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diff --git a/13024-h/13024-h.htm b/13024-h/13024-h.htm new file mode 100644 index 0000000..7122fc4 --- /dev/null +++ b/13024-h/13024-h.htm @@ -0,0 +1,2773 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Contes de Noel par Josette</title> + <meta name="author" content="Mme R. Dandurand"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 20%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.dropcap {float: left} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; 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et l'on s'avoue in petto +qu'un doigt de femme pouvait seul crayonner +avec cette souplesse, qu'on dirait +inconsciente.</i></p> + +<p><i>En effet, ce qui caractérise peut-être +plus que toute autre chose le style de l'intéressant +petit volume que je suis chargé +de présenter au lecteur, c'est une absence de +toute recherche, une facilité naturelle, une +allure indépendante et prime-sautière, qui +donnent l'impression de quelqu'un laissant +courir sa plume sur le papier sans +le moindre effort, sans aucunement s'inquietter +de bien dire, et sans s'en douter +le moins du monde racontant merveilleusement +des choses charmantes.</i></p> + +<p><i>Car ils sont tout pleins de choses charmantes, +ces petits Contes de Noel qui +respirent tant de suavité naïve, et qui +évoquent autour de vous tout un essaim +de souvenirs ailés papillonnant à votre +oreille avec les échos des vieux chants +d'église et des joyeux carillons d'autrefois.</i></p> + +<p><i>Ils vous bercent.</i></p> + +<p><i>Ils vous rajeunissent.</i></p> + +<p><i>Ils ressuscitent sous vos yeux mille +figures lointaines, mille horizons oubliés.</i></p> + +<p><i>Ils vous chuchotent je ne sais quelles +ressouvenances qu'on écoute le coeur attendri, +et quelquefois même avec une larme +tremblante au bout des cils.</i></p> + +<p><i>Pour ma part, j'ai passé une heure +bien douce à parcourir ces pages toutes +vibrantes d'émotions intimes, et je suis +heureux que l'auteur me permette de lui +en offrir ici même mon remercîment sincère +avec mes confraternelles félicitations.</i></p> + +<p><i>Toute jeune encore, depuis trois ou +quatre ans déjà, la charmante conteuse +s'était fait remarquer dans la presse; et +plus d'une fois ses jolies nouvelles, toutes +empreintes d'un rare cachet de distinction, +avaient attiré l'attention de ceux qui, +parmi nous, cultivent les lettres ou s'occupent +des choses de l'esprit.</i></p> + +<p><i>Il y a quelques mois à peine, à Québec, +elle révélait son talent pour la scène dans +une petite pièce dont le succès fut éclatant.</i></p> + +<p><i>Ces débuts pleins de promesses, elle les +confirme aujourd'hui par un premier +volume, qui n'est sans doute que la première +perle de tout un écrin.</i></p> + +<p><i>Les qualités d'écrivain dont elle y fait +preuve lui donnent droit à une place marquante +dans notre petit monde littéraire; +et, s'ils me permettent de me faire ici leur +interprète, je crois pouvoir lui offrir, au +nom de mes confrères de la plume, la plus +sympathique et la plus cordiale bienvenue.</i></p> + +<p><i>Tous s'empresseront même, j'en suis sûr +de lui céder un siège d'honneur, à une +condition cependant—et cette condition, la +voix du patriotisme l'impose—c'est que +ce premier ouvrage soit bientôt suivi de +plusieurs autres.</i></p> + +<p><i>Pour ma part, je lui dirai en lui tendant +la main:</i></p> + +<p><i>—Madame, vous êtes maintenant débitrice +d'un créancier qui a le droit d'être +impitoyable, parce qu'il parle au nom de +tous, le Public.</i></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Vous avez écrit les Contes de Noël.</i></p> +<p><i>Tant pis pour vous:</i></p> +<p><i>Noblesse oblige.</i></p> + </div> </div> + +<p><b>LOUIS FRÉCHETTE.</b></p> + +<br><br> + +<h4>TABLE DES MATIÈRES.</h4> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Noël au pays.</p> +<p>Hier et Demain</p> +<p>Le rêve d'Antoinette</p> +<p>Le Jour de l'an</p> +<p>Noël</p> +<p>Le Jour de l'an au Ciel</p> +<p>Histoire de deux Serins</p> +<p>Le dernier Biberon</p> + </div> </div> + +<br><br> + +<h2>NOËL AU PAYS</h2> + +<p>On est à la Noël. Partout dans la +campagne, sur la vaste étendue, les +longues routes blanches sont constellées. +Entre leur bordure verte de +sapins,—ces bouées fleuries, guides +du voyageur dans la plaine immense +et nivelée par l'hiver,—on les voit +courir et se croiser à travers les +champs combles.</p> + +<p>Et c'est comme une procession, ce +long cortège de traîneaux venant de +toutes parts, s'acheminant tous vers +l'église du village.</p> + +<p>La rosse qui les tire, indifférente au +froid comme à la gravité de l'heure, +trotte sans hâte, d'un pas égal et +rythmé.</p> + +<p>De ses naseaux l'haleine s'échappe +en fumée lumineuse; mais cette ressemblance +lointaine avec les coursiers +olympiens, dont les narines flamboyantes +lancent des éclairs, en est +une bien trompeuse cependant, car, +voyez la pauvre bête—par exemple +la dernière là-bas, avec cette lourde +charge—les ardeurs guerrières sont +depuis longtemps mortes en sa vieille +charpente.</p> + +<p>D'un contentement égal elle porte +au marché les poches pleines, ou, +comme en ce moment, la famille à la +messe de minuit.</p> + +<p>Le pauvre cheval n'est pas né du +printemps.</p> + +<p>Cette demi-douzaine de marmots +qu'il traîne là, et d'autres encore qu'on +a laissés à la maison, s'il ne les a pas +vus naître, du moins les a-t-il tous, +chacun à son tour, menés à l'église +petits infidèles, pour les en ramener +petits chrétiens.</p> + +<p>L'histoire de ces vieilles bêtes est +celle de leur maître.</p> + +<p>Jeune et fringant, le bon animal +brûla jadis le pavé pour conduire chez +"sa blonde" le père d'aujourd'hui. +Et, depuis, ils cheminent ensemble +dans la vie, se supportant réciproquement, +travaillant côte à côte, indispensables +l'un à l'autre, se retrouvant +toujours aux heures solennelles, aux +moments d'urgence, moments où +le plus humble des deux devient +parfois le principal acteur.</p> + +<p>Quand il s'agit, par exemple, de +longues courses pressées, l'hiver, par +les chemins débordés, au milieu de la +"poudrerie" que soulève l'aquilon; +l'automne, quand le pied s'embourbe +et se dégage avec peine dans les sentiers +boueux, et l'été sur les routes +sans ombrage.</p> + +<p>Élément obligé des joies de la +famille, il conduit aujourd'hui "les +enfants" à la messe de minuit; cette +fête unique pour les petits et les simples; +fête mystérieuse où ils retrouvent +dans la touchante et poétique +allégorie de la Crèche, la reproduction +tangible, comme une incarnation +des choses vagues et douées, du merveilleux +qu'ils voient parfois flotter +dans les rêves de leur sommeil paisible +ou dans les fantaisies de leur +imagination naïve.</p> + +<p>Les deux plus jeunes de ces six +heureux, enfouis, émus et recueillis, +dans le fond du traîneau, y viennent +pour la première fois.</p> + +<p>Tandis que le père, dès qu'on est +arrivé descend le premier et se met en +devoir de tirer les petits de l'encombrement +des "robes", le plus grand +saute à terre pour jeter la meilleure et +la plus chaude peau sur la bête qui +fume. Et pendant qu'on l'attache, +les mioches, rangés sur le perron de +l'église, engoncés, raides comme des +mannequins dans leurs gros vêtements +"d'étoffe du pays", regardent et se +disent tous bas:</p> + +<p>—Pauvre Bidou, il ne verra rien!</p> + +<p>Puis on les pousse dans le vestibule, +où la main paternelle enlève de +leur tête, la "tuque" de laine profondément +enfoncée. Les cheveux +suivent le mouvement, et demeurent +tout droits, hérissés. Qu'importe! +les petits hommes, le coeur serré, ne +quittent pas des yeux le chef de famille, +prêts à obéir au premier signe. A +peine osent-ils passer en hâte leur +grosse mitaine au bout de leur nez et +sur leurs yeux où le froid a mis des +larmes.</p> + +<p>A travers la lourde porte on perçoit +quelque chose de doux et de troublant, +quelque chose d'exquis comme +un chant pour endormir les anges. +Soudain cette porte s'ouvre toute +grande et les marmots extasiés, le +regard attaché sur les mille feux de +l'autel, avancent inconsciemment, +marchent comme dans un rêve, jusqu'à +ce qu'on les retienne par leur +habit.</p> + +<p>Tandis que la foule s'agenouille et +s'incline autour d'eux, ils restent debout, +sans mouvements, absorbés par +la vue de la grotte de sapins, cristallisée +de sel, représentant la neige sous +laquelle gît, presque nu, le Petit-Jésus +tout blanc, tout mignon, tendant les +bras en souriant aux fidèles qui +l'adorent.</p> + +<p>Certes, il ne fait pas chaud dans +l'église; l'haleine y monte comme +l'encens, en spirales blanches, vers la +voûte noire. Aussi, malgré la présence +du boeuf et de l'âne autour de la +crèche, les petits gars se disent-ils en +eux-mêmes que cela leur semble bien +insuffisant. Ils craignent beaucoup +que le bon Jésus ne grelotte, aussi +légèrement vêtu. Mais il y a là la +sainte Vierge toute sereine, presque +souriante; elle s'en apercevrait bien, +elle, puisqu'elle est sa maman, n'est-ce +pas, s'il avait trop froid.</p> + +<p>Qu'importe! voilà saint Joseph avec +un grand manteau rejeté en arrière +et dont il n'a que faire... S'il le lui +mettait, ça ne serait pas de trop +assurément!</p> + +<p>Mais non pourtant... Cela doit être. +Il faut que l'adorable Jésus souffre +pour les hommes... afin d'expier leurs +péchés!</p> + +<p>On leur a souvent raconté cela.</p> + +<p>Mais pourquoi les vilains hommes +ont-ils fait des péchés?</p> + +<p>Leur coeur se soulève, s'emplit soudain +d'une grande indignation.</p> + +<p>Un violent désir de venger le Petit-Jésus +les saisit. Des gros mots—les +plus énergiques de leur vocabulaire +enfantin—d'éloquentes invectives +leur montent aux lèvres pour flétrir les +ingrats qui lui font tant de mal.</p> + +<p>Ils vont le prendre et l'emporter.</p> + +<p>Ils vont le mettre dans leur lit; +eux coucheront à terre plutôt! Ils +vont le couvrir de tout ce qu'il y a +de chaud et de moelleux dans la +maison!... L'on verra bien ensuite +si les méchants oseront venir le leur +ôter!...</p> + +<p>Et les pauvres innocents, navrés, +tout frémissants de la tempête qui +vient de passer en eux, reniflent tout +bas, pris d'une grosse envie de pleurer.</p> + +<p>Tout à coup la musique cesse.</p> + +<p>C'est comme si une main brusque +chassait leur rêve en les réveillant +brutalement.</p> + +<p>La grotte de sapins s'emplit d'ombres, +et au milieu d'un vilain brouhaha, +on les entraîne dehors où le vent +glacé les soufflette au visage.</p> + +<p>Sans un mot ils se laissent tasser, +encapuchonner, envelopper dans les +fourrures, sentant gronder en eux une +sorte de mauvaise humeur rageuse +qui se fond bientôt en un immense +besoin de dormir.</p> + +<p>A la maison on les sort de leur +nid comme des sacs de farine—par +les deux bouts.</p> + +<p>On les déshabille, on les couche +sans qu'ils en aient conscience, sans +qu'ils prennent même part à ce fameux +réveillon dont ils ont vu les apprêts +alléchants, et qui devait, dans leur +espoir d'hier, couronner si délicieusement +la fête.</p> + +<p>Leurs nerfs agités se reposent, dans +un sommeil de plomb, de la secousse +qu'ils ont subie.</p> + +<p>Et ce sera demain le débordement +des impressions, les emportements, les +questions sans nombre, l'adorable histoire +enfin des âmes neuves s'ouvrant +une première fois à la perception des +choses de la vie.</p> + +<p>Et, certes, sous quel plus pur et plus +chaud rayonnement que celui de la +crèche divine; à quelle plus belle +aurore pouvait s'opérer cette fraîche +éclosion!</p> + +<p>Vive Noël toujours pour les mignons +et les innocents!</p> +<br><br> + + + +<h2>HIER ET DEMAIN</h2> + +<h4><i>Un conte du jour de l'an<br> +pour le grand monde.</i></h4> + +<p>J'avais comme de coutume suspendu +un bas de ma plus longue et plus +belle paire à mon clou particulier...</p> + +<p>Sur un pan du mur de notre grande +"Nursery", depuis bien des <i>jours de +l'an</i>, six clous réservés à l'usage antique +et solennel restaient alignes.</p> + +<p>Ils y sont même encore, quoique +la "nursery" ait perdu son nom et +son utilité. Ils y sont encore—persistants +comme les bons souvenirs—accrochant +parfois au passage le bout +flottant d'un ceinturon, la dentelle +d'une manche qui les effleure, comme +pour remendier un peu de l'intérêt de +jadis.</p> + +<p>Comme on devient maussade et +moralisateur en vieillissant!</p> + +<p>Ces clous innocents, qui faisaient +autrefois battre mon coeur impatient +d'une joie sans bornes comme sans +mélange, me font m'arrêter maintenant +toute rêveuse et philosophante.</p> + +<p>Je les recompte sur le mur, pensant +que tout cela c'est fini, songeant +aussi que l'un de leurs propriétaires +n'y est plus, ne reviendra jamais, etc. +Bien d'autres idées se mettent à me +passer dans l'esprit et je reste immobile, +là, au milieu de la pièce, +regardant fixement..., nulle part.</p> + +<p>C'est que ces six clous en content, +des choses!</p> + +<p>Cela chante la poésie, la candeur +de l'enfance, au milieu d'un entourage +qui accuse l'expérience, la maturité +des sentiments, qui trahit jusqu'à la +transformation graduelle des aspirations +chez les bébés grandis.</p> + +<p>On voit ça et là des livres, des +portraits, divers articles parlant tous +le langage d'un autre âge.</p> + +<p>Et, devant le contraste de ces deux +époques, l'on se demande laquelle +vaut le mieux?</p> + +<p>Au temps que je suspendais mon +bas, je n'aurais voulu pour rien au +monde perdre mes chères superstitions. +Je croyais à <i>Santa Claus</i> <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> +avec fanatisme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Manière de désigner Saint Nicholas, que le contact anglais a fait passer dans nos habitudes.</blockquote> + +<p>Que ses desseins impénétrables, que +ses dons mystérieux m'inspiraient +donc de rêves fantastiques, de conjectures +délicieuses!</p> + +<p>Et mon ingénieuse ignorance me +laissait supposer des trésors enfouis +en des sphères féeriques, que des +notions plus positives m'ont depuis +fait oublier!</p> + +<p>Aussi l'on ne saurait se figurer +quelle mélancolie, quel vide se produisit +dans mon âme, quand ces +adorables chimères commencèrent à +me paraître moins vraisemblables!</p> + +<p>Je résistai quelque temps à la désillusion; +je retins, comme malgré eux, +les bien-aimés fantômes qui voulaient +s'enfuir.</p> + +<p>Lutte inutile! Il m'eût fallu, pour +garder ma foi naïve, mes rêves chéris, +fermer mes oreilles et mes yeux, +arrêter les recherches de ma raison +curieuse, oublier les leçons journalières +de l'expérience, toutes choses +qui voulaient voir, entendre, déduire +avec une ardeur désespérante.</p> + +<p>Je vis, j'entendis, je raisonnai tant +qu'un bon jour je sentis avec douleur +qu'il me fallait faire mes adieux à +mon pauvre <i>Santa Claus</i>.</p> + +<p>C'était ingrat et ridicule; la dette +de reconnaissance que j'avais accumulée, +toutes les effusions, les joies +du passé, tout cela était donc absurde +et faux?... J'en voulais aux autres +de m'avoir trompée... En somme, je +me sentais fort malheureuse; le monde +me semblait bien morose, bien insignifiant!</p> + +<p>Le coup décisif arriva ainsi:</p> + +<p>Ce soir-là, malgré mes doutes, +j'avais fait comme les autres, car il y +avait derrière moi tout un petit +peuple encore crédule que je regardais +avec un mélange d'ironie et +d'envie.</p> + +<p>—Après tout... qui sait? argumentai-je +en moi-même, c'est peut-être +toujours vrai... Le bon Dieu est bien +bon, et si puissant! Qu'est-ce qui +empêche qu'il envoie lui-même, directement, +son expert et fidèle <i>Santa +Claus</i>, distribuer les récompenses à +ses petits enfants? Du reste, je vais +bien voir. Mes yeux veilleront plutôt +toute la nuit. Il faudra enfin +que cela s'éclaircisse! S'il en vient +un autre que l'envoyé du ciel, il ne +m'échappera pas celui-là!</p> + +<p>Ma surveillance d'ailleurs ne faisait +pas que de commencer à s'exercer.</p> + +<p>Toute la journée, moi-même, j'avais +voulu être portière. Les allants et +venants, les paquets petits et gros, +les colloques suspects, tout fut noté +avec soin, sans trahir pourtant d'indices +révélateurs.</p> + +<p>Mon scepticisme pâlissait; mes illusions +reprenaient vigueur.</p> + +<p>—Je vais bien voir! me répétais-je +tandis qu'on emportait la lumière, +que les innocents qui m'environnaient +se mettaient à ronronner et à marmotter +des choses inintelligibles en +leurs rêves d'or, je vais bien voir!</p> + +<p>Mon Dieu qu'il en coûte de voir +quand il fait nuit, que la pendule vous +berce obstinément de son monotone +tic-tac, que le sommeil caresse doucement +le bord de vos paupières, +engourdit sans bruit vos pensées!</p> + +<p>Mon Dieu, que c'est difficile de ne +pas oublier son inébranlable détermination, +de ne pas céder à la persuasive +et commode logique du consolant +Morphée! J'y mis pourtant toute +mon énergie; ma vigilance ne s'était +pas ralentie pour la peine d'en parler, +au moment où, vers minuit, l'on vint +mettre dans le corridor la veilleuse +dont une lueur se projetait justement +sur la rangée de nos bas encore vides.</p> + +<p>—Je vais bien voir! fis-je avec un +redoublement d'anxieuse émotion...</p> + +<p>Rien d'inusité ne se passe. Quelqu'un +qui rentre dans sa chambre, +un silence profond, prolongé...</p> + +<p>Tout plaide en faveur de <i>Santa +Claus</i>.</p> + +<p>J'écoute encore... rien... Je me +rassure, ma tête inquiète et tendue +retombe souriante sur l'oreiller; tous +les chers fantômes rentrent en se +bousculant joyeusement dans mon +cerveau rasséréné.</p> + +<p><i>Santa Claus</i> triomphe. II s'avance +déjà dans mon rêve, radieux, courbé +sous un fardeau monstrueux, riant +malicieusement dans sa longue barbe +blanche de givre et d'antiquité.</p> + +<p>Oh, le beau moment!</p> + +<p>Je savais bien que ces gens-là +mentaient qui disaient avec de mauvais +sourires:</p> + +<p>—Il n'y a pas de <i>Santa Claus</i>! +Est-ce que le bon Dieu se mêle de +cela?...</p> + +<p>On a beau dire, personne ne devine +si bien nos souhaits et nos désirs +intimes pour cacher adroitement dans +nos bas juste les choses que nous +voulons.</p> + +<p>Cher vieil ami! J'aurais voulu lui +sauter au cou tant je le trouvais bon +d'être revenu!</p> + +<p>Oh! il devait bien avoir dans ce +grand sac, de beaux patins pour moi! +Je les lui avais demandés avec tant +d'instances!</p> + +<p>Avais-je dormi longtemps quand +un bruit soudain me fit ouvrir les +yeux? Je l'ignore.</p> + +<p>C'était un son métallique qui m'avait +réveillée. Avant d'avoir pu recueillir +mes esprits et de m'être rendu +compte de ce qui arrivait, j'avais vu +l'ombre du nez paternel effleurer rapidement +la muraille; j'entendis en +même temps le battement d'une pantoufle +qui retraitait en hâte....</p> + +<p>C'en était fait à jamais de mes +rêves merveilleux. Ils s'étaient effacés +avec l'ombre susdite!....</p> + +<p>II n'y eut, pour me consoler de la +décevante réalité, que les patins que +je trouvai dès l'aube, gisant sous mon +clou particulier et dont la chute intempestive +m'avait si douloureusement +éclairée sur le prosaïsme des choses +d'ici-bas.</p> + +<p>Que de cruelles leçons m'a depuis +données la vie, sans avoir pu épuiser +pourtant mon fonds de poétiques +illusions, tant on en amasse en ces +folles années de l'enfance.</p> + +<p>En l'honneur de ce premier de l'an, +à ceux qui m'ont lue, je souhaite, +comme récompense, de n'avoir pas +trop d'oreilles pour les sinistres +avertissements de cette vieille blasée +qu'on nomme l'Expérience. Libre à +eux de ne pas croire à <i>Santa Claus</i>; +mais au moins qu'ils lui trouvent des +adeptes en leurs petits enfants, en +reconnaissance des grandes joies dont +nous lui avons tous été redevables.</p> + +<br><br> + + +<h2>LE RÊVE D'ANTOINETTE</h2> + + + +<h4><i>À ma nièce.</i></h4> + +<p>Quatre fois j'ai vu, quand c'était le +printemps, les grosses branches noires +se revêtir de feuilles, et, fières de leur +nouvelle toilette, l'agiter avec un gai +froufrou en se pavanant au-dessus de +ma tête, et les oiseaux tout joyeux +revenir endormir leurs petits dans les +berceaux de mousse neuve, au milieu +des feuilles fraîches.</p> + +<p>Quatre fois j'ai vu, suspendues aux +arbres, les corbeilles renouvelées de +fleurs blanches et roses que le petit +Jésus y accroche au mois de mai.</p> + +<p>Quatre fois aussi, depuis ma naissance, +le tapis blanc de l'hiver s'est +étendu sur la terre nue et laide pour +la cacher à nos yeux attristés....</p> + +<p>J'ai bien hâte de vous faire part de +ce qui me préoccupe; mais je tenais +à vous dire cela auparavant, afin de +vous donner une idée de mon âge.</p> + +<p>Le calcul n'est pas difficile, et si vous +êtes un peu perspicace, vous avez +deviné que j'ai eu mes quatre ans au +mois de juillet dernier....</p> + +<p>C'était la veille du jour de l'an; il +s'agissait pour maman de m'amener à +la ville pour m'acheter une coiffure... +Le petit frère malade l'avait empêchée +de s'en occuper plus tôt.</p> + +<p>Le détail peut paraître futile, mais +il est très important. La suite de +mon récit le prouvera.</p> + +<p>A deux heures, j'étais habillée, mais +d'une drôle de façon! Ne trouvez-vous +pas—Je le demande aux personnes +de mon âge—que les mères +ont une tendresse bien chaleureuse? +Je l'appelle ainsi, parce que leur +sollicitude et leur frayeur du froid les +portent à nous emmitoufler de manière +à nous faire périr par un excès pour +éviter l'autre.</p> + +<p>Je ris beaucoup quand, au moment +de partir, je m'aperçus dans la glace.</p> + +<p>Un vrai peloton de laine!...</p> + +<p>De mes boucles blondes, pas une +n'avait osé s'échapper sous le triple +tour du nuage bleu qui m'enveloppait +la tête. Mon nez, enfoui dans tout +ce lainage, paraissait si peu, que c'était +à faire croire que je n'en avais pas.</p> + +<p>On ne m'avait laissé que les yeux +de libres, car on savait que cela me +ferait tant de peine de ne rien voir...</p> + +<p>C'était déjà assez triste de ne pouvoir +parler!...</p> + +<p>Ma bouche, il ne fallait pas y +songer! Elle avait assez à faire de +respirer à travers tout ce qui la couvrait.</p> + +<p>Enfin nous montons en voiture; +puis, glin! glin! les grelots résonnent, +et nous glissons vite sur la neige unie.</p> + +<p>Oh! que de jolies choses partout! +Des équipages par centaines, de +belles dames, des petits enfants drôlement +encapuchonnés comme moi!... +Et, dans les vitrines, que de merveilles! +Des chevaux superbes qui +semblent attendre leur maître; à +côté, des familles de poupées, les bras +tendus et les yeux grands ouverts, +comme pour appeler et chercher leurs +petites mères parmi tous les enfants +qui défilent devant elles.</p> + +<p>A la fin, la voiture s'arrête, et +Jacques, me prenant dans ses bras, me +dépose sur le seuil d'un grand magasin.</p> + +<p>Une demoiselle, habillée de noir, +avec beaucoup de colliers et des +cheveux frisés qui lui descendent dans +les yeux, s'avance vers nous.</p> + +<p>A la demande de maman, elle nous +apporte plusieurs bonnets qu'on +commence à m'essayer.</p> + +<p>Je n'ai pas besoin de vous dire que +je profitai de ce moment de liberté +pour raconter tout ce que j'avais vu!</p> + +<p>Après m'avoir mis, ôté et remis +bien des choses plus ou moins pyramidales, +il se trouva qu'une certaine +coiffure, que la demoiselle en noir +appelait très à la mode, sembla plaire +davantage.</p> + +<p>—Combien?</p> + +<p>—Cinq piastres seulement! fit la +demoiselle frisée, avec un air très +aimable et d'un ton engageant—un +peu comme Marguerite quand elle +veut me coucher et que je n'ai pas +sommeil.</p> + +<p>Petite mère ouvrit des yeux +plus grands que d'ordinaire.</p> + +<p>—C'est bien cher!</p> + +<p>—Remarquez que la peluche de +soie est très dispendieuse, Madame, +observa la marchande avec dignité, +en flattant le bonnet sur ma tête, +comme on caresse un petit chat. +Celle-ci est de qualité supérieure.... +Puis, cela va si bien à votre joli bébé! +continua-t-elle en se penchant pour +me voir... Et c'est chaud. Cela +couvre entièrement les oreilles...</p> + +<p>Elle dit encore beaucoup de choses +en tournant et retournant le bonnet +très à la mode.</p> + +<p>Pendant ce temps, maman versait +sur la table un grand nombre de sous +blancs que la demoiselle frisée donna +à un monsieur en lui disant: Cache! <a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Cash, mot usuel dans le commerce canadien, +pour appeler les préposés à la caisse qui font la +monnaie.</blockquote> + +<p>Elle avait peur que nous ne les +reprissions, probablement.</p> + +<p>Je ne puis vous dire tout ce que je +vis d'étonnant dans cet après-midi! +J'étais fatiguée de tant regarder, et +me sentis presque heureuse quand +maman monta dans la voiture une +dernière fois en disant à Jacques de +nous reconduire chez nous.</p> + +<p>Une multitude de lumières brillaient +partout.</p> + +<p>Les rues étaient remplies de +monde, de voitures, et de bruit.</p> + +<p>Tout à coup, à l'angle d'une rue, +au milieu d'une foule de personnes +qui passaient en riant et parlant très +haut, que croyez-vous que j'aperçus?... +Une maman très vieille, avec sa +petite fille, appuyées au mur d'une +grosse maison.</p> + +<p>La mère avait les yeux fermés et +mettait sa main sur l'épaule de son +enfant.</p> + +<p>Elle, la pauvre mignonne, avait +une robe bien laide et toute déchirée, +un vilain mouchoir sur sa tête; ses +mains étaient nues. Elle avait des +grands yeux bleus pleins de larmes, +qu'elle levait parfois en tendant sa +petite main rougie vers les passants +qui ne la regardaient pas.</p> + +<p>Oh! qu'ils étaient méchants!</p> + +<p>Quand je la vis ainsi grelottante et +si triste, je frissonnai moi-même sous +mes flanelles.</p> + +<p>Je fis un grand effort pour désigner +la pauvrette; mais comment +remuer sous les robes pesantes qui +m'entortillaient et m'emprisonnaient +complètement!</p> + +<p>J'essayai de crier, mais le bruit de +la rue couvrit ma voix. D'ailleurs, +nous allions très vite, et la petite mendiante +disparut...</p> + +<p>Je pleurai tout bas, et j'y pensai +longtemps.</p> + +<p>A la fin, comme j'étais bien fatiguée, +je m'appuyai sur le bras de petite +mère, et ne vis plus qu'à demi les +lumières qui dansaient en fuyant.</p> + +<p>Jacques me porta dans la maison. +Papa nous attendait, et tout le monde +se mit à table pour dîner.</p> + +<p>Je fus d'une sagesse exemplaire ce +jour-là!</p> + +<p>C'était charmant de voir comme +je ne parlais pas, moi qu'on gronde +toujours pour trop bavarder!... Je ne +mangeais pas beaucoup non plus, on +trouvait cela bien singulier, car habituellement +j'ai l'appétit d'un gros +loup.</p> + +<p>A la vérité, je me sentais bien +pesante, et ma tête alourdie avait des +envies folles de tomber sur l'épaule +de maman.</p> + +<p>—Comme je serais bien dans mon +lit! me disais-je tout bas.</p> + +<p>Marguerite m'amena avant qu'on +eût fini.</p> + +<p>Je me laissai faire sans pleurer, ce +qui est très rare; et, quand elle me +déposa dans mon lit tiède et mollet, +l'égoïste Antoinette s'endormit sans +songer à la pauvre chérie qui avait +faim là-bas, dans la grande rue +froide.</p> + +<p>Soudain, quelque chose passe +devant moi en m'effleurant... C'est +un quelqu'un mystérieux, vêtu d'une +longue tunique blanche et vaporeuse. +Marguerite m'assure que c'est mon +ange gardien.</p> + +<p>Sa douce figure me sourit et +m'invite. Fascinée par cet appel +irrésistible, je mets ma main dans +celle qu'il me tend, et nous nous +envolons doucement tous les deux...</p> + +<p>Me voilà de nouveau dans les rues +claires et bruyantes.</p> + +<p>Je ne sais comment il se fait que le +joli bonnet de peluche est sur ma +tête!... Maman, craignant toujours les +intempéries de l'hiver, me l'aura mis +à mon insu au moment du départ, je +suppose.</p> + +<p>Nous avions voyagé à travers la +ville éblouissante pendant quelques +instants seulement, quand mon compagnon +s'arrêta... J'avais devant moi, +qui?... la petite mendiante!</p> + +<p>Sa main glacée est tendue, et ses +yeux humides m'implorent. La vieille +pleure aussi, les yeux toujours fermés. +Elle est bien lasse et s'appuie pesamment +sur l'épaule fatiguée de l'enfant.</p> + +<p>Pauvre petite, je pouvais enfin contempler +ce doux regard si triste qui +m'avait tant émue!</p> + +<p>Je la caressais affectueusement en +essuyant ses larmes et en l'appelant +soeur chérie.</p> + +<p>Je voyais de près aussi le vieux +haillon noué sous son menton, et qui +cachait si imparfaitement ses oreilles +que souffletait la bise glacée. Je +l'avais enlevé pour mettre mon bonnet +très à la mode sur sa jolie tête, mais +elle, l'ôtant aussitôt, me le rendit avec +un sourire navré:</p> + +<p>—J'ai bien froid, dit-elle, mais nous +avons tellement faim, grand'maman +et moi!... et son regard, sa main +ouverte nie suppliait encore...</p> + +<p>—Un sou, un pauvre sou, s'il vous +plaît! murmura sa compagne en +gémissant.</p> + +<p>Que faire!... Je regardai la douce +figure; elle souriait toujours, mais +restait muette.</p> + +<p>Une idée me vint tout à coup à +l'esprit.</p> + +<p>—Pourquoi prodigue-t-on sans +remords tant de sous blancs pour les +coiffures de certaines petites filles, +tandis qu'il en est qui n'en ont même +pas pour acheter un morceau de pain +lorsqu'elles se sentent mourir d'inanition!</p> + +<p>Cela me parut absurde, et je résolus +d'aller tout de suite rendre son +méchant bonnet à la demoiselle, afin +de rapporter les sous à la pauvrette.</p> + +<p>Après avoir couru longtemps, +cherchant en vain le magasin aux +bonnets, je m'arrêtai, désolée, haletante, +à bout de forces; puis, à la +pensée de celles qui m'attendaient là-bas, +le coeur palpitant d'espérance, je +repris ma course stérile....</p> + +<p>Le matin, à mon réveil, petit frère +gazouillait dans son berceau, non loin +de moi, et je voyais les vitres, toutes +rouges et d'or, étinceler à travers le +rideau de mon lit.</p> + +<p>En ouvrant bien les yeux, je découvris +à mes pieds une ravissante +poupée!... Le plus joli bébé, avec +une masse de cheveux bruns, frisés +comme une toison!</p> + +<p>Folle de joie, je me mis à courir +pour montrer dans toute la maison le +cadeau du Petit Jésus.</p> + +<p>J'embrassais tout le monde; je +berçais mon joli bébé en chantant; +je caressais ses boucles soyeuses en lui +contant toutes sortes de choses.</p> + +<p>Ah! j'étais bien heureuse!</p> + +<p>En regardant les yeux bleus de +Mimie (ma poupée avait été baptisée +tout de suite, naturellement), certain +souvenir qui me revint me rendit +toute triste...</p> + +<p>—Papa, dis-je, en jetant mes bras +autour de son cou, veux-tu me faire +un bien grand plaisir?</p> + +<p>—Mais oui. On ne refuse rien à +sa petite fille le jour de l'an, répondit +ce cher petit père, qui me gâte beaucoup, +paraît-il, que désires-tu?</p> + +<p>Je racontai alors tout ce qui s'était +passé, et, joignant mes mains avec +ferveur, comme pour prier le bon Dieu, +je le suppliai de nous amener les +deux mendiantes pour les réchauffer +et me laisser partager mes bonbons +avec la douce enfant.</p> + +<p>--Mais nous ne les connaissons pas, +cher ange, objecta mon père en m'embrassant +avec tendresse.</p> + +<p>—Oui, oui, reprit maman, je crois +les connaître. Cette pauvre aveugle +est l'aïeule et le seul support de six +orphelins, dont la mère est morte de +privations l'automne dernier.</p> + +<p>—Veux-tu, petite mère? répétai-je +tout bas.</p> + +<p>Elle me prit sur ses genoux et me +pressa sur son coeur, en promettant de +m'accorder tout ce que je demanderais.</p> + +<p>Après la grand'messe, en effet, on +revint me chercher.</p> + +<p>Je m'installai dans la voiture, +parée de mon fameux bonnet de +peluche, munie d'un cornet de +bonbons, et accompagnée de mademoiselle +Mimie, qui faisait des grands +yeux étonnés en se trouvant dehors.</p> + +<p>Jacques nous déposa dans une +petite rue que je n'avais jamais vue, +devant une vieille masure.</p> + +<p>Oh! que c'était noir et triste là-dedans! +Pas de feu, pas de lits +blancs, rien!... Tous les petits frères, +appuyés sur les genoux de la grand'mère, +pleuraient amèrement en lui +demandant du pain. Marie (c'est le +nom de la mendiante) avait ses +bras autour du cou de son aïeule.</p> + +<p>Jacques tira de dessous le siège de +la voiture un grand panier qu'il emporta +dans la maison.</p> + +<p>Figurez-vous que maman y avait +entassé des robes, des bas, des gâteaux, +du vin, du pain, des poulets, des +bonbons... Je donnai tous les miens +aux petits frères, qui me faisaient rire. +aux larmes en les avalant tout ronds.</p> + +<p>Je prêtai aussi ma poupée à Marie. +Elle osait à peine y toucher, et disait +avec admiration à la vieille aveugle:</p> + +<p>—Oh! grand'mère! si tu voyais +comme elle est gentille. Un vrai +bébé vivant!</p> + +<p>La pauvre grand'maman pleurait, +elle... C'est drôle comme les vieilles +gens pleurent toujours, même quand +ils sont heureux.</p> + +<p>Elle tenait les mains de maman et +disait en secouant sa tête blanche:</p> + +<p>—Que le bon Dieu vous bénisse, +bonne petite dame! Que le bon Dieu +vous bénisse!</p> + +<p>Elle répétait constamment les +mêmes paroles en sanglotant.</p> + +<p>Mais les orphelins étaient bien +heureux.</p> + +<p>Ils dévoraient les tartines que +Marie leur distribuait, et allaient tous +en offrir un morceau à leur bonne vieille +maman.</p> + +<p>—Ne sois pas triste, grand'mère, +nous n'avons plus faim! criaient-ils +tous ensemble, sans toutefois perdre +l'occasion d'enlever d'énormes bouchées +à leurs gâteaux ébréchés.</p> + +<p>J'aurais voulu passer la journée à +les regarder faire. Maman interrompit +ma contemplation en me prenant +par la main pour me conduire vers la +vieille femme assise près de l'âtre +sombre. Elle m'approcha tout près +de celle-ci et dit en lui touchant l'épaule:</p> + +<p>—Bénissez-la! C'est elle qui m'a +amenée ici.</p> + +<p>L'aveugle se leva toute chancelante, +et, posant sur ma tête ses mains qui +tremblaient, elle prononça lentement +ces mots:</p> + +<p>—Ange du bon Dieu, soyez bénie!..</p> + +<p>Petite mère lui aida à se rasseoir +et m'entraîna hors de la maison.</p> + +<p>Les dernières paroles que j'entendis +avant que la porte se refermât +sur nous furent celles-ci:</p> + +<p>—Que le bon Dieu vous bénisse! +Ainsi-soit-il!</p> + +<br><br> + +<h2>LE JOUR DE L'AN</h2> + + + +<h4><i> Pour les sept petites filles<br> de Monsieur +L. O. David, député.</i></h4> + +<p>Assurément tous les petits enfants +connaissent cette fête!</p> + +<p>Elle est belle, elle est radieuse pour +le plus grand nombre. Elle ramène +l'excellent vieux <i>Santa Claus</i> avec +des trésors fabuleux entassés dans +ses poches immenses et inépuisable.</p> + +<p>Quelques-uns, hélas! ne connaissent +de ce jour que les privations, +plus cruelles par leur contraste avec +la joie de tout le monde.</p> + +<p>Ces malheureux petits pauvres que +<i>Santa Claus</i> ne connaît pas, qui ne +trouvent jamais, jamais rien dans leur +soulier, c'est aux enfants heureux de +les consoler, de se constituer leur Providence +visible.</p> + +<p>Le Petit-Jésus, lui qui n'oublie +personne, voit leurs larmes. Il les +recueille toutes; il les change en des +perles magnifiques dont il forme des +couronnes plus belles que celles des +anges car les anges qui ne pleurent +jamais n'ont pas de perles à leurs +couronnes. Puis, quand ses amis +dorment, il les vient chercher et les +amène avec lui au ciel, pour leur +montrer ces précieux joyaux et les +ailes faites de la gaze des plus blancs +nuages, qu'il garde pour eux.</p> + +<p>Parmi les petites filles qui attendaient +avec anxiété la joyeuse fête +de l'enfance, il en était sept qui, fort +probablement, auraient été forcées de +renoncer aux étincelantes couronnes +du Petit-Jésus, lesquelles ne se gagnent +absolument qu'au prix des +soupirs et des peines, n'eussent été +les pleurs que leur faisait verser parfois +la compassion. Et ceux-là valent +presque, aux yeux de Dieu les pleurs +de la misère.</p> + +<p>Heureusement, les nobles émotions +de leurs âmes sensibles au malheur, +achetaient pour elles ces célestes récompenses.</p> + +<p>Car des larmes!... d'honneur! c'était +un article rare sous leur toit.</p> + +<p>Hors le cas de pitié, elles n'en +faisaient usage que juste ce qu'il +faut pour baigner le sourire, en vue +d'obtenir les objets de leurs voeux.</p> + +<p>On sait que c'est un principe de +diplomatie qui a cours chez cette +petite engeance, qu'un attrait irrésistible +à ajouter à sa requête est celui +d'un regard suppliant à travers des +pleurs.</p> + +<p>Et c'est d'excellente politique.</p> + +<p>Le moyen de résister, je vous le +demande, à tant de beaux yeux +émus qui prient avec une si gentille +ferveur!...</p> + +<p>Le bon Dieu ne l'a pas encore +trouvé, lui qui est bien plus fort que +les hommes.</p> + +<p>Mais en ce grand jour du "JOUR +DE L'AN", il n'était pas besoin de +ruse ni de stratagèmes pour être heureux!</p> + +<p>Mon Dieu! que de trésors enfouis +dans ces petits bas longs comme rien, +mais si précieux pourtant avec leur +riche et abondante <i>cargaison</i>!</p> + +<p>Quel bon génie avait donc pu deviner +les désirs secrets de chacune +pour déposer mystérieusement à son +chevet pendant la nuit, l'objet si +ardemment souhaité?...</p> + +<p>Il n'y avait qu'un "bon Jésus" +pour réaliser des rêves si follement +ambitieux... pour verser si généreusement +autant de merveilles entre +leurs petites mains!</p> + +<p>Les jolies fillettes adoraient, je +vous le jure, ce cher bienfaiteur, ce +prodigue ami des enfants sages et +bons comme elles. Elles aimaient +aussi de tout leur coeur leurs parents.</p> + +<p>Une pensée leur vint donc tout à +coup, qui faillit compromettre l'extrême +félicité dont elles jouissaient. +Pourquoi le cher papa, pourquoi la +belle maman ne recevaient-ils pas, +eux aussi, des cadeaux du ciel!...</p> + +<p>Leurs bons petits coeurs se gonflèrent +à cette réflexion.</p> + +<p>Et l'attrait de toutes les choses +prodigieuses étalées devant elles +disparut soudain.</p> + +<p>La plus jeune des bébés, dont le +bonheur s'était incarné sous la forme +de mille animaux mignons réunis en +une arche de Noé lilliputienne, laisse +là son vaste troupeau gisant par terre +dans une attitude de désorganisation +et d'inquiétude, comme s'il n'avait +jamais été sauvé du déluge, et que tout +était à recommencer.</p> + +<p>Par le plus bienvenu des hasards, +entrèrent à ce moment dans la +chambre qui renfermait tant de désespoirs, +les heureux parents de cette +intéressante famille.</p> + +<p>La tristesse se fondit comme par +enchantement sous une pluie de +baisers.</p> + +<p>—Nous en avons eu à profusion +des présents du ciel! leur dit en +pleurant de bonheur leur mère—les +joyaux inestimables, les trésors que +le bon Dieu nous a donnés, mes +anges... c'est vous!...</p> +<br><br> + + + +<h2>NOËL</h2> + +<h4><i>Deux souliers</i></h4> + +<p>Le petit Noël, au bout de sa tournée, +s'arrêtait indécis devant deux +souliers qui lui restaient à remplir.</p> + +<p>Et pourtant, rarement il hésite, +car c'est son métier de semer à pleines +mains le bonheur sur sa route, et le +bienfaisant génie a pour cette tâche +délicate les grâces d'état.</p> + +<p>Jamais, depuis qu'il avait commencé +sa carrière, depuis qu'il avait +été chargé de rappeler au monde le +glorieux anniversaire en répandant +les trésors de la charité divine, jamais +il ne s'était trouvé en pareille perplexité.</p> + +<p>C'est que pour un seul cadeau +qui lui restait, il y avait encore deux +souliers à combler.</p> + +<p>L'un était une merveille.</p> + +<p>La mule d'une sultane n'est pas +plus précieuse, et Cendrillon en aurait +avec plaisir chaussé son second pied.</p> + +<p>Il était fait de peluche brodée +d'argent, et, sur le noeud de satin, +nuancé comme une fleur, qui l'ornait, +un papillon reposait dont les ailes +semblaient avoir gardé des reflets +d'aurore.</p> + +<p>Cambré sur son fier talon, touchant +à peine le sol du bout de sa pointe +effilée, ce soulier ne semblait avoir +emprisonné jamais que le pied d'une +fée mignonne, qui l'aurait laissé tomber +à terre en s'élançant vers son mystique +royaume.</p> + +<p>Mais, ce qui surtout faisait ressortir +la grâce exquise de l'adorable sandale +et qui en même temps embrouillait +complètement les idées de l'excellent +petit Noël, c'était le contraste du voisinage.</p> + +<p>A côté de ce chef-d'oeuvre d'élégance +et de luxe, gisait, sur le tapis, +le plus roturier des sabots.</p> + +<p>Lourd, usé, crotté, il semblait durci +au feu, après avoir été trempé aux +bourbiers des rues.</p> + +<p>Pauvre petite ruine! peut-être au +demeurant était-elle plus à plaindre +qu'à mépriser pour sa laideur....</p> + +<p>Comme il avait dû vaillamment +patauger, trottiner et courir pour être +ainsi sali et morfondu, le pauvre +sabot! Mais, que venait-il faire ici? +Et pour qui réclamait-il les faveurs +du petit Noël?</p> + +<p>Celui-ci voyait bien devant lui—sommeillant +dans leurs lits respectifs—deux +enfants, aussi dissemblables +d'attitude et de nature que +l'étaient le soulier merveille et le +grossier sabot; mais cela ne tranchait +pas son embarras.</p> + +<p>Dans un berceau duveté, tendu de +soie et de gaze blanches, vaporeuses +comme les visions d'un rêve, une +enfant reposait.</p> + +<p>Elle ressemblait aux anges qui +ornent les autels, tant elle était belle +et pâle. Pas un soupir, pas un mouvement +ne trahissait la vie sur sa +figure idéale. Son repos était une +extase.</p> + +<p>Tout auprès, dans sa camisole de +bure, une fillette rose dormait heureusement, +la tête appuyée sur son +bras potelé.</p> + +<p>Ses cheveux en broussaille cachaient +à demi son visage, et flottaient +comme une poussière d'or sur l'oreiller.</p> + +<p>Parfois un plus long soupir accentuait +sa respiration; ses bras nus +s'étiraient avec aise, ses lèvres closes, +rouges comme un fruit mur, s'ouvraient +en un sourire de béatitude, +ses petons dodus repoussaient la +couverture, puis la bouche rieuse se +reformait en une fleur vermeille, les +menottes disparaissaient dans la +brume blonde des cheveux, les petits +pieds blancs, devenus frileux, allaient +s'enfouir sous les lainages; et l'enfant +se pelotonnait voluptueusement +dans la tiédeur de son nid.</p> + +<p>En la contemplant, le petit Noël +cherchait à s'expliquer le mystère de +ce bizarre rapprochement.</p> + +<p>Il supposait bien, lui qui connaît +intimement le bon Dieu, et qui sait +que sa toute-puissante Providence ne +s'amuse pas à de futiles espiègleries, +il soupçonnait fort, dis-je, un dessein +de la miséricorde divine.</p> + +<p>Et cependant!... répétait-il d'un +air songeur en regardant le bébé +mignon, qu'il était bien près de trouver +importun.</p> + +<p>Un grand sac dégonflé pendait au +cou du céleste émissaire, et chaque +fois que ses yeux tombaient sur le +bon diable de vieux sabot, sa main +instinctivement tâtait ce sac vide.</p> + +<p>C'était, selon toute probabilité, +celui qui avait contenu les présents +réservés aux souliers de cette catégorie.</p> + +<p>Déjà l'aube discrète glissait à travers +les ténèbres ses lueurs lactées.</p> + +<p>Bientôt le sommeil, agité de rêves +fantastiques et de visions éblouissantes, +allait fuir les paupières enfantines, +empressées de s'ouvrir aux +belles choses déposées à leurs pieds +par la munificence du petit Noël.</p> + +<p>Il fallait se hâter. L'ami de l'enfance +allait être pris en flagrant délit +de visibilité, et cela, il ne l'aurait pas +voulu pour une couronne de séraphin!</p> + +<p>Chacun a son orgueil. Celui de +cet excellent esprit est d'expédier la +besogne qu'on lui confie, d'une façon +irréprochable, et surtout promptement.</p> + +<p>Jamais il n'a été surpris par le +jour. Le flambeau que le bon Dieu +lui prête pour guider sa course à +travers les ombres, c'est l'étoile qui +conduisait autrefois les trois rois +d'Orient à la crèche du Sauveur.</p> + +<p>Voyant que ses délibérations mentales +ne l'amenaient à aucune conclusion +satisfaisante, l'envoyé du ciel +éleva vers Dieu son pur esprit, et +sollicita une inspiration.</p> + +<p>Il eut alors l'intuition du décret +divin;</p> + +<p>Le sac qu'il avait cru vide fut +ouvert, et son bras s'y plongea jusqu'à +l'épaule pour en retirer un petit +paquet mystérieux.</p> + +<p>Alors les innombrables bibelots qui +avaient été primitivement destinés à +l'opulente pantoufle furent divisés en +deux lots, et les mandataires muets +qui, gisant sur le tapis, réclamaient +tacitement leur butin, en reçurent +chacun une part égale.</p> + +<p>Puis, louant le Créateur de son +ingénieuse et tendre générosité, le +bon petit Noël brisa le cachet de +l'enveloppe énigmatique dont il avait +deviné le contenu précieux.</p> + +<p>Aussitôt, une poudre dorée s'échappant +de ses doigts, tomba dans +la sandale de peluche, puis dans le +misérable sabot.</p> + +<p>Tout ce qui restait d'ombres dans +la pièce s'évanouit devant le poudroiement +irisé de cette poussière +merveilleuse, mettant partout des +rayonnements.</p> + +<p>La fillette rose, blottie dans la profondeur +des coussins, en devint toute +resplendissante, et l'ange pâle qui +dormait à côté s'anima, se transforma +tout à coup, sous le feu des reflets +magiques.</p> + +<p>Un sang nouveau sembla s'infiltrer +dans ses veines et colorer d'incarnat +les lis de ses joues. La vie +refleurissait en cette frêle créature.</p> + +<p>Le petit Noël s'était envolé sans +bruit.</p> + +<p>Deux voix enfantines éclatèrent ensemble +comme un délicieux chant +d'oiseaux, emplissant le vaste palais +d'échos inconnus.</p> + +<p>En même temps une mère folle de +joie accourait, élevait dans ses bras +son enfant ravivée, et s'écriait en +la pressant passionnément sur son +coeur:</p> + +<p>—Ma prière est exaucée! Soyez +béni, Seigneur!</p> + +<p>"Qui donne au pauvre prête à +Dieu", dit un touchant enseignement. +Dans le cas actuel, le tout-puissant +débiteur avait royalement soldé sa +dette, rendant un trésor pour une +obole—une vie chère pour un abri +donné à l'orphelin.</p> + +<p>Le partage avait été judicieusement +fait par le délégué de la Providence. +Les deux souliers, sans +distinction d'élégance ou de difformité, +avaient été surchargés de bonbons et +de jouets.</p> + +<p>Tout cela était merveille et nouveauté +pour la naïve propriétaire du vilain +soulier.</p> + +<p>La veille, dans le tumulte d'une +grande rue, un groupe de passants +l'avait séparée de sa mère. Voulant +la rejoindre et courant en tous sens +la pauvre mignonne se perdit.</p> + +<p>Alors lasse et désolée, elle s'arrêta +et se mit à sangloter dans son châle, +murmurant tout bas l'appel qu'elle +avait longtemps répété avec des cris +déchirants:</p> + +<p>—Maman! maman! soupirait-elle +comme une invocation, tandis que +son petit coeur éclatait.</p> + +<p>Soudain, elle sentit que l'on abaissait +doucement ses mains. Une +grande dame, toute enveloppée de +fourrures, penchée vers elle, lui demandait +tendrement:</p> + +<p>—Pourquoi pleures-tu, mon enfant?</p> + +<p>Cette belle femme douce et triste +l'avait fait monter dans une superbe +voiture, et l'avait emmenée en un +palais éblouissant où la pauvresse fut +choyée, dorlotée, à un tel point que +le souvenir de son malheur en devint +moins cuisant.</p> + +<p>Elle avait aussi trouvé, sous le toit +hospitalier de sa bienfaitrice, un ange +consolateur.</p> + +<p>C'était une enfant frêle, avec de +grands yeux pensifs où il y avait +quelque chose de profond et de serein +qui étonnait, en la subjuguant, la simple +fillette.</p> + +<p>La belle dame contemplait avec +attendrissement ces deux gracieuses +créatures s'observant avec curiosité +et causant en leur langage d'oiseaux.</p> + +<p>Elle vint se mettre à genoux près +du joli groupe, et ses yeux tout pleins +de larmes, allant de l'une à l'autre, +semblaient les comparer.</p> + +<p>—Que je serais heureuse! répétait-elle, +que je serais heureuse!</p> + +<p>Prenant entre ses mains la tête +angélique de sa fille et la baisant +avec tendresse:</p> + +<p>—Prie le bon Dieu avec moi, qu'il te +fasse ressembler à cette chère petite! +lui dit-elle.</p> + +<p>Les âmes innocentes s'entendent +bien entre elles. Les deux bébés devinrent +bientôt les plus grandes amies +du monde. L'une essuyait les +larmes de l'autre, qui finissait par +sourire aux caresses de sa douce +protectrice.</p> + +<p>Quand sa belle amie mit sa précieuse +pantoufle sur le foyer, la pauvre +enfant perdue l'imita naïvement, +et les compagnes, gentilles à ravir +dans leur posture d'anges, joignirent +les mains et prièrent ensemble le +petit Noël de s'en souvenir.</p> + +<p>Comme on l'a vu, leurs voeux +furent accomplis.</p> + +<p>Après avoir curieusement parcouru, +scruté et exploré le logis magnifique +qu'elle occupait depuis la veille, +la grosse fillette s'orna sans rien +dire de tous les présents qui avaient +plu dans son sabot, jeta de travers +sur ses épaules le vestige fané qu'elle +appelait "son châle", posa sur le +buisson inextricable de ses boucles +un bonnet de laine, et se présenta, +ainsi équipée, devant un grand laquais +qui se tenait debout dans +l'antichambre:</p> + +<p>—Je veux voir maman, déclara-t-elle +en levant vers lui sa figure ingénue.</p> + +<p>—Où demeure-elle, ta mère? demanda +le laquais ironique sans se +déranger.</p> + +<p>—Je trouverai bien. Ouvrez-moi +seulement cette grande porte.</p> + +<p>Le serviteur galonné se mit à rire +en analysant le bizarre accoutrement +de son interlocutrice.</p> + +<p>Elle le regardait avec ses grands +yeux naïfs, et attendait. Quand, à la +fin, il se décida à ouvrir les +deux énormes battants de la porte +massive, elle se retourna une dernière +fois vers sa compagne, lui sourit doucement +en manière d'adieu, et, serrant +plus fortement ses trésors, pour +ne pas les perdre en route, elle partit +en courant.</p> + +<p>C'est alors que le petit sabot se +remit à patauger en expert, et que les +polichinelles et les poupées, étroitement +emprisonnés entre ses bras, +eurent leurs cheveux joliment ébouriffés +par les collisions diverses qu'ils +subirent avec les passants, les poteaux +de réverbères, que sais-je encore!</p> + +<p>Et, ma foi, tout était pour le +mieux.</p> + +<p>Ces personnalités élégantes, en +leur mise irréprochable, se fussent +trouvées bien dépaysées dans le logis +où les conduisait leur petite maîtresse.</p> + +<p>L'emmêlement de leurs chevelures, +et les menues avaries que reçurent +leurs toilettes pendant le trajet, les +firent accueillir comme de la famille +chez leurs nouveaux hôtes.</p> + +<p>Après une très longue course, notre +amie s'arrêta devant une bicoque, et +frappa la porte du pied en appelant +sa mère.</p> + +<p>Elle tomba dans les bras de celle-ci, +toute bourrée de ses cadeaux, +cherchant à les garantir jusque dans +la chaleur de l'étreinte maternelle.</p> + +<p>Aux questions empressées: "D'où +viens-tu, chère enfant? Qu'as-tu +fait? Où as-tu passé la nuit?" la +fillette ne répondait rien. Elle exhibait +à ses petits frères son riche butin, +ses yeux brillant du plaisir de se +retrouver dans la misère et l'intimité +de sa cahute.</p> + +<p>La rentrée de la chère absente avec +son attrayant cortège chassa le laid +fantôme du désespoir qui était venu +s'asseoir au foyer.</p> + +<p>La mère ravivée, berçant longuement +entre ses bras le bébé retrouvé, +oublia toutes les angoisses des dernières +heures. Le bonheur qui n'attendait +que ce signal éclata dans la +masure un instant assombrie... Car +le petit Noël avait aussi passé là, +jetant dans les sabots la semence d'or +qui donne la paix du coeur, l'insouciance +heureuse et la fraîcheur colorée +d'une vigoureuse jeunesse.</p> + +<p>Pour récompenser la charité d'une +mère, Dieu avait donc mis dans un +palais le don inestimable qu'il réserve +à ses amis les pauvres. Il y avait +déposé le rare bien, l'unique trésor +en cette vallée de larmes.</p> +<br><br> + + + +<h2>LE JOUR DE L'AN AU CIEL</h2> + + + +<h4><i>A mes trois petites amies,<br> +Héva, Constance et<br> +Marie-Paule,</i></h4> + + +<p>Au ciel il ne fait ni jour ni nuit. +Dans cet heureux séjour luit constamment +une splendide lumière, faite de +toutes les aurores que le bon Dieu +garde en réserve pour nous les dispenser +une à une, de tous les rayons +que nous verse journellement sa munificence +sans jamais en épuiser le +trésor, et de tous les astres éblouissants +qui lui restent à semer encore +dans les espaces azurés.</p> + +<p>A la vérité, tout cela serait bien +insuffisant pour éclairer l'immensité +du céleste royaume, si la toute-puissance +du Créateur lui-même ne l'illuminait +d'un divin et suave reflet +devant lequel le soleil pâlit.</p> + +<p>C'est bien beau le paradis!... +C'est si beau, si beau, que les hommes +n'osent pas essayer de le décrire!</p> + +<p>Pourtant, à certains moments, paraît-il, +le ciel retentit d'harmonies +inaccoutumées, et semble encore, si +c'est possible, rayonner de clartés plus +magnifiques. Le jour de Noël, par +exemple, c'est grand gala, assure-t-on.</p> + +<p>Je vais vous dire ce qui m'est +arrivé, à travers les nuages des enivrants +échos de ces fêtes.</p> + +<p>Les lyres d'or des séraphins vibraient +encore des accents du beau +concert de Noël.</p> + +<p>Déjà les élus les plus anciens—semblables +aux bons vieux serviteurs qui +ne s'attardent jamais dans l'accomplissement +d'un devoir—se relevant +de leur longue adoration aux pieds +de l'Enfant-Jésus, dont c'était la fête +spéciale, songeaient à retourner à +leurs postes respectifs.</p> + +<p>Saint Pierre regagnait sa loge de +concierge d'un pas alerte. (On sait +qu'au ciel, le grand âge n'est pas un +fardeau.)</p> + +<p>Sainte Cécile, qui s'était particulièrement +surpassée par des élans +d'extatique inspiration, remettait sa +harpe dans son riche étui.</p> + +<p>Les petits anges folâtres, reprenant +leurs jeux, se poursuivaient en agitant +leurs ailes blanches, jusqu'auprès de +de la belle Vierge qui souriait à leurs +ébats, et sous la surveillance du grand +maître des angéliques légions, sain +Michel.</p> + +<p>Le vainqueur de Satan conservait +l'allure formidable qui convient à un +héros guerrier. Il n'effrayait pas +cependant, avec son grand glaive—celui +précisément qui lui servit dans +son fameux combat avec Lucifer—les +petits soldats de son armée; quelques-uns +d'entre eux se réfugiaient +jusque dans les plis de ses ailes pour +échapper aux espiègles assauts de +leurs frères.</p> + +<p>—Ah! maintenant, disait à d'autres +bienheureux un beau vieillard, il me +faut songer à mes enfants de là-bas!</p> + +<p>Savez-vous qui il appelait ainsi, ce +beau vieillard? et soupçonnez-vous +un peu ce qu'il pouvait être lui-même?</p> + +<p>Ce vénérable personnage n'était +autre que le fameux <i>Santa Claus</i>. Et +<i>ses enfants</i>?... C'étaient vous, c'étaient +toutes les fillettes sages qui ont mérité +des étrennes.</p> + +<p>Mes chères amies, je ne voudrais +pas être obligée de vous énumérer +toutes les choses inouïes, renfermées +dans le magasin aux étrennes dont +notre vieil ami avait la charge.</p> + +<p>Cela me prendrait bien plus de +temps qu'il ne lui en fallut pour les +verser toutes dans ses énormes sacs.</p> + +<p>Vous savez les superbes caresses +que les fées d'autrefois faisaient surgir +de modestes citrouilles, et les toilettes +magiques qu'elles donnaient à leurs +filleules!... Vous avez vu dans +l'histoire de Cendrillon de quels adorables +bijoux ces mystiques dames +couvraient leurs protégées?... Eh +bien, tout cela n'était rien à comparer +au riche bagage de <i>Santa Claus.</i></p> + +<p>Songez-y! Il y avait là de quoi +réjouir tout un univers de petits +enfants!</p> + +<p>Quand le messager de la bienfaisance +divine traversait le ciel, courbé +sous le poids de ses trésors, pour aller +prendre congé du souverain Maître et +recueillir ses instructions, le bruyant +cortège des anges s'arrêtait pour le +regarder passer.</p> + +<p>Il se trouvait même des élus qui +avaient été d'austères pénitents sur +la terre, et qui s'amusaient naïvement +à examiner ses délicieux bibelots.</p> + +<p>Saint Jérôme, par exemple, et d'autres +saints qui ont toujours vécu +dans le désert, et qui n'avaient jamais +vu de joujoux, s'extasiaient littéralement +devant tous ces chefs-d'oeuvre de +la paternelle libéralité du bon Dieu.</p> + +<p>—Il y en a pour tout le monde? +demanda le Petit-Jésus. Mes enfants +seront tous heureux?</p> + +<p><i>Santa Claus</i> le croyait bien.</p> + +<p>Il partit donc avec une troupe +d'anges.</p> + +<p>Ces anges sont pour le servir dans +sa charitable tournée. Ils se glissent +doucement à l'intérieur des maisons, +et déposent dans les mignons souliers +l'envoi du divin ami de l'enfance.</p> + +<p>Cela exempte de la peine au bon +vieillard et abrège la besogne. Il a +tant de chemin à faire dans une nuit!</p> + +<p>La céleste délégation était de retour +au paradis avant que fussent +tendus dans le firmament les voiles +mordorés du matin. Le cortège, en +arrivant, alla se prosterner devant la +divine Majesté.</p> + +<p>Cependant, <i>Santa Claus</i> n'avait +pas, comme d'habitude, ce sourire +content que donnent la satisfaction +du devoir accompli et la certitude +d'avoir fait des heureux.</p> + +<p>Le Petit-Jésus, que la sainte Vierge +berçait dans un lit tout orné de diamants, +tandis qu'elle chantait doucement +de sa voix qui ravit le ciel, le +Petit-Jésus avait remarqué cela tout +de suite:</p> + +<p>—Les présents ont-ils donc manqué? +Qui n'est pas satisfait?</p> + +<p>Le bon <i>Santa Claus</i> raconta alors +ceci:</p> + +<p>Mon travail était achevé sur la +terre, dit-il. Je remontais lentement +vers ce céleste séjour en jetant sur +l'univers un rétrospectif coup d'oeil, +pour m'assurer que personne n'avait +été oublié. Je disais, en me réjouissant, +à mes compagnons;</p> + +<p>—Là, nul ne pleurera demain! Les +prières enfantines que notre bon Père +aime tant monteront vers lui reconnaissantes, +chaudes et pleines d'amour!... +Mais soudain... j'aperçus, +dans un des coins obscurs et déserts +d'une grande ville, quelqu'un... +une enfant, seule, glacée, perdue +dans la nuit noire. Elle tremblait de +frayeur, elle se mourait de faim, de +misère et de désespoir. La pauvre +mignonne répétait tout bas, pendant +que ses grands yeux désolés regardaient +le ciel et que ses petits membres +grelottaient:</p> + +<p>—Mon Dieu, qui avez pitié des +enfants délaissés!... Ma mère qui +êtes là-haut, voyez-moi... j'ai froid, +il fait noir, j'ai bien peur!... Elle +étouffait ses sanglots de crainte +d'attirer les affreux passants de la +nuit.</p> + +<p>Que faire pour la consoler!...</p> + +<p>Je me mis à chercher dans tous +mes sacs, espérant y trouver quelqu'objet +oublié... mais, hélas!... rien, +tout était épuisé.</p> + +<p>Et d'ailleurs, qu'auraient pu des +jouets devant cette détresse que vous +seul, puissant et généreux Jésus, pouvez +guérir par un miracle. J'aurais +pensé à cela tout de suite, n'eût été +l'émotion qui troublait mes idées.</p> + +<p>Après un moment de réflexion, +j'envoyai près d'elle un de mes anges, +lui enjoignant d'en avoir bien soin +tandis que je viendrais vous supplier +de la secourir.</p> + +<p>Le Père éternel, qui de son trône +resplendissant avait tout entendu, +dit:</p> + +<p>—J'ai vu les larmes de cette enfant +J'ai entendu le cri de sa douleur et +de sa confiante prière!</p> + +<p>Voici ce qui s'était passé tandis +que <i>Santa Claus</i> parlait.</p> + +<p>Sur un signe du Tout-Puissant, un +ange était aussitôt venu se prosterner +pour recevoir ses ordres.</p> + +<p>Ce prince de la cour céleste était +le plus beau des séraphins.</p> + +<p>Un rayon de la souveraine bonté de +Dieu—celui de sa miséricorde—se +reflétait en lui.</p> + +<p>A son front brillait un incomparable +diadème où était incrusté en lettres +formées de l'or des astres, le beau, +le grand mot—DÉLIVRANCE.</p> + +<p>—Va! lui avait dit le Dieu généreux +et tendre, va briser les liens qui +retiennent sur la terre cette chère +âme martyre!</p> + +<p>A cette injonction, le messager +obéissant se leva et partit.</p> + +<p>Il n'objecta pas qu'il faisait bien +noir là-bas, et que le lieu ou gisait la +pauvresse lui était inconnu.</p> + +<p>—La Providence pourvoit et veille +à tout!</p> + +<p>Telle était sa pensée.</p> + +<p>Il déploya ses grandes ailes plus +lisses et plus blanches que celles des +cygnes, et descendit à travers les +couches bleu sombre des espaces, +effleurant les mondes sans s'y arrêter, +et laissant après lui dans les ombres +du firmament une longue traînée +lumineuse.</p> + +<p>Les savants terrestres dirent:</p> + +<p>—C'est un admirable météore!</p> + +<p>L'ange de Dieu, lui, qui soutenait +la petite agonisante, souffla à son +oreille:</p> + +<p>—Courage! voici la délivrance!</p> + +<p>Quand l'envoyé de l'infinie miséricorde +fut arrivé dans la grande ville +obscure et silencieuse, un phare, épanchant +une douce lueur, semblable +aux rayons caressants de la lune, +parut au ciel et lui montra sur le sol +dur et glacé, la belle enfant à genoux, +suppliante, les mains élevées en une +muette prière....</p> + +<p>Il enleva son âme et remonta avec +elle au Paradis.</p> + +<p>Là, elle reçut la belle couronne des +élus et la glorieuse palme du martyre!</p> + +<p>Là, elle oublia toutes ses souffrances +aux pieds de Dieu, auprès de la tendre +Vierge et de sa mère, qu'elle retrouvait +là-haut!</p> + +<p>Elle fut tout de suite amie avec les +petits anges qui, pour jouir de son +naïf ravissement, se plaisaient à lui +montrer toutes les splendeurs du ciel.</p> + +<p>Quand elle alla baiser les pieds du +Petit-Jésus, le divin Enfant lui demanda +avec un doux sourire:</p> + +<p>—Regrettes-tu ton jour de l'an de +la terre, ma petite amie?</p> + +<p>Des larmes de bonheur et de reconnaissance +répondirent pour elle.</p> + +<p>Le lendemain, les passants trouvèrent +sur le pavé un petit cadavre +froid et rigide.</p> + +<p>—Pauvre, pauvre enfant! murmuraient-ils +dans leur pitié.</p> + +<p>Mais elle, au sein de la félicité et +de l'extase des cieux, disait aussi:</p> + +<p>—Pauvres, pauvres mortels!</p> +<br><br> + + + +<h2>HISTOIRE DE DEUX SERINS</h2> + +<h4><i> Petite fable</i></h4> + +<p>Le soleil avait souri, à travers les +branches dénudées, d'un sourire plein +de promesses; les bourgeons avaient +percé la dure écorce, les corolles s'entr'ouvraient +fraîches et rieuses, et les +arbres, jasant avec la brise, balançaient +leurs dômes verdoyants au-dessus +des sources grondeuses.</p> + +<p>Les oiseaux revenaient par essaims +pour fêter la naissance des vertes +feuillées, et celle des marguerites, +leurs petites amies des champs.</p> + +<p>Les nids moelleux s'équilibraient +aux jointures des branches; déjà leurs +hôtes se gazouillaient tout bas leurs +espérances pour la nouvelle couvée.</p> + +<p>A la cime d'un grand chêne, tout +une famille de serins saluaient, certain +matin, l'aurore de son premier jour.</p> + +<p>Le ruisseau qui dort, sous les +grosses branches de l'arbre géant, le +rayon de soleil qui miroite sur la +feuille humide au bord du nid, le coin +d'azur à travers le rideau de feuillage, +cette verdure flottante qui les berce +avec de caressants murmures, toutes +ces nouveautés ravissantes qui se +révèlent à leurs regards étonnés, +tiennent hors du nid les têtes curieuses +de ces êtres naissants.</p> + +<p>L'horizon empourpré, la source +éblouissante qui bondit sur le flanc +de la montagne, les flocons blancs +dans le bleu du ciel, tout cela a des +tons chatoyants et séducteurs, des +appels gros d'attraits et de promesses +pour les nouveaux éclos.</p> + +<p>Et c'est un murmure continu, un +concert de petits cris joyeux. Qu'ils +sont heureux de vivre!... Oiselets +d'un jour, ils ont le présent harmonieux +et ensoleillé; et l'avenir!... l'avenir! +Quand les plumes dorées +auront poussé, quand les ailes diaprées +se déploieront avec la vigueur de la +jeunesse! l'avenir ne se prépare-t-il +pas pour eux plus doux que le nid, +plus vermeil qu'un reflet de crépuscule +dans le ruisseau limpide?</p> + +<p>Les petits serins ont crû. Ils ont +atteint la taille ordinaire des oiseaux +de leur espèce; mais l'un d'eux surtout +est un prodige, l'orgueil de la +famille, la gloire de la nichée.</p> + +<p>Quand sa voix vibrante et modulée +éveille les échos matinals, plus d'une +jeune serine sent palpiter son coeur +d'oiseau, et joint une note émue à ses +trilles éclatants.</p> + +<p>Les êtres ailés, moins méticuleux +que les hommes, reconnaissent sans +formalité et acceptent sans élections, +le souverain que Dieu semble leur +désigner dans celui d'entre eux qu'il +dote de plus de charmes. Ceux du +vieux chêne avaient voué un culte +d'admiration et d'hommage à leur +superbe compagnon.</p> + +<p>Mais lui, indifférent à ses honneurs +et à son prestige, ne formait dans sa +tête altière que des projets aventureux +de fuite et de voyages.</p> + +<p>Un jour—aussi puissant que +beau—il s'élança d'un seul trait, de +la cime du grand arbre au sommet de +la montagne lointaine. Puis, intrépide, +il alla se percher sur une branche +morte accrochée au milieu de la +cascade fougueuse. De là il envoya +au ciel sa chanson triomphale.</p> + +<p>Ses parents effrayés avaient essayé +de le suivre, mais tristement ils +étaient revenus au chêne, l'épier de +loin, le coeur serré par un funeste +pressentiment.</p> + +<p>D'un vol aussi rapide le téméraire +enfant était revenu; toute la tribu en +émoi l'attendait anxieuse.</p> + +<p>Au lieu de regagner le nid paternel +où ses petites soeurs attendries l'appelaient +de toutes leurs clameurs, le jeune +héros, comme pour lui faire hommage +de ses premiers lauriers, alla droit +chez sa voisine, la plus jolie serine +du monde, secouer ses ailes étincelantes +des gouttelettes diamantées de +la source, et roucouler la plus suave, +la plus délicieuse, la plus enchanteresse +des mélodies que Dieu ait +enseignées à ses créatures.</p> + +<p>Les humains qui l'entendirent +crurent que les accords d'une musique +mystérieuse, s'échappant des sphères +célestes, étaient parvenus à leur +oreille privilégiée.</p> + +<p>Les échos émerveillés la répétèrent +avec enthousiasme. Tout le vieux +chêne tressaillit, et un concert de +louanges s'en éleva comme une fusée +vibrante et prolongée.</p> + +<p>Ces joyeux accents avaient ragaillardi +toute la peuplade. Chacun, sous +la feuille qui l'abrite, s'endormit +paisible, rêvant de douces choses. +Seule, la belle serine avait compris le +mot d'adieu caché sous la chanson +Brillante.</p> + +<p>Tristement sa petite tête veloutée +s'enfonça sous le duvet de l'aile +maternelle. Qui dira combien d'étoiles +s'étaient allumées au firmament, +combien de soupirs avait poussés la +brise à travers les feuilles frémissantes +avant que le repos vint clore sa +paupière!</p> + +<p>Le lendemain—toutes les fêtes ont +un lendemain—les premiers reflets +de l'aurore avaient effleuré la cime de +l'arbre séculaire, le roi du jour, disant +adieu à d'autres peuples, apparaissait, +s'élevait majestueux de son bain de +flammes. Toute la nature chantait +l'hymne matinale à sa manière, et le +vieux chêne était muet—muet, mais +plein de consternation, d'agitation et +d'effroi.—L'idole, le serin adoré, le +beau charmeur des bois s'était envolé, +laissant l'angoisse au nid, le deuil à la +voisine éplorée.</p> + +<p>Elle, puisant une énergie désespérée +dans l'agonie de son coeur, étendit +toutes grandes ses ailes frêles et +timides, et disparut. La belle +idolâtre, n'écoutant que son amour, +volait sur la trace du cher infidèle.</p> + +<p>Trois longs jours de recherches et +de souffrances s'étaient éternisés pour +l'infortunée voyageuse. L'ouragan +avait soufflé, la tempête avait mugi.</p> + +<p>Le matin du quatrième jour les +arbres, courbés par la tourmente +redressaient leurs panaches ruisselants. +Le soleil revenait sécher les +pleurs de la nature qui souriait à +travers ses larmes en revoyant son +radieux époux...</p> + +<p>La pauvre serine épuisée, affaissée +sur une branche, buvait languissamment +des gouttes de pluie qui +tremblaient sur une feuille de peuplier...</p> + +<p>Soudain, elle se redresse et +bondit. Elle a entendu... Oui, ce +ne peut. être que lui!... Un petit cri +bien faible, presque imperceptible; +mais pourquoi son coeur s'est-il arrêté +à cette voix, pourquoi bat-il maintenant +à se briser! Elle attend inquiète, +le cou tendu, le regard intense, plein +d'anxiété et d'espoir. Le cri se +répète, doux, navrant, prolongé.</p> + +<p>Rapide comme l'éclair, la serine +franchit l'espace qui la sépare de son +bien-aimé—oh bonheur! il était là, +elle le retrouvait! Mais non. L'espérance +un moment ravivée allait s'éteindre +à jamais. Hélas! le roi du +vieux chêne est blessé. Son aile +rompue palpite de douleur. Une +fièvre brûlante l'agite et le consume. +Il souffre. Il se meurt. Ah! pourtant +il ne peut périr, puisque le +dévouement et l'amour subsistent +encore pour lui en un coeur féminin!</p> + +<p>La jolie serine se fait soeur de charité. +Multipliant les soins au bien-aimé +malade, elle vole au torrent, en +rapporte dans son bec trois gouttes +fraîches pour les couler sur la blessure. +Elle remet doucement le membre +cassé dans sa position normale, lisse +de son aile de velours les plumes +hérissées autour de la plaie, verse dans +la gorge altérée du cher blessé une +eau rafraîchissante. Elle voltige, +sautille sur le gazon d'une façon +embesognée, va et vient, s'oubliant +elle-même, s'épuisant pour faire +revivre ses amours.</p> + +<p>A la fin l'héroïsme eut sa récompense.</p> + +<p>Par la plus belle et la plus radieuse +des matinées, le couple mille fois +heureux revint au pays. Le fiancé +était si rayonnant qu'on ne s'aperçut +pas qu'il boitait un peu.</p> + +<p>Il y eut noce complète au vieux +chêne. De la base à la cime il retentit +tout le jour de chants d'allégresse.</p> + +<p>Le beau serin resta le roi.</p> + +<p>L'année suivante, en cédant le +sceptre à son héritier, il lui donna ce +sage conseil... Au fait, que croyez-vous +qu'il lui dit? De toujours rester +au nid natal, prudemment abrité sous +l'aile maternelle?.. Oh non!</p> + +<p>—Mon fils, lui dit-il, quand la +mousse du nid, quand la tendresse de +ta mère ne suffiront plus aux aspirations +de ton coeur troublé, va, mon +enfant, au sein de la tempête, recueillir +une précieuse blessure; le ciel alors +t'enverra un messager béni qui te +fera revivre deux fois!... Mon fils, un +pareil trésor vaut bien une aile brisée.</p> +<br><br> + + +<h2>LE DERNIER BIBERON</h2> + + +<p>On avait dit à bébé:—C'est fini +maintenant! Vous êtes trop grande. +Il faut jeter cette affreuse chose au +chat. Au <i>Çat</i>, répétait-elle, captivée +par le souvenir du favori. Et c'est +tout ce qu'elle retenait de ce grave +syllogisme.</p> + +<p>Or voici ce qui en était;</p> + +<p>La question avait été agitée en +famille à l'heure du couvre-feu, au +moment où bébé en camisole blanche, +les gros petons nus, distribuait les +bonsoirs, embrassant à grand bruit sa +menotte étendue, à l'adresse de +chacun.</p> + +<p>Toutes les têtes levées, fascinées +par ce Jésus potelé aux boucles +blondes, souriaient, lui renvoyaient +les baisers; mais...... la bonne se +penche, et, à demi-voix:—Faut-il le +lui donner?—Ah c'est vrai! fait la +maman subitement rembrunie, prise +de lâcheté devant la grandeur du +sacrifice, puis cédant tout-à-fait:</p> + +<p>—Si, pour ce soir. Alors le père, +sans quitter sa gazette, mais enlevant +son cigare, prononce avec énergie;—Ne +lui donnez pas cette horreur! je +vous en prie!</p> + +<p>à! il proteste. Ça lui est bien +facile à lui.</p> + +<p>—On ne peut pas, fut-il objecté, +tout d'un coup, comme cela....</p> + +<p>Mais lui l'interrompant:</p> + +<p>—Je te dis que vous l'empoisonnez!</p> + +<p>Vous l'empoisonnez! voilà bien les +pères. Ces stoïciens de la théorie, +ces braves d'arrière-plan qui commandent +la manoeuvre d'une voix de +tonnerre et s'enferment dans leur +cabinet pour ne l'entendre pas +exécuter.</p> + +<p>—Eh bien! essayez, avait dit la +maman avec résignation, intimidée +par tant de fermeté.</p> + +<p>Mais vous ne savez pas encore le +sujet du litige.</p> + +<p>L'article en question, l'objet des +foudres paternelles, c'est une petite +chose informe, d'une teinte grisâtre, +brouillée, inquiétante; un lambeau de +caoutchouc, déchiqueté par des dents +aiguës; c'est un vestige du dernier +biberon de bébé, aussi méconnaissable +qu'une balle dont on retrouve le +plomb fondu et mâché; une chose, +enfin, peu appétissante, d'un parfum.... +étrange, et à laquelle le petit monstre +tient plus qu'à tout au monde.</p> + +<p>Aussi est-on décidé à en finir. Ce +matin encore, comme le papa, fier de +surprendre son réveil d'oiseau, la prenait +dans son nid, toute chaude, les +yeux couvrant clairs et grands à la +joie du matin, et allait l'embrasser avec +ferveur, elle lui entra cet objet dans +la bouche. Il en cracha pendant cinq +minutes, très en colère, jurant... d'opérer +des réformes radicales, de trancher +dans le vif, bref, de faire un coup +d'éclat.</p> + +<p>Et tout ce temps la pauvre insouciante +victime de demain, la mignonne +rose savourait l'horrible suçon.</p> + +<p>Après le départ de la bonne, il +s'était fait un silence, gazette et livre +s'étant relevés.</p> + +<p>Au bout d'une minute pourtant, la +voix du tyran se fit entendre, mais +sans cet accent invincible de tout à +l'heure, une voix très mitigée, où l'on +sentait poindre un attendrissement.</p> + +<p>—Ne ferais-tu pas mieux d'y aller?</p> + +<p>—Non, ce serait pire.</p> + +<p>Nouveau silence, puis soudain, le +choc attendu; une explosion de larmes +là-haut.</p> + +<p>Il s'en suivit un tumulte, une +envolée de feuillets,...</p> + +<p>—Attends! dit le maître, tu vas tout +gâter!</p> + +<p>L'obéissance la retient un moment, +mais les cris continuant elle se précipite, +et du bas de l'escalier:</p> + +<p>—Marie! Marie! s'écrie-t-elle, donnez-lui! +donnez-lui!....</p> + +<p>Elle revient, le calme aussitôt rétabli, +tout émue encore et murmurant:</p> + +<p>—L'idée de le lui enlever ainsi, sans +préparation!... Pauvre chou!</p> + +<p>De son côté le papa très remué, +mais voulant tenir décemment son +rôle jusqu'au bout, va chercher une +allumette, ayant laissé son cigare +s'éteindre, et lève les épaules à l'effet +de blâmer cette défaite à laquelle il ne +prend aucune part.</p> + +<p>Il fallut donc apporter à l'événement +tout le soin que nécessitent les +résolutions importantes.</p> + +<p>—Depuis quand, monsieur le papa +vous qui avez lu l'histoire, depuis +quand le progrès surgit-il ainsi +spontanément, sans efforts, du terrain +des mauvaises habitudes et des abus? +Citez-moi une réforme qui ait poussé, +de même qu'un champignon sur +une terre inculte, sans être amenée, +conduite, préparée par une main +habile et patiente!... Paris ne s'est pas +fait en un jour!</p> + +<p>Telles sont les ressources de la +diplomatie maternelle et le résumé de +son plaidoyer en faveur d'un atermoiement.</p> + +<p>Bébé a deux ans et demi du reste +et sa mère qui lit en son petit cerveau +comme dans un A B C ouvert, y voit +déjà un embryon de logique. Aussi +est-ce ce bon sens en herbe qu'elle +compte exploiter pour accomplir la +réforme projetée.</p> + +<p>Bébé reçut un jour une superbe +poupée bleue. Bébé fut ravie, folle +de joie, et ne voulut plus quitter cette +poupée, pas plus à table qu'à la promenade +ou au bain. Il la lui fallut +même pour dormir. Mais voilà! la +nouvelle venue est l'ennemie déclarée +des suçons!</p> + +<p>Que faire alors? Jeter le suçon au +minou?</p> + +<p>—Jeter à minou, fait le petit singe.</p> + +<p>En effet, la maman ouvre la fenêtre +et Bébé lance elle-même son meilleur +ami dans la cour.</p> + +<p>Une fois blottie dans son lit blanc +avec la précieuse poupée bleue, l'heure +du dodo venue, la pauvre petite s'aperçut +bien qu'il lui manquait pourtant +quelque chose, car deux fois, elle rappela +sa mère qui l'avait ce soir-là +bordée longuement, se sentant tout +attristée, le coeur fondu de compassion +devant l'ingénuité de ce sacrifice sans +murmures; elle demanda du lait et +voyant la tasse fraîchement vidée, reprit +avec un soupir:</p> + +<p>—Bonsoir, maman.</p> + +<p>Une prière, une seule, se pressait +sur ses lèvres qu'elle n'osait formuler, +la sentant déraisonnable.</p> + +<p>A la fin, trouvant un ingénieux +prétexte pour trahir son gros regret:</p> + +<p>—N'en a plus. Donné au çat! fit +sa douce voix, du même ton insidieux +et enjôleur qu'on le lui avait répété +tout le jour en vue du succès final.</p> + +<p>Le tyran dans son antre, oubliant +de lire son journal, attendait avec impatience +la fin de l'aventure.</p> + +<p>—Eh bien! dit-il, dès qu'il la vit +revenir, allant à pas de loup, marchant +avec précaution comme si le moindre +souffle eût pu compromettre la victoire +espérée.</p> + +<p>Bébé ne pleura pas, mais elle s'endormit +fort tard, et au petit jour elle +s'éveilla en larmes demandant le suçon, +puis s'avisant aussitôt de l'absurdité +de sa requête, elle se mit à +crier plus fort.</p> + +<p>—Quelque chose de bon!</p> + +<p>Son innocente lâcheté avait encore +sa pudeur.</p> + +<p>Ce fut la réaction; et les événements +ne tardèrent pas à justifier les +prévisions de la clairvoyance maternelle.</p> + +<p>Au bout d'une semaine ce gros +chagrin était oublié... et puis +quoi!..</p> + +<p>Eh bien Bébé ne s'en trouva pas +plus mal, au contraire, puisqu'on ne +l'empoisonnait plus, et ce furent pour +les sages les regrets:</p> + +<p>Cette importante réforme si habilement +obtenue, cet avancement notable +de l'enfant, ce progrès fameux, +qu'était-ce en effet?....</p> + +<p>La dernière étape de cet âge exquis +de la première enfance où notre +chéri n'est qu'un poupon gras et rose +qui tient tout, comme une petite +boule, dans la corbeille que lui font +nos bras.</p> + +<p>C'est le commencement de cet autre +ou l'on devient conséquent, où l'on +comprend, où l'on souffre.</p> + +<p>Y a-t-il vraiment là de quoi être +fier?</p> + +<p>C'est bien la peine de sevrer les +pauvres innocents de leurs pures +joies! Par quoi les remplace-t-on?</p> + +<p>Par les enseignements maussades +de la raison, de l'expérience—cette +marâtre qui ne sait corriger qu'en +châtiant.</p> + +<p>Pauvre bébé, cher petit mouton +qui te laisses tondre de tes gracieuses +et charmantes fantaisies, quand tu +auras de grandes gigues et des brèches +dans la rangée de perles fines +que découvre ton sourire, alors on +songera avec envie à ce que tu fus +autrefois; on s'attristera de te voir +pousser si vite et laisser loin derrière +les chers souvenirs du temps des +biberons.</p> + +<p>C'est ainsi que le sort te venge de +ceux qui s'acharnent à te rendre +sage—comme eux.</p> + +<p>C'est probablement ce regret anticipé +qui fit que la maman de tout +à l'heure, bientôt revenue de l'orgueil +de son triomphe, put être vue cherchant +avec soin, sous sa fenêtre, parmi +les balayures, un petit objet perdu, +pleurant presque, à l'exemple de bébé, +à la pensé que le vilain chat aurait +bien pu en effet le manger.</p> + +<p>Et, le vieux biberon disgracié, exhumé +avec honneur, devint une précieuse relique.</p> +<br><br> + +<h3>FIN</h3> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13024 ***</div> +</body> +</html> |
