine, d'abord un tr&egrave;s
+galant homme, devient le type l&eacute;g&egrave;rement charg&eacute;
+d'abord, puis d&eacute;mesur&eacute;ment avili de l'homme du
+monde sans passion g&eacute;n&eacute;reuse, sans jeunesse morale,
+us&eacute; et fl&eacute;tri au dedans, d'ailleurs cupide et
+d&eacute;bauch&eacute;,
+tout ce qu'il faut pour rendre la lutte difficile
+&agrave; Valentine, facile &agrave; B&eacute;n&eacute;dict. Mme de
+Raimbault,
+une femme du monde, qui a simplement des pr&eacute;jug&eacute;s,
+passe tout &agrave; coup &agrave; l'&eacute;tat d'une vieille coquette,
+coureuse de bals de sous-pr&eacute;fecture, qui se
+d&eacute;sint&eacute;resse
+de sa fille &agrave; un point invraisemblable, ainsi
+que plus tard M. de Lansac de sa femme, sans doute
+pour laisser les incidents les plus graves se d&eacute;velopper
+&agrave; leur aise, sans la g&ecirc;ne de la vie de famille,
+o&ugrave; la plus simple surveillance entraverait les libres
+allures du roman. Ainsi s'explique ce va-et-vient
+des personnages les plus compromettants et les plus
+faciles &agrave; compromettre, qui entrent dans le parc et
+le ch&acirc;teau, ou bien en sortent, comme il leur pla&icirc;t,
+le jour et m&ecirc;me la nuit. B&eacute;n&eacute;dict en profite
+&agrave; souhait,
+d'abord pour essayer de tuer &agrave; l'aff&ucirc;t, dans la
+soir&eacute;e
+m&ecirc;me du mariage, l'&eacute;poux, M. de Lansac, sous le
+pr&eacute;texte &eacute;tonnant de punir &laquo;une m&egrave;re sans
+entrailles
+qui condamnait froidement sa fille &agrave; <i>un opprobre
+l&eacute;gal</i>, au dernier des opprobres qu'on puisse
+infliger &agrave; la femme, au viol&raquo;, puis, pour s'introduire
+au ch&acirc;teau furtivement, et prendre la place de M. de
+Lansac absent dans la chambre nuptiale. Et de l&agrave; une
+des plus incroyables folies qui puissent traverser une
+imagination exalt&eacute;e, cette sc&egrave;ne capitale de la nuit de
+noces entre Valentine malade, ali&eacute;n&eacute;e d'elle-m&ecirc;me,
+tomb&eacute;e par d&eacute;sespoir dans une sorte de somnambulisme,
+et B&eacute;n&eacute;dict, qui passe pr&egrave;s d'elle les heures
+troublantes de la nuit, s'exaltant de la pr&eacute;sence
+aim&eacute;e, livr&eacute; &agrave; toutes les furies de la passion,
+qu'heureusement
+une s&eacute;rie de hasards transforme en un
+inoffensif et d&eacute;lirant monologue. Tout cela est bien
+&eacute;trange. &laquo;Il ne faut pas oublier, dit Mme Sand
+ing&eacute;nument,
+que B&eacute;n&eacute;dict &eacute;tait un naturel d'exc&egrave;s et
+d'exception.&raquo; Il le prouvera jusqu'&agrave; la fin, &agrave;
+travers
+des incidents sans nombre, des surprises et des
+rendez-vous manqu&eacute;s, jusqu'&agrave; un meurtre absurde,
+jusqu'au coup de fourche qui atteint le h&eacute;ros par
+suite d'un ridicule malentendu. Toute cette seconde
+partie du roman est une s&eacute;rie de drames vulgaires
+et forcen&eacute;s o&ugrave; l'invraisemblable tue
+l'int&eacute;r&ecirc;t. Le
+charme s'est &eacute;vanoui. Mais qu'il &eacute;tait grand,
+irr&eacute;sistible
+dans la premi&egrave;re partie du livre!</p>
+<p>George Sand avait elle-m&ecirc;me conscience de cette
+impulsion &eacute;trange qui la portait &agrave; un romanesque
+exag&eacute;r&eacute;: &laquo;Je d&eacute;clare aimer beaucoup,
+disait-elle
+dans le pr&eacute;face de <i>Lucrezia Floriani</i>, les
+&eacute;v&eacute;nements
+romanesques, l'impr&eacute;vu, l'intrigue, l'<i>action</i>
+dans le roman.... J'ai fait tous mes efforts, cependant,
+pour retenir la litt&eacute;rature de mon temps dans
+un chemin praticable entre le lac paisible et le torrent.... Mon
+instinct m'e&ucirc;t pouss&eacute;e vers les ab&icirc;mes,
+je le sens encore &agrave; l'int&eacute;r&ecirc;t et &agrave;
+l'avidit&eacute; irr&eacute;fl&eacute;chie
+avec lesquels mes yeux et mes oreilles cherchent le
+drame; mais quand je me retrouve avec ma pens&eacute;e
+apais&eacute;e, je fais comme le lecteur, je reviens sur ce
+que j'ai vu et entendu, et je me demande le pourquoi
+et le comment de l'action qui m'a &eacute;mue et emport&eacute;e.
+Je m'aper&ccedil;ois alors des brusques invraisemblances
+ou des mauvaises raisons de ces faits que le torrent
+de l'imagination a pouss&eacute;s devant lui, au m&eacute;pris des
+obstacles de la raison ou de la v&eacute;rit&eacute; morale, et de
+l&agrave; le mouvement r&eacute;trograde qui me repousse, comme
+tant d'autres, vers le lac uni et monotone de l'analyse&raquo;.</p>
+<p>On pourrait faire un travail de ce genre sur la
+plupart des romans de George Sand et fixer les proportions
+variables de ces deux &eacute;l&eacute;ments qu'elle emploie,
+le chim&eacute;rique pouss&eacute; &agrave; outrance et le r&eacute;el
+finement observ&eacute;. C'est l&agrave; que se
+r&eacute;v&eacute;lerait le grand
+d&eacute;faut de cette belle imagination cr&eacute;atrice. Elle ne
+sait pas composer une oeuvre; elle ne sait y conserver
+ni l'unit&eacute; du sujet, qui change souvent, ni l'unit&eacute; de
+ton dans les caract&egrave;res qui s'alt&egrave;rent sans cesse. Elle
+n'en a d'avance arr&ecirc;t&eacute; ni le but ni les proportions.
+Quand par hasard il lui arrive de conserver l'unit&eacute; de
+l'oeuvre, c'est &agrave; son insu et comme par un coup de la
+gr&acirc;ce. Elle concevait des personnages dans une situation
+donn&eacute;e, qui &eacute;tait presque toujours un &eacute;tat de
+passion, elle s'&eacute;prenait d'eux, elle s'y int&eacute;ressait
+ardemment et pour son propre compte, tandis qu'elle
+les racontait et les peignait avec la flamme int&eacute;rieure;
+elle s'abandonnait &agrave; une sorte de hasard d'inspiration
+qui amenait les grandes luttes, mais qu'elle
+gouvernait bien peu, disait-elle, au point d'ignorer
+d'avance comment ces batailles de la vie se termineraient
+et comment le roman se d&eacute;nouerait. C'&eacute;tait
+v&eacute;ritablement le triomphe de ce qu'on a nomm&eacute;
+plus tard l'<i>inconscient</i> dans le talent ou dans le g&eacute;nie.
+Je ne puis, en effet, mieux exprimer ce singulier
+ph&eacute;nom&egrave;ne dont elle donnait le spectacle &eacute;tonnant
+dans sa m&eacute;thode de travail, qu'en disant que c'&eacute;tait
+un ph&eacute;nom&egrave;ne d'inconscience superbe, mais bien peu
+s&ucirc;re dans le r&eacute;sultat. Rien de calcul&eacute;, en
+apparence,
+rien de pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;; pas m&ecirc;me les grandes
+lignes arr&ecirc;t&eacute;es;
+tout proc&eacute;dait dans son art comme dans la vie.
+Quand une rencontre dramatique a lieu, quand une
+grande aventure commence, qui peut dire, dans le
+train de l'existence, ce qui devra arriver le lendemain?
+Il en &eacute;tait de m&ecirc;me dans le domaine de son
+imagination. Elle ne savait pas la veille ce qui arriverait
+de ses h&eacute;ros ou &agrave; ses h&eacute;ros. Elle les livrait
+&agrave; la
+fatalit&eacute; de son art, comme la vie les livre &agrave; la
+fatalit&eacute;
+des &eacute;v&eacute;nements. De l&agrave; ce contraste saillant dans
+ses
+oeuvres: l'entrain, la fougue, les merveilleux pr&eacute;ludes,
+le commencement enchanteur de presque toutes
+ses fictions, des plus belles. Puis, &agrave; un certain moment,
+il se produit une sorte de fatigue: la richesse
+des d&eacute;veloppements devient de la prolixit&eacute;, le
+r&eacute;cit
+se tra&icirc;ne en m&eacute;andres inutiles; le style aussi se lasse
+et se n&eacute;glige. Et cependant il faut bien finir. On
+finit, mais c'est une fin de raison, non d'inspiration.
+La composition languit, tout simplement parce qu'il
+n'y a pas eu de plan pr&eacute;par&eacute;, et que la composition
+n'est pas port&eacute;e jusqu'au bout par l'ardeur de la pens&eacute;e
+ou de la passion. Les d&eacute;nouements n'&eacute;galent jamais
+les pr&eacute;ludes de l'oeuvre. On la voyait vivement
+pr&eacute;occup&eacute;e
+d'une id&eacute;e de roman, poss&eacute;d&eacute;e par son sujet,
+&agrave;
+tel point que tous ceux qu'elle avait trait&eacute;s auparavant
+semblaient ne plus exister pour elle, et, quelque temps
+apr&egrave;s, elle avait h&acirc;te de dire adieu &agrave; ses
+personnages
+les plus chers d'un jour. Elle avait us&eacute; et comme consum&eacute;
+par le feu de son imagination les plus beaux
+enfants de son r&ecirc;ve; elle les replongeait dans le pass&eacute;,
+en un tour de main, je pourrais dire dans le n&eacute;ant.
+N'&eacute;tait-ce pas un n&eacute;ant relatif que cet oubli qui
+succ&eacute;dait
+si vite en elle &agrave; la pr&eacute;sence r&eacute;elle de tous
+ces personnages, dont le nom m&ecirc;me sortait parfois de
+sa m&eacute;moire? La fournaise ardente s'&eacute;tait refroidie;
+pour se rallumer, elle attendait d'autres types, d'autres
+moules d'o&ugrave; allait sortir un monde nouveau.</p>
+<p>Quand le chim&eacute;rique s'introduit ainsi dans ses
+oeuvres, for&ccedil;ant les &eacute;v&eacute;nements et les
+caract&egrave;res,
+c'est une preuve que chez elle l'inspiration s'&eacute;puise,
+que la fatigue se trahit et que l'auteur ressent une
+certaine h&acirc;te d'en finir avec le sujet dont elle a
+d&eacute;j&agrave;
+exprim&eacute; la substance et la fleur. Mais il faut bien se
+garder de confondre ce romanesque m&eacute;diocre, qui
+exprime une lassitude dans son talent, avec un
+autre genre de romanesque, qui produit chez elle
+des oeuvres exquises et qui est un jeu enchant&eacute; de
+son imagination. Pour bien marquer cette nuance,
+deux noms suffisent; nous pourrions en citer dix:
+<i>Teverino</i> et <i>le Secr&eacute;taire intime</i>. Ce sont
+l&agrave; des r&eacute;cits
+con&ccedil;us dans une heure de f&eacute;condit&eacute; heureuse et qui
+semblent avoir &eacute;t&eacute; achev&eacute;s sous la m&ecirc;me
+inspiration
+fra&icirc;che et sans d&eacute;faillance, de la premi&egrave;re
+&agrave; la derni&egrave;re
+page, sans un intervalle de repos ni de fatigue.
+Songes d'une nuit d'&eacute;t&eacute;, r&ecirc;veries d'une
+journ&eacute;e de
+printemps, on ne sait de quel nom d&eacute;signer ces
+fictions magiques, qui vous tiennent comme suspendus
+dans un monde l&eacute;g&egrave;rement id&eacute;al, o&ugrave; tout
+succ&egrave;de
+au voeu de l'auteur avec une complaisance des
+&eacute;v&eacute;nements et une docilit&eacute; des personnages qu'on
+ne trouve pas toujours en ce monde. <i>Le Secr&eacute;taire
+intime</i> est une fantaisie &laquo;qui lui est venue apr&egrave;s
+avoir relu les <i>Contes fantastiques</i> d'Hoffmann&raquo;;
+il a gard&eacute; quelque chose de son origine. Tout est
+invraisemblable dans cette principaut&eacute; b&acirc;tie entre
+ciel et terre, aux ordres de cette souveraine &eacute;nigmatique
+et ravissante, Quintilia Cavalcanti, tour &agrave;
+tour folle du luxe et du plaisir, et adonn&eacute;e au plus
+s&eacute;rieux labeur de la pens&eacute;e, soup&ccedil;onn&eacute;e des
+plus
+noirs crimes d'amour, une Marguerite de Bourgogne
+qui se montre dans un cadre enchant&eacute;, puis tout &agrave;
+coup r&eacute;v&eacute;l&eacute;e &agrave; travers les aventures les
+plus contraires
+comme une &eacute;pouse admirable, vertueuse et
+fid&egrave;le &agrave; un &eacute;poux qu'elle adore dans l'<i>incognito</i>
+de
+son exil errant. L'amour l&eacute;gitime avec des airs
+d'aventurier! Quel r&ecirc;ve enfin r&eacute;alis&eacute; par Mme Sand!
+C'est la seule mani&egrave;re, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, de faire
+supporter le mariage. Et que d'&eacute;preuves pour le
+jeune comte de Saint-Julien, jet&eacute; en plein myst&egrave;re
+par un hasard de voyage, admis sur le grand chemin
+dans le carrosse de la princesse, au grand d&eacute;plaisir
+de la lectrice et de l'abb&eacute;, &agrave; la stup&eacute;faction de
+la
+petite cour fabuleuse et agit&eacute;e o&ugrave; il d&eacute;barque
+comme
+un &eacute;v&eacute;nement, puis montant en grade et en faveur
+avec une rapidit&eacute; qui lui donne le vertige, et dans
+ce vertige fatal concevant un impossible amour qui
+le m&egrave;ne au bord des plus grands p&eacute;rils. Le
+d&eacute;nouement
+arrive. L'heureux &eacute;poux, le myst&eacute;rieux Marx,
+sauve Julien de ses imprudences. Notre h&eacute;ros sort
+de cette f&eacute;erie, tour &agrave; tour ravi,
+&eacute;pouvant&eacute;, humili&eacute;,
+meurtri. La gu&eacute;rison ne viendra que plus tard, apr&egrave;s
+la maladie de rigueur, qui suit les grandes d&eacute;faillances,
+et le retour dans sa famille, o&ugrave; il rapportera
+une imagination plus calme, une &acirc;me plus indulgente
+et le souvenir, le r&ecirc;ve plut&ocirc;t des aventures
+dont il a eu pendant une ann&eacute;e le spectacle &eacute;blouissant
+et tragique devant les yeux. Il n'y a pas de bon
+sens dans cette fable. Mais quelle jolie suite aux
+<i>Contes</i> d'Hoffmann! C'est ainsi qu'un grand artiste
+imite et s'inspire.</p>
+<p>C'est de la m&ecirc;me source de romanesque heureux
+qu'est sorti <i>Teverino</i>. Il arrive ainsi bien souvent &agrave;
+George Sand, lasse de la vie plate et vulgaire, de
+vouloir s'en &eacute;chapper &agrave; tout prix, et de se raconter
+&agrave; elle-m&ecirc;me de merveilleuses histoires, comme celles
+qui prenaient tant de place autrefois dans sa vie
+d'enfant et qui finissaient par lui faire une existence
+r&ecirc;v&eacute;e presque aussi importante, dix fois plus
+pr&eacute;cieuse et plus ch&egrave;re que l'autre. C'est dans un de
+ces jours o&ugrave;, comme Scheherazade dans <i>les Mille
+et une Nuits</i>, mais pour satisfaire &agrave; son caprice
+d'imagination et non pas &agrave; celui d'un sultan f&eacute;roce,
+elle s'amusait elle-m&ecirc;me et s'enchantait de ces r&eacute;cits,
+qu'elle con&ccedil;ut l'id&eacute;e de cette journ&eacute;e unique, et
+qu'une fois con&ccedil;ue comme &agrave; travers un songe, elle
+la jeta sur le papier, dans sa vivacit&eacute; et sa fra&icirc;cheur
+intactes, &agrave; peine entam&eacute;es par le travail presque
+insensible de la composition.</p>
+<p>Certes il y a bien de quoi crier &agrave; l'invraisemblance
+quand on voit s'organiser, au hasard des
+&eacute;v&eacute;nements, cette jolie caravane de voyage, dans la
+villa de Sabina, au lever du soleil. L&eacute;once conjure
+Sabina de se laisser emmener o&ugrave; il voudra, sans
+rien lui d&eacute;signer d'avance, &agrave; travers les paysages
+les plus vari&eacute;s, aussi loin qu'on pourra aller dans
+une seule journ&eacute;e. Il a touch&eacute; la corde magique,
+l'inconnu; la fantaisie enl&egrave;ve les derni&egrave;res
+r&eacute;sistances;
+L&eacute;once va devenir l'arbitre de cette journ&eacute;e.
+On part &agrave; deux, avec la n&eacute;gresse de Sabina et le
+jockey sur le si&egrave;ge. Et bient&ocirc;t les rencontres commencent:
+on enl&egrave;ve un bon cur&eacute; qui marchait gravement
+sur la route, son br&eacute;viaire &agrave; la main; un
+peu plus loin, une ravissante petite paysanne errante,
+qui a pour sp&eacute;cialit&eacute; d'apprivoiser les oiseaux
+et qu'on annexe &agrave; la caravane; plus loin enfin, &agrave;
+travers mille aventures, le h&eacute;ros du roman, le plus
+singulier et le plus merveilleux des h&eacute;ros, un voyageur
+que L&eacute;once rencontre se baignant dans un
+lac, bien diff&eacute;rent dans sa noble nudit&eacute; de ce qu'il
+paraissait &ecirc;tre, un instant auparavant, sous ses haillons
+sordides. L&eacute;once fait de lui un homme comme
+il faut en lui jetant des habits convenables. Touchant
+apologue qui nous fait voir qu'il n'y a bien souvent
+qu'une question de v&ecirc;tements entre les hommes,
+surtout dans les romans de Mme Sand! C'est une
+id&eacute;e ch&egrave;re &agrave; l'auteur, et qu'elle reprendra
+souvent,
+jamais avec autant de bonheur et de gr&acirc;ce. Teverino
+s'est r&eacute;v&eacute;l&eacute; &agrave; L&eacute;once avec sa
+distinction naturelle;
+c'est le plus beau des mortels et le plus
+&eacute;loquent des artistes. D&egrave;s lors il va prendre sa place,
+qui sera la premi&egrave;re, dans cette journ&eacute;e romantique;
+il marque en tout genre une sup&eacute;riorit&eacute; de virtuose,
+de philosophe, d'ami d&eacute;vou&eacute; (bien qu'improvis&eacute;),
+d'amant chevaleresque, si bien qu'il remplit toute la
+fin de la journ&eacute;e, toute la soir&eacute;e qui la termine et la
+matin&eacute;e qui la recommence, des propos les plus
+fins, les plus brillants, les plus po&eacute;tiques, des actes
+les plus audacieux, des engagements de coeur les
+plus hardis, arr&ecirc;t&eacute;s &agrave; temps avec une
+discr&eacute;tion
+que n'aurait pas un homme du monde. Il &eacute;blouit de
+sa voix d'artiste toute une petite ville italienne o&ugrave;
+l'on s'est arr&ecirc;t&eacute; pour le soir, il &eacute;tonne de plus
+en
+plus L&eacute;once, il l'irrite m&ecirc;me et le domine par la
+noblesse de sa conduite, il se fait un instant presque
+aimer de l'&eacute;l&eacute;gante et hautaine Sabina; et ce n'est
+que par g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; qu'apr&egrave;s l'avoir
+troubl&eacute;e, comme
+pour faire l'&eacute;preuve de sa puissance, il d&eacute;tache de
+lui ce coeur fragile, un instant surpris, le rend &agrave;
+L&eacute;once, et dispara&icirc;t.&#8212;Ce souverain improvis&eacute; de
+quelques heures, pendant cette journ&eacute;e unique, est
+l'enfant g&acirc;t&eacute; de George Sand. C'est bien l'artiste
+aventurier qu'elle a toujours aim&eacute;, un de ces boh&egrave;mes
+de g&eacute;nie, d&eacute;guenill&eacute;s mais d&eacute;licats, nobles
+et superbes,
+qui doivent leurs riches facult&eacute;s &agrave; la nature,
+et qui les ont conserv&eacute;es avec soin, gr&acirc;ce &agrave; une
+ind&eacute;pendance, &agrave; une paresse, &agrave; un
+d&eacute;sint&eacute;ressement
+qui les rend pauvres, mais les garde purs. Elle l'a
+vu agir devant ses yeux, cette fois; elle l'a vu marcher,
+ce h&eacute;ros longtemps imagin&eacute;, elle l'a vu dominer
+le petit monde o&ugrave; elle l'a introduit. Elle en a
+&eacute;t&eacute; heureuse, comme du succ&egrave;s d'un fils
+ch&eacute;ri de
+son imagination. On peut sourire de ce facile bonheur
+qu'elle s'est donn&eacute; &agrave; elle-m&ecirc;me. Mais les traits de
+la
+vie r&eacute;elle se m&ecirc;lent si bien ici &agrave; la fable, il y a
+de
+si charmants &eacute;pisodes dans cette journ&eacute;e dispos&eacute;e
+par la plus aimable et la plus ing&eacute;nieuse des providences,
+il y a des conversations si &eacute;l&eacute;gantes et si
+d&eacute;licates, qu'il faut bien en passer par la fantaisie
+de l'auteur, et vraiment on aurait mauvaise gr&acirc;ce &agrave;
+r&eacute;sister au charme qui vous p&eacute;n&egrave;tre et vous
+entra&icirc;ne.</p>
+<p>Le roman, ainsi con&ccedil;u, est tout simplement de
+la po&eacute;sie. Soit. Est-ce donc l&agrave; quelque chose de si
+malheureux, et George Sand perdra-t-elle quelque
+chose &agrave; une accusation de ce genre? Il faut bien que
+le roman se rapproche de la po&eacute;sie ou de la science.
+Le roman scientifique est en grand honneur de nos
+jours: la science des moeurs, des institutions, des
+classes sociales, des caract&egrave;res et des temp&eacute;raments,
+des influences physiologiques et m&eacute;dicales qui
+d&eacute;terminent
+l'individualit&eacute; de chacun, des h&eacute;r&eacute;dit&eacute;s
+que
+l'on subit &agrave; travers les &acirc;ges, voil&agrave; la
+mati&egrave;re ind&eacute;finie
+et toujours vari&eacute;e du roman exp&eacute;rimental. Mais
+faut-il sacrifier &agrave; ce genre unique tous les autres
+genres et en particulier celui qui consid&egrave;re le roman
+comme une oeuvre &agrave; la fois d'analyse et de po&eacute;sie,
+comme George Sand le d&eacute;finissait d'instinct? Prenons
+garde, le roman selon George Sand, c'est le
+vrai roman national; si nous en croyons les interpr&egrave;tes
+des origines de notre litt&eacute;rature<a name="FNanchor_10_10"></a><a
+ href="#Footnote_10_10"><sup>10</sup></a>, il est
+n&eacute; des anciennes chansons de geste; il est de la
+m&ecirc;me famille que la po&eacute;sie; et qui pourra d'ailleurs
+d&eacute;montrer qu'on a tort de le comprendre ainsi?</p>
+<p>On notera, avec un soin p&eacute;dantesque, les invraisemblances
+qui abondent dans les fictions de George
+Sand. Mais ne serait-il pas ais&eacute; de noter, en regard
+de l'invraisemblance des &eacute;v&eacute;nements que l'on peut
+signaler chez elle, le d&eacute;faut de logique des caract&egrave;res
+chez les naturalistes le plus en vogue, l'incoh&eacute;rence
+des sentiments, la bizarrerie maladive de
+la conduite, sous pr&eacute;texte de maladies ou
+d'h&eacute;r&eacute;dit&eacute;?
+Et nous en viendrions &agrave; nous demander de
+quel c&ocirc;t&eacute; il y a le plus d'invraisemblable. C'est une
+querelle qui durera longtemps et o&ugrave; nous n'avons
+pas l'intention d'entrer. Il serait pourtant curieux
+de savoir si les pr&eacute;tendus observateurs de la
+r&eacute;alit&eacute;
+ne font pas autant de concessions que les autres romanciers
+&agrave; une certaine convention aussi artificielle,
+aussi arbitraire, aussi fausse que celle dont ils font
+un si terrible grief &agrave; l'&eacute;cole qu'ils veulent
+d&eacute;truire,
+comme si l'on d&eacute;truisait des temp&eacute;raments et des
+go&ucirc;ts!</p>
+<p>&Agrave; cette mani&egrave;re de comprendre le roman, correspond
+le style, qui m&eacute;riterait une &eacute;tude &agrave; part chez
+George Sand et dont nous n'indiquerons que quelques
+traits, bien reconnaissables &agrave; travers la vari&eacute;t&eacute;
+infinie
+des sujets qu'elle a trait&eacute;s et dans la longue suite
+de cette vie remplie pendant quarante-six ans des
+plus f&eacute;conds travaux.</p>
+<p>Certes on ne peut pas dire qu'elle n'ait pas fait,
+pendant un aussi long intervalle de temps, son
+&eacute;ducation d'&eacute;crivain, et qu'elle n'ait pas modifi&eacute;
+son
+instrument d'expression et ses ressources. Cependant,
+d&egrave;s le d&eacute;but, sa langue &eacute;tait form&eacute;e,
+d&eacute;j&agrave;
+ample et souple, pleine de mouvement et de feu. Le
+long travail d'une vie litt&eacute;raire ne fit que la
+d&eacute;velopper,
+il ne la cr&eacute;a pas; elle lui &eacute;tait venue comme
+d'instinct, aussit&ocirc;t que, dans sa retraite de Nohant,
+elle jeta sur quelques feuilles &eacute;parses ses tristesses,
+ses larmes, ses r&eacute;voltes, toute la mati&egrave;re de son
+r&ecirc;ve
+int&eacute;rieur. Les mots lui ob&eacute;issaient d&eacute;j&agrave;
+sans r&eacute;sistance,
+les images suivaient d'elles-m&ecirc;mes et s'entrela&ccedil;aient
+sans effort avec une justesse que rencontrent
+seuls, du premier coup, les &eacute;crivains de race. &Eacute;crire
+est, pour certaines personnes, aussi naturel que respirer.
+George Sand &eacute;crivait en prose comme Lamartine
+en vers; c'&eacute;tait pour tous les deux une sorte de
+fonction de la vie; ils la remplissaient sans l'avoir
+&eacute;tudi&eacute;e; ni l'un ni l'autre n'aurait pu en rendre
+compte &agrave; eux-m&ecirc;mes ni aux autres. Ni l'un ni l'autre
+ne furent des artistes de travail et de volont&eacute;; ils
+furent des artistes de nature; ils &eacute;taient n&eacute;s grands
+&eacute;crivains, ils l'&eacute;taient d&egrave;s la premi&egrave;re
+page.</p>
+<p>Cette facilit&eacute;, qui est un don, est un pi&egrave;ge. George
+Sand n'a pu &eacute;chapper &agrave; ce p&eacute;ril d'un abandon trop
+peu surveill&eacute; au courant qui l'entra&icirc;ne. Elle a une
+complaisance excessive &agrave; d&eacute;velopper ses id&eacute;es;
+elle
+s'endort parfois, elle s'oublie dans une sorte de
+prolixit&eacute; qui la trompe elle-m&ecirc;me; elle a ses
+n&eacute;gligences.
+On a aussi not&eacute; trop souvent une certaine
+tendance &agrave; l'emphase, pour que ce grief
+n'ait pas quelque motif. Dans les conversations, ou
+plut&ocirc;t dans les discours dialogu&eacute;s de <i>L&eacute;lia</i>
+ou de
+<i>Spiridion</i>, de <i>Consuelo</i> ou de <i>la Comtesse de
+Rudolstadt</i>,
+il est certain que ce beau style devient la proie
+d'un lyrisme philosophique assez nuageux, qu'il s'y
+dissout en vapeurs fuyantes ou s'y assombrit jusqu'&agrave;
+une sorte d'obscurit&eacute; volontaire. Les t&eacute;n&egrave;bres ne
+vont pas &agrave; ce temp&eacute;rament sain et naturel de
+l'&eacute;crivain.
+Il les secoue avec bonheur et se retrouve tout
+entier, quand la crise philosophique est termin&eacute;e,
+soit dans les descriptions de paysages, qui, dans
+<i>L&eacute;lia</i>, sont d'un art merveilleux, soit dans les peintures
+de caract&egrave;res, d&egrave;s que l'&eacute;crivain sort de ces
+r&eacute;gions d'une demi-r&eacute;alit&eacute; &agrave; peine
+consistante,
+quand il touche terre, quand il se prend &agrave; la vie ou
+qu'il s'&eacute;gaye d'une de ces situations qu'il a invent&eacute;es
+(comme les diverses rencontres de voyageurs
+dans <i>Teverino</i>). Il y a l&agrave; des parties de dialogues
+tr&egrave;s vives, spirituelles, d'autres tr&egrave;s
+&eacute;l&eacute;gantes, des
+remarques et des conversations pleines d'un esprit
+de belle tournure et de bonne compagnie, m&ecirc;me
+quand les personnages sont &eacute;quivoques. On n'a
+peut-&ecirc;tre pas assez remarqu&eacute; cette qualit&eacute; de
+l'esprit
+dans le style de George Sand: &laquo;Les romantiques,
+a-t-on dit, n'ont pas connu la bonne plaisanterie:
+ni Chateaubriand, ni Lamartine, ni Vigny, ni
+Hugo, ni Balzac, ni George Sand.&raquo; Cela n'est pas
+tout &agrave; fait juste pour Mme Sand. Elle n'avait pas
+d'esprit dans la conversation, elle ne savait pas plaisanter
+en causant. Mais tout changeait quand elle
+avait la plume &agrave; la main. Elle suivait alors, d'un
+trait rapide, les conversations qu'elle entendait au
+dedans d'elle-m&ecirc;me; elle s'y absorbait, et, dans ces
+improvisations qu'elle recueillait de ses interlocuteurs
+imaginaires, le naturel, la gr&acirc;ce, la verve, la
+finesse ing&eacute;nieuse abondaient; la force de la situation
+se dessinait si vivement en elle, qu'elle semblait
+n'&ecirc;tre qu'un &eacute;cho; mais la voix int&eacute;rieure qui lui
+dictait ces vives et fines reparties &eacute;tait bien &agrave; elle;
+c'&eacute;tait <i>elle-m&ecirc;me</i> et <i>une autre</i>,
+tr&egrave;s diff&eacute;rente de ce
+qu'elle &eacute;tait dans la vie r&eacute;elle.</p>
+<p>&laquo;Ce n'est, nous dit-on encore, ni par un &eacute;clat
+extraordinaire ni par la perfection plastique que son
+style se recommande, mais par des qualit&eacute;s qui
+semblent encore tenir de la bont&eacute; et en &ecirc;tre parentes.
+Car il est ample, ais&eacute;, g&eacute;n&eacute;reux, et nul mot ne
+semble mieux fait pour le caract&eacute;riser que ce mot
+des anciens: <i>Lactea ubertas</i>, une abondance de
+lait, un ruissellement copieux et bienfaisant de mamelle
+nourrici&egrave;re&raquo;, et l'image entra&icirc;ne une hardie
+et charmante apostrophe &agrave; la &laquo;<i>douce Io du roman
+contemporain</i>&raquo;<a name="FNanchor_11_11"></a><a
+ href="#Footnote_11_11"><sup>11</sup></a>. Rien de plus aimable,
+assur&eacute;ment.
+C'est l'hommage d'un &eacute;crivain qui, parmi les jeunes,
+est un de ceux qui l'ont le plus et le mieux aim&eacute;e.
+Un mot pourtant nous inqui&egrave;te. On reproche &agrave; ce
+style si expressif et si color&eacute; de n'&ecirc;tre pas suffisamment
+<i>plastique</i>. Que veut-on dire par l&agrave;? Sans
+doute qu'il n'est pas assez fortement model&eacute; sur les
+formes r&eacute;elles, qu'il n'en dessine pas assez rigoureusement
+les contours, comme celui de Victor Hugo,
+de Th&eacute;ophile Gautier ou de Flaubert, qu'il ne
+s'&eacute;tudie pas &agrave; les mettre en relief? Est-ce un tort?
+S'il n'est pas plastique, c'est-&agrave;-dire sculptural, ce
+style est pourtant tr&egrave;s pittoresque, et, quand il s'agit
+de d&eacute;crire, il ressemble &agrave; une belle peinture. N'est-ce
+pas une compensation? Ce style est d'une transparence
+merveilleuse, au fond de laquelle on voit la
+r&eacute;alit&eacute; telle que l'a vue le peintre, plus la
+pens&eacute;e
+m&ecirc;me du peintre qui l'a interpr&eacute;t&eacute;e. Soit dans les
+descriptions, soit dans les analyses, soit dans la
+suite des &eacute;v&eacute;nements, il suit l'id&eacute;e d'un
+mouvement
+continu, il l'exprime et le manifeste avec une aisance
+et une fluidit&eacute; qui n'emp&ecirc;chent pas la force.</p>
+<p>J'ai vu, dans un repli des montagnes du Jura, une
+source que l'on appelle la Source bleue, &agrave; cause de
+sa couleur, qui refl&egrave;te le paysage environnant, un
+coin du ciel m&eacute;nag&eacute; au-dessus d'elle et peut-&ecirc;tre
+aussi
+la nature de la pierre o&ugrave; elle a creus&eacute; sa coupe d'azur.
+Elle est calme, profonde, attirante comme par un
+charme magique. On ne peut voir cette source sans
+s'&eacute;prendre d'elle et adorer la Na&iuml;ade qui la consacre;
+on la suit dans sa fuite &agrave; travers les pr&eacute;s
+voisins; elle s'excite par la pente &agrave; laquelle elle
+ob&eacute;it; elle murmure avec fracas en descendant rapidement
+&agrave; travers son lit de cailloux; elle s'irrite et
+fr&eacute;mit, au bas du coteau, contre un rocher immobile
+et brutal qui lui barre le chemin; elle d&eacute;tourne de
+cette barri&egrave;re sa col&egrave;re et son cours, grondant
+encore, &eacute;largissant &agrave; chaque pas son onde grossie
+des torrents voisins qu'elle re&ccedil;oit et qu'elle absorbe.
+Un instant, comme trop pleine des tr&eacute;sors amass&eacute;s
+de ces eaux &eacute;trang&egrave;res, elle passe par-dessus ses
+rives, elle s'&eacute;puise par ce d&eacute;bordement, elle va perdre
+une partie de ses flots inutiles autour d'&icirc;lots de sables
+d&eacute;nud&eacute;s; puis enfin, se recueillant par un dernier
+effort, elle se ram&egrave;ne en soi, elle s'offre apais&eacute;e
+&agrave; la
+contemplation des hommes, apr&egrave;s avoir port&eacute; dans
+son cristal tant de paysages mobiles, tant de sc&egrave;nes
+vari&eacute;es des villes et des champs. C'est l'image du
+style de George Sand, toujours fid&egrave;le au mouvement
+int&eacute;rieur de sa pens&eacute;e, qu'il repr&eacute;sente et
+dessine
+dans ses &eacute;lans, dans ses agitations, comme dans ses
+soudains apaisements.</p>
+<p>On a beau jeu pour nous dire qu'apr&egrave;s quarante
+ou cinquante ann&eacute;es, ce style, au moins dans certaines
+parties, a vieilli comme d'autres parties de
+l'oeuvre. Il y a, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, tout un attirail
+d'id&eacute;es
+ext&eacute;rieures, de sentiments factices, de langage,
+propre &agrave; chaque g&eacute;n&eacute;ration et qui nous fait
+l'effet,
+quand nous le revoyons au grand jour, d'une toilette
+d&eacute;fra&icirc;chie, d'un habit hors d'usage. Cette loi de la
+d&eacute;cadence in&eacute;vitable, qui ne touche qu'aux dehors du
+personnage humain, au choix passager qu'il a fait, &agrave;
+sa date, de certaines mani&egrave;res d'&ecirc;tre ou de
+para&icirc;tre,
+cette loi n'a pas &eacute;pargn&eacute;, chez Mme Sand, toute
+la partie sentimentale, le romanesque dans l'expression
+violente des sentiments ou l'invention des
+situations, l'invraisemblance exag&eacute;r&eacute;e des
+&eacute;v&eacute;nements,
+l'emportement des th&egrave;ses, la d&eacute;clamation
+surabondante, l'exc&egrave;s d'un style trop lyrique, dont
+l'auteur lui-m&ecirc;me souriait par moments; voil&agrave; les
+parties caduques et condamn&eacute;es qui ont sombr&eacute;
+pour toujours et qui, pour tout autre &eacute;crivain,
+auraient entra&icirc;n&eacute; le reste de l'oeuvre dans un pareil
+et irr&eacute;parable naufrage.</p>
+<p>Mais ici quel d&eacute;sastre c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; que la
+perte de
+tant d'oeuvres en partie sup&eacute;rieures et de r&eacute;cits que
+le rayon de l'art a touch&eacute;s! Que de choses resteront
+et rena&icirc;tront si un injuste oubli s'est un instant m&eacute;pris
+sur elles! Tout ce qui est gr&acirc;ce ais&eacute;e, cr&eacute;ation
+&eacute;l&eacute;gante, r&ecirc;verie enchant&eacute;e,
+sinc&eacute;rit&eacute; de la passion,
+fantaisie merveilleuse, charme du style, tout cela ne
+m&eacute;rite-t-il pas de vivre? Le temps fera de plus en
+plus s&ucirc;rement son oeuvre, ici comme ailleurs. Et
+apr&egrave;s ce travail d'&eacute;limination, qu'il accomplit avec
+une justesse infaillible sur chaque grande renomm&eacute;e,
+il proclamera avec un immortel honneur cette puissance
+d'invention, qui n'exclut pas la facult&eacute; d'analyse,
+mais qui lui cr&eacute;e un cadre merveilleux; il
+proclamera que, gr&acirc;ce &agrave; cette richesse in&eacute;puisable
+d'imagination et ce don expressif du style, George
+Sand est rest&eacute;e un po&egrave;te qui a peu d'&eacute;gaux, un des
+plus grands po&egrave;tes de sa race et de son temps.</p>
+<p>Nous sommes maintenant &agrave; m&ecirc;me, &agrave; ce qu'il
+semble,
+de r&eacute;pondre &agrave; la question que nous posions &agrave; la
+premi&egrave;re
+ligne de cette &eacute;tude. Oui, on reviendra &agrave;
+Mme Sand, apr&egrave;s quelques ann&eacute;es de n&eacute;gligence et
+quelques &eacute;liminations n&eacute;cessaires dans son oeuvre.
+Elle attirera de nouveau les g&eacute;n&eacute;rations nouvelles
+par l'&eacute;clat de cette po&eacute;sie que nous avons essay&eacute;
+de
+d&eacute;finir. Quand elle ne servirait qu'&agrave; nous consoler,
+par quelques-unes de ses oeuvres, de l'exc&egrave;s et du
+d&eacute;bordement du naturalisme contemporain, elle aurait
+eu raison d'&eacute;crire, m&ecirc;me pour nous, m&ecirc;me pour ce
+qui s'appelle la post&eacute;rit&eacute;. Elle aura sa place
+marqu&eacute;e
+dans la renaissance infaillible du roman, du th&eacute;&acirc;tre
+et de la po&eacute;sie id&eacute;alistes qui conserveront longtemps
+une client&egrave;le consid&eacute;rable dans l'humanit&eacute; de
+demain
+et d'apr&egrave;s-demain, quoi qu'on fasse pour comprimer
+cet &eacute;lan de l'esprit.</p>
+<p>Ce sont des moeurs nouvelles qui ont amen&eacute; le
+roman &agrave; prendre une si grande place dans la vie
+moderne. Mais rien ne nous oblige &agrave; croire que cette
+place sera &eacute;ternellement occup&eacute;e par le roman
+naturaliste.
+Comme nous l'avons d&eacute;j&agrave; dit, il y aura partage
+entre les deux th&eacute;ories oppos&eacute;es ou peut-&ecirc;tre
+oscillation p&eacute;riodique de l'esprit public entre l'une
+et l'autre. Ce qui a fait la royaut&eacute; litt&eacute;raire du roman,
+c'est en grande partie l'ennui moderne, cette maladie
+que les g&eacute;n&eacute;rations des autres si&egrave;cles, moins
+excit&eacute;es et plus croyantes, n'ont pas connue au m&ecirc;me
+degr&eacute; que nous; c'est l'ennui, ce vide absolu de
+l'esprit et du coeur, qui est un trait irr&eacute;cusable des
+hommes de notre temps. Autrefois on avait pour se
+distraire et s'occuper, dans les intervalles du travail
+quotidien, soit la passion de l'esprit et de la conversation,
+comme au XVIIIe si&egrave;cle, soit les passions religieuses,
+comme au XVIIe si&egrave;cle, la curiosit&eacute; violemment
+excit&eacute;e par la R&eacute;forme et la Renaissance, comme
+au XVIe. Aujourd'hui, quand la vie, surmen&eacute;e par le
+travail des affaires, est contrainte au repos, quelle
+ressource lui reste dans ce vaste d&eacute;sert des id&eacute;es qui
+repr&eacute;sente le monde intellectuel ou moral pour la
+majorit&eacute; des hommes? C'est le roman qui tient alors
+la place qu'occupaient autrefois les livres de controverse
+dans les si&egrave;cles anciens ou les grandes questions
+de critique et de r&eacute;novation sociale au dernier
+si&egrave;cle. Le d&eacute;veloppement exag&eacute;r&eacute; de la vie
+positive
+a cr&eacute;&eacute; du m&ecirc;me coup l'irr&eacute;sistible besoin
+d'y &eacute;chapper.
+Rien, non rien, m&ecirc;me le d&eacute;sir de faire vite fortune
+et d'appliquer cette rapide fortune &agrave; de rapides
+plaisirs, ne prescrit contre certaines exigences de
+l'esprit. On a beau jeter en p&acirc;ture &agrave; l'homme de ce
+temps les amusements ou les divertissements violents,
+on parvient bien &agrave; le distraire un instant, &agrave; le
+passionner pendant une heure ou deux; on attire toute
+son activit&eacute; au dehors, on l'y excite, on l'y &eacute;puise. Et
+au m&ecirc;me instant o&ugrave; on le croit le plus oublieux de
+son <i>moi</i> int&eacute;rieur, il &eacute;chappe &agrave; ces prises
+du dehors;
+il fait de soudaines rentr&eacute;es en lui; il y revient, tout
+fatigu&eacute; du train de vie qu'il menait hier, qu'il m&egrave;nera
+demain. Mais aussi, presque aussit&ocirc;t, d&eacute;shabitu&eacute;
+depuis longtemps de penser, il s'effraye de cette solitude
+inanim&eacute;e, de ce silence qu'il trouve en lui; il a
+oubli&eacute; de remplir et d'orner de pens&eacute;es solides ce
+fond int&eacute;rieur de l'&acirc;me qu'il n'habite qu'&agrave; de
+rares
+intervalles. L'id&eacute;al philosophique ou religieux ne
+visite plus gu&egrave;re cette &acirc;me vou&eacute;e aux
+divinit&eacute;s vulgaires
+et faciles. Les lettres s&eacute;v&egrave;res rebutent depuis
+longtemps ces esprits rest&eacute;s arides sous une couche
+de banale culture. Quelle ressource lui restera pour
+remplir un instant ce grand vide qui s'ouvre devant
+lui? Le th&eacute;&acirc;tre et le roman, qui ne diff&egrave;re du
+th&eacute;&acirc;tre
+que par le d&eacute;veloppement de l'action concentr&eacute;e sur
+la sc&egrave;ne int&eacute;rieure. D'ailleurs, le roman est toujours
+l&agrave;, toujours &agrave; sa port&eacute;e et sous sa main; il se
+pr&ecirc;te &agrave;
+remplir certaines heures o&ugrave; l'homme, en
+t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te
+avec lui-m&ecirc;me, ne sait que penser. Il prend telle
+oeuvre qui m&egrave;ne grand bruit, il la laisse, il la
+reprend &agrave; sa fantaisie. Le roman semble s'adapter
+de lui-m&ecirc;me &agrave; ces intervalles inoccup&eacute;s de la vie
+moderne; il remplit les repos de l'action ou des
+affaires, o&ugrave; l'homme, m&ecirc;me le plus ordinaire, sent
+en lui je ne sais quelle vague lassitude ou quelle
+morne inqui&eacute;tude qui ressemble &agrave; un besoin de
+penser.</p>
+<p>Mais l'influence du roman ne s'arr&ecirc;te pas l&agrave;; il
+n'est pas uniquement l'entretien et la distraction
+intellectuelle d'un grand nombre d'esprits vides ou
+m&eacute;diocrement cultiv&eacute;s. Les intelligences les plus
+hautes elles-m&ecirc;mes n'y &eacute;chappent pas; c'est une
+sorte d'habitude qui s'est cr&eacute;&eacute;e pour l'esprit. Je
+demandais &agrave; un philosophe distingu&eacute; de ce temps
+quel &eacute;tait, d'ordinaire, le premier article qu'il lisait
+dans la <i>Revue des Deux Mondes</i>. Il me r&eacute;pondit avec
+ing&eacute;nuit&eacute; que c'&eacute;tait toujours par le roman qu'il
+commen&ccedil;ait
+sa lecture. Le plus grave esprit de notre
+&acirc;ge, celui qu'on se figurait, surtout dans les derni&egrave;res
+ann&eacute;es de sa vie, comme naturellement absorb&eacute;
+dans les plus hautes m&eacute;ditations philosophiques ou
+religieuses, M. Guizot, me disait qu'il travaillait dans
+la premi&egrave;re partie de la journ&eacute;e, qu'il faisait une
+promenade
+selon le temps, et que, tous les jours de sa
+vie, il rentrait &agrave; quatre heures pour se faire lire un
+roman anglais. Mais c'est surtout dans la vie des
+jeunes gens et des femmes que le roman s'est introduit,
+impos&eacute; comme l'aliment principal de leur intelligence.
+On peut dire que, pour beaucoup, il est
+devenu la litt&eacute;rature unique.</p>
+<p>C'est ici que se place naturellement un voeu, une
+esp&eacute;rance, si l'on aime mieux, en faveur de la renaissance
+de George Sand, comme un des ma&icirc;tres
+injustement oubli&eacute;s. Si l'on r&ecirc;ve pour le roman
+d'&ecirc;tre
+autre chose que la distraction abaiss&eacute;e d'une intelligence
+en d&eacute;tresse, l'&eacute;l&eacute;ment d'une curiosit&eacute;
+vulgaire,
+s'il doit, comme les autres formes de l'art, racheter
+sa souverainet&eacute; par une fin &eacute;lev&eacute;e, la justifier,
+avoir
+un but, en un mot, ne serait-ce pas &agrave; la condition
+qu'il m&icirc;t un peu d'id&eacute;al dans cette pauvre vie, si
+agit&eacute;e en apparence, si surexcit&eacute;e au dehors, bruyante
+&agrave; la surface, au dedans si terne et si morne? Ne
+serait-ce pas aller contre ce but que de proscrire cet
+id&eacute;al de la vie factice qui se joue devant notre imagination,
+comme on le proscrit avec tant de soin de la
+vie r&eacute;elle? Et quel art est-ce donc, si c'en est un, de
+nous donner dans une succession de types avilis, de
+situations tour &agrave; tour ternes et violentes, de sc&egrave;nes
+triviales, de scandales odieux ou mesquins, sous
+pr&eacute;texte d'&eacute;tudes de moeurs, la repr&eacute;sentation des
+r&eacute;alit&eacute;s qui obs&egrave;dent notre vie de chaque jour,
+qui
+occupent et poursuivent nos regards? Il semble que
+le vice incurable du roman ainsi compris soit la
+n&eacute;gation m&ecirc;me de sa fin l&eacute;gitime, qui est de
+relever
+l'homme, un instant, de toutes les tristesses et des
+mis&egrave;res, des trivialit&eacute;s et des ennuis de la vie
+quotidienne,
+de lui donner, pour quelques heures, l'illusion
+d'un monde o&ugrave; il puisse changer au moins le
+cours de ses id&eacute;es et le train de ses soucis vulgaires,
+o&ugrave; les sentiments aient plus de force, les caract&egrave;res
+plus d'unit&eacute;, les passions plus de noblesse, l'amour
+plus d'&eacute;l&eacute;vation et de dur&eacute;e, le soleil plus
+d'&eacute;clat. Le
+roman anglais, qui s'est depuis longtemps acclimat&eacute;
+dans notre langue, et le roman russe, qui a fait r&eacute;cemment
+une entr&eacute;e si superbe et triomphante dans
+notre litt&eacute;rature, sont beaucoup moins &eacute;loign&eacute;s de
+cette conception qu'on ne le croirait. &Agrave; un fond de
+r&eacute;alisme, qui est dans les exigences toutes naturelles
+de l'esprit moderne, ces deux formes les plus r&eacute;centes
+du roman, soit dans George Eliot, soit dans le comte
+Tolsto&iuml;, joignent tout un ensemble d'aspirations
+s&eacute;v&egrave;res
+et de poursuites &eacute;lev&eacute;es qui les rapprochent
+singuli&egrave;rement, par certains points, de l'id&eacute;al que
+nous venons de d&eacute;crire.</p>
+<p>C'&eacute;tait aussi l&agrave;, nous l'avons vu, l'id&eacute;e que
+George
+Sand s'&eacute;tait faite du roman, au d&eacute;but de sa vie
+litt&eacute;raire<a name="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12"><sup>12</sup></a>.
+Transformer la r&eacute;alit&eacute; des caract&egrave;res et des
+passions en l'&eacute;levant au-dessus des vulgarit&eacute;s et des
+laideurs, craindre avant tout de l'avilir dans le hasard
+des &eacute;v&eacute;nements, qu'est-ce que cela, sinon chercher
+par tous les moyens l'expression la plus compl&egrave;te et
+la plus saisissante du r&ecirc;ve de la vie, verser quelques
+rayons d'id&eacute;al dans notre triste et p&acirc;le existence?
+N'est-ce pas l&agrave; de l'art, du vrai, du grand art? Notre
+vie est dure ici-bas, dit George Sand, et nous n'y
+pouvons jamais &ecirc;tre assez contents de nous ni des
+autres pour ne pas d&eacute;sirer de r&ecirc;ver tout
+&eacute;veill&eacute;s.&#8212;Personne,
+plus et mieux qu'elle, et d'une main plus
+prodigue, n'a sem&eacute; sur nous les enchantements de
+ce r&ecirc;ve. Nous ne pourrons jamais nous soustraire &agrave;
+cette soif de fiction, &agrave; moins que notre monde ne se
+transforme en une sorte de paradis o&ugrave; l'id&eacute;al d'une
+vie meilleure ne sera plus possible. En attendant,
+nous aspirerons toujours &agrave; sortir de nous-m&ecirc;mes; toujours
+notre imagination fera son charme et son ivresse
+de ce breuvage d&eacute;licieux, la po&eacute;sie sous les formes
+vari&eacute;es de l'art, le po&egrave;me, le th&eacute;&acirc;tre ou le
+roman.
+Que deviendrai-je si, &agrave; la place du breuvage exquis,
+votre main impitoyable me verse une seconde fois le
+breuvage vulgaire dont je suis rassasi&eacute;? C'est la
+gloire de George Sand d'avoir, dans sa longue carri&egrave;re,
+toujours &eacute;chapp&eacute; &agrave; ce p&eacute;ril, et toujours
+&eacute;pargn&eacute;
+&agrave; ses amis inconnus cet affreux d&eacute;boire. Sur ce
+point-l&agrave;, au moins, elle ne les a jamais tromp&eacute;s.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8">8</a>
+<div class="note">
+<p> &laquo;On a pr&eacute;tendu que, dans ce roman, j'avais peint le
+caract&egrave;re
+de Chopin avec une grande exactitude sous le nom du
+prince Karoll. On s'est tromp&eacute;, parce que l'on a cru
+reconna&icirc;tre
+quelques-uns de ses traits, et, proc&eacute;dant par ce syst&egrave;me,
+trop commode pour &ecirc;tre s&ucirc;r, on s'est fourvoy&eacute; de
+bonne foi.&raquo;
+(<i>Histoire de ma vie</i>, t. X, p. 231.)</p>
+</div>
+<a name="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9">9</a>
+<div class="note">
+<p> <i>Revue des Deux Mondes, Revue litt&eacute;raire</i>, 1er janvier
+1887.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10">10</a>
+<div class="note">
+<p> &laquo;<i>Roman</i>, veut dire, au moyen &acirc;ge, composition en
+langue
+romane, c'est-&agrave;-dire en fran&ccedil;ais, et sp&eacute;cialement,
+comme les
+compositions le plus en honneur sont les chansons de geste,
+il prend le sens de chanson de geste. &Agrave; la fin du moyen
+&acirc;ge, il
+veut dire successivement chanson de geste mise en prose
+(roman de chevalerie), histoire en prose de quelques grandes
+aventures imaginaires, puis histoire en prose de quelques
+aventures invent&eacute;es &agrave; plaisir, et finalement r&eacute;cit
+invent&eacute; &agrave;
+plaisir. Qu'on aille retrouver dans cette derni&egrave;re
+&eacute;volution de
+sens la po&eacute;sie &eacute;crite en roman!&raquo; (A. Darmesteter, <i>la
+Vie des
+mots</i>, p. 16).</p>
+</div>
+<a name="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11">11</a>
+<div class="note">
+<p> M. Jules Lema&icirc;tre, <i>Revue Bleue</i>, 8 janvier 1887.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12">12</a>
+<div class="note">
+<p> Voir <a href="#CHAPITRE_II">chapitre II</a></p>
+</div>
+<hr style="width: 65%;" />
+<a name="CHAPITRE_V"></a>
+<h2>CHAPITRE V</h2>
+<br />
+<br />
+<h2>LA VIE INTIME &Agrave; NOHANT</h2>
+<h2>LA M&Eacute;THODE DE TRAVAIL DE GEORGE SAND</h2>
+<h2>SA DERNI&Egrave;RE CONCEPTION DE L'ART
+</h2>
+<p>Avant de prendre cong&eacute; de George Sand, nous
+voudrions l'&eacute;tudier un instant dans sa vie intime et
+l'y saisir d'un coup d'oeil r&eacute;trospectif. Quand cette
+&eacute;tude n'est pas faite, on n'a jamais la notion compl&egrave;te
+d'un &eacute;crivain, surtout si cet &eacute;crivain est une femme.
+Cette vie ne commence v&eacute;ritablement qu'&agrave; l'&eacute;poque
+de l'&eacute;tablissement d&eacute;finitif &agrave; Nohant, o&ugrave;
+George Sand
+se fixa en 1839, apr&egrave;s le voyage en Suisse avec Liszt
+et Mme d'Agoult, et une retraite de quelques mois &agrave;
+Majorque, avec Chopin, le grand artiste d&eacute;j&agrave; bien
+malade. Il y eut encore, ici et l&agrave;, plusieurs s&eacute;jours
+provisoires &agrave; Paris, pour l'&eacute;ducation des enfants,
+Maurice et Solange; mais d&egrave;s ce moment-l&agrave;, c'est
+Nohant qui est devenu son s&eacute;jour habituel, son centre
+d'action; c'est l&agrave; que son existence est fix&eacute;e et
+qu'elle a pu r&eacute;aliser son r&ecirc;ve, l'id&eacute;e d'une vie
+arrang&eacute;e
+pour elle, ses enfants et ses amis. C'est l&agrave; que
+se d&eacute;veloppe et s'ach&egrave;ve, dans un cadre fixe et familier,
+ce que je pourrais appeler la <i>derni&egrave;re mani&egrave;re</i>
+de George Sand, sur laquelle nous voudrions arr&ecirc;ter
+et retenir l'attention du lecteur.</p>
+<p>Nous devons rappeler cependant quelques traits
+de la vie ant&eacute;rieure, celle qui a &eacute;t&eacute; l'objet ou
+le pr&eacute;texte
+de tant de l&eacute;gendes. Se souvient-on, &agrave; ce propos,
+du joli conte d'Alfred de Musset, l'<i>Histoire d'un
+merle blanc</i>? C'&eacute;tait une bien vieille histoire que
+celle qui s'&eacute;tait pass&eacute;e vers 1833 et 1834 &agrave; Paris
+et &agrave;
+Venise. Mais elle marque bien l'origine et le point
+de d&eacute;part de cette vie d'abord si fantasque et livr&eacute;e
+&agrave; l'aventure. On trouve tout, m&ecirc;me l'histoire des
+autres dans cette fantaisie, quelque peu arrang&eacute;e,
+mais transparente, du po&egrave;te racontant les malentendus
+qui l'accueillent &agrave; son entr&eacute;e dans la vie, les
+malveillances qu'il subit dans sa famille m&ecirc;me, &agrave;
+cause de son plumage et de son ramage inusit&eacute;s,
+les accidents et les d&eacute;ceptions de tout genre qui lui
+font sentir chaque jour combien il est p&eacute;nible, bien
+que glorieux, d'&ecirc;tre en ce monde &laquo;un merle
+exceptionnel&raquo;!</p>
+<p>Apr&egrave;s plusieurs aventures dont il est sorti perdant
+chaque fois beaucoup de ses illusions et un peu
+de ses plumes, il rencontre enfin sa consolation sous
+la forme de la merlette de ses r&ecirc;ves, de la merlette
+id&eacute;ale. &laquo;Acceptez ma main sans d&eacute;lai; marions-nous
+&agrave; l'anglaise, sans c&eacute;r&eacute;monie, et partons ensemble
+pour la Suisse.&#8212;Je ne l'entends pas ainsi, me r&eacute;pondit
+la jeune merlette; je veux que mes noces soient
+magnifiques et que tout ce qu'il y a en France de
+merles un peu bien n&eacute;s y soient solennellement
+rassembl&eacute;s.&raquo;
+Le mariage se fait, malgr&eacute; tout, &agrave; l'<i>anglaise</i>,
+mais avec un grand concours d'artistes
+emplum&eacute;s, et l'on part pour la Suisse, Venise ou
+autres lieux. &laquo;J'ignorais alors que ma bien-aim&eacute;e
+f&ucirc;t
+une femme de plume; elle me l'avoua au bout de
+quelque temps; elle alla m&ecirc;me jusqu'&agrave; me montrer
+le manuscrit d'un roman o&ugrave; elle avait imit&eacute; &agrave; la
+fois
+Walter Scott et <i>Scarron</i>. Je laisse &agrave; penser le plaisir
+que me causa une si aimable surprise.... D&egrave;s cet
+instant nous travaill&acirc;mes ensemble. Tandis que je
+composais mes po&egrave;mes, elle barbouillait des rames
+de papier. Je lui r&eacute;citais mes vers &agrave; haute voix, et
+cela ne la g&ecirc;nait nullement pour &eacute;crire pendant ce
+temps-l&agrave;.... Il ne lui arrivait jamais de rayer une
+ligne ni de faire un plan avant de se mettre &agrave;
+l'oeuvre. C'&eacute;tait le type de la merlette lettr&eacute;e.&raquo;
+Bien des traits sont justes dans cette esquisse; un
+seul d&eacute;tonne avec la physionomie de la <i>romanci&egrave;re</i>.
+&Agrave; aucune &eacute;poque sa plume, libre dans le domaine
+des id&eacute;es, ne s'abaissa &agrave; la caricature ni &agrave; la
+parodie.
+Nous comprenons que la merlette lettr&eacute;e ait
+rappel&eacute; &agrave; son ami Walter Scott et ses larges et
+puissants r&eacute;cits; mais nous sommes stup&eacute;faits quand
+nous voyons le satirique injuste joindre &agrave; ce nom
+celui de Scarron. M&ecirc;me dans ses plus grandes hardiesses
+de pens&eacute;e, L&eacute;lia resta L&eacute;lia, et jamais une
+&eacute;quivoque ni une plaisanterie cynique n'alourdit ou
+n'effleura son aile, amie du grand vol et de la
+lumi&egrave;re.</p>
+<p>Nous ne raconterons pas la fin de l'histoire, dont on
+peut voir la contre-partie dans <i>Elle et Lui</i>. Elle est
+triste dans les deux r&eacute;cits; elle l'avait &eacute;t&eacute; dans
+la r&eacute;alit&eacute;,
+et tout le monde la sait &agrave; peu pr&egrave;s, ce qui suffit.
+C'est affaire &agrave; la chronique d'entrer dans ce genre
+d'intimit&eacute;, bien au del&agrave; de ce qui est n&eacute;cessaire.
+Nous
+avons voulu seulement marquer, sans insister, la
+place d'une premi&egrave;re George Sand, tr&egrave;s prompte &agrave;
+se prendre et aussi &agrave; se d&eacute;prendre, mettant tout son
+enjeu dans une passion, l'y perdant en belle joueuse,
+gu&eacute;rissant de chaque passion, mais non du jeu lui-m&ecirc;me,
+apportant en ces diverses tentatives une sorte
+de na&iuml;vet&eacute; incorrigible et de bont&eacute; facile,
+m&ecirc;lant &agrave;
+ces cultes changeants des cultes &eacute;pisodiques pour
+tel art ou telle science, la po&eacute;sie avec l'un, la musique
+avec l'autre, la philosophie avec un troisi&egrave;me. C'est
+celle dont l'image s'est impos&eacute;e &agrave; l'esprit de ses
+contemporains,
+dans l'ivresse de la jeunesse et des premiers
+triomphes, celle qui vivait tant&ocirc;t en &eacute;tudiant
+ou en artiste, tant&ocirc;t en p&egrave;lerin, sous des habits
+d'homme, dans le quartier Latin ou sur toutes les
+routes de l'Europe et particuli&egrave;rement sur les grands
+chemins de la boh&egrave;me et autres pays imaginaires,
+abandonnant sa vie aux hasards des bons ou des
+mauvais g&icirc;tes, &agrave; la camaraderie des voyageurs de
+rencontre, dont elle illumine un instant le personnage
+des feux de son imagination, dont elle partage
+ou subit l'aventureuse hospitalit&eacute;, les &eacute;tranges
+fantaisies, les passions irr&eacute;parables. Henri Heine,
+qui l'a vue souvent &agrave; la fin de cette p&eacute;riode (de 1833
+&agrave; 1840), nous a laiss&eacute; d'elle un vif portrait, qui
+doit &ecirc;tre ressemblant: &laquo;son visage peut &ecirc;tre
+nomm&eacute;
+plut&ocirc;t beau qu'int&eacute;ressant, disait-il; la coupe de
+ses traits n'est cependant pas d'une s&eacute;v&eacute;rit&eacute;
+antique,
+mais adoucie par la sentimentalit&eacute; moderne, qui
+r&eacute;pand sur eux comme un voile de tristesse. Son
+front n'est pas haut, et sa riche chevelure du plus
+beau ch&acirc;tain tombe des deux c&ocirc;t&eacute;s de la t&ecirc;te
+jusque
+sur ses &eacute;paules. Ses yeux sont un peu ternes, doux
+et tranquilles. Elle n'a pas un nez aquilin et &eacute;mancip&eacute;,
+ni un spirituel petit nez camus. Son nez est
+simplement un nez droit et ordinaire. Autour de sa
+bouche se joue habituellement un sourire plein de
+bonhomie, mais qui n'est pas tr&egrave;s attrayant; sa l&egrave;vre
+inf&eacute;rieure, quelque peu pendante, semble r&eacute;v&eacute;ler
+une certaine fatigue. Son menton est charnu, mais
+de tr&egrave;s belle forme. Aussi ses &eacute;paules, qui sont
+magnifiques.... Sa voix est mate et voil&eacute;e, sans aucun
+timbre sonore, mais douce et agr&eacute;able.... Elle brille
+peu par sa conversation. Elle n'a absolument rien de
+l'esprit p&eacute;tillant des Fran&ccedil;aises ses compatriotes,
+mais rien non plus de leur babil intarissable. Avec
+un sourire aimable et parfois singulier, elle &eacute;coute
+quand d'autres parlent, comme si elle cherchait &agrave;
+absorber en elle-m&ecirc;me les meilleures de vos paroles.... Cette
+particularit&eacute; est un trait sur lequel
+M. de Musset appela un jour mon attention. &laquo;<i>Elle a
+par l&agrave; un grand avantage sur nous autres</i>&raquo;, me dit-il<a
+ name="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13"><sup>13</sup></a>&raquo;
+Et le portrait continue tranquillement sur ce
+ton mod&eacute;r&eacute;, &eacute;gay&eacute; par quelques-unes de ces
+&eacute;pigrammes
+dont l'auteur ne pouvait pas s'abstenir longtemps.</p>
+<p>Pour ce premier portrait, il semble qu'il n'y ait
+plus &agrave; y revenir. La seconde partie de cette vie, de
+beaucoup la plus longue d'ailleurs, nous offre cet int&eacute;r&ecirc;t
+particulier, que c'est elle-m&ecirc;me, par son propre
+choix, qui l'organise et la gouverne, &laquo;qui la soustrait,
+autant que possible, au hasard des &eacute;v&eacute;nements ou au
+caprice des affections&raquo;. Suivons-la, quand elle est
+d&eacute;finitivement retir&eacute;e de la vie d'aventure, de
+l'existence
+errante et sans foyer, dans l'intimit&eacute; de Nohant,
+dont elle a si ch&egrave;rement rachet&eacute; les reliques et les
+souvenirs, o&ugrave; elle recueille ses enfants, o&ugrave; elle les
+voit grandir, o&ugrave; elle les marie, o&ugrave; plus tard sa joie
+profonde et calme de jeune a&iuml;eule se r&eacute;pandra sur la
+t&ecirc;te de ses petits-enfants sans suspendre un seul
+instant sa production incessante, sans g&ecirc;ner cette
+prodigalit&eacute; d'un talent qui remplit pr&egrave;s d'un
+demi-si&egrave;cle
+de ses inventions et de ses r&ecirc;ves, de ses id&eacute;es
+ou de ses passions, qui charme ou qui &eacute;pouvante,
+qui remue l'&acirc;me de cinq &agrave; six g&eacute;n&eacute;rations.
+Car c'est
+un trait &agrave; noter que le silence, cette forme de l'oubli,
+n'a commenc&eacute; pour elle qu'apr&egrave;s sa mort. Tout le
+temps qu'elle a v&eacute;cu, elle a &eacute;crit, et par l&agrave; elle
+a puissamment
+agi sur ses contemporains; c'est agir assur&eacute;ment
+que d'agiter ainsi les esprits d'un temps,
+d'inqui&eacute;ter les consciences, d'y produire ces grands
+mouvements de sympathie ou d'antipathie qui sont
+les flux et les reflux de l'opinion publique. Et qui l'a
+fait plus que George Sand dans ce si&egrave;cle?</p>
+<p>Elle s'est peinte elle-m&ecirc;me dans cette seconde
+partie de sa vie, presque sans y penser, au moyen
+de sa <i>Correspondance</i>, bien plus instructive &agrave; cet
+&eacute;gard que l'<i>Histoire de ma vie</i>, qui s'arr&ecirc;te
+brusquement
+au plus beau moment de sa carri&egrave;re litt&eacute;raire.
+C'est la <i>Correspondance</i>, et surtout la partie tr&egrave;s
+copieuse qui s'&eacute;tend sur les vingt-cinq derni&egrave;res
+ann&eacute;es, que nous avons relue pour confronter les
+impressions de l'auteur avec nos souvenirs, ceux
+que nous avons emport&eacute;s d'une visite que nous
+f&icirc;mes &agrave; Nohant, au mois de juin 1861.</p>
+<p>Vers cette &eacute;poque d&eacute;j&agrave; lointaine, George Sand
+&eacute;crivait &agrave; l'un de ses amis, en l'engageant &agrave;
+venir la
+voir: &laquo;Nous avons encore de belles journ&eacute;es ici.
+Notre climat est plus clair et plus chaud que celui des
+environs de Paris; Le pays n'est pas beau g&eacute;n&eacute;ralement
+chez nous: terrain calcaire, <i>tr&egrave;s frumental</i>,
+mais peu propre au d&eacute;veloppement des grands arbres;
+des lignes douces et harmonieuses; beaucoup
+d'arbres, mais petits; un grand air de solitude,
+voil&agrave; tout son m&eacute;rite. Il faudra vous attendre &agrave;
+ceci,
+que mon pays est, comme moi, insignifiant d'aspect.
+Il a du bon quand on le conna&icirc;t; mais il n'est gu&egrave;re
+plus opulent et plus d&eacute;monstratif que ses habitants.&raquo;</p>
+<p>Peu d&eacute;monstrative, c'&eacute;tait vrai, comme l'avait
+indiqu&eacute;
+autrefois Henri Heine, et m&ecirc;me insignifiante
+d'aspect, pourquoi ne pas le dire? c'&eacute;tait vrai aussi,
+pendant les premiers instants. Quand je la vis, ses
+cinquante-sept ans avaient marqu&eacute; leur empreinte
+sur toute sa personne et en avaient amorti l'effet,
+&eacute;teignant cette gr&acirc;ce jeune et passionn&eacute;e
+d'autrefois,
+cet &eacute;clat de physionomie qui, &agrave; travers la
+lourdeur de certains traits, avait &eacute;t&eacute; sa principale
+beaut&eacute;. La taille s'&eacute;tait &eacute;paissie; les yeux
+restaient
+beaux, mais comme noy&eacute;s dans un certain vague
+ou une certaine indolence, qui s'&eacute;taient augment&eacute;s
+avec l'&acirc;ge; il y avait en tout cela un peu d'inertie et
+comme une sorte de fatigue intellectuelle; elle semblait
+se refuser d'abord &agrave; de nouvelles connaissances
+ou au commerce de nouvelles id&eacute;es qui n'entraient
+pas d'embl&eacute;e dans les siennes, ou du moins ne s'y
+pr&ecirc;ter qu'avec peine.</p>
+<p>Hospitali&egrave;re, mais gravement et silencieusement,
+si l'on s'en &eacute;tait tenu &agrave; cette premi&egrave;re
+impression,
+on aurait pu la juger assez s&eacute;v&egrave;rement; il ne fallait
+pas s'y tenir, et, selon son expression, elle et son
+pays avaient du bon quand on les connaissait. On
+croira peut-&ecirc;tre que cette froideur de premier aspect
+&eacute;tait un fait accidentel, personnel au visiteur inattendu
+de 1861. Il serait naturel de le croire; ce ne
+serait pourtant pas exact. On nous a racont&eacute; une
+bien jolie histoire sur l'impression que ressentit, &agrave;
+son arriv&eacute;e, l'un de ses visiteurs les plus attendus,
+les plus souhait&eacute;s, Th&eacute;ophile Gautier; il avait fait
+pour elle le grand sacrifice de quitter son boulevard,
+et il arrivait avec la conviction des Parisiens
+qui s'imaginent &ecirc;tre des h&eacute;ros pour aller voir un
+ami dans sa province; il d&eacute;barquait &agrave; Nohant avec
+l'id&eacute;e de son h&eacute;ro&iuml;sme et dans l'attente de le voir
+r&eacute;compens&eacute; par la joie de George Sand, mesurant
+d'avance l'effusion de l'accueil &agrave; la vivacit&eacute;, presque
+&agrave; la violence de l'invitation. Cependant George Sand
+restait calme, plus que calme, silencieuse, avec cet
+air indolent et lass&eacute; qui m'avait frapp&eacute; en elle. Elle
+le quitte un instant pour donner des ordres. Lui,
+&eacute;tonn&eacute;, de plus en plus m&eacute;content, se plaint
+&agrave; son
+compagnon de voyage, un habitu&eacute; de la maison, d'un
+pareil accueil; son m&eacute;contentement, comme il arrive,
+s'exalte en s'exprimant; il veut partir, il rassemble
+sa canne, son chapeau, sa valise. Le t&eacute;moin de cette
+grande col&egrave;re va en toute h&acirc;te pr&eacute;venir George
+Sand pour qu'elle en conjure l'effet. Elle ne comprend
+rien d'abord &agrave; ce qu'on lui raconte. Quand
+elle a compris, elle fr&eacute;mit d'un pareil accident; une
+telle d&eacute;ception la bouleverse, elle se d&eacute;sesp&egrave;re.
+&laquo;Vous ne lui aviez donc pas dit, s'&eacute;crie-t-elle
+ing&eacute;nument,
+<i>que j'&eacute;tais une b&ecirc;te</i>?&raquo; On l'entra&icirc;ne
+vers
+Th&eacute;ophile Gautier; les explications commencent;
+elles ne furent pas longues; il comprit bient&ocirc;t, &agrave;
+l'accent
+de la d&eacute;solation, combien il se trompait, et sa
+rentr&eacute;e fut triomphale.</p>
+<p>La conversation de George Sand &eacute;tait &agrave; l'avenant.
+Elle n'avait jamais &eacute;t&eacute; bavarde, elle l'&eacute;tait
+moins encore en vieillissant, hormis les jeux de
+famille et les contes aux enfants. De l'esprit, elle
+n'en avait pas, ni au sens parisien du mot, ni au
+sens gaulois. Elle l'admirait plus que de raison chez
+les autres, tout en le comprenant avec une certaine
+peine; il lui fallait un effort d'attention pour en
+saisir le jeu et s'habituer &agrave; ces surprises qu'il lui
+causait toujours. D'elle-m&ecirc;me, elle serait rest&eacute;e
+volontiers en dehors de ces fantaisies &eacute;tourdissantes,
+de ces vives saillies, de cette gymnastique alerte de
+l'id&eacute;e, de ces attaques et de ces ripostes o&ugrave; excellaient
+quelques-uns de ses contemporains et de ses
+amis; elle aurait fait, parmi eux, triste figure si l'on
+n'avait connu d'ailleurs la haute valeur de cette intelligence.
+Je me la repr&eacute;sente difficilement dans ces
+fameux d&icirc;ners de chez Magny, o&ugrave; se r&eacute;unissaient
+alors les plus brillants jouteurs de la plume ou de la
+parole. Elle-m&ecirc;me craignait, en y allant (ce qu'elle
+ne manquait pas de faire chaque fois qu'elle passait
+par Paris), d'y apporter de l'embarras pour les autres
+et de la g&ecirc;ne dans cette conversation &eacute;blouissante,
+paradoxale, qui ne laissait pas de l'&eacute;tonner. &laquo;Je
+vois, gr&acirc;ce &agrave; vous, &eacute;crivait-elle &agrave; l'un de
+ses plus
+z&eacute;l&eacute;s correspondants, le d&icirc;ner Magny comme si j'y
+&eacute;tais. Seulement il me semble qu'il doit &ecirc;tre encore
+plus gai sans moi; car Th&eacute;o<a name="FNanchor_14_14"></a><a
+ href="#Footnote_14_14"><sup>14</sup></a> a parfois des remords
+quand il s'&eacute;mancipe trop &agrave; mon oreille. Dieu sait
+pourtant que je ne voudrais, pour rien au monde,
+mettre une sourdine &agrave; sa verve. Elle fait d'autant
+plus ressortir l'inalt&eacute;rable douceur de l'adorable
+Renan, avec sa t&ecirc;te de <i>Charles le Sage</i>.&raquo; On ne se
+figure pas George Sand avec son calme, avec son
+s&eacute;rieux, donnant la r&eacute;plique aux terribles malices
+de Sainte-Beuve, le chef du choeur, aux ironies de
+Flaubert, aux paradoxes &laquo;exub&eacute;rants&raquo; de
+Th&eacute;ophile
+Gautier. Elle se plaignait parfois de cette
+outrance dans la plaisanterie, et de ce qu'elle appelait,
+d'un mot qui revient souvent dans sa correspondance,
+la <i>blague</i>, chez les artistes et les lettr&eacute;s
+de Paris. Elle a besoin de protester, au nom du bon
+sens, du go&ucirc;t et du s&eacute;rieux de la vie, quand la
+mesure a &eacute;t&eacute; d&eacute;pass&eacute;e. &laquo;Je ne sais,
+&eacute;crit-elle &agrave;
+Flaubert, si tu &eacute;tais chez Magny un jour o&ugrave; je leur
+ai dit qu'ils &eacute;taient tous des <i>messieurs</i>. Ils disaient
+qu'il ne fallait pas &eacute;crire pour les ignorants; ils me
+conspuaient, parce que je ne voulais &eacute;crire que pour
+ceux-l&agrave;, vu qu'eux seuls ont besoin de quelque chose.
+Les ma&icirc;tres sont pourvus, riches et satisfaits. Les
+imb&eacute;ciles manquent de tout, je les plains. Aimer et
+plaindre ne se s&eacute;parent pas. Et voil&agrave; le m&eacute;canisme
+peu compliqu&eacute; de ma pens&eacute;e.&raquo; Elle ne convertissait
+personne, mais elle donnait &agrave; chacun une raison
+nouvelle de l'estimer, en parlant ainsi.</p>
+<p>Telle je la vis dans cette journ&eacute;e que nous pass&acirc;mes
+&agrave; causer. Bien des choses de fond nous s&eacute;paraient;
+mais, parmi les &eacute;crivains c&eacute;l&egrave;bres, et m&ecirc;me
+parmi ceux qui ne le sont pas, je n'en ai pas connu
+un seul qui respect&acirc;t plus et mieux les opinions des
+autres et qui impos&acirc;t moins ses id&eacute;es. Elle mettait
+&agrave; l'aise ses adversaires par un ton de bonhomie o&ugrave;
+il n'y avait rien de simul&eacute;; elle indiquait sa mani&egrave;re
+de voir d'un trait simple et sobre; elle n'insistait
+pas. M&ecirc;me dans ses lettres, elle n'aimait gu&egrave;re
+la discussion, elle ne la prolongeait pas volontiers,
+au moins dans l'ordre de ses id&eacute;es sociales et politiques.
+Bien qu'elle y m&icirc;t toute son ardeur, elle ne
+recherchait pas pour elles l'occasion de la controverse;
+elle craignait de les compromettre. &laquo;Je n'ai
+pas de facult&eacute;s pour la discussion, disait-elle, et je
+fuis toutes les disputes, parce que j'y suis toujours
+battue, eusse-je dix mille fois raison.&raquo; Et quand
+par hasard elle s'est aventur&eacute;e sur le terrain br&ucirc;lant
+o&ugrave; ses r&ecirc;ves humanitaires essayent de prendre pied,
+elle interrompt, d&egrave;s qu'elle peut, la discussion: &laquo;Il
+para&icirc;t que je ne suis pas claire dans mes sermons;
+j'ai cela de commun avec les orthodoxes, mais je
+n'en suis pas; ni dans la notion de l'&eacute;galit&eacute;, ni dans
+celle de l'autorit&eacute;, je n'ai pas de plan fixe. Tu as l'air
+de croire que je te veux convertir &agrave; une doctrine,
+mais non, je n'y songe pas. Chacun part d'un point
+de vue dont je respecte le libre choix. En peu de
+mots, je pense r&eacute;sumer le mien: Ne pas se placer
+derri&egrave;re la vitre opaque par laquelle on ne voit rien
+que le reflet de son propre nez.&raquo;</p>
+<p>Cette <i>insignifiance d'aspect</i> n'&eacute;tait que pour le
+premier
+regard. Si le hasard ou une bonne inspiration
+amenait l'entretien sur certains sujets qui lui &eacute;taient
+familiers, sa parole froide et paresseuse s'animait
+un peu; ses grands yeux alanguis reprenaient du
+mouvement et de l'&eacute;clat. Sur deux sujets surtout,
+elle aimait &agrave; causer: la vie de famille et le
+th&eacute;&acirc;tre.
+Il n'&eacute;tait pas ais&eacute; de l'attirer sur le roman, m&ecirc;me
+sur
+ses romans &agrave; elle. Chose singuli&egrave;re! elle les avait
+presque tous oubli&eacute;s, et ce n'&eacute;tait pas une affectation,
+c'&eacute;tait une des formes ou l'un des signes de ce
+g&eacute;nie naturel qui travaillait en elle presque sans
+un effort de volont&eacute;. Avec les ann&eacute;es survenantes,
+d'autres inspirations avaient pris la place des premi&egrave;res.
+Aussi est-ce avec une parfaite sinc&eacute;rit&eacute;
+qu'elle raconte dans sa correspondance qu'elle est
+en train de refaire connaissance avec quelques-uns
+de ses romans les plus c&eacute;l&egrave;bres. &Agrave; la lettre,
+c'est
+du nouveau pour elle. Ce qu'elle m'avait dit de
+cette singuli&egrave;re sensation d'un auteur qui se ressaisit
+lui-m&ecirc;me, elle l'exprime &agrave; merveille, vers le m&ecirc;me
+temps, dans une de ses lettres &agrave; Dumas fils: &laquo;J'ai
+essay&eacute;, ces jours-ci, de devenir, moi aussi, un lecteur
+de ce pauvre romancier. &Ccedil;a m'arrive tous les
+dix ou quinze ans de m'y remettre comme &eacute;tude sinc&egrave;re
+et aussi d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e que s'il s'agissait d'un
+autre, puisque j'ai oubli&eacute; jusqu'aux noms des personnages
+et que je n'ai que la m&eacute;moire du sujet
+sans rien des moyens d'ex&eacute;cution. Je n'ai pas &eacute;t&eacute;
+satisfaite de tout; il s'en faut. J'ai relu <i>l'Homme de
+neige</i> et <i>le Ch&acirc;teau des D&eacute;sertes</i>. Ce que j'en
+pense
+n'a pas grand int&eacute;r&ecirc;t &agrave; rapporter; mais le
+ph&eacute;nom&egrave;ne
+que j'y cherchais et que j'y ai trouv&eacute; est
+assez curieux et peut vous servir.&raquo; Elle &eacute;tait, &agrave;
+ce
+moment, tomb&eacute;e dans un de ces &eacute;tats de
+st&eacute;rilit&eacute; passag&egrave;re
+que connaissent tous les &eacute;crivains. Il fallait
+pourtant se remettre &agrave; son &eacute;tat. &laquo;Mais alors, votre
+serviteur! il n'y avait plus personne. George Sand
+&eacute;tait aussi absent de lui-m&ecirc;me que s'il f&ucirc;t
+pass&eacute; &agrave;
+l'&eacute;tat de fossile. Pas une id&eacute;e d'abord, et puis, les
+id&eacute;es revenues, pas moyen d'&eacute;crire un mot.&raquo; Dans
+un acc&egrave;s de d&eacute;sespoir, elle prit un ou deux romans
+d'elle. D'abord elle ne comprenait rien du tout.
+&laquo;Peu &agrave; peu &ccedil;a s'est &eacute;clairci. Je me suis
+reconnue,
+dans mes qualit&eacute;s et mes d&eacute;fauts, et j'ai repris
+possession
+de mon <i>moi</i> litt&eacute;raire. &Agrave; pr&eacute;sent, c'est
+fini,
+en voil&agrave; pour longtemps &agrave; ne pas me relire.&raquo;</p>
+<p>Elle avait une sorte de modestie tr&egrave;s particuli&egrave;re;
+elle &eacute;tait <i>homme</i> de lettres sans en avoir le principal
+d&eacute;faut, la pr&eacute;occupation dominante de soi-m&ecirc;me
+et l'id&eacute;e fixe de ses oeuvres. Elle &eacute;tait sensible
+&agrave;
+l'&eacute;loge et ne laissait pas de conna&icirc;tre sa valeur;
+mais c'&eacute;tait le don de produire qu'elle estimait chez
+elle plut&ocirc;t que telle ou telle oeuvre. Elle ne ramenait
+jamais d'elle-m&ecirc;me le nom d'un de ses romans,
+et quand ce nom revenait, elle ne s'en souvenait que
+confus&eacute;ment. J'ai rarement vu &agrave; ce point le
+d&eacute;tachement
+d'un auteur; il m'arriva plusieurs fois de
+l'&eacute;tonner par la fid&eacute;lit&eacute; de ma m&eacute;moire,
+moins ingrate
+que la sienne pour tant d'oeuvres charmantes et passionn&eacute;es.</p>
+<p>Au fond, j'ose &agrave; peine le dire, tant ce mot est
+d&eacute;cri&eacute; par l'&eacute;cole des artistes raffin&eacute;s,
+c'&eacute;tait une
+bourgeoise. Elle en avait les habitudes, les instincts,
+particuli&egrave;rement celui de la maternit&eacute;, qui &eacute;tait
+&agrave;
+l'&eacute;tat de pr&eacute;destination chez elle, bien que souvent
+mal appliqu&eacute; et d&eacute;tourn&eacute; de son but.
+C'&eacute;tait une &acirc;me
+bourgeoise avec une imagination byronienne. Ce
+qu'il y a de constant, dans sa correspondance, c'est
+le souci de son int&eacute;rieur, de son m&eacute;nage, de ses
+enfants. Tout s'y ram&egrave;ne; elle presse sans cesse ses
+amis de venir la chercher l&agrave; o&ugrave; sont ses racines.
+Dans cette derni&egrave;re partie de son existence, combien
+elle se montre diff&eacute;rente de cette fantasque et
+superbe amazone d'un id&eacute;al chim&eacute;rique, qui avait
+chevauch&eacute;, dans de folles &eacute;quip&eacute;es, &agrave;
+travers tant
+de coeurs bris&eacute;s! C'est elle, c'est la m&ecirc;me qui,
+ramen&eacute;e
+dans des conditions &agrave; peu pr&egrave;s normales
+d'existence et dans son cadre familial, d&eacute;crit ainsi
+cette vie qui est devenue sa plus ch&egrave;re habitude et
+comme sa derni&egrave;re religion. &laquo;&Agrave; Nohant, c'est
+toujours
+la m&ecirc;me r&eacute;gularit&eacute; monastique: le d&eacute;jeuner,
+l'heure de promenade, les cinq heures de travail de
+ceux qui travaillent, le d&icirc;ner, le cent de dominos,
+la tapisserie, pendant laquelle Manceau<a name="FNanchor_15_15"></a><a
+ href="#Footnote_15_15"><sup>15</sup></a> me fait la
+lecture de quelque roman; Nini<a name="FNanchor_16_16"></a><a
+ href="#Footnote_16_16"><sup>16</sup></a>, assise sur la table,
+brodant aussi; l'ami Borie ronflant, le nez dans le
+calorif&egrave;re et pr&eacute;tendant qu'il ne dort plus du tout;
+Solange le faisant enrager; &Eacute;mile (Aucante) disant
+des sentences.&raquo; Voil&agrave; bien le tableau de famille
+auquel se m&ecirc;lent quelques profils d'amis. Car ce
+Nohant est une auberge hospitali&egrave;re, tout &agrave; fait
+&eacute;cossaise, ouverte toute l'ann&eacute;e aux intimes. Le
+jour, quand elle se porte bien, elle travaille &agrave; &laquo;son
+petit Trianon&raquo;; elle brouette des cailloux, elle
+arrache de mauvaises herbes, elle plante du lierre;
+elle s'&eacute;reinte dans un jardin de poup&eacute;e, et cela la fait
+dormir, dit-elle, et manger on ne peut mieux. On
+la voit d'ici, et dans quel costume n&eacute;glig&eacute; je la
+surpris,
+cette bonne travailleuse de la terre!</p>
+<p>La vie d'int&eacute;rieur, elle l'avait d'ailleurs
+recherch&eacute;e,
+m&ecirc;me &agrave; travers les circonstances les plus contraires,
+&agrave; condition que l'int&eacute;rieur f&ucirc;t r&eacute;gl&eacute;
+par elle
+et qu'on lui laiss&acirc;t certaines libert&eacute;s, d'ordinaire
+inconciliables. Quel est le sentiment qui dominait
+quand elle alla s'&eacute;tablir avec ses enfants &agrave; Majorque,
+tra&icirc;nant avec elle le pauvre Chopin, d&eacute;j&agrave;
+tr&egrave;s malade?
+Il faut lire ses lettres de l'hiver de 1839, dat&eacute;es de
+l'abbaye de Valdemosa, pour se rendre compte de
+cette sorte de maternit&eacute; exalt&eacute;e dans laquelle
+s'&eacute;tait
+transform&eacute;e toute autre affection et qu'elle &eacute;tendait
+sur le grand artiste souffrant. Dans cette famille
+r&eacute;unie d'une fa&ccedil;on assez bizarre, n'est-ce pas comme
+un autre enfant &agrave; elle qu'elle soigne et pour lequel elle
+se d&eacute;voue ainsi? Ne pourrait-on pas s'y tromper? La
+vieille Chartreuse &eacute;tait d'une po&eacute;sie incomparable;
+la nature &eacute;tait admirable, grandiose et sauvage; des
+aigles traversaient l'air au-dessus de leur t&ecirc;te; mais
+le climat devenait horrible, la pluie torrentielle; les
+habitants hostiles les regardaient comme des pestif&eacute;r&eacute;s.
+Tout cela e&ucirc;t paru tol&eacute;rable si Chopin avait
+pu s'en arranger; mais cette poitrine, bless&eacute;e &agrave; mort,
+allait de mal en pis. Une femme de chambre, amen&eacute;e
+de France &agrave; grands frais, commen&ccedil;ait &agrave; refuser le
+service, comme trop p&eacute;nible. On voyait le moment
+o&ugrave; L&eacute;lia, apr&egrave;s avoir fait le coup de balai et le
+pot-au-feu,
+allait aussi tomber de fatigue; car, outre son
+travail de pr&eacute;cepteur pour Maurice et Solange, outre
+son travail litt&eacute;raire, il y avait les soins continuels
+qu'exigeait le malade et l'inqui&eacute;tude mortelle qu'il
+lui causait. Enfin, faut-il le dire? L&eacute;lia &eacute;tait couverte
+de rhumatismes. On partit enfin; Chopin put partir
+aussi et, gr&acirc;ce &agrave; elle, arriver &agrave; Paris<a
+ name="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17"><sup>17</sup></a>.
+Il n'&eacute;tait que
+temps. Sans insister sur ce sujet, on pourrait dire
+qu'il y eut presque toujours ainsi, dans les affections
+les plus diverses de George Sand, je ne sais quel
+instinct maternel ind&eacute;cis ou &eacute;gar&eacute;, ce qui faisait
+dire
+&agrave; un homme d'esprit &laquo;qu'elle &eacute;tait la fille de
+Jean-Jacques
+Rousseau et de Mme de Warens&raquo;. L'infirmit&eacute;
+morale de cette nature, incompl&egrave;te et prodigue,
+&eacute;tait de confondre des sentiments trop diff&eacute;rents
+dans une sorte de m&eacute;lange que l'opinion, m&ecirc;me la
+plus indulgente, jugeait souvent &eacute;quivoque et refusait
+de comprendre.</p>
+<p>Quand l'instinct maternel fut &agrave; peu pr&egrave;s
+d&eacute;gag&eacute;
+de l'alliage et rendu &agrave; ses v&eacute;ritables objets, il
+s'empara
+de cette vie en ma&icirc;tre, presque en tyran. La
+vie de famille l'envahit. Elle est l'esclave de ses
+enfants et de ses petits-enfants; elle organise toute
+son existence pour les tenir en joie avec des jouets,
+avec des r&eacute;cits, pour les &eacute;lever, plus tard pour leur
+gagner des dots et les bien marier. C'est pour eux
+qu'elle fonde son fameux th&eacute;&acirc;tre des marionnettes,
+qui tient une si grande place dans sa vie. Maurice
+est l'<i>impresario</i>; elle-m&ecirc;me est le po&egrave;te de ces
+petits
+drames<a name="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18"><sup>18</sup></a>.
+&laquo;Je suis rest&eacute;e tr&egrave;s gaie, sans initiative
+pour amuser les autres, mais sachant les aider &agrave;
+s'amuser.&raquo;</p>
+<p>Quand elle voulut bien me promener &agrave; travers
+toute sa maison, apr&egrave;s une station au jardin, non
+loin de la rivi&egrave;re o&ugrave; elle avait manqu&eacute;, aux jours
+d'autrefois, dans un acc&egrave;s de jeune d&eacute;sespoir, de
+chercher une fin &agrave; une existence dont la perspective
+la troublait d&eacute;j&agrave;, c'est dans la petite salle de
+th&eacute;&acirc;tre
+qu'elle me conduisit, comme dans un lieu consacr&eacute;
+par les rites joyeux de la famille. Mais le th&eacute;&acirc;tre
+&eacute;tait vide et d&eacute;meubl&eacute;. Sur les parois humides je
+pus
+voir encore</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Du spectacle d'hier l'affiche
+d&eacute;chir&eacute;e.<br />
+</span></div>
+</div>
+<p>Tout sentait l'abandon momentan&eacute; dans la gentille
+salle, habitu&eacute;e aux applaudissements, aux rires de
+la famille et des amis. On avait pass&eacute; l'hiver et le
+printemps &agrave; Tamaris, pr&egrave;s Toulon, sur les bords de
+la M&eacute;diterran&eacute;e. On revenait esseul&eacute;, un peu
+d&eacute;sorient&eacute;
+&agrave; Nohant. La vie accoutum&eacute;e n'avait pas
+encore repris son cours. La ma&icirc;tresse de maison ne
+savait encore &laquo;o&ugrave; fourrer sa personne, ses bouquins
+et ses paperasses&raquo;. On lui arrangeait un cabinet
+de travail. Maurice s'&eacute;tait ennuy&eacute; &agrave; Tamaris,
+&laquo;de
+voir toujours la mer sans la franchir&raquo;. Il s'&eacute;tait
+envol&eacute; en Afrique. De l&agrave; il &eacute;tait parti sur le
+yacht du
+prince Napol&eacute;on pour Cadix et Lisbonne; il &eacute;tait
+m&ecirc;me question pour lui d'aller en Am&eacute;rique. Les
+com&eacute;diens ordinaires de Nohant &eacute;taient tous en
+vacances, et je crois me souvenir que <i>Balandard</i>, la
+grande marionnette dont il est si souvent question
+dans les lettres, &eacute;tait en r&eacute;paration.</p>
+<p>On &eacute;chappait difficilement, quand on venait &agrave;
+Nohant, &agrave; cette douce manie dont toute la maison
+&eacute;tait poss&eacute;d&eacute;e. Je n'y &eacute;chappai, ce
+jour-l&agrave;, que
+gr&acirc;ce &agrave; l'absence des principaux personnages de
+l'illustre th&eacute;&acirc;tre. En temps ordinaire, George Sand
+s'y mettait tout enti&egrave;re, coeur et &acirc;me, avec ses doigts
+de f&eacute;e. Elle faisait des sc&eacute;narios et des costumes
+pour les bonshommes; elle cherchait des effets nouveaux
+de travestissements et de mots; elle s'enthousiasmait
+franchement de ceux qu'avait trouv&eacute;s son
+fils Maurice. C'&eacute;tait pour elle comme une f&eacute;erie
+perp&eacute;tuelle
+dont elle s'enchantait na&iuml;vement, ne croyant
+pas qu'il puisse y avoir de plus grand plaisir pour
+les amis qu'elle invitait<a name="FNanchor_19_19"></a><a
+ href="#Footnote_19_19"><sup>19</sup></a>. Il n'est pas douteux que
+sa
+vocation litt&eacute;raire, d'ailleurs assez discutable, pour le
+th&eacute;&acirc;tre, ne f&ucirc;t n&eacute;e et ne se f&ucirc;t
+d&eacute;velopp&eacute;e au contact
+de ses marionnettes.</p>
+<p>Elle et ses enfants avaient fait, durant plusieurs
+hivers cons&eacute;cutifs dans la retraite de Nohant, avec
+quelques amis, leur seule distraction et leur principal
+souci de ces repr&eacute;sentations, qui finissaient par
+envahir les journ&eacute;es enti&egrave;res par le soin avec lequel
+on les pr&eacute;parait, au grand &eacute;tonnement des voisins
+imm&eacute;diats et des paysans, intrigu&eacute;s par une agitation
+sans but. Mme Sand a peint sous de vives couleurs
+cette vie en partie double, vie r&eacute;elle et vie
+d'artiste m&eacute;lang&eacute;es, en la transfigurant sur une plus
+grande sc&egrave;ne, dans une de ses plus int&eacute;ressantes
+nouvelles. Le fond est tout &agrave; fait le m&ecirc;me. C'est
+&laquo;une sorte de myst&egrave;re, qui r&eacute;sultait naturellement
+du vacarme prolong&eacute; assez avant dans les nuits,
+au milieu de la campagne, lorsque la neige ou
+le brouillard enveloppaient la maison, et que les
+serviteurs m&ecirc;mes, n'aidant ni aux changements de
+d&eacute;cor ni aux soupers, quittaient de bonne heure le
+logis; le tonnerre, les coups de pistolet, les roulements
+de tambour, les cris du drame et la musique
+du ballet, tout cela avait quelque chose de fantastique,
+et les rares passants qui en saisirent de loin
+quelque chose n'h&eacute;sit&egrave;rent pas &agrave; nous croire fous
+ou
+ensorcel&eacute;s.&raquo; C'est bien l&agrave; le point de
+d&eacute;part de cet
+ing&eacute;nieux et charmant r&eacute;cit qui servit de th&egrave;me
+&agrave;
+l'analyse de quelques id&eacute;es d'art et o&ugrave; il n'est pas
+difficile de reconna&icirc;tre dans <i>le Ch&acirc;teau des
+D&eacute;sertes</i>
+une sorte de Nohant id&eacute;alis&eacute;, de m&ecirc;me que dans
+C&eacute;lio et dans Stella les enfants de celle qui avait
+retrac&eacute; avec complaisance quelques-uns de ses propres
+traits dans la touchante image de Lucrezia Floriani.
+C'est ainsi que, sous sa main habile, la r&eacute;alit&eacute;
+devenait de l'art et souvent du grand art. Dans un
+autre roman, <i>l'Homme de neige</i>, un des r&eacute;cits les
+plus dramatiques de George Sand, il faut remarquer
+le r&ocirc;le consid&eacute;rable que l'auteur attribue &agrave; une
+repr&eacute;sentation de marionnettes. C'est un peu la sc&egrave;ne
+des <i>com&eacute;diens</i> dans <i>Hamlet</i> qui nous est rendue,
+avec de plus petites proportions et sur un plus petit
+th&eacute;&acirc;tre. Mais cette sc&egrave;ne est capitale, comme dans
+la pi&egrave;ce de Shakespeare, et les plus grands
+int&eacute;r&ecirc;ts,
+la r&eacute;v&eacute;lation et le ch&acirc;timent du crime,
+soup&ccedil;onn&eacute;
+non encore connu, tout est suspendu &agrave; cette
+repr&eacute;sentation
+o&ugrave; Christian Waldo et l'avocat Socfl&eacute;
+mettent tout leur esprit et toute leur &acirc;me &agrave; combiner
+les jeux de sc&egrave;ne et les surprises de la conversation
+imagin&eacute;e, d'o&ugrave; doit sortir le d&eacute;nouement. Encore
+un souvenir dramatis&eacute; du <i>Th&eacute;&acirc;tre de Nohant</i>.</p>
+<p>M&egrave;re de famille d&eacute;vou&eacute;e, tout enti&egrave;re
+&agrave; la vie int&eacute;rieure
+qu'elle cr&eacute;e autour d'elle, elle aimait qu'on
+la repr&eacute;sent&acirc;t sous cet aspect, et c'est dans ce
+sens qu'elle r&eacute;pondait aux questions de M. Louis
+Ulbach, qui avait l'intention de faire son portrait
+dans un journal. Elle l'assurait que, depuis vingt-cinq
+ann&eacute;es, sa vie &eacute;tait bien banale. &laquo;Que voulez-vous,
+disait-elle, je ne puis me hausser. Je ne suis
+qu'une bonne femme &agrave; qui on a pr&ecirc;t&eacute; des
+f&eacute;rocit&eacute;s
+de caract&egrave;re tout &agrave; fait fantastiques.&raquo; Elle tenait
+beaucoup &agrave; ce que l'on d&eacute;truis&icirc;t, dans l'opinion
+publique,
+la l&eacute;gende d'autrefois. &laquo;On m'a accus&eacute;e de
+n'avoir pas su aimer passionn&eacute;ment. Il me semble
+que j'ai v&eacute;cu de tendresse et qu'on pouvait bien s'en
+contenter. &Agrave; pr&eacute;sent, Dieu merci, on ne m'en
+demande pas davantage, et ceux qui veulent bien
+m'aimer, malgr&eacute; le manque d'&eacute;clat de ma vie et de
+mon esprit, ne se plaignent pas de moi.&raquo;</p>
+<p>Elle me disait &agrave; peu pr&egrave;s la m&ecirc;me chose, en
+termes fort simples. En abr&eacute;geant cette lettre biographique,
+il me semble que je reproduis quelques
+traits de sa conversation. Elle &eacute;crivait facilement,
+disait-elle, et avec plaisir, c'&eacute;tait sa
+r&eacute;cr&eacute;ation; car
+la correspondance &eacute;tait &eacute;norme, et c'&eacute;tait
+l&agrave; le travail.
+Si encore on n'avait &agrave; &eacute;crire qu'&agrave; ses amis!
+Mais elle &eacute;tait assaillie. &laquo;Que de demandes touchantes
+ou saugrenues! Toutes les fois que je ne
+peux rien, je ne r&eacute;ponds rien. Quelques-unes m&eacute;ritent
+que l'on essaye, m&ecirc;me avec peu d'espoir de
+r&eacute;ussir. Il faut alors r&eacute;pondre qu'on essayera...
+J'esp&egrave;re,
+apr&egrave;s ma mort, aller dans une plan&egrave;te o&ugrave; l'on
+ne saura ni lire ni &eacute;crire.&raquo; Chacun fait &agrave; sa
+mani&egrave;re
+l'image de son Paradis. Elle avait tant &eacute;crit pendant
+sa vie qu'elle voulait se reposer d'&eacute;crire toute
+l'&eacute;ternit&eacute;.
+Et de fait elle &eacute;tait l'obligeance m&ecirc;me, mais
+sans banalit&eacute;. Il est impossible de n'&ecirc;tre pas
+touch&eacute;,
+en parcourant cette vaste correspondance, de la bienveillance,
+je dirai m&ecirc;me de la charit&eacute; d'&acirc;me et d'art
+avec laquelle cette femme sup&eacute;rieure se met &agrave; la
+port&eacute;e des talents ou fractions de talent qui l'implorent,
+de la franchise d'&eacute;loge qui encourage les uns,
+de la sinc&eacute;rit&eacute;, non sans m&eacute;nagements,
+destin&eacute;e &agrave;
+d&eacute;courager les autres. C'est surtout l'avocat politique
+qui est infatigable en elle. Plus libre que son
+parti, bien que r&eacute;publicaine de naissance, comme
+elle le dit, elle ne cesse pas de demander, non pour
+elle, grand Dieu! mais pour des amis ou des clients
+politiques, menac&eacute;s ou frappes apr&egrave;s le coup
+d'&Eacute;tat,
+de r&eacute;clamer pour qu'on les laisse en France ou
+qu'on les rappelle de l'exil, et aupr&egrave;s de qui? aupr&egrave;s
+du prince Louis-Napol&eacute;on lui-m&ecirc;me, d'abord
+pr&eacute;sident,
+puis empereur, qui lui accordait un cr&eacute;dit
+presque illimit&eacute; d'influence. George Sand ne m&eacute;nageait
+pas ce cr&eacute;dit; sans rien c&eacute;der de ses opinions
+personnelles, elle obtenait presque toujours ce qu'elle
+demandait, et cela fait le plus grand honneur &agrave; la
+solliciteuse et au sollicit&eacute;. C'est une des rares circonstances
+o&ugrave; les droits de l'humanit&eacute; l'emportaient
+soit sur l'orgueil des partis irr&eacute;conciliables, soit sur
+l'orgueil du pouvoir infaillible.</p>
+<p>George Sand ne cachait rien ou presque rien de
+ses affaires intimes; elle ne modifiait cette vie si bien
+r&eacute;gl&eacute;e que pour accomplir quelques excursions en
+France, qui lui &eacute;taient n&eacute;cessaires pour chercher
+des cadres &agrave; ses romans; je ne parle pas d'un
+&eacute;tablissement
+qu'elle fit vers la fin &agrave; Palaiseau, pour
+&ecirc;tre, disait-elle, plus &agrave; la port&eacute;e des
+th&eacute;&acirc;tres de
+Paris, ou elle avait plusieurs pi&egrave;ces en pr&eacute;paration.
+Sauf cet &eacute;pisode assez court, c'est &agrave; Nohant qu'elle
+avait destin&eacute; de mourir, et c'est l&agrave;, en effet, qu'elle
+mourut, &agrave; l'&acirc;ge de soixante-douze ans, le 8 f&eacute;vrier
+1876. Elle n'avait aucune raison d'&ecirc;tre discr&egrave;te sur
+sa position mat&eacute;rielle: &laquo;Mes comptes ne sont pas
+embrouill&eacute;s. J'ai bien gagn&eacute; un million avec mon
+travail (en 1869); je n'ai pas mis un sou de c&ocirc;t&eacute;; j'ai
+tout donn&eacute;, sauf vingt mille francs, que j'ai plac&eacute;s
+pour ne pas co&ucirc;ter trop de tisane &agrave; mes enfants si je
+tombe malade; et encore ne suis-je pas bien s&ucirc;re de
+garder ce capital; car il se trouvera des gens qui en
+auront besoin, et si je me porte assez bien pour le
+renouveler, il faudra bien l&acirc;cher mes &eacute;conomies.
+Gardez-moi le secret, pour que je les garde le plus
+possible.&raquo;</p>
+<p>Quand il lui arrivait de faire allusion &agrave; quelque
+circonstance de sa vie pass&eacute;e, elle avait une mani&egrave;re
+de s'absoudre elle-m&ecirc;me, sans rien dissimuler, qui
+ne manquait pas d'une certaine originalit&eacute; de bonne
+humeur: &laquo;Je dois avoir de gros d&eacute;fauts; je suis
+comme tout le monde, je ne les vois pas. Je ne sais
+pas non plus si j'ai des qualit&eacute;s et des vertus. Si on
+a fait le bien, on ne s'en loue pas soi-m&ecirc;me, on
+trouve qu'on a &eacute;t&eacute; logique, voil&agrave; tout. Si on a
+fait le
+mal, c'est qu'on n'a pas su ce qu'on faisait. Mieux
+&eacute;clair&eacute;, on ne le ferait plus jamais.&raquo;
+Peut-&ecirc;tre trouvera-t-on
+cet examen de conscience trop complaisant
+et trop commode. Je le donne pour ce qu'il est
+et pour ce qu'il vaut, comme une preuve assez na&iuml;ve
+qu'elle avait une indulgence universelle dont il lui
+semblait juste de profiter pour elle-m&ecirc;me, ajoutant
+plaisamment: &laquo;Vous voulez savoir plus qu'il n'y en
+a.... L'individu nomm&eacute; George Sand cueille des
+fleurs, classe ses herbes, coud des robes et des
+manteaux pour son petit monde, et des costumes de
+marionnettes, lit de la musique, mais surtout passe
+des heures avec ses petits-enfants.... &Ccedil;a n'a pas
+&eacute;t&eacute;
+toujours si bien que &ccedil;a. Il a eu la b&ecirc;tise d'&ecirc;tre
+jeune,
+mais comme il n'a pas fait de mal, ni connu les mauvaises
+passions, ni v&eacute;cu pour la vanit&eacute;, il a le bonheur
+d'&ecirc;tre paisible et de s'amuser de tout.&raquo;</p>
+<p>&Agrave; cette date o&ugrave; je la rencontrai &agrave; Nohant, elle
+arrivait charg&eacute;e de plantes recueillies sur les bords
+de la M&eacute;diterran&eacute;e et dans la Savoie. Elle s'effrayait
+du rangement qu'elle avait &agrave; faire dans ses herbes,
+et de fait elle se livra presque tout le jour &agrave; ce travail,
+en causant. Mais il y avait un bien autre rangement
+&agrave; faire dans la maison. Le cabinet de travail &eacute;tait
+affreux, et rien qu'&agrave; le voir, il donnait le spleen. On
+en arrangeait un autre, o&ugrave; George Sand comptait travailler
+avec plaisir. En attendant, son atelier de travail
+&eacute;tait sa chambre &agrave; coucher. Elle me montra sur une
+table tr&egrave;s simple une pile de grandes feuilles de papier
+bleu, coup&eacute;es d'avance dans le format in-quarto.
+&laquo;Quand vous partirez ce soir, me dit-elle, je me
+mettrai &agrave; l'ouvrage, et je ne me coucherai que quand
+j'aurai rempli douze de ces pages.&raquo; C'&eacute;tait la t&acirc;che
+quotidienne: le travail &eacute;tait ainsi r&eacute;gl&eacute;
+d'avance;
+elle comptait sur l'exactitude de son inspiration, qui
+ne lui faisait presque jamais d&eacute;faut.</p>
+<p>Ce fut pour moi une occasion presque inesp&eacute;r&eacute;e
+de faire connaissance intime avec son proc&eacute;d&eacute; de
+travail, dont les r&eacute;sultats m'avaient toujours
+&eacute;tonn&eacute;
+par leur abondance non moins que par leur exacte
+r&eacute;gularit&eacute;. &Agrave; cette &eacute;poque de sa vie, elle
+faisait au
+moins son petit roman tous les ans, avec une pi&egrave;ce de
+th&eacute;&acirc;tre. &laquo;Ne voyez en moi qu'un vieux troubadour
+retir&eacute; des affaires, qui chante de temps en temps sa
+romance &agrave; la lune, sans grand souci de bien ou de
+mal chanter, pourvu qu'il dise le motif qui lui trotte
+dans la t&ecirc;te, et qui, le reste du temps, fl&acirc;ne
+d&eacute;licieusement.&raquo;</p>
+<p>J'avais &eacute;tudi&eacute; avec soin son oeuvre; deux
+caract&egrave;res
+m'avaient frapp&eacute;: l'&eacute;tonnante facilit&eacute; du talent,
+pouss&eacute;e jusqu'&agrave; la n&eacute;gligence, et l'absence trop
+visible de composition dans ses meilleurs romans.
+Elle s'aper&ccedil;ut clairement que m&ecirc;me au point de vue
+purement litt&eacute;raire, en dehors des questions de fond,
+pendant que je lui parlais de mes impressions, j'y
+mettais des r&eacute;serves. Elle parut m&eacute;contente, non que
+je fisse des r&eacute;serves, mais que je les gardasse pour
+moi; elle me demanda une franchise enti&egrave;re. Je
+m'expliquai donc, comme je le devais, sur ces
+deux points avec sinc&eacute;rit&eacute;. Elle m'en remercia et
+poussa la critique bien plus loin que je ne le faisais
+moi-m&ecirc;me, ce qui me donna une id&eacute;e tr&egrave;s favorable
+de sa nature litt&eacute;raire, avide de v&eacute;rit&eacute; et assez
+forte
+pour r&eacute;sister aux tentations subalternes de la flatterie.
+En r&eacute;veillant mes souvenirs et les compl&eacute;tant par
+les nombreuses confidences qui remplissent ses
+lettres les plus int&eacute;ressantes, je suis arriv&eacute; &agrave;
+me
+faire une id&eacute;e assez exacte de sa m&eacute;thode de travail
+et de ses id&eacute;es sur les conditions et les exigences de
+son art, qu'elle portait &agrave; l'&eacute;tat d'instinct jusqu'au
+jour o&ugrave;, dans une discussion c&eacute;l&egrave;bre, il fallut en
+trouver l'expression claire et la formule d&eacute;finitive.</p>
+<p>Il semble bien que c'&eacute;tait le plaisir d'&eacute;crire qui
+l'entra&icirc;nait, presque sans pr&eacute;m&eacute;ditation, &agrave;
+jeter un
+peu confus&eacute;ment sur le papier ses r&ecirc;ves, ses tendresses,
+ses m&eacute;ditations et ses chim&egrave;res, sous une
+forme concr&egrave;te et vivante.</p>
+<p>Pour se rendre compte de cette facilit&eacute; presque
+incroyable d'&eacute;crire, il fallait se rappeler qu'il y avait
+en elle, avec le don naturel que rien ne remplace, ce
+fonds d'exp&eacute;rience et de connaissances acquises,
+qui multiplie les ressources du talent et permet de le
+varier, non sans le fatiguer sans doute, mais sans
+l'&eacute;puiser jamais.&#8212;Le don de nature se constate
+et ne s'analyse gu&egrave;re. Comment expliquer avec pr&eacute;cision
+ce fait extraordinaire d'une imagination qui
+s'&eacute;prend avec ardeur de ses propres cr&eacute;ations, d'une
+facult&eacute; d'expression qui se trouve un jour toute
+pr&ecirc;te, sans avoir &eacute;t&eacute; pr&eacute;par&eacute;e, qui
+s'adapte presque
+sans t&acirc;tonnement et sans effort aux sujets les plus
+divers, &agrave; l'analyse et &agrave; l'action, comme si l'auteur ne
+trouvait rien de plus ais&eacute; et de plus naturel que de
+raconter ses visions int&eacute;rieures et de faire voir aux
+autres les personnages et les drames qui s'agitent en
+lui &agrave; l'aide d'un style qui n'est que sa pens&eacute;e devenue
+visible? C'est l&agrave; le don, il existe, et l'on trouve de
+ces esprits pr&eacute;destin&eacute;s qui se jouent des
+difficult&eacute;s
+de l'expression avec une aisance lumineuse et une
+libert&eacute; pleine de gr&acirc;ce, tandis que d'autres
+&eacute;crivains,
+artistes profonds, mais laborieux, se travaillent eux-m&ecirc;mes
+et fatiguent leur intelligence pour accomplir
+leur oeuvre, non certes sans succ&egrave;s, mais avec un
+effort qui laisse sa trace dans chaque page, dans
+chaque phrase, dans chaque mot. Le sillon est
+creus&eacute; profond&eacute;ment, mais le lecteur semble y avoir
+collabor&eacute; lui-m&ecirc;me. De l&agrave;, selon les degr&eacute;s
+o&ugrave; se
+place l'&eacute;crivain, une estime ou une admiration qui
+n'est pas exempte d'un certain sentiment de lassitude.</p>
+<p>Mais chez George Sand, &agrave; ce don naturel se joignait
+une culture tr&egrave;s vari&eacute;e, tr&egrave;s &eacute;tendue. Elle
+avait
+beaucoup lu, et, bien qu'elle l'e&ucirc;t fait &agrave; tort et
+&agrave; travers,
+il lui &eacute;tait rest&eacute; de ces &eacute;tudes diverses des
+alluvions assez riches qui, m&ecirc;l&eacute;es &agrave; son propre
+fonds, l'enrichissaient singuli&egrave;rement et aidaient &agrave;
+sa f&eacute;condit&eacute;. Personne n'a mieux compris qu'elle et
+mieux exprim&eacute; la n&eacute;cessit&eacute; de l'&eacute;tude pour
+l'art. &laquo;Je
+ne sais rien, disait-elle; mais cependant il me reste
+quelque chose d'avoir beaucoup lu et beaucoup appris....
+Je ne sais rien, parce que je n'ai plus de m&eacute;moire;
+mais j'ai beaucoup appris, et &agrave; dix-sept ans
+je passais mes nuits &agrave; apprendre. Si les choses ne
+sont pas rest&eacute;es en moi &agrave; l'&eacute;tat distinct, elles
+ont fait
+tout de m&ecirc;me leur miel dans mon esprit.&raquo; Nous
+avons vu, en effet, dans l'<i>Histoire de ma vie</i>, combien
+de lectures elle avait travers&eacute;es au hasard, mais non
+st&eacute;rilement, puisque de chaque auteur, po&egrave;te, philosophe,
+publiciste, Byron, Goethe, Leibniz et Rousseau,
+il &eacute;tait rest&eacute; quelque parcelle qui roulait un
+peu confus&eacute;ment dans le vaste et puissant courant de
+sa vie c&eacute;r&eacute;brale. Elle ne cessait de recommander
+cette m&eacute;thode aux dilettantes, aux amateurs, ou bien
+encore aux jeunes paresseux qui s'adressaient &agrave; elle,
+comme &agrave; une conseill&egrave;re commode qui allait leur
+dire: &laquo;Vous avez du g&eacute;nie; fiez-vous &agrave; lui et
+marchez
+sans crainte&raquo;. C'est ce que r&eacute;pondent d'ordinaire
+les grands avocats consultants de la gloire &agrave;
+tous les solliciteurs qui les importunent et &agrave; qui ils
+envoient bien vite, pour s'en d&eacute;barrasser, quelque
+compliment st&eacute;r&eacute;otyp&eacute;, avec leur
+b&eacute;n&eacute;diction litt&eacute;raire.
+George Sand s'abstenait de payer en ce genre
+de monnaie banale les jeunes aspirants &agrave; l'art:
+&laquo;Vous voulez &ecirc;tre litt&eacute;rateur, &eacute;crivait-elle
+&agrave; l'un
+d'eux, je le sais bien. Je vous ai dit: Vous pouvez
+l'&ecirc;tre si vous apprenez tout. L'art n'est pas un don
+qui puisse se passer d'un savoir &eacute;tendu dans tous les
+sens.... Vous pouvez &ecirc;tre frapp&eacute; du manque de
+solidit&eacute;
+de la plupart des &eacute;crits et des productions
+actuelles: tout vient du manque d'&eacute;tude. Jamais un
+bon esprit ne se formera s'il n'a pas vaincu les difficult&eacute;s
+de toute esp&egrave;ce de travail, ou au moins de
+certains travaux qui exigent la tension de la volont&eacute;.&raquo;
+Elle est implacable, pour ceux &agrave; qui elle s'int&eacute;resse,
+sur cette hygi&egrave;ne pr&eacute;paratoire de la volont&eacute; qui
+ne
+conduit pas &agrave; l'&eacute;rudition proprement dite, mais qui
+d&eacute;veloppe une aptitude sp&eacute;ciale &agrave; tout comprendre,
+le
+jour o&ugrave; il le faudra et o&ugrave; l'&eacute;crivain le voudra.
+L'art
+tout seul, livr&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me, se d&eacute;vore et se
+consume.
+&laquo;Vous avez les instincts et les go&ucirc;ts de l'art,
+dit-elle &agrave; l'un des favoris de sa critique; mais vous
+pouvez constater &agrave; chaque instant que l'artiste purement
+artiste est impuissant, c'est-&agrave;-dire m&eacute;diocre ou
+excessif, c'est-&agrave;-dire fou.... Vous croyez pouvoir produire
+sans avoir amass&eacute;.... Vous croyez qu'on s'en tire
+avec de la r&eacute;flexion et des conseils. Non, on ne s'en
+tire pas. Il faut avoir v&eacute;cu et cherch&eacute;. Il faut avoir
+dig&eacute;r&eacute; beaucoup; aim&eacute;, souffert, attendu, et en
+piochant
+toujours. Enfin, il faut savoir l'escrime &agrave; fond
+avant de se servir de l'&eacute;p&eacute;e. Voulez-vous faire comme
+tous ces gamins de lettres qui se croient des gaillards
+parce qu'ils impriment des platitudes et des
+billeves&eacute;es? Fuyez-les comme la peste, ils sont les
+vibrions de la litt&eacute;rature<a name="FNanchor_20_20"></a><a
+ href="#Footnote_20_20"><sup>20</sup></a>.&raquo; C'est l&agrave;, on
+en conviendra,
+une m&acirc;le et fi&egrave;re rh&eacute;torique qui vaut toutes
+les rh&eacute;toriques de l'&eacute;cole. C'&eacute;tait la voix
+puissante
+d'un talent m&ucirc;ri; les conseils de sa vieillesse &agrave;
+l'impatiente
+jeunesse de ses solliciteurs confinaient &agrave;
+la plus haute morale: &laquo;L'art est une chose sacr&eacute;e,
+s'&eacute;criait-elle, un calice qu'il ne faut aborder qu'apr&egrave;s
+le je&ucirc;ne et la pri&egrave;re. Oubliez-le, si vous ne pouvez
+mener de front l'&eacute;tude des choses de fond et l'essai
+des premi&egrave;res forces de l'invention.&raquo;</p>
+<p>L'&eacute;tude des choses de fond, c'est la condition de
+l'&eacute;crivain futur. S'il ne s'est pas amass&eacute; d'avance un
+tr&eacute;sor de connaissances s&eacute;rieuses, dans un ordre
+quelconque des id&eacute;es o&ugrave; s'est exerc&eacute;e la grande
+curiosit&eacute; humaine, histoire, sciences naturelles,
+droit, &eacute;conomie politique, philosophie, qu'importe
+qu'il ait l'outil? L'outil travaille &agrave; vide; que devient
+l'artiste dans son frivole labeur, s'il ne l'applique pas
+&agrave; quelque mati&egrave;re r&eacute;sistante, s'il ne s'occupe que
+de
+la forme, indiff&eacute;rent aux choses, s'il ne se fait pas
+une loi de p&eacute;n&eacute;trer en tout sujet au del&agrave; du banal
+et
+du convenu et de donner des dessous et de la solidit&eacute;
+&agrave; sa peinture?</p>
+<p>Excellents conseils et qu'elle avait, toute sa vie,
+appliqu&eacute;s pour son propre compte, ne cessant pas
+de porter, dans les ordres les plus divers des connaissances
+humaines, sa mobile et enthousiaste curiosit&eacute;.
+D'ailleurs, s'il faut des racines dans l'art comme
+dans la vie, elle en avait et qui dataient de loin et
+qu'elle ne cessait pas de d&eacute;velopper et de fortifier
+dans le sol d'o&ugrave; s'&eacute;lan&ccedil;ait son talent en superbes
+moissons. C'&eacute;tait telle science, comme l'histoire naturelle,
+dont elle avait fait une constante &eacute;tude, ou
+d'une mani&egrave;re plus large, la nature, qu'elle n'avait
+pas cess&eacute; de contempler des yeux de son corps et de
+son esprit. Un probl&egrave;me d'histoire naturelle la passionnait,
+elle ne le quittait pas qu'elle ne l'e&ucirc;t r&eacute;solu,
+et pendant tout le temps qu'elle en poursuivait la
+solution, rien n'existait plus pour elle. Il lui arrivait,
+par exemple, pendant des mois entiers, de s'occuper
+de recherches de ce genre avec son fils Maurice, qui
+en &eacute;tait &eacute;pris de son c&ocirc;t&eacute;; elle n'avait
+plus dans sa
+cervelle que des noms plus ou moins barbares. Dans
+ses r&ecirc;ves, elle ne voyait que prismes rhombo&iuml;des,
+reflets chatoyants, cassures ternes, cassures r&eacute;sineuses;
+ils passaient des heures enti&egrave;res &agrave; se demander:
+&laquo;Tiens-tu l'<i>orthose</i>?&#8212;Tiens-tu l'<i>albite</i>?&raquo;
+Elle avait, au lendemain de ces orgies scientifiques,
+toutes les peines du monde &agrave; se remettre &agrave; la vie
+ordinaire et &agrave; ses besognes accoutum&eacute;es; mais elle
+y revenait avec plus de force. D'autres fois, c'&eacute;tait
+la botanique qui la poss&eacute;dait: &laquo;Ce que j'aimerais, ce
+serait de m'y livrer absolument; ce serait pour moi
+le paradis sur la terre.&raquo; N'&eacute;tait-ce pas encore un
+travail de ce genre que ces excursions annuelles
+qu'elle entreprenait &agrave; travers la France? &laquo;J'aime &agrave;
+avoir vu ce que je d&eacute;cris. N'euss&eacute;-je que trois mots
+&agrave; dire d'une localit&eacute;, j'aime &agrave; la regarder dans
+mon
+souvenir et &agrave; me tromper le moins que je peux.&raquo;
+Elle avait une mani&egrave;re &agrave; elle de regarder la nature,
+silencieusement. Mais ce silence &eacute;tait actif; elle
+absorbait chaque d&eacute;tail pr&eacute;sent devant ses yeux, et
+l'emportait vivant dans sa vision interne, aussi
+nette que la perception m&ecirc;me. De l&agrave; le charme et la
+v&eacute;rit&eacute; de ses paysages. M&ecirc;me quand on ne les a pas
+vus dans la r&eacute;alit&eacute;, on s'&eacute;crie devant eux,
+involontairement,
+comme devant le portrait d'un grand
+ma&icirc;tre, quand on ne conna&icirc;t pas l'original: &laquo;C'est
+bien cela!&raquo; L'art seul vous fait croire &agrave; la ressemblance.</p>
+<p>D'autres racines, plus profondes encore, c'&eacute;taient
+celles qui l'attachaient, depuis les premi&egrave;res ann&eacute;es
+de sa jeunesse, &agrave; tout un ensemble d'id&eacute;es
+philosophiques,
+politiques et religieuses<a name="FNanchor_21_21"></a><a
+ href="#Footnote_21_21"><sup>21</sup></a>. Elles s'&eacute;taient
+enfonc&eacute;es
+de bonne heure dans cette &acirc;me ouverte et
+avide; elles s'y &eacute;taient, de bonne heure aussi,
+exag&eacute;r&eacute;es
+et fauss&eacute;es; &agrave; la longue, pourtant, quelques-unes
+s'&eacute;taient redress&eacute;es d'elles-m&ecirc;mes par la force
+naturelle d'un bon esprit; d'autres s'&eacute;taient assouplies,
+dans leur rigidit&eacute; primitive, &agrave; la rude &eacute;cole de
+la vie. Plut&ocirc;t que d'insister encore une fois sur les
+aberrations de go&ucirc;t et de bon sens qui l'avaient
+d&eacute;sign&eacute;e
+autrefois aux inqui&eacute;tudes de la conscience
+publique, ou m&ecirc;me &agrave; des haines et &agrave; des vengeances
+terribles venues de deux c&ocirc;t&eacute;s bien diff&eacute;rents de
+l'opinion, du c&ocirc;t&eacute; de Proudhon et du c&ocirc;te de Louis
+Veuillot, mieux vaudrait montrer George Sand dans
+la derni&egrave;re p&eacute;riode de sa vie, la repr&eacute;senter non
+pas comme une convertie &agrave; la mod&eacute;ration, ni comme
+le transfuge de ses id&eacute;es, mais s'appliquant, avec une
+bonne foi m&eacute;ritoire, &agrave; les modifier dans une mesure
+plus acceptable pour elle-m&ecirc;me et &agrave; reconqu&eacute;rir, au
+moins sur certains points, la libert&eacute; de son <i>moi</i> et son
+ind&eacute;pendance d'esprit.</p>
+<p>Certes il reste bien toujours en elle, soit en politique,
+soit en philosophie, une part suffisante d'exag&eacute;ration
+et de paradoxes. Mais comme il y a loin
+d&eacute;j&agrave;&#8212;par l'intervalle du temps et des id&eacute;es&#8212;de
+la r&eacute;volt&eacute;e d'autrefois! Depuis l'exp&eacute;rience de la
+guerre et de la Commune, ce n'est qu'&agrave; des traits
+assez rares, clairsem&eacute;s dans la correspondance, que
+l'on reconna&icirc;trait l'ancienne amie de Mazzini et d'Armand
+Barb&egrave;s, l'utopiste des r&eacute;formes sur la condition
+des femmes et le mariage, la disciple enthousiaste
+et fougueuse de l'&Eacute;vangile de Pierre Leroux, la
+sectaire du Christianisme r&eacute;form&eacute; par le
+panth&eacute;isme
+sombre de Lamennais, plus tard l'ardente r&eacute;volutionnaire
+de 1848, la collaboratrice de Ledru-Rollin, le
+mena&ccedil;ant r&eacute;dacteur des <i>Bulletins de la
+R&eacute;publique</i>
+&eacute;man&eacute;s du minist&egrave;re de l'Int&eacute;rieur. Tant
+d'&eacute;v&eacute;nements
+n'ont pas &eacute;t&eacute; perdus pour elle, ni en politique, ni
+en philosophie sociale. Nous n'en voulons ici donner
+que quelques preuves. Je ne les veux m&ecirc;me pas tirer
+de ce fameux <i>Journal d'un Voyageur pendant la
+guerre</i>, que la <i>Revue des Deux Mondes</i> publia avec
+tant de succ&egrave;s, au grand scandale de quelques lecteurs,
+mais de la Correspondance elle-m&ecirc;me, un t&eacute;moin
+qui ne peut pas mentir. Le 28 avril 1871 elle &eacute;crivait
+&agrave; Flaubert: &laquo;L'exp&eacute;rience que Paris essaye ou
+subit ne prouve rien contre les lois du progr&egrave;s, et
+si j'ai quelques principes acquis dans l'esprit, bons
+ou mauvais, ils n'en sont ni &eacute;branl&eacute;s ni modifi&eacute;s.
+Il y a longtemps que j'ai accept&eacute; la patience, comme
+on accepte le temps qu'il fait, la dur&eacute;e de l'hiver, la
+vieillesse, l'insucc&egrave;s sous toutes ses formes. Mais je
+crois que les gens de parti (sinc&egrave;res) doivent changer
+leurs formules ou s'apercevoir peut-&ecirc;tre du vide de
+toute formule <i>a priori</i>.&raquo; Et &agrave; Mme Adam, le 15
+juin de la m&ecirc;me ann&eacute;e: &laquo;Pleurons des larmes de
+sang sur nos illusions et nos erreurs.... Nos principes
+peuvent et doivent rester les m&ecirc;mes; mais l'application
+s'&eacute;loigne, et il peut se faire que nous soyons
+condamn&eacute;s &agrave; vouloir ce que nous ne voudrions pas.&raquo;</p>
+<p>Quoi qu'elle en dise, les principes eux-m&ecirc;mes
+s'&eacute;taient, non pas &eacute;branl&eacute;s dans le fond, mais
+modifi&eacute;s
+dans l'application. &Agrave; un jeune enthousiaste qui
+lui envoyait des po&eacute;sies politiques: &laquo;Merci,
+r&eacute;pondait-elle;
+mais ne me d&eacute;diez pas ces vers-l&agrave;.... Je
+hais le sang r&eacute;pandu, et je ne veux plus de cette
+th&egrave;se: &laquo;Faisons le mal pour amener le bien; tuons
+pour cr&eacute;er&raquo;. Non, non, ma vieillesse proteste contre
+la tol&eacute;rance o&ugrave; ma jeunesse a flott&eacute;. Il faut nous
+d&eacute;barrasser des th&eacute;ories de 1793; elles nous ont
+perdus. Terreur et Saint-Barth&eacute;lemy, c'est la m&ecirc;me
+voie.... Maudissez tous ceux qui creusent des <i>charniers</i>.
+La vie n'en sort pas. C'est une erreur historique
+dont il faut nous d&eacute;gager. Le mal engendre le
+mal....&raquo; (21 octobre 1871.) Et dans le style familier
+qu'elle aime jusqu'&agrave; l'abus, avec ce tutoiement qui
+est chez elle un reste de la vie d'artiste, elle disait
+&agrave; Flaubert: &laquo;J'ai &eacute;crit jour par jour mes
+impressions
+et mes r&eacute;flexions durant la crise. La <i>Revue
+des Deux Mondes</i> publie ce journal. Si tu le lis, tu
+verras que partout la vie a &eacute;t&eacute; d&eacute;chir&eacute;e
+&agrave; fond,
+m&ecirc;me dans les pays o&ugrave; la guerre n'a pas
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;!
+Tu verras aussi que je n'ai pas gob&eacute;, quoique tr&egrave;s
+gobeuse, la blague des partis.&raquo; Le style n'est pas
+noble, mais combien expressif!</p>
+<p>Elle raille son enthousiasme d'autrefois sans critique
+et sans d&eacute;fiance, cet optimisme, impatient des
+d&eacute;lais, qui voulait r&eacute;aliser le progr&egrave;s,
+imm&eacute;diatement
+et &agrave; tout prix, f&ucirc;t-ce par la force. Elle avait
+cependant beaucoup fait pour am&eacute;liorer sa nature, et
+voil&agrave; que les &eacute;v&eacute;nements de Paris remettent tout
+en
+question &agrave; ses yeux: &laquo;J'avais gagn&eacute; beaucoup sur
+mon propre caract&egrave;re, j'avais &eacute;teint les
+&eacute;bullitions
+inutiles et dangereuses, j'avais sem&eacute; sur mes volcans
+de l'herbe et des fleurs qui venaient bien, et je me
+figurais que tout le monde pouvait s'&eacute;clairer, se corriger
+ou se contenir..., et voil&agrave; que je m'&eacute;veille d'un
+r&ecirc;ve.... C'est pourtant mal de d&eacute;sesp&eacute;rer....
+&Ccedil;a passera,
+j'esp&egrave;re. Mais <i>je suis malade du mal de ma
+nation et de ma race.</i>&raquo;&#8212;&laquo;D&eacute;fendons-nous de
+mourir!&raquo; s'&eacute;crie-t-elle sans cesse, et elle ajoute:
+&laquo;Je parle comme si je devais vivre longtemps, et
+j'oublie que je suis tr&egrave;s vieille. Qu'importe? je vivrai
+dans ceux qui vivront apr&egrave;s moi.&raquo; (1871.)</p>
+<p>En toute chose, m&ecirc;me dans l'ordre philosophique,
+il se produit ainsi chez elle un notable apaisement;
+la passion excessive, qui jette dans chacune de ses
+id&eacute;es une flamme d'orage, s'est calm&eacute;e. Elle demeure
+spiritualiste ardente, comme elle l'a toujours &eacute;t&eacute;,
+mais elle ne croit plus n&eacute;cessaire de faire la guerre
+au christianisme; elle reste en dehors, elle ne fulmine
+plus. On chercherait en vain, dans sa correspondance
+des derni&egrave;res ann&eacute;es, ces d&eacute;clamations
+furibondes contre le pr&ecirc;tre qui &eacute;clataient &agrave; tout
+propos et hors de propos, vingt ans auparavant,
+dans ses romans et dans ses lettres. Quant &agrave; ses
+convictions philosophiques, elle les d&eacute;fend avec une
+obstination indomptable et m&eacute;ritoire contre l'intol&eacute;rance
+&agrave; rebours du mat&eacute;rialisme qui se pr&eacute;tend
+scientifique. Elle ne supporte pas qu'on lui dise:
+&laquo;Croyez cela avec moi, sous peine de rester avec
+les hommes du pass&eacute;, d&eacute;truisons pour prouver,
+abattons tout pour reconstruire&raquo;. Elle r&eacute;pond:
+&laquo;Bornez-vous &agrave; prouver et ne nous commandez
+rien&raquo;. Ce n'est pas le r&ocirc;le de la science d'abattre
+&agrave; coups de col&egrave;re et &agrave; l'aide des passions....
+Vous
+dites: &laquo;Il faut que la foi br&ucirc;le et tue la science, ou
+que la science chasse et dissipe la foi&raquo;. Cette mutuelle
+extermination ne me para&icirc;t pas le fait d'une
+bataille, ni l'oeuvre d'une g&eacute;n&eacute;ration. La libert&eacute;
+y
+p&eacute;rirait<a name="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22"><sup>22</sup></a>.&raquo;
+Elle ne voit pas la n&eacute;cessit&eacute; de forcer
+son entendement pour en chasser de nobles id&eacute;es, et
+de d&eacute;truire en soi certaines facult&eacute;s <i>pour faire
+pi&egrave;ce
+aux d&eacute;vots</i>. &laquo;Il n'est pas n&eacute;cessaire, il n'est
+pas
+utile de tant affirmer le n&eacute;ant, dont nous ne savons
+rien. Il me semble qu'en ce moment on va trop loin,
+dans l'affirmation d'un r&eacute;alisme &eacute;troit et un peu
+grossier, dans la science comme dans l'art.&raquo;</p>
+<p>On le voit, elle s'est graduellement affranchie des
+jougs de coterie qui ont pes&eacute; sur elle si durement,
+et de l'influence excessive de certains personnages
+qui l'ont presque d&eacute;poss&eacute;d&eacute;e d'elle-m&ecirc;me.
+Elle se
+retrouve et se ressaisit avec ses convictions et
+aussi ses chim&egrave;res mais du moins avec celles qui
+sont bien &agrave; elle et qui constituent son <i>moi</i>. Elle
+remonte &agrave; un niveau d'o&ugrave; sa passion et surtout celle
+des autres l'avaient fait trop souvent descendre.</p>
+<p>Dans l'intervalle, des talents nouveaux avaient
+surgi. Au moins dans l'ordre de ses travaux personnels,
+elle ne voulait en ignorer aucun. Elle s'int&eacute;ressait
+vivement &agrave; ces diverses manifestations de la vie
+litt&eacute;raire. Elle avait &eacute;t&eacute; en relations d'exquise
+courtoisie
+avec Octave Feuillet, qu'elle loua vivement et
+spontan&eacute;ment pour le <i>Roman d'un jeune homme pauvre</i>;
+elle resta m&ecirc;me avec lui en excellents termes
+jusqu'&agrave; l'apparition de l'<i>Histoire de Sibylle</i>, qui
+provoqua
+de sa part une r&eacute;ponse am&egrave;re et passionn&eacute;e,
+<i>Mademoiselle de la Quintinie</i>. Elle avait suivi avec
+int&eacute;r&ecirc;t les d&eacute;buts d'Edmond About, elle y avait
+applaudi
+non sans quelques protestations contre le syst&egrave;me
+de la raillerie perp&eacute;tuelle. &laquo;On s'est beaucoup
+moqu&eacute; de nos d&eacute;sespoirs d'il y a trente ans. Vous
+riez, vous autres, mais bien plus tristement que nous
+ne pleurions.&raquo; Elle s'&eacute;tonnait surtout que les jeunes
+talents s'obstinassent &laquo;&agrave; voir et &agrave; montrer
+uniquement
+la vie de mani&egrave;re &agrave; r&eacute;volter douloureusement
+tout ce que l'on a d'honn&ecirc;tet&eacute; dans le coeur. Nous en
+&eacute;tions, nous, &agrave; peindre l'homme souffrant, le
+bless&eacute;
+de la vie. Vous peignez, vous, l'homme ardent qui
+regimbe contre la souffrance et qui, au lieu de rejeter
+la coupe, la remplit &agrave; pleins bords et l'avale. Mais
+cette coupe de force et de vie vous tue; &agrave; preuve que
+tous les personnages de <i>Madelon</i> sont morts &agrave; la fin
+du drame, honteusement morts, sauf <i>Elle</i>, la personnification
+du vice, toujours jeune et triomphant.&raquo;
+Cette sorte de partialit&eacute; du succ&egrave;s, sinon de la
+sympathie,
+l'irrite. &laquo;Donc, quoi? Ce vice seul est une force,
+l'honneur et la vertu n'en sont pas?... Je conviendrai
+avec vous que Feuillet et moi nous faisons, chacun
+&agrave; notre point de vue, des l&eacute;gendes plut&ocirc;t que des
+romans de moeurs. Je ne vous demande, moi, que
+de faire ce que nous ne savons faire; et puisque
+vous connaissez si bien les plaies et les l&egrave;pres de
+cette soci&eacute;t&eacute;, de susciter <i>le sens de la force</i>
+dans le
+milieu que vous montrez si vrai<a name="FNanchor_23_23"></a><a
+ href="#Footnote_23_23"><sup>23</sup></a>.&raquo; Elle avait pour
+Alexandre Dumas un vrai culte fait d'admiration et
+de tendresse. Elle jouit profond&eacute;ment de son succ&egrave;s;
+elle lit <i>l'Affaire Cl&eacute;menceau</i> avec une sollicitude
+maternelle; elle lui sugg&egrave;re aussit&ocirc;t la contre-partie,
+qui pourra devenir, quelque temps apr&egrave;s, en
+changeant le sexe, <i>la Princesse Georges</i>. Lorsque
+Alexandre Dumas se fait pour un jour publiciste,
+apr&egrave;s la guerre et la Commune, empruntant &agrave; Junius
+son masque et sa plume, elle applaudit avec ravissement,
+elle proclame que c'est un pur chef-d'oeuvre.
+&laquo;Comme vous allez au fond des choses et comme
+vous savez mettre des faits o&ugrave; je ne mets que des
+intentions! Et puis, comme c'est dit! d&eacute;velopp&eacute; et
+serr&eacute; en m&ecirc;me temps, vigoureux, &eacute;mu et
+solide!&raquo;
+Ce qu'elle ne se lassait pas d'admirer, c'est l'entente
+et la force sc&eacute;nique, la <i>vis dramatica</i>
+pr&eacute;destin&eacute;e &agrave;
+de si grands succ&egrave;s qu'elle se faisait gloire d'avoir
+devin&eacute;s: &laquo;Vous souvenez-vous que je vous ai dit,
+apr&egrave;s <i>Diane de Lys</i>, que vous les enterreriez tous!...
+Je m'en souviens, moi, parce que mon impression
+&eacute;tait d'une force et d'une certitude compl&egrave;tes. Vous
+aviez l'air de ne pas vous en douter, vous &eacute;tiez si
+jeune! Je vous ai peut-&ecirc;tre r&eacute;v&eacute;l&eacute; &agrave;
+vous-m&ecirc;me, et
+c'est une des bonnes choses que j'ai faites en ma
+vie.&raquo;</p>
+<p>Elle qui avait tant de soucis pour transformer ses
+romans en pi&egrave;ces et qui, d'ailleurs, ne se piquait pas
+d'une grande science des agencements sc&eacute;niques, elle
+&eacute;tait frapp&eacute;e de cette franchise d'allure, de cet accent
+de v&eacute;rit&eacute; forte dans les situations et les sentiments
+o&ugrave; <i>les autres</i> n'&eacute;chappent pas &agrave; la
+convention. &laquo;Et
+quels progr&egrave;s depuis ce temps-l&agrave;! Vous &ecirc;tes
+arriv&eacute;
+&agrave; savoir ce que vous faites et &agrave; imposer votre
+volont&eacute;
+au public. Vous irez plus loin encore, et toujours
+plus loin<a name="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24"><sup>24</sup></a>.&raquo;
+Cette aimable proph&eacute;tie qu'elle lui
+envoyait avec ses b&eacute;n&eacute;dictions maternelles, c'est au
+public &agrave; dire si elle s'est r&eacute;alis&eacute;e.</p>
+<p>Si je voulais d&eacute;finir l'esprit de George Sand, en
+dehors des &eacute;pisodes et des aventures de sa vie
+litt&eacute;raire,
+je dirais que c'&eacute;tait un esprit dogmatique et
+passionn&eacute;. Dogmatique, en ce sens qu'elle avait des
+convictions fermes sur des choses fondamentales. Il
+faut distinguer la valeur des id&eacute;es et la foi aux id&eacute;es.
+Quelle que f&ucirc;t la valeur des siennes, elle y croyait
+fortement, elle les prenait fort au s&eacute;rieux; elle ne
+permettait pas qu'en quelque milieu que ce f&ucirc;t,
+sceptique ou gouailleur, on en plaisant&acirc;t; elle y subordonnait
+instinctivement la meilleure partie d'elle-m&ecirc;me,
+son art. Or les id&eacute;es ont une telle force en
+soi, que, fussent-elles contestables, elles communiquent
+quelque chose de cette force aux esprits qui
+s'en nourrissent; elles lui donnent un caract&egrave;re
+d'&eacute;l&eacute;vation et de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; en
+comparaison de ceux
+qui se font une sorte d'esth&eacute;tique de l'indiff&eacute;rence
+absolue. C'est l&agrave; le secret de cette sup&eacute;riorit&eacute;
+qu'elle
+semble avoir conserv&eacute;e dans sa longue correspondance
+avec Flaubert, o&ugrave; furent abord&eacute;es quelques-unes
+des plus d&eacute;licates questions de la litt&eacute;rature,
+o&ugrave; purent se contr&ocirc;ler r&eacute;ciproquement deux
+mani&egrave;res
+tout &agrave; fait diverses et presque oppos&eacute;es de
+concevoir l'art.</p>
+<p>Cette controverse amicale dura pr&egrave;s de douze
+ann&eacute;es, de 1864 &agrave; 1876. Comment &eacute;tait n&eacute;e
+cette
+amiti&eacute; litt&eacute;raire entre deux personnages si
+diff&eacute;rents,
+il importe peu; sans doute ils se rencontr&egrave;rent un
+jour &agrave; ce fameux d&icirc;ner Magny o&ugrave; George Sand ne
+manquait pas de para&icirc;tre, quand elle passait par
+Paris, ne f&ucirc;t-ce que pour reprendre langue dans
+ce pays des lettr&eacute;s qu'elle oubliait dans les longs
+s&eacute;jours de Nohant. Apr&egrave;s cette rencontre, plus ou
+moins fortuite, Flaubert avait applaudi de toutes ses
+forces &agrave; la premi&egrave;re repr&eacute;sentation de <i>Villemer</i>,
+et
+George Sand, reconnaissante, lui &eacute;crivait &laquo;qu'elle
+l'aimait de tout son coeur&raquo;. La connaissance &eacute;tait
+faite; les lettres devinrent de plus en plus fr&eacute;quentes;
+elles devaient durer autant que la vie de
+George Sand. Elle avait admir&eacute; <i>Madame Bovary</i>;
+pour <i>Salammb&ocirc;</i>, elle avait tout de suite vu le
+d&eacute;faut
+de la cuirasse. &laquo;Ouvrage tr&egrave;s fort, tr&egrave;s beau,
+disait-elle, mais qui n'a vraiment d'int&eacute;r&ecirc;t que pour
+les artistes et les &eacute;rudits. Ils le discutent d'autant
+plus, mais ils le lisent, tandis que le public se contente
+de dire: &laquo;C'est peut-&ecirc;tre superbe, mais les
+gens de ce temps-l&agrave; ne m'int&eacute;ressent pas du tout<a
+ name="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25"><sup>25</sup></a>.&raquo;</p>
+<p>Elle avait laiss&eacute;, sans doute, percer quelque
+chose de cette impression en causant avec Flaubert,
+qui, de son c&ocirc;t&eacute;, avait plaisant&eacute;, para&icirc;t-il,
+&laquo;le vieux
+troubadour de pendule d'auberge, qui toujours
+chante et chantera le parfait amour&raquo;. Troubadour,
+le nom pla&icirc;t &agrave; George Sand, elle l'adopte en riant et
+se d&eacute;signe ainsi elle-m&ecirc;me depuis ce jour-l&agrave;.
+L'artiste
+et le troubadour, c'&eacute;tait bien l&agrave; l'opposition des
+deux auteurs, caract&eacute;ris&eacute;e par deux mots pittoresques,
+et ce fut l'occasion toute naturelle de la
+controverse. Il est assez vraisemblable qu'avant cette
+&eacute;poque George Sand, bien qu'elle e&ucirc;t souvent touch&eacute;
+en passant &agrave; ce sujet de l'art, n'avait jamais port&eacute; sa
+r&eacute;flexion sur son art personnel, qu'elle ne s'&eacute;tait
+jamais rendu un compte bien exact ni de ses proc&eacute;d&eacute;s
+de compositions ni du but qu'elle poursuivait.
+Elle avait en cela, comme en autre chose, ob&eacute;i &agrave; ses
+instincts et particuli&egrave;rement &agrave; cette vocation
+d'&eacute;crire
+pour raconter et pour peindre, qui s'exprimait chez
+elle avec une force irr&eacute;sistible et une facilit&eacute; qui
+tenait du prodige. Ce qui l'amena &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir sur
+ces
+sujets et &agrave; se d&eacute;finir elle-m&ecirc;me, ce fut le
+spectacle
+des tendances et des richesses contraires qui surgissaient
+autour d'elle, et la comparaison des talents
+les plus divers qui s'imposait &agrave; elle. Le r&eacute;alisme ne
+faisait que commencer; elle put &agrave; peine conna&icirc;tre le
+premier grand succ&egrave;s de M. Zola. Mais Flaubert,
+mais Jules et Edmond de Goncourt r&eacute;v&eacute;laient dans
+chacune de leurs oeuvres un art nouveau, o&ugrave; se
+combinaient l'influence de Balzac par l'intensit&eacute; de
+l'observation et celle de Th&eacute;ophile Gautier par la
+pr&eacute;occupation et le souci de la forme. Il y avait l&agrave;
+des sympt&ocirc;mes qui saisirent la curiosit&eacute; de George
+Sand, tenue en &eacute;veil et avertie. Elle profita des hasards
+de la vie d'abord, puis des relations d'amiti&eacute;
+qui la rapproch&egrave;rent de Flaubert, pour pr&eacute;ciser,
+d&egrave;s qu'elle en eut l'occasion, les diff&eacute;rences de
+temp&eacute;rament
+litt&eacute;raire qu'elle sentait en elle, en pr&eacute;sence
+de ces groupes nouveaux ou des personnalit&eacute;s
+qui en r&eacute;sumaient le mieux les tendances. Le contraste
+&eacute;tait frappant entre sa nature, prodigue jusqu'&agrave;
+l'exc&egrave;s, toute en effusion litt&eacute;raire, d'une
+f&eacute;condit&eacute;
+in&eacute;puisable, d'une abondance si spontan&eacute;e et si naturelle
+d'expression qu'elle-m&ecirc;me se comparait &agrave;
+une &laquo;eau de source qui court sans trop savoir ce
+qu'elle pourrait refl&eacute;ter en s'arr&ecirc;tant<a
+ name="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26"><sup>26</sup></a>&raquo;,
+et un &eacute;crivain
+tel que Flaubert, esprit d'invention et d'expression
+laborieuse, difficile envers soi-m&ecirc;me comme
+envers les autres, inquiet et m&eacute;content de son
+oeuvre, un des repr&eacute;sentants de ce groupe et de
+cette race d'artistes excessifs, grands ouvriers de
+la forme, bijoutiers de style, ciseleurs de cam&eacute;es
+rares, un chercheur acharn&eacute; du mot le plus expressif
+ou de l'&eacute;pith&egrave;te la plus d&eacute;corative, se torturant
+sur une page comme si l'avenir du monde ou
+mieux l'avenir de l'art en d&eacute;pendait, tourment&eacute; par
+une sorte d'acuit&eacute; et de subtilit&eacute; maladive de sensations
+litt&eacute;raires, &eacute;puisant ainsi dans le d&eacute;tail sa
+riche personnalit&eacute; d'artiste, indiff&eacute;rent au fond des
+choses, ne prenant ni parti ni passion pour les
+grandes id&eacute;es qui m&egrave;nent le monde, curieux seulement
+de noter la diversit&eacute; des caract&egrave;res qu'elles
+inspirent ou des manies qu'elles produisent, observateur
+impassible des marionnettes humaines et des
+fils secrets qui les agitent. Il n'en avait pas &eacute;t&eacute;
+toujours
+ainsi. <i>Madame Bovary</i> avait repr&eacute;sent&eacute;, dans
+l'histoire de cet esprit, un moment de dilatation et
+d'&eacute;panouissement, une richesse et une largeur de
+composition, une sorte de bonheur de produire, une
+joie dans la f&eacute;condit&eacute; qu'il ne trouve pas plus tard.
+Cette large veine s'&eacute;tait d&eacute;tourn&eacute;e ensuite du
+grand
+courant humain sur des curiosit&eacute;s arch&eacute;ologiques ou
+des singularit&eacute;s de cas pathologiques.</p>
+<p>De l&agrave; une certaine d&eacute;saffection du public, une
+impopularit&eacute;
+croissante, et de l&agrave; aussi, chez l'&eacute;crivain,
+bien des ombrages et des d&eacute;couragements.
+George Sand ne cesse pas de le relever dans ses d&eacute;faillances;
+elle lui prodigue les meilleurs conseils,
+au hasard de son coeur et de sa plume; elle l'excite,
+le rassure, semant, &agrave; travers sa correspondance, les
+id&eacute;es les plus saines sur la vraie situation de l'artiste,
+qui ne doit pas s'isoler trop orgueilleusement
+de l'humanit&eacute;, sur les conditions de l'art, sur les
+devoirs qu'il impose et qu'il ne faut pas confondre
+avec les servitudes et les exigences des coteries.
+Dans toute cette partie de la correspondance, tout
+en se peignant au naturel, George Sand se maintient
+&agrave; un niveau tr&egrave;s &eacute;lev&eacute; de raison et de
+coeur. Pleine
+de sollicitude pour le cher artiste tourment&eacute; et malade,
+elle fait tous ses efforts pour lui communiquer
+quelque chose de sa s&eacute;r&eacute;nit&eacute; et de sa vigueur
+saine
+d'esprit. Qu'il s'abandonne un peu plus &agrave; son imagination
+naturelle; qu'il la tourmente moins au
+risque de la paralyser: &laquo;Vous m'&eacute;tonnez toujours
+avec votre travail p&eacute;nible; est-ce une coquetterie?
+&Ccedil;a para&icirc;t si peu.... Quant au style, j'en fais meilleur
+march&eacute; que vous. Le vent joue de ma vieille harpe
+comme il lui pla&icirc;t. Il a ses <i>hauts</i> et ses <i>bas</i>,
+ses
+grosses notes et ses d&eacute;faillances; au fond, &ccedil;a m'est
+&eacute;gal, pourvu que l'&eacute;motion vienne, mais je ne peux
+rien trouver en <i>moi</i>. C'est l'<i>autre</i> qui chante &agrave;
+son
+gr&eacute;, mal ou bien, et, quand j'essaye de penser &agrave;
+&ccedil;a,
+je m'en effraye et me dis que je ne suis rien, rien du
+tout. Mais une grande sagesse nous sauve; nous
+savons nous dire: &laquo;Eh bien, quand nous ne serions
+absolument que des instruments, c'est encore un
+joli &eacute;tat et une sensation &agrave; nulle autre pareille que
+de se sentir vibrer....&raquo; Laissez donc le vent courir
+un peu dans vos cordes. Moi, je crois que vous prenez
+plus de peine qu'il ne faut, et que vous devriez
+laisser faire l'<i>autre</i> plus souvent....&raquo; Elle revient
+&agrave;
+chaque instant sur ce conseil qui contient en germe
+toute une hygi&egrave;ne appropri&eacute;e au talent de Flaubert,
+devenu le tourmenteur et le supplici&eacute; de lui-m&ecirc;me.
+&laquo;Ayez donc moins de cruaut&eacute; envers vous. Allez
+de l'avant, et, quand le souffle aura produit, vous
+remonterez le ton g&eacute;n&eacute;ral et sacrifierez ce qui ne
+doit pas venir au premier plan. Est-ce que &ccedil;a ne se
+peut pas? Il me semble que si. Ce que vous faites
+para&icirc;t si facile, si abondant! C'est un trop-plein
+perp&eacute;tuel.
+Je ne comprends rien &agrave; votre angoisse.&raquo;
+Elle souffre aussi de voir qu'il se f&acirc;che &agrave; tout propos
+contre le public, qu'il est <i>ind&eacute;col&eacute;reux</i>.
+&laquo;&Agrave; l'&acirc;ge
+que tu as, j'aimerais te voir moins irrit&eacute;, moins
+occup&eacute; de la b&ecirc;tise des autres. Pour moi, c'est du
+temps perdu, comme de se r&eacute;crier sur l'ennui de la
+pluie et des mouches. Le public, &agrave; qui l'on dit tant
+qu'il est b&ecirc;te, se f&acirc;che et n'en devient que plus
+b&ecirc;te.
+Apr&egrave;s &ccedil;a, peut-&ecirc;tre que cette indignation chronique
+est un besoin de ton organisation; moi, elle me
+tuerait.&raquo; Elle combat sans cesse son h&eacute;r&eacute;sie
+favorite,
+qui est que l'on &eacute;crit pour vingt personnes
+intelligentes et qu'on se moque du reste. &laquo;Ce n'est
+pas vrai, puisque l'absence de succ&egrave;s t'irrite et
+t'affecte.&raquo;</p>
+<p>Pas de m&eacute;pris pour le public! Il faut &eacute;crire pour
+tous ceux qui ont soif de lire et qui peuvent profiter
+d'une bonne lecture. Pas d'isolement orgueilleux en
+dehors de l'humanit&eacute;! Elle ne peut pas admettre que,
+sous pr&eacute;texte d'&ecirc;tre artiste, on cesse d'&ecirc;tre
+soi-m&ecirc;me,
+et que l'homme de lettres d&eacute;truise l'homme. Quelle
+singuli&egrave;re manie, d&egrave;s qu'on &eacute;crit, de vouloir
+&ecirc;tre un
+autre homme que l'&ecirc;tre r&eacute;el, d'&ecirc;tre celui qui doit
+dispara&icirc;tre, celui qui s'annihile, celui qui n'est pas!
+Quelle fausse r&egrave;gle de bon go&ucirc;t! Pour elle, elle se
+met tant qu'elle peut dans <i>la peau de ses bonshommes</i>.
+Tout &eacute;crivain doit faire ainsi, s'il veut int&eacute;resser. Il
+ne s'agit pas de mettre sa personne en sc&egrave;ne. Cela,
+en effet, ne vaut rien. &laquo;Mais retirer son &acirc;me de ce
+que l'on fait, quelle est cette fantaisie maladive?
+Cacher sa propre opinion sur les personnages que
+l'on met en sc&egrave;ne, laisser par cons&eacute;quent le lecteur
+incertain sur l'opinion qu'il en doit avoir, c'est vouloir
+n'&ecirc;tre pas compris, et, d&egrave;s lors, le lecteur vous
+quitte; car, s'il veut entendre l'histoire que vous lui
+racontez, c'est &agrave; la condition que vous lui montriez
+clairement que celui-ci est un fort, celui-l&agrave; un faible.&raquo;
+&Ccedil;'a &eacute;t&eacute; le tort impardonnable de l'<i>&Eacute;ducation
+sentimentale</i>
+et l'unique cause de son &eacute;chec. &laquo;Cette volont&eacute;
+de peindre les choses comme elles sont, les aventures
+de la vie comme elles se pr&eacute;sentent &agrave; la vue,
+n'est pas bien raisonn&eacute;e, selon moi. Peignez en r&eacute;aliste
+ou en po&egrave;te les choses inertes, cela m'est &eacute;gal;
+mais quand on aborde les mouvements du coeur
+humain, c'est autre chose. Vous ne pouvez pas vous
+abstraire de cette contemplation; car l'homme, c'est
+vous, et les hommes, c'est le lecteur.&raquo;</p>
+<p>Flaubert r&eacute;pondait qu'il pr&eacute;f&eacute;rait une phrase
+bien
+faite &agrave; toute la m&eacute;taphysique, et il se renfermait,
+avec une sorte de myst&egrave;re jaloux, dans le culte de la
+forme. Tout r&eacute;cemment le <i>Journal des Goncourt</i> nous
+donnait un croquis intime d'une de ces s&eacute;ances du
+club des initi&eacute;s, au bureau de l'<i>Artiste</i>; il nous
+retra&ccedil;ait
+l'image alourdie de Th&eacute;ophile Gautier r&eacute;p&eacute;tant
+et rab&acirc;chant amoureusement cette phrase: &laquo;De la
+forme na&icirc;t l'id&eacute;e&raquo;, une phrase que lui avait dite le
+matin m&ecirc;me Flaubert et qu'il regardait comme la
+formule supr&ecirc;me de l'&eacute;cole, et qu'il voulait qu'on
+grav&acirc;t sur les murs. C'est contre cette &eacute;cole que
+George Sand use les derni&egrave;res armes de sa dialectique
+toujours jeune malgr&eacute; l'&acirc;ge. Ce sont l&agrave; des
+formules d&eacute;plorables, des partis pris excessifs <i>en
+paroles</i>. &laquo;Au fond, disait-elle &agrave; Flaubert, tu lis, tu
+creuses, tu travailles plus que moi et qu'une foule
+d'autres. Tu es plus riche cent fois que nous tous;
+tu es un riche et tu cries comme un pauvre. Faites la
+charit&eacute; &agrave; un gueux qui a de l'or plein sa paillasse,
+mais qui ne veut se nourrir que de phrases bien faites
+et de mots choisis.... Mais, b&ecirc;ta, fouille dans ta paillasse
+et mange ton or. Nourris-toi des id&eacute;es et des
+sentiments amass&eacute;s dans ta t&ecirc;te et dans ton coeur;
+les mots et les phrases, la <i>forme</i>, dont tu fais tant de
+cas, sortira toute seule de ta digestion. Tu la consid&egrave;res
+comme un but, elle n'est qu'un effet.... La
+supr&ecirc;me impartialit&eacute; est une chose antihumaine;
+un roman doit &ecirc;tre humain avant tout. S'il ne l'est
+pas, on ne lui sait point gr&eacute; d'&ecirc;tre bien &eacute;crit,
+bien compos&eacute; et bien observ&eacute; dans le d&eacute;tail. La
+qualit&eacute; essentielle lui manque: l'int&eacute;r&ecirc;t.&raquo;
+Et la
+note affectueuse venait corriger ce que le conseil
+avait de s&eacute;v&egrave;re: &laquo;Il te faut un succ&egrave;s
+apr&egrave;s une
+mauvaise chance qui t'a troubl&eacute; profond&eacute;ment; je te
+dis o&ugrave; sont les conditions certaines de ce succ&egrave;s.
+Garde ton culte pour la forme; mais occupe-toi
+davantage du fond (qui &eacute;tait, pour elle, les id&eacute;es et
+la signification pr&eacute;cise de l'oeuvre). Ne prends pas la
+vertu vraie pour un lieu commun en litt&eacute;rature. Donne-lui
+son repr&eacute;sentant; fais passer l'honn&ecirc;te et le fort
+&agrave; travers ces fous et ces idiots dont tu aimes &agrave; te
+moquer.
+Quitte la caverne des r&eacute;alistes et reviens &agrave; la
+vraie r&eacute;alit&eacute;, qui est m&ecirc;l&eacute;e de beau et de
+laid, de
+terne et de brillant, mais o&ugrave; la volont&eacute; du bien trouve
+quand m&ecirc;me sa place et son emploi.&raquo;</p>
+<p>J'ai tenu &agrave; terminer ce portrait par ces belles et
+simples paroles qui lui donnent son vrai relief et sa
+vraie couleur. Quoi qu'on puisse dire de George
+Sand, de ses aventures de toute sorte, des &eacute;v&eacute;nements
+d'id&eacute;e ou autres, o&ugrave; l'a jet&eacute;e la fougue de son
+imagination, enfin de ses chim&egrave;res qui, en un temps,
+sont all&eacute;es jusqu'&agrave; la violence de la pens&eacute;e, il
+est certain
+qu'&agrave; mesure qu'on avance dans sa vie, not&eacute;e presque
+jour pour jour dans sa correspondance, on voit
+s'accro&icirc;tre le tr&eacute;sor de son exp&eacute;rience et de sa
+raison,
+sa fortune intellectuelle, et se mieux fixer l'emploi
+de ces biens ch&egrave;rement pay&eacute;s. Et quoi qu'on
+puisse penser d'elle un jour, de sa vie et de son
+oeuvre, il se d&eacute;gage de ses lettres comme une image
+ennoblie des qualit&eacute;s rares qui resteront son signe
+privil&eacute;gi&eacute; dans l'histoire litt&eacute;raire de ce temps:
+la
+f&eacute;condit&eacute; merveilleuse des conceptions, le g&eacute;nie
+naturel du style et une id&eacute;e fi&egrave;re de l'art, qui
+constitue
+la probit&eacute; de son talent.</p>
+<h4>FIN</h4>
+<br />
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13">13</a>
+<div class="note">
+<p> <i>Lut&egrave;ce</i>.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14">14</a>
+<div class="note">
+<p> Th&eacute;ophile Gautier.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15">15</a>
+<div class="note">
+<p> Un jeune graveur malade, recueilli chez elle.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16">16</a>
+<div class="note">
+<p> Une de ses petites-filles.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17">17</a>
+<div class="note">
+<p> Voir sp&eacute;cialement les lettres des 14 novembre, 14
+d&eacute;cembre
+1838, des 15 et 20 janvier, 22 f&eacute;vrier et 8 mars 1839.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18">18</a>
+<div class="note">
+<p> Mme Sand a recueilli avec soin les principales de ces
+pi&egrave;ces dans un volume &agrave; part: <i>le Th&eacute;&acirc;tre
+de Nohant</i>, o&ugrave; se
+trouvent <i>le Drac, Plutus, le Pav&eacute;, la Nuit de No&euml;l,
+Marielle</i>.
+Ce ne sont pas tout &agrave; fait les pi&egrave;ces telles qu'elles
+avaient &eacute;t&eacute;
+r&eacute;cit&eacute;es sur la sc&egrave;ne de Nohant, d'apr&egrave;s un
+canevas d&eacute;taill&eacute;,
+mais telles que l'auteur les a &eacute;crites apr&egrave;s coup, sous
+l'impression
+qui lui en &eacute;tait rest&eacute;e.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19">19</a>
+<div class="note">
+<p> Voir la lettre, si curieuse &agrave; ce point de vue, &agrave;
+Flaubert,
+du 31 d&eacute;cembre 1867.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20">20</a>
+<div class="note">
+<p> &Agrave; c&ocirc;t&eacute; de ces conseils, nous voudrions en
+placer d'autres,
+emprunt&eacute;s &agrave; des lettres in&eacute;dites au comte d'A...,
+dont la
+belle-fille est devenue plus tard un de nos meilleurs romanciers.
+Mme Sand voulait qu'avant tout on respect&acirc;t l'originalit&eacute;
+de chaque esprit qui entre dans la carri&egrave;re des lettres:
+&laquo;Vous savez, disait-elle, que je suis toute &agrave; votre
+service.
+Mais, croyez-moi, ne soumettez &agrave; aucune consultation, pas
+m&ecirc;me &agrave; la mienne, le talent et l'avenir de votre jeune
+&eacute;crivain.
+Laissez-la se risquer et se produire dans sa spontan&eacute;it&eacute;.
+Je sais par exp&eacute;rience que les avis les plus sinc&egrave;res
+peuvent retarder l'&eacute;lan et faire d&eacute;vier
+l'individualit&eacute;.... Elle
+sait &eacute;crire, elle appr&eacute;cie bien, elle est tr&egrave;s
+capable de faire de
+la bonne critique. Quant &agrave; l'imagination, si elle n'en a pas,
+aucun conseil ne lui en donnera, et si elle en a, les conseils
+risquent de lui en &ocirc;ter. Dites-lui que tant que j'ai
+consult&eacute; les
+autres, je n'ai pas eu d'inspiration, et que j'en ai eu le jour
+o&ugrave; j'ai risqu&eacute; d'aller seule.&raquo; (6 ao&ucirc;t 1860.)</p>
+</div>
+<a name="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21">21</a>
+<div class="note">
+<p> Ce qu'elle souffrait le moins, c'&eacute;tait l'opinion de certains
+critiques l&eacute;gers qui disent &laquo;qu'on n'a pas besoin d'une
+croyance &agrave; soi pour &eacute;crire, et qu'il suffit de
+r&eacute;fl&eacute;chir les faits
+et les figures comme un miroir.... Non, ce n'est pas vrai, le lecteur
+ne s'attache qu'&agrave; l'&eacute;crivain, qu'&agrave; une
+individualit&eacute;, qu'elle
+lui plaise ou qu'elle le choque. Il sent qu'il a affaire &agrave; une
+personne et non &agrave; un instrument.&raquo; (1er mars 1803, <i>Correspondance
+in&eacute;dite</i>, cit&eacute;e plus haut.)</p>
+</div>
+<a name="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22">22</a>
+<div class="note">
+<p> Lettre &agrave; M. Louis Viardot, 10 juin 1868.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23">23</a>
+<div class="note">
+<p> Lettre &agrave; M. Edmond About, mars 1863.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24">24</a>
+<div class="note">
+<p> Lettre &agrave; Alexandre Dumas, 23 mai 1871. Voir, pour le
+commencement de cette amiti&eacute;, la lettre &agrave; M. Charles
+Edmond,
+du 27 novembre 1857.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25">25</a>
+<div class="note">
+<p> Lettre &agrave; Maurice Sand du 20 juin 1865.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26">26</a>
+<div class="note">
+<p> Lettres du 10 mars 1862.</p>
+</div>
+<hr style="width: 65%;" />
+<a name="TABLE_DES_MATIERES"></a>
+<h2>TABLE DES MATI&Egrave;RES</h2>
+<br />
+<p><a href="#CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE PREMIER</a></p>
+<p>LES ANN&Eacute;ES D'ENFANCE ET DE JEUNESSE DE GEORGE
+SAND.&#8212;LES ORIGINES ET LA FORMATION DE SON
+ESPRIT.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_II">CHAPITRE II</a></p>
+<p>HISTOIRE DES OEUVRES DE GEORGE SAND.&#8212;L'ORDRE ET
+LA SUCCESSION PSYCHOLOGIQUE DE SES ROMANS.<br />
+<br />
+</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_III">CHAPITRE III</a></p>
+<p>LES SOURCES DE L'INSPIRATION DE GEORGE SAND.&#8212;LES
+ID&Eacute;ES ET LES SENTIMENTS.<br />
+<br />
+</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</a></p>
+<p>L'INVENTION ET L'OBSERVATION CHEZ GEORGE SAND.&#8212;SON
+STYLE.&#8212;CE QUI DOIT P&Eacute;RIR ET CE QUI SURVIVRA
+DANS SON OEUVRE.<br />
+<br />
+</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_V">CHAPITRE V</a></p>
+<p>LA VIE INTIME &Agrave; NOHANT.&#8212;LA M&Eacute;THODE DE TRAVAIL
+DE GEORGE SAND.&#8212;SA DERNI&Egrave;RE CONCEPTION DE
+L'ART.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of George Sand, by Elme Caro
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GEORGE SAND ***
+
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
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+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
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+
+
+
diff --git a/old/13038-h/images/imag001.jpg b/old/13038-h/images/imag001.jpg
new file mode 100644
index 0000000..191fe89
--- /dev/null
+++ b/old/13038-h/images/imag001.jpg
Binary files differ
diff --git a/old/13038.txt b/old/13038.txt
new file mode 100644
index 0000000..1c4409c
--- /dev/null
+++ b/old/13038.txt
@@ -0,0 +1,5091 @@
+The Project Gutenberg EBook of George Sand, by Elme Caro
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: George Sand
+
+Author: Elme Caro
+
+Release Date: July 28, 2004 [EBook #13038]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GEORGE SAND ***
+
+
+
+
+Produced by Wilelmina Malliere and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+
+LES GRANDS ECRIVAINS FRANCAIS
+
+GEORGE SAND
+
+PAR E. CARO DE L'ACADEMIE FRANCAISE
+
+PARIS
+LIBRAIRIE HACHETTE ET C^[ie]
+79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
+
+1887
+
+[Illustration: GEORGE SAND. REPRODUCTION DU DESSIN DE COUTURE.]
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES ANNEES D'ENFANCE ET DE JEUNESSE
+
+DE GEORGE SAND
+
+LES ORIGINES ET LA FORMATION DE SON ESPRIT
+
+
+"On ne lit plus George Sand", nous dit-on. Soit; mais, ne fut-ce que
+pour l'honneur de la langue francaise, on reviendra, nous le croyons,
+sinon a toute l'oeuvre, du moins a une partie de cette oeuvre epuree par
+le temps, triee avec soin par le gout public, superieure aux
+vicissitudes et aux caprices de l'opinion. Quand on nous a demande de
+rassembler nos souvenirs sur cet auteur et de les faire revivre dans ce
+temps si etrangement dedaigneux et si vite oublieux, on est alle
+au-devant d'un secret desir que nous avions de faire appel, un jour ou
+l'autre, a nos impressions d'autrefois, de les ranimer par une nouvelle
+lecture, de les produire a la lumiere en les rectifiant et les temperant
+par l'experience acquise et la comparaison. Sand! cette syllabe magique
+resumait pour nous des journees de reveries delicieuses et de
+discussions passionnees. Elle represente tant de passions genereuses,
+tant d'aspirations confuses, de temerites de pensee, de decouragements
+profonds, d'esperances surhumaines melees a l'elegante torture du doute!
+c'etait en une seule conscience, en une seule imagination, une partie
+d'une generation qui se tourmentait vaguement au milieu d'un etat de
+choses prospere et tranquille en apparence, aux approches de 1848, comme
+si la tranquillite un peu monotone des evenements etait une excitation a
+desirer autre chose, a souhaiter l'emotion, a se precipiter dans
+l'inconnu des faits ou des idees: generation heureuse, en somme, bien
+que deja remuee par des pressentiments obscurs. Une vague idee de
+reforme ou de renovation sociale, plus ardente que precise, planait dans
+beaucoup d'esprits, agites sans trop savoir pourquoi. C'etait le temps
+ou un jeune homme "ayant le tourment des choses divines", comme disait
+George Sand, pouvait se donner la joie d'entendre, dans la meme journee,
+les appels splendides de Lacordaire a Notre-Dame, et, le soir,
+l'emouvante voix de Mlle Rachel au Theatre-Francais dans quelque grande
+tragedie, ou bien encore s'enivrer de la prose exquise et presque
+rythmee d'Alfred de Musset, revele sur la meme scene. On lisait quelque
+grande et profonde poesie de Victor Hugo sur la mort recente de sa
+fille; on discutait sur tel ou tel portrait des _Girondins_ de
+Lamartine; on devorait _la Mare au Diable_, ce petit chef-d'oeuvre de
+poesie rustique qui rachetait par son charme l'erreur prolixe du
+_Meunier d'Angibault_.
+
+C'etait un temps sature d'idees et d'emotions, singulierement
+caracterise par un de ces grands poetes qui disait alors: "La France
+s'ennuie", et, chose plus singuliere, qui le lui faisait croire,
+confondant l'ennui avec la secrete fermentation des esprits, mecontents
+du present qui ne leur donnait pas assez d'emotions.
+
+Je prends les annees deja lointaines de 1846 et 1847, parce qu'elles
+marquent l'apogee d'influence et de gloire ou s'eleva le nom de George
+Sand, une gloire formee dans la tempete. On n'a pas perdu le souvenir
+des polemiques exaltees dont George Sand etait alors l'occasion ou le
+pretexte. Doit-on s'etonner, si l'on y reflechit, que cette renommee
+brillante et orageuse oscillat, au souffle des opinions contraires,
+entre l'admiration et l'anatheme? Bien peu d'esprits gardaient la mesure
+a son egard. C'etaient tantot des fureurs justicieres et vengeresses
+contre une reformatrice audacieuse, tantot une idolatrie lyrique comme
+les oeuvres qui en etaient l'objet, une acclamation bruyante en
+l'honneur des idees et des principes confondus, dans une sorte
+d'apotheose dereglee, avec la puissance de l'inspiration et la beaute du
+style. Toutes ces passions sont bien tombees aujourd'hui. Il y a place
+maintenant, a ce qu'il semble, au milieu d'une indifference reelle ou
+affectee, pour un jugement plus impartial, peut-etre pour une admiration
+mieux raisonnee et plus libre. En tout cas, s'il est vrai que ce soit
+l'oubli qui ait fait disparaitre egalement les deux partis, celui de
+l'injure et celui de la louange a outrance, s'il est vrai qu'on ne lise
+plus meme les oeuvres qui ont ete le pretexte enflamme de tant de
+jugements contradictoires, notre etude aura un merite, celui d'une
+exploration dans des regions devenues inconnues, quelque chose comme un
+voyage de decouvertes.
+
+De cette annee de 1847 remontons de quelque quinze ou seize ans en
+arriere, vers la fin de l'hiver de 1831, ou George Sand vint s'installer
+a Paris avec le berceau de sa fille et son tres leger bagage, quelques
+cahiers griffonnes a Nohant au milieu du bruit des enfants, sans une
+connaissance, sans un appui dans le monde des lettres, au milieu de ce
+vaste desert d'hommes, dont plusieurs etaient des concurrents
+redoutables, armes pour la lutte et prets a defendre contre la nouvelle
+venue tous les acces des librairies, des journaux et des revues. J'ai
+essaye souvent de me representer l'etat d'esprit de la baronne Aurore
+Dudevant, quand, a l'age de vingt-sept ans, elle vint tenter l'avenir
+dans l'ignorance complete de ses forces, transfuge volontaire de la
+maison et de la vie conjugales, prete a faire pour son compte, et
+peut-etre aussi pour l'instruction des autres, l'epreuve de ce grand
+probleme, l'independance absolue de la femme. Quelle nature deja
+complexe! Que d'influences contradictoires s'etaient croisees et melees
+en elle! A la voir a sa table de travail, dans sa mansarde du quai
+Saint-Michel, affublee de sa redingote en gros drap gris, ou bien
+encore a la suivre avec ses amis berrichons au restaurant Pinson, a
+l'estaminet, aux musees, aux concerts, au parterre des theatres le soir
+des premieres representations, naivement curieuse de tout ce qui
+interessait alors la jeunesse intelligente, de tous les evenements
+litteraires et politiques des assemblees, des clubs et de la rue, qui
+donc reconnaitrait dans cet etudiant quelque peu tapageur l'eleve
+mystique du couvent des Anglaises, l'humble et douce amie de la soeur
+Alicia, ou bien encore la pastoure des champs du Berry, l'aventureuse et
+reveuse enfant des bruyeres et des bois? Ce petit jeune homme delure qui
+fait le soir de si gaies promenades dans le quartier Latin avec une
+troupe de camarades, sous la conduite d'un tres vieux jeune homme
+vaniteux, Henri Delatouche, le chef de la boheme litteraire de ce
+temps,--cet observateur vagabond, ce novice romancier, c'est une femme,
+tres serieuse au fond, qui a connu deja de mortelles tristesses, qui a
+beaucoup vecu par la douleur, si la douleur fait vivre, qui a souffert
+dans toutes ses affections intimes, qui a ete meurtrie par tous les
+liens de la famille; ces liens etaient meme devenus pour elle un
+supplice insupportable par la fatalite des circonstances et sans doute
+aussi par cette autre fatalite que chacun porte en soi et dont chacun
+est l'industrieux et cruel artiste. Elle vient essayer de se refaire a
+Paris une existence nouvelle, en dehors de toutes les lois de l'opinion
+et de tous les instincts de son sexe. Elle veut mettre la nature
+elle-meme dans son jeu et la contraindre a son caprice; elle _virilise_
+autant qu'elle peut sa maniere de vivre, son costume, ses gouts, ses
+opinions, son talent. Elle va essayer de toutes les doctrines qui
+circulent a travers le monde, qui lui font esperer un meilleur avenir
+pour l'humanite; elle a toutes les curiosites intellectuelles; elle va
+les experimenter sur le vif; elle a l'impatience genereuse et dereglee
+du vrai absolu, et ce qu'elle a concu comme vrai, elle n'imagine pas
+qu'on puisse l'ajourner un seul instant.
+
+Deja, a vingt-sept ans, que de regions d'idees n'a-t-elle pas explorees,
+en les traversant toutes sans se satisfaire et s'arreter dans aucune!
+Comme Wilhelm Meister, elle peut compter ses annees d'apprentissage, et
+d'un apprentissage si rude! L'_Histoire de ma vie_[1] nous les fera
+parcourir, et nous suivrons, dans cet itineraire exact, plus d'un
+sentier douloureux. Nous saisirons la, en meme temps, les sources
+mysterieuses d'ou jaillit son imagination naissante.
+
+La premiere de ces sources, c'est a son origine meme qu'il faut la
+rapporter. George Sand resta toute sa vie dans une dependance assez
+etroite des influences qui peserent sur son berceau.
+
+Fille du peuple par sa mere, fille de l'aristocratie par son pere, elle
+devait, dit-elle, la plupart de ses instincts a la singularite de sa
+position, a sa naissance _a cheval_, comme elle le disait, sur deux
+classes, a son amour pour sa mere, contrarie et brise par des prejuges
+qui l'ont fait souffrir ayant qu'elle put les comprendre, a son
+affection non raisonnee pour son pere, esprit frondeur et romanesque,
+qui, dans un intervalle de sa vie militaire, ne sachant que faire de sa
+jeunesse, de sa passion, de son ideal, se donne tout entier a un amour
+exclusif et disproportionne qui le met en lutte, dans sa propre famille,
+contre les principes d'aristocratie, contre le monde du passe; enfin a
+une education qui fut tour a tour philosophique et religieuse, et a tous
+les contrastes que sa propre vie lui a presentes des l'age le plus
+tendre. Elle s'est formee au milieu des luttes que le sang du peuple a
+soulevees dans son coeur et dans sa vie, "et si plus tard certains
+livres firent de l'effet sur elle, c'est que leurs tendances ne
+faisaient que confirmer et consacrer les siennes". Ajoutez a ces
+sentiments de solidarite et d'heredite irresistibles les tiraillements
+douloureux, les dechirements memes du coeur que lui imposent de cruels
+malentendus, perpetuellement balancee entre les emportements de sa mere
+et les mepris a peine dissimules de sa grand'mere; veritable enfant de
+Paris, imbue des prejuges d'une race a laquelle elle n'appartenait
+cependant que d'un cote, on comprend a quelle ecole cette ame ardente,
+souvent muette par contrainte, fut soumise et quel fonds d'amertume elle
+dut amasser en elle contre cette difference des classes dont souffrit
+cruellement son enfance. A ce point de vue, la lecture des premiers
+volumes de l'_Histoire de ma vie_ est singulierement instructive et nous
+fait penetrer dans les premieres impressions auxquelles s'eveilla cette
+existence, bizarrement divisee, des qu'elle prit conscience d'elle-meme.
+De la ce qu'elle appela plus tard ses instincts egalitaires et
+democratiques, qui ne furent que l'explosion de vieilles rancunes et de
+souffrances intimes, qui dataient de loin. Quand elle lut, encore
+enfant, les _Battuecas_ de Mme de Genlis, un roman innocemment
+socialiste (sans que le nom fut encore prononce), ce fut l'institutrice
+et l'amie des rois qui revela a l'enfant reveuse une partie de ses idees
+futures. Elle en resta toujours la, avec une naivete que l'age ne
+corrigea pas, a travers des lectures et des formules nouvelles qui
+amenerent cette naivete a declamer plus d'une fois toujours tres
+sincerement, mais un peu au hasard.
+
+Cependant, son imagination travaillait sans cesse, silencieusement et
+activement. Plus tard elle en retrouvait la trace et l'action naissante
+dans les souvenirs les plus lointains de sa vie. La vie d'imagination,
+disait-elle, avait ete toute sa vie d'enfant. Elle se rappelait fort
+bien le moment ou le doute lui etait venu sur l'existence du pere Noel,
+le grand distributeur de cadeaux a l'enfance. Elle le regrettait
+sincerement. La premiere journee ou l'enfant doute est la derniere de
+son bonheur naif. "Retrancher le merveilleux de la vie de l'enfant,
+c'est proceder contre les lois memes de sa nature. L'enfant vit tout
+naturellement dans un milieu pour ainsi dire surnaturel, ou tout est
+prodige en lui, et ou tout ce qui est en dehors de lui doit, a la
+premiere vue, lui sembler prodigieux." L'enfance elle-meme, la naissance
+encore si voisine d'elle, ce flot de sensations qui lui apportent la
+nouvelle d'un monde inconnu, tout cela n'est-il pas un cours continu de
+merveilles? George Sand combat, en toute occasion, la chimere de
+Rousseau, qui veut supprimer le merveilleux sous pretexte de mensonge.
+Laissez faire la nature, elle sait son metier. Ne devancez rien. "On ne
+rend pas service a l'enfant en hatant sans menagement et sans
+discernement l'appreciation de toutes les choses qui le frappent. Il est
+bon qu'il la cherche lui-meme et qu'il l'etablisse a sa maniere durant
+la periode de sa vie ou, a la place de son innocente erreur, nos
+explications, hors de portee pour lui, le jetteraient dans des erreurs
+plus grandes encore, et peut-etre a jamais funestes a la droiture de son
+jugement et, par suite, a la moralite de son ame."
+
+Elle etait nee reveuse; tout enfant, elle se perdait dans des extases
+sans fin qui l'isolaient du monde entier. L'habitude contractee, presque
+des le berceau, d'une reverie dont il lui etait impossible plus tard de
+se rendre compte, lui donna de bonne heure l'_air bete_. "Je dis le mot
+tout net parce que toute ma vie, dans l'enfance, au couvent, dans
+l'intimite de la famille, on me l'a dit de meme, et qu'il faut bien que
+ce soit vrai." Ces crises de reverie prenaient quelquefois une duree et
+une intensite extremes, comme il arriva dans les jours qui suivirent la
+mort de son pere (elle avait alors quatre ans). Quand elle se fut fait
+une vague idee de ce que c'est que la mort, elle resta des heures
+entieres assise sur un tabouret aux pieds de sa mere, ne disant mot, les
+bras pendants, les yeux fixes, la bouche entr'ouverte: "Je l'ai souvent
+vue ainsi, disait sa mere pour rassurer la famille inquiete; c'est sa
+nature; ce n'est pas betise. Soyez sure qu'elle rumine toujours quelque
+chose." Elle _ruminait_, en effet; c'etait la forme habituelle d'une
+pensee active deja. Elle a peint en traits expressifs ce premier travail
+tout interieur de son imagination. De son propre mouvement, dans cette
+periode de sa vie commencante, elle ne lisait pas, elle etait paresseuse
+par nature et avec delices; elle avouait qu'elle n'avait pu se vaincre
+plus tard qu'avec de grands efforts. Tout ce qu'elle apprenait par les
+yeux et par les oreilles entrait en ebullition dans sa petite tete, elle
+y songeait au point de perdre souvent la notion de la realite et du
+milieu ou elle se trouvait. Avec de pareilles dispositions, l'amour du
+roman, sans qu'elle sut encore ce que c'etait que le roman, s'empara
+d'elle avant qu'elle eut fini d'apprendre a lire. Elle composait des
+histoires interminables en les jouant avec sa soeur Caroline ou sa
+petite compagne Ursule. C'etait une sorte de pastiche de tout ce qui
+entrait dans sa petite cervelle, mythologie et religion melees, dans la
+singuliere education que lui donnait sa mere, artiste et poete a sa
+maniere, "qui lui parlait des trois Graces ou des neuf Muses avec autant
+de serieux que des vertus theologales ou des vierges sages", en
+amalgamant les contes de Perrault et les pieces feeriques du boulevard,
+"si bien que les anges et les amours, la bonne vierge et la bonne fee,
+les polichinelles et les magiciens, les diablotins du theatre et les
+saints de l'Eglise produisaient dans sa tete le plus etrange gachis
+poetique qu'on puisse imaginer".
+
+Cette fermentation d'images qui se realisaient en scenes fantastiques au
+dedans d'elle-meme et qu'elle essayait de realiser mieux encore dans ses
+jeux au dehors, se modifiait, mais ne disparaissait pas quand elle
+passait du petit appartement de la rue Grange-Bateliere, ou elle
+demeurait a Paris avec sa mere, a la maison de Nohant, qui appartenait a
+Mme Dupin. La c'etait une tout autre existence, de tout autres aliments
+pour la vie _ruminante_. En dehors des heures d'etude, ou elle
+n'apportait qu'une regularite exterieure, elle vivait volontiers en
+compagnie des petits paysans du voisinage, dans les _patureaux_ ou ils
+se reunissaient autour de leur feu, en plein vent, jouant, dansant ou se
+racontant des histoires a faire peur. Elle s'animait, elle s'exaltait de
+leurs terreurs. "On ne s'imagine pas, disait-elle en se rappelant cette
+periode de son enfance, ce qui se passe dans la tete de ces enfants qui
+vivent au milieu des scenes de la nature sans y rien comprendre, et qui
+ont l'etrange faculte de voir par les yeux du corps tout ce que leur
+imagination leur represente." C'est la qu'elle s'essayait de bonne foi a
+ce genre d'hallucination particuliere aux gens de la campagne, guettant
+l'apparition de quelque animal fantastique, le passage de la
+_grand'bete_ que presque tous ses petits compagnons avaient vue au moins
+une fois. Elle etait la premiere aux contes de la veillee, lorsque les
+chanvreurs venaient broyer le chanvre a la ferme. Malgre toute la bonne
+volonte qu'elle y mit, elle declare qu'elle ne put jamais obtenir la
+moindre vision pour son compte; elle ne put reussir a etre completement
+dupe d'elle-meme; mais l'ebranlement de l'imagination et des nerfs
+persistait; elle en ressentait une sorte de fremissement et de volupte;
+toute sa vie elle aima a raviver le plaisir frissonnant que lui
+donnaient les emotions de ce genre. De toutes ces inventions rustiques
+qu'elle recueillait avidement, de ces visions du soir qu'elle
+sollicitait dans la campagne, il y avait juste de quoi troubler un
+instant sa cervelle et lui ravir quelques heures de sommeil. Au fond, ce
+n'etaient que des materiaux qu'elle amassait dans son magasin d'images;
+elle les accumulait dans son incessante reverie, pour l'oeuvre future
+dont elle n'avait pourtant aucune idee; elle etait artiste deja et se
+dedoublait comme le font les artistes, a la fois auteur et acteur dans
+ces petits drames qu'elle se jouait a elle-meme. Plus tard elle
+consacra des etudes nombreuses a ce genre de litterature, la litterature
+de la peur, qu'elle avait experimentee sur elle-meme, le _Diable aux
+champs_, les _Contes d'une grand'mere_, les _Legendes rustiques, le
+Drac_, etc., etc. Elle avait fini par se faire, sur ce sujet, une
+erudition tres curieuse dont elle s'amusait non sans un peu de frayeur.
+L'element fantastique lui semblait etre une des forces de l'esprit
+populaire. Elle se plaisait surtout a le saisir chez des populations qui
+ne semblent pouvoir reagir que par l'imagination contre la rude misere
+de leur vie materielle. Le _Kobold_ en Suede, le _Korigan_ en Bretagne,
+le _Follet_ en Berry, l'_Orco_ a Venise, le _Drac_ en Provence, il y a
+peu de ses romans d'aventures qui ne garde quelque souvenir de ces noms,
+quelque impression de ce genre, et qui ne soit une de ses reveries
+d'enfance continuee.
+
+C'est ainsi qu'elle prelude a ce songe d'age d'or, a ce mirage
+d'innocence champetre qui la prit des l'enfance et la suivit jusque dans
+l'age mur. Malgre ces preoccupations assez sombres, elle n'etait pas
+triste pourtant; elle avait ses heures de franche, d'exuberante gaiete.
+Sa vie d'enfance et d'adolescence fut une alternative de solitude
+recueillie et d'etourdissement complet. Au sortir de ses longues
+revasseries, elle se livrait avec une sorte d'ivresse a des amusements
+tres simples et tres actifs qui faisaient le plus singulier contraste
+aux yeux des personnes habituees a la voir vivre. C'etaient "les deux
+faces d'un esprit porte a s'assombrir et avide de s'egayer, peut-etre
+d'une ame impossible a contenter avec ce qui interesse la plupart des
+hommes, et facile a charmer avec ce qu'ils jugent pueril et
+illusoire.... Je ne peux pas, disait-elle, m'expliquer mieux moi-meme.
+Grace a ces contrastes, certaines gens prirent de moi l'opinion que
+j'etais tout a fait bizarre."
+
+Cette vie interieure, qu'elle portait deja si vive et si intense dans le
+secret de sa pensee, manqua prendre un autre courant et une direction
+toute nouvelle, grace a un assez grave evenement; ce fut une crise
+religieuse qui, vers la seizieme annee, se declara chez elle. A la suite
+de dechirements de coeur qui se renouvelaient sans cesse et de quelques
+revelations maladroitement cruelles qui lui furent faites sur le passe
+de sa mere, Aurore avait resolu de renoncer a tout ce qui devait mettre
+dans l'avenir un plus grand intervalle entre sa mere et elle, qui
+vivaient generalement separees; elle voulut renoncer a la fortune de sa
+grand'mere, a l'instruction, aux belles manieres, a tout ce qu'on
+appelle _le monde_. Elle prit en horreur les lecons de son pedagogue
+Deschartres, dont elle a immortalise plus tard la figure, les vanites,
+les ridicules et la rude honnetete; elle se revolta, elle tourna a
+l'_enfant terrible_.
+
+Mme Dupin, ne pouvant venir a bout de sa revolte, resolut de la mettre
+au couvent des Anglaises, qui etait alors la maison d'education en vogue
+a Paris pour les jeunes filles de la haute societe. La jeune
+pensionnaire, qui arrivait la le coeur brise des dernieres luttes entre
+sa mere et sa grand'mere, les deux etres qu'elle cherissait le plus, se
+reposa delicieusement dans cet abri. Elle nous a raconte avec un charme
+exquis, dans l'_Histoire de ma vie_, son sejour au couvent, egayant son
+recit de quelques vifs portraits de soeurs et de pensionnaires,
+decrivant les moeurs et les habitudes, les salles d'etude et les
+chambres, nous interessant a ces petits drames de la vie des
+religieuses, aux querelles des eleves, a leurs raccommodements, aux
+fautes et aux punitions encourues ou subies, a cette oisivete errante
+dans les couloirs, dans les souterrains et sur les toits du couvent, a
+la recherche d'un secret qui n'avait jamais existe et de victimes
+imaginaires dont on ne savait pas meme les noms, mais qu'on voulait
+delivrer d'une captivite romanesque. C'est deja, en action, la
+conception qui se realisera dans plusieurs de ses romans et qu'elle
+semble poursuivre sans cesse, les mysteres de _la Daniella_, de _la
+Comtesse de Rudolstadt_, du _Chateau des Desertes_, de _Flamarande_ et
+de tant d'autres recits ou l'invention se complique de surprises
+materielles, de labyrinthes, de dedales d'architecture fantastique, et
+ou l'on croirait assister a une secrete collaboration d'Anne Radcliffe
+avec un ecrivain de genie. Il y a de ces idees fixes dans George Sand.
+Celle-la s'etait annoncee de bonne heure.
+
+Dans cette compagnie de jeunes filles fort indisciplinees, dont
+quelques-unes l'entrainaient soit a leur suite, soit a leur tete, sa
+gaiete, un instant assoupie, se reveilla et meme a l'exces; elle devint
+_diable_, elle aussi, un nom caracteristique choisi par les
+pensionnaires qui ne voulaient se classer ni parmi les _sages_, ni parmi
+les _betes_. Puis tout d'un coup, apres deux annees d'etudes fort
+irregulieres et agitees, apres qu'elle eut epuise des amusements qui
+n'avaient guere de diabolique que le nom, et qui se reduisaient a un
+mouvement sans but, a la rebellion muette et systematique contre la
+regle, une revolution vint a s'operer dans son esprit. "Cela s'etait
+fait tout d'un coup, comme une passion qui s'allume dans une ame
+ignorante de ses propres forces." Un jour arriva ou son amour profond et
+tranquille pour la mere Alicia ne lui suffit plus. "Tous ses besoins
+etaient dans son coeur, et son coeur s'ennuyait." Sous une vive
+impulsion, qui ressemblait a un coup de la grace, elle se sentit
+transformee. Elle entendit, elle aussi, un jour, dans un coin sombre de
+la chapelle ou elle s'abimait en meditations, le _Tolle, lege_ de saint
+Augustin, qu'un tableau naif representait devant elle. Tout d'un coup
+elle se donne, sans reserve, sans discussion, a la foi qui l'envahit;
+elle n'etait point lache, nous dit-elle, et se fit un point d'honneur de
+cet abandon total. Elle subit jusqu'au bout "la maladie sacree"; la
+devotion s'empara d'elle; elle connut les larmes brulantes de la piete,
+les exaltations de la foi, et parfois aussi elle en ressentit les
+defaillances et les langueurs. La fievre mystique l'agitait, comme
+saintement egaree, sous les arceaux du cloitre; elle usait ses genoux,
+elle repandait son ame en sanglots sur le pave de la chapelle ou elle
+avait eu sa revelation. Plus tard elle reprendra les souvenirs de cette
+periode de sa vie dans un recit brulant d'amour divin, dans _Spiridion_,
+ou plutot dans les premieres pages du recit; car il arrive un moment ou
+l'ame tendrement exaltee du jeune moine est en proie a des troubles et a
+des visions d'un autre genre qui le detournent de la foi simple et le
+jettent dans des voies nouvelles. Mais le debut du roman garde
+l'empreinte d'une grande et sincere emotion religieuse qui ne se
+rencontre nulle part, dans la vie de l'auteur, au meme degre qu'au
+couvent des Anglaises. Comme il arriva pour le jeune moine Spiridion, la
+vie vint bientot chez elle troubler ce beau reve mystique, deconcerter
+l'extase et apporter des elements nouveaux qui modifierent profondement
+l'impression recue. Mais elle en conserva toujours un germe d'idealisme
+chretien que les accidents de la vie, ses aventures memes ne purent
+jamais etouffer et qui reparaissait toujours apres des eclipses
+passageres.
+
+La fievre religieuse s'apaisa bientot, a son retour a Nohant, ou la
+rappelait la sollicitude un peu inquiete de sa grand'mere et ou des
+incertitudes cruelles sur une sante precaire l'obligerent a rentrer dans
+les soucis de la vie pratique. Pendant les dix derniers mois que dura la
+lente et inevitable destruction d'une vie qui lui etait chere, Aurore
+vecut pres du lit de Mme Dupin, ou seule dans une tristesse presque
+sauvage. Cette melancolie profonde n'etait un instant suspendue que par
+des promenades a cheval, "par cette reverie au galop", et sans but, qui
+lui faisait parcourir une succession rapide de paysages, tantot mornes,
+tantot delicieux, et dont les seuls episodes, notes par elle et
+consignes dans ses souvenirs, etaient des rencontres pittoresques de
+troupeaux ou d'oiseaux voyageurs, le bruit d'un ruisseau dont l'eau
+clapotait sous les pieds des chevaux, un dejeuner sur un banc de ferme
+avec son petit page rustique Andre, style par Deschartres a ne pas
+interrompre son silence plein de songes. C'est alors qu'elle devint tout
+a fait poete par la tournure de son esprit et par la sensation aigue des
+choses exterieures, mais poete sans s'en apercevoir, sans le savoir.
+
+En meme temps elle prenait la resolution de s'instruire et se mit avec
+ardeur a des lectures qui l'attacherent passionnement. Elle sentait le
+vide qu'avait laisse dans son esprit son education dispersee et fortuite
+sous la discipline bizarre de Deschartres ou sous la regle trop
+indulgente du couvent. Elle se mit a lire enormement, mais avec une
+curiosite tumultueuse, sans direction et sans ordre. Un nouveau
+changement se fit a cette epoque dans son esprit. Elle abandonna
+l'_Imitation de Jesus-Christ_ et le dogme de l'humilite pour le _Genie
+du Christianisme_, qui l'initiait a la poesie romantique plutot qu'a une
+forme nouvelle de la verite religieuse. Bientot elle passa a la
+philosophie; chaque livre nouveau marquait en elle comme une nouvelle
+ere. Je ne connais rien de dangereux comme la metaphysique, prise a
+grande dose et sans methode par un esprit ardent et completement
+inexperimente. Il y a pour ces jeunes intelligences un egal peril ou de
+s'attacher exclusivement a une doctrine, quand on est incapable de
+l'examiner avec sang-froid, et d'y puiser l'enthousiasme exclusif d'un
+sectaire, ou bien de tout confondre et de tout meler dans un eclectisme
+sans jugement, de rapprocher par des affinites de sentiment des noms et
+des dogmes disparates, comme Jesus-Christ et Spinoza. La jeune reveuse
+ne put echapper a ce double peril: elle passa tour a tour de
+l'enthousiasme qui confond tout a l'enthousiasme qui s'attache
+exclusivement a une pensee ou a un nom, tout cela au gre de la sensation
+presente ou du caprice de l'imagination. Mais elle augmentait rapidement
+son capital de connaissances, qui fut bientot considerable, bien
+qu'assez mal classe. Sans facons, elle s'etait mise aux prises avec
+Mably, Locke, Condillac, Montesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote, Leibniz
+surtout, qu'elle mettait au-dessus de tous les autres comme
+metaphysicien (ce qui etait une vue et une preference heureuses),
+Montaigne, Pascal. Puis etaient venus les poetes et les moralistes, La
+Bruyere, Pope, Milton, Dante, Virgile, Shakespeare; le tout sans idee de
+suite, sans programme d'etudes, comme ils lui tomberent sous la main.
+Elle s'emparait de cette masse tourbillonnante d'idees avec une etrange
+facilite d'intuition; la cervelle etait profonde et large, la memoire
+etait docile, le sentiment vif et rapide, la volonte tendue. Enfin
+Rousseau etait arrive; elle avait reconnu son maitre, elle avait subi le
+charme imperieux de cette logique ardente, et son divorce avec le
+catholicisme fut consomme.
+
+Dans ce conflit d'opinions et de doctrines, sa force nerveuse s'etait
+epuisee a essayer de tout comprendre, de tout concilier ou de choisir.
+_Rene_ de Chateaubriand, _Hamlet_ de Shakespeare, Byron enfin avaient
+acheve l'oeuvre. Elle etait tombee dans un desarroi intellectuel et
+moral, dans une melancolie qu'elle n'essayait meme plus de combattre.
+Elle avait resolu de s'abstenir autant que possible de la vie; elle
+avait meme passe du degout de la vie au desir de la mort. Elle ne
+s'approchait jamais de la riviere sans eprouver dans sa tete comme une
+gaiete febrile, en se disant: "Comme c'est aise! Je n'aurais qu'un pas a
+faire." Oui ou Non?--Voila ce qu'elle se repetait assez souvent et assez
+longtemps pour risquer d'etre lancee par le _Oui_ au fond de cette eau
+transparente qui la magnetisait. Un jour, le _Oui_ fut prononce; elle
+poussa son cheval hors de la voie marquee par le gue, dans le hasard des
+eaux profondes. C'en etait fait d'elle et des chefs-d'oeuvre futurs, si
+la bonne jument Colette ne l'avait sauvee, d'un bond extraordinaire,
+hors du gouffre.
+
+La mort de sa grand'mere, dont elle raconte les derniers moments avec
+une douleur sans phrase et une sincerite touchante, termina la periode
+d'initiation. La separation entre les deux familles paternelle et
+maternelle fut consommee, legalement au moins, par l'ouverture du
+testament. Sa mere, prevenue par quelqu'un, connaissait depuis longtemps
+la clause qui la separait de sa fille; elle savait aussi l'adhesion
+donnee a cette clause. De la de nouvelles tempetes. On y ceda dans une
+certaine mesure. Aurore dut rompre avec ses parents de Villeneuve, a qui
+elle etait recommandee par le voeu de la morte. Ce fut un nouveau
+dechirement de famille.
+
+Pour obvier a une situation fausse et parfois intolerable, Mme Dupin
+conduisit un jour sa fille a la campagne, chez des amis qu'elle avait
+rencontres trois jours auparavant et qui se trouvaient etre les
+meilleures gens de la terre, les Duplessis; ils habitaient avec leurs
+enfants une belle villa de la Brie. Mme Dupin promit de venir la
+chercher "la semaine prochaine". Elle l'y laissa cinq mois, et c'est la
+que se fit, un jour, le mariage qui devait clore tout naturellement des
+relations de famille orageuses et parfois meme extravagantes et
+constituer pour la jeune femme une existence normale en esperance.
+
+Ici encore les deceptions ne manquerent pas. Aurore passait pour une
+riche heritiere, d'assez belle figure et d'un caractere gai, quand elle
+n'etait pas en contact avec les emportements et les irritations de sa
+mere, qui avaient le privilege de la rendre affreusement triste. C'est
+dans la famille Duplessis qu'elle rencontra le fils naturel d'un colonel
+en retraite, M. Dudevant, dont la fortune etait en rapport avec la
+sienne et qui la prit tout de suite a gre, "tout en ne lui parlant
+point d'amour, et s'avouant peu dispose a la passion subite, a
+l'enthousiasme, et, dans tous les cas, inhabile a l'exprimer d'une
+maniere seduisante". On fit a Aurore la plaisanterie de la traiter comme
+sa femme future; il n'en fallut pas davantage. Elle se maria presque
+passivement, comme elle faisait tous les actes exterieurs de sa vie. Le
+mariage eut lieu en septembre 1822; ils partirent pour Nohant, ou sa
+premiere occupation, pendant l'hiver de 1823, fut le souci de la
+maternite qui se preparait pour elle, a travers les plus doux reves et
+les plus vives aspirations. La transformation fut complete pour elle.
+Les besoins de l'intelligence, l'inquietude des pensees, les curiosites
+de l'etude comme celles de l'observation, tout disparut, dit-elle,
+aussitot que le doux fardeau se fit sentir. "La Providence veut que,
+dans cette phase d'attente et d'espoir, la vie physique et la vie du
+sentiment predominent. Aussi les veilles, les lectures, les reveries, la
+vie intellectuelle en un mot fut naturellement supprimee, et sans le
+moindre merite ni le moindre regret." Son mari etait une nature negative
+et tatillonne; il passait sa vie a la chasse; elle, sans un seul point
+d'appui autour d'elle, s'abstint de rever; elle fit des layettes avec
+une ardeur et bientot une _maestria_ de coup de ciseaux qui la
+surprirent elle-meme.
+
+Sauf l'episode de la maternite, les commencements de cette existence
+nouvelle furent assez ternes. Ce ne fut que par accident que revinrent
+plus tard des acces de cette exaltation douloureuse qui avait fait
+jusque-la son secret supplice et, ce qui est plus dangereux, sa secrete
+et chere volupte. Quelques annees se passerent dans une sorte de
+tranquillite prosaique et de bonheur negatif. Le reve semblait s'etre
+enfui bien loin; deux beaux enfants grandissaient autour d'elle. Elle
+etait devenue, s'il faut l'en croire, une _campagnarde engourdie_, en
+apparence au moins; elle s'appliqua meme a devenir une bonne femme de
+menage, ce qui est plus difficile encore. Si sa pensee travaillait
+encore solitairement dans la condition tres bourgeoise ou elle semblait
+condamnee a vivre, la jeune mere n'avait pas le pedantisme de ses
+agitations morales; personne n'en avait le secret ni meme le soupcon
+autour d'elle, et quand elle eut ecrit ses premiers romans, un de ses
+plus chers amis, un habitue de Nohant, le Malgache, lui ecrivait:
+"_Lelia_, c'est une fantaisie. Ca ne vous ressemble pas, a vous qui etes
+gaie, qui dansez la bourree, qui appreciez le lepidoptere, qui ne
+meprisez pas le calembour, qui ne cousez pas mal et qui faites tres bien
+les confitures." Quand definitivement son interieur fut trouble, vers
+1831, quand les projets d'un avenir a sa guise eurent pris le dessus,
+quand on lui eut accorde une miserable pension et la liberte, qui devait
+plus tard se transformer en une separation legale a son profit, quand
+elle fut arrivee a Paris pour y courir les risques effrayants d'une
+existence completement affranchie, ce fut alors que l'on connut Mme
+Sand, une femme nouvelle avec un nom nouveau. Ce fut Henri Delatouche
+qui la baptisa ainsi. Sand restait indivis entre Jules Sandeau et elle,
+reunis par une collaboration pour la premiere oeuvre. On fut vite
+d'accord sur les prenoms. Sandeau garda le sien; George etait synonyme
+de Berrichon. "Jules et George, inconnus au public, passeraient pour
+freres ou cousins." Les deux noms conquirent bientot une celebrite qui
+les separa de plus en plus l'un de l'autre.
+
+Nous ne racontons pas une biographie, nous essayons seulement de tracer
+une esquisse psychologique. Notre dessein etait de noter les epreuves
+diverses et les phases intellectuelles qui avaient marque la jeunesse de
+Mme Sand. Elle arrivait a la vie litteraire avec un fonds de souffrances
+tres reelles, bien qu'exagerees sans doute par une imagination forte,
+d'emotions intimes et d'agitations religieuses, irritee plutot
+qu'apaisee par des lectures sans regle, avec une sensibilite aigue et
+raffinee, un dedain profond pour les verites relatives dont il faut bien
+parfois se contenter dans le train du monde, la haine instinctive de
+tous les jougs qu'impose la loi ou l'opinion, l'horreur innee de tout ce
+qui engage la liberte de la pensee ou celle du coeur. Ajoutez a cela
+qu'elle se trouve, presque a son coup d'essai et par le miracle d'une
+nature prodigue, en possession d'un _style_ merveilleux, qui semble fait
+tout expres et comme prepare pour recevoir son ardente pensee, qui
+s'etait forme tout seul et sans conseils, depuis la longue serie des
+petits cahiers consacres a l'epopee de _Corambe_ jusqu'au premier roman
+qu'elle donnera au public.
+
+Comment se fit la premiere revelation de son talent d'ecrire? il est
+curieux d'en connaitre l'origine. Ce fut vers la fin du dernier automne
+qu'elle passa a Nohant. Elle avait beaucoup lu Walter Scott, dont les
+traces se retrouvent dans plusieurs de ses romans.
+
+Elle ebauchait, pendant ces mois tristes, a travers ses longues
+promenades, l'idee d'une espece de roman qui ne devait jamais voir le
+jour et qu'elle ecrivit sur la tablette d'une vieille armoire, dans
+l'ancien boudoir de sa grand'mere, pres de ses enfants: "L'ayant lu,
+dit-elle avec candeur, je me convainquis qu'il ne valait rien, mais que
+j'en pouvais faire de moins mauvais", et comme elle etait alors tres
+preoccupee du choix du metier qui lui assurerait sa liberte a Paris,
+elle vint a penser qu'en somme il n'etait pas plus mauvais que beaucoup
+d'autres qui, tant bien que mal, faisaient vivre. "Je reconnus que
+j'ecrivais vite, facilement, longtemps, sans fatigue; que mes idees,
+engourdies dans mon cerveau, s'eveillaient et s'enchainaient, par la
+deduction, au courant de la plume; que dans ma vie de recueillement
+j'avais beaucoup observe et assez bien compris les caracteres que le
+hasard avait fait passer devant moi, et que, par consequent, je
+connaissais assez la nature humaine pour la depeindre." Cela
+l'encouragea dans sa tentative; elle en conclut que, de tous les petits
+travaux dont elle etait capable, la litterature proprement dite, dont
+elle avait le gout et l'instinct confus, etait celui qui lui offrait le
+plus de chances de succes comme metier. Elle fit son choix. Mais elle
+avait bien hesite auparavant; elle avait essaye des portraits au crayon
+ou a l'aquarelle en quelques heures. C'etait ressemblant, parait-il,
+mais cela manquait d'originalite. Elle crut un instant avoir trouve son
+aptitude veritable: elle peignait avec gout des fleurs et des oiseaux
+d'ornement, des compositions microscopiques sur des tabatieres et des
+etuis a cigares en bois de Spa. Elle faillit meme en vendre un
+quatre-vingts francs, chez un marchand a qui elle l'avait confie. A quoi
+tiennent les destinees litteraires! Si elle en avait obtenu cent francs,
+ce qu'elle demandait en tremblant, sans croire que ce fut possible,
+_Consuelo_ et _la Mare au Diable_ n'auraient jamais paru. Heureusement
+la mode de ces objets passa vite, et Mme Dudevant fut obligee de
+chercher ailleurs ce qu'elle avait cru trouver la, _son gagne-pain_. Le
+mot est d'elle; il etait strictement vrai dans les conditions qui lui
+etaient faites. Elle avait a payer de son travail son passage a travers
+la vie libre, apres qu'elle avait d'abord et de guerre lasse abandonne
+tous ses droits a son mari, pour racheter son independance. Ce mari, que
+nous ne retrouverons pas sur notre chemin, sans etre precisement une
+_realite offensive_ dans les premieres annees, sans etre d'ordinaire ni
+mechant ni brutal, s'etait arrange de maniere a devenir insupportable et
+a rendre la vie commune bien difficile a une femme d'un caractere
+solitaire et assez sauvage, qu'on ne pouvait ni asservir ni reduire dans
+ses habitudes et ses gouts. Quelques autres defauts, plus graves,
+parait-il, vinrent s'ajouter aux difficultes conjugales et deciderent
+une separation, qui, d'abord partielle et librement consentie, devint
+definitive.
+
+Il arriva enfin un jour ou Mme Dudevant reconquit son droit entier a
+l'independance qu'elle avait tant de fois souhaitee. En 1836 un jugement
+du tribunal de Bourges prononca la separation a son profit et lui laissa
+l'education des deux enfants. Mais deja elle avait fait l'essai
+dangereux de la celebrite litteraire par des oeuvres qui avaient surpris
+l'attention publique. Elle y etait arrivee avec les qualites dont nous
+lui avons vu faire l'essai dans la retraite, interieurement si agitee,
+ou elle avait vecu: l'habitude des longues reveries, qui etait devenue
+un abri contre la vie reelle, une sensibilite tres vive pour toutes les
+formes de la souffrance humaine, une bonte qui fut pour elle une source
+d'inspirations et en meme temps une occasion perpetuelle d'erreurs et de
+malentendus dans son existence; enfin une imagination inepuisable dont
+elle avait suivi en secret, avec delices, les jeux et les combinaisons
+tour a tour ravissantes et terribles, jusqu'au jour ou elle imagina de
+les jeter dans le public, qui s'en eprit passionnement et acclama le nom
+de l'enchanteresse. On lui donna presque aussitot sa place, et ce fut
+souvent la premiere, dans cette illustre pleiade de romanciers qui
+embrassait les noms si divers de Balzac, d'Alexandre Dumas, de Jules
+Sandeau, et dans laquelle le nom de George Sand garda son eclat
+personnel sans rien emprunter aux astres fraternels et voisins.
+
+NOTES:
+
+[Note 1: Sa grand'mere etait la propre fille du marechal Maurice de Saxe
+et d'une des demoiselles Verriere, bien connues au XVIIIe siecle. Son
+grand-pere etait le celebre M. Dupin de Francueil, que Jean-Jacques
+Rousseau et Mme d'Epinay designent sous le nom de Francueil seulement,
+et qui, a l'age de soixante-deux ans, etait encore un _reste d'homme
+charmant_ du dernier siecle. De ce mariage etait ne Maurice Dupin, un
+militaire, brillant causeur la plume a la main, un peu trop ami des
+aventures, qui, tres jeune, unit son sort a celui d'une fort aimable et
+spirituelle modiste de Paris, contre le gre de Mme Dupin, tour a tour
+indulgente et courroucee. Maurice Dupin eut, en 1804, une fille, Aurore,
+qui devait illustrer le nom de George Sand.]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+HISTOIRE DES OEUVRES DE GEORGE SAND
+
+L'ORDRE ET LA SUCCESSION PSYCHOLOGIQUE DE SES ROMANS
+
+
+Quelle idee George Sand se faisait-elle du roman quand elle entreprit
+d'ecrire pour le public? Meme en faisant aussi large que l'on voudra la
+part de la spontaneite, peut-on croire que cette intelligence, si
+richement douee et si feconde, ait marche tout a fait au hasard, dans
+les voies qui se sont offertes a elle, avec l'indifference banale d'un
+talent qui ne vise qu'au succes, ou bien s'est-elle developpee selon la
+regle inapercue, mais active, d'instincts energiques et permanents? Elle
+va repondre pour nous:
+
+"Je n'avais pas la moindre theorie quand je commencai a ecrire, et je ne
+crois pas en avoir jamais eu quand une envie de roman m'a mis la plume
+en main. Cela n'empeche pas que mes instincts ne m'aient fait, a mon
+insu, la theorie que je vais etablir, que j'ai generalement suivie sans
+m'en rendre compte, et qui, a l'heure ou j'ecris, est encore en
+discussion. Selon cette theorie, le roman serait une oeuvre de poesie
+autant que d'analyse. Il y faudrait des situations vraies et des
+caracteres vrais, reels meme, se groupant autour d'un type destine a
+resumer le sentiment ou l'idee principale du livre. Ce type represente
+generalement la passion de l'amour, puisque presque tous les romans sont
+des histoires d'amour. Selon la theorie annoncee (et c'est la qu'elle
+commence), il faut idealiser cet amour, ce type par consequent, et ne
+pas craindre de lui donner toutes les puissances dont on a l'aspiration
+en soi-meme, ou toutes les douleurs dont on a vu ou senti la blessure.
+Mais, en aucun cas, il ne faut l'avilir dans le hasard des evenements;
+il faut qu'il meure ou triomphe, et on ne doit pas craindre de lui
+donner une importance exceptionnelle dans la vie, des forces au-dessus
+du vulgaire, des charmes ou des souffrances qui depassent tout a fait
+l'habitude des choses humaines, et meme un peu _le vraisemblable_ admis
+par la plupart des intelligences. En resume, idealisation du sentiment
+qui fait le sujet, en laissant a l'art du conteur le soin de placer ce
+sujet dans des conditions et dans un cadre de realite assez sensible
+pour le faire ressortir."
+
+George Sand n'a pas ete infaillible dans l'application de cette theorie.
+Il lui est arrive plus d'une fois d'idealiser dans le chimerique et le
+faux. Mais c'etait la l'erreur de son jugement, non de ses instincts;
+elle restait fidele d'intention a sa theorie, alors meme qu'elle la
+trahissait. Cette theorie parait bien simple et bien grande, par
+comparaison surtout avec ce qui s'est vu plus tard.
+
+A travers toutes les aventures de sa vie reelle et de sa vie litteraire,
+George Sand garda intact son culte de l'ideal, elle resta poete. Le gout
+changeant des generations nouvelles ne lui ravira jamais cet honneur.
+C'est dans une conception poetique que naissent ces recits si riches, si
+varies, qui souvent s'alterent dans la suite des evenements, mais qui
+toujours ont des commencements merveilleux.
+
+On comprend comment cette spontaneite d'une imagination dont j'ai essaye
+de retracer les origines troublees, qui ne se gouverne guere, qui
+s'excite elle-meme, comment le souvenir des crises morales traversees,
+l'espoir confus d'un avenir ou sa credulite enthousiaste voyait eclore
+des reves divins, comment toute cette nature inquiete, fremissante et
+superbe, avec ses illusions et ses vraies douleurs, va trouver
+d'instinct son expression dans des oeuvres etranges, audacieuses de
+pensee, d'un style exalte et inquietant, gemissantes et passionnees,
+debordantes de lyrisme, a propos de l'amour, a propos de la religion, a
+propos de la vie humaine. Que si, de plus, on vient a penser que cet
+auteur est une femme froissee par la vie, decue, irritee de mille
+manieres, que jusqu'alors dans une existence tres active au dedans, mais
+tres solitaire et tres retiree, elle est restee etrangere a tous les
+grands spectacles de la politique et de la societe, et qu'elle se
+precipite dans ce monde inconnu, avec son inexperience effrenee, ses
+vastes desirs et une compassion profonde pour les miseres et les
+douleurs qui crient a travers l'humanite, et encore plus pour celles qui
+souffrent et saignent silencieusement: on comprendra que cette femme
+soit tout d'abord consternee et saisie a cette vue, comme toutes les
+belles ames qui jugent le monde avec leur coeur et dont les aspirations
+sont violemment meurtries par la brutalite des faits. Elle demandera
+alors si a tant de maux il n'y a pas de remede.
+
+Ce seront d'abord les preoccupations personnelles, religieuses et
+morales qui domineront son esprit et ses oeuvres. Puis ce sera le tour
+des preoccupations sociales. Alors, autour de cette femme inspiree, de
+ce poete applaudi, de cet ecrivain deja populaire, vous verrez se
+presser en foule les docteurs de la renovation universelle, les
+empiriques et les utopistes, les sophistes et les reveurs, les apotres
+sinceres et les charlatans de la question sociale, les exploiteurs et
+les exploites, les ambitieux et les naifs. Ils ont trouve dans George
+Sand l'eclatant porte-voix de leurs doctrines. C'est a qui lui proposera
+un plan nouveau, un systeme inedit, la philosophie, la politique, la
+religion de l'avenir. La nature de Mme Sand la predisposait a subir le
+despotisme des convictions apres et des imaginations fortes. Fanatique
+du bien absolu ou, a son defaut, d'un mieux immediat, reve plutot
+qu'experimente, plus paresseuse a concevoir l'idee qu'a la mettre en
+oeuvre, reconnaissant elle-meme que l'initiative intellectuelle lui
+manque, elle laisse envahir toute une periode de sa vie par l'utopie
+politique, par le vague desir d'un age d'or sur l'avenement duquel tout
+le monde est d'accord autour d'elle, sans que chacun renonce a son plan
+pour le faire eclore, et a son programme particulier pour le realiser.
+Enfin, un beau jour (oui, ce fut un beau jour pour son talent et sa
+gloire) elle eprouvera comme une grande lassitude de cette agitation
+d'idees dans le vide, de ces theories, immaculees et superbes tant
+qu'elles demeurent sur le trone interieur de la pensee pure, et qui, des
+qu'elles descendent dans les aventures de la politique active et dans
+les mouvements de la rue, se laissent _avilir et souiller par les
+evenements_. Ce grand esprit, qui a l'horreur de la violence, rentrera
+en soi sous une impression de fatigue et de degout; elle fera, si j'ose
+dire, une retraite spirituelle en elle-meme dans le sanctuaire de ses
+plus chers souvenirs; elle se rendra a l'appel energique que lui font
+ses secrets instincts, trop longtemps froisses par la discussion
+violente et la lutte ingrate; elle reviendra a son gout pour la
+campagne, pour ces champs du Berry, theatre de la premiere poesie de ses
+reveries d'enfant; il y aura en elle comme une eclosion soudaine et
+inesperee de souvenirs frais et charmants, d'emotions exquises et
+saines. Enfin, nous nous reposerons avec elle de toutes les agitations
+et de toutes les haines; la douce lumiere, un peu voilee, de la campagne
+natale finira par eclipser l'eclat fievreux du reformateur, le reve
+enflamme du poete humanitaire.
+
+N'est-ce pas la precisement le cercle parcouru par Mme Sand, et cette
+page de biographie intime n'est-elle pas l'histoire en raccourci de ses
+oeuvres?
+
+
+I
+
+La premiere periode de sa vie litteraire est toute au lyrisme spontane,
+personnel. Et comme je voudrais faire ici un tableau non de fantaisie,
+mais d'histoire, avec la precision relative que comportent ces sortes de
+divisions d'un caractere tout psychologique, je crois pouvoir etendre
+cette premiere periode de 1832 a 1840 environ. Dans cet intervalle de
+neuf annees paraissent, coup sur coup, les chefs-d'oeuvre de la premiere
+maniere, _Indiana, Valentine, Jacques, Andre, Mauprat, Lelia_ et la
+charmante serie des contes venitiens[2].
+
+Rappelons rapidement le sujet des oeuvres principales. Nous verrons
+qu'elles procedent toutes d'un fonds commun d'emotions et de douleurs
+personnelles, sans etre pourtant la confidence et le recit de sa vie.
+Mme Sand a toujours proteste contre les applications trop strictement
+biographiques qui ont ete faites de ses premiers romans.
+
+Cependant il faut s'entendre sur ce point delicat. _Indiana_, elle nous
+l'assure, n'est pas son histoire devoilee. C'etait du moins l'expression
+de ses reflexions habituelles, de ses agitations morales, d'une partie
+de ses souffrances reelles ou factices; ce n'etait pas sa vie, soit,
+c'etait le roman ou le drame de sa vie, tel qu'elle l'avait concu sous
+les ombrages de Nohant. Que ce ne fut pas, je veux le croire, une
+plainte formulee contre son maitre particulier, c'etait du moins une
+protestation contre la tyrannie dans le mariage, personnifiee par le
+colonel Delmare. C'etait aussi la conception, l'ideal d'une femme
+aimante, telle qu'elle l'imaginait alors; c'est pour son propre compte
+qu'elle s'interessait a la peinture d'un amour naif et profond, exalte
+et sincere, passionne et chaste, que sa naivete meme trahit, que sa
+sincerite livre en proie et sans autre defense que le hasard a l'egoisme
+voluptueux et feroce d'un homme du monde, et que sauve enfin du dernier
+desespoir un coeur heroiquement silencieux, un coeur digne d'elle, digne
+de la reconcilier avec la vie et l'amitie.--_Valentine_ recommence, avec
+des details ravissants et une poesie incomparable, ce theme du mariage
+impie et malheureux que les convenances sacrileges du monde ont impose,
+et qui traine a sa suite les plus lamentables et tragiques douleurs, le
+reveil violent de la nature et du coeur, les ardeurs fatales, les
+tentations plus fortes que la volonte, la famille deshonoree, une noble
+maison brisee, un foyer aneanti.--_Jacques_, c'est son ideal de l'amour
+dans l'homme (comme _Indiana_ est son ideal de l'amour dans la femme);
+c'est un stoicien devenu amoureux avec la profondeur et l'elevation
+qu'un stoicien peut mettre dans ces sortes de choses, avec un courage
+triste jusqu'a la mort des qu'il pressent une faiblesse ou une trahison,
+un devoue qui abdique sans eclat tous ses droits et se resigne au
+suicide pour epargner a Fernande, adoree jusque dans sa faute,
+l'humiliation de ses joies coupables et la honte de son bonheur
+adultere.--L'amour dans une nature gracieuse et faible qu'il exalte et
+qu'il brise, l'amour encore, mais dans une nature sauvage qu'il dompte
+et qu'il eleve a la plus haute education de l'intelligence et du coeur,
+ce sont deux reves sur les effets divers de la grande passion, c'est
+_Andre_, c'est _Mauprat_.--_Lelia!_ Qui ne se rappelle toujours, apres
+l'avoir lu une fois, ce poeme etrange, incoherent, magnifique et
+absurde, ou le spiritualisme tombe si bas, ou la sensualite aspire si
+haut, ou le desespoir declame en si beau style, ou l'esprit, ravi,
+etonne, scandalise, passe brusquement d'une scene de debauche a une
+priere sublime, ou l'inspiration la plus fantasque s'elance de l'abime
+au ciel pour retomber au plus profond de l'abime? C'est le doute qui
+blaspheme, qui maudit, qui s'attendrit jusqu'a l'extase; c'est l'amour
+qui s'injurie lui-meme sans pitie et qui analyse ses miseres avec une
+sorte de fureur desesperee; c'est la foi qui tantot se renie et tantot
+se livre a ses transports; c'est l'ideal qui se deshonore dans les bras
+des prostituees, et qui demande a l'orgie l'impuissante consolation de
+ses reves et de ses elans trompes. Ce lyrisme excessif, bien qu'il ait
+vieilli, offre encore au lecteur un spectacle etonnant ou le vertige et
+la fievre se melent a des aspirations de la plus grande beaute.--Dans
+_Spiridion_, le jeune moine Alexis, qui n'est pas sans ressembler
+beaucoup a George Sand elle-meme en consultation aupres de Lamennais,
+represente l'ame en peine a la recherche de la verite religieuse,
+touchee de l'ideal divin et le cherchant avec une douloureuse anxiete a
+travers les symboles et les livres, et surtout a travers les angoisses
+d'un vieux moine mourant qui legue a son successeur la flamme,
+recueillie dans le feu de l'orage, mais la flamme ou s'allumera la
+revolte religieuse et plus tard la Revolution.
+
+A cote de ces grands romans il ne faut pas oublier des oeuvres moindres,
+non par le talent, mais par l'etendue. Qui ne connait pas les nouvelles
+de Mme Sand l'ignore vraiment ou est expose a la meconnaitre dans
+l'etonnante souplesse de son art. A travers ses plus grandes oeuvres, a
+toutes les epoques de sa vie, mais surtout dans la premiere periode, se
+joue par intervalles un courant vif et bondissant d'esprit tout
+francais, l'esprit renaissant du XVIIIe siecle, de fantaisie elegante et
+de curiosite aventureuse qui trouve a se repandre en liberte dans des
+fictions dont l'amour est le theme perpetuellement varie. A-t-on jamais
+manie l'ironie legere d'une main plus gracieuse que celle qui a ecrit
+_Cora_, _Lavinia_, ou qui a trace ces pages ou la derniere marquise du
+XVIIIe siecle nous peint, en jouant avec son eventail, les moeurs et les
+caracteres de son temps et nous raconte la seule emotion qui ait failli
+troubler le cours harmonieux d'une longue existence, vouee aux amours
+faciles! Et _Lavinia_, qui pourrait l'oublier? Nous gardons, longtemps
+apres qu'elle a disparu, l'impression de ce sourire ou a passe la
+maligne vengeance d'un coeur trahi, qui voit revenir a lui le transfuge
+et qui l'abandonne a son tour, avec une tristesse souriante, a ses
+remords vite consoles. Comme tous ces recits sont d'une invention
+naturelle, d'une allure vive, d'un tour et d'un style exquis! _Metella_
+nous montre, au vif et au naturel en meme temps, l'art de peindre les
+troubles les plus graves du coeur, d'un trait discret qui laisse tout
+deviner presque sans rien marquer et en courant a la surface. _Le
+Secretaire intime_, _Teverino_ sont deux inspirations de la plus
+brillante poesie.
+
+J'aime moins _Leone Leoni_, malgre la vigueur extraordinaire du ton, et
+je goute mediocrement quelques pages dans _la Derniere Aldini_. La mere
+ne me plait guere quand elle veut epouser son gondolier, et la fille
+m'effraye quand elle se jette a la tete du chanteur. Mais combien
+d'autres pages pleines de fraicheur et d'eclat, et quel riant coloris!
+que de finesse et de grace dans la scene ou Lelio se trouve pour la
+premiere fois en tete-a-tete avec la jeune Alezia! quelle lutte
+ingenieuse, et le charmant triomphe pour tous les deux! L'eclat des
+grandes oeuvres de George Sand a ete trop vif; elles ont ete celebrees
+ou discutees avec trop de feu, pour que les _nouvelles_ n'eussent pas un
+peu a en souffrir. Il y a la cependant quelques-uns des plus purs joyaux
+de cet ecrin deja si riche. Toutes les elegances de l'esprit s'y
+unissent comme pour faire un cadre d'or a un sentiment delicat. Grace
+emue, fantaisie souriante, originalite tour a tour piquante et
+attendrie, que de dons aimables, et quel malheur que George Sand ne s'en
+soit pas contentee! Pourquoi a-t-elle voulu faire de son talent un
+instrument plus sonore, mais souvent faux, de doctrines mal etudiees?
+
+De ces nouvelles, dont le cadre et le paysage sont empruntes a l'Italie
+et surtout a Venise, il faut rapprocher les _Lettres d'un voyageur_,
+publiees a differentes dates et a d'assez grands intervalles, mais dont
+les premieres, les lettres venitiennes, offrent un interet etrange et
+passionne que les autres n'ont pas au meme degre. Ces premieres lettres,
+vrai poeme en prose, chroniques de voyage dans les Alpes et vers le
+Tyrol, recit de conversations ou d'impressions solitaires a Venise, sont
+l'expression attristee, dramatique, d'un esprit souffrant, malade, deja
+cruellement eprouve par la douleur, trompe par l'amour, comme si, apres
+quelques annees a peine d'experience, il avait du se demontrer a
+lui-meme que les passions les plus romanesques ne sont pas a l'abri de
+la souffrance, pas plus que les existences les plus bourgeoises. C'est
+tantot un jugement amerement resigne sur la vie et les hommes, tantot
+une plainte aigre, un cri d'angoisse, un de ces cris qui se font
+entendre a travers le monde, et qui ont un long retentissement. C'est, a
+coup sur, la confidence la plus sympathique et la plus curieuse que Mme
+Sand nous ait donnee sur elle-meme par la sincerite de l'accent, avec
+une exquise discretion de la douleur. Dans ces simples pages s'agitent
+en une seule ame tous les sentiments les plus sacres de l'ame; ils
+s'agitent, ils palpitent sous le voile; ni le sexe ni l'age de ce pauvre
+et poetique voyageur de la vie ne s'y revelent un seul instant; la
+passion et la souffrance y gardent une admirable pudeur, et le charme en
+est double.
+
+Toutes ces oeuvres si diverses par la conception, par la fantaisie, par
+le cadre, portent la trace brulante d'un esprit jeune. Le sujet, a peu
+pres unique a travers la variete eblouissante des aventures, c'est la
+peinture de l'amour noble aux prises avec les tentations et les
+surprises de la vie, avec les defaillances ou les trahisons, ce sont les
+fortunes de ce pauvre et grand coeur humain dans ses elans trompes vers
+l'heroisme et dans ses chutes prodigieuses; c'est aussi la lutte des
+ames aimantes contre les perfidies du sort, qui les jette en proie a la
+violence; c'est la revolte de la nature contre les erreurs fatales de la
+societe; c'est une protestation contre les servitudes du code, ou de
+l'opinion, en un mot, contre tout ce qui gene le libre elan des amours
+vrais. C'est enfin la poursuite inquiete et passionnee de l'ideal
+religieux, d'un ideal souvent chimerique et trouble, mais ardemment
+espere, entrevu a travers les doubles tenebres _de la superstition et du
+scepticisme_. Telle est l'inspiration qui domine dans cette premiere
+periode, et tel est le motif de ces premiers chants. Chacune de ces
+oeuvres est un poeme consacre a l'amour divin et surtout a l'amour
+humain, tous les deux fort etonnes d'etre si intimement meles et
+confondus. La question sociale ne parait que dans un vague lointain et
+incidemment. L'idee d'une reformation ne va guere d'abord au dela du
+mariage, critique moins encore dans son principe que dans sa pratique.
+Elle ecrivait alors, comme elle le dit, sous l'empire d'une emotion, non
+d'un systeme.
+
+
+II
+
+Le systeme se fait jour bientot et refoule l'emotion dans certaines
+limites. L'emotion et le systeme, l'une venue de l'ame meme de l'auteur,
+l'autre venu du dehors, se partageront, a parts plus ou moins egales,
+les romans de la seconde periode, ceux qui remplissent la vie litteraire
+de Mme Sand de 1840 a 1848 environ.
+
+Ce fut un malheur, au point de vue de l'art, que ce partage. On ne peut
+pas dire precisement que le talent ait baisse dans les oeuvres de la
+seconde maniere; mais, a coup sur, l'interet est moins vif, la
+sympathie, a chaque instant deconcertee, se refroidit. Il y a des
+parties entieres frappees d'une mortelle langueur. Cela devait etre, et
+cela est. Ce qu'elle nous avait promis dans le roman, c'etait la
+peinture plus ou moins idealisee du coeur humain, l'analyse de l'ame
+jetee dans des situations fictives et se developpant, dans cette
+combinaison d'evenements imaginaires, au gre de l'auteur, observateur ou
+poete. Ce qui nous plaisait dans cette lecture, c'etait d'y gouter
+l'ineffable oubli du monde reel, le repos de ce labeur tumultueux ou
+tout ce que nous avons de sentiment et d'activite s'epuise, par l'effet
+necessaire de la vie pratique, dans des luttes si apres et toujours
+renaissantes, souvent pour de si miserables objets. On aimait a s'y
+distraire du combat, du bruit et de la poussiere de chaque jour. O
+poete, vous m'avez presente l'amorce d'une fiction aimable, je vous ai
+suivi sans defiance et d'un coeur charme; vous avez sollicite ma
+curiosite, vous l'avez ravie; vous m'avez emu, je subis la douce ivresse
+que votre art m'a preparee. Et, tout d'un coup, voici que mon emotion
+s'arrete et se glace. Qu'avez-vous fait? Au milieu de l'idylle
+enchantee, voici une tirade traitresse dont je reconnais l'inspirateur,
+voici le sermon socialiste qui commence, et le charme cesse d'agir. Vous
+me rejetez de vive force, et par une sorte de perfidie, dans ce milieu
+discordant et agite que je voulais fuir. Je reconnais ici le discours de
+M. Michel (de Bourges), la le pamphlet enflamme de M. de Lamennais,
+ailleurs le reve philosophique et religieux de M. Pierre Leroux; courez
+apres mon emotion, essayez de la ressaisir, elle est bien loin. J'ajoute
+que, par la force des choses, dans ces episodes de predication
+intermittente, le talent ni le style ne sont plus les memes. On sent
+trop bien que l'inspiration vient du dehors et que cette parole n'est
+qu'un echo. L'inevitable declamation arrive, comme toujours, quand le
+style n'est plus le son meme de l'ame, directement frappee par son
+emotion propre. L'eloquence se guinde, la verve forcee prend des airs
+d'emphase.
+
+Que l'on eprouve cette critique sur les principaux romans de cette
+seconde periode. C'est vers 1840, avec _le Compagnon du tour de France_,
+que le systeme arrive et que le socialisme entre en campagne. Certes il
+y a des parties charmantes dans ce roman, des types et des situations
+saisis avec art. Le fond de l'oeuvre est, ou du moins devrait etre, le
+contraste de l'amour genereux et vraiment grand de Pierre Huguenin, avec
+la passion vaniteuse et sensuelle d'Amaury, l'un devouant l'ardeur de sa
+chaste pensee a une vierge austere, grave, qui est toute intelligence et
+toute ame, l'autre cherchant la satisfaction d'un gout d'artiste dans la
+seduction d'une femme elegante et coquette, qu'il aime avec tout
+l'orgueil de ses sens et toute l'exaltation d'une fantaisie. Ce qui est
+vrai dans ce roman, ce qui est bien observe et vraiment beau, c'est
+l'effet de ce faux et mauvais amour sur Amaury. Ce coeur bien doue, mais
+faible, dupe de sa vanite, expie cruellement sa faute, non par la perte
+de son avenir, mais, ce qui est plus terrible, par la degradation
+successive de ses belles qualites. La volupte et l'ambition l'ont
+touche, elles le possederont a jamais. Ce qui est vrai aussi, et
+admirablement decrit, c'est l'effet d'un noble amour sur Pierre
+Huguenin; c'est la peinture de son elevation morale, de la delicate
+fierte de ses sentiments, de ce courage et de cette probite du bon sens
+qui se tient a l'ecart et dans l'ombre ou doivent se releguer les
+passions impossibles. Mais, a chaque instant, helas! ces belles analyses
+s'arretent brusquement. Cette etude profonde et charmante des effets de
+deux passions contraires sur deux ames plebeiennes s'interrompt pour
+laisser passer le flot de la declamation politique. Je ne connais pas de
+personnage plus incommode, plus bruyant, plus sottement bavard que cet
+Achille Lefort, qu'on est sur de trouver a tous les detours des allees,
+toutes les fois que l'idylle s'y promene. Je ne sache rien de plus
+invraisemblable que le caractere de M. de Villepreux, ce complice
+d'Achille Lefort qu'il meprise, melange indefinissable d'un grand
+seigneur sceptique, d'un membre de l'opposition constitutionnelle, d'un
+conspirateur sans conviction, qui, a certains moments, semble monter sur
+le trepied de la sibylle humanitaire, et qui, l'instant d'apres, en
+redescend avec le sourire d'un Machiavel du Palais-Bourbon. Mais
+surtout, je ne sache rien de plus faux, de plus declamatoire de plus
+dissonant que le personnage de la noble Yseult, dans la derniere partie
+du roman, ou l'on est tout etonne de decouvrir que cette jeune fille,
+qui semble etre la raison meme, avec tant de grace et de charme, n'est
+rien qu'une conspiratrice exaltee, une pedante infatuee. Voyez-la
+initiant Pierre Huguenin aux mysteres du carbonarisme, fondant, au
+milieu de cette campagne splendide et de ce beau parc, la loge
+_Jean-Jacques Rousseau_; puis, a son tour, initiee par la vertu de
+l'ouvrier a la vraie doctrine de l'egalite, tout a coup, dans une scene
+etrange, lui demandant, _devant Dieu qui les voit et qui les entend_,
+s'il l'aime comme elle l'aime, et lui avouant que, depuis le jour ou
+elle a pu raisonner sur l'avenir, elle a resolu _d'epouser un homme du
+peuple afin d'etre peuple_, comme les esprits disposes au christianisme
+se faisaient baptiser afin de pouvoir se dire chretiens. Charmante et
+douce Yseult, ou etes-vous? Je ne sais quel fantome, echappe du club des
+femmes, a pris votre place. Je ne vous reconnais plus[3]. Ainsi
+s'entremelent, a chaque instant, au grand depit du lecteur, les deux
+parties du roman, l'une tout aimable et tout emue, empreinte de ce
+charme qui est la grace dans l'art, l'autre surchargee de tons violents
+et criards qui font peur a la grace et qui la forcent a s'envoler bien
+loin.
+
+_Horace_ serait l'analyse interessante d'un caractere miserablement
+personnel et faible, si le roman n'etait pas gate par le contraste trop
+visiblement cherche d'Arsene, l'homme du peuple sublime, heros du
+socialisme naissant, type de toutes les vertus selon la morale nouvelle.
+Dans _Jeanne_ on voit poindre l'_idee druidique_, si chere a quelques
+amis de Mme Sand, melee a je ne sais quelle vague synthese ou quel chaos
+religieux. Ici encore, on voudrait choisir dans cette oeuvre si
+melangee. Quelques episodes charmants, comme la rencontre de Jeanne
+endormie dans les _Pierres Jomatres_ et comme le poisson d'avril,
+quelques scenes rustiques, admirablement peintes, comme l'incendie dans
+un hameau, les lavandieres, la mort a la campagne, la fenaison, ne
+suffisent pas a sauver le roman de l'ennui que vous cause la
+preoccupation du systeme, incessamment ramene a la traverse du
+sentiment. Peu a peu le systeme tue le roman. Il arrive un moment ou
+Jeanne n'est plus cette fille des champs, admirablement simple et pure,
+dont le charme naif inspire de l'amitie ou de l'amour a tous ceux qui la
+rencontrent, et qui s'en etonne ou s'en effraye avec tant de modestie et
+de pudeur. Elle se transforme a vue d'oeil. Elle devient tantot la
+Velleda du Mont-Barlot, tantot la Grande Pastoure, elle grandit sans
+cesse, si c'est grandir, au point de vue de l'art, que de passer a
+l'etat de mythe et d'allegorie. Elle symbolise l'ame heroique et reveuse
+du peuple des campagnes. Je le veux bien, mais je ferme le livre au
+moment ou la jeune paysanne devient une si belle parleuse, et je passe
+avec empressement a _Consuelo_.
+
+Ici encore, malgre les tresors d'invention et d'art qui s'y depensent,
+n'eprouverai-je aucune deconvenue? Certes je ne suis pas assez sottement
+empresse de prouver ma critique, pour discuter l'etonnante fecondite
+d'invention, la curiosite, la passion repandues dans tout ce roman et
+meme dans la premiere partie de _la Comtesse de Rudolstadt_, qui en est
+la suite. Mme Sand, comme elle l'avoue, sentait la un beau sujet, des
+types puissants, une epoque et des pays semes d'accidents historiques,
+dont le cote intime etait precieux a explorer, et a travers lesquels son
+imagination se promenait avec une emotion croissante, a mesure qu'elle
+avancait au hasard, toujours frappee et tentee par des horizons
+nouveaux. Des lectures recentes qui avaient vivement saisi son esprit
+mobile l'attiraient a cette entreprise singuliere et complexe, en lui
+faisant pressentir tout ce que le XVIIIe siecle offre d'interet sous le
+rapport de l'art, de la philosophie et du merveilleux, trois elements
+produits par ce siecle d'une facon tres heterogene en apparence, et dont
+le lien etait cependant curieux a etablir sans trop de fantaisie. Siecle
+de Marie-Therese et de Frederic II, de Voltaire et de Cagliostro: siecle
+etrange qui commence par des chansons, se developpe dans des
+conspirations bizarres, et aboutit par des idees profondes a des
+revolutions formidables! Je reconnais volontiers, avec Mme Sand, la
+grandeur du sujet, et, plus liberal qu'elle envers elle-meme, je
+reconnais qu'elle en a tire le plus souvent un grand parti, par
+l'interet de l'intrigue, le charme etrange de certaines situations, la
+vive peinture des sentiments et des caracteres. Comme on aime cette
+Consuelo, intelligence elevee, noble coeur, admirable artiste, dans les
+debuts chastement aventureux de sa vie errante a Venise, dans ses
+premiers triomphes et ses premieres tristesses, a son arrivee a ce
+terrible chateau des Geants par une nuit de tempete, dans toute cette
+fantasmagorie des vieilles ruines et des grands souterrains, dans son
+amour pour le jeune comte Albert si longtemps combattu par l'effroi,
+dans sa fuite, dans sa rencontre a travers champs avec Haydn presque
+enfant, dans ce long voyage enfin, le plus ravissant et le plus
+fantastique que l'imagination puisse rever!
+
+Et plus tard, quand, aux prises avec des evenements terribles, triste
+fiancee de la mort, sous le coup d'un effrayant mystere dont parfois sa
+raison se trouble, nous voyons reparaitre Consuelo, vierge et veuve,
+comtesse de Rudolstadt, toujours grande et noble artiste, a la cour de
+Frederic et dans la dangereuse intimite de la princesse Amelie, que de
+scenes pleines d'attrait et de terreur! Sa prison, son enlevement, cette
+fuite nouvelle sous la conduite des Invisibles, ces emotions
+douloureuses d'une passion enigmatique qui l'attire comme un amour
+permis et qui l'effraye comme une sorte d'adultere envers un mort, tout
+cela est raconte avec un interet, un entrain incomparables. Mais, pour
+Dieu! que le comte Albert ne soit donc pas si fatal, si prolixe et si
+nuageux! S'il aime Consuelo, qu'il lui parle de son amour et qu'il ne
+lui commente pas sans fin, dans une histoire de fantaisie, les
+sanglantes legendes de Jean Ziska et des Hussites! Si sa demence n'etait
+pas si pretentieuse, il pourrait nous interesser; s'il ne repassait pas
+a chaque instant dans le roman, avec son front pale, son oeil fixe et
+son manteau noir seme de larmes d'argent comme un drap mortuaire, il
+pourrait nous sembler aimable. Mais c'est bien mal a lui de deraisonner
+si souvent pour effrayer Consuelo et pour impatienter le lecteur! Et
+quand le moment de l'initiation arrive, quand l'oracle parle enfin au
+fond du souterrain, est-ce que je me trompe? Est-ce le noble comte qui
+parle? il me semble reconnaitre de vieilles phrases qui ont fait un long
+et vaillant service dans _la Democratie pacifique_ de ce temps et
+ailleurs: "Une secte mysterieuse et singuliere reva, entre beaucoup
+d'autres, de rehabiliter la vie de la chair, et de reunir dans un seul
+principe divin ces deux principes arbitrairement divises. Elle voulut
+sanctionner l'amour, l'_egalite_, la _communaute de tous_, les elements
+de bonheur. Elle chercha a relever de son abjection le pretendu principe
+du mal et a le rendre, au contraire, serviteur et agent du bien" ...
+etc., etc.... Le noble comte peut continuer longtemps ainsi, il y a
+longtemps que je reve, et je soupconne Consuelo de n'avoir tant de
+patience a l'entendre que parce qu'elle fait comme moi. Mais tout cela
+n'est rien en regard du second volume de _la Comtesse de Rudolstadt_.
+C'est ici qu'un grand courage pourrait se donner le spectacle de la
+maree montante du systeme et de la declamation. L'ennui atteint tout a
+coup des hauteurs demesurees. Qui pourrait suivre Consuelo dans ce
+Pantheon bizarre que lui ouvrent les pretres et les pretresses de la
+verite, qui est decore, entre chaque colonne, des statues des plus
+grands amis de l'humanite, et ou l'on voit figurer Jesus-Christ entre
+Pythagore et Platon, Apollonius de Tyane a cote de saint Jean, Abailard
+aupres de saint Bernard, Jean Huss et Jerome de Prague a cote de sainte
+Catherine et de Jeanne d'Arc? De grace, arretons-nous sur le seuil du
+temple avant que Spartacus n'arrive pour clore l'histoire, et que toutes
+les figures plus ou moins touchantes du roman ne disparaissent dans les
+brumes d'un symbolisme universel. Encore un roman qui finit par ce qu'il
+y a de plus froid au monde, l'allegorie, uni a ce qu'il y a de plus
+pompeusement vide, la theosophie humanitaire.
+
+Ce serait vraiment abuser de l'evidence que d'insister davantage et de
+repeter longuement la meme et triste epreuve sur le _Meunier
+d'Angibault_, ou l'on voit, au commencement, un artisan heroique, le
+grand Lemor, refuser la main d'une veuve patricienne qu'il adore, parce
+que la richesse est contraire a ses principes, et la riche veuve, a la
+fin du roman, se rejouir de l'incendie qui devore son chateau, parce
+qu'elle voit tomber, avec le dernier pan de mur qui lui appartient, le
+dernier obstacle qui la separait du socialisme et de son amant.
+Parlerons-nous du _Peche de M. Antoine_, dont le plus gros peche n'est
+pas, a mes yeux, d'avoir une aussi jolie fille que Gilberte, mais bien
+d'avoir rendu M. de Boisguilbault le plus insupportable des hommes en
+lui enlevant sa femme. Tout le monde est plus ou moins communiste ici,
+dans le singulier monde ou s'agitent les personnages du roman: M.
+Antoine, gentilhomme dechu; Jean, le paysan philosophe; Janille, la
+servante; Emile, Cardonnet, le jeune sage; M. de Boisguilbault, le vieux
+fou. Il n'y a que M. Cardonnet le pere qui ne trempe pas dans l'_idee
+nouvelle_; mais aussi on a bien soin, comme si cela ne s'entendait pas
+de soi-meme, d'en faire le type de l'industriel sans coeur, dont la
+froide brutalite fait mourir sa femme, et qui broie les idees comme les
+hommes sous la meule de son usine. Tout ce monde-la (toujours M.
+Cardonnet excepte) a les deux caracteres obliges des personnages:
+l'heroisme du coeur et l'argumentation intarissable. C'est a qui fera
+les plus belles actions et parlera le plus longtemps. La palme reste a
+M. de Boisguilbault.
+
+
+
+III
+
+
+Deja pourtant, a la meme epoque ou le reve humanitaire obsedait si
+cruellement cette belle imagination, il s'etait fait en elle plus d'une
+revolte sourde contre la tyrannie des amities et des idees
+systematiques. Plus d'une fois elle avait ose, pour respirer le grand
+air des libres espaces, soulever un instant le joug de plomb qui
+l'ecrase. Entre _le Meunier d'Angibault_ et _le Peche de M. Antoine_,
+ces deux grosses machines socialistes, elle avait donne au monde
+attentif et ravi une delicieuse idylle, la _Mare au Diable_, et prelude
+ainsi, par un petit chef-d'oeuvre d'exquise chastete et de poesie
+champetre, a la nouvelle maniere qui devait marquer pour elle une autre
+periode, une periode de renaissance. Bonheur inattendu! Dans ces pages
+privilegiees, pas un mot de politique ni d'utopie. Rien qui divise, rien
+que de pudique et d'attendri, rien que de noble sans effort, de beau
+sans emphase, de touchant sans phrase! Un petit voyage de trois lieues,
+qui dure une nuit parce que l'on s'egare; une conversation plusieurs
+fois interrompue, reprise, quittee, entre le fin laboureur Germain, qui
+va chercher femme a Fourche, et la petite Marie, qui s'en va bergere aux
+Ormeaux; deux personnages episodiques, mais non etrangers a l'action,
+Petit-Pierre, qui voudrait bien avoir Marie pour seconde mere, et la
+Grise, une bonne et belle jument qu'on aime comme si elle etait une
+personne; le bivouac improvise sous les grands chenes et ou la nuit se
+passe tout gentiment, pour Marie, a jaser et a dormir, pour Germain, a
+causer et a rever; une emotion bien vite reprimee par le brave paysan
+devant tant d'innocence et de candeur, et, ce qui vaut mieux, un bon
+projet de mariage qui germe dans sa tete et qu'il remportera demain a la
+ferme, voila tout; ce n'est rien, et ce _rien_ restera dans notre
+litterature d'imagination parmi les oeuvres accomplies, nees sous un
+rayon propice, et consacrees. La poesie est le talisman de Mme Sand; des
+qu'elle y touche, la sympathie renait et les mauvais reves avec l'ennui
+s'enfuient.
+
+Cette veine d'innocence et de poesie renouvelees devait porter bonheur a
+Mme Sand. Apres s'etre efforcee d'oublier M. de Boisguilbault et son
+communisme dans les brillantes aventures de son _Piccinino_, elle revint
+avec amour a la veine d'or ou elle avait deja recueilli un tresor de
+grace et de sentiment: elle y puisa _Francois le Champi_. On eut peur en
+ouvrant le livre. On avait apercu, parmi les premieres lignes, quelques
+mots de funeste augure, je ne sais quelle theorie de la connaissance, de
+la sensation et de leur rapport qui est le sentiment, et l'on tremblait
+que M.P. Leroux n'eut repandu les lumieres troublees de sa psychologie
+sur cette oeuvre nouvelle. On se rassura bien vite. On respira en
+s'apercevant que cette page etait absolument un hors-d'oeuvre, une
+derniere concession a l'amitie. On respira, mais l'alerte avait ete
+chaude. Il restait un roman berrichon de la tete aux pieds. Mme Sand
+avait plie son beau style a cette fantaisie du langage rustique, imite
+dans ses dernieres finesses et saisi dans tout son naturel, pour
+raconter l'histoire de ce brave Champi, de la bonne Madelon, de leur
+bucolique amitie a l'ombre du moulin, amitie de mere de la part de
+Madelon, amitie de fils de la part de Champi, mais qui se change avec
+les evenements et les annees en une tendresse bien vive et qui les mene,
+l'un donnant le bras a l'autre, jusqu'a l'eglise du village, avec le
+petit Jeannie derriere eux, souriant de son plus fin sourire: ne
+faut-il pas bien souvent un _Ascagne_ enfant dans les romans de village
+comme dans les poemes epiques, pour servir de pretexte aux premieres
+effusions de l'amour naissant? Mais pendant que se deroulait cette
+epopee tranquille dans le feuilleton du _Journal des Debats_, au moment
+meme ou le roman arrivait a son denouement, un autre denouement, qui fit
+beaucoup de tort au premier, nous dit Mme Sand, trouvait sa place dans
+le _premier Paris_ dudit journal. C'etait la revolution de 1848.
+
+La crise fut vive pour Mme Sand. L'emotion de la premiere heure faillit
+arreter la renaissance de son talent, et couper brusquement la veine
+nouvelle. Des amities exigeantes arrivees au pouvoir faillirent
+compromettre cette plume exquise dans les violences de la polemique; des
+_Lettres au peuple_ et des _Bulletins du ministere de l'interieur_,
+voila ce qui remplaca, pendant quelques mois, les fables charmantes dont
+elle s'enchantait la veille et dont elle nous enchantait tous. Il fallut
+l'insurrection terrible de Juin pour rompre le charme et affranchir
+l'imagination devenue captive. "C'est a la suite de ces nefastes
+journees, dit-elle, que, troublee et navree jusqu'au fond de l'ame par
+les orages exterieurs, je m'efforcai de retrouver dans la solitude,
+sinon le calme, au moins la foi.... Dans ces moments-la un genie orageux
+et puissant comme celui de Dante ecrit, avec ses larmes, avec sa bile,
+avec ses nerfs, un poeme terrible, un drame tout plein de tortures et de
+gemissements. De nos jours, plus faible et plus sensible, l'artiste,
+qui n'est que le reflet et l'echo d'une generation assez semblable a
+lui, eprouve le besoin imperieux de detourner la vue et de distraire
+l'imagination, en se reportant vers un ideal de calme, d'innocence et de
+reverie. Dans les temps ou le mal vient de ce que les hommes se
+meconnaissent et se detestent, la mission de l'artiste est de celebrer
+la douceur, la confiance, l'amitie, et de rappeler ainsi aux hommes
+endurcis ou decourages que les moeurs pures, les sentiments tendres et
+l'equite primitive sont ou peuvent etre encore de ce monde. Les
+allusions directes aux malheurs presents, l'appel aux passions qui
+fermentent, ce n'est point la le chemin du salut; mieux vaut une douce
+chanson, un son de pipeau rustique, un conte pour endormir les petits
+enfants sans frayeur et sans souffrance, que le spectacle des maux
+reels, renforces et rembrunis encore par les couleurs de la fiction."
+Ces lignes sont ecrites au devant de _la Petite Fadette_, comme un adieu
+a la politique orageuse et un engagement, pris a demi-voix, de s'en
+tenir desormais a des reves plus doux. _La Petite Fadette_ fut le
+premier gage de la reconciliation de Mme Sand avec son genie. Dans ces
+annees inquietes, dans ces heures incertaines dont chacune apportait un
+peril ou une menace, une discorde nouvelle entre les chefs des partis et
+un fremissement des masses, avec quelle joie on echappait aux anxietes
+de cette vie precaire en suivant Mme Sand dans les _traines_ fleuries,
+vers la riviere qui s'endort la-bas, sous les branchages! Que de larmes
+melees de sourires, un peu par contraste avec les evenements, firent
+couler l'amitie des deux _bessons_ de la Bessonniere, la jalousie de
+Sylvinet, la tendresse etonnee d'abord, bientot emue et vive, du beau
+Landry pour la Fadette, la gentillesse croissante de la Fanchon,
+transformee par le charme magique d'un amour vrai! Ce fut un succes de
+grace renaissante. Les plus beaux jours du talent etaient revenus,
+l'emotion publique les reconnaissait et les saluait. C'est a la meme
+source d'inspiration champetre qu'il faut rapporter quelques oeuvres,
+plus voisines de nous par le temps, comme les _Maitres sonneurs_, un
+recit bien original, et _les Visions de la nuit dans les campagnes_,
+piquante fantaisie d'une imagination qui aime a traduire les naives
+terreurs, les superstitions et les legendes, non sans s'emouvoir
+elle-meme de ces jeux de la peur, qui sont la poesie de minuit et le
+drame nocturne des champs.
+
+Vers cette epoque, la passion du theatre, qui avait ete tres vive chez
+Mme Sand, se reveilla avec une force nouvelle. L'effort infructueux de
+_Cosima_ avait irrite cette passion plus encore qu'elle ne l'avait
+decouragee. _Gabrielle_, _les Sept Cordes de la Lyre_, les
+_Mississipiens_ avaient ete comme un spectacle ideal que Mme Sand avait
+donne a son imagination. Dans sa studieuse retraite de Nohant, sa
+recreation la plus chere, avec ses enfants et ses amis, etait, nous le
+verrons plus tard, un theatre de fantaisie, ou chacun, sur un scenario
+prepare d'avance, apportait la verve improvisee de son esprit ou la
+malice piquante de sa raison, sa melancolie ou sa gaiete.--En 1849 elle
+fit jouer sa comedie pastorale de _Francois le Champi_. Nous ne la
+suivrons pas longuement dans cette voie nouvelle, dans laquelle l'auteur
+ne rencontrera jamais un succes egal a son merite, a son effort, a son
+visible desir de bien faire. Le tour particulier de son talent, amoureux
+de l'analyse et de la poesie, ne lui profitait pas ici autant
+qu'ailleurs. Ce qu'il faut, au theatre, c'est la science du relief,
+l'instinct de la perspective, l'habilete des combinaisons et surtout
+l'action, encore l'action et toujours l'action; c'est la gaiete
+naturelle qui enleve le rire, ou le secret des emotions fortes et
+l'imprevu qui saisissent l'esprit. L'action vive et rapide n'etait pas
+le fait de Mme Sand. Ni l'esprit dramatique ni la _vis comica_ ne se
+rencontrent chez elle. Son theatre manque de relief; les formes trop
+simples et trop nues de son art, son habitude des analyses delicates et
+des sentiments fins, le style meme, d'une prodigieuse facilite, mais un
+peu prolixe et parfois un peu declamatoire, qui tantot ne brille que par
+une simplicite savante et tantot s'illumine de l'eclair lyrique, mieux a
+sa place dans un roman, voila autant d'obstacles a sa popularite sur la
+scene. Quoi qu'il en soit, pendant de longues annees, dans la derniere
+periode de sa vie, depuis _Francois le Champi_ et _le Mariage de
+Victorine_ (1851) jusqu'au _Marquis de Villemer_ (1864), Mme Sand fut,
+avec un succes inegal, passionnement occupee de son theatre.
+
+Elle sentait tres vivement chez les autres, elle appreciait ce don du
+theatre qu'elle fit tant d'efforts pour acquerir et pour imposer au
+public. Quoi qu'on en ait dit plus tard, elle n'y reussit jamais
+completement. Nous avons cependant assiste a des reprises recentes de
+quelques-unes de ses pieces, un peu trop vite abandonnees autrefois, et
+qui ont ete tres bien accueillies par un public nouveau; nous venons
+d'applaudir[4] a cette jolie comedie romanesque _les Beaux Messieurs de
+Bois-Dore_ et a ce drame sentimental _Claudie_, qui a reussi malgre le
+ton de predication suranne du pere Remy. Je suis assure qu'on pourrait
+faire la meme et heureuse epreuve sur d'autres pastorales, mises au
+theatre, comme _Francois le Champi_, ou des drames voues a l'etude des
+ames d'artistes, comme _Maitre Favilla_. Il faut tenir compte d'un
+mouvement de reaction tres marque qui s'opere dans les esprits en faveur
+du theatre idealiste, pour comprendre ce genre de succes qui fait
+honneur au public lettre. Malgre cela et quelques autres raisons tirees
+du charme sentimental de l'ecrivain tardivement retrouve, on peut dire
+que Mme Sand ne reussit que deux fois, d'une maniere durable, au
+theatre: dans _le Mariage de Victorine_ et dans _le Marquis de
+Villemer_. Encore est-il juste de dire que, ces deux fois, elle avait eu
+deux precieux collaborateurs: pour la premiere piece, Sedaine; pour la
+seconde, Alexandre Dumas fils.
+
+Pendant cette periode, disputee au roman et en partie usurpee par des
+tentatives dramatiques, Mme Sand n'abandonnait pas la voie que lui
+montrait sa vraie vocation.
+
+
+IV
+
+Elle donnait successivement: des romans du genre historique, comme _les
+Beaux Messieurs de Bois-Dore_, dont etait sortie presque aussitot la
+piece du meme nom, cette etrange hallucination, ce reve retrospectif sur
+les amours et la religion antediluviennes, qu'elle a intitule _Evenor et
+Leucippe_; quelques romans agreables, comme _la Filleule_, _Adriani_,
+_Mont-Reveche_, qui nous semblent particulierement significatifs par la
+peinture tres vive et tres soignee des caracteres, par la gracieuse
+variete des situations, par le mouvement de l'intrigue et surtout par le
+desinteressement tres marque de toute theorie sociale, le parti pris de
+revenir a sa conception primitive du roman, pur de toute preoccupation
+etrangere[5].
+
+Les bucoliques ne peuvent durer toujours. Elles avaient valu a Mme Sand
+un regain de succes et une popularite qui avait monte pendant quelque
+temps jusqu'au ton de l'enthousiasme; on avait pu craindre un instant
+qu'elle ne se s'attardat dans ces paysanneries qui l'avaient si
+heureusement affranchie de la haineuse politique. Aussi ce fut avec un
+grand plaisir qu'on la vit revenir a la veritable patrie du roman, la
+societe tout entiere, dans sa complexite infinie, aujourd'hui, mais pas
+pour longtemps, parmi les ouvriers de la Ville-Noire, hier dans le salon
+bourgeois et puritain des Obernay, avant-hier dans l'aristocratique
+boudoir de la vieille marquise de Villemer ou sur les montagnes de
+l'Auvergne.
+
+Dans la longue serie des oeuvres qui couronnent d'une flamme vive
+encore, bien que par instants palissante, les derniers travaux de Mme
+Sand, deux surtout meritent de fixer l'attention de la posterite, _Jean
+de la Roche_ et _le Marquis de Villemer_. Je viens de relire ces deux
+romans et je suis retombe sous le charme d'autrefois. Je l'ai senti
+presque aussi vif et penetrant. Combien y en a-t-il, parmi les oeuvres
+de pure imagination, qui resistent a l'epreuve d'une seconde journee
+quand elles ont perdu pour nous l'attrait de l'inconnu et cette premiere
+fleur de la nouveaute, souvent si fragile et si artificielle?
+
+Ces deux oeuvres sont de la meilleure maniere de George Sand, avec le
+progres que l'experience la plus delicate de la vie a pu apporter dans
+les conceptions primitives de son art, sans que l'age ait refroidi
+l'inspiration. Le sujet de _Jean de la Roche_ est peut-etre le plus
+original et le plus simple. Il n'echappe pas a la poetique du genre qui
+condamne tout roman a n'etre, plus ou moins, que l'histoire d'un amour
+malheureux. Ce sera donc encore l'eternelle lutte de l'amour contre les
+obstacles qui l'entourent a chaque pas et le detournent de son but. Mais
+la nouveaute est ici dans la nature de l'obstacle. Jean de la Roche est
+d'une naissance au moins egale a celle de miss Love; sa fortune est
+convenable, et M. Butler, grace a Dieu, n'a rien de commun avec les
+peres barbares qui remplissent les romans et les drames des eclats de
+leur colere. Quand tout semble conspirer au bonheur de cet amour partage
+et beni, d'ou vient donc l'obstacle? D'ou jaillira la source des larmes?
+Miss Love a pour frere un enfant, un terrible enfant, qui, voyant que sa
+soeur va se marier, tombe dans une sorte de desespoir. Il est jaloux a
+sa maniere, chastement, mais maladivement jaloux. Sa langueur
+silencieuse et obstinee, une fievre nerveuse, des rechutes terribles,
+voila tout le noeud du roman. L'enfant est jaloux jusqu'a en mourir, et,
+comme elle l'adore, comme elle est le sacrifice meme, le sacrifice qui
+garde le sourire aux levres, sans hesiter elle immole ses plus cheres
+esperances. L'analyse de cette passion etrange d'un enfant fait
+l'originalite de ce roman. Ce n'est plus de vive lutte que l'on peut
+enlever un obstacle de cette nature; il faut des soins et des
+menagements infinis pour traiter cette maladie de l'ame qui menace a
+chaque instant d'emporter une vie fragile; il faut surtout une
+resignation gaie et le plus difficile courage, celui qui ne craint pas
+de se mesurer avec le temps et d'attendre, presque sans esperance, un
+changement invraisemblable. A travers quels incidents varies un art
+ingenieux conduit l'interet, le soutient en le graduant et le variant
+sans cesse, comment tout se demele enfin sous la main delicate de
+l'auteur, comment l'epreuve de ces deux ames vaillantes se termine et se
+consacre par un bonheur qui n'est que le resultat naturel et comme
+l'oeuvre de leurs genereuses qualites, voila ou se marque le talent
+renouvele de l'auteur. La derniere partie du roman, la rencontre de Jean
+de la Roche, deguise et meconnaissable, avec la famille Butler, une
+excursion tres pittoresque au Mont-Dore, qui lui fournit l'occasion de
+s'assurer si on l'aime encore apres cinq longues annees d'absence et de
+malentendu, le repentir tardif de Hope Butler, l'expiation qu'il offre
+pour le mal deja fait, mais qui, dans l'enfant devenu jeune homme, garde
+encore son caractere etrange et maladif, ces dernieres scenes, si
+naturelles et si bien preparees en meme temps, achevent l'emotion du
+lecteur.
+
+Nous ne raconterons pas _le Marquis de Villemer_, popularise par le
+theatre aussi bien que par le roman. Bien des fois deja on avait vu le
+drame ou le roman aux prises avec des donnees analogues. Ni dans la
+litterature anglaise, ni dans la notre, l'histoire de l'institutrice ou
+de la demoiselle de compagnie n'est nouvelle. Mais ce qui est nouveau
+ici, c'est l'analyse des personnages, traces avec autant de nettete que
+d'elegance; c'est surtout l'abondance et la variete des plus charmants
+details d'interieur. Quels piquants entretiens que ceux de Caroline de
+Saint-Geneix avec la vieille marquise, une personne compliquee, faussee
+par l'abus des relations sociales, incapable de vivre seule, incapable
+meme de penser quand elle est seule, mais esprit charmant des qu'elle
+est en communication avec l'esprit d'autrui, et dont la jouissance
+unique en ce monde est la conversation, qui lui rend le service
+d'activer ses idees, de les rendre _gaies_ par le mouvement, de la tirer
+hors d'elle-meme! Ce qui frappe le lecteur, c'est le grand air qui regne
+d'un bout a l'autre de ce charmant recit, c'est l'attitude et le ton de
+la vie aristocratique, si naturellement pris et si naturellement garde
+dans tout ce roman. On n'a pas assez remarque ce caractere de l'esprit
+de Mme Sand dans ses anciennes oeuvres. La democratie des idees a fait
+illusion et donne le change sur l'habitude et l'allure de ce style, qui
+n'est jamais mieux a sa place que dans les peintures de la haute vie, ou
+il excelle sans effort, ou il se meut avec une aisance merveilleuse.
+Qu'on la compare, sur ce point, avec Balzac! quelle superiorite aisee
+chez George Sand!
+
+C'est le caractere des esprits vraiment superieurs de se continuer sans
+se repeter et de savoir se renouveler. Toutes les oeuvres de la derniere
+periode ne meritent pas cependant le meme eloge. L'auteur y laisse
+sentir quelques traces de fatigue, dont la plus marquee est une
+prolixite que ne peuvent aviver quelques traits d'analyse morale et
+quelques pages de description saisissante. Il n'en reste pas moins vrai
+que c'est un prodige de fecondite que cette vie litteraire de Mme Sand,
+vue dans son ensemble, enchantant de ses fictions ou troublant de ses
+reves quatre ou cinq generations, a travers tant de catastrophes
+publiques ou privees, presque toujours egale a elle-meme, mais n'ayant
+jamais dit le dernier mot de son art, deconcertant a chaque instant la
+critique, qui croit l'avoir enfin saisi, lui reservant toujours de
+nouvelles surprises, tandis qu'autour d'elle, et sur la route qu'elle a
+parcourue, se sont amonceles tant de ruines intellectuelles, tant de
+debris, de talents incomplets, frappes ou d'impuissance ou de ridicule
+et, dans leur infatuation, ne s'apercevant meme pas qu'ils ont cesse
+d'exister.
+
+Dans l'intervalle des romans, qui etaient l'oeuvre principale de sa vie,
+elle trouvait le temps de se meler activement, meme sous forme
+litteraire, de la vie des autres, soit qu'elle racontat toute sorte
+d'histoires a ses petits-enfants, _le Chateau de Pictordu_, _la Tour de
+Percemont_, _le Chene parlant_, _les Dames Vertes_, _le Diable au
+Champ_, toutes les varietes des _Contes d'une grand'mere_, ou se montre
+une imagination intarissable; soit qu'elle ecrivit d'une plume
+negligente sur le bord de la table de famille ses impressions un peu
+vagues sur la litterature du jour; soit enfin que plus tard, sous le
+coup des emotions les plus vives, a la date de l'annee terrible, elle
+retracat dans le _Journal d'un Voyageur pendant la guerre_ les
+angoisses publiques, les douleurs et les inquietudes privees dans un
+style attriste, mais viril, tout vibrant de patriotisme. Le reste de
+cette vie prodigieusement active, s'il pouvait y avoir encore un
+excedent de minutes libres dans des journees si occupees, etait la
+partie reservee a une _Correspondance_ infatigable, qui etait comme le
+complement tenu au jour le jour de cette biographie commencee d'apres un
+vaste plan, l'_Histoire de ma vie_, remontant beaucoup trop haut dans la
+genealogie de sa famille, arretee trop tot, ou abondent les pages les
+plus curieuses, d'autres tout simplement exquises, comme le recit du
+sejour au couvent des Anglaises.
+
+Et dans cette nomenclature rapide, que d'oeuvres nous omettons, que de
+petits chefs-d'oeuvre nous laissons dans l'ombre!
+
+Nous avons essaye de faire l'histoire des oeuvres de Mme Sand. C'est
+quelque chose comme la biographie de son talent, reparti en quatre
+periodes: la premiere (1831-1840), qui est celle du lyrisme personnel,
+ou les emotions contenues pendant une jeunesse solitaire et reveuse
+eclatent dans des fictions brillantes et passionnees; la seconde
+(1840-1848), ou l'inspiration est moins personnelle et ou l'auteur
+s'abandonne a l'influence des doctrines etrangeres, c'est la periode du
+roman systematique; la troisieme (1848-1860 environ), qui se marque par
+une lassitude visible des theories, par une tendance a un genre simple,
+naif et vrai, par le triomphe de l'idylle et par la poursuite d'une
+forme nouvelle du succes, le succes au theatre; la derniere, qui
+embrasse toute la fin de cette vie si feconde (1860-1876), et que
+signale un retour au roman de la premiere maniere, mais ou la flamme est
+temperee par l'experience, parfois meme amortie par l'age, quelque peu
+languissante en depit de chefs-d'oeuvre qui subsistent et semblent
+protester contre cette impression par la vigueur toujours jeune et la
+purete de l'inspiration.
+
+NOTES:
+
+[Note 2: Citons les dates des principaux romans: En 1832, _Indiana,
+Valentine_; en 1833, _Lelia_; en 1834, les _Lettres d'un voyageur_ et
+_Jacques_; en 1835, _Andre_ et _Leone Leoni_; de 1833 a 1838, le
+_Secretaire intime, Lavinia, Metella, Mattea, la Derniere Aldini_;
+_Mauprat_ fut ecrit a Nohant en 1836, au moment ou Mme Sand venait de
+plaider en separation. Ces rapprochements eclairent la pensee de
+l'auteur.]
+
+[Note 3: Le roman russe nous a montre souvent, dans ces derniers temps,
+ce type d'une Yseult nihiliste. En France ce type est reste une
+fiction.]
+
+[Note 4: Mai 1887.]
+
+[Note 5: Citons encore, mais sans nous arreter: _la Daniella_, un roman
+_tres romanesque_; _Narcisse_, _les Dames Vertes_, _l'Homme de neige_,
+_Constance Verrier_, _la Famille de Germandre_, _Valvedre_, _la
+Ville-Noire_, _Tamaris_ (1862); _Mademoiselle de La Quintinie_ (1863),
+_la Confession d'une jeune fille_ (1865), _Monsieur Sylvestre_, _le
+Dernier amour_, _Cadio_ (1868), _Mademoiselle Merquem_, _Pierre qui
+roule_, _le Chateau de Pictordu_, _Flamarande_, etc., etc.; puis les
+_Legendes rustiques_, _Impressions et souvenirs_, _Autour de la table_,
+les _Contes d'une grand'mere_, etc., etc.]
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES SOURCES DE L'INSPIRATION DE GEORGE SAND
+
+LES IDEES ET LES SENTIMENTS
+
+
+Peut-on demeler exactement et reduire a quelques-unes les sources
+principales de l'inspiration de Mme Sand dans sa longue vie litteraire?
+Quelle etait sa doctrine sur les grands sujets de la meditation humaine
+dont elle se montre passionnement occupee: les lois sociales, l'amour,
+la nature, les idees, le sentiment du divin dans le monde et dans la
+vie? Comment gouverne-t-elle et melange-t-elle ces diverses
+inspirations? N'ont-elles pas produit quelquefois, par leur conflit,
+quelque effet discordant, quelque confusion dans son oeuvre?
+
+Certes ce serait un insupportable pedantisme que d'evoquer les ombres
+charmantes et legeres de ses divers romans, de demander a chacune
+d'elles ce qu'elle represente dans le monde et de reduire en syllogismes
+ces fantaisies d'un esprit si libre et si varie. Dans le sens rigoureux
+du mot, il n'y a pas de doctrine chez Mme Sand: c'est une imagination
+puissante qui s'epanche en liberte, ce n'est pas une theorie qui se
+developpe. D'ailleurs la passion est bien plus forte et bien plus
+vivante chez elle que l'idee, et, quand c'est un principe, vrai ou faux,
+qui l'inspire, il a fallu d'abord que ce principe cessat d'etre une
+abstraction et devint un sentiment. On dit que Mme Sand a eu plusieurs
+maitres de philosophie. Je veux bien le croire, puisqu'elle-meme nous le
+laisse supposer. Mais son premier maitre de philosophie a ete son coeur,
+un maitre plein d'illusions et de chimeres, et ce n'est que par
+l'intermediaire de celui-ci que les autres ont pu agir et se faire
+ecouter.
+
+Il n'y a donc pas lieu de chercher bien rigoureusement la doctrine de
+Mme Sand, mais seulement d'analyser ses idees a travers ses sentiments.
+
+Trois sources d'inspiration semblent intarissables chez Mme Sand:
+l'amour, la passion de l'humanite, le sentiment de la nature. Plusieurs
+autres peuvent etre distinguees a cote de celles-la, mais elles
+s'absorbent insensiblement et finissent par disparaitre.
+
+Il semble, a l'en croire, que l'amour est l'unique affaire de la vie,
+que la vie elle-meme, c'est-a-dire l'action, sous ses formes les plus
+variees, n'ait pas d'autre objet ni d'autre emploi. Avant d'avoir aime,
+on ne vivait pas; quand on n'aime plus ou qu'on n'est plus aime, a peine
+a-t-on le droit de vivre encore. Cela seul, aimer, etre aime donne du
+prix a l'existence. Je vois bien apparaitre un autre mobile, vaguement
+deja dans les romans de la premiere maniere, tres nettement dans les
+romans de la seconde periode, le sentiment humanitaire; mais ce mobile
+lui-meme se subordonne au premier. Dans des romans comme _le Compagnon
+du tour de France_, _la Comtesse de Rudolstadt_, _le Meunier
+d'Angibault_, c'est l'amour qui est l'initiateur supreme a la doctrine
+egalitaire. On se devoue au grand oeuvre, comme le comte Albert, soit,
+mais Consuelo est la recompense esperee et prevue de ce devouement. Tout
+ce qu'il y a d'activite virile ou d'heroisme dans le monde a pour but
+l'amour a meriter ou a conquerir. Si l'opinion sociale ou les hasards de
+la vie ont creuse un abime entre eux et l'objet aime, les heros de Mme
+Sand deploient une force incalculable pour le franchir. Il y a meme la
+une idee touchante, que l'auteur a employee plusieurs fois avec un
+singulier bonheur. Que d'energie montre ce paysan demi-lettre, Simon,
+dans le rude assaut de sa destinee! Pour s'elever jusqu'a Fiamma, il
+aura la force de conquerir la fortune, le talent meme. Mauprat, le coeur
+pris par l'image d'Edmee, deviendra, avec une resolution et des peines
+incroyables, de bandit et de sauvage, honnete homme, heros. Quand il n'y
+a pas d'abime a franchir, on se croise les bras et on aime; on ne sait
+bien faire que cela dans le petit monde que gouverne l'amoureuse
+fantaisie de Mme Sand. Voyez Octave, dans _Jacques_, il ne lui vient pas
+a l'idee qu'il puisse y avoir d'autre occupation ou d'autre devoir
+ici-bas. Il a aime Sylvia; quand il ne l'aime plus, c'est Fernande
+qu'il aime. Son inutilite dans la societe n'est pour lui ni un souci ni
+un remords; d'ailleurs il n'y pense pas, et s'il y pense, il n'y croit
+pas. Sa fonction sociale est d'aimer; Dieu sait s'il s'en acquitte en
+conscience. Benedict, dans _Valentine_, ne s'imagine pas non plus que
+son intelligence ou ses bras puissent servir a autre chose. Du jour ou
+il a rencontre Valentine, sa vie exterieure s'arrete. Il abdique toute
+son activite, tout son avenir; il ne songe pas que l'existence a ses
+exigences et ses devoirs. Il vit avec son amour et de son amour, dans
+l'immobilite d'une extase orientale, que troublent seulement ses fureurs
+et ses desespoirs.--La raison de vivre, c'est l'amour; le droit de vivre
+cesse avec lui. Ceux qui persistent a trainer sur la terre l'inutile
+fardeau d'une existence sans amour sont des ames faibles qui n'ont pas
+su trouver en elles l'energie d'une resolution supreme. Mais croyez bien
+que ces volontes inertes, qui n'ont pas l'energie de la mort, n'ont pas
+eu celle du veritable amour. Andre, apres la mort de Genevieve, se
+promene malade au bras de Joseph Marteau, le long des traines,
+lentement, les yeux baisses, comme s'il craignait encore de rencontrer
+le regard de son pere. _L'infortune_, nous dit Mme Sand, _n'avait pas eu
+la force de mourir_. C'est qu'aussi Andre n'a porte dans la passion que
+les agitations et les terreurs de la faiblesse. Voyez les vrais heros de
+l'amour, ils sauront quitter la vie quand l'amour les quittera.
+Valentine mourra de la mort de Benedict. Indiana ne veut pas survivre a
+son coeur. Jacques, trahi, va chercher une mort inconnue dans les
+glaciers. A qui n'a plus l'amour il ne reste plus rien a faire en ce
+monde. Ainsi le veut l'esthetique du roman. Quel contraste avec les
+idees de Carlyle, le philosophe anglais, sur le meme sujet! "Ce qu'il
+execrait le plus violemment dans les romans de Thackeray, c'est que
+l'amour y est represente (a la facon francaise) comme s'etendant sur
+toute notre existence et en formant le grand interet; tandis que
+l'amour, au contraire (_la chose qu'on appelle l'amour_), est confine a
+un tres petit nombre d'annees de la vie de l'homme, et que, meme dans
+cette fraction insignifiante du temps, il n'est qu'un des objets dont
+l'homme a a s'occuper, parmi une foule d'autres objets infiniment plus
+importants.... A vrai dire, toute l'affaire de l'amour est une si
+miserable futilite qu'a une epoque heroique personne ne se donnerait la
+peine d'y penser, encore bien moins d'en ouvrir la bouche[6]?" Qui a
+raison?
+
+Si l'on s'etonne que l'amour soit, non pas le plus grand, mais presque
+l'unique devoir de la vie, Mme Sand vous l'expliquera en disant qu'il
+vient de Dieu. On sait qu'il etait fort a la mode, en ce temps, de meler
+ce nom aux plus vifs emportements de la passion. Nos poetes mettaient
+alors une sorte de mysticisme dans les aventures les plus risquees du
+coeur. Mais aucun poete, aucun romancier n'a plus ouvertement que Mme
+Sand, je dirai plus candidement, abuse de Dieu dans l'amour. Certes il y
+a de nobles passions qui grandissent l'ame, et, comme la raison humaine
+cherche l'ideal divin dans tout ce qui est grand et beau, on peut croire
+parfois, en sentant l'homme meilleur, a une secrete intervention de Dieu
+dans ces sentiments privilegies. Mais quel enthousiasme indiscret et
+perilleux d'appliquer a tous les amours, quels qu'ils soient, cette
+complaisante faveur de la Providence! De quelles coupables lachetes de
+coeur, de quelles perfidies, de quelles defaillances morales on la rend
+ainsi involontairement complice! Ecoutez Mme Sand nous retracer a sa
+facon les hautes origines de l'amour: "Ce qui fait l'immense superiorite
+de ce sentiment sur tous les autres, _ce qui prouve son essence divine_,
+c'est qu'il ne nait point de l'homme meme, c'est que l'homme n'en peut
+disposer; c'est qu'il ne l'accorde pas plus qu'il ne l'ote par un acte
+de sa volonte; c'est que le coeur humain le recoit d'en haut sans doute
+pour le reporter sur la creature choisie entre toutes dans les desseins
+du ciel; et quand une ame energique l'a recu, c'est en vain que toutes
+les considerations humaines eleveraient la voix pour le detruire; il
+subsiste seul et par sa propre puissance. Tous ces auxiliaires qu'on lui
+donne, ou plutot qu'il attire a soi, l'amitie, la confiance, la
+sympathie, l'estime meme, ne sont que des allies subalternes; il les a
+crees, il les domine, il leur survit." Et, quelques lignes plus loin,
+elle ajoute: "La supreme Providence, qui est partout en depit des
+hommes, n'avait-elle pas preside a ce rapprochement? L'un etait
+necessaire a l'autre: Benedict a Valentine, pour lui faire connaitre ces
+emotions sans lesquelles la vie est incomplete; Valentine a Benedict,
+pour apporter le repos et la consolation dans une vie orageuse et
+tourmentee. Mais la societe se trouvait la entre eux, qui rendait ce
+choix absurde, coupable, impie! La Providence a fait l'ordre admirable
+de la nature, les hommes l'ont detruit; a qui la faute?" Qu'il y ait une
+predestination divine entre Benedict et Valentine, j'ai peine a le
+croire, mais que Dieu intervienne expres pour autoriser jusqu'aux
+inconstances du coeur, voila ce que je ne peux, en conscience, accorder
+a Jacques. "Je n'ai jamais travaille mon imagination, dit-il, pour
+allumer ou ranimer en moi le sentiment qui n'y etait pas encore ou celui
+qui n'y etait plus; je ne me suis jamais impose la constance comme un
+role. Quand j'ai senti l'amour s'eteindre, je l'ai dit sans honte et
+sans remords, et _j'ai obei a la Providence qui m'attirait ailleurs_."
+La singuliere fonction pour la Providence, d'appeler Jacques a de
+nouvelles amours! Du reste, Jacques fait des proselytes a sa doctrine,
+sa femme la premiere. Car, plus tard, lorsque sa femme le trahit, c'est
+religieusement, si je puis dire. On n'avait jamais pousse la piete si
+avant dans l'adultere. Imaginez, pour consacrer son bonheur, le projet
+que forme l'aimable Fernande. "O mon cher Octave! ecrit-elle a son
+amant, nous ne passerons jamais une nuit ensemble sans nous agenouiller
+et sans prier pour Jacques." Voila un mari bien console.
+
+On ne doit pas s'etonner, d'apres cela, si les heros de Mme Sand croient
+rendre a Dieu une sorte de culte en cedant a l'amour. Les amants
+prennent tout a coup, dans leurs extases, des airs d'inspires. Quand ils
+racontent leurs joies, c'est avec une sorte d'exaltation pieuse. Ils
+semblent voir la quelque chose comme des rites sacres, ou ils apportent
+un orgueil attendri. Ce ne sont plus des amants, ce sont des grands
+pretres.
+
+De quel ton religieux Valreg raconte l'invraisemblable bonheur qui lui
+est arrive, le mensonge bizarre et l'heroisme cynique par lequel la
+Daniella s'est livree a lui! Je n'insisterai pas, je veux seulement
+indiquer la note qui domine dans cette etrange action de graces. Les
+metaphores les plus mystiques se pressent sous sa plume delirante. "Une
+vierge sage calomniant sa purete, eteignant sa lampe comme une vierge
+folle, pour rassurer la mauvaise et lache conscience de celui qu'elle
+aime et qui la meconnait! Mais c'est un reve que je fais!... _Je suis
+dans un etat surnaturel.... Je me trouve tel que Dieu m'a fait. L'amour
+primordial, le principal effluve de la divinite s'est repandu dans l'air
+que je respire; ma poitrine s'en est remplie.... C'est comme un fluide
+nouveau qui le penetre et qui le vivifie.... Je vis enfin par ce sens
+intellectuel qui voit, entend et comprend, un ordre de choses immuable,
+qui coopere sciemment a l'oeuvre sans fin et sans limites de la vie
+superieure, de la vie en Dieu_", etc., etc. Ce n'est plus seulement un
+apotre de l'amour, c'est un illumine.
+
+Venant de Dieu, l'amour est sacre. Y ceder, c'est faire acte pie; y
+resister serait un sacrilege; le blamer dans les autres, une impiete. Le
+voeu de la nature, n'est-ce pas l'appel meme de Dieu a ces elus d'une
+nouvelle espece? Est-il besoin d'ajouter que l'amour se legitime par
+lui-meme? Il est irresponsable, puisqu'il est divin. Les egarements
+qu'il amene rencontrent dans l'auteur et dans ses principaux personnages
+la plus large indulgence, la sympathie la plus illimitee: "Marthe, dit
+Eugenie (dans le roman d'_Horace_), pourquoi donc cette douleur? Est-ce
+du regret pour le passe, est-ce la crainte de l'avenir? Tu as dispose de
+toi, tu etais libre, personne n'a le droit de t'humilier." Ceux memes
+qui auraient quelque droit de se plaindre, comme les maris abandonnes,
+sont les premiers, quand ils ont de grandes ames, a repandre leur
+benediction heroique sur le couple adultere: "Ne maudis pas ces deux
+amants, ecrit Jacques a Sylvia. Ils ne sont pas coupables, ils s'aiment.
+Il n'y a pas de crime la ou il y a de l'amour sincere". Et ailleurs:
+"Fernande cede aujourd'hui a une passion qu'un an de combats et de
+resistance a enracinee dans son coeur; je suis force de l'admirer, car
+je pourrais l'aimer encore, y eut-elle cede au bout d'un mois. Nulle
+creature humaine ne peut commander a l'amour, et nul n'est coupable pour
+le ressentir et pour le perdre." Mais ou donc s'arretera cette
+indulgence pour les egarements de l'amour? J'ai peur qu'elle ne s'etende
+bien loin, jusqu'aux dernieres limites ou peut s'etendre la vie libre.
+Je me rappelle involontairement une apologie tres vive (_pro domo sua_)
+d'Isidora la courtisane, demontrant a Laurent que toutes ces femmes de
+plaisir et d'ivresse qu'un stoicisme pueril meprise, ce sont les types
+les plus rares et les plus puissants qui soient sortis des mains de la
+nature. Mme Sand peut dire qu'Isidora parle ainsi par circonstance ou
+par situation, et que d'ailleurs il ne faut pas discuter si severement
+les folles pensees qui s'echangent au bal masque. Soit; mais plus loin,
+dans le meme livre, Laurent developpe un theme analogue, et conclut
+hardiment, devant la noble Alice, que la societe n'a pas donne d'autre
+issue aux facultes de la femme, belle et intelligente, mais nee dans la
+misere, que la corruption. Et la pudique Alice repond avec une expansion
+douloureuse: "Vous avez raison, Laurent". Le mot est d'une bouche bien
+grave, cette fois!
+
+Dans toutes les fautes qui peuvent entrainer une femme, dans celles
+memes qui l'avilissent aux yeux du monde, il n'y a de coupable que la
+societe, qui entrave les libres elans de Dieu dans les ames. On va bien
+loin avec cette theorie. J'ai peur que les ames qui, par malheur, la
+prendraient au serieux, ne s'enervent dans une sorte de fatalisme
+oriental. C'est la foi dans la liberte qui nous fait libres. Croyez-y
+vigoureusement, vous la sentirez vivre et agir en vous. Cessez d'y
+croire, et vous tomberez au rang de ces ames serviles que la passion
+agite sous son joug de fer. On est libre dans la mesure ou l'on croit
+l'etre, car c'est precisement cette affirmation de notre force qui nous
+affranchit. Ceci est un dogme de la plus pure philosophie; c'est un
+dogme religieux aussi, car la religion nous dit que la grace ne se
+refuse pas a qui la merite par l'effort. Je ne pretends pas que l'homme
+soit impeccable, ni que l'opinion doive s'armer d'une ridicule severite
+pour chatier ses defaillances. Ce que je veux uniquement, c'est retablir
+la responsabilite la ou elle doit etre, et empecher qu'on n'aggrave
+encore des faiblesses trop reelles par ces complaisances de doctrines
+empressees a les absoudre. Il y a une certaine grandeur morale, meme
+dans une faute, a s'en reconnaitre le libre auteur, plutot que d'en
+chercher la lache excuse dans une fatalite que nous faisons nous-memes
+en y croyant.
+
+L'idealite sensuelle, voila le vice secret de presque tous les amours
+dans Mme Sand. Ses heros s'elevent aux plus hautes cimes du platonisme.
+Mais regardez de plus pres dans le coeur, vous y apercevrez un
+sensualisme delicat ou violent qui gate les plus nobles aspirations. Un
+exemple suffira. Lelia est moins une femme qu'un symbole. Parmi tous les
+grands sentiments qu'elle symbolise, il faut placer incontestablement
+l'amour pur. Mme Sand a voulu en faire la plus brillante expression de
+l'idealisme dans la passion. Certes elle parle un magnifique langage
+quand elle s'ecrie: "L'amour, Stenio, n'est pas ce que vous croyez; ce
+n'est pas cette violente aspiration de toutes les facultes vers un etre
+cree, c'est l'aspiration sainte de la partie la plus etheree de notre
+ame vers l'inconnu. Etres bornes, nous cherchons sans cesse a donner le
+change a ces insatiables desirs qui nous consument; nous cherchons un
+but autour de nous, et, pauvres prodigues que nous sommes, nous parons
+nos perissables idoles de toutes les beautes immaterielles apercues dans
+nos reves. Les emotions des sens ne nous suffisent pas. La nature n'a
+rien d'assez recherche dans le tresor de ses joies naives pour apaiser
+la soif de bonheur qui est en nous; il nous faut le ciel, et nous ne
+l'avons pas!" Et le discours, lance ainsi par une pensee impetueuse et
+sublime vers l'infini, ne s'arrete plus. L'ame, entrainee a sa suite,
+gravit les cimes les plus elevees du sentiment. Mais tournez le
+feuillet: l'ame redescend la montagne. Quelle scene! et comme le _grand
+coeur_ de Lelia est pres de faiblir! Se rappelle-t-on les pages
+brulantes qui commencent ainsi: "Lelia passa ses doigts dans les cheveux
+parfumes de Stenio, et, attirant sa tete sur son sein, elle la couvrit
+de baisers...." Il y a dans ces pages un si indefinissable melange de
+platonisme et de volupte, l'un reprenant sans cesse ce que l'autre a
+ravi, et la volupte vaincue revenant a chaque instant se jouer du
+platonisme tour a tour indigne et attendri, il y a dans cette lutte
+dangereuse et trop longtemps decrite quelque chose de si irritant pour
+l'imagination, que je n'hesite pas a juger Pulcherie, la pretresse du
+plaisir, moins impudique dans ses ivresses, que cette sublime Lelia dans
+les hallucinations de sa cynique chastete. Les nobles idees elles-memes
+qui se presentent au milieu de ce delire ne font qu'en aggraver
+l'etrange abandon. "Comme ton coeur bat rude et violent dans ta
+poitrine, jeune homme! C'est bien, mon enfant; mais ce coeur
+renferme-t-il le germe de quelque male vertu? Traversera-t-il la vie
+sans se corrompre ou sans se secher?... Tu souris, mon gracieux poete,
+endors-toi ainsi." Je ne peux souffrir cette sollicitude pour la vertu
+future de Stenio en un pareil moment. Lelia proteste en vain contre nos
+soupcons. En vain elle declare qu'elle se complait dans la beaute de
+Stenio avec _une candeur_, une _puerilite maternelle_. Je me defie
+malgre moi de ces candeurs et de ces maternites factices.
+
+Une des consequences de la theorie sur l'origine providentielle de la
+passion est cet axiome romanesque, que l'amour egalise les rangs. C'est
+la societe seule qui fait les castes. Dieu n'est pour rien dans nos
+pueriles combinaisons. D'ou il faut conclure que, dans ce travail
+providentiel qui predestine les ames les unes aux autres, il n'est tenu
+aucun compte des degres de la hierarchie sociale ou le hasard et le
+prejuge distribueront ces ames a leur entree dans la vie. Il y a egalite
+devant Dieu, il y aura egalite dans l'amour, qui est son oeuvre. Et l'on
+verra toutes ces nobles heroines, Valentine de Raimbault, Marcelle de
+Blanchemont, Yseult de Villepreux et tant d'autres, aller chercher leur
+ideal sous la blouse du paysan ou la veste de l'ouvrier, jalouses de
+relever leurs freres abaisses et de remettre chacun d'eux a sa vraie
+place. Ainsi se font les mariages d'ames, d'une extremite a l'autre de
+l'echelle sociale, dans le monde des romans de Mme Sand. Elle se plait,
+dans les jeux de son imagination, a rapprocher les conditions et a
+preparer (elle le croit du moins) la fusion des castes par l'amour.
+
+Qu'y a-t-il de vrai dans cette idee? L'amour egalise-t-il les rangs dans
+la vie comme dans le roman? C'est une de ces questions delicates qui
+n'admettent pas de reponse absolue, et que d'autres juges que les hommes
+pourraient seuls eclairer avec leurs instincts et leurs fines
+inductions. Si j'en crois quelques temoignages, cette idee de Mme Sand
+seduirait beaucoup l'imagination des femmes. Il y a, en effet, dans le
+coeur de chacune d'elles, une tendance au devouement dans l'amour, une
+sorte d'instinct chevaleresque qui s'exalte dans l'idee d'une lutte
+genereuse avec les disgraces immeritees de la societe ou de la fortune.
+Quelle ame feminine resisterait, en imagination au moins, au plaisir de
+relever une grande intelligence refoulee dans l'ombre, un coeur vaillant
+egare, par les hasards d'un sort contraire, dans les rangs obscurs de la
+vie? Mais cet heroisme va-t-il au dela du reve? Une femme nee dans un
+rang eleve, entouree de ce luxe et de cet eclat qui sont comme le cadre
+naturel des hautes existences sociales, pourra-t-elle, de cette region
+ou elle vit, distinguer dans la foule humaine ce noble declasse qu'elle
+doit remettre a son vrai niveau? Et si par un hasard miraculeux elle le
+decouvre, les circonstances se feront-elles assez les complices de son
+desir pour rapprocher ces deux coeurs entre lesquels le monde met des
+intervalles plus infranchissables que l'Ocean avec ses abimes, que le
+desert avec ses immensites? Je suppose ces obstacles vaincus et les deux
+ames mises en contact l'une avec l'autre par une destinee propice, tout
+sera-t-il dit pour cela, et ne verra-t-on pas s'elever tout a coup, par
+le seul effet d'une connaissance plus longue, des obstacles imprevus et
+cette fois invincibles? L'amour survivra-t-il a cette delicate epreuve
+de l'intimite familiere? Songez que, de ces deux ames, l'une apporte
+cette indelebile habitude de manieres, de langage et de ton, qui est
+devenue pour elle une seconde nature plus necessaire que la premiere.
+Songez que l'autre vient d'ailleurs et que toute la distinction du coeur
+ne rachete pas ces inexperiences de la vie sociale, ces ignorances qui
+ne sont sublimes que dans les livres. Il faut au moins que la culture
+intellectuelle et des instincts particulierement delicats viennent
+combler ces abimes ou l'amour, cruellement desappointe, risquerait fort
+de s'engloutir. Sans doute, l'amour ne consulte pas les regles de la
+hierarchie sociale; mais il sera difficile d'admettre que ces regles
+soient absolument interverties. Et, pour preciser ma pensee, j'accorde a
+Mme Sand qu'Edmee puisse aimer Mauprat: il est de sa famille et, apres
+quelques annees de soins, ce sera un fort galant homme; ou que la
+derniere Aldini laisse son imagination d'abord, son coeur ensuite,
+s'eprendre de Lelio: c'est un artiste celebre, un esprit charmant, un
+noble coeur; que Valentine enfin pardonne a Benedict quelques rudesses
+de manieres: c'est une sorte de genie, inculte seulement a la surface,
+plein d'eloquence naturelle et d'idees fortes. Mais je doute que les
+grandes dames et les nobles demoiselles de Mme Sand puissent aimer,
+ailleurs que dans les romans, les unes un gondolier ignare, les autres
+un ouvrier illettre; surtout que, si elles ont eu le vertige de ces
+amours disproportionnes, elles poussent l'imprudence au dela, et
+qu'elles revent des unions plus impossibles que leur amour. En tout ceci
+je ne fais qu'exprimer des doutes et marquer des nuances. Je pose des
+questions, je me garderai bien de les resoudre. Qui oserait, sans folie,
+affirmer qu'il y a quelque chose que l'amour ne puisse pas faire? Mais
+alors c'est a titre d'exception.
+
+Nous avons indique la theorie de l'amour dans Mme Sand, si pourtant ce
+n'est pas forcer le sens des mots que de voir une theorie dans ces
+inspirations ardentes d'une sensibilite sans regle. Et malgre tout, en
+depit des plus justes critiques, il est difficile de ne pas subir le
+charme. Il faut tenir sa raison bien en garde pour l'empecher d'etre
+entrainee. Jamais on n'a porte une candeur plus eloquente dans le
+paradoxe, ni une loyaute plus enthousiaste dans l'erreur. Et puis,
+quelle injustice ce serait de ne voir dans Mme Sand que le peintre
+seduisant des egarements ou des sophismes de la passion! Comme il y a de
+grandes et nobles parties dans sa conception de l'amour! Quelle
+generosite, quelle delicate fierte, quel devouement chevaleresque dans
+ses types les plus aimes! Il y a sur quelques-uns d'entre eux
+l'imperissable rayon de la grace ideale. Genevieve, creature plus
+fraiche et plus pure que les fleurs au milieu desquelles s'ecoulait ta
+vie, jusqu'au jour fatal ou l'on te ravit ton bonheur en troublant ta
+purete; Consuelo, ravissante et fiere image de la conscience dans l'art
+et de l'honneur dans l'amour, chaste fille religieusement fidele a un
+souvenir a travers les aventures de votre vie errante; Edmee, type envie
+des femmes, une des plus touchantes creations du roman moderne, douce
+heroine qui avez si souvent visite les reves des jeunes ames
+enthousiastes, dans ce fantastique costume de chasse sous lequel vous
+vit pour la premiere fois votre sauvage amant, avec cet air de calme
+souriant, de franchise courageuse et d'inviolable honneur; et vous
+aussi, vous Marie, l'heroine de _la Mare au Diable_, qui n'aviez pour
+inspirer un grand amour que votre ingenuite et qui avez vaincu avec
+cette arme l'ame rude d'un paysan, qui avez fait par votre
+desinteressement l'education de cette generosite ignoree d'elle-meme,
+qui avez fait eclore par votre honte sans art la justice et le
+devouement, la ou le calcul regnait en maitre; vous enfin, Caroline de
+Saint-Geneix, qui avez vaincu un ennemi plus fort que la rudesse du
+paysan, l'implacable orgueil d'un prejuge, et qui, a force de reserve,
+de pudeur, de grandeur d'ame, d'heroisme simple et modeste, avez soumis
+toutes les resistances, ameliore toutes les ames, transforme autour de
+vous toutes les fatalites d'education et de race; vous toutes, vous avez
+su noblement et delicatement aimer, vous avez fait connaitre un jour,
+une heure, la vraie grandeur dans l'amour vrai. Vous avez emu l'ame de
+plusieurs generations. Vous vivrez maintenant au milieu de ce peuple
+ideal que le genie cree et qui vit du souffle immortel de l'art.
+
+La conception que Mme Sand s'est faite de l'amour n'a pas ete
+indifferente; elle a eu des consequences d'une certaine portee. C'est
+par l'idee de la passion irresponsable que la lutte de Mme Sand a
+commence contre l'opinion, contre les lois sociales, et que cette lutte
+s'est tout d'abord introduite dans les romans, ou plus tard elle s'est
+fait une si large place.
+
+La s'est revelee une lacune qu'il serait inutile de ne pas signaler dans
+la nature morale de Mme Sand, tant elle s'y trahit manifestement
+d'elle-meme. Ce qui manque a cette ame si puissante et si riche
+d'enthousiasme, c'est une humble qualite morale qu'elle dedaigne et
+qu'elle calomnie meme, quand elle vient a en parler, la resignation, qui
+n'est pas, comme elle semble le croire, l'inerte vertu des ames basses,
+pliees d'avance a tous les jougs dans une superstitieuse servilite
+devant la force. C'est la une fausse et degradante resignation; la
+veritable procede de la conception de l'ordre universel, au prix duquel
+les souffrances individuelles, sans cesser d'etre une occasion de
+merite, cessent d'etre un droit a la revolte. Que deviendrait la societe
+si chacun, armant sa passion de la force, la jetait en guerre a travers
+les interets legitimes ou les droits contraires? Ce serait la societe
+elementaire selon Hobbes, la lutte de l'homme devenu un loup pour
+l'homme. La resignation, entendue dans son vrai sens, philosophique et
+chretien, est une acceptation virile des lois morales et aussi des lois
+necessaires au bon ordre des societes, elle est une adhesion libre a
+l'ordre, un sacrifice consenti par la raison d'une partie de son bien
+particulier et de sa liberte personnelle, non a la force ou a la
+tyrannie d'un caprice humain, mais aux exigences du bien general, qui ne
+subsiste que par l'accord des libertes individuelles et des passions
+reglees. Cette conception manque tout a fait a Mme Sand. Elle ne sait
+pas se resigner, et l'orgueil de la passion fremit dans toutes ses
+oeuvres, superbe et revolte.
+
+De la ces declamations celebres sur les droits de l'etre humain a
+secouer le joug des lois sociales, des lois sans pitie et sans
+intelligence, qui meurtrissent le coeur et violentent la liberte. De la
+tant de propheties irritees et cette utopie du mariage ideal: "Je ne
+doute pas, s'ecrie Jacques, que le mariage ne soit aboli, si l'espece
+humaine fait quelque progres vers la justice et la raison; un lien plus
+humain et non moins sacre remplacera celui-la, et saura assurer
+l'existence des enfants qui naitront d'un homme et d'une femme, sans
+enchainer jamais la liberte de l'un et de l'autre. Mais les hommes sont
+trop grossiers et les femmes trop laches, pour demander une loi plus
+noble que la loi de fer qui les regit; a des etres sans conscience et
+sans vertu il faut de lourdes chaines." Demander une loi, c'est bientot
+dit, une loi qui affranchisse la liberte des epoux sans detruire la
+famille que fonde le pacte de ces deux libertes. Qu'on essaye donc de la
+concevoir, cette loi, dans la contradiction de ses termes! A moins de
+conclure tout simplement a l'union libre, je defie les legislateurs de
+l'avenir de sortir de ce dilemme: il faut que l'homme et la femme
+alienent leur liberte ou que la famille perisse. Encore s'il n'y avait
+que l'homme et la femme, le probleme serait bientot resolu. Ils se
+quitteraient des qu'ils ne s'aimeraient plus, a supposer pourtant qu'ils
+puissent vivre l'un sans l'autre. C'est une panacee commode a l'usage
+des deux epoux, quand ils ont tous deux des rentes ou meme quand ils
+n'ont rien. Mais que deviendront les enfants, sous la loi de ces
+mariages ephemeres? Mme Sand ne s'en occupe pas. Pas davantage la
+Sibylle, quand elle prepare dans le temple des _Invisibles_ les decrets
+de l'avenir: "Oui, dit-elle, l'abandon de deux volontes qui se
+confondent en une seule est un miracle, car toute ame est libre en vertu
+d'un droit divin. Arriere donc les serments sacrileges et les lois
+grossieres! Laissez-leur l'ideal, et ne les attachez pas a la realite
+par les chaines de la loi. _Laissez a Dieu le soin de continuer le
+miracle_." A merveille; mais enfin, si Dieu ne continue pas le miracle?
+Si l'enthousiasme qui a entraine cet homme et cette femme a se donner
+l'un a l'autre par le pacte toujours revocable de l'amour; si cette
+ferveur qui les fait s'ecrier a la premiere heure de l'amour: "Non pas
+seulement dans cette vie, mais dans l'eternite"; si la passion, enfin,
+se refroidit et disparait, le mariage ideal cessera-t-il par la meme?
+L'enthousiasme est une base bien fragile pour supporter la famille. Le
+roman de _Jacques_ nous montre une femme qui s'est mariee dans la
+plenitude de sa liberte, qui a connu et pratique cette ferveur exigee
+dans le mariage ideal et qui disait, elle aussi: "Pour l'eternite". Et
+pourtant, apres quelques annees, que deviennent Fernande et la famille
+qu'elle a fondee? Mme Sand elude la difficulte; elle envoie aux enfants
+une maladie, qui les enleve, elle conseille a Jacques d'aller se tuer
+dans quelque gouffre ignore, pour laisser sa femme libre d'aimer
+ailleurs. Fort bien, mais la realite ne se laisse pas gouverner comme le
+roman. Et si les enfants s'obstinent a vivre? Et si Jacques ne veut pas
+mourir? Il serait trop cruel, en verite, de recommander l'exemple de
+Jacques a tous les maris que leurs femmes cessent d'aimer. Quelle
+hecatombe!
+
+George Sand avait-elle ete coupable, des ses premiers romans, de
+pareilles intentions? Elle s'en etait defendue dans une reponse bien
+curieuse, courtoise mais vive, a M. Nisard, qui a du etre ecrite vers
+1836 et qui a ete annexee, sous forme de post-scriptum, aux _Lettres
+d'un Voyageur_. C'est comme une apologie personnelle des romans de sa
+premiere maniere et de leurs tendances: "S'il ne s'agissait pour moi que
+de vanite satisfaite, disait-elle au critique severe et delicat qui
+s'etait occupe de la partie sociale de ses oeuvres, je n'aurais que des
+remerciements a vous offrir, car vous accordez a la partie imaginative
+de mes contes beaucoup plus d'eloges qu'elle n'en merite. Mais plus je
+suis touche de votre suffrage, plus il m'est impossible d'accepter votre
+blame a certains egards.... Vous dites, monsieur, que la haine du
+mariage est le but de tous mes livres. Permettez-moi d'en excepter
+quatre ou cinq, entre autres _Lelia_, que vous mettez au nombre de mes
+plaidoyers contre l'institution sociale, et ou je ne sache pas qu'il en
+soit dit un mot.... _Indiana_ ne m'a pas semble, non plus, lorsque je
+l'ecrivais, pouvoir etre une apologie de l'adultere. Je crois que dans
+ce roman (ou il n'y a pas d'adultere commis, s'il m'en souvient bien)
+l'_amant_ (_ce roi de mes livres_, comme vous l'appelez spirituellement)
+a un pire role que le mari--_Andre_ n'est ni _contre_ le mariage, ni
+_pour_ l'amour adultere.--Enfin dans _Valentine_, dont le denouement
+n'est ni neuf ni habile, j'en conviens, la vieille fatalite intervient
+pour empecher la femme adultere de jouir, par un second mariage, d'un
+bonheur qu'elle n'a pas su attendre--Reste _Jacques_, le seul qui ait
+ete assez heureux, je crois, pour obtenir de vous quelque attention."
+
+Et l'apologie, tres habile, commence par l'aveu que l'artiste a pu
+pecher, que sa main sans experience et sans mesure a pu tromper sa
+pensee, que son histoire ressemble un peu a celle de Benvenuto Cellini,
+qui s'arretait trop au detail en negligeant la forme et les proportions
+de l'ensemble. C'est quelque chose de semblable qui a du lui arriver a
+elle-meme en ecrivant ce roman, et sans doute aussi tous ses autres
+romans se ressentent de cette hate d'ouvrier ardent et malhabile, qui se
+complait a la fantaisie du moment, et qui manque le but a force de
+s'amuser aux moyens. Cette premiere excuse une fois admise, on voudra
+bien considerer qu'il y a en elle plus de la nature du poete que de
+celle du legislateur, qu'elle ne se sent pas la force d'etre un
+reformateur; qu'il lui est arrive souvent d'ecrire _lois sociales_ a la
+place des vrais mots, qui eussent ete les _abus_, les _ridicules_, les
+_prejuges_ et les _vices_ du temps, lesquels lui semblent appartenir de
+plein droit a la juridiction du roman, tout aussi bien qu'a celle de la
+comedie. A ceux qui lui ont demande ce qu'elle mettrait a la place des
+_maris_, elle a repondu naivement que c'etait le _mariage_, de meme qu'a
+la place des pretres, qui ont compromis la religion, elle croit que
+c'est la religion qu'il faut mettre. Elle a fait peut-etre une autre
+grande faute contre le langage, lorsque, en parlant des _abus_ et _des
+vices_ de la societe, elle a dit _la societe_; elle jure qu'elle n'a
+jamais songe a refaire la Charte constitutionnelle; elle n'a pas eu,
+d'ailleurs, l'intention qu'on lui prete de donner au monde son malheur
+personnel en preuve de sa these, faisant ainsi d'un cas prive une
+question sociale. Elle s'est bornee a developper des aphorismes aussi
+peremptoires que ceux-ci: "Le desordre des femmes est tres souvent
+provoque par la ferocite ou l'infamie des hommes".--"Un mari qui meprise
+ses devoirs de gaiete de coeur, en jurant, riant et buvant, est
+_quelquefois_ moins excusable que la femme qui trahit les siens en
+pleurant, en souffrant et en expiant." Mais enfin quelle est sa
+conclusion? Evidemment cet amour qu'elle edifie et qu'elle couronne sur
+les ruines de l'_infame_ est son utopie; cet amour est grand, noble,
+beau, volontaire, eternel; mais cet amour, "c'est le mariage tel que l'a
+fait Jesus, tel que l'a explique saint Paul, tel encore, si vous voulez,
+que le chapitre VI du titre V du Code civil en exprime les devoirs
+reciproques". C'est, en un mot, le mariage vrai, ideal, humanitaire et
+chretien a la fois, qui doit faire succeder la fidelite conjugale, le
+veritable repos et la veritable saintete de la famille a l'espece de
+contrat honteux et de despotisme stupide qu'a engendres _la decrepitude_
+du monde.
+
+Malgre tout, l'objection de fond subsiste toujours. Comment tirer un
+pacte irrevocable d'elements aussi changeants, aussi fugaces que
+l'amour? Comment le sacrement social du mariage pourra-t-il avoir une
+chance quelconque de stabilite, s'il n'est que la constatation de la
+passion? Ne faut-il pas toujours y faire intervenir un element plus
+solide, plus substantiel, ou l'honneur ou un serment social, ou un
+engagement religieux qui lui donne une regle et un appui? Et que
+deviendront, dans le peril de ces unions mobiles si facilement rompues,
+la faiblesse de la femme abandonnee ou celle de l'enfant trahi?
+
+On dirait que Mme Sand elle-meme a reconnu tardivement la force de
+l'objection. Elle s'est fort amendee dans les derniers romans. Comme
+exemple, voyez _Valvedre_, la contre-partie de _Jacques_ dont la
+conclusion logique etait que le mariage tombe de soi avec l'amour. Rien
+n'est plus curieux que de voir le meme sujet traite deux fois par un
+auteur sincere, a vingt-sept ans de distance, chaque fois avec les
+preoccupations differentes qu'apporte la vie et qui imposent aux heros
+du roman des destinees si differentes, au roman lui-meme deux
+denouements contraires. Le sujet est le meme: la lutte du mari et de
+l'amant; mais comme cette lutte se termine differemment! Par malheur,
+_Valvedre_ ne vaut pas _Jacques_. La verve et le charme se sont en
+partie eclipses. Alida, c'est encore Fernande, mais depouillee de sa
+poesie, passionnee a froid et dans le faux. L'amant n'a guere change.
+Qu'il s'appelle Octave ou Francis, c'est toujours le meme personnage qui
+prodigue l'heroisme dans les mots et qui debute dans la vie par immoler
+une femme a son amour-propre. Mais le mari n'est plus cet insense
+sublime qui se tue pour n'etre pas un obstacle dans la vie de celle
+qu'il aime follement et pour faire que le bonheur de sa femme ne soit
+pas un crime. Jacques s'appelle maintenant Valvedre; il a reflechi, il a
+cherche des consolations dans l'etude. Il a tue en lui la folie du
+desespoir; il n'abdique pas son role et son devoir de mari; il ne cede
+plus volontairement sa femme a Octave, et quand sa femme l'a quitte,
+quand elle meurt de la situation fausse ou l'a jetee le depit plus que
+l'amour, il apparait pres du lit funebre; il reprend a l'amant faible et
+inutile le coeur de cette femme qui va mourir. Il ecrase Francis de sa
+generosite, tout en lui enlevant la joie de la derniere pensee d'Alida.
+Le denouement est, on le voit, tout l'oppose de l'ancien roman. La
+reflexion a fait son oeuvre, la vie aussi.
+
+Il est certain que c'est l'attaque vive contre les lois a propos du
+mariage qui introduisit plus tard la question sociale tout entiere dans
+les romans de George Sand. Elle s'enhardit en dehors des limites qu'elle
+avait tout d'abord tracees autour de sa pensee. Elle ne s'arreta pas,
+comme en 1836, a la crainte de se poser en reformateur de la societe;
+elle entreprit de porter remede, sur les principaux points, a _l'infame
+decrepitude du monde_.
+
+Exaltation dans le sentiment, faiblesse et incoherence dans la
+conception, voila ce qui caracterise les theories sociales de Mme Sand.
+Nous n'insisterons pas sur ce cote si connu et si souvent discute de ses
+oeuvres, ou d'ailleurs il y aurait bien des questions de propriete ou de
+voisinage a resoudre entre elle et ceux qu'elle se plut a nommer ses
+maitres dans l'oeuvre de destruction et de reconstruction qu'elle
+preparait. D'ailleurs, il faut bien se le dire, depuis ces ages
+lointains des politiciens et des philosophes dont la pensee agitait les
+reformes futures, cette partie des romans de Mme Sand a etrangement
+vieilli. Il semble, lorsqu'on les relit a pres de cinquante ans de
+distance, que l'on assiste a une exhumation de doctrines
+antediluviennes. Etrange et magnifique superiorite de la poesie, qui est
+la fiction dans l'art, sur l'utopie, qui est la fiction violente dans la
+realite sociale! Tout ce qui reste de l'art pur, de l'art desinteresse,
+dans les recits de cette periode, conserve a travers les annees la
+serenite d'une incorruptible et radieuse jeunesse. Les figures aimees,
+qu'on y rencontre avec tant de plaisir, dans les intervalles de la these
+qui declame, peuplent encore notre imagination et sont comme le charme
+immortel de notre souvenir. Au contraire, tout ce qui releve du systeme,
+toutes ces doctrines si trompeuses, si vagues, si pleines de specieuses
+promesses et de formules sibyllines, tout ce qui rappelle ces grandes
+epopees de la philosophie de l'avenir, tout cela porte les traces d'une
+effroyable caducite, tout cela est mort, irremissiblement mort. Qui
+aurait le courage, aujourd'hui, de relire ou de discuter des pages,
+ecrites pourtant avec une conviction ardente, sous la dictee des grands
+prophetes, comme celles qui remplissent le second volume de _la Comtesse
+de Rudolstadt_, les trois quarts du _Peche de M. Antoine_, et cet
+_Evenor_, dont je ne peux evoquer le souvenir sans un indicible effroi?
+Est-il besoin de rappeler meme les traits fondamentaux de la doctrine,
+le melange d'un mysticisme _historique_ elabore par Pierre Leroux, et
+d'un radicalisme revolutionnaire naivement imite de Michel (de
+Bourges)? Mme Sand a toujours eu un gout tres vif, une passion veritable
+pour les idees, mais elle les interprete en les melant et les confondant
+toutes. Sa metaphysique est fort incertaine et vague. George Sand est
+idealiste, sans doute, et c'est par la qu'elle se distingue profondement
+de l'ecole des romanciers qui l'ont suivie. Mais qui pourrait definir
+clairement sa pensee dans les oeuvres diverses ou elle a essaye de
+l'exprimer? Elle a l'elan vigoureux, elle a le coup d'aile vers les
+regions mysterieuses. Mais quelle doctrine precise rapporte-t-elle de
+ces explorations sublimes? Que l'on essaye seulement de comprendre quel
+sens prend sous sa plume, en certaines circonstances solennelles, ce
+grand mot Dieu, dont elle use avec une sorte de prodigalite? Que
+devient-il, ce nom, au bout des transformations que sa pensee a subies
+dans ses diverses phases, a travers les maitres qu'elle a ecoutes avec
+une curiosite docile et passionnee? Que devient-il dans cet immense
+laboratoire humanitaire, ce Dieu de l'amour pur, que Lelia appelait dans
+sa priere desesperee, dans l'eglise des Camaldules, ce Dieu de verite
+que Spiridion invoquait, d'un coeur enflamme, a travers les persecutions
+des moines, dans les sombres visions du cloitre? Sous l'influence de
+Pierre Leroux, il semble bien qu'il soit devenu le commencement et le
+terme du _circulus_ universel. Plus tard, affranchie de la secte, Mme
+Sand rendra au nom de Dieu une partie de sa signification compromise et
+de ses attributs perdus. Mais ce serait toute une histoire que de
+raconter l'odyssee de ce Dieu successivement transforme, aneanti et
+finalement retrouve. C'est tout un _avatar_ dont le sens reste souvent
+une enigme.
+
+Loin de nous toute pensee d'ironie! Ces choses sont graves, et il
+faudrait etre miserablement gai pour en rire; d'ailleurs ces idees
+philosophiques et sociales ont vecu dans une ame sincere, c'est assez
+pour que l'on n'en plaisante pas. J'accorde de grand coeur mon respect,
+non aux theories elles-memes, mais au loyal enthousiasme qui les a
+embrassees. Au reste, il faut bien le dire, ces doctrines sont mortes,
+et bien mortes; elles ont succombe sous leur impuissance en face des
+faits, et le socialisme doctrinal de 1848 a ete trouve incapable de
+resoudre pratiquement le plus mince probleme. Mais ce qui n'est pas
+mort, ce sont les problemes eux-memes; ce qui n'est pas mort, c'est la
+necessite economique et morale de les poser, et d'en chercher au moins
+la solution partielle. Ce qui n'est pas mort, enfin, c'est la misere et
+l'imprescriptible obligation, pour quiconque a une conscience et du
+coeur, de devouer une part de sa pensee et de sa vie a ces souffrances
+de nos freres inconnus. Les theories de ce temps-la sont bien finies, je
+le crois, mais la cause qui les a fait naitre leur survit, et ce n'est
+pas trop dire que de declarer que cette cause est celle meme du
+christianisme, que ces deux causes n'en font qu'une, et que nul n'est
+vraiment ni chretien ni philosophe qui n'est pas resolu a opposer aux
+tristes conquetes de la misere l'effort croissant de la sympathie et du
+devouement. Ne nous inquietons pas trop de savoir si le progres est
+indefini et continu. Nous savons, en tout cas, qu'il n'est pas fatal et
+qu'il depend de nous. Travailler au progres partiel, sur un atome de
+l'etendue, sur un point du temps, c'est peut-etre tout ce que nous
+pouvons faire, faisons-le. Occupons-nous moins d'aimer l'humanite de
+l'avenir que les hommes qui sont pres de nous, a la portee de notre main
+et de notre coeur. Tout cela n'est pas chose nouvelle, c'est le
+socialisme de la charite, et c'est le bon.
+
+Qui de nous ou de Mme Sand se trouve le plus rapproche de M. de
+Lamennais, la seule intelligence vraiment philosophique qu'elle ait
+connue? Avait-elle lu ces admirables lignes dans les _Oeuvres
+posthumes_: "On ne saurait tromper plus dangereusement les hommes qu'en
+leur montrant le bonheur comme le but de la vie terrestre. Le bonheur
+n'est point de la terre, et se figurer qu'on l'y trouvera est le plus
+sur moyen de perdre la jouissance des biens que Dieu y a mis a notre
+portee. Nous avons a remplir une fonction grande et sainte, mais qui
+nous oblige a un rude et perpetuel combat. On nourrit le peuple d'envie
+et de haine, c'est-a-dire de souffrances, en opposant la pretendue
+felicite des riches a ses angoisses et a sa misere." Et, avec un
+admirable geste d'ame, l'illustre penseur s'ecrie: "Je les ai vus de
+pres, ces riches si heureux! Leurs plaisirs sans saveur aboutissent a un
+irremediable ennui qui m'a donne l'idee des tortures infernales. Sans
+doute, il y a des riches qui echappent plus ou moins a cette destinee,
+mais par des moyens qui ne sont pas de ceux que la richesse procure. La
+paix du coeur est le fond du bonheur veritable, et cette paix est le
+fruit du devoir parfaitement accompli, de la moderation des desirs, des
+saintes esperances, des pures affections. Rien d'eleve, rien de beau,
+rien de bon ne se fait sur la terre qu'au prix de la souffrance et de
+l'abnegation de soi, et le sacrifice seul est fecond." Pour cette simple
+page d'un vrai penseur qui tempere par des traits d'une raison si forte
+ses indignations et ses coleres, je donnerais de grand coeur tous les
+discours de Pierre Leroux et surtout la fameuse conversation du pont des
+Saints-Peres, un soir que les Tuileries ruisselaient de l'eclat d'une
+fete, ou M. Michel (de Bourges) tenta d'initier a des doctrines
+farouches l'intelligence vraiment naive de Mme Sand, ou elle eut
+l'etonnement et presque le scandale de cette eloquence furibonde,
+debridee a cette heure jusqu'a une sorte de ferocite apocalyptique. La
+naivete dans le genie, peut-on la nier, puisque, malgre l'horreur avouee
+de cette conversation, tout entiere en sanglants dithyrambes, Mme Sand
+continua quelque temps encore a croire a l'esprit politique de son
+prolixe et bruyant ami?
+
+Pour moi, je ne pardonnerai jamais a cet ami et a beaucoup d'autres
+d'avoir exalte dans le faux cette sensibilite d'artiste, si facile a
+recevoir les impressions fortes, et jete cette vive imagination dans les
+chimeriques violences de leurs doctrines. Au fond, ils trouvaient
+d'avance un complice dans son coeur, qui longtemps ne vit pas la
+transition trop facile entre les idees de reforme et les utopies
+sanglantes; elle-meme l'avoua plus tard. Son coeur fut la premiere dupe.
+
+Tout enfant, dans les campagnes du Berry, plus tard au couvent, ce qui
+avait eclate dans les premiers traits de sa nature, c'etait une immense
+bonte, une compassion infinie, une tendresse profonde pour la misere
+humaine. Il etait impossible de s'approcher d'elle, meme avec les
+preventions les plus contraires, sans etre desarme par cette grace
+rayonnante du sentiment. Rarement elle se fachait, soit contre les
+hommes, soit contre les choses, meme quand elle en souffrait le plus
+cruellement. Elle se retirait avec tristesse, mais sans colere, des
+contacts ou des situations les plus injurieux pour sa dignite. Et quand
+elle regardait autour d'elle, c'etait avec un regard de tendre et
+profonde sympathie. Apres bien des essais differents de morale
+applicable a sa vie, elle avait fini par se faire a elle-meme une morale
+qui tenait dans cette regle unique: Etre bon. Chacun se fait une morale
+selon son coeur. Le jour ou elle s'etait elevee a cette conception
+claire du but et de l'emploi de la vie, les grandes emotions qui avaient
+souleve la sienne jusque dans son fond s'etaient pacifiees. Une lumiere
+superieure avait penetre a travers le trouble et le tumulte de son coeur
+qui, jusqu'alors, n'avait eu que des instincts facilement egares. Cette
+idee, qui resume en effet la morale sociale, avait pris chez elle une
+importance et une sorte de royaute intellectuelle: _le devoir de sortir
+de soi_. Elle avait fini par comprendre, a force de douloureuses
+experiences, ce qu'il y a d'egoisme implacable dans la passion. Elle
+avait fini par concevoir que la vraie vie, c'est de penser non toujours
+a soi et pour soi, mais aux autres et pour les autres, et aussi a tout
+ce qui est grand, noble et beau, a tout ce qui peut nous distraire de ce
+moi, toujours pret a se prendre pour l'objet de sa monotone analyse et
+de sa lugubre idolatrie.
+
+C'est par ce grand cote de sa nature, la sensibilite toute prete et la
+bonte absolue, qu'elle avait ete si facilement prise par les theses
+sociales emergees du cerveau de chaque reformateur en disponibilite. Ces
+theses elles-memes, qu'etait-ce, sinon des formes variees de l'utopie
+qui l'avait seduite des son enfance et dont le premier mobile avait ete
+le sentiment profond du mal humain, du mal social; utopie qui pouvait se
+croire innocente et sainte tant qu'elle n'avait pas essaye de regner en
+dehors des imaginations et des coeurs, et qu'elle n'avait pas encore
+tente la force comme dernier moyen d'apostolat?
+
+"Il n'y a en moi, disait-elle un jour, rien de fort que le besoin
+d'aimer." C'est par ce besoin d'aimer qu'elle parvint a maintenir en
+elle, au-dessus des tentations du doute et meme un peu contre l'opinion
+de son siecle "qui n'allait pas de ce cote-la pour le moment", une
+doctrine toute d'ideal et de sentiment qui ressemblait assez a une sorte
+de platonisme chretien. Leibniz d'abord, et puis Lamennais, Lessing,
+puis Herder explique par Quinet, Pierre Leroux, Jean Reynaud enfin,
+voila les principaux maitres qui l'empecherent, par des secours
+successifs, de trop flotter dans sa route a travers les diverses
+tentatives de la philosophie moderne. "Chaque secours de la sagesse des
+maitres vient a point en ce monde, ou il n'est pas de conclusion absolue
+et definitive. Quand, avec la jeunesse de mon temps, je secouais la
+voute de plomb des mysteres, Lamennais vint a propos etayer les parties
+sacrees du temple. Quand, indignes apres les lois de septembre, nous
+etions prets encore a renverser le sanctuaire reserve, Leroux vint,
+eloquent, _ingenieux, sublime_, nous promettre le regne du ciel sur
+cette meme terre que nous maudissions. Et, de nos jours, comme nous
+desesperions encore, Reynaud, deja grand, s'est leve plus grand encore,
+pour nous ouvrir, au nom de la science et de la foi, au nom de Leibniz
+et de Jesus, l'infini des mondes comme une patrie qui nous reclame." Que
+de noms divers et contradictoires successivement invoques!
+
+Elle n'avait pas eu trop de ces secours pour rester fidele a
+quelques-unes des idees qui, sous des formules plus ou moins variees,
+donnent du prix a la vie et un sens a l'esperance. Apres la periode de
+devotion et d'extase qu'elle avait traversee au couvent des Anglaises
+et les annees qui suivirent, avec des oscillations diverses terminees un
+jour par une rupture avec la foi ancienne, elle avait eu de grandes
+perplexites et de grands abattements. Elle avait connu le doute et avait
+revele l'etat de son ame dans plusieurs de ses livres.
+
+"Tu me demandes, dit-elle a un de ces amis reels ou imaginaires qui sont
+les confidents commodes du _Voyageur_, si c'est une comedie que ce livre
+(_Lelia_), que tu as lu si serieusement.--Je te repondrai que _oui_ et
+que _non_, selon les jours. Il y eut des nuits de recueillement, de
+douleur austere, de resignation enthousiaste, ou j'ecrivis de belles
+phrases de bonne foi. Il y eut des matinees de fatigue, d'insomnie, de
+colere, ou je me moquais de la veille et ou je pensai tous les
+blasphemes que j'ecrivis. Il y eut des apres-midi d'humeur ironique et
+facetieuse, ou je me plus a faire Trenmor (le forcat philosophe) plus
+creux qu'une gourde." Tous les types avaient represente, a un certain
+moment, des etats de son esprit en lutte. Ce ne sont des personnages ni
+completement reels, ni completement allegoriques. Pulcherie, c'etait
+l'epicurisme heritier de la partie mondaine et frivole du dernier
+siecle; Stenio, l'enthousiasme et la faiblesse d'un temps sans point de
+repere et sans appui; Magnus, le debris d'un clerge corrompu et abruti;
+Lelia, l'aspiration sublime, qui est l'essence meme des intelligences
+elevees. Tel etait son plan; jusqu'a quel point elle l'a execute, dans
+quelle mesure elle l'a fait sortir d'une demi-realite, ou sont plonges
+tous les personnages, pour lui confier parfois une realite choquante,
+c'est la la part et c'est aussi l'oeuvre de l'artiste, la responsabilite
+de l'artiste. Quant a l'idee philosophique qui preside au livre, elle
+ressort de chaque page; c'est l'idee concue _sous le coup d'un
+abattement profond_ devant l'enigme de la vie, qui jamais n'avait pese
+plus lourdement et plus cruellement sur elle. Elle s'etonna des fureurs
+qui accueillirent ce livre, ne comprenant pas que l'on haisse un auteur
+a travers son oeuvre. C'etait un livre de bonne foi, c'est-a-dire de
+doute sincere, d'un doute qui remue a de grandes profondeurs les idees
+et les ames. Ceux qui ne comprirent pas ou qui n'entendirent pas ce cri
+de conscience, cette plainte entrecoupee, melee de fievre et de
+sanglots, se scandaliserent.
+
+Ce qui dura toute sa vie, ce qui la consola infailliblement et toujours
+dans ses heures de detresse, ce fut l'amour de la nature, un des rares
+amours qui ne trompent pas. Cet amour fut le plus sur de son inspiration
+et la moitie au moins de son genie. Personne, comme elle, avec des mots,
+de simples mots choisis et combines entre eux, de ces mots qui servent a
+chacun de nous et qui expriment les sensations communes avec une
+desesperante froideur, personne n'a reussi a traduire, dans la realite
+vivante d'un paysage, ces lumieres et ces ombres, ces harmonies et ces
+contrastes, cette magie des sons, ces symphonies de la couleur, ces
+profondeurs et ces lointains des bois, cet infini mouvant de la mer,
+cet infini etoile du ciel. Personne surtout n'a su comme elle saisir,
+exprimer cette ame interieure, cette ame secrete des choses qui repand
+sur la face mysterieuse de la nature le charme de la vie.
+
+A quoi tient cette superiorite de peintre de la nature, qui frappe au
+premier aspect chez Mme Sand? La premiere raison qui s'offre est si
+naive que j'ose a peine l'exprimer. Mme Sand voit la nature, elle la
+regarde, elle ne l'invente pas. La preuve en est dans la nettete des
+details et de l'ensemble, qui fait voir exactement ce qu'elle voit
+elle-meme. La pensee du lecteur reconstruit avec facilite les grandes
+scenes qu'a decrites son ample et souple pinceau. J'ai trouve
+l'explication de cet effet si simple, et pourtant si rare, dans ces
+lignes jetees au bas d'une page perdue: "Il est certain, dit Mme Sand,
+que ce qu'on voit ne vaut pas toujours ce qu'on reve. Mais cela n'est
+vrai qu'en fait d'art et d'oeuvre humaine. Quant a moi, soit que j'aie
+l'imagination paresseuse a l'ordinaire, soit que Dieu ait plus de talent
+que moi (ce qui ne serait pas impossible), j'ai le plus souvent trouve
+la nature infiniment plus belle que je ne l'avais prevu, et je ne me
+souviens pas de l'avoir trouvee maussade, si ce n'est a des heures ou je
+l'etais moi-meme." Le trait propre de Mme Sand, c'est precisement
+d'avoir une imagination qui ne precede pas son regard, qui ne deflore
+pas son plaisir, qui n'interpose pas les jeux d'un prisme personnel
+entre elle et la nature. Elle voit la nature telle qu'elle est,
+longuement, profondement. Elle garde grave en traits indelebiles le
+tableau qui a passe sous ses yeux, elle le conserve inaltere. On
+pourrait dire qu'elle apporte plus de memoire imaginative que
+d'imagination dans ses souvenirs et ses visions de la realite. C'est
+meme cette absence d'un brillant defaut qui donne aux traits de son
+paysage une si lumineuse precision. Un des grands peintres de son temps,
+M. de Lamartine, avait trop de splendeurs dans son ame pour bien voir au
+dehors. Je parierais qu'il trouvait toujours la nature moins belle qu'il
+ne l'avait prevu. L'eclat de son reve eclipsait la realite tant qu'elle
+etait sous ses yeux, et, plus tard, quand il voulait revoir dans son
+souvenir le paysage entrevu, quand il voulait le peindre, c'etait encore
+son imagination qui travaillait autant que sa memoire. Sa peinture etait
+splendide, mais confuse; elle avait la mobilite scintillante d'un
+rayonnement; le regard ebloui ne pouvait ni s'y fixer ni en rien saisir
+avec tranquillite.
+
+L'art fatigue a la longue l'esprit. La nature le repose et le recree
+sans cesse. Quand Mme Sand voyageait en Italie, son compagnon de voyage,
+Alfred de Musset, n'etait avide que de _marbres tailles_. "Quel est
+donc, disait-on de lui, ce jeune homme qui s'inquiete tant de la
+blancheur des marbres?" Au bout de peu de jours il fut rassasie de
+statues, de fresques, d'eglises et de galeries. Son plus doux souvenir
+fut celui d'une eau limpide et froide ou il lava son front chaud et
+fatigue dans un jardin de Genes. "C'est que les creations de l'art
+parlent a l'esprit seul, et que le spectacle de la nature parle a
+toutes les facultes. Il nous penetre par tous les pores comme par toutes
+les idees. Au sentiment tout intellectuel de l'admiration l'aspect des
+campagnes ajoute le plaisir sensuel. La fraicheur des eaux, les parfums
+des plantes, les harmonies du vent circulent dans le sang et les nerfs,
+en meme temps que l'eclat des couleurs et la beaute des formes
+s'insinuent dans l'imagination."
+
+La nature tout entiere passe dans l'homme; elle lui parle le langage le
+plus varie. Il y a quelques pages, a la fin du premier volume de _la
+Daniella_, qui sont une tentative etonnante pour exprimer l'effet
+d'orchestre que realisent pour des oreilles intelligentes ces jeux
+sonores et combines de la campagne. Jean Valreg est monte, le soir, sur
+la petite terrasse du chateau de Mondragon, et la il recueille tous les
+bruits des collines et des vallees qui montent jusqu'a lui, il etudie
+cette musique produite par la rencontre des sons epars qui constitue en
+ce pays la musique naturelle, locale. "Il y a, dit-il, des endroits
+comme cela qui chantent toujours", et celui-ci est le plus melodieux ou
+il se soit jamais trouve. Et il enumere, dans une langue bien curieuse,
+tous ces bruits divers: la chanson des grandes girouettes, si
+regulierement phrasee a son debut qu'il a pu ecrire six mesures
+parfaitement musicales, lesquelles reviennent invariablement a chaque
+souffle du vent d'est. Ces girouettes pleurardes et radoteuses, avec
+leurs notes d'une tenuite impossible, sont comme les tenors aigus qui
+dominent l'ensemble. "Je ne sais quel esprit de l'air les met d'accord
+avec le son des cloches des Camaldules.... D'autres chants se melent a
+ces bruits: ce sont les refrains des paysans epars dans la campagne....
+Les basses continues sont dans le bruissement lourd des pins demesures
+et d'une cascade qui recueille les eaux perdues des ruines. Puis il y a
+les cris des oiseaux, des vautours, et des aigles surtout." En ecoutant
+tout cela, Valreg poursuit une idee qui l'a bien souvent frappe dans ces
+harmonies naturelles que produit le hasard; par cela meme qu'elles
+echappent aux regles tracees, elles atteignent a des effets d'une
+puissance et d'une signification extraordinaires; elles remplissent
+l'air d'une symphonie fantastique qui ressemble a la langue mysterieuse
+de l'infini.
+
+A la realite decouverte ou devinee du paysage se joint, chez Mme Sand,
+un charme de sensibilite et un attrait tout particuliers. On ne
+s'interesse pas seulement a sa peinture, on en est emu, on l'aime. Ce
+nouvel effet tient a l'art delicat ou plutot a l'heureux instinct de ne
+jamais decrire uniquement pour decrire, et d'associer toujours a la
+nature quelque chose de l'ame humaine, une pensee ou un sentiment. Le
+paysage ne va jamais seul, chez elle; il est choisi en harmonie ou en
+contraste avec l'etat de l'ame qui s'y repand. Mais ce contraste
+lui-meme est une sorte particuliere d'harmonie plus intime. Au moment ou
+il semble que, dans l'imposante solitude des montagnes, tout le reste va
+etre oublie, il surgira de l'ombre du rocher une petite pastoure
+espagnole, et nous voila qui mettons dans un coin du paysage son piquant
+profil, son joli sourire, sa chevelure flottante, _melee au vent comme
+la queue d'une jeune cavale_. Et ainsi l'ame, en retrouvant la figure
+humaine, se detend de la grandeur trop austere que lui imposent les
+cimes et les torrents. Si nos regards se perdent dans les horizons de la
+mer, on nous y montre une voile, et sous cette voile nous devinons un
+rude travailleur qui peine et qui souffre. S'ils se portent vers les
+profondeurs sans limites du ciel, on nous y fait supposer des peuples
+d'ames inconnues, animant de leurs joies ou de leurs souffrances la
+bleue immensite. Toujours un sentiment joue autour du paysage et ajoute
+a l'infini de la nature l'infini plus mysterieux de l'ame. Une fleur,
+une herbe, tout s'harmonise avec nos pensees. Des traits charmants
+eclatent a chaque instant a travers les dialogues ou les reveries, comme
+celui-ci: "En portant mes mains a mon visage, je respirai l'odeur d'une
+sauge dont j'avais touche les feuilles quelques heures auparavant. Cette
+petite plante fleurissait maintenant sur la montagne, a plusieurs lieues
+de moi. Je l'avais respectee; je n'avais emporte d'elle que son exquise
+senteur. D'ou vient qu'elle l'avait laissee? Quelle chose precieuse est
+donc le parfum, qui, sans rien faire perdre a la plante dont il emane,
+s'attache aux mains d'un ami, et le suit en voyage pour le charmer et
+lui rappeler longtemps la beaute de la fleur qu'il aime? Le parfum de
+l'ame, c'est le souvenir...." Cette page m'a toujours frappe comme un
+exemple de l'heureuse facilite avec laquelle Mme Sand mele l'ame aux
+choses et l'homme a la nature.
+
+On n'oublie plus ces paysages. Ils se marient si bien a la situation du
+roman ou au caractere des personnages, que les deux souvenirs restent
+inseparablement lies et n'en font bientot plus qu'un. Est-il possible de
+penser a Valentine sans se reporter a cette scene enchanteresse ou son
+ame, vaguement impatiente d'amour, en pressent le mysterieux appel dans
+la campagne deserte, qu'elle traverse seule, le soir de la fete, au pas
+negligent de son cheval, quand tout a coup, aux murmures de l'eau
+voisine et de la brise qui s'eleve, vient se joindre une voix pure, un
+chant jeune et vibrant? C'est Benedict qui s'approche, c'est la
+rencontre, c'est l'amour; la destinee fait son oeuvre. Et Andre, qui de
+nous ne saurait le retrouver, s'il l'avait perdu?
+
+Il est la, bien sur, dans cette gorge inhabitee, ou de riviere coule
+silencieusement entre deux marges la verdure, promenant les reves de son
+adolescence romanesque et troublee. Il est la, je l'ai vu, evoquant ses
+heroines, Alice et Diana Vernon, derriere ce massif de trembles ou il a
+cru voir un jour passer une ombre, une fee, qui sera Genevieve.--Il y a
+des attitudes qui restent gravees dans l'esprit. "Il m'enveloppa dans
+mon couvre-pied de satin rose et me porta aupres de la fenetre. Je jetai
+un cri de joie et d'admiration a la vue du sublime aspect deploye sous
+mes yeux. Ce site sauvage et romantique me plait a la folie.... Ah! ne
+changeons rien aux lieux que tu aimes, Jacques! Comment aurais-je
+d'autres gouts que les tiens? Crois-tu donc que j'aie des yeux a moi?"
+Ainsi ecrivait, ainsi parlait Fernande, et plus tard, quand Octave aura
+passe dans sa vie et que Jacques sera trahi, nous la reverrons
+involontairement a cette fenetre d'ou elle apercut ses riches domaines,
+et nous saisirons la, dans cette attitude et dans ce moment, les faciles
+extases d'une ame faible.--Mauprat! son nom seul evoque l'ombre sinistre
+de son chateau effondre, la herse brisee, les traces du feu encore
+fraiches sur les murs et le souterrain a demi comble ou Edmee sentit
+defaillir son courage. Stenio, enfin, le charmant poete, allez le
+contempler pour la derniere fois dans le premier de ses sommeils que ne
+vint pas troubler l'orgueilleuse et orageuse image de Lelia. Le voila,
+baigne du flot bleu, les pieds ensevelis dans le sable de la rive, sa
+tete reposant sur un tapis de lotus, son regard attache au ciel.
+
+Ainsi tous ces souvenirs nous reviennent dans le cadre heureux qui les
+recut la premiere fois et les fixa pour toujours. Chacun des romans de
+George Sand se resume dans une situation et dans un paysage dont rien ne
+peut rompre ni deconcerter la poetique union. L'homme associe a la
+nature, la nature associee a l'homme, c'est une grande loi de l'art. Nul
+peintre ne l'a pratiquee avec un instinct plus delicat et plus sur.
+
+C'est qu'en effet la nature nous ecrase de son silence et de sa
+grandeur quand la voix de l'homme ne vient pas l'emouvoir, quand ses
+muettes harmonies n'expriment pas une ame imaginaire que la notre
+concoit et interprete. L'homme, dit quelque part Mme Sand, n'est pas
+fait pour vivre toujours avec des arbres, avec des pierres, ni meme avec
+l'eau qui court a travers les fleurs ou les montagnes, mais bien avec
+les hommes ses semblables. Dans les jours orageux de la jeunesse on reve
+de vivre au desert, on s'imagine que la solitude est le grand refuge
+contre les atteintes, le grand remede aux blessures que l'on recevra
+dans le combat de la vie; c'est une grave erreur: l'experience nous aura
+bientot detrompes et nous apprendra que, la ou l'on ne vit pas avec des
+semblables, il n'est point d'admiration poetique ni de jouissance d'art
+capables de combler l'abime. C'est la pensee, c'est la souffrance, c'est
+le don humain de sentir ou d'aimer qui repand la vie au dehors et cree
+le paysage avec l'ame particuliere qui le contemple. Mais, pour aider a
+ce travail d'idealisation, la nature prete ses formes, ses harmonies,
+ses couleurs, et le tout, ainsi combine, devient la matiere immortelle
+de l'art.
+
+La passion et la nature, Mme Sand est la tout entiere. Tout ce qui est
+en dehors de cette double inspiration lui est comme etranger, comme venu
+d'une ame pour ainsi dire exterieure, et si les formes de son talent se
+plient encore, avec leur admirable souplesse, a quelque nouvelle sorte
+d'inspiration qui ne viendrait pas du fond meme, on sent bientot
+l'effort et le parti pris. Elle n'est elle-meme, dans la plenitude de
+ses forces et la liberte de son art, qu'alors qu'elle raconte les
+troubles delicats de l'amour naissant, les violentes emotions des coeurs
+eprouves par la vie ou qu'elle esquisse a grands traits les paysages
+alpestres, comme dans le voyage aux Pyrenees[7], la vie et l'aspect de
+Venise, comme dans les _Lettres d'un voyageur_, ou les scenes
+tranquilles de la campagne du Berry, dont l'image la poursuivait a
+travers les enchantements de l'Italie. Elle arrive au comble de son art
+quand elle unit ces deux inspirations l'une a l'autre, et que, melant
+l'ame de l'homme a la nature, elle attendrit le paysage et ajoute a la
+grandeur la sympathie.
+
+Cet amour de la nature, elle ne l'avait pas pris seulement a l'ecole de
+Jean-Jacques Rousseau, elle l'avait pris en elle-meme. Elle avait senti
+la grandeur religieuse de la terre, la nourrice feconde; son ame
+virgilienne avait vecu, pendant une grande partie de son enfance et de
+sa jeunesse, dans l'intimite des champs et des bois; elle etait vraiment
+la fille de ce sol natal qui l'avait bercee dans ses sillons, nourrie
+avec les petits pastours, faconnee a son image, formee de ses influences
+familieres, consolee dans bien des chagrins sans cause, charmee de ses
+vagues terreurs. Par cette communaute de sensations, elle s'etait faite
+elle-meme la soeur des petits paysans qui avaient ete pendant de longs
+mois sa compagnie vagabonde et qui, depuis, avaient grandi. De la lui
+vint tout naturellement au coeur le gout de la bucolique et de l'idylle
+qui apparaissent dans presque toutes ses oeuvres et qui deviendront
+meme, a un moment de sa vie, un refuge contre les emotions violentes de
+la politique et comme un genre privilegie. C'est alors que, en face des
+injustices sociales dont elle etait blessee, elle evoquera l'image de la
+vie champetre et le tableau des interieurs rustiques; elle transportera
+de la scene du monde, qu'elle a jugee artificielle, sur une scene aussi
+humaine et plus naturelle a son gre, le conflit des passions et les
+drames du coeur, qu'elle poursuit toujours. Mais elle y transportera
+aussi quelques-unes des illusions de son imagination; elle n'y verra
+bien souvent que des types embellis ou rectifies de paysan poete, pretre
+de la nature, officiant, benissant les travaux de la campagne, ou de
+paysanne vertueuse, sentimentale, chevaleresque, heroique meme (comme
+Jeanne, la grande pastoure). C'est de la poesie, assurement, et si
+sincere qu'elle parait naturelle. Balzac et les romanciers modernes
+concevront autrement les paysans et les peindront avec une aprete dure,
+meme feroce, de pinceau; ne sera-ce pas une exageration dans un autre
+sens? Ce que je reprocherais plus volontiers a George Sand, ce n'est pas
+sa peinture du bon paysan, qui, apres tout, a sa realite, pourvu qu'on
+l'aide un peu a se degager d'une enveloppe de sensations et
+d'impressions vulgaires, c'est sa conception chimerique du paysan
+philosophe, lettre, comme Patience, qui serait plutot un transfuge de la
+societe, un renegat des villes, un Jean-Jacques Rousseau refugie dans
+les forets, et qui n'a plus rien de l'ame elementaire des champs.
+
+Quant au paysan, legerement idealise par George Sand, il n'est pas aussi
+faux qu'on l'a dit; cet ensemble de bons sentiments et ces germes de
+poesie champetre peuvent se trouver en lui, dans certaines circonstances
+et par d'heureuses rencontres. L'auteur n'a fait que les degager de leur
+rudesse native et les eclaircir par le langage. Il ne les a pas crees,
+il les a exprimes. Tous ses personnages de la campagne sont a la rigueur
+possibles; il ne faut a chacun d'eux, pour devenir ce qu'ils sont dans
+ses recits, qu'une occasion favorable, une excitation venue du dehors,
+une combinaison d'evenements qui les eleve au-dessus de leur maniere
+ordinaire de sentir et de parler, et les revele a eux-memes. C'est la
+l'oeuvre de l'artiste, qui n'invente pas, a proprement parler, mais qui
+ajoute a la realite humaine la conscience, par laquelle elle s'apercoit,
+et la voix, par laquelle elle se rend compte d'elle-meme en se
+traduisant aux autres. C'est l'oeuvre propre de George Sand dans ses
+adorables paysanneries. Elle est interprete plutot que creatrice, si
+l'on excepte quelques personnages faux et artificiels qui n'ont rien du
+paysan que l'apparence et le nom, et qui se sont introduits, par une
+sorte de fraude, dans ses bergeries.
+
+NOTES:
+
+[Note 6: _Mme Carlyle.--Portraits de femmes_, par Arvede Barine.]
+
+[Note 7: _Histoire de ma vie_, t. VIII.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'INVENTION ET L'OBSERVATION CHEZ GEORGE SAND. SON STYLE. CE QUI DOIT
+PERIR ET CE QUI SURVIVRA DANS SON OEUVRE
+
+
+Quelle part Mme Sand fait-elle a l'imagination et quelle part a
+l'observation? Comment se combinent en elle la puissance d'invention,
+qui est si variee et si feconde, avec l'experience de la vie reelle,
+dans les differentes situations qu'elle decrit et les caracteres qu'elle
+met en jeu? On a souvent tranche la question d'un mot: Idealiste et
+romanesque, Mme Sand n'observe pas.
+
+C'est bientot dit; il serait pourtant injuste de croire que ces facultes
+soient toujours contraires et divisees et d'en conclure qu'il y ait dans
+le roman deux ecoles radicalement opposees, celle de George Sand et
+celle de Balzac. Il n'y aurait meme pas de paradoxe a etablir que Mme
+Sand observe tres finement, et que Balzac, de son cote, imagine avec une
+sorte d'intrepidite. Au fond, il se pourrait bien qu'il n'y eut pas
+deux ecoles contraires en litterature, comme on se plait a le repeter,
+celle de l'imagination ou l'idealisme, celle de l'observation ou le
+realisme. Je n'attache, pour ma part, qu'une mediocre importance a ces
+distinctions tranchantes de programmes et a ces pretentions absolues en
+sens divers. Peut-etre meme, en realite, n'y a-t-il pas d'ecoles
+litteraires proprement dites; il n'y aurait que des temperaments
+differents, organises plus specialement pour l'observation ou
+l'imagination: les uns plus sensibles a l'exactitude du detail, les
+autres donnant libre carriere a leur puissance d'invention. Une ecole se
+cree artificiellement lorsqu'un ecrivain d'un temperament donne, ayant
+experimente son initiative ou son succes dans un certain sens,
+s'institue, un beau jour, le maitre d'un genre. Il se fait accepter, a
+ce titre, par une foule d'esprits secondaires qui prennent le mot
+d'ordre et se mettent a la suite, exagerant la _maniere_ de l'initiateur
+et dociles au succes, qui revele souvent un gout changeant de l'opinion.
+C'est ainsi qu'on arrive a faire un systeme tout simplement avec les
+qualites et surtout avec les defauts d'un homme.
+
+Toutes ces querelles d'ecoles nous paraissent vaines. Il n'y avait pas
+eu, a l'origine, de dissentiment absolu entre Mme Sand et Balzac,
+qu'elle rencontra plusieurs fois dans les annees de son noviciat
+litteraire a Paris. Elle declare elle-meme, avec un eclectisme tres
+degage et une spirituelle tolerance, que toute maniere est bonne et tout
+sujet fecond pour qui sait s'en servir. "Il est heureux, disait-elle,
+qu'il en soit ainsi. S'il n'y avait qu'une doctrine dans l'art, l'art
+perirait vite, faute de hardiesse et de tentatives nouvelles." Balzac
+etait une preuve vivante a l'appui de sa theorie. "Elle poursuivait
+l'idealisation du sentiment qui faisait le sujet de son roman, tandis
+que Balzac sacrifiait cet ideal a la verite de sa peinture." Mais il se
+gardait bien de faire de ce sacrifice un programme d'ecole; c'etait une
+simple tendance de son esprit qu'il exprimait ainsi. Plus liberal que ne
+le furent plus tard ses disciples, il admettait au meme titre la
+tendance contraire et felicitait Mme Sand d'y rester fidele. Ainsi, ces
+deux grands artistes se maintenaient justes et tolerants l'un pour
+l'autre. Balzac, d'ailleurs, lui aussi, ne s'asservissait pas a un
+dogme. Il essayait de tout; il cherchait et tatonnait pour son propre
+compte. Ce n'est que beaucoup plus tard que l'ecole, s'etant formee,
+attribua au chef un systeme absolu qui n'avait ete d'abord qu'une
+preference de gout.
+
+A plus forte raison peut-on le dire des dynasties qui se sont succede
+depuis Balzac, et dont les chefs principaux n'ont fait que rediger dans
+des programmes les qualites dominantes de leur esprit, soit Flaubert,
+l'homme d'un chef-d'oeuvre unique et d'un immense labeur, soit les
+freres Goncourt, deux artistes de la sensation subtile et aigue, soit
+Alphonse Daudet, dont l'observation profonde et cruelle a eu de si
+fortes prises sur les esprits de son temps, ou bien encore Zola, qui a
+cree l'epopee du roman ultra-democratique, le maitre de l'_Assommoir_
+et de _Germinal_, jusqu'a l'avenement nouveau de Paul Bourget et de Guy
+de Maupassant, l'un psychologue raffine et souffrant "du mal de la vie",
+l'autre doue d'un humour naturel et d'un style de race qui dissimulent
+mal un fond effrayant de mepris pour l'homme, peut-etre meme, si l'on
+penetre plus loin, une tristesse presque tragique. En realite, peut-on
+dire que chacun de ces noms represente une ecole? Assurement non; ce
+qu'il faut y voir, ce sont des diversites d'esprits a l'infini, dont
+chacun s'attribue l'initiative et la souverainete d'un genre nouveau; il
+y a des variations de genres d'un esprit a un autre, comme, a certains
+moments, il y a des variations du gout dans l'esprit public. Les modes
+n'ont qu'un temps; elles se succedent les unes aux autres sans se
+detruire et meme sans se remplacer, par une sorte de rythme regulier.
+Nul ne peut dire de quel cote ira la generation prochaine, quand on sera
+fatigue des exces de l'observation brutale. Ce sera peut-etre l'occasion
+de revenir a George Sand, trop delaissee un instant par une epoque
+exclusivement positive, amoureuse des faits plus que des idees, eprise
+de methodes experimentales la meme ou elles n'ont que faire, et defiante
+des belles chimeres. Et deja paraissent chez des esprits en eveil des
+symptomes d'une reaction vers la creatrice de tant de beaux romans.
+
+George Sand etait portee, par son temperament d'esprit, a la conception
+d'aventures plus ou moins chimeriques, au conflit des passions ideales
+avec des evenements imaginaires; elle s'y complaisait delicieusement.
+Mais on se tromperait fort en croyant qu'elle observat mediocrement la
+vie reelle et qu'elle ne s'en inspirat que rarement. Que de preuves nous
+pourrions donner du contraire! Dira-t-on qu'elle n'est pas, en meme
+temps qu'une merveilleuse artiste d'inventions superbes, une psychologue
+penetrante dans presque toutes ses oeuvres, dans certaines parties au
+moins? Au moment ou elle ecrivait ses premiers romans, a l'aurore de sa
+vie litteraire, que d'observations fines et variees elle deploie deja,
+quelle experience de la vie reelle, profondement sentie, se revele, bien
+que moins en dehors que chez Balzac, moins etalee en surface, mais bien
+delicate et d'un ton si juste, jusqu'au moment ou la chimere s'empare de
+l'auteur et l'emporte avec le lecteur au ciel ou aux abimes.
+
+Vous rappelez-vous, au hasard des premieres oeuvres, l'interieur glacial
+de ce petit castel de la Brie? Comme cela est bien vu, finement observe!
+Comme toutes ces attitudes diverses ont ete notees dans un souvenir
+exact! Comme tous ces details d'interieur sont rendus! Comme on sent
+peser lourdement sur chacun des acteurs le poids d'une soiree d'automne
+pluvieuse qui a suivi une journee plus monotone encore! Ce vieux salon,
+meuble dans le gout Louis XV, que le colonel Delmare arpente avec la
+gravite saccadee de sa mauvaise humeur, cette jeune creole, toute
+fluette, toute pale, Indiana, enfoncee sous le manteau de la cheminee,
+le coude appuye sur son genou, dans sa premiere attitude de tristesse
+non encore revoltee, mais prete a l'etre au premier signal de la
+passion; en face d'elle, ce Ralph, fixe et petrifie, comme s'il
+craignait de deranger l'immobilite de la scene, de meme que dans tout le
+roman il craindra de troubler les evenements par sa modeste
+personnalite, jusqu'a ce que les evenements lui imposent un role
+d'heroisme qui le trouvera pret: n'y a-t-il pas dans chacun de ces
+traits comme une experience personnelle, une impression de vie reelle,
+une preparation des destinees qui vont s'accomplir? Combien elle est
+curieuse aussi, dans une autre oeuvre, voisine de celle-ci par la date,
+la psychologie d'Andre, avec cette sensibilite naive, emportee en
+dedans, craintive au dehors, avec cette tendresse de coeur qui le
+rendait presque repentant devant les reproches, meme injustes! Ce sont
+la d'admirables etudes de caracteres. L'insurmontable langueur de ce
+personnage, cette inertie triste et molle, l'effroi des recriminations,
+cette avidite vague et febrile de l'inconnu, tout cela ne fait-il pas de
+lui la victime inevitable du conflit qui va briser sa vie entre le
+marquis de Morand, son pere, un tyran sans mauvaise humeur, un joyeux et
+loyal butor, et sa maitresse, Genevieve, une pauvre fleuriste qui
+prendra tout ce coeur desherite et qui mourra de cet amour! Pas une page
+ici, pas une ligne qui ne soit du roman experimental, sauf la poesie,
+qui transfigure tout, meme l'analyse, meme l'observation. Nous
+pourrions faire la meme enquete, qui nous donnerait le meme resultat,
+jusqu'a _Jean de la Roche_, jusqu'au _Marquis de Villemer_, en insistant
+sur ce trait que les situations donnees et les caracteres indiques sont
+presque toujours pris dans la realite la mieux observee, et que ce n'est
+que dans la suite et sous la pression d'une imagination qui ne se
+contient plus que les caracteres s'alterent, se deforment ou
+s'idealisent a l'exces.
+
+Il y a un de ses romans surtout, dont elle dit elle-meme "qu'il est un
+livre tout d'analyse et de meditation", et qui m'a semble se detacher en
+relief sur l'ensemble de son oeuvre, comme une des plus fortes etudes
+qui aient jamais ete faites sur une des formes maladives de l'amour, la
+jalousie; je veux parler de _Lucrezia Floriani_. Il importe peu que ce
+soit un chapitre de psychologie intime, ou les personnages reels du
+drame de sa vie peuvent se reconnaitre eux-memes sous des noms nouveaux.
+Il importe moins encore que George Sand se soit faiblement defendue
+d'avoir voulu faire dans ce roman des portraits tres exacts[8]. Ce qui
+importe, c'est l'exactitude de la peinture morale qu'elle nous a donnee,
+quel que soit l'exemplaire vivant ou elle en a pris les traits. Le point
+de depart, ce fut un de ces amours reputes impossibles et qui sont
+precisement ceux qui eclatent avec le plus de violence. "Comment le
+prince Karoll, cet homme si beau, si jeune, si chaste, si pieux, si
+poetique, si fervent et si recherche dans toutes ses pensees, dans
+toutes ses affections, dans toute sa conduite, tomba-t-il, inopinement
+et sans combat, sous l'empire d'une femme usee par tant de passions,
+desabusee de tant de choses, sceptique et rebelle a l'egard de celles
+qu'il respectait le plus, credule jusqu'au fanatisme a l'egard de celles
+qu'il avait toujours niees, et qu'il devait nier toujours?" Ce fut, en
+effet, un terrible malentendu; le chatiment ne se fit pas attendre. A
+peine la destinee de cet invraisemblable amour s'est-elle accomplie,
+l'imagination du prince Karoll s'excite sur toutes les circonstances de
+la vie de Lucrezia, meme sur ce passe qu'on ne lui a pas cache; les
+difficultes commencent; tout s'assombrit dans cette ame ou le soupcon
+est entre; la vie entre ces deux etres n'est plus qu'un long orage.
+Comment nait la jalousie, comment elle jette son poison secret dans les
+rapides joies de ce bonheur, etonne d'abord de lui-meme, comment elle le
+corrompt sans le detruire, produisant les courtes folies, les angoisses
+delirantes, les fureurs qui eclatent ou celles qui tuent par de longs
+silences, comment les ruines morales s'accumulent sous les coups d'un
+insense, jusqu'au denouement fatal, vulgaire et poignant, voila ce que
+raconte ce livre avec une logique de deductions, une surete de traits,
+une profondeur d'analyse qui trahissent la vie observee de pres et
+profondement sentie. La jalousie incurable du passe, voila la maladie
+du prince Karoll. Les details et la gradation du mal sont marques avec
+une precision presque scientifique. Il a aime cette femme, sachant tout,
+et, malgre tout, il l'a aimee quand elle n'etait plus ni tres jeune ni
+tres belle, en depit d'un caractere qui etait precisement l'oppose du
+sien, et n'ayant pu prendre jamais son parti de ces moeurs imprudentes,
+de ces devouements effrenes, de cette faiblesse d'un coeur jointe a
+cette hardiesse d'un esprit qui semblaient une violente protestation
+contre tous les principes et les sentiments sur lesquels il a vecu
+jusque-la. Il n'a jamais pu pardonner a cette femme d'etre si differente
+de lui-meme. Il la poursuivra de sa folie croissante et devenue a la fin
+presque furieuse jusqu'au jour ou Lucrezia tombe, sans avoir, une seule
+heure, inspire de confiance a son etrange amant, sans avoir conquis son
+estime, sans avoir cesse d'etre aimee de lui comme une maitresse, jamais
+comme une amie.--Que ceux qui refusent a George Sand la faculte
+d'analyse relisent ce roman et qu'ils disent s'il n'y a pas la une
+admirable et profonde etude de passion, si chaque page n'est pas ecrite
+avec une observation ou un souvenir?
+
+Ce qui a donne le change sur l'absence pretendue de la faculte
+d'observation chez George Sand, c'est qu'il arrive un moment, meme dans
+ses plus belles fictions, ou le romanesque s'introduit a forte dose dans
+le roman, l'absorbe tout entier et efface tout le reste. Le romanesque,
+c'est l'exaltation dans la chimere: il marque l'age d'une generation et
+la date d'un livre; il se reconnait a la maniere d'aimer (surtout a la
+facon de dire que l'on aime), a la maniere de concevoir et d'imaginer
+les evenements, a la maniere plus ou moins agitee et surexcitee
+d'ecrire. Un maitre de la critique, M. Brunetiere, a marque fortement
+ces traits: "... Cette facon forcenee d'aimer fut celle de toute la
+generation romantique. Tout le monde n'aime pas de la meme maniere, et
+chacun a la sienne; mais les romantiques ont aime comme personne avant
+eux n'avait fait, ni depuis.... Certes, _Indiana_, _Valentine_, _Lelia_
+meme et _Jacques_ sont de curieuses etudes de l'amour romantique. George
+Sand, selon son instinct, n'a pris, dans la realite, qu'un point de
+depart ou d'appui, qu'elle quitte aussitot pour revenir au reve
+interieur de son imagination.... Il y a dans ces romans une partie
+romanesque et sentimentale qui a etrangement vieilli[9]."
+
+Prenons, des les debuts, deux des oeuvres les plus celebres, _Valentine_
+et _Mauprat_, et voyons comment ce jugement se verifie, et aussi comment
+le pronostic se realise. Dans chacune d'elles il y a une matiere riche,
+neuve, variee, d'invention naturelle, et aussi semblable au vrai qu'il
+est possible, melee bientot a des exagerations de caracteres ou de
+details qui etonnent ou revoltent l'imagination la plus docile et la
+plus credule. Que la ravissante Edmee aime son cousin Bernard, qu'elle
+l'ait aime des sa rencontre avec lui dans la societe epouvantable des
+Mauprat, qu'elle ait tacitement choisi ce rustre, ce sauvage qui sait a
+peine signer son nom, qu'elle ait pris a tache de le civiliser pour le
+rendre digne d'elle, qu'elle ait reussi enfin, a force de devouement
+actif et silencieux, a en faire un vaillant homme, un honnete homme, en
+l'elevant jusqu'au niveau de son coeur, tout cela, c'est le roman meme,
+et quel beau, quel noble roman!
+
+Mais a travers ce courant divers ou melange de deux existences, separees
+a l'origine par des abimes et que le plus sincere amour a rapprochees
+dans la vie, l'element invraisemblable se glisse, grandit, intercepte
+l'interet, contrarie a chaque instant les belles et saines emotions du
+roman, les empeche de germer a l'aise. C'est la perpetuelle apparition
+du pere Patience a tous les carrefours du pays et a chaque page du
+roman; c'est l'inevitable intervention de cet homme qui a tout appris
+dans la vie des champs, qui sait tout du present et de l'avenir, de ce
+grand justicier, de ce magistrat improvise qui impose silence aux
+puissances de la province, de ce paysan qui joue, a chaque occasion, le
+role de Mirabeau, conduisant par sa parole les evenements, nouant et
+denouant l'action? N'est-ce pas le faux et l'invraisemblable en
+personne? Qui nous delivrera de ce type artificiel, de son bavardage et
+de son infaillibilite? C'est vraiment trop demander a notre bonne
+volonte que de nous faire accepter ce prolixe collaborateur, eclaire des
+feux de la revolution prochaine, travaillant, au nom du contrat social,
+a la justification de Bernard, qui n'est pas coupable, et au denouement
+du roman, qui se denouerait fort bien sans lui. Element romanesque, et
+d'autant plus blamable ici qu'il est inutile. Ce bonhomme Patience m'a
+bien l'air de jouer _la Mouche du coche_, et le mutisme actif de
+Marcasse fait dix fois plus de besogne, sans en avoir l'air, bien qu'il
+ait, lui aussi, une bonne part de romanesque.
+
+_Valentine_ est, a cote de _Mauprat_, un des plus charmants et des plus
+tragiques recits d'amour. Car, que demander a Mme Sand? Au fond, elle ne
+sait que l'amour. Elle a prodigue, ici encore, les plus merveilleuses
+peintures de ce sentiment, elle l'a encadre dans le theatre de ses
+longues et continuelles reveries, dans ces paysages du Berry qu'elle a
+tant aimes. Elle a trahi, par la grace d'un incomparable pinceau,
+l'_incognito_ de cette contree modeste, de cette Vallee-Noire, dont elle
+dit: "C'etait moi-meme, c'etait le cadre, c'etait le vetement de ma
+propre existence". Et tout cela elle l'a livre au public, comme attiree
+par un charme secret et le repandant a son tour. De la est sortie cette
+analyse de passion qu'on n'oublie plus et qui fait de chaque lecteur un
+complice de Benedict. On le suit, on le voit arrete, contemplant
+Valentine, sur le bord de l'Indre, tandis qu'assis sur un frene mal
+equarri, il s'enivre de son image, tantot reflechie dans l'onde
+immobile, tantot troublee par un frisson de l'eau. Il ne pense pas, dans
+ce moment-la, il jouit, il est heureux; il boit par les yeux le poison
+fatal dont il mourra. Les evenements se developpent; mais deja peu a
+peu quelques-uns des caracteres d'abord indiques changent et se
+deforment. Benedict est le paysan sublime et passionne. M. de Lansac, le
+fiance de Valentine, d'abord un tres galant homme, devient le type
+legerement charge d'abord, puis demesurement avili de l'homme du monde
+sans passion genereuse, sans jeunesse morale, use et fletri au dedans,
+d'ailleurs cupide et debauche, tout ce qu'il faut pour rendre la lutte
+difficile a Valentine, facile a Benedict. Mme de Raimbault, une femme du
+monde, qui a simplement des prejuges, passe tout a coup a l'etat d'une
+vieille coquette, coureuse de bals de sous-prefecture, qui se
+desinteresse de sa fille a un point invraisemblable, ainsi que plus tard
+M. de Lansac de sa femme, sans doute pour laisser les incidents les plus
+graves se developper a leur aise, sans la gene de la vie de famille, ou
+la plus simple surveillance entraverait les libres allures du roman.
+Ainsi s'explique ce va-et-vient des personnages les plus compromettants
+et les plus faciles a compromettre, qui entrent dans le parc et le
+chateau, ou bien en sortent, comme il leur plait, le jour et meme la
+nuit. Benedict en profite a souhait, d'abord pour essayer de tuer a
+l'affut, dans la soiree meme du mariage, l'epoux, M. de Lansac, sous le
+pretexte etonnant de punir "une mere sans entrailles qui condamnait
+froidement sa fille a _un opprobre legal_, au dernier des opprobres
+qu'on puisse infliger a la femme, au viol", puis, pour s'introduire au
+chateau furtivement, et prendre la place de M. de Lansac absent dans la
+chambre nuptiale. Et de la une des plus incroyables folies qui puissent
+traverser une imagination exaltee, cette scene capitale de la nuit de
+noces entre Valentine malade, alienee d'elle-meme, tombee par desespoir
+dans une sorte de somnambulisme, et Benedict, qui passe pres d'elle les
+heures troublantes de la nuit, s'exaltant de la presence aimee, livre a
+toutes les furies de la passion, qu'heureusement une serie de hasards
+transforme en un inoffensif et delirant monologue. Tout cela est bien
+etrange. "Il ne faut pas oublier, dit Mme Sand ingenument, que Benedict
+etait un naturel d'exces et d'exception." Il le prouvera jusqu'a la fin,
+a travers des incidents sans nombre, des surprises et des rendez-vous
+manques, jusqu'a un meurtre absurde, jusqu'au coup de fourche qui
+atteint le heros par suite d'un ridicule malentendu. Toute cette seconde
+partie du roman est une serie de drames vulgaires et forcenes ou
+l'invraisemblable tue l'interet. Le charme s'est evanoui. Mais qu'il
+etait grand, irresistible dans la premiere partie du livre!
+
+George Sand avait elle-meme conscience de cette impulsion etrange qui la
+portait a un romanesque exagere: "Je declare aimer beaucoup, disait-elle
+dans le preface de _Lucrezia Floriani_, les evenements romanesques,
+l'imprevu, l'intrigue, l'_action_ dans le roman.... J'ai fait tous mes
+efforts, cependant, pour retenir la litterature de mon temps dans un
+chemin praticable entre le lac paisible et le torrent.... Mon instinct
+m'eut poussee vers les abimes, je le sens encore a l'interet et a
+l'avidite irreflechie avec lesquels mes yeux et mes oreilles cherchent
+le drame; mais quand je me retrouve avec ma pensee apaisee, je fais
+comme le lecteur, je reviens sur ce que j'ai vu et entendu, et je me
+demande le pourquoi et le comment de l'action qui m'a emue et emportee.
+Je m'apercois alors des brusques invraisemblances ou des mauvaises
+raisons de ces faits que le torrent de l'imagination a pousses devant
+lui, au mepris des obstacles de la raison ou de la verite morale, et de
+la le mouvement retrograde qui me repousse, comme tant d'autres, vers le
+lac uni et monotone de l'analyse".
+
+On pourrait faire un travail de ce genre sur la plupart des romans de
+George Sand et fixer les proportions variables de ces deux elements
+qu'elle emploie, le chimerique pousse a outrance et le reel finement
+observe. C'est la que se revelerait le grand defaut de cette belle
+imagination creatrice. Elle ne sait pas composer une oeuvre; elle ne
+sait y conserver ni l'unite du sujet, qui change souvent, ni l'unite de
+ton dans les caracteres qui s'alterent sans cesse. Elle n'en a d'avance
+arrete ni le but ni les proportions. Quand par hasard il lui arrive de
+conserver l'unite de l'oeuvre, c'est a son insu et comme par un coup de
+la grace. Elle concevait des personnages dans une situation donnee, qui
+etait presque toujours un etat de passion, elle s'eprenait d'eux, elle
+s'y interessait ardemment et pour son propre compte, tandis qu'elle les
+racontait et les peignait avec la flamme interieure; elle s'abandonnait
+a une sorte de hasard d'inspiration qui amenait les grandes luttes, mais
+qu'elle gouvernait bien peu, disait-elle, au point d'ignorer d'avance
+comment ces batailles de la vie se termineraient et comment le roman se
+denouerait. C'etait veritablement le triomphe de ce qu'on a nomme plus
+tard l'_inconscient_ dans le talent ou dans le genie. Je ne puis, en
+effet, mieux exprimer ce singulier phenomene dont elle donnait le
+spectacle etonnant dans sa methode de travail, qu'en disant que c'etait
+un phenomene d'inconscience superbe, mais bien peu sure dans le
+resultat. Rien de calcule, en apparence, rien de premedite; pas meme les
+grandes lignes arretees; tout procedait dans son art comme dans la vie.
+Quand une rencontre dramatique a lieu, quand une grande aventure
+commence, qui peut dire, dans le train de l'existence, ce qui devra
+arriver le lendemain? Il en etait de meme dans le domaine de son
+imagination. Elle ne savait pas la veille ce qui arriverait de ses heros
+ou a ses heros. Elle les livrait a la fatalite de son art, comme la vie
+les livre a la fatalite des evenements. De la ce contraste saillant dans
+ses oeuvres: l'entrain, la fougue, les merveilleux preludes, le
+commencement enchanteur de presque toutes ses fictions, des plus belles.
+Puis, a un certain moment, il se produit une sorte de fatigue: la
+richesse des developpements devient de la prolixite, le recit se traine
+en meandres inutiles; le style aussi se lasse et se neglige. Et
+cependant il faut bien finir. On finit, mais c'est une fin de raison,
+non d'inspiration. La composition languit, tout simplement parce qu'il
+n'y a pas eu de plan prepare, et que la composition n'est pas portee
+jusqu'au bout par l'ardeur de la pensee ou de la passion. Les
+denouements n'egalent jamais les preludes de l'oeuvre. On la voyait
+vivement preoccupee d'une idee de roman, possedee par son sujet, a tel
+point que tous ceux qu'elle avait traites auparavant semblaient ne plus
+exister pour elle, et, quelque temps apres, elle avait hate de dire
+adieu a ses personnages les plus chers d'un jour. Elle avait use et
+comme consume par le feu de son imagination les plus beaux enfants de
+son reve; elle les replongeait dans le passe, en un tour de main, je
+pourrais dire dans le neant. N'etait-ce pas un neant relatif que cet
+oubli qui succedait si vite en elle a la presence reelle de tous ces
+personnages, dont le nom meme sortait parfois de sa memoire? La
+fournaise ardente s'etait refroidie; pour se rallumer, elle attendait
+d'autres types, d'autres moules d'ou allait sortir un monde nouveau.
+
+Quand le chimerique s'introduit ainsi dans ses oeuvres, forcant les
+evenements et les caracteres, c'est une preuve que chez elle
+l'inspiration s'epuise, que la fatigue se trahit et que l'auteur ressent
+une certaine hate d'en finir avec le sujet dont elle a deja exprime la
+substance et la fleur. Mais il faut bien se garder de confondre ce
+romanesque mediocre, qui exprime une lassitude dans son talent, avec un
+autre genre de romanesque, qui produit chez elle des oeuvres exquises et
+qui est un jeu enchante de son imagination. Pour bien marquer cette
+nuance, deux noms suffisent; nous pourrions en citer dix: _Teverino_ et
+_le Secretaire intime_. Ce sont la des recits concus dans une heure de
+fecondite heureuse et qui semblent avoir ete acheves sous la meme
+inspiration fraiche et sans defaillance, de la premiere a la derniere
+page, sans un intervalle de repos ni de fatigue. Songes d'une nuit
+d'ete, reveries d'une journee de printemps, on ne sait de quel nom
+designer ces fictions magiques, qui vous tiennent comme suspendus dans
+un monde legerement ideal, ou tout succede au voeu de l'auteur avec une
+complaisance des evenements et une docilite des personnages qu'on ne
+trouve pas toujours en ce monde. _Le Secretaire intime_ est une
+fantaisie "qui lui est venue apres avoir relu les _Contes fantastiques_
+d'Hoffmann"; il a garde quelque chose de son origine. Tout est
+invraisemblable dans cette principaute batie entre ciel et terre, aux
+ordres de cette souveraine enigmatique et ravissante, Quintilia
+Cavalcanti, tour a tour folle du luxe et du plaisir, et adonnee au plus
+serieux labeur de la pensee, soupconnee des plus noirs crimes d'amour,
+une Marguerite de Bourgogne qui se montre dans un cadre enchante, puis
+tout a coup revelee a travers les aventures les plus contraires comme
+une epouse admirable, vertueuse et fidele a un epoux qu'elle adore dans
+l'_incognito_ de son exil errant. L'amour legitime avec des airs
+d'aventurier! Quel reve enfin realise par Mme Sand! C'est la seule
+maniere, a ce qu'il parait, de faire supporter le mariage. Et que
+d'epreuves pour le jeune comte de Saint-Julien, jete en plein mystere
+par un hasard de voyage, admis sur le grand chemin dans le carrosse de
+la princesse, au grand deplaisir de la lectrice et de l'abbe, a la
+stupefaction de la petite cour fabuleuse et agitee ou il debarque comme
+un evenement, puis montant en grade et en faveur avec une rapidite qui
+lui donne le vertige, et dans ce vertige fatal concevant un impossible
+amour qui le mene au bord des plus grands perils. Le denouement arrive.
+L'heureux epoux, le mysterieux Marx, sauve Julien de ses imprudences.
+Notre heros sort de cette feerie, tour a tour ravi, epouvante, humilie,
+meurtri. La guerison ne viendra que plus tard, apres la maladie de
+rigueur, qui suit les grandes defaillances, et le retour dans sa
+famille, ou il rapportera une imagination plus calme, une ame plus
+indulgente et le souvenir, le reve plutot des aventures dont il a eu
+pendant une annee le spectacle eblouissant et tragique devant les yeux.
+Il n'y a pas de bon sens dans cette fable. Mais quelle jolie suite aux
+_Contes_ d'Hoffmann! C'est ainsi qu'un grand artiste imite et s'inspire.
+
+C'est de la meme source de romanesque heureux qu'est sorti _Teverino_.
+Il arrive ainsi bien souvent a George Sand, lasse de la vie plate et
+vulgaire, de vouloir s'en echapper a tout prix, et de se raconter a
+elle-meme de merveilleuses histoires, comme celles qui prenaient tant de
+place autrefois dans sa vie d'enfant et qui finissaient par lui faire
+une existence revee presque aussi importante, dix fois plus precieuse
+et plus chere que l'autre. C'est dans un de ces jours ou, comme
+Scheherazade dans _les Mille et une Nuits_, mais pour satisfaire a son
+caprice d'imagination et non pas a celui d'un sultan feroce, elle
+s'amusait elle-meme et s'enchantait de ces recits, qu'elle concut l'idee
+de cette journee unique, et qu'une fois concue comme a travers un songe,
+elle la jeta sur le papier, dans sa vivacite et sa fraicheur intactes, a
+peine entamees par le travail presque insensible de la composition.
+
+Certes il y a bien de quoi crier a l'invraisemblance quand on voit
+s'organiser, au hasard des evenements, cette jolie caravane de voyage,
+dans la villa de Sabina, au lever du soleil. Leonce conjure Sabina de se
+laisser emmener ou il voudra, sans rien lui designer d'avance, a travers
+les paysages les plus varies, aussi loin qu'on pourra aller dans une
+seule journee. Il a touche la corde magique, l'inconnu; la fantaisie
+enleve les dernieres resistances; Leonce va devenir l'arbitre de cette
+journee. On part a deux, avec la negresse de Sabina et le jockey sur le
+siege. Et bientot les rencontres commencent: on enleve un bon cure qui
+marchait gravement sur la route, son breviaire a la main; un peu plus
+loin, une ravissante petite paysanne errante, qui a pour specialite
+d'apprivoiser les oiseaux et qu'on annexe a la caravane; plus loin
+enfin, a travers mille aventures, le heros du roman, le plus singulier
+et le plus merveilleux des heros, un voyageur que Leonce rencontre se
+baignant dans un lac, bien different dans sa noble nudite de ce qu'il
+paraissait etre, un instant auparavant, sous ses haillons sordides.
+Leonce fait de lui un homme comme il faut en lui jetant des habits
+convenables. Touchant apologue qui nous fait voir qu'il n'y a bien
+souvent qu'une question de vetements entre les hommes, surtout dans les
+romans de Mme Sand! C'est une idee chere a l'auteur, et qu'elle
+reprendra souvent, jamais avec autant de bonheur et de grace. Teverino
+s'est revele a Leonce avec sa distinction naturelle; c'est le plus beau
+des mortels et le plus eloquent des artistes. Des lors il va prendre sa
+place, qui sera la premiere, dans cette journee romantique; il marque en
+tout genre une superiorite de virtuose, de philosophe, d'ami devoue
+(bien qu'improvise), d'amant chevaleresque, si bien qu'il remplit toute
+la fin de la journee, toute la soiree qui la termine et la matinee qui
+la recommence, des propos les plus fins, les plus brillants, les plus
+poetiques, des actes les plus audacieux, des engagements de coeur les
+plus hardis, arretes a temps avec une discretion que n'aurait pas un
+homme du monde. Il eblouit de sa voix d'artiste toute une petite ville
+italienne ou l'on s'est arrete pour le soir, il etonne de plus en plus
+Leonce, il l'irrite meme et le domine par la noblesse de sa conduite, il
+se fait un instant presque aimer de l'elegante et hautaine Sabina; et ce
+n'est que par generosite qu'apres l'avoir troublee, comme pour faire
+l'epreuve de sa puissance, il detache de lui ce coeur fragile, un
+instant surpris, le rend a Leonce, et disparait.--Ce souverain
+improvise de quelques heures, pendant cette journee unique, est l'enfant
+gate de George Sand. C'est bien l'artiste aventurier qu'elle a toujours
+aime, un de ces bohemes de genie, deguenilles mais delicats, nobles et
+superbes, qui doivent leurs riches facultes a la nature, et qui les ont
+conservees avec soin, grace a une independance, a une paresse, a un
+desinteressement qui les rend pauvres, mais les garde purs. Elle l'a vu
+agir devant ses yeux, cette fois; elle l'a vu marcher, ce heros
+longtemps imagine, elle l'a vu dominer le petit monde ou elle l'a
+introduit. Elle en a ete heureuse, comme du succes d'un fils cheri de
+son imagination. On peut sourire de ce facile bonheur qu'elle s'est
+donne a elle-meme. Mais les traits de la vie reelle se melent si bien
+ici a la fable, il y a de si charmants episodes dans cette journee
+disposee par la plus aimable et la plus ingenieuse des providences, il y
+a des conversations si elegantes et si delicates, qu'il faut bien en
+passer par la fantaisie de l'auteur, et vraiment on aurait mauvaise
+grace a resister au charme qui vous penetre et vous entraine.
+
+Le roman, ainsi concu, est tout simplement de la poesie. Soit. Est-ce
+donc la quelque chose de si malheureux, et George Sand perdra-t-elle
+quelque chose a une accusation de ce genre? Il faut bien que le roman se
+rapproche de la poesie ou de la science. Le roman scientifique est en
+grand honneur de nos jours: la science des moeurs, des institutions, des
+classes sociales, des caracteres et des temperaments, des influences
+physiologiques et medicales qui determinent l'individualite de chacun,
+des heredites que l'on subit a travers les ages, voila la matiere
+indefinie et toujours variee du roman experimental. Mais faut-il
+sacrifier a ce genre unique tous les autres genres et en particulier
+celui qui considere le roman comme une oeuvre a la fois d'analyse et de
+poesie, comme George Sand le definissait d'instinct? Prenons garde, le
+roman selon George Sand, c'est le vrai roman national; si nous en
+croyons les interpretes des origines de notre litterature[10], il est ne
+des anciennes chansons de geste; il est de la meme famille que la
+poesie; et qui pourra d'ailleurs demontrer qu'on a tort de le comprendre
+ainsi?
+
+On notera, avec un soin pedantesque, les invraisemblances qui abondent
+dans les fictions de George Sand. Mais ne serait-il pas aise de noter,
+en regard de l'invraisemblance des evenements que l'on peut signaler
+chez elle, le defaut de logique des caracteres chez les naturalistes le
+plus en vogue, l'incoherence des sentiments, la bizarrerie maladive de
+la conduite, sous pretexte de maladies ou d'heredite? Et nous en
+viendrions a nous demander de quel cote il y a le plus
+d'invraisemblable. C'est une querelle qui durera longtemps et ou nous
+n'avons pas l'intention d'entrer. Il serait pourtant curieux de savoir
+si les pretendus observateurs de la realite ne font pas autant de
+concessions que les autres romanciers a une certaine convention aussi
+artificielle, aussi arbitraire, aussi fausse que celle dont ils font un
+si terrible grief a l'ecole qu'ils veulent detruire, comme si l'on
+detruisait des temperaments et des gouts!
+
+A cette maniere de comprendre le roman, correspond le style, qui
+meriterait une etude a part chez George Sand et dont nous n'indiquerons
+que quelques traits, bien reconnaissables a travers la variete infinie
+des sujets qu'elle a traites et dans la longue suite de cette vie
+remplie pendant quarante-six ans des plus feconds travaux.
+
+Certes on ne peut pas dire qu'elle n'ait pas fait, pendant un aussi long
+intervalle de temps, son education d'ecrivain, et qu'elle n'ait pas
+modifie son instrument d'expression et ses ressources. Cependant, des le
+debut, sa langue etait formee, deja ample et souple, pleine de mouvement
+et de feu. Le long travail d'une vie litteraire ne fit que la
+developper, il ne la crea pas; elle lui etait venue comme d'instinct,
+aussitot que, dans sa retraite de Nohant, elle jeta sur quelques
+feuilles eparses ses tristesses, ses larmes, ses revoltes, toute la
+matiere de son reve interieur. Les mots lui obeissaient deja sans
+resistance, les images suivaient d'elles-memes et s'entrelacaient sans
+effort avec une justesse que rencontrent seuls, du premier coup, les
+ecrivains de race. Ecrire est, pour certaines personnes, aussi naturel
+que respirer. George Sand ecrivait en prose comme Lamartine en vers;
+c'etait pour tous les deux une sorte de fonction de la vie; ils la
+remplissaient sans l'avoir etudiee; ni l'un ni l'autre n'aurait pu en
+rendre compte a eux-memes ni aux autres. Ni l'un ni l'autre ne furent
+des artistes de travail et de volonte; ils furent des artistes de
+nature; ils etaient nes grands ecrivains, ils l'etaient des la premiere
+page.
+
+Cette facilite, qui est un don, est un piege. George Sand n'a pu
+echapper a ce peril d'un abandon trop peu surveille au courant qui
+l'entraine. Elle a une complaisance excessive a developper ses idees;
+elle s'endort parfois, elle s'oublie dans une sorte de prolixite qui la
+trompe elle-meme; elle a ses negligences. On a aussi note trop souvent
+une certaine tendance a l'emphase, pour que ce grief n'ait pas quelque
+motif. Dans les conversations, ou plutot dans les discours dialogues de
+_Lelia_ ou de _Spiridion_, de _Consuelo_ ou de _la Comtesse de
+Rudolstadt_, il est certain que ce beau style devient la proie d'un
+lyrisme philosophique assez nuageux, qu'il s'y dissout en vapeurs
+fuyantes ou s'y assombrit jusqu'a une sorte d'obscurite volontaire. Les
+tenebres ne vont pas a ce temperament sain et naturel de l'ecrivain. Il
+les secoue avec bonheur et se retrouve tout entier, quand la crise
+philosophique est terminee, soit dans les descriptions de paysages, qui,
+dans _Lelia_, sont d'un art merveilleux, soit dans les peintures de
+caracteres, des que l'ecrivain sort de ces regions d'une demi-realite a
+peine consistante, quand il touche terre, quand il se prend a la vie ou
+qu'il s'egaye d'une de ces situations qu'il a inventees (comme les
+diverses rencontres de voyageurs dans _Teverino_). Il y a la des parties
+de dialogues tres vives, spirituelles, d'autres tres elegantes, des
+remarques et des conversations pleines d'un esprit de belle tournure et
+de bonne compagnie, meme quand les personnages sont equivoques. On n'a
+peut-etre pas assez remarque cette qualite de l'esprit dans le style de
+George Sand: "Les romantiques, a-t-on dit, n'ont pas connu la bonne
+plaisanterie: ni Chateaubriand, ni Lamartine, ni Vigny, ni Hugo, ni
+Balzac, ni George Sand." Cela n'est pas tout a fait juste pour Mme Sand.
+Elle n'avait pas d'esprit dans la conversation, elle ne savait pas
+plaisanter en causant. Mais tout changeait quand elle avait la plume a
+la main. Elle suivait alors, d'un trait rapide, les conversations
+qu'elle entendait au dedans d'elle-meme; elle s'y absorbait, et, dans
+ces improvisations qu'elle recueillait de ses interlocuteurs
+imaginaires, le naturel, la grace, la verve, la finesse ingenieuse
+abondaient; la force de la situation se dessinait si vivement en elle,
+qu'elle semblait n'etre qu'un echo; mais la voix interieure qui lui
+dictait ces vives et fines reparties etait bien a elle; c'etait
+_elle-meme_ et _une autre_, tres differente de ce qu'elle etait dans la
+vie reelle.
+
+"Ce n'est, nous dit-on encore, ni par un eclat extraordinaire ni par la
+perfection plastique que son style se recommande, mais par des qualites
+qui semblent encore tenir de la bonte et en etre parentes. Car il est
+ample, aise, genereux, et nul mot ne semble mieux fait pour le
+caracteriser que ce mot des anciens: _Lactea ubertas_, une abondance de
+lait, un ruissellement copieux et bienfaisant de mamelle nourriciere",
+et l'image entraine une hardie et charmante apostrophe a la "_douce Io
+du roman contemporain_"[11]. Rien de plus aimable, assurement. C'est
+l'hommage d'un ecrivain qui, parmi les jeunes, est un de ceux qui l'ont
+le plus et le mieux aimee. Un mot pourtant nous inquiete. On reproche a
+ce style si expressif et si colore de n'etre pas suffisamment
+_plastique_. Que veut-on dire par la? Sans doute qu'il n'est pas assez
+fortement modele sur les formes reelles, qu'il n'en dessine pas assez
+rigoureusement les contours, comme celui de Victor Hugo, de Theophile
+Gautier ou de Flaubert, qu'il ne s'etudie pas a les mettre en relief?
+Est-ce un tort? S'il n'est pas plastique, c'est-a-dire sculptural, ce
+style est pourtant tres pittoresque, et, quand il s'agit de decrire, il
+ressemble a une belle peinture. N'est-ce pas une compensation? Ce style
+est d'une transparence merveilleuse, au fond de laquelle on voit la
+realite telle que l'a vue le peintre, plus la pensee meme du peintre qui
+l'a interpretee. Soit dans les descriptions, soit dans les analyses,
+soit dans la suite des evenements, il suit l'idee d'un mouvement
+continu, il l'exprime et le manifeste avec une aisance et une fluidite
+qui n'empechent pas la force.
+
+J'ai vu, dans un repli des montagnes du Jura, une source que l'on
+appelle la Source bleue, a cause de sa couleur, qui reflete le paysage
+environnant, un coin du ciel menage au-dessus d'elle et peut-etre aussi
+la nature de la pierre ou elle a creuse sa coupe d'azur. Elle est calme,
+profonde, attirante comme par un charme magique. On ne peut voir cette
+source sans s'eprendre d'elle et adorer la Naiade qui la consacre; on la
+suit dans sa fuite a travers les pres voisins; elle s'excite par la
+pente a laquelle elle obeit; elle murmure avec fracas en descendant
+rapidement a travers son lit de cailloux; elle s'irrite et fremit, au
+bas du coteau, contre un rocher immobile et brutal qui lui barre le
+chemin; elle detourne de cette barriere sa colere et son cours, grondant
+encore, elargissant a chaque pas son onde grossie des torrents voisins
+qu'elle recoit et qu'elle absorbe. Un instant, comme trop pleine des
+tresors amasses de ces eaux etrangeres, elle passe par-dessus ses rives,
+elle s'epuise par ce debordement, elle va perdre une partie de ses flots
+inutiles autour d'ilots de sables denudes; puis enfin, se recueillant
+par un dernier effort, elle se ramene en soi, elle s'offre apaisee a la
+contemplation des hommes, apres avoir porte dans son cristal tant de
+paysages mobiles, tant de scenes variees des villes et des champs. C'est
+l'image du style de George Sand, toujours fidele au mouvement interieur
+de sa pensee, qu'il represente et dessine dans ses elans, dans ses
+agitations, comme dans ses soudains apaisements.
+
+On a beau jeu pour nous dire qu'apres quarante ou cinquante annees, ce
+style, au moins dans certaines parties, a vieilli comme d'autres parties
+de l'oeuvre. Il y a, a la verite, tout un attirail d'idees exterieures,
+de sentiments factices, de langage, propre a chaque generation et qui
+nous fait l'effet, quand nous le revoyons au grand jour, d'une toilette
+defraichie, d'un habit hors d'usage. Cette loi de la decadence
+inevitable, qui ne touche qu'aux dehors du personnage humain, au choix
+passager qu'il a fait, a sa date, de certaines manieres d'etre ou de
+paraitre, cette loi n'a pas epargne, chez Mme Sand, toute la partie
+sentimentale, le romanesque dans l'expression violente des sentiments ou
+l'invention des situations, l'invraisemblance exageree des evenements,
+l'emportement des theses, la declamation surabondante, l'exces d'un
+style trop lyrique, dont l'auteur lui-meme souriait par moments; voila
+les parties caduques et condamnees qui ont sombre pour toujours et qui,
+pour tout autre ecrivain, auraient entraine le reste de l'oeuvre dans un
+pareil et irreparable naufrage.
+
+Mais ici quel desastre c'eut ete que la perte de tant d'oeuvres en
+partie superieures et de recits que le rayon de l'art a touches! Que de
+choses resteront et renaitront si un injuste oubli s'est un instant
+mepris sur elles! Tout ce qui est grace aisee, creation elegante,
+reverie enchantee, sincerite de la passion, fantaisie merveilleuse,
+charme du style, tout cela ne merite-t-il pas de vivre? Le temps fera de
+plus en plus surement son oeuvre, ici comme ailleurs. Et apres ce
+travail d'elimination, qu'il accomplit avec une justesse infaillible sur
+chaque grande renommee, il proclamera avec un immortel honneur cette
+puissance d'invention, qui n'exclut pas la faculte d'analyse, mais qui
+lui cree un cadre merveilleux; il proclamera que, grace a cette richesse
+inepuisable d'imagination et ce don expressif du style, George Sand est
+restee un poete qui a peu d'egaux, un des plus grands poetes de sa race
+et de son temps.
+
+Nous sommes maintenant a meme, a ce qu'il semble, de repondre a la
+question que nous posions a la premiere ligne de cette etude. Oui, on
+reviendra a Mme Sand, apres quelques annees de negligence et quelques
+eliminations necessaires dans son oeuvre. Elle attirera de nouveau les
+generations nouvelles par l'eclat de cette poesie que nous avons essaye
+de definir. Quand elle ne servirait qu'a nous consoler, par
+quelques-unes de ses oeuvres, de l'exces et du debordement du
+naturalisme contemporain, elle aurait eu raison d'ecrire, meme pour
+nous, meme pour ce qui s'appelle la posterite. Elle aura sa place
+marquee dans la renaissance infaillible du roman, du theatre et de la
+poesie idealistes qui conserveront longtemps une clientele considerable
+dans l'humanite de demain et d'apres-demain, quoi qu'on fasse pour
+comprimer cet elan de l'esprit.
+
+Ce sont des moeurs nouvelles qui ont amene le roman a prendre une si
+grande place dans la vie moderne. Mais rien ne nous oblige a croire que
+cette place sera eternellement occupee par le roman naturaliste. Comme
+nous l'avons deja dit, il y aura partage entre les deux theories
+opposees ou peut-etre oscillation periodique de l'esprit public entre
+l'une et l'autre. Ce qui a fait la royaute litteraire du roman, c'est en
+grande partie l'ennui moderne, cette maladie que les generations des
+autres siecles, moins excitees et plus croyantes, n'ont pas connue au
+meme degre que nous; c'est l'ennui, ce vide absolu de l'esprit et du
+coeur, qui est un trait irrecusable des hommes de notre temps. Autrefois
+on avait pour se distraire et s'occuper, dans les intervalles du travail
+quotidien, soit la passion de l'esprit et de la conversation, comme au
+XVIIIe siecle, soit les passions religieuses, comme au XVIIe siecle, la
+curiosite violemment excitee par la Reforme et la Renaissance, comme au
+XVIe. Aujourd'hui, quand la vie, surmenee par le travail des affaires,
+est contrainte au repos, quelle ressource lui reste dans ce vaste desert
+des idees qui represente le monde intellectuel ou moral pour la majorite
+des hommes? C'est le roman qui tient alors la place qu'occupaient
+autrefois les livres de controverse dans les siecles anciens ou les
+grandes questions de critique et de renovation sociale au dernier
+siecle. Le developpement exagere de la vie positive a cree du meme coup
+l'irresistible besoin d'y echapper. Rien, non rien, meme le desir de
+faire vite fortune et d'appliquer cette rapide fortune a de rapides
+plaisirs, ne prescrit contre certaines exigences de l'esprit. On a beau
+jeter en pature a l'homme de ce temps les amusements ou les
+divertissements violents, on parvient bien a le distraire un instant, a
+le passionner pendant une heure ou deux; on attire toute son activite au
+dehors, on l'y excite, on l'y epuise. Et au meme instant ou on le croit
+le plus oublieux de son _moi_ interieur, il echappe a ces prises du
+dehors; il fait de soudaines rentrees en lui; il y revient, tout fatigue
+du train de vie qu'il menait hier, qu'il menera demain. Mais aussi,
+presque aussitot, deshabitue depuis longtemps de penser, il s'effraye de
+cette solitude inanimee, de ce silence qu'il trouve en lui; il a oublie
+de remplir et d'orner de pensees solides ce fond interieur de l'ame
+qu'il n'habite qu'a de rares intervalles. L'ideal philosophique ou
+religieux ne visite plus guere cette ame vouee aux divinites vulgaires
+et faciles. Les lettres severes rebutent depuis longtemps ces esprits
+restes arides sous une couche de banale culture. Quelle ressource lui
+restera pour remplir un instant ce grand vide qui s'ouvre devant lui? Le
+theatre et le roman, qui ne differe du theatre que par le developpement
+de l'action concentree sur la scene interieure. D'ailleurs, le roman est
+toujours la, toujours a sa portee et sous sa main; il se prete a
+remplir certaines heures ou l'homme, en tete-a-tete avec lui-meme, ne
+sait que penser. Il prend telle oeuvre qui mene grand bruit, il la
+laisse, il la reprend a sa fantaisie. Le roman semble s'adapter de
+lui-meme a ces intervalles inoccupes de la vie moderne; il remplit les
+repos de l'action ou des affaires, ou l'homme, meme le plus ordinaire,
+sent en lui je ne sais quelle vague lassitude ou quelle morne inquietude
+qui ressemble a un besoin de penser.
+
+Mais l'influence du roman ne s'arrete pas la; il n'est pas uniquement
+l'entretien et la distraction intellectuelle d'un grand nombre d'esprits
+vides ou mediocrement cultives. Les intelligences les plus hautes
+elles-memes n'y echappent pas; c'est une sorte d'habitude qui s'est
+creee pour l'esprit. Je demandais a un philosophe distingue de ce temps
+quel etait, d'ordinaire, le premier article qu'il lisait dans la _Revue
+des Deux Mondes_. Il me repondit avec ingenuite que c'etait toujours par
+le roman qu'il commencait sa lecture. Le plus grave esprit de notre age,
+celui qu'on se figurait, surtout dans les dernieres annees de sa vie,
+comme naturellement absorbe dans les plus hautes meditations
+philosophiques ou religieuses, M. Guizot, me disait qu'il travaillait
+dans la premiere partie de la journee, qu'il faisait une promenade selon
+le temps, et que, tous les jours de sa vie, il rentrait a quatre heures
+pour se faire lire un roman anglais. Mais c'est surtout dans la vie des
+jeunes gens et des femmes que le roman s'est introduit, impose comme
+l'aliment principal de leur intelligence. On peut dire que, pour
+beaucoup, il est devenu la litterature unique.
+
+C'est ici que se place naturellement un voeu, une esperance, si l'on
+aime mieux, en faveur de la renaissance de George Sand, comme un des
+maitres injustement oublies. Si l'on reve pour le roman d'etre autre
+chose que la distraction abaissee d'une intelligence en detresse,
+l'element d'une curiosite vulgaire, s'il doit, comme les autres formes
+de l'art, racheter sa souverainete par une fin elevee, la justifier,
+avoir un but, en un mot, ne serait-ce pas a la condition qu'il mit un
+peu d'ideal dans cette pauvre vie, si agitee en apparence, si surexcitee
+au dehors, bruyante a la surface, au dedans si terne et si morne? Ne
+serait-ce pas aller contre ce but que de proscrire cet ideal de la vie
+factice qui se joue devant notre imagination, comme on le proscrit avec
+tant de soin de la vie reelle? Et quel art est-ce donc, si c'en est un,
+de nous donner dans une succession de types avilis, de situations tour a
+tour ternes et violentes, de scenes triviales, de scandales odieux ou
+mesquins, sous pretexte d'etudes de moeurs, la representation des
+realites qui obsedent notre vie de chaque jour, qui occupent et
+poursuivent nos regards? Il semble que le vice incurable du roman ainsi
+compris soit la negation meme de sa fin legitime, qui est de relever
+l'homme, un instant, de toutes les tristesses et des miseres, des
+trivialites et des ennuis de la vie quotidienne, de lui donner, pour
+quelques heures, l'illusion d'un monde ou il puisse changer au moins le
+cours de ses idees et le train de ses soucis vulgaires, ou les
+sentiments aient plus de force, les caracteres plus d'unite, les
+passions plus de noblesse, l'amour plus d'elevation et de duree, le
+soleil plus d'eclat. Le roman anglais, qui s'est depuis longtemps
+acclimate dans notre langue, et le roman russe, qui a fait recemment une
+entree si superbe et triomphante dans notre litterature, sont beaucoup
+moins eloignes de cette conception qu'on ne le croirait. A un fond de
+realisme, qui est dans les exigences toutes naturelles de l'esprit
+moderne, ces deux formes les plus recentes du roman, soit dans George
+Eliot, soit dans le comte Tolstoi, joignent tout un ensemble
+d'aspirations severes et de poursuites elevees qui les rapprochent
+singulierement, par certains points, de l'ideal que nous venons de
+decrire.
+
+C'etait aussi la, nous l'avons vu, l'idee que George Sand s'etait faite
+du roman, au debut de sa vie litteraire[12]. Transformer la realite des
+caracteres et des passions en l'elevant au-dessus des vulgarites et des
+laideurs, craindre avant tout de l'avilir dans le hasard des evenements,
+qu'est-ce que cela, sinon chercher par tous les moyens l'expression la
+plus complete et la plus saisissante du reve de la vie, verser quelques
+rayons d'ideal dans notre triste et pale existence? N'est-ce pas la de
+l'art, du vrai, du grand art? Notre vie est dure ici-bas, dit George
+Sand, et nous n'y pouvons jamais etre assez contents de nous ni des
+autres pour ne pas desirer de rever tout eveilles.--Personne, plus et
+mieux qu'elle, et d'une main plus prodigue, n'a seme sur nous les
+enchantements de ce reve. Nous ne pourrons jamais nous soustraire a
+cette soif de fiction, a moins que notre monde ne se transforme en une
+sorte de paradis ou l'ideal d'une vie meilleure ne sera plus possible.
+En attendant, nous aspirerons toujours a sortir de nous-memes; toujours
+notre imagination fera son charme et son ivresse de ce breuvage
+delicieux, la poesie sous les formes variees de l'art, le poeme, le
+theatre ou le roman. Que deviendrai-je si, a la place du breuvage
+exquis, votre main impitoyable me verse une seconde fois le breuvage
+vulgaire dont je suis rassasie? C'est la gloire de George Sand d'avoir,
+dans sa longue carriere, toujours echappe a ce peril, et toujours
+epargne a ses amis inconnus cet affreux deboire. Sur ce point-la, au
+moins, elle ne les a jamais trompes.
+
+NOTES:
+
+[Note 8: "On a pretendu que, dans ce roman, j'avais peint le caractere
+de Chopin avec une grande exactitude sous le nom du prince Karoll. On
+s'est trompe, parce que l'on a cru reconnaitre quelques-uns de ses
+traits, et, procedant par ce systeme, trop commode pour etre sur, on
+s'est fourvoye de bonne foi." (_Histoire de ma vie_, t. X, p. 231.)]
+
+[Note 9: _Revue des Deux Mondes, Revue litteraire_, 1er janvier 1887.]
+
+[Note 10: "_Roman_, veut dire, au moyen age, composition en langue
+romane, c'est-a-dire en francais, et specialement, comme les
+compositions le plus en honneur sont les chansons de geste, il prend le
+sens de chanson de geste. A la fin du moyen age, il veut dire
+successivement chanson de geste mise en prose (roman de chevalerie),
+histoire en prose de quelques grandes aventures imaginaires, puis
+histoire en prose de quelques aventures inventees a plaisir, et
+finalement recit invente a plaisir. Qu'on aille retrouver dans cette
+derniere evolution de sens la poesie ecrite en roman!" (A. Darmesteter,
+_la Vie des mots_, p. 16).]
+
+[Note 11: M. Jules Lemaitre, _Revue Bleue_, 8 janvier 1887.]
+
+[Note 12: Voir chapitre II]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA VIE INTIME A NOHANT
+
+LA METHODE DE TRAVAIL DE GEORGE SAND
+
+SA DERNIERE CONCEPTION DE L'ART
+
+
+Avant de prendre conge de George Sand, nous voudrions l'etudier un
+instant dans sa vie intime et l'y saisir d'un coup d'oeil retrospectif.
+Quand cette etude n'est pas faite, on n'a jamais la notion complete d'un
+ecrivain, surtout si cet ecrivain est une femme. Cette vie ne commence
+veritablement qu'a l'epoque de l'etablissement definitif a Nohant, ou
+George Sand se fixa en 1839, apres le voyage en Suisse avec Liszt et Mme
+d'Agoult, et une retraite de quelques mois a Majorque, avec Chopin, le
+grand artiste deja bien malade. Il y eut encore, ici et la, plusieurs
+sejours provisoires a Paris, pour l'education des enfants, Maurice et
+Solange; mais des ce moment-la, c'est Nohant qui est devenu son sejour
+habituel, son centre d'action; c'est la que son existence est fixee et
+qu'elle a pu realiser son reve, l'idee d'une vie arrangee pour elle,
+ses enfants et ses amis. C'est la que se developpe et s'acheve, dans un
+cadre fixe et familier, ce que je pourrais appeler la _derniere maniere_
+de George Sand, sur laquelle nous voudrions arreter et retenir
+l'attention du lecteur.
+
+Nous devons rappeler cependant quelques traits de la vie anterieure,
+celle qui a ete l'objet ou le pretexte de tant de legendes. Se
+souvient-on, a ce propos, du joli conte d'Alfred de Musset, l'_Histoire
+d'un merle blanc_? C'etait une bien vieille histoire que celle qui
+s'etait passee vers 1833 et 1834 a Paris et a Venise. Mais elle marque
+bien l'origine et le point de depart de cette vie d'abord si fantasque
+et livree a l'aventure. On trouve tout, meme l'histoire des autres dans
+cette fantaisie, quelque peu arrangee, mais transparente, du poete
+racontant les malentendus qui l'accueillent a son entree dans la vie,
+les malveillances qu'il subit dans sa famille meme, a cause de son
+plumage et de son ramage inusites, les accidents et les deceptions de
+tout genre qui lui font sentir chaque jour combien il est penible, bien
+que glorieux, d'etre en ce monde "un merle exceptionnel"!
+
+Apres plusieurs aventures dont il est sorti perdant chaque fois beaucoup
+de ses illusions et un peu de ses plumes, il rencontre enfin sa
+consolation sous la forme de la merlette de ses reves, de la merlette
+ideale. "Acceptez ma main sans delai; marions-nous a l'anglaise, sans
+ceremonie, et partons ensemble pour la Suisse.--Je ne l'entends pas
+ainsi, me repondit la jeune merlette; je veux que mes noces soient
+magnifiques et que tout ce qu'il y a en France de merles un peu bien nes
+y soient solennellement rassembles." Le mariage se fait, malgre tout, a
+l'_anglaise_, mais avec un grand concours d'artistes emplumes, et l'on
+part pour la Suisse, Venise ou autres lieux. "J'ignorais alors que ma
+bien-aimee fut une femme de plume; elle me l'avoua au bout de quelque
+temps; elle alla meme jusqu'a me montrer le manuscrit d'un roman ou elle
+avait imite a la fois Walter Scott et _Scarron_. Je laisse a penser le
+plaisir que me causa une si aimable surprise.... Des cet instant nous
+travaillames ensemble. Tandis que je composais mes poemes, elle
+barbouillait des rames de papier. Je lui recitais mes vers a haute voix,
+et cela ne la genait nullement pour ecrire pendant ce temps-la.... Il ne
+lui arrivait jamais de rayer une ligne ni de faire un plan avant de se
+mettre a l'oeuvre. C'etait le type de la merlette lettree." Bien des
+traits sont justes dans cette esquisse; un seul detonne avec la
+physionomie de la _romanciere_. A aucune epoque sa plume, libre dans le
+domaine des idees, ne s'abaissa a la caricature ni a la parodie. Nous
+comprenons que la merlette lettree ait rappele a son ami Walter Scott et
+ses larges et puissants recits; mais nous sommes stupefaits quand nous
+voyons le satirique injuste joindre a ce nom celui de Scarron. Meme dans
+ses plus grandes hardiesses de pensee, Lelia resta Lelia, et jamais une
+equivoque ni une plaisanterie cynique n'alourdit ou n'effleura son
+aile, amie du grand vol et de la lumiere.
+
+Nous ne raconterons pas la fin de l'histoire, dont on peut voir la
+contre-partie dans _Elle et Lui_. Elle est triste dans les deux recits;
+elle l'avait ete dans la realite, et tout le monde la sait a peu pres,
+ce qui suffit. C'est affaire a la chronique d'entrer dans ce genre
+d'intimite, bien au dela de ce qui est necessaire. Nous avons voulu
+seulement marquer, sans insister, la place d'une premiere George Sand,
+tres prompte a se prendre et aussi a se deprendre, mettant tout son
+enjeu dans une passion, l'y perdant en belle joueuse, guerissant de
+chaque passion, mais non du jeu lui-meme, apportant en ces diverses
+tentatives une sorte de naivete incorrigible et de bonte facile, melant
+a ces cultes changeants des cultes episodiques pour tel art ou telle
+science, la poesie avec l'un, la musique avec l'autre, la philosophie
+avec un troisieme. C'est celle dont l'image s'est imposee a l'esprit de
+ses contemporains, dans l'ivresse de la jeunesse et des premiers
+triomphes, celle qui vivait tantot en etudiant ou en artiste, tantot en
+pelerin, sous des habits d'homme, dans le quartier Latin ou sur toutes
+les routes de l'Europe et particulierement sur les grands chemins de la
+boheme et autres pays imaginaires, abandonnant sa vie aux hasards des
+bons ou des mauvais gites, a la camaraderie des voyageurs de rencontre,
+dont elle illumine un instant le personnage des feux de son imagination,
+dont elle partage ou subit l'aventureuse hospitalite, les etranges
+fantaisies, les passions irreparables. Henri Heine, qui l'a vue souvent
+a la fin de cette periode (de 1833 a 1840), nous a laisse d'elle un vif
+portrait, qui doit etre ressemblant: "son visage peut etre nomme plutot
+beau qu'interessant, disait-il; la coupe de ses traits n'est cependant
+pas d'une severite antique, mais adoucie par la sentimentalite moderne,
+qui repand sur eux comme un voile de tristesse. Son front n'est pas
+haut, et sa riche chevelure du plus beau chatain tombe des deux cotes de
+la tete jusque sur ses epaules. Ses yeux sont un peu ternes, doux et
+tranquilles. Elle n'a pas un nez aquilin et emancipe, ni un spirituel
+petit nez camus. Son nez est simplement un nez droit et ordinaire.
+Autour de sa bouche se joue habituellement un sourire plein de bonhomie,
+mais qui n'est pas tres attrayant; sa levre inferieure, quelque peu
+pendante, semble reveler une certaine fatigue. Son menton est charnu,
+mais de tres belle forme. Aussi ses epaules, qui sont magnifiques.... Sa
+voix est mate et voilee, sans aucun timbre sonore, mais douce et
+agreable.... Elle brille peu par sa conversation. Elle n'a absolument
+rien de l'esprit petillant des Francaises ses compatriotes, mais rien
+non plus de leur babil intarissable. Avec un sourire aimable et parfois
+singulier, elle ecoute quand d'autres parlent, comme si elle cherchait a
+absorber en elle-meme les meilleures de vos paroles.... Cette
+particularite est un trait sur lequel M. de Musset appela un jour mon
+attention. "_Elle a par la un grand avantage sur nous autres_", me
+dit-il[13]" Et le portrait continue tranquillement sur ce ton modere,
+egaye par quelques-unes de ces epigrammes dont l'auteur ne pouvait pas
+s'abstenir longtemps.
+
+Pour ce premier portrait, il semble qu'il n'y ait plus a y revenir. La
+seconde partie de cette vie, de beaucoup la plus longue d'ailleurs, nous
+offre cet interet particulier, que c'est elle-meme, par son propre
+choix, qui l'organise et la gouverne, "qui la soustrait, autant que
+possible, au hasard des evenements ou au caprice des affections".
+Suivons-la, quand elle est definitivement retiree de la vie d'aventure,
+de l'existence errante et sans foyer, dans l'intimite de Nohant, dont
+elle a si cherement rachete les reliques et les souvenirs, ou elle
+recueille ses enfants, ou elle les voit grandir, ou elle les marie, ou
+plus tard sa joie profonde et calme de jeune aieule se repandra sur la
+tete de ses petits-enfants sans suspendre un seul instant sa production
+incessante, sans gener cette prodigalite d'un talent qui remplit pres
+d'un demi-siecle de ses inventions et de ses reves, de ses idees ou de
+ses passions, qui charme ou qui epouvante, qui remue l'ame de cinq a six
+generations. Car c'est un trait a noter que le silence, cette forme de
+l'oubli, n'a commence pour elle qu'apres sa mort. Tout le temps qu'elle
+a vecu, elle a ecrit, et par la elle a puissamment agi sur ses
+contemporains; c'est agir assurement que d'agiter ainsi les esprits d'un
+temps, d'inquieter les consciences, d'y produire ces grands mouvements
+de sympathie ou d'antipathie qui sont les flux et les reflux de
+l'opinion publique. Et qui l'a fait plus que George Sand dans ce siecle?
+
+Elle s'est peinte elle-meme dans cette seconde partie de sa vie, presque
+sans y penser, au moyen de sa _Correspondance_, bien plus instructive a
+cet egard que l'_Histoire de ma vie_, qui s'arrete brusquement au plus
+beau moment de sa carriere litteraire. C'est la _Correspondance_, et
+surtout la partie tres copieuse qui s'etend sur les vingt-cinq dernieres
+annees, que nous avons relue pour confronter les impressions de l'auteur
+avec nos souvenirs, ceux que nous avons emportes d'une visite que nous
+fimes a Nohant, au mois de juin 1861.
+
+Vers cette epoque deja lointaine, George Sand ecrivait a l'un de ses
+amis, en l'engageant a venir la voir: "Nous avons encore de belles
+journees ici. Notre climat est plus clair et plus chaud que celui des
+environs de Paris; Le pays n'est pas beau generalement chez nous:
+terrain calcaire, _tres frumental_, mais peu propre au developpement des
+grands arbres; des lignes douces et harmonieuses; beaucoup d'arbres,
+mais petits; un grand air de solitude, voila tout son merite. Il faudra
+vous attendre a ceci, que mon pays est, comme moi, insignifiant
+d'aspect. Il a du bon quand on le connait; mais il n'est guere plus
+opulent et plus demonstratif que ses habitants."
+
+Peu demonstrative, c'etait vrai, comme l'avait indique autrefois Henri
+Heine, et meme insignifiante d'aspect, pourquoi ne pas le dire? c'etait
+vrai aussi, pendant les premiers instants. Quand je la vis, ses
+cinquante-sept ans avaient marque leur empreinte sur toute sa personne
+et en avaient amorti l'effet, eteignant cette grace jeune et passionnee
+d'autrefois, cet eclat de physionomie qui, a travers la lourdeur de
+certains traits, avait ete sa principale beaute. La taille s'etait
+epaissie; les yeux restaient beaux, mais comme noyes dans un certain
+vague ou une certaine indolence, qui s'etaient augmentes avec l'age; il
+y avait en tout cela un peu d'inertie et comme une sorte de fatigue
+intellectuelle; elle semblait se refuser d'abord a de nouvelles
+connaissances ou au commerce de nouvelles idees qui n'entraient pas
+d'emblee dans les siennes, ou du moins ne s'y preter qu'avec peine.
+
+Hospitaliere, mais gravement et silencieusement, si l'on s'en etait tenu
+a cette premiere impression, on aurait pu la juger assez severement; il
+ne fallait pas s'y tenir, et, selon son expression, elle et son pays
+avaient du bon quand on les connaissait. On croira peut-etre que cette
+froideur de premier aspect etait un fait accidentel, personnel au
+visiteur inattendu de 1861. Il serait naturel de le croire; ce ne serait
+pourtant pas exact. On nous a raconte une bien jolie histoire sur
+l'impression que ressentit, a son arrivee, l'un de ses visiteurs les
+plus attendus, les plus souhaites, Theophile Gautier; il avait fait pour
+elle le grand sacrifice de quitter son boulevard, et il arrivait avec la
+conviction des Parisiens qui s'imaginent etre des heros pour aller voir
+un ami dans sa province; il debarquait a Nohant avec l'idee de son
+heroisme et dans l'attente de le voir recompense par la joie de George
+Sand, mesurant d'avance l'effusion de l'accueil a la vivacite, presque a
+la violence de l'invitation. Cependant George Sand restait calme, plus
+que calme, silencieuse, avec cet air indolent et lasse qui m'avait
+frappe en elle. Elle le quitte un instant pour donner des ordres. Lui,
+etonne, de plus en plus mecontent, se plaint a son compagnon de voyage,
+un habitue de la maison, d'un pareil accueil; son mecontentement, comme
+il arrive, s'exalte en s'exprimant; il veut partir, il rassemble sa
+canne, son chapeau, sa valise. Le temoin de cette grande colere va en
+toute hate prevenir George Sand pour qu'elle en conjure l'effet. Elle ne
+comprend rien d'abord a ce qu'on lui raconte. Quand elle a compris, elle
+fremit d'un pareil accident; une telle deception la bouleverse, elle se
+desespere. "Vous ne lui aviez donc pas dit, s'ecrie-t-elle ingenument,
+_que j'etais une bete_?" On l'entraine vers Theophile Gautier; les
+explications commencent; elles ne furent pas longues; il comprit
+bientot, a l'accent de la desolation, combien il se trompait, et sa
+rentree fut triomphale.
+
+La conversation de George Sand etait a l'avenant. Elle n'avait jamais
+ete bavarde, elle l'etait moins encore en vieillissant, hormis les jeux
+de famille et les contes aux enfants. De l'esprit, elle n'en avait pas,
+ni au sens parisien du mot, ni au sens gaulois. Elle l'admirait plus
+que de raison chez les autres, tout en le comprenant avec une certaine
+peine; il lui fallait un effort d'attention pour en saisir le jeu et
+s'habituer a ces surprises qu'il lui causait toujours. D'elle-meme, elle
+serait restee volontiers en dehors de ces fantaisies etourdissantes, de
+ces vives saillies, de cette gymnastique alerte de l'idee, de ces
+attaques et de ces ripostes ou excellaient quelques-uns de ses
+contemporains et de ses amis; elle aurait fait, parmi eux, triste figure
+si l'on n'avait connu d'ailleurs la haute valeur de cette intelligence.
+Je me la represente difficilement dans ces fameux diners de chez Magny,
+ou se reunissaient alors les plus brillants jouteurs de la plume ou de
+la parole. Elle-meme craignait, en y allant (ce qu'elle ne manquait pas
+de faire chaque fois qu'elle passait par Paris), d'y apporter de
+l'embarras pour les autres et de la gene dans cette conversation
+eblouissante, paradoxale, qui ne laissait pas de l'etonner. "Je vois,
+grace a vous, ecrivait-elle a l'un de ses plus zeles correspondants, le
+diner Magny comme si j'y etais. Seulement il me semble qu'il doit etre
+encore plus gai sans moi; car Theo[14] a parfois des remords quand il
+s'emancipe trop a mon oreille. Dieu sait pourtant que je ne voudrais,
+pour rien au monde, mettre une sourdine a sa verve. Elle fait d'autant
+plus ressortir l'inalterable douceur de l'adorable Renan, avec sa tete
+de _Charles le Sage_." On ne se figure pas George Sand avec son calme,
+avec son serieux, donnant la replique aux terribles malices de
+Sainte-Beuve, le chef du choeur, aux ironies de Flaubert, aux paradoxes
+"exuberants" de Theophile Gautier. Elle se plaignait parfois de cette
+outrance dans la plaisanterie, et de ce qu'elle appelait, d'un mot qui
+revient souvent dans sa correspondance, la _blague_, chez les artistes
+et les lettres de Paris. Elle a besoin de protester, au nom du bon sens,
+du gout et du serieux de la vie, quand la mesure a ete depassee. "Je ne
+sais, ecrit-elle a Flaubert, si tu etais chez Magny un jour ou je leur
+ai dit qu'ils etaient tous des _messieurs_. Ils disaient qu'il ne
+fallait pas ecrire pour les ignorants; ils me conspuaient, parce que je
+ne voulais ecrire que pour ceux-la, vu qu'eux seuls ont besoin de
+quelque chose. Les maitres sont pourvus, riches et satisfaits. Les
+imbeciles manquent de tout, je les plains. Aimer et plaindre ne se
+separent pas. Et voila le mecanisme peu complique de ma pensee." Elle ne
+convertissait personne, mais elle donnait a chacun une raison nouvelle
+de l'estimer, en parlant ainsi.
+
+Telle je la vis dans cette journee que nous passames a causer. Bien des
+choses de fond nous separaient; mais, parmi les ecrivains celebres, et
+meme parmi ceux qui ne le sont pas, je n'en ai pas connu un seul qui
+respectat plus et mieux les opinions des autres et qui imposat moins ses
+idees. Elle mettait a l'aise ses adversaires par un ton de bonhomie ou
+il n'y avait rien de simule; elle indiquait sa maniere de voir d'un
+trait simple et sobre; elle n'insistait pas. Meme dans ses lettres, elle
+n'aimait guere la discussion, elle ne la prolongeait pas volontiers, au
+moins dans l'ordre de ses idees sociales et politiques. Bien qu'elle y
+mit toute son ardeur, elle ne recherchait pas pour elles l'occasion de
+la controverse; elle craignait de les compromettre. "Je n'ai pas de
+facultes pour la discussion, disait-elle, et je fuis toutes les
+disputes, parce que j'y suis toujours battue, eusse-je dix mille fois
+raison." Et quand par hasard elle s'est aventuree sur le terrain brulant
+ou ses reves humanitaires essayent de prendre pied, elle interrompt, des
+qu'elle peut, la discussion: "Il parait que je ne suis pas claire dans
+mes sermons; j'ai cela de commun avec les orthodoxes, mais je n'en suis
+pas; ni dans la notion de l'egalite, ni dans celle de l'autorite, je
+n'ai pas de plan fixe. Tu as l'air de croire que je te veux convertir a
+une doctrine, mais non, je n'y songe pas. Chacun part d'un point de vue
+dont je respecte le libre choix. En peu de mots, je pense resumer le
+mien: Ne pas se placer derriere la vitre opaque par laquelle on ne voit
+rien que le reflet de son propre nez."
+
+Cette _insignifiance d'aspect_ n'etait que pour le premier regard. Si le
+hasard ou une bonne inspiration amenait l'entretien sur certains sujets
+qui lui etaient familiers, sa parole froide et paresseuse s'animait un
+peu; ses grands yeux alanguis reprenaient du mouvement et de l'eclat.
+Sur deux sujets surtout, elle aimait a causer: la vie de famille et le
+theatre. Il n'etait pas aise de l'attirer sur le roman, meme sur ses
+romans a elle. Chose singuliere! elle les avait presque tous oublies, et
+ce n'etait pas une affectation, c'etait une des formes ou l'un des
+signes de ce genie naturel qui travaillait en elle presque sans un
+effort de volonte. Avec les annees survenantes, d'autres inspirations
+avaient pris la place des premieres. Aussi est-ce avec une parfaite
+sincerite qu'elle raconte dans sa correspondance qu'elle est en train de
+refaire connaissance avec quelques-uns de ses romans les plus celebres.
+A la lettre, c'est du nouveau pour elle. Ce qu'elle m'avait dit de cette
+singuliere sensation d'un auteur qui se ressaisit lui-meme, elle
+l'exprime a merveille, vers le meme temps, dans une de ses lettres a
+Dumas fils: "J'ai essaye, ces jours-ci, de devenir, moi aussi, un
+lecteur de ce pauvre romancier. Ca m'arrive tous les dix ou quinze ans
+de m'y remettre comme etude sincere et aussi desinteressee que s'il
+s'agissait d'un autre, puisque j'ai oublie jusqu'aux noms des
+personnages et que je n'ai que la memoire du sujet sans rien des moyens
+d'execution. Je n'ai pas ete satisfaite de tout; il s'en faut. J'ai relu
+_l'Homme de neige_ et _le Chateau des Desertes_. Ce que j'en pense n'a
+pas grand interet a rapporter; mais le phenomene que j'y cherchais et
+que j'y ai trouve est assez curieux et peut vous servir." Elle etait, a
+ce moment, tombee dans un de ces etats de sterilite passagere que
+connaissent tous les ecrivains. Il fallait pourtant se remettre a son
+etat. "Mais alors, votre serviteur! il n'y avait plus personne. George
+Sand etait aussi absent de lui-meme que s'il fut passe a l'etat de
+fossile. Pas une idee d'abord, et puis, les idees revenues, pas moyen
+d'ecrire un mot." Dans un acces de desespoir, elle prit un ou deux
+romans d'elle. D'abord elle ne comprenait rien du tout. "Peu a peu ca
+s'est eclairci. Je me suis reconnue, dans mes qualites et mes defauts,
+et j'ai repris possession de mon _moi_ litteraire. A present, c'est
+fini, en voila pour longtemps a ne pas me relire."
+
+Elle avait une sorte de modestie tres particuliere; elle etait _homme_
+de lettres sans en avoir le principal defaut, la preoccupation dominante
+de soi-meme et l'idee fixe de ses oeuvres. Elle etait sensible a l'eloge
+et ne laissait pas de connaitre sa valeur; mais c'etait le don de
+produire qu'elle estimait chez elle plutot que telle ou telle oeuvre.
+Elle ne ramenait jamais d'elle-meme le nom d'un de ses romans, et quand
+ce nom revenait, elle ne s'en souvenait que confusement. J'ai rarement
+vu a ce point le detachement d'un auteur; il m'arriva plusieurs fois de
+l'etonner par la fidelite de ma memoire, moins ingrate que la sienne
+pour tant d'oeuvres charmantes et passionnees.
+
+Au fond, j'ose a peine le dire, tant ce mot est decrie par l'ecole des
+artistes raffines, c'etait une bourgeoise. Elle en avait les habitudes,
+les instincts, particulierement celui de la maternite, qui etait a
+l'etat de predestination chez elle, bien que souvent mal applique et
+detourne de son but. C'etait une ame bourgeoise avec une imagination
+byronienne. Ce qu'il y a de constant, dans sa correspondance, c'est le
+souci de son interieur, de son menage, de ses enfants. Tout s'y ramene;
+elle presse sans cesse ses amis de venir la chercher la ou sont ses
+racines. Dans cette derniere partie de son existence, combien elle se
+montre differente de cette fantasque et superbe amazone d'un ideal
+chimerique, qui avait chevauche, dans de folles equipees, a travers tant
+de coeurs brises! C'est elle, c'est la meme qui, ramenee dans des
+conditions a peu pres normales d'existence et dans son cadre familial,
+decrit ainsi cette vie qui est devenue sa plus chere habitude et comme
+sa derniere religion. "A Nohant, c'est toujours la meme regularite
+monastique: le dejeuner, l'heure de promenade, les cinq heures de
+travail de ceux qui travaillent, le diner, le cent de dominos, la
+tapisserie, pendant laquelle Manceau[15] me fait la lecture de quelque
+roman; Nini[16], assise sur la table, brodant aussi; l'ami Borie
+ronflant, le nez dans le calorifere et pretendant qu'il ne dort plus du
+tout; Solange le faisant enrager; Emile (Aucante) disant des sentences."
+Voila bien le tableau de famille auquel se melent quelques profils
+d'amis. Car ce Nohant est une auberge hospitaliere, tout a fait
+ecossaise, ouverte toute l'annee aux intimes. Le jour, quand elle se
+porte bien, elle travaille a "son petit Trianon"; elle brouette des
+cailloux, elle arrache de mauvaises herbes, elle plante du lierre; elle
+s'ereinte dans un jardin de poupee, et cela la fait dormir, dit-elle, et
+manger on ne peut mieux. On la voit d'ici, et dans quel costume neglige
+je la surpris, cette bonne travailleuse de la terre!
+
+La vie d'interieur, elle l'avait d'ailleurs recherchee, meme a travers
+les circonstances les plus contraires, a condition que l'interieur fut
+regle par elle et qu'on lui laissat certaines libertes, d'ordinaire
+inconciliables. Quel est le sentiment qui dominait quand elle alla
+s'etablir avec ses enfants a Majorque, trainant avec elle le pauvre
+Chopin, deja tres malade? Il faut lire ses lettres de l'hiver de 1839,
+datees de l'abbaye de Valdemosa, pour se rendre compte de cette sorte de
+maternite exaltee dans laquelle s'etait transformee toute autre
+affection et qu'elle etendait sur le grand artiste souffrant. Dans cette
+famille reunie d'une facon assez bizarre, n'est-ce pas comme un autre
+enfant a elle qu'elle soigne et pour lequel elle se devoue ainsi? Ne
+pourrait-on pas s'y tromper? La vieille Chartreuse etait d'une poesie
+incomparable; la nature etait admirable, grandiose et sauvage; des
+aigles traversaient l'air au-dessus de leur tete; mais le climat
+devenait horrible, la pluie torrentielle; les habitants hostiles les
+regardaient comme des pestiferes. Tout cela eut paru tolerable si Chopin
+avait pu s'en arranger; mais cette poitrine, blessee a mort, allait de
+mal en pis. Une femme de chambre, amenee de France a grands frais,
+commencait a refuser le service, comme trop penible. On voyait le
+moment ou Lelia, apres avoir fait le coup de balai et le pot-au-feu,
+allait aussi tomber de fatigue; car, outre son travail de precepteur
+pour Maurice et Solange, outre son travail litteraire, il y avait les
+soins continuels qu'exigeait le malade et l'inquietude mortelle qu'il
+lui causait. Enfin, faut-il le dire? Lelia etait couverte de
+rhumatismes. On partit enfin; Chopin put partir aussi et, grace a elle,
+arriver a Paris[17]. Il n'etait que temps. Sans insister sur ce sujet,
+on pourrait dire qu'il y eut presque toujours ainsi, dans les affections
+les plus diverses de George Sand, je ne sais quel instinct maternel
+indecis ou egare, ce qui faisait dire a un homme d'esprit "qu'elle etait
+la fille de Jean-Jacques Rousseau et de Mme de Warens". L'infirmite
+morale de cette nature, incomplete et prodigue, etait de confondre des
+sentiments trop differents dans une sorte de melange que l'opinion, meme
+la plus indulgente, jugeait souvent equivoque et refusait de comprendre.
+
+Quand l'instinct maternel fut a peu pres degage de l'alliage et rendu a
+ses veritables objets, il s'empara de cette vie en maitre, presque en
+tyran. La vie de famille l'envahit. Elle est l'esclave de ses enfants et
+de ses petits-enfants; elle organise toute son existence pour les tenir
+en joie avec des jouets, avec des recits, pour les elever, plus tard
+pour leur gagner des dots et les bien marier. C'est pour eux qu'elle
+fonde son fameux theatre des marionnettes, qui tient une si grande place
+dans sa vie. Maurice est l'_impresario_; elle-meme est le poete de ces
+petits drames[18]. "Je suis restee tres gaie, sans initiative pour
+amuser les autres, mais sachant les aider a s'amuser."
+
+Quand elle voulut bien me promener a travers toute sa maison, apres une
+station au jardin, non loin de la riviere ou elle avait manque, aux
+jours d'autrefois, dans un acces de jeune desespoir, de chercher une fin
+a une existence dont la perspective la troublait deja, c'est dans la
+petite salle de theatre qu'elle me conduisit, comme dans un lieu
+consacre par les rites joyeux de la famille. Mais le theatre etait vide
+et demeuble. Sur les parois humides je pus voir encore
+
+ Du spectacle d'hier l'affiche dechiree.
+
+Tout sentait l'abandon momentane dans la gentille salle, habituee aux
+applaudissements, aux rires de la famille et des amis. On avait passe
+l'hiver et le printemps a Tamaris, pres Toulon, sur les bords de la
+Mediterranee. On revenait esseule, un peu desoriente a Nohant. La vie
+accoutumee n'avait pas encore repris son cours. La maitresse de maison
+ne savait encore "ou fourrer sa personne, ses bouquins et ses
+paperasses". On lui arrangeait un cabinet de travail. Maurice s'etait
+ennuye a Tamaris, "de voir toujours la mer sans la franchir". Il s'etait
+envole en Afrique. De la il etait parti sur le yacht du prince Napoleon
+pour Cadix et Lisbonne; il etait meme question pour lui d'aller en
+Amerique. Les comediens ordinaires de Nohant etaient tous en vacances,
+et je crois me souvenir que _Balandard_, la grande marionnette dont il
+est si souvent question dans les lettres, etait en reparation.
+
+On echappait difficilement, quand on venait a Nohant, a cette douce
+manie dont toute la maison etait possedee. Je n'y echappai, ce jour-la,
+que grace a l'absence des principaux personnages de l'illustre theatre.
+En temps ordinaire, George Sand s'y mettait tout entiere, coeur et ame,
+avec ses doigts de fee. Elle faisait des scenarios et des costumes pour
+les bonshommes; elle cherchait des effets nouveaux de travestissements
+et de mots; elle s'enthousiasmait franchement de ceux qu'avait trouves
+son fils Maurice. C'etait pour elle comme une feerie perpetuelle dont
+elle s'enchantait naivement, ne croyant pas qu'il puisse y avoir de plus
+grand plaisir pour les amis qu'elle invitait[19]. Il n'est pas douteux
+que sa vocation litteraire, d'ailleurs assez discutable, pour le
+theatre, ne fut nee et ne se fut developpee au contact de ses
+marionnettes.
+
+Elle et ses enfants avaient fait, durant plusieurs hivers consecutifs
+dans la retraite de Nohant, avec quelques amis, leur seule distraction
+et leur principal souci de ces representations, qui finissaient par
+envahir les journees entieres par le soin avec lequel on les preparait,
+au grand etonnement des voisins immediats et des paysans, intrigues par
+une agitation sans but. Mme Sand a peint sous de vives couleurs cette
+vie en partie double, vie reelle et vie d'artiste melangees, en la
+transfigurant sur une plus grande scene, dans une de ses plus
+interessantes nouvelles. Le fond est tout a fait le meme. C'est "une
+sorte de mystere, qui resultait naturellement du vacarme prolonge assez
+avant dans les nuits, au milieu de la campagne, lorsque la neige ou le
+brouillard enveloppaient la maison, et que les serviteurs memes,
+n'aidant ni aux changements de decor ni aux soupers, quittaient de bonne
+heure le logis; le tonnerre, les coups de pistolet, les roulements de
+tambour, les cris du drame et la musique du ballet, tout cela avait
+quelque chose de fantastique, et les rares passants qui en saisirent de
+loin quelque chose n'hesiterent pas a nous croire fous ou ensorceles."
+C'est bien la le point de depart de cet ingenieux et charmant recit qui
+servit de theme a l'analyse de quelques idees d'art et ou il n'est pas
+difficile de reconnaitre dans _le Chateau des Desertes_ une sorte de
+Nohant idealise, de meme que dans Celio et dans Stella les enfants de
+celle qui avait retrace avec complaisance quelques-uns de ses propres
+traits dans la touchante image de Lucrezia Floriani. C'est ainsi que,
+sous sa main habile, la realite devenait de l'art et souvent du grand
+art. Dans un autre roman, _l'Homme de neige_, un des recits les plus
+dramatiques de George Sand, il faut remarquer le role considerable que
+l'auteur attribue a une representation de marionnettes. C'est un peu la
+scene des _comediens_ dans _Hamlet_ qui nous est rendue, avec de plus
+petites proportions et sur un plus petit theatre. Mais cette scene est
+capitale, comme dans la piece de Shakespeare, et les plus grands
+interets, la revelation et le chatiment du crime, soupconne non encore
+connu, tout est suspendu a cette representation ou Christian Waldo et
+l'avocat Socfle mettent tout leur esprit et toute leur ame a combiner
+les jeux de scene et les surprises de la conversation imaginee, d'ou
+doit sortir le denouement. Encore un souvenir dramatise du _Theatre de
+Nohant_.
+
+Mere de famille devouee, tout entiere a la vie interieure qu'elle cree
+autour d'elle, elle aimait qu'on la representat sous cet aspect, et
+c'est dans ce sens qu'elle repondait aux questions de M. Louis Ulbach,
+qui avait l'intention de faire son portrait dans un journal. Elle
+l'assurait que, depuis vingt-cinq annees, sa vie etait bien banale. "Que
+voulez-vous, disait-elle, je ne puis me hausser. Je ne suis qu'une bonne
+femme a qui on a prete des ferocites de caractere tout a fait
+fantastiques." Elle tenait beaucoup a ce que l'on detruisit, dans
+l'opinion publique, la legende d'autrefois. "On m'a accusee de n'avoir
+pas su aimer passionnement. Il me semble que j'ai vecu de tendresse et
+qu'on pouvait bien s'en contenter. A present, Dieu merci, on ne m'en
+demande pas davantage, et ceux qui veulent bien m'aimer, malgre le
+manque d'eclat de ma vie et de mon esprit, ne se plaignent pas de moi."
+
+Elle me disait a peu pres la meme chose, en termes fort simples. En
+abregeant cette lettre biographique, il me semble que je reproduis
+quelques traits de sa conversation. Elle ecrivait facilement,
+disait-elle, et avec plaisir, c'etait sa recreation; car la
+correspondance etait enorme, et c'etait la le travail. Si encore on
+n'avait a ecrire qu'a ses amis! Mais elle etait assaillie. "Que de
+demandes touchantes ou saugrenues! Toutes les fois que je ne peux rien,
+je ne reponds rien. Quelques-unes meritent que l'on essaye, meme avec
+peu d'espoir de reussir. Il faut alors repondre qu'on essayera...
+J'espere, apres ma mort, aller dans une planete ou l'on ne saura ni lire
+ni ecrire." Chacun fait a sa maniere l'image de son Paradis. Elle avait
+tant ecrit pendant sa vie qu'elle voulait se reposer d'ecrire toute
+l'eternite. Et de fait elle etait l'obligeance meme, mais sans banalite.
+Il est impossible de n'etre pas touche, en parcourant cette vaste
+correspondance, de la bienveillance, je dirai meme de la charite d'ame
+et d'art avec laquelle cette femme superieure se met a la portee des
+talents ou fractions de talent qui l'implorent, de la franchise d'eloge
+qui encourage les uns, de la sincerite, non sans menagements, destinee a
+decourager les autres. C'est surtout l'avocat politique qui est
+infatigable en elle. Plus libre que son parti, bien que republicaine de
+naissance, comme elle le dit, elle ne cesse pas de demander, non pour
+elle, grand Dieu! mais pour des amis ou des clients politiques, menaces
+ou frappes apres le coup d'Etat, de reclamer pour qu'on les laisse en
+France ou qu'on les rappelle de l'exil, et aupres de qui? aupres du
+prince Louis-Napoleon lui-meme, d'abord president, puis empereur, qui
+lui accordait un credit presque illimite d'influence. George Sand ne
+menageait pas ce credit; sans rien ceder de ses opinions personnelles,
+elle obtenait presque toujours ce qu'elle demandait, et cela fait le
+plus grand honneur a la solliciteuse et au sollicite. C'est une des
+rares circonstances ou les droits de l'humanite l'emportaient soit sur
+l'orgueil des partis irreconciliables, soit sur l'orgueil du pouvoir
+infaillible.
+
+George Sand ne cachait rien ou presque rien de ses affaires intimes;
+elle ne modifiait cette vie si bien reglee que pour accomplir quelques
+excursions en France, qui lui etaient necessaires pour chercher des
+cadres a ses romans; je ne parle pas d'un etablissement qu'elle fit vers
+la fin a Palaiseau, pour etre, disait-elle, plus a la portee des
+theatres de Paris, ou elle avait plusieurs pieces en preparation. Sauf
+cet episode assez court, c'est a Nohant qu'elle avait destine de
+mourir, et c'est la, en effet, qu'elle mourut, a l'age de soixante-douze
+ans, le 8 fevrier 1876. Elle n'avait aucune raison d'etre discrete sur
+sa position materielle: "Mes comptes ne sont pas embrouilles. J'ai bien
+gagne un million avec mon travail (en 1869); je n'ai pas mis un sou de
+cote; j'ai tout donne, sauf vingt mille francs, que j'ai places pour ne
+pas couter trop de tisane a mes enfants si je tombe malade; et encore ne
+suis-je pas bien sure de garder ce capital; car il se trouvera des gens
+qui en auront besoin, et si je me porte assez bien pour le renouveler,
+il faudra bien lacher mes economies. Gardez-moi le secret, pour que je
+les garde le plus possible."
+
+Quand il lui arrivait de faire allusion a quelque circonstance de sa vie
+passee, elle avait une maniere de s'absoudre elle-meme, sans rien
+dissimuler, qui ne manquait pas d'une certaine originalite de bonne
+humeur: "Je dois avoir de gros defauts; je suis comme tout le monde, je
+ne les vois pas. Je ne sais pas non plus si j'ai des qualites et des
+vertus. Si on a fait le bien, on ne s'en loue pas soi-meme, on trouve
+qu'on a ete logique, voila tout. Si on a fait le mal, c'est qu'on n'a
+pas su ce qu'on faisait. Mieux eclaire, on ne le ferait plus jamais."
+Peut-etre trouvera-t-on cet examen de conscience trop complaisant et
+trop commode. Je le donne pour ce qu'il est et pour ce qu'il vaut, comme
+une preuve assez naive qu'elle avait une indulgence universelle dont il
+lui semblait juste de profiter pour elle-meme, ajoutant plaisamment:
+"Vous voulez savoir plus qu'il n'y en a.... L'individu nomme George Sand
+cueille des fleurs, classe ses herbes, coud des robes et des manteaux
+pour son petit monde, et des costumes de marionnettes, lit de la
+musique, mais surtout passe des heures avec ses petits-enfants.... Ca
+n'a pas ete toujours si bien que ca. Il a eu la betise d'etre jeune,
+mais comme il n'a pas fait de mal, ni connu les mauvaises passions, ni
+vecu pour la vanite, il a le bonheur d'etre paisible et de s'amuser de
+tout."
+
+A cette date ou je la rencontrai a Nohant, elle arrivait chargee de
+plantes recueillies sur les bords de la Mediterranee et dans la Savoie.
+Elle s'effrayait du rangement qu'elle avait a faire dans ses herbes, et
+de fait elle se livra presque tout le jour a ce travail, en causant.
+Mais il y avait un bien autre rangement a faire dans la maison. Le
+cabinet de travail etait affreux, et rien qu'a le voir, il donnait le
+spleen. On en arrangeait un autre, ou George Sand comptait travailler
+avec plaisir. En attendant, son atelier de travail etait sa chambre a
+coucher. Elle me montra sur une table tres simple une pile de grandes
+feuilles de papier bleu, coupees d'avance dans le format in-quarto.
+"Quand vous partirez ce soir, me dit-elle, je me mettrai a l'ouvrage, et
+je ne me coucherai que quand j'aurai rempli douze de ces pages." C'etait
+la tache quotidienne: le travail etait ainsi regle d'avance; elle
+comptait sur l'exactitude de son inspiration, qui ne lui faisait presque
+jamais defaut.
+
+Ce fut pour moi une occasion presque inesperee de faire connaissance
+intime avec son procede de travail, dont les resultats m'avaient
+toujours etonne par leur abondance non moins que par leur exacte
+regularite. A cette epoque de sa vie, elle faisait au moins son petit
+roman tous les ans, avec une piece de theatre. "Ne voyez en moi qu'un
+vieux troubadour retire des affaires, qui chante de temps en temps sa
+romance a la lune, sans grand souci de bien ou de mal chanter, pourvu
+qu'il dise le motif qui lui trotte dans la tete, et qui, le reste du
+temps, flane delicieusement."
+
+J'avais etudie avec soin son oeuvre; deux caracteres m'avaient frappe:
+l'etonnante facilite du talent, poussee jusqu'a la negligence, et
+l'absence trop visible de composition dans ses meilleurs romans. Elle
+s'apercut clairement que meme au point de vue purement litteraire, en
+dehors des questions de fond, pendant que je lui parlais de mes
+impressions, j'y mettais des reserves. Elle parut mecontente, non que je
+fisse des reserves, mais que je les gardasse pour moi; elle me demanda
+une franchise entiere. Je m'expliquai donc, comme je le devais, sur ces
+deux points avec sincerite. Elle m'en remercia et poussa la critique
+bien plus loin que je ne le faisais moi-meme, ce qui me donna une idee
+tres favorable de sa nature litteraire, avide de verite et assez forte
+pour resister aux tentations subalternes de la flatterie. En reveillant
+mes souvenirs et les completant par les nombreuses confidences qui
+remplissent ses lettres les plus interessantes, je suis arrive a me
+faire une idee assez exacte de sa methode de travail et de ses idees
+sur les conditions et les exigences de son art, qu'elle portait a l'etat
+d'instinct jusqu'au jour ou, dans une discussion celebre, il fallut en
+trouver l'expression claire et la formule definitive.
+
+Il semble bien que c'etait le plaisir d'ecrire qui l'entrainait, presque
+sans premeditation, a jeter un peu confusement sur le papier ses reves,
+ses tendresses, ses meditations et ses chimeres, sous une forme concrete
+et vivante.
+
+Pour se rendre compte de cette facilite presque incroyable d'ecrire, il
+fallait se rappeler qu'il y avait en elle, avec le don naturel que rien
+ne remplace, ce fonds d'experience et de connaissances acquises, qui
+multiplie les ressources du talent et permet de le varier, non sans le
+fatiguer sans doute, mais sans l'epuiser jamais.--Le don de nature se
+constate et ne s'analyse guere. Comment expliquer avec precision ce fait
+extraordinaire d'une imagination qui s'eprend avec ardeur de ses propres
+creations, d'une faculte d'expression qui se trouve un jour toute prete,
+sans avoir ete preparee, qui s'adapte presque sans tatonnement et sans
+effort aux sujets les plus divers, a l'analyse et a l'action, comme si
+l'auteur ne trouvait rien de plus aise et de plus naturel que de
+raconter ses visions interieures et de faire voir aux autres les
+personnages et les drames qui s'agitent en lui a l'aide d'un style qui
+n'est que sa pensee devenue visible? C'est la le don, il existe, et l'on
+trouve de ces esprits predestines qui se jouent des difficultes de
+l'expression avec une aisance lumineuse et une liberte pleine de grace,
+tandis que d'autres ecrivains, artistes profonds, mais laborieux, se
+travaillent eux-memes et fatiguent leur intelligence pour accomplir leur
+oeuvre, non certes sans succes, mais avec un effort qui laisse sa trace
+dans chaque page, dans chaque phrase, dans chaque mot. Le sillon est
+creuse profondement, mais le lecteur semble y avoir collabore lui-meme.
+De la, selon les degres ou se place l'ecrivain, une estime ou une
+admiration qui n'est pas exempte d'un certain sentiment de lassitude.
+
+Mais chez George Sand, a ce don naturel se joignait une culture tres
+variee, tres etendue. Elle avait beaucoup lu, et, bien qu'elle l'eut
+fait a tort et a travers, il lui etait reste de ces etudes diverses des
+alluvions assez riches qui, melees a son propre fonds, l'enrichissaient
+singulierement et aidaient a sa fecondite. Personne n'a mieux compris
+qu'elle et mieux exprime la necessite de l'etude pour l'art. "Je ne sais
+rien, disait-elle; mais cependant il me reste quelque chose d'avoir
+beaucoup lu et beaucoup appris.... Je ne sais rien, parce que je n'ai
+plus de memoire; mais j'ai beaucoup appris, et a dix-sept ans je passais
+mes nuits a apprendre. Si les choses ne sont pas restees en moi a l'etat
+distinct, elles ont fait tout de meme leur miel dans mon esprit." Nous
+avons vu, en effet, dans l'_Histoire de ma vie_, combien de lectures
+elle avait traversees au hasard, mais non sterilement, puisque de chaque
+auteur, poete, philosophe, publiciste, Byron, Goethe, Leibniz et
+Rousseau, il etait reste quelque parcelle qui roulait un peu confusement
+dans le vaste et puissant courant de sa vie cerebrale. Elle ne cessait
+de recommander cette methode aux dilettantes, aux amateurs, ou bien
+encore aux jeunes paresseux qui s'adressaient a elle, comme a une
+conseillere commode qui allait leur dire: "Vous avez du genie; fiez-vous
+a lui et marchez sans crainte". C'est ce que repondent d'ordinaire les
+grands avocats consultants de la gloire a tous les solliciteurs qui les
+importunent et a qui ils envoient bien vite, pour s'en debarrasser,
+quelque compliment stereotype, avec leur benediction litteraire. George
+Sand s'abstenait de payer en ce genre de monnaie banale les jeunes
+aspirants a l'art: "Vous voulez etre litterateur, ecrivait-elle a l'un
+d'eux, je le sais bien. Je vous ai dit: Vous pouvez l'etre si vous
+apprenez tout. L'art n'est pas un don qui puisse se passer d'un savoir
+etendu dans tous les sens.... Vous pouvez etre frappe du manque de
+solidite de la plupart des ecrits et des productions actuelles: tout
+vient du manque d'etude. Jamais un bon esprit ne se formera s'il n'a pas
+vaincu les difficultes de toute espece de travail, ou au moins de
+certains travaux qui exigent la tension de la volonte." Elle est
+implacable, pour ceux a qui elle s'interesse, sur cette hygiene
+preparatoire de la volonte qui ne conduit pas a l'erudition proprement
+dite, mais qui developpe une aptitude speciale a tout comprendre, le
+jour ou il le faudra et ou l'ecrivain le voudra. L'art tout seul, livre
+a lui-meme, se devore et se consume. "Vous avez les instincts et les
+gouts de l'art, dit-elle a l'un des favoris de sa critique; mais vous
+pouvez constater a chaque instant que l'artiste purement artiste est
+impuissant, c'est-a-dire mediocre ou excessif, c'est-a-dire fou.... Vous
+croyez pouvoir produire sans avoir amasse.... Vous croyez qu'on s'en
+tire avec de la reflexion et des conseils. Non, on ne s'en tire pas. Il
+faut avoir vecu et cherche. Il faut avoir digere beaucoup; aime,
+souffert, attendu, et en piochant toujours. Enfin, il faut savoir
+l'escrime a fond avant de se servir de l'epee. Voulez-vous faire comme
+tous ces gamins de lettres qui se croient des gaillards parce qu'ils
+impriment des platitudes et des billevesees? Fuyez-les comme la peste,
+ils sont les vibrions de la litterature[20]." C'est la, on en
+conviendra, une male et fiere rhetorique qui vaut toutes les
+rhetoriques de l'ecole. C'etait la voix puissante d'un talent muri; les
+conseils de sa vieillesse a l'impatiente jeunesse de ses solliciteurs
+confinaient a la plus haute morale: "L'art est une chose sacree,
+s'ecriait-elle, un calice qu'il ne faut aborder qu'apres le jeune et la
+priere. Oubliez-le, si vous ne pouvez mener de front l'etude des choses
+de fond et l'essai des premieres forces de l'invention."
+
+L'etude des choses de fond, c'est la condition de l'ecrivain futur. S'il
+ne s'est pas amasse d'avance un tresor de connaissances serieuses, dans
+un ordre quelconque des idees ou s'est exercee la grande curiosite
+humaine, histoire, sciences naturelles, droit, economie politique,
+philosophie, qu'importe qu'il ait l'outil? L'outil travaille a vide; que
+devient l'artiste dans son frivole labeur, s'il ne l'applique pas a
+quelque matiere resistante, s'il ne s'occupe que de la forme,
+indifferent aux choses, s'il ne se fait pas une loi de penetrer en tout
+sujet au dela du banal et du convenu et de donner des dessous et de la
+solidite a sa peinture?
+
+Excellents conseils et qu'elle avait, toute sa vie, appliques pour son
+propre compte, ne cessant pas de porter, dans les ordres les plus divers
+des connaissances humaines, sa mobile et enthousiaste curiosite.
+D'ailleurs, s'il faut des racines dans l'art comme dans la vie, elle en
+avait et qui dataient de loin et qu'elle ne cessait pas de developper et
+de fortifier dans le sol d'ou s'elancait son talent en superbes
+moissons. C'etait telle science, comme l'histoire naturelle, dont elle
+avait fait une constante etude, ou d'une maniere plus large, la nature,
+qu'elle n'avait pas cesse de contempler des yeux de son corps et de son
+esprit. Un probleme d'histoire naturelle la passionnait, elle ne le
+quittait pas qu'elle ne l'eut resolu, et pendant tout le temps qu'elle
+en poursuivait la solution, rien n'existait plus pour elle. Il lui
+arrivait, par exemple, pendant des mois entiers, de s'occuper de
+recherches de ce genre avec son fils Maurice, qui en etait epris de son
+cote; elle n'avait plus dans sa cervelle que des noms plus ou moins
+barbares. Dans ses reves, elle ne voyait que prismes rhomboides, reflets
+chatoyants, cassures ternes, cassures resineuses; ils passaient des
+heures entieres a se demander: "Tiens-tu l'_orthose_?--Tiens-tu
+l'_albite_?" Elle avait, au lendemain de ces orgies scientifiques,
+toutes les peines du monde a se remettre a la vie ordinaire et a ses
+besognes accoutumees; mais elle y revenait avec plus de force. D'autres
+fois, c'etait la botanique qui la possedait: "Ce que j'aimerais, ce
+serait de m'y livrer absolument; ce serait pour moi le paradis sur la
+terre." N'etait-ce pas encore un travail de ce genre que ces excursions
+annuelles qu'elle entreprenait a travers la France? "J'aime a avoir vu
+ce que je decris. N'eusse-je que trois mots a dire d'une localite,
+j'aime a la regarder dans mon souvenir et a me tromper le moins que je
+peux." Elle avait une maniere a elle de regarder la nature,
+silencieusement. Mais ce silence etait actif; elle absorbait chaque
+detail present devant ses yeux, et l'emportait vivant dans sa vision
+interne, aussi nette que la perception meme. De la le charme et la
+verite de ses paysages. Meme quand on ne les a pas vus dans la realite,
+on s'ecrie devant eux, involontairement, comme devant le portrait d'un
+grand maitre, quand on ne connait pas l'original: "C'est bien cela!"
+L'art seul vous fait croire a la ressemblance.
+
+D'autres racines, plus profondes encore, c'etaient celles qui
+l'attachaient, depuis les premieres annees de sa jeunesse, a tout un
+ensemble d'idees philosophiques, politiques et religieuses[21]. Elles
+s'etaient enfoncees de bonne heure dans cette ame ouverte et avide;
+elles s'y etaient, de bonne heure aussi, exagerees et faussees; a la
+longue, pourtant, quelques-unes s'etaient redressees d'elles-memes par
+la force naturelle d'un bon esprit; d'autres s'etaient assouplies, dans
+leur rigidite primitive, a la rude ecole de la vie. Plutot que
+d'insister encore une fois sur les aberrations de gout et de bon sens
+qui l'avaient designee autrefois aux inquietudes de la conscience
+publique, ou meme a des haines et a des vengeances terribles venues de
+deux cotes bien differents de l'opinion, du cote de Proudhon et du cote
+de Louis Veuillot, mieux vaudrait montrer George Sand dans la derniere
+periode de sa vie, la representer non pas comme une convertie a la
+moderation, ni comme le transfuge de ses idees, mais s'appliquant, avec
+une bonne foi meritoire, a les modifier dans une mesure plus acceptable
+pour elle-meme et a reconquerir, au moins sur certains points, la
+liberte de son _moi_ et son independance d'esprit.
+
+Certes il reste bien toujours en elle, soit en politique, soit en
+philosophie, une part suffisante d'exageration et de paradoxes. Mais
+comme il y a loin deja--par l'intervalle du temps et des idees--de la
+revoltee d'autrefois! Depuis l'experience de la guerre et de la Commune,
+ce n'est qu'a des traits assez rares, clairsemes dans la correspondance,
+que l'on reconnaitrait l'ancienne amie de Mazzini et d'Armand Barbes,
+l'utopiste des reformes sur la condition des femmes et le mariage, la
+disciple enthousiaste et fougueuse de l'Evangile de Pierre Leroux, la
+sectaire du Christianisme reforme par le pantheisme sombre de Lamennais,
+plus tard l'ardente revolutionnaire de 1848, la collaboratrice de
+Ledru-Rollin, le menacant redacteur des _Bulletins de la Republique_
+emanes du ministere de l'Interieur. Tant d'evenements n'ont pas ete
+perdus pour elle, ni en politique, ni en philosophie sociale. Nous n'en
+voulons ici donner que quelques preuves. Je ne les veux meme pas tirer
+de ce fameux _Journal d'un Voyageur pendant la guerre_, que la _Revue
+des Deux Mondes_ publia avec tant de succes, au grand scandale de
+quelques lecteurs, mais de la Correspondance elle-meme, un temoin qui ne
+peut pas mentir. Le 28 avril 1871 elle ecrivait a Flaubert:
+"L'experience que Paris essaye ou subit ne prouve rien contre les lois
+du progres, et si j'ai quelques principes acquis dans l'esprit, bons ou
+mauvais, ils n'en sont ni ebranles ni modifies. Il y a longtemps que
+j'ai accepte la patience, comme on accepte le temps qu'il fait, la duree
+de l'hiver, la vieillesse, l'insucces sous toutes ses formes. Mais je
+crois que les gens de parti (sinceres) doivent changer leurs formules ou
+s'apercevoir peut-etre du vide de toute formule _a priori_." Et a Mme
+Adam, le 15 juin de la meme annee: "Pleurons des larmes de sang sur nos
+illusions et nos erreurs.... Nos principes peuvent et doivent rester les
+memes; mais l'application s'eloigne, et il peut se faire que nous soyons
+condamnes a vouloir ce que nous ne voudrions pas."
+
+Quoi qu'elle en dise, les principes eux-memes s'etaient, non pas
+ebranles dans le fond, mais modifies dans l'application. A un jeune
+enthousiaste qui lui envoyait des poesies politiques: "Merci,
+repondait-elle; mais ne me dediez pas ces vers-la.... Je hais le sang
+repandu, et je ne veux plus de cette these: "Faisons le mal pour amener
+le bien; tuons pour creer". Non, non, ma vieillesse proteste contre la
+tolerance ou ma jeunesse a flotte. Il faut nous debarrasser des theories
+de 1793; elles nous ont perdus. Terreur et Saint-Barthelemy, c'est la
+meme voie.... Maudissez tous ceux qui creusent des _charniers_. La vie
+n'en sort pas. C'est une erreur historique dont il faut nous degager. Le
+mal engendre le mal...." (21 octobre 1871.) Et dans le style familier
+qu'elle aime jusqu'a l'abus, avec ce tutoiement qui est chez elle un
+reste de la vie d'artiste, elle disait a Flaubert: "J'ai ecrit jour par
+jour mes impressions et mes reflexions durant la crise. La _Revue des
+Deux Mondes_ publie ce journal. Si tu le lis, tu verras que partout la
+vie a ete dechiree a fond, meme dans les pays ou la guerre n'a pas
+penetre! Tu verras aussi que je n'ai pas gobe, quoique tres gobeuse, la
+blague des partis." Le style n'est pas noble, mais combien expressif!
+
+Elle raille son enthousiasme d'autrefois sans critique et sans defiance,
+cet optimisme, impatient des delais, qui voulait realiser le progres,
+immediatement et a tout prix, fut-ce par la force. Elle avait cependant
+beaucoup fait pour ameliorer sa nature, et voila que les evenements de
+Paris remettent tout en question a ses yeux: "J'avais gagne beaucoup sur
+mon propre caractere, j'avais eteint les ebullitions inutiles et
+dangereuses, j'avais seme sur mes volcans de l'herbe et des fleurs qui
+venaient bien, et je me figurais que tout le monde pouvait s'eclairer,
+se corriger ou se contenir..., et voila que je m'eveille d'un reve....
+C'est pourtant mal de desesperer.... Ca passera, j'espere. Mais _je suis
+malade du mal de ma nation et de ma race._"--"Defendons-nous de mourir!"
+s'ecrie-t-elle sans cesse, et elle ajoute: "Je parle comme si je devais
+vivre longtemps, et j'oublie que je suis tres vieille. Qu'importe? je
+vivrai dans ceux qui vivront apres moi." (1871.)
+
+En toute chose, meme dans l'ordre philosophique, il se produit ainsi
+chez elle un notable apaisement; la passion excessive, qui jette dans
+chacune de ses idees une flamme d'orage, s'est calmee. Elle demeure
+spiritualiste ardente, comme elle l'a toujours ete, mais elle ne croit
+plus necessaire de faire la guerre au christianisme; elle reste en
+dehors, elle ne fulmine plus. On chercherait en vain, dans sa
+correspondance des dernieres annees, ces declamations furibondes contre
+le pretre qui eclataient a tout propos et hors de propos, vingt ans
+auparavant, dans ses romans et dans ses lettres. Quant a ses convictions
+philosophiques, elle les defend avec une obstination indomptable et
+meritoire contre l'intolerance a rebours du materialisme qui se pretend
+scientifique. Elle ne supporte pas qu'on lui dise: "Croyez cela avec
+moi, sous peine de rester avec les hommes du passe, detruisons pour
+prouver, abattons tout pour reconstruire". Elle repond: "Bornez-vous a
+prouver et ne nous commandez rien". Ce n'est pas le role de la science
+d'abattre a coups de colere et a l'aide des passions.... Vous dites: "Il
+faut que la foi brule et tue la science, ou que la science chasse et
+dissipe la foi". Cette mutuelle extermination ne me parait pas le fait
+d'une bataille, ni l'oeuvre d'une generation. La liberte y
+perirait[22]." Elle ne voit pas la necessite de forcer son entendement
+pour en chasser de nobles idees, et de detruire en soi certaines
+facultes _pour faire piece aux devots_. "Il n'est pas necessaire, il
+n'est pas utile de tant affirmer le neant, dont nous ne savons rien. Il
+me semble qu'en ce moment on va trop loin, dans l'affirmation d'un
+realisme etroit et un peu grossier, dans la science comme dans l'art."
+
+On le voit, elle s'est graduellement affranchie des jougs de coterie qui
+ont pese sur elle si durement, et de l'influence excessive de certains
+personnages qui l'ont presque depossedee d'elle-meme. Elle se retrouve
+et se ressaisit avec ses convictions et aussi ses chimeres mais du moins
+avec celles qui sont bien a elle et qui constituent son _moi_. Elle
+remonte a un niveau d'ou sa passion et surtout celle des autres
+l'avaient fait trop souvent descendre.
+
+Dans l'intervalle, des talents nouveaux avaient surgi. Au moins dans
+l'ordre de ses travaux personnels, elle ne voulait en ignorer aucun.
+Elle s'interessait vivement a ces diverses manifestations de la vie
+litteraire. Elle avait ete en relations d'exquise courtoisie avec Octave
+Feuillet, qu'elle loua vivement et spontanement pour le _Roman d'un
+jeune homme pauvre_; elle resta meme avec lui en excellents termes
+jusqu'a l'apparition de l'_Histoire de Sibylle_, qui provoqua de sa part
+une reponse amere et passionnee, _Mademoiselle de la Quintinie_. Elle
+avait suivi avec interet les debuts d'Edmond About, elle y avait
+applaudi non sans quelques protestations contre le systeme de la
+raillerie perpetuelle. "On s'est beaucoup moque de nos desespoirs d'il
+y a trente ans. Vous riez, vous autres, mais bien plus tristement que
+nous ne pleurions." Elle s'etonnait surtout que les jeunes talents
+s'obstinassent "a voir et a montrer uniquement la vie de maniere a
+revolter douloureusement tout ce que l'on a d'honnetete dans le coeur.
+Nous en etions, nous, a peindre l'homme souffrant, le blesse de la vie.
+Vous peignez, vous, l'homme ardent qui regimbe contre la souffrance et
+qui, au lieu de rejeter la coupe, la remplit a pleins bords et l'avale.
+Mais cette coupe de force et de vie vous tue; a preuve que tous les
+personnages de _Madelon_ sont morts a la fin du drame, honteusement
+morts, sauf _Elle_, la personnification du vice, toujours jeune et
+triomphant." Cette sorte de partialite du succes, sinon de la sympathie,
+l'irrite. "Donc, quoi? Ce vice seul est une force, l'honneur et la vertu
+n'en sont pas?... Je conviendrai avec vous que Feuillet et moi nous
+faisons, chacun a notre point de vue, des legendes plutot que des romans
+de moeurs. Je ne vous demande, moi, que de faire ce que nous ne savons
+faire; et puisque vous connaissez si bien les plaies et les lepres de
+cette societe, de susciter _le sens de la force_ dans le milieu que vous
+montrez si vrai[23]." Elle avait pour Alexandre Dumas un vrai culte fait
+d'admiration et de tendresse. Elle jouit profondement de son succes;
+elle lit _l'Affaire Clemenceau_ avec une sollicitude maternelle; elle
+lui suggere aussitot la contre-partie, qui pourra devenir, quelque
+temps apres, en changeant le sexe, _la Princesse Georges_. Lorsque
+Alexandre Dumas se fait pour un jour publiciste, apres la guerre et la
+Commune, empruntant a Junius son masque et sa plume, elle applaudit avec
+ravissement, elle proclame que c'est un pur chef-d'oeuvre. "Comme vous
+allez au fond des choses et comme vous savez mettre des faits ou je ne
+mets que des intentions! Et puis, comme c'est dit! developpe et serre en
+meme temps, vigoureux, emu et solide!" Ce qu'elle ne se lassait pas
+d'admirer, c'est l'entente et la force scenique, la _vis dramatica_
+predestinee a de si grands succes qu'elle se faisait gloire d'avoir
+devines: "Vous souvenez-vous que je vous ai dit, apres _Diane de Lys_,
+que vous les enterreriez tous!... Je m'en souviens, moi, parce que mon
+impression etait d'une force et d'une certitude completes. Vous aviez
+l'air de ne pas vous en douter, vous etiez si jeune! Je vous ai
+peut-etre revele a vous-meme, et c'est une des bonnes choses que j'ai
+faites en ma vie."
+
+Elle qui avait tant de soucis pour transformer ses romans en pieces et
+qui, d'ailleurs, ne se piquait pas d'une grande science des agencements
+sceniques, elle etait frappee de cette franchise d'allure, de cet accent
+de verite forte dans les situations et les sentiments ou _les autres_
+n'echappent pas a la convention. "Et quels progres depuis ce temps-la!
+Vous etes arrive a savoir ce que vous faites et a imposer votre volonte
+au public. Vous irez plus loin encore, et toujours plus loin[24]."
+Cette aimable prophetie qu'elle lui envoyait avec ses benedictions
+maternelles, c'est au public a dire si elle s'est realisee.
+
+Si je voulais definir l'esprit de George Sand, en dehors des episodes et
+des aventures de sa vie litteraire, je dirais que c'etait un esprit
+dogmatique et passionne. Dogmatique, en ce sens qu'elle avait des
+convictions fermes sur des choses fondamentales. Il faut distinguer la
+valeur des idees et la foi aux idees. Quelle que fut la valeur des
+siennes, elle y croyait fortement, elle les prenait fort au serieux;
+elle ne permettait pas qu'en quelque milieu que ce fut, sceptique ou
+gouailleur, on en plaisantat; elle y subordonnait instinctivement la
+meilleure partie d'elle-meme, son art. Or les idees ont une telle force
+en soi, que, fussent-elles contestables, elles communiquent quelque
+chose de cette force aux esprits qui s'en nourrissent; elles lui donnent
+un caractere d'elevation et de generosite en comparaison de ceux qui se
+font une sorte d'esthetique de l'indifference absolue. C'est la le
+secret de cette superiorite qu'elle semble avoir conservee dans sa
+longue correspondance avec Flaubert, ou furent abordees quelques-unes
+des plus delicates questions de la litterature, ou purent se controler
+reciproquement deux manieres tout a fait diverses et presque opposees de
+concevoir l'art.
+
+Cette controverse amicale dura pres de douze annees, de 1864 a 1876.
+Comment etait nee cette amitie litteraire entre deux personnages si
+differents, il importe peu; sans doute ils se rencontrerent un jour a ce
+fameux diner Magny ou George Sand ne manquait pas de paraitre, quand
+elle passait par Paris, ne fut-ce que pour reprendre langue dans ce pays
+des lettres qu'elle oubliait dans les longs sejours de Nohant. Apres
+cette rencontre, plus ou moins fortuite, Flaubert avait applaudi de
+toutes ses forces a la premiere representation de _Villemer_, et George
+Sand, reconnaissante, lui ecrivait "qu'elle l'aimait de tout son coeur".
+La connaissance etait faite; les lettres devinrent de plus en plus
+frequentes; elles devaient durer autant que la vie de George Sand. Elle
+avait admire _Madame Bovary_; pour _Salammbo_, elle avait tout de suite
+vu le defaut de la cuirasse. "Ouvrage tres fort, tres beau, disait-elle,
+mais qui n'a vraiment d'interet que pour les artistes et les erudits.
+Ils le discutent d'autant plus, mais ils le lisent, tandis que le public
+se contente de dire: "C'est peut-etre superbe, mais les gens de ce
+temps-la ne m'interessent pas du tout[25]."
+
+Elle avait laisse, sans doute, percer quelque chose de cette impression
+en causant avec Flaubert, qui, de son cote, avait plaisante, parait-il,
+"le vieux troubadour de pendule d'auberge, qui toujours chante et
+chantera le parfait amour". Troubadour, le nom plait a George Sand,
+elle l'adopte en riant et se designe ainsi elle-meme depuis ce jour-la.
+L'artiste et le troubadour, c'etait bien la l'opposition des deux
+auteurs, caracterisee par deux mots pittoresques, et ce fut l'occasion
+toute naturelle de la controverse. Il est assez vraisemblable qu'avant
+cette epoque George Sand, bien qu'elle eut souvent touche en passant a
+ce sujet de l'art, n'avait jamais porte sa reflexion sur son art
+personnel, qu'elle ne s'etait jamais rendu un compte bien exact ni de
+ses procedes de compositions ni du but qu'elle poursuivait. Elle avait
+en cela, comme en autre chose, obei a ses instincts et particulierement
+a cette vocation d'ecrire pour raconter et pour peindre, qui s'exprimait
+chez elle avec une force irresistible et une facilite qui tenait du
+prodige. Ce qui l'amena a reflechir sur ces sujets et a se definir
+elle-meme, ce fut le spectacle des tendances et des richesses contraires
+qui surgissaient autour d'elle, et la comparaison des talents les plus
+divers qui s'imposait a elle. Le realisme ne faisait que commencer; elle
+put a peine connaitre le premier grand succes de M. Zola. Mais Flaubert,
+mais Jules et Edmond de Goncourt revelaient dans chacune de leurs
+oeuvres un art nouveau, ou se combinaient l'influence de Balzac par
+l'intensite de l'observation et celle de Theophile Gautier par la
+preoccupation et le souci de la forme. Il y avait la des symptomes qui
+saisirent la curiosite de George Sand, tenue en eveil et avertie. Elle
+profita des hasards de la vie d'abord, puis des relations d'amitie qui
+la rapprocherent de Flaubert, pour preciser, des qu'elle en eut
+l'occasion, les differences de temperament litteraire qu'elle sentait en
+elle, en presence de ces groupes nouveaux ou des personnalites qui en
+resumaient le mieux les tendances. Le contraste etait frappant entre sa
+nature, prodigue jusqu'a l'exces, toute en effusion litteraire, d'une
+fecondite inepuisable, d'une abondance si spontanee et si naturelle
+d'expression qu'elle-meme se comparait a une "eau de source qui court
+sans trop savoir ce qu'elle pourrait refleter en s'arretant[26]", et un
+ecrivain tel que Flaubert, esprit d'invention et d'expression
+laborieuse, difficile envers soi-meme comme envers les autres, inquiet
+et mecontent de son oeuvre, un des representants de ce groupe et de
+cette race d'artistes excessifs, grands ouvriers de la forme, bijoutiers
+de style, ciseleurs de camees rares, un chercheur acharne du mot le plus
+expressif ou de l'epithete la plus decorative, se torturant sur une page
+comme si l'avenir du monde ou mieux l'avenir de l'art en dependait,
+tourmente par une sorte d'acuite et de subtilite maladive de sensations
+litteraires, epuisant ainsi dans le detail sa riche personnalite
+d'artiste, indifferent au fond des choses, ne prenant ni parti ni
+passion pour les grandes idees qui menent le monde, curieux seulement de
+noter la diversite des caracteres qu'elles inspirent ou des manies
+qu'elles produisent, observateur impassible des marionnettes humaines
+et des fils secrets qui les agitent. Il n'en avait pas ete toujours
+ainsi. _Madame Bovary_ avait represente, dans l'histoire de cet esprit,
+un moment de dilatation et d'epanouissement, une richesse et une largeur
+de composition, une sorte de bonheur de produire, une joie dans la
+fecondite qu'il ne trouve pas plus tard. Cette large veine s'etait
+detournee ensuite du grand courant humain sur des curiosites
+archeologiques ou des singularites de cas pathologiques.
+
+De la une certaine desaffection du public, une impopularite croissante,
+et de la aussi, chez l'ecrivain, bien des ombrages et des
+decouragements. George Sand ne cesse pas de le relever dans ses
+defaillances; elle lui prodigue les meilleurs conseils, au hasard de son
+coeur et de sa plume; elle l'excite, le rassure, semant, a travers sa
+correspondance, les idees les plus saines sur la vraie situation de
+l'artiste, qui ne doit pas s'isoler trop orgueilleusement de l'humanite,
+sur les conditions de l'art, sur les devoirs qu'il impose et qu'il ne
+faut pas confondre avec les servitudes et les exigences des coteries.
+Dans toute cette partie de la correspondance, tout en se peignant au
+naturel, George Sand se maintient a un niveau tres eleve de raison et de
+coeur. Pleine de sollicitude pour le cher artiste tourmente et malade,
+elle fait tous ses efforts pour lui communiquer quelque chose de sa
+serenite et de sa vigueur saine d'esprit. Qu'il s'abandonne un peu plus
+a son imagination naturelle; qu'il la tourmente moins au risque de la
+paralyser: "Vous m'etonnez toujours avec votre travail penible; est-ce
+une coquetterie? Ca parait si peu.... Quant au style, j'en fais meilleur
+marche que vous. Le vent joue de ma vieille harpe comme il lui plait. Il
+a ses _hauts_ et ses _bas_, ses grosses notes et ses defaillances; au
+fond, ca m'est egal, pourvu que l'emotion vienne, mais je ne peux rien
+trouver en _moi_. C'est l'_autre_ qui chante a son gre, mal ou bien, et,
+quand j'essaye de penser a ca, je m'en effraye et me dis que je ne suis
+rien, rien du tout. Mais une grande sagesse nous sauve; nous savons nous
+dire: "Eh bien, quand nous ne serions absolument que des instruments,
+c'est encore un joli etat et une sensation a nulle autre pareille que de
+se sentir vibrer...." Laissez donc le vent courir un peu dans vos
+cordes. Moi, je crois que vous prenez plus de peine qu'il ne faut, et
+que vous devriez laisser faire l'_autre_ plus souvent...." Elle revient
+a chaque instant sur ce conseil qui contient en germe toute une hygiene
+appropriee au talent de Flaubert, devenu le tourmenteur et le supplicie
+de lui-meme. "Ayez donc moins de cruaute envers vous. Allez de l'avant,
+et, quand le souffle aura produit, vous remonterez le ton general et
+sacrifierez ce qui ne doit pas venir au premier plan. Est-ce que ca ne
+se peut pas? Il me semble que si. Ce que vous faites parait si facile,
+si abondant! C'est un trop-plein perpetuel. Je ne comprends rien a votre
+angoisse." Elle souffre aussi de voir qu'il se fache a tout propos
+contre le public, qu'il est _indecolereux_. "A l'age que tu as,
+j'aimerais te voir moins irrite, moins occupe de la betise des autres.
+Pour moi, c'est du temps perdu, comme de se recrier sur l'ennui de la
+pluie et des mouches. Le public, a qui l'on dit tant qu'il est bete, se
+fache et n'en devient que plus bete. Apres ca, peut-etre que cette
+indignation chronique est un besoin de ton organisation; moi, elle me
+tuerait." Elle combat sans cesse son heresie favorite, qui est que l'on
+ecrit pour vingt personnes intelligentes et qu'on se moque du reste. "Ce
+n'est pas vrai, puisque l'absence de succes t'irrite et t'affecte."
+
+Pas de mepris pour le public! Il faut ecrire pour tous ceux qui ont soif
+de lire et qui peuvent profiter d'une bonne lecture. Pas d'isolement
+orgueilleux en dehors de l'humanite! Elle ne peut pas admettre que, sous
+pretexte d'etre artiste, on cesse d'etre soi-meme, et que l'homme de
+lettres detruise l'homme. Quelle singuliere manie, des qu'on ecrit, de
+vouloir etre un autre homme que l'etre reel, d'etre celui qui doit
+disparaitre, celui qui s'annihile, celui qui n'est pas! Quelle fausse
+regle de bon gout! Pour elle, elle se met tant qu'elle peut dans _la
+peau de ses bonshommes_. Tout ecrivain doit faire ainsi, s'il veut
+interesser. Il ne s'agit pas de mettre sa personne en scene. Cela, en
+effet, ne vaut rien. "Mais retirer son ame de ce que l'on fait, quelle
+est cette fantaisie maladive? Cacher sa propre opinion sur les
+personnages que l'on met en scene, laisser par consequent le lecteur
+incertain sur l'opinion qu'il en doit avoir, c'est vouloir n'etre pas
+compris, et, des lors, le lecteur vous quitte; car, s'il veut entendre
+l'histoire que vous lui racontez, c'est a la condition que vous lui
+montriez clairement que celui-ci est un fort, celui-la un faible." C'a
+ete le tort impardonnable de l'_Education sentimentale_ et l'unique
+cause de son echec. "Cette volonte de peindre les choses comme elles
+sont, les aventures de la vie comme elles se presentent a la vue, n'est
+pas bien raisonnee, selon moi. Peignez en realiste ou en poete les
+choses inertes, cela m'est egal; mais quand on aborde les mouvements du
+coeur humain, c'est autre chose. Vous ne pouvez pas vous abstraire de
+cette contemplation; car l'homme, c'est vous, et les hommes, c'est le
+lecteur."
+
+Flaubert repondait qu'il preferait une phrase bien faite a toute la
+metaphysique, et il se renfermait, avec une sorte de mystere jaloux,
+dans le culte de la forme. Tout recemment le _Journal des Goncourt_ nous
+donnait un croquis intime d'une de ces seances du club des inities, au
+bureau de l'_Artiste_; il nous retracait l'image alourdie de Theophile
+Gautier repetant et rabachant amoureusement cette phrase: "De la forme
+nait l'idee", une phrase que lui avait dite le matin meme Flaubert et
+qu'il regardait comme la formule supreme de l'ecole, et qu'il voulait
+qu'on gravat sur les murs. C'est contre cette ecole que George Sand use
+les dernieres armes de sa dialectique toujours jeune malgre l'age. Ce
+sont la des formules deplorables, des partis pris excessifs _en
+paroles_. "Au fond, disait-elle a Flaubert, tu lis, tu creuses, tu
+travailles plus que moi et qu'une foule d'autres. Tu es plus riche cent
+fois que nous tous; tu es un riche et tu cries comme un pauvre. Faites
+la charite a un gueux qui a de l'or plein sa paillasse, mais qui ne veut
+se nourrir que de phrases bien faites et de mots choisis.... Mais, beta,
+fouille dans ta paillasse et mange ton or. Nourris-toi des idees et des
+sentiments amasses dans ta tete et dans ton coeur; les mots et les
+phrases, la _forme_, dont tu fais tant de cas, sortira toute seule de ta
+digestion. Tu la consideres comme un but, elle n'est qu'un effet.... La
+supreme impartialite est une chose antihumaine; un roman doit etre
+humain avant tout. S'il ne l'est pas, on ne lui sait point gre d'etre
+bien ecrit, bien compose et bien observe dans le detail. La qualite
+essentielle lui manque: l'interet." Et la note affectueuse venait
+corriger ce que le conseil avait de severe: "Il te faut un succes apres
+une mauvaise chance qui t'a trouble profondement; je te dis ou sont les
+conditions certaines de ce succes. Garde ton culte pour la forme; mais
+occupe-toi davantage du fond (qui etait, pour elle, les idees et la
+signification precise de l'oeuvre). Ne prends pas la vertu vraie pour un
+lieu commun en litterature. Donne-lui son representant; fais passer
+l'honnete et le fort a travers ces fous et ces idiots dont tu aimes a te
+moquer. Quitte la caverne des realistes et reviens a la vraie realite,
+qui est melee de beau et de laid, de terne et de brillant, mais ou la
+volonte du bien trouve quand meme sa place et son emploi."
+
+J'ai tenu a terminer ce portrait par ces belles et simples paroles qui
+lui donnent son vrai relief et sa vraie couleur. Quoi qu'on puisse dire
+de George Sand, de ses aventures de toute sorte, des evenements d'idee
+ou autres, ou l'a jetee la fougue de son imagination, enfin de ses
+chimeres qui, en un temps, sont allees jusqu'a la violence de la pensee,
+il est certain qu'a mesure qu'on avance dans sa vie, notee presque jour
+pour jour dans sa correspondance, on voit s'accroitre le tresor de son
+experience et de sa raison, sa fortune intellectuelle, et se mieux fixer
+l'emploi de ces biens cherement payes. Et quoi qu'on puisse penser
+d'elle un jour, de sa vie et de son oeuvre, il se degage de ses lettres
+comme une image ennoblie des qualites rares qui resteront son signe
+privilegie dans l'histoire litteraire de ce temps: la fecondite
+merveilleuse des conceptions, le genie naturel du style et une idee
+fiere de l'art, qui constitue la probite de son talent.
+
+FIN
+
+
+NOTES:
+
+[Note 13: _Lutece_.]
+
+[Note 14: Theophile Gautier.]
+
+[Note 15: Un jeune graveur malade, recueilli chez elle.]
+
+[Note 16: Une de ses petites-filles.]
+
+[Note 17: Voir specialement les lettres des 14 novembre, 14 decembre
+1838, des 15 et 20 janvier, 22 fevrier et 8 mars 1839.]
+
+[Note 18: Mme Sand a recueilli avec soin les principales de ces pieces
+dans un volume a part: _le Theatre de Nohant_, ou se trouvent _le Drac,
+Plutus, le Pave, la Nuit de Noel, Marielle_. Ce ne sont pas tout a fait
+les pieces telles qu'elles avaient ete recitees sur la scene de Nohant,
+d'apres un canevas detaille, mais telles que l'auteur les a ecrites
+apres coup, sous l'impression qui lui en etait restee.]
+
+[Note 19: Voir la lettre, si curieuse a ce point de vue, a Flaubert, du
+31 decembre 1867.]
+
+[Note 20: A cote de ces conseils, nous voudrions en placer d'autres,
+empruntes a des lettres inedites au comte d'A..., dont la belle-fille
+est devenue plus tard un de nos meilleurs romanciers. Mme Sand voulait
+qu'avant tout on respectat l'originalite de chaque esprit qui entre dans
+la carriere des lettres: "Vous savez, disait-elle, que je suis toute a
+votre service. Mais, croyez-moi, ne soumettez a aucune consultation, pas
+meme a la mienne, le talent et l'avenir de votre jeune ecrivain.
+Laissez-la se risquer et se produire dans sa spontaneite. Je sais par
+experience que les avis les plus sinceres peuvent retarder l'elan et
+faire devier l'individualite.... Elle sait ecrire, elle apprecie bien,
+elle est tres capable de faire de la bonne critique. Quant a
+l'imagination, si elle n'en a pas, aucun conseil ne lui en donnera, et
+si elle en a, les conseils risquent de lui en oter. Dites-lui que tant
+que j'ai consulte les autres, je n'ai pas eu d'inspiration, et que j'en
+ai eu le jour ou j'ai risque d'aller seule." (6 aout 1860.)]
+
+[Note 21: Ce qu'elle souffrait le moins, c'etait l'opinion de certains
+critiques legers qui disent "qu'on n'a pas besoin d'une croyance a soi
+pour ecrire, et qu'il suffit de reflechir les faits et les figures comme
+un miroir.... Non, ce n'est pas vrai, le lecteur ne s'attache qu'a
+l'ecrivain, qu'a une individualite, qu'elle lui plaise ou qu'elle le
+choque. Il sent qu'il a affaire a une personne et non a un instrument."
+(1er mars 1803, _Correspondance inedite_, citee plus haut.)]
+
+[Note 22: Lettre a M. Louis Viardot, 10 juin 1868.]
+
+[Note 23: Lettre a M. Edmond About, mars 1863.]
+
+[Note 24: Lettre a Alexandre Dumas, 23 mai 1871. Voir, pour le
+commencement de cette amitie, la lettre a M. Charles Edmond, du 27
+novembre 1857.]
+
+[Note 25: Lettre a Maurice Sand du 20 juin 1865.]
+
+[Note 26: Lettres du 10 mars 1862.]
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES ANNEES D'ENFANCE ET DE JEUNESSE DE GEORGE SAND.--LES ORIGINES ET LA
+FORMATION DE SON ESPRIT.
+
+CHAPITRE II
+
+HISTOIRE DES OEUVRES DE GEORGE SAND.--L'ORDRE ET LA SUCCESSION
+PSYCHOLOGIQUE DE SES ROMANS.
+
+CHAPITRE III
+
+LES SOURCES DE L'INSPIRATION DE GEORGE SAND.--LES IDEES ET LES
+SENTIMENTS.
+
+CHAPITRE IV
+
+L'INVENTION ET L'OBSERVATION CHEZ GEORGE SAND.--SON STYLE.--CE QUI DOIT
+PERIR ET CE QUI SURVIVRA DANS SON OEUVRE.
+
+CHAPITRE V
+
+LA VIE INTIME A NOHANT.--LA METHODE DE TRAVAIL DE GEORGE SAND.--SA
+DERNIERE CONCEPTION DE L'ART.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of George Sand, by Elme Caro
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GEORGE SAND ***
+
+***** This file should be named 13038.txt or 13038.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/0/3/13038/
+
+Produced by Wilelmina Malliere and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
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+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
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+
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