diff options
Diffstat (limited to 'old/13038-h')
| -rw-r--r-- | old/13038-h/13038-h.htm | 7404 | ||||
| -rw-r--r-- | old/13038-h/images/imag001.jpg | bin | 0 -> 75907 bytes |
2 files changed, 7404 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/13038-h/13038-h.htm b/old/13038-h/13038-h.htm new file mode 100644 index 0000000..48192f9 --- /dev/null +++ b/old/13038-h/13038-h.htm @@ -0,0 +1,7404 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Transitional//EN" "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-transitional.dtd"> +<html lang="en"> +<head> + <meta http-equiv="Content-Type" + content="text/html; charset=iso-8859-1"/> + <title>The Project Gutenberg eBook of George Sand, by Elme Caro.</title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + a {text-decoration: none;} + + P { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 1em; + } + H1,H2,H3,H4,H5,H6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + } + HR { width: 33%; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; + } + BODY{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + .linenum {position: absolute; top: auto; left: 4%;} /* poetry number */ + .note {margin-left: 2em; margin-right: 2em; margin-bottom: 1em;} /* footnote */ + .blkquot {margin-left: 4em; margin-right: 4em;} /* block indent */ + .pagenum {position: absolute; left: 92%; font-size: smaller; text-align: right;} /* page numbers */ + .sidenote {width: 20%; margin-bottom: 1em; margin-top: 1em; padding-left: 1em; font-size: smaller; float: right; clear: right;} + + .poem {margin-left:10%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem br {display: none;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem span {display: block; margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i2 {display: block; margin-left: 2em;} + .poem span.i4 {display: block; margin-left: 4em;} + .poem .caesura {vertical-align: -200%;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of George Sand, by Elme Caro + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: George Sand + +Author: Elme Caro + +Release Date: July 28, 2004 [EBook #13038] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GEORGE SAND *** + + + + +Produced by Wilelmina Mallière and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + +</pre> + +<br /> +<h3>LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS</h3> +<h1>GEORGE SAND</h1> +<h2>PAR</h2> +<h1>E. CARO</h1> +<h2>DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</h2> +<h3>PARIS<br /> +LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br /> +79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</h3> +<h3>1887</h3> +<p style="text-align: center;"><img + alt="GEORGE SAND. REPRODUCTION DU DESSIN DE COUTURE." + title="GEORGE SAND. REPRODUCTION DU DESSIN DE COUTURE." + src="images/imag001.jpg" style="width: 400px; height: 632px;"/> +</p><br /> +<h5>GEORGE SAND. REPRODUCTION DU DESSIN DE COUTURE.</h5> +<br /> + +<hr style="width: 65%;" /> +<a name="CHAPITRE_PREMIER"></a> +<h2>CHAPITRE PREMIER<br /> +</h2> +<br /> +<h2>LES ANNÉES D'ENFANCE ET DE JEUNESSE</h2> +<h2>DE GEORGE SAND</h2> +<h2>LES ORIGINES ET LA FORMATION DE SON ESPRIT</h2> +<br /> +<p>«On ne lit plus George Sand», nous dit-on. +Soit; mais, ne fût-ce que pour l'honneur de la langue +française, on reviendra, nous le croyons, sinon à +toute l'oeuvre, du moins à une partie de cette oeuvre +épurée par le temps, triée avec soin par le +goût +public, supérieure aux vicissitudes et aux caprices +de l'opinion. Quand on nous a demandé de rassembler +nos souvenirs sur cet auteur et de les faire +revivre dans ce temps si étrangement dédaigneux et +si vite oublieux, on est allé au-devant d'un secret +désir que nous avions de faire appel, un jour ou +l'autre, à nos impressions d'autrefois, de les ranimer +par une nouvelle lecture, de les produire à la lumière +en les rectifiant et les tempérant par l'expérience +acquise et la comparaison. Sand! cette syllabe magique +résumait pour nous des journées de rêveries +délicieuses et de discussions passionnées. Elle +représente +tant de passions généreuses, tant d'aspirations +confuses, de témérités de pensée, de +découragements +profonds, d'espérances surhumaines mêlées +à l'élégante torture du doute! c'était en +une seule +conscience, en une seule imagination, une partie +d'une génération qui se tourmentait vaguement au +milieu d'un état de choses prospère et tranquille en +apparence, aux approches de 1848, comme si la tranquillité +un peu monotone des événements était une +excitation à désirer autre chose, à souhaiter +l'émotion, +à se précipiter dans l'inconnu des faits ou des +idées: génération heureuse, en somme, bien que +déjà +remuée par des pressentiments obscurs. Une vague +idée de réforme ou de rénovation sociale, plus +ardente +que précise, planait dans beaucoup d'esprits, +agités sans trop savoir pourquoi. C'était le temps +où +un jeune homme «ayant le tourment des choses +divines», comme disait George Sand, pouvait se +donner la joie d'entendre, dans la même journée, +les appels splendides de Lacordaire à Notre-Dame, +et, le soir, l'émouvante voix de Mlle Rachel au +Théâtre-Français dans quelque grande +tragédie, ou +bien encore s'enivrer de la prose exquise et presque +rythmée d'Alfred de Musset, révélé sur la +même +scène. On lisait quelque grande et profonde poésie +de Victor Hugo sur la mort récente de sa fille; on +discutait sur tel ou tel portrait des <i>Girondins</i> de +Lamartine; on dévorait <i>la Mare au Diable</i>, ce petit +chef-d'oeuvre de poésie rustique qui rachetait par +son charme l'erreur prolixe du <i>Meunier d'Angibault</i>.</p> +<p>C'était un temps saturé d'idées et +d'émotions, singulièrement +caractérisé par un de ces grands poètes +qui disait alors: «La France s'ennuie», et, chose +plus singulière, qui le lui faisait croire, confondant +l'ennui avec la secrète fermentation des esprits, +mécontents du présent qui ne leur donnait pas assez +d'émotions.</p> +<p>Je prends les années déjà lointaines de 1846 et +1847, parce qu'elles marquent l'apogée d'influence et +de gloire où s'éleva le nom de George Sand, une +gloire formée dans la tempête. On n'a pas perdu +le souvenir des polémiques exaltées dont George +Sand était alors l'occasion ou le prétexte. Doit-on +s'étonner, si l'on y réfléchit, que cette +renommée +brillante et orageuse oscillât, au souffle des opinions +contraires, entre l'admiration et l'anathème? +Bien peu d'esprits gardaient la mesure à son égard. +C'étaient tantôt des fureurs justicières et +vengeresses +contre une réformatrice audacieuse, tantôt une +idolâtrie +lyrique comme les oeuvres qui en étaient l'objet, +une acclamation bruyante en l'honneur des idées et +des principes confondus, dans une sorte d'apothéose +déréglée, avec la puissance de l'inspiration et la +beauté du style. Toutes ces passions sont bien tombées +aujourd'hui. Il y a place maintenant, à ce qu'il +semble, au milieu d'une indifférence réelle ou +affectée, +pour un jugement plus impartial, peut-être pour une +admiration mieux raisonnée et plus libre. En tout +cas, s'il est vrai que ce soit l'oubli qui ait fait disparaître +également les deux partis, celui de l'injure +et celui de la louange à outrance, s'il est vrai qu'on +ne lise plus même les oeuvres qui ont été le +prétexte +enflammé de tant de jugements contradictoires, notre +étude aura un mérite, celui d'une exploration dans +des régions devenues inconnues, quelque chose +comme un voyage de découvertes.</p> +<p>De cette année de 1847 remontons de quelque +quinze ou seize ans en arrière, vers la fin de l'hiver +de 1831, où George Sand vint s'installer à Paris avec +le berceau de sa fille et son très léger bagage, quelques +cahiers griffonnés à Nohant au milieu du bruit +des enfants, sans une connaissance, sans un appui +dans le monde des lettres, au milieu de ce vaste +désert d'hommes, dont plusieurs étaient des concurrents +redoutables, armés pour la lutte et prêts à +défendre contre la nouvelle venue tous les accès des +librairies, des journaux et des revues. J'ai essayé souvent +de me représenter l'état d'esprit de la baronne +Aurore Dudevant, quand, à l'âge de vingt-sept ans, +elle vint tenter l'avenir dans l'ignorance complète de +ses forces, transfuge volontaire de la maison et de la +vie conjugales, prête à faire pour son compte, et +peut-être +aussi pour l'instruction des autres, l'épreuve de +ce grand problème, l'indépendance absolue de la +femme. Quelle nature déjà complexe! Que d'influences +contradictoires s'étaient croisées et mêlées +en elle! +À la voir à sa table de travail, dans sa mansarde du +quai Saint-Michel, affublée de sa redingote en gros +drap gris, ou bien encore à la suivre avec ses amis +berrichons au restaurant Pinson, à l'estaminet, aux +musées, aux concerts, au parterre des théâtres le +soir +des premières représentations, naïvement curieuse +de tout ce qui intéressait alors la jeunesse intelligente, +de tous les événements littéraires et politiques +des assemblées, des clubs et de la rue, qui donc +reconnaîtrait dans cet étudiant quelque peu tapageur +l'élève mystique du couvent des Anglaises, l'humble +et douce amie de la soeur Alicia, ou bien encore la +pastoure des champs du Berry, l'aventureuse et +rêveuse enfant des bruyères et des bois? Ce petit +jeune homme déluré qui fait le soir de si gaies +promenades +dans le quartier Latin avec une troupe de +camarades, sous la conduite d'un très vieux jeune +homme vaniteux, Henri Delatouche, le chef de la +bohème littéraire de ce temps,—cet observateur +vagabond, ce novice romancier, c'est une femme, +très sérieuse au fond, qui a connu déjà de +mortelles +tristesses, qui a beaucoup vécu par la douleur, +si la douleur fait vivre, qui a souffert dans +toutes ses affections intimes, qui a été meurtrie +par tous les liens de la famille; ces liens étaient +même devenus pour elle un supplice insupportable +par la fatalité des circonstances et sans doute aussi +par cette autre fatalité que chacun porte en soi et +dont chacun est l'industrieux et cruel artiste. Elle +vient essayer de se refaire à Paris une existence +nouvelle, en dehors de toutes les lois de l'opinion +et de tous les instincts de son sexe. Elle veut mettre +la nature elle-même dans son jeu et la contraindre à +son caprice; elle <i>virilise</i> autant qu'elle peut sa +manière +de vivre, son costume, ses goûts, ses opinions, +son talent. Elle va essayer de toutes les doctrines +qui circulent à travers le monde, qui lui font espérer +un meilleur avenir pour l'humanité; elle a toutes les +curiosités intellectuelles; elle va les expérimenter +sur le vif; elle a l'impatience généreuse et +déréglée +du vrai absolu, et ce qu'elle a conçu comme vrai, elle +n'imagine pas qu'on puisse l'ajourner un seul instant.</p> +<p>Déjà, à vingt-sept ans, que de régions +d'idées +n'a-t-elle pas explorées, en les traversant toutes +sans se satisfaire et s'arrêter dans aucune! Comme +Wilhelm Meister, elle peut compter ses années d'apprentissage, +et d'un apprentissage si rude! L'<i>Histoire +de ma vie</i><a name="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1"><sup>1</sup></a> +nous les fera parcourir, et nous suivrons, +dans cet itinéraire exact, plus d'un sentier +douloureux. Nous saisirons là, en même temps, les +sources mystérieuses d'où jaillit son imagination +naissante.</p> +<p>La première de ces sources, c'est à son origine +même qu'il faut la rapporter. George Sand resta +toute sa vie dans une dépendance assez étroite des +influences qui pesèrent sur son berceau.</p> +<p>Fille du peuple par sa mère, fille de l'aristocratie +par son père, elle devait, dit-elle, la plupart de ses +instincts à la singularité de sa position, à sa +naissance +<i>à cheval</i>, comme elle le disait, sur deux classes, +à son amour pour sa mère, contrarié et +brisé par des +préjugés qui l'ont fait souffrir ayant qu'elle pût +les +comprendre, à son affection non raisonnée pour +son père, esprit frondeur et romanesque, qui, dans +un intervalle de sa vie militaire, ne sachant que faire +de sa jeunesse, de sa passion, de son idéal, se donne +tout entier à un amour exclusif et disproportionné +qui le met en lutte, dans sa propre famille, contre les +principes d'aristocratie, contre le monde du passé; +enfin à une éducation qui fut tour à tour +philosophique +et religieuse, et à tous les contrastes que sa propre +vie lui a présentés dès l'âge le plus +tendre. Elle s'est +formée au milieu des luttes que le sang du peuple +a soulevées dans son coeur et dans sa vie, «et si plus +tard certains livres firent de l'effet sur elle, c'est que +leurs tendances ne faisaient que confirmer et consacrer +les siennes». Ajoutez à ces sentiments de +solidarité +et d'hérédité irrésistibles les +tiraillements +douloureux, les déchirements mêmes du coeur que +lui imposent de cruels malentendus, perpétuellement +balancée entre les emportements de sa mère et les +mépris à peine dissimulés de sa grand'mère; +véritable +enfant de Paris, imbue des préjugés d'une +race à laquelle elle n'appartenait cependant que d'un +côté, on comprend à quelle école cette +âme ardente, +souvent muette par contrainte, fut soumise et quel +fonds d'amertume elle dut amasser en elle contre cette +différence des classes dont souffrit cruellement son +enfance. À ce point de vue, la lecture des premiers +volumes de l'<i>Histoire de ma vie</i> est singulièrement +instructive et nous fait pénétrer dans les +premières +impressions auxquelles s'éveilla cette existence, +bizarrement divisée, dès qu'elle prit conscience +d'elle-même. De là ce qu'elle appela plus tard ses +instincts égalitaires et démocratiques, qui ne furent +que l'explosion de vieilles rancunes et de souffrances +intimes, qui dataient de loin. Quand elle lut, encore +enfant, les <i>Battuécas</i> de Mme de Genlis, un roman +innocemment socialiste (sans que le nom fût encore +prononcé), ce fut l'institutrice et l'amie des rois qui +révéla à l'enfant rêveuse une partie de ses +idées +futures. Elle en resta toujours là, avec une naïveté +que l'âge ne corrigea pas, à travers des lectures et +des formules nouvelles qui amenèrent cette naïveté +à déclamer plus d'une fois toujours très +sincèrement, +mais un peu au hasard.</p> +<p>Cependant, son imagination travaillait sans cesse, +silencieusement et activement. Plus tard elle en +retrouvait la trace et l'action naissante dans les souvenirs +les plus lointains de sa vie. La vie d'imagination, +disait-elle, avait été toute sa vie d'enfant. Elle +se rappelait fort bien le moment où le doute lui était +venu sur l'existence du père Noël, le grand distributeur +de cadeaux à l'enfance. Elle le regrettait sincèrement. +La première journée où l'enfant doute est la +dernière de son bonheur naïf. «Retrancher le +merveilleux +de la vie de l'enfant, c'est procéder contre les +lois mêmes de sa nature. L'enfant vit tout naturellement +dans un milieu pour ainsi dire surnaturel, où +tout est prodige en lui, et où tout ce qui est en +dehors de lui doit, à la première vue, lui sembler +prodigieux.» L'enfance elle-même, la naissance +encore si voisine d'elle, ce flot de sensations qui +lui apportent la nouvelle d'un monde inconnu, tout +cela n'est-il pas un cours continu de merveilles? +George Sand combat, en toute occasion, la chimère +de Rousseau, qui veut supprimer le merveilleux +sous prétexte de mensonge. Laissez faire la nature, +elle sait son métier. Ne devancez rien. «On ne rend +pas service à l'enfant en hâtant sans ménagement et +sans discernement l'appréciation de toutes les choses +qui le frappent. Il est bon qu'il la cherche lui-même +et qu'il l'établisse à sa manière durant la +période de +sa vie où, à la place de son innocente erreur, nos +explications, hors de portée pour lui, le jetteraient +dans des erreurs plus grandes encore, et peut-être à +jamais funestes à la droiture de son jugement et, +par suite, à la moralité de son âme.»</p> +<p>Elle était née rêveuse; tout enfant, elle se +perdait +dans des extases sans fin qui l'isolaient du monde +entier. L'habitude contractée, presque dès le berceau, +d'une rêverie dont il lui était impossible plus +tard de se rendre compte, lui donna de bonne heure +l'<i>air bête</i>. «Je dis le mot tout net parce que toute +ma vie, dans l'enfance, au couvent, dans l'intimité de +la famille, on me l'a dit de même, et qu'il faut bien +que ce soit vrai.» Ces crises de rêverie prenaient +quelquefois une durée et une intensité extrêmes, +comme il arriva dans les jours qui suivirent la mort +de son père (elle avait alors quatre ans). Quand elle +se fut fait une vague idée de ce que c'est que la mort, +elle resta des heures entières assise sur un tabouret +aux pieds de sa mère, ne disant mot, les bras pendants, +les yeux fixes, la bouche entr'ouverte: «Je l'ai souvent +vue ainsi, disait sa mère pour rassurer la famille +inquiète; c'est sa nature; ce n'est pas bêtise. Soyez +sûre qu'elle rumine toujours quelque chose.» Elle +<i>ruminait</i>, en effet; c'était la forme habituelle d'une +pensée active déjà. Elle a peint en traits +expressifs +ce premier travail tout intérieur de son imagination. +De son propre mouvement, dans cette période de sa +vie commençante, elle ne lisait pas, elle était +paresseuse +par nature et avec délices; elle avouait qu'elle +n'avait pu se vaincre plus tard qu'avec de grands +efforts. Tout ce qu'elle apprenait par les yeux et par +les oreilles entrait en ébullition dans sa petite tête, +elle y songeait au point de perdre souvent la notion +de la réalité et du milieu où elle se trouvait. +Avec de +pareilles dispositions, l'amour du roman, sans qu'elle +sût encore ce que c'était que le roman, s'empara +d'elle avant qu'elle eût fini d'apprendre à lire. Elle +composait des histoires interminables en les jouant +avec sa soeur Caroline ou sa petite compagne Ursule. +C'était une sorte de pastiche de tout ce qui entrait +dans sa petite cervelle, mythologie et religion mêlées, +dans la singulière éducation que lui donnait sa +mère, +artiste et poète à sa manière, «qui lui +parlait des +trois Grâces ou des neuf Muses avec autant de sérieux +que des vertus théologales ou des vierges +sages», en amalgamant les contes de Perrault et les +pièces féeriques du boulevard, «si bien que les +anges et les amours, la bonne vierge et la bonne fée, +les polichinelles et les magiciens, les diablotins du +théâtre et les saints de l'Église produisaient dans +sa +tête le plus étrange gâchis poétique qu'on +puisse +imaginer».</p> +<p>Cette fermentation d'images qui se réalisaient en +scènes fantastiques au dedans d'elle-même et qu'elle +essayait de réaliser mieux encore dans ses jeux au +dehors, se modifiait, mais ne disparaissait pas quand +elle passait du petit appartement de la rue Grange-Batelière, +où elle demeurait à Paris avec sa mère, à +la maison de Nohant, qui appartenait à Mme Dupin. +Là c'était une tout autre existence, de tout autres +aliments pour la vie <i>ruminante</i>. En dehors des heures +d'étude, où elle n'apportait qu'une +régularité extérieure, +elle vivait volontiers en compagnie des +petits paysans du voisinage, dans les <i>pâtureaux</i> où +ils se réunissaient autour de leur feu, en plein vent, +jouant, dansant ou se racontant des histoires à +faire peur. Elle s'animait, elle s'exaltait de leurs +terreurs. «On ne s'imagine pas, disait-elle en se +rappelant cette période de son enfance, ce qui se +passe dans la tête de ces enfants qui vivent au milieu +des scènes de la nature sans y rien comprendre, et +qui ont l'étrange faculté de voir par les yeux du +corps tout ce que leur imagination leur représente.» +C'est là qu'elle s'essayait de bonne foi à ce genre +d'hallucination particulière aux gens de la campagne, +guettant l'apparition de quelque animal fantastique, +le passage de la <i>grand'bête</i> que presque tous ses +petits compagnons avaient vue au moins une fois. +Elle était la première aux contes de la veillée, +lorsque les chanvreurs venaient broyer le chanvre à +la ferme. Malgré toute la bonne volonté qu'elle y mit, +elle déclare qu'elle ne put jamais obtenir la moindre +vision pour son compte; elle ne put réussir à être +complètement dupe d'elle-même; mais l'ébranlement +de l'imagination et des nerfs persistait; elle en ressentait +une sorte de frémissement et de volupté; +toute sa vie elle aima à raviver le plaisir frissonnant +que lui donnaient les émotions de ce genre. De +toutes ces inventions rustiques qu'elle recueillait +avidement, de ces visions du soir qu'elle sollicitait +dans la campagne, il y avait juste de quoi troubler +un instant sa cervelle et lui ravir quelques heures de +sommeil. Au fond, ce n'étaient que des matériaux +qu'elle amassait dans son magasin d'images; elle les +accumulait dans son incessante rêverie, pour l'oeuvre +future dont elle n'avait pourtant aucune idée; elle était +artiste déjà et se dédoublait comme le font les +artistes, +à la fois auteur et acteur dans ces petits drames qu'elle +se jouait à elle-même. Plus tard elle consacra des +études nombreuses à ce genre de littérature, la +littérature +de la peur, qu'elle avait expérimentée sur +elle-même, +le <i>Diable aux champs</i>, les <i>Contes d'une grand'mère</i>, +les <i>Légendes rustiques, le Drac</i>, etc., etc. Elle +avait fini par se faire, sur ce sujet, une érudition très +curieuse dont elle s'amusait non sans un peu de +frayeur. L'élément fantastique lui semblait être +une +des forces de l'esprit populaire. Elle se plaisait surtout +à le saisir chez des populations qui ne semblent pouvoir +réagir que par l'imagination contre la rude misère +de leur vie matérielle. Le <i>Kobold</i> en Suède, le <i>Korigan</i> +en Bretagne, le <i>Follet</i> en Berry, l'<i>Orco</i> à Venise, +le +<i>Drac</i> en Provence, il y a peu de ses romans d'aventures +qui ne garde quelque souvenir de ces noms, +quelque impression de ce genre, et qui ne soit une +de ses rêveries d'enfance continuée.</p> +<p>C'est ainsi qu'elle prélude à ce songe d'âge +d'or, à +ce mirage d'innocence champêtre qui la prit dès l'enfance +et la suivit jusque dans l'âge mûr. Malgré ces +préoccupations assez sombres, elle n'était pas triste +pourtant; elle avait ses heures de franche, d'exubérante +gaieté. Sa vie d'enfance et d'adolescence fut +une alternative de solitude recueillie et d'étourdissement +complet. Au sortir de ses longues rêvasseries, +elle se livrait avec une sorte d'ivresse à des amusements +très simples et très actifs qui faisaient le plus +singulier contraste aux yeux des personnes habituées +à la voir vivre. C'étaient «les deux faces d'un +esprit porté à s'assombrir et avide de s'égayer, +peut-être +d'une âme impossible à contenter avec ce qui +intéresse la plupart des hommes, et facile à charmer +avec ce qu'ils jugent puéril et illusoire.... Je ne peux +pas, disait-elle, m'expliquer mieux moi-même. Grâce +à ces contrastes, certaines gens prirent de moi l'opinion +que j'étais tout à fait bizarre.»</p> +<p>Cette vie intérieure, qu'elle portait déjà si +vive et +si intense dans le secret de sa pensée, manqua prendre +un autre courant et une direction toute nouvelle, +grâce à un assez grave événement; ce fut une +crise +religieuse qui, vers la seizième année, se déclara +chez +elle. À la suite de déchirements de coeur qui se +renouvelaient sans cesse et de quelques révélations +maladroitement cruelles qui lui furent faites sur le +passé de sa mère, Aurore avait résolu de renoncer +à +tout ce qui devait mettre dans l'avenir un plus grand +intervalle entre sa mère et elle, qui vivaient +généralement +séparées; elle voulut renoncer à la fortune +de sa grand'mère, à l'instruction, aux belles +manières, +à tout ce qu'on appelle <i>le monde</i>. Elle prit +en horreur les leçons de son pédagogue Deschartres, +dont elle a immortalisé plus tard la figure, les +vanités, les ridicules et la rude honnêteté; elle +se +révolta, elle tourna à l'<i>enfant terrible</i>.</p> +<p>Mme Dupin, ne pouvant venir à bout de sa révolte, +résolut de la mettre au couvent des Anglaises, qui +était alors la maison d'éducation en vogue à Paris +pour les jeunes filles de la haute société. La jeune +pensionnaire, qui arrivait là le coeur brisé des +dernières +luttes entre sa mère et sa grand'mère, les +deux êtres qu'elle chérissait le plus, se reposa +délicieusement +dans cet abri. Elle nous a raconté avec +un charme exquis, dans l'<i>Histoire de ma vie</i>, son +séjour au couvent, égayant son récit de quelques +vifs +portraits de soeurs et de pensionnaires, décrivant +les moeurs et les habitudes, les salles d'étude et les +chambres, nous intéressant à ces petits drames de la +vie des religieuses, aux querelles des élèves, à +leurs +raccommodements, aux fautes et aux punitions encourues +ou subies, à cette oisiveté errante dans les +couloirs, dans les souterrains et sur les toits du +couvent, à la recherche d'un secret qui n'avait jamais +existé et de victimes imaginaires dont on ne savait +pas même les noms, mais qu'on voulait délivrer +d'une captivité romanesque. C'est déjà, en action, +la +conception qui se réalisera dans plusieurs de ses +romans et qu'elle semble poursuivre sans cesse, les +mystères de <i>la Daniella</i>, de <i>la Comtesse de Rudolstadt</i>, +du <i>Château des Désertes</i>, de <i>Flamarande</i> et +de tant +d'autres récits où l'invention se complique de surprises +matérielles, de labyrinthes, de dédales d'architecture +fantastique, et où l'on croirait assister à +une secrète collaboration d'Anne Radcliffe avec un +écrivain de génie. Il y a de ces idées fixes dans +George Sand. Celle-là s'était annoncée de bonne +heure.</p> +<p>Dans cette compagnie de jeunes filles fort indisciplinées, +dont quelques-unes l'entraînaient soit à leur +suite, soit à leur tête, sa gaieté, un instant +assoupie, +se réveilla et même à l'excès; elle devint <i>diable</i>, +elle +aussi, un nom caractéristique choisi par les pensionnaires +qui ne voulaient se classer ni parmi les <i>sages</i>, +ni parmi les <i>bêtes</i>. Puis tout d'un coup, après +deux +années d'études fort irrégulières et +agitées, après +qu'elle eut épuisé des amusements qui n'avaient +guère +de diabolique que le nom, et qui se réduisaient à un +mouvement sans but, à la rébellion muette et +systématique +contre la règle, une révolution vint à +s'opérer dans son esprit. «Cela s'était fait tout +d'un +coup, comme une passion qui s'allume dans une +âme ignorante de ses propres forces.» Un jour +arriva où son amour profond et tranquille pour la +mère Alicia ne lui suffit plus. «Tous ses besoins +étaient dans son coeur, et son coeur s'ennuyait.» +Sous une vive impulsion, qui ressemblait à un +coup de la grâce, elle se sentit transformée. Elle +entendit, elle aussi, un jour, dans un coin sombre de +la chapelle où elle s'abîmait en méditations, le <i>Tolle, +lege</i> de saint Augustin, qu'un tableau naïf représentait +devant elle. Tout d'un coup elle se donne, sans +réserve, sans discussion, à la foi qui l'envahit; elle +n'était point lâche, nous dit-elle, et se fit un point +d'honneur de cet abandon total. Elle subit jusqu'au +bout «la maladie sacrée»; la dévotion +s'empara +d'elle; elle connut les larmes brûlantes de la +piété, +les exaltations de la foi, et parfois aussi elle en +ressentit les défaillances et les langueurs. La fièvre +mystique l'agitait, comme saintement égarée, sous +les arceaux du cloître; elle usait ses genoux, elle +répandait son âme en sanglots sur le pavé de la +chapelle où elle avait eu sa révélation. Plus tard +elle reprendra les souvenirs de cette période de +sa vie dans un récit brûlant d'amour divin, dans +<i>Spiridion</i>, ou plutôt dans les premières pages du +récit; car il arrive un moment où l'âme tendrement +exaltée du jeune moine est en proie à des troubles +et à des visions d'un autre genre qui le détournent +de la foi simple et le jettent dans des voies nouvelles. +Mais le début du roman garde l'empreinte +d'une grande et sincère émotion religieuse qui ne +se rencontre nulle part, dans la vie de l'auteur, au +même degré qu'au couvent des Anglaises. Comme +il arriva pour le jeune moine Spiridion, la vie vint +bientôt chez elle troubler ce beau rêve mystique, +déconcerter l'extase et apporter des éléments +nouveaux +qui modifièrent profondément l'impression +reçue. Mais elle en conserva toujours un germe +d'idéalisme chrétien que les accidents de la vie, +ses aventures mêmes ne purent jamais étouffer et +qui reparaissait toujours après des éclipses +passagères.</p> +<p>La fièvre religieuse s'apaisa bientôt, à son +retour +à Nohant, où la rappelait la sollicitude un peu +inquiète de sa grand'mère et où des incertitudes +cruelles sur une santé précaire l'obligèrent +à rentrer +dans les soucis de la vie pratique. Pendant les dix +derniers mois que dura la lente et inévitable destruction +d'une vie qui lui était chère, Aurore vécut +près du lit de Mme Dupin, ou seule dans une tristesse +presque sauvage. Cette mélancolie profonde +n'était un instant suspendue que par des promenades +à cheval, «par cette rêverie au galop», et +sans but, qui lui faisait parcourir une succession +rapide de paysages, tantôt mornes, tantôt délicieux, +et dont les seuls épisodes, notés par elle et +consignés +dans ses souvenirs, étaient des rencontres +pittoresques de troupeaux ou d'oiseaux voyageurs, +le bruit d'un ruisseau dont l'eau clapotait sous les +pieds des chevaux, un déjeuner sur un banc de +ferme avec son petit page rustique André, stylé par +Deschartres à ne pas interrompre son silence plein +de songes. C'est alors qu'elle devint tout à fait +poète par la tournure de son esprit et par la sensation +aiguë des choses extérieures, mais poète sans +s'en apercevoir, sans le savoir.</p> +<p>En même temps elle prenait la résolution de s'instruire +et se mit avec ardeur à des lectures qui l'attachèrent +passionnément. Elle sentait le vide qu'avait +laissé dans son esprit son éducation dispersée et +fortuite sous la discipline bizarre de Deschartres +ou sous la règle trop indulgente du couvent. Elle +se mit à lire énormément, mais avec une +curiosité +tumultueuse, sans direction et sans ordre. Un nouveau +changement se fit à cette époque dans son +esprit. Elle abandonna l'<i>Imitation de Jésus-Christ</i> et +le dogme de l'humilité pour le <i>Génie du Christianisme</i>, +qui l'initiait à la poésie romantique plutôt +qu'à une forme nouvelle de la vérité religieuse. +Bientôt elle passa à la philosophie; chaque livre +nouveau marquait en elle comme une nouvelle ère. +Je ne connais rien de dangereux comme la métaphysique, +prise à grande dose et sans méthode par un +esprit ardent et complètement inexpérimenté. Il y +a +pour ces jeunes intelligences un égal péril ou de +s'attacher exclusivement à une doctrine, quand on +est incapable de l'examiner avec sang-froid, et d'y +puiser l'enthousiasme exclusif d'un sectaire, ou bien +de tout confondre et de tout mêler dans un éclectisme +sans jugement, de rapprocher par des affinités de +sentiment des noms et des dogmes disparates, comme +Jésus-Christ et Spinoza. La jeune rêveuse ne put +échapper à ce double péril: elle passa tour +à tour de +l'enthousiasme qui confond tout à l'enthousiasme qui +s'attache exclusivement à une pensée ou à un nom, +tout cela au gré de la sensation présente ou du +caprice de l'imagination. Mais elle augmentait rapidement +son capital de connaissances, qui fut bientôt +considérable, bien qu'assez mal classé. Sans +façons, +elle s'était mise aux prises avec Mably, Locke, Condillac, +Montesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote, +Leibniz surtout, qu'elle mettait au-dessus de tous les +autres comme métaphysicien (ce qui était une vue et +une préférence heureuses), Montaigne, Pascal. Puis +étaient venus les poètes et les moralistes, La +Bruyère, +Pope, Milton, Dante, Virgile, Shakespeare; le tout +sans idée de suite, sans programme d'études, comme +ils lui tombèrent sous la main. Elle s'emparait de +cette masse tourbillonnante d'idées avec une étrange +facilité d'intuition; la cervelle était profonde et +large, +la mémoire était docile, le sentiment vif et rapide, +la volonté tendue. Enfin Rousseau était arrivé; +elle +avait reconnu son maître, elle avait subi le charme +impérieux de cette logique ardente, et son divorce +avec le catholicisme fut consommé.</p> +<p>Dans ce conflit d'opinions et de doctrines, sa +force nerveuse s'était épuisée à essayer de +tout +comprendre, de tout concilier ou de choisir. <i>René</i> +de Chateaubriand, <i>Hamlet</i> de Shakespeare, Byron +enfin avaient achevé l'oeuvre. Elle était tombée +dans +un désarroi intellectuel et moral, dans une mélancolie +qu'elle n'essayait même plus de combattre. +Elle avait résolu de s'abstenir autant que possible +de la vie; elle avait même passé du dégoût de +la vie au désir de la mort. Elle ne s'approchait +jamais de la rivière sans éprouver dans sa tête +comme une gaieté fébrile, en se disant: «Comme +c'est aisé! Je n'aurais qu'un pas à faire.» Oui ou +Non?—Voilà ce qu'elle se répétait assez souvent +et assez longtemps pour risquer d'être lancée +par le <i>Oui</i> au fond de cette eau transparente qui la +magnétisait. Un jour, le <i>Oui</i> fut prononcé; elle +poussa son cheval hors de la voie marquée par le +gué, dans le hasard des eaux profondes. C'en était +fait d'elle et des chefs-d'oeuvre futurs, si la bonne +jument Colette ne l'avait sauvée, d'un bond extraordinaire, +hors du gouffre.</p> +<p>La mort de sa grand'mère, dont elle raconte les +derniers moments avec une douleur sans phrase et +une sincérité touchante, termina la période +d'initiation. +La séparation entre les deux familles paternelle +et maternelle fut consommée, légalement au moins, +par l'ouverture du testament. Sa mère, prévenue par +quelqu'un, connaissait depuis longtemps la clause +qui la séparait de sa fille; elle savait aussi l'adhésion +donnée à cette clause. De là de nouvelles +tempêtes. +On y céda dans une certaine mesure. Aurore +dut rompre avec ses parents de Villeneuve, à qui +elle était recommandée par le voeu de la morte. Ce +fut un nouveau déchirement de famille.</p> +<p>Pour obvier à une situation fausse et parfois +intolérable, +Mme Dupin conduisit un jour sa fille à la +campagne, chez des amis qu'elle avait rencontrés trois +jours auparavant et qui se trouvaient être les meilleures +gens de la terre, les Duplessis; ils habitaient +avec leurs enfants une belle villa de la Brie. Mme Dupin +promit de venir la chercher «la semaine prochaine». +Elle l'y laissa cinq mois, et c'est là que se +fit, un jour, le mariage qui devait clore tout naturellement +des relations de famille orageuses et parfois +même extravagantes et constituer pour la jeune femme +une existence normale en espérance.</p> +<p>Ici encore les déceptions ne manquèrent pas. Aurore +passait pour une riche héritière, d'assez belle figure et +d'un caractère gai, quand elle n'était pas en contact +avec les emportements et les irritations de sa mère, +qui avaient le privilège de la rendre affreusement triste. +C'est dans la famille Duplessis qu'elle rencontra le +fils naturel d'un colonel en retraite, M. Dudevant, +dont la fortune était en rapport avec la sienne et +qui la prit tout de suite à gré, «tout en ne lui +parlant point d'amour, et s'avouant peu disposé à +la passion subite, à l'enthousiasme, et, dans tous +les cas, inhabile à l'exprimer d'une manière +séduisante». +On fit à Aurore la plaisanterie de la traiter +comme sa femme future; il n'en fallut pas davantage. +Elle se maria presque passivement, comme +elle faisait tous les actes extérieurs de sa vie. Le +mariage eut lieu en septembre 1822; ils partirent +pour Nohant, où sa première occupation, pendant +l'hiver de 1823, fut le souci de la maternité qui se +préparait pour elle, à travers les plus doux rêves +et les plus vives aspirations. La transformation fut +complète pour elle. Les besoins de l'intelligence, +l'inquiétude des pensées, les curiosités de +l'étude +comme celles de l'observation, tout disparut, dit-elle, +aussitôt que le doux fardeau se fit sentir. «La Providence +veut que, dans cette phase d'attente et d'espoir, +la vie physique et la vie du sentiment prédominent. +Aussi les veilles, les lectures, les rêveries, +la vie intellectuelle en un mot fut naturellement +supprimée, et sans le moindre mérite ni le moindre +regret.» Son mari était une nature négative et +tatillonne; +il passait sa vie à la chasse; elle, sans un +seul point d'appui autour d'elle, s'abstint de rêver; +elle fit des layettes avec une ardeur et bientôt une +<i>maestria</i> de coup de ciseaux qui la surprirent elle-même.</p> +<p>Sauf l'épisode de la maternité, les commencements +de cette existence nouvelle furent assez ternes. +Ce ne fut que par accident que revinrent plus tard +des accès de cette exaltation douloureuse qui avait +fait jusque-là son secret supplice et, ce qui est plus +dangereux, sa secrète et chère volupté. Quelques +années se passèrent dans une sorte de tranquillité +prosaïque et de bonheur négatif. Le rêve semblait +s'être enfui bien loin; deux beaux enfants grandissaient +autour d'elle. Elle était devenue, s'il faut l'en +croire, une <i>campagnarde engourdie</i>, en apparence au +moins; elle s'appliqua même à devenir une bonne +femme de ménage, ce qui est plus difficile encore. +Si sa pensée travaillait encore solitairement dans +la condition très bourgeoise où elle semblait +condamnée +à vivre, la jeune mère n'avait pas le pédantisme +de ses agitations morales; personne n'en avait +le secret ni même le soupçon autour d'elle, et quand +elle eut écrit ses premiers romans, un de ses plus +chers amis, un habitué de Nohant, le Malgache, lui +écrivait: «<i>Lélia</i>, c'est une fantaisie. +Ça ne vous +ressemble pas, à vous qui êtes gaie, qui dansez la +bourrée, qui appréciez le lépidoptère, qui +ne méprisez +pas le calembour, qui ne cousez pas mal et +qui faites très bien les confitures.» Quand +définitivement +son intérieur fut troublé, vers 1831, quand +les projets d'un avenir à sa guise eurent pris le +dessus, quand on lui eut accordé une misérable pension +et la liberté, qui devait plus tard se transformer +en une séparation légale à son profit, quand elle +fut +arrivée à Paris pour y courir les risques effrayants +d'une existence complètement affranchie, ce fut alors +que l'on connut Mme Sand, une femme nouvelle +avec un nom nouveau. Ce fut Henri Delatouche qui +la baptisa ainsi. Sand restait indivis entre Jules Sandeau +et elle, réunis par une collaboration pour la +première oeuvre. On fut vite d'accord sur les prénoms. +Sandeau garda le sien; George était synonyme +de Berrichon. «Jules et George, inconnus au public, +passeraient pour frères ou cousins.» Les deux noms +conquirent bientôt une célébrité qui les +sépara de +plus en plus l'un de l'autre.</p> +<p>Nous ne racontons pas une biographie, nous +essayons seulement de tracer une esquisse psychologique. +Notre dessein était de noter les épreuves +diverses et les phases intellectuelles qui avaient marqué +la jeunesse de Mme Sand. Elle arrivait à la vie +littéraire +avec un fonds de souffrances très réelles, bien +qu'exagérées sans doute par une imagination forte, +d'émotions intimes et d'agitations religieuses, irritée +plutôt qu'apaisée par des lectures sans règle, avec +une sensibilité aiguë et raffinée, un dédain +profond +pour les vérités relatives dont il faut bien parfois se +contenter dans le train du monde, la haine instinctive +de tous les jougs qu'impose la loi ou l'opinion, +l'horreur innée de tout ce qui engage la liberté de la +pensée ou celle du coeur. Ajoutez à cela qu'elle se +trouve, presque à son coup d'essai et par le miracle +d'une nature prodigue, en possession d'un <i>style</i> +merveilleux, qui semble fait tout exprès et comme +préparé pour recevoir son ardente pensée, qui +s'était +formé tout seul et sans conseils, depuis la longue +série des petits cahiers consacrés à +l'épopée de +<i>Corambé</i> jusqu'au premier roman qu'elle donnera +au public.</p> +<p>Comment se fit la première révélation de son +talent d'écrire? il est curieux d'en connaître l'origine. +Ce fut vers la fin du dernier automne qu'elle +passa à Nohant. Elle avait beaucoup lu Walter Scott, +dont les traces se retrouvent dans plusieurs de ses +romans.</p> +<p>Elle ébauchait, pendant ces mois tristes, à travers +ses longues promenades, l'idée d'une espèce de +roman qui ne devait jamais voir le jour et qu'elle +écrivit sur la tablette d'une vieille armoire, dans +l'ancien boudoir de sa grand'mère, près de ses +enfants: «L'ayant lu, dit-elle avec candeur, je me +convainquis qu'il ne valait rien, mais que j'en pouvais +faire de moins mauvais», et comme elle était +alors très préoccupée du choix du métier +qui lui +assurerait sa liberté à Paris, elle vint à penser +qu'en +somme il n'était pas plus mauvais que beaucoup +d'autres qui, tant bien que mal, faisaient vivre. +«Je reconnus que j'écrivais vite, facilement, longtemps, +sans fatigue; que mes idées, engourdies +dans mon cerveau, s'éveillaient et s'enchaînaient, +par la déduction, au courant de la plume; que dans +ma vie de recueillement j'avais beaucoup observé +et assez bien compris les caractères que le hasard +avait fait passer devant moi, et que, par conséquent, +je connaissais assez la nature humaine pour la dépeindre.» +Cela l'encouragea dans sa tentative; elle +en conclut que, de tous les petits travaux dont elle +était capable, la littérature proprement dite, dont +elle avait le goût et l'instinct confus, était celui qui +lui offrait le plus de chances de succès comme métier. +Elle fit son choix. Mais elle avait bien hésité +auparavant; elle avait essayé des portraits au crayon +ou à l'aquarelle en quelques heures. C'était ressemblant, +paraît-il, mais cela manquait d'originalité. Elle +crut un instant avoir trouvé son aptitude véritable: +elle peignait avec goût des fleurs et des oiseaux +d'ornement, des compositions microscopiques sur +des tabatières et des étuis à cigares en bois de +Spa. +Elle faillit même en vendre un quatre-vingts francs, +chez un marchand à qui elle l'avait confié. À quoi +tiennent les destinées littéraires! Si elle en avait +obtenu cent francs, ce qu'elle demandait en tremblant, +sans croire que ce fût possible, <i>Consuelo</i> et <i>la +Mare au Diable</i> n'auraient jamais paru. Heureusement +la mode de ces objets passa vite, et Mme Dudevant +fut obligée de chercher ailleurs ce qu'elle +avait cru trouver là, <i>son gagne-pain</i>. Le mot est +d'elle; il était strictement vrai dans les conditions +qui lui étaient faites. Elle avait à payer de son travail +son passage à travers la vie libre, après qu'elle +avait d'abord et de guerre lasse abandonné tous ses +droits à son mari, pour racheter son indépendance. +Ce mari, que nous ne retrouverons pas sur notre +chemin, sans être précisément une <i>réalité +offensive</i> +dans les premières années, sans être d'ordinaire ni +méchant ni brutal, s'était arrangé de +manière à devenir +insupportable et à rendre la vie commune bien +difficile à une femme d'un caractère solitaire et assez +sauvage, qu'on ne pouvait ni asservir ni réduire +dans ses habitudes et ses goûts. Quelques autres +défauts, plus graves, paraît-il, vinrent s'ajouter aux +difficultés conjugales et décidèrent une +séparation, +qui, d'abord partielle et librement consentie, devint +définitive.</p> +<p>Il arriva enfin un jour où Mme Dudevant reconquit +son droit entier à l'indépendance qu'elle avait +tant de fois souhaitée. En 1836 un jugement du +tribunal de Bourges prononça la séparation à son +profit et lui laissa l'éducation des deux enfants. Mais +déjà elle avait fait l'essai dangereux de la +célébrité +littéraire par des oeuvres qui avaient surpris l'attention +publique. Elle y était arrivée avec les qualités +dont nous lui avons vu faire l'essai dans la retraite, +intérieurement si agitée, où elle avait +vécu: l'habitude +des longues rêveries, qui était devenue un abri +contre la vie réelle, une sensibilité très vive +pour +toutes les formes de la souffrance humaine, une +bonté qui fut pour elle une source d'inspirations et +en même temps une occasion perpétuelle d'erreurs +et de malentendus dans son existence; enfin une +imagination inépuisable dont elle avait suivi en secret, +avec délices, les jeux et les combinaisons tour +à tour ravissantes et terribles, jusqu'au jour où elle +imagina de les jeter dans le public, qui s'en éprit +passionnément et acclama le nom de l'enchanteresse. +On lui donna presque aussitôt sa place, et ce fut +souvent la première, dans cette illustre pléiade de +romanciers qui embrassait les noms si divers de +Balzac, d'Alexandre Dumas, de Jules Sandeau, et +dans laquelle le nom de George Sand garda son éclat +personnel sans rien emprunter aux astres fraternels +et voisins.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1">1</a> +<div class="note"> +<p> Sa grand'mère était la propre fille du +maréchal Maurice +de Saxe et d'une des demoiselles Verrière, bien connues au +XVIIIe siècle. Son grand-père était le +célèbre M. Dupin de +Francueil, que Jean-Jacques Rousseau et Mme d'Epinay désignent +sous le nom de Francueil seulement, et qui, à l'âge +de soixante-deux ans, était encore un <i>reste d'homme charmant</i> +du dernier siècle. De ce mariage était né Maurice +Dupin, un +militaire, brillant causeur la plume à la main, un peu trop +ami des aventures, qui, très jeune, unit son sort à celui +d'une +fort aimable et spirituelle modiste de Paris, contre le gré de +Mme Dupin, tour à tour indulgente et courroucée. Maurice +Dupin eut, en 1804, une fille, Aurore, qui devait illustrer le +nom de George Sand.</p> +</div> +<hr style="width: 65%;" /> +<a name="CHAPITRE_II"></a> +<h2>CHAPITRE II<br /> +</h2><br /> +<h2>HISTOIRE DES OEUVRES DE GEORGE SAND</h2> +<h2>L'ORDRE ET LA SUCCESSION PSYCHOLOGIQUE +DE SES ROMANS +</h2> +<p>Quelle idée George Sand se faisait-elle du roman +quand elle entreprit d'écrire pour le public? Même +en faisant aussi large que l'on voudra la part de la +spontanéité, peut-on croire que cette intelligence, +si richement douée et si féconde, ait marché tout +à +fait au hasard, dans les voies qui se sont offertes à +elle, avec l'indifférence banale d'un talent qui ne vise +qu'au succès, ou bien s'est-elle développée selon +la +règle inaperçue, mais active, d'instincts +énergiques +et permanents? Elle va répondre pour nous:</p> +<p>«Je n'avais pas la moindre théorie quand je +commençai +à écrire, et je ne crois pas en avoir jamais +eu quand une envie de roman m'a mis la plume en +main. Cela n'empêche pas que mes instincts ne +m'aient fait, à mon insu, la théorie que je vais +établir, +que j'ai généralement suivie sans m'en rendre +compte, et qui, à l'heure où j'écris, est encore +en +discussion. Selon cette théorie, le roman serait une +oeuvre de poésie autant que d'analyse. Il y faudrait +des situations vraies et des caractères vrais, réels +même, se groupant autour d'un type destiné à +résumer +le sentiment ou l'idée principale du livre. Ce +type représente généralement la passion de +l'amour, +puisque presque tous les romans sont des histoires +d'amour. Selon la théorie annoncée (et c'est là +qu'elle +commence), il faut idéaliser cet amour, ce type par +conséquent, et ne pas craindre de lui donner toutes +les puissances dont on a l'aspiration en soi-même, +ou toutes les douleurs dont on a vu ou senti la blessure. +Mais, en aucun cas, il ne faut l'avilir dans le +hasard des événements; il faut qu'il meure ou +triomphe, et on ne doit pas craindre de lui donner +une importance exceptionnelle dans la vie, des forces +au-dessus du vulgaire, des charmes ou des souffrances +qui dépassent tout à fait l'habitude des +choses humaines, et même un peu <i>le vraisemblable</i> +admis par la plupart des intelligences. En résumé, +idéalisation du sentiment qui fait le sujet, en laissant +à l'art du conteur le soin de placer ce sujet +dans des conditions et dans un cadre de réalité +assez sensible pour le faire ressortir.»</p> +<p>George Sand n'a pas été infaillible dans l'application +de cette théorie. Il lui est arrivé plus d'une fois +d'idéaliser dans le chimérique et le faux. Mais +c'était là l'erreur de son jugement, non de ses +instincts; +elle restait fidèle d'intention à sa théorie, +alors même qu'elle la trahissait. Cette théorie +paraît +bien simple et bien grande, par comparaison surtout +avec ce qui s'est vu plus tard.</p> +<p>À travers toutes les aventures de sa vie réelle et +de sa vie littéraire, George Sand garda intact son +culte de l'idéal, elle resta poète. Le goût +changeant +des générations nouvelles ne lui ravira jamais +cet honneur. C'est dans une conception poétique +que naissent ces récits si riches, si variés, qui souvent +s'altèrent dans la suite des événements, mais +qui toujours ont des commencements merveilleux.</p> +<p>On comprend comment cette spontanéité d'une +imagination dont j'ai essayé de retracer les origines +troublées, qui ne se gouverne guère, qui s'excite +elle-même, comment le souvenir des crises morales +traversées, l'espoir confus d'un avenir où sa +crédulité +enthousiaste voyait éclore des rêves divins, +comment toute cette nature inquiète, frémissante et +superbe, avec ses illusions et ses vraies douleurs, +va trouver d'instinct son expression dans des +oeuvres étranges, audacieuses de pensée, d'un style +exalté et inquiétant, gémissantes et +passionnées, débordantes +de lyrisme, à propos de l'amour, à propos +de la religion, à propos de la vie humaine. Que si, +de plus, on vient à penser que cet auteur est une +femme froissée par la vie, déçue, irritée +de mille +manières, que jusqu'alors dans une existence très +active au dedans, mais très solitaire et très +retirée, +elle est restée étrangère à tous les grands +spectacles +de la politique et de la société, et qu'elle se +précipite dans ce monde inconnu, avec son inexpérience +effrénée, ses vastes désirs et une compassion +profonde pour les misères et les douleurs qui crient +à travers l'humanité, et encore plus pour celles qui +souffrent et saignent silencieusement: on comprendra +que cette femme soit tout d'abord consternée +et saisie à cette vue, comme toutes les belles âmes +qui jugent le monde avec leur coeur et dont les +aspirations sont violemment meurtries par la brutalité +des faits. Elle demandera alors si à tant de +maux il n'y a pas de remède.</p> +<p>Ce seront d'abord les préoccupations personnelles, +religieuses et morales qui domineront son +esprit et ses oeuvres. Puis ce sera le tour des préoccupations +sociales. Alors, autour de cette femme +inspirée, de ce poète applaudi, de cet écrivain +déjà +populaire, vous verrez se presser en foule les docteurs +de la rénovation universelle, les empiriques et +les utopistes, les sophistes et les rêveurs, les apôtres +sincères et les charlatans de la question sociale, +les exploiteurs et les exploités, les ambitieux et les +naïfs. Ils ont trouvé dans George Sand l'éclatant +porte-voix de leurs doctrines. C'est à qui lui proposera +un plan nouveau, un système inédit, la philosophie, +la politique, la religion de l'avenir. La +nature de Mme Sand la prédisposait à subir le +despotisme des convictions âpres et des imaginations +fortes. Fanatique du bien absolu ou, à son +défaut, d'un mieux immédiat, rêvé +plutôt qu'expérimenté, +plus paresseuse à concevoir l'idée qu'à la +mettre en oeuvre, reconnaissant elle-même que l'initiative +intellectuelle lui manque, elle laisse envahir +toute une période de sa vie par l'utopie politique, +par le vague désir d'un âge d'or sur l'avènement +duquel tout le monde est d'accord autour d'elle, +sans que chacun renonce à son plan pour le faire +éclore, et à son programme particulier pour le +réaliser. +Enfin, un beau jour (oui, ce fut un beau jour +pour son talent et sa gloire) elle éprouvera comme +une grande lassitude de cette agitation d'idées dans +le vide, de ces théories, immaculées et superbes +tant qu'elles demeurent sur le trône intérieur de la +pensée pure, et qui, dès qu'elles descendent dans +les aventures de la politique active et dans les mouvements +de la rue, se laissent <i>avilir et souiller par +les événements</i>. Ce grand esprit, qui a l'horreur de +la violence, rentrera en soi sous une impression de +fatigue et de dégoût; elle fera, si j'ose dire, une +retraite spirituelle en elle-même dans le sanctuaire +de ses plus chers souvenirs; elle se rendra à l'appel +énergique que lui font ses secrets instincts, trop +longtemps froissés par la discussion violente et la +lutte ingrate; elle reviendra à son goût pour la campagne, +pour ces champs du Berry, théâtre de la +première poésie de ses rêveries d'enfant; il y aura +en elle comme une éclosion soudaine et inespérée +de souvenirs frais et charmants, d'émotions exquises +et saines. Enfin, nous nous reposerons avec elle de +toutes les agitations et de toutes les haines; la douce +lumière, un peu voilée, de la campagne natale finira +par éclipser l'éclat fiévreux du +réformateur, le rêve +enflammé du poète humanitaire.</p> +<p>N'est-ce pas là précisément le cercle parcouru +par Mme Sand, et cette page de biographie intime +n'est-elle pas l'histoire en raccourci de ses oeuvres?</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><br /> +<h3>I</h3> +<p>La première période de sa vie littéraire est +toute +au lyrisme spontané, personnel. Et comme je voudrais +faire ici un tableau non de fantaisie, mais +d'histoire, avec la précision relative que comportent +ces sortes de divisions d'un caractère tout psychologique, +je crois pouvoir étendre cette première +période de 1832 à 1840 environ. Dans cet intervalle +de neuf années paraissent, coup sur coup, les +chefs-d'oeuvre de la première manière, <i>Indiana, +Valentine, Jacques, André, Mauprat, Lélia</i> et la +charmante série des contes vénitiens<a name="FNanchor_2_2"></a><a + href="#Footnote_2_2"><sup>2</sup></a>.</p> +<p>Rappelons rapidement le sujet des oeuvres principales. +Nous verrons qu'elles procèdent toutes d'un +fonds commun d'émotions et de douleurs personnelles, +sans être pourtant la confidence et le récit +de sa vie. Mme Sand a toujours protesté contre les +applications trop strictement biographiques qui ont +été faites de ses premiers romans.</p> +<p>Cependant il faut s'entendre sur ce point délicat. +<i>Indiana</i>, elle nous l'assure, n'est pas son histoire +dévoilée. C'était du moins l'expression de ses +réflexions +habituelles, de ses agitations morales, d'une +partie de ses souffrances réelles ou factices; ce +n'était pas sa vie, soit, c'était le roman ou le drame +de sa vie, tel qu'elle l'avait conçu sous les ombrages +de Nohant. Que ce ne fût pas, je veux le +croire, une plainte formulée contre son maître +particulier, +c'était du moins une protestation contre la +tyrannie dans le mariage, personnifiée par le colonel +Delmare. C'était aussi la conception, l'idéal d'une +femme aimante, telle qu'elle l'imaginait alors; c'est +pour son propre compte qu'elle s'intéressait à la +peinture d'un amour naïf et profond, exalté et +sincère, +passionné et chaste, que sa naïveté même +trahit, +que sa sincérité livre en proie et sans autre +défense +que le hasard à l'égoïsme voluptueux et +féroce d'un +homme du monde, et que sauve enfin du dernier +désespoir un coeur héroïquement silencieux, un coeur +digne d'elle, digne de la réconcilier avec la vie et +l'amitié.—<i>Valentine</i> recommence, avec des détails +ravissants et une poésie incomparable, ce thème du +mariage impie et malheureux que les convenances +sacrilèges du monde ont imposé, et qui traîne +à sa +suite les plus lamentables et tragiques douleurs, le +réveil violent de la nature et du coeur, les ardeurs +fatales, les tentations plus fortes que la volonté, la +famille déshonorée, une noble maison brisée, un +foyer anéanti.—<i>Jacques</i>, c'est son idéal de l'amour +dans l'homme (comme <i>Indiana</i> est son idéal de +l'amour dans la femme); c'est un stoïcien devenu +amoureux avec la profondeur et l'élévation qu'un +stoïcien peut mettre dans ces sortes de choses, avec +un courage triste jusqu'à la mort dès qu'il pressent +une faiblesse ou une trahison, un dévoué qui abdique +sans éclat tous ses droits et se résigne au suicide +pour épargner à Fernande, adorée jusque dans sa +faute, l'humiliation de ses joies coupables et la honte +de son bonheur adultère.—L'amour dans une +nature gracieuse et faible qu'il exalte et qu'il brise, +l'amour encore, mais dans une nature sauvage qu'il +dompte et qu'il élève à la plus haute +éducation de +l'intelligence et du coeur, ce sont deux rêves sur +les effets divers de la grande passion, c'est <i>André</i>, +c'est <i>Mauprat</i>.—<i>Lélia!</i> Qui ne se rappelle +toujours, +après l'avoir lu une fois, ce poème étrange, +incohérent, +magnifique et absurde, où le spiritualisme +tombe si bas, où la sensualité aspire si haut, où +le +désespoir déclame en si beau style, où l'esprit, +ravi, +étonné, scandalisé, passe brusquement d'une +scène +de débauche à une prière sublime, où +l'inspiration +la plus fantasque s'élance de l'abîme au ciel pour +retomber au plus profond de l'abîme? C'est le doute +qui blasphème, qui maudit, qui s'attendrit jusqu'à +l'extase; c'est l'amour qui s'injurie lui-même sans +pitié et qui analyse ses misères avec une sorte de +fureur désespérée; c'est la foi qui tantôt +se renie et +tantôt se livre à ses transports; c'est l'idéal qui +se +déshonore dans les bras des prostituées, et qui +demande à l'orgie l'impuissante consolation de ses +rêves et de ses élans trompés. Ce lyrisme excessif, +bien qu'il ait vieilli, offre encore au lecteur un spectacle +étonnant où le vertige et la fièvre se +mêlent à +des aspirations de la plus grande beauté.—Dans +<i>Spiridion</i>, le jeune moine Alexis, qui n'est pas sans +ressembler beaucoup à George Sand elle-même en +consultation auprès de Lamennais, représente l'âme +en peine à la recherche de la vérité religieuse, +touchée +de l'idéal divin et le cherchant avec une douloureuse +anxiété à travers les symboles et les livres, +et surtout à travers les angoisses d'un vieux moine +mourant qui lègue à son successeur la flamme, recueillie +dans le feu de l'orage, mais la flamme où +s'allumera la révolte religieuse et plus tard la +Révolution.</p> +<p>À côté de ces grands romans il ne faut pas +oublier +des oeuvres moindres, non par le talent, mais +par l'étendue. Qui ne connaît pas les nouvelles de +Mme Sand l'ignore vraiment ou est exposé à la +méconnaître dans l'étonnante souplesse de son art. +À travers ses plus grandes oeuvres, à toutes les +époques de sa vie, mais surtout dans la première +période, se joue par intervalles un courant vif et +bondissant d'esprit tout français, l'esprit renaissant +du XVIIIe siècle, de fantaisie élégante et de +curiosité +aventureuse qui trouve à se répandre en liberté +dans des fictions dont l'amour est le thème +perpétuellement +varié. A-t-on jamais manié l'ironie légère +d'une main plus gracieuse que celle qui a écrit <i>Cora</i>, +<i>Lavinia</i>, ou qui a tracé ces pages où la +dernière marquise +du XVIIIe siècle nous peint, en jouant avec son +éventail, les moeurs et les caractères de son temps +et nous raconte la seule émotion qui ait failli troubler +le cours harmonieux d'une longue existence, +vouée aux amours faciles! Et <i>Lavinia</i>, qui pourrait +l'oublier? Nous gardons, longtemps après qu'elle a +disparu, l'impression de ce sourire où a passé la +maligne vengeance d'un coeur trahi, qui voit revenir +à lui le transfuge et qui l'abandonne à son tour, avec +une tristesse souriante, à ses remords vite consolés. +Comme tous ces récits sont d'une invention naturelle, +d'une allure vive, d'un tour et d'un style exquis! +<i>Metella</i> nous montre, au vif et au naturel en même +temps, l'art de peindre les troubles les plus graves +du coeur, d'un trait discret qui laisse tout deviner +presque sans rien marquer et en courant à la surface. +<i>Le Secrétaire intime</i>, <i>Teverino</i> sont deux +inspirations +de la plus brillante poésie.</p> +<p>J'aime moins <i>Leone Leoni</i>, malgré la vigueur +extraordinaire +du ton, et je goûte médiocrement quelques +pages dans <i>la Dernière Aldini</i>. La mère ne me +plaît guère quand elle veut épouser son gondolier, +et la fille m'effraye quand elle se jette à la tête du +chanteur. Mais combien d'autres pages pleines de +fraîcheur et d'éclat, et quel riant coloris! que de +finesse et de grâce dans la scène où Lélio +se trouve +pour la première fois en tête-à-tête avec la +jeune +Alezia! quelle lutte ingénieuse, et le charmant +triomphe pour tous les deux! L'éclat des grandes +oeuvres de George Sand a été trop vif; elles ont +été +célébrées ou discutées avec trop de feu, +pour que les +<i>nouvelles</i> n'eussent pas un peu à en souffrir. Il y a +là cependant quelques-uns des plus purs joyaux de +cet écrin déjà si riche. Toutes les +élégances de +l'esprit s'y unissent comme pour faire un cadre d'or +à un sentiment délicat. Grâce émue, +fantaisie souriante, +originalité tour à tour piquante et attendrie, +que de dons aimables, et quel malheur que George +Sand ne s'en soit pas contentée! Pourquoi a-t-elle +voulu faire de son talent un instrument plus sonore, +mais souvent faux, de doctrines mal étudiées?</p> +<p>De ces nouvelles, dont le cadre et le paysage +sont empruntés à l'Italie et surtout à Venise, il +faut +rapprocher les <i>Lettres d'un voyageur</i>, publiées à +différentes +dates et à d'assez grands intervalles, mais +dont les premières, les lettres vénitiennes, offrent +un intérêt étrange et passionné que les +autres n'ont +pas au même degré. Ces premières lettres, vrai +poème en prose, chroniques de voyage dans les +Alpes et vers le Tyrol, récit de conversations ou +d'impressions solitaires à Venise, sont l'expression +attristée, dramatique, d'un esprit souffrant, malade, +déjà cruellement éprouvé par la douleur, +trompé par +l'amour, comme si, après quelques années à peine +d'expérience, il avait dû se démontrer à +lui-même +que les passions les plus romanesques ne sont pas +à l'abri de la souffrance, pas plus que les existences +les plus bourgeoises. C'est tantôt un jugement amèrement +résigné sur la vie et les hommes, tantôt une +plainte aigre, un cri d'angoisse, un de ces cris qui +se font entendre à travers le monde, et qui ont un +long retentissement. C'est, à coup sûr, la confidence +la plus sympathique et la plus curieuse que +Mme Sand nous ait donnée sur elle-même par la +sincérité de l'accent, avec une exquise discrétion +de la douleur. Dans ces simples pages s'agitent en +une seule âme tous les sentiments les plus sacrés de +l'âme; ils s'agitent, ils palpitent sous le voile; ni le +sexe ni l'âge de ce pauvre et poétique voyageur de +la vie ne s'y révèlent un seul instant; la passion et +la souffrance y gardent une admirable pudeur, et le +charme en est doublé.</p> +<p>Toutes ces oeuvres si diverses par la conception, +par la fantaisie, par le cadre, portent la trace brûlante +d'un esprit jeune. Le sujet, à peu près unique à +travers +la variété éblouissante des aventures, c'est la +peinture de l'amour noble aux prises avec les tentations +et les surprises de la vie, avec les défaillances +ou les trahisons, ce sont les fortunes de ce pauvre +et grand coeur humain dans ses élans trompés vers +l'héroïsme et dans ses chutes prodigieuses; c'est +aussi la lutte des âmes aimantes contre les perfidies +du sort, qui les jette en proie à la violence; c'est la +révolte de la nature contre les erreurs fatales de la +société; c'est une protestation contre les servitudes +du code, ou de l'opinion, en un mot, contre tout ce +qui gêne le libre élan des amours vrais. C'est enfin la +poursuite inquiète et passionnée de l'idéal +religieux, +d'un idéal souvent chimérique et troublé, mais +ardemment +espéré, entrevu à travers les doubles +ténèbres +<i>de la superstition et du scepticisme</i>. Telle est l'inspiration +qui domine dans cette première période, et +tel est le motif de ces premiers chants. Chacune de +ces oeuvres est un poème consacré à l'amour divin +et surtout à l'amour humain, tous les deux fort +étonnés d'être si intimement mêlés et +confondus. +La question sociale ne paraît que dans un vague +lointain et incidemment. L'idée d'une réformation +ne va guère d'abord au delà du mariage, critiqué +moins encore dans son principe que dans sa pratique. +Elle écrivait alors, comme elle le dit, sous +l'empire d'une émotion, non d'un système.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><br /> +<h3>II</h3> +<p>Le système se fait jour bientôt et refoule +l'émotion +dans certaines limites. L'émotion et le système, +l'une venue de l'âme même de l'auteur, l'autre +venu du dehors, se partageront, à parts plus ou +moins égales, les romans de la seconde période, +ceux qui remplissent la vie littéraire de Mme Sand +de 1840 à 1848 environ.</p> +<p>Ce fut un malheur, au point de vue de l'art, que ce +partage. On ne peut pas dire précisément que le talent +ait baissé dans les oeuvres de la seconde manière; +mais, à coup sûr, l'intérêt est moins vif, la +sympathie, +à chaque instant déconcertée, se refroidit. Il y +a des parties entières frappées d'une mortelle langueur. +Cela devait être, et cela est. Ce qu'elle nous +avait promis dans le roman, c'était la peinture plus +ou moins idéalisée du coeur humain, l'analyse de +l'âme +jetée dans des situations fictives et se développant, +dans cette combinaison d'événements imaginaires, au +gré de l'auteur, observateur ou poète. Ce qui nous +plaisait dans cette lecture, c'était d'y goûter +l'ineffable +oubli du monde réel, le repos de ce labeur tumultueux +où tout ce que nous avons de sentiment et d'activité +s'épuise, par l'effet nécessaire de la vie pratique, +dans des luttes si âpres et toujours renaissantes, +souvent pour de si misérables objets. On aimait à s'y +distraire du combat, du bruit et de la poussière de +chaque jour. O poète, vous m'avez présenté +l'amorce +d'une fiction aimable, je vous ai suivi sans défiance +et d'un coeur charmé; vous avez sollicité ma +curiosité, +vous l'avez ravie; vous m'avez ému, je subis la +douce ivresse que votre art m'a préparée. Et, tout +d'un coup, voici que mon émotion s'arrête et se +glace. Qu'avez-vous fait? Au milieu de l'idylle enchantée, +voici une tirade traîtresse dont je reconnais +l'inspirateur, voici le sermon socialiste qui commence, +et le charme cesse d'agir. Vous me rejetez +de vive force, et par une sorte de perfidie, dans ce +milieu discordant et agité que je voulais fuir. Je reconnais +ici le discours de M. Michel (de Bourges), là +le pamphlet enflammé de M. de Lamennais, ailleurs le +rêve philosophique et religieux de M. Pierre Leroux; +courez après mon émotion, essayez de la ressaisir, +elle est bien loin. J'ajoute que, par la force des +choses, dans ces épisodes de prédication intermittente, +le talent ni le style ne sont plus les mêmes. +On sent trop bien que l'inspiration vient du dehors +et que cette parole n'est qu'un écho. L'inévitable +déclamation arrive, comme toujours, quand le style +n'est plus le son même de l'âme, directement frappée +par son émotion propre. L'éloquence se guinde, la +verve forcée prend des airs d'emphase.</p> +<p>Que l'on éprouve cette critique sur les principaux +romans de cette seconde période. C'est vers 1840, +avec <i>le Compagnon du tour de France</i>, que le système +arrive et que le socialisme entre en campagne. +Certes il y a des parties charmantes dans ce roman, +des types et des situations saisis avec art. Le fond +de l'oeuvre est, ou du moins devrait être, le contraste +de l'amour généreux et vraiment grand de Pierre +Huguenin, avec la passion vaniteuse et sensuelle +d'Amaury, l'un dévouant l'ardeur de sa chaste pensée +à une vierge austère, grave, qui est toute intelligence +et toute âme, l'autre cherchant la satisfaction d'un +goût d'artiste dans la séduction d'une femme +élégante +et coquette, qu'il aime avec tout l'orgueil de ses +sens et toute l'exaltation d'une fantaisie. Ce qui est +vrai dans ce roman, ce qui est bien observé et vraiment +beau, c'est l'effet de ce faux et mauvais amour +sur Amaury. Ce coeur bien doué, mais faible, dupe +de sa vanité, expie cruellement sa faute, non par la +perte de son avenir, mais, ce qui est plus terrible, +par la dégradation successive de ses belles qualités. +La volupté et l'ambition l'ont touché, elles le +posséderont +à jamais. Ce qui est vrai aussi, et admirablement +décrit, c'est l'effet d'un noble amour sur +Pierre Huguenin; c'est la peinture de son élévation +morale, de la délicate fierté de ses sentiments, de +ce courage et de cette probité du bon sens qui se +tient à l'écart et dans l'ombre où doivent se +reléguer +les passions impossibles. Mais, à chaque instant, +hélas! ces belles analyses s'arrêtent brusquement. +Cette étude profonde et charmante des effets +de deux passions contraires sur deux âmes +plébéiennes +s'interrompt pour laisser passer le flot de la +déclamation politique. Je ne connais pas de personnage +plus incommode, plus bruyant, plus sottement +bavard que cet Achille Lefort, qu'on est sûr de trouver +à tous les détours des allées, toutes les fois que +l'idylle s'y promène. Je ne sache rien de plus invraisemblable +que le caractère de M. de Villepreux, ce +complice d'Achille Lefort qu'il méprise, mélange +indéfinissable d'un grand seigneur sceptique, d'un +membre de l'opposition constitutionnelle, d'un conspirateur +sans conviction, qui, à certains moments, +semble monter sur le trépied de la sibylle humanitaire, +et qui, l'instant d'après, en redescend avec le +sourire d'un Machiavel du Palais-Bourbon. Mais +surtout, je ne sache rien de plus faux, de plus déclamatoire +de plus dissonant que le personnage de la +noble Yseult, dans la dernière partie du roman, où +l'on est tout étonné de découvrir que cette jeune +fille, qui semble être la raison même, avec tant de +grâce et de charme, n'est rien qu'une conspiratrice +exaltée, une pédante infatuée. Voyez-la initiant +Pierre Huguenin aux mystères du carbonarisme, fondant, +au milieu de cette campagne splendide et de ce +beau parc, la loge <i>Jean-Jacques Rousseau</i>; puis, à son +tour, initiée par la vertu de l'ouvrier à la vraie +doctrine de l'égalité, tout à coup, dans une +scène +étrange, lui demandant, <i>devant Dieu qui les voit et +qui les entend</i>, s'il l'aime comme elle l'aime, et lui +avouant que, depuis le jour où elle a pu raisonner +sur l'avenir, elle a résolu <i>d'épouser un homme du +peuple afin d'être peuple</i>, comme les esprits disposés +au christianisme se faisaient baptiser afin de pouvoir +se dire chrétiens. Charmante et douce Yseult, +où êtes-vous? Je ne sais quel fantôme, +échappé du +club des femmes, a pris votre place. Je ne vous +reconnais plus<a name="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3"><sup>3</sup></a>. +Ainsi s'entremêlent, à chaque instant, +au grand dépit du lecteur, les deux parties du +roman, l'une tout aimable et tout émue, empreinte +de ce charme qui est la grâce dans l'art, l'autre +surchargée +de tons violents et criards qui font peur à +la grâce et qui la forcent à s'envoler bien loin.</p> +<p><i>Horace</i> serait l'analyse intéressante d'un +caractère +misérablement personnel et faible, si le roman n'était +pas gâté par le contraste trop visiblement cherché +d'Arsène, l'homme du peuple sublime, héros du socialisme +naissant, type de toutes les vertus selon la +morale nouvelle. Dans <i>Jeanne</i> on voit poindre l'<i>idée +druidique</i>, si chère à quelques amis de Mme Sand, +mêlée à je ne sais quelle vague synthèse ou +quel +chaos religieux. Ici encore, on voudrait choisir dans +cette oeuvre si mélangée. Quelques épisodes +charmants, +comme la rencontre de Jeanne endormie dans +les <i>Pierres Jomâtres</i> et comme le poisson d'avril, +quelques scènes rustiques, admirablement peintes, +comme l'incendie dans un hameau, les lavandières, +la mort à la campagne, la fenaison, ne suffisent pas à +sauver le roman de l'ennui que vous cause la préoccupation +du système, incessamment ramené à la traverse +du sentiment. Peu à peu le système tue le +roman. Il arrive un moment où Jeanne n'est plus +cette fille des champs, admirablement simple et +pure, dont le charme naïf inspire de l'amitié ou de +l'amour à tous ceux qui la rencontrent, et qui s'en +étonne ou s'en effraye avec tant de modestie et de +pudeur. Elle se transforme à vue d'oeil. Elle devient +tantôt la Velléda du Mont-Barlot, tantôt la Grande +Pastoure, elle grandit sans cesse, si c'est grandir, +au point de vue de l'art, que de passer à l'état de +mythe et d'allégorie. Elle symbolise l'âme +héroïque +et rêveuse du peuple des campagnes. Je le veux +bien, mais je ferme le livre au moment où la jeune +paysanne devient une si belle parleuse, et je passe +avec empressement à <i>Consuelo</i>.</p> +<p>Ici encore, malgré les trésors d'invention et d'art +qui s'y dépensent, n'éprouverai-je aucune +déconvenue? +Certes je ne suis pas assez sottement empressé +de prouver ma critique, pour discuter l'étonnante +fécondité d'invention, la curiosité, la passion +répandues dans tout ce roman et même dans la +première +partie de <i>la Comtesse de Rudolstadt</i>, qui en est +la suite. Mme Sand, comme elle l'avoue, sentait là +un beau sujet, des types puissants, une époque et +des pays semés d'accidents historiques, dont le +côté +intime était précieux à explorer, et à +travers lesquels +son imagination se promenait avec une émotion croissante, +à mesure qu'elle avançait au hasard, toujours +frappée et tentée par des horizons nouveaux. Des +lectures récentes qui avaient vivement saisi son esprit +mobile l'attiraient à cette entreprise singulière et +complexe, en lui faisant pressentir tout ce que le +XVIIIe siècle offre d'intérêt sous le rapport de +l'art, +de la philosophie et du merveilleux, trois éléments +produits par ce siècle d'une façon très +hétérogène +en apparence, et dont le lien était cependant curieux +à établir sans trop de fantaisie. Siècle de +Marie-Thérèse +et de Frédéric II, de Voltaire et de +Cagliostro: siècle étrange qui commence par des +chansons, se développe dans des conspirations bizarres, +et aboutit par des idées profondes à des +révolutions +formidables! Je reconnais volontiers, avec +Mme Sand, la grandeur du sujet, et, plus libéral +qu'elle envers elle-même, je reconnais qu'elle en a +tiré le plus souvent un grand parti, par l'intérêt +de +l'intrigue, le charme étrange de certaines situations, +la vive peinture des sentiments et des caractères. +Comme on aime cette Consuelo, intelligence élevée, +noble coeur, admirable artiste, dans les débuts chastement +aventureux de sa vie errante à Venise, dans +ses premiers triomphes et ses premières tristesses, +à son arrivée à ce terrible château des +Géants par +une nuit de tempête, dans toute cette fantasmagorie +des vieilles ruines et des grands souterrains, dans +son amour pour le jeune comte Albert si longtemps +combattu par l'effroi, dans sa fuite, dans sa rencontre +à travers champs avec Haydn presque enfant, dans +ce long voyage enfin, le plus ravissant et le plus +fantastique que l'imagination puisse rêver!</p> +<p>Et plus tard, quand, aux prises avec des événements +terribles, triste fiancée de la mort, sous le +coup d'un effrayant mystère dont parfois sa raison se +trouble, nous voyons reparaître Consuelo, vierge et +veuve, comtesse de Rudolstadt, toujours grande et +noble artiste, à la cour de Frédéric et dans la +dangereuse +intimité de la princesse Amélie, que de +scènes pleines d'attrait et de terreur! Sa prison, son +enlèvement, cette fuite nouvelle sous la conduite des +Invisibles, ces émotions douloureuses d'une passion +énigmatique qui l'attire comme un amour permis et +qui l'effraye comme une sorte d'adultère envers un +mort, tout cela est raconté avec un intérêt, un +entrain +incomparables. Mais, pour Dieu! que le comte Albert +ne soit donc pas si fatal, si prolixe et si nuageux! +S'il aime Consuelo, qu'il lui parle de son amour et +qu'il ne lui commente pas sans fin, dans une histoire +de fantaisie, les sanglantes légendes de Jean Ziska +et des Hussites! Si sa démence n'était pas si +prétentieuse, +il pourrait nous intéresser; s'il ne repassait +pas à chaque instant dans le roman, avec son front +pâle, son oeil fixe et son manteau noir semé de larmes +d'argent comme un drap mortuaire, il pourrait nous +sembler aimable. Mais c'est bien mal à lui de déraisonner +si souvent pour effrayer Consuelo et pour +impatienter le lecteur! Et quand le moment de l'initiation +arrive, quand l'oracle parle enfin au fond du +souterrain, est-ce que je me trompe? Est-ce le noble +comte qui parle? il me semble reconnaître de vieilles +phrases qui ont fait un long et vaillant service dans +<i>la Démocratie pacifique</i> de ce temps et ailleurs: +«Une +secte mystérieuse et singulière rêva, entre +beaucoup +d'autres, de réhabiliter la vie de la chair, et de réunir +dans un seul principe divin ces deux principes arbitrairement +divisés. Elle voulut sanctionner l'amour, +l'<i>égalité</i>, la <i>communauté de tous</i>, +les éléments de +bonheur. Elle chercha à relever de son abjection le +prétendu principe du mal et à le rendre, au contraire, +serviteur et agent du bien» ... etc., etc.... Le +noble comte peut continuer longtemps ainsi, il y a +longtemps que je rêve, et je soupçonne Consuelo +de n'avoir tant de patience à l'entendre que parce +qu'elle fait comme moi. Mais tout cela n'est rien en +regard du second volume de <i>la Comtesse de Rudolstadt</i>. +C'est ici qu'un grand courage pourrait se donner +le spectacle de la marée montante du système et +de la déclamation. L'ennui atteint tout à coup des +hauteurs démesurées. Qui pourrait suivre Consuelo +dans ce Panthéon bizarre que lui ouvrent les prêtres +et les prêtresses de la vérité, qui est +décoré, entre +chaque colonne, des statues des plus grands amis de +l'humanité, et où l'on voit figurer Jésus-Christ +entre +Pythagore et Platon, Apollonius de Tyane à côté de +saint Jean, Abailard auprès de saint Bernard, Jean +Huss et Jérôme de Prague à côté de +sainte Catherine +et de Jeanne d'Arc? De grâce, arrêtons-nous +sur le seuil du temple avant que Spartacus n'arrive +pour clore l'histoire, et que toutes les figures plus ou +moins touchantes du roman ne disparaissent dans les +brumes d'un symbolisme universel. Encore un roman +qui finit par ce qu'il y a de plus froid au monde, l'allégorie, +uni à ce qu'il y a de plus pompeusement +vide, la théosophie humanitaire.</p> +<p>Ce serait vraiment abuser de l'évidence que d'insister +davantage et de répéter longuement la même +et triste épreuve sur le <i>Meunier d'Angibault</i>, où +l'on +voit, au commencement, un artisan héroïque, le +grand Lémor, refuser la main d'une veuve patricienne +qu'il adore, parce que la richesse est contraire +à ses principes, et la riche veuve, à la fin du +roman, se réjouir de l'incendie qui dévore son +château, +parce qu'elle voit tomber, avec le dernier pan +de mur qui lui appartient, le dernier obstacle qui la +séparait du socialisme et de son amant. Parlerons-nous +du <i>Péché de M. Antoine</i>, dont le plus gros +péché +n'est pas, à mes yeux, d'avoir une aussi jolie fille que +Gilberte, mais bien d'avoir rendu M. de Boisguilbault +le plus insupportable des hommes en lui enlevant +sa femme. Tout le monde est plus ou moins communiste +ici, dans le singulier monde où s'agitent les +personnages du roman: M. Antoine, gentilhomme +déchu; Jean, le paysan philosophe; Janille, la servante; +Émile, Cardonnet, le jeune sage; M. de Boisguilbault, +le vieux fou. Il n'y a que M. Cardonnet le +père qui ne trempe pas dans l'<i>idée nouvelle</i>; mais +aussi on a bien soin, comme si cela ne s'entendait pas +de soi-même, d'en faire le type de l'industriel sans +coeur, dont la froide brutalité fait mourir sa femme, +et qui broie les idées comme les hommes sous la +meule de son usine. Tout ce monde-là (toujours +M. Cardonnet excepté) a les deux caractères +obligés +des personnages: l'héroïsme du coeur et l'argumentation +intarissable. C'est à qui fera les plus belles +actions et parlera le plus longtemps. La palme reste +à M. de Boisguilbault.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><br /> +<h3>III</h3> +Déjà pourtant, à la même époque +où le rêve humanitaire +obsédait si cruellement cette belle imagination, +il s'était fait en elle plus d'une révolte sourde +contre la tyrannie des amitiés et des idées +systématiques. +Plus d'une fois elle avait osé, pour respirer le +grand air des libres espaces, soulever un instant le +joug de plomb qui l'écrase. Entre <i>le Meunier d'Angibault</i> +et <i>le Péché de M. Antoine</i>, ces deux grosses +machines socialistes, elle avait donné au monde +attentif et ravi une délicieuse idylle, la <i>Mare au +Diable</i>, et préludé ainsi, par un petit chef-d'oeuvre +d'exquise chasteté et de poésie champêtre, à +la nouvelle +manière qui devait marquer pour elle une autre +période, une période de renaissance. Bonheur inattendu! +Dans ces pages privilégiées, pas un mot de +politique ni d'utopie. Rien qui divise, rien que de +pudique et d'attendri, rien que de noble sans effort, +de beau sans emphase, de touchant sans phrase! Un +petit voyage de trois lieues, qui dure une nuit parce +que l'on s'égare; une conversation plusieurs fois +interrompue, reprise, quittée, entre le fin laboureur +Germain, qui va chercher femme à Fourche, et +la petite Marie, qui s'en va bergère aux Ormeaux; +deux personnages épisodiques, mais non étrangers +à l'action, Petit-Pierre, qui voudrait bien avoir +Marie pour seconde mère, et la Grise, une bonne et +belle jument qu'on aime comme si elle était une personne; +le bivouac improvisé sous les grands chênes +et où la nuit se passe tout gentiment, pour Marie, à +jaser et à dormir, pour Germain, à causer et à +rêver; +une émotion bien vite réprimée par le brave paysan +devant tant d'innocence et de candeur, et, ce qui vaut +mieux, un bon projet de mariage qui germe dans sa +tête et qu'il remportera demain à la ferme, voilà +tout; +ce n'est rien, et ce <i>rien</i> restera dans notre littérature +d'imagination parmi les oeuvres accomplies, nées +sous un rayon propice, et consacrées. La poésie est +le talisman de Mme Sand; dès qu'elle y touche, la +sympathie renaît et les mauvais rêves avec l'ennui +s'enfuient. +<p>Cette veine d'innocence et de poésie renouvelées +devait porter bonheur à Mme Sand. Après s'être +efforcée d'oublier M. de Boisguilbault et son communisme +dans les brillantes aventures de son <i>Piccinino</i>, +elle revint avec amour à la veine d'or où elle avait +déjà recueilli un trésor de grâce et de +sentiment: +elle y puisa <i>François le Champi</i>. On eut peur en +ouvrant le livre. On avait aperçu, parmi les premières +lignes, quelques mots de funeste augure, je +ne sais quelle théorie de la connaissance, de la sensation +et de leur rapport qui est le sentiment, et l'on +tremblait que M.P. Leroux n'eût répandu les +lumières +troublées de sa psychologie sur cette oeuvre +nouvelle. On se rassura bien vite. On respira en +s'apercevant que cette page était absolument un +hors-d'oeuvre, une dernière concession à l'amitié. +On respira, mais l'alerte avait été chaude. Il restait +un roman berrichon de la tête aux pieds. Mme Sand +avait plié son beau style à cette fantaisie du langage +rustique, imité dans ses dernières finesses et saisi +dans tout son naturel, pour raconter l'histoire de ce +brave Champi, de la bonne Madelon, de leur bucolique +amitié à l'ombre du moulin, amitié de mère +de la part de Madelon, amitié de fils de la part de +Champi, mais qui se change avec les événements et +les années en une tendresse bien vive et qui les +mène, l'un donnant le bras à l'autre, jusqu'à +l'église +du village, avec le petit Jeannie derrière eux, souriant +de son plus fin sourire: ne faut-il pas bien +souvent un <i>Ascagne</i> enfant dans les romans de village +comme dans les poèmes épiques, pour servir +de prétexte aux premières effusions de l'amour naissant? +Mais pendant que se déroulait cette épopée +tranquille dans le feuilleton du <i>Journal des Débats</i>, +au moment même où le roman arrivait à son +dénouement, +un autre dénouement, qui fit beaucoup de tort +au premier, nous dit Mme Sand, trouvait sa place +dans le <i>premier Paris</i> dudit journal. C'était la +révolution +de 1848.</p> +<p>La crise fut vive pour Mme Sand. L'émotion de la +première heure faillit arrêter la renaissance de son +talent, et couper brusquement la veine nouvelle. Des +amitiés exigeantes arrivées au pouvoir faillirent +compromettre +cette plume exquise dans les violences +de la polémique; des <i>Lettres au peuple</i> et des <i>Bulletins +du ministère de l'intérieur</i>, voilà ce qui +remplaça, +pendant quelques mois, les fables charmantes +dont elle s'enchantait la veille et dont elle nous enchantait +tous. Il fallut l'insurrection terrible de Juin +pour rompre le charme et affranchir l'imagination devenue +captive. «C'est à la suite de ces néfastes +journées, +dit-elle, que, troublée et navrée jusqu'au fond de +l'âme par les orages extérieurs, je m'efforçai de +retrouver +dans la solitude, sinon le calme, au moins la +foi.... Dans ces moments-là un génie orageux et puissant +comme celui de Dante écrit, avec ses larmes, +avec sa bile, avec ses nerfs, un poème terrible, un +drame tout plein de tortures et de gémissements. De +nos jours, plus faible et plus sensible, l'artiste, qui +n'est que le reflet et l'écho d'une génération +assez +semblable à lui, éprouve le besoin impérieux de +détourner +la vue et de distraire l'imagination, en se +reportant vers un idéal de calme, d'innocence et de +rêverie. Dans les temps où le mal vient de ce que les +hommes se méconnaissent et se détestent, la mission +de l'artiste est de célébrer la douceur, la confiance, +l'amitié, et de rappeler ainsi aux hommes endurcis +ou découragés que les moeurs pures, les sentiments +tendres et l'équité primitive sont ou peuvent +être encore de ce monde. Les allusions directes +aux malheurs présents, l'appel aux passions qui +fermentent, ce n'est point là le chemin du salut; +mieux vaut une douce chanson, un son de pipeau +rustique, un conte pour endormir les petits enfants +sans frayeur et sans souffrance, que le spectacle +des maux réels, renforcés et rembrunis encore par +les couleurs de la fiction.» Ces lignes sont écrites +au devant de <i>la Petite Fadette</i>, comme un adieu à la +politique orageuse et un engagement, pris à demi-voix, +de s'en tenir désormais à des rêves plus doux. +<i>La Petite Fadette</i> fut le premier gage de la +réconciliation +de Mme Sand avec son génie. Dans ces +années inquiètes, dans ces heures incertaines dont +chacune apportait un péril ou une menace, une discorde +nouvelle entre les chefs des partis et un frémissement +des masses, avec quelle joie on échappait +aux anxiétés de cette vie précaire en suivant +Mme Sand dans les <i>traînes</i> fleuries, vers la +rivière +qui s'endort là-bas, sous les branchages! Que de +larmes mêlées de sourires, un peu par contraste +avec les événements, firent couler l'amitié des +deux +<i>bessons</i> de la Bessonnière, la jalousie de Sylvinet, la +tendresse étonnée d'abord, bientôt émue et +vive, du +beau Landry pour la Fadette, la gentillesse croissante +de la Fanchon, transformée par le charme magique +d'un amour vrai! Ce fut un succès de grâce +renaissante. Les plus beaux jours du talent étaient +revenus, l'émotion publique les reconnaissait et les +saluait. C'est à la même source d'inspiration +champêtre +qu'il faut rapporter quelques oeuvres, plus voisines +de nous par le temps, comme les <i>Maîtres sonneurs</i>, +un récit bien original, et <i>les Visions de la nuit +dans les campagnes</i>, piquante fantaisie d'une imagination +qui aime à traduire les naïves terreurs, les +superstitions et les légendes, non sans s'émouvoir +elle-même de ces jeux de la peur, qui sont la poésie +de minuit et le drame nocturne des champs.</p> +<p>Vers cette époque, la passion du théâtre, qui +avait +été très vive chez Mme Sand, se réveilla +avec une +force nouvelle. L'effort infructueux de <i>Cosima</i> avait +irrité cette passion plus encore qu'elle ne l'avait +découragée. +<i>Gabrielle</i>, <i>les Sept Cordes de la Lyre</i>, les +<i>Mississipiens</i> avaient été comme un spectacle +idéal +que Mme Sand avait donné à son imagination. Dans +sa studieuse retraite de Nohant, sa récréation la plus +chère, avec ses enfants et ses amis, était, nous le +verrons plus tard, un théâtre de fantaisie, où +chacun, +sur un scénario préparé d'avance, apportait la +verve +improvisée de son esprit ou la malice piquante de +sa raison, sa mélancolie ou sa gaieté.—En 1849 +elle fit jouer sa comédie pastorale de <i>François le +Champi</i>. Nous ne la suivrons pas longuement dans +cette voie nouvelle, dans laquelle l'auteur ne rencontrera +jamais un succès égal à son mérite, +à son +effort, à son visible désir de bien faire. Le tour +particulier +de son talent, amoureux de l'analyse et de +la poésie, ne lui profitait pas ici autant qu'ailleurs. +Ce qu'il faut, au théâtre, c'est la science du relief, +l'instinct de la perspective, l'habileté des combinaisons +et surtout l'action, encore l'action et toujours +l'action; c'est la gaieté naturelle qui enlève le rire, +ou le secret des émotions fortes et l'imprévu qui +saisissent l'esprit. L'action vive et rapide n'était pas +le fait de Mme Sand. Ni l'esprit dramatique ni la +<i>vis comica</i> ne se rencontrent chez elle. Son théâtre +manque de relief; les formes trop simples et trop +nues de son art, son habitude des analyses délicates +et des sentiments fins, le style même, d'une prodigieuse +facilité, mais un peu prolixe et parfois un +peu déclamatoire, qui tantôt ne brille que par une +simplicité savante et tantôt s'illumine de l'éclair +lyrique, +mieux à sa place dans un roman, voilà autant +d'obstacles à sa popularité sur la scène. Quoi +qu'il +en soit, pendant de longues années, dans la dernière +période de sa vie, depuis <i>François le Champi</i> et <i>le +Mariage de Victorine</i> (1851) jusqu'au <i>Marquis de Villemer</i> +(1864), Mme Sand fut, avec un succès inégal, +passionnément occupée de son théâtre.</p> +<p>Elle sentait très vivement chez les autres, elle +appréciait ce don du théâtre qu'elle fit tant +d'efforts +pour acquérir et pour imposer au public. Quoi qu'on +en ait dit plus tard, elle n'y réussit jamais +complètement. +Nous avons cependant assisté à des reprises +récentes de quelques-unes de ses pièces, un peu trop +vite abandonnées autrefois, et qui ont été +très bien +accueillies par un public nouveau; nous venons d'applaudir<a + name="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4"><sup>4</sup></a> +à cette jolie comédie romanesque <i>les Beaux +Messieurs de Bois-Doré</i> et à ce drame sentimental +<i>Claudie</i>, qui a réussi malgré le ton de +prédication +suranné du père Remy. Je suis assuré qu'on +pourrait +faire la même et heureuse épreuve sur d'autres +pastorales, mises au théâtre, comme <i>François le +Champi</i>, ou des drames voués à l'étude des +âmes d'artistes, +comme <i>Maître Favilla</i>. Il faut tenir compte +d'un mouvement de réaction très marqué qui +s'opère +dans les esprits en faveur du théâtre idéaliste, +pour +comprendre ce genre de succès qui fait honneur au +public lettré. Malgré cela et quelques autres raisons +tirées du charme sentimental de l'écrivain tardivement +retrouvé, on peut dire que Mme Sand ne réussit +que deux fois, d'une manière durable, au théâtre: +dans <i>le Mariage de Victorine</i> et dans <i>le Marquis de +Villemer</i>. Encore est-il juste de dire que, ces deux fois, +elle avait eu deux précieux collaborateurs: pour la +première pièce, Sedaine; pour la seconde, Alexandre +Dumas fils.</p> +<p>Pendant cette période, disputée au roman et en +partie usurpée par des tentatives dramatiques, +Mme Sand n'abandonnait pas la voie que lui montrait +sa vraie vocation.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><br /> +<h3>IV</h3> +<p><br /> +</p> +<p>Elle donnait successivement: des romans du genre +historique, comme <i>les Beaux Messieurs de Bois-Doré</i>, +dont était sortie presque aussitôt la pièce du +même +nom, cette étrange hallucination, ce rêve +rétrospectif +sur les amours et la religion antédiluviennes, qu'elle +a intitulé <i>Évenor et Leucippe</i>; quelques romans +agréables, +comme <i>la Filleule</i>, <i>Adriani</i>, <i>Mont-Revêche</i>, +qui +nous semblent particulièrement significatifs par la +peinture très vive et très soignée des +caractères, +par la gracieuse variété des situations, par le mouvement +de l'intrigue et surtout par le désintéressement +très marqué de toute théorie sociale, le parti +pris de revenir à sa conception primitive du roman, +pur de toute préoccupation étrangère<a + name="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5"><sup>5</sup></a>.</p> +<p>Les bucoliques ne peuvent durer toujours. Elles +avaient valu à Mme Sand un regain de succès et une +popularité qui avait monté pendant quelque temps +jusqu'au ton de l'enthousiasme; on avait pu craindre +un instant qu'elle ne se s'attardât dans ces paysanneries +qui l'avaient si heureusement affranchie de la haineuse +politique. Aussi ce fut avec un grand plaisir +qu'on la vit revenir à la véritable patrie du roman, +la société tout entière, dans sa complexité +infinie, +aujourd'hui, mais pas pour longtemps, parmi les ouvriers +de la Ville-Noire, hier dans le salon bourgeois +et puritain des Obernay, avant-hier dans l'aristocratique +boudoir de la vieille marquise de Villemer +ou sur les montagnes de l'Auvergne.</p> +<p>Dans la longue série des oeuvres qui couronnent +d'une flamme vive encore, bien que par instants +pâlissante, les derniers travaux de Mme Sand, deux +surtout méritent de fixer l'attention de la +postérité, +<i>Jean de la Roche</i> et <i>le Marquis de Villemer</i>. Je viens +de relire ces deux romans et je suis retombé sous le +charme d'autrefois. Je l'ai senti presque aussi vif et +pénétrant. Combien y en a-t-il, parmi les oeuvres +de pure imagination, qui résistent à l'épreuve +d'une +seconde journée quand elles ont perdu pour nous +l'attrait de l'inconnu et cette première fleur de la +nouveauté, souvent si fragile et si artificielle?</p> +<p>Ces deux oeuvres sont de la meilleure manière de +George Sand, avec le progrès que l'expérience la +plus délicate de la vie a pu apporter dans les conceptions +primitives de son art, sans que l'âge ait +refroidi l'inspiration. Le sujet de <i>Jean de la Roche</i> +est peut-être le plus original et le plus simple. Il +n'échappe pas à la poétique du genre qui condamne +tout roman à n'être, plus ou moins, que l'histoire +d'un amour malheureux. Ce sera donc encore l'éternelle +lutte de l'amour contre les obstacles qui l'entourent +à chaque pas et le détournent de son but. +Mais la nouveauté est ici dans la nature de l'obstacle. +Jean de la Roche est d'une naissance au moins égale +à celle de miss Love; sa fortune est convenable, et +M. Butler, grâce à Dieu, n'a rien de commun avec +les pères barbares qui remplissent les romans et les +drames des éclats de leur colère. Quand tout semble +conspirer au bonheur de cet amour partagé et béni, +d'où vient donc l'obstacle? D'où jaillira la source des +larmes? Miss Love a pour frère un enfant, un terrible +enfant, qui, voyant que sa soeur va se marier, +tombe dans une sorte de désespoir. Il est jaloux à +sa manière, chastement, mais maladivement jaloux. +Sa langueur silencieuse et obstinée, une fièvre nerveuse, +des rechutes terribles, voilà tout le noeud du +roman. L'enfant est jaloux jusqu'à en mourir, et, +comme elle l'adore, comme elle est le sacrifice même, +le sacrifice qui garde le sourire aux lèvres, sans +hésiter elle immole ses plus chères espérances. +L'analyse +de cette passion étrange d'un enfant fait l'originalité +de ce roman. Ce n'est plus de vive lutte que +l'on peut enlever un obstacle de cette nature; il +faut des soins et des ménagements infinis pour +traiter cette maladie de l'âme qui menace à chaque +instant d'emporter une vie fragile; il faut surtout une +résignation gaie et le plus difficile courage, celui qui +ne craint pas de se mesurer avec le temps et d'attendre, +presque sans espérance, un changement +invraisemblable. À travers quels incidents variés un +art ingénieux conduit l'intérêt, le soutient en le +graduant +et le variant sans cesse, comment tout se démêle +enfin sous la main délicate de l'auteur, comment +l'épreuve de ces deux âmes vaillantes se termine et +se consacre par un bonheur qui n'est que le résultat +naturel et comme l'oeuvre de leurs généreuses +qualités, +voilà où se marque le talent renouvelé de +l'auteur. +La dernière partie du roman, la rencontre de +Jean de la Roche, déguisé et méconnaissable, avec +la famille Butler, une excursion très pittoresque au +Mont-Dore, qui lui fournit l'occasion de s'assurer si +on l'aime encore après cinq longues années d'absence +et de malentendu, le repentir tardif de Hope Butler, +l'expiation qu'il offre pour le mal déjà fait, mais qui, +dans l'enfant devenu jeune homme, garde encore son +caractère étrange et maladif, ces dernières +scènes, si +naturelles et si bien préparées en même temps, +achèvent +l'émotion du lecteur.</p> +<p>Nous ne raconterons pas <i>le Marquis de Villemer</i>, +popularisé par le théâtre aussi bien que par le +roman. +Bien des fois déjà on avait vu le drame ou le roman +aux prises avec des données analogues. Ni dans la +littérature anglaise, ni dans la nôtre, l'histoire de +l'institutrice ou de la demoiselle de compagnie n'est +nouvelle. Mais ce qui est nouveau ici, c'est l'analyse +des personnages, tracés avec autant de netteté que +d'élégance; c'est surtout l'abondance et la +variété des +plus charmants détails d'intérieur. Quels piquants +entretiens que ceux de Caroline de Saint-Geneix +avec la vieille marquise, une personne compliquée, +faussée par l'abus des relations sociales, incapable +de vivre seule, incapable même de penser quand elle +est seule, mais esprit charmant dès qu'elle est en +communication avec l'esprit d'autrui, et dont la +jouissance unique en ce monde est la conversation, +qui lui rend le service d'activer ses idées, de les +rendre <i>gaies</i> par le mouvement, de la tirer hors +d'elle-même! +Ce qui frappe le lecteur, c'est le grand air +qui règne d'un bout à l'autre de ce charmant +récit, +c'est l'attitude et le ton de la vie aristocratique, si +naturellement pris et si naturellement gardé dans +tout ce roman. On n'a pas assez remarqué ce caractère +de l'esprit de Mme Sand dans ses anciennes +oeuvres. La démocratie des idées a fait illusion et +donné le change sur l'habitude et l'allure de ce style, +qui n'est jamais mieux à sa place que dans les peintures +de la haute vie, où il excelle sans effort, où il +se meut avec une aisance merveilleuse. Qu'on la +compare, sur ce point, avec Balzac! quelle supériorité +aisée chez George Sand!</p> +<p>C'est le caractère des esprits vraiment supérieurs +de se continuer sans se répéter et de savoir se +renouveler. +Toutes les oeuvres de la dernière période +ne méritent pas cependant le même éloge. L'auteur +y laisse sentir quelques traces de fatigue, dont la +plus marquée est une prolixité que ne peuvent aviver +quelques traits d'analyse morale et quelques pages +de description saisissante. Il n'en reste pas moins +vrai que c'est un prodige de fécondité que cette +vie littéraire de Mme Sand, vue dans son ensemble, +enchantant de ses fictions ou troublant de ses rêves +quatre ou cinq générations, à travers tant de +catastrophes +publiques ou privées, presque toujours égale +à elle-même, mais n'ayant jamais dit le dernier mot +de son art, déconcertant à chaque instant la critique, +qui croit l'avoir enfin saisi, lui réservant toujours +de nouvelles surprises, tandis qu'autour d'elle, +et sur la route qu'elle a parcourue, se sont amoncelés +tant de ruines intellectuelles, tant de débris, de +talents incomplets, frappés ou d'impuissance ou de +ridicule et, dans leur infatuation, ne s'apercevant +même pas qu'ils ont cessé d'exister.</p> +<p>Dans l'intervalle des romans, qui étaient l'oeuvre +principale de sa vie, elle trouvait le temps de se +mêler activement, même sous forme littéraire, de +la vie des autres, soit qu'elle racontât toute sorte +d'histoires à ses petits-enfants, <i>le Château de +Pictordu</i>, +<i>la Tour de Percemont</i>, <i>le Chêne parlant</i>, <i>les +Dames Vertes</i>, <i>le Diable au Champ</i>, toutes les +variétés +des <i>Contes d'une grand'mère</i>, où se montre une +imagination +intarissable; soit qu'elle écrivît d'une plume +négligente sur le bord de la table de famille ses impressions +un peu vagues sur la littérature du jour; +soit enfin que plus tard, sous le coup des émotions +les plus vives, à la date de l'année terrible, elle +retraçât dans le <i>Journal d'un Voyageur pendant la +guerre</i> les angoisses publiques, les douleurs et les +inquiétudes privées dans un style attristé, mais +viril, +tout vibrant de patriotisme. Le reste de cette vie +prodigieusement active, s'il pouvait y avoir encore +un excédent de minutes libres dans des journées +si occupées, était la partie réservée +à une <i>Correspondance</i> +infatigable, qui était comme le complément +tenu au jour le jour de cette biographie commencée +d'après un vaste plan, l'<i>Histoire de ma vie</i>, +remontant beaucoup trop haut dans la généalogie de +sa famille, arrêtée trop tôt, où abondent les +pages +les plus curieuses, d'autres tout simplement exquises, +comme le récit du séjour au couvent des Anglaises.</p> +<p>Et dans cette nomenclature rapide, que d'oeuvres +nous omettons, que de petits chefs-d'oeuvre nous +laissons dans l'ombre!</p> +<p>Nous avons essayé de faire l'histoire des oeuvres +de Mme Sand. C'est quelque chose comme la biographie +de son talent, réparti en quatre périodes: la +première (1831-1840), qui est celle du lyrisme personnel, +où les émotions contenues pendant une jeunesse +solitaire et rêveuse éclatent dans des fictions +brillantes et passionnées; la seconde (1840-1848), où +l'inspiration est moins personnelle et où l'auteur +s'abandonne à l'influence des doctrines +étrangères, +c'est la période du roman systématique; la +troisième +(1848-1860 environ), qui se marque par une lassitude +visible des théories, par une tendance à un +genre simple, naïf et vrai, par le triomphe de l'idylle +et par la poursuite d'une forme nouvelle du succès, +le succès au théâtre; la dernière, qui +embrasse +toute la fin de cette vie si féconde (1860-1876), et +que signale un retour au roman de la première +manière, mais où la flamme est tempérée par +l'expérience, +parfois même amortie par l'âge, quelque peu +languissante en dépit de chefs-d'oeuvre qui subsistent +et semblent protester contre cette impression +par la vigueur toujours jeune et la pureté de l'inspiration.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2">2</a> +<div class="note"> +<p> Citons les dates des principaux romans: En 1832, +<i>Indiana, Valentine</i>; en 1833, <i>Lélia</i>; en 1834, les <i>Lettres +d'un +voyageur</i> et <i>Jacques</i>; en 1835, <i>André</i> et <i>Leone +Leoni</i>; de 1833 +à 1838, le <i>Secrétaire intime, Lavinia, Metella, +Mattea, la Dernière +Aldini</i>; <i>Mauprat</i> fut écrit à Nohant en 1836, +au moment +où Mme Sand venait de plaider en séparation. Ces +rapprochements +éclairent la pensée de l'auteur.</p> +</div> +<a name="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3">3</a> +<div class="note"> +<p> Le roman russe nous a montré souvent, dans ces derniers +temps, ce type d'une Yseult nihiliste. En France ce type est +resté une fiction.</p> +</div> +<a name="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4">4</a> +<div class="note"> +<p> Mai 1887.</p> +</div> +<a name="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5">5</a> +<div class="note"> +<p> Citons encore, mais sans nous arrêter: <i>la Daniella</i>, +un +roman <i>très romanesque</i>; <i>Narcisse</i>, <i>les Dames +Vertes</i>, +<i>l'Homme +de neige</i>, <i>Constance Verrier</i>, <i>la Famille de Germandre</i>, +<i>Valvèdre</i>, +<i>la Ville-Noire</i>, <i>Tamaris</i> (1862); <i>Mademoiselle de La +Quintinie</i> (1863), <i>la Confession d'une jeune fille</i> (1865), +<i>Monsieur +Sylvestre</i>, <i>le Dernier amour</i>, <i>Cadio</i> (1868), +<i>Mademoiselle +Merquem</i>, <i>Pierre qui roule</i>, <i>le Château de Pictordu</i>, +<i>Flamarande</i>, +etc., etc.; puis les <i>Légendes rustiques</i>, <i>Impressions +et +souvenirs</i>, +<i>Autour de la table</i>, les <i>Contes d'une grand'mère</i>, +etc., etc.</p> +</div> +<hr style="width: 65%;" /> +<a name="CHAPITRE_III"></a> +<h2>CHAPITRE III</h2> +<br /> +<span style="font-weight: bold;"><br /> +</span> +<h2>LES SOURCES DE L'INSPIRATION DE GEORGE SAND</h2> +<h2>LES IDÉES ET LES SENTIMENTS +</h2> +<p>Peut-on démêler exactement et réduire à +quelques-unes +les sources principales de l'inspiration de +Mme Sand dans sa longue vie littéraire? Quelle était +sa doctrine sur les grands sujets de la méditation +humaine dont elle se montre passionnément occupée: +les lois sociales, l'amour, la nature, les idées, le +sentiment du divin dans le monde et dans la vie? +Comment gouverne-t-elle et mélange-t-elle ces diverses +inspirations? N'ont-elles pas produit quelquefois, +par leur conflit, quelque effet discordant, +quelque confusion dans son oeuvre?</p> +<p>Certes ce serait un insupportable pédantisme que +d'évoquer les ombres charmantes et légères de ses +divers romans, de demander à chacune d'elles ce +qu'elle représente dans le monde et de réduire en +syllogismes ces fantaisies d'un esprit si libre et si +varié. Dans le sens rigoureux du mot, il n'y a pas +de doctrine chez Mme Sand: c'est une imagination +puissante qui s'épanche en liberté, ce n'est pas une +théorie qui se développe. D'ailleurs la passion est +bien plus forte et bien plus vivante chez elle que +l'idée, et, quand c'est un principe, vrai ou faux, +qui l'inspire, il a fallu d'abord que ce principe cessât +d'être une abstraction et devînt un sentiment. On dit +que Mme Sand a eu plusieurs maîtres de philosophie. +Je veux bien le croire, puisqu'elle-même nous +le laisse supposer. Mais son premier maître de philosophie +a été son coeur, un maître plein d'illusions +et de chimères, et ce n'est que par l'intermédiaire +de celui-ci que les autres ont pu agir et se faire +écouter.</p> +<p>Il n'y a donc pas lieu de chercher bien rigoureusement +la doctrine de Mme Sand, mais seulement +d'analyser ses idées à travers ses sentiments.</p> +<p>Trois sources d'inspiration semblent intarissables +chez Mme Sand: l'amour, la passion de l'humanité, +le sentiment de la nature. Plusieurs autres peuvent +être distinguées à côté de +celles-là, mais elles s'absorbent +insensiblement et finissent par disparaître.</p> +<p>Il semble, à l'en croire, que l'amour est l'unique +affaire de la vie, que la vie elle-même, c'est-à-dire +l'action, sous ses formes les plus variées, n'ait pas +d'autre objet ni d'autre emploi. Avant d'avoir aimé, +on ne vivait pas; quand on n'aime plus ou qu'on +n'est plus aimé, à peine a-t-on le droit de vivre +encore. Cela seul, aimer, être aimé donne du prix à +l'existence. Je vois bien apparaître un autre mobile, +vaguement déjà dans les romans de la première +manière, très nettement dans les romans de la seconde +période, le sentiment humanitaire; mais ce +mobile lui-même se subordonne au premier. Dans +des romans comme <i>le Compagnon du tour de France</i>, +<i>la Comtesse de Rudolstadt</i>, <i>le Meunier d'Angibault</i>, +c'est l'amour qui est l'initiateur suprême à la doctrine +égalitaire. On se dévoue au grand oeuvre, +comme le comte Albert, soit, mais Consuelo est la +récompense espérée et prévue de ce +dévouement. +Tout ce qu'il y a d'activité virile ou d'héroïsme +dans le monde a pour but l'amour à mériter ou à +conquérir. Si l'opinion sociale ou les hasards de la +vie ont creusé un abîme entre eux et l'objet aimé, +les héros de Mme Sand déploient une force incalculable +pour le franchir. Il y a même là une idée +touchante, que l'auteur a employée plusieurs fois +avec un singulier bonheur. Que d'énergie montre ce +paysan demi-lettré, Simon, dans le rude assaut de +sa destinée! Pour s'élever jusqu'à Fiamma, il aura +la force de conquérir la fortune, le talent même. +Mauprat, le coeur pris par l'image d'Edmée, deviendra, +avec une résolution et des peines incroyables, +de bandit et de sauvage, honnête homme, +héros. Quand il n'y a pas d'abîme à franchir, on se +croise les bras et on aime; on ne sait bien faire que +cela dans le petit monde que gouverne l'amoureuse +fantaisie de Mme Sand. Voyez Octave, dans <i>Jacques</i>, +il ne lui vient pas à l'idée qu'il puisse y avoir d'autre +occupation ou d'autre devoir ici-bas. Il a aimé +Sylvia; quand il ne l'aime plus, c'est Fernande qu'il +aime. Son inutilité dans la société n'est pour lui +ni +un souci ni un remords; d'ailleurs il n'y pense pas, +et s'il y pense, il n'y croit pas. Sa fonction sociale +est d'aimer; Dieu sait s'il s'en acquitte en conscience. +Bénédict, dans <i>Valentine</i>, ne s'imagine pas non +plus +que son intelligence ou ses bras puissent servir à +autre chose. Du jour où il a rencontré Valentine, sa +vie extérieure s'arrête. Il abdique toute son +activité, +tout son avenir; il ne songe pas que l'existence +a ses exigences et ses devoirs. Il vit avec son amour +et de son amour, dans l'immobilité d'une extase +orientale, que troublent seulement ses fureurs et ses +désespoirs.—La raison de vivre, c'est l'amour; +le droit de vivre cesse avec lui. Ceux qui persistent +à traîner sur la terre l'inutile fardeau d'une +existence sans amour sont des âmes faibles qui +n'ont pas su trouver en elles l'énergie d'une résolution +suprême. Mais croyez bien que ces volontés +inertes, qui n'ont pas l'énergie de la mort, n'ont pas +eu celle du véritable amour. André, après la mort +de +Geneviève, se promène malade au bras de Joseph +Marteau, le long des traînes, lentement, les yeux +baissés, comme s'il craignait encore de rencontrer +le regard de son père. <i>L'infortuné</i>, nous dit Mme +Sand, +<i>n'avait pas eu la force de mourir</i>. C'est qu'aussi +André n'a porté dans la passion que les agitations et +les terreurs de la faiblesse. Voyez les vrais héros de +l'amour, ils sauront quitter la vie quand l'amour les +quittera. Valentine mourra de la mort de Bénédict. +Indiana ne veut pas survivre à son coeur. Jacques, +trahi, va chercher une mort inconnue dans les glaciers. +À qui n'a plus l'amour il ne reste plus rien à +faire en ce monde. Ainsi le veut l'esthétique du roman. +Quel contraste avec les idées de Carlyle, le philosophe +anglais, sur le même sujet! «Ce qu'il exécrait +le plus violemment dans les romans de Thackeray, +c'est que l'amour y est représenté (à la +façon +française) comme s'étendant sur toute notre existence +et en formant le grand intérêt; tandis que +l'amour, au contraire (<i>la chose qu'on appelle l'amour</i>), +est confiné à un très petit nombre d'années +de la +vie de l'homme, et que, même dans cette fraction +insignifiante du temps, il n'est qu'un des objets dont +l'homme a à s'occuper, parmi une foule d'autres +objets infiniment plus importants.... À vrai dire, toute +l'affaire de l'amour est une si misérable futilité +qu'à +une époque héroïque personne ne se donnerait la +peine d'y penser, encore bien moins d'en ouvrir la +bouche<a name="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6"><sup>6</sup></a>?» +Qui a raison?</p> +<p>Si l'on s'étonne que l'amour soit, non pas le plus +grand, mais presque l'unique devoir de la vie, +Mme Sand vous l'expliquera en disant qu'il vient +de Dieu. On sait qu'il était fort à la mode, en ce +temps, de mêler ce nom aux plus vifs emportements +de la passion. Nos poètes mettaient alors une sorte +de mysticisme dans les aventures les plus risquées +du coeur. Mais aucun poète, aucun romancier n'a +plus ouvertement que Mme Sand, je dirai plus candidement, +abusé de Dieu dans l'amour. Certes il y +a de nobles passions qui grandissent l'âme, et, comme +la raison humaine cherche l'idéal divin dans tout ce +qui est grand et beau, on peut croire parfois, en sentant +l'homme meilleur, à une secrète intervention de +Dieu dans ces sentiments privilégiés. Mais quel +enthousiasme +indiscret et périlleux d'appliquer à tous +les amours, quels qu'ils soient, cette complaisante +faveur de la Providence! De quelles coupables lâchetés +de coeur, de quelles perfidies, de quelles +défaillances morales on la rend ainsi involontairement +complice! Écoutez Mme Sand nous retracer à +sa façon les hautes origines de l'amour: «Ce qui +fait l'immense supériorité de ce sentiment sur tous +les autres, <i>ce qui prouve son essence divine</i>, c'est qu'il +ne naît point de l'homme même, c'est que l'homme +n'en peut disposer; c'est qu'il ne l'accorde pas plus +qu'il ne l'ôte par un acte de sa volonté; c'est que le +coeur humain le reçoit d'en haut sans doute pour le +reporter sur la créature choisie entre toutes dans les +desseins du ciel; et quand une âme énergique l'a +reçu, c'est en vain que toutes les considérations +humaines élèveraient la voix pour le détruire; il +subsiste seul et par sa propre puissance. Tous ces +auxiliaires qu'on lui donne, ou plutôt qu'il attire à +soi, l'amitié, la confiance, la sympathie, l'estime +même, ne sont que des alliés subalternes; il les a +créés, il les domine, il leur survit.» Et, quelques +lignes plus loin, elle ajoute: «La suprême Providence, +qui est partout en dépit des hommes, n'avait-elle +pas présidé à ce rapprochement? L'un était +nécessaire à l'autre: Bénédict à +Valentine, pour lui +faire connaître ces émotions sans lesquelles la vie +est incomplète; Valentine à Bénédict, pour +apporter +le repos et la consolation dans une vie orageuse et +tourmentée. Mais la société se trouvait là +entre eux, +qui rendait ce choix absurde, coupable, impie! La +Providence a fait l'ordre admirable de la nature, les +hommes l'ont détruit; à qui la faute?» Qu'il y ait +une +prédestination divine entre Bénédict et Valentine, +j'ai peine à le croire, mais que Dieu intervienne +exprès pour autoriser jusqu'aux inconstances du +coeur, voilà ce que je ne peux, en conscience, accorder +à Jacques. «Je n'ai jamais travaillé mon +imagination, dit-il, pour allumer ou ranimer en moi +le sentiment qui n'y était pas encore ou celui qui +n'y était plus; je ne me suis jamais imposé la +constance comme un rôle. Quand j'ai senti l'amour +s'éteindre, je l'ai dit sans honte et sans remords, et +<i>j'ai obéi à la Providence qui m'attirait ailleurs</i>.» +La singulière fonction pour la Providence, d'appeler +Jacques à de nouvelles amours! Du reste, Jacques +fait des prosélytes à sa doctrine, sa femme la +première. +Car, plus tard, lorsque sa femme le trahit, +c'est religieusement, si je puis dire. On n'avait +jamais poussé la piété si avant dans +l'adultère. +Imaginez, pour consacrer son bonheur, le projet +que forme l'aimable Fernande. «O mon cher +Octave! écrit-elle à son amant, nous ne passerons +jamais une nuit ensemble sans nous agenouiller et +sans prier pour Jacques.» Voilà un mari bien +consolé.</p> +<p>On ne doit pas s'étonner, d'après cela, si les +héros +de Mme Sand croient rendre à Dieu une sorte de +culte en cédant à l'amour. Les amants prennent tout +à coup, dans leurs extases, des airs d'inspirés. Quand +ils racontent leurs joies, c'est avec une sorte d'exaltation +pieuse. Ils semblent voir là quelque chose comme +des rites sacrés, où ils apportent un orgueil attendri. +Ce ne sont plus des amants, ce sont des grands +prêtres.</p> +<p>De quel ton religieux Valreg raconte l'invraisemblable +bonheur qui lui est arrivé, le mensonge +bizarre et l'héroïsme cynique par lequel la Daniella +s'est livrée à lui! Je n'insisterai pas, je veux +seulement indiquer la note qui domine dans cette +étrange action de grâces. Les métaphores les plus +mystiques se pressent sous sa plume délirante. «Une +vierge sage calomniant sa pureté, éteignant sa lampe +comme une vierge folle, pour rassurer la mauvaise +et lâche conscience de celui qu'elle aime et qui la +méconnaît! Mais c'est un rêve que je fais!... <i>Je +suis +dans un état surnaturel.... Je me trouve tel que Dieu +m'a fait. L'amour primordial, le principal effluve +de la divinité s'est répandu dans l'air que je respire; +ma poitrine s'en est remplie.... C'est comme un fluide +nouveau qui le pénètre et qui le vivifie.... Je vis enfin +par ce sens intellectuel qui voit, entend et comprend, +un ordre de choses immuable, qui coopère sciemment +à l'oeuvre sans fin et sans limites de la vie supérieure, +de la vie en Dieu</i>», etc., etc. Ce n'est +plus seulement un apôtre de l'amour, c'est un illuminé.</p> +<p>Venant de Dieu, l'amour est sacré. Y céder, c'est +faire acte pie; y résister serait un sacrilège; le +blâmer +dans les autres, une impiété. Le voeu de la nature, +n'est-ce pas l'appel même de Dieu à ces élus d'une +nouvelle espèce? Est-il besoin d'ajouter que l'amour +se légitime par lui-même? Il est irresponsable, puisqu'il +est divin. Les égarements qu'il amène rencontrent +dans l'auteur et dans ses principaux personnages +la plus large indulgence, la sympathie la plus illimitée: +«Marthe, dit Eugénie (dans le roman d'<i>Horace</i>), +pourquoi donc cette douleur? Est-ce du regret pour +le passé, est-ce la crainte de l'avenir? Tu as disposé +de toi, tu étais libre, personne n'a le droit de +t'humilier.» +Ceux mêmes qui auraient quelque droit de +se plaindre, comme les maris abandonnés, sont les +premiers, quand ils ont de grandes âmes, à répandre +leur bénédiction héroïque sur le couple +adultère: +«Ne maudis pas ces deux amants, écrit Jacques à +Sylvia. Ils ne sont pas coupables, ils s'aiment. Il n'y +a pas de crime là où il y a de l'amour +sincère». Et +ailleurs: «Fernande cède aujourd'hui à une passion +qu'un an de combats et de résistance a enracinée +dans son coeur; je suis forcé de l'admirer, car je +pourrais l'aimer encore, y eût-elle cédé au bout +d'un mois. Nulle créature humaine ne peut commander +à l'amour, et nul n'est coupable pour le ressentir +et pour le perdre.» Mais où donc s'arrêtera +cette indulgence pour les égarements de l'amour? +J'ai peur qu'elle ne s'étende bien loin, jusqu'aux +dernières limites où peut s'étendre la vie libre. +Je +me rappelle involontairement une apologie très vive +(<i>pro domo suâ</i>) d'Isidora la courtisane, démontrant +à +Laurent que toutes ces femmes de plaisir et d'ivresse +qu'un stoïcisme puéril méprise, ce sont les types +les +plus rares et les plus puissants qui soient sortis des +mains de la nature. Mme Sand peut dire qu'Isidora +parle ainsi par circonstance ou par situation, et que +d'ailleurs il ne faut pas discuter si sévèrement les +folles pensées qui s'échangent au bal masqué. +Soit; +mais plus loin, dans le même livre, Laurent développe +un thème analogue, et conclut hardiment, devant la +noble Alice, que la société n'a pas donné d'autre +issue aux facultés de la femme, belle et intelligente, +mais née dans la misère, que la corruption. Et la +pudique Alice répond avec une expansion douloureuse: +«Vous avez raison, Laurent». Le mot est +d'une bouche bien grave, cette fois!</p> +<p>Dans toutes les fautes qui peuvent entraîner une +femme, dans celles mêmes qui l'avilissent aux yeux +du monde, il n'y a de coupable que la société, qui +entrave les libres élans de Dieu dans les âmes. On +va bien loin avec cette théorie. J'ai peur que les +âmes qui, par malheur, la prendraient au sérieux, +ne s'énervent dans une sorte de fatalisme oriental. +C'est la foi dans la liberté qui nous fait libres. +Croyez-y vigoureusement, vous la sentirez vivre et +agir en vous. Cessez d'y croire, et vous tomberez +au rang de ces âmes serviles que la passion agite +sous son joug de fer. On est libre dans la mesure +où l'on croit l'être, car c'est précisément +cette affirmation +de notre force qui nous affranchit. Ceci est +un dogme de la plus pure philosophie; c'est un +dogme religieux aussi, car la religion nous dit que +la grâce ne se refuse pas à qui la mérite par +l'effort. +Je ne prétends pas que l'homme soit impeccable, ni +que l'opinion doive s'armer d'une ridicule +sévérité +pour châtier ses défaillances. Ce que je veux uniquement, +c'est rétablir la responsabilité là où elle +doit être, et empêcher qu'on n'aggrave encore des +faiblesses trop réelles par ces complaisances de +doctrines empressées à les absoudre. Il y a une certaine +grandeur morale, même dans une faute, à s'en +reconnaître le libre auteur, plutôt que d'en chercher +la lâche excuse dans une fatalité que nous faisons +nous-mêmes en y croyant.</p> +<p>L'idéalité sensuelle, voilà le vice secret de +presque +tous les amours dans Mme Sand. Ses héros s'élèvent +aux plus hautes cimes du platonisme. Mais +regardez de plus près dans le coeur, vous y apercevrez +un sensualisme délicat ou violent qui gâte les +plus nobles aspirations. Un exemple suffira. Lélia +est moins une femme qu'un symbole. Parmi tous les +grands sentiments qu'elle symbolise, il faut placer +incontestablement l'amour pur. Mme Sand a voulu +en faire la plus brillante expression de l'idéalisme +dans la passion. Certes elle parle un magnifique +langage quand elle s'écrie: «L'amour, Sténio, n'est +pas ce que vous croyez; ce n'est pas cette violente +aspiration de toutes les facultés vers un être +créé, +c'est l'aspiration sainte de la partie la plus +éthérée +de notre âme vers l'inconnu. Êtres bornés, nous +cherchons sans cesse à donner le change à ces insatiables +désirs qui nous consument; nous cherchons +un but autour de nous, et, pauvres prodigues que +nous sommes, nous parons nos périssables idoles de +toutes les beautés immatérielles aperçues dans nos +rêves. Les émotions des sens ne nous suffisent pas. +La nature n'a rien d'assez recherché dans le trésor +de ses joies naïves pour apaiser la soif de bonheur +qui est en nous; il nous faut le ciel, et nous ne +l'avons pas!» Et le discours, lancé ainsi par une +pensée impétueuse et sublime vers l'infini, ne +s'arrête +plus. L'âme, entraînée à sa suite, gravit les +cîmes les plus élevées du sentiment. Mais tournez +le feuillet: l'âme redescend la montagne. Quelle +scène! et comme le <i>grand coeur</i> de Lélia est +près de +faiblir! Se rappelle-t-on les pages brûlantes qui +commencent ainsi: «Lélia passa ses doigts dans les +cheveux parfumés de Sténio, et, attirant sa tête +sur +son sein, elle la couvrit de baisers....» Il y a dans +ces pages un si indéfinissable mélange de platonisme +et de volupté, l'un reprenant sans cesse ce que +l'autre a ravi, et la volupté vaincue revenant à chaque +instant se jouer du platonisme tour à tour indigné +et attendri, il y a dans cette lutte dangereuse et +trop longtemps décrite quelque chose de si irritant +pour l'imagination, que je n'hésite pas à juger +Pulchérie, la prêtresse du plaisir, moins impudique +dans ses ivresses, que cette sublime Lélia +dans les hallucinations de sa cynique chasteté. Les +nobles idées elles-mêmes qui se présentent au +milieu +de ce délire ne font qu'en aggraver l'étrange abandon. +«Comme ton coeur bat rude et violent dans ta +poitrine, jeune homme! C'est bien, mon enfant; +mais ce coeur renferme-t-il le germe de quelque mâle +vertu? Traversera-t-il la vie sans se corrompre ou +sans se sécher?... Tu souris, mon gracieux poète, +endors-toi ainsi.» Je ne peux souffrir cette sollicitude +pour la vertu future de Sténio en un pareil +moment. Lélia proteste en vain contre nos soupçons. +En vain elle déclare qu'elle se complaît dans +la beauté de Sténio avec <i>une candeur</i>, une <i>puérilité +maternelle</i>. Je me défie malgré moi de ces candeurs +et de ces maternités factices.</p> +<p>Une des conséquences de la théorie sur l'origine +providentielle de la passion est cet axiome romanesque, +que l'amour égalise les rangs. C'est la société +seule qui fait les castes. Dieu n'est pour rien dans +nos puériles combinaisons. D'où il faut conclure que, +dans ce travail providentiel qui prédestine les âmes +les unes aux autres, il n'est tenu aucun compte des degrés +de la hiérarchie sociale où le hasard et le +préjugé +distribueront ces âmes à leur entrée dans la vie. +Il y a +égalité devant Dieu, il y aura égalité dans +l'amour, +qui est son oeuvre. Et l'on verra toutes ces nobles +héroïnes, Valentine de Raimbault, Marcelle de Blanchemont, +Yseult de Villepreux et tant d'autres, aller +chercher leur idéal sous la blouse du paysan ou la +veste de l'ouvrier, jalouses de relever leurs frères +abaissés et de remettre chacun d'eux à sa vraie +place. Ainsi se font les mariages d'âmes, d'une +extrémité +à l'autre de l'échelle sociale, dans le monde des +romans de Mme Sand. Elle se plaît, dans les jeux de +son imagination, à rapprocher les conditions et à +préparer (elle le croit du moins) la fusion des castes +par l'amour.</p> +<p>Qu'y a-t-il de vrai dans cette idée? L'amour +égalise-t-il +les rangs dans la vie comme dans le roman? +C'est une de ces questions délicates qui n'admettent +pas de réponse absolue, et que d'autres +juges que les hommes pourraient seuls éclairer avec +leurs instincts et leurs fines inductions. Si j'en crois +quelques témoignages, cette idée de Mme Sand +séduirait beaucoup l'imagination des femmes. Il +y a, en effet, dans le coeur de chacune d'elles, une +tendance au dévouement dans l'amour, une sorte +d'instinct chevaleresque qui s'exalte dans l'idée +d'une lutte généreuse avec les disgrâces +imméritées +de la société ou de la fortune. Quelle âme +féminine +résisterait, en imagination au moins, au plaisir de +relever une grande intelligence refoulée dans l'ombre, +un coeur vaillant égaré, par les hasards d'un sort +contraire, dans les rangs obscurs de la vie? Mais cet +héroïsme va-t-il au delà du rêve? Une femme +née +dans un rang élevé, entourée de ce luxe et de cet +éclat qui sont comme le cadre naturel des hautes +existences sociales, pourra-t-elle, de cette région où +elle vit, distinguer dans la foule humaine ce noble +déclassé qu'elle doit remettre à son vrai niveau? +Et +si par un hasard miraculeux elle le découvre, les +circonstances se feront-elles assez les complices de +son désir pour rapprocher ces deux coeurs entre +lesquels le monde met des intervalles plus infranchissables +que l'Océan avec ses abîmes, que le désert +avec ses immensités? Je suppose ces obstacles vaincus +et les deux âmes mises en contact l'une avec l'autre +par une destinée propice, tout sera-t-il dit pour +cela, et ne verra-t-on pas s'élever tout à coup, par le +seul effet d'une connaissance plus longue, des obstacles +imprévus et cette fois invincibles? L'amour survivra-t-il +à cette délicate épreuve de l'intimité +familière? +Songez que, de ces deux âmes, l'une apporte +cette indélébile habitude de manières, de langage +et +de ton, qui est devenue pour elle une seconde nature +plus nécessaire que la première. Songez que l'autre +vient d'ailleurs et que toute la distinction du coeur ne +rachète pas ces inexpériences de la vie sociale, ces +ignorances qui ne sont sublimes que dans les livres. +Il faut au moins que la culture intellectuelle et des +instincts particulièrement délicats viennent combler +ces abîmes où l'amour, cruellement +désappointé, +risquerait fort de s'engloutir. Sans doute, l'amour +ne consulte pas les règles de la hiérarchie sociale; +mais il sera difficile d'admettre que ces règles soient +absolument interverties. Et, pour préciser ma pensée, +j'accorde à Mme Sand qu'Edmée puisse aimer Mauprat: +il est de sa famille et, après quelques années +de soins, ce sera un fort galant homme; ou que la +dernière Aldini laisse son imagination d'abord, son +coeur ensuite, s'éprendre de Lélio: c'est un artiste +célèbre, un esprit charmant, un noble coeur; que +Valentine enfin pardonne à Bénédict quelques +rudesses +de manières: c'est une sorte de génie, inculte +seulement à la surface, plein d'éloquence naturelle +et d'idées fortes. Mais je doute que les grandes +dames et les nobles demoiselles de Mme Sand puissent +aimer, ailleurs que dans les romans, les unes +un gondolier ignare, les autres un ouvrier illettré; +surtout que, si elles ont eu le vertige de ces amours +disproportionnés, elles poussent l'imprudence au +delà, et qu'elles rêvent des unions plus impossibles +que leur amour. En tout ceci je ne fais qu'exprimer +des doutes et marquer des nuances. Je pose des +questions, je me garderai bien de les résoudre. Qui +oserait, sans folie, affirmer qu'il y a quelque chose +que l'amour ne puisse pas faire? Mais alors c'est à +titre d'exception.</p> +<p>Nous avons indiqué la théorie de l'amour dans +Mme Sand, si pourtant ce n'est pas forcer le sens +des mots que de voir une théorie dans ces inspirations +ardentes d'une sensibilité sans règle. Et malgré +tout, en dépit des plus justes critiques, il est difficile +de ne pas subir le charme. Il faut tenir sa raison bien +en garde pour l'empêcher d'être entraînée. +Jamais +on n'a porté une candeur plus éloquente dans le +paradoxe, ni une loyauté plus enthousiaste dans l'erreur. +Et puis, quelle injustice ce serait de ne voir +dans Mme Sand que le peintre séduisant des égarements +ou des sophismes de la passion! Comme il y a +de grandes et nobles parties dans sa conception de +l'amour! Quelle générosité, quelle délicate +fierté, +quel dévouement chevaleresque dans ses types les +plus aimés! Il y a sur quelques-uns d'entre eux +l'impérissable +rayon de la grâce idéale. Geneviève, +créature +plus fraîche et plus pure que les fleurs au milieu +desquelles s'écoulait ta vie, jusqu'au jour fatal +où l'on te ravit ton bonheur en troublant ta pureté; +Consuelo, ravissante et fière image de la conscience +dans l'art et de l'honneur dans l'amour, chaste fille +religieusement fidèle à un souvenir à travers les +aventures de votre vie errante; Edmée, type envié +des femmes, une des plus touchantes créations du +roman moderne, douce héroïne qui avez si souvent +visité les rêves des jeunes âmes enthousiastes, dans +ce fantastique costume de chasse sous lequel vous vit +pour la première fois votre sauvage amant, avec cet +air de calme souriant, de franchise courageuse et d'inviolable +honneur; et vous aussi, vous Marie, l'héroïne +de <i>la Mare au Diable</i>, qui n'aviez pour inspirer un +grand amour que votre ingénuité et qui avez vaincu +avec cette arme l'âme rude d'un paysan, qui avez fait +par votre désintéressement l'éducation de cette +générosité +ignorée d'elle-même, qui avez fait éclore par +votre honte sans art la justice et le dévouement, là +où le calcul régnait en maître; vous enfin, +Caroline +de Saint-Geneix, qui avez vaincu un ennemi plus +fort que la rudesse du paysan, l'implacable orgueil +d'un préjugé, et qui, à force de réserve, +de pudeur, +de grandeur d'âme, d'héroïsme simple et modeste, +avez soumis toutes les résistances, amélioré +toutes les +âmes, transformé autour de vous toutes les +fatalités +d'éducation et de race; vous toutes, vous avez su +noblement et délicatement aimer, vous avez fait +connaître un jour, une heure, la vraie grandeur dans +l'amour vrai. Vous avez ému l'âme de plusieurs +générations. +Vous vivrez maintenant au milieu de ce +peuple idéal que le génie crée et qui vit du +souffle +immortel de l'art.</p> +<p>La conception que Mme Sand s'est faite de l'amour +n'a pas été indifférente; elle a eu des +conséquences +d'une certaine portée. C'est par l'idée de la passion +irresponsable que la lutte de Mme Sand a commencé +contre l'opinion, contre les lois sociales, et que cette +lutte s'est tout d'abord introduite dans les romans, +où plus tard elle s'est fait une si large place.</p> +<p>Là s'est révélée une lacune qu'il serait +inutile de +ne pas signaler dans la nature morale de Mme Sand, +tant elle s'y trahit manifestement d'elle-même. Ce qui +manque à cette âme si puissante et si riche +d'enthousiasme, +c'est une humble qualité morale qu'elle +dédaigne et qu'elle calomnie même, quand elle vient +à en parler, la résignation, qui n'est pas, comme elle +semble le croire, l'inerte vertu des âmes basses, pliées +d'avance à tous les jougs dans une superstitieuse +servilité devant la force. C'est là une fausse et +dégradante +résignation; la véritable procède de la conception +de l'ordre universel, au prix duquel les souffrances +individuelles, sans cesser d'être une occasion +de mérite, cessent d'être un droit à la +révolte. +Que deviendrait la société si chacun, armant sa +passion de la force, la jetait en guerre à travers +les intérêts légitimes ou les droits contraires? Ce +serait la société élémentaire selon Hobbes, +la lutte +de l'homme devenu un loup pour l'homme. La résignation, +entendue dans son vrai sens, philosophique +et chrétien, est une acceptation virile des lois morales +et aussi des lois nécessaires au bon ordre des +sociétés, elle est une adhésion libre à +l'ordre, un +sacrifice consenti par la raison d'une partie de son +bien particulier et de sa liberté personnelle, non à la +force ou à la tyrannie d'un caprice humain, mais aux +exigences du bien général, qui ne subsiste que par +l'accord des libertés individuelles et des passions +réglées. Cette conception manque tout à fait +à +Mme Sand. Elle ne sait pas se résigner, et l'orgueil +de la passion frémit dans toutes ses oeuvres, superbe +et révolté.</p> +<p>De là ces déclamations célèbres sur les +droits de +l'être humain à secouer le joug des lois sociales, des +lois sans pitié et sans intelligence, qui meurtrissent +le coeur et violentent la liberté. De là tant de +prophéties +irritées et cette utopie du mariage idéal: «Je ne +doute pas, s'écrie Jacques, que le mariage ne soit +aboli, si l'espèce humaine fait quelque progrès vers +la justice et la raison; un lien plus humain et non +moins sacré remplacera celui-là, et saura assurer +l'existence des enfants qui naîtront d'un homme et +d'une femme, sans enchaîner jamais la liberté de l'un +et de l'autre. Mais les hommes sont trop grossiers +et les femmes trop lâches, pour demander une loi +plus noble que la loi de fer qui les régit; à des +êtres +sans conscience et sans vertu il faut de lourdes +chaînes.» Demander une loi, c'est bientôt dit, une +loi qui affranchisse la liberté des époux sans +détruire +la famille que fonde le pacte de ces deux libertés. +Qu'on essaye donc de la concevoir, cette loi, dans la +contradiction de ses termes! À moins de conclure +tout simplement à l'union libre, je défie les +législateurs +de l'avenir de sortir de ce dilemme: il +faut que l'homme et la femme aliènent leur liberté +ou que la famille périsse. Encore s'il n'y avait que +l'homme et la femme, le problème serait bientôt +résolu. Ils se quitteraient dès qu'ils ne s'aimeraient +plus, à supposer pourtant qu'ils puissent vivre l'un +sans l'autre. C'est une panacée commode à l'usage +des deux époux, quand ils ont tous deux des rentes +ou même quand ils n'ont rien. Mais que deviendront +les enfants, sous la loi de ces mariages +éphémères? +Mme Sand ne s'en occupe pas. Pas davantage la +Sibylle, quand elle prépare dans le temple des <i>Invisibles</i> +les décrets de l'avenir: «Oui, dit-elle, l'abandon +de deux volontés qui se confondent en une seule +est un miracle, car toute âme est libre en vertu d'un +droit divin. Arrière donc les serments sacrilèges et +les lois grossières! Laissez-leur l'idéal, et ne les +attachez +pas à la réalité par les chaînes de la loi. <i>Laissez +à Dieu le soin de continuer le miracle</i>.» À +merveille; +mais enfin, si Dieu ne continue pas le miracle? Si +l'enthousiasme qui a entraîné cet homme et cette +femme à se donner l'un à l'autre par le pacte toujours +révocable de l'amour; si cette ferveur qui les fait +s'écrier à la première heure de l'amour: +«Non pas +seulement dans cette vie, mais dans l'éternité»; si +la passion, enfin, se refroidit et disparaît, le mariage +idéal cessera-t-il par là même? L'enthousiasme est +une base bien fragile pour supporter la famille. Le +roman de <i>Jacques</i> nous montre une femme qui s'est +mariée dans la plénitude de sa liberté, qui a +connu et +pratiqué cette ferveur exigée dans le mariage +idéal et +qui disait, elle aussi: «Pour l'éternité». Et +pourtant, +après quelques années, que deviennent Fernande et la +famille qu'elle a fondée? Mme Sand élude la +difficulté; +elle envoie aux enfants une maladie, qui les enlève, +elle conseille à Jacques d'aller se tuer dans quelque +gouffre ignoré, pour laisser sa femme libre d'aimer +ailleurs. Fort bien, mais la réalité ne se laisse pas +gouverner comme le roman. Et si les enfants s'obstinent +à vivre? Et si Jacques ne veut pas mourir? Il +serait trop cruel, en vérité, de recommander l'exemple +de Jacques à tous les maris que leurs femmes +cessent d'aimer. Quelle hécatombe!</p> +<p>George Sand avait-elle été coupable, dès ses +premiers +romans, de pareilles intentions? Elle s'en était +défendue dans une réponse bien curieuse, courtoise +mais vive, à M. Nisard, qui a dû être écrite +vers 1836 +et qui a été annexée, sous forme de post-scriptum, +aux <i>Lettres d'un Voyageur</i>. C'est comme une apologie +personnelle des romans de sa première manière et +de leurs tendances: «S'il ne s'agissait pour moi que +de vanité satisfaite, disait-elle au critique +sévère et +délicat qui s'était occupé de la partie sociale de +ses +oeuvres, je n'aurais que des remerciements à vous +offrir, car vous accordez à la partie imaginative de +mes contes beaucoup plus d'éloges qu'elle n'en mérite. +Mais plus je suis touché de votre suffrage, plus il m'est +impossible d'accepter votre blâme à certains +égards.... +Vous dites, monsieur, que la haine du mariage est le +but de tous mes livres. Permettez-moi d'en excepter +quatre ou cinq, entre autres <i>Lélia</i>, que vous mettez +au nombre de mes plaidoyers contre l'institution +sociale, et où je ne sache pas qu'il en soit dit un +mot.... <i>Indiana</i> ne m'a pas semblé, non plus, lorsque +je l'écrivais, pouvoir être une apologie de +l'adultère. +Je crois que dans ce roman (où il n'y a pas d'adultère +commis, s'il m'en souvient bien) l'<i>amant</i> (<i>ce roi +de mes livres</i>, comme vous l'appelez spirituellement) +a un pire rôle que le mari—<i>André</i> n'est ni <i>contre</i> +le mariage, ni <i>pour</i> l'amour adultère.—Enfin dans +<i>Valentine</i>, dont le dénouement n'est ni neuf ni habile, +j'en conviens, la vieille fatalité intervient pour +empêcher la femme adultère de jouir, par un second +mariage, d'un bonheur qu'elle n'a pas su attendre—Reste +<i>Jacques</i>, le seul qui ait été assez heureux, je +crois, pour obtenir de vous quelque attention.»</p> +<p>Et l'apologie, très habile, commence par l'aveu +que l'artiste a pu pécher, que sa main sans expérience +et sans mesure a pu tromper sa pensée, que +son histoire ressemble un peu à celle de Benvenuto +Cellini, qui s'arrêtait trop au détail en +négligeant la +forme et les proportions de l'ensemble. C'est quelque +chose de semblable qui a dû lui arriver à elle-même +en écrivant ce roman, et sans doute aussi +tous ses autres romans se ressentent de cette hâte +d'ouvrier ardent et malhabile, qui se complaît à la +fantaisie du moment, et qui manque le but à force +de s'amuser aux moyens. Cette première excuse une +fois admise, on voudra bien considérer qu'il y a en +elle plus de la nature du poète que de celle du +législateur, +qu'elle ne se sent pas la force d'être un réformateur; +qu'il lui est arrivé souvent d'écrire <i>lois +sociales</i> à la place des vrais mots, qui eussent +été +les <i>abus</i>, les <i>ridicules</i>, les <i>préjugés</i> +et les +<i>vices</i> du +temps, lesquels lui semblent appartenir de plein droit +à la juridiction du roman, tout aussi bien qu'à celle +de la comédie. À ceux qui lui ont demandé ce +qu'elle +mettrait à la place des <i>maris</i>, elle a répondu +naïvement +que c'était le <i>mariage</i>, de même qu'à la +place +des prêtres, qui ont compromis la religion, elle croit +que c'est la religion qu'il faut mettre. Elle a fait +peut-être une autre grande faute contre le langage, +lorsque, en parlant des <i>abus</i> et <i>des vices</i> de la +société, +elle a dit <i>la société</i>; elle jure qu'elle n'a +jamais songé +à refaire la Charte constitutionnelle; elle n'a pas eu, +d'ailleurs, l'intention qu'on lui prête de donner au +monde son malheur personnel en preuve de sa thèse, +faisant ainsi d'un cas privé une question sociale. Elle +s'est bornée à développer des aphorismes aussi +péremptoires que ceux-ci: «Le désordre des femmes +est très souvent provoqué par la férocité +ou l'infamie +des hommes».—«Un mari qui méprise ses devoirs +de gaieté de coeur, en jurant, riant et buvant, est +<i>quelquefois</i> moins excusable que la femme qui trahit +les siens en pleurant, en souffrant et en expiant.» +Mais enfin quelle est sa conclusion? Évidemment cet +amour qu'elle édifie et qu'elle couronne sur les ruines +de l'<i>infâme</i> est son utopie; cet amour est grand, +noble, beau, volontaire, éternel; mais cet amour, +«c'est le mariage tel que l'a fait Jésus, tel que l'a +expliqué saint Paul, tel encore, si vous voulez, que +le chapitre VI du titre V du Code civil en exprime +les devoirs réciproques». C'est, en un mot, le +mariage vrai, idéal, humanitaire et chrétien à la +fois, qui doit faire succéder la fidélité +conjugale, le +véritable repos et la véritable sainteté de la +famille à +l'espèce de contrat honteux et de despotisme stupide +qu'a engendrés <i>la décrépitude</i> du monde.</p> +<p>Malgré tout, l'objection de fond subsiste toujours. +Comment tirer un pacte irrévocable d'éléments +aussi +changeants, aussi fugaces que l'amour? Comment le +sacrement social du mariage pourra-t-il avoir une +chance quelconque de stabilité, s'il n'est que la +constatation de la passion? Ne faut-il pas toujours y +faire intervenir un élément plus solide, plus +substantiel, +ou l'honneur ou un serment social, ou un engagement +religieux qui lui donne une règle et un appui? +Et que deviendront, dans le péril de ces unions +mobiles si facilement rompues, la faiblesse de la +femme abandonnée ou celle de l'enfant trahi?</p> +<p>On dirait que Mme Sand elle-même a reconnu +tardivement la force de l'objection. Elle s'est fort +amendée dans les derniers romans. Comme exemple, +voyez <i>Valvèdre</i>, la contre-partie de <i>Jacques</i> dont +la +conclusion logique était que le mariage tombe de soi +avec l'amour. Rien n'est plus curieux que de voir le +même sujet traité deux fois par un auteur sincère, +à vingt-sept ans de distance, chaque fois avec les +préoccupations différentes qu'apporte la vie et qui +imposent aux héros du roman des destinées si +différentes, +au roman lui-même deux dénouements contraires. +Le sujet est le même: la lutte du mari et de +l'amant; mais comme cette lutte se termine différemment! +Par malheur, <i>Valvèdre</i> ne vaut pas <i>Jacques</i>. +La verve et le charme se sont en partie éclipsés. +Alida, c'est encore Fernande, mais dépouillée de sa +poésie, passionnée à froid et dans le faux. +L'amant +n'a guère changé. Qu'il s'appelle Octave ou Francis, +c'est toujours le même personnage qui prodigue +l'héroïsme +dans les mots et qui débute dans la vie par +immoler une femme à son amour-propre. Mais le +mari n'est plus cet insensé sublime qui se tue pour +n'être pas un obstacle dans la vie de celle qu'il aime +follement et pour faire que le bonheur de sa femme +ne soit pas un crime. Jacques s'appelle maintenant +Valvèdre; il a réfléchi, il a cherché des +consolations +dans l'étude. Il a tué en lui la folie du +désespoir; +il n'abdique pas son rôle et son devoir de mari; +il ne cède plus volontairement sa femme à Octave, et +quand sa femme l'a quitté, quand elle meurt de la +situation fausse où l'a jetée le dépit plus que +l'amour, +il apparaît près du lit funèbre; il reprend +à l'amant +faible et inutile le coeur de cette femme qui va +mourir. Il écrase Francis de sa générosité, +tout +en lui enlevant la joie de la dernière pensée d'Alida. +Le dénouement est, on le voit, tout l'opposé de +l'ancien roman. La réflexion a fait son oeuvre, la vie +aussi.</p> +<p>Il est certain que c'est l'attaque vive contre les +lois à propos du mariage qui introduisit plus tard +la question sociale tout entière dans les romans de +George Sand. Elle s'enhardit en dehors des limites +qu'elle avait tout d'abord tracées autour de sa +pensée. Elle ne s'arrêta pas, comme en 1836, à la +crainte de se poser en réformateur de la société; +elle entreprit de porter remède, sur les principaux +points, à <i>l'infâme décrépitude du monde</i>.</p> +<p>Exaltation dans le sentiment, faiblesse et incohérence +dans la conception, voilà ce qui caractérise +les théories sociales de Mme Sand. Nous n'insisterons +pas sur ce côté si connu et si souvent discuté +de ses oeuvres, où d'ailleurs il y aurait bien des questions +de propriété ou de voisinage à résoudre +entre +elle et ceux qu'elle se plut à nommer ses maîtres +dans l'oeuvre de destruction et de reconstruction +qu'elle préparait. D'ailleurs, il faut bien se le dire, +depuis ces âges lointains des politiciens et des philosophes +dont la pensée agitait les réformes futures, +cette partie des romans de Mme Sand a étrangement +vieilli. Il semble, lorsqu'on les relit à près de +cinquante +ans de distance, que l'on assiste à une exhumation +de doctrines antédiluviennes. Étrange et +magnifique supériorité de la poésie, qui est la +fiction +dans l'art, sur l'utopie, qui est la fiction violente +dans la réalité sociale! Tout ce qui reste de l'art pur, +de l'art désintéressé, dans les récits de +cette période, +conserve à travers les années la +sérénité d'une incorruptible +et radieuse jeunesse. Les figures aimées, +qu'on y rencontre avec tant de plaisir, dans les intervalles +de la thèse qui déclame, peuplent encore +notre imagination et sont comme le charme immortel +de notre souvenir. Au contraire, tout ce qui relève +du système, toutes ces doctrines si trompeuses, si vagues, +si pleines de spécieuses promesses et de formules +sibyllines, tout ce qui rappelle ces grandes épopées +de la philosophie de l'avenir, tout cela porte les +traces d'une effroyable caducité, tout cela est mort, +irrémissiblement mort. Qui aurait le courage, aujourd'hui, +de relire ou de discuter des pages, écrites +pourtant avec une conviction ardente, sous la dictée +des grands prophètes, comme celles qui remplissent +le second volume de <i>la Comtesse de Rudolstadt</i>, les +trois quarts du <i>Péché de M. Antoine</i>, et cet <i>Évenor</i>, +dont je ne peux évoquer le souvenir sans un indicible +effroi? Est-il besoin de rappeler même les +traits fondamentaux de la doctrine, le mélange d'un +mysticisme <i>historique</i> élaboré par Pierre Leroux, +et +d'un radicalisme révolutionnaire naïvement imité de +Michel (de Bourges)? Mme Sand a toujours eu un +goût très vif, une passion véritable pour les +idées, +mais elle les interprète en les mêlant et les confondant +toutes. Sa métaphysique est fort incertaine et +vague. George Sand est idéaliste, sans doute, et c'est +par là qu'elle se distingue profondément de +l'école +des romanciers qui l'ont suivie. Mais qui pourrait +définir clairement sa pensée dans les oeuvres diverses +où elle a essayé de l'exprimer? Elle a l'élan +vigoureux, +elle a le coup d'aile vers les régions mystérieuses. +Mais quelle doctrine précise rapporte-t-elle +de ces explorations sublimes? Que l'on essaye +seulement de comprendre quel sens prend sous sa +plume, en certaines circonstances solennelles, ce +grand mot Dieu, dont elle use avec une sorte de prodigalité? +Que devient-il, ce nom, au bout des transformations +que sa pensée a subies dans ses diverses +phases, à travers les maîtres qu'elle a +écoutés avec +une curiosité docile et passionnée? Que devient-il +dans cet immense laboratoire humanitaire, ce Dieu +de l'amour pur, que Lélia appelait dans sa prière +désespérée, dans l'église des Camaldules, +ce Dieu de +vérité que Spiridion invoquait, d'un coeur +enflammé, +à travers les persécutions des moines, dans les sombres +visions du cloître? Sous l'influence de Pierre +Leroux, il semble bien qu'il soit devenu le commencement +et le terme du <i>circulus</i> universel. Plus tard, +affranchie de la secte, Mme Sand rendra au nom +de Dieu une partie de sa signification compromise +et de ses attributs perdus. Mais ce serait toute une +histoire que de raconter l'odyssée de ce Dieu +successivement transformé, anéanti et finalement +retrouvé. C'est tout un <i>avatar</i> dont le sens reste +souvent une énigme.</p> +<p>Loin de nous toute pensée d'ironie! Ces choses +sont graves, et il faudrait être misérablement gai +pour en rire; d'ailleurs ces idées philosophiques et +sociales ont vécu dans une âme sincère, c'est assez +pour que l'on n'en plaisante pas. J'accorde de grand +coeur mon respect, non aux théories elles-mêmes, +mais au loyal enthousiasme qui les a embrassées. +Au reste, il faut bien le dire, ces doctrines sont +mortes, et bien mortes; elles ont succombé sous leur +impuissance en face des faits, et le socialisme doctrinal +de 1848 a été trouvé incapable de résoudre +pratiquement +le plus mince problème. Mais ce qui n'est +pas mort, ce sont les problèmes eux-mêmes; ce qui +n'est pas mort, c'est la nécessité économique et +morale de les poser, et d'en chercher au moins la +solution partielle. Ce qui n'est pas mort, enfin, +c'est la misère et l'imprescriptible obligation, pour +quiconque a une conscience et du coeur, de dévouer +une part de sa pensée et de sa vie à ces souffrances +de nos frères inconnus. Les théories de ce +temps-là +sont bien finies, je le crois, mais la cause qui les a +fait naître leur survit, et ce n'est pas trop dire +que de déclarer que cette cause est celle même du +christianisme, que ces deux causes n'en font qu'une, +et que nul n'est vraiment ni chrétien ni philosophe +qui n'est pas résolu à opposer aux tristes +conquêtes +de la misère l'effort croissant de la sympathie et du +dévouement. Ne nous inquiétons pas trop de savoir +si le progrès est indéfini et continu. Nous savons, +en tout cas, qu'il n'est pas fatal et qu'il dépend de +nous. Travailler au progrès partiel, sur un atome de +l'étendue, sur un point du temps, c'est peut-être +tout ce que nous pouvons faire, faisons-le. Occupons-nous +moins d'aimer l'humanité de l'avenir que +les hommes qui sont près de nous, à la portée de +notre main et de notre coeur. Tout cela n'est pas +chose nouvelle, c'est le socialisme de la charité, et +c'est le bon.</p> +<p>Qui de nous ou de Mme Sand se trouve le plus +rapproché de M. de Lamennais, la seule intelligence +vraiment philosophique qu'elle ait connue? Avait-elle +lu ces admirables lignes dans les <i>Oeuvres posthumes</i>: +«On ne saurait tromper plus dangereusement +les hommes qu'en leur montrant le bonheur +comme le but de la vie terrestre. Le bonheur n'est +point de la terre, et se figurer qu'on l'y trouvera +est le plus sûr moyen de perdre la jouissance des +biens que Dieu y a mis à notre portée. Nous avons +à +remplir une fonction grande et sainte, mais qui nous +oblige à un rude et perpétuel combat. On nourrit le +peuple d'envie et de haine, c'est-à-dire de souffrances, +en opposant la prétendue félicité des riches +à ses +angoisses et à sa misère.» Et, avec un admirable +geste d'âme, l'illustre penseur s'écrie: «Je les ai +vus de près, ces riches si heureux! Leurs plaisirs +sans saveur aboutissent à un irrémédiable ennui +qui +m'a donné l'idée des tortures infernales. Sans doute, +il y a des riches qui échappent plus ou moins à cette +destinée, mais par des moyens qui ne sont pas de +ceux que la richesse procure. La paix du coeur est +le fond du bonheur véritable, et cette paix est le +fruit du devoir parfaitement accompli, de la modération +des désirs, des saintes espérances, des pures +affections. Rien d'élevé, rien de beau, rien de bon +ne se fait sur la terre qu'au prix de la souffrance et +de l'abnégation de soi, et le sacrifice seul est +fécond.» +Pour cette simple page d'un vrai penseur qui tempère +par des traits d'une raison si forte ses indignations +et ses colères, je donnerais de grand coeur +tous les discours de Pierre Leroux et surtout la +fameuse conversation du pont des Saints-Pères, un +soir que les Tuileries ruisselaient de l'éclat d'une +fête, où M. Michel (de Bourges) tenta d'initier à +des +doctrines farouches l'intelligence vraiment naïve +de Mme Sand, où elle eut l'étonnement et presque +le scandale de cette éloquence furibonde, débridée +à cette heure jusqu'à une sorte de férocité +apocalyptique. +La naïveté dans le génie, peut-on la nier, +puisque, malgré l'horreur avouée de cette conversation, +tout entière en sanglants dithyrambes, Mme Sand +continua quelque temps encore à croire à l'esprit +politique +de son prolixe et bruyant ami?</p> +<p>Pour moi, je ne pardonnerai jamais à cet ami et +à beaucoup d'autres d'avoir exalté dans le faux cette +sensibilité d'artiste, si facile à recevoir les +impressions +fortes, et jeté cette vive imagination dans les +chimériques violences de leurs doctrines. Au fond, +ils trouvaient d'avance un complice dans son coeur, +qui longtemps ne vit pas la transition trop facile +entre les idées de réforme et les utopies sanglantes; +elle-même l'avoua plus tard. Son coeur fut la première +dupe.</p> +<p>Tout enfant, dans les campagnes du Berry, plus +tard au couvent, ce qui avait éclaté dans les premiers +traits de sa nature, c'était une immense bonté, +une compassion infinie, une tendresse profonde +pour la misère humaine. Il était impossible de +s'approcher +d'elle, même avec les préventions les plus +contraires, sans être désarmé par cette grâce +rayonnante +du sentiment. Rarement elle se fâchait, soit +contre les hommes, soit contre les choses, même +quand elle en souffrait le plus cruellement. Elle se +retirait avec tristesse, mais sans colère, des contacts +ou des situations les plus injurieux pour sa dignité. +Et quand elle regardait autour d'elle, c'était avec un +regard de tendre et profonde sympathie. Après bien +des essais différents de morale applicable à sa vie, +elle avait fini par se faire à elle-même une morale +qui tenait dans cette règle unique: Être bon. Chacun +se fait une morale selon son coeur. Le jour où +elle s'était élevée à cette conception +claire du but et +de l'emploi de la vie, les grandes émotions qui +avaient soulevé la sienne jusque dans son fond +s'étaient pacifiées. Une lumière supérieure +avait +pénétré à travers le trouble et le tumulte +de son +coeur qui, jusqu'alors, n'avait eu que des instincts +facilement égarés. Cette idée, qui résume +en effet +la morale sociale, avait pris chez elle une importance +et une sorte de royauté intellectuelle: <i>le +devoir de sortir de soi</i>. Elle avait fini par comprendre, +à force de douloureuses expériences, ce +qu'il y a d'égoïsme implacable dans la passion. Elle +avait fini par concevoir que la vraie vie, c'est de +penser non toujours à soi et pour soi, mais aux +autres et pour les autres, et aussi à tout ce qui est +grand, noble et beau, à tout ce qui peut nous distraire +de ce moi, toujours prêt à se prendre pour +l'objet de sa monotone analyse et de sa lugubre idolâtrie.</p> +<p>C'est par ce grand côté de sa nature, la +sensibilité +toute prête et la bonté absolue, qu'elle avait +été si facilement prise par les thèses sociales +émergées +du cerveau de chaque réformateur en disponibilité. +Ces thèses elles-mêmes, qu'était-ce, sinon des +formes variées de l'utopie qui l'avait séduite dès +son enfance et dont le premier mobile avait été le +sentiment profond du mal humain, du mal social; +utopie qui pouvait se croire innocente et sainte tant +qu'elle n'avait pas essayé de régner en dehors des +imaginations et des coeurs, et qu'elle n'avait pas +encore tenté la force comme dernier moyen d'apostolat?</p> +<p>«Il n'y a en moi, disait-elle un jour, rien de fort +que le besoin d'aimer.» C'est par ce besoin d'aimer +qu'elle parvint à maintenir en elle, au-dessus des tentations +du doute et même un peu contre l'opinion de +son siècle «qui n'allait pas de ce +côté-là pour le moment», +une doctrine toute d'idéal et de sentiment qui +ressemblait assez à une sorte de platonisme chrétien. +Leibniz d'abord, et puis Lamennais, Lessing, +puis Herder expliqué par Quinet, Pierre Leroux, +Jean Reynaud enfin, voilà les principaux maîtres qui +l'empêchèrent, par des secours successifs, de trop +flotter dans sa route à travers les diverses tentatives +de la philosophie moderne. «Chaque secours de la +sagesse des maîtres vient à point en ce monde, où +il +n'est pas de conclusion absolue et définitive. Quand, +avec la jeunesse de mon temps, je secouais la voûte +de plomb des mystères, Lamennais vint à propos +étayer les parties sacrées du temple. Quand, +indignés +après les lois de septembre, nous étions prêts +encore à renverser le sanctuaire réservé, Leroux +vint, éloquent, <i>ingénieux, sublime</i>, nous +promettre +le règne du ciel sur cette même terre que nous +maudissions. +Et, de nos jours, comme nous désespérions +encore, Reynaud, déjà grand, s'est levé plus +grand encore, pour nous ouvrir, au nom de la +science et de la foi, au nom de Leibniz et de Jésus, +l'infini des mondes comme une patrie qui nous réclame.» +Que de noms divers et contradictoires successivement +invoqués!</p> +<p>Elle n'avait pas eu trop de ces secours pour rester +fidèle à quelques-unes des idées qui, sous des +formules +plus ou moins variées, donnent du prix à la vie +et un sens à l'espérance. Après la période +de dévotion +et d'extase qu'elle avait traversée au couvent +des Anglaises et les années qui suivirent, avec des +oscillations diverses terminées un jour par une rupture +avec la foi ancienne, elle avait eu de grandes +perplexités et de grands abattements. Elle avait connu +le doute et avait révélé l'état de son +âme dans plusieurs +de ses livres.</p> +<p>«Tu me demandes, dit-elle à un de ces amis +réels ou imaginaires qui sont les confidents commodes +du <i>Voyageur</i>, si c'est une comédie que ce livre +(<i>Lélia</i>), que tu as lu si sérieusement.—Je te +répondrai +que <i>oui</i> et que <i>non</i>, selon les jours. Il y eut des +nuits de recueillement, de douleur austère, de +résignation +enthousiaste, où j'écrivis de belles phrases +de bonne foi. Il y eut des matinées de fatigue, d'insomnie, +de colère, où je me moquais de la veille et +où je pensai tous les blasphèmes que j'écrivis. Il +y +eut des après-midi d'humeur ironique et facétieuse, +où je me plus à faire Trenmor (le forçat +philosophe) +plus creux qu'une gourde.» Tous les types avaient +représenté, à un certain moment, des états +de son +esprit en lutte. Ce ne sont des personnages ni +complètement réels, ni complètement +allégoriques. +Pulchérie, c'était l'épicurisme héritier de +la partie +mondaine et frivole du dernier siècle; Sténio, +l'enthousiasme +et la faiblesse d'un temps sans point de +repère et sans appui; Magnus, le débris d'un +clergé +corrompu et abruti; Lélia, l'aspiration sublime, qui +est l'essence même des intelligences élevées. Tel +était son plan; jusqu'à quel point elle l'a +exécuté, +dans quelle mesure elle l'a fait sortir d'une +demi-réalité, +où sont plongés tous les personnages, pour +lui confier parfois une réalité choquante, c'est +là +la part et c'est aussi l'oeuvre de l'artiste, la responsabilité +de l'artiste. Quant à l'idée philosophique qui +préside au livre, elle ressort de chaque page; c'est +l'idée conçue <i>sous le coup d'un abattement profond</i> +devant l'énigme de la vie, qui jamais n'avait pesé +plus lourdement et plus cruellement sur elle. Elle +s'étonna des fureurs qui accueillirent ce livre, ne +comprenant pas que l'on haïsse un auteur à travers +son oeuvre. C'était un livre de bonne foi, c'est-à-dire +de doute sincère, d'un doute qui remue à de +grandes profondeurs les idées et les âmes. Ceux qui +ne comprirent pas ou qui n'entendirent pas ce cri +de conscience, cette plainte entrecoupée, mêlée de +fièvre et de sanglots, se scandalisèrent.</p> +<p>Ce qui dura toute sa vie, ce qui la consola infailliblement +et toujours dans ses heures de détresse, ce +fut l'amour de la nature, un des rares amours qui +ne trompent pas. Cet amour fut le plus sûr de son +inspiration et la moitié au moins de son génie. Personne, +comme elle, avec des mots, de simples mots +choisis et combinés entre eux, de ces mots qui +servent à chacun de nous et qui expriment les sensations +communes avec une désespérante froideur, +personne n'a réussi à traduire, dans la +réalité +vivante d'un paysage, ces lumières et ces ombres, +ces harmonies et ces contrastes, cette magie des +sons, ces symphonies de la couleur, ces profondeurs +et ces lointains des bois, cet infini mouvant de la +mer, cet infini étoilé du ciel. Personne surtout n'a +su comme elle saisir, exprimer cette âme intérieure, +cette âme secrète des choses qui répand sur la face +mystérieuse de la nature le charme de la vie.</p> +<p>À quoi tient cette supériorité de peintre de la +nature, +qui frappe au premier aspect chez Mme Sand? +La première raison qui s'offre est si naïve que +j'ose à peine l'exprimer. Mme Sand voit la nature, +elle la regarde, elle ne l'invente pas. La preuve en +est dans la netteté des détails et de l'ensemble, +qui fait voir exactement ce qu'elle voit elle-même. +La pensée du lecteur reconstruit avec facilité les +grandes scènes qu'a décrites son ample et souple pinceau. +J'ai trouvé l'explication de cet effet si simple, +et pourtant si rare, dans ces lignes jetées au bas +d'une page perdue: «Il est certain, dit Mme Sand, +que ce qu'on voit ne vaut pas toujours ce qu'on +rêve. Mais cela n'est vrai qu'en fait d'art et d'oeuvre +humaine. Quant à moi, soit que j'aie l'imagination +paresseuse à l'ordinaire, soit que Dieu ait plus de +talent que moi (ce qui ne serait pas impossible), j'ai +le plus souvent trouvé la nature infiniment plus belle +que je ne l'avais prévu, et je ne me souviens pas de +l'avoir trouvée maussade, si ce n'est à des heures +où +je l'étais moi-même.» Le trait propre de Mme Sand, +c'est précisément d'avoir une imagination qui ne +précède pas son regard, qui ne déflore pas son +plaisir, +qui n'interpose pas les jeux d'un prisme personnel +entre elle et la nature. Elle voit la nature telle +qu'elle est, longuement, profondément. Elle garde +gravé en traits indélébiles le tableau qui a +passé +sous ses yeux, elle le conserve inaltéré. On pourrait +dire qu'elle apporte plus de mémoire imaginative +que d'imagination dans ses souvenirs et ses visions +de la réalité. C'est même cette absence d'un +brillant +défaut qui donne aux traits de son paysage une si lumineuse +précision. Un des grands peintres de son +temps, M. de Lamartine, avait trop de splendeurs +dans son âme pour bien voir au dehors. Je parierais +qu'il trouvait toujours la nature moins belle qu'il ne +l'avait prévu. L'éclat de son rêve éclipsait +la réalité +tant qu'elle était sous ses yeux, et, plus tard, quand +il voulait revoir dans son souvenir le paysage entrevu, +quand il voulait le peindre, c'était encore son imagination +qui travaillait autant que sa mémoire. Sa +peinture était splendide, mais confuse; elle avait la +mobilité scintillante d'un rayonnement; le regard +ébloui ne pouvait ni s'y fixer ni en rien saisir avec +tranquillité.</p> +<p>L'art fatigue à la longue l'esprit. La nature le repose +et le récrée sans cesse. Quand Mme Sand voyageait +en Italie, son compagnon de voyage, Alfred de +Musset, n'était avide que de <i>marbres taillés</i>. +«Quel +est donc, disait-on de lui, ce jeune homme qui s'inquiète +tant de la blancheur des marbres?» Au bout +de peu de jours il fut rassasié de statues, de fresques, +d'églises et de galeries. Son plus doux souvenir fut +celui d'une eau limpide et froide où il lava son front +chaud et fatigué dans un jardin de Gênes. «C'est +que les créations de l'art parlent à l'esprit seul, et +que le spectacle de la nature parle à toutes les +facultés. +Il nous pénètre par tous les pores comme par +toutes les idées. Au sentiment tout intellectuel de +l'admiration l'aspect des campagnes ajoute le plaisir +sensuel. La fraîcheur des eaux, les parfums des +plantes, les harmonies du vent circulent dans le +sang et les nerfs, en même temps que l'éclat des couleurs +et la beauté des formes s'insinuent dans l'imagination.»</p> +<p>La nature tout entière passe dans l'homme; elle +lui parle le langage le plus varié. Il y a quelques +pages, à la fin du premier volume de <i>la Daniella</i>, qui +sont une tentative étonnante pour exprimer l'effet +d'orchestre que réalisent pour des oreilles intelligentes +ces jeux sonores et combinés de la campagne. +Jean Valreg est monté, le soir, sur la petite terrasse +du château de Mondragon, et là il recueille tous +les bruits des collines et des vallées qui montent +jusqu'à lui, il étudie cette musique produite par la +rencontre des sons épars qui constitue en ce pays +la musique naturelle, locale. «Il y a, dit-il, des endroits +comme cela qui chantent toujours», et celui-ci +est le plus mélodieux où il se soit jamais trouvé. +Et il énumère, dans une langue bien curieuse, tous +ces bruits divers: la chanson des grandes girouettes, +si régulièrement phrasée à son début +qu'il a pu +écrire six mesures parfaitement musicales, lesquelles +reviennent invariablement à chaque souffle du vent +d'est. Ces girouettes pleurardes et radoteuses, avec +leurs notes d'une ténuité impossible, sont comme +les ténors aigus qui dominent l'ensemble. «Je ne +sais quel esprit de l'air les met d'accord avec le son +des cloches des Camaldules.... D'autres chants se +mêlent à ces bruits: ce sont les refrains des paysans +épars dans la campagne.... Les basses continues sont +dans le bruissement lourd des pins démesurés et +d'une cascade qui recueille les eaux perdues des +ruines. Puis il y a les cris des oiseaux, des vautours, +et des aigles surtout.» En écoutant tout cela, +Valreg poursuit une idée qui l'a bien souvent frappé +dans ces harmonies naturelles que produit le hasard; +par cela même qu'elles échappent aux règles +tracées, +elles atteignent à des effets d'une puissance et +d'une signification extraordinaires; elles remplissent +l'air d'une symphonie fantastique qui ressemble +à la langue mystérieuse de l'infini.</p> +<p>À la réalité découverte ou +devinée du paysage se +joint, chez Mme Sand, un charme de sensibilité et +un attrait tout particuliers. On ne s'intéresse pas +seulement à sa peinture, on en est ému, on l'aime. +Ce nouvel effet tient à l'art délicat ou plutôt +à l'heureux +instinct de ne jamais décrire uniquement pour +décrire, et d'associer toujours à la nature quelque +chose de l'âme humaine, une pensée ou un sentiment. +Le paysage ne va jamais seul, chez elle; il +est choisi en harmonie ou en contraste avec l'état +de l'âme qui s'y répand. Mais ce contraste lui-même +est une sorte particulière d'harmonie plus +intime. Au moment où il semble que, dans l'imposante +solitude des montagnes, tout le reste va être +oublié, il surgira de l'ombre du rocher une petite +pastoure espagnole, et nous voilà qui mettons dans +un coin du paysage son piquant profil, son joli +sourire, sa chevelure flottante, <i>mêlée au vent comme +la queue d'une jeune cavale</i>. Et ainsi l'âme, en retrouvant +la figure humaine, se détend de la grandeur +trop austère que lui imposent les cimes et les torrents. +Si nos regards se perdent dans les horizons +de la mer, on nous y montre une voile, et sous cette +voile nous devinons un rude travailleur qui peine et +qui souffre. S'ils se portent vers les profondeurs +sans limites du ciel, on nous y fait supposer des +peuples d'âmes inconnues, animant de leurs joies +ou de leurs souffrances la bleue immensité. Toujours +un sentiment joue autour du paysage et ajoute à +l'infini de la nature l'infini plus mystérieux de l'âme. +Une fleur, une herbe, tout s'harmonise avec nos +pensées. Des traits charmants éclatent à chaque +instant +à travers les dialogues ou les rêveries, comme +celui-ci: «En portant mes mains à mon visage, je +respirai l'odeur d'une sauge dont j'avais touché les +feuilles quelques heures auparavant. Cette petite +plante fleurissait maintenant sur la montagne, à plusieurs +lieues de moi. Je l'avais respectée; je n'avais +emporté d'elle que son exquise senteur. D'où vient +qu'elle l'avait laissée? Quelle chose précieuse est +donc le parfum, qui, sans rien faire perdre à la +plante dont il émane, s'attache aux mains d'un ami, +et le suit en voyage pour le charmer et lui rappeler +longtemps la beauté de la fleur qu'il aime? Le parfum +de l'âme, c'est le souvenir....» Cette page m'a +toujours frappé comme un exemple de l'heureuse +facilité avec laquelle Mme Sand mêle l'âme aux +choses +et l'homme à la nature.</p> +<p>On n'oublie plus ces paysages. Ils se marient si +bien à la situation du roman ou au caractère des +personnages, que les deux souvenirs restent inséparablement +liés et n'en font bientôt plus qu'un. +Est-il possible de penser à Valentine sans se reporter +à cette scène enchanteresse où son âme, +vaguement +impatiente d'amour, en pressent le mystérieux +appel dans la campagne déserte, qu'elle traverse +seule, le soir de la fête, au pas négligent de son +cheval, quand tout à coup, aux murmures de l'eau +voisine et de la brise qui s'élève, vient se joindre +une voix pure, un chant jeune et vibrant? C'est +Bénédict qui s'approche, c'est la rencontre, c'est +l'amour; la destinée fait son oeuvre. Et André, qui +de nous ne saurait le retrouver, s'il l'avait perdu?</p> +<p>Il est là, bien sûr, dans cette gorge inhabitée, +où +de rivière coule silencieusement entre deux marges +la verdure, promenant les rêves de son adolescence +romanesque et troublée. Il est là, je l'ai vu, +évoquant +ses héroïnes, Alice et Diana Vernon, derrière ce +massif de trembles où il a cru voir un jour passer +une ombre, une fée, qui sera Geneviève.—Il y a +des attitudes qui restent gravées dans l'esprit. «Il +m'enveloppa dans mon couvre-pied de satin rose et +me porta auprès de la fenêtre. Je jetai un cri de joie +et d'admiration à la vue du sublime aspect déployé +sous mes yeux. Ce site sauvage et romantique me +plaît à la folie.... Ah! ne changeons rien aux lieux +que tu aimes, Jacques! Comment aurais-je d'autres +goûts que les tiens? Crois-tu donc que j'aie des +yeux à moi?» Ainsi écrivait, ainsi parlait +Fernande, +et plus tard, quand Octave aura passé dans sa vie +et que Jacques sera trahi, nous la reverrons involontairement +à cette fenêtre d'où elle aperçut ses +riches domaines, et nous saisirons là, dans cette +attitude et dans ce moment, les faciles extases d'une +âme faible.—Mauprat! son nom seul évoque l'ombre +sinistre de son château effondré, la herse brisée, +les traces du feu encore fraîches sur les murs et le +souterrain à demi comblé où Edmée sentit +défaillir +son courage. Sténio, enfin, le charmant poète, allez +le contempler pour la dernière fois dans le premier +de ses sommeils que ne vint pas troubler l'orgueilleuse +et orageuse image de Lélia. Le voilà, baigné +du flot bleu, les pieds ensevelis dans le sable de la +rive, sa tête reposant sur un tapis de lotus, son regard +attaché au ciel.</p> +<p>Ainsi tous ces souvenirs nous reviennent dans le +cadre heureux qui les reçut la première fois et les +fixa pour toujours. Chacun des romans de George +Sand se résume dans une situation et dans un paysage +dont rien ne peut rompre ni déconcerter la +poétique union. L'homme associé à la nature, la +nature +associée à l'homme, c'est une grande loi de l'art. +Nul peintre ne l'a pratiquée avec un instinct plus +délicat et plus sûr.</p> +<p>C'est qu'en effet la nature nous écrase de son +silence et de sa grandeur quand la voix de l'homme +ne vient pas l'émouvoir, quand ses muettes harmonies +n'expriment pas une âme imaginaire que la +nôtre conçoit et interprète. L'homme, dit quelque +part Mme Sand, n'est pas fait pour vivre toujours +avec des arbres, avec des pierres, ni même avec +l'eau qui court à travers les fleurs ou les montagnes, +mais bien avec les hommes ses semblables. Dans les +jours orageux de la jeunesse on rêve de vivre au +désert, on s'imagine que la solitude est le grand refuge +contre les atteintes, le grand remède aux blessures +que l'on recevra dans le combat de la vie; c'est +une grave erreur: l'expérience nous aura bientôt +détrompés et nous apprendra que, là où l'on +ne vit +pas avec des semblables, il n'est point d'admiration +poétique ni de jouissance d'art capables de combler +l'abîme. C'est la pensée, c'est la souffrance, c'est le +don humain de sentir ou d'aimer qui répand la vie +au dehors et crée le paysage avec l'âme +particulière +qui le contemple. Mais, pour aider à ce travail +d'idéalisation, la nature prête ses formes, ses harmonies, +ses couleurs, et le tout, ainsi combiné, devient +la matière immortelle de l'art.</p> +<p>La passion et la nature, Mme Sand est là tout entière. +Tout ce qui est en dehors de cette double inspiration +lui est comme étranger, comme venu d'une +âme pour ainsi dire extérieure, et si les formes de +son talent se plient encore, avec leur admirable souplesse, +à quelque nouvelle sorte d'inspiration qui ne +viendrait pas du fond même, on sent bientôt l'effort +et le parti pris. Elle n'est elle-même, dans la plénitude +de ses forces et la liberté de son art, qu'alors +qu'elle raconte les troubles délicats de l'amour naissant, +les violentes émotions des coeurs éprouvés par +la vie ou qu'elle esquisse à grands traits les paysages +alpestres, comme dans le voyage aux Pyrénées<a + name="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7"><sup>7</sup></a>, +la vie et l'aspect de Venise, comme dans les +<i>Lettres d'un voyageur</i>, ou les scènes tranquilles de la +campagne du Berry, dont l'image la poursuivait à +travers les enchantements de l'Italie. Elle arrive au +comble de son art quand elle unit ces deux inspirations +l'une à l'autre, et que, mêlant l'âme de l'homme +à la nature, elle attendrit le paysage et ajoute à la +grandeur la sympathie.</p> +<p>Cet amour de la nature, elle ne l'avait pas pris +seulement à l'école de Jean-Jacques Rousseau, elle +l'avait pris en elle-même. Elle avait senti la grandeur +religieuse de la terre, la nourrice féconde; son +âme virgilienne avait vécu, pendant une grande partie +de son enfance et de sa jeunesse, dans l'intimité des +champs et des bois; elle était vraiment la fille de ce +sol natal qui l'avait bercée dans ses sillons, nourrie +avec les petits pastours, façonnée à son image, +formée +de ses influences familières, consolée dans bien des +chagrins sans cause, charmée de ses vagues terreurs. +Par cette communauté de sensations, elle s'était faite +elle-même la soeur des petits paysans qui avaient +été +pendant de longs mois sa compagnie vagabonde et +qui, depuis, avaient grandi. De là lui vint tout naturellement +au coeur le goût de la bucolique et de +l'idylle qui apparaissent dans presque toutes ses +oeuvres et qui deviendront même, à un moment de sa +vie, un refuge contre les émotions violentes de la +politique et comme un genre privilégié. C'est alors +que, en face des injustices sociales dont elle était +blessée, elle évoquera l'image de la vie champêtre +et le tableau des intérieurs rustiques; elle transportera +de la scène du monde, qu'elle a jugée artificielle, +sur une scène aussi humaine et plus naturelle +à son gré, le conflit des passions et les drames du +coeur, qu'elle poursuit toujours. Mais elle y transportera +aussi quelques-unes des illusions de son +imagination; elle n'y verra bien souvent que des +types embellis ou rectifiés de paysan poète, prêtre +de la nature, officiant, bénissant les travaux de la +campagne, ou de paysanne vertueuse, sentimentale, +chevaleresque, héroïque même (comme Jeanne, la +grande pastoure). C'est de la poésie, assurément, +et si sincère qu'elle paraît naturelle. Balzac et les +romanciers modernes concevront autrement les paysans +et les peindront avec une âpreté dure, même +féroce, de pinceau; ne sera-ce pas une exagération +dans un autre sens? Ce que je reprocherais plus volontiers +à George Sand, ce n'est pas sa peinture du +bon paysan, qui, après tout, a sa réalité, pourvu +qu'on l'aide un peu à se dégager d'une enveloppe +de sensations et d'impressions vulgaires, c'est sa +conception chimérique du paysan philosophe, lettré, +comme Patience, qui serait plutôt un transfuge de la +société, un renégat des villes, un Jean-Jacques +Rousseau +réfugié dans les forêts, et qui n'a plus rien de +l'âme élémentaire des champs.</p> +<p>Quant au paysan, légèrement idéalisé par +George +Sand, il n'est pas aussi faux qu'on l'a dit; cet ensemble +de bons sentiments et ces germes de poésie +champêtre peuvent se trouver en lui, dans certaines +circonstances et par d'heureuses rencontres. L'auteur +n'a fait que les dégager de leur rudesse native et les +éclaircir par le langage. Il ne les a pas créés, +il les a +exprimés. Tous ses personnages de la campagne +sont à la rigueur possibles; il ne faut à chacun d'eux, +pour devenir ce qu'ils sont dans ses récits, qu'une +occasion favorable, une excitation venue du dehors, +une combinaison d'événements qui les élève +au-dessus +de leur manière ordinaire de sentir et de +parler, et les révèle à eux-mêmes. C'est +là l'oeuvre +de l'artiste, qui n'invente pas, à proprement parler, +mais qui ajoute à la réalité humaine la +conscience, +par laquelle elle s'aperçoit, et la voix, par laquelle +elle se rend compte d'elle-même en se traduisant aux +autres. C'est l'oeuvre propre de George Sand dans +ses adorables paysanneries. Elle est interprète plutôt +que créatrice, si l'on excepte quelques personnages +faux et artificiels qui n'ont rien du paysan que l'apparence +et le nom, et qui se sont introduits, par une +sorte de fraude, dans ses bergeries.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6">6</a> +<div class="note"> +<p> <i>Mme Carlyle.—Portraits de femmes</i>, par Arvède Barine.</p> +</div> +<a name="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7">7</a> +<div class="note"> +<p> <i>Histoire de ma vie</i>, t. VIII.</p> +</div> +<hr style="width: 65%;" /> +<a name="CHAPITRE_IV"></a> +<h2>CHAPITRE IV<br /> +</h2> +<br /> +<h2>L'INVENTION ET L'OBSERVATION CHEZ GEORGE SAND.<br /> + SON STYLE.<br /> + CE QUI DOIT PÉRIR +ET CE QUI SURVIVRA DANS SON OEUVRE</h2> +<br /> +<p>Quelle part Mme Sand fait-elle à l'imagination et +quelle part à l'observation? Comment se combinent +en elle la puissance d'invention, qui est si variée et +si féconde, avec l'expérience de la vie réelle, +dans +les différentes situations qu'elle décrit et les +caractères +qu'elle met en jeu? On a souvent tranché la +question d'un mot: Idéaliste et romanesque, +Mme Sand n'observe pas.</p> +<p>C'est bientôt dit; il serait pourtant injuste de +croire que ces facultés soient toujours contraires et +divisées et d'en conclure qu'il y ait dans le roman +deux écoles radicalement opposées, celle de George +Sand et celle de Balzac. Il n'y aurait même pas de +paradoxe à établir que Mme Sand observe très +finement, +et que Balzac, de son côté, imagine avec une +sorte d'intrépidité. Au fond, il se pourrait bien qu'il +n'y eût pas deux écoles contraires en littérature, +comme on se plaît à le répéter, celle de +l'imagination +ou l'idéalisme, celle de l'observation ou le +réalisme. Je n'attache, pour ma part, qu'une médiocre +importance à ces distinctions tranchantes de +programmes et à ces prétentions absolues en sens +divers. Peut-être même, en réalité, n'y +a-t-il pas +d'écoles littéraires proprement dites; il n'y aurait +que des tempéraments différents, organisés plus +spécialement pour l'observation ou l'imagination: +les uns plus sensibles à l'exactitude du détail, les +autres donnant libre carrière à leur puissance +d'invention. +Une école se crée artificiellement lorsqu'un +écrivain d'un tempérament donné, ayant +expérimenté +son initiative ou son succès dans un certain sens, +s'institue, un beau jour, le maître d'un genre. Il se fait +accepter, à ce titre, par une foule d'esprits secondaires +qui prennent le mot d'ordre et se mettent à +la suite, exagérant la <i>manière</i> de l'initiateur et +dociles +au succès, qui révèle souvent un goût +changeant +de l'opinion. C'est ainsi qu'on arrive à faire +un système tout simplement avec les qualités et surtout +avec les défauts d'un homme.</p> +<p>Toutes ces querelles d'écoles nous paraissent +vaines. Il n'y avait pas eu, à l'origine, de dissentiment +absolu entre Mme Sand et Balzac, qu'elle rencontra +plusieurs fois dans les années de son noviciat +littéraire à Paris. Elle déclare elle-même, +avec +un éclectisme très dégagé et une +spirituelle tolérance, +que toute manière est bonne et tout sujet fécond +pour qui sait s'en servir. «Il est heureux, disait-elle, +qu'il en soit ainsi. S'il n'y avait qu'une doctrine +dans l'art, l'art périrait vite, faute de hardiesse et de +tentatives nouvelles.» Balzac était une preuve vivante +à l'appui de sa théorie. «Elle poursuivait +l'idéalisation +du sentiment qui faisait le sujet de son roman, +tandis que Balzac sacrifiait cet idéal à la +vérité de +sa peinture.» Mais il se gardait bien de faire de ce +sacrifice un programme d'école; c'était une simple +tendance de son esprit qu'il exprimait ainsi. Plus +libéral que ne le furent plus tard ses disciples, il +admettait au même titre la tendance contraire et +félicitait +Mme Sand d'y rester fidèle. Ainsi, ces deux +grands artistes se maintenaient justes et tolérants +l'un pour l'autre. Balzac, d'ailleurs, lui aussi, ne +s'asservissait pas à un dogme. Il essayait de tout; il +cherchait et tâtonnait pour son propre compte. Ce +n'est que beaucoup plus tard que l'école, s'étant +formée, +attribua au chef un système absolu qui n'avait +été d'abord qu'une préférence de goût.</p> +<p>À plus forte raison peut-on le dire des dynasties +qui se sont succédé depuis Balzac, et dont les chefs +principaux n'ont fait que rédiger dans des programmes +les qualités dominantes de leur esprit, soit +Flaubert, l'homme d'un chef-d'oeuvre unique et d'un +immense labeur, soit les frères Goncourt, deux artistes +de la sensation subtile et aiguë, soit Alphonse +Daudet, dont l'observation profonde et cruelle a eu +de si fortes prises sur les esprits de son temps, ou +bien encore Zola, qui a créé l'épopée du +roman ultra-démocratique, +le maître de l'<i>Assommoir</i> et de <i>Germinal</i>, +jusqu'à l'avènement nouveau de Paul Bourget +et de Guy de Maupassant, l'un psychologue raffiné et +souffrant «du mal de la vie», l'autre doué d'un +humour +naturel et d'un style de race qui dissimulent +mal un fond effrayant de mépris pour l'homme, peut-être +même, si l'on pénètre plus loin, une tristesse +presque tragique. En réalité, peut-on dire que chacun +de ces noms représente une école? Assurément +non; ce qu'il faut y voir, ce sont des diversités d'esprits +à l'infini, dont chacun s'attribue l'initiative et la +souveraineté d'un genre nouveau; il y a des variations +de genres d'un esprit à un autre, comme, à certains +moments, il y a des variations du goût dans +l'esprit public. Les modes n'ont qu'un temps; elles +se succèdent les unes aux autres sans se détruire +et même sans se remplacer, par une sorte de +rythme régulier. Nul ne peut dire de quel côté ira +la génération prochaine, quand on sera fatigué des +excès de l'observation brutale. Ce sera peut-être +l'occasion de revenir à George Sand, trop +délaissée +un instant par une époque exclusivement positive, +amoureuse des faits plus que des idées, éprise de +méthodes expérimentales là même où +elles n'ont +que faire, et défiante des belles chimères. Et +déjà +paraissent chez des esprits en éveil des symptômes +d'une réaction vers la créatrice de tant de beaux +romans.</p> +<p>George Sand était portée, par son tempérament +d'esprit, à la conception d'aventures plus ou moins +chimériques, au conflit des passions idéales avec des +événements imaginaires; elle s'y complaisait +délicieusement. +Mais on se tromperait fort en croyant +qu'elle observât médiocrement la vie réelle et +qu'elle +ne s'en inspirât que rarement. Que de preuves nous +pourrions donner du contraire! Dira-t-on qu'elle +n'est pas, en même temps qu'une merveilleuse artiste +d'inventions superbes, une psychologue pénétrante +dans presque toutes ses oeuvres, dans certaines +parties au moins? Au moment où elle écrivait ses +premiers romans, à l'aurore de sa vie littéraire, +que d'observations fines et variées elle déploie +déjà, +quelle expérience de la vie réelle, profondément +sentie, se révèle, bien que moins en dehors que chez +Balzac, moins étalée en surface, mais bien +délicate +et d'un ton si juste, jusqu'au moment où la chimère +s'empare de l'auteur et l'emporte avec le lecteur +au ciel ou aux abîmes.</p> +<p>Vous rappelez-vous, au hasard des premières +oeuvres, l'intérieur glacial de ce petit castel de la +Brie? Comme cela est bien vu, finement observé! +Comme toutes ces attitudes diverses ont été notées +dans un souvenir exact! Comme tous ces détails +d'intérieur sont rendus! Comme on sent peser lourdement +sur chacun des acteurs le poids d'une soirée +d'automne pluvieuse qui a suivi une journée plus +monotone encore! Ce vieux salon, meublé dans +le goût Louis XV, que le colonel Delmare arpente +avec la gravité saccadée de sa mauvaise humeur, +cette jeune créole, toute fluette, toute pâle, Indiana, +enfoncée sous le manteau de la cheminée, le coude +appuyé sur son genou, dans sa première attitude +de tristesse non encore révoltée, mais prête +à l'être +au premier signal de la passion; en face d'elle, +ce Ralph, fixe et pétrifié, comme s'il craignait de +déranger l'immobilité de la scène, de même +que +dans tout le roman il craindra de troubler les événements +par sa modeste personnalité, jusqu'à ce +que les événements lui imposent un rôle +d'héroïsme +qui le trouvera prêt: n'y a-t-il pas dans chacun +de ces traits comme une expérience personnelle, +une impression de vie réelle, une préparation des +destinées qui vont s'accomplir? Combien elle est +curieuse aussi, dans une autre oeuvre, voisine de +celle-ci par la date, la psychologie d'André, avec +cette sensibilité naïve, emportée en dedans, +craintive +au dehors, avec cette tendresse de coeur qui le +rendait presque repentant devant les reproches, +même injustes! Ce sont là d'admirables études de +caractères. L'insurmontable langueur de ce personnage, +cette inertie triste et molle, l'effroi des +récriminations, cette avidité vague et fébrile de +l'inconnu, tout cela ne fait-il pas de lui la victime +inévitable du conflit qui va briser sa vie entre le +marquis de Morand, son père, un tyran sans mauvaise +humeur, un joyeux et loyal butor, et sa maîtresse, +Geneviève, une pauvre fleuriste qui prendra +tout ce coeur déshérité et qui mourra de cet +amour! +Pas une page ici, pas une ligne qui ne soit du +roman expérimental, sauf la poésie, qui transfigure +tout, même l'analyse, même l'observation. Nous +pourrions faire la même enquête, qui nous donnerait +le même résultat, jusqu'à <i>Jean de la Roche</i>, +jusqu'au +<i>Marquis de Villemer</i>, en insistant sur ce trait que les +situations données et les caractères indiqués sont +presque toujours pris dans la réalité la mieux +observée, +et que ce n'est que dans la suite et sous la +pression d'une imagination qui ne se contient plus +que les caractères s'altèrent, se déforment ou +s'idéalisent +à l'excès.</p> +<p>Il y a un de ses romans surtout, dont elle dit elle-même +«qu'il est un livre tout d'analyse et de +méditation», +et qui m'a semblé se détacher en relief sur +l'ensemble de son oeuvre, comme une des plus fortes +études qui aient jamais été faites sur une des +formes +maladives de l'amour, la jalousie; je veux parler de +<i>Lucrezia Floriani</i>. Il importe peu que ce soit un chapitre +de psychologie intime, où les personnages réels +du drame de sa vie peuvent se reconnaître eux-mêmes +sous des noms nouveaux. Il importe moins encore +que George Sand se soit faiblement défendue d'avoir +voulu faire dans ce roman des portraits très exacts<a + name="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8"><sup>8</sup></a>. +Ce qui importe, c'est l'exactitude de la peinture morale +qu'elle nous a donnée, quel que soit l'exemplaire +vivant où elle en a pris les traits. Le point de départ, +ce fut un de ces amours réputés impossibles et qui +sont précisément ceux qui éclatent avec le plus de +violence. +«Comment le prince Karoll, cet homme si beau, +si jeune, si chaste, si pieux, si poétique, si fervent et +si recherché dans toutes ses pensées, dans toutes ses +affections, dans toute sa conduite, tomba-t-il, inopinément +et sans combat, sous l'empire d'une femme usée +par tant de passions, désabusée de tant de choses, +sceptique et rebelle à l'égard de celles qu'il respectait +le plus, crédule jusqu'au fanatisme à l'égard de +celles qu'il avait toujours niées, et qu'il devait nier +toujours?» +Ce fut, en effet, un terrible malentendu; le +châtiment ne se fit pas attendre. À peine la +destinée +de cet invraisemblable amour s'est-elle accomplie, +l'imagination du prince Karoll s'excite sur toutes les +circonstances de la vie de Lucrezia, même sur ce passé +qu'on ne lui a pas caché; les difficultés commencent; +tout s'assombrit dans cette âme où le soupçon est +entré; la vie entre ces deux êtres n'est plus qu'un +long orage. Comment naît la jalousie, comment elle +jette son poison secret dans les rapides joies de ce +bonheur, étonné d'abord de lui-même, comment elle +le corrompt sans le détruire, produisant les courtes +folies, les angoisses délirantes, les fureurs qui +éclatent +ou celles qui tuent par de longs silences, comment +les ruines morales s'accumulent sous les coups d'un +insensé, jusqu'au dénouement fatal, vulgaire et poignant, +voilà ce que raconte ce livre avec une logique +de déductions, une sûreté de traits, une profondeur +d'analyse qui trahissent la vie observée de près et +profondément sentie. La jalousie incurable du passé, +voilà la maladie du prince Karoll. Les détails et la +gradation du mal sont marqués avec une précision +presque scientifique. Il a aimé cette femme, sachant +tout, et, malgré tout, il l'a aimée quand elle +n'était plus +ni très jeune ni très belle, en dépit d'un +caractère +qui était précisément l'opposé du sien, et +n'ayant pu +prendre jamais son parti de ces moeurs imprudentes, +de ces dévouements effrénés, de cette faiblesse +d'un +coeur jointe à cette hardiesse d'un esprit qui semblaient +une violente protestation contre tous les principes et +les sentiments sur lesquels il a vécu jusque-là. Il n'a +jamais pu pardonner à cette femme d'être si +différente +de lui-même. Il la poursuivra de sa folie croissante +et devenue à la fin presque furieuse jusqu'au jour +où Lucrezia tombe, sans avoir, une seule heure, +inspiré de confiance à son étrange amant, sans +avoir +conquis son estime, sans avoir cessé d'être aimée +de +lui comme une maîtresse, jamais comme une amie.—Que +ceux qui refusent à George Sand la faculté d'analyse +relisent ce roman et qu'ils disent s'il n'y a pas +là une admirable et profonde étude de passion, si +chaque page n'est pas écrite avec une observation ou +un souvenir?</p> +<p>Ce qui a donné le change sur l'absence prétendue +de la faculté d'observation chez George Sand, c'est +qu'il arrive un moment, même dans ses plus belles +fictions, où le romanesque s'introduit à forte dose dans +le roman, l'absorbe tout entier et efface tout le reste. +Le romanesque, c'est l'exaltation dans la chimère: il +marque l'âge d'une génération et la date d'un +livre; +il se reconnaît à la manière d'aimer (surtout +à la façon +de dire que l'on aime), à la manière de concevoir et +d'imaginer les événements, à la manière +plus ou moins +agitée et surexcitée d'écrire. Un maître de +la critique, +M. Brunetière, a marqué fortement ces traits: +«... Cette façon forcenée d'aimer fut celle de +toute +la génération romantique. Tout le monde n'aime pas +de la même manière, et chacun a la sienne; mais les +romantiques ont aimé comme personne avant eux +n'avait fait, ni depuis.... Certes, <i>Indiana</i>, <i>Valentine</i>, +<i>Lélia</i> même et <i>Jacques</i> sont de curieuses +études de +l'amour romantique. George Sand, selon son instinct, +n'a pris, dans la réalité, qu'un point de départ +ou +d'appui, qu'elle quitte aussitôt pour revenir au rêve +intérieur de son imagination.... Il y a dans ces romans +une partie romanesque et sentimentale qui a +étrangement vieilli<a name="FNanchor_9_9"></a><a + href="#Footnote_9_9"><sup>9</sup></a>.»</p> +<p>Prenons, dès les débuts, deux des oeuvres les plus +célèbres, <i>Valentine</i> et <i>Mauprat</i>, et voyons +comment +ce jugement se vérifie, et aussi comment le pronostic +se réalise. Dans chacune d'elles il y a une matière +riche, neuve, variée, d'invention naturelle, et aussi +semblable au vrai qu'il est possible, mêlée bientôt +à des exagérations de caractères ou de +détails qui +étonnent ou révoltent l'imagination la plus docile et +la plus crédule. Que la ravissante Edmée aime son +cousin Bernard, qu'elle l'ait aimé dès sa rencontre +avec lui dans la société épouvantable des Mauprat, +qu'elle ait tacitement choisi ce rustre, ce sauvage qui +sait à peine signer son nom, qu'elle ait pris à +tâche +de le civiliser pour le rendre digne d'elle, qu'elle ait +réussi enfin, à force de dévouement actif et +silencieux, +à en faire un vaillant homme, un honnête homme, en +l'élevant jusqu'au niveau de son coeur, tout cela, c'est +le roman même, et quel beau, quel noble roman!</p> +<p>Mais à travers ce courant divers ou mélangé de +deux existences, séparées à l'origine par des +abîmes +et que le plus sincère amour a rapprochées dans +la vie, l'élément invraisemblable se glisse, grandit, +intercepte l'intérêt, contrarie à chaque instant +les +belles et saines émotions du roman, les empêche de +germer à l'aise. C'est la perpétuelle apparition du +père Patience à tous les carrefours du pays et à +chaque page du roman; c'est l'inévitable intervention +de cet homme qui a tout appris dans la vie +des champs, qui sait tout du présent et de l'avenir, +de ce grand justicier, de ce magistrat improvisé qui +impose silence aux puissances de la province, de +ce paysan qui joue, à chaque occasion, le rôle de +Mirabeau, conduisant par sa parole les événements, +nouant et dénouant l'action? N'est-ce pas le faux +et l'invraisemblable en personne? Qui nous délivrera +de ce type artificiel, de son bavardage et de +son infaillibilité? C'est vraiment trop demander à +notre bonne volonté que de nous faire accepter ce +prolixe collaborateur, éclairé des feux de la +révolution +prochaine, travaillant, au nom du contrat social, +à la justification de Bernard, qui n'est pas coupable, +et au dénouement du roman, qui se dénouerait fort +bien sans lui. Élément romanesque, et d'autant plus +blâmable ici qu'il est inutile. Ce bonhomme Patience +m'a bien l'air de jouer <i>la Mouche du coche</i>, et +le mutisme actif de Marcasse fait dix fois plus de +besogne, sans en avoir l'air, bien qu'il ait, lui aussi, +une bonne part de romanesque.</p> +<p><i>Valentine</i> est, à côté de <i>Mauprat</i>, +un des plus charmants +et des plus tragiques récits d'amour. Car, que +demander à Mme Sand? Au fond, elle ne sait que +l'amour. Elle a prodigué, ici encore, les plus merveilleuses +peintures de ce sentiment, elle l'a encadré +dans le théâtre de ses longues et continuelles +rêveries, +dans ces paysages du Berry qu'elle a tant +aimés. Elle a trahi, par la grâce d'un incomparable +pinceau, l'<i>incognito</i> de cette contrée modeste, de cette +Vallée-Noire, dont elle dit: «C'était +moi-même, +c'était le cadre, c'était le vêtement de ma propre +existence». Et tout cela elle l'a livré au public, +comme attirée par un charme secret et le répandant +à +son tour. De là est sortie cette analyse de passion +qu'on n'oublie plus et qui fait de chaque lecteur un +complice de Bénédict. On le suit, on le voit +arrêté, +contemplant Valentine, sur le bord de l'Indre, tandis +qu'assis sur un frêne mal équarri, il s'enivre de son +image, tantôt réfléchie dans l'onde immobile, +tantôt +troublée par un frisson de l'eau. Il ne pense pas, dans +ce moment-là, il jouit, il est heureux; il boit par les +yeux le poison fatal dont il mourra. Les événements +se développent; mais déjà peu à peu +quelques-uns +des caractères d'abord indiqués changent et se +déforment. +Bénédict est le paysan sublime et passionné. +M. de Lansac, le fiancé de Valentine, d'abord un très +galant homme, devient le type légèrement chargé +d'abord, puis démesurément avili de l'homme du +monde sans passion généreuse, sans jeunesse morale, +usé et flétri au dedans, d'ailleurs cupide et +débauché, +tout ce qu'il faut pour rendre la lutte difficile +à Valentine, facile à Bénédict. Mme de +Raimbault, +une femme du monde, qui a simplement des préjugés, +passe tout à coup à l'état d'une vieille coquette, +coureuse de bals de sous-préfecture, qui se +désintéresse +de sa fille à un point invraisemblable, ainsi +que plus tard M. de Lansac de sa femme, sans doute +pour laisser les incidents les plus graves se développer +à leur aise, sans la gêne de la vie de famille, +où la plus simple surveillance entraverait les libres +allures du roman. Ainsi s'explique ce va-et-vient +des personnages les plus compromettants et les plus +faciles à compromettre, qui entrent dans le parc et +le château, ou bien en sortent, comme il leur plaît, +le jour et même la nuit. Bénédict en profite +à souhait, +d'abord pour essayer de tuer à l'affût, dans la +soirée +même du mariage, l'époux, M. de Lansac, sous le +prétexte étonnant de punir «une mère sans +entrailles +qui condamnait froidement sa fille à <i>un opprobre +légal</i>, au dernier des opprobres qu'on puisse +infliger à la femme, au viol», puis, pour s'introduire +au château furtivement, et prendre la place de M. de +Lansac absent dans la chambre nuptiale. Et de là une +des plus incroyables folies qui puissent traverser une +imagination exaltée, cette scène capitale de la nuit de +noces entre Valentine malade, aliénée d'elle-même, +tombée par désespoir dans une sorte de somnambulisme, +et Bénédict, qui passe près d'elle les heures +troublantes de la nuit, s'exaltant de la présence +aimée, livré à toutes les furies de la passion, +qu'heureusement +une série de hasards transforme en un +inoffensif et délirant monologue. Tout cela est bien +étrange. «Il ne faut pas oublier, dit Mme Sand +ingénument, +que Bénédict était un naturel d'excès et +d'exception.» Il le prouvera jusqu'à la fin, à +travers +des incidents sans nombre, des surprises et des +rendez-vous manqués, jusqu'à un meurtre absurde, +jusqu'au coup de fourche qui atteint le héros par +suite d'un ridicule malentendu. Toute cette seconde +partie du roman est une série de drames vulgaires +et forcenés où l'invraisemblable tue +l'intérêt. Le +charme s'est évanoui. Mais qu'il était grand, +irrésistible +dans la première partie du livre!</p> +<p>George Sand avait elle-même conscience de cette +impulsion étrange qui la portait à un romanesque +exagéré: «Je déclare aimer beaucoup, +disait-elle +dans le préface de <i>Lucrezia Floriani</i>, les +événements +romanesques, l'imprévu, l'intrigue, l'<i>action</i> +dans le roman.... J'ai fait tous mes efforts, cependant, +pour retenir la littérature de mon temps dans +un chemin praticable entre le lac paisible et le torrent.... Mon +instinct m'eût poussée vers les abîmes, +je le sens encore à l'intérêt et à +l'avidité irréfléchie +avec lesquels mes yeux et mes oreilles cherchent le +drame; mais quand je me retrouve avec ma pensée +apaisée, je fais comme le lecteur, je reviens sur ce +que j'ai vu et entendu, et je me demande le pourquoi +et le comment de l'action qui m'a émue et emportée. +Je m'aperçois alors des brusques invraisemblances +ou des mauvaises raisons de ces faits que le torrent +de l'imagination a poussés devant lui, au mépris des +obstacles de la raison ou de la vérité morale, et de +là le mouvement rétrograde qui me repousse, comme +tant d'autres, vers le lac uni et monotone de l'analyse».</p> +<p>On pourrait faire un travail de ce genre sur la +plupart des romans de George Sand et fixer les proportions +variables de ces deux éléments qu'elle emploie, +le chimérique poussé à outrance et le réel +finement observé. C'est là que se +révélerait le grand +défaut de cette belle imagination créatrice. Elle ne +sait pas composer une oeuvre; elle ne sait y conserver +ni l'unité du sujet, qui change souvent, ni l'unité de +ton dans les caractères qui s'altèrent sans cesse. Elle +n'en a d'avance arrêté ni le but ni les proportions. +Quand par hasard il lui arrive de conserver l'unité de +l'oeuvre, c'est à son insu et comme par un coup de la +grâce. Elle concevait des personnages dans une situation +donnée, qui était presque toujours un état de +passion, elle s'éprenait d'eux, elle s'y intéressait +ardemment et pour son propre compte, tandis qu'elle +les racontait et les peignait avec la flamme intérieure; +elle s'abandonnait à une sorte de hasard d'inspiration +qui amenait les grandes luttes, mais qu'elle +gouvernait bien peu, disait-elle, au point d'ignorer +d'avance comment ces batailles de la vie se termineraient +et comment le roman se dénouerait. C'était +véritablement le triomphe de ce qu'on a nommé +plus tard l'<i>inconscient</i> dans le talent ou dans le génie. +Je ne puis, en effet, mieux exprimer ce singulier +phénomène dont elle donnait le spectacle étonnant +dans sa méthode de travail, qu'en disant que c'était +un phénomène d'inconscience superbe, mais bien peu +sûre dans le résultat. Rien de calculé, en +apparence, +rien de prémédité; pas même les grandes +lignes arrêtées; +tout procédait dans son art comme dans la vie. +Quand une rencontre dramatique a lieu, quand une +grande aventure commence, qui peut dire, dans le +train de l'existence, ce qui devra arriver le lendemain? +Il en était de même dans le domaine de son +imagination. Elle ne savait pas la veille ce qui arriverait +de ses héros ou à ses héros. Elle les livrait +à la +fatalité de son art, comme la vie les livre à la +fatalité +des événements. De là ce contraste saillant dans +ses +oeuvres: l'entrain, la fougue, les merveilleux préludes, +le commencement enchanteur de presque toutes +ses fictions, des plus belles. Puis, à un certain moment, +il se produit une sorte de fatigue: la richesse +des développements devient de la prolixité, le +récit +se traîne en méandres inutiles; le style aussi se lasse +et se néglige. Et cependant il faut bien finir. On +finit, mais c'est une fin de raison, non d'inspiration. +La composition languit, tout simplement parce qu'il +n'y a pas eu de plan préparé, et que la composition +n'est pas portée jusqu'au bout par l'ardeur de la pensée +ou de la passion. Les dénouements n'égalent jamais +les préludes de l'oeuvre. On la voyait vivement +préoccupée +d'une idée de roman, possédée par son sujet, +à +tel point que tous ceux qu'elle avait traités auparavant +semblaient ne plus exister pour elle, et, quelque temps +après, elle avait hâte de dire adieu à ses +personnages +les plus chers d'un jour. Elle avait usé et comme consumé +par le feu de son imagination les plus beaux +enfants de son rêve; elle les replongeait dans le passé, +en un tour de main, je pourrais dire dans le néant. +N'était-ce pas un néant relatif que cet oubli qui +succédait +si vite en elle à la présence réelle de tous +ces personnages, dont le nom même sortait parfois de +sa mémoire? La fournaise ardente s'était refroidie; +pour se rallumer, elle attendait d'autres types, d'autres +moules d'où allait sortir un monde nouveau.</p> +<p>Quand le chimérique s'introduit ainsi dans ses +oeuvres, forçant les événements et les +caractères, +c'est une preuve que chez elle l'inspiration s'épuise, +que la fatigue se trahit et que l'auteur ressent une +certaine hâte d'en finir avec le sujet dont elle a +déjà +exprimé la substance et la fleur. Mais il faut bien se +garder de confondre ce romanesque médiocre, qui +exprime une lassitude dans son talent, avec un +autre genre de romanesque, qui produit chez elle +des oeuvres exquises et qui est un jeu enchanté de +son imagination. Pour bien marquer cette nuance, +deux noms suffisent; nous pourrions en citer dix: +<i>Teverino</i> et <i>le Secrétaire intime</i>. Ce sont +là des récits +conçus dans une heure de fécondité heureuse et qui +semblent avoir été achevés sous la même +inspiration +fraîche et sans défaillance, de la première +à la dernière +page, sans un intervalle de repos ni de fatigue. +Songes d'une nuit d'été, rêveries d'une +journée de +printemps, on ne sait de quel nom désigner ces +fictions magiques, qui vous tiennent comme suspendus +dans un monde légèrement idéal, où tout +succède +au voeu de l'auteur avec une complaisance des +événements et une docilité des personnages qu'on +ne trouve pas toujours en ce monde. <i>Le Secrétaire +intime</i> est une fantaisie «qui lui est venue après +avoir relu les <i>Contes fantastiques</i> d'Hoffmann»; +il a gardé quelque chose de son origine. Tout est +invraisemblable dans cette principauté bâtie entre +ciel et terre, aux ordres de cette souveraine énigmatique +et ravissante, Quintilia Cavalcanti, tour à +tour folle du luxe et du plaisir, et adonnée au plus +sérieux labeur de la pensée, soupçonnée des +plus +noirs crimes d'amour, une Marguerite de Bourgogne +qui se montre dans un cadre enchanté, puis tout à +coup révélée à travers les aventures les +plus contraires +comme une épouse admirable, vertueuse et +fidèle à un époux qu'elle adore dans l'<i>incognito</i> +de +son exil errant. L'amour légitime avec des airs +d'aventurier! Quel rêve enfin réalisé par Mme Sand! +C'est la seule manière, à ce qu'il paraît, de faire +supporter le mariage. Et que d'épreuves pour le +jeune comte de Saint-Julien, jeté en plein mystère +par un hasard de voyage, admis sur le grand chemin +dans le carrosse de la princesse, au grand déplaisir +de la lectrice et de l'abbé, à la stupéfaction de +la +petite cour fabuleuse et agitée où il débarque +comme +un événement, puis montant en grade et en faveur +avec une rapidité qui lui donne le vertige, et dans +ce vertige fatal concevant un impossible amour qui +le mène au bord des plus grands périls. Le +dénouement +arrive. L'heureux époux, le mystérieux Marx, +sauve Julien de ses imprudences. Notre héros sort +de cette féerie, tour à tour ravi, +épouvanté, humilié, +meurtri. La guérison ne viendra que plus tard, après +la maladie de rigueur, qui suit les grandes défaillances, +et le retour dans sa famille, où il rapportera +une imagination plus calme, une âme plus indulgente +et le souvenir, le rêve plutôt des aventures +dont il a eu pendant une année le spectacle éblouissant +et tragique devant les yeux. Il n'y a pas de bon +sens dans cette fable. Mais quelle jolie suite aux +<i>Contes</i> d'Hoffmann! C'est ainsi qu'un grand artiste +imite et s'inspire.</p> +<p>C'est de la même source de romanesque heureux +qu'est sorti <i>Teverino</i>. Il arrive ainsi bien souvent à +George Sand, lasse de la vie plate et vulgaire, de +vouloir s'en échapper à tout prix, et de se raconter +à elle-même de merveilleuses histoires, comme celles +qui prenaient tant de place autrefois dans sa vie +d'enfant et qui finissaient par lui faire une existence +rêvée presque aussi importante, dix fois plus +précieuse et plus chère que l'autre. C'est dans un de +ces jours où, comme Scheherazade dans <i>les Mille +et une Nuits</i>, mais pour satisfaire à son caprice +d'imagination et non pas à celui d'un sultan féroce, +elle s'amusait elle-même et s'enchantait de ces récits, +qu'elle conçut l'idée de cette journée unique, et +qu'une fois conçue comme à travers un songe, elle +la jeta sur le papier, dans sa vivacité et sa fraîcheur +intactes, à peine entamées par le travail presque +insensible de la composition.</p> +<p>Certes il y a bien de quoi crier à l'invraisemblance +quand on voit s'organiser, au hasard des +événements, cette jolie caravane de voyage, dans la +villa de Sabina, au lever du soleil. Léonce conjure +Sabina de se laisser emmener où il voudra, sans +rien lui désigner d'avance, à travers les paysages +les plus variés, aussi loin qu'on pourra aller dans +une seule journée. Il a touché la corde magique, +l'inconnu; la fantaisie enlève les dernières +résistances; +Léonce va devenir l'arbitre de cette journée. +On part à deux, avec la négresse de Sabina et le +jockey sur le siège. Et bientôt les rencontres commencent: +on enlève un bon curé qui marchait gravement +sur la route, son bréviaire à la main; un +peu plus loin, une ravissante petite paysanne errante, +qui a pour spécialité d'apprivoiser les oiseaux +et qu'on annexe à la caravane; plus loin enfin, à +travers mille aventures, le héros du roman, le plus +singulier et le plus merveilleux des héros, un voyageur +que Léonce rencontre se baignant dans un +lac, bien différent dans sa noble nudité de ce qu'il +paraissait être, un instant auparavant, sous ses haillons +sordides. Léonce fait de lui un homme comme +il faut en lui jetant des habits convenables. Touchant +apologue qui nous fait voir qu'il n'y a bien souvent +qu'une question de vêtements entre les hommes, +surtout dans les romans de Mme Sand! C'est une +idée chère à l'auteur, et qu'elle reprendra +souvent, +jamais avec autant de bonheur et de grâce. Teverino +s'est révélé à Léonce avec sa +distinction naturelle; +c'est le plus beau des mortels et le plus +éloquent des artistes. Dès lors il va prendre sa place, +qui sera la première, dans cette journée romantique; +il marque en tout genre une supériorité de virtuose, +de philosophe, d'ami dévoué (bien qu'improvisé), +d'amant chevaleresque, si bien qu'il remplit toute la +fin de la journée, toute la soirée qui la termine et la +matinée qui la recommence, des propos les plus +fins, les plus brillants, les plus poétiques, des actes +les plus audacieux, des engagements de coeur les +plus hardis, arrêtés à temps avec une +discrétion +que n'aurait pas un homme du monde. Il éblouit de +sa voix d'artiste toute une petite ville italienne où +l'on s'est arrêté pour le soir, il étonne de plus +en +plus Léonce, il l'irrite même et le domine par la +noblesse de sa conduite, il se fait un instant presque +aimer de l'élégante et hautaine Sabina; et ce n'est +que par générosité qu'après l'avoir +troublée, comme +pour faire l'épreuve de sa puissance, il détache de +lui ce coeur fragile, un instant surpris, le rend à +Léonce, et disparaît.—Ce souverain improvisé de +quelques heures, pendant cette journée unique, est +l'enfant gâté de George Sand. C'est bien l'artiste +aventurier qu'elle a toujours aimé, un de ces bohèmes +de génie, déguenillés mais délicats, nobles +et superbes, +qui doivent leurs riches facultés à la nature, +et qui les ont conservées avec soin, grâce à une +indépendance, à une paresse, à un +désintéressement +qui les rend pauvres, mais les garde purs. Elle l'a +vu agir devant ses yeux, cette fois; elle l'a vu marcher, +ce héros longtemps imaginé, elle l'a vu dominer +le petit monde où elle l'a introduit. Elle en a +été heureuse, comme du succès d'un fils +chéri de +son imagination. On peut sourire de ce facile bonheur +qu'elle s'est donné à elle-même. Mais les traits de +la +vie réelle se mêlent si bien ici à la fable, il y a +de +si charmants épisodes dans cette journée disposée +par la plus aimable et la plus ingénieuse des providences, +il y a des conversations si élégantes et si +délicates, qu'il faut bien en passer par la fantaisie +de l'auteur, et vraiment on aurait mauvaise grâce à +résister au charme qui vous pénètre et vous +entraîne.</p> +<p>Le roman, ainsi conçu, est tout simplement de +la poésie. Soit. Est-ce donc là quelque chose de si +malheureux, et George Sand perdra-t-elle quelque +chose à une accusation de ce genre? Il faut bien que +le roman se rapproche de la poésie ou de la science. +Le roman scientifique est en grand honneur de nos +jours: la science des moeurs, des institutions, des +classes sociales, des caractères et des tempéraments, +des influences physiologiques et médicales qui +déterminent +l'individualité de chacun, des hérédités +que +l'on subit à travers les âges, voilà la +matière indéfinie +et toujours variée du roman expérimental. Mais +faut-il sacrifier à ce genre unique tous les autres +genres et en particulier celui qui considère le roman +comme une oeuvre à la fois d'analyse et de poésie, +comme George Sand le définissait d'instinct? Prenons +garde, le roman selon George Sand, c'est le +vrai roman national; si nous en croyons les interprètes +des origines de notre littérature<a name="FNanchor_10_10"></a><a + href="#Footnote_10_10"><sup>10</sup></a>, il est +né des anciennes chansons de geste; il est de la +même famille que la poésie; et qui pourra d'ailleurs +démontrer qu'on a tort de le comprendre ainsi?</p> +<p>On notera, avec un soin pédantesque, les invraisemblances +qui abondent dans les fictions de George +Sand. Mais ne serait-il pas aisé de noter, en regard +de l'invraisemblance des événements que l'on peut +signaler chez elle, le défaut de logique des caractères +chez les naturalistes le plus en vogue, l'incohérence +des sentiments, la bizarrerie maladive de +la conduite, sous prétexte de maladies ou +d'hérédité? +Et nous en viendrions à nous demander de +quel côté il y a le plus d'invraisemblable. C'est une +querelle qui durera longtemps et où nous n'avons +pas l'intention d'entrer. Il serait pourtant curieux +de savoir si les prétendus observateurs de la +réalité +ne font pas autant de concessions que les autres romanciers +à une certaine convention aussi artificielle, +aussi arbitraire, aussi fausse que celle dont ils font +un si terrible grief à l'école qu'ils veulent +détruire, +comme si l'on détruisait des tempéraments et des +goûts!</p> +<p>À cette manière de comprendre le roman, correspond +le style, qui mériterait une étude à part chez +George Sand et dont nous n'indiquerons que quelques +traits, bien reconnaissables à travers la variété +infinie +des sujets qu'elle a traités et dans la longue suite +de cette vie remplie pendant quarante-six ans des +plus féconds travaux.</p> +<p>Certes on ne peut pas dire qu'elle n'ait pas fait, +pendant un aussi long intervalle de temps, son +éducation d'écrivain, et qu'elle n'ait pas modifié +son +instrument d'expression et ses ressources. Cependant, +dès le début, sa langue était formée, +déjà +ample et souple, pleine de mouvement et de feu. Le +long travail d'une vie littéraire ne fit que la +développer, +il ne la créa pas; elle lui était venue comme +d'instinct, aussitôt que, dans sa retraite de Nohant, +elle jeta sur quelques feuilles éparses ses tristesses, +ses larmes, ses révoltes, toute la matière de son +rêve +intérieur. Les mots lui obéissaient déjà +sans résistance, +les images suivaient d'elles-mêmes et s'entrelaçaient +sans effort avec une justesse que rencontrent +seuls, du premier coup, les écrivains de race. Écrire +est, pour certaines personnes, aussi naturel que respirer. +George Sand écrivait en prose comme Lamartine +en vers; c'était pour tous les deux une sorte de +fonction de la vie; ils la remplissaient sans l'avoir +étudiée; ni l'un ni l'autre n'aurait pu en rendre +compte à eux-mêmes ni aux autres. Ni l'un ni l'autre +ne furent des artistes de travail et de volonté; ils +furent des artistes de nature; ils étaient nés grands +écrivains, ils l'étaient dès la première +page.</p> +<p>Cette facilité, qui est un don, est un piège. George +Sand n'a pu échapper à ce péril d'un abandon trop +peu surveillé au courant qui l'entraîne. Elle a une +complaisance excessive à développer ses idées; +elle +s'endort parfois, elle s'oublie dans une sorte de +prolixité qui la trompe elle-même; elle a ses +négligences. +On a aussi noté trop souvent une certaine +tendance à l'emphase, pour que ce grief +n'ait pas quelque motif. Dans les conversations, ou +plutôt dans les discours dialogués de <i>Lélia</i> +ou de +<i>Spiridion</i>, de <i>Consuelo</i> ou de <i>la Comtesse de +Rudolstadt</i>, +il est certain que ce beau style devient la proie +d'un lyrisme philosophique assez nuageux, qu'il s'y +dissout en vapeurs fuyantes ou s'y assombrit jusqu'à +une sorte d'obscurité volontaire. Les ténèbres ne +vont pas à ce tempérament sain et naturel de +l'écrivain. +Il les secoue avec bonheur et se retrouve tout +entier, quand la crise philosophique est terminée, +soit dans les descriptions de paysages, qui, dans +<i>Lélia</i>, sont d'un art merveilleux, soit dans les peintures +de caractères, dès que l'écrivain sort de ces +régions d'une demi-réalité à peine +consistante, +quand il touche terre, quand il se prend à la vie ou +qu'il s'égaye d'une de ces situations qu'il a inventées +(comme les diverses rencontres de voyageurs +dans <i>Teverino</i>). Il y a là des parties de dialogues +très vives, spirituelles, d'autres très +élégantes, des +remarques et des conversations pleines d'un esprit +de belle tournure et de bonne compagnie, même +quand les personnages sont équivoques. On n'a +peut-être pas assez remarqué cette qualité de +l'esprit +dans le style de George Sand: «Les romantiques, +a-t-on dit, n'ont pas connu la bonne plaisanterie: +ni Chateaubriand, ni Lamartine, ni Vigny, ni +Hugo, ni Balzac, ni George Sand.» Cela n'est pas +tout à fait juste pour Mme Sand. Elle n'avait pas +d'esprit dans la conversation, elle ne savait pas plaisanter +en causant. Mais tout changeait quand elle +avait la plume à la main. Elle suivait alors, d'un +trait rapide, les conversations qu'elle entendait au +dedans d'elle-même; elle s'y absorbait, et, dans ces +improvisations qu'elle recueillait de ses interlocuteurs +imaginaires, le naturel, la grâce, la verve, la +finesse ingénieuse abondaient; la force de la situation +se dessinait si vivement en elle, qu'elle semblait +n'être qu'un écho; mais la voix intérieure qui lui +dictait ces vives et fines reparties était bien à elle; +c'était <i>elle-même</i> et <i>une autre</i>, +très différente de ce +qu'elle était dans la vie réelle.</p> +<p>«Ce n'est, nous dit-on encore, ni par un éclat +extraordinaire ni par la perfection plastique que son +style se recommande, mais par des qualités qui +semblent encore tenir de la bonté et en être parentes. +Car il est ample, aisé, généreux, et nul mot ne +semble mieux fait pour le caractériser que ce mot +des anciens: <i>Lactea ubertas</i>, une abondance de +lait, un ruissellement copieux et bienfaisant de mamelle +nourricière», et l'image entraîne une hardie +et charmante apostrophe à la «<i>douce Io du roman +contemporain</i>»<a name="FNanchor_11_11"></a><a + href="#Footnote_11_11"><sup>11</sup></a>. Rien de plus aimable, +assurément. +C'est l'hommage d'un écrivain qui, parmi les jeunes, +est un de ceux qui l'ont le plus et le mieux aimée. +Un mot pourtant nous inquiète. On reproche à ce +style si expressif et si coloré de n'être pas suffisamment +<i>plastique</i>. Que veut-on dire par là? Sans +doute qu'il n'est pas assez fortement modelé sur les +formes réelles, qu'il n'en dessine pas assez rigoureusement +les contours, comme celui de Victor Hugo, +de Théophile Gautier ou de Flaubert, qu'il ne +s'étudie pas à les mettre en relief? Est-ce un tort? +S'il n'est pas plastique, c'est-à-dire sculptural, ce +style est pourtant très pittoresque, et, quand il s'agit +de décrire, il ressemble à une belle peinture. N'est-ce +pas une compensation? Ce style est d'une transparence +merveilleuse, au fond de laquelle on voit la +réalité telle que l'a vue le peintre, plus la +pensée +même du peintre qui l'a interprétée. Soit dans les +descriptions, soit dans les analyses, soit dans la +suite des événements, il suit l'idée d'un +mouvement +continu, il l'exprime et le manifeste avec une aisance +et une fluidité qui n'empêchent pas la force.</p> +<p>J'ai vu, dans un repli des montagnes du Jura, une +source que l'on appelle la Source bleue, à cause de +sa couleur, qui reflète le paysage environnant, un +coin du ciel ménagé au-dessus d'elle et peut-être +aussi +la nature de la pierre où elle a creusé sa coupe d'azur. +Elle est calme, profonde, attirante comme par un +charme magique. On ne peut voir cette source sans +s'éprendre d'elle et adorer la Naïade qui la consacre; +on la suit dans sa fuite à travers les prés +voisins; elle s'excite par la pente à laquelle elle +obéit; elle murmure avec fracas en descendant rapidement +à travers son lit de cailloux; elle s'irrite et +frémit, au bas du coteau, contre un rocher immobile +et brutal qui lui barre le chemin; elle détourne de +cette barrière sa colère et son cours, grondant +encore, élargissant à chaque pas son onde grossie +des torrents voisins qu'elle reçoit et qu'elle absorbe. +Un instant, comme trop pleine des trésors amassés +de ces eaux étrangères, elle passe par-dessus ses +rives, elle s'épuise par ce débordement, elle va perdre +une partie de ses flots inutiles autour d'îlots de sables +dénudés; puis enfin, se recueillant par un dernier +effort, elle se ramène en soi, elle s'offre apaisée +à la +contemplation des hommes, après avoir porté dans +son cristal tant de paysages mobiles, tant de scènes +variées des villes et des champs. C'est l'image du +style de George Sand, toujours fidèle au mouvement +intérieur de sa pensée, qu'il représente et +dessine +dans ses élans, dans ses agitations, comme dans ses +soudains apaisements.</p> +<p>On a beau jeu pour nous dire qu'après quarante +ou cinquante années, ce style, au moins dans certaines +parties, a vieilli comme d'autres parties de +l'oeuvre. Il y a, à la vérité, tout un attirail +d'idées +extérieures, de sentiments factices, de langage, +propre à chaque génération et qui nous fait +l'effet, +quand nous le revoyons au grand jour, d'une toilette +défraîchie, d'un habit hors d'usage. Cette loi de la +décadence inévitable, qui ne touche qu'aux dehors du +personnage humain, au choix passager qu'il a fait, à +sa date, de certaines manières d'être ou de +paraître, +cette loi n'a pas épargné, chez Mme Sand, toute +la partie sentimentale, le romanesque dans l'expression +violente des sentiments ou l'invention des +situations, l'invraisemblance exagérée des +événements, +l'emportement des thèses, la déclamation +surabondante, l'excès d'un style trop lyrique, dont +l'auteur lui-même souriait par moments; voilà les +parties caduques et condamnées qui ont sombré +pour toujours et qui, pour tout autre écrivain, +auraient entraîné le reste de l'oeuvre dans un pareil +et irréparable naufrage.</p> +<p>Mais ici quel désastre c'eût été que la +perte de +tant d'oeuvres en partie supérieures et de récits que +le rayon de l'art a touchés! Que de choses resteront +et renaîtront si un injuste oubli s'est un instant mépris +sur elles! Tout ce qui est grâce aisée, création +élégante, rêverie enchantée, +sincérité de la passion, +fantaisie merveilleuse, charme du style, tout cela ne +mérite-t-il pas de vivre? Le temps fera de plus en +plus sûrement son oeuvre, ici comme ailleurs. Et +après ce travail d'élimination, qu'il accomplit avec +une justesse infaillible sur chaque grande renommée, +il proclamera avec un immortel honneur cette puissance +d'invention, qui n'exclut pas la faculté d'analyse, +mais qui lui crée un cadre merveilleux; il +proclamera que, grâce à cette richesse inépuisable +d'imagination et ce don expressif du style, George +Sand est restée un poète qui a peu d'égaux, un des +plus grands poètes de sa race et de son temps.</p> +<p>Nous sommes maintenant à même, à ce qu'il +semble, +de répondre à la question que nous posions à la +première +ligne de cette étude. Oui, on reviendra à +Mme Sand, après quelques années de négligence et +quelques éliminations nécessaires dans son oeuvre. +Elle attirera de nouveau les générations nouvelles +par l'éclat de cette poésie que nous avons essayé +de +définir. Quand elle ne servirait qu'à nous consoler, +par quelques-unes de ses oeuvres, de l'excès et du +débordement du naturalisme contemporain, elle aurait +eu raison d'écrire, même pour nous, même pour ce +qui s'appelle la postérité. Elle aura sa place +marquée +dans la renaissance infaillible du roman, du théâtre +et de la poésie idéalistes qui conserveront longtemps +une clientèle considérable dans l'humanité de +demain +et d'après-demain, quoi qu'on fasse pour comprimer +cet élan de l'esprit.</p> +<p>Ce sont des moeurs nouvelles qui ont amené le +roman à prendre une si grande place dans la vie +moderne. Mais rien ne nous oblige à croire que cette +place sera éternellement occupée par le roman +naturaliste. +Comme nous l'avons déjà dit, il y aura partage +entre les deux théories opposées ou peut-être +oscillation périodique de l'esprit public entre l'une +et l'autre. Ce qui a fait la royauté littéraire du roman, +c'est en grande partie l'ennui moderne, cette maladie +que les générations des autres siècles, moins +excitées et plus croyantes, n'ont pas connue au même +degré que nous; c'est l'ennui, ce vide absolu de +l'esprit et du coeur, qui est un trait irrécusable des +hommes de notre temps. Autrefois on avait pour se +distraire et s'occuper, dans les intervalles du travail +quotidien, soit la passion de l'esprit et de la conversation, +comme au XVIIIe siècle, soit les passions religieuses, +comme au XVIIe siècle, la curiosité violemment +excitée par la Réforme et la Renaissance, comme +au XVIe. Aujourd'hui, quand la vie, surmenée par le +travail des affaires, est contrainte au repos, quelle +ressource lui reste dans ce vaste désert des idées qui +représente le monde intellectuel ou moral pour la +majorité des hommes? C'est le roman qui tient alors +la place qu'occupaient autrefois les livres de controverse +dans les siècles anciens ou les grandes questions +de critique et de rénovation sociale au dernier +siècle. Le développement exagéré de la vie +positive +a créé du même coup l'irrésistible besoin +d'y échapper. +Rien, non rien, même le désir de faire vite fortune +et d'appliquer cette rapide fortune à de rapides +plaisirs, ne prescrit contre certaines exigences de +l'esprit. On a beau jeter en pâture à l'homme de ce +temps les amusements ou les divertissements violents, +on parvient bien à le distraire un instant, à le +passionner pendant une heure ou deux; on attire toute +son activité au dehors, on l'y excite, on l'y épuise. Et +au même instant où on le croit le plus oublieux de +son <i>moi</i> intérieur, il échappe à ces prises +du dehors; +il fait de soudaines rentrées en lui; il y revient, tout +fatigué du train de vie qu'il menait hier, qu'il mènera +demain. Mais aussi, presque aussitôt, déshabitué +depuis longtemps de penser, il s'effraye de cette solitude +inanimée, de ce silence qu'il trouve en lui; il a +oublié de remplir et d'orner de pensées solides ce +fond intérieur de l'âme qu'il n'habite qu'à de +rares +intervalles. L'idéal philosophique ou religieux ne +visite plus guère cette âme vouée aux +divinités vulgaires +et faciles. Les lettres sévères rebutent depuis +longtemps ces esprits restés arides sous une couche +de banale culture. Quelle ressource lui restera pour +remplir un instant ce grand vide qui s'ouvre devant +lui? Le théâtre et le roman, qui ne diffère du +théâtre +que par le développement de l'action concentrée sur +la scène intérieure. D'ailleurs, le roman est toujours +là, toujours à sa portée et sous sa main; il se +prête à +remplir certaines heures où l'homme, en +tête-à-tête +avec lui-même, ne sait que penser. Il prend telle +oeuvre qui mène grand bruit, il la laisse, il la +reprend à sa fantaisie. Le roman semble s'adapter +de lui-même à ces intervalles inoccupés de la vie +moderne; il remplit les repos de l'action ou des +affaires, où l'homme, même le plus ordinaire, sent +en lui je ne sais quelle vague lassitude ou quelle +morne inquiétude qui ressemble à un besoin de +penser.</p> +<p>Mais l'influence du roman ne s'arrête pas là; il +n'est pas uniquement l'entretien et la distraction +intellectuelle d'un grand nombre d'esprits vides ou +médiocrement cultivés. Les intelligences les plus +hautes elles-mêmes n'y échappent pas; c'est une +sorte d'habitude qui s'est créée pour l'esprit. Je +demandais à un philosophe distingué de ce temps +quel était, d'ordinaire, le premier article qu'il lisait +dans la <i>Revue des Deux Mondes</i>. Il me répondit avec +ingénuité que c'était toujours par le roman qu'il +commençait +sa lecture. Le plus grave esprit de notre +âge, celui qu'on se figurait, surtout dans les dernières +années de sa vie, comme naturellement absorbé +dans les plus hautes méditations philosophiques ou +religieuses, M. Guizot, me disait qu'il travaillait dans +la première partie de la journée, qu'il faisait une +promenade +selon le temps, et que, tous les jours de sa +vie, il rentrait à quatre heures pour se faire lire un +roman anglais. Mais c'est surtout dans la vie des +jeunes gens et des femmes que le roman s'est introduit, +imposé comme l'aliment principal de leur intelligence. +On peut dire que, pour beaucoup, il est +devenu la littérature unique.</p> +<p>C'est ici que se place naturellement un voeu, une +espérance, si l'on aime mieux, en faveur de la renaissance +de George Sand, comme un des maîtres +injustement oubliés. Si l'on rêve pour le roman +d'être +autre chose que la distraction abaissée d'une intelligence +en détresse, l'élément d'une curiosité +vulgaire, +s'il doit, comme les autres formes de l'art, racheter +sa souveraineté par une fin élevée, la justifier, +avoir +un but, en un mot, ne serait-ce pas à la condition +qu'il mît un peu d'idéal dans cette pauvre vie, si +agitée en apparence, si surexcitée au dehors, bruyante +à la surface, au dedans si terne et si morne? Ne +serait-ce pas aller contre ce but que de proscrire cet +idéal de la vie factice qui se joue devant notre imagination, +comme on le proscrit avec tant de soin de la +vie réelle? Et quel art est-ce donc, si c'en est un, de +nous donner dans une succession de types avilis, de +situations tour à tour ternes et violentes, de scènes +triviales, de scandales odieux ou mesquins, sous +prétexte d'études de moeurs, la représentation des +réalités qui obsèdent notre vie de chaque jour, +qui +occupent et poursuivent nos regards? Il semble que +le vice incurable du roman ainsi compris soit la +négation même de sa fin légitime, qui est de +relever +l'homme, un instant, de toutes les tristesses et des +misères, des trivialités et des ennuis de la vie +quotidienne, +de lui donner, pour quelques heures, l'illusion +d'un monde où il puisse changer au moins le +cours de ses idées et le train de ses soucis vulgaires, +où les sentiments aient plus de force, les caractères +plus d'unité, les passions plus de noblesse, l'amour +plus d'élévation et de durée, le soleil plus +d'éclat. Le +roman anglais, qui s'est depuis longtemps acclimaté +dans notre langue, et le roman russe, qui a fait récemment +une entrée si superbe et triomphante dans +notre littérature, sont beaucoup moins éloignés de +cette conception qu'on ne le croirait. À un fond de +réalisme, qui est dans les exigences toutes naturelles +de l'esprit moderne, ces deux formes les plus récentes +du roman, soit dans George Eliot, soit dans le comte +Tolstoï, joignent tout un ensemble d'aspirations +sévères +et de poursuites élevées qui les rapprochent +singulièrement, par certains points, de l'idéal que +nous venons de décrire.</p> +<p>C'était aussi là, nous l'avons vu, l'idée que +George +Sand s'était faite du roman, au début de sa vie +littéraire<a name="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12"><sup>12</sup></a>. +Transformer la réalité des caractères et des +passions en l'élevant au-dessus des vulgarités et des +laideurs, craindre avant tout de l'avilir dans le hasard +des événements, qu'est-ce que cela, sinon chercher +par tous les moyens l'expression la plus complète et +la plus saisissante du rêve de la vie, verser quelques +rayons d'idéal dans notre triste et pâle existence? +N'est-ce pas là de l'art, du vrai, du grand art? Notre +vie est dure ici-bas, dit George Sand, et nous n'y +pouvons jamais être assez contents de nous ni des +autres pour ne pas désirer de rêver tout +éveillés.—Personne, +plus et mieux qu'elle, et d'une main plus +prodigue, n'a semé sur nous les enchantements de +ce rêve. Nous ne pourrons jamais nous soustraire à +cette soif de fiction, à moins que notre monde ne se +transforme en une sorte de paradis où l'idéal d'une +vie meilleure ne sera plus possible. En attendant, +nous aspirerons toujours à sortir de nous-mêmes; toujours +notre imagination fera son charme et son ivresse +de ce breuvage délicieux, la poésie sous les formes +variées de l'art, le poème, le théâtre ou le +roman. +Que deviendrai-je si, à la place du breuvage exquis, +votre main impitoyable me verse une seconde fois le +breuvage vulgaire dont je suis rassasié? C'est la +gloire de George Sand d'avoir, dans sa longue carrière, +toujours échappé à ce péril, et toujours +épargné +à ses amis inconnus cet affreux déboire. Sur ce +point-là, au moins, elle ne les a jamais trompés.</p> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8">8</a> +<div class="note"> +<p> «On a prétendu que, dans ce roman, j'avais peint le +caractère +de Chopin avec une grande exactitude sous le nom du +prince Karoll. On s'est trompé, parce que l'on a cru +reconnaître +quelques-uns de ses traits, et, procédant par ce système, +trop commode pour être sûr, on s'est fourvoyé de +bonne foi.» +(<i>Histoire de ma vie</i>, t. X, p. 231.)</p> +</div> +<a name="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9">9</a> +<div class="note"> +<p> <i>Revue des Deux Mondes, Revue littéraire</i>, 1er janvier +1887.</p> +</div> +<a name="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10">10</a> +<div class="note"> +<p> «<i>Roman</i>, veut dire, au moyen âge, composition en +langue +romane, c'est-à-dire en français, et spécialement, +comme les +compositions le plus en honneur sont les chansons de geste, +il prend le sens de chanson de geste. À la fin du moyen +âge, il +veut dire successivement chanson de geste mise en prose +(roman de chevalerie), histoire en prose de quelques grandes +aventures imaginaires, puis histoire en prose de quelques +aventures inventées à plaisir, et finalement récit +inventé à +plaisir. Qu'on aille retrouver dans cette dernière +évolution de +sens la poésie écrite en roman!» (A. Darmesteter, <i>la +Vie des +mots</i>, p. 16).</p> +</div> +<a name="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11">11</a> +<div class="note"> +<p> M. Jules Lemaître, <i>Revue Bleue</i>, 8 janvier 1887.</p> +</div> +<a name="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12">12</a> +<div class="note"> +<p> Voir <a href="#CHAPITRE_II">chapitre II</a></p> +</div> +<hr style="width: 65%;" /> +<a name="CHAPITRE_V"></a> +<h2>CHAPITRE V</h2> +<br /> +<br /> +<h2>LA VIE INTIME À NOHANT</h2> +<h2>LA MÉTHODE DE TRAVAIL DE GEORGE SAND</h2> +<h2>SA DERNIÈRE CONCEPTION DE L'ART +</h2> +<p>Avant de prendre congé de George Sand, nous +voudrions l'étudier un instant dans sa vie intime et +l'y saisir d'un coup d'oeil rétrospectif. Quand cette +étude n'est pas faite, on n'a jamais la notion complète +d'un écrivain, surtout si cet écrivain est une femme. +Cette vie ne commence véritablement qu'à l'époque +de l'établissement définitif à Nohant, où +George Sand +se fixa en 1839, après le voyage en Suisse avec Liszt +et Mme d'Agoult, et une retraite de quelques mois à +Majorque, avec Chopin, le grand artiste déjà bien +malade. Il y eut encore, ici et là, plusieurs séjours +provisoires à Paris, pour l'éducation des enfants, +Maurice et Solange; mais dès ce moment-là, c'est +Nohant qui est devenu son séjour habituel, son centre +d'action; c'est là que son existence est fixée et +qu'elle a pu réaliser son rêve, l'idée d'une vie +arrangée +pour elle, ses enfants et ses amis. C'est là que +se développe et s'achève, dans un cadre fixe et familier, +ce que je pourrais appeler la <i>dernière manière</i> +de George Sand, sur laquelle nous voudrions arrêter +et retenir l'attention du lecteur.</p> +<p>Nous devons rappeler cependant quelques traits +de la vie antérieure, celle qui a été l'objet ou +le prétexte +de tant de légendes. Se souvient-on, à ce propos, +du joli conte d'Alfred de Musset, l'<i>Histoire d'un +merle blanc</i>? C'était une bien vieille histoire que +celle qui s'était passée vers 1833 et 1834 à Paris +et à +Venise. Mais elle marque bien l'origine et le point +de départ de cette vie d'abord si fantasque et livrée +à l'aventure. On trouve tout, même l'histoire des +autres dans cette fantaisie, quelque peu arrangée, +mais transparente, du poète racontant les malentendus +qui l'accueillent à son entrée dans la vie, les +malveillances qu'il subit dans sa famille même, à +cause de son plumage et de son ramage inusités, +les accidents et les déceptions de tout genre qui lui +font sentir chaque jour combien il est pénible, bien +que glorieux, d'être en ce monde «un merle +exceptionnel»!</p> +<p>Après plusieurs aventures dont il est sorti perdant +chaque fois beaucoup de ses illusions et un peu +de ses plumes, il rencontre enfin sa consolation sous +la forme de la merlette de ses rêves, de la merlette +idéale. «Acceptez ma main sans délai; marions-nous +à l'anglaise, sans cérémonie, et partons ensemble +pour la Suisse.—Je ne l'entends pas ainsi, me répondit +la jeune merlette; je veux que mes noces soient +magnifiques et que tout ce qu'il y a en France de +merles un peu bien nés y soient solennellement +rassemblés.» +Le mariage se fait, malgré tout, à l'<i>anglaise</i>, +mais avec un grand concours d'artistes +emplumés, et l'on part pour la Suisse, Venise ou +autres lieux. «J'ignorais alors que ma bien-aimée +fût +une femme de plume; elle me l'avoua au bout de +quelque temps; elle alla même jusqu'à me montrer +le manuscrit d'un roman où elle avait imité à la +fois +Walter Scott et <i>Scarron</i>. Je laisse à penser le plaisir +que me causa une si aimable surprise.... Dès cet +instant nous travaillâmes ensemble. Tandis que je +composais mes poèmes, elle barbouillait des rames +de papier. Je lui récitais mes vers à haute voix, et +cela ne la gênait nullement pour écrire pendant ce +temps-là.... Il ne lui arrivait jamais de rayer une +ligne ni de faire un plan avant de se mettre à +l'oeuvre. C'était le type de la merlette lettrée.» +Bien des traits sont justes dans cette esquisse; un +seul détonne avec la physionomie de la <i>romancière</i>. +À aucune époque sa plume, libre dans le domaine +des idées, ne s'abaissa à la caricature ni à la +parodie. +Nous comprenons que la merlette lettrée ait +rappelé à son ami Walter Scott et ses larges et +puissants récits; mais nous sommes stupéfaits quand +nous voyons le satirique injuste joindre à ce nom +celui de Scarron. Même dans ses plus grandes hardiesses +de pensée, Lélia resta Lélia, et jamais une +équivoque ni une plaisanterie cynique n'alourdit ou +n'effleura son aile, amie du grand vol et de la +lumière.</p> +<p>Nous ne raconterons pas la fin de l'histoire, dont on +peut voir la contre-partie dans <i>Elle et Lui</i>. Elle est +triste dans les deux récits; elle l'avait été dans +la réalité, +et tout le monde la sait à peu près, ce qui suffit. +C'est affaire à la chronique d'entrer dans ce genre +d'intimité, bien au delà de ce qui est nécessaire. +Nous +avons voulu seulement marquer, sans insister, la +place d'une première George Sand, très prompte à +se prendre et aussi à se déprendre, mettant tout son +enjeu dans une passion, l'y perdant en belle joueuse, +guérissant de chaque passion, mais non du jeu lui-même, +apportant en ces diverses tentatives une sorte +de naïveté incorrigible et de bonté facile, +mêlant à +ces cultes changeants des cultes épisodiques pour +tel art ou telle science, la poésie avec l'un, la musique +avec l'autre, la philosophie avec un troisième. C'est +celle dont l'image s'est imposée à l'esprit de ses +contemporains, +dans l'ivresse de la jeunesse et des premiers +triomphes, celle qui vivait tantôt en étudiant +ou en artiste, tantôt en pèlerin, sous des habits +d'homme, dans le quartier Latin ou sur toutes les +routes de l'Europe et particulièrement sur les grands +chemins de la bohème et autres pays imaginaires, +abandonnant sa vie aux hasards des bons ou des +mauvais gîtes, à la camaraderie des voyageurs de +rencontre, dont elle illumine un instant le personnage +des feux de son imagination, dont elle partage +ou subit l'aventureuse hospitalité, les étranges +fantaisies, les passions irréparables. Henri Heine, +qui l'a vue souvent à la fin de cette période (de 1833 +à 1840), nous a laissé d'elle un vif portrait, qui +doit être ressemblant: «son visage peut être +nommé +plutôt beau qu'intéressant, disait-il; la coupe de +ses traits n'est cependant pas d'une sévérité +antique, +mais adoucie par la sentimentalité moderne, qui +répand sur eux comme un voile de tristesse. Son +front n'est pas haut, et sa riche chevelure du plus +beau châtain tombe des deux côtés de la tête +jusque +sur ses épaules. Ses yeux sont un peu ternes, doux +et tranquilles. Elle n'a pas un nez aquilin et émancipé, +ni un spirituel petit nez camus. Son nez est +simplement un nez droit et ordinaire. Autour de sa +bouche se joue habituellement un sourire plein de +bonhomie, mais qui n'est pas très attrayant; sa lèvre +inférieure, quelque peu pendante, semble révéler +une certaine fatigue. Son menton est charnu, mais +de très belle forme. Aussi ses épaules, qui sont +magnifiques.... Sa voix est mate et voilée, sans aucun +timbre sonore, mais douce et agréable.... Elle brille +peu par sa conversation. Elle n'a absolument rien de +l'esprit pétillant des Françaises ses compatriotes, +mais rien non plus de leur babil intarissable. Avec +un sourire aimable et parfois singulier, elle écoute +quand d'autres parlent, comme si elle cherchait à +absorber en elle-même les meilleures de vos paroles.... Cette +particularité est un trait sur lequel +M. de Musset appela un jour mon attention. «<i>Elle a +par là un grand avantage sur nous autres</i>», me dit-il<a + name="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13"><sup>13</sup></a>» +Et le portrait continue tranquillement sur ce +ton modéré, égayé par quelques-unes de ces +épigrammes +dont l'auteur ne pouvait pas s'abstenir longtemps.</p> +<p>Pour ce premier portrait, il semble qu'il n'y ait +plus à y revenir. La seconde partie de cette vie, de +beaucoup la plus longue d'ailleurs, nous offre cet intérêt +particulier, que c'est elle-même, par son propre +choix, qui l'organise et la gouverne, «qui la soustrait, +autant que possible, au hasard des événements ou au +caprice des affections». Suivons-la, quand elle est +définitivement retirée de la vie d'aventure, de +l'existence +errante et sans foyer, dans l'intimité de Nohant, +dont elle a si chèrement racheté les reliques et les +souvenirs, où elle recueille ses enfants, où elle les +voit grandir, où elle les marie, où plus tard sa joie +profonde et calme de jeune aïeule se répandra sur la +tête de ses petits-enfants sans suspendre un seul +instant sa production incessante, sans gêner cette +prodigalité d'un talent qui remplit près d'un +demi-siècle +de ses inventions et de ses rêves, de ses idées +ou de ses passions, qui charme ou qui épouvante, +qui remue l'âme de cinq à six générations. +Car c'est +un trait à noter que le silence, cette forme de l'oubli, +n'a commencé pour elle qu'après sa mort. Tout le +temps qu'elle a vécu, elle a écrit, et par là elle +a puissamment +agi sur ses contemporains; c'est agir assurément +que d'agiter ainsi les esprits d'un temps, +d'inquiéter les consciences, d'y produire ces grands +mouvements de sympathie ou d'antipathie qui sont +les flux et les reflux de l'opinion publique. Et qui l'a +fait plus que George Sand dans ce siècle?</p> +<p>Elle s'est peinte elle-même dans cette seconde +partie de sa vie, presque sans y penser, au moyen +de sa <i>Correspondance</i>, bien plus instructive à cet +égard que l'<i>Histoire de ma vie</i>, qui s'arrête +brusquement +au plus beau moment de sa carrière littéraire. +C'est la <i>Correspondance</i>, et surtout la partie très +copieuse qui s'étend sur les vingt-cinq dernières +années, que nous avons relue pour confronter les +impressions de l'auteur avec nos souvenirs, ceux +que nous avons emportés d'une visite que nous +fîmes à Nohant, au mois de juin 1861.</p> +<p>Vers cette époque déjà lointaine, George Sand +écrivait à l'un de ses amis, en l'engageant à +venir la +voir: «Nous avons encore de belles journées ici. +Notre climat est plus clair et plus chaud que celui des +environs de Paris; Le pays n'est pas beau généralement +chez nous: terrain calcaire, <i>très frumental</i>, +mais peu propre au développement des grands arbres; +des lignes douces et harmonieuses; beaucoup +d'arbres, mais petits; un grand air de solitude, +voilà tout son mérite. Il faudra vous attendre à +ceci, +que mon pays est, comme moi, insignifiant d'aspect. +Il a du bon quand on le connaît; mais il n'est guère +plus opulent et plus démonstratif que ses habitants.»</p> +<p>Peu démonstrative, c'était vrai, comme l'avait +indiqué +autrefois Henri Heine, et même insignifiante +d'aspect, pourquoi ne pas le dire? c'était vrai aussi, +pendant les premiers instants. Quand je la vis, ses +cinquante-sept ans avaient marqué leur empreinte +sur toute sa personne et en avaient amorti l'effet, +éteignant cette grâce jeune et passionnée +d'autrefois, +cet éclat de physionomie qui, à travers la +lourdeur de certains traits, avait été sa principale +beauté. La taille s'était épaissie; les yeux +restaient +beaux, mais comme noyés dans un certain vague +ou une certaine indolence, qui s'étaient augmentés +avec l'âge; il y avait en tout cela un peu d'inertie et +comme une sorte de fatigue intellectuelle; elle semblait +se refuser d'abord à de nouvelles connaissances +ou au commerce de nouvelles idées qui n'entraient +pas d'emblée dans les siennes, ou du moins ne s'y +prêter qu'avec peine.</p> +<p>Hospitalière, mais gravement et silencieusement, +si l'on s'en était tenu à cette première +impression, +on aurait pu la juger assez sévèrement; il ne fallait +pas s'y tenir, et, selon son expression, elle et son +pays avaient du bon quand on les connaissait. On +croira peut-être que cette froideur de premier aspect +était un fait accidentel, personnel au visiteur inattendu +de 1861. Il serait naturel de le croire; ce ne +serait pourtant pas exact. On nous a raconté une +bien jolie histoire sur l'impression que ressentit, à +son arrivée, l'un de ses visiteurs les plus attendus, +les plus souhaités, Théophile Gautier; il avait fait +pour elle le grand sacrifice de quitter son boulevard, +et il arrivait avec la conviction des Parisiens +qui s'imaginent être des héros pour aller voir un +ami dans sa province; il débarquait à Nohant avec +l'idée de son héroïsme et dans l'attente de le voir +récompensé par la joie de George Sand, mesurant +d'avance l'effusion de l'accueil à la vivacité, presque +à la violence de l'invitation. Cependant George Sand +restait calme, plus que calme, silencieuse, avec cet +air indolent et lassé qui m'avait frappé en elle. Elle +le quitte un instant pour donner des ordres. Lui, +étonné, de plus en plus mécontent, se plaint +à son +compagnon de voyage, un habitué de la maison, d'un +pareil accueil; son mécontentement, comme il arrive, +s'exalte en s'exprimant; il veut partir, il rassemble +sa canne, son chapeau, sa valise. Le témoin de cette +grande colère va en toute hâte prévenir George +Sand pour qu'elle en conjure l'effet. Elle ne comprend +rien d'abord à ce qu'on lui raconte. Quand +elle a compris, elle frémit d'un pareil accident; une +telle déception la bouleverse, elle se désespère. +«Vous ne lui aviez donc pas dit, s'écrie-t-elle +ingénument, +<i>que j'étais une bête</i>?» On l'entraîne +vers +Théophile Gautier; les explications commencent; +elles ne furent pas longues; il comprit bientôt, à +l'accent +de la désolation, combien il se trompait, et sa +rentrée fut triomphale.</p> +<p>La conversation de George Sand était à l'avenant. +Elle n'avait jamais été bavarde, elle l'était +moins encore en vieillissant, hormis les jeux de +famille et les contes aux enfants. De l'esprit, elle +n'en avait pas, ni au sens parisien du mot, ni au +sens gaulois. Elle l'admirait plus que de raison chez +les autres, tout en le comprenant avec une certaine +peine; il lui fallait un effort d'attention pour en +saisir le jeu et s'habituer à ces surprises qu'il lui +causait toujours. D'elle-même, elle serait restée +volontiers en dehors de ces fantaisies étourdissantes, +de ces vives saillies, de cette gymnastique alerte de +l'idée, de ces attaques et de ces ripostes où excellaient +quelques-uns de ses contemporains et de ses +amis; elle aurait fait, parmi eux, triste figure si l'on +n'avait connu d'ailleurs la haute valeur de cette intelligence. +Je me la représente difficilement dans ces +fameux dîners de chez Magny, où se réunissaient +alors les plus brillants jouteurs de la plume ou de la +parole. Elle-même craignait, en y allant (ce qu'elle +ne manquait pas de faire chaque fois qu'elle passait +par Paris), d'y apporter de l'embarras pour les autres +et de la gêne dans cette conversation éblouissante, +paradoxale, qui ne laissait pas de l'étonner. «Je +vois, grâce à vous, écrivait-elle à l'un de +ses plus +zélés correspondants, le dîner Magny comme si j'y +étais. Seulement il me semble qu'il doit être encore +plus gai sans moi; car Théo<a name="FNanchor_14_14"></a><a + href="#Footnote_14_14"><sup>14</sup></a> a parfois des remords +quand il s'émancipe trop à mon oreille. Dieu sait +pourtant que je ne voudrais, pour rien au monde, +mettre une sourdine à sa verve. Elle fait d'autant +plus ressortir l'inaltérable douceur de l'adorable +Renan, avec sa tête de <i>Charles le Sage</i>.» On ne se +figure pas George Sand avec son calme, avec son +sérieux, donnant la réplique aux terribles malices +de Sainte-Beuve, le chef du choeur, aux ironies de +Flaubert, aux paradoxes «exubérants» de +Théophile +Gautier. Elle se plaignait parfois de cette +outrance dans la plaisanterie, et de ce qu'elle appelait, +d'un mot qui revient souvent dans sa correspondance, +la <i>blague</i>, chez les artistes et les lettrés +de Paris. Elle a besoin de protester, au nom du bon +sens, du goût et du sérieux de la vie, quand la +mesure a été dépassée. «Je ne sais, +écrit-elle à +Flaubert, si tu étais chez Magny un jour où je leur +ai dit qu'ils étaient tous des <i>messieurs</i>. Ils disaient +qu'il ne fallait pas écrire pour les ignorants; ils me +conspuaient, parce que je ne voulais écrire que pour +ceux-là, vu qu'eux seuls ont besoin de quelque chose. +Les maîtres sont pourvus, riches et satisfaits. Les +imbéciles manquent de tout, je les plains. Aimer et +plaindre ne se séparent pas. Et voilà le mécanisme +peu compliqué de ma pensée.» Elle ne convertissait +personne, mais elle donnait à chacun une raison +nouvelle de l'estimer, en parlant ainsi.</p> +<p>Telle je la vis dans cette journée que nous passâmes +à causer. Bien des choses de fond nous séparaient; +mais, parmi les écrivains célèbres, et même +parmi ceux qui ne le sont pas, je n'en ai pas connu +un seul qui respectât plus et mieux les opinions des +autres et qui imposât moins ses idées. Elle mettait +à l'aise ses adversaires par un ton de bonhomie où +il n'y avait rien de simulé; elle indiquait sa manière +de voir d'un trait simple et sobre; elle n'insistait +pas. Même dans ses lettres, elle n'aimait guère +la discussion, elle ne la prolongeait pas volontiers, +au moins dans l'ordre de ses idées sociales et politiques. +Bien qu'elle y mît toute son ardeur, elle ne +recherchait pas pour elles l'occasion de la controverse; +elle craignait de les compromettre. «Je n'ai +pas de facultés pour la discussion, disait-elle, et je +fuis toutes les disputes, parce que j'y suis toujours +battue, eusse-je dix mille fois raison.» Et quand +par hasard elle s'est aventurée sur le terrain brûlant +où ses rêves humanitaires essayent de prendre pied, +elle interrompt, dès qu'elle peut, la discussion: «Il +paraît que je ne suis pas claire dans mes sermons; +j'ai cela de commun avec les orthodoxes, mais je +n'en suis pas; ni dans la notion de l'égalité, ni dans +celle de l'autorité, je n'ai pas de plan fixe. Tu as l'air +de croire que je te veux convertir à une doctrine, +mais non, je n'y songe pas. Chacun part d'un point +de vue dont je respecte le libre choix. En peu de +mots, je pense résumer le mien: Ne pas se placer +derrière la vitre opaque par laquelle on ne voit rien +que le reflet de son propre nez.»</p> +<p>Cette <i>insignifiance d'aspect</i> n'était que pour le +premier +regard. Si le hasard ou une bonne inspiration +amenait l'entretien sur certains sujets qui lui étaient +familiers, sa parole froide et paresseuse s'animait +un peu; ses grands yeux alanguis reprenaient du +mouvement et de l'éclat. Sur deux sujets surtout, +elle aimait à causer: la vie de famille et le +théâtre. +Il n'était pas aisé de l'attirer sur le roman, même +sur +ses romans à elle. Chose singulière! elle les avait +presque tous oubliés, et ce n'était pas une affectation, +c'était une des formes ou l'un des signes de ce +génie naturel qui travaillait en elle presque sans +un effort de volonté. Avec les années survenantes, +d'autres inspirations avaient pris la place des premières. +Aussi est-ce avec une parfaite sincérité +qu'elle raconte dans sa correspondance qu'elle est +en train de refaire connaissance avec quelques-uns +de ses romans les plus célèbres. À la lettre, +c'est +du nouveau pour elle. Ce qu'elle m'avait dit de +cette singulière sensation d'un auteur qui se ressaisit +lui-même, elle l'exprime à merveille, vers le même +temps, dans une de ses lettres à Dumas fils: «J'ai +essayé, ces jours-ci, de devenir, moi aussi, un lecteur +de ce pauvre romancier. Ça m'arrive tous les +dix ou quinze ans de m'y remettre comme étude sincère +et aussi désintéressée que s'il s'agissait d'un +autre, puisque j'ai oublié jusqu'aux noms des personnages +et que je n'ai que la mémoire du sujet +sans rien des moyens d'exécution. Je n'ai pas été +satisfaite de tout; il s'en faut. J'ai relu <i>l'Homme de +neige</i> et <i>le Château des Désertes</i>. Ce que j'en +pense +n'a pas grand intérêt à rapporter; mais le +phénomène +que j'y cherchais et que j'y ai trouvé est +assez curieux et peut vous servir.» Elle était, à +ce +moment, tombée dans un de ces états de +stérilité passagère +que connaissent tous les écrivains. Il fallait +pourtant se remettre à son état. «Mais alors, votre +serviteur! il n'y avait plus personne. George Sand +était aussi absent de lui-même que s'il fût +passé à +l'état de fossile. Pas une idée d'abord, et puis, les +idées revenues, pas moyen d'écrire un mot.» Dans +un accès de désespoir, elle prit un ou deux romans +d'elle. D'abord elle ne comprenait rien du tout. +«Peu à peu ça s'est éclairci. Je me suis +reconnue, +dans mes qualités et mes défauts, et j'ai repris +possession +de mon <i>moi</i> littéraire. À présent, c'est +fini, +en voilà pour longtemps à ne pas me relire.»</p> +<p>Elle avait une sorte de modestie très particulière; +elle était <i>homme</i> de lettres sans en avoir le principal +défaut, la préoccupation dominante de soi-même +et l'idée fixe de ses oeuvres. Elle était sensible +à +l'éloge et ne laissait pas de connaître sa valeur; +mais c'était le don de produire qu'elle estimait chez +elle plutôt que telle ou telle oeuvre. Elle ne ramenait +jamais d'elle-même le nom d'un de ses romans, +et quand ce nom revenait, elle ne s'en souvenait que +confusément. J'ai rarement vu à ce point le +détachement +d'un auteur; il m'arriva plusieurs fois de +l'étonner par la fidélité de ma mémoire, +moins ingrate +que la sienne pour tant d'oeuvres charmantes et passionnées.</p> +<p>Au fond, j'ose à peine le dire, tant ce mot est +décrié par l'école des artistes raffinés, +c'était une +bourgeoise. Elle en avait les habitudes, les instincts, +particulièrement celui de la maternité, qui était +à +l'état de prédestination chez elle, bien que souvent +mal appliqué et détourné de son but. +C'était une âme +bourgeoise avec une imagination byronienne. Ce +qu'il y a de constant, dans sa correspondance, c'est +le souci de son intérieur, de son ménage, de ses +enfants. Tout s'y ramène; elle presse sans cesse ses +amis de venir la chercher là où sont ses racines. +Dans cette dernière partie de son existence, combien +elle se montre différente de cette fantasque et +superbe amazone d'un idéal chimérique, qui avait +chevauché, dans de folles équipées, à +travers tant +de coeurs brisés! C'est elle, c'est la même qui, +ramenée +dans des conditions à peu près normales +d'existence et dans son cadre familial, décrit ainsi +cette vie qui est devenue sa plus chère habitude et +comme sa dernière religion. «À Nohant, c'est +toujours +la même régularité monastique: le déjeuner, +l'heure de promenade, les cinq heures de travail de +ceux qui travaillent, le dîner, le cent de dominos, +la tapisserie, pendant laquelle Manceau<a name="FNanchor_15_15"></a><a + href="#Footnote_15_15"><sup>15</sup></a> me fait la +lecture de quelque roman; Nini<a name="FNanchor_16_16"></a><a + href="#Footnote_16_16"><sup>16</sup></a>, assise sur la table, +brodant aussi; l'ami Borie ronflant, le nez dans le +calorifère et prétendant qu'il ne dort plus du tout; +Solange le faisant enrager; Émile (Aucante) disant +des sentences.» Voilà bien le tableau de famille +auquel se mêlent quelques profils d'amis. Car ce +Nohant est une auberge hospitalière, tout à fait +écossaise, ouverte toute l'année aux intimes. Le +jour, quand elle se porte bien, elle travaille à «son +petit Trianon»; elle brouette des cailloux, elle +arrache de mauvaises herbes, elle plante du lierre; +elle s'éreinte dans un jardin de poupée, et cela la fait +dormir, dit-elle, et manger on ne peut mieux. On +la voit d'ici, et dans quel costume négligé je la +surpris, +cette bonne travailleuse de la terre!</p> +<p>La vie d'intérieur, elle l'avait d'ailleurs +recherchée, +même à travers les circonstances les plus contraires, +à condition que l'intérieur fût réglé +par elle +et qu'on lui laissât certaines libertés, d'ordinaire +inconciliables. Quel est le sentiment qui dominait +quand elle alla s'établir avec ses enfants à Majorque, +traînant avec elle le pauvre Chopin, déjà +très malade? +Il faut lire ses lettres de l'hiver de 1839, datées de +l'abbaye de Valdemosa, pour se rendre compte de +cette sorte de maternité exaltée dans laquelle +s'était +transformée toute autre affection et qu'elle étendait +sur le grand artiste souffrant. Dans cette famille +réunie d'une façon assez bizarre, n'est-ce pas comme +un autre enfant à elle qu'elle soigne et pour lequel elle +se dévoue ainsi? Ne pourrait-on pas s'y tromper? La +vieille Chartreuse était d'une poésie incomparable; +la nature était admirable, grandiose et sauvage; des +aigles traversaient l'air au-dessus de leur tête; mais +le climat devenait horrible, la pluie torrentielle; les +habitants hostiles les regardaient comme des pestiférés. +Tout cela eût paru tolérable si Chopin avait +pu s'en arranger; mais cette poitrine, blessée à mort, +allait de mal en pis. Une femme de chambre, amenée +de France à grands frais, commençait à refuser le +service, comme trop pénible. On voyait le moment +où Lélia, après avoir fait le coup de balai et le +pot-au-feu, +allait aussi tomber de fatigue; car, outre son +travail de précepteur pour Maurice et Solange, outre +son travail littéraire, il y avait les soins continuels +qu'exigeait le malade et l'inquiétude mortelle qu'il +lui causait. Enfin, faut-il le dire? Lélia était couverte +de rhumatismes. On partit enfin; Chopin put partir +aussi et, grâce à elle, arriver à Paris<a + name="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17"><sup>17</sup></a>. +Il n'était que +temps. Sans insister sur ce sujet, on pourrait dire +qu'il y eut presque toujours ainsi, dans les affections +les plus diverses de George Sand, je ne sais quel +instinct maternel indécis ou égaré, ce qui faisait +dire +à un homme d'esprit «qu'elle était la fille de +Jean-Jacques +Rousseau et de Mme de Warens». L'infirmité +morale de cette nature, incomplète et prodigue, +était de confondre des sentiments trop différents +dans une sorte de mélange que l'opinion, même la +plus indulgente, jugeait souvent équivoque et refusait +de comprendre.</p> +<p>Quand l'instinct maternel fut à peu près +dégagé +de l'alliage et rendu à ses véritables objets, il +s'empara +de cette vie en maître, presque en tyran. La +vie de famille l'envahit. Elle est l'esclave de ses +enfants et de ses petits-enfants; elle organise toute +son existence pour les tenir en joie avec des jouets, +avec des récits, pour les élever, plus tard pour leur +gagner des dots et les bien marier. C'est pour eux +qu'elle fonde son fameux théâtre des marionnettes, +qui tient une si grande place dans sa vie. Maurice +est l'<i>impresario</i>; elle-même est le poète de ces +petits +drames<a name="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18"><sup>18</sup></a>. +«Je suis restée très gaie, sans initiative +pour amuser les autres, mais sachant les aider à +s'amuser.»</p> +<p>Quand elle voulut bien me promener à travers +toute sa maison, après une station au jardin, non +loin de la rivière où elle avait manqué, aux jours +d'autrefois, dans un accès de jeune désespoir, de +chercher une fin à une existence dont la perspective +la troublait déjà, c'est dans la petite salle de +théâtre +qu'elle me conduisit, comme dans un lieu consacré +par les rites joyeux de la famille. Mais le théâtre +était vide et démeublé. Sur les parois humides je +pus +voir encore</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Du spectacle d'hier l'affiche +déchirée.<br /> +</span></div> +</div> +<p>Tout sentait l'abandon momentané dans la gentille +salle, habituée aux applaudissements, aux rires de +la famille et des amis. On avait passé l'hiver et le +printemps à Tamaris, près Toulon, sur les bords de +la Méditerranée. On revenait esseulé, un peu +désorienté +à Nohant. La vie accoutumée n'avait pas +encore repris son cours. La maîtresse de maison ne +savait encore «où fourrer sa personne, ses bouquins +et ses paperasses». On lui arrangeait un cabinet +de travail. Maurice s'était ennuyé à Tamaris, +«de +voir toujours la mer sans la franchir». Il s'était +envolé en Afrique. De là il était parti sur le +yacht du +prince Napoléon pour Cadix et Lisbonne; il était +même question pour lui d'aller en Amérique. Les +comédiens ordinaires de Nohant étaient tous en +vacances, et je crois me souvenir que <i>Balandard</i>, la +grande marionnette dont il est si souvent question +dans les lettres, était en réparation.</p> +<p>On échappait difficilement, quand on venait à +Nohant, à cette douce manie dont toute la maison +était possédée. Je n'y échappai, ce +jour-là, que +grâce à l'absence des principaux personnages de +l'illustre théâtre. En temps ordinaire, George Sand +s'y mettait tout entière, coeur et âme, avec ses doigts +de fée. Elle faisait des scénarios et des costumes +pour les bonshommes; elle cherchait des effets nouveaux +de travestissements et de mots; elle s'enthousiasmait +franchement de ceux qu'avait trouvés son +fils Maurice. C'était pour elle comme une féerie +perpétuelle +dont elle s'enchantait naïvement, ne croyant +pas qu'il puisse y avoir de plus grand plaisir pour +les amis qu'elle invitait<a name="FNanchor_19_19"></a><a + href="#Footnote_19_19"><sup>19</sup></a>. Il n'est pas douteux que +sa +vocation littéraire, d'ailleurs assez discutable, pour le +théâtre, ne fût née et ne se fût +développée au contact +de ses marionnettes.</p> +<p>Elle et ses enfants avaient fait, durant plusieurs +hivers consécutifs dans la retraite de Nohant, avec +quelques amis, leur seule distraction et leur principal +souci de ces représentations, qui finissaient par +envahir les journées entières par le soin avec lequel +on les préparait, au grand étonnement des voisins +immédiats et des paysans, intrigués par une agitation +sans but. Mme Sand a peint sous de vives couleurs +cette vie en partie double, vie réelle et vie +d'artiste mélangées, en la transfigurant sur une plus +grande scène, dans une de ses plus intéressantes +nouvelles. Le fond est tout à fait le même. C'est +«une sorte de mystère, qui résultait naturellement +du vacarme prolongé assez avant dans les nuits, +au milieu de la campagne, lorsque la neige ou +le brouillard enveloppaient la maison, et que les +serviteurs mêmes, n'aidant ni aux changements de +décor ni aux soupers, quittaient de bonne heure le +logis; le tonnerre, les coups de pistolet, les roulements +de tambour, les cris du drame et la musique +du ballet, tout cela avait quelque chose de fantastique, +et les rares passants qui en saisirent de loin +quelque chose n'hésitèrent pas à nous croire fous +ou +ensorcelés.» C'est bien là le point de +départ de cet +ingénieux et charmant récit qui servit de thème +à +l'analyse de quelques idées d'art et où il n'est pas +difficile de reconnaître dans <i>le Château des +Désertes</i> +une sorte de Nohant idéalisé, de même que dans +Célio et dans Stella les enfants de celle qui avait +retracé avec complaisance quelques-uns de ses propres +traits dans la touchante image de Lucrezia Floriani. +C'est ainsi que, sous sa main habile, la réalité +devenait de l'art et souvent du grand art. Dans un +autre roman, <i>l'Homme de neige</i>, un des récits les +plus dramatiques de George Sand, il faut remarquer +le rôle considérable que l'auteur attribue à une +représentation de marionnettes. C'est un peu la scène +des <i>comédiens</i> dans <i>Hamlet</i> qui nous est rendue, +avec de plus petites proportions et sur un plus petit +théâtre. Mais cette scène est capitale, comme dans +la pièce de Shakespeare, et les plus grands +intérêts, +la révélation et le châtiment du crime, +soupçonné +non encore connu, tout est suspendu à cette +représentation +où Christian Waldo et l'avocat Socflé +mettent tout leur esprit et toute leur âme à combiner +les jeux de scène et les surprises de la conversation +imaginée, d'où doit sortir le dénouement. Encore +un souvenir dramatisé du <i>Théâtre de Nohant</i>.</p> +<p>Mère de famille dévouée, tout entière +à la vie intérieure +qu'elle crée autour d'elle, elle aimait qu'on +la représentât sous cet aspect, et c'est dans ce +sens qu'elle répondait aux questions de M. Louis +Ulbach, qui avait l'intention de faire son portrait +dans un journal. Elle l'assurait que, depuis vingt-cinq +années, sa vie était bien banale. «Que voulez-vous, +disait-elle, je ne puis me hausser. Je ne suis +qu'une bonne femme à qui on a prêté des +férocités +de caractère tout à fait fantastiques.» Elle tenait +beaucoup à ce que l'on détruisît, dans l'opinion +publique, +la légende d'autrefois. «On m'a accusée de +n'avoir pas su aimer passionnément. Il me semble +que j'ai vécu de tendresse et qu'on pouvait bien s'en +contenter. À présent, Dieu merci, on ne m'en +demande pas davantage, et ceux qui veulent bien +m'aimer, malgré le manque d'éclat de ma vie et de +mon esprit, ne se plaignent pas de moi.»</p> +<p>Elle me disait à peu près la même chose, en +termes fort simples. En abrégeant cette lettre biographique, +il me semble que je reproduis quelques +traits de sa conversation. Elle écrivait facilement, +disait-elle, et avec plaisir, c'était sa +récréation; car +la correspondance était énorme, et c'était +là le travail. +Si encore on n'avait à écrire qu'à ses amis! +Mais elle était assaillie. «Que de demandes touchantes +ou saugrenues! Toutes les fois que je ne +peux rien, je ne réponds rien. Quelques-unes méritent +que l'on essaye, même avec peu d'espoir de +réussir. Il faut alors répondre qu'on essayera... +J'espère, +après ma mort, aller dans une planète où l'on +ne saura ni lire ni écrire.» Chacun fait à sa +manière +l'image de son Paradis. Elle avait tant écrit pendant +sa vie qu'elle voulait se reposer d'écrire toute +l'éternité. +Et de fait elle était l'obligeance même, mais +sans banalité. Il est impossible de n'être pas +touché, +en parcourant cette vaste correspondance, de la bienveillance, +je dirai même de la charité d'âme et d'art +avec laquelle cette femme supérieure se met à la +portée des talents ou fractions de talent qui l'implorent, +de la franchise d'éloge qui encourage les uns, +de la sincérité, non sans ménagements, +destinée à +décourager les autres. C'est surtout l'avocat politique +qui est infatigable en elle. Plus libre que son +parti, bien que républicaine de naissance, comme +elle le dit, elle ne cesse pas de demander, non pour +elle, grand Dieu! mais pour des amis ou des clients +politiques, menacés ou frappes après le coup +d'État, +de réclamer pour qu'on les laisse en France ou +qu'on les rappelle de l'exil, et auprès de qui? auprès +du prince Louis-Napoléon lui-même, d'abord +président, +puis empereur, qui lui accordait un crédit +presque illimité d'influence. George Sand ne ménageait +pas ce crédit; sans rien céder de ses opinions +personnelles, elle obtenait presque toujours ce qu'elle +demandait, et cela fait le plus grand honneur à la +solliciteuse et au sollicité. C'est une des rares circonstances +où les droits de l'humanité l'emportaient +soit sur l'orgueil des partis irréconciliables, soit sur +l'orgueil du pouvoir infaillible.</p> +<p>George Sand ne cachait rien ou presque rien de +ses affaires intimes; elle ne modifiait cette vie si bien +réglée que pour accomplir quelques excursions en +France, qui lui étaient nécessaires pour chercher +des cadres à ses romans; je ne parle pas d'un +établissement +qu'elle fit vers la fin à Palaiseau, pour +être, disait-elle, plus à la portée des +théâtres de +Paris, ou elle avait plusieurs pièces en préparation. +Sauf cet épisode assez court, c'est à Nohant qu'elle +avait destiné de mourir, et c'est là, en effet, qu'elle +mourut, à l'âge de soixante-douze ans, le 8 février +1876. Elle n'avait aucune raison d'être discrète sur +sa position matérielle: «Mes comptes ne sont pas +embrouillés. J'ai bien gagné un million avec mon +travail (en 1869); je n'ai pas mis un sou de côté; j'ai +tout donné, sauf vingt mille francs, que j'ai placés +pour ne pas coûter trop de tisane à mes enfants si je +tombe malade; et encore ne suis-je pas bien sûre de +garder ce capital; car il se trouvera des gens qui en +auront besoin, et si je me porte assez bien pour le +renouveler, il faudra bien lâcher mes économies. +Gardez-moi le secret, pour que je les garde le plus +possible.»</p> +<p>Quand il lui arrivait de faire allusion à quelque +circonstance de sa vie passée, elle avait une manière +de s'absoudre elle-même, sans rien dissimuler, qui +ne manquait pas d'une certaine originalité de bonne +humeur: «Je dois avoir de gros défauts; je suis +comme tout le monde, je ne les vois pas. Je ne sais +pas non plus si j'ai des qualités et des vertus. Si on +a fait le bien, on ne s'en loue pas soi-même, on +trouve qu'on a été logique, voilà tout. Si on a +fait le +mal, c'est qu'on n'a pas su ce qu'on faisait. Mieux +éclairé, on ne le ferait plus jamais.» +Peut-être trouvera-t-on +cet examen de conscience trop complaisant +et trop commode. Je le donne pour ce qu'il est +et pour ce qu'il vaut, comme une preuve assez naïve +qu'elle avait une indulgence universelle dont il lui +semblait juste de profiter pour elle-même, ajoutant +plaisamment: «Vous voulez savoir plus qu'il n'y en +a.... L'individu nommé George Sand cueille des +fleurs, classe ses herbes, coud des robes et des +manteaux pour son petit monde, et des costumes de +marionnettes, lit de la musique, mais surtout passe +des heures avec ses petits-enfants.... Ça n'a pas +été +toujours si bien que ça. Il a eu la bêtise d'être +jeune, +mais comme il n'a pas fait de mal, ni connu les mauvaises +passions, ni vécu pour la vanité, il a le bonheur +d'être paisible et de s'amuser de tout.»</p> +<p>À cette date où je la rencontrai à Nohant, elle +arrivait chargée de plantes recueillies sur les bords +de la Méditerranée et dans la Savoie. Elle s'effrayait +du rangement qu'elle avait à faire dans ses herbes, +et de fait elle se livra presque tout le jour à ce travail, +en causant. Mais il y avait un bien autre rangement +à faire dans la maison. Le cabinet de travail était +affreux, et rien qu'à le voir, il donnait le spleen. On +en arrangeait un autre, où George Sand comptait travailler +avec plaisir. En attendant, son atelier de travail +était sa chambre à coucher. Elle me montra sur une +table très simple une pile de grandes feuilles de papier +bleu, coupées d'avance dans le format in-quarto. +«Quand vous partirez ce soir, me dit-elle, je me +mettrai à l'ouvrage, et je ne me coucherai que quand +j'aurai rempli douze de ces pages.» C'était la tâche +quotidienne: le travail était ainsi réglé +d'avance; +elle comptait sur l'exactitude de son inspiration, qui +ne lui faisait presque jamais défaut.</p> +<p>Ce fut pour moi une occasion presque inespérée +de faire connaissance intime avec son procédé de +travail, dont les résultats m'avaient toujours +étonné +par leur abondance non moins que par leur exacte +régularité. À cette époque de sa vie, elle +faisait au +moins son petit roman tous les ans, avec une pièce de +théâtre. «Ne voyez en moi qu'un vieux troubadour +retiré des affaires, qui chante de temps en temps sa +romance à la lune, sans grand souci de bien ou de +mal chanter, pourvu qu'il dise le motif qui lui trotte +dans la tête, et qui, le reste du temps, flâne +délicieusement.»</p> +<p>J'avais étudié avec soin son oeuvre; deux +caractères +m'avaient frappé: l'étonnante facilité du talent, +poussée jusqu'à la négligence, et l'absence trop +visible de composition dans ses meilleurs romans. +Elle s'aperçut clairement que même au point de vue +purement littéraire, en dehors des questions de fond, +pendant que je lui parlais de mes impressions, j'y +mettais des réserves. Elle parut mécontente, non que +je fisse des réserves, mais que je les gardasse pour +moi; elle me demanda une franchise entière. Je +m'expliquai donc, comme je le devais, sur ces +deux points avec sincérité. Elle m'en remercia et +poussa la critique bien plus loin que je ne le faisais +moi-même, ce qui me donna une idée très favorable +de sa nature littéraire, avide de vérité et assez +forte +pour résister aux tentations subalternes de la flatterie. +En réveillant mes souvenirs et les complétant par +les nombreuses confidences qui remplissent ses +lettres les plus intéressantes, je suis arrivé à +me +faire une idée assez exacte de sa méthode de travail +et de ses idées sur les conditions et les exigences de +son art, qu'elle portait à l'état d'instinct jusqu'au +jour où, dans une discussion célèbre, il fallut en +trouver l'expression claire et la formule définitive.</p> +<p>Il semble bien que c'était le plaisir d'écrire qui +l'entraînait, presque sans préméditation, à +jeter un +peu confusément sur le papier ses rêves, ses tendresses, +ses méditations et ses chimères, sous une +forme concrète et vivante.</p> +<p>Pour se rendre compte de cette facilité presque +incroyable d'écrire, il fallait se rappeler qu'il y avait +en elle, avec le don naturel que rien ne remplace, ce +fonds d'expérience et de connaissances acquises, +qui multiplie les ressources du talent et permet de le +varier, non sans le fatiguer sans doute, mais sans +l'épuiser jamais.—Le don de nature se constate +et ne s'analyse guère. Comment expliquer avec précision +ce fait extraordinaire d'une imagination qui +s'éprend avec ardeur de ses propres créations, d'une +faculté d'expression qui se trouve un jour toute +prête, sans avoir été préparée, qui +s'adapte presque +sans tâtonnement et sans effort aux sujets les plus +divers, à l'analyse et à l'action, comme si l'auteur ne +trouvait rien de plus aisé et de plus naturel que de +raconter ses visions intérieures et de faire voir aux +autres les personnages et les drames qui s'agitent en +lui à l'aide d'un style qui n'est que sa pensée devenue +visible? C'est là le don, il existe, et l'on trouve de +ces esprits prédestinés qui se jouent des +difficultés +de l'expression avec une aisance lumineuse et une +liberté pleine de grâce, tandis que d'autres +écrivains, +artistes profonds, mais laborieux, se travaillent eux-mêmes +et fatiguent leur intelligence pour accomplir +leur oeuvre, non certes sans succès, mais avec un +effort qui laisse sa trace dans chaque page, dans +chaque phrase, dans chaque mot. Le sillon est +creusé profondément, mais le lecteur semble y avoir +collaboré lui-même. De là, selon les degrés +où se +place l'écrivain, une estime ou une admiration qui +n'est pas exempte d'un certain sentiment de lassitude.</p> +<p>Mais chez George Sand, à ce don naturel se joignait +une culture très variée, très étendue. Elle +avait +beaucoup lu, et, bien qu'elle l'eût fait à tort et +à travers, +il lui était resté de ces études diverses des +alluvions assez riches qui, mêlées à son propre +fonds, l'enrichissaient singulièrement et aidaient à +sa fécondité. Personne n'a mieux compris qu'elle et +mieux exprimé la nécessité de l'étude pour +l'art. «Je +ne sais rien, disait-elle; mais cependant il me reste +quelque chose d'avoir beaucoup lu et beaucoup appris.... +Je ne sais rien, parce que je n'ai plus de mémoire; +mais j'ai beaucoup appris, et à dix-sept ans +je passais mes nuits à apprendre. Si les choses ne +sont pas restées en moi à l'état distinct, elles +ont fait +tout de même leur miel dans mon esprit.» Nous +avons vu, en effet, dans l'<i>Histoire de ma vie</i>, combien +de lectures elle avait traversées au hasard, mais non +stérilement, puisque de chaque auteur, poète, philosophe, +publiciste, Byron, Goethe, Leibniz et Rousseau, +il était resté quelque parcelle qui roulait un +peu confusément dans le vaste et puissant courant de +sa vie cérébrale. Elle ne cessait de recommander +cette méthode aux dilettantes, aux amateurs, ou bien +encore aux jeunes paresseux qui s'adressaient à elle, +comme à une conseillère commode qui allait leur +dire: «Vous avez du génie; fiez-vous à lui et +marchez +sans crainte». C'est ce que répondent d'ordinaire +les grands avocats consultants de la gloire à +tous les solliciteurs qui les importunent et à qui ils +envoient bien vite, pour s'en débarrasser, quelque +compliment stéréotypé, avec leur +bénédiction littéraire. +George Sand s'abstenait de payer en ce genre +de monnaie banale les jeunes aspirants à l'art: +«Vous voulez être littérateur, écrivait-elle +à l'un +d'eux, je le sais bien. Je vous ai dit: Vous pouvez +l'être si vous apprenez tout. L'art n'est pas un don +qui puisse se passer d'un savoir étendu dans tous les +sens.... Vous pouvez être frappé du manque de +solidité +de la plupart des écrits et des productions +actuelles: tout vient du manque d'étude. Jamais un +bon esprit ne se formera s'il n'a pas vaincu les difficultés +de toute espèce de travail, ou au moins de +certains travaux qui exigent la tension de la volonté.» +Elle est implacable, pour ceux à qui elle s'intéresse, +sur cette hygiène préparatoire de la volonté qui +ne +conduit pas à l'érudition proprement dite, mais qui +développe une aptitude spéciale à tout comprendre, +le +jour où il le faudra et où l'écrivain le voudra. +L'art +tout seul, livré à lui-même, se dévore et se +consume. +«Vous avez les instincts et les goûts de l'art, +dit-elle à l'un des favoris de sa critique; mais vous +pouvez constater à chaque instant que l'artiste purement +artiste est impuissant, c'est-à-dire médiocre ou +excessif, c'est-à-dire fou.... Vous croyez pouvoir produire +sans avoir amassé.... Vous croyez qu'on s'en tire +avec de la réflexion et des conseils. Non, on ne s'en +tire pas. Il faut avoir vécu et cherché. Il faut avoir +digéré beaucoup; aimé, souffert, attendu, et en +piochant +toujours. Enfin, il faut savoir l'escrime à fond +avant de se servir de l'épée. Voulez-vous faire comme +tous ces gamins de lettres qui se croient des gaillards +parce qu'ils impriment des platitudes et des +billevesées? Fuyez-les comme la peste, ils sont les +vibrions de la littérature<a name="FNanchor_20_20"></a><a + href="#Footnote_20_20"><sup>20</sup></a>.» C'est là, on +en conviendra, +une mâle et fière rhétorique qui vaut toutes +les rhétoriques de l'école. C'était la voix +puissante +d'un talent mûri; les conseils de sa vieillesse à +l'impatiente +jeunesse de ses solliciteurs confinaient à +la plus haute morale: «L'art est une chose sacrée, +s'écriait-elle, un calice qu'il ne faut aborder qu'après +le jeûne et la prière. Oubliez-le, si vous ne pouvez +mener de front l'étude des choses de fond et l'essai +des premières forces de l'invention.»</p> +<p>L'étude des choses de fond, c'est la condition de +l'écrivain futur. S'il ne s'est pas amassé d'avance un +trésor de connaissances sérieuses, dans un ordre +quelconque des idées où s'est exercée la grande +curiosité humaine, histoire, sciences naturelles, +droit, économie politique, philosophie, qu'importe +qu'il ait l'outil? L'outil travaille à vide; que devient +l'artiste dans son frivole labeur, s'il ne l'applique pas +à quelque matière résistante, s'il ne s'occupe que +de +la forme, indifférent aux choses, s'il ne se fait pas +une loi de pénétrer en tout sujet au delà du banal +et +du convenu et de donner des dessous et de la solidité +à sa peinture?</p> +<p>Excellents conseils et qu'elle avait, toute sa vie, +appliqués pour son propre compte, ne cessant pas +de porter, dans les ordres les plus divers des connaissances +humaines, sa mobile et enthousiaste curiosité. +D'ailleurs, s'il faut des racines dans l'art comme +dans la vie, elle en avait et qui dataient de loin et +qu'elle ne cessait pas de développer et de fortifier +dans le sol d'où s'élançait son talent en superbes +moissons. C'était telle science, comme l'histoire naturelle, +dont elle avait fait une constante étude, ou +d'une manière plus large, la nature, qu'elle n'avait +pas cessé de contempler des yeux de son corps et de +son esprit. Un problème d'histoire naturelle la passionnait, +elle ne le quittait pas qu'elle ne l'eût résolu, +et pendant tout le temps qu'elle en poursuivait la +solution, rien n'existait plus pour elle. Il lui arrivait, +par exemple, pendant des mois entiers, de s'occuper +de recherches de ce genre avec son fils Maurice, qui +en était épris de son côté; elle n'avait +plus dans sa +cervelle que des noms plus ou moins barbares. Dans +ses rêves, elle ne voyait que prismes rhomboïdes, +reflets chatoyants, cassures ternes, cassures résineuses; +ils passaient des heures entières à se demander: +«Tiens-tu l'<i>orthose</i>?—Tiens-tu l'<i>albite</i>?» +Elle avait, au lendemain de ces orgies scientifiques, +toutes les peines du monde à se remettre à la vie +ordinaire et à ses besognes accoutumées; mais elle +y revenait avec plus de force. D'autres fois, c'était +la botanique qui la possédait: «Ce que j'aimerais, ce +serait de m'y livrer absolument; ce serait pour moi +le paradis sur la terre.» N'était-ce pas encore un +travail de ce genre que ces excursions annuelles +qu'elle entreprenait à travers la France? «J'aime à +avoir vu ce que je décris. N'eussé-je que trois mots +à dire d'une localité, j'aime à la regarder dans +mon +souvenir et à me tromper le moins que je peux.» +Elle avait une manière à elle de regarder la nature, +silencieusement. Mais ce silence était actif; elle +absorbait chaque détail présent devant ses yeux, et +l'emportait vivant dans sa vision interne, aussi +nette que la perception même. De là le charme et la +vérité de ses paysages. Même quand on ne les a pas +vus dans la réalité, on s'écrie devant eux, +involontairement, +comme devant le portrait d'un grand +maître, quand on ne connaît pas l'original: «C'est +bien cela!» L'art seul vous fait croire à la ressemblance.</p> +<p>D'autres racines, plus profondes encore, c'étaient +celles qui l'attachaient, depuis les premières années +de sa jeunesse, à tout un ensemble d'idées +philosophiques, +politiques et religieuses<a name="FNanchor_21_21"></a><a + href="#Footnote_21_21"><sup>21</sup></a>. Elles s'étaient +enfoncées +de bonne heure dans cette âme ouverte et +avide; elles s'y étaient, de bonne heure aussi, +exagérées +et faussées; à la longue, pourtant, quelques-unes +s'étaient redressées d'elles-mêmes par la force +naturelle d'un bon esprit; d'autres s'étaient assouplies, +dans leur rigidité primitive, à la rude école de +la vie. Plutôt que d'insister encore une fois sur les +aberrations de goût et de bon sens qui l'avaient +désignée +autrefois aux inquiétudes de la conscience +publique, ou même à des haines et à des vengeances +terribles venues de deux côtés bien différents de +l'opinion, du côté de Proudhon et du côte de Louis +Veuillot, mieux vaudrait montrer George Sand dans +la dernière période de sa vie, la représenter non +pas comme une convertie à la modération, ni comme +le transfuge de ses idées, mais s'appliquant, avec une +bonne foi méritoire, à les modifier dans une mesure +plus acceptable pour elle-même et à reconquérir, au +moins sur certains points, la liberté de son <i>moi</i> et son +indépendance d'esprit.</p> +<p>Certes il reste bien toujours en elle, soit en politique, +soit en philosophie, une part suffisante d'exagération +et de paradoxes. Mais comme il y a loin +déjà—par l'intervalle du temps et des idées—de +la révoltée d'autrefois! Depuis l'expérience de la +guerre et de la Commune, ce n'est qu'à des traits +assez rares, clairsemés dans la correspondance, que +l'on reconnaîtrait l'ancienne amie de Mazzini et d'Armand +Barbès, l'utopiste des réformes sur la condition +des femmes et le mariage, la disciple enthousiaste +et fougueuse de l'Évangile de Pierre Leroux, la +sectaire du Christianisme réformé par le +panthéisme +sombre de Lamennais, plus tard l'ardente révolutionnaire +de 1848, la collaboratrice de Ledru-Rollin, le +menaçant rédacteur des <i>Bulletins de la +République</i> +émanés du ministère de l'Intérieur. Tant +d'événements +n'ont pas été perdus pour elle, ni en politique, ni +en philosophie sociale. Nous n'en voulons ici donner +que quelques preuves. Je ne les veux même pas tirer +de ce fameux <i>Journal d'un Voyageur pendant la +guerre</i>, que la <i>Revue des Deux Mondes</i> publia avec +tant de succès, au grand scandale de quelques lecteurs, +mais de la Correspondance elle-même, un témoin +qui ne peut pas mentir. Le 28 avril 1871 elle écrivait +à Flaubert: «L'expérience que Paris essaye ou +subit ne prouve rien contre les lois du progrès, et +si j'ai quelques principes acquis dans l'esprit, bons +ou mauvais, ils n'en sont ni ébranlés ni modifiés. +Il y a longtemps que j'ai accepté la patience, comme +on accepte le temps qu'il fait, la durée de l'hiver, la +vieillesse, l'insuccès sous toutes ses formes. Mais je +crois que les gens de parti (sincères) doivent changer +leurs formules ou s'apercevoir peut-être du vide de +toute formule <i>a priori</i>.» Et à Mme Adam, le 15 +juin de la même année: «Pleurons des larmes de +sang sur nos illusions et nos erreurs.... Nos principes +peuvent et doivent rester les mêmes; mais l'application +s'éloigne, et il peut se faire que nous soyons +condamnés à vouloir ce que nous ne voudrions pas.»</p> +<p>Quoi qu'elle en dise, les principes eux-mêmes +s'étaient, non pas ébranlés dans le fond, mais +modifiés +dans l'application. À un jeune enthousiaste qui +lui envoyait des poésies politiques: «Merci, +répondait-elle; +mais ne me dédiez pas ces vers-là.... Je +hais le sang répandu, et je ne veux plus de cette +thèse: «Faisons le mal pour amener le bien; tuons +pour créer». Non, non, ma vieillesse proteste contre +la tolérance où ma jeunesse a flotté. Il faut nous +débarrasser des théories de 1793; elles nous ont +perdus. Terreur et Saint-Barthélemy, c'est la même +voie.... Maudissez tous ceux qui creusent des <i>charniers</i>. +La vie n'en sort pas. C'est une erreur historique +dont il faut nous dégager. Le mal engendre le +mal....» (21 octobre 1871.) Et dans le style familier +qu'elle aime jusqu'à l'abus, avec ce tutoiement qui +est chez elle un reste de la vie d'artiste, elle disait +à Flaubert: «J'ai écrit jour par jour mes +impressions +et mes réflexions durant la crise. La <i>Revue +des Deux Mondes</i> publie ce journal. Si tu le lis, tu +verras que partout la vie a été déchirée +à fond, +même dans les pays où la guerre n'a pas +pénétré! +Tu verras aussi que je n'ai pas gobé, quoique très +gobeuse, la blague des partis.» Le style n'est pas +noble, mais combien expressif!</p> +<p>Elle raille son enthousiasme d'autrefois sans critique +et sans défiance, cet optimisme, impatient des +délais, qui voulait réaliser le progrès, +immédiatement +et à tout prix, fût-ce par la force. Elle avait +cependant beaucoup fait pour améliorer sa nature, et +voilà que les événements de Paris remettent tout +en +question à ses yeux: «J'avais gagné beaucoup sur +mon propre caractère, j'avais éteint les +ébullitions +inutiles et dangereuses, j'avais semé sur mes volcans +de l'herbe et des fleurs qui venaient bien, et je me +figurais que tout le monde pouvait s'éclairer, se corriger +ou se contenir..., et voilà que je m'éveille d'un +rêve.... C'est pourtant mal de désespérer.... +Ça passera, +j'espère. Mais <i>je suis malade du mal de ma +nation et de ma race.</i>»—«Défendons-nous de +mourir!» s'écrie-t-elle sans cesse, et elle ajoute: +«Je parle comme si je devais vivre longtemps, et +j'oublie que je suis très vieille. Qu'importe? je vivrai +dans ceux qui vivront après moi.» (1871.)</p> +<p>En toute chose, même dans l'ordre philosophique, +il se produit ainsi chez elle un notable apaisement; +la passion excessive, qui jette dans chacune de ses +idées une flamme d'orage, s'est calmée. Elle demeure +spiritualiste ardente, comme elle l'a toujours été, +mais elle ne croit plus nécessaire de faire la guerre +au christianisme; elle reste en dehors, elle ne fulmine +plus. On chercherait en vain, dans sa correspondance +des dernières années, ces déclamations +furibondes contre le prêtre qui éclataient à tout +propos et hors de propos, vingt ans auparavant, +dans ses romans et dans ses lettres. Quant à ses +convictions philosophiques, elle les défend avec une +obstination indomptable et méritoire contre l'intolérance +à rebours du matérialisme qui se prétend +scientifique. Elle ne supporte pas qu'on lui dise: +«Croyez cela avec moi, sous peine de rester avec +les hommes du passé, détruisons pour prouver, +abattons tout pour reconstruire». Elle répond: +«Bornez-vous à prouver et ne nous commandez +rien». Ce n'est pas le rôle de la science d'abattre +à coups de colère et à l'aide des passions.... +Vous +dites: «Il faut que la foi brûle et tue la science, ou +que la science chasse et dissipe la foi». Cette mutuelle +extermination ne me paraît pas le fait d'une +bataille, ni l'oeuvre d'une génération. La liberté +y +périrait<a name="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22"><sup>22</sup></a>.» +Elle ne voit pas la nécessité de forcer +son entendement pour en chasser de nobles idées, et +de détruire en soi certaines facultés <i>pour faire +pièce +aux dévots</i>. «Il n'est pas nécessaire, il n'est +pas +utile de tant affirmer le néant, dont nous ne savons +rien. Il me semble qu'en ce moment on va trop loin, +dans l'affirmation d'un réalisme étroit et un peu +grossier, dans la science comme dans l'art.»</p> +<p>On le voit, elle s'est graduellement affranchie des +jougs de coterie qui ont pesé sur elle si durement, +et de l'influence excessive de certains personnages +qui l'ont presque dépossédée d'elle-même. +Elle se +retrouve et se ressaisit avec ses convictions et +aussi ses chimères mais du moins avec celles qui +sont bien à elle et qui constituent son <i>moi</i>. Elle +remonte à un niveau d'où sa passion et surtout celle +des autres l'avaient fait trop souvent descendre.</p> +<p>Dans l'intervalle, des talents nouveaux avaient +surgi. Au moins dans l'ordre de ses travaux personnels, +elle ne voulait en ignorer aucun. Elle s'intéressait +vivement à ces diverses manifestations de la vie +littéraire. Elle avait été en relations d'exquise +courtoisie +avec Octave Feuillet, qu'elle loua vivement et +spontanément pour le <i>Roman d'un jeune homme pauvre</i>; +elle resta même avec lui en excellents termes +jusqu'à l'apparition de l'<i>Histoire de Sibylle</i>, qui +provoqua +de sa part une réponse amère et passionnée, +<i>Mademoiselle de la Quintinie</i>. Elle avait suivi avec +intérêt les débuts d'Edmond About, elle y avait +applaudi +non sans quelques protestations contre le système +de la raillerie perpétuelle. «On s'est beaucoup +moqué de nos désespoirs d'il y a trente ans. Vous +riez, vous autres, mais bien plus tristement que nous +ne pleurions.» Elle s'étonnait surtout que les jeunes +talents s'obstinassent «à voir et à montrer +uniquement +la vie de manière à révolter douloureusement +tout ce que l'on a d'honnêteté dans le coeur. Nous en +étions, nous, à peindre l'homme souffrant, le +blessé +de la vie. Vous peignez, vous, l'homme ardent qui +regimbe contre la souffrance et qui, au lieu de rejeter +la coupe, la remplit à pleins bords et l'avale. Mais +cette coupe de force et de vie vous tue; à preuve que +tous les personnages de <i>Madelon</i> sont morts à la fin +du drame, honteusement morts, sauf <i>Elle</i>, la personnification +du vice, toujours jeune et triomphant.» +Cette sorte de partialité du succès, sinon de la +sympathie, +l'irrite. «Donc, quoi? Ce vice seul est une force, +l'honneur et la vertu n'en sont pas?... Je conviendrai +avec vous que Feuillet et moi nous faisons, chacun +à notre point de vue, des légendes plutôt que des +romans de moeurs. Je ne vous demande, moi, que +de faire ce que nous ne savons faire; et puisque +vous connaissez si bien les plaies et les lèpres de +cette société, de susciter <i>le sens de la force</i> +dans le +milieu que vous montrez si vrai<a name="FNanchor_23_23"></a><a + href="#Footnote_23_23"><sup>23</sup></a>.» Elle avait pour +Alexandre Dumas un vrai culte fait d'admiration et +de tendresse. Elle jouit profondément de son succès; +elle lit <i>l'Affaire Clémenceau</i> avec une sollicitude +maternelle; elle lui suggère aussitôt la contre-partie, +qui pourra devenir, quelque temps après, en +changeant le sexe, <i>la Princesse Georges</i>. Lorsque +Alexandre Dumas se fait pour un jour publiciste, +après la guerre et la Commune, empruntant à Junius +son masque et sa plume, elle applaudit avec ravissement, +elle proclame que c'est un pur chef-d'oeuvre. +«Comme vous allez au fond des choses et comme +vous savez mettre des faits où je ne mets que des +intentions! Et puis, comme c'est dit! développé et +serré en même temps, vigoureux, ému et +solide!» +Ce qu'elle ne se lassait pas d'admirer, c'est l'entente +et la force scénique, la <i>vis dramatica</i> +prédestinée à +de si grands succès qu'elle se faisait gloire d'avoir +devinés: «Vous souvenez-vous que je vous ai dit, +après <i>Diane de Lys</i>, que vous les enterreriez tous!... +Je m'en souviens, moi, parce que mon impression +était d'une force et d'une certitude complètes. Vous +aviez l'air de ne pas vous en douter, vous étiez si +jeune! Je vous ai peut-être révélé à +vous-même, et +c'est une des bonnes choses que j'ai faites en ma +vie.»</p> +<p>Elle qui avait tant de soucis pour transformer ses +romans en pièces et qui, d'ailleurs, ne se piquait pas +d'une grande science des agencements scéniques, elle +était frappée de cette franchise d'allure, de cet accent +de vérité forte dans les situations et les sentiments +où <i>les autres</i> n'échappent pas à la +convention. «Et +quels progrès depuis ce temps-là! Vous êtes +arrivé +à savoir ce que vous faites et à imposer votre +volonté +au public. Vous irez plus loin encore, et toujours +plus loin<a name="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24"><sup>24</sup></a>.» +Cette aimable prophétie qu'elle lui +envoyait avec ses bénédictions maternelles, c'est au +public à dire si elle s'est réalisée.</p> +<p>Si je voulais définir l'esprit de George Sand, en +dehors des épisodes et des aventures de sa vie +littéraire, +je dirais que c'était un esprit dogmatique et +passionné. Dogmatique, en ce sens qu'elle avait des +convictions fermes sur des choses fondamentales. Il +faut distinguer la valeur des idées et la foi aux idées. +Quelle que fût la valeur des siennes, elle y croyait +fortement, elle les prenait fort au sérieux; elle ne +permettait pas qu'en quelque milieu que ce fût, +sceptique ou gouailleur, on en plaisantât; elle y subordonnait +instinctivement la meilleure partie d'elle-même, +son art. Or les idées ont une telle force en +soi, que, fussent-elles contestables, elles communiquent +quelque chose de cette force aux esprits qui +s'en nourrissent; elles lui donnent un caractère +d'élévation et de générosité en +comparaison de ceux +qui se font une sorte d'esthétique de l'indifférence +absolue. C'est là le secret de cette supériorité +qu'elle +semble avoir conservée dans sa longue correspondance +avec Flaubert, où furent abordées quelques-unes +des plus délicates questions de la littérature, +où purent se contrôler réciproquement deux +manières +tout à fait diverses et presque opposées de +concevoir l'art.</p> +<p>Cette controverse amicale dura près de douze +années, de 1864 à 1876. Comment était née +cette +amitié littéraire entre deux personnages si +différents, +il importe peu; sans doute ils se rencontrèrent un +jour à ce fameux dîner Magny où George Sand ne +manquait pas de paraître, quand elle passait par +Paris, ne fût-ce que pour reprendre langue dans +ce pays des lettrés qu'elle oubliait dans les longs +séjours de Nohant. Après cette rencontre, plus ou +moins fortuite, Flaubert avait applaudi de toutes ses +forces à la première représentation de <i>Villemer</i>, +et +George Sand, reconnaissante, lui écrivait «qu'elle +l'aimait de tout son coeur». La connaissance était +faite; les lettres devinrent de plus en plus fréquentes; +elles devaient durer autant que la vie de +George Sand. Elle avait admiré <i>Madame Bovary</i>; +pour <i>Salammbô</i>, elle avait tout de suite vu le +défaut +de la cuirasse. «Ouvrage très fort, très beau, +disait-elle, mais qui n'a vraiment d'intérêt que pour +les artistes et les érudits. Ils le discutent d'autant +plus, mais ils le lisent, tandis que le public se contente +de dire: «C'est peut-être superbe, mais les +gens de ce temps-là ne m'intéressent pas du tout<a + name="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25"><sup>25</sup></a>.»</p> +<p>Elle avait laissé, sans doute, percer quelque +chose de cette impression en causant avec Flaubert, +qui, de son côté, avait plaisanté, paraît-il, +«le vieux +troubadour de pendule d'auberge, qui toujours +chante et chantera le parfait amour». Troubadour, +le nom plaît à George Sand, elle l'adopte en riant et +se désigne ainsi elle-même depuis ce jour-là. +L'artiste +et le troubadour, c'était bien là l'opposition des +deux auteurs, caractérisée par deux mots pittoresques, +et ce fut l'occasion toute naturelle de la +controverse. Il est assez vraisemblable qu'avant cette +époque George Sand, bien qu'elle eût souvent touché +en passant à ce sujet de l'art, n'avait jamais porté sa +réflexion sur son art personnel, qu'elle ne s'était +jamais rendu un compte bien exact ni de ses procédés +de compositions ni du but qu'elle poursuivait. +Elle avait en cela, comme en autre chose, obéi à ses +instincts et particulièrement à cette vocation +d'écrire +pour raconter et pour peindre, qui s'exprimait chez +elle avec une force irrésistible et une facilité qui +tenait du prodige. Ce qui l'amena à réfléchir sur +ces +sujets et à se définir elle-même, ce fut le +spectacle +des tendances et des richesses contraires qui surgissaient +autour d'elle, et la comparaison des talents +les plus divers qui s'imposait à elle. Le réalisme ne +faisait que commencer; elle put à peine connaître le +premier grand succès de M. Zola. Mais Flaubert, +mais Jules et Edmond de Goncourt révélaient dans +chacune de leurs oeuvres un art nouveau, où se +combinaient l'influence de Balzac par l'intensité de +l'observation et celle de Théophile Gautier par la +préoccupation et le souci de la forme. Il y avait là +des symptômes qui saisirent la curiosité de George +Sand, tenue en éveil et avertie. Elle profita des hasards +de la vie d'abord, puis des relations d'amitié +qui la rapprochèrent de Flaubert, pour préciser, +dès qu'elle en eut l'occasion, les différences de +tempérament +littéraire qu'elle sentait en elle, en présence +de ces groupes nouveaux ou des personnalités +qui en résumaient le mieux les tendances. Le contraste +était frappant entre sa nature, prodigue jusqu'à +l'excès, toute en effusion littéraire, d'une +fécondité +inépuisable, d'une abondance si spontanée et si naturelle +d'expression qu'elle-même se comparait à +une «eau de source qui court sans trop savoir ce +qu'elle pourrait refléter en s'arrêtant<a + name="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26"><sup>26</sup></a>», +et un écrivain +tel que Flaubert, esprit d'invention et d'expression +laborieuse, difficile envers soi-même comme +envers les autres, inquiet et mécontent de son +oeuvre, un des représentants de ce groupe et de +cette race d'artistes excessifs, grands ouvriers de +la forme, bijoutiers de style, ciseleurs de camées +rares, un chercheur acharné du mot le plus expressif +ou de l'épithète la plus décorative, se torturant +sur une page comme si l'avenir du monde ou +mieux l'avenir de l'art en dépendait, tourmenté par +une sorte d'acuité et de subtilité maladive de sensations +littéraires, épuisant ainsi dans le détail sa +riche personnalité d'artiste, indifférent au fond des +choses, ne prenant ni parti ni passion pour les +grandes idées qui mènent le monde, curieux seulement +de noter la diversité des caractères qu'elles +inspirent ou des manies qu'elles produisent, observateur +impassible des marionnettes humaines et des +fils secrets qui les agitent. Il n'en avait pas été +toujours +ainsi. <i>Madame Bovary</i> avait représenté, dans +l'histoire de cet esprit, un moment de dilatation et +d'épanouissement, une richesse et une largeur de +composition, une sorte de bonheur de produire, une +joie dans la fécondité qu'il ne trouve pas plus tard. +Cette large veine s'était détournée ensuite du +grand +courant humain sur des curiosités archéologiques ou +des singularités de cas pathologiques.</p> +<p>De là une certaine désaffection du public, une +impopularité +croissante, et de là aussi, chez l'écrivain, +bien des ombrages et des découragements. +George Sand ne cesse pas de le relever dans ses défaillances; +elle lui prodigue les meilleurs conseils, +au hasard de son coeur et de sa plume; elle l'excite, +le rassure, semant, à travers sa correspondance, les +idées les plus saines sur la vraie situation de l'artiste, +qui ne doit pas s'isoler trop orgueilleusement +de l'humanité, sur les conditions de l'art, sur les +devoirs qu'il impose et qu'il ne faut pas confondre +avec les servitudes et les exigences des coteries. +Dans toute cette partie de la correspondance, tout +en se peignant au naturel, George Sand se maintient +à un niveau très élevé de raison et de +coeur. Pleine +de sollicitude pour le cher artiste tourmenté et malade, +elle fait tous ses efforts pour lui communiquer +quelque chose de sa sérénité et de sa vigueur +saine +d'esprit. Qu'il s'abandonne un peu plus à son imagination +naturelle; qu'il la tourmente moins au +risque de la paralyser: «Vous m'étonnez toujours +avec votre travail pénible; est-ce une coquetterie? +Ça paraît si peu.... Quant au style, j'en fais meilleur +marché que vous. Le vent joue de ma vieille harpe +comme il lui plaît. Il a ses <i>hauts</i> et ses <i>bas</i>, +ses +grosses notes et ses défaillances; au fond, ça m'est +égal, pourvu que l'émotion vienne, mais je ne peux +rien trouver en <i>moi</i>. C'est l'<i>autre</i> qui chante à +son +gré, mal ou bien, et, quand j'essaye de penser à +ça, +je m'en effraye et me dis que je ne suis rien, rien du +tout. Mais une grande sagesse nous sauve; nous +savons nous dire: «Eh bien, quand nous ne serions +absolument que des instruments, c'est encore un +joli état et une sensation à nulle autre pareille que +de se sentir vibrer....» Laissez donc le vent courir +un peu dans vos cordes. Moi, je crois que vous prenez +plus de peine qu'il ne faut, et que vous devriez +laisser faire l'<i>autre</i> plus souvent....» Elle revient +à +chaque instant sur ce conseil qui contient en germe +toute une hygiène appropriée au talent de Flaubert, +devenu le tourmenteur et le supplicié de lui-même. +«Ayez donc moins de cruauté envers vous. Allez +de l'avant, et, quand le souffle aura produit, vous +remonterez le ton général et sacrifierez ce qui ne +doit pas venir au premier plan. Est-ce que ça ne se +peut pas? Il me semble que si. Ce que vous faites +paraît si facile, si abondant! C'est un trop-plein +perpétuel. +Je ne comprends rien à votre angoisse.» +Elle souffre aussi de voir qu'il se fâche à tout propos +contre le public, qu'il est <i>indécoléreux</i>. +«À l'âge +que tu as, j'aimerais te voir moins irrité, moins +occupé de la bêtise des autres. Pour moi, c'est du +temps perdu, comme de se récrier sur l'ennui de la +pluie et des mouches. Le public, à qui l'on dit tant +qu'il est bête, se fâche et n'en devient que plus +bête. +Après ça, peut-être que cette indignation chronique +est un besoin de ton organisation; moi, elle me +tuerait.» Elle combat sans cesse son hérésie +favorite, +qui est que l'on écrit pour vingt personnes +intelligentes et qu'on se moque du reste. «Ce n'est +pas vrai, puisque l'absence de succès t'irrite et +t'affecte.»</p> +<p>Pas de mépris pour le public! Il faut écrire pour +tous ceux qui ont soif de lire et qui peuvent profiter +d'une bonne lecture. Pas d'isolement orgueilleux en +dehors de l'humanité! Elle ne peut pas admettre que, +sous prétexte d'être artiste, on cesse d'être +soi-même, +et que l'homme de lettres détruise l'homme. Quelle +singulière manie, dès qu'on écrit, de vouloir +être un +autre homme que l'être réel, d'être celui qui doit +disparaître, celui qui s'annihile, celui qui n'est pas! +Quelle fausse règle de bon goût! Pour elle, elle se +met tant qu'elle peut dans <i>la peau de ses bonshommes</i>. +Tout écrivain doit faire ainsi, s'il veut intéresser. Il +ne s'agit pas de mettre sa personne en scène. Cela, +en effet, ne vaut rien. «Mais retirer son âme de ce +que l'on fait, quelle est cette fantaisie maladive? +Cacher sa propre opinion sur les personnages que +l'on met en scène, laisser par conséquent le lecteur +incertain sur l'opinion qu'il en doit avoir, c'est vouloir +n'être pas compris, et, dès lors, le lecteur vous +quitte; car, s'il veut entendre l'histoire que vous lui +racontez, c'est à la condition que vous lui montriez +clairement que celui-ci est un fort, celui-là un faible.» +Ç'a été le tort impardonnable de l'<i>Éducation +sentimentale</i> +et l'unique cause de son échec. «Cette volonté +de peindre les choses comme elles sont, les aventures +de la vie comme elles se présentent à la vue, +n'est pas bien raisonnée, selon moi. Peignez en réaliste +ou en poète les choses inertes, cela m'est égal; +mais quand on aborde les mouvements du coeur +humain, c'est autre chose. Vous ne pouvez pas vous +abstraire de cette contemplation; car l'homme, c'est +vous, et les hommes, c'est le lecteur.»</p> +<p>Flaubert répondait qu'il préférait une phrase +bien +faite à toute la métaphysique, et il se renfermait, +avec une sorte de mystère jaloux, dans le culte de la +forme. Tout récemment le <i>Journal des Goncourt</i> nous +donnait un croquis intime d'une de ces séances du +club des initiés, au bureau de l'<i>Artiste</i>; il nous +retraçait +l'image alourdie de Théophile Gautier répétant +et rabâchant amoureusement cette phrase: «De la +forme naît l'idée», une phrase que lui avait dite le +matin même Flaubert et qu'il regardait comme la +formule suprême de l'école, et qu'il voulait qu'on +gravât sur les murs. C'est contre cette école que +George Sand use les dernières armes de sa dialectique +toujours jeune malgré l'âge. Ce sont là des +formules déplorables, des partis pris excessifs <i>en +paroles</i>. «Au fond, disait-elle à Flaubert, tu lis, tu +creuses, tu travailles plus que moi et qu'une foule +d'autres. Tu es plus riche cent fois que nous tous; +tu es un riche et tu cries comme un pauvre. Faites la +charité à un gueux qui a de l'or plein sa paillasse, +mais qui ne veut se nourrir que de phrases bien faites +et de mots choisis.... Mais, bêta, fouille dans ta paillasse +et mange ton or. Nourris-toi des idées et des +sentiments amassés dans ta tête et dans ton coeur; +les mots et les phrases, la <i>forme</i>, dont tu fais tant de +cas, sortira toute seule de ta digestion. Tu la considères +comme un but, elle n'est qu'un effet.... La +suprême impartialité est une chose antihumaine; +un roman doit être humain avant tout. S'il ne l'est +pas, on ne lui sait point gré d'être bien écrit, +bien composé et bien observé dans le détail. La +qualité essentielle lui manque: l'intérêt.» +Et la +note affectueuse venait corriger ce que le conseil +avait de sévère: «Il te faut un succès +après une +mauvaise chance qui t'a troublé profondément; je te +dis où sont les conditions certaines de ce succès. +Garde ton culte pour la forme; mais occupe-toi +davantage du fond (qui était, pour elle, les idées et +la signification précise de l'oeuvre). Ne prends pas la +vertu vraie pour un lieu commun en littérature. Donne-lui +son représentant; fais passer l'honnête et le fort +à travers ces fous et ces idiots dont tu aimes à te +moquer. +Quitte la caverne des réalistes et reviens à la +vraie réalité, qui est mêlée de beau et de +laid, de +terne et de brillant, mais où la volonté du bien trouve +quand même sa place et son emploi.»</p> +<p>J'ai tenu à terminer ce portrait par ces belles et +simples paroles qui lui donnent son vrai relief et sa +vraie couleur. Quoi qu'on puisse dire de George +Sand, de ses aventures de toute sorte, des événements +d'idée ou autres, où l'a jetée la fougue de son +imagination, enfin de ses chimères qui, en un temps, +sont allées jusqu'à la violence de la pensée, il +est certain +qu'à mesure qu'on avance dans sa vie, notée presque +jour pour jour dans sa correspondance, on voit +s'accroître le trésor de son expérience et de sa +raison, +sa fortune intellectuelle, et se mieux fixer l'emploi +de ces biens chèrement payés. Et quoi qu'on +puisse penser d'elle un jour, de sa vie et de son +oeuvre, il se dégage de ses lettres comme une image +ennoblie des qualités rares qui resteront son signe +privilégié dans l'histoire littéraire de ce temps: +la +fécondité merveilleuse des conceptions, le génie +naturel du style et une idée fière de l'art, qui +constitue +la probité de son talent.</p> +<h4>FIN</h4> +<br /> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13">13</a> +<div class="note"> +<p> <i>Lutèce</i>.</p> +</div> +<a name="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14">14</a> +<div class="note"> +<p> Théophile Gautier.</p> +</div> +<a name="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15">15</a> +<div class="note"> +<p> Un jeune graveur malade, recueilli chez elle.</p> +</div> +<a name="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16">16</a> +<div class="note"> +<p> Une de ses petites-filles.</p> +</div> +<a name="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17">17</a> +<div class="note"> +<p> Voir spécialement les lettres des 14 novembre, 14 +décembre +1838, des 15 et 20 janvier, 22 février et 8 mars 1839.</p> +</div> +<a name="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18">18</a> +<div class="note"> +<p> Mme Sand a recueilli avec soin les principales de ces +pièces dans un volume à part: <i>le Théâtre +de Nohant</i>, où se +trouvent <i>le Drac, Plutus, le Pavé, la Nuit de Noël, +Marielle</i>. +Ce ne sont pas tout à fait les pièces telles qu'elles +avaient été +récitées sur la scène de Nohant, d'après un +canevas détaillé, +mais telles que l'auteur les a écrites après coup, sous +l'impression +qui lui en était restée.</p> +</div> +<a name="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19">19</a> +<div class="note"> +<p> Voir la lettre, si curieuse à ce point de vue, à +Flaubert, +du 31 décembre 1867.</p> +</div> +<a name="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20">20</a> +<div class="note"> +<p> À côté de ces conseils, nous voudrions en +placer d'autres, +empruntés à des lettres inédites au comte d'A..., +dont la +belle-fille est devenue plus tard un de nos meilleurs romanciers. +Mme Sand voulait qu'avant tout on respectât l'originalité +de chaque esprit qui entre dans la carrière des lettres: +«Vous savez, disait-elle, que je suis toute à votre +service. +Mais, croyez-moi, ne soumettez à aucune consultation, pas +même à la mienne, le talent et l'avenir de votre jeune +écrivain. +Laissez-la se risquer et se produire dans sa spontanéité. +Je sais par expérience que les avis les plus sincères +peuvent retarder l'élan et faire dévier +l'individualité.... Elle +sait écrire, elle apprécie bien, elle est très +capable de faire de +la bonne critique. Quant à l'imagination, si elle n'en a pas, +aucun conseil ne lui en donnera, et si elle en a, les conseils +risquent de lui en ôter. Dites-lui que tant que j'ai +consulté les +autres, je n'ai pas eu d'inspiration, et que j'en ai eu le jour +où j'ai risqué d'aller seule.» (6 août 1860.)</p> +</div> +<a name="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21">21</a> +<div class="note"> +<p> Ce qu'elle souffrait le moins, c'était l'opinion de certains +critiques légers qui disent «qu'on n'a pas besoin d'une +croyance à soi pour écrire, et qu'il suffit de +réfléchir les faits +et les figures comme un miroir.... Non, ce n'est pas vrai, le lecteur +ne s'attache qu'à l'écrivain, qu'à une +individualité, qu'elle +lui plaise ou qu'elle le choque. Il sent qu'il a affaire à une +personne et non à un instrument.» (1er mars 1803, <i>Correspondance +inédite</i>, citée plus haut.)</p> +</div> +<a name="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22">22</a> +<div class="note"> +<p> Lettre à M. Louis Viardot, 10 juin 1868.</p> +</div> +<a name="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23">23</a> +<div class="note"> +<p> Lettre à M. Edmond About, mars 1863.</p> +</div> +<a name="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24">24</a> +<div class="note"> +<p> Lettre à Alexandre Dumas, 23 mai 1871. Voir, pour le +commencement de cette amitié, la lettre à M. Charles +Edmond, +du 27 novembre 1857.</p> +</div> +<a name="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25">25</a> +<div class="note"> +<p> Lettre à Maurice Sand du 20 juin 1865.</p> +</div> +<a name="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26">26</a> +<div class="note"> +<p> Lettres du 10 mars 1862.</p> +</div> +<hr style="width: 65%;" /> +<a name="TABLE_DES_MATIERES"></a> +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> +<br /> +<p><a href="#CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE PREMIER</a></p> +<p>LES ANNÉES D'ENFANCE ET DE JEUNESSE DE GEORGE +SAND.—LES ORIGINES ET LA FORMATION DE SON +ESPRIT.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_II">CHAPITRE II</a></p> +<p>HISTOIRE DES OEUVRES DE GEORGE SAND.—L'ORDRE ET +LA SUCCESSION PSYCHOLOGIQUE DE SES ROMANS.<br /> +<br /> +</p> +<p><a href="#CHAPITRE_III">CHAPITRE III</a></p> +<p>LES SOURCES DE L'INSPIRATION DE GEORGE SAND.—LES +IDÉES ET LES SENTIMENTS.<br /> +<br /> +</p> +<p><a href="#CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</a></p> +<p>L'INVENTION ET L'OBSERVATION CHEZ GEORGE SAND.—SON +STYLE.—CE QUI DOIT PÉRIR ET CE QUI SURVIVRA +DANS SON OEUVRE.<br /> +<br /> +</p> +<p><a href="#CHAPITRE_V">CHAPITRE V</a></p> +<p>LA VIE INTIME À NOHANT.—LA MÉTHODE DE TRAVAIL +DE GEORGE SAND.—SA DERNIÈRE CONCEPTION DE +L'ART.</p> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of George Sand, by Elme Caro + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GEORGE SAND *** + +***** This file should be named 13038-h.htm or 13038-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/0/3/13038/ + +Produced by Wilelmina Mallière and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + + diff --git a/old/13038-h/images/imag001.jpg b/old/13038-h/images/imag001.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..191fe89 --- /dev/null +++ b/old/13038-h/images/imag001.jpg |
