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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/13024-0.txt b/13024-0.txt new file mode 100644 index 0000000..7efccc9 --- /dev/null +++ b/13024-0.txt @@ -0,0 +1,1822 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13024 *** + +CONTES de NOËL + +par + +JOSETTE + + + +AVEC UNE PRÉFACE +de +LOUIS FRÉCHETTE + + + +PRÉFACE + +_Voici notre petite bibliothèque canadienne qui s'enrichit aujourd'hui +d'un nouveau volume; et, chose assez insolite chez nous, ce volume est +signé d'un nom de femme._ + +_La signature était-elle bien nécessaire cependant pour accuser cette +particularité?_ + +_Non._ + +_Car, autant le pseudonyme de Josette voile peu la gracieuse +personnalité qu'il a la prétention de couvrir, autant la féminité--pour +me servir d'un néologisme mis à la mode par les psychologues du +jour--autant la féminité de l'auteur se trahit à chaque page, je +pourrais dire à chaque phrase, dans des légèretés de dessin et des +fraîcheurs de teintes, que l'homme au pinceau le plus délicat ne +parvient presque jamais à atteindre._ + +_Tournures câlines, sous-entendus discrets, colloques semés +d'incohérences enfantines, petits mots doux et tendres comme des +baisers, tout révèle la femme, la femme jeune et aimante, dont--pour les +bébés surtout--la main est une caresse, le bras un oreiller, la voix une +chanson d'amour._ + +_En lisant ces bluettes,--car il s'agit de simples bluettes, de contes +si vous aimez mieux,--on s'arrête malgré soi devant tel détail saisi sur +le vif, telle nuance finement observée, telle vague ébauche dont les +contours perdus laissent deviner quelque délicieux profil; et l'on +s'avoue in petto qu'un doigt de femme pouvait seul crayonner avec cette +souplesse, qu'on dirait inconsciente._ + +_En effet, ce qui caractérise peut-être plus que toute autre chose le +style de l'intéressant petit volume que je suis chargé de présenter au +lecteur, c'est une absence de toute recherche, une facilité naturelle, +une allure indépendante et prime-sautière, qui donnent l'impression de +quelqu'un laissant courir sa plume sur le papier sans le moindre effort, +sans aucunement s'inquietter de bien dire, et sans s'en douter le moins +du monde racontant merveilleusement des choses charmantes._ + +_Car ils sont tout pleins de choses charmantes, ces petits Contes de +Noel qui respirent tant de suavité naïve, et qui évoquent autour de vous +tout un essaim de souvenirs ailés papillonnant à votre oreille avec les +échos des vieux chants d'église et des joyeux carillons d'autrefois._ + +_Ils vous bercent._ + +_Ils vous rajeunissent._ + +_Ils ressuscitent sous vos yeux mille figures lointaines, mille horizons +oubliés._ + +_Ils vous chuchotent je ne sais quelles ressouvenances qu'on écoute le +coeur attendri, et quelquefois même avec une larme tremblante au bout +des cils._ + +_Pour ma part, j'ai passé une heure bien douce à parcourir ces pages +toutes vibrantes d'émotions intimes, et je suis heureux que l'auteur +me permette de lui en offrir ici même mon remercîment sincère avec mes +confraternelles félicitations._ + +_Toute jeune encore, depuis trois ou quatre ans déjà , la charmante +conteuse s'était fait remarquer dans la presse; et plus d'une fois ses +jolies nouvelles, toutes empreintes d'un rare cachet de distinction, +avaient attiré l'attention de ceux qui, parmi nous, cultivent les +lettres ou s'occupent des choses de l'esprit._ + +_Il y a quelques mois à peine, à Québec, elle révélait son talent pour +la scène dans une petite pièce dont le succès fut éclatant._ + +_Ces débuts pleins de promesses, elle les confirme aujourd'hui par un +premier volume, qui n'est sans doute que la première perle de tout un +écrin._ + +_Les qualités d'écrivain dont elle y fait preuve lui donnent droit à +une place marquante dans notre petit monde littéraire; et, s'ils me +permettent de me faire ici leur interprète, je crois pouvoir lui offrir, +au nom de mes confrères de la plume, la plus sympathique et la plus +cordiale bienvenue._ + +_Tous s'empresseront même, j'en suis sûr de lui céder un siège +d'honneur, à une condition cependant--et cette condition, la voix du +patriotisme l'impose--c'est que ce premier ouvrage soit bientôt suivi de +plusieurs autres._ + +_Pour ma part, je lui dirai en lui tendant la main:_ + +--Madame, vous êtes maintenant débitrice d'un créancier qui a le droit +d'être impitoyable, parce qu'il parle au nom de tous, le Public._ + + _Vous avez écrit les Contes de Noël. + Tant pis pour vous: + Noblesse oblige._ + +LOUIS FRÉCHETTE. + +TABLE DES MATIÈRES. + + Noël au pays. + Hier et Demain + Le rêve d'Antoinette + Le Jour de l'an + Noël + Le Jour de l'an au Ciel + Histoire de deux Serins + Le dernier Biberon + + + +NOËL AU PAYS + +On est à la Noël. Partout dans la campagne, sur la vaste étendue, les +longues routes blanches sont constellées. Entre leur bordure verte de +sapins,--ces bouées fleuries, guides du voyageur dans la plaine immense +et nivelée par l'hiver,--on les voit courir et se croiser à travers les +champs combles. + +Et c'est comme une procession, ce long cortège de traîneaux venant de +toutes parts, s'acheminant tous vers l'église du village. + +La rosse qui les tire, indifférente au froid comme à la gravité de +l'heure, trotte sans hâte, d'un pas égal et rythmé. + +De ses naseaux l'haleine s'échappe en fumée lumineuse; mais cette +ressemblance lointaine avec les coursiers olympiens, dont les narines +flamboyantes lancent des éclairs, en est une bien trompeuse cependant, +car, voyez la pauvre bête--par exemple la dernière là -bas, avec cette +lourde charge--les ardeurs guerrières sont depuis longtemps mortes en sa +vieille charpente. + +D'un contentement égal elle porte au marché les poches pleines, ou, +comme en ce moment, la famille à la messe de minuit. + +Le pauvre cheval n'est pas né du printemps. + +Cette demi-douzaine de marmots qu'il traîne là , et d'autres encore qu'on +a laissés à la maison, s'il ne les a pas vus naître, du moins les a-t-il +tous, chacun à son tour, menés à l'église petits infidèles, pour les en +ramener petits chrétiens. + +L'histoire de ces vieilles bêtes est celle de leur maître. + +Jeune et fringant, le bon animal brûla jadis le pavé pour conduire chez +"sa blonde" le père d'aujourd'hui. Et, depuis, ils cheminent ensemble +dans la vie, se supportant réciproquement, travaillant côte à côte, +indispensables l'un à l'autre, se retrouvant toujours aux heures +solennelles, aux moments d'urgence, moments où le plus humble des deux +devient parfois le principal acteur. + +Quand il s'agit, par exemple, de longues courses pressées, l'hiver, par +les chemins débordés, au milieu de la "poudrerie" que soulève l'aquilon; +l'automne, quand le pied s'embourbe et se dégage avec peine dans les +sentiers boueux, et l'été sur les routes sans ombrage. + +Élément obligé des joies de la famille, il conduit aujourd'hui "les +enfants" à la messe de minuit; cette fête unique pour les petits et +les simples; fête mystérieuse où ils retrouvent dans la touchante et +poétique allégorie de la Crèche, la reproduction tangible, comme une +incarnation des choses vagues et douées, du merveilleux qu'ils voient +parfois flotter dans les rêves de leur sommeil paisible ou dans les +fantaisies de leur imagination naïve. + +Les deux plus jeunes de ces six heureux, enfouis, émus et recueillis, +dans le fond du traîneau, y viennent pour la première fois. + +Tandis que le père, dès qu'on est arrivé descend le premier et se met en +devoir de tirer les petits de l'encombrement des "robes", le plus grand +saute à terre pour jeter la meilleure et la plus chaude peau sur la bête +qui fume. Et pendant qu'on l'attache, les mioches, rangés sur le perron +de l'église, engoncés, raides comme des mannequins dans leurs gros +vêtements "d'étoffe du pays", regardent et se disent tous bas: + +--Pauvre Bidou, il ne verra rien! + +Puis on les pousse dans le vestibule, où la main paternelle enlève +de leur tête, la "tuque" de laine profondément enfoncée. Les cheveux +suivent le mouvement, et demeurent tout droits, hérissés. Qu'importe! +les petits hommes, le coeur serré, ne quittent pas des yeux le chef de +famille, prêts à obéir au premier signe. A peine osent-ils passer en +hâte leur grosse mitaine au bout de leur nez et sur leurs yeux où le +froid a mis des larmes. + +A travers la lourde porte on perçoit quelque chose de doux et de +troublant, quelque chose d'exquis comme un chant pour endormir les +anges. Soudain cette porte s'ouvre toute grande et les marmots +extasiés, le regard attaché sur les mille feux de l'autel, avancent +inconsciemment, marchent comme dans un rêve, jusqu'à ce qu'on les +retienne par leur habit. + +Tandis que la foule s'agenouille et s'incline autour d'eux, ils restent +debout, sans mouvements, absorbés par la vue de la grotte de sapins, +cristallisée de sel, représentant la neige sous laquelle gît, presque +nu, le Petit-Jésus tout blanc, tout mignon, tendant les bras en souriant +aux fidèles qui l'adorent. + +Certes, il ne fait pas chaud dans l'église; l'haleine y monte comme +l'encens, en spirales blanches, vers la voûte noire. Aussi, malgré la +présence du boeuf et de l'âne autour de la crèche, les petits gars se +disent-ils en eux-mêmes que cela leur semble bien insuffisant. Ils +craignent beaucoup que le bon Jésus ne grelotte, aussi légèrement vêtu. +Mais il y a là la sainte Vierge toute sereine, presque souriante; elle +s'en apercevrait bien, elle, puisqu'elle est sa maman, n'est-ce pas, +s'il avait trop froid. + +Qu'importe! voilà saint Joseph avec un grand manteau rejeté en arrière +et dont il n'a que faire... S'il le lui mettait, ça ne serait pas de +trop assurément! + +Mais non pourtant... Cela doit être. Il faut que l'adorable Jésus +souffre pour les hommes... afin d'expier leurs péchés! + +On leur a souvent raconté cela. + +Mais pourquoi les vilains hommes ont-ils fait des péchés? + +Leur coeur se soulève, s'emplit soudain d'une grande indignation. + +Un violent désir de venger le Petit-Jésus les saisit. Des gros mots--les +plus énergiques de leur vocabulaire enfantin--d'éloquentes invectives +leur montent aux lèvres pour flétrir les ingrats qui lui font tant de +mal. + +Ils vont le prendre et l'emporter. + +Ils vont le mettre dans leur lit; eux coucheront à terre plutôt! Ils +vont le couvrir de tout ce qu'il y a de chaud et de moelleux dans la +maison!... L'on verra bien ensuite si les méchants oseront venir le leur +ôter!... + +Et les pauvres innocents, navrés, tout frémissants de la tempête qui +vient de passer en eux, reniflent tout bas, pris d'une grosse envie de +pleurer. + +Tout à coup la musique cesse. + +C'est comme si une main brusque chassait leur rêve en les réveillant +brutalement. + +La grotte de sapins s'emplit d'ombres, et au milieu d'un vilain +brouhaha, on les entraîne dehors où le vent glacé les soufflette au +visage. + +Sans un mot ils se laissent tasser, encapuchonner, envelopper dans les +fourrures, sentant gronder en eux une sorte de mauvaise humeur rageuse +qui se fond bientôt en un immense besoin de dormir. + +A la maison on les sort de leur nid comme des sacs de farine--par les +deux bouts. + +On les déshabille, on les couche sans qu'ils en aient conscience, sans +qu'ils prennent même part à ce fameux réveillon dont ils ont vu les +apprêts alléchants, et qui devait, dans leur espoir d'hier, couronner si +délicieusement la fête. + +Leurs nerfs agités se reposent, dans un sommeil de plomb, de la secousse +qu'ils ont subie. + +Et ce sera demain le débordement des impressions, les emportements, +les questions sans nombre, l'adorable histoire enfin des âmes neuves +s'ouvrant une première fois à la perception des choses de la vie. + +Et, certes, sous quel plus pur et plus chaud rayonnement que celui de la +crèche divine; à quelle plus belle aurore pouvait s'opérer cette fraîche +éclosion! + +Vive Noël toujours pour les mignons et les innocents! + + + + +HIER ET DEMAIN + +_Un conte du jour de l'an pour le grand monde._ + +J'avais comme de coutume suspendu un bas de ma plus longue et plus belle +paire à mon clou particulier... + +Sur un pan du mur de notre grande "Nursery", depuis bien des _jours +de l'an_, six clous réservés à l'usage antique et solennel restaient +alignes. + +Ils y sont même encore, quoique la "nursery" ait perdu son nom et +son utilité. Ils y sont encore--persistants comme les bons +souvenirs--accrochant parfois au passage le bout flottant d'un +ceinturon, la dentelle d'une manche qui les effleure, comme pour +remendier un peu de l'intérêt de jadis. + +Comme on devient maussade et moralisateur en vieillissant! + +Ces clous innocents, qui faisaient autrefois battre mon coeur impatient +d'une joie sans bornes comme sans mélange, me font m'arrêter maintenant +toute rêveuse et philosophante. + +Je les recompte sur le mur, pensant que tout cela c'est fini, songeant +aussi que l'un de leurs propriétaires n'y est plus, ne reviendra jamais, +etc. Bien d'autres idées se mettent à me passer dans l'esprit et je +reste immobile, là , au milieu de la pièce, regardant fixement..., nulle +part. + +C'est que ces six clous en content, des choses! + +Cela chante la poésie, la candeur de l'enfance, au milieu d'un entourage +qui accuse l'expérience, la maturité des sentiments, qui trahit jusqu'à +la transformation graduelle des aspirations chez les bébés grandis. + +On voit ça et là des livres, des portraits, divers articles parlant tous +le langage d'un autre âge. + +Et, devant le contraste de ces deux époques, l'on se demande laquelle +vaut le mieux? + +Au temps que je suspendais mon bas, je n'aurais voulu pour rien au monde +perdre mes chères superstitions. Je croyais à _Santa Claus_ [1] avec +fanatisme. + +[Note 1; Manière de désigner Saint Nicholas, que le contact anglais +a fait passer dans nos habitudes.] + +Que ses desseins impénétrables, que ses dons mystérieux m'inspiraient +donc de rêves fantastiques, de conjectures délicieuses! + +Et mon ingénieuse ignorance me laissait supposer des trésors enfouis en +des sphères féeriques, que des notions plus positives m'ont depuis fait +oublier! + +Aussi l'on ne saurait se figurer quelle mélancolie, quel vide se +produisit dans mon âme, quand ces adorables chimères commencèrent à me +paraître moins vraisemblables! + +Je résistai quelque temps à la désillusion; je retins, comme malgré eux, +les bien-aimés fantômes qui voulaient s'enfuir. + +Lutte inutile! Il m'eût fallu, pour garder ma foi naïve, mes rêves +chéris, fermer mes oreilles et mes yeux, arrêter les recherches de ma +raison curieuse, oublier les leçons journalières de l'expérience, +toutes choses qui voulaient voir, entendre, déduire avec une ardeur +désespérante. + +Je vis, j'entendis, je raisonnai tant qu'un bon jour je sentis avec +douleur qu'il me fallait faire mes adieux à mon pauvre _Santa Claus_. + +C'était ingrat et ridicule; la dette de reconnaissance que j'avais +accumulée, toutes les effusions, les joies du passé, tout cela était +donc absurde et faux?... J'en voulais aux autres de m'avoir trompée... +En somme, je me sentais fort malheureuse; le monde me semblait bien +morose, bien insignifiant! + +Le coup décisif arriva ainsi: + +Ce soir-là , malgré mes doutes, j'avais fait comme les autres, car il y +avait derrière moi tout un petit peuple encore crédule que je regardais +avec un mélange d'ironie et d'envie. + +--Après tout... qui sait? argumentai-je en moi-même, c'est peut-être +toujours vrai... Le bon Dieu est bien bon, et si puissant! Qu'est-ce qui +empêche qu'il envoie lui-même, directement, son expert et fidèle _Santa +Claus_, distribuer les récompenses à ses petits enfants? Du reste, je +vais bien voir. Mes yeux veilleront plutôt toute la nuit. Il faudra +enfin que cela s'éclaircisse! S'il en vient un autre que l'envoyé du +ciel, il ne m'échappera pas celui-là ! + +Ma surveillance d'ailleurs ne faisait pas que de commencer à s'exercer. + +Toute la journée, moi-même, j'avais voulu être portière. Les allants et +venants, les paquets petits et gros, les colloques suspects, tout fut +noté avec soin, sans trahir pourtant d'indices révélateurs. + +Mon scepticisme pâlissait; mes illusions reprenaient vigueur. + +--Je vais bien voir! me répétais-je tandis qu'on emportait la lumière, +que les innocents qui m'environnaient se mettaient à ronronner et à +marmotter des choses inintelligibles en leurs rêves d'or, je vais bien +voir! + +Mon Dieu qu'il en coûte de voir quand il fait nuit, que la pendule +vous berce obstinément de son monotone tic-tac, que le sommeil caresse +doucement le bord de vos paupières, engourdit sans bruit vos pensées! + +Mon Dieu, que c'est difficile de ne pas oublier son inébranlable +détermination, de ne pas céder à la persuasive et commode logique du +consolant Morphée! J'y mis pourtant toute mon énergie; ma vigilance +ne s'était pas ralentie pour la peine d'en parler, au moment où, vers +minuit, l'on vint mettre dans le corridor la veilleuse dont une lueur se +projetait justement sur la rangée de nos bas encore vides. + +--Je vais bien voir! fis-je avec un redoublement d'anxieuse émotion... + +Rien d'inusité ne se passe. Quelqu'un qui rentre dans sa chambre, un +silence profond, prolongé... + +Tout plaide en faveur de _Santa Claus_. + +J'écoute encore... rien... Je me rassure, ma tête inquiète et tendue +retombe souriante sur l'oreiller; tous les chers fantômes rentrent en se +bousculant joyeusement dans mon cerveau rasséréné. + +_Santa Claus_ triomphe. II s'avance déjà dans mon rêve, radieux, courbé +sous un fardeau monstrueux, riant malicieusement dans sa longue barbe +blanche de givre et d'antiquité. + +Oh, le beau moment! + +Je savais bien que ces gens-là mentaient qui disaient avec de mauvais +sourires: + +--Il n'y a pas de _Santa Claus_! Est-ce que le bon Dieu se mêle de +cela?... + +On a beau dire, personne ne devine si bien nos souhaits et nos désirs +intimes pour cacher adroitement dans nos bas juste les choses que nous +voulons. + +Cher vieil ami! J'aurais voulu lui sauter au cou tant je le trouvais bon +d'être revenu! + +Oh! il devait bien avoir dans ce grand sac, de beaux patins pour moi! Je +les lui avais demandés avec tant d'instances! + +Avais-je dormi longtemps quand un bruit soudain me fit ouvrir les yeux? +Je l'ignore. + +C'était un son métallique qui m'avait réveillée. Avant d'avoir pu +recueillir mes esprits et de m'être rendu compte de ce qui arrivait, +j'avais vu l'ombre du nez paternel effleurer rapidement la muraille; +j'entendis en même temps le battement d'une pantoufle qui retraitait en +hâte.... + +C'en était fait à jamais de mes rêves merveilleux. Ils s'étaient effacés +avec l'ombre susdite!.... + +II n'y eut, pour me consoler de la décevante réalité, que les patins que +je trouvai dès l'aube, gisant sous mon clou particulier et dont la chute +intempestive m'avait si douloureusement éclairée sur le prosaïsme des +choses d'ici-bas. + +Que de cruelles leçons m'a depuis données la vie, sans avoir pu épuiser +pourtant mon fonds de poétiques illusions, tant on en amasse en ces +folles années de l'enfance. + +En l'honneur de ce premier de l'an, à ceux qui m'ont lue, je souhaite, +comme récompense, de n'avoir pas trop d'oreilles pour les sinistres +avertissements de cette vieille blasée qu'on nomme l'Expérience. Libre à +eux de ne pas croire à _Santa Claus_; mais au moins qu'ils lui trouvent +des adeptes en leurs petits enfants, en reconnaissance des grandes joies +dont nous lui avons tous été redevables. + + + + +LE RÊVE D'ANTOINETTE + + + +_À ma nièce._ + +Quatre fois j'ai vu, quand c'était le printemps, les grosses branches +noires se revêtir de feuilles, et, fières de leur nouvelle toilette, +l'agiter avec un gai froufrou en se pavanant au-dessus de ma tête, et +les oiseaux tout joyeux revenir endormir leurs petits dans les berceaux +de mousse neuve, au milieu des feuilles fraîches. + +Quatre fois j'ai vu, suspendues aux arbres, les corbeilles renouvelées +de fleurs blanches et roses que le petit Jésus y accroche au mois de +mai. + +Quatre fois aussi, depuis ma naissance, le tapis blanc de l'hiver s'est +étendu sur la terre nue et laide pour la cacher à nos yeux attristés.... + +J'ai bien hâte de vous faire part de ce qui me préoccupe; mais je tenais +à vous dire cela auparavant, afin de vous donner une idée de mon âge. + +Le calcul n'est pas difficile, et si vous êtes un peu perspicace, vous +avez deviné que j'ai eu mes quatre ans au mois de juillet dernier.... + +C'était la veille du jour de l'an; il s'agissait pour maman de m'amener +à la ville pour m'acheter une coiffure... Le petit frère malade l'avait +empêchée de s'en occuper plus tôt. + +Le détail peut paraître futile, mais il est très important. La suite de +mon récit le prouvera. + +A deux heures, j'étais habillée, mais d'une drôle de façon! Ne +trouvez-vous pas--Je le demande aux personnes de mon âge--que les mères +ont une tendresse bien chaleureuse? Je l'appelle ainsi, parce que leur +sollicitude et leur frayeur du froid les portent à nous emmitoufler de +manière à nous faire périr par un excès pour éviter l'autre. + +Je ris beaucoup quand, au moment de partir, je m'aperçus dans la glace. + +Un vrai peloton de laine!... + +De mes boucles blondes, pas une n'avait osé s'échapper sous le triple +tour du nuage bleu qui m'enveloppait la tête. Mon nez, enfoui dans tout +ce lainage, paraissait si peu, que c'était à faire croire que je n'en +avais pas. + +On ne m'avait laissé que les yeux de libres, car on savait que cela me +ferait tant de peine de ne rien voir... + +C'était déjà assez triste de ne pouvoir parler!... + +Ma bouche, il ne fallait pas y songer! Elle avait assez à faire de +respirer à travers tout ce qui la couvrait. + +Enfin nous montons en voiture; puis, glin! glin! les grelots résonnent, +et nous glissons vite sur la neige unie. + +Oh! que de jolies choses partout! Des équipages par centaines, de belles +dames, des petits enfants drôlement encapuchonnés comme moi!... Et, +dans les vitrines, que de merveilles! Des chevaux superbes qui semblent +attendre leur maître; à côté, des familles de poupées, les bras tendus +et les yeux grands ouverts, comme pour appeler et chercher leurs petites +mères parmi tous les enfants qui défilent devant elles. + +A la fin, la voiture s'arrête, et Jacques, me prenant dans ses bras, me +dépose sur le seuil d'un grand magasin. + +Une demoiselle, habillée de noir, avec beaucoup de colliers et des +cheveux frisés qui lui descendent dans les yeux, s'avance vers nous. + +A la demande de maman, elle nous apporte plusieurs bonnets qu'on +commence à m'essayer. + +Je n'ai pas besoin de vous dire que je profitai de ce moment de liberté +pour raconter tout ce que j'avais vu! + +Après m'avoir mis, ôté et remis bien des choses plus ou moins +pyramidales, il se trouva qu'une certaine coiffure, que la demoiselle en +noir appelait très à la mode, sembla plaire davantage. + +--Combien? + +--Cinq piastres seulement! fit la demoiselle frisée, avec un air très +aimable et d'un ton engageant--un peu comme Marguerite quand elle veut +me coucher et que je n'ai pas sommeil. + +Petite mère ouvrit des yeux plus grands que d'ordinaire. + +--C'est bien cher! + +--Remarquez que la peluche de soie est très dispendieuse, Madame, +observa la marchande avec dignité, en flattant le bonnet sur ma tête, +comme on caresse un petit chat. Celle-ci est de qualité supérieure.... +Puis, cela va si bien à votre joli bébé! continua-t-elle en se penchant +pour me voir... Et c'est chaud. Cela couvre entièrement les oreilles... + +Elle dit encore beaucoup de choses en tournant et retournant le bonnet +très à la mode. + +Pendant ce temps, maman versait sur la table un grand nombre de sous +blancs que la demoiselle frisée donna à un monsieur en lui disant: +Cache! [2] + +[Note 2: Cash, mot usuel dans le commerce canadien, pour appeler les +préposés à la caisse qui font la monnaie.] + +Elle avait peur que nous ne les reprissions, probablement. + +Je ne puis vous dire tout ce que je vis d'étonnant dans cet après-midi! +J'étais fatiguée de tant regarder, et me sentis presque heureuse quand +maman monta dans la voiture une dernière fois en disant à Jacques de +nous reconduire chez nous. + +Une multitude de lumières brillaient partout. + +Les rues étaient remplies de monde, de voitures, et de bruit. + +Tout à coup, à l'angle d'une rue, au milieu d'une foule de personnes +qui passaient en riant et parlant très haut, que croyez-vous que +j'aperçus?... Une maman très vieille, avec sa petite fille, appuyées au +mur d'une grosse maison. + +La mère avait les yeux fermés et mettait sa main sur l'épaule de son +enfant. + +Elle, la pauvre mignonne, avait une robe bien laide et toute déchirée, +un vilain mouchoir sur sa tête; ses mains étaient nues. Elle avait des +grands yeux bleus pleins de larmes, qu'elle levait parfois en tendant sa +petite main rougie vers les passants qui ne la regardaient pas. + +Oh! qu'ils étaient méchants! + +Quand je la vis ainsi grelottante et si triste, je frissonnai moi-même +sous mes flanelles. + +Je fis un grand effort pour désigner la pauvrette; mais comment remuer +sous les robes pesantes qui m'entortillaient et m'emprisonnaient +complètement! + +J'essayai de crier, mais le bruit de la rue couvrit ma voix. D'ailleurs, +nous allions très vite, et la petite mendiante disparut... + +Je pleurai tout bas, et j'y pensai longtemps. + +A la fin, comme j'étais bien fatiguée, je m'appuyai sur le bras de +petite mère, et ne vis plus qu'à demi les lumières qui dansaient en +fuyant. + +Jacques me porta dans la maison. Papa nous attendait, et tout le monde +se mit à table pour dîner. + +Je fus d'une sagesse exemplaire ce jour-là ! + +C'était charmant de voir comme je ne parlais pas, moi qu'on gronde +toujours pour trop bavarder!... Je ne mangeais pas beaucoup non plus, +on trouvait cela bien singulier, car habituellement j'ai l'appétit d'un +gros loup. + +A la vérité, je me sentais bien pesante, et ma tête alourdie avait des +envies folles de tomber sur l'épaule de maman. + +--Comme je serais bien dans mon lit! me disais-je tout bas. + +Marguerite m'amena avant qu'on eût fini. + +Je me laissai faire sans pleurer, ce qui est très rare; et, quand elle +me déposa dans mon lit tiède et mollet, l'égoïste Antoinette s'endormit +sans songer à la pauvre chérie qui avait faim là -bas, dans la grande rue +froide. + +Soudain, quelque chose passe devant moi en m'effleurant... C'est un +quelqu'un mystérieux, vêtu d'une longue tunique blanche et vaporeuse. +Marguerite m'assure que c'est mon ange gardien. + +Sa douce figure me sourit et m'invite. Fascinée par cet appel +irrésistible, je mets ma main dans celle qu'il me tend, et nous nous +envolons doucement tous les deux... + +Me voilà de nouveau dans les rues claires et bruyantes. + +Je ne sais comment il se fait que le joli bonnet de peluche est sur ma +tête!... Maman, craignant toujours les intempéries de l'hiver, me l'aura +mis à mon insu au moment du départ, je suppose. + +Nous avions voyagé à travers la ville éblouissante pendant quelques +instants seulement, quand mon compagnon s'arrêta... J'avais devant moi, +qui?... la petite mendiante! + +Sa main glacée est tendue, et ses yeux humides m'implorent. La vieille +pleure aussi, les yeux toujours fermés. Elle est bien lasse et s'appuie +pesamment sur l'épaule fatiguée de l'enfant. + +Pauvre petite, je pouvais enfin contempler ce doux regard si triste qui +m'avait tant émue! + +Je la caressais affectueusement en essuyant ses larmes et en l'appelant +soeur chérie. + +Je voyais de près aussi le vieux haillon noué sous son menton, et qui +cachait si imparfaitement ses oreilles que souffletait la bise glacée. +Je l'avais enlevé pour mettre mon bonnet très à la mode sur sa jolie +tête, mais elle, l'ôtant aussitôt, me le rendit avec un sourire navré: + +--J'ai bien froid, dit-elle, mais nous avons tellement faim, grand'maman +et moi!... et son regard, sa main ouverte nie suppliait encore... + +--Un sou, un pauvre sou, s'il vous plaît! murmura sa compagne en +gémissant. + +Que faire!... Je regardai la douce figure; elle souriait toujours, mais +restait muette. + +Une idée me vint tout à coup à l'esprit. + +--Pourquoi prodigue-t-on sans remords tant de sous blancs pour les +coiffures de certaines petites filles, tandis qu'il en est qui n'en ont +même pas pour acheter un morceau de pain lorsqu'elles se sentent mourir +d'inanition! + +Cela me parut absurde, et je résolus d'aller tout de suite rendre +son méchant bonnet à la demoiselle, afin de rapporter les sous à la +pauvrette. + +Après avoir couru longtemps, cherchant en vain le magasin aux bonnets, +je m'arrêtai, désolée, haletante, à bout de forces; puis, à la pensée +de celles qui m'attendaient là -bas, le coeur palpitant d'espérance, je +repris ma course stérile.... + +Le matin, à mon réveil, petit frère gazouillait dans son berceau, non +loin de moi, et je voyais les vitres, toutes rouges et d'or, étinceler à +travers le rideau de mon lit. + +En ouvrant bien les yeux, je découvris à mes pieds une ravissante +poupée!... Le plus joli bébé, avec une masse de cheveux bruns, frisés +comme une toison! + +Folle de joie, je me mis à courir pour montrer dans toute la maison le +cadeau du Petit Jésus. + +J'embrassais tout le monde; je berçais mon joli bébé en chantant; je +caressais ses boucles soyeuses en lui contant toutes sortes de choses. + +Ah! j'étais bien heureuse! + +En regardant les yeux bleus de Mimie (ma poupée avait été baptisée tout +de suite, naturellement), certain souvenir qui me revint me rendit toute +triste... + +--Papa, dis-je, en jetant mes bras autour de son cou, veux-tu me faire +un bien grand plaisir? + +--Mais oui. On ne refuse rien à sa petite fille le jour de l'an, +répondit ce cher petit père, qui me gâte beaucoup, paraît-il, que +désires-tu? + +Je racontai alors tout ce qui s'était passé, et, joignant mes mains avec +ferveur, comme pour prier le bon Dieu, je le suppliai de nous amener les +deux mendiantes pour les réchauffer et me laisser partager mes bonbons +avec la douce enfant. + +-–Mais nous ne les connaissons pas, cher ange, objecta mon père en +m'embrassant avec tendresse. + +--Oui, oui, reprit maman, je crois les connaître. Cette pauvre aveugle +est l'aïeule et le seul support de six orphelins, dont la mère est morte +de privations l'automne dernier. + +--Veux-tu, petite mère? répétai-je tout bas. + +Elle me prit sur ses genoux et me pressa sur son coeur, en promettant de +m'accorder tout ce que je demanderais. + +Après la grand'messe, en effet, on revint me chercher. + +Je m'installai dans la voiture, parée de mon fameux bonnet de peluche, +munie d'un cornet de bonbons, et accompagnée de mademoiselle Mimie, qui +faisait des grands yeux étonnés en se trouvant dehors. + +Jacques nous déposa dans une petite rue que je n'avais jamais vue, +devant une vieille masure. + +Oh! que c'était noir et triste là -dedans! Pas de feu, pas de lits +blancs, rien!... Tous les petits frères, appuyés sur les genoux de la +grand'mère, pleuraient amèrement en lui demandant du pain. Marie (c'est +le nom de la mendiante) avait ses bras autour du cou de son aïeule. + +Jacques tira de dessous le siège de la voiture un grand panier qu'il +emporta dans la maison. + +Figurez-vous que maman y avait entassé des robes, des bas, des gâteaux, +du vin, du pain, des poulets, des bonbons... Je donnai tous les miens +aux petits frères, qui me faisaient rire. aux larmes en les avalant tout +ronds. + +Je prêtai aussi ma poupée à Marie. Elle osait à peine y toucher, et +disait avec admiration à la vieille aveugle: + +--Oh! grand'mère! si tu voyais comme elle est gentille. Un vrai bébé +vivant! + +La pauvre grand'maman pleurait, elle... C'est drôle comme les vieilles +gens pleurent toujours, même quand ils sont heureux. + +Elle tenait les mains de maman et disait en secouant sa tête blanche: + +--Que le bon Dieu vous bénisse, bonne petite dame! Que le bon Dieu vous +bénisse! + +Elle répétait constamment les mêmes paroles en sanglotant. + +Mais les orphelins étaient bien heureux. + +Ils dévoraient les tartines que Marie leur distribuait, et allaient tous +en offrir un morceau à leur bonne vieille maman. + +--Ne sois pas triste, grand'mère, nous n'avons plus faim! criaient-ils +tous ensemble, sans toutefois perdre l'occasion d'enlever d'énormes +bouchées à leurs gâteaux ébréchés. + +J'aurais voulu passer la journée à les regarder faire. Maman interrompit +ma contemplation en me prenant par la main pour me conduire vers la +vieille femme assise près de l'âtre sombre. Elle m'approcha tout près de +celle-ci et dit en lui touchant l'épaule: + +--Bénissez-la! C'est elle qui m'a amenée ici. + +L'aveugle se leva toute chancelante, et, posant sur ma tête ses mains +qui tremblaient, elle prononça lentement ces mots: + +--Ange du bon Dieu, soyez bénie!.. + +Petite mère lui aida à se rasseoir et m'entraîna hors de la maison. + +Les dernières paroles que j'entendis avant que la porte se refermât sur +nous furent celles-ci: + +--Que le bon Dieu vous bénisse! Ainsi-soit-il! + + + +LE JOUR DE L'AN + + + +_ Pour les sept petites filles de Monsieur L. O. David, député._ + +Assurément tous les petits enfants connaissent cette fête! + +Elle est belle, elle est radieuse pour le plus grand nombre. Elle ramène +l'excellent vieux _Santa Claus_ avec des trésors fabuleux entassés dans +ses poches immenses et inépuisable. + +Quelques-uns, hélas! ne connaissent de ce jour que les privations, plus +cruelles par leur contraste avec la joie de tout le monde. + +Ces malheureux petits pauvres que _Santa Claus_ ne connaît pas, qui +ne trouvent jamais, jamais rien dans leur soulier, c'est aux enfants +heureux de les consoler, de se constituer leur Providence visible. + +Le Petit-Jésus, lui qui n'oublie personne, voit leurs larmes. Il les +recueille toutes; il les change en des perles magnifiques dont il forme +des couronnes plus belles que celles des anges car les anges qui ne +pleurent jamais n'ont pas de perles à leurs couronnes. Puis, quand ses +amis dorment, il les vient chercher et les amène avec lui au ciel, pour +leur montrer ces précieux joyaux et les ailes faites de la gaze des plus +blancs nuages, qu'il garde pour eux. + +Parmi les petites filles qui attendaient avec anxiété la joyeuse fête de +l'enfance, il en était sept qui, fort probablement, auraient été forcées +de renoncer aux étincelantes couronnes du Petit-Jésus, lesquelles ne se +gagnent absolument qu'au prix des soupirs et des peines, n'eussent été +les pleurs que leur faisait verser parfois la compassion. Et ceux-là +valent presque, aux yeux de Dieu les pleurs de la misère. + +Heureusement, les nobles émotions de leurs âmes sensibles au malheur, +achetaient pour elles ces célestes récompenses. + +Car des larmes!... d'honneur! c'était un article rare sous leur toit. + +Hors le cas de pitié, elles n'en faisaient usage que juste ce qu'il faut +pour baigner le sourire, en vue d'obtenir les objets de leurs voeux. + +On sait que c'est un principe de diplomatie qui a cours chez cette +petite engeance, qu'un attrait irrésistible à ajouter à sa requête est +celui d'un regard suppliant à travers des pleurs. + +Et c'est d'excellente politique. + +Le moyen de résister, je vous le demande, à tant de beaux yeux émus qui +prient avec une si gentille ferveur!... + +Le bon Dieu ne l'a pas encore trouvé, lui qui est bien plus fort que les +hommes. + +Mais en ce grand jour du "JOUR DE L'AN", il n'était pas besoin de ruse +ni de stratagèmes pour être heureux! + +Mon Dieu! que de trésors enfouis dans ces petits bas longs comme rien, +mais si précieux pourtant avec leur riche et abondante _cargaison_! + +Quel bon génie avait donc pu deviner les désirs secrets de chacune +pour déposer mystérieusement à son chevet pendant la nuit, l'objet si +ardemment souhaité?... + +Il n'y avait qu'un "bon Jésus" pour réaliser des rêves si follement +ambitieux... pour verser si généreusement autant de merveilles entre +leurs petites mains! + +Les jolies fillettes adoraient, je vous le jure, ce cher bienfaiteur, ce +prodigue ami des enfants sages et bons comme elles. Elles aimaient aussi +de tout leur coeur leurs parents. + +Une pensée leur vint donc tout à coup, qui faillit compromettre +l'extrême félicité dont elles jouissaient. Pourquoi le cher papa, +pourquoi la belle maman ne recevaient-ils pas, eux aussi, des cadeaux du +ciel!... + +Leurs bons petits coeurs se gonflèrent à cette réflexion. + +Et l'attrait de toutes les choses prodigieuses étalées devant elles +disparut soudain. + +La plus jeune des bébés, dont le bonheur s'était incarné sous la forme +de mille animaux mignons réunis en une arche de Noé lilliputienne, +laisse là son vaste troupeau gisant par terre dans une attitude de +désorganisation et d'inquiétude, comme s'il n'avait jamais été sauvé du +déluge, et que tout était à recommencer. + +Par le plus bienvenu des hasards, entrèrent à ce moment dans la chambre +qui renfermait tant de désespoirs, les heureux parents de cette +intéressante famille. + +La tristesse se fondit comme par enchantement sous une pluie de baisers. + +--Nous en avons eu à profusion des présents du ciel! leur dit en +pleurant de bonheur leur mère--les joyaux inestimables, les trésors que +le bon Dieu nous a donnés, mes anges... c'est vous!... + + + + +NOËL + +_Deux souliers_ + +Le petit Noël, au bout de sa tournée, s'arrêtait indécis devant deux +souliers qui lui restaient à remplir. + +Et pourtant, rarement il hésite, car c'est son métier de semer à pleines +mains le bonheur sur sa route, et le bienfaisant génie a pour cette +tâche délicate les grâces d'état. + +Jamais, depuis qu'il avait commencé sa carrière, depuis qu'il avait été +chargé de rappeler au monde le glorieux anniversaire en répandant les +trésors de la charité divine, jamais il ne s'était trouvé en pareille +perplexité. + +C'est que pour un seul cadeau qui lui restait, il y avait encore deux +souliers à combler. + +L'un était une merveille. + +La mule d'une sultane n'est pas plus précieuse, et Cendrillon en aurait +avec plaisir chaussé son second pied. + +Il était fait de peluche brodée d'argent, et, sur le noeud de satin, +nuancé comme une fleur, qui l'ornait, un papillon reposait dont les +ailes semblaient avoir gardé des reflets d'aurore. + +Cambré sur son fier talon, touchant à peine le sol du bout de sa pointe +effilée, ce soulier ne semblait avoir emprisonné jamais que le pied +d'une fée mignonne, qui l'aurait laissé tomber à terre en s'élançant +vers son mystique royaume. + +Mais, ce qui surtout faisait ressortir la grâce exquise de l'adorable +sandale et qui en même temps embrouillait complètement les idées de +l'excellent petit Noël, c'était le contraste du voisinage. + +A côté de ce chef-d'oeuvre d'élégance et de luxe, gisait, sur le tapis, +le plus roturier des sabots. + +Lourd, usé, crotté, il semblait durci au feu, après avoir été trempé aux +bourbiers des rues. + +Pauvre petite ruine! peut-être au demeurant était-elle plus à plaindre +qu'à mépriser pour sa laideur.... + +Comme il avait dû vaillamment patauger, trottiner et courir pour être +ainsi sali et morfondu, le pauvre sabot! Mais, que venait-il faire ici? +Et pour qui réclamait-il les faveurs du petit Noël? + +Celui-ci voyait bien devant lui--sommeillant dans leurs lits +respectifs--deux enfants, aussi dissemblables d'attitude et de nature +que l'étaient le soulier merveille et le grossier sabot; mais cela ne +tranchait pas son embarras. + +Dans un berceau duveté, tendu de soie et de gaze blanches, vaporeuses +comme les visions d'un rêve, une enfant reposait. + +Elle ressemblait aux anges qui ornent les autels, tant elle était belle +et pâle. Pas un soupir, pas un mouvement ne trahissait la vie sur sa +figure idéale. Son repos était une extase. + +Tout auprès, dans sa camisole de bure, une fillette rose dormait +heureusement, la tête appuyée sur son bras potelé. + +Ses cheveux en broussaille cachaient à demi son visage, et flottaient +comme une poussière d'or sur l'oreiller. + +Parfois un plus long soupir accentuait sa respiration; ses bras nus +s'étiraient avec aise, ses lèvres closes, rouges comme un fruit mur, +s'ouvraient en un sourire de béatitude, ses petons dodus repoussaient la +couverture, puis la bouche rieuse se reformait en une fleur vermeille, +les menottes disparaissaient dans la brume blonde des cheveux, les +petits pieds blancs, devenus frileux, allaient s'enfouir sous les +lainages; et l'enfant se pelotonnait voluptueusement dans la tiédeur de +son nid. + +En la contemplant, le petit Noël cherchait à s'expliquer le mystère de +ce bizarre rapprochement. + +Il supposait bien, lui qui connaît intimement le bon Dieu, et qui +sait que sa toute-puissante Providence ne s'amuse pas à de futiles +espiègleries, il soupçonnait fort, dis-je, un dessein de la miséricorde +divine. + +Et cependant!... répétait-il d'un air songeur en regardant le bébé +mignon, qu'il était bien près de trouver importun. + +Un grand sac dégonflé pendait au cou du céleste émissaire, et chaque +fois que ses yeux tombaient sur le bon diable de vieux sabot, sa main +instinctivement tâtait ce sac vide. + +C'était, selon toute probabilité, celui qui avait contenu les présents +réservés aux souliers de cette catégorie. + +Déjà l'aube discrète glissait à travers les ténèbres ses lueurs lactées. + +Bientôt le sommeil, agité de rêves fantastiques et de visions +éblouissantes, allait fuir les paupières enfantines, empressées de +s'ouvrir aux belles choses déposées à leurs pieds par la munificence du +petit Noël. + +Il fallait se hâter. L'ami de l'enfance allait être pris en flagrant +délit de visibilité, et cela, il ne l'aurait pas voulu pour une couronne +de séraphin! + +Chacun a son orgueil. Celui de cet excellent esprit est d'expédier +la besogne qu'on lui confie, d'une façon irréprochable, et surtout +promptement. + +Jamais il n'a été surpris par le jour. Le flambeau que le bon Dieu lui +prête pour guider sa course à travers les ombres, c'est l'étoile qui +conduisait autrefois les trois rois d'Orient à la crèche du Sauveur. + +Voyant que ses délibérations mentales ne l'amenaient à aucune conclusion +satisfaisante, l'envoyé du ciel éleva vers Dieu son pur esprit, et +sollicita une inspiration. + +Il eut alors l'intuition du décret divin; + +Le sac qu'il avait cru vide fut ouvert, et son bras s'y plongea jusqu'à +l'épaule pour en retirer un petit paquet mystérieux. + +Alors les innombrables bibelots qui avaient été primitivement destinés +à l'opulente pantoufle furent divisés en deux lots, et les mandataires +muets qui, gisant sur le tapis, réclamaient tacitement leur butin, en +reçurent chacun une part égale. + +Puis, louant le Créateur de son ingénieuse et tendre générosité, le bon +petit Noël brisa le cachet de l'enveloppe énigmatique dont il avait +deviné le contenu précieux. + +Aussitôt, une poudre dorée s'échappant de ses doigts, tomba dans la +sandale de peluche, puis dans le misérable sabot. + +Tout ce qui restait d'ombres dans la pièce s'évanouit devant le +poudroiement irisé de cette poussière merveilleuse, mettant partout des +rayonnements. + +La fillette rose, blottie dans la profondeur des coussins, en devint +toute resplendissante, et l'ange pâle qui dormait à côté s'anima, se +transforma tout à coup, sous le feu des reflets magiques. + +Un sang nouveau sembla s'infiltrer dans ses veines et colorer d'incarnat +les lis de ses joues. La vie refleurissait en cette frêle créature. + +Le petit Noël s'était envolé sans bruit. + +Deux voix enfantines éclatèrent ensemble comme un délicieux chant +d'oiseaux, emplissant le vaste palais d'échos inconnus. + +En même temps une mère folle de joie accourait, élevait dans ses bras +son enfant ravivée, et s'écriait en la pressant passionnément sur son +coeur: + +--Ma prière est exaucée! Soyez béni, Seigneur! + +"Qui donne au pauvre prête à Dieu", dit un touchant enseignement. Dans +le cas actuel, le tout-puissant débiteur avait royalement soldé sa +dette, rendant un trésor pour une obole--une vie chère pour un abri +donné à l'orphelin. + +Le partage avait été judicieusement fait par le délégué de la +Providence. Les deux souliers, sans distinction d'élégance ou de +difformité, avaient été surchargés de bonbons et de jouets. + +Tout cela était merveille et nouveauté pour la naïve propriétaire du +vilain soulier. + +La veille, dans le tumulte d'une grande rue, un groupe de passants +l'avait séparée de sa mère. Voulant la rejoindre et courant en tous sens +la pauvre mignonne se perdit. + +Alors lasse et désolée, elle s'arrêta et se mit à sangloter dans son +châle, murmurant tout bas l'appel qu'elle avait longtemps répété avec +des cris déchirants: + +--Maman! maman! soupirait-elle comme une invocation, tandis que son +petit coeur éclatait. + +Soudain, elle sentit que l'on abaissait doucement ses mains. Une grande +dame, toute enveloppée de fourrures, penchée vers elle, lui demandait +tendrement: + +--Pourquoi pleures-tu, mon enfant? + +Cette belle femme douce et triste l'avait fait monter dans une superbe +voiture, et l'avait emmenée en un palais éblouissant où la pauvresse +fut choyée, dorlotée, à un tel point que le souvenir de son malheur en +devint moins cuisant. + +Elle avait aussi trouvé, sous le toit hospitalier de sa bienfaitrice, un +ange consolateur. + +C'était une enfant frêle, avec de grands yeux pensifs où il y avait +quelque chose de profond et de serein qui étonnait, en la subjuguant, la +simple fillette. + +La belle dame contemplait avec attendrissement ces deux gracieuses +créatures s'observant avec curiosité et causant en leur langage +d'oiseaux. + +Elle vint se mettre à genoux près du joli groupe, et ses yeux tout +pleins de larmes, allant de l'une à l'autre, semblaient les comparer. + +--Que je serais heureuse! répétait-elle, que je serais heureuse! + +Prenant entre ses mains la tête angélique de sa fille et la baisant avec +tendresse: + +--Prie le bon Dieu avec moi, qu'il te fasse ressembler à cette chère +petite! lui dit-elle. + +Les âmes innocentes s'entendent bien entre elles. Les deux bébés +devinrent bientôt les plus grandes amies du monde. L'une essuyait les +larmes de l'autre, qui finissait par sourire aux caresses de sa douce +protectrice. + +Quand sa belle amie mit sa précieuse pantoufle sur le foyer, la pauvre +enfant perdue l'imita naïvement, et les compagnes, gentilles à ravir +dans leur posture d'anges, joignirent les mains et prièrent ensemble le +petit Noël de s'en souvenir. + +Comme on l'a vu, leurs voeux furent accomplis. + +Après avoir curieusement parcouru, scruté et exploré le logis magnifique +qu'elle occupait depuis la veille, la grosse fillette s'orna sans rien +dire de tous les présents qui avaient plu dans son sabot, jeta de +travers sur ses épaules le vestige fané qu'elle appelait "son châle", +posa sur le buisson inextricable de ses boucles un bonnet de laine, et +se présenta, ainsi équipée, devant un grand laquais qui se tenait debout +dans l'antichambre: + +--Je veux voir maman, déclara-t-elle en levant vers lui sa figure +ingénue. + +--Où demeure-elle, ta mère? demanda le laquais ironique sans se +déranger. + +--Je trouverai bien. Ouvrez-moi seulement cette grande porte. + +Le serviteur galonné se mit à rire en analysant le bizarre accoutrement +de son interlocutrice. + +Elle le regardait avec ses grands yeux naïfs, et attendait. Quand, à +la fin, il se décida à ouvrir les deux énormes battants de la porte +massive, elle se retourna une dernière fois vers sa compagne, lui sourit +doucement en manière d'adieu, et, serrant plus fortement ses trésors, +pour ne pas les perdre en route, elle partit en courant. + +C'est alors que le petit sabot se remit à patauger en expert, et que les +polichinelles et les poupées, étroitement emprisonnés entre ses bras, +eurent leurs cheveux joliment ébouriffés par les collisions diverses +qu'ils subirent avec les passants, les poteaux de réverbères, que +sais-je encore! + +Et, ma foi, tout était pour le mieux. + +Ces personnalités élégantes, en leur mise irréprochable, se fussent +trouvées bien dépaysées dans le logis où les conduisait leur petite +maîtresse. + +L'emmêlement de leurs chevelures, et les menues avaries que reçurent +leurs toilettes pendant le trajet, les firent accueillir comme de la +famille chez leurs nouveaux hôtes. + +Après une très longue course, notre amie s'arrêta devant une bicoque, et +frappa la porte du pied en appelant sa mère. + +Elle tomba dans les bras de celle-ci, toute bourrée de ses cadeaux, +cherchant à les garantir jusque dans la chaleur de l'étreinte +maternelle. + +Aux questions empressées: "D'où viens-tu, chère enfant? Qu'as-tu fait? +Où as-tu passé la nuit?" la fillette ne répondait rien. Elle exhibait à +ses petits frères son riche butin, ses yeux brillant du plaisir de se +retrouver dans la misère et l'intimité de sa cahute. + +La rentrée de la chère absente avec son attrayant cortège chassa le laid +fantôme du désespoir qui était venu s'asseoir au foyer. + +La mère ravivée, berçant longuement entre ses bras le bébé retrouvé, +oublia toutes les angoisses des dernières heures. Le bonheur qui +n'attendait que ce signal éclata dans la masure un instant assombrie... +Car le petit Noël avait aussi passé là , jetant dans les sabots la +semence d'or qui donne la paix du coeur, l'insouciance heureuse et la +fraîcheur colorée d'une vigoureuse jeunesse. + +Pour récompenser la charité d'une mère, Dieu avait donc mis dans un +palais le don inestimable qu'il réserve à ses amis les pauvres. Il y +avait déposé le rare bien, l'unique trésor en cette vallée de larmes. + + + + +LE JOUR DE L'AN AU CIEL + + + _A mes trois petites amies, + Héva, Constance et + Marie-Paule,_ + +Au ciel il ne fait ni jour ni nuit. Dans cet heureux séjour luit +constamment une splendide lumière, faite de toutes les aurores que le +bon Dieu garde en réserve pour nous les dispenser une à une, de tous +les rayons que nous verse journellement sa munificence sans jamais en +épuiser le trésor, et de tous les astres éblouissants qui lui restent à +semer encore dans les espaces azurés. + +A la vérité, tout cela serait bien insuffisant pour éclairer l'immensité +du céleste royaume, si la toute-puissance du Créateur lui-même ne +l'illuminait d'un divin et suave reflet devant lequel le soleil pâlit. + +C'est bien beau le paradis!... C'est si beau, si beau, que les hommes +n'osent pas essayer de le décrire! + +Pourtant, à certains moments, paraît-il, le ciel retentit d'harmonies +inaccoutumées, et semble encore, si c'est possible, rayonner de clartés +plus magnifiques. Le jour de Noël, par exemple, c'est grand gala, +assure-t-on. + +Je vais vous dire ce qui m'est arrivé, à travers les nuages des +enivrants échos de ces fêtes. + +Les lyres d'or des séraphins vibraient encore des accents du beau +concert de Noël. + +Déjà les élus les plus anciens--semblables aux bons vieux serviteurs qui +ne s'attardent jamais dans l'accomplissement d'un devoir--se relevant de +leur longue adoration aux pieds de l'Enfant-Jésus, dont c'était la fête +spéciale, songeaient à retourner à leurs postes respectifs. + +Saint Pierre regagnait sa loge de concierge d'un pas alerte. (On sait +qu'au ciel, le grand âge n'est pas un fardeau.) + +Sainte Cécile, qui s'était particulièrement surpassée par des élans +d'extatique inspiration, remettait sa harpe dans son riche étui. + +Les petits anges folâtres, reprenant leurs jeux, se poursuivaient en +agitant leurs ailes blanches, jusqu'auprès de de la belle Vierge qui +souriait à leurs ébats, et sous la surveillance du grand maître des +angéliques légions, sain Michel. + +Le vainqueur de Satan conservait l'allure formidable qui convient à +un héros guerrier. Il n'effrayait pas cependant, avec son grand +glaive--celui précisément qui lui servit dans son fameux combat avec +Lucifer--les petits soldats de son armée; quelques-uns d'entre eux +se réfugiaient jusque dans les plis de ses ailes pour échapper aux +espiègles assauts de leurs frères. + +--Ah! maintenant, disait à d'autres bienheureux un beau vieillard, il me +faut songer à mes enfants de là -bas! + +Savez-vous qui il appelait ainsi, ce beau vieillard? et soupçonnez-vous +un peu ce qu'il pouvait être lui-même? + +Ce vénérable personnage n'était autre que le fameux _Santa Claus_. Et +_ses enfants_?... C'étaient vous, c'étaient toutes les fillettes sages +qui ont mérité des étrennes. + +Mes chères amies, je ne voudrais pas être obligée de vous énumérer +toutes les choses inouïes, renfermées dans le magasin aux étrennes dont +notre vieil ami avait la charge. + +Cela me prendrait bien plus de temps qu'il ne lui en fallut pour les +verser toutes dans ses énormes sacs. + +Vous savez les superbes caresses que les fées d'autrefois faisaient +surgir de modestes citrouilles, et les toilettes magiques qu'elles +donnaient à leurs filleules!... Vous avez vu dans l'histoire de +Cendrillon de quels adorables bijoux ces mystiques dames couvraient +leurs protégées?... Eh bien, tout cela n'était rien à comparer au riche +bagage de _Santa Claus._ + +Songez-y! Il y avait là de quoi réjouir tout un univers de petits +enfants! + +Quand le messager de la bienfaisance divine traversait le ciel, courbé +sous le poids de ses trésors, pour aller prendre congé du souverain +Maître et recueillir ses instructions, le bruyant cortège des anges +s'arrêtait pour le regarder passer. + +Il se trouvait même des élus qui avaient été d'austères pénitents sur la +terre, et qui s'amusaient naïvement à examiner ses délicieux bibelots. + +Saint Jérôme, par exemple, et d'autres saints qui ont toujours vécu +dans le désert, et qui n'avaient jamais vu de joujoux, s'extasiaient +littéralement devant tous ces chefs-d'oeuvre de la paternelle libéralité +du bon Dieu. + +--Il y en a pour tout le monde? demanda le Petit-Jésus. Mes enfants +seront tous heureux? + +_Santa Claus_ le croyait bien. + +Il partit donc avec une troupe d'anges. + +Ces anges sont pour le servir dans sa charitable tournée. Ils se +glissent doucement à l'intérieur des maisons, et déposent dans les +mignons souliers l'envoi du divin ami de l'enfance. + +Cela exempte de la peine au bon vieillard et abrège la besogne. Il a +tant de chemin à faire dans une nuit! + +La céleste délégation était de retour au paradis avant que fussent +tendus dans le firmament les voiles mordorés du matin. Le cortège, en +arrivant, alla se prosterner devant la divine Majesté. + +Cependant, _Santa Claus_ n'avait pas, comme d'habitude, ce sourire +content que donnent la satisfaction du devoir accompli et la certitude +d'avoir fait des heureux. + +Le Petit-Jésus, que la sainte Vierge berçait dans un lit tout orné de +diamants, tandis qu'elle chantait doucement de sa voix qui ravit le +ciel, le Petit-Jésus avait remarqué cela tout de suite: + +--Les présents ont-ils donc manqué? Qui n'est pas satisfait? + +Le bon _Santa Claus_ raconta alors ceci: + +Mon travail était achevé sur la terre, dit-il. Je remontais lentement +vers ce céleste séjour en jetant sur l'univers un rétrospectif coup +d'oeil, pour m'assurer que personne n'avait été oublié. Je disais, en me +réjouissant, à mes compagnons; + +--Là , nul ne pleurera demain! Les prières enfantines que notre bon +Père aime tant monteront vers lui reconnaissantes, chaudes et pleines +d'amour!... Mais soudain... j'aperçus, dans un des coins obscurs et +déserts d'une grande ville, quelqu'un... une enfant, seule, glacée, +perdue dans la nuit noire. Elle tremblait de frayeur, elle se mourait de +faim, de misère et de désespoir. La pauvre mignonne répétait tout bas, +pendant que ses grands yeux désolés regardaient le ciel et que ses +petits membres grelottaient: + +--Mon Dieu, qui avez pitié des enfants délaissés!... Ma mère qui êtes +là -haut, voyez-moi... j'ai froid, il fait noir, j'ai bien peur!... Elle +étouffait ses sanglots de crainte d'attirer les affreux passants de la +nuit. + +Que faire pour la consoler!... + +Je me mis à chercher dans tous mes sacs, espérant y trouver quelqu'objet +oublié... mais, hélas!... rien, tout était épuisé. + +Et d'ailleurs, qu'auraient pu des jouets devant cette détresse que vous +seul, puissant et généreux Jésus, pouvez guérir par un miracle. J'aurais +pensé à cela tout de suite, n'eût été l'émotion qui troublait mes idées. + +Après un moment de réflexion, j'envoyai près d'elle un de mes anges, lui +enjoignant d'en avoir bien soin tandis que je viendrais vous supplier de +la secourir. + +Le Père éternel, qui de son trône resplendissant avait tout entendu, +dit: + +--J'ai vu les larmes de cette enfant J'ai entendu le cri de sa douleur +et de sa confiante prière! + +Voici ce qui s'était passé tandis que _Santa Claus_ parlait. + +Sur un signe du Tout-Puissant, un ange était aussitôt venu se prosterner +pour recevoir ses ordres. + +Ce prince de la cour céleste était le plus beau des séraphins. + +Un rayon de la souveraine bonté de Dieu--celui de sa miséricorde--se +reflétait en lui. + +A son front brillait un incomparable diadème où était incrusté en +lettres formées de l'or des astres, le beau, le grand mot--DÉLIVRANCE. + +--Va! lui avait dit le Dieu généreux et tendre, va briser les liens qui +retiennent sur la terre cette chère âme martyre! + +A cette injonction, le messager obéissant se leva et partit. + +Il n'objecta pas qu'il faisait bien noir là -bas, et que le lieu ou +gisait la pauvresse lui était inconnu. + +--La Providence pourvoit et veille à tout! + +Telle était sa pensée. + +Il déploya ses grandes ailes plus lisses et plus blanches que celles +des cygnes, et descendit à travers les couches bleu sombre des espaces, +effleurant les mondes sans s'y arrêter, et laissant après lui dans les +ombres du firmament une longue traînée lumineuse. + +Les savants terrestres dirent: + +--C'est un admirable météore! + +L'ange de Dieu, lui, qui soutenait la petite agonisante, souffla à son +oreille: + +--Courage! voici la délivrance! + +Quand l'envoyé de l'infinie miséricorde fut arrivé dans la grande ville +obscure et silencieuse, un phare, épanchant une douce lueur, semblable +aux rayons caressants de la lune, parut au ciel et lui montra sur le sol +dur et glacé, la belle enfant à genoux, suppliante, les mains élevées en +une muette prière.... + +Il enleva son âme et remonta avec elle au Paradis. + +Là , elle reçut la belle couronne des élus et la glorieuse palme du +martyre! + +Là , elle oublia toutes ses souffrances aux pieds de Dieu, auprès de la +tendre Vierge et de sa mère, qu'elle retrouvait là -haut! + +Elle fut tout de suite amie avec les petits anges qui, pour jouir de son +naïf ravissement, se plaisaient à lui montrer toutes les splendeurs du +ciel. + +Quand elle alla baiser les pieds du Petit-Jésus, le divin Enfant lui +demanda avec un doux sourire: + +--Regrettes-tu ton jour de l'an de la terre, ma petite amie? + +Des larmes de bonheur et de reconnaissance répondirent pour elle. + +Le lendemain, les passants trouvèrent sur le pavé un petit cadavre froid +et rigide. + +--Pauvre, pauvre enfant! murmuraient-ils dans leur pitié. + +Mais elle, au sein de la félicité et de l'extase des cieux, disait +aussi: + +--Pauvres, pauvres mortels! + + + + +HISTOIRE DE DEUX SERINS + +_ Petite fable_ + +Le soleil avait souri, à travers les branches dénudées, d'un sourire +plein de promesses; les bourgeons avaient percé la dure écorce, les +corolles s'entr'ouvraient fraîches et rieuses, et les arbres, jasant +avec la brise, balançaient leurs dômes verdoyants au-dessus des sources +grondeuses. + +Les oiseaux revenaient par essaims pour fêter la naissance des vertes +feuillées, et celle des marguerites, leurs petites amies des champs. + +Les nids moelleux s'équilibraient aux jointures des branches; déjà +leurs hôtes se gazouillaient tout bas leurs espérances pour la nouvelle +couvée. + +A la cime d'un grand chêne, tout une famille de serins saluaient, +certain matin, l'aurore de son premier jour. + +Le ruisseau qui dort, sous les grosses branches de l'arbre géant, le +rayon de soleil qui miroite sur la feuille humide au bord du nid, le +coin d'azur à travers le rideau de feuillage, cette verdure flottante +qui les berce avec de caressants murmures, toutes ces nouveautés +ravissantes qui se révèlent à leurs regards étonnés, tiennent hors du +nid les têtes curieuses de ces êtres naissants. + +L'horizon empourpré, la source éblouissante qui bondit sur le flanc de +la montagne, les flocons blancs dans le bleu du ciel, tout cela a +des tons chatoyants et séducteurs, des appels gros d'attraits et de +promesses pour les nouveaux éclos. + +Et c'est un murmure continu, un concert de petits cris joyeux. Qu'ils +sont heureux de vivre!... Oiselets d'un jour, ils ont le présent +harmonieux et ensoleillé; et l'avenir!... l'avenir! Quand les plumes +dorées auront poussé, quand les ailes diaprées se déploieront avec la +vigueur de la jeunesse! l'avenir ne se prépare-t-il pas pour eux plus +doux que le nid, plus vermeil qu'un reflet de crépuscule dans le +ruisseau limpide? + +Les petits serins ont crû. Ils ont atteint la taille ordinaire des +oiseaux de leur espèce; mais l'un d'eux surtout est un prodige, +l'orgueil de la famille, la gloire de la nichée. + +Quand sa voix vibrante et modulée éveille les échos matinals, plus d'une +jeune serine sent palpiter son coeur d'oiseau, et joint une note émue à +ses trilles éclatants. + +Les êtres ailés, moins méticuleux que les hommes, reconnaissent sans +formalité et acceptent sans élections, le souverain que Dieu semble leur +désigner dans celui d'entre eux qu'il dote de plus de charmes. Ceux +du vieux chêne avaient voué un culte d'admiration et d'hommage à leur +superbe compagnon. + +Mais lui, indifférent à ses honneurs et à son prestige, ne formait dans +sa tête altière que des projets aventureux de fuite et de voyages. + +Un jour--aussi puissant que beau--il s'élança d'un seul trait, de la +cime du grand arbre au sommet de la montagne lointaine. Puis, intrépide, +il alla se percher sur une branche morte accrochée au milieu de la +cascade fougueuse. De là il envoya au ciel sa chanson triomphale. + +Ses parents effrayés avaient essayé de le suivre, mais tristement ils +étaient revenus au chêne, l'épier de loin, le coeur serré par un funeste +pressentiment. + +D'un vol aussi rapide le téméraire enfant était revenu; toute la tribu +en émoi l'attendait anxieuse. + +Au lieu de regagner le nid paternel où ses petites soeurs attendries +l'appelaient de toutes leurs clameurs, le jeune héros, comme pour lui +faire hommage de ses premiers lauriers, alla droit chez sa voisine, +la plus jolie serine du monde, secouer ses ailes étincelantes des +gouttelettes diamantées de la source, et roucouler la plus suave, +la plus délicieuse, la plus enchanteresse des mélodies que Dieu ait +enseignées à ses créatures. + +Les humains qui l'entendirent crurent que les accords d'une musique +mystérieuse, s'échappant des sphères célestes, étaient parvenus à leur +oreille privilégiée. + +Les échos émerveillés la répétèrent avec enthousiasme. Tout le vieux +chêne tressaillit, et un concert de louanges s'en éleva comme une fusée +vibrante et prolongée. + +Ces joyeux accents avaient ragaillardi toute la peuplade. Chacun, sous +la feuille qui l'abrite, s'endormit paisible, rêvant de douces choses. +Seule, la belle serine avait compris le mot d'adieu caché sous la +chanson Brillante. + +Tristement sa petite tête veloutée s'enfonça sous le duvet de l'aile +maternelle. Qui dira combien d'étoiles s'étaient allumées au firmament, +combien de soupirs avait poussés la brise à travers les feuilles +frémissantes avant que le repos vint clore sa paupière! + +Le lendemain--toutes les fêtes ont un lendemain--les premiers reflets de +l'aurore avaient effleuré la cime de l'arbre séculaire, le roi du jour, +disant adieu à d'autres peuples, apparaissait, s'élevait majestueux de +son bain de flammes. Toute la nature chantait l'hymne matinale à +sa manière, et le vieux chêne était muet--muet, mais plein de +consternation, d'agitation et d'effroi.--L'idole, le serin adoré, le +beau charmeur des bois s'était envolé, laissant l'angoisse au nid, le +deuil à la voisine éplorée. + +Elle, puisant une énergie désespérée dans l'agonie de son coeur, étendit +toutes grandes ses ailes frêles et timides, et disparut. La belle +idolâtre, n'écoutant que son amour, volait sur la trace du cher +infidèle. + +Trois longs jours de recherches et de souffrances s'étaient éternisés +pour l'infortunée voyageuse. L'ouragan avait soufflé, la tempête avait +mugi. + +Le matin du quatrième jour les arbres, courbés par la tourmente +redressaient leurs panaches ruisselants. Le soleil revenait sécher les +pleurs de la nature qui souriait à travers ses larmes en revoyant son +radieux époux... + +La pauvre serine épuisée, affaissée sur une branche, buvait +languissamment des gouttes de pluie qui tremblaient sur une feuille de +peuplier... + +Soudain, elle se redresse et bondit. Elle a entendu... Oui, ce ne peut. +être que lui!... Un petit cri bien faible, presque imperceptible; +mais pourquoi son coeur s'est-il arrêté à cette voix, pourquoi bat-il +maintenant à se briser! Elle attend inquiète, le cou tendu, le regard +intense, plein d'anxiété et d'espoir. Le cri se répète, doux, navrant, +prolongé. + +Rapide comme l'éclair, la serine franchit l'espace qui la sépare de +son bien-aimé--oh bonheur! il était là , elle le retrouvait! Mais non. +L'espérance un moment ravivée allait s'éteindre à jamais. Hélas! le +roi du vieux chêne est blessé. Son aile rompue palpite de douleur. Une +fièvre brûlante l'agite et le consume. Il souffre. Il se meurt. Ah! +pourtant il ne peut périr, puisque le dévouement et l'amour subsistent +encore pour lui en un coeur féminin! + +La jolie serine se fait soeur de charité. Multipliant les soins au +bien-aimé malade, elle vole au torrent, en rapporte dans son bec trois +gouttes fraîches pour les couler sur la blessure. Elle remet doucement +le membre cassé dans sa position normale, lisse de son aile de velours +les plumes hérissées autour de la plaie, verse dans la gorge altérée du +cher blessé une eau rafraîchissante. Elle voltige, sautille sur le gazon +d'une façon embesognée, va et vient, s'oubliant elle-même, s'épuisant +pour faire revivre ses amours. + +A la fin l'héroïsme eut sa récompense. + +Par la plus belle et la plus radieuse des matinées, le couple mille fois +heureux revint au pays. Le fiancé était si rayonnant qu'on ne s'aperçut +pas qu'il boitait un peu. + +Il y eut noce complète au vieux chêne. De la base à la cime il retentit +tout le jour de chants d'allégresse. + +Le beau serin resta le roi. + +L'année suivante, en cédant le sceptre à son héritier, il lui donna ce +sage conseil... Au fait, que croyez-vous qu'il lui dit? De toujours +rester au nid natal, prudemment abrité sous l'aile maternelle?.. Oh non! + +--Mon fils, lui dit-il, quand la mousse du nid, quand la tendresse de +ta mère ne suffiront plus aux aspirations de ton coeur troublé, va, mon +enfant, au sein de la tempête, recueillir une précieuse blessure; le +ciel alors t'enverra un messager béni qui te fera revivre deux fois!... +Mon fils, un pareil trésor vaut bien une aile brisée. + + + + +LE DERNIER BIBERON + +On avait dit à bébé:--C'est fini maintenant! Vous êtes trop grande. +Il faut jeter cette affreuse chose au chat. Au _Çat_, répétait-elle, +captivée par le souvenir du favori. Et c'est tout ce qu'elle retenait de +ce grave syllogisme. + +Or voici ce qui en était; + +La question avait été agitée en famille à l'heure du couvre-feu, au +moment où bébé en camisole blanche, les gros petons nus, distribuait les +bonsoirs, embrassant à grand bruit sa menotte étendue, à l'adresse de +chacun. + +Toutes les têtes levées, fascinées par ce Jésus potelé aux boucles +blondes, souriaient, lui renvoyaient les baisers; mais...... la bonne se +penche, et, à demi-voix:--Faut-il le lui donner?--Ah c'est vrai! fait +la maman subitement rembrunie, prise de lâcheté devant la grandeur du +sacrifice, puis cédant tout-à -fait: + +--Si, pour ce soir. Alors le père, sans quitter sa gazette, mais +enlevant son cigare, prononce avec énergie;--Ne lui donnez pas cette +horreur! je vous en prie! + +à ! il proteste. Ça lui est bien facile à lui. + +--On ne peut pas, fut-il objecté, tout d'un coup, comme cela.... + +Mais lui l'interrompant: + +--Je te dis que vous l'empoisonnez! + +Vous l'empoisonnez! voilà bien les pères. Ces stoïciens de la théorie, +ces braves d'arrière-plan qui commandent la manoeuvre d'une voix de +tonnerre et s'enferment dans leur cabinet pour ne l'entendre pas +exécuter. + +--Eh bien! essayez, avait dit la maman avec résignation, intimidée par +tant de fermeté. + +Mais vous ne savez pas encore le sujet du litige. + +L'article en question, l'objet des foudres paternelles, c'est une petite +chose informe, d'une teinte grisâtre, brouillée, inquiétante; un lambeau +de caoutchouc, déchiqueté par des dents aiguës; c'est un vestige du +dernier biberon de bébé, aussi méconnaissable qu'une balle dont on +retrouve le plomb fondu et mâché; une chose, enfin, peu appétissante, +d'un parfum.... étrange, et à laquelle le petit monstre tient plus qu'à +tout au monde. + +Aussi est-on décidé à en finir. Ce matin encore, comme le papa, fier de +surprendre son réveil d'oiseau, la prenait dans son nid, toute chaude, +les yeux couvrant clairs et grands à la joie du matin, et allait +l'embrasser avec ferveur, elle lui entra cet objet dans la bouche. Il +en cracha pendant cinq minutes, très en colère, jurant... d'opérer des +réformes radicales, de trancher dans le vif, bref, de faire un coup +d'éclat. + +Et tout ce temps la pauvre insouciante victime de demain, la mignonne +rose savourait l'horrible suçon. + +Après le départ de la bonne, il s'était fait un silence, gazette et +livre s'étant relevés. + +Au bout d'une minute pourtant, la voix du tyran se fit entendre, mais +sans cet accent invincible de tout à l'heure, une voix très mitigée, où +l'on sentait poindre un attendrissement. + +--Ne ferais-tu pas mieux d'y aller? + +--Non, ce serait pire. + +Nouveau silence, puis soudain, le choc attendu; une explosion de larmes +là -haut. + +Il s'en suivit un tumulte, une envolée de feuillets,... + +--Attends! dit le maître, tu vas tout gâter! + +L'obéissance la retient un moment, mais les cris continuant elle se +précipite, et du bas de l'escalier: + +--Marie! Marie! s'écrie-t-elle, donnez-lui! donnez-lui!.... + +Elle revient, le calme aussitôt rétabli, tout émue encore et murmurant: + +--L'idée de le lui enlever ainsi, sans préparation!... Pauvre chou! + +De son côté le papa très remué, mais voulant tenir décemment son rôle +jusqu'au bout, va chercher une allumette, ayant laissé son cigare +s'éteindre, et lève les épaules à l'effet de blâmer cette défaite à +laquelle il ne prend aucune part. + +Il fallut donc apporter à l'événement tout le soin que nécessitent les +résolutions importantes. + +--Depuis quand, monsieur le papa vous qui avez lu l'histoire, depuis +quand le progrès surgit-il ainsi spontanément, sans efforts, du terrain +des mauvaises habitudes et des abus? Citez-moi une réforme qui ait +poussé, de même qu'un champignon sur une terre inculte, sans être +amenée, conduite, préparée par une main habile et patiente!... Paris ne +s'est pas fait en un jour! + +Telles sont les ressources de la diplomatie maternelle et le résumé de +son plaidoyer en faveur d'un atermoiement. + +Bébé a deux ans et demi du reste et sa mère qui lit en son petit cerveau +comme dans un A B C ouvert, y voit déjà un embryon de logique. Aussi +est-ce ce bon sens en herbe qu'elle compte exploiter pour accomplir la +réforme projetée. + +Bébé reçut un jour une superbe poupée bleue. Bébé fut ravie, folle de +joie, et ne voulut plus quitter cette poupée, pas plus à table qu'à la +promenade ou au bain. Il la lui fallut même pour dormir. Mais voilà ! la +nouvelle venue est l'ennemie déclarée des suçons! + +Que faire alors? Jeter le suçon au minou? + +--Jeter à minou, fait le petit singe. + +En effet, la maman ouvre la fenêtre et Bébé lance elle-même son meilleur +ami dans la cour. + +Une fois blottie dans son lit blanc avec la précieuse poupée bleue, +l'heure du dodo venue, la pauvre petite s'aperçut bien qu'il lui +manquait pourtant quelque chose, car deux fois, elle rappela sa mère +qui l'avait ce soir-là bordée longuement, se sentant tout attristée, +le coeur fondu de compassion devant l'ingénuité de ce sacrifice sans +murmures; elle demanda du lait et voyant la tasse fraîchement vidée, +reprit avec un soupir: + +--Bonsoir, maman. + +Une prière, une seule, se pressait sur ses lèvres qu'elle n'osait +formuler, la sentant déraisonnable. + +A la fin, trouvant un ingénieux prétexte pour trahir son gros regret: + +--N'en a plus. Donné au çat! fit sa douce voix, du même ton insidieux et +enjôleur qu'on le lui avait répété tout le jour en vue du succès final. + +Le tyran dans son antre, oubliant de lire son journal, attendait avec +impatience la fin de l'aventure. + +--Eh bien! dit-il, dès qu'il la vit revenir, allant à pas de loup, +marchant avec précaution comme si le moindre souffle eût pu compromettre +la victoire espérée. + +Bébé ne pleura pas, mais elle s'endormit fort tard, et au petit jour +elle s'éveilla en larmes demandant le suçon, puis s'avisant aussitôt de +l'absurdité de sa requête, elle se mit à crier plus fort. + +--Quelque chose de bon! + +Son innocente lâcheté avait encore sa pudeur. + +Ce fut la réaction; et les événements ne tardèrent pas à justifier les +prévisions de la clairvoyance maternelle. + +Au bout d'une semaine ce gros chagrin était oublié... et puis quoi!.. + +Eh bien Bébé ne s'en trouva pas plus mal, au contraire, puisqu'on ne +l'empoisonnait plus, et ce furent pour les sages les regrets: + +Cette importante réforme si habilement obtenue, cet avancement notable +de l'enfant, ce progrès fameux, qu'était-ce en effet?.... + +La dernière étape de cet âge exquis de la première enfance où notre +chéri n'est qu'un poupon gras et rose qui tient tout, comme une petite +boule, dans la corbeille que lui font nos bras. + +C'est le commencement de cet autre ou l'on devient conséquent, où l'on +comprend, où l'on souffre. + +Y a-t-il vraiment là de quoi être fier? + +C'est bien la peine de sevrer les pauvres innocents de leurs pures +joies! Par quoi les remplace-t-on? + +Par les enseignements maussades de la raison, de l'expérience--cette +marâtre qui ne sait corriger qu'en châtiant. + +Pauvre bébé, cher petit mouton qui te laisses tondre de tes gracieuses +et charmantes fantaisies, quand tu auras de grandes gigues et des +brèches dans la rangée de perles fines que découvre ton sourire, alors +on songera avec envie à ce que tu fus autrefois; on s'attristera de te +voir pousser si vite et laisser loin derrière les chers souvenirs du +temps des biberons. + +C'est ainsi que le sort te venge de ceux qui s'acharnent à te rendre +sage--comme eux. + +C'est probablement ce regret anticipé qui fit que la maman de tout à +l'heure, bientôt revenue de l'orgueil de son triomphe, put être vue +cherchant avec soin, sous sa fenêtre, parmi les balayures, un petit +objet perdu, pleurant presque, à l'exemple de bébé, à la pensé que le +vilain chat aurait bien pu en effet le manger. + +Et, le vieux biberon disgracié, exhumé avec honneur, devint une +précieuse relique. + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Contes de Noël par Josette, by Madame R. Dandurand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13024 *** diff --git a/13024-h/13024-h.htm b/13024-h/13024-h.htm new file mode 100644 index 0000000..7122fc4 --- /dev/null +++ b/13024-h/13024-h.htm @@ -0,0 +1,2773 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Contes de Noel par Josette</title> + <meta name="author" content="Mme R. Dandurand"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 20%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.dropcap {float: left} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + +</style> + +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13024 ***</div> + +<h1>CONTES de NOËL</h1> + +<h4>par</h4> + +<h2>JOSETTE</h2> + +<br><br> + +<h3>AVEC UNE PRÉFACE</h3> + +<h5>de</h5> + +<h3>LOUIS FRÉCHETTE</h3> +<br><br><br> + +<h3>PRÉFACE</h3> + + +<p><i>Voici notre petite bibliothèque canadienne +qui s'enrichit aujourd'hui d'un +nouveau volume; et, chose assez insolite +chez nous, ce volume est signé d'un nom +de femme.</i></p> + +<p><i>La signature était-elle bien nécessaire +cependant pour accuser cette particularité?</i></p> + +<p><i>Non.</i></p> + +<p><i>Car, autant le pseudonyme de Josette +voile peu la gracieuse personnalité qu'il a +la prétention de couvrir, autant la féminité—pour +me servir d'un néologisme mis +à la mode par les psychologues du jour—autant +la féminité de l'auteur se trahit +à chaque page, je pourrais dire à chaque +phrase, dans des légèretés de dessin et +des fraîcheurs de teintes, que l'homme au +pinceau le plus délicat ne parvient presque +jamais à atteindre.</i></p> + +<p><i>Tournures câlines, sous-entendus discrets, +colloques semés d'incohérences enfantines, +petits mots doux et tendres +comme des baisers, tout révèle la femme, +la femme jeune et aimante, dont—pour +les bébés surtout—la main est une caresse, +le bras un oreiller, la voix une chanson +d'amour.</i></p> + +<p><i>En lisant ces bluettes,—car il s'agit de +simples bluettes, de contes si vous aimez +mieux,—on s'arrête malgré soi devant +tel détail saisi sur le vif, telle nuance finement +observée, telle vague ébauche dont les +contours perdus laissent deviner quelque +délicieux profil; et l'on s'avoue in petto +qu'un doigt de femme pouvait seul crayonner +avec cette souplesse, qu'on dirait +inconsciente.</i></p> + +<p><i>En effet, ce qui caractérise peut-être +plus que toute autre chose le style de l'intéressant +petit volume que je suis chargé +de présenter au lecteur, c'est une absence de +toute recherche, une facilité naturelle, une +allure indépendante et prime-sautière, qui +donnent l'impression de quelqu'un laissant +courir sa plume sur le papier sans +le moindre effort, sans aucunement s'inquietter +de bien dire, et sans s'en douter +le moins du monde racontant merveilleusement +des choses charmantes.</i></p> + +<p><i>Car ils sont tout pleins de choses charmantes, +ces petits Contes de Noel qui +respirent tant de suavité naïve, et qui +évoquent autour de vous tout un essaim +de souvenirs ailés papillonnant à votre +oreille avec les échos des vieux chants +d'église et des joyeux carillons d'autrefois.</i></p> + +<p><i>Ils vous bercent.</i></p> + +<p><i>Ils vous rajeunissent.</i></p> + +<p><i>Ils ressuscitent sous vos yeux mille +figures lointaines, mille horizons oubliés.</i></p> + +<p><i>Ils vous chuchotent je ne sais quelles +ressouvenances qu'on écoute le coeur attendri, +et quelquefois même avec une larme +tremblante au bout des cils.</i></p> + +<p><i>Pour ma part, j'ai passé une heure +bien douce à parcourir ces pages toutes +vibrantes d'émotions intimes, et je suis +heureux que l'auteur me permette de lui +en offrir ici même mon remercîment sincère +avec mes confraternelles félicitations.</i></p> + +<p><i>Toute jeune encore, depuis trois ou +quatre ans déjà , la charmante conteuse +s'était fait remarquer dans la presse; et +plus d'une fois ses jolies nouvelles, toutes +empreintes d'un rare cachet de distinction, +avaient attiré l'attention de ceux qui, +parmi nous, cultivent les lettres ou s'occupent +des choses de l'esprit.</i></p> + +<p><i>Il y a quelques mois à peine, à Québec, +elle révélait son talent pour la scène dans +une petite pièce dont le succès fut éclatant.</i></p> + +<p><i>Ces débuts pleins de promesses, elle les +confirme aujourd'hui par un premier +volume, qui n'est sans doute que la première +perle de tout un écrin.</i></p> + +<p><i>Les qualités d'écrivain dont elle y fait +preuve lui donnent droit à une place marquante +dans notre petit monde littéraire; +et, s'ils me permettent de me faire ici leur +interprète, je crois pouvoir lui offrir, au +nom de mes confrères de la plume, la plus +sympathique et la plus cordiale bienvenue.</i></p> + +<p><i>Tous s'empresseront même, j'en suis sûr +de lui céder un siège d'honneur, à une +condition cependant—et cette condition, la +voix du patriotisme l'impose—c'est que +ce premier ouvrage soit bientôt suivi de +plusieurs autres.</i></p> + +<p><i>Pour ma part, je lui dirai en lui tendant +la main:</i></p> + +<p><i>—Madame, vous êtes maintenant débitrice +d'un créancier qui a le droit d'être +impitoyable, parce qu'il parle au nom de +tous, le Public.</i></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Vous avez écrit les Contes de Noël.</i></p> +<p><i>Tant pis pour vous:</i></p> +<p><i>Noblesse oblige.</i></p> + </div> </div> + +<p><b>LOUIS FRÉCHETTE.</b></p> + +<br><br> + +<h4>TABLE DES MATIÈRES.</h4> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Noël au pays.</p> +<p>Hier et Demain</p> +<p>Le rêve d'Antoinette</p> +<p>Le Jour de l'an</p> +<p>Noël</p> +<p>Le Jour de l'an au Ciel</p> +<p>Histoire de deux Serins</p> +<p>Le dernier Biberon</p> + </div> </div> + +<br><br> + +<h2>NOËL AU PAYS</h2> + +<p>On est à la Noël. Partout dans la +campagne, sur la vaste étendue, les +longues routes blanches sont constellées. +Entre leur bordure verte de +sapins,—ces bouées fleuries, guides +du voyageur dans la plaine immense +et nivelée par l'hiver,—on les voit +courir et se croiser à travers les +champs combles.</p> + +<p>Et c'est comme une procession, ce +long cortège de traîneaux venant de +toutes parts, s'acheminant tous vers +l'église du village.</p> + +<p>La rosse qui les tire, indifférente au +froid comme à la gravité de l'heure, +trotte sans hâte, d'un pas égal et +rythmé.</p> + +<p>De ses naseaux l'haleine s'échappe +en fumée lumineuse; mais cette ressemblance +lointaine avec les coursiers +olympiens, dont les narines flamboyantes +lancent des éclairs, en est +une bien trompeuse cependant, car, +voyez la pauvre bête—par exemple +la dernière là -bas, avec cette lourde +charge—les ardeurs guerrières sont +depuis longtemps mortes en sa vieille +charpente.</p> + +<p>D'un contentement égal elle porte +au marché les poches pleines, ou, +comme en ce moment, la famille à la +messe de minuit.</p> + +<p>Le pauvre cheval n'est pas né du +printemps.</p> + +<p>Cette demi-douzaine de marmots +qu'il traîne là , et d'autres encore qu'on +a laissés à la maison, s'il ne les a pas +vus naître, du moins les a-t-il tous, +chacun à son tour, menés à l'église +petits infidèles, pour les en ramener +petits chrétiens.</p> + +<p>L'histoire de ces vieilles bêtes est +celle de leur maître.</p> + +<p>Jeune et fringant, le bon animal +brûla jadis le pavé pour conduire chez +"sa blonde" le père d'aujourd'hui. +Et, depuis, ils cheminent ensemble +dans la vie, se supportant réciproquement, +travaillant côte à côte, indispensables +l'un à l'autre, se retrouvant +toujours aux heures solennelles, aux +moments d'urgence, moments où +le plus humble des deux devient +parfois le principal acteur.</p> + +<p>Quand il s'agit, par exemple, de +longues courses pressées, l'hiver, par +les chemins débordés, au milieu de la +"poudrerie" que soulève l'aquilon; +l'automne, quand le pied s'embourbe +et se dégage avec peine dans les sentiers +boueux, et l'été sur les routes +sans ombrage.</p> + +<p>Élément obligé des joies de la +famille, il conduit aujourd'hui "les +enfants" à la messe de minuit; cette +fête unique pour les petits et les simples; +fête mystérieuse où ils retrouvent +dans la touchante et poétique +allégorie de la Crèche, la reproduction +tangible, comme une incarnation +des choses vagues et douées, du merveilleux +qu'ils voient parfois flotter +dans les rêves de leur sommeil paisible +ou dans les fantaisies de leur +imagination naïve.</p> + +<p>Les deux plus jeunes de ces six +heureux, enfouis, émus et recueillis, +dans le fond du traîneau, y viennent +pour la première fois.</p> + +<p>Tandis que le père, dès qu'on est +arrivé descend le premier et se met en +devoir de tirer les petits de l'encombrement +des "robes", le plus grand +saute à terre pour jeter la meilleure et +la plus chaude peau sur la bête qui +fume. Et pendant qu'on l'attache, +les mioches, rangés sur le perron de +l'église, engoncés, raides comme des +mannequins dans leurs gros vêtements +"d'étoffe du pays", regardent et se +disent tous bas:</p> + +<p>—Pauvre Bidou, il ne verra rien!</p> + +<p>Puis on les pousse dans le vestibule, +où la main paternelle enlève de +leur tête, la "tuque" de laine profondément +enfoncée. Les cheveux +suivent le mouvement, et demeurent +tout droits, hérissés. Qu'importe! +les petits hommes, le coeur serré, ne +quittent pas des yeux le chef de famille, +prêts à obéir au premier signe. A +peine osent-ils passer en hâte leur +grosse mitaine au bout de leur nez et +sur leurs yeux où le froid a mis des +larmes.</p> + +<p>A travers la lourde porte on perçoit +quelque chose de doux et de troublant, +quelque chose d'exquis comme +un chant pour endormir les anges. +Soudain cette porte s'ouvre toute +grande et les marmots extasiés, le +regard attaché sur les mille feux de +l'autel, avancent inconsciemment, +marchent comme dans un rêve, jusqu'à +ce qu'on les retienne par leur +habit.</p> + +<p>Tandis que la foule s'agenouille et +s'incline autour d'eux, ils restent debout, +sans mouvements, absorbés par +la vue de la grotte de sapins, cristallisée +de sel, représentant la neige sous +laquelle gît, presque nu, le Petit-Jésus +tout blanc, tout mignon, tendant les +bras en souriant aux fidèles qui +l'adorent.</p> + +<p>Certes, il ne fait pas chaud dans +l'église; l'haleine y monte comme +l'encens, en spirales blanches, vers la +voûte noire. Aussi, malgré la présence +du boeuf et de l'âne autour de la +crèche, les petits gars se disent-ils en +eux-mêmes que cela leur semble bien +insuffisant. Ils craignent beaucoup +que le bon Jésus ne grelotte, aussi +légèrement vêtu. Mais il y a là la +sainte Vierge toute sereine, presque +souriante; elle s'en apercevrait bien, +elle, puisqu'elle est sa maman, n'est-ce +pas, s'il avait trop froid.</p> + +<p>Qu'importe! voilà saint Joseph avec +un grand manteau rejeté en arrière +et dont il n'a que faire... S'il le lui +mettait, ça ne serait pas de trop +assurément!</p> + +<p>Mais non pourtant... Cela doit être. +Il faut que l'adorable Jésus souffre +pour les hommes... afin d'expier leurs +péchés!</p> + +<p>On leur a souvent raconté cela.</p> + +<p>Mais pourquoi les vilains hommes +ont-ils fait des péchés?</p> + +<p>Leur coeur se soulève, s'emplit soudain +d'une grande indignation.</p> + +<p>Un violent désir de venger le Petit-Jésus +les saisit. Des gros mots—les +plus énergiques de leur vocabulaire +enfantin—d'éloquentes invectives +leur montent aux lèvres pour flétrir les +ingrats qui lui font tant de mal.</p> + +<p>Ils vont le prendre et l'emporter.</p> + +<p>Ils vont le mettre dans leur lit; +eux coucheront à terre plutôt! Ils +vont le couvrir de tout ce qu'il y a +de chaud et de moelleux dans la +maison!... L'on verra bien ensuite +si les méchants oseront venir le leur +ôter!...</p> + +<p>Et les pauvres innocents, navrés, +tout frémissants de la tempête qui +vient de passer en eux, reniflent tout +bas, pris d'une grosse envie de pleurer.</p> + +<p>Tout à coup la musique cesse.</p> + +<p>C'est comme si une main brusque +chassait leur rêve en les réveillant +brutalement.</p> + +<p>La grotte de sapins s'emplit d'ombres, +et au milieu d'un vilain brouhaha, +on les entraîne dehors où le vent +glacé les soufflette au visage.</p> + +<p>Sans un mot ils se laissent tasser, +encapuchonner, envelopper dans les +fourrures, sentant gronder en eux une +sorte de mauvaise humeur rageuse +qui se fond bientôt en un immense +besoin de dormir.</p> + +<p>A la maison on les sort de leur +nid comme des sacs de farine—par +les deux bouts.</p> + +<p>On les déshabille, on les couche +sans qu'ils en aient conscience, sans +qu'ils prennent même part à ce fameux +réveillon dont ils ont vu les apprêts +alléchants, et qui devait, dans leur +espoir d'hier, couronner si délicieusement +la fête.</p> + +<p>Leurs nerfs agités se reposent, dans +un sommeil de plomb, de la secousse +qu'ils ont subie.</p> + +<p>Et ce sera demain le débordement +des impressions, les emportements, les +questions sans nombre, l'adorable histoire +enfin des âmes neuves s'ouvrant +une première fois à la perception des +choses de la vie.</p> + +<p>Et, certes, sous quel plus pur et plus +chaud rayonnement que celui de la +crèche divine; à quelle plus belle +aurore pouvait s'opérer cette fraîche +éclosion!</p> + +<p>Vive Noël toujours pour les mignons +et les innocents!</p> +<br><br> + + + +<h2>HIER ET DEMAIN</h2> + +<h4><i>Un conte du jour de l'an<br> +pour le grand monde.</i></h4> + +<p>J'avais comme de coutume suspendu +un bas de ma plus longue et plus +belle paire à mon clou particulier...</p> + +<p>Sur un pan du mur de notre grande +"Nursery", depuis bien des <i>jours de +l'an</i>, six clous réservés à l'usage antique +et solennel restaient alignes.</p> + +<p>Ils y sont même encore, quoique +la "nursery" ait perdu son nom et +son utilité. Ils y sont encore—persistants +comme les bons souvenirs—accrochant +parfois au passage le bout +flottant d'un ceinturon, la dentelle +d'une manche qui les effleure, comme +pour remendier un peu de l'intérêt de +jadis.</p> + +<p>Comme on devient maussade et +moralisateur en vieillissant!</p> + +<p>Ces clous innocents, qui faisaient +autrefois battre mon coeur impatient +d'une joie sans bornes comme sans +mélange, me font m'arrêter maintenant +toute rêveuse et philosophante.</p> + +<p>Je les recompte sur le mur, pensant +que tout cela c'est fini, songeant +aussi que l'un de leurs propriétaires +n'y est plus, ne reviendra jamais, etc. +Bien d'autres idées se mettent à me +passer dans l'esprit et je reste immobile, +là , au milieu de la pièce, +regardant fixement..., nulle part.</p> + +<p>C'est que ces six clous en content, +des choses!</p> + +<p>Cela chante la poésie, la candeur +de l'enfance, au milieu d'un entourage +qui accuse l'expérience, la maturité +des sentiments, qui trahit jusqu'à la +transformation graduelle des aspirations +chez les bébés grandis.</p> + +<p>On voit ça et là des livres, des +portraits, divers articles parlant tous +le langage d'un autre âge.</p> + +<p>Et, devant le contraste de ces deux +époques, l'on se demande laquelle +vaut le mieux?</p> + +<p>Au temps que je suspendais mon +bas, je n'aurais voulu pour rien au +monde perdre mes chères superstitions. +Je croyais à <i>Santa Claus</i> <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> +avec fanatisme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Manière de désigner Saint Nicholas, que le contact anglais a fait passer dans nos habitudes.</blockquote> + +<p>Que ses desseins impénétrables, que +ses dons mystérieux m'inspiraient +donc de rêves fantastiques, de conjectures +délicieuses!</p> + +<p>Et mon ingénieuse ignorance me +laissait supposer des trésors enfouis +en des sphères féeriques, que des +notions plus positives m'ont depuis +fait oublier!</p> + +<p>Aussi l'on ne saurait se figurer +quelle mélancolie, quel vide se produisit +dans mon âme, quand ces +adorables chimères commencèrent à +me paraître moins vraisemblables!</p> + +<p>Je résistai quelque temps à la désillusion; +je retins, comme malgré eux, +les bien-aimés fantômes qui voulaient +s'enfuir.</p> + +<p>Lutte inutile! Il m'eût fallu, pour +garder ma foi naïve, mes rêves chéris, +fermer mes oreilles et mes yeux, +arrêter les recherches de ma raison +curieuse, oublier les leçons journalières +de l'expérience, toutes choses +qui voulaient voir, entendre, déduire +avec une ardeur désespérante.</p> + +<p>Je vis, j'entendis, je raisonnai tant +qu'un bon jour je sentis avec douleur +qu'il me fallait faire mes adieux à +mon pauvre <i>Santa Claus</i>.</p> + +<p>C'était ingrat et ridicule; la dette +de reconnaissance que j'avais accumulée, +toutes les effusions, les joies +du passé, tout cela était donc absurde +et faux?... J'en voulais aux autres +de m'avoir trompée... En somme, je +me sentais fort malheureuse; le monde +me semblait bien morose, bien insignifiant!</p> + +<p>Le coup décisif arriva ainsi:</p> + +<p>Ce soir-là , malgré mes doutes, +j'avais fait comme les autres, car il y +avait derrière moi tout un petit +peuple encore crédule que je regardais +avec un mélange d'ironie et +d'envie.</p> + +<p>—Après tout... qui sait? argumentai-je +en moi-même, c'est peut-être +toujours vrai... Le bon Dieu est bien +bon, et si puissant! Qu'est-ce qui +empêche qu'il envoie lui-même, directement, +son expert et fidèle <i>Santa +Claus</i>, distribuer les récompenses à +ses petits enfants? Du reste, je vais +bien voir. Mes yeux veilleront plutôt +toute la nuit. Il faudra enfin +que cela s'éclaircisse! S'il en vient +un autre que l'envoyé du ciel, il ne +m'échappera pas celui-là !</p> + +<p>Ma surveillance d'ailleurs ne faisait +pas que de commencer à s'exercer.</p> + +<p>Toute la journée, moi-même, j'avais +voulu être portière. Les allants et +venants, les paquets petits et gros, +les colloques suspects, tout fut noté +avec soin, sans trahir pourtant d'indices +révélateurs.</p> + +<p>Mon scepticisme pâlissait; mes illusions +reprenaient vigueur.</p> + +<p>—Je vais bien voir! me répétais-je +tandis qu'on emportait la lumière, +que les innocents qui m'environnaient +se mettaient à ronronner et à marmotter +des choses inintelligibles en +leurs rêves d'or, je vais bien voir!</p> + +<p>Mon Dieu qu'il en coûte de voir +quand il fait nuit, que la pendule vous +berce obstinément de son monotone +tic-tac, que le sommeil caresse doucement +le bord de vos paupières, +engourdit sans bruit vos pensées!</p> + +<p>Mon Dieu, que c'est difficile de ne +pas oublier son inébranlable détermination, +de ne pas céder à la persuasive +et commode logique du consolant +Morphée! J'y mis pourtant toute +mon énergie; ma vigilance ne s'était +pas ralentie pour la peine d'en parler, +au moment où, vers minuit, l'on vint +mettre dans le corridor la veilleuse +dont une lueur se projetait justement +sur la rangée de nos bas encore vides.</p> + +<p>—Je vais bien voir! fis-je avec un +redoublement d'anxieuse émotion...</p> + +<p>Rien d'inusité ne se passe. Quelqu'un +qui rentre dans sa chambre, +un silence profond, prolongé...</p> + +<p>Tout plaide en faveur de <i>Santa +Claus</i>.</p> + +<p>J'écoute encore... rien... Je me +rassure, ma tête inquiète et tendue +retombe souriante sur l'oreiller; tous +les chers fantômes rentrent en se +bousculant joyeusement dans mon +cerveau rasséréné.</p> + +<p><i>Santa Claus</i> triomphe. II s'avance +déjà dans mon rêve, radieux, courbé +sous un fardeau monstrueux, riant +malicieusement dans sa longue barbe +blanche de givre et d'antiquité.</p> + +<p>Oh, le beau moment!</p> + +<p>Je savais bien que ces gens-là +mentaient qui disaient avec de mauvais +sourires:</p> + +<p>—Il n'y a pas de <i>Santa Claus</i>! +Est-ce que le bon Dieu se mêle de +cela?...</p> + +<p>On a beau dire, personne ne devine +si bien nos souhaits et nos désirs +intimes pour cacher adroitement dans +nos bas juste les choses que nous +voulons.</p> + +<p>Cher vieil ami! J'aurais voulu lui +sauter au cou tant je le trouvais bon +d'être revenu!</p> + +<p>Oh! il devait bien avoir dans ce +grand sac, de beaux patins pour moi! +Je les lui avais demandés avec tant +d'instances!</p> + +<p>Avais-je dormi longtemps quand +un bruit soudain me fit ouvrir les +yeux? Je l'ignore.</p> + +<p>C'était un son métallique qui m'avait +réveillée. Avant d'avoir pu recueillir +mes esprits et de m'être rendu +compte de ce qui arrivait, j'avais vu +l'ombre du nez paternel effleurer rapidement +la muraille; j'entendis en +même temps le battement d'une pantoufle +qui retraitait en hâte....</p> + +<p>C'en était fait à jamais de mes +rêves merveilleux. Ils s'étaient effacés +avec l'ombre susdite!....</p> + +<p>II n'y eut, pour me consoler de la +décevante réalité, que les patins que +je trouvai dès l'aube, gisant sous mon +clou particulier et dont la chute intempestive +m'avait si douloureusement +éclairée sur le prosaïsme des choses +d'ici-bas.</p> + +<p>Que de cruelles leçons m'a depuis +données la vie, sans avoir pu épuiser +pourtant mon fonds de poétiques +illusions, tant on en amasse en ces +folles années de l'enfance.</p> + +<p>En l'honneur de ce premier de l'an, +à ceux qui m'ont lue, je souhaite, +comme récompense, de n'avoir pas +trop d'oreilles pour les sinistres +avertissements de cette vieille blasée +qu'on nomme l'Expérience. Libre à +eux de ne pas croire à <i>Santa Claus</i>; +mais au moins qu'ils lui trouvent des +adeptes en leurs petits enfants, en +reconnaissance des grandes joies dont +nous lui avons tous été redevables.</p> + +<br><br> + + +<h2>LE RÊVE D'ANTOINETTE</h2> + + + +<h4><i>À ma nièce.</i></h4> + +<p>Quatre fois j'ai vu, quand c'était le +printemps, les grosses branches noires +se revêtir de feuilles, et, fières de leur +nouvelle toilette, l'agiter avec un gai +froufrou en se pavanant au-dessus de +ma tête, et les oiseaux tout joyeux +revenir endormir leurs petits dans les +berceaux de mousse neuve, au milieu +des feuilles fraîches.</p> + +<p>Quatre fois j'ai vu, suspendues aux +arbres, les corbeilles renouvelées de +fleurs blanches et roses que le petit +Jésus y accroche au mois de mai.</p> + +<p>Quatre fois aussi, depuis ma naissance, +le tapis blanc de l'hiver s'est +étendu sur la terre nue et laide pour +la cacher à nos yeux attristés....</p> + +<p>J'ai bien hâte de vous faire part de +ce qui me préoccupe; mais je tenais +à vous dire cela auparavant, afin de +vous donner une idée de mon âge.</p> + +<p>Le calcul n'est pas difficile, et si vous +êtes un peu perspicace, vous avez +deviné que j'ai eu mes quatre ans au +mois de juillet dernier....</p> + +<p>C'était la veille du jour de l'an; il +s'agissait pour maman de m'amener à +la ville pour m'acheter une coiffure... +Le petit frère malade l'avait empêchée +de s'en occuper plus tôt.</p> + +<p>Le détail peut paraître futile, mais +il est très important. La suite de +mon récit le prouvera.</p> + +<p>A deux heures, j'étais habillée, mais +d'une drôle de façon! Ne trouvez-vous +pas—Je le demande aux personnes +de mon âge—que les mères +ont une tendresse bien chaleureuse? +Je l'appelle ainsi, parce que leur +sollicitude et leur frayeur du froid les +portent à nous emmitoufler de manière +à nous faire périr par un excès pour +éviter l'autre.</p> + +<p>Je ris beaucoup quand, au moment +de partir, je m'aperçus dans la glace.</p> + +<p>Un vrai peloton de laine!...</p> + +<p>De mes boucles blondes, pas une +n'avait osé s'échapper sous le triple +tour du nuage bleu qui m'enveloppait +la tête. Mon nez, enfoui dans tout +ce lainage, paraissait si peu, que c'était +à faire croire que je n'en avais pas.</p> + +<p>On ne m'avait laissé que les yeux +de libres, car on savait que cela me +ferait tant de peine de ne rien voir...</p> + +<p>C'était déjà assez triste de ne pouvoir +parler!...</p> + +<p>Ma bouche, il ne fallait pas y +songer! Elle avait assez à faire de +respirer à travers tout ce qui la couvrait.</p> + +<p>Enfin nous montons en voiture; +puis, glin! glin! les grelots résonnent, +et nous glissons vite sur la neige unie.</p> + +<p>Oh! que de jolies choses partout! +Des équipages par centaines, de +belles dames, des petits enfants drôlement +encapuchonnés comme moi!... +Et, dans les vitrines, que de merveilles! +Des chevaux superbes qui +semblent attendre leur maître; à +côté, des familles de poupées, les bras +tendus et les yeux grands ouverts, +comme pour appeler et chercher leurs +petites mères parmi tous les enfants +qui défilent devant elles.</p> + +<p>A la fin, la voiture s'arrête, et +Jacques, me prenant dans ses bras, me +dépose sur le seuil d'un grand magasin.</p> + +<p>Une demoiselle, habillée de noir, +avec beaucoup de colliers et des +cheveux frisés qui lui descendent dans +les yeux, s'avance vers nous.</p> + +<p>A la demande de maman, elle nous +apporte plusieurs bonnets qu'on +commence à m'essayer.</p> + +<p>Je n'ai pas besoin de vous dire que +je profitai de ce moment de liberté +pour raconter tout ce que j'avais vu!</p> + +<p>Après m'avoir mis, ôté et remis +bien des choses plus ou moins pyramidales, +il se trouva qu'une certaine +coiffure, que la demoiselle en noir +appelait très à la mode, sembla plaire +davantage.</p> + +<p>—Combien?</p> + +<p>—Cinq piastres seulement! fit la +demoiselle frisée, avec un air très +aimable et d'un ton engageant—un +peu comme Marguerite quand elle +veut me coucher et que je n'ai pas +sommeil.</p> + +<p>Petite mère ouvrit des yeux +plus grands que d'ordinaire.</p> + +<p>—C'est bien cher!</p> + +<p>—Remarquez que la peluche de +soie est très dispendieuse, Madame, +observa la marchande avec dignité, +en flattant le bonnet sur ma tête, +comme on caresse un petit chat. +Celle-ci est de qualité supérieure.... +Puis, cela va si bien à votre joli bébé! +continua-t-elle en se penchant pour +me voir... Et c'est chaud. Cela +couvre entièrement les oreilles...</p> + +<p>Elle dit encore beaucoup de choses +en tournant et retournant le bonnet +très à la mode.</p> + +<p>Pendant ce temps, maman versait +sur la table un grand nombre de sous +blancs que la demoiselle frisée donna +à un monsieur en lui disant: Cache! <a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Cash, mot usuel dans le commerce canadien, +pour appeler les préposés à la caisse qui font la +monnaie.</blockquote> + +<p>Elle avait peur que nous ne les +reprissions, probablement.</p> + +<p>Je ne puis vous dire tout ce que je +vis d'étonnant dans cet après-midi! +J'étais fatiguée de tant regarder, et +me sentis presque heureuse quand +maman monta dans la voiture une +dernière fois en disant à Jacques de +nous reconduire chez nous.</p> + +<p>Une multitude de lumières brillaient +partout.</p> + +<p>Les rues étaient remplies de +monde, de voitures, et de bruit.</p> + +<p>Tout à coup, à l'angle d'une rue, +au milieu d'une foule de personnes +qui passaient en riant et parlant très +haut, que croyez-vous que j'aperçus?... +Une maman très vieille, avec sa +petite fille, appuyées au mur d'une +grosse maison.</p> + +<p>La mère avait les yeux fermés et +mettait sa main sur l'épaule de son +enfant.</p> + +<p>Elle, la pauvre mignonne, avait +une robe bien laide et toute déchirée, +un vilain mouchoir sur sa tête; ses +mains étaient nues. Elle avait des +grands yeux bleus pleins de larmes, +qu'elle levait parfois en tendant sa +petite main rougie vers les passants +qui ne la regardaient pas.</p> + +<p>Oh! qu'ils étaient méchants!</p> + +<p>Quand je la vis ainsi grelottante et +si triste, je frissonnai moi-même sous +mes flanelles.</p> + +<p>Je fis un grand effort pour désigner +la pauvrette; mais comment +remuer sous les robes pesantes qui +m'entortillaient et m'emprisonnaient +complètement!</p> + +<p>J'essayai de crier, mais le bruit de +la rue couvrit ma voix. D'ailleurs, +nous allions très vite, et la petite mendiante +disparut...</p> + +<p>Je pleurai tout bas, et j'y pensai +longtemps.</p> + +<p>A la fin, comme j'étais bien fatiguée, +je m'appuyai sur le bras de petite +mère, et ne vis plus qu'à demi les +lumières qui dansaient en fuyant.</p> + +<p>Jacques me porta dans la maison. +Papa nous attendait, et tout le monde +se mit à table pour dîner.</p> + +<p>Je fus d'une sagesse exemplaire ce +jour-là !</p> + +<p>C'était charmant de voir comme +je ne parlais pas, moi qu'on gronde +toujours pour trop bavarder!... Je ne +mangeais pas beaucoup non plus, on +trouvait cela bien singulier, car habituellement +j'ai l'appétit d'un gros +loup.</p> + +<p>A la vérité, je me sentais bien +pesante, et ma tête alourdie avait des +envies folles de tomber sur l'épaule +de maman.</p> + +<p>—Comme je serais bien dans mon +lit! me disais-je tout bas.</p> + +<p>Marguerite m'amena avant qu'on +eût fini.</p> + +<p>Je me laissai faire sans pleurer, ce +qui est très rare; et, quand elle me +déposa dans mon lit tiède et mollet, +l'égoïste Antoinette s'endormit sans +songer à la pauvre chérie qui avait +faim là -bas, dans la grande rue +froide.</p> + +<p>Soudain, quelque chose passe +devant moi en m'effleurant... C'est +un quelqu'un mystérieux, vêtu d'une +longue tunique blanche et vaporeuse. +Marguerite m'assure que c'est mon +ange gardien.</p> + +<p>Sa douce figure me sourit et +m'invite. Fascinée par cet appel +irrésistible, je mets ma main dans +celle qu'il me tend, et nous nous +envolons doucement tous les deux...</p> + +<p>Me voilà de nouveau dans les rues +claires et bruyantes.</p> + +<p>Je ne sais comment il se fait que le +joli bonnet de peluche est sur ma +tête!... Maman, craignant toujours les +intempéries de l'hiver, me l'aura mis +à mon insu au moment du départ, je +suppose.</p> + +<p>Nous avions voyagé à travers la +ville éblouissante pendant quelques +instants seulement, quand mon compagnon +s'arrêta... J'avais devant moi, +qui?... la petite mendiante!</p> + +<p>Sa main glacée est tendue, et ses +yeux humides m'implorent. La vieille +pleure aussi, les yeux toujours fermés. +Elle est bien lasse et s'appuie pesamment +sur l'épaule fatiguée de l'enfant.</p> + +<p>Pauvre petite, je pouvais enfin contempler +ce doux regard si triste qui +m'avait tant émue!</p> + +<p>Je la caressais affectueusement en +essuyant ses larmes et en l'appelant +soeur chérie.</p> + +<p>Je voyais de près aussi le vieux +haillon noué sous son menton, et qui +cachait si imparfaitement ses oreilles +que souffletait la bise glacée. Je +l'avais enlevé pour mettre mon bonnet +très à la mode sur sa jolie tête, mais +elle, l'ôtant aussitôt, me le rendit avec +un sourire navré:</p> + +<p>—J'ai bien froid, dit-elle, mais nous +avons tellement faim, grand'maman +et moi!... et son regard, sa main +ouverte nie suppliait encore...</p> + +<p>—Un sou, un pauvre sou, s'il vous +plaît! murmura sa compagne en +gémissant.</p> + +<p>Que faire!... Je regardai la douce +figure; elle souriait toujours, mais +restait muette.</p> + +<p>Une idée me vint tout à coup à +l'esprit.</p> + +<p>—Pourquoi prodigue-t-on sans +remords tant de sous blancs pour les +coiffures de certaines petites filles, +tandis qu'il en est qui n'en ont même +pas pour acheter un morceau de pain +lorsqu'elles se sentent mourir d'inanition!</p> + +<p>Cela me parut absurde, et je résolus +d'aller tout de suite rendre son +méchant bonnet à la demoiselle, afin +de rapporter les sous à la pauvrette.</p> + +<p>Après avoir couru longtemps, +cherchant en vain le magasin aux +bonnets, je m'arrêtai, désolée, haletante, +à bout de forces; puis, à la +pensée de celles qui m'attendaient là -bas, +le coeur palpitant d'espérance, je +repris ma course stérile....</p> + +<p>Le matin, à mon réveil, petit frère +gazouillait dans son berceau, non loin +de moi, et je voyais les vitres, toutes +rouges et d'or, étinceler à travers le +rideau de mon lit.</p> + +<p>En ouvrant bien les yeux, je découvris +à mes pieds une ravissante +poupée!... Le plus joli bébé, avec +une masse de cheveux bruns, frisés +comme une toison!</p> + +<p>Folle de joie, je me mis à courir +pour montrer dans toute la maison le +cadeau du Petit Jésus.</p> + +<p>J'embrassais tout le monde; je +berçais mon joli bébé en chantant; +je caressais ses boucles soyeuses en lui +contant toutes sortes de choses.</p> + +<p>Ah! j'étais bien heureuse!</p> + +<p>En regardant les yeux bleus de +Mimie (ma poupée avait été baptisée +tout de suite, naturellement), certain +souvenir qui me revint me rendit +toute triste...</p> + +<p>—Papa, dis-je, en jetant mes bras +autour de son cou, veux-tu me faire +un bien grand plaisir?</p> + +<p>—Mais oui. On ne refuse rien à +sa petite fille le jour de l'an, répondit +ce cher petit père, qui me gâte beaucoup, +paraît-il, que désires-tu?</p> + +<p>Je racontai alors tout ce qui s'était +passé, et, joignant mes mains avec +ferveur, comme pour prier le bon Dieu, +je le suppliai de nous amener les +deux mendiantes pour les réchauffer +et me laisser partager mes bonbons +avec la douce enfant.</p> + +<p>--Mais nous ne les connaissons pas, +cher ange, objecta mon père en m'embrassant +avec tendresse.</p> + +<p>—Oui, oui, reprit maman, je crois +les connaître. Cette pauvre aveugle +est l'aïeule et le seul support de six +orphelins, dont la mère est morte de +privations l'automne dernier.</p> + +<p>—Veux-tu, petite mère? répétai-je +tout bas.</p> + +<p>Elle me prit sur ses genoux et me +pressa sur son coeur, en promettant de +m'accorder tout ce que je demanderais.</p> + +<p>Après la grand'messe, en effet, on +revint me chercher.</p> + +<p>Je m'installai dans la voiture, +parée de mon fameux bonnet de +peluche, munie d'un cornet de +bonbons, et accompagnée de mademoiselle +Mimie, qui faisait des grands +yeux étonnés en se trouvant dehors.</p> + +<p>Jacques nous déposa dans une +petite rue que je n'avais jamais vue, +devant une vieille masure.</p> + +<p>Oh! que c'était noir et triste là -dedans! +Pas de feu, pas de lits +blancs, rien!... Tous les petits frères, +appuyés sur les genoux de la grand'mère, +pleuraient amèrement en lui +demandant du pain. Marie (c'est le +nom de la mendiante) avait ses +bras autour du cou de son aïeule.</p> + +<p>Jacques tira de dessous le siège de +la voiture un grand panier qu'il emporta +dans la maison.</p> + +<p>Figurez-vous que maman y avait +entassé des robes, des bas, des gâteaux, +du vin, du pain, des poulets, des +bonbons... Je donnai tous les miens +aux petits frères, qui me faisaient rire. +aux larmes en les avalant tout ronds.</p> + +<p>Je prêtai aussi ma poupée à Marie. +Elle osait à peine y toucher, et disait +avec admiration à la vieille aveugle:</p> + +<p>—Oh! grand'mère! si tu voyais +comme elle est gentille. Un vrai +bébé vivant!</p> + +<p>La pauvre grand'maman pleurait, +elle... C'est drôle comme les vieilles +gens pleurent toujours, même quand +ils sont heureux.</p> + +<p>Elle tenait les mains de maman et +disait en secouant sa tête blanche:</p> + +<p>—Que le bon Dieu vous bénisse, +bonne petite dame! Que le bon Dieu +vous bénisse!</p> + +<p>Elle répétait constamment les +mêmes paroles en sanglotant.</p> + +<p>Mais les orphelins étaient bien +heureux.</p> + +<p>Ils dévoraient les tartines que +Marie leur distribuait, et allaient tous +en offrir un morceau à leur bonne vieille +maman.</p> + +<p>—Ne sois pas triste, grand'mère, +nous n'avons plus faim! criaient-ils +tous ensemble, sans toutefois perdre +l'occasion d'enlever d'énormes bouchées +à leurs gâteaux ébréchés.</p> + +<p>J'aurais voulu passer la journée à +les regarder faire. Maman interrompit +ma contemplation en me prenant +par la main pour me conduire vers la +vieille femme assise près de l'âtre +sombre. Elle m'approcha tout près +de celle-ci et dit en lui touchant l'épaule:</p> + +<p>—Bénissez-la! C'est elle qui m'a +amenée ici.</p> + +<p>L'aveugle se leva toute chancelante, +et, posant sur ma tête ses mains qui +tremblaient, elle prononça lentement +ces mots:</p> + +<p>—Ange du bon Dieu, soyez bénie!..</p> + +<p>Petite mère lui aida à se rasseoir +et m'entraîna hors de la maison.</p> + +<p>Les dernières paroles que j'entendis +avant que la porte se refermât +sur nous furent celles-ci:</p> + +<p>—Que le bon Dieu vous bénisse! +Ainsi-soit-il!</p> + +<br><br> + +<h2>LE JOUR DE L'AN</h2> + + + +<h4><i> Pour les sept petites filles<br> de Monsieur +L. O. David, député.</i></h4> + +<p>Assurément tous les petits enfants +connaissent cette fête!</p> + +<p>Elle est belle, elle est radieuse pour +le plus grand nombre. Elle ramène +l'excellent vieux <i>Santa Claus</i> avec +des trésors fabuleux entassés dans +ses poches immenses et inépuisable.</p> + +<p>Quelques-uns, hélas! ne connaissent +de ce jour que les privations, +plus cruelles par leur contraste avec +la joie de tout le monde.</p> + +<p>Ces malheureux petits pauvres que +<i>Santa Claus</i> ne connaît pas, qui ne +trouvent jamais, jamais rien dans leur +soulier, c'est aux enfants heureux de +les consoler, de se constituer leur Providence +visible.</p> + +<p>Le Petit-Jésus, lui qui n'oublie +personne, voit leurs larmes. Il les +recueille toutes; il les change en des +perles magnifiques dont il forme des +couronnes plus belles que celles des +anges car les anges qui ne pleurent +jamais n'ont pas de perles à leurs +couronnes. Puis, quand ses amis +dorment, il les vient chercher et les +amène avec lui au ciel, pour leur +montrer ces précieux joyaux et les +ailes faites de la gaze des plus blancs +nuages, qu'il garde pour eux.</p> + +<p>Parmi les petites filles qui attendaient +avec anxiété la joyeuse fête +de l'enfance, il en était sept qui, fort +probablement, auraient été forcées de +renoncer aux étincelantes couronnes +du Petit-Jésus, lesquelles ne se gagnent +absolument qu'au prix des +soupirs et des peines, n'eussent été +les pleurs que leur faisait verser parfois +la compassion. Et ceux-là valent +presque, aux yeux de Dieu les pleurs +de la misère.</p> + +<p>Heureusement, les nobles émotions +de leurs âmes sensibles au malheur, +achetaient pour elles ces célestes récompenses.</p> + +<p>Car des larmes!... d'honneur! c'était +un article rare sous leur toit.</p> + +<p>Hors le cas de pitié, elles n'en +faisaient usage que juste ce qu'il +faut pour baigner le sourire, en vue +d'obtenir les objets de leurs voeux.</p> + +<p>On sait que c'est un principe de +diplomatie qui a cours chez cette +petite engeance, qu'un attrait irrésistible +à ajouter à sa requête est celui +d'un regard suppliant à travers des +pleurs.</p> + +<p>Et c'est d'excellente politique.</p> + +<p>Le moyen de résister, je vous le +demande, à tant de beaux yeux +émus qui prient avec une si gentille +ferveur!...</p> + +<p>Le bon Dieu ne l'a pas encore +trouvé, lui qui est bien plus fort que +les hommes.</p> + +<p>Mais en ce grand jour du "JOUR +DE L'AN", il n'était pas besoin de +ruse ni de stratagèmes pour être heureux!</p> + +<p>Mon Dieu! que de trésors enfouis +dans ces petits bas longs comme rien, +mais si précieux pourtant avec leur +riche et abondante <i>cargaison</i>!</p> + +<p>Quel bon génie avait donc pu deviner +les désirs secrets de chacune +pour déposer mystérieusement à son +chevet pendant la nuit, l'objet si +ardemment souhaité?...</p> + +<p>Il n'y avait qu'un "bon Jésus" +pour réaliser des rêves si follement +ambitieux... pour verser si généreusement +autant de merveilles entre +leurs petites mains!</p> + +<p>Les jolies fillettes adoraient, je +vous le jure, ce cher bienfaiteur, ce +prodigue ami des enfants sages et +bons comme elles. Elles aimaient +aussi de tout leur coeur leurs parents.</p> + +<p>Une pensée leur vint donc tout à +coup, qui faillit compromettre l'extrême +félicité dont elles jouissaient. +Pourquoi le cher papa, pourquoi la +belle maman ne recevaient-ils pas, +eux aussi, des cadeaux du ciel!...</p> + +<p>Leurs bons petits coeurs se gonflèrent +à cette réflexion.</p> + +<p>Et l'attrait de toutes les choses +prodigieuses étalées devant elles +disparut soudain.</p> + +<p>La plus jeune des bébés, dont le +bonheur s'était incarné sous la forme +de mille animaux mignons réunis en +une arche de Noé lilliputienne, laisse +là son vaste troupeau gisant par terre +dans une attitude de désorganisation +et d'inquiétude, comme s'il n'avait +jamais été sauvé du déluge, et que tout +était à recommencer.</p> + +<p>Par le plus bienvenu des hasards, +entrèrent à ce moment dans la +chambre qui renfermait tant de désespoirs, +les heureux parents de cette +intéressante famille.</p> + +<p>La tristesse se fondit comme par +enchantement sous une pluie de +baisers.</p> + +<p>—Nous en avons eu à profusion +des présents du ciel! leur dit en +pleurant de bonheur leur mère—les +joyaux inestimables, les trésors que +le bon Dieu nous a donnés, mes +anges... c'est vous!...</p> +<br><br> + + + +<h2>NOËL</h2> + +<h4><i>Deux souliers</i></h4> + +<p>Le petit Noël, au bout de sa tournée, +s'arrêtait indécis devant deux +souliers qui lui restaient à remplir.</p> + +<p>Et pourtant, rarement il hésite, +car c'est son métier de semer à pleines +mains le bonheur sur sa route, et le +bienfaisant génie a pour cette tâche +délicate les grâces d'état.</p> + +<p>Jamais, depuis qu'il avait commencé +sa carrière, depuis qu'il avait +été chargé de rappeler au monde le +glorieux anniversaire en répandant +les trésors de la charité divine, jamais +il ne s'était trouvé en pareille perplexité.</p> + +<p>C'est que pour un seul cadeau +qui lui restait, il y avait encore deux +souliers à combler.</p> + +<p>L'un était une merveille.</p> + +<p>La mule d'une sultane n'est pas +plus précieuse, et Cendrillon en aurait +avec plaisir chaussé son second pied.</p> + +<p>Il était fait de peluche brodée +d'argent, et, sur le noeud de satin, +nuancé comme une fleur, qui l'ornait, +un papillon reposait dont les ailes +semblaient avoir gardé des reflets +d'aurore.</p> + +<p>Cambré sur son fier talon, touchant +à peine le sol du bout de sa pointe +effilée, ce soulier ne semblait avoir +emprisonné jamais que le pied d'une +fée mignonne, qui l'aurait laissé tomber +à terre en s'élançant vers son mystique +royaume.</p> + +<p>Mais, ce qui surtout faisait ressortir +la grâce exquise de l'adorable sandale +et qui en même temps embrouillait +complètement les idées de l'excellent +petit Noël, c'était le contraste du voisinage.</p> + +<p>A côté de ce chef-d'oeuvre d'élégance +et de luxe, gisait, sur le tapis, +le plus roturier des sabots.</p> + +<p>Lourd, usé, crotté, il semblait durci +au feu, après avoir été trempé aux +bourbiers des rues.</p> + +<p>Pauvre petite ruine! peut-être au +demeurant était-elle plus à plaindre +qu'à mépriser pour sa laideur....</p> + +<p>Comme il avait dû vaillamment +patauger, trottiner et courir pour être +ainsi sali et morfondu, le pauvre +sabot! Mais, que venait-il faire ici? +Et pour qui réclamait-il les faveurs +du petit Noël?</p> + +<p>Celui-ci voyait bien devant lui—sommeillant +dans leurs lits respectifs—deux +enfants, aussi dissemblables +d'attitude et de nature que +l'étaient le soulier merveille et le +grossier sabot; mais cela ne tranchait +pas son embarras.</p> + +<p>Dans un berceau duveté, tendu de +soie et de gaze blanches, vaporeuses +comme les visions d'un rêve, une +enfant reposait.</p> + +<p>Elle ressemblait aux anges qui +ornent les autels, tant elle était belle +et pâle. Pas un soupir, pas un mouvement +ne trahissait la vie sur sa +figure idéale. Son repos était une +extase.</p> + +<p>Tout auprès, dans sa camisole de +bure, une fillette rose dormait heureusement, +la tête appuyée sur son +bras potelé.</p> + +<p>Ses cheveux en broussaille cachaient +à demi son visage, et flottaient +comme une poussière d'or sur l'oreiller.</p> + +<p>Parfois un plus long soupir accentuait +sa respiration; ses bras nus +s'étiraient avec aise, ses lèvres closes, +rouges comme un fruit mur, s'ouvraient +en un sourire de béatitude, +ses petons dodus repoussaient la +couverture, puis la bouche rieuse se +reformait en une fleur vermeille, les +menottes disparaissaient dans la +brume blonde des cheveux, les petits +pieds blancs, devenus frileux, allaient +s'enfouir sous les lainages; et l'enfant +se pelotonnait voluptueusement +dans la tiédeur de son nid.</p> + +<p>En la contemplant, le petit Noël +cherchait à s'expliquer le mystère de +ce bizarre rapprochement.</p> + +<p>Il supposait bien, lui qui connaît +intimement le bon Dieu, et qui sait +que sa toute-puissante Providence ne +s'amuse pas à de futiles espiègleries, +il soupçonnait fort, dis-je, un dessein +de la miséricorde divine.</p> + +<p>Et cependant!... répétait-il d'un +air songeur en regardant le bébé +mignon, qu'il était bien près de trouver +importun.</p> + +<p>Un grand sac dégonflé pendait au +cou du céleste émissaire, et chaque +fois que ses yeux tombaient sur le +bon diable de vieux sabot, sa main +instinctivement tâtait ce sac vide.</p> + +<p>C'était, selon toute probabilité, +celui qui avait contenu les présents +réservés aux souliers de cette catégorie.</p> + +<p>Déjà l'aube discrète glissait à travers +les ténèbres ses lueurs lactées.</p> + +<p>Bientôt le sommeil, agité de rêves +fantastiques et de visions éblouissantes, +allait fuir les paupières enfantines, +empressées de s'ouvrir aux +belles choses déposées à leurs pieds +par la munificence du petit Noël.</p> + +<p>Il fallait se hâter. L'ami de l'enfance +allait être pris en flagrant délit +de visibilité, et cela, il ne l'aurait pas +voulu pour une couronne de séraphin!</p> + +<p>Chacun a son orgueil. Celui de +cet excellent esprit est d'expédier la +besogne qu'on lui confie, d'une façon +irréprochable, et surtout promptement.</p> + +<p>Jamais il n'a été surpris par le +jour. Le flambeau que le bon Dieu +lui prête pour guider sa course à +travers les ombres, c'est l'étoile qui +conduisait autrefois les trois rois +d'Orient à la crèche du Sauveur.</p> + +<p>Voyant que ses délibérations mentales +ne l'amenaient à aucune conclusion +satisfaisante, l'envoyé du ciel +éleva vers Dieu son pur esprit, et +sollicita une inspiration.</p> + +<p>Il eut alors l'intuition du décret +divin;</p> + +<p>Le sac qu'il avait cru vide fut +ouvert, et son bras s'y plongea jusqu'à +l'épaule pour en retirer un petit +paquet mystérieux.</p> + +<p>Alors les innombrables bibelots qui +avaient été primitivement destinés à +l'opulente pantoufle furent divisés en +deux lots, et les mandataires muets +qui, gisant sur le tapis, réclamaient +tacitement leur butin, en reçurent +chacun une part égale.</p> + +<p>Puis, louant le Créateur de son +ingénieuse et tendre générosité, le +bon petit Noël brisa le cachet de +l'enveloppe énigmatique dont il avait +deviné le contenu précieux.</p> + +<p>Aussitôt, une poudre dorée s'échappant +de ses doigts, tomba dans +la sandale de peluche, puis dans le +misérable sabot.</p> + +<p>Tout ce qui restait d'ombres dans +la pièce s'évanouit devant le poudroiement +irisé de cette poussière +merveilleuse, mettant partout des +rayonnements.</p> + +<p>La fillette rose, blottie dans la profondeur +des coussins, en devint toute +resplendissante, et l'ange pâle qui +dormait à côté s'anima, se transforma +tout à coup, sous le feu des reflets +magiques.</p> + +<p>Un sang nouveau sembla s'infiltrer +dans ses veines et colorer d'incarnat +les lis de ses joues. La vie +refleurissait en cette frêle créature.</p> + +<p>Le petit Noël s'était envolé sans +bruit.</p> + +<p>Deux voix enfantines éclatèrent ensemble +comme un délicieux chant +d'oiseaux, emplissant le vaste palais +d'échos inconnus.</p> + +<p>En même temps une mère folle de +joie accourait, élevait dans ses bras +son enfant ravivée, et s'écriait en +la pressant passionnément sur son +coeur:</p> + +<p>—Ma prière est exaucée! Soyez +béni, Seigneur!</p> + +<p>"Qui donne au pauvre prête à +Dieu", dit un touchant enseignement. +Dans le cas actuel, le tout-puissant +débiteur avait royalement soldé sa +dette, rendant un trésor pour une +obole—une vie chère pour un abri +donné à l'orphelin.</p> + +<p>Le partage avait été judicieusement +fait par le délégué de la Providence. +Les deux souliers, sans +distinction d'élégance ou de difformité, +avaient été surchargés de bonbons et +de jouets.</p> + +<p>Tout cela était merveille et nouveauté +pour la naïve propriétaire du vilain +soulier.</p> + +<p>La veille, dans le tumulte d'une +grande rue, un groupe de passants +l'avait séparée de sa mère. Voulant +la rejoindre et courant en tous sens +la pauvre mignonne se perdit.</p> + +<p>Alors lasse et désolée, elle s'arrêta +et se mit à sangloter dans son châle, +murmurant tout bas l'appel qu'elle +avait longtemps répété avec des cris +déchirants:</p> + +<p>—Maman! maman! soupirait-elle +comme une invocation, tandis que +son petit coeur éclatait.</p> + +<p>Soudain, elle sentit que l'on abaissait +doucement ses mains. Une +grande dame, toute enveloppée de +fourrures, penchée vers elle, lui demandait +tendrement:</p> + +<p>—Pourquoi pleures-tu, mon enfant?</p> + +<p>Cette belle femme douce et triste +l'avait fait monter dans une superbe +voiture, et l'avait emmenée en un +palais éblouissant où la pauvresse fut +choyée, dorlotée, à un tel point que +le souvenir de son malheur en devint +moins cuisant.</p> + +<p>Elle avait aussi trouvé, sous le toit +hospitalier de sa bienfaitrice, un ange +consolateur.</p> + +<p>C'était une enfant frêle, avec de +grands yeux pensifs où il y avait +quelque chose de profond et de serein +qui étonnait, en la subjuguant, la simple +fillette.</p> + +<p>La belle dame contemplait avec +attendrissement ces deux gracieuses +créatures s'observant avec curiosité +et causant en leur langage d'oiseaux.</p> + +<p>Elle vint se mettre à genoux près +du joli groupe, et ses yeux tout pleins +de larmes, allant de l'une à l'autre, +semblaient les comparer.</p> + +<p>—Que je serais heureuse! répétait-elle, +que je serais heureuse!</p> + +<p>Prenant entre ses mains la tête +angélique de sa fille et la baisant +avec tendresse:</p> + +<p>—Prie le bon Dieu avec moi, qu'il te +fasse ressembler à cette chère petite! +lui dit-elle.</p> + +<p>Les âmes innocentes s'entendent +bien entre elles. Les deux bébés devinrent +bientôt les plus grandes amies +du monde. L'une essuyait les +larmes de l'autre, qui finissait par +sourire aux caresses de sa douce +protectrice.</p> + +<p>Quand sa belle amie mit sa précieuse +pantoufle sur le foyer, la pauvre +enfant perdue l'imita naïvement, +et les compagnes, gentilles à ravir +dans leur posture d'anges, joignirent +les mains et prièrent ensemble le +petit Noël de s'en souvenir.</p> + +<p>Comme on l'a vu, leurs voeux +furent accomplis.</p> + +<p>Après avoir curieusement parcouru, +scruté et exploré le logis magnifique +qu'elle occupait depuis la veille, +la grosse fillette s'orna sans rien +dire de tous les présents qui avaient +plu dans son sabot, jeta de travers +sur ses épaules le vestige fané qu'elle +appelait "son châle", posa sur le +buisson inextricable de ses boucles +un bonnet de laine, et se présenta, +ainsi équipée, devant un grand laquais +qui se tenait debout dans +l'antichambre:</p> + +<p>—Je veux voir maman, déclara-t-elle +en levant vers lui sa figure ingénue.</p> + +<p>—Où demeure-elle, ta mère? demanda +le laquais ironique sans se +déranger.</p> + +<p>—Je trouverai bien. Ouvrez-moi +seulement cette grande porte.</p> + +<p>Le serviteur galonné se mit à rire +en analysant le bizarre accoutrement +de son interlocutrice.</p> + +<p>Elle le regardait avec ses grands +yeux naïfs, et attendait. Quand, à la +fin, il se décida à ouvrir les +deux énormes battants de la porte +massive, elle se retourna une dernière +fois vers sa compagne, lui sourit doucement +en manière d'adieu, et, serrant +plus fortement ses trésors, pour +ne pas les perdre en route, elle partit +en courant.</p> + +<p>C'est alors que le petit sabot se +remit à patauger en expert, et que les +polichinelles et les poupées, étroitement +emprisonnés entre ses bras, +eurent leurs cheveux joliment ébouriffés +par les collisions diverses qu'ils +subirent avec les passants, les poteaux +de réverbères, que sais-je encore!</p> + +<p>Et, ma foi, tout était pour le +mieux.</p> + +<p>Ces personnalités élégantes, en +leur mise irréprochable, se fussent +trouvées bien dépaysées dans le logis +où les conduisait leur petite maîtresse.</p> + +<p>L'emmêlement de leurs chevelures, +et les menues avaries que reçurent +leurs toilettes pendant le trajet, les +firent accueillir comme de la famille +chez leurs nouveaux hôtes.</p> + +<p>Après une très longue course, notre +amie s'arrêta devant une bicoque, et +frappa la porte du pied en appelant +sa mère.</p> + +<p>Elle tomba dans les bras de celle-ci, +toute bourrée de ses cadeaux, +cherchant à les garantir jusque dans +la chaleur de l'étreinte maternelle.</p> + +<p>Aux questions empressées: "D'où +viens-tu, chère enfant? Qu'as-tu +fait? Où as-tu passé la nuit?" la +fillette ne répondait rien. Elle exhibait +à ses petits frères son riche butin, +ses yeux brillant du plaisir de se +retrouver dans la misère et l'intimité +de sa cahute.</p> + +<p>La rentrée de la chère absente avec +son attrayant cortège chassa le laid +fantôme du désespoir qui était venu +s'asseoir au foyer.</p> + +<p>La mère ravivée, berçant longuement +entre ses bras le bébé retrouvé, +oublia toutes les angoisses des dernières +heures. Le bonheur qui n'attendait +que ce signal éclata dans la +masure un instant assombrie... Car +le petit Noël avait aussi passé là , +jetant dans les sabots la semence d'or +qui donne la paix du coeur, l'insouciance +heureuse et la fraîcheur colorée +d'une vigoureuse jeunesse.</p> + +<p>Pour récompenser la charité d'une +mère, Dieu avait donc mis dans un +palais le don inestimable qu'il réserve +à ses amis les pauvres. Il y avait +déposé le rare bien, l'unique trésor +en cette vallée de larmes.</p> +<br><br> + + + +<h2>LE JOUR DE L'AN AU CIEL</h2> + + + +<h4><i>A mes trois petites amies,<br> +Héva, Constance et<br> +Marie-Paule,</i></h4> + + +<p>Au ciel il ne fait ni jour ni nuit. +Dans cet heureux séjour luit constamment +une splendide lumière, faite de +toutes les aurores que le bon Dieu +garde en réserve pour nous les dispenser +une à une, de tous les rayons +que nous verse journellement sa munificence +sans jamais en épuiser le +trésor, et de tous les astres éblouissants +qui lui restent à semer encore +dans les espaces azurés.</p> + +<p>A la vérité, tout cela serait bien +insuffisant pour éclairer l'immensité +du céleste royaume, si la toute-puissance +du Créateur lui-même ne l'illuminait +d'un divin et suave reflet +devant lequel le soleil pâlit.</p> + +<p>C'est bien beau le paradis!... +C'est si beau, si beau, que les hommes +n'osent pas essayer de le décrire!</p> + +<p>Pourtant, à certains moments, paraît-il, +le ciel retentit d'harmonies +inaccoutumées, et semble encore, si +c'est possible, rayonner de clartés plus +magnifiques. Le jour de Noël, par +exemple, c'est grand gala, assure-t-on.</p> + +<p>Je vais vous dire ce qui m'est +arrivé, à travers les nuages des enivrants +échos de ces fêtes.</p> + +<p>Les lyres d'or des séraphins vibraient +encore des accents du beau +concert de Noël.</p> + +<p>Déjà les élus les plus anciens—semblables +aux bons vieux serviteurs qui +ne s'attardent jamais dans l'accomplissement +d'un devoir—se relevant +de leur longue adoration aux pieds +de l'Enfant-Jésus, dont c'était la fête +spéciale, songeaient à retourner à +leurs postes respectifs.</p> + +<p>Saint Pierre regagnait sa loge de +concierge d'un pas alerte. (On sait +qu'au ciel, le grand âge n'est pas un +fardeau.)</p> + +<p>Sainte Cécile, qui s'était particulièrement +surpassée par des élans +d'extatique inspiration, remettait sa +harpe dans son riche étui.</p> + +<p>Les petits anges folâtres, reprenant +leurs jeux, se poursuivaient en agitant +leurs ailes blanches, jusqu'auprès de +de la belle Vierge qui souriait à leurs +ébats, et sous la surveillance du grand +maître des angéliques légions, sain +Michel.</p> + +<p>Le vainqueur de Satan conservait +l'allure formidable qui convient à un +héros guerrier. Il n'effrayait pas +cependant, avec son grand glaive—celui +précisément qui lui servit dans +son fameux combat avec Lucifer—les +petits soldats de son armée; quelques-uns +d'entre eux se réfugiaient +jusque dans les plis de ses ailes pour +échapper aux espiègles assauts de +leurs frères.</p> + +<p>—Ah! maintenant, disait à d'autres +bienheureux un beau vieillard, il me +faut songer à mes enfants de là -bas!</p> + +<p>Savez-vous qui il appelait ainsi, ce +beau vieillard? et soupçonnez-vous +un peu ce qu'il pouvait être lui-même?</p> + +<p>Ce vénérable personnage n'était +autre que le fameux <i>Santa Claus</i>. Et +<i>ses enfants</i>?... C'étaient vous, c'étaient +toutes les fillettes sages qui ont mérité +des étrennes.</p> + +<p>Mes chères amies, je ne voudrais +pas être obligée de vous énumérer +toutes les choses inouïes, renfermées +dans le magasin aux étrennes dont +notre vieil ami avait la charge.</p> + +<p>Cela me prendrait bien plus de +temps qu'il ne lui en fallut pour les +verser toutes dans ses énormes sacs.</p> + +<p>Vous savez les superbes caresses +que les fées d'autrefois faisaient surgir +de modestes citrouilles, et les toilettes +magiques qu'elles donnaient à leurs +filleules!... Vous avez vu dans +l'histoire de Cendrillon de quels adorables +bijoux ces mystiques dames +couvraient leurs protégées?... Eh +bien, tout cela n'était rien à comparer +au riche bagage de <i>Santa Claus.</i></p> + +<p>Songez-y! Il y avait là de quoi +réjouir tout un univers de petits +enfants!</p> + +<p>Quand le messager de la bienfaisance +divine traversait le ciel, courbé +sous le poids de ses trésors, pour aller +prendre congé du souverain Maître et +recueillir ses instructions, le bruyant +cortège des anges s'arrêtait pour le +regarder passer.</p> + +<p>Il se trouvait même des élus qui +avaient été d'austères pénitents sur +la terre, et qui s'amusaient naïvement +à examiner ses délicieux bibelots.</p> + +<p>Saint Jérôme, par exemple, et d'autres +saints qui ont toujours vécu +dans le désert, et qui n'avaient jamais +vu de joujoux, s'extasiaient littéralement +devant tous ces chefs-d'oeuvre de +la paternelle libéralité du bon Dieu.</p> + +<p>—Il y en a pour tout le monde? +demanda le Petit-Jésus. Mes enfants +seront tous heureux?</p> + +<p><i>Santa Claus</i> le croyait bien.</p> + +<p>Il partit donc avec une troupe +d'anges.</p> + +<p>Ces anges sont pour le servir dans +sa charitable tournée. Ils se glissent +doucement à l'intérieur des maisons, +et déposent dans les mignons souliers +l'envoi du divin ami de l'enfance.</p> + +<p>Cela exempte de la peine au bon +vieillard et abrège la besogne. Il a +tant de chemin à faire dans une nuit!</p> + +<p>La céleste délégation était de retour +au paradis avant que fussent +tendus dans le firmament les voiles +mordorés du matin. Le cortège, en +arrivant, alla se prosterner devant la +divine Majesté.</p> + +<p>Cependant, <i>Santa Claus</i> n'avait +pas, comme d'habitude, ce sourire +content que donnent la satisfaction +du devoir accompli et la certitude +d'avoir fait des heureux.</p> + +<p>Le Petit-Jésus, que la sainte Vierge +berçait dans un lit tout orné de diamants, +tandis qu'elle chantait doucement +de sa voix qui ravit le ciel, le +Petit-Jésus avait remarqué cela tout +de suite:</p> + +<p>—Les présents ont-ils donc manqué? +Qui n'est pas satisfait?</p> + +<p>Le bon <i>Santa Claus</i> raconta alors +ceci:</p> + +<p>Mon travail était achevé sur la +terre, dit-il. Je remontais lentement +vers ce céleste séjour en jetant sur +l'univers un rétrospectif coup d'oeil, +pour m'assurer que personne n'avait +été oublié. Je disais, en me réjouissant, +à mes compagnons;</p> + +<p>—Là , nul ne pleurera demain! Les +prières enfantines que notre bon Père +aime tant monteront vers lui reconnaissantes, +chaudes et pleines d'amour!... +Mais soudain... j'aperçus, +dans un des coins obscurs et déserts +d'une grande ville, quelqu'un... +une enfant, seule, glacée, perdue +dans la nuit noire. Elle tremblait de +frayeur, elle se mourait de faim, de +misère et de désespoir. La pauvre +mignonne répétait tout bas, pendant +que ses grands yeux désolés regardaient +le ciel et que ses petits membres +grelottaient:</p> + +<p>—Mon Dieu, qui avez pitié des +enfants délaissés!... Ma mère qui +êtes là -haut, voyez-moi... j'ai froid, +il fait noir, j'ai bien peur!... Elle +étouffait ses sanglots de crainte +d'attirer les affreux passants de la +nuit.</p> + +<p>Que faire pour la consoler!...</p> + +<p>Je me mis à chercher dans tous +mes sacs, espérant y trouver quelqu'objet +oublié... mais, hélas!... rien, +tout était épuisé.</p> + +<p>Et d'ailleurs, qu'auraient pu des +jouets devant cette détresse que vous +seul, puissant et généreux Jésus, pouvez +guérir par un miracle. J'aurais +pensé à cela tout de suite, n'eût été +l'émotion qui troublait mes idées.</p> + +<p>Après un moment de réflexion, +j'envoyai près d'elle un de mes anges, +lui enjoignant d'en avoir bien soin +tandis que je viendrais vous supplier +de la secourir.</p> + +<p>Le Père éternel, qui de son trône +resplendissant avait tout entendu, +dit:</p> + +<p>—J'ai vu les larmes de cette enfant +J'ai entendu le cri de sa douleur et +de sa confiante prière!</p> + +<p>Voici ce qui s'était passé tandis +que <i>Santa Claus</i> parlait.</p> + +<p>Sur un signe du Tout-Puissant, un +ange était aussitôt venu se prosterner +pour recevoir ses ordres.</p> + +<p>Ce prince de la cour céleste était +le plus beau des séraphins.</p> + +<p>Un rayon de la souveraine bonté de +Dieu—celui de sa miséricorde—se +reflétait en lui.</p> + +<p>A son front brillait un incomparable +diadème où était incrusté en lettres +formées de l'or des astres, le beau, +le grand mot—DÉLIVRANCE.</p> + +<p>—Va! lui avait dit le Dieu généreux +et tendre, va briser les liens qui +retiennent sur la terre cette chère +âme martyre!</p> + +<p>A cette injonction, le messager +obéissant se leva et partit.</p> + +<p>Il n'objecta pas qu'il faisait bien +noir là -bas, et que le lieu ou gisait la +pauvresse lui était inconnu.</p> + +<p>—La Providence pourvoit et veille +à tout!</p> + +<p>Telle était sa pensée.</p> + +<p>Il déploya ses grandes ailes plus +lisses et plus blanches que celles des +cygnes, et descendit à travers les +couches bleu sombre des espaces, +effleurant les mondes sans s'y arrêter, +et laissant après lui dans les ombres +du firmament une longue traînée +lumineuse.</p> + +<p>Les savants terrestres dirent:</p> + +<p>—C'est un admirable météore!</p> + +<p>L'ange de Dieu, lui, qui soutenait +la petite agonisante, souffla à son +oreille:</p> + +<p>—Courage! voici la délivrance!</p> + +<p>Quand l'envoyé de l'infinie miséricorde +fut arrivé dans la grande ville +obscure et silencieuse, un phare, épanchant +une douce lueur, semblable +aux rayons caressants de la lune, +parut au ciel et lui montra sur le sol +dur et glacé, la belle enfant à genoux, +suppliante, les mains élevées en une +muette prière....</p> + +<p>Il enleva son âme et remonta avec +elle au Paradis.</p> + +<p>Là , elle reçut la belle couronne des +élus et la glorieuse palme du martyre!</p> + +<p>Là , elle oublia toutes ses souffrances +aux pieds de Dieu, auprès de la tendre +Vierge et de sa mère, qu'elle retrouvait +là -haut!</p> + +<p>Elle fut tout de suite amie avec les +petits anges qui, pour jouir de son +naïf ravissement, se plaisaient à lui +montrer toutes les splendeurs du ciel.</p> + +<p>Quand elle alla baiser les pieds du +Petit-Jésus, le divin Enfant lui demanda +avec un doux sourire:</p> + +<p>—Regrettes-tu ton jour de l'an de +la terre, ma petite amie?</p> + +<p>Des larmes de bonheur et de reconnaissance +répondirent pour elle.</p> + +<p>Le lendemain, les passants trouvèrent +sur le pavé un petit cadavre +froid et rigide.</p> + +<p>—Pauvre, pauvre enfant! murmuraient-ils +dans leur pitié.</p> + +<p>Mais elle, au sein de la félicité et +de l'extase des cieux, disait aussi:</p> + +<p>—Pauvres, pauvres mortels!</p> +<br><br> + + + +<h2>HISTOIRE DE DEUX SERINS</h2> + +<h4><i> Petite fable</i></h4> + +<p>Le soleil avait souri, à travers les +branches dénudées, d'un sourire plein +de promesses; les bourgeons avaient +percé la dure écorce, les corolles s'entr'ouvraient +fraîches et rieuses, et les +arbres, jasant avec la brise, balançaient +leurs dômes verdoyants au-dessus +des sources grondeuses.</p> + +<p>Les oiseaux revenaient par essaims +pour fêter la naissance des vertes +feuillées, et celle des marguerites, +leurs petites amies des champs.</p> + +<p>Les nids moelleux s'équilibraient +aux jointures des branches; déjà leurs +hôtes se gazouillaient tout bas leurs +espérances pour la nouvelle couvée.</p> + +<p>A la cime d'un grand chêne, tout +une famille de serins saluaient, certain +matin, l'aurore de son premier jour.</p> + +<p>Le ruisseau qui dort, sous les +grosses branches de l'arbre géant, le +rayon de soleil qui miroite sur la +feuille humide au bord du nid, le coin +d'azur à travers le rideau de feuillage, +cette verdure flottante qui les berce +avec de caressants murmures, toutes +ces nouveautés ravissantes qui se +révèlent à leurs regards étonnés, +tiennent hors du nid les têtes curieuses +de ces êtres naissants.</p> + +<p>L'horizon empourpré, la source +éblouissante qui bondit sur le flanc +de la montagne, les flocons blancs +dans le bleu du ciel, tout cela a des +tons chatoyants et séducteurs, des +appels gros d'attraits et de promesses +pour les nouveaux éclos.</p> + +<p>Et c'est un murmure continu, un +concert de petits cris joyeux. Qu'ils +sont heureux de vivre!... Oiselets +d'un jour, ils ont le présent harmonieux +et ensoleillé; et l'avenir!... l'avenir! +Quand les plumes dorées +auront poussé, quand les ailes diaprées +se déploieront avec la vigueur de la +jeunesse! l'avenir ne se prépare-t-il +pas pour eux plus doux que le nid, +plus vermeil qu'un reflet de crépuscule +dans le ruisseau limpide?</p> + +<p>Les petits serins ont crû. Ils ont +atteint la taille ordinaire des oiseaux +de leur espèce; mais l'un d'eux surtout +est un prodige, l'orgueil de la +famille, la gloire de la nichée.</p> + +<p>Quand sa voix vibrante et modulée +éveille les échos matinals, plus d'une +jeune serine sent palpiter son coeur +d'oiseau, et joint une note émue à ses +trilles éclatants.</p> + +<p>Les êtres ailés, moins méticuleux +que les hommes, reconnaissent sans +formalité et acceptent sans élections, +le souverain que Dieu semble leur +désigner dans celui d'entre eux qu'il +dote de plus de charmes. Ceux du +vieux chêne avaient voué un culte +d'admiration et d'hommage à leur +superbe compagnon.</p> + +<p>Mais lui, indifférent à ses honneurs +et à son prestige, ne formait dans sa +tête altière que des projets aventureux +de fuite et de voyages.</p> + +<p>Un jour—aussi puissant que +beau—il s'élança d'un seul trait, de +la cime du grand arbre au sommet de +la montagne lointaine. Puis, intrépide, +il alla se percher sur une branche +morte accrochée au milieu de la +cascade fougueuse. De là il envoya +au ciel sa chanson triomphale.</p> + +<p>Ses parents effrayés avaient essayé +de le suivre, mais tristement ils +étaient revenus au chêne, l'épier de +loin, le coeur serré par un funeste +pressentiment.</p> + +<p>D'un vol aussi rapide le téméraire +enfant était revenu; toute la tribu en +émoi l'attendait anxieuse.</p> + +<p>Au lieu de regagner le nid paternel +où ses petites soeurs attendries l'appelaient +de toutes leurs clameurs, le jeune +héros, comme pour lui faire hommage +de ses premiers lauriers, alla droit +chez sa voisine, la plus jolie serine +du monde, secouer ses ailes étincelantes +des gouttelettes diamantées de +la source, et roucouler la plus suave, +la plus délicieuse, la plus enchanteresse +des mélodies que Dieu ait +enseignées à ses créatures.</p> + +<p>Les humains qui l'entendirent +crurent que les accords d'une musique +mystérieuse, s'échappant des sphères +célestes, étaient parvenus à leur +oreille privilégiée.</p> + +<p>Les échos émerveillés la répétèrent +avec enthousiasme. Tout le vieux +chêne tressaillit, et un concert de +louanges s'en éleva comme une fusée +vibrante et prolongée.</p> + +<p>Ces joyeux accents avaient ragaillardi +toute la peuplade. Chacun, sous +la feuille qui l'abrite, s'endormit +paisible, rêvant de douces choses. +Seule, la belle serine avait compris le +mot d'adieu caché sous la chanson +Brillante.</p> + +<p>Tristement sa petite tête veloutée +s'enfonça sous le duvet de l'aile +maternelle. Qui dira combien d'étoiles +s'étaient allumées au firmament, +combien de soupirs avait poussés la +brise à travers les feuilles frémissantes +avant que le repos vint clore sa +paupière!</p> + +<p>Le lendemain—toutes les fêtes ont +un lendemain—les premiers reflets +de l'aurore avaient effleuré la cime de +l'arbre séculaire, le roi du jour, disant +adieu à d'autres peuples, apparaissait, +s'élevait majestueux de son bain de +flammes. Toute la nature chantait +l'hymne matinale à sa manière, et le +vieux chêne était muet—muet, mais +plein de consternation, d'agitation et +d'effroi.—L'idole, le serin adoré, le +beau charmeur des bois s'était envolé, +laissant l'angoisse au nid, le deuil à la +voisine éplorée.</p> + +<p>Elle, puisant une énergie désespérée +dans l'agonie de son coeur, étendit +toutes grandes ses ailes frêles et +timides, et disparut. La belle +idolâtre, n'écoutant que son amour, +volait sur la trace du cher infidèle.</p> + +<p>Trois longs jours de recherches et +de souffrances s'étaient éternisés pour +l'infortunée voyageuse. L'ouragan +avait soufflé, la tempête avait mugi.</p> + +<p>Le matin du quatrième jour les +arbres, courbés par la tourmente +redressaient leurs panaches ruisselants. +Le soleil revenait sécher les +pleurs de la nature qui souriait à +travers ses larmes en revoyant son +radieux époux...</p> + +<p>La pauvre serine épuisée, affaissée +sur une branche, buvait languissamment +des gouttes de pluie qui +tremblaient sur une feuille de peuplier...</p> + +<p>Soudain, elle se redresse et +bondit. Elle a entendu... Oui, ce +ne peut. être que lui!... Un petit cri +bien faible, presque imperceptible; +mais pourquoi son coeur s'est-il arrêté +à cette voix, pourquoi bat-il maintenant +à se briser! Elle attend inquiète, +le cou tendu, le regard intense, plein +d'anxiété et d'espoir. Le cri se +répète, doux, navrant, prolongé.</p> + +<p>Rapide comme l'éclair, la serine +franchit l'espace qui la sépare de son +bien-aimé—oh bonheur! il était là , +elle le retrouvait! Mais non. L'espérance +un moment ravivée allait s'éteindre +à jamais. Hélas! le roi du +vieux chêne est blessé. Son aile +rompue palpite de douleur. Une +fièvre brûlante l'agite et le consume. +Il souffre. Il se meurt. Ah! pourtant +il ne peut périr, puisque le +dévouement et l'amour subsistent +encore pour lui en un coeur féminin!</p> + +<p>La jolie serine se fait soeur de charité. +Multipliant les soins au bien-aimé +malade, elle vole au torrent, en +rapporte dans son bec trois gouttes +fraîches pour les couler sur la blessure. +Elle remet doucement le membre +cassé dans sa position normale, lisse +de son aile de velours les plumes +hérissées autour de la plaie, verse dans +la gorge altérée du cher blessé une +eau rafraîchissante. Elle voltige, +sautille sur le gazon d'une façon +embesognée, va et vient, s'oubliant +elle-même, s'épuisant pour faire +revivre ses amours.</p> + +<p>A la fin l'héroïsme eut sa récompense.</p> + +<p>Par la plus belle et la plus radieuse +des matinées, le couple mille fois +heureux revint au pays. Le fiancé +était si rayonnant qu'on ne s'aperçut +pas qu'il boitait un peu.</p> + +<p>Il y eut noce complète au vieux +chêne. De la base à la cime il retentit +tout le jour de chants d'allégresse.</p> + +<p>Le beau serin resta le roi.</p> + +<p>L'année suivante, en cédant le +sceptre à son héritier, il lui donna ce +sage conseil... Au fait, que croyez-vous +qu'il lui dit? De toujours rester +au nid natal, prudemment abrité sous +l'aile maternelle?.. Oh non!</p> + +<p>—Mon fils, lui dit-il, quand la +mousse du nid, quand la tendresse de +ta mère ne suffiront plus aux aspirations +de ton coeur troublé, va, mon +enfant, au sein de la tempête, recueillir +une précieuse blessure; le ciel alors +t'enverra un messager béni qui te +fera revivre deux fois!... Mon fils, un +pareil trésor vaut bien une aile brisée.</p> +<br><br> + + +<h2>LE DERNIER BIBERON</h2> + + +<p>On avait dit à bébé:—C'est fini +maintenant! Vous êtes trop grande. +Il faut jeter cette affreuse chose au +chat. Au <i>Çat</i>, répétait-elle, captivée +par le souvenir du favori. Et c'est +tout ce qu'elle retenait de ce grave +syllogisme.</p> + +<p>Or voici ce qui en était;</p> + +<p>La question avait été agitée en +famille à l'heure du couvre-feu, au +moment où bébé en camisole blanche, +les gros petons nus, distribuait les +bonsoirs, embrassant à grand bruit sa +menotte étendue, à l'adresse de +chacun.</p> + +<p>Toutes les têtes levées, fascinées +par ce Jésus potelé aux boucles +blondes, souriaient, lui renvoyaient +les baisers; mais...... la bonne se +penche, et, à demi-voix:—Faut-il le +lui donner?—Ah c'est vrai! fait la +maman subitement rembrunie, prise +de lâcheté devant la grandeur du +sacrifice, puis cédant tout-à -fait:</p> + +<p>—Si, pour ce soir. Alors le père, +sans quitter sa gazette, mais enlevant +son cigare, prononce avec énergie;—Ne +lui donnez pas cette horreur! je +vous en prie!</p> + +<p>à ! il proteste. Ça lui est bien +facile à lui.</p> + +<p>—On ne peut pas, fut-il objecté, +tout d'un coup, comme cela....</p> + +<p>Mais lui l'interrompant:</p> + +<p>—Je te dis que vous l'empoisonnez!</p> + +<p>Vous l'empoisonnez! voilà bien les +pères. Ces stoïciens de la théorie, +ces braves d'arrière-plan qui commandent +la manoeuvre d'une voix de +tonnerre et s'enferment dans leur +cabinet pour ne l'entendre pas +exécuter.</p> + +<p>—Eh bien! essayez, avait dit la +maman avec résignation, intimidée +par tant de fermeté.</p> + +<p>Mais vous ne savez pas encore le +sujet du litige.</p> + +<p>L'article en question, l'objet des +foudres paternelles, c'est une petite +chose informe, d'une teinte grisâtre, +brouillée, inquiétante; un lambeau de +caoutchouc, déchiqueté par des dents +aiguës; c'est un vestige du dernier +biberon de bébé, aussi méconnaissable +qu'une balle dont on retrouve le +plomb fondu et mâché; une chose, +enfin, peu appétissante, d'un parfum.... +étrange, et à laquelle le petit monstre +tient plus qu'à tout au monde.</p> + +<p>Aussi est-on décidé à en finir. Ce +matin encore, comme le papa, fier de +surprendre son réveil d'oiseau, la prenait +dans son nid, toute chaude, les +yeux couvrant clairs et grands à la +joie du matin, et allait l'embrasser avec +ferveur, elle lui entra cet objet dans +la bouche. Il en cracha pendant cinq +minutes, très en colère, jurant... d'opérer +des réformes radicales, de trancher +dans le vif, bref, de faire un coup +d'éclat.</p> + +<p>Et tout ce temps la pauvre insouciante +victime de demain, la mignonne +rose savourait l'horrible suçon.</p> + +<p>Après le départ de la bonne, il +s'était fait un silence, gazette et livre +s'étant relevés.</p> + +<p>Au bout d'une minute pourtant, la +voix du tyran se fit entendre, mais +sans cet accent invincible de tout à +l'heure, une voix très mitigée, où l'on +sentait poindre un attendrissement.</p> + +<p>—Ne ferais-tu pas mieux d'y aller?</p> + +<p>—Non, ce serait pire.</p> + +<p>Nouveau silence, puis soudain, le +choc attendu; une explosion de larmes +là -haut.</p> + +<p>Il s'en suivit un tumulte, une +envolée de feuillets,...</p> + +<p>—Attends! dit le maître, tu vas tout +gâter!</p> + +<p>L'obéissance la retient un moment, +mais les cris continuant elle se précipite, +et du bas de l'escalier:</p> + +<p>—Marie! Marie! s'écrie-t-elle, donnez-lui! +donnez-lui!....</p> + +<p>Elle revient, le calme aussitôt rétabli, +tout émue encore et murmurant:</p> + +<p>—L'idée de le lui enlever ainsi, sans +préparation!... Pauvre chou!</p> + +<p>De son côté le papa très remué, +mais voulant tenir décemment son +rôle jusqu'au bout, va chercher une +allumette, ayant laissé son cigare +s'éteindre, et lève les épaules à l'effet +de blâmer cette défaite à laquelle il ne +prend aucune part.</p> + +<p>Il fallut donc apporter à l'événement +tout le soin que nécessitent les +résolutions importantes.</p> + +<p>—Depuis quand, monsieur le papa +vous qui avez lu l'histoire, depuis +quand le progrès surgit-il ainsi +spontanément, sans efforts, du terrain +des mauvaises habitudes et des abus? +Citez-moi une réforme qui ait poussé, +de même qu'un champignon sur +une terre inculte, sans être amenée, +conduite, préparée par une main +habile et patiente!... Paris ne s'est pas +fait en un jour!</p> + +<p>Telles sont les ressources de la +diplomatie maternelle et le résumé de +son plaidoyer en faveur d'un atermoiement.</p> + +<p>Bébé a deux ans et demi du reste +et sa mère qui lit en son petit cerveau +comme dans un A B C ouvert, y voit +déjà un embryon de logique. Aussi +est-ce ce bon sens en herbe qu'elle +compte exploiter pour accomplir la +réforme projetée.</p> + +<p>Bébé reçut un jour une superbe +poupée bleue. Bébé fut ravie, folle +de joie, et ne voulut plus quitter cette +poupée, pas plus à table qu'à la promenade +ou au bain. Il la lui fallut +même pour dormir. Mais voilà ! la +nouvelle venue est l'ennemie déclarée +des suçons!</p> + +<p>Que faire alors? Jeter le suçon au +minou?</p> + +<p>—Jeter à minou, fait le petit singe.</p> + +<p>En effet, la maman ouvre la fenêtre +et Bébé lance elle-même son meilleur +ami dans la cour.</p> + +<p>Une fois blottie dans son lit blanc +avec la précieuse poupée bleue, l'heure +du dodo venue, la pauvre petite s'aperçut +bien qu'il lui manquait pourtant +quelque chose, car deux fois, elle rappela +sa mère qui l'avait ce soir-là +bordée longuement, se sentant tout +attristée, le coeur fondu de compassion +devant l'ingénuité de ce sacrifice sans +murmures; elle demanda du lait et +voyant la tasse fraîchement vidée, reprit +avec un soupir:</p> + +<p>—Bonsoir, maman.</p> + +<p>Une prière, une seule, se pressait +sur ses lèvres qu'elle n'osait formuler, +la sentant déraisonnable.</p> + +<p>A la fin, trouvant un ingénieux +prétexte pour trahir son gros regret:</p> + +<p>—N'en a plus. Donné au çat! fit +sa douce voix, du même ton insidieux +et enjôleur qu'on le lui avait répété +tout le jour en vue du succès final.</p> + +<p>Le tyran dans son antre, oubliant +de lire son journal, attendait avec impatience +la fin de l'aventure.</p> + +<p>—Eh bien! dit-il, dès qu'il la vit +revenir, allant à pas de loup, marchant +avec précaution comme si le moindre +souffle eût pu compromettre la victoire +espérée.</p> + +<p>Bébé ne pleura pas, mais elle s'endormit +fort tard, et au petit jour elle +s'éveilla en larmes demandant le suçon, +puis s'avisant aussitôt de l'absurdité +de sa requête, elle se mit à +crier plus fort.</p> + +<p>—Quelque chose de bon!</p> + +<p>Son innocente lâcheté avait encore +sa pudeur.</p> + +<p>Ce fut la réaction; et les événements +ne tardèrent pas à justifier les +prévisions de la clairvoyance maternelle.</p> + +<p>Au bout d'une semaine ce gros +chagrin était oublié... et puis +quoi!..</p> + +<p>Eh bien Bébé ne s'en trouva pas +plus mal, au contraire, puisqu'on ne +l'empoisonnait plus, et ce furent pour +les sages les regrets:</p> + +<p>Cette importante réforme si habilement +obtenue, cet avancement notable +de l'enfant, ce progrès fameux, +qu'était-ce en effet?....</p> + +<p>La dernière étape de cet âge exquis +de la première enfance où notre +chéri n'est qu'un poupon gras et rose +qui tient tout, comme une petite +boule, dans la corbeille que lui font +nos bras.</p> + +<p>C'est le commencement de cet autre +ou l'on devient conséquent, où l'on +comprend, où l'on souffre.</p> + +<p>Y a-t-il vraiment là de quoi être +fier?</p> + +<p>C'est bien la peine de sevrer les +pauvres innocents de leurs pures +joies! Par quoi les remplace-t-on?</p> + +<p>Par les enseignements maussades +de la raison, de l'expérience—cette +marâtre qui ne sait corriger qu'en +châtiant.</p> + +<p>Pauvre bébé, cher petit mouton +qui te laisses tondre de tes gracieuses +et charmantes fantaisies, quand tu +auras de grandes gigues et des brèches +dans la rangée de perles fines +que découvre ton sourire, alors on +songera avec envie à ce que tu fus +autrefois; on s'attristera de te voir +pousser si vite et laisser loin derrière +les chers souvenirs du temps des +biberons.</p> + +<p>C'est ainsi que le sort te venge de +ceux qui s'acharnent à te rendre +sage—comme eux.</p> + +<p>C'est probablement ce regret anticipé +qui fit que la maman de tout +à l'heure, bientôt revenue de l'orgueil +de son triomphe, put être vue cherchant +avec soin, sous sa fenêtre, parmi +les balayures, un petit objet perdu, +pleurant presque, à l'exemple de bébé, +à la pensé que le vilain chat aurait +bien pu en effet le manger.</p> + +<p>Et, le vieux biberon disgracié, exhumé +avec honneur, devint une précieuse relique.</p> +<br><br> + +<h3>FIN</h3> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13024 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..6b057b0 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #13024 (https://www.gutenberg.org/ebooks/13024) diff --git a/old/13024-8.txt b/old/13024-8.txt new file mode 100644 index 0000000..3d120c7 --- /dev/null +++ b/old/13024-8.txt @@ -0,0 +1,2206 @@ +Project Gutenberg's Contes de Noël par Josette, by Madame R. Dandurand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes de Noël par Josette + +Author: Madame R. Dandurand + +Release Date: July 26, 2004 [EBook #13024] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE NOËL PAR JOSETTE *** + + + + +Produced by Renald Levesque and La bibliothèque Nationale du Québec + + + + +CONTES de NOËL + +par + +JOSETTE + + + +AVEC UNE PRÉFACE +de +LOUIS FRÉCHETTE + + + +PRÉFACE + +_Voici notre petite bibliothèque canadienne qui s'enrichit aujourd'hui +d'un nouveau volume; et, chose assez insolite chez nous, ce volume est +signé d'un nom de femme._ + +_La signature était-elle bien nécessaire cependant pour accuser cette +particularité?_ + +_Non._ + +_Car, autant le pseudonyme de Josette voile peu la gracieuse +personnalité qu'il a la prétention de couvrir, autant la féminité--pour +me servir d'un néologisme mis à la mode par les psychologues du +jour--autant la féminité de l'auteur se trahit à chaque page, je +pourrais dire à chaque phrase, dans des légèretés de dessin et des +fraîcheurs de teintes, que l'homme au pinceau le plus délicat ne +parvient presque jamais à atteindre._ + +_Tournures câlines, sous-entendus discrets, colloques semés +d'incohérences enfantines, petits mots doux et tendres comme des +baisers, tout révèle la femme, la femme jeune et aimante, dont--pour les +bébés surtout--la main est une caresse, le bras un oreiller, la voix une +chanson d'amour._ + +_En lisant ces bluettes,--car il s'agit de simples bluettes, de contes +si vous aimez mieux,--on s'arrête malgré soi devant tel détail saisi sur +le vif, telle nuance finement observée, telle vague ébauche dont les +contours perdus laissent deviner quelque délicieux profil; et l'on +s'avoue in petto qu'un doigt de femme pouvait seul crayonner avec cette +souplesse, qu'on dirait inconsciente._ + +_En effet, ce qui caractérise peut-être plus que toute autre chose le +style de l'intéressant petit volume que je suis chargé de présenter au +lecteur, c'est une absence de toute recherche, une facilité naturelle, +une allure indépendante et prime-sautière, qui donnent l'impression de +quelqu'un laissant courir sa plume sur le papier sans le moindre effort, +sans aucunement s'inquietter de bien dire, et sans s'en douter le moins +du monde racontant merveilleusement des choses charmantes._ + +_Car ils sont tout pleins de choses charmantes, ces petits Contes de +Noel qui respirent tant de suavité naïve, et qui évoquent autour de vous +tout un essaim de souvenirs ailés papillonnant à votre oreille avec les +échos des vieux chants d'église et des joyeux carillons d'autrefois._ + +_Ils vous bercent._ + +_Ils vous rajeunissent._ + +_Ils ressuscitent sous vos yeux mille figures lointaines, mille horizons +oubliés._ + +_Ils vous chuchotent je ne sais quelles ressouvenances qu'on écoute le +coeur attendri, et quelquefois même avec une larme tremblante au bout +des cils._ + +_Pour ma part, j'ai passé une heure bien douce à parcourir ces pages +toutes vibrantes d'émotions intimes, et je suis heureux que l'auteur +me permette de lui en offrir ici même mon remercîment sincère avec mes +confraternelles félicitations._ + +_Toute jeune encore, depuis trois ou quatre ans déjà, la charmante +conteuse s'était fait remarquer dans la presse; et plus d'une fois ses +jolies nouvelles, toutes empreintes d'un rare cachet de distinction, +avaient attiré l'attention de ceux qui, parmi nous, cultivent les +lettres ou s'occupent des choses de l'esprit._ + +_Il y a quelques mois à peine, à Québec, elle révélait son talent pour +la scène dans une petite pièce dont le succès fut éclatant._ + +_Ces débuts pleins de promesses, elle les confirme aujourd'hui par un +premier volume, qui n'est sans doute que la première perle de tout un +écrin._ + +_Les qualités d'écrivain dont elle y fait preuve lui donnent droit à +une place marquante dans notre petit monde littéraire; et, s'ils me +permettent de me faire ici leur interprète, je crois pouvoir lui offrir, +au nom de mes confrères de la plume, la plus sympathique et la plus +cordiale bienvenue._ + +_Tous s'empresseront même, j'en suis sûr de lui céder un siège +d'honneur, à une condition cependant--et cette condition, la voix du +patriotisme l'impose--c'est que ce premier ouvrage soit bientôt suivi de +plusieurs autres._ + +_Pour ma part, je lui dirai en lui tendant la main:_ + +--Madame, vous êtes maintenant débitrice d'un créancier qui a le droit +d'être impitoyable, parce qu'il parle au nom de tous, le Public._ + + _Vous avez écrit les Contes de Noël. + Tant pis pour vous: + Noblesse oblige._ + +LOUIS FRÉCHETTE. + +TABLE DES MATIÈRES. + + Noël au pays. + Hier et Demain + Le rêve d'Antoinette + Le Jour de l'an + Noël + Le Jour de l'an au Ciel + Histoire de deux Serins + Le dernier Biberon + + + +NOËL AU PAYS + +On est à la Noël. Partout dans la campagne, sur la vaste étendue, les +longues routes blanches sont constellées. Entre leur bordure verte de +sapins,--ces bouées fleuries, guides du voyageur dans la plaine immense +et nivelée par l'hiver,--on les voit courir et se croiser à travers les +champs combles. + +Et c'est comme une procession, ce long cortège de traîneaux venant de +toutes parts, s'acheminant tous vers l'église du village. + +La rosse qui les tire, indifférente au froid comme à la gravité de +l'heure, trotte sans hâte, d'un pas égal et rythmé. + +De ses naseaux l'haleine s'échappe en fumée lumineuse; mais cette +ressemblance lointaine avec les coursiers olympiens, dont les narines +flamboyantes lancent des éclairs, en est une bien trompeuse cependant, +car, voyez la pauvre bête--par exemple la dernière là-bas, avec cette +lourde charge--les ardeurs guerrières sont depuis longtemps mortes en sa +vieille charpente. + +D'un contentement égal elle porte au marché les poches pleines, ou, +comme en ce moment, la famille à la messe de minuit. + +Le pauvre cheval n'est pas né du printemps. + +Cette demi-douzaine de marmots qu'il traîne là, et d'autres encore qu'on +a laissés à la maison, s'il ne les a pas vus naître, du moins les a-t-il +tous, chacun à son tour, menés à l'église petits infidèles, pour les en +ramener petits chrétiens. + +L'histoire de ces vieilles bêtes est celle de leur maître. + +Jeune et fringant, le bon animal brûla jadis le pavé pour conduire chez +"sa blonde" le père d'aujourd'hui. Et, depuis, ils cheminent ensemble +dans la vie, se supportant réciproquement, travaillant côte à côte, +indispensables l'un à l'autre, se retrouvant toujours aux heures +solennelles, aux moments d'urgence, moments où le plus humble des deux +devient parfois le principal acteur. + +Quand il s'agit, par exemple, de longues courses pressées, l'hiver, par +les chemins débordés, au milieu de la "poudrerie" que soulève l'aquilon; +l'automne, quand le pied s'embourbe et se dégage avec peine dans les +sentiers boueux, et l'été sur les routes sans ombrage. + +Élément obligé des joies de la famille, il conduit aujourd'hui "les +enfants" à la messe de minuit; cette fête unique pour les petits et +les simples; fête mystérieuse où ils retrouvent dans la touchante et +poétique allégorie de la Crèche, la reproduction tangible, comme une +incarnation des choses vagues et douées, du merveilleux qu'ils voient +parfois flotter dans les rêves de leur sommeil paisible ou dans les +fantaisies de leur imagination naïve. + +Les deux plus jeunes de ces six heureux, enfouis, émus et recueillis, +dans le fond du traîneau, y viennent pour la première fois. + +Tandis que le père, dès qu'on est arrivé descend le premier et se met en +devoir de tirer les petits de l'encombrement des "robes", le plus grand +saute à terre pour jeter la meilleure et la plus chaude peau sur la bête +qui fume. Et pendant qu'on l'attache, les mioches, rangés sur le perron +de l'église, engoncés, raides comme des mannequins dans leurs gros +vêtements "d'étoffe du pays", regardent et se disent tous bas: + +--Pauvre Bidou, il ne verra rien! + +Puis on les pousse dans le vestibule, où la main paternelle enlève +de leur tête, la "tuque" de laine profondément enfoncée. Les cheveux +suivent le mouvement, et demeurent tout droits, hérissés. Qu'importe! +les petits hommes, le coeur serré, ne quittent pas des yeux le chef de +famille, prêts à obéir au premier signe. A peine osent-ils passer en +hâte leur grosse mitaine au bout de leur nez et sur leurs yeux où le +froid a mis des larmes. + +A travers la lourde porte on perçoit quelque chose de doux et de +troublant, quelque chose d'exquis comme un chant pour endormir les +anges. Soudain cette porte s'ouvre toute grande et les marmots +extasiés, le regard attaché sur les mille feux de l'autel, avancent +inconsciemment, marchent comme dans un rêve, jusqu'à ce qu'on les +retienne par leur habit. + +Tandis que la foule s'agenouille et s'incline autour d'eux, ils restent +debout, sans mouvements, absorbés par la vue de la grotte de sapins, +cristallisée de sel, représentant la neige sous laquelle gît, presque +nu, le Petit-Jésus tout blanc, tout mignon, tendant les bras en souriant +aux fidèles qui l'adorent. + +Certes, il ne fait pas chaud dans l'église; l'haleine y monte comme +l'encens, en spirales blanches, vers la voûte noire. Aussi, malgré la +présence du boeuf et de l'âne autour de la crèche, les petits gars se +disent-ils en eux-mêmes que cela leur semble bien insuffisant. Ils +craignent beaucoup que le bon Jésus ne grelotte, aussi légèrement vêtu. +Mais il y a là la sainte Vierge toute sereine, presque souriante; elle +s'en apercevrait bien, elle, puisqu'elle est sa maman, n'est-ce pas, +s'il avait trop froid. + +Qu'importe! voilà saint Joseph avec un grand manteau rejeté en arrière +et dont il n'a que faire... S'il le lui mettait, ça ne serait pas de +trop assurément! + +Mais non pourtant... Cela doit être. Il faut que l'adorable Jésus +souffre pour les hommes... afin d'expier leurs péchés! + +On leur a souvent raconté cela. + +Mais pourquoi les vilains hommes ont-ils fait des péchés? + +Leur coeur se soulève, s'emplit soudain d'une grande indignation. + +Un violent désir de venger le Petit-Jésus les saisit. Des gros mots--les +plus énergiques de leur vocabulaire enfantin--d'éloquentes invectives +leur montent aux lèvres pour flétrir les ingrats qui lui font tant de +mal. + +Ils vont le prendre et l'emporter. + +Ils vont le mettre dans leur lit; eux coucheront à terre plutôt! Ils +vont le couvrir de tout ce qu'il y a de chaud et de moelleux dans la +maison!... L'on verra bien ensuite si les méchants oseront venir le leur +ôter!... + +Et les pauvres innocents, navrés, tout frémissants de la tempête qui +vient de passer en eux, reniflent tout bas, pris d'une grosse envie de +pleurer. + +Tout à coup la musique cesse. + +C'est comme si une main brusque chassait leur rêve en les réveillant +brutalement. + +La grotte de sapins s'emplit d'ombres, et au milieu d'un vilain +brouhaha, on les entraîne dehors où le vent glacé les soufflette au +visage. + +Sans un mot ils se laissent tasser, encapuchonner, envelopper dans les +fourrures, sentant gronder en eux une sorte de mauvaise humeur rageuse +qui se fond bientôt en un immense besoin de dormir. + +A la maison on les sort de leur nid comme des sacs de farine--par les +deux bouts. + +On les déshabille, on les couche sans qu'ils en aient conscience, sans +qu'ils prennent même part à ce fameux réveillon dont ils ont vu les +apprêts alléchants, et qui devait, dans leur espoir d'hier, couronner si +délicieusement la fête. + +Leurs nerfs agités se reposent, dans un sommeil de plomb, de la secousse +qu'ils ont subie. + +Et ce sera demain le débordement des impressions, les emportements, +les questions sans nombre, l'adorable histoire enfin des âmes neuves +s'ouvrant une première fois à la perception des choses de la vie. + +Et, certes, sous quel plus pur et plus chaud rayonnement que celui de la +crèche divine; à quelle plus belle aurore pouvait s'opérer cette fraîche +éclosion! + +Vive Noël toujours pour les mignons et les innocents! + + + + +HIER ET DEMAIN + +_Un conte du jour de l'an pour le grand monde._ + +J'avais comme de coutume suspendu un bas de ma plus longue et plus belle +paire à mon clou particulier... + +Sur un pan du mur de notre grande "Nursery", depuis bien des _jours +de l'an_, six clous réservés à l'usage antique et solennel restaient +alignes. + +Ils y sont même encore, quoique la "nursery" ait perdu son nom et +son utilité. Ils y sont encore--persistants comme les bons +souvenirs--accrochant parfois au passage le bout flottant d'un +ceinturon, la dentelle d'une manche qui les effleure, comme pour +remendier un peu de l'intérêt de jadis. + +Comme on devient maussade et moralisateur en vieillissant! + +Ces clous innocents, qui faisaient autrefois battre mon coeur impatient +d'une joie sans bornes comme sans mélange, me font m'arrêter maintenant +toute rêveuse et philosophante. + +Je les recompte sur le mur, pensant que tout cela c'est fini, songeant +aussi que l'un de leurs propriétaires n'y est plus, ne reviendra jamais, +etc. Bien d'autres idées se mettent à me passer dans l'esprit et je +reste immobile, là, au milieu de la pièce, regardant fixement..., nulle +part. + +C'est que ces six clous en content, des choses! + +Cela chante la poésie, la candeur de l'enfance, au milieu d'un entourage +qui accuse l'expérience, la maturité des sentiments, qui trahit jusqu'à +la transformation graduelle des aspirations chez les bébés grandis. + +On voit ça et là des livres, des portraits, divers articles parlant tous +le langage d'un autre âge. + +Et, devant le contraste de ces deux époques, l'on se demande laquelle +vaut le mieux? + +Au temps que je suspendais mon bas, je n'aurais voulu pour rien au monde +perdre mes chères superstitions. Je croyais à _Santa Claus_ [1] avec +fanatisme. + +[Note 1; Manière de désigner Saint Nicholas, que le contact anglais +a fait passer dans nos habitudes.] + +Que ses desseins impénétrables, que ses dons mystérieux m'inspiraient +donc de rêves fantastiques, de conjectures délicieuses! + +Et mon ingénieuse ignorance me laissait supposer des trésors enfouis en +des sphères féeriques, que des notions plus positives m'ont depuis fait +oublier! + +Aussi l'on ne saurait se figurer quelle mélancolie, quel vide se +produisit dans mon âme, quand ces adorables chimères commencèrent à me +paraître moins vraisemblables! + +Je résistai quelque temps à la désillusion; je retins, comme malgré eux, +les bien-aimés fantômes qui voulaient s'enfuir. + +Lutte inutile! Il m'eût fallu, pour garder ma foi naïve, mes rêves +chéris, fermer mes oreilles et mes yeux, arrêter les recherches de ma +raison curieuse, oublier les leçons journalières de l'expérience, +toutes choses qui voulaient voir, entendre, déduire avec une ardeur +désespérante. + +Je vis, j'entendis, je raisonnai tant qu'un bon jour je sentis avec +douleur qu'il me fallait faire mes adieux à mon pauvre _Santa Claus_. + +C'était ingrat et ridicule; la dette de reconnaissance que j'avais +accumulée, toutes les effusions, les joies du passé, tout cela était +donc absurde et faux?... J'en voulais aux autres de m'avoir trompée... +En somme, je me sentais fort malheureuse; le monde me semblait bien +morose, bien insignifiant! + +Le coup décisif arriva ainsi: + +Ce soir-là, malgré mes doutes, j'avais fait comme les autres, car il y +avait derrière moi tout un petit peuple encore crédule que je regardais +avec un mélange d'ironie et d'envie. + +--Après tout... qui sait? argumentai-je en moi-même, c'est peut-être +toujours vrai... Le bon Dieu est bien bon, et si puissant! Qu'est-ce qui +empêche qu'il envoie lui-même, directement, son expert et fidèle _Santa +Claus_, distribuer les récompenses à ses petits enfants? Du reste, je +vais bien voir. Mes yeux veilleront plutôt toute la nuit. Il faudra +enfin que cela s'éclaircisse! S'il en vient un autre que l'envoyé du +ciel, il ne m'échappera pas celui-là! + +Ma surveillance d'ailleurs ne faisait pas que de commencer à s'exercer. + +Toute la journée, moi-même, j'avais voulu être portière. Les allants et +venants, les paquets petits et gros, les colloques suspects, tout fut +noté avec soin, sans trahir pourtant d'indices révélateurs. + +Mon scepticisme pâlissait; mes illusions reprenaient vigueur. + +--Je vais bien voir! me répétais-je tandis qu'on emportait la lumière, +que les innocents qui m'environnaient se mettaient à ronronner et à +marmotter des choses inintelligibles en leurs rêves d'or, je vais bien +voir! + +Mon Dieu qu'il en coûte de voir quand il fait nuit, que la pendule +vous berce obstinément de son monotone tic-tac, que le sommeil caresse +doucement le bord de vos paupières, engourdit sans bruit vos pensées! + +Mon Dieu, que c'est difficile de ne pas oublier son inébranlable +détermination, de ne pas céder à la persuasive et commode logique du +consolant Morphée! J'y mis pourtant toute mon énergie; ma vigilance +ne s'était pas ralentie pour la peine d'en parler, au moment où, vers +minuit, l'on vint mettre dans le corridor la veilleuse dont une lueur se +projetait justement sur la rangée de nos bas encore vides. + +--Je vais bien voir! fis-je avec un redoublement d'anxieuse émotion... + +Rien d'inusité ne se passe. Quelqu'un qui rentre dans sa chambre, un +silence profond, prolongé... + +Tout plaide en faveur de _Santa Claus_. + +J'écoute encore... rien... Je me rassure, ma tête inquiète et tendue +retombe souriante sur l'oreiller; tous les chers fantômes rentrent en se +bousculant joyeusement dans mon cerveau rasséréné. + +_Santa Claus_ triomphe. II s'avance déjà dans mon rêve, radieux, courbé +sous un fardeau monstrueux, riant malicieusement dans sa longue barbe +blanche de givre et d'antiquité. + +Oh, le beau moment! + +Je savais bien que ces gens-là mentaient qui disaient avec de mauvais +sourires: + +--Il n'y a pas de _Santa Claus_! Est-ce que le bon Dieu se mêle de +cela?... + +On a beau dire, personne ne devine si bien nos souhaits et nos désirs +intimes pour cacher adroitement dans nos bas juste les choses que nous +voulons. + +Cher vieil ami! J'aurais voulu lui sauter au cou tant je le trouvais bon +d'être revenu! + +Oh! il devait bien avoir dans ce grand sac, de beaux patins pour moi! Je +les lui avais demandés avec tant d'instances! + +Avais-je dormi longtemps quand un bruit soudain me fit ouvrir les yeux? +Je l'ignore. + +C'était un son métallique qui m'avait réveillée. Avant d'avoir pu +recueillir mes esprits et de m'être rendu compte de ce qui arrivait, +j'avais vu l'ombre du nez paternel effleurer rapidement la muraille; +j'entendis en même temps le battement d'une pantoufle qui retraitait en +hâte.... + +C'en était fait à jamais de mes rêves merveilleux. Ils s'étaient effacés +avec l'ombre susdite!.... + +II n'y eut, pour me consoler de la décevante réalité, que les patins que +je trouvai dès l'aube, gisant sous mon clou particulier et dont la chute +intempestive m'avait si douloureusement éclairée sur le prosaïsme des +choses d'ici-bas. + +Que de cruelles leçons m'a depuis données la vie, sans avoir pu épuiser +pourtant mon fonds de poétiques illusions, tant on en amasse en ces +folles années de l'enfance. + +En l'honneur de ce premier de l'an, à ceux qui m'ont lue, je souhaite, +comme récompense, de n'avoir pas trop d'oreilles pour les sinistres +avertissements de cette vieille blasée qu'on nomme l'Expérience. Libre à +eux de ne pas croire à _Santa Claus_; mais au moins qu'ils lui trouvent +des adeptes en leurs petits enfants, en reconnaissance des grandes joies +dont nous lui avons tous été redevables. + + + + +LE RÊVE D'ANTOINETTE + + + +_À ma nièce._ + +Quatre fois j'ai vu, quand c'était le printemps, les grosses branches +noires se revêtir de feuilles, et, fières de leur nouvelle toilette, +l'agiter avec un gai froufrou en se pavanant au-dessus de ma tête, et +les oiseaux tout joyeux revenir endormir leurs petits dans les berceaux +de mousse neuve, au milieu des feuilles fraîches. + +Quatre fois j'ai vu, suspendues aux arbres, les corbeilles renouvelées +de fleurs blanches et roses que le petit Jésus y accroche au mois de +mai. + +Quatre fois aussi, depuis ma naissance, le tapis blanc de l'hiver s'est +étendu sur la terre nue et laide pour la cacher à nos yeux attristés.... + +J'ai bien hâte de vous faire part de ce qui me préoccupe; mais je tenais +à vous dire cela auparavant, afin de vous donner une idée de mon âge. + +Le calcul n'est pas difficile, et si vous êtes un peu perspicace, vous +avez deviné que j'ai eu mes quatre ans au mois de juillet dernier.... + +C'était la veille du jour de l'an; il s'agissait pour maman de m'amener +à la ville pour m'acheter une coiffure... Le petit frère malade l'avait +empêchée de s'en occuper plus tôt. + +Le détail peut paraître futile, mais il est très important. La suite de +mon récit le prouvera. + +A deux heures, j'étais habillée, mais d'une drôle de façon! Ne +trouvez-vous pas--Je le demande aux personnes de mon âge--que les mères +ont une tendresse bien chaleureuse? Je l'appelle ainsi, parce que leur +sollicitude et leur frayeur du froid les portent à nous emmitoufler de +manière à nous faire périr par un excès pour éviter l'autre. + +Je ris beaucoup quand, au moment de partir, je m'aperçus dans la glace. + +Un vrai peloton de laine!... + +De mes boucles blondes, pas une n'avait osé s'échapper sous le triple +tour du nuage bleu qui m'enveloppait la tête. Mon nez, enfoui dans tout +ce lainage, paraissait si peu, que c'était à faire croire que je n'en +avais pas. + +On ne m'avait laissé que les yeux de libres, car on savait que cela me +ferait tant de peine de ne rien voir... + +C'était déjà assez triste de ne pouvoir parler!... + +Ma bouche, il ne fallait pas y songer! Elle avait assez à faire de +respirer à travers tout ce qui la couvrait. + +Enfin nous montons en voiture; puis, glin! glin! les grelots résonnent, +et nous glissons vite sur la neige unie. + +Oh! que de jolies choses partout! Des équipages par centaines, de belles +dames, des petits enfants drôlement encapuchonnés comme moi!... Et, +dans les vitrines, que de merveilles! Des chevaux superbes qui semblent +attendre leur maître; à côté, des familles de poupées, les bras tendus +et les yeux grands ouverts, comme pour appeler et chercher leurs petites +mères parmi tous les enfants qui défilent devant elles. + +A la fin, la voiture s'arrête, et Jacques, me prenant dans ses bras, me +dépose sur le seuil d'un grand magasin. + +Une demoiselle, habillée de noir, avec beaucoup de colliers et des +cheveux frisés qui lui descendent dans les yeux, s'avance vers nous. + +A la demande de maman, elle nous apporte plusieurs bonnets qu'on +commence à m'essayer. + +Je n'ai pas besoin de vous dire que je profitai de ce moment de liberté +pour raconter tout ce que j'avais vu! + +Après m'avoir mis, ôté et remis bien des choses plus ou moins +pyramidales, il se trouva qu'une certaine coiffure, que la demoiselle en +noir appelait très à la mode, sembla plaire davantage. + +--Combien? + +--Cinq piastres seulement! fit la demoiselle frisée, avec un air très +aimable et d'un ton engageant--un peu comme Marguerite quand elle veut +me coucher et que je n'ai pas sommeil. + +Petite mère ouvrit des yeux plus grands que d'ordinaire. + +--C'est bien cher! + +--Remarquez que la peluche de soie est très dispendieuse, Madame, +observa la marchande avec dignité, en flattant le bonnet sur ma tête, +comme on caresse un petit chat. Celle-ci est de qualité supérieure.... +Puis, cela va si bien à votre joli bébé! continua-t-elle en se penchant +pour me voir... Et c'est chaud. Cela couvre entièrement les oreilles... + +Elle dit encore beaucoup de choses en tournant et retournant le bonnet +très à la mode. + +Pendant ce temps, maman versait sur la table un grand nombre de sous +blancs que la demoiselle frisée donna à un monsieur en lui disant: +Cache! [2] + +[Note 2: Cash, mot usuel dans le commerce canadien, pour appeler les +préposés à la caisse qui font la monnaie.] + +Elle avait peur que nous ne les reprissions, probablement. + +Je ne puis vous dire tout ce que je vis d'étonnant dans cet après-midi! +J'étais fatiguée de tant regarder, et me sentis presque heureuse quand +maman monta dans la voiture une dernière fois en disant à Jacques de +nous reconduire chez nous. + +Une multitude de lumières brillaient partout. + +Les rues étaient remplies de monde, de voitures, et de bruit. + +Tout à coup, à l'angle d'une rue, au milieu d'une foule de personnes +qui passaient en riant et parlant très haut, que croyez-vous que +j'aperçus?... Une maman très vieille, avec sa petite fille, appuyées au +mur d'une grosse maison. + +La mère avait les yeux fermés et mettait sa main sur l'épaule de son +enfant. + +Elle, la pauvre mignonne, avait une robe bien laide et toute déchirée, +un vilain mouchoir sur sa tête; ses mains étaient nues. Elle avait des +grands yeux bleus pleins de larmes, qu'elle levait parfois en tendant sa +petite main rougie vers les passants qui ne la regardaient pas. + +Oh! qu'ils étaient méchants! + +Quand je la vis ainsi grelottante et si triste, je frissonnai moi-même +sous mes flanelles. + +Je fis un grand effort pour désigner la pauvrette; mais comment remuer +sous les robes pesantes qui m'entortillaient et m'emprisonnaient +complètement! + +J'essayai de crier, mais le bruit de la rue couvrit ma voix. D'ailleurs, +nous allions très vite, et la petite mendiante disparut... + +Je pleurai tout bas, et j'y pensai longtemps. + +A la fin, comme j'étais bien fatiguée, je m'appuyai sur le bras de +petite mère, et ne vis plus qu'à demi les lumières qui dansaient en +fuyant. + +Jacques me porta dans la maison. Papa nous attendait, et tout le monde +se mit à table pour dîner. + +Je fus d'une sagesse exemplaire ce jour-là! + +C'était charmant de voir comme je ne parlais pas, moi qu'on gronde +toujours pour trop bavarder!... Je ne mangeais pas beaucoup non plus, +on trouvait cela bien singulier, car habituellement j'ai l'appétit d'un +gros loup. + +A la vérité, je me sentais bien pesante, et ma tête alourdie avait des +envies folles de tomber sur l'épaule de maman. + +--Comme je serais bien dans mon lit! me disais-je tout bas. + +Marguerite m'amena avant qu'on eût fini. + +Je me laissai faire sans pleurer, ce qui est très rare; et, quand elle +me déposa dans mon lit tiède et mollet, l'égoïste Antoinette s'endormit +sans songer à la pauvre chérie qui avait faim là-bas, dans la grande rue +froide. + +Soudain, quelque chose passe devant moi en m'effleurant... C'est un +quelqu'un mystérieux, vêtu d'une longue tunique blanche et vaporeuse. +Marguerite m'assure que c'est mon ange gardien. + +Sa douce figure me sourit et m'invite. Fascinée par cet appel +irrésistible, je mets ma main dans celle qu'il me tend, et nous nous +envolons doucement tous les deux... + +Me voilà de nouveau dans les rues claires et bruyantes. + +Je ne sais comment il se fait que le joli bonnet de peluche est sur ma +tête!... Maman, craignant toujours les intempéries de l'hiver, me l'aura +mis à mon insu au moment du départ, je suppose. + +Nous avions voyagé à travers la ville éblouissante pendant quelques +instants seulement, quand mon compagnon s'arrêta... J'avais devant moi, +qui?... la petite mendiante! + +Sa main glacée est tendue, et ses yeux humides m'implorent. La vieille +pleure aussi, les yeux toujours fermés. Elle est bien lasse et s'appuie +pesamment sur l'épaule fatiguée de l'enfant. + +Pauvre petite, je pouvais enfin contempler ce doux regard si triste qui +m'avait tant émue! + +Je la caressais affectueusement en essuyant ses larmes et en l'appelant +soeur chérie. + +Je voyais de près aussi le vieux haillon noué sous son menton, et qui +cachait si imparfaitement ses oreilles que souffletait la bise glacée. +Je l'avais enlevé pour mettre mon bonnet très à la mode sur sa jolie +tête, mais elle, l'ôtant aussitôt, me le rendit avec un sourire navré: + +--J'ai bien froid, dit-elle, mais nous avons tellement faim, grand'maman +et moi!... et son regard, sa main ouverte nie suppliait encore... + +--Un sou, un pauvre sou, s'il vous plaît! murmura sa compagne en +gémissant. + +Que faire!... Je regardai la douce figure; elle souriait toujours, mais +restait muette. + +Une idée me vint tout à coup à l'esprit. + +--Pourquoi prodigue-t-on sans remords tant de sous blancs pour les +coiffures de certaines petites filles, tandis qu'il en est qui n'en ont +même pas pour acheter un morceau de pain lorsqu'elles se sentent mourir +d'inanition! + +Cela me parut absurde, et je résolus d'aller tout de suite rendre +son méchant bonnet à la demoiselle, afin de rapporter les sous à la +pauvrette. + +Après avoir couru longtemps, cherchant en vain le magasin aux bonnets, +je m'arrêtai, désolée, haletante, à bout de forces; puis, à la pensée +de celles qui m'attendaient là-bas, le coeur palpitant d'espérance, je +repris ma course stérile.... + +Le matin, à mon réveil, petit frère gazouillait dans son berceau, non +loin de moi, et je voyais les vitres, toutes rouges et d'or, étinceler à +travers le rideau de mon lit. + +En ouvrant bien les yeux, je découvris à mes pieds une ravissante +poupée!... Le plus joli bébé, avec une masse de cheveux bruns, frisés +comme une toison! + +Folle de joie, je me mis à courir pour montrer dans toute la maison le +cadeau du Petit Jésus. + +J'embrassais tout le monde; je berçais mon joli bébé en chantant; je +caressais ses boucles soyeuses en lui contant toutes sortes de choses. + +Ah! j'étais bien heureuse! + +En regardant les yeux bleus de Mimie (ma poupée avait été baptisée tout +de suite, naturellement), certain souvenir qui me revint me rendit toute +triste... + +--Papa, dis-je, en jetant mes bras autour de son cou, veux-tu me faire +un bien grand plaisir? + +--Mais oui. On ne refuse rien à sa petite fille le jour de l'an, +répondit ce cher petit père, qui me gâte beaucoup, paraît-il, que +désires-tu? + +Je racontai alors tout ce qui s'était passé, et, joignant mes mains avec +ferveur, comme pour prier le bon Dieu, je le suppliai de nous amener les +deux mendiantes pour les réchauffer et me laisser partager mes bonbons +avec la douce enfant. + +-–Mais nous ne les connaissons pas, cher ange, objecta mon père en +m'embrassant avec tendresse. + +--Oui, oui, reprit maman, je crois les connaître. Cette pauvre aveugle +est l'aïeule et le seul support de six orphelins, dont la mère est morte +de privations l'automne dernier. + +--Veux-tu, petite mère? répétai-je tout bas. + +Elle me prit sur ses genoux et me pressa sur son coeur, en promettant de +m'accorder tout ce que je demanderais. + +Après la grand'messe, en effet, on revint me chercher. + +Je m'installai dans la voiture, parée de mon fameux bonnet de peluche, +munie d'un cornet de bonbons, et accompagnée de mademoiselle Mimie, qui +faisait des grands yeux étonnés en se trouvant dehors. + +Jacques nous déposa dans une petite rue que je n'avais jamais vue, +devant une vieille masure. + +Oh! que c'était noir et triste là-dedans! Pas de feu, pas de lits +blancs, rien!... Tous les petits frères, appuyés sur les genoux de la +grand'mère, pleuraient amèrement en lui demandant du pain. Marie (c'est +le nom de la mendiante) avait ses bras autour du cou de son aïeule. + +Jacques tira de dessous le siège de la voiture un grand panier qu'il +emporta dans la maison. + +Figurez-vous que maman y avait entassé des robes, des bas, des gâteaux, +du vin, du pain, des poulets, des bonbons... Je donnai tous les miens +aux petits frères, qui me faisaient rire. aux larmes en les avalant tout +ronds. + +Je prêtai aussi ma poupée à Marie. Elle osait à peine y toucher, et +disait avec admiration à la vieille aveugle: + +--Oh! grand'mère! si tu voyais comme elle est gentille. Un vrai bébé +vivant! + +La pauvre grand'maman pleurait, elle... C'est drôle comme les vieilles +gens pleurent toujours, même quand ils sont heureux. + +Elle tenait les mains de maman et disait en secouant sa tête blanche: + +--Que le bon Dieu vous bénisse, bonne petite dame! Que le bon Dieu vous +bénisse! + +Elle répétait constamment les mêmes paroles en sanglotant. + +Mais les orphelins étaient bien heureux. + +Ils dévoraient les tartines que Marie leur distribuait, et allaient tous +en offrir un morceau à leur bonne vieille maman. + +--Ne sois pas triste, grand'mère, nous n'avons plus faim! criaient-ils +tous ensemble, sans toutefois perdre l'occasion d'enlever d'énormes +bouchées à leurs gâteaux ébréchés. + +J'aurais voulu passer la journée à les regarder faire. Maman interrompit +ma contemplation en me prenant par la main pour me conduire vers la +vieille femme assise près de l'âtre sombre. Elle m'approcha tout près de +celle-ci et dit en lui touchant l'épaule: + +--Bénissez-la! C'est elle qui m'a amenée ici. + +L'aveugle se leva toute chancelante, et, posant sur ma tête ses mains +qui tremblaient, elle prononça lentement ces mots: + +--Ange du bon Dieu, soyez bénie!.. + +Petite mère lui aida à se rasseoir et m'entraîna hors de la maison. + +Les dernières paroles que j'entendis avant que la porte se refermât sur +nous furent celles-ci: + +--Que le bon Dieu vous bénisse! Ainsi-soit-il! + + + +LE JOUR DE L'AN + + + +_ Pour les sept petites filles de Monsieur L. O. David, député._ + +Assurément tous les petits enfants connaissent cette fête! + +Elle est belle, elle est radieuse pour le plus grand nombre. Elle ramène +l'excellent vieux _Santa Claus_ avec des trésors fabuleux entassés dans +ses poches immenses et inépuisable. + +Quelques-uns, hélas! ne connaissent de ce jour que les privations, plus +cruelles par leur contraste avec la joie de tout le monde. + +Ces malheureux petits pauvres que _Santa Claus_ ne connaît pas, qui +ne trouvent jamais, jamais rien dans leur soulier, c'est aux enfants +heureux de les consoler, de se constituer leur Providence visible. + +Le Petit-Jésus, lui qui n'oublie personne, voit leurs larmes. Il les +recueille toutes; il les change en des perles magnifiques dont il forme +des couronnes plus belles que celles des anges car les anges qui ne +pleurent jamais n'ont pas de perles à leurs couronnes. Puis, quand ses +amis dorment, il les vient chercher et les amène avec lui au ciel, pour +leur montrer ces précieux joyaux et les ailes faites de la gaze des plus +blancs nuages, qu'il garde pour eux. + +Parmi les petites filles qui attendaient avec anxiété la joyeuse fête de +l'enfance, il en était sept qui, fort probablement, auraient été forcées +de renoncer aux étincelantes couronnes du Petit-Jésus, lesquelles ne se +gagnent absolument qu'au prix des soupirs et des peines, n'eussent été +les pleurs que leur faisait verser parfois la compassion. Et ceux-là +valent presque, aux yeux de Dieu les pleurs de la misère. + +Heureusement, les nobles émotions de leurs âmes sensibles au malheur, +achetaient pour elles ces célestes récompenses. + +Car des larmes!... d'honneur! c'était un article rare sous leur toit. + +Hors le cas de pitié, elles n'en faisaient usage que juste ce qu'il faut +pour baigner le sourire, en vue d'obtenir les objets de leurs voeux. + +On sait que c'est un principe de diplomatie qui a cours chez cette +petite engeance, qu'un attrait irrésistible à ajouter à sa requête est +celui d'un regard suppliant à travers des pleurs. + +Et c'est d'excellente politique. + +Le moyen de résister, je vous le demande, à tant de beaux yeux émus qui +prient avec une si gentille ferveur!... + +Le bon Dieu ne l'a pas encore trouvé, lui qui est bien plus fort que les +hommes. + +Mais en ce grand jour du "JOUR DE L'AN", il n'était pas besoin de ruse +ni de stratagèmes pour être heureux! + +Mon Dieu! que de trésors enfouis dans ces petits bas longs comme rien, +mais si précieux pourtant avec leur riche et abondante _cargaison_! + +Quel bon génie avait donc pu deviner les désirs secrets de chacune +pour déposer mystérieusement à son chevet pendant la nuit, l'objet si +ardemment souhaité?... + +Il n'y avait qu'un "bon Jésus" pour réaliser des rêves si follement +ambitieux... pour verser si généreusement autant de merveilles entre +leurs petites mains! + +Les jolies fillettes adoraient, je vous le jure, ce cher bienfaiteur, ce +prodigue ami des enfants sages et bons comme elles. Elles aimaient aussi +de tout leur coeur leurs parents. + +Une pensée leur vint donc tout à coup, qui faillit compromettre +l'extrême félicité dont elles jouissaient. Pourquoi le cher papa, +pourquoi la belle maman ne recevaient-ils pas, eux aussi, des cadeaux du +ciel!... + +Leurs bons petits coeurs se gonflèrent à cette réflexion. + +Et l'attrait de toutes les choses prodigieuses étalées devant elles +disparut soudain. + +La plus jeune des bébés, dont le bonheur s'était incarné sous la forme +de mille animaux mignons réunis en une arche de Noé lilliputienne, +laisse là son vaste troupeau gisant par terre dans une attitude de +désorganisation et d'inquiétude, comme s'il n'avait jamais été sauvé du +déluge, et que tout était à recommencer. + +Par le plus bienvenu des hasards, entrèrent à ce moment dans la chambre +qui renfermait tant de désespoirs, les heureux parents de cette +intéressante famille. + +La tristesse se fondit comme par enchantement sous une pluie de baisers. + +--Nous en avons eu à profusion des présents du ciel! leur dit en +pleurant de bonheur leur mère--les joyaux inestimables, les trésors que +le bon Dieu nous a donnés, mes anges... c'est vous!... + + + + +NOËL + +_Deux souliers_ + +Le petit Noël, au bout de sa tournée, s'arrêtait indécis devant deux +souliers qui lui restaient à remplir. + +Et pourtant, rarement il hésite, car c'est son métier de semer à pleines +mains le bonheur sur sa route, et le bienfaisant génie a pour cette +tâche délicate les grâces d'état. + +Jamais, depuis qu'il avait commencé sa carrière, depuis qu'il avait été +chargé de rappeler au monde le glorieux anniversaire en répandant les +trésors de la charité divine, jamais il ne s'était trouvé en pareille +perplexité. + +C'est que pour un seul cadeau qui lui restait, il y avait encore deux +souliers à combler. + +L'un était une merveille. + +La mule d'une sultane n'est pas plus précieuse, et Cendrillon en aurait +avec plaisir chaussé son second pied. + +Il était fait de peluche brodée d'argent, et, sur le noeud de satin, +nuancé comme une fleur, qui l'ornait, un papillon reposait dont les +ailes semblaient avoir gardé des reflets d'aurore. + +Cambré sur son fier talon, touchant à peine le sol du bout de sa pointe +effilée, ce soulier ne semblait avoir emprisonné jamais que le pied +d'une fée mignonne, qui l'aurait laissé tomber à terre en s'élançant +vers son mystique royaume. + +Mais, ce qui surtout faisait ressortir la grâce exquise de l'adorable +sandale et qui en même temps embrouillait complètement les idées de +l'excellent petit Noël, c'était le contraste du voisinage. + +A côté de ce chef-d'oeuvre d'élégance et de luxe, gisait, sur le tapis, +le plus roturier des sabots. + +Lourd, usé, crotté, il semblait durci au feu, après avoir été trempé aux +bourbiers des rues. + +Pauvre petite ruine! peut-être au demeurant était-elle plus à plaindre +qu'à mépriser pour sa laideur.... + +Comme il avait dû vaillamment patauger, trottiner et courir pour être +ainsi sali et morfondu, le pauvre sabot! Mais, que venait-il faire ici? +Et pour qui réclamait-il les faveurs du petit Noël? + +Celui-ci voyait bien devant lui--sommeillant dans leurs lits +respectifs--deux enfants, aussi dissemblables d'attitude et de nature +que l'étaient le soulier merveille et le grossier sabot; mais cela ne +tranchait pas son embarras. + +Dans un berceau duveté, tendu de soie et de gaze blanches, vaporeuses +comme les visions d'un rêve, une enfant reposait. + +Elle ressemblait aux anges qui ornent les autels, tant elle était belle +et pâle. Pas un soupir, pas un mouvement ne trahissait la vie sur sa +figure idéale. Son repos était une extase. + +Tout auprès, dans sa camisole de bure, une fillette rose dormait +heureusement, la tête appuyée sur son bras potelé. + +Ses cheveux en broussaille cachaient à demi son visage, et flottaient +comme une poussière d'or sur l'oreiller. + +Parfois un plus long soupir accentuait sa respiration; ses bras nus +s'étiraient avec aise, ses lèvres closes, rouges comme un fruit mur, +s'ouvraient en un sourire de béatitude, ses petons dodus repoussaient la +couverture, puis la bouche rieuse se reformait en une fleur vermeille, +les menottes disparaissaient dans la brume blonde des cheveux, les +petits pieds blancs, devenus frileux, allaient s'enfouir sous les +lainages; et l'enfant se pelotonnait voluptueusement dans la tiédeur de +son nid. + +En la contemplant, le petit Noël cherchait à s'expliquer le mystère de +ce bizarre rapprochement. + +Il supposait bien, lui qui connaît intimement le bon Dieu, et qui +sait que sa toute-puissante Providence ne s'amuse pas à de futiles +espiègleries, il soupçonnait fort, dis-je, un dessein de la miséricorde +divine. + +Et cependant!... répétait-il d'un air songeur en regardant le bébé +mignon, qu'il était bien près de trouver importun. + +Un grand sac dégonflé pendait au cou du céleste émissaire, et chaque +fois que ses yeux tombaient sur le bon diable de vieux sabot, sa main +instinctivement tâtait ce sac vide. + +C'était, selon toute probabilité, celui qui avait contenu les présents +réservés aux souliers de cette catégorie. + +Déjà l'aube discrète glissait à travers les ténèbres ses lueurs lactées. + +Bientôt le sommeil, agité de rêves fantastiques et de visions +éblouissantes, allait fuir les paupières enfantines, empressées de +s'ouvrir aux belles choses déposées à leurs pieds par la munificence du +petit Noël. + +Il fallait se hâter. L'ami de l'enfance allait être pris en flagrant +délit de visibilité, et cela, il ne l'aurait pas voulu pour une couronne +de séraphin! + +Chacun a son orgueil. Celui de cet excellent esprit est d'expédier +la besogne qu'on lui confie, d'une façon irréprochable, et surtout +promptement. + +Jamais il n'a été surpris par le jour. Le flambeau que le bon Dieu lui +prête pour guider sa course à travers les ombres, c'est l'étoile qui +conduisait autrefois les trois rois d'Orient à la crèche du Sauveur. + +Voyant que ses délibérations mentales ne l'amenaient à aucune conclusion +satisfaisante, l'envoyé du ciel éleva vers Dieu son pur esprit, et +sollicita une inspiration. + +Il eut alors l'intuition du décret divin; + +Le sac qu'il avait cru vide fut ouvert, et son bras s'y plongea jusqu'à +l'épaule pour en retirer un petit paquet mystérieux. + +Alors les innombrables bibelots qui avaient été primitivement destinés +à l'opulente pantoufle furent divisés en deux lots, et les mandataires +muets qui, gisant sur le tapis, réclamaient tacitement leur butin, en +reçurent chacun une part égale. + +Puis, louant le Créateur de son ingénieuse et tendre générosité, le bon +petit Noël brisa le cachet de l'enveloppe énigmatique dont il avait +deviné le contenu précieux. + +Aussitôt, une poudre dorée s'échappant de ses doigts, tomba dans la +sandale de peluche, puis dans le misérable sabot. + +Tout ce qui restait d'ombres dans la pièce s'évanouit devant le +poudroiement irisé de cette poussière merveilleuse, mettant partout des +rayonnements. + +La fillette rose, blottie dans la profondeur des coussins, en devint +toute resplendissante, et l'ange pâle qui dormait à côté s'anima, se +transforma tout à coup, sous le feu des reflets magiques. + +Un sang nouveau sembla s'infiltrer dans ses veines et colorer d'incarnat +les lis de ses joues. La vie refleurissait en cette frêle créature. + +Le petit Noël s'était envolé sans bruit. + +Deux voix enfantines éclatèrent ensemble comme un délicieux chant +d'oiseaux, emplissant le vaste palais d'échos inconnus. + +En même temps une mère folle de joie accourait, élevait dans ses bras +son enfant ravivée, et s'écriait en la pressant passionnément sur son +coeur: + +--Ma prière est exaucée! Soyez béni, Seigneur! + +"Qui donne au pauvre prête à Dieu", dit un touchant enseignement. Dans +le cas actuel, le tout-puissant débiteur avait royalement soldé sa +dette, rendant un trésor pour une obole--une vie chère pour un abri +donné à l'orphelin. + +Le partage avait été judicieusement fait par le délégué de la +Providence. Les deux souliers, sans distinction d'élégance ou de +difformité, avaient été surchargés de bonbons et de jouets. + +Tout cela était merveille et nouveauté pour la naïve propriétaire du +vilain soulier. + +La veille, dans le tumulte d'une grande rue, un groupe de passants +l'avait séparée de sa mère. Voulant la rejoindre et courant en tous sens +la pauvre mignonne se perdit. + +Alors lasse et désolée, elle s'arrêta et se mit à sangloter dans son +châle, murmurant tout bas l'appel qu'elle avait longtemps répété avec +des cris déchirants: + +--Maman! maman! soupirait-elle comme une invocation, tandis que son +petit coeur éclatait. + +Soudain, elle sentit que l'on abaissait doucement ses mains. Une grande +dame, toute enveloppée de fourrures, penchée vers elle, lui demandait +tendrement: + +--Pourquoi pleures-tu, mon enfant? + +Cette belle femme douce et triste l'avait fait monter dans une superbe +voiture, et l'avait emmenée en un palais éblouissant où la pauvresse +fut choyée, dorlotée, à un tel point que le souvenir de son malheur en +devint moins cuisant. + +Elle avait aussi trouvé, sous le toit hospitalier de sa bienfaitrice, un +ange consolateur. + +C'était une enfant frêle, avec de grands yeux pensifs où il y avait +quelque chose de profond et de serein qui étonnait, en la subjuguant, la +simple fillette. + +La belle dame contemplait avec attendrissement ces deux gracieuses +créatures s'observant avec curiosité et causant en leur langage +d'oiseaux. + +Elle vint se mettre à genoux près du joli groupe, et ses yeux tout +pleins de larmes, allant de l'une à l'autre, semblaient les comparer. + +--Que je serais heureuse! répétait-elle, que je serais heureuse! + +Prenant entre ses mains la tête angélique de sa fille et la baisant avec +tendresse: + +--Prie le bon Dieu avec moi, qu'il te fasse ressembler à cette chère +petite! lui dit-elle. + +Les âmes innocentes s'entendent bien entre elles. Les deux bébés +devinrent bientôt les plus grandes amies du monde. L'une essuyait les +larmes de l'autre, qui finissait par sourire aux caresses de sa douce +protectrice. + +Quand sa belle amie mit sa précieuse pantoufle sur le foyer, la pauvre +enfant perdue l'imita naïvement, et les compagnes, gentilles à ravir +dans leur posture d'anges, joignirent les mains et prièrent ensemble le +petit Noël de s'en souvenir. + +Comme on l'a vu, leurs voeux furent accomplis. + +Après avoir curieusement parcouru, scruté et exploré le logis magnifique +qu'elle occupait depuis la veille, la grosse fillette s'orna sans rien +dire de tous les présents qui avaient plu dans son sabot, jeta de +travers sur ses épaules le vestige fané qu'elle appelait "son châle", +posa sur le buisson inextricable de ses boucles un bonnet de laine, et +se présenta, ainsi équipée, devant un grand laquais qui se tenait debout +dans l'antichambre: + +--Je veux voir maman, déclara-t-elle en levant vers lui sa figure +ingénue. + +--Où demeure-elle, ta mère? demanda le laquais ironique sans se +déranger. + +--Je trouverai bien. Ouvrez-moi seulement cette grande porte. + +Le serviteur galonné se mit à rire en analysant le bizarre accoutrement +de son interlocutrice. + +Elle le regardait avec ses grands yeux naïfs, et attendait. Quand, à +la fin, il se décida à ouvrir les deux énormes battants de la porte +massive, elle se retourna une dernière fois vers sa compagne, lui sourit +doucement en manière d'adieu, et, serrant plus fortement ses trésors, +pour ne pas les perdre en route, elle partit en courant. + +C'est alors que le petit sabot se remit à patauger en expert, et que les +polichinelles et les poupées, étroitement emprisonnés entre ses bras, +eurent leurs cheveux joliment ébouriffés par les collisions diverses +qu'ils subirent avec les passants, les poteaux de réverbères, que +sais-je encore! + +Et, ma foi, tout était pour le mieux. + +Ces personnalités élégantes, en leur mise irréprochable, se fussent +trouvées bien dépaysées dans le logis où les conduisait leur petite +maîtresse. + +L'emmêlement de leurs chevelures, et les menues avaries que reçurent +leurs toilettes pendant le trajet, les firent accueillir comme de la +famille chez leurs nouveaux hôtes. + +Après une très longue course, notre amie s'arrêta devant une bicoque, et +frappa la porte du pied en appelant sa mère. + +Elle tomba dans les bras de celle-ci, toute bourrée de ses cadeaux, +cherchant à les garantir jusque dans la chaleur de l'étreinte +maternelle. + +Aux questions empressées: "D'où viens-tu, chère enfant? Qu'as-tu fait? +Où as-tu passé la nuit?" la fillette ne répondait rien. Elle exhibait à +ses petits frères son riche butin, ses yeux brillant du plaisir de se +retrouver dans la misère et l'intimité de sa cahute. + +La rentrée de la chère absente avec son attrayant cortège chassa le laid +fantôme du désespoir qui était venu s'asseoir au foyer. + +La mère ravivée, berçant longuement entre ses bras le bébé retrouvé, +oublia toutes les angoisses des dernières heures. Le bonheur qui +n'attendait que ce signal éclata dans la masure un instant assombrie... +Car le petit Noël avait aussi passé là, jetant dans les sabots la +semence d'or qui donne la paix du coeur, l'insouciance heureuse et la +fraîcheur colorée d'une vigoureuse jeunesse. + +Pour récompenser la charité d'une mère, Dieu avait donc mis dans un +palais le don inestimable qu'il réserve à ses amis les pauvres. Il y +avait déposé le rare bien, l'unique trésor en cette vallée de larmes. + + + + +LE JOUR DE L'AN AU CIEL + + + _A mes trois petites amies, + Héva, Constance et + Marie-Paule,_ + +Au ciel il ne fait ni jour ni nuit. Dans cet heureux séjour luit +constamment une splendide lumière, faite de toutes les aurores que le +bon Dieu garde en réserve pour nous les dispenser une à une, de tous +les rayons que nous verse journellement sa munificence sans jamais en +épuiser le trésor, et de tous les astres éblouissants qui lui restent à +semer encore dans les espaces azurés. + +A la vérité, tout cela serait bien insuffisant pour éclairer l'immensité +du céleste royaume, si la toute-puissance du Créateur lui-même ne +l'illuminait d'un divin et suave reflet devant lequel le soleil pâlit. + +C'est bien beau le paradis!... C'est si beau, si beau, que les hommes +n'osent pas essayer de le décrire! + +Pourtant, à certains moments, paraît-il, le ciel retentit d'harmonies +inaccoutumées, et semble encore, si c'est possible, rayonner de clartés +plus magnifiques. Le jour de Noël, par exemple, c'est grand gala, +assure-t-on. + +Je vais vous dire ce qui m'est arrivé, à travers les nuages des +enivrants échos de ces fêtes. + +Les lyres d'or des séraphins vibraient encore des accents du beau +concert de Noël. + +Déjà les élus les plus anciens--semblables aux bons vieux serviteurs qui +ne s'attardent jamais dans l'accomplissement d'un devoir--se relevant de +leur longue adoration aux pieds de l'Enfant-Jésus, dont c'était la fête +spéciale, songeaient à retourner à leurs postes respectifs. + +Saint Pierre regagnait sa loge de concierge d'un pas alerte. (On sait +qu'au ciel, le grand âge n'est pas un fardeau.) + +Sainte Cécile, qui s'était particulièrement surpassée par des élans +d'extatique inspiration, remettait sa harpe dans son riche étui. + +Les petits anges folâtres, reprenant leurs jeux, se poursuivaient en +agitant leurs ailes blanches, jusqu'auprès de de la belle Vierge qui +souriait à leurs ébats, et sous la surveillance du grand maître des +angéliques légions, sain Michel. + +Le vainqueur de Satan conservait l'allure formidable qui convient à +un héros guerrier. Il n'effrayait pas cependant, avec son grand +glaive--celui précisément qui lui servit dans son fameux combat avec +Lucifer--les petits soldats de son armée; quelques-uns d'entre eux +se réfugiaient jusque dans les plis de ses ailes pour échapper aux +espiègles assauts de leurs frères. + +--Ah! maintenant, disait à d'autres bienheureux un beau vieillard, il me +faut songer à mes enfants de là-bas! + +Savez-vous qui il appelait ainsi, ce beau vieillard? et soupçonnez-vous +un peu ce qu'il pouvait être lui-même? + +Ce vénérable personnage n'était autre que le fameux _Santa Claus_. Et +_ses enfants_?... C'étaient vous, c'étaient toutes les fillettes sages +qui ont mérité des étrennes. + +Mes chères amies, je ne voudrais pas être obligée de vous énumérer +toutes les choses inouïes, renfermées dans le magasin aux étrennes dont +notre vieil ami avait la charge. + +Cela me prendrait bien plus de temps qu'il ne lui en fallut pour les +verser toutes dans ses énormes sacs. + +Vous savez les superbes caresses que les fées d'autrefois faisaient +surgir de modestes citrouilles, et les toilettes magiques qu'elles +donnaient à leurs filleules!... Vous avez vu dans l'histoire de +Cendrillon de quels adorables bijoux ces mystiques dames couvraient +leurs protégées?... Eh bien, tout cela n'était rien à comparer au riche +bagage de _Santa Claus._ + +Songez-y! Il y avait là de quoi réjouir tout un univers de petits +enfants! + +Quand le messager de la bienfaisance divine traversait le ciel, courbé +sous le poids de ses trésors, pour aller prendre congé du souverain +Maître et recueillir ses instructions, le bruyant cortège des anges +s'arrêtait pour le regarder passer. + +Il se trouvait même des élus qui avaient été d'austères pénitents sur la +terre, et qui s'amusaient naïvement à examiner ses délicieux bibelots. + +Saint Jérôme, par exemple, et d'autres saints qui ont toujours vécu +dans le désert, et qui n'avaient jamais vu de joujoux, s'extasiaient +littéralement devant tous ces chefs-d'oeuvre de la paternelle libéralité +du bon Dieu. + +--Il y en a pour tout le monde? demanda le Petit-Jésus. Mes enfants +seront tous heureux? + +_Santa Claus_ le croyait bien. + +Il partit donc avec une troupe d'anges. + +Ces anges sont pour le servir dans sa charitable tournée. Ils se +glissent doucement à l'intérieur des maisons, et déposent dans les +mignons souliers l'envoi du divin ami de l'enfance. + +Cela exempte de la peine au bon vieillard et abrège la besogne. Il a +tant de chemin à faire dans une nuit! + +La céleste délégation était de retour au paradis avant que fussent +tendus dans le firmament les voiles mordorés du matin. Le cortège, en +arrivant, alla se prosterner devant la divine Majesté. + +Cependant, _Santa Claus_ n'avait pas, comme d'habitude, ce sourire +content que donnent la satisfaction du devoir accompli et la certitude +d'avoir fait des heureux. + +Le Petit-Jésus, que la sainte Vierge berçait dans un lit tout orné de +diamants, tandis qu'elle chantait doucement de sa voix qui ravit le +ciel, le Petit-Jésus avait remarqué cela tout de suite: + +--Les présents ont-ils donc manqué? Qui n'est pas satisfait? + +Le bon _Santa Claus_ raconta alors ceci: + +Mon travail était achevé sur la terre, dit-il. Je remontais lentement +vers ce céleste séjour en jetant sur l'univers un rétrospectif coup +d'oeil, pour m'assurer que personne n'avait été oublié. Je disais, en me +réjouissant, à mes compagnons; + +--Là, nul ne pleurera demain! Les prières enfantines que notre bon +Père aime tant monteront vers lui reconnaissantes, chaudes et pleines +d'amour!... Mais soudain... j'aperçus, dans un des coins obscurs et +déserts d'une grande ville, quelqu'un... une enfant, seule, glacée, +perdue dans la nuit noire. Elle tremblait de frayeur, elle se mourait de +faim, de misère et de désespoir. La pauvre mignonne répétait tout bas, +pendant que ses grands yeux désolés regardaient le ciel et que ses +petits membres grelottaient: + +--Mon Dieu, qui avez pitié des enfants délaissés!... Ma mère qui êtes +là-haut, voyez-moi... j'ai froid, il fait noir, j'ai bien peur!... Elle +étouffait ses sanglots de crainte d'attirer les affreux passants de la +nuit. + +Que faire pour la consoler!... + +Je me mis à chercher dans tous mes sacs, espérant y trouver quelqu'objet +oublié... mais, hélas!... rien, tout était épuisé. + +Et d'ailleurs, qu'auraient pu des jouets devant cette détresse que vous +seul, puissant et généreux Jésus, pouvez guérir par un miracle. J'aurais +pensé à cela tout de suite, n'eût été l'émotion qui troublait mes idées. + +Après un moment de réflexion, j'envoyai près d'elle un de mes anges, lui +enjoignant d'en avoir bien soin tandis que je viendrais vous supplier de +la secourir. + +Le Père éternel, qui de son trône resplendissant avait tout entendu, +dit: + +--J'ai vu les larmes de cette enfant J'ai entendu le cri de sa douleur +et de sa confiante prière! + +Voici ce qui s'était passé tandis que _Santa Claus_ parlait. + +Sur un signe du Tout-Puissant, un ange était aussitôt venu se prosterner +pour recevoir ses ordres. + +Ce prince de la cour céleste était le plus beau des séraphins. + +Un rayon de la souveraine bonté de Dieu--celui de sa miséricorde--se +reflétait en lui. + +A son front brillait un incomparable diadème où était incrusté en +lettres formées de l'or des astres, le beau, le grand mot--DÉLIVRANCE. + +--Va! lui avait dit le Dieu généreux et tendre, va briser les liens qui +retiennent sur la terre cette chère âme martyre! + +A cette injonction, le messager obéissant se leva et partit. + +Il n'objecta pas qu'il faisait bien noir là-bas, et que le lieu ou +gisait la pauvresse lui était inconnu. + +--La Providence pourvoit et veille à tout! + +Telle était sa pensée. + +Il déploya ses grandes ailes plus lisses et plus blanches que celles +des cygnes, et descendit à travers les couches bleu sombre des espaces, +effleurant les mondes sans s'y arrêter, et laissant après lui dans les +ombres du firmament une longue traînée lumineuse. + +Les savants terrestres dirent: + +--C'est un admirable météore! + +L'ange de Dieu, lui, qui soutenait la petite agonisante, souffla à son +oreille: + +--Courage! voici la délivrance! + +Quand l'envoyé de l'infinie miséricorde fut arrivé dans la grande ville +obscure et silencieuse, un phare, épanchant une douce lueur, semblable +aux rayons caressants de la lune, parut au ciel et lui montra sur le sol +dur et glacé, la belle enfant à genoux, suppliante, les mains élevées en +une muette prière.... + +Il enleva son âme et remonta avec elle au Paradis. + +Là, elle reçut la belle couronne des élus et la glorieuse palme du +martyre! + +Là, elle oublia toutes ses souffrances aux pieds de Dieu, auprès de la +tendre Vierge et de sa mère, qu'elle retrouvait là-haut! + +Elle fut tout de suite amie avec les petits anges qui, pour jouir de son +naïf ravissement, se plaisaient à lui montrer toutes les splendeurs du +ciel. + +Quand elle alla baiser les pieds du Petit-Jésus, le divin Enfant lui +demanda avec un doux sourire: + +--Regrettes-tu ton jour de l'an de la terre, ma petite amie? + +Des larmes de bonheur et de reconnaissance répondirent pour elle. + +Le lendemain, les passants trouvèrent sur le pavé un petit cadavre froid +et rigide. + +--Pauvre, pauvre enfant! murmuraient-ils dans leur pitié. + +Mais elle, au sein de la félicité et de l'extase des cieux, disait +aussi: + +--Pauvres, pauvres mortels! + + + + +HISTOIRE DE DEUX SERINS + +_ Petite fable_ + +Le soleil avait souri, à travers les branches dénudées, d'un sourire +plein de promesses; les bourgeons avaient percé la dure écorce, les +corolles s'entr'ouvraient fraîches et rieuses, et les arbres, jasant +avec la brise, balançaient leurs dômes verdoyants au-dessus des sources +grondeuses. + +Les oiseaux revenaient par essaims pour fêter la naissance des vertes +feuillées, et celle des marguerites, leurs petites amies des champs. + +Les nids moelleux s'équilibraient aux jointures des branches; déjà +leurs hôtes se gazouillaient tout bas leurs espérances pour la nouvelle +couvée. + +A la cime d'un grand chêne, tout une famille de serins saluaient, +certain matin, l'aurore de son premier jour. + +Le ruisseau qui dort, sous les grosses branches de l'arbre géant, le +rayon de soleil qui miroite sur la feuille humide au bord du nid, le +coin d'azur à travers le rideau de feuillage, cette verdure flottante +qui les berce avec de caressants murmures, toutes ces nouveautés +ravissantes qui se révèlent à leurs regards étonnés, tiennent hors du +nid les têtes curieuses de ces êtres naissants. + +L'horizon empourpré, la source éblouissante qui bondit sur le flanc de +la montagne, les flocons blancs dans le bleu du ciel, tout cela a +des tons chatoyants et séducteurs, des appels gros d'attraits et de +promesses pour les nouveaux éclos. + +Et c'est un murmure continu, un concert de petits cris joyeux. Qu'ils +sont heureux de vivre!... Oiselets d'un jour, ils ont le présent +harmonieux et ensoleillé; et l'avenir!... l'avenir! Quand les plumes +dorées auront poussé, quand les ailes diaprées se déploieront avec la +vigueur de la jeunesse! l'avenir ne se prépare-t-il pas pour eux plus +doux que le nid, plus vermeil qu'un reflet de crépuscule dans le +ruisseau limpide? + +Les petits serins ont crû. Ils ont atteint la taille ordinaire des +oiseaux de leur espèce; mais l'un d'eux surtout est un prodige, +l'orgueil de la famille, la gloire de la nichée. + +Quand sa voix vibrante et modulée éveille les échos matinals, plus d'une +jeune serine sent palpiter son coeur d'oiseau, et joint une note émue à +ses trilles éclatants. + +Les êtres ailés, moins méticuleux que les hommes, reconnaissent sans +formalité et acceptent sans élections, le souverain que Dieu semble leur +désigner dans celui d'entre eux qu'il dote de plus de charmes. Ceux +du vieux chêne avaient voué un culte d'admiration et d'hommage à leur +superbe compagnon. + +Mais lui, indifférent à ses honneurs et à son prestige, ne formait dans +sa tête altière que des projets aventureux de fuite et de voyages. + +Un jour--aussi puissant que beau--il s'élança d'un seul trait, de la +cime du grand arbre au sommet de la montagne lointaine. Puis, intrépide, +il alla se percher sur une branche morte accrochée au milieu de la +cascade fougueuse. De là il envoya au ciel sa chanson triomphale. + +Ses parents effrayés avaient essayé de le suivre, mais tristement ils +étaient revenus au chêne, l'épier de loin, le coeur serré par un funeste +pressentiment. + +D'un vol aussi rapide le téméraire enfant était revenu; toute la tribu +en émoi l'attendait anxieuse. + +Au lieu de regagner le nid paternel où ses petites soeurs attendries +l'appelaient de toutes leurs clameurs, le jeune héros, comme pour lui +faire hommage de ses premiers lauriers, alla droit chez sa voisine, +la plus jolie serine du monde, secouer ses ailes étincelantes des +gouttelettes diamantées de la source, et roucouler la plus suave, +la plus délicieuse, la plus enchanteresse des mélodies que Dieu ait +enseignées à ses créatures. + +Les humains qui l'entendirent crurent que les accords d'une musique +mystérieuse, s'échappant des sphères célestes, étaient parvenus à leur +oreille privilégiée. + +Les échos émerveillés la répétèrent avec enthousiasme. Tout le vieux +chêne tressaillit, et un concert de louanges s'en éleva comme une fusée +vibrante et prolongée. + +Ces joyeux accents avaient ragaillardi toute la peuplade. Chacun, sous +la feuille qui l'abrite, s'endormit paisible, rêvant de douces choses. +Seule, la belle serine avait compris le mot d'adieu caché sous la +chanson Brillante. + +Tristement sa petite tête veloutée s'enfonça sous le duvet de l'aile +maternelle. Qui dira combien d'étoiles s'étaient allumées au firmament, +combien de soupirs avait poussés la brise à travers les feuilles +frémissantes avant que le repos vint clore sa paupière! + +Le lendemain--toutes les fêtes ont un lendemain--les premiers reflets de +l'aurore avaient effleuré la cime de l'arbre séculaire, le roi du jour, +disant adieu à d'autres peuples, apparaissait, s'élevait majestueux de +son bain de flammes. Toute la nature chantait l'hymne matinale à +sa manière, et le vieux chêne était muet--muet, mais plein de +consternation, d'agitation et d'effroi.--L'idole, le serin adoré, le +beau charmeur des bois s'était envolé, laissant l'angoisse au nid, le +deuil à la voisine éplorée. + +Elle, puisant une énergie désespérée dans l'agonie de son coeur, étendit +toutes grandes ses ailes frêles et timides, et disparut. La belle +idolâtre, n'écoutant que son amour, volait sur la trace du cher +infidèle. + +Trois longs jours de recherches et de souffrances s'étaient éternisés +pour l'infortunée voyageuse. L'ouragan avait soufflé, la tempête avait +mugi. + +Le matin du quatrième jour les arbres, courbés par la tourmente +redressaient leurs panaches ruisselants. Le soleil revenait sécher les +pleurs de la nature qui souriait à travers ses larmes en revoyant son +radieux époux... + +La pauvre serine épuisée, affaissée sur une branche, buvait +languissamment des gouttes de pluie qui tremblaient sur une feuille de +peuplier... + +Soudain, elle se redresse et bondit. Elle a entendu... Oui, ce ne peut. +être que lui!... Un petit cri bien faible, presque imperceptible; +mais pourquoi son coeur s'est-il arrêté à cette voix, pourquoi bat-il +maintenant à se briser! Elle attend inquiète, le cou tendu, le regard +intense, plein d'anxiété et d'espoir. Le cri se répète, doux, navrant, +prolongé. + +Rapide comme l'éclair, la serine franchit l'espace qui la sépare de +son bien-aimé--oh bonheur! il était là, elle le retrouvait! Mais non. +L'espérance un moment ravivée allait s'éteindre à jamais. Hélas! le +roi du vieux chêne est blessé. Son aile rompue palpite de douleur. Une +fièvre brûlante l'agite et le consume. Il souffre. Il se meurt. Ah! +pourtant il ne peut périr, puisque le dévouement et l'amour subsistent +encore pour lui en un coeur féminin! + +La jolie serine se fait soeur de charité. Multipliant les soins au +bien-aimé malade, elle vole au torrent, en rapporte dans son bec trois +gouttes fraîches pour les couler sur la blessure. Elle remet doucement +le membre cassé dans sa position normale, lisse de son aile de velours +les plumes hérissées autour de la plaie, verse dans la gorge altérée du +cher blessé une eau rafraîchissante. Elle voltige, sautille sur le gazon +d'une façon embesognée, va et vient, s'oubliant elle-même, s'épuisant +pour faire revivre ses amours. + +A la fin l'héroïsme eut sa récompense. + +Par la plus belle et la plus radieuse des matinées, le couple mille fois +heureux revint au pays. Le fiancé était si rayonnant qu'on ne s'aperçut +pas qu'il boitait un peu. + +Il y eut noce complète au vieux chêne. De la base à la cime il retentit +tout le jour de chants d'allégresse. + +Le beau serin resta le roi. + +L'année suivante, en cédant le sceptre à son héritier, il lui donna ce +sage conseil... Au fait, que croyez-vous qu'il lui dit? De toujours +rester au nid natal, prudemment abrité sous l'aile maternelle?.. Oh non! + +--Mon fils, lui dit-il, quand la mousse du nid, quand la tendresse de +ta mère ne suffiront plus aux aspirations de ton coeur troublé, va, mon +enfant, au sein de la tempête, recueillir une précieuse blessure; le +ciel alors t'enverra un messager béni qui te fera revivre deux fois!... +Mon fils, un pareil trésor vaut bien une aile brisée. + + + + +LE DERNIER BIBERON + +On avait dit à bébé:--C'est fini maintenant! Vous êtes trop grande. +Il faut jeter cette affreuse chose au chat. Au _Çat_, répétait-elle, +captivée par le souvenir du favori. Et c'est tout ce qu'elle retenait de +ce grave syllogisme. + +Or voici ce qui en était; + +La question avait été agitée en famille à l'heure du couvre-feu, au +moment où bébé en camisole blanche, les gros petons nus, distribuait les +bonsoirs, embrassant à grand bruit sa menotte étendue, à l'adresse de +chacun. + +Toutes les têtes levées, fascinées par ce Jésus potelé aux boucles +blondes, souriaient, lui renvoyaient les baisers; mais...... la bonne se +penche, et, à demi-voix:--Faut-il le lui donner?--Ah c'est vrai! fait +la maman subitement rembrunie, prise de lâcheté devant la grandeur du +sacrifice, puis cédant tout-à-fait: + +--Si, pour ce soir. Alors le père, sans quitter sa gazette, mais +enlevant son cigare, prononce avec énergie;--Ne lui donnez pas cette +horreur! je vous en prie! + +à! il proteste. Ça lui est bien facile à lui. + +--On ne peut pas, fut-il objecté, tout d'un coup, comme cela.... + +Mais lui l'interrompant: + +--Je te dis que vous l'empoisonnez! + +Vous l'empoisonnez! voilà bien les pères. Ces stoïciens de la théorie, +ces braves d'arrière-plan qui commandent la manoeuvre d'une voix de +tonnerre et s'enferment dans leur cabinet pour ne l'entendre pas +exécuter. + +--Eh bien! essayez, avait dit la maman avec résignation, intimidée par +tant de fermeté. + +Mais vous ne savez pas encore le sujet du litige. + +L'article en question, l'objet des foudres paternelles, c'est une petite +chose informe, d'une teinte grisâtre, brouillée, inquiétante; un lambeau +de caoutchouc, déchiqueté par des dents aiguës; c'est un vestige du +dernier biberon de bébé, aussi méconnaissable qu'une balle dont on +retrouve le plomb fondu et mâché; une chose, enfin, peu appétissante, +d'un parfum.... étrange, et à laquelle le petit monstre tient plus qu'à +tout au monde. + +Aussi est-on décidé à en finir. Ce matin encore, comme le papa, fier de +surprendre son réveil d'oiseau, la prenait dans son nid, toute chaude, +les yeux couvrant clairs et grands à la joie du matin, et allait +l'embrasser avec ferveur, elle lui entra cet objet dans la bouche. Il +en cracha pendant cinq minutes, très en colère, jurant... d'opérer des +réformes radicales, de trancher dans le vif, bref, de faire un coup +d'éclat. + +Et tout ce temps la pauvre insouciante victime de demain, la mignonne +rose savourait l'horrible suçon. + +Après le départ de la bonne, il s'était fait un silence, gazette et +livre s'étant relevés. + +Au bout d'une minute pourtant, la voix du tyran se fit entendre, mais +sans cet accent invincible de tout à l'heure, une voix très mitigée, où +l'on sentait poindre un attendrissement. + +--Ne ferais-tu pas mieux d'y aller? + +--Non, ce serait pire. + +Nouveau silence, puis soudain, le choc attendu; une explosion de larmes +là-haut. + +Il s'en suivit un tumulte, une envolée de feuillets,... + +--Attends! dit le maître, tu vas tout gâter! + +L'obéissance la retient un moment, mais les cris continuant elle se +précipite, et du bas de l'escalier: + +--Marie! Marie! s'écrie-t-elle, donnez-lui! donnez-lui!.... + +Elle revient, le calme aussitôt rétabli, tout émue encore et murmurant: + +--L'idée de le lui enlever ainsi, sans préparation!... Pauvre chou! + +De son côté le papa très remué, mais voulant tenir décemment son rôle +jusqu'au bout, va chercher une allumette, ayant laissé son cigare +s'éteindre, et lève les épaules à l'effet de blâmer cette défaite à +laquelle il ne prend aucune part. + +Il fallut donc apporter à l'événement tout le soin que nécessitent les +résolutions importantes. + +--Depuis quand, monsieur le papa vous qui avez lu l'histoire, depuis +quand le progrès surgit-il ainsi spontanément, sans efforts, du terrain +des mauvaises habitudes et des abus? Citez-moi une réforme qui ait +poussé, de même qu'un champignon sur une terre inculte, sans être +amenée, conduite, préparée par une main habile et patiente!... Paris ne +s'est pas fait en un jour! + +Telles sont les ressources de la diplomatie maternelle et le résumé de +son plaidoyer en faveur d'un atermoiement. + +Bébé a deux ans et demi du reste et sa mère qui lit en son petit cerveau +comme dans un A B C ouvert, y voit déjà un embryon de logique. Aussi +est-ce ce bon sens en herbe qu'elle compte exploiter pour accomplir la +réforme projetée. + +Bébé reçut un jour une superbe poupée bleue. Bébé fut ravie, folle de +joie, et ne voulut plus quitter cette poupée, pas plus à table qu'à la +promenade ou au bain. Il la lui fallut même pour dormir. Mais voilà! la +nouvelle venue est l'ennemie déclarée des suçons! + +Que faire alors? Jeter le suçon au minou? + +--Jeter à minou, fait le petit singe. + +En effet, la maman ouvre la fenêtre et Bébé lance elle-même son meilleur +ami dans la cour. + +Une fois blottie dans son lit blanc avec la précieuse poupée bleue, +l'heure du dodo venue, la pauvre petite s'aperçut bien qu'il lui +manquait pourtant quelque chose, car deux fois, elle rappela sa mère +qui l'avait ce soir-là bordée longuement, se sentant tout attristée, +le coeur fondu de compassion devant l'ingénuité de ce sacrifice sans +murmures; elle demanda du lait et voyant la tasse fraîchement vidée, +reprit avec un soupir: + +--Bonsoir, maman. + +Une prière, une seule, se pressait sur ses lèvres qu'elle n'osait +formuler, la sentant déraisonnable. + +A la fin, trouvant un ingénieux prétexte pour trahir son gros regret: + +--N'en a plus. Donné au çat! fit sa douce voix, du même ton insidieux et +enjôleur qu'on le lui avait répété tout le jour en vue du succès final. + +Le tyran dans son antre, oubliant de lire son journal, attendait avec +impatience la fin de l'aventure. + +--Eh bien! dit-il, dès qu'il la vit revenir, allant à pas de loup, +marchant avec précaution comme si le moindre souffle eût pu compromettre +la victoire espérée. + +Bébé ne pleura pas, mais elle s'endormit fort tard, et au petit jour +elle s'éveilla en larmes demandant le suçon, puis s'avisant aussitôt de +l'absurdité de sa requête, elle se mit à crier plus fort. + +--Quelque chose de bon! + +Son innocente lâcheté avait encore sa pudeur. + +Ce fut la réaction; et les événements ne tardèrent pas à justifier les +prévisions de la clairvoyance maternelle. + +Au bout d'une semaine ce gros chagrin était oublié... et puis quoi!.. + +Eh bien Bébé ne s'en trouva pas plus mal, au contraire, puisqu'on ne +l'empoisonnait plus, et ce furent pour les sages les regrets: + +Cette importante réforme si habilement obtenue, cet avancement notable +de l'enfant, ce progrès fameux, qu'était-ce en effet?.... + +La dernière étape de cet âge exquis de la première enfance où notre +chéri n'est qu'un poupon gras et rose qui tient tout, comme une petite +boule, dans la corbeille que lui font nos bras. + +C'est le commencement de cet autre ou l'on devient conséquent, où l'on +comprend, où l'on souffre. + +Y a-t-il vraiment là de quoi être fier? + +C'est bien la peine de sevrer les pauvres innocents de leurs pures +joies! Par quoi les remplace-t-on? + +Par les enseignements maussades de la raison, de l'expérience--cette +marâtre qui ne sait corriger qu'en châtiant. + +Pauvre bébé, cher petit mouton qui te laisses tondre de tes gracieuses +et charmantes fantaisies, quand tu auras de grandes gigues et des +brèches dans la rangée de perles fines que découvre ton sourire, alors +on songera avec envie à ce que tu fus autrefois; on s'attristera de te +voir pousser si vite et laisser loin derrière les chers souvenirs du +temps des biberons. + +C'est ainsi que le sort te venge de ceux qui s'acharnent à te rendre +sage--comme eux. + +C'est probablement ce regret anticipé qui fit que la maman de tout à +l'heure, bientôt revenue de l'orgueil de son triomphe, put être vue +cherchant avec soin, sous sa fenêtre, parmi les balayures, un petit +objet perdu, pleurant presque, à l'exemple de bébé, à la pensé que le +vilain chat aurait bien pu en effet le manger. + +Et, le vieux biberon disgracié, exhumé avec honneur, devint une +précieuse relique. + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Contes de Noël par Josette, by Madame R. Dandurand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE NOËL PAR JOSETTE *** + +***** This file should be named 13024-8.txt or 13024-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/0/2/13024/ + +Produced by Renald Levesque and La bibliothèque Nationale du Québec + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13024-8.zip b/old/13024-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0cdd9b3 --- /dev/null +++ b/old/13024-8.zip diff --git a/old/13024-h.zip b/old/13024-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2a6a5cb --- /dev/null +++ b/old/13024-h.zip diff --git a/old/13024-h/13024-h.htm b/old/13024-h/13024-h.htm new file mode 100644 index 0000000..099be07 --- /dev/null +++ b/old/13024-h/13024-h.htm @@ -0,0 +1,3186 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Contes de Noel par Josette</title> + <meta name="author" content="Mme R. 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Dandurand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes de Noël par Josette + +Author: Madame R. Dandurand + +Release Date: July 26, 2004 [EBook #13024] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE NOËL PAR JOSETTE *** + + + + +Produced by Renald Levesque and La bibliothèque Nationale du Québec + + + + + +</pre> + + + + +<h1>CONTES de NOËL</h1> + +<h4>par</h4> + +<h2>JOSETTE</h2> + +<br><br> + +<h3>AVEC UNE PRÉFACE</h3> + +<h5>de</h5> + +<h3>LOUIS FRÉCHETTE</h3> +<br><br><br> + +<h3>PRÉFACE</h3> + + +<p><i>Voici notre petite bibliothèque canadienne +qui s'enrichit aujourd'hui d'un +nouveau volume; et, chose assez insolite +chez nous, ce volume est signé d'un nom +de femme.</i></p> + +<p><i>La signature était-elle bien nécessaire +cependant pour accuser cette particularité?</i></p> + +<p><i>Non.</i></p> + +<p><i>Car, autant le pseudonyme de Josette +voile peu la gracieuse personnalité qu'il a +la prétention de couvrir, autant la féminité—pour +me servir d'un néologisme mis +à la mode par les psychologues du jour—autant +la féminité de l'auteur se trahit +à chaque page, je pourrais dire à chaque +phrase, dans des légèretés de dessin et +des fraîcheurs de teintes, que l'homme au +pinceau le plus délicat ne parvient presque +jamais à atteindre.</i></p> + +<p><i>Tournures câlines, sous-entendus discrets, +colloques semés d'incohérences enfantines, +petits mots doux et tendres +comme des baisers, tout révèle la femme, +la femme jeune et aimante, dont—pour +les bébés surtout—la main est une caresse, +le bras un oreiller, la voix une chanson +d'amour.</i></p> + +<p><i>En lisant ces bluettes,—car il s'agit de +simples bluettes, de contes si vous aimez +mieux,—on s'arrête malgré soi devant +tel détail saisi sur le vif, telle nuance finement +observée, telle vague ébauche dont les +contours perdus laissent deviner quelque +délicieux profil; et l'on s'avoue in petto +qu'un doigt de femme pouvait seul crayonner +avec cette souplesse, qu'on dirait +inconsciente.</i></p> + +<p><i>En effet, ce qui caractérise peut-être +plus que toute autre chose le style de l'intéressant +petit volume que je suis chargé +de présenter au lecteur, c'est une absence de +toute recherche, une facilité naturelle, une +allure indépendante et prime-sautière, qui +donnent l'impression de quelqu'un laissant +courir sa plume sur le papier sans +le moindre effort, sans aucunement s'inquietter +de bien dire, et sans s'en douter +le moins du monde racontant merveilleusement +des choses charmantes.</i></p> + +<p><i>Car ils sont tout pleins de choses charmantes, +ces petits Contes de Noel qui +respirent tant de suavité naïve, et qui +évoquent autour de vous tout un essaim +de souvenirs ailés papillonnant à votre +oreille avec les échos des vieux chants +d'église et des joyeux carillons d'autrefois.</i></p> + +<p><i>Ils vous bercent.</i></p> + +<p><i>Ils vous rajeunissent.</i></p> + +<p><i>Ils ressuscitent sous vos yeux mille +figures lointaines, mille horizons oubliés.</i></p> + +<p><i>Ils vous chuchotent je ne sais quelles +ressouvenances qu'on écoute le coeur attendri, +et quelquefois même avec une larme +tremblante au bout des cils.</i></p> + +<p><i>Pour ma part, j'ai passé une heure +bien douce à parcourir ces pages toutes +vibrantes d'émotions intimes, et je suis +heureux que l'auteur me permette de lui +en offrir ici même mon remercîment sincère +avec mes confraternelles félicitations.</i></p> + +<p><i>Toute jeune encore, depuis trois ou +quatre ans déjà, la charmante conteuse +s'était fait remarquer dans la presse; et +plus d'une fois ses jolies nouvelles, toutes +empreintes d'un rare cachet de distinction, +avaient attiré l'attention de ceux qui, +parmi nous, cultivent les lettres ou s'occupent +des choses de l'esprit.</i></p> + +<p><i>Il y a quelques mois à peine, à Québec, +elle révélait son talent pour la scène dans +une petite pièce dont le succès fut éclatant.</i></p> + +<p><i>Ces débuts pleins de promesses, elle les +confirme aujourd'hui par un premier +volume, qui n'est sans doute que la première +perle de tout un écrin.</i></p> + +<p><i>Les qualités d'écrivain dont elle y fait +preuve lui donnent droit à une place marquante +dans notre petit monde littéraire; +et, s'ils me permettent de me faire ici leur +interprète, je crois pouvoir lui offrir, au +nom de mes confrères de la plume, la plus +sympathique et la plus cordiale bienvenue.</i></p> + +<p><i>Tous s'empresseront même, j'en suis sûr +de lui céder un siège d'honneur, à une +condition cependant—et cette condition, la +voix du patriotisme l'impose—c'est que +ce premier ouvrage soit bientôt suivi de +plusieurs autres.</i></p> + +<p><i>Pour ma part, je lui dirai en lui tendant +la main:</i></p> + +<p><i>—Madame, vous êtes maintenant débitrice +d'un créancier qui a le droit d'être +impitoyable, parce qu'il parle au nom de +tous, le Public.</i></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Vous avez écrit les Contes de Noël.</i></p> +<p><i>Tant pis pour vous:</i></p> +<p><i>Noblesse oblige.</i></p> + </div> </div> + +<p><b>LOUIS FRÉCHETTE.</b></p> + +<br><br> + +<h4>TABLE DES MATIÈRES.</h4> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Noël au pays.</p> +<p>Hier et Demain</p> +<p>Le rêve d'Antoinette</p> +<p>Le Jour de l'an</p> +<p>Noël</p> +<p>Le Jour de l'an au Ciel</p> +<p>Histoire de deux Serins</p> +<p>Le dernier Biberon</p> + </div> </div> + +<br><br> + +<h2>NOËL AU PAYS</h2> + +<p>On est à la Noël. Partout dans la +campagne, sur la vaste étendue, les +longues routes blanches sont constellées. +Entre leur bordure verte de +sapins,—ces bouées fleuries, guides +du voyageur dans la plaine immense +et nivelée par l'hiver,—on les voit +courir et se croiser à travers les +champs combles.</p> + +<p>Et c'est comme une procession, ce +long cortège de traîneaux venant de +toutes parts, s'acheminant tous vers +l'église du village.</p> + +<p>La rosse qui les tire, indifférente au +froid comme à la gravité de l'heure, +trotte sans hâte, d'un pas égal et +rythmé.</p> + +<p>De ses naseaux l'haleine s'échappe +en fumée lumineuse; mais cette ressemblance +lointaine avec les coursiers +olympiens, dont les narines flamboyantes +lancent des éclairs, en est +une bien trompeuse cependant, car, +voyez la pauvre bête—par exemple +la dernière là-bas, avec cette lourde +charge—les ardeurs guerrières sont +depuis longtemps mortes en sa vieille +charpente.</p> + +<p>D'un contentement égal elle porte +au marché les poches pleines, ou, +comme en ce moment, la famille à la +messe de minuit.</p> + +<p>Le pauvre cheval n'est pas né du +printemps.</p> + +<p>Cette demi-douzaine de marmots +qu'il traîne là, et d'autres encore qu'on +a laissés à la maison, s'il ne les a pas +vus naître, du moins les a-t-il tous, +chacun à son tour, menés à l'église +petits infidèles, pour les en ramener +petits chrétiens.</p> + +<p>L'histoire de ces vieilles bêtes est +celle de leur maître.</p> + +<p>Jeune et fringant, le bon animal +brûla jadis le pavé pour conduire chez +"sa blonde" le père d'aujourd'hui. +Et, depuis, ils cheminent ensemble +dans la vie, se supportant réciproquement, +travaillant côte à côte, indispensables +l'un à l'autre, se retrouvant +toujours aux heures solennelles, aux +moments d'urgence, moments où +le plus humble des deux devient +parfois le principal acteur.</p> + +<p>Quand il s'agit, par exemple, de +longues courses pressées, l'hiver, par +les chemins débordés, au milieu de la +"poudrerie" que soulève l'aquilon; +l'automne, quand le pied s'embourbe +et se dégage avec peine dans les sentiers +boueux, et l'été sur les routes +sans ombrage.</p> + +<p>Élément obligé des joies de la +famille, il conduit aujourd'hui "les +enfants" à la messe de minuit; cette +fête unique pour les petits et les simples; +fête mystérieuse où ils retrouvent +dans la touchante et poétique +allégorie de la Crèche, la reproduction +tangible, comme une incarnation +des choses vagues et douées, du merveilleux +qu'ils voient parfois flotter +dans les rêves de leur sommeil paisible +ou dans les fantaisies de leur +imagination naïve.</p> + +<p>Les deux plus jeunes de ces six +heureux, enfouis, émus et recueillis, +dans le fond du traîneau, y viennent +pour la première fois.</p> + +<p>Tandis que le père, dès qu'on est +arrivé descend le premier et se met en +devoir de tirer les petits de l'encombrement +des "robes", le plus grand +saute à terre pour jeter la meilleure et +la plus chaude peau sur la bête qui +fume. Et pendant qu'on l'attache, +les mioches, rangés sur le perron de +l'église, engoncés, raides comme des +mannequins dans leurs gros vêtements +"d'étoffe du pays", regardent et se +disent tous bas:</p> + +<p>—Pauvre Bidou, il ne verra rien!</p> + +<p>Puis on les pousse dans le vestibule, +où la main paternelle enlève de +leur tête, la "tuque" de laine profondément +enfoncée. Les cheveux +suivent le mouvement, et demeurent +tout droits, hérissés. Qu'importe! +les petits hommes, le coeur serré, ne +quittent pas des yeux le chef de famille, +prêts à obéir au premier signe. A +peine osent-ils passer en hâte leur +grosse mitaine au bout de leur nez et +sur leurs yeux où le froid a mis des +larmes.</p> + +<p>A travers la lourde porte on perçoit +quelque chose de doux et de troublant, +quelque chose d'exquis comme +un chant pour endormir les anges. +Soudain cette porte s'ouvre toute +grande et les marmots extasiés, le +regard attaché sur les mille feux de +l'autel, avancent inconsciemment, +marchent comme dans un rêve, jusqu'à +ce qu'on les retienne par leur +habit.</p> + +<p>Tandis que la foule s'agenouille et +s'incline autour d'eux, ils restent debout, +sans mouvements, absorbés par +la vue de la grotte de sapins, cristallisée +de sel, représentant la neige sous +laquelle gît, presque nu, le Petit-Jésus +tout blanc, tout mignon, tendant les +bras en souriant aux fidèles qui +l'adorent.</p> + +<p>Certes, il ne fait pas chaud dans +l'église; l'haleine y monte comme +l'encens, en spirales blanches, vers la +voûte noire. Aussi, malgré la présence +du boeuf et de l'âne autour de la +crèche, les petits gars se disent-ils en +eux-mêmes que cela leur semble bien +insuffisant. Ils craignent beaucoup +que le bon Jésus ne grelotte, aussi +légèrement vêtu. Mais il y a là la +sainte Vierge toute sereine, presque +souriante; elle s'en apercevrait bien, +elle, puisqu'elle est sa maman, n'est-ce +pas, s'il avait trop froid.</p> + +<p>Qu'importe! voilà saint Joseph avec +un grand manteau rejeté en arrière +et dont il n'a que faire... S'il le lui +mettait, ça ne serait pas de trop +assurément!</p> + +<p>Mais non pourtant... Cela doit être. +Il faut que l'adorable Jésus souffre +pour les hommes... afin d'expier leurs +péchés!</p> + +<p>On leur a souvent raconté cela.</p> + +<p>Mais pourquoi les vilains hommes +ont-ils fait des péchés?</p> + +<p>Leur coeur se soulève, s'emplit soudain +d'une grande indignation.</p> + +<p>Un violent désir de venger le Petit-Jésus +les saisit. Des gros mots—les +plus énergiques de leur vocabulaire +enfantin—d'éloquentes invectives +leur montent aux lèvres pour flétrir les +ingrats qui lui font tant de mal.</p> + +<p>Ils vont le prendre et l'emporter.</p> + +<p>Ils vont le mettre dans leur lit; +eux coucheront à terre plutôt! Ils +vont le couvrir de tout ce qu'il y a +de chaud et de moelleux dans la +maison!... L'on verra bien ensuite +si les méchants oseront venir le leur +ôter!...</p> + +<p>Et les pauvres innocents, navrés, +tout frémissants de la tempête qui +vient de passer en eux, reniflent tout +bas, pris d'une grosse envie de pleurer.</p> + +<p>Tout à coup la musique cesse.</p> + +<p>C'est comme si une main brusque +chassait leur rêve en les réveillant +brutalement.</p> + +<p>La grotte de sapins s'emplit d'ombres, +et au milieu d'un vilain brouhaha, +on les entraîne dehors où le vent +glacé les soufflette au visage.</p> + +<p>Sans un mot ils se laissent tasser, +encapuchonner, envelopper dans les +fourrures, sentant gronder en eux une +sorte de mauvaise humeur rageuse +qui se fond bientôt en un immense +besoin de dormir.</p> + +<p>A la maison on les sort de leur +nid comme des sacs de farine—par +les deux bouts.</p> + +<p>On les déshabille, on les couche +sans qu'ils en aient conscience, sans +qu'ils prennent même part à ce fameux +réveillon dont ils ont vu les apprêts +alléchants, et qui devait, dans leur +espoir d'hier, couronner si délicieusement +la fête.</p> + +<p>Leurs nerfs agités se reposent, dans +un sommeil de plomb, de la secousse +qu'ils ont subie.</p> + +<p>Et ce sera demain le débordement +des impressions, les emportements, les +questions sans nombre, l'adorable histoire +enfin des âmes neuves s'ouvrant +une première fois à la perception des +choses de la vie.</p> + +<p>Et, certes, sous quel plus pur et plus +chaud rayonnement que celui de la +crèche divine; à quelle plus belle +aurore pouvait s'opérer cette fraîche +éclosion!</p> + +<p>Vive Noël toujours pour les mignons +et les innocents!</p> +<br><br> + + + +<h2>HIER ET DEMAIN</h2> + +<h4><i>Un conte du jour de l'an<br> +pour le grand monde.</i></h4> + +<p>J'avais comme de coutume suspendu +un bas de ma plus longue et plus +belle paire à mon clou particulier...</p> + +<p>Sur un pan du mur de notre grande +"Nursery", depuis bien des <i>jours de +l'an</i>, six clous réservés à l'usage antique +et solennel restaient alignes.</p> + +<p>Ils y sont même encore, quoique +la "nursery" ait perdu son nom et +son utilité. Ils y sont encore—persistants +comme les bons souvenirs—accrochant +parfois au passage le bout +flottant d'un ceinturon, la dentelle +d'une manche qui les effleure, comme +pour remendier un peu de l'intérêt de +jadis.</p> + +<p>Comme on devient maussade et +moralisateur en vieillissant!</p> + +<p>Ces clous innocents, qui faisaient +autrefois battre mon coeur impatient +d'une joie sans bornes comme sans +mélange, me font m'arrêter maintenant +toute rêveuse et philosophante.</p> + +<p>Je les recompte sur le mur, pensant +que tout cela c'est fini, songeant +aussi que l'un de leurs propriétaires +n'y est plus, ne reviendra jamais, etc. +Bien d'autres idées se mettent à me +passer dans l'esprit et je reste immobile, +là, au milieu de la pièce, +regardant fixement..., nulle part.</p> + +<p>C'est que ces six clous en content, +des choses!</p> + +<p>Cela chante la poésie, la candeur +de l'enfance, au milieu d'un entourage +qui accuse l'expérience, la maturité +des sentiments, qui trahit jusqu'à la +transformation graduelle des aspirations +chez les bébés grandis.</p> + +<p>On voit ça et là des livres, des +portraits, divers articles parlant tous +le langage d'un autre âge.</p> + +<p>Et, devant le contraste de ces deux +époques, l'on se demande laquelle +vaut le mieux?</p> + +<p>Au temps que je suspendais mon +bas, je n'aurais voulu pour rien au +monde perdre mes chères superstitions. +Je croyais à <i>Santa Claus</i> <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> +avec fanatisme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Manière de désigner Saint Nicholas, que le contact anglais a fait passer dans nos habitudes.</blockquote> + +<p>Que ses desseins impénétrables, que +ses dons mystérieux m'inspiraient +donc de rêves fantastiques, de conjectures +délicieuses!</p> + +<p>Et mon ingénieuse ignorance me +laissait supposer des trésors enfouis +en des sphères féeriques, que des +notions plus positives m'ont depuis +fait oublier!</p> + +<p>Aussi l'on ne saurait se figurer +quelle mélancolie, quel vide se produisit +dans mon âme, quand ces +adorables chimères commencèrent à +me paraître moins vraisemblables!</p> + +<p>Je résistai quelque temps à la désillusion; +je retins, comme malgré eux, +les bien-aimés fantômes qui voulaient +s'enfuir.</p> + +<p>Lutte inutile! Il m'eût fallu, pour +garder ma foi naïve, mes rêves chéris, +fermer mes oreilles et mes yeux, +arrêter les recherches de ma raison +curieuse, oublier les leçons journalières +de l'expérience, toutes choses +qui voulaient voir, entendre, déduire +avec une ardeur désespérante.</p> + +<p>Je vis, j'entendis, je raisonnai tant +qu'un bon jour je sentis avec douleur +qu'il me fallait faire mes adieux à +mon pauvre <i>Santa Claus</i>.</p> + +<p>C'était ingrat et ridicule; la dette +de reconnaissance que j'avais accumulée, +toutes les effusions, les joies +du passé, tout cela était donc absurde +et faux?... J'en voulais aux autres +de m'avoir trompée... En somme, je +me sentais fort malheureuse; le monde +me semblait bien morose, bien insignifiant!</p> + +<p>Le coup décisif arriva ainsi:</p> + +<p>Ce soir-là, malgré mes doutes, +j'avais fait comme les autres, car il y +avait derrière moi tout un petit +peuple encore crédule que je regardais +avec un mélange d'ironie et +d'envie.</p> + +<p>—Après tout... qui sait? argumentai-je +en moi-même, c'est peut-être +toujours vrai... Le bon Dieu est bien +bon, et si puissant! Qu'est-ce qui +empêche qu'il envoie lui-même, directement, +son expert et fidèle <i>Santa +Claus</i>, distribuer les récompenses à +ses petits enfants? Du reste, je vais +bien voir. Mes yeux veilleront plutôt +toute la nuit. Il faudra enfin +que cela s'éclaircisse! S'il en vient +un autre que l'envoyé du ciel, il ne +m'échappera pas celui-là!</p> + +<p>Ma surveillance d'ailleurs ne faisait +pas que de commencer à s'exercer.</p> + +<p>Toute la journée, moi-même, j'avais +voulu être portière. Les allants et +venants, les paquets petits et gros, +les colloques suspects, tout fut noté +avec soin, sans trahir pourtant d'indices +révélateurs.</p> + +<p>Mon scepticisme pâlissait; mes illusions +reprenaient vigueur.</p> + +<p>—Je vais bien voir! me répétais-je +tandis qu'on emportait la lumière, +que les innocents qui m'environnaient +se mettaient à ronronner et à marmotter +des choses inintelligibles en +leurs rêves d'or, je vais bien voir!</p> + +<p>Mon Dieu qu'il en coûte de voir +quand il fait nuit, que la pendule vous +berce obstinément de son monotone +tic-tac, que le sommeil caresse doucement +le bord de vos paupières, +engourdit sans bruit vos pensées!</p> + +<p>Mon Dieu, que c'est difficile de ne +pas oublier son inébranlable détermination, +de ne pas céder à la persuasive +et commode logique du consolant +Morphée! J'y mis pourtant toute +mon énergie; ma vigilance ne s'était +pas ralentie pour la peine d'en parler, +au moment où, vers minuit, l'on vint +mettre dans le corridor la veilleuse +dont une lueur se projetait justement +sur la rangée de nos bas encore vides.</p> + +<p>—Je vais bien voir! fis-je avec un +redoublement d'anxieuse émotion...</p> + +<p>Rien d'inusité ne se passe. Quelqu'un +qui rentre dans sa chambre, +un silence profond, prolongé...</p> + +<p>Tout plaide en faveur de <i>Santa +Claus</i>.</p> + +<p>J'écoute encore... rien... Je me +rassure, ma tête inquiète et tendue +retombe souriante sur l'oreiller; tous +les chers fantômes rentrent en se +bousculant joyeusement dans mon +cerveau rasséréné.</p> + +<p><i>Santa Claus</i> triomphe. II s'avance +déjà dans mon rêve, radieux, courbé +sous un fardeau monstrueux, riant +malicieusement dans sa longue barbe +blanche de givre et d'antiquité.</p> + +<p>Oh, le beau moment!</p> + +<p>Je savais bien que ces gens-là +mentaient qui disaient avec de mauvais +sourires:</p> + +<p>—Il n'y a pas de <i>Santa Claus</i>! +Est-ce que le bon Dieu se mêle de +cela?...</p> + +<p>On a beau dire, personne ne devine +si bien nos souhaits et nos désirs +intimes pour cacher adroitement dans +nos bas juste les choses que nous +voulons.</p> + +<p>Cher vieil ami! J'aurais voulu lui +sauter au cou tant je le trouvais bon +d'être revenu!</p> + +<p>Oh! il devait bien avoir dans ce +grand sac, de beaux patins pour moi! +Je les lui avais demandés avec tant +d'instances!</p> + +<p>Avais-je dormi longtemps quand +un bruit soudain me fit ouvrir les +yeux? Je l'ignore.</p> + +<p>C'était un son métallique qui m'avait +réveillée. Avant d'avoir pu recueillir +mes esprits et de m'être rendu +compte de ce qui arrivait, j'avais vu +l'ombre du nez paternel effleurer rapidement +la muraille; j'entendis en +même temps le battement d'une pantoufle +qui retraitait en hâte....</p> + +<p>C'en était fait à jamais de mes +rêves merveilleux. Ils s'étaient effacés +avec l'ombre susdite!....</p> + +<p>II n'y eut, pour me consoler de la +décevante réalité, que les patins que +je trouvai dès l'aube, gisant sous mon +clou particulier et dont la chute intempestive +m'avait si douloureusement +éclairée sur le prosaïsme des choses +d'ici-bas.</p> + +<p>Que de cruelles leçons m'a depuis +données la vie, sans avoir pu épuiser +pourtant mon fonds de poétiques +illusions, tant on en amasse en ces +folles années de l'enfance.</p> + +<p>En l'honneur de ce premier de l'an, +à ceux qui m'ont lue, je souhaite, +comme récompense, de n'avoir pas +trop d'oreilles pour les sinistres +avertissements de cette vieille blasée +qu'on nomme l'Expérience. Libre à +eux de ne pas croire à <i>Santa Claus</i>; +mais au moins qu'ils lui trouvent des +adeptes en leurs petits enfants, en +reconnaissance des grandes joies dont +nous lui avons tous été redevables.</p> + +<br><br> + + +<h2>LE RÊVE D'ANTOINETTE</h2> + + + +<h4><i>À ma nièce.</i></h4> + +<p>Quatre fois j'ai vu, quand c'était le +printemps, les grosses branches noires +se revêtir de feuilles, et, fières de leur +nouvelle toilette, l'agiter avec un gai +froufrou en se pavanant au-dessus de +ma tête, et les oiseaux tout joyeux +revenir endormir leurs petits dans les +berceaux de mousse neuve, au milieu +des feuilles fraîches.</p> + +<p>Quatre fois j'ai vu, suspendues aux +arbres, les corbeilles renouvelées de +fleurs blanches et roses que le petit +Jésus y accroche au mois de mai.</p> + +<p>Quatre fois aussi, depuis ma naissance, +le tapis blanc de l'hiver s'est +étendu sur la terre nue et laide pour +la cacher à nos yeux attristés....</p> + +<p>J'ai bien hâte de vous faire part de +ce qui me préoccupe; mais je tenais +à vous dire cela auparavant, afin de +vous donner une idée de mon âge.</p> + +<p>Le calcul n'est pas difficile, et si vous +êtes un peu perspicace, vous avez +deviné que j'ai eu mes quatre ans au +mois de juillet dernier....</p> + +<p>C'était la veille du jour de l'an; il +s'agissait pour maman de m'amener à +la ville pour m'acheter une coiffure... +Le petit frère malade l'avait empêchée +de s'en occuper plus tôt.</p> + +<p>Le détail peut paraître futile, mais +il est très important. La suite de +mon récit le prouvera.</p> + +<p>A deux heures, j'étais habillée, mais +d'une drôle de façon! Ne trouvez-vous +pas—Je le demande aux personnes +de mon âge—que les mères +ont une tendresse bien chaleureuse? +Je l'appelle ainsi, parce que leur +sollicitude et leur frayeur du froid les +portent à nous emmitoufler de manière +à nous faire périr par un excès pour +éviter l'autre.</p> + +<p>Je ris beaucoup quand, au moment +de partir, je m'aperçus dans la glace.</p> + +<p>Un vrai peloton de laine!...</p> + +<p>De mes boucles blondes, pas une +n'avait osé s'échapper sous le triple +tour du nuage bleu qui m'enveloppait +la tête. Mon nez, enfoui dans tout +ce lainage, paraissait si peu, que c'était +à faire croire que je n'en avais pas.</p> + +<p>On ne m'avait laissé que les yeux +de libres, car on savait que cela me +ferait tant de peine de ne rien voir...</p> + +<p>C'était déjà assez triste de ne pouvoir +parler!...</p> + +<p>Ma bouche, il ne fallait pas y +songer! Elle avait assez à faire de +respirer à travers tout ce qui la couvrait.</p> + +<p>Enfin nous montons en voiture; +puis, glin! glin! les grelots résonnent, +et nous glissons vite sur la neige unie.</p> + +<p>Oh! que de jolies choses partout! +Des équipages par centaines, de +belles dames, des petits enfants drôlement +encapuchonnés comme moi!... +Et, dans les vitrines, que de merveilles! +Des chevaux superbes qui +semblent attendre leur maître; à +côté, des familles de poupées, les bras +tendus et les yeux grands ouverts, +comme pour appeler et chercher leurs +petites mères parmi tous les enfants +qui défilent devant elles.</p> + +<p>A la fin, la voiture s'arrête, et +Jacques, me prenant dans ses bras, me +dépose sur le seuil d'un grand magasin.</p> + +<p>Une demoiselle, habillée de noir, +avec beaucoup de colliers et des +cheveux frisés qui lui descendent dans +les yeux, s'avance vers nous.</p> + +<p>A la demande de maman, elle nous +apporte plusieurs bonnets qu'on +commence à m'essayer.</p> + +<p>Je n'ai pas besoin de vous dire que +je profitai de ce moment de liberté +pour raconter tout ce que j'avais vu!</p> + +<p>Après m'avoir mis, ôté et remis +bien des choses plus ou moins pyramidales, +il se trouva qu'une certaine +coiffure, que la demoiselle en noir +appelait très à la mode, sembla plaire +davantage.</p> + +<p>—Combien?</p> + +<p>—Cinq piastres seulement! fit la +demoiselle frisée, avec un air très +aimable et d'un ton engageant—un +peu comme Marguerite quand elle +veut me coucher et que je n'ai pas +sommeil.</p> + +<p>Petite mère ouvrit des yeux +plus grands que d'ordinaire.</p> + +<p>—C'est bien cher!</p> + +<p>—Remarquez que la peluche de +soie est très dispendieuse, Madame, +observa la marchande avec dignité, +en flattant le bonnet sur ma tête, +comme on caresse un petit chat. +Celle-ci est de qualité supérieure.... +Puis, cela va si bien à votre joli bébé! +continua-t-elle en se penchant pour +me voir... Et c'est chaud. Cela +couvre entièrement les oreilles...</p> + +<p>Elle dit encore beaucoup de choses +en tournant et retournant le bonnet +très à la mode.</p> + +<p>Pendant ce temps, maman versait +sur la table un grand nombre de sous +blancs que la demoiselle frisée donna +à un monsieur en lui disant: Cache! <a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Cash, mot usuel dans le commerce canadien, +pour appeler les préposés à la caisse qui font la +monnaie.</blockquote> + +<p>Elle avait peur que nous ne les +reprissions, probablement.</p> + +<p>Je ne puis vous dire tout ce que je +vis d'étonnant dans cet après-midi! +J'étais fatiguée de tant regarder, et +me sentis presque heureuse quand +maman monta dans la voiture une +dernière fois en disant à Jacques de +nous reconduire chez nous.</p> + +<p>Une multitude de lumières brillaient +partout.</p> + +<p>Les rues étaient remplies de +monde, de voitures, et de bruit.</p> + +<p>Tout à coup, à l'angle d'une rue, +au milieu d'une foule de personnes +qui passaient en riant et parlant très +haut, que croyez-vous que j'aperçus?... +Une maman très vieille, avec sa +petite fille, appuyées au mur d'une +grosse maison.</p> + +<p>La mère avait les yeux fermés et +mettait sa main sur l'épaule de son +enfant.</p> + +<p>Elle, la pauvre mignonne, avait +une robe bien laide et toute déchirée, +un vilain mouchoir sur sa tête; ses +mains étaient nues. Elle avait des +grands yeux bleus pleins de larmes, +qu'elle levait parfois en tendant sa +petite main rougie vers les passants +qui ne la regardaient pas.</p> + +<p>Oh! qu'ils étaient méchants!</p> + +<p>Quand je la vis ainsi grelottante et +si triste, je frissonnai moi-même sous +mes flanelles.</p> + +<p>Je fis un grand effort pour désigner +la pauvrette; mais comment +remuer sous les robes pesantes qui +m'entortillaient et m'emprisonnaient +complètement!</p> + +<p>J'essayai de crier, mais le bruit de +la rue couvrit ma voix. D'ailleurs, +nous allions très vite, et la petite mendiante +disparut...</p> + +<p>Je pleurai tout bas, et j'y pensai +longtemps.</p> + +<p>A la fin, comme j'étais bien fatiguée, +je m'appuyai sur le bras de petite +mère, et ne vis plus qu'à demi les +lumières qui dansaient en fuyant.</p> + +<p>Jacques me porta dans la maison. +Papa nous attendait, et tout le monde +se mit à table pour dîner.</p> + +<p>Je fus d'une sagesse exemplaire ce +jour-là!</p> + +<p>C'était charmant de voir comme +je ne parlais pas, moi qu'on gronde +toujours pour trop bavarder!... Je ne +mangeais pas beaucoup non plus, on +trouvait cela bien singulier, car habituellement +j'ai l'appétit d'un gros +loup.</p> + +<p>A la vérité, je me sentais bien +pesante, et ma tête alourdie avait des +envies folles de tomber sur l'épaule +de maman.</p> + +<p>—Comme je serais bien dans mon +lit! me disais-je tout bas.</p> + +<p>Marguerite m'amena avant qu'on +eût fini.</p> + +<p>Je me laissai faire sans pleurer, ce +qui est très rare; et, quand elle me +déposa dans mon lit tiède et mollet, +l'égoïste Antoinette s'endormit sans +songer à la pauvre chérie qui avait +faim là-bas, dans la grande rue +froide.</p> + +<p>Soudain, quelque chose passe +devant moi en m'effleurant... C'est +un quelqu'un mystérieux, vêtu d'une +longue tunique blanche et vaporeuse. +Marguerite m'assure que c'est mon +ange gardien.</p> + +<p>Sa douce figure me sourit et +m'invite. Fascinée par cet appel +irrésistible, je mets ma main dans +celle qu'il me tend, et nous nous +envolons doucement tous les deux...</p> + +<p>Me voilà de nouveau dans les rues +claires et bruyantes.</p> + +<p>Je ne sais comment il se fait que le +joli bonnet de peluche est sur ma +tête!... Maman, craignant toujours les +intempéries de l'hiver, me l'aura mis +à mon insu au moment du départ, je +suppose.</p> + +<p>Nous avions voyagé à travers la +ville éblouissante pendant quelques +instants seulement, quand mon compagnon +s'arrêta... J'avais devant moi, +qui?... la petite mendiante!</p> + +<p>Sa main glacée est tendue, et ses +yeux humides m'implorent. La vieille +pleure aussi, les yeux toujours fermés. +Elle est bien lasse et s'appuie pesamment +sur l'épaule fatiguée de l'enfant.</p> + +<p>Pauvre petite, je pouvais enfin contempler +ce doux regard si triste qui +m'avait tant émue!</p> + +<p>Je la caressais affectueusement en +essuyant ses larmes et en l'appelant +soeur chérie.</p> + +<p>Je voyais de près aussi le vieux +haillon noué sous son menton, et qui +cachait si imparfaitement ses oreilles +que souffletait la bise glacée. Je +l'avais enlevé pour mettre mon bonnet +très à la mode sur sa jolie tête, mais +elle, l'ôtant aussitôt, me le rendit avec +un sourire navré:</p> + +<p>—J'ai bien froid, dit-elle, mais nous +avons tellement faim, grand'maman +et moi!... et son regard, sa main +ouverte nie suppliait encore...</p> + +<p>—Un sou, un pauvre sou, s'il vous +plaît! murmura sa compagne en +gémissant.</p> + +<p>Que faire!... Je regardai la douce +figure; elle souriait toujours, mais +restait muette.</p> + +<p>Une idée me vint tout à coup à +l'esprit.</p> + +<p>—Pourquoi prodigue-t-on sans +remords tant de sous blancs pour les +coiffures de certaines petites filles, +tandis qu'il en est qui n'en ont même +pas pour acheter un morceau de pain +lorsqu'elles se sentent mourir d'inanition!</p> + +<p>Cela me parut absurde, et je résolus +d'aller tout de suite rendre son +méchant bonnet à la demoiselle, afin +de rapporter les sous à la pauvrette.</p> + +<p>Après avoir couru longtemps, +cherchant en vain le magasin aux +bonnets, je m'arrêtai, désolée, haletante, +à bout de forces; puis, à la +pensée de celles qui m'attendaient là-bas, +le coeur palpitant d'espérance, je +repris ma course stérile....</p> + +<p>Le matin, à mon réveil, petit frère +gazouillait dans son berceau, non loin +de moi, et je voyais les vitres, toutes +rouges et d'or, étinceler à travers le +rideau de mon lit.</p> + +<p>En ouvrant bien les yeux, je découvris +à mes pieds une ravissante +poupée!... Le plus joli bébé, avec +une masse de cheveux bruns, frisés +comme une toison!</p> + +<p>Folle de joie, je me mis à courir +pour montrer dans toute la maison le +cadeau du Petit Jésus.</p> + +<p>J'embrassais tout le monde; je +berçais mon joli bébé en chantant; +je caressais ses boucles soyeuses en lui +contant toutes sortes de choses.</p> + +<p>Ah! j'étais bien heureuse!</p> + +<p>En regardant les yeux bleus de +Mimie (ma poupée avait été baptisée +tout de suite, naturellement), certain +souvenir qui me revint me rendit +toute triste...</p> + +<p>—Papa, dis-je, en jetant mes bras +autour de son cou, veux-tu me faire +un bien grand plaisir?</p> + +<p>—Mais oui. On ne refuse rien à +sa petite fille le jour de l'an, répondit +ce cher petit père, qui me gâte beaucoup, +paraît-il, que désires-tu?</p> + +<p>Je racontai alors tout ce qui s'était +passé, et, joignant mes mains avec +ferveur, comme pour prier le bon Dieu, +je le suppliai de nous amener les +deux mendiantes pour les réchauffer +et me laisser partager mes bonbons +avec la douce enfant.</p> + +<p>--Mais nous ne les connaissons pas, +cher ange, objecta mon père en m'embrassant +avec tendresse.</p> + +<p>—Oui, oui, reprit maman, je crois +les connaître. Cette pauvre aveugle +est l'aïeule et le seul support de six +orphelins, dont la mère est morte de +privations l'automne dernier.</p> + +<p>—Veux-tu, petite mère? répétai-je +tout bas.</p> + +<p>Elle me prit sur ses genoux et me +pressa sur son coeur, en promettant de +m'accorder tout ce que je demanderais.</p> + +<p>Après la grand'messe, en effet, on +revint me chercher.</p> + +<p>Je m'installai dans la voiture, +parée de mon fameux bonnet de +peluche, munie d'un cornet de +bonbons, et accompagnée de mademoiselle +Mimie, qui faisait des grands +yeux étonnés en se trouvant dehors.</p> + +<p>Jacques nous déposa dans une +petite rue que je n'avais jamais vue, +devant une vieille masure.</p> + +<p>Oh! que c'était noir et triste là-dedans! +Pas de feu, pas de lits +blancs, rien!... Tous les petits frères, +appuyés sur les genoux de la grand'mère, +pleuraient amèrement en lui +demandant du pain. Marie (c'est le +nom de la mendiante) avait ses +bras autour du cou de son aïeule.</p> + +<p>Jacques tira de dessous le siège de +la voiture un grand panier qu'il emporta +dans la maison.</p> + +<p>Figurez-vous que maman y avait +entassé des robes, des bas, des gâteaux, +du vin, du pain, des poulets, des +bonbons... Je donnai tous les miens +aux petits frères, qui me faisaient rire. +aux larmes en les avalant tout ronds.</p> + +<p>Je prêtai aussi ma poupée à Marie. +Elle osait à peine y toucher, et disait +avec admiration à la vieille aveugle:</p> + +<p>—Oh! grand'mère! si tu voyais +comme elle est gentille. Un vrai +bébé vivant!</p> + +<p>La pauvre grand'maman pleurait, +elle... C'est drôle comme les vieilles +gens pleurent toujours, même quand +ils sont heureux.</p> + +<p>Elle tenait les mains de maman et +disait en secouant sa tête blanche:</p> + +<p>—Que le bon Dieu vous bénisse, +bonne petite dame! Que le bon Dieu +vous bénisse!</p> + +<p>Elle répétait constamment les +mêmes paroles en sanglotant.</p> + +<p>Mais les orphelins étaient bien +heureux.</p> + +<p>Ils dévoraient les tartines que +Marie leur distribuait, et allaient tous +en offrir un morceau à leur bonne vieille +maman.</p> + +<p>—Ne sois pas triste, grand'mère, +nous n'avons plus faim! criaient-ils +tous ensemble, sans toutefois perdre +l'occasion d'enlever d'énormes bouchées +à leurs gâteaux ébréchés.</p> + +<p>J'aurais voulu passer la journée à +les regarder faire. Maman interrompit +ma contemplation en me prenant +par la main pour me conduire vers la +vieille femme assise près de l'âtre +sombre. Elle m'approcha tout près +de celle-ci et dit en lui touchant l'épaule:</p> + +<p>—Bénissez-la! C'est elle qui m'a +amenée ici.</p> + +<p>L'aveugle se leva toute chancelante, +et, posant sur ma tête ses mains qui +tremblaient, elle prononça lentement +ces mots:</p> + +<p>—Ange du bon Dieu, soyez bénie!..</p> + +<p>Petite mère lui aida à se rasseoir +et m'entraîna hors de la maison.</p> + +<p>Les dernières paroles que j'entendis +avant que la porte se refermât +sur nous furent celles-ci:</p> + +<p>—Que le bon Dieu vous bénisse! +Ainsi-soit-il!</p> + +<br><br> + +<h2>LE JOUR DE L'AN</h2> + + + +<h4><i> Pour les sept petites filles<br> de Monsieur +L. O. David, député.</i></h4> + +<p>Assurément tous les petits enfants +connaissent cette fête!</p> + +<p>Elle est belle, elle est radieuse pour +le plus grand nombre. Elle ramène +l'excellent vieux <i>Santa Claus</i> avec +des trésors fabuleux entassés dans +ses poches immenses et inépuisable.</p> + +<p>Quelques-uns, hélas! ne connaissent +de ce jour que les privations, +plus cruelles par leur contraste avec +la joie de tout le monde.</p> + +<p>Ces malheureux petits pauvres que +<i>Santa Claus</i> ne connaît pas, qui ne +trouvent jamais, jamais rien dans leur +soulier, c'est aux enfants heureux de +les consoler, de se constituer leur Providence +visible.</p> + +<p>Le Petit-Jésus, lui qui n'oublie +personne, voit leurs larmes. Il les +recueille toutes; il les change en des +perles magnifiques dont il forme des +couronnes plus belles que celles des +anges car les anges qui ne pleurent +jamais n'ont pas de perles à leurs +couronnes. Puis, quand ses amis +dorment, il les vient chercher et les +amène avec lui au ciel, pour leur +montrer ces précieux joyaux et les +ailes faites de la gaze des plus blancs +nuages, qu'il garde pour eux.</p> + +<p>Parmi les petites filles qui attendaient +avec anxiété la joyeuse fête +de l'enfance, il en était sept qui, fort +probablement, auraient été forcées de +renoncer aux étincelantes couronnes +du Petit-Jésus, lesquelles ne se gagnent +absolument qu'au prix des +soupirs et des peines, n'eussent été +les pleurs que leur faisait verser parfois +la compassion. Et ceux-là valent +presque, aux yeux de Dieu les pleurs +de la misère.</p> + +<p>Heureusement, les nobles émotions +de leurs âmes sensibles au malheur, +achetaient pour elles ces célestes récompenses.</p> + +<p>Car des larmes!... d'honneur! c'était +un article rare sous leur toit.</p> + +<p>Hors le cas de pitié, elles n'en +faisaient usage que juste ce qu'il +faut pour baigner le sourire, en vue +d'obtenir les objets de leurs voeux.</p> + +<p>On sait que c'est un principe de +diplomatie qui a cours chez cette +petite engeance, qu'un attrait irrésistible +à ajouter à sa requête est celui +d'un regard suppliant à travers des +pleurs.</p> + +<p>Et c'est d'excellente politique.</p> + +<p>Le moyen de résister, je vous le +demande, à tant de beaux yeux +émus qui prient avec une si gentille +ferveur!...</p> + +<p>Le bon Dieu ne l'a pas encore +trouvé, lui qui est bien plus fort que +les hommes.</p> + +<p>Mais en ce grand jour du "JOUR +DE L'AN", il n'était pas besoin de +ruse ni de stratagèmes pour être heureux!</p> + +<p>Mon Dieu! que de trésors enfouis +dans ces petits bas longs comme rien, +mais si précieux pourtant avec leur +riche et abondante <i>cargaison</i>!</p> + +<p>Quel bon génie avait donc pu deviner +les désirs secrets de chacune +pour déposer mystérieusement à son +chevet pendant la nuit, l'objet si +ardemment souhaité?...</p> + +<p>Il n'y avait qu'un "bon Jésus" +pour réaliser des rêves si follement +ambitieux... pour verser si généreusement +autant de merveilles entre +leurs petites mains!</p> + +<p>Les jolies fillettes adoraient, je +vous le jure, ce cher bienfaiteur, ce +prodigue ami des enfants sages et +bons comme elles. Elles aimaient +aussi de tout leur coeur leurs parents.</p> + +<p>Une pensée leur vint donc tout à +coup, qui faillit compromettre l'extrême +félicité dont elles jouissaient. +Pourquoi le cher papa, pourquoi la +belle maman ne recevaient-ils pas, +eux aussi, des cadeaux du ciel!...</p> + +<p>Leurs bons petits coeurs se gonflèrent +à cette réflexion.</p> + +<p>Et l'attrait de toutes les choses +prodigieuses étalées devant elles +disparut soudain.</p> + +<p>La plus jeune des bébés, dont le +bonheur s'était incarné sous la forme +de mille animaux mignons réunis en +une arche de Noé lilliputienne, laisse +là son vaste troupeau gisant par terre +dans une attitude de désorganisation +et d'inquiétude, comme s'il n'avait +jamais été sauvé du déluge, et que tout +était à recommencer.</p> + +<p>Par le plus bienvenu des hasards, +entrèrent à ce moment dans la +chambre qui renfermait tant de désespoirs, +les heureux parents de cette +intéressante famille.</p> + +<p>La tristesse se fondit comme par +enchantement sous une pluie de +baisers.</p> + +<p>—Nous en avons eu à profusion +des présents du ciel! leur dit en +pleurant de bonheur leur mère—les +joyaux inestimables, les trésors que +le bon Dieu nous a donnés, mes +anges... c'est vous!...</p> +<br><br> + + + +<h2>NOËL</h2> + +<h4><i>Deux souliers</i></h4> + +<p>Le petit Noël, au bout de sa tournée, +s'arrêtait indécis devant deux +souliers qui lui restaient à remplir.</p> + +<p>Et pourtant, rarement il hésite, +car c'est son métier de semer à pleines +mains le bonheur sur sa route, et le +bienfaisant génie a pour cette tâche +délicate les grâces d'état.</p> + +<p>Jamais, depuis qu'il avait commencé +sa carrière, depuis qu'il avait +été chargé de rappeler au monde le +glorieux anniversaire en répandant +les trésors de la charité divine, jamais +il ne s'était trouvé en pareille perplexité.</p> + +<p>C'est que pour un seul cadeau +qui lui restait, il y avait encore deux +souliers à combler.</p> + +<p>L'un était une merveille.</p> + +<p>La mule d'une sultane n'est pas +plus précieuse, et Cendrillon en aurait +avec plaisir chaussé son second pied.</p> + +<p>Il était fait de peluche brodée +d'argent, et, sur le noeud de satin, +nuancé comme une fleur, qui l'ornait, +un papillon reposait dont les ailes +semblaient avoir gardé des reflets +d'aurore.</p> + +<p>Cambré sur son fier talon, touchant +à peine le sol du bout de sa pointe +effilée, ce soulier ne semblait avoir +emprisonné jamais que le pied d'une +fée mignonne, qui l'aurait laissé tomber +à terre en s'élançant vers son mystique +royaume.</p> + +<p>Mais, ce qui surtout faisait ressortir +la grâce exquise de l'adorable sandale +et qui en même temps embrouillait +complètement les idées de l'excellent +petit Noël, c'était le contraste du voisinage.</p> + +<p>A côté de ce chef-d'oeuvre d'élégance +et de luxe, gisait, sur le tapis, +le plus roturier des sabots.</p> + +<p>Lourd, usé, crotté, il semblait durci +au feu, après avoir été trempé aux +bourbiers des rues.</p> + +<p>Pauvre petite ruine! peut-être au +demeurant était-elle plus à plaindre +qu'à mépriser pour sa laideur....</p> + +<p>Comme il avait dû vaillamment +patauger, trottiner et courir pour être +ainsi sali et morfondu, le pauvre +sabot! Mais, que venait-il faire ici? +Et pour qui réclamait-il les faveurs +du petit Noël?</p> + +<p>Celui-ci voyait bien devant lui—sommeillant +dans leurs lits respectifs—deux +enfants, aussi dissemblables +d'attitude et de nature que +l'étaient le soulier merveille et le +grossier sabot; mais cela ne tranchait +pas son embarras.</p> + +<p>Dans un berceau duveté, tendu de +soie et de gaze blanches, vaporeuses +comme les visions d'un rêve, une +enfant reposait.</p> + +<p>Elle ressemblait aux anges qui +ornent les autels, tant elle était belle +et pâle. Pas un soupir, pas un mouvement +ne trahissait la vie sur sa +figure idéale. Son repos était une +extase.</p> + +<p>Tout auprès, dans sa camisole de +bure, une fillette rose dormait heureusement, +la tête appuyée sur son +bras potelé.</p> + +<p>Ses cheveux en broussaille cachaient +à demi son visage, et flottaient +comme une poussière d'or sur l'oreiller.</p> + +<p>Parfois un plus long soupir accentuait +sa respiration; ses bras nus +s'étiraient avec aise, ses lèvres closes, +rouges comme un fruit mur, s'ouvraient +en un sourire de béatitude, +ses petons dodus repoussaient la +couverture, puis la bouche rieuse se +reformait en une fleur vermeille, les +menottes disparaissaient dans la +brume blonde des cheveux, les petits +pieds blancs, devenus frileux, allaient +s'enfouir sous les lainages; et l'enfant +se pelotonnait voluptueusement +dans la tiédeur de son nid.</p> + +<p>En la contemplant, le petit Noël +cherchait à s'expliquer le mystère de +ce bizarre rapprochement.</p> + +<p>Il supposait bien, lui qui connaît +intimement le bon Dieu, et qui sait +que sa toute-puissante Providence ne +s'amuse pas à de futiles espiègleries, +il soupçonnait fort, dis-je, un dessein +de la miséricorde divine.</p> + +<p>Et cependant!... répétait-il d'un +air songeur en regardant le bébé +mignon, qu'il était bien près de trouver +importun.</p> + +<p>Un grand sac dégonflé pendait au +cou du céleste émissaire, et chaque +fois que ses yeux tombaient sur le +bon diable de vieux sabot, sa main +instinctivement tâtait ce sac vide.</p> + +<p>C'était, selon toute probabilité, +celui qui avait contenu les présents +réservés aux souliers de cette catégorie.</p> + +<p>Déjà l'aube discrète glissait à travers +les ténèbres ses lueurs lactées.</p> + +<p>Bientôt le sommeil, agité de rêves +fantastiques et de visions éblouissantes, +allait fuir les paupières enfantines, +empressées de s'ouvrir aux +belles choses déposées à leurs pieds +par la munificence du petit Noël.</p> + +<p>Il fallait se hâter. L'ami de l'enfance +allait être pris en flagrant délit +de visibilité, et cela, il ne l'aurait pas +voulu pour une couronne de séraphin!</p> + +<p>Chacun a son orgueil. Celui de +cet excellent esprit est d'expédier la +besogne qu'on lui confie, d'une façon +irréprochable, et surtout promptement.</p> + +<p>Jamais il n'a été surpris par le +jour. Le flambeau que le bon Dieu +lui prête pour guider sa course à +travers les ombres, c'est l'étoile qui +conduisait autrefois les trois rois +d'Orient à la crèche du Sauveur.</p> + +<p>Voyant que ses délibérations mentales +ne l'amenaient à aucune conclusion +satisfaisante, l'envoyé du ciel +éleva vers Dieu son pur esprit, et +sollicita une inspiration.</p> + +<p>Il eut alors l'intuition du décret +divin;</p> + +<p>Le sac qu'il avait cru vide fut +ouvert, et son bras s'y plongea jusqu'à +l'épaule pour en retirer un petit +paquet mystérieux.</p> + +<p>Alors les innombrables bibelots qui +avaient été primitivement destinés à +l'opulente pantoufle furent divisés en +deux lots, et les mandataires muets +qui, gisant sur le tapis, réclamaient +tacitement leur butin, en reçurent +chacun une part égale.</p> + +<p>Puis, louant le Créateur de son +ingénieuse et tendre générosité, le +bon petit Noël brisa le cachet de +l'enveloppe énigmatique dont il avait +deviné le contenu précieux.</p> + +<p>Aussitôt, une poudre dorée s'échappant +de ses doigts, tomba dans +la sandale de peluche, puis dans le +misérable sabot.</p> + +<p>Tout ce qui restait d'ombres dans +la pièce s'évanouit devant le poudroiement +irisé de cette poussière +merveilleuse, mettant partout des +rayonnements.</p> + +<p>La fillette rose, blottie dans la profondeur +des coussins, en devint toute +resplendissante, et l'ange pâle qui +dormait à côté s'anima, se transforma +tout à coup, sous le feu des reflets +magiques.</p> + +<p>Un sang nouveau sembla s'infiltrer +dans ses veines et colorer d'incarnat +les lis de ses joues. La vie +refleurissait en cette frêle créature.</p> + +<p>Le petit Noël s'était envolé sans +bruit.</p> + +<p>Deux voix enfantines éclatèrent ensemble +comme un délicieux chant +d'oiseaux, emplissant le vaste palais +d'échos inconnus.</p> + +<p>En même temps une mère folle de +joie accourait, élevait dans ses bras +son enfant ravivée, et s'écriait en +la pressant passionnément sur son +coeur:</p> + +<p>—Ma prière est exaucée! Soyez +béni, Seigneur!</p> + +<p>"Qui donne au pauvre prête à +Dieu", dit un touchant enseignement. +Dans le cas actuel, le tout-puissant +débiteur avait royalement soldé sa +dette, rendant un trésor pour une +obole—une vie chère pour un abri +donné à l'orphelin.</p> + +<p>Le partage avait été judicieusement +fait par le délégué de la Providence. +Les deux souliers, sans +distinction d'élégance ou de difformité, +avaient été surchargés de bonbons et +de jouets.</p> + +<p>Tout cela était merveille et nouveauté +pour la naïve propriétaire du vilain +soulier.</p> + +<p>La veille, dans le tumulte d'une +grande rue, un groupe de passants +l'avait séparée de sa mère. Voulant +la rejoindre et courant en tous sens +la pauvre mignonne se perdit.</p> + +<p>Alors lasse et désolée, elle s'arrêta +et se mit à sangloter dans son châle, +murmurant tout bas l'appel qu'elle +avait longtemps répété avec des cris +déchirants:</p> + +<p>—Maman! maman! soupirait-elle +comme une invocation, tandis que +son petit coeur éclatait.</p> + +<p>Soudain, elle sentit que l'on abaissait +doucement ses mains. Une +grande dame, toute enveloppée de +fourrures, penchée vers elle, lui demandait +tendrement:</p> + +<p>—Pourquoi pleures-tu, mon enfant?</p> + +<p>Cette belle femme douce et triste +l'avait fait monter dans une superbe +voiture, et l'avait emmenée en un +palais éblouissant où la pauvresse fut +choyée, dorlotée, à un tel point que +le souvenir de son malheur en devint +moins cuisant.</p> + +<p>Elle avait aussi trouvé, sous le toit +hospitalier de sa bienfaitrice, un ange +consolateur.</p> + +<p>C'était une enfant frêle, avec de +grands yeux pensifs où il y avait +quelque chose de profond et de serein +qui étonnait, en la subjuguant, la simple +fillette.</p> + +<p>La belle dame contemplait avec +attendrissement ces deux gracieuses +créatures s'observant avec curiosité +et causant en leur langage d'oiseaux.</p> + +<p>Elle vint se mettre à genoux près +du joli groupe, et ses yeux tout pleins +de larmes, allant de l'une à l'autre, +semblaient les comparer.</p> + +<p>—Que je serais heureuse! répétait-elle, +que je serais heureuse!</p> + +<p>Prenant entre ses mains la tête +angélique de sa fille et la baisant +avec tendresse:</p> + +<p>—Prie le bon Dieu avec moi, qu'il te +fasse ressembler à cette chère petite! +lui dit-elle.</p> + +<p>Les âmes innocentes s'entendent +bien entre elles. Les deux bébés devinrent +bientôt les plus grandes amies +du monde. L'une essuyait les +larmes de l'autre, qui finissait par +sourire aux caresses de sa douce +protectrice.</p> + +<p>Quand sa belle amie mit sa précieuse +pantoufle sur le foyer, la pauvre +enfant perdue l'imita naïvement, +et les compagnes, gentilles à ravir +dans leur posture d'anges, joignirent +les mains et prièrent ensemble le +petit Noël de s'en souvenir.</p> + +<p>Comme on l'a vu, leurs voeux +furent accomplis.</p> + +<p>Après avoir curieusement parcouru, +scruté et exploré le logis magnifique +qu'elle occupait depuis la veille, +la grosse fillette s'orna sans rien +dire de tous les présents qui avaient +plu dans son sabot, jeta de travers +sur ses épaules le vestige fané qu'elle +appelait "son châle", posa sur le +buisson inextricable de ses boucles +un bonnet de laine, et se présenta, +ainsi équipée, devant un grand laquais +qui se tenait debout dans +l'antichambre:</p> + +<p>—Je veux voir maman, déclara-t-elle +en levant vers lui sa figure ingénue.</p> + +<p>—Où demeure-elle, ta mère? demanda +le laquais ironique sans se +déranger.</p> + +<p>—Je trouverai bien. Ouvrez-moi +seulement cette grande porte.</p> + +<p>Le serviteur galonné se mit à rire +en analysant le bizarre accoutrement +de son interlocutrice.</p> + +<p>Elle le regardait avec ses grands +yeux naïfs, et attendait. Quand, à la +fin, il se décida à ouvrir les +deux énormes battants de la porte +massive, elle se retourna une dernière +fois vers sa compagne, lui sourit doucement +en manière d'adieu, et, serrant +plus fortement ses trésors, pour +ne pas les perdre en route, elle partit +en courant.</p> + +<p>C'est alors que le petit sabot se +remit à patauger en expert, et que les +polichinelles et les poupées, étroitement +emprisonnés entre ses bras, +eurent leurs cheveux joliment ébouriffés +par les collisions diverses qu'ils +subirent avec les passants, les poteaux +de réverbères, que sais-je encore!</p> + +<p>Et, ma foi, tout était pour le +mieux.</p> + +<p>Ces personnalités élégantes, en +leur mise irréprochable, se fussent +trouvées bien dépaysées dans le logis +où les conduisait leur petite maîtresse.</p> + +<p>L'emmêlement de leurs chevelures, +et les menues avaries que reçurent +leurs toilettes pendant le trajet, les +firent accueillir comme de la famille +chez leurs nouveaux hôtes.</p> + +<p>Après une très longue course, notre +amie s'arrêta devant une bicoque, et +frappa la porte du pied en appelant +sa mère.</p> + +<p>Elle tomba dans les bras de celle-ci, +toute bourrée de ses cadeaux, +cherchant à les garantir jusque dans +la chaleur de l'étreinte maternelle.</p> + +<p>Aux questions empressées: "D'où +viens-tu, chère enfant? Qu'as-tu +fait? Où as-tu passé la nuit?" la +fillette ne répondait rien. Elle exhibait +à ses petits frères son riche butin, +ses yeux brillant du plaisir de se +retrouver dans la misère et l'intimité +de sa cahute.</p> + +<p>La rentrée de la chère absente avec +son attrayant cortège chassa le laid +fantôme du désespoir qui était venu +s'asseoir au foyer.</p> + +<p>La mère ravivée, berçant longuement +entre ses bras le bébé retrouvé, +oublia toutes les angoisses des dernières +heures. Le bonheur qui n'attendait +que ce signal éclata dans la +masure un instant assombrie... Car +le petit Noël avait aussi passé là, +jetant dans les sabots la semence d'or +qui donne la paix du coeur, l'insouciance +heureuse et la fraîcheur colorée +d'une vigoureuse jeunesse.</p> + +<p>Pour récompenser la charité d'une +mère, Dieu avait donc mis dans un +palais le don inestimable qu'il réserve +à ses amis les pauvres. Il y avait +déposé le rare bien, l'unique trésor +en cette vallée de larmes.</p> +<br><br> + + + +<h2>LE JOUR DE L'AN AU CIEL</h2> + + + +<h4><i>A mes trois petites amies,<br> +Héva, Constance et<br> +Marie-Paule,</i></h4> + + +<p>Au ciel il ne fait ni jour ni nuit. +Dans cet heureux séjour luit constamment +une splendide lumière, faite de +toutes les aurores que le bon Dieu +garde en réserve pour nous les dispenser +une à une, de tous les rayons +que nous verse journellement sa munificence +sans jamais en épuiser le +trésor, et de tous les astres éblouissants +qui lui restent à semer encore +dans les espaces azurés.</p> + +<p>A la vérité, tout cela serait bien +insuffisant pour éclairer l'immensité +du céleste royaume, si la toute-puissance +du Créateur lui-même ne l'illuminait +d'un divin et suave reflet +devant lequel le soleil pâlit.</p> + +<p>C'est bien beau le paradis!... +C'est si beau, si beau, que les hommes +n'osent pas essayer de le décrire!</p> + +<p>Pourtant, à certains moments, paraît-il, +le ciel retentit d'harmonies +inaccoutumées, et semble encore, si +c'est possible, rayonner de clartés plus +magnifiques. Le jour de Noël, par +exemple, c'est grand gala, assure-t-on.</p> + +<p>Je vais vous dire ce qui m'est +arrivé, à travers les nuages des enivrants +échos de ces fêtes.</p> + +<p>Les lyres d'or des séraphins vibraient +encore des accents du beau +concert de Noël.</p> + +<p>Déjà les élus les plus anciens—semblables +aux bons vieux serviteurs qui +ne s'attardent jamais dans l'accomplissement +d'un devoir—se relevant +de leur longue adoration aux pieds +de l'Enfant-Jésus, dont c'était la fête +spéciale, songeaient à retourner à +leurs postes respectifs.</p> + +<p>Saint Pierre regagnait sa loge de +concierge d'un pas alerte. (On sait +qu'au ciel, le grand âge n'est pas un +fardeau.)</p> + +<p>Sainte Cécile, qui s'était particulièrement +surpassée par des élans +d'extatique inspiration, remettait sa +harpe dans son riche étui.</p> + +<p>Les petits anges folâtres, reprenant +leurs jeux, se poursuivaient en agitant +leurs ailes blanches, jusqu'auprès de +de la belle Vierge qui souriait à leurs +ébats, et sous la surveillance du grand +maître des angéliques légions, sain +Michel.</p> + +<p>Le vainqueur de Satan conservait +l'allure formidable qui convient à un +héros guerrier. Il n'effrayait pas +cependant, avec son grand glaive—celui +précisément qui lui servit dans +son fameux combat avec Lucifer—les +petits soldats de son armée; quelques-uns +d'entre eux se réfugiaient +jusque dans les plis de ses ailes pour +échapper aux espiègles assauts de +leurs frères.</p> + +<p>—Ah! maintenant, disait à d'autres +bienheureux un beau vieillard, il me +faut songer à mes enfants de là-bas!</p> + +<p>Savez-vous qui il appelait ainsi, ce +beau vieillard? et soupçonnez-vous +un peu ce qu'il pouvait être lui-même?</p> + +<p>Ce vénérable personnage n'était +autre que le fameux <i>Santa Claus</i>. Et +<i>ses enfants</i>?... C'étaient vous, c'étaient +toutes les fillettes sages qui ont mérité +des étrennes.</p> + +<p>Mes chères amies, je ne voudrais +pas être obligée de vous énumérer +toutes les choses inouïes, renfermées +dans le magasin aux étrennes dont +notre vieil ami avait la charge.</p> + +<p>Cela me prendrait bien plus de +temps qu'il ne lui en fallut pour les +verser toutes dans ses énormes sacs.</p> + +<p>Vous savez les superbes caresses +que les fées d'autrefois faisaient surgir +de modestes citrouilles, et les toilettes +magiques qu'elles donnaient à leurs +filleules!... Vous avez vu dans +l'histoire de Cendrillon de quels adorables +bijoux ces mystiques dames +couvraient leurs protégées?... Eh +bien, tout cela n'était rien à comparer +au riche bagage de <i>Santa Claus.</i></p> + +<p>Songez-y! Il y avait là de quoi +réjouir tout un univers de petits +enfants!</p> + +<p>Quand le messager de la bienfaisance +divine traversait le ciel, courbé +sous le poids de ses trésors, pour aller +prendre congé du souverain Maître et +recueillir ses instructions, le bruyant +cortège des anges s'arrêtait pour le +regarder passer.</p> + +<p>Il se trouvait même des élus qui +avaient été d'austères pénitents sur +la terre, et qui s'amusaient naïvement +à examiner ses délicieux bibelots.</p> + +<p>Saint Jérôme, par exemple, et d'autres +saints qui ont toujours vécu +dans le désert, et qui n'avaient jamais +vu de joujoux, s'extasiaient littéralement +devant tous ces chefs-d'oeuvre de +la paternelle libéralité du bon Dieu.</p> + +<p>—Il y en a pour tout le monde? +demanda le Petit-Jésus. Mes enfants +seront tous heureux?</p> + +<p><i>Santa Claus</i> le croyait bien.</p> + +<p>Il partit donc avec une troupe +d'anges.</p> + +<p>Ces anges sont pour le servir dans +sa charitable tournée. Ils se glissent +doucement à l'intérieur des maisons, +et déposent dans les mignons souliers +l'envoi du divin ami de l'enfance.</p> + +<p>Cela exempte de la peine au bon +vieillard et abrège la besogne. Il a +tant de chemin à faire dans une nuit!</p> + +<p>La céleste délégation était de retour +au paradis avant que fussent +tendus dans le firmament les voiles +mordorés du matin. Le cortège, en +arrivant, alla se prosterner devant la +divine Majesté.</p> + +<p>Cependant, <i>Santa Claus</i> n'avait +pas, comme d'habitude, ce sourire +content que donnent la satisfaction +du devoir accompli et la certitude +d'avoir fait des heureux.</p> + +<p>Le Petit-Jésus, que la sainte Vierge +berçait dans un lit tout orné de diamants, +tandis qu'elle chantait doucement +de sa voix qui ravit le ciel, le +Petit-Jésus avait remarqué cela tout +de suite:</p> + +<p>—Les présents ont-ils donc manqué? +Qui n'est pas satisfait?</p> + +<p>Le bon <i>Santa Claus</i> raconta alors +ceci:</p> + +<p>Mon travail était achevé sur la +terre, dit-il. Je remontais lentement +vers ce céleste séjour en jetant sur +l'univers un rétrospectif coup d'oeil, +pour m'assurer que personne n'avait +été oublié. Je disais, en me réjouissant, +à mes compagnons;</p> + +<p>—Là, nul ne pleurera demain! Les +prières enfantines que notre bon Père +aime tant monteront vers lui reconnaissantes, +chaudes et pleines d'amour!... +Mais soudain... j'aperçus, +dans un des coins obscurs et déserts +d'une grande ville, quelqu'un... +une enfant, seule, glacée, perdue +dans la nuit noire. Elle tremblait de +frayeur, elle se mourait de faim, de +misère et de désespoir. La pauvre +mignonne répétait tout bas, pendant +que ses grands yeux désolés regardaient +le ciel et que ses petits membres +grelottaient:</p> + +<p>—Mon Dieu, qui avez pitié des +enfants délaissés!... Ma mère qui +êtes là-haut, voyez-moi... j'ai froid, +il fait noir, j'ai bien peur!... Elle +étouffait ses sanglots de crainte +d'attirer les affreux passants de la +nuit.</p> + +<p>Que faire pour la consoler!...</p> + +<p>Je me mis à chercher dans tous +mes sacs, espérant y trouver quelqu'objet +oublié... mais, hélas!... rien, +tout était épuisé.</p> + +<p>Et d'ailleurs, qu'auraient pu des +jouets devant cette détresse que vous +seul, puissant et généreux Jésus, pouvez +guérir par un miracle. J'aurais +pensé à cela tout de suite, n'eût été +l'émotion qui troublait mes idées.</p> + +<p>Après un moment de réflexion, +j'envoyai près d'elle un de mes anges, +lui enjoignant d'en avoir bien soin +tandis que je viendrais vous supplier +de la secourir.</p> + +<p>Le Père éternel, qui de son trône +resplendissant avait tout entendu, +dit:</p> + +<p>—J'ai vu les larmes de cette enfant +J'ai entendu le cri de sa douleur et +de sa confiante prière!</p> + +<p>Voici ce qui s'était passé tandis +que <i>Santa Claus</i> parlait.</p> + +<p>Sur un signe du Tout-Puissant, un +ange était aussitôt venu se prosterner +pour recevoir ses ordres.</p> + +<p>Ce prince de la cour céleste était +le plus beau des séraphins.</p> + +<p>Un rayon de la souveraine bonté de +Dieu—celui de sa miséricorde—se +reflétait en lui.</p> + +<p>A son front brillait un incomparable +diadème où était incrusté en lettres +formées de l'or des astres, le beau, +le grand mot—DÉLIVRANCE.</p> + +<p>—Va! lui avait dit le Dieu généreux +et tendre, va briser les liens qui +retiennent sur la terre cette chère +âme martyre!</p> + +<p>A cette injonction, le messager +obéissant se leva et partit.</p> + +<p>Il n'objecta pas qu'il faisait bien +noir là-bas, et que le lieu ou gisait la +pauvresse lui était inconnu.</p> + +<p>—La Providence pourvoit et veille +à tout!</p> + +<p>Telle était sa pensée.</p> + +<p>Il déploya ses grandes ailes plus +lisses et plus blanches que celles des +cygnes, et descendit à travers les +couches bleu sombre des espaces, +effleurant les mondes sans s'y arrêter, +et laissant après lui dans les ombres +du firmament une longue traînée +lumineuse.</p> + +<p>Les savants terrestres dirent:</p> + +<p>—C'est un admirable météore!</p> + +<p>L'ange de Dieu, lui, qui soutenait +la petite agonisante, souffla à son +oreille:</p> + +<p>—Courage! voici la délivrance!</p> + +<p>Quand l'envoyé de l'infinie miséricorde +fut arrivé dans la grande ville +obscure et silencieuse, un phare, épanchant +une douce lueur, semblable +aux rayons caressants de la lune, +parut au ciel et lui montra sur le sol +dur et glacé, la belle enfant à genoux, +suppliante, les mains élevées en une +muette prière....</p> + +<p>Il enleva son âme et remonta avec +elle au Paradis.</p> + +<p>Là, elle reçut la belle couronne des +élus et la glorieuse palme du martyre!</p> + +<p>Là, elle oublia toutes ses souffrances +aux pieds de Dieu, auprès de la tendre +Vierge et de sa mère, qu'elle retrouvait +là-haut!</p> + +<p>Elle fut tout de suite amie avec les +petits anges qui, pour jouir de son +naïf ravissement, se plaisaient à lui +montrer toutes les splendeurs du ciel.</p> + +<p>Quand elle alla baiser les pieds du +Petit-Jésus, le divin Enfant lui demanda +avec un doux sourire:</p> + +<p>—Regrettes-tu ton jour de l'an de +la terre, ma petite amie?</p> + +<p>Des larmes de bonheur et de reconnaissance +répondirent pour elle.</p> + +<p>Le lendemain, les passants trouvèrent +sur le pavé un petit cadavre +froid et rigide.</p> + +<p>—Pauvre, pauvre enfant! murmuraient-ils +dans leur pitié.</p> + +<p>Mais elle, au sein de la félicité et +de l'extase des cieux, disait aussi:</p> + +<p>—Pauvres, pauvres mortels!</p> +<br><br> + + + +<h2>HISTOIRE DE DEUX SERINS</h2> + +<h4><i> Petite fable</i></h4> + +<p>Le soleil avait souri, à travers les +branches dénudées, d'un sourire plein +de promesses; les bourgeons avaient +percé la dure écorce, les corolles s'entr'ouvraient +fraîches et rieuses, et les +arbres, jasant avec la brise, balançaient +leurs dômes verdoyants au-dessus +des sources grondeuses.</p> + +<p>Les oiseaux revenaient par essaims +pour fêter la naissance des vertes +feuillées, et celle des marguerites, +leurs petites amies des champs.</p> + +<p>Les nids moelleux s'équilibraient +aux jointures des branches; déjà leurs +hôtes se gazouillaient tout bas leurs +espérances pour la nouvelle couvée.</p> + +<p>A la cime d'un grand chêne, tout +une famille de serins saluaient, certain +matin, l'aurore de son premier jour.</p> + +<p>Le ruisseau qui dort, sous les +grosses branches de l'arbre géant, le +rayon de soleil qui miroite sur la +feuille humide au bord du nid, le coin +d'azur à travers le rideau de feuillage, +cette verdure flottante qui les berce +avec de caressants murmures, toutes +ces nouveautés ravissantes qui se +révèlent à leurs regards étonnés, +tiennent hors du nid les têtes curieuses +de ces êtres naissants.</p> + +<p>L'horizon empourpré, la source +éblouissante qui bondit sur le flanc +de la montagne, les flocons blancs +dans le bleu du ciel, tout cela a des +tons chatoyants et séducteurs, des +appels gros d'attraits et de promesses +pour les nouveaux éclos.</p> + +<p>Et c'est un murmure continu, un +concert de petits cris joyeux. Qu'ils +sont heureux de vivre!... Oiselets +d'un jour, ils ont le présent harmonieux +et ensoleillé; et l'avenir!... l'avenir! +Quand les plumes dorées +auront poussé, quand les ailes diaprées +se déploieront avec la vigueur de la +jeunesse! l'avenir ne se prépare-t-il +pas pour eux plus doux que le nid, +plus vermeil qu'un reflet de crépuscule +dans le ruisseau limpide?</p> + +<p>Les petits serins ont crû. Ils ont +atteint la taille ordinaire des oiseaux +de leur espèce; mais l'un d'eux surtout +est un prodige, l'orgueil de la +famille, la gloire de la nichée.</p> + +<p>Quand sa voix vibrante et modulée +éveille les échos matinals, plus d'une +jeune serine sent palpiter son coeur +d'oiseau, et joint une note émue à ses +trilles éclatants.</p> + +<p>Les êtres ailés, moins méticuleux +que les hommes, reconnaissent sans +formalité et acceptent sans élections, +le souverain que Dieu semble leur +désigner dans celui d'entre eux qu'il +dote de plus de charmes. Ceux du +vieux chêne avaient voué un culte +d'admiration et d'hommage à leur +superbe compagnon.</p> + +<p>Mais lui, indifférent à ses honneurs +et à son prestige, ne formait dans sa +tête altière que des projets aventureux +de fuite et de voyages.</p> + +<p>Un jour—aussi puissant que +beau—il s'élança d'un seul trait, de +la cime du grand arbre au sommet de +la montagne lointaine. Puis, intrépide, +il alla se percher sur une branche +morte accrochée au milieu de la +cascade fougueuse. De là il envoya +au ciel sa chanson triomphale.</p> + +<p>Ses parents effrayés avaient essayé +de le suivre, mais tristement ils +étaient revenus au chêne, l'épier de +loin, le coeur serré par un funeste +pressentiment.</p> + +<p>D'un vol aussi rapide le téméraire +enfant était revenu; toute la tribu en +émoi l'attendait anxieuse.</p> + +<p>Au lieu de regagner le nid paternel +où ses petites soeurs attendries l'appelaient +de toutes leurs clameurs, le jeune +héros, comme pour lui faire hommage +de ses premiers lauriers, alla droit +chez sa voisine, la plus jolie serine +du monde, secouer ses ailes étincelantes +des gouttelettes diamantées de +la source, et roucouler la plus suave, +la plus délicieuse, la plus enchanteresse +des mélodies que Dieu ait +enseignées à ses créatures.</p> + +<p>Les humains qui l'entendirent +crurent que les accords d'une musique +mystérieuse, s'échappant des sphères +célestes, étaient parvenus à leur +oreille privilégiée.</p> + +<p>Les échos émerveillés la répétèrent +avec enthousiasme. Tout le vieux +chêne tressaillit, et un concert de +louanges s'en éleva comme une fusée +vibrante et prolongée.</p> + +<p>Ces joyeux accents avaient ragaillardi +toute la peuplade. Chacun, sous +la feuille qui l'abrite, s'endormit +paisible, rêvant de douces choses. +Seule, la belle serine avait compris le +mot d'adieu caché sous la chanson +Brillante.</p> + +<p>Tristement sa petite tête veloutée +s'enfonça sous le duvet de l'aile +maternelle. Qui dira combien d'étoiles +s'étaient allumées au firmament, +combien de soupirs avait poussés la +brise à travers les feuilles frémissantes +avant que le repos vint clore sa +paupière!</p> + +<p>Le lendemain—toutes les fêtes ont +un lendemain—les premiers reflets +de l'aurore avaient effleuré la cime de +l'arbre séculaire, le roi du jour, disant +adieu à d'autres peuples, apparaissait, +s'élevait majestueux de son bain de +flammes. Toute la nature chantait +l'hymne matinale à sa manière, et le +vieux chêne était muet—muet, mais +plein de consternation, d'agitation et +d'effroi.—L'idole, le serin adoré, le +beau charmeur des bois s'était envolé, +laissant l'angoisse au nid, le deuil à la +voisine éplorée.</p> + +<p>Elle, puisant une énergie désespérée +dans l'agonie de son coeur, étendit +toutes grandes ses ailes frêles et +timides, et disparut. La belle +idolâtre, n'écoutant que son amour, +volait sur la trace du cher infidèle.</p> + +<p>Trois longs jours de recherches et +de souffrances s'étaient éternisés pour +l'infortunée voyageuse. L'ouragan +avait soufflé, la tempête avait mugi.</p> + +<p>Le matin du quatrième jour les +arbres, courbés par la tourmente +redressaient leurs panaches ruisselants. +Le soleil revenait sécher les +pleurs de la nature qui souriait à +travers ses larmes en revoyant son +radieux époux...</p> + +<p>La pauvre serine épuisée, affaissée +sur une branche, buvait languissamment +des gouttes de pluie qui +tremblaient sur une feuille de peuplier...</p> + +<p>Soudain, elle se redresse et +bondit. Elle a entendu... Oui, ce +ne peut. être que lui!... Un petit cri +bien faible, presque imperceptible; +mais pourquoi son coeur s'est-il arrêté +à cette voix, pourquoi bat-il maintenant +à se briser! Elle attend inquiète, +le cou tendu, le regard intense, plein +d'anxiété et d'espoir. Le cri se +répète, doux, navrant, prolongé.</p> + +<p>Rapide comme l'éclair, la serine +franchit l'espace qui la sépare de son +bien-aimé—oh bonheur! il était là, +elle le retrouvait! Mais non. L'espérance +un moment ravivée allait s'éteindre +à jamais. Hélas! le roi du +vieux chêne est blessé. Son aile +rompue palpite de douleur. Une +fièvre brûlante l'agite et le consume. +Il souffre. Il se meurt. Ah! pourtant +il ne peut périr, puisque le +dévouement et l'amour subsistent +encore pour lui en un coeur féminin!</p> + +<p>La jolie serine se fait soeur de charité. +Multipliant les soins au bien-aimé +malade, elle vole au torrent, en +rapporte dans son bec trois gouttes +fraîches pour les couler sur la blessure. +Elle remet doucement le membre +cassé dans sa position normale, lisse +de son aile de velours les plumes +hérissées autour de la plaie, verse dans +la gorge altérée du cher blessé une +eau rafraîchissante. Elle voltige, +sautille sur le gazon d'une façon +embesognée, va et vient, s'oubliant +elle-même, s'épuisant pour faire +revivre ses amours.</p> + +<p>A la fin l'héroïsme eut sa récompense.</p> + +<p>Par la plus belle et la plus radieuse +des matinées, le couple mille fois +heureux revint au pays. Le fiancé +était si rayonnant qu'on ne s'aperçut +pas qu'il boitait un peu.</p> + +<p>Il y eut noce complète au vieux +chêne. De la base à la cime il retentit +tout le jour de chants d'allégresse.</p> + +<p>Le beau serin resta le roi.</p> + +<p>L'année suivante, en cédant le +sceptre à son héritier, il lui donna ce +sage conseil... Au fait, que croyez-vous +qu'il lui dit? De toujours rester +au nid natal, prudemment abrité sous +l'aile maternelle?.. Oh non!</p> + +<p>—Mon fils, lui dit-il, quand la +mousse du nid, quand la tendresse de +ta mère ne suffiront plus aux aspirations +de ton coeur troublé, va, mon +enfant, au sein de la tempête, recueillir +une précieuse blessure; le ciel alors +t'enverra un messager béni qui te +fera revivre deux fois!... Mon fils, un +pareil trésor vaut bien une aile brisée.</p> +<br><br> + + +<h2>LE DERNIER BIBERON</h2> + + +<p>On avait dit à bébé:—C'est fini +maintenant! Vous êtes trop grande. +Il faut jeter cette affreuse chose au +chat. Au <i>Çat</i>, répétait-elle, captivée +par le souvenir du favori. Et c'est +tout ce qu'elle retenait de ce grave +syllogisme.</p> + +<p>Or voici ce qui en était;</p> + +<p>La question avait été agitée en +famille à l'heure du couvre-feu, au +moment où bébé en camisole blanche, +les gros petons nus, distribuait les +bonsoirs, embrassant à grand bruit sa +menotte étendue, à l'adresse de +chacun.</p> + +<p>Toutes les têtes levées, fascinées +par ce Jésus potelé aux boucles +blondes, souriaient, lui renvoyaient +les baisers; mais...... la bonne se +penche, et, à demi-voix:—Faut-il le +lui donner?—Ah c'est vrai! fait la +maman subitement rembrunie, prise +de lâcheté devant la grandeur du +sacrifice, puis cédant tout-à-fait:</p> + +<p>—Si, pour ce soir. Alors le père, +sans quitter sa gazette, mais enlevant +son cigare, prononce avec énergie;—Ne +lui donnez pas cette horreur! je +vous en prie!</p> + +<p>à! il proteste. Ça lui est bien +facile à lui.</p> + +<p>—On ne peut pas, fut-il objecté, +tout d'un coup, comme cela....</p> + +<p>Mais lui l'interrompant:</p> + +<p>—Je te dis que vous l'empoisonnez!</p> + +<p>Vous l'empoisonnez! voilà bien les +pères. Ces stoïciens de la théorie, +ces braves d'arrière-plan qui commandent +la manoeuvre d'une voix de +tonnerre et s'enferment dans leur +cabinet pour ne l'entendre pas +exécuter.</p> + +<p>—Eh bien! essayez, avait dit la +maman avec résignation, intimidée +par tant de fermeté.</p> + +<p>Mais vous ne savez pas encore le +sujet du litige.</p> + +<p>L'article en question, l'objet des +foudres paternelles, c'est une petite +chose informe, d'une teinte grisâtre, +brouillée, inquiétante; un lambeau de +caoutchouc, déchiqueté par des dents +aiguës; c'est un vestige du dernier +biberon de bébé, aussi méconnaissable +qu'une balle dont on retrouve le +plomb fondu et mâché; une chose, +enfin, peu appétissante, d'un parfum.... +étrange, et à laquelle le petit monstre +tient plus qu'à tout au monde.</p> + +<p>Aussi est-on décidé à en finir. Ce +matin encore, comme le papa, fier de +surprendre son réveil d'oiseau, la prenait +dans son nid, toute chaude, les +yeux couvrant clairs et grands à la +joie du matin, et allait l'embrasser avec +ferveur, elle lui entra cet objet dans +la bouche. Il en cracha pendant cinq +minutes, très en colère, jurant... d'opérer +des réformes radicales, de trancher +dans le vif, bref, de faire un coup +d'éclat.</p> + +<p>Et tout ce temps la pauvre insouciante +victime de demain, la mignonne +rose savourait l'horrible suçon.</p> + +<p>Après le départ de la bonne, il +s'était fait un silence, gazette et livre +s'étant relevés.</p> + +<p>Au bout d'une minute pourtant, la +voix du tyran se fit entendre, mais +sans cet accent invincible de tout à +l'heure, une voix très mitigée, où l'on +sentait poindre un attendrissement.</p> + +<p>—Ne ferais-tu pas mieux d'y aller?</p> + +<p>—Non, ce serait pire.</p> + +<p>Nouveau silence, puis soudain, le +choc attendu; une explosion de larmes +là-haut.</p> + +<p>Il s'en suivit un tumulte, une +envolée de feuillets,...</p> + +<p>—Attends! dit le maître, tu vas tout +gâter!</p> + +<p>L'obéissance la retient un moment, +mais les cris continuant elle se précipite, +et du bas de l'escalier:</p> + +<p>—Marie! Marie! s'écrie-t-elle, donnez-lui! +donnez-lui!....</p> + +<p>Elle revient, le calme aussitôt rétabli, +tout émue encore et murmurant:</p> + +<p>—L'idée de le lui enlever ainsi, sans +préparation!... Pauvre chou!</p> + +<p>De son côté le papa très remué, +mais voulant tenir décemment son +rôle jusqu'au bout, va chercher une +allumette, ayant laissé son cigare +s'éteindre, et lève les épaules à l'effet +de blâmer cette défaite à laquelle il ne +prend aucune part.</p> + +<p>Il fallut donc apporter à l'événement +tout le soin que nécessitent les +résolutions importantes.</p> + +<p>—Depuis quand, monsieur le papa +vous qui avez lu l'histoire, depuis +quand le progrès surgit-il ainsi +spontanément, sans efforts, du terrain +des mauvaises habitudes et des abus? +Citez-moi une réforme qui ait poussé, +de même qu'un champignon sur +une terre inculte, sans être amenée, +conduite, préparée par une main +habile et patiente!... Paris ne s'est pas +fait en un jour!</p> + +<p>Telles sont les ressources de la +diplomatie maternelle et le résumé de +son plaidoyer en faveur d'un atermoiement.</p> + +<p>Bébé a deux ans et demi du reste +et sa mère qui lit en son petit cerveau +comme dans un A B C ouvert, y voit +déjà un embryon de logique. Aussi +est-ce ce bon sens en herbe qu'elle +compte exploiter pour accomplir la +réforme projetée.</p> + +<p>Bébé reçut un jour une superbe +poupée bleue. Bébé fut ravie, folle +de joie, et ne voulut plus quitter cette +poupée, pas plus à table qu'à la promenade +ou au bain. Il la lui fallut +même pour dormir. Mais voilà! la +nouvelle venue est l'ennemie déclarée +des suçons!</p> + +<p>Que faire alors? Jeter le suçon au +minou?</p> + +<p>—Jeter à minou, fait le petit singe.</p> + +<p>En effet, la maman ouvre la fenêtre +et Bébé lance elle-même son meilleur +ami dans la cour.</p> + +<p>Une fois blottie dans son lit blanc +avec la précieuse poupée bleue, l'heure +du dodo venue, la pauvre petite s'aperçut +bien qu'il lui manquait pourtant +quelque chose, car deux fois, elle rappela +sa mère qui l'avait ce soir-là +bordée longuement, se sentant tout +attristée, le coeur fondu de compassion +devant l'ingénuité de ce sacrifice sans +murmures; elle demanda du lait et +voyant la tasse fraîchement vidée, reprit +avec un soupir:</p> + +<p>—Bonsoir, maman.</p> + +<p>Une prière, une seule, se pressait +sur ses lèvres qu'elle n'osait formuler, +la sentant déraisonnable.</p> + +<p>A la fin, trouvant un ingénieux +prétexte pour trahir son gros regret:</p> + +<p>—N'en a plus. Donné au çat! fit +sa douce voix, du même ton insidieux +et enjôleur qu'on le lui avait répété +tout le jour en vue du succès final.</p> + +<p>Le tyran dans son antre, oubliant +de lire son journal, attendait avec impatience +la fin de l'aventure.</p> + +<p>—Eh bien! dit-il, dès qu'il la vit +revenir, allant à pas de loup, marchant +avec précaution comme si le moindre +souffle eût pu compromettre la victoire +espérée.</p> + +<p>Bébé ne pleura pas, mais elle s'endormit +fort tard, et au petit jour elle +s'éveilla en larmes demandant le suçon, +puis s'avisant aussitôt de l'absurdité +de sa requête, elle se mit à +crier plus fort.</p> + +<p>—Quelque chose de bon!</p> + +<p>Son innocente lâcheté avait encore +sa pudeur.</p> + +<p>Ce fut la réaction; et les événements +ne tardèrent pas à justifier les +prévisions de la clairvoyance maternelle.</p> + +<p>Au bout d'une semaine ce gros +chagrin était oublié... et puis +quoi!..</p> + +<p>Eh bien Bébé ne s'en trouva pas +plus mal, au contraire, puisqu'on ne +l'empoisonnait plus, et ce furent pour +les sages les regrets:</p> + +<p>Cette importante réforme si habilement +obtenue, cet avancement notable +de l'enfant, ce progrès fameux, +qu'était-ce en effet?....</p> + +<p>La dernière étape de cet âge exquis +de la première enfance où notre +chéri n'est qu'un poupon gras et rose +qui tient tout, comme une petite +boule, dans la corbeille que lui font +nos bras.</p> + +<p>C'est le commencement de cet autre +ou l'on devient conséquent, où l'on +comprend, où l'on souffre.</p> + +<p>Y a-t-il vraiment là de quoi être +fier?</p> + +<p>C'est bien la peine de sevrer les +pauvres innocents de leurs pures +joies! Par quoi les remplace-t-on?</p> + +<p>Par les enseignements maussades +de la raison, de l'expérience—cette +marâtre qui ne sait corriger qu'en +châtiant.</p> + +<p>Pauvre bébé, cher petit mouton +qui te laisses tondre de tes gracieuses +et charmantes fantaisies, quand tu +auras de grandes gigues et des brèches +dans la rangée de perles fines +que découvre ton sourire, alors on +songera avec envie à ce que tu fus +autrefois; on s'attristera de te voir +pousser si vite et laisser loin derrière +les chers souvenirs du temps des +biberons.</p> + +<p>C'est ainsi que le sort te venge de +ceux qui s'acharnent à te rendre +sage—comme eux.</p> + +<p>C'est probablement ce regret anticipé +qui fit que la maman de tout +à l'heure, bientôt revenue de l'orgueil +de son triomphe, put être vue cherchant +avec soin, sous sa fenêtre, parmi +les balayures, un petit objet perdu, +pleurant presque, à l'exemple de bébé, +à la pensé que le vilain chat aurait +bien pu en effet le manger.</p> + +<p>Et, le vieux biberon disgracié, exhumé +avec honneur, devint une précieuse relique.</p> +<br><br> + +<h3>FIN</h3> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Contes de Noël par Josette, by Madame R. Dandurand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE NOËL PAR JOSETTE *** + +***** This file should be named 13024-h.htm or 13024-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/0/2/13024/ + +Produced by Renald Levesque and La bibliothèque Nationale du Québec + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/old/13024.txt b/old/13024.txt new file mode 100644 index 0000000..88957f5 --- /dev/null +++ b/old/13024.txt @@ -0,0 +1,2206 @@ +Project Gutenberg's Contes de Noel par Josette, by Madame R. Dandurand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes de Noel par Josette + +Author: Madame R. Dandurand + +Release Date: July 26, 2004 [EBook #13024] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE NOEL PAR JOSETTE *** + + + + +Produced by Renald Levesque and La bibliotheque Nationale du Quebec + + + + +CONTES de NOEL + +par + +JOSETTE + + + +AVEC UNE PREFACE +de +LOUIS FRECHETTE + + + +PREFACE + +_Voici notre petite bibliotheque canadienne qui s'enrichit aujourd'hui +d'un nouveau volume; et, chose assez insolite chez nous, ce volume est +signe d'un nom de femme._ + +_La signature etait-elle bien necessaire cependant pour accuser cette +particularite?_ + +_Non._ + +_Car, autant le pseudonyme de Josette voile peu la gracieuse +personnalite qu'il a la pretention de couvrir, autant la feminite--pour +me servir d'un neologisme mis a la mode par les psychologues du +jour--autant la feminite de l'auteur se trahit a chaque page, je +pourrais dire a chaque phrase, dans des legeretes de dessin et des +fraicheurs de teintes, que l'homme au pinceau le plus delicat ne +parvient presque jamais a atteindre._ + +_Tournures calines, sous-entendus discrets, colloques semes +d'incoherences enfantines, petits mots doux et tendres comme des +baisers, tout revele la femme, la femme jeune et aimante, dont--pour les +bebes surtout--la main est une caresse, le bras un oreiller, la voix une +chanson d'amour._ + +_En lisant ces bluettes,--car il s'agit de simples bluettes, de contes +si vous aimez mieux,--on s'arrete malgre soi devant tel detail saisi sur +le vif, telle nuance finement observee, telle vague ebauche dont les +contours perdus laissent deviner quelque delicieux profil; et l'on +s'avoue in petto qu'un doigt de femme pouvait seul crayonner avec cette +souplesse, qu'on dirait inconsciente._ + +_En effet, ce qui caracterise peut-etre plus que toute autre chose le +style de l'interessant petit volume que je suis charge de presenter au +lecteur, c'est une absence de toute recherche, une facilite naturelle, +une allure independante et prime-sautiere, qui donnent l'impression de +quelqu'un laissant courir sa plume sur le papier sans le moindre effort, +sans aucunement s'inquietter de bien dire, et sans s'en douter le moins +du monde racontant merveilleusement des choses charmantes._ + +_Car ils sont tout pleins de choses charmantes, ces petits Contes de +Noel qui respirent tant de suavite naive, et qui evoquent autour de vous +tout un essaim de souvenirs ailes papillonnant a votre oreille avec les +echos des vieux chants d'eglise et des joyeux carillons d'autrefois._ + +_Ils vous bercent._ + +_Ils vous rajeunissent._ + +_Ils ressuscitent sous vos yeux mille figures lointaines, mille horizons +oublies._ + +_Ils vous chuchotent je ne sais quelles ressouvenances qu'on ecoute le +coeur attendri, et quelquefois meme avec une larme tremblante au bout +des cils._ + +_Pour ma part, j'ai passe une heure bien douce a parcourir ces pages +toutes vibrantes d'emotions intimes, et je suis heureux que l'auteur +me permette de lui en offrir ici meme mon remerciment sincere avec mes +confraternelles felicitations._ + +_Toute jeune encore, depuis trois ou quatre ans deja, la charmante +conteuse s'etait fait remarquer dans la presse; et plus d'une fois ses +jolies nouvelles, toutes empreintes d'un rare cachet de distinction, +avaient attire l'attention de ceux qui, parmi nous, cultivent les +lettres ou s'occupent des choses de l'esprit._ + +_Il y a quelques mois a peine, a Quebec, elle revelait son talent pour +la scene dans une petite piece dont le succes fut eclatant._ + +_Ces debuts pleins de promesses, elle les confirme aujourd'hui par un +premier volume, qui n'est sans doute que la premiere perle de tout un +ecrin._ + +_Les qualites d'ecrivain dont elle y fait preuve lui donnent droit a +une place marquante dans notre petit monde litteraire; et, s'ils me +permettent de me faire ici leur interprete, je crois pouvoir lui offrir, +au nom de mes confreres de la plume, la plus sympathique et la plus +cordiale bienvenue._ + +_Tous s'empresseront meme, j'en suis sur de lui ceder un siege +d'honneur, a une condition cependant--et cette condition, la voix du +patriotisme l'impose--c'est que ce premier ouvrage soit bientot suivi de +plusieurs autres._ + +_Pour ma part, je lui dirai en lui tendant la main:_ + +--Madame, vous etes maintenant debitrice d'un creancier qui a le droit +d'etre impitoyable, parce qu'il parle au nom de tous, le Public._ + + _Vous avez ecrit les Contes de Noel. + Tant pis pour vous: + Noblesse oblige._ + +LOUIS FRECHETTE. + +TABLE DES MATIERES. + + Noel au pays. + Hier et Demain + Le reve d'Antoinette + Le Jour de l'an + Noel + Le Jour de l'an au Ciel + Histoire de deux Serins + Le dernier Biberon + + + +NOEL AU PAYS + +On est a la Noel. Partout dans la campagne, sur la vaste etendue, les +longues routes blanches sont constellees. Entre leur bordure verte de +sapins,--ces bouees fleuries, guides du voyageur dans la plaine immense +et nivelee par l'hiver,--on les voit courir et se croiser a travers les +champs combles. + +Et c'est comme une procession, ce long cortege de traineaux venant de +toutes parts, s'acheminant tous vers l'eglise du village. + +La rosse qui les tire, indifferente au froid comme a la gravite de +l'heure, trotte sans hate, d'un pas egal et rythme. + +De ses naseaux l'haleine s'echappe en fumee lumineuse; mais cette +ressemblance lointaine avec les coursiers olympiens, dont les narines +flamboyantes lancent des eclairs, en est une bien trompeuse cependant, +car, voyez la pauvre bete--par exemple la derniere la-bas, avec cette +lourde charge--les ardeurs guerrieres sont depuis longtemps mortes en sa +vieille charpente. + +D'un contentement egal elle porte au marche les poches pleines, ou, +comme en ce moment, la famille a la messe de minuit. + +Le pauvre cheval n'est pas ne du printemps. + +Cette demi-douzaine de marmots qu'il traine la, et d'autres encore qu'on +a laisses a la maison, s'il ne les a pas vus naitre, du moins les a-t-il +tous, chacun a son tour, menes a l'eglise petits infideles, pour les en +ramener petits chretiens. + +L'histoire de ces vieilles betes est celle de leur maitre. + +Jeune et fringant, le bon animal brula jadis le pave pour conduire chez +"sa blonde" le pere d'aujourd'hui. Et, depuis, ils cheminent ensemble +dans la vie, se supportant reciproquement, travaillant cote a cote, +indispensables l'un a l'autre, se retrouvant toujours aux heures +solennelles, aux moments d'urgence, moments ou le plus humble des deux +devient parfois le principal acteur. + +Quand il s'agit, par exemple, de longues courses pressees, l'hiver, par +les chemins debordes, au milieu de la "poudrerie" que souleve l'aquilon; +l'automne, quand le pied s'embourbe et se degage avec peine dans les +sentiers boueux, et l'ete sur les routes sans ombrage. + +Element oblige des joies de la famille, il conduit aujourd'hui "les +enfants" a la messe de minuit; cette fete unique pour les petits et +les simples; fete mysterieuse ou ils retrouvent dans la touchante et +poetique allegorie de la Creche, la reproduction tangible, comme une +incarnation des choses vagues et douees, du merveilleux qu'ils voient +parfois flotter dans les reves de leur sommeil paisible ou dans les +fantaisies de leur imagination naive. + +Les deux plus jeunes de ces six heureux, enfouis, emus et recueillis, +dans le fond du traineau, y viennent pour la premiere fois. + +Tandis que le pere, des qu'on est arrive descend le premier et se met en +devoir de tirer les petits de l'encombrement des "robes", le plus grand +saute a terre pour jeter la meilleure et la plus chaude peau sur la bete +qui fume. Et pendant qu'on l'attache, les mioches, ranges sur le perron +de l'eglise, engonces, raides comme des mannequins dans leurs gros +vetements "d'etoffe du pays", regardent et se disent tous bas: + +--Pauvre Bidou, il ne verra rien! + +Puis on les pousse dans le vestibule, ou la main paternelle enleve +de leur tete, la "tuque" de laine profondement enfoncee. Les cheveux +suivent le mouvement, et demeurent tout droits, herisses. Qu'importe! +les petits hommes, le coeur serre, ne quittent pas des yeux le chef de +famille, prets a obeir au premier signe. A peine osent-ils passer en +hate leur grosse mitaine au bout de leur nez et sur leurs yeux ou le +froid a mis des larmes. + +A travers la lourde porte on percoit quelque chose de doux et de +troublant, quelque chose d'exquis comme un chant pour endormir les +anges. Soudain cette porte s'ouvre toute grande et les marmots +extasies, le regard attache sur les mille feux de l'autel, avancent +inconsciemment, marchent comme dans un reve, jusqu'a ce qu'on les +retienne par leur habit. + +Tandis que la foule s'agenouille et s'incline autour d'eux, ils restent +debout, sans mouvements, absorbes par la vue de la grotte de sapins, +cristallisee de sel, representant la neige sous laquelle git, presque +nu, le Petit-Jesus tout blanc, tout mignon, tendant les bras en souriant +aux fideles qui l'adorent. + +Certes, il ne fait pas chaud dans l'eglise; l'haleine y monte comme +l'encens, en spirales blanches, vers la voute noire. Aussi, malgre la +presence du boeuf et de l'ane autour de la creche, les petits gars se +disent-ils en eux-memes que cela leur semble bien insuffisant. Ils +craignent beaucoup que le bon Jesus ne grelotte, aussi legerement vetu. +Mais il y a la la sainte Vierge toute sereine, presque souriante; elle +s'en apercevrait bien, elle, puisqu'elle est sa maman, n'est-ce pas, +s'il avait trop froid. + +Qu'importe! voila saint Joseph avec un grand manteau rejete en arriere +et dont il n'a que faire... S'il le lui mettait, ca ne serait pas de +trop assurement! + +Mais non pourtant... Cela doit etre. Il faut que l'adorable Jesus +souffre pour les hommes... afin d'expier leurs peches! + +On leur a souvent raconte cela. + +Mais pourquoi les vilains hommes ont-ils fait des peches? + +Leur coeur se souleve, s'emplit soudain d'une grande indignation. + +Un violent desir de venger le Petit-Jesus les saisit. Des gros mots--les +plus energiques de leur vocabulaire enfantin--d'eloquentes invectives +leur montent aux levres pour fletrir les ingrats qui lui font tant de +mal. + +Ils vont le prendre et l'emporter. + +Ils vont le mettre dans leur lit; eux coucheront a terre plutot! Ils +vont le couvrir de tout ce qu'il y a de chaud et de moelleux dans la +maison!... L'on verra bien ensuite si les mechants oseront venir le leur +oter!... + +Et les pauvres innocents, navres, tout fremissants de la tempete qui +vient de passer en eux, reniflent tout bas, pris d'une grosse envie de +pleurer. + +Tout a coup la musique cesse. + +C'est comme si une main brusque chassait leur reve en les reveillant +brutalement. + +La grotte de sapins s'emplit d'ombres, et au milieu d'un vilain +brouhaha, on les entraine dehors ou le vent glace les soufflette au +visage. + +Sans un mot ils se laissent tasser, encapuchonner, envelopper dans les +fourrures, sentant gronder en eux une sorte de mauvaise humeur rageuse +qui se fond bientot en un immense besoin de dormir. + +A la maison on les sort de leur nid comme des sacs de farine--par les +deux bouts. + +On les deshabille, on les couche sans qu'ils en aient conscience, sans +qu'ils prennent meme part a ce fameux reveillon dont ils ont vu les +apprets allechants, et qui devait, dans leur espoir d'hier, couronner si +delicieusement la fete. + +Leurs nerfs agites se reposent, dans un sommeil de plomb, de la secousse +qu'ils ont subie. + +Et ce sera demain le debordement des impressions, les emportements, +les questions sans nombre, l'adorable histoire enfin des ames neuves +s'ouvrant une premiere fois a la perception des choses de la vie. + +Et, certes, sous quel plus pur et plus chaud rayonnement que celui de la +creche divine; a quelle plus belle aurore pouvait s'operer cette fraiche +eclosion! + +Vive Noel toujours pour les mignons et les innocents! + + + + +HIER ET DEMAIN + +_Un conte du jour de l'an pour le grand monde._ + +J'avais comme de coutume suspendu un bas de ma plus longue et plus belle +paire a mon clou particulier... + +Sur un pan du mur de notre grande "Nursery", depuis bien des _jours +de l'an_, six clous reserves a l'usage antique et solennel restaient +alignes. + +Ils y sont meme encore, quoique la "nursery" ait perdu son nom et +son utilite. Ils y sont encore--persistants comme les bons +souvenirs--accrochant parfois au passage le bout flottant d'un +ceinturon, la dentelle d'une manche qui les effleure, comme pour +remendier un peu de l'interet de jadis. + +Comme on devient maussade et moralisateur en vieillissant! + +Ces clous innocents, qui faisaient autrefois battre mon coeur impatient +d'une joie sans bornes comme sans melange, me font m'arreter maintenant +toute reveuse et philosophante. + +Je les recompte sur le mur, pensant que tout cela c'est fini, songeant +aussi que l'un de leurs proprietaires n'y est plus, ne reviendra jamais, +etc. Bien d'autres idees se mettent a me passer dans l'esprit et je +reste immobile, la, au milieu de la piece, regardant fixement..., nulle +part. + +C'est que ces six clous en content, des choses! + +Cela chante la poesie, la candeur de l'enfance, au milieu d'un entourage +qui accuse l'experience, la maturite des sentiments, qui trahit jusqu'a +la transformation graduelle des aspirations chez les bebes grandis. + +On voit ca et la des livres, des portraits, divers articles parlant tous +le langage d'un autre age. + +Et, devant le contraste de ces deux epoques, l'on se demande laquelle +vaut le mieux? + +Au temps que je suspendais mon bas, je n'aurais voulu pour rien au monde +perdre mes cheres superstitions. Je croyais a _Santa Claus_ [1] avec +fanatisme. + +[Note 1; Maniere de designer Saint Nicholas, que le contact anglais +a fait passer dans nos habitudes.] + +Que ses desseins impenetrables, que ses dons mysterieux m'inspiraient +donc de reves fantastiques, de conjectures delicieuses! + +Et mon ingenieuse ignorance me laissait supposer des tresors enfouis en +des spheres feeriques, que des notions plus positives m'ont depuis fait +oublier! + +Aussi l'on ne saurait se figurer quelle melancolie, quel vide se +produisit dans mon ame, quand ces adorables chimeres commencerent a me +paraitre moins vraisemblables! + +Je resistai quelque temps a la desillusion; je retins, comme malgre eux, +les bien-aimes fantomes qui voulaient s'enfuir. + +Lutte inutile! Il m'eut fallu, pour garder ma foi naive, mes reves +cheris, fermer mes oreilles et mes yeux, arreter les recherches de ma +raison curieuse, oublier les lecons journalieres de l'experience, +toutes choses qui voulaient voir, entendre, deduire avec une ardeur +desesperante. + +Je vis, j'entendis, je raisonnai tant qu'un bon jour je sentis avec +douleur qu'il me fallait faire mes adieux a mon pauvre _Santa Claus_. + +C'etait ingrat et ridicule; la dette de reconnaissance que j'avais +accumulee, toutes les effusions, les joies du passe, tout cela etait +donc absurde et faux?... J'en voulais aux autres de m'avoir trompee... +En somme, je me sentais fort malheureuse; le monde me semblait bien +morose, bien insignifiant! + +Le coup decisif arriva ainsi: + +Ce soir-la, malgre mes doutes, j'avais fait comme les autres, car il y +avait derriere moi tout un petit peuple encore credule que je regardais +avec un melange d'ironie et d'envie. + +--Apres tout... qui sait? argumentai-je en moi-meme, c'est peut-etre +toujours vrai... Le bon Dieu est bien bon, et si puissant! Qu'est-ce qui +empeche qu'il envoie lui-meme, directement, son expert et fidele _Santa +Claus_, distribuer les recompenses a ses petits enfants? Du reste, je +vais bien voir. Mes yeux veilleront plutot toute la nuit. Il faudra +enfin que cela s'eclaircisse! S'il en vient un autre que l'envoye du +ciel, il ne m'echappera pas celui-la! + +Ma surveillance d'ailleurs ne faisait pas que de commencer a s'exercer. + +Toute la journee, moi-meme, j'avais voulu etre portiere. Les allants et +venants, les paquets petits et gros, les colloques suspects, tout fut +note avec soin, sans trahir pourtant d'indices revelateurs. + +Mon scepticisme palissait; mes illusions reprenaient vigueur. + +--Je vais bien voir! me repetais-je tandis qu'on emportait la lumiere, +que les innocents qui m'environnaient se mettaient a ronronner et a +marmotter des choses inintelligibles en leurs reves d'or, je vais bien +voir! + +Mon Dieu qu'il en coute de voir quand il fait nuit, que la pendule +vous berce obstinement de son monotone tic-tac, que le sommeil caresse +doucement le bord de vos paupieres, engourdit sans bruit vos pensees! + +Mon Dieu, que c'est difficile de ne pas oublier son inebranlable +determination, de ne pas ceder a la persuasive et commode logique du +consolant Morphee! J'y mis pourtant toute mon energie; ma vigilance +ne s'etait pas ralentie pour la peine d'en parler, au moment ou, vers +minuit, l'on vint mettre dans le corridor la veilleuse dont une lueur se +projetait justement sur la rangee de nos bas encore vides. + +--Je vais bien voir! fis-je avec un redoublement d'anxieuse emotion... + +Rien d'inusite ne se passe. Quelqu'un qui rentre dans sa chambre, un +silence profond, prolonge... + +Tout plaide en faveur de _Santa Claus_. + +J'ecoute encore... rien... Je me rassure, ma tete inquiete et tendue +retombe souriante sur l'oreiller; tous les chers fantomes rentrent en se +bousculant joyeusement dans mon cerveau rasserene. + +_Santa Claus_ triomphe. II s'avance deja dans mon reve, radieux, courbe +sous un fardeau monstrueux, riant malicieusement dans sa longue barbe +blanche de givre et d'antiquite. + +Oh, le beau moment! + +Je savais bien que ces gens-la mentaient qui disaient avec de mauvais +sourires: + +--Il n'y a pas de _Santa Claus_! Est-ce que le bon Dieu se mele de +cela?... + +On a beau dire, personne ne devine si bien nos souhaits et nos desirs +intimes pour cacher adroitement dans nos bas juste les choses que nous +voulons. + +Cher vieil ami! J'aurais voulu lui sauter au cou tant je le trouvais bon +d'etre revenu! + +Oh! il devait bien avoir dans ce grand sac, de beaux patins pour moi! Je +les lui avais demandes avec tant d'instances! + +Avais-je dormi longtemps quand un bruit soudain me fit ouvrir les yeux? +Je l'ignore. + +C'etait un son metallique qui m'avait reveillee. Avant d'avoir pu +recueillir mes esprits et de m'etre rendu compte de ce qui arrivait, +j'avais vu l'ombre du nez paternel effleurer rapidement la muraille; +j'entendis en meme temps le battement d'une pantoufle qui retraitait en +hate.... + +C'en etait fait a jamais de mes reves merveilleux. Ils s'etaient effaces +avec l'ombre susdite!.... + +II n'y eut, pour me consoler de la decevante realite, que les patins que +je trouvai des l'aube, gisant sous mon clou particulier et dont la chute +intempestive m'avait si douloureusement eclairee sur le prosaisme des +choses d'ici-bas. + +Que de cruelles lecons m'a depuis donnees la vie, sans avoir pu epuiser +pourtant mon fonds de poetiques illusions, tant on en amasse en ces +folles annees de l'enfance. + +En l'honneur de ce premier de l'an, a ceux qui m'ont lue, je souhaite, +comme recompense, de n'avoir pas trop d'oreilles pour les sinistres +avertissements de cette vieille blasee qu'on nomme l'Experience. Libre a +eux de ne pas croire a _Santa Claus_; mais au moins qu'ils lui trouvent +des adeptes en leurs petits enfants, en reconnaissance des grandes joies +dont nous lui avons tous ete redevables. + + + + +LE REVE D'ANTOINETTE + + + +_A ma niece._ + +Quatre fois j'ai vu, quand c'etait le printemps, les grosses branches +noires se revetir de feuilles, et, fieres de leur nouvelle toilette, +l'agiter avec un gai froufrou en se pavanant au-dessus de ma tete, et +les oiseaux tout joyeux revenir endormir leurs petits dans les berceaux +de mousse neuve, au milieu des feuilles fraiches. + +Quatre fois j'ai vu, suspendues aux arbres, les corbeilles renouvelees +de fleurs blanches et roses que le petit Jesus y accroche au mois de +mai. + +Quatre fois aussi, depuis ma naissance, le tapis blanc de l'hiver s'est +etendu sur la terre nue et laide pour la cacher a nos yeux attristes.... + +J'ai bien hate de vous faire part de ce qui me preoccupe; mais je tenais +a vous dire cela auparavant, afin de vous donner une idee de mon age. + +Le calcul n'est pas difficile, et si vous etes un peu perspicace, vous +avez devine que j'ai eu mes quatre ans au mois de juillet dernier.... + +C'etait la veille du jour de l'an; il s'agissait pour maman de m'amener +a la ville pour m'acheter une coiffure... Le petit frere malade l'avait +empechee de s'en occuper plus tot. + +Le detail peut paraitre futile, mais il est tres important. La suite de +mon recit le prouvera. + +A deux heures, j'etais habillee, mais d'une drole de facon! Ne +trouvez-vous pas--Je le demande aux personnes de mon age--que les meres +ont une tendresse bien chaleureuse? Je l'appelle ainsi, parce que leur +sollicitude et leur frayeur du froid les portent a nous emmitoufler de +maniere a nous faire perir par un exces pour eviter l'autre. + +Je ris beaucoup quand, au moment de partir, je m'apercus dans la glace. + +Un vrai peloton de laine!... + +De mes boucles blondes, pas une n'avait ose s'echapper sous le triple +tour du nuage bleu qui m'enveloppait la tete. Mon nez, enfoui dans tout +ce lainage, paraissait si peu, que c'etait a faire croire que je n'en +avais pas. + +On ne m'avait laisse que les yeux de libres, car on savait que cela me +ferait tant de peine de ne rien voir... + +C'etait deja assez triste de ne pouvoir parler!... + +Ma bouche, il ne fallait pas y songer! Elle avait assez a faire de +respirer a travers tout ce qui la couvrait. + +Enfin nous montons en voiture; puis, glin! glin! les grelots resonnent, +et nous glissons vite sur la neige unie. + +Oh! que de jolies choses partout! Des equipages par centaines, de belles +dames, des petits enfants drolement encapuchonnes comme moi!... Et, +dans les vitrines, que de merveilles! Des chevaux superbes qui semblent +attendre leur maitre; a cote, des familles de poupees, les bras tendus +et les yeux grands ouverts, comme pour appeler et chercher leurs petites +meres parmi tous les enfants qui defilent devant elles. + +A la fin, la voiture s'arrete, et Jacques, me prenant dans ses bras, me +depose sur le seuil d'un grand magasin. + +Une demoiselle, habillee de noir, avec beaucoup de colliers et des +cheveux frises qui lui descendent dans les yeux, s'avance vers nous. + +A la demande de maman, elle nous apporte plusieurs bonnets qu'on +commence a m'essayer. + +Je n'ai pas besoin de vous dire que je profitai de ce moment de liberte +pour raconter tout ce que j'avais vu! + +Apres m'avoir mis, ote et remis bien des choses plus ou moins +pyramidales, il se trouva qu'une certaine coiffure, que la demoiselle en +noir appelait tres a la mode, sembla plaire davantage. + +--Combien? + +--Cinq piastres seulement! fit la demoiselle frisee, avec un air tres +aimable et d'un ton engageant--un peu comme Marguerite quand elle veut +me coucher et que je n'ai pas sommeil. + +Petite mere ouvrit des yeux plus grands que d'ordinaire. + +--C'est bien cher! + +--Remarquez que la peluche de soie est tres dispendieuse, Madame, +observa la marchande avec dignite, en flattant le bonnet sur ma tete, +comme on caresse un petit chat. Celle-ci est de qualite superieure.... +Puis, cela va si bien a votre joli bebe! continua-t-elle en se penchant +pour me voir... Et c'est chaud. Cela couvre entierement les oreilles... + +Elle dit encore beaucoup de choses en tournant et retournant le bonnet +tres a la mode. + +Pendant ce temps, maman versait sur la table un grand nombre de sous +blancs que la demoiselle frisee donna a un monsieur en lui disant: +Cache! [2] + +[Note 2: Cash, mot usuel dans le commerce canadien, pour appeler les +preposes a la caisse qui font la monnaie.] + +Elle avait peur que nous ne les reprissions, probablement. + +Je ne puis vous dire tout ce que je vis d'etonnant dans cet apres-midi! +J'etais fatiguee de tant regarder, et me sentis presque heureuse quand +maman monta dans la voiture une derniere fois en disant a Jacques de +nous reconduire chez nous. + +Une multitude de lumieres brillaient partout. + +Les rues etaient remplies de monde, de voitures, et de bruit. + +Tout a coup, a l'angle d'une rue, au milieu d'une foule de personnes +qui passaient en riant et parlant tres haut, que croyez-vous que +j'apercus?... Une maman tres vieille, avec sa petite fille, appuyees au +mur d'une grosse maison. + +La mere avait les yeux fermes et mettait sa main sur l'epaule de son +enfant. + +Elle, la pauvre mignonne, avait une robe bien laide et toute dechiree, +un vilain mouchoir sur sa tete; ses mains etaient nues. Elle avait des +grands yeux bleus pleins de larmes, qu'elle levait parfois en tendant sa +petite main rougie vers les passants qui ne la regardaient pas. + +Oh! qu'ils etaient mechants! + +Quand je la vis ainsi grelottante et si triste, je frissonnai moi-meme +sous mes flanelles. + +Je fis un grand effort pour designer la pauvrette; mais comment remuer +sous les robes pesantes qui m'entortillaient et m'emprisonnaient +completement! + +J'essayai de crier, mais le bruit de la rue couvrit ma voix. D'ailleurs, +nous allions tres vite, et la petite mendiante disparut... + +Je pleurai tout bas, et j'y pensai longtemps. + +A la fin, comme j'etais bien fatiguee, je m'appuyai sur le bras de +petite mere, et ne vis plus qu'a demi les lumieres qui dansaient en +fuyant. + +Jacques me porta dans la maison. Papa nous attendait, et tout le monde +se mit a table pour diner. + +Je fus d'une sagesse exemplaire ce jour-la! + +C'etait charmant de voir comme je ne parlais pas, moi qu'on gronde +toujours pour trop bavarder!... Je ne mangeais pas beaucoup non plus, +on trouvait cela bien singulier, car habituellement j'ai l'appetit d'un +gros loup. + +A la verite, je me sentais bien pesante, et ma tete alourdie avait des +envies folles de tomber sur l'epaule de maman. + +--Comme je serais bien dans mon lit! me disais-je tout bas. + +Marguerite m'amena avant qu'on eut fini. + +Je me laissai faire sans pleurer, ce qui est tres rare; et, quand elle +me deposa dans mon lit tiede et mollet, l'egoiste Antoinette s'endormit +sans songer a la pauvre cherie qui avait faim la-bas, dans la grande rue +froide. + +Soudain, quelque chose passe devant moi en m'effleurant... C'est un +quelqu'un mysterieux, vetu d'une longue tunique blanche et vaporeuse. +Marguerite m'assure que c'est mon ange gardien. + +Sa douce figure me sourit et m'invite. Fascinee par cet appel +irresistible, je mets ma main dans celle qu'il me tend, et nous nous +envolons doucement tous les deux... + +Me voila de nouveau dans les rues claires et bruyantes. + +Je ne sais comment il se fait que le joli bonnet de peluche est sur ma +tete!... Maman, craignant toujours les intemperies de l'hiver, me l'aura +mis a mon insu au moment du depart, je suppose. + +Nous avions voyage a travers la ville eblouissante pendant quelques +instants seulement, quand mon compagnon s'arreta... J'avais devant moi, +qui?... la petite mendiante! + +Sa main glacee est tendue, et ses yeux humides m'implorent. La vieille +pleure aussi, les yeux toujours fermes. Elle est bien lasse et s'appuie +pesamment sur l'epaule fatiguee de l'enfant. + +Pauvre petite, je pouvais enfin contempler ce doux regard si triste qui +m'avait tant emue! + +Je la caressais affectueusement en essuyant ses larmes et en l'appelant +soeur cherie. + +Je voyais de pres aussi le vieux haillon noue sous son menton, et qui +cachait si imparfaitement ses oreilles que souffletait la bise glacee. +Je l'avais enleve pour mettre mon bonnet tres a la mode sur sa jolie +tete, mais elle, l'otant aussitot, me le rendit avec un sourire navre: + +--J'ai bien froid, dit-elle, mais nous avons tellement faim, grand'maman +et moi!... et son regard, sa main ouverte nie suppliait encore... + +--Un sou, un pauvre sou, s'il vous plait! murmura sa compagne en +gemissant. + +Que faire!... Je regardai la douce figure; elle souriait toujours, mais +restait muette. + +Une idee me vint tout a coup a l'esprit. + +--Pourquoi prodigue-t-on sans remords tant de sous blancs pour les +coiffures de certaines petites filles, tandis qu'il en est qui n'en ont +meme pas pour acheter un morceau de pain lorsqu'elles se sentent mourir +d'inanition! + +Cela me parut absurde, et je resolus d'aller tout de suite rendre +son mechant bonnet a la demoiselle, afin de rapporter les sous a la +pauvrette. + +Apres avoir couru longtemps, cherchant en vain le magasin aux bonnets, +je m'arretai, desolee, haletante, a bout de forces; puis, a la pensee +de celles qui m'attendaient la-bas, le coeur palpitant d'esperance, je +repris ma course sterile.... + +Le matin, a mon reveil, petit frere gazouillait dans son berceau, non +loin de moi, et je voyais les vitres, toutes rouges et d'or, etinceler a +travers le rideau de mon lit. + +En ouvrant bien les yeux, je decouvris a mes pieds une ravissante +poupee!... Le plus joli bebe, avec une masse de cheveux bruns, frises +comme une toison! + +Folle de joie, je me mis a courir pour montrer dans toute la maison le +cadeau du Petit Jesus. + +J'embrassais tout le monde; je bercais mon joli bebe en chantant; je +caressais ses boucles soyeuses en lui contant toutes sortes de choses. + +Ah! j'etais bien heureuse! + +En regardant les yeux bleus de Mimie (ma poupee avait ete baptisee tout +de suite, naturellement), certain souvenir qui me revint me rendit toute +triste... + +--Papa, dis-je, en jetant mes bras autour de son cou, veux-tu me faire +un bien grand plaisir? + +--Mais oui. On ne refuse rien a sa petite fille le jour de l'an, +repondit ce cher petit pere, qui me gate beaucoup, parait-il, que +desires-tu? + +Je racontai alors tout ce qui s'etait passe, et, joignant mes mains avec +ferveur, comme pour prier le bon Dieu, je le suppliai de nous amener les +deux mendiantes pour les rechauffer et me laisser partager mes bonbons +avec la douce enfant. + +--Mais nous ne les connaissons pas, cher ange, objecta mon pere en +m'embrassant avec tendresse. + +--Oui, oui, reprit maman, je crois les connaitre. Cette pauvre aveugle +est l'aieule et le seul support de six orphelins, dont la mere est morte +de privations l'automne dernier. + +--Veux-tu, petite mere? repetai-je tout bas. + +Elle me prit sur ses genoux et me pressa sur son coeur, en promettant de +m'accorder tout ce que je demanderais. + +Apres la grand'messe, en effet, on revint me chercher. + +Je m'installai dans la voiture, paree de mon fameux bonnet de peluche, +munie d'un cornet de bonbons, et accompagnee de mademoiselle Mimie, qui +faisait des grands yeux etonnes en se trouvant dehors. + +Jacques nous deposa dans une petite rue que je n'avais jamais vue, +devant une vieille masure. + +Oh! que c'etait noir et triste la-dedans! Pas de feu, pas de lits +blancs, rien!... Tous les petits freres, appuyes sur les genoux de la +grand'mere, pleuraient amerement en lui demandant du pain. Marie (c'est +le nom de la mendiante) avait ses bras autour du cou de son aieule. + +Jacques tira de dessous le siege de la voiture un grand panier qu'il +emporta dans la maison. + +Figurez-vous que maman y avait entasse des robes, des bas, des gateaux, +du vin, du pain, des poulets, des bonbons... Je donnai tous les miens +aux petits freres, qui me faisaient rire. aux larmes en les avalant tout +ronds. + +Je pretai aussi ma poupee a Marie. Elle osait a peine y toucher, et +disait avec admiration a la vieille aveugle: + +--Oh! grand'mere! si tu voyais comme elle est gentille. Un vrai bebe +vivant! + +La pauvre grand'maman pleurait, elle... C'est drole comme les vieilles +gens pleurent toujours, meme quand ils sont heureux. + +Elle tenait les mains de maman et disait en secouant sa tete blanche: + +--Que le bon Dieu vous benisse, bonne petite dame! Que le bon Dieu vous +benisse! + +Elle repetait constamment les memes paroles en sanglotant. + +Mais les orphelins etaient bien heureux. + +Ils devoraient les tartines que Marie leur distribuait, et allaient tous +en offrir un morceau a leur bonne vieille maman. + +--Ne sois pas triste, grand'mere, nous n'avons plus faim! criaient-ils +tous ensemble, sans toutefois perdre l'occasion d'enlever d'enormes +bouchees a leurs gateaux ebreches. + +J'aurais voulu passer la journee a les regarder faire. Maman interrompit +ma contemplation en me prenant par la main pour me conduire vers la +vieille femme assise pres de l'atre sombre. Elle m'approcha tout pres de +celle-ci et dit en lui touchant l'epaule: + +--Benissez-la! C'est elle qui m'a amenee ici. + +L'aveugle se leva toute chancelante, et, posant sur ma tete ses mains +qui tremblaient, elle prononca lentement ces mots: + +--Ange du bon Dieu, soyez benie!.. + +Petite mere lui aida a se rasseoir et m'entraina hors de la maison. + +Les dernieres paroles que j'entendis avant que la porte se refermat sur +nous furent celles-ci: + +--Que le bon Dieu vous benisse! Ainsi-soit-il! + + + +LE JOUR DE L'AN + + + +_ Pour les sept petites filles de Monsieur L. O. David, depute._ + +Assurement tous les petits enfants connaissent cette fete! + +Elle est belle, elle est radieuse pour le plus grand nombre. Elle ramene +l'excellent vieux _Santa Claus_ avec des tresors fabuleux entasses dans +ses poches immenses et inepuisable. + +Quelques-uns, helas! ne connaissent de ce jour que les privations, plus +cruelles par leur contraste avec la joie de tout le monde. + +Ces malheureux petits pauvres que _Santa Claus_ ne connait pas, qui +ne trouvent jamais, jamais rien dans leur soulier, c'est aux enfants +heureux de les consoler, de se constituer leur Providence visible. + +Le Petit-Jesus, lui qui n'oublie personne, voit leurs larmes. Il les +recueille toutes; il les change en des perles magnifiques dont il forme +des couronnes plus belles que celles des anges car les anges qui ne +pleurent jamais n'ont pas de perles a leurs couronnes. Puis, quand ses +amis dorment, il les vient chercher et les amene avec lui au ciel, pour +leur montrer ces precieux joyaux et les ailes faites de la gaze des plus +blancs nuages, qu'il garde pour eux. + +Parmi les petites filles qui attendaient avec anxiete la joyeuse fete de +l'enfance, il en etait sept qui, fort probablement, auraient ete forcees +de renoncer aux etincelantes couronnes du Petit-Jesus, lesquelles ne se +gagnent absolument qu'au prix des soupirs et des peines, n'eussent ete +les pleurs que leur faisait verser parfois la compassion. Et ceux-la +valent presque, aux yeux de Dieu les pleurs de la misere. + +Heureusement, les nobles emotions de leurs ames sensibles au malheur, +achetaient pour elles ces celestes recompenses. + +Car des larmes!... d'honneur! c'etait un article rare sous leur toit. + +Hors le cas de pitie, elles n'en faisaient usage que juste ce qu'il faut +pour baigner le sourire, en vue d'obtenir les objets de leurs voeux. + +On sait que c'est un principe de diplomatie qui a cours chez cette +petite engeance, qu'un attrait irresistible a ajouter a sa requete est +celui d'un regard suppliant a travers des pleurs. + +Et c'est d'excellente politique. + +Le moyen de resister, je vous le demande, a tant de beaux yeux emus qui +prient avec une si gentille ferveur!... + +Le bon Dieu ne l'a pas encore trouve, lui qui est bien plus fort que les +hommes. + +Mais en ce grand jour du "JOUR DE L'AN", il n'etait pas besoin de ruse +ni de stratagemes pour etre heureux! + +Mon Dieu! que de tresors enfouis dans ces petits bas longs comme rien, +mais si precieux pourtant avec leur riche et abondante _cargaison_! + +Quel bon genie avait donc pu deviner les desirs secrets de chacune +pour deposer mysterieusement a son chevet pendant la nuit, l'objet si +ardemment souhaite?... + +Il n'y avait qu'un "bon Jesus" pour realiser des reves si follement +ambitieux... pour verser si genereusement autant de merveilles entre +leurs petites mains! + +Les jolies fillettes adoraient, je vous le jure, ce cher bienfaiteur, ce +prodigue ami des enfants sages et bons comme elles. Elles aimaient aussi +de tout leur coeur leurs parents. + +Une pensee leur vint donc tout a coup, qui faillit compromettre +l'extreme felicite dont elles jouissaient. Pourquoi le cher papa, +pourquoi la belle maman ne recevaient-ils pas, eux aussi, des cadeaux du +ciel!... + +Leurs bons petits coeurs se gonflerent a cette reflexion. + +Et l'attrait de toutes les choses prodigieuses etalees devant elles +disparut soudain. + +La plus jeune des bebes, dont le bonheur s'etait incarne sous la forme +de mille animaux mignons reunis en une arche de Noe lilliputienne, +laisse la son vaste troupeau gisant par terre dans une attitude de +desorganisation et d'inquietude, comme s'il n'avait jamais ete sauve du +deluge, et que tout etait a recommencer. + +Par le plus bienvenu des hasards, entrerent a ce moment dans la chambre +qui renfermait tant de desespoirs, les heureux parents de cette +interessante famille. + +La tristesse se fondit comme par enchantement sous une pluie de baisers. + +--Nous en avons eu a profusion des presents du ciel! leur dit en +pleurant de bonheur leur mere--les joyaux inestimables, les tresors que +le bon Dieu nous a donnes, mes anges... c'est vous!... + + + + +NOEL + +_Deux souliers_ + +Le petit Noel, au bout de sa tournee, s'arretait indecis devant deux +souliers qui lui restaient a remplir. + +Et pourtant, rarement il hesite, car c'est son metier de semer a pleines +mains le bonheur sur sa route, et le bienfaisant genie a pour cette +tache delicate les graces d'etat. + +Jamais, depuis qu'il avait commence sa carriere, depuis qu'il avait ete +charge de rappeler au monde le glorieux anniversaire en repandant les +tresors de la charite divine, jamais il ne s'etait trouve en pareille +perplexite. + +C'est que pour un seul cadeau qui lui restait, il y avait encore deux +souliers a combler. + +L'un etait une merveille. + +La mule d'une sultane n'est pas plus precieuse, et Cendrillon en aurait +avec plaisir chausse son second pied. + +Il etait fait de peluche brodee d'argent, et, sur le noeud de satin, +nuance comme une fleur, qui l'ornait, un papillon reposait dont les +ailes semblaient avoir garde des reflets d'aurore. + +Cambre sur son fier talon, touchant a peine le sol du bout de sa pointe +effilee, ce soulier ne semblait avoir emprisonne jamais que le pied +d'une fee mignonne, qui l'aurait laisse tomber a terre en s'elancant +vers son mystique royaume. + +Mais, ce qui surtout faisait ressortir la grace exquise de l'adorable +sandale et qui en meme temps embrouillait completement les idees de +l'excellent petit Noel, c'etait le contraste du voisinage. + +A cote de ce chef-d'oeuvre d'elegance et de luxe, gisait, sur le tapis, +le plus roturier des sabots. + +Lourd, use, crotte, il semblait durci au feu, apres avoir ete trempe aux +bourbiers des rues. + +Pauvre petite ruine! peut-etre au demeurant etait-elle plus a plaindre +qu'a mepriser pour sa laideur.... + +Comme il avait du vaillamment patauger, trottiner et courir pour etre +ainsi sali et morfondu, le pauvre sabot! Mais, que venait-il faire ici? +Et pour qui reclamait-il les faveurs du petit Noel? + +Celui-ci voyait bien devant lui--sommeillant dans leurs lits +respectifs--deux enfants, aussi dissemblables d'attitude et de nature +que l'etaient le soulier merveille et le grossier sabot; mais cela ne +tranchait pas son embarras. + +Dans un berceau duvete, tendu de soie et de gaze blanches, vaporeuses +comme les visions d'un reve, une enfant reposait. + +Elle ressemblait aux anges qui ornent les autels, tant elle etait belle +et pale. Pas un soupir, pas un mouvement ne trahissait la vie sur sa +figure ideale. Son repos etait une extase. + +Tout aupres, dans sa camisole de bure, une fillette rose dormait +heureusement, la tete appuyee sur son bras potele. + +Ses cheveux en broussaille cachaient a demi son visage, et flottaient +comme une poussiere d'or sur l'oreiller. + +Parfois un plus long soupir accentuait sa respiration; ses bras nus +s'etiraient avec aise, ses levres closes, rouges comme un fruit mur, +s'ouvraient en un sourire de beatitude, ses petons dodus repoussaient la +couverture, puis la bouche rieuse se reformait en une fleur vermeille, +les menottes disparaissaient dans la brume blonde des cheveux, les +petits pieds blancs, devenus frileux, allaient s'enfouir sous les +lainages; et l'enfant se pelotonnait voluptueusement dans la tiedeur de +son nid. + +En la contemplant, le petit Noel cherchait a s'expliquer le mystere de +ce bizarre rapprochement. + +Il supposait bien, lui qui connait intimement le bon Dieu, et qui +sait que sa toute-puissante Providence ne s'amuse pas a de futiles +espiegleries, il soupconnait fort, dis-je, un dessein de la misericorde +divine. + +Et cependant!... repetait-il d'un air songeur en regardant le bebe +mignon, qu'il etait bien pres de trouver importun. + +Un grand sac degonfle pendait au cou du celeste emissaire, et chaque +fois que ses yeux tombaient sur le bon diable de vieux sabot, sa main +instinctivement tatait ce sac vide. + +C'etait, selon toute probabilite, celui qui avait contenu les presents +reserves aux souliers de cette categorie. + +Deja l'aube discrete glissait a travers les tenebres ses lueurs lactees. + +Bientot le sommeil, agite de reves fantastiques et de visions +eblouissantes, allait fuir les paupieres enfantines, empressees de +s'ouvrir aux belles choses deposees a leurs pieds par la munificence du +petit Noel. + +Il fallait se hater. L'ami de l'enfance allait etre pris en flagrant +delit de visibilite, et cela, il ne l'aurait pas voulu pour une couronne +de seraphin! + +Chacun a son orgueil. Celui de cet excellent esprit est d'expedier +la besogne qu'on lui confie, d'une facon irreprochable, et surtout +promptement. + +Jamais il n'a ete surpris par le jour. Le flambeau que le bon Dieu lui +prete pour guider sa course a travers les ombres, c'est l'etoile qui +conduisait autrefois les trois rois d'Orient a la creche du Sauveur. + +Voyant que ses deliberations mentales ne l'amenaient a aucune conclusion +satisfaisante, l'envoye du ciel eleva vers Dieu son pur esprit, et +sollicita une inspiration. + +Il eut alors l'intuition du decret divin; + +Le sac qu'il avait cru vide fut ouvert, et son bras s'y plongea jusqu'a +l'epaule pour en retirer un petit paquet mysterieux. + +Alors les innombrables bibelots qui avaient ete primitivement destines +a l'opulente pantoufle furent divises en deux lots, et les mandataires +muets qui, gisant sur le tapis, reclamaient tacitement leur butin, en +recurent chacun une part egale. + +Puis, louant le Createur de son ingenieuse et tendre generosite, le bon +petit Noel brisa le cachet de l'enveloppe enigmatique dont il avait +devine le contenu precieux. + +Aussitot, une poudre doree s'echappant de ses doigts, tomba dans la +sandale de peluche, puis dans le miserable sabot. + +Tout ce qui restait d'ombres dans la piece s'evanouit devant le +poudroiement irise de cette poussiere merveilleuse, mettant partout des +rayonnements. + +La fillette rose, blottie dans la profondeur des coussins, en devint +toute resplendissante, et l'ange pale qui dormait a cote s'anima, se +transforma tout a coup, sous le feu des reflets magiques. + +Un sang nouveau sembla s'infiltrer dans ses veines et colorer d'incarnat +les lis de ses joues. La vie refleurissait en cette frele creature. + +Le petit Noel s'etait envole sans bruit. + +Deux voix enfantines eclaterent ensemble comme un delicieux chant +d'oiseaux, emplissant le vaste palais d'echos inconnus. + +En meme temps une mere folle de joie accourait, elevait dans ses bras +son enfant ravivee, et s'ecriait en la pressant passionnement sur son +coeur: + +--Ma priere est exaucee! Soyez beni, Seigneur! + +"Qui donne au pauvre prete a Dieu", dit un touchant enseignement. Dans +le cas actuel, le tout-puissant debiteur avait royalement solde sa +dette, rendant un tresor pour une obole--une vie chere pour un abri +donne a l'orphelin. + +Le partage avait ete judicieusement fait par le delegue de la +Providence. Les deux souliers, sans distinction d'elegance ou de +difformite, avaient ete surcharges de bonbons et de jouets. + +Tout cela etait merveille et nouveaute pour la naive proprietaire du +vilain soulier. + +La veille, dans le tumulte d'une grande rue, un groupe de passants +l'avait separee de sa mere. Voulant la rejoindre et courant en tous sens +la pauvre mignonne se perdit. + +Alors lasse et desolee, elle s'arreta et se mit a sangloter dans son +chale, murmurant tout bas l'appel qu'elle avait longtemps repete avec +des cris dechirants: + +--Maman! maman! soupirait-elle comme une invocation, tandis que son +petit coeur eclatait. + +Soudain, elle sentit que l'on abaissait doucement ses mains. Une grande +dame, toute enveloppee de fourrures, penchee vers elle, lui demandait +tendrement: + +--Pourquoi pleures-tu, mon enfant? + +Cette belle femme douce et triste l'avait fait monter dans une superbe +voiture, et l'avait emmenee en un palais eblouissant ou la pauvresse +fut choyee, dorlotee, a un tel point que le souvenir de son malheur en +devint moins cuisant. + +Elle avait aussi trouve, sous le toit hospitalier de sa bienfaitrice, un +ange consolateur. + +C'etait une enfant frele, avec de grands yeux pensifs ou il y avait +quelque chose de profond et de serein qui etonnait, en la subjuguant, la +simple fillette. + +La belle dame contemplait avec attendrissement ces deux gracieuses +creatures s'observant avec curiosite et causant en leur langage +d'oiseaux. + +Elle vint se mettre a genoux pres du joli groupe, et ses yeux tout +pleins de larmes, allant de l'une a l'autre, semblaient les comparer. + +--Que je serais heureuse! repetait-elle, que je serais heureuse! + +Prenant entre ses mains la tete angelique de sa fille et la baisant avec +tendresse: + +--Prie le bon Dieu avec moi, qu'il te fasse ressembler a cette chere +petite! lui dit-elle. + +Les ames innocentes s'entendent bien entre elles. Les deux bebes +devinrent bientot les plus grandes amies du monde. L'une essuyait les +larmes de l'autre, qui finissait par sourire aux caresses de sa douce +protectrice. + +Quand sa belle amie mit sa precieuse pantoufle sur le foyer, la pauvre +enfant perdue l'imita naivement, et les compagnes, gentilles a ravir +dans leur posture d'anges, joignirent les mains et prierent ensemble le +petit Noel de s'en souvenir. + +Comme on l'a vu, leurs voeux furent accomplis. + +Apres avoir curieusement parcouru, scrute et explore le logis magnifique +qu'elle occupait depuis la veille, la grosse fillette s'orna sans rien +dire de tous les presents qui avaient plu dans son sabot, jeta de +travers sur ses epaules le vestige fane qu'elle appelait "son chale", +posa sur le buisson inextricable de ses boucles un bonnet de laine, et +se presenta, ainsi equipee, devant un grand laquais qui se tenait debout +dans l'antichambre: + +--Je veux voir maman, declara-t-elle en levant vers lui sa figure +ingenue. + +--Ou demeure-elle, ta mere? demanda le laquais ironique sans se +deranger. + +--Je trouverai bien. Ouvrez-moi seulement cette grande porte. + +Le serviteur galonne se mit a rire en analysant le bizarre accoutrement +de son interlocutrice. + +Elle le regardait avec ses grands yeux naifs, et attendait. Quand, a +la fin, il se decida a ouvrir les deux enormes battants de la porte +massive, elle se retourna une derniere fois vers sa compagne, lui sourit +doucement en maniere d'adieu, et, serrant plus fortement ses tresors, +pour ne pas les perdre en route, elle partit en courant. + +C'est alors que le petit sabot se remit a patauger en expert, et que les +polichinelles et les poupees, etroitement emprisonnes entre ses bras, +eurent leurs cheveux joliment ebouriffes par les collisions diverses +qu'ils subirent avec les passants, les poteaux de reverberes, que +sais-je encore! + +Et, ma foi, tout etait pour le mieux. + +Ces personnalites elegantes, en leur mise irreprochable, se fussent +trouvees bien depaysees dans le logis ou les conduisait leur petite +maitresse. + +L'emmelement de leurs chevelures, et les menues avaries que recurent +leurs toilettes pendant le trajet, les firent accueillir comme de la +famille chez leurs nouveaux hotes. + +Apres une tres longue course, notre amie s'arreta devant une bicoque, et +frappa la porte du pied en appelant sa mere. + +Elle tomba dans les bras de celle-ci, toute bourree de ses cadeaux, +cherchant a les garantir jusque dans la chaleur de l'etreinte +maternelle. + +Aux questions empressees: "D'ou viens-tu, chere enfant? Qu'as-tu fait? +Ou as-tu passe la nuit?" la fillette ne repondait rien. Elle exhibait a +ses petits freres son riche butin, ses yeux brillant du plaisir de se +retrouver dans la misere et l'intimite de sa cahute. + +La rentree de la chere absente avec son attrayant cortege chassa le laid +fantome du desespoir qui etait venu s'asseoir au foyer. + +La mere ravivee, bercant longuement entre ses bras le bebe retrouve, +oublia toutes les angoisses des dernieres heures. Le bonheur qui +n'attendait que ce signal eclata dans la masure un instant assombrie... +Car le petit Noel avait aussi passe la, jetant dans les sabots la +semence d'or qui donne la paix du coeur, l'insouciance heureuse et la +fraicheur coloree d'une vigoureuse jeunesse. + +Pour recompenser la charite d'une mere, Dieu avait donc mis dans un +palais le don inestimable qu'il reserve a ses amis les pauvres. Il y +avait depose le rare bien, l'unique tresor en cette vallee de larmes. + + + + +LE JOUR DE L'AN AU CIEL + + + _A mes trois petites amies, + Heva, Constance et + Marie-Paule,_ + +Au ciel il ne fait ni jour ni nuit. Dans cet heureux sejour luit +constamment une splendide lumiere, faite de toutes les aurores que le +bon Dieu garde en reserve pour nous les dispenser une a une, de tous +les rayons que nous verse journellement sa munificence sans jamais en +epuiser le tresor, et de tous les astres eblouissants qui lui restent a +semer encore dans les espaces azures. + +A la verite, tout cela serait bien insuffisant pour eclairer l'immensite +du celeste royaume, si la toute-puissance du Createur lui-meme ne +l'illuminait d'un divin et suave reflet devant lequel le soleil palit. + +C'est bien beau le paradis!... C'est si beau, si beau, que les hommes +n'osent pas essayer de le decrire! + +Pourtant, a certains moments, parait-il, le ciel retentit d'harmonies +inaccoutumees, et semble encore, si c'est possible, rayonner de clartes +plus magnifiques. Le jour de Noel, par exemple, c'est grand gala, +assure-t-on. + +Je vais vous dire ce qui m'est arrive, a travers les nuages des +enivrants echos de ces fetes. + +Les lyres d'or des seraphins vibraient encore des accents du beau +concert de Noel. + +Deja les elus les plus anciens--semblables aux bons vieux serviteurs qui +ne s'attardent jamais dans l'accomplissement d'un devoir--se relevant de +leur longue adoration aux pieds de l'Enfant-Jesus, dont c'etait la fete +speciale, songeaient a retourner a leurs postes respectifs. + +Saint Pierre regagnait sa loge de concierge d'un pas alerte. (On sait +qu'au ciel, le grand age n'est pas un fardeau.) + +Sainte Cecile, qui s'etait particulierement surpassee par des elans +d'extatique inspiration, remettait sa harpe dans son riche etui. + +Les petits anges folatres, reprenant leurs jeux, se poursuivaient en +agitant leurs ailes blanches, jusqu'aupres de de la belle Vierge qui +souriait a leurs ebats, et sous la surveillance du grand maitre des +angeliques legions, sain Michel. + +Le vainqueur de Satan conservait l'allure formidable qui convient a +un heros guerrier. Il n'effrayait pas cependant, avec son grand +glaive--celui precisement qui lui servit dans son fameux combat avec +Lucifer--les petits soldats de son armee; quelques-uns d'entre eux +se refugiaient jusque dans les plis de ses ailes pour echapper aux +espiegles assauts de leurs freres. + +--Ah! maintenant, disait a d'autres bienheureux un beau vieillard, il me +faut songer a mes enfants de la-bas! + +Savez-vous qui il appelait ainsi, ce beau vieillard? et soupconnez-vous +un peu ce qu'il pouvait etre lui-meme? + +Ce venerable personnage n'etait autre que le fameux _Santa Claus_. Et +_ses enfants_?... C'etaient vous, c'etaient toutes les fillettes sages +qui ont merite des etrennes. + +Mes cheres amies, je ne voudrais pas etre obligee de vous enumerer +toutes les choses inouies, renfermees dans le magasin aux etrennes dont +notre vieil ami avait la charge. + +Cela me prendrait bien plus de temps qu'il ne lui en fallut pour les +verser toutes dans ses enormes sacs. + +Vous savez les superbes caresses que les fees d'autrefois faisaient +surgir de modestes citrouilles, et les toilettes magiques qu'elles +donnaient a leurs filleules!... Vous avez vu dans l'histoire de +Cendrillon de quels adorables bijoux ces mystiques dames couvraient +leurs protegees?... Eh bien, tout cela n'etait rien a comparer au riche +bagage de _Santa Claus._ + +Songez-y! Il y avait la de quoi rejouir tout un univers de petits +enfants! + +Quand le messager de la bienfaisance divine traversait le ciel, courbe +sous le poids de ses tresors, pour aller prendre conge du souverain +Maitre et recueillir ses instructions, le bruyant cortege des anges +s'arretait pour le regarder passer. + +Il se trouvait meme des elus qui avaient ete d'austeres penitents sur la +terre, et qui s'amusaient naivement a examiner ses delicieux bibelots. + +Saint Jerome, par exemple, et d'autres saints qui ont toujours vecu +dans le desert, et qui n'avaient jamais vu de joujoux, s'extasiaient +litteralement devant tous ces chefs-d'oeuvre de la paternelle liberalite +du bon Dieu. + +--Il y en a pour tout le monde? demanda le Petit-Jesus. Mes enfants +seront tous heureux? + +_Santa Claus_ le croyait bien. + +Il partit donc avec une troupe d'anges. + +Ces anges sont pour le servir dans sa charitable tournee. Ils se +glissent doucement a l'interieur des maisons, et deposent dans les +mignons souliers l'envoi du divin ami de l'enfance. + +Cela exempte de la peine au bon vieillard et abrege la besogne. Il a +tant de chemin a faire dans une nuit! + +La celeste delegation etait de retour au paradis avant que fussent +tendus dans le firmament les voiles mordores du matin. Le cortege, en +arrivant, alla se prosterner devant la divine Majeste. + +Cependant, _Santa Claus_ n'avait pas, comme d'habitude, ce sourire +content que donnent la satisfaction du devoir accompli et la certitude +d'avoir fait des heureux. + +Le Petit-Jesus, que la sainte Vierge bercait dans un lit tout orne de +diamants, tandis qu'elle chantait doucement de sa voix qui ravit le +ciel, le Petit-Jesus avait remarque cela tout de suite: + +--Les presents ont-ils donc manque? Qui n'est pas satisfait? + +Le bon _Santa Claus_ raconta alors ceci: + +Mon travail etait acheve sur la terre, dit-il. Je remontais lentement +vers ce celeste sejour en jetant sur l'univers un retrospectif coup +d'oeil, pour m'assurer que personne n'avait ete oublie. Je disais, en me +rejouissant, a mes compagnons; + +--La, nul ne pleurera demain! Les prieres enfantines que notre bon +Pere aime tant monteront vers lui reconnaissantes, chaudes et pleines +d'amour!... Mais soudain... j'apercus, dans un des coins obscurs et +deserts d'une grande ville, quelqu'un... une enfant, seule, glacee, +perdue dans la nuit noire. Elle tremblait de frayeur, elle se mourait de +faim, de misere et de desespoir. La pauvre mignonne repetait tout bas, +pendant que ses grands yeux desoles regardaient le ciel et que ses +petits membres grelottaient: + +--Mon Dieu, qui avez pitie des enfants delaisses!... Ma mere qui etes +la-haut, voyez-moi... j'ai froid, il fait noir, j'ai bien peur!... Elle +etouffait ses sanglots de crainte d'attirer les affreux passants de la +nuit. + +Que faire pour la consoler!... + +Je me mis a chercher dans tous mes sacs, esperant y trouver quelqu'objet +oublie... mais, helas!... rien, tout etait epuise. + +Et d'ailleurs, qu'auraient pu des jouets devant cette detresse que vous +seul, puissant et genereux Jesus, pouvez guerir par un miracle. J'aurais +pense a cela tout de suite, n'eut ete l'emotion qui troublait mes idees. + +Apres un moment de reflexion, j'envoyai pres d'elle un de mes anges, lui +enjoignant d'en avoir bien soin tandis que je viendrais vous supplier de +la secourir. + +Le Pere eternel, qui de son trone resplendissant avait tout entendu, +dit: + +--J'ai vu les larmes de cette enfant J'ai entendu le cri de sa douleur +et de sa confiante priere! + +Voici ce qui s'etait passe tandis que _Santa Claus_ parlait. + +Sur un signe du Tout-Puissant, un ange etait aussitot venu se prosterner +pour recevoir ses ordres. + +Ce prince de la cour celeste etait le plus beau des seraphins. + +Un rayon de la souveraine bonte de Dieu--celui de sa misericorde--se +refletait en lui. + +A son front brillait un incomparable diademe ou etait incruste en +lettres formees de l'or des astres, le beau, le grand mot--DELIVRANCE. + +--Va! lui avait dit le Dieu genereux et tendre, va briser les liens qui +retiennent sur la terre cette chere ame martyre! + +A cette injonction, le messager obeissant se leva et partit. + +Il n'objecta pas qu'il faisait bien noir la-bas, et que le lieu ou +gisait la pauvresse lui etait inconnu. + +--La Providence pourvoit et veille a tout! + +Telle etait sa pensee. + +Il deploya ses grandes ailes plus lisses et plus blanches que celles +des cygnes, et descendit a travers les couches bleu sombre des espaces, +effleurant les mondes sans s'y arreter, et laissant apres lui dans les +ombres du firmament une longue trainee lumineuse. + +Les savants terrestres dirent: + +--C'est un admirable meteore! + +L'ange de Dieu, lui, qui soutenait la petite agonisante, souffla a son +oreille: + +--Courage! voici la delivrance! + +Quand l'envoye de l'infinie misericorde fut arrive dans la grande ville +obscure et silencieuse, un phare, epanchant une douce lueur, semblable +aux rayons caressants de la lune, parut au ciel et lui montra sur le sol +dur et glace, la belle enfant a genoux, suppliante, les mains elevees en +une muette priere.... + +Il enleva son ame et remonta avec elle au Paradis. + +La, elle recut la belle couronne des elus et la glorieuse palme du +martyre! + +La, elle oublia toutes ses souffrances aux pieds de Dieu, aupres de la +tendre Vierge et de sa mere, qu'elle retrouvait la-haut! + +Elle fut tout de suite amie avec les petits anges qui, pour jouir de son +naif ravissement, se plaisaient a lui montrer toutes les splendeurs du +ciel. + +Quand elle alla baiser les pieds du Petit-Jesus, le divin Enfant lui +demanda avec un doux sourire: + +--Regrettes-tu ton jour de l'an de la terre, ma petite amie? + +Des larmes de bonheur et de reconnaissance repondirent pour elle. + +Le lendemain, les passants trouverent sur le pave un petit cadavre froid +et rigide. + +--Pauvre, pauvre enfant! murmuraient-ils dans leur pitie. + +Mais elle, au sein de la felicite et de l'extase des cieux, disait +aussi: + +--Pauvres, pauvres mortels! + + + + +HISTOIRE DE DEUX SERINS + +_ Petite fable_ + +Le soleil avait souri, a travers les branches denudees, d'un sourire +plein de promesses; les bourgeons avaient perce la dure ecorce, les +corolles s'entr'ouvraient fraiches et rieuses, et les arbres, jasant +avec la brise, balancaient leurs domes verdoyants au-dessus des sources +grondeuses. + +Les oiseaux revenaient par essaims pour feter la naissance des vertes +feuillees, et celle des marguerites, leurs petites amies des champs. + +Les nids moelleux s'equilibraient aux jointures des branches; deja +leurs hotes se gazouillaient tout bas leurs esperances pour la nouvelle +couvee. + +A la cime d'un grand chene, tout une famille de serins saluaient, +certain matin, l'aurore de son premier jour. + +Le ruisseau qui dort, sous les grosses branches de l'arbre geant, le +rayon de soleil qui miroite sur la feuille humide au bord du nid, le +coin d'azur a travers le rideau de feuillage, cette verdure flottante +qui les berce avec de caressants murmures, toutes ces nouveautes +ravissantes qui se revelent a leurs regards etonnes, tiennent hors du +nid les tetes curieuses de ces etres naissants. + +L'horizon empourpre, la source eblouissante qui bondit sur le flanc de +la montagne, les flocons blancs dans le bleu du ciel, tout cela a +des tons chatoyants et seducteurs, des appels gros d'attraits et de +promesses pour les nouveaux eclos. + +Et c'est un murmure continu, un concert de petits cris joyeux. Qu'ils +sont heureux de vivre!... Oiselets d'un jour, ils ont le present +harmonieux et ensoleille; et l'avenir!... l'avenir! Quand les plumes +dorees auront pousse, quand les ailes diaprees se deploieront avec la +vigueur de la jeunesse! l'avenir ne se prepare-t-il pas pour eux plus +doux que le nid, plus vermeil qu'un reflet de crepuscule dans le +ruisseau limpide? + +Les petits serins ont cru. Ils ont atteint la taille ordinaire des +oiseaux de leur espece; mais l'un d'eux surtout est un prodige, +l'orgueil de la famille, la gloire de la nichee. + +Quand sa voix vibrante et modulee eveille les echos matinals, plus d'une +jeune serine sent palpiter son coeur d'oiseau, et joint une note emue a +ses trilles eclatants. + +Les etres ailes, moins meticuleux que les hommes, reconnaissent sans +formalite et acceptent sans elections, le souverain que Dieu semble leur +designer dans celui d'entre eux qu'il dote de plus de charmes. Ceux +du vieux chene avaient voue un culte d'admiration et d'hommage a leur +superbe compagnon. + +Mais lui, indifferent a ses honneurs et a son prestige, ne formait dans +sa tete altiere que des projets aventureux de fuite et de voyages. + +Un jour--aussi puissant que beau--il s'elanca d'un seul trait, de la +cime du grand arbre au sommet de la montagne lointaine. Puis, intrepide, +il alla se percher sur une branche morte accrochee au milieu de la +cascade fougueuse. De la il envoya au ciel sa chanson triomphale. + +Ses parents effrayes avaient essaye de le suivre, mais tristement ils +etaient revenus au chene, l'epier de loin, le coeur serre par un funeste +pressentiment. + +D'un vol aussi rapide le temeraire enfant etait revenu; toute la tribu +en emoi l'attendait anxieuse. + +Au lieu de regagner le nid paternel ou ses petites soeurs attendries +l'appelaient de toutes leurs clameurs, le jeune heros, comme pour lui +faire hommage de ses premiers lauriers, alla droit chez sa voisine, +la plus jolie serine du monde, secouer ses ailes etincelantes des +gouttelettes diamantees de la source, et roucouler la plus suave, +la plus delicieuse, la plus enchanteresse des melodies que Dieu ait +enseignees a ses creatures. + +Les humains qui l'entendirent crurent que les accords d'une musique +mysterieuse, s'echappant des spheres celestes, etaient parvenus a leur +oreille privilegiee. + +Les echos emerveilles la repeterent avec enthousiasme. Tout le vieux +chene tressaillit, et un concert de louanges s'en eleva comme une fusee +vibrante et prolongee. + +Ces joyeux accents avaient ragaillardi toute la peuplade. Chacun, sous +la feuille qui l'abrite, s'endormit paisible, revant de douces choses. +Seule, la belle serine avait compris le mot d'adieu cache sous la +chanson Brillante. + +Tristement sa petite tete veloutee s'enfonca sous le duvet de l'aile +maternelle. Qui dira combien d'etoiles s'etaient allumees au firmament, +combien de soupirs avait pousses la brise a travers les feuilles +fremissantes avant que le repos vint clore sa paupiere! + +Le lendemain--toutes les fetes ont un lendemain--les premiers reflets de +l'aurore avaient effleure la cime de l'arbre seculaire, le roi du jour, +disant adieu a d'autres peuples, apparaissait, s'elevait majestueux de +son bain de flammes. Toute la nature chantait l'hymne matinale a +sa maniere, et le vieux chene etait muet--muet, mais plein de +consternation, d'agitation et d'effroi.--L'idole, le serin adore, le +beau charmeur des bois s'etait envole, laissant l'angoisse au nid, le +deuil a la voisine eploree. + +Elle, puisant une energie desesperee dans l'agonie de son coeur, etendit +toutes grandes ses ailes freles et timides, et disparut. La belle +idolatre, n'ecoutant que son amour, volait sur la trace du cher +infidele. + +Trois longs jours de recherches et de souffrances s'etaient eternises +pour l'infortunee voyageuse. L'ouragan avait souffle, la tempete avait +mugi. + +Le matin du quatrieme jour les arbres, courbes par la tourmente +redressaient leurs panaches ruisselants. Le soleil revenait secher les +pleurs de la nature qui souriait a travers ses larmes en revoyant son +radieux epoux... + +La pauvre serine epuisee, affaissee sur une branche, buvait +languissamment des gouttes de pluie qui tremblaient sur une feuille de +peuplier... + +Soudain, elle se redresse et bondit. Elle a entendu... Oui, ce ne peut. +etre que lui!... Un petit cri bien faible, presque imperceptible; +mais pourquoi son coeur s'est-il arrete a cette voix, pourquoi bat-il +maintenant a se briser! Elle attend inquiete, le cou tendu, le regard +intense, plein d'anxiete et d'espoir. Le cri se repete, doux, navrant, +prolonge. + +Rapide comme l'eclair, la serine franchit l'espace qui la separe de +son bien-aime--oh bonheur! il etait la, elle le retrouvait! Mais non. +L'esperance un moment ravivee allait s'eteindre a jamais. Helas! le +roi du vieux chene est blesse. Son aile rompue palpite de douleur. Une +fievre brulante l'agite et le consume. Il souffre. Il se meurt. Ah! +pourtant il ne peut perir, puisque le devouement et l'amour subsistent +encore pour lui en un coeur feminin! + +La jolie serine se fait soeur de charite. Multipliant les soins au +bien-aime malade, elle vole au torrent, en rapporte dans son bec trois +gouttes fraiches pour les couler sur la blessure. Elle remet doucement +le membre casse dans sa position normale, lisse de son aile de velours +les plumes herissees autour de la plaie, verse dans la gorge alteree du +cher blesse une eau rafraichissante. Elle voltige, sautille sur le gazon +d'une facon embesognee, va et vient, s'oubliant elle-meme, s'epuisant +pour faire revivre ses amours. + +A la fin l'heroisme eut sa recompense. + +Par la plus belle et la plus radieuse des matinees, le couple mille fois +heureux revint au pays. Le fiance etait si rayonnant qu'on ne s'apercut +pas qu'il boitait un peu. + +Il y eut noce complete au vieux chene. De la base a la cime il retentit +tout le jour de chants d'allegresse. + +Le beau serin resta le roi. + +L'annee suivante, en cedant le sceptre a son heritier, il lui donna ce +sage conseil... Au fait, que croyez-vous qu'il lui dit? De toujours +rester au nid natal, prudemment abrite sous l'aile maternelle?.. Oh non! + +--Mon fils, lui dit-il, quand la mousse du nid, quand la tendresse de +ta mere ne suffiront plus aux aspirations de ton coeur trouble, va, mon +enfant, au sein de la tempete, recueillir une precieuse blessure; le +ciel alors t'enverra un messager beni qui te fera revivre deux fois!... +Mon fils, un pareil tresor vaut bien une aile brisee. + + + + +LE DERNIER BIBERON + +On avait dit a bebe:--C'est fini maintenant! Vous etes trop grande. +Il faut jeter cette affreuse chose au chat. Au _Cat_, repetait-elle, +captivee par le souvenir du favori. Et c'est tout ce qu'elle retenait de +ce grave syllogisme. + +Or voici ce qui en etait; + +La question avait ete agitee en famille a l'heure du couvre-feu, au +moment ou bebe en camisole blanche, les gros petons nus, distribuait les +bonsoirs, embrassant a grand bruit sa menotte etendue, a l'adresse de +chacun. + +Toutes les tetes levees, fascinees par ce Jesus potele aux boucles +blondes, souriaient, lui renvoyaient les baisers; mais...... la bonne se +penche, et, a demi-voix:--Faut-il le lui donner?--Ah c'est vrai! fait +la maman subitement rembrunie, prise de lachete devant la grandeur du +sacrifice, puis cedant tout-a-fait: + +--Si, pour ce soir. Alors le pere, sans quitter sa gazette, mais +enlevant son cigare, prononce avec energie;--Ne lui donnez pas cette +horreur! je vous en prie! + +a! il proteste. Ca lui est bien facile a lui. + +--On ne peut pas, fut-il objecte, tout d'un coup, comme cela.... + +Mais lui l'interrompant: + +--Je te dis que vous l'empoisonnez! + +Vous l'empoisonnez! voila bien les peres. Ces stoiciens de la theorie, +ces braves d'arriere-plan qui commandent la manoeuvre d'une voix de +tonnerre et s'enferment dans leur cabinet pour ne l'entendre pas +executer. + +--Eh bien! essayez, avait dit la maman avec resignation, intimidee par +tant de fermete. + +Mais vous ne savez pas encore le sujet du litige. + +L'article en question, l'objet des foudres paternelles, c'est une petite +chose informe, d'une teinte grisatre, brouillee, inquietante; un lambeau +de caoutchouc, dechiquete par des dents aigues; c'est un vestige du +dernier biberon de bebe, aussi meconnaissable qu'une balle dont on +retrouve le plomb fondu et mache; une chose, enfin, peu appetissante, +d'un parfum.... etrange, et a laquelle le petit monstre tient plus qu'a +tout au monde. + +Aussi est-on decide a en finir. Ce matin encore, comme le papa, fier de +surprendre son reveil d'oiseau, la prenait dans son nid, toute chaude, +les yeux couvrant clairs et grands a la joie du matin, et allait +l'embrasser avec ferveur, elle lui entra cet objet dans la bouche. Il +en cracha pendant cinq minutes, tres en colere, jurant... d'operer des +reformes radicales, de trancher dans le vif, bref, de faire un coup +d'eclat. + +Et tout ce temps la pauvre insouciante victime de demain, la mignonne +rose savourait l'horrible sucon. + +Apres le depart de la bonne, il s'etait fait un silence, gazette et +livre s'etant releves. + +Au bout d'une minute pourtant, la voix du tyran se fit entendre, mais +sans cet accent invincible de tout a l'heure, une voix tres mitigee, ou +l'on sentait poindre un attendrissement. + +--Ne ferais-tu pas mieux d'y aller? + +--Non, ce serait pire. + +Nouveau silence, puis soudain, le choc attendu; une explosion de larmes +la-haut. + +Il s'en suivit un tumulte, une envolee de feuillets,... + +--Attends! dit le maitre, tu vas tout gater! + +L'obeissance la retient un moment, mais les cris continuant elle se +precipite, et du bas de l'escalier: + +--Marie! Marie! s'ecrie-t-elle, donnez-lui! donnez-lui!.... + +Elle revient, le calme aussitot retabli, tout emue encore et murmurant: + +--L'idee de le lui enlever ainsi, sans preparation!... Pauvre chou! + +De son cote le papa tres remue, mais voulant tenir decemment son role +jusqu'au bout, va chercher une allumette, ayant laisse son cigare +s'eteindre, et leve les epaules a l'effet de blamer cette defaite a +laquelle il ne prend aucune part. + +Il fallut donc apporter a l'evenement tout le soin que necessitent les +resolutions importantes. + +--Depuis quand, monsieur le papa vous qui avez lu l'histoire, depuis +quand le progres surgit-il ainsi spontanement, sans efforts, du terrain +des mauvaises habitudes et des abus? Citez-moi une reforme qui ait +pousse, de meme qu'un champignon sur une terre inculte, sans etre +amenee, conduite, preparee par une main habile et patiente!... Paris ne +s'est pas fait en un jour! + +Telles sont les ressources de la diplomatie maternelle et le resume de +son plaidoyer en faveur d'un atermoiement. + +Bebe a deux ans et demi du reste et sa mere qui lit en son petit cerveau +comme dans un A B C ouvert, y voit deja un embryon de logique. Aussi +est-ce ce bon sens en herbe qu'elle compte exploiter pour accomplir la +reforme projetee. + +Bebe recut un jour une superbe poupee bleue. Bebe fut ravie, folle de +joie, et ne voulut plus quitter cette poupee, pas plus a table qu'a la +promenade ou au bain. Il la lui fallut meme pour dormir. Mais voila! la +nouvelle venue est l'ennemie declaree des sucons! + +Que faire alors? Jeter le sucon au minou? + +--Jeter a minou, fait le petit singe. + +En effet, la maman ouvre la fenetre et Bebe lance elle-meme son meilleur +ami dans la cour. + +Une fois blottie dans son lit blanc avec la precieuse poupee bleue, +l'heure du dodo venue, la pauvre petite s'apercut bien qu'il lui +manquait pourtant quelque chose, car deux fois, elle rappela sa mere +qui l'avait ce soir-la bordee longuement, se sentant tout attristee, +le coeur fondu de compassion devant l'ingenuite de ce sacrifice sans +murmures; elle demanda du lait et voyant la tasse fraichement videe, +reprit avec un soupir: + +--Bonsoir, maman. + +Une priere, une seule, se pressait sur ses levres qu'elle n'osait +formuler, la sentant deraisonnable. + +A la fin, trouvant un ingenieux pretexte pour trahir son gros regret: + +--N'en a plus. Donne au cat! fit sa douce voix, du meme ton insidieux et +enjoleur qu'on le lui avait repete tout le jour en vue du succes final. + +Le tyran dans son antre, oubliant de lire son journal, attendait avec +impatience la fin de l'aventure. + +--Eh bien! dit-il, des qu'il la vit revenir, allant a pas de loup, +marchant avec precaution comme si le moindre souffle eut pu compromettre +la victoire esperee. + +Bebe ne pleura pas, mais elle s'endormit fort tard, et au petit jour +elle s'eveilla en larmes demandant le sucon, puis s'avisant aussitot de +l'absurdite de sa requete, elle se mit a crier plus fort. + +--Quelque chose de bon! + +Son innocente lachete avait encore sa pudeur. + +Ce fut la reaction; et les evenements ne tarderent pas a justifier les +previsions de la clairvoyance maternelle. + +Au bout d'une semaine ce gros chagrin etait oublie... et puis quoi!.. + +Eh bien Bebe ne s'en trouva pas plus mal, au contraire, puisqu'on ne +l'empoisonnait plus, et ce furent pour les sages les regrets: + +Cette importante reforme si habilement obtenue, cet avancement notable +de l'enfant, ce progres fameux, qu'etait-ce en effet?.... + +La derniere etape de cet age exquis de la premiere enfance ou notre +cheri n'est qu'un poupon gras et rose qui tient tout, comme une petite +boule, dans la corbeille que lui font nos bras. + +C'est le commencement de cet autre ou l'on devient consequent, ou l'on +comprend, ou l'on souffre. + +Y a-t-il vraiment la de quoi etre fier? + +C'est bien la peine de sevrer les pauvres innocents de leurs pures +joies! Par quoi les remplace-t-on? + +Par les enseignements maussades de la raison, de l'experience--cette +maratre qui ne sait corriger qu'en chatiant. + +Pauvre bebe, cher petit mouton qui te laisses tondre de tes gracieuses +et charmantes fantaisies, quand tu auras de grandes gigues et des +breches dans la rangee de perles fines que decouvre ton sourire, alors +on songera avec envie a ce que tu fus autrefois; on s'attristera de te +voir pousser si vite et laisser loin derriere les chers souvenirs du +temps des biberons. + +C'est ainsi que le sort te venge de ceux qui s'acharnent a te rendre +sage--comme eux. + +C'est probablement ce regret anticipe qui fit que la maman de tout a +l'heure, bientot revenue de l'orgueil de son triomphe, put etre vue +cherchant avec soin, sous sa fenetre, parmi les balayures, un petit +objet perdu, pleurant presque, a l'exemple de bebe, a la pense que le +vilain chat aurait bien pu en effet le manger. + +Et, le vieux biberon disgracie, exhume avec honneur, devint une +precieuse relique. + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Contes de Noel par Josette, by Madame R. Dandurand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE NOEL PAR JOSETTE *** + +***** This file should be named 13024.txt or 13024.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/0/2/13024/ + +Produced by Renald Levesque and La bibliotheque Nationale du Quebec + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13024.zip b/old/13024.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b1c9431 --- /dev/null +++ b/old/13024.zip |
