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+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>Contes de Noel par Josette</title>
+ <meta name="author" content="Mme R. Dandurand">
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13024 ***</div>
+
+<h1>CONTES de NOËL</h1>
+
+<h4>par</h4>
+
+<h2>JOSETTE</h2>
+
+<br><br>
+
+<h3>AVEC UNE PRÉFACE</h3>
+
+<h5>de</h5>
+
+<h3>LOUIS FRÉCHETTE</h3>
+<br><br><br>
+
+<h3>PRÉFACE</h3>
+
+
+<p><i>Voici notre petite bibliothèque canadienne
+qui s'enrichit aujourd'hui d'un
+nouveau volume; et, chose assez insolite
+chez nous, ce volume est signé d'un nom
+de femme.</i></p>
+
+<p><i>La signature était-elle bien nécessaire
+cependant pour accuser cette particularité?</i></p>
+
+<p><i>Non.</i></p>
+
+<p><i>Car, autant le pseudonyme de Josette
+voile peu la gracieuse personnalité qu'il a
+la prétention de couvrir, autant la féminité&mdash;pour
+me servir d'un néologisme mis
+à la mode par les psychologues du jour&mdash;autant
+la féminité de l'auteur se trahit
+à chaque page, je pourrais dire à chaque
+phrase, dans des légèretés de dessin et
+des fraîcheurs de teintes, que l'homme au
+pinceau le plus délicat ne parvient presque
+jamais à atteindre.</i></p>
+
+<p><i>Tournures câlines, sous-entendus discrets,
+colloques semés d'incohérences enfantines,
+petits mots doux et tendres
+comme des baisers, tout révèle la femme,
+la femme jeune et aimante, dont&mdash;pour
+les bébés surtout&mdash;la main est une caresse,
+le bras un oreiller, la voix une chanson
+d'amour.</i></p>
+
+<p><i>En lisant ces bluettes,&mdash;car il s'agit de
+simples bluettes, de contes si vous aimez
+mieux,&mdash;on s'arrête malgré soi devant
+tel détail saisi sur le vif, telle nuance finement
+observée, telle vague ébauche dont les
+contours perdus laissent deviner quelque
+délicieux profil; et l'on s'avoue in petto
+qu'un doigt de femme pouvait seul crayonner
+avec cette souplesse, qu'on dirait
+inconsciente.</i></p>
+
+<p><i>En effet, ce qui caractérise peut-être
+plus que toute autre chose le style de l'intéressant
+petit volume que je suis chargé
+de présenter au lecteur, c'est une absence de
+toute recherche, une facilité naturelle, une
+allure indépendante et prime-sautière, qui
+donnent l'impression de quelqu'un laissant
+courir sa plume sur le papier sans
+le moindre effort, sans aucunement s'inquietter
+de bien dire, et sans s'en douter
+le moins du monde racontant merveilleusement
+des choses charmantes.</i></p>
+
+<p><i>Car ils sont tout pleins de choses charmantes,
+ces petits Contes de Noel qui
+respirent tant de suavité naïve, et qui
+évoquent autour de vous tout un essaim
+de souvenirs ailés papillonnant à votre
+oreille avec les échos des vieux chants
+d'église et des joyeux carillons d'autrefois.</i></p>
+
+<p><i>Ils vous bercent.</i></p>
+
+<p><i>Ils vous rajeunissent.</i></p>
+
+<p><i>Ils ressuscitent sous vos yeux mille
+figures lointaines, mille horizons oubliés.</i></p>
+
+<p><i>Ils vous chuchotent je ne sais quelles
+ressouvenances qu'on écoute le coeur attendri,
+et quelquefois même avec une larme
+tremblante au bout des cils.</i></p>
+
+<p><i>Pour ma part, j'ai passé une heure
+bien douce à parcourir ces pages toutes
+vibrantes d'émotions intimes, et je suis
+heureux que l'auteur me permette de lui
+en offrir ici même mon remercîment sincère
+avec mes confraternelles félicitations.</i></p>
+
+<p><i>Toute jeune encore, depuis trois ou
+quatre ans déjà, la charmante conteuse
+s'était fait remarquer dans la presse; et
+plus d'une fois ses jolies nouvelles, toutes
+empreintes d'un rare cachet de distinction,
+avaient attiré l'attention de ceux qui,
+parmi nous, cultivent les lettres ou s'occupent
+des choses de l'esprit.</i></p>
+
+<p><i>Il y a quelques mois à peine, à Québec,
+elle révélait son talent pour la scène dans
+une petite pièce dont le succès fut éclatant.</i></p>
+
+<p><i>Ces débuts pleins de promesses, elle les
+confirme aujourd'hui par un premier
+volume, qui n'est sans doute que la première
+perle de tout un écrin.</i></p>
+
+<p><i>Les qualités d'écrivain dont elle y fait
+preuve lui donnent droit à une place marquante
+dans notre petit monde littéraire;
+et, s'ils me permettent de me faire ici leur
+interprète, je crois pouvoir lui offrir, au
+nom de mes confrères de la plume, la plus
+sympathique et la plus cordiale bienvenue.</i></p>
+
+<p><i>Tous s'empresseront même, j'en suis sûr
+de lui céder un siège d'honneur, à une
+condition cependant&mdash;et cette condition, la
+voix du patriotisme l'impose&mdash;c'est que
+ce premier ouvrage soit bientôt suivi de
+plusieurs autres.</i></p>
+
+<p><i>Pour ma part, je lui dirai en lui tendant
+la main:</i></p>
+
+<p><i>&mdash;Madame, vous êtes maintenant débitrice
+d'un créancier qui a le droit d'être
+impitoyable, parce qu'il parle au nom de
+tous, le Public.</i></p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Vous avez écrit les Contes de Noël.</i></p>
+<p><i>Tant pis pour vous:</i></p>
+<p><i>Noblesse oblige.</i></p>
+ </div> </div>
+
+<p><b>LOUIS FRÉCHETTE.</b></p>
+
+<br><br>
+
+<h4>TABLE DES MATIÈRES.</h4>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Noël au pays.</p>
+<p>Hier et Demain</p>
+<p>Le rêve d'Antoinette</p>
+<p>Le Jour de l'an</p>
+<p>Noël</p>
+<p>Le Jour de l'an au Ciel</p>
+<p>Histoire de deux Serins</p>
+<p>Le dernier Biberon</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br>
+
+<h2>NOËL AU PAYS</h2>
+
+<p>On est à la Noël. Partout dans la
+campagne, sur la vaste étendue, les
+longues routes blanches sont constellées.
+Entre leur bordure verte de
+sapins,&mdash;ces bouées fleuries, guides
+du voyageur dans la plaine immense
+et nivelée par l'hiver,&mdash;on les voit
+courir et se croiser à travers les
+champs combles.</p>
+
+<p>Et c'est comme une procession, ce
+long cortège de traîneaux venant de
+toutes parts, s'acheminant tous vers
+l'église du village.</p>
+
+<p>La rosse qui les tire, indifférente au
+froid comme à la gravité de l'heure,
+trotte sans hâte, d'un pas égal et
+rythmé.</p>
+
+<p>De ses naseaux l'haleine s'échappe
+en fumée lumineuse; mais cette ressemblance
+lointaine avec les coursiers
+olympiens, dont les narines flamboyantes
+lancent des éclairs, en est
+une bien trompeuse cependant, car,
+voyez la pauvre bête&mdash;par exemple
+la dernière là-bas, avec cette lourde
+charge&mdash;les ardeurs guerrières sont
+depuis longtemps mortes en sa vieille
+charpente.</p>
+
+<p>D'un contentement égal elle porte
+au marché les poches pleines, ou,
+comme en ce moment, la famille à la
+messe de minuit.</p>
+
+<p>Le pauvre cheval n'est pas né du
+printemps.</p>
+
+<p>Cette demi-douzaine de marmots
+qu'il traîne là, et d'autres encore qu'on
+a laissés à la maison, s'il ne les a pas
+vus naître, du moins les a-t-il tous,
+chacun à son tour, menés à l'église
+petits infidèles, pour les en ramener
+petits chrétiens.</p>
+
+<p>L'histoire de ces vieilles bêtes est
+celle de leur maître.</p>
+
+<p>Jeune et fringant, le bon animal
+brûla jadis le pavé pour conduire chez
+"sa blonde" le père d'aujourd'hui.
+Et, depuis, ils cheminent ensemble
+dans la vie, se supportant réciproquement,
+travaillant côte à côte, indispensables
+l'un à l'autre, se retrouvant
+toujours aux heures solennelles, aux
+moments d'urgence, moments où
+le plus humble des deux devient
+parfois le principal acteur.</p>
+
+<p>Quand il s'agit, par exemple, de
+longues courses pressées, l'hiver, par
+les chemins débordés, au milieu de la
+"poudrerie" que soulève l'aquilon;
+l'automne, quand le pied s'embourbe
+et se dégage avec peine dans les sentiers
+boueux, et l'été sur les routes
+sans ombrage.</p>
+
+<p>Élément obligé des joies de la
+famille, il conduit aujourd'hui "les
+enfants" à la messe de minuit; cette
+fête unique pour les petits et les simples;
+fête mystérieuse où ils retrouvent
+dans la touchante et poétique
+allégorie de la Crèche, la reproduction
+tangible, comme une incarnation
+des choses vagues et douées, du merveilleux
+qu'ils voient parfois flotter
+dans les rêves de leur sommeil paisible
+ou dans les fantaisies de leur
+imagination naïve.</p>
+
+<p>Les deux plus jeunes de ces six
+heureux, enfouis, émus et recueillis,
+dans le fond du traîneau, y viennent
+pour la première fois.</p>
+
+<p>Tandis que le père, dès qu'on est
+arrivé descend le premier et se met en
+devoir de tirer les petits de l'encombrement
+des "robes", le plus grand
+saute à terre pour jeter la meilleure et
+la plus chaude peau sur la bête qui
+fume. Et pendant qu'on l'attache,
+les mioches, rangés sur le perron de
+l'église, engoncés, raides comme des
+mannequins dans leurs gros vêtements
+"d'étoffe du pays", regardent et se
+disent tous bas:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Bidou, il ne verra rien!</p>
+
+<p>Puis on les pousse dans le vestibule,
+où la main paternelle enlève de
+leur tête, la "tuque" de laine profondément
+enfoncée. Les cheveux
+suivent le mouvement, et demeurent
+tout droits, hérissés. Qu'importe!
+les petits hommes, le coeur serré, ne
+quittent pas des yeux le chef de famille,
+prêts à obéir au premier signe. A
+peine osent-ils passer en hâte leur
+grosse mitaine au bout de leur nez et
+sur leurs yeux où le froid a mis des
+larmes.</p>
+
+<p>A travers la lourde porte on perçoit
+quelque chose de doux et de troublant,
+quelque chose d'exquis comme
+un chant pour endormir les anges.
+Soudain cette porte s'ouvre toute
+grande et les marmots extasiés, le
+regard attaché sur les mille feux de
+l'autel, avancent inconsciemment,
+marchent comme dans un rêve, jusqu'à
+ce qu'on les retienne par leur
+habit.</p>
+
+<p>Tandis que la foule s'agenouille et
+s'incline autour d'eux, ils restent debout,
+sans mouvements, absorbés par
+la vue de la grotte de sapins, cristallisée
+de sel, représentant la neige sous
+laquelle gît, presque nu, le Petit-Jésus
+tout blanc, tout mignon, tendant les
+bras en souriant aux fidèles qui
+l'adorent.</p>
+
+<p>Certes, il ne fait pas chaud dans
+l'église; l'haleine y monte comme
+l'encens, en spirales blanches, vers la
+voûte noire. Aussi, malgré la présence
+du boeuf et de l'âne autour de la
+crèche, les petits gars se disent-ils en
+eux-mêmes que cela leur semble bien
+insuffisant. Ils craignent beaucoup
+que le bon Jésus ne grelotte, aussi
+légèrement vêtu. Mais il y a là la
+sainte Vierge toute sereine, presque
+souriante; elle s'en apercevrait bien,
+elle, puisqu'elle est sa maman, n'est-ce
+pas, s'il avait trop froid.</p>
+
+<p>Qu'importe! voilà saint Joseph avec
+un grand manteau rejeté en arrière
+et dont il n'a que faire... S'il le lui
+mettait, ça ne serait pas de trop
+assurément!</p>
+
+<p>Mais non pourtant... Cela doit être.
+Il faut que l'adorable Jésus souffre
+pour les hommes... afin d'expier leurs
+péchés!</p>
+
+<p>On leur a souvent raconté cela.</p>
+
+<p>Mais pourquoi les vilains hommes
+ont-ils fait des péchés?</p>
+
+<p>Leur coeur se soulève, s'emplit soudain
+d'une grande indignation.</p>
+
+<p>Un violent désir de venger le Petit-Jésus
+les saisit. Des gros mots&mdash;les
+plus énergiques de leur vocabulaire
+enfantin&mdash;d'éloquentes invectives
+leur montent aux lèvres pour flétrir les
+ingrats qui lui font tant de mal.</p>
+
+<p>Ils vont le prendre et l'emporter.</p>
+
+<p>Ils vont le mettre dans leur lit;
+eux coucheront à terre plutôt! Ils
+vont le couvrir de tout ce qu'il y a
+de chaud et de moelleux dans la
+maison!... L'on verra bien ensuite
+si les méchants oseront venir le leur
+ôter!...</p>
+
+<p>Et les pauvres innocents, navrés,
+tout frémissants de la tempête qui
+vient de passer en eux, reniflent tout
+bas, pris d'une grosse envie de pleurer.</p>
+
+<p>Tout à coup la musique cesse.</p>
+
+<p>C'est comme si une main brusque
+chassait leur rêve en les réveillant
+brutalement.</p>
+
+<p>La grotte de sapins s'emplit d'ombres,
+et au milieu d'un vilain brouhaha,
+on les entraîne dehors où le vent
+glacé les soufflette au visage.</p>
+
+<p>Sans un mot ils se laissent tasser,
+encapuchonner, envelopper dans les
+fourrures, sentant gronder en eux une
+sorte de mauvaise humeur rageuse
+qui se fond bientôt en un immense
+besoin de dormir.</p>
+
+<p>A la maison on les sort de leur
+nid comme des sacs de farine&mdash;par
+les deux bouts.</p>
+
+<p>On les déshabille, on les couche
+sans qu'ils en aient conscience, sans
+qu'ils prennent même part à ce fameux
+réveillon dont ils ont vu les apprêts
+alléchants, et qui devait, dans leur
+espoir d'hier, couronner si délicieusement
+la fête.</p>
+
+<p>Leurs nerfs agités se reposent, dans
+un sommeil de plomb, de la secousse
+qu'ils ont subie.</p>
+
+<p>Et ce sera demain le débordement
+des impressions, les emportements, les
+questions sans nombre, l'adorable histoire
+enfin des âmes neuves s'ouvrant
+une première fois à la perception des
+choses de la vie.</p>
+
+<p>Et, certes, sous quel plus pur et plus
+chaud rayonnement que celui de la
+crèche divine; à quelle plus belle
+aurore pouvait s'opérer cette fraîche
+éclosion!</p>
+
+<p>Vive Noël toujours pour les mignons
+et les innocents!</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>HIER ET DEMAIN</h2>
+
+<h4><i>Un conte du jour de l'an<br>
+pour le grand monde.</i></h4>
+
+<p>J'avais comme de coutume suspendu
+un bas de ma plus longue et plus
+belle paire à mon clou particulier...</p>
+
+<p>Sur un pan du mur de notre grande
+"Nursery", depuis bien des <i>jours de
+l'an</i>, six clous réservés à l'usage antique
+et solennel restaient alignes.</p>
+
+<p>Ils y sont même encore, quoique
+la "nursery" ait perdu son nom et
+son utilité. Ils y sont encore&mdash;persistants
+comme les bons souvenirs&mdash;accrochant
+parfois au passage le bout
+flottant d'un ceinturon, la dentelle
+d'une manche qui les effleure, comme
+pour remendier un peu de l'intérêt de
+jadis.</p>
+
+<p>Comme on devient maussade et
+moralisateur en vieillissant!</p>
+
+<p>Ces clous innocents, qui faisaient
+autrefois battre mon coeur impatient
+d'une joie sans bornes comme sans
+mélange, me font m'arrêter maintenant
+toute rêveuse et philosophante.</p>
+
+<p>Je les recompte sur le mur, pensant
+que tout cela c'est fini, songeant
+aussi que l'un de leurs propriétaires
+n'y est plus, ne reviendra jamais, etc.
+Bien d'autres idées se mettent à me
+passer dans l'esprit et je reste immobile,
+là, au milieu de la pièce,
+regardant fixement..., nulle part.</p>
+
+<p>C'est que ces six clous en content,
+des choses!</p>
+
+<p>Cela chante la poésie, la candeur
+de l'enfance, au milieu d'un entourage
+qui accuse l'expérience, la maturité
+des sentiments, qui trahit jusqu'à la
+transformation graduelle des aspirations
+chez les bébés grandis.</p>
+
+<p>On voit ça et là des livres, des
+portraits, divers articles parlant tous
+le langage d'un autre âge.</p>
+
+<p>Et, devant le contraste de ces deux
+époques, l'on se demande laquelle
+vaut le mieux?</p>
+
+<p>Au temps que je suspendais mon
+bas, je n'aurais voulu pour rien au
+monde perdre mes chères superstitions.
+Je croyais à <i>Santa Claus</i> <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>
+avec fanatisme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Manière de désigner Saint Nicholas, que le contact anglais a fait passer dans nos habitudes.</blockquote>
+
+<p>Que ses desseins impénétrables, que
+ses dons mystérieux m'inspiraient
+donc de rêves fantastiques, de conjectures
+délicieuses!</p>
+
+<p>Et mon ingénieuse ignorance me
+laissait supposer des trésors enfouis
+en des sphères féeriques, que des
+notions plus positives m'ont depuis
+fait oublier!</p>
+
+<p>Aussi l'on ne saurait se figurer
+quelle mélancolie, quel vide se produisit
+dans mon âme, quand ces
+adorables chimères commencèrent à
+me paraître moins vraisemblables!</p>
+
+<p>Je résistai quelque temps à la désillusion;
+je retins, comme malgré eux,
+les bien-aimés fantômes qui voulaient
+s'enfuir.</p>
+
+<p>Lutte inutile! Il m'eût fallu, pour
+garder ma foi naïve, mes rêves chéris,
+fermer mes oreilles et mes yeux,
+arrêter les recherches de ma raison
+curieuse, oublier les leçons journalières
+de l'expérience, toutes choses
+qui voulaient voir, entendre, déduire
+avec une ardeur désespérante.</p>
+
+<p>Je vis, j'entendis, je raisonnai tant
+qu'un bon jour je sentis avec douleur
+qu'il me fallait faire mes adieux à
+mon pauvre <i>Santa Claus</i>.</p>
+
+<p>C'était ingrat et ridicule; la dette
+de reconnaissance que j'avais accumulée,
+toutes les effusions, les joies
+du passé, tout cela était donc absurde
+et faux?... J'en voulais aux autres
+de m'avoir trompée... En somme, je
+me sentais fort malheureuse; le monde
+me semblait bien morose, bien insignifiant!</p>
+
+<p>Le coup décisif arriva ainsi:</p>
+
+<p>Ce soir-là, malgré mes doutes,
+j'avais fait comme les autres, car il y
+avait derrière moi tout un petit
+peuple encore crédule que je regardais
+avec un mélange d'ironie et
+d'envie.</p>
+
+<p>&mdash;Après tout... qui sait? argumentai-je
+en moi-même, c'est peut-être
+toujours vrai... Le bon Dieu est bien
+bon, et si puissant! Qu'est-ce qui
+empêche qu'il envoie lui-même, directement,
+son expert et fidèle <i>Santa
+Claus</i>, distribuer les récompenses à
+ses petits enfants? Du reste, je vais
+bien voir. Mes yeux veilleront plutôt
+toute la nuit. Il faudra enfin
+que cela s'éclaircisse! S'il en vient
+un autre que l'envoyé du ciel, il ne
+m'échappera pas celui-là!</p>
+
+<p>Ma surveillance d'ailleurs ne faisait
+pas que de commencer à s'exercer.</p>
+
+<p>Toute la journée, moi-même, j'avais
+voulu être portière. Les allants et
+venants, les paquets petits et gros,
+les colloques suspects, tout fut noté
+avec soin, sans trahir pourtant d'indices
+révélateurs.</p>
+
+<p>Mon scepticisme pâlissait; mes illusions
+reprenaient vigueur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais bien voir! me répétais-je
+tandis qu'on emportait la lumière,
+que les innocents qui m'environnaient
+se mettaient à ronronner et à marmotter
+des choses inintelligibles en
+leurs rêves d'or, je vais bien voir!</p>
+
+<p>Mon Dieu qu'il en coûte de voir
+quand il fait nuit, que la pendule vous
+berce obstinément de son monotone
+tic-tac, que le sommeil caresse doucement
+le bord de vos paupières,
+engourdit sans bruit vos pensées!</p>
+
+<p>Mon Dieu, que c'est difficile de ne
+pas oublier son inébranlable détermination,
+de ne pas céder à la persuasive
+et commode logique du consolant
+Morphée! J'y mis pourtant toute
+mon énergie; ma vigilance ne s'était
+pas ralentie pour la peine d'en parler,
+au moment où, vers minuit, l'on vint
+mettre dans le corridor la veilleuse
+dont une lueur se projetait justement
+sur la rangée de nos bas encore vides.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais bien voir! fis-je avec un
+redoublement d'anxieuse émotion...</p>
+
+<p>Rien d'inusité ne se passe. Quelqu'un
+qui rentre dans sa chambre,
+un silence profond, prolongé...</p>
+
+<p>Tout plaide en faveur de <i>Santa
+Claus</i>.</p>
+
+<p>J'écoute encore... rien... Je me
+rassure, ma tête inquiète et tendue
+retombe souriante sur l'oreiller; tous
+les chers fantômes rentrent en se
+bousculant joyeusement dans mon
+cerveau rasséréné.</p>
+
+<p><i>Santa Claus</i> triomphe. II s'avance
+déjà dans mon rêve, radieux, courbé
+sous un fardeau monstrueux, riant
+malicieusement dans sa longue barbe
+blanche de givre et d'antiquité.</p>
+
+<p>Oh, le beau moment!</p>
+
+<p>Je savais bien que ces gens-là
+mentaient qui disaient avec de mauvais
+sourires:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de <i>Santa Claus</i>!
+Est-ce que le bon Dieu se mêle de
+cela?...</p>
+
+<p>On a beau dire, personne ne devine
+si bien nos souhaits et nos désirs
+intimes pour cacher adroitement dans
+nos bas juste les choses que nous
+voulons.</p>
+
+<p>Cher vieil ami! J'aurais voulu lui
+sauter au cou tant je le trouvais bon
+d'être revenu!</p>
+
+<p>Oh! il devait bien avoir dans ce
+grand sac, de beaux patins pour moi!
+Je les lui avais demandés avec tant
+d'instances!</p>
+
+<p>Avais-je dormi longtemps quand
+un bruit soudain me fit ouvrir les
+yeux? Je l'ignore.</p>
+
+<p>C'était un son métallique qui m'avait
+réveillée. Avant d'avoir pu recueillir
+mes esprits et de m'être rendu
+compte de ce qui arrivait, j'avais vu
+l'ombre du nez paternel effleurer rapidement
+la muraille; j'entendis en
+même temps le battement d'une pantoufle
+qui retraitait en hâte....</p>
+
+<p>C'en était fait à jamais de mes
+rêves merveilleux. Ils s'étaient effacés
+avec l'ombre susdite!....</p>
+
+<p>II n'y eut, pour me consoler de la
+décevante réalité, que les patins que
+je trouvai dès l'aube, gisant sous mon
+clou particulier et dont la chute intempestive
+m'avait si douloureusement
+éclairée sur le prosaïsme des choses
+d'ici-bas.</p>
+
+<p>Que de cruelles leçons m'a depuis
+données la vie, sans avoir pu épuiser
+pourtant mon fonds de poétiques
+illusions, tant on en amasse en ces
+folles années de l'enfance.</p>
+
+<p>En l'honneur de ce premier de l'an,
+à ceux qui m'ont lue, je souhaite,
+comme récompense, de n'avoir pas
+trop d'oreilles pour les sinistres
+avertissements de cette vieille blasée
+qu'on nomme l'Expérience. Libre à
+eux de ne pas croire à <i>Santa Claus</i>;
+mais au moins qu'ils lui trouvent des
+adeptes en leurs petits enfants, en
+reconnaissance des grandes joies dont
+nous lui avons tous été redevables.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h2>LE RÊVE D'ANTOINETTE</h2>
+
+
+
+<h4><i>À ma nièce.</i></h4>
+
+<p>Quatre fois j'ai vu, quand c'était le
+printemps, les grosses branches noires
+se revêtir de feuilles, et, fières de leur
+nouvelle toilette, l'agiter avec un gai
+froufrou en se pavanant au-dessus de
+ma tête, et les oiseaux tout joyeux
+revenir endormir leurs petits dans les
+berceaux de mousse neuve, au milieu
+des feuilles fraîches.</p>
+
+<p>Quatre fois j'ai vu, suspendues aux
+arbres, les corbeilles renouvelées de
+fleurs blanches et roses que le petit
+Jésus y accroche au mois de mai.</p>
+
+<p>Quatre fois aussi, depuis ma naissance,
+le tapis blanc de l'hiver s'est
+étendu sur la terre nue et laide pour
+la cacher à nos yeux attristés....</p>
+
+<p>J'ai bien hâte de vous faire part de
+ce qui me préoccupe; mais je tenais
+à vous dire cela auparavant, afin de
+vous donner une idée de mon âge.</p>
+
+<p>Le calcul n'est pas difficile, et si vous
+êtes un peu perspicace, vous avez
+deviné que j'ai eu mes quatre ans au
+mois de juillet dernier....</p>
+
+<p>C'était la veille du jour de l'an; il
+s'agissait pour maman de m'amener à
+la ville pour m'acheter une coiffure...
+Le petit frère malade l'avait empêchée
+de s'en occuper plus tôt.</p>
+
+<p>Le détail peut paraître futile, mais
+il est très important. La suite de
+mon récit le prouvera.</p>
+
+<p>A deux heures, j'étais habillée, mais
+d'une drôle de façon! Ne trouvez-vous
+pas&mdash;Je le demande aux personnes
+de mon âge&mdash;que les mères
+ont une tendresse bien chaleureuse?
+Je l'appelle ainsi, parce que leur
+sollicitude et leur frayeur du froid les
+portent à nous emmitoufler de manière
+à nous faire périr par un excès pour
+éviter l'autre.</p>
+
+<p>Je ris beaucoup quand, au moment
+de partir, je m'aperçus dans la glace.</p>
+
+<p>Un vrai peloton de laine!...</p>
+
+<p>De mes boucles blondes, pas une
+n'avait osé s'échapper sous le triple
+tour du nuage bleu qui m'enveloppait
+la tête. Mon nez, enfoui dans tout
+ce lainage, paraissait si peu, que c'était
+à faire croire que je n'en avais pas.</p>
+
+<p>On ne m'avait laissé que les yeux
+de libres, car on savait que cela me
+ferait tant de peine de ne rien voir...</p>
+
+<p>C'était déjà assez triste de ne pouvoir
+parler!...</p>
+
+<p>Ma bouche, il ne fallait pas y
+songer! Elle avait assez à faire de
+respirer à travers tout ce qui la couvrait.</p>
+
+<p>Enfin nous montons en voiture;
+puis, glin! glin! les grelots résonnent,
+et nous glissons vite sur la neige unie.</p>
+
+<p>Oh! que de jolies choses partout!
+Des équipages par centaines, de
+belles dames, des petits enfants drôlement
+encapuchonnés comme moi!...
+Et, dans les vitrines, que de merveilles!
+Des chevaux superbes qui
+semblent attendre leur maître; à
+côté, des familles de poupées, les bras
+tendus et les yeux grands ouverts,
+comme pour appeler et chercher leurs
+petites mères parmi tous les enfants
+qui défilent devant elles.</p>
+
+<p>A la fin, la voiture s'arrête, et
+Jacques, me prenant dans ses bras, me
+dépose sur le seuil d'un grand magasin.</p>
+
+<p>Une demoiselle, habillée de noir,
+avec beaucoup de colliers et des
+cheveux frisés qui lui descendent dans
+les yeux, s'avance vers nous.</p>
+
+<p>A la demande de maman, elle nous
+apporte plusieurs bonnets qu'on
+commence à m'essayer.</p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin de vous dire que
+je profitai de ce moment de liberté
+pour raconter tout ce que j'avais vu!</p>
+
+<p>Après m'avoir mis, ôté et remis
+bien des choses plus ou moins pyramidales,
+il se trouva qu'une certaine
+coiffure, que la demoiselle en noir
+appelait très à la mode, sembla plaire
+davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Combien?</p>
+
+<p>&mdash;Cinq piastres seulement! fit la
+demoiselle frisée, avec un air très
+aimable et d'un ton engageant&mdash;un
+peu comme Marguerite quand elle
+veut me coucher et que je n'ai pas
+sommeil.</p>
+
+<p>Petite mère ouvrit des yeux
+plus grands que d'ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cher!</p>
+
+<p>&mdash;Remarquez que la peluche de
+soie est très dispendieuse, Madame,
+observa la marchande avec dignité,
+en flattant le bonnet sur ma tête,
+comme on caresse un petit chat.
+Celle-ci est de qualité supérieure....
+Puis, cela va si bien à votre joli bébé!
+continua-t-elle en se penchant pour
+me voir... Et c'est chaud. Cela
+couvre entièrement les oreilles...</p>
+
+<p>Elle dit encore beaucoup de choses
+en tournant et retournant le bonnet
+très à la mode.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, maman versait
+sur la table un grand nombre de sous
+blancs que la demoiselle frisée donna
+à un monsieur en lui disant: Cache! <a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Cash, mot usuel dans le commerce canadien,
+pour appeler les préposés à la caisse qui font la
+monnaie.</blockquote>
+
+<p>Elle avait peur que nous ne les
+reprissions, probablement.</p>
+
+<p>Je ne puis vous dire tout ce que je
+vis d'étonnant dans cet après-midi!
+J'étais fatiguée de tant regarder, et
+me sentis presque heureuse quand
+maman monta dans la voiture une
+dernière fois en disant à Jacques de
+nous reconduire chez nous.</p>
+
+<p>Une multitude de lumières brillaient
+partout.</p>
+
+<p>Les rues étaient remplies de
+monde, de voitures, et de bruit.</p>
+
+<p>Tout à coup, à l'angle d'une rue,
+au milieu d'une foule de personnes
+qui passaient en riant et parlant très
+haut, que croyez-vous que j'aperçus?...
+Une maman très vieille, avec sa
+petite fille, appuyées au mur d'une
+grosse maison.</p>
+
+<p>La mère avait les yeux fermés et
+mettait sa main sur l'épaule de son
+enfant.</p>
+
+<p>Elle, la pauvre mignonne, avait
+une robe bien laide et toute déchirée,
+un vilain mouchoir sur sa tête; ses
+mains étaient nues. Elle avait des
+grands yeux bleus pleins de larmes,
+qu'elle levait parfois en tendant sa
+petite main rougie vers les passants
+qui ne la regardaient pas.</p>
+
+<p>Oh! qu'ils étaient méchants!</p>
+
+<p>Quand je la vis ainsi grelottante et
+si triste, je frissonnai moi-même sous
+mes flanelles.</p>
+
+<p>Je fis un grand effort pour désigner
+la pauvrette; mais comment
+remuer sous les robes pesantes qui
+m'entortillaient et m'emprisonnaient
+complètement!</p>
+
+<p>J'essayai de crier, mais le bruit de
+la rue couvrit ma voix. D'ailleurs,
+nous allions très vite, et la petite mendiante
+disparut...</p>
+
+<p>Je pleurai tout bas, et j'y pensai
+longtemps.</p>
+
+<p>A la fin, comme j'étais bien fatiguée,
+je m'appuyai sur le bras de petite
+mère, et ne vis plus qu'à demi les
+lumières qui dansaient en fuyant.</p>
+
+<p>Jacques me porta dans la maison.
+Papa nous attendait, et tout le monde
+se mit à table pour dîner.</p>
+
+<p>Je fus d'une sagesse exemplaire ce
+jour-là!</p>
+
+<p>C'était charmant de voir comme
+je ne parlais pas, moi qu'on gronde
+toujours pour trop bavarder!... Je ne
+mangeais pas beaucoup non plus, on
+trouvait cela bien singulier, car habituellement
+j'ai l'appétit d'un gros
+loup.</p>
+
+<p>A la vérité, je me sentais bien
+pesante, et ma tête alourdie avait des
+envies folles de tomber sur l'épaule
+de maman.</p>
+
+<p>&mdash;Comme je serais bien dans mon
+lit! me disais-je tout bas.</p>
+
+<p>Marguerite m'amena avant qu'on
+eût fini.</p>
+
+<p>Je me laissai faire sans pleurer, ce
+qui est très rare; et, quand elle me
+déposa dans mon lit tiède et mollet,
+l'égoïste Antoinette s'endormit sans
+songer à la pauvre chérie qui avait
+faim là-bas, dans la grande rue
+froide.</p>
+
+<p>Soudain, quelque chose passe
+devant moi en m'effleurant... C'est
+un quelqu'un mystérieux, vêtu d'une
+longue tunique blanche et vaporeuse.
+Marguerite m'assure que c'est mon
+ange gardien.</p>
+
+<p>Sa douce figure me sourit et
+m'invite. Fascinée par cet appel
+irrésistible, je mets ma main dans
+celle qu'il me tend, et nous nous
+envolons doucement tous les deux...</p>
+
+<p>Me voilà de nouveau dans les rues
+claires et bruyantes.</p>
+
+<p>Je ne sais comment il se fait que le
+joli bonnet de peluche est sur ma
+tête!... Maman, craignant toujours les
+intempéries de l'hiver, me l'aura mis
+à mon insu au moment du départ, je
+suppose.</p>
+
+<p>Nous avions voyagé à travers la
+ville éblouissante pendant quelques
+instants seulement, quand mon compagnon
+s'arrêta... J'avais devant moi,
+qui?... la petite mendiante!</p>
+
+<p>Sa main glacée est tendue, et ses
+yeux humides m'implorent. La vieille
+pleure aussi, les yeux toujours fermés.
+Elle est bien lasse et s'appuie pesamment
+sur l'épaule fatiguée de l'enfant.</p>
+
+<p>Pauvre petite, je pouvais enfin contempler
+ce doux regard si triste qui
+m'avait tant émue!</p>
+
+<p>Je la caressais affectueusement en
+essuyant ses larmes et en l'appelant
+soeur chérie.</p>
+
+<p>Je voyais de près aussi le vieux
+haillon noué sous son menton, et qui
+cachait si imparfaitement ses oreilles
+que souffletait la bise glacée. Je
+l'avais enlevé pour mettre mon bonnet
+très à la mode sur sa jolie tête, mais
+elle, l'ôtant aussitôt, me le rendit avec
+un sourire navré:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien froid, dit-elle, mais nous
+avons tellement faim, grand'maman
+et moi!... et son regard, sa main
+ouverte nie suppliait encore...</p>
+
+<p>&mdash;Un sou, un pauvre sou, s'il vous
+plaît! murmura sa compagne en
+gémissant.</p>
+
+<p>Que faire!... Je regardai la douce
+figure; elle souriait toujours, mais
+restait muette.</p>
+
+<p>Une idée me vint tout à coup à
+l'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi prodigue-t-on sans
+remords tant de sous blancs pour les
+coiffures de certaines petites filles,
+tandis qu'il en est qui n'en ont même
+pas pour acheter un morceau de pain
+lorsqu'elles se sentent mourir d'inanition!</p>
+
+<p>Cela me parut absurde, et je résolus
+d'aller tout de suite rendre son
+méchant bonnet à la demoiselle, afin
+de rapporter les sous à la pauvrette.</p>
+
+<p>Après avoir couru longtemps,
+cherchant en vain le magasin aux
+bonnets, je m'arrêtai, désolée, haletante,
+à bout de forces; puis, à la
+pensée de celles qui m'attendaient là-bas,
+le coeur palpitant d'espérance, je
+repris ma course stérile....</p>
+
+<p>Le matin, à mon réveil, petit frère
+gazouillait dans son berceau, non loin
+de moi, et je voyais les vitres, toutes
+rouges et d'or, étinceler à travers le
+rideau de mon lit.</p>
+
+<p>En ouvrant bien les yeux, je découvris
+à mes pieds une ravissante
+poupée!... Le plus joli bébé, avec
+une masse de cheveux bruns, frisés
+comme une toison!</p>
+
+<p>Folle de joie, je me mis à courir
+pour montrer dans toute la maison le
+cadeau du Petit Jésus.</p>
+
+<p>J'embrassais tout le monde; je
+berçais mon joli bébé en chantant;
+je caressais ses boucles soyeuses en lui
+contant toutes sortes de choses.</p>
+
+<p>Ah! j'étais bien heureuse!</p>
+
+<p>En regardant les yeux bleus de
+Mimie (ma poupée avait été baptisée
+tout de suite, naturellement), certain
+souvenir qui me revint me rendit
+toute triste...</p>
+
+<p>&mdash;Papa, dis-je, en jetant mes bras
+autour de son cou, veux-tu me faire
+un bien grand plaisir?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui. On ne refuse rien à
+sa petite fille le jour de l'an, répondit
+ce cher petit père, qui me gâte beaucoup,
+paraît-il, que désires-tu?</p>
+
+<p>Je racontai alors tout ce qui s'était
+passé, et, joignant mes mains avec
+ferveur, comme pour prier le bon Dieu,
+je le suppliai de nous amener les
+deux mendiantes pour les réchauffer
+et me laisser partager mes bonbons
+avec la douce enfant.</p>
+
+<p>--Mais nous ne les connaissons pas,
+cher ange, objecta mon père en m'embrassant
+avec tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, reprit maman, je crois
+les connaître. Cette pauvre aveugle
+est l'aïeule et le seul support de six
+orphelins, dont la mère est morte de
+privations l'automne dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu, petite mère? répétai-je
+tout bas.</p>
+
+<p>Elle me prit sur ses genoux et me
+pressa sur son coeur, en promettant de
+m'accorder tout ce que je demanderais.</p>
+
+<p>Après la grand'messe, en effet, on
+revint me chercher.</p>
+
+<p>Je m'installai dans la voiture,
+parée de mon fameux bonnet de
+peluche, munie d'un cornet de
+bonbons, et accompagnée de mademoiselle
+Mimie, qui faisait des grands
+yeux étonnés en se trouvant dehors.</p>
+
+<p>Jacques nous déposa dans une
+petite rue que je n'avais jamais vue,
+devant une vieille masure.</p>
+
+<p>Oh! que c'était noir et triste là-dedans!
+Pas de feu, pas de lits
+blancs, rien!... Tous les petits frères,
+appuyés sur les genoux de la grand'mère,
+pleuraient amèrement en lui
+demandant du pain. Marie (c'est le
+nom de la mendiante) avait ses
+bras autour du cou de son aïeule.</p>
+
+<p>Jacques tira de dessous le siège de
+la voiture un grand panier qu'il emporta
+dans la maison.</p>
+
+<p>Figurez-vous que maman y avait
+entassé des robes, des bas, des gâteaux,
+du vin, du pain, des poulets, des
+bonbons... Je donnai tous les miens
+aux petits frères, qui me faisaient rire.
+aux larmes en les avalant tout ronds.</p>
+
+<p>Je prêtai aussi ma poupée à Marie.
+Elle osait à peine y toucher, et disait
+avec admiration à la vieille aveugle:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! grand'mère! si tu voyais
+comme elle est gentille. Un vrai
+bébé vivant!</p>
+
+<p>La pauvre grand'maman pleurait,
+elle... C'est drôle comme les vieilles
+gens pleurent toujours, même quand
+ils sont heureux.</p>
+
+<p>Elle tenait les mains de maman et
+disait en secouant sa tête blanche:</p>
+
+<p>&mdash;Que le bon Dieu vous bénisse,
+bonne petite dame! Que le bon Dieu
+vous bénisse!</p>
+
+<p>Elle répétait constamment les
+mêmes paroles en sanglotant.</p>
+
+<p>Mais les orphelins étaient bien
+heureux.</p>
+
+<p>Ils dévoraient les tartines que
+Marie leur distribuait, et allaient tous
+en offrir un morceau à leur bonne vieille
+maman.</p>
+
+<p>&mdash;Ne sois pas triste, grand'mère,
+nous n'avons plus faim! criaient-ils
+tous ensemble, sans toutefois perdre
+l'occasion d'enlever d'énormes bouchées
+à leurs gâteaux ébréchés.</p>
+
+<p>J'aurais voulu passer la journée à
+les regarder faire. Maman interrompit
+ma contemplation en me prenant
+par la main pour me conduire vers la
+vieille femme assise près de l'âtre
+sombre. Elle m'approcha tout près
+de celle-ci et dit en lui touchant l'épaule:</p>
+
+<p>&mdash;Bénissez-la! C'est elle qui m'a
+amenée ici.</p>
+
+<p>L'aveugle se leva toute chancelante,
+et, posant sur ma tête ses mains qui
+tremblaient, elle prononça lentement
+ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Ange du bon Dieu, soyez bénie!..</p>
+
+<p>Petite mère lui aida à se rasseoir
+et m'entraîna hors de la maison.</p>
+
+<p>Les dernières paroles que j'entendis
+avant que la porte se refermât
+sur nous furent celles-ci:</p>
+
+<p>&mdash;Que le bon Dieu vous bénisse!
+Ainsi-soit-il!</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>LE JOUR DE L'AN</h2>
+
+
+
+<h4><i> Pour les sept petites filles<br> de Monsieur
+L. O. David, député.</i></h4>
+
+<p>Assurément tous les petits enfants
+connaissent cette fête!</p>
+
+<p>Elle est belle, elle est radieuse pour
+le plus grand nombre. Elle ramène
+l'excellent vieux <i>Santa Claus</i> avec
+des trésors fabuleux entassés dans
+ses poches immenses et inépuisable.</p>
+
+<p>Quelques-uns, hélas! ne connaissent
+de ce jour que les privations,
+plus cruelles par leur contraste avec
+la joie de tout le monde.</p>
+
+<p>Ces malheureux petits pauvres que
+<i>Santa Claus</i> ne connaît pas, qui ne
+trouvent jamais, jamais rien dans leur
+soulier, c'est aux enfants heureux de
+les consoler, de se constituer leur Providence
+visible.</p>
+
+<p>Le Petit-Jésus, lui qui n'oublie
+personne, voit leurs larmes. Il les
+recueille toutes; il les change en des
+perles magnifiques dont il forme des
+couronnes plus belles que celles des
+anges car les anges qui ne pleurent
+jamais n'ont pas de perles à leurs
+couronnes. Puis, quand ses amis
+dorment, il les vient chercher et les
+amène avec lui au ciel, pour leur
+montrer ces précieux joyaux et les
+ailes faites de la gaze des plus blancs
+nuages, qu'il garde pour eux.</p>
+
+<p>Parmi les petites filles qui attendaient
+avec anxiété la joyeuse fête
+de l'enfance, il en était sept qui, fort
+probablement, auraient été forcées de
+renoncer aux étincelantes couronnes
+du Petit-Jésus, lesquelles ne se gagnent
+absolument qu'au prix des
+soupirs et des peines, n'eussent été
+les pleurs que leur faisait verser parfois
+la compassion. Et ceux-là valent
+presque, aux yeux de Dieu les pleurs
+de la misère.</p>
+
+<p>Heureusement, les nobles émotions
+de leurs âmes sensibles au malheur,
+achetaient pour elles ces célestes récompenses.</p>
+
+<p>Car des larmes!... d'honneur! c'était
+un article rare sous leur toit.</p>
+
+<p>Hors le cas de pitié, elles n'en
+faisaient usage que juste ce qu'il
+faut pour baigner le sourire, en vue
+d'obtenir les objets de leurs voeux.</p>
+
+<p>On sait que c'est un principe de
+diplomatie qui a cours chez cette
+petite engeance, qu'un attrait irrésistible
+à ajouter à sa requête est celui
+d'un regard suppliant à travers des
+pleurs.</p>
+
+<p>Et c'est d'excellente politique.</p>
+
+<p>Le moyen de résister, je vous le
+demande, à tant de beaux yeux
+émus qui prient avec une si gentille
+ferveur!...</p>
+
+<p>Le bon Dieu ne l'a pas encore
+trouvé, lui qui est bien plus fort que
+les hommes.</p>
+
+<p>Mais en ce grand jour du "JOUR
+DE L'AN", il n'était pas besoin de
+ruse ni de stratagèmes pour être heureux!</p>
+
+<p>Mon Dieu! que de trésors enfouis
+dans ces petits bas longs comme rien,
+mais si précieux pourtant avec leur
+riche et abondante <i>cargaison</i>!</p>
+
+<p>Quel bon génie avait donc pu deviner
+les désirs secrets de chacune
+pour déposer mystérieusement à son
+chevet pendant la nuit, l'objet si
+ardemment souhaité?...</p>
+
+<p>Il n'y avait qu'un "bon Jésus"
+pour réaliser des rêves si follement
+ambitieux... pour verser si généreusement
+autant de merveilles entre
+leurs petites mains!</p>
+
+<p>Les jolies fillettes adoraient, je
+vous le jure, ce cher bienfaiteur, ce
+prodigue ami des enfants sages et
+bons comme elles. Elles aimaient
+aussi de tout leur coeur leurs parents.</p>
+
+<p>Une pensée leur vint donc tout à
+coup, qui faillit compromettre l'extrême
+félicité dont elles jouissaient.
+Pourquoi le cher papa, pourquoi la
+belle maman ne recevaient-ils pas,
+eux aussi, des cadeaux du ciel!...</p>
+
+<p>Leurs bons petits coeurs se gonflèrent
+à cette réflexion.</p>
+
+<p>Et l'attrait de toutes les choses
+prodigieuses étalées devant elles
+disparut soudain.</p>
+
+<p>La plus jeune des bébés, dont le
+bonheur s'était incarné sous la forme
+de mille animaux mignons réunis en
+une arche de Noé lilliputienne, laisse
+là son vaste troupeau gisant par terre
+dans une attitude de désorganisation
+et d'inquiétude, comme s'il n'avait
+jamais été sauvé du déluge, et que tout
+était à recommencer.</p>
+
+<p>Par le plus bienvenu des hasards,
+entrèrent à ce moment dans la
+chambre qui renfermait tant de désespoirs,
+les heureux parents de cette
+intéressante famille.</p>
+
+<p>La tristesse se fondit comme par
+enchantement sous une pluie de
+baisers.</p>
+
+<p>&mdash;Nous en avons eu à profusion
+des présents du ciel! leur dit en
+pleurant de bonheur leur mère&mdash;les
+joyaux inestimables, les trésors que
+le bon Dieu nous a donnés, mes
+anges... c'est vous!...</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>NOËL</h2>
+
+<h4><i>Deux souliers</i></h4>
+
+<p>Le petit Noël, au bout de sa tournée,
+s'arrêtait indécis devant deux
+souliers qui lui restaient à remplir.</p>
+
+<p>Et pourtant, rarement il hésite,
+car c'est son métier de semer à pleines
+mains le bonheur sur sa route, et le
+bienfaisant génie a pour cette tâche
+délicate les grâces d'état.</p>
+
+<p>Jamais, depuis qu'il avait commencé
+sa carrière, depuis qu'il avait
+été chargé de rappeler au monde le
+glorieux anniversaire en répandant
+les trésors de la charité divine, jamais
+il ne s'était trouvé en pareille perplexité.</p>
+
+<p>C'est que pour un seul cadeau
+qui lui restait, il y avait encore deux
+souliers à combler.</p>
+
+<p>L'un était une merveille.</p>
+
+<p>La mule d'une sultane n'est pas
+plus précieuse, et Cendrillon en aurait
+avec plaisir chaussé son second pied.</p>
+
+<p>Il était fait de peluche brodée
+d'argent, et, sur le noeud de satin,
+nuancé comme une fleur, qui l'ornait,
+un papillon reposait dont les ailes
+semblaient avoir gardé des reflets
+d'aurore.</p>
+
+<p>Cambré sur son fier talon, touchant
+à peine le sol du bout de sa pointe
+effilée, ce soulier ne semblait avoir
+emprisonné jamais que le pied d'une
+fée mignonne, qui l'aurait laissé tomber
+à terre en s'élançant vers son mystique
+royaume.</p>
+
+<p>Mais, ce qui surtout faisait ressortir
+la grâce exquise de l'adorable sandale
+et qui en même temps embrouillait
+complètement les idées de l'excellent
+petit Noël, c'était le contraste du voisinage.</p>
+
+<p>A côté de ce chef-d'oeuvre d'élégance
+et de luxe, gisait, sur le tapis,
+le plus roturier des sabots.</p>
+
+<p>Lourd, usé, crotté, il semblait durci
+au feu, après avoir été trempé aux
+bourbiers des rues.</p>
+
+<p>Pauvre petite ruine! peut-être au
+demeurant était-elle plus à plaindre
+qu'à mépriser pour sa laideur....</p>
+
+<p>Comme il avait dû vaillamment
+patauger, trottiner et courir pour être
+ainsi sali et morfondu, le pauvre
+sabot! Mais, que venait-il faire ici?
+Et pour qui réclamait-il les faveurs
+du petit Noël?</p>
+
+<p>Celui-ci voyait bien devant lui&mdash;sommeillant
+dans leurs lits respectifs&mdash;deux
+enfants, aussi dissemblables
+d'attitude et de nature que
+l'étaient le soulier merveille et le
+grossier sabot; mais cela ne tranchait
+pas son embarras.</p>
+
+<p>Dans un berceau duveté, tendu de
+soie et de gaze blanches, vaporeuses
+comme les visions d'un rêve, une
+enfant reposait.</p>
+
+<p>Elle ressemblait aux anges qui
+ornent les autels, tant elle était belle
+et pâle. Pas un soupir, pas un mouvement
+ne trahissait la vie sur sa
+figure idéale. Son repos était une
+extase.</p>
+
+<p>Tout auprès, dans sa camisole de
+bure, une fillette rose dormait heureusement,
+la tête appuyée sur son
+bras potelé.</p>
+
+<p>Ses cheveux en broussaille cachaient
+à demi son visage, et flottaient
+comme une poussière d'or sur l'oreiller.</p>
+
+<p>Parfois un plus long soupir accentuait
+sa respiration; ses bras nus
+s'étiraient avec aise, ses lèvres closes,
+rouges comme un fruit mur, s'ouvraient
+en un sourire de béatitude,
+ses petons dodus repoussaient la
+couverture, puis la bouche rieuse se
+reformait en une fleur vermeille, les
+menottes disparaissaient dans la
+brume blonde des cheveux, les petits
+pieds blancs, devenus frileux, allaient
+s'enfouir sous les lainages; et l'enfant
+se pelotonnait voluptueusement
+dans la tiédeur de son nid.</p>
+
+<p>En la contemplant, le petit Noël
+cherchait à s'expliquer le mystère de
+ce bizarre rapprochement.</p>
+
+<p>Il supposait bien, lui qui connaît
+intimement le bon Dieu, et qui sait
+que sa toute-puissante Providence ne
+s'amuse pas à de futiles espiègleries,
+il soupçonnait fort, dis-je, un dessein
+de la miséricorde divine.</p>
+
+<p>Et cependant!... répétait-il d'un
+air songeur en regardant le bébé
+mignon, qu'il était bien près de trouver
+importun.</p>
+
+<p>Un grand sac dégonflé pendait au
+cou du céleste émissaire, et chaque
+fois que ses yeux tombaient sur le
+bon diable de vieux sabot, sa main
+instinctivement tâtait ce sac vide.</p>
+
+<p>C'était, selon toute probabilité,
+celui qui avait contenu les présents
+réservés aux souliers de cette catégorie.</p>
+
+<p>Déjà l'aube discrète glissait à travers
+les ténèbres ses lueurs lactées.</p>
+
+<p>Bientôt le sommeil, agité de rêves
+fantastiques et de visions éblouissantes,
+allait fuir les paupières enfantines,
+empressées de s'ouvrir aux
+belles choses déposées à leurs pieds
+par la munificence du petit Noël.</p>
+
+<p>Il fallait se hâter. L'ami de l'enfance
+allait être pris en flagrant délit
+de visibilité, et cela, il ne l'aurait pas
+voulu pour une couronne de séraphin!</p>
+
+<p>Chacun a son orgueil. Celui de
+cet excellent esprit est d'expédier la
+besogne qu'on lui confie, d'une façon
+irréprochable, et surtout promptement.</p>
+
+<p>Jamais il n'a été surpris par le
+jour. Le flambeau que le bon Dieu
+lui prête pour guider sa course à
+travers les ombres, c'est l'étoile qui
+conduisait autrefois les trois rois
+d'Orient à la crèche du Sauveur.</p>
+
+<p>Voyant que ses délibérations mentales
+ne l'amenaient à aucune conclusion
+satisfaisante, l'envoyé du ciel
+éleva vers Dieu son pur esprit, et
+sollicita une inspiration.</p>
+
+<p>Il eut alors l'intuition du décret
+divin;</p>
+
+<p>Le sac qu'il avait cru vide fut
+ouvert, et son bras s'y plongea jusqu'à
+l'épaule pour en retirer un petit
+paquet mystérieux.</p>
+
+<p>Alors les innombrables bibelots qui
+avaient été primitivement destinés à
+l'opulente pantoufle furent divisés en
+deux lots, et les mandataires muets
+qui, gisant sur le tapis, réclamaient
+tacitement leur butin, en reçurent
+chacun une part égale.</p>
+
+<p>Puis, louant le Créateur de son
+ingénieuse et tendre générosité, le
+bon petit Noël brisa le cachet de
+l'enveloppe énigmatique dont il avait
+deviné le contenu précieux.</p>
+
+<p>Aussitôt, une poudre dorée s'échappant
+de ses doigts, tomba dans
+la sandale de peluche, puis dans le
+misérable sabot.</p>
+
+<p>Tout ce qui restait d'ombres dans
+la pièce s'évanouit devant le poudroiement
+irisé de cette poussière
+merveilleuse, mettant partout des
+rayonnements.</p>
+
+<p>La fillette rose, blottie dans la profondeur
+des coussins, en devint toute
+resplendissante, et l'ange pâle qui
+dormait à côté s'anima, se transforma
+tout à coup, sous le feu des reflets
+magiques.</p>
+
+<p>Un sang nouveau sembla s'infiltrer
+dans ses veines et colorer d'incarnat
+les lis de ses joues. La vie
+refleurissait en cette frêle créature.</p>
+
+<p>Le petit Noël s'était envolé sans
+bruit.</p>
+
+<p>Deux voix enfantines éclatèrent ensemble
+comme un délicieux chant
+d'oiseaux, emplissant le vaste palais
+d'échos inconnus.</p>
+
+<p>En même temps une mère folle de
+joie accourait, élevait dans ses bras
+son enfant ravivée, et s'écriait en
+la pressant passionnément sur son
+coeur:</p>
+
+<p>&mdash;Ma prière est exaucée! Soyez
+béni, Seigneur!</p>
+
+<p>"Qui donne au pauvre prête à
+Dieu", dit un touchant enseignement.
+Dans le cas actuel, le tout-puissant
+débiteur avait royalement soldé sa
+dette, rendant un trésor pour une
+obole&mdash;une vie chère pour un abri
+donné à l'orphelin.</p>
+
+<p>Le partage avait été judicieusement
+fait par le délégué de la Providence.
+Les deux souliers, sans
+distinction d'élégance ou de difformité,
+avaient été surchargés de bonbons et
+de jouets.</p>
+
+<p>Tout cela était merveille et nouveauté
+pour la naïve propriétaire du vilain
+soulier.</p>
+
+<p>La veille, dans le tumulte d'une
+grande rue, un groupe de passants
+l'avait séparée de sa mère. Voulant
+la rejoindre et courant en tous sens
+la pauvre mignonne se perdit.</p>
+
+<p>Alors lasse et désolée, elle s'arrêta
+et se mit à sangloter dans son châle,
+murmurant tout bas l'appel qu'elle
+avait longtemps répété avec des cris
+déchirants:</p>
+
+<p>&mdash;Maman! maman! soupirait-elle
+comme une invocation, tandis que
+son petit coeur éclatait.</p>
+
+<p>Soudain, elle sentit que l'on abaissait
+doucement ses mains. Une
+grande dame, toute enveloppée de
+fourrures, penchée vers elle, lui demandait
+tendrement:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pleures-tu, mon enfant?</p>
+
+<p>Cette belle femme douce et triste
+l'avait fait monter dans une superbe
+voiture, et l'avait emmenée en un
+palais éblouissant où la pauvresse fut
+choyée, dorlotée, à un tel point que
+le souvenir de son malheur en devint
+moins cuisant.</p>
+
+<p>Elle avait aussi trouvé, sous le toit
+hospitalier de sa bienfaitrice, un ange
+consolateur.</p>
+
+<p>C'était une enfant frêle, avec de
+grands yeux pensifs où il y avait
+quelque chose de profond et de serein
+qui étonnait, en la subjuguant, la simple
+fillette.</p>
+
+<p>La belle dame contemplait avec
+attendrissement ces deux gracieuses
+créatures s'observant avec curiosité
+et causant en leur langage d'oiseaux.</p>
+
+<p>Elle vint se mettre à genoux près
+du joli groupe, et ses yeux tout pleins
+de larmes, allant de l'une à l'autre,
+semblaient les comparer.</p>
+
+<p>&mdash;Que je serais heureuse! répétait-elle,
+que je serais heureuse!</p>
+
+<p>Prenant entre ses mains la tête
+angélique de sa fille et la baisant
+avec tendresse:</p>
+
+<p>&mdash;Prie le bon Dieu avec moi, qu'il te
+fasse ressembler à cette chère petite!
+lui dit-elle.</p>
+
+<p>Les âmes innocentes s'entendent
+bien entre elles. Les deux bébés devinrent
+bientôt les plus grandes amies
+du monde. L'une essuyait les
+larmes de l'autre, qui finissait par
+sourire aux caresses de sa douce
+protectrice.</p>
+
+<p>Quand sa belle amie mit sa précieuse
+pantoufle sur le foyer, la pauvre
+enfant perdue l'imita naïvement,
+et les compagnes, gentilles à ravir
+dans leur posture d'anges, joignirent
+les mains et prièrent ensemble le
+petit Noël de s'en souvenir.</p>
+
+<p>Comme on l'a vu, leurs voeux
+furent accomplis.</p>
+
+<p>Après avoir curieusement parcouru,
+scruté et exploré le logis magnifique
+qu'elle occupait depuis la veille,
+la grosse fillette s'orna sans rien
+dire de tous les présents qui avaient
+plu dans son sabot, jeta de travers
+sur ses épaules le vestige fané qu'elle
+appelait "son châle", posa sur le
+buisson inextricable de ses boucles
+un bonnet de laine, et se présenta,
+ainsi équipée, devant un grand laquais
+qui se tenait debout dans
+l'antichambre:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux voir maman, déclara-t-elle
+en levant vers lui sa figure ingénue.</p>
+
+<p>&mdash;Où demeure-elle, ta mère? demanda
+le laquais ironique sans se
+déranger.</p>
+
+<p>&mdash;Je trouverai bien. Ouvrez-moi
+seulement cette grande porte.</p>
+
+<p>Le serviteur galonné se mit à rire
+en analysant le bizarre accoutrement
+de son interlocutrice.</p>
+
+<p>Elle le regardait avec ses grands
+yeux naïfs, et attendait. Quand, à la
+fin, il se décida à ouvrir les
+deux énormes battants de la porte
+massive, elle se retourna une dernière
+fois vers sa compagne, lui sourit doucement
+en manière d'adieu, et, serrant
+plus fortement ses trésors, pour
+ne pas les perdre en route, elle partit
+en courant.</p>
+
+<p>C'est alors que le petit sabot se
+remit à patauger en expert, et que les
+polichinelles et les poupées, étroitement
+emprisonnés entre ses bras,
+eurent leurs cheveux joliment ébouriffés
+par les collisions diverses qu'ils
+subirent avec les passants, les poteaux
+de réverbères, que sais-je encore!</p>
+
+<p>Et, ma foi, tout était pour le
+mieux.</p>
+
+<p>Ces personnalités élégantes, en
+leur mise irréprochable, se fussent
+trouvées bien dépaysées dans le logis
+où les conduisait leur petite maîtresse.</p>
+
+<p>L'emmêlement de leurs chevelures,
+et les menues avaries que reçurent
+leurs toilettes pendant le trajet, les
+firent accueillir comme de la famille
+chez leurs nouveaux hôtes.</p>
+
+<p>Après une très longue course, notre
+amie s'arrêta devant une bicoque, et
+frappa la porte du pied en appelant
+sa mère.</p>
+
+<p>Elle tomba dans les bras de celle-ci,
+toute bourrée de ses cadeaux,
+cherchant à les garantir jusque dans
+la chaleur de l'étreinte maternelle.</p>
+
+<p>Aux questions empressées: "D'où
+viens-tu, chère enfant? Qu'as-tu
+fait? Où as-tu passé la nuit?" la
+fillette ne répondait rien. Elle exhibait
+à ses petits frères son riche butin,
+ses yeux brillant du plaisir de se
+retrouver dans la misère et l'intimité
+de sa cahute.</p>
+
+<p>La rentrée de la chère absente avec
+son attrayant cortège chassa le laid
+fantôme du désespoir qui était venu
+s'asseoir au foyer.</p>
+
+<p>La mère ravivée, berçant longuement
+entre ses bras le bébé retrouvé,
+oublia toutes les angoisses des dernières
+heures. Le bonheur qui n'attendait
+que ce signal éclata dans la
+masure un instant assombrie... Car
+le petit Noël avait aussi passé là,
+jetant dans les sabots la semence d'or
+qui donne la paix du coeur, l'insouciance
+heureuse et la fraîcheur colorée
+d'une vigoureuse jeunesse.</p>
+
+<p>Pour récompenser la charité d'une
+mère, Dieu avait donc mis dans un
+palais le don inestimable qu'il réserve
+à ses amis les pauvres. Il y avait
+déposé le rare bien, l'unique trésor
+en cette vallée de larmes.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>LE JOUR DE L'AN AU CIEL</h2>
+
+
+
+<h4><i>A mes trois petites amies,<br>
+Héva, Constance et<br>
+Marie-Paule,</i></h4>
+
+
+<p>Au ciel il ne fait ni jour ni nuit.
+Dans cet heureux séjour luit constamment
+une splendide lumière, faite de
+toutes les aurores que le bon Dieu
+garde en réserve pour nous les dispenser
+une à une, de tous les rayons
+que nous verse journellement sa munificence
+sans jamais en épuiser le
+trésor, et de tous les astres éblouissants
+qui lui restent à semer encore
+dans les espaces azurés.</p>
+
+<p>A la vérité, tout cela serait bien
+insuffisant pour éclairer l'immensité
+du céleste royaume, si la toute-puissance
+du Créateur lui-même ne l'illuminait
+d'un divin et suave reflet
+devant lequel le soleil pâlit.</p>
+
+<p>C'est bien beau le paradis!...
+C'est si beau, si beau, que les hommes
+n'osent pas essayer de le décrire!</p>
+
+<p>Pourtant, à certains moments, paraît-il,
+le ciel retentit d'harmonies
+inaccoutumées, et semble encore, si
+c'est possible, rayonner de clartés plus
+magnifiques. Le jour de Noël, par
+exemple, c'est grand gala, assure-t-on.</p>
+
+<p>Je vais vous dire ce qui m'est
+arrivé, à travers les nuages des enivrants
+échos de ces fêtes.</p>
+
+<p>Les lyres d'or des séraphins vibraient
+encore des accents du beau
+concert de Noël.</p>
+
+<p>Déjà les élus les plus anciens&mdash;semblables
+aux bons vieux serviteurs qui
+ne s'attardent jamais dans l'accomplissement
+d'un devoir&mdash;se relevant
+de leur longue adoration aux pieds
+de l'Enfant-Jésus, dont c'était la fête
+spéciale, songeaient à retourner à
+leurs postes respectifs.</p>
+
+<p>Saint Pierre regagnait sa loge de
+concierge d'un pas alerte. (On sait
+qu'au ciel, le grand âge n'est pas un
+fardeau.)</p>
+
+<p>Sainte Cécile, qui s'était particulièrement
+surpassée par des élans
+d'extatique inspiration, remettait sa
+harpe dans son riche étui.</p>
+
+<p>Les petits anges folâtres, reprenant
+leurs jeux, se poursuivaient en agitant
+leurs ailes blanches, jusqu'auprès de
+de la belle Vierge qui souriait à leurs
+ébats, et sous la surveillance du grand
+maître des angéliques légions, sain
+Michel.</p>
+
+<p>Le vainqueur de Satan conservait
+l'allure formidable qui convient à un
+héros guerrier. Il n'effrayait pas
+cependant, avec son grand glaive&mdash;celui
+précisément qui lui servit dans
+son fameux combat avec Lucifer&mdash;les
+petits soldats de son armée; quelques-uns
+d'entre eux se réfugiaient
+jusque dans les plis de ses ailes pour
+échapper aux espiègles assauts de
+leurs frères.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maintenant, disait à d'autres
+bienheureux un beau vieillard, il me
+faut songer à mes enfants de là-bas!</p>
+
+<p>Savez-vous qui il appelait ainsi, ce
+beau vieillard? et soupçonnez-vous
+un peu ce qu'il pouvait être lui-même?</p>
+
+<p>Ce vénérable personnage n'était
+autre que le fameux <i>Santa Claus</i>. Et
+<i>ses enfants</i>?... C'étaient vous, c'étaient
+toutes les fillettes sages qui ont mérité
+des étrennes.</p>
+
+<p>Mes chères amies, je ne voudrais
+pas être obligée de vous énumérer
+toutes les choses inouïes, renfermées
+dans le magasin aux étrennes dont
+notre vieil ami avait la charge.</p>
+
+<p>Cela me prendrait bien plus de
+temps qu'il ne lui en fallut pour les
+verser toutes dans ses énormes sacs.</p>
+
+<p>Vous savez les superbes caresses
+que les fées d'autrefois faisaient surgir
+de modestes citrouilles, et les toilettes
+magiques qu'elles donnaient à leurs
+filleules!... Vous avez vu dans
+l'histoire de Cendrillon de quels adorables
+bijoux ces mystiques dames
+couvraient leurs protégées?... Eh
+bien, tout cela n'était rien à comparer
+au riche bagage de <i>Santa Claus.</i></p>
+
+<p>Songez-y! Il y avait là de quoi
+réjouir tout un univers de petits
+enfants!</p>
+
+<p>Quand le messager de la bienfaisance
+divine traversait le ciel, courbé
+sous le poids de ses trésors, pour aller
+prendre congé du souverain Maître et
+recueillir ses instructions, le bruyant
+cortège des anges s'arrêtait pour le
+regarder passer.</p>
+
+<p>Il se trouvait même des élus qui
+avaient été d'austères pénitents sur
+la terre, et qui s'amusaient naïvement
+à examiner ses délicieux bibelots.</p>
+
+<p>Saint Jérôme, par exemple, et d'autres
+saints qui ont toujours vécu
+dans le désert, et qui n'avaient jamais
+vu de joujoux, s'extasiaient littéralement
+devant tous ces chefs-d'oeuvre de
+la paternelle libéralité du bon Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a pour tout le monde?
+demanda le Petit-Jésus. Mes enfants
+seront tous heureux?</p>
+
+<p><i>Santa Claus</i> le croyait bien.</p>
+
+<p>Il partit donc avec une troupe
+d'anges.</p>
+
+<p>Ces anges sont pour le servir dans
+sa charitable tournée. Ils se glissent
+doucement à l'intérieur des maisons,
+et déposent dans les mignons souliers
+l'envoi du divin ami de l'enfance.</p>
+
+<p>Cela exempte de la peine au bon
+vieillard et abrège la besogne. Il a
+tant de chemin à faire dans une nuit!</p>
+
+<p>La céleste délégation était de retour
+au paradis avant que fussent
+tendus dans le firmament les voiles
+mordorés du matin. Le cortège, en
+arrivant, alla se prosterner devant la
+divine Majesté.</p>
+
+<p>Cependant, <i>Santa Claus</i> n'avait
+pas, comme d'habitude, ce sourire
+content que donnent la satisfaction
+du devoir accompli et la certitude
+d'avoir fait des heureux.</p>
+
+<p>Le Petit-Jésus, que la sainte Vierge
+berçait dans un lit tout orné de diamants,
+tandis qu'elle chantait doucement
+de sa voix qui ravit le ciel, le
+Petit-Jésus avait remarqué cela tout
+de suite:</p>
+
+<p>&mdash;Les présents ont-ils donc manqué?
+Qui n'est pas satisfait?</p>
+
+<p>Le bon <i>Santa Claus</i> raconta alors
+ceci:</p>
+
+<p>Mon travail était achevé sur la
+terre, dit-il. Je remontais lentement
+vers ce céleste séjour en jetant sur
+l'univers un rétrospectif coup d'oeil,
+pour m'assurer que personne n'avait
+été oublié. Je disais, en me réjouissant,
+à mes compagnons;</p>
+
+<p>&mdash;Là, nul ne pleurera demain! Les
+prières enfantines que notre bon Père
+aime tant monteront vers lui reconnaissantes,
+chaudes et pleines d'amour!...
+Mais soudain... j'aperçus,
+dans un des coins obscurs et déserts
+d'une grande ville, quelqu'un...
+une enfant, seule, glacée, perdue
+dans la nuit noire. Elle tremblait de
+frayeur, elle se mourait de faim, de
+misère et de désespoir. La pauvre
+mignonne répétait tout bas, pendant
+que ses grands yeux désolés regardaient
+le ciel et que ses petits membres
+grelottaient:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, qui avez pitié des
+enfants délaissés!... Ma mère qui
+êtes là-haut, voyez-moi... j'ai froid,
+il fait noir, j'ai bien peur!... Elle
+étouffait ses sanglots de crainte
+d'attirer les affreux passants de la
+nuit.</p>
+
+<p>Que faire pour la consoler!...</p>
+
+<p>Je me mis à chercher dans tous
+mes sacs, espérant y trouver quelqu'objet
+oublié... mais, hélas!... rien,
+tout était épuisé.</p>
+
+<p>Et d'ailleurs, qu'auraient pu des
+jouets devant cette détresse que vous
+seul, puissant et généreux Jésus, pouvez
+guérir par un miracle. J'aurais
+pensé à cela tout de suite, n'eût été
+l'émotion qui troublait mes idées.</p>
+
+<p>Après un moment de réflexion,
+j'envoyai près d'elle un de mes anges,
+lui enjoignant d'en avoir bien soin
+tandis que je viendrais vous supplier
+de la secourir.</p>
+
+<p>Le Père éternel, qui de son trône
+resplendissant avait tout entendu,
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu les larmes de cette enfant
+J'ai entendu le cri de sa douleur et
+de sa confiante prière!</p>
+
+<p>Voici ce qui s'était passé tandis
+que <i>Santa Claus</i> parlait.</p>
+
+<p>Sur un signe du Tout-Puissant, un
+ange était aussitôt venu se prosterner
+pour recevoir ses ordres.</p>
+
+<p>Ce prince de la cour céleste était
+le plus beau des séraphins.</p>
+
+<p>Un rayon de la souveraine bonté de
+Dieu&mdash;celui de sa miséricorde&mdash;se
+reflétait en lui.</p>
+
+<p>A son front brillait un incomparable
+diadème où était incrusté en lettres
+formées de l'or des astres, le beau,
+le grand mot&mdash;DÉLIVRANCE.</p>
+
+<p>&mdash;Va! lui avait dit le Dieu généreux
+et tendre, va briser les liens qui
+retiennent sur la terre cette chère
+âme martyre!</p>
+
+<p>A cette injonction, le messager
+obéissant se leva et partit.</p>
+
+<p>Il n'objecta pas qu'il faisait bien
+noir là-bas, et que le lieu ou gisait la
+pauvresse lui était inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;La Providence pourvoit et veille
+à tout!</p>
+
+<p>Telle était sa pensée.</p>
+
+<p>Il déploya ses grandes ailes plus
+lisses et plus blanches que celles des
+cygnes, et descendit à travers les
+couches bleu sombre des espaces,
+effleurant les mondes sans s'y arrêter,
+et laissant après lui dans les ombres
+du firmament une longue traînée
+lumineuse.</p>
+
+<p>Les savants terrestres dirent:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un admirable météore!</p>
+
+<p>L'ange de Dieu, lui, qui soutenait
+la petite agonisante, souffla à son
+oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Courage! voici la délivrance!</p>
+
+<p>Quand l'envoyé de l'infinie miséricorde
+fut arrivé dans la grande ville
+obscure et silencieuse, un phare, épanchant
+une douce lueur, semblable
+aux rayons caressants de la lune,
+parut au ciel et lui montra sur le sol
+dur et glacé, la belle enfant à genoux,
+suppliante, les mains élevées en une
+muette prière....</p>
+
+<p>Il enleva son âme et remonta avec
+elle au Paradis.</p>
+
+<p>Là, elle reçut la belle couronne des
+élus et la glorieuse palme du martyre!</p>
+
+<p>Là, elle oublia toutes ses souffrances
+aux pieds de Dieu, auprès de la tendre
+Vierge et de sa mère, qu'elle retrouvait
+là-haut!</p>
+
+<p>Elle fut tout de suite amie avec les
+petits anges qui, pour jouir de son
+naïf ravissement, se plaisaient à lui
+montrer toutes les splendeurs du ciel.</p>
+
+<p>Quand elle alla baiser les pieds du
+Petit-Jésus, le divin Enfant lui demanda
+avec un doux sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Regrettes-tu ton jour de l'an de
+la terre, ma petite amie?</p>
+
+<p>Des larmes de bonheur et de reconnaissance
+répondirent pour elle.</p>
+
+<p>Le lendemain, les passants trouvèrent
+sur le pavé un petit cadavre
+froid et rigide.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre, pauvre enfant! murmuraient-ils
+dans leur pitié.</p>
+
+<p>Mais elle, au sein de la félicité et
+de l'extase des cieux, disait aussi:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvres, pauvres mortels!</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>HISTOIRE DE DEUX SERINS</h2>
+
+<h4><i> Petite fable</i></h4>
+
+<p>Le soleil avait souri, à travers les
+branches dénudées, d'un sourire plein
+de promesses; les bourgeons avaient
+percé la dure écorce, les corolles s'entr'ouvraient
+fraîches et rieuses, et les
+arbres, jasant avec la brise, balançaient
+leurs dômes verdoyants au-dessus
+des sources grondeuses.</p>
+
+<p>Les oiseaux revenaient par essaims
+pour fêter la naissance des vertes
+feuillées, et celle des marguerites,
+leurs petites amies des champs.</p>
+
+<p>Les nids moelleux s'équilibraient
+aux jointures des branches; déjà leurs
+hôtes se gazouillaient tout bas leurs
+espérances pour la nouvelle couvée.</p>
+
+<p>A la cime d'un grand chêne, tout
+une famille de serins saluaient, certain
+matin, l'aurore de son premier jour.</p>
+
+<p>Le ruisseau qui dort, sous les
+grosses branches de l'arbre géant, le
+rayon de soleil qui miroite sur la
+feuille humide au bord du nid, le coin
+d'azur à travers le rideau de feuillage,
+cette verdure flottante qui les berce
+avec de caressants murmures, toutes
+ces nouveautés ravissantes qui se
+révèlent à leurs regards étonnés,
+tiennent hors du nid les têtes curieuses
+de ces êtres naissants.</p>
+
+<p>L'horizon empourpré, la source
+éblouissante qui bondit sur le flanc
+de la montagne, les flocons blancs
+dans le bleu du ciel, tout cela a des
+tons chatoyants et séducteurs, des
+appels gros d'attraits et de promesses
+pour les nouveaux éclos.</p>
+
+<p>Et c'est un murmure continu, un
+concert de petits cris joyeux. Qu'ils
+sont heureux de vivre!... Oiselets
+d'un jour, ils ont le présent harmonieux
+et ensoleillé; et l'avenir!... l'avenir!
+Quand les plumes dorées
+auront poussé, quand les ailes diaprées
+se déploieront avec la vigueur de la
+jeunesse! l'avenir ne se prépare-t-il
+pas pour eux plus doux que le nid,
+plus vermeil qu'un reflet de crépuscule
+dans le ruisseau limpide?</p>
+
+<p>Les petits serins ont crû. Ils ont
+atteint la taille ordinaire des oiseaux
+de leur espèce; mais l'un d'eux surtout
+est un prodige, l'orgueil de la
+famille, la gloire de la nichée.</p>
+
+<p>Quand sa voix vibrante et modulée
+éveille les échos matinals, plus d'une
+jeune serine sent palpiter son coeur
+d'oiseau, et joint une note émue à ses
+trilles éclatants.</p>
+
+<p>Les êtres ailés, moins méticuleux
+que les hommes, reconnaissent sans
+formalité et acceptent sans élections,
+le souverain que Dieu semble leur
+désigner dans celui d'entre eux qu'il
+dote de plus de charmes. Ceux du
+vieux chêne avaient voué un culte
+d'admiration et d'hommage à leur
+superbe compagnon.</p>
+
+<p>Mais lui, indifférent à ses honneurs
+et à son prestige, ne formait dans sa
+tête altière que des projets aventureux
+de fuite et de voyages.</p>
+
+<p>Un jour&mdash;aussi puissant que
+beau&mdash;il s'élança d'un seul trait, de
+la cime du grand arbre au sommet de
+la montagne lointaine. Puis, intrépide,
+il alla se percher sur une branche
+morte accrochée au milieu de la
+cascade fougueuse. De là il envoya
+au ciel sa chanson triomphale.</p>
+
+<p>Ses parents effrayés avaient essayé
+de le suivre, mais tristement ils
+étaient revenus au chêne, l'épier de
+loin, le coeur serré par un funeste
+pressentiment.</p>
+
+<p>D'un vol aussi rapide le téméraire
+enfant était revenu; toute la tribu en
+émoi l'attendait anxieuse.</p>
+
+<p>Au lieu de regagner le nid paternel
+où ses petites soeurs attendries l'appelaient
+de toutes leurs clameurs, le jeune
+héros, comme pour lui faire hommage
+de ses premiers lauriers, alla droit
+chez sa voisine, la plus jolie serine
+du monde, secouer ses ailes étincelantes
+des gouttelettes diamantées de
+la source, et roucouler la plus suave,
+la plus délicieuse, la plus enchanteresse
+des mélodies que Dieu ait
+enseignées à ses créatures.</p>
+
+<p>Les humains qui l'entendirent
+crurent que les accords d'une musique
+mystérieuse, s'échappant des sphères
+célestes, étaient parvenus à leur
+oreille privilégiée.</p>
+
+<p>Les échos émerveillés la répétèrent
+avec enthousiasme. Tout le vieux
+chêne tressaillit, et un concert de
+louanges s'en éleva comme une fusée
+vibrante et prolongée.</p>
+
+<p>Ces joyeux accents avaient ragaillardi
+toute la peuplade. Chacun, sous
+la feuille qui l'abrite, s'endormit
+paisible, rêvant de douces choses.
+Seule, la belle serine avait compris le
+mot d'adieu caché sous la chanson
+Brillante.</p>
+
+<p>Tristement sa petite tête veloutée
+s'enfonça sous le duvet de l'aile
+maternelle. Qui dira combien d'étoiles
+s'étaient allumées au firmament,
+combien de soupirs avait poussés la
+brise à travers les feuilles frémissantes
+avant que le repos vint clore sa
+paupière!</p>
+
+<p>Le lendemain&mdash;toutes les fêtes ont
+un lendemain&mdash;les premiers reflets
+de l'aurore avaient effleuré la cime de
+l'arbre séculaire, le roi du jour, disant
+adieu à d'autres peuples, apparaissait,
+s'élevait majestueux de son bain de
+flammes. Toute la nature chantait
+l'hymne matinale à sa manière, et le
+vieux chêne était muet&mdash;muet, mais
+plein de consternation, d'agitation et
+d'effroi.&mdash;L'idole, le serin adoré, le
+beau charmeur des bois s'était envolé,
+laissant l'angoisse au nid, le deuil à la
+voisine éplorée.</p>
+
+<p>Elle, puisant une énergie désespérée
+dans l'agonie de son coeur, étendit
+toutes grandes ses ailes frêles et
+timides, et disparut. La belle
+idolâtre, n'écoutant que son amour,
+volait sur la trace du cher infidèle.</p>
+
+<p>Trois longs jours de recherches et
+de souffrances s'étaient éternisés pour
+l'infortunée voyageuse. L'ouragan
+avait soufflé, la tempête avait mugi.</p>
+
+<p>Le matin du quatrième jour les
+arbres, courbés par la tourmente
+redressaient leurs panaches ruisselants.
+Le soleil revenait sécher les
+pleurs de la nature qui souriait à
+travers ses larmes en revoyant son
+radieux époux...</p>
+
+<p>La pauvre serine épuisée, affaissée
+sur une branche, buvait languissamment
+des gouttes de pluie qui
+tremblaient sur une feuille de peuplier...</p>
+
+<p>Soudain, elle se redresse et
+bondit. Elle a entendu... Oui, ce
+ne peut. être que lui!... Un petit cri
+bien faible, presque imperceptible;
+mais pourquoi son coeur s'est-il arrêté
+à cette voix, pourquoi bat-il maintenant
+à se briser! Elle attend inquiète,
+le cou tendu, le regard intense, plein
+d'anxiété et d'espoir. Le cri se
+répète, doux, navrant, prolongé.</p>
+
+<p>Rapide comme l'éclair, la serine
+franchit l'espace qui la sépare de son
+bien-aimé&mdash;oh bonheur! il était là,
+elle le retrouvait! Mais non. L'espérance
+un moment ravivée allait s'éteindre
+à jamais. Hélas! le roi du
+vieux chêne est blessé. Son aile
+rompue palpite de douleur. Une
+fièvre brûlante l'agite et le consume.
+Il souffre. Il se meurt. Ah! pourtant
+il ne peut périr, puisque le
+dévouement et l'amour subsistent
+encore pour lui en un coeur féminin!</p>
+
+<p>La jolie serine se fait soeur de charité.
+Multipliant les soins au bien-aimé
+malade, elle vole au torrent, en
+rapporte dans son bec trois gouttes
+fraîches pour les couler sur la blessure.
+Elle remet doucement le membre
+cassé dans sa position normale, lisse
+de son aile de velours les plumes
+hérissées autour de la plaie, verse dans
+la gorge altérée du cher blessé une
+eau rafraîchissante. Elle voltige,
+sautille sur le gazon d'une façon
+embesognée, va et vient, s'oubliant
+elle-même, s'épuisant pour faire
+revivre ses amours.</p>
+
+<p>A la fin l'héroïsme eut sa récompense.</p>
+
+<p>Par la plus belle et la plus radieuse
+des matinées, le couple mille fois
+heureux revint au pays. Le fiancé
+était si rayonnant qu'on ne s'aperçut
+pas qu'il boitait un peu.</p>
+
+<p>Il y eut noce complète au vieux
+chêne. De la base à la cime il retentit
+tout le jour de chants d'allégresse.</p>
+
+<p>Le beau serin resta le roi.</p>
+
+<p>L'année suivante, en cédant le
+sceptre à son héritier, il lui donna ce
+sage conseil... Au fait, que croyez-vous
+qu'il lui dit? De toujours rester
+au nid natal, prudemment abrité sous
+l'aile maternelle?.. Oh non!</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, lui dit-il, quand la
+mousse du nid, quand la tendresse de
+ta mère ne suffiront plus aux aspirations
+de ton coeur troublé, va, mon
+enfant, au sein de la tempête, recueillir
+une précieuse blessure; le ciel alors
+t'enverra un messager béni qui te
+fera revivre deux fois!... Mon fils, un
+pareil trésor vaut bien une aile brisée.</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>LE DERNIER BIBERON</h2>
+
+
+<p>On avait dit à bébé:&mdash;C'est fini
+maintenant! Vous êtes trop grande.
+Il faut jeter cette affreuse chose au
+chat. Au <i>Çat</i>, répétait-elle, captivée
+par le souvenir du favori. Et c'est
+tout ce qu'elle retenait de ce grave
+syllogisme.</p>
+
+<p>Or voici ce qui en était;</p>
+
+<p>La question avait été agitée en
+famille à l'heure du couvre-feu, au
+moment où bébé en camisole blanche,
+les gros petons nus, distribuait les
+bonsoirs, embrassant à grand bruit sa
+menotte étendue, à l'adresse de
+chacun.</p>
+
+<p>Toutes les têtes levées, fascinées
+par ce Jésus potelé aux boucles
+blondes, souriaient, lui renvoyaient
+les baisers; mais...... la bonne se
+penche, et, à demi-voix:&mdash;Faut-il le
+lui donner?&mdash;Ah c'est vrai! fait la
+maman subitement rembrunie, prise
+de lâcheté devant la grandeur du
+sacrifice, puis cédant tout-à-fait:</p>
+
+<p>&mdash;Si, pour ce soir. Alors le père,
+sans quitter sa gazette, mais enlevant
+son cigare, prononce avec énergie;&mdash;Ne
+lui donnez pas cette horreur! je
+vous en prie!</p>
+
+<p>à! il proteste. Ça lui est bien
+facile à lui.</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut pas, fut-il objecté,
+tout d'un coup, comme cela....</p>
+
+<p>Mais lui l'interrompant:</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que vous l'empoisonnez!</p>
+
+<p>Vous l'empoisonnez! voilà bien les
+pères. Ces stoïciens de la théorie,
+ces braves d'arrière-plan qui commandent
+la manoeuvre d'une voix de
+tonnerre et s'enferment dans leur
+cabinet pour ne l'entendre pas
+exécuter.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! essayez, avait dit la
+maman avec résignation, intimidée
+par tant de fermeté.</p>
+
+<p>Mais vous ne savez pas encore le
+sujet du litige.</p>
+
+<p>L'article en question, l'objet des
+foudres paternelles, c'est une petite
+chose informe, d'une teinte grisâtre,
+brouillée, inquiétante; un lambeau de
+caoutchouc, déchiqueté par des dents
+aiguës; c'est un vestige du dernier
+biberon de bébé, aussi méconnaissable
+qu'une balle dont on retrouve le
+plomb fondu et mâché; une chose,
+enfin, peu appétissante, d'un parfum....
+étrange, et à laquelle le petit monstre
+tient plus qu'à tout au monde.</p>
+
+<p>Aussi est-on décidé à en finir. Ce
+matin encore, comme le papa, fier de
+surprendre son réveil d'oiseau, la prenait
+dans son nid, toute chaude, les
+yeux couvrant clairs et grands à la
+joie du matin, et allait l'embrasser avec
+ferveur, elle lui entra cet objet dans
+la bouche. Il en cracha pendant cinq
+minutes, très en colère, jurant... d'opérer
+des réformes radicales, de trancher
+dans le vif, bref, de faire un coup
+d'éclat.</p>
+
+<p>Et tout ce temps la pauvre insouciante
+victime de demain, la mignonne
+rose savourait l'horrible suçon.</p>
+
+<p>Après le départ de la bonne, il
+s'était fait un silence, gazette et livre
+s'étant relevés.</p>
+
+<p>Au bout d'une minute pourtant, la
+voix du tyran se fit entendre, mais
+sans cet accent invincible de tout à
+l'heure, une voix très mitigée, où l'on
+sentait poindre un attendrissement.</p>
+
+<p>&mdash;Ne ferais-tu pas mieux d'y aller?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce serait pire.</p>
+
+<p>Nouveau silence, puis soudain, le
+choc attendu; une explosion de larmes
+là-haut.</p>
+
+<p>Il s'en suivit un tumulte, une
+envolée de feuillets,...</p>
+
+<p>&mdash;Attends! dit le maître, tu vas tout
+gâter!</p>
+
+<p>L'obéissance la retient un moment,
+mais les cris continuant elle se précipite,
+et du bas de l'escalier:</p>
+
+<p>&mdash;Marie! Marie! s'écrie-t-elle, donnez-lui!
+donnez-lui!....</p>
+
+<p>Elle revient, le calme aussitôt rétabli,
+tout émue encore et murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;L'idée de le lui enlever ainsi, sans
+préparation!... Pauvre chou!</p>
+
+<p>De son côté le papa très remué,
+mais voulant tenir décemment son
+rôle jusqu'au bout, va chercher une
+allumette, ayant laissé son cigare
+s'éteindre, et lève les épaules à l'effet
+de blâmer cette défaite à laquelle il ne
+prend aucune part.</p>
+
+<p>Il fallut donc apporter à l'événement
+tout le soin que nécessitent les
+résolutions importantes.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quand, monsieur le papa
+vous qui avez lu l'histoire, depuis
+quand le progrès surgit-il ainsi
+spontanément, sans efforts, du terrain
+des mauvaises habitudes et des abus?
+Citez-moi une réforme qui ait poussé,
+de même qu'un champignon sur
+une terre inculte, sans être amenée,
+conduite, préparée par une main
+habile et patiente!... Paris ne s'est pas
+fait en un jour!</p>
+
+<p>Telles sont les ressources de la
+diplomatie maternelle et le résumé de
+son plaidoyer en faveur d'un atermoiement.</p>
+
+<p>Bébé a deux ans et demi du reste
+et sa mère qui lit en son petit cerveau
+comme dans un A B C ouvert, y voit
+déjà un embryon de logique. Aussi
+est-ce ce bon sens en herbe qu'elle
+compte exploiter pour accomplir la
+réforme projetée.</p>
+
+<p>Bébé reçut un jour une superbe
+poupée bleue. Bébé fut ravie, folle
+de joie, et ne voulut plus quitter cette
+poupée, pas plus à table qu'à la promenade
+ou au bain. Il la lui fallut
+même pour dormir. Mais voilà! la
+nouvelle venue est l'ennemie déclarée
+des suçons!</p>
+
+<p>Que faire alors? Jeter le suçon au
+minou?</p>
+
+<p>&mdash;Jeter à minou, fait le petit singe.</p>
+
+<p>En effet, la maman ouvre la fenêtre
+et Bébé lance elle-même son meilleur
+ami dans la cour.</p>
+
+<p>Une fois blottie dans son lit blanc
+avec la précieuse poupée bleue, l'heure
+du dodo venue, la pauvre petite s'aperçut
+bien qu'il lui manquait pourtant
+quelque chose, car deux fois, elle rappela
+sa mère qui l'avait ce soir-là
+bordée longuement, se sentant tout
+attristée, le coeur fondu de compassion
+devant l'ingénuité de ce sacrifice sans
+murmures; elle demanda du lait et
+voyant la tasse fraîchement vidée, reprit
+avec un soupir:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, maman.</p>
+
+<p>Une prière, une seule, se pressait
+sur ses lèvres qu'elle n'osait formuler,
+la sentant déraisonnable.</p>
+
+<p>A la fin, trouvant un ingénieux
+prétexte pour trahir son gros regret:</p>
+
+<p>&mdash;N'en a plus. Donné au çat! fit
+sa douce voix, du même ton insidieux
+et enjôleur qu'on le lui avait répété
+tout le jour en vue du succès final.</p>
+
+<p>Le tyran dans son antre, oubliant
+de lire son journal, attendait avec impatience
+la fin de l'aventure.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-il, dès qu'il la vit
+revenir, allant à pas de loup, marchant
+avec précaution comme si le moindre
+souffle eût pu compromettre la victoire
+espérée.</p>
+
+<p>Bébé ne pleura pas, mais elle s'endormit
+fort tard, et au petit jour elle
+s'éveilla en larmes demandant le suçon,
+puis s'avisant aussitôt de l'absurdité
+de sa requête, elle se mit à
+crier plus fort.</p>
+
+<p>&mdash;Quelque chose de bon!</p>
+
+<p>Son innocente lâcheté avait encore
+sa pudeur.</p>
+
+<p>Ce fut la réaction; et les événements
+ne tardèrent pas à justifier les
+prévisions de la clairvoyance maternelle.</p>
+
+<p>Au bout d'une semaine ce gros
+chagrin était oublié... et puis
+quoi!..</p>
+
+<p>Eh bien Bébé ne s'en trouva pas
+plus mal, au contraire, puisqu'on ne
+l'empoisonnait plus, et ce furent pour
+les sages les regrets:</p>
+
+<p>Cette importante réforme si habilement
+obtenue, cet avancement notable
+de l'enfant, ce progrès fameux,
+qu'était-ce en effet?....</p>
+
+<p>La dernière étape de cet âge exquis
+de la première enfance où notre
+chéri n'est qu'un poupon gras et rose
+qui tient tout, comme une petite
+boule, dans la corbeille que lui font
+nos bras.</p>
+
+<p>C'est le commencement de cet autre
+ou l'on devient conséquent, où l'on
+comprend, où l'on souffre.</p>
+
+<p>Y a-t-il vraiment là de quoi être
+fier?</p>
+
+<p>C'est bien la peine de sevrer les
+pauvres innocents de leurs pures
+joies! Par quoi les remplace-t-on?</p>
+
+<p>Par les enseignements maussades
+de la raison, de l'expérience&mdash;cette
+marâtre qui ne sait corriger qu'en
+châtiant.</p>
+
+<p>Pauvre bébé, cher petit mouton
+qui te laisses tondre de tes gracieuses
+et charmantes fantaisies, quand tu
+auras de grandes gigues et des brèches
+dans la rangée de perles fines
+que découvre ton sourire, alors on
+songera avec envie à ce que tu fus
+autrefois; on s'attristera de te voir
+pousser si vite et laisser loin derrière
+les chers souvenirs du temps des
+biberons.</p>
+
+<p>C'est ainsi que le sort te venge de
+ceux qui s'acharnent à te rendre
+sage&mdash;comme eux.</p>
+
+<p>C'est probablement ce regret anticipé
+qui fit que la maman de tout
+à l'heure, bientôt revenue de l'orgueil
+de son triomphe, put être vue cherchant
+avec soin, sous sa fenêtre, parmi
+les balayures, un petit objet perdu,
+pleurant presque, à l'exemple de bébé,
+à la pensé que le vilain chat aurait
+bien pu en effet le manger.</p>
+
+<p>Et, le vieux biberon disgracié, exhumé
+avec honneur, devint une précieuse relique.</p>
+<br><br>
+
+<h3>FIN</h3>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13024 ***</div>
+</body>
+</html>