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+ <title>The Project Gutenberg eBook of George Sand, by Elme Caro.</title>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of George Sand, by Elme Caro
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: George Sand
+
+Author: Elme Caro
+
+Release Date: July 28, 2004 [EBook #13038]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GEORGE SAND ***
+
+
+
+
+Produced by Wilelmina Mallière and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
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+<br />
+<h3>LES GRANDS &Eacute;CRIVAINS FRAN&Ccedil;AIS</h3>
+<h1>GEORGE SAND</h1>
+<h2>PAR</h2>
+<h1>E. CARO</h1>
+<h2>DE L'ACAD&Eacute;MIE FRAN&Ccedil;AISE</h2>
+<h3>PARIS<br />
+LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br />
+79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</h3>
+<h3>1887</h3>
+<p style="text-align: center;"><img
+ alt="GEORGE SAND. REPRODUCTION DU DESSIN DE COUTURE."
+ title="GEORGE SAND. REPRODUCTION DU DESSIN DE COUTURE."
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+</p><br />
+<h5>GEORGE SAND. REPRODUCTION DU DESSIN DE COUTURE.</h5>
+<br />
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<a name="CHAPITRE_PREMIER"></a>
+<h2>CHAPITRE PREMIER<br />
+</h2>
+<br />
+<h2>LES ANN&Eacute;ES D'ENFANCE ET DE JEUNESSE</h2>
+<h2>DE GEORGE SAND</h2>
+<h2>LES ORIGINES ET LA FORMATION DE SON ESPRIT</h2>
+<br />
+<p>&laquo;On ne lit plus George Sand&raquo;, nous dit-on.
+Soit; mais, ne f&ucirc;t-ce que pour l'honneur de la langue
+fran&ccedil;aise, on reviendra, nous le croyons, sinon &agrave;
+toute l'oeuvre, du moins &agrave; une partie de cette oeuvre
+&eacute;pur&eacute;e par le temps, tri&eacute;e avec soin par le
+go&ucirc;t
+public, sup&eacute;rieure aux vicissitudes et aux caprices
+de l'opinion. Quand on nous a demand&eacute; de rassembler
+nos souvenirs sur cet auteur et de les faire
+revivre dans ce temps si &eacute;trangement d&eacute;daigneux et
+si vite oublieux, on est all&eacute; au-devant d'un secret
+d&eacute;sir que nous avions de faire appel, un jour ou
+l'autre, &agrave; nos impressions d'autrefois, de les ranimer
+par une nouvelle lecture, de les produire &agrave; la lumi&egrave;re
+en les rectifiant et les temp&eacute;rant par l'exp&eacute;rience
+acquise et la comparaison. Sand! cette syllabe magique
+r&eacute;sumait pour nous des journ&eacute;es de r&ecirc;veries
+d&eacute;licieuses et de discussions passionn&eacute;es. Elle
+repr&eacute;sente
+tant de passions g&eacute;n&eacute;reuses, tant d'aspirations
+confuses, de t&eacute;m&eacute;rit&eacute;s de pens&eacute;e, de
+d&eacute;couragements
+profonds, d'esp&eacute;rances surhumaines m&ecirc;l&eacute;es
+&agrave; l'&eacute;l&eacute;gante torture du doute! c'&eacute;tait en
+une seule
+conscience, en une seule imagination, une partie
+d'une g&eacute;n&eacute;ration qui se tourmentait vaguement au
+milieu d'un &eacute;tat de choses prosp&egrave;re et tranquille en
+apparence, aux approches de 1848, comme si la tranquillit&eacute;
+un peu monotone des &eacute;v&eacute;nements &eacute;tait une
+excitation &agrave; d&eacute;sirer autre chose, &agrave; souhaiter
+l'&eacute;motion,
+&agrave; se pr&eacute;cipiter dans l'inconnu des faits ou des
+id&eacute;es: g&eacute;n&eacute;ration heureuse, en somme, bien que
+d&eacute;j&agrave;
+remu&eacute;e par des pressentiments obscurs. Une vague
+id&eacute;e de r&eacute;forme ou de r&eacute;novation sociale, plus
+ardente
+que pr&eacute;cise, planait dans beaucoup d'esprits,
+agit&eacute;s sans trop savoir pourquoi. C'&eacute;tait le temps
+o&ugrave;
+un jeune homme &laquo;ayant le tourment des choses
+divines&raquo;, comme disait George Sand, pouvait se
+donner la joie d'entendre, dans la m&ecirc;me journ&eacute;e,
+les appels splendides de Lacordaire &agrave; Notre-Dame,
+et, le soir, l'&eacute;mouvante voix de Mlle Rachel au
+Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais dans quelque grande
+trag&eacute;die, ou
+bien encore s'enivrer de la prose exquise et presque
+rythm&eacute;e d'Alfred de Musset, r&eacute;v&eacute;l&eacute; sur la
+m&ecirc;me
+sc&egrave;ne. On lisait quelque grande et profonde po&eacute;sie
+de Victor Hugo sur la mort r&eacute;cente de sa fille; on
+discutait sur tel ou tel portrait des <i>Girondins</i> de
+Lamartine; on d&eacute;vorait <i>la Mare au Diable</i>, ce petit
+chef-d'oeuvre de po&eacute;sie rustique qui rachetait par
+son charme l'erreur prolixe du <i>Meunier d'Angibault</i>.</p>
+<p>C'&eacute;tait un temps satur&eacute; d'id&eacute;es et
+d'&eacute;motions, singuli&egrave;rement
+caract&eacute;ris&eacute; par un de ces grands po&egrave;tes
+qui disait alors: &laquo;La France s'ennuie&raquo;, et, chose
+plus singuli&egrave;re, qui le lui faisait croire, confondant
+l'ennui avec la secr&egrave;te fermentation des esprits,
+m&eacute;contents du pr&eacute;sent qui ne leur donnait pas assez
+d'&eacute;motions.</p>
+<p>Je prends les ann&eacute;es d&eacute;j&agrave; lointaines de 1846 et
+1847, parce qu'elles marquent l'apog&eacute;e d'influence et
+de gloire o&ugrave; s'&eacute;leva le nom de George Sand, une
+gloire form&eacute;e dans la temp&ecirc;te. On n'a pas perdu
+le souvenir des pol&eacute;miques exalt&eacute;es dont George
+Sand &eacute;tait alors l'occasion ou le pr&eacute;texte. Doit-on
+s'&eacute;tonner, si l'on y r&eacute;fl&eacute;chit, que cette
+renomm&eacute;e
+brillante et orageuse oscill&acirc;t, au souffle des opinions
+contraires, entre l'admiration et l'anath&egrave;me?
+Bien peu d'esprits gardaient la mesure &agrave; son &eacute;gard.
+C'&eacute;taient tant&ocirc;t des fureurs justici&egrave;res et
+vengeresses
+contre une r&eacute;formatrice audacieuse, tant&ocirc;t une
+idol&acirc;trie
+lyrique comme les oeuvres qui en &eacute;taient l'objet,
+une acclamation bruyante en l'honneur des id&eacute;es et
+des principes confondus, dans une sorte d'apoth&eacute;ose
+d&eacute;r&eacute;gl&eacute;e, avec la puissance de l'inspiration et la
+beaut&eacute; du style. Toutes ces passions sont bien tomb&eacute;es
+aujourd'hui. Il y a place maintenant, &agrave; ce qu'il
+semble, au milieu d'une indiff&eacute;rence r&eacute;elle ou
+affect&eacute;e,
+pour un jugement plus impartial, peut-&ecirc;tre pour une
+admiration mieux raisonn&eacute;e et plus libre. En tout
+cas, s'il est vrai que ce soit l'oubli qui ait fait dispara&icirc;tre
+&eacute;galement les deux partis, celui de l'injure
+et celui de la louange &agrave; outrance, s'il est vrai qu'on
+ne lise plus m&ecirc;me les oeuvres qui ont &eacute;t&eacute; le
+pr&eacute;texte
+enflamm&eacute; de tant de jugements contradictoires, notre
+&eacute;tude aura un m&eacute;rite, celui d'une exploration dans
+des r&eacute;gions devenues inconnues, quelque chose
+comme un voyage de d&eacute;couvertes.</p>
+<p>De cette ann&eacute;e de 1847 remontons de quelque
+quinze ou seize ans en arri&egrave;re, vers la fin de l'hiver
+de 1831, o&ugrave; George Sand vint s'installer &agrave; Paris avec
+le berceau de sa fille et son tr&egrave;s l&eacute;ger bagage, quelques
+cahiers griffonn&eacute;s &agrave; Nohant au milieu du bruit
+des enfants, sans une connaissance, sans un appui
+dans le monde des lettres, au milieu de ce vaste
+d&eacute;sert d'hommes, dont plusieurs &eacute;taient des concurrents
+redoutables, arm&eacute;s pour la lutte et pr&ecirc;ts &agrave;
+d&eacute;fendre contre la nouvelle venue tous les acc&egrave;s des
+librairies, des journaux et des revues. J'ai essay&eacute; souvent
+de me repr&eacute;senter l'&eacute;tat d'esprit de la baronne
+Aurore Dudevant, quand, &agrave; l'&acirc;ge de vingt-sept ans,
+elle vint tenter l'avenir dans l'ignorance compl&egrave;te de
+ses forces, transfuge volontaire de la maison et de la
+vie conjugales, pr&ecirc;te &agrave; faire pour son compte, et
+peut-&ecirc;tre
+aussi pour l'instruction des autres, l'&eacute;preuve de
+ce grand probl&egrave;me, l'ind&eacute;pendance absolue de la
+femme. Quelle nature d&eacute;j&agrave; complexe! Que d'influences
+contradictoires s'&eacute;taient crois&eacute;es et m&ecirc;l&eacute;es
+en elle!
+&Agrave; la voir &agrave; sa table de travail, dans sa mansarde du
+quai Saint-Michel, affubl&eacute;e de sa redingote en gros
+drap gris, ou bien encore &agrave; la suivre avec ses amis
+berrichons au restaurant Pinson, &agrave; l'estaminet, aux
+mus&eacute;es, aux concerts, au parterre des th&eacute;&acirc;tres le
+soir
+des premi&egrave;res repr&eacute;sentations, na&iuml;vement curieuse
+de tout ce qui int&eacute;ressait alors la jeunesse intelligente,
+de tous les &eacute;v&eacute;nements litt&eacute;raires et politiques
+des assembl&eacute;es, des clubs et de la rue, qui donc
+reconna&icirc;trait dans cet &eacute;tudiant quelque peu tapageur
+l'&eacute;l&egrave;ve mystique du couvent des Anglaises, l'humble
+et douce amie de la soeur Alicia, ou bien encore la
+pastoure des champs du Berry, l'aventureuse et
+r&ecirc;veuse enfant des bruy&egrave;res et des bois? Ce petit
+jeune homme d&eacute;lur&eacute; qui fait le soir de si gaies
+promenades
+dans le quartier Latin avec une troupe de
+camarades, sous la conduite d'un tr&egrave;s vieux jeune
+homme vaniteux, Henri Delatouche, le chef de la
+boh&egrave;me litt&eacute;raire de ce temps,&#8212;cet observateur
+vagabond, ce novice romancier, c'est une femme,
+tr&egrave;s s&eacute;rieuse au fond, qui a connu d&eacute;j&agrave; de
+mortelles
+tristesses, qui a beaucoup v&eacute;cu par la douleur,
+si la douleur fait vivre, qui a souffert dans
+toutes ses affections intimes, qui a &eacute;t&eacute; meurtrie
+par tous les liens de la famille; ces liens &eacute;taient
+m&ecirc;me devenus pour elle un supplice insupportable
+par la fatalit&eacute; des circonstances et sans doute aussi
+par cette autre fatalit&eacute; que chacun porte en soi et
+dont chacun est l'industrieux et cruel artiste. Elle
+vient essayer de se refaire &agrave; Paris une existence
+nouvelle, en dehors de toutes les lois de l'opinion
+et de tous les instincts de son sexe. Elle veut mettre
+la nature elle-m&ecirc;me dans son jeu et la contraindre &agrave;
+son caprice; elle <i>virilise</i> autant qu'elle peut sa
+mani&egrave;re
+de vivre, son costume, ses go&ucirc;ts, ses opinions,
+son talent. Elle va essayer de toutes les doctrines
+qui circulent &agrave; travers le monde, qui lui font esp&eacute;rer
+un meilleur avenir pour l'humanit&eacute;; elle a toutes les
+curiosit&eacute;s intellectuelles; elle va les exp&eacute;rimenter
+sur le vif; elle a l'impatience g&eacute;n&eacute;reuse et
+d&eacute;r&eacute;gl&eacute;e
+du vrai absolu, et ce qu'elle a con&ccedil;u comme vrai, elle
+n'imagine pas qu'on puisse l'ajourner un seul instant.</p>
+<p>D&eacute;j&agrave;, &agrave; vingt-sept ans, que de r&eacute;gions
+d'id&eacute;es
+n'a-t-elle pas explor&eacute;es, en les traversant toutes
+sans se satisfaire et s'arr&ecirc;ter dans aucune! Comme
+Wilhelm Meister, elle peut compter ses ann&eacute;es d'apprentissage,
+et d'un apprentissage si rude! L'<i>Histoire
+de ma vie</i><a name="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1"><sup>1</sup></a>
+nous les fera parcourir, et nous suivrons,
+dans cet itin&eacute;raire exact, plus d'un sentier
+douloureux. Nous saisirons l&agrave;, en m&ecirc;me temps, les
+sources myst&eacute;rieuses d'o&ugrave; jaillit son imagination
+naissante.</p>
+<p>La premi&egrave;re de ces sources, c'est &agrave; son origine
+m&ecirc;me qu'il faut la rapporter. George Sand resta
+toute sa vie dans une d&eacute;pendance assez &eacute;troite des
+influences qui pes&egrave;rent sur son berceau.</p>
+<p>Fille du peuple par sa m&egrave;re, fille de l'aristocratie
+par son p&egrave;re, elle devait, dit-elle, la plupart de ses
+instincts &agrave; la singularit&eacute; de sa position, &agrave; sa
+naissance
+<i>&agrave; cheval</i>, comme elle le disait, sur deux classes,
+&agrave; son amour pour sa m&egrave;re, contrari&eacute; et
+bris&eacute; par des
+pr&eacute;jug&eacute;s qui l'ont fait souffrir ayant qu'elle p&ucirc;t
+les
+comprendre, &agrave; son affection non raisonn&eacute;e pour
+son p&egrave;re, esprit frondeur et romanesque, qui, dans
+un intervalle de sa vie militaire, ne sachant que faire
+de sa jeunesse, de sa passion, de son id&eacute;al, se donne
+tout entier &agrave; un amour exclusif et disproportionn&eacute;
+qui le met en lutte, dans sa propre famille, contre les
+principes d'aristocratie, contre le monde du pass&eacute;;
+enfin &agrave; une &eacute;ducation qui fut tour &agrave; tour
+philosophique
+et religieuse, et &agrave; tous les contrastes que sa propre
+vie lui a pr&eacute;sent&eacute;s d&egrave;s l'&acirc;ge le plus
+tendre. Elle s'est
+form&eacute;e au milieu des luttes que le sang du peuple
+a soulev&eacute;es dans son coeur et dans sa vie, &laquo;et si plus
+tard certains livres firent de l'effet sur elle, c'est que
+leurs tendances ne faisaient que confirmer et consacrer
+les siennes&raquo;. Ajoutez &agrave; ces sentiments de
+solidarit&eacute;
+et d'h&eacute;r&eacute;dit&eacute; irr&eacute;sistibles les
+tiraillements
+douloureux, les d&eacute;chirements m&ecirc;mes du coeur que
+lui imposent de cruels malentendus, perp&eacute;tuellement
+balanc&eacute;e entre les emportements de sa m&egrave;re et les
+m&eacute;pris &agrave; peine dissimul&eacute;s de sa grand'm&egrave;re;
+v&eacute;ritable
+enfant de Paris, imbue des pr&eacute;jug&eacute;s d'une
+race &agrave; laquelle elle n'appartenait cependant que d'un
+c&ocirc;t&eacute;, on comprend &agrave; quelle &eacute;cole cette
+&acirc;me ardente,
+souvent muette par contrainte, fut soumise et quel
+fonds d'amertume elle dut amasser en elle contre cette
+diff&eacute;rence des classes dont souffrit cruellement son
+enfance. &Agrave; ce point de vue, la lecture des premiers
+volumes de l'<i>Histoire de ma vie</i> est singuli&egrave;rement
+instructive et nous fait p&eacute;n&eacute;trer dans les
+premi&egrave;res
+impressions auxquelles s'&eacute;veilla cette existence,
+bizarrement divis&eacute;e, d&egrave;s qu'elle prit conscience
+d'elle-m&ecirc;me. De l&agrave; ce qu'elle appela plus tard ses
+instincts &eacute;galitaires et d&eacute;mocratiques, qui ne furent
+que l'explosion de vieilles rancunes et de souffrances
+intimes, qui dataient de loin. Quand elle lut, encore
+enfant, les <i>Battu&eacute;cas</i> de Mme de Genlis, un roman
+innocemment socialiste (sans que le nom f&ucirc;t encore
+prononc&eacute;), ce fut l'institutrice et l'amie des rois qui
+r&eacute;v&eacute;la &agrave; l'enfant r&ecirc;veuse une partie de ses
+id&eacute;es
+futures. Elle en resta toujours l&agrave;, avec une na&iuml;vet&eacute;
+que l'&acirc;ge ne corrigea pas, &agrave; travers des lectures et
+des formules nouvelles qui amen&egrave;rent cette na&iuml;vet&eacute;
+&agrave; d&eacute;clamer plus d'une fois toujours tr&egrave;s
+sinc&egrave;rement,
+mais un peu au hasard.</p>
+<p>Cependant, son imagination travaillait sans cesse,
+silencieusement et activement. Plus tard elle en
+retrouvait la trace et l'action naissante dans les souvenirs
+les plus lointains de sa vie. La vie d'imagination,
+disait-elle, avait &eacute;t&eacute; toute sa vie d'enfant. Elle
+se rappelait fort bien le moment o&ugrave; le doute lui &eacute;tait
+venu sur l'existence du p&egrave;re No&euml;l, le grand distributeur
+de cadeaux &agrave; l'enfance. Elle le regrettait sinc&egrave;rement.
+La premi&egrave;re journ&eacute;e o&ugrave; l'enfant doute est la
+derni&egrave;re de son bonheur na&iuml;f. &laquo;Retrancher le
+merveilleux
+de la vie de l'enfant, c'est proc&eacute;der contre les
+lois m&ecirc;mes de sa nature. L'enfant vit tout naturellement
+dans un milieu pour ainsi dire surnaturel, o&ugrave;
+tout est prodige en lui, et o&ugrave; tout ce qui est en
+dehors de lui doit, &agrave; la premi&egrave;re vue, lui sembler
+prodigieux.&raquo; L'enfance elle-m&ecirc;me, la naissance
+encore si voisine d'elle, ce flot de sensations qui
+lui apportent la nouvelle d'un monde inconnu, tout
+cela n'est-il pas un cours continu de merveilles?
+George Sand combat, en toute occasion, la chim&egrave;re
+de Rousseau, qui veut supprimer le merveilleux
+sous pr&eacute;texte de mensonge. Laissez faire la nature,
+elle sait son m&eacute;tier. Ne devancez rien. &laquo;On ne rend
+pas service &agrave; l'enfant en h&acirc;tant sans m&eacute;nagement et
+sans discernement l'appr&eacute;ciation de toutes les choses
+qui le frappent. Il est bon qu'il la cherche lui-m&ecirc;me
+et qu'il l'&eacute;tablisse &agrave; sa mani&egrave;re durant la
+p&eacute;riode de
+sa vie o&ugrave;, &agrave; la place de son innocente erreur, nos
+explications, hors de port&eacute;e pour lui, le jetteraient
+dans des erreurs plus grandes encore, et peut-&ecirc;tre &agrave;
+jamais funestes &agrave; la droiture de son jugement et,
+par suite, &agrave; la moralit&eacute; de son &acirc;me.&raquo;</p>
+<p>Elle &eacute;tait n&eacute;e r&ecirc;veuse; tout enfant, elle se
+perdait
+dans des extases sans fin qui l'isolaient du monde
+entier. L'habitude contract&eacute;e, presque d&egrave;s le berceau,
+d'une r&ecirc;verie dont il lui &eacute;tait impossible plus
+tard de se rendre compte, lui donna de bonne heure
+l'<i>air b&ecirc;te</i>. &laquo;Je dis le mot tout net parce que toute
+ma vie, dans l'enfance, au couvent, dans l'intimit&eacute; de
+la famille, on me l'a dit de m&ecirc;me, et qu'il faut bien
+que ce soit vrai.&raquo; Ces crises de r&ecirc;verie prenaient
+quelquefois une dur&eacute;e et une intensit&eacute; extr&ecirc;mes,
+comme il arriva dans les jours qui suivirent la mort
+de son p&egrave;re (elle avait alors quatre ans). Quand elle
+se fut fait une vague id&eacute;e de ce que c'est que la mort,
+elle resta des heures enti&egrave;res assise sur un tabouret
+aux pieds de sa m&egrave;re, ne disant mot, les bras pendants,
+les yeux fixes, la bouche entr'ouverte: &laquo;Je l'ai souvent
+vue ainsi, disait sa m&egrave;re pour rassurer la famille
+inqui&egrave;te; c'est sa nature; ce n'est pas b&ecirc;tise. Soyez
+s&ucirc;re qu'elle rumine toujours quelque chose.&raquo; Elle
+<i>ruminait</i>, en effet; c'&eacute;tait la forme habituelle d'une
+pens&eacute;e active d&eacute;j&agrave;. Elle a peint en traits
+expressifs
+ce premier travail tout int&eacute;rieur de son imagination.
+De son propre mouvement, dans cette p&eacute;riode de sa
+vie commen&ccedil;ante, elle ne lisait pas, elle &eacute;tait
+paresseuse
+par nature et avec d&eacute;lices; elle avouait qu'elle
+n'avait pu se vaincre plus tard qu'avec de grands
+efforts. Tout ce qu'elle apprenait par les yeux et par
+les oreilles entrait en &eacute;bullition dans sa petite t&ecirc;te,
+elle y songeait au point de perdre souvent la notion
+de la r&eacute;alit&eacute; et du milieu o&ugrave; elle se trouvait.
+Avec de
+pareilles dispositions, l'amour du roman, sans qu'elle
+s&ucirc;t encore ce que c'&eacute;tait que le roman, s'empara
+d'elle avant qu'elle e&ucirc;t fini d'apprendre &agrave; lire. Elle
+composait des histoires interminables en les jouant
+avec sa soeur Caroline ou sa petite compagne Ursule.
+C'&eacute;tait une sorte de pastiche de tout ce qui entrait
+dans sa petite cervelle, mythologie et religion m&ecirc;l&eacute;es,
+dans la singuli&egrave;re &eacute;ducation que lui donnait sa
+m&egrave;re,
+artiste et po&egrave;te &agrave; sa mani&egrave;re, &laquo;qui lui
+parlait des
+trois Gr&acirc;ces ou des neuf Muses avec autant de s&eacute;rieux
+que des vertus th&eacute;ologales ou des vierges
+sages&raquo;, en amalgamant les contes de Perrault et les
+pi&egrave;ces f&eacute;eriques du boulevard, &laquo;si bien que les
+anges et les amours, la bonne vierge et la bonne f&eacute;e,
+les polichinelles et les magiciens, les diablotins du
+th&eacute;&acirc;tre et les saints de l'&Eacute;glise produisaient dans
+sa
+t&ecirc;te le plus &eacute;trange g&acirc;chis po&eacute;tique qu'on
+puisse
+imaginer&raquo;.</p>
+<p>Cette fermentation d'images qui se r&eacute;alisaient en
+sc&egrave;nes fantastiques au dedans d'elle-m&ecirc;me et qu'elle
+essayait de r&eacute;aliser mieux encore dans ses jeux au
+dehors, se modifiait, mais ne disparaissait pas quand
+elle passait du petit appartement de la rue Grange-Bateli&egrave;re,
+o&ugrave; elle demeurait &agrave; Paris avec sa m&egrave;re, &agrave;
+la maison de Nohant, qui appartenait &agrave; Mme Dupin.
+L&agrave; c'&eacute;tait une tout autre existence, de tout autres
+aliments pour la vie <i>ruminante</i>. En dehors des heures
+d'&eacute;tude, o&ugrave; elle n'apportait qu'une
+r&eacute;gularit&eacute; ext&eacute;rieure,
+elle vivait volontiers en compagnie des
+petits paysans du voisinage, dans les <i>p&acirc;tureaux</i> o&ugrave;
+ils se r&eacute;unissaient autour de leur feu, en plein vent,
+jouant, dansant ou se racontant des histoires &agrave;
+faire peur. Elle s'animait, elle s'exaltait de leurs
+terreurs. &laquo;On ne s'imagine pas, disait-elle en se
+rappelant cette p&eacute;riode de son enfance, ce qui se
+passe dans la t&ecirc;te de ces enfants qui vivent au milieu
+des sc&egrave;nes de la nature sans y rien comprendre, et
+qui ont l'&eacute;trange facult&eacute; de voir par les yeux du
+corps tout ce que leur imagination leur repr&eacute;sente.&raquo;
+C'est l&agrave; qu'elle s'essayait de bonne foi &agrave; ce genre
+d'hallucination particuli&egrave;re aux gens de la campagne,
+guettant l'apparition de quelque animal fantastique,
+le passage de la <i>grand'b&ecirc;te</i> que presque tous ses
+petits compagnons avaient vue au moins une fois.
+Elle &eacute;tait la premi&egrave;re aux contes de la veill&eacute;e,
+lorsque les chanvreurs venaient broyer le chanvre &agrave;
+la ferme. Malgr&eacute; toute la bonne volont&eacute; qu'elle y mit,
+elle d&eacute;clare qu'elle ne put jamais obtenir la moindre
+vision pour son compte; elle ne put r&eacute;ussir &agrave; &ecirc;tre
+compl&egrave;tement dupe d'elle-m&ecirc;me; mais l'&eacute;branlement
+de l'imagination et des nerfs persistait; elle en ressentait
+une sorte de fr&eacute;missement et de volupt&eacute;;
+toute sa vie elle aima &agrave; raviver le plaisir frissonnant
+que lui donnaient les &eacute;motions de ce genre. De
+toutes ces inventions rustiques qu'elle recueillait
+avidement, de ces visions du soir qu'elle sollicitait
+dans la campagne, il y avait juste de quoi troubler
+un instant sa cervelle et lui ravir quelques heures de
+sommeil. Au fond, ce n'&eacute;taient que des mat&eacute;riaux
+qu'elle amassait dans son magasin d'images; elle les
+accumulait dans son incessante r&ecirc;verie, pour l'oeuvre
+future dont elle n'avait pourtant aucune id&eacute;e; elle &eacute;tait
+artiste d&eacute;j&agrave; et se d&eacute;doublait comme le font les
+artistes,
+&agrave; la fois auteur et acteur dans ces petits drames qu'elle
+se jouait &agrave; elle-m&ecirc;me. Plus tard elle consacra des
+&eacute;tudes nombreuses &agrave; ce genre de litt&eacute;rature, la
+litt&eacute;rature
+de la peur, qu'elle avait exp&eacute;riment&eacute;e sur
+elle-m&ecirc;me,
+le <i>Diable aux champs</i>, les <i>Contes d'une grand'm&egrave;re</i>,
+les <i>L&eacute;gendes rustiques, le Drac</i>, etc., etc. Elle
+avait fini par se faire, sur ce sujet, une &eacute;rudition tr&egrave;s
+curieuse dont elle s'amusait non sans un peu de
+frayeur. L'&eacute;l&eacute;ment fantastique lui semblait &ecirc;tre
+une
+des forces de l'esprit populaire. Elle se plaisait surtout
+&agrave; le saisir chez des populations qui ne semblent pouvoir
+r&eacute;agir que par l'imagination contre la rude mis&egrave;re
+de leur vie mat&eacute;rielle. Le <i>Kobold</i> en Su&egrave;de, le <i>Korigan</i>
+en Bretagne, le <i>Follet</i> en Berry, l'<i>Orco</i> &agrave; Venise,
+le
+<i>Drac</i> en Provence, il y a peu de ses romans d'aventures
+qui ne garde quelque souvenir de ces noms,
+quelque impression de ce genre, et qui ne soit une
+de ses r&ecirc;veries d'enfance continu&eacute;e.</p>
+<p>C'est ainsi qu'elle pr&eacute;lude &agrave; ce songe d'&acirc;ge
+d'or, &agrave;
+ce mirage d'innocence champ&ecirc;tre qui la prit d&egrave;s l'enfance
+et la suivit jusque dans l'&acirc;ge m&ucirc;r. Malgr&eacute; ces
+pr&eacute;occupations assez sombres, elle n'&eacute;tait pas triste
+pourtant; elle avait ses heures de franche, d'exub&eacute;rante
+gaiet&eacute;. Sa vie d'enfance et d'adolescence fut
+une alternative de solitude recueillie et d'&eacute;tourdissement
+complet. Au sortir de ses longues r&ecirc;vasseries,
+elle se livrait avec une sorte d'ivresse &agrave; des amusements
+tr&egrave;s simples et tr&egrave;s actifs qui faisaient le plus
+singulier contraste aux yeux des personnes habitu&eacute;es
+&agrave; la voir vivre. C'&eacute;taient &laquo;les deux faces d'un
+esprit port&eacute; &agrave; s'assombrir et avide de s'&eacute;gayer,
+peut-&ecirc;tre
+d'une &acirc;me impossible &agrave; contenter avec ce qui
+int&eacute;resse la plupart des hommes, et facile &agrave; charmer
+avec ce qu'ils jugent pu&eacute;ril et illusoire.... Je ne peux
+pas, disait-elle, m'expliquer mieux moi-m&ecirc;me. Gr&acirc;ce
+&agrave; ces contrastes, certaines gens prirent de moi l'opinion
+que j'&eacute;tais tout &agrave; fait bizarre.&raquo;</p>
+<p>Cette vie int&eacute;rieure, qu'elle portait d&eacute;j&agrave; si
+vive et
+si intense dans le secret de sa pens&eacute;e, manqua prendre
+un autre courant et une direction toute nouvelle,
+gr&acirc;ce &agrave; un assez grave &eacute;v&eacute;nement; ce fut une
+crise
+religieuse qui, vers la seizi&egrave;me ann&eacute;e, se d&eacute;clara
+chez
+elle. &Agrave; la suite de d&eacute;chirements de coeur qui se
+renouvelaient sans cesse et de quelques r&eacute;v&eacute;lations
+maladroitement cruelles qui lui furent faites sur le
+pass&eacute; de sa m&egrave;re, Aurore avait r&eacute;solu de renoncer
+&agrave;
+tout ce qui devait mettre dans l'avenir un plus grand
+intervalle entre sa m&egrave;re et elle, qui vivaient
+g&eacute;n&eacute;ralement
+s&eacute;par&eacute;es; elle voulut renoncer &agrave; la fortune
+de sa grand'm&egrave;re, &agrave; l'instruction, aux belles
+mani&egrave;res,
+&agrave; tout ce qu'on appelle <i>le monde</i>. Elle prit
+en horreur les le&ccedil;ons de son p&eacute;dagogue Deschartres,
+dont elle a immortalis&eacute; plus tard la figure, les
+vanit&eacute;s, les ridicules et la rude honn&ecirc;tet&eacute;; elle
+se
+r&eacute;volta, elle tourna &agrave; l'<i>enfant terrible</i>.</p>
+<p>Mme Dupin, ne pouvant venir &agrave; bout de sa r&eacute;volte,
+r&eacute;solut de la mettre au couvent des Anglaises, qui
+&eacute;tait alors la maison d'&eacute;ducation en vogue &agrave; Paris
+pour les jeunes filles de la haute soci&eacute;t&eacute;. La jeune
+pensionnaire, qui arrivait l&agrave; le coeur bris&eacute; des
+derni&egrave;res
+luttes entre sa m&egrave;re et sa grand'm&egrave;re, les
+deux &ecirc;tres qu'elle ch&eacute;rissait le plus, se reposa
+d&eacute;licieusement
+dans cet abri. Elle nous a racont&eacute; avec
+un charme exquis, dans l'<i>Histoire de ma vie</i>, son
+s&eacute;jour au couvent, &eacute;gayant son r&eacute;cit de quelques
+vifs
+portraits de soeurs et de pensionnaires, d&eacute;crivant
+les moeurs et les habitudes, les salles d'&eacute;tude et les
+chambres, nous int&eacute;ressant &agrave; ces petits drames de la
+vie des religieuses, aux querelles des &eacute;l&egrave;ves, &agrave;
+leurs
+raccommodements, aux fautes et aux punitions encourues
+ou subies, &agrave; cette oisivet&eacute; errante dans les
+couloirs, dans les souterrains et sur les toits du
+couvent, &agrave; la recherche d'un secret qui n'avait jamais
+exist&eacute; et de victimes imaginaires dont on ne savait
+pas m&ecirc;me les noms, mais qu'on voulait d&eacute;livrer
+d'une captivit&eacute; romanesque. C'est d&eacute;j&agrave;, en action,
+la
+conception qui se r&eacute;alisera dans plusieurs de ses
+romans et qu'elle semble poursuivre sans cesse, les
+myst&egrave;res de <i>la Daniella</i>, de <i>la Comtesse de Rudolstadt</i>,
+du <i>Ch&acirc;teau des D&eacute;sertes</i>, de <i>Flamarande</i> et
+de tant
+d'autres r&eacute;cits o&ugrave; l'invention se complique de surprises
+mat&eacute;rielles, de labyrinthes, de d&eacute;dales d'architecture
+fantastique, et o&ugrave; l'on croirait assister &agrave;
+une secr&egrave;te collaboration d'Anne Radcliffe avec un
+&eacute;crivain de g&eacute;nie. Il y a de ces id&eacute;es fixes dans
+George Sand. Celle-l&agrave; s'&eacute;tait annonc&eacute;e de bonne
+heure.</p>
+<p>Dans cette compagnie de jeunes filles fort indisciplin&eacute;es,
+dont quelques-unes l'entra&icirc;naient soit &agrave; leur
+suite, soit &agrave; leur t&ecirc;te, sa gaiet&eacute;, un instant
+assoupie,
+se r&eacute;veilla et m&ecirc;me &agrave; l'exc&egrave;s; elle devint <i>diable</i>,
+elle
+aussi, un nom caract&eacute;ristique choisi par les pensionnaires
+qui ne voulaient se classer ni parmi les <i>sages</i>,
+ni parmi les <i>b&ecirc;tes</i>. Puis tout d'un coup, apr&egrave;s
+deux
+ann&eacute;es d'&eacute;tudes fort irr&eacute;guli&egrave;res et
+agit&eacute;es, apr&egrave;s
+qu'elle eut &eacute;puis&eacute; des amusements qui n'avaient
+gu&egrave;re
+de diabolique que le nom, et qui se r&eacute;duisaient &agrave; un
+mouvement sans but, &agrave; la r&eacute;bellion muette et
+syst&eacute;matique
+contre la r&egrave;gle, une r&eacute;volution vint &agrave;
+s'op&eacute;rer dans son esprit. &laquo;Cela s'&eacute;tait fait tout
+d'un
+coup, comme une passion qui s'allume dans une
+&acirc;me ignorante de ses propres forces.&raquo; Un jour
+arriva o&ugrave; son amour profond et tranquille pour la
+m&egrave;re Alicia ne lui suffit plus. &laquo;Tous ses besoins
+&eacute;taient dans son coeur, et son coeur s'ennuyait.&raquo;
+Sous une vive impulsion, qui ressemblait &agrave; un
+coup de la gr&acirc;ce, elle se sentit transform&eacute;e. Elle
+entendit, elle aussi, un jour, dans un coin sombre de
+la chapelle o&ugrave; elle s'ab&icirc;mait en m&eacute;ditations, le <i>Tolle,
+lege</i> de saint Augustin, qu'un tableau na&iuml;f repr&eacute;sentait
+devant elle. Tout d'un coup elle se donne, sans
+r&eacute;serve, sans discussion, &agrave; la foi qui l'envahit; elle
+n'&eacute;tait point l&acirc;che, nous dit-elle, et se fit un point
+d'honneur de cet abandon total. Elle subit jusqu'au
+bout &laquo;la maladie sacr&eacute;e&raquo;; la d&eacute;votion
+s'empara
+d'elle; elle connut les larmes br&ucirc;lantes de la
+pi&eacute;t&eacute;,
+les exaltations de la foi, et parfois aussi elle en
+ressentit les d&eacute;faillances et les langueurs. La fi&egrave;vre
+mystique l'agitait, comme saintement &eacute;gar&eacute;e, sous
+les arceaux du clo&icirc;tre; elle usait ses genoux, elle
+r&eacute;pandait son &acirc;me en sanglots sur le pav&eacute; de la
+chapelle o&ugrave; elle avait eu sa r&eacute;v&eacute;lation. Plus tard
+elle reprendra les souvenirs de cette p&eacute;riode de
+sa vie dans un r&eacute;cit br&ucirc;lant d'amour divin, dans
+<i>Spiridion</i>, ou plut&ocirc;t dans les premi&egrave;res pages du
+r&eacute;cit; car il arrive un moment o&ugrave; l'&acirc;me tendrement
+exalt&eacute;e du jeune moine est en proie &agrave; des troubles
+et &agrave; des visions d'un autre genre qui le d&eacute;tournent
+de la foi simple et le jettent dans des voies nouvelles.
+Mais le d&eacute;but du roman garde l'empreinte
+d'une grande et sinc&egrave;re &eacute;motion religieuse qui ne
+se rencontre nulle part, dans la vie de l'auteur, au
+m&ecirc;me degr&eacute; qu'au couvent des Anglaises. Comme
+il arriva pour le jeune moine Spiridion, la vie vint
+bient&ocirc;t chez elle troubler ce beau r&ecirc;ve mystique,
+d&eacute;concerter l'extase et apporter des &eacute;l&eacute;ments
+nouveaux
+qui modifi&egrave;rent profond&eacute;ment l'impression
+re&ccedil;ue. Mais elle en conserva toujours un germe
+d'id&eacute;alisme chr&eacute;tien que les accidents de la vie,
+ses aventures m&ecirc;mes ne purent jamais &eacute;touffer et
+qui reparaissait toujours apr&egrave;s des &eacute;clipses
+passag&egrave;res.</p>
+<p>La fi&egrave;vre religieuse s'apaisa bient&ocirc;t, &agrave; son
+retour
+&agrave; Nohant, o&ugrave; la rappelait la sollicitude un peu
+inqui&egrave;te de sa grand'm&egrave;re et o&ugrave; des incertitudes
+cruelles sur une sant&eacute; pr&eacute;caire l'oblig&egrave;rent
+&agrave; rentrer
+dans les soucis de la vie pratique. Pendant les dix
+derniers mois que dura la lente et in&eacute;vitable destruction
+d'une vie qui lui &eacute;tait ch&egrave;re, Aurore v&eacute;cut
+pr&egrave;s du lit de Mme Dupin, ou seule dans une tristesse
+presque sauvage. Cette m&eacute;lancolie profonde
+n'&eacute;tait un instant suspendue que par des promenades
+&agrave; cheval, &laquo;par cette r&ecirc;verie au galop&raquo;, et
+sans but, qui lui faisait parcourir une succession
+rapide de paysages, tant&ocirc;t mornes, tant&ocirc;t d&eacute;licieux,
+et dont les seuls &eacute;pisodes, not&eacute;s par elle et
+consign&eacute;s
+dans ses souvenirs, &eacute;taient des rencontres
+pittoresques de troupeaux ou d'oiseaux voyageurs,
+le bruit d'un ruisseau dont l'eau clapotait sous les
+pieds des chevaux, un d&eacute;jeuner sur un banc de
+ferme avec son petit page rustique Andr&eacute;, styl&eacute; par
+Deschartres &agrave; ne pas interrompre son silence plein
+de songes. C'est alors qu'elle devint tout &agrave; fait
+po&egrave;te par la tournure de son esprit et par la sensation
+aigu&euml; des choses ext&eacute;rieures, mais po&egrave;te sans
+s'en apercevoir, sans le savoir.</p>
+<p>En m&ecirc;me temps elle prenait la r&eacute;solution de s'instruire
+et se mit avec ardeur &agrave; des lectures qui l'attach&egrave;rent
+passionn&eacute;ment. Elle sentait le vide qu'avait
+laiss&eacute; dans son esprit son &eacute;ducation dispers&eacute;e et
+fortuite sous la discipline bizarre de Deschartres
+ou sous la r&egrave;gle trop indulgente du couvent. Elle
+se mit &agrave; lire &eacute;norm&eacute;ment, mais avec une
+curiosit&eacute;
+tumultueuse, sans direction et sans ordre. Un nouveau
+changement se fit &agrave; cette &eacute;poque dans son
+esprit. Elle abandonna l'<i>Imitation de J&eacute;sus-Christ</i> et
+le dogme de l'humilit&eacute; pour le <i>G&eacute;nie du Christianisme</i>,
+qui l'initiait &agrave; la po&eacute;sie romantique plut&ocirc;t
+qu'&agrave; une forme nouvelle de la v&eacute;rit&eacute; religieuse.
+Bient&ocirc;t elle passa &agrave; la philosophie; chaque livre
+nouveau marquait en elle comme une nouvelle &egrave;re.
+Je ne connais rien de dangereux comme la m&eacute;taphysique,
+prise &agrave; grande dose et sans m&eacute;thode par un
+esprit ardent et compl&egrave;tement inexp&eacute;riment&eacute;. Il y
+a
+pour ces jeunes intelligences un &eacute;gal p&eacute;ril ou de
+s'attacher exclusivement &agrave; une doctrine, quand on
+est incapable de l'examiner avec sang-froid, et d'y
+puiser l'enthousiasme exclusif d'un sectaire, ou bien
+de tout confondre et de tout m&ecirc;ler dans un &eacute;clectisme
+sans jugement, de rapprocher par des affinit&eacute;s de
+sentiment des noms et des dogmes disparates, comme
+J&eacute;sus-Christ et Spinoza. La jeune r&ecirc;veuse ne put
+&eacute;chapper &agrave; ce double p&eacute;ril: elle passa tour
+&agrave; tour de
+l'enthousiasme qui confond tout &agrave; l'enthousiasme qui
+s'attache exclusivement &agrave; une pens&eacute;e ou &agrave; un nom,
+tout cela au gr&eacute; de la sensation pr&eacute;sente ou du
+caprice de l'imagination. Mais elle augmentait rapidement
+son capital de connaissances, qui fut bient&ocirc;t
+consid&eacute;rable, bien qu'assez mal class&eacute;. Sans
+fa&ccedil;ons,
+elle s'&eacute;tait mise aux prises avec Mably, Locke, Condillac,
+Montesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote,
+Leibniz surtout, qu'elle mettait au-dessus de tous les
+autres comme m&eacute;taphysicien (ce qui &eacute;tait une vue et
+une pr&eacute;f&eacute;rence heureuses), Montaigne, Pascal. Puis
+&eacute;taient venus les po&egrave;tes et les moralistes, La
+Bruy&egrave;re,
+Pope, Milton, Dante, Virgile, Shakespeare; le tout
+sans id&eacute;e de suite, sans programme d'&eacute;tudes, comme
+ils lui tomb&egrave;rent sous la main. Elle s'emparait de
+cette masse tourbillonnante d'id&eacute;es avec une &eacute;trange
+facilit&eacute; d'intuition; la cervelle &eacute;tait profonde et
+large,
+la m&eacute;moire &eacute;tait docile, le sentiment vif et rapide,
+la volont&eacute; tendue. Enfin Rousseau &eacute;tait arriv&eacute;;
+elle
+avait reconnu son ma&icirc;tre, elle avait subi le charme
+imp&eacute;rieux de cette logique ardente, et son divorce
+avec le catholicisme fut consomm&eacute;.</p>
+<p>Dans ce conflit d'opinions et de doctrines, sa
+force nerveuse s'&eacute;tait &eacute;puis&eacute;e &agrave; essayer de
+tout
+comprendre, de tout concilier ou de choisir. <i>Ren&eacute;</i>
+de Chateaubriand, <i>Hamlet</i> de Shakespeare, Byron
+enfin avaient achev&eacute; l'oeuvre. Elle &eacute;tait tomb&eacute;e
+dans
+un d&eacute;sarroi intellectuel et moral, dans une m&eacute;lancolie
+qu'elle n'essayait m&ecirc;me plus de combattre.
+Elle avait r&eacute;solu de s'abstenir autant que possible
+de la vie; elle avait m&ecirc;me pass&eacute; du d&eacute;go&ucirc;t de
+la vie au d&eacute;sir de la mort. Elle ne s'approchait
+jamais de la rivi&egrave;re sans &eacute;prouver dans sa t&ecirc;te
+comme une gaiet&eacute; f&eacute;brile, en se disant: &laquo;Comme
+c'est ais&eacute;! Je n'aurais qu'un pas &agrave; faire.&raquo; Oui ou
+Non?&#8212;Voil&agrave; ce qu'elle se r&eacute;p&eacute;tait assez souvent
+et assez longtemps pour risquer d'&ecirc;tre lanc&eacute;e
+par le <i>Oui</i> au fond de cette eau transparente qui la
+magn&eacute;tisait. Un jour, le <i>Oui</i> fut prononc&eacute;; elle
+poussa son cheval hors de la voie marqu&eacute;e par le
+gu&eacute;, dans le hasard des eaux profondes. C'en &eacute;tait
+fait d'elle et des chefs-d'oeuvre futurs, si la bonne
+jument Colette ne l'avait sauv&eacute;e, d'un bond extraordinaire,
+hors du gouffre.</p>
+<p>La mort de sa grand'm&egrave;re, dont elle raconte les
+derniers moments avec une douleur sans phrase et
+une sinc&eacute;rit&eacute; touchante, termina la p&eacute;riode
+d'initiation.
+La s&eacute;paration entre les deux familles paternelle
+et maternelle fut consomm&eacute;e, l&eacute;galement au moins,
+par l'ouverture du testament. Sa m&egrave;re, pr&eacute;venue par
+quelqu'un, connaissait depuis longtemps la clause
+qui la s&eacute;parait de sa fille; elle savait aussi l'adh&eacute;sion
+donn&eacute;e &agrave; cette clause. De l&agrave; de nouvelles
+temp&ecirc;tes.
+On y c&eacute;da dans une certaine mesure. Aurore
+dut rompre avec ses parents de Villeneuve, &agrave; qui
+elle &eacute;tait recommand&eacute;e par le voeu de la morte. Ce
+fut un nouveau d&eacute;chirement de famille.</p>
+<p>Pour obvier &agrave; une situation fausse et parfois
+intol&eacute;rable,
+Mme Dupin conduisit un jour sa fille &agrave; la
+campagne, chez des amis qu'elle avait rencontr&eacute;s trois
+jours auparavant et qui se trouvaient &ecirc;tre les meilleures
+gens de la terre, les Duplessis; ils habitaient
+avec leurs enfants une belle villa de la Brie. Mme Dupin
+promit de venir la chercher &laquo;la semaine prochaine&raquo;.
+Elle l'y laissa cinq mois, et c'est l&agrave; que se
+fit, un jour, le mariage qui devait clore tout naturellement
+des relations de famille orageuses et parfois
+m&ecirc;me extravagantes et constituer pour la jeune femme
+une existence normale en esp&eacute;rance.</p>
+<p>Ici encore les d&eacute;ceptions ne manqu&egrave;rent pas. Aurore
+passait pour une riche h&eacute;riti&egrave;re, d'assez belle figure et
+d'un caract&egrave;re gai, quand elle n'&eacute;tait pas en contact
+avec les emportements et les irritations de sa m&egrave;re,
+qui avaient le privil&egrave;ge de la rendre affreusement triste.
+C'est dans la famille Duplessis qu'elle rencontra le
+fils naturel d'un colonel en retraite, M. Dudevant,
+dont la fortune &eacute;tait en rapport avec la sienne et
+qui la prit tout de suite &agrave; gr&eacute;, &laquo;tout en ne lui
+parlant point d'amour, et s'avouant peu dispos&eacute; &agrave;
+la passion subite, &agrave; l'enthousiasme, et, dans tous
+les cas, inhabile &agrave; l'exprimer d'une mani&egrave;re
+s&eacute;duisante&raquo;.
+On fit &agrave; Aurore la plaisanterie de la traiter
+comme sa femme future; il n'en fallut pas davantage.
+Elle se maria presque passivement, comme
+elle faisait tous les actes ext&eacute;rieurs de sa vie. Le
+mariage eut lieu en septembre 1822; ils partirent
+pour Nohant, o&ugrave; sa premi&egrave;re occupation, pendant
+l'hiver de 1823, fut le souci de la maternit&eacute; qui se
+pr&eacute;parait pour elle, &agrave; travers les plus doux r&ecirc;ves
+et les plus vives aspirations. La transformation fut
+compl&egrave;te pour elle. Les besoins de l'intelligence,
+l'inqui&eacute;tude des pens&eacute;es, les curiosit&eacute;s de
+l'&eacute;tude
+comme celles de l'observation, tout disparut, dit-elle,
+aussit&ocirc;t que le doux fardeau se fit sentir. &laquo;La Providence
+veut que, dans cette phase d'attente et d'espoir,
+la vie physique et la vie du sentiment pr&eacute;dominent.
+Aussi les veilles, les lectures, les r&ecirc;veries,
+la vie intellectuelle en un mot fut naturellement
+supprim&eacute;e, et sans le moindre m&eacute;rite ni le moindre
+regret.&raquo; Son mari &eacute;tait une nature n&eacute;gative et
+tatillonne;
+il passait sa vie &agrave; la chasse; elle, sans un
+seul point d'appui autour d'elle, s'abstint de r&ecirc;ver;
+elle fit des layettes avec une ardeur et bient&ocirc;t une
+<i>maestria</i> de coup de ciseaux qui la surprirent elle-m&ecirc;me.</p>
+<p>Sauf l'&eacute;pisode de la maternit&eacute;, les commencements
+de cette existence nouvelle furent assez ternes.
+Ce ne fut que par accident que revinrent plus tard
+des acc&egrave;s de cette exaltation douloureuse qui avait
+fait jusque-l&agrave; son secret supplice et, ce qui est plus
+dangereux, sa secr&egrave;te et ch&egrave;re volupt&eacute;. Quelques
+ann&eacute;es se pass&egrave;rent dans une sorte de tranquillit&eacute;
+prosa&iuml;que et de bonheur n&eacute;gatif. Le r&ecirc;ve semblait
+s'&ecirc;tre enfui bien loin; deux beaux enfants grandissaient
+autour d'elle. Elle &eacute;tait devenue, s'il faut l'en
+croire, une <i>campagnarde engourdie</i>, en apparence au
+moins; elle s'appliqua m&ecirc;me &agrave; devenir une bonne
+femme de m&eacute;nage, ce qui est plus difficile encore.
+Si sa pens&eacute;e travaillait encore solitairement dans
+la condition tr&egrave;s bourgeoise o&ugrave; elle semblait
+condamn&eacute;e
+&agrave; vivre, la jeune m&egrave;re n'avait pas le p&eacute;dantisme
+de ses agitations morales; personne n'en avait
+le secret ni m&ecirc;me le soup&ccedil;on autour d'elle, et quand
+elle eut &eacute;crit ses premiers romans, un de ses plus
+chers amis, un habitu&eacute; de Nohant, le Malgache, lui
+&eacute;crivait: &laquo;<i>L&eacute;lia</i>, c'est une fantaisie.
+&Ccedil;a ne vous
+ressemble pas, &agrave; vous qui &ecirc;tes gaie, qui dansez la
+bourr&eacute;e, qui appr&eacute;ciez le l&eacute;pidopt&egrave;re, qui
+ne m&eacute;prisez
+pas le calembour, qui ne cousez pas mal et
+qui faites tr&egrave;s bien les confitures.&raquo; Quand
+d&eacute;finitivement
+son int&eacute;rieur fut troubl&eacute;, vers 1831, quand
+les projets d'un avenir &agrave; sa guise eurent pris le
+dessus, quand on lui eut accord&eacute; une mis&eacute;rable pension
+et la libert&eacute;, qui devait plus tard se transformer
+en une s&eacute;paration l&eacute;gale &agrave; son profit, quand elle
+fut
+arriv&eacute;e &agrave; Paris pour y courir les risques effrayants
+d'une existence compl&egrave;tement affranchie, ce fut alors
+que l'on connut Mme Sand, une femme nouvelle
+avec un nom nouveau. Ce fut Henri Delatouche qui
+la baptisa ainsi. Sand restait indivis entre Jules Sandeau
+et elle, r&eacute;unis par une collaboration pour la
+premi&egrave;re oeuvre. On fut vite d'accord sur les pr&eacute;noms.
+Sandeau garda le sien; George &eacute;tait synonyme
+de Berrichon. &laquo;Jules et George, inconnus au public,
+passeraient pour fr&egrave;res ou cousins.&raquo; Les deux noms
+conquirent bient&ocirc;t une c&eacute;l&eacute;brit&eacute; qui les
+s&eacute;para de
+plus en plus l'un de l'autre.</p>
+<p>Nous ne racontons pas une biographie, nous
+essayons seulement de tracer une esquisse psychologique.
+Notre dessein &eacute;tait de noter les &eacute;preuves
+diverses et les phases intellectuelles qui avaient marqu&eacute;
+la jeunesse de Mme Sand. Elle arrivait &agrave; la vie
+litt&eacute;raire
+avec un fonds de souffrances tr&egrave;s r&eacute;elles, bien
+qu'exag&eacute;r&eacute;es sans doute par une imagination forte,
+d'&eacute;motions intimes et d'agitations religieuses, irrit&eacute;e
+plut&ocirc;t qu'apais&eacute;e par des lectures sans r&egrave;gle, avec
+une sensibilit&eacute; aigu&euml; et raffin&eacute;e, un d&eacute;dain
+profond
+pour les v&eacute;rit&eacute;s relatives dont il faut bien parfois se
+contenter dans le train du monde, la haine instinctive
+de tous les jougs qu'impose la loi ou l'opinion,
+l'horreur inn&eacute;e de tout ce qui engage la libert&eacute; de la
+pens&eacute;e ou celle du coeur. Ajoutez &agrave; cela qu'elle se
+trouve, presque &agrave; son coup d'essai et par le miracle
+d'une nature prodigue, en possession d'un <i>style</i>
+merveilleux, qui semble fait tout expr&egrave;s et comme
+pr&eacute;par&eacute; pour recevoir son ardente pens&eacute;e, qui
+s'&eacute;tait
+form&eacute; tout seul et sans conseils, depuis la longue
+s&eacute;rie des petits cahiers consacr&eacute;s &agrave;
+l'&eacute;pop&eacute;e de
+<i>Coramb&eacute;</i> jusqu'au premier roman qu'elle donnera
+au public.</p>
+<p>Comment se fit la premi&egrave;re r&eacute;v&eacute;lation de son
+talent d'&eacute;crire? il est curieux d'en conna&icirc;tre l'origine.
+Ce fut vers la fin du dernier automne qu'elle
+passa &agrave; Nohant. Elle avait beaucoup lu Walter Scott,
+dont les traces se retrouvent dans plusieurs de ses
+romans.</p>
+<p>Elle &eacute;bauchait, pendant ces mois tristes, &agrave; travers
+ses longues promenades, l'id&eacute;e d'une esp&egrave;ce de
+roman qui ne devait jamais voir le jour et qu'elle
+&eacute;crivit sur la tablette d'une vieille armoire, dans
+l'ancien boudoir de sa grand'm&egrave;re, pr&egrave;s de ses
+enfants: &laquo;L'ayant lu, dit-elle avec candeur, je me
+convainquis qu'il ne valait rien, mais que j'en pouvais
+faire de moins mauvais&raquo;, et comme elle &eacute;tait
+alors tr&egrave;s pr&eacute;occup&eacute;e du choix du m&eacute;tier
+qui lui
+assurerait sa libert&eacute; &agrave; Paris, elle vint &agrave; penser
+qu'en
+somme il n'&eacute;tait pas plus mauvais que beaucoup
+d'autres qui, tant bien que mal, faisaient vivre.
+&laquo;Je reconnus que j'&eacute;crivais vite, facilement, longtemps,
+sans fatigue; que mes id&eacute;es, engourdies
+dans mon cerveau, s'&eacute;veillaient et s'encha&icirc;naient,
+par la d&eacute;duction, au courant de la plume; que dans
+ma vie de recueillement j'avais beaucoup observ&eacute;
+et assez bien compris les caract&egrave;res que le hasard
+avait fait passer devant moi, et que, par cons&eacute;quent,
+je connaissais assez la nature humaine pour la d&eacute;peindre.&raquo;
+Cela l'encouragea dans sa tentative; elle
+en conclut que, de tous les petits travaux dont elle
+&eacute;tait capable, la litt&eacute;rature proprement dite, dont
+elle avait le go&ucirc;t et l'instinct confus, &eacute;tait celui qui
+lui offrait le plus de chances de succ&egrave;s comme m&eacute;tier.
+Elle fit son choix. Mais elle avait bien h&eacute;sit&eacute;
+auparavant; elle avait essay&eacute; des portraits au crayon
+ou &agrave; l'aquarelle en quelques heures. C'&eacute;tait ressemblant,
+para&icirc;t-il, mais cela manquait d'originalit&eacute;. Elle
+crut un instant avoir trouv&eacute; son aptitude v&eacute;ritable:
+elle peignait avec go&ucirc;t des fleurs et des oiseaux
+d'ornement, des compositions microscopiques sur
+des tabati&egrave;res et des &eacute;tuis &agrave; cigares en bois de
+Spa.
+Elle faillit m&ecirc;me en vendre un quatre-vingts francs,
+chez un marchand &agrave; qui elle l'avait confi&eacute;. &Agrave; quoi
+tiennent les destin&eacute;es litt&eacute;raires! Si elle en avait
+obtenu cent francs, ce qu'elle demandait en tremblant,
+sans croire que ce f&ucirc;t possible, <i>Consuelo</i> et <i>la
+Mare au Diable</i> n'auraient jamais paru. Heureusement
+la mode de ces objets passa vite, et Mme Dudevant
+fut oblig&eacute;e de chercher ailleurs ce qu'elle
+avait cru trouver l&agrave;, <i>son gagne-pain</i>. Le mot est
+d'elle; il &eacute;tait strictement vrai dans les conditions
+qui lui &eacute;taient faites. Elle avait &agrave; payer de son travail
+son passage &agrave; travers la vie libre, apr&egrave;s qu'elle
+avait d'abord et de guerre lasse abandonn&eacute; tous ses
+droits &agrave; son mari, pour racheter son ind&eacute;pendance.
+Ce mari, que nous ne retrouverons pas sur notre
+chemin, sans &ecirc;tre pr&eacute;cis&eacute;ment une <i>r&eacute;alit&eacute;
+offensive</i>
+dans les premi&egrave;res ann&eacute;es, sans &ecirc;tre d'ordinaire ni
+m&eacute;chant ni brutal, s'&eacute;tait arrang&eacute; de
+mani&egrave;re &agrave; devenir
+insupportable et &agrave; rendre la vie commune bien
+difficile &agrave; une femme d'un caract&egrave;re solitaire et assez
+sauvage, qu'on ne pouvait ni asservir ni r&eacute;duire
+dans ses habitudes et ses go&ucirc;ts. Quelques autres
+d&eacute;fauts, plus graves, para&icirc;t-il, vinrent s'ajouter aux
+difficult&eacute;s conjugales et d&eacute;cid&egrave;rent une
+s&eacute;paration,
+qui, d'abord partielle et librement consentie, devint
+d&eacute;finitive.</p>
+<p>Il arriva enfin un jour o&ugrave; Mme Dudevant reconquit
+son droit entier &agrave; l'ind&eacute;pendance qu'elle avait
+tant de fois souhait&eacute;e. En 1836 un jugement du
+tribunal de Bourges pronon&ccedil;a la s&eacute;paration &agrave; son
+profit et lui laissa l'&eacute;ducation des deux enfants. Mais
+d&eacute;j&agrave; elle avait fait l'essai dangereux de la
+c&eacute;l&eacute;brit&eacute;
+litt&eacute;raire par des oeuvres qui avaient surpris l'attention
+publique. Elle y &eacute;tait arriv&eacute;e avec les qualit&eacute;s
+dont nous lui avons vu faire l'essai dans la retraite,
+int&eacute;rieurement si agit&eacute;e, o&ugrave; elle avait
+v&eacute;cu: l'habitude
+des longues r&ecirc;veries, qui &eacute;tait devenue un abri
+contre la vie r&eacute;elle, une sensibilit&eacute; tr&egrave;s vive
+pour
+toutes les formes de la souffrance humaine, une
+bont&eacute; qui fut pour elle une source d'inspirations et
+en m&ecirc;me temps une occasion perp&eacute;tuelle d'erreurs
+et de malentendus dans son existence; enfin une
+imagination in&eacute;puisable dont elle avait suivi en secret,
+avec d&eacute;lices, les jeux et les combinaisons tour
+&agrave; tour ravissantes et terribles, jusqu'au jour o&ugrave; elle
+imagina de les jeter dans le public, qui s'en &eacute;prit
+passionn&eacute;ment et acclama le nom de l'enchanteresse.
+On lui donna presque aussit&ocirc;t sa place, et ce fut
+souvent la premi&egrave;re, dans cette illustre pl&eacute;iade de
+romanciers qui embrassait les noms si divers de
+Balzac, d'Alexandre Dumas, de Jules Sandeau, et
+dans laquelle le nom de George Sand garda son &eacute;clat
+personnel sans rien emprunter aux astres fraternels
+et voisins.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1">1</a>
+<div class="note">
+<p> Sa grand'm&egrave;re &eacute;tait la propre fille du
+mar&eacute;chal Maurice
+de Saxe et d'une des demoiselles Verri&egrave;re, bien connues au
+XVIIIe si&egrave;cle. Son grand-p&egrave;re &eacute;tait le
+c&eacute;l&egrave;bre M. Dupin de
+Francueil, que Jean-Jacques Rousseau et Mme d'Epinay d&eacute;signent
+sous le nom de Francueil seulement, et qui, &agrave; l'&acirc;ge
+de soixante-deux ans, &eacute;tait encore un <i>reste d'homme charmant</i>
+du dernier si&egrave;cle. De ce mariage &eacute;tait n&eacute; Maurice
+Dupin, un
+militaire, brillant causeur la plume &agrave; la main, un peu trop
+ami des aventures, qui, tr&egrave;s jeune, unit son sort &agrave; celui
+d'une
+fort aimable et spirituelle modiste de Paris, contre le gr&eacute; de
+Mme Dupin, tour &agrave; tour indulgente et courrouc&eacute;e. Maurice
+Dupin eut, en 1804, une fille, Aurore, qui devait illustrer le
+nom de George Sand.</p>
+</div>
+<hr style="width: 65%;" />
+<a name="CHAPITRE_II"></a>
+<h2>CHAPITRE II<br />
+</h2><br />
+<h2>HISTOIRE DES OEUVRES DE GEORGE SAND</h2>
+<h2>L'ORDRE ET LA SUCCESSION PSYCHOLOGIQUE
+DE SES ROMANS
+</h2>
+<p>Quelle id&eacute;e George Sand se faisait-elle du roman
+quand elle entreprit d'&eacute;crire pour le public? M&ecirc;me
+en faisant aussi large que l'on voudra la part de la
+spontan&eacute;it&eacute;, peut-on croire que cette intelligence,
+si richement dou&eacute;e et si f&eacute;conde, ait march&eacute; tout
+&agrave;
+fait au hasard, dans les voies qui se sont offertes &agrave;
+elle, avec l'indiff&eacute;rence banale d'un talent qui ne vise
+qu'au succ&egrave;s, ou bien s'est-elle d&eacute;velopp&eacute;e selon
+la
+r&egrave;gle inaper&ccedil;ue, mais active, d'instincts
+&eacute;nergiques
+et permanents? Elle va r&eacute;pondre pour nous:</p>
+<p>&laquo;Je n'avais pas la moindre th&eacute;orie quand je
+commen&ccedil;ai
+&agrave; &eacute;crire, et je ne crois pas en avoir jamais
+eu quand une envie de roman m'a mis la plume en
+main. Cela n'emp&ecirc;che pas que mes instincts ne
+m'aient fait, &agrave; mon insu, la th&eacute;orie que je vais
+&eacute;tablir,
+que j'ai g&eacute;n&eacute;ralement suivie sans m'en rendre
+compte, et qui, &agrave; l'heure o&ugrave; j'&eacute;cris, est encore
+en
+discussion. Selon cette th&eacute;orie, le roman serait une
+oeuvre de po&eacute;sie autant que d'analyse. Il y faudrait
+des situations vraies et des caract&egrave;res vrais, r&eacute;els
+m&ecirc;me, se groupant autour d'un type destin&eacute; &agrave;
+r&eacute;sumer
+le sentiment ou l'id&eacute;e principale du livre. Ce
+type repr&eacute;sente g&eacute;n&eacute;ralement la passion de
+l'amour,
+puisque presque tous les romans sont des histoires
+d'amour. Selon la th&eacute;orie annonc&eacute;e (et c'est l&agrave;
+qu'elle
+commence), il faut id&eacute;aliser cet amour, ce type par
+cons&eacute;quent, et ne pas craindre de lui donner toutes
+les puissances dont on a l'aspiration en soi-m&ecirc;me,
+ou toutes les douleurs dont on a vu ou senti la blessure.
+Mais, en aucun cas, il ne faut l'avilir dans le
+hasard des &eacute;v&eacute;nements; il faut qu'il meure ou
+triomphe, et on ne doit pas craindre de lui donner
+une importance exceptionnelle dans la vie, des forces
+au-dessus du vulgaire, des charmes ou des souffrances
+qui d&eacute;passent tout &agrave; fait l'habitude des
+choses humaines, et m&ecirc;me un peu <i>le vraisemblable</i>
+admis par la plupart des intelligences. En r&eacute;sum&eacute;,
+id&eacute;alisation du sentiment qui fait le sujet, en laissant
+&agrave; l'art du conteur le soin de placer ce sujet
+dans des conditions et dans un cadre de r&eacute;alit&eacute;
+assez sensible pour le faire ressortir.&raquo;</p>
+<p>George Sand n'a pas &eacute;t&eacute; infaillible dans l'application
+de cette th&eacute;orie. Il lui est arriv&eacute; plus d'une fois
+d'id&eacute;aliser dans le chim&eacute;rique et le faux. Mais
+c'&eacute;tait l&agrave; l'erreur de son jugement, non de ses
+instincts;
+elle restait fid&egrave;le d'intention &agrave; sa th&eacute;orie,
+alors m&ecirc;me qu'elle la trahissait. Cette th&eacute;orie
+para&icirc;t
+bien simple et bien grande, par comparaison surtout
+avec ce qui s'est vu plus tard.</p>
+<p>&Agrave; travers toutes les aventures de sa vie r&eacute;elle et
+de sa vie litt&eacute;raire, George Sand garda intact son
+culte de l'id&eacute;al, elle resta po&egrave;te. Le go&ucirc;t
+changeant
+des g&eacute;n&eacute;rations nouvelles ne lui ravira jamais
+cet honneur. C'est dans une conception po&eacute;tique
+que naissent ces r&eacute;cits si riches, si vari&eacute;s, qui souvent
+s'alt&egrave;rent dans la suite des &eacute;v&eacute;nements, mais
+qui toujours ont des commencements merveilleux.</p>
+<p>On comprend comment cette spontan&eacute;it&eacute; d'une
+imagination dont j'ai essay&eacute; de retracer les origines
+troubl&eacute;es, qui ne se gouverne gu&egrave;re, qui s'excite
+elle-m&ecirc;me, comment le souvenir des crises morales
+travers&eacute;es, l'espoir confus d'un avenir o&ugrave; sa
+cr&eacute;dulit&eacute;
+enthousiaste voyait &eacute;clore des r&ecirc;ves divins,
+comment toute cette nature inqui&egrave;te, fr&eacute;missante et
+superbe, avec ses illusions et ses vraies douleurs,
+va trouver d'instinct son expression dans des
+oeuvres &eacute;tranges, audacieuses de pens&eacute;e, d'un style
+exalt&eacute; et inqui&eacute;tant, g&eacute;missantes et
+passionn&eacute;es, d&eacute;bordantes
+de lyrisme, &agrave; propos de l'amour, &agrave; propos
+de la religion, &agrave; propos de la vie humaine. Que si,
+de plus, on vient &agrave; penser que cet auteur est une
+femme froiss&eacute;e par la vie, d&eacute;&ccedil;ue, irrit&eacute;e
+de mille
+mani&egrave;res, que jusqu'alors dans une existence tr&egrave;s
+active au dedans, mais tr&egrave;s solitaire et tr&egrave;s
+retir&eacute;e,
+elle est rest&eacute;e &eacute;trang&egrave;re &agrave; tous les grands
+spectacles
+de la politique et de la soci&eacute;t&eacute;, et qu'elle se
+pr&eacute;cipite dans ce monde inconnu, avec son inexp&eacute;rience
+effr&eacute;n&eacute;e, ses vastes d&eacute;sirs et une compassion
+profonde pour les mis&egrave;res et les douleurs qui crient
+&agrave; travers l'humanit&eacute;, et encore plus pour celles qui
+souffrent et saignent silencieusement: on comprendra
+que cette femme soit tout d'abord constern&eacute;e
+et saisie &agrave; cette vue, comme toutes les belles &acirc;mes
+qui jugent le monde avec leur coeur et dont les
+aspirations sont violemment meurtries par la brutalit&eacute;
+des faits. Elle demandera alors si &agrave; tant de
+maux il n'y a pas de rem&egrave;de.</p>
+<p>Ce seront d'abord les pr&eacute;occupations personnelles,
+religieuses et morales qui domineront son
+esprit et ses oeuvres. Puis ce sera le tour des pr&eacute;occupations
+sociales. Alors, autour de cette femme
+inspir&eacute;e, de ce po&egrave;te applaudi, de cet &eacute;crivain
+d&eacute;j&agrave;
+populaire, vous verrez se presser en foule les docteurs
+de la r&eacute;novation universelle, les empiriques et
+les utopistes, les sophistes et les r&ecirc;veurs, les ap&ocirc;tres
+sinc&egrave;res et les charlatans de la question sociale,
+les exploiteurs et les exploit&eacute;s, les ambitieux et les
+na&iuml;fs. Ils ont trouv&eacute; dans George Sand l'&eacute;clatant
+porte-voix de leurs doctrines. C'est &agrave; qui lui proposera
+un plan nouveau, un syst&egrave;me in&eacute;dit, la philosophie,
+la politique, la religion de l'avenir. La
+nature de Mme Sand la pr&eacute;disposait &agrave; subir le
+despotisme des convictions &acirc;pres et des imaginations
+fortes. Fanatique du bien absolu ou, &agrave; son
+d&eacute;faut, d'un mieux imm&eacute;diat, r&ecirc;v&eacute;
+plut&ocirc;t qu'exp&eacute;riment&eacute;,
+plus paresseuse &agrave; concevoir l'id&eacute;e qu'&agrave; la
+mettre en oeuvre, reconnaissant elle-m&ecirc;me que l'initiative
+intellectuelle lui manque, elle laisse envahir
+toute une p&eacute;riode de sa vie par l'utopie politique,
+par le vague d&eacute;sir d'un &acirc;ge d'or sur l'av&egrave;nement
+duquel tout le monde est d'accord autour d'elle,
+sans que chacun renonce &agrave; son plan pour le faire
+&eacute;clore, et &agrave; son programme particulier pour le
+r&eacute;aliser.
+Enfin, un beau jour (oui, ce fut un beau jour
+pour son talent et sa gloire) elle &eacute;prouvera comme
+une grande lassitude de cette agitation d'id&eacute;es dans
+le vide, de ces th&eacute;ories, immacul&eacute;es et superbes
+tant qu'elles demeurent sur le tr&ocirc;ne int&eacute;rieur de la
+pens&eacute;e pure, et qui, d&egrave;s qu'elles descendent dans
+les aventures de la politique active et dans les mouvements
+de la rue, se laissent <i>avilir et souiller par
+les &eacute;v&eacute;nements</i>. Ce grand esprit, qui a l'horreur de
+la violence, rentrera en soi sous une impression de
+fatigue et de d&eacute;go&ucirc;t; elle fera, si j'ose dire, une
+retraite spirituelle en elle-m&ecirc;me dans le sanctuaire
+de ses plus chers souvenirs; elle se rendra &agrave; l'appel
+&eacute;nergique que lui font ses secrets instincts, trop
+longtemps froiss&eacute;s par la discussion violente et la
+lutte ingrate; elle reviendra &agrave; son go&ucirc;t pour la campagne,
+pour ces champs du Berry, th&eacute;&acirc;tre de la
+premi&egrave;re po&eacute;sie de ses r&ecirc;veries d'enfant; il y aura
+en elle comme une &eacute;closion soudaine et inesp&eacute;r&eacute;e
+de souvenirs frais et charmants, d'&eacute;motions exquises
+et saines. Enfin, nous nous reposerons avec elle de
+toutes les agitations et de toutes les haines; la douce
+lumi&egrave;re, un peu voil&eacute;e, de la campagne natale finira
+par &eacute;clipser l'&eacute;clat fi&eacute;vreux du
+r&eacute;formateur, le r&ecirc;ve
+enflamm&eacute; du po&egrave;te humanitaire.</p>
+<p>N'est-ce pas l&agrave; pr&eacute;cis&eacute;ment le cercle parcouru
+par Mme Sand, et cette page de biographie intime
+n'est-elle pas l'histoire en raccourci de ses oeuvres?</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><br />
+<h3>I</h3>
+<p>La premi&egrave;re p&eacute;riode de sa vie litt&eacute;raire est
+toute
+au lyrisme spontan&eacute;, personnel. Et comme je voudrais
+faire ici un tableau non de fantaisie, mais
+d'histoire, avec la pr&eacute;cision relative que comportent
+ces sortes de divisions d'un caract&egrave;re tout psychologique,
+je crois pouvoir &eacute;tendre cette premi&egrave;re
+p&eacute;riode de 1832 &agrave; 1840 environ. Dans cet intervalle
+de neuf ann&eacute;es paraissent, coup sur coup, les
+chefs-d'oeuvre de la premi&egrave;re mani&egrave;re, <i>Indiana,
+Valentine, Jacques, Andr&eacute;, Mauprat, L&eacute;lia</i> et la
+charmante s&eacute;rie des contes v&eacute;nitiens<a name="FNanchor_2_2"></a><a
+ href="#Footnote_2_2"><sup>2</sup></a>.</p>
+<p>Rappelons rapidement le sujet des oeuvres principales.
+Nous verrons qu'elles proc&egrave;dent toutes d'un
+fonds commun d'&eacute;motions et de douleurs personnelles,
+sans &ecirc;tre pourtant la confidence et le r&eacute;cit
+de sa vie. Mme Sand a toujours protest&eacute; contre les
+applications trop strictement biographiques qui ont
+&eacute;t&eacute; faites de ses premiers romans.</p>
+<p>Cependant il faut s'entendre sur ce point d&eacute;licat.
+<i>Indiana</i>, elle nous l'assure, n'est pas son histoire
+d&eacute;voil&eacute;e. C'&eacute;tait du moins l'expression de ses
+r&eacute;flexions
+habituelles, de ses agitations morales, d'une
+partie de ses souffrances r&eacute;elles ou factices; ce
+n'&eacute;tait pas sa vie, soit, c'&eacute;tait le roman ou le drame
+de sa vie, tel qu'elle l'avait con&ccedil;u sous les ombrages
+de Nohant. Que ce ne f&ucirc;t pas, je veux le
+croire, une plainte formul&eacute;e contre son ma&icirc;tre
+particulier,
+c'&eacute;tait du moins une protestation contre la
+tyrannie dans le mariage, personnifi&eacute;e par le colonel
+Delmare. C'&eacute;tait aussi la conception, l'id&eacute;al d'une
+femme aimante, telle qu'elle l'imaginait alors; c'est
+pour son propre compte qu'elle s'int&eacute;ressait &agrave; la
+peinture d'un amour na&iuml;f et profond, exalt&eacute; et
+sinc&egrave;re,
+passionn&eacute; et chaste, que sa na&iuml;vet&eacute; m&ecirc;me
+trahit,
+que sa sinc&eacute;rit&eacute; livre en proie et sans autre
+d&eacute;fense
+que le hasard &agrave; l'&eacute;go&iuml;sme voluptueux et
+f&eacute;roce d'un
+homme du monde, et que sauve enfin du dernier
+d&eacute;sespoir un coeur h&eacute;ro&iuml;quement silencieux, un coeur
+digne d'elle, digne de la r&eacute;concilier avec la vie et
+l'amiti&eacute;.&#8212;<i>Valentine</i> recommence, avec des d&eacute;tails
+ravissants et une po&eacute;sie incomparable, ce th&egrave;me du
+mariage impie et malheureux que les convenances
+sacril&egrave;ges du monde ont impos&eacute;, et qui tra&icirc;ne
+&agrave; sa
+suite les plus lamentables et tragiques douleurs, le
+r&eacute;veil violent de la nature et du coeur, les ardeurs
+fatales, les tentations plus fortes que la volont&eacute;, la
+famille d&eacute;shonor&eacute;e, une noble maison bris&eacute;e, un
+foyer an&eacute;anti.&#8212;<i>Jacques</i>, c'est son id&eacute;al de l'amour
+dans l'homme (comme <i>Indiana</i> est son id&eacute;al de
+l'amour dans la femme); c'est un sto&iuml;cien devenu
+amoureux avec la profondeur et l'&eacute;l&eacute;vation qu'un
+sto&iuml;cien peut mettre dans ces sortes de choses, avec
+un courage triste jusqu'&agrave; la mort d&egrave;s qu'il pressent
+une faiblesse ou une trahison, un d&eacute;vou&eacute; qui abdique
+sans &eacute;clat tous ses droits et se r&eacute;signe au suicide
+pour &eacute;pargner &agrave; Fernande, ador&eacute;e jusque dans sa
+faute, l'humiliation de ses joies coupables et la honte
+de son bonheur adult&egrave;re.&#8212;L'amour dans une
+nature gracieuse et faible qu'il exalte et qu'il brise,
+l'amour encore, mais dans une nature sauvage qu'il
+dompte et qu'il &eacute;l&egrave;ve &agrave; la plus haute
+&eacute;ducation de
+l'intelligence et du coeur, ce sont deux r&ecirc;ves sur
+les effets divers de la grande passion, c'est <i>Andr&eacute;</i>,
+c'est <i>Mauprat</i>.&#8212;<i>L&eacute;lia!</i> Qui ne se rappelle
+toujours,
+apr&egrave;s l'avoir lu une fois, ce po&egrave;me &eacute;trange,
+incoh&eacute;rent,
+magnifique et absurde, o&ugrave; le spiritualisme
+tombe si bas, o&ugrave; la sensualit&eacute; aspire si haut, o&ugrave;
+le
+d&eacute;sespoir d&eacute;clame en si beau style, o&ugrave; l'esprit,
+ravi,
+&eacute;tonn&eacute;, scandalis&eacute;, passe brusquement d'une
+sc&egrave;ne
+de d&eacute;bauche &agrave; une pri&egrave;re sublime, o&ugrave;
+l'inspiration
+la plus fantasque s'&eacute;lance de l'ab&icirc;me au ciel pour
+retomber au plus profond de l'ab&icirc;me? C'est le doute
+qui blasph&egrave;me, qui maudit, qui s'attendrit jusqu'&agrave;
+l'extase; c'est l'amour qui s'injurie lui-m&ecirc;me sans
+piti&eacute; et qui analyse ses mis&egrave;res avec une sorte de
+fureur d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e; c'est la foi qui tant&ocirc;t
+se renie et
+tant&ocirc;t se livre &agrave; ses transports; c'est l'id&eacute;al qui
+se
+d&eacute;shonore dans les bras des prostitu&eacute;es, et qui
+demande &agrave; l'orgie l'impuissante consolation de ses
+r&ecirc;ves et de ses &eacute;lans tromp&eacute;s. Ce lyrisme excessif,
+bien qu'il ait vieilli, offre encore au lecteur un spectacle
+&eacute;tonnant o&ugrave; le vertige et la fi&egrave;vre se
+m&ecirc;lent &agrave;
+des aspirations de la plus grande beaut&eacute;.&#8212;Dans
+<i>Spiridion</i>, le jeune moine Alexis, qui n'est pas sans
+ressembler beaucoup &agrave; George Sand elle-m&ecirc;me en
+consultation aupr&egrave;s de Lamennais, repr&eacute;sente l'&acirc;me
+en peine &agrave; la recherche de la v&eacute;rit&eacute; religieuse,
+touch&eacute;e
+de l'id&eacute;al divin et le cherchant avec une douloureuse
+anxi&eacute;t&eacute; &agrave; travers les symboles et les livres,
+et surtout &agrave; travers les angoisses d'un vieux moine
+mourant qui l&egrave;gue &agrave; son successeur la flamme, recueillie
+dans le feu de l'orage, mais la flamme o&ugrave;
+s'allumera la r&eacute;volte religieuse et plus tard la
+R&eacute;volution.</p>
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; de ces grands romans il ne faut pas
+oublier
+des oeuvres moindres, non par le talent, mais
+par l'&eacute;tendue. Qui ne conna&icirc;t pas les nouvelles de
+Mme Sand l'ignore vraiment ou est expos&eacute; &agrave; la
+m&eacute;conna&icirc;tre dans l'&eacute;tonnante souplesse de son art.
+&Agrave; travers ses plus grandes oeuvres, &agrave; toutes les
+&eacute;poques de sa vie, mais surtout dans la premi&egrave;re
+p&eacute;riode, se joue par intervalles un courant vif et
+bondissant d'esprit tout fran&ccedil;ais, l'esprit renaissant
+du XVIIIe si&egrave;cle, de fantaisie &eacute;l&eacute;gante et de
+curiosit&eacute;
+aventureuse qui trouve &agrave; se r&eacute;pandre en libert&eacute;
+dans des fictions dont l'amour est le th&egrave;me
+perp&eacute;tuellement
+vari&eacute;. A-t-on jamais mani&eacute; l'ironie l&eacute;g&egrave;re
+d'une main plus gracieuse que celle qui a &eacute;crit <i>Cora</i>,
+<i>Lavinia</i>, ou qui a trac&eacute; ces pages o&ugrave; la
+derni&egrave;re marquise
+du XVIIIe si&egrave;cle nous peint, en jouant avec son
+&eacute;ventail, les moeurs et les caract&egrave;res de son temps
+et nous raconte la seule &eacute;motion qui ait failli troubler
+le cours harmonieux d'une longue existence,
+vou&eacute;e aux amours faciles! Et <i>Lavinia</i>, qui pourrait
+l'oublier? Nous gardons, longtemps apr&egrave;s qu'elle a
+disparu, l'impression de ce sourire o&ugrave; a pass&eacute; la
+maligne vengeance d'un coeur trahi, qui voit revenir
+&agrave; lui le transfuge et qui l'abandonne &agrave; son tour, avec
+une tristesse souriante, &agrave; ses remords vite consol&eacute;s.
+Comme tous ces r&eacute;cits sont d'une invention naturelle,
+d'une allure vive, d'un tour et d'un style exquis!
+<i>Metella</i> nous montre, au vif et au naturel en m&ecirc;me
+temps, l'art de peindre les troubles les plus graves
+du coeur, d'un trait discret qui laisse tout deviner
+presque sans rien marquer et en courant &agrave; la surface.
+<i>Le Secr&eacute;taire intime</i>, <i>Teverino</i> sont deux
+inspirations
+de la plus brillante po&eacute;sie.</p>
+<p>J'aime moins <i>Leone Leoni</i>, malgr&eacute; la vigueur
+extraordinaire
+du ton, et je go&ucirc;te m&eacute;diocrement quelques
+pages dans <i>la Derni&egrave;re Aldini</i>. La m&egrave;re ne me
+pla&icirc;t gu&egrave;re quand elle veut &eacute;pouser son gondolier,
+et la fille m'effraye quand elle se jette &agrave; la t&ecirc;te du
+chanteur. Mais combien d'autres pages pleines de
+fra&icirc;cheur et d'&eacute;clat, et quel riant coloris! que de
+finesse et de gr&acirc;ce dans la sc&egrave;ne o&ugrave; L&eacute;lio
+se trouve
+pour la premi&egrave;re fois en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec la
+jeune
+Alezia! quelle lutte ing&eacute;nieuse, et le charmant
+triomphe pour tous les deux! L'&eacute;clat des grandes
+oeuvres de George Sand a &eacute;t&eacute; trop vif; elles ont
+&eacute;t&eacute;
+c&eacute;l&eacute;br&eacute;es ou discut&eacute;es avec trop de feu,
+pour que les
+<i>nouvelles</i> n'eussent pas un peu &agrave; en souffrir. Il y a
+l&agrave; cependant quelques-uns des plus purs joyaux de
+cet &eacute;crin d&eacute;j&agrave; si riche. Toutes les
+&eacute;l&eacute;gances de
+l'esprit s'y unissent comme pour faire un cadre d'or
+&agrave; un sentiment d&eacute;licat. Gr&acirc;ce &eacute;mue,
+fantaisie souriante,
+originalit&eacute; tour &agrave; tour piquante et attendrie,
+que de dons aimables, et quel malheur que George
+Sand ne s'en soit pas content&eacute;e! Pourquoi a-t-elle
+voulu faire de son talent un instrument plus sonore,
+mais souvent faux, de doctrines mal &eacute;tudi&eacute;es?</p>
+<p>De ces nouvelles, dont le cadre et le paysage
+sont emprunt&eacute;s &agrave; l'Italie et surtout &agrave; Venise, il
+faut
+rapprocher les <i>Lettres d'un voyageur</i>, publi&eacute;es &agrave;
+diff&eacute;rentes
+dates et &agrave; d'assez grands intervalles, mais
+dont les premi&egrave;res, les lettres v&eacute;nitiennes, offrent
+un int&eacute;r&ecirc;t &eacute;trange et passionn&eacute; que les
+autres n'ont
+pas au m&ecirc;me degr&eacute;. Ces premi&egrave;res lettres, vrai
+po&egrave;me en prose, chroniques de voyage dans les
+Alpes et vers le Tyrol, r&eacute;cit de conversations ou
+d'impressions solitaires &agrave; Venise, sont l'expression
+attrist&eacute;e, dramatique, d'un esprit souffrant, malade,
+d&eacute;j&agrave; cruellement &eacute;prouv&eacute; par la douleur,
+tromp&eacute; par
+l'amour, comme si, apr&egrave;s quelques ann&eacute;es &agrave; peine
+d'exp&eacute;rience, il avait d&ucirc; se d&eacute;montrer &agrave;
+lui-m&ecirc;me
+que les passions les plus romanesques ne sont pas
+&agrave; l'abri de la souffrance, pas plus que les existences
+les plus bourgeoises. C'est tant&ocirc;t un jugement am&egrave;rement
+r&eacute;sign&eacute; sur la vie et les hommes, tant&ocirc;t une
+plainte aigre, un cri d'angoisse, un de ces cris qui
+se font entendre &agrave; travers le monde, et qui ont un
+long retentissement. C'est, &agrave; coup s&ucirc;r, la confidence
+la plus sympathique et la plus curieuse que
+Mme Sand nous ait donn&eacute;e sur elle-m&ecirc;me par la
+sinc&eacute;rit&eacute; de l'accent, avec une exquise discr&eacute;tion
+de la douleur. Dans ces simples pages s'agitent en
+une seule &acirc;me tous les sentiments les plus sacr&eacute;s de
+l'&acirc;me; ils s'agitent, ils palpitent sous le voile; ni le
+sexe ni l'&acirc;ge de ce pauvre et po&eacute;tique voyageur de
+la vie ne s'y r&eacute;v&egrave;lent un seul instant; la passion et
+la souffrance y gardent une admirable pudeur, et le
+charme en est doubl&eacute;.</p>
+<p>Toutes ces oeuvres si diverses par la conception,
+par la fantaisie, par le cadre, portent la trace br&ucirc;lante
+d'un esprit jeune. Le sujet, &agrave; peu pr&egrave;s unique &agrave;
+travers
+la vari&eacute;t&eacute; &eacute;blouissante des aventures, c'est la
+peinture de l'amour noble aux prises avec les tentations
+et les surprises de la vie, avec les d&eacute;faillances
+ou les trahisons, ce sont les fortunes de ce pauvre
+et grand coeur humain dans ses &eacute;lans tromp&eacute;s vers
+l'h&eacute;ro&iuml;sme et dans ses chutes prodigieuses; c'est
+aussi la lutte des &acirc;mes aimantes contre les perfidies
+du sort, qui les jette en proie &agrave; la violence; c'est la
+r&eacute;volte de la nature contre les erreurs fatales de la
+soci&eacute;t&eacute;; c'est une protestation contre les servitudes
+du code, ou de l'opinion, en un mot, contre tout ce
+qui g&ecirc;ne le libre &eacute;lan des amours vrais. C'est enfin la
+poursuite inqui&egrave;te et passionn&eacute;e de l'id&eacute;al
+religieux,
+d'un id&eacute;al souvent chim&eacute;rique et troubl&eacute;, mais
+ardemment
+esp&eacute;r&eacute;, entrevu &agrave; travers les doubles
+t&eacute;n&egrave;bres
+<i>de la superstition et du scepticisme</i>. Telle est l'inspiration
+qui domine dans cette premi&egrave;re p&eacute;riode, et
+tel est le motif de ces premiers chants. Chacune de
+ces oeuvres est un po&egrave;me consacr&eacute; &agrave; l'amour divin
+et surtout &agrave; l'amour humain, tous les deux fort
+&eacute;tonn&eacute;s d'&ecirc;tre si intimement m&ecirc;l&eacute;s et
+confondus.
+La question sociale ne para&icirc;t que dans un vague
+lointain et incidemment. L'id&eacute;e d'une r&eacute;formation
+ne va gu&egrave;re d'abord au del&agrave; du mariage, critiqu&eacute;
+moins encore dans son principe que dans sa pratique.
+Elle &eacute;crivait alors, comme elle le dit, sous
+l'empire d'une &eacute;motion, non d'un syst&egrave;me.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><br />
+<h3>II</h3>
+<p>Le syst&egrave;me se fait jour bient&ocirc;t et refoule
+l'&eacute;motion
+dans certaines limites. L'&eacute;motion et le syst&egrave;me,
+l'une venue de l'&acirc;me m&ecirc;me de l'auteur, l'autre
+venu du dehors, se partageront, &agrave; parts plus ou
+moins &eacute;gales, les romans de la seconde p&eacute;riode,
+ceux qui remplissent la vie litt&eacute;raire de Mme Sand
+de 1840 &agrave; 1848 environ.</p>
+<p>Ce fut un malheur, au point de vue de l'art, que ce
+partage. On ne peut pas dire pr&eacute;cis&eacute;ment que le talent
+ait baiss&eacute; dans les oeuvres de la seconde mani&egrave;re;
+mais, &agrave; coup s&ucirc;r, l'int&eacute;r&ecirc;t est moins vif, la
+sympathie,
+&agrave; chaque instant d&eacute;concert&eacute;e, se refroidit. Il y
+a des parties enti&egrave;res frapp&eacute;es d'une mortelle langueur.
+Cela devait &ecirc;tre, et cela est. Ce qu'elle nous
+avait promis dans le roman, c'&eacute;tait la peinture plus
+ou moins id&eacute;alis&eacute;e du coeur humain, l'analyse de
+l'&acirc;me
+jet&eacute;e dans des situations fictives et se d&eacute;veloppant,
+dans cette combinaison d'&eacute;v&eacute;nements imaginaires, au
+gr&eacute; de l'auteur, observateur ou po&egrave;te. Ce qui nous
+plaisait dans cette lecture, c'&eacute;tait d'y go&ucirc;ter
+l'ineffable
+oubli du monde r&eacute;el, le repos de ce labeur tumultueux
+o&ugrave; tout ce que nous avons de sentiment et d'activit&eacute;
+s'&eacute;puise, par l'effet n&eacute;cessaire de la vie pratique,
+dans des luttes si &acirc;pres et toujours renaissantes,
+souvent pour de si mis&eacute;rables objets. On aimait &agrave; s'y
+distraire du combat, du bruit et de la poussi&egrave;re de
+chaque jour. O po&egrave;te, vous m'avez pr&eacute;sent&eacute;
+l'amorce
+d'une fiction aimable, je vous ai suivi sans d&eacute;fiance
+et d'un coeur charm&eacute;; vous avez sollicit&eacute; ma
+curiosit&eacute;,
+vous l'avez ravie; vous m'avez &eacute;mu, je subis la
+douce ivresse que votre art m'a pr&eacute;par&eacute;e. Et, tout
+d'un coup, voici que mon &eacute;motion s'arr&ecirc;te et se
+glace. Qu'avez-vous fait? Au milieu de l'idylle enchant&eacute;e,
+voici une tirade tra&icirc;tresse dont je reconnais
+l'inspirateur, voici le sermon socialiste qui commence,
+et le charme cesse d'agir. Vous me rejetez
+de vive force, et par une sorte de perfidie, dans ce
+milieu discordant et agit&eacute; que je voulais fuir. Je reconnais
+ici le discours de M. Michel (de Bourges), l&agrave;
+le pamphlet enflamm&eacute; de M. de Lamennais, ailleurs le
+r&ecirc;ve philosophique et religieux de M. Pierre Leroux;
+courez apr&egrave;s mon &eacute;motion, essayez de la ressaisir,
+elle est bien loin. J'ajoute que, par la force des
+choses, dans ces &eacute;pisodes de pr&eacute;dication intermittente,
+le talent ni le style ne sont plus les m&ecirc;mes.
+On sent trop bien que l'inspiration vient du dehors
+et que cette parole n'est qu'un &eacute;cho. L'in&eacute;vitable
+d&eacute;clamation arrive, comme toujours, quand le style
+n'est plus le son m&ecirc;me de l'&acirc;me, directement frapp&eacute;e
+par son &eacute;motion propre. L'&eacute;loquence se guinde, la
+verve forc&eacute;e prend des airs d'emphase.</p>
+<p>Que l'on &eacute;prouve cette critique sur les principaux
+romans de cette seconde p&eacute;riode. C'est vers 1840,
+avec <i>le Compagnon du tour de France</i>, que le syst&egrave;me
+arrive et que le socialisme entre en campagne.
+Certes il y a des parties charmantes dans ce roman,
+des types et des situations saisis avec art. Le fond
+de l'oeuvre est, ou du moins devrait &ecirc;tre, le contraste
+de l'amour g&eacute;n&eacute;reux et vraiment grand de Pierre
+Huguenin, avec la passion vaniteuse et sensuelle
+d'Amaury, l'un d&eacute;vouant l'ardeur de sa chaste pens&eacute;e
+&agrave; une vierge aust&egrave;re, grave, qui est toute intelligence
+et toute &acirc;me, l'autre cherchant la satisfaction d'un
+go&ucirc;t d'artiste dans la s&eacute;duction d'une femme
+&eacute;l&eacute;gante
+et coquette, qu'il aime avec tout l'orgueil de ses
+sens et toute l'exaltation d'une fantaisie. Ce qui est
+vrai dans ce roman, ce qui est bien observ&eacute; et vraiment
+beau, c'est l'effet de ce faux et mauvais amour
+sur Amaury. Ce coeur bien dou&eacute;, mais faible, dupe
+de sa vanit&eacute;, expie cruellement sa faute, non par la
+perte de son avenir, mais, ce qui est plus terrible,
+par la d&eacute;gradation successive de ses belles qualit&eacute;s.
+La volupt&eacute; et l'ambition l'ont touch&eacute;, elles le
+poss&eacute;deront
+&agrave; jamais. Ce qui est vrai aussi, et admirablement
+d&eacute;crit, c'est l'effet d'un noble amour sur
+Pierre Huguenin; c'est la peinture de son &eacute;l&eacute;vation
+morale, de la d&eacute;licate fiert&eacute; de ses sentiments, de
+ce courage et de cette probit&eacute; du bon sens qui se
+tient &agrave; l'&eacute;cart et dans l'ombre o&ugrave; doivent se
+rel&eacute;guer
+les passions impossibles. Mais, &agrave; chaque instant,
+h&eacute;las! ces belles analyses s'arr&ecirc;tent brusquement.
+Cette &eacute;tude profonde et charmante des effets
+de deux passions contraires sur deux &acirc;mes
+pl&eacute;b&eacute;iennes
+s'interrompt pour laisser passer le flot de la
+d&eacute;clamation politique. Je ne connais pas de personnage
+plus incommode, plus bruyant, plus sottement
+bavard que cet Achille Lefort, qu'on est s&ucirc;r de trouver
+&agrave; tous les d&eacute;tours des all&eacute;es, toutes les fois que
+l'idylle s'y prom&egrave;ne. Je ne sache rien de plus invraisemblable
+que le caract&egrave;re de M. de Villepreux, ce
+complice d'Achille Lefort qu'il m&eacute;prise, m&eacute;lange
+ind&eacute;finissable d'un grand seigneur sceptique, d'un
+membre de l'opposition constitutionnelle, d'un conspirateur
+sans conviction, qui, &agrave; certains moments,
+semble monter sur le tr&eacute;pied de la sibylle humanitaire,
+et qui, l'instant d'apr&egrave;s, en redescend avec le
+sourire d'un Machiavel du Palais-Bourbon. Mais
+surtout, je ne sache rien de plus faux, de plus d&eacute;clamatoire
+de plus dissonant que le personnage de la
+noble Yseult, dans la derni&egrave;re partie du roman, o&ugrave;
+l'on est tout &eacute;tonn&eacute; de d&eacute;couvrir que cette jeune
+fille, qui semble &ecirc;tre la raison m&ecirc;me, avec tant de
+gr&acirc;ce et de charme, n'est rien qu'une conspiratrice
+exalt&eacute;e, une p&eacute;dante infatu&eacute;e. Voyez-la initiant
+Pierre Huguenin aux myst&egrave;res du carbonarisme, fondant,
+au milieu de cette campagne splendide et de ce
+beau parc, la loge <i>Jean-Jacques Rousseau</i>; puis, &agrave; son
+tour, initi&eacute;e par la vertu de l'ouvrier &agrave; la vraie
+doctrine de l'&eacute;galit&eacute;, tout &agrave; coup, dans une
+sc&egrave;ne
+&eacute;trange, lui demandant, <i>devant Dieu qui les voit et
+qui les entend</i>, s'il l'aime comme elle l'aime, et lui
+avouant que, depuis le jour o&ugrave; elle a pu raisonner
+sur l'avenir, elle a r&eacute;solu <i>d'&eacute;pouser un homme du
+peuple afin d'&ecirc;tre peuple</i>, comme les esprits dispos&eacute;s
+au christianisme se faisaient baptiser afin de pouvoir
+se dire chr&eacute;tiens. Charmante et douce Yseult,
+o&ugrave; &ecirc;tes-vous? Je ne sais quel fant&ocirc;me,
+&eacute;chapp&eacute; du
+club des femmes, a pris votre place. Je ne vous
+reconnais plus<a name="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3"><sup>3</sup></a>.
+Ainsi s'entrem&ecirc;lent, &agrave; chaque instant,
+au grand d&eacute;pit du lecteur, les deux parties du
+roman, l'une tout aimable et tout &eacute;mue, empreinte
+de ce charme qui est la gr&acirc;ce dans l'art, l'autre
+surcharg&eacute;e
+de tons violents et criards qui font peur &agrave;
+la gr&acirc;ce et qui la forcent &agrave; s'envoler bien loin.</p>
+<p><i>Horace</i> serait l'analyse int&eacute;ressante d'un
+caract&egrave;re
+mis&eacute;rablement personnel et faible, si le roman n'&eacute;tait
+pas g&acirc;t&eacute; par le contraste trop visiblement cherch&eacute;
+d'Ars&egrave;ne, l'homme du peuple sublime, h&eacute;ros du socialisme
+naissant, type de toutes les vertus selon la
+morale nouvelle. Dans <i>Jeanne</i> on voit poindre l'<i>id&eacute;e
+druidique</i>, si ch&egrave;re &agrave; quelques amis de Mme Sand,
+m&ecirc;l&eacute;e &agrave; je ne sais quelle vague synth&egrave;se ou
+quel
+chaos religieux. Ici encore, on voudrait choisir dans
+cette oeuvre si m&eacute;lang&eacute;e. Quelques &eacute;pisodes
+charmants,
+comme la rencontre de Jeanne endormie dans
+les <i>Pierres Jom&acirc;tres</i> et comme le poisson d'avril,
+quelques sc&egrave;nes rustiques, admirablement peintes,
+comme l'incendie dans un hameau, les lavandi&egrave;res,
+la mort &agrave; la campagne, la fenaison, ne suffisent pas &agrave;
+sauver le roman de l'ennui que vous cause la pr&eacute;occupation
+du syst&egrave;me, incessamment ramen&eacute; &agrave; la traverse
+du sentiment. Peu &agrave; peu le syst&egrave;me tue le
+roman. Il arrive un moment o&ugrave; Jeanne n'est plus
+cette fille des champs, admirablement simple et
+pure, dont le charme na&iuml;f inspire de l'amiti&eacute; ou de
+l'amour &agrave; tous ceux qui la rencontrent, et qui s'en
+&eacute;tonne ou s'en effraye avec tant de modestie et de
+pudeur. Elle se transforme &agrave; vue d'oeil. Elle devient
+tant&ocirc;t la Vell&eacute;da du Mont-Barlot, tant&ocirc;t la Grande
+Pastoure, elle grandit sans cesse, si c'est grandir,
+au point de vue de l'art, que de passer &agrave; l'&eacute;tat de
+mythe et d'all&eacute;gorie. Elle symbolise l'&acirc;me
+h&eacute;ro&iuml;que
+et r&ecirc;veuse du peuple des campagnes. Je le veux
+bien, mais je ferme le livre au moment o&ugrave; la jeune
+paysanne devient une si belle parleuse, et je passe
+avec empressement &agrave; <i>Consuelo</i>.</p>
+<p>Ici encore, malgr&eacute; les tr&eacute;sors d'invention et d'art
+qui s'y d&eacute;pensent, n'&eacute;prouverai-je aucune
+d&eacute;convenue?
+Certes je ne suis pas assez sottement empress&eacute;
+de prouver ma critique, pour discuter l'&eacute;tonnante
+f&eacute;condit&eacute; d'invention, la curiosit&eacute;, la passion
+r&eacute;pandues dans tout ce roman et m&ecirc;me dans la
+premi&egrave;re
+partie de <i>la Comtesse de Rudolstadt</i>, qui en est
+la suite. Mme Sand, comme elle l'avoue, sentait l&agrave;
+un beau sujet, des types puissants, une &eacute;poque et
+des pays sem&eacute;s d'accidents historiques, dont le
+c&ocirc;t&eacute;
+intime &eacute;tait pr&eacute;cieux &agrave; explorer, et &agrave;
+travers lesquels
+son imagination se promenait avec une &eacute;motion croissante,
+&agrave; mesure qu'elle avan&ccedil;ait au hasard, toujours
+frapp&eacute;e et tent&eacute;e par des horizons nouveaux. Des
+lectures r&eacute;centes qui avaient vivement saisi son esprit
+mobile l'attiraient &agrave; cette entreprise singuli&egrave;re et
+complexe, en lui faisant pressentir tout ce que le
+XVIIIe si&egrave;cle offre d'int&eacute;r&ecirc;t sous le rapport de
+l'art,
+de la philosophie et du merveilleux, trois &eacute;l&eacute;ments
+produits par ce si&egrave;cle d'une fa&ccedil;on tr&egrave;s
+h&eacute;t&eacute;rog&egrave;ne
+en apparence, et dont le lien &eacute;tait cependant curieux
+&agrave; &eacute;tablir sans trop de fantaisie. Si&egrave;cle de
+Marie-Th&eacute;r&egrave;se
+et de Fr&eacute;d&eacute;ric II, de Voltaire et de
+Cagliostro: si&egrave;cle &eacute;trange qui commence par des
+chansons, se d&eacute;veloppe dans des conspirations bizarres,
+et aboutit par des id&eacute;es profondes &agrave; des
+r&eacute;volutions
+formidables! Je reconnais volontiers, avec
+Mme Sand, la grandeur du sujet, et, plus lib&eacute;ral
+qu'elle envers elle-m&ecirc;me, je reconnais qu'elle en a
+tir&eacute; le plus souvent un grand parti, par l'int&eacute;r&ecirc;t
+de
+l'intrigue, le charme &eacute;trange de certaines situations,
+la vive peinture des sentiments et des caract&egrave;res.
+Comme on aime cette Consuelo, intelligence &eacute;lev&eacute;e,
+noble coeur, admirable artiste, dans les d&eacute;buts chastement
+aventureux de sa vie errante &agrave; Venise, dans
+ses premiers triomphes et ses premi&egrave;res tristesses,
+&agrave; son arriv&eacute;e &agrave; ce terrible ch&acirc;teau des
+G&eacute;ants par
+une nuit de temp&ecirc;te, dans toute cette fantasmagorie
+des vieilles ruines et des grands souterrains, dans
+son amour pour le jeune comte Albert si longtemps
+combattu par l'effroi, dans sa fuite, dans sa rencontre
+&agrave; travers champs avec Haydn presque enfant, dans
+ce long voyage enfin, le plus ravissant et le plus
+fantastique que l'imagination puisse r&ecirc;ver!</p>
+<p>Et plus tard, quand, aux prises avec des &eacute;v&eacute;nements
+terribles, triste fianc&eacute;e de la mort, sous le
+coup d'un effrayant myst&egrave;re dont parfois sa raison se
+trouble, nous voyons repara&icirc;tre Consuelo, vierge et
+veuve, comtesse de Rudolstadt, toujours grande et
+noble artiste, &agrave; la cour de Fr&eacute;d&eacute;ric et dans la
+dangereuse
+intimit&eacute; de la princesse Am&eacute;lie, que de
+sc&egrave;nes pleines d'attrait et de terreur! Sa prison, son
+enl&egrave;vement, cette fuite nouvelle sous la conduite des
+Invisibles, ces &eacute;motions douloureuses d'une passion
+&eacute;nigmatique qui l'attire comme un amour permis et
+qui l'effraye comme une sorte d'adult&egrave;re envers un
+mort, tout cela est racont&eacute; avec un int&eacute;r&ecirc;t, un
+entrain
+incomparables. Mais, pour Dieu! que le comte Albert
+ne soit donc pas si fatal, si prolixe et si nuageux!
+S'il aime Consuelo, qu'il lui parle de son amour et
+qu'il ne lui commente pas sans fin, dans une histoire
+de fantaisie, les sanglantes l&eacute;gendes de Jean Ziska
+et des Hussites! Si sa d&eacute;mence n'&eacute;tait pas si
+pr&eacute;tentieuse,
+il pourrait nous int&eacute;resser; s'il ne repassait
+pas &agrave; chaque instant dans le roman, avec son front
+p&acirc;le, son oeil fixe et son manteau noir sem&eacute; de larmes
+d'argent comme un drap mortuaire, il pourrait nous
+sembler aimable. Mais c'est bien mal &agrave; lui de d&eacute;raisonner
+si souvent pour effrayer Consuelo et pour
+impatienter le lecteur! Et quand le moment de l'initiation
+arrive, quand l'oracle parle enfin au fond du
+souterrain, est-ce que je me trompe? Est-ce le noble
+comte qui parle? il me semble reconna&icirc;tre de vieilles
+phrases qui ont fait un long et vaillant service dans
+<i>la D&eacute;mocratie pacifique</i> de ce temps et ailleurs:
+&laquo;Une
+secte myst&eacute;rieuse et singuli&egrave;re r&ecirc;va, entre
+beaucoup
+d'autres, de r&eacute;habiliter la vie de la chair, et de r&eacute;unir
+dans un seul principe divin ces deux principes arbitrairement
+divis&eacute;s. Elle voulut sanctionner l'amour,
+l'<i>&eacute;galit&eacute;</i>, la <i>communaut&eacute; de tous</i>,
+les &eacute;l&eacute;ments de
+bonheur. Elle chercha &agrave; relever de son abjection le
+pr&eacute;tendu principe du mal et &agrave; le rendre, au contraire,
+serviteur et agent du bien&raquo; ... etc., etc.... Le
+noble comte peut continuer longtemps ainsi, il y a
+longtemps que je r&ecirc;ve, et je soup&ccedil;onne Consuelo
+de n'avoir tant de patience &agrave; l'entendre que parce
+qu'elle fait comme moi. Mais tout cela n'est rien en
+regard du second volume de <i>la Comtesse de Rudolstadt</i>.
+C'est ici qu'un grand courage pourrait se donner
+le spectacle de la mar&eacute;e montante du syst&egrave;me et
+de la d&eacute;clamation. L'ennui atteint tout &agrave; coup des
+hauteurs d&eacute;mesur&eacute;es. Qui pourrait suivre Consuelo
+dans ce Panth&eacute;on bizarre que lui ouvrent les pr&ecirc;tres
+et les pr&ecirc;tresses de la v&eacute;rit&eacute;, qui est
+d&eacute;cor&eacute;, entre
+chaque colonne, des statues des plus grands amis de
+l'humanit&eacute;, et o&ugrave; l'on voit figurer J&eacute;sus-Christ
+entre
+Pythagore et Platon, Apollonius de Tyane &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+saint Jean, Abailard aupr&egrave;s de saint Bernard, Jean
+Huss et J&eacute;r&ocirc;me de Prague &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+sainte Catherine
+et de Jeanne d'Arc? De gr&acirc;ce, arr&ecirc;tons-nous
+sur le seuil du temple avant que Spartacus n'arrive
+pour clore l'histoire, et que toutes les figures plus ou
+moins touchantes du roman ne disparaissent dans les
+brumes d'un symbolisme universel. Encore un roman
+qui finit par ce qu'il y a de plus froid au monde, l'all&eacute;gorie,
+uni &agrave; ce qu'il y a de plus pompeusement
+vide, la th&eacute;osophie humanitaire.</p>
+<p>Ce serait vraiment abuser de l'&eacute;vidence que d'insister
+davantage et de r&eacute;p&eacute;ter longuement la m&ecirc;me
+et triste &eacute;preuve sur le <i>Meunier d'Angibault</i>, o&ugrave;
+l'on
+voit, au commencement, un artisan h&eacute;ro&iuml;que, le
+grand L&eacute;mor, refuser la main d'une veuve patricienne
+qu'il adore, parce que la richesse est contraire
+&agrave; ses principes, et la riche veuve, &agrave; la fin du
+roman, se r&eacute;jouir de l'incendie qui d&eacute;vore son
+ch&acirc;teau,
+parce qu'elle voit tomber, avec le dernier pan
+de mur qui lui appartient, le dernier obstacle qui la
+s&eacute;parait du socialisme et de son amant. Parlerons-nous
+du <i>P&eacute;ch&eacute; de M. Antoine</i>, dont le plus gros
+p&eacute;ch&eacute;
+n'est pas, &agrave; mes yeux, d'avoir une aussi jolie fille que
+Gilberte, mais bien d'avoir rendu M. de Boisguilbault
+le plus insupportable des hommes en lui enlevant
+sa femme. Tout le monde est plus ou moins communiste
+ici, dans le singulier monde o&ugrave; s'agitent les
+personnages du roman: M. Antoine, gentilhomme
+d&eacute;chu; Jean, le paysan philosophe; Janille, la servante;
+&Eacute;mile, Cardonnet, le jeune sage; M. de Boisguilbault,
+le vieux fou. Il n'y a que M. Cardonnet le
+p&egrave;re qui ne trempe pas dans l'<i>id&eacute;e nouvelle</i>; mais
+aussi on a bien soin, comme si cela ne s'entendait pas
+de soi-m&ecirc;me, d'en faire le type de l'industriel sans
+coeur, dont la froide brutalit&eacute; fait mourir sa femme,
+et qui broie les id&eacute;es comme les hommes sous la
+meule de son usine. Tout ce monde-l&agrave; (toujours
+M. Cardonnet except&eacute;) a les deux caract&egrave;res
+oblig&eacute;s
+des personnages: l'h&eacute;ro&iuml;sme du coeur et l'argumentation
+intarissable. C'est &agrave; qui fera les plus belles
+actions et parlera le plus longtemps. La palme reste
+&agrave; M. de Boisguilbault.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><br />
+<h3>III</h3>
+D&eacute;j&agrave; pourtant, &agrave; la m&ecirc;me &eacute;poque
+o&ugrave; le r&ecirc;ve humanitaire
+obs&eacute;dait si cruellement cette belle imagination,
+il s'&eacute;tait fait en elle plus d'une r&eacute;volte sourde
+contre la tyrannie des amiti&eacute;s et des id&eacute;es
+syst&eacute;matiques.
+Plus d'une fois elle avait os&eacute;, pour respirer le
+grand air des libres espaces, soulever un instant le
+joug de plomb qui l'&eacute;crase. Entre <i>le Meunier d'Angibault</i>
+et <i>le P&eacute;ch&eacute; de M. Antoine</i>, ces deux grosses
+machines socialistes, elle avait donn&eacute; au monde
+attentif et ravi une d&eacute;licieuse idylle, la <i>Mare au
+Diable</i>, et pr&eacute;lud&eacute; ainsi, par un petit chef-d'oeuvre
+d'exquise chastet&eacute; et de po&eacute;sie champ&ecirc;tre, &agrave;
+la nouvelle
+mani&egrave;re qui devait marquer pour elle une autre
+p&eacute;riode, une p&eacute;riode de renaissance. Bonheur inattendu!
+Dans ces pages privil&eacute;gi&eacute;es, pas un mot de
+politique ni d'utopie. Rien qui divise, rien que de
+pudique et d'attendri, rien que de noble sans effort,
+de beau sans emphase, de touchant sans phrase! Un
+petit voyage de trois lieues, qui dure une nuit parce
+que l'on s'&eacute;gare; une conversation plusieurs fois
+interrompue, reprise, quitt&eacute;e, entre le fin laboureur
+Germain, qui va chercher femme &agrave; Fourche, et
+la petite Marie, qui s'en va berg&egrave;re aux Ormeaux;
+deux personnages &eacute;pisodiques, mais non &eacute;trangers
+&agrave; l'action, Petit-Pierre, qui voudrait bien avoir
+Marie pour seconde m&egrave;re, et la Grise, une bonne et
+belle jument qu'on aime comme si elle &eacute;tait une personne;
+le bivouac improvis&eacute; sous les grands ch&ecirc;nes
+et o&ugrave; la nuit se passe tout gentiment, pour Marie, &agrave;
+jaser et &agrave; dormir, pour Germain, &agrave; causer et &agrave;
+r&ecirc;ver;
+une &eacute;motion bien vite r&eacute;prim&eacute;e par le brave paysan
+devant tant d'innocence et de candeur, et, ce qui vaut
+mieux, un bon projet de mariage qui germe dans sa
+t&ecirc;te et qu'il remportera demain &agrave; la ferme, voil&agrave;
+tout;
+ce n'est rien, et ce <i>rien</i> restera dans notre litt&eacute;rature
+d'imagination parmi les oeuvres accomplies, n&eacute;es
+sous un rayon propice, et consacr&eacute;es. La po&eacute;sie est
+le talisman de Mme Sand; d&egrave;s qu'elle y touche, la
+sympathie rena&icirc;t et les mauvais r&ecirc;ves avec l'ennui
+s'enfuient.
+<p>Cette veine d'innocence et de po&eacute;sie renouvel&eacute;es
+devait porter bonheur &agrave; Mme Sand. Apr&egrave;s s'&ecirc;tre
+efforc&eacute;e d'oublier M. de Boisguilbault et son communisme
+dans les brillantes aventures de son <i>Piccinino</i>,
+elle revint avec amour &agrave; la veine d'or o&ugrave; elle avait
+d&eacute;j&agrave; recueilli un tr&eacute;sor de gr&acirc;ce et de
+sentiment:
+elle y puisa <i>Fran&ccedil;ois le Champi</i>. On eut peur en
+ouvrant le livre. On avait aper&ccedil;u, parmi les premi&egrave;res
+lignes, quelques mots de funeste augure, je
+ne sais quelle th&eacute;orie de la connaissance, de la sensation
+et de leur rapport qui est le sentiment, et l'on
+tremblait que M.P. Leroux n'e&ucirc;t r&eacute;pandu les
+lumi&egrave;res
+troubl&eacute;es de sa psychologie sur cette oeuvre
+nouvelle. On se rassura bien vite. On respira en
+s'apercevant que cette page &eacute;tait absolument un
+hors-d'oeuvre, une derni&egrave;re concession &agrave; l'amiti&eacute;.
+On respira, mais l'alerte avait &eacute;t&eacute; chaude. Il restait
+un roman berrichon de la t&ecirc;te aux pieds. Mme Sand
+avait pli&eacute; son beau style &agrave; cette fantaisie du langage
+rustique, imit&eacute; dans ses derni&egrave;res finesses et saisi
+dans tout son naturel, pour raconter l'histoire de ce
+brave Champi, de la bonne Madelon, de leur bucolique
+amiti&eacute; &agrave; l'ombre du moulin, amiti&eacute; de m&egrave;re
+de la part de Madelon, amiti&eacute; de fils de la part de
+Champi, mais qui se change avec les &eacute;v&eacute;nements et
+les ann&eacute;es en une tendresse bien vive et qui les
+m&egrave;ne, l'un donnant le bras &agrave; l'autre, jusqu'&agrave;
+l'&eacute;glise
+du village, avec le petit Jeannie derri&egrave;re eux, souriant
+de son plus fin sourire: ne faut-il pas bien
+souvent un <i>Ascagne</i> enfant dans les romans de village
+comme dans les po&egrave;mes &eacute;piques, pour servir
+de pr&eacute;texte aux premi&egrave;res effusions de l'amour naissant?
+Mais pendant que se d&eacute;roulait cette &eacute;pop&eacute;e
+tranquille dans le feuilleton du <i>Journal des D&eacute;bats</i>,
+au moment m&ecirc;me o&ugrave; le roman arrivait &agrave; son
+d&eacute;nouement,
+un autre d&eacute;nouement, qui fit beaucoup de tort
+au premier, nous dit Mme Sand, trouvait sa place
+dans le <i>premier Paris</i> dudit journal. C'&eacute;tait la
+r&eacute;volution
+de 1848.</p>
+<p>La crise fut vive pour Mme Sand. L'&eacute;motion de la
+premi&egrave;re heure faillit arr&ecirc;ter la renaissance de son
+talent, et couper brusquement la veine nouvelle. Des
+amiti&eacute;s exigeantes arriv&eacute;es au pouvoir faillirent
+compromettre
+cette plume exquise dans les violences
+de la pol&eacute;mique; des <i>Lettres au peuple</i> et des <i>Bulletins
+du minist&egrave;re de l'int&eacute;rieur</i>, voil&agrave; ce qui
+rempla&ccedil;a,
+pendant quelques mois, les fables charmantes
+dont elle s'enchantait la veille et dont elle nous enchantait
+tous. Il fallut l'insurrection terrible de Juin
+pour rompre le charme et affranchir l'imagination devenue
+captive. &laquo;C'est &agrave; la suite de ces n&eacute;fastes
+journ&eacute;es,
+dit-elle, que, troubl&eacute;e et navr&eacute;e jusqu'au fond de
+l'&acirc;me par les orages ext&eacute;rieurs, je m'effor&ccedil;ai de
+retrouver
+dans la solitude, sinon le calme, au moins la
+foi.... Dans ces moments-l&agrave; un g&eacute;nie orageux et puissant
+comme celui de Dante &eacute;crit, avec ses larmes,
+avec sa bile, avec ses nerfs, un po&egrave;me terrible, un
+drame tout plein de tortures et de g&eacute;missements. De
+nos jours, plus faible et plus sensible, l'artiste, qui
+n'est que le reflet et l'&eacute;cho d'une g&eacute;n&eacute;ration
+assez
+semblable &agrave; lui, &eacute;prouve le besoin imp&eacute;rieux de
+d&eacute;tourner
+la vue et de distraire l'imagination, en se
+reportant vers un id&eacute;al de calme, d'innocence et de
+r&ecirc;verie. Dans les temps o&ugrave; le mal vient de ce que les
+hommes se m&eacute;connaissent et se d&eacute;testent, la mission
+de l'artiste est de c&eacute;l&eacute;brer la douceur, la confiance,
+l'amiti&eacute;, et de rappeler ainsi aux hommes endurcis
+ou d&eacute;courag&eacute;s que les moeurs pures, les sentiments
+tendres et l'&eacute;quit&eacute; primitive sont ou peuvent
+&ecirc;tre encore de ce monde. Les allusions directes
+aux malheurs pr&eacute;sents, l'appel aux passions qui
+fermentent, ce n'est point l&agrave; le chemin du salut;
+mieux vaut une douce chanson, un son de pipeau
+rustique, un conte pour endormir les petits enfants
+sans frayeur et sans souffrance, que le spectacle
+des maux r&eacute;els, renforc&eacute;s et rembrunis encore par
+les couleurs de la fiction.&raquo; Ces lignes sont &eacute;crites
+au devant de <i>la Petite Fadette</i>, comme un adieu &agrave; la
+politique orageuse et un engagement, pris &agrave; demi-voix,
+de s'en tenir d&eacute;sormais &agrave; des r&ecirc;ves plus doux.
+<i>La Petite Fadette</i> fut le premier gage de la
+r&eacute;conciliation
+de Mme Sand avec son g&eacute;nie. Dans ces
+ann&eacute;es inqui&egrave;tes, dans ces heures incertaines dont
+chacune apportait un p&eacute;ril ou une menace, une discorde
+nouvelle entre les chefs des partis et un fr&eacute;missement
+des masses, avec quelle joie on &eacute;chappait
+aux anxi&eacute;t&eacute;s de cette vie pr&eacute;caire en suivant
+Mme Sand dans les <i>tra&icirc;nes</i> fleuries, vers la
+rivi&egrave;re
+qui s'endort l&agrave;-bas, sous les branchages! Que de
+larmes m&ecirc;l&eacute;es de sourires, un peu par contraste
+avec les &eacute;v&eacute;nements, firent couler l'amiti&eacute; des
+deux
+<i>bessons</i> de la Bessonni&egrave;re, la jalousie de Sylvinet, la
+tendresse &eacute;tonn&eacute;e d'abord, bient&ocirc;t &eacute;mue et
+vive, du
+beau Landry pour la Fadette, la gentillesse croissante
+de la Fanchon, transform&eacute;e par le charme magique
+d'un amour vrai! Ce fut un succ&egrave;s de gr&acirc;ce
+renaissante. Les plus beaux jours du talent &eacute;taient
+revenus, l'&eacute;motion publique les reconnaissait et les
+saluait. C'est &agrave; la m&ecirc;me source d'inspiration
+champ&ecirc;tre
+qu'il faut rapporter quelques oeuvres, plus voisines
+de nous par le temps, comme les <i>Ma&icirc;tres sonneurs</i>,
+un r&eacute;cit bien original, et <i>les Visions de la nuit
+dans les campagnes</i>, piquante fantaisie d'une imagination
+qui aime &agrave; traduire les na&iuml;ves terreurs, les
+superstitions et les l&eacute;gendes, non sans s'&eacute;mouvoir
+elle-m&ecirc;me de ces jeux de la peur, qui sont la po&eacute;sie
+de minuit et le drame nocturne des champs.</p>
+<p>Vers cette &eacute;poque, la passion du th&eacute;&acirc;tre, qui
+avait
+&eacute;t&eacute; tr&egrave;s vive chez Mme Sand, se r&eacute;veilla
+avec une
+force nouvelle. L'effort infructueux de <i>Cosima</i> avait
+irrit&eacute; cette passion plus encore qu'elle ne l'avait
+d&eacute;courag&eacute;e.
+<i>Gabrielle</i>, <i>les Sept Cordes de la Lyre</i>, les
+<i>Mississipiens</i> avaient &eacute;t&eacute; comme un spectacle
+id&eacute;al
+que Mme Sand avait donn&eacute; &agrave; son imagination. Dans
+sa studieuse retraite de Nohant, sa r&eacute;cr&eacute;ation la plus
+ch&egrave;re, avec ses enfants et ses amis, &eacute;tait, nous le
+verrons plus tard, un th&eacute;&acirc;tre de fantaisie, o&ugrave;
+chacun,
+sur un sc&eacute;nario pr&eacute;par&eacute; d'avance, apportait la
+verve
+improvis&eacute;e de son esprit ou la malice piquante de
+sa raison, sa m&eacute;lancolie ou sa gaiet&eacute;.&#8212;En 1849
+elle fit jouer sa com&eacute;die pastorale de <i>Fran&ccedil;ois le
+Champi</i>. Nous ne la suivrons pas longuement dans
+cette voie nouvelle, dans laquelle l'auteur ne rencontrera
+jamais un succ&egrave;s &eacute;gal &agrave; son m&eacute;rite,
+&agrave; son
+effort, &agrave; son visible d&eacute;sir de bien faire. Le tour
+particulier
+de son talent, amoureux de l'analyse et de
+la po&eacute;sie, ne lui profitait pas ici autant qu'ailleurs.
+Ce qu'il faut, au th&eacute;&acirc;tre, c'est la science du relief,
+l'instinct de la perspective, l'habilet&eacute; des combinaisons
+et surtout l'action, encore l'action et toujours
+l'action; c'est la gaiet&eacute; naturelle qui enl&egrave;ve le rire,
+ou le secret des &eacute;motions fortes et l'impr&eacute;vu qui
+saisissent l'esprit. L'action vive et rapide n'&eacute;tait pas
+le fait de Mme Sand. Ni l'esprit dramatique ni la
+<i>vis comica</i> ne se rencontrent chez elle. Son th&eacute;&acirc;tre
+manque de relief; les formes trop simples et trop
+nues de son art, son habitude des analyses d&eacute;licates
+et des sentiments fins, le style m&ecirc;me, d'une prodigieuse
+facilit&eacute;, mais un peu prolixe et parfois un
+peu d&eacute;clamatoire, qui tant&ocirc;t ne brille que par une
+simplicit&eacute; savante et tant&ocirc;t s'illumine de l'&eacute;clair
+lyrique,
+mieux &agrave; sa place dans un roman, voil&agrave; autant
+d'obstacles &agrave; sa popularit&eacute; sur la sc&egrave;ne. Quoi
+qu'il
+en soit, pendant de longues ann&eacute;es, dans la derni&egrave;re
+p&eacute;riode de sa vie, depuis <i>Fran&ccedil;ois le Champi</i> et <i>le
+Mariage de Victorine</i> (1851) jusqu'au <i>Marquis de Villemer</i>
+(1864), Mme Sand fut, avec un succ&egrave;s in&eacute;gal,
+passionn&eacute;ment occup&eacute;e de son th&eacute;&acirc;tre.</p>
+<p>Elle sentait tr&egrave;s vivement chez les autres, elle
+appr&eacute;ciait ce don du th&eacute;&acirc;tre qu'elle fit tant
+d'efforts
+pour acqu&eacute;rir et pour imposer au public. Quoi qu'on
+en ait dit plus tard, elle n'y r&eacute;ussit jamais
+compl&egrave;tement.
+Nous avons cependant assist&eacute; &agrave; des reprises
+r&eacute;centes de quelques-unes de ses pi&egrave;ces, un peu trop
+vite abandonn&eacute;es autrefois, et qui ont &eacute;t&eacute;
+tr&egrave;s bien
+accueillies par un public nouveau; nous venons d'applaudir<a
+ name="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4"><sup>4</sup></a>
+&agrave; cette jolie com&eacute;die romanesque <i>les Beaux
+Messieurs de Bois-Dor&eacute;</i> et &agrave; ce drame sentimental
+<i>Claudie</i>, qui a r&eacute;ussi malgr&eacute; le ton de
+pr&eacute;dication
+surann&eacute; du p&egrave;re Remy. Je suis assur&eacute; qu'on
+pourrait
+faire la m&ecirc;me et heureuse &eacute;preuve sur d'autres
+pastorales, mises au th&eacute;&acirc;tre, comme <i>Fran&ccedil;ois le
+Champi</i>, ou des drames vou&eacute;s &agrave; l'&eacute;tude des
+&acirc;mes d'artistes,
+comme <i>Ma&icirc;tre Favilla</i>. Il faut tenir compte
+d'un mouvement de r&eacute;action tr&egrave;s marqu&eacute; qui
+s'op&egrave;re
+dans les esprits en faveur du th&eacute;&acirc;tre id&eacute;aliste,
+pour
+comprendre ce genre de succ&egrave;s qui fait honneur au
+public lettr&eacute;. Malgr&eacute; cela et quelques autres raisons
+tir&eacute;es du charme sentimental de l'&eacute;crivain tardivement
+retrouv&eacute;, on peut dire que Mme Sand ne r&eacute;ussit
+que deux fois, d'une mani&egrave;re durable, au th&eacute;&acirc;tre:
+dans <i>le Mariage de Victorine</i> et dans <i>le Marquis de
+Villemer</i>. Encore est-il juste de dire que, ces deux fois,
+elle avait eu deux pr&eacute;cieux collaborateurs: pour la
+premi&egrave;re pi&egrave;ce, Sedaine; pour la seconde, Alexandre
+Dumas fils.</p>
+<p>Pendant cette p&eacute;riode, disput&eacute;e au roman et en
+partie usurp&eacute;e par des tentatives dramatiques,
+Mme Sand n'abandonnait pas la voie que lui montrait
+sa vraie vocation.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><br />
+<h3>IV</h3>
+<p><br />
+</p>
+<p>Elle donnait successivement: des romans du genre
+historique, comme <i>les Beaux Messieurs de Bois-Dor&eacute;</i>,
+dont &eacute;tait sortie presque aussit&ocirc;t la pi&egrave;ce du
+m&ecirc;me
+nom, cette &eacute;trange hallucination, ce r&ecirc;ve
+r&eacute;trospectif
+sur les amours et la religion ant&eacute;diluviennes, qu'elle
+a intitul&eacute; <i>&Eacute;venor et Leucippe</i>; quelques romans
+agr&eacute;ables,
+comme <i>la Filleule</i>, <i>Adriani</i>, <i>Mont-Rev&ecirc;che</i>,
+qui
+nous semblent particuli&egrave;rement significatifs par la
+peinture tr&egrave;s vive et tr&egrave;s soign&eacute;e des
+caract&egrave;res,
+par la gracieuse vari&eacute;t&eacute; des situations, par le mouvement
+de l'intrigue et surtout par le d&eacute;sint&eacute;ressement
+tr&egrave;s marqu&eacute; de toute th&eacute;orie sociale, le parti
+pris de revenir &agrave; sa conception primitive du roman,
+pur de toute pr&eacute;occupation &eacute;trang&egrave;re<a
+ name="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5"><sup>5</sup></a>.</p>
+<p>Les bucoliques ne peuvent durer toujours. Elles
+avaient valu &agrave; Mme Sand un regain de succ&egrave;s et une
+popularit&eacute; qui avait mont&eacute; pendant quelque temps
+jusqu'au ton de l'enthousiasme; on avait pu craindre
+un instant qu'elle ne se s'attard&acirc;t dans ces paysanneries
+qui l'avaient si heureusement affranchie de la haineuse
+politique. Aussi ce fut avec un grand plaisir
+qu'on la vit revenir &agrave; la v&eacute;ritable patrie du roman,
+la soci&eacute;t&eacute; tout enti&egrave;re, dans sa complexit&eacute;
+infinie,
+aujourd'hui, mais pas pour longtemps, parmi les ouvriers
+de la Ville-Noire, hier dans le salon bourgeois
+et puritain des Obernay, avant-hier dans l'aristocratique
+boudoir de la vieille marquise de Villemer
+ou sur les montagnes de l'Auvergne.</p>
+<p>Dans la longue s&eacute;rie des oeuvres qui couronnent
+d'une flamme vive encore, bien que par instants
+p&acirc;lissante, les derniers travaux de Mme Sand, deux
+surtout m&eacute;ritent de fixer l'attention de la
+post&eacute;rit&eacute;,
+<i>Jean de la Roche</i> et <i>le Marquis de Villemer</i>. Je viens
+de relire ces deux romans et je suis retomb&eacute; sous le
+charme d'autrefois. Je l'ai senti presque aussi vif et
+p&eacute;n&eacute;trant. Combien y en a-t-il, parmi les oeuvres
+de pure imagination, qui r&eacute;sistent &agrave; l'&eacute;preuve
+d'une
+seconde journ&eacute;e quand elles ont perdu pour nous
+l'attrait de l'inconnu et cette premi&egrave;re fleur de la
+nouveaut&eacute;, souvent si fragile et si artificielle?</p>
+<p>Ces deux oeuvres sont de la meilleure mani&egrave;re de
+George Sand, avec le progr&egrave;s que l'exp&eacute;rience la
+plus d&eacute;licate de la vie a pu apporter dans les conceptions
+primitives de son art, sans que l'&acirc;ge ait
+refroidi l'inspiration. Le sujet de <i>Jean de la Roche</i>
+est peut-&ecirc;tre le plus original et le plus simple. Il
+n'&eacute;chappe pas &agrave; la po&eacute;tique du genre qui condamne
+tout roman &agrave; n'&ecirc;tre, plus ou moins, que l'histoire
+d'un amour malheureux. Ce sera donc encore l'&eacute;ternelle
+lutte de l'amour contre les obstacles qui l'entourent
+&agrave; chaque pas et le d&eacute;tournent de son but.
+Mais la nouveaut&eacute; est ici dans la nature de l'obstacle.
+Jean de la Roche est d'une naissance au moins &eacute;gale
+&agrave; celle de miss Love; sa fortune est convenable, et
+M. Butler, gr&acirc;ce &agrave; Dieu, n'a rien de commun avec
+les p&egrave;res barbares qui remplissent les romans et les
+drames des &eacute;clats de leur col&egrave;re. Quand tout semble
+conspirer au bonheur de cet amour partag&eacute; et b&eacute;ni,
+d'o&ugrave; vient donc l'obstacle? D'o&ugrave; jaillira la source des
+larmes? Miss Love a pour fr&egrave;re un enfant, un terrible
+enfant, qui, voyant que sa soeur va se marier,
+tombe dans une sorte de d&eacute;sespoir. Il est jaloux &agrave;
+sa mani&egrave;re, chastement, mais maladivement jaloux.
+Sa langueur silencieuse et obstin&eacute;e, une fi&egrave;vre nerveuse,
+des rechutes terribles, voil&agrave; tout le noeud du
+roman. L'enfant est jaloux jusqu'&agrave; en mourir, et,
+comme elle l'adore, comme elle est le sacrifice m&ecirc;me,
+le sacrifice qui garde le sourire aux l&egrave;vres, sans
+h&eacute;siter elle immole ses plus ch&egrave;res esp&eacute;rances.
+L'analyse
+de cette passion &eacute;trange d'un enfant fait l'originalit&eacute;
+de ce roman. Ce n'est plus de vive lutte que
+l'on peut enlever un obstacle de cette nature; il
+faut des soins et des m&eacute;nagements infinis pour
+traiter cette maladie de l'&acirc;me qui menace &agrave; chaque
+instant d'emporter une vie fragile; il faut surtout une
+r&eacute;signation gaie et le plus difficile courage, celui qui
+ne craint pas de se mesurer avec le temps et d'attendre,
+presque sans esp&eacute;rance, un changement
+invraisemblable. &Agrave; travers quels incidents vari&eacute;s un
+art ing&eacute;nieux conduit l'int&eacute;r&ecirc;t, le soutient en le
+graduant
+et le variant sans cesse, comment tout se d&eacute;m&ecirc;le
+enfin sous la main d&eacute;licate de l'auteur, comment
+l'&eacute;preuve de ces deux &acirc;mes vaillantes se termine et
+se consacre par un bonheur qui n'est que le r&eacute;sultat
+naturel et comme l'oeuvre de leurs g&eacute;n&eacute;reuses
+qualit&eacute;s,
+voil&agrave; o&ugrave; se marque le talent renouvel&eacute; de
+l'auteur.
+La derni&egrave;re partie du roman, la rencontre de
+Jean de la Roche, d&eacute;guis&eacute; et m&eacute;connaissable, avec
+la famille Butler, une excursion tr&egrave;s pittoresque au
+Mont-Dore, qui lui fournit l'occasion de s'assurer si
+on l'aime encore apr&egrave;s cinq longues ann&eacute;es d'absence
+et de malentendu, le repentir tardif de Hope Butler,
+l'expiation qu'il offre pour le mal d&eacute;j&agrave; fait, mais qui,
+dans l'enfant devenu jeune homme, garde encore son
+caract&egrave;re &eacute;trange et maladif, ces derni&egrave;res
+sc&egrave;nes, si
+naturelles et si bien pr&eacute;par&eacute;es en m&ecirc;me temps,
+ach&egrave;vent
+l'&eacute;motion du lecteur.</p>
+<p>Nous ne raconterons pas <i>le Marquis de Villemer</i>,
+popularis&eacute; par le th&eacute;&acirc;tre aussi bien que par le
+roman.
+Bien des fois d&eacute;j&agrave; on avait vu le drame ou le roman
+aux prises avec des donn&eacute;es analogues. Ni dans la
+litt&eacute;rature anglaise, ni dans la n&ocirc;tre, l'histoire de
+l'institutrice ou de la demoiselle de compagnie n'est
+nouvelle. Mais ce qui est nouveau ici, c'est l'analyse
+des personnages, trac&eacute;s avec autant de nettet&eacute; que
+d'&eacute;l&eacute;gance; c'est surtout l'abondance et la
+vari&eacute;t&eacute; des
+plus charmants d&eacute;tails d'int&eacute;rieur. Quels piquants
+entretiens que ceux de Caroline de Saint-Geneix
+avec la vieille marquise, une personne compliqu&eacute;e,
+fauss&eacute;e par l'abus des relations sociales, incapable
+de vivre seule, incapable m&ecirc;me de penser quand elle
+est seule, mais esprit charmant d&egrave;s qu'elle est en
+communication avec l'esprit d'autrui, et dont la
+jouissance unique en ce monde est la conversation,
+qui lui rend le service d'activer ses id&eacute;es, de les
+rendre <i>gaies</i> par le mouvement, de la tirer hors
+d'elle-m&ecirc;me!
+Ce qui frappe le lecteur, c'est le grand air
+qui r&egrave;gne d'un bout &agrave; l'autre de ce charmant
+r&eacute;cit,
+c'est l'attitude et le ton de la vie aristocratique, si
+naturellement pris et si naturellement gard&eacute; dans
+tout ce roman. On n'a pas assez remarqu&eacute; ce caract&egrave;re
+de l'esprit de Mme Sand dans ses anciennes
+oeuvres. La d&eacute;mocratie des id&eacute;es a fait illusion et
+donn&eacute; le change sur l'habitude et l'allure de ce style,
+qui n'est jamais mieux &agrave; sa place que dans les peintures
+de la haute vie, o&ugrave; il excelle sans effort, o&ugrave; il
+se meut avec une aisance merveilleuse. Qu'on la
+compare, sur ce point, avec Balzac! quelle sup&eacute;riorit&eacute;
+ais&eacute;e chez George Sand!</p>
+<p>C'est le caract&egrave;re des esprits vraiment sup&eacute;rieurs
+de se continuer sans se r&eacute;p&eacute;ter et de savoir se
+renouveler.
+Toutes les oeuvres de la derni&egrave;re p&eacute;riode
+ne m&eacute;ritent pas cependant le m&ecirc;me &eacute;loge. L'auteur
+y laisse sentir quelques traces de fatigue, dont la
+plus marqu&eacute;e est une prolixit&eacute; que ne peuvent aviver
+quelques traits d'analyse morale et quelques pages
+de description saisissante. Il n'en reste pas moins
+vrai que c'est un prodige de f&eacute;condit&eacute; que cette
+vie litt&eacute;raire de Mme Sand, vue dans son ensemble,
+enchantant de ses fictions ou troublant de ses r&ecirc;ves
+quatre ou cinq g&eacute;n&eacute;rations, &agrave; travers tant de
+catastrophes
+publiques ou priv&eacute;es, presque toujours &eacute;gale
+&agrave; elle-m&ecirc;me, mais n'ayant jamais dit le dernier mot
+de son art, d&eacute;concertant &agrave; chaque instant la critique,
+qui croit l'avoir enfin saisi, lui r&eacute;servant toujours
+de nouvelles surprises, tandis qu'autour d'elle,
+et sur la route qu'elle a parcourue, se sont amoncel&eacute;s
+tant de ruines intellectuelles, tant de d&eacute;bris, de
+talents incomplets, frapp&eacute;s ou d'impuissance ou de
+ridicule et, dans leur infatuation, ne s'apercevant
+m&ecirc;me pas qu'ils ont cess&eacute; d'exister.</p>
+<p>Dans l'intervalle des romans, qui &eacute;taient l'oeuvre
+principale de sa vie, elle trouvait le temps de se
+m&ecirc;ler activement, m&ecirc;me sous forme litt&eacute;raire, de
+la vie des autres, soit qu'elle racont&acirc;t toute sorte
+d'histoires &agrave; ses petits-enfants, <i>le Ch&acirc;teau de
+Pictordu</i>,
+<i>la Tour de Percemont</i>, <i>le Ch&ecirc;ne parlant</i>, <i>les
+Dames Vertes</i>, <i>le Diable au Champ</i>, toutes les
+vari&eacute;t&eacute;s
+des <i>Contes d'une grand'm&egrave;re</i>, o&ugrave; se montre une
+imagination
+intarissable; soit qu'elle &eacute;criv&icirc;t d'une plume
+n&eacute;gligente sur le bord de la table de famille ses impressions
+un peu vagues sur la litt&eacute;rature du jour;
+soit enfin que plus tard, sous le coup des &eacute;motions
+les plus vives, &agrave; la date de l'ann&eacute;e terrible, elle
+retra&ccedil;&acirc;t dans le <i>Journal d'un Voyageur pendant la
+guerre</i> les angoisses publiques, les douleurs et les
+inqui&eacute;tudes priv&eacute;es dans un style attrist&eacute;, mais
+viril,
+tout vibrant de patriotisme. Le reste de cette vie
+prodigieusement active, s'il pouvait y avoir encore
+un exc&eacute;dent de minutes libres dans des journ&eacute;es
+si occup&eacute;es, &eacute;tait la partie r&eacute;serv&eacute;e
+&agrave; une <i>Correspondance</i>
+infatigable, qui &eacute;tait comme le compl&eacute;ment
+tenu au jour le jour de cette biographie commenc&eacute;e
+d'apr&egrave;s un vaste plan, l'<i>Histoire de ma vie</i>,
+remontant beaucoup trop haut dans la g&eacute;n&eacute;alogie de
+sa famille, arr&ecirc;t&eacute;e trop t&ocirc;t, o&ugrave; abondent les
+pages
+les plus curieuses, d'autres tout simplement exquises,
+comme le r&eacute;cit du s&eacute;jour au couvent des Anglaises.</p>
+<p>Et dans cette nomenclature rapide, que d'oeuvres
+nous omettons, que de petits chefs-d'oeuvre nous
+laissons dans l'ombre!</p>
+<p>Nous avons essay&eacute; de faire l'histoire des oeuvres
+de Mme Sand. C'est quelque chose comme la biographie
+de son talent, r&eacute;parti en quatre p&eacute;riodes: la
+premi&egrave;re (1831-1840), qui est celle du lyrisme personnel,
+o&ugrave; les &eacute;motions contenues pendant une jeunesse
+solitaire et r&ecirc;veuse &eacute;clatent dans des fictions
+brillantes et passionn&eacute;es; la seconde (1840-1848), o&ugrave;
+l'inspiration est moins personnelle et o&ugrave; l'auteur
+s'abandonne &agrave; l'influence des doctrines
+&eacute;trang&egrave;res,
+c'est la p&eacute;riode du roman syst&eacute;matique; la
+troisi&egrave;me
+(1848-1860 environ), qui se marque par une lassitude
+visible des th&eacute;ories, par une tendance &agrave; un
+genre simple, na&iuml;f et vrai, par le triomphe de l'idylle
+et par la poursuite d'une forme nouvelle du succ&egrave;s,
+le succ&egrave;s au th&eacute;&acirc;tre; la derni&egrave;re, qui
+embrasse
+toute la fin de cette vie si f&eacute;conde (1860-1876), et
+que signale un retour au roman de la premi&egrave;re
+mani&egrave;re, mais o&ugrave; la flamme est temp&eacute;r&eacute;e par
+l'exp&eacute;rience,
+parfois m&ecirc;me amortie par l'&acirc;ge, quelque peu
+languissante en d&eacute;pit de chefs-d'oeuvre qui subsistent
+et semblent protester contre cette impression
+par la vigueur toujours jeune et la puret&eacute; de l'inspiration.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2">2</a>
+<div class="note">
+<p> Citons les dates des principaux romans: En 1832,
+<i>Indiana, Valentine</i>; en 1833, <i>L&eacute;lia</i>; en 1834, les <i>Lettres
+d'un
+voyageur</i> et <i>Jacques</i>; en 1835, <i>Andr&eacute;</i> et <i>Leone
+Leoni</i>; de 1833
+&agrave; 1838, le <i>Secr&eacute;taire intime, Lavinia, Metella,
+Mattea, la Derni&egrave;re
+Aldini</i>; <i>Mauprat</i> fut &eacute;crit &agrave; Nohant en 1836,
+au moment
+o&ugrave; Mme Sand venait de plaider en s&eacute;paration. Ces
+rapprochements
+&eacute;clairent la pens&eacute;e de l'auteur.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3">3</a>
+<div class="note">
+<p> Le roman russe nous a montr&eacute; souvent, dans ces derniers
+temps, ce type d'une Yseult nihiliste. En France ce type est
+rest&eacute; une fiction.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4">4</a>
+<div class="note">
+<p> Mai 1887.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5">5</a>
+<div class="note">
+<p> Citons encore, mais sans nous arr&ecirc;ter: <i>la Daniella</i>,
+un
+roman <i>tr&egrave;s romanesque</i>; <i>Narcisse</i>, <i>les Dames
+Vertes</i>,
+<i>l'Homme
+de neige</i>, <i>Constance Verrier</i>, <i>la Famille de Germandre</i>,
+<i>Valv&egrave;dre</i>,
+<i>la Ville-Noire</i>, <i>Tamaris</i> (1862); <i>Mademoiselle de La
+Quintinie</i> (1863), <i>la Confession d'une jeune fille</i> (1865),
+<i>Monsieur
+Sylvestre</i>, <i>le Dernier amour</i>, <i>Cadio</i> (1868),
+<i>Mademoiselle
+Merquem</i>, <i>Pierre qui roule</i>, <i>le Ch&acirc;teau de Pictordu</i>,
+<i>Flamarande</i>,
+etc., etc.; puis les <i>L&eacute;gendes rustiques</i>, <i>Impressions
+et
+souvenirs</i>,
+<i>Autour de la table</i>, les <i>Contes d'une grand'm&egrave;re</i>,
+etc., etc.</p>
+</div>
+<hr style="width: 65%;" />
+<a name="CHAPITRE_III"></a>
+<h2>CHAPITRE III</h2>
+<br />
+<span style="font-weight: bold;"><br />
+</span>
+<h2>LES SOURCES DE L'INSPIRATION DE GEORGE SAND</h2>
+<h2>LES ID&Eacute;ES ET LES SENTIMENTS
+</h2>
+<p>Peut-on d&eacute;m&ecirc;ler exactement et r&eacute;duire &agrave;
+quelques-unes
+les sources principales de l'inspiration de
+Mme Sand dans sa longue vie litt&eacute;raire? Quelle &eacute;tait
+sa doctrine sur les grands sujets de la m&eacute;ditation
+humaine dont elle se montre passionn&eacute;ment occup&eacute;e:
+les lois sociales, l'amour, la nature, les id&eacute;es, le
+sentiment du divin dans le monde et dans la vie?
+Comment gouverne-t-elle et m&eacute;lange-t-elle ces diverses
+inspirations? N'ont-elles pas produit quelquefois,
+par leur conflit, quelque effet discordant,
+quelque confusion dans son oeuvre?</p>
+<p>Certes ce serait un insupportable p&eacute;dantisme que
+d'&eacute;voquer les ombres charmantes et l&eacute;g&egrave;res de ses
+divers romans, de demander &agrave; chacune d'elles ce
+qu'elle repr&eacute;sente dans le monde et de r&eacute;duire en
+syllogismes ces fantaisies d'un esprit si libre et si
+vari&eacute;. Dans le sens rigoureux du mot, il n'y a pas
+de doctrine chez Mme Sand: c'est une imagination
+puissante qui s'&eacute;panche en libert&eacute;, ce n'est pas une
+th&eacute;orie qui se d&eacute;veloppe. D'ailleurs la passion est
+bien plus forte et bien plus vivante chez elle que
+l'id&eacute;e, et, quand c'est un principe, vrai ou faux,
+qui l'inspire, il a fallu d'abord que ce principe cess&acirc;t
+d'&ecirc;tre une abstraction et dev&icirc;nt un sentiment. On dit
+que Mme Sand a eu plusieurs ma&icirc;tres de philosophie.
+Je veux bien le croire, puisqu'elle-m&ecirc;me nous
+le laisse supposer. Mais son premier ma&icirc;tre de philosophie
+a &eacute;t&eacute; son coeur, un ma&icirc;tre plein d'illusions
+et de chim&egrave;res, et ce n'est que par l'interm&eacute;diaire
+de celui-ci que les autres ont pu agir et se faire
+&eacute;couter.</p>
+<p>Il n'y a donc pas lieu de chercher bien rigoureusement
+la doctrine de Mme Sand, mais seulement
+d'analyser ses id&eacute;es &agrave; travers ses sentiments.</p>
+<p>Trois sources d'inspiration semblent intarissables
+chez Mme Sand: l'amour, la passion de l'humanit&eacute;,
+le sentiment de la nature. Plusieurs autres peuvent
+&ecirc;tre distingu&eacute;es &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+celles-l&agrave;, mais elles s'absorbent
+insensiblement et finissent par dispara&icirc;tre.</p>
+<p>Il semble, &agrave; l'en croire, que l'amour est l'unique
+affaire de la vie, que la vie elle-m&ecirc;me, c'est-&agrave;-dire
+l'action, sous ses formes les plus vari&eacute;es, n'ait pas
+d'autre objet ni d'autre emploi. Avant d'avoir aim&eacute;,
+on ne vivait pas; quand on n'aime plus ou qu'on
+n'est plus aim&eacute;, &agrave; peine a-t-on le droit de vivre
+encore. Cela seul, aimer, &ecirc;tre aim&eacute; donne du prix &agrave;
+l'existence. Je vois bien appara&icirc;tre un autre mobile,
+vaguement d&eacute;j&agrave; dans les romans de la premi&egrave;re
+mani&egrave;re, tr&egrave;s nettement dans les romans de la seconde
+p&eacute;riode, le sentiment humanitaire; mais ce
+mobile lui-m&ecirc;me se subordonne au premier. Dans
+des romans comme <i>le Compagnon du tour de France</i>,
+<i>la Comtesse de Rudolstadt</i>, <i>le Meunier d'Angibault</i>,
+c'est l'amour qui est l'initiateur supr&ecirc;me &agrave; la doctrine
+&eacute;galitaire. On se d&eacute;voue au grand oeuvre,
+comme le comte Albert, soit, mais Consuelo est la
+r&eacute;compense esp&eacute;r&eacute;e et pr&eacute;vue de ce
+d&eacute;vouement.
+Tout ce qu'il y a d'activit&eacute; virile ou d'h&eacute;ro&iuml;sme
+dans le monde a pour but l'amour &agrave; m&eacute;riter ou &agrave;
+conqu&eacute;rir. Si l'opinion sociale ou les hasards de la
+vie ont creus&eacute; un ab&icirc;me entre eux et l'objet aim&eacute;,
+les h&eacute;ros de Mme Sand d&eacute;ploient une force incalculable
+pour le franchir. Il y a m&ecirc;me l&agrave; une id&eacute;e
+touchante, que l'auteur a employ&eacute;e plusieurs fois
+avec un singulier bonheur. Que d'&eacute;nergie montre ce
+paysan demi-lettr&eacute;, Simon, dans le rude assaut de
+sa destin&eacute;e! Pour s'&eacute;lever jusqu'&agrave; Fiamma, il aura
+la force de conqu&eacute;rir la fortune, le talent m&ecirc;me.
+Mauprat, le coeur pris par l'image d'Edm&eacute;e, deviendra,
+avec une r&eacute;solution et des peines incroyables,
+de bandit et de sauvage, honn&ecirc;te homme,
+h&eacute;ros. Quand il n'y a pas d'ab&icirc;me &agrave; franchir, on se
+croise les bras et on aime; on ne sait bien faire que
+cela dans le petit monde que gouverne l'amoureuse
+fantaisie de Mme Sand. Voyez Octave, dans <i>Jacques</i>,
+il ne lui vient pas &agrave; l'id&eacute;e qu'il puisse y avoir d'autre
+occupation ou d'autre devoir ici-bas. Il a aim&eacute;
+Sylvia; quand il ne l'aime plus, c'est Fernande qu'il
+aime. Son inutilit&eacute; dans la soci&eacute;t&eacute; n'est pour lui
+ni
+un souci ni un remords; d'ailleurs il n'y pense pas,
+et s'il y pense, il n'y croit pas. Sa fonction sociale
+est d'aimer; Dieu sait s'il s'en acquitte en conscience.
+B&eacute;n&eacute;dict, dans <i>Valentine</i>, ne s'imagine pas non
+plus
+que son intelligence ou ses bras puissent servir &agrave;
+autre chose. Du jour o&ugrave; il a rencontr&eacute; Valentine, sa
+vie ext&eacute;rieure s'arr&ecirc;te. Il abdique toute son
+activit&eacute;,
+tout son avenir; il ne songe pas que l'existence
+a ses exigences et ses devoirs. Il vit avec son amour
+et de son amour, dans l'immobilit&eacute; d'une extase
+orientale, que troublent seulement ses fureurs et ses
+d&eacute;sespoirs.&#8212;La raison de vivre, c'est l'amour;
+le droit de vivre cesse avec lui. Ceux qui persistent
+&agrave; tra&icirc;ner sur la terre l'inutile fardeau d'une
+existence sans amour sont des &acirc;mes faibles qui
+n'ont pas su trouver en elles l'&eacute;nergie d'une r&eacute;solution
+supr&ecirc;me. Mais croyez bien que ces volont&eacute;s
+inertes, qui n'ont pas l'&eacute;nergie de la mort, n'ont pas
+eu celle du v&eacute;ritable amour. Andr&eacute;, apr&egrave;s la mort
+de
+Genevi&egrave;ve, se prom&egrave;ne malade au bras de Joseph
+Marteau, le long des tra&icirc;nes, lentement, les yeux
+baiss&eacute;s, comme s'il craignait encore de rencontrer
+le regard de son p&egrave;re. <i>L'infortun&eacute;</i>, nous dit Mme
+Sand,
+<i>n'avait pas eu la force de mourir</i>. C'est qu'aussi
+Andr&eacute; n'a port&eacute; dans la passion que les agitations et
+les terreurs de la faiblesse. Voyez les vrais h&eacute;ros de
+l'amour, ils sauront quitter la vie quand l'amour les
+quittera. Valentine mourra de la mort de B&eacute;n&eacute;dict.
+Indiana ne veut pas survivre &agrave; son coeur. Jacques,
+trahi, va chercher une mort inconnue dans les glaciers.
+&Agrave; qui n'a plus l'amour il ne reste plus rien &agrave;
+faire en ce monde. Ainsi le veut l'esth&eacute;tique du roman.
+Quel contraste avec les id&eacute;es de Carlyle, le philosophe
+anglais, sur le m&ecirc;me sujet! &laquo;Ce qu'il ex&eacute;crait
+le plus violemment dans les romans de Thackeray,
+c'est que l'amour y est repr&eacute;sent&eacute; (&agrave; la
+fa&ccedil;on
+fran&ccedil;aise) comme s'&eacute;tendant sur toute notre existence
+et en formant le grand int&eacute;r&ecirc;t; tandis que
+l'amour, au contraire (<i>la chose qu'on appelle l'amour</i>),
+est confin&eacute; &agrave; un tr&egrave;s petit nombre d'ann&eacute;es
+de la
+vie de l'homme, et que, m&ecirc;me dans cette fraction
+insignifiante du temps, il n'est qu'un des objets dont
+l'homme a &agrave; s'occuper, parmi une foule d'autres
+objets infiniment plus importants.... &Agrave; vrai dire, toute
+l'affaire de l'amour est une si mis&eacute;rable futilit&eacute;
+qu'&agrave;
+une &eacute;poque h&eacute;ro&iuml;que personne ne se donnerait la
+peine d'y penser, encore bien moins d'en ouvrir la
+bouche<a name="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6"><sup>6</sup></a>?&raquo;
+Qui a raison?</p>
+<p>Si l'on s'&eacute;tonne que l'amour soit, non pas le plus
+grand, mais presque l'unique devoir de la vie,
+Mme Sand vous l'expliquera en disant qu'il vient
+de Dieu. On sait qu'il &eacute;tait fort &agrave; la mode, en ce
+temps, de m&ecirc;ler ce nom aux plus vifs emportements
+de la passion. Nos po&egrave;tes mettaient alors une sorte
+de mysticisme dans les aventures les plus risqu&eacute;es
+du coeur. Mais aucun po&egrave;te, aucun romancier n'a
+plus ouvertement que Mme Sand, je dirai plus candidement,
+abus&eacute; de Dieu dans l'amour. Certes il y
+a de nobles passions qui grandissent l'&acirc;me, et, comme
+la raison humaine cherche l'id&eacute;al divin dans tout ce
+qui est grand et beau, on peut croire parfois, en sentant
+l'homme meilleur, &agrave; une secr&egrave;te intervention de
+Dieu dans ces sentiments privil&eacute;gi&eacute;s. Mais quel
+enthousiasme
+indiscret et p&eacute;rilleux d'appliquer &agrave; tous
+les amours, quels qu'ils soient, cette complaisante
+faveur de la Providence! De quelles coupables l&acirc;chet&eacute;s
+de coeur, de quelles perfidies, de quelles
+d&eacute;faillances morales on la rend ainsi involontairement
+complice! &Eacute;coutez Mme Sand nous retracer &agrave;
+sa fa&ccedil;on les hautes origines de l'amour: &laquo;Ce qui
+fait l'immense sup&eacute;riorit&eacute; de ce sentiment sur tous
+les autres, <i>ce qui prouve son essence divine</i>, c'est qu'il
+ne na&icirc;t point de l'homme m&ecirc;me, c'est que l'homme
+n'en peut disposer; c'est qu'il ne l'accorde pas plus
+qu'il ne l'&ocirc;te par un acte de sa volont&eacute;; c'est que le
+coeur humain le re&ccedil;oit d'en haut sans doute pour le
+reporter sur la cr&eacute;ature choisie entre toutes dans les
+desseins du ciel; et quand une &acirc;me &eacute;nergique l'a
+re&ccedil;u, c'est en vain que toutes les consid&eacute;rations
+humaines &eacute;l&egrave;veraient la voix pour le d&eacute;truire; il
+subsiste seul et par sa propre puissance. Tous ces
+auxiliaires qu'on lui donne, ou plut&ocirc;t qu'il attire &agrave;
+soi, l'amiti&eacute;, la confiance, la sympathie, l'estime
+m&ecirc;me, ne sont que des alli&eacute;s subalternes; il les a
+cr&eacute;&eacute;s, il les domine, il leur survit.&raquo; Et, quelques
+lignes plus loin, elle ajoute: &laquo;La supr&ecirc;me Providence,
+qui est partout en d&eacute;pit des hommes, n'avait-elle
+pas pr&eacute;sid&eacute; &agrave; ce rapprochement? L'un &eacute;tait
+n&eacute;cessaire &agrave; l'autre: B&eacute;n&eacute;dict &agrave;
+Valentine, pour lui
+faire conna&icirc;tre ces &eacute;motions sans lesquelles la vie
+est incompl&egrave;te; Valentine &agrave; B&eacute;n&eacute;dict, pour
+apporter
+le repos et la consolation dans une vie orageuse et
+tourment&eacute;e. Mais la soci&eacute;t&eacute; se trouvait l&agrave;
+entre eux,
+qui rendait ce choix absurde, coupable, impie! La
+Providence a fait l'ordre admirable de la nature, les
+hommes l'ont d&eacute;truit; &agrave; qui la faute?&raquo; Qu'il y ait
+une
+pr&eacute;destination divine entre B&eacute;n&eacute;dict et Valentine,
+j'ai peine &agrave; le croire, mais que Dieu intervienne
+expr&egrave;s pour autoriser jusqu'aux inconstances du
+coeur, voil&agrave; ce que je ne peux, en conscience, accorder
+&agrave; Jacques. &laquo;Je n'ai jamais travaill&eacute; mon
+imagination, dit-il, pour allumer ou ranimer en moi
+le sentiment qui n'y &eacute;tait pas encore ou celui qui
+n'y &eacute;tait plus; je ne me suis jamais impos&eacute; la
+constance comme un r&ocirc;le. Quand j'ai senti l'amour
+s'&eacute;teindre, je l'ai dit sans honte et sans remords, et
+<i>j'ai ob&eacute;i &agrave; la Providence qui m'attirait ailleurs</i>.&raquo;
+La singuli&egrave;re fonction pour la Providence, d'appeler
+Jacques &agrave; de nouvelles amours! Du reste, Jacques
+fait des pros&eacute;lytes &agrave; sa doctrine, sa femme la
+premi&egrave;re.
+Car, plus tard, lorsque sa femme le trahit,
+c'est religieusement, si je puis dire. On n'avait
+jamais pouss&eacute; la pi&eacute;t&eacute; si avant dans
+l'adult&egrave;re.
+Imaginez, pour consacrer son bonheur, le projet
+que forme l'aimable Fernande. &laquo;O mon cher
+Octave! &eacute;crit-elle &agrave; son amant, nous ne passerons
+jamais une nuit ensemble sans nous agenouiller et
+sans prier pour Jacques.&raquo; Voil&agrave; un mari bien
+consol&eacute;.</p>
+<p>On ne doit pas s'&eacute;tonner, d'apr&egrave;s cela, si les
+h&eacute;ros
+de Mme Sand croient rendre &agrave; Dieu une sorte de
+culte en c&eacute;dant &agrave; l'amour. Les amants prennent tout
+&agrave; coup, dans leurs extases, des airs d'inspir&eacute;s. Quand
+ils racontent leurs joies, c'est avec une sorte d'exaltation
+pieuse. Ils semblent voir l&agrave; quelque chose comme
+des rites sacr&eacute;s, o&ugrave; ils apportent un orgueil attendri.
+Ce ne sont plus des amants, ce sont des grands
+pr&ecirc;tres.</p>
+<p>De quel ton religieux Valreg raconte l'invraisemblable
+bonheur qui lui est arriv&eacute;, le mensonge
+bizarre et l'h&eacute;ro&iuml;sme cynique par lequel la Daniella
+s'est livr&eacute;e &agrave; lui! Je n'insisterai pas, je veux
+seulement indiquer la note qui domine dans cette
+&eacute;trange action de gr&acirc;ces. Les m&eacute;taphores les plus
+mystiques se pressent sous sa plume d&eacute;lirante. &laquo;Une
+vierge sage calomniant sa puret&eacute;, &eacute;teignant sa lampe
+comme une vierge folle, pour rassurer la mauvaise
+et l&acirc;che conscience de celui qu'elle aime et qui la
+m&eacute;conna&icirc;t! Mais c'est un r&ecirc;ve que je fais!... <i>Je
+suis
+dans un &eacute;tat surnaturel.... Je me trouve tel que Dieu
+m'a fait. L'amour primordial, le principal effluve
+de la divinit&eacute; s'est r&eacute;pandu dans l'air que je respire;
+ma poitrine s'en est remplie.... C'est comme un fluide
+nouveau qui le p&eacute;n&egrave;tre et qui le vivifie.... Je vis enfin
+par ce sens intellectuel qui voit, entend et comprend,
+un ordre de choses immuable, qui coop&egrave;re sciemment
+&agrave; l'oeuvre sans fin et sans limites de la vie sup&eacute;rieure,
+de la vie en Dieu</i>&raquo;, etc., etc. Ce n'est
+plus seulement un ap&ocirc;tre de l'amour, c'est un illumin&eacute;.</p>
+<p>Venant de Dieu, l'amour est sacr&eacute;. Y c&eacute;der, c'est
+faire acte pie; y r&eacute;sister serait un sacril&egrave;ge; le
+bl&acirc;mer
+dans les autres, une impi&eacute;t&eacute;. Le voeu de la nature,
+n'est-ce pas l'appel m&ecirc;me de Dieu &agrave; ces &eacute;lus d'une
+nouvelle esp&egrave;ce? Est-il besoin d'ajouter que l'amour
+se l&eacute;gitime par lui-m&ecirc;me? Il est irresponsable, puisqu'il
+est divin. Les &eacute;garements qu'il am&egrave;ne rencontrent
+dans l'auteur et dans ses principaux personnages
+la plus large indulgence, la sympathie la plus illimit&eacute;e:
+&laquo;Marthe, dit Eug&eacute;nie (dans le roman d'<i>Horace</i>),
+pourquoi donc cette douleur? Est-ce du regret pour
+le pass&eacute;, est-ce la crainte de l'avenir? Tu as dispos&eacute;
+de toi, tu &eacute;tais libre, personne n'a le droit de
+t'humilier.&raquo;
+Ceux m&ecirc;mes qui auraient quelque droit de
+se plaindre, comme les maris abandonn&eacute;s, sont les
+premiers, quand ils ont de grandes &acirc;mes, &agrave; r&eacute;pandre
+leur b&eacute;n&eacute;diction h&eacute;ro&iuml;que sur le couple
+adult&egrave;re:
+&laquo;Ne maudis pas ces deux amants, &eacute;crit Jacques &agrave;
+Sylvia. Ils ne sont pas coupables, ils s'aiment. Il n'y
+a pas de crime l&agrave; o&ugrave; il y a de l'amour
+sinc&egrave;re&raquo;. Et
+ailleurs: &laquo;Fernande c&egrave;de aujourd'hui &agrave; une passion
+qu'un an de combats et de r&eacute;sistance a enracin&eacute;e
+dans son coeur; je suis forc&eacute; de l'admirer, car je
+pourrais l'aimer encore, y e&ucirc;t-elle c&eacute;d&eacute; au bout
+d'un mois. Nulle cr&eacute;ature humaine ne peut commander
+&agrave; l'amour, et nul n'est coupable pour le ressentir
+et pour le perdre.&raquo; Mais o&ugrave; donc s'arr&ecirc;tera
+cette indulgence pour les &eacute;garements de l'amour?
+J'ai peur qu'elle ne s'&eacute;tende bien loin, jusqu'aux
+derni&egrave;res limites o&ugrave; peut s'&eacute;tendre la vie libre.
+Je
+me rappelle involontairement une apologie tr&egrave;s vive
+(<i>pro domo su&acirc;</i>) d'Isidora la courtisane, d&eacute;montrant
+&agrave;
+Laurent que toutes ces femmes de plaisir et d'ivresse
+qu'un sto&iuml;cisme pu&eacute;ril m&eacute;prise, ce sont les types
+les
+plus rares et les plus puissants qui soient sortis des
+mains de la nature. Mme Sand peut dire qu'Isidora
+parle ainsi par circonstance ou par situation, et que
+d'ailleurs il ne faut pas discuter si s&eacute;v&egrave;rement les
+folles pens&eacute;es qui s'&eacute;changent au bal masqu&eacute;.
+Soit;
+mais plus loin, dans le m&ecirc;me livre, Laurent d&eacute;veloppe
+un th&egrave;me analogue, et conclut hardiment, devant la
+noble Alice, que la soci&eacute;t&eacute; n'a pas donn&eacute; d'autre
+issue aux facult&eacute;s de la femme, belle et intelligente,
+mais n&eacute;e dans la mis&egrave;re, que la corruption. Et la
+pudique Alice r&eacute;pond avec une expansion douloureuse:
+&laquo;Vous avez raison, Laurent&raquo;. Le mot est
+d'une bouche bien grave, cette fois!</p>
+<p>Dans toutes les fautes qui peuvent entra&icirc;ner une
+femme, dans celles m&ecirc;mes qui l'avilissent aux yeux
+du monde, il n'y a de coupable que la soci&eacute;t&eacute;, qui
+entrave les libres &eacute;lans de Dieu dans les &acirc;mes. On
+va bien loin avec cette th&eacute;orie. J'ai peur que les
+&acirc;mes qui, par malheur, la prendraient au s&eacute;rieux,
+ne s'&eacute;nervent dans une sorte de fatalisme oriental.
+C'est la foi dans la libert&eacute; qui nous fait libres.
+Croyez-y vigoureusement, vous la sentirez vivre et
+agir en vous. Cessez d'y croire, et vous tomberez
+au rang de ces &acirc;mes serviles que la passion agite
+sous son joug de fer. On est libre dans la mesure
+o&ugrave; l'on croit l'&ecirc;tre, car c'est pr&eacute;cis&eacute;ment
+cette affirmation
+de notre force qui nous affranchit. Ceci est
+un dogme de la plus pure philosophie; c'est un
+dogme religieux aussi, car la religion nous dit que
+la gr&acirc;ce ne se refuse pas &agrave; qui la m&eacute;rite par
+l'effort.
+Je ne pr&eacute;tends pas que l'homme soit impeccable, ni
+que l'opinion doive s'armer d'une ridicule
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute;
+pour ch&acirc;tier ses d&eacute;faillances. Ce que je veux uniquement,
+c'est r&eacute;tablir la responsabilit&eacute; l&agrave; o&ugrave; elle
+doit &ecirc;tre, et emp&ecirc;cher qu'on n'aggrave encore des
+faiblesses trop r&eacute;elles par ces complaisances de
+doctrines empress&eacute;es &agrave; les absoudre. Il y a une certaine
+grandeur morale, m&ecirc;me dans une faute, &agrave; s'en
+reconna&icirc;tre le libre auteur, plut&ocirc;t que d'en chercher
+la l&acirc;che excuse dans une fatalit&eacute; que nous faisons
+nous-m&ecirc;mes en y croyant.</p>
+<p>L'id&eacute;alit&eacute; sensuelle, voil&agrave; le vice secret de
+presque
+tous les amours dans Mme Sand. Ses h&eacute;ros s'&eacute;l&egrave;vent
+aux plus hautes cimes du platonisme. Mais
+regardez de plus pr&egrave;s dans le coeur, vous y apercevrez
+un sensualisme d&eacute;licat ou violent qui g&acirc;te les
+plus nobles aspirations. Un exemple suffira. L&eacute;lia
+est moins une femme qu'un symbole. Parmi tous les
+grands sentiments qu'elle symbolise, il faut placer
+incontestablement l'amour pur. Mme Sand a voulu
+en faire la plus brillante expression de l'id&eacute;alisme
+dans la passion. Certes elle parle un magnifique
+langage quand elle s'&eacute;crie: &laquo;L'amour, St&eacute;nio, n'est
+pas ce que vous croyez; ce n'est pas cette violente
+aspiration de toutes les facult&eacute;s vers un &ecirc;tre
+cr&eacute;&eacute;,
+c'est l'aspiration sainte de la partie la plus
+&eacute;th&eacute;r&eacute;e
+de notre &acirc;me vers l'inconnu. &Ecirc;tres born&eacute;s, nous
+cherchons sans cesse &agrave; donner le change &agrave; ces insatiables
+d&eacute;sirs qui nous consument; nous cherchons
+un but autour de nous, et, pauvres prodigues que
+nous sommes, nous parons nos p&eacute;rissables idoles de
+toutes les beaut&eacute;s immat&eacute;rielles aper&ccedil;ues dans nos
+r&ecirc;ves. Les &eacute;motions des sens ne nous suffisent pas.
+La nature n'a rien d'assez recherch&eacute; dans le tr&eacute;sor
+de ses joies na&iuml;ves pour apaiser la soif de bonheur
+qui est en nous; il nous faut le ciel, et nous ne
+l'avons pas!&raquo; Et le discours, lanc&eacute; ainsi par une
+pens&eacute;e imp&eacute;tueuse et sublime vers l'infini, ne
+s'arr&ecirc;te
+plus. L'&acirc;me, entra&icirc;n&eacute;e &agrave; sa suite, gravit les
+c&icirc;mes les plus &eacute;lev&eacute;es du sentiment. Mais tournez
+le feuillet: l'&acirc;me redescend la montagne. Quelle
+sc&egrave;ne! et comme le <i>grand coeur</i> de L&eacute;lia est
+pr&egrave;s de
+faiblir! Se rappelle-t-on les pages br&ucirc;lantes qui
+commencent ainsi: &laquo;L&eacute;lia passa ses doigts dans les
+cheveux parfum&eacute;s de St&eacute;nio, et, attirant sa t&ecirc;te
+sur
+son sein, elle la couvrit de baisers....&raquo; Il y a dans
+ces pages un si ind&eacute;finissable m&eacute;lange de platonisme
+et de volupt&eacute;, l'un reprenant sans cesse ce que
+l'autre a ravi, et la volupt&eacute; vaincue revenant &agrave; chaque
+instant se jouer du platonisme tour &agrave; tour indign&eacute;
+et attendri, il y a dans cette lutte dangereuse et
+trop longtemps d&eacute;crite quelque chose de si irritant
+pour l'imagination, que je n'h&eacute;site pas &agrave; juger
+Pulch&eacute;rie, la pr&ecirc;tresse du plaisir, moins impudique
+dans ses ivresses, que cette sublime L&eacute;lia
+dans les hallucinations de sa cynique chastet&eacute;. Les
+nobles id&eacute;es elles-m&ecirc;mes qui se pr&eacute;sentent au
+milieu
+de ce d&eacute;lire ne font qu'en aggraver l'&eacute;trange abandon.
+&laquo;Comme ton coeur bat rude et violent dans ta
+poitrine, jeune homme! C'est bien, mon enfant;
+mais ce coeur renferme-t-il le germe de quelque m&acirc;le
+vertu? Traversera-t-il la vie sans se corrompre ou
+sans se s&eacute;cher?... Tu souris, mon gracieux po&egrave;te,
+endors-toi ainsi.&raquo; Je ne peux souffrir cette sollicitude
+pour la vertu future de St&eacute;nio en un pareil
+moment. L&eacute;lia proteste en vain contre nos soup&ccedil;ons.
+En vain elle d&eacute;clare qu'elle se compla&icirc;t dans
+la beaut&eacute; de St&eacute;nio avec <i>une candeur</i>, une <i>pu&eacute;rilit&eacute;
+maternelle</i>. Je me d&eacute;fie malgr&eacute; moi de ces candeurs
+et de ces maternit&eacute;s factices.</p>
+<p>Une des cons&eacute;quences de la th&eacute;orie sur l'origine
+providentielle de la passion est cet axiome romanesque,
+que l'amour &eacute;galise les rangs. C'est la soci&eacute;t&eacute;
+seule qui fait les castes. Dieu n'est pour rien dans
+nos pu&eacute;riles combinaisons. D'o&ugrave; il faut conclure que,
+dans ce travail providentiel qui pr&eacute;destine les &acirc;mes
+les unes aux autres, il n'est tenu aucun compte des degr&eacute;s
+de la hi&eacute;rarchie sociale o&ugrave; le hasard et le
+pr&eacute;jug&eacute;
+distribueront ces &acirc;mes &agrave; leur entr&eacute;e dans la vie.
+Il y a
+&eacute;galit&eacute; devant Dieu, il y aura &eacute;galit&eacute; dans
+l'amour,
+qui est son oeuvre. Et l'on verra toutes ces nobles
+h&eacute;ro&iuml;nes, Valentine de Raimbault, Marcelle de Blanchemont,
+Yseult de Villepreux et tant d'autres, aller
+chercher leur id&eacute;al sous la blouse du paysan ou la
+veste de l'ouvrier, jalouses de relever leurs fr&egrave;res
+abaiss&eacute;s et de remettre chacun d'eux &agrave; sa vraie
+place. Ainsi se font les mariages d'&acirc;mes, d'une
+extr&eacute;mit&eacute;
+&agrave; l'autre de l'&eacute;chelle sociale, dans le monde des
+romans de Mme Sand. Elle se pla&icirc;t, dans les jeux de
+son imagination, &agrave; rapprocher les conditions et &agrave;
+pr&eacute;parer (elle le croit du moins) la fusion des castes
+par l'amour.</p>
+<p>Qu'y a-t-il de vrai dans cette id&eacute;e? L'amour
+&eacute;galise-t-il
+les rangs dans la vie comme dans le roman?
+C'est une de ces questions d&eacute;licates qui n'admettent
+pas de r&eacute;ponse absolue, et que d'autres
+juges que les hommes pourraient seuls &eacute;clairer avec
+leurs instincts et leurs fines inductions. Si j'en crois
+quelques t&eacute;moignages, cette id&eacute;e de Mme Sand
+s&eacute;duirait beaucoup l'imagination des femmes. Il
+y a, en effet, dans le coeur de chacune d'elles, une
+tendance au d&eacute;vouement dans l'amour, une sorte
+d'instinct chevaleresque qui s'exalte dans l'id&eacute;e
+d'une lutte g&eacute;n&eacute;reuse avec les disgr&acirc;ces
+imm&eacute;rit&eacute;es
+de la soci&eacute;t&eacute; ou de la fortune. Quelle &acirc;me
+f&eacute;minine
+r&eacute;sisterait, en imagination au moins, au plaisir de
+relever une grande intelligence refoul&eacute;e dans l'ombre,
+un coeur vaillant &eacute;gar&eacute;, par les hasards d'un sort
+contraire, dans les rangs obscurs de la vie? Mais cet
+h&eacute;ro&iuml;sme va-t-il au del&agrave; du r&ecirc;ve? Une femme
+n&eacute;e
+dans un rang &eacute;lev&eacute;, entour&eacute;e de ce luxe et de cet
+&eacute;clat qui sont comme le cadre naturel des hautes
+existences sociales, pourra-t-elle, de cette r&eacute;gion o&ugrave;
+elle vit, distinguer dans la foule humaine ce noble
+d&eacute;class&eacute; qu'elle doit remettre &agrave; son vrai niveau?
+Et
+si par un hasard miraculeux elle le d&eacute;couvre, les
+circonstances se feront-elles assez les complices de
+son d&eacute;sir pour rapprocher ces deux coeurs entre
+lesquels le monde met des intervalles plus infranchissables
+que l'Oc&eacute;an avec ses ab&icirc;mes, que le d&eacute;sert
+avec ses immensit&eacute;s? Je suppose ces obstacles vaincus
+et les deux &acirc;mes mises en contact l'une avec l'autre
+par une destin&eacute;e propice, tout sera-t-il dit pour
+cela, et ne verra-t-on pas s'&eacute;lever tout &agrave; coup, par le
+seul effet d'une connaissance plus longue, des obstacles
+impr&eacute;vus et cette fois invincibles? L'amour survivra-t-il
+&agrave; cette d&eacute;licate &eacute;preuve de l'intimit&eacute;
+famili&egrave;re?
+Songez que, de ces deux &acirc;mes, l'une apporte
+cette ind&eacute;l&eacute;bile habitude de mani&egrave;res, de langage
+et
+de ton, qui est devenue pour elle une seconde nature
+plus n&eacute;cessaire que la premi&egrave;re. Songez que l'autre
+vient d'ailleurs et que toute la distinction du coeur ne
+rach&egrave;te pas ces inexp&eacute;riences de la vie sociale, ces
+ignorances qui ne sont sublimes que dans les livres.
+Il faut au moins que la culture intellectuelle et des
+instincts particuli&egrave;rement d&eacute;licats viennent combler
+ces ab&icirc;mes o&ugrave; l'amour, cruellement
+d&eacute;sappoint&eacute;,
+risquerait fort de s'engloutir. Sans doute, l'amour
+ne consulte pas les r&egrave;gles de la hi&eacute;rarchie sociale;
+mais il sera difficile d'admettre que ces r&egrave;gles soient
+absolument interverties. Et, pour pr&eacute;ciser ma pens&eacute;e,
+j'accorde &agrave; Mme Sand qu'Edm&eacute;e puisse aimer Mauprat:
+il est de sa famille et, apr&egrave;s quelques ann&eacute;es
+de soins, ce sera un fort galant homme; ou que la
+derni&egrave;re Aldini laisse son imagination d'abord, son
+coeur ensuite, s'&eacute;prendre de L&eacute;lio: c'est un artiste
+c&eacute;l&egrave;bre, un esprit charmant, un noble coeur; que
+Valentine enfin pardonne &agrave; B&eacute;n&eacute;dict quelques
+rudesses
+de mani&egrave;res: c'est une sorte de g&eacute;nie, inculte
+seulement &agrave; la surface, plein d'&eacute;loquence naturelle
+et d'id&eacute;es fortes. Mais je doute que les grandes
+dames et les nobles demoiselles de Mme Sand puissent
+aimer, ailleurs que dans les romans, les unes
+un gondolier ignare, les autres un ouvrier illettr&eacute;;
+surtout que, si elles ont eu le vertige de ces amours
+disproportionn&eacute;s, elles poussent l'imprudence au
+del&agrave;, et qu'elles r&ecirc;vent des unions plus impossibles
+que leur amour. En tout ceci je ne fais qu'exprimer
+des doutes et marquer des nuances. Je pose des
+questions, je me garderai bien de les r&eacute;soudre. Qui
+oserait, sans folie, affirmer qu'il y a quelque chose
+que l'amour ne puisse pas faire? Mais alors c'est &agrave;
+titre d'exception.</p>
+<p>Nous avons indiqu&eacute; la th&eacute;orie de l'amour dans
+Mme Sand, si pourtant ce n'est pas forcer le sens
+des mots que de voir une th&eacute;orie dans ces inspirations
+ardentes d'une sensibilit&eacute; sans r&egrave;gle. Et malgr&eacute;
+tout, en d&eacute;pit des plus justes critiques, il est difficile
+de ne pas subir le charme. Il faut tenir sa raison bien
+en garde pour l'emp&ecirc;cher d'&ecirc;tre entra&icirc;n&eacute;e.
+Jamais
+on n'a port&eacute; une candeur plus &eacute;loquente dans le
+paradoxe, ni une loyaut&eacute; plus enthousiaste dans l'erreur.
+Et puis, quelle injustice ce serait de ne voir
+dans Mme Sand que le peintre s&eacute;duisant des &eacute;garements
+ou des sophismes de la passion! Comme il y a
+de grandes et nobles parties dans sa conception de
+l'amour! Quelle g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, quelle d&eacute;licate
+fiert&eacute;,
+quel d&eacute;vouement chevaleresque dans ses types les
+plus aim&eacute;s! Il y a sur quelques-uns d'entre eux
+l'imp&eacute;rissable
+rayon de la gr&acirc;ce id&eacute;ale. Genevi&egrave;ve,
+cr&eacute;ature
+plus fra&icirc;che et plus pure que les fleurs au milieu
+desquelles s'&eacute;coulait ta vie, jusqu'au jour fatal
+o&ugrave; l'on te ravit ton bonheur en troublant ta puret&eacute;;
+Consuelo, ravissante et fi&egrave;re image de la conscience
+dans l'art et de l'honneur dans l'amour, chaste fille
+religieusement fid&egrave;le &agrave; un souvenir &agrave; travers les
+aventures de votre vie errante; Edm&eacute;e, type envi&eacute;
+des femmes, une des plus touchantes cr&eacute;ations du
+roman moderne, douce h&eacute;ro&iuml;ne qui avez si souvent
+visit&eacute; les r&ecirc;ves des jeunes &acirc;mes enthousiastes, dans
+ce fantastique costume de chasse sous lequel vous vit
+pour la premi&egrave;re fois votre sauvage amant, avec cet
+air de calme souriant, de franchise courageuse et d'inviolable
+honneur; et vous aussi, vous Marie, l'h&eacute;ro&iuml;ne
+de <i>la Mare au Diable</i>, qui n'aviez pour inspirer un
+grand amour que votre ing&eacute;nuit&eacute; et qui avez vaincu
+avec cette arme l'&acirc;me rude d'un paysan, qui avez fait
+par votre d&eacute;sint&eacute;ressement l'&eacute;ducation de cette
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;
+ignor&eacute;e d'elle-m&ecirc;me, qui avez fait &eacute;clore par
+votre honte sans art la justice et le d&eacute;vouement, l&agrave;
+o&ugrave; le calcul r&eacute;gnait en ma&icirc;tre; vous enfin,
+Caroline
+de Saint-Geneix, qui avez vaincu un ennemi plus
+fort que la rudesse du paysan, l'implacable orgueil
+d'un pr&eacute;jug&eacute;, et qui, &agrave; force de r&eacute;serve,
+de pudeur,
+de grandeur d'&acirc;me, d'h&eacute;ro&iuml;sme simple et modeste,
+avez soumis toutes les r&eacute;sistances, am&eacute;lior&eacute;
+toutes les
+&acirc;mes, transform&eacute; autour de vous toutes les
+fatalit&eacute;s
+d'&eacute;ducation et de race; vous toutes, vous avez su
+noblement et d&eacute;licatement aimer, vous avez fait
+conna&icirc;tre un jour, une heure, la vraie grandeur dans
+l'amour vrai. Vous avez &eacute;mu l'&acirc;me de plusieurs
+g&eacute;n&eacute;rations.
+Vous vivrez maintenant au milieu de ce
+peuple id&eacute;al que le g&eacute;nie cr&eacute;e et qui vit du
+souffle
+immortel de l'art.</p>
+<p>La conception que Mme Sand s'est faite de l'amour
+n'a pas &eacute;t&eacute; indiff&eacute;rente; elle a eu des
+cons&eacute;quences
+d'une certaine port&eacute;e. C'est par l'id&eacute;e de la passion
+irresponsable que la lutte de Mme Sand a commenc&eacute;
+contre l'opinion, contre les lois sociales, et que cette
+lutte s'est tout d'abord introduite dans les romans,
+o&ugrave; plus tard elle s'est fait une si large place.</p>
+<p>L&agrave; s'est r&eacute;v&eacute;l&eacute;e une lacune qu'il serait
+inutile de
+ne pas signaler dans la nature morale de Mme Sand,
+tant elle s'y trahit manifestement d'elle-m&ecirc;me. Ce qui
+manque &agrave; cette &acirc;me si puissante et si riche
+d'enthousiasme,
+c'est une humble qualit&eacute; morale qu'elle
+d&eacute;daigne et qu'elle calomnie m&ecirc;me, quand elle vient
+&agrave; en parler, la r&eacute;signation, qui n'est pas, comme elle
+semble le croire, l'inerte vertu des &acirc;mes basses, pli&eacute;es
+d'avance &agrave; tous les jougs dans une superstitieuse
+servilit&eacute; devant la force. C'est l&agrave; une fausse et
+d&eacute;gradante
+r&eacute;signation; la v&eacute;ritable proc&egrave;de de la conception
+de l'ordre universel, au prix duquel les souffrances
+individuelles, sans cesser d'&ecirc;tre une occasion
+de m&eacute;rite, cessent d'&ecirc;tre un droit &agrave; la
+r&eacute;volte.
+Que deviendrait la soci&eacute;t&eacute; si chacun, armant sa
+passion de la force, la jetait en guerre &agrave; travers
+les int&eacute;r&ecirc;ts l&eacute;gitimes ou les droits contraires? Ce
+serait la soci&eacute;t&eacute; &eacute;l&eacute;mentaire selon Hobbes,
+la lutte
+de l'homme devenu un loup pour l'homme. La r&eacute;signation,
+entendue dans son vrai sens, philosophique
+et chr&eacute;tien, est une acceptation virile des lois morales
+et aussi des lois n&eacute;cessaires au bon ordre des
+soci&eacute;t&eacute;s, elle est une adh&eacute;sion libre &agrave;
+l'ordre, un
+sacrifice consenti par la raison d'une partie de son
+bien particulier et de sa libert&eacute; personnelle, non &agrave; la
+force ou &agrave; la tyrannie d'un caprice humain, mais aux
+exigences du bien g&eacute;n&eacute;ral, qui ne subsiste que par
+l'accord des libert&eacute;s individuelles et des passions
+r&eacute;gl&eacute;es. Cette conception manque tout &agrave; fait
+&agrave;
+Mme Sand. Elle ne sait pas se r&eacute;signer, et l'orgueil
+de la passion fr&eacute;mit dans toutes ses oeuvres, superbe
+et r&eacute;volt&eacute;.</p>
+<p>De l&agrave; ces d&eacute;clamations c&eacute;l&egrave;bres sur les
+droits de
+l'&ecirc;tre humain &agrave; secouer le joug des lois sociales, des
+lois sans piti&eacute; et sans intelligence, qui meurtrissent
+le coeur et violentent la libert&eacute;. De l&agrave; tant de
+proph&eacute;ties
+irrit&eacute;es et cette utopie du mariage id&eacute;al: &laquo;Je ne
+doute pas, s'&eacute;crie Jacques, que le mariage ne soit
+aboli, si l'esp&egrave;ce humaine fait quelque progr&egrave;s vers
+la justice et la raison; un lien plus humain et non
+moins sacr&eacute; remplacera celui-l&agrave;, et saura assurer
+l'existence des enfants qui na&icirc;tront d'un homme et
+d'une femme, sans encha&icirc;ner jamais la libert&eacute; de l'un
+et de l'autre. Mais les hommes sont trop grossiers
+et les femmes trop l&acirc;ches, pour demander une loi
+plus noble que la loi de fer qui les r&eacute;git; &agrave; des
+&ecirc;tres
+sans conscience et sans vertu il faut de lourdes
+cha&icirc;nes.&raquo; Demander une loi, c'est bient&ocirc;t dit, une
+loi qui affranchisse la libert&eacute; des &eacute;poux sans
+d&eacute;truire
+la famille que fonde le pacte de ces deux libert&eacute;s.
+Qu'on essaye donc de la concevoir, cette loi, dans la
+contradiction de ses termes! &Agrave; moins de conclure
+tout simplement &agrave; l'union libre, je d&eacute;fie les
+l&eacute;gislateurs
+de l'avenir de sortir de ce dilemme: il
+faut que l'homme et la femme ali&egrave;nent leur libert&eacute;
+ou que la famille p&eacute;risse. Encore s'il n'y avait que
+l'homme et la femme, le probl&egrave;me serait bient&ocirc;t
+r&eacute;solu. Ils se quitteraient d&egrave;s qu'ils ne s'aimeraient
+plus, &agrave; supposer pourtant qu'ils puissent vivre l'un
+sans l'autre. C'est une panac&eacute;e commode &agrave; l'usage
+des deux &eacute;poux, quand ils ont tous deux des rentes
+ou m&ecirc;me quand ils n'ont rien. Mais que deviendront
+les enfants, sous la loi de ces mariages
+&eacute;ph&eacute;m&egrave;res?
+Mme Sand ne s'en occupe pas. Pas davantage la
+Sibylle, quand elle pr&eacute;pare dans le temple des <i>Invisibles</i>
+les d&eacute;crets de l'avenir: &laquo;Oui, dit-elle, l'abandon
+de deux volont&eacute;s qui se confondent en une seule
+est un miracle, car toute &acirc;me est libre en vertu d'un
+droit divin. Arri&egrave;re donc les serments sacril&egrave;ges et
+les lois grossi&egrave;res! Laissez-leur l'id&eacute;al, et ne les
+attachez
+pas &agrave; la r&eacute;alit&eacute; par les cha&icirc;nes de la loi. <i>Laissez
+&agrave; Dieu le soin de continuer le miracle</i>.&raquo; &Agrave;
+merveille;
+mais enfin, si Dieu ne continue pas le miracle? Si
+l'enthousiasme qui a entra&icirc;n&eacute; cet homme et cette
+femme &agrave; se donner l'un &agrave; l'autre par le pacte toujours
+r&eacute;vocable de l'amour; si cette ferveur qui les fait
+s'&eacute;crier &agrave; la premi&egrave;re heure de l'amour:
+&laquo;Non pas
+seulement dans cette vie, mais dans l'&eacute;ternit&eacute;&raquo;; si
+la passion, enfin, se refroidit et dispara&icirc;t, le mariage
+id&eacute;al cessera-t-il par l&agrave; m&ecirc;me? L'enthousiasme est
+une base bien fragile pour supporter la famille. Le
+roman de <i>Jacques</i> nous montre une femme qui s'est
+mari&eacute;e dans la pl&eacute;nitude de sa libert&eacute;, qui a
+connu et
+pratiqu&eacute; cette ferveur exig&eacute;e dans le mariage
+id&eacute;al et
+qui disait, elle aussi: &laquo;Pour l'&eacute;ternit&eacute;&raquo;. Et
+pourtant,
+apr&egrave;s quelques ann&eacute;es, que deviennent Fernande et la
+famille qu'elle a fond&eacute;e? Mme Sand &eacute;lude la
+difficult&eacute;;
+elle envoie aux enfants une maladie, qui les enl&egrave;ve,
+elle conseille &agrave; Jacques d'aller se tuer dans quelque
+gouffre ignor&eacute;, pour laisser sa femme libre d'aimer
+ailleurs. Fort bien, mais la r&eacute;alit&eacute; ne se laisse pas
+gouverner comme le roman. Et si les enfants s'obstinent
+&agrave; vivre? Et si Jacques ne veut pas mourir? Il
+serait trop cruel, en v&eacute;rit&eacute;, de recommander l'exemple
+de Jacques &agrave; tous les maris que leurs femmes
+cessent d'aimer. Quelle h&eacute;catombe!</p>
+<p>George Sand avait-elle &eacute;t&eacute; coupable, d&egrave;s ses
+premiers
+romans, de pareilles intentions? Elle s'en &eacute;tait
+d&eacute;fendue dans une r&eacute;ponse bien curieuse, courtoise
+mais vive, &agrave; M. Nisard, qui a d&ucirc; &ecirc;tre &eacute;crite
+vers 1836
+et qui a &eacute;t&eacute; annex&eacute;e, sous forme de post-scriptum,
+aux <i>Lettres d'un Voyageur</i>. C'est comme une apologie
+personnelle des romans de sa premi&egrave;re mani&egrave;re et
+de leurs tendances: &laquo;S'il ne s'agissait pour moi que
+de vanit&eacute; satisfaite, disait-elle au critique
+s&eacute;v&egrave;re et
+d&eacute;licat qui s'&eacute;tait occup&eacute; de la partie sociale de
+ses
+oeuvres, je n'aurais que des remerciements &agrave; vous
+offrir, car vous accordez &agrave; la partie imaginative de
+mes contes beaucoup plus d'&eacute;loges qu'elle n'en m&eacute;rite.
+Mais plus je suis touch&eacute; de votre suffrage, plus il m'est
+impossible d'accepter votre bl&acirc;me &agrave; certains
+&eacute;gards....
+Vous dites, monsieur, que la haine du mariage est le
+but de tous mes livres. Permettez-moi d'en excepter
+quatre ou cinq, entre autres <i>L&eacute;lia</i>, que vous mettez
+au nombre de mes plaidoyers contre l'institution
+sociale, et o&ugrave; je ne sache pas qu'il en soit dit un
+mot.... <i>Indiana</i> ne m'a pas sembl&eacute;, non plus, lorsque
+je l'&eacute;crivais, pouvoir &ecirc;tre une apologie de
+l'adult&egrave;re.
+Je crois que dans ce roman (o&ugrave; il n'y a pas d'adult&egrave;re
+commis, s'il m'en souvient bien) l'<i>amant</i> (<i>ce roi
+de mes livres</i>, comme vous l'appelez spirituellement)
+a un pire r&ocirc;le que le mari&#8212;<i>Andr&eacute;</i> n'est ni <i>contre</i>
+le mariage, ni <i>pour</i> l'amour adult&egrave;re.&#8212;Enfin dans
+<i>Valentine</i>, dont le d&eacute;nouement n'est ni neuf ni habile,
+j'en conviens, la vieille fatalit&eacute; intervient pour
+emp&ecirc;cher la femme adult&egrave;re de jouir, par un second
+mariage, d'un bonheur qu'elle n'a pas su attendre&#8212;Reste
+<i>Jacques</i>, le seul qui ait &eacute;t&eacute; assez heureux, je
+crois, pour obtenir de vous quelque attention.&raquo;</p>
+<p>Et l'apologie, tr&egrave;s habile, commence par l'aveu
+que l'artiste a pu p&eacute;cher, que sa main sans exp&eacute;rience
+et sans mesure a pu tromper sa pens&eacute;e, que
+son histoire ressemble un peu &agrave; celle de Benvenuto
+Cellini, qui s'arr&ecirc;tait trop au d&eacute;tail en
+n&eacute;gligeant la
+forme et les proportions de l'ensemble. C'est quelque
+chose de semblable qui a d&ucirc; lui arriver &agrave; elle-m&ecirc;me
+en &eacute;crivant ce roman, et sans doute aussi
+tous ses autres romans se ressentent de cette h&acirc;te
+d'ouvrier ardent et malhabile, qui se compla&icirc;t &agrave; la
+fantaisie du moment, et qui manque le but &agrave; force
+de s'amuser aux moyens. Cette premi&egrave;re excuse une
+fois admise, on voudra bien consid&eacute;rer qu'il y a en
+elle plus de la nature du po&egrave;te que de celle du
+l&eacute;gislateur,
+qu'elle ne se sent pas la force d'&ecirc;tre un r&eacute;formateur;
+qu'il lui est arriv&eacute; souvent d'&eacute;crire <i>lois
+sociales</i> &agrave; la place des vrais mots, qui eussent
+&eacute;t&eacute;
+les <i>abus</i>, les <i>ridicules</i>, les <i>pr&eacute;jug&eacute;s</i>
+et les
+<i>vices</i> du
+temps, lesquels lui semblent appartenir de plein droit
+&agrave; la juridiction du roman, tout aussi bien qu'&agrave; celle
+de la com&eacute;die. &Agrave; ceux qui lui ont demand&eacute; ce
+qu'elle
+mettrait &agrave; la place des <i>maris</i>, elle a r&eacute;pondu
+na&iuml;vement
+que c'&eacute;tait le <i>mariage</i>, de m&ecirc;me qu'&agrave; la
+place
+des pr&ecirc;tres, qui ont compromis la religion, elle croit
+que c'est la religion qu'il faut mettre. Elle a fait
+peut-&ecirc;tre une autre grande faute contre le langage,
+lorsque, en parlant des <i>abus</i> et <i>des vices</i> de la
+soci&eacute;t&eacute;,
+elle a dit <i>la soci&eacute;t&eacute;</i>; elle jure qu'elle n'a
+jamais song&eacute;
+&agrave; refaire la Charte constitutionnelle; elle n'a pas eu,
+d'ailleurs, l'intention qu'on lui pr&ecirc;te de donner au
+monde son malheur personnel en preuve de sa th&egrave;se,
+faisant ainsi d'un cas priv&eacute; une question sociale. Elle
+s'est born&eacute;e &agrave; d&eacute;velopper des aphorismes aussi
+p&eacute;remptoires que ceux-ci: &laquo;Le d&eacute;sordre des femmes
+est tr&egrave;s souvent provoqu&eacute; par la f&eacute;rocit&eacute;
+ou l'infamie
+des hommes&raquo;.&#8212;&laquo;Un mari qui m&eacute;prise ses devoirs
+de gaiet&eacute; de coeur, en jurant, riant et buvant, est
+<i>quelquefois</i> moins excusable que la femme qui trahit
+les siens en pleurant, en souffrant et en expiant.&raquo;
+Mais enfin quelle est sa conclusion? &Eacute;videmment cet
+amour qu'elle &eacute;difie et qu'elle couronne sur les ruines
+de l'<i>inf&acirc;me</i> est son utopie; cet amour est grand,
+noble, beau, volontaire, &eacute;ternel; mais cet amour,
+&laquo;c'est le mariage tel que l'a fait J&eacute;sus, tel que l'a
+expliqu&eacute; saint Paul, tel encore, si vous voulez, que
+le chapitre VI du titre V du Code civil en exprime
+les devoirs r&eacute;ciproques&raquo;. C'est, en un mot, le
+mariage vrai, id&eacute;al, humanitaire et chr&eacute;tien &agrave; la
+fois, qui doit faire succ&eacute;der la fid&eacute;lit&eacute;
+conjugale, le
+v&eacute;ritable repos et la v&eacute;ritable saintet&eacute; de la
+famille &agrave;
+l'esp&egrave;ce de contrat honteux et de despotisme stupide
+qu'a engendr&eacute;s <i>la d&eacute;cr&eacute;pitude</i> du monde.</p>
+<p>Malgr&eacute; tout, l'objection de fond subsiste toujours.
+Comment tirer un pacte irr&eacute;vocable d'&eacute;l&eacute;ments
+aussi
+changeants, aussi fugaces que l'amour? Comment le
+sacrement social du mariage pourra-t-il avoir une
+chance quelconque de stabilit&eacute;, s'il n'est que la
+constatation de la passion? Ne faut-il pas toujours y
+faire intervenir un &eacute;l&eacute;ment plus solide, plus
+substantiel,
+ou l'honneur ou un serment social, ou un engagement
+religieux qui lui donne une r&egrave;gle et un appui?
+Et que deviendront, dans le p&eacute;ril de ces unions
+mobiles si facilement rompues, la faiblesse de la
+femme abandonn&eacute;e ou celle de l'enfant trahi?</p>
+<p>On dirait que Mme Sand elle-m&ecirc;me a reconnu
+tardivement la force de l'objection. Elle s'est fort
+amend&eacute;e dans les derniers romans. Comme exemple,
+voyez <i>Valv&egrave;dre</i>, la contre-partie de <i>Jacques</i> dont
+la
+conclusion logique &eacute;tait que le mariage tombe de soi
+avec l'amour. Rien n'est plus curieux que de voir le
+m&ecirc;me sujet trait&eacute; deux fois par un auteur sinc&egrave;re,
+&agrave; vingt-sept ans de distance, chaque fois avec les
+pr&eacute;occupations diff&eacute;rentes qu'apporte la vie et qui
+imposent aux h&eacute;ros du roman des destin&eacute;es si
+diff&eacute;rentes,
+au roman lui-m&ecirc;me deux d&eacute;nouements contraires.
+Le sujet est le m&ecirc;me: la lutte du mari et de
+l'amant; mais comme cette lutte se termine diff&eacute;remment!
+Par malheur, <i>Valv&egrave;dre</i> ne vaut pas <i>Jacques</i>.
+La verve et le charme se sont en partie &eacute;clips&eacute;s.
+Alida, c'est encore Fernande, mais d&eacute;pouill&eacute;e de sa
+po&eacute;sie, passionn&eacute;e &agrave; froid et dans le faux.
+L'amant
+n'a gu&egrave;re chang&eacute;. Qu'il s'appelle Octave ou Francis,
+c'est toujours le m&ecirc;me personnage qui prodigue
+l'h&eacute;ro&iuml;sme
+dans les mots et qui d&eacute;bute dans la vie par
+immoler une femme &agrave; son amour-propre. Mais le
+mari n'est plus cet insens&eacute; sublime qui se tue pour
+n'&ecirc;tre pas un obstacle dans la vie de celle qu'il aime
+follement et pour faire que le bonheur de sa femme
+ne soit pas un crime. Jacques s'appelle maintenant
+Valv&egrave;dre; il a r&eacute;fl&eacute;chi, il a cherch&eacute; des
+consolations
+dans l'&eacute;tude. Il a tu&eacute; en lui la folie du
+d&eacute;sespoir;
+il n'abdique pas son r&ocirc;le et son devoir de mari;
+il ne c&egrave;de plus volontairement sa femme &agrave; Octave, et
+quand sa femme l'a quitt&eacute;, quand elle meurt de la
+situation fausse o&ugrave; l'a jet&eacute;e le d&eacute;pit plus que
+l'amour,
+il appara&icirc;t pr&egrave;s du lit fun&egrave;bre; il reprend
+&agrave; l'amant
+faible et inutile le coeur de cette femme qui va
+mourir. Il &eacute;crase Francis de sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;,
+tout
+en lui enlevant la joie de la derni&egrave;re pens&eacute;e d'Alida.
+Le d&eacute;nouement est, on le voit, tout l'oppos&eacute; de
+l'ancien roman. La r&eacute;flexion a fait son oeuvre, la vie
+aussi.</p>
+<p>Il est certain que c'est l'attaque vive contre les
+lois &agrave; propos du mariage qui introduisit plus tard
+la question sociale tout enti&egrave;re dans les romans de
+George Sand. Elle s'enhardit en dehors des limites
+qu'elle avait tout d'abord trac&eacute;es autour de sa
+pens&eacute;e. Elle ne s'arr&ecirc;ta pas, comme en 1836, &agrave; la
+crainte de se poser en r&eacute;formateur de la soci&eacute;t&eacute;;
+elle entreprit de porter rem&egrave;de, sur les principaux
+points, &agrave; <i>l'inf&acirc;me d&eacute;cr&eacute;pitude du monde</i>.</p>
+<p>Exaltation dans le sentiment, faiblesse et incoh&eacute;rence
+dans la conception, voil&agrave; ce qui caract&eacute;rise
+les th&eacute;ories sociales de Mme Sand. Nous n'insisterons
+pas sur ce c&ocirc;t&eacute; si connu et si souvent discut&eacute;
+de ses oeuvres, o&ugrave; d'ailleurs il y aurait bien des questions
+de propri&eacute;t&eacute; ou de voisinage &agrave; r&eacute;soudre
+entre
+elle et ceux qu'elle se plut &agrave; nommer ses ma&icirc;tres
+dans l'oeuvre de destruction et de reconstruction
+qu'elle pr&eacute;parait. D'ailleurs, il faut bien se le dire,
+depuis ces &acirc;ges lointains des politiciens et des philosophes
+dont la pens&eacute;e agitait les r&eacute;formes futures,
+cette partie des romans de Mme Sand a &eacute;trangement
+vieilli. Il semble, lorsqu'on les relit &agrave; pr&egrave;s de
+cinquante
+ans de distance, que l'on assiste &agrave; une exhumation
+de doctrines ant&eacute;diluviennes. &Eacute;trange et
+magnifique sup&eacute;riorit&eacute; de la po&eacute;sie, qui est la
+fiction
+dans l'art, sur l'utopie, qui est la fiction violente
+dans la r&eacute;alit&eacute; sociale! Tout ce qui reste de l'art pur,
+de l'art d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, dans les r&eacute;cits de
+cette p&eacute;riode,
+conserve &agrave; travers les ann&eacute;es la
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute; d'une incorruptible
+et radieuse jeunesse. Les figures aim&eacute;es,
+qu'on y rencontre avec tant de plaisir, dans les intervalles
+de la th&egrave;se qui d&eacute;clame, peuplent encore
+notre imagination et sont comme le charme immortel
+de notre souvenir. Au contraire, tout ce qui rel&egrave;ve
+du syst&egrave;me, toutes ces doctrines si trompeuses, si vagues,
+si pleines de sp&eacute;cieuses promesses et de formules
+sibyllines, tout ce qui rappelle ces grandes &eacute;pop&eacute;es
+de la philosophie de l'avenir, tout cela porte les
+traces d'une effroyable caducit&eacute;, tout cela est mort,
+irr&eacute;missiblement mort. Qui aurait le courage, aujourd'hui,
+de relire ou de discuter des pages, &eacute;crites
+pourtant avec une conviction ardente, sous la dict&eacute;e
+des grands proph&egrave;tes, comme celles qui remplissent
+le second volume de <i>la Comtesse de Rudolstadt</i>, les
+trois quarts du <i>P&eacute;ch&eacute; de M. Antoine</i>, et cet <i>&Eacute;venor</i>,
+dont je ne peux &eacute;voquer le souvenir sans un indicible
+effroi? Est-il besoin de rappeler m&ecirc;me les
+traits fondamentaux de la doctrine, le m&eacute;lange d'un
+mysticisme <i>historique</i> &eacute;labor&eacute; par Pierre Leroux,
+et
+d'un radicalisme r&eacute;volutionnaire na&iuml;vement imit&eacute; de
+Michel (de Bourges)? Mme Sand a toujours eu un
+go&ucirc;t tr&egrave;s vif, une passion v&eacute;ritable pour les
+id&eacute;es,
+mais elle les interpr&egrave;te en les m&ecirc;lant et les confondant
+toutes. Sa m&eacute;taphysique est fort incertaine et
+vague. George Sand est id&eacute;aliste, sans doute, et c'est
+par l&agrave; qu'elle se distingue profond&eacute;ment de
+l'&eacute;cole
+des romanciers qui l'ont suivie. Mais qui pourrait
+d&eacute;finir clairement sa pens&eacute;e dans les oeuvres diverses
+o&ugrave; elle a essay&eacute; de l'exprimer? Elle a l'&eacute;lan
+vigoureux,
+elle a le coup d'aile vers les r&eacute;gions myst&eacute;rieuses.
+Mais quelle doctrine pr&eacute;cise rapporte-t-elle
+de ces explorations sublimes? Que l'on essaye
+seulement de comprendre quel sens prend sous sa
+plume, en certaines circonstances solennelles, ce
+grand mot Dieu, dont elle use avec une sorte de prodigalit&eacute;?
+Que devient-il, ce nom, au bout des transformations
+que sa pens&eacute;e a subies dans ses diverses
+phases, &agrave; travers les ma&icirc;tres qu'elle a
+&eacute;cout&eacute;s avec
+une curiosit&eacute; docile et passionn&eacute;e? Que devient-il
+dans cet immense laboratoire humanitaire, ce Dieu
+de l'amour pur, que L&eacute;lia appelait dans sa pri&egrave;re
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, dans l'&eacute;glise des Camaldules,
+ce Dieu de
+v&eacute;rit&eacute; que Spiridion invoquait, d'un coeur
+enflamm&eacute;,
+&agrave; travers les pers&eacute;cutions des moines, dans les sombres
+visions du clo&icirc;tre? Sous l'influence de Pierre
+Leroux, il semble bien qu'il soit devenu le commencement
+et le terme du <i>circulus</i> universel. Plus tard,
+affranchie de la secte, Mme Sand rendra au nom
+de Dieu une partie de sa signification compromise
+et de ses attributs perdus. Mais ce serait toute une
+histoire que de raconter l'odyss&eacute;e de ce Dieu
+successivement transform&eacute;, an&eacute;anti et finalement
+retrouv&eacute;. C'est tout un <i>avatar</i> dont le sens reste
+souvent une &eacute;nigme.</p>
+<p>Loin de nous toute pens&eacute;e d'ironie! Ces choses
+sont graves, et il faudrait &ecirc;tre mis&eacute;rablement gai
+pour en rire; d'ailleurs ces id&eacute;es philosophiques et
+sociales ont v&eacute;cu dans une &acirc;me sinc&egrave;re, c'est assez
+pour que l'on n'en plaisante pas. J'accorde de grand
+coeur mon respect, non aux th&eacute;ories elles-m&ecirc;mes,
+mais au loyal enthousiasme qui les a embrass&eacute;es.
+Au reste, il faut bien le dire, ces doctrines sont
+mortes, et bien mortes; elles ont succomb&eacute; sous leur
+impuissance en face des faits, et le socialisme doctrinal
+de 1848 a &eacute;t&eacute; trouv&eacute; incapable de r&eacute;soudre
+pratiquement
+le plus mince probl&egrave;me. Mais ce qui n'est
+pas mort, ce sont les probl&egrave;mes eux-m&ecirc;mes; ce qui
+n'est pas mort, c'est la n&eacute;cessit&eacute; &eacute;conomique et
+morale de les poser, et d'en chercher au moins la
+solution partielle. Ce qui n'est pas mort, enfin,
+c'est la mis&egrave;re et l'imprescriptible obligation, pour
+quiconque a une conscience et du coeur, de d&eacute;vouer
+une part de sa pens&eacute;e et de sa vie &agrave; ces souffrances
+de nos fr&egrave;res inconnus. Les th&eacute;ories de ce
+temps-l&agrave;
+sont bien finies, je le crois, mais la cause qui les a
+fait na&icirc;tre leur survit, et ce n'est pas trop dire
+que de d&eacute;clarer que cette cause est celle m&ecirc;me du
+christianisme, que ces deux causes n'en font qu'une,
+et que nul n'est vraiment ni chr&eacute;tien ni philosophe
+qui n'est pas r&eacute;solu &agrave; opposer aux tristes
+conqu&ecirc;tes
+de la mis&egrave;re l'effort croissant de la sympathie et du
+d&eacute;vouement. Ne nous inqui&eacute;tons pas trop de savoir
+si le progr&egrave;s est ind&eacute;fini et continu. Nous savons,
+en tout cas, qu'il n'est pas fatal et qu'il d&eacute;pend de
+nous. Travailler au progr&egrave;s partiel, sur un atome de
+l'&eacute;tendue, sur un point du temps, c'est peut-&ecirc;tre
+tout ce que nous pouvons faire, faisons-le. Occupons-nous
+moins d'aimer l'humanit&eacute; de l'avenir que
+les hommes qui sont pr&egrave;s de nous, &agrave; la port&eacute;e de
+notre main et de notre coeur. Tout cela n'est pas
+chose nouvelle, c'est le socialisme de la charit&eacute;, et
+c'est le bon.</p>
+<p>Qui de nous ou de Mme Sand se trouve le plus
+rapproch&eacute; de M. de Lamennais, la seule intelligence
+vraiment philosophique qu'elle ait connue? Avait-elle
+lu ces admirables lignes dans les <i>Oeuvres posthumes</i>:
+&laquo;On ne saurait tromper plus dangereusement
+les hommes qu'en leur montrant le bonheur
+comme le but de la vie terrestre. Le bonheur n'est
+point de la terre, et se figurer qu'on l'y trouvera
+est le plus s&ucirc;r moyen de perdre la jouissance des
+biens que Dieu y a mis &agrave; notre port&eacute;e. Nous avons
+&agrave;
+remplir une fonction grande et sainte, mais qui nous
+oblige &agrave; un rude et perp&eacute;tuel combat. On nourrit le
+peuple d'envie et de haine, c'est-&agrave;-dire de souffrances,
+en opposant la pr&eacute;tendue f&eacute;licit&eacute; des riches
+&agrave; ses
+angoisses et &agrave; sa mis&egrave;re.&raquo; Et, avec un admirable
+geste d'&acirc;me, l'illustre penseur s'&eacute;crie: &laquo;Je les ai
+vus de pr&egrave;s, ces riches si heureux! Leurs plaisirs
+sans saveur aboutissent &agrave; un irr&eacute;m&eacute;diable ennui
+qui
+m'a donn&eacute; l'id&eacute;e des tortures infernales. Sans doute,
+il y a des riches qui &eacute;chappent plus ou moins &agrave; cette
+destin&eacute;e, mais par des moyens qui ne sont pas de
+ceux que la richesse procure. La paix du coeur est
+le fond du bonheur v&eacute;ritable, et cette paix est le
+fruit du devoir parfaitement accompli, de la mod&eacute;ration
+des d&eacute;sirs, des saintes esp&eacute;rances, des pures
+affections. Rien d'&eacute;lev&eacute;, rien de beau, rien de bon
+ne se fait sur la terre qu'au prix de la souffrance et
+de l'abn&eacute;gation de soi, et le sacrifice seul est
+f&eacute;cond.&raquo;
+Pour cette simple page d'un vrai penseur qui temp&egrave;re
+par des traits d'une raison si forte ses indignations
+et ses col&egrave;res, je donnerais de grand coeur
+tous les discours de Pierre Leroux et surtout la
+fameuse conversation du pont des Saints-P&egrave;res, un
+soir que les Tuileries ruisselaient de l'&eacute;clat d'une
+f&ecirc;te, o&ugrave; M. Michel (de Bourges) tenta d'initier &agrave;
+des
+doctrines farouches l'intelligence vraiment na&iuml;ve
+de Mme Sand, o&ugrave; elle eut l'&eacute;tonnement et presque
+le scandale de cette &eacute;loquence furibonde, d&eacute;brid&eacute;e
+&agrave; cette heure jusqu'&agrave; une sorte de f&eacute;rocit&eacute;
+apocalyptique.
+La na&iuml;vet&eacute; dans le g&eacute;nie, peut-on la nier,
+puisque, malgr&eacute; l'horreur avou&eacute;e de cette conversation,
+tout enti&egrave;re en sanglants dithyrambes, Mme Sand
+continua quelque temps encore &agrave; croire &agrave; l'esprit
+politique
+de son prolixe et bruyant ami?</p>
+<p>Pour moi, je ne pardonnerai jamais &agrave; cet ami et
+&agrave; beaucoup d'autres d'avoir exalt&eacute; dans le faux cette
+sensibilit&eacute; d'artiste, si facile &agrave; recevoir les
+impressions
+fortes, et jet&eacute; cette vive imagination dans les
+chim&eacute;riques violences de leurs doctrines. Au fond,
+ils trouvaient d'avance un complice dans son coeur,
+qui longtemps ne vit pas la transition trop facile
+entre les id&eacute;es de r&eacute;forme et les utopies sanglantes;
+elle-m&ecirc;me l'avoua plus tard. Son coeur fut la premi&egrave;re
+dupe.</p>
+<p>Tout enfant, dans les campagnes du Berry, plus
+tard au couvent, ce qui avait &eacute;clat&eacute; dans les premiers
+traits de sa nature, c'&eacute;tait une immense bont&eacute;,
+une compassion infinie, une tendresse profonde
+pour la mis&egrave;re humaine. Il &eacute;tait impossible de
+s'approcher
+d'elle, m&ecirc;me avec les pr&eacute;ventions les plus
+contraires, sans &ecirc;tre d&eacute;sarm&eacute; par cette gr&acirc;ce
+rayonnante
+du sentiment. Rarement elle se f&acirc;chait, soit
+contre les hommes, soit contre les choses, m&ecirc;me
+quand elle en souffrait le plus cruellement. Elle se
+retirait avec tristesse, mais sans col&egrave;re, des contacts
+ou des situations les plus injurieux pour sa dignit&eacute;.
+Et quand elle regardait autour d'elle, c'&eacute;tait avec un
+regard de tendre et profonde sympathie. Apr&egrave;s bien
+des essais diff&eacute;rents de morale applicable &agrave; sa vie,
+elle avait fini par se faire &agrave; elle-m&ecirc;me une morale
+qui tenait dans cette r&egrave;gle unique: &Ecirc;tre bon. Chacun
+se fait une morale selon son coeur. Le jour o&ugrave;
+elle s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute;e &agrave; cette conception
+claire du but et
+de l'emploi de la vie, les grandes &eacute;motions qui
+avaient soulev&eacute; la sienne jusque dans son fond
+s'&eacute;taient pacifi&eacute;es. Une lumi&egrave;re sup&eacute;rieure
+avait
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; &agrave; travers le trouble et le tumulte
+de son
+coeur qui, jusqu'alors, n'avait eu que des instincts
+facilement &eacute;gar&eacute;s. Cette id&eacute;e, qui r&eacute;sume
+en effet
+la morale sociale, avait pris chez elle une importance
+et une sorte de royaut&eacute; intellectuelle: <i>le
+devoir de sortir de soi</i>. Elle avait fini par comprendre,
+&agrave; force de douloureuses exp&eacute;riences, ce
+qu'il y a d'&eacute;go&iuml;sme implacable dans la passion. Elle
+avait fini par concevoir que la vraie vie, c'est de
+penser non toujours &agrave; soi et pour soi, mais aux
+autres et pour les autres, et aussi &agrave; tout ce qui est
+grand, noble et beau, &agrave; tout ce qui peut nous distraire
+de ce moi, toujours pr&ecirc;t &agrave; se prendre pour
+l'objet de sa monotone analyse et de sa lugubre idol&acirc;trie.</p>
+<p>C'est par ce grand c&ocirc;t&eacute; de sa nature, la
+sensibilit&eacute;
+toute pr&ecirc;te et la bont&eacute; absolue, qu'elle avait
+&eacute;t&eacute; si facilement prise par les th&egrave;ses sociales
+&eacute;merg&eacute;es
+du cerveau de chaque r&eacute;formateur en disponibilit&eacute;.
+Ces th&egrave;ses elles-m&ecirc;mes, qu'&eacute;tait-ce, sinon des
+formes vari&eacute;es de l'utopie qui l'avait s&eacute;duite d&egrave;s
+son enfance et dont le premier mobile avait &eacute;t&eacute; le
+sentiment profond du mal humain, du mal social;
+utopie qui pouvait se croire innocente et sainte tant
+qu'elle n'avait pas essay&eacute; de r&eacute;gner en dehors des
+imaginations et des coeurs, et qu'elle n'avait pas
+encore tent&eacute; la force comme dernier moyen d'apostolat?</p>
+<p>&laquo;Il n'y a en moi, disait-elle un jour, rien de fort
+que le besoin d'aimer.&raquo; C'est par ce besoin d'aimer
+qu'elle parvint &agrave; maintenir en elle, au-dessus des tentations
+du doute et m&ecirc;me un peu contre l'opinion de
+son si&egrave;cle &laquo;qui n'allait pas de ce
+c&ocirc;t&eacute;-l&agrave; pour le moment&raquo;,
+une doctrine toute d'id&eacute;al et de sentiment qui
+ressemblait assez &agrave; une sorte de platonisme chr&eacute;tien.
+Leibniz d'abord, et puis Lamennais, Lessing,
+puis Herder expliqu&eacute; par Quinet, Pierre Leroux,
+Jean Reynaud enfin, voil&agrave; les principaux ma&icirc;tres qui
+l'emp&ecirc;ch&egrave;rent, par des secours successifs, de trop
+flotter dans sa route &agrave; travers les diverses tentatives
+de la philosophie moderne. &laquo;Chaque secours de la
+sagesse des ma&icirc;tres vient &agrave; point en ce monde, o&ugrave;
+il
+n'est pas de conclusion absolue et d&eacute;finitive. Quand,
+avec la jeunesse de mon temps, je secouais la vo&ucirc;te
+de plomb des myst&egrave;res, Lamennais vint &agrave; propos
+&eacute;tayer les parties sacr&eacute;es du temple. Quand,
+indign&eacute;s
+apr&egrave;s les lois de septembre, nous &eacute;tions pr&ecirc;ts
+encore &agrave; renverser le sanctuaire r&eacute;serv&eacute;, Leroux
+vint, &eacute;loquent, <i>ing&eacute;nieux, sublime</i>, nous
+promettre
+le r&egrave;gne du ciel sur cette m&ecirc;me terre que nous
+maudissions.
+Et, de nos jours, comme nous d&eacute;sesp&eacute;rions
+encore, Reynaud, d&eacute;j&agrave; grand, s'est lev&eacute; plus
+grand encore, pour nous ouvrir, au nom de la
+science et de la foi, au nom de Leibniz et de J&eacute;sus,
+l'infini des mondes comme une patrie qui nous r&eacute;clame.&raquo;
+Que de noms divers et contradictoires successivement
+invoqu&eacute;s!</p>
+<p>Elle n'avait pas eu trop de ces secours pour rester
+fid&egrave;le &agrave; quelques-unes des id&eacute;es qui, sous des
+formules
+plus ou moins vari&eacute;es, donnent du prix &agrave; la vie
+et un sens &agrave; l'esp&eacute;rance. Apr&egrave;s la p&eacute;riode
+de d&eacute;votion
+et d'extase qu'elle avait travers&eacute;e au couvent
+des Anglaises et les ann&eacute;es qui suivirent, avec des
+oscillations diverses termin&eacute;es un jour par une rupture
+avec la foi ancienne, elle avait eu de grandes
+perplexit&eacute;s et de grands abattements. Elle avait connu
+le doute et avait r&eacute;v&eacute;l&eacute; l'&eacute;tat de son
+&acirc;me dans plusieurs
+de ses livres.</p>
+<p>&laquo;Tu me demandes, dit-elle &agrave; un de ces amis
+r&eacute;els ou imaginaires qui sont les confidents commodes
+du <i>Voyageur</i>, si c'est une com&eacute;die que ce livre
+(<i>L&eacute;lia</i>), que tu as lu si s&eacute;rieusement.&#8212;Je te
+r&eacute;pondrai
+que <i>oui</i> et que <i>non</i>, selon les jours. Il y eut des
+nuits de recueillement, de douleur aust&egrave;re, de
+r&eacute;signation
+enthousiaste, o&ugrave; j'&eacute;crivis de belles phrases
+de bonne foi. Il y eut des matin&eacute;es de fatigue, d'insomnie,
+de col&egrave;re, o&ugrave; je me moquais de la veille et
+o&ugrave; je pensai tous les blasph&egrave;mes que j'&eacute;crivis. Il
+y
+eut des apr&egrave;s-midi d'humeur ironique et fac&eacute;tieuse,
+o&ugrave; je me plus &agrave; faire Trenmor (le for&ccedil;at
+philosophe)
+plus creux qu'une gourde.&raquo; Tous les types avaient
+repr&eacute;sent&eacute;, &agrave; un certain moment, des &eacute;tats
+de son
+esprit en lutte. Ce ne sont des personnages ni
+compl&egrave;tement r&eacute;els, ni compl&egrave;tement
+all&eacute;goriques.
+Pulch&eacute;rie, c'&eacute;tait l'&eacute;picurisme h&eacute;ritier de
+la partie
+mondaine et frivole du dernier si&egrave;cle; St&eacute;nio,
+l'enthousiasme
+et la faiblesse d'un temps sans point de
+rep&egrave;re et sans appui; Magnus, le d&eacute;bris d'un
+clerg&eacute;
+corrompu et abruti; L&eacute;lia, l'aspiration sublime, qui
+est l'essence m&ecirc;me des intelligences &eacute;lev&eacute;es. Tel
+&eacute;tait son plan; jusqu'&agrave; quel point elle l'a
+ex&eacute;cut&eacute;,
+dans quelle mesure elle l'a fait sortir d'une
+demi-r&eacute;alit&eacute;,
+o&ugrave; sont plong&eacute;s tous les personnages, pour
+lui confier parfois une r&eacute;alit&eacute; choquante, c'est
+l&agrave;
+la part et c'est aussi l'oeuvre de l'artiste, la responsabilit&eacute;
+de l'artiste. Quant &agrave; l'id&eacute;e philosophique qui
+pr&eacute;side au livre, elle ressort de chaque page; c'est
+l'id&eacute;e con&ccedil;ue <i>sous le coup d'un abattement profond</i>
+devant l'&eacute;nigme de la vie, qui jamais n'avait pes&eacute;
+plus lourdement et plus cruellement sur elle. Elle
+s'&eacute;tonna des fureurs qui accueillirent ce livre, ne
+comprenant pas que l'on ha&iuml;sse un auteur &agrave; travers
+son oeuvre. C'&eacute;tait un livre de bonne foi, c'est-&agrave;-dire
+de doute sinc&egrave;re, d'un doute qui remue &agrave; de
+grandes profondeurs les id&eacute;es et les &acirc;mes. Ceux qui
+ne comprirent pas ou qui n'entendirent pas ce cri
+de conscience, cette plainte entrecoup&eacute;e, m&ecirc;l&eacute;e de
+fi&egrave;vre et de sanglots, se scandalis&egrave;rent.</p>
+<p>Ce qui dura toute sa vie, ce qui la consola infailliblement
+et toujours dans ses heures de d&eacute;tresse, ce
+fut l'amour de la nature, un des rares amours qui
+ne trompent pas. Cet amour fut le plus s&ucirc;r de son
+inspiration et la moiti&eacute; au moins de son g&eacute;nie. Personne,
+comme elle, avec des mots, de simples mots
+choisis et combin&eacute;s entre eux, de ces mots qui
+servent &agrave; chacun de nous et qui expriment les sensations
+communes avec une d&eacute;sesp&eacute;rante froideur,
+personne n'a r&eacute;ussi &agrave; traduire, dans la
+r&eacute;alit&eacute;
+vivante d'un paysage, ces lumi&egrave;res et ces ombres,
+ces harmonies et ces contrastes, cette magie des
+sons, ces symphonies de la couleur, ces profondeurs
+et ces lointains des bois, cet infini mouvant de la
+mer, cet infini &eacute;toil&eacute; du ciel. Personne surtout n'a
+su comme elle saisir, exprimer cette &acirc;me int&eacute;rieure,
+cette &acirc;me secr&egrave;te des choses qui r&eacute;pand sur la face
+myst&eacute;rieuse de la nature le charme de la vie.</p>
+<p>&Agrave; quoi tient cette sup&eacute;riorit&eacute; de peintre de la
+nature,
+qui frappe au premier aspect chez Mme Sand?
+La premi&egrave;re raison qui s'offre est si na&iuml;ve que
+j'ose &agrave; peine l'exprimer. Mme Sand voit la nature,
+elle la regarde, elle ne l'invente pas. La preuve en
+est dans la nettet&eacute; des d&eacute;tails et de l'ensemble,
+qui fait voir exactement ce qu'elle voit elle-m&ecirc;me.
+La pens&eacute;e du lecteur reconstruit avec facilit&eacute; les
+grandes sc&egrave;nes qu'a d&eacute;crites son ample et souple pinceau.
+J'ai trouv&eacute; l'explication de cet effet si simple,
+et pourtant si rare, dans ces lignes jet&eacute;es au bas
+d'une page perdue: &laquo;Il est certain, dit Mme Sand,
+que ce qu'on voit ne vaut pas toujours ce qu'on
+r&ecirc;ve. Mais cela n'est vrai qu'en fait d'art et d'oeuvre
+humaine. Quant &agrave; moi, soit que j'aie l'imagination
+paresseuse &agrave; l'ordinaire, soit que Dieu ait plus de
+talent que moi (ce qui ne serait pas impossible), j'ai
+le plus souvent trouv&eacute; la nature infiniment plus belle
+que je ne l'avais pr&eacute;vu, et je ne me souviens pas de
+l'avoir trouv&eacute;e maussade, si ce n'est &agrave; des heures
+o&ugrave;
+je l'&eacute;tais moi-m&ecirc;me.&raquo; Le trait propre de Mme Sand,
+c'est pr&eacute;cis&eacute;ment d'avoir une imagination qui ne
+pr&eacute;c&egrave;de pas son regard, qui ne d&eacute;flore pas son
+plaisir,
+qui n'interpose pas les jeux d'un prisme personnel
+entre elle et la nature. Elle voit la nature telle
+qu'elle est, longuement, profond&eacute;ment. Elle garde
+grav&eacute; en traits ind&eacute;l&eacute;biles le tableau qui a
+pass&eacute;
+sous ses yeux, elle le conserve inalt&eacute;r&eacute;. On pourrait
+dire qu'elle apporte plus de m&eacute;moire imaginative
+que d'imagination dans ses souvenirs et ses visions
+de la r&eacute;alit&eacute;. C'est m&ecirc;me cette absence d'un
+brillant
+d&eacute;faut qui donne aux traits de son paysage une si lumineuse
+pr&eacute;cision. Un des grands peintres de son
+temps, M. de Lamartine, avait trop de splendeurs
+dans son &acirc;me pour bien voir au dehors. Je parierais
+qu'il trouvait toujours la nature moins belle qu'il ne
+l'avait pr&eacute;vu. L'&eacute;clat de son r&ecirc;ve &eacute;clipsait
+la r&eacute;alit&eacute;
+tant qu'elle &eacute;tait sous ses yeux, et, plus tard, quand
+il voulait revoir dans son souvenir le paysage entrevu,
+quand il voulait le peindre, c'&eacute;tait encore son imagination
+qui travaillait autant que sa m&eacute;moire. Sa
+peinture &eacute;tait splendide, mais confuse; elle avait la
+mobilit&eacute; scintillante d'un rayonnement; le regard
+&eacute;bloui ne pouvait ni s'y fixer ni en rien saisir avec
+tranquillit&eacute;.</p>
+<p>L'art fatigue &agrave; la longue l'esprit. La nature le repose
+et le r&eacute;cr&eacute;e sans cesse. Quand Mme Sand voyageait
+en Italie, son compagnon de voyage, Alfred de
+Musset, n'&eacute;tait avide que de <i>marbres taill&eacute;s</i>.
+&laquo;Quel
+est donc, disait-on de lui, ce jeune homme qui s'inqui&egrave;te
+tant de la blancheur des marbres?&raquo; Au bout
+de peu de jours il fut rassasi&eacute; de statues, de fresques,
+d'&eacute;glises et de galeries. Son plus doux souvenir fut
+celui d'une eau limpide et froide o&ugrave; il lava son front
+chaud et fatigu&eacute; dans un jardin de G&ecirc;nes. &laquo;C'est
+que les cr&eacute;ations de l'art parlent &agrave; l'esprit seul, et
+que le spectacle de la nature parle &agrave; toutes les
+facult&eacute;s.
+Il nous p&eacute;n&egrave;tre par tous les pores comme par
+toutes les id&eacute;es. Au sentiment tout intellectuel de
+l'admiration l'aspect des campagnes ajoute le plaisir
+sensuel. La fra&icirc;cheur des eaux, les parfums des
+plantes, les harmonies du vent circulent dans le
+sang et les nerfs, en m&ecirc;me temps que l'&eacute;clat des couleurs
+et la beaut&eacute; des formes s'insinuent dans l'imagination.&raquo;</p>
+<p>La nature tout enti&egrave;re passe dans l'homme; elle
+lui parle le langage le plus vari&eacute;. Il y a quelques
+pages, &agrave; la fin du premier volume de <i>la Daniella</i>, qui
+sont une tentative &eacute;tonnante pour exprimer l'effet
+d'orchestre que r&eacute;alisent pour des oreilles intelligentes
+ces jeux sonores et combin&eacute;s de la campagne.
+Jean Valreg est mont&eacute;, le soir, sur la petite terrasse
+du ch&acirc;teau de Mondragon, et l&agrave; il recueille tous
+les bruits des collines et des vall&eacute;es qui montent
+jusqu'&agrave; lui, il &eacute;tudie cette musique produite par la
+rencontre des sons &eacute;pars qui constitue en ce pays
+la musique naturelle, locale. &laquo;Il y a, dit-il, des endroits
+comme cela qui chantent toujours&raquo;, et celui-ci
+est le plus m&eacute;lodieux o&ugrave; il se soit jamais trouv&eacute;.
+Et il &eacute;num&egrave;re, dans une langue bien curieuse, tous
+ces bruits divers: la chanson des grandes girouettes,
+si r&eacute;guli&egrave;rement phras&eacute;e &agrave; son d&eacute;but
+qu'il a pu
+&eacute;crire six mesures parfaitement musicales, lesquelles
+reviennent invariablement &agrave; chaque souffle du vent
+d'est. Ces girouettes pleurardes et radoteuses, avec
+leurs notes d'une t&eacute;nuit&eacute; impossible, sont comme
+les t&eacute;nors aigus qui dominent l'ensemble. &laquo;Je ne
+sais quel esprit de l'air les met d'accord avec le son
+des cloches des Camaldules.... D'autres chants se
+m&ecirc;lent &agrave; ces bruits: ce sont les refrains des paysans
+&eacute;pars dans la campagne.... Les basses continues sont
+dans le bruissement lourd des pins d&eacute;mesur&eacute;s et
+d'une cascade qui recueille les eaux perdues des
+ruines. Puis il y a les cris des oiseaux, des vautours,
+et des aigles surtout.&raquo; En &eacute;coutant tout cela,
+Valreg poursuit une id&eacute;e qui l'a bien souvent frapp&eacute;
+dans ces harmonies naturelles que produit le hasard;
+par cela m&ecirc;me qu'elles &eacute;chappent aux r&egrave;gles
+trac&eacute;es,
+elles atteignent &agrave; des effets d'une puissance et
+d'une signification extraordinaires; elles remplissent
+l'air d'une symphonie fantastique qui ressemble
+&agrave; la langue myst&eacute;rieuse de l'infini.</p>
+<p>&Agrave; la r&eacute;alit&eacute; d&eacute;couverte ou
+devin&eacute;e du paysage se
+joint, chez Mme Sand, un charme de sensibilit&eacute; et
+un attrait tout particuliers. On ne s'int&eacute;resse pas
+seulement &agrave; sa peinture, on en est &eacute;mu, on l'aime.
+Ce nouvel effet tient &agrave; l'art d&eacute;licat ou plut&ocirc;t
+&agrave; l'heureux
+instinct de ne jamais d&eacute;crire uniquement pour
+d&eacute;crire, et d'associer toujours &agrave; la nature quelque
+chose de l'&acirc;me humaine, une pens&eacute;e ou un sentiment.
+Le paysage ne va jamais seul, chez elle; il
+est choisi en harmonie ou en contraste avec l'&eacute;tat
+de l'&acirc;me qui s'y r&eacute;pand. Mais ce contraste lui-m&ecirc;me
+est une sorte particuli&egrave;re d'harmonie plus
+intime. Au moment o&ugrave; il semble que, dans l'imposante
+solitude des montagnes, tout le reste va &ecirc;tre
+oubli&eacute;, il surgira de l'ombre du rocher une petite
+pastoure espagnole, et nous voil&agrave; qui mettons dans
+un coin du paysage son piquant profil, son joli
+sourire, sa chevelure flottante, <i>m&ecirc;l&eacute;e au vent comme
+la queue d'une jeune cavale</i>. Et ainsi l'&acirc;me, en retrouvant
+la figure humaine, se d&eacute;tend de la grandeur
+trop aust&egrave;re que lui imposent les cimes et les torrents.
+Si nos regards se perdent dans les horizons
+de la mer, on nous y montre une voile, et sous cette
+voile nous devinons un rude travailleur qui peine et
+qui souffre. S'ils se portent vers les profondeurs
+sans limites du ciel, on nous y fait supposer des
+peuples d'&acirc;mes inconnues, animant de leurs joies
+ou de leurs souffrances la bleue immensit&eacute;. Toujours
+un sentiment joue autour du paysage et ajoute &agrave;
+l'infini de la nature l'infini plus myst&eacute;rieux de l'&acirc;me.
+Une fleur, une herbe, tout s'harmonise avec nos
+pens&eacute;es. Des traits charmants &eacute;clatent &agrave; chaque
+instant
+&agrave; travers les dialogues ou les r&ecirc;veries, comme
+celui-ci: &laquo;En portant mes mains &agrave; mon visage, je
+respirai l'odeur d'une sauge dont j'avais touch&eacute; les
+feuilles quelques heures auparavant. Cette petite
+plante fleurissait maintenant sur la montagne, &agrave; plusieurs
+lieues de moi. Je l'avais respect&eacute;e; je n'avais
+emport&eacute; d'elle que son exquise senteur. D'o&ugrave; vient
+qu'elle l'avait laiss&eacute;e? Quelle chose pr&eacute;cieuse est
+donc le parfum, qui, sans rien faire perdre &agrave; la
+plante dont il &eacute;mane, s'attache aux mains d'un ami,
+et le suit en voyage pour le charmer et lui rappeler
+longtemps la beaut&eacute; de la fleur qu'il aime? Le parfum
+de l'&acirc;me, c'est le souvenir....&raquo; Cette page m'a
+toujours frapp&eacute; comme un exemple de l'heureuse
+facilit&eacute; avec laquelle Mme Sand m&ecirc;le l'&acirc;me aux
+choses
+et l'homme &agrave; la nature.</p>
+<p>On n'oublie plus ces paysages. Ils se marient si
+bien &agrave; la situation du roman ou au caract&egrave;re des
+personnages, que les deux souvenirs restent ins&eacute;parablement
+li&eacute;s et n'en font bient&ocirc;t plus qu'un.
+Est-il possible de penser &agrave; Valentine sans se reporter
+&agrave; cette sc&egrave;ne enchanteresse o&ugrave; son &acirc;me,
+vaguement
+impatiente d'amour, en pressent le myst&eacute;rieux
+appel dans la campagne d&eacute;serte, qu'elle traverse
+seule, le soir de la f&ecirc;te, au pas n&eacute;gligent de son
+cheval, quand tout &agrave; coup, aux murmures de l'eau
+voisine et de la brise qui s'&eacute;l&egrave;ve, vient se joindre
+une voix pure, un chant jeune et vibrant? C'est
+B&eacute;n&eacute;dict qui s'approche, c'est la rencontre, c'est
+l'amour; la destin&eacute;e fait son oeuvre. Et Andr&eacute;, qui
+de nous ne saurait le retrouver, s'il l'avait perdu?</p>
+<p>Il est l&agrave;, bien s&ucirc;r, dans cette gorge inhabit&eacute;e,
+o&ugrave;
+de rivi&egrave;re coule silencieusement entre deux marges
+la verdure, promenant les r&ecirc;ves de son adolescence
+romanesque et troubl&eacute;e. Il est l&agrave;, je l'ai vu,
+&eacute;voquant
+ses h&eacute;ro&iuml;nes, Alice et Diana Vernon, derri&egrave;re ce
+massif de trembles o&ugrave; il a cru voir un jour passer
+une ombre, une f&eacute;e, qui sera Genevi&egrave;ve.&#8212;Il y a
+des attitudes qui restent grav&eacute;es dans l'esprit. &laquo;Il
+m'enveloppa dans mon couvre-pied de satin rose et
+me porta aupr&egrave;s de la fen&ecirc;tre. Je jetai un cri de joie
+et d'admiration &agrave; la vue du sublime aspect d&eacute;ploy&eacute;
+sous mes yeux. Ce site sauvage et romantique me
+pla&icirc;t &agrave; la folie.... Ah! ne changeons rien aux lieux
+que tu aimes, Jacques! Comment aurais-je d'autres
+go&ucirc;ts que les tiens? Crois-tu donc que j'aie des
+yeux &agrave; moi?&raquo; Ainsi &eacute;crivait, ainsi parlait
+Fernande,
+et plus tard, quand Octave aura pass&eacute; dans sa vie
+et que Jacques sera trahi, nous la reverrons involontairement
+&agrave; cette fen&ecirc;tre d'o&ugrave; elle aper&ccedil;ut ses
+riches domaines, et nous saisirons l&agrave;, dans cette
+attitude et dans ce moment, les faciles extases d'une
+&acirc;me faible.&#8212;Mauprat! son nom seul &eacute;voque l'ombre
+sinistre de son ch&acirc;teau effondr&eacute;, la herse bris&eacute;e,
+les traces du feu encore fra&icirc;ches sur les murs et le
+souterrain &agrave; demi combl&eacute; o&ugrave; Edm&eacute;e sentit
+d&eacute;faillir
+son courage. St&eacute;nio, enfin, le charmant po&egrave;te, allez
+le contempler pour la derni&egrave;re fois dans le premier
+de ses sommeils que ne vint pas troubler l'orgueilleuse
+et orageuse image de L&eacute;lia. Le voil&agrave;, baign&eacute;
+du flot bleu, les pieds ensevelis dans le sable de la
+rive, sa t&ecirc;te reposant sur un tapis de lotus, son regard
+attach&eacute; au ciel.</p>
+<p>Ainsi tous ces souvenirs nous reviennent dans le
+cadre heureux qui les re&ccedil;ut la premi&egrave;re fois et les
+fixa pour toujours. Chacun des romans de George
+Sand se r&eacute;sume dans une situation et dans un paysage
+dont rien ne peut rompre ni d&eacute;concerter la
+po&eacute;tique union. L'homme associ&eacute; &agrave; la nature, la
+nature
+associ&eacute;e &agrave; l'homme, c'est une grande loi de l'art.
+Nul peintre ne l'a pratiqu&eacute;e avec un instinct plus
+d&eacute;licat et plus s&ucirc;r.</p>
+<p>C'est qu'en effet la nature nous &eacute;crase de son
+silence et de sa grandeur quand la voix de l'homme
+ne vient pas l'&eacute;mouvoir, quand ses muettes harmonies
+n'expriment pas une &acirc;me imaginaire que la
+n&ocirc;tre con&ccedil;oit et interpr&egrave;te. L'homme, dit quelque
+part Mme Sand, n'est pas fait pour vivre toujours
+avec des arbres, avec des pierres, ni m&ecirc;me avec
+l'eau qui court &agrave; travers les fleurs ou les montagnes,
+mais bien avec les hommes ses semblables. Dans les
+jours orageux de la jeunesse on r&ecirc;ve de vivre au
+d&eacute;sert, on s'imagine que la solitude est le grand refuge
+contre les atteintes, le grand rem&egrave;de aux blessures
+que l'on recevra dans le combat de la vie; c'est
+une grave erreur: l'exp&eacute;rience nous aura bient&ocirc;t
+d&eacute;tromp&eacute;s et nous apprendra que, l&agrave; o&ugrave; l'on
+ne vit
+pas avec des semblables, il n'est point d'admiration
+po&eacute;tique ni de jouissance d'art capables de combler
+l'ab&icirc;me. C'est la pens&eacute;e, c'est la souffrance, c'est le
+don humain de sentir ou d'aimer qui r&eacute;pand la vie
+au dehors et cr&eacute;e le paysage avec l'&acirc;me
+particuli&egrave;re
+qui le contemple. Mais, pour aider &agrave; ce travail
+d'id&eacute;alisation, la nature pr&ecirc;te ses formes, ses harmonies,
+ses couleurs, et le tout, ainsi combin&eacute;, devient
+la mati&egrave;re immortelle de l'art.</p>
+<p>La passion et la nature, Mme Sand est l&agrave; tout enti&egrave;re.
+Tout ce qui est en dehors de cette double inspiration
+lui est comme &eacute;tranger, comme venu d'une
+&acirc;me pour ainsi dire ext&eacute;rieure, et si les formes de
+son talent se plient encore, avec leur admirable souplesse,
+&agrave; quelque nouvelle sorte d'inspiration qui ne
+viendrait pas du fond m&ecirc;me, on sent bient&ocirc;t l'effort
+et le parti pris. Elle n'est elle-m&ecirc;me, dans la pl&eacute;nitude
+de ses forces et la libert&eacute; de son art, qu'alors
+qu'elle raconte les troubles d&eacute;licats de l'amour naissant,
+les violentes &eacute;motions des coeurs &eacute;prouv&eacute;s par
+la vie ou qu'elle esquisse &agrave; grands traits les paysages
+alpestres, comme dans le voyage aux Pyr&eacute;n&eacute;es<a
+ name="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7"><sup>7</sup></a>,
+la vie et l'aspect de Venise, comme dans les
+<i>Lettres d'un voyageur</i>, ou les sc&egrave;nes tranquilles de la
+campagne du Berry, dont l'image la poursuivait &agrave;
+travers les enchantements de l'Italie. Elle arrive au
+comble de son art quand elle unit ces deux inspirations
+l'une &agrave; l'autre, et que, m&ecirc;lant l'&acirc;me de l'homme
+&agrave; la nature, elle attendrit le paysage et ajoute &agrave; la
+grandeur la sympathie.</p>
+<p>Cet amour de la nature, elle ne l'avait pas pris
+seulement &agrave; l'&eacute;cole de Jean-Jacques Rousseau, elle
+l'avait pris en elle-m&ecirc;me. Elle avait senti la grandeur
+religieuse de la terre, la nourrice f&eacute;conde; son
+&acirc;me virgilienne avait v&eacute;cu, pendant une grande partie
+de son enfance et de sa jeunesse, dans l'intimit&eacute; des
+champs et des bois; elle &eacute;tait vraiment la fille de ce
+sol natal qui l'avait berc&eacute;e dans ses sillons, nourrie
+avec les petits pastours, fa&ccedil;onn&eacute;e &agrave; son image,
+form&eacute;e
+de ses influences famili&egrave;res, consol&eacute;e dans bien des
+chagrins sans cause, charm&eacute;e de ses vagues terreurs.
+Par cette communaut&eacute; de sensations, elle s'&eacute;tait faite
+elle-m&ecirc;me la soeur des petits paysans qui avaient
+&eacute;t&eacute;
+pendant de longs mois sa compagnie vagabonde et
+qui, depuis, avaient grandi. De l&agrave; lui vint tout naturellement
+au coeur le go&ucirc;t de la bucolique et de
+l'idylle qui apparaissent dans presque toutes ses
+oeuvres et qui deviendront m&ecirc;me, &agrave; un moment de sa
+vie, un refuge contre les &eacute;motions violentes de la
+politique et comme un genre privil&eacute;gi&eacute;. C'est alors
+que, en face des injustices sociales dont elle &eacute;tait
+bless&eacute;e, elle &eacute;voquera l'image de la vie champ&ecirc;tre
+et le tableau des int&eacute;rieurs rustiques; elle transportera
+de la sc&egrave;ne du monde, qu'elle a jug&eacute;e artificielle,
+sur une sc&egrave;ne aussi humaine et plus naturelle
+&agrave; son gr&eacute;, le conflit des passions et les drames du
+coeur, qu'elle poursuit toujours. Mais elle y transportera
+aussi quelques-unes des illusions de son
+imagination; elle n'y verra bien souvent que des
+types embellis ou rectifi&eacute;s de paysan po&egrave;te, pr&ecirc;tre
+de la nature, officiant, b&eacute;nissant les travaux de la
+campagne, ou de paysanne vertueuse, sentimentale,
+chevaleresque, h&eacute;ro&iuml;que m&ecirc;me (comme Jeanne, la
+grande pastoure). C'est de la po&eacute;sie, assur&eacute;ment,
+et si sinc&egrave;re qu'elle para&icirc;t naturelle. Balzac et les
+romanciers modernes concevront autrement les paysans
+et les peindront avec une &acirc;pret&eacute; dure, m&ecirc;me
+f&eacute;roce, de pinceau; ne sera-ce pas une exag&eacute;ration
+dans un autre sens? Ce que je reprocherais plus volontiers
+&agrave; George Sand, ce n'est pas sa peinture du
+bon paysan, qui, apr&egrave;s tout, a sa r&eacute;alit&eacute;, pourvu
+qu'on l'aide un peu &agrave; se d&eacute;gager d'une enveloppe
+de sensations et d'impressions vulgaires, c'est sa
+conception chim&eacute;rique du paysan philosophe, lettr&eacute;,
+comme Patience, qui serait plut&ocirc;t un transfuge de la
+soci&eacute;t&eacute;, un ren&eacute;gat des villes, un Jean-Jacques
+Rousseau
+r&eacute;fugi&eacute; dans les for&ecirc;ts, et qui n'a plus rien de
+l'&acirc;me &eacute;l&eacute;mentaire des champs.</p>
+<p>Quant au paysan, l&eacute;g&egrave;rement id&eacute;alis&eacute; par
+George
+Sand, il n'est pas aussi faux qu'on l'a dit; cet ensemble
+de bons sentiments et ces germes de po&eacute;sie
+champ&ecirc;tre peuvent se trouver en lui, dans certaines
+circonstances et par d'heureuses rencontres. L'auteur
+n'a fait que les d&eacute;gager de leur rudesse native et les
+&eacute;claircir par le langage. Il ne les a pas cr&eacute;&eacute;s,
+il les a
+exprim&eacute;s. Tous ses personnages de la campagne
+sont &agrave; la rigueur possibles; il ne faut &agrave; chacun d'eux,
+pour devenir ce qu'ils sont dans ses r&eacute;cits, qu'une
+occasion favorable, une excitation venue du dehors,
+une combinaison d'&eacute;v&eacute;nements qui les &eacute;l&egrave;ve
+au-dessus
+de leur mani&egrave;re ordinaire de sentir et de
+parler, et les r&eacute;v&egrave;le &agrave; eux-m&ecirc;mes. C'est
+l&agrave; l'oeuvre
+de l'artiste, qui n'invente pas, &agrave; proprement parler,
+mais qui ajoute &agrave; la r&eacute;alit&eacute; humaine la
+conscience,
+par laquelle elle s'aper&ccedil;oit, et la voix, par laquelle
+elle se rend compte d'elle-m&ecirc;me en se traduisant aux
+autres. C'est l'oeuvre propre de George Sand dans
+ses adorables paysanneries. Elle est interpr&egrave;te plut&ocirc;t
+que cr&eacute;atrice, si l'on excepte quelques personnages
+faux et artificiels qui n'ont rien du paysan que l'apparence
+et le nom, et qui se sont introduits, par une
+sorte de fraude, dans ses bergeries.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6">6</a>
+<div class="note">
+<p> <i>Mme Carlyle.&#8212;Portraits de femmes</i>, par Arv&egrave;de Barine.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7">7</a>
+<div class="note">
+<p> <i>Histoire de ma vie</i>, t. VIII.</p>
+</div>
+<hr style="width: 65%;" />
+<a name="CHAPITRE_IV"></a>
+<h2>CHAPITRE IV<br />
+</h2>
+<br />
+<h2>L'INVENTION ET L'OBSERVATION CHEZ GEORGE SAND.<br />
+&nbsp;SON STYLE.<br />
+&nbsp;CE QUI DOIT P&Eacute;RIR
+ET CE QUI SURVIVRA DANS SON OEUVRE</h2>
+<br />
+<p>Quelle part Mme Sand fait-elle &agrave; l'imagination et
+quelle part &agrave; l'observation? Comment se combinent
+en elle la puissance d'invention, qui est si vari&eacute;e et
+si f&eacute;conde, avec l'exp&eacute;rience de la vie r&eacute;elle,
+dans
+les diff&eacute;rentes situations qu'elle d&eacute;crit et les
+caract&egrave;res
+qu'elle met en jeu? On a souvent tranch&eacute; la
+question d'un mot: Id&eacute;aliste et romanesque,
+Mme Sand n'observe pas.</p>
+<p>C'est bient&ocirc;t dit; il serait pourtant injuste de
+croire que ces facult&eacute;s soient toujours contraires et
+divis&eacute;es et d'en conclure qu'il y ait dans le roman
+deux &eacute;coles radicalement oppos&eacute;es, celle de George
+Sand et celle de Balzac. Il n'y aurait m&ecirc;me pas de
+paradoxe &agrave; &eacute;tablir que Mme Sand observe tr&egrave;s
+finement,
+et que Balzac, de son c&ocirc;t&eacute;, imagine avec une
+sorte d'intr&eacute;pidit&eacute;. Au fond, il se pourrait bien qu'il
+n'y e&ucirc;t pas deux &eacute;coles contraires en litt&eacute;rature,
+comme on se pla&icirc;t &agrave; le r&eacute;p&eacute;ter, celle de
+l'imagination
+ou l'id&eacute;alisme, celle de l'observation ou le
+r&eacute;alisme. Je n'attache, pour ma part, qu'une m&eacute;diocre
+importance &agrave; ces distinctions tranchantes de
+programmes et &agrave; ces pr&eacute;tentions absolues en sens
+divers. Peut-&ecirc;tre m&ecirc;me, en r&eacute;alit&eacute;, n'y
+a-t-il pas
+d'&eacute;coles litt&eacute;raires proprement dites; il n'y aurait
+que des temp&eacute;raments diff&eacute;rents, organis&eacute;s plus
+sp&eacute;cialement pour l'observation ou l'imagination:
+les uns plus sensibles &agrave; l'exactitude du d&eacute;tail, les
+autres donnant libre carri&egrave;re &agrave; leur puissance
+d'invention.
+Une &eacute;cole se cr&eacute;e artificiellement lorsqu'un
+&eacute;crivain d'un temp&eacute;rament donn&eacute;, ayant
+exp&eacute;riment&eacute;
+son initiative ou son succ&egrave;s dans un certain sens,
+s'institue, un beau jour, le ma&icirc;tre d'un genre. Il se fait
+accepter, &agrave; ce titre, par une foule d'esprits secondaires
+qui prennent le mot d'ordre et se mettent &agrave;
+la suite, exag&eacute;rant la <i>mani&egrave;re</i> de l'initiateur et
+dociles
+au succ&egrave;s, qui r&eacute;v&egrave;le souvent un go&ucirc;t
+changeant
+de l'opinion. C'est ainsi qu'on arrive &agrave; faire
+un syst&egrave;me tout simplement avec les qualit&eacute;s et surtout
+avec les d&eacute;fauts d'un homme.</p>
+<p>Toutes ces querelles d'&eacute;coles nous paraissent
+vaines. Il n'y avait pas eu, &agrave; l'origine, de dissentiment
+absolu entre Mme Sand et Balzac, qu'elle rencontra
+plusieurs fois dans les ann&eacute;es de son noviciat
+litt&eacute;raire &agrave; Paris. Elle d&eacute;clare elle-m&ecirc;me,
+avec
+un &eacute;clectisme tr&egrave;s d&eacute;gag&eacute; et une
+spirituelle tol&eacute;rance,
+que toute mani&egrave;re est bonne et tout sujet f&eacute;cond
+pour qui sait s'en servir. &laquo;Il est heureux, disait-elle,
+qu'il en soit ainsi. S'il n'y avait qu'une doctrine
+dans l'art, l'art p&eacute;rirait vite, faute de hardiesse et de
+tentatives nouvelles.&raquo; Balzac &eacute;tait une preuve vivante
+&agrave; l'appui de sa th&eacute;orie. &laquo;Elle poursuivait
+l'id&eacute;alisation
+du sentiment qui faisait le sujet de son roman,
+tandis que Balzac sacrifiait cet id&eacute;al &agrave; la
+v&eacute;rit&eacute; de
+sa peinture.&raquo; Mais il se gardait bien de faire de ce
+sacrifice un programme d'&eacute;cole; c'&eacute;tait une simple
+tendance de son esprit qu'il exprimait ainsi. Plus
+lib&eacute;ral que ne le furent plus tard ses disciples, il
+admettait au m&ecirc;me titre la tendance contraire et
+f&eacute;licitait
+Mme Sand d'y rester fid&egrave;le. Ainsi, ces deux
+grands artistes se maintenaient justes et tol&eacute;rants
+l'un pour l'autre. Balzac, d'ailleurs, lui aussi, ne
+s'asservissait pas &agrave; un dogme. Il essayait de tout; il
+cherchait et t&acirc;tonnait pour son propre compte. Ce
+n'est que beaucoup plus tard que l'&eacute;cole, s'&eacute;tant
+form&eacute;e,
+attribua au chef un syst&egrave;me absolu qui n'avait
+&eacute;t&eacute; d'abord qu'une pr&eacute;f&eacute;rence de go&ucirc;t.</p>
+<p>&Agrave; plus forte raison peut-on le dire des dynasties
+qui se sont succ&eacute;d&eacute; depuis Balzac, et dont les chefs
+principaux n'ont fait que r&eacute;diger dans des programmes
+les qualit&eacute;s dominantes de leur esprit, soit
+Flaubert, l'homme d'un chef-d'oeuvre unique et d'un
+immense labeur, soit les fr&egrave;res Goncourt, deux artistes
+de la sensation subtile et aigu&euml;, soit Alphonse
+Daudet, dont l'observation profonde et cruelle a eu
+de si fortes prises sur les esprits de son temps, ou
+bien encore Zola, qui a cr&eacute;&eacute; l'&eacute;pop&eacute;e du
+roman ultra-d&eacute;mocratique,
+le ma&icirc;tre de l'<i>Assommoir</i> et de <i>Germinal</i>,
+jusqu'&agrave; l'av&egrave;nement nouveau de Paul Bourget
+et de Guy de Maupassant, l'un psychologue raffin&eacute; et
+souffrant &laquo;du mal de la vie&raquo;, l'autre dou&eacute; d'un
+humour
+naturel et d'un style de race qui dissimulent
+mal un fond effrayant de m&eacute;pris pour l'homme, peut-&ecirc;tre
+m&ecirc;me, si l'on p&eacute;n&egrave;tre plus loin, une tristesse
+presque tragique. En r&eacute;alit&eacute;, peut-on dire que chacun
+de ces noms repr&eacute;sente une &eacute;cole? Assur&eacute;ment
+non; ce qu'il faut y voir, ce sont des diversit&eacute;s d'esprits
+&agrave; l'infini, dont chacun s'attribue l'initiative et la
+souverainet&eacute; d'un genre nouveau; il y a des variations
+de genres d'un esprit &agrave; un autre, comme, &agrave; certains
+moments, il y a des variations du go&ucirc;t dans
+l'esprit public. Les modes n'ont qu'un temps; elles
+se succ&egrave;dent les unes aux autres sans se d&eacute;truire
+et m&ecirc;me sans se remplacer, par une sorte de
+rythme r&eacute;gulier. Nul ne peut dire de quel c&ocirc;t&eacute; ira
+la g&eacute;n&eacute;ration prochaine, quand on sera fatigu&eacute; des
+exc&egrave;s de l'observation brutale. Ce sera peut-&ecirc;tre
+l'occasion de revenir &agrave; George Sand, trop
+d&eacute;laiss&eacute;e
+un instant par une &eacute;poque exclusivement positive,
+amoureuse des faits plus que des id&eacute;es, &eacute;prise de
+m&eacute;thodes exp&eacute;rimentales l&agrave; m&ecirc;me o&ugrave;
+elles n'ont
+que faire, et d&eacute;fiante des belles chim&egrave;res. Et
+d&eacute;j&agrave;
+paraissent chez des esprits en &eacute;veil des sympt&ocirc;mes
+d'une r&eacute;action vers la cr&eacute;atrice de tant de beaux
+romans.</p>
+<p>George Sand &eacute;tait port&eacute;e, par son temp&eacute;rament
+d'esprit, &agrave; la conception d'aventures plus ou moins
+chim&eacute;riques, au conflit des passions id&eacute;ales avec des
+&eacute;v&eacute;nements imaginaires; elle s'y complaisait
+d&eacute;licieusement.
+Mais on se tromperait fort en croyant
+qu'elle observ&acirc;t m&eacute;diocrement la vie r&eacute;elle et
+qu'elle
+ne s'en inspir&acirc;t que rarement. Que de preuves nous
+pourrions donner du contraire! Dira-t-on qu'elle
+n'est pas, en m&ecirc;me temps qu'une merveilleuse artiste
+d'inventions superbes, une psychologue p&eacute;n&eacute;trante
+dans presque toutes ses oeuvres, dans certaines
+parties au moins? Au moment o&ugrave; elle &eacute;crivait ses
+premiers romans, &agrave; l'aurore de sa vie litt&eacute;raire,
+que d'observations fines et vari&eacute;es elle d&eacute;ploie
+d&eacute;j&agrave;,
+quelle exp&eacute;rience de la vie r&eacute;elle, profond&eacute;ment
+sentie, se r&eacute;v&egrave;le, bien que moins en dehors que chez
+Balzac, moins &eacute;tal&eacute;e en surface, mais bien
+d&eacute;licate
+et d'un ton si juste, jusqu'au moment o&ugrave; la chim&egrave;re
+s'empare de l'auteur et l'emporte avec le lecteur
+au ciel ou aux ab&icirc;mes.</p>
+<p>Vous rappelez-vous, au hasard des premi&egrave;res
+oeuvres, l'int&eacute;rieur glacial de ce petit castel de la
+Brie? Comme cela est bien vu, finement observ&eacute;!
+Comme toutes ces attitudes diverses ont &eacute;t&eacute; not&eacute;es
+dans un souvenir exact! Comme tous ces d&eacute;tails
+d'int&eacute;rieur sont rendus! Comme on sent peser lourdement
+sur chacun des acteurs le poids d'une soir&eacute;e
+d'automne pluvieuse qui a suivi une journ&eacute;e plus
+monotone encore! Ce vieux salon, meubl&eacute; dans
+le go&ucirc;t Louis XV, que le colonel Delmare arpente
+avec la gravit&eacute; saccad&eacute;e de sa mauvaise humeur,
+cette jeune cr&eacute;ole, toute fluette, toute p&acirc;le, Indiana,
+enfonc&eacute;e sous le manteau de la chemin&eacute;e, le coude
+appuy&eacute; sur son genou, dans sa premi&egrave;re attitude
+de tristesse non encore r&eacute;volt&eacute;e, mais pr&ecirc;te
+&agrave; l'&ecirc;tre
+au premier signal de la passion; en face d'elle,
+ce Ralph, fixe et p&eacute;trifi&eacute;, comme s'il craignait de
+d&eacute;ranger l'immobilit&eacute; de la sc&egrave;ne, de m&ecirc;me
+que
+dans tout le roman il craindra de troubler les &eacute;v&eacute;nements
+par sa modeste personnalit&eacute;, jusqu'&agrave; ce
+que les &eacute;v&eacute;nements lui imposent un r&ocirc;le
+d'h&eacute;ro&iuml;sme
+qui le trouvera pr&ecirc;t: n'y a-t-il pas dans chacun
+de ces traits comme une exp&eacute;rience personnelle,
+une impression de vie r&eacute;elle, une pr&eacute;paration des
+destin&eacute;es qui vont s'accomplir? Combien elle est
+curieuse aussi, dans une autre oeuvre, voisine de
+celle-ci par la date, la psychologie d'Andr&eacute;, avec
+cette sensibilit&eacute; na&iuml;ve, emport&eacute;e en dedans,
+craintive
+au dehors, avec cette tendresse de coeur qui le
+rendait presque repentant devant les reproches,
+m&ecirc;me injustes! Ce sont l&agrave; d'admirables &eacute;tudes de
+caract&egrave;res. L'insurmontable langueur de ce personnage,
+cette inertie triste et molle, l'effroi des
+r&eacute;criminations, cette avidit&eacute; vague et f&eacute;brile de
+l'inconnu, tout cela ne fait-il pas de lui la victime
+in&eacute;vitable du conflit qui va briser sa vie entre le
+marquis de Morand, son p&egrave;re, un tyran sans mauvaise
+humeur, un joyeux et loyal butor, et sa ma&icirc;tresse,
+Genevi&egrave;ve, une pauvre fleuriste qui prendra
+tout ce coeur d&eacute;sh&eacute;rit&eacute; et qui mourra de cet
+amour!
+Pas une page ici, pas une ligne qui ne soit du
+roman exp&eacute;rimental, sauf la po&eacute;sie, qui transfigure
+tout, m&ecirc;me l'analyse, m&ecirc;me l'observation. Nous
+pourrions faire la m&ecirc;me enqu&ecirc;te, qui nous donnerait
+le m&ecirc;me r&eacute;sultat, jusqu'&agrave; <i>Jean de la Roche</i>,
+jusqu'au
+<i>Marquis de Villemer</i>, en insistant sur ce trait que les
+situations donn&eacute;es et les caract&egrave;res indiqu&eacute;s sont
+presque toujours pris dans la r&eacute;alit&eacute; la mieux
+observ&eacute;e,
+et que ce n'est que dans la suite et sous la
+pression d'une imagination qui ne se contient plus
+que les caract&egrave;res s'alt&egrave;rent, se d&eacute;forment ou
+s'id&eacute;alisent
+&agrave; l'exc&egrave;s.</p>
+<p>Il y a un de ses romans surtout, dont elle dit elle-m&ecirc;me
+&laquo;qu'il est un livre tout d'analyse et de
+m&eacute;ditation&raquo;,
+et qui m'a sembl&eacute; se d&eacute;tacher en relief sur
+l'ensemble de son oeuvre, comme une des plus fortes
+&eacute;tudes qui aient jamais &eacute;t&eacute; faites sur une des
+formes
+maladives de l'amour, la jalousie; je veux parler de
+<i>Lucrezia Floriani</i>. Il importe peu que ce soit un chapitre
+de psychologie intime, o&ugrave; les personnages r&eacute;els
+du drame de sa vie peuvent se reconna&icirc;tre eux-m&ecirc;mes
+sous des noms nouveaux. Il importe moins encore
+que George Sand se soit faiblement d&eacute;fendue d'avoir
+voulu faire dans ce roman des portraits tr&egrave;s exacts<a
+ name="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8"><sup>8</sup></a>.
+Ce qui importe, c'est l'exactitude de la peinture morale
+qu'elle nous a donn&eacute;e, quel que soit l'exemplaire
+vivant o&ugrave; elle en a pris les traits. Le point de d&eacute;part,
+ce fut un de ces amours r&eacute;put&eacute;s impossibles et qui
+sont pr&eacute;cis&eacute;ment ceux qui &eacute;clatent avec le plus de
+violence.
+&laquo;Comment le prince Karoll, cet homme si beau,
+si jeune, si chaste, si pieux, si po&eacute;tique, si fervent et
+si recherch&eacute; dans toutes ses pens&eacute;es, dans toutes ses
+affections, dans toute sa conduite, tomba-t-il, inopin&eacute;ment
+et sans combat, sous l'empire d'une femme us&eacute;e
+par tant de passions, d&eacute;sabus&eacute;e de tant de choses,
+sceptique et rebelle &agrave; l'&eacute;gard de celles qu'il respectait
+le plus, cr&eacute;dule jusqu'au fanatisme &agrave; l'&eacute;gard de
+celles qu'il avait toujours ni&eacute;es, et qu'il devait nier
+toujours?&raquo;
+Ce fut, en effet, un terrible malentendu; le
+ch&acirc;timent ne se fit pas attendre. &Agrave; peine la
+destin&eacute;e
+de cet invraisemblable amour s'est-elle accomplie,
+l'imagination du prince Karoll s'excite sur toutes les
+circonstances de la vie de Lucrezia, m&ecirc;me sur ce pass&eacute;
+qu'on ne lui a pas cach&eacute;; les difficult&eacute;s commencent;
+tout s'assombrit dans cette &acirc;me o&ugrave; le soup&ccedil;on est
+entr&eacute;; la vie entre ces deux &ecirc;tres n'est plus qu'un
+long orage. Comment na&icirc;t la jalousie, comment elle
+jette son poison secret dans les rapides joies de ce
+bonheur, &eacute;tonn&eacute; d'abord de lui-m&ecirc;me, comment elle
+le corrompt sans le d&eacute;truire, produisant les courtes
+folies, les angoisses d&eacute;lirantes, les fureurs qui
+&eacute;clatent
+ou celles qui tuent par de longs silences, comment
+les ruines morales s'accumulent sous les coups d'un
+insens&eacute;, jusqu'au d&eacute;nouement fatal, vulgaire et poignant,
+voil&agrave; ce que raconte ce livre avec une logique
+de d&eacute;ductions, une s&ucirc;ret&eacute; de traits, une profondeur
+d'analyse qui trahissent la vie observ&eacute;e de pr&egrave;s et
+profond&eacute;ment sentie. La jalousie incurable du pass&eacute;,
+voil&agrave; la maladie du prince Karoll. Les d&eacute;tails et la
+gradation du mal sont marqu&eacute;s avec une pr&eacute;cision
+presque scientifique. Il a aim&eacute; cette femme, sachant
+tout, et, malgr&eacute; tout, il l'a aim&eacute;e quand elle
+n'&eacute;tait plus
+ni tr&egrave;s jeune ni tr&egrave;s belle, en d&eacute;pit d'un
+caract&egrave;re
+qui &eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment l'oppos&eacute; du sien, et
+n'ayant pu
+prendre jamais son parti de ces moeurs imprudentes,
+de ces d&eacute;vouements effr&eacute;n&eacute;s, de cette faiblesse
+d'un
+coeur jointe &agrave; cette hardiesse d'un esprit qui semblaient
+une violente protestation contre tous les principes et
+les sentiments sur lesquels il a v&eacute;cu jusque-l&agrave;. Il n'a
+jamais pu pardonner &agrave; cette femme d'&ecirc;tre si
+diff&eacute;rente
+de lui-m&ecirc;me. Il la poursuivra de sa folie croissante
+et devenue &agrave; la fin presque furieuse jusqu'au jour
+o&ugrave; Lucrezia tombe, sans avoir, une seule heure,
+inspir&eacute; de confiance &agrave; son &eacute;trange amant, sans
+avoir
+conquis son estime, sans avoir cess&eacute; d'&ecirc;tre aim&eacute;e
+de
+lui comme une ma&icirc;tresse, jamais comme une amie.&#8212;Que
+ceux qui refusent &agrave; George Sand la facult&eacute; d'analyse
+relisent ce roman et qu'ils disent s'il n'y a pas
+l&agrave; une admirable et profonde &eacute;tude de passion, si
+chaque page n'est pas &eacute;crite avec une observation ou
+un souvenir?</p>
+<p>Ce qui a donn&eacute; le change sur l'absence pr&eacute;tendue
+de la facult&eacute; d'observation chez George Sand, c'est
+qu'il arrive un moment, m&ecirc;me dans ses plus belles
+fictions, o&ugrave; le romanesque s'introduit &agrave; forte dose dans
+le roman, l'absorbe tout entier et efface tout le reste.
+Le romanesque, c'est l'exaltation dans la chim&egrave;re: il
+marque l'&acirc;ge d'une g&eacute;n&eacute;ration et la date d'un
+livre;
+il se reconna&icirc;t &agrave; la mani&egrave;re d'aimer (surtout
+&agrave; la fa&ccedil;on
+de dire que l'on aime), &agrave; la mani&egrave;re de concevoir et
+d'imaginer les &eacute;v&eacute;nements, &agrave; la mani&egrave;re
+plus ou moins
+agit&eacute;e et surexcit&eacute;e d'&eacute;crire. Un ma&icirc;tre de
+la critique,
+M. Bruneti&egrave;re, a marqu&eacute; fortement ces traits:
+&laquo;... Cette fa&ccedil;on forcen&eacute;e d'aimer fut celle de
+toute
+la g&eacute;n&eacute;ration romantique. Tout le monde n'aime pas
+de la m&ecirc;me mani&egrave;re, et chacun a la sienne; mais les
+romantiques ont aim&eacute; comme personne avant eux
+n'avait fait, ni depuis.... Certes, <i>Indiana</i>, <i>Valentine</i>,
+<i>L&eacute;lia</i> m&ecirc;me et <i>Jacques</i> sont de curieuses
+&eacute;tudes de
+l'amour romantique. George Sand, selon son instinct,
+n'a pris, dans la r&eacute;alit&eacute;, qu'un point de d&eacute;part
+ou
+d'appui, qu'elle quitte aussit&ocirc;t pour revenir au r&ecirc;ve
+int&eacute;rieur de son imagination.... Il y a dans ces romans
+une partie romanesque et sentimentale qui a
+&eacute;trangement vieilli<a name="FNanchor_9_9"></a><a
+ href="#Footnote_9_9"><sup>9</sup></a>.&raquo;</p>
+<p>Prenons, d&egrave;s les d&eacute;buts, deux des oeuvres les plus
+c&eacute;l&egrave;bres, <i>Valentine</i> et <i>Mauprat</i>, et voyons
+comment
+ce jugement se v&eacute;rifie, et aussi comment le pronostic
+se r&eacute;alise. Dans chacune d'elles il y a une mati&egrave;re
+riche, neuve, vari&eacute;e, d'invention naturelle, et aussi
+semblable au vrai qu'il est possible, m&ecirc;l&eacute;e bient&ocirc;t
+&agrave; des exag&eacute;rations de caract&egrave;res ou de
+d&eacute;tails qui
+&eacute;tonnent ou r&eacute;voltent l'imagination la plus docile et
+la plus cr&eacute;dule. Que la ravissante Edm&eacute;e aime son
+cousin Bernard, qu'elle l'ait aim&eacute; d&egrave;s sa rencontre
+avec lui dans la soci&eacute;t&eacute; &eacute;pouvantable des Mauprat,
+qu'elle ait tacitement choisi ce rustre, ce sauvage qui
+sait &agrave; peine signer son nom, qu'elle ait pris &agrave;
+t&acirc;che
+de le civiliser pour le rendre digne d'elle, qu'elle ait
+r&eacute;ussi enfin, &agrave; force de d&eacute;vouement actif et
+silencieux,
+&agrave; en faire un vaillant homme, un honn&ecirc;te homme, en
+l'&eacute;levant jusqu'au niveau de son coeur, tout cela, c'est
+le roman m&ecirc;me, et quel beau, quel noble roman!</p>
+<p>Mais &agrave; travers ce courant divers ou m&eacute;lang&eacute; de
+deux existences, s&eacute;par&eacute;es &agrave; l'origine par des
+ab&icirc;mes
+et que le plus sinc&egrave;re amour a rapproch&eacute;es dans
+la vie, l'&eacute;l&eacute;ment invraisemblable se glisse, grandit,
+intercepte l'int&eacute;r&ecirc;t, contrarie &agrave; chaque instant
+les
+belles et saines &eacute;motions du roman, les emp&ecirc;che de
+germer &agrave; l'aise. C'est la perp&eacute;tuelle apparition du
+p&egrave;re Patience &agrave; tous les carrefours du pays et &agrave;
+chaque page du roman; c'est l'in&eacute;vitable intervention
+de cet homme qui a tout appris dans la vie
+des champs, qui sait tout du pr&eacute;sent et de l'avenir,
+de ce grand justicier, de ce magistrat improvis&eacute; qui
+impose silence aux puissances de la province, de
+ce paysan qui joue, &agrave; chaque occasion, le r&ocirc;le de
+Mirabeau, conduisant par sa parole les &eacute;v&eacute;nements,
+nouant et d&eacute;nouant l'action? N'est-ce pas le faux
+et l'invraisemblable en personne? Qui nous d&eacute;livrera
+de ce type artificiel, de son bavardage et de
+son infaillibilit&eacute;? C'est vraiment trop demander &agrave;
+notre bonne volont&eacute; que de nous faire accepter ce
+prolixe collaborateur, &eacute;clair&eacute; des feux de la
+r&eacute;volution
+prochaine, travaillant, au nom du contrat social,
+&agrave; la justification de Bernard, qui n'est pas coupable,
+et au d&eacute;nouement du roman, qui se d&eacute;nouerait fort
+bien sans lui. &Eacute;l&eacute;ment romanesque, et d'autant plus
+bl&acirc;mable ici qu'il est inutile. Ce bonhomme Patience
+m'a bien l'air de jouer <i>la Mouche du coche</i>, et
+le mutisme actif de Marcasse fait dix fois plus de
+besogne, sans en avoir l'air, bien qu'il ait, lui aussi,
+une bonne part de romanesque.</p>
+<p><i>Valentine</i> est, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de <i>Mauprat</i>,
+un des plus charmants
+et des plus tragiques r&eacute;cits d'amour. Car, que
+demander &agrave; Mme Sand? Au fond, elle ne sait que
+l'amour. Elle a prodigu&eacute;, ici encore, les plus merveilleuses
+peintures de ce sentiment, elle l'a encadr&eacute;
+dans le th&eacute;&acirc;tre de ses longues et continuelles
+r&ecirc;veries,
+dans ces paysages du Berry qu'elle a tant
+aim&eacute;s. Elle a trahi, par la gr&acirc;ce d'un incomparable
+pinceau, l'<i>incognito</i> de cette contr&eacute;e modeste, de cette
+Vall&eacute;e-Noire, dont elle dit: &laquo;C'&eacute;tait
+moi-m&ecirc;me,
+c'&eacute;tait le cadre, c'&eacute;tait le v&ecirc;tement de ma propre
+existence&raquo;. Et tout cela elle l'a livr&eacute; au public,
+comme attir&eacute;e par un charme secret et le r&eacute;pandant
+&agrave;
+son tour. De l&agrave; est sortie cette analyse de passion
+qu'on n'oublie plus et qui fait de chaque lecteur un
+complice de B&eacute;n&eacute;dict. On le suit, on le voit
+arr&ecirc;t&eacute;,
+contemplant Valentine, sur le bord de l'Indre, tandis
+qu'assis sur un fr&ecirc;ne mal &eacute;quarri, il s'enivre de son
+image, tant&ocirc;t r&eacute;fl&eacute;chie dans l'onde immobile,
+tant&ocirc;t
+troubl&eacute;e par un frisson de l'eau. Il ne pense pas, dans
+ce moment-l&agrave;, il jouit, il est heureux; il boit par les
+yeux le poison fatal dont il mourra. Les &eacute;v&eacute;nements
+se d&eacute;veloppent; mais d&eacute;j&agrave; peu &agrave; peu
+quelques-uns
+des caract&egrave;res d'abord indiqu&eacute;s changent et se
+d&eacute;forment.
+B&eacute;n&eacute;dict est le paysan sublime et passionn&eacute;.
+M. de Lansac, le fianc&eacute; de Valentine, d'abord un tr&egrave;s
+galant homme, devient le type l&eacute;g&egrave;rement charg&eacute;
+d'abord, puis d&eacute;mesur&eacute;ment avili de l'homme du
+monde sans passion g&eacute;n&eacute;reuse, sans jeunesse morale,
+us&eacute; et fl&eacute;tri au dedans, d'ailleurs cupide et
+d&eacute;bauch&eacute;,
+tout ce qu'il faut pour rendre la lutte difficile
+&agrave; Valentine, facile &agrave; B&eacute;n&eacute;dict. Mme de
+Raimbault,
+une femme du monde, qui a simplement des pr&eacute;jug&eacute;s,
+passe tout &agrave; coup &agrave; l'&eacute;tat d'une vieille coquette,
+coureuse de bals de sous-pr&eacute;fecture, qui se
+d&eacute;sint&eacute;resse
+de sa fille &agrave; un point invraisemblable, ainsi
+que plus tard M. de Lansac de sa femme, sans doute
+pour laisser les incidents les plus graves se d&eacute;velopper
+&agrave; leur aise, sans la g&ecirc;ne de la vie de famille,
+o&ugrave; la plus simple surveillance entraverait les libres
+allures du roman. Ainsi s'explique ce va-et-vient
+des personnages les plus compromettants et les plus
+faciles &agrave; compromettre, qui entrent dans le parc et
+le ch&acirc;teau, ou bien en sortent, comme il leur pla&icirc;t,
+le jour et m&ecirc;me la nuit. B&eacute;n&eacute;dict en profite
+&agrave; souhait,
+d'abord pour essayer de tuer &agrave; l'aff&ucirc;t, dans la
+soir&eacute;e
+m&ecirc;me du mariage, l'&eacute;poux, M. de Lansac, sous le
+pr&eacute;texte &eacute;tonnant de punir &laquo;une m&egrave;re sans
+entrailles
+qui condamnait froidement sa fille &agrave; <i>un opprobre
+l&eacute;gal</i>, au dernier des opprobres qu'on puisse
+infliger &agrave; la femme, au viol&raquo;, puis, pour s'introduire
+au ch&acirc;teau furtivement, et prendre la place de M. de
+Lansac absent dans la chambre nuptiale. Et de l&agrave; une
+des plus incroyables folies qui puissent traverser une
+imagination exalt&eacute;e, cette sc&egrave;ne capitale de la nuit de
+noces entre Valentine malade, ali&eacute;n&eacute;e d'elle-m&ecirc;me,
+tomb&eacute;e par d&eacute;sespoir dans une sorte de somnambulisme,
+et B&eacute;n&eacute;dict, qui passe pr&egrave;s d'elle les heures
+troublantes de la nuit, s'exaltant de la pr&eacute;sence
+aim&eacute;e, livr&eacute; &agrave; toutes les furies de la passion,
+qu'heureusement
+une s&eacute;rie de hasards transforme en un
+inoffensif et d&eacute;lirant monologue. Tout cela est bien
+&eacute;trange. &laquo;Il ne faut pas oublier, dit Mme Sand
+ing&eacute;nument,
+que B&eacute;n&eacute;dict &eacute;tait un naturel d'exc&egrave;s et
+d'exception.&raquo; Il le prouvera jusqu'&agrave; la fin, &agrave;
+travers
+des incidents sans nombre, des surprises et des
+rendez-vous manqu&eacute;s, jusqu'&agrave; un meurtre absurde,
+jusqu'au coup de fourche qui atteint le h&eacute;ros par
+suite d'un ridicule malentendu. Toute cette seconde
+partie du roman est une s&eacute;rie de drames vulgaires
+et forcen&eacute;s o&ugrave; l'invraisemblable tue
+l'int&eacute;r&ecirc;t. Le
+charme s'est &eacute;vanoui. Mais qu'il &eacute;tait grand,
+irr&eacute;sistible
+dans la premi&egrave;re partie du livre!</p>
+<p>George Sand avait elle-m&ecirc;me conscience de cette
+impulsion &eacute;trange qui la portait &agrave; un romanesque
+exag&eacute;r&eacute;: &laquo;Je d&eacute;clare aimer beaucoup,
+disait-elle
+dans le pr&eacute;face de <i>Lucrezia Floriani</i>, les
+&eacute;v&eacute;nements
+romanesques, l'impr&eacute;vu, l'intrigue, l'<i>action</i>
+dans le roman.... J'ai fait tous mes efforts, cependant,
+pour retenir la litt&eacute;rature de mon temps dans
+un chemin praticable entre le lac paisible et le torrent.... Mon
+instinct m'e&ucirc;t pouss&eacute;e vers les ab&icirc;mes,
+je le sens encore &agrave; l'int&eacute;r&ecirc;t et &agrave;
+l'avidit&eacute; irr&eacute;fl&eacute;chie
+avec lesquels mes yeux et mes oreilles cherchent le
+drame; mais quand je me retrouve avec ma pens&eacute;e
+apais&eacute;e, je fais comme le lecteur, je reviens sur ce
+que j'ai vu et entendu, et je me demande le pourquoi
+et le comment de l'action qui m'a &eacute;mue et emport&eacute;e.
+Je m'aper&ccedil;ois alors des brusques invraisemblances
+ou des mauvaises raisons de ces faits que le torrent
+de l'imagination a pouss&eacute;s devant lui, au m&eacute;pris des
+obstacles de la raison ou de la v&eacute;rit&eacute; morale, et de
+l&agrave; le mouvement r&eacute;trograde qui me repousse, comme
+tant d'autres, vers le lac uni et monotone de l'analyse&raquo;.</p>
+<p>On pourrait faire un travail de ce genre sur la
+plupart des romans de George Sand et fixer les proportions
+variables de ces deux &eacute;l&eacute;ments qu'elle emploie,
+le chim&eacute;rique pouss&eacute; &agrave; outrance et le r&eacute;el
+finement observ&eacute;. C'est l&agrave; que se
+r&eacute;v&eacute;lerait le grand
+d&eacute;faut de cette belle imagination cr&eacute;atrice. Elle ne
+sait pas composer une oeuvre; elle ne sait y conserver
+ni l'unit&eacute; du sujet, qui change souvent, ni l'unit&eacute; de
+ton dans les caract&egrave;res qui s'alt&egrave;rent sans cesse. Elle
+n'en a d'avance arr&ecirc;t&eacute; ni le but ni les proportions.
+Quand par hasard il lui arrive de conserver l'unit&eacute; de
+l'oeuvre, c'est &agrave; son insu et comme par un coup de la
+gr&acirc;ce. Elle concevait des personnages dans une situation
+donn&eacute;e, qui &eacute;tait presque toujours un &eacute;tat de
+passion, elle s'&eacute;prenait d'eux, elle s'y int&eacute;ressait
+ardemment et pour son propre compte, tandis qu'elle
+les racontait et les peignait avec la flamme int&eacute;rieure;
+elle s'abandonnait &agrave; une sorte de hasard d'inspiration
+qui amenait les grandes luttes, mais qu'elle
+gouvernait bien peu, disait-elle, au point d'ignorer
+d'avance comment ces batailles de la vie se termineraient
+et comment le roman se d&eacute;nouerait. C'&eacute;tait
+v&eacute;ritablement le triomphe de ce qu'on a nomm&eacute;
+plus tard l'<i>inconscient</i> dans le talent ou dans le g&eacute;nie.
+Je ne puis, en effet, mieux exprimer ce singulier
+ph&eacute;nom&egrave;ne dont elle donnait le spectacle &eacute;tonnant
+dans sa m&eacute;thode de travail, qu'en disant que c'&eacute;tait
+un ph&eacute;nom&egrave;ne d'inconscience superbe, mais bien peu
+s&ucirc;re dans le r&eacute;sultat. Rien de calcul&eacute;, en
+apparence,
+rien de pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;; pas m&ecirc;me les grandes
+lignes arr&ecirc;t&eacute;es;
+tout proc&eacute;dait dans son art comme dans la vie.
+Quand une rencontre dramatique a lieu, quand une
+grande aventure commence, qui peut dire, dans le
+train de l'existence, ce qui devra arriver le lendemain?
+Il en &eacute;tait de m&ecirc;me dans le domaine de son
+imagination. Elle ne savait pas la veille ce qui arriverait
+de ses h&eacute;ros ou &agrave; ses h&eacute;ros. Elle les livrait
+&agrave; la
+fatalit&eacute; de son art, comme la vie les livre &agrave; la
+fatalit&eacute;
+des &eacute;v&eacute;nements. De l&agrave; ce contraste saillant dans
+ses
+oeuvres: l'entrain, la fougue, les merveilleux pr&eacute;ludes,
+le commencement enchanteur de presque toutes
+ses fictions, des plus belles. Puis, &agrave; un certain moment,
+il se produit une sorte de fatigue: la richesse
+des d&eacute;veloppements devient de la prolixit&eacute;, le
+r&eacute;cit
+se tra&icirc;ne en m&eacute;andres inutiles; le style aussi se lasse
+et se n&eacute;glige. Et cependant il faut bien finir. On
+finit, mais c'est une fin de raison, non d'inspiration.
+La composition languit, tout simplement parce qu'il
+n'y a pas eu de plan pr&eacute;par&eacute;, et que la composition
+n'est pas port&eacute;e jusqu'au bout par l'ardeur de la pens&eacute;e
+ou de la passion. Les d&eacute;nouements n'&eacute;galent jamais
+les pr&eacute;ludes de l'oeuvre. On la voyait vivement
+pr&eacute;occup&eacute;e
+d'une id&eacute;e de roman, poss&eacute;d&eacute;e par son sujet,
+&agrave;
+tel point que tous ceux qu'elle avait trait&eacute;s auparavant
+semblaient ne plus exister pour elle, et, quelque temps
+apr&egrave;s, elle avait h&acirc;te de dire adieu &agrave; ses
+personnages
+les plus chers d'un jour. Elle avait us&eacute; et comme consum&eacute;
+par le feu de son imagination les plus beaux
+enfants de son r&ecirc;ve; elle les replongeait dans le pass&eacute;,
+en un tour de main, je pourrais dire dans le n&eacute;ant.
+N'&eacute;tait-ce pas un n&eacute;ant relatif que cet oubli qui
+succ&eacute;dait
+si vite en elle &agrave; la pr&eacute;sence r&eacute;elle de tous
+ces personnages, dont le nom m&ecirc;me sortait parfois de
+sa m&eacute;moire? La fournaise ardente s'&eacute;tait refroidie;
+pour se rallumer, elle attendait d'autres types, d'autres
+moules d'o&ugrave; allait sortir un monde nouveau.</p>
+<p>Quand le chim&eacute;rique s'introduit ainsi dans ses
+oeuvres, for&ccedil;ant les &eacute;v&eacute;nements et les
+caract&egrave;res,
+c'est une preuve que chez elle l'inspiration s'&eacute;puise,
+que la fatigue se trahit et que l'auteur ressent une
+certaine h&acirc;te d'en finir avec le sujet dont elle a
+d&eacute;j&agrave;
+exprim&eacute; la substance et la fleur. Mais il faut bien se
+garder de confondre ce romanesque m&eacute;diocre, qui
+exprime une lassitude dans son talent, avec un
+autre genre de romanesque, qui produit chez elle
+des oeuvres exquises et qui est un jeu enchant&eacute; de
+son imagination. Pour bien marquer cette nuance,
+deux noms suffisent; nous pourrions en citer dix:
+<i>Teverino</i> et <i>le Secr&eacute;taire intime</i>. Ce sont
+l&agrave; des r&eacute;cits
+con&ccedil;us dans une heure de f&eacute;condit&eacute; heureuse et qui
+semblent avoir &eacute;t&eacute; achev&eacute;s sous la m&ecirc;me
+inspiration
+fra&icirc;che et sans d&eacute;faillance, de la premi&egrave;re
+&agrave; la derni&egrave;re
+page, sans un intervalle de repos ni de fatigue.
+Songes d'une nuit d'&eacute;t&eacute;, r&ecirc;veries d'une
+journ&eacute;e de
+printemps, on ne sait de quel nom d&eacute;signer ces
+fictions magiques, qui vous tiennent comme suspendus
+dans un monde l&eacute;g&egrave;rement id&eacute;al, o&ugrave; tout
+succ&egrave;de
+au voeu de l'auteur avec une complaisance des
+&eacute;v&eacute;nements et une docilit&eacute; des personnages qu'on
+ne trouve pas toujours en ce monde. <i>Le Secr&eacute;taire
+intime</i> est une fantaisie &laquo;qui lui est venue apr&egrave;s
+avoir relu les <i>Contes fantastiques</i> d'Hoffmann&raquo;;
+il a gard&eacute; quelque chose de son origine. Tout est
+invraisemblable dans cette principaut&eacute; b&acirc;tie entre
+ciel et terre, aux ordres de cette souveraine &eacute;nigmatique
+et ravissante, Quintilia Cavalcanti, tour &agrave;
+tour folle du luxe et du plaisir, et adonn&eacute;e au plus
+s&eacute;rieux labeur de la pens&eacute;e, soup&ccedil;onn&eacute;e des
+plus
+noirs crimes d'amour, une Marguerite de Bourgogne
+qui se montre dans un cadre enchant&eacute;, puis tout &agrave;
+coup r&eacute;v&eacute;l&eacute;e &agrave; travers les aventures les
+plus contraires
+comme une &eacute;pouse admirable, vertueuse et
+fid&egrave;le &agrave; un &eacute;poux qu'elle adore dans l'<i>incognito</i>
+de
+son exil errant. L'amour l&eacute;gitime avec des airs
+d'aventurier! Quel r&ecirc;ve enfin r&eacute;alis&eacute; par Mme Sand!
+C'est la seule mani&egrave;re, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, de faire
+supporter le mariage. Et que d'&eacute;preuves pour le
+jeune comte de Saint-Julien, jet&eacute; en plein myst&egrave;re
+par un hasard de voyage, admis sur le grand chemin
+dans le carrosse de la princesse, au grand d&eacute;plaisir
+de la lectrice et de l'abb&eacute;, &agrave; la stup&eacute;faction de
+la
+petite cour fabuleuse et agit&eacute;e o&ugrave; il d&eacute;barque
+comme
+un &eacute;v&eacute;nement, puis montant en grade et en faveur
+avec une rapidit&eacute; qui lui donne le vertige, et dans
+ce vertige fatal concevant un impossible amour qui
+le m&egrave;ne au bord des plus grands p&eacute;rils. Le
+d&eacute;nouement
+arrive. L'heureux &eacute;poux, le myst&eacute;rieux Marx,
+sauve Julien de ses imprudences. Notre h&eacute;ros sort
+de cette f&eacute;erie, tour &agrave; tour ravi,
+&eacute;pouvant&eacute;, humili&eacute;,
+meurtri. La gu&eacute;rison ne viendra que plus tard, apr&egrave;s
+la maladie de rigueur, qui suit les grandes d&eacute;faillances,
+et le retour dans sa famille, o&ugrave; il rapportera
+une imagination plus calme, une &acirc;me plus indulgente
+et le souvenir, le r&ecirc;ve plut&ocirc;t des aventures
+dont il a eu pendant une ann&eacute;e le spectacle &eacute;blouissant
+et tragique devant les yeux. Il n'y a pas de bon
+sens dans cette fable. Mais quelle jolie suite aux
+<i>Contes</i> d'Hoffmann! C'est ainsi qu'un grand artiste
+imite et s'inspire.</p>
+<p>C'est de la m&ecirc;me source de romanesque heureux
+qu'est sorti <i>Teverino</i>. Il arrive ainsi bien souvent &agrave;
+George Sand, lasse de la vie plate et vulgaire, de
+vouloir s'en &eacute;chapper &agrave; tout prix, et de se raconter
+&agrave; elle-m&ecirc;me de merveilleuses histoires, comme celles
+qui prenaient tant de place autrefois dans sa vie
+d'enfant et qui finissaient par lui faire une existence
+r&ecirc;v&eacute;e presque aussi importante, dix fois plus
+pr&eacute;cieuse et plus ch&egrave;re que l'autre. C'est dans un de
+ces jours o&ugrave;, comme Scheherazade dans <i>les Mille
+et une Nuits</i>, mais pour satisfaire &agrave; son caprice
+d'imagination et non pas &agrave; celui d'un sultan f&eacute;roce,
+elle s'amusait elle-m&ecirc;me et s'enchantait de ces r&eacute;cits,
+qu'elle con&ccedil;ut l'id&eacute;e de cette journ&eacute;e unique, et
+qu'une fois con&ccedil;ue comme &agrave; travers un songe, elle
+la jeta sur le papier, dans sa vivacit&eacute; et sa fra&icirc;cheur
+intactes, &agrave; peine entam&eacute;es par le travail presque
+insensible de la composition.</p>
+<p>Certes il y a bien de quoi crier &agrave; l'invraisemblance
+quand on voit s'organiser, au hasard des
+&eacute;v&eacute;nements, cette jolie caravane de voyage, dans la
+villa de Sabina, au lever du soleil. L&eacute;once conjure
+Sabina de se laisser emmener o&ugrave; il voudra, sans
+rien lui d&eacute;signer d'avance, &agrave; travers les paysages
+les plus vari&eacute;s, aussi loin qu'on pourra aller dans
+une seule journ&eacute;e. Il a touch&eacute; la corde magique,
+l'inconnu; la fantaisie enl&egrave;ve les derni&egrave;res
+r&eacute;sistances;
+L&eacute;once va devenir l'arbitre de cette journ&eacute;e.
+On part &agrave; deux, avec la n&eacute;gresse de Sabina et le
+jockey sur le si&egrave;ge. Et bient&ocirc;t les rencontres commencent:
+on enl&egrave;ve un bon cur&eacute; qui marchait gravement
+sur la route, son br&eacute;viaire &agrave; la main; un
+peu plus loin, une ravissante petite paysanne errante,
+qui a pour sp&eacute;cialit&eacute; d'apprivoiser les oiseaux
+et qu'on annexe &agrave; la caravane; plus loin enfin, &agrave;
+travers mille aventures, le h&eacute;ros du roman, le plus
+singulier et le plus merveilleux des h&eacute;ros, un voyageur
+que L&eacute;once rencontre se baignant dans un
+lac, bien diff&eacute;rent dans sa noble nudit&eacute; de ce qu'il
+paraissait &ecirc;tre, un instant auparavant, sous ses haillons
+sordides. L&eacute;once fait de lui un homme comme
+il faut en lui jetant des habits convenables. Touchant
+apologue qui nous fait voir qu'il n'y a bien souvent
+qu'une question de v&ecirc;tements entre les hommes,
+surtout dans les romans de Mme Sand! C'est une
+id&eacute;e ch&egrave;re &agrave; l'auteur, et qu'elle reprendra
+souvent,
+jamais avec autant de bonheur et de gr&acirc;ce. Teverino
+s'est r&eacute;v&eacute;l&eacute; &agrave; L&eacute;once avec sa
+distinction naturelle;
+c'est le plus beau des mortels et le plus
+&eacute;loquent des artistes. D&egrave;s lors il va prendre sa place,
+qui sera la premi&egrave;re, dans cette journ&eacute;e romantique;
+il marque en tout genre une sup&eacute;riorit&eacute; de virtuose,
+de philosophe, d'ami d&eacute;vou&eacute; (bien qu'improvis&eacute;),
+d'amant chevaleresque, si bien qu'il remplit toute la
+fin de la journ&eacute;e, toute la soir&eacute;e qui la termine et la
+matin&eacute;e qui la recommence, des propos les plus
+fins, les plus brillants, les plus po&eacute;tiques, des actes
+les plus audacieux, des engagements de coeur les
+plus hardis, arr&ecirc;t&eacute;s &agrave; temps avec une
+discr&eacute;tion
+que n'aurait pas un homme du monde. Il &eacute;blouit de
+sa voix d'artiste toute une petite ville italienne o&ugrave;
+l'on s'est arr&ecirc;t&eacute; pour le soir, il &eacute;tonne de plus
+en
+plus L&eacute;once, il l'irrite m&ecirc;me et le domine par la
+noblesse de sa conduite, il se fait un instant presque
+aimer de l'&eacute;l&eacute;gante et hautaine Sabina; et ce n'est
+que par g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; qu'apr&egrave;s l'avoir
+troubl&eacute;e, comme
+pour faire l'&eacute;preuve de sa puissance, il d&eacute;tache de
+lui ce coeur fragile, un instant surpris, le rend &agrave;
+L&eacute;once, et dispara&icirc;t.&#8212;Ce souverain improvis&eacute; de
+quelques heures, pendant cette journ&eacute;e unique, est
+l'enfant g&acirc;t&eacute; de George Sand. C'est bien l'artiste
+aventurier qu'elle a toujours aim&eacute;, un de ces boh&egrave;mes
+de g&eacute;nie, d&eacute;guenill&eacute;s mais d&eacute;licats, nobles
+et superbes,
+qui doivent leurs riches facult&eacute;s &agrave; la nature,
+et qui les ont conserv&eacute;es avec soin, gr&acirc;ce &agrave; une
+ind&eacute;pendance, &agrave; une paresse, &agrave; un
+d&eacute;sint&eacute;ressement
+qui les rend pauvres, mais les garde purs. Elle l'a
+vu agir devant ses yeux, cette fois; elle l'a vu marcher,
+ce h&eacute;ros longtemps imagin&eacute;, elle l'a vu dominer
+le petit monde o&ugrave; elle l'a introduit. Elle en a
+&eacute;t&eacute; heureuse, comme du succ&egrave;s d'un fils
+ch&eacute;ri de
+son imagination. On peut sourire de ce facile bonheur
+qu'elle s'est donn&eacute; &agrave; elle-m&ecirc;me. Mais les traits de
+la
+vie r&eacute;elle se m&ecirc;lent si bien ici &agrave; la fable, il y a
+de
+si charmants &eacute;pisodes dans cette journ&eacute;e dispos&eacute;e
+par la plus aimable et la plus ing&eacute;nieuse des providences,
+il y a des conversations si &eacute;l&eacute;gantes et si
+d&eacute;licates, qu'il faut bien en passer par la fantaisie
+de l'auteur, et vraiment on aurait mauvaise gr&acirc;ce &agrave;
+r&eacute;sister au charme qui vous p&eacute;n&egrave;tre et vous
+entra&icirc;ne.</p>
+<p>Le roman, ainsi con&ccedil;u, est tout simplement de
+la po&eacute;sie. Soit. Est-ce donc l&agrave; quelque chose de si
+malheureux, et George Sand perdra-t-elle quelque
+chose &agrave; une accusation de ce genre? Il faut bien que
+le roman se rapproche de la po&eacute;sie ou de la science.
+Le roman scientifique est en grand honneur de nos
+jours: la science des moeurs, des institutions, des
+classes sociales, des caract&egrave;res et des temp&eacute;raments,
+des influences physiologiques et m&eacute;dicales qui
+d&eacute;terminent
+l'individualit&eacute; de chacun, des h&eacute;r&eacute;dit&eacute;s
+que
+l'on subit &agrave; travers les &acirc;ges, voil&agrave; la
+mati&egrave;re ind&eacute;finie
+et toujours vari&eacute;e du roman exp&eacute;rimental. Mais
+faut-il sacrifier &agrave; ce genre unique tous les autres
+genres et en particulier celui qui consid&egrave;re le roman
+comme une oeuvre &agrave; la fois d'analyse et de po&eacute;sie,
+comme George Sand le d&eacute;finissait d'instinct? Prenons
+garde, le roman selon George Sand, c'est le
+vrai roman national; si nous en croyons les interpr&egrave;tes
+des origines de notre litt&eacute;rature<a name="FNanchor_10_10"></a><a
+ href="#Footnote_10_10"><sup>10</sup></a>, il est
+n&eacute; des anciennes chansons de geste; il est de la
+m&ecirc;me famille que la po&eacute;sie; et qui pourra d'ailleurs
+d&eacute;montrer qu'on a tort de le comprendre ainsi?</p>
+<p>On notera, avec un soin p&eacute;dantesque, les invraisemblances
+qui abondent dans les fictions de George
+Sand. Mais ne serait-il pas ais&eacute; de noter, en regard
+de l'invraisemblance des &eacute;v&eacute;nements que l'on peut
+signaler chez elle, le d&eacute;faut de logique des caract&egrave;res
+chez les naturalistes le plus en vogue, l'incoh&eacute;rence
+des sentiments, la bizarrerie maladive de
+la conduite, sous pr&eacute;texte de maladies ou
+d'h&eacute;r&eacute;dit&eacute;?
+Et nous en viendrions &agrave; nous demander de
+quel c&ocirc;t&eacute; il y a le plus d'invraisemblable. C'est une
+querelle qui durera longtemps et o&ugrave; nous n'avons
+pas l'intention d'entrer. Il serait pourtant curieux
+de savoir si les pr&eacute;tendus observateurs de la
+r&eacute;alit&eacute;
+ne font pas autant de concessions que les autres romanciers
+&agrave; une certaine convention aussi artificielle,
+aussi arbitraire, aussi fausse que celle dont ils font
+un si terrible grief &agrave; l'&eacute;cole qu'ils veulent
+d&eacute;truire,
+comme si l'on d&eacute;truisait des temp&eacute;raments et des
+go&ucirc;ts!</p>
+<p>&Agrave; cette mani&egrave;re de comprendre le roman, correspond
+le style, qui m&eacute;riterait une &eacute;tude &agrave; part chez
+George Sand et dont nous n'indiquerons que quelques
+traits, bien reconnaissables &agrave; travers la vari&eacute;t&eacute;
+infinie
+des sujets qu'elle a trait&eacute;s et dans la longue suite
+de cette vie remplie pendant quarante-six ans des
+plus f&eacute;conds travaux.</p>
+<p>Certes on ne peut pas dire qu'elle n'ait pas fait,
+pendant un aussi long intervalle de temps, son
+&eacute;ducation d'&eacute;crivain, et qu'elle n'ait pas modifi&eacute;
+son
+instrument d'expression et ses ressources. Cependant,
+d&egrave;s le d&eacute;but, sa langue &eacute;tait form&eacute;e,
+d&eacute;j&agrave;
+ample et souple, pleine de mouvement et de feu. Le
+long travail d'une vie litt&eacute;raire ne fit que la
+d&eacute;velopper,
+il ne la cr&eacute;a pas; elle lui &eacute;tait venue comme
+d'instinct, aussit&ocirc;t que, dans sa retraite de Nohant,
+elle jeta sur quelques feuilles &eacute;parses ses tristesses,
+ses larmes, ses r&eacute;voltes, toute la mati&egrave;re de son
+r&ecirc;ve
+int&eacute;rieur. Les mots lui ob&eacute;issaient d&eacute;j&agrave;
+sans r&eacute;sistance,
+les images suivaient d'elles-m&ecirc;mes et s'entrela&ccedil;aient
+sans effort avec une justesse que rencontrent
+seuls, du premier coup, les &eacute;crivains de race. &Eacute;crire
+est, pour certaines personnes, aussi naturel que respirer.
+George Sand &eacute;crivait en prose comme Lamartine
+en vers; c'&eacute;tait pour tous les deux une sorte de
+fonction de la vie; ils la remplissaient sans l'avoir
+&eacute;tudi&eacute;e; ni l'un ni l'autre n'aurait pu en rendre
+compte &agrave; eux-m&ecirc;mes ni aux autres. Ni l'un ni l'autre
+ne furent des artistes de travail et de volont&eacute;; ils
+furent des artistes de nature; ils &eacute;taient n&eacute;s grands
+&eacute;crivains, ils l'&eacute;taient d&egrave;s la premi&egrave;re
+page.</p>
+<p>Cette facilit&eacute;, qui est un don, est un pi&egrave;ge. George
+Sand n'a pu &eacute;chapper &agrave; ce p&eacute;ril d'un abandon trop
+peu surveill&eacute; au courant qui l'entra&icirc;ne. Elle a une
+complaisance excessive &agrave; d&eacute;velopper ses id&eacute;es;
+elle
+s'endort parfois, elle s'oublie dans une sorte de
+prolixit&eacute; qui la trompe elle-m&ecirc;me; elle a ses
+n&eacute;gligences.
+On a aussi not&eacute; trop souvent une certaine
+tendance &agrave; l'emphase, pour que ce grief
+n'ait pas quelque motif. Dans les conversations, ou
+plut&ocirc;t dans les discours dialogu&eacute;s de <i>L&eacute;lia</i>
+ou de
+<i>Spiridion</i>, de <i>Consuelo</i> ou de <i>la Comtesse de
+Rudolstadt</i>,
+il est certain que ce beau style devient la proie
+d'un lyrisme philosophique assez nuageux, qu'il s'y
+dissout en vapeurs fuyantes ou s'y assombrit jusqu'&agrave;
+une sorte d'obscurit&eacute; volontaire. Les t&eacute;n&egrave;bres ne
+vont pas &agrave; ce temp&eacute;rament sain et naturel de
+l'&eacute;crivain.
+Il les secoue avec bonheur et se retrouve tout
+entier, quand la crise philosophique est termin&eacute;e,
+soit dans les descriptions de paysages, qui, dans
+<i>L&eacute;lia</i>, sont d'un art merveilleux, soit dans les peintures
+de caract&egrave;res, d&egrave;s que l'&eacute;crivain sort de ces
+r&eacute;gions d'une demi-r&eacute;alit&eacute; &agrave; peine
+consistante,
+quand il touche terre, quand il se prend &agrave; la vie ou
+qu'il s'&eacute;gaye d'une de ces situations qu'il a invent&eacute;es
+(comme les diverses rencontres de voyageurs
+dans <i>Teverino</i>). Il y a l&agrave; des parties de dialogues
+tr&egrave;s vives, spirituelles, d'autres tr&egrave;s
+&eacute;l&eacute;gantes, des
+remarques et des conversations pleines d'un esprit
+de belle tournure et de bonne compagnie, m&ecirc;me
+quand les personnages sont &eacute;quivoques. On n'a
+peut-&ecirc;tre pas assez remarqu&eacute; cette qualit&eacute; de
+l'esprit
+dans le style de George Sand: &laquo;Les romantiques,
+a-t-on dit, n'ont pas connu la bonne plaisanterie:
+ni Chateaubriand, ni Lamartine, ni Vigny, ni
+Hugo, ni Balzac, ni George Sand.&raquo; Cela n'est pas
+tout &agrave; fait juste pour Mme Sand. Elle n'avait pas
+d'esprit dans la conversation, elle ne savait pas plaisanter
+en causant. Mais tout changeait quand elle
+avait la plume &agrave; la main. Elle suivait alors, d'un
+trait rapide, les conversations qu'elle entendait au
+dedans d'elle-m&ecirc;me; elle s'y absorbait, et, dans ces
+improvisations qu'elle recueillait de ses interlocuteurs
+imaginaires, le naturel, la gr&acirc;ce, la verve, la
+finesse ing&eacute;nieuse abondaient; la force de la situation
+se dessinait si vivement en elle, qu'elle semblait
+n'&ecirc;tre qu'un &eacute;cho; mais la voix int&eacute;rieure qui lui
+dictait ces vives et fines reparties &eacute;tait bien &agrave; elle;
+c'&eacute;tait <i>elle-m&ecirc;me</i> et <i>une autre</i>,
+tr&egrave;s diff&eacute;rente de ce
+qu'elle &eacute;tait dans la vie r&eacute;elle.</p>
+<p>&laquo;Ce n'est, nous dit-on encore, ni par un &eacute;clat
+extraordinaire ni par la perfection plastique que son
+style se recommande, mais par des qualit&eacute;s qui
+semblent encore tenir de la bont&eacute; et en &ecirc;tre parentes.
+Car il est ample, ais&eacute;, g&eacute;n&eacute;reux, et nul mot ne
+semble mieux fait pour le caract&eacute;riser que ce mot
+des anciens: <i>Lactea ubertas</i>, une abondance de
+lait, un ruissellement copieux et bienfaisant de mamelle
+nourrici&egrave;re&raquo;, et l'image entra&icirc;ne une hardie
+et charmante apostrophe &agrave; la &laquo;<i>douce Io du roman
+contemporain</i>&raquo;<a name="FNanchor_11_11"></a><a
+ href="#Footnote_11_11"><sup>11</sup></a>. Rien de plus aimable,
+assur&eacute;ment.
+C'est l'hommage d'un &eacute;crivain qui, parmi les jeunes,
+est un de ceux qui l'ont le plus et le mieux aim&eacute;e.
+Un mot pourtant nous inqui&egrave;te. On reproche &agrave; ce
+style si expressif et si color&eacute; de n'&ecirc;tre pas suffisamment
+<i>plastique</i>. Que veut-on dire par l&agrave;? Sans
+doute qu'il n'est pas assez fortement model&eacute; sur les
+formes r&eacute;elles, qu'il n'en dessine pas assez rigoureusement
+les contours, comme celui de Victor Hugo,
+de Th&eacute;ophile Gautier ou de Flaubert, qu'il ne
+s'&eacute;tudie pas &agrave; les mettre en relief? Est-ce un tort?
+S'il n'est pas plastique, c'est-&agrave;-dire sculptural, ce
+style est pourtant tr&egrave;s pittoresque, et, quand il s'agit
+de d&eacute;crire, il ressemble &agrave; une belle peinture. N'est-ce
+pas une compensation? Ce style est d'une transparence
+merveilleuse, au fond de laquelle on voit la
+r&eacute;alit&eacute; telle que l'a vue le peintre, plus la
+pens&eacute;e
+m&ecirc;me du peintre qui l'a interpr&eacute;t&eacute;e. Soit dans les
+descriptions, soit dans les analyses, soit dans la
+suite des &eacute;v&eacute;nements, il suit l'id&eacute;e d'un
+mouvement
+continu, il l'exprime et le manifeste avec une aisance
+et une fluidit&eacute; qui n'emp&ecirc;chent pas la force.</p>
+<p>J'ai vu, dans un repli des montagnes du Jura, une
+source que l'on appelle la Source bleue, &agrave; cause de
+sa couleur, qui refl&egrave;te le paysage environnant, un
+coin du ciel m&eacute;nag&eacute; au-dessus d'elle et peut-&ecirc;tre
+aussi
+la nature de la pierre o&ugrave; elle a creus&eacute; sa coupe d'azur.
+Elle est calme, profonde, attirante comme par un
+charme magique. On ne peut voir cette source sans
+s'&eacute;prendre d'elle et adorer la Na&iuml;ade qui la consacre;
+on la suit dans sa fuite &agrave; travers les pr&eacute;s
+voisins; elle s'excite par la pente &agrave; laquelle elle
+ob&eacute;it; elle murmure avec fracas en descendant rapidement
+&agrave; travers son lit de cailloux; elle s'irrite et
+fr&eacute;mit, au bas du coteau, contre un rocher immobile
+et brutal qui lui barre le chemin; elle d&eacute;tourne de
+cette barri&egrave;re sa col&egrave;re et son cours, grondant
+encore, &eacute;largissant &agrave; chaque pas son onde grossie
+des torrents voisins qu'elle re&ccedil;oit et qu'elle absorbe.
+Un instant, comme trop pleine des tr&eacute;sors amass&eacute;s
+de ces eaux &eacute;trang&egrave;res, elle passe par-dessus ses
+rives, elle s'&eacute;puise par ce d&eacute;bordement, elle va perdre
+une partie de ses flots inutiles autour d'&icirc;lots de sables
+d&eacute;nud&eacute;s; puis enfin, se recueillant par un dernier
+effort, elle se ram&egrave;ne en soi, elle s'offre apais&eacute;e
+&agrave; la
+contemplation des hommes, apr&egrave;s avoir port&eacute; dans
+son cristal tant de paysages mobiles, tant de sc&egrave;nes
+vari&eacute;es des villes et des champs. C'est l'image du
+style de George Sand, toujours fid&egrave;le au mouvement
+int&eacute;rieur de sa pens&eacute;e, qu'il repr&eacute;sente et
+dessine
+dans ses &eacute;lans, dans ses agitations, comme dans ses
+soudains apaisements.</p>
+<p>On a beau jeu pour nous dire qu'apr&egrave;s quarante
+ou cinquante ann&eacute;es, ce style, au moins dans certaines
+parties, a vieilli comme d'autres parties de
+l'oeuvre. Il y a, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, tout un attirail
+d'id&eacute;es
+ext&eacute;rieures, de sentiments factices, de langage,
+propre &agrave; chaque g&eacute;n&eacute;ration et qui nous fait
+l'effet,
+quand nous le revoyons au grand jour, d'une toilette
+d&eacute;fra&icirc;chie, d'un habit hors d'usage. Cette loi de la
+d&eacute;cadence in&eacute;vitable, qui ne touche qu'aux dehors du
+personnage humain, au choix passager qu'il a fait, &agrave;
+sa date, de certaines mani&egrave;res d'&ecirc;tre ou de
+para&icirc;tre,
+cette loi n'a pas &eacute;pargn&eacute;, chez Mme Sand, toute
+la partie sentimentale, le romanesque dans l'expression
+violente des sentiments ou l'invention des
+situations, l'invraisemblance exag&eacute;r&eacute;e des
+&eacute;v&eacute;nements,
+l'emportement des th&egrave;ses, la d&eacute;clamation
+surabondante, l'exc&egrave;s d'un style trop lyrique, dont
+l'auteur lui-m&ecirc;me souriait par moments; voil&agrave; les
+parties caduques et condamn&eacute;es qui ont sombr&eacute;
+pour toujours et qui, pour tout autre &eacute;crivain,
+auraient entra&icirc;n&eacute; le reste de l'oeuvre dans un pareil
+et irr&eacute;parable naufrage.</p>
+<p>Mais ici quel d&eacute;sastre c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; que la
+perte de
+tant d'oeuvres en partie sup&eacute;rieures et de r&eacute;cits que
+le rayon de l'art a touch&eacute;s! Que de choses resteront
+et rena&icirc;tront si un injuste oubli s'est un instant m&eacute;pris
+sur elles! Tout ce qui est gr&acirc;ce ais&eacute;e, cr&eacute;ation
+&eacute;l&eacute;gante, r&ecirc;verie enchant&eacute;e,
+sinc&eacute;rit&eacute; de la passion,
+fantaisie merveilleuse, charme du style, tout cela ne
+m&eacute;rite-t-il pas de vivre? Le temps fera de plus en
+plus s&ucirc;rement son oeuvre, ici comme ailleurs. Et
+apr&egrave;s ce travail d'&eacute;limination, qu'il accomplit avec
+une justesse infaillible sur chaque grande renomm&eacute;e,
+il proclamera avec un immortel honneur cette puissance
+d'invention, qui n'exclut pas la facult&eacute; d'analyse,
+mais qui lui cr&eacute;e un cadre merveilleux; il
+proclamera que, gr&acirc;ce &agrave; cette richesse in&eacute;puisable
+d'imagination et ce don expressif du style, George
+Sand est rest&eacute;e un po&egrave;te qui a peu d'&eacute;gaux, un des
+plus grands po&egrave;tes de sa race et de son temps.</p>
+<p>Nous sommes maintenant &agrave; m&ecirc;me, &agrave; ce qu'il
+semble,
+de r&eacute;pondre &agrave; la question que nous posions &agrave; la
+premi&egrave;re
+ligne de cette &eacute;tude. Oui, on reviendra &agrave;
+Mme Sand, apr&egrave;s quelques ann&eacute;es de n&eacute;gligence et
+quelques &eacute;liminations n&eacute;cessaires dans son oeuvre.
+Elle attirera de nouveau les g&eacute;n&eacute;rations nouvelles
+par l'&eacute;clat de cette po&eacute;sie que nous avons essay&eacute;
+de
+d&eacute;finir. Quand elle ne servirait qu'&agrave; nous consoler,
+par quelques-unes de ses oeuvres, de l'exc&egrave;s et du
+d&eacute;bordement du naturalisme contemporain, elle aurait
+eu raison d'&eacute;crire, m&ecirc;me pour nous, m&ecirc;me pour ce
+qui s'appelle la post&eacute;rit&eacute;. Elle aura sa place
+marqu&eacute;e
+dans la renaissance infaillible du roman, du th&eacute;&acirc;tre
+et de la po&eacute;sie id&eacute;alistes qui conserveront longtemps
+une client&egrave;le consid&eacute;rable dans l'humanit&eacute; de
+demain
+et d'apr&egrave;s-demain, quoi qu'on fasse pour comprimer
+cet &eacute;lan de l'esprit.</p>
+<p>Ce sont des moeurs nouvelles qui ont amen&eacute; le
+roman &agrave; prendre une si grande place dans la vie
+moderne. Mais rien ne nous oblige &agrave; croire que cette
+place sera &eacute;ternellement occup&eacute;e par le roman
+naturaliste.
+Comme nous l'avons d&eacute;j&agrave; dit, il y aura partage
+entre les deux th&eacute;ories oppos&eacute;es ou peut-&ecirc;tre
+oscillation p&eacute;riodique de l'esprit public entre l'une
+et l'autre. Ce qui a fait la royaut&eacute; litt&eacute;raire du roman,
+c'est en grande partie l'ennui moderne, cette maladie
+que les g&eacute;n&eacute;rations des autres si&egrave;cles, moins
+excit&eacute;es et plus croyantes, n'ont pas connue au m&ecirc;me
+degr&eacute; que nous; c'est l'ennui, ce vide absolu de
+l'esprit et du coeur, qui est un trait irr&eacute;cusable des
+hommes de notre temps. Autrefois on avait pour se
+distraire et s'occuper, dans les intervalles du travail
+quotidien, soit la passion de l'esprit et de la conversation,
+comme au XVIIIe si&egrave;cle, soit les passions religieuses,
+comme au XVIIe si&egrave;cle, la curiosit&eacute; violemment
+excit&eacute;e par la R&eacute;forme et la Renaissance, comme
+au XVIe. Aujourd'hui, quand la vie, surmen&eacute;e par le
+travail des affaires, est contrainte au repos, quelle
+ressource lui reste dans ce vaste d&eacute;sert des id&eacute;es qui
+repr&eacute;sente le monde intellectuel ou moral pour la
+majorit&eacute; des hommes? C'est le roman qui tient alors
+la place qu'occupaient autrefois les livres de controverse
+dans les si&egrave;cles anciens ou les grandes questions
+de critique et de r&eacute;novation sociale au dernier
+si&egrave;cle. Le d&eacute;veloppement exag&eacute;r&eacute; de la vie
+positive
+a cr&eacute;&eacute; du m&ecirc;me coup l'irr&eacute;sistible besoin
+d'y &eacute;chapper.
+Rien, non rien, m&ecirc;me le d&eacute;sir de faire vite fortune
+et d'appliquer cette rapide fortune &agrave; de rapides
+plaisirs, ne prescrit contre certaines exigences de
+l'esprit. On a beau jeter en p&acirc;ture &agrave; l'homme de ce
+temps les amusements ou les divertissements violents,
+on parvient bien &agrave; le distraire un instant, &agrave; le
+passionner pendant une heure ou deux; on attire toute
+son activit&eacute; au dehors, on l'y excite, on l'y &eacute;puise. Et
+au m&ecirc;me instant o&ugrave; on le croit le plus oublieux de
+son <i>moi</i> int&eacute;rieur, il &eacute;chappe &agrave; ces prises
+du dehors;
+il fait de soudaines rentr&eacute;es en lui; il y revient, tout
+fatigu&eacute; du train de vie qu'il menait hier, qu'il m&egrave;nera
+demain. Mais aussi, presque aussit&ocirc;t, d&eacute;shabitu&eacute;
+depuis longtemps de penser, il s'effraye de cette solitude
+inanim&eacute;e, de ce silence qu'il trouve en lui; il a
+oubli&eacute; de remplir et d'orner de pens&eacute;es solides ce
+fond int&eacute;rieur de l'&acirc;me qu'il n'habite qu'&agrave; de
+rares
+intervalles. L'id&eacute;al philosophique ou religieux ne
+visite plus gu&egrave;re cette &acirc;me vou&eacute;e aux
+divinit&eacute;s vulgaires
+et faciles. Les lettres s&eacute;v&egrave;res rebutent depuis
+longtemps ces esprits rest&eacute;s arides sous une couche
+de banale culture. Quelle ressource lui restera pour
+remplir un instant ce grand vide qui s'ouvre devant
+lui? Le th&eacute;&acirc;tre et le roman, qui ne diff&egrave;re du
+th&eacute;&acirc;tre
+que par le d&eacute;veloppement de l'action concentr&eacute;e sur
+la sc&egrave;ne int&eacute;rieure. D'ailleurs, le roman est toujours
+l&agrave;, toujours &agrave; sa port&eacute;e et sous sa main; il se
+pr&ecirc;te &agrave;
+remplir certaines heures o&ugrave; l'homme, en
+t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te
+avec lui-m&ecirc;me, ne sait que penser. Il prend telle
+oeuvre qui m&egrave;ne grand bruit, il la laisse, il la
+reprend &agrave; sa fantaisie. Le roman semble s'adapter
+de lui-m&ecirc;me &agrave; ces intervalles inoccup&eacute;s de la vie
+moderne; il remplit les repos de l'action ou des
+affaires, o&ugrave; l'homme, m&ecirc;me le plus ordinaire, sent
+en lui je ne sais quelle vague lassitude ou quelle
+morne inqui&eacute;tude qui ressemble &agrave; un besoin de
+penser.</p>
+<p>Mais l'influence du roman ne s'arr&ecirc;te pas l&agrave;; il
+n'est pas uniquement l'entretien et la distraction
+intellectuelle d'un grand nombre d'esprits vides ou
+m&eacute;diocrement cultiv&eacute;s. Les intelligences les plus
+hautes elles-m&ecirc;mes n'y &eacute;chappent pas; c'est une
+sorte d'habitude qui s'est cr&eacute;&eacute;e pour l'esprit. Je
+demandais &agrave; un philosophe distingu&eacute; de ce temps
+quel &eacute;tait, d'ordinaire, le premier article qu'il lisait
+dans la <i>Revue des Deux Mondes</i>. Il me r&eacute;pondit avec
+ing&eacute;nuit&eacute; que c'&eacute;tait toujours par le roman qu'il
+commen&ccedil;ait
+sa lecture. Le plus grave esprit de notre
+&acirc;ge, celui qu'on se figurait, surtout dans les derni&egrave;res
+ann&eacute;es de sa vie, comme naturellement absorb&eacute;
+dans les plus hautes m&eacute;ditations philosophiques ou
+religieuses, M. Guizot, me disait qu'il travaillait dans
+la premi&egrave;re partie de la journ&eacute;e, qu'il faisait une
+promenade
+selon le temps, et que, tous les jours de sa
+vie, il rentrait &agrave; quatre heures pour se faire lire un
+roman anglais. Mais c'est surtout dans la vie des
+jeunes gens et des femmes que le roman s'est introduit,
+impos&eacute; comme l'aliment principal de leur intelligence.
+On peut dire que, pour beaucoup, il est
+devenu la litt&eacute;rature unique.</p>
+<p>C'est ici que se place naturellement un voeu, une
+esp&eacute;rance, si l'on aime mieux, en faveur de la renaissance
+de George Sand, comme un des ma&icirc;tres
+injustement oubli&eacute;s. Si l'on r&ecirc;ve pour le roman
+d'&ecirc;tre
+autre chose que la distraction abaiss&eacute;e d'une intelligence
+en d&eacute;tresse, l'&eacute;l&eacute;ment d'une curiosit&eacute;
+vulgaire,
+s'il doit, comme les autres formes de l'art, racheter
+sa souverainet&eacute; par une fin &eacute;lev&eacute;e, la justifier,
+avoir
+un but, en un mot, ne serait-ce pas &agrave; la condition
+qu'il m&icirc;t un peu d'id&eacute;al dans cette pauvre vie, si
+agit&eacute;e en apparence, si surexcit&eacute;e au dehors, bruyante
+&agrave; la surface, au dedans si terne et si morne? Ne
+serait-ce pas aller contre ce but que de proscrire cet
+id&eacute;al de la vie factice qui se joue devant notre imagination,
+comme on le proscrit avec tant de soin de la
+vie r&eacute;elle? Et quel art est-ce donc, si c'en est un, de
+nous donner dans une succession de types avilis, de
+situations tour &agrave; tour ternes et violentes, de sc&egrave;nes
+triviales, de scandales odieux ou mesquins, sous
+pr&eacute;texte d'&eacute;tudes de moeurs, la repr&eacute;sentation des
+r&eacute;alit&eacute;s qui obs&egrave;dent notre vie de chaque jour,
+qui
+occupent et poursuivent nos regards? Il semble que
+le vice incurable du roman ainsi compris soit la
+n&eacute;gation m&ecirc;me de sa fin l&eacute;gitime, qui est de
+relever
+l'homme, un instant, de toutes les tristesses et des
+mis&egrave;res, des trivialit&eacute;s et des ennuis de la vie
+quotidienne,
+de lui donner, pour quelques heures, l'illusion
+d'un monde o&ugrave; il puisse changer au moins le
+cours de ses id&eacute;es et le train de ses soucis vulgaires,
+o&ugrave; les sentiments aient plus de force, les caract&egrave;res
+plus d'unit&eacute;, les passions plus de noblesse, l'amour
+plus d'&eacute;l&eacute;vation et de dur&eacute;e, le soleil plus
+d'&eacute;clat. Le
+roman anglais, qui s'est depuis longtemps acclimat&eacute;
+dans notre langue, et le roman russe, qui a fait r&eacute;cemment
+une entr&eacute;e si superbe et triomphante dans
+notre litt&eacute;rature, sont beaucoup moins &eacute;loign&eacute;s de
+cette conception qu'on ne le croirait. &Agrave; un fond de
+r&eacute;alisme, qui est dans les exigences toutes naturelles
+de l'esprit moderne, ces deux formes les plus r&eacute;centes
+du roman, soit dans George Eliot, soit dans le comte
+Tolsto&iuml;, joignent tout un ensemble d'aspirations
+s&eacute;v&egrave;res
+et de poursuites &eacute;lev&eacute;es qui les rapprochent
+singuli&egrave;rement, par certains points, de l'id&eacute;al que
+nous venons de d&eacute;crire.</p>
+<p>C'&eacute;tait aussi l&agrave;, nous l'avons vu, l'id&eacute;e que
+George
+Sand s'&eacute;tait faite du roman, au d&eacute;but de sa vie
+litt&eacute;raire<a name="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12"><sup>12</sup></a>.
+Transformer la r&eacute;alit&eacute; des caract&egrave;res et des
+passions en l'&eacute;levant au-dessus des vulgarit&eacute;s et des
+laideurs, craindre avant tout de l'avilir dans le hasard
+des &eacute;v&eacute;nements, qu'est-ce que cela, sinon chercher
+par tous les moyens l'expression la plus compl&egrave;te et
+la plus saisissante du r&ecirc;ve de la vie, verser quelques
+rayons d'id&eacute;al dans notre triste et p&acirc;le existence?
+N'est-ce pas l&agrave; de l'art, du vrai, du grand art? Notre
+vie est dure ici-bas, dit George Sand, et nous n'y
+pouvons jamais &ecirc;tre assez contents de nous ni des
+autres pour ne pas d&eacute;sirer de r&ecirc;ver tout
+&eacute;veill&eacute;s.&#8212;Personne,
+plus et mieux qu'elle, et d'une main plus
+prodigue, n'a sem&eacute; sur nous les enchantements de
+ce r&ecirc;ve. Nous ne pourrons jamais nous soustraire &agrave;
+cette soif de fiction, &agrave; moins que notre monde ne se
+transforme en une sorte de paradis o&ugrave; l'id&eacute;al d'une
+vie meilleure ne sera plus possible. En attendant,
+nous aspirerons toujours &agrave; sortir de nous-m&ecirc;mes; toujours
+notre imagination fera son charme et son ivresse
+de ce breuvage d&eacute;licieux, la po&eacute;sie sous les formes
+vari&eacute;es de l'art, le po&egrave;me, le th&eacute;&acirc;tre ou le
+roman.
+Que deviendrai-je si, &agrave; la place du breuvage exquis,
+votre main impitoyable me verse une seconde fois le
+breuvage vulgaire dont je suis rassasi&eacute;? C'est la
+gloire de George Sand d'avoir, dans sa longue carri&egrave;re,
+toujours &eacute;chapp&eacute; &agrave; ce p&eacute;ril, et toujours
+&eacute;pargn&eacute;
+&agrave; ses amis inconnus cet affreux d&eacute;boire. Sur ce
+point-l&agrave;, au moins, elle ne les a jamais tromp&eacute;s.</p>
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8">8</a>
+<div class="note">
+<p> &laquo;On a pr&eacute;tendu que, dans ce roman, j'avais peint le
+caract&egrave;re
+de Chopin avec une grande exactitude sous le nom du
+prince Karoll. On s'est tromp&eacute;, parce que l'on a cru
+reconna&icirc;tre
+quelques-uns de ses traits, et, proc&eacute;dant par ce syst&egrave;me,
+trop commode pour &ecirc;tre s&ucirc;r, on s'est fourvoy&eacute; de
+bonne foi.&raquo;
+(<i>Histoire de ma vie</i>, t. X, p. 231.)</p>
+</div>
+<a name="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9">9</a>
+<div class="note">
+<p> <i>Revue des Deux Mondes, Revue litt&eacute;raire</i>, 1er janvier
+1887.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10">10</a>
+<div class="note">
+<p> &laquo;<i>Roman</i>, veut dire, au moyen &acirc;ge, composition en
+langue
+romane, c'est-&agrave;-dire en fran&ccedil;ais, et sp&eacute;cialement,
+comme les
+compositions le plus en honneur sont les chansons de geste,
+il prend le sens de chanson de geste. &Agrave; la fin du moyen
+&acirc;ge, il
+veut dire successivement chanson de geste mise en prose
+(roman de chevalerie), histoire en prose de quelques grandes
+aventures imaginaires, puis histoire en prose de quelques
+aventures invent&eacute;es &agrave; plaisir, et finalement r&eacute;cit
+invent&eacute; &agrave;
+plaisir. Qu'on aille retrouver dans cette derni&egrave;re
+&eacute;volution de
+sens la po&eacute;sie &eacute;crite en roman!&raquo; (A. Darmesteter, <i>la
+Vie des
+mots</i>, p. 16).</p>
+</div>
+<a name="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11">11</a>
+<div class="note">
+<p> M. Jules Lema&icirc;tre, <i>Revue Bleue</i>, 8 janvier 1887.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12">12</a>
+<div class="note">
+<p> Voir <a href="#CHAPITRE_II">chapitre II</a></p>
+</div>
+<hr style="width: 65%;" />
+<a name="CHAPITRE_V"></a>
+<h2>CHAPITRE V</h2>
+<br />
+<br />
+<h2>LA VIE INTIME &Agrave; NOHANT</h2>
+<h2>LA M&Eacute;THODE DE TRAVAIL DE GEORGE SAND</h2>
+<h2>SA DERNI&Egrave;RE CONCEPTION DE L'ART
+</h2>
+<p>Avant de prendre cong&eacute; de George Sand, nous
+voudrions l'&eacute;tudier un instant dans sa vie intime et
+l'y saisir d'un coup d'oeil r&eacute;trospectif. Quand cette
+&eacute;tude n'est pas faite, on n'a jamais la notion compl&egrave;te
+d'un &eacute;crivain, surtout si cet &eacute;crivain est une femme.
+Cette vie ne commence v&eacute;ritablement qu'&agrave; l'&eacute;poque
+de l'&eacute;tablissement d&eacute;finitif &agrave; Nohant, o&ugrave;
+George Sand
+se fixa en 1839, apr&egrave;s le voyage en Suisse avec Liszt
+et Mme d'Agoult, et une retraite de quelques mois &agrave;
+Majorque, avec Chopin, le grand artiste d&eacute;j&agrave; bien
+malade. Il y eut encore, ici et l&agrave;, plusieurs s&eacute;jours
+provisoires &agrave; Paris, pour l'&eacute;ducation des enfants,
+Maurice et Solange; mais d&egrave;s ce moment-l&agrave;, c'est
+Nohant qui est devenu son s&eacute;jour habituel, son centre
+d'action; c'est l&agrave; que son existence est fix&eacute;e et
+qu'elle a pu r&eacute;aliser son r&ecirc;ve, l'id&eacute;e d'une vie
+arrang&eacute;e
+pour elle, ses enfants et ses amis. C'est l&agrave; que
+se d&eacute;veloppe et s'ach&egrave;ve, dans un cadre fixe et familier,
+ce que je pourrais appeler la <i>derni&egrave;re mani&egrave;re</i>
+de George Sand, sur laquelle nous voudrions arr&ecirc;ter
+et retenir l'attention du lecteur.</p>
+<p>Nous devons rappeler cependant quelques traits
+de la vie ant&eacute;rieure, celle qui a &eacute;t&eacute; l'objet ou
+le pr&eacute;texte
+de tant de l&eacute;gendes. Se souvient-on, &agrave; ce propos,
+du joli conte d'Alfred de Musset, l'<i>Histoire d'un
+merle blanc</i>? C'&eacute;tait une bien vieille histoire que
+celle qui s'&eacute;tait pass&eacute;e vers 1833 et 1834 &agrave; Paris
+et &agrave;
+Venise. Mais elle marque bien l'origine et le point
+de d&eacute;part de cette vie d'abord si fantasque et livr&eacute;e
+&agrave; l'aventure. On trouve tout, m&ecirc;me l'histoire des
+autres dans cette fantaisie, quelque peu arrang&eacute;e,
+mais transparente, du po&egrave;te racontant les malentendus
+qui l'accueillent &agrave; son entr&eacute;e dans la vie, les
+malveillances qu'il subit dans sa famille m&ecirc;me, &agrave;
+cause de son plumage et de son ramage inusit&eacute;s,
+les accidents et les d&eacute;ceptions de tout genre qui lui
+font sentir chaque jour combien il est p&eacute;nible, bien
+que glorieux, d'&ecirc;tre en ce monde &laquo;un merle
+exceptionnel&raquo;!</p>
+<p>Apr&egrave;s plusieurs aventures dont il est sorti perdant
+chaque fois beaucoup de ses illusions et un peu
+de ses plumes, il rencontre enfin sa consolation sous
+la forme de la merlette de ses r&ecirc;ves, de la merlette
+id&eacute;ale. &laquo;Acceptez ma main sans d&eacute;lai; marions-nous
+&agrave; l'anglaise, sans c&eacute;r&eacute;monie, et partons ensemble
+pour la Suisse.&#8212;Je ne l'entends pas ainsi, me r&eacute;pondit
+la jeune merlette; je veux que mes noces soient
+magnifiques et que tout ce qu'il y a en France de
+merles un peu bien n&eacute;s y soient solennellement
+rassembl&eacute;s.&raquo;
+Le mariage se fait, malgr&eacute; tout, &agrave; l'<i>anglaise</i>,
+mais avec un grand concours d'artistes
+emplum&eacute;s, et l'on part pour la Suisse, Venise ou
+autres lieux. &laquo;J'ignorais alors que ma bien-aim&eacute;e
+f&ucirc;t
+une femme de plume; elle me l'avoua au bout de
+quelque temps; elle alla m&ecirc;me jusqu'&agrave; me montrer
+le manuscrit d'un roman o&ugrave; elle avait imit&eacute; &agrave; la
+fois
+Walter Scott et <i>Scarron</i>. Je laisse &agrave; penser le plaisir
+que me causa une si aimable surprise.... D&egrave;s cet
+instant nous travaill&acirc;mes ensemble. Tandis que je
+composais mes po&egrave;mes, elle barbouillait des rames
+de papier. Je lui r&eacute;citais mes vers &agrave; haute voix, et
+cela ne la g&ecirc;nait nullement pour &eacute;crire pendant ce
+temps-l&agrave;.... Il ne lui arrivait jamais de rayer une
+ligne ni de faire un plan avant de se mettre &agrave;
+l'oeuvre. C'&eacute;tait le type de la merlette lettr&eacute;e.&raquo;
+Bien des traits sont justes dans cette esquisse; un
+seul d&eacute;tonne avec la physionomie de la <i>romanci&egrave;re</i>.
+&Agrave; aucune &eacute;poque sa plume, libre dans le domaine
+des id&eacute;es, ne s'abaissa &agrave; la caricature ni &agrave; la
+parodie.
+Nous comprenons que la merlette lettr&eacute;e ait
+rappel&eacute; &agrave; son ami Walter Scott et ses larges et
+puissants r&eacute;cits; mais nous sommes stup&eacute;faits quand
+nous voyons le satirique injuste joindre &agrave; ce nom
+celui de Scarron. M&ecirc;me dans ses plus grandes hardiesses
+de pens&eacute;e, L&eacute;lia resta L&eacute;lia, et jamais une
+&eacute;quivoque ni une plaisanterie cynique n'alourdit ou
+n'effleura son aile, amie du grand vol et de la
+lumi&egrave;re.</p>
+<p>Nous ne raconterons pas la fin de l'histoire, dont on
+peut voir la contre-partie dans <i>Elle et Lui</i>. Elle est
+triste dans les deux r&eacute;cits; elle l'avait &eacute;t&eacute; dans
+la r&eacute;alit&eacute;,
+et tout le monde la sait &agrave; peu pr&egrave;s, ce qui suffit.
+C'est affaire &agrave; la chronique d'entrer dans ce genre
+d'intimit&eacute;, bien au del&agrave; de ce qui est n&eacute;cessaire.
+Nous
+avons voulu seulement marquer, sans insister, la
+place d'une premi&egrave;re George Sand, tr&egrave;s prompte &agrave;
+se prendre et aussi &agrave; se d&eacute;prendre, mettant tout son
+enjeu dans une passion, l'y perdant en belle joueuse,
+gu&eacute;rissant de chaque passion, mais non du jeu lui-m&ecirc;me,
+apportant en ces diverses tentatives une sorte
+de na&iuml;vet&eacute; incorrigible et de bont&eacute; facile,
+m&ecirc;lant &agrave;
+ces cultes changeants des cultes &eacute;pisodiques pour
+tel art ou telle science, la po&eacute;sie avec l'un, la musique
+avec l'autre, la philosophie avec un troisi&egrave;me. C'est
+celle dont l'image s'est impos&eacute;e &agrave; l'esprit de ses
+contemporains,
+dans l'ivresse de la jeunesse et des premiers
+triomphes, celle qui vivait tant&ocirc;t en &eacute;tudiant
+ou en artiste, tant&ocirc;t en p&egrave;lerin, sous des habits
+d'homme, dans le quartier Latin ou sur toutes les
+routes de l'Europe et particuli&egrave;rement sur les grands
+chemins de la boh&egrave;me et autres pays imaginaires,
+abandonnant sa vie aux hasards des bons ou des
+mauvais g&icirc;tes, &agrave; la camaraderie des voyageurs de
+rencontre, dont elle illumine un instant le personnage
+des feux de son imagination, dont elle partage
+ou subit l'aventureuse hospitalit&eacute;, les &eacute;tranges
+fantaisies, les passions irr&eacute;parables. Henri Heine,
+qui l'a vue souvent &agrave; la fin de cette p&eacute;riode (de 1833
+&agrave; 1840), nous a laiss&eacute; d'elle un vif portrait, qui
+doit &ecirc;tre ressemblant: &laquo;son visage peut &ecirc;tre
+nomm&eacute;
+plut&ocirc;t beau qu'int&eacute;ressant, disait-il; la coupe de
+ses traits n'est cependant pas d'une s&eacute;v&eacute;rit&eacute;
+antique,
+mais adoucie par la sentimentalit&eacute; moderne, qui
+r&eacute;pand sur eux comme un voile de tristesse. Son
+front n'est pas haut, et sa riche chevelure du plus
+beau ch&acirc;tain tombe des deux c&ocirc;t&eacute;s de la t&ecirc;te
+jusque
+sur ses &eacute;paules. Ses yeux sont un peu ternes, doux
+et tranquilles. Elle n'a pas un nez aquilin et &eacute;mancip&eacute;,
+ni un spirituel petit nez camus. Son nez est
+simplement un nez droit et ordinaire. Autour de sa
+bouche se joue habituellement un sourire plein de
+bonhomie, mais qui n'est pas tr&egrave;s attrayant; sa l&egrave;vre
+inf&eacute;rieure, quelque peu pendante, semble r&eacute;v&eacute;ler
+une certaine fatigue. Son menton est charnu, mais
+de tr&egrave;s belle forme. Aussi ses &eacute;paules, qui sont
+magnifiques.... Sa voix est mate et voil&eacute;e, sans aucun
+timbre sonore, mais douce et agr&eacute;able.... Elle brille
+peu par sa conversation. Elle n'a absolument rien de
+l'esprit p&eacute;tillant des Fran&ccedil;aises ses compatriotes,
+mais rien non plus de leur babil intarissable. Avec
+un sourire aimable et parfois singulier, elle &eacute;coute
+quand d'autres parlent, comme si elle cherchait &agrave;
+absorber en elle-m&ecirc;me les meilleures de vos paroles.... Cette
+particularit&eacute; est un trait sur lequel
+M. de Musset appela un jour mon attention. &laquo;<i>Elle a
+par l&agrave; un grand avantage sur nous autres</i>&raquo;, me dit-il<a
+ name="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13"><sup>13</sup></a>&raquo;
+Et le portrait continue tranquillement sur ce
+ton mod&eacute;r&eacute;, &eacute;gay&eacute; par quelques-unes de ces
+&eacute;pigrammes
+dont l'auteur ne pouvait pas s'abstenir longtemps.</p>
+<p>Pour ce premier portrait, il semble qu'il n'y ait
+plus &agrave; y revenir. La seconde partie de cette vie, de
+beaucoup la plus longue d'ailleurs, nous offre cet int&eacute;r&ecirc;t
+particulier, que c'est elle-m&ecirc;me, par son propre
+choix, qui l'organise et la gouverne, &laquo;qui la soustrait,
+autant que possible, au hasard des &eacute;v&eacute;nements ou au
+caprice des affections&raquo;. Suivons-la, quand elle est
+d&eacute;finitivement retir&eacute;e de la vie d'aventure, de
+l'existence
+errante et sans foyer, dans l'intimit&eacute; de Nohant,
+dont elle a si ch&egrave;rement rachet&eacute; les reliques et les
+souvenirs, o&ugrave; elle recueille ses enfants, o&ugrave; elle les
+voit grandir, o&ugrave; elle les marie, o&ugrave; plus tard sa joie
+profonde et calme de jeune a&iuml;eule se r&eacute;pandra sur la
+t&ecirc;te de ses petits-enfants sans suspendre un seul
+instant sa production incessante, sans g&ecirc;ner cette
+prodigalit&eacute; d'un talent qui remplit pr&egrave;s d'un
+demi-si&egrave;cle
+de ses inventions et de ses r&ecirc;ves, de ses id&eacute;es
+ou de ses passions, qui charme ou qui &eacute;pouvante,
+qui remue l'&acirc;me de cinq &agrave; six g&eacute;n&eacute;rations.
+Car c'est
+un trait &agrave; noter que le silence, cette forme de l'oubli,
+n'a commenc&eacute; pour elle qu'apr&egrave;s sa mort. Tout le
+temps qu'elle a v&eacute;cu, elle a &eacute;crit, et par l&agrave; elle
+a puissamment
+agi sur ses contemporains; c'est agir assur&eacute;ment
+que d'agiter ainsi les esprits d'un temps,
+d'inqui&eacute;ter les consciences, d'y produire ces grands
+mouvements de sympathie ou d'antipathie qui sont
+les flux et les reflux de l'opinion publique. Et qui l'a
+fait plus que George Sand dans ce si&egrave;cle?</p>
+<p>Elle s'est peinte elle-m&ecirc;me dans cette seconde
+partie de sa vie, presque sans y penser, au moyen
+de sa <i>Correspondance</i>, bien plus instructive &agrave; cet
+&eacute;gard que l'<i>Histoire de ma vie</i>, qui s'arr&ecirc;te
+brusquement
+au plus beau moment de sa carri&egrave;re litt&eacute;raire.
+C'est la <i>Correspondance</i>, et surtout la partie tr&egrave;s
+copieuse qui s'&eacute;tend sur les vingt-cinq derni&egrave;res
+ann&eacute;es, que nous avons relue pour confronter les
+impressions de l'auteur avec nos souvenirs, ceux
+que nous avons emport&eacute;s d'une visite que nous
+f&icirc;mes &agrave; Nohant, au mois de juin 1861.</p>
+<p>Vers cette &eacute;poque d&eacute;j&agrave; lointaine, George Sand
+&eacute;crivait &agrave; l'un de ses amis, en l'engageant &agrave;
+venir la
+voir: &laquo;Nous avons encore de belles journ&eacute;es ici.
+Notre climat est plus clair et plus chaud que celui des
+environs de Paris; Le pays n'est pas beau g&eacute;n&eacute;ralement
+chez nous: terrain calcaire, <i>tr&egrave;s frumental</i>,
+mais peu propre au d&eacute;veloppement des grands arbres;
+des lignes douces et harmonieuses; beaucoup
+d'arbres, mais petits; un grand air de solitude,
+voil&agrave; tout son m&eacute;rite. Il faudra vous attendre &agrave;
+ceci,
+que mon pays est, comme moi, insignifiant d'aspect.
+Il a du bon quand on le conna&icirc;t; mais il n'est gu&egrave;re
+plus opulent et plus d&eacute;monstratif que ses habitants.&raquo;</p>
+<p>Peu d&eacute;monstrative, c'&eacute;tait vrai, comme l'avait
+indiqu&eacute;
+autrefois Henri Heine, et m&ecirc;me insignifiante
+d'aspect, pourquoi ne pas le dire? c'&eacute;tait vrai aussi,
+pendant les premiers instants. Quand je la vis, ses
+cinquante-sept ans avaient marqu&eacute; leur empreinte
+sur toute sa personne et en avaient amorti l'effet,
+&eacute;teignant cette gr&acirc;ce jeune et passionn&eacute;e
+d'autrefois,
+cet &eacute;clat de physionomie qui, &agrave; travers la
+lourdeur de certains traits, avait &eacute;t&eacute; sa principale
+beaut&eacute;. La taille s'&eacute;tait &eacute;paissie; les yeux
+restaient
+beaux, mais comme noy&eacute;s dans un certain vague
+ou une certaine indolence, qui s'&eacute;taient augment&eacute;s
+avec l'&acirc;ge; il y avait en tout cela un peu d'inertie et
+comme une sorte de fatigue intellectuelle; elle semblait
+se refuser d'abord &agrave; de nouvelles connaissances
+ou au commerce de nouvelles id&eacute;es qui n'entraient
+pas d'embl&eacute;e dans les siennes, ou du moins ne s'y
+pr&ecirc;ter qu'avec peine.</p>
+<p>Hospitali&egrave;re, mais gravement et silencieusement,
+si l'on s'en &eacute;tait tenu &agrave; cette premi&egrave;re
+impression,
+on aurait pu la juger assez s&eacute;v&egrave;rement; il ne fallait
+pas s'y tenir, et, selon son expression, elle et son
+pays avaient du bon quand on les connaissait. On
+croira peut-&ecirc;tre que cette froideur de premier aspect
+&eacute;tait un fait accidentel, personnel au visiteur inattendu
+de 1861. Il serait naturel de le croire; ce ne
+serait pourtant pas exact. On nous a racont&eacute; une
+bien jolie histoire sur l'impression que ressentit, &agrave;
+son arriv&eacute;e, l'un de ses visiteurs les plus attendus,
+les plus souhait&eacute;s, Th&eacute;ophile Gautier; il avait fait
+pour elle le grand sacrifice de quitter son boulevard,
+et il arrivait avec la conviction des Parisiens
+qui s'imaginent &ecirc;tre des h&eacute;ros pour aller voir un
+ami dans sa province; il d&eacute;barquait &agrave; Nohant avec
+l'id&eacute;e de son h&eacute;ro&iuml;sme et dans l'attente de le voir
+r&eacute;compens&eacute; par la joie de George Sand, mesurant
+d'avance l'effusion de l'accueil &agrave; la vivacit&eacute;, presque
+&agrave; la violence de l'invitation. Cependant George Sand
+restait calme, plus que calme, silencieuse, avec cet
+air indolent et lass&eacute; qui m'avait frapp&eacute; en elle. Elle
+le quitte un instant pour donner des ordres. Lui,
+&eacute;tonn&eacute;, de plus en plus m&eacute;content, se plaint
+&agrave; son
+compagnon de voyage, un habitu&eacute; de la maison, d'un
+pareil accueil; son m&eacute;contentement, comme il arrive,
+s'exalte en s'exprimant; il veut partir, il rassemble
+sa canne, son chapeau, sa valise. Le t&eacute;moin de cette
+grande col&egrave;re va en toute h&acirc;te pr&eacute;venir George
+Sand pour qu'elle en conjure l'effet. Elle ne comprend
+rien d'abord &agrave; ce qu'on lui raconte. Quand
+elle a compris, elle fr&eacute;mit d'un pareil accident; une
+telle d&eacute;ception la bouleverse, elle se d&eacute;sesp&egrave;re.
+&laquo;Vous ne lui aviez donc pas dit, s'&eacute;crie-t-elle
+ing&eacute;nument,
+<i>que j'&eacute;tais une b&ecirc;te</i>?&raquo; On l'entra&icirc;ne
+vers
+Th&eacute;ophile Gautier; les explications commencent;
+elles ne furent pas longues; il comprit bient&ocirc;t, &agrave;
+l'accent
+de la d&eacute;solation, combien il se trompait, et sa
+rentr&eacute;e fut triomphale.</p>
+<p>La conversation de George Sand &eacute;tait &agrave; l'avenant.
+Elle n'avait jamais &eacute;t&eacute; bavarde, elle l'&eacute;tait
+moins encore en vieillissant, hormis les jeux de
+famille et les contes aux enfants. De l'esprit, elle
+n'en avait pas, ni au sens parisien du mot, ni au
+sens gaulois. Elle l'admirait plus que de raison chez
+les autres, tout en le comprenant avec une certaine
+peine; il lui fallait un effort d'attention pour en
+saisir le jeu et s'habituer &agrave; ces surprises qu'il lui
+causait toujours. D'elle-m&ecirc;me, elle serait rest&eacute;e
+volontiers en dehors de ces fantaisies &eacute;tourdissantes,
+de ces vives saillies, de cette gymnastique alerte de
+l'id&eacute;e, de ces attaques et de ces ripostes o&ugrave; excellaient
+quelques-uns de ses contemporains et de ses
+amis; elle aurait fait, parmi eux, triste figure si l'on
+n'avait connu d'ailleurs la haute valeur de cette intelligence.
+Je me la repr&eacute;sente difficilement dans ces
+fameux d&icirc;ners de chez Magny, o&ugrave; se r&eacute;unissaient
+alors les plus brillants jouteurs de la plume ou de la
+parole. Elle-m&ecirc;me craignait, en y allant (ce qu'elle
+ne manquait pas de faire chaque fois qu'elle passait
+par Paris), d'y apporter de l'embarras pour les autres
+et de la g&ecirc;ne dans cette conversation &eacute;blouissante,
+paradoxale, qui ne laissait pas de l'&eacute;tonner. &laquo;Je
+vois, gr&acirc;ce &agrave; vous, &eacute;crivait-elle &agrave; l'un de
+ses plus
+z&eacute;l&eacute;s correspondants, le d&icirc;ner Magny comme si j'y
+&eacute;tais. Seulement il me semble qu'il doit &ecirc;tre encore
+plus gai sans moi; car Th&eacute;o<a name="FNanchor_14_14"></a><a
+ href="#Footnote_14_14"><sup>14</sup></a> a parfois des remords
+quand il s'&eacute;mancipe trop &agrave; mon oreille. Dieu sait
+pourtant que je ne voudrais, pour rien au monde,
+mettre une sourdine &agrave; sa verve. Elle fait d'autant
+plus ressortir l'inalt&eacute;rable douceur de l'adorable
+Renan, avec sa t&ecirc;te de <i>Charles le Sage</i>.&raquo; On ne se
+figure pas George Sand avec son calme, avec son
+s&eacute;rieux, donnant la r&eacute;plique aux terribles malices
+de Sainte-Beuve, le chef du choeur, aux ironies de
+Flaubert, aux paradoxes &laquo;exub&eacute;rants&raquo; de
+Th&eacute;ophile
+Gautier. Elle se plaignait parfois de cette
+outrance dans la plaisanterie, et de ce qu'elle appelait,
+d'un mot qui revient souvent dans sa correspondance,
+la <i>blague</i>, chez les artistes et les lettr&eacute;s
+de Paris. Elle a besoin de protester, au nom du bon
+sens, du go&ucirc;t et du s&eacute;rieux de la vie, quand la
+mesure a &eacute;t&eacute; d&eacute;pass&eacute;e. &laquo;Je ne sais,
+&eacute;crit-elle &agrave;
+Flaubert, si tu &eacute;tais chez Magny un jour o&ugrave; je leur
+ai dit qu'ils &eacute;taient tous des <i>messieurs</i>. Ils disaient
+qu'il ne fallait pas &eacute;crire pour les ignorants; ils me
+conspuaient, parce que je ne voulais &eacute;crire que pour
+ceux-l&agrave;, vu qu'eux seuls ont besoin de quelque chose.
+Les ma&icirc;tres sont pourvus, riches et satisfaits. Les
+imb&eacute;ciles manquent de tout, je les plains. Aimer et
+plaindre ne se s&eacute;parent pas. Et voil&agrave; le m&eacute;canisme
+peu compliqu&eacute; de ma pens&eacute;e.&raquo; Elle ne convertissait
+personne, mais elle donnait &agrave; chacun une raison
+nouvelle de l'estimer, en parlant ainsi.</p>
+<p>Telle je la vis dans cette journ&eacute;e que nous pass&acirc;mes
+&agrave; causer. Bien des choses de fond nous s&eacute;paraient;
+mais, parmi les &eacute;crivains c&eacute;l&egrave;bres, et m&ecirc;me
+parmi ceux qui ne le sont pas, je n'en ai pas connu
+un seul qui respect&acirc;t plus et mieux les opinions des
+autres et qui impos&acirc;t moins ses id&eacute;es. Elle mettait
+&agrave; l'aise ses adversaires par un ton de bonhomie o&ugrave;
+il n'y avait rien de simul&eacute;; elle indiquait sa mani&egrave;re
+de voir d'un trait simple et sobre; elle n'insistait
+pas. M&ecirc;me dans ses lettres, elle n'aimait gu&egrave;re
+la discussion, elle ne la prolongeait pas volontiers,
+au moins dans l'ordre de ses id&eacute;es sociales et politiques.
+Bien qu'elle y m&icirc;t toute son ardeur, elle ne
+recherchait pas pour elles l'occasion de la controverse;
+elle craignait de les compromettre. &laquo;Je n'ai
+pas de facult&eacute;s pour la discussion, disait-elle, et je
+fuis toutes les disputes, parce que j'y suis toujours
+battue, eusse-je dix mille fois raison.&raquo; Et quand
+par hasard elle s'est aventur&eacute;e sur le terrain br&ucirc;lant
+o&ugrave; ses r&ecirc;ves humanitaires essayent de prendre pied,
+elle interrompt, d&egrave;s qu'elle peut, la discussion: &laquo;Il
+para&icirc;t que je ne suis pas claire dans mes sermons;
+j'ai cela de commun avec les orthodoxes, mais je
+n'en suis pas; ni dans la notion de l'&eacute;galit&eacute;, ni dans
+celle de l'autorit&eacute;, je n'ai pas de plan fixe. Tu as l'air
+de croire que je te veux convertir &agrave; une doctrine,
+mais non, je n'y songe pas. Chacun part d'un point
+de vue dont je respecte le libre choix. En peu de
+mots, je pense r&eacute;sumer le mien: Ne pas se placer
+derri&egrave;re la vitre opaque par laquelle on ne voit rien
+que le reflet de son propre nez.&raquo;</p>
+<p>Cette <i>insignifiance d'aspect</i> n'&eacute;tait que pour le
+premier
+regard. Si le hasard ou une bonne inspiration
+amenait l'entretien sur certains sujets qui lui &eacute;taient
+familiers, sa parole froide et paresseuse s'animait
+un peu; ses grands yeux alanguis reprenaient du
+mouvement et de l'&eacute;clat. Sur deux sujets surtout,
+elle aimait &agrave; causer: la vie de famille et le
+th&eacute;&acirc;tre.
+Il n'&eacute;tait pas ais&eacute; de l'attirer sur le roman, m&ecirc;me
+sur
+ses romans &agrave; elle. Chose singuli&egrave;re! elle les avait
+presque tous oubli&eacute;s, et ce n'&eacute;tait pas une affectation,
+c'&eacute;tait une des formes ou l'un des signes de ce
+g&eacute;nie naturel qui travaillait en elle presque sans
+un effort de volont&eacute;. Avec les ann&eacute;es survenantes,
+d'autres inspirations avaient pris la place des premi&egrave;res.
+Aussi est-ce avec une parfaite sinc&eacute;rit&eacute;
+qu'elle raconte dans sa correspondance qu'elle est
+en train de refaire connaissance avec quelques-uns
+de ses romans les plus c&eacute;l&egrave;bres. &Agrave; la lettre,
+c'est
+du nouveau pour elle. Ce qu'elle m'avait dit de
+cette singuli&egrave;re sensation d'un auteur qui se ressaisit
+lui-m&ecirc;me, elle l'exprime &agrave; merveille, vers le m&ecirc;me
+temps, dans une de ses lettres &agrave; Dumas fils: &laquo;J'ai
+essay&eacute;, ces jours-ci, de devenir, moi aussi, un lecteur
+de ce pauvre romancier. &Ccedil;a m'arrive tous les
+dix ou quinze ans de m'y remettre comme &eacute;tude sinc&egrave;re
+et aussi d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e que s'il s'agissait d'un
+autre, puisque j'ai oubli&eacute; jusqu'aux noms des personnages
+et que je n'ai que la m&eacute;moire du sujet
+sans rien des moyens d'ex&eacute;cution. Je n'ai pas &eacute;t&eacute;
+satisfaite de tout; il s'en faut. J'ai relu <i>l'Homme de
+neige</i> et <i>le Ch&acirc;teau des D&eacute;sertes</i>. Ce que j'en
+pense
+n'a pas grand int&eacute;r&ecirc;t &agrave; rapporter; mais le
+ph&eacute;nom&egrave;ne
+que j'y cherchais et que j'y ai trouv&eacute; est
+assez curieux et peut vous servir.&raquo; Elle &eacute;tait, &agrave;
+ce
+moment, tomb&eacute;e dans un de ces &eacute;tats de
+st&eacute;rilit&eacute; passag&egrave;re
+que connaissent tous les &eacute;crivains. Il fallait
+pourtant se remettre &agrave; son &eacute;tat. &laquo;Mais alors, votre
+serviteur! il n'y avait plus personne. George Sand
+&eacute;tait aussi absent de lui-m&ecirc;me que s'il f&ucirc;t
+pass&eacute; &agrave;
+l'&eacute;tat de fossile. Pas une id&eacute;e d'abord, et puis, les
+id&eacute;es revenues, pas moyen d'&eacute;crire un mot.&raquo; Dans
+un acc&egrave;s de d&eacute;sespoir, elle prit un ou deux romans
+d'elle. D'abord elle ne comprenait rien du tout.
+&laquo;Peu &agrave; peu &ccedil;a s'est &eacute;clairci. Je me suis
+reconnue,
+dans mes qualit&eacute;s et mes d&eacute;fauts, et j'ai repris
+possession
+de mon <i>moi</i> litt&eacute;raire. &Agrave; pr&eacute;sent, c'est
+fini,
+en voil&agrave; pour longtemps &agrave; ne pas me relire.&raquo;</p>
+<p>Elle avait une sorte de modestie tr&egrave;s particuli&egrave;re;
+elle &eacute;tait <i>homme</i> de lettres sans en avoir le principal
+d&eacute;faut, la pr&eacute;occupation dominante de soi-m&ecirc;me
+et l'id&eacute;e fixe de ses oeuvres. Elle &eacute;tait sensible
+&agrave;
+l'&eacute;loge et ne laissait pas de conna&icirc;tre sa valeur;
+mais c'&eacute;tait le don de produire qu'elle estimait chez
+elle plut&ocirc;t que telle ou telle oeuvre. Elle ne ramenait
+jamais d'elle-m&ecirc;me le nom d'un de ses romans,
+et quand ce nom revenait, elle ne s'en souvenait que
+confus&eacute;ment. J'ai rarement vu &agrave; ce point le
+d&eacute;tachement
+d'un auteur; il m'arriva plusieurs fois de
+l'&eacute;tonner par la fid&eacute;lit&eacute; de ma m&eacute;moire,
+moins ingrate
+que la sienne pour tant d'oeuvres charmantes et passionn&eacute;es.</p>
+<p>Au fond, j'ose &agrave; peine le dire, tant ce mot est
+d&eacute;cri&eacute; par l'&eacute;cole des artistes raffin&eacute;s,
+c'&eacute;tait une
+bourgeoise. Elle en avait les habitudes, les instincts,
+particuli&egrave;rement celui de la maternit&eacute;, qui &eacute;tait
+&agrave;
+l'&eacute;tat de pr&eacute;destination chez elle, bien que souvent
+mal appliqu&eacute; et d&eacute;tourn&eacute; de son but.
+C'&eacute;tait une &acirc;me
+bourgeoise avec une imagination byronienne. Ce
+qu'il y a de constant, dans sa correspondance, c'est
+le souci de son int&eacute;rieur, de son m&eacute;nage, de ses
+enfants. Tout s'y ram&egrave;ne; elle presse sans cesse ses
+amis de venir la chercher l&agrave; o&ugrave; sont ses racines.
+Dans cette derni&egrave;re partie de son existence, combien
+elle se montre diff&eacute;rente de cette fantasque et
+superbe amazone d'un id&eacute;al chim&eacute;rique, qui avait
+chevauch&eacute;, dans de folles &eacute;quip&eacute;es, &agrave;
+travers tant
+de coeurs bris&eacute;s! C'est elle, c'est la m&ecirc;me qui,
+ramen&eacute;e
+dans des conditions &agrave; peu pr&egrave;s normales
+d'existence et dans son cadre familial, d&eacute;crit ainsi
+cette vie qui est devenue sa plus ch&egrave;re habitude et
+comme sa derni&egrave;re religion. &laquo;&Agrave; Nohant, c'est
+toujours
+la m&ecirc;me r&eacute;gularit&eacute; monastique: le d&eacute;jeuner,
+l'heure de promenade, les cinq heures de travail de
+ceux qui travaillent, le d&icirc;ner, le cent de dominos,
+la tapisserie, pendant laquelle Manceau<a name="FNanchor_15_15"></a><a
+ href="#Footnote_15_15"><sup>15</sup></a> me fait la
+lecture de quelque roman; Nini<a name="FNanchor_16_16"></a><a
+ href="#Footnote_16_16"><sup>16</sup></a>, assise sur la table,
+brodant aussi; l'ami Borie ronflant, le nez dans le
+calorif&egrave;re et pr&eacute;tendant qu'il ne dort plus du tout;
+Solange le faisant enrager; &Eacute;mile (Aucante) disant
+des sentences.&raquo; Voil&agrave; bien le tableau de famille
+auquel se m&ecirc;lent quelques profils d'amis. Car ce
+Nohant est une auberge hospitali&egrave;re, tout &agrave; fait
+&eacute;cossaise, ouverte toute l'ann&eacute;e aux intimes. Le
+jour, quand elle se porte bien, elle travaille &agrave; &laquo;son
+petit Trianon&raquo;; elle brouette des cailloux, elle
+arrache de mauvaises herbes, elle plante du lierre;
+elle s'&eacute;reinte dans un jardin de poup&eacute;e, et cela la fait
+dormir, dit-elle, et manger on ne peut mieux. On
+la voit d'ici, et dans quel costume n&eacute;glig&eacute; je la
+surpris,
+cette bonne travailleuse de la terre!</p>
+<p>La vie d'int&eacute;rieur, elle l'avait d'ailleurs
+recherch&eacute;e,
+m&ecirc;me &agrave; travers les circonstances les plus contraires,
+&agrave; condition que l'int&eacute;rieur f&ucirc;t r&eacute;gl&eacute;
+par elle
+et qu'on lui laiss&acirc;t certaines libert&eacute;s, d'ordinaire
+inconciliables. Quel est le sentiment qui dominait
+quand elle alla s'&eacute;tablir avec ses enfants &agrave; Majorque,
+tra&icirc;nant avec elle le pauvre Chopin, d&eacute;j&agrave;
+tr&egrave;s malade?
+Il faut lire ses lettres de l'hiver de 1839, dat&eacute;es de
+l'abbaye de Valdemosa, pour se rendre compte de
+cette sorte de maternit&eacute; exalt&eacute;e dans laquelle
+s'&eacute;tait
+transform&eacute;e toute autre affection et qu'elle &eacute;tendait
+sur le grand artiste souffrant. Dans cette famille
+r&eacute;unie d'une fa&ccedil;on assez bizarre, n'est-ce pas comme
+un autre enfant &agrave; elle qu'elle soigne et pour lequel elle
+se d&eacute;voue ainsi? Ne pourrait-on pas s'y tromper? La
+vieille Chartreuse &eacute;tait d'une po&eacute;sie incomparable;
+la nature &eacute;tait admirable, grandiose et sauvage; des
+aigles traversaient l'air au-dessus de leur t&ecirc;te; mais
+le climat devenait horrible, la pluie torrentielle; les
+habitants hostiles les regardaient comme des pestif&eacute;r&eacute;s.
+Tout cela e&ucirc;t paru tol&eacute;rable si Chopin avait
+pu s'en arranger; mais cette poitrine, bless&eacute;e &agrave; mort,
+allait de mal en pis. Une femme de chambre, amen&eacute;e
+de France &agrave; grands frais, commen&ccedil;ait &agrave; refuser le
+service, comme trop p&eacute;nible. On voyait le moment
+o&ugrave; L&eacute;lia, apr&egrave;s avoir fait le coup de balai et le
+pot-au-feu,
+allait aussi tomber de fatigue; car, outre son
+travail de pr&eacute;cepteur pour Maurice et Solange, outre
+son travail litt&eacute;raire, il y avait les soins continuels
+qu'exigeait le malade et l'inqui&eacute;tude mortelle qu'il
+lui causait. Enfin, faut-il le dire? L&eacute;lia &eacute;tait couverte
+de rhumatismes. On partit enfin; Chopin put partir
+aussi et, gr&acirc;ce &agrave; elle, arriver &agrave; Paris<a
+ name="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17"><sup>17</sup></a>.
+Il n'&eacute;tait que
+temps. Sans insister sur ce sujet, on pourrait dire
+qu'il y eut presque toujours ainsi, dans les affections
+les plus diverses de George Sand, je ne sais quel
+instinct maternel ind&eacute;cis ou &eacute;gar&eacute;, ce qui faisait
+dire
+&agrave; un homme d'esprit &laquo;qu'elle &eacute;tait la fille de
+Jean-Jacques
+Rousseau et de Mme de Warens&raquo;. L'infirmit&eacute;
+morale de cette nature, incompl&egrave;te et prodigue,
+&eacute;tait de confondre des sentiments trop diff&eacute;rents
+dans une sorte de m&eacute;lange que l'opinion, m&ecirc;me la
+plus indulgente, jugeait souvent &eacute;quivoque et refusait
+de comprendre.</p>
+<p>Quand l'instinct maternel fut &agrave; peu pr&egrave;s
+d&eacute;gag&eacute;
+de l'alliage et rendu &agrave; ses v&eacute;ritables objets, il
+s'empara
+de cette vie en ma&icirc;tre, presque en tyran. La
+vie de famille l'envahit. Elle est l'esclave de ses
+enfants et de ses petits-enfants; elle organise toute
+son existence pour les tenir en joie avec des jouets,
+avec des r&eacute;cits, pour les &eacute;lever, plus tard pour leur
+gagner des dots et les bien marier. C'est pour eux
+qu'elle fonde son fameux th&eacute;&acirc;tre des marionnettes,
+qui tient une si grande place dans sa vie. Maurice
+est l'<i>impresario</i>; elle-m&ecirc;me est le po&egrave;te de ces
+petits
+drames<a name="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18"><sup>18</sup></a>.
+&laquo;Je suis rest&eacute;e tr&egrave;s gaie, sans initiative
+pour amuser les autres, mais sachant les aider &agrave;
+s'amuser.&raquo;</p>
+<p>Quand elle voulut bien me promener &agrave; travers
+toute sa maison, apr&egrave;s une station au jardin, non
+loin de la rivi&egrave;re o&ugrave; elle avait manqu&eacute;, aux jours
+d'autrefois, dans un acc&egrave;s de jeune d&eacute;sespoir, de
+chercher une fin &agrave; une existence dont la perspective
+la troublait d&eacute;j&agrave;, c'est dans la petite salle de
+th&eacute;&acirc;tre
+qu'elle me conduisit, comme dans un lieu consacr&eacute;
+par les rites joyeux de la famille. Mais le th&eacute;&acirc;tre
+&eacute;tait vide et d&eacute;meubl&eacute;. Sur les parois humides je
+pus
+voir encore</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Du spectacle d'hier l'affiche
+d&eacute;chir&eacute;e.<br />
+</span></div>
+</div>
+<p>Tout sentait l'abandon momentan&eacute; dans la gentille
+salle, habitu&eacute;e aux applaudissements, aux rires de
+la famille et des amis. On avait pass&eacute; l'hiver et le
+printemps &agrave; Tamaris, pr&egrave;s Toulon, sur les bords de
+la M&eacute;diterran&eacute;e. On revenait esseul&eacute;, un peu
+d&eacute;sorient&eacute;
+&agrave; Nohant. La vie accoutum&eacute;e n'avait pas
+encore repris son cours. La ma&icirc;tresse de maison ne
+savait encore &laquo;o&ugrave; fourrer sa personne, ses bouquins
+et ses paperasses&raquo;. On lui arrangeait un cabinet
+de travail. Maurice s'&eacute;tait ennuy&eacute; &agrave; Tamaris,
+&laquo;de
+voir toujours la mer sans la franchir&raquo;. Il s'&eacute;tait
+envol&eacute; en Afrique. De l&agrave; il &eacute;tait parti sur le
+yacht du
+prince Napol&eacute;on pour Cadix et Lisbonne; il &eacute;tait
+m&ecirc;me question pour lui d'aller en Am&eacute;rique. Les
+com&eacute;diens ordinaires de Nohant &eacute;taient tous en
+vacances, et je crois me souvenir que <i>Balandard</i>, la
+grande marionnette dont il est si souvent question
+dans les lettres, &eacute;tait en r&eacute;paration.</p>
+<p>On &eacute;chappait difficilement, quand on venait &agrave;
+Nohant, &agrave; cette douce manie dont toute la maison
+&eacute;tait poss&eacute;d&eacute;e. Je n'y &eacute;chappai, ce
+jour-l&agrave;, que
+gr&acirc;ce &agrave; l'absence des principaux personnages de
+l'illustre th&eacute;&acirc;tre. En temps ordinaire, George Sand
+s'y mettait tout enti&egrave;re, coeur et &acirc;me, avec ses doigts
+de f&eacute;e. Elle faisait des sc&eacute;narios et des costumes
+pour les bonshommes; elle cherchait des effets nouveaux
+de travestissements et de mots; elle s'enthousiasmait
+franchement de ceux qu'avait trouv&eacute;s son
+fils Maurice. C'&eacute;tait pour elle comme une f&eacute;erie
+perp&eacute;tuelle
+dont elle s'enchantait na&iuml;vement, ne croyant
+pas qu'il puisse y avoir de plus grand plaisir pour
+les amis qu'elle invitait<a name="FNanchor_19_19"></a><a
+ href="#Footnote_19_19"><sup>19</sup></a>. Il n'est pas douteux que
+sa
+vocation litt&eacute;raire, d'ailleurs assez discutable, pour le
+th&eacute;&acirc;tre, ne f&ucirc;t n&eacute;e et ne se f&ucirc;t
+d&eacute;velopp&eacute;e au contact
+de ses marionnettes.</p>
+<p>Elle et ses enfants avaient fait, durant plusieurs
+hivers cons&eacute;cutifs dans la retraite de Nohant, avec
+quelques amis, leur seule distraction et leur principal
+souci de ces repr&eacute;sentations, qui finissaient par
+envahir les journ&eacute;es enti&egrave;res par le soin avec lequel
+on les pr&eacute;parait, au grand &eacute;tonnement des voisins
+imm&eacute;diats et des paysans, intrigu&eacute;s par une agitation
+sans but. Mme Sand a peint sous de vives couleurs
+cette vie en partie double, vie r&eacute;elle et vie
+d'artiste m&eacute;lang&eacute;es, en la transfigurant sur une plus
+grande sc&egrave;ne, dans une de ses plus int&eacute;ressantes
+nouvelles. Le fond est tout &agrave; fait le m&ecirc;me. C'est
+&laquo;une sorte de myst&egrave;re, qui r&eacute;sultait naturellement
+du vacarme prolong&eacute; assez avant dans les nuits,
+au milieu de la campagne, lorsque la neige ou
+le brouillard enveloppaient la maison, et que les
+serviteurs m&ecirc;mes, n'aidant ni aux changements de
+d&eacute;cor ni aux soupers, quittaient de bonne heure le
+logis; le tonnerre, les coups de pistolet, les roulements
+de tambour, les cris du drame et la musique
+du ballet, tout cela avait quelque chose de fantastique,
+et les rares passants qui en saisirent de loin
+quelque chose n'h&eacute;sit&egrave;rent pas &agrave; nous croire fous
+ou
+ensorcel&eacute;s.&raquo; C'est bien l&agrave; le point de
+d&eacute;part de cet
+ing&eacute;nieux et charmant r&eacute;cit qui servit de th&egrave;me
+&agrave;
+l'analyse de quelques id&eacute;es d'art et o&ugrave; il n'est pas
+difficile de reconna&icirc;tre dans <i>le Ch&acirc;teau des
+D&eacute;sertes</i>
+une sorte de Nohant id&eacute;alis&eacute;, de m&ecirc;me que dans
+C&eacute;lio et dans Stella les enfants de celle qui avait
+retrac&eacute; avec complaisance quelques-uns de ses propres
+traits dans la touchante image de Lucrezia Floriani.
+C'est ainsi que, sous sa main habile, la r&eacute;alit&eacute;
+devenait de l'art et souvent du grand art. Dans un
+autre roman, <i>l'Homme de neige</i>, un des r&eacute;cits les
+plus dramatiques de George Sand, il faut remarquer
+le r&ocirc;le consid&eacute;rable que l'auteur attribue &agrave; une
+repr&eacute;sentation de marionnettes. C'est un peu la sc&egrave;ne
+des <i>com&eacute;diens</i> dans <i>Hamlet</i> qui nous est rendue,
+avec de plus petites proportions et sur un plus petit
+th&eacute;&acirc;tre. Mais cette sc&egrave;ne est capitale, comme dans
+la pi&egrave;ce de Shakespeare, et les plus grands
+int&eacute;r&ecirc;ts,
+la r&eacute;v&eacute;lation et le ch&acirc;timent du crime,
+soup&ccedil;onn&eacute;
+non encore connu, tout est suspendu &agrave; cette
+repr&eacute;sentation
+o&ugrave; Christian Waldo et l'avocat Socfl&eacute;
+mettent tout leur esprit et toute leur &acirc;me &agrave; combiner
+les jeux de sc&egrave;ne et les surprises de la conversation
+imagin&eacute;e, d'o&ugrave; doit sortir le d&eacute;nouement. Encore
+un souvenir dramatis&eacute; du <i>Th&eacute;&acirc;tre de Nohant</i>.</p>
+<p>M&egrave;re de famille d&eacute;vou&eacute;e, tout enti&egrave;re
+&agrave; la vie int&eacute;rieure
+qu'elle cr&eacute;e autour d'elle, elle aimait qu'on
+la repr&eacute;sent&acirc;t sous cet aspect, et c'est dans ce
+sens qu'elle r&eacute;pondait aux questions de M. Louis
+Ulbach, qui avait l'intention de faire son portrait
+dans un journal. Elle l'assurait que, depuis vingt-cinq
+ann&eacute;es, sa vie &eacute;tait bien banale. &laquo;Que voulez-vous,
+disait-elle, je ne puis me hausser. Je ne suis
+qu'une bonne femme &agrave; qui on a pr&ecirc;t&eacute; des
+f&eacute;rocit&eacute;s
+de caract&egrave;re tout &agrave; fait fantastiques.&raquo; Elle tenait
+beaucoup &agrave; ce que l'on d&eacute;truis&icirc;t, dans l'opinion
+publique,
+la l&eacute;gende d'autrefois. &laquo;On m'a accus&eacute;e de
+n'avoir pas su aimer passionn&eacute;ment. Il me semble
+que j'ai v&eacute;cu de tendresse et qu'on pouvait bien s'en
+contenter. &Agrave; pr&eacute;sent, Dieu merci, on ne m'en
+demande pas davantage, et ceux qui veulent bien
+m'aimer, malgr&eacute; le manque d'&eacute;clat de ma vie et de
+mon esprit, ne se plaignent pas de moi.&raquo;</p>
+<p>Elle me disait &agrave; peu pr&egrave;s la m&ecirc;me chose, en
+termes fort simples. En abr&eacute;geant cette lettre biographique,
+il me semble que je reproduis quelques
+traits de sa conversation. Elle &eacute;crivait facilement,
+disait-elle, et avec plaisir, c'&eacute;tait sa
+r&eacute;cr&eacute;ation; car
+la correspondance &eacute;tait &eacute;norme, et c'&eacute;tait
+l&agrave; le travail.
+Si encore on n'avait &agrave; &eacute;crire qu'&agrave; ses amis!
+Mais elle &eacute;tait assaillie. &laquo;Que de demandes touchantes
+ou saugrenues! Toutes les fois que je ne
+peux rien, je ne r&eacute;ponds rien. Quelques-unes m&eacute;ritent
+que l'on essaye, m&ecirc;me avec peu d'espoir de
+r&eacute;ussir. Il faut alors r&eacute;pondre qu'on essayera...
+J'esp&egrave;re,
+apr&egrave;s ma mort, aller dans une plan&egrave;te o&ugrave; l'on
+ne saura ni lire ni &eacute;crire.&raquo; Chacun fait &agrave; sa
+mani&egrave;re
+l'image de son Paradis. Elle avait tant &eacute;crit pendant
+sa vie qu'elle voulait se reposer d'&eacute;crire toute
+l'&eacute;ternit&eacute;.
+Et de fait elle &eacute;tait l'obligeance m&ecirc;me, mais
+sans banalit&eacute;. Il est impossible de n'&ecirc;tre pas
+touch&eacute;,
+en parcourant cette vaste correspondance, de la bienveillance,
+je dirai m&ecirc;me de la charit&eacute; d'&acirc;me et d'art
+avec laquelle cette femme sup&eacute;rieure se met &agrave; la
+port&eacute;e des talents ou fractions de talent qui l'implorent,
+de la franchise d'&eacute;loge qui encourage les uns,
+de la sinc&eacute;rit&eacute;, non sans m&eacute;nagements,
+destin&eacute;e &agrave;
+d&eacute;courager les autres. C'est surtout l'avocat politique
+qui est infatigable en elle. Plus libre que son
+parti, bien que r&eacute;publicaine de naissance, comme
+elle le dit, elle ne cesse pas de demander, non pour
+elle, grand Dieu! mais pour des amis ou des clients
+politiques, menac&eacute;s ou frappes apr&egrave;s le coup
+d'&Eacute;tat,
+de r&eacute;clamer pour qu'on les laisse en France ou
+qu'on les rappelle de l'exil, et aupr&egrave;s de qui? aupr&egrave;s
+du prince Louis-Napol&eacute;on lui-m&ecirc;me, d'abord
+pr&eacute;sident,
+puis empereur, qui lui accordait un cr&eacute;dit
+presque illimit&eacute; d'influence. George Sand ne m&eacute;nageait
+pas ce cr&eacute;dit; sans rien c&eacute;der de ses opinions
+personnelles, elle obtenait presque toujours ce qu'elle
+demandait, et cela fait le plus grand honneur &agrave; la
+solliciteuse et au sollicit&eacute;. C'est une des rares circonstances
+o&ugrave; les droits de l'humanit&eacute; l'emportaient
+soit sur l'orgueil des partis irr&eacute;conciliables, soit sur
+l'orgueil du pouvoir infaillible.</p>
+<p>George Sand ne cachait rien ou presque rien de
+ses affaires intimes; elle ne modifiait cette vie si bien
+r&eacute;gl&eacute;e que pour accomplir quelques excursions en
+France, qui lui &eacute;taient n&eacute;cessaires pour chercher
+des cadres &agrave; ses romans; je ne parle pas d'un
+&eacute;tablissement
+qu'elle fit vers la fin &agrave; Palaiseau, pour
+&ecirc;tre, disait-elle, plus &agrave; la port&eacute;e des
+th&eacute;&acirc;tres de
+Paris, ou elle avait plusieurs pi&egrave;ces en pr&eacute;paration.
+Sauf cet &eacute;pisode assez court, c'est &agrave; Nohant qu'elle
+avait destin&eacute; de mourir, et c'est l&agrave;, en effet, qu'elle
+mourut, &agrave; l'&acirc;ge de soixante-douze ans, le 8 f&eacute;vrier
+1876. Elle n'avait aucune raison d'&ecirc;tre discr&egrave;te sur
+sa position mat&eacute;rielle: &laquo;Mes comptes ne sont pas
+embrouill&eacute;s. J'ai bien gagn&eacute; un million avec mon
+travail (en 1869); je n'ai pas mis un sou de c&ocirc;t&eacute;; j'ai
+tout donn&eacute;, sauf vingt mille francs, que j'ai plac&eacute;s
+pour ne pas co&ucirc;ter trop de tisane &agrave; mes enfants si je
+tombe malade; et encore ne suis-je pas bien s&ucirc;re de
+garder ce capital; car il se trouvera des gens qui en
+auront besoin, et si je me porte assez bien pour le
+renouveler, il faudra bien l&acirc;cher mes &eacute;conomies.
+Gardez-moi le secret, pour que je les garde le plus
+possible.&raquo;</p>
+<p>Quand il lui arrivait de faire allusion &agrave; quelque
+circonstance de sa vie pass&eacute;e, elle avait une mani&egrave;re
+de s'absoudre elle-m&ecirc;me, sans rien dissimuler, qui
+ne manquait pas d'une certaine originalit&eacute; de bonne
+humeur: &laquo;Je dois avoir de gros d&eacute;fauts; je suis
+comme tout le monde, je ne les vois pas. Je ne sais
+pas non plus si j'ai des qualit&eacute;s et des vertus. Si on
+a fait le bien, on ne s'en loue pas soi-m&ecirc;me, on
+trouve qu'on a &eacute;t&eacute; logique, voil&agrave; tout. Si on a
+fait le
+mal, c'est qu'on n'a pas su ce qu'on faisait. Mieux
+&eacute;clair&eacute;, on ne le ferait plus jamais.&raquo;
+Peut-&ecirc;tre trouvera-t-on
+cet examen de conscience trop complaisant
+et trop commode. Je le donne pour ce qu'il est
+et pour ce qu'il vaut, comme une preuve assez na&iuml;ve
+qu'elle avait une indulgence universelle dont il lui
+semblait juste de profiter pour elle-m&ecirc;me, ajoutant
+plaisamment: &laquo;Vous voulez savoir plus qu'il n'y en
+a.... L'individu nomm&eacute; George Sand cueille des
+fleurs, classe ses herbes, coud des robes et des
+manteaux pour son petit monde, et des costumes de
+marionnettes, lit de la musique, mais surtout passe
+des heures avec ses petits-enfants.... &Ccedil;a n'a pas
+&eacute;t&eacute;
+toujours si bien que &ccedil;a. Il a eu la b&ecirc;tise d'&ecirc;tre
+jeune,
+mais comme il n'a pas fait de mal, ni connu les mauvaises
+passions, ni v&eacute;cu pour la vanit&eacute;, il a le bonheur
+d'&ecirc;tre paisible et de s'amuser de tout.&raquo;</p>
+<p>&Agrave; cette date o&ugrave; je la rencontrai &agrave; Nohant, elle
+arrivait charg&eacute;e de plantes recueillies sur les bords
+de la M&eacute;diterran&eacute;e et dans la Savoie. Elle s'effrayait
+du rangement qu'elle avait &agrave; faire dans ses herbes,
+et de fait elle se livra presque tout le jour &agrave; ce travail,
+en causant. Mais il y avait un bien autre rangement
+&agrave; faire dans la maison. Le cabinet de travail &eacute;tait
+affreux, et rien qu'&agrave; le voir, il donnait le spleen. On
+en arrangeait un autre, o&ugrave; George Sand comptait travailler
+avec plaisir. En attendant, son atelier de travail
+&eacute;tait sa chambre &agrave; coucher. Elle me montra sur une
+table tr&egrave;s simple une pile de grandes feuilles de papier
+bleu, coup&eacute;es d'avance dans le format in-quarto.
+&laquo;Quand vous partirez ce soir, me dit-elle, je me
+mettrai &agrave; l'ouvrage, et je ne me coucherai que quand
+j'aurai rempli douze de ces pages.&raquo; C'&eacute;tait la t&acirc;che
+quotidienne: le travail &eacute;tait ainsi r&eacute;gl&eacute;
+d'avance;
+elle comptait sur l'exactitude de son inspiration, qui
+ne lui faisait presque jamais d&eacute;faut.</p>
+<p>Ce fut pour moi une occasion presque inesp&eacute;r&eacute;e
+de faire connaissance intime avec son proc&eacute;d&eacute; de
+travail, dont les r&eacute;sultats m'avaient toujours
+&eacute;tonn&eacute;
+par leur abondance non moins que par leur exacte
+r&eacute;gularit&eacute;. &Agrave; cette &eacute;poque de sa vie, elle
+faisait au
+moins son petit roman tous les ans, avec une pi&egrave;ce de
+th&eacute;&acirc;tre. &laquo;Ne voyez en moi qu'un vieux troubadour
+retir&eacute; des affaires, qui chante de temps en temps sa
+romance &agrave; la lune, sans grand souci de bien ou de
+mal chanter, pourvu qu'il dise le motif qui lui trotte
+dans la t&ecirc;te, et qui, le reste du temps, fl&acirc;ne
+d&eacute;licieusement.&raquo;</p>
+<p>J'avais &eacute;tudi&eacute; avec soin son oeuvre; deux
+caract&egrave;res
+m'avaient frapp&eacute;: l'&eacute;tonnante facilit&eacute; du talent,
+pouss&eacute;e jusqu'&agrave; la n&eacute;gligence, et l'absence trop
+visible de composition dans ses meilleurs romans.
+Elle s'aper&ccedil;ut clairement que m&ecirc;me au point de vue
+purement litt&eacute;raire, en dehors des questions de fond,
+pendant que je lui parlais de mes impressions, j'y
+mettais des r&eacute;serves. Elle parut m&eacute;contente, non que
+je fisse des r&eacute;serves, mais que je les gardasse pour
+moi; elle me demanda une franchise enti&egrave;re. Je
+m'expliquai donc, comme je le devais, sur ces
+deux points avec sinc&eacute;rit&eacute;. Elle m'en remercia et
+poussa la critique bien plus loin que je ne le faisais
+moi-m&ecirc;me, ce qui me donna une id&eacute;e tr&egrave;s favorable
+de sa nature litt&eacute;raire, avide de v&eacute;rit&eacute; et assez
+forte
+pour r&eacute;sister aux tentations subalternes de la flatterie.
+En r&eacute;veillant mes souvenirs et les compl&eacute;tant par
+les nombreuses confidences qui remplissent ses
+lettres les plus int&eacute;ressantes, je suis arriv&eacute; &agrave;
+me
+faire une id&eacute;e assez exacte de sa m&eacute;thode de travail
+et de ses id&eacute;es sur les conditions et les exigences de
+son art, qu'elle portait &agrave; l'&eacute;tat d'instinct jusqu'au
+jour o&ugrave;, dans une discussion c&eacute;l&egrave;bre, il fallut en
+trouver l'expression claire et la formule d&eacute;finitive.</p>
+<p>Il semble bien que c'&eacute;tait le plaisir d'&eacute;crire qui
+l'entra&icirc;nait, presque sans pr&eacute;m&eacute;ditation, &agrave;
+jeter un
+peu confus&eacute;ment sur le papier ses r&ecirc;ves, ses tendresses,
+ses m&eacute;ditations et ses chim&egrave;res, sous une
+forme concr&egrave;te et vivante.</p>
+<p>Pour se rendre compte de cette facilit&eacute; presque
+incroyable d'&eacute;crire, il fallait se rappeler qu'il y avait
+en elle, avec le don naturel que rien ne remplace, ce
+fonds d'exp&eacute;rience et de connaissances acquises,
+qui multiplie les ressources du talent et permet de le
+varier, non sans le fatiguer sans doute, mais sans
+l'&eacute;puiser jamais.&#8212;Le don de nature se constate
+et ne s'analyse gu&egrave;re. Comment expliquer avec pr&eacute;cision
+ce fait extraordinaire d'une imagination qui
+s'&eacute;prend avec ardeur de ses propres cr&eacute;ations, d'une
+facult&eacute; d'expression qui se trouve un jour toute
+pr&ecirc;te, sans avoir &eacute;t&eacute; pr&eacute;par&eacute;e, qui
+s'adapte presque
+sans t&acirc;tonnement et sans effort aux sujets les plus
+divers, &agrave; l'analyse et &agrave; l'action, comme si l'auteur ne
+trouvait rien de plus ais&eacute; et de plus naturel que de
+raconter ses visions int&eacute;rieures et de faire voir aux
+autres les personnages et les drames qui s'agitent en
+lui &agrave; l'aide d'un style qui n'est que sa pens&eacute;e devenue
+visible? C'est l&agrave; le don, il existe, et l'on trouve de
+ces esprits pr&eacute;destin&eacute;s qui se jouent des
+difficult&eacute;s
+de l'expression avec une aisance lumineuse et une
+libert&eacute; pleine de gr&acirc;ce, tandis que d'autres
+&eacute;crivains,
+artistes profonds, mais laborieux, se travaillent eux-m&ecirc;mes
+et fatiguent leur intelligence pour accomplir
+leur oeuvre, non certes sans succ&egrave;s, mais avec un
+effort qui laisse sa trace dans chaque page, dans
+chaque phrase, dans chaque mot. Le sillon est
+creus&eacute; profond&eacute;ment, mais le lecteur semble y avoir
+collabor&eacute; lui-m&ecirc;me. De l&agrave;, selon les degr&eacute;s
+o&ugrave; se
+place l'&eacute;crivain, une estime ou une admiration qui
+n'est pas exempte d'un certain sentiment de lassitude.</p>
+<p>Mais chez George Sand, &agrave; ce don naturel se joignait
+une culture tr&egrave;s vari&eacute;e, tr&egrave;s &eacute;tendue. Elle
+avait
+beaucoup lu, et, bien qu'elle l'e&ucirc;t fait &agrave; tort et
+&agrave; travers,
+il lui &eacute;tait rest&eacute; de ces &eacute;tudes diverses des
+alluvions assez riches qui, m&ecirc;l&eacute;es &agrave; son propre
+fonds, l'enrichissaient singuli&egrave;rement et aidaient &agrave;
+sa f&eacute;condit&eacute;. Personne n'a mieux compris qu'elle et
+mieux exprim&eacute; la n&eacute;cessit&eacute; de l'&eacute;tude pour
+l'art. &laquo;Je
+ne sais rien, disait-elle; mais cependant il me reste
+quelque chose d'avoir beaucoup lu et beaucoup appris....
+Je ne sais rien, parce que je n'ai plus de m&eacute;moire;
+mais j'ai beaucoup appris, et &agrave; dix-sept ans
+je passais mes nuits &agrave; apprendre. Si les choses ne
+sont pas rest&eacute;es en moi &agrave; l'&eacute;tat distinct, elles
+ont fait
+tout de m&ecirc;me leur miel dans mon esprit.&raquo; Nous
+avons vu, en effet, dans l'<i>Histoire de ma vie</i>, combien
+de lectures elle avait travers&eacute;es au hasard, mais non
+st&eacute;rilement, puisque de chaque auteur, po&egrave;te, philosophe,
+publiciste, Byron, Goethe, Leibniz et Rousseau,
+il &eacute;tait rest&eacute; quelque parcelle qui roulait un
+peu confus&eacute;ment dans le vaste et puissant courant de
+sa vie c&eacute;r&eacute;brale. Elle ne cessait de recommander
+cette m&eacute;thode aux dilettantes, aux amateurs, ou bien
+encore aux jeunes paresseux qui s'adressaient &agrave; elle,
+comme &agrave; une conseill&egrave;re commode qui allait leur
+dire: &laquo;Vous avez du g&eacute;nie; fiez-vous &agrave; lui et
+marchez
+sans crainte&raquo;. C'est ce que r&eacute;pondent d'ordinaire
+les grands avocats consultants de la gloire &agrave;
+tous les solliciteurs qui les importunent et &agrave; qui ils
+envoient bien vite, pour s'en d&eacute;barrasser, quelque
+compliment st&eacute;r&eacute;otyp&eacute;, avec leur
+b&eacute;n&eacute;diction litt&eacute;raire.
+George Sand s'abstenait de payer en ce genre
+de monnaie banale les jeunes aspirants &agrave; l'art:
+&laquo;Vous voulez &ecirc;tre litt&eacute;rateur, &eacute;crivait-elle
+&agrave; l'un
+d'eux, je le sais bien. Je vous ai dit: Vous pouvez
+l'&ecirc;tre si vous apprenez tout. L'art n'est pas un don
+qui puisse se passer d'un savoir &eacute;tendu dans tous les
+sens.... Vous pouvez &ecirc;tre frapp&eacute; du manque de
+solidit&eacute;
+de la plupart des &eacute;crits et des productions
+actuelles: tout vient du manque d'&eacute;tude. Jamais un
+bon esprit ne se formera s'il n'a pas vaincu les difficult&eacute;s
+de toute esp&egrave;ce de travail, ou au moins de
+certains travaux qui exigent la tension de la volont&eacute;.&raquo;
+Elle est implacable, pour ceux &agrave; qui elle s'int&eacute;resse,
+sur cette hygi&egrave;ne pr&eacute;paratoire de la volont&eacute; qui
+ne
+conduit pas &agrave; l'&eacute;rudition proprement dite, mais qui
+d&eacute;veloppe une aptitude sp&eacute;ciale &agrave; tout comprendre,
+le
+jour o&ugrave; il le faudra et o&ugrave; l'&eacute;crivain le voudra.
+L'art
+tout seul, livr&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me, se d&eacute;vore et se
+consume.
+&laquo;Vous avez les instincts et les go&ucirc;ts de l'art,
+dit-elle &agrave; l'un des favoris de sa critique; mais vous
+pouvez constater &agrave; chaque instant que l'artiste purement
+artiste est impuissant, c'est-&agrave;-dire m&eacute;diocre ou
+excessif, c'est-&agrave;-dire fou.... Vous croyez pouvoir produire
+sans avoir amass&eacute;.... Vous croyez qu'on s'en tire
+avec de la r&eacute;flexion et des conseils. Non, on ne s'en
+tire pas. Il faut avoir v&eacute;cu et cherch&eacute;. Il faut avoir
+dig&eacute;r&eacute; beaucoup; aim&eacute;, souffert, attendu, et en
+piochant
+toujours. Enfin, il faut savoir l'escrime &agrave; fond
+avant de se servir de l'&eacute;p&eacute;e. Voulez-vous faire comme
+tous ces gamins de lettres qui se croient des gaillards
+parce qu'ils impriment des platitudes et des
+billeves&eacute;es? Fuyez-les comme la peste, ils sont les
+vibrions de la litt&eacute;rature<a name="FNanchor_20_20"></a><a
+ href="#Footnote_20_20"><sup>20</sup></a>.&raquo; C'est l&agrave;, on
+en conviendra,
+une m&acirc;le et fi&egrave;re rh&eacute;torique qui vaut toutes
+les rh&eacute;toriques de l'&eacute;cole. C'&eacute;tait la voix
+puissante
+d'un talent m&ucirc;ri; les conseils de sa vieillesse &agrave;
+l'impatiente
+jeunesse de ses solliciteurs confinaient &agrave;
+la plus haute morale: &laquo;L'art est une chose sacr&eacute;e,
+s'&eacute;criait-elle, un calice qu'il ne faut aborder qu'apr&egrave;s
+le je&ucirc;ne et la pri&egrave;re. Oubliez-le, si vous ne pouvez
+mener de front l'&eacute;tude des choses de fond et l'essai
+des premi&egrave;res forces de l'invention.&raquo;</p>
+<p>L'&eacute;tude des choses de fond, c'est la condition de
+l'&eacute;crivain futur. S'il ne s'est pas amass&eacute; d'avance un
+tr&eacute;sor de connaissances s&eacute;rieuses, dans un ordre
+quelconque des id&eacute;es o&ugrave; s'est exerc&eacute;e la grande
+curiosit&eacute; humaine, histoire, sciences naturelles,
+droit, &eacute;conomie politique, philosophie, qu'importe
+qu'il ait l'outil? L'outil travaille &agrave; vide; que devient
+l'artiste dans son frivole labeur, s'il ne l'applique pas
+&agrave; quelque mati&egrave;re r&eacute;sistante, s'il ne s'occupe que
+de
+la forme, indiff&eacute;rent aux choses, s'il ne se fait pas
+une loi de p&eacute;n&eacute;trer en tout sujet au del&agrave; du banal
+et
+du convenu et de donner des dessous et de la solidit&eacute;
+&agrave; sa peinture?</p>
+<p>Excellents conseils et qu'elle avait, toute sa vie,
+appliqu&eacute;s pour son propre compte, ne cessant pas
+de porter, dans les ordres les plus divers des connaissances
+humaines, sa mobile et enthousiaste curiosit&eacute;.
+D'ailleurs, s'il faut des racines dans l'art comme
+dans la vie, elle en avait et qui dataient de loin et
+qu'elle ne cessait pas de d&eacute;velopper et de fortifier
+dans le sol d'o&ugrave; s'&eacute;lan&ccedil;ait son talent en superbes
+moissons. C'&eacute;tait telle science, comme l'histoire naturelle,
+dont elle avait fait une constante &eacute;tude, ou
+d'une mani&egrave;re plus large, la nature, qu'elle n'avait
+pas cess&eacute; de contempler des yeux de son corps et de
+son esprit. Un probl&egrave;me d'histoire naturelle la passionnait,
+elle ne le quittait pas qu'elle ne l'e&ucirc;t r&eacute;solu,
+et pendant tout le temps qu'elle en poursuivait la
+solution, rien n'existait plus pour elle. Il lui arrivait,
+par exemple, pendant des mois entiers, de s'occuper
+de recherches de ce genre avec son fils Maurice, qui
+en &eacute;tait &eacute;pris de son c&ocirc;t&eacute;; elle n'avait
+plus dans sa
+cervelle que des noms plus ou moins barbares. Dans
+ses r&ecirc;ves, elle ne voyait que prismes rhombo&iuml;des,
+reflets chatoyants, cassures ternes, cassures r&eacute;sineuses;
+ils passaient des heures enti&egrave;res &agrave; se demander:
+&laquo;Tiens-tu l'<i>orthose</i>?&#8212;Tiens-tu l'<i>albite</i>?&raquo;
+Elle avait, au lendemain de ces orgies scientifiques,
+toutes les peines du monde &agrave; se remettre &agrave; la vie
+ordinaire et &agrave; ses besognes accoutum&eacute;es; mais elle
+y revenait avec plus de force. D'autres fois, c'&eacute;tait
+la botanique qui la poss&eacute;dait: &laquo;Ce que j'aimerais, ce
+serait de m'y livrer absolument; ce serait pour moi
+le paradis sur la terre.&raquo; N'&eacute;tait-ce pas encore un
+travail de ce genre que ces excursions annuelles
+qu'elle entreprenait &agrave; travers la France? &laquo;J'aime &agrave;
+avoir vu ce que je d&eacute;cris. N'euss&eacute;-je que trois mots
+&agrave; dire d'une localit&eacute;, j'aime &agrave; la regarder dans
+mon
+souvenir et &agrave; me tromper le moins que je peux.&raquo;
+Elle avait une mani&egrave;re &agrave; elle de regarder la nature,
+silencieusement. Mais ce silence &eacute;tait actif; elle
+absorbait chaque d&eacute;tail pr&eacute;sent devant ses yeux, et
+l'emportait vivant dans sa vision interne, aussi
+nette que la perception m&ecirc;me. De l&agrave; le charme et la
+v&eacute;rit&eacute; de ses paysages. M&ecirc;me quand on ne les a pas
+vus dans la r&eacute;alit&eacute;, on s'&eacute;crie devant eux,
+involontairement,
+comme devant le portrait d'un grand
+ma&icirc;tre, quand on ne conna&icirc;t pas l'original: &laquo;C'est
+bien cela!&raquo; L'art seul vous fait croire &agrave; la ressemblance.</p>
+<p>D'autres racines, plus profondes encore, c'&eacute;taient
+celles qui l'attachaient, depuis les premi&egrave;res ann&eacute;es
+de sa jeunesse, &agrave; tout un ensemble d'id&eacute;es
+philosophiques,
+politiques et religieuses<a name="FNanchor_21_21"></a><a
+ href="#Footnote_21_21"><sup>21</sup></a>. Elles s'&eacute;taient
+enfonc&eacute;es
+de bonne heure dans cette &acirc;me ouverte et
+avide; elles s'y &eacute;taient, de bonne heure aussi,
+exag&eacute;r&eacute;es
+et fauss&eacute;es; &agrave; la longue, pourtant, quelques-unes
+s'&eacute;taient redress&eacute;es d'elles-m&ecirc;mes par la force
+naturelle d'un bon esprit; d'autres s'&eacute;taient assouplies,
+dans leur rigidit&eacute; primitive, &agrave; la rude &eacute;cole de
+la vie. Plut&ocirc;t que d'insister encore une fois sur les
+aberrations de go&ucirc;t et de bon sens qui l'avaient
+d&eacute;sign&eacute;e
+autrefois aux inqui&eacute;tudes de la conscience
+publique, ou m&ecirc;me &agrave; des haines et &agrave; des vengeances
+terribles venues de deux c&ocirc;t&eacute;s bien diff&eacute;rents de
+l'opinion, du c&ocirc;t&eacute; de Proudhon et du c&ocirc;te de Louis
+Veuillot, mieux vaudrait montrer George Sand dans
+la derni&egrave;re p&eacute;riode de sa vie, la repr&eacute;senter non
+pas comme une convertie &agrave; la mod&eacute;ration, ni comme
+le transfuge de ses id&eacute;es, mais s'appliquant, avec une
+bonne foi m&eacute;ritoire, &agrave; les modifier dans une mesure
+plus acceptable pour elle-m&ecirc;me et &agrave; reconqu&eacute;rir, au
+moins sur certains points, la libert&eacute; de son <i>moi</i> et son
+ind&eacute;pendance d'esprit.</p>
+<p>Certes il reste bien toujours en elle, soit en politique,
+soit en philosophie, une part suffisante d'exag&eacute;ration
+et de paradoxes. Mais comme il y a loin
+d&eacute;j&agrave;&#8212;par l'intervalle du temps et des id&eacute;es&#8212;de
+la r&eacute;volt&eacute;e d'autrefois! Depuis l'exp&eacute;rience de la
+guerre et de la Commune, ce n'est qu'&agrave; des traits
+assez rares, clairsem&eacute;s dans la correspondance, que
+l'on reconna&icirc;trait l'ancienne amie de Mazzini et d'Armand
+Barb&egrave;s, l'utopiste des r&eacute;formes sur la condition
+des femmes et le mariage, la disciple enthousiaste
+et fougueuse de l'&Eacute;vangile de Pierre Leroux, la
+sectaire du Christianisme r&eacute;form&eacute; par le
+panth&eacute;isme
+sombre de Lamennais, plus tard l'ardente r&eacute;volutionnaire
+de 1848, la collaboratrice de Ledru-Rollin, le
+mena&ccedil;ant r&eacute;dacteur des <i>Bulletins de la
+R&eacute;publique</i>
+&eacute;man&eacute;s du minist&egrave;re de l'Int&eacute;rieur. Tant
+d'&eacute;v&eacute;nements
+n'ont pas &eacute;t&eacute; perdus pour elle, ni en politique, ni
+en philosophie sociale. Nous n'en voulons ici donner
+que quelques preuves. Je ne les veux m&ecirc;me pas tirer
+de ce fameux <i>Journal d'un Voyageur pendant la
+guerre</i>, que la <i>Revue des Deux Mondes</i> publia avec
+tant de succ&egrave;s, au grand scandale de quelques lecteurs,
+mais de la Correspondance elle-m&ecirc;me, un t&eacute;moin
+qui ne peut pas mentir. Le 28 avril 1871 elle &eacute;crivait
+&agrave; Flaubert: &laquo;L'exp&eacute;rience que Paris essaye ou
+subit ne prouve rien contre les lois du progr&egrave;s, et
+si j'ai quelques principes acquis dans l'esprit, bons
+ou mauvais, ils n'en sont ni &eacute;branl&eacute;s ni modifi&eacute;s.
+Il y a longtemps que j'ai accept&eacute; la patience, comme
+on accepte le temps qu'il fait, la dur&eacute;e de l'hiver, la
+vieillesse, l'insucc&egrave;s sous toutes ses formes. Mais je
+crois que les gens de parti (sinc&egrave;res) doivent changer
+leurs formules ou s'apercevoir peut-&ecirc;tre du vide de
+toute formule <i>a priori</i>.&raquo; Et &agrave; Mme Adam, le 15
+juin de la m&ecirc;me ann&eacute;e: &laquo;Pleurons des larmes de
+sang sur nos illusions et nos erreurs.... Nos principes
+peuvent et doivent rester les m&ecirc;mes; mais l'application
+s'&eacute;loigne, et il peut se faire que nous soyons
+condamn&eacute;s &agrave; vouloir ce que nous ne voudrions pas.&raquo;</p>
+<p>Quoi qu'elle en dise, les principes eux-m&ecirc;mes
+s'&eacute;taient, non pas &eacute;branl&eacute;s dans le fond, mais
+modifi&eacute;s
+dans l'application. &Agrave; un jeune enthousiaste qui
+lui envoyait des po&eacute;sies politiques: &laquo;Merci,
+r&eacute;pondait-elle;
+mais ne me d&eacute;diez pas ces vers-l&agrave;.... Je
+hais le sang r&eacute;pandu, et je ne veux plus de cette
+th&egrave;se: &laquo;Faisons le mal pour amener le bien; tuons
+pour cr&eacute;er&raquo;. Non, non, ma vieillesse proteste contre
+la tol&eacute;rance o&ugrave; ma jeunesse a flott&eacute;. Il faut nous
+d&eacute;barrasser des th&eacute;ories de 1793; elles nous ont
+perdus. Terreur et Saint-Barth&eacute;lemy, c'est la m&ecirc;me
+voie.... Maudissez tous ceux qui creusent des <i>charniers</i>.
+La vie n'en sort pas. C'est une erreur historique
+dont il faut nous d&eacute;gager. Le mal engendre le
+mal....&raquo; (21 octobre 1871.) Et dans le style familier
+qu'elle aime jusqu'&agrave; l'abus, avec ce tutoiement qui
+est chez elle un reste de la vie d'artiste, elle disait
+&agrave; Flaubert: &laquo;J'ai &eacute;crit jour par jour mes
+impressions
+et mes r&eacute;flexions durant la crise. La <i>Revue
+des Deux Mondes</i> publie ce journal. Si tu le lis, tu
+verras que partout la vie a &eacute;t&eacute; d&eacute;chir&eacute;e
+&agrave; fond,
+m&ecirc;me dans les pays o&ugrave; la guerre n'a pas
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;!
+Tu verras aussi que je n'ai pas gob&eacute;, quoique tr&egrave;s
+gobeuse, la blague des partis.&raquo; Le style n'est pas
+noble, mais combien expressif!</p>
+<p>Elle raille son enthousiasme d'autrefois sans critique
+et sans d&eacute;fiance, cet optimisme, impatient des
+d&eacute;lais, qui voulait r&eacute;aliser le progr&egrave;s,
+imm&eacute;diatement
+et &agrave; tout prix, f&ucirc;t-ce par la force. Elle avait
+cependant beaucoup fait pour am&eacute;liorer sa nature, et
+voil&agrave; que les &eacute;v&eacute;nements de Paris remettent tout
+en
+question &agrave; ses yeux: &laquo;J'avais gagn&eacute; beaucoup sur
+mon propre caract&egrave;re, j'avais &eacute;teint les
+&eacute;bullitions
+inutiles et dangereuses, j'avais sem&eacute; sur mes volcans
+de l'herbe et des fleurs qui venaient bien, et je me
+figurais que tout le monde pouvait s'&eacute;clairer, se corriger
+ou se contenir..., et voil&agrave; que je m'&eacute;veille d'un
+r&ecirc;ve.... C'est pourtant mal de d&eacute;sesp&eacute;rer....
+&Ccedil;a passera,
+j'esp&egrave;re. Mais <i>je suis malade du mal de ma
+nation et de ma race.</i>&raquo;&#8212;&laquo;D&eacute;fendons-nous de
+mourir!&raquo; s'&eacute;crie-t-elle sans cesse, et elle ajoute:
+&laquo;Je parle comme si je devais vivre longtemps, et
+j'oublie que je suis tr&egrave;s vieille. Qu'importe? je vivrai
+dans ceux qui vivront apr&egrave;s moi.&raquo; (1871.)</p>
+<p>En toute chose, m&ecirc;me dans l'ordre philosophique,
+il se produit ainsi chez elle un notable apaisement;
+la passion excessive, qui jette dans chacune de ses
+id&eacute;es une flamme d'orage, s'est calm&eacute;e. Elle demeure
+spiritualiste ardente, comme elle l'a toujours &eacute;t&eacute;,
+mais elle ne croit plus n&eacute;cessaire de faire la guerre
+au christianisme; elle reste en dehors, elle ne fulmine
+plus. On chercherait en vain, dans sa correspondance
+des derni&egrave;res ann&eacute;es, ces d&eacute;clamations
+furibondes contre le pr&ecirc;tre qui &eacute;clataient &agrave; tout
+propos et hors de propos, vingt ans auparavant,
+dans ses romans et dans ses lettres. Quant &agrave; ses
+convictions philosophiques, elle les d&eacute;fend avec une
+obstination indomptable et m&eacute;ritoire contre l'intol&eacute;rance
+&agrave; rebours du mat&eacute;rialisme qui se pr&eacute;tend
+scientifique. Elle ne supporte pas qu'on lui dise:
+&laquo;Croyez cela avec moi, sous peine de rester avec
+les hommes du pass&eacute;, d&eacute;truisons pour prouver,
+abattons tout pour reconstruire&raquo;. Elle r&eacute;pond:
+&laquo;Bornez-vous &agrave; prouver et ne nous commandez
+rien&raquo;. Ce n'est pas le r&ocirc;le de la science d'abattre
+&agrave; coups de col&egrave;re et &agrave; l'aide des passions....
+Vous
+dites: &laquo;Il faut que la foi br&ucirc;le et tue la science, ou
+que la science chasse et dissipe la foi&raquo;. Cette mutuelle
+extermination ne me para&icirc;t pas le fait d'une
+bataille, ni l'oeuvre d'une g&eacute;n&eacute;ration. La libert&eacute;
+y
+p&eacute;rirait<a name="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22"><sup>22</sup></a>.&raquo;
+Elle ne voit pas la n&eacute;cessit&eacute; de forcer
+son entendement pour en chasser de nobles id&eacute;es, et
+de d&eacute;truire en soi certaines facult&eacute;s <i>pour faire
+pi&egrave;ce
+aux d&eacute;vots</i>. &laquo;Il n'est pas n&eacute;cessaire, il n'est
+pas
+utile de tant affirmer le n&eacute;ant, dont nous ne savons
+rien. Il me semble qu'en ce moment on va trop loin,
+dans l'affirmation d'un r&eacute;alisme &eacute;troit et un peu
+grossier, dans la science comme dans l'art.&raquo;</p>
+<p>On le voit, elle s'est graduellement affranchie des
+jougs de coterie qui ont pes&eacute; sur elle si durement,
+et de l'influence excessive de certains personnages
+qui l'ont presque d&eacute;poss&eacute;d&eacute;e d'elle-m&ecirc;me.
+Elle se
+retrouve et se ressaisit avec ses convictions et
+aussi ses chim&egrave;res mais du moins avec celles qui
+sont bien &agrave; elle et qui constituent son <i>moi</i>. Elle
+remonte &agrave; un niveau d'o&ugrave; sa passion et surtout celle
+des autres l'avaient fait trop souvent descendre.</p>
+<p>Dans l'intervalle, des talents nouveaux avaient
+surgi. Au moins dans l'ordre de ses travaux personnels,
+elle ne voulait en ignorer aucun. Elle s'int&eacute;ressait
+vivement &agrave; ces diverses manifestations de la vie
+litt&eacute;raire. Elle avait &eacute;t&eacute; en relations d'exquise
+courtoisie
+avec Octave Feuillet, qu'elle loua vivement et
+spontan&eacute;ment pour le <i>Roman d'un jeune homme pauvre</i>;
+elle resta m&ecirc;me avec lui en excellents termes
+jusqu'&agrave; l'apparition de l'<i>Histoire de Sibylle</i>, qui
+provoqua
+de sa part une r&eacute;ponse am&egrave;re et passionn&eacute;e,
+<i>Mademoiselle de la Quintinie</i>. Elle avait suivi avec
+int&eacute;r&ecirc;t les d&eacute;buts d'Edmond About, elle y avait
+applaudi
+non sans quelques protestations contre le syst&egrave;me
+de la raillerie perp&eacute;tuelle. &laquo;On s'est beaucoup
+moqu&eacute; de nos d&eacute;sespoirs d'il y a trente ans. Vous
+riez, vous autres, mais bien plus tristement que nous
+ne pleurions.&raquo; Elle s'&eacute;tonnait surtout que les jeunes
+talents s'obstinassent &laquo;&agrave; voir et &agrave; montrer
+uniquement
+la vie de mani&egrave;re &agrave; r&eacute;volter douloureusement
+tout ce que l'on a d'honn&ecirc;tet&eacute; dans le coeur. Nous en
+&eacute;tions, nous, &agrave; peindre l'homme souffrant, le
+bless&eacute;
+de la vie. Vous peignez, vous, l'homme ardent qui
+regimbe contre la souffrance et qui, au lieu de rejeter
+la coupe, la remplit &agrave; pleins bords et l'avale. Mais
+cette coupe de force et de vie vous tue; &agrave; preuve que
+tous les personnages de <i>Madelon</i> sont morts &agrave; la fin
+du drame, honteusement morts, sauf <i>Elle</i>, la personnification
+du vice, toujours jeune et triomphant.&raquo;
+Cette sorte de partialit&eacute; du succ&egrave;s, sinon de la
+sympathie,
+l'irrite. &laquo;Donc, quoi? Ce vice seul est une force,
+l'honneur et la vertu n'en sont pas?... Je conviendrai
+avec vous que Feuillet et moi nous faisons, chacun
+&agrave; notre point de vue, des l&eacute;gendes plut&ocirc;t que des
+romans de moeurs. Je ne vous demande, moi, que
+de faire ce que nous ne savons faire; et puisque
+vous connaissez si bien les plaies et les l&egrave;pres de
+cette soci&eacute;t&eacute;, de susciter <i>le sens de la force</i>
+dans le
+milieu que vous montrez si vrai<a name="FNanchor_23_23"></a><a
+ href="#Footnote_23_23"><sup>23</sup></a>.&raquo; Elle avait pour
+Alexandre Dumas un vrai culte fait d'admiration et
+de tendresse. Elle jouit profond&eacute;ment de son succ&egrave;s;
+elle lit <i>l'Affaire Cl&eacute;menceau</i> avec une sollicitude
+maternelle; elle lui sugg&egrave;re aussit&ocirc;t la contre-partie,
+qui pourra devenir, quelque temps apr&egrave;s, en
+changeant le sexe, <i>la Princesse Georges</i>. Lorsque
+Alexandre Dumas se fait pour un jour publiciste,
+apr&egrave;s la guerre et la Commune, empruntant &agrave; Junius
+son masque et sa plume, elle applaudit avec ravissement,
+elle proclame que c'est un pur chef-d'oeuvre.
+&laquo;Comme vous allez au fond des choses et comme
+vous savez mettre des faits o&ugrave; je ne mets que des
+intentions! Et puis, comme c'est dit! d&eacute;velopp&eacute; et
+serr&eacute; en m&ecirc;me temps, vigoureux, &eacute;mu et
+solide!&raquo;
+Ce qu'elle ne se lassait pas d'admirer, c'est l'entente
+et la force sc&eacute;nique, la <i>vis dramatica</i>
+pr&eacute;destin&eacute;e &agrave;
+de si grands succ&egrave;s qu'elle se faisait gloire d'avoir
+devin&eacute;s: &laquo;Vous souvenez-vous que je vous ai dit,
+apr&egrave;s <i>Diane de Lys</i>, que vous les enterreriez tous!...
+Je m'en souviens, moi, parce que mon impression
+&eacute;tait d'une force et d'une certitude compl&egrave;tes. Vous
+aviez l'air de ne pas vous en douter, vous &eacute;tiez si
+jeune! Je vous ai peut-&ecirc;tre r&eacute;v&eacute;l&eacute; &agrave;
+vous-m&ecirc;me, et
+c'est une des bonnes choses que j'ai faites en ma
+vie.&raquo;</p>
+<p>Elle qui avait tant de soucis pour transformer ses
+romans en pi&egrave;ces et qui, d'ailleurs, ne se piquait pas
+d'une grande science des agencements sc&eacute;niques, elle
+&eacute;tait frapp&eacute;e de cette franchise d'allure, de cet accent
+de v&eacute;rit&eacute; forte dans les situations et les sentiments
+o&ugrave; <i>les autres</i> n'&eacute;chappent pas &agrave; la
+convention. &laquo;Et
+quels progr&egrave;s depuis ce temps-l&agrave;! Vous &ecirc;tes
+arriv&eacute;
+&agrave; savoir ce que vous faites et &agrave; imposer votre
+volont&eacute;
+au public. Vous irez plus loin encore, et toujours
+plus loin<a name="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24"><sup>24</sup></a>.&raquo;
+Cette aimable proph&eacute;tie qu'elle lui
+envoyait avec ses b&eacute;n&eacute;dictions maternelles, c'est au
+public &agrave; dire si elle s'est r&eacute;alis&eacute;e.</p>
+<p>Si je voulais d&eacute;finir l'esprit de George Sand, en
+dehors des &eacute;pisodes et des aventures de sa vie
+litt&eacute;raire,
+je dirais que c'&eacute;tait un esprit dogmatique et
+passionn&eacute;. Dogmatique, en ce sens qu'elle avait des
+convictions fermes sur des choses fondamentales. Il
+faut distinguer la valeur des id&eacute;es et la foi aux id&eacute;es.
+Quelle que f&ucirc;t la valeur des siennes, elle y croyait
+fortement, elle les prenait fort au s&eacute;rieux; elle ne
+permettait pas qu'en quelque milieu que ce f&ucirc;t,
+sceptique ou gouailleur, on en plaisant&acirc;t; elle y subordonnait
+instinctivement la meilleure partie d'elle-m&ecirc;me,
+son art. Or les id&eacute;es ont une telle force en
+soi, que, fussent-elles contestables, elles communiquent
+quelque chose de cette force aux esprits qui
+s'en nourrissent; elles lui donnent un caract&egrave;re
+d'&eacute;l&eacute;vation et de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; en
+comparaison de ceux
+qui se font une sorte d'esth&eacute;tique de l'indiff&eacute;rence
+absolue. C'est l&agrave; le secret de cette sup&eacute;riorit&eacute;
+qu'elle
+semble avoir conserv&eacute;e dans sa longue correspondance
+avec Flaubert, o&ugrave; furent abord&eacute;es quelques-unes
+des plus d&eacute;licates questions de la litt&eacute;rature,
+o&ugrave; purent se contr&ocirc;ler r&eacute;ciproquement deux
+mani&egrave;res
+tout &agrave; fait diverses et presque oppos&eacute;es de
+concevoir l'art.</p>
+<p>Cette controverse amicale dura pr&egrave;s de douze
+ann&eacute;es, de 1864 &agrave; 1876. Comment &eacute;tait n&eacute;e
+cette
+amiti&eacute; litt&eacute;raire entre deux personnages si
+diff&eacute;rents,
+il importe peu; sans doute ils se rencontr&egrave;rent un
+jour &agrave; ce fameux d&icirc;ner Magny o&ugrave; George Sand ne
+manquait pas de para&icirc;tre, quand elle passait par
+Paris, ne f&ucirc;t-ce que pour reprendre langue dans
+ce pays des lettr&eacute;s qu'elle oubliait dans les longs
+s&eacute;jours de Nohant. Apr&egrave;s cette rencontre, plus ou
+moins fortuite, Flaubert avait applaudi de toutes ses
+forces &agrave; la premi&egrave;re repr&eacute;sentation de <i>Villemer</i>,
+et
+George Sand, reconnaissante, lui &eacute;crivait &laquo;qu'elle
+l'aimait de tout son coeur&raquo;. La connaissance &eacute;tait
+faite; les lettres devinrent de plus en plus fr&eacute;quentes;
+elles devaient durer autant que la vie de
+George Sand. Elle avait admir&eacute; <i>Madame Bovary</i>;
+pour <i>Salammb&ocirc;</i>, elle avait tout de suite vu le
+d&eacute;faut
+de la cuirasse. &laquo;Ouvrage tr&egrave;s fort, tr&egrave;s beau,
+disait-elle, mais qui n'a vraiment d'int&eacute;r&ecirc;t que pour
+les artistes et les &eacute;rudits. Ils le discutent d'autant
+plus, mais ils le lisent, tandis que le public se contente
+de dire: &laquo;C'est peut-&ecirc;tre superbe, mais les
+gens de ce temps-l&agrave; ne m'int&eacute;ressent pas du tout<a
+ name="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25"><sup>25</sup></a>.&raquo;</p>
+<p>Elle avait laiss&eacute;, sans doute, percer quelque
+chose de cette impression en causant avec Flaubert,
+qui, de son c&ocirc;t&eacute;, avait plaisant&eacute;, para&icirc;t-il,
+&laquo;le vieux
+troubadour de pendule d'auberge, qui toujours
+chante et chantera le parfait amour&raquo;. Troubadour,
+le nom pla&icirc;t &agrave; George Sand, elle l'adopte en riant et
+se d&eacute;signe ainsi elle-m&ecirc;me depuis ce jour-l&agrave;.
+L'artiste
+et le troubadour, c'&eacute;tait bien l&agrave; l'opposition des
+deux auteurs, caract&eacute;ris&eacute;e par deux mots pittoresques,
+et ce fut l'occasion toute naturelle de la
+controverse. Il est assez vraisemblable qu'avant cette
+&eacute;poque George Sand, bien qu'elle e&ucirc;t souvent touch&eacute;
+en passant &agrave; ce sujet de l'art, n'avait jamais port&eacute; sa
+r&eacute;flexion sur son art personnel, qu'elle ne s'&eacute;tait
+jamais rendu un compte bien exact ni de ses proc&eacute;d&eacute;s
+de compositions ni du but qu'elle poursuivait.
+Elle avait en cela, comme en autre chose, ob&eacute;i &agrave; ses
+instincts et particuli&egrave;rement &agrave; cette vocation
+d'&eacute;crire
+pour raconter et pour peindre, qui s'exprimait chez
+elle avec une force irr&eacute;sistible et une facilit&eacute; qui
+tenait du prodige. Ce qui l'amena &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir sur
+ces
+sujets et &agrave; se d&eacute;finir elle-m&ecirc;me, ce fut le
+spectacle
+des tendances et des richesses contraires qui surgissaient
+autour d'elle, et la comparaison des talents
+les plus divers qui s'imposait &agrave; elle. Le r&eacute;alisme ne
+faisait que commencer; elle put &agrave; peine conna&icirc;tre le
+premier grand succ&egrave;s de M. Zola. Mais Flaubert,
+mais Jules et Edmond de Goncourt r&eacute;v&eacute;laient dans
+chacune de leurs oeuvres un art nouveau, o&ugrave; se
+combinaient l'influence de Balzac par l'intensit&eacute; de
+l'observation et celle de Th&eacute;ophile Gautier par la
+pr&eacute;occupation et le souci de la forme. Il y avait l&agrave;
+des sympt&ocirc;mes qui saisirent la curiosit&eacute; de George
+Sand, tenue en &eacute;veil et avertie. Elle profita des hasards
+de la vie d'abord, puis des relations d'amiti&eacute;
+qui la rapproch&egrave;rent de Flaubert, pour pr&eacute;ciser,
+d&egrave;s qu'elle en eut l'occasion, les diff&eacute;rences de
+temp&eacute;rament
+litt&eacute;raire qu'elle sentait en elle, en pr&eacute;sence
+de ces groupes nouveaux ou des personnalit&eacute;s
+qui en r&eacute;sumaient le mieux les tendances. Le contraste
+&eacute;tait frappant entre sa nature, prodigue jusqu'&agrave;
+l'exc&egrave;s, toute en effusion litt&eacute;raire, d'une
+f&eacute;condit&eacute;
+in&eacute;puisable, d'une abondance si spontan&eacute;e et si naturelle
+d'expression qu'elle-m&ecirc;me se comparait &agrave;
+une &laquo;eau de source qui court sans trop savoir ce
+qu'elle pourrait refl&eacute;ter en s'arr&ecirc;tant<a
+ name="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26"><sup>26</sup></a>&raquo;,
+et un &eacute;crivain
+tel que Flaubert, esprit d'invention et d'expression
+laborieuse, difficile envers soi-m&ecirc;me comme
+envers les autres, inquiet et m&eacute;content de son
+oeuvre, un des repr&eacute;sentants de ce groupe et de
+cette race d'artistes excessifs, grands ouvriers de
+la forme, bijoutiers de style, ciseleurs de cam&eacute;es
+rares, un chercheur acharn&eacute; du mot le plus expressif
+ou de l'&eacute;pith&egrave;te la plus d&eacute;corative, se torturant
+sur une page comme si l'avenir du monde ou
+mieux l'avenir de l'art en d&eacute;pendait, tourment&eacute; par
+une sorte d'acuit&eacute; et de subtilit&eacute; maladive de sensations
+litt&eacute;raires, &eacute;puisant ainsi dans le d&eacute;tail sa
+riche personnalit&eacute; d'artiste, indiff&eacute;rent au fond des
+choses, ne prenant ni parti ni passion pour les
+grandes id&eacute;es qui m&egrave;nent le monde, curieux seulement
+de noter la diversit&eacute; des caract&egrave;res qu'elles
+inspirent ou des manies qu'elles produisent, observateur
+impassible des marionnettes humaines et des
+fils secrets qui les agitent. Il n'en avait pas &eacute;t&eacute;
+toujours
+ainsi. <i>Madame Bovary</i> avait repr&eacute;sent&eacute;, dans
+l'histoire de cet esprit, un moment de dilatation et
+d'&eacute;panouissement, une richesse et une largeur de
+composition, une sorte de bonheur de produire, une
+joie dans la f&eacute;condit&eacute; qu'il ne trouve pas plus tard.
+Cette large veine s'&eacute;tait d&eacute;tourn&eacute;e ensuite du
+grand
+courant humain sur des curiosit&eacute;s arch&eacute;ologiques ou
+des singularit&eacute;s de cas pathologiques.</p>
+<p>De l&agrave; une certaine d&eacute;saffection du public, une
+impopularit&eacute;
+croissante, et de l&agrave; aussi, chez l'&eacute;crivain,
+bien des ombrages et des d&eacute;couragements.
+George Sand ne cesse pas de le relever dans ses d&eacute;faillances;
+elle lui prodigue les meilleurs conseils,
+au hasard de son coeur et de sa plume; elle l'excite,
+le rassure, semant, &agrave; travers sa correspondance, les
+id&eacute;es les plus saines sur la vraie situation de l'artiste,
+qui ne doit pas s'isoler trop orgueilleusement
+de l'humanit&eacute;, sur les conditions de l'art, sur les
+devoirs qu'il impose et qu'il ne faut pas confondre
+avec les servitudes et les exigences des coteries.
+Dans toute cette partie de la correspondance, tout
+en se peignant au naturel, George Sand se maintient
+&agrave; un niveau tr&egrave;s &eacute;lev&eacute; de raison et de
+coeur. Pleine
+de sollicitude pour le cher artiste tourment&eacute; et malade,
+elle fait tous ses efforts pour lui communiquer
+quelque chose de sa s&eacute;r&eacute;nit&eacute; et de sa vigueur
+saine
+d'esprit. Qu'il s'abandonne un peu plus &agrave; son imagination
+naturelle; qu'il la tourmente moins au
+risque de la paralyser: &laquo;Vous m'&eacute;tonnez toujours
+avec votre travail p&eacute;nible; est-ce une coquetterie?
+&Ccedil;a para&icirc;t si peu.... Quant au style, j'en fais meilleur
+march&eacute; que vous. Le vent joue de ma vieille harpe
+comme il lui pla&icirc;t. Il a ses <i>hauts</i> et ses <i>bas</i>,
+ses
+grosses notes et ses d&eacute;faillances; au fond, &ccedil;a m'est
+&eacute;gal, pourvu que l'&eacute;motion vienne, mais je ne peux
+rien trouver en <i>moi</i>. C'est l'<i>autre</i> qui chante &agrave;
+son
+gr&eacute;, mal ou bien, et, quand j'essaye de penser &agrave;
+&ccedil;a,
+je m'en effraye et me dis que je ne suis rien, rien du
+tout. Mais une grande sagesse nous sauve; nous
+savons nous dire: &laquo;Eh bien, quand nous ne serions
+absolument que des instruments, c'est encore un
+joli &eacute;tat et une sensation &agrave; nulle autre pareille que
+de se sentir vibrer....&raquo; Laissez donc le vent courir
+un peu dans vos cordes. Moi, je crois que vous prenez
+plus de peine qu'il ne faut, et que vous devriez
+laisser faire l'<i>autre</i> plus souvent....&raquo; Elle revient
+&agrave;
+chaque instant sur ce conseil qui contient en germe
+toute une hygi&egrave;ne appropri&eacute;e au talent de Flaubert,
+devenu le tourmenteur et le supplici&eacute; de lui-m&ecirc;me.
+&laquo;Ayez donc moins de cruaut&eacute; envers vous. Allez
+de l'avant, et, quand le souffle aura produit, vous
+remonterez le ton g&eacute;n&eacute;ral et sacrifierez ce qui ne
+doit pas venir au premier plan. Est-ce que &ccedil;a ne se
+peut pas? Il me semble que si. Ce que vous faites
+para&icirc;t si facile, si abondant! C'est un trop-plein
+perp&eacute;tuel.
+Je ne comprends rien &agrave; votre angoisse.&raquo;
+Elle souffre aussi de voir qu'il se f&acirc;che &agrave; tout propos
+contre le public, qu'il est <i>ind&eacute;col&eacute;reux</i>.
+&laquo;&Agrave; l'&acirc;ge
+que tu as, j'aimerais te voir moins irrit&eacute;, moins
+occup&eacute; de la b&ecirc;tise des autres. Pour moi, c'est du
+temps perdu, comme de se r&eacute;crier sur l'ennui de la
+pluie et des mouches. Le public, &agrave; qui l'on dit tant
+qu'il est b&ecirc;te, se f&acirc;che et n'en devient que plus
+b&ecirc;te.
+Apr&egrave;s &ccedil;a, peut-&ecirc;tre que cette indignation chronique
+est un besoin de ton organisation; moi, elle me
+tuerait.&raquo; Elle combat sans cesse son h&eacute;r&eacute;sie
+favorite,
+qui est que l'on &eacute;crit pour vingt personnes
+intelligentes et qu'on se moque du reste. &laquo;Ce n'est
+pas vrai, puisque l'absence de succ&egrave;s t'irrite et
+t'affecte.&raquo;</p>
+<p>Pas de m&eacute;pris pour le public! Il faut &eacute;crire pour
+tous ceux qui ont soif de lire et qui peuvent profiter
+d'une bonne lecture. Pas d'isolement orgueilleux en
+dehors de l'humanit&eacute;! Elle ne peut pas admettre que,
+sous pr&eacute;texte d'&ecirc;tre artiste, on cesse d'&ecirc;tre
+soi-m&ecirc;me,
+et que l'homme de lettres d&eacute;truise l'homme. Quelle
+singuli&egrave;re manie, d&egrave;s qu'on &eacute;crit, de vouloir
+&ecirc;tre un
+autre homme que l'&ecirc;tre r&eacute;el, d'&ecirc;tre celui qui doit
+dispara&icirc;tre, celui qui s'annihile, celui qui n'est pas!
+Quelle fausse r&egrave;gle de bon go&ucirc;t! Pour elle, elle se
+met tant qu'elle peut dans <i>la peau de ses bonshommes</i>.
+Tout &eacute;crivain doit faire ainsi, s'il veut int&eacute;resser. Il
+ne s'agit pas de mettre sa personne en sc&egrave;ne. Cela,
+en effet, ne vaut rien. &laquo;Mais retirer son &acirc;me de ce
+que l'on fait, quelle est cette fantaisie maladive?
+Cacher sa propre opinion sur les personnages que
+l'on met en sc&egrave;ne, laisser par cons&eacute;quent le lecteur
+incertain sur l'opinion qu'il en doit avoir, c'est vouloir
+n'&ecirc;tre pas compris, et, d&egrave;s lors, le lecteur vous
+quitte; car, s'il veut entendre l'histoire que vous lui
+racontez, c'est &agrave; la condition que vous lui montriez
+clairement que celui-ci est un fort, celui-l&agrave; un faible.&raquo;
+&Ccedil;'a &eacute;t&eacute; le tort impardonnable de l'<i>&Eacute;ducation
+sentimentale</i>
+et l'unique cause de son &eacute;chec. &laquo;Cette volont&eacute;
+de peindre les choses comme elles sont, les aventures
+de la vie comme elles se pr&eacute;sentent &agrave; la vue,
+n'est pas bien raisonn&eacute;e, selon moi. Peignez en r&eacute;aliste
+ou en po&egrave;te les choses inertes, cela m'est &eacute;gal;
+mais quand on aborde les mouvements du coeur
+humain, c'est autre chose. Vous ne pouvez pas vous
+abstraire de cette contemplation; car l'homme, c'est
+vous, et les hommes, c'est le lecteur.&raquo;</p>
+<p>Flaubert r&eacute;pondait qu'il pr&eacute;f&eacute;rait une phrase
+bien
+faite &agrave; toute la m&eacute;taphysique, et il se renfermait,
+avec une sorte de myst&egrave;re jaloux, dans le culte de la
+forme. Tout r&eacute;cemment le <i>Journal des Goncourt</i> nous
+donnait un croquis intime d'une de ces s&eacute;ances du
+club des initi&eacute;s, au bureau de l'<i>Artiste</i>; il nous
+retra&ccedil;ait
+l'image alourdie de Th&eacute;ophile Gautier r&eacute;p&eacute;tant
+et rab&acirc;chant amoureusement cette phrase: &laquo;De la
+forme na&icirc;t l'id&eacute;e&raquo;, une phrase que lui avait dite le
+matin m&ecirc;me Flaubert et qu'il regardait comme la
+formule supr&ecirc;me de l'&eacute;cole, et qu'il voulait qu'on
+grav&acirc;t sur les murs. C'est contre cette &eacute;cole que
+George Sand use les derni&egrave;res armes de sa dialectique
+toujours jeune malgr&eacute; l'&acirc;ge. Ce sont l&agrave; des
+formules d&eacute;plorables, des partis pris excessifs <i>en
+paroles</i>. &laquo;Au fond, disait-elle &agrave; Flaubert, tu lis, tu
+creuses, tu travailles plus que moi et qu'une foule
+d'autres. Tu es plus riche cent fois que nous tous;
+tu es un riche et tu cries comme un pauvre. Faites la
+charit&eacute; &agrave; un gueux qui a de l'or plein sa paillasse,
+mais qui ne veut se nourrir que de phrases bien faites
+et de mots choisis.... Mais, b&ecirc;ta, fouille dans ta paillasse
+et mange ton or. Nourris-toi des id&eacute;es et des
+sentiments amass&eacute;s dans ta t&ecirc;te et dans ton coeur;
+les mots et les phrases, la <i>forme</i>, dont tu fais tant de
+cas, sortira toute seule de ta digestion. Tu la consid&egrave;res
+comme un but, elle n'est qu'un effet.... La
+supr&ecirc;me impartialit&eacute; est une chose antihumaine;
+un roman doit &ecirc;tre humain avant tout. S'il ne l'est
+pas, on ne lui sait point gr&eacute; d'&ecirc;tre bien &eacute;crit,
+bien compos&eacute; et bien observ&eacute; dans le d&eacute;tail. La
+qualit&eacute; essentielle lui manque: l'int&eacute;r&ecirc;t.&raquo;
+Et la
+note affectueuse venait corriger ce que le conseil
+avait de s&eacute;v&egrave;re: &laquo;Il te faut un succ&egrave;s
+apr&egrave;s une
+mauvaise chance qui t'a troubl&eacute; profond&eacute;ment; je te
+dis o&ugrave; sont les conditions certaines de ce succ&egrave;s.
+Garde ton culte pour la forme; mais occupe-toi
+davantage du fond (qui &eacute;tait, pour elle, les id&eacute;es et
+la signification pr&eacute;cise de l'oeuvre). Ne prends pas la
+vertu vraie pour un lieu commun en litt&eacute;rature. Donne-lui
+son repr&eacute;sentant; fais passer l'honn&ecirc;te et le fort
+&agrave; travers ces fous et ces idiots dont tu aimes &agrave; te
+moquer.
+Quitte la caverne des r&eacute;alistes et reviens &agrave; la
+vraie r&eacute;alit&eacute;, qui est m&ecirc;l&eacute;e de beau et de
+laid, de
+terne et de brillant, mais o&ugrave; la volont&eacute; du bien trouve
+quand m&ecirc;me sa place et son emploi.&raquo;</p>
+<p>J'ai tenu &agrave; terminer ce portrait par ces belles et
+simples paroles qui lui donnent son vrai relief et sa
+vraie couleur. Quoi qu'on puisse dire de George
+Sand, de ses aventures de toute sorte, des &eacute;v&eacute;nements
+d'id&eacute;e ou autres, o&ugrave; l'a jet&eacute;e la fougue de son
+imagination, enfin de ses chim&egrave;res qui, en un temps,
+sont all&eacute;es jusqu'&agrave; la violence de la pens&eacute;e, il
+est certain
+qu'&agrave; mesure qu'on avance dans sa vie, not&eacute;e presque
+jour pour jour dans sa correspondance, on voit
+s'accro&icirc;tre le tr&eacute;sor de son exp&eacute;rience et de sa
+raison,
+sa fortune intellectuelle, et se mieux fixer l'emploi
+de ces biens ch&egrave;rement pay&eacute;s. Et quoi qu'on
+puisse penser d'elle un jour, de sa vie et de son
+oeuvre, il se d&eacute;gage de ses lettres comme une image
+ennoblie des qualit&eacute;s rares qui resteront son signe
+privil&eacute;gi&eacute; dans l'histoire litt&eacute;raire de ce temps:
+la
+f&eacute;condit&eacute; merveilleuse des conceptions, le g&eacute;nie
+naturel du style et une id&eacute;e fi&egrave;re de l'art, qui
+constitue
+la probit&eacute; de son talent.</p>
+<h4>FIN</h4>
+<br />
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13">13</a>
+<div class="note">
+<p> <i>Lut&egrave;ce</i>.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14">14</a>
+<div class="note">
+<p> Th&eacute;ophile Gautier.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15">15</a>
+<div class="note">
+<p> Un jeune graveur malade, recueilli chez elle.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16">16</a>
+<div class="note">
+<p> Une de ses petites-filles.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17">17</a>
+<div class="note">
+<p> Voir sp&eacute;cialement les lettres des 14 novembre, 14
+d&eacute;cembre
+1838, des 15 et 20 janvier, 22 f&eacute;vrier et 8 mars 1839.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18">18</a>
+<div class="note">
+<p> Mme Sand a recueilli avec soin les principales de ces
+pi&egrave;ces dans un volume &agrave; part: <i>le Th&eacute;&acirc;tre
+de Nohant</i>, o&ugrave; se
+trouvent <i>le Drac, Plutus, le Pav&eacute;, la Nuit de No&euml;l,
+Marielle</i>.
+Ce ne sont pas tout &agrave; fait les pi&egrave;ces telles qu'elles
+avaient &eacute;t&eacute;
+r&eacute;cit&eacute;es sur la sc&egrave;ne de Nohant, d'apr&egrave;s un
+canevas d&eacute;taill&eacute;,
+mais telles que l'auteur les a &eacute;crites apr&egrave;s coup, sous
+l'impression
+qui lui en &eacute;tait rest&eacute;e.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19">19</a>
+<div class="note">
+<p> Voir la lettre, si curieuse &agrave; ce point de vue, &agrave;
+Flaubert,
+du 31 d&eacute;cembre 1867.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20">20</a>
+<div class="note">
+<p> &Agrave; c&ocirc;t&eacute; de ces conseils, nous voudrions en
+placer d'autres,
+emprunt&eacute;s &agrave; des lettres in&eacute;dites au comte d'A...,
+dont la
+belle-fille est devenue plus tard un de nos meilleurs romanciers.
+Mme Sand voulait qu'avant tout on respect&acirc;t l'originalit&eacute;
+de chaque esprit qui entre dans la carri&egrave;re des lettres:
+&laquo;Vous savez, disait-elle, que je suis toute &agrave; votre
+service.
+Mais, croyez-moi, ne soumettez &agrave; aucune consultation, pas
+m&ecirc;me &agrave; la mienne, le talent et l'avenir de votre jeune
+&eacute;crivain.
+Laissez-la se risquer et se produire dans sa spontan&eacute;it&eacute;.
+Je sais par exp&eacute;rience que les avis les plus sinc&egrave;res
+peuvent retarder l'&eacute;lan et faire d&eacute;vier
+l'individualit&eacute;.... Elle
+sait &eacute;crire, elle appr&eacute;cie bien, elle est tr&egrave;s
+capable de faire de
+la bonne critique. Quant &agrave; l'imagination, si elle n'en a pas,
+aucun conseil ne lui en donnera, et si elle en a, les conseils
+risquent de lui en &ocirc;ter. Dites-lui que tant que j'ai
+consult&eacute; les
+autres, je n'ai pas eu d'inspiration, et que j'en ai eu le jour
+o&ugrave; j'ai risqu&eacute; d'aller seule.&raquo; (6 ao&ucirc;t 1860.)</p>
+</div>
+<a name="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21">21</a>
+<div class="note">
+<p> Ce qu'elle souffrait le moins, c'&eacute;tait l'opinion de certains
+critiques l&eacute;gers qui disent &laquo;qu'on n'a pas besoin d'une
+croyance &agrave; soi pour &eacute;crire, et qu'il suffit de
+r&eacute;fl&eacute;chir les faits
+et les figures comme un miroir.... Non, ce n'est pas vrai, le lecteur
+ne s'attache qu'&agrave; l'&eacute;crivain, qu'&agrave; une
+individualit&eacute;, qu'elle
+lui plaise ou qu'elle le choque. Il sent qu'il a affaire &agrave; une
+personne et non &agrave; un instrument.&raquo; (1er mars 1803, <i>Correspondance
+in&eacute;dite</i>, cit&eacute;e plus haut.)</p>
+</div>
+<a name="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22">22</a>
+<div class="note">
+<p> Lettre &agrave; M. Louis Viardot, 10 juin 1868.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23">23</a>
+<div class="note">
+<p> Lettre &agrave; M. Edmond About, mars 1863.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24">24</a>
+<div class="note">
+<p> Lettre &agrave; Alexandre Dumas, 23 mai 1871. Voir, pour le
+commencement de cette amiti&eacute;, la lettre &agrave; M. Charles
+Edmond,
+du 27 novembre 1857.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25">25</a>
+<div class="note">
+<p> Lettre &agrave; Maurice Sand du 20 juin 1865.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26">26</a>
+<div class="note">
+<p> Lettres du 10 mars 1862.</p>
+</div>
+<hr style="width: 65%;" />
+<a name="TABLE_DES_MATIERES"></a>
+<h2>TABLE DES MATI&Egrave;RES</h2>
+<br />
+<p><a href="#CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE PREMIER</a></p>
+<p>LES ANN&Eacute;ES D'ENFANCE ET DE JEUNESSE DE GEORGE
+SAND.&#8212;LES ORIGINES ET LA FORMATION DE SON
+ESPRIT.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_II">CHAPITRE II</a></p>
+<p>HISTOIRE DES OEUVRES DE GEORGE SAND.&#8212;L'ORDRE ET
+LA SUCCESSION PSYCHOLOGIQUE DE SES ROMANS.<br />
+<br />
+</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_III">CHAPITRE III</a></p>
+<p>LES SOURCES DE L'INSPIRATION DE GEORGE SAND.&#8212;LES
+ID&Eacute;ES ET LES SENTIMENTS.<br />
+<br />
+</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</a></p>
+<p>L'INVENTION ET L'OBSERVATION CHEZ GEORGE SAND.&#8212;SON
+STYLE.&#8212;CE QUI DOIT P&Eacute;RIR ET CE QUI SURVIVRA
+DANS SON OEUVRE.<br />
+<br />
+</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_V">CHAPITRE V</a></p>
+<p>LA VIE INTIME &Agrave; NOHANT.&#8212;LA M&Eacute;THODE DE TRAVAIL
+DE GEORGE SAND.&#8212;SA DERNI&Egrave;RE CONCEPTION DE
+L'ART.</p>
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+<pre>
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+End of the Project Gutenberg EBook of George Sand, by Elme Caro
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GEORGE SAND ***
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+
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+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+</pre>
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