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+ <title>The book</title>
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13025 ***</div>
+
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+
+<h1>LA MARQUISE</h1>
+
+<br><br>
+<h2>I.</h2>
+
+<p>La marquise de R... n'était pas fort spirituelle, quoiqu'il
+soit reçu en littérature que toutes les vieilles femmes
+doivent pétiller d'esprit. Son ignorance était extrême sur
+toutes les choses que le frottement du monde ne lui avait
+point apprises. Elle n'avait pas non plus cette excessive
+délicatesse d'expression, cette pénétration exquise, ce
+tact merveilleux qui distinguent, à ce qu'on dit, les
+femmes qui ont beaucoup vécu. Elle était, au contraire,
+étourdie, brusque, franche, quelquefois même cynique.
+Elle détruisait absolument toutes les idées que je m'étais
+faites d'une marquise du bon temps. Et pourtant elle
+était bien marquise, et elle avait vu la cour de Louis XV;
+mais, comme ç'avait été dès lors un caractère d'exception,
+je vous prie de ne pas chercher dans son histoire
+l'étude sérieuse des moeurs d'une époque. La société me
+semble si difficile à connaître bien et à bien peindre dans
+tous les temps, que je ne veux point m'en mêler. Je me
+bornerai à vous raconter de ces faits particuliers qui établissent
+des rapports de sympathie irrécusable entre les
+hommes de toutes les sociétés et de tous les siècles.</p>
+
+<p>Je n'avais jamais trouvé un grand charme dans la société
+de cette marquise. Elle ne me semblait remarquable
+que pour la prodigieuse mémoire qu'elle avait conservée
+du temps de sa jeunesse, et pour la lucidité virile avec
+laquelle s'exprimaient ses souvenirs. Du reste, elle était,
+comme tous les vieillards, oublieuse des choses de la
+veille et insouciante des événements qui n'avaient point
+sur sa destinée une influence directe.</p>
+
+<p>Elle n'avait pas eu une de ces beautés piquantes qui,
+manquant d'éclat et de régularité, ne pouvaient se passer
+d'esprit. Une femme ainsi faite en acquérait pour devenir
+aussi belle que celles qui l'étaient davantage. La marquise,
+au contraire, avait eu le malheur d'être incontestablement
+belle. Je n'ai vu d'elle que son portrait, qu'elle
+avait, comme toutes les vieilles femmes, la coquetterie
+d'étaler dans sa chambre à tous les regards. Elle y était
+représentée en nymphe chasseresse, avec un corsage de
+satin imprimé imitant la peau de tigre, des manches de
+dentelle, un arc de bois de sandal et un croissant de
+perles qui se jouait sur ses cheveux crêpés. C'était, malgré
+tout, une admirable peinture, et surtout une admirable
+femme; grande, svelte, brune, avec des yeux noirs,
+des traits sévères et nobles, une bouche vermeille qui
+ne souriait point, et des mains qui, dit-on, avaient fait
+le désespoir de la princesse de Lamballe. Sans la dentelle,
+le satin et la poudre, c'eût été vraiment là une de
+ces nymphes fières et agiles que les mortels apercevaient
+au fond des forêts ou sur le flanc des montagnes pour en
+devenir fous d'amour et de regret.</p>
+
+<p>Pourtant la marquise avait eu peu d'aventures. De
+son propre aveu, elle avait passé pour manquer d'esprit.
+Les hommes blasés d'alors aimaient moins la beauté pour
+elle-même que pour ses agaceries coquettes. Des femmes
+infiniment moins admirées lui avaient ravi tous ses adorateurs,
+et, ce qu'il y a d'étrange, elle n'avait pas semblé
+s'en soucier beaucoup. Ce qu'elle m'avait raconté, <i>à bâtons
+rompus</i>, de sa vie me faisait penser que ce coeur-là
+n'avait point eu de jeunesse, et que la froideur de l'égoïsme
+avait dominé toute autre faculté. Cependant je voyais autour
+d'elle des amitiés assez vives pour la vieillesse: ses
+petits-enfants la chérissaient, et elle faisait du bien sans
+ostentation; mais comme elle ne se piquait pas de principes,
+et avouait n'avoir jamais aimé son amant, le
+vicomte de Larrieux, je ne pouvais pas trouver d'autre
+explication à son caractère.</p>
+
+<p>Un soir je la vis plus expansive encore que de coutume.
+Il y avait de la tristesse dans ses pensées. «Mon cher
+enfant, me dit-elle, le vicomte de Larrieux vient de mourir
+de sa goutte; c'est une grande douleur pour moi, qui
+fus son amie pendant soixante ans. Et puis il est effrayant
+de voir comme l'on meurt! Ce n'est pas étonnant,
+il était si vieux!</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge avait-il? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Quatre-vingt-quatre ans. Pour moi, j'en ai quatre-vingts;
+mais je ne suis pas infirme comme il l'était; je
+dois espérer de vivre plus que lui. N'importe! voici plusieurs
+de mes amis qui s'en vont cette année, et on a beau
+se dire qu'on est plus jeune et plus robuste, on ne peut
+pas s'empêcher d'avoir peur quand on voit partir ainsi
+ses contemporains.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, lui dis-je, voilà tous les regrets que vous lui
+accordez, à ce pauvre Larrieux, qui vous a adorée pendant
+soixante ans, qui n'a cessé de se plaindre de vos
+rigueurs, et qui ne s'en est jamais rebuté? C'était le
+modèle des amants, celui-là! On ne fait plus de pareils
+hommes!</p>
+
+<p>&mdash;Laissez donc, dit la marquise avec un sourire froid,
+cet homme avait la manie de se lamenter et de se dire
+malheureux. Il ne l'était pas du tout, chacun le sait.»</p>
+
+<p>Voyant ma marquise en train de babiller, je la pressai
+de questions sur ce vicomte de Larrieux et sur elle-même;
+et voici la singulière réponse que j'en obtins.</p>
+
+<p>«Mon cher enfant, je vois bien que vous me regardez
+comme une personne d'un caractère très-maussade et
+très-inégal. Il se peut que cela soit. Jugez-en vous-même:
+je vais vous dire toute mon histoire, et vous confesser
+des travers que je n'ai jamais dévoilés à personne. Vous
+qui êtes d'une époque sans préjugés, vous me trouverez
+moins coupable peut-être que je ne me le semble à moi-même;
+mais, quelle que soit l'opinion que vous prendrez
+de moi, je ne mourrai pas sans m'être fait connaître à
+quelqu'un. Peut-être me donnerez-vous quelque marque
+de compassion qui adoucira la tristesse de mes souvenirs.</p>
+
+<p>Je fus élevée à Saint-Cyr. L'éducation brillante qu'on
+y recevait produisait effectivement fort peu de chose.
+J'en sortis à seize ans pour épouser le marquis de R...,
+qui en avait cinquante, et je n'osai pas m'en plaindre,
+car tout le monde me félicitait sur ce beau mariage, et
+toutes les filles sans fortune enviaient mon sort.</p>
+
+<p>J'ai toujours eu peu d'esprit; dans ce temps-là j'étais
+tout à fait bête. Cette éducation claustrale avait achevé
+d'engourdir mes facultés déjà très-lentes. Je sortis du
+couvent avec une de ces niaises innocences dont on a
+bien tort de nous faire un mérite, et qui nuisent souvent
+au bonheur de toute notre vie.</p>
+
+<p>En effet, l'expérience que j'acquis en six mois de mariage
+trouva un esprit si étroit pour la recevoir, qu'elle
+ne me servit de rien. J'appris, non pas à connaître la vie,
+mais à douter de moi-même. J'entrai dans le monde avec
+des idées tout à fait fausses et des préventions dont toute
+ma vie n'a pu détruire l'effet.</p>
+
+<p>A seize ans et demi j'étais veuve; et ma belle-mère,
+qui m'avait prise en amitié pour la nullité de mon caractère,
+m'exhorta à me remarier. Il est vrai que j'étais
+grosse, et que le faible douaire qu'on me laissait devait
+retourner à la famille de mon mari au cas où je donnerais
+un beau-père à son héritier. Dès que mon deuil fut passé,
+on me produisit donc dans le monde, et l'on m'y entoura
+de galants. J'étais alors dans tout l'éclat de la beauté, et,
+de l'aveu de toutes les femmes, il n'était point de figure
+ni de taille qui pussent m'être comparées.</p>
+
+<p>Mais mon mari, ce libertin vieux et blasé qui n'avait
+jamais eu pour moi qu'un dédain ironique, et qui m'avait
+épousée pour obtenir une place promise à ma considération,
+m'avait laissé tant d'aversion pour le mariage que
+jamais je ne voulus consentir à contracter de nouveaux
+liens. Dans mon ignorance de la vie, je m'imaginais que
+tous les hommes étaient les mêmes, que tous avaient
+cette sécheresse de coeur, cette impitoyable ironie, ces
+caresses froides et insultantes qui m'avaient tant humiliée.
+Toute bornée que j'étais, j'avais fort bien compris
+que les rares transports de mon mari ne s'adressaient
+qu'à une belle femme, et qu'il n'y mettait rien de son
+âme. Je redevenais ensuite pour lui une sotte dont il rougissait
+en public, et qu'il eût voulu pouvoir renier.</p>
+
+<p>Cette funeste entrée dans la vie me désenchanta pour
+jamais. Mon coeur, qui n'était peut-être pas destiné à
+cette froideur, se resserra et s'entoura de méfiances. Je
+pris les hommes en aversion et en dégoût. Leurs hommages
+m'insultèrent; je ne vis en eux que des fourbes qui
+se faisaient esclaves pour devenir tyrans. Je leur vouai
+un ressentiment et une haine éternels.</p>
+
+<p>Quand on n'a pas besoin de vertu, on n'en a pas; voilà
+pourquoi, avec les moeurs les plus austères, je ne fus
+point vertueuse. Oh! combien je regrettai de ne pouvoir
+l'être! combien je l'enviai, cette force morale et religieuse
+qui combat les passions et colore la vie! la mienne
+fut si froide et si nulle! que n'eussé-je point donné pour
+avoir des passions à réprimer, une lutte à soutenir, pour
+pouvoir me jeter à genoux et prier comme ces jeunes
+femmes que je voyais, au sortir du couvent, se maintenir
+sages dans le monde durant quelques années à force de
+ferveur et de résistance! Moi, malheureuse, qu'avais-je
+à faire sur la terre? Rien qu'à me parer, à me montrer
+et à m'ennuyer. Je n'avais point de coeur, point de remords,
+point de terreurs; mon ange gardien dormait au
+lieu de veiller. La Vierge et ses chastes mystères étaient
+pour moi sans consolation et sans poésie. Je n'avais nul
+besoin des protections célestes: les dangers n'étaient pas
+faits pour moi, et je me méprisais pour ce dont j'eusse
+dû me glorifier.</p>
+
+<p>Car il faut vous dire que je m'en prenais à moi autant
+qu'aux autres quand je trouvais en moi cette volonté de
+ne pas aimer dégénérée en impuissance. J'avais souvent
+confié aux femmes qui me pressaient de faire choix d'un
+mari ou d'un amant l'éloignement que m'inspiraient l'ingratitude,
+l'égoïsme et la brutalité des hommes. Elles me
+riaient au nez quand je parlais ainsi, m'assurant que
+tous n'étaient pas semblables à mon vieux mari, et qu'ils
+avaient des secrets pour se faire pardonner leurs défauts
+et leurs vices. Cette manière de raisonner me révoltait;
+j'étais humiliée d'être femme en entendant d'autres
+femmes exprimer des sentiments aussi grossiers, et rire
+comme des folles quand l'indignation me montait au
+visage. Je m'imaginais un instant valoir mieux qu'elles
+toutes.</p>
+
+<p>Et puis je retombais avec douleur sur moi-même; l'ennui
+me rongeait. La vie des autres était remplie, la
+mienne était vide et oisive. Alors je m'accusais de folie
+et d'ambition démesurée; je me mettais à croire tout ce
+que m'avaient dit ces femmes rieuses et philosophes, qui
+prenaient si bien leur siècle comme il était. Je me disais
+que l'ignorance m'avait perdue, que je m'étais forgé des
+espérances chimériques, que j'avais rêvé des hommes
+loyaux et parfaits qui n'étaient point de ce monde. En
+un mot, je m'accusais de tous les torts qu'on avait eus
+envers moi.</p>
+
+<p>Tant que les femmes espérèrent me voir bientôt convertie
+à leurs maximes et à ce qu'elles appelaient leur
+sagesse, elles me supportèrent. Il y en avait même plus
+d'une qui fondait sur moi un grand espoir de justification
+pour elle-même, plus d'une qui avait passé des témoignages
+exagérés d'une vertu farouche à une conduite
+éventée, et qui se flattait de me voir donner au monde
+l'exemple d'une légèreté capable d'excuser la sienne.</p>
+
+<p>Mais quand elles virent que cela ne se réalisait point,
+que j'avais déjà vingt ans et que j'étais incorruptible,
+elles me prirent en horreur; elles prétendirent que j'étais
+leur critique incarnée et vivante; elles me tournèrent en
+ridicule avec leurs amants, et ma conquête fut l'objet des
+plus outrageants projets et des plus immorales entreprises.
+Des femmes d'un haut rang dans le monde ne
+rougirent point de tramer en riant d'infâmes complots
+contre moi, et, dans la liberté de moeurs de la campagne,
+je fus attaquée de toutes les manières avec un acharnement
+de désirs qui ressemblait à de la haine. Il y eut des
+hommes qui promirent à leurs maîtresses de m'apprivoiser,
+et des femmes qui permirent à leurs amants de l'essayer.
+Il y eut des maîtresses de maison qui s'offrirent à
+égarer ma raison avec l'aide des vins de leurs soupers.
+J'eus des amis et des parents qui me présentèrent pour
+me tenter, des hommes dont j'aurais fait de très-beaux
+cochers pour ma voiture. Comme j'avais eu l'ingénuité
+de leur ouvrir toute mon âme, elles savaient fort bien
+que ce n'était ni la piété, ni l'honneur, ni un ancien
+amour qui me préservait, mais bien la méfiance et un
+sentiment de répulsion involontaire; elles ne manquèrent
+pas de divulguer mon caractère, et, sans tenir compte
+des incertitudes et des angoisses de mon âme, elles répandirent
+hardiment que je méprisais tous les hommes.
+Il n'est rien qui les blesse plus que ce sentiment; ils pardonnent
+plutôt le libertinage que le dédain. Aussi partagèrent-ils
+l'aversion que les femmes avaient pour moi; ils
+ne me recherchèrent plus que pour satisfaire leur vengeance
+et me railler ensuite. Je trouvai l'ironie et la fausseté
+écrites sur tous les fronts, et ma misanthropie s'en
+accrut chaque jour.</p>
+
+<p>Une femme d'esprit eût pris son parti sur tout cela;
+elle eût persévéré dans la résistance, ne fût-ce que pour
+augmenter la rage de ses rivales; elle se fût jetée ouvertement
+dans la piété pour se rattacher à la société de ce
+petit nombre de femmes vertueuses qui, même en ce
+temps-là, faisaient l'édification des honnêtes gens. Mais
+je n'avais pas assez de force dans le caractère pour faire
+face à l'orage qui grossissait contre moi. Je me voyais
+délaissée, haïe, méconnue; déjà ma réputation était
+sacrifiée aux imputations les plus horribles et les plus
+bizarres. Certaines femmes, vouées à la plus licencieuse
+débauche, feignaient de se voir en danger auprès de moi.</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>II.</h2>
+
+<p>Sur ces entrefaites arriva de province un homme sans
+talent, sans esprit, sans aucune qualité énergique ou séduisante,
+mais doué d'une grande candeur et d'une droiture
+de sentiments bien rare dans le monde où je vivais.
+Je commençais à me dire qu'il fallait faire enfin un <i>choix</i>,
+comme disaient mes compagnes. Je ne pouvais pas me
+marier, étant mère, et, n'ayant confiance à la bonté d'aucun
+homme, je ne croyais pas avoir ce droit. C'était
+donc un amant qu'il me fallait accepter pour être au niveau
+de la compagnie où j'étais jetée. Je me déterminai
+en faveur de ce provincial, dont le nom et l'état dans le
+monde me couvraient d'une assez belle protection. C'était
+le vicomte de Larrieux.</p>
+
+<p>Il m'aimait lui, et dans la sincérité de son âme! Mais
+son âme! en avait-il une? C'était un de ces hommes froids
+et positifs qui n'ont pas même pour eux l'élégance du
+vice et l'esprit du mensonge. Il m'aimait à son ordinaire,
+comme mon mari m'avait quelquefois aimée. Il n'était
+frappé que de ma beauté, et ne se mettait pas en peine
+de découvrir mon coeur. Chez lui ce n'était pas dédain,
+c'était ineptie. S'il eût trouvé en moi la puissance d'aimer,
+il n'eût pas su comment y répondre.</p>
+
+<p>Je ne crois pas qu'il ait existé un homme plus matériel
+que ce pauvre Larrieux. Il mangeait avec volupté, il
+s'endormait sur tous les fauteuils, et le reste du temps il
+prenait du tabac. Il était ainsi toujours occupé à satisfaire
+quelque appétit physique. Je ne pense pas qu'il eût une
+idée par jour.</p>
+
+<p>Avant de l'élever jusqu'à mon intimité, j'avais de l'amitié
+pour lui, parce que si je ne trouvais en lui rien de
+grand, du moins je n'y trouvais rien de méchant; et en
+cela seul consistait sa supériorité sur tout ce qui m'entourait.
+Je me flattai donc, en écoutant ses galanteries,
+qu'il me réconcilierait avec la nature humaine, et je me
+confiai à sa loyauté. Mais à peine lui eus-je donné sur
+moi ces droits que les femmes faibles ne reprennent jamais,
+qu'il me persécuta d'un genre d'obsession insupportable,
+et réduisit tout son système d'affection aux seuls
+témoignages qu'il fût capable d'apprécier.</p>
+
+<p>Vous voyez, mon ami, que j'étais tombée de Charybde
+en Scylla. Cet homme, qu'à son large appétit et à ses habitudes
+du sieste j'avais cru d'un sang si calme, n'avait
+même pas en lui le sentiment de cette forte amitié que
+j'espérais rencontrer. Il disait en riant qu'il lui était impossible
+d'avoir de l'amitié pour une belle femme. Et si
+vous saviez ce qu'il appelait l'amour!</p>
+
+<p>Je n'ai point la prétention d'avoir été pétrie d'un autre
+limon que toutes les autres créatures humaines. À présent
+que je ne suis plus d'aucun sexe, je pense que j'étais
+alors tout aussi femme qu'une autre, mais qu'il a manqué
+au développement de mes facultés de rencontrer un
+homme que je pusse aimer assez pour jeter un peu de
+poésie sur les faits de la vie animale. Mais cela n'étant
+point, vous-même, qui êtes un homme, et par conséquent
+moins délicat sur cette perception de sentiment, vous
+devez comprendre le dégoût qui s'empare du coeur quand
+on se soumet aux exigences de l'amour sans en avoir
+compris les besoins. En trois jours le vicomte de Larrieux
+me devint insoutenable.</p>
+
+<p>Eh bien! mon cher, je n'eus jamais l'énergie de me
+débarrasser de lui! Pendant soixante ans il a fait mon
+tourment et ma satiété. Par complaisance, par faiblesse
+ou par ennui, je l'ai supporté. Toujours mécontent de
+mes répugnances, et toujours attiré vers moi par les obstacles
+que je mettais à sa passion, il a eu pour moi
+l'amour le plus patient, le plus courageux, le plus soutenu
+et le plus ennuyeux qu'un homme ait jamais eu pour une
+femme.</p>
+
+<p>Il est vrai que, depuis que je l'avais érigé auprès de
+moi en protecteur, mon rôle dans le monde était infiniment
+moins désagréable. Les hommes n'osaient plus me
+rechercher; car le vicomte était un terrible ferrailleur et
+un atroce jaloux. Les femmes, qui avaient prédit que
+j'étais incapable de fixer un homme, voyaient avec dépit
+le vicomte enchaîné à mon char; et peut-être entrait-il
+dans ma patience envers lui un peu de cette vanité qui
+ne permet point à une femme de paraître délaissée. Il
+n'y avait pourtant pas de quoi se glorifier beaucoup dans
+la personne de ce pauvre Larrieux; mais c'était un fort
+bel homme; il avait du coeur, il savait se taire à propos,
+il menait un grand train de vie, il ne manquait pas non
+plus de cette fatuité modeste qui fait ressortir le mérite
+d'une femme. Enfin, outre que les femmes n'étaient point
+du tout dédaigneuses de cette fastidieuse beauté qui me
+semblait être le principal défaut du vicomte, elles étaient
+surprises du dévouement sincère qu'il me marquait, et le
+proposaient pour modèle à leurs amants. Je m'étais donc
+placée dans une situation enviée; mais cela, je vous assure,
+me dédommageait médiocrement des ennuis de
+l'intimité. Je les supportai pourtant avec résignation, et
+je gardai à Larrieux une inviolable fidélité. Voyez, mon
+cher enfant, si je fus aussi coupable envers lui que vous
+l'avez pensé.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai parfaitement comprise, lui répondis-je;
+c'est vous dire que je vous plains et que je vous estime.
+Vous avez fait aux moeurs de votre temps un véritable
+sacrifice, et vous fûtes persécutée parce que vous valiez
+mieux que ces moeurs-là. Avec un peu plus de force morale,
+vous eussiez trouvé dans la vertu tout le bonheur
+que vous ne trouvâtes point dans une intrigue. Mais
+laissez-moi m'étonner d'un fait: c'est que vous n'ayez
+point rencontré, dans tout le cours de votre vie, un seul
+homme capable de vous comprendre et digne de vous
+convertir au véritable amour. Faut-il en conclure que les
+hommes d'aujourd'hui valent mieux que les hommes
+d'autrefois?</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait de votre part une grande fatuité, me répondit-elle
+en riant. J'ai fort peu à me louer des hommes
+de mon temps, et cependant je doute que vous ayez fait
+beaucoup de progrès; mais ne moralisons point. Qu'ils
+soient ce qu'ils sont; la faute de mon malheur, est toute
+à moi; je n'avais pas l'esprit de le juger. Avec ma sauvage
+fierté, il aurait fallu être une femme supérieure, et
+choisir d'un coup d'oeil d'aigle entre tous ces hommes si
+plats, si faux et si vides, un de ces êtres vrais et nobles,
+qui sont rares et exceptionnels dans tous les temps.
+J'étais trop ignorante, trop bornée pour cela. A force de
+vivre, j'ai acquis plus de jugement: je me suis aperçue
+que certains d'entre eux, que j'avais confondus dans ma
+peine, méritaient d'autres sentiments; mais alors j'étais
+vieille. Il n'était plus temps de m'en aviser.</p>
+
+<p>&mdash;Et tant que vous fûtes jeune, repris-je, vous ne
+fûtes pas une seule fois tentée de faire un nouvel essai?
+Cette aversion farouche n'a jamais été ébranlée? Cela est
+étrange.»</p>
+<br><br>
+
+<h2>III.</h2>
+
+<p>La marquise garda un instant le silence; mais tout à
+coup, posant avec bruit sur la table sa tabatière d'or,
+qu'elle avait longtemps roulée entre ses doigts, «Eh
+bien, puisque j'ai commencé à me confesser, dit-elle, je
+veux tout avouer. Écoutez bien:</p>
+
+<p>«Une fois, une seule fois dans ma vie j'ai été amoureuse,
+mais amoureuse comme personne ne l'a été, d'un
+amour passionné, indomptable, dévorant, et pourtant
+idéal et platonique s'il en fut. Oh! cela vous étonne bien
+d'apprendre qu'une marquise du dix-huitième siècle n'ait
+eu dans toute sa vie qu'un amour, et un amour platonique!
+C'est que, voyez-vous, mon enfant, vous autres
+jeunes gens, vous croyez bien connaître les femmes, et
+vous n'y entendez rien. Si beaucoup de vieilles de quatre-vingts
+ans se mettaient à vous raconter franchement leur
+vie, peut-être découvririez-vous dans l'âme féminine des
+sources de vice et de vertu dont vous n'avez pas l'idée.</p>
+
+<p>Maintenant devinez de quel rang fut l'homme pour
+qui, moi, marquise, et marquise hautaine et fière entre
+toutes, je perdis tout à fait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi de France ou le dauphin Louis XVI.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si vous débutez ainsi, il vous faudra trois heures
+pour arriver jusqu'à mon amant. J'aime mieux vous le
+dire: c'était un comédien.</p>
+
+<p>&mdash;C'était toujours bien un roi, j'imagine.</p>
+
+<p>&mdash;Le plus noble et le plus élégant qui monta jamais
+sur les planches. Vous n'êtes pas surpris?</p>
+
+<p>&mdash;Pas trop. J'ai ouï dire que ces unions disproportionnées
+n'étaient pas rares, même dans le temps où les préjugés
+avaient le plus de force en France. Laquelle des
+amies de madame d'Épinay vivait donc avec Jéliotte?</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous connaissez notre temps! Cela fait
+pitié. Eh! c'est précisément parce que ces traits-là sont
+consignés dans les mémoires, et cités avec étonnement,
+que vous devriez conclure leur rareté et leur contradiction
+avec les moeurs du temps. Soyez sûr qu'ils faisaient
+dès lors un grand scandale; et lorsque vous entendez
+parler d'horribles dépravations, du duc de Guiche et de
+Manicamp, de madame de Lionne et de sa fille, vous pouvez
+être assuré que ces choses-là étaient aussi révoltantes
+au temps où elles se passèrent qu'au temps où vous les
+lisez. Croyez-vous donc que ceux dont la plume indignée
+vous les a transmises fussent les seuls honnêtes gens de
+France?»</p>
+
+<p>Je n'osais point contredire la marquise. Je ne sais lequel
+de nous deux était compétent pour juger la question. Je
+la ramenai à son histoire, qu'elle reprit ainsi:</p>
+
+<p>«Pour vous prouver combien peu cela était toléré, je
+vous dirai que la première fois que je le vis, et que j'exprimai
+mon admiration à la comtesse de Ferrières, qui se
+trouvait auprès de moi, elle me répondit: «Ma toute
+belle, vous ferez bien de ne pas dire votre avis si chaudement
+devant une autre que moi; on vous raillerait cruellement
+si l'on vous soupçonnait d'oublier qu'aux yeux
+d'une femme bien née un comédien ne peut pas être un
+homme.»</p>
+
+<p>Cette parole de madame de Ferrières me resta dans
+l'esprit, je ne sais pourquoi. Dans la situation où j'étais,
+ce ton de mépris me paraissait absurde; et cette crainte
+que je ne vinsse à me compromettre par mon admiration
+semblait une hypocrite méchanceté.</p>
+
+<p>Il s'appelait Lélio, était Italien de naissance, mais parlait
+admirablement le français. Il pouvait bien avoir trente-cinq
+ans, quoique sur la scène il parût souvent n'en
+avoir pas vingt. Il jouait mieux Corneille que Racine;
+mais dans l'un et dans l'autre il était inimitable.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'étonne, dis-je en interrompant la marquise, que
+son nom ne soit pas resté dans les annales du talent dramatique.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'eut jamais de réputation, répondit-elle; on ne
+l'appréciait ni à la ville et à la cour. A ses débuts, j'ai ouï
+dire qu'il fut outrageusement sifflé. Par la suite, on lui
+tint compte de la chaleur de son âme et de ses efforts pour
+se perfectionner; on le toléra, on l'applaudit parfois;
+mais, en somme, on le considéra toujours comme un comédien
+de mauvais goût.</p>
+
+<p>C'était un homme qui, en fait d'art, n'était pas plus de
+son siècle qu'en fait de moeurs je n'étais du mien. Ce fut
+peut-être là le rapport immatériel, mais tout-puissant,
+qui des deux extrémités de la chaîne sociale attira nos
+âmes l'une vers l'autre. Le public n'a pas plus compris
+Lélio que le monde ne m'a jugée. «Cet homme est exagéré,
+disait-on, de lui; il se force, il ne sent rien;» et de
+moi l'on disait ailleurs: «Cette femme est méprisante et
+froide; elle n'a pas de coeur.» Qui sait si nous n'étions
+pas les deux êtres qui sentaient le plus vivement de
+l'époque!</p>
+
+<p>Dans ce temps-là, on jouait la tragédie <i>décemment</i>;
+il fallait avoir bon ton, même en donnant un soufflet; il
+fallait mourir convenablement et tomber avec grâce. L'art
+dramatique était façonné aux convenances du beau monde;
+la diction et le geste des acteurs étaient en rapport avec
+les paniers et la poudre dont on affublait encore Phèdre
+et Clytemnestre. Je n'avais pas calculé et senti les défauts
+de cette école. Je n'allais pas loin dans mes réflexions;
+seulement la tragédie m'ennuyait à mourir; et comme il
+était de mauvais ton d'en convenir, j'allais courageusement
+m'y ennuyer deux fois par semaine; mais l'air froid
+et contraint dont j'écoutais ces pompeuses tirades faisait
+dire de moi que j'étais insensible au charme des beaux
+vers.</p>
+
+<p>J'avais fait une assez longue absence de Paris, quand
+je retournai un soir à la Comédie-Française pour voir jouer
+<i>le Cid</i>. Pendant mon séjour à la campagne, Lélio avait
+été admis à ce théâtre, et je le voyais pour la première
+fois. Il joua Rodrigue. Je n'entendis pas plus tôt le son de
+sa voix que je fus émue. C'était une voix plus pénétrante
+que sonore, une voix nerveuse et accentuée. Sa voix était
+une des choses que l'on critiquait en lui. On voulait que
+le Cid eût une basse-taille, comme on voulait que tous les
+héros de l'antiquité fussent grands et forts. Un roi qui
+n'avait pas cinq pieds six pouces ne pouvait pas ceindre
+le diadème: cela était contraire aux arrêts du bon goût.</p>
+
+<p>Lélio était petit et grêle; sa beauté ne consistait pas
+dans les traits, mais dans la noblesse du front, dans la
+grâce irrésistible des attitudes, dans l'abandon de la démarche,
+dans l'expression fière et mélancolique de la physionomie.
+Je n'ai jamais vu dans une statue, dans une
+peinture, dans un homme, une puissance de beauté plus
+idéale et plus suave. C'est pour lui qu'aurait dû être créé
+le mot de <i>charme</i>, qui s'appliquait à toutes ses paroles,
+à tous ses regards, à tous ses mouvements.</p>
+
+<p>Que vous dirai-je! Ce fut en effet un <i>charme</i> jeté sur
+moi. Cet homme, qui marchait, qui parlait, qui agissait
+sans méthode et sans prétention, qui sanglotait avec le
+coeur autant qu'avec la voix, qui s'oubliait lui-même pour
+s'identifier avec la passion; cet homme que l'âme semblait
+user et briser, et dont un regard renfermait tout
+l'amour que j'avais cherché vainement dans le monde,
+exerça sur moi une puissance vraiment électrique; cet
+homme, qui n'était pas né dans son temps de gloire et de
+sympathies, et qui n'avait que moi pour le comprendre et
+marcher avec lui, fut, pendant cinq ans, mon roi, mon
+dieu, ma vie, mon amour.</p>
+
+<p>Je ne pouvais plus vivre sans le voir: il me gouvernait,
+il me dominait. Ce n'était pas un homme pour moi; mais
+je l'entendais autrement que madame de Ferrières; c'était
+bien plus: c'était une puissance morale, un maître intellectuel,
+dont l'âme pétrissait la mienne à son gré. Bientôt
+il me fut impossible de renfermer les impressions que je
+recevais de lui. J'abandonnai ma loge à la Comédie-Française
+pour ne pas me trahir. Je feignis d'être devenue
+dévote, et d'aller, le soir, prier dans les églises. Au lieu
+de cela, je m'habillais en grisette, et j'allais me mêler au
+peuple pour l'écouter et le contempler à mon aise. Enfin,
+je gagnai un des employés du théâtre, et j'eus, dans un
+coin de la salle, une place étroite et secrète où nul regard
+ne pouvait m'atteindre et où je me rendais par un
+passage dérobé. Pour plus de sûreté, je m'habillais en
+écolier. Ces folies que je faisais pour un homme avec lequel
+je n'avais jamais échangé un mot ni un regard,
+avaient pour moi tout l'attrait du mystère et toute l'illusion
+du bonheur. Quand l'heure de la comédie sonnait à
+l'énorme pendule de mon salon, de violentes palpitations
+me saisissaient. J'essayais de me recueillir, tandis qu'on
+apprêtait ma voiture; je marchais avec agitation, et si
+Larrieux était près de moi, je le brutalisais pour le renvoyer;
+j'éloignais avec un art infini les autres importuns.
+Tout l'esprit que me donna cette passion de théâtre n'est
+pas croyable. Il faut que j'aie eu bien de la dissimulation
+et bien de la finesse pour le cacher pendant cinq ans à
+Larrieux, qui était le plus jaloux des hommes, et à tous
+les méchants qui m'entouraient.</p>
+
+<p>Il faut vous dire qu'au lieu de la combattre je m'y livrais
+avec avidité, avec délices. Elle était si pure! Pourquoi
+donc en aurais-je rougi? Elle me créait une vie nouvelle;
+elle m'initiait enfin à tout ce que j'avais désiré
+connaître et sentir; jusqu'à un certain point elle me faisait
+femme.</p>
+
+<p>J'étais heureuse, j'étais fière de me sentir trembler,
+étouffer, défaillir. La première fois qu'une violente palpitation
+vint éveiller mon coeur inerte, j'eus autant d'orgueil
+qu'une jeune mère au premier mouvement de l'enfant
+renfermé dans son sein. Je devins boudeuse, rieuse, maligne,
+inégale. Le bon Larrieux observa que la dévotion
+me donnait de singuliers caprices. Dans le monde, on
+trouva que j'embellissais chaque jour davantage, que mon
+oeil noir se veloutait, que mon sourire avait de la pensée,
+que mes remarques sur toutes choses portaient plus juste
+et allaient plus loin qu'on ne m'en aurait crue capable.
+On en fit tout l'honneur à Larrieux, qui en était pourtant
+bien innocent.</p>
+
+<p>Je suis décousue dans mes souvenirs, parce que voici
+une époque de ma vie où ils m'inondent. En vous les disant,
+il me semble que je rajeunis et que mon coeur bat
+encore au nom de Lélio. Je vous disais tout à l'heure
+qu'en entendant sonner la pendule je frémissais de joie et
+d'impatience. Maintenant encore il me semble ressentir
+l'espèce de suffocation délicieuse qui s'emparait de moi au
+timbre de cette sonnerie. Depuis ce temps-là des vicissitudes
+de fortune m'ont amenée à me trouver fort heureuse
+dans un petit appartement du Marais. Eh bien! je
+ne regrette rien de mon riche hôtel, de mon noble faubourg
+et de ma splendeur passée, que les objets qui
+m'eussent rappelé ce temps d'amour et de rêves. J'ai
+sauvé du désastre quelques meubles qui datent de cette
+époque, et que je regarde avec la même émotion que si
+l'heure allait sonner, et que si le pied de mes chevaux
+battait le pavé. Oh! mon enfant, n'aimez jamais ainsi;
+car c'est un orage qui ne s'apaise qu'à la mort!</p>
+
+<p>Alors je partais, vive, et légère, et jeune, et heureuse!
+Je commençais à apprécier tout ce dont se composait ma
+vie, le luxe, la jeunesse, la beauté. Le bonheur se révélait
+à moi par tous les sens, par tous les pores. Doucement
+pliée au fond de mon carrosse, les pieds enfoncés
+dans la fourrure, je voyais ma figure brillante et parée
+se répéter dans la glace encadrée d'or placée vis-à-vis de
+moi. Le costume des femmes, dont on s'est tant moqué
+depuis, était alors d'une richesse et d'un éclat extraordinaires;
+porté avec goût et châtié dans ses exagérations,
+il prêtait à la beauté une noblesse et une grâce moelleuse
+dont les peintures ne sauraient vous donner l'idée. Avec
+tout cet attirail de plumes, d'étoffes et de fleurs, une
+femme était forcée de mettre une sorte de lenteur à tous
+ses mouvements. J'en ai vu de fort blanches qui, lorsqu'elles
+étaient poudrées et habillées de blanc, traînant
+leur longue queue de moire et balançant avec souplesse
+les plumes de leur front, pouvaient, sans hyperbole, être
+comparées à des cygnes. C'était, en effet, quoi qu'en ait
+dit Rousseau, bien plus à des oiseaux qu'à des guêpes
+que nous ressemblions avec ces énormes plis de satin,
+cette profusion de mousselines et de bouffantes qui cachaient
+un petit corps tout frêle, comme le duvet cache
+la tourterelle; avec ces longs ailerons de dentelle qui
+tombaient du bras, avec ces vives couleurs qui bigarraient
+nos jupes, nos rubans et nos pierreries; et quand
+nous tenions nos petits pieds en équilibre dans de jolies
+mules à talons, c'est alors vraiment que nous semblions
+craindre de toucher la terre, et que nous marchions avec
+la précaution dédaigneuse d'une bergeronnette au bord
+d'un ruisseau.</p>
+
+<p>A l'époque dont je vous parle, on commençait à porter
+de la poudre blonde, qui donnait aux cheveux une teinte
+douce et cendrée. Cette manière d'atténuer la crudité des
+tons de la chevelure donnait au visage beaucoup de douceur
+et aux yeux un éclat extraordinaire. Le front, entièrement
+découvert, se perdait dans les pâles nuances de
+ces cheveux de convention; il en paraissait plus large,
+plus pur, et toutes les femmes avaient l'air noble. Aux
+crêpés, qui n'ont jamais été gracieux, à mon sens, avaient
+succédé les coiffures basses, les grosses boucles rejetées
+en arrière et tombant sur le cou et sur les épaules. Cette
+coiffure m'allait fort bien, et j'étais renommée pour la richesse
+et l'invention de mes parures. Je sortais tantôt
+avec une robe de velours nacarat garnie de grèbe, tantôt
+avec une tunique de satin blanc, bordée de peau de tigre,
+quelquefois avec un habit complet de damas lilas lamé
+d'argent, et des plumes blanches montées en perles. C'est
+ainsi que j'allais faire quelques visites en attendant l'heure
+de la seconde pièce; car Lélio ne jouait jamais dans la
+première.</p>
+
+<p>Je faisais sensation dans les salons, et lorsque je remontais
+dans mon carrosse je regardais avec complaisance
+la femme qui aimait Lélio, et qui pouvait s'en faire aimer.
+Jusque-là le seul plaisir que j'eusse trouvé à être belle
+consistait dans la jalousie que j'inspirais. Le soin que je
+prenais à m'embellir était une bien bénigne vengeance
+envers ces femmes qui avaient ourdi de si horribles complots
+contre moi. Mais du moment que j'aimai, je me mis
+à jouir de ma beauté pour moi-même. Je n'avais que cela
+à offrir à Lélio en compensation de tous les triomphes
+qu'on lui déniait à Paris, et je m'amusais à me représenter
+l'orgueil et la joie de ce pauvre comédien si moqué,
+si méconnu, si rebuté, le jour où il apprendrait que la
+marquise de R... lui avait voué son culte.</p>
+
+<p>Au reste, ce n'étaient là que des rêves riants et fugitifs;
+c'étaient tous les résultats, tous les profits que je
+tirais de ma position. Dès que mes pensées prenaient un
+corps et que je m'apercevais de la consistance d'un projet
+quelconque de mon amour, je l'étouffais courageusement,
+et tout l'orgueil du rang reprenait ses droits sur mon
+âme. Vous me regardez d'un air étonné? Je vous expliquerai
+cela tout à l'heure. Laissez-moi parcourir le monde
+enchanté de mes souvenirs.</p>
+
+<p>Vers huit heures, je me faisais descendre à la petite
+église des Carmélites, près le Luxembourg; je renvoyais
+ma voiture, et j'étais censée assister à des conférences
+religieuses qui s'y tenaient à cette heure-là; mais je ne
+faisais que traverser l'église et le jardin; je sortais par
+une autre rue. J'allais trouver dans sa mansarde une
+jeune ouvrière nommée Florence, qui m'était toute dévouée.
+Je m'enfermais dans sa chambre, et je déposais
+avec joie sur son grabat tous mes atours pour endosser
+l'habit noir carré, l'épée à gaine de chagrin et la perruque
+symétrique d'un jeune proviseur de collège aspirant
+à la prêtrise. Grande comme j'étais, brune et le regard
+inoffensif, j'avais bien l'air gauche et hypocrite
+d'un petit prestolet qui se cache pour aller au spectacle.
+Florence, qui me supposait une intrigue véritable au dehors,
+riait avec moi de mes métamorphoses, et j'avoue
+que je ne les eusse pas prises plus gaiement pour aller
+m'enivrer de plaisir et d'amour, comme toutes ces jeunes
+folles qui avaient des soupers clandestins dans les petites
+maisons.</p>
+
+<p>Je montais dans un fiacre, et j'allais me blottir dans
+ma logette du théâtre. Ah! alors mes palpitations, mes
+terreurs, mes joies, mes impatiences cessaient. Un recueillement
+profond s'emparait de toutes mes facultés, et
+je restais comme absorbée jusqu'au lever du rideau, dans
+l'attente d'une grande solennité.</p>
+
+<p>Comme le vautour prend une perdrix dans son vol magnétique,
+comme il la tient haletante et immobile dans
+le cercle magique qu'il trace au-dessus d'elle, l'âme de
+Lélio, sa grande âme de tragédien et de poète, enveloppait
+toutes mes facultés et me plongeait dans la torpeur
+de l'admiration. J'écoutais, les mains contractées sur mon
+genou, le menton appuyé sur le velours d'Utrecht de la
+loge, le front baigné de sueur. Je retenais ma respiration,
+je maudissais la clarté fatigante des lumières, qui
+lassait mes yeux secs et brûlants, attachés à tous ses
+gestes, à tous ses pas. J'aurais voulu saisir la moindre
+palpitation de son sein, le moindre pli de son front. Ses
+émotions feintes, ses malheurs de théâtre, me pénétraient
+comme des choses réelles. Je ne savais bientôt plus distinguer
+l'erreur de la vérité. Lélio n'existait plus pour
+moi: c'était Rodrigue, c'était Bajazet, c'était Hippolyte.
+Je haïssais ses ennemis, je tremblais pour ses dangers;
+ses douleurs me faisaient répondre avec lui des flots de
+larmes; sa mort m'arrachait des cris que j'étais forcée
+d'étouffer en mâchant mon mouchoir. Dans les entr'actes,
+je tombais épuisée au fond de ma loge; j'y restais comme
+morte, jusqu'à ce que l'aigre ritournelle m'eût annoncé
+le lever du rideau. Alors je ressuscitais, je redevenais
+forte et ardente, pour admirer, pour sentir, pour pleurer.
+Que de fraîcheur, que de poésie, que de jeunesse il y avait
+dans le talent de cet homme! Il fallait que toute cette génération
+fût de glace pour ne pas tomber à ses pieds.</p>
+
+<p>Et pourtant, quoiqu'il choquât toutes les idées reçues,
+quoiqu'il lui fût impossible de se faire au goût de ce sot
+public, quoiqu'il scandalisât les femmes par le désordre
+de sa tenue, quoiqu'il offensât les hommes par ses mépris
+pour leurs sottes exigences, il avait des moments de
+puissance sublime et de fascination irrésistible, où il prenait
+tout ce public rétif et ingrat dans son regard et dans
+sa parole, comme dans le creux de sa main, et il le forçait
+d'applaudir et de frissonner. Cela était rare, parce
+que l'on ne change pas subitement tout l'esprit d'un
+siècle; mais quand cela arrivait, les applaudissements
+étaient frénétiques; il semblait que, subjugués alors par
+son génie, les Parisiens voulussent expier toutes leurs
+injustices. Moi, je croyais plutôt que cet homme avait par
+instants une puissance surnaturelle, et que ses plus amers
+contempteurs se sentaient entraînés à le faire triompher
+malgré eux. En vérité, dans ces moments-là la salle de
+la Comédie-Française semblait frappée de délire, et en
+sortant on se regardait tout étonné d'avoir applaudi Lélio.
+Pour moi, je me livrais alors à mon émotion; je criais,
+je pleurais, je le nommais avec passion, je l'appelais avec
+folie; ma faible voix se perdait heureusement dans le
+grand orage qui éclatait autour de moi.</p>
+
+<p>D'autres fois on le sifflait dans des situations où il me
+semblait sublime, et je quittais le spectacle avec rage.
+Ces jours-là étaient les plus dangereux pour moi. J'étais
+violemment tentée d'aller le trouver, de pleurer avec lui,
+de maudire le siècle et de le consoler en lui offrant mon
+enthousiasme et mon amour.</p>
+
+<p>Un soir que je sortais par le passage dérobé où j'étais
+admise, je vis passer rapidement devant moi un homme
+petit et maigre qui se dirigeait vers la rue. Un machiniste
+lui ôta son chapeau en lui disant: «Bonsoir, monsieur
+Lélio.» Aussitôt, avide de regarder de près cet homme
+extraordinaire, je m'élance sur ses traces, je traverse la
+rue, et sans me soucier du danger auquel je m'expose,
+j'entre avec lui dans un café. Heureusement c'était un
+café borgne, où je ne devais rencontrer aucune personne
+de mon rang.</p>
+
+<p>Quand, à la clarté d'un mauvais lustre enfumé, j'eus
+jeté les yeux sur Lélio, je crus m'être trompée et avoir
+suivi un autre que lui. Il avait au moins trente-cinq ans:
+il était jaune, flétri, usé; il était mal mis; il avait l'air
+commun; il parlait d'une voix rauque et éteinte, donnait
+la main à des pleutres, avalait de l'eau-de-vie et jurait
+horriblement. Il me fallut entendre prononcer plusieurs
+fois son nom pour m'assurer que c'était bien là le dieu du
+théâtre et l'interprète du grand Corneille. Je ne retrouvais
+plus rien en lui des charmes qui m'avaient fascinée,
+pas même son regard si noble, si ardent et si triste. Son
+oeil était morne, éteint, presque stupide; sa prononciation
+accentuée devenait ignoble en s'adressant au garçon
+de café, en parlant de jeu, de cabaret et de filles. Sa démarche
+était lâche, sa tournure sale, ses joues mal essuyées
+de fard. Ce n'était plus Hippolyte, c'était Lélio.
+Le temple était vide et pauvre; l'oracle était muet; le
+dieu s'était fait homme; pas même homme, comédien.</p>
+
+<p>Il sortit, et je restai longtemps stupéfaite à ma place,
+ne songeant point à avaler le vin chaud épicé que j'avais
+demandé pour me donner un air cavalier. Quand je m'aperçus
+du lieu où j'étais et des regards qui s'attachaient
+sur moi, la peur me prit; c'était la première fois de ma
+vie que je me trouvais dans une situation si équivoque et
+dans un contact si direct avec des gens de cette classe;
+depuis, l'émigration m'a bien aguerrie à ces inconvenances
+de position.</p>
+
+<p>Je me levai et j'essayai de fuir, mais j'oubliai de payer.
+Le garçon courut après moi. J'eus une honte effroyable;
+il fallut rentrer, m'expliquer au comptoir, soutenir tous
+les regards méfiants et moqueurs dirigés sur moi. Quand
+je fus sortie, il me sembla qu'on me suivait. Je cherchai
+vainement un fiacre pour m'y jeter, il n'y en avait plus
+devant la Comédie; Des pas lourds se faisaient entendre
+toujours sur les miens. Je me retournai en tremblant; je
+vis un grand escogriffe que j'avais remarqué dans un coin
+du café, et qui avait bien l'air d'un mouchard ou de quelque
+chose de pis. Il me parla; je ne sais pas ce qu'il me
+dit, la frayeur m'ôtait l'intelligence; cependant j'eus assez
+de présence d'esprit pour m'en débarrasser. Transformée
+tout d'un coup en héroïne par ce courage que donne la
+peur, je lui allongeai rapidement un coup de canne dans
+la figure, et, jetant aussitôt la canne pour mieux courir,
+tandis qu'il restait étourdi de mon audace, je pris ma
+course, légère comme un trait, et ne m'arrêtai que chez
+Florence. Quand je m'éveillai le lendemain à midi dans
+mon lit à rideaux ouatés et à chapiteaux de plumes rosés,
+je crus avoir fait un rêve, et j'éprouvai de ma déception
+et de mon aventure de la veille une grande mortification.
+Je me crus sérieusement guérie de mon amour, et j'essayai
+de m'en féliciter; mais ce fut en vain. J'en éprouvais
+un regret mortel; l'ennui retombait sur ma vie, tout
+se désenchantait. Ce jour-là je mis Larrieux à la porte.</p>
+
+<p>Le soir arriva et ne m'apporta plus ces agitations bienfaisantes
+des autres soirs. Le monde me sembla insipide.
+J'allai à l'église; j'écoutai la conférence, résolue à me
+faire dévote; je m'y enrhumai: j'en revins malade.</p>
+
+<p>Je gardai le lit plusieurs jours. La comtesse de Ferrières
+vint me voir, m'assura que je n'avais point de fièvre,
+que le lit me rendait malade, qu'il fallait me distraire,
+sortir, aller à la Comédie. Je crois qu'elle avait des vues
+sur Larrieux, et qu'elle voulait ma mort.</p>
+
+<p>Il en arriva autrement; elle me força d'aller avec elle
+voir jouer <i>Cinna</i>. «Vous ne venez plus au spectacle, me
+disait-elle; c'est la dévotion et l'ennui qui vous minent.
+Il y a longtemps que vous n'avez vu Lélio; il a fait des
+progrès; on l'applaudit quelquefois maintenant; j'ai dans
+l'idée qu'il deviendra supportable.»</p>
+
+<p>Je ne sais comment je me laissai entraîner. Au reste,
+désenchantée de Lélio comme je l'étais, je ne risquais
+plus de me perdre en affrontant ses séductions en public.
+Je me parai excessivement, et j'allai en grande loge d'avant-scène
+braver un danger auquel je ne croyais plus.</p>
+
+<p>Mais le danger ne fut jamais plus imminent. Lélio fut
+sublime, et je m'aperçus que jamais je n'en avais été plus
+éprise. L'aventure de la veille ne me paraissait plus qu'un
+rêve; il ne se pouvait pas que Lélio fût autre qu'il ne me
+paraissait sur la scène. Malgré moi, je retombai dans
+toutes les agitations terribles qu'il savait me communiquer.
+Je fus forcée de couvrir mon visage en pleurs de
+mon mouchoir; dans mon désordre, j'effaçai mon rouge,
+j'enlevai mes mouches, et la comtesse de Ferrières m'engagea
+à me retirer au fond de ma loge, parce que mon
+émotion faisait événement dans la salle. Heureusement
+j'eus l'adresse de faire croire que tout cet attendrissement
+était produit par le jeu de mademoiselle Hippolyte
+Clairon. C'était, à mon avis, une tragédienne bien froide
+et bien compassée, trop supérieure peut-être, par son
+éducation et son caractère, à la profession du théâtre
+comme on l'entendait alors; mais la manière dont elle
+disait <i>Tout beau</i>, dans <i>Cinna</i>, lui avait fait une
+réputation de haut lieu.</p>
+
+<p>Il est vrai de dire que, lorsqu'elle jouait avec Lélio, elle
+devenait très-supérieure à elle-même. Quoiqu'elle affichât
+aussi un mépris de bon ton pour sa méthode, elle subissait
+l'influence de son génie sans s'en apercevoir, et s'inspirait
+de lui lorsque la passion les mettait en rapport sur
+la scène.</p>
+
+<p>Ce soir-là Lélio me remarqua, soit pour ma parure, soit
+pour mon émotion; car je le vis se pencher, dans un instant
+où il était hors de scène, vers un des hommes qui
+étaient assis à cette époque sur le théâtre, et lui demander
+mon nom. Je compris cela à la manière dont leurs
+regards me désignèrent. J'en eus un battement de coeur
+qui faillit m'étouffer, et je remarquai que dans le cours
+de la pièce les yeux de Lélio se dirigèrent plusieurs fois
+de mon côté. Que n'aurais-je pas donné pour savoir ce
+que lui avait dit de moi le chevalier de Brétillac, celui
+qu'il avait interrogé, et qui, en me regardant, lui avait
+parlé à plusieurs reprises! La figure de Lélio, forcée de
+rester grave pour ne pas déroger à la dignité de son rôle,
+n'avait rien exprimé qui pût me faire deviner le genre de
+renseignements qu'on lui donnait sur mon compte. Je
+connaissais du reste fort peu ce Brétillac; je n'imaginais
+pas ce qu'il avait pu dire de moi en bien ou en mal.</p>
+
+<p>De ce soir seulement je compris l'espèce d'amour qui
+m'enchaînait à Lélio: c'était une passion tout intellectuelle,
+toute romanesque. Ce n'était pas lui que j'aimais,
+mais le héros des anciens jours qu'il savait représenter;
+ces types de franchise, de loyauté et de tendresse à jamais
+perdus revivaient en lui, et je me trouvais avec lui
+et par lui reportée à une époque de vertus désormais oubliées.
+J'avais l'orgueil de penser qu'en ces jours-là je
+n'eusse pas été méconnue et diffamée, que mon coeur eût
+pu se donner, et que je n'eusse pas été réduite à aimer
+un fantôme de comédie. Lélio n'était pour moi que l'ombre
+du Cid, que le représentant de l'amour antique et chevaleresque
+dont on se moquait maintenant en France. Lui,
+l'homme, l'histrion, je ne le craignais guère, je l'avais
+vu; je ne pouvais l'aimer qu'en public. Mon Lélio à moi,
+c'était un être factice que je ne pouvais plus saisir dès
+qu'on éloignait le lustre de la Comédie. Il lui fallait l'illusion
+de la scène, le reflet des quinquets, le fard du costume
+pour être celui que j'aimais. En dépouillant tout cela,
+il rentrait pour moi dans le néant; comme une étoile il
+s'effaçait à l'éclat du jour. Hors les planches il ne me prenait
+plus la moindre envie de le voir, et même j'en eusse
+été désespérée. C'eût été pour moi comme de contempler
+un grand homme réduit à un peu de cendre dans un vase
+d'argile.</p>
+
+<p>Mes fréquentes absences aux heures où j'avais l'habitude
+de recevoir Larrieux, et surtout mon refus formel
+d'être désormais sur un autre pied avec lui que sur celui
+de l'amitié, lui inspirèrent un accès de jalousie mieux
+fondé, je l'avoue, qu'aucun de ceux qu'il eût ressentis.
+Un soir que j'allais aux Carmélites dans l'intention de
+m'en échapper par l'autre issue, je m'aperçus qu'il me
+suivait, et je compris qu'il serait désormais presque impossible
+de lui cacher mes courses nocturnes. Je pris donc
+le parti d'aller publiquement au théâtre. J'acquis peu à
+peu l'hypocrisie nécessaire pour renfermer mes impressions,
+et d'ailleurs je me mis à professer hautement pour
+Hippolyte Clairon une admiration qui pouvait donner le
+change sur mes véritables sentiments. J'étais désormais
+plus gênée; forcée comme je l'étais de m'observer attentivement,
+mon plaisir était moins vif et moins profond.
+Mais de cette situation il en naquit une autre qui établit
+une compensation rapide. Lélio me voyait, il m'observait;
+ma beauté l'avait frappé, ma sensibilité le flattait. Ses
+regards avaient peine à se détacher de moi. Quelquefois
+il en eut des distractions qui mécontentèrent le public.
+Bientôt il me fut impossible de m'y tromper; il m'aimait
+à en perdre la tête.</p>
+
+<p>Ma loge ayant semblé faire envie à la princesse de Vaudemont,
+je la lui avais cédée pour en prendre une plus
+petite, plus enfoncée et mieux située. J'étais tout à fait
+sur la rampe, je ne perdais pas un regard de Lélio, et les
+siens pouvaient m'y chercher sans me compromettre.
+D'ailleurs, je n'avais même plus besoin de ce moyen pour
+correspondre avec toutes ses sensations: dans le son de
+sa voix, dans les soupirs de son sein, dans l'accent qu'il
+donnait à certains vers, à certains mots, je comprenais
+qu'il s'adressait à moi. J'étais la plus fière et la plus heureuse
+des femmes; car à ces heures-là ce n'était pas du
+comédien, c'était du héros que j'étais aimée.</p>
+
+<p>Eh bien! après deux années d'un amour que j'avais
+nourri inconnu et solitaire au fond de mon âme, trois hivers
+s'écoulèrent encore sur cet amour désormais partagé
+sans que jamais mon regard donnât à Lélio le droit d'espérer
+autre chose que ces rapports intimes et mystérieux.
+J'ai su depuis que Lélio m'avait souvent suivie dans les
+promenades; je ne daignai pas l'apercevoir ni le distinguer
+dans la foule, tant j'étais peu avertie par le désir de
+le distinguer hors du théâtre. Ces cinq années sont les
+seules que j'aie vécu sur quatre-vingts.</p>
+
+<p>Un jour enfin je lus dans le Mercure de France le nom
+d'un nouvel acteur engagé à la Comédie-Française, à la
+place de Lélio, qui partait pour l'étranger. Cette nouvelle
+fut un coup mortel pour moi; je ne concevais point comment
+je pourrais vivre désormais sans cette émotion, sans
+cette existence de passion et d'orage. Cela fit faire à mon
+amour un progrès immense et faillit me perdre.</p>
+
+<p>Désormais je ne me combattis plus pour étouffer dès sa
+naissance toute pensée contraire à la dignité de mon rang.
+Je ne m'applaudis plus de ce qu'était réellement Lélio. Je
+souffris, je murmurai en secret de ce qu'il n'était point
+ce qu'il paraissait être sur les planches, et j'allai jusqu'à
+le souhaiter beau et jeune comme l'art le faisait chaque
+soir, afin de pouvoir lui sacrifier tout l'orgueil de mes préjugés
+et toutes les répugnances de mon organisation.
+Maintenant que j'allais perdre cet être moral qui remplissait
+depuis si longtemps mon âme, il me prenait envie de
+réaliser tous mes rêves et d'essayer de la vie positive, sauf
+à détester ensuite et la vie, et Lélio, et moi-même.</p>
+
+<p>J'en étais à ces irrésolutions, lorsque je reçus une lettre
+d'une écriture inconnue; c'est la seule lettre d'amour que
+j'aie conservée parmi les mille protestations écrites de
+Larrieux et les mille déclarations parfumées de cent
+autres. C'est qu'en effet c'est la seule lettre d'amour que
+j'aie reçue.»</p>
+
+<p>La marquise s'interrompit, se leva, alla ouvrir d'une
+main assurée un coffre de marqueterie, et en tira une
+lettre bien froissée, bien amincie, que je lus avec peine.</p>
+
+<p>«MADAME,</p>
+
+<p>«Je suis moralement sûr que cette lettre ne vous inspirera
+que du mépris; vous ne la trouverez même pas
+digne de votre colère. Mais qu'importe à l'homme qui
+tombe dans un abîme une pierre de plus ou de moins
+dans le fond? Vous me considérerez comme un fou, et
+vous ne vous tromperez pas. Eh bien vous me plaindrez
+peut-être en secret, car vous ne pourrez pas douter
+de ma sincérité. Quelque humble que la piété vous ait
+faite, vous comprendrez peut-être l'étendue de mon
+désespoir; vous devez savoir déjà, Madame, ce que vos
+yeux peuvent faire de mal et de bien.</p>
+
+<p>«Eh bien! dis-je, si j'obtiens de vous une seule pensée
+de compassion, si ce soir, à l'heure avidement appelée
+où chaque soir je recommence à vivre, j'aperçois sur
+vos traits une-légère expression de pitié, je partirai
+moins malheureux; j'emporterai de France un souvenir
+qui me donnera peut-être la force de vivre ailleurs et d'y
+poursuivre mon ingrate et pénible carrière.</p>
+
+<p>«Mais vous devez le savoir déjà, Madame: il est impossible
+que mon trouble, mon emportement, mes cris
+de colère et de désespoir ne m'aient pas trahi vingt fois
+sur la scène. Vous n'avez pas pu allumer tous ces feux
+sans avoir un peu la conscience de ce que vous faisiez.
+Ah! vous avez peut-être joué comme le tigre avec sa
+proie, vous vous êtes fait un amusement peut-être de
+mes tourments et de mes folies.</p>
+
+<p>«Oh! non: c'est trop de présomption. Non, Madame,
+je ne le crois pas; vous n'y avez jamais songé. Vous êtes
+sensible aux vers du grand Corneille, vous vous identifiez
+avec les nobles passions de la tragédie: voilà tout.
+Et moi, insensé, j'ai osé croire que ma voix seule éveillait
+quelquefois vos sympathies, que mon coeur avait
+un écho dans le vôtre, qu'il y avait entre vous et moi
+quelque chose de plus qu'entre moi et le public. Oh!
+c'était une insigne, mais bien douce folie! Laissez-la-moi,
+Madame; que vous importe? Craindriez-vous que
+j'allasse m'en vanter? De quel droit pourrais-je le faire,
+et quel titre aurais-je pour être cru sur ma parole? Je
+ne ferais que me livrer à la risée des gens sensés. Laissez-la-moi,
+vous dis-je, cette conviction que j'accueille
+en tremblant et qui m'a donné plus de bonheur à elle
+seule que la sévérité du public envers moi ne m'a donné
+de chagrin. Laissez-moi vous bénir, vous remercier à
+genoux de cette sensibilité que j'ai découverte dans
+votre âme et que nulle autre âme ne m'a accordée, de
+ces larmes que je vous ai vue verser sur mes malheurs
+de théâtre, et qui ont souvent porté mes inspirations
+jusqu'au délire; de ces regards timides qui, je l'ai cru
+du moins, cherchaient à me consoler des froideurs de
+mon auditoire.</p>
+
+<p>«Oh! pourquoi êtes-vous née dans l'éclat et dans le
+faste! pourquoi ne suis-je qu'un pauvre artiste sans
+gloire et sans nom! Que n'ai-je la faveur du public et la
+richesse d'un financier à troquer contre un nom, contre
+un de ces titres que jusqu'ici j'ai dédaignés, et qui me
+permettraient peut-être d'aspirer à vous! Autrefois je
+préférais la distinction du talent à toute autre; je me demandais
+à quoi bon être chevalier ou marquis, si ce n'est
+pour être sot, fat et impertinent; je haïssais l'orgueil
+des grands, et je me croyais assez vengé de leurs dédains
+si je m'élevais au-dessus d'eux par mon génie.</p>
+
+<p>«Chimères et déceptions! mes forces ont trahi mon
+ambition insensée. Je suis resté obscur; j'ai fait pis, j'ai
+frisé le succès, et je l'ai laissé échapper. Je croyais me
+sentir grand, et on m'a jeté dans la poussière; je
+m'imaginais toucher au sublime, on m'a condamné au
+ridicule. La destinée m'a pris avec mes rêves démesurés
+et mon âme audacieuse, et elle m'a brisé comme
+un roseau! Je suis un homme bien malheureux!</p>
+
+<p>«Mais la plus grande de mes folies, c'est d'avoir jeté
+mes regards au delà de cette rampe de quinquets qui
+trace une ligne invincible entre moi et le reste de la société.
+C'est pour moi le cercle de Popilius. J'ai voulu le
+franchir! J'ai osé avoir des yeux, moi comédien, et les
+arrêter sur une belle femme! sur une femme si jeune,
+si noble, si aimante et placée si haut! car vous êtes tout
+cela, Madame, je le sais. Le monde vous accuse de froideur
+et de dévotion outrée, moi seul je vous juge et je
+vous connais. Un seul de vos sourires, une seule de vos
+larmes, ont suffi pour démentir les fables stupides qu'un
+chevalier de Brétillac m'a débitées contre vous.</p>
+
+<p>«Mais quelle destinée est donc aussi la vôtre! Quelle
+étrange fatalité pèse donc sur vous comme sur moi pour
+qu'au sein d'un monde si brillant et qui se dit si éclairé,
+vous n'ayez trouvé pour vous rendre justice que le coeur
+d'un pauvre comédien? Eh bien! rien ne m'ôtera cette
+pensée triste et consolante; c'est que, si nous étions nés
+sur le même échelon de la société, vous n'auriez pas pu
+m'échapper, quels qu'eussent été mes rivaux, quelle que
+soit ma médiocrité. Il aurait fallu vous rendre à une vérité,
+c'est qu'il y a en moi quelque chose de plus grand
+que leurs fortunes et leurs titres, la puissance de vous
+Aimer.</p>
+
+<p>«LÉLIO.»</p>
+
+<p>Cette lettre, continua la marquise, étrange pour le
+temps où elle fut écrite, me sembla, malgré quelques souvenirs
+de déclamation racinienne qui percent dans le
+commencement, tellement forte et vraie, j'y trouvai un
+sentiment de passion si neuf et si hardi, que j'en fus bouleversée.
+Le reste de fierté qui combattait en moi s'évanouit.
+J'eusse donné tous mes jours pour une heure d'un
+pareil amour.</p>
+
+<p>Je ne vous raconterai pas mes anxiétés, mes fantaisies,
+mes terreurs; moi-même je ne pourrais en retrouver le
+fil et la liaison. Je répondis quelques mots que voici, autant
+que je me les rappelle:</p>
+
+<p>«Je ne vous accuse pas, Lélio, j'accuse la destinée; je
+ne vous plains pas seul, je me plains aussi. Pour aucune
+raison d'orgueil, de prudence ou de pruderie, je
+ne voudrais vous retirer la consolation de vous croire
+distingué de moi. Gardez-la, parce que c'est la seule
+que j'aie à vous offrir. Je ne puis jamais consentir à
+vous voir.»</p>
+
+<p>Le lendemain je reçus un billet que je lus à la hâte, et
+que j'eus à peine le temps de jeter au feu pour le dérober
+à Larrieux, qui me surprit occupée à le lire. Il était à peu
+près conçu en ces termes:</p>
+
+<p>«Madame, il faut que je vous parle ou que je meure.
+Une fois, une seule fois, une heure seulement, si vous
+voulez. Que craignez-vous donc d'une entrevue, puisque
+vous vous fiez à mon honneur et à ma discrétion?
+Madame, je sais qui vous êtes; je connais l'austérité de
+vos moeurs, je connais votre piété, je connais même vos
+sentiments pour le vicomte de Larrieux. Je n'ai pas la
+sottise d'espérer de vous autre chose qu'une parole de
+pitié; mais il faut qu'elle tombe de vos lèvres sur moi.
+Il faut que mon coeur la recueille et l'emporte, ou il faut
+que mon coeur se brise.</p>
+
+<p>«LÉLIO.»</p>
+
+<p>Je dirai pour ma gloire, car toute noble et courageuse
+confiance est glorieuse dans le danger, que je n'eus pas
+un instant la crainte d'être raillée par un impudent libertin.
+Je crus religieusement à l'humble sincérité de Lélio.
+D'ailleurs j'étais payée pour avoir confiance en ma force;
+je résolus de le voir. J'avais complètement oublié sa figure
+flétrie, son mauvais ton, son air commun; je ne connaissais
+plus de lui que le prestige de son génie, son style et
+son amour. Je lui répondis:</p>
+
+<p>«Je vous verrai; trouvez un lieu sûr; mais n'espérez
+de moi que ce que vous demandez. J'ai foi en vous
+comme en Dieu. Si vous cherchiez à en abuser, vous
+seriez un misérable, et je ne vous craindrais pas.»</p>
+
+<p><b>RÉPONSE.</b> «Votre confiance vous sauverait du dernier
+des scélérats. Vous verrez, Madame, que Lélio n'en est
+pas indigne. Le duc de *** a eu la bonté de me proposer
+souvent sa maison de la rue de Valois; qu'en aurais-je
+fait? Il y a trois ans qu'il n'existe plus pour moi qu'une
+femme sous le ciel. Daignez être au rendez-vous au
+sortir de la comédie.»</p>
+
+<p>Suivaient les indications de lieu.</p>
+
+<p>Je reçus ce billet à quatre heures. Toute cette négociation
+s'était passée dans l'espace d'un jour. J'avais employé
+cette journée à parcourir mes appartements comme une
+personne privée de raison; j'avais la fièvre. Cette rapidité
+d'événements et de décisions, contraires à cinq ans de résolutions,
+m'emportait comme un rêve; et quand j'eus
+pris le dernier parti, quand je vis que je m'étais engagée
+et qu'il n'était plus temps de reculer, je tombai accablée
+sur mon ottomane, ne respirant plus et voyant ma chambre
+tourner sous mes pieds.</p>
+
+<p>Je fus sérieusement incommodée; il fallut envoyer chercher
+un chirurgien qui me saigna. Je défendis à mes gens
+de dire un mot à qui que ce fût de mon indisposition; je
+craignais les importunités des donneurs de conseils, et je
+ne voulais pas qu'on m'empêchât de sortir le soir. En
+attendant l'heure, je me jetai sur mon lit et je défendis
+ma porte même à M. de Larrieux.</p>
+
+<p>La saignée m'avait physiquement soulagée en m'affaiblissant.
+Je tombai dans un grand accablement d'esprit;
+toutes mes illusions s'envolèrent avec l'excitation de la
+fièvre. Je retrouvai la raison et la mémoire; je me rappelai
+la terrible déception du café, la misérable allure de
+Lélio; je m'apprêtai à rougir de ma folie, à tomber du
+faîte de mes chimères dans une plate et ignoble réalité.
+Je ne pouvais plus comprendre comment je m'étais décidée
+à troquer cette héroïque et romanesque tendresse
+contre le dégoût qui m'attendait et la honte qui empoisonnerait
+tous mes souvenirs. J'eus alors un mortel regret de
+ce que j'avais fait; je pleurai mes enchantements, ma vie
+d'amour, et l'avenir de satisfaction pure et intime que
+j'allais renverser. Je pleurai surtout Lélio, qu'en le voyant
+j'allais perdre à jamais, que j'avais eu tant de bonheur à
+aimer pendant cinq ans, et que je ne pourrais plus aimer
+dans quelques heures.</p>
+
+<p>Dans mon chagrin je me tordis les bras avec force; ma
+saignée se rouvrit, le sang coula avec abondance; je n'eus
+que le temps de sonner ma femme de chambre qui me
+trouva évanouie dans mon lit. Un profond et lourd sommeil,
+contre lequel je luttai vainement, s'empara de moi.
+Je ne rêvai point, je ne souffris point, je fus comme morte
+pendant quelques heures. Quand j'ouvris les yeux ma
+chambre était sombre, mon hôtel silencieux; ma suivante
+dormait sur une chaise au pied de mon lit. Je restai quelque
+temps dans un état d'engourdissement et de faiblesse
+qui ne me permettait pas un souvenir, pas une pensée.
+Tout d'un coup la mémoire me revient; je me demande
+si l'heure et le jour du rendez-vous sont passés, si j'ai
+dormi une heure ou un siècle, s'il fait jour ou nuit, si mon
+manque de parole n'a pas tué Lélio, s'il est temps encore.
+J'essaie de me lever, mes forces s'y refusent; je lutte
+quelques instants comme dans le cauchemar. Enfin je rassemble
+toute ma volonté, je l'appelle au secours de mes
+membres accablés. Je m'élance sur le parquet; j'entr'ouvre
+mes rideaux; je vois briller la lune sur les arbres
+de mon jardin; je cours à la pendule, elle marque dix
+heures. Je saute sur ma femme de chambre, je la secoue,
+je l'éveille en sursaut: «Quinette, quel jour sommes-nous?»
+Elle quitte sa chaise en criant et veut fuir, car
+elle me croit dans le délire; je la retiens, je la rassure;
+j'apprends que j'ai dormi trois heures seulement. Je remercie
+Dieu. Je demande un fiacre; Quinette me regarde
+avec stupeur. Enfin elle se convainc que j'ai toute ma
+tête; elle transmet mon ordre et s'apprête à m'habiller.</p>
+
+<p>Je me fis donner le plus simple et le plus chaste de mes
+habits; je ne plaçai dans mes cheveux aucun ornement;
+je refusai de mettre du rouge. Je voulais avant tout inspirer
+à Lélio l'estime et le respect, qui m'étaient plus
+précieux que son amour. Cependant j'eus un sentiment
+de plaisir lorsque Quinette, étonnée de tout ce qui me passait
+par l'esprit, me dit, en me regardant de la tête aux
+pieds: «En vérité, Madame, je ne sais pas comment
+vous faites; vous n'avez qu'une simple robe blanche sans
+queue et sans panier; vous êtes malade et pâle comme
+la mort; vous n'avez pas seulement voulu mettre une
+mouche; eh bien! je veux mourir si je vous ai jamais vue
+aussi belle que ce soir. Je plains les hommes qui vous regarderont!</p>
+
+<p>&mdash;Tu me crois donc bien sage, ma pauvre Quinette?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! madame la marquise, je demande tous les
+jour au ciel de le devenir comme vous; mais jusqu'ici...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ingénue, donne-moi mon mantelet et mon
+manchon.</p>
+
+<p>A minuit j'étais à la maison de la rue de Valois. J'étais
+soigneusement voilée. Une espèce de valet de chambre
+vint me recevoir; c'était le seul hôte visible de cette mystérieuse
+demeure. Il me conduisit à travers les détours
+d'un sombre jardin jusqu'à un pavillon enseveli dans
+l'ombre et le silence. Après avoir déposé dans le vestibule
+sa lanterne de soie verte, il m'ouvrit la porte d'un appartement
+obscur et profond, me montra d'un geste respectueux
+et d'un air impassible le rayon de lumière qui
+arrivait du fond de l'enfilade, et me dit à voix basse,
+comme s'il eût craint d'éveiller les échos endormis:
+«Madame est seule, personne n'est encore arrivé. Madame
+trouvera dans le salon d'été une sonnette à laquelle
+je répondrai si elle a besoin de quelque chose.» Et il disparut
+comme par enchantement, en refermant la porte
+sur moi.</p>
+
+<p>Il me prit une peur horrible; je craignis d'être tombée
+dans un guet-apens. Je le rappelai. Il parut aussitôt; son
+air solennellement bête me rassura. Je lui demandai
+quelle heure il était; je le savais fort bien: j'avais fait
+sonner plus de dix fois ma montre dans la voiture. «Il
+est minuit, répondit-il sans lever les yeux sur moi.» Je
+vis que c'était un homme parfaitement instruit des devoirs
+de sa charge. Je me décidai à pénétrer jusqu'au salon
+d'été, et je me convainquis de l'injustice de mes craintes
+en voyant toutes les portes qui donnaient sur le jardin
+fermées seulement par des portières de soie peinte à l'orientale.
+Rien n'était délicieux comme ce boudoir, qui n'était,
+à vrai dire, qu'un salon de musique, le plus honnête
+du monde. Les murs étaient de stuc blanc comme la
+neige, les cadres des glaces en argent mat; des instruments
+de musique, d'une richesse extraordinaire, étaient
+épars sur des meubles de velours blanc à glands de perles.
+Toute la lumière arrivait du haut, mais cachée par des
+feuilles d'albâtre, qui formaient comme un plafond à la
+rotonde. On aurait pu prendre cette clarté mate et douce
+pour celle de la lune. J'examinai avec curiosité, avec intérêt,
+cette retraite, à laquelle mes souvenirs ne pouvaient
+rien comparer. C'était et ce fut la seule fois de ma vie que
+je mis le pied dans une petite maison; mais soit que ce
+ne fût pas la pièce destinée à servir de temple aux galants
+mystères qui s'y célébraient, soit que Lélio en eût fait
+disparaître tout objet qui eût pu blesser ma vue et me
+faire souffrir de ma situation, ce lieu ne justifiait aucune
+des répugnances que j'avais senties en y entrant. Une
+seule statue de marbre blanc en décorait le milieu; elle
+était antique, et représentait Isis voilée, avec un doigt sur
+ses lèvres. Les glaces qui nous reflétaient, elle et moi,
+pâles et vêtues de blanc, et chastement drapées toutes
+deux, me faisaient illusion au point qu'il me fallait remuer
+pour distinguer sa forme de la mienne.</p>
+
+<p>Tout d'un coup ce silence morne, effrayant et délicieux
+à la fois, fut interrompu; la porte du fond s'ouvrit et se
+referma; des pas légers firent doucement craquer les parquets.
+Je tombai sur un fauteuil, plus morte que vive;
+j'allais voir Lélio de près, hors du théâtre. Je fermai les
+yeux, et je lui dis intérieurement adieu avant de les
+rouvrir.</p>
+
+<p>Mais quelle fut ma surprise! Lélio était beau comme les
+anges; il n'avait pas pris le temps d'ôter son costume de
+théâtre: c'était le plus élégant que je lui eusse vu. Sa
+taille, mince et souple, était serrée dans un pourpoint espagnol
+de satin blanc. Ses noeuds d'épaule et de jarretière
+étaient en ruban rouge-cerise; un court manteau, de
+même couleur, était jeté sur son épaule. Il avait une
+énorme fraise de point d'Angleterre, les cheveux courts
+et sans poudre; une toque ombragée de plumes blanches
+se balançait sur son front, où brillait une rosace de diamants.
+C'était dans ce costume qu'il venait de jouer le
+rôle de don Juan du <i>Festin de Pierre</i>. Jamais je ne l'avais
+vu aussi beau, aussi jeune, aussi poétique, que dans
+ce moment. Vélasquez se fût prosterné devant un tel
+modèle.</p>
+
+<p>Il se mit à mes genoux. Je ne pus m'empêcher de lui
+tendre la main. Il avait l'air si craintif et si soumis! Un
+homme épris au point d'être timide devant une femme,
+c'était si rare dans ce temps-là! et un homme de trente-cinq
+ans, un comédien!</p>
+
+<p>N'importe: il me sembla, il me semble encore qu'il
+était dans toute la fraîcheur de l'adolescence. Sous ces
+blancs habits, il ressemblait à un jeune page; son front
+avait toute la pureté, son coeur agité toute l'ardeur d'un
+premier amour. Il prit mes mains et les couvrit de baisers
+dévorants. Alors je devins folle; j'attirai sa tête sur mes
+genoux; je caressai son front brûlant, ses cheveux rudes
+et noirs, son cou brun, qui se perdait dans la molle blancheur
+de sa collerette, et Lélio ne s'enhardit point. Tous
+ses transports se concentrèrent dans son coeur; il se mit
+à pleurer comme une femme. Je fus inondée de ses
+sanglots.</p>
+
+<p>Oh! je vous avoue que j'y mêlai les miens avec délices.
+Je le forçai de relever sa tête et de me regarder. Qu'il était
+beau, grand Dieu! Que ses yeux avaient d'éclat et de tendresse!
+Que son âme vraie et chaleureuse prêtait de
+charmes aux défauts même de sa figure et aux outrages
+des veilles et des années! Oh! la puissance de l'âme! qui
+n'a pas compris ses miracles n'a jamais aimé! En voyant
+des rides prématurées à son beau front, de la langueur à
+son sourire, de la pâleur à ses lèvres, j'étais attendrie;
+j'avais besoin de pleurer sur les chagrins, les dégoûts et
+les travaux de sa vie. Je m'identifiais à toutes ses peines,
+même à celles de son long amour sans espoir pour moi,
+et je n'avais plus qu'une volonté, celle de réparer le mal
+qu'il avait souffert.</p>
+
+<p>«Mon cher Lélio, mon grand Rodrigue, mon beau don
+Juan! lui disais-je dans mon égarement.» Ses regards me
+brûlaient. Il me parla, il me raconta toutes les phases,
+tous les progrès de son amour; il me dit comment, d'un
+histrion aux moeurs relâchées, j'avais fait de lui un
+homme ardent et vivace, comme je l'avais élevé à ses
+propres yeux, comme je lui avais rendu le courage et les
+illusions de la jeunesse; il me dit son respect, sa vénération
+pour moi, son mépris pour les sottes forfanteries
+de l'amour à la mode; il me dit qu'il donnerait tous les
+jours qui lui restaient à vivre pour une heure passée dans
+mes bras, mais qu'il sacrifierait cette heure-là et tous les
+jours à la crainte de m'offenser. Jamais éloquence plus pénétrante
+n'entraîna le coeur d'une femme; jamais le tendre
+Racine ne fit parler l'amour avec cette conviction, cette
+poésie et cette force. Tout ce que la passion peut inspirer
+de délicat et de grave, de suave et d'impétueux, ses paroles,
+sa voix, ses yeux, ses caresses et sa soumission
+me l'apprirent. Hélas! s'abusait-il lui-même? jouait-il la
+comédie?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois certainement pas,» m'écriai-je en
+regardant la marquise. Elle semblait rajeunir en parlant
+et dépouiller ses cent ans, comme la fée Urgèle. Je ne
+sais qui a dit que le coeur d'une femme n'a point de
+rides.</p>
+
+<p>«Écoutez la fin, me dit-elle. Brûlée, égarée, perdue par
+tout ce qu'il me disait, je jetai mes deux bras autour de
+lui, je frissonnai en touchant le satin de son habit, en
+respirant le parfum de ses cheveux. Ma tête s'égara. Tout
+ce que j'ignorais, tout ce que je croyais être incapable de
+ressentir, se révéla à moi; mais ce fut trop violent, je
+m'évanouis.</p>
+
+<p>Il me rappela à moi-même par de prompt secours. Je
+le trouvai à mes pieds, plus timide, plus ému que jamais.
+«Ayez pitié de moi, me dit-il; tuez-moi, chassez-moi...»
+Il était plus pâle et plus mourant que moi.</p>
+
+<p>Mais toutes ces révolutions nerveuses que j'avais éprouvées
+dans le cours d'une si orageuse journée me faisaient
+rapidement passer d'une disposition à une autre. Ce rapide
+éclair d'une nouvelle existence avait pâli; mon sang était
+redevenu calme; les délicatesses du véritable amour reprirent
+le dessus.</p>
+
+<p>«Écoutez, Lélio, lui dis-je, ce n'est point le mépris qui
+m'arrache à vos transports. Il se peut faire que j'aie toutes
+les susceptibilités qu'on nous inculque dès l'enfance, et
+qui deviennent pour nous comme une seconde nature;
+mais ce n'est pas ici que je pourrais m'en souvenir, puisque
+ma nature elle-même vient d'être transformée en une
+autre qui m'était inconnue. Si vous m'aimez, aidez-moi à
+vous résister. Laissez-moi emporter d'ici la satisfaction
+délicieuse de ne vous avoir aimé qu'avec le coeur. Peut-être,
+si je n'avais appartenu à personne, me donnerais-je
+à vous avec joie; mais sachez que Larrieux m'a profanée;
+sachez qu'entraînée par l'horrible nécessité de faire
+comme tout le monde, j'ai subi les caresses d'un homme
+que je n'ai jamais aimé; sachez que le dégoût que j'en ai
+ressenti a éteint chez moi l'imagination au point que je
+vous haïrais peut-être à présent si j'avais succombé tout
+à l'heure. Ah! ne faisons point ce terrible essai! restez
+pur dans mon coeur et dans ma mémoire. Séparons-nous
+pour jamais, et emportons d'ici tout un avenir de pensées
+riantes et de souvenirs adorés. Je jure, Lélio, que je vous
+aimerai jusqu'à la mort. Je sens que les glaces de l'âge
+n'éteindront pas cette flamme ardente. Je jure aussi de
+n'être jamais à un autre homme après vous avoir résisté.
+Cet effort ne me sera pas difficile, et vous pouvez me
+croire.»</p>
+
+<p>Lélio se prosterna devant moi; il ne m'implora point,
+il ne me fit point de reproches; il me dit qu'il n'avait pas
+espéré tout le bonheur que je lui avais donné, et qu'il
+n'avait pas le droit d'en exiger davantage. Cependant, en
+recevant ses adieux, son abattement et l'émotion de sa
+voix m'effrayèrent. Je lui demandai s'il ne penserait pas
+à moi avec bonheur, si les extases de cette nuit ne répandraient
+pas leurs charmes sur tous ses jours, si ses
+peines passées et futures n'en seraient pas adoucies chaque
+fois qu'il l'invoquerait. Il se ranima pour jurer et promettre
+tout ce que je voulus. Il tomba de nouveau à mes
+pieds, et baisa ma robe avec emportement. Je sentis que
+je chancelais; je lui fis un signe, et il s'éloigna. La voiture
+que j'avais fait demander arriva. L'intendant automate
+de ce séjour clandestin frappa trois coups en dehors pour
+m'avertir. Lélio se jeta devant la porte avec désespoir; il
+avait l'air d'un spectre. Je le repoussai doucement, et il
+céda. Alors je franchis la porte, et, comme il voulait me
+suivre, je lui montrai une chaise au milieu du salon, au dessous
+de la statue d'Isis. Il s'y assit. Un sourire passionné
+erra sur ses lèvres, ses yeux firent jaillir un dernier
+éclair de reconnaissance et d'amour. Il était encore
+beau, encore jeune, encore grand d'Espagne. Au bout de
+quelques pas, et au moment de le perdre pour jamais, je
+me retournai et jetai sur lui un dernier regard. Le désespoir
+l'avait brisé. Il était redevenu vieux, décomposé,
+effrayant. Son corps semblait paralysé. Sa lèvre contractée
+essayait un sourire égaré. Son oeil était vitreux et
+terne: ce n'était plus que Lélio, l'ombre d'un amant et
+d'un prince.»</p>
+
+<p>La marquise fit une pause; puis, avec un sourire sombre
+et en se décomposant elle-même comme une ruine qui
+s'écroule, elle reprit: «Depuis ce moment je n'ai pas entendu
+parler de lui.»</p>
+
+<p>La marquise fit une nouvelle pause plus longue que la
+première; mais avec cette terrible force d'âme que donnent
+l'effet des longues années, l'amour obstiné de la vie
+ou l'espoir prochain de la mort, elle redevint gaie, et me
+dit en souriant: «Eh-bien! croirez-vous désormais à la
+vertu du dix-huitième siècle?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui répondis-je, je n'ai point envie d'en
+douter; cependant, si j'étais moins attendri, je vous
+dirais peut-être que vous fûtes très-bien avisée de vous
+faire saigner ce jour-là.</p>
+
+<p>&mdash;Misérables hommes! dit la marquise, vous ne comprenez
+rien à l'histoire du coeur.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p>GEORGE SAND.</p>
+
+<p>FIN DE LA MARQUISE.</p>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13025 ***</div>
+</body>
+</html>
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