diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:41:11 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:41:11 -0700 |
| commit | 7caf2ef2e5a4927b7a7bb96c7aec2f40bd6718ac (patch) | |
| tree | c77e752692274e5af7f7015ccd83995709dfb19d | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 13016-0.txt | 1489 | ||||
| -rw-r--r-- | 13016-h/13016-h.htm | 1814 | ||||
| -rw-r--r-- | 13016-h/images/ill3-1.png | bin | 0 -> 33996 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 13016-h/images/ill3-2.png | bin | 0 -> 17339 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 13016-h/images/ill3-3.png | bin | 0 -> 16943 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/13016-8.txt | 1883 | ||||
| -rw-r--r-- | old/13016-8.zip | bin | 0 -> 40299 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/13016-h.zip | bin | 0 -> 110624 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/13016-h/13016-h.htm | 2233 | ||||
| -rw-r--r-- | old/13016-h/images/ill3-1.png | bin | 0 -> 33996 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/13016-h/images/ill3-2.png | bin | 0 -> 17339 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/13016-h/images/ill3-3.png | bin | 0 -> 16943 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/13016.txt | 1883 | ||||
| -rw-r--r-- | old/13016.zip | bin | 0 -> 39611 bytes |
17 files changed, 9318 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/13016-0.txt b/13016-0.txt new file mode 100644 index 0000000..5d04b00 --- /dev/null +++ b/13016-0.txt @@ -0,0 +1,1489 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13016 *** + +[Illustration: ill3-1.png] + +LAVINIA. + +AN OLD TALE + +BILLET. + +«Puisque vous allez vous marier, Lionel, ne serait-il pas convenable de +nous rendre mutuellement nos lettres et nos portraits? Cela est facile, +puisque le hasard nous rapproche, et qu'après dix ans écoulés sous +des cieux différents nous voilà aujourd'hui à quelques lieues l'un de +l'autre. Vous venez, m'a-t-on dit, quelquefois à Saint-Sauveur; moi, +j'y passe huit jours seulement. J'espère donc que vous y serez dans le +courant de la semaine avec le paquet que je réclame. J'occupe la maison +Estabanette, au bas de la chute d'eau. Vous pourrez y envoyer la +personne destinée à ce message; elle vous reportera un paquet semblable, +que je tiens tout prêt pour vous être remis en échange.» + +RÉPONSE. + +«Madame, + +«Le paquet que vous m'ordonnez de vous envoyer est ici cacheté, et +portant votre suscription. Je dois être reconnaissant sans doute de voir +que vous n'avez pas douté qu'il ne fût entre mes mains au jour et au +lieu où il vous plairait de le réclamer. + +«Mais il faut donc, Madame, que j'aille moi-même à Saint-Sauveur le +porter, pour le confier ensuite aux mains d'une tierce personne qui vous +le remettrait? Puisque vous ne jugez point à propos de m'accorder le +bonheur de vous voir, n'est-il pas plus simple que je n'aille pas au +lieu que vous habitez m'exposer à l'émotion d'être si près de vous? Ne +vaut-il pas mieux que je confie le paquet à un messager dont je suis +sûr, pour qu'il le porte de Bagnères à Saint-Sauveur? J'attends vos +ordres à cet égard; quels qu'ils soient, Madame, je m'y soumettrai +aveuglément.» + +BILLET. + +«Je savais, Lionel, que mes lettres étaient par hasard entre vos mains +dans ce moment, parce que Henry, mon cousin, m'a dit vous avoir vu à +Bagnères et tenir de vous cette circonstance. Je suis bien aise que +Henry, qui est un peu menteur, comme tous les bavards, ne m'ait pas +trompée. Je vous ai prié d'apporter vous-même le paquet à Saint-Sauveur, +parce que de tels messages ne doivent pas être légèrement exposés dans +des montagnes infestées de contrebandiers qui pillent tout ce qui leur +tombe sous la main. Comme je vous sais homme à défendre vaillamment un +dépôt, je ne puis pas être plus tranquille qu'en vous rendant vous-même +garant de celui qui m'intéresse. Je ne vous ai point offert d'entrevue, +parce que j'ai craint de vous rendre encore plus désagréable la démarche +déjà pénible que je vous imposais. Mais puisque vous semblez attacher à +cette entrevue une idée de regret, je vous dois et je vous accorde de +tout mon coeur ce faible dédommagement. En ce cas, comme je ne veux pas +vous faire sacrifier un temps précieux à m'attendre, je vais vous fixer +le jour, afin que vous ne me trouviez point absente. Soyez donc à +Saint-Sauveur le 15, à neuf heures du soir. Vous irez m'attendre chez +moi, et vous me ferez avertir par ma négresse. Je rentrerai aussitôt. Le +paquet sera prêt.... Adieu.» + + + +Sir Lionel fut désagréablement frappé de l'arrivée du second billet. +Elle le surprit au milieu d'un projet de voyage à Luchon, pendant lequel +la belle miss Ellis, sa prétendue, comptait bien sur son escorte. +Le voyage devait être charmant. Aux eaux, les parties de plaisir +réussissent presque toujours, parce qu'elles se succèdent si rapidement +qu'on n'a pas le temps de les préparer; parce que la vie marche brusque, +vive et inattendue; parce que l'arrivée continuelle de nouveaux +compagnons donne un caractère d'improvisation aux plus menus détails +d'une fête. + +Sir Lionel s'amusait donc aux eaux des Pyrénées, autant qu'il est séant +à un bon Anglais de s'amuser. Il était en outre passablement amoureux +de la riche stature et de la confortable dot de miss Ellis; et sa +désertion, au moment d'une _cavalcade_ si importante (mademoiselle Ellis +avait fait venir de Tarbes un fort beau navarin gris pommelé, qu'elle +se promettait de faire briller en tête de la caravane), pouvait devenir +funeste à ses projets de mariage. Cependant la position de sir Lionel +était embarrassante; il était homme d'honneur et des plus délicats. +Il fut trouver son ami sir Henry pour lui faire part de ce cas de +conscience. + +Mais, pour forcer le jovial Henry à lui accorder une attention sérieuse, +il commença par le quereller. + +«Étourdi et bavard que vous êtes! s'écria-t-il en entrant; c'était bien +la peine d'aller dire à votre cousine que ses lettres étaient entre mes +mains! Vous n'avez jamais été capable de retenir sur vos lèvres une +parole dangereuse. Vous êtes un ruisseau qui répand à mesure qu'il +reçoit; un de ces vases ouverts qui ornent les statues des naïades et +des fleuves; le flot qui les traverse ne prend pas même le temps de s'y +arrêter.... + +--Fort bien, Lionel! s'écria le jeune homme; j'aime à vous voir dans un +accès de colère: cela vous rend poétique. Dans ces moments-là vous êtes +vous-même un ruisseau, un fleuve de métaphores, un torrent d'éloquence, +un réservoir d'allégories.... + +--Ah! il s'agit bien de rire! s'écria Lionel en colère; nous n'allons +plus à Luchon. + +--Nous n'y allons plus! Qui a dit cela? + +--Nous n'y allons plus, vous et moi; c'est moi qui vous le dis. + +--Parlez pour vous tant qu'il vous plaira; pour moi, je suis bien votre +serviteur. + +--Moi, je n'y vais pas, et par conséquent ni vous non plus. Henry, vous +avez fait une faute, il faut que vous la répariez. Vous m'avez suscité +une horrible contrariété; votre conscience vous ordonne de m'aider à la +supporter. Vous dînez avec moi à Saint-Sauveur. + +--Que le diable m'emporte si je le fais! s'écria Henry; je suis amoureux +fou depuis hier soir de la petite Bordelaise dont je me suis tant moqué +hier matin. Je veux aller à Luchon, car elle y va: elle montera mon +yorkshire, et elle fera crever de jalousie votre grande aquitaine +Margaret Ellis. + +--Écoutez, Henry, dit Lionel d'un air grave; vous êtes mon ami? + +--Sans doute; c'est connu. Il est inutile de nous attendrir sur l'amitié +dans ce moment-ci. Je prévois que ce début solennel tend à m'imposer.... + +--Écoutez-moi, vous dis-je, Henry; vous êtes mon ami, vous vous +applaudissez des événements heureux de ma vie, et vous ne vous +pardonneriez pas légèrement, je suppose, de m'avoir causé un préjudice, +un malheur véritable? + +--Non, sur mon honneur! Mais de quoi est-il question? + +--Eh bien! Henry, vous faites manquer peut-être mon mariage. + +--Allons donc! quelle folie! parce que j'ai dit à ma cousine que vous +aviez ses lettres, et qu'elle vous les réclame? Quelle influence +lady Lavinia peut-elle exercer sur votre vie après dix ans d'oubli +réciproque? Avez-vous la fatuité de croire qu'elle ne soit pas consolée +de votre infidélité? Allons donc, Lionel! c'est par trop de remords! le +mal n'est pas si grand! il n'a pas été sans remède, croyez-moi bien....» + +En parlant ainsi, Henry portait nonchalamment la main à sa cravate +et jetait un coup d'oeil au miroir; deux actes qui, dans le langage +consacré de la pantomime, sont faciles à interpréter. + +Cette leçon de modestie, dans la bouche d'un homme plus fat que lui, +irrita sir Lionel. + +«Je ne me permettrai aucune réflexion sur le compte de lady Lavinia, +répondit-il en tâchant de concentrer son amertume. Jamais un sentiment +de vanité blessée ne me fera essayer de noircir la réputation d'une +femme, n'eussé-je jamais eu d'amour pour elle. + +--C'est absolument le cas où je suis, reprit étourdiment sir Henry; je +ne l'ai jamais aimée, et je n'ai jamais été jaloux de ceux qu'elle a pu +mieux traiter que moi; je n'ai d'ailleurs rien à dire de la vertu de +ma glorieuse cousine Lavinia; je n'ai jamais essayé sérieusement de +l'ébranler.... + +--Vous lui avez fait cette grâce, Henry? Elle doit vous en être bien +reconnaissante! + +--Ah ça, Lionel! de quoi parlons-nous, et qu'êtes-vous venu me dire? +Vous sembliez hier fort peu religieux envers le souvenir de vos +premières amours; vous étiez absolument prosterné devant la radieuse +Ellis. Aujourd'hui, où en êtes-vous, s'il vous plaît? Vous semblez +n'entendre pas raison sur le chapitre du passé, et puis vous parlez +d'aller à Saint-Sauveur au lieu d'aller à Luchon! Voyons, qui aimez-vous +ici? qui épousez-vous? + +--J'épouse miss Margaret, s'il plaît à Dieu et à vous. + +--A moi? + +--Oui, vous pouvez me sauver. D'abord, lisez le nouveau billet que +m'écrit votre cousine. Est-ce fait? Fort bien. A présent, vous voyez, il +faut que je me décide entre Luchon et Saint-Sauveur, entre une femme à +conquérir et une femme à consoler. + +--Halte-là , impertinent! s'écria Henry; je vous ai dit cent fois que +ma cousine était fraîche comme les fleurs, belle comme les anges, vive +comme un oiseau, gaie, vermeille, élégante, coquette: si cette femme-là +est désolée, je veux bien consentir à gémir toute ma vie sous le poids +d'une semblable douleur. + +--N'espérez pas me piquer, Henry; je suis heureux d'entendre ce que vous +me dites. Mais en ce cas, pourrez-vous m'expliquer l'étrange fantaisie +qui porte lady Lavinia à m'imposer un rendez-vous? + +--O stupide compagnon! s'écria Henry; ne voyez-vous pas que c'est votre +faute? Lavinia ne désirait pas le moins du monde cette entrevue: j'en +suis bien sûr, moi; car lorsque je lui parlai de vous, lorsque je lui +demandai si le coeur ne lui battait pas quelquefois, sur le chemin de +Saint-Sauveur à Bagnères, à l'approche d'un groupe de cavaliers au +nombre desquels vous pouviez être, elle me répondit d'un air nonchalant: +«Vraiment! peut-être que mon coeur battrait si je venais à le +rencontrer.» Et le dernier mot de sa phrase fut délicieusement modulé +par un bâillement. Oui, ne mordez pas votre lèvre, Lionel, un de ces +jolis bâillements de femme tout petits, tout frais, si harmonieux qu'ils +semblent polis et caressants, si longs et si traînants qu'ils expriment +la plus profonde apathie et la plus cordiale indifférence. Mais vous, au +lieu de profiter de cette bonne disposition, vous ne pouvez pas résister +à l'envie de faire des phrases. Fidèle à l'éternel pathos des amants +disgraciés, quoique enchanté de l'être, vous affectez le ton élégiaque, +le genre lamentable; vous semblez pleurer l'impossibilité de la voir, au +lieu de lui dire naïvement que vous en étiez le plus reconnaissant du +monde.... + +--De telles impertinences ne peuvent se commettre. Comment aurais-je +prévu qu'elle allait prendre au sérieux quelques paroles oiseuses +arrachées par la convenance de la situation? + +--Oh! je connais Lavinia; c'est une malice de sa façon! + +--Éternelle malice de femme! Mais, non; Lavinia était la plus douce et +la moins railleuse de toutes; je suis sûr qu'elle n'a pas plus envie que +moi de cette entrevue. Tenez, mon cher Henry, sauvez-nous tous deux de +ce supplice; prenez le paquet, allez à Saint-Sauveur; chargez-vous de +tout arranger; faites-lui comprendre que je ne dois pas.... + +--Quitter miss Ellis à la veille de votre mariage, n'est-ce pas? Voilà +une bonne raison à donner à une rivale! Impossible! mon cher; vous avez +fait la folie, il faut la boire. Quand on a la sottise de garder dix ans +le portrait et les lettres d'une femme, quand on a l'étourderie de s'en +vanter à un bavard comme moi, quand on a la rage de faire de l'esprit et +du sentiment à froid dans une lettre de rupture, il faut en subir toutes +les conséquences. Vous n'avez rien à refuser à lady Lavinia tant que +ses lettres seront entre vos mains; et, quel que soit le mode de +communication qu'elle vous impose, vous lui êtes soumis tant que vous +n'aurez point accompli cette solennelle démarche. Allons, Lionel, faites +seller votre poney, et partons; car je vous accompagne. J'ai quelques +torts dans tout ceci, et vous voyez que je ne ris plus quand il s'agit +de les réparer. Partons!» + +Lionel avait espéré que Henry trouverait un autre moyen de le tirer +d'embarras. Il restait consterné, immobile, enchaîné à sa place par un +sentiment secret de résistance involontaire aux arrêts de la nécessité. +Cependant il finit par se lever, triste, résigné, et les bras croisés +sur sa poitrine. Sir Lionel était, en fait d'amour, un héros accompli. +Si son coeur avait été parjure à plus d'une passion, jamais sa conduite +extérieure ne s'était écartée du code des _procédés_, jamais aucune +femme n'avait eu à lui reprocher une démarche contraire à cette +condescendance délicate et généreuse qui est le meilleur signe d'abandon +que puisse donner un homme bien élevé à une femme irritée. C'est avec la +conscience d'une exacte fidélité à ces règles que le beau sir Lionel se +pardonnait les douleurs attachées à ses triomphes. + +«Voici un moyen! s'écria enfin Henry en se levant à son tour. C'est la +coterie de nos belles compatriotes qui décide tout ici. Miss Ellis et sa +soeur Anna sont les pouvoirs les plus éminents du conseil d'amazones. Il +faut obtenir de Margaret que ce voyage, fixé à demain, soit retardé +d'un jour. Un jour ici, c'est beaucoup, je le sais; mais enfin il faut +l'obtenir, prétexter un empêchement sérieux, et partir dès cette nuit +pour Saint-Sauveur. Nous y arriverons dans l'après-midi; nous nous +reposerons jusqu'au soir; à neuf heures, pendant le rendez-vous, je +ferai seller nos chevaux, et à dix heures (j'imagine qu'il ne faut pas +plus d'une heure pour échanger deux paquets de lettres) nous remontons +à cheval, nous courons toute la nuit, nous arrivons ici avec le soleil +levant, nous trouvons la belle Margaret piaffant sur sa noble monture, +ma jolie petite madame Bernos caracolant sur mon yorkshire; nous +changeons de bottes et de chevaux; et, couverts de poussière, exténués +de fatigue, dévorés d'amour, pâles, intéressants, nous suivons nos +dulcinées par monts et par vaux. Si l'on ne récompense pas tant de zèle, +il faut pendre toutes les femmes pour l'exemple. Allons, es-tu prêt?» + +Pénétré de reconnaissance, Lionel se jeta dans les bras de Henry. +Au bout d'une heure celui-ci revint. «Partons, lui dit-il, tout est +arrangé; on retarde le départ pour Luchon jusqu'au 16; mais ce n'a pas +été sans peine. Miss Ellis avait des soupçons. Elle sait que ma cousine +est à Saint-Sauveur, et elle a une aversion effroyable pour ma cousine, +car elle connaît les folies que tu as faites jadis pour elle. Mais +moi, j'ai habilement détourné tes soupçons; j'ai dit que tu étais +horriblement malade, et que je venais de te forcer à te mettre au +lit.... + +--Allons, juste ciel! une nouvelle folie pour me perdre! + +--Non, non, du tout! Dick va mettre un bonnet de nuit à ton traversin; +il va le coucher en long dans ton lit, et commander trois pintes de +tisane à la servante de la maison. Surtout il va prendre la clef de +cette chambre dans sa poche, et s'installer devant la porte avec une +figure allongée et des yeux hagards; et puis il lui est enjoint de ne +laisser entrer personne et d'assommer quiconque essaierait de forcer +la consigne, fût-ce miss Margaret elle-même. Hein! le voici déjà qui +bassine ton lit. Fort bien! il a une excellente figure; il veut se +donner l'air triste, il a l'air imbécile. Sortons par la porte qui donne +dans le ravin. Jack mènera nos chevaux au bout du vallon, comme s'il +allait les promener, et nous le rejoindrons au pont de Lonnio. Allons, +en route, et que le dieu d'amour nous protège!» + +Ils parcoururent rapidement la distance qui sépare les deux chaînes de +montagne, et ne ralentirent leur course que dans la gorge étroite et +sombre qui s'étend de Pierrefitte à Luz. C'est sans contredit une des +parties les plus austères et les plus caractérisées des Pyrénées. Tout y +prend un aspect formidable. Les monts se resserrent; le Gave s'encaisse +et gronde sourdement en passant sous les arcades de rochers et de vigne +sauvage; les flancs noirs du rocher se couvrent de plantes grimpantes +dont le vert vigoureux passe à des teintes bleues sur les plans +éloignés, et à des tons grisâtres vers les sommets. L'eau du torrent en +reçoit des reflets tantôt d'un vert limpide, tantôt d'un bleu mat et +ardoisé, comme ou en voit sur les eaux de la mer. + +De grands ponts de marbre d'une seule arche s'élancent d'un flanc à +l'autre de la montagne, au-dessus des précipices. Rien n'est si imposant +que la structure et la situation de ces ponts jetés dans l'espace, et +nageant dans l'air blanc et humide qui semble tomber à regret dans le +ravin. La route passe d'un flanc à l'autre de la gorge sept fois dans +l'espace de quatre lieues. Lorsque nos deux voyageurs franchirent le +septième pont, ils aperçurent au fond de la gorge, qui insensiblement +s'élargissait devant eux, la délicieuse vallée de Luz, inondée des feux +du soleil levant. La hauteur des montagnes qui bordent la route ne +permettait pas encore au rayon matinal d'arriver jusqu'à eux. Le merle +d'eau faisait entendre son petit cri plaintif dans les herbes du +torrent. L'eau écumante et froide soulevait avec effort les voiles de +brouillard étendus sur elle. A peine, vers les hauteurs, quelques lignes +de lumières doraient les anfractuosités des rochers et la chevelure +pendante des clématites. Mais au fond de ce sévère paysage, derrière +ces grandes masses noires, âpres et revêches comme les sites aimés de +Salvator, la belle vallée, baignée d'une rosée étincelante, nageait dans +la lumière et formait une nappe d'or dans un cadre de marbre noir. + +«Que cela est beau! s'écria Henry, et que je vous plains d'être +amoureux, Lionel! Vous êtes insensible à toutes ces choses sublimes; +vous pensez que le plus beau rayon du soleil ne vaut pas un sourire de +miss Margaret Ellis. + +--Avouez, Henry, que Margaret est la plus belle personne des trois +royaumes. + +--Oui, la théorie à la main, c'est une beauté sans défaut. Eh bien! +c'est celui que je lui reproche, moi. Je la voudrais moins parfaite, +moins majestueuse, moins classique. J'aimerais cent fois mieux ma +cousine, si Dieu me donnait à choisir entre elles deux. + +--Allons donc, Henry, vous n'y songez pas, dit Lionel en souriant; +l'orgueil de la famille vous aveugle. De l'aveu de tout ce qui a deux +yeux dans la tête, lady Lavinia est d'une beauté plus que problématique; +et moi, qui l'ai connue dans toute la fraîcheur de ses belles années, je +puis vous assurer qu'il n'y a jamais eu de parallèle possible.... + +--D'accord; mais que de grâce et de gentillesse chez Lavinia! des yeux +si vifs, une chevelure si belle, des pieds si petits!» + +Lionel s'amuse pendant quelque temps à combattre l'admiration de Henry +pour sa cousine. Mais, tout en mettant du plaisir à vanter la beauté +qu'il aimait, un secret sentiment d'amour-propre lui faisait trouver du +plaisir encore à entendre réhabiliter celle qu'il avait aimée. Ce fut, +au reste, un moment de vanité, rien de plus; car jamais la pauvre +Lavinia n'avait régné bien réellement sur ce coeur, que les succès +avaient gâté de bonne heure. C'est peut-être un grand malheur pour un +homme que de se trouver jeté trop tôt dans une position brillante. +L'aveugle prédilection des femmes, la sotte jalousie des vulgaires +rivaux, c'en est assez pour fausser un jugement novice et corrompre un +esprit sans expérience. + +[Illustration: ill3-2.png] + +Lionel, pour avoir trop connu le bonheur d'être aimé, avait épuisé en +détail la force de son âme; pour avoir essayé trop tôt des passions, il +s'était rendu incapable de ressentir jamais une passion profonde. Sous +des traits mâles et beaux, sous l'expression d'une physionomie jeune et +forte, il cachait un coeur froid et usé comme celui d'un vieillard. + +«Voyons, Lionel, dites-moi pourquoi vous n'avez pas épousé Lavinia +Buenafe, aujourd'hui lady Blake par votre faute? car enfin, sans +être rigoriste, quoique je sois assez disposé à respecter, parmi les +privilèges de notre sexe, le sublime droit du bon plaisir, je ne +saurais, quand j'y songe, approuver beaucoup votre conduite. Après lui +avoir fait la cour deux ans, après l'avoir compromise autant qu'il +est possible de compromettre une jeune miss (ce qui n'est pas chose +absolument facile dans la bienheureuse Albion), après lui avoir fait +rejeter les plus beaux partis, vous la laissez là pour courir après une +cantatrice italienne, qui certes ne méritait pas d'inspirer un pareil +forfait. Voyons, Lavinia n'était-elle pas spirituelle et jolie? +n'était-elle pas la fille d'un banquier portugais, juif à la vérité, +mais riche? n'était-ce pas un bon parti? ne vous aimait-elle pas jusqu'à +la folie? + +--Eh! mon ami, voici ce dont je me plains: elle m'aimait beaucoup trop +pour qu'il me fût possible d'en faire ma femme. De l'avis de tout +homme de bon sens, une femme légitime doit être une compagne douce et +paisible, Anglaise jusqu'au fond de l'âme, peu susceptible d'amour, +incapable de jalousie, aimant le sommeil, et faisant un assez copieux +abus de thé noir pour entretenir ses facultés dans une assiette +conjugale. Avec cette Portugaise au coeur ardent, à l'humeur active, +habituée de bonne heure aux déplacements, aux moeurs libres, aux idées +libérales, à toutes les pensées dangereuses qu'une femme ramasse en +courant le monde, j'aurais été le plus malheureux des maris, sinon +le plus ridicule. Pendant quinze mois, je m'abusai sur le malheur +inévitable que cet amour me préparait. J'étais si jeune alors! j'avais +vingt-deux ans; souvenez-vous de cela, Henry, et ne me condamnez pas. +Enfin, j'ouvris les yeux au moment où j'allais commettre l'insigne folie +d'épouser une femme amoureuse folle de moi.... Je m'arrêtai au bord du +précipice, et je pris la fuite pour ne pas succomber à ma faiblesse. + +[Illustration: ill3-3.png] + +--Hypocrite! dit Henry. Lavinia m'a raconté bien autrement cette +histoire: il paraît que, longtemps avant la cruelle détermination qui +vous fit partir pour l'Italie avec la Rosmonda, vous étiez déjà dégoûté +de la pauvre juive, et vous lui faisiez cruellement sentir l'ennui qui +vous gagnait auprès d'elle. Oh! quand Lavinia raconte cela, je vous +assure qu'elle n'y met point de fatuité; elle avoue son malheur et vos +cruautés avec une modestie ingénue que je n'ai jamais vu pratiquer aux +autres femmes. Elle a une façon à elle de dire: «Enfin, je l'ennuyais.» +Tenez, Lionel, si vous lui aviez entendu prononcer ces mots, avec +l'expression de naïve tristesse qu'elle sait y mettre, vous auriez des +remords, je le parierais. + +--Eh! n'en ai-je pas eu! s'écria Lionel. Voilà ce qui nous dégoûte +encore d'une femme: c'est tout ce que nous souffrons pour elle après +l'avoir quittée; ce sont ces mille vexations dont son souvenir nous +poursuit; c'est la voix du monde bourgeois qui crie vengeance et +anathème, c'est la conscience qui se trouble et s'effraie; ce sont de +légers reproches bien doux et bien cruels que la pauvre délaissée nous +adresse par les cent voix de la renommée. Tenez, Henry, je ne connais +rien de plus ennuyeux et de plus triste que le métier d'homme à bonnes +fortunes. + +--A qui le dites-vous!» répondit Henry d'un ton vaillant, en faisant ce +geste de fatuité ironique qui lui allait si bien. Mais son compagnon +ne daigna pas sourire, et il continua à marcher lentement, en laissant +flotter les rênes sur le cou de son cheval, et en promenant son regard +fatigué sur les délicieux tableaux que la vallée déroulait à ses pieds. + +Luz est une petite ville située à environ un mille de Saint-Sauveur. Nos +dandys s'y arrêtèrent; rien ne put déterminer Lionel à pousser jusqu'au +lieu qu'habitait lady Lavinia: il s'installa dans une auberge et se jeta +sur son lit en attendant l'heure fixée pour le rendez-vous. + +Quoique le climat soit infiniment moins chaud dans celte vallée que dans +celle de Bigorre, la journée fut lourde et brûlante. Sir Lionel, étendu +sur un mauvais lit d'auberge, ressentit quelques mouvements fébriles, et +s'endormit péniblement au bourdonnement des insectes qui tournoyaient +sur sa tête dans l'air embrasé. Son compagnon, plus actif et plus +insouciant, traversa la vallée, rendit des visites à tout le voisinage, +guetta le passage des cavalcades sur la route de Gavarni, salua les +belles ladys qu'il aperçut à leurs fenêtres ou sur les chemins, jeta de +brillantes oeillades aux jeunes Françaises, pour lesquelles il avait +une préférence décidée, et vint enfin rejoindre Lionel à l'entrée de la +nuit. + +«Allons, debout, debout! s'écria-t-il en pénétrant sous ses rideaux de +serge; voici l'heure du rendez-vous. + +--Déjà ? dit Lionel, qui, grâce à la fraîcheur du soir, commençait à +dormir d'un sommeil paisible; quelle heure est-il donc, Henry?» + +Henry répondit d'un ton emphatique: + + At the close of the day when the Hamlet is still + And nought but the torrent is heard upon the hill... + +--Ah! pour Dieu, faites-moi grâce de vos citations, Henry! Je vois bien +que la nuit descend, que la silence gagne, que la voix du torrent nous +arrive plus sonore et plus pure; mais lady Lavinia ne m'attend qu'à neuf +heures; je puis peut-être dormir encore un peu. + +--Non, pas une minute de plus, Lionel. Il faut nous rendre à pied à +Saint-Sauveur; car j'y ai fait conduire nos chevaux dès ce matin, et les +pauvres animaux sont assez fatigués, sans compter ce qui leur reste +à faire. Allons, habillez-vous. C'est bien. A dix heures je serai à +cheval, à la porte de lady Lavinia, tenant en main votre palefroi et +prêt à vous offrir la bride, ni plus ni moins que notre grand William à +la porte des théâtres, lorsqu'il était réduit à l'office de jockey, le +grand homme! Allons, Lionel, voici votre porte-manteau, une cravate +blanche, de la cire à moustache. Patience donc! Oh! quelle négligence! +quelle apathie! Y songez-vous, mon cher? se présenter avec une mauvaise +toilette devant une femme que l'on n'aime plus, c'est une faute énorme! +Sachez donc bien qu'il faut, au contraire, lui apparaître avec tous vos +avantages, afin de lui faire sentir le prix de ce qu'elle perd. Allons, +allons! relevez-moi votre chevelure encore mieux que s'il s'agissait +d'ouvrir le bal avec miss Margaret. Bien! Laissez-moi donner un coup de +brosse à votre habit. Eh quoi! auriez-vous oublié un flaçon d'essence de +tubéreuse pour inonder votre foulard des Indes? Ce serait impardonnable; +non; Dieu soit loué! le voici. Allons, Lionel, vous embaumez, vous +resplendissez; partez. Songez qu'il y va de votre honneur de faire +verser quelques larmes en apparaissant ce soir peur la dernière fois sur +l'horizon de lady Lavinia.» + +Lorsqu'ils traversèrent la bourgade Saint-Sauveur, qui se compose de +cinquante maisons au plus, ils s'étonnèrent de ne voir aucune personne +élégante dans la rue ni aux fenêtres. Mais ils s'expliquèrent cette +singularité en passant devant les fenêtres d'un rez-de-chaussée d'où +partaient les sens faux d'un violon, d'un flageolet et d'un tympanon, +instrument indigène qui tient du tambourin français et de la guitare +espagnole. Le bruit et la poussière apprirent à nos voyageurs que le +bal était commencé, et que tout ce qu'il y a de plus élégant parmi +l'aristocratie de France, d'Espagne et d'Angleterre, réuni dans une +salle modeste, aux murailles blanches décorées de guirlandes de buis +et de serpolet, dansait au bruit du plus détestable charivari qui ait +jamais déchiré des oreilles et marqué la mesure à faux. + +Plusieurs groupes de _baigneurs_, de ceux qu'une condition moins +brillante ou une santé plus réellement détruite privaient du plaisir de +prendre une part active la soirée, se pressaient devant ces fenêtres +pour jeter, par-dessus l'épaule les uns des autres, un coup d'oeil d +curiosité envieuse ou ironique sur le bal, et pour échanger quelque +remarque laudative ou maligne, en attendant que l'horloge du village eut +sonné l'heure où tout convalescent doit aller se coucher, sous peine de +perdre le _benefit_ des eaux minérales. + +Au moment où nos deux voyageurs passèrent devant ce groupe, il y eut +dans celte petite foule un mouvement oscillatoire vers l'embrasure des +fenêtres; et Henry, en essayant de se mêler aux curieux, recueillit ces +paroles: + +«C'est la belle juive Lavinia Blake qui va danser. On dit que c'est la +femme de toute l'Europe qui danse le mieux.» + +«Ah! venez, Lionel! s'écria le jeune baronnet; venez voir comme ma +cousine est bien mise et charmante!» + +Mais Lionel le tira par le bras; et, rempli d'humeur et d'impatience, il +l'arracha de la fenêtre, sans daigner jeter un regard de ce coté. + +«Allons, allons! lui dit-il, nous ne sommes pas venus ici pour voir +danser.» + +Cependant il ne put s'éloigner assez vite pour qu'un autre propos, jeté +au hasard autour de lui, ne vint pas frapper son oreille. + +«Ah! disait-on, c'est le beau comte de Morangy qui la fait danser. + +--Faites-moi le plaisir de me dire quel autre ce pourrait être? répondit +une autre voix. + +--On dit qu'il en perd la tète, reprit un troisième interlocuteur. Il a +déjà crevé pour elle trois chevaux, et je ne sais combien de jockeys.» + +L'amour-propre est un si étrange conseiller, qu'il nous arrive cent fois +par jour d'être, grâce à lui, en pleine contradiction avec nous-mêmes. +Par le fait, sir Lionel était charmé de savoir lady Lavinia placée, +par de nouvelles affections, dans une situation qui assurait leur +indépendance mutuelle. Et pourtant la publicité des triomphes qui +pouvaient faire oublier le passé à cette femme délaissée fut pour Lionel +une espèce d'affront qu'il dévora avec peine. + +Henry, qui connaissait les lieux, le conduisit au bout du village, à la +maison qu'habitait sa cousine. Là il le laissa. + +Cette maison était un peu isolée des autres; elle s'adossait, d'un côté, +à la montagne, et de l'autre, elle dominait le ravin. A trois pas, un +torrent tombait à grand bruit dans la cannelure du rocher; et la maison, +inondée, pour ainsi dire, de ce bruit frais et sauvage, semblait +ébranlée par la chute d'eau et prête à s'élancer avec elle dans l'abîme. +C'était une des situations les plus pittoresques que l'on pût choisir, +et Lionel reconnut dans cette circonstance l'esprit romanesque et un peu +bizarre de lady Lavinia. + +Une vieille négresse vint ouvrir la porte d'un petit salon au +rez-de-chaussée. A peine la lumière vint à frapper son visage luisant et +calleux, que Lionel laissa échapper une exclamation de surprise. C'était +Pepa, la vieille nourrice de Lavinia, celle que, pendant deux ans, +Lionel avait vue auprès de sa bien-aimée. Comme il n'était en garde +contre aucune espèce d'émotion, la vue inattendue de celte vieille, en +réveillant en lui la mémoire du passé, bouleversa un instant toutes ses +idées. Il faillit lui sauter au cou; l'appeler _nourrice_, comme au +temps de sa jeunesse et de sa gaieté, l'embrasser comme une digne +servante, comme une vieille amie; mais Pepa recula de trois pas, en +contemplant d'un air stupéfait l'air empressé de Lionel. Elle ne le +reconnaissait pas. + +«Hélas! je surs donc bien changé?» pensa-t-il. + +«Je suis, dit-il avec une voix troublée, la personne que lady Lavinia a +fait demander. Ne vous a-t-elle pas prévenue?... + +--Oui, oui, Milord, répondit la négresse; milady est au bal: elle m'a +dit de lui porter son éventail aussitôt qu'un gentleman frapperait à +cette porte. Restez ici, je cours l'avertir....» + +La vieille se mit à chercher l'éventail. Il était sur le coin d'une +tablette de marbre, sous la main de sir Lionel. Il le prit pour le +remettre à la négresse, et ses doigts en conservèrent le parfum âpres +qu'elle fut sortie. + +Ce parfum opéra sur lui comme un charme; ses organes nerveux en reçurent +une commotion qui pénétra jusqu'à son coeur et le fit tressaillir. +C'était le parfum que Lavinia préférait: c'était une espèce d'herbe +aromatique qui croît dans l'Inde, et dont elle avait coutume jadis +d'imprégner ses vêtements et ses meubles. Ce parfum de patchouly, +c'était tout un monde de souvenirs, toute une vie d'amour; c'était +une émanation de la première femme que Lionel avait aimée. Sa vue se +troubla, ses artères battirent violemment; il lui sembla qu'un nuage +flottait devant lui, et, dans ce nuage, une fille de seize ans, brune, +mince, vive et douce à la fois: la juive Lavinia, son premier amour. Il +la voyait passer rapide comme un daim, effleurant les bruyères, foulant +les plaines giboyeuses de son parc, lançant sa haquenée noire à travers +les marais; rieuse, ardente et fantasque comme Diana Vernon, ou comme +les fées joyeuses de la verte Irlande. + +Bientôt il eut honte de sa faiblesse, en songeant à l'ennui qui avait +flétri cet amour et tous les autres. Il jeta un regard tristement +philosophique sur les dix années de raison positive qui le séparaient de +ces jours d'églogue et de poésie; puis il invoqua l'avenir, la gloire +parlementaire et l'éclat de la vie politique sous la forme de miss +Margaret Ellis, qu'il invoqua elle-même sous la forme de sa dot; et +enfin il se mit à parcourir la pièce où il se trouvait, en jetant autour +de lui le sceptique regard d'un amant désabusé et d'un homme de trente +ans aux prises avec la vie sociale. + +On est simplement logé aux eaux des Pyrénées; mais, grâce aux avalanches +et aux torrents qui, chaque hiver, dévastent les habitations, à chaque +printemps on voit renouveler ou rajeunir les ornements et le mobilier. +La maisonnette que Lavinia avait louée était bâtie en marbre brut et +toute lambrissée en bois résineux à l'intérieur. Ce bois, peint en +blanc, avait l'éclat et la fraîcheur du stuc. Une natte de joncs, tissue +en Espagne et nuancée de plusieurs couleurs, servait de tapis. Des +rideaux de basin bien blancs recevaient l'ombre mouvante des sapins qui +secouaient leurs chevelures noires au vent de la nuit, sous l'humide +regard de la lune. De petits seaux de bois d'olivier verni étaient +remplis des plus belles fleurs de la montagne. Lavinia avait cueilli +elle-même, dans les plus désertes vallées et sur les plus hautes cimes, +ces belladones au sein vermeil, ces aconits au cimier d'azur, au +calice vénéneux; ces sylènes blanc et rose, dont les pétales sont +si délicatement découpés; ces pâles saponaires; ces clochettes +transparentes et plissées comme de la mousseline; ces valérianes de +pourpre; toutes ces sauvages filles de la solitude, si embaumées et si +fraîches, que le chamois craint de les flétrir en les effleurant dans +sa course, et que l'eau des sources inconnues au chasseur les couche à +peine sous son flux nonchalant et silencieux. + +Cette chambrette blanche et parfumée avait, en vérité, et, comme à son +insu, un air de rendez-vous; mais elle semblait aussi le sanctuaire +d'un amour virginal et pur. Les bougies jetaient une clarté timide; +les fleurs semblaient fermer modestement leur sein à la lumière; aucun +vêtement de femme, aucun vestige de coquetterie ne s'était oublié à +traîner sur les meubles: seulement un bouquet de pensées flétries et un +gant blanc décousu gisaient côte à côte sur la cheminée. Lionel, poussé +par un mouvement irrésistible, prit le gant et le froissa dans ses +mains. C'était comme l'étreinte convulsive et froide d'un dernier +adieu. Il prit le bouquet sans parfum, le contempla un instant, lit une +allusion amère aux fleurs qui le composaient, et le rejeta brusquement +loin de lui. Lavinia avait-elle posé là ce bouquet avec le dessein qu'il +fût commenté par son ancien amant? + +Lionel s'approcha de la fenêtre et écarta les rideaux pour faire +diversion, par le spectacle de la nature, à l'humeur qui le gagnait de +plus en plus. Ce spectacle était magique. La maison, plantée dans le +roc, servait de bastion à une gigantesque muraille de rochers taillés à +pic, dont le Gave battait le pied. A droite tombait la cataracte avec un +bruit furieux; à gauche un massif d'épicéas se penchait sur l'abîme; au +loin se déployait la vallée incertaine et blanchie par la lune. Un grand +laurier sauvage qui croissait dans une crevasse du rocher apportait ses +longues feuilles luisantes au bord de la fenêtre, et la brise, en les +froissant l'une contre l'autre, semblait prononcer de mystérieuses +paroles. + +Lavinia entra, tandis que Lionel était plongé dans cette contemplation; +le bruit du torrent et de la brise empêcha qu'il ne l'entendît. Elle +resta plusieurs minutes debout derrière lui, occupée sans doute à se +recueillir, et se demandant peut-être si c'était là l'homme qu'elle +avait tant aimé; car, à cette heure d'émotion obligée et de situation +prévue, Lavinia croyait pourtant faire un rêve. Elle se rappelait le +temps ou il lui aurait semblé impossible de revoir sir Lionel sans +tomber morte de colère et de douleur. Et maintenant elle était là , +douce, calme, indifférente peut-être.... + +Lionel se retourna machinalement et la vit. Il ne s'y attendait pas, un +cri lui échappa; puis, honteux d'une telle inconvenance, confondu de ce +qu'il éprouvait, il fit un violent effort pour adresser à lady Lavinia +un salut correct et irréprochable. + +Mais, malgré lui, un trouble imprévu, une agitation invincible, +paralysait son esprit ingénieux et frivole, cet esprit si docile, +si complaisant, qui se tenait toujours prêt, suivant les lois de +l'amabilité, à se jeter tout entier dans la circulation, et à passer, +comme l'or, de main en main pour l'usage du premier venu. Cette fois, +l'esprit rebelle se taisait et restait éperdu à contempler lady Lavinia. + +C'est qu'il ne s'attendait pas à la revoir si belle.... Il l'avait +laissée bien souffrante et bien altérée. Dans ce temps-là les larmes +avaient flétri ses joues, le chagrin avait amaigri sa taille; elle avait +l'oeil éteint, la main sèche, une parure négligée. Elle s'enlaidissait +imprudemment alors, la pauvre Lavinia! sans songer que la douleur +n'embellit que le coeur de la femme, et que la plupart des hommes +nieraient volontiers l'existence de l'âme chez la femme, comme il fut +fait en un certain concile de prélats italiens. + +Maintenant Lavinia était dans tout l'éclat de cette seconde beauté qui +revient aux femmes quand elles n'ont pas reçu au coeur d'atteintes +irréparables dans leur première jeunesse. C'était toujours une mince et +pâle Portugaise, d'un reflet un peu bronzé, d'un profil un peu sévère; +mais son regard et ses manières avaient pris toute l'aménité, toute +la grâce caressante des Françaises. Sa peau brune était veloutée par +l'effet d'une santé calme et raffermie; son frêle corsage avait retrouvé +la souplesse et la vivacité florissante de la jeunesse; ses cheveux, +qu'elle avait coupés jadis pour en faire un sacrifice à l'amour, se +déployaient maintenant dans tout leur luxe en épaisses torsades sur son +front lisse et uni; sa toilette se composait d'une robe de mousseline +de l'Inde et d'une touffe de bruyère blanche cueillie dans le ravin +et mêlée à ses cheveux. Il n'est pas de plus gracieuse plante que la +bruyère blanche; on eût dit, à la voir balancer ses délicates girandoles +sur les cheveux noirs de Lavinia, des grappes de perles vivantes. Un +goût exquis avait présidé à cette coiffure et à cette simple toilette, +où l'ingénieuse coquetterie de la femme se révélait à force de se +cacher. + +Jamais Lionel n'avait vu Lavinia si séduisante. Il faillit un instant se +prosterner et lui demander pardon; mais le sourire calme qu'il vit sur +son visage lui rendit le degré d'amertume nécessaire pour supporter +l'entrevue avec toutes les apparences de la dignité. + +A défaut de phrase convenable, il tira de son sein un paquet +soigneusement cacheté, et, le déposant sur la table: + +«Madame, lui dit-il d'une voix assurée, vous voyez que j'ai obéi en +esclave; puis-je croire, qu'à compter de ce jour, ma liberté me sera +rendue? + +--Il me semble, lui répondit Lavinia avec une expression de gaieté +mélancolique, que, jusqu'ici, votre liberté n'a pas été trop enchaînée, +sir Lionel! En vérité, seriez-vous resté tout ce temps dans mes fers? +J'avoue que je ne m'en étais pas flattée. + +--Oh! Madame, au nom du ciel, ne raillons pas! N'est-ce pas un triste +moment que celui-ci? + +--C'est une vieille tradition, répondit-elle, un dénoûment convenu, +une situation inévitable dans toutes les histoires d'amour. Et, si, +lorsqu'on s'écrit, on était pénétré de la nécessité future de s'arracher +mutuellement ses lettres avec méfiance.... Mais on n'y songe point. +A vingt ans, on écrit avec la profonde sécurité d'avoir échangé des +serments éternels: on sourit de pitié en songeant à ces vulgaires +résultats de toutes les passions qui s'éteignent; on a l'orgueil de +croire que, seul entre tous, on servira d'exception à cette grande loi +de la fragilité humaine! Noble erreur, heureuse fatuité d'où naissent la +grandeur et les illusions de la jeunesse! n'est-ce pas, Lionel?» + +Lionel restait muet et stupéfait. Ce langage tristement philosophique, +quoique bien naturel dans la bouche de Lavinia, lui semblait un +monstrueux contre-sens, car il ne l'avait jamais vue ainsi: il l'avait +vue, faible enfant, se livrer aveuglément à toutes les erreurs de +la vie, s'abandonner confiante à tous les orages de la passion; et, +lorsqu'il l'avait laissée brisée de douleur, il l'avait entendue encore +protester d'une fidélité éternelle à l'auteur de son désespoir. + +Mais la voir ainsi prononcer l'arrêt de mort sur toutes les illusions +du passé, c'était une chose pénible et effrayante. Cette femme qui +se survivait à elle-même, et qui ne craignait pas de faire l'oraison +funèbre de sa vie, c'était un spectacle profondément triste, et que +Lionel ne put contempler sans douleur. Il ne trouva rien à répondre. Il +savait bien mieux que personne tout ce qui pouvait être dit en pareil +cas; mais il n'avait pas le courage d'aider Lavinia à se suicider. + +Comme, dans son trouble, il froissait le paquet de lettres dans ses +mains: + +«Vous me connaissez assez, lui dit-elle; je devrais dire que vous vous +souvenez encore assez de moi, pour être bien sûr que je ne réclame ces +gages d'une ancienne affection par aucun de ces motifs de prudence dont +les femmes s'avisent quand elles n'aiment plus. Si vous aviez un tel +soupçon, il suffirait, pour me justifier, de rappeler que, depuis dix +ans, ces gages sont restés entre vos mains, sans que j'aie songé à vous +les retirer. Je ne m'y serais jamais déterminée si le repos d'une autre +femme n'était compromis par l'existence de ces papiers....» + +Lionel regarda fixement Lavinia, attentif au moindre signe d'amertume ou +de chagrin que la pensée de Margaret Ellis ferait naître en elle; mais +il lui fut impossible de trouver la plus légère altération dans son +regard ou dans sa voix. Lavinia semblait être invulnérable désormais. + +«Cette femme s'est-elle changée en diamant ou en glace?» se +demanda-t-il. + +«Vous êtes généreuse, lui dit-il avec un mélange de reconnaissance et +d'ironie, si c'est là votre unique motif. + +--Quel autre pourrais-je avoir, sir Lionel? Vous plairait-il de me le +dire? + +--Je pourrais présumer, Madame, si j'avais envie de nier votre +générosité (ce qu'à Dieu ne plaise!), que des motifs personnels vous +font désirer de rentrer dans la possession de ces lettres et de ce +portrait. + +--Ce serait m'y prendre un peu tard, dit Lavinia en riant; à coup sûr, +si je vous disais que j'ai attendu jusqu'à ce jour pour avoir des +_motifs personnels_ (c'est votre expression), vous auriez de grands +remords, n'est-ce pas? + +--Madame, vous m'embarrassez beaucoup,» dit Lionel; et il prononça ces +mots avec aisance, car là il se retrouvait sur son terrain. Il avait +prévu des reproches, et il était préparé à l'attaque; mais il n'eut pas +cet avantage; l'ennemi changea de position sur-le-champ. + +«Allons, mon cher Lionel, dit-elle en souriant avec un regard plein de +bonté qu'il ne lui connaissait pas encore, lui qui n'avait connu d'elle +que la femme passionnée, ne craignez pas que j'abuse de l'occasion. +Avec l'âge, la raison m'est venue, et j'ai fort bien compris, depuis +longtemps, que vous n'étiez point coupable envers moi. C'est moi qui +le fus envers moi-même, envers la société, envers vous peut-être; car, +entre deux amants aussi jeunes que nous l'étions, la femme devrait être +le guide de l'homme. Au lieu de l'égarer dans les voies d'une destinée +fausse et impossible, elle devrait le conserver au monde, en l'attirant +à elle. Moi, je n'ai rien su faire à propos; j'ai élevé mille obstacles +dans votre vie; j'ai été la cause involontaire, mais imprudente, des +longs cris de réprobation qui vous ont poursuivi; j'ai eu l'affreuse +douleur de voir vos jours menacés par des vengeurs que je reniais, mais +qui s'élevaient, malgré moi, contre vous; j'ai été le tourment de votre +jeunesse et la malédiction de votre virilité. Pardonnez-le-moi, j'ai +bien expié le mal que je vous ai fait.» + +Lionel marchait de surprise en surprise. Il était venu là comme un +accusé qui va s'asseoir à contre-coeur sur la sellette, et on le +traitait comme un juge dont la miséricorde est implorée humblement. +Lionel était né avec un noble coeur; c'était le souffle des vanités du +monde qui l'avait flétri dans sa fleur. La générosité de lady Lavinia +excita en lui un attendrissement d'autant plus vif qu'il n'y était pas +préparé. Dominé par la beauté du caractère qui se révélait à lui, il +courba la tête et plia le genou. + +«Je ne vous avais jamais comprise, Madame, lui dit-il d'une voix +altérée; je ne savais point ce que vous valez: j'étais indigne de vous, +et j'en rougis. + +--Ne dites pas cela, Lionel, répondit-elle en lui tendant la main pour +le relever. Quand vous m'avez connue, je n'étais pas ce que je suis +aujourd'hui. Si le passé pouvait se transposer, si aujourd'hui je +recevais l'hommage d'un homme placé comme vous l'êtes dans le monde.... + +--Hypocrite! pensa Lionel: elle est adorée du comte de Morangy, le plus +fashionable des grands seigneurs! + +--Si j'avais, continua-t-elle avec modestie, à décider de la vie +extérieure et publique d'un homme aimé, je saurais peut-être ajouter à +son bonheur, au lieu de chercher à le détruire.... + +--Est-ce une avance? se demanda Lionel éperdu. + +Et, dans son trouble, il porta avec ardeur la main de Lavinia à ses +lèvres. En même temps, il jeta un regard sur cette main, qui était +remarquablement blanche et mignonne. Dans la première jeunesse des +femmes, leurs mains sont souvent rouges et gonflées; plus tard, elles +pâlissent, s'allongent, et prennent des proportions plus élégantes. + +Plus il la regardait, plus il l'écoutait, et plus il s'étonnait de lui +découvrir des perfections nouvellement acquises. Entre autres choses, +elle parlait maintenant l'anglais avec une pureté extrême, elle n'avait +conservé de l'accent étranger et des mauvaises locutions dont jadis +Lionel l'avait impitoyablement raillée, que ce qu'il fallait pour donner +à sa phrase et à sa prononciation une originalité élégante et gracieuse. +Ce qu'il y avait de fier et d'un peu sauvage dans son caractère s'était +concentré peut-être au fond de son âme; mais son extérieur n'en +trahissait plus rien. Moins tranchée, moins saillante, moins poétique +peut-être qu'elle ne l'avait été, elle était désormais bien plus +séduisante aux yeux de Lionel; elle était mieux selon ses idées, selon +le monde. + +Que vous dirai-je? Au bout d'une heure d'entretien, Lionel avait oublié +les dix années qui le séparaient de Lavinia, ou plutôt il avait oublié +toute sa vie; il se croyait auprès d'une femme nouvelle, qu'il aimait +pour la première fois; car le passé lui rappelait Lavinia chagrine, +jalouse, exigeante; il montrait surtout Lionel coupable à ses propres +yeux; et, comme Lavinia comprenait ce que les souvenirs auraient eu +pour lui de pénible, elle eut la délicatesse de n'y toucher qu'avec +précaution. + +Ils se racontèrent mutuellement la vie qui s'était écoulée depuis leur +séparation. Lavinia questionnait Lionel sur ses amours nouvelles avec +l'impartialité d'une soeur; elle vantait la beauté de miss Ellis, et +s'informait avec intérêt et bienveillance de son caractère et des +avantages qu'un tel hymen devait apporter à son ancien ami. De son côté, +elle raconta d'une manière brisée, mais piquante et fine, ses voyages, +ses amitiés, son mariage avec un vieux lord, son veuvage et l'emploi +qu'elle faisait désormais de sa fortune et de sa liberté. Dans tout ce +qu'elle disait, il y avait bien un peu d'ironie; tout en rendant hommage +au pouvoir de la raison, un peu d'amertume secrète se montrait contre +cette impérieuse puissance, se trahissait sous la forme du badinage. +Mais la miséricorde et l'indulgence dominaient dans cette âme dévastée +de bonne heure, et lui imprimaient quelque chose de grand qui l'élevait +au-dessus de toutes les autres. + +Plus d'une heure s'était écoulée. Lionel ne comptait pas les instants; +il s'abandonnait à ses nouvelles impressions avec cette ardeur subite et +passagère qui est la dernière faculté des coeurs usés. Il essayait, par +toutes les insinuations possibles, d'animer l'entretien, en amenant +Lavinia à lui parler de la situation réelle de son coeur; mais ses +efforts étaient vains: la femme était plus mobile et plus adroite que +lui. Dès qu'il croyait avoir touché une corde de son âme, il ne lui +restait plus dans la main qu'un cheveu. Dès qu'il espérait saisir l'être +moral et l'étreindre pour l'analyser, le fantôme glissait comme un +souffle et s'enfuyait insaisissable comme l'air. + +Tout à coup on frappa avec force; car le bruit du torrent, qui couvrait +tout, avait empêché d'entendre les premiers coups; et maintenant on les +réitérait avec impatience. Lady Lavinia tressaillit. + +«C'est Henry qui vient m'avertir, lui dit sir Lionel; mais, si +vous daignez m'accorder encore quelques instants, je vais lui dire +d'attendre. Obtiendrai-je cette grâce, Madame?» + +Lionel se préparait à l'implorer obstinément, lorsque Pepa entra d'un +air empressé. + +«Monsieur le comte de Morangy veut entrer à toute force, dit-elle en +portugais à sa maîtresse. Il est là ... il n'écoute rien.... + +--Ah! mon Dieu! s'écria ingénument Lavinia en anglais; il est si jaloux! +Que vais-je faire de vous, Lionel?» + +Lionel resta comme frappé de la foudre. + +«Faites-le entrer, dit vivement Lavinia à la négresse. Et vous, dit-elle +à sir Lionel, passez sur ce balcon. Il fait un temps magnifique; vous +pouvez bien attendre là cinq minutes pour me rendre service.» + +Et elle le poussa vivement sur le balcon. Puis elle fit retomber le +rideau de basin, et, s'adressant au comte qui entrait: + +«Que signifie le bruit que vous faites? lui dit-elle avec aisance. C'est +une véritable invasion. + +--Ah! pardonnez-moi, Madame! s'écria le comte de Morangy; j'implore ma +grâce à deux genoux. Vous voyant sortir brusquement du bal avec Pepa, +j'ai cru que vous étiez malade. Ces jours derniers vous avez été +indisposée; j'ai été si effrayé! Mon Dieu! pardonnez-moi, Lavinia, je +suis un étourdi, un fou ... mais, je vous aime tant, que je ne sais plus +ce que je fais....» + +Pendant que le comte parlait, Lionel, à peine revenu de sa surprise, +s'abandonnait à un violent accès de colère. + +«Impertinente femme! pensait-il, qui ose bien me prier d'assister à un +tête-à -tête avec son amant! Ah! si c'est une vengeance préméditée, si +c'est une insulte volontaire, qu'on prenne garde à moi! Mais quelle +folie! si je montrais du dépit, ce serait la faire triompher.... +Voyons! assistons à la scène d'amour avec le sang-froid d'un vrai +philosophe....» + +Il se pencha vers l'embrasure de la fenêtre, et se hasarda à élargir +avec le bout de sa cravache la fente que laissaient les deux rideaux en +se joignant. Il put ainsi voir et entendre. + +Le comte de Morangy était un des plus beaux hommes de France, blond, +grand, d'une figure plus imposante qu'expressive, parfaitement frisé, +dandy des pieds jusqu'à la tête. Le son de sa voix était doux et +velouté. Il grasseyait un peu en parlant; il avait l'oeil grand, mais +sans éclat; la bouche fine et moqueuse, la main blanche comme une femme, +et le pied chaussé dans une perfection indicible. Aux yeux de sir +Lionel, c'était le rival le plus redoutable qu'il fût possible d'avoir à +combattre; c'était un adversaire digne de lui, depuis le favori jusqu'à +l'orteil. + +Le comte parlait français, et Lavinia répondait dans cette langue, +qu'elle possédait aussi bien que l'anglais. Encore un talent nouveau +de Lavinia! Elle écoutait les fadeurs du beau _talon rouge_ avec +une complaisance singulière. Le comte hasarda deux ou trois phrases +passionnées, qui parurent à Lionel s'écarter un peu des règles du bon +goût et de la convenance dramatique. Lavinia ne se fâcha point; il n'y +eut même presque pas de raillerie dans ses sourires. Elle pressait le +comte de retourner au bal le premier, lui disant qu'il n'était pas +convenable qu'elle y rentrât avec lui. Mais il s'obstinait à vouloir +la conduire jusqu'à la porte, en jurant qu'il n'entrerait qu'un quart +d'heure après. Tout en parlant, il s'emparait des mains de lady Blake, +qui les lui abandonnait avec une insouciance paresseuse et agaçante. + +La patience échappait à sir Lionel. + +«Je suis bien sot, se dit-il enfin, d'assister patiemment à cette +mystification, quand je puis sortir....» + +Il marcha jusqu'au bout du balcon. Mais le balcon était fermé, et +au-dessous s'étendait une corniche de rochers qui ne ressemblait pas +trop à un sentier. Néanmoins Lionel se hasarda courageusement à enjamber +la balustrade et à faire quelques pas sur cette corniche; mais il fut +bientôt forcé de s'arrêter: la corniche s'interrompait brusquement à +l'endroit de la cataracte, et un chamois eût hésité à faire un pas de +plus. La lune, montant sur le ciel, montra en cet instant à Lionel la +profondeur de l'abîme, dont quelques pouces de roc le séparaient. Il fut +obligé de fermer les yeux pour résister au vertige qui s'emparait de lui +et de regagner avec peine le balcon. Quand il eut réussi à repasser +la balustrade, et qu'il vit enfin ce frêle rempart entre lui et le +précipice, il se crut le plus heureux des hommes, dût-il payer l'asile +qu'il atteignait au prix du triomphe de son rival. Il fallut donc se +résigner à entendre les tirades sentimentales du comte de Morangy. + +«Madame, disait-il, c'est trop longtemps feindre avec moi. Il est +impossible que vous ne sachiez pas combien je vous aime, et je vous +trouve cruelle de me traiter comme s'il s'agissait d'une de ces +fantaisies qui naissent et meurent dans un jour. L'amour que j'ai pour +vous est un sentiment de toute la vie; et si vous n'acceptez le voeu que +je fais de vous consacrer la mienne, vous verrez, Madame, qu'un homme +du monde peut perdre tout respect des convenances et se soustraire à +l'empire de la froide raison. Oh! ne me réduisez pas au désespoir, ou +craigne-en les effets. + +--Vous voulez donc que je m'explique décidément? répondit Lavinia. Eh +bien! je vais le faire. Savez-vous mon histoire, Monsieur? + +--Oui, Madame, je sais tout; je sais qu'un misérable, que je regarde +comme le dernier des hommes, vous a indignement trompée et délaissée. La +compassion que votre infortune m'inspire ajoute à mon enthousiasme. Il +n'y a que les grandes âmes qui soient condamnées à être victimes des +hommes et de l'opinion. + +--Eh bien! Monsieur reprit Lavinia, sachez que j'ai su profiter des +rudes leçons de ma destinée; sachez qu'aujourd'hui je suis en garde +contre mon propre coeur et contre celui d'autrui. Je sais qu'il n'est +pas toujours au pouvoir de l'homme de tenir ses serments, et qu'il +abuse aussitôt qu'il obtient. D'après cela, Monsieur, n'espérez pas +me fléchir. Si vous parlez sérieusement, voici ma réponse: «Je suis +invulnérable. Cette femme tant décriée pour l'erreur de sa jeunesse est +entourée désormais d'un rempart plus solide que la vertu, la méfiance.» + +--Ah! c'est que vous ne m'entendez pas, Madame, s'écria le comte en se +jetant à ses genoux. Que je sois maudit si j'ai jamais eu la pensée de +m'autoriser de vos malheurs pour espérer des sacrifices que votre fierté +condamne.... + +--Êtes-vous bien sûr, en effet, de ne l'avoir eue jamais? dit Lavinia +avec son triste sourire. + +--Eh bien, je serai franc, dit M. de Morangy avec un accent de vérité où +la _manière_ du grand seigneur disparut entièrement. Peut-être l'ai-je +eue avant de vous connaître, cette pensée que je repousse maintenant +avec remords. Devant vous la feinte est impossible, Lavinia: vous +subjuguez la volonté, vous anéantiriez la ruse, vous commandez le +vénération. Oh! depuis que je sais ce que vous êtes, je jure que mon +adoration a été digne de vous. Écoutez-moi, Madame, et laissez-moi à vos +pieds attendre l'arrêt de ma vie. C'est par d'indissolubles serments que +je veux vous dévouer tout mon avenir. C'est un nom honorable, j'ose le +croire, et une brillante fortune, dont je ne suis pas vain, vous le +savez, que je viens mettre à vos pieds, en même temps qu'une âme qui +vous adore, un coeur qui ne bat que pour vous. + +--C'est donc réellement un mariage que vous me proposez? dit lady +Lavinia sans témoigner au comte une surprise injurieuse. Eh bien, +Monsieur, je vous remercie de cette marque d'estime et d'attachement.» + +Et elle lui tendit la main avec cordialité. + +«Dieu de bonté! elle accepte! s'écria le comte en couvrant cette main de +baisers. + +--Non pas, Monsieur, dit Lavinia; je vous demande le temps de la +réflexion. + +--Hélas! mais puis-je espérer? + +--Je ne sais pas; mais comptez sur ma reconnaissance. Adieu. Retournez +au bal; je l'exige. J'y serai dans un instant.» + +Le comte baisa le bord de son écharpe avec passion et sortit. Aussitôt +qu'il eut refermé la porte, Lionel écarta tout à fait le rideau, +s'apprêtant à recevoir de lady Blake l'autorisation de rentrer. Mais +lady Blake était assise sur le sofa, le dos tourné à la fenêtre. Lionel +vit sa figure se refléter dans la glace placée vis-à -vis d'eux. Ses yeux +étaient fixés sur le parquet, son attitude morne et pensive. Plongée +dans une profonde méditation, elle avait complètement oublié Lionel, +et l'exclamation de surprise qui lui échappa lorsque celui-ci sauta au +milieu de la chambre fut l'aveu ingénu de cette cruelle distraction. + +Il était pâle de dépit; mais il se contint. + +«Vous conviendrez, lui dit-il, que j'ai respecté vos nouvelles +affections, Madame. Il m'a fallu un profond désintéressement pour +m'entendre insulter à dessein peut-être..... et pour rester impassible +dans ma cachette. + +--A dessein? répéta Lavinia en le fixant d'un air sévère. Qu'osez-vous +penser de moi, Monsieur? Si ce sont là vos idées, sortez! + +--Non, non, ce ne sont pas là mes idées, dit Lionel en marchant vers +elle et en lui prenant le bras avec agitation. Ne faites pas attention +à ce que je dis. Je suis fort troublé... C'est qu'aussi vous avez bien +compté sur ma raison en me faisant assister à une semblable scène. + +--Sur votre raison, Lionel! Je ne comprends pas ce mot. Vous voulez dire +que j'ai compté sur votre indifférence? + +--Raillez-moi tant que vous voudrez, soyez cruelle, foulez-moi aux +pieds! vous en avez le droit... Mais je suis bien malheureux!...» + +Il était fortement ému. Lavinia crut ou feignit de croire qu'il jouait +la comédie. + +«Finissons-en, lui dit-elle en se levant. Vous auriez dû faire votre +profit de ce que vous m'avez entendue répondre au comte de Morangy; +et pourtant l'amour de cet homme ne m'offense pas... Adieu, Lionel. +Quittons-nous pour toujours, mais quittons-nous sans amertume. Voici +votre portrait et vos lettres... Allons, laissez ma main, il faut que je +retourne au bal. + +--Il faut que vous retourniez danser avec M. de Morangy, n'est-ce pas? +dit Lionel en jetant son portrait avec colère et en le broyant de son +talon. + +--Écoutez donc, dit Lavinia un peu pâle, mais calme, le comte de Morangy +m'offre un rang et une haute réhabilitation dans le monde. L'alliance +d'un vieux lord ne m'a jamais bien lavée de la tache cruelle qui couvre +une femme délaissée. On sait qu'un vieillard reçoit toujours plus qu'il +ne donne. Mais un homme jeune, riche, noble, envié, aimé des femmes... +c'est différent! Cela mérite qu'on y pense, Lionel; et je suis bien +aise d'avoir jusqu'ici ménagé le comte. Je devinais depuis longtemps la +loyauté de ses intentions. + +--O femmes! la vanité ne meurt point en vous!» s'écria Lionel avec dépit +lorsqu'elle fut partie. + +Il alla rejoindre Henry à l'hôtellerie. Celui-ci l'attendait avec +impatience. + +«Damnation sur vous, Lionel! s'écria-t-il. Il y a une grande heure que +je vous attends sur mes étriers. Comment! deux heures pour une semblable +entrevue! Allons, en route! vous me raconterez cela chemin faisant. + +--Bonsoir, Henry. Allez-vous-en dire à miss Margaret que le traversin +qui est couché à ma place dans mon lit est au plus mal. Moi, je reste. + +--Cieux et terre! qu'entends-je! s'écria Henry; vous ne voulez point +aller à Luchon? + +--J'irai une autre fois; je reste ici maintenant. + +--Mais c'est impossible! Vous rêvez. Vous n'êtes point réconcilié avec +lady Blake? + +--Non pas, que je sache; tant s'en faut! Mais je suis fatigué, j'ai le +spleen, j'ai une courbature. Je reste.» + +Henry tombait des nues. Il épuisa toute son éloquence pour entraîner +Lionel; mais ne pouvant y réussir, il descendit de cheval, et jetant la +bride au palefrenier: + +«Eh bien, s'il en est ainsi, je reste aussi, s'écria-t-il. La chose me +paraît si plaisante que j'en veux être témoin jusqu'au bout. Au diable +les amours de Bagnères et les projets de grande route! Mon digne ami sir +Lionel Bridgemont me donne la comédie; je serai le spectateur assidu et +palpitant de son drame.» + +Lionel eût donné tout au monde pour se débarrasser de ce surveillant +étourdi et goguenard; mais cela fut impossible. + +«Puisque vous êtes déterminé à me suivre, lui dit-il, je vous préviens +que je vais au bal. + +--Au bal? soit. La danse est un excellent remède pour le spleen et les +courbatures.» + +Lavinia dansait avec M. de Morangy. Lionel ne l'avait jamais vue danser. +Lorsqu'elle était venue en Angleterre, elle ne connaissait que le +boléro, et elle ne s'était jamais permis de le danser sous le +ciel austère de la Grande-Bretagne. Depuis, elle avait appris nos +contredanses, et elle y portait la grâce voluptueuse des Espagnoles +jointe à je ne sais quel reflet de pruderie anglaise qui en modérait +l'essor. On montait sur les banquettes pour la voir danser. Le comte de +Morangy était triomphant. Lionel était perdu dans la foule. + +Il y a tant de vanité dans le coeur de l'homme! Lionel souffrait +amèrement de voir celle qui fut longtemps dominée et emprisonnée dans +son amour, celle qui jadis n'était qu'à lui, et que le monde n'eût osé +venir réclamer dans ses bras, libre et fière maintenant, environnée +d'hommages et trouvant dans chaque regard une vengeance ou une +réparation du passé. Lorsqu'elle retourna à sa place, au moment où le +comte avait une distraction, Lionel se glissa adroitement auprès d'elle +et ramassa son éventail qu'elle venait de laisser tomber. Lavinia ne +s'attendait point à le trouver là . Un faible cri lui échappa, et son +teint pâlit sensiblement. + +«Ah! mon Dieu! lui dit-elle, je vous croyais sur la route de Bagnères. + +--Ne craignez rien, Madame, lui dit-il à voix basse; je ne vous +compromettrai point auprès du comte de Morangy.» + +Cependant il n'y put tenir longtemps, et bientôt il revint l'inviter à +danser. + +Elle accepta. + +«Ne faudra-t-il pas aussi que j'en demande la permission à M. le comte +de Morangy?» lui dit-il. + +Le bal dura jusqu'au jour. Lady Lavinia était sûre de faire durer un bal +tant qu'elle y resterait. A la faveur du désordre qui se glisse peu à +peu dans une fête à mesure que la nuit s'avance, Lionel put lui parler +souvent. Cette nuit acheva de lui faire tourner la tête. Enivré par les +charmes de lady Blake, excité par la rivalité du comte, irrité par les +hommages de la foule qui à chaque instant se jetait entre elle et lui, +il s'acharna de tout son pouvoir à réveiller cette passion éteinte, et +l'amour-propre lui fit sentir si vivement son aiguillon qu'il sortit du +bal dans un état de délire inconcevable. + +Il essaya en vain de dormir. Henry, qui avait fait la cour à toutes les +femmes et dansé toutes les contredanses, ronfla de toute sa tête. Dès +qu'il fut éveillé: + +«Eh bien, Lionel, dit-il en se frottant les yeux, vive Dieu! mon ami, +c'est une histoire piquante que votre réconciliation avec ma cousine; +car n'espérez pas me tromper, je sais à présent le secret. Quand nous +sommes entrés au bal, Lavinia était triste et dansait d'un air distrait; +dès qu'elle vous a vu, son oeil s'est animé, son front s'est éclairci. +Elle était rayonnante à la valse quand vous l'enleviez comme une plume +à travers la foule. Heureux Lionel! à Luchon une belle fiancée et une +belle dot, à Saint-Sauveur une belle maîtresse et un grand triomphe! + +--Laissez-moi tranquille avec vos balivernes!» dit Lionel avec humeur. + +Henry était habillé le premier. Il sortit pour voir ce qui se passait, +et revint bientôt en faisant son vacarme accoutumé sur l'escalier. + +«Hélas! Henry, lui dit son ami, ne perdrez-vous point cette voix +haletante et ce geste effaré? On dirait toujours que vous venez de +lancer le lièvre et que vous prenez les gens à qui vous parlez pour des +limiers découplés. + +--A cheval! à cheval! cria Henry, Lady Lavinia Blake est à cheval: elle +part pour Gèdres avec dix autres jeunes folles et je ne sais combien +de godelureaux, le comte de Morangy en tête... ce qui ne veut pas dire +qu'elle n'ait que le comte de Morangy en tête: entendons-nous! + +--Silence, _clown!_ s'écria Lionel. A cheval en effet, et partons!» + +La cavalcade avait pris de l'avance sur eux. La route de Gèdres est un +sentier escarpé, une sorte d'escalier taillé dans le roc, côtoyant +le précipice, offrant mille difficultés aux chevaux, mille dangers +très-réels aux voyageurs. Lionel lança son cheval au grand galop. Henry +crut qu'il était fou; mais, pensant qu'il y allait de son honneur de ne +pas rester en arrière, il s'élança sur ses traces. Leur arrivée fut un +incident fantastique pour la caravane. Lavinia frémissait à la vue de +ces deux écervelés courant ainsi sur le revers d'un abîme effroyable. +Quand elle reconnut Lionel et son cousin, elle devint pâle et faillit +tomber de cheval. Le comte de Morangy s'en aperçut et ne la quitta plus +du regard. Il était jaloux. + +C'était un aiguillon de plus pour Lionel. Tout le long de la journée il +disputa le moindre regard de Lavinia avec obstination. La difficulté de +lui parler, l'agitation de la course, les émotions que faisait naître le +sublime spectacle des lieux qu'ils parcouraient, la résistance adroite +et toujours aimable de lady Blake, son habileté à guider son cheval, son +courage, sa grâce, l'expression toujours poétique et toujours naturelle +de ses sensations, tout acheva d'exalter sir Lionel. Ce fut une journée +bien fatigante pour cette pauvre femme obsédée de deux amants entre +lesquels elle voulait tenir la balance égale: aussi accueillait-elle +avec reconnaissance son joyeux cousin et ses grosses folies lorsqu'il +venait caracoler entre elle et ses adorateurs. + +A l'entrée de la nuit le ciel se couvrit de nuages. Un orage sérieux +s'annonçait. La cavalcade doubla le pas; mais elle était encore à plus +d'une lieue de Saint-Sauveur lorsque la tempête éclata. L'obscurité +devint complète: les chevaux s'effrayèrent, celui du comte de Morangy +l'emporta au loin. La petite troupe se débanda, et il fallut tous les +efforts des guides qui l'escortaient à pied pour empêcher que des +accidents sérieux ne vinssent terminer tristement un jour si gaiement +commencé. + +Lionel, perdu dans d'affreuses ténèbres, forcé de marcher le long du +rocher en tirant son cheval par la bride, de peur de se jeter avec lui +dans le précipice, était dominé par une inquiétude bien plus vive. Il +avait perdu Lavinia malgré tous ses efforts, et il la cherchait avec +anxiété depuis un quart d'heure, lorsqu'un éclair lui montra une femme +assise sur un rocher un peu au-dessus du chemin. Il s'arrêta, prêta +l'oreille et reconnut la voix de lady Blake; mais un homme était avec +elle: ce ne pouvait être que M. de Morangy. Lionel le maudit dans son +âme; et, résolu au moins à troubler le bonheur de ce rival, il se +dirigea comme il put vers le couple. + +Quelle fut sa joie en reconnaissant Henry auprès de sa cousine! +Celui-ci, en bon et insouciant compagnon, lui céda la place, et +s'éloigna même pour garder les chevaux. + +Rien n'est si solennel et si beau que le bruit de l'orage dans les +montagnes. La grande voix du tonnerre, en roulant sur des abîmes, se +répète et retentit dans leur profondeur; le vent, qui fouette les +longues forêts de sapins et les colle sur le roc perpendiculaire comme +un vêtement sur des flancs humains, s'engouffre aussi dans les gorges +et y jette de grandes plaintes aiguës et traînantes comme des sanglots. +Lavinia, recueillie dans la contemplation de cet imposant spectacle, +écoutait les mille bruits de la montagne ébranlée, en attendant qu'un +nouvel éclair jetât sa lumière bleue sur le paysage. Elle tressaillit +lorsqu'il vint lui montrer sir Lionel assis près d'elle à la place +qu'occupait son cousin un instant auparavant. Lionel pensa qu'elle était +effrayée par l'orage, et il prit sa main pour la rassurer. Un autre +éclair lui montra Lavinia un coude appuyé sur un genou et le menton +enfoncé dans sa main, regardant d'un air d'enthousiasme la grande +scène des éléments bouleversés. «Oh! mon Dieu! que cela est beau! lui +dit-elle, que cette clarté bleue est vive et douce à la fois! Avez-vous +vu ces déchiquetures du rocher rayonner comme des saphirs, et ce +lointain livide où les cimes des glaciers se levaient comme de grands +spectres dans leurs linceuls? Avez-vous remarqué aussi que, dans le +brusque passage des ténèbres à la lumière et de la lumière aux ténèbres, +tout semblait se mouvoir, s'agiter comme si ces monts s'ébranlaient pour +s'écrouler? + +--Je ne vois rien ici que vous, Lavinia, lui dit-il avec force; je +n'entends de voix que la vôtre, je ne respire d'air que votre souffle, +je n'ai d'émotion qu'à vous sentir près de moi. Savez-vous bien que +je vous aime éperdument? Oui, vous le savez; vous l'avez bien vu +aujourd'hui, et peut-être vous l'avez voulu. Eh bien! triomphez s'il en +est ainsi. Je suis à vos pieds, je vous demande le pardon et l'oubli du +passé, le front dans la poussière; je vous demande l'avenir, oh! je vous +le demande avec passion, et il faudra bien me l'accorder, Lavinia; car +je vous veux fortement, et j'ai des droits sur vous... + +--Des droits? répondit-elle eu lui retirant sa main. + +--N'est-ce donc pas un droit, un affreux droit, que le mal que je t'ai +fait, Lavinia? Et si tu me l'as laissé prendre pour briser la vie, +peux-tu me l'ôter aujourd'hui que je veux la relever et réparer mes +crimes?» + +On sait tout ce qu'un homme peut dire en pareil cas. Lionel fut plus +éloquent que je ne saurais l'être à sa place. Il se monta singulièrement +la tête; et, désespérant de vaincre autrement la résistance de lady +Blake, voyant bien d'ailleurs qu'en restant au-dessous des soumissions +de son rival il lui faisait un avantage trop réel, il s'éleva au même +dévouement: il offrit son nom et sa fortune à lady Lavinia. + +«Y songez-vous! lui dit-elle avec émotion. Vous renonceriez à miss Ellis +lorsqu'elle vous est promise, lorsque votre mariage est arrêté! + +--Je le ferai, répondit-il. Je ferai une action que le monde trouvera +insolente et coupable. Il faudra peut-être la laver dans mon sang; mais +je suis prêt à tout pour vous obtenir: car le plus grand crime de ma +vie, c'est de vous avoir méconnue, et mon premier devoir, c'est de +revenir à vous. Oh! parlez, Lavinia, rendez-moi le bonheur que j'ai +perdu en vous perdant. Aujourd'hui je saurai l'apprécier et le +conserver, car moi aussi j'ai changé: je ne suis plus cet homme +ambitieux et inquiet qu'un avenir inconnu torturait de ses menteuses +promesses. Je sais la vie aujourd'hui, je sais ce que vaut le monde et +son faux éclat. Je sais que pas un de mes triomphes n'a valu un seul de +vos regards, et la chimère du bonheur que j'ai poursuivie m'a toujours +fui jusqu'au jour où elle me ramène à vous. Oh! Lavinia, reviens à moi +aussi! Qui t'aimera comme moi? qui verra comme moi ce qu'il y a de +grandeur, de patience et de miséricorde dans ton âme?» + +Lavinia gardait le silence, mais son coeur battait avec une violence +dont s'apercevait Lionel. Sa main tremblait dans la sienne, et elle ne +cherchait pas à la retirer, non plus qu'une tresse de ses cheveux que le +vent avait détachée et que Lionel couvrait de baisers. Ils ne sentaient +pas la pluie qui tombait en gouttes larges et rares. Le vent avait +diminué, le ciel s'éclaircissait un peu, et le comte de Morangy venait +à eux aussi vite que pouvait le lui permettre son cheval déferré et +boiteux, qui avait failli le tuer en tombant contre un rocher. + +Lavinia l'aperçut enfin et s'arracha brusquement aux transports de +Lionel. Celui-ci furieux de ce contre-temps, mais plein d'espérance et +d'amour, l'aida à se remettre à cheval, et l'accompagna jusqu'à la porte +de sa maison. Là elle lui dit en baissant la voix: «Lionel, vous m'avez +fait des offres dont je sens tout le prix. Je n'y peux répondre sans y +avoir mûrement réfléchi... + +--O Dieu! c'est la même réponse qu'à M. de Morangy! + +--Non, non, ce n'est pas la même chose, répondit-elle d'une voix +altérée. Mais votre présence ici peut faire naître bien des bruits +ridicules. Si vous m'aimez vraiment, Lionel, vous allez me jurer de +m'obéir. + +--Je le jure par Dieu et par vous. + +--Eh bien! partez sur-le-champ, et retournez à Bagnères; je vous jure à +mon tour que dans quarante heures vous aurez ma réponse. + +--Mais que deviendrai-je, grand Dieu! pendant ce siècle d'attente? + +--Vous espérerez, lui dit Lavinia en refermant précipitamment la porte +sur elle, comme si elle eût craint d'en dire trop.» + +Lionel espéra en effet. Il avait pour motifs une parole de Lavinia et +tous les arguments de son amour-propre. + +«Vous avez tort d'abandonner la partie, lui disait Henry en chemin; +Lavinia commençait à s'attendrir. Sur ma parole, je ne vous reconnais +pas là , Lionel. Quand ce n'eût été que pour ne pas laisser Morangy +maître du champ de bataille... Allons! vous êtes plus amoureux de miss +Ellis que je ne pensais.» + +Lionel était trop préoccupé pour l'écouter. Il passa le temps que +Lavinia lui avait fixé enfermé dans sa chambre, où il se fit passer +pour malade, et ne daigna pas désabuser sir Henry, qui se perdait en +commentaires sur sa conduite. Enfin, la lettre arriva; la voici: + +«_Ni l'un ni l'autre_ Quand vous recevrez cette lettre, quand M. de +Morangy, que j'ai envoyé à Tarbes recevra ma réponse, je serai loin de +vous deux; je serai partie, partie à tout jamais, perdue sans retour +pour vous et pour lui. + +«Vous m'offrez un nom, un rang, une fortune; vous croyez qu'un grand +éclat dans le monde est une grande séduction pour une femme. Oh! non, +pas pour celle qui le connaît et le méprise comme je le fais. Mais +pourtant ne croyez pas, Lionel, que je dédaigne l'offre que vous m'avez +faite de sacrifier un mariage brillant et de vous enchaîner à moi pour +toujours. + +«Vous avez compris ce qu'il y a de cruel pour l'amour-propre d'une femme +à être abandonnée, ce qu'il y a de glorieux à ramener à ses pieds un +infidèle, et vous avez voulu me dédommager par ce triomphe de tout ce +que j'ai souffert; aussi je vous rends toute mon estime, et je vous +pardonnerais le passé si cela n'était pas fait depuis longtemps. + +«Mais sachez, Lionel, qu'il n'est pas en votre pouvoir de réparer ce +mal. Non, cela n'est au pouvoir d'aucun homme. Le coup que j'ai reçu est +mortel: il a tué pour jamais en moi la puissance d'aimer; il a éteint +le flambeau des illusions, et la vie m'apparaît sous son jour terne et +misérable. + +«Eh bien, je ne me plains pas de ma destinée; cela devait arriver tôt ou +tard. Nous vivons tous pour vieillir et pour voir les déceptions envahir +chacune de nos joies. J'ai été désabusée un peu jeune, il est vrai, +et le besoin d'aimer a longtemps survécu à la faculté de croire. J'ai +longtemps, j'ai souvent lutté contre ma jeunesse comme contre un ennemi +acharné; j'ai toujours réussi à la vaincre. + +«Et croyez-vous que cette dernière lutte contre vous, cette résistance +aux promesses que vous me faites ne soit pas bien cruelle et bien +difficile? Je peux le dire à présent que la fuite me met à l'abri du +danger de succomber: je vous aime encore, je le sens; l'empreinte du +premier objet qu'on a aimé ne s'efface jamais entièrement; elle semble +évanouie; on s'endort dans l'oubli des maux qu'on a soufferts; mais +que l'image du passé se lève, que l'ancienne idole reparaisse, et nous +sommes encore prêts à plier le genou devant elle. Oh! fuyez! fuyez, +fantôme et mensonge! vous n'êtes qu'une ombre, et si je me hasardais +à vous suivre, vous me conduiriez encore parmi les écueils pour m'y +laisser mourante et brisée. Fuyez! je ne crois plus en vous. Je sais que +vous ne disposez pas de l'avenir, et que si votre bouche est sincère +aujourd'hui, la fragilité de votre coeur vous forcera de mentir demain. + +«Et pourquoi vous accuserais-je d'être ainsi? ne sommes-nous pas tous +faibles et mobiles? Moi-même n'étais-je pas calme et froide quand je +vous ai abordé hier? N'étais-je pas convaincue que je ne pouvais pas +vous aimer? N'avais-je pas encouragé les prétentions du comte de +Morangy? Et pourtant le soir, quand vous étiez assis près de moi sur ce +rocher, quand vous me parliez d'une voix si passionnée au milieu du vent +et de l'orage, n'ai-je pas senti mon âme se fondre et s'amollir? Oh! +quand j'y songe, c'était votre voix des temps passés, c'était votre +passion des anciens jours, c'était vous, c'était mon premier amour, +c'était ma jeunesse que je retrouvais tout à la fois! + +«Et puis à présent que je suis de sang-froid, je me sens triste jusqu'à +la mort; car je m'éveille et me souviens d'avoir fait un beau rêve au +milieu d'une triste vie. + +«Adieu, Lionel. En supposant que votre désir de m'épouser se fût soutenu +jusqu'au moment de se réaliser (et à l'heure qu'il est, peut-être, vous +sentez déjà que je puis avoir raison de vous refuser), vous eussiez été +malheureux sous l'étreinte d'un lien pareil; vous auriez vu le monde, +toujours ingrat et avare de louanges devant nos bonnes actions, +considérer la vôtre comme l'accomplissement d'un devoir, et vous refuser +le triomphe que vous en attendiez peut-être. Puis vous auriez perdu le +contentement de vous-même en n'obtenant pas l'admiration sur laquelle +vous comptiez. Qui sait! j'aurais peut-être moi-même oublié trop vite ce +qu'il y avait de beau dans votre retour, et accepté votre amour nouveau +comme une réparation due à votre honneur. Oh! ne gâtons pas cette heure +d'élan et de confiance que nous avons goûtée ce soir; gardons-en le +souvenir, mais ne cherchons pas à la retrouver. + +«N'ayez aucune crainte d'amour-propre en ce qui concerne le comte de +Morangy; je ne l'ai jamais aimé. Il est un des mille impuissants qui +n'ont pu (moi aidant, hélas!) faire palpiter mon coeur éteint. Je ne +voudrais pas même de lui pour époux. Un homme de son rang vend toujours +trop cher la protection qu'il accorde en la faisant sentir. Et puis +je hais le mariage, je hais tous les hommes, je hais les engagements +éternels, les promesses, les projets, l'avenir arrangé à l'avance par +des contrats et des marchés dont le destin se rit toujours. Je n'aime +plus que les voyages, la rêverie, la solitude, le bruit du monde, pour +le traverser et en rire, puis la poésie pour supporter le passé, et Dieu +pour espérer l'avenir.» + +Sir Lionel Bridgemont éprouva d'abord une grande mortification +d'amour-propre; car il faut le dire pour consoler le lecteur qui +s'intéresserait trop à lui depuis quarante heures il avait fait bien des +réflexions. D'abord il songea à monter à cheval, à suivre lady Blake, +à vaincre sa résistance, à triompher de sa froide raison. Et puis il +songea qu'elle pourrait bien persister dans son refus, et que pendant ce +temps miss Ellis pourrait bien s'offenser de sa conduite et repousser +son alliance... Il resta. + +«Allons, lui dit Henry le lendemain en le voyant baiser la main de miss +Margaret, qui lui accordait cette marque de pardon après une querelle +assez vive sur son absence, l'année prochaine nous siégerons au +parlement.» + + + +FIN DE LAVINIA. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Lavinia, by George Sand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13016 *** diff --git a/13016-h/13016-h.htm b/13016-h/13016-h.htm new file mode 100644 index 0000000..c6953cb --- /dev/null +++ b/13016-h/13016-h.htm @@ -0,0 +1,1814 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Lavinia</title> + <meta name="author" content="George Sand"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 20%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.gauche {float: left} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + + +</style> + +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13016 ***</div> + +<div align="center"> +<img src="images/ill3-1.png" alt=""> +</div> + +<h1>LAVINIA.</h1> + +<h2>AN OLD TALE</h2> + +<h4>BILLET.</h4> + +<p>«Puisque vous allez vous marier, Lionel, ne serait-il +pas convenable de nous rendre mutuellement nos lettres +et nos portraits? Cela est facile, puisque le hasard nous +rapproche, et qu'après dix ans écoulés sous des cieux +différents nous voilà aujourd'hui à quelques lieues l'un +de l'autre. Vous venez, m'a-t-on dit, quelquefois à Saint-Sauveur; +moi, j'y passe huit jours seulement. J'espère +donc que vous y serez dans le courant de la semaine avec +le paquet que je réclame. J'occupe la maison Estabanette, +au bas de la chute d'eau. Vous pourrez y envoyer la personne +destinée à ce message; elle vous reportera un paquet +semblable, que je tiens tout prêt pour vous être remis en +échange.»</p> + +<h4>RÉPONSE.</h4> + +<p>«Madame,</p> + +<p>«Le paquet que vous m'ordonnez de vous envoyer est +ici cacheté, et portant votre suscription. Je dois être reconnaissant +sans doute de voir que vous n'avez pas douté +qu'il ne fût entre mes mains au jour et au lieu où il vous +plairait de le réclamer.</p> + +<p>«Mais il faut donc, Madame, que j'aille moi-même à +Saint-Sauveur le porter, pour le confier ensuite aux mains +d'une tierce personne qui vous le remettrait? Puisque +vous ne jugez point à propos de m'accorder le bonheur +de vous voir, n'est-il pas plus simple que je n'aille pas +au lieu que vous habitez m'exposer à l'émotion d'être si +près de vous? Ne vaut-il pas mieux que je confie le paquet +à un messager dont je suis sûr, pour qu'il le porte +de Bagnères à Saint-Sauveur? J'attends vos ordres à cet +égard; quels qu'ils soient, Madame, je m'y soumettrai +aveuglément.»</p> + +<h4>BILLET.</h4> + +<p>«Je savais, Lionel, que mes lettres étaient par hasard +entre vos mains dans ce moment, parce que Henry, mon +cousin, m'a dit vous avoir vu à Bagnères et tenir de vous +cette circonstance. Je suis bien aise que Henry, qui est +un peu menteur, comme tous les bavards, ne m'ait pas +trompée. Je vous ai prié d'apporter vous-même le paquet +à Saint-Sauveur, parce que de tels messages ne doivent +pas être légèrement exposés dans des montagnes infestées +de contrebandiers qui pillent tout ce qui leur tombe +sous la main. Comme je vous sais homme à défendre +vaillamment un dépôt, je ne puis pas être plus tranquille +qu'en vous rendant vous-même garant de celui qui m'intéresse. +Je ne vous ai point offert d'entrevue, parce que +j'ai craint de vous rendre encore plus désagréable la démarche +déjà pénible que je vous imposais. Mais puisque +vous semblez attacher à cette entrevue une idée de regret, +je vous dois et je vous accorde de tout mon coeur +ce faible dédommagement. En ce cas, comme je ne veux +pas vous faire sacrifier un temps précieux à m'attendre, +je vais vous fixer le jour, afin que vous ne me trouviez +point absente. Soyez donc à Saint-Sauveur le 15, à neuf +heures du soir. Vous irez m'attendre chez moi, et vous +me ferez avertir par ma négresse. Je rentrerai aussitôt. +Le paquet sera prêt.... Adieu.»</p> + +<br><br> + +<p>Sir Lionel fut désagréablement frappé de l'arrivée du +second billet. Elle le surprit au milieu d'un projet de +voyage à Luchon, pendant lequel la belle miss Ellis, sa +prétendue, comptait bien sur son escorte. Le voyage devait +être charmant. Aux eaux, les parties de plaisir réussissent +presque toujours, parce qu'elles se succèdent si +rapidement qu'on n'a pas le temps de les préparer; parce +que la vie marche brusque, vive et inattendue; parce +que l'arrivée continuelle de nouveaux compagnons donne +un caractère d'improvisation aux plus menus détails +d'une fête.</p> + +<p>Sir Lionel s'amusait donc aux eaux des Pyrénées, autant +qu'il est séant à un bon Anglais de s'amuser. Il était +en outre passablement amoureux de la riche stature et +de la confortable dot de miss Ellis; et sa désertion, au +moment d'une <i>cavalcade</i> si importante (mademoiselle +Ellis avait fait venir de Tarbes un fort beau navarin gris +pommelé, qu'elle se promettait de faire briller en tête de +la caravane), pouvait devenir funeste à ses projets de mariage. +Cependant la position de sir Lionel était embarrassante; +il était homme d'honneur et des plus délicats. Il +fut trouver son ami sir Henry pour lui faire part de ce +cas de conscience.</p> + +<p>Mais, pour forcer le jovial Henry à lui accorder une +attention sérieuse, il commença par le quereller.</p> + +<p>«Étourdi et bavard que vous êtes! s'écria-t-il en entrant; +c'était bien la peine d'aller dire à votre cousine +que ses lettres étaient entre mes mains! Vous n'avez jamais +été capable de retenir sur vos lèvres une parole dangereuse. +Vous êtes un ruisseau qui répand à mesure +qu'il reçoit; un de ces vases ouverts qui ornent les statues +des naïades et des fleuves; le flot qui les traverse +ne prend pas même le temps de s'y arrêter....</p> + +<p>—Fort bien, Lionel! s'écria le jeune homme; j'aime +à vous voir dans un accès de colère: cela vous rend +poétique. Dans ces moments-là vous êtes vous-même un +ruisseau, un fleuve de métaphores, un torrent d'éloquence, +un réservoir d'allégories....</p> + +<p>—Ah! il s'agit bien de rire! s'écria Lionel en colère; +nous n'allons plus à Luchon.</p> + +<p>—Nous n'y allons plus! Qui a dit cela?</p> + +<p>—Nous n'y allons plus, vous et moi; c'est moi qui +vous le dis.</p> + +<p>—Parlez pour vous tant qu'il vous plaira; pour moi, +je suis bien votre serviteur.</p> + +<p>—Moi, je n'y vais pas, et par conséquent ni vous non +plus. Henry, vous avez fait une faute, il faut que vous la +répariez. Vous m'avez suscité une horrible contrariété; +votre conscience vous ordonne de m'aider à la supporter. +Vous dînez avec moi à Saint-Sauveur.</p> + +<p>—Que le diable m'emporte si je le fais! s'écria Henry; +je suis amoureux fou depuis hier soir de la petite Bordelaise +dont je me suis tant moqué hier matin. Je veux aller +à Luchon, car elle y va: elle montera mon yorkshire, et +elle fera crever de jalousie votre grande aquitaine Margaret +Ellis.</p> + +<p>—Écoutez, Henry, dit Lionel d'un air grave; vous êtes +mon ami?</p> + +<p>—Sans doute; c'est connu. Il est inutile de nous attendrir +sur l'amitié dans ce moment-ci. Je prévois que ce +début solennel tend à m'imposer....</p> + +<p>—Écoutez-moi, vous dis-je, Henry; vous êtes mon +ami, vous vous applaudissez des événements heureux de +ma vie, et vous ne vous pardonneriez pas légèrement, +je suppose, de m'avoir causé un préjudice, un malheur +véritable?</p> + +<p>—Non, sur mon honneur! Mais de quoi est-il question?</p> + +<p>—Eh bien! Henry, vous faites manquer peut-être mon +mariage.</p> + +<p>—Allons donc! quelle folie! parce que j'ai dit à ma +cousine que vous aviez ses lettres, et qu'elle vous les réclame? +Quelle influence lady Lavinia peut-elle exercer +sur votre vie après dix ans d'oubli réciproque? Avez-vous +la fatuité de croire qu'elle ne soit pas consolée de votre +infidélité? Allons donc, Lionel! c'est par trop de remords! +le mal n'est pas si grand! il n'a pas été sans remède, +croyez-moi bien....»</p> + +<p>En parlant ainsi, Henry portait nonchalamment la main +à sa cravate et jetait un coup d'oeil au miroir; deux actes +qui, dans le langage consacré de la pantomime, sont faciles +à interpréter.</p> + +<p>Cette leçon de modestie, dans la bouche d'un homme +plus fat que lui, irrita sir Lionel.</p> + +<p>«Je ne me permettrai aucune réflexion sur le compte +de lady Lavinia, répondit-il en tâchant de concentrer son +amertume. Jamais un sentiment de vanité blessée ne me +fera essayer de noircir la réputation d'une femme, n'eussé-je +jamais eu d'amour pour elle.</p> + +<p>—C'est absolument le cas où je suis, reprit étourdiment +sir Henry; je ne l'ai jamais aimée, et je n'ai jamais +été jaloux de ceux qu'elle a pu mieux traiter que moi; +je n'ai d'ailleurs rien à dire de la vertu de ma glorieuse +cousine Lavinia; je n'ai jamais essayé sérieusement de +l'ébranler....</p> + +<p>—Vous lui avez fait cette grâce, Henry? Elle doit vous +en être bien reconnaissante!</p> + +<p>—Ah ça, Lionel! de quoi parlons-nous, et qu'êtes-vous +venu me dire? Vous sembliez hier fort peu religieux +envers le souvenir de vos premières amours; vous étiez +absolument prosterné devant la radieuse Ellis. Aujourd'hui, +où en êtes-vous, s'il vous plaît? Vous semblez +n'entendre pas raison sur le chapitre du passé, et puis +vous parlez d'aller à Saint-Sauveur au lieu d'aller à Luchon! +Voyons, qui aimez-vous ici? qui épousez-vous?</p> + +<p>—J'épouse miss Margaret, s'il plaît à Dieu et à vous.</p> + +<p>—A moi?</p> + +<p>—Oui, vous pouvez me sauver. D'abord, lisez le nouveau +billet que m'écrit votre cousine. Est-ce fait? Fort +bien. A présent, vous voyez, il faut que je me décide +entre Luchon et Saint-Sauveur, entre une femme à conquérir +et une femme à consoler.</p> + +<p>—Halte-là , impertinent! s'écria Henry; je vous ai dit +cent fois que ma cousine était fraîche comme les fleurs, +belle comme les anges, vive comme un oiseau, gaie, vermeille, +élégante, coquette: si cette femme-là est désolée, +je veux bien consentir à gémir toute ma vie sous le poids +d'une semblable douleur.</p> + +<p>—N'espérez pas me piquer, Henry; je suis heureux +d'entendre ce que vous me dites. Mais en ce cas, pourrez-vous +m'expliquer l'étrange fantaisie qui porte lady +Lavinia à m'imposer un rendez-vous?</p> + +<p>—O stupide compagnon! s'écria Henry; ne voyez-vous +pas que c'est votre faute? Lavinia ne désirait pas le +moins du monde cette entrevue: j'en suis bien sûr, moi; +car lorsque je lui parlai de vous, lorsque je lui demandai +si le coeur ne lui battait pas quelquefois, sur le chemin +de Saint-Sauveur à Bagnères, à l'approche d'un groupe +de cavaliers au nombre desquels vous pouviez être, elle +me répondit d'un air nonchalant: «Vraiment! peut-être +que mon coeur battrait si je venais à le rencontrer.» Et +le dernier mot de sa phrase fut délicieusement modulé +par un bâillement. Oui, ne mordez pas votre lèvre, Lionel, +un de ces jolis bâillements de femme tout petits, +tout frais, si harmonieux qu'ils semblent polis et caressants, +si longs et si traînants qu'ils expriment la plus +profonde apathie et la plus cordiale indifférence. Mais +vous, au lieu de profiter de cette bonne disposition, vous +ne pouvez pas résister à l'envie de faire des phrases. +Fidèle à l'éternel pathos des amants disgraciés, quoique +enchanté de l'être, vous affectez le ton élégiaque, le genre +lamentable; vous semblez pleurer l'impossibilité de la +voir, au lieu de lui dire naïvement que vous en étiez le +plus reconnaissant du monde....</p> + +<p>—De telles impertinences ne peuvent se commettre. +Comment aurais-je prévu qu'elle allait prendre au sérieux +quelques paroles oiseuses arrachées par la convenance +de la situation?</p> + +<p>—Oh! je connais Lavinia; c'est une malice de sa +façon!</p> + +<p>—Éternelle malice de femme! Mais, non; Lavinia +était la plus douce et la moins railleuse de toutes; je suis +sûr qu'elle n'a pas plus envie que moi de cette entrevue. +Tenez, mon cher Henry, sauvez-nous tous deux de ce +supplice; prenez le paquet, allez à Saint-Sauveur; chargez-vous +de tout arranger; faites-lui comprendre que je +ne dois pas....</p> + +<p>—Quitter miss Ellis à la veille de votre mariage, +n'est-ce pas? Voilà une bonne raison à donner à une +rivale! Impossible! mon cher; vous avez fait la folie, il +faut la boire. Quand on a la sottise de garder dix ans le +portrait et les lettres d'une femme, quand on a l'étourderie +de s'en vanter à un bavard comme moi, quand on +a la rage de faire de l'esprit et du sentiment à froid dans +une lettre de rupture, il faut en subir toutes les conséquences. +Vous n'avez rien à refuser à lady Lavinia tant +que ses lettres seront entre vos mains; et, quel que soit +le mode de communication qu'elle vous impose, vous lui +êtes soumis tant que vous n'aurez point accompli cette +solennelle démarche. Allons, Lionel, faites seller votre +poney, et partons; car je vous accompagne. J'ai quelques +torts dans tout ceci, et vous voyez que je ne ris plus +quand il s'agit de les réparer. Partons!»</p> + +<p>Lionel avait espéré que Henry trouverait un autre +moyen de le tirer d'embarras. Il restait consterné, immobile, +enchaîné à sa place par un sentiment secret de résistance +involontaire aux arrêts de la nécessité. Cependant +il finit par se lever, triste, résigné, et les bras croisés +sur sa poitrine. Sir Lionel était, en fait d'amour, un héros +accompli. Si son coeur avait été parjure à plus d'une passion, +jamais sa conduite extérieure ne s'était écartée du +code des <i>procédés</i>, jamais aucune femme n'avait eu à lui +reprocher une démarche contraire à cette condescendance +délicate et généreuse qui est le meilleur signe d'abandon +que puisse donner un homme bien élevé à une femme +irritée. C'est avec la conscience d'une exacte fidélité à ces +règles que le beau sir Lionel se pardonnait les douleurs +attachées à ses triomphes.</p> + +<p>«Voici un moyen! s'écria enfin Henry en se levant à +son tour. C'est la coterie de nos belles compatriotes qui +décide tout ici. Miss Ellis et sa soeur Anna sont les pouvoirs +les plus éminents du conseil d'amazones. Il faut +obtenir de Margaret que ce voyage, fixé à demain, soit +retardé d'un jour. Un jour ici, c'est beaucoup, je le sais; +mais enfin il faut l'obtenir, prétexter un empêchement +sérieux, et partir dès cette nuit pour Saint-Sauveur. Nous +y arriverons dans l'après-midi; nous nous reposerons +jusqu'au soir; à neuf heures, pendant le rendez-vous, je +ferai seller nos chevaux, et à dix heures (j'imagine qu'il +ne faut pas plus d'une heure pour échanger deux paquets +de lettres) nous remontons à cheval, nous courons toute +la nuit, nous arrivons ici avec le soleil levant, nous trouvons +la belle Margaret piaffant sur sa noble monture, ma +jolie petite madame Bernos caracolant sur mon yorkshire; +nous changeons de bottes et de chevaux; et, couverts +de poussière, exténués de fatigue, dévorés d'amour, +pâles, intéressants, nous suivons nos dulcinées par monts +et par vaux. Si l'on ne récompense pas tant de zèle, il +faut pendre toutes les femmes pour l'exemple. Allons, +es-tu prêt?»</p> + +<p>Pénétré de reconnaissance, Lionel se jeta dans les bras +de Henry. Au bout d'une heure celui-ci revint. «Partons, +lui dit-il, tout est arrangé; on retarde le départ pour Luchon +jusqu'au 16; mais ce n'a pas été sans peine. Miss +Ellis avait des soupçons. Elle sait que ma cousine est à +Saint-Sauveur, et elle a une aversion effroyable pour ma +cousine, car elle connaît les folies que tu as faites jadis +pour elle. Mais moi, j'ai habilement détourné tes soupçons; +j'ai dit que tu étais horriblement malade, et que +je venais de te forcer à te mettre au lit....</p> + +<p>—Allons, juste ciel! une nouvelle folie pour me +perdre!</p> + +<p>—Non, non, du tout! Dick va mettre un bonnet de +nuit à ton traversin; il va le coucher en long dans ton +lit, et commander trois pintes de tisane à la servante de +la maison. Surtout il va prendre la clef de cette chambre +dans sa poche, et s'installer devant la porte avec une +figure allongée et des yeux hagards; et puis il lui est +enjoint de ne laisser entrer personne et d'assommer quiconque +essaierait de forcer la consigne, fût-ce miss Margaret +elle-même. Hein! le voici déjà qui bassine ton lit. +Fort bien! il a une excellente figure; il veut se donner +l'air triste, il a l'air imbécile. Sortons par la porte qui +donne dans le ravin. Jack mènera nos chevaux au bout +du vallon, comme s'il allait les promener, et nous le rejoindrons +au pont de Lonnio. Allons, en route, et que le +dieu d'amour nous protège!»</p> + +<p>Ils parcoururent rapidement la distance qui sépare les +deux chaînes de montagne, et ne ralentirent leur course +que dans la gorge étroite et sombre qui s'étend de Pierrefitte +à Luz. C'est sans contredit une des parties les plus +austères et les plus caractérisées des Pyrénées. Tout y +prend un aspect formidable. Les monts se resserrent; le +Gave s'encaisse et gronde sourdement en passant sous les +arcades de rochers et de vigne sauvage; les flancs noirs +du rocher se couvrent de plantes grimpantes dont le vert +vigoureux passe à des teintes bleues sur les plans éloignés, +et à des tons grisâtres vers les sommets. L'eau du +torrent en reçoit des reflets tantôt d'un vert limpide, +tantôt d'un bleu mat et ardoisé, comme ou en voit sur les +eaux de la mer.</p> + +<p>De grands ponts de marbre d'une seule arche s'élancent +d'un flanc à l'autre de la montagne, au-dessus des +précipices. Rien n'est si imposant que la structure et la +situation de ces ponts jetés dans l'espace, et nageant dans +l'air blanc et humide qui semble tomber à regret dans le +ravin. La route passe d'un flanc à l'autre de la gorge +sept fois dans l'espace de quatre lieues. Lorsque nos +deux voyageurs franchirent le septième pont, ils aperçurent +au fond de la gorge, qui insensiblement s'élargissait +devant eux, la délicieuse vallée de Luz, inondée des +feux du soleil levant. La hauteur des montagnes qui +bordent la route ne permettait pas encore au rayon matinal +d'arriver jusqu'à eux. Le merle d'eau faisait entendre +son petit cri plaintif dans les herbes du torrent. +L'eau écumante et froide soulevait avec effort les voiles +de brouillard étendus sur elle. A peine, vers les hauteurs, +quelques lignes de lumières doraient les anfractuosités des +rochers et la chevelure pendante des clématites. Mais au +fond de ce sévère paysage, derrière ces grandes masses +noires, âpres et revêches comme les sites aimés de Salvator, +la belle vallée, baignée d'une rosée étincelante, +nageait dans la lumière et formait une nappe d'or dans +un cadre de marbre noir.</p> + +<p>«Que cela est beau! s'écria Henry, et que je vous +plains d'être amoureux, Lionel! Vous êtes insensible à +toutes ces choses sublimes; vous pensez que le plus beau +rayon du soleil ne vaut pas un sourire de miss Margaret +Ellis.</p> + +<p>—Avouez, Henry, que Margaret est la plus belle personne +des trois royaumes.</p> + +<p>—Oui, la théorie à la main, c'est une beauté sans +défaut. Eh bien! c'est celui que je lui reproche, moi. Je la +voudrais moins parfaite, moins majestueuse, moins classique. +J'aimerais cent fois mieux ma cousine, si Dieu me +donnait à choisir entre elles deux.</p> + +<p>—Allons donc, Henry, vous n'y songez pas, dit +Lionel en souriant; l'orgueil de la famille vous aveugle. +De l'aveu de tout ce qui a deux yeux dans la tête, lady +Lavinia est d'une beauté plus que problématique; et +moi, qui l'ai connue dans toute la fraîcheur de ses belles +années, je puis vous assurer qu'il n'y a jamais eu de parallèle +possible....</p> + +<p>—D'accord; mais que de grâce et de gentillesse chez +Lavinia! des yeux si vifs, une chevelure si belle, des +pieds si petits!»</p> + +<img style="float: left" src="images/ill3-2.png" alt=""> + +<p>Lionel s'amuse pendant quelque temps à combattre l'admiration +de Henry pour sa cousine. Mais, tout en mettant +du plaisir à vanter la beauté qu'il aimait, un secret sentiment +d'amour-propre lui faisait trouver du plaisir encore +à entendre réhabiliter celle qu'il avait aimée. Ce fut, au +reste, un moment de vanité, rien de plus; car jamais la +pauvre Lavinia n'avait régné bien réellement sur ce coeur, +que les succès avaient gâté de bonne heure. C'est peut-être +un grand malheur pour un homme que de se trouver +jeté trop tôt dans une position brillante. L'aveugle prédilection +des femmes, la sotte jalousie des vulgaires rivaux, +c'en est assez pour fausser un jugement novice et corrompre +un esprit sans expérience.</p> + +<p>Lionel, pour avoir trop connu le bonheur d'être aimé, +avait épuisé en détail la force de son âme; pour avoir +essayé trop tôt des passions, il s'était rendu incapable de +ressentir jamais une passion profonde. Sous des traits +mâles et beaux, sous l'expression d'une physionomie +jeune et forte, il cachait un coeur froid et usé comme celui +d'un vieillard.</p> + +<p>«Voyons, Lionel, dites-moi pourquoi vous n'avez pas +épousé Lavinia Buenafe, aujourd'hui lady Blake par votre +faute? car enfin, sans être rigoriste, quoique je sois assez +disposé à respecter, parmi les privilèges de notre sexe, +le sublime droit du bon plaisir, je ne saurais, quand j'y +songe, approuver beaucoup votre conduite. Après lui +avoir fait la cour deux ans, après l'avoir compromise autant +qu'il est possible de compromettre une jeune miss +(ce qui n'est pas chose absolument facile dans la bienheureuse +Albion), après lui avoir fait rejeter les plus +beaux partis, vous la laissez là pour courir après une +cantatrice italienne, qui certes ne méritait pas d'inspirer +un pareil forfait. Voyons, Lavinia n'était-elle pas spirituelle +et jolie? n'était-elle pas la fille d'un banquier portugais, +juif à la vérité, mais riche? n'était-ce pas un bon +parti? ne vous aimait-elle pas jusqu'à la folie?</p> + +<p>—Eh! mon ami, voici ce dont je me plains: elle m'aimait +beaucoup trop pour qu'il me fût possible d'en faire +ma femme. De l'avis de tout homme de bon sens, une +femme légitime doit être une compagne douce et paisible, +Anglaise jusqu'au fond de l'âme, peu susceptible d'amour, +incapable de jalousie, aimant le sommeil, et faisant un +assez copieux abus de thé noir pour entretenir ses facultés +dans une assiette conjugale. Avec cette Portugaise +au coeur ardent, à l'humeur active, habituée de bonne +heure aux déplacements, aux moeurs libres, aux idées +libérales, à toutes les pensées dangereuses qu'une femme +ramasse en courant le monde, j'aurais été le plus malheureux +des maris, sinon le plus ridicule. Pendant quinze +mois, je m'abusai sur le malheur inévitable que cet +amour me préparait. J'étais si jeune alors! j'avais vingt-deux +ans; souvenez-vous de cela, Henry, et ne me condamnez +pas. Enfin, j'ouvris les yeux au moment où j'allais +commettre l'insigne folie d'épouser une femme amoureuse +folle de moi.... Je m'arrêtai au bord du précipice, +et je pris la fuite pour ne pas succomber à ma faiblesse.</p> + + +<div align="center"> +<img src="images/ill3-3.png" alt=""> +</div> + + +<p>—Hypocrite! dit Henry. Lavinia m'a raconté bien autrement +cette histoire: il paraît que, longtemps avant la +cruelle détermination qui vous fit partir pour l'Italie avec +la Rosmonda, vous étiez déjà dégoûté de la pauvre juive, +et vous lui faisiez cruellement sentir l'ennui qui vous +gagnait auprès d'elle. Oh! quand Lavinia raconte cela, +je vous assure qu'elle n'y met point de fatuité; elle avoue +son malheur et vos cruautés avec une modestie ingénue +que je n'ai jamais vu pratiquer aux autres femmes. Elle +a une façon à elle de dire: «Enfin, je l'ennuyais.» Tenez, +Lionel, si vous lui aviez entendu prononcer ces +mots, avec l'expression de naïve tristesse qu'elle sait y +mettre, vous auriez des remords, je le parierais.</p> + +<p>—Eh! n'en ai-je pas eu! s'écria Lionel. Voilà ce qui +nous dégoûte encore d'une femme: c'est tout ce que +nous souffrons pour elle après l'avoir quittée; ce sont ces +mille vexations dont son souvenir nous poursuit; c'est +la voix du monde bourgeois qui crie vengeance et anathème, +c'est la conscience qui se trouble et s'effraie; ce +sont de légers reproches bien doux et bien cruels que +la pauvre délaissée nous adresse par les cent voix de la +renommée. Tenez, Henry, je ne connais rien de plus ennuyeux +et de plus triste que le métier d'homme à bonnes +fortunes.</p> + +<p>—A qui le dites-vous!» répondit Henry d'un ton +vaillant, en faisant ce geste de fatuité ironique qui lui +allait si bien. Mais son compagnon ne daigna pas sourire, +et il continua à marcher lentement, en laissant flotter les +rênes sur le cou de son cheval, et en promenant son regard +fatigué sur les délicieux tableaux que la vallée déroulait +à ses pieds.</p> + +<p>Luz est une petite ville située à environ un mille de +Saint-Sauveur. Nos dandys s'y arrêtèrent; rien ne put +déterminer Lionel à pousser jusqu'au lieu qu'habitait +lady Lavinia: il s'installa dans une auberge et se jeta sur +son lit en attendant l'heure fixée pour le rendez-vous.</p> + +<p>Quoique le climat soit infiniment moins chaud dans +celte vallée que dans celle de Bigorre, la journée fut +lourde et brûlante. Sir Lionel, étendu sur un mauvais lit +d'auberge, ressentit quelques mouvements fébriles, et +s'endormit péniblement au bourdonnement des insectes +qui tournoyaient sur sa tête dans l'air embrasé. Son compagnon, +plus actif et plus insouciant, traversa la vallée, +rendit des visites à tout le voisinage, guetta le passage +des cavalcades sur la route de Gavarni, salua les belles +ladys qu'il aperçut à leurs fenêtres ou sur les chemins, +jeta de brillantes oeillades aux jeunes Françaises, pour +lesquelles il avait une préférence décidée, et vint enfin +rejoindre Lionel à l'entrée de la nuit.</p> + +<p>«Allons, debout, debout! s'écria-t-il en pénétrant +sous ses rideaux de serge; voici l'heure du rendez-vous.</p> + +<p>—Déjà ? dit Lionel, qui, grâce à la fraîcheur du soir, +commençait à dormir d'un sommeil paisible; quelle heure +est-il donc, Henry?»</p> + +<p>Henry répondit d'un ton emphatique:</p> + +<blockquote><p> +At the close of the day when the Hamlet is still<br> +And nought but the torrent is heard upon the hill... +</p></blockquote> + +<p>—Ah! pour Dieu, faites-moi grâce de vos citations, +Henry! Je vois bien que la nuit descend, que la silence +gagne, que la voix du torrent nous arrive plus sonore et +plus pure; mais lady Lavinia ne m'attend qu'à neuf heures; +je puis peut-être dormir encore un peu.</p> + +<p>—Non, pas une minute de plus, Lionel. Il faut nous +rendre à pied à Saint-Sauveur; car j'y ai fait conduire +nos chevaux dès ce matin, et les pauvres animaux sont +assez fatigués, sans compter ce qui leur reste à faire. +Allons, habillez-vous. C'est bien. A dix heures je serai +à cheval, à la porte de lady Lavinia, tenant en main votre +palefroi et prêt à vous offrir la bride, ni plus ni moins +que notre grand William à la porte des théâtres, lorsqu'il +était réduit à l'office de jockey, le grand homme! +Allons, Lionel, voici votre porte-manteau, une cravate +blanche, de la cire à moustache. Patience donc! Oh! +quelle négligence! quelle apathie! Y songez-vous, mon +cher? se présenter avec une mauvaise toilette devant +une femme que l'on n'aime plus, c'est une faute énorme! +Sachez donc bien qu'il faut, au contraire, lui apparaître +avec tous vos avantages, afin de lui faire sentir le prix +de ce qu'elle perd. Allons, allons! relevez-moi votre chevelure +encore mieux que s'il s'agissait d'ouvrir le bal +avec miss Margaret. Bien! Laissez-moi donner un coup +de brosse à votre habit. Eh quoi! auriez-vous oublié un +flaçon d'essence de tubéreuse pour inonder votre foulard +des Indes? Ce serait impardonnable; non; Dieu soit loué! +le voici. Allons, Lionel, vous embaumez, vous resplendissez; +partez. Songez qu'il y va de votre honneur de +faire verser quelques larmes en apparaissant ce soir peur +la dernière fois sur l'horizon de lady Lavinia.»</p> + +<p>Lorsqu'ils traversèrent la bourgade Saint-Sauveur, qui +se compose de cinquante maisons au plus, ils s'étonnèrent +de ne voir aucune personne élégante dans la rue ni aux +fenêtres. Mais ils s'expliquèrent cette singularité en passant +devant les fenêtres d'un rez-de-chaussée d'où partaient +les sens faux d'un violon, d'un flageolet et d'un +tympanon, instrument indigène qui tient du tambourin +français et de la guitare espagnole. Le bruit et la poussière +apprirent à nos voyageurs que le bal était commencé, +et que tout ce qu'il y a de plus élégant parmi +l'aristocratie de France, d'Espagne et d'Angleterre, réuni +dans une salle modeste, aux murailles blanches décorées +de guirlandes de buis et de serpolet, dansait au +bruit du plus détestable charivari qui ait jamais déchiré +des oreilles et marqué la mesure à faux.</p> + +<p>Plusieurs groupes de <i>baigneurs</i>, de ceux qu'une condition +moins brillante ou une santé plus réellement détruite +privaient du plaisir de prendre une part active +la soirée, se pressaient devant ces fenêtres pour jeter, +par-dessus l'épaule les uns des autres, un coup d'oeil d +curiosité envieuse ou ironique sur le bal, et pour échanger +quelque remarque laudative ou maligne, en attendant +que l'horloge du village eut sonné l'heure où tout +convalescent doit aller se coucher, sous peine de perdre +le <i>benefit</i> des eaux minérales.</p> + +<p>Au moment où nos deux voyageurs passèrent devant +ce groupe, il y eut dans celte petite foule un mouvement +oscillatoire vers l'embrasure des fenêtres; et Henry, +en essayant de se mêler aux curieux, recueillit ces paroles:</p> + +<p>«C'est la belle juive Lavinia Blake qui va danser. On +dit que c'est la femme de toute l'Europe qui danse le +mieux.»</p> + +<p>«Ah! venez, Lionel! s'écria le jeune baronnet; venez +voir comme ma cousine est bien mise et charmante!»</p> + +<p>Mais Lionel le tira par le bras; et, rempli d'humeur +et d'impatience, il l'arracha de la fenêtre, sans daigner +jeter un regard de ce coté.</p> + +<p>«Allons, allons! lui dit-il, nous ne sommes pas venus +ici pour voir danser.»</p> + +<p>Cependant il ne put s'éloigner assez vite pour qu'un +autre propos, jeté au hasard autour de lui, ne vint pas +frapper son oreille.</p> + +<p>«Ah! disait-on, c'est le beau comte de Morangy qui +la fait danser.</p> + +<p>—Faites-moi le plaisir de me dire quel autre ce pourrait +être? répondit une autre voix.</p> + +<p>—On dit qu'il en perd la tète, reprit un troisième +interlocuteur. Il a déjà crevé pour elle trois chevaux, et +je ne sais combien de jockeys.»</p> + +<p>L'amour-propre est un si étrange conseiller, qu'il nous +arrive cent fois par jour d'être, grâce à lui, en pleine +contradiction avec nous-mêmes. Par le fait, sir Lionel +était charmé de savoir lady Lavinia placée, par de nouvelles +affections, dans une situation qui assurait leur indépendance +mutuelle. Et pourtant la publicité des triomphes +qui pouvaient faire oublier le passé à cette femme +délaissée fut pour Lionel une espèce d'affront qu'il dévora +avec peine.</p> + +<p>Henry, qui connaissait les lieux, le conduisit au bout +du village, à la maison qu'habitait sa cousine. Là il le +laissa.</p> + +<p>Cette maison était un peu isolée des autres; elle s'adossait, +d'un côté, à la montagne, et de l'autre, elle +dominait le ravin. A trois pas, un torrent tombait à grand +bruit dans la cannelure du rocher; et la maison, inondée, +pour ainsi dire, de ce bruit frais et sauvage, semblait +ébranlée par la chute d'eau et prête à s'élancer avec elle +dans l'abîme. C'était une des situations les plus pittoresques +que l'on pût choisir, et Lionel reconnut dans +cette circonstance l'esprit romanesque et un peu bizarre +de lady Lavinia.</p> + +<p>Une vieille négresse vint ouvrir la porte d'un petit salon +au rez-de-chaussée. A peine la lumière vint à frapper +son visage luisant et calleux, que Lionel laissa échapper +une exclamation de surprise. C'était Pepa, la vieille +nourrice de Lavinia, celle que, pendant deux ans, Lionel +avait vue auprès de sa bien-aimée. Comme il n'était +en garde contre aucune espèce d'émotion, la vue inattendue +de celte vieille, en réveillant en lui la mémoire +du passé, bouleversa un instant toutes ses idées. Il faillit +lui sauter au cou; l'appeler <i>nourrice</i>, comme au temps +de sa jeunesse et de sa gaieté, l'embrasser comme une +digne servante, comme une vieille amie; mais Pepa recula +de trois pas, en contemplant d'un air stupéfait l'air +empressé de Lionel. Elle ne le reconnaissait pas.</p> + +<p>«Hélas! je surs donc bien changé?» pensa-t-il.</p> + +<p>«Je suis, dit-il avec une voix troublée, la personne +que lady Lavinia a fait demander. Ne vous a-t-elle pas prévenue?...</p> + +<p>—Oui, oui, Milord, répondit la négresse; milady est +au bal: elle m'a dit de lui porter son éventail aussitôt +qu'un gentleman frapperait à cette porte. Restez ici, je +cours l'avertir....»</p> + +<p>La vieille se mit à chercher l'éventail. Il était sur le +coin d'une tablette de marbre, sous la main de sir Lionel. +Il le prit pour le remettre à la négresse, et ses doigts +en conservèrent le parfum âpres qu'elle fut sortie.</p> + +<p>Ce parfum opéra sur lui comme un charme; ses organes +nerveux en reçurent une commotion qui pénétra +jusqu'à son coeur et le fit tressaillir. C'était le parfum que +Lavinia préférait: c'était une espèce d'herbe aromatique +qui croît dans l'Inde, et dont elle avait coutume jadis +d'imprégner ses vêtements et ses meubles. Ce parfum de +patchouly, c'était tout un monde de souvenirs, toute une +vie d'amour; c'était une émanation de la première femme +que Lionel avait aimée. Sa vue se troubla, ses artères +battirent violemment; il lui sembla qu'un nuage flottait +devant lui, et, dans ce nuage, une fille de seize ans, +brune, mince, vive et douce à la fois: la juive Lavinia, +son premier amour. Il la voyait passer rapide comme un +daim, effleurant les bruyères, foulant les plaines giboyeuses +de son parc, lançant sa haquenée noire à travers +les marais; rieuse, ardente et fantasque comme +Diana Vernon, ou comme les fées joyeuses de la verte +Irlande.</p> + +<p>Bientôt il eut honte de sa faiblesse, en songeant à l'ennui +qui avait flétri cet amour et tous les autres. Il jeta un +regard tristement philosophique sur les dix années de +raison positive qui le séparaient de ces jours d'églogue +et de poésie; puis il invoqua l'avenir, la gloire parlementaire +et l'éclat de la vie politique sous la forme de +miss Margaret Ellis, qu'il invoqua elle-même sous la +forme de sa dot; et enfin il se mit à parcourir la pièce +où il se trouvait, en jetant autour de lui le sceptique regard +d'un amant désabusé et d'un homme de trente ans +aux prises avec la vie sociale.</p> + +<p>On est simplement logé aux eaux des Pyrénées; mais, +grâce aux avalanches et aux torrents qui, chaque hiver, +dévastent les habitations, à chaque printemps on voit +renouveler ou rajeunir les ornements et le mobilier. La +maisonnette que Lavinia avait louée était bâtie en marbre +brut et toute lambrissée en bois résineux à l'intérieur. +Ce bois, peint en blanc, avait l'éclat et la fraîcheur du +stuc. Une natte de joncs, tissue en Espagne et nuancée +de plusieurs couleurs, servait de tapis. Des rideaux de +basin bien blancs recevaient l'ombre mouvante des sapins +qui secouaient leurs chevelures noires au vent de la +nuit, sous l'humide regard de la lune. De petits seaux +de bois d'olivier verni étaient remplis des plus belles fleurs +de la montagne. Lavinia avait cueilli elle-même, dans +les plus désertes vallées et sur les plus hautes cimes, ces +belladones au sein vermeil, ces aconits au cimier d'azur, +au calice vénéneux; ces sylènes blanc et rose, dont les +pétales sont si délicatement découpés; ces pâles saponaires; +ces clochettes transparentes et plissées comme +de la mousseline; ces valérianes de pourpre; toutes ces +sauvages filles de la solitude, si embaumées et si fraîches, +que le chamois craint de les flétrir en les effleurant dans +sa course, et que l'eau des sources inconnues au chasseur +les couche à peine sous son flux nonchalant et silencieux.</p> + +<p>Cette chambrette blanche et parfumée avait, en vérité, +et, comme à son insu, un air de rendez-vous; mais elle +semblait aussi le sanctuaire d'un amour virginal et pur. +Les bougies jetaient une clarté timide; les fleurs semblaient +fermer modestement leur sein à la lumière; aucun +vêtement de femme, aucun vestige de coquetterie +ne s'était oublié à traîner sur les meubles: seulement un +bouquet de pensées flétries et un gant blanc décousu gisaient +côte à côte sur la cheminée. Lionel, poussé par +un mouvement irrésistible, prit le gant et le froissa dans +ses mains. C'était comme l'étreinte convulsive et froide +d'un dernier adieu. Il prit le bouquet sans parfum, le +contempla un instant, lit une allusion amère aux fleurs +qui le composaient, et le rejeta brusquement loin de +lui. Lavinia avait-elle posé là ce bouquet avec le dessein +qu'il fût commenté par son ancien amant?</p> + +<p>Lionel s'approcha de la fenêtre et écarta les rideaux +pour faire diversion, par le spectacle de la nature, à +l'humeur qui le gagnait de plus en plus. Ce spectacle +était magique. La maison, plantée dans le roc, servait +de bastion à une gigantesque muraille de rochers taillés +à pic, dont le Gave battait le pied. A droite tombait la +cataracte avec un bruit furieux; à gauche un massif d'épicéas +se penchait sur l'abîme; au loin se déployait la +vallée incertaine et blanchie par la lune. Un grand laurier +sauvage qui croissait dans une crevasse du rocher +apportait ses longues feuilles luisantes au bord de la fenêtre, +et la brise, en les froissant l'une contre l'autre, +semblait prononcer de mystérieuses paroles.</p> + +<p>Lavinia entra, tandis que Lionel était plongé dans cette +contemplation; le bruit du torrent et de la brise empêcha +qu'il ne l'entendît. Elle resta plusieurs minutes debout +derrière lui, occupée sans doute à se recueillir, et +se demandant peut-être si c'était là l'homme qu'elle avait +tant aimé; car, à cette heure d'émotion obligée et de situation +prévue, Lavinia croyait pourtant faire un rêve. +Elle se rappelait le temps ou il lui aurait semblé impossible +de revoir sir Lionel sans tomber morte de colère et +de douleur. Et maintenant elle était là , douce, calme, +indifférente peut-être....</p> + +<p>Lionel se retourna machinalement et la vit. Il ne s'y +attendait pas, un cri lui échappa; puis, honteux d'une +telle inconvenance, confondu de ce qu'il éprouvait, il +fit un violent effort pour adresser à lady Lavinia un salut +correct et irréprochable.</p> + +<p>Mais, malgré lui, un trouble imprévu, une agitation +invincible, paralysait son esprit ingénieux et frivole, +cet esprit si docile, si complaisant, qui se tenait toujours +prêt, suivant les lois de l'amabilité, à se jeter tout entier +dans la circulation, et à passer, comme l'or, de +main en main pour l'usage du premier venu. Cette fois, +l'esprit rebelle se taisait et restait éperdu à contempler +lady Lavinia.</p> + +<p>C'est qu'il ne s'attendait pas à la revoir si belle.... Il +l'avait laissée bien souffrante et bien altérée. Dans ce +temps-là les larmes avaient flétri ses joues, le chagrin +avait amaigri sa taille; elle avait l'oeil éteint, la main sèche, +une parure négligée. Elle s'enlaidissait imprudemment +alors, la pauvre Lavinia! sans songer que la douleur +n'embellit que le coeur de la femme, et que la plupart +des hommes nieraient volontiers l'existence de l'âme +chez la femme, comme il fut fait en un certain concile de +prélats italiens.</p> + +<p>Maintenant Lavinia était dans tout l'éclat de cette seconde +beauté qui revient aux femmes quand elles n'ont +pas reçu au coeur d'atteintes irréparables dans leur première +jeunesse. C'était toujours une mince et pâle Portugaise, +d'un reflet un peu bronzé, d'un profil un peu +sévère; mais son regard et ses manières avaient pris +toute l'aménité, toute la grâce caressante des Françaises. +Sa peau brune était veloutée par l'effet d'une santé calme +et raffermie; son frêle corsage avait retrouvé la souplesse +et la vivacité florissante de la jeunesse; ses cheveux, +qu'elle avait coupés jadis pour en faire un sacrifice à +l'amour, se déployaient maintenant dans tout leur luxe +en épaisses torsades sur son front lisse et uni; sa toilette +se composait d'une robe de mousseline de l'Inde et d'une +touffe de bruyère blanche cueillie dans le ravin et mêlée +à ses cheveux. Il n'est pas de plus gracieuse plante que +la bruyère blanche; on eût dit, à la voir balancer ses +délicates girandoles sur les cheveux noirs de Lavinia, des +grappes de perles vivantes. Un goût exquis avait présidé +à cette coiffure et à cette simple toilette, où l'ingénieuse +coquetterie de la femme se révélait à force de se cacher.</p> + +<p>Jamais Lionel n'avait vu Lavinia si séduisante. Il faillit +un instant se prosterner et lui demander pardon; mais +le sourire calme qu'il vit sur son visage lui rendit le degré +d'amertume nécessaire pour supporter l'entrevue +avec toutes les apparences de la dignité.</p> + +<p>A défaut de phrase convenable, il tira de son sein un +paquet soigneusement cacheté, et, le déposant sur la +table:</p> + +<p>«Madame, lui dit-il d'une voix assurée, vous voyez +que j'ai obéi en esclave; puis-je croire, qu'à compter de +ce jour, ma liberté me sera rendue?</p> + +<p>—Il me semble, lui répondit Lavinia avec une expression +de gaieté mélancolique, que, jusqu'ici, votre +liberté n'a pas été trop enchaînée, sir Lionel! En vérité, +seriez-vous resté tout ce temps dans mes fers? J'avoue +que je ne m'en étais pas flattée.</p> + +<p>—Oh! Madame, au nom du ciel, ne raillons pas! +N'est-ce pas un triste moment que celui-ci?</p> + +<p>—C'est une vieille tradition, répondit-elle, un dénoûment +convenu, une situation inévitable dans toutes les +histoires d'amour. Et, si, lorsqu'on s'écrit, on était pénétré +de la nécessité future de s'arracher mutuellement +ses lettres avec méfiance.... Mais on n'y songe point. A +vingt ans, on écrit avec la profonde sécurité d'avoir +échangé des serments éternels: on sourit de pitié en +songeant à ces vulgaires résultats de toutes les passions +qui s'éteignent; on a l'orgueil de croire que, seul entre +tous, on servira d'exception à cette grande loi de la fragilité +humaine! Noble erreur, heureuse fatuité d'où naissent +la grandeur et les illusions de la jeunesse! n'est-ce +pas, Lionel?»</p> + +<p>Lionel restait muet et stupéfait. Ce langage tristement +philosophique, quoique bien naturel dans la bouche de +Lavinia, lui semblait un monstrueux contre-sens, car il +ne l'avait jamais vue ainsi: il l'avait vue, faible enfant, +se livrer aveuglément à toutes les erreurs de la vie, s'abandonner +confiante à tous les orages de la passion; et, +lorsqu'il l'avait laissée brisée de douleur, il l'avait entendue +encore protester d'une fidélité éternelle à l'auteur +de son désespoir.</p> + +<p>Mais la voir ainsi prononcer l'arrêt de mort sur toutes +les illusions du passé, c'était une chose pénible et effrayante. +Cette femme qui se survivait à elle-même, et +qui ne craignait pas de faire l'oraison funèbre de sa vie, +c'était un spectacle profondément triste, et que Lionel +ne put contempler sans douleur. Il ne trouva rien à répondre. +Il savait bien mieux que personne tout ce qui +pouvait être dit en pareil cas; mais il n'avait pas le courage +d'aider Lavinia à se suicider.</p> + +<p>Comme, dans son trouble, il froissait le paquet de +lettres dans ses mains:</p> + +<p>«Vous me connaissez assez, lui dit-elle; je devrais +dire que vous vous souvenez encore assez de moi, +pour être bien sûr que je ne réclame ces gages d'une ancienne +affection par aucun de ces motifs de prudence +dont les femmes s'avisent quand elles n'aiment plus. Si +vous aviez un tel soupçon, il suffirait, pour me justifier, +de rappeler que, depuis dix ans, ces gages sont restés +entre vos mains, sans que j'aie songé à vous les retirer. +Je ne m'y serais jamais déterminée si le repos d'une autre +femme n'était compromis par l'existence de ces papiers....»</p> + +<p>Lionel regarda fixement Lavinia, attentif au moindre +signe d'amertume ou de chagrin que la pensée de Margaret +Ellis ferait naître en elle; mais il lui fut impossible +de trouver la plus légère altération dans son regard ou +dans sa voix. Lavinia semblait être invulnérable désormais.</p> + +<p>«Cette femme s'est-elle changée en diamant ou en +glace?» se demanda-t-il.</p> + +<p>«Vous êtes généreuse, lui dit-il avec un mélange de +reconnaissance et d'ironie, si c'est là votre unique motif.</p> + +<p>—Quel autre pourrais-je avoir, sir Lionel? Vous plairait-il +de me le dire?</p> + +<p>—Je pourrais présumer, Madame, si j'avais envie de +nier votre générosité (ce qu'à Dieu ne plaise!), que des +motifs personnels vous font désirer de rentrer dans la +possession de ces lettres et de ce portrait.</p> + +<p>—Ce serait m'y prendre un peu tard, dit Lavinia en +riant; à coup sûr, si je vous disais que j'ai attendu jusqu'à +ce jour pour avoir des <i>motifs personnels</i> (c'est votre +expression), vous auriez de grands remords, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Madame, vous m'embarrassez beaucoup,» dit Lionel; +et il prononça ces mots avec aisance, car là il se retrouvait +sur son terrain. Il avait prévu des reproches, et +il était préparé à l'attaque; mais il n'eut pas cet avantage; +l'ennemi changea de position sur-le-champ.</p> + +<p>«Allons, mon cher Lionel, dit-elle en souriant avec +un regard plein de bonté qu'il ne lui connaissait pas encore, +lui qui n'avait connu d'elle que la femme passionnée, +ne craignez pas que j'abuse de l'occasion. Avec l'âge, +la raison m'est venue, et j'ai fort bien compris, depuis +longtemps, que vous n'étiez point coupable envers moi. +C'est moi qui le fus envers moi-même, envers la société, +envers vous peut-être; car, entre deux amants aussi jeunes +que nous l'étions, la femme devrait être le guide de +l'homme. Au lieu de l'égarer dans les voies d'une destinée +fausse et impossible, elle devrait le conserver au +monde, en l'attirant à elle. Moi, je n'ai rien su faire à +propos; j'ai élevé mille obstacles dans votre vie; j'ai été +la cause involontaire, mais imprudente, des longs cris +de réprobation qui vous ont poursuivi; j'ai eu l'affreuse +douleur de voir vos jours menacés par des vengeurs que +je reniais, mais qui s'élevaient, malgré moi, contre vous; +j'ai été le tourment de votre jeunesse et la malédiction de +votre virilité. Pardonnez-le-moi, j'ai bien expié le mal +que je vous ai fait.»</p> + +<p>Lionel marchait de surprise en surprise. Il était venu +là comme un accusé qui va s'asseoir à contre-coeur sur la +sellette, et on le traitait comme un juge dont la miséricorde +est implorée humblement. Lionel était né avec un +noble coeur; c'était le souffle des vanités du monde qui +l'avait flétri dans sa fleur. La générosité de lady Lavinia +excita en lui un attendrissement d'autant plus vif qu'il +n'y était pas préparé. Dominé par la beauté du caractère +qui se révélait à lui, il courba la tête et plia le genou.</p> + +<p>«Je ne vous avais jamais comprise, Madame, lui dit-il +d'une voix altérée; je ne savais point ce que vous valez: +j'étais indigne de vous, et j'en rougis.</p> + +<p>—Ne dites pas cela, Lionel, répondit-elle en lui tendant +la main pour le relever. Quand vous m'avez connue, +je n'étais pas ce que je suis aujourd'hui. Si le passé pouvait +se transposer, si aujourd'hui je recevais l'hommage +d'un homme placé comme vous l'êtes dans le monde....</p> + +<p>—Hypocrite! pensa Lionel: elle est adorée du comte +de Morangy, le plus fashionable des grands seigneurs!</p> + +<p>—Si j'avais, continua-t-elle avec modestie, à décider +de la vie extérieure et publique d'un homme aimé, je +saurais peut-être ajouter à son bonheur, au lieu de chercher +à le détruire....</p> + +<p>—Est-ce une avance? se demanda Lionel éperdu.</p> + +<p>Et, dans son trouble, il porta avec ardeur la main de +Lavinia à ses lèvres. En même temps, il jeta un regard +sur cette main, qui était remarquablement blanche et +mignonne. Dans la première jeunesse des femmes, leurs +mains sont souvent rouges et gonflées; plus tard, elles +pâlissent, s'allongent, et prennent des proportions plus +élégantes.</p> + +<p>Plus il la regardait, plus il l'écoutait, et plus il s'étonnait +de lui découvrir des perfections nouvellement acquises. +Entre autres choses, elle parlait maintenant l'anglais +avec une pureté extrême, elle n'avait conservé de +l'accent étranger et des mauvaises locutions dont jadis +Lionel l'avait impitoyablement raillée, que ce qu'il fallait +pour donner à sa phrase et à sa prononciation une +originalité élégante et gracieuse. Ce qu'il y avait de fier +et d'un peu sauvage dans son caractère s'était concentré +peut-être au fond de son âme; mais son extérieur n'en +trahissait plus rien. Moins tranchée, moins saillante, +moins poétique peut-être qu'elle ne l'avait été, elle était +désormais bien plus séduisante aux yeux de Lionel; elle +était mieux selon ses idées, selon le monde.</p> + +<p>Que vous dirai-je? Au bout d'une heure d'entretien, +Lionel avait oublié les dix années qui le séparaient de +Lavinia, ou plutôt il avait oublié toute sa vie; il se croyait +auprès d'une femme nouvelle, qu'il aimait pour la première +fois; car le passé lui rappelait Lavinia chagrine, +jalouse, exigeante; il montrait surtout Lionel coupable à +ses propres yeux; et, comme Lavinia comprenait ce que +les souvenirs auraient eu pour lui de pénible, elle eut la +délicatesse de n'y toucher qu'avec précaution.</p> + +<p>Ils se racontèrent mutuellement la vie qui s'était écoulée +depuis leur séparation. Lavinia questionnait Lionel +sur ses amours nouvelles avec l'impartialité d'une soeur; +elle vantait la beauté de miss Ellis, et s'informait avec +intérêt et bienveillance de son caractère et des avantages +qu'un tel hymen devait apporter à son ancien ami. De +son côté, elle raconta d'une manière brisée, mais +piquante et fine, ses voyages, ses amitiés, son mariage +avec un vieux lord, son veuvage et l'emploi qu'elle faisait +désormais de sa fortune et de sa liberté. Dans tout +ce qu'elle disait, il y avait bien un peu d'ironie; tout en +rendant hommage au pouvoir de la raison, un peu d'amertume +secrète se montrait contre cette impérieuse +puissance, se trahissait sous la forme du badinage. Mais +la miséricorde et l'indulgence dominaient dans cette âme +dévastée de bonne heure, et lui imprimaient quelque +chose de grand qui l'élevait au-dessus de toutes les +autres.</p> + +<p>Plus d'une heure s'était écoulée. Lionel ne comptait +pas les instants; il s'abandonnait à ses nouvelles impressions +avec cette ardeur subite et passagère qui est la dernière +faculté des coeurs usés. Il essayait, par toutes les +insinuations possibles, d'animer l'entretien, en amenant +Lavinia à lui parler de la situation réelle de son coeur; +mais ses efforts étaient vains: la femme était plus mobile +et plus adroite que lui. Dès qu'il croyait avoir touché +une corde de son âme, il ne lui restait plus dans la +main qu'un cheveu. Dès qu'il espérait saisir l'être moral +et l'étreindre pour l'analyser, le fantôme glissait +comme un souffle et s'enfuyait insaisissable comme l'air.</p> + +<p>Tout à coup on frappa avec force; car le bruit du torrent, +qui couvrait tout, avait empêché d'entendre les +premiers coups; et maintenant on les réitérait avec impatience. +Lady Lavinia tressaillit.</p> + +<p>«C'est Henry qui vient m'avertir, lui dit sir Lionel; +mais, si vous daignez m'accorder encore quelques instants, +je vais lui dire d'attendre. Obtiendrai-je cette +grâce, Madame?»</p> + +<p>Lionel se préparait à l'implorer obstinément, lorsque +Pepa entra d'un air empressé.</p> + +<p>«Monsieur le comte de Morangy veut entrer à toute +force, dit-elle en portugais à sa maîtresse. Il est là ... il +n'écoute rien....</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! s'écria ingénument Lavinia en anglais; +il est si jaloux! Que vais-je faire de vous, Lionel?»</p> + +<p>Lionel resta comme frappé de la foudre.</p> + +<p>«Faites-le entrer, dit vivement Lavinia à la négresse. +Et vous, dit-elle à sir Lionel, passez sur ce balcon. Il +fait un temps magnifique; vous pouvez bien attendre là +cinq minutes pour me rendre service.»</p> + +<p>Et elle le poussa vivement sur le balcon. Puis elle fit +retomber le rideau de basin, et, s'adressant au comte +qui entrait:</p> + +<p>«Que signifie le bruit que vous faites? lui dit-elle avec +aisance. C'est une véritable invasion.</p> + +<p>—Ah! pardonnez-moi, Madame! s'écria le comte de +Morangy; j'implore ma grâce à deux genoux. Vous voyant +sortir brusquement du bal avec Pepa, j'ai cru que vous +étiez malade. Ces jours derniers vous avez été indisposée; +j'ai été si effrayé! Mon Dieu! pardonnez-moi, Lavinia, +je suis un étourdi, un fou ... mais, je vous aime tant, +que je ne sais plus ce que je fais....»</p> + +<p>Pendant que le comte parlait, Lionel, à peine revenu +de sa surprise, s'abandonnait à un violent accès de colère.</p> + +<p>«Impertinente femme! pensait-il, qui ose bien me +prier d'assister à un tête-à -tête avec son amant! Ah! si +c'est une vengeance préméditée, si c'est une insulte volontaire, +qu'on prenne garde à moi! Mais quelle folie! +si je montrais du dépit, ce serait la faire triompher.... +Voyons! assistons à la scène d'amour avec le sang-froid +d'un vrai philosophe....»</p> + +<p>Il se pencha vers l'embrasure de la fenêtre, et se hasarda +à élargir avec le bout de sa cravache la fente que +laissaient les deux rideaux en se joignant. Il put ainsi +voir et entendre.</p> + +<p>Le comte de Morangy était un des plus beaux hommes +de France, blond, grand, d'une figure plus imposante +qu'expressive, parfaitement frisé, dandy des pieds jusqu'à +la tête. Le son de sa voix était doux et velouté. Il +grasseyait un peu en parlant; il avait l'oeil grand, mais +sans éclat; la bouche fine et moqueuse, la main blanche +comme une femme, et le pied chaussé dans une perfection +indicible. Aux yeux de sir Lionel, c'était le rival le +plus redoutable qu'il fût possible d'avoir à combattre; +c'était un adversaire digne de lui, depuis le favori jusqu'à +l'orteil.</p> + +<p>Le comte parlait français, et Lavinia répondait dans +cette langue, qu'elle possédait aussi bien que l'anglais. +Encore un talent nouveau de Lavinia! Elle écoutait les +fadeurs du beau <i>talon rouge</i> avec une complaisance singulière. +Le comte hasarda deux ou trois phrases passionnées, +qui parurent à Lionel s'écarter un peu des règles +du bon goût et de la convenance dramatique. Lavinia ne +se fâcha point; il n'y eut même presque pas de raillerie +dans ses sourires. Elle pressait le comte de retourner au +bal le premier, lui disant qu'il n'était pas convenable +qu'elle y rentrât avec lui. Mais il s'obstinait à vouloir la +conduire jusqu'à la porte, en jurant qu'il n'entrerait +qu'un quart d'heure après. Tout en parlant, il s'emparait +des mains de lady Blake, qui les lui abandonnait +avec une insouciance paresseuse et agaçante.</p> + +<p>La patience échappait à sir Lionel.</p> + +<p>«Je suis bien sot, se dit-il enfin, d'assister patiemment +à cette mystification, quand je puis sortir....»</p> + +<p>Il marcha jusqu'au bout du balcon. Mais le balcon était +fermé, et au-dessous s'étendait une corniche de rochers +qui ne ressemblait pas trop à un sentier. Néanmoins +Lionel se hasarda courageusement à enjamber la balustrade +et à faire quelques pas sur cette corniche; mais il +fut bientôt forcé de s'arrêter: la corniche s'interrompait +brusquement à l'endroit de la cataracte, et un chamois +eût hésité à faire un pas de plus. La lune, montant sur +le ciel, montra en cet instant à Lionel la profondeur de +l'abîme, dont quelques pouces de roc le séparaient. Il fut +obligé de fermer les yeux pour résister au vertige qui +s'emparait de lui et de regagner avec peine le balcon. +Quand il eut réussi à repasser la balustrade, et qu'il vit +enfin ce frêle rempart entre lui et le précipice, il se crut +le plus heureux des hommes, dût-il payer l'asile qu'il +atteignait au prix du triomphe de son rival. Il fallut donc +se résigner à entendre les tirades sentimentales du comte +de Morangy.</p> + +<p>«Madame, disait-il, c'est trop longtemps feindre avec +moi. Il est impossible que vous ne sachiez pas combien je +vous aime, et je vous trouve cruelle de me traiter comme +s'il s'agissait d'une de ces fantaisies qui naissent et meurent +dans un jour. L'amour que j'ai pour vous est un sentiment +de toute la vie; et si vous n'acceptez le voeu que je +fais de vous consacrer la mienne, vous verrez, Madame, +qu'un homme du monde peut perdre tout respect des +convenances et se soustraire à l'empire de la froide raison. +Oh! ne me réduisez pas au désespoir, ou craigne-en +les effets.</p> + +<p>—Vous voulez donc que je m'explique décidément? +répondit Lavinia. Eh bien! je vais le faire. Savez-vous +mon histoire, Monsieur?</p> + +<p>—Oui, Madame, je sais tout; je sais qu'un misérable, +que je regarde comme le dernier des hommes, vous a +indignement trompée et délaissée. La compassion que +votre infortune m'inspire ajoute à mon enthousiasme. Il +n'y a que les grandes âmes qui soient condamnées à être +victimes des hommes et de l'opinion.</p> + +<p>—Eh bien! Monsieur reprit Lavinia, sachez que j'ai +su profiter des rudes leçons de ma destinée; sachez +qu'aujourd'hui je suis en garde contre mon propre coeur +et contre celui d'autrui. Je sais qu'il n'est pas toujours au +pouvoir de l'homme de tenir ses serments, et qu'il abuse +aussitôt qu'il obtient. D'après cela, Monsieur, n'espérez +pas me fléchir. Si vous parlez sérieusement, voici ma réponse: +«Je suis invulnérable. Cette femme tant décriée +pour l'erreur de sa jeunesse est entourée désormais d'un +rempart plus solide que la vertu, la méfiance.»</p> + +<p>—Ah! c'est que vous ne m'entendez pas, Madame, +s'écria le comte en se jetant à ses genoux. Que je sois +maudit si j'ai jamais eu la pensée de m'autoriser de vos +malheurs pour espérer des sacrifices que votre fierté +condamne....</p> + +<p>—Êtes-vous bien sûr, en effet, de ne l'avoir eue jamais? +dit Lavinia avec son triste sourire.</p> + +<p>—Eh bien, je serai franc, dit M. de Morangy avec un +accent de vérité où la <i>manière</i> du grand seigneur disparut +entièrement. Peut-être l'ai-je eue avant de vous connaître, +cette pensée que je repousse maintenant avec remords. +Devant vous la feinte est impossible, Lavinia: +vous subjuguez la volonté, vous anéantiriez la ruse, vous +commandez le vénération. Oh! depuis que je sais ce que +vous êtes, je jure que mon adoration a été digne de vous. +Écoutez-moi, Madame, et laissez-moi à vos pieds attendre +l'arrêt de ma vie. C'est par d'indissolubles serments que +je veux vous dévouer tout mon avenir. C'est un nom honorable, +j'ose le croire, et une brillante fortune, dont je +ne suis pas vain, vous le savez, que je viens mettre à vos +pieds, en même temps qu'une âme qui vous adore, un +coeur qui ne bat que pour vous.</p> + +<p>—C'est donc réellement un mariage que vous me +proposez? dit lady Lavinia sans témoigner au comte une +surprise injurieuse. Eh bien, Monsieur, je vous remercie +de cette marque d'estime et d'attachement.»</p> + +<p>Et elle lui tendit la main avec cordialité.</p> + +<p>«Dieu de bonté! elle accepte! s'écria le comte en couvrant +cette main de baisers.</p> + +<p>—Non pas, Monsieur, dit Lavinia; je vous demande +le temps de la réflexion.</p> + +<p>—Hélas! mais puis-je espérer?</p> + +<p>—Je ne sais pas; mais comptez sur ma reconnaissance. +Adieu. Retournez au bal; je l'exige. J'y serai dans +un instant.»</p> + +<p>Le comte baisa le bord de son écharpe avec passion et +sortit. Aussitôt qu'il eut refermé la porte, Lionel écarta +tout à fait le rideau, s'apprêtant à recevoir de lady Blake +l'autorisation de rentrer. Mais lady Blake était assise sur +le sofa, le dos tourné à la fenêtre. Lionel vit sa figure se +refléter dans la glace placée vis-à -vis d'eux. Ses yeux +étaient fixés sur le parquet, son attitude morne et pensive. +Plongée dans une profonde méditation, elle avait +complètement oublié Lionel, et l'exclamation de surprise +qui lui échappa lorsque celui-ci sauta au milieu de la +chambre fut l'aveu ingénu de cette cruelle distraction.</p> + +<p>Il était pâle de dépit; mais il se contint.</p> + +<p>«Vous conviendrez, lui dit-il, que j'ai respecté vos +nouvelles affections, Madame. Il m'a fallu un profond +désintéressement pour m'entendre insulter à dessein +peut-être..... et pour rester impassible dans ma cachette.</p> + +<p>—A dessein? répéta Lavinia en le fixant d'un air sévère. +Qu'osez-vous penser de moi, Monsieur? Si ce sont +là vos idées, sortez!</p> + +<p>—Non, non, ce ne sont pas là mes idées, dit Lionel en +marchant vers elle et en lui prenant le bras avec agitation. +Ne faites pas attention à ce que je dis. Je suis fort +troublé... C'est qu'aussi vous avez bien compté sur ma +raison en me faisant assister à une semblable scène.</p> + +<p>—Sur votre raison, Lionel! Je ne comprends pas ce +mot. Vous voulez dire que j'ai compté sur votre indifférence?</p> + +<p>—Raillez-moi tant que vous voudrez, soyez cruelle, +foulez-moi aux pieds! vous en avez le droit... Mais je suis +bien malheureux!...»</p> + +<p>Il était fortement ému. Lavinia crut ou feignit de croire +qu'il jouait la comédie.</p> + +<p>«Finissons-en, lui dit-elle en se levant. Vous auriez dû +faire votre profit de ce que vous m'avez entendue répondre +au comte de Morangy; et pourtant l'amour de cet +homme ne m'offense pas... Adieu, Lionel. Quittons-nous +pour toujours, mais quittons-nous sans amertume. Voici +votre portrait et vos lettres... Allons, laissez ma main, il +faut que je retourne au bal.</p> + +<p>—Il faut que vous retourniez danser avec M. de Morangy, +n'est-ce pas? dit Lionel en jetant son portrait avec +colère et en le broyant de son talon.</p> + +<p>—Écoutez donc, dit Lavinia un peu pâle, mais calme, +le comte de Morangy m'offre un rang et une haute réhabilitation +dans le monde. L'alliance d'un vieux lord ne +m'a jamais bien lavée de la tache cruelle qui couvre une +femme délaissée. On sait qu'un vieillard reçoit toujours +plus qu'il ne donne. Mais un homme jeune, riche, noble, +envié, aimé des femmes... c'est différent! Cela mérite +qu'on y pense, Lionel; et je suis bien aise d'avoir jusqu'ici +ménagé le comte. Je devinais depuis longtemps la +loyauté de ses intentions.</p> + +<p>—O femmes! la vanité ne meurt point en vous!» s'écria +Lionel avec dépit lorsqu'elle fut partie.</p> + +<p>Il alla rejoindre Henry à l'hôtellerie. Celui-ci l'attendait +avec impatience.</p> + +<p>«Damnation sur vous, Lionel! s'écria-t-il. Il y a une +grande heure que je vous attends sur mes étriers. Comment! +deux heures pour une semblable entrevue! Allons, +en route! vous me raconterez cela chemin faisant.</p> + +<p>—Bonsoir, Henry. Allez-vous-en dire à miss Margaret +que le traversin qui est couché à ma place dans mon lit +est au plus mal. Moi, je reste.</p> + +<p>—Cieux et terre! qu'entends-je! s'écria Henry; vous +ne voulez point aller à Luchon?</p> + +<p>—J'irai une autre fois; je reste ici maintenant.</p> + +<p>—Mais c'est impossible! Vous rêvez. Vous n'êtes point +réconcilié avec lady Blake?</p> + +<p>—Non pas, que je sache; tant s'en faut! Mais je suis +fatigué, j'ai le spleen, j'ai une courbature. Je reste.»</p> + +<p>Henry tombait des nues. Il épuisa toute son éloquence +pour entraîner Lionel; mais ne pouvant y réussir, il descendit +de cheval, et jetant la bride au palefrenier:</p> + +<p>«Eh bien, s'il en est ainsi, je reste aussi, s'écria-t-il. +La chose me paraît si plaisante que j'en veux être témoin +jusqu'au bout. Au diable les amours de Bagnères et les +projets de grande route! Mon digne ami sir Lionel Bridgemont +me donne la comédie; je serai le spectateur assidu +et palpitant de son drame.»</p> + +<p>Lionel eût donné tout au monde pour se débarrasser +de ce surveillant étourdi et goguenard; mais cela fut impossible.</p> + +<p>«Puisque vous êtes déterminé à me suivre, lui dit-il, +je vous préviens que je vais au bal.</p> + +<p>—Au bal? soit. La danse est un excellent remède +pour le spleen et les courbatures.»</p> + +<p>Lavinia dansait avec M. de Morangy. Lionel ne l'avait +jamais vue danser. Lorsqu'elle était venue en Angleterre, +elle ne connaissait que le boléro, et elle ne s'était jamais +permis de le danser sous le ciel austère de la Grande-Bretagne. +Depuis, elle avait appris nos contredanses, et +elle y portait la grâce voluptueuse des Espagnoles jointe +à je ne sais quel reflet de pruderie anglaise qui en modérait +l'essor. On montait sur les banquettes pour la voir +danser. Le comte de Morangy était triomphant. Lionel +était perdu dans la foule.</p> + +<p>Il y a tant de vanité dans le coeur de l'homme! Lionel +souffrait amèrement de voir celle qui fut longtemps dominée +et emprisonnée dans son amour, celle qui jadis +n'était qu'à lui, et que le monde n'eût osé venir réclamer +dans ses bras, libre et fière maintenant, environnée +d'hommages et trouvant dans chaque regard une vengeance +ou une réparation du passé. Lorsqu'elle retourna +à sa place, au moment où le comte avait une distraction, +Lionel se glissa adroitement auprès d'elle et ramassa son +éventail qu'elle venait de laisser tomber. Lavinia ne s'attendait +point à le trouver là . Un faible cri lui échappa, +et son teint pâlit sensiblement.</p> + +<p>«Ah! mon Dieu! lui dit-elle, je vous croyais sur la +route de Bagnères.</p> + +<p>—Ne craignez rien, Madame, lui dit-il à voix basse; +je ne vous compromettrai point auprès du comte de Morangy.»</p> + +<p>Cependant il n'y put tenir longtemps, et bientôt il revint +l'inviter à danser.</p> + +<p>Elle accepta.</p> + +<p>«Ne faudra-t-il pas aussi que j'en demande la permission +à M. le comte de Morangy?» lui dit-il.</p> + +<p>Le bal dura jusqu'au jour. Lady Lavinia était sûre de +faire durer un bal tant qu'elle y resterait. A la faveur du +désordre qui se glisse peu à peu dans une fête à mesure +que la nuit s'avance, Lionel put lui parler souvent. Cette +nuit acheva de lui faire tourner la tête. Enivré par les +charmes de lady Blake, excité par la rivalité du comte, +irrité par les hommages de la foule qui à chaque instant +se jetait entre elle et lui, il s'acharna de tout son pouvoir +à réveiller cette passion éteinte, et l'amour-propre lui fit +sentir si vivement son aiguillon qu'il sortit du bal dans +un état de délire inconcevable.</p> + +<p>Il essaya en vain de dormir. Henry, qui avait fait la +cour à toutes les femmes et dansé toutes les contredanses, +ronfla de toute sa tête. Dès qu'il fut éveillé:</p> + +<p>«Eh bien, Lionel, dit-il en se frottant les yeux, vive +Dieu! mon ami, c'est une histoire piquante que votre +réconciliation avec ma cousine; car n'espérez pas me +tromper, je sais à présent le secret. Quand nous sommes +entrés au bal, Lavinia était triste et dansait d'un air distrait; +dès qu'elle vous a vu, son oeil s'est animé, son front +s'est éclairci. Elle était rayonnante à la valse quand vous +l'enleviez comme une plume à travers la foule. Heureux +Lionel! à Luchon une belle fiancée et une belle dot, à +Saint-Sauveur une belle maîtresse et un grand triomphe!</p> + +<p>—Laissez-moi tranquille avec vos balivernes!» dit +Lionel avec humeur.</p> + +<p>Henry était habillé le premier. Il sortit pour voir ce qui +se passait, et revint bientôt en faisant son vacarme accoutumé +sur l'escalier.</p> + +<p>«Hélas! Henry, lui dit son ami, ne perdrez-vous point +cette voix haletante et ce geste effaré? On dirait toujours +que vous venez de lancer le lièvre et que vous prenez les +gens à qui vous parlez pour des limiers découplés.</p> + +<p>—A cheval! à cheval! cria Henry, Lady Lavinia Blake +est à cheval: elle part pour Gèdres avec dix autres jeunes +folles et je ne sais combien de godelureaux, le comte de +Morangy en tête... ce qui ne veut pas dire qu'elle n'ait +que le comte de Morangy en tête: entendons-nous!</p> + +<p>—Silence, <i>clown!</i> s'écria Lionel. A cheval en effet, +et partons!»</p> + +<p>La cavalcade avait pris de l'avance sur eux. La route +de Gèdres est un sentier escarpé, une sorte d'escalier +taillé dans le roc, côtoyant le précipice, offrant mille difficultés +aux chevaux, mille dangers très-réels aux voyageurs. +Lionel lança son cheval au grand galop. Henry +crut qu'il était fou; mais, pensant qu'il y allait de son +honneur de ne pas rester en arrière, il s'élança sur ses +traces. Leur arrivée fut un incident fantastique pour la +caravane. Lavinia frémissait à la vue de ces deux écervelés +courant ainsi sur le revers d'un abîme effroyable. +Quand elle reconnut Lionel et son cousin, elle devint pâle +et faillit tomber de cheval. Le comte de Morangy s'en +aperçut et ne la quitta plus du regard. Il était jaloux.</p> + +<p>C'était un aiguillon de plus pour Lionel. Tout le long +de la journée il disputa le moindre regard de Lavinia +avec obstination. La difficulté de lui parler, l'agitation de +la course, les émotions que faisait naître le sublime spectacle +des lieux qu'ils parcouraient, la résistance adroite +et toujours aimable de lady Blake, son habileté à guider +son cheval, son courage, sa grâce, l'expression toujours +poétique et toujours naturelle de ses sensations, tout +acheva d'exalter sir Lionel. Ce fut une journée bien fatigante +pour cette pauvre femme obsédée de deux amants +entre lesquels elle voulait tenir la balance égale: aussi +accueillait-elle avec reconnaissance son joyeux cousin et +ses grosses folies lorsqu'il venait caracoler entre elle et +ses adorateurs.</p> + +<p>A l'entrée de la nuit le ciel se couvrit de nuages. Un +orage sérieux s'annonçait. La cavalcade doubla le pas; +mais elle était encore à plus d'une lieue de Saint-Sauveur +lorsque la tempête éclata. L'obscurité devint complète: +les chevaux s'effrayèrent, celui du comte de Morangy +l'emporta au loin. La petite troupe se débanda, et il fallut +tous les efforts des guides qui l'escortaient à pied pour +empêcher que des accidents sérieux ne vinssent terminer +tristement un jour si gaiement commencé.</p> + +<p>Lionel, perdu dans d'affreuses ténèbres, forcé de marcher +le long du rocher en tirant son cheval par la bride, +de peur de se jeter avec lui dans le précipice, était dominé +par une inquiétude bien plus vive. Il avait perdu +Lavinia malgré tous ses efforts, et il la cherchait avec +anxiété depuis un quart d'heure, lorsqu'un éclair lui +montra une femme assise sur un rocher un peu au-dessus +du chemin. Il s'arrêta, prêta l'oreille et reconnut la +voix de lady Blake; mais un homme était avec elle: ce +ne pouvait être que M. de Morangy. Lionel le maudit +dans son âme; et, résolu au moins à troubler le bonheur +de ce rival, il se dirigea comme il put vers le couple.</p> + +<p>Quelle fut sa joie en reconnaissant Henry auprès de sa +cousine! Celui-ci, en bon et insouciant compagnon, lui +céda la place, et s'éloigna même pour garder les chevaux.</p> + +<p>Rien n'est si solennel et si beau que le bruit de l'orage +dans les montagnes. La grande voix du tonnerre, en roulant +sur des abîmes, se répète et retentit dans leur profondeur; +le vent, qui fouette les longues forêts de sapins +et les colle sur le roc perpendiculaire comme un vêtement +sur des flancs humains, s'engouffre aussi dans les gorges +et y jette de grandes plaintes aiguës et traînantes comme +des sanglots. Lavinia, recueillie dans la contemplation +de cet imposant spectacle, écoutait les mille bruits de la +montagne ébranlée, en attendant qu'un nouvel éclair +jetât sa lumière bleue sur le paysage. Elle tressaillit lorsqu'il +vint lui montrer sir Lionel assis près d'elle à la place +qu'occupait son cousin un instant auparavant. Lionel +pensa qu'elle était effrayée par l'orage, et il prit sa main +pour la rassurer. Un autre éclair lui montra Lavinia un +coude appuyé sur un genou et le menton enfoncé dans +sa main, regardant d'un air d'enthousiasme la grande +scène des éléments bouleversés. «Oh! mon Dieu! que +cela est beau! lui dit-elle, que cette clarté bleue est vive +et douce à la fois! Avez-vous vu ces déchiquetures du +rocher rayonner comme des saphirs, et ce lointain livide +où les cimes des glaciers se levaient comme de grands +spectres dans leurs linceuls? Avez-vous remarqué aussi +que, dans le brusque passage des ténèbres à la lumière +et de la lumière aux ténèbres, tout semblait se mouvoir, +s'agiter comme si ces monts s'ébranlaient pour s'écrouler?</p> + +<p>—Je ne vois rien ici que vous, Lavinia, lui dit-il avec +force; je n'entends de voix que la vôtre, je ne respire +d'air que votre souffle, je n'ai d'émotion qu'à vous sentir +près de moi. Savez-vous bien que je vous aime éperdument? +Oui, vous le savez; vous l'avez bien vu aujourd'hui, +et peut-être vous l'avez voulu. Eh bien! triomphez +s'il en est ainsi. Je suis à vos pieds, je vous demande le +pardon et l'oubli du passé, le front dans la poussière; je +vous demande l'avenir, oh! je vous le demande avec passion, +et il faudra bien me l'accorder, Lavinia; car je vous +veux fortement, et j'ai des droits sur vous...</p> + +<p>—Des droits? répondit-elle eu lui retirant sa main.</p> + +<p>—N'est-ce donc pas un droit, un affreux droit, que le +mal que je t'ai fait, Lavinia? Et si tu me l'as laissé prendre +pour briser la vie, peux-tu me l'ôter aujourd'hui que +je veux la relever et réparer mes crimes?»</p> + +<p>On sait tout ce qu'un homme peut dire en pareil cas. +Lionel fut plus éloquent que je ne saurais l'être à sa place. +Il se monta singulièrement la tête; et, désespérant de +vaincre autrement la résistance de lady Blake, voyant +bien d'ailleurs qu'en restant au-dessous des soumissions +de son rival il lui faisait un avantage trop réel, il s'éleva +au même dévouement: il offrit son nom et sa fortune à +lady Lavinia.</p> + +<p>«Y songez-vous! lui dit-elle avec émotion. Vous renonceriez +à miss Ellis lorsqu'elle vous est promise, lorsque +votre mariage est arrêté!</p> + +<p>—Je le ferai, répondit-il. Je ferai une action que le +monde trouvera insolente et coupable. Il faudra peut-être +la laver dans mon sang; mais je suis prêt à tout pour +vous obtenir: car le plus grand crime de ma vie, c'est +de vous avoir méconnue, et mon premier devoir, c'est de +revenir à vous. Oh! parlez, Lavinia, rendez-moi le bonheur +que j'ai perdu en vous perdant. Aujourd'hui je saurai +l'apprécier et le conserver, car moi aussi j'ai changé: +je ne suis plus cet homme ambitieux et inquiet qu'un +avenir inconnu torturait de ses menteuses promesses. Je +sais la vie aujourd'hui, je sais ce que vaut le monde et +son faux éclat. Je sais que pas un de mes triomphes n'a +valu un seul de vos regards, et la chimère du bonheur +que j'ai poursuivie m'a toujours fui jusqu'au jour où elle +me ramène à vous. Oh! Lavinia, reviens à moi aussi! +Qui t'aimera comme moi? qui verra comme moi ce qu'il +y a de grandeur, de patience et de miséricorde dans ton +âme?»</p> + +<p>Lavinia gardait le silence, mais son coeur battait avec +une violence dont s'apercevait Lionel. Sa main tremblait +dans la sienne, et elle ne cherchait pas à la retirer, non +plus qu'une tresse de ses cheveux que le vent avait détachée +et que Lionel couvrait de baisers. Ils ne sentaient +pas la pluie qui tombait en gouttes larges et rares. Le +vent avait diminué, le ciel s'éclaircissait un peu, et le +comte de Morangy venait à eux aussi vite que pouvait +le lui permettre son cheval déferré et boiteux, qui avait +failli le tuer en tombant contre un rocher.</p> + +<p>Lavinia l'aperçut enfin et s'arracha brusquement aux +transports de Lionel. Celui-ci furieux de ce contre-temps, +mais plein d'espérance et d'amour, l'aida à se remettre à +cheval, et l'accompagna jusqu'à la porte de sa maison. +Là elle lui dit en baissant la voix: «Lionel, vous m'avez +fait des offres dont je sens tout le prix. Je n'y peux répondre +sans y avoir mûrement réfléchi...</p> + +<p>—O Dieu! c'est la même réponse qu'à M. de Morangy!</p> + +<p>—Non, non, ce n'est pas la même chose, répondit-elle +d'une voix altérée. Mais votre présence ici peut faire +naître bien des bruits ridicules. Si vous m'aimez vraiment, +Lionel, vous allez me jurer de m'obéir.</p> + +<p>—Je le jure par Dieu et par vous.</p> + +<p>—Eh bien! partez sur-le-champ, et retournez à Bagnères; +je vous jure à mon tour que dans quarante heures +vous aurez ma réponse.</p> + +<p>—Mais que deviendrai-je, grand Dieu! pendant ce +siècle d'attente?</p> + +<p>—Vous espérerez, lui dit Lavinia en refermant précipitamment +la porte sur elle, comme si elle eût craint d'en +dire trop.»</p> + +<p>Lionel espéra en effet. Il avait pour motifs une parole +de Lavinia et tous les arguments de son amour-propre.</p> + +<p>«Vous avez tort d'abandonner la partie, lui disait +Henry en chemin; Lavinia commençait à s'attendrir. Sur +ma parole, je ne vous reconnais pas là , Lionel. Quand +ce n'eût été que pour ne pas laisser Morangy maître du +champ de bataille... Allons! vous êtes plus amoureux de +miss Ellis que je ne pensais.»</p> + +<p>Lionel était trop préoccupé pour l'écouter. Il passa le +temps que Lavinia lui avait fixé enfermé dans sa chambre, +où il se fit passer pour malade, et ne daigna pas +désabuser sir Henry, qui se perdait en commentaires sur +sa conduite. Enfin, la lettre arriva; la voici:</p> + +<p>«<i>Ni l'un ni l'autre</i> Quand vous recevrez cette lettre, +quand M. de Morangy, que j'ai envoyé à Tarbes recevra +ma réponse, je serai loin de vous deux; je serai partie, +partie à tout jamais, perdue sans retour pour vous et +pour lui.</p> + +<p>«Vous m'offrez un nom, un rang, une fortune; vous +croyez qu'un grand éclat dans le monde est une grande +séduction pour une femme. Oh! non, pas pour celle qui +le connaît et le méprise comme je le fais. Mais pourtant +ne croyez pas, Lionel, que je dédaigne l'offre que vous +m'avez faite de sacrifier un mariage brillant et de vous +enchaîner à moi pour toujours.</p> + +<p>«Vous avez compris ce qu'il y a de cruel pour l'amour-propre +d'une femme à être abandonnée, ce qu'il y a de +glorieux à ramener à ses pieds un infidèle, et vous avez +voulu me dédommager par ce triomphe de tout ce que +j'ai souffert; aussi je vous rends toute mon estime, et je +vous pardonnerais le passé si cela n'était pas fait depuis +longtemps.</p> + +<p>«Mais sachez, Lionel, qu'il n'est pas en votre pouvoir +de réparer ce mal. Non, cela n'est au pouvoir d'aucun +homme. Le coup que j'ai reçu est mortel: il a tué pour +jamais en moi la puissance d'aimer; il a éteint le flambeau +des illusions, et la vie m'apparaît sous son jour terne +et misérable.</p> + +<p>«Eh bien, je ne me plains pas de ma destinée; cela +devait arriver tôt ou tard. Nous vivons tous pour vieillir +et pour voir les déceptions envahir chacune de nos joies. +J'ai été désabusée un peu jeune, il est vrai, et le besoin +d'aimer a longtemps survécu à la faculté de croire. J'ai +longtemps, j'ai souvent lutté contre ma jeunesse comme +contre un ennemi acharné; j'ai toujours réussi à la +vaincre.</p> + +<p>«Et croyez-vous que cette dernière lutte contre vous, +cette résistance aux promesses que vous me faites ne +soit pas bien cruelle et bien difficile? Je peux le dire à +présent que la fuite me met à l'abri du danger de succomber: +je vous aime encore, je le sens; l'empreinte +du premier objet qu'on a aimé ne s'efface jamais entièrement; +elle semble évanouie; on s'endort dans l'oubli +des maux qu'on a soufferts; mais que l'image du passé +se lève, que l'ancienne idole reparaisse, et nous sommes +encore prêts à plier le genou devant elle. Oh! fuyez! +fuyez, fantôme et mensonge! vous n'êtes qu'une ombre, +et si je me hasardais à vous suivre, vous me conduiriez +encore parmi les écueils pour m'y laisser mourante et +brisée. Fuyez! je ne crois plus en vous. Je sais que vous +ne disposez pas de l'avenir, et que si votre bouche est +sincère aujourd'hui, la fragilité de votre coeur vous forcera +de mentir demain.</p> + +<p>«Et pourquoi vous accuserais-je d'être ainsi? ne sommes-nous +pas tous faibles et mobiles? Moi-même n'étais-je +pas calme et froide quand je vous ai abordé hier? N'étais-je +pas convaincue que je ne pouvais pas vous aimer? +N'avais-je pas encouragé les prétentions du comte de +Morangy? Et pourtant le soir, quand vous étiez assis près +de moi sur ce rocher, quand vous me parliez d'une voix +si passionnée au milieu du vent et de l'orage, n'ai-je pas +senti mon âme se fondre et s'amollir? Oh! quand j'y +songe, c'était votre voix des temps passés, c'était votre +passion des anciens jours, c'était vous, c'était mon premier +amour, c'était ma jeunesse que je retrouvais tout à +la fois!</p> + +<p>«Et puis à présent que je suis de sang-froid, je me +sens triste jusqu'à la mort; car je m'éveille et me souviens +d'avoir fait un beau rêve au milieu d'une triste vie.</p> + +<p>«Adieu, Lionel. En supposant que votre désir de m'épouser +se fût soutenu jusqu'au moment de se réaliser +(et à l'heure qu'il est, peut-être, vous sentez déjà que je +puis avoir raison de vous refuser), vous eussiez été malheureux +sous l'étreinte d'un lien pareil; vous auriez vu +le monde, toujours ingrat et avare de louanges devant +nos bonnes actions, considérer la vôtre comme l'accomplissement +d'un devoir, et vous refuser le triomphe que +vous en attendiez peut-être. Puis vous auriez perdu le +contentement de vous-même en n'obtenant pas l'admiration +sur laquelle vous comptiez. Qui sait! j'aurais peut-être +moi-même oublié trop vite ce qu'il y avait de beau +dans votre retour, et accepté votre amour nouveau comme +une réparation due à votre honneur. Oh! ne gâtons pas +cette heure d'élan et de confiance que nous avons goûtée +ce soir; gardons-en le souvenir, mais ne cherchons pas à +la retrouver.</p> + +<p>«N'ayez aucune crainte d'amour-propre en ce qui concerne +le comte de Morangy; je ne l'ai jamais aimé. Il est +un des mille impuissants qui n'ont pu (moi aidant, hélas!) +faire palpiter mon coeur éteint. Je ne voudrais pas +même de lui pour époux. Un homme de son rang vend +toujours trop cher la protection qu'il accorde en la faisant +sentir. Et puis je hais le mariage, je hais tous les hommes, +je hais les engagements éternels, les promesses, les projets, +l'avenir arrangé à l'avance par des contrats et des +marchés dont le destin se rit toujours. Je n'aime plus que +les voyages, la rêverie, la solitude, le bruit du monde, +pour le traverser et en rire, puis la poésie pour supporter +le passé, et Dieu pour espérer l'avenir.»</p> + +<p>Sir Lionel Bridgemont éprouva d'abord une grande +mortification d'amour-propre; car il faut le dire pour consoler +le lecteur qui s'intéresserait trop à lui depuis quarante +heures il avait fait bien des réflexions. D'abord il +songea à monter à cheval, à suivre lady Blake, à vaincre +sa résistance, à triompher de sa froide raison. Et puis il +songea qu'elle pourrait bien persister dans son refus, et +que pendant ce temps miss Ellis pourrait bien s'offenser +de sa conduite et repousser son alliance... Il resta.</p> + +<p>«Allons, lui dit Henry le lendemain en le voyant baiser +la main de miss Margaret, qui lui accordait cette +marque de pardon après une querelle assez vive sur son +absence, l'année prochaine nous siégerons au parlement.»</p> +<br><br> + + +<p>FIN DE LAVINIA.</p> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13016 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/13016-h/images/ill3-1.png b/13016-h/images/ill3-1.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1f61446 --- /dev/null +++ b/13016-h/images/ill3-1.png diff --git a/13016-h/images/ill3-2.png b/13016-h/images/ill3-2.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3c40745 --- /dev/null +++ b/13016-h/images/ill3-2.png diff --git a/13016-h/images/ill3-3.png b/13016-h/images/ill3-3.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..65ffde0 --- /dev/null +++ b/13016-h/images/ill3-3.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..ab66c12 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #13016 (https://www.gutenberg.org/ebooks/13016) diff --git a/old/13016-8.txt b/old/13016-8.txt new file mode 100644 index 0000000..58cc1bb --- /dev/null +++ b/old/13016-8.txt @@ -0,0 +1,1883 @@ +The Project Gutenberg EBook of Lavinia, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Lavinia + +Author: George Sand + +Release Date: July 24, 2004 [EBook #13016] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LAVINIA *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + +[Illustration: ill3-1.png] + +LAVINIA. + +AN OLD TALE + +BILLET. + +«Puisque vous allez vous marier, Lionel, ne serait-il pas convenable de +nous rendre mutuellement nos lettres et nos portraits? Cela est facile, +puisque le hasard nous rapproche, et qu'après dix ans écoulés sous +des cieux différents nous voilà aujourd'hui à quelques lieues l'un de +l'autre. Vous venez, m'a-t-on dit, quelquefois à Saint-Sauveur; moi, +j'y passe huit jours seulement. J'espère donc que vous y serez dans le +courant de la semaine avec le paquet que je réclame. J'occupe la maison +Estabanette, au bas de la chute d'eau. Vous pourrez y envoyer la +personne destinée à ce message; elle vous reportera un paquet semblable, +que je tiens tout prêt pour vous être remis en échange.» + +RÉPONSE. + +«Madame, + +«Le paquet que vous m'ordonnez de vous envoyer est ici cacheté, et +portant votre suscription. Je dois être reconnaissant sans doute de voir +que vous n'avez pas douté qu'il ne fût entre mes mains au jour et au +lieu où il vous plairait de le réclamer. + +«Mais il faut donc, Madame, que j'aille moi-même à Saint-Sauveur le +porter, pour le confier ensuite aux mains d'une tierce personne qui vous +le remettrait? Puisque vous ne jugez point à propos de m'accorder le +bonheur de vous voir, n'est-il pas plus simple que je n'aille pas au +lieu que vous habitez m'exposer à l'émotion d'être si près de vous? Ne +vaut-il pas mieux que je confie le paquet à un messager dont je suis +sûr, pour qu'il le porte de Bagnères à Saint-Sauveur? J'attends vos +ordres à cet égard; quels qu'ils soient, Madame, je m'y soumettrai +aveuglément.» + +BILLET. + +«Je savais, Lionel, que mes lettres étaient par hasard entre vos mains +dans ce moment, parce que Henry, mon cousin, m'a dit vous avoir vu à +Bagnères et tenir de vous cette circonstance. Je suis bien aise que +Henry, qui est un peu menteur, comme tous les bavards, ne m'ait pas +trompée. Je vous ai prié d'apporter vous-même le paquet à Saint-Sauveur, +parce que de tels messages ne doivent pas être légèrement exposés dans +des montagnes infestées de contrebandiers qui pillent tout ce qui leur +tombe sous la main. Comme je vous sais homme à défendre vaillamment un +dépôt, je ne puis pas être plus tranquille qu'en vous rendant vous-même +garant de celui qui m'intéresse. Je ne vous ai point offert d'entrevue, +parce que j'ai craint de vous rendre encore plus désagréable la démarche +déjà pénible que je vous imposais. Mais puisque vous semblez attacher à +cette entrevue une idée de regret, je vous dois et je vous accorde de +tout mon coeur ce faible dédommagement. En ce cas, comme je ne veux pas +vous faire sacrifier un temps précieux à m'attendre, je vais vous fixer +le jour, afin que vous ne me trouviez point absente. Soyez donc à +Saint-Sauveur le 15, à neuf heures du soir. Vous irez m'attendre chez +moi, et vous me ferez avertir par ma négresse. Je rentrerai aussitôt. Le +paquet sera prêt.... Adieu.» + + + +Sir Lionel fut désagréablement frappé de l'arrivée du second billet. +Elle le surprit au milieu d'un projet de voyage à Luchon, pendant lequel +la belle miss Ellis, sa prétendue, comptait bien sur son escorte. +Le voyage devait être charmant. Aux eaux, les parties de plaisir +réussissent presque toujours, parce qu'elles se succèdent si rapidement +qu'on n'a pas le temps de les préparer; parce que la vie marche brusque, +vive et inattendue; parce que l'arrivée continuelle de nouveaux +compagnons donne un caractère d'improvisation aux plus menus détails +d'une fête. + +Sir Lionel s'amusait donc aux eaux des Pyrénées, autant qu'il est séant +à un bon Anglais de s'amuser. Il était en outre passablement amoureux +de la riche stature et de la confortable dot de miss Ellis; et sa +désertion, au moment d'une _cavalcade_ si importante (mademoiselle Ellis +avait fait venir de Tarbes un fort beau navarin gris pommelé, qu'elle +se promettait de faire briller en tête de la caravane), pouvait devenir +funeste à ses projets de mariage. Cependant la position de sir Lionel +était embarrassante; il était homme d'honneur et des plus délicats. +Il fut trouver son ami sir Henry pour lui faire part de ce cas de +conscience. + +Mais, pour forcer le jovial Henry à lui accorder une attention sérieuse, +il commença par le quereller. + +«Étourdi et bavard que vous êtes! s'écria-t-il en entrant; c'était bien +la peine d'aller dire à votre cousine que ses lettres étaient entre mes +mains! Vous n'avez jamais été capable de retenir sur vos lèvres une +parole dangereuse. Vous êtes un ruisseau qui répand à mesure qu'il +reçoit; un de ces vases ouverts qui ornent les statues des naïades et +des fleuves; le flot qui les traverse ne prend pas même le temps de s'y +arrêter.... + +--Fort bien, Lionel! s'écria le jeune homme; j'aime à vous voir dans un +accès de colère: cela vous rend poétique. Dans ces moments-là vous êtes +vous-même un ruisseau, un fleuve de métaphores, un torrent d'éloquence, +un réservoir d'allégories.... + +--Ah! il s'agit bien de rire! s'écria Lionel en colère; nous n'allons +plus à Luchon. + +--Nous n'y allons plus! Qui a dit cela? + +--Nous n'y allons plus, vous et moi; c'est moi qui vous le dis. + +--Parlez pour vous tant qu'il vous plaira; pour moi, je suis bien votre +serviteur. + +--Moi, je n'y vais pas, et par conséquent ni vous non plus. Henry, vous +avez fait une faute, il faut que vous la répariez. Vous m'avez suscité +une horrible contrariété; votre conscience vous ordonne de m'aider à la +supporter. Vous dînez avec moi à Saint-Sauveur. + +--Que le diable m'emporte si je le fais! s'écria Henry; je suis amoureux +fou depuis hier soir de la petite Bordelaise dont je me suis tant moqué +hier matin. Je veux aller à Luchon, car elle y va: elle montera mon +yorkshire, et elle fera crever de jalousie votre grande aquitaine +Margaret Ellis. + +--Écoutez, Henry, dit Lionel d'un air grave; vous êtes mon ami? + +--Sans doute; c'est connu. Il est inutile de nous attendrir sur l'amitié +dans ce moment-ci. Je prévois que ce début solennel tend à m'imposer.... + +--Écoutez-moi, vous dis-je, Henry; vous êtes mon ami, vous vous +applaudissez des événements heureux de ma vie, et vous ne vous +pardonneriez pas légèrement, je suppose, de m'avoir causé un préjudice, +un malheur véritable? + +--Non, sur mon honneur! Mais de quoi est-il question? + +--Eh bien! Henry, vous faites manquer peut-être mon mariage. + +--Allons donc! quelle folie! parce que j'ai dit à ma cousine que vous +aviez ses lettres, et qu'elle vous les réclame? Quelle influence +lady Lavinia peut-elle exercer sur votre vie après dix ans d'oubli +réciproque? Avez-vous la fatuité de croire qu'elle ne soit pas consolée +de votre infidélité? Allons donc, Lionel! c'est par trop de remords! le +mal n'est pas si grand! il n'a pas été sans remède, croyez-moi bien....» + +En parlant ainsi, Henry portait nonchalamment la main à sa cravate +et jetait un coup d'oeil au miroir; deux actes qui, dans le langage +consacré de la pantomime, sont faciles à interpréter. + +Cette leçon de modestie, dans la bouche d'un homme plus fat que lui, +irrita sir Lionel. + +«Je ne me permettrai aucune réflexion sur le compte de lady Lavinia, +répondit-il en tâchant de concentrer son amertume. Jamais un sentiment +de vanité blessée ne me fera essayer de noircir la réputation d'une +femme, n'eussé-je jamais eu d'amour pour elle. + +--C'est absolument le cas où je suis, reprit étourdiment sir Henry; je +ne l'ai jamais aimée, et je n'ai jamais été jaloux de ceux qu'elle a pu +mieux traiter que moi; je n'ai d'ailleurs rien à dire de la vertu de +ma glorieuse cousine Lavinia; je n'ai jamais essayé sérieusement de +l'ébranler.... + +--Vous lui avez fait cette grâce, Henry? Elle doit vous en être bien +reconnaissante! + +--Ah ça, Lionel! de quoi parlons-nous, et qu'êtes-vous venu me dire? +Vous sembliez hier fort peu religieux envers le souvenir de vos +premières amours; vous étiez absolument prosterné devant la radieuse +Ellis. Aujourd'hui, où en êtes-vous, s'il vous plaît? Vous semblez +n'entendre pas raison sur le chapitre du passé, et puis vous parlez +d'aller à Saint-Sauveur au lieu d'aller à Luchon! Voyons, qui aimez-vous +ici? qui épousez-vous? + +--J'épouse miss Margaret, s'il plaît à Dieu et à vous. + +--A moi? + +--Oui, vous pouvez me sauver. D'abord, lisez le nouveau billet que +m'écrit votre cousine. Est-ce fait? Fort bien. A présent, vous voyez, il +faut que je me décide entre Luchon et Saint-Sauveur, entre une femme à +conquérir et une femme à consoler. + +--Halte-là, impertinent! s'écria Henry; je vous ai dit cent fois que +ma cousine était fraîche comme les fleurs, belle comme les anges, vive +comme un oiseau, gaie, vermeille, élégante, coquette: si cette femme-là +est désolée, je veux bien consentir à gémir toute ma vie sous le poids +d'une semblable douleur. + +--N'espérez pas me piquer, Henry; je suis heureux d'entendre ce que vous +me dites. Mais en ce cas, pourrez-vous m'expliquer l'étrange fantaisie +qui porte lady Lavinia à m'imposer un rendez-vous? + +--O stupide compagnon! s'écria Henry; ne voyez-vous pas que c'est votre +faute? Lavinia ne désirait pas le moins du monde cette entrevue: j'en +suis bien sûr, moi; car lorsque je lui parlai de vous, lorsque je lui +demandai si le coeur ne lui battait pas quelquefois, sur le chemin de +Saint-Sauveur à Bagnères, à l'approche d'un groupe de cavaliers au +nombre desquels vous pouviez être, elle me répondit d'un air nonchalant: +«Vraiment! peut-être que mon coeur battrait si je venais à le +rencontrer.» Et le dernier mot de sa phrase fut délicieusement modulé +par un bâillement. Oui, ne mordez pas votre lèvre, Lionel, un de ces +jolis bâillements de femme tout petits, tout frais, si harmonieux qu'ils +semblent polis et caressants, si longs et si traînants qu'ils expriment +la plus profonde apathie et la plus cordiale indifférence. Mais vous, au +lieu de profiter de cette bonne disposition, vous ne pouvez pas résister +à l'envie de faire des phrases. Fidèle à l'éternel pathos des amants +disgraciés, quoique enchanté de l'être, vous affectez le ton élégiaque, +le genre lamentable; vous semblez pleurer l'impossibilité de la voir, au +lieu de lui dire naïvement que vous en étiez le plus reconnaissant du +monde.... + +--De telles impertinences ne peuvent se commettre. Comment aurais-je +prévu qu'elle allait prendre au sérieux quelques paroles oiseuses +arrachées par la convenance de la situation? + +--Oh! je connais Lavinia; c'est une malice de sa façon! + +--Éternelle malice de femme! Mais, non; Lavinia était la plus douce et +la moins railleuse de toutes; je suis sûr qu'elle n'a pas plus envie que +moi de cette entrevue. Tenez, mon cher Henry, sauvez-nous tous deux de +ce supplice; prenez le paquet, allez à Saint-Sauveur; chargez-vous de +tout arranger; faites-lui comprendre que je ne dois pas.... + +--Quitter miss Ellis à la veille de votre mariage, n'est-ce pas? Voilà +une bonne raison à donner à une rivale! Impossible! mon cher; vous avez +fait la folie, il faut la boire. Quand on a la sottise de garder dix ans +le portrait et les lettres d'une femme, quand on a l'étourderie de s'en +vanter à un bavard comme moi, quand on a la rage de faire de l'esprit et +du sentiment à froid dans une lettre de rupture, il faut en subir toutes +les conséquences. Vous n'avez rien à refuser à lady Lavinia tant que +ses lettres seront entre vos mains; et, quel que soit le mode de +communication qu'elle vous impose, vous lui êtes soumis tant que vous +n'aurez point accompli cette solennelle démarche. Allons, Lionel, faites +seller votre poney, et partons; car je vous accompagne. J'ai quelques +torts dans tout ceci, et vous voyez que je ne ris plus quand il s'agit +de les réparer. Partons!» + +Lionel avait espéré que Henry trouverait un autre moyen de le tirer +d'embarras. Il restait consterné, immobile, enchaîné à sa place par un +sentiment secret de résistance involontaire aux arrêts de la nécessité. +Cependant il finit par se lever, triste, résigné, et les bras croisés +sur sa poitrine. Sir Lionel était, en fait d'amour, un héros accompli. +Si son coeur avait été parjure à plus d'une passion, jamais sa conduite +extérieure ne s'était écartée du code des _procédés_, jamais aucune +femme n'avait eu à lui reprocher une démarche contraire à cette +condescendance délicate et généreuse qui est le meilleur signe d'abandon +que puisse donner un homme bien élevé à une femme irritée. C'est avec la +conscience d'une exacte fidélité à ces règles que le beau sir Lionel se +pardonnait les douleurs attachées à ses triomphes. + +«Voici un moyen! s'écria enfin Henry en se levant à son tour. C'est la +coterie de nos belles compatriotes qui décide tout ici. Miss Ellis et sa +soeur Anna sont les pouvoirs les plus éminents du conseil d'amazones. Il +faut obtenir de Margaret que ce voyage, fixé à demain, soit retardé +d'un jour. Un jour ici, c'est beaucoup, je le sais; mais enfin il faut +l'obtenir, prétexter un empêchement sérieux, et partir dès cette nuit +pour Saint-Sauveur. Nous y arriverons dans l'après-midi; nous nous +reposerons jusqu'au soir; à neuf heures, pendant le rendez-vous, je +ferai seller nos chevaux, et à dix heures (j'imagine qu'il ne faut pas +plus d'une heure pour échanger deux paquets de lettres) nous remontons +à cheval, nous courons toute la nuit, nous arrivons ici avec le soleil +levant, nous trouvons la belle Margaret piaffant sur sa noble monture, +ma jolie petite madame Bernos caracolant sur mon yorkshire; nous +changeons de bottes et de chevaux; et, couverts de poussière, exténués +de fatigue, dévorés d'amour, pâles, intéressants, nous suivons nos +dulcinées par monts et par vaux. Si l'on ne récompense pas tant de zèle, +il faut pendre toutes les femmes pour l'exemple. Allons, es-tu prêt?» + +Pénétré de reconnaissance, Lionel se jeta dans les bras de Henry. +Au bout d'une heure celui-ci revint. «Partons, lui dit-il, tout est +arrangé; on retarde le départ pour Luchon jusqu'au 16; mais ce n'a pas +été sans peine. Miss Ellis avait des soupçons. Elle sait que ma cousine +est à Saint-Sauveur, et elle a une aversion effroyable pour ma cousine, +car elle connaît les folies que tu as faites jadis pour elle. Mais +moi, j'ai habilement détourné tes soupçons; j'ai dit que tu étais +horriblement malade, et que je venais de te forcer à te mettre au +lit.... + +--Allons, juste ciel! une nouvelle folie pour me perdre! + +--Non, non, du tout! Dick va mettre un bonnet de nuit à ton traversin; +il va le coucher en long dans ton lit, et commander trois pintes de +tisane à la servante de la maison. Surtout il va prendre la clef de +cette chambre dans sa poche, et s'installer devant la porte avec une +figure allongée et des yeux hagards; et puis il lui est enjoint de ne +laisser entrer personne et d'assommer quiconque essaierait de forcer +la consigne, fût-ce miss Margaret elle-même. Hein! le voici déjà qui +bassine ton lit. Fort bien! il a une excellente figure; il veut se +donner l'air triste, il a l'air imbécile. Sortons par la porte qui donne +dans le ravin. Jack mènera nos chevaux au bout du vallon, comme s'il +allait les promener, et nous le rejoindrons au pont de Lonnio. Allons, +en route, et que le dieu d'amour nous protège!» + +Ils parcoururent rapidement la distance qui sépare les deux chaînes de +montagne, et ne ralentirent leur course que dans la gorge étroite et +sombre qui s'étend de Pierrefitte à Luz. C'est sans contredit une des +parties les plus austères et les plus caractérisées des Pyrénées. Tout y +prend un aspect formidable. Les monts se resserrent; le Gave s'encaisse +et gronde sourdement en passant sous les arcades de rochers et de vigne +sauvage; les flancs noirs du rocher se couvrent de plantes grimpantes +dont le vert vigoureux passe à des teintes bleues sur les plans +éloignés, et à des tons grisâtres vers les sommets. L'eau du torrent en +reçoit des reflets tantôt d'un vert limpide, tantôt d'un bleu mat et +ardoisé, comme ou en voit sur les eaux de la mer. + +De grands ponts de marbre d'une seule arche s'élancent d'un flanc à +l'autre de la montagne, au-dessus des précipices. Rien n'est si imposant +que la structure et la situation de ces ponts jetés dans l'espace, et +nageant dans l'air blanc et humide qui semble tomber à regret dans le +ravin. La route passe d'un flanc à l'autre de la gorge sept fois dans +l'espace de quatre lieues. Lorsque nos deux voyageurs franchirent le +septième pont, ils aperçurent au fond de la gorge, qui insensiblement +s'élargissait devant eux, la délicieuse vallée de Luz, inondée des feux +du soleil levant. La hauteur des montagnes qui bordent la route ne +permettait pas encore au rayon matinal d'arriver jusqu'à eux. Le merle +d'eau faisait entendre son petit cri plaintif dans les herbes du +torrent. L'eau écumante et froide soulevait avec effort les voiles de +brouillard étendus sur elle. A peine, vers les hauteurs, quelques lignes +de lumières doraient les anfractuosités des rochers et la chevelure +pendante des clématites. Mais au fond de ce sévère paysage, derrière +ces grandes masses noires, âpres et revêches comme les sites aimés de +Salvator, la belle vallée, baignée d'une rosée étincelante, nageait dans +la lumière et formait une nappe d'or dans un cadre de marbre noir. + +«Que cela est beau! s'écria Henry, et que je vous plains d'être +amoureux, Lionel! Vous êtes insensible à toutes ces choses sublimes; +vous pensez que le plus beau rayon du soleil ne vaut pas un sourire de +miss Margaret Ellis. + +--Avouez, Henry, que Margaret est la plus belle personne des trois +royaumes. + +--Oui, la théorie à la main, c'est une beauté sans défaut. Eh bien! +c'est celui que je lui reproche, moi. Je la voudrais moins parfaite, +moins majestueuse, moins classique. J'aimerais cent fois mieux ma +cousine, si Dieu me donnait à choisir entre elles deux. + +--Allons donc, Henry, vous n'y songez pas, dit Lionel en souriant; +l'orgueil de la famille vous aveugle. De l'aveu de tout ce qui a deux +yeux dans la tête, lady Lavinia est d'une beauté plus que problématique; +et moi, qui l'ai connue dans toute la fraîcheur de ses belles années, je +puis vous assurer qu'il n'y a jamais eu de parallèle possible.... + +--D'accord; mais que de grâce et de gentillesse chez Lavinia! des yeux +si vifs, une chevelure si belle, des pieds si petits!» + +Lionel s'amuse pendant quelque temps à combattre l'admiration de Henry +pour sa cousine. Mais, tout en mettant du plaisir à vanter la beauté +qu'il aimait, un secret sentiment d'amour-propre lui faisait trouver du +plaisir encore à entendre réhabiliter celle qu'il avait aimée. Ce fut, +au reste, un moment de vanité, rien de plus; car jamais la pauvre +Lavinia n'avait régné bien réellement sur ce coeur, que les succès +avaient gâté de bonne heure. C'est peut-être un grand malheur pour un +homme que de se trouver jeté trop tôt dans une position brillante. +L'aveugle prédilection des femmes, la sotte jalousie des vulgaires +rivaux, c'en est assez pour fausser un jugement novice et corrompre un +esprit sans expérience. + +[Illustration: ill3-2.png] + +Lionel, pour avoir trop connu le bonheur d'être aimé, avait épuisé en +détail la force de son âme; pour avoir essayé trop tôt des passions, il +s'était rendu incapable de ressentir jamais une passion profonde. Sous +des traits mâles et beaux, sous l'expression d'une physionomie jeune et +forte, il cachait un coeur froid et usé comme celui d'un vieillard. + +«Voyons, Lionel, dites-moi pourquoi vous n'avez pas épousé Lavinia +Buenafe, aujourd'hui lady Blake par votre faute? car enfin, sans +être rigoriste, quoique je sois assez disposé à respecter, parmi les +privilèges de notre sexe, le sublime droit du bon plaisir, je ne +saurais, quand j'y songe, approuver beaucoup votre conduite. Après lui +avoir fait la cour deux ans, après l'avoir compromise autant qu'il +est possible de compromettre une jeune miss (ce qui n'est pas chose +absolument facile dans la bienheureuse Albion), après lui avoir fait +rejeter les plus beaux partis, vous la laissez là pour courir après une +cantatrice italienne, qui certes ne méritait pas d'inspirer un pareil +forfait. Voyons, Lavinia n'était-elle pas spirituelle et jolie? +n'était-elle pas la fille d'un banquier portugais, juif à la vérité, +mais riche? n'était-ce pas un bon parti? ne vous aimait-elle pas jusqu'à +la folie? + +--Eh! mon ami, voici ce dont je me plains: elle m'aimait beaucoup trop +pour qu'il me fût possible d'en faire ma femme. De l'avis de tout +homme de bon sens, une femme légitime doit être une compagne douce et +paisible, Anglaise jusqu'au fond de l'âme, peu susceptible d'amour, +incapable de jalousie, aimant le sommeil, et faisant un assez copieux +abus de thé noir pour entretenir ses facultés dans une assiette +conjugale. Avec cette Portugaise au coeur ardent, à l'humeur active, +habituée de bonne heure aux déplacements, aux moeurs libres, aux idées +libérales, à toutes les pensées dangereuses qu'une femme ramasse en +courant le monde, j'aurais été le plus malheureux des maris, sinon +le plus ridicule. Pendant quinze mois, je m'abusai sur le malheur +inévitable que cet amour me préparait. J'étais si jeune alors! j'avais +vingt-deux ans; souvenez-vous de cela, Henry, et ne me condamnez pas. +Enfin, j'ouvris les yeux au moment où j'allais commettre l'insigne folie +d'épouser une femme amoureuse folle de moi.... Je m'arrêtai au bord du +précipice, et je pris la fuite pour ne pas succomber à ma faiblesse. + +[Illustration: ill3-3.png] + +--Hypocrite! dit Henry. Lavinia m'a raconté bien autrement cette +histoire: il paraît que, longtemps avant la cruelle détermination qui +vous fit partir pour l'Italie avec la Rosmonda, vous étiez déjà dégoûté +de la pauvre juive, et vous lui faisiez cruellement sentir l'ennui qui +vous gagnait auprès d'elle. Oh! quand Lavinia raconte cela, je vous +assure qu'elle n'y met point de fatuité; elle avoue son malheur et vos +cruautés avec une modestie ingénue que je n'ai jamais vu pratiquer aux +autres femmes. Elle a une façon à elle de dire: «Enfin, je l'ennuyais.» +Tenez, Lionel, si vous lui aviez entendu prononcer ces mots, avec +l'expression de naïve tristesse qu'elle sait y mettre, vous auriez des +remords, je le parierais. + +--Eh! n'en ai-je pas eu! s'écria Lionel. Voilà ce qui nous dégoûte +encore d'une femme: c'est tout ce que nous souffrons pour elle après +l'avoir quittée; ce sont ces mille vexations dont son souvenir nous +poursuit; c'est la voix du monde bourgeois qui crie vengeance et +anathème, c'est la conscience qui se trouble et s'effraie; ce sont de +légers reproches bien doux et bien cruels que la pauvre délaissée nous +adresse par les cent voix de la renommée. Tenez, Henry, je ne connais +rien de plus ennuyeux et de plus triste que le métier d'homme à bonnes +fortunes. + +--A qui le dites-vous!» répondit Henry d'un ton vaillant, en faisant ce +geste de fatuité ironique qui lui allait si bien. Mais son compagnon +ne daigna pas sourire, et il continua à marcher lentement, en laissant +flotter les rênes sur le cou de son cheval, et en promenant son regard +fatigué sur les délicieux tableaux que la vallée déroulait à ses pieds. + +Luz est une petite ville située à environ un mille de Saint-Sauveur. Nos +dandys s'y arrêtèrent; rien ne put déterminer Lionel à pousser jusqu'au +lieu qu'habitait lady Lavinia: il s'installa dans une auberge et se jeta +sur son lit en attendant l'heure fixée pour le rendez-vous. + +Quoique le climat soit infiniment moins chaud dans celte vallée que dans +celle de Bigorre, la journée fut lourde et brûlante. Sir Lionel, étendu +sur un mauvais lit d'auberge, ressentit quelques mouvements fébriles, et +s'endormit péniblement au bourdonnement des insectes qui tournoyaient +sur sa tête dans l'air embrasé. Son compagnon, plus actif et plus +insouciant, traversa la vallée, rendit des visites à tout le voisinage, +guetta le passage des cavalcades sur la route de Gavarni, salua les +belles ladys qu'il aperçut à leurs fenêtres ou sur les chemins, jeta de +brillantes oeillades aux jeunes Françaises, pour lesquelles il avait +une préférence décidée, et vint enfin rejoindre Lionel à l'entrée de la +nuit. + +«Allons, debout, debout! s'écria-t-il en pénétrant sous ses rideaux de +serge; voici l'heure du rendez-vous. + +--Déjà? dit Lionel, qui, grâce à la fraîcheur du soir, commençait à +dormir d'un sommeil paisible; quelle heure est-il donc, Henry?» + +Henry répondit d'un ton emphatique: + + At the close of the day when the Hamlet is still + And nought but the torrent is heard upon the hill... + +--Ah! pour Dieu, faites-moi grâce de vos citations, Henry! Je vois bien +que la nuit descend, que la silence gagne, que la voix du torrent nous +arrive plus sonore et plus pure; mais lady Lavinia ne m'attend qu'à neuf +heures; je puis peut-être dormir encore un peu. + +--Non, pas une minute de plus, Lionel. Il faut nous rendre à pied à +Saint-Sauveur; car j'y ai fait conduire nos chevaux dès ce matin, et les +pauvres animaux sont assez fatigués, sans compter ce qui leur reste +à faire. Allons, habillez-vous. C'est bien. A dix heures je serai à +cheval, à la porte de lady Lavinia, tenant en main votre palefroi et +prêt à vous offrir la bride, ni plus ni moins que notre grand William à +la porte des théâtres, lorsqu'il était réduit à l'office de jockey, le +grand homme! Allons, Lionel, voici votre porte-manteau, une cravate +blanche, de la cire à moustache. Patience donc! Oh! quelle négligence! +quelle apathie! Y songez-vous, mon cher? se présenter avec une mauvaise +toilette devant une femme que l'on n'aime plus, c'est une faute énorme! +Sachez donc bien qu'il faut, au contraire, lui apparaître avec tous vos +avantages, afin de lui faire sentir le prix de ce qu'elle perd. Allons, +allons! relevez-moi votre chevelure encore mieux que s'il s'agissait +d'ouvrir le bal avec miss Margaret. Bien! Laissez-moi donner un coup de +brosse à votre habit. Eh quoi! auriez-vous oublié un flaçon d'essence de +tubéreuse pour inonder votre foulard des Indes? Ce serait impardonnable; +non; Dieu soit loué! le voici. Allons, Lionel, vous embaumez, vous +resplendissez; partez. Songez qu'il y va de votre honneur de faire +verser quelques larmes en apparaissant ce soir peur la dernière fois sur +l'horizon de lady Lavinia.» + +Lorsqu'ils traversèrent la bourgade Saint-Sauveur, qui se compose de +cinquante maisons au plus, ils s'étonnèrent de ne voir aucune personne +élégante dans la rue ni aux fenêtres. Mais ils s'expliquèrent cette +singularité en passant devant les fenêtres d'un rez-de-chaussée d'où +partaient les sens faux d'un violon, d'un flageolet et d'un tympanon, +instrument indigène qui tient du tambourin français et de la guitare +espagnole. Le bruit et la poussière apprirent à nos voyageurs que le +bal était commencé, et que tout ce qu'il y a de plus élégant parmi +l'aristocratie de France, d'Espagne et d'Angleterre, réuni dans une +salle modeste, aux murailles blanches décorées de guirlandes de buis +et de serpolet, dansait au bruit du plus détestable charivari qui ait +jamais déchiré des oreilles et marqué la mesure à faux. + +Plusieurs groupes de _baigneurs_, de ceux qu'une condition moins +brillante ou une santé plus réellement détruite privaient du plaisir de +prendre une part active la soirée, se pressaient devant ces fenêtres +pour jeter, par-dessus l'épaule les uns des autres, un coup d'oeil d +curiosité envieuse ou ironique sur le bal, et pour échanger quelque +remarque laudative ou maligne, en attendant que l'horloge du village eut +sonné l'heure où tout convalescent doit aller se coucher, sous peine de +perdre le _benefit_ des eaux minérales. + +Au moment où nos deux voyageurs passèrent devant ce groupe, il y eut +dans celte petite foule un mouvement oscillatoire vers l'embrasure des +fenêtres; et Henry, en essayant de se mêler aux curieux, recueillit ces +paroles: + +«C'est la belle juive Lavinia Blake qui va danser. On dit que c'est la +femme de toute l'Europe qui danse le mieux.» + +«Ah! venez, Lionel! s'écria le jeune baronnet; venez voir comme ma +cousine est bien mise et charmante!» + +Mais Lionel le tira par le bras; et, rempli d'humeur et d'impatience, il +l'arracha de la fenêtre, sans daigner jeter un regard de ce coté. + +«Allons, allons! lui dit-il, nous ne sommes pas venus ici pour voir +danser.» + +Cependant il ne put s'éloigner assez vite pour qu'un autre propos, jeté +au hasard autour de lui, ne vint pas frapper son oreille. + +«Ah! disait-on, c'est le beau comte de Morangy qui la fait danser. + +--Faites-moi le plaisir de me dire quel autre ce pourrait être? répondit +une autre voix. + +--On dit qu'il en perd la tète, reprit un troisième interlocuteur. Il a +déjà crevé pour elle trois chevaux, et je ne sais combien de jockeys.» + +L'amour-propre est un si étrange conseiller, qu'il nous arrive cent fois +par jour d'être, grâce à lui, en pleine contradiction avec nous-mêmes. +Par le fait, sir Lionel était charmé de savoir lady Lavinia placée, +par de nouvelles affections, dans une situation qui assurait leur +indépendance mutuelle. Et pourtant la publicité des triomphes qui +pouvaient faire oublier le passé à cette femme délaissée fut pour Lionel +une espèce d'affront qu'il dévora avec peine. + +Henry, qui connaissait les lieux, le conduisit au bout du village, à la +maison qu'habitait sa cousine. Là il le laissa. + +Cette maison était un peu isolée des autres; elle s'adossait, d'un côté, +à la montagne, et de l'autre, elle dominait le ravin. A trois pas, un +torrent tombait à grand bruit dans la cannelure du rocher; et la maison, +inondée, pour ainsi dire, de ce bruit frais et sauvage, semblait +ébranlée par la chute d'eau et prête à s'élancer avec elle dans l'abîme. +C'était une des situations les plus pittoresques que l'on pût choisir, +et Lionel reconnut dans cette circonstance l'esprit romanesque et un peu +bizarre de lady Lavinia. + +Une vieille négresse vint ouvrir la porte d'un petit salon au +rez-de-chaussée. A peine la lumière vint à frapper son visage luisant et +calleux, que Lionel laissa échapper une exclamation de surprise. C'était +Pepa, la vieille nourrice de Lavinia, celle que, pendant deux ans, +Lionel avait vue auprès de sa bien-aimée. Comme il n'était en garde +contre aucune espèce d'émotion, la vue inattendue de celte vieille, en +réveillant en lui la mémoire du passé, bouleversa un instant toutes ses +idées. Il faillit lui sauter au cou; l'appeler _nourrice_, comme au +temps de sa jeunesse et de sa gaieté, l'embrasser comme une digne +servante, comme une vieille amie; mais Pepa recula de trois pas, en +contemplant d'un air stupéfait l'air empressé de Lionel. Elle ne le +reconnaissait pas. + +«Hélas! je surs donc bien changé?» pensa-t-il. + +«Je suis, dit-il avec une voix troublée, la personne que lady Lavinia a +fait demander. Ne vous a-t-elle pas prévenue?... + +--Oui, oui, Milord, répondit la négresse; milady est au bal: elle m'a +dit de lui porter son éventail aussitôt qu'un gentleman frapperait à +cette porte. Restez ici, je cours l'avertir....» + +La vieille se mit à chercher l'éventail. Il était sur le coin d'une +tablette de marbre, sous la main de sir Lionel. Il le prit pour le +remettre à la négresse, et ses doigts en conservèrent le parfum âpres +qu'elle fut sortie. + +Ce parfum opéra sur lui comme un charme; ses organes nerveux en reçurent +une commotion qui pénétra jusqu'à son coeur et le fit tressaillir. +C'était le parfum que Lavinia préférait: c'était une espèce d'herbe +aromatique qui croît dans l'Inde, et dont elle avait coutume jadis +d'imprégner ses vêtements et ses meubles. Ce parfum de patchouly, +c'était tout un monde de souvenirs, toute une vie d'amour; c'était +une émanation de la première femme que Lionel avait aimée. Sa vue se +troubla, ses artères battirent violemment; il lui sembla qu'un nuage +flottait devant lui, et, dans ce nuage, une fille de seize ans, brune, +mince, vive et douce à la fois: la juive Lavinia, son premier amour. Il +la voyait passer rapide comme un daim, effleurant les bruyères, foulant +les plaines giboyeuses de son parc, lançant sa haquenée noire à travers +les marais; rieuse, ardente et fantasque comme Diana Vernon, ou comme +les fées joyeuses de la verte Irlande. + +Bientôt il eut honte de sa faiblesse, en songeant à l'ennui qui avait +flétri cet amour et tous les autres. Il jeta un regard tristement +philosophique sur les dix années de raison positive qui le séparaient de +ces jours d'églogue et de poésie; puis il invoqua l'avenir, la gloire +parlementaire et l'éclat de la vie politique sous la forme de miss +Margaret Ellis, qu'il invoqua elle-même sous la forme de sa dot; et +enfin il se mit à parcourir la pièce où il se trouvait, en jetant autour +de lui le sceptique regard d'un amant désabusé et d'un homme de trente +ans aux prises avec la vie sociale. + +On est simplement logé aux eaux des Pyrénées; mais, grâce aux avalanches +et aux torrents qui, chaque hiver, dévastent les habitations, à chaque +printemps on voit renouveler ou rajeunir les ornements et le mobilier. +La maisonnette que Lavinia avait louée était bâtie en marbre brut et +toute lambrissée en bois résineux à l'intérieur. Ce bois, peint en +blanc, avait l'éclat et la fraîcheur du stuc. Une natte de joncs, tissue +en Espagne et nuancée de plusieurs couleurs, servait de tapis. Des +rideaux de basin bien blancs recevaient l'ombre mouvante des sapins qui +secouaient leurs chevelures noires au vent de la nuit, sous l'humide +regard de la lune. De petits seaux de bois d'olivier verni étaient +remplis des plus belles fleurs de la montagne. Lavinia avait cueilli +elle-même, dans les plus désertes vallées et sur les plus hautes cimes, +ces belladones au sein vermeil, ces aconits au cimier d'azur, au +calice vénéneux; ces sylènes blanc et rose, dont les pétales sont +si délicatement découpés; ces pâles saponaires; ces clochettes +transparentes et plissées comme de la mousseline; ces valérianes de +pourpre; toutes ces sauvages filles de la solitude, si embaumées et si +fraîches, que le chamois craint de les flétrir en les effleurant dans +sa course, et que l'eau des sources inconnues au chasseur les couche à +peine sous son flux nonchalant et silencieux. + +Cette chambrette blanche et parfumée avait, en vérité, et, comme à son +insu, un air de rendez-vous; mais elle semblait aussi le sanctuaire +d'un amour virginal et pur. Les bougies jetaient une clarté timide; +les fleurs semblaient fermer modestement leur sein à la lumière; aucun +vêtement de femme, aucun vestige de coquetterie ne s'était oublié à +traîner sur les meubles: seulement un bouquet de pensées flétries et un +gant blanc décousu gisaient côte à côte sur la cheminée. Lionel, poussé +par un mouvement irrésistible, prit le gant et le froissa dans ses +mains. C'était comme l'étreinte convulsive et froide d'un dernier +adieu. Il prit le bouquet sans parfum, le contempla un instant, lit une +allusion amère aux fleurs qui le composaient, et le rejeta brusquement +loin de lui. Lavinia avait-elle posé là ce bouquet avec le dessein qu'il +fût commenté par son ancien amant? + +Lionel s'approcha de la fenêtre et écarta les rideaux pour faire +diversion, par le spectacle de la nature, à l'humeur qui le gagnait de +plus en plus. Ce spectacle était magique. La maison, plantée dans le +roc, servait de bastion à une gigantesque muraille de rochers taillés à +pic, dont le Gave battait le pied. A droite tombait la cataracte avec un +bruit furieux; à gauche un massif d'épicéas se penchait sur l'abîme; au +loin se déployait la vallée incertaine et blanchie par la lune. Un grand +laurier sauvage qui croissait dans une crevasse du rocher apportait ses +longues feuilles luisantes au bord de la fenêtre, et la brise, en les +froissant l'une contre l'autre, semblait prononcer de mystérieuses +paroles. + +Lavinia entra, tandis que Lionel était plongé dans cette contemplation; +le bruit du torrent et de la brise empêcha qu'il ne l'entendît. Elle +resta plusieurs minutes debout derrière lui, occupée sans doute à se +recueillir, et se demandant peut-être si c'était là l'homme qu'elle +avait tant aimé; car, à cette heure d'émotion obligée et de situation +prévue, Lavinia croyait pourtant faire un rêve. Elle se rappelait le +temps ou il lui aurait semblé impossible de revoir sir Lionel sans +tomber morte de colère et de douleur. Et maintenant elle était là, +douce, calme, indifférente peut-être.... + +Lionel se retourna machinalement et la vit. Il ne s'y attendait pas, un +cri lui échappa; puis, honteux d'une telle inconvenance, confondu de ce +qu'il éprouvait, il fit un violent effort pour adresser à lady Lavinia +un salut correct et irréprochable. + +Mais, malgré lui, un trouble imprévu, une agitation invincible, +paralysait son esprit ingénieux et frivole, cet esprit si docile, +si complaisant, qui se tenait toujours prêt, suivant les lois de +l'amabilité, à se jeter tout entier dans la circulation, et à passer, +comme l'or, de main en main pour l'usage du premier venu. Cette fois, +l'esprit rebelle se taisait et restait éperdu à contempler lady Lavinia. + +C'est qu'il ne s'attendait pas à la revoir si belle.... Il l'avait +laissée bien souffrante et bien altérée. Dans ce temps-là les larmes +avaient flétri ses joues, le chagrin avait amaigri sa taille; elle avait +l'oeil éteint, la main sèche, une parure négligée. Elle s'enlaidissait +imprudemment alors, la pauvre Lavinia! sans songer que la douleur +n'embellit que le coeur de la femme, et que la plupart des hommes +nieraient volontiers l'existence de l'âme chez la femme, comme il fut +fait en un certain concile de prélats italiens. + +Maintenant Lavinia était dans tout l'éclat de cette seconde beauté qui +revient aux femmes quand elles n'ont pas reçu au coeur d'atteintes +irréparables dans leur première jeunesse. C'était toujours une mince et +pâle Portugaise, d'un reflet un peu bronzé, d'un profil un peu sévère; +mais son regard et ses manières avaient pris toute l'aménité, toute +la grâce caressante des Françaises. Sa peau brune était veloutée par +l'effet d'une santé calme et raffermie; son frêle corsage avait retrouvé +la souplesse et la vivacité florissante de la jeunesse; ses cheveux, +qu'elle avait coupés jadis pour en faire un sacrifice à l'amour, se +déployaient maintenant dans tout leur luxe en épaisses torsades sur son +front lisse et uni; sa toilette se composait d'une robe de mousseline +de l'Inde et d'une touffe de bruyère blanche cueillie dans le ravin +et mêlée à ses cheveux. Il n'est pas de plus gracieuse plante que la +bruyère blanche; on eût dit, à la voir balancer ses délicates girandoles +sur les cheveux noirs de Lavinia, des grappes de perles vivantes. Un +goût exquis avait présidé à cette coiffure et à cette simple toilette, +où l'ingénieuse coquetterie de la femme se révélait à force de se +cacher. + +Jamais Lionel n'avait vu Lavinia si séduisante. Il faillit un instant se +prosterner et lui demander pardon; mais le sourire calme qu'il vit sur +son visage lui rendit le degré d'amertume nécessaire pour supporter +l'entrevue avec toutes les apparences de la dignité. + +A défaut de phrase convenable, il tira de son sein un paquet +soigneusement cacheté, et, le déposant sur la table: + +«Madame, lui dit-il d'une voix assurée, vous voyez que j'ai obéi en +esclave; puis-je croire, qu'à compter de ce jour, ma liberté me sera +rendue? + +--Il me semble, lui répondit Lavinia avec une expression de gaieté +mélancolique, que, jusqu'ici, votre liberté n'a pas été trop enchaînée, +sir Lionel! En vérité, seriez-vous resté tout ce temps dans mes fers? +J'avoue que je ne m'en étais pas flattée. + +--Oh! Madame, au nom du ciel, ne raillons pas! N'est-ce pas un triste +moment que celui-ci? + +--C'est une vieille tradition, répondit-elle, un dénoûment convenu, +une situation inévitable dans toutes les histoires d'amour. Et, si, +lorsqu'on s'écrit, on était pénétré de la nécessité future de s'arracher +mutuellement ses lettres avec méfiance.... Mais on n'y songe point. +A vingt ans, on écrit avec la profonde sécurité d'avoir échangé des +serments éternels: on sourit de pitié en songeant à ces vulgaires +résultats de toutes les passions qui s'éteignent; on a l'orgueil de +croire que, seul entre tous, on servira d'exception à cette grande loi +de la fragilité humaine! Noble erreur, heureuse fatuité d'où naissent la +grandeur et les illusions de la jeunesse! n'est-ce pas, Lionel?» + +Lionel restait muet et stupéfait. Ce langage tristement philosophique, +quoique bien naturel dans la bouche de Lavinia, lui semblait un +monstrueux contre-sens, car il ne l'avait jamais vue ainsi: il l'avait +vue, faible enfant, se livrer aveuglément à toutes les erreurs de +la vie, s'abandonner confiante à tous les orages de la passion; et, +lorsqu'il l'avait laissée brisée de douleur, il l'avait entendue encore +protester d'une fidélité éternelle à l'auteur de son désespoir. + +Mais la voir ainsi prononcer l'arrêt de mort sur toutes les illusions +du passé, c'était une chose pénible et effrayante. Cette femme qui +se survivait à elle-même, et qui ne craignait pas de faire l'oraison +funèbre de sa vie, c'était un spectacle profondément triste, et que +Lionel ne put contempler sans douleur. Il ne trouva rien à répondre. Il +savait bien mieux que personne tout ce qui pouvait être dit en pareil +cas; mais il n'avait pas le courage d'aider Lavinia à se suicider. + +Comme, dans son trouble, il froissait le paquet de lettres dans ses +mains: + +«Vous me connaissez assez, lui dit-elle; je devrais dire que vous vous +souvenez encore assez de moi, pour être bien sûr que je ne réclame ces +gages d'une ancienne affection par aucun de ces motifs de prudence dont +les femmes s'avisent quand elles n'aiment plus. Si vous aviez un tel +soupçon, il suffirait, pour me justifier, de rappeler que, depuis dix +ans, ces gages sont restés entre vos mains, sans que j'aie songé à vous +les retirer. Je ne m'y serais jamais déterminée si le repos d'une autre +femme n'était compromis par l'existence de ces papiers....» + +Lionel regarda fixement Lavinia, attentif au moindre signe d'amertume ou +de chagrin que la pensée de Margaret Ellis ferait naître en elle; mais +il lui fut impossible de trouver la plus légère altération dans son +regard ou dans sa voix. Lavinia semblait être invulnérable désormais. + +«Cette femme s'est-elle changée en diamant ou en glace?» se +demanda-t-il. + +«Vous êtes généreuse, lui dit-il avec un mélange de reconnaissance et +d'ironie, si c'est là votre unique motif. + +--Quel autre pourrais-je avoir, sir Lionel? Vous plairait-il de me le +dire? + +--Je pourrais présumer, Madame, si j'avais envie de nier votre +générosité (ce qu'à Dieu ne plaise!), que des motifs personnels vous +font désirer de rentrer dans la possession de ces lettres et de ce +portrait. + +--Ce serait m'y prendre un peu tard, dit Lavinia en riant; à coup sûr, +si je vous disais que j'ai attendu jusqu'à ce jour pour avoir des +_motifs personnels_ (c'est votre expression), vous auriez de grands +remords, n'est-ce pas? + +--Madame, vous m'embarrassez beaucoup,» dit Lionel; et il prononça ces +mots avec aisance, car là il se retrouvait sur son terrain. Il avait +prévu des reproches, et il était préparé à l'attaque; mais il n'eut pas +cet avantage; l'ennemi changea de position sur-le-champ. + +«Allons, mon cher Lionel, dit-elle en souriant avec un regard plein de +bonté qu'il ne lui connaissait pas encore, lui qui n'avait connu d'elle +que la femme passionnée, ne craignez pas que j'abuse de l'occasion. +Avec l'âge, la raison m'est venue, et j'ai fort bien compris, depuis +longtemps, que vous n'étiez point coupable envers moi. C'est moi qui +le fus envers moi-même, envers la société, envers vous peut-être; car, +entre deux amants aussi jeunes que nous l'étions, la femme devrait être +le guide de l'homme. Au lieu de l'égarer dans les voies d'une destinée +fausse et impossible, elle devrait le conserver au monde, en l'attirant +à elle. Moi, je n'ai rien su faire à propos; j'ai élevé mille obstacles +dans votre vie; j'ai été la cause involontaire, mais imprudente, des +longs cris de réprobation qui vous ont poursuivi; j'ai eu l'affreuse +douleur de voir vos jours menacés par des vengeurs que je reniais, mais +qui s'élevaient, malgré moi, contre vous; j'ai été le tourment de votre +jeunesse et la malédiction de votre virilité. Pardonnez-le-moi, j'ai +bien expié le mal que je vous ai fait.» + +Lionel marchait de surprise en surprise. Il était venu là comme un +accusé qui va s'asseoir à contre-coeur sur la sellette, et on le +traitait comme un juge dont la miséricorde est implorée humblement. +Lionel était né avec un noble coeur; c'était le souffle des vanités du +monde qui l'avait flétri dans sa fleur. La générosité de lady Lavinia +excita en lui un attendrissement d'autant plus vif qu'il n'y était pas +préparé. Dominé par la beauté du caractère qui se révélait à lui, il +courba la tête et plia le genou. + +«Je ne vous avais jamais comprise, Madame, lui dit-il d'une voix +altérée; je ne savais point ce que vous valez: j'étais indigne de vous, +et j'en rougis. + +--Ne dites pas cela, Lionel, répondit-elle en lui tendant la main pour +le relever. Quand vous m'avez connue, je n'étais pas ce que je suis +aujourd'hui. Si le passé pouvait se transposer, si aujourd'hui je +recevais l'hommage d'un homme placé comme vous l'êtes dans le monde.... + +--Hypocrite! pensa Lionel: elle est adorée du comte de Morangy, le plus +fashionable des grands seigneurs! + +--Si j'avais, continua-t-elle avec modestie, à décider de la vie +extérieure et publique d'un homme aimé, je saurais peut-être ajouter à +son bonheur, au lieu de chercher à le détruire.... + +--Est-ce une avance? se demanda Lionel éperdu. + +Et, dans son trouble, il porta avec ardeur la main de Lavinia à ses +lèvres. En même temps, il jeta un regard sur cette main, qui était +remarquablement blanche et mignonne. Dans la première jeunesse des +femmes, leurs mains sont souvent rouges et gonflées; plus tard, elles +pâlissent, s'allongent, et prennent des proportions plus élégantes. + +Plus il la regardait, plus il l'écoutait, et plus il s'étonnait de lui +découvrir des perfections nouvellement acquises. Entre autres choses, +elle parlait maintenant l'anglais avec une pureté extrême, elle n'avait +conservé de l'accent étranger et des mauvaises locutions dont jadis +Lionel l'avait impitoyablement raillée, que ce qu'il fallait pour donner +à sa phrase et à sa prononciation une originalité élégante et gracieuse. +Ce qu'il y avait de fier et d'un peu sauvage dans son caractère s'était +concentré peut-être au fond de son âme; mais son extérieur n'en +trahissait plus rien. Moins tranchée, moins saillante, moins poétique +peut-être qu'elle ne l'avait été, elle était désormais bien plus +séduisante aux yeux de Lionel; elle était mieux selon ses idées, selon +le monde. + +Que vous dirai-je? Au bout d'une heure d'entretien, Lionel avait oublié +les dix années qui le séparaient de Lavinia, ou plutôt il avait oublié +toute sa vie; il se croyait auprès d'une femme nouvelle, qu'il aimait +pour la première fois; car le passé lui rappelait Lavinia chagrine, +jalouse, exigeante; il montrait surtout Lionel coupable à ses propres +yeux; et, comme Lavinia comprenait ce que les souvenirs auraient eu +pour lui de pénible, elle eut la délicatesse de n'y toucher qu'avec +précaution. + +Ils se racontèrent mutuellement la vie qui s'était écoulée depuis leur +séparation. Lavinia questionnait Lionel sur ses amours nouvelles avec +l'impartialité d'une soeur; elle vantait la beauté de miss Ellis, et +s'informait avec intérêt et bienveillance de son caractère et des +avantages qu'un tel hymen devait apporter à son ancien ami. De son côté, +elle raconta d'une manière brisée, mais piquante et fine, ses voyages, +ses amitiés, son mariage avec un vieux lord, son veuvage et l'emploi +qu'elle faisait désormais de sa fortune et de sa liberté. Dans tout ce +qu'elle disait, il y avait bien un peu d'ironie; tout en rendant hommage +au pouvoir de la raison, un peu d'amertume secrète se montrait contre +cette impérieuse puissance, se trahissait sous la forme du badinage. +Mais la miséricorde et l'indulgence dominaient dans cette âme dévastée +de bonne heure, et lui imprimaient quelque chose de grand qui l'élevait +au-dessus de toutes les autres. + +Plus d'une heure s'était écoulée. Lionel ne comptait pas les instants; +il s'abandonnait à ses nouvelles impressions avec cette ardeur subite et +passagère qui est la dernière faculté des coeurs usés. Il essayait, par +toutes les insinuations possibles, d'animer l'entretien, en amenant +Lavinia à lui parler de la situation réelle de son coeur; mais ses +efforts étaient vains: la femme était plus mobile et plus adroite que +lui. Dès qu'il croyait avoir touché une corde de son âme, il ne lui +restait plus dans la main qu'un cheveu. Dès qu'il espérait saisir l'être +moral et l'étreindre pour l'analyser, le fantôme glissait comme un +souffle et s'enfuyait insaisissable comme l'air. + +Tout à coup on frappa avec force; car le bruit du torrent, qui couvrait +tout, avait empêché d'entendre les premiers coups; et maintenant on les +réitérait avec impatience. Lady Lavinia tressaillit. + +«C'est Henry qui vient m'avertir, lui dit sir Lionel; mais, si +vous daignez m'accorder encore quelques instants, je vais lui dire +d'attendre. Obtiendrai-je cette grâce, Madame?» + +Lionel se préparait à l'implorer obstinément, lorsque Pepa entra d'un +air empressé. + +«Monsieur le comte de Morangy veut entrer à toute force, dit-elle en +portugais à sa maîtresse. Il est là ... il n'écoute rien.... + +--Ah! mon Dieu! s'écria ingénument Lavinia en anglais; il est si jaloux! +Que vais-je faire de vous, Lionel?» + +Lionel resta comme frappé de la foudre. + +«Faites-le entrer, dit vivement Lavinia à la négresse. Et vous, dit-elle +à sir Lionel, passez sur ce balcon. Il fait un temps magnifique; vous +pouvez bien attendre là cinq minutes pour me rendre service.» + +Et elle le poussa vivement sur le balcon. Puis elle fit retomber le +rideau de basin, et, s'adressant au comte qui entrait: + +«Que signifie le bruit que vous faites? lui dit-elle avec aisance. C'est +une véritable invasion. + +--Ah! pardonnez-moi, Madame! s'écria le comte de Morangy; j'implore ma +grâce à deux genoux. Vous voyant sortir brusquement du bal avec Pepa, +j'ai cru que vous étiez malade. Ces jours derniers vous avez été +indisposée; j'ai été si effrayé! Mon Dieu! pardonnez-moi, Lavinia, je +suis un étourdi, un fou ... mais, je vous aime tant, que je ne sais plus +ce que je fais....» + +Pendant que le comte parlait, Lionel, à peine revenu de sa surprise, +s'abandonnait à un violent accès de colère. + +«Impertinente femme! pensait-il, qui ose bien me prier d'assister à un +tête-à-tête avec son amant! Ah! si c'est une vengeance préméditée, si +c'est une insulte volontaire, qu'on prenne garde à moi! Mais quelle +folie! si je montrais du dépit, ce serait la faire triompher.... +Voyons! assistons à la scène d'amour avec le sang-froid d'un vrai +philosophe....» + +Il se pencha vers l'embrasure de la fenêtre, et se hasarda à élargir +avec le bout de sa cravache la fente que laissaient les deux rideaux en +se joignant. Il put ainsi voir et entendre. + +Le comte de Morangy était un des plus beaux hommes de France, blond, +grand, d'une figure plus imposante qu'expressive, parfaitement frisé, +dandy des pieds jusqu'à la tête. Le son de sa voix était doux et +velouté. Il grasseyait un peu en parlant; il avait l'oeil grand, mais +sans éclat; la bouche fine et moqueuse, la main blanche comme une femme, +et le pied chaussé dans une perfection indicible. Aux yeux de sir +Lionel, c'était le rival le plus redoutable qu'il fût possible d'avoir à +combattre; c'était un adversaire digne de lui, depuis le favori jusqu'à +l'orteil. + +Le comte parlait français, et Lavinia répondait dans cette langue, +qu'elle possédait aussi bien que l'anglais. Encore un talent nouveau +de Lavinia! Elle écoutait les fadeurs du beau _talon rouge_ avec +une complaisance singulière. Le comte hasarda deux ou trois phrases +passionnées, qui parurent à Lionel s'écarter un peu des règles du bon +goût et de la convenance dramatique. Lavinia ne se fâcha point; il n'y +eut même presque pas de raillerie dans ses sourires. Elle pressait le +comte de retourner au bal le premier, lui disant qu'il n'était pas +convenable qu'elle y rentrât avec lui. Mais il s'obstinait à vouloir +la conduire jusqu'à la porte, en jurant qu'il n'entrerait qu'un quart +d'heure après. Tout en parlant, il s'emparait des mains de lady Blake, +qui les lui abandonnait avec une insouciance paresseuse et agaçante. + +La patience échappait à sir Lionel. + +«Je suis bien sot, se dit-il enfin, d'assister patiemment à cette +mystification, quand je puis sortir....» + +Il marcha jusqu'au bout du balcon. Mais le balcon était fermé, et +au-dessous s'étendait une corniche de rochers qui ne ressemblait pas +trop à un sentier. Néanmoins Lionel se hasarda courageusement à enjamber +la balustrade et à faire quelques pas sur cette corniche; mais il fut +bientôt forcé de s'arrêter: la corniche s'interrompait brusquement à +l'endroit de la cataracte, et un chamois eût hésité à faire un pas de +plus. La lune, montant sur le ciel, montra en cet instant à Lionel la +profondeur de l'abîme, dont quelques pouces de roc le séparaient. Il fut +obligé de fermer les yeux pour résister au vertige qui s'emparait de lui +et de regagner avec peine le balcon. Quand il eut réussi à repasser +la balustrade, et qu'il vit enfin ce frêle rempart entre lui et le +précipice, il se crut le plus heureux des hommes, dût-il payer l'asile +qu'il atteignait au prix du triomphe de son rival. Il fallut donc se +résigner à entendre les tirades sentimentales du comte de Morangy. + +«Madame, disait-il, c'est trop longtemps feindre avec moi. Il est +impossible que vous ne sachiez pas combien je vous aime, et je vous +trouve cruelle de me traiter comme s'il s'agissait d'une de ces +fantaisies qui naissent et meurent dans un jour. L'amour que j'ai pour +vous est un sentiment de toute la vie; et si vous n'acceptez le voeu que +je fais de vous consacrer la mienne, vous verrez, Madame, qu'un homme +du monde peut perdre tout respect des convenances et se soustraire à +l'empire de la froide raison. Oh! ne me réduisez pas au désespoir, ou +craigne-en les effets. + +--Vous voulez donc que je m'explique décidément? répondit Lavinia. Eh +bien! je vais le faire. Savez-vous mon histoire, Monsieur? + +--Oui, Madame, je sais tout; je sais qu'un misérable, que je regarde +comme le dernier des hommes, vous a indignement trompée et délaissée. La +compassion que votre infortune m'inspire ajoute à mon enthousiasme. Il +n'y a que les grandes âmes qui soient condamnées à être victimes des +hommes et de l'opinion. + +--Eh bien! Monsieur reprit Lavinia, sachez que j'ai su profiter des +rudes leçons de ma destinée; sachez qu'aujourd'hui je suis en garde +contre mon propre coeur et contre celui d'autrui. Je sais qu'il n'est +pas toujours au pouvoir de l'homme de tenir ses serments, et qu'il +abuse aussitôt qu'il obtient. D'après cela, Monsieur, n'espérez pas +me fléchir. Si vous parlez sérieusement, voici ma réponse: «Je suis +invulnérable. Cette femme tant décriée pour l'erreur de sa jeunesse est +entourée désormais d'un rempart plus solide que la vertu, la méfiance.» + +--Ah! c'est que vous ne m'entendez pas, Madame, s'écria le comte en se +jetant à ses genoux. Que je sois maudit si j'ai jamais eu la pensée de +m'autoriser de vos malheurs pour espérer des sacrifices que votre fierté +condamne.... + +--Êtes-vous bien sûr, en effet, de ne l'avoir eue jamais? dit Lavinia +avec son triste sourire. + +--Eh bien, je serai franc, dit M. de Morangy avec un accent de vérité où +la _manière_ du grand seigneur disparut entièrement. Peut-être l'ai-je +eue avant de vous connaître, cette pensée que je repousse maintenant +avec remords. Devant vous la feinte est impossible, Lavinia: vous +subjuguez la volonté, vous anéantiriez la ruse, vous commandez le +vénération. Oh! depuis que je sais ce que vous êtes, je jure que mon +adoration a été digne de vous. Écoutez-moi, Madame, et laissez-moi à vos +pieds attendre l'arrêt de ma vie. C'est par d'indissolubles serments que +je veux vous dévouer tout mon avenir. C'est un nom honorable, j'ose le +croire, et une brillante fortune, dont je ne suis pas vain, vous le +savez, que je viens mettre à vos pieds, en même temps qu'une âme qui +vous adore, un coeur qui ne bat que pour vous. + +--C'est donc réellement un mariage que vous me proposez? dit lady +Lavinia sans témoigner au comte une surprise injurieuse. Eh bien, +Monsieur, je vous remercie de cette marque d'estime et d'attachement.» + +Et elle lui tendit la main avec cordialité. + +«Dieu de bonté! elle accepte! s'écria le comte en couvrant cette main de +baisers. + +--Non pas, Monsieur, dit Lavinia; je vous demande le temps de la +réflexion. + +--Hélas! mais puis-je espérer? + +--Je ne sais pas; mais comptez sur ma reconnaissance. Adieu. Retournez +au bal; je l'exige. J'y serai dans un instant.» + +Le comte baisa le bord de son écharpe avec passion et sortit. Aussitôt +qu'il eut refermé la porte, Lionel écarta tout à fait le rideau, +s'apprêtant à recevoir de lady Blake l'autorisation de rentrer. Mais +lady Blake était assise sur le sofa, le dos tourné à la fenêtre. Lionel +vit sa figure se refléter dans la glace placée vis-à-vis d'eux. Ses yeux +étaient fixés sur le parquet, son attitude morne et pensive. Plongée +dans une profonde méditation, elle avait complètement oublié Lionel, +et l'exclamation de surprise qui lui échappa lorsque celui-ci sauta au +milieu de la chambre fut l'aveu ingénu de cette cruelle distraction. + +Il était pâle de dépit; mais il se contint. + +«Vous conviendrez, lui dit-il, que j'ai respecté vos nouvelles +affections, Madame. Il m'a fallu un profond désintéressement pour +m'entendre insulter à dessein peut-être..... et pour rester impassible +dans ma cachette. + +--A dessein? répéta Lavinia en le fixant d'un air sévère. Qu'osez-vous +penser de moi, Monsieur? Si ce sont là vos idées, sortez! + +--Non, non, ce ne sont pas là mes idées, dit Lionel en marchant vers +elle et en lui prenant le bras avec agitation. Ne faites pas attention +à ce que je dis. Je suis fort troublé... C'est qu'aussi vous avez bien +compté sur ma raison en me faisant assister à une semblable scène. + +--Sur votre raison, Lionel! Je ne comprends pas ce mot. Vous voulez dire +que j'ai compté sur votre indifférence? + +--Raillez-moi tant que vous voudrez, soyez cruelle, foulez-moi aux +pieds! vous en avez le droit... Mais je suis bien malheureux!...» + +Il était fortement ému. Lavinia crut ou feignit de croire qu'il jouait +la comédie. + +«Finissons-en, lui dit-elle en se levant. Vous auriez dû faire votre +profit de ce que vous m'avez entendue répondre au comte de Morangy; +et pourtant l'amour de cet homme ne m'offense pas... Adieu, Lionel. +Quittons-nous pour toujours, mais quittons-nous sans amertume. Voici +votre portrait et vos lettres... Allons, laissez ma main, il faut que je +retourne au bal. + +--Il faut que vous retourniez danser avec M. de Morangy, n'est-ce pas? +dit Lionel en jetant son portrait avec colère et en le broyant de son +talon. + +--Écoutez donc, dit Lavinia un peu pâle, mais calme, le comte de Morangy +m'offre un rang et une haute réhabilitation dans le monde. L'alliance +d'un vieux lord ne m'a jamais bien lavée de la tache cruelle qui couvre +une femme délaissée. On sait qu'un vieillard reçoit toujours plus qu'il +ne donne. Mais un homme jeune, riche, noble, envié, aimé des femmes... +c'est différent! Cela mérite qu'on y pense, Lionel; et je suis bien +aise d'avoir jusqu'ici ménagé le comte. Je devinais depuis longtemps la +loyauté de ses intentions. + +--O femmes! la vanité ne meurt point en vous!» s'écria Lionel avec dépit +lorsqu'elle fut partie. + +Il alla rejoindre Henry à l'hôtellerie. Celui-ci l'attendait avec +impatience. + +«Damnation sur vous, Lionel! s'écria-t-il. Il y a une grande heure que +je vous attends sur mes étriers. Comment! deux heures pour une semblable +entrevue! Allons, en route! vous me raconterez cela chemin faisant. + +--Bonsoir, Henry. Allez-vous-en dire à miss Margaret que le traversin +qui est couché à ma place dans mon lit est au plus mal. Moi, je reste. + +--Cieux et terre! qu'entends-je! s'écria Henry; vous ne voulez point +aller à Luchon? + +--J'irai une autre fois; je reste ici maintenant. + +--Mais c'est impossible! Vous rêvez. Vous n'êtes point réconcilié avec +lady Blake? + +--Non pas, que je sache; tant s'en faut! Mais je suis fatigué, j'ai le +spleen, j'ai une courbature. Je reste.» + +Henry tombait des nues. Il épuisa toute son éloquence pour entraîner +Lionel; mais ne pouvant y réussir, il descendit de cheval, et jetant la +bride au palefrenier: + +«Eh bien, s'il en est ainsi, je reste aussi, s'écria-t-il. La chose me +paraît si plaisante que j'en veux être témoin jusqu'au bout. Au diable +les amours de Bagnères et les projets de grande route! Mon digne ami sir +Lionel Bridgemont me donne la comédie; je serai le spectateur assidu et +palpitant de son drame.» + +Lionel eût donné tout au monde pour se débarrasser de ce surveillant +étourdi et goguenard; mais cela fut impossible. + +«Puisque vous êtes déterminé à me suivre, lui dit-il, je vous préviens +que je vais au bal. + +--Au bal? soit. La danse est un excellent remède pour le spleen et les +courbatures.» + +Lavinia dansait avec M. de Morangy. Lionel ne l'avait jamais vue danser. +Lorsqu'elle était venue en Angleterre, elle ne connaissait que le +boléro, et elle ne s'était jamais permis de le danser sous le +ciel austère de la Grande-Bretagne. Depuis, elle avait appris nos +contredanses, et elle y portait la grâce voluptueuse des Espagnoles +jointe à je ne sais quel reflet de pruderie anglaise qui en modérait +l'essor. On montait sur les banquettes pour la voir danser. Le comte de +Morangy était triomphant. Lionel était perdu dans la foule. + +Il y a tant de vanité dans le coeur de l'homme! Lionel souffrait +amèrement de voir celle qui fut longtemps dominée et emprisonnée dans +son amour, celle qui jadis n'était qu'à lui, et que le monde n'eût osé +venir réclamer dans ses bras, libre et fière maintenant, environnée +d'hommages et trouvant dans chaque regard une vengeance ou une +réparation du passé. Lorsqu'elle retourna à sa place, au moment où le +comte avait une distraction, Lionel se glissa adroitement auprès d'elle +et ramassa son éventail qu'elle venait de laisser tomber. Lavinia ne +s'attendait point à le trouver là. Un faible cri lui échappa, et son +teint pâlit sensiblement. + +«Ah! mon Dieu! lui dit-elle, je vous croyais sur la route de Bagnères. + +--Ne craignez rien, Madame, lui dit-il à voix basse; je ne vous +compromettrai point auprès du comte de Morangy.» + +Cependant il n'y put tenir longtemps, et bientôt il revint l'inviter à +danser. + +Elle accepta. + +«Ne faudra-t-il pas aussi que j'en demande la permission à M. le comte +de Morangy?» lui dit-il. + +Le bal dura jusqu'au jour. Lady Lavinia était sûre de faire durer un bal +tant qu'elle y resterait. A la faveur du désordre qui se glisse peu à +peu dans une fête à mesure que la nuit s'avance, Lionel put lui parler +souvent. Cette nuit acheva de lui faire tourner la tête. Enivré par les +charmes de lady Blake, excité par la rivalité du comte, irrité par les +hommages de la foule qui à chaque instant se jetait entre elle et lui, +il s'acharna de tout son pouvoir à réveiller cette passion éteinte, et +l'amour-propre lui fit sentir si vivement son aiguillon qu'il sortit du +bal dans un état de délire inconcevable. + +Il essaya en vain de dormir. Henry, qui avait fait la cour à toutes les +femmes et dansé toutes les contredanses, ronfla de toute sa tête. Dès +qu'il fut éveillé: + +«Eh bien, Lionel, dit-il en se frottant les yeux, vive Dieu! mon ami, +c'est une histoire piquante que votre réconciliation avec ma cousine; +car n'espérez pas me tromper, je sais à présent le secret. Quand nous +sommes entrés au bal, Lavinia était triste et dansait d'un air distrait; +dès qu'elle vous a vu, son oeil s'est animé, son front s'est éclairci. +Elle était rayonnante à la valse quand vous l'enleviez comme une plume +à travers la foule. Heureux Lionel! à Luchon une belle fiancée et une +belle dot, à Saint-Sauveur une belle maîtresse et un grand triomphe! + +--Laissez-moi tranquille avec vos balivernes!» dit Lionel avec humeur. + +Henry était habillé le premier. Il sortit pour voir ce qui se passait, +et revint bientôt en faisant son vacarme accoutumé sur l'escalier. + +«Hélas! Henry, lui dit son ami, ne perdrez-vous point cette voix +haletante et ce geste effaré? On dirait toujours que vous venez de +lancer le lièvre et que vous prenez les gens à qui vous parlez pour des +limiers découplés. + +--A cheval! à cheval! cria Henry, Lady Lavinia Blake est à cheval: elle +part pour Gèdres avec dix autres jeunes folles et je ne sais combien +de godelureaux, le comte de Morangy en tête... ce qui ne veut pas dire +qu'elle n'ait que le comte de Morangy en tête: entendons-nous! + +--Silence, _clown!_ s'écria Lionel. A cheval en effet, et partons!» + +La cavalcade avait pris de l'avance sur eux. La route de Gèdres est un +sentier escarpé, une sorte d'escalier taillé dans le roc, côtoyant +le précipice, offrant mille difficultés aux chevaux, mille dangers +très-réels aux voyageurs. Lionel lança son cheval au grand galop. Henry +crut qu'il était fou; mais, pensant qu'il y allait de son honneur de ne +pas rester en arrière, il s'élança sur ses traces. Leur arrivée fut un +incident fantastique pour la caravane. Lavinia frémissait à la vue de +ces deux écervelés courant ainsi sur le revers d'un abîme effroyable. +Quand elle reconnut Lionel et son cousin, elle devint pâle et faillit +tomber de cheval. Le comte de Morangy s'en aperçut et ne la quitta plus +du regard. Il était jaloux. + +C'était un aiguillon de plus pour Lionel. Tout le long de la journée il +disputa le moindre regard de Lavinia avec obstination. La difficulté de +lui parler, l'agitation de la course, les émotions que faisait naître le +sublime spectacle des lieux qu'ils parcouraient, la résistance adroite +et toujours aimable de lady Blake, son habileté à guider son cheval, son +courage, sa grâce, l'expression toujours poétique et toujours naturelle +de ses sensations, tout acheva d'exalter sir Lionel. Ce fut une journée +bien fatigante pour cette pauvre femme obsédée de deux amants entre +lesquels elle voulait tenir la balance égale: aussi accueillait-elle +avec reconnaissance son joyeux cousin et ses grosses folies lorsqu'il +venait caracoler entre elle et ses adorateurs. + +A l'entrée de la nuit le ciel se couvrit de nuages. Un orage sérieux +s'annonçait. La cavalcade doubla le pas; mais elle était encore à plus +d'une lieue de Saint-Sauveur lorsque la tempête éclata. L'obscurité +devint complète: les chevaux s'effrayèrent, celui du comte de Morangy +l'emporta au loin. La petite troupe se débanda, et il fallut tous les +efforts des guides qui l'escortaient à pied pour empêcher que des +accidents sérieux ne vinssent terminer tristement un jour si gaiement +commencé. + +Lionel, perdu dans d'affreuses ténèbres, forcé de marcher le long du +rocher en tirant son cheval par la bride, de peur de se jeter avec lui +dans le précipice, était dominé par une inquiétude bien plus vive. Il +avait perdu Lavinia malgré tous ses efforts, et il la cherchait avec +anxiété depuis un quart d'heure, lorsqu'un éclair lui montra une femme +assise sur un rocher un peu au-dessus du chemin. Il s'arrêta, prêta +l'oreille et reconnut la voix de lady Blake; mais un homme était avec +elle: ce ne pouvait être que M. de Morangy. Lionel le maudit dans son +âme; et, résolu au moins à troubler le bonheur de ce rival, il se +dirigea comme il put vers le couple. + +Quelle fut sa joie en reconnaissant Henry auprès de sa cousine! +Celui-ci, en bon et insouciant compagnon, lui céda la place, et +s'éloigna même pour garder les chevaux. + +Rien n'est si solennel et si beau que le bruit de l'orage dans les +montagnes. La grande voix du tonnerre, en roulant sur des abîmes, se +répète et retentit dans leur profondeur; le vent, qui fouette les +longues forêts de sapins et les colle sur le roc perpendiculaire comme +un vêtement sur des flancs humains, s'engouffre aussi dans les gorges +et y jette de grandes plaintes aiguës et traînantes comme des sanglots. +Lavinia, recueillie dans la contemplation de cet imposant spectacle, +écoutait les mille bruits de la montagne ébranlée, en attendant qu'un +nouvel éclair jetât sa lumière bleue sur le paysage. Elle tressaillit +lorsqu'il vint lui montrer sir Lionel assis près d'elle à la place +qu'occupait son cousin un instant auparavant. Lionel pensa qu'elle était +effrayée par l'orage, et il prit sa main pour la rassurer. Un autre +éclair lui montra Lavinia un coude appuyé sur un genou et le menton +enfoncé dans sa main, regardant d'un air d'enthousiasme la grande +scène des éléments bouleversés. «Oh! mon Dieu! que cela est beau! lui +dit-elle, que cette clarté bleue est vive et douce à la fois! Avez-vous +vu ces déchiquetures du rocher rayonner comme des saphirs, et ce +lointain livide où les cimes des glaciers se levaient comme de grands +spectres dans leurs linceuls? Avez-vous remarqué aussi que, dans le +brusque passage des ténèbres à la lumière et de la lumière aux ténèbres, +tout semblait se mouvoir, s'agiter comme si ces monts s'ébranlaient pour +s'écrouler? + +--Je ne vois rien ici que vous, Lavinia, lui dit-il avec force; je +n'entends de voix que la vôtre, je ne respire d'air que votre souffle, +je n'ai d'émotion qu'à vous sentir près de moi. Savez-vous bien que +je vous aime éperdument? Oui, vous le savez; vous l'avez bien vu +aujourd'hui, et peut-être vous l'avez voulu. Eh bien! triomphez s'il en +est ainsi. Je suis à vos pieds, je vous demande le pardon et l'oubli du +passé, le front dans la poussière; je vous demande l'avenir, oh! je vous +le demande avec passion, et il faudra bien me l'accorder, Lavinia; car +je vous veux fortement, et j'ai des droits sur vous... + +--Des droits? répondit-elle eu lui retirant sa main. + +--N'est-ce donc pas un droit, un affreux droit, que le mal que je t'ai +fait, Lavinia? Et si tu me l'as laissé prendre pour briser la vie, +peux-tu me l'ôter aujourd'hui que je veux la relever et réparer mes +crimes?» + +On sait tout ce qu'un homme peut dire en pareil cas. Lionel fut plus +éloquent que je ne saurais l'être à sa place. Il se monta singulièrement +la tête; et, désespérant de vaincre autrement la résistance de lady +Blake, voyant bien d'ailleurs qu'en restant au-dessous des soumissions +de son rival il lui faisait un avantage trop réel, il s'éleva au même +dévouement: il offrit son nom et sa fortune à lady Lavinia. + +«Y songez-vous! lui dit-elle avec émotion. Vous renonceriez à miss Ellis +lorsqu'elle vous est promise, lorsque votre mariage est arrêté! + +--Je le ferai, répondit-il. Je ferai une action que le monde trouvera +insolente et coupable. Il faudra peut-être la laver dans mon sang; mais +je suis prêt à tout pour vous obtenir: car le plus grand crime de ma +vie, c'est de vous avoir méconnue, et mon premier devoir, c'est de +revenir à vous. Oh! parlez, Lavinia, rendez-moi le bonheur que j'ai +perdu en vous perdant. Aujourd'hui je saurai l'apprécier et le +conserver, car moi aussi j'ai changé: je ne suis plus cet homme +ambitieux et inquiet qu'un avenir inconnu torturait de ses menteuses +promesses. Je sais la vie aujourd'hui, je sais ce que vaut le monde et +son faux éclat. Je sais que pas un de mes triomphes n'a valu un seul de +vos regards, et la chimère du bonheur que j'ai poursuivie m'a toujours +fui jusqu'au jour où elle me ramène à vous. Oh! Lavinia, reviens à moi +aussi! Qui t'aimera comme moi? qui verra comme moi ce qu'il y a de +grandeur, de patience et de miséricorde dans ton âme?» + +Lavinia gardait le silence, mais son coeur battait avec une violence +dont s'apercevait Lionel. Sa main tremblait dans la sienne, et elle ne +cherchait pas à la retirer, non plus qu'une tresse de ses cheveux que le +vent avait détachée et que Lionel couvrait de baisers. Ils ne sentaient +pas la pluie qui tombait en gouttes larges et rares. Le vent avait +diminué, le ciel s'éclaircissait un peu, et le comte de Morangy venait +à eux aussi vite que pouvait le lui permettre son cheval déferré et +boiteux, qui avait failli le tuer en tombant contre un rocher. + +Lavinia l'aperçut enfin et s'arracha brusquement aux transports de +Lionel. Celui-ci furieux de ce contre-temps, mais plein d'espérance et +d'amour, l'aida à se remettre à cheval, et l'accompagna jusqu'à la porte +de sa maison. Là elle lui dit en baissant la voix: «Lionel, vous m'avez +fait des offres dont je sens tout le prix. Je n'y peux répondre sans y +avoir mûrement réfléchi... + +--O Dieu! c'est la même réponse qu'à M. de Morangy! + +--Non, non, ce n'est pas la même chose, répondit-elle d'une voix +altérée. Mais votre présence ici peut faire naître bien des bruits +ridicules. Si vous m'aimez vraiment, Lionel, vous allez me jurer de +m'obéir. + +--Je le jure par Dieu et par vous. + +--Eh bien! partez sur-le-champ, et retournez à Bagnères; je vous jure à +mon tour que dans quarante heures vous aurez ma réponse. + +--Mais que deviendrai-je, grand Dieu! pendant ce siècle d'attente? + +--Vous espérerez, lui dit Lavinia en refermant précipitamment la porte +sur elle, comme si elle eût craint d'en dire trop.» + +Lionel espéra en effet. Il avait pour motifs une parole de Lavinia et +tous les arguments de son amour-propre. + +«Vous avez tort d'abandonner la partie, lui disait Henry en chemin; +Lavinia commençait à s'attendrir. Sur ma parole, je ne vous reconnais +pas là, Lionel. Quand ce n'eût été que pour ne pas laisser Morangy +maître du champ de bataille... Allons! vous êtes plus amoureux de miss +Ellis que je ne pensais.» + +Lionel était trop préoccupé pour l'écouter. Il passa le temps que +Lavinia lui avait fixé enfermé dans sa chambre, où il se fit passer +pour malade, et ne daigna pas désabuser sir Henry, qui se perdait en +commentaires sur sa conduite. Enfin, la lettre arriva; la voici: + +«_Ni l'un ni l'autre_ Quand vous recevrez cette lettre, quand M. de +Morangy, que j'ai envoyé à Tarbes recevra ma réponse, je serai loin de +vous deux; je serai partie, partie à tout jamais, perdue sans retour +pour vous et pour lui. + +«Vous m'offrez un nom, un rang, une fortune; vous croyez qu'un grand +éclat dans le monde est une grande séduction pour une femme. Oh! non, +pas pour celle qui le connaît et le méprise comme je le fais. Mais +pourtant ne croyez pas, Lionel, que je dédaigne l'offre que vous m'avez +faite de sacrifier un mariage brillant et de vous enchaîner à moi pour +toujours. + +«Vous avez compris ce qu'il y a de cruel pour l'amour-propre d'une femme +à être abandonnée, ce qu'il y a de glorieux à ramener à ses pieds un +infidèle, et vous avez voulu me dédommager par ce triomphe de tout ce +que j'ai souffert; aussi je vous rends toute mon estime, et je vous +pardonnerais le passé si cela n'était pas fait depuis longtemps. + +«Mais sachez, Lionel, qu'il n'est pas en votre pouvoir de réparer ce +mal. Non, cela n'est au pouvoir d'aucun homme. Le coup que j'ai reçu est +mortel: il a tué pour jamais en moi la puissance d'aimer; il a éteint +le flambeau des illusions, et la vie m'apparaît sous son jour terne et +misérable. + +«Eh bien, je ne me plains pas de ma destinée; cela devait arriver tôt ou +tard. Nous vivons tous pour vieillir et pour voir les déceptions envahir +chacune de nos joies. J'ai été désabusée un peu jeune, il est vrai, +et le besoin d'aimer a longtemps survécu à la faculté de croire. J'ai +longtemps, j'ai souvent lutté contre ma jeunesse comme contre un ennemi +acharné; j'ai toujours réussi à la vaincre. + +«Et croyez-vous que cette dernière lutte contre vous, cette résistance +aux promesses que vous me faites ne soit pas bien cruelle et bien +difficile? Je peux le dire à présent que la fuite me met à l'abri du +danger de succomber: je vous aime encore, je le sens; l'empreinte du +premier objet qu'on a aimé ne s'efface jamais entièrement; elle semble +évanouie; on s'endort dans l'oubli des maux qu'on a soufferts; mais +que l'image du passé se lève, que l'ancienne idole reparaisse, et nous +sommes encore prêts à plier le genou devant elle. Oh! fuyez! fuyez, +fantôme et mensonge! vous n'êtes qu'une ombre, et si je me hasardais +à vous suivre, vous me conduiriez encore parmi les écueils pour m'y +laisser mourante et brisée. Fuyez! je ne crois plus en vous. Je sais que +vous ne disposez pas de l'avenir, et que si votre bouche est sincère +aujourd'hui, la fragilité de votre coeur vous forcera de mentir demain. + +«Et pourquoi vous accuserais-je d'être ainsi? ne sommes-nous pas tous +faibles et mobiles? Moi-même n'étais-je pas calme et froide quand je +vous ai abordé hier? N'étais-je pas convaincue que je ne pouvais pas +vous aimer? N'avais-je pas encouragé les prétentions du comte de +Morangy? Et pourtant le soir, quand vous étiez assis près de moi sur ce +rocher, quand vous me parliez d'une voix si passionnée au milieu du vent +et de l'orage, n'ai-je pas senti mon âme se fondre et s'amollir? Oh! +quand j'y songe, c'était votre voix des temps passés, c'était votre +passion des anciens jours, c'était vous, c'était mon premier amour, +c'était ma jeunesse que je retrouvais tout à la fois! + +«Et puis à présent que je suis de sang-froid, je me sens triste jusqu'à +la mort; car je m'éveille et me souviens d'avoir fait un beau rêve au +milieu d'une triste vie. + +«Adieu, Lionel. En supposant que votre désir de m'épouser se fût soutenu +jusqu'au moment de se réaliser (et à l'heure qu'il est, peut-être, vous +sentez déjà que je puis avoir raison de vous refuser), vous eussiez été +malheureux sous l'étreinte d'un lien pareil; vous auriez vu le monde, +toujours ingrat et avare de louanges devant nos bonnes actions, +considérer la vôtre comme l'accomplissement d'un devoir, et vous refuser +le triomphe que vous en attendiez peut-être. Puis vous auriez perdu le +contentement de vous-même en n'obtenant pas l'admiration sur laquelle +vous comptiez. Qui sait! j'aurais peut-être moi-même oublié trop vite ce +qu'il y avait de beau dans votre retour, et accepté votre amour nouveau +comme une réparation due à votre honneur. Oh! ne gâtons pas cette heure +d'élan et de confiance que nous avons goûtée ce soir; gardons-en le +souvenir, mais ne cherchons pas à la retrouver. + +«N'ayez aucune crainte d'amour-propre en ce qui concerne le comte de +Morangy; je ne l'ai jamais aimé. Il est un des mille impuissants qui +n'ont pu (moi aidant, hélas!) faire palpiter mon coeur éteint. Je ne +voudrais pas même de lui pour époux. Un homme de son rang vend toujours +trop cher la protection qu'il accorde en la faisant sentir. Et puis +je hais le mariage, je hais tous les hommes, je hais les engagements +éternels, les promesses, les projets, l'avenir arrangé à l'avance par +des contrats et des marchés dont le destin se rit toujours. Je n'aime +plus que les voyages, la rêverie, la solitude, le bruit du monde, pour +le traverser et en rire, puis la poésie pour supporter le passé, et Dieu +pour espérer l'avenir.» + +Sir Lionel Bridgemont éprouva d'abord une grande mortification +d'amour-propre; car il faut le dire pour consoler le lecteur qui +s'intéresserait trop à lui depuis quarante heures il avait fait bien des +réflexions. D'abord il songea à monter à cheval, à suivre lady Blake, +à vaincre sa résistance, à triompher de sa froide raison. Et puis il +songea qu'elle pourrait bien persister dans son refus, et que pendant ce +temps miss Ellis pourrait bien s'offenser de sa conduite et repousser +son alliance... Il resta. + +«Allons, lui dit Henry le lendemain en le voyant baiser la main de miss +Margaret, qui lui accordait cette marque de pardon après une querelle +assez vive sur son absence, l'année prochaine nous siégerons au +parlement.» + + + +FIN DE LAVINIA. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Lavinia, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LAVINIA *** + +***** This file should be named 13016-8.txt or 13016-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/0/1/13016/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13016-8.zip b/old/13016-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8614ab8 --- /dev/null +++ b/old/13016-8.zip diff --git a/old/13016-h.zip b/old/13016-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..36e3fbe --- /dev/null +++ b/old/13016-h.zip diff --git a/old/13016-h/13016-h.htm b/old/13016-h/13016-h.htm new file mode 100644 index 0000000..cc1f872 --- /dev/null +++ b/old/13016-h/13016-h.htm @@ -0,0 +1,2233 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Lavinia</title> + <meta name="author" content="George Sand"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 20%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.gauche {float: left} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + + +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Lavinia, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Lavinia + +Author: George Sand + +Release Date: July 24, 2004 [EBook #13016] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LAVINIA *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +</pre> + + +<div align="center"> +<img src="images/ill3-1.png" alt=""> +</div> + +<h1>LAVINIA.</h1> + +<h2>AN OLD TALE</h2> + +<h4>BILLET.</h4> + +<p>«Puisque vous allez vous marier, Lionel, ne serait-il +pas convenable de nous rendre mutuellement nos lettres +et nos portraits? Cela est facile, puisque le hasard nous +rapproche, et qu'après dix ans écoulés sous des cieux +différents nous voilà aujourd'hui à quelques lieues l'un +de l'autre. Vous venez, m'a-t-on dit, quelquefois à Saint-Sauveur; +moi, j'y passe huit jours seulement. J'espère +donc que vous y serez dans le courant de la semaine avec +le paquet que je réclame. J'occupe la maison Estabanette, +au bas de la chute d'eau. Vous pourrez y envoyer la personne +destinée à ce message; elle vous reportera un paquet +semblable, que je tiens tout prêt pour vous être remis en +échange.»</p> + +<h4>RÉPONSE.</h4> + +<p>«Madame,</p> + +<p>«Le paquet que vous m'ordonnez de vous envoyer est +ici cacheté, et portant votre suscription. Je dois être reconnaissant +sans doute de voir que vous n'avez pas douté +qu'il ne fût entre mes mains au jour et au lieu où il vous +plairait de le réclamer.</p> + +<p>«Mais il faut donc, Madame, que j'aille moi-même à +Saint-Sauveur le porter, pour le confier ensuite aux mains +d'une tierce personne qui vous le remettrait? Puisque +vous ne jugez point à propos de m'accorder le bonheur +de vous voir, n'est-il pas plus simple que je n'aille pas +au lieu que vous habitez m'exposer à l'émotion d'être si +près de vous? Ne vaut-il pas mieux que je confie le paquet +à un messager dont je suis sûr, pour qu'il le porte +de Bagnères à Saint-Sauveur? J'attends vos ordres à cet +égard; quels qu'ils soient, Madame, je m'y soumettrai +aveuglément.»</p> + +<h4>BILLET.</h4> + +<p>«Je savais, Lionel, que mes lettres étaient par hasard +entre vos mains dans ce moment, parce que Henry, mon +cousin, m'a dit vous avoir vu à Bagnères et tenir de vous +cette circonstance. Je suis bien aise que Henry, qui est +un peu menteur, comme tous les bavards, ne m'ait pas +trompée. Je vous ai prié d'apporter vous-même le paquet +à Saint-Sauveur, parce que de tels messages ne doivent +pas être légèrement exposés dans des montagnes infestées +de contrebandiers qui pillent tout ce qui leur tombe +sous la main. Comme je vous sais homme à défendre +vaillamment un dépôt, je ne puis pas être plus tranquille +qu'en vous rendant vous-même garant de celui qui m'intéresse. +Je ne vous ai point offert d'entrevue, parce que +j'ai craint de vous rendre encore plus désagréable la démarche +déjà pénible que je vous imposais. Mais puisque +vous semblez attacher à cette entrevue une idée de regret, +je vous dois et je vous accorde de tout mon coeur +ce faible dédommagement. En ce cas, comme je ne veux +pas vous faire sacrifier un temps précieux à m'attendre, +je vais vous fixer le jour, afin que vous ne me trouviez +point absente. Soyez donc à Saint-Sauveur le 15, à neuf +heures du soir. Vous irez m'attendre chez moi, et vous +me ferez avertir par ma négresse. Je rentrerai aussitôt. +Le paquet sera prêt.... Adieu.»</p> + +<br><br> + +<p>Sir Lionel fut désagréablement frappé de l'arrivée du +second billet. Elle le surprit au milieu d'un projet de +voyage à Luchon, pendant lequel la belle miss Ellis, sa +prétendue, comptait bien sur son escorte. Le voyage devait +être charmant. Aux eaux, les parties de plaisir réussissent +presque toujours, parce qu'elles se succèdent si +rapidement qu'on n'a pas le temps de les préparer; parce +que la vie marche brusque, vive et inattendue; parce +que l'arrivée continuelle de nouveaux compagnons donne +un caractère d'improvisation aux plus menus détails +d'une fête.</p> + +<p>Sir Lionel s'amusait donc aux eaux des Pyrénées, autant +qu'il est séant à un bon Anglais de s'amuser. Il était +en outre passablement amoureux de la riche stature et +de la confortable dot de miss Ellis; et sa désertion, au +moment d'une <i>cavalcade</i> si importante (mademoiselle +Ellis avait fait venir de Tarbes un fort beau navarin gris +pommelé, qu'elle se promettait de faire briller en tête de +la caravane), pouvait devenir funeste à ses projets de mariage. +Cependant la position de sir Lionel était embarrassante; +il était homme d'honneur et des plus délicats. Il +fut trouver son ami sir Henry pour lui faire part de ce +cas de conscience.</p> + +<p>Mais, pour forcer le jovial Henry à lui accorder une +attention sérieuse, il commença par le quereller.</p> + +<p>«Étourdi et bavard que vous êtes! s'écria-t-il en entrant; +c'était bien la peine d'aller dire à votre cousine +que ses lettres étaient entre mes mains! Vous n'avez jamais +été capable de retenir sur vos lèvres une parole dangereuse. +Vous êtes un ruisseau qui répand à mesure +qu'il reçoit; un de ces vases ouverts qui ornent les statues +des naïades et des fleuves; le flot qui les traverse +ne prend pas même le temps de s'y arrêter....</p> + +<p>—Fort bien, Lionel! s'écria le jeune homme; j'aime +à vous voir dans un accès de colère: cela vous rend +poétique. Dans ces moments-là vous êtes vous-même un +ruisseau, un fleuve de métaphores, un torrent d'éloquence, +un réservoir d'allégories....</p> + +<p>—Ah! il s'agit bien de rire! s'écria Lionel en colère; +nous n'allons plus à Luchon.</p> + +<p>—Nous n'y allons plus! Qui a dit cela?</p> + +<p>—Nous n'y allons plus, vous et moi; c'est moi qui +vous le dis.</p> + +<p>—Parlez pour vous tant qu'il vous plaira; pour moi, +je suis bien votre serviteur.</p> + +<p>—Moi, je n'y vais pas, et par conséquent ni vous non +plus. Henry, vous avez fait une faute, il faut que vous la +répariez. Vous m'avez suscité une horrible contrariété; +votre conscience vous ordonne de m'aider à la supporter. +Vous dînez avec moi à Saint-Sauveur.</p> + +<p>—Que le diable m'emporte si je le fais! s'écria Henry; +je suis amoureux fou depuis hier soir de la petite Bordelaise +dont je me suis tant moqué hier matin. Je veux aller +à Luchon, car elle y va: elle montera mon yorkshire, et +elle fera crever de jalousie votre grande aquitaine Margaret +Ellis.</p> + +<p>—Écoutez, Henry, dit Lionel d'un air grave; vous êtes +mon ami?</p> + +<p>—Sans doute; c'est connu. Il est inutile de nous attendrir +sur l'amitié dans ce moment-ci. Je prévois que ce +début solennel tend à m'imposer....</p> + +<p>—Écoutez-moi, vous dis-je, Henry; vous êtes mon +ami, vous vous applaudissez des événements heureux de +ma vie, et vous ne vous pardonneriez pas légèrement, +je suppose, de m'avoir causé un préjudice, un malheur +véritable?</p> + +<p>—Non, sur mon honneur! Mais de quoi est-il question?</p> + +<p>—Eh bien! Henry, vous faites manquer peut-être mon +mariage.</p> + +<p>—Allons donc! quelle folie! parce que j'ai dit à ma +cousine que vous aviez ses lettres, et qu'elle vous les réclame? +Quelle influence lady Lavinia peut-elle exercer +sur votre vie après dix ans d'oubli réciproque? Avez-vous +la fatuité de croire qu'elle ne soit pas consolée de votre +infidélité? Allons donc, Lionel! c'est par trop de remords! +le mal n'est pas si grand! il n'a pas été sans remède, +croyez-moi bien....»</p> + +<p>En parlant ainsi, Henry portait nonchalamment la main +à sa cravate et jetait un coup d'oeil au miroir; deux actes +qui, dans le langage consacré de la pantomime, sont faciles +à interpréter.</p> + +<p>Cette leçon de modestie, dans la bouche d'un homme +plus fat que lui, irrita sir Lionel.</p> + +<p>«Je ne me permettrai aucune réflexion sur le compte +de lady Lavinia, répondit-il en tâchant de concentrer son +amertume. Jamais un sentiment de vanité blessée ne me +fera essayer de noircir la réputation d'une femme, n'eussé-je +jamais eu d'amour pour elle.</p> + +<p>—C'est absolument le cas où je suis, reprit étourdiment +sir Henry; je ne l'ai jamais aimée, et je n'ai jamais +été jaloux de ceux qu'elle a pu mieux traiter que moi; +je n'ai d'ailleurs rien à dire de la vertu de ma glorieuse +cousine Lavinia; je n'ai jamais essayé sérieusement de +l'ébranler....</p> + +<p>—Vous lui avez fait cette grâce, Henry? Elle doit vous +en être bien reconnaissante!</p> + +<p>—Ah ça, Lionel! de quoi parlons-nous, et qu'êtes-vous +venu me dire? Vous sembliez hier fort peu religieux +envers le souvenir de vos premières amours; vous étiez +absolument prosterné devant la radieuse Ellis. Aujourd'hui, +où en êtes-vous, s'il vous plaît? Vous semblez +n'entendre pas raison sur le chapitre du passé, et puis +vous parlez d'aller à Saint-Sauveur au lieu d'aller à Luchon! +Voyons, qui aimez-vous ici? qui épousez-vous?</p> + +<p>—J'épouse miss Margaret, s'il plaît à Dieu et à vous.</p> + +<p>—A moi?</p> + +<p>—Oui, vous pouvez me sauver. D'abord, lisez le nouveau +billet que m'écrit votre cousine. Est-ce fait? Fort +bien. A présent, vous voyez, il faut que je me décide +entre Luchon et Saint-Sauveur, entre une femme à conquérir +et une femme à consoler.</p> + +<p>—Halte-là, impertinent! s'écria Henry; je vous ai dit +cent fois que ma cousine était fraîche comme les fleurs, +belle comme les anges, vive comme un oiseau, gaie, vermeille, +élégante, coquette: si cette femme-là est désolée, +je veux bien consentir à gémir toute ma vie sous le poids +d'une semblable douleur.</p> + +<p>—N'espérez pas me piquer, Henry; je suis heureux +d'entendre ce que vous me dites. Mais en ce cas, pourrez-vous +m'expliquer l'étrange fantaisie qui porte lady +Lavinia à m'imposer un rendez-vous?</p> + +<p>—O stupide compagnon! s'écria Henry; ne voyez-vous +pas que c'est votre faute? Lavinia ne désirait pas le +moins du monde cette entrevue: j'en suis bien sûr, moi; +car lorsque je lui parlai de vous, lorsque je lui demandai +si le coeur ne lui battait pas quelquefois, sur le chemin +de Saint-Sauveur à Bagnères, à l'approche d'un groupe +de cavaliers au nombre desquels vous pouviez être, elle +me répondit d'un air nonchalant: «Vraiment! peut-être +que mon coeur battrait si je venais à le rencontrer.» Et +le dernier mot de sa phrase fut délicieusement modulé +par un bâillement. Oui, ne mordez pas votre lèvre, Lionel, +un de ces jolis bâillements de femme tout petits, +tout frais, si harmonieux qu'ils semblent polis et caressants, +si longs et si traînants qu'ils expriment la plus +profonde apathie et la plus cordiale indifférence. Mais +vous, au lieu de profiter de cette bonne disposition, vous +ne pouvez pas résister à l'envie de faire des phrases. +Fidèle à l'éternel pathos des amants disgraciés, quoique +enchanté de l'être, vous affectez le ton élégiaque, le genre +lamentable; vous semblez pleurer l'impossibilité de la +voir, au lieu de lui dire naïvement que vous en étiez le +plus reconnaissant du monde....</p> + +<p>—De telles impertinences ne peuvent se commettre. +Comment aurais-je prévu qu'elle allait prendre au sérieux +quelques paroles oiseuses arrachées par la convenance +de la situation?</p> + +<p>—Oh! je connais Lavinia; c'est une malice de sa +façon!</p> + +<p>—Éternelle malice de femme! Mais, non; Lavinia +était la plus douce et la moins railleuse de toutes; je suis +sûr qu'elle n'a pas plus envie que moi de cette entrevue. +Tenez, mon cher Henry, sauvez-nous tous deux de ce +supplice; prenez le paquet, allez à Saint-Sauveur; chargez-vous +de tout arranger; faites-lui comprendre que je +ne dois pas....</p> + +<p>—Quitter miss Ellis à la veille de votre mariage, +n'est-ce pas? Voilà une bonne raison à donner à une +rivale! Impossible! mon cher; vous avez fait la folie, il +faut la boire. Quand on a la sottise de garder dix ans le +portrait et les lettres d'une femme, quand on a l'étourderie +de s'en vanter à un bavard comme moi, quand on +a la rage de faire de l'esprit et du sentiment à froid dans +une lettre de rupture, il faut en subir toutes les conséquences. +Vous n'avez rien à refuser à lady Lavinia tant +que ses lettres seront entre vos mains; et, quel que soit +le mode de communication qu'elle vous impose, vous lui +êtes soumis tant que vous n'aurez point accompli cette +solennelle démarche. Allons, Lionel, faites seller votre +poney, et partons; car je vous accompagne. J'ai quelques +torts dans tout ceci, et vous voyez que je ne ris plus +quand il s'agit de les réparer. Partons!»</p> + +<p>Lionel avait espéré que Henry trouverait un autre +moyen de le tirer d'embarras. Il restait consterné, immobile, +enchaîné à sa place par un sentiment secret de résistance +involontaire aux arrêts de la nécessité. Cependant +il finit par se lever, triste, résigné, et les bras croisés +sur sa poitrine. Sir Lionel était, en fait d'amour, un héros +accompli. Si son coeur avait été parjure à plus d'une passion, +jamais sa conduite extérieure ne s'était écartée du +code des <i>procédés</i>, jamais aucune femme n'avait eu à lui +reprocher une démarche contraire à cette condescendance +délicate et généreuse qui est le meilleur signe d'abandon +que puisse donner un homme bien élevé à une femme +irritée. C'est avec la conscience d'une exacte fidélité à ces +règles que le beau sir Lionel se pardonnait les douleurs +attachées à ses triomphes.</p> + +<p>«Voici un moyen! s'écria enfin Henry en se levant à +son tour. C'est la coterie de nos belles compatriotes qui +décide tout ici. Miss Ellis et sa soeur Anna sont les pouvoirs +les plus éminents du conseil d'amazones. Il faut +obtenir de Margaret que ce voyage, fixé à demain, soit +retardé d'un jour. Un jour ici, c'est beaucoup, je le sais; +mais enfin il faut l'obtenir, prétexter un empêchement +sérieux, et partir dès cette nuit pour Saint-Sauveur. Nous +y arriverons dans l'après-midi; nous nous reposerons +jusqu'au soir; à neuf heures, pendant le rendez-vous, je +ferai seller nos chevaux, et à dix heures (j'imagine qu'il +ne faut pas plus d'une heure pour échanger deux paquets +de lettres) nous remontons à cheval, nous courons toute +la nuit, nous arrivons ici avec le soleil levant, nous trouvons +la belle Margaret piaffant sur sa noble monture, ma +jolie petite madame Bernos caracolant sur mon yorkshire; +nous changeons de bottes et de chevaux; et, couverts +de poussière, exténués de fatigue, dévorés d'amour, +pâles, intéressants, nous suivons nos dulcinées par monts +et par vaux. Si l'on ne récompense pas tant de zèle, il +faut pendre toutes les femmes pour l'exemple. Allons, +es-tu prêt?»</p> + +<p>Pénétré de reconnaissance, Lionel se jeta dans les bras +de Henry. Au bout d'une heure celui-ci revint. «Partons, +lui dit-il, tout est arrangé; on retarde le départ pour Luchon +jusqu'au 16; mais ce n'a pas été sans peine. Miss +Ellis avait des soupçons. Elle sait que ma cousine est à +Saint-Sauveur, et elle a une aversion effroyable pour ma +cousine, car elle connaît les folies que tu as faites jadis +pour elle. Mais moi, j'ai habilement détourné tes soupçons; +j'ai dit que tu étais horriblement malade, et que +je venais de te forcer à te mettre au lit....</p> + +<p>—Allons, juste ciel! une nouvelle folie pour me +perdre!</p> + +<p>—Non, non, du tout! Dick va mettre un bonnet de +nuit à ton traversin; il va le coucher en long dans ton +lit, et commander trois pintes de tisane à la servante de +la maison. Surtout il va prendre la clef de cette chambre +dans sa poche, et s'installer devant la porte avec une +figure allongée et des yeux hagards; et puis il lui est +enjoint de ne laisser entrer personne et d'assommer quiconque +essaierait de forcer la consigne, fût-ce miss Margaret +elle-même. Hein! le voici déjà qui bassine ton lit. +Fort bien! il a une excellente figure; il veut se donner +l'air triste, il a l'air imbécile. Sortons par la porte qui +donne dans le ravin. Jack mènera nos chevaux au bout +du vallon, comme s'il allait les promener, et nous le rejoindrons +au pont de Lonnio. Allons, en route, et que le +dieu d'amour nous protège!»</p> + +<p>Ils parcoururent rapidement la distance qui sépare les +deux chaînes de montagne, et ne ralentirent leur course +que dans la gorge étroite et sombre qui s'étend de Pierrefitte +à Luz. C'est sans contredit une des parties les plus +austères et les plus caractérisées des Pyrénées. Tout y +prend un aspect formidable. Les monts se resserrent; le +Gave s'encaisse et gronde sourdement en passant sous les +arcades de rochers et de vigne sauvage; les flancs noirs +du rocher se couvrent de plantes grimpantes dont le vert +vigoureux passe à des teintes bleues sur les plans éloignés, +et à des tons grisâtres vers les sommets. L'eau du +torrent en reçoit des reflets tantôt d'un vert limpide, +tantôt d'un bleu mat et ardoisé, comme ou en voit sur les +eaux de la mer.</p> + +<p>De grands ponts de marbre d'une seule arche s'élancent +d'un flanc à l'autre de la montagne, au-dessus des +précipices. Rien n'est si imposant que la structure et la +situation de ces ponts jetés dans l'espace, et nageant dans +l'air blanc et humide qui semble tomber à regret dans le +ravin. La route passe d'un flanc à l'autre de la gorge +sept fois dans l'espace de quatre lieues. Lorsque nos +deux voyageurs franchirent le septième pont, ils aperçurent +au fond de la gorge, qui insensiblement s'élargissait +devant eux, la délicieuse vallée de Luz, inondée des +feux du soleil levant. La hauteur des montagnes qui +bordent la route ne permettait pas encore au rayon matinal +d'arriver jusqu'à eux. Le merle d'eau faisait entendre +son petit cri plaintif dans les herbes du torrent. +L'eau écumante et froide soulevait avec effort les voiles +de brouillard étendus sur elle. A peine, vers les hauteurs, +quelques lignes de lumières doraient les anfractuosités des +rochers et la chevelure pendante des clématites. Mais au +fond de ce sévère paysage, derrière ces grandes masses +noires, âpres et revêches comme les sites aimés de Salvator, +la belle vallée, baignée d'une rosée étincelante, +nageait dans la lumière et formait une nappe d'or dans +un cadre de marbre noir.</p> + +<p>«Que cela est beau! s'écria Henry, et que je vous +plains d'être amoureux, Lionel! Vous êtes insensible à +toutes ces choses sublimes; vous pensez que le plus beau +rayon du soleil ne vaut pas un sourire de miss Margaret +Ellis.</p> + +<p>—Avouez, Henry, que Margaret est la plus belle personne +des trois royaumes.</p> + +<p>—Oui, la théorie à la main, c'est une beauté sans +défaut. Eh bien! c'est celui que je lui reproche, moi. Je la +voudrais moins parfaite, moins majestueuse, moins classique. +J'aimerais cent fois mieux ma cousine, si Dieu me +donnait à choisir entre elles deux.</p> + +<p>—Allons donc, Henry, vous n'y songez pas, dit +Lionel en souriant; l'orgueil de la famille vous aveugle. +De l'aveu de tout ce qui a deux yeux dans la tête, lady +Lavinia est d'une beauté plus que problématique; et +moi, qui l'ai connue dans toute la fraîcheur de ses belles +années, je puis vous assurer qu'il n'y a jamais eu de parallèle +possible....</p> + +<p>—D'accord; mais que de grâce et de gentillesse chez +Lavinia! des yeux si vifs, une chevelure si belle, des +pieds si petits!»</p> + +<img style="float: left" src="images/ill3-2.png" alt=""> + +<p>Lionel s'amuse pendant quelque temps à combattre l'admiration +de Henry pour sa cousine. Mais, tout en mettant +du plaisir à vanter la beauté qu'il aimait, un secret sentiment +d'amour-propre lui faisait trouver du plaisir encore +à entendre réhabiliter celle qu'il avait aimée. Ce fut, au +reste, un moment de vanité, rien de plus; car jamais la +pauvre Lavinia n'avait régné bien réellement sur ce coeur, +que les succès avaient gâté de bonne heure. C'est peut-être +un grand malheur pour un homme que de se trouver +jeté trop tôt dans une position brillante. L'aveugle prédilection +des femmes, la sotte jalousie des vulgaires rivaux, +c'en est assez pour fausser un jugement novice et corrompre +un esprit sans expérience.</p> + +<p>Lionel, pour avoir trop connu le bonheur d'être aimé, +avait épuisé en détail la force de son âme; pour avoir +essayé trop tôt des passions, il s'était rendu incapable de +ressentir jamais une passion profonde. Sous des traits +mâles et beaux, sous l'expression d'une physionomie +jeune et forte, il cachait un coeur froid et usé comme celui +d'un vieillard.</p> + +<p>«Voyons, Lionel, dites-moi pourquoi vous n'avez pas +épousé Lavinia Buenafe, aujourd'hui lady Blake par votre +faute? car enfin, sans être rigoriste, quoique je sois assez +disposé à respecter, parmi les privilèges de notre sexe, +le sublime droit du bon plaisir, je ne saurais, quand j'y +songe, approuver beaucoup votre conduite. Après lui +avoir fait la cour deux ans, après l'avoir compromise autant +qu'il est possible de compromettre une jeune miss +(ce qui n'est pas chose absolument facile dans la bienheureuse +Albion), après lui avoir fait rejeter les plus +beaux partis, vous la laissez là pour courir après une +cantatrice italienne, qui certes ne méritait pas d'inspirer +un pareil forfait. Voyons, Lavinia n'était-elle pas spirituelle +et jolie? n'était-elle pas la fille d'un banquier portugais, +juif à la vérité, mais riche? n'était-ce pas un bon +parti? ne vous aimait-elle pas jusqu'à la folie?</p> + +<p>—Eh! mon ami, voici ce dont je me plains: elle m'aimait +beaucoup trop pour qu'il me fût possible d'en faire +ma femme. De l'avis de tout homme de bon sens, une +femme légitime doit être une compagne douce et paisible, +Anglaise jusqu'au fond de l'âme, peu susceptible d'amour, +incapable de jalousie, aimant le sommeil, et faisant un +assez copieux abus de thé noir pour entretenir ses facultés +dans une assiette conjugale. Avec cette Portugaise +au coeur ardent, à l'humeur active, habituée de bonne +heure aux déplacements, aux moeurs libres, aux idées +libérales, à toutes les pensées dangereuses qu'une femme +ramasse en courant le monde, j'aurais été le plus malheureux +des maris, sinon le plus ridicule. Pendant quinze +mois, je m'abusai sur le malheur inévitable que cet +amour me préparait. J'étais si jeune alors! j'avais vingt-deux +ans; souvenez-vous de cela, Henry, et ne me condamnez +pas. Enfin, j'ouvris les yeux au moment où j'allais +commettre l'insigne folie d'épouser une femme amoureuse +folle de moi.... Je m'arrêtai au bord du précipice, +et je pris la fuite pour ne pas succomber à ma faiblesse.</p> + + +<div align="center"> +<img src="images/ill3-3.png" alt=""> +</div> + + +<p>—Hypocrite! dit Henry. Lavinia m'a raconté bien autrement +cette histoire: il paraît que, longtemps avant la +cruelle détermination qui vous fit partir pour l'Italie avec +la Rosmonda, vous étiez déjà dégoûté de la pauvre juive, +et vous lui faisiez cruellement sentir l'ennui qui vous +gagnait auprès d'elle. Oh! quand Lavinia raconte cela, +je vous assure qu'elle n'y met point de fatuité; elle avoue +son malheur et vos cruautés avec une modestie ingénue +que je n'ai jamais vu pratiquer aux autres femmes. Elle +a une façon à elle de dire: «Enfin, je l'ennuyais.» Tenez, +Lionel, si vous lui aviez entendu prononcer ces +mots, avec l'expression de naïve tristesse qu'elle sait y +mettre, vous auriez des remords, je le parierais.</p> + +<p>—Eh! n'en ai-je pas eu! s'écria Lionel. Voilà ce qui +nous dégoûte encore d'une femme: c'est tout ce que +nous souffrons pour elle après l'avoir quittée; ce sont ces +mille vexations dont son souvenir nous poursuit; c'est +la voix du monde bourgeois qui crie vengeance et anathème, +c'est la conscience qui se trouble et s'effraie; ce +sont de légers reproches bien doux et bien cruels que +la pauvre délaissée nous adresse par les cent voix de la +renommée. Tenez, Henry, je ne connais rien de plus ennuyeux +et de plus triste que le métier d'homme à bonnes +fortunes.</p> + +<p>—A qui le dites-vous!» répondit Henry d'un ton +vaillant, en faisant ce geste de fatuité ironique qui lui +allait si bien. Mais son compagnon ne daigna pas sourire, +et il continua à marcher lentement, en laissant flotter les +rênes sur le cou de son cheval, et en promenant son regard +fatigué sur les délicieux tableaux que la vallée déroulait +à ses pieds.</p> + +<p>Luz est une petite ville située à environ un mille de +Saint-Sauveur. Nos dandys s'y arrêtèrent; rien ne put +déterminer Lionel à pousser jusqu'au lieu qu'habitait +lady Lavinia: il s'installa dans une auberge et se jeta sur +son lit en attendant l'heure fixée pour le rendez-vous.</p> + +<p>Quoique le climat soit infiniment moins chaud dans +celte vallée que dans celle de Bigorre, la journée fut +lourde et brûlante. Sir Lionel, étendu sur un mauvais lit +d'auberge, ressentit quelques mouvements fébriles, et +s'endormit péniblement au bourdonnement des insectes +qui tournoyaient sur sa tête dans l'air embrasé. Son compagnon, +plus actif et plus insouciant, traversa la vallée, +rendit des visites à tout le voisinage, guetta le passage +des cavalcades sur la route de Gavarni, salua les belles +ladys qu'il aperçut à leurs fenêtres ou sur les chemins, +jeta de brillantes oeillades aux jeunes Françaises, pour +lesquelles il avait une préférence décidée, et vint enfin +rejoindre Lionel à l'entrée de la nuit.</p> + +<p>«Allons, debout, debout! s'écria-t-il en pénétrant +sous ses rideaux de serge; voici l'heure du rendez-vous.</p> + +<p>—Déjà? dit Lionel, qui, grâce à la fraîcheur du soir, +commençait à dormir d'un sommeil paisible; quelle heure +est-il donc, Henry?»</p> + +<p>Henry répondit d'un ton emphatique:</p> + +<blockquote><p> +At the close of the day when the Hamlet is still<br> +And nought but the torrent is heard upon the hill... +</p></blockquote> + +<p>—Ah! pour Dieu, faites-moi grâce de vos citations, +Henry! Je vois bien que la nuit descend, que la silence +gagne, que la voix du torrent nous arrive plus sonore et +plus pure; mais lady Lavinia ne m'attend qu'à neuf heures; +je puis peut-être dormir encore un peu.</p> + +<p>—Non, pas une minute de plus, Lionel. Il faut nous +rendre à pied à Saint-Sauveur; car j'y ai fait conduire +nos chevaux dès ce matin, et les pauvres animaux sont +assez fatigués, sans compter ce qui leur reste à faire. +Allons, habillez-vous. C'est bien. A dix heures je serai +à cheval, à la porte de lady Lavinia, tenant en main votre +palefroi et prêt à vous offrir la bride, ni plus ni moins +que notre grand William à la porte des théâtres, lorsqu'il +était réduit à l'office de jockey, le grand homme! +Allons, Lionel, voici votre porte-manteau, une cravate +blanche, de la cire à moustache. Patience donc! Oh! +quelle négligence! quelle apathie! Y songez-vous, mon +cher? se présenter avec une mauvaise toilette devant +une femme que l'on n'aime plus, c'est une faute énorme! +Sachez donc bien qu'il faut, au contraire, lui apparaître +avec tous vos avantages, afin de lui faire sentir le prix +de ce qu'elle perd. Allons, allons! relevez-moi votre chevelure +encore mieux que s'il s'agissait d'ouvrir le bal +avec miss Margaret. Bien! Laissez-moi donner un coup +de brosse à votre habit. Eh quoi! auriez-vous oublié un +flaçon d'essence de tubéreuse pour inonder votre foulard +des Indes? Ce serait impardonnable; non; Dieu soit loué! +le voici. Allons, Lionel, vous embaumez, vous resplendissez; +partez. Songez qu'il y va de votre honneur de +faire verser quelques larmes en apparaissant ce soir peur +la dernière fois sur l'horizon de lady Lavinia.»</p> + +<p>Lorsqu'ils traversèrent la bourgade Saint-Sauveur, qui +se compose de cinquante maisons au plus, ils s'étonnèrent +de ne voir aucune personne élégante dans la rue ni aux +fenêtres. Mais ils s'expliquèrent cette singularité en passant +devant les fenêtres d'un rez-de-chaussée d'où partaient +les sens faux d'un violon, d'un flageolet et d'un +tympanon, instrument indigène qui tient du tambourin +français et de la guitare espagnole. Le bruit et la poussière +apprirent à nos voyageurs que le bal était commencé, +et que tout ce qu'il y a de plus élégant parmi +l'aristocratie de France, d'Espagne et d'Angleterre, réuni +dans une salle modeste, aux murailles blanches décorées +de guirlandes de buis et de serpolet, dansait au +bruit du plus détestable charivari qui ait jamais déchiré +des oreilles et marqué la mesure à faux.</p> + +<p>Plusieurs groupes de <i>baigneurs</i>, de ceux qu'une condition +moins brillante ou une santé plus réellement détruite +privaient du plaisir de prendre une part active +la soirée, se pressaient devant ces fenêtres pour jeter, +par-dessus l'épaule les uns des autres, un coup d'oeil d +curiosité envieuse ou ironique sur le bal, et pour échanger +quelque remarque laudative ou maligne, en attendant +que l'horloge du village eut sonné l'heure où tout +convalescent doit aller se coucher, sous peine de perdre +le <i>benefit</i> des eaux minérales.</p> + +<p>Au moment où nos deux voyageurs passèrent devant +ce groupe, il y eut dans celte petite foule un mouvement +oscillatoire vers l'embrasure des fenêtres; et Henry, +en essayant de se mêler aux curieux, recueillit ces paroles:</p> + +<p>«C'est la belle juive Lavinia Blake qui va danser. On +dit que c'est la femme de toute l'Europe qui danse le +mieux.»</p> + +<p>«Ah! venez, Lionel! s'écria le jeune baronnet; venez +voir comme ma cousine est bien mise et charmante!»</p> + +<p>Mais Lionel le tira par le bras; et, rempli d'humeur +et d'impatience, il l'arracha de la fenêtre, sans daigner +jeter un regard de ce coté.</p> + +<p>«Allons, allons! lui dit-il, nous ne sommes pas venus +ici pour voir danser.»</p> + +<p>Cependant il ne put s'éloigner assez vite pour qu'un +autre propos, jeté au hasard autour de lui, ne vint pas +frapper son oreille.</p> + +<p>«Ah! disait-on, c'est le beau comte de Morangy qui +la fait danser.</p> + +<p>—Faites-moi le plaisir de me dire quel autre ce pourrait +être? répondit une autre voix.</p> + +<p>—On dit qu'il en perd la tète, reprit un troisième +interlocuteur. Il a déjà crevé pour elle trois chevaux, et +je ne sais combien de jockeys.»</p> + +<p>L'amour-propre est un si étrange conseiller, qu'il nous +arrive cent fois par jour d'être, grâce à lui, en pleine +contradiction avec nous-mêmes. Par le fait, sir Lionel +était charmé de savoir lady Lavinia placée, par de nouvelles +affections, dans une situation qui assurait leur indépendance +mutuelle. Et pourtant la publicité des triomphes +qui pouvaient faire oublier le passé à cette femme +délaissée fut pour Lionel une espèce d'affront qu'il dévora +avec peine.</p> + +<p>Henry, qui connaissait les lieux, le conduisit au bout +du village, à la maison qu'habitait sa cousine. Là il le +laissa.</p> + +<p>Cette maison était un peu isolée des autres; elle s'adossait, +d'un côté, à la montagne, et de l'autre, elle +dominait le ravin. A trois pas, un torrent tombait à grand +bruit dans la cannelure du rocher; et la maison, inondée, +pour ainsi dire, de ce bruit frais et sauvage, semblait +ébranlée par la chute d'eau et prête à s'élancer avec elle +dans l'abîme. C'était une des situations les plus pittoresques +que l'on pût choisir, et Lionel reconnut dans +cette circonstance l'esprit romanesque et un peu bizarre +de lady Lavinia.</p> + +<p>Une vieille négresse vint ouvrir la porte d'un petit salon +au rez-de-chaussée. A peine la lumière vint à frapper +son visage luisant et calleux, que Lionel laissa échapper +une exclamation de surprise. C'était Pepa, la vieille +nourrice de Lavinia, celle que, pendant deux ans, Lionel +avait vue auprès de sa bien-aimée. Comme il n'était +en garde contre aucune espèce d'émotion, la vue inattendue +de celte vieille, en réveillant en lui la mémoire +du passé, bouleversa un instant toutes ses idées. Il faillit +lui sauter au cou; l'appeler <i>nourrice</i>, comme au temps +de sa jeunesse et de sa gaieté, l'embrasser comme une +digne servante, comme une vieille amie; mais Pepa recula +de trois pas, en contemplant d'un air stupéfait l'air +empressé de Lionel. Elle ne le reconnaissait pas.</p> + +<p>«Hélas! je surs donc bien changé?» pensa-t-il.</p> + +<p>«Je suis, dit-il avec une voix troublée, la personne +que lady Lavinia a fait demander. Ne vous a-t-elle pas prévenue?...</p> + +<p>—Oui, oui, Milord, répondit la négresse; milady est +au bal: elle m'a dit de lui porter son éventail aussitôt +qu'un gentleman frapperait à cette porte. Restez ici, je +cours l'avertir....»</p> + +<p>La vieille se mit à chercher l'éventail. Il était sur le +coin d'une tablette de marbre, sous la main de sir Lionel. +Il le prit pour le remettre à la négresse, et ses doigts +en conservèrent le parfum âpres qu'elle fut sortie.</p> + +<p>Ce parfum opéra sur lui comme un charme; ses organes +nerveux en reçurent une commotion qui pénétra +jusqu'à son coeur et le fit tressaillir. C'était le parfum que +Lavinia préférait: c'était une espèce d'herbe aromatique +qui croît dans l'Inde, et dont elle avait coutume jadis +d'imprégner ses vêtements et ses meubles. Ce parfum de +patchouly, c'était tout un monde de souvenirs, toute une +vie d'amour; c'était une émanation de la première femme +que Lionel avait aimée. Sa vue se troubla, ses artères +battirent violemment; il lui sembla qu'un nuage flottait +devant lui, et, dans ce nuage, une fille de seize ans, +brune, mince, vive et douce à la fois: la juive Lavinia, +son premier amour. Il la voyait passer rapide comme un +daim, effleurant les bruyères, foulant les plaines giboyeuses +de son parc, lançant sa haquenée noire à travers +les marais; rieuse, ardente et fantasque comme +Diana Vernon, ou comme les fées joyeuses de la verte +Irlande.</p> + +<p>Bientôt il eut honte de sa faiblesse, en songeant à l'ennui +qui avait flétri cet amour et tous les autres. Il jeta un +regard tristement philosophique sur les dix années de +raison positive qui le séparaient de ces jours d'églogue +et de poésie; puis il invoqua l'avenir, la gloire parlementaire +et l'éclat de la vie politique sous la forme de +miss Margaret Ellis, qu'il invoqua elle-même sous la +forme de sa dot; et enfin il se mit à parcourir la pièce +où il se trouvait, en jetant autour de lui le sceptique regard +d'un amant désabusé et d'un homme de trente ans +aux prises avec la vie sociale.</p> + +<p>On est simplement logé aux eaux des Pyrénées; mais, +grâce aux avalanches et aux torrents qui, chaque hiver, +dévastent les habitations, à chaque printemps on voit +renouveler ou rajeunir les ornements et le mobilier. La +maisonnette que Lavinia avait louée était bâtie en marbre +brut et toute lambrissée en bois résineux à l'intérieur. +Ce bois, peint en blanc, avait l'éclat et la fraîcheur du +stuc. Une natte de joncs, tissue en Espagne et nuancée +de plusieurs couleurs, servait de tapis. Des rideaux de +basin bien blancs recevaient l'ombre mouvante des sapins +qui secouaient leurs chevelures noires au vent de la +nuit, sous l'humide regard de la lune. De petits seaux +de bois d'olivier verni étaient remplis des plus belles fleurs +de la montagne. Lavinia avait cueilli elle-même, dans +les plus désertes vallées et sur les plus hautes cimes, ces +belladones au sein vermeil, ces aconits au cimier d'azur, +au calice vénéneux; ces sylènes blanc et rose, dont les +pétales sont si délicatement découpés; ces pâles saponaires; +ces clochettes transparentes et plissées comme +de la mousseline; ces valérianes de pourpre; toutes ces +sauvages filles de la solitude, si embaumées et si fraîches, +que le chamois craint de les flétrir en les effleurant dans +sa course, et que l'eau des sources inconnues au chasseur +les couche à peine sous son flux nonchalant et silencieux.</p> + +<p>Cette chambrette blanche et parfumée avait, en vérité, +et, comme à son insu, un air de rendez-vous; mais elle +semblait aussi le sanctuaire d'un amour virginal et pur. +Les bougies jetaient une clarté timide; les fleurs semblaient +fermer modestement leur sein à la lumière; aucun +vêtement de femme, aucun vestige de coquetterie +ne s'était oublié à traîner sur les meubles: seulement un +bouquet de pensées flétries et un gant blanc décousu gisaient +côte à côte sur la cheminée. Lionel, poussé par +un mouvement irrésistible, prit le gant et le froissa dans +ses mains. C'était comme l'étreinte convulsive et froide +d'un dernier adieu. Il prit le bouquet sans parfum, le +contempla un instant, lit une allusion amère aux fleurs +qui le composaient, et le rejeta brusquement loin de +lui. Lavinia avait-elle posé là ce bouquet avec le dessein +qu'il fût commenté par son ancien amant?</p> + +<p>Lionel s'approcha de la fenêtre et écarta les rideaux +pour faire diversion, par le spectacle de la nature, à +l'humeur qui le gagnait de plus en plus. Ce spectacle +était magique. La maison, plantée dans le roc, servait +de bastion à une gigantesque muraille de rochers taillés +à pic, dont le Gave battait le pied. A droite tombait la +cataracte avec un bruit furieux; à gauche un massif d'épicéas +se penchait sur l'abîme; au loin se déployait la +vallée incertaine et blanchie par la lune. Un grand laurier +sauvage qui croissait dans une crevasse du rocher +apportait ses longues feuilles luisantes au bord de la fenêtre, +et la brise, en les froissant l'une contre l'autre, +semblait prononcer de mystérieuses paroles.</p> + +<p>Lavinia entra, tandis que Lionel était plongé dans cette +contemplation; le bruit du torrent et de la brise empêcha +qu'il ne l'entendît. Elle resta plusieurs minutes debout +derrière lui, occupée sans doute à se recueillir, et +se demandant peut-être si c'était là l'homme qu'elle avait +tant aimé; car, à cette heure d'émotion obligée et de situation +prévue, Lavinia croyait pourtant faire un rêve. +Elle se rappelait le temps ou il lui aurait semblé impossible +de revoir sir Lionel sans tomber morte de colère et +de douleur. Et maintenant elle était là, douce, calme, +indifférente peut-être....</p> + +<p>Lionel se retourna machinalement et la vit. Il ne s'y +attendait pas, un cri lui échappa; puis, honteux d'une +telle inconvenance, confondu de ce qu'il éprouvait, il +fit un violent effort pour adresser à lady Lavinia un salut +correct et irréprochable.</p> + +<p>Mais, malgré lui, un trouble imprévu, une agitation +invincible, paralysait son esprit ingénieux et frivole, +cet esprit si docile, si complaisant, qui se tenait toujours +prêt, suivant les lois de l'amabilité, à se jeter tout entier +dans la circulation, et à passer, comme l'or, de +main en main pour l'usage du premier venu. Cette fois, +l'esprit rebelle se taisait et restait éperdu à contempler +lady Lavinia.</p> + +<p>C'est qu'il ne s'attendait pas à la revoir si belle.... Il +l'avait laissée bien souffrante et bien altérée. Dans ce +temps-là les larmes avaient flétri ses joues, le chagrin +avait amaigri sa taille; elle avait l'oeil éteint, la main sèche, +une parure négligée. Elle s'enlaidissait imprudemment +alors, la pauvre Lavinia! sans songer que la douleur +n'embellit que le coeur de la femme, et que la plupart +des hommes nieraient volontiers l'existence de l'âme +chez la femme, comme il fut fait en un certain concile de +prélats italiens.</p> + +<p>Maintenant Lavinia était dans tout l'éclat de cette seconde +beauté qui revient aux femmes quand elles n'ont +pas reçu au coeur d'atteintes irréparables dans leur première +jeunesse. C'était toujours une mince et pâle Portugaise, +d'un reflet un peu bronzé, d'un profil un peu +sévère; mais son regard et ses manières avaient pris +toute l'aménité, toute la grâce caressante des Françaises. +Sa peau brune était veloutée par l'effet d'une santé calme +et raffermie; son frêle corsage avait retrouvé la souplesse +et la vivacité florissante de la jeunesse; ses cheveux, +qu'elle avait coupés jadis pour en faire un sacrifice à +l'amour, se déployaient maintenant dans tout leur luxe +en épaisses torsades sur son front lisse et uni; sa toilette +se composait d'une robe de mousseline de l'Inde et d'une +touffe de bruyère blanche cueillie dans le ravin et mêlée +à ses cheveux. Il n'est pas de plus gracieuse plante que +la bruyère blanche; on eût dit, à la voir balancer ses +délicates girandoles sur les cheveux noirs de Lavinia, des +grappes de perles vivantes. Un goût exquis avait présidé +à cette coiffure et à cette simple toilette, où l'ingénieuse +coquetterie de la femme se révélait à force de se cacher.</p> + +<p>Jamais Lionel n'avait vu Lavinia si séduisante. Il faillit +un instant se prosterner et lui demander pardon; mais +le sourire calme qu'il vit sur son visage lui rendit le degré +d'amertume nécessaire pour supporter l'entrevue +avec toutes les apparences de la dignité.</p> + +<p>A défaut de phrase convenable, il tira de son sein un +paquet soigneusement cacheté, et, le déposant sur la +table:</p> + +<p>«Madame, lui dit-il d'une voix assurée, vous voyez +que j'ai obéi en esclave; puis-je croire, qu'à compter de +ce jour, ma liberté me sera rendue?</p> + +<p>—Il me semble, lui répondit Lavinia avec une expression +de gaieté mélancolique, que, jusqu'ici, votre +liberté n'a pas été trop enchaînée, sir Lionel! En vérité, +seriez-vous resté tout ce temps dans mes fers? J'avoue +que je ne m'en étais pas flattée.</p> + +<p>—Oh! Madame, au nom du ciel, ne raillons pas! +N'est-ce pas un triste moment que celui-ci?</p> + +<p>—C'est une vieille tradition, répondit-elle, un dénoûment +convenu, une situation inévitable dans toutes les +histoires d'amour. Et, si, lorsqu'on s'écrit, on était pénétré +de la nécessité future de s'arracher mutuellement +ses lettres avec méfiance.... Mais on n'y songe point. A +vingt ans, on écrit avec la profonde sécurité d'avoir +échangé des serments éternels: on sourit de pitié en +songeant à ces vulgaires résultats de toutes les passions +qui s'éteignent; on a l'orgueil de croire que, seul entre +tous, on servira d'exception à cette grande loi de la fragilité +humaine! Noble erreur, heureuse fatuité d'où naissent +la grandeur et les illusions de la jeunesse! n'est-ce +pas, Lionel?»</p> + +<p>Lionel restait muet et stupéfait. Ce langage tristement +philosophique, quoique bien naturel dans la bouche de +Lavinia, lui semblait un monstrueux contre-sens, car il +ne l'avait jamais vue ainsi: il l'avait vue, faible enfant, +se livrer aveuglément à toutes les erreurs de la vie, s'abandonner +confiante à tous les orages de la passion; et, +lorsqu'il l'avait laissée brisée de douleur, il l'avait entendue +encore protester d'une fidélité éternelle à l'auteur +de son désespoir.</p> + +<p>Mais la voir ainsi prononcer l'arrêt de mort sur toutes +les illusions du passé, c'était une chose pénible et effrayante. +Cette femme qui se survivait à elle-même, et +qui ne craignait pas de faire l'oraison funèbre de sa vie, +c'était un spectacle profondément triste, et que Lionel +ne put contempler sans douleur. Il ne trouva rien à répondre. +Il savait bien mieux que personne tout ce qui +pouvait être dit en pareil cas; mais il n'avait pas le courage +d'aider Lavinia à se suicider.</p> + +<p>Comme, dans son trouble, il froissait le paquet de +lettres dans ses mains:</p> + +<p>«Vous me connaissez assez, lui dit-elle; je devrais +dire que vous vous souvenez encore assez de moi, +pour être bien sûr que je ne réclame ces gages d'une ancienne +affection par aucun de ces motifs de prudence +dont les femmes s'avisent quand elles n'aiment plus. Si +vous aviez un tel soupçon, il suffirait, pour me justifier, +de rappeler que, depuis dix ans, ces gages sont restés +entre vos mains, sans que j'aie songé à vous les retirer. +Je ne m'y serais jamais déterminée si le repos d'une autre +femme n'était compromis par l'existence de ces papiers....»</p> + +<p>Lionel regarda fixement Lavinia, attentif au moindre +signe d'amertume ou de chagrin que la pensée de Margaret +Ellis ferait naître en elle; mais il lui fut impossible +de trouver la plus légère altération dans son regard ou +dans sa voix. Lavinia semblait être invulnérable désormais.</p> + +<p>«Cette femme s'est-elle changée en diamant ou en +glace?» se demanda-t-il.</p> + +<p>«Vous êtes généreuse, lui dit-il avec un mélange de +reconnaissance et d'ironie, si c'est là votre unique motif.</p> + +<p>—Quel autre pourrais-je avoir, sir Lionel? Vous plairait-il +de me le dire?</p> + +<p>—Je pourrais présumer, Madame, si j'avais envie de +nier votre générosité (ce qu'à Dieu ne plaise!), que des +motifs personnels vous font désirer de rentrer dans la +possession de ces lettres et de ce portrait.</p> + +<p>—Ce serait m'y prendre un peu tard, dit Lavinia en +riant; à coup sûr, si je vous disais que j'ai attendu jusqu'à +ce jour pour avoir des <i>motifs personnels</i> (c'est votre +expression), vous auriez de grands remords, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Madame, vous m'embarrassez beaucoup,» dit Lionel; +et il prononça ces mots avec aisance, car là il se retrouvait +sur son terrain. Il avait prévu des reproches, et +il était préparé à l'attaque; mais il n'eut pas cet avantage; +l'ennemi changea de position sur-le-champ.</p> + +<p>«Allons, mon cher Lionel, dit-elle en souriant avec +un regard plein de bonté qu'il ne lui connaissait pas encore, +lui qui n'avait connu d'elle que la femme passionnée, +ne craignez pas que j'abuse de l'occasion. Avec l'âge, +la raison m'est venue, et j'ai fort bien compris, depuis +longtemps, que vous n'étiez point coupable envers moi. +C'est moi qui le fus envers moi-même, envers la société, +envers vous peut-être; car, entre deux amants aussi jeunes +que nous l'étions, la femme devrait être le guide de +l'homme. Au lieu de l'égarer dans les voies d'une destinée +fausse et impossible, elle devrait le conserver au +monde, en l'attirant à elle. Moi, je n'ai rien su faire à +propos; j'ai élevé mille obstacles dans votre vie; j'ai été +la cause involontaire, mais imprudente, des longs cris +de réprobation qui vous ont poursuivi; j'ai eu l'affreuse +douleur de voir vos jours menacés par des vengeurs que +je reniais, mais qui s'élevaient, malgré moi, contre vous; +j'ai été le tourment de votre jeunesse et la malédiction de +votre virilité. Pardonnez-le-moi, j'ai bien expié le mal +que je vous ai fait.»</p> + +<p>Lionel marchait de surprise en surprise. Il était venu +là comme un accusé qui va s'asseoir à contre-coeur sur la +sellette, et on le traitait comme un juge dont la miséricorde +est implorée humblement. Lionel était né avec un +noble coeur; c'était le souffle des vanités du monde qui +l'avait flétri dans sa fleur. La générosité de lady Lavinia +excita en lui un attendrissement d'autant plus vif qu'il +n'y était pas préparé. Dominé par la beauté du caractère +qui se révélait à lui, il courba la tête et plia le genou.</p> + +<p>«Je ne vous avais jamais comprise, Madame, lui dit-il +d'une voix altérée; je ne savais point ce que vous valez: +j'étais indigne de vous, et j'en rougis.</p> + +<p>—Ne dites pas cela, Lionel, répondit-elle en lui tendant +la main pour le relever. Quand vous m'avez connue, +je n'étais pas ce que je suis aujourd'hui. Si le passé pouvait +se transposer, si aujourd'hui je recevais l'hommage +d'un homme placé comme vous l'êtes dans le monde....</p> + +<p>—Hypocrite! pensa Lionel: elle est adorée du comte +de Morangy, le plus fashionable des grands seigneurs!</p> + +<p>—Si j'avais, continua-t-elle avec modestie, à décider +de la vie extérieure et publique d'un homme aimé, je +saurais peut-être ajouter à son bonheur, au lieu de chercher +à le détruire....</p> + +<p>—Est-ce une avance? se demanda Lionel éperdu.</p> + +<p>Et, dans son trouble, il porta avec ardeur la main de +Lavinia à ses lèvres. En même temps, il jeta un regard +sur cette main, qui était remarquablement blanche et +mignonne. Dans la première jeunesse des femmes, leurs +mains sont souvent rouges et gonflées; plus tard, elles +pâlissent, s'allongent, et prennent des proportions plus +élégantes.</p> + +<p>Plus il la regardait, plus il l'écoutait, et plus il s'étonnait +de lui découvrir des perfections nouvellement acquises. +Entre autres choses, elle parlait maintenant l'anglais +avec une pureté extrême, elle n'avait conservé de +l'accent étranger et des mauvaises locutions dont jadis +Lionel l'avait impitoyablement raillée, que ce qu'il fallait +pour donner à sa phrase et à sa prononciation une +originalité élégante et gracieuse. Ce qu'il y avait de fier +et d'un peu sauvage dans son caractère s'était concentré +peut-être au fond de son âme; mais son extérieur n'en +trahissait plus rien. Moins tranchée, moins saillante, +moins poétique peut-être qu'elle ne l'avait été, elle était +désormais bien plus séduisante aux yeux de Lionel; elle +était mieux selon ses idées, selon le monde.</p> + +<p>Que vous dirai-je? Au bout d'une heure d'entretien, +Lionel avait oublié les dix années qui le séparaient de +Lavinia, ou plutôt il avait oublié toute sa vie; il se croyait +auprès d'une femme nouvelle, qu'il aimait pour la première +fois; car le passé lui rappelait Lavinia chagrine, +jalouse, exigeante; il montrait surtout Lionel coupable à +ses propres yeux; et, comme Lavinia comprenait ce que +les souvenirs auraient eu pour lui de pénible, elle eut la +délicatesse de n'y toucher qu'avec précaution.</p> + +<p>Ils se racontèrent mutuellement la vie qui s'était écoulée +depuis leur séparation. Lavinia questionnait Lionel +sur ses amours nouvelles avec l'impartialité d'une soeur; +elle vantait la beauté de miss Ellis, et s'informait avec +intérêt et bienveillance de son caractère et des avantages +qu'un tel hymen devait apporter à son ancien ami. De +son côté, elle raconta d'une manière brisée, mais +piquante et fine, ses voyages, ses amitiés, son mariage +avec un vieux lord, son veuvage et l'emploi qu'elle faisait +désormais de sa fortune et de sa liberté. Dans tout +ce qu'elle disait, il y avait bien un peu d'ironie; tout en +rendant hommage au pouvoir de la raison, un peu d'amertume +secrète se montrait contre cette impérieuse +puissance, se trahissait sous la forme du badinage. Mais +la miséricorde et l'indulgence dominaient dans cette âme +dévastée de bonne heure, et lui imprimaient quelque +chose de grand qui l'élevait au-dessus de toutes les +autres.</p> + +<p>Plus d'une heure s'était écoulée. Lionel ne comptait +pas les instants; il s'abandonnait à ses nouvelles impressions +avec cette ardeur subite et passagère qui est la dernière +faculté des coeurs usés. Il essayait, par toutes les +insinuations possibles, d'animer l'entretien, en amenant +Lavinia à lui parler de la situation réelle de son coeur; +mais ses efforts étaient vains: la femme était plus mobile +et plus adroite que lui. Dès qu'il croyait avoir touché +une corde de son âme, il ne lui restait plus dans la +main qu'un cheveu. Dès qu'il espérait saisir l'être moral +et l'étreindre pour l'analyser, le fantôme glissait +comme un souffle et s'enfuyait insaisissable comme l'air.</p> + +<p>Tout à coup on frappa avec force; car le bruit du torrent, +qui couvrait tout, avait empêché d'entendre les +premiers coups; et maintenant on les réitérait avec impatience. +Lady Lavinia tressaillit.</p> + +<p>«C'est Henry qui vient m'avertir, lui dit sir Lionel; +mais, si vous daignez m'accorder encore quelques instants, +je vais lui dire d'attendre. Obtiendrai-je cette +grâce, Madame?»</p> + +<p>Lionel se préparait à l'implorer obstinément, lorsque +Pepa entra d'un air empressé.</p> + +<p>«Monsieur le comte de Morangy veut entrer à toute +force, dit-elle en portugais à sa maîtresse. Il est là ... il +n'écoute rien....</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! s'écria ingénument Lavinia en anglais; +il est si jaloux! Que vais-je faire de vous, Lionel?»</p> + +<p>Lionel resta comme frappé de la foudre.</p> + +<p>«Faites-le entrer, dit vivement Lavinia à la négresse. +Et vous, dit-elle à sir Lionel, passez sur ce balcon. Il +fait un temps magnifique; vous pouvez bien attendre là +cinq minutes pour me rendre service.»</p> + +<p>Et elle le poussa vivement sur le balcon. Puis elle fit +retomber le rideau de basin, et, s'adressant au comte +qui entrait:</p> + +<p>«Que signifie le bruit que vous faites? lui dit-elle avec +aisance. C'est une véritable invasion.</p> + +<p>—Ah! pardonnez-moi, Madame! s'écria le comte de +Morangy; j'implore ma grâce à deux genoux. Vous voyant +sortir brusquement du bal avec Pepa, j'ai cru que vous +étiez malade. Ces jours derniers vous avez été indisposée; +j'ai été si effrayé! Mon Dieu! pardonnez-moi, Lavinia, +je suis un étourdi, un fou ... mais, je vous aime tant, +que je ne sais plus ce que je fais....»</p> + +<p>Pendant que le comte parlait, Lionel, à peine revenu +de sa surprise, s'abandonnait à un violent accès de colère.</p> + +<p>«Impertinente femme! pensait-il, qui ose bien me +prier d'assister à un tête-à-tête avec son amant! Ah! si +c'est une vengeance préméditée, si c'est une insulte volontaire, +qu'on prenne garde à moi! Mais quelle folie! +si je montrais du dépit, ce serait la faire triompher.... +Voyons! assistons à la scène d'amour avec le sang-froid +d'un vrai philosophe....»</p> + +<p>Il se pencha vers l'embrasure de la fenêtre, et se hasarda +à élargir avec le bout de sa cravache la fente que +laissaient les deux rideaux en se joignant. Il put ainsi +voir et entendre.</p> + +<p>Le comte de Morangy était un des plus beaux hommes +de France, blond, grand, d'une figure plus imposante +qu'expressive, parfaitement frisé, dandy des pieds jusqu'à +la tête. Le son de sa voix était doux et velouté. Il +grasseyait un peu en parlant; il avait l'oeil grand, mais +sans éclat; la bouche fine et moqueuse, la main blanche +comme une femme, et le pied chaussé dans une perfection +indicible. Aux yeux de sir Lionel, c'était le rival le +plus redoutable qu'il fût possible d'avoir à combattre; +c'était un adversaire digne de lui, depuis le favori jusqu'à +l'orteil.</p> + +<p>Le comte parlait français, et Lavinia répondait dans +cette langue, qu'elle possédait aussi bien que l'anglais. +Encore un talent nouveau de Lavinia! Elle écoutait les +fadeurs du beau <i>talon rouge</i> avec une complaisance singulière. +Le comte hasarda deux ou trois phrases passionnées, +qui parurent à Lionel s'écarter un peu des règles +du bon goût et de la convenance dramatique. Lavinia ne +se fâcha point; il n'y eut même presque pas de raillerie +dans ses sourires. Elle pressait le comte de retourner au +bal le premier, lui disant qu'il n'était pas convenable +qu'elle y rentrât avec lui. Mais il s'obstinait à vouloir la +conduire jusqu'à la porte, en jurant qu'il n'entrerait +qu'un quart d'heure après. Tout en parlant, il s'emparait +des mains de lady Blake, qui les lui abandonnait +avec une insouciance paresseuse et agaçante.</p> + +<p>La patience échappait à sir Lionel.</p> + +<p>«Je suis bien sot, se dit-il enfin, d'assister patiemment +à cette mystification, quand je puis sortir....»</p> + +<p>Il marcha jusqu'au bout du balcon. Mais le balcon était +fermé, et au-dessous s'étendait une corniche de rochers +qui ne ressemblait pas trop à un sentier. Néanmoins +Lionel se hasarda courageusement à enjamber la balustrade +et à faire quelques pas sur cette corniche; mais il +fut bientôt forcé de s'arrêter: la corniche s'interrompait +brusquement à l'endroit de la cataracte, et un chamois +eût hésité à faire un pas de plus. La lune, montant sur +le ciel, montra en cet instant à Lionel la profondeur de +l'abîme, dont quelques pouces de roc le séparaient. Il fut +obligé de fermer les yeux pour résister au vertige qui +s'emparait de lui et de regagner avec peine le balcon. +Quand il eut réussi à repasser la balustrade, et qu'il vit +enfin ce frêle rempart entre lui et le précipice, il se crut +le plus heureux des hommes, dût-il payer l'asile qu'il +atteignait au prix du triomphe de son rival. Il fallut donc +se résigner à entendre les tirades sentimentales du comte +de Morangy.</p> + +<p>«Madame, disait-il, c'est trop longtemps feindre avec +moi. Il est impossible que vous ne sachiez pas combien je +vous aime, et je vous trouve cruelle de me traiter comme +s'il s'agissait d'une de ces fantaisies qui naissent et meurent +dans un jour. L'amour que j'ai pour vous est un sentiment +de toute la vie; et si vous n'acceptez le voeu que je +fais de vous consacrer la mienne, vous verrez, Madame, +qu'un homme du monde peut perdre tout respect des +convenances et se soustraire à l'empire de la froide raison. +Oh! ne me réduisez pas au désespoir, ou craigne-en +les effets.</p> + +<p>—Vous voulez donc que je m'explique décidément? +répondit Lavinia. Eh bien! je vais le faire. Savez-vous +mon histoire, Monsieur?</p> + +<p>—Oui, Madame, je sais tout; je sais qu'un misérable, +que je regarde comme le dernier des hommes, vous a +indignement trompée et délaissée. La compassion que +votre infortune m'inspire ajoute à mon enthousiasme. Il +n'y a que les grandes âmes qui soient condamnées à être +victimes des hommes et de l'opinion.</p> + +<p>—Eh bien! Monsieur reprit Lavinia, sachez que j'ai +su profiter des rudes leçons de ma destinée; sachez +qu'aujourd'hui je suis en garde contre mon propre coeur +et contre celui d'autrui. Je sais qu'il n'est pas toujours au +pouvoir de l'homme de tenir ses serments, et qu'il abuse +aussitôt qu'il obtient. D'après cela, Monsieur, n'espérez +pas me fléchir. Si vous parlez sérieusement, voici ma réponse: +«Je suis invulnérable. Cette femme tant décriée +pour l'erreur de sa jeunesse est entourée désormais d'un +rempart plus solide que la vertu, la méfiance.»</p> + +<p>—Ah! c'est que vous ne m'entendez pas, Madame, +s'écria le comte en se jetant à ses genoux. Que je sois +maudit si j'ai jamais eu la pensée de m'autoriser de vos +malheurs pour espérer des sacrifices que votre fierté +condamne....</p> + +<p>—Êtes-vous bien sûr, en effet, de ne l'avoir eue jamais? +dit Lavinia avec son triste sourire.</p> + +<p>—Eh bien, je serai franc, dit M. de Morangy avec un +accent de vérité où la <i>manière</i> du grand seigneur disparut +entièrement. Peut-être l'ai-je eue avant de vous connaître, +cette pensée que je repousse maintenant avec remords. +Devant vous la feinte est impossible, Lavinia: +vous subjuguez la volonté, vous anéantiriez la ruse, vous +commandez le vénération. Oh! depuis que je sais ce que +vous êtes, je jure que mon adoration a été digne de vous. +Écoutez-moi, Madame, et laissez-moi à vos pieds attendre +l'arrêt de ma vie. C'est par d'indissolubles serments que +je veux vous dévouer tout mon avenir. C'est un nom honorable, +j'ose le croire, et une brillante fortune, dont je +ne suis pas vain, vous le savez, que je viens mettre à vos +pieds, en même temps qu'une âme qui vous adore, un +coeur qui ne bat que pour vous.</p> + +<p>—C'est donc réellement un mariage que vous me +proposez? dit lady Lavinia sans témoigner au comte une +surprise injurieuse. Eh bien, Monsieur, je vous remercie +de cette marque d'estime et d'attachement.»</p> + +<p>Et elle lui tendit la main avec cordialité.</p> + +<p>«Dieu de bonté! elle accepte! s'écria le comte en couvrant +cette main de baisers.</p> + +<p>—Non pas, Monsieur, dit Lavinia; je vous demande +le temps de la réflexion.</p> + +<p>—Hélas! mais puis-je espérer?</p> + +<p>—Je ne sais pas; mais comptez sur ma reconnaissance. +Adieu. Retournez au bal; je l'exige. J'y serai dans +un instant.»</p> + +<p>Le comte baisa le bord de son écharpe avec passion et +sortit. Aussitôt qu'il eut refermé la porte, Lionel écarta +tout à fait le rideau, s'apprêtant à recevoir de lady Blake +l'autorisation de rentrer. Mais lady Blake était assise sur +le sofa, le dos tourné à la fenêtre. Lionel vit sa figure se +refléter dans la glace placée vis-à-vis d'eux. Ses yeux +étaient fixés sur le parquet, son attitude morne et pensive. +Plongée dans une profonde méditation, elle avait +complètement oublié Lionel, et l'exclamation de surprise +qui lui échappa lorsque celui-ci sauta au milieu de la +chambre fut l'aveu ingénu de cette cruelle distraction.</p> + +<p>Il était pâle de dépit; mais il se contint.</p> + +<p>«Vous conviendrez, lui dit-il, que j'ai respecté vos +nouvelles affections, Madame. Il m'a fallu un profond +désintéressement pour m'entendre insulter à dessein +peut-être..... et pour rester impassible dans ma cachette.</p> + +<p>—A dessein? répéta Lavinia en le fixant d'un air sévère. +Qu'osez-vous penser de moi, Monsieur? Si ce sont +là vos idées, sortez!</p> + +<p>—Non, non, ce ne sont pas là mes idées, dit Lionel en +marchant vers elle et en lui prenant le bras avec agitation. +Ne faites pas attention à ce que je dis. Je suis fort +troublé... C'est qu'aussi vous avez bien compté sur ma +raison en me faisant assister à une semblable scène.</p> + +<p>—Sur votre raison, Lionel! Je ne comprends pas ce +mot. Vous voulez dire que j'ai compté sur votre indifférence?</p> + +<p>—Raillez-moi tant que vous voudrez, soyez cruelle, +foulez-moi aux pieds! vous en avez le droit... Mais je suis +bien malheureux!...»</p> + +<p>Il était fortement ému. Lavinia crut ou feignit de croire +qu'il jouait la comédie.</p> + +<p>«Finissons-en, lui dit-elle en se levant. Vous auriez dû +faire votre profit de ce que vous m'avez entendue répondre +au comte de Morangy; et pourtant l'amour de cet +homme ne m'offense pas... Adieu, Lionel. Quittons-nous +pour toujours, mais quittons-nous sans amertume. Voici +votre portrait et vos lettres... Allons, laissez ma main, il +faut que je retourne au bal.</p> + +<p>—Il faut que vous retourniez danser avec M. de Morangy, +n'est-ce pas? dit Lionel en jetant son portrait avec +colère et en le broyant de son talon.</p> + +<p>—Écoutez donc, dit Lavinia un peu pâle, mais calme, +le comte de Morangy m'offre un rang et une haute réhabilitation +dans le monde. L'alliance d'un vieux lord ne +m'a jamais bien lavée de la tache cruelle qui couvre une +femme délaissée. On sait qu'un vieillard reçoit toujours +plus qu'il ne donne. Mais un homme jeune, riche, noble, +envié, aimé des femmes... c'est différent! Cela mérite +qu'on y pense, Lionel; et je suis bien aise d'avoir jusqu'ici +ménagé le comte. Je devinais depuis longtemps la +loyauté de ses intentions.</p> + +<p>—O femmes! la vanité ne meurt point en vous!» s'écria +Lionel avec dépit lorsqu'elle fut partie.</p> + +<p>Il alla rejoindre Henry à l'hôtellerie. Celui-ci l'attendait +avec impatience.</p> + +<p>«Damnation sur vous, Lionel! s'écria-t-il. Il y a une +grande heure que je vous attends sur mes étriers. Comment! +deux heures pour une semblable entrevue! Allons, +en route! vous me raconterez cela chemin faisant.</p> + +<p>—Bonsoir, Henry. Allez-vous-en dire à miss Margaret +que le traversin qui est couché à ma place dans mon lit +est au plus mal. Moi, je reste.</p> + +<p>—Cieux et terre! qu'entends-je! s'écria Henry; vous +ne voulez point aller à Luchon?</p> + +<p>—J'irai une autre fois; je reste ici maintenant.</p> + +<p>—Mais c'est impossible! Vous rêvez. Vous n'êtes point +réconcilié avec lady Blake?</p> + +<p>—Non pas, que je sache; tant s'en faut! Mais je suis +fatigué, j'ai le spleen, j'ai une courbature. Je reste.»</p> + +<p>Henry tombait des nues. Il épuisa toute son éloquence +pour entraîner Lionel; mais ne pouvant y réussir, il descendit +de cheval, et jetant la bride au palefrenier:</p> + +<p>«Eh bien, s'il en est ainsi, je reste aussi, s'écria-t-il. +La chose me paraît si plaisante que j'en veux être témoin +jusqu'au bout. Au diable les amours de Bagnères et les +projets de grande route! Mon digne ami sir Lionel Bridgemont +me donne la comédie; je serai le spectateur assidu +et palpitant de son drame.»</p> + +<p>Lionel eût donné tout au monde pour se débarrasser +de ce surveillant étourdi et goguenard; mais cela fut impossible.</p> + +<p>«Puisque vous êtes déterminé à me suivre, lui dit-il, +je vous préviens que je vais au bal.</p> + +<p>—Au bal? soit. La danse est un excellent remède +pour le spleen et les courbatures.»</p> + +<p>Lavinia dansait avec M. de Morangy. Lionel ne l'avait +jamais vue danser. Lorsqu'elle était venue en Angleterre, +elle ne connaissait que le boléro, et elle ne s'était jamais +permis de le danser sous le ciel austère de la Grande-Bretagne. +Depuis, elle avait appris nos contredanses, et +elle y portait la grâce voluptueuse des Espagnoles jointe +à je ne sais quel reflet de pruderie anglaise qui en modérait +l'essor. On montait sur les banquettes pour la voir +danser. Le comte de Morangy était triomphant. Lionel +était perdu dans la foule.</p> + +<p>Il y a tant de vanité dans le coeur de l'homme! Lionel +souffrait amèrement de voir celle qui fut longtemps dominée +et emprisonnée dans son amour, celle qui jadis +n'était qu'à lui, et que le monde n'eût osé venir réclamer +dans ses bras, libre et fière maintenant, environnée +d'hommages et trouvant dans chaque regard une vengeance +ou une réparation du passé. Lorsqu'elle retourna +à sa place, au moment où le comte avait une distraction, +Lionel se glissa adroitement auprès d'elle et ramassa son +éventail qu'elle venait de laisser tomber. Lavinia ne s'attendait +point à le trouver là. Un faible cri lui échappa, +et son teint pâlit sensiblement.</p> + +<p>«Ah! mon Dieu! lui dit-elle, je vous croyais sur la +route de Bagnères.</p> + +<p>—Ne craignez rien, Madame, lui dit-il à voix basse; +je ne vous compromettrai point auprès du comte de Morangy.»</p> + +<p>Cependant il n'y put tenir longtemps, et bientôt il revint +l'inviter à danser.</p> + +<p>Elle accepta.</p> + +<p>«Ne faudra-t-il pas aussi que j'en demande la permission +à M. le comte de Morangy?» lui dit-il.</p> + +<p>Le bal dura jusqu'au jour. Lady Lavinia était sûre de +faire durer un bal tant qu'elle y resterait. A la faveur du +désordre qui se glisse peu à peu dans une fête à mesure +que la nuit s'avance, Lionel put lui parler souvent. Cette +nuit acheva de lui faire tourner la tête. Enivré par les +charmes de lady Blake, excité par la rivalité du comte, +irrité par les hommages de la foule qui à chaque instant +se jetait entre elle et lui, il s'acharna de tout son pouvoir +à réveiller cette passion éteinte, et l'amour-propre lui fit +sentir si vivement son aiguillon qu'il sortit du bal dans +un état de délire inconcevable.</p> + +<p>Il essaya en vain de dormir. Henry, qui avait fait la +cour à toutes les femmes et dansé toutes les contredanses, +ronfla de toute sa tête. Dès qu'il fut éveillé:</p> + +<p>«Eh bien, Lionel, dit-il en se frottant les yeux, vive +Dieu! mon ami, c'est une histoire piquante que votre +réconciliation avec ma cousine; car n'espérez pas me +tromper, je sais à présent le secret. Quand nous sommes +entrés au bal, Lavinia était triste et dansait d'un air distrait; +dès qu'elle vous a vu, son oeil s'est animé, son front +s'est éclairci. Elle était rayonnante à la valse quand vous +l'enleviez comme une plume à travers la foule. Heureux +Lionel! à Luchon une belle fiancée et une belle dot, à +Saint-Sauveur une belle maîtresse et un grand triomphe!</p> + +<p>—Laissez-moi tranquille avec vos balivernes!» dit +Lionel avec humeur.</p> + +<p>Henry était habillé le premier. Il sortit pour voir ce qui +se passait, et revint bientôt en faisant son vacarme accoutumé +sur l'escalier.</p> + +<p>«Hélas! Henry, lui dit son ami, ne perdrez-vous point +cette voix haletante et ce geste effaré? On dirait toujours +que vous venez de lancer le lièvre et que vous prenez les +gens à qui vous parlez pour des limiers découplés.</p> + +<p>—A cheval! à cheval! cria Henry, Lady Lavinia Blake +est à cheval: elle part pour Gèdres avec dix autres jeunes +folles et je ne sais combien de godelureaux, le comte de +Morangy en tête... ce qui ne veut pas dire qu'elle n'ait +que le comte de Morangy en tête: entendons-nous!</p> + +<p>—Silence, <i>clown!</i> s'écria Lionel. A cheval en effet, +et partons!»</p> + +<p>La cavalcade avait pris de l'avance sur eux. La route +de Gèdres est un sentier escarpé, une sorte d'escalier +taillé dans le roc, côtoyant le précipice, offrant mille difficultés +aux chevaux, mille dangers très-réels aux voyageurs. +Lionel lança son cheval au grand galop. Henry +crut qu'il était fou; mais, pensant qu'il y allait de son +honneur de ne pas rester en arrière, il s'élança sur ses +traces. Leur arrivée fut un incident fantastique pour la +caravane. Lavinia frémissait à la vue de ces deux écervelés +courant ainsi sur le revers d'un abîme effroyable. +Quand elle reconnut Lionel et son cousin, elle devint pâle +et faillit tomber de cheval. Le comte de Morangy s'en +aperçut et ne la quitta plus du regard. Il était jaloux.</p> + +<p>C'était un aiguillon de plus pour Lionel. Tout le long +de la journée il disputa le moindre regard de Lavinia +avec obstination. La difficulté de lui parler, l'agitation de +la course, les émotions que faisait naître le sublime spectacle +des lieux qu'ils parcouraient, la résistance adroite +et toujours aimable de lady Blake, son habileté à guider +son cheval, son courage, sa grâce, l'expression toujours +poétique et toujours naturelle de ses sensations, tout +acheva d'exalter sir Lionel. Ce fut une journée bien fatigante +pour cette pauvre femme obsédée de deux amants +entre lesquels elle voulait tenir la balance égale: aussi +accueillait-elle avec reconnaissance son joyeux cousin et +ses grosses folies lorsqu'il venait caracoler entre elle et +ses adorateurs.</p> + +<p>A l'entrée de la nuit le ciel se couvrit de nuages. Un +orage sérieux s'annonçait. La cavalcade doubla le pas; +mais elle était encore à plus d'une lieue de Saint-Sauveur +lorsque la tempête éclata. L'obscurité devint complète: +les chevaux s'effrayèrent, celui du comte de Morangy +l'emporta au loin. La petite troupe se débanda, et il fallut +tous les efforts des guides qui l'escortaient à pied pour +empêcher que des accidents sérieux ne vinssent terminer +tristement un jour si gaiement commencé.</p> + +<p>Lionel, perdu dans d'affreuses ténèbres, forcé de marcher +le long du rocher en tirant son cheval par la bride, +de peur de se jeter avec lui dans le précipice, était dominé +par une inquiétude bien plus vive. Il avait perdu +Lavinia malgré tous ses efforts, et il la cherchait avec +anxiété depuis un quart d'heure, lorsqu'un éclair lui +montra une femme assise sur un rocher un peu au-dessus +du chemin. Il s'arrêta, prêta l'oreille et reconnut la +voix de lady Blake; mais un homme était avec elle: ce +ne pouvait être que M. de Morangy. Lionel le maudit +dans son âme; et, résolu au moins à troubler le bonheur +de ce rival, il se dirigea comme il put vers le couple.</p> + +<p>Quelle fut sa joie en reconnaissant Henry auprès de sa +cousine! Celui-ci, en bon et insouciant compagnon, lui +céda la place, et s'éloigna même pour garder les chevaux.</p> + +<p>Rien n'est si solennel et si beau que le bruit de l'orage +dans les montagnes. La grande voix du tonnerre, en roulant +sur des abîmes, se répète et retentit dans leur profondeur; +le vent, qui fouette les longues forêts de sapins +et les colle sur le roc perpendiculaire comme un vêtement +sur des flancs humains, s'engouffre aussi dans les gorges +et y jette de grandes plaintes aiguës et traînantes comme +des sanglots. Lavinia, recueillie dans la contemplation +de cet imposant spectacle, écoutait les mille bruits de la +montagne ébranlée, en attendant qu'un nouvel éclair +jetât sa lumière bleue sur le paysage. Elle tressaillit lorsqu'il +vint lui montrer sir Lionel assis près d'elle à la place +qu'occupait son cousin un instant auparavant. Lionel +pensa qu'elle était effrayée par l'orage, et il prit sa main +pour la rassurer. Un autre éclair lui montra Lavinia un +coude appuyé sur un genou et le menton enfoncé dans +sa main, regardant d'un air d'enthousiasme la grande +scène des éléments bouleversés. «Oh! mon Dieu! que +cela est beau! lui dit-elle, que cette clarté bleue est vive +et douce à la fois! Avez-vous vu ces déchiquetures du +rocher rayonner comme des saphirs, et ce lointain livide +où les cimes des glaciers se levaient comme de grands +spectres dans leurs linceuls? Avez-vous remarqué aussi +que, dans le brusque passage des ténèbres à la lumière +et de la lumière aux ténèbres, tout semblait se mouvoir, +s'agiter comme si ces monts s'ébranlaient pour s'écrouler?</p> + +<p>—Je ne vois rien ici que vous, Lavinia, lui dit-il avec +force; je n'entends de voix que la vôtre, je ne respire +d'air que votre souffle, je n'ai d'émotion qu'à vous sentir +près de moi. Savez-vous bien que je vous aime éperdument? +Oui, vous le savez; vous l'avez bien vu aujourd'hui, +et peut-être vous l'avez voulu. Eh bien! triomphez +s'il en est ainsi. Je suis à vos pieds, je vous demande le +pardon et l'oubli du passé, le front dans la poussière; je +vous demande l'avenir, oh! je vous le demande avec passion, +et il faudra bien me l'accorder, Lavinia; car je vous +veux fortement, et j'ai des droits sur vous...</p> + +<p>—Des droits? répondit-elle eu lui retirant sa main.</p> + +<p>—N'est-ce donc pas un droit, un affreux droit, que le +mal que je t'ai fait, Lavinia? Et si tu me l'as laissé prendre +pour briser la vie, peux-tu me l'ôter aujourd'hui que +je veux la relever et réparer mes crimes?»</p> + +<p>On sait tout ce qu'un homme peut dire en pareil cas. +Lionel fut plus éloquent que je ne saurais l'être à sa place. +Il se monta singulièrement la tête; et, désespérant de +vaincre autrement la résistance de lady Blake, voyant +bien d'ailleurs qu'en restant au-dessous des soumissions +de son rival il lui faisait un avantage trop réel, il s'éleva +au même dévouement: il offrit son nom et sa fortune à +lady Lavinia.</p> + +<p>«Y songez-vous! lui dit-elle avec émotion. Vous renonceriez +à miss Ellis lorsqu'elle vous est promise, lorsque +votre mariage est arrêté!</p> + +<p>—Je le ferai, répondit-il. Je ferai une action que le +monde trouvera insolente et coupable. Il faudra peut-être +la laver dans mon sang; mais je suis prêt à tout pour +vous obtenir: car le plus grand crime de ma vie, c'est +de vous avoir méconnue, et mon premier devoir, c'est de +revenir à vous. Oh! parlez, Lavinia, rendez-moi le bonheur +que j'ai perdu en vous perdant. Aujourd'hui je saurai +l'apprécier et le conserver, car moi aussi j'ai changé: +je ne suis plus cet homme ambitieux et inquiet qu'un +avenir inconnu torturait de ses menteuses promesses. Je +sais la vie aujourd'hui, je sais ce que vaut le monde et +son faux éclat. Je sais que pas un de mes triomphes n'a +valu un seul de vos regards, et la chimère du bonheur +que j'ai poursuivie m'a toujours fui jusqu'au jour où elle +me ramène à vous. Oh! Lavinia, reviens à moi aussi! +Qui t'aimera comme moi? qui verra comme moi ce qu'il +y a de grandeur, de patience et de miséricorde dans ton +âme?»</p> + +<p>Lavinia gardait le silence, mais son coeur battait avec +une violence dont s'apercevait Lionel. Sa main tremblait +dans la sienne, et elle ne cherchait pas à la retirer, non +plus qu'une tresse de ses cheveux que le vent avait détachée +et que Lionel couvrait de baisers. Ils ne sentaient +pas la pluie qui tombait en gouttes larges et rares. Le +vent avait diminué, le ciel s'éclaircissait un peu, et le +comte de Morangy venait à eux aussi vite que pouvait +le lui permettre son cheval déferré et boiteux, qui avait +failli le tuer en tombant contre un rocher.</p> + +<p>Lavinia l'aperçut enfin et s'arracha brusquement aux +transports de Lionel. Celui-ci furieux de ce contre-temps, +mais plein d'espérance et d'amour, l'aida à se remettre à +cheval, et l'accompagna jusqu'à la porte de sa maison. +Là elle lui dit en baissant la voix: «Lionel, vous m'avez +fait des offres dont je sens tout le prix. Je n'y peux répondre +sans y avoir mûrement réfléchi...</p> + +<p>—O Dieu! c'est la même réponse qu'à M. de Morangy!</p> + +<p>—Non, non, ce n'est pas la même chose, répondit-elle +d'une voix altérée. Mais votre présence ici peut faire +naître bien des bruits ridicules. Si vous m'aimez vraiment, +Lionel, vous allez me jurer de m'obéir.</p> + +<p>—Je le jure par Dieu et par vous.</p> + +<p>—Eh bien! partez sur-le-champ, et retournez à Bagnères; +je vous jure à mon tour que dans quarante heures +vous aurez ma réponse.</p> + +<p>—Mais que deviendrai-je, grand Dieu! pendant ce +siècle d'attente?</p> + +<p>—Vous espérerez, lui dit Lavinia en refermant précipitamment +la porte sur elle, comme si elle eût craint d'en +dire trop.»</p> + +<p>Lionel espéra en effet. Il avait pour motifs une parole +de Lavinia et tous les arguments de son amour-propre.</p> + +<p>«Vous avez tort d'abandonner la partie, lui disait +Henry en chemin; Lavinia commençait à s'attendrir. Sur +ma parole, je ne vous reconnais pas là, Lionel. Quand +ce n'eût été que pour ne pas laisser Morangy maître du +champ de bataille... Allons! vous êtes plus amoureux de +miss Ellis que je ne pensais.»</p> + +<p>Lionel était trop préoccupé pour l'écouter. Il passa le +temps que Lavinia lui avait fixé enfermé dans sa chambre, +où il se fit passer pour malade, et ne daigna pas +désabuser sir Henry, qui se perdait en commentaires sur +sa conduite. Enfin, la lettre arriva; la voici:</p> + +<p>«<i>Ni l'un ni l'autre</i> Quand vous recevrez cette lettre, +quand M. de Morangy, que j'ai envoyé à Tarbes recevra +ma réponse, je serai loin de vous deux; je serai partie, +partie à tout jamais, perdue sans retour pour vous et +pour lui.</p> + +<p>«Vous m'offrez un nom, un rang, une fortune; vous +croyez qu'un grand éclat dans le monde est une grande +séduction pour une femme. Oh! non, pas pour celle qui +le connaît et le méprise comme je le fais. Mais pourtant +ne croyez pas, Lionel, que je dédaigne l'offre que vous +m'avez faite de sacrifier un mariage brillant et de vous +enchaîner à moi pour toujours.</p> + +<p>«Vous avez compris ce qu'il y a de cruel pour l'amour-propre +d'une femme à être abandonnée, ce qu'il y a de +glorieux à ramener à ses pieds un infidèle, et vous avez +voulu me dédommager par ce triomphe de tout ce que +j'ai souffert; aussi je vous rends toute mon estime, et je +vous pardonnerais le passé si cela n'était pas fait depuis +longtemps.</p> + +<p>«Mais sachez, Lionel, qu'il n'est pas en votre pouvoir +de réparer ce mal. Non, cela n'est au pouvoir d'aucun +homme. Le coup que j'ai reçu est mortel: il a tué pour +jamais en moi la puissance d'aimer; il a éteint le flambeau +des illusions, et la vie m'apparaît sous son jour terne +et misérable.</p> + +<p>«Eh bien, je ne me plains pas de ma destinée; cela +devait arriver tôt ou tard. Nous vivons tous pour vieillir +et pour voir les déceptions envahir chacune de nos joies. +J'ai été désabusée un peu jeune, il est vrai, et le besoin +d'aimer a longtemps survécu à la faculté de croire. J'ai +longtemps, j'ai souvent lutté contre ma jeunesse comme +contre un ennemi acharné; j'ai toujours réussi à la +vaincre.</p> + +<p>«Et croyez-vous que cette dernière lutte contre vous, +cette résistance aux promesses que vous me faites ne +soit pas bien cruelle et bien difficile? Je peux le dire à +présent que la fuite me met à l'abri du danger de succomber: +je vous aime encore, je le sens; l'empreinte +du premier objet qu'on a aimé ne s'efface jamais entièrement; +elle semble évanouie; on s'endort dans l'oubli +des maux qu'on a soufferts; mais que l'image du passé +se lève, que l'ancienne idole reparaisse, et nous sommes +encore prêts à plier le genou devant elle. Oh! fuyez! +fuyez, fantôme et mensonge! vous n'êtes qu'une ombre, +et si je me hasardais à vous suivre, vous me conduiriez +encore parmi les écueils pour m'y laisser mourante et +brisée. Fuyez! je ne crois plus en vous. Je sais que vous +ne disposez pas de l'avenir, et que si votre bouche est +sincère aujourd'hui, la fragilité de votre coeur vous forcera +de mentir demain.</p> + +<p>«Et pourquoi vous accuserais-je d'être ainsi? ne sommes-nous +pas tous faibles et mobiles? Moi-même n'étais-je +pas calme et froide quand je vous ai abordé hier? N'étais-je +pas convaincue que je ne pouvais pas vous aimer? +N'avais-je pas encouragé les prétentions du comte de +Morangy? Et pourtant le soir, quand vous étiez assis près +de moi sur ce rocher, quand vous me parliez d'une voix +si passionnée au milieu du vent et de l'orage, n'ai-je pas +senti mon âme se fondre et s'amollir? Oh! quand j'y +songe, c'était votre voix des temps passés, c'était votre +passion des anciens jours, c'était vous, c'était mon premier +amour, c'était ma jeunesse que je retrouvais tout à +la fois!</p> + +<p>«Et puis à présent que je suis de sang-froid, je me +sens triste jusqu'à la mort; car je m'éveille et me souviens +d'avoir fait un beau rêve au milieu d'une triste vie.</p> + +<p>«Adieu, Lionel. En supposant que votre désir de m'épouser +se fût soutenu jusqu'au moment de se réaliser +(et à l'heure qu'il est, peut-être, vous sentez déjà que je +puis avoir raison de vous refuser), vous eussiez été malheureux +sous l'étreinte d'un lien pareil; vous auriez vu +le monde, toujours ingrat et avare de louanges devant +nos bonnes actions, considérer la vôtre comme l'accomplissement +d'un devoir, et vous refuser le triomphe que +vous en attendiez peut-être. Puis vous auriez perdu le +contentement de vous-même en n'obtenant pas l'admiration +sur laquelle vous comptiez. Qui sait! j'aurais peut-être +moi-même oublié trop vite ce qu'il y avait de beau +dans votre retour, et accepté votre amour nouveau comme +une réparation due à votre honneur. Oh! ne gâtons pas +cette heure d'élan et de confiance que nous avons goûtée +ce soir; gardons-en le souvenir, mais ne cherchons pas à +la retrouver.</p> + +<p>«N'ayez aucune crainte d'amour-propre en ce qui concerne +le comte de Morangy; je ne l'ai jamais aimé. Il est +un des mille impuissants qui n'ont pu (moi aidant, hélas!) +faire palpiter mon coeur éteint. Je ne voudrais pas +même de lui pour époux. Un homme de son rang vend +toujours trop cher la protection qu'il accorde en la faisant +sentir. Et puis je hais le mariage, je hais tous les hommes, +je hais les engagements éternels, les promesses, les projets, +l'avenir arrangé à l'avance par des contrats et des +marchés dont le destin se rit toujours. Je n'aime plus que +les voyages, la rêverie, la solitude, le bruit du monde, +pour le traverser et en rire, puis la poésie pour supporter +le passé, et Dieu pour espérer l'avenir.»</p> + +<p>Sir Lionel Bridgemont éprouva d'abord une grande +mortification d'amour-propre; car il faut le dire pour consoler +le lecteur qui s'intéresserait trop à lui depuis quarante +heures il avait fait bien des réflexions. D'abord il +songea à monter à cheval, à suivre lady Blake, à vaincre +sa résistance, à triompher de sa froide raison. Et puis il +songea qu'elle pourrait bien persister dans son refus, et +que pendant ce temps miss Ellis pourrait bien s'offenser +de sa conduite et repousser son alliance... Il resta.</p> + +<p>«Allons, lui dit Henry le lendemain en le voyant baiser +la main de miss Margaret, qui lui accordait cette +marque de pardon après une querelle assez vive sur son +absence, l'année prochaine nous siégerons au parlement.»</p> +<br><br> + + +<p>FIN DE LAVINIA.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Lavinia, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LAVINIA *** + +***** This file should be named 13016-h.htm or 13016-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/0/1/13016/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/old/13016-h/images/ill3-1.png b/old/13016-h/images/ill3-1.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1f61446 --- /dev/null +++ b/old/13016-h/images/ill3-1.png diff --git a/old/13016-h/images/ill3-2.png b/old/13016-h/images/ill3-2.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3c40745 --- /dev/null +++ b/old/13016-h/images/ill3-2.png diff --git a/old/13016-h/images/ill3-3.png b/old/13016-h/images/ill3-3.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..65ffde0 --- /dev/null +++ b/old/13016-h/images/ill3-3.png diff --git a/old/13016.txt b/old/13016.txt new file mode 100644 index 0000000..3b5fcf1 --- /dev/null +++ b/old/13016.txt @@ -0,0 +1,1883 @@ +The Project Gutenberg EBook of Lavinia, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Lavinia + +Author: George Sand + +Release Date: July 24, 2004 [EBook #13016] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LAVINIA *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + +[Illustration: ill3-1.png] + +LAVINIA. + +AN OLD TALE + +BILLET. + +"Puisque vous allez vous marier, Lionel, ne serait-il pas convenable de +nous rendre mutuellement nos lettres et nos portraits? Cela est facile, +puisque le hasard nous rapproche, et qu'apres dix ans ecoules sous +des cieux differents nous voila aujourd'hui a quelques lieues l'un de +l'autre. Vous venez, m'a-t-on dit, quelquefois a Saint-Sauveur; moi, +j'y passe huit jours seulement. J'espere donc que vous y serez dans le +courant de la semaine avec le paquet que je reclame. J'occupe la maison +Estabanette, au bas de la chute d'eau. Vous pourrez y envoyer la +personne destinee a ce message; elle vous reportera un paquet semblable, +que je tiens tout pret pour vous etre remis en echange." + +REPONSE. + +"Madame, + +"Le paquet que vous m'ordonnez de vous envoyer est ici cachete, et +portant votre suscription. Je dois etre reconnaissant sans doute de voir +que vous n'avez pas doute qu'il ne fut entre mes mains au jour et au +lieu ou il vous plairait de le reclamer. + +"Mais il faut donc, Madame, que j'aille moi-meme a Saint-Sauveur le +porter, pour le confier ensuite aux mains d'une tierce personne qui vous +le remettrait? Puisque vous ne jugez point a propos de m'accorder le +bonheur de vous voir, n'est-il pas plus simple que je n'aille pas au +lieu que vous habitez m'exposer a l'emotion d'etre si pres de vous? Ne +vaut-il pas mieux que je confie le paquet a un messager dont je suis +sur, pour qu'il le porte de Bagneres a Saint-Sauveur? J'attends vos +ordres a cet egard; quels qu'ils soient, Madame, je m'y soumettrai +aveuglement." + +BILLET. + +"Je savais, Lionel, que mes lettres etaient par hasard entre vos mains +dans ce moment, parce que Henry, mon cousin, m'a dit vous avoir vu a +Bagneres et tenir de vous cette circonstance. Je suis bien aise que +Henry, qui est un peu menteur, comme tous les bavards, ne m'ait pas +trompee. Je vous ai prie d'apporter vous-meme le paquet a Saint-Sauveur, +parce que de tels messages ne doivent pas etre legerement exposes dans +des montagnes infestees de contrebandiers qui pillent tout ce qui leur +tombe sous la main. Comme je vous sais homme a defendre vaillamment un +depot, je ne puis pas etre plus tranquille qu'en vous rendant vous-meme +garant de celui qui m'interesse. Je ne vous ai point offert d'entrevue, +parce que j'ai craint de vous rendre encore plus desagreable la demarche +deja penible que je vous imposais. Mais puisque vous semblez attacher a +cette entrevue une idee de regret, je vous dois et je vous accorde de +tout mon coeur ce faible dedommagement. En ce cas, comme je ne veux pas +vous faire sacrifier un temps precieux a m'attendre, je vais vous fixer +le jour, afin que vous ne me trouviez point absente. Soyez donc a +Saint-Sauveur le 15, a neuf heures du soir. Vous irez m'attendre chez +moi, et vous me ferez avertir par ma negresse. Je rentrerai aussitot. Le +paquet sera pret.... Adieu." + + + +Sir Lionel fut desagreablement frappe de l'arrivee du second billet. +Elle le surprit au milieu d'un projet de voyage a Luchon, pendant lequel +la belle miss Ellis, sa pretendue, comptait bien sur son escorte. +Le voyage devait etre charmant. Aux eaux, les parties de plaisir +reussissent presque toujours, parce qu'elles se succedent si rapidement +qu'on n'a pas le temps de les preparer; parce que la vie marche brusque, +vive et inattendue; parce que l'arrivee continuelle de nouveaux +compagnons donne un caractere d'improvisation aux plus menus details +d'une fete. + +Sir Lionel s'amusait donc aux eaux des Pyrenees, autant qu'il est seant +a un bon Anglais de s'amuser. Il etait en outre passablement amoureux +de la riche stature et de la confortable dot de miss Ellis; et sa +desertion, au moment d'une _cavalcade_ si importante (mademoiselle Ellis +avait fait venir de Tarbes un fort beau navarin gris pommele, qu'elle +se promettait de faire briller en tete de la caravane), pouvait devenir +funeste a ses projets de mariage. Cependant la position de sir Lionel +etait embarrassante; il etait homme d'honneur et des plus delicats. +Il fut trouver son ami sir Henry pour lui faire part de ce cas de +conscience. + +Mais, pour forcer le jovial Henry a lui accorder une attention serieuse, +il commenca par le quereller. + +"Etourdi et bavard que vous etes! s'ecria-t-il en entrant; c'etait bien +la peine d'aller dire a votre cousine que ses lettres etaient entre mes +mains! Vous n'avez jamais ete capable de retenir sur vos levres une +parole dangereuse. Vous etes un ruisseau qui repand a mesure qu'il +recoit; un de ces vases ouverts qui ornent les statues des naiades et +des fleuves; le flot qui les traverse ne prend pas meme le temps de s'y +arreter.... + +--Fort bien, Lionel! s'ecria le jeune homme; j'aime a vous voir dans un +acces de colere: cela vous rend poetique. Dans ces moments-la vous etes +vous-meme un ruisseau, un fleuve de metaphores, un torrent d'eloquence, +un reservoir d'allegories.... + +--Ah! il s'agit bien de rire! s'ecria Lionel en colere; nous n'allons +plus a Luchon. + +--Nous n'y allons plus! Qui a dit cela? + +--Nous n'y allons plus, vous et moi; c'est moi qui vous le dis. + +--Parlez pour vous tant qu'il vous plaira; pour moi, je suis bien votre +serviteur. + +--Moi, je n'y vais pas, et par consequent ni vous non plus. Henry, vous +avez fait une faute, il faut que vous la repariez. Vous m'avez suscite +une horrible contrariete; votre conscience vous ordonne de m'aider a la +supporter. Vous dinez avec moi a Saint-Sauveur. + +--Que le diable m'emporte si je le fais! s'ecria Henry; je suis amoureux +fou depuis hier soir de la petite Bordelaise dont je me suis tant moque +hier matin. Je veux aller a Luchon, car elle y va: elle montera mon +yorkshire, et elle fera crever de jalousie votre grande aquitaine +Margaret Ellis. + +--Ecoutez, Henry, dit Lionel d'un air grave; vous etes mon ami? + +--Sans doute; c'est connu. Il est inutile de nous attendrir sur l'amitie +dans ce moment-ci. Je prevois que ce debut solennel tend a m'imposer.... + +--Ecoutez-moi, vous dis-je, Henry; vous etes mon ami, vous vous +applaudissez des evenements heureux de ma vie, et vous ne vous +pardonneriez pas legerement, je suppose, de m'avoir cause un prejudice, +un malheur veritable? + +--Non, sur mon honneur! Mais de quoi est-il question? + +--Eh bien! Henry, vous faites manquer peut-etre mon mariage. + +--Allons donc! quelle folie! parce que j'ai dit a ma cousine que vous +aviez ses lettres, et qu'elle vous les reclame? Quelle influence +lady Lavinia peut-elle exercer sur votre vie apres dix ans d'oubli +reciproque? Avez-vous la fatuite de croire qu'elle ne soit pas consolee +de votre infidelite? Allons donc, Lionel! c'est par trop de remords! le +mal n'est pas si grand! il n'a pas ete sans remede, croyez-moi bien...." + +En parlant ainsi, Henry portait nonchalamment la main a sa cravate +et jetait un coup d'oeil au miroir; deux actes qui, dans le langage +consacre de la pantomime, sont faciles a interpreter. + +Cette lecon de modestie, dans la bouche d'un homme plus fat que lui, +irrita sir Lionel. + +"Je ne me permettrai aucune reflexion sur le compte de lady Lavinia, +repondit-il en tachant de concentrer son amertume. Jamais un sentiment +de vanite blessee ne me fera essayer de noircir la reputation d'une +femme, n'eusse-je jamais eu d'amour pour elle. + +--C'est absolument le cas ou je suis, reprit etourdiment sir Henry; je +ne l'ai jamais aimee, et je n'ai jamais ete jaloux de ceux qu'elle a pu +mieux traiter que moi; je n'ai d'ailleurs rien a dire de la vertu de +ma glorieuse cousine Lavinia; je n'ai jamais essaye serieusement de +l'ebranler.... + +--Vous lui avez fait cette grace, Henry? Elle doit vous en etre bien +reconnaissante! + +--Ah ca, Lionel! de quoi parlons-nous, et qu'etes-vous venu me dire? +Vous sembliez hier fort peu religieux envers le souvenir de vos +premieres amours; vous etiez absolument prosterne devant la radieuse +Ellis. Aujourd'hui, ou en etes-vous, s'il vous plait? Vous semblez +n'entendre pas raison sur le chapitre du passe, et puis vous parlez +d'aller a Saint-Sauveur au lieu d'aller a Luchon! Voyons, qui aimez-vous +ici? qui epousez-vous? + +--J'epouse miss Margaret, s'il plait a Dieu et a vous. + +--A moi? + +--Oui, vous pouvez me sauver. D'abord, lisez le nouveau billet que +m'ecrit votre cousine. Est-ce fait? Fort bien. A present, vous voyez, il +faut que je me decide entre Luchon et Saint-Sauveur, entre une femme a +conquerir et une femme a consoler. + +--Halte-la, impertinent! s'ecria Henry; je vous ai dit cent fois que +ma cousine etait fraiche comme les fleurs, belle comme les anges, vive +comme un oiseau, gaie, vermeille, elegante, coquette: si cette femme-la +est desolee, je veux bien consentir a gemir toute ma vie sous le poids +d'une semblable douleur. + +--N'esperez pas me piquer, Henry; je suis heureux d'entendre ce que vous +me dites. Mais en ce cas, pourrez-vous m'expliquer l'etrange fantaisie +qui porte lady Lavinia a m'imposer un rendez-vous? + +--O stupide compagnon! s'ecria Henry; ne voyez-vous pas que c'est votre +faute? Lavinia ne desirait pas le moins du monde cette entrevue: j'en +suis bien sur, moi; car lorsque je lui parlai de vous, lorsque je lui +demandai si le coeur ne lui battait pas quelquefois, sur le chemin de +Saint-Sauveur a Bagneres, a l'approche d'un groupe de cavaliers au +nombre desquels vous pouviez etre, elle me repondit d'un air nonchalant: +"Vraiment! peut-etre que mon coeur battrait si je venais a le +rencontrer." Et le dernier mot de sa phrase fut delicieusement module +par un baillement. Oui, ne mordez pas votre levre, Lionel, un de ces +jolis baillements de femme tout petits, tout frais, si harmonieux qu'ils +semblent polis et caressants, si longs et si trainants qu'ils expriment +la plus profonde apathie et la plus cordiale indifference. Mais vous, au +lieu de profiter de cette bonne disposition, vous ne pouvez pas resister +a l'envie de faire des phrases. Fidele a l'eternel pathos des amants +disgracies, quoique enchante de l'etre, vous affectez le ton elegiaque, +le genre lamentable; vous semblez pleurer l'impossibilite de la voir, au +lieu de lui dire naivement que vous en etiez le plus reconnaissant du +monde.... + +--De telles impertinences ne peuvent se commettre. Comment aurais-je +prevu qu'elle allait prendre au serieux quelques paroles oiseuses +arrachees par la convenance de la situation? + +--Oh! je connais Lavinia; c'est une malice de sa facon! + +--Eternelle malice de femme! Mais, non; Lavinia etait la plus douce et +la moins railleuse de toutes; je suis sur qu'elle n'a pas plus envie que +moi de cette entrevue. Tenez, mon cher Henry, sauvez-nous tous deux de +ce supplice; prenez le paquet, allez a Saint-Sauveur; chargez-vous de +tout arranger; faites-lui comprendre que je ne dois pas.... + +--Quitter miss Ellis a la veille de votre mariage, n'est-ce pas? Voila +une bonne raison a donner a une rivale! Impossible! mon cher; vous avez +fait la folie, il faut la boire. Quand on a la sottise de garder dix ans +le portrait et les lettres d'une femme, quand on a l'etourderie de s'en +vanter a un bavard comme moi, quand on a la rage de faire de l'esprit et +du sentiment a froid dans une lettre de rupture, il faut en subir toutes +les consequences. Vous n'avez rien a refuser a lady Lavinia tant que +ses lettres seront entre vos mains; et, quel que soit le mode de +communication qu'elle vous impose, vous lui etes soumis tant que vous +n'aurez point accompli cette solennelle demarche. Allons, Lionel, faites +seller votre poney, et partons; car je vous accompagne. J'ai quelques +torts dans tout ceci, et vous voyez que je ne ris plus quand il s'agit +de les reparer. Partons!" + +Lionel avait espere que Henry trouverait un autre moyen de le tirer +d'embarras. Il restait consterne, immobile, enchaine a sa place par un +sentiment secret de resistance involontaire aux arrets de la necessite. +Cependant il finit par se lever, triste, resigne, et les bras croises +sur sa poitrine. Sir Lionel etait, en fait d'amour, un heros accompli. +Si son coeur avait ete parjure a plus d'une passion, jamais sa conduite +exterieure ne s'etait ecartee du code des _procedes_, jamais aucune +femme n'avait eu a lui reprocher une demarche contraire a cette +condescendance delicate et genereuse qui est le meilleur signe d'abandon +que puisse donner un homme bien eleve a une femme irritee. C'est avec la +conscience d'une exacte fidelite a ces regles que le beau sir Lionel se +pardonnait les douleurs attachees a ses triomphes. + +"Voici un moyen! s'ecria enfin Henry en se levant a son tour. C'est la +coterie de nos belles compatriotes qui decide tout ici. Miss Ellis et sa +soeur Anna sont les pouvoirs les plus eminents du conseil d'amazones. Il +faut obtenir de Margaret que ce voyage, fixe a demain, soit retarde +d'un jour. Un jour ici, c'est beaucoup, je le sais; mais enfin il faut +l'obtenir, pretexter un empechement serieux, et partir des cette nuit +pour Saint-Sauveur. Nous y arriverons dans l'apres-midi; nous nous +reposerons jusqu'au soir; a neuf heures, pendant le rendez-vous, je +ferai seller nos chevaux, et a dix heures (j'imagine qu'il ne faut pas +plus d'une heure pour echanger deux paquets de lettres) nous remontons +a cheval, nous courons toute la nuit, nous arrivons ici avec le soleil +levant, nous trouvons la belle Margaret piaffant sur sa noble monture, +ma jolie petite madame Bernos caracolant sur mon yorkshire; nous +changeons de bottes et de chevaux; et, couverts de poussiere, extenues +de fatigue, devores d'amour, pales, interessants, nous suivons nos +dulcinees par monts et par vaux. Si l'on ne recompense pas tant de zele, +il faut pendre toutes les femmes pour l'exemple. Allons, es-tu pret?" + +Penetre de reconnaissance, Lionel se jeta dans les bras de Henry. +Au bout d'une heure celui-ci revint. "Partons, lui dit-il, tout est +arrange; on retarde le depart pour Luchon jusqu'au 16; mais ce n'a pas +ete sans peine. Miss Ellis avait des soupcons. Elle sait que ma cousine +est a Saint-Sauveur, et elle a une aversion effroyable pour ma cousine, +car elle connait les folies que tu as faites jadis pour elle. Mais +moi, j'ai habilement detourne tes soupcons; j'ai dit que tu etais +horriblement malade, et que je venais de te forcer a te mettre au +lit.... + +--Allons, juste ciel! une nouvelle folie pour me perdre! + +--Non, non, du tout! Dick va mettre un bonnet de nuit a ton traversin; +il va le coucher en long dans ton lit, et commander trois pintes de +tisane a la servante de la maison. Surtout il va prendre la clef de +cette chambre dans sa poche, et s'installer devant la porte avec une +figure allongee et des yeux hagards; et puis il lui est enjoint de ne +laisser entrer personne et d'assommer quiconque essaierait de forcer +la consigne, fut-ce miss Margaret elle-meme. Hein! le voici deja qui +bassine ton lit. Fort bien! il a une excellente figure; il veut se +donner l'air triste, il a l'air imbecile. Sortons par la porte qui donne +dans le ravin. Jack menera nos chevaux au bout du vallon, comme s'il +allait les promener, et nous le rejoindrons au pont de Lonnio. Allons, +en route, et que le dieu d'amour nous protege!" + +Ils parcoururent rapidement la distance qui separe les deux chaines de +montagne, et ne ralentirent leur course que dans la gorge etroite et +sombre qui s'etend de Pierrefitte a Luz. C'est sans contredit une des +parties les plus austeres et les plus caracterisees des Pyrenees. Tout y +prend un aspect formidable. Les monts se resserrent; le Gave s'encaisse +et gronde sourdement en passant sous les arcades de rochers et de vigne +sauvage; les flancs noirs du rocher se couvrent de plantes grimpantes +dont le vert vigoureux passe a des teintes bleues sur les plans +eloignes, et a des tons grisatres vers les sommets. L'eau du torrent en +recoit des reflets tantot d'un vert limpide, tantot d'un bleu mat et +ardoise, comme ou en voit sur les eaux de la mer. + +De grands ponts de marbre d'une seule arche s'elancent d'un flanc a +l'autre de la montagne, au-dessus des precipices. Rien n'est si imposant +que la structure et la situation de ces ponts jetes dans l'espace, et +nageant dans l'air blanc et humide qui semble tomber a regret dans le +ravin. La route passe d'un flanc a l'autre de la gorge sept fois dans +l'espace de quatre lieues. Lorsque nos deux voyageurs franchirent le +septieme pont, ils apercurent au fond de la gorge, qui insensiblement +s'elargissait devant eux, la delicieuse vallee de Luz, inondee des feux +du soleil levant. La hauteur des montagnes qui bordent la route ne +permettait pas encore au rayon matinal d'arriver jusqu'a eux. Le merle +d'eau faisait entendre son petit cri plaintif dans les herbes du +torrent. L'eau ecumante et froide soulevait avec effort les voiles de +brouillard etendus sur elle. A peine, vers les hauteurs, quelques lignes +de lumieres doraient les anfractuosites des rochers et la chevelure +pendante des clematites. Mais au fond de ce severe paysage, derriere +ces grandes masses noires, apres et reveches comme les sites aimes de +Salvator, la belle vallee, baignee d'une rosee etincelante, nageait dans +la lumiere et formait une nappe d'or dans un cadre de marbre noir. + +"Que cela est beau! s'ecria Henry, et que je vous plains d'etre +amoureux, Lionel! Vous etes insensible a toutes ces choses sublimes; +vous pensez que le plus beau rayon du soleil ne vaut pas un sourire de +miss Margaret Ellis. + +--Avouez, Henry, que Margaret est la plus belle personne des trois +royaumes. + +--Oui, la theorie a la main, c'est une beaute sans defaut. Eh bien! +c'est celui que je lui reproche, moi. Je la voudrais moins parfaite, +moins majestueuse, moins classique. J'aimerais cent fois mieux ma +cousine, si Dieu me donnait a choisir entre elles deux. + +--Allons donc, Henry, vous n'y songez pas, dit Lionel en souriant; +l'orgueil de la famille vous aveugle. De l'aveu de tout ce qui a deux +yeux dans la tete, lady Lavinia est d'une beaute plus que problematique; +et moi, qui l'ai connue dans toute la fraicheur de ses belles annees, je +puis vous assurer qu'il n'y a jamais eu de parallele possible.... + +--D'accord; mais que de grace et de gentillesse chez Lavinia! des yeux +si vifs, une chevelure si belle, des pieds si petits!" + +Lionel s'amuse pendant quelque temps a combattre l'admiration de Henry +pour sa cousine. Mais, tout en mettant du plaisir a vanter la beaute +qu'il aimait, un secret sentiment d'amour-propre lui faisait trouver du +plaisir encore a entendre rehabiliter celle qu'il avait aimee. Ce fut, +au reste, un moment de vanite, rien de plus; car jamais la pauvre +Lavinia n'avait regne bien reellement sur ce coeur, que les succes +avaient gate de bonne heure. C'est peut-etre un grand malheur pour un +homme que de se trouver jete trop tot dans une position brillante. +L'aveugle predilection des femmes, la sotte jalousie des vulgaires +rivaux, c'en est assez pour fausser un jugement novice et corrompre un +esprit sans experience. + +[Illustration: ill3-2.png] + +Lionel, pour avoir trop connu le bonheur d'etre aime, avait epuise en +detail la force de son ame; pour avoir essaye trop tot des passions, il +s'etait rendu incapable de ressentir jamais une passion profonde. Sous +des traits males et beaux, sous l'expression d'une physionomie jeune et +forte, il cachait un coeur froid et use comme celui d'un vieillard. + +"Voyons, Lionel, dites-moi pourquoi vous n'avez pas epouse Lavinia +Buenafe, aujourd'hui lady Blake par votre faute? car enfin, sans +etre rigoriste, quoique je sois assez dispose a respecter, parmi les +privileges de notre sexe, le sublime droit du bon plaisir, je ne +saurais, quand j'y songe, approuver beaucoup votre conduite. Apres lui +avoir fait la cour deux ans, apres l'avoir compromise autant qu'il +est possible de compromettre une jeune miss (ce qui n'est pas chose +absolument facile dans la bienheureuse Albion), apres lui avoir fait +rejeter les plus beaux partis, vous la laissez la pour courir apres une +cantatrice italienne, qui certes ne meritait pas d'inspirer un pareil +forfait. Voyons, Lavinia n'etait-elle pas spirituelle et jolie? +n'etait-elle pas la fille d'un banquier portugais, juif a la verite, +mais riche? n'etait-ce pas un bon parti? ne vous aimait-elle pas jusqu'a +la folie? + +--Eh! mon ami, voici ce dont je me plains: elle m'aimait beaucoup trop +pour qu'il me fut possible d'en faire ma femme. De l'avis de tout +homme de bon sens, une femme legitime doit etre une compagne douce et +paisible, Anglaise jusqu'au fond de l'ame, peu susceptible d'amour, +incapable de jalousie, aimant le sommeil, et faisant un assez copieux +abus de the noir pour entretenir ses facultes dans une assiette +conjugale. Avec cette Portugaise au coeur ardent, a l'humeur active, +habituee de bonne heure aux deplacements, aux moeurs libres, aux idees +liberales, a toutes les pensees dangereuses qu'une femme ramasse en +courant le monde, j'aurais ete le plus malheureux des maris, sinon +le plus ridicule. Pendant quinze mois, je m'abusai sur le malheur +inevitable que cet amour me preparait. J'etais si jeune alors! j'avais +vingt-deux ans; souvenez-vous de cela, Henry, et ne me condamnez pas. +Enfin, j'ouvris les yeux au moment ou j'allais commettre l'insigne folie +d'epouser une femme amoureuse folle de moi.... Je m'arretai au bord du +precipice, et je pris la fuite pour ne pas succomber a ma faiblesse. + +[Illustration: ill3-3.png] + +--Hypocrite! dit Henry. Lavinia m'a raconte bien autrement cette +histoire: il parait que, longtemps avant la cruelle determination qui +vous fit partir pour l'Italie avec la Rosmonda, vous etiez deja degoute +de la pauvre juive, et vous lui faisiez cruellement sentir l'ennui qui +vous gagnait aupres d'elle. Oh! quand Lavinia raconte cela, je vous +assure qu'elle n'y met point de fatuite; elle avoue son malheur et vos +cruautes avec une modestie ingenue que je n'ai jamais vu pratiquer aux +autres femmes. Elle a une facon a elle de dire: "Enfin, je l'ennuyais." +Tenez, Lionel, si vous lui aviez entendu prononcer ces mots, avec +l'expression de naive tristesse qu'elle sait y mettre, vous auriez des +remords, je le parierais. + +--Eh! n'en ai-je pas eu! s'ecria Lionel. Voila ce qui nous degoute +encore d'une femme: c'est tout ce que nous souffrons pour elle apres +l'avoir quittee; ce sont ces mille vexations dont son souvenir nous +poursuit; c'est la voix du monde bourgeois qui crie vengeance et +anatheme, c'est la conscience qui se trouble et s'effraie; ce sont de +legers reproches bien doux et bien cruels que la pauvre delaissee nous +adresse par les cent voix de la renommee. Tenez, Henry, je ne connais +rien de plus ennuyeux et de plus triste que le metier d'homme a bonnes +fortunes. + +--A qui le dites-vous!" repondit Henry d'un ton vaillant, en faisant ce +geste de fatuite ironique qui lui allait si bien. Mais son compagnon +ne daigna pas sourire, et il continua a marcher lentement, en laissant +flotter les renes sur le cou de son cheval, et en promenant son regard +fatigue sur les delicieux tableaux que la vallee deroulait a ses pieds. + +Luz est une petite ville situee a environ un mille de Saint-Sauveur. Nos +dandys s'y arreterent; rien ne put determiner Lionel a pousser jusqu'au +lieu qu'habitait lady Lavinia: il s'installa dans une auberge et se jeta +sur son lit en attendant l'heure fixee pour le rendez-vous. + +Quoique le climat soit infiniment moins chaud dans celte vallee que dans +celle de Bigorre, la journee fut lourde et brulante. Sir Lionel, etendu +sur un mauvais lit d'auberge, ressentit quelques mouvements febriles, et +s'endormit peniblement au bourdonnement des insectes qui tournoyaient +sur sa tete dans l'air embrase. Son compagnon, plus actif et plus +insouciant, traversa la vallee, rendit des visites a tout le voisinage, +guetta le passage des cavalcades sur la route de Gavarni, salua les +belles ladys qu'il apercut a leurs fenetres ou sur les chemins, jeta de +brillantes oeillades aux jeunes Francaises, pour lesquelles il avait +une preference decidee, et vint enfin rejoindre Lionel a l'entree de la +nuit. + +"Allons, debout, debout! s'ecria-t-il en penetrant sous ses rideaux de +serge; voici l'heure du rendez-vous. + +--Deja? dit Lionel, qui, grace a la fraicheur du soir, commencait a +dormir d'un sommeil paisible; quelle heure est-il donc, Henry?" + +Henry repondit d'un ton emphatique: + + At the close of the day when the Hamlet is still + And nought but the torrent is heard upon the hill... + +--Ah! pour Dieu, faites-moi grace de vos citations, Henry! Je vois bien +que la nuit descend, que la silence gagne, que la voix du torrent nous +arrive plus sonore et plus pure; mais lady Lavinia ne m'attend qu'a neuf +heures; je puis peut-etre dormir encore un peu. + +--Non, pas une minute de plus, Lionel. Il faut nous rendre a pied a +Saint-Sauveur; car j'y ai fait conduire nos chevaux des ce matin, et les +pauvres animaux sont assez fatigues, sans compter ce qui leur reste +a faire. Allons, habillez-vous. C'est bien. A dix heures je serai a +cheval, a la porte de lady Lavinia, tenant en main votre palefroi et +pret a vous offrir la bride, ni plus ni moins que notre grand William a +la porte des theatres, lorsqu'il etait reduit a l'office de jockey, le +grand homme! Allons, Lionel, voici votre porte-manteau, une cravate +blanche, de la cire a moustache. Patience donc! Oh! quelle negligence! +quelle apathie! Y songez-vous, mon cher? se presenter avec une mauvaise +toilette devant une femme que l'on n'aime plus, c'est une faute enorme! +Sachez donc bien qu'il faut, au contraire, lui apparaitre avec tous vos +avantages, afin de lui faire sentir le prix de ce qu'elle perd. Allons, +allons! relevez-moi votre chevelure encore mieux que s'il s'agissait +d'ouvrir le bal avec miss Margaret. Bien! Laissez-moi donner un coup de +brosse a votre habit. Eh quoi! auriez-vous oublie un flacon d'essence de +tubereuse pour inonder votre foulard des Indes? Ce serait impardonnable; +non; Dieu soit loue! le voici. Allons, Lionel, vous embaumez, vous +resplendissez; partez. Songez qu'il y va de votre honneur de faire +verser quelques larmes en apparaissant ce soir peur la derniere fois sur +l'horizon de lady Lavinia." + +Lorsqu'ils traverserent la bourgade Saint-Sauveur, qui se compose de +cinquante maisons au plus, ils s'etonnerent de ne voir aucune personne +elegante dans la rue ni aux fenetres. Mais ils s'expliquerent cette +singularite en passant devant les fenetres d'un rez-de-chaussee d'ou +partaient les sens faux d'un violon, d'un flageolet et d'un tympanon, +instrument indigene qui tient du tambourin francais et de la guitare +espagnole. Le bruit et la poussiere apprirent a nos voyageurs que le +bal etait commence, et que tout ce qu'il y a de plus elegant parmi +l'aristocratie de France, d'Espagne et d'Angleterre, reuni dans une +salle modeste, aux murailles blanches decorees de guirlandes de buis +et de serpolet, dansait au bruit du plus detestable charivari qui ait +jamais dechire des oreilles et marque la mesure a faux. + +Plusieurs groupes de _baigneurs_, de ceux qu'une condition moins +brillante ou une sante plus reellement detruite privaient du plaisir de +prendre une part active la soiree, se pressaient devant ces fenetres +pour jeter, par-dessus l'epaule les uns des autres, un coup d'oeil d +curiosite envieuse ou ironique sur le bal, et pour echanger quelque +remarque laudative ou maligne, en attendant que l'horloge du village eut +sonne l'heure ou tout convalescent doit aller se coucher, sous peine de +perdre le _benefit_ des eaux minerales. + +Au moment ou nos deux voyageurs passerent devant ce groupe, il y eut +dans celte petite foule un mouvement oscillatoire vers l'embrasure des +fenetres; et Henry, en essayant de se meler aux curieux, recueillit ces +paroles: + +"C'est la belle juive Lavinia Blake qui va danser. On dit que c'est la +femme de toute l'Europe qui danse le mieux." + +"Ah! venez, Lionel! s'ecria le jeune baronnet; venez voir comme ma +cousine est bien mise et charmante!" + +Mais Lionel le tira par le bras; et, rempli d'humeur et d'impatience, il +l'arracha de la fenetre, sans daigner jeter un regard de ce cote. + +"Allons, allons! lui dit-il, nous ne sommes pas venus ici pour voir +danser." + +Cependant il ne put s'eloigner assez vite pour qu'un autre propos, jete +au hasard autour de lui, ne vint pas frapper son oreille. + +"Ah! disait-on, c'est le beau comte de Morangy qui la fait danser. + +--Faites-moi le plaisir de me dire quel autre ce pourrait etre? repondit +une autre voix. + +--On dit qu'il en perd la tete, reprit un troisieme interlocuteur. Il a +deja creve pour elle trois chevaux, et je ne sais combien de jockeys." + +L'amour-propre est un si etrange conseiller, qu'il nous arrive cent fois +par jour d'etre, grace a lui, en pleine contradiction avec nous-memes. +Par le fait, sir Lionel etait charme de savoir lady Lavinia placee, +par de nouvelles affections, dans une situation qui assurait leur +independance mutuelle. Et pourtant la publicite des triomphes qui +pouvaient faire oublier le passe a cette femme delaissee fut pour Lionel +une espece d'affront qu'il devora avec peine. + +Henry, qui connaissait les lieux, le conduisit au bout du village, a la +maison qu'habitait sa cousine. La il le laissa. + +Cette maison etait un peu isolee des autres; elle s'adossait, d'un cote, +a la montagne, et de l'autre, elle dominait le ravin. A trois pas, un +torrent tombait a grand bruit dans la cannelure du rocher; et la maison, +inondee, pour ainsi dire, de ce bruit frais et sauvage, semblait +ebranlee par la chute d'eau et prete a s'elancer avec elle dans l'abime. +C'etait une des situations les plus pittoresques que l'on put choisir, +et Lionel reconnut dans cette circonstance l'esprit romanesque et un peu +bizarre de lady Lavinia. + +Une vieille negresse vint ouvrir la porte d'un petit salon au +rez-de-chaussee. A peine la lumiere vint a frapper son visage luisant et +calleux, que Lionel laissa echapper une exclamation de surprise. C'etait +Pepa, la vieille nourrice de Lavinia, celle que, pendant deux ans, +Lionel avait vue aupres de sa bien-aimee. Comme il n'etait en garde +contre aucune espece d'emotion, la vue inattendue de celte vieille, en +reveillant en lui la memoire du passe, bouleversa un instant toutes ses +idees. Il faillit lui sauter au cou; l'appeler _nourrice_, comme au +temps de sa jeunesse et de sa gaiete, l'embrasser comme une digne +servante, comme une vieille amie; mais Pepa recula de trois pas, en +contemplant d'un air stupefait l'air empresse de Lionel. Elle ne le +reconnaissait pas. + +"Helas! je surs donc bien change?" pensa-t-il. + +"Je suis, dit-il avec une voix troublee, la personne que lady Lavinia a +fait demander. Ne vous a-t-elle pas prevenue?... + +--Oui, oui, Milord, repondit la negresse; milady est au bal: elle m'a +dit de lui porter son eventail aussitot qu'un gentleman frapperait a +cette porte. Restez ici, je cours l'avertir...." + +La vieille se mit a chercher l'eventail. Il etait sur le coin d'une +tablette de marbre, sous la main de sir Lionel. Il le prit pour le +remettre a la negresse, et ses doigts en conserverent le parfum apres +qu'elle fut sortie. + +Ce parfum opera sur lui comme un charme; ses organes nerveux en recurent +une commotion qui penetra jusqu'a son coeur et le fit tressaillir. +C'etait le parfum que Lavinia preferait: c'etait une espece d'herbe +aromatique qui croit dans l'Inde, et dont elle avait coutume jadis +d'impregner ses vetements et ses meubles. Ce parfum de patchouly, +c'etait tout un monde de souvenirs, toute une vie d'amour; c'etait +une emanation de la premiere femme que Lionel avait aimee. Sa vue se +troubla, ses arteres battirent violemment; il lui sembla qu'un nuage +flottait devant lui, et, dans ce nuage, une fille de seize ans, brune, +mince, vive et douce a la fois: la juive Lavinia, son premier amour. Il +la voyait passer rapide comme un daim, effleurant les bruyeres, foulant +les plaines giboyeuses de son parc, lancant sa haquenee noire a travers +les marais; rieuse, ardente et fantasque comme Diana Vernon, ou comme +les fees joyeuses de la verte Irlande. + +Bientot il eut honte de sa faiblesse, en songeant a l'ennui qui avait +fletri cet amour et tous les autres. Il jeta un regard tristement +philosophique sur les dix annees de raison positive qui le separaient de +ces jours d'eglogue et de poesie; puis il invoqua l'avenir, la gloire +parlementaire et l'eclat de la vie politique sous la forme de miss +Margaret Ellis, qu'il invoqua elle-meme sous la forme de sa dot; et +enfin il se mit a parcourir la piece ou il se trouvait, en jetant autour +de lui le sceptique regard d'un amant desabuse et d'un homme de trente +ans aux prises avec la vie sociale. + +On est simplement loge aux eaux des Pyrenees; mais, grace aux avalanches +et aux torrents qui, chaque hiver, devastent les habitations, a chaque +printemps on voit renouveler ou rajeunir les ornements et le mobilier. +La maisonnette que Lavinia avait louee etait batie en marbre brut et +toute lambrissee en bois resineux a l'interieur. Ce bois, peint en +blanc, avait l'eclat et la fraicheur du stuc. Une natte de joncs, tissue +en Espagne et nuancee de plusieurs couleurs, servait de tapis. Des +rideaux de basin bien blancs recevaient l'ombre mouvante des sapins qui +secouaient leurs chevelures noires au vent de la nuit, sous l'humide +regard de la lune. De petits seaux de bois d'olivier verni etaient +remplis des plus belles fleurs de la montagne. Lavinia avait cueilli +elle-meme, dans les plus desertes vallees et sur les plus hautes cimes, +ces belladones au sein vermeil, ces aconits au cimier d'azur, au +calice veneneux; ces sylenes blanc et rose, dont les petales sont +si delicatement decoupes; ces pales saponaires; ces clochettes +transparentes et plissees comme de la mousseline; ces valerianes de +pourpre; toutes ces sauvages filles de la solitude, si embaumees et si +fraiches, que le chamois craint de les fletrir en les effleurant dans +sa course, et que l'eau des sources inconnues au chasseur les couche a +peine sous son flux nonchalant et silencieux. + +Cette chambrette blanche et parfumee avait, en verite, et, comme a son +insu, un air de rendez-vous; mais elle semblait aussi le sanctuaire +d'un amour virginal et pur. Les bougies jetaient une clarte timide; +les fleurs semblaient fermer modestement leur sein a la lumiere; aucun +vetement de femme, aucun vestige de coquetterie ne s'etait oublie a +trainer sur les meubles: seulement un bouquet de pensees fletries et un +gant blanc decousu gisaient cote a cote sur la cheminee. Lionel, pousse +par un mouvement irresistible, prit le gant et le froissa dans ses +mains. C'etait comme l'etreinte convulsive et froide d'un dernier +adieu. Il prit le bouquet sans parfum, le contempla un instant, lit une +allusion amere aux fleurs qui le composaient, et le rejeta brusquement +loin de lui. Lavinia avait-elle pose la ce bouquet avec le dessein qu'il +fut commente par son ancien amant? + +Lionel s'approcha de la fenetre et ecarta les rideaux pour faire +diversion, par le spectacle de la nature, a l'humeur qui le gagnait de +plus en plus. Ce spectacle etait magique. La maison, plantee dans le +roc, servait de bastion a une gigantesque muraille de rochers tailles a +pic, dont le Gave battait le pied. A droite tombait la cataracte avec un +bruit furieux; a gauche un massif d'epiceas se penchait sur l'abime; au +loin se deployait la vallee incertaine et blanchie par la lune. Un grand +laurier sauvage qui croissait dans une crevasse du rocher apportait ses +longues feuilles luisantes au bord de la fenetre, et la brise, en les +froissant l'une contre l'autre, semblait prononcer de mysterieuses +paroles. + +Lavinia entra, tandis que Lionel etait plonge dans cette contemplation; +le bruit du torrent et de la brise empecha qu'il ne l'entendit. Elle +resta plusieurs minutes debout derriere lui, occupee sans doute a se +recueillir, et se demandant peut-etre si c'etait la l'homme qu'elle +avait tant aime; car, a cette heure d'emotion obligee et de situation +prevue, Lavinia croyait pourtant faire un reve. Elle se rappelait le +temps ou il lui aurait semble impossible de revoir sir Lionel sans +tomber morte de colere et de douleur. Et maintenant elle etait la, +douce, calme, indifferente peut-etre.... + +Lionel se retourna machinalement et la vit. Il ne s'y attendait pas, un +cri lui echappa; puis, honteux d'une telle inconvenance, confondu de ce +qu'il eprouvait, il fit un violent effort pour adresser a lady Lavinia +un salut correct et irreprochable. + +Mais, malgre lui, un trouble imprevu, une agitation invincible, +paralysait son esprit ingenieux et frivole, cet esprit si docile, +si complaisant, qui se tenait toujours pret, suivant les lois de +l'amabilite, a se jeter tout entier dans la circulation, et a passer, +comme l'or, de main en main pour l'usage du premier venu. Cette fois, +l'esprit rebelle se taisait et restait eperdu a contempler lady Lavinia. + +C'est qu'il ne s'attendait pas a la revoir si belle.... Il l'avait +laissee bien souffrante et bien alteree. Dans ce temps-la les larmes +avaient fletri ses joues, le chagrin avait amaigri sa taille; elle avait +l'oeil eteint, la main seche, une parure negligee. Elle s'enlaidissait +imprudemment alors, la pauvre Lavinia! sans songer que la douleur +n'embellit que le coeur de la femme, et que la plupart des hommes +nieraient volontiers l'existence de l'ame chez la femme, comme il fut +fait en un certain concile de prelats italiens. + +Maintenant Lavinia etait dans tout l'eclat de cette seconde beaute qui +revient aux femmes quand elles n'ont pas recu au coeur d'atteintes +irreparables dans leur premiere jeunesse. C'etait toujours une mince et +pale Portugaise, d'un reflet un peu bronze, d'un profil un peu severe; +mais son regard et ses manieres avaient pris toute l'amenite, toute +la grace caressante des Francaises. Sa peau brune etait veloutee par +l'effet d'une sante calme et raffermie; son frele corsage avait retrouve +la souplesse et la vivacite florissante de la jeunesse; ses cheveux, +qu'elle avait coupes jadis pour en faire un sacrifice a l'amour, se +deployaient maintenant dans tout leur luxe en epaisses torsades sur son +front lisse et uni; sa toilette se composait d'une robe de mousseline +de l'Inde et d'une touffe de bruyere blanche cueillie dans le ravin +et melee a ses cheveux. Il n'est pas de plus gracieuse plante que la +bruyere blanche; on eut dit, a la voir balancer ses delicates girandoles +sur les cheveux noirs de Lavinia, des grappes de perles vivantes. Un +gout exquis avait preside a cette coiffure et a cette simple toilette, +ou l'ingenieuse coquetterie de la femme se revelait a force de se +cacher. + +Jamais Lionel n'avait vu Lavinia si seduisante. Il faillit un instant se +prosterner et lui demander pardon; mais le sourire calme qu'il vit sur +son visage lui rendit le degre d'amertume necessaire pour supporter +l'entrevue avec toutes les apparences de la dignite. + +A defaut de phrase convenable, il tira de son sein un paquet +soigneusement cachete, et, le deposant sur la table: + +"Madame, lui dit-il d'une voix assuree, vous voyez que j'ai obei en +esclave; puis-je croire, qu'a compter de ce jour, ma liberte me sera +rendue? + +--Il me semble, lui repondit Lavinia avec une expression de gaiete +melancolique, que, jusqu'ici, votre liberte n'a pas ete trop enchainee, +sir Lionel! En verite, seriez-vous reste tout ce temps dans mes fers? +J'avoue que je ne m'en etais pas flattee. + +--Oh! Madame, au nom du ciel, ne raillons pas! N'est-ce pas un triste +moment que celui-ci? + +--C'est une vieille tradition, repondit-elle, un denoument convenu, +une situation inevitable dans toutes les histoires d'amour. Et, si, +lorsqu'on s'ecrit, on etait penetre de la necessite future de s'arracher +mutuellement ses lettres avec mefiance.... Mais on n'y songe point. +A vingt ans, on ecrit avec la profonde securite d'avoir echange des +serments eternels: on sourit de pitie en songeant a ces vulgaires +resultats de toutes les passions qui s'eteignent; on a l'orgueil de +croire que, seul entre tous, on servira d'exception a cette grande loi +de la fragilite humaine! Noble erreur, heureuse fatuite d'ou naissent la +grandeur et les illusions de la jeunesse! n'est-ce pas, Lionel?" + +Lionel restait muet et stupefait. Ce langage tristement philosophique, +quoique bien naturel dans la bouche de Lavinia, lui semblait un +monstrueux contre-sens, car il ne l'avait jamais vue ainsi: il l'avait +vue, faible enfant, se livrer aveuglement a toutes les erreurs de +la vie, s'abandonner confiante a tous les orages de la passion; et, +lorsqu'il l'avait laissee brisee de douleur, il l'avait entendue encore +protester d'une fidelite eternelle a l'auteur de son desespoir. + +Mais la voir ainsi prononcer l'arret de mort sur toutes les illusions +du passe, c'etait une chose penible et effrayante. Cette femme qui +se survivait a elle-meme, et qui ne craignait pas de faire l'oraison +funebre de sa vie, c'etait un spectacle profondement triste, et que +Lionel ne put contempler sans douleur. Il ne trouva rien a repondre. Il +savait bien mieux que personne tout ce qui pouvait etre dit en pareil +cas; mais il n'avait pas le courage d'aider Lavinia a se suicider. + +Comme, dans son trouble, il froissait le paquet de lettres dans ses +mains: + +"Vous me connaissez assez, lui dit-elle; je devrais dire que vous vous +souvenez encore assez de moi, pour etre bien sur que je ne reclame ces +gages d'une ancienne affection par aucun de ces motifs de prudence dont +les femmes s'avisent quand elles n'aiment plus. Si vous aviez un tel +soupcon, il suffirait, pour me justifier, de rappeler que, depuis dix +ans, ces gages sont restes entre vos mains, sans que j'aie songe a vous +les retirer. Je ne m'y serais jamais determinee si le repos d'une autre +femme n'etait compromis par l'existence de ces papiers...." + +Lionel regarda fixement Lavinia, attentif au moindre signe d'amertume ou +de chagrin que la pensee de Margaret Ellis ferait naitre en elle; mais +il lui fut impossible de trouver la plus legere alteration dans son +regard ou dans sa voix. Lavinia semblait etre invulnerable desormais. + +"Cette femme s'est-elle changee en diamant ou en glace?" se +demanda-t-il. + +"Vous etes genereuse, lui dit-il avec un melange de reconnaissance et +d'ironie, si c'est la votre unique motif. + +--Quel autre pourrais-je avoir, sir Lionel? Vous plairait-il de me le +dire? + +--Je pourrais presumer, Madame, si j'avais envie de nier votre +generosite (ce qu'a Dieu ne plaise!), que des motifs personnels vous +font desirer de rentrer dans la possession de ces lettres et de ce +portrait. + +--Ce serait m'y prendre un peu tard, dit Lavinia en riant; a coup sur, +si je vous disais que j'ai attendu jusqu'a ce jour pour avoir des +_motifs personnels_ (c'est votre expression), vous auriez de grands +remords, n'est-ce pas? + +--Madame, vous m'embarrassez beaucoup," dit Lionel; et il prononca ces +mots avec aisance, car la il se retrouvait sur son terrain. Il avait +prevu des reproches, et il etait prepare a l'attaque; mais il n'eut pas +cet avantage; l'ennemi changea de position sur-le-champ. + +"Allons, mon cher Lionel, dit-elle en souriant avec un regard plein de +bonte qu'il ne lui connaissait pas encore, lui qui n'avait connu d'elle +que la femme passionnee, ne craignez pas que j'abuse de l'occasion. +Avec l'age, la raison m'est venue, et j'ai fort bien compris, depuis +longtemps, que vous n'etiez point coupable envers moi. C'est moi qui +le fus envers moi-meme, envers la societe, envers vous peut-etre; car, +entre deux amants aussi jeunes que nous l'etions, la femme devrait etre +le guide de l'homme. Au lieu de l'egarer dans les voies d'une destinee +fausse et impossible, elle devrait le conserver au monde, en l'attirant +a elle. Moi, je n'ai rien su faire a propos; j'ai eleve mille obstacles +dans votre vie; j'ai ete la cause involontaire, mais imprudente, des +longs cris de reprobation qui vous ont poursuivi; j'ai eu l'affreuse +douleur de voir vos jours menaces par des vengeurs que je reniais, mais +qui s'elevaient, malgre moi, contre vous; j'ai ete le tourment de votre +jeunesse et la malediction de votre virilite. Pardonnez-le-moi, j'ai +bien expie le mal que je vous ai fait." + +Lionel marchait de surprise en surprise. Il etait venu la comme un +accuse qui va s'asseoir a contre-coeur sur la sellette, et on le +traitait comme un juge dont la misericorde est imploree humblement. +Lionel etait ne avec un noble coeur; c'etait le souffle des vanites du +monde qui l'avait fletri dans sa fleur. La generosite de lady Lavinia +excita en lui un attendrissement d'autant plus vif qu'il n'y etait pas +prepare. Domine par la beaute du caractere qui se revelait a lui, il +courba la tete et plia le genou. + +"Je ne vous avais jamais comprise, Madame, lui dit-il d'une voix +alteree; je ne savais point ce que vous valez: j'etais indigne de vous, +et j'en rougis. + +--Ne dites pas cela, Lionel, repondit-elle en lui tendant la main pour +le relever. Quand vous m'avez connue, je n'etais pas ce que je suis +aujourd'hui. Si le passe pouvait se transposer, si aujourd'hui je +recevais l'hommage d'un homme place comme vous l'etes dans le monde.... + +--Hypocrite! pensa Lionel: elle est adoree du comte de Morangy, le plus +fashionable des grands seigneurs! + +--Si j'avais, continua-t-elle avec modestie, a decider de la vie +exterieure et publique d'un homme aime, je saurais peut-etre ajouter a +son bonheur, au lieu de chercher a le detruire.... + +--Est-ce une avance? se demanda Lionel eperdu. + +Et, dans son trouble, il porta avec ardeur la main de Lavinia a ses +levres. En meme temps, il jeta un regard sur cette main, qui etait +remarquablement blanche et mignonne. Dans la premiere jeunesse des +femmes, leurs mains sont souvent rouges et gonflees; plus tard, elles +palissent, s'allongent, et prennent des proportions plus elegantes. + +Plus il la regardait, plus il l'ecoutait, et plus il s'etonnait de lui +decouvrir des perfections nouvellement acquises. Entre autres choses, +elle parlait maintenant l'anglais avec une purete extreme, elle n'avait +conserve de l'accent etranger et des mauvaises locutions dont jadis +Lionel l'avait impitoyablement raillee, que ce qu'il fallait pour donner +a sa phrase et a sa prononciation une originalite elegante et gracieuse. +Ce qu'il y avait de fier et d'un peu sauvage dans son caractere s'etait +concentre peut-etre au fond de son ame; mais son exterieur n'en +trahissait plus rien. Moins tranchee, moins saillante, moins poetique +peut-etre qu'elle ne l'avait ete, elle etait desormais bien plus +seduisante aux yeux de Lionel; elle etait mieux selon ses idees, selon +le monde. + +Que vous dirai-je? Au bout d'une heure d'entretien, Lionel avait oublie +les dix annees qui le separaient de Lavinia, ou plutot il avait oublie +toute sa vie; il se croyait aupres d'une femme nouvelle, qu'il aimait +pour la premiere fois; car le passe lui rappelait Lavinia chagrine, +jalouse, exigeante; il montrait surtout Lionel coupable a ses propres +yeux; et, comme Lavinia comprenait ce que les souvenirs auraient eu +pour lui de penible, elle eut la delicatesse de n'y toucher qu'avec +precaution. + +Ils se raconterent mutuellement la vie qui s'etait ecoulee depuis leur +separation. Lavinia questionnait Lionel sur ses amours nouvelles avec +l'impartialite d'une soeur; elle vantait la beaute de miss Ellis, et +s'informait avec interet et bienveillance de son caractere et des +avantages qu'un tel hymen devait apporter a son ancien ami. De son cote, +elle raconta d'une maniere brisee, mais piquante et fine, ses voyages, +ses amities, son mariage avec un vieux lord, son veuvage et l'emploi +qu'elle faisait desormais de sa fortune et de sa liberte. Dans tout ce +qu'elle disait, il y avait bien un peu d'ironie; tout en rendant hommage +au pouvoir de la raison, un peu d'amertume secrete se montrait contre +cette imperieuse puissance, se trahissait sous la forme du badinage. +Mais la misericorde et l'indulgence dominaient dans cette ame devastee +de bonne heure, et lui imprimaient quelque chose de grand qui l'elevait +au-dessus de toutes les autres. + +Plus d'une heure s'etait ecoulee. Lionel ne comptait pas les instants; +il s'abandonnait a ses nouvelles impressions avec cette ardeur subite et +passagere qui est la derniere faculte des coeurs uses. Il essayait, par +toutes les insinuations possibles, d'animer l'entretien, en amenant +Lavinia a lui parler de la situation reelle de son coeur; mais ses +efforts etaient vains: la femme etait plus mobile et plus adroite que +lui. Des qu'il croyait avoir touche une corde de son ame, il ne lui +restait plus dans la main qu'un cheveu. Des qu'il esperait saisir l'etre +moral et l'etreindre pour l'analyser, le fantome glissait comme un +souffle et s'enfuyait insaisissable comme l'air. + +Tout a coup on frappa avec force; car le bruit du torrent, qui couvrait +tout, avait empeche d'entendre les premiers coups; et maintenant on les +reiterait avec impatience. Lady Lavinia tressaillit. + +"C'est Henry qui vient m'avertir, lui dit sir Lionel; mais, si +vous daignez m'accorder encore quelques instants, je vais lui dire +d'attendre. Obtiendrai-je cette grace, Madame?" + +Lionel se preparait a l'implorer obstinement, lorsque Pepa entra d'un +air empresse. + +"Monsieur le comte de Morangy veut entrer a toute force, dit-elle en +portugais a sa maitresse. Il est la ... il n'ecoute rien.... + +--Ah! mon Dieu! s'ecria ingenument Lavinia en anglais; il est si jaloux! +Que vais-je faire de vous, Lionel?" + +Lionel resta comme frappe de la foudre. + +"Faites-le entrer, dit vivement Lavinia a la negresse. Et vous, dit-elle +a sir Lionel, passez sur ce balcon. Il fait un temps magnifique; vous +pouvez bien attendre la cinq minutes pour me rendre service." + +Et elle le poussa vivement sur le balcon. Puis elle fit retomber le +rideau de basin, et, s'adressant au comte qui entrait: + +"Que signifie le bruit que vous faites? lui dit-elle avec aisance. C'est +une veritable invasion. + +--Ah! pardonnez-moi, Madame! s'ecria le comte de Morangy; j'implore ma +grace a deux genoux. Vous voyant sortir brusquement du bal avec Pepa, +j'ai cru que vous etiez malade. Ces jours derniers vous avez ete +indisposee; j'ai ete si effraye! Mon Dieu! pardonnez-moi, Lavinia, je +suis un etourdi, un fou ... mais, je vous aime tant, que je ne sais plus +ce que je fais...." + +Pendant que le comte parlait, Lionel, a peine revenu de sa surprise, +s'abandonnait a un violent acces de colere. + +"Impertinente femme! pensait-il, qui ose bien me prier d'assister a un +tete-a-tete avec son amant! Ah! si c'est une vengeance premeditee, si +c'est une insulte volontaire, qu'on prenne garde a moi! Mais quelle +folie! si je montrais du depit, ce serait la faire triompher.... +Voyons! assistons a la scene d'amour avec le sang-froid d'un vrai +philosophe...." + +Il se pencha vers l'embrasure de la fenetre, et se hasarda a elargir +avec le bout de sa cravache la fente que laissaient les deux rideaux en +se joignant. Il put ainsi voir et entendre. + +Le comte de Morangy etait un des plus beaux hommes de France, blond, +grand, d'une figure plus imposante qu'expressive, parfaitement frise, +dandy des pieds jusqu'a la tete. Le son de sa voix etait doux et +veloute. Il grasseyait un peu en parlant; il avait l'oeil grand, mais +sans eclat; la bouche fine et moqueuse, la main blanche comme une femme, +et le pied chausse dans une perfection indicible. Aux yeux de sir +Lionel, c'etait le rival le plus redoutable qu'il fut possible d'avoir a +combattre; c'etait un adversaire digne de lui, depuis le favori jusqu'a +l'orteil. + +Le comte parlait francais, et Lavinia repondait dans cette langue, +qu'elle possedait aussi bien que l'anglais. Encore un talent nouveau +de Lavinia! Elle ecoutait les fadeurs du beau _talon rouge_ avec +une complaisance singuliere. Le comte hasarda deux ou trois phrases +passionnees, qui parurent a Lionel s'ecarter un peu des regles du bon +gout et de la convenance dramatique. Lavinia ne se facha point; il n'y +eut meme presque pas de raillerie dans ses sourires. Elle pressait le +comte de retourner au bal le premier, lui disant qu'il n'etait pas +convenable qu'elle y rentrat avec lui. Mais il s'obstinait a vouloir +la conduire jusqu'a la porte, en jurant qu'il n'entrerait qu'un quart +d'heure apres. Tout en parlant, il s'emparait des mains de lady Blake, +qui les lui abandonnait avec une insouciance paresseuse et agacante. + +La patience echappait a sir Lionel. + +"Je suis bien sot, se dit-il enfin, d'assister patiemment a cette +mystification, quand je puis sortir...." + +Il marcha jusqu'au bout du balcon. Mais le balcon etait ferme, et +au-dessous s'etendait une corniche de rochers qui ne ressemblait pas +trop a un sentier. Neanmoins Lionel se hasarda courageusement a enjamber +la balustrade et a faire quelques pas sur cette corniche; mais il fut +bientot force de s'arreter: la corniche s'interrompait brusquement a +l'endroit de la cataracte, et un chamois eut hesite a faire un pas de +plus. La lune, montant sur le ciel, montra en cet instant a Lionel la +profondeur de l'abime, dont quelques pouces de roc le separaient. Il fut +oblige de fermer les yeux pour resister au vertige qui s'emparait de lui +et de regagner avec peine le balcon. Quand il eut reussi a repasser +la balustrade, et qu'il vit enfin ce frele rempart entre lui et le +precipice, il se crut le plus heureux des hommes, dut-il payer l'asile +qu'il atteignait au prix du triomphe de son rival. Il fallut donc se +resigner a entendre les tirades sentimentales du comte de Morangy. + +"Madame, disait-il, c'est trop longtemps feindre avec moi. Il est +impossible que vous ne sachiez pas combien je vous aime, et je vous +trouve cruelle de me traiter comme s'il s'agissait d'une de ces +fantaisies qui naissent et meurent dans un jour. L'amour que j'ai pour +vous est un sentiment de toute la vie; et si vous n'acceptez le voeu que +je fais de vous consacrer la mienne, vous verrez, Madame, qu'un homme +du monde peut perdre tout respect des convenances et se soustraire a +l'empire de la froide raison. Oh! ne me reduisez pas au desespoir, ou +craigne-en les effets. + +--Vous voulez donc que je m'explique decidement? repondit Lavinia. Eh +bien! je vais le faire. Savez-vous mon histoire, Monsieur? + +--Oui, Madame, je sais tout; je sais qu'un miserable, que je regarde +comme le dernier des hommes, vous a indignement trompee et delaissee. La +compassion que votre infortune m'inspire ajoute a mon enthousiasme. Il +n'y a que les grandes ames qui soient condamnees a etre victimes des +hommes et de l'opinion. + +--Eh bien! Monsieur reprit Lavinia, sachez que j'ai su profiter des +rudes lecons de ma destinee; sachez qu'aujourd'hui je suis en garde +contre mon propre coeur et contre celui d'autrui. Je sais qu'il n'est +pas toujours au pouvoir de l'homme de tenir ses serments, et qu'il +abuse aussitot qu'il obtient. D'apres cela, Monsieur, n'esperez pas +me flechir. Si vous parlez serieusement, voici ma reponse: "Je suis +invulnerable. Cette femme tant decriee pour l'erreur de sa jeunesse est +entouree desormais d'un rempart plus solide que la vertu, la mefiance." + +--Ah! c'est que vous ne m'entendez pas, Madame, s'ecria le comte en se +jetant a ses genoux. Que je sois maudit si j'ai jamais eu la pensee de +m'autoriser de vos malheurs pour esperer des sacrifices que votre fierte +condamne.... + +--Etes-vous bien sur, en effet, de ne l'avoir eue jamais? dit Lavinia +avec son triste sourire. + +--Eh bien, je serai franc, dit M. de Morangy avec un accent de verite ou +la _maniere_ du grand seigneur disparut entierement. Peut-etre l'ai-je +eue avant de vous connaitre, cette pensee que je repousse maintenant +avec remords. Devant vous la feinte est impossible, Lavinia: vous +subjuguez la volonte, vous aneantiriez la ruse, vous commandez le +veneration. Oh! depuis que je sais ce que vous etes, je jure que mon +adoration a ete digne de vous. Ecoutez-moi, Madame, et laissez-moi a vos +pieds attendre l'arret de ma vie. C'est par d'indissolubles serments que +je veux vous devouer tout mon avenir. C'est un nom honorable, j'ose le +croire, et une brillante fortune, dont je ne suis pas vain, vous le +savez, que je viens mettre a vos pieds, en meme temps qu'une ame qui +vous adore, un coeur qui ne bat que pour vous. + +--C'est donc reellement un mariage que vous me proposez? dit lady +Lavinia sans temoigner au comte une surprise injurieuse. Eh bien, +Monsieur, je vous remercie de cette marque d'estime et d'attachement." + +Et elle lui tendit la main avec cordialite. + +"Dieu de bonte! elle accepte! s'ecria le comte en couvrant cette main de +baisers. + +--Non pas, Monsieur, dit Lavinia; je vous demande le temps de la +reflexion. + +--Helas! mais puis-je esperer? + +--Je ne sais pas; mais comptez sur ma reconnaissance. Adieu. Retournez +au bal; je l'exige. J'y serai dans un instant." + +Le comte baisa le bord de son echarpe avec passion et sortit. Aussitot +qu'il eut referme la porte, Lionel ecarta tout a fait le rideau, +s'appretant a recevoir de lady Blake l'autorisation de rentrer. Mais +lady Blake etait assise sur le sofa, le dos tourne a la fenetre. Lionel +vit sa figure se refleter dans la glace placee vis-a-vis d'eux. Ses yeux +etaient fixes sur le parquet, son attitude morne et pensive. Plongee +dans une profonde meditation, elle avait completement oublie Lionel, +et l'exclamation de surprise qui lui echappa lorsque celui-ci sauta au +milieu de la chambre fut l'aveu ingenu de cette cruelle distraction. + +Il etait pale de depit; mais il se contint. + +"Vous conviendrez, lui dit-il, que j'ai respecte vos nouvelles +affections, Madame. Il m'a fallu un profond desinteressement pour +m'entendre insulter a dessein peut-etre..... et pour rester impassible +dans ma cachette. + +--A dessein? repeta Lavinia en le fixant d'un air severe. Qu'osez-vous +penser de moi, Monsieur? Si ce sont la vos idees, sortez! + +--Non, non, ce ne sont pas la mes idees, dit Lionel en marchant vers +elle et en lui prenant le bras avec agitation. Ne faites pas attention +a ce que je dis. Je suis fort trouble... C'est qu'aussi vous avez bien +compte sur ma raison en me faisant assister a une semblable scene. + +--Sur votre raison, Lionel! Je ne comprends pas ce mot. Vous voulez dire +que j'ai compte sur votre indifference? + +--Raillez-moi tant que vous voudrez, soyez cruelle, foulez-moi aux +pieds! vous en avez le droit... Mais je suis bien malheureux!..." + +Il etait fortement emu. Lavinia crut ou feignit de croire qu'il jouait +la comedie. + +"Finissons-en, lui dit-elle en se levant. Vous auriez du faire votre +profit de ce que vous m'avez entendue repondre au comte de Morangy; +et pourtant l'amour de cet homme ne m'offense pas... Adieu, Lionel. +Quittons-nous pour toujours, mais quittons-nous sans amertume. Voici +votre portrait et vos lettres... Allons, laissez ma main, il faut que je +retourne au bal. + +--Il faut que vous retourniez danser avec M. de Morangy, n'est-ce pas? +dit Lionel en jetant son portrait avec colere et en le broyant de son +talon. + +--Ecoutez donc, dit Lavinia un peu pale, mais calme, le comte de Morangy +m'offre un rang et une haute rehabilitation dans le monde. L'alliance +d'un vieux lord ne m'a jamais bien lavee de la tache cruelle qui couvre +une femme delaissee. On sait qu'un vieillard recoit toujours plus qu'il +ne donne. Mais un homme jeune, riche, noble, envie, aime des femmes... +c'est different! Cela merite qu'on y pense, Lionel; et je suis bien +aise d'avoir jusqu'ici menage le comte. Je devinais depuis longtemps la +loyaute de ses intentions. + +--O femmes! la vanite ne meurt point en vous!" s'ecria Lionel avec depit +lorsqu'elle fut partie. + +Il alla rejoindre Henry a l'hotellerie. Celui-ci l'attendait avec +impatience. + +"Damnation sur vous, Lionel! s'ecria-t-il. Il y a une grande heure que +je vous attends sur mes etriers. Comment! deux heures pour une semblable +entrevue! Allons, en route! vous me raconterez cela chemin faisant. + +--Bonsoir, Henry. Allez-vous-en dire a miss Margaret que le traversin +qui est couche a ma place dans mon lit est au plus mal. Moi, je reste. + +--Cieux et terre! qu'entends-je! s'ecria Henry; vous ne voulez point +aller a Luchon? + +--J'irai une autre fois; je reste ici maintenant. + +--Mais c'est impossible! Vous revez. Vous n'etes point reconcilie avec +lady Blake? + +--Non pas, que je sache; tant s'en faut! Mais je suis fatigue, j'ai le +spleen, j'ai une courbature. Je reste." + +Henry tombait des nues. Il epuisa toute son eloquence pour entrainer +Lionel; mais ne pouvant y reussir, il descendit de cheval, et jetant la +bride au palefrenier: + +"Eh bien, s'il en est ainsi, je reste aussi, s'ecria-t-il. La chose me +parait si plaisante que j'en veux etre temoin jusqu'au bout. Au diable +les amours de Bagneres et les projets de grande route! Mon digne ami sir +Lionel Bridgemont me donne la comedie; je serai le spectateur assidu et +palpitant de son drame." + +Lionel eut donne tout au monde pour se debarrasser de ce surveillant +etourdi et goguenard; mais cela fut impossible. + +"Puisque vous etes determine a me suivre, lui dit-il, je vous previens +que je vais au bal. + +--Au bal? soit. La danse est un excellent remede pour le spleen et les +courbatures." + +Lavinia dansait avec M. de Morangy. Lionel ne l'avait jamais vue danser. +Lorsqu'elle etait venue en Angleterre, elle ne connaissait que le +bolero, et elle ne s'etait jamais permis de le danser sous le +ciel austere de la Grande-Bretagne. Depuis, elle avait appris nos +contredanses, et elle y portait la grace voluptueuse des Espagnoles +jointe a je ne sais quel reflet de pruderie anglaise qui en moderait +l'essor. On montait sur les banquettes pour la voir danser. Le comte de +Morangy etait triomphant. Lionel etait perdu dans la foule. + +Il y a tant de vanite dans le coeur de l'homme! Lionel souffrait +amerement de voir celle qui fut longtemps dominee et emprisonnee dans +son amour, celle qui jadis n'etait qu'a lui, et que le monde n'eut ose +venir reclamer dans ses bras, libre et fiere maintenant, environnee +d'hommages et trouvant dans chaque regard une vengeance ou une +reparation du passe. Lorsqu'elle retourna a sa place, au moment ou le +comte avait une distraction, Lionel se glissa adroitement aupres d'elle +et ramassa son eventail qu'elle venait de laisser tomber. Lavinia ne +s'attendait point a le trouver la. Un faible cri lui echappa, et son +teint palit sensiblement. + +"Ah! mon Dieu! lui dit-elle, je vous croyais sur la route de Bagneres. + +--Ne craignez rien, Madame, lui dit-il a voix basse; je ne vous +compromettrai point aupres du comte de Morangy." + +Cependant il n'y put tenir longtemps, et bientot il revint l'inviter a +danser. + +Elle accepta. + +"Ne faudra-t-il pas aussi que j'en demande la permission a M. le comte +de Morangy?" lui dit-il. + +Le bal dura jusqu'au jour. Lady Lavinia etait sure de faire durer un bal +tant qu'elle y resterait. A la faveur du desordre qui se glisse peu a +peu dans une fete a mesure que la nuit s'avance, Lionel put lui parler +souvent. Cette nuit acheva de lui faire tourner la tete. Enivre par les +charmes de lady Blake, excite par la rivalite du comte, irrite par les +hommages de la foule qui a chaque instant se jetait entre elle et lui, +il s'acharna de tout son pouvoir a reveiller cette passion eteinte, et +l'amour-propre lui fit sentir si vivement son aiguillon qu'il sortit du +bal dans un etat de delire inconcevable. + +Il essaya en vain de dormir. Henry, qui avait fait la cour a toutes les +femmes et danse toutes les contredanses, ronfla de toute sa tete. Des +qu'il fut eveille: + +"Eh bien, Lionel, dit-il en se frottant les yeux, vive Dieu! mon ami, +c'est une histoire piquante que votre reconciliation avec ma cousine; +car n'esperez pas me tromper, je sais a present le secret. Quand nous +sommes entres au bal, Lavinia etait triste et dansait d'un air distrait; +des qu'elle vous a vu, son oeil s'est anime, son front s'est eclairci. +Elle etait rayonnante a la valse quand vous l'enleviez comme une plume +a travers la foule. Heureux Lionel! a Luchon une belle fiancee et une +belle dot, a Saint-Sauveur une belle maitresse et un grand triomphe! + +--Laissez-moi tranquille avec vos balivernes!" dit Lionel avec humeur. + +Henry etait habille le premier. Il sortit pour voir ce qui se passait, +et revint bientot en faisant son vacarme accoutume sur l'escalier. + +"Helas! Henry, lui dit son ami, ne perdrez-vous point cette voix +haletante et ce geste effare? On dirait toujours que vous venez de +lancer le lievre et que vous prenez les gens a qui vous parlez pour des +limiers decouples. + +--A cheval! a cheval! cria Henry, Lady Lavinia Blake est a cheval: elle +part pour Gedres avec dix autres jeunes folles et je ne sais combien +de godelureaux, le comte de Morangy en tete... ce qui ne veut pas dire +qu'elle n'ait que le comte de Morangy en tete: entendons-nous! + +--Silence, _clown!_ s'ecria Lionel. A cheval en effet, et partons!" + +La cavalcade avait pris de l'avance sur eux. La route de Gedres est un +sentier escarpe, une sorte d'escalier taille dans le roc, cotoyant +le precipice, offrant mille difficultes aux chevaux, mille dangers +tres-reels aux voyageurs. Lionel lanca son cheval au grand galop. Henry +crut qu'il etait fou; mais, pensant qu'il y allait de son honneur de ne +pas rester en arriere, il s'elanca sur ses traces. Leur arrivee fut un +incident fantastique pour la caravane. Lavinia fremissait a la vue de +ces deux ecerveles courant ainsi sur le revers d'un abime effroyable. +Quand elle reconnut Lionel et son cousin, elle devint pale et faillit +tomber de cheval. Le comte de Morangy s'en apercut et ne la quitta plus +du regard. Il etait jaloux. + +C'etait un aiguillon de plus pour Lionel. Tout le long de la journee il +disputa le moindre regard de Lavinia avec obstination. La difficulte de +lui parler, l'agitation de la course, les emotions que faisait naitre le +sublime spectacle des lieux qu'ils parcouraient, la resistance adroite +et toujours aimable de lady Blake, son habilete a guider son cheval, son +courage, sa grace, l'expression toujours poetique et toujours naturelle +de ses sensations, tout acheva d'exalter sir Lionel. Ce fut une journee +bien fatigante pour cette pauvre femme obsedee de deux amants entre +lesquels elle voulait tenir la balance egale: aussi accueillait-elle +avec reconnaissance son joyeux cousin et ses grosses folies lorsqu'il +venait caracoler entre elle et ses adorateurs. + +A l'entree de la nuit le ciel se couvrit de nuages. Un orage serieux +s'annoncait. La cavalcade doubla le pas; mais elle etait encore a plus +d'une lieue de Saint-Sauveur lorsque la tempete eclata. L'obscurite +devint complete: les chevaux s'effrayerent, celui du comte de Morangy +l'emporta au loin. La petite troupe se debanda, et il fallut tous les +efforts des guides qui l'escortaient a pied pour empecher que des +accidents serieux ne vinssent terminer tristement un jour si gaiement +commence. + +Lionel, perdu dans d'affreuses tenebres, force de marcher le long du +rocher en tirant son cheval par la bride, de peur de se jeter avec lui +dans le precipice, etait domine par une inquietude bien plus vive. Il +avait perdu Lavinia malgre tous ses efforts, et il la cherchait avec +anxiete depuis un quart d'heure, lorsqu'un eclair lui montra une femme +assise sur un rocher un peu au-dessus du chemin. Il s'arreta, preta +l'oreille et reconnut la voix de lady Blake; mais un homme etait avec +elle: ce ne pouvait etre que M. de Morangy. Lionel le maudit dans son +ame; et, resolu au moins a troubler le bonheur de ce rival, il se +dirigea comme il put vers le couple. + +Quelle fut sa joie en reconnaissant Henry aupres de sa cousine! +Celui-ci, en bon et insouciant compagnon, lui ceda la place, et +s'eloigna meme pour garder les chevaux. + +Rien n'est si solennel et si beau que le bruit de l'orage dans les +montagnes. La grande voix du tonnerre, en roulant sur des abimes, se +repete et retentit dans leur profondeur; le vent, qui fouette les +longues forets de sapins et les colle sur le roc perpendiculaire comme +un vetement sur des flancs humains, s'engouffre aussi dans les gorges +et y jette de grandes plaintes aigues et trainantes comme des sanglots. +Lavinia, recueillie dans la contemplation de cet imposant spectacle, +ecoutait les mille bruits de la montagne ebranlee, en attendant qu'un +nouvel eclair jetat sa lumiere bleue sur le paysage. Elle tressaillit +lorsqu'il vint lui montrer sir Lionel assis pres d'elle a la place +qu'occupait son cousin un instant auparavant. Lionel pensa qu'elle etait +effrayee par l'orage, et il prit sa main pour la rassurer. Un autre +eclair lui montra Lavinia un coude appuye sur un genou et le menton +enfonce dans sa main, regardant d'un air d'enthousiasme la grande +scene des elements bouleverses. "Oh! mon Dieu! que cela est beau! lui +dit-elle, que cette clarte bleue est vive et douce a la fois! Avez-vous +vu ces dechiquetures du rocher rayonner comme des saphirs, et ce +lointain livide ou les cimes des glaciers se levaient comme de grands +spectres dans leurs linceuls? Avez-vous remarque aussi que, dans le +brusque passage des tenebres a la lumiere et de la lumiere aux tenebres, +tout semblait se mouvoir, s'agiter comme si ces monts s'ebranlaient pour +s'ecrouler? + +--Je ne vois rien ici que vous, Lavinia, lui dit-il avec force; je +n'entends de voix que la votre, je ne respire d'air que votre souffle, +je n'ai d'emotion qu'a vous sentir pres de moi. Savez-vous bien que +je vous aime eperdument? Oui, vous le savez; vous l'avez bien vu +aujourd'hui, et peut-etre vous l'avez voulu. Eh bien! triomphez s'il en +est ainsi. Je suis a vos pieds, je vous demande le pardon et l'oubli du +passe, le front dans la poussiere; je vous demande l'avenir, oh! je vous +le demande avec passion, et il faudra bien me l'accorder, Lavinia; car +je vous veux fortement, et j'ai des droits sur vous... + +--Des droits? repondit-elle eu lui retirant sa main. + +--N'est-ce donc pas un droit, un affreux droit, que le mal que je t'ai +fait, Lavinia? Et si tu me l'as laisse prendre pour briser la vie, +peux-tu me l'oter aujourd'hui que je veux la relever et reparer mes +crimes?" + +On sait tout ce qu'un homme peut dire en pareil cas. Lionel fut plus +eloquent que je ne saurais l'etre a sa place. Il se monta singulierement +la tete; et, desesperant de vaincre autrement la resistance de lady +Blake, voyant bien d'ailleurs qu'en restant au-dessous des soumissions +de son rival il lui faisait un avantage trop reel, il s'eleva au meme +devouement: il offrit son nom et sa fortune a lady Lavinia. + +"Y songez-vous! lui dit-elle avec emotion. Vous renonceriez a miss Ellis +lorsqu'elle vous est promise, lorsque votre mariage est arrete! + +--Je le ferai, repondit-il. Je ferai une action que le monde trouvera +insolente et coupable. Il faudra peut-etre la laver dans mon sang; mais +je suis pret a tout pour vous obtenir: car le plus grand crime de ma +vie, c'est de vous avoir meconnue, et mon premier devoir, c'est de +revenir a vous. Oh! parlez, Lavinia, rendez-moi le bonheur que j'ai +perdu en vous perdant. Aujourd'hui je saurai l'apprecier et le +conserver, car moi aussi j'ai change: je ne suis plus cet homme +ambitieux et inquiet qu'un avenir inconnu torturait de ses menteuses +promesses. Je sais la vie aujourd'hui, je sais ce que vaut le monde et +son faux eclat. Je sais que pas un de mes triomphes n'a valu un seul de +vos regards, et la chimere du bonheur que j'ai poursuivie m'a toujours +fui jusqu'au jour ou elle me ramene a vous. Oh! Lavinia, reviens a moi +aussi! Qui t'aimera comme moi? qui verra comme moi ce qu'il y a de +grandeur, de patience et de misericorde dans ton ame?" + +Lavinia gardait le silence, mais son coeur battait avec une violence +dont s'apercevait Lionel. Sa main tremblait dans la sienne, et elle ne +cherchait pas a la retirer, non plus qu'une tresse de ses cheveux que le +vent avait detachee et que Lionel couvrait de baisers. Ils ne sentaient +pas la pluie qui tombait en gouttes larges et rares. Le vent avait +diminue, le ciel s'eclaircissait un peu, et le comte de Morangy venait +a eux aussi vite que pouvait le lui permettre son cheval deferre et +boiteux, qui avait failli le tuer en tombant contre un rocher. + +Lavinia l'apercut enfin et s'arracha brusquement aux transports de +Lionel. Celui-ci furieux de ce contre-temps, mais plein d'esperance et +d'amour, l'aida a se remettre a cheval, et l'accompagna jusqu'a la porte +de sa maison. La elle lui dit en baissant la voix: "Lionel, vous m'avez +fait des offres dont je sens tout le prix. Je n'y peux repondre sans y +avoir murement reflechi... + +--O Dieu! c'est la meme reponse qu'a M. de Morangy! + +--Non, non, ce n'est pas la meme chose, repondit-elle d'une voix +alteree. Mais votre presence ici peut faire naitre bien des bruits +ridicules. Si vous m'aimez vraiment, Lionel, vous allez me jurer de +m'obeir. + +--Je le jure par Dieu et par vous. + +--Eh bien! partez sur-le-champ, et retournez a Bagneres; je vous jure a +mon tour que dans quarante heures vous aurez ma reponse. + +--Mais que deviendrai-je, grand Dieu! pendant ce siecle d'attente? + +--Vous espererez, lui dit Lavinia en refermant precipitamment la porte +sur elle, comme si elle eut craint d'en dire trop." + +Lionel espera en effet. Il avait pour motifs une parole de Lavinia et +tous les arguments de son amour-propre. + +"Vous avez tort d'abandonner la partie, lui disait Henry en chemin; +Lavinia commencait a s'attendrir. Sur ma parole, je ne vous reconnais +pas la, Lionel. Quand ce n'eut ete que pour ne pas laisser Morangy +maitre du champ de bataille... Allons! vous etes plus amoureux de miss +Ellis que je ne pensais." + +Lionel etait trop preoccupe pour l'ecouter. Il passa le temps que +Lavinia lui avait fixe enferme dans sa chambre, ou il se fit passer +pour malade, et ne daigna pas desabuser sir Henry, qui se perdait en +commentaires sur sa conduite. Enfin, la lettre arriva; la voici: + +"_Ni l'un ni l'autre_ Quand vous recevrez cette lettre, quand M. de +Morangy, que j'ai envoye a Tarbes recevra ma reponse, je serai loin de +vous deux; je serai partie, partie a tout jamais, perdue sans retour +pour vous et pour lui. + +"Vous m'offrez un nom, un rang, une fortune; vous croyez qu'un grand +eclat dans le monde est une grande seduction pour une femme. Oh! non, +pas pour celle qui le connait et le meprise comme je le fais. Mais +pourtant ne croyez pas, Lionel, que je dedaigne l'offre que vous m'avez +faite de sacrifier un mariage brillant et de vous enchainer a moi pour +toujours. + +"Vous avez compris ce qu'il y a de cruel pour l'amour-propre d'une femme +a etre abandonnee, ce qu'il y a de glorieux a ramener a ses pieds un +infidele, et vous avez voulu me dedommager par ce triomphe de tout ce +que j'ai souffert; aussi je vous rends toute mon estime, et je vous +pardonnerais le passe si cela n'etait pas fait depuis longtemps. + +"Mais sachez, Lionel, qu'il n'est pas en votre pouvoir de reparer ce +mal. Non, cela n'est au pouvoir d'aucun homme. Le coup que j'ai recu est +mortel: il a tue pour jamais en moi la puissance d'aimer; il a eteint +le flambeau des illusions, et la vie m'apparait sous son jour terne et +miserable. + +"Eh bien, je ne me plains pas de ma destinee; cela devait arriver tot ou +tard. Nous vivons tous pour vieillir et pour voir les deceptions envahir +chacune de nos joies. J'ai ete desabusee un peu jeune, il est vrai, +et le besoin d'aimer a longtemps survecu a la faculte de croire. J'ai +longtemps, j'ai souvent lutte contre ma jeunesse comme contre un ennemi +acharne; j'ai toujours reussi a la vaincre. + +"Et croyez-vous que cette derniere lutte contre vous, cette resistance +aux promesses que vous me faites ne soit pas bien cruelle et bien +difficile? Je peux le dire a present que la fuite me met a l'abri du +danger de succomber: je vous aime encore, je le sens; l'empreinte du +premier objet qu'on a aime ne s'efface jamais entierement; elle semble +evanouie; on s'endort dans l'oubli des maux qu'on a soufferts; mais +que l'image du passe se leve, que l'ancienne idole reparaisse, et nous +sommes encore prets a plier le genou devant elle. Oh! fuyez! fuyez, +fantome et mensonge! vous n'etes qu'une ombre, et si je me hasardais +a vous suivre, vous me conduiriez encore parmi les ecueils pour m'y +laisser mourante et brisee. Fuyez! je ne crois plus en vous. Je sais que +vous ne disposez pas de l'avenir, et que si votre bouche est sincere +aujourd'hui, la fragilite de votre coeur vous forcera de mentir demain. + +"Et pourquoi vous accuserais-je d'etre ainsi? ne sommes-nous pas tous +faibles et mobiles? Moi-meme n'etais-je pas calme et froide quand je +vous ai aborde hier? N'etais-je pas convaincue que je ne pouvais pas +vous aimer? N'avais-je pas encourage les pretentions du comte de +Morangy? Et pourtant le soir, quand vous etiez assis pres de moi sur ce +rocher, quand vous me parliez d'une voix si passionnee au milieu du vent +et de l'orage, n'ai-je pas senti mon ame se fondre et s'amollir? Oh! +quand j'y songe, c'etait votre voix des temps passes, c'etait votre +passion des anciens jours, c'etait vous, c'etait mon premier amour, +c'etait ma jeunesse que je retrouvais tout a la fois! + +"Et puis a present que je suis de sang-froid, je me sens triste jusqu'a +la mort; car je m'eveille et me souviens d'avoir fait un beau reve au +milieu d'une triste vie. + +"Adieu, Lionel. En supposant que votre desir de m'epouser se fut soutenu +jusqu'au moment de se realiser (et a l'heure qu'il est, peut-etre, vous +sentez deja que je puis avoir raison de vous refuser), vous eussiez ete +malheureux sous l'etreinte d'un lien pareil; vous auriez vu le monde, +toujours ingrat et avare de louanges devant nos bonnes actions, +considerer la votre comme l'accomplissement d'un devoir, et vous refuser +le triomphe que vous en attendiez peut-etre. Puis vous auriez perdu le +contentement de vous-meme en n'obtenant pas l'admiration sur laquelle +vous comptiez. Qui sait! j'aurais peut-etre moi-meme oublie trop vite ce +qu'il y avait de beau dans votre retour, et accepte votre amour nouveau +comme une reparation due a votre honneur. Oh! ne gatons pas cette heure +d'elan et de confiance que nous avons goutee ce soir; gardons-en le +souvenir, mais ne cherchons pas a la retrouver. + +"N'ayez aucune crainte d'amour-propre en ce qui concerne le comte de +Morangy; je ne l'ai jamais aime. Il est un des mille impuissants qui +n'ont pu (moi aidant, helas!) faire palpiter mon coeur eteint. Je ne +voudrais pas meme de lui pour epoux. Un homme de son rang vend toujours +trop cher la protection qu'il accorde en la faisant sentir. Et puis +je hais le mariage, je hais tous les hommes, je hais les engagements +eternels, les promesses, les projets, l'avenir arrange a l'avance par +des contrats et des marches dont le destin se rit toujours. Je n'aime +plus que les voyages, la reverie, la solitude, le bruit du monde, pour +le traverser et en rire, puis la poesie pour supporter le passe, et Dieu +pour esperer l'avenir." + +Sir Lionel Bridgemont eprouva d'abord une grande mortification +d'amour-propre; car il faut le dire pour consoler le lecteur qui +s'interesserait trop a lui depuis quarante heures il avait fait bien des +reflexions. D'abord il songea a monter a cheval, a suivre lady Blake, +a vaincre sa resistance, a triompher de sa froide raison. Et puis il +songea qu'elle pourrait bien persister dans son refus, et que pendant ce +temps miss Ellis pourrait bien s'offenser de sa conduite et repousser +son alliance... Il resta. + +"Allons, lui dit Henry le lendemain en le voyant baiser la main de miss +Margaret, qui lui accordait cette marque de pardon apres une querelle +assez vive sur son absence, l'annee prochaine nous siegerons au +parlement." + + + +FIN DE LAVINIA. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Lavinia, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LAVINIA *** + +***** This file should be named 13016.txt or 13016.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/0/1/13016/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13016.zip b/old/13016.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b56113b --- /dev/null +++ b/old/13016.zip |
