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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:41:12 -0700 |
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diff --git a/13024-0.txt b/13024-0.txt new file mode 100644 index 0000000..7efccc9 --- /dev/null +++ b/13024-0.txt @@ -0,0 +1,1822 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13024 *** + +CONTES de NOËL + +par + +JOSETTE + + + +AVEC UNE PRÉFACE +de +LOUIS FRÉCHETTE + + + +PRÉFACE + +_Voici notre petite bibliothèque canadienne qui s'enrichit aujourd'hui +d'un nouveau volume; et, chose assez insolite chez nous, ce volume est +signé d'un nom de femme._ + +_La signature était-elle bien nécessaire cependant pour accuser cette +particularité?_ + +_Non._ + +_Car, autant le pseudonyme de Josette voile peu la gracieuse +personnalité qu'il a la prétention de couvrir, autant la féminité--pour +me servir d'un néologisme mis à la mode par les psychologues du +jour--autant la féminité de l'auteur se trahit à chaque page, je +pourrais dire à chaque phrase, dans des légèretés de dessin et des +fraîcheurs de teintes, que l'homme au pinceau le plus délicat ne +parvient presque jamais à atteindre._ + +_Tournures câlines, sous-entendus discrets, colloques semés +d'incohérences enfantines, petits mots doux et tendres comme des +baisers, tout révèle la femme, la femme jeune et aimante, dont--pour les +bébés surtout--la main est une caresse, le bras un oreiller, la voix une +chanson d'amour._ + +_En lisant ces bluettes,--car il s'agit de simples bluettes, de contes +si vous aimez mieux,--on s'arrête malgré soi devant tel détail saisi sur +le vif, telle nuance finement observée, telle vague ébauche dont les +contours perdus laissent deviner quelque délicieux profil; et l'on +s'avoue in petto qu'un doigt de femme pouvait seul crayonner avec cette +souplesse, qu'on dirait inconsciente._ + +_En effet, ce qui caractérise peut-être plus que toute autre chose le +style de l'intéressant petit volume que je suis chargé de présenter au +lecteur, c'est une absence de toute recherche, une facilité naturelle, +une allure indépendante et prime-sautière, qui donnent l'impression de +quelqu'un laissant courir sa plume sur le papier sans le moindre effort, +sans aucunement s'inquietter de bien dire, et sans s'en douter le moins +du monde racontant merveilleusement des choses charmantes._ + +_Car ils sont tout pleins de choses charmantes, ces petits Contes de +Noel qui respirent tant de suavité naïve, et qui évoquent autour de vous +tout un essaim de souvenirs ailés papillonnant à votre oreille avec les +échos des vieux chants d'église et des joyeux carillons d'autrefois._ + +_Ils vous bercent._ + +_Ils vous rajeunissent._ + +_Ils ressuscitent sous vos yeux mille figures lointaines, mille horizons +oubliés._ + +_Ils vous chuchotent je ne sais quelles ressouvenances qu'on écoute le +coeur attendri, et quelquefois même avec une larme tremblante au bout +des cils._ + +_Pour ma part, j'ai passé une heure bien douce à parcourir ces pages +toutes vibrantes d'émotions intimes, et je suis heureux que l'auteur +me permette de lui en offrir ici même mon remercîment sincère avec mes +confraternelles félicitations._ + +_Toute jeune encore, depuis trois ou quatre ans déjà, la charmante +conteuse s'était fait remarquer dans la presse; et plus d'une fois ses +jolies nouvelles, toutes empreintes d'un rare cachet de distinction, +avaient attiré l'attention de ceux qui, parmi nous, cultivent les +lettres ou s'occupent des choses de l'esprit._ + +_Il y a quelques mois à peine, à Québec, elle révélait son talent pour +la scène dans une petite pièce dont le succès fut éclatant._ + +_Ces débuts pleins de promesses, elle les confirme aujourd'hui par un +premier volume, qui n'est sans doute que la première perle de tout un +écrin._ + +_Les qualités d'écrivain dont elle y fait preuve lui donnent droit à +une place marquante dans notre petit monde littéraire; et, s'ils me +permettent de me faire ici leur interprète, je crois pouvoir lui offrir, +au nom de mes confrères de la plume, la plus sympathique et la plus +cordiale bienvenue._ + +_Tous s'empresseront même, j'en suis sûr de lui céder un siège +d'honneur, à une condition cependant--et cette condition, la voix du +patriotisme l'impose--c'est que ce premier ouvrage soit bientôt suivi de +plusieurs autres._ + +_Pour ma part, je lui dirai en lui tendant la main:_ + +--Madame, vous êtes maintenant débitrice d'un créancier qui a le droit +d'être impitoyable, parce qu'il parle au nom de tous, le Public._ + + _Vous avez écrit les Contes de Noël. + Tant pis pour vous: + Noblesse oblige._ + +LOUIS FRÉCHETTE. + +TABLE DES MATIÈRES. + + Noël au pays. + Hier et Demain + Le rêve d'Antoinette + Le Jour de l'an + Noël + Le Jour de l'an au Ciel + Histoire de deux Serins + Le dernier Biberon + + + +NOËL AU PAYS + +On est à la Noël. Partout dans la campagne, sur la vaste étendue, les +longues routes blanches sont constellées. Entre leur bordure verte de +sapins,--ces bouées fleuries, guides du voyageur dans la plaine immense +et nivelée par l'hiver,--on les voit courir et se croiser à travers les +champs combles. + +Et c'est comme une procession, ce long cortège de traîneaux venant de +toutes parts, s'acheminant tous vers l'église du village. + +La rosse qui les tire, indifférente au froid comme à la gravité de +l'heure, trotte sans hâte, d'un pas égal et rythmé. + +De ses naseaux l'haleine s'échappe en fumée lumineuse; mais cette +ressemblance lointaine avec les coursiers olympiens, dont les narines +flamboyantes lancent des éclairs, en est une bien trompeuse cependant, +car, voyez la pauvre bête--par exemple la dernière là-bas, avec cette +lourde charge--les ardeurs guerrières sont depuis longtemps mortes en sa +vieille charpente. + +D'un contentement égal elle porte au marché les poches pleines, ou, +comme en ce moment, la famille à la messe de minuit. + +Le pauvre cheval n'est pas né du printemps. + +Cette demi-douzaine de marmots qu'il traîne là, et d'autres encore qu'on +a laissés à la maison, s'il ne les a pas vus naître, du moins les a-t-il +tous, chacun à son tour, menés à l'église petits infidèles, pour les en +ramener petits chrétiens. + +L'histoire de ces vieilles bêtes est celle de leur maître. + +Jeune et fringant, le bon animal brûla jadis le pavé pour conduire chez +"sa blonde" le père d'aujourd'hui. Et, depuis, ils cheminent ensemble +dans la vie, se supportant réciproquement, travaillant côte à côte, +indispensables l'un à l'autre, se retrouvant toujours aux heures +solennelles, aux moments d'urgence, moments où le plus humble des deux +devient parfois le principal acteur. + +Quand il s'agit, par exemple, de longues courses pressées, l'hiver, par +les chemins débordés, au milieu de la "poudrerie" que soulève l'aquilon; +l'automne, quand le pied s'embourbe et se dégage avec peine dans les +sentiers boueux, et l'été sur les routes sans ombrage. + +Élément obligé des joies de la famille, il conduit aujourd'hui "les +enfants" à la messe de minuit; cette fête unique pour les petits et +les simples; fête mystérieuse où ils retrouvent dans la touchante et +poétique allégorie de la Crèche, la reproduction tangible, comme une +incarnation des choses vagues et douées, du merveilleux qu'ils voient +parfois flotter dans les rêves de leur sommeil paisible ou dans les +fantaisies de leur imagination naïve. + +Les deux plus jeunes de ces six heureux, enfouis, émus et recueillis, +dans le fond du traîneau, y viennent pour la première fois. + +Tandis que le père, dès qu'on est arrivé descend le premier et se met en +devoir de tirer les petits de l'encombrement des "robes", le plus grand +saute à terre pour jeter la meilleure et la plus chaude peau sur la bête +qui fume. Et pendant qu'on l'attache, les mioches, rangés sur le perron +de l'église, engoncés, raides comme des mannequins dans leurs gros +vêtements "d'étoffe du pays", regardent et se disent tous bas: + +--Pauvre Bidou, il ne verra rien! + +Puis on les pousse dans le vestibule, où la main paternelle enlève +de leur tête, la "tuque" de laine profondément enfoncée. Les cheveux +suivent le mouvement, et demeurent tout droits, hérissés. Qu'importe! +les petits hommes, le coeur serré, ne quittent pas des yeux le chef de +famille, prêts à obéir au premier signe. A peine osent-ils passer en +hâte leur grosse mitaine au bout de leur nez et sur leurs yeux où le +froid a mis des larmes. + +A travers la lourde porte on perçoit quelque chose de doux et de +troublant, quelque chose d'exquis comme un chant pour endormir les +anges. Soudain cette porte s'ouvre toute grande et les marmots +extasiés, le regard attaché sur les mille feux de l'autel, avancent +inconsciemment, marchent comme dans un rêve, jusqu'à ce qu'on les +retienne par leur habit. + +Tandis que la foule s'agenouille et s'incline autour d'eux, ils restent +debout, sans mouvements, absorbés par la vue de la grotte de sapins, +cristallisée de sel, représentant la neige sous laquelle gît, presque +nu, le Petit-Jésus tout blanc, tout mignon, tendant les bras en souriant +aux fidèles qui l'adorent. + +Certes, il ne fait pas chaud dans l'église; l'haleine y monte comme +l'encens, en spirales blanches, vers la voûte noire. Aussi, malgré la +présence du boeuf et de l'âne autour de la crèche, les petits gars se +disent-ils en eux-mêmes que cela leur semble bien insuffisant. Ils +craignent beaucoup que le bon Jésus ne grelotte, aussi légèrement vêtu. +Mais il y a là la sainte Vierge toute sereine, presque souriante; elle +s'en apercevrait bien, elle, puisqu'elle est sa maman, n'est-ce pas, +s'il avait trop froid. + +Qu'importe! voilà saint Joseph avec un grand manteau rejeté en arrière +et dont il n'a que faire... S'il le lui mettait, ça ne serait pas de +trop assurément! + +Mais non pourtant... Cela doit être. Il faut que l'adorable Jésus +souffre pour les hommes... afin d'expier leurs péchés! + +On leur a souvent raconté cela. + +Mais pourquoi les vilains hommes ont-ils fait des péchés? + +Leur coeur se soulève, s'emplit soudain d'une grande indignation. + +Un violent désir de venger le Petit-Jésus les saisit. Des gros mots--les +plus énergiques de leur vocabulaire enfantin--d'éloquentes invectives +leur montent aux lèvres pour flétrir les ingrats qui lui font tant de +mal. + +Ils vont le prendre et l'emporter. + +Ils vont le mettre dans leur lit; eux coucheront à terre plutôt! Ils +vont le couvrir de tout ce qu'il y a de chaud et de moelleux dans la +maison!... L'on verra bien ensuite si les méchants oseront venir le leur +ôter!... + +Et les pauvres innocents, navrés, tout frémissants de la tempête qui +vient de passer en eux, reniflent tout bas, pris d'une grosse envie de +pleurer. + +Tout à coup la musique cesse. + +C'est comme si une main brusque chassait leur rêve en les réveillant +brutalement. + +La grotte de sapins s'emplit d'ombres, et au milieu d'un vilain +brouhaha, on les entraîne dehors où le vent glacé les soufflette au +visage. + +Sans un mot ils se laissent tasser, encapuchonner, envelopper dans les +fourrures, sentant gronder en eux une sorte de mauvaise humeur rageuse +qui se fond bientôt en un immense besoin de dormir. + +A la maison on les sort de leur nid comme des sacs de farine--par les +deux bouts. + +On les déshabille, on les couche sans qu'ils en aient conscience, sans +qu'ils prennent même part à ce fameux réveillon dont ils ont vu les +apprêts alléchants, et qui devait, dans leur espoir d'hier, couronner si +délicieusement la fête. + +Leurs nerfs agités se reposent, dans un sommeil de plomb, de la secousse +qu'ils ont subie. + +Et ce sera demain le débordement des impressions, les emportements, +les questions sans nombre, l'adorable histoire enfin des âmes neuves +s'ouvrant une première fois à la perception des choses de la vie. + +Et, certes, sous quel plus pur et plus chaud rayonnement que celui de la +crèche divine; à quelle plus belle aurore pouvait s'opérer cette fraîche +éclosion! + +Vive Noël toujours pour les mignons et les innocents! + + + + +HIER ET DEMAIN + +_Un conte du jour de l'an pour le grand monde._ + +J'avais comme de coutume suspendu un bas de ma plus longue et plus belle +paire à mon clou particulier... + +Sur un pan du mur de notre grande "Nursery", depuis bien des _jours +de l'an_, six clous réservés à l'usage antique et solennel restaient +alignes. + +Ils y sont même encore, quoique la "nursery" ait perdu son nom et +son utilité. Ils y sont encore--persistants comme les bons +souvenirs--accrochant parfois au passage le bout flottant d'un +ceinturon, la dentelle d'une manche qui les effleure, comme pour +remendier un peu de l'intérêt de jadis. + +Comme on devient maussade et moralisateur en vieillissant! + +Ces clous innocents, qui faisaient autrefois battre mon coeur impatient +d'une joie sans bornes comme sans mélange, me font m'arrêter maintenant +toute rêveuse et philosophante. + +Je les recompte sur le mur, pensant que tout cela c'est fini, songeant +aussi que l'un de leurs propriétaires n'y est plus, ne reviendra jamais, +etc. Bien d'autres idées se mettent à me passer dans l'esprit et je +reste immobile, là, au milieu de la pièce, regardant fixement..., nulle +part. + +C'est que ces six clous en content, des choses! + +Cela chante la poésie, la candeur de l'enfance, au milieu d'un entourage +qui accuse l'expérience, la maturité des sentiments, qui trahit jusqu'à +la transformation graduelle des aspirations chez les bébés grandis. + +On voit ça et là des livres, des portraits, divers articles parlant tous +le langage d'un autre âge. + +Et, devant le contraste de ces deux époques, l'on se demande laquelle +vaut le mieux? + +Au temps que je suspendais mon bas, je n'aurais voulu pour rien au monde +perdre mes chères superstitions. Je croyais à _Santa Claus_ [1] avec +fanatisme. + +[Note 1; Manière de désigner Saint Nicholas, que le contact anglais +a fait passer dans nos habitudes.] + +Que ses desseins impénétrables, que ses dons mystérieux m'inspiraient +donc de rêves fantastiques, de conjectures délicieuses! + +Et mon ingénieuse ignorance me laissait supposer des trésors enfouis en +des sphères féeriques, que des notions plus positives m'ont depuis fait +oublier! + +Aussi l'on ne saurait se figurer quelle mélancolie, quel vide se +produisit dans mon âme, quand ces adorables chimères commencèrent à me +paraître moins vraisemblables! + +Je résistai quelque temps à la désillusion; je retins, comme malgré eux, +les bien-aimés fantômes qui voulaient s'enfuir. + +Lutte inutile! Il m'eût fallu, pour garder ma foi naïve, mes rêves +chéris, fermer mes oreilles et mes yeux, arrêter les recherches de ma +raison curieuse, oublier les leçons journalières de l'expérience, +toutes choses qui voulaient voir, entendre, déduire avec une ardeur +désespérante. + +Je vis, j'entendis, je raisonnai tant qu'un bon jour je sentis avec +douleur qu'il me fallait faire mes adieux à mon pauvre _Santa Claus_. + +C'était ingrat et ridicule; la dette de reconnaissance que j'avais +accumulée, toutes les effusions, les joies du passé, tout cela était +donc absurde et faux?... J'en voulais aux autres de m'avoir trompée... +En somme, je me sentais fort malheureuse; le monde me semblait bien +morose, bien insignifiant! + +Le coup décisif arriva ainsi: + +Ce soir-là, malgré mes doutes, j'avais fait comme les autres, car il y +avait derrière moi tout un petit peuple encore crédule que je regardais +avec un mélange d'ironie et d'envie. + +--Après tout... qui sait? argumentai-je en moi-même, c'est peut-être +toujours vrai... Le bon Dieu est bien bon, et si puissant! Qu'est-ce qui +empêche qu'il envoie lui-même, directement, son expert et fidèle _Santa +Claus_, distribuer les récompenses à ses petits enfants? Du reste, je +vais bien voir. Mes yeux veilleront plutôt toute la nuit. Il faudra +enfin que cela s'éclaircisse! S'il en vient un autre que l'envoyé du +ciel, il ne m'échappera pas celui-là! + +Ma surveillance d'ailleurs ne faisait pas que de commencer à s'exercer. + +Toute la journée, moi-même, j'avais voulu être portière. Les allants et +venants, les paquets petits et gros, les colloques suspects, tout fut +noté avec soin, sans trahir pourtant d'indices révélateurs. + +Mon scepticisme pâlissait; mes illusions reprenaient vigueur. + +--Je vais bien voir! me répétais-je tandis qu'on emportait la lumière, +que les innocents qui m'environnaient se mettaient à ronronner et à +marmotter des choses inintelligibles en leurs rêves d'or, je vais bien +voir! + +Mon Dieu qu'il en coûte de voir quand il fait nuit, que la pendule +vous berce obstinément de son monotone tic-tac, que le sommeil caresse +doucement le bord de vos paupières, engourdit sans bruit vos pensées! + +Mon Dieu, que c'est difficile de ne pas oublier son inébranlable +détermination, de ne pas céder à la persuasive et commode logique du +consolant Morphée! J'y mis pourtant toute mon énergie; ma vigilance +ne s'était pas ralentie pour la peine d'en parler, au moment où, vers +minuit, l'on vint mettre dans le corridor la veilleuse dont une lueur se +projetait justement sur la rangée de nos bas encore vides. + +--Je vais bien voir! fis-je avec un redoublement d'anxieuse émotion... + +Rien d'inusité ne se passe. Quelqu'un qui rentre dans sa chambre, un +silence profond, prolongé... + +Tout plaide en faveur de _Santa Claus_. + +J'écoute encore... rien... Je me rassure, ma tête inquiète et tendue +retombe souriante sur l'oreiller; tous les chers fantômes rentrent en se +bousculant joyeusement dans mon cerveau rasséréné. + +_Santa Claus_ triomphe. II s'avance déjà dans mon rêve, radieux, courbé +sous un fardeau monstrueux, riant malicieusement dans sa longue barbe +blanche de givre et d'antiquité. + +Oh, le beau moment! + +Je savais bien que ces gens-là mentaient qui disaient avec de mauvais +sourires: + +--Il n'y a pas de _Santa Claus_! Est-ce que le bon Dieu se mêle de +cela?... + +On a beau dire, personne ne devine si bien nos souhaits et nos désirs +intimes pour cacher adroitement dans nos bas juste les choses que nous +voulons. + +Cher vieil ami! J'aurais voulu lui sauter au cou tant je le trouvais bon +d'être revenu! + +Oh! il devait bien avoir dans ce grand sac, de beaux patins pour moi! Je +les lui avais demandés avec tant d'instances! + +Avais-je dormi longtemps quand un bruit soudain me fit ouvrir les yeux? +Je l'ignore. + +C'était un son métallique qui m'avait réveillée. Avant d'avoir pu +recueillir mes esprits et de m'être rendu compte de ce qui arrivait, +j'avais vu l'ombre du nez paternel effleurer rapidement la muraille; +j'entendis en même temps le battement d'une pantoufle qui retraitait en +hâte.... + +C'en était fait à jamais de mes rêves merveilleux. Ils s'étaient effacés +avec l'ombre susdite!.... + +II n'y eut, pour me consoler de la décevante réalité, que les patins que +je trouvai dès l'aube, gisant sous mon clou particulier et dont la chute +intempestive m'avait si douloureusement éclairée sur le prosaïsme des +choses d'ici-bas. + +Que de cruelles leçons m'a depuis données la vie, sans avoir pu épuiser +pourtant mon fonds de poétiques illusions, tant on en amasse en ces +folles années de l'enfance. + +En l'honneur de ce premier de l'an, à ceux qui m'ont lue, je souhaite, +comme récompense, de n'avoir pas trop d'oreilles pour les sinistres +avertissements de cette vieille blasée qu'on nomme l'Expérience. Libre à +eux de ne pas croire à _Santa Claus_; mais au moins qu'ils lui trouvent +des adeptes en leurs petits enfants, en reconnaissance des grandes joies +dont nous lui avons tous été redevables. + + + + +LE RÊVE D'ANTOINETTE + + + +_À ma nièce._ + +Quatre fois j'ai vu, quand c'était le printemps, les grosses branches +noires se revêtir de feuilles, et, fières de leur nouvelle toilette, +l'agiter avec un gai froufrou en se pavanant au-dessus de ma tête, et +les oiseaux tout joyeux revenir endormir leurs petits dans les berceaux +de mousse neuve, au milieu des feuilles fraîches. + +Quatre fois j'ai vu, suspendues aux arbres, les corbeilles renouvelées +de fleurs blanches et roses que le petit Jésus y accroche au mois de +mai. + +Quatre fois aussi, depuis ma naissance, le tapis blanc de l'hiver s'est +étendu sur la terre nue et laide pour la cacher à nos yeux attristés.... + +J'ai bien hâte de vous faire part de ce qui me préoccupe; mais je tenais +à vous dire cela auparavant, afin de vous donner une idée de mon âge. + +Le calcul n'est pas difficile, et si vous êtes un peu perspicace, vous +avez deviné que j'ai eu mes quatre ans au mois de juillet dernier.... + +C'était la veille du jour de l'an; il s'agissait pour maman de m'amener +à la ville pour m'acheter une coiffure... Le petit frère malade l'avait +empêchée de s'en occuper plus tôt. + +Le détail peut paraître futile, mais il est très important. La suite de +mon récit le prouvera. + +A deux heures, j'étais habillée, mais d'une drôle de façon! Ne +trouvez-vous pas--Je le demande aux personnes de mon âge--que les mères +ont une tendresse bien chaleureuse? Je l'appelle ainsi, parce que leur +sollicitude et leur frayeur du froid les portent à nous emmitoufler de +manière à nous faire périr par un excès pour éviter l'autre. + +Je ris beaucoup quand, au moment de partir, je m'aperçus dans la glace. + +Un vrai peloton de laine!... + +De mes boucles blondes, pas une n'avait osé s'échapper sous le triple +tour du nuage bleu qui m'enveloppait la tête. Mon nez, enfoui dans tout +ce lainage, paraissait si peu, que c'était à faire croire que je n'en +avais pas. + +On ne m'avait laissé que les yeux de libres, car on savait que cela me +ferait tant de peine de ne rien voir... + +C'était déjà assez triste de ne pouvoir parler!... + +Ma bouche, il ne fallait pas y songer! Elle avait assez à faire de +respirer à travers tout ce qui la couvrait. + +Enfin nous montons en voiture; puis, glin! glin! les grelots résonnent, +et nous glissons vite sur la neige unie. + +Oh! que de jolies choses partout! Des équipages par centaines, de belles +dames, des petits enfants drôlement encapuchonnés comme moi!... Et, +dans les vitrines, que de merveilles! Des chevaux superbes qui semblent +attendre leur maître; à côté, des familles de poupées, les bras tendus +et les yeux grands ouverts, comme pour appeler et chercher leurs petites +mères parmi tous les enfants qui défilent devant elles. + +A la fin, la voiture s'arrête, et Jacques, me prenant dans ses bras, me +dépose sur le seuil d'un grand magasin. + +Une demoiselle, habillée de noir, avec beaucoup de colliers et des +cheveux frisés qui lui descendent dans les yeux, s'avance vers nous. + +A la demande de maman, elle nous apporte plusieurs bonnets qu'on +commence à m'essayer. + +Je n'ai pas besoin de vous dire que je profitai de ce moment de liberté +pour raconter tout ce que j'avais vu! + +Après m'avoir mis, ôté et remis bien des choses plus ou moins +pyramidales, il se trouva qu'une certaine coiffure, que la demoiselle en +noir appelait très à la mode, sembla plaire davantage. + +--Combien? + +--Cinq piastres seulement! fit la demoiselle frisée, avec un air très +aimable et d'un ton engageant--un peu comme Marguerite quand elle veut +me coucher et que je n'ai pas sommeil. + +Petite mère ouvrit des yeux plus grands que d'ordinaire. + +--C'est bien cher! + +--Remarquez que la peluche de soie est très dispendieuse, Madame, +observa la marchande avec dignité, en flattant le bonnet sur ma tête, +comme on caresse un petit chat. Celle-ci est de qualité supérieure.... +Puis, cela va si bien à votre joli bébé! continua-t-elle en se penchant +pour me voir... Et c'est chaud. Cela couvre entièrement les oreilles... + +Elle dit encore beaucoup de choses en tournant et retournant le bonnet +très à la mode. + +Pendant ce temps, maman versait sur la table un grand nombre de sous +blancs que la demoiselle frisée donna à un monsieur en lui disant: +Cache! [2] + +[Note 2: Cash, mot usuel dans le commerce canadien, pour appeler les +préposés à la caisse qui font la monnaie.] + +Elle avait peur que nous ne les reprissions, probablement. + +Je ne puis vous dire tout ce que je vis d'étonnant dans cet après-midi! +J'étais fatiguée de tant regarder, et me sentis presque heureuse quand +maman monta dans la voiture une dernière fois en disant à Jacques de +nous reconduire chez nous. + +Une multitude de lumières brillaient partout. + +Les rues étaient remplies de monde, de voitures, et de bruit. + +Tout à coup, à l'angle d'une rue, au milieu d'une foule de personnes +qui passaient en riant et parlant très haut, que croyez-vous que +j'aperçus?... Une maman très vieille, avec sa petite fille, appuyées au +mur d'une grosse maison. + +La mère avait les yeux fermés et mettait sa main sur l'épaule de son +enfant. + +Elle, la pauvre mignonne, avait une robe bien laide et toute déchirée, +un vilain mouchoir sur sa tête; ses mains étaient nues. Elle avait des +grands yeux bleus pleins de larmes, qu'elle levait parfois en tendant sa +petite main rougie vers les passants qui ne la regardaient pas. + +Oh! qu'ils étaient méchants! + +Quand je la vis ainsi grelottante et si triste, je frissonnai moi-même +sous mes flanelles. + +Je fis un grand effort pour désigner la pauvrette; mais comment remuer +sous les robes pesantes qui m'entortillaient et m'emprisonnaient +complètement! + +J'essayai de crier, mais le bruit de la rue couvrit ma voix. D'ailleurs, +nous allions très vite, et la petite mendiante disparut... + +Je pleurai tout bas, et j'y pensai longtemps. + +A la fin, comme j'étais bien fatiguée, je m'appuyai sur le bras de +petite mère, et ne vis plus qu'à demi les lumières qui dansaient en +fuyant. + +Jacques me porta dans la maison. Papa nous attendait, et tout le monde +se mit à table pour dîner. + +Je fus d'une sagesse exemplaire ce jour-là! + +C'était charmant de voir comme je ne parlais pas, moi qu'on gronde +toujours pour trop bavarder!... Je ne mangeais pas beaucoup non plus, +on trouvait cela bien singulier, car habituellement j'ai l'appétit d'un +gros loup. + +A la vérité, je me sentais bien pesante, et ma tête alourdie avait des +envies folles de tomber sur l'épaule de maman. + +--Comme je serais bien dans mon lit! me disais-je tout bas. + +Marguerite m'amena avant qu'on eût fini. + +Je me laissai faire sans pleurer, ce qui est très rare; et, quand elle +me déposa dans mon lit tiède et mollet, l'égoïste Antoinette s'endormit +sans songer à la pauvre chérie qui avait faim là-bas, dans la grande rue +froide. + +Soudain, quelque chose passe devant moi en m'effleurant... C'est un +quelqu'un mystérieux, vêtu d'une longue tunique blanche et vaporeuse. +Marguerite m'assure que c'est mon ange gardien. + +Sa douce figure me sourit et m'invite. Fascinée par cet appel +irrésistible, je mets ma main dans celle qu'il me tend, et nous nous +envolons doucement tous les deux... + +Me voilà de nouveau dans les rues claires et bruyantes. + +Je ne sais comment il se fait que le joli bonnet de peluche est sur ma +tête!... Maman, craignant toujours les intempéries de l'hiver, me l'aura +mis à mon insu au moment du départ, je suppose. + +Nous avions voyagé à travers la ville éblouissante pendant quelques +instants seulement, quand mon compagnon s'arrêta... J'avais devant moi, +qui?... la petite mendiante! + +Sa main glacée est tendue, et ses yeux humides m'implorent. La vieille +pleure aussi, les yeux toujours fermés. Elle est bien lasse et s'appuie +pesamment sur l'épaule fatiguée de l'enfant. + +Pauvre petite, je pouvais enfin contempler ce doux regard si triste qui +m'avait tant émue! + +Je la caressais affectueusement en essuyant ses larmes et en l'appelant +soeur chérie. + +Je voyais de près aussi le vieux haillon noué sous son menton, et qui +cachait si imparfaitement ses oreilles que souffletait la bise glacée. +Je l'avais enlevé pour mettre mon bonnet très à la mode sur sa jolie +tête, mais elle, l'ôtant aussitôt, me le rendit avec un sourire navré: + +--J'ai bien froid, dit-elle, mais nous avons tellement faim, grand'maman +et moi!... et son regard, sa main ouverte nie suppliait encore... + +--Un sou, un pauvre sou, s'il vous plaît! murmura sa compagne en +gémissant. + +Que faire!... Je regardai la douce figure; elle souriait toujours, mais +restait muette. + +Une idée me vint tout à coup à l'esprit. + +--Pourquoi prodigue-t-on sans remords tant de sous blancs pour les +coiffures de certaines petites filles, tandis qu'il en est qui n'en ont +même pas pour acheter un morceau de pain lorsqu'elles se sentent mourir +d'inanition! + +Cela me parut absurde, et je résolus d'aller tout de suite rendre +son méchant bonnet à la demoiselle, afin de rapporter les sous à la +pauvrette. + +Après avoir couru longtemps, cherchant en vain le magasin aux bonnets, +je m'arrêtai, désolée, haletante, à bout de forces; puis, à la pensée +de celles qui m'attendaient là-bas, le coeur palpitant d'espérance, je +repris ma course stérile.... + +Le matin, à mon réveil, petit frère gazouillait dans son berceau, non +loin de moi, et je voyais les vitres, toutes rouges et d'or, étinceler à +travers le rideau de mon lit. + +En ouvrant bien les yeux, je découvris à mes pieds une ravissante +poupée!... Le plus joli bébé, avec une masse de cheveux bruns, frisés +comme une toison! + +Folle de joie, je me mis à courir pour montrer dans toute la maison le +cadeau du Petit Jésus. + +J'embrassais tout le monde; je berçais mon joli bébé en chantant; je +caressais ses boucles soyeuses en lui contant toutes sortes de choses. + +Ah! j'étais bien heureuse! + +En regardant les yeux bleus de Mimie (ma poupée avait été baptisée tout +de suite, naturellement), certain souvenir qui me revint me rendit toute +triste... + +--Papa, dis-je, en jetant mes bras autour de son cou, veux-tu me faire +un bien grand plaisir? + +--Mais oui. On ne refuse rien à sa petite fille le jour de l'an, +répondit ce cher petit père, qui me gâte beaucoup, paraît-il, que +désires-tu? + +Je racontai alors tout ce qui s'était passé, et, joignant mes mains avec +ferveur, comme pour prier le bon Dieu, je le suppliai de nous amener les +deux mendiantes pour les réchauffer et me laisser partager mes bonbons +avec la douce enfant. + +-–Mais nous ne les connaissons pas, cher ange, objecta mon père en +m'embrassant avec tendresse. + +--Oui, oui, reprit maman, je crois les connaître. Cette pauvre aveugle +est l'aïeule et le seul support de six orphelins, dont la mère est morte +de privations l'automne dernier. + +--Veux-tu, petite mère? répétai-je tout bas. + +Elle me prit sur ses genoux et me pressa sur son coeur, en promettant de +m'accorder tout ce que je demanderais. + +Après la grand'messe, en effet, on revint me chercher. + +Je m'installai dans la voiture, parée de mon fameux bonnet de peluche, +munie d'un cornet de bonbons, et accompagnée de mademoiselle Mimie, qui +faisait des grands yeux étonnés en se trouvant dehors. + +Jacques nous déposa dans une petite rue que je n'avais jamais vue, +devant une vieille masure. + +Oh! que c'était noir et triste là-dedans! Pas de feu, pas de lits +blancs, rien!... Tous les petits frères, appuyés sur les genoux de la +grand'mère, pleuraient amèrement en lui demandant du pain. Marie (c'est +le nom de la mendiante) avait ses bras autour du cou de son aïeule. + +Jacques tira de dessous le siège de la voiture un grand panier qu'il +emporta dans la maison. + +Figurez-vous que maman y avait entassé des robes, des bas, des gâteaux, +du vin, du pain, des poulets, des bonbons... Je donnai tous les miens +aux petits frères, qui me faisaient rire. aux larmes en les avalant tout +ronds. + +Je prêtai aussi ma poupée à Marie. Elle osait à peine y toucher, et +disait avec admiration à la vieille aveugle: + +--Oh! grand'mère! si tu voyais comme elle est gentille. Un vrai bébé +vivant! + +La pauvre grand'maman pleurait, elle... C'est drôle comme les vieilles +gens pleurent toujours, même quand ils sont heureux. + +Elle tenait les mains de maman et disait en secouant sa tête blanche: + +--Que le bon Dieu vous bénisse, bonne petite dame! Que le bon Dieu vous +bénisse! + +Elle répétait constamment les mêmes paroles en sanglotant. + +Mais les orphelins étaient bien heureux. + +Ils dévoraient les tartines que Marie leur distribuait, et allaient tous +en offrir un morceau à leur bonne vieille maman. + +--Ne sois pas triste, grand'mère, nous n'avons plus faim! criaient-ils +tous ensemble, sans toutefois perdre l'occasion d'enlever d'énormes +bouchées à leurs gâteaux ébréchés. + +J'aurais voulu passer la journée à les regarder faire. Maman interrompit +ma contemplation en me prenant par la main pour me conduire vers la +vieille femme assise près de l'âtre sombre. Elle m'approcha tout près de +celle-ci et dit en lui touchant l'épaule: + +--Bénissez-la! C'est elle qui m'a amenée ici. + +L'aveugle se leva toute chancelante, et, posant sur ma tête ses mains +qui tremblaient, elle prononça lentement ces mots: + +--Ange du bon Dieu, soyez bénie!.. + +Petite mère lui aida à se rasseoir et m'entraîna hors de la maison. + +Les dernières paroles que j'entendis avant que la porte se refermât sur +nous furent celles-ci: + +--Que le bon Dieu vous bénisse! Ainsi-soit-il! + + + +LE JOUR DE L'AN + + + +_ Pour les sept petites filles de Monsieur L. O. David, député._ + +Assurément tous les petits enfants connaissent cette fête! + +Elle est belle, elle est radieuse pour le plus grand nombre. Elle ramène +l'excellent vieux _Santa Claus_ avec des trésors fabuleux entassés dans +ses poches immenses et inépuisable. + +Quelques-uns, hélas! ne connaissent de ce jour que les privations, plus +cruelles par leur contraste avec la joie de tout le monde. + +Ces malheureux petits pauvres que _Santa Claus_ ne connaît pas, qui +ne trouvent jamais, jamais rien dans leur soulier, c'est aux enfants +heureux de les consoler, de se constituer leur Providence visible. + +Le Petit-Jésus, lui qui n'oublie personne, voit leurs larmes. Il les +recueille toutes; il les change en des perles magnifiques dont il forme +des couronnes plus belles que celles des anges car les anges qui ne +pleurent jamais n'ont pas de perles à leurs couronnes. Puis, quand ses +amis dorment, il les vient chercher et les amène avec lui au ciel, pour +leur montrer ces précieux joyaux et les ailes faites de la gaze des plus +blancs nuages, qu'il garde pour eux. + +Parmi les petites filles qui attendaient avec anxiété la joyeuse fête de +l'enfance, il en était sept qui, fort probablement, auraient été forcées +de renoncer aux étincelantes couronnes du Petit-Jésus, lesquelles ne se +gagnent absolument qu'au prix des soupirs et des peines, n'eussent été +les pleurs que leur faisait verser parfois la compassion. Et ceux-là +valent presque, aux yeux de Dieu les pleurs de la misère. + +Heureusement, les nobles émotions de leurs âmes sensibles au malheur, +achetaient pour elles ces célestes récompenses. + +Car des larmes!... d'honneur! c'était un article rare sous leur toit. + +Hors le cas de pitié, elles n'en faisaient usage que juste ce qu'il faut +pour baigner le sourire, en vue d'obtenir les objets de leurs voeux. + +On sait que c'est un principe de diplomatie qui a cours chez cette +petite engeance, qu'un attrait irrésistible à ajouter à sa requête est +celui d'un regard suppliant à travers des pleurs. + +Et c'est d'excellente politique. + +Le moyen de résister, je vous le demande, à tant de beaux yeux émus qui +prient avec une si gentille ferveur!... + +Le bon Dieu ne l'a pas encore trouvé, lui qui est bien plus fort que les +hommes. + +Mais en ce grand jour du "JOUR DE L'AN", il n'était pas besoin de ruse +ni de stratagèmes pour être heureux! + +Mon Dieu! que de trésors enfouis dans ces petits bas longs comme rien, +mais si précieux pourtant avec leur riche et abondante _cargaison_! + +Quel bon génie avait donc pu deviner les désirs secrets de chacune +pour déposer mystérieusement à son chevet pendant la nuit, l'objet si +ardemment souhaité?... + +Il n'y avait qu'un "bon Jésus" pour réaliser des rêves si follement +ambitieux... pour verser si généreusement autant de merveilles entre +leurs petites mains! + +Les jolies fillettes adoraient, je vous le jure, ce cher bienfaiteur, ce +prodigue ami des enfants sages et bons comme elles. Elles aimaient aussi +de tout leur coeur leurs parents. + +Une pensée leur vint donc tout à coup, qui faillit compromettre +l'extrême félicité dont elles jouissaient. Pourquoi le cher papa, +pourquoi la belle maman ne recevaient-ils pas, eux aussi, des cadeaux du +ciel!... + +Leurs bons petits coeurs se gonflèrent à cette réflexion. + +Et l'attrait de toutes les choses prodigieuses étalées devant elles +disparut soudain. + +La plus jeune des bébés, dont le bonheur s'était incarné sous la forme +de mille animaux mignons réunis en une arche de Noé lilliputienne, +laisse là son vaste troupeau gisant par terre dans une attitude de +désorganisation et d'inquiétude, comme s'il n'avait jamais été sauvé du +déluge, et que tout était à recommencer. + +Par le plus bienvenu des hasards, entrèrent à ce moment dans la chambre +qui renfermait tant de désespoirs, les heureux parents de cette +intéressante famille. + +La tristesse se fondit comme par enchantement sous une pluie de baisers. + +--Nous en avons eu à profusion des présents du ciel! leur dit en +pleurant de bonheur leur mère--les joyaux inestimables, les trésors que +le bon Dieu nous a donnés, mes anges... c'est vous!... + + + + +NOËL + +_Deux souliers_ + +Le petit Noël, au bout de sa tournée, s'arrêtait indécis devant deux +souliers qui lui restaient à remplir. + +Et pourtant, rarement il hésite, car c'est son métier de semer à pleines +mains le bonheur sur sa route, et le bienfaisant génie a pour cette +tâche délicate les grâces d'état. + +Jamais, depuis qu'il avait commencé sa carrière, depuis qu'il avait été +chargé de rappeler au monde le glorieux anniversaire en répandant les +trésors de la charité divine, jamais il ne s'était trouvé en pareille +perplexité. + +C'est que pour un seul cadeau qui lui restait, il y avait encore deux +souliers à combler. + +L'un était une merveille. + +La mule d'une sultane n'est pas plus précieuse, et Cendrillon en aurait +avec plaisir chaussé son second pied. + +Il était fait de peluche brodée d'argent, et, sur le noeud de satin, +nuancé comme une fleur, qui l'ornait, un papillon reposait dont les +ailes semblaient avoir gardé des reflets d'aurore. + +Cambré sur son fier talon, touchant à peine le sol du bout de sa pointe +effilée, ce soulier ne semblait avoir emprisonné jamais que le pied +d'une fée mignonne, qui l'aurait laissé tomber à terre en s'élançant +vers son mystique royaume. + +Mais, ce qui surtout faisait ressortir la grâce exquise de l'adorable +sandale et qui en même temps embrouillait complètement les idées de +l'excellent petit Noël, c'était le contraste du voisinage. + +A côté de ce chef-d'oeuvre d'élégance et de luxe, gisait, sur le tapis, +le plus roturier des sabots. + +Lourd, usé, crotté, il semblait durci au feu, après avoir été trempé aux +bourbiers des rues. + +Pauvre petite ruine! peut-être au demeurant était-elle plus à plaindre +qu'à mépriser pour sa laideur.... + +Comme il avait dû vaillamment patauger, trottiner et courir pour être +ainsi sali et morfondu, le pauvre sabot! Mais, que venait-il faire ici? +Et pour qui réclamait-il les faveurs du petit Noël? + +Celui-ci voyait bien devant lui--sommeillant dans leurs lits +respectifs--deux enfants, aussi dissemblables d'attitude et de nature +que l'étaient le soulier merveille et le grossier sabot; mais cela ne +tranchait pas son embarras. + +Dans un berceau duveté, tendu de soie et de gaze blanches, vaporeuses +comme les visions d'un rêve, une enfant reposait. + +Elle ressemblait aux anges qui ornent les autels, tant elle était belle +et pâle. Pas un soupir, pas un mouvement ne trahissait la vie sur sa +figure idéale. Son repos était une extase. + +Tout auprès, dans sa camisole de bure, une fillette rose dormait +heureusement, la tête appuyée sur son bras potelé. + +Ses cheveux en broussaille cachaient à demi son visage, et flottaient +comme une poussière d'or sur l'oreiller. + +Parfois un plus long soupir accentuait sa respiration; ses bras nus +s'étiraient avec aise, ses lèvres closes, rouges comme un fruit mur, +s'ouvraient en un sourire de béatitude, ses petons dodus repoussaient la +couverture, puis la bouche rieuse se reformait en une fleur vermeille, +les menottes disparaissaient dans la brume blonde des cheveux, les +petits pieds blancs, devenus frileux, allaient s'enfouir sous les +lainages; et l'enfant se pelotonnait voluptueusement dans la tiédeur de +son nid. + +En la contemplant, le petit Noël cherchait à s'expliquer le mystère de +ce bizarre rapprochement. + +Il supposait bien, lui qui connaît intimement le bon Dieu, et qui +sait que sa toute-puissante Providence ne s'amuse pas à de futiles +espiègleries, il soupçonnait fort, dis-je, un dessein de la miséricorde +divine. + +Et cependant!... répétait-il d'un air songeur en regardant le bébé +mignon, qu'il était bien près de trouver importun. + +Un grand sac dégonflé pendait au cou du céleste émissaire, et chaque +fois que ses yeux tombaient sur le bon diable de vieux sabot, sa main +instinctivement tâtait ce sac vide. + +C'était, selon toute probabilité, celui qui avait contenu les présents +réservés aux souliers de cette catégorie. + +Déjà l'aube discrète glissait à travers les ténèbres ses lueurs lactées. + +Bientôt le sommeil, agité de rêves fantastiques et de visions +éblouissantes, allait fuir les paupières enfantines, empressées de +s'ouvrir aux belles choses déposées à leurs pieds par la munificence du +petit Noël. + +Il fallait se hâter. L'ami de l'enfance allait être pris en flagrant +délit de visibilité, et cela, il ne l'aurait pas voulu pour une couronne +de séraphin! + +Chacun a son orgueil. Celui de cet excellent esprit est d'expédier +la besogne qu'on lui confie, d'une façon irréprochable, et surtout +promptement. + +Jamais il n'a été surpris par le jour. Le flambeau que le bon Dieu lui +prête pour guider sa course à travers les ombres, c'est l'étoile qui +conduisait autrefois les trois rois d'Orient à la crèche du Sauveur. + +Voyant que ses délibérations mentales ne l'amenaient à aucune conclusion +satisfaisante, l'envoyé du ciel éleva vers Dieu son pur esprit, et +sollicita une inspiration. + +Il eut alors l'intuition du décret divin; + +Le sac qu'il avait cru vide fut ouvert, et son bras s'y plongea jusqu'à +l'épaule pour en retirer un petit paquet mystérieux. + +Alors les innombrables bibelots qui avaient été primitivement destinés +à l'opulente pantoufle furent divisés en deux lots, et les mandataires +muets qui, gisant sur le tapis, réclamaient tacitement leur butin, en +reçurent chacun une part égale. + +Puis, louant le Créateur de son ingénieuse et tendre générosité, le bon +petit Noël brisa le cachet de l'enveloppe énigmatique dont il avait +deviné le contenu précieux. + +Aussitôt, une poudre dorée s'échappant de ses doigts, tomba dans la +sandale de peluche, puis dans le misérable sabot. + +Tout ce qui restait d'ombres dans la pièce s'évanouit devant le +poudroiement irisé de cette poussière merveilleuse, mettant partout des +rayonnements. + +La fillette rose, blottie dans la profondeur des coussins, en devint +toute resplendissante, et l'ange pâle qui dormait à côté s'anima, se +transforma tout à coup, sous le feu des reflets magiques. + +Un sang nouveau sembla s'infiltrer dans ses veines et colorer d'incarnat +les lis de ses joues. La vie refleurissait en cette frêle créature. + +Le petit Noël s'était envolé sans bruit. + +Deux voix enfantines éclatèrent ensemble comme un délicieux chant +d'oiseaux, emplissant le vaste palais d'échos inconnus. + +En même temps une mère folle de joie accourait, élevait dans ses bras +son enfant ravivée, et s'écriait en la pressant passionnément sur son +coeur: + +--Ma prière est exaucée! Soyez béni, Seigneur! + +"Qui donne au pauvre prête à Dieu", dit un touchant enseignement. Dans +le cas actuel, le tout-puissant débiteur avait royalement soldé sa +dette, rendant un trésor pour une obole--une vie chère pour un abri +donné à l'orphelin. + +Le partage avait été judicieusement fait par le délégué de la +Providence. Les deux souliers, sans distinction d'élégance ou de +difformité, avaient été surchargés de bonbons et de jouets. + +Tout cela était merveille et nouveauté pour la naïve propriétaire du +vilain soulier. + +La veille, dans le tumulte d'une grande rue, un groupe de passants +l'avait séparée de sa mère. Voulant la rejoindre et courant en tous sens +la pauvre mignonne se perdit. + +Alors lasse et désolée, elle s'arrêta et se mit à sangloter dans son +châle, murmurant tout bas l'appel qu'elle avait longtemps répété avec +des cris déchirants: + +--Maman! maman! soupirait-elle comme une invocation, tandis que son +petit coeur éclatait. + +Soudain, elle sentit que l'on abaissait doucement ses mains. Une grande +dame, toute enveloppée de fourrures, penchée vers elle, lui demandait +tendrement: + +--Pourquoi pleures-tu, mon enfant? + +Cette belle femme douce et triste l'avait fait monter dans une superbe +voiture, et l'avait emmenée en un palais éblouissant où la pauvresse +fut choyée, dorlotée, à un tel point que le souvenir de son malheur en +devint moins cuisant. + +Elle avait aussi trouvé, sous le toit hospitalier de sa bienfaitrice, un +ange consolateur. + +C'était une enfant frêle, avec de grands yeux pensifs où il y avait +quelque chose de profond et de serein qui étonnait, en la subjuguant, la +simple fillette. + +La belle dame contemplait avec attendrissement ces deux gracieuses +créatures s'observant avec curiosité et causant en leur langage +d'oiseaux. + +Elle vint se mettre à genoux près du joli groupe, et ses yeux tout +pleins de larmes, allant de l'une à l'autre, semblaient les comparer. + +--Que je serais heureuse! répétait-elle, que je serais heureuse! + +Prenant entre ses mains la tête angélique de sa fille et la baisant avec +tendresse: + +--Prie le bon Dieu avec moi, qu'il te fasse ressembler à cette chère +petite! lui dit-elle. + +Les âmes innocentes s'entendent bien entre elles. Les deux bébés +devinrent bientôt les plus grandes amies du monde. L'une essuyait les +larmes de l'autre, qui finissait par sourire aux caresses de sa douce +protectrice. + +Quand sa belle amie mit sa précieuse pantoufle sur le foyer, la pauvre +enfant perdue l'imita naïvement, et les compagnes, gentilles à ravir +dans leur posture d'anges, joignirent les mains et prièrent ensemble le +petit Noël de s'en souvenir. + +Comme on l'a vu, leurs voeux furent accomplis. + +Après avoir curieusement parcouru, scruté et exploré le logis magnifique +qu'elle occupait depuis la veille, la grosse fillette s'orna sans rien +dire de tous les présents qui avaient plu dans son sabot, jeta de +travers sur ses épaules le vestige fané qu'elle appelait "son châle", +posa sur le buisson inextricable de ses boucles un bonnet de laine, et +se présenta, ainsi équipée, devant un grand laquais qui se tenait debout +dans l'antichambre: + +--Je veux voir maman, déclara-t-elle en levant vers lui sa figure +ingénue. + +--Où demeure-elle, ta mère? demanda le laquais ironique sans se +déranger. + +--Je trouverai bien. Ouvrez-moi seulement cette grande porte. + +Le serviteur galonné se mit à rire en analysant le bizarre accoutrement +de son interlocutrice. + +Elle le regardait avec ses grands yeux naïfs, et attendait. Quand, à +la fin, il se décida à ouvrir les deux énormes battants de la porte +massive, elle se retourna une dernière fois vers sa compagne, lui sourit +doucement en manière d'adieu, et, serrant plus fortement ses trésors, +pour ne pas les perdre en route, elle partit en courant. + +C'est alors que le petit sabot se remit à patauger en expert, et que les +polichinelles et les poupées, étroitement emprisonnés entre ses bras, +eurent leurs cheveux joliment ébouriffés par les collisions diverses +qu'ils subirent avec les passants, les poteaux de réverbères, que +sais-je encore! + +Et, ma foi, tout était pour le mieux. + +Ces personnalités élégantes, en leur mise irréprochable, se fussent +trouvées bien dépaysées dans le logis où les conduisait leur petite +maîtresse. + +L'emmêlement de leurs chevelures, et les menues avaries que reçurent +leurs toilettes pendant le trajet, les firent accueillir comme de la +famille chez leurs nouveaux hôtes. + +Après une très longue course, notre amie s'arrêta devant une bicoque, et +frappa la porte du pied en appelant sa mère. + +Elle tomba dans les bras de celle-ci, toute bourrée de ses cadeaux, +cherchant à les garantir jusque dans la chaleur de l'étreinte +maternelle. + +Aux questions empressées: "D'où viens-tu, chère enfant? Qu'as-tu fait? +Où as-tu passé la nuit?" la fillette ne répondait rien. Elle exhibait à +ses petits frères son riche butin, ses yeux brillant du plaisir de se +retrouver dans la misère et l'intimité de sa cahute. + +La rentrée de la chère absente avec son attrayant cortège chassa le laid +fantôme du désespoir qui était venu s'asseoir au foyer. + +La mère ravivée, berçant longuement entre ses bras le bébé retrouvé, +oublia toutes les angoisses des dernières heures. Le bonheur qui +n'attendait que ce signal éclata dans la masure un instant assombrie... +Car le petit Noël avait aussi passé là, jetant dans les sabots la +semence d'or qui donne la paix du coeur, l'insouciance heureuse et la +fraîcheur colorée d'une vigoureuse jeunesse. + +Pour récompenser la charité d'une mère, Dieu avait donc mis dans un +palais le don inestimable qu'il réserve à ses amis les pauvres. Il y +avait déposé le rare bien, l'unique trésor en cette vallée de larmes. + + + + +LE JOUR DE L'AN AU CIEL + + + _A mes trois petites amies, + Héva, Constance et + Marie-Paule,_ + +Au ciel il ne fait ni jour ni nuit. Dans cet heureux séjour luit +constamment une splendide lumière, faite de toutes les aurores que le +bon Dieu garde en réserve pour nous les dispenser une à une, de tous +les rayons que nous verse journellement sa munificence sans jamais en +épuiser le trésor, et de tous les astres éblouissants qui lui restent à +semer encore dans les espaces azurés. + +A la vérité, tout cela serait bien insuffisant pour éclairer l'immensité +du céleste royaume, si la toute-puissance du Créateur lui-même ne +l'illuminait d'un divin et suave reflet devant lequel le soleil pâlit. + +C'est bien beau le paradis!... C'est si beau, si beau, que les hommes +n'osent pas essayer de le décrire! + +Pourtant, à certains moments, paraît-il, le ciel retentit d'harmonies +inaccoutumées, et semble encore, si c'est possible, rayonner de clartés +plus magnifiques. Le jour de Noël, par exemple, c'est grand gala, +assure-t-on. + +Je vais vous dire ce qui m'est arrivé, à travers les nuages des +enivrants échos de ces fêtes. + +Les lyres d'or des séraphins vibraient encore des accents du beau +concert de Noël. + +Déjà les élus les plus anciens--semblables aux bons vieux serviteurs qui +ne s'attardent jamais dans l'accomplissement d'un devoir--se relevant de +leur longue adoration aux pieds de l'Enfant-Jésus, dont c'était la fête +spéciale, songeaient à retourner à leurs postes respectifs. + +Saint Pierre regagnait sa loge de concierge d'un pas alerte. (On sait +qu'au ciel, le grand âge n'est pas un fardeau.) + +Sainte Cécile, qui s'était particulièrement surpassée par des élans +d'extatique inspiration, remettait sa harpe dans son riche étui. + +Les petits anges folâtres, reprenant leurs jeux, se poursuivaient en +agitant leurs ailes blanches, jusqu'auprès de de la belle Vierge qui +souriait à leurs ébats, et sous la surveillance du grand maître des +angéliques légions, sain Michel. + +Le vainqueur de Satan conservait l'allure formidable qui convient à +un héros guerrier. Il n'effrayait pas cependant, avec son grand +glaive--celui précisément qui lui servit dans son fameux combat avec +Lucifer--les petits soldats de son armée; quelques-uns d'entre eux +se réfugiaient jusque dans les plis de ses ailes pour échapper aux +espiègles assauts de leurs frères. + +--Ah! maintenant, disait à d'autres bienheureux un beau vieillard, il me +faut songer à mes enfants de là-bas! + +Savez-vous qui il appelait ainsi, ce beau vieillard? et soupçonnez-vous +un peu ce qu'il pouvait être lui-même? + +Ce vénérable personnage n'était autre que le fameux _Santa Claus_. Et +_ses enfants_?... C'étaient vous, c'étaient toutes les fillettes sages +qui ont mérité des étrennes. + +Mes chères amies, je ne voudrais pas être obligée de vous énumérer +toutes les choses inouïes, renfermées dans le magasin aux étrennes dont +notre vieil ami avait la charge. + +Cela me prendrait bien plus de temps qu'il ne lui en fallut pour les +verser toutes dans ses énormes sacs. + +Vous savez les superbes caresses que les fées d'autrefois faisaient +surgir de modestes citrouilles, et les toilettes magiques qu'elles +donnaient à leurs filleules!... Vous avez vu dans l'histoire de +Cendrillon de quels adorables bijoux ces mystiques dames couvraient +leurs protégées?... Eh bien, tout cela n'était rien à comparer au riche +bagage de _Santa Claus._ + +Songez-y! Il y avait là de quoi réjouir tout un univers de petits +enfants! + +Quand le messager de la bienfaisance divine traversait le ciel, courbé +sous le poids de ses trésors, pour aller prendre congé du souverain +Maître et recueillir ses instructions, le bruyant cortège des anges +s'arrêtait pour le regarder passer. + +Il se trouvait même des élus qui avaient été d'austères pénitents sur la +terre, et qui s'amusaient naïvement à examiner ses délicieux bibelots. + +Saint Jérôme, par exemple, et d'autres saints qui ont toujours vécu +dans le désert, et qui n'avaient jamais vu de joujoux, s'extasiaient +littéralement devant tous ces chefs-d'oeuvre de la paternelle libéralité +du bon Dieu. + +--Il y en a pour tout le monde? demanda le Petit-Jésus. Mes enfants +seront tous heureux? + +_Santa Claus_ le croyait bien. + +Il partit donc avec une troupe d'anges. + +Ces anges sont pour le servir dans sa charitable tournée. Ils se +glissent doucement à l'intérieur des maisons, et déposent dans les +mignons souliers l'envoi du divin ami de l'enfance. + +Cela exempte de la peine au bon vieillard et abrège la besogne. Il a +tant de chemin à faire dans une nuit! + +La céleste délégation était de retour au paradis avant que fussent +tendus dans le firmament les voiles mordorés du matin. Le cortège, en +arrivant, alla se prosterner devant la divine Majesté. + +Cependant, _Santa Claus_ n'avait pas, comme d'habitude, ce sourire +content que donnent la satisfaction du devoir accompli et la certitude +d'avoir fait des heureux. + +Le Petit-Jésus, que la sainte Vierge berçait dans un lit tout orné de +diamants, tandis qu'elle chantait doucement de sa voix qui ravit le +ciel, le Petit-Jésus avait remarqué cela tout de suite: + +--Les présents ont-ils donc manqué? Qui n'est pas satisfait? + +Le bon _Santa Claus_ raconta alors ceci: + +Mon travail était achevé sur la terre, dit-il. Je remontais lentement +vers ce céleste séjour en jetant sur l'univers un rétrospectif coup +d'oeil, pour m'assurer que personne n'avait été oublié. Je disais, en me +réjouissant, à mes compagnons; + +--Là, nul ne pleurera demain! Les prières enfantines que notre bon +Père aime tant monteront vers lui reconnaissantes, chaudes et pleines +d'amour!... Mais soudain... j'aperçus, dans un des coins obscurs et +déserts d'une grande ville, quelqu'un... une enfant, seule, glacée, +perdue dans la nuit noire. Elle tremblait de frayeur, elle se mourait de +faim, de misère et de désespoir. La pauvre mignonne répétait tout bas, +pendant que ses grands yeux désolés regardaient le ciel et que ses +petits membres grelottaient: + +--Mon Dieu, qui avez pitié des enfants délaissés!... Ma mère qui êtes +là-haut, voyez-moi... j'ai froid, il fait noir, j'ai bien peur!... Elle +étouffait ses sanglots de crainte d'attirer les affreux passants de la +nuit. + +Que faire pour la consoler!... + +Je me mis à chercher dans tous mes sacs, espérant y trouver quelqu'objet +oublié... mais, hélas!... rien, tout était épuisé. + +Et d'ailleurs, qu'auraient pu des jouets devant cette détresse que vous +seul, puissant et généreux Jésus, pouvez guérir par un miracle. J'aurais +pensé à cela tout de suite, n'eût été l'émotion qui troublait mes idées. + +Après un moment de réflexion, j'envoyai près d'elle un de mes anges, lui +enjoignant d'en avoir bien soin tandis que je viendrais vous supplier de +la secourir. + +Le Père éternel, qui de son trône resplendissant avait tout entendu, +dit: + +--J'ai vu les larmes de cette enfant J'ai entendu le cri de sa douleur +et de sa confiante prière! + +Voici ce qui s'était passé tandis que _Santa Claus_ parlait. + +Sur un signe du Tout-Puissant, un ange était aussitôt venu se prosterner +pour recevoir ses ordres. + +Ce prince de la cour céleste était le plus beau des séraphins. + +Un rayon de la souveraine bonté de Dieu--celui de sa miséricorde--se +reflétait en lui. + +A son front brillait un incomparable diadème où était incrusté en +lettres formées de l'or des astres, le beau, le grand mot--DÉLIVRANCE. + +--Va! lui avait dit le Dieu généreux et tendre, va briser les liens qui +retiennent sur la terre cette chère âme martyre! + +A cette injonction, le messager obéissant se leva et partit. + +Il n'objecta pas qu'il faisait bien noir là-bas, et que le lieu ou +gisait la pauvresse lui était inconnu. + +--La Providence pourvoit et veille à tout! + +Telle était sa pensée. + +Il déploya ses grandes ailes plus lisses et plus blanches que celles +des cygnes, et descendit à travers les couches bleu sombre des espaces, +effleurant les mondes sans s'y arrêter, et laissant après lui dans les +ombres du firmament une longue traînée lumineuse. + +Les savants terrestres dirent: + +--C'est un admirable météore! + +L'ange de Dieu, lui, qui soutenait la petite agonisante, souffla à son +oreille: + +--Courage! voici la délivrance! + +Quand l'envoyé de l'infinie miséricorde fut arrivé dans la grande ville +obscure et silencieuse, un phare, épanchant une douce lueur, semblable +aux rayons caressants de la lune, parut au ciel et lui montra sur le sol +dur et glacé, la belle enfant à genoux, suppliante, les mains élevées en +une muette prière.... + +Il enleva son âme et remonta avec elle au Paradis. + +Là, elle reçut la belle couronne des élus et la glorieuse palme du +martyre! + +Là, elle oublia toutes ses souffrances aux pieds de Dieu, auprès de la +tendre Vierge et de sa mère, qu'elle retrouvait là-haut! + +Elle fut tout de suite amie avec les petits anges qui, pour jouir de son +naïf ravissement, se plaisaient à lui montrer toutes les splendeurs du +ciel. + +Quand elle alla baiser les pieds du Petit-Jésus, le divin Enfant lui +demanda avec un doux sourire: + +--Regrettes-tu ton jour de l'an de la terre, ma petite amie? + +Des larmes de bonheur et de reconnaissance répondirent pour elle. + +Le lendemain, les passants trouvèrent sur le pavé un petit cadavre froid +et rigide. + +--Pauvre, pauvre enfant! murmuraient-ils dans leur pitié. + +Mais elle, au sein de la félicité et de l'extase des cieux, disait +aussi: + +--Pauvres, pauvres mortels! + + + + +HISTOIRE DE DEUX SERINS + +_ Petite fable_ + +Le soleil avait souri, à travers les branches dénudées, d'un sourire +plein de promesses; les bourgeons avaient percé la dure écorce, les +corolles s'entr'ouvraient fraîches et rieuses, et les arbres, jasant +avec la brise, balançaient leurs dômes verdoyants au-dessus des sources +grondeuses. + +Les oiseaux revenaient par essaims pour fêter la naissance des vertes +feuillées, et celle des marguerites, leurs petites amies des champs. + +Les nids moelleux s'équilibraient aux jointures des branches; déjà +leurs hôtes se gazouillaient tout bas leurs espérances pour la nouvelle +couvée. + +A la cime d'un grand chêne, tout une famille de serins saluaient, +certain matin, l'aurore de son premier jour. + +Le ruisseau qui dort, sous les grosses branches de l'arbre géant, le +rayon de soleil qui miroite sur la feuille humide au bord du nid, le +coin d'azur à travers le rideau de feuillage, cette verdure flottante +qui les berce avec de caressants murmures, toutes ces nouveautés +ravissantes qui se révèlent à leurs regards étonnés, tiennent hors du +nid les têtes curieuses de ces êtres naissants. + +L'horizon empourpré, la source éblouissante qui bondit sur le flanc de +la montagne, les flocons blancs dans le bleu du ciel, tout cela a +des tons chatoyants et séducteurs, des appels gros d'attraits et de +promesses pour les nouveaux éclos. + +Et c'est un murmure continu, un concert de petits cris joyeux. Qu'ils +sont heureux de vivre!... Oiselets d'un jour, ils ont le présent +harmonieux et ensoleillé; et l'avenir!... l'avenir! Quand les plumes +dorées auront poussé, quand les ailes diaprées se déploieront avec la +vigueur de la jeunesse! l'avenir ne se prépare-t-il pas pour eux plus +doux que le nid, plus vermeil qu'un reflet de crépuscule dans le +ruisseau limpide? + +Les petits serins ont crû. Ils ont atteint la taille ordinaire des +oiseaux de leur espèce; mais l'un d'eux surtout est un prodige, +l'orgueil de la famille, la gloire de la nichée. + +Quand sa voix vibrante et modulée éveille les échos matinals, plus d'une +jeune serine sent palpiter son coeur d'oiseau, et joint une note émue à +ses trilles éclatants. + +Les êtres ailés, moins méticuleux que les hommes, reconnaissent sans +formalité et acceptent sans élections, le souverain que Dieu semble leur +désigner dans celui d'entre eux qu'il dote de plus de charmes. Ceux +du vieux chêne avaient voué un culte d'admiration et d'hommage à leur +superbe compagnon. + +Mais lui, indifférent à ses honneurs et à son prestige, ne formait dans +sa tête altière que des projets aventureux de fuite et de voyages. + +Un jour--aussi puissant que beau--il s'élança d'un seul trait, de la +cime du grand arbre au sommet de la montagne lointaine. Puis, intrépide, +il alla se percher sur une branche morte accrochée au milieu de la +cascade fougueuse. De là il envoya au ciel sa chanson triomphale. + +Ses parents effrayés avaient essayé de le suivre, mais tristement ils +étaient revenus au chêne, l'épier de loin, le coeur serré par un funeste +pressentiment. + +D'un vol aussi rapide le téméraire enfant était revenu; toute la tribu +en émoi l'attendait anxieuse. + +Au lieu de regagner le nid paternel où ses petites soeurs attendries +l'appelaient de toutes leurs clameurs, le jeune héros, comme pour lui +faire hommage de ses premiers lauriers, alla droit chez sa voisine, +la plus jolie serine du monde, secouer ses ailes étincelantes des +gouttelettes diamantées de la source, et roucouler la plus suave, +la plus délicieuse, la plus enchanteresse des mélodies que Dieu ait +enseignées à ses créatures. + +Les humains qui l'entendirent crurent que les accords d'une musique +mystérieuse, s'échappant des sphères célestes, étaient parvenus à leur +oreille privilégiée. + +Les échos émerveillés la répétèrent avec enthousiasme. Tout le vieux +chêne tressaillit, et un concert de louanges s'en éleva comme une fusée +vibrante et prolongée. + +Ces joyeux accents avaient ragaillardi toute la peuplade. Chacun, sous +la feuille qui l'abrite, s'endormit paisible, rêvant de douces choses. +Seule, la belle serine avait compris le mot d'adieu caché sous la +chanson Brillante. + +Tristement sa petite tête veloutée s'enfonça sous le duvet de l'aile +maternelle. Qui dira combien d'étoiles s'étaient allumées au firmament, +combien de soupirs avait poussés la brise à travers les feuilles +frémissantes avant que le repos vint clore sa paupière! + +Le lendemain--toutes les fêtes ont un lendemain--les premiers reflets de +l'aurore avaient effleuré la cime de l'arbre séculaire, le roi du jour, +disant adieu à d'autres peuples, apparaissait, s'élevait majestueux de +son bain de flammes. Toute la nature chantait l'hymne matinale à +sa manière, et le vieux chêne était muet--muet, mais plein de +consternation, d'agitation et d'effroi.--L'idole, le serin adoré, le +beau charmeur des bois s'était envolé, laissant l'angoisse au nid, le +deuil à la voisine éplorée. + +Elle, puisant une énergie désespérée dans l'agonie de son coeur, étendit +toutes grandes ses ailes frêles et timides, et disparut. La belle +idolâtre, n'écoutant que son amour, volait sur la trace du cher +infidèle. + +Trois longs jours de recherches et de souffrances s'étaient éternisés +pour l'infortunée voyageuse. L'ouragan avait soufflé, la tempête avait +mugi. + +Le matin du quatrième jour les arbres, courbés par la tourmente +redressaient leurs panaches ruisselants. Le soleil revenait sécher les +pleurs de la nature qui souriait à travers ses larmes en revoyant son +radieux époux... + +La pauvre serine épuisée, affaissée sur une branche, buvait +languissamment des gouttes de pluie qui tremblaient sur une feuille de +peuplier... + +Soudain, elle se redresse et bondit. Elle a entendu... Oui, ce ne peut. +être que lui!... Un petit cri bien faible, presque imperceptible; +mais pourquoi son coeur s'est-il arrêté à cette voix, pourquoi bat-il +maintenant à se briser! Elle attend inquiète, le cou tendu, le regard +intense, plein d'anxiété et d'espoir. Le cri se répète, doux, navrant, +prolongé. + +Rapide comme l'éclair, la serine franchit l'espace qui la sépare de +son bien-aimé--oh bonheur! il était là, elle le retrouvait! Mais non. +L'espérance un moment ravivée allait s'éteindre à jamais. Hélas! le +roi du vieux chêne est blessé. Son aile rompue palpite de douleur. Une +fièvre brûlante l'agite et le consume. Il souffre. Il se meurt. Ah! +pourtant il ne peut périr, puisque le dévouement et l'amour subsistent +encore pour lui en un coeur féminin! + +La jolie serine se fait soeur de charité. Multipliant les soins au +bien-aimé malade, elle vole au torrent, en rapporte dans son bec trois +gouttes fraîches pour les couler sur la blessure. Elle remet doucement +le membre cassé dans sa position normale, lisse de son aile de velours +les plumes hérissées autour de la plaie, verse dans la gorge altérée du +cher blessé une eau rafraîchissante. Elle voltige, sautille sur le gazon +d'une façon embesognée, va et vient, s'oubliant elle-même, s'épuisant +pour faire revivre ses amours. + +A la fin l'héroïsme eut sa récompense. + +Par la plus belle et la plus radieuse des matinées, le couple mille fois +heureux revint au pays. Le fiancé était si rayonnant qu'on ne s'aperçut +pas qu'il boitait un peu. + +Il y eut noce complète au vieux chêne. De la base à la cime il retentit +tout le jour de chants d'allégresse. + +Le beau serin resta le roi. + +L'année suivante, en cédant le sceptre à son héritier, il lui donna ce +sage conseil... Au fait, que croyez-vous qu'il lui dit? De toujours +rester au nid natal, prudemment abrité sous l'aile maternelle?.. Oh non! + +--Mon fils, lui dit-il, quand la mousse du nid, quand la tendresse de +ta mère ne suffiront plus aux aspirations de ton coeur troublé, va, mon +enfant, au sein de la tempête, recueillir une précieuse blessure; le +ciel alors t'enverra un messager béni qui te fera revivre deux fois!... +Mon fils, un pareil trésor vaut bien une aile brisée. + + + + +LE DERNIER BIBERON + +On avait dit à bébé:--C'est fini maintenant! Vous êtes trop grande. +Il faut jeter cette affreuse chose au chat. Au _Çat_, répétait-elle, +captivée par le souvenir du favori. Et c'est tout ce qu'elle retenait de +ce grave syllogisme. + +Or voici ce qui en était; + +La question avait été agitée en famille à l'heure du couvre-feu, au +moment où bébé en camisole blanche, les gros petons nus, distribuait les +bonsoirs, embrassant à grand bruit sa menotte étendue, à l'adresse de +chacun. + +Toutes les têtes levées, fascinées par ce Jésus potelé aux boucles +blondes, souriaient, lui renvoyaient les baisers; mais...... la bonne se +penche, et, à demi-voix:--Faut-il le lui donner?--Ah c'est vrai! fait +la maman subitement rembrunie, prise de lâcheté devant la grandeur du +sacrifice, puis cédant tout-à-fait: + +--Si, pour ce soir. Alors le père, sans quitter sa gazette, mais +enlevant son cigare, prononce avec énergie;--Ne lui donnez pas cette +horreur! je vous en prie! + +à! il proteste. Ça lui est bien facile à lui. + +--On ne peut pas, fut-il objecté, tout d'un coup, comme cela.... + +Mais lui l'interrompant: + +--Je te dis que vous l'empoisonnez! + +Vous l'empoisonnez! voilà bien les pères. Ces stoïciens de la théorie, +ces braves d'arrière-plan qui commandent la manoeuvre d'une voix de +tonnerre et s'enferment dans leur cabinet pour ne l'entendre pas +exécuter. + +--Eh bien! essayez, avait dit la maman avec résignation, intimidée par +tant de fermeté. + +Mais vous ne savez pas encore le sujet du litige. + +L'article en question, l'objet des foudres paternelles, c'est une petite +chose informe, d'une teinte grisâtre, brouillée, inquiétante; un lambeau +de caoutchouc, déchiqueté par des dents aiguës; c'est un vestige du +dernier biberon de bébé, aussi méconnaissable qu'une balle dont on +retrouve le plomb fondu et mâché; une chose, enfin, peu appétissante, +d'un parfum.... étrange, et à laquelle le petit monstre tient plus qu'à +tout au monde. + +Aussi est-on décidé à en finir. Ce matin encore, comme le papa, fier de +surprendre son réveil d'oiseau, la prenait dans son nid, toute chaude, +les yeux couvrant clairs et grands à la joie du matin, et allait +l'embrasser avec ferveur, elle lui entra cet objet dans la bouche. Il +en cracha pendant cinq minutes, très en colère, jurant... d'opérer des +réformes radicales, de trancher dans le vif, bref, de faire un coup +d'éclat. + +Et tout ce temps la pauvre insouciante victime de demain, la mignonne +rose savourait l'horrible suçon. + +Après le départ de la bonne, il s'était fait un silence, gazette et +livre s'étant relevés. + +Au bout d'une minute pourtant, la voix du tyran se fit entendre, mais +sans cet accent invincible de tout à l'heure, une voix très mitigée, où +l'on sentait poindre un attendrissement. + +--Ne ferais-tu pas mieux d'y aller? + +--Non, ce serait pire. + +Nouveau silence, puis soudain, le choc attendu; une explosion de larmes +là-haut. + +Il s'en suivit un tumulte, une envolée de feuillets,... + +--Attends! dit le maître, tu vas tout gâter! + +L'obéissance la retient un moment, mais les cris continuant elle se +précipite, et du bas de l'escalier: + +--Marie! Marie! s'écrie-t-elle, donnez-lui! donnez-lui!.... + +Elle revient, le calme aussitôt rétabli, tout émue encore et murmurant: + +--L'idée de le lui enlever ainsi, sans préparation!... Pauvre chou! + +De son côté le papa très remué, mais voulant tenir décemment son rôle +jusqu'au bout, va chercher une allumette, ayant laissé son cigare +s'éteindre, et lève les épaules à l'effet de blâmer cette défaite à +laquelle il ne prend aucune part. + +Il fallut donc apporter à l'événement tout le soin que nécessitent les +résolutions importantes. + +--Depuis quand, monsieur le papa vous qui avez lu l'histoire, depuis +quand le progrès surgit-il ainsi spontanément, sans efforts, du terrain +des mauvaises habitudes et des abus? Citez-moi une réforme qui ait +poussé, de même qu'un champignon sur une terre inculte, sans être +amenée, conduite, préparée par une main habile et patiente!... Paris ne +s'est pas fait en un jour! + +Telles sont les ressources de la diplomatie maternelle et le résumé de +son plaidoyer en faveur d'un atermoiement. + +Bébé a deux ans et demi du reste et sa mère qui lit en son petit cerveau +comme dans un A B C ouvert, y voit déjà un embryon de logique. Aussi +est-ce ce bon sens en herbe qu'elle compte exploiter pour accomplir la +réforme projetée. + +Bébé reçut un jour une superbe poupée bleue. Bébé fut ravie, folle de +joie, et ne voulut plus quitter cette poupée, pas plus à table qu'à la +promenade ou au bain. Il la lui fallut même pour dormir. Mais voilà! la +nouvelle venue est l'ennemie déclarée des suçons! + +Que faire alors? Jeter le suçon au minou? + +--Jeter à minou, fait le petit singe. + +En effet, la maman ouvre la fenêtre et Bébé lance elle-même son meilleur +ami dans la cour. + +Une fois blottie dans son lit blanc avec la précieuse poupée bleue, +l'heure du dodo venue, la pauvre petite s'aperçut bien qu'il lui +manquait pourtant quelque chose, car deux fois, elle rappela sa mère +qui l'avait ce soir-là bordée longuement, se sentant tout attristée, +le coeur fondu de compassion devant l'ingénuité de ce sacrifice sans +murmures; elle demanda du lait et voyant la tasse fraîchement vidée, +reprit avec un soupir: + +--Bonsoir, maman. + +Une prière, une seule, se pressait sur ses lèvres qu'elle n'osait +formuler, la sentant déraisonnable. + +A la fin, trouvant un ingénieux prétexte pour trahir son gros regret: + +--N'en a plus. Donné au çat! fit sa douce voix, du même ton insidieux et +enjôleur qu'on le lui avait répété tout le jour en vue du succès final. + +Le tyran dans son antre, oubliant de lire son journal, attendait avec +impatience la fin de l'aventure. + +--Eh bien! dit-il, dès qu'il la vit revenir, allant à pas de loup, +marchant avec précaution comme si le moindre souffle eût pu compromettre +la victoire espérée. + +Bébé ne pleura pas, mais elle s'endormit fort tard, et au petit jour +elle s'éveilla en larmes demandant le suçon, puis s'avisant aussitôt de +l'absurdité de sa requête, elle se mit à crier plus fort. + +--Quelque chose de bon! + +Son innocente lâcheté avait encore sa pudeur. + +Ce fut la réaction; et les événements ne tardèrent pas à justifier les +prévisions de la clairvoyance maternelle. + +Au bout d'une semaine ce gros chagrin était oublié... et puis quoi!.. + +Eh bien Bébé ne s'en trouva pas plus mal, au contraire, puisqu'on ne +l'empoisonnait plus, et ce furent pour les sages les regrets: + +Cette importante réforme si habilement obtenue, cet avancement notable +de l'enfant, ce progrès fameux, qu'était-ce en effet?.... + +La dernière étape de cet âge exquis de la première enfance où notre +chéri n'est qu'un poupon gras et rose qui tient tout, comme une petite +boule, dans la corbeille que lui font nos bras. + +C'est le commencement de cet autre ou l'on devient conséquent, où l'on +comprend, où l'on souffre. + +Y a-t-il vraiment là de quoi être fier? + +C'est bien la peine de sevrer les pauvres innocents de leurs pures +joies! Par quoi les remplace-t-on? + +Par les enseignements maussades de la raison, de l'expérience--cette +marâtre qui ne sait corriger qu'en châtiant. + +Pauvre bébé, cher petit mouton qui te laisses tondre de tes gracieuses +et charmantes fantaisies, quand tu auras de grandes gigues et des +brèches dans la rangée de perles fines que découvre ton sourire, alors +on songera avec envie à ce que tu fus autrefois; on s'attristera de te +voir pousser si vite et laisser loin derrière les chers souvenirs du +temps des biberons. + +C'est ainsi que le sort te venge de ceux qui s'acharnent à te rendre +sage--comme eux. + +C'est probablement ce regret anticipé qui fit que la maman de tout à +l'heure, bientôt revenue de l'orgueil de son triomphe, put être vue +cherchant avec soin, sous sa fenêtre, parmi les balayures, un petit +objet perdu, pleurant presque, à l'exemple de bébé, à la pensé que le +vilain chat aurait bien pu en effet le manger. + +Et, le vieux biberon disgracié, exhumé avec honneur, devint une +précieuse relique. + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Contes de Noël par Josette, by Madame R. Dandurand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13024 *** |
