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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12889 ***
+
+PROMENADES
+
+AUTOUR D'UN VILLAGE
+
+PAR
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+OUVRAGES
+
+DE
+
+GEORGE SAND
+
+PUBLIÉS DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY.
+
+ADRIANI.......................... 1 VOL.
+
+LES AMOURS DE L'ÂGE D'OR......... 1--
+
+LES BEAUX MESSIEURS DE BOIS-DORÉ. 2--
+
+LE CHÂTEAU DES DÉSERTES.......... 1--
+
+LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE... 3--
+
+LA COMTESSE DE RUDOLSTADT........ 1--
+
+CONSUELO......................... 3--
+
+LES DAMES VERTES................. 1--
+
+LA DANIELLA...................... 3--
+
+LE DIABLE AUX CHAMPS............. 1--
+
+LA FILLEULE...................... 1--
+
+FLAVIE........................... 1--
+
+HISTOIRE DE MA VIE.............. 10--
+
+L'HOMME DE NEIGE................. 3--
+
+HORACE........................... 1--
+
+ISIDORA.......................... 1--
+
+JACQUES.......................... 1--
+
+JEANNE........................... 1--
+
+LÉLIA--Métella.--Melchior.--Cora. 2--
+
+LUCREZIA FLORIANI.--Lavinia...... 1--
+
+LE MEUNIER D'ANGIBAULT........... 2--
+
+NARCISSE......................... 1--
+
+LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE........... 2--
+
+LE PICCININO..................... 2--
+
+LE SECRÉTAIRE INTIME............. 1--
+
+SIMON............................ 1--
+
+TEVERINO--Léone Léoni............ 1--
+
+L'USCOQUE........................ 1--
+
+
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+PROMENADES
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+AUTOUR D'UN VILLAGE
+
+PAR
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+PARIS
+
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
+
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 45
+
+À LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+1866
+
+
+
+
+PROMENADES
+
+AUTOUR
+
+D'UN VILLAGE
+
+
+
+
+Dans les derniers jours de juin 1857, je me mis en route avec deux
+compagnons qui ne demandaient qu'à courir: un naturaliste et un artiste,
+qui est, en même temps, naturaliste amateur.
+
+Il s'agissait pour eux d'explorer, sous certains rapports, la faune
+entomologique, en langue vulgaire la nature des insectes qui habitent
+notre département. N'étant qu'un parfait ignorant pour mon compte, je
+leur avais seulement promis, en leur servant de guide, un charmant pays
+à parcourir.
+
+Mais, avant d'aller plus loin, il faut que, pour la facilité de mon
+récit, je baptise ces deux personnages que j'accompagne. Je leur
+laisserai les noms dont ils s'étaient gratinés l'un l'autre dans leurs
+promenades entomologiques.
+
+L'artiste est, à ses moments perdus, grand collectionneur et préparateur
+de premier ordre. Un charmant petit papillon bleu fort commun était
+tombé en poussière à la collection, et notre ami est si difficile dans
+le choix des individus qu'il juge dignes d'y figurer, qu'il n'en trouve
+pas toujours un sur cent. Il poursuivit donc, durant toute une saison,
+la jolie lycaenide _amyntas_. De là le nom bucolique d'Amyntas qu'il
+porte fort complaisamment et dont je ne vois pas, au reste, qu'il ait
+sujet de se fâcher.
+
+Le naturaliste, un savant modeste, bien que très-connu à Paris de tous
+les amateurs d'entomologie, était absorbé, depuis quelques jours, dans
+la recherche des coques de certaines chrysalides sur les branches mortes
+de certains arbres. De là le nom pompeux de Chrysalidor, gracieusement
+accepté par notre compagnon.
+
+On partit par une matinée très-fraîche, muni de provisions de bouche, à
+seules fins de gagner du temps en route, car on trouve partout à manger
+maintenant dans notre bas Berry; mais on n'y est pas encore très-vif. Le
+Berrichon des plaines n'est jamais pressé, et avec lui il faut savoir
+attendre.
+
+Or, nous voulions arriver et ne pas perdre les belles heures du jour à
+voir tourner les broches, lesquelles tournent aussi gravement que les
+gens du pays. Quant aux tables, je doute qu'elles y tournent jamais, ou
+ce serait avec une nonchalance si désespérante, que les plus fervents
+adeptes s'endormiraient au lieu de penser à les interroger.
+
+Nous déjeunâmes donc sur l'herbe, dans les ruines d'une vieille
+forteresse, et, deux heures après, nous quittions la route pour un
+chemin vicinal non achevé, et plus gracieux à la vue que facile aux
+voitures.
+
+Nous avions traversé un pays agréable, des ondulations de terrain
+fertile, de jolis bois penchés sur de belles prairies, et partout de
+larges horizons bleus qui rendent l'aspect de la contrée assez
+mélancolique.
+
+Mais je me rappelais avoir vu par là un site bien autrement digne de
+remarque, et, quand le chemin se précipita de manière à nous forcer de
+descendre à pied, j'invitai mes naturalistes, fureteurs de buissons, à
+jeter les yeux sur le cadre qui les environnait.
+
+Au milieu des vastes plateaux mouvementés qui se donnent rendez-vous
+comme pour se toucher du pied, en s'abaissant vers une sinuosité cachée
+aux regards, le sol se déchire tout à coup, et dans une brisure
+d'environ deux cents mètres de profondeur, revêtue de roches sombres ou
+de talus verdoyants, coule, rapide et murmurante, la Creuse aux belles
+eaux bleues rayées de rochers blancs et de remous écumeux.
+
+C'est cette grande brisure qui se découvrait tout à coup au détour du
+chemin et qui ravissait nos regards par un spectacle aussi charmant
+qu'inattendu.
+
+En cet endroit, le torrent forme un fer à cheval autour d'un mamelon
+fertile couvert de blondes moissons. Ce mamelon, incliné jusqu'au lit
+de la Creuse, ressemble à un éboulement qui aurait coulé paisiblement
+entre les deux remparts de rochers, lesquels se relèvent de chaque côté
+et enferment, à perte de vue, le cours de la rivière dans les sinuosités
+de leurs murailles dentelées.
+
+Le contraste de ces âpres déchirements et de cette eau agitée, avec la
+placidité des formes environnantes, est d'un _réussi_ extraordinaire.
+
+C'est une petite Suisse qui se révèle au sein d'une contrée où rien
+n'annonce les beautés de la montagne. Elles y sont pourtant discrètement
+cachées et petites de proportions, il est vrai, mais vastes de courbes
+et de perspectives, et infiniment heureuses dans leurs mouvements
+souples et fuyants. Le torrent et ses précipices n'ont pas de terreurs
+pour l'imagination. On sent une nature abordable, et comme qui dirait
+des abîmes hospitaliers. Ce n'est pas sublime d'horreur; mais la douceur
+a aussi sa sublimité, et rien n'est doux à l'oeil et à la pensée comme
+cette terre généreuse soumise à l'homme, et qui semble ne s'être permis
+de montrer ses dents de pierre que là où elles servent à soutenir les
+cultures penchées au bord du ravin.
+
+Quand vous interrogez une de ces mille physionomies que revêt la nature
+à chaque pas du voyageur, ne vous vient-il pas toujours à l'idée de la
+personnifier dans l'image d'une déesse aux traits humains?
+
+La terre est femelle, puisqu'elle est essentiellement mère. C'est donc
+une déité aux traits changeants, et elle se symbolise par une beauté de
+femme tour à tour souriante et désespérée, austère et pompeuse,
+voluptueuse et chaste. Le travail de l'homme, jusqu'à ce jour ennemi de
+sa beauté, réussit à lui ôter toute physionomie, et cela, sur de grandes
+étendues de pays. Livrée à elle-même, elle trouve toujours moyen d'être
+belle ou frappante d'une manière quelconque.
+
+Voilà pourquoi, dès qu'on aborde une région où les conquêtes de la
+culture n'ont pu effacer la trace des grands bouleversements ou des
+grands nivellements primitifs, on est saisi d'émotion et de respect.
+
+Cette émotion tient du vertige devant les scènes grandioses des hautes
+montagnes et les débris formidables des grands cataclysmes.
+
+Rien de semblable ici.
+
+C'est un mouvement gracieux de la bonne déesse; mais, dans ce mouvement,
+dans ce pli facile de son vêtement frais, on sent la force et l'ampleur
+de ses allures. Elle est là comme couchée de son long sur les herbes,
+baignant ses pieds blancs dans une eau courante et pure; c'est la
+puissance en repos; c'est la bonté calme des dieux amis. Mais il n'y à
+rien de mou dans ses formes, rien d'énervé dans son sourire. Elle a la
+souveraine tranquillité des immortels, et, toute mignonne et délicate
+qu'elle se montre, on sent que c'est d'une main formidablement aisée
+qu'elle a creusé ce vaste et délicieux jardin dans cet horizon de son
+choix.
+
+Ce jardin naturel qui s'étend sur les deux rives de la Creuse, c'est
+l'oasis du Berry.
+
+Chère petite Indre froide et muette de nos prairies, pardonne-le-nous!
+tu es notre compagne légitime; mais nous tous qui habitons tes rives
+étroites et ombragées, nous sommes les amoureux de la Creuse, et, quand
+nous avons trois jours de liberté, nous te fuyons pour aller tremper le
+bout de nos doigts dans les petits flots mutins de la naïade de
+Châteaubrun et de Crozant. Les bons bourgeois et les jeunes poëtes de
+nos petites villes vont voir ces rochers, après lesquels ils croient
+naïvement que les Alpes et les Pyrénées n'ont plus rien à leur
+apprendre.
+
+Faisons comme eux, oublions le mont Blanc et le pic du Midi. Oublions
+même Mayorque et l'Auvergne, et le Soracte, plus facile à oublier.
+
+Qu'importe la dimension des choses! C'est l'harmonie de la couleur et la
+proportion des formes qui constituent la beauté. Le sentiment de la
+grandeur se révèle parfois aussi bien dans la pierre antique gravée d'un
+chaton de bague que dans un colosse d'architecture.
+
+La journée était devenue brûlante; nos chevaux avaient faim et soif:
+nous descendîmes au village du Pin, où le chemin finissait. Mais le
+malheureux village, il est assis au bord du ravin de la Creuse, et il
+lui tourne le dos! Pas une maison, pas un oeil qui se soucie de plonger
+dans cette belle profondeur; les habitants aiment mieux regarder leur
+chemin neuf et poudreux et le talus aride qui l'enferme.
+
+Malgré cette absence de goût, on peut dire, comme dans les relations des
+grands voyages, que les habitants de ce lieu sont _fort affables_. Nous
+sommes encore en plein Berry, et pourtant ce sont d'autres types,
+d'autres manières, d'autres costumes que ceux des bords de l'Indre.
+L'air avenant, l'obligeance hospitalière, la confiance soudaine, je ne
+sais quelle familiarité sympathique, voilà d'emblée, et de la part de
+toutes gens, un bon accueil assuré. En un instant, étables et granges
+s'ouvrent pour remiser au mieux notre véhicule et recevoir nos chevaux.
+
+--Ah! vous voilà enfin revenu chez nous? dit, derrière moi, une voix
+d'homme en m'appelant par mon nom. Votre cheval blanc ne valait pas
+ceux-ci. Et votre fils, où est-il donc? Je ne le vois pas. Où
+voulez-vous aller, cette fois? À la Roche-Martin ou à la Preugne-au-Pot?
+Nous aurons, j'espère, meilleur temps que la dernière fois, et nous
+passerons la rivière sans danger dans le bateau.
+
+Cet homme, qui me parlait de nos dernières courses avec lui en 1844,
+comme s'il se fût agi d'hier, et dont je reconnaissais la figure de
+contrebandier espagnol, c'était Moreau, le pêcheur de truites, le loueur
+d'ânes et de chevaux, le messager, le guide, le factotum actif et
+intelligent des voyageurs en Creuse.
+
+--Conduisez-nous à l'autre village, lui dis-je; vos chemins sont tout
+changés; je ne me reconnais plus.
+
+--Ah! dame, nos chemins sont mieux dessinés qu'autrefois. On va plus
+droit; mais ils ne sont pas encore commodes aux voitures, et vous irez
+plus vite à pied.
+
+--C'est notre intention, d'aller à pied.
+
+--Alors, marchons.
+
+--J'ai grand'soif, dit Amyntas en soupirant.
+
+--Voulez-vous du lait de ma chèvre? lui cria une pauvre femme devant la
+porte de laquelle nous passions.
+
+Amyntas accepta, tout joyeux d'avoir à donner à cette aimable
+villageoise une pièce de monnaie. Elle ne la refusa pas, mais elle la
+reçut avec étonnement.
+
+--Comment! dit-elle, vous voulez payer une écuellée de lait? Ça n'en
+valait pas la peine, et j'étais bien aise de vous l'offrir.
+
+--Vous ne me connaissez pourtant pas?
+
+--Non; mais on aime à faire plaisir aux passants.
+
+--Oh! oh! me dit Amyntas, sommes-nous donc déjà si loin de la vallée
+Noire? Je n'y ai jamais vu un paysan prévenir les désirs d'un inconnu.
+Je sais bien que ce n'est pas avarice, mais c'est méfiance ou timidité.
+
+Le soleil baissait; nous ne savions pas où nous trouverions à dîner et à
+coucher, et, une fois engagés dans le ravin, où la nuit se fait de bonne
+heure et où les sentiers ne sont vraiment pas commodes, il n'y a rien de
+mieux à faire que de s'en remettre à la Providence.
+
+Amyntas doubla le pas en chantant.
+
+Chrysalidor ne chantait pas; il ne pensait même plus à récolter des
+insectes. Tandis que son compagnon s'enivrait de bien-être et de
+mouvement, il était tranquillement ravi du charme particulier de ce
+doux et agreste paysage. Tout savant exact et chercheur minutieux qu'il
+est, il connaît les jouissances de l'artiste, il n'a pas l'intelligence
+atrophiée par l'amour du détail. Il comprend et il aime l'ensemble. Il
+sait respirer la saveur du grand tout. Cependant il voyait comme qui
+dirait des deux yeux. Il en avait un pour le grand aspect du temple de
+la nature, et l'autre pour les pierres précieuses qui en revêtent le sol
+et les parois.
+
+--Je vois ici, nous dit-il, une flore tout à coup différente de celle
+que nous traversions il y a un quart d'heure. Voici des plantes de
+montagne qui ont le _facies_ méridional: où donc sommes-nous? Je n'y
+comprends plus rien. Et cette chaleur écrasante à l'heure où l'air
+devrait fraîchir, la sentez-vous? Il n'y a pourtant pas un nuage au
+ciel.
+
+--Si je la sens? répondit Amyntas. Je le crois bien! Nous sommes pour le
+moins en Afrique.
+
+--Il serait fort possible, reprit le savant d'un air absorbé, que nous
+fissions ici quelque _rencontre_ étonnante!
+
+--Oh! n'ayez pas peur, monsieur! s'écria Moreau, qui crut que notre
+savant s'attendait à rencontrer tout au moins quelque lion de l'Atlas.
+Il n'y a point ici de méchantes bêtes.
+
+Le chemin fit encore un coude, et le village, le vrai village cherché,
+se présenta magnifiquement éclairé, sous nos pieds. Il faut arriver là
+au soleil couchant: chaque chose a son heure pour être belle.
+
+C'est un nid bâti au fond d'un entonnoir de collines rocheuses où se
+sont glissées des zones de terre végétale. Au-dessus de ces collines
+s'étend un second amphithéâtre plus élevé. Ainsi de toutes parts le vent
+se brise au-dessus de la vallée, et de faibles souffles ne pénètrent au
+fond de la gorge que pour lui donner la fraîcheur nécessaire à la vie.
+Vingt sources courant dans les plis du rocher, ou surgissant dans les
+enclos herbus, entretiennent la beauté de la végétation environnante.
+
+La population est de six à sept cents âmes. Les maisons se groupent
+autour de l'église, plantée sur le rocher central, et s'en vont en
+pente, par des ruelles étroites, jusque vers la lit d'un délicieux
+petit torrent dont, à peu de distance, les eaux se perdent encore plus
+bas dans la Creuse.
+
+C'est un petit chef-d'oeuvre que l'église romano-byzantine. La
+commission des monuments historiques l'a fait réparer avec soin. Elle
+est parfaitement homogène de style au dehors et charmante de
+proportions.
+
+À l'intérieur, le plein cintre et l'ogive molle se marient agréablement.
+Les détails sont d'un grand goût et d'une riche simplicité. On descend
+par un bel escalier à une crypte qui prend vue sur le ravin et le
+torrent.
+
+Mais, des curieuses fresques que j'ai vues autrefois dans cette crypte,
+il ne reste que des fragments épars, quelques personnages vêtus à la
+mode de Charles VII et de Louis XI, des scènes religieuses d'une laideur
+naïve et d'un sens énigmatique. Ailleurs, quelques anges aux longues
+ailes effilées, d'un dessin assez élégant et portant sur la poitrine des
+écussons effacés. Malgré la sécheresse de la roche, l'humidité dévore
+ces précieux vestiges. Quelque source voisine a trouvé assez récemment
+le moyen de suinter dans le mur où j'ai encore vu, il y a trente ans,
+les restes d'une danse macabre extrêmement curieuse. Les personnages
+glauques semblaient se mouvoir dans la mousse verdâtre qui envahissait
+le mur: c'était d'un ton inouï en peinture et d'un effet saisissant.
+
+Le Christ assis, nimbé entièrement, qui surmonte le maître-autel de la
+nef supérieure, est d'une époque plus primitive, contemporaine, je
+crois, de la construction de l'église. Je l'ai toujours vu aussi frais
+qu'il l'est maintenant, et je suppose qu'il avait été, dès lors,
+restauré par quelque artiste de village, qui lui a conservé, par
+instinct, conscience ou tradition, sa naïveté barbare. Tant il y a qu'on
+jurerait d'une fresque exécutée d'hier par un de ces peintres
+gréco-byzantins qui, en l'an 1000, parcouraient nos campagnes et
+décoraient nos églises rustiques.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le tombeau de Guillaume de Naillac, seigneur du lieu au XIIIe siècle,
+représente un personnage couché, vêtu d'une longue robe, l'aumônière au
+flanc, la tête appuyée sur un coussin que soutiennent deux angelots. Sa
+colossale épée repose près de lui; à ses pieds est le _léopard passant_
+de son blason.
+
+Il y a trente ans, ce sévère personnage était encore en grande
+vénération, sous le nom grotesque et la renommée cynique d'un certain
+saint que l'on ne doit pas nommer en bonne compagnie.
+
+Je ne sais quel honnête curé a trouvé moyen de détruire cette
+superstition et de conserver le sire de Naillac en bonne odeur auprès
+des dévots de sa paroisse, en faisant de lui (à tort, il est vrai) le
+fondateur de l'église; si bien qu'aujourd'hui on vous montre l'ancien
+saint sous ce titre prosaïque: _l'entrepreneur de bâtiment_. Son nez et
+sa bouche sont entaillés de coupures qui l'ont un peu défiguré.
+
+L'usage était encore, il y a trente ans, de gratter ainsi au couteau
+certaines statues, et même certaines pierres. La poudre qu'on en
+retirait était mêlée à un verre d'eau que s'administraient les femmes
+stériles.
+
+Cette précieuse église était bâtie au centre de l'antique forteresse
+dont les tours et la muraille ruinées jalonnent l'ancien développement
+sur le roc escarpé.
+
+Le château moderne, bâti au siècle dernier dans un style quasi
+monastique, soutient le chevet de l'église. L'ancienne porte, flanquée
+de deux tours, espacée d'une ogive au-dessus de laquelle se dessinent
+les coulisses destinées à la herse, sert encore d'entrée au manoir. Le
+pied des fortifications plonge à pic dans le torrent.
+
+Nul château n'a une situation plus étrangement mystérieuse et
+romantique. Un seul grand arbre ombrage la petite place du bourg, qui,
+d'un côté, domine le précipice, et, de l'autre, se pare naturellement
+d'un énorme bloc isolé, d'une forme et d'une couleur excellentes.
+
+Arbre, place, ravin, herse, église, château et rocher, tout cela se
+tient et forme, au centre du bourg, un tableau charmant et singulier qui
+ne ressemble qu'à lui-même.
+
+Le châtelain actuel est un solide vieillard de quatre-vingts ans, qui
+s'en va encore tout seul, à pied, par une chaleur torride, à travers les
+sentiers escarpés de ses vastes domaines. Riche de cinquante mille
+livres de rente, dit-on, il n'a jamais rien restauré que je sache; mais
+il n'a jamais rien détruit; sachons-lui-en gré. Les pans écroulés de ses
+vieilles murailles sombres dentellent son rocher dans un désordre
+pittoresque, et les longs épis historiés de ses girouettes tordues et
+penchées sur ses tours d'entrée ne peuvent être taxés d'imitation et de
+charlatanisme.
+
+Un autre monument du village, c'est une maison renaissance, fort
+élégante d'aspect, habitée par des paysans. Elle tombe en ruine.
+
+À quelque distance, on la croirait bâtie en beau moellon de granit;
+mais, comme toutes les autres, elle n'est qu'en pierre feuilletée et
+schisteuse de la localité.
+
+On l'a seulement revêtue de filets de mastic blanchâtre en relief, qui
+font un trompe-l'oeil très-harmonieux. Son pignon aigu est percé d'une
+petite fenêtre soutenue par un meneau déjeté, en vrai granit taillé en
+prisme.
+
+La porte cintrée est enfoncée sous le balcon de bois du premier étage et
+sous l'avancement de l'escalier, lequel est formé de gros blocs
+irréguliers à peine dégrossis.
+
+Une vigne folle court sur le tout et complète la physionomie pittoresque
+de cette élégante et misérable demeure, dont un appendice écroulé gît à
+son flanc depuis des siècles, sans qu'il soit question d'ôter les
+décombres.
+
+Au reste, cette maison, dans ses dispositions générales, paraît avoir
+servi de modèle à toutes celles du village. Sauf les grands pignons, qui
+ont été remplacés par des toits tombants, communs à plusieurs
+habitations mitoyennes, toutes sont construites sur le même plan.
+
+Le rez-de-chaussée, avec une porte à cintre surbaissé, ou à linteau
+droit, formée d'une seule pierre gravée en arc à contre-courbe, n'est
+qu'un cellier dont l'entrée s'enfonce sous le balcon du premier étage,
+quelquefois entre deux escaliers de sept à huit marches assez larges,
+descendant de face. Au premier, une ou deux chambres; au-dessus, un
+grenier dont la mansarde en bois ne manque pas de caractère.
+
+Beaucoup de ces maisons paraissent dater du XIVe ou du XVe siècle. Elles
+ont des murs épais de trois ou quatre pieds et d'étroites fenêtres à
+embrasures profondes, avec un banc de pierre posé en biais. On a presque
+partout remplacé le manteau des antiques cheminées par des cadres de
+bois; mais les traces de leurs grandes ouvertures se voient encore dans
+la muraille.
+
+Les chambres de ces vieilles maisons rustiques sont mal éclairées,
+d'autant plus qu'elles sont très spacieuses. Le plafond, à solives nues,
+est parfois séparé en deux par une poutre transversale et s'inclinant en
+forme de toit, des deux côtés. Le pavé est en dalles brutes, inégales et
+raboteuses. L'ameublement se compose toujours de grands lits à dossier
+élevé, à couverture d'indienne piquée, et à rideaux de serge verte ou
+jaune sortant d'un lambrequin découpé, de hautes armoires très-belles,
+de tables massives et de chaises de paille. Le coucou y fait entendre
+son bruit monotone, et les accessoires encombrent les solives: partout
+le filet de pêche et le fusil de chasse.
+
+Il y a, dans ce village, des constructions plus modernes, des
+maisonnettes neuves et blanches, crépies à l'extérieur, et dont les
+entourages, comme ceux du château, sont en brique rouge.
+
+Grâce à leurs petits perrons et aux vignes feuillues qui s'y enlacent,
+elles ne sont pas trop disparates à côté des constructions primitives
+qui montrent leurs flancs de pierres sèches d'un brun roux, leurs toits
+de vieilles tuiles toutes pareilles de ton et de forme à cette pierre
+plate du pays, et leurs antiques encadrements de granit à pans coupés.
+La couleur générale est sombre mais harmonieuse, et les grands noyers
+environnants jettent encore leur ombre à côté de celle des ruines de la
+forteresse.
+
+--Les maisons sont chères ici, nous dit notre guide. Vous voyez, il n'y
+a pas de place pour bâtir: le rocher ne veut pas.
+
+--Qu'est-ce que vous appelez chères, dans ce pays-ci?
+
+--De cinq cents à mille francs, suivant la bonté de la carcasse.
+
+--Croyez-vous qu'on pourrait trouver ici des chambres pour passer la
+nuit?
+
+--Tenez! dit-il en marchant devant nous pour ouvrir une porte qui
+n'avait pas de gâche à la serrure, regardez si ça vous convient.
+
+Nous montâmes l'inévitable perron, dont les rampes sont toujours
+revêtues de grands carrés de micaschiste jaune brun ou de galets
+granitiques des bords de la Creuse, ce qui rappelle les constructions
+pyrénéennes en dalles de basalte et en cailloux des gaves.
+
+Nous trouvâmes là deux petites chambres blanchies à la chaux, plafonnées
+en bois brut, meublées de lits de merisier et de grosses chaises
+tressées de paille. C'est très-propre. Nous voilà logés.
+
+
+
+
+III
+
+
+Il s'agissait de dîner.
+
+--Dîner? s'écria Moreau. La belle affaire! Regardez! le village est
+rempli de poules et de poulets qui ne sont pas farouches. On en aura
+vite attrapé deux ou trois. Voyez combien de vaches rentrent du pré!
+Chacun a la sienne, tout au moins. Croyez-vous qu'on manque ici de lait
+et de beurre? Et les oeufs! Il n'y a qu'à se baisser pour en ramasser.
+Enfin la Creuse n'est pas loin. Je m'y en vas donner un coup d'épervier,
+et, si je ne vous rapporte pas une belle truite, à tout le moins je
+trouverai bien une belle friture de tacons.
+
+Or, le tacon est le saumon en bas âge; les saumons de mer, remontant la
+Loire, viennent frayer dans les eaux vives de la Creuse, et ce n'est
+point là un mets à dédaigner. On n'a pas encore à se tourmenter ici de
+pisciculture, à moins que ce ne soit pour étudier les procédés de
+l'ingénieuse et bonne nature, afin de les appliquer en d'autres pays.
+
+Outre ce menu, nous avions cueilli en route de beaux ceps. Tout cela
+était fort alléchant pour des gens affamés, même ces pauvres poulets qui
+couraient encore. Mais il fallait une cuisine et une femme; car aucun de
+nous ne possédait les utiles talents de l'auteur des _Impressions de
+voyage_.
+
+--De quoi diable vous inquiétez-vous? dit le guide. Il y a ici une
+auberge dont la maîtresse cuisinerait pour un archevêque. C'est elle qui
+vous prêtera les chambres où vous voilà, à condition que vous irez dîner
+chez elle, en haut du village. Est-ce convenu? restez-vous ici? Je vas
+commander la soupe. En attendant, descendez ce chemin, et vous vous
+trouverez à la rencontre de la petite rivière et de la grande. Restez-y
+une heure et revenez: tout sera prêt, même le café, car je me souviens
+que vous n'aimez point à vous passer de ça.
+
+--Mais je me reconnais très-bien, lui dis-je; il n'y a point de pont en
+bas du village.
+
+--Si fait, il y en a un maintenant. Allez devant vous.
+
+Nous trouvâmes le chemin rapide, mais commode, le pont très-joli et le
+confluent des deux torrents admirable de fraîcheur et de mystère.
+
+Le soleil était déjà couché pour nous, il était descendu derrière les
+rochers qui nous faisaient face; mais, au loin, il envoyait, à travers
+ses brisures, de grandes lueurs chaudes et brillantes sur les fonds
+d'émeraude de la gorge.
+
+Quand on est tout au fond de cette brèche qui sert de lit à la Creuse,
+l'aspect devient quelquefois réellement sauvage. Sauf les pointes
+effilées de quelques clochers rustiques qui, de loin en loin, se
+dressent comme des paratonnerres sur le haut du plateau, et quelques
+moulins charmants échelonnés le long de l'eau, avec leurs longues
+écluses en biais ou en éperon, qui rayent la rivière d'une douce et
+fraîche cascatelle, c'est un désert.
+
+Pour peu que l'on se trouve engagé dans un de ses coudes rocailleux,
+assez escarpés pour ne pas livrer passage aux troupeaux, on se croirait
+au sein d'une nature âpre et désolée. Mais, un peu plus loin, la
+rivière tourne, et la scène change. Le ravin s'adoucit un instant et
+laisse couler des zones d'herbe fraîche et de beaux arbres, jusqu'à de
+délicieuses pelouses, où les pieds meurtris se reposent dans du velours.
+Et puis ce sont de longues flaques de sable fin et humide où croissent
+des plantes exquises, diverses espèces de sauges et de baumes, et ces
+grandes menthes aux grappes lilas, dont les mouches, les papillons et
+les coléoptères semblent se disputer le nectar avec une sorte de rage.
+
+Tout ce monde-là était endormi pendant que le soleil s'en allait, et on
+ne voyait plus voler que le satyre janira, ce papillon si abondant dans
+toute la France, hardi et pullulant comme le moineau, dont il a la
+couleur brune, et qui, comme lui, se couche tard, après avoir fait
+beaucoup de façons et essayé beaucoup de gîtes.
+
+La Creuse occupe déjà un lit assez large dans ces parages; elle est
+presque partout semée de longues roches aiguës, qu'un léger sédiment
+blanchit au temps des crues. Quelquefois ce sont des crêtes quartzeuses,
+d'un vrai blanc de marbre, qui se dressent au milieu du sol primitif:
+on croirait pouvoir la franchir partout aisément en sautant de pierre en
+pierre; mais, vers son milieu, elle a presque toujours un canal rapide
+assez profond.
+
+Chaque moulin a son petit bateau, qui peut transporter quelques
+individus d'une rive à l'autre; mais rarement les propriétaires occupent
+les deux rives, et le besoin de communiquer entre eux se fait peu sentir
+aux habitants des deux plateaux, si bien que, d'un côté à l'autre du
+précipice, on passe très-bien plusieurs années sans se connaître et sans
+nouer de relations, du moins dans la partie qui s'étend de la grande
+ruine de Châteaubrun au point où nous étions.
+
+Nous rêvions fort tranquillement sur les îlots de roches du rivage,
+quand nous fûmes assaillis par les naturels du pays sous la forme de
+quatre gamins occupés, ou plutôt nullement occupés à garder quatre
+cochons. Chacun avait le sien par rang de taille, et le dernier bambin
+avait la gouverne du cochon de lait.
+
+Les cochons étaient bien sages, les enfants l'étaient moins; ils
+accoururent autour de nous, criant, hurlant, gambadant et nous montrant
+quatre effroyables petits museaux qui semblaient écorchés à vif et
+baignés d'un sang noirâtre, le tout dans l'évidente intention de nous
+effrayer.
+
+C'est un divertissement bien connu chez nous que ce barbouillage avec le
+jus des guignes noires qui pendent au-dessus des buissons et jonchent la
+terre à leur maturité.
+
+Amyntas répondit à ce défi par un prodige non moins terrible.
+
+Il tira de sa poche un de ces petits cornets qui servent à se rappeler
+quand on est trop éparpillé à la promenade, et dont nous sommes toujours
+munis.
+
+Le cri rauque de cet instrument fit merveille. Nos petits sauvages
+s'enfuirent à toutes jambes, en proie à une frayeur indicible, et le
+plus petit, beuglant et pleurant comme un veau, se laissa choir en
+criant merci. Il fallut aller le relever et le consoler.
+
+Le dîner fut excellent, le café fort passable, l'hôtesse très-obligeante
+et très-empressée.
+
+La promenade du lendemain fut réglée, des mesures prises pour le réveil
+et le départ. Puis nous descendîmes le village, chacun une lumière à la
+main, précaution indispensable pour la première fois dans ces rues
+difficiles; et notez que nous avions trouvé de la bougie, sybarites que
+nous étions!
+
+Notre rue est la plus encaissée et la plus enfouie du bourg, dans une
+coulisse de rochers; d'un côté les ruines de la forteresse, de l'autre
+une série de petites cours ouvertes, que l'on pourrait appeler des
+_squares_, fermés au fond par le roc qui se relève brusquement, et par
+un ruisselet d'eau vive, à peu près muet en cette saison, mais
+grouillant et joyeux à la moindre pluie.
+
+Les maisonnettes sont généralement disposées par trois, soudées
+ensemble, faisant face à deux ou trois autres toutes pareilles.
+
+Cela fait cinq ou six familles se voyant les unes chez les autres à
+toutes les heures du jour, élevant ensemble marmots, poules et pigeons,
+tout cela s'échelonnant sur les perrons ou se groupant dans la cour
+commune de la façon la plus pittoresque.
+
+Voilà donc un vrai village, non pas un village d'opéra-comique
+d'autrefois, lorsque les bergères avaient des robes de satin et les
+moutons des rubans roses, mais un village d'opéra-comique moderne,
+c'est-à-dire un décor à la fois charmant et vrai, un décor de Rubé et
+consorts, permettant une mise en scène heureuse et naïve, des détails
+empruntés avec amour à la nature; du réalisme comme il faut en faire, en
+choisissant dans le réel ce qui vaut la peine d'être peint: une petite
+ogive basse sur le ruisseau, un fond dont le toit en tourelle disparaît
+sous les fleurs sauvages, un buisson heureusement jeté sur les
+décombres, que sais-je?
+
+L'art aime et voit aujourd'hui tout ce qui est naïf, même la brouette
+cassée qui, avec une urne renversée, compose un tableau sur le fumier
+blond où le coq se promène d'un air aussi vaniteux que s'il foulait un
+tapis de pourpre, et où la poule gratteuse et affairée semble toujours
+absorbée dans la recherche de cette fameuse perle dont elle ne saurait
+que faire.
+
+Sentir que tout est du ressort de l'artiste, voilà, quant à moi, tout ce
+que je peux entendre au mot de réalisme, arboré comme une nouveauté par
+les uns, et repoussé comme une hérésie par les autres.
+
+Mais laissons les discussions littéraires. J'y reviendrai certainement,
+car il y a beaucoup à dire en faveur d'un certain sentiment de la
+réalité qui peut être trop dédaigné, et contre ce même sentiment poussé
+trop loin.
+
+Continuons notre exploration.
+
+Celle de l'appartement ne fut pas longue; au dehors, la lune avait un si
+mince croissant d'argent, qu'il n'y avait pas à regarder beaucoup par la
+fenêtre. Tout était sombre. La porte ne fermant pas, il était bien
+évident que le vol était chose inconnue en ce pays.
+
+--Que les misanthropes disent ce qu'ils voudront, qu'ils raillent
+amèrement ceux qui croient encore à la vie rustique; voici, me
+disais-je, une porte sans loquet qui répond victorieusement. Cette
+maison appartient à quelqu'un qui ne l'habite pas, qui demeure à l'autre
+bout du village et qui y laisse un petit mobilier sous la bonne foi
+publique. La cour n'a aucune espèce de clôture: s'il n'y a pas un seul
+larron sur sept cents habitants, c'est toujours quelque chose, il faut
+en convenir.
+
+Le silence de la nuit fut inouï. Pas un souffle dans l'air et pas un
+souffle humain; pas un bruissement d'animal quelconque. Je croyais avoir
+trouvé chez nous l'idéal du silence nocturne. Mais notre silence est un
+vacarme à côté de celui-ci. Je ne m'en suis pas encore rendu compte.
+
+Dans un si petit espace rempli de gens et de bêtes, vivant, pour ainsi
+dire, en un tas, d'où vient que rien ne bouge et ne transpire? Avec
+cette nuit sombre, c'était presque solennel.
+
+Mais à peine fit-il jour, que les coqs vinrent chanter à notre porte. Si
+nous ne l'eussions soutenue d'une chaise, pour nous préserver du frais
+de la nuit, toutes les volailles du pays seraient entrées chez nous pour
+nous annoncer l'approche du soleil. Et puis des voix d'enfants espiègles
+et rieuses chantèrent avec les oiseaux, dès que les rayons du matin
+dépassèrent le haut du rocher.
+
+Je regardai la maison neuve et propre qui nous faisait face. C'est
+l'école communale. Fillettes et garçons arrivaient en belle humeur, et
+le pauvre petit instituteur, bossu comme Ésope, assis, je ne sais
+comment, sur son escalier en plein air, les attendait d'un air doux et
+mélancolique.
+
+Nous partîmes à pied pour Châteaubrun, escortés d'un âne qui portait
+notre déjeuner.
+
+Avant d'étudier plus à fond le village, je voulais montrer à mes
+compagnons une des ruines les plus pittoresques du pays et refaire
+connaissance avec tous les remarquables environs du village.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Nous prîmes le plus court, par égard pour l'âne, que madame Rosalie,
+notre aubergiste, avait chargé comme un mulet d'Espagne. Il portait, en
+outre, un gamin chargé de le ramener, et l'épervier de pêche de Moreau,
+qui ne saurait faire un pas sans ce compagnon fidèle.
+
+Ce chemin est insipide, comme tous les bons chemins. Il s'en va tout
+droit sur un plateau tout nu. Les six kilomètres en plaine nous parurent
+plus longs que douze en montagne.
+
+Les entomologistes allaient devant, peu surpris de rencontrer de temps à
+autre le _grand Mars_, qu'ils avaient signalé dès la veille comme un
+hôte logique de ces régions, mais se plaignant beaucoup de l'absence de
+papillons et de l'aridité du sol.
+
+Je fis la conversation avec Moreau. C'est un malin, un sceptique et un
+railleur; mais c'est un grand philosophe.
+
+--J'ai eu bien du mal depuis que nous ne nous sommes vus, me dit-il. Je
+ne sais pas, si vous vous souvenez que j'étais marié. J'ai perdu ma
+femme. J'étais un peu meunier et un peu ouvrier. Mais, seul du village
+où vous avez laissé hier votre voiture, je n'ai que mon corps et ma
+maison. Dans nos petits bourgs, tout le monde est propriétaire, et il
+n'y a point de malheureux. Moi, j'ai bien un roc.... À propos, le
+voulez-vous, mon roc? Vous savez, vous disiez dans le temps que vous
+voudriez avoir un coin sur la Creuse? Je ne vous vends pas le mien; je
+vous le donne. Il n'y pousse que de la fougère, et je n'ai pas de quoi y
+nourrir un mouton. Je paye cinq sous d'imposition pour ce rocher, et
+voilà tout ce que j'en retire. Dame, il est grand, vous auriez de quoi y
+bâtir une belle maison, en dépensant d'abord une dizaine de mille francs
+pour tailler la roche et faire l'emplacement. Allons, vous n'en voulez
+pas? Vous avez raison. Je n'en veux pas non plus. Aussi il reste là bien
+tranquille. Y va qui veut ... c'est-à-dire qui peut!
+
+--Comment avez-vous pu élever votre famille? Car vous avez des enfants!
+
+--Ils se sont élevés comme ils ont pu, un peu chez moi, un peu chez les
+autres. Ma fille est une belle fille, vous l'avez vue hier. Elle sait
+faire la cuisine et parler espagnol.
+
+--Espagnol?
+
+--Oui, elle a suivi en Espagne une bourgeoise d'ici, mariée avec un
+monsieur de ce pays-là. Mon garçon est au service. C'est un bon enfant,
+bien doux, _fait à tout_, comme moi. Vous me demanderez ce que je fais,
+à présent; je n'en sais rien, une chose et l'autre; je ne peux plus
+travailler. Voyez: en chassant, j'ai mal tourné mon fusil; j'ai eu la
+main traversée, et l'autre moitié de la charge m'a caressé la tête. On
+dit dans le pays qu'il ne m'y est pas resté assez de plomb. Je crois
+bien! pendant quinze jours, le médecin n'a pas fait autre chose que de
+m'en arracher. Tous les matins, je l'entendais dire en sortant: «C'est
+un homme mort!» Et moi, je me dressais sur mon lit pour lui crier, du
+mieux que je pouvais: «Vous dites des bêtises, je n'en veux pas mourir,
+et je n'en mourrai pas.» Après que j'en ai été revenu, j'ai recommencé à
+pêcher et à chasser. J'ai voulu encore un peu travailler; mais le
+travail m'a porté malheur. Un maladroit m'a démis l'épaule en me jetant
+à faux un sac de blé du haut d'une voiture. Ça ne fait rien, je marche,
+je chasse et je pêche toujours. Je conduis les artistes et les
+voyageurs. Je sais les chemins comme personne, et je vous dirais comment
+sont faits tous les cailloux de la Creuse. Je fais les commissions du
+château et de l'auberge, j'approvisionne l'un et l'autre avec mon
+poisson. Je me passe de tout quand je n'ai rien; je n'use pas les draps,
+je dors une heure sur douze. Je passe mes nuits dans l'eau à guetter les
+truites. Dans le jour, si je suis las, je fais un somme où je me trouve.
+Si c'est sur une pierre ou sur un banc, j'y dors aussi bien que sur la
+paille. Je ne me soucie point de la toilette. Fêtes et dimanches, j'ai
+les mêmes habits que dans la semaine, puisque je n'ai que ceux que mon
+corps peut porter. Je suis toujours de bonne humeur, soit qu'on me donne
+cinq francs ou cinquante centimes pour mes peines. Le voyageur est
+toujours aimable, et, pourvu que je coure et que je cause, je suis
+content de m'instruire. Voilà! Quand je ne serai plus bon à rien, ma
+famille s'arrangera pour me nourrir, et, si elle me laisse crever comme
+un chien, ce sera tant pis pour elle au dernier jugement.
+
+Des anciens chemins périlleux par où l'on arrivait à Châteaubrun, nous
+ne retrouvâmes plus que l'emplacement. On y descend doucement par le
+plateau, et la nouvelle route qui côtoie tranquillement le précipice a
+ôté beaucoup de caractère à cette scène autrefois si sauvage.
+
+La ruine est toujours grandiose. Le marquis de _notre village_ l'a
+achetée, avec son vaste enclos, pour deux mille cinq cents francs. Il la
+tient fermée, et il avait bien voulu nous en confier les clefs.
+
+Nous vîmes que ce noble lieu était moins fréquenté qu'autrefois. L'herbe
+haute et fleurie du préau était vierge de pas humains. Toutes choses,
+d'ailleurs, exactement dans le même état qu'il y a douze ans: la grande
+voûte d'entrée avec sa double herse, la vaste salle des gardes avec sa
+monumentale cheminée, le donjon formidable de cent vingt pieds de haut
+d'où l'on domine un des plus beaux sites de France, les geôles obscures,
+et cet étrange débris de la portion la plus belle et la plus moderne du
+manoir, le _logis_ renaissance que, dans ma jeunesse, j'ai vu intact et
+merveilleusement frais et fleuri de sculptures, aujourd'hui troué,
+informe, démantelé et dressant encore dans les airs des âtres à
+encadrements fleuronnés d'un beau travail.
+
+Le marquis a acheté, dit-il, cette ruine pour la préserver du vandalisme
+des bandes noires. Il s'y est pris un peu tard.
+
+Telle qu'elle est, c'est un romantique débris où, au clair de la lune,
+on voudrait entendre l'admirable symphonie de _la Nonne sanglante_ de
+Gounod, ou mieux encore _la Chasse infernale_ de Weber.
+
+En plein midi, cette solitude avait encore quelque chose de solennel.
+
+Une multitude de tiercelets et de chevêches effarouchés se croisaient
+dans les airs, sur nos têtes, avec des milliers de martinets
+glapissants. C'étaient des cris aigus, des râles étranges, une
+agitation sauvage et des querelles inouïes.
+
+Nous fûmes étonnés de voir des moineaux nichés effrontément au beau
+milieu de cette société d'oiseaux de proie, toujours en chasse par
+centaines autour d'eux. Cela faisait penser au petit vassal du temps
+passé virant dans la caverne des seigneurs féodaux et abritant ses
+petites rapines sous les grandes.
+
+Nous fûmes témoins d'un drame entre tous ces pillards.
+
+Un pauvre scarabée, échappé, demi-mort, au large bec d'un martinet, fut
+happé au passage, sur le haut d'une tour, par une femelle de moineau.
+Survint l'époux à l'air mutin, à la moustache noire, hérissant ses
+plumes, faisant grand bruit et menace au martinet, qui voulait reprendre
+sa proie, quand survint à son tour le troisième larron, la crécerelle,
+attirée par la voix imprudente de ces petites gens. Elle sortit, muette
+et agile, du sommet d'une tour voisine, n'osa s'attaquer au martinet,
+qui ne paraissait pas la craindre, et se dirigea sur les moineaux d'une
+aile si rapide et si sûre, que tout semblait fini pour eux. Mais, s'ils
+ne l'avaient pas vue guetter, ils l'avaient sentie. Ils disparurent tout
+à coup. Le brigand tourna d'une manière sinistre autour de la crevasse
+où ils étaient réfugiés dans leur nid, mais l'entrée était trop petite
+pour qu'il y pût pénétrer. Il retourna à son guettoir. Les moineaux
+ressortirent aussitôt, et, plantés sur leur petit seuil, l'accablèrent
+d'injures et de railleries. Il revint plusieurs fois à la charge.
+Toujours après avoir lestement battu en retraite, ces audacieux
+oisillons reparurent pour le provoquer, l'insulter et le maudire.
+
+Que lui fut-il reproché? De quelles représailles le menacèrent-ils? Il
+faut bien croire que quelques chose de sanglant lui fut dit, car
+l'oiseau de proie se lassa de les tourmenter, et, quelques moments
+après, nous vîmes les moineaux, pleins de gaieté, sautiller sur la
+muraille et picorer dans les plantes pariétaires, sans aucun souci de
+l'ennemi terrible, et ne manquant jamais d'adresser quelque impertinence
+aux martinets qui les effleuraient de leur vol, et avec lesquels, du
+reste, ils ne paraissent avoir qu'une guerre de gros mots.
+
+Les véritables victimes de ces grandes hirondelles noires, aux griffes
+acérées, sont probablement les lézards, dont les squelettes digérés tout
+entiers jonchaient les ruines du donjon.
+
+Ainsi les faibles passereaux, dont les moyens de défense seraient nuls
+contre tant et de si redoutables ennemis, viennent à bout d'élever leur
+famille au milieu d'eux et de lui enseigner encore le caquet et le
+sarcasme de la dispute au sein de l'éternel danger. D'où vient cela? De
+la supériorité d'intelligence apparemment. Michelet nous l'eût expliqué,
+lui qui a daigné étudier la vie des oiseaux avec presque autant d'amour
+et d'émotion que celle des hommes.
+
+Nous renvoyâmes le gamin et son âne, et, après un déjeuner copieux dans
+les ruines, nous eûmes à descendre au fond du ravin pour retourner au
+village en suivant le bord de la Creuse.
+
+Je n'avais jamais eu le loisir de faire cette marche qui est de quatre
+heures au moins, la plupart du temps sans chemin frayé sur le roc
+tranchant ou sur les pierres aiguës. Mais, malgré l'effroyable chaleur
+engouffrée dans les méandres de la gorge, nous ne songeâmes point à
+regretter d'avoir entrepris cette dure promenade.
+
+C'est le paradis et le chaos que l'on trouve tour à tour; c'est une
+suite ininterrompue de tableaux adorables ou grandioses, changeant
+d'aspect à chaque pas, car la rivière est fort sinueuse, et, comme en
+bien des endroits elle bat le rocher, il faut monter et descendre
+souvent, par conséquent voir de différents plans, toujours heureux, ces
+sites merveilleusement composés et enchaînés les uns aux autres comme
+une suite de rives poétiques.
+
+La verdure était dans toute sa puissance, et, cette année-ci, elle est
+remarquablement vigoureuse. C'était l'_heure de l'effet_, le baisser
+lent et toujours splendide du soleil.
+
+Ah! monsieur, je ne souhaite au plus méchant homme de la terre que la
+fatigue de cette course, et, si la vue d'une si belle nature ne le
+dispose pas à une religieuse bienveillance pour le monde où Dieu nous a
+mis, je le trouverai assez puni de son ingratitude par la privation du
+bien-être moral et de la tendre admiration que ce pays inspire à qui ne
+s'en défend point.
+
+C'est une douceur pénétrante, je dirais presque attendrissante, tant la
+physionomie de cette région est naïve et comme parée des grâces de
+l'enfance. C'est de la pastorale antique, c'est un chant de naïades
+tranquilles, une églogue fraîche et parfumée, une mélodie de Mozart, un
+idéal de santé morale et physique qui semble planer dans l'air, chanter
+dans l'eau et respirer dans les branches.
+
+Nous traversions parfois d'étroites prairies, ombragées d'arbres
+superbes. Pas un brin de mousse sur leurs tiges brillantes et satinées,
+et dans les foins touffus pas un brin d'herbe qui ne soit fleur.
+
+Sur une nappe de plantes fourragères d'un beau ton violet, nous
+marchâmes un quart d'heure dans un flot de pierreries. C'était un semis
+de ces insectes d'azur à reflets d'améthyste et glacés d'argent qui
+pullulent chez nous sur les saules et qui, de là, se laissent tomber en
+pluie sur les fleurs. Elles en étaient si chargées en cet endroit et
+elles s'harmonisaient si bien avec les tons changeants de ces petits
+buveurs d'ambroisie, que cela ressemblait à une fantaisie de fée ou à
+une illusion d'irisation dans les reflets rampants du soleil à son
+déclin.
+
+Notre naturaliste n'avait que faire d'une denrée si connue en France;
+mais il ne pouvait se défendre d'en remplir ses mains pour les admirer
+en bloc.
+
+À propos de ces petites bêtes, il me dit tenir d'un naturaliste de ses
+amis que, dans un moment où ce fut la mode d'en faire des parures, on
+les achetait à un prix exorbitant. Nos petits bergers de la Creuse ne
+l'ont pas su! Si la mode revient, il faudra le leur dire. Au prix qui a
+existé, de soixante à quatre-vingts francs le cent, la prairie où nous
+étions en contenait bien pour plusieurs millions.
+
+
+
+
+V
+
+
+Mais notre émail de hannetons bleus fut tout à coup traversé et
+bouleversé par la course effrénée d'Amyntas. Il poursuivait quelque
+chose avec une sorte de rage désespérée. Il disparut dans les rochers,
+dans les précipices; il reparut dans les buissons, dans les halliers. Il
+volait avec son papillon sur les fougères. Il avait les yeux hors de la
+tête.
+
+Moreau, effrayé, crut à un accès de fièvre chaude, et se mit à le
+poursuivre comme un chien de Terre-Neuve pour sauver son maître.
+
+Le sage Chrysalidor suivait des yeux cette course ardente, ne songeant
+pas à notre ami qui risquait ses os dans les abîmes, ou tout au moins sa
+peau dans les trous épineux, et ne s'occupant que du papillon en fuite,
+le papillon merveilleux dont il croyait reconnaître l'allure et le ton.
+Deux fois il pâlit en le voyant échapper au filet de gaze, et s'envoler
+plus haut, toujours plus haut!
+
+Enfin Amyntas poussa, de la cime du mont, un cri de triomphe, et revint,
+d'un trait, vers nous avec sa capture.
+
+--Je crois que c'est _elle_! s'écria-t-il tout essoufflé. Oui, ce doit
+être _elle_! Voyez!
+
+Le naturaliste et l'amateur, aussi passionnés l'un que l'autre, se
+regardèrent, l'un tremblant, l'autre stupéfait, et cette exclamation
+sortit simultanément de leurs lèvres:
+
+--_Algira_!
+
+Je ne suis pas de ceux qui se moquent des candides et saintes joies de
+la science. Je répétai avec l'intonation d'un profond respect: «Algira!»
+mais sans savoir le moins du monde en quoi consistait l'importance de la
+découverte, et sans voir autre chose qu'un joli lépidoptère à la robe
+noire et rayée de gris blanchâtre, de médiocre dimension, et très-frais
+pour une capture au filet.
+
+Il me fut expliqué alors qu'_algira_ était originaire d'Alger, où elle
+est fort commune; qu'on la trouve aussi en Italie et dans certaines
+régions abritées de la France méridionale, où sa chenille pullule sur le
+grenadier; mais que la rencontre sur les buis, au centre de la France,
+était un fait inouï, renversant toutes les notions acquises jusqu'à ce
+jour et donnant un démenti formel aux meilleurs catalogues.
+
+Nous étions à peine revenus de cette surprise, qu'une nouvelle capture
+poussa jusqu'à l'enthousiasme l'émotion de nos lépidoptéristes.
+
+Cette fois, Chrysalidor faillit sortir de son caractère, et ses lèvres
+frémissantes invoquèrent le nom de l'Éternel sous la forme d'un jurement
+énergique à demi articulé; mais il s'interrompit en souriant, demanda
+pardon de sa vivacité, et, reprenant son air doux et modeste:
+
+--J'en étais bien sûr, dit-il, que nous trouverions ici des choses
+étonnantes! C'est _gordius_, mes amis, c'est _gordius_! le polyommate
+des régions méridionales! Faites donc des catalogues après cela, et
+comprenez donc quelque chose aux arcanes de la nature!
+
+Au fait, il y a là un mystère. Les papillons ne sont pas voyageurs. Ils
+ne franchissent pas les terres et les mers comme les oiseaux de passage.
+Ils s'accouplent, pondent et meurent là où ils sont élevés, une première
+fois à l'état de chenille, une seconde fois à l'état d'insecte parfait.
+Ceux-ci n'avaient donc pas traversé la France; ils étaient originaires
+de ce coin de rochers, où un accident fortuit de configuration et
+d'insolation leur procure, dans un très-petit espace, le climat
+nécessaire à leur existence.
+
+Je dis dans un très-petit espace et crois pouvoir le dire, parce que,
+dans une promenade ultérieure, en suivant, pendant cinq lieues environ,
+cette même dentelure de la Creuse, nos amateurs ne virent voler ces
+lépidoptères méridionaux qu'en un certain coude, remarquablement abrité,
+où la chaleur était véritablement accablante.
+
+Mais que le rayon habité par ces hôtes étrangers ait un ou plusieurs
+kilomètres d'étendue, le fait de leur existence au centre de la France
+n'en est pas moins fort curieux. C'est un peu comme si on rencontrait
+des gazelles ou des antilopes dans la forêt des Ardennes, par la seule
+raison, je suppose, qu'une des vallées de cette forêt serait assez
+exposée au soleil pour leur avoir permis d'y rester depuis les âges
+primitifs, où l'on sait qu'ils y vivaient dans d'autres conditions
+atmosphériques que celles d'aujourd'hui.
+
+Donc, gordius, algira et plusieurs coléoptères non moins étranges, qui
+furent trouvés ensuite au même lieu, sont bien originaires de ce coin de
+rochers et s'y reproduisent depuis que le monde a produit leur race,
+avant l'homme, aux jours d'enfantement de la création.
+
+Cela ne prouve qu'une chose, c'est qu'aussitôt que les conditions
+d'existence des différents êtres ont été établies sur le globe, les
+êtres capables de peupler ce milieu s'y sont développés et fixés, quelle
+que fût la latitude. Mais le problème, c'est de découvrir en quoi
+consistent toutes ces conditions d'existence, et principalement les
+conditions d'alimentation de ces bestioles, si obstinément attachées,
+pour la plupart, à se nourrir chacune d'une certaine plante, qu'il est
+souvent impossible d'élever des chenilles transportées d'un lieu à un
+autre.
+
+C'est toute une science pratique que l'élevage des chenilles, et
+certaines éducations font le désespoir des entomologistes. Pourtant,
+ici, si le climat se rapproche de celui de l'Afrique et de la Provence,
+la flore en diffère à beaucoup d'égards. Par exemple, pour algira, je ne
+vois pas dans ces régions, et je cherche en vain dans la _Flore
+centrale_ de Boireau (l'ouvrage le plus complet et le plus consciencieux
+possible) le moindre analogue avec le grenadier.
+
+Ces êtres non domesticables, que l'on croit invariablement soumis aux
+lois générales et inflexibles de l'instinct, sont donc susceptibles de
+modifier le premier de tous les instincts, celui de l'alimentation, en
+raison des ressources que leur offre le milieu où ils se trouvent.
+Gordius doit vivre sur les bruyères, et pourtant il n'y a pas de
+bruyères dans la région où nous l'avons rencontré.
+
+Que mangent donc ici les chenilles d'algira et de gordius? Grande
+question de nos entomologistes; question qui fait rire au premier abord,
+mais qui se rattache à une question fondamentale en histoire naturelle
+et même en philosophie: à savoir si certains animaux obéissent
+aveuglément à des nécessités fatales, ou s'ils ont, dans la mesure de
+leurs besoins, le discernement raisonné qu'on leur refuse. Moi, je
+penche pour la dernière hypothèse.
+
+Et, puisque nous sommes en Creuse, demandons-nous pourquoi le saumon
+quitte les eaux salées pour venir déposer sa progéniture dans les eaux
+douces. Lui qui est un grand voyageur, fait-il deux ou trois cents
+lieues contre le courant, dans les méandres et dans les obstacles des
+fleuves et des rivières torrentueuses, sans savoir où il va, sans avoir
+un projet, un but, une volonté, par conséquent une idée? Allons donc!
+Raconte-nous, ô algira! l'histoire de la petite tribu oubliée dans les
+grandes crises de l'atmosphère terrestre, sur le petit rocher où te
+voici. Dis-nous quelle myrtacée a fleuri autour du berceau de tes
+ancêtres; si là, dans quelque roche inaccessible, végète encore la
+plante nourricière, aussi peu soupçonnée des statisticiens de la flore
+centrale, que tu l'étais toi-même de ceux de la faune entomologique il
+n'y a qu'un instant!
+
+Je crains de trop m'éloigner de _mon village_. Mais il s'agit de
+description, et je ne peux pas tout à fait isoler le tableau de son
+cadre.
+
+Qu'on prenne donc note de ceci, que mon village est situé dans une
+région aussi chaude que les rives de la Méditerranée, et qu'il pourrait
+devenir, si quelqu'un daignait découvrir son existence et faire l'étude
+attentive et scientifique de sa température, aussi achalandé de malades
+que Nice, Pise, Hyères ou la Spezzia.
+
+Cela arrivera, je le parie, car tout se découvre et s'exploite au temps
+où nous vivons; on fera des routes dans les escaliers de rochers; deux
+lieues de chemin de fer pour embrancher mon village à Argenton: ce n'est
+qu'une plaisanterie quand on le voudra. Ce voyage sera plus économique
+de temps et d'argent que celui d'Italie. On bâtira des villas à la place
+des chaumières. Quelque ingénieux docteur, frappé de la beauté des dents
+indigènes, et informé des cas fréquents de longévité, découvrira, dans
+la qualité de ces eaux courantes qui jaillissent de toutes parts, et
+dans la pureté de cette atmosphère qui refuse la mousse aux arbres et le
+lierre aux rochers, des conditions essentielles de guérison pour les
+victimes des brouillards de Paris; et voilà un pays transformé en un
+clin d'oeil!
+
+En attendant que la mode étende son sceptre sur ces agrestes solitudes,
+je me garde bien de nommer le village en question: je l'appelle sans
+façon _mon village_, comme on dit _ma trouvaille_ ou _mon rêve_. Il me
+semble qu'il ne sera plus _mien_ dès que j'aurai trahi son nom. Il le
+faudra pourtant, mais à la fin de mon récit, et quand je l'aurai fait
+aimer un peu, si j'en viens à bout.
+
+Tant il y a qu'en y revenant, le long de la Creuse, à travers des
+éblouissements de paysages délicieux embrasés de soleil rouge et coupés
+de verdures splendides, je songeais en égoïste à cette découverte
+d'algira et de gordius. La présence de ces beaux petits frileux (gordius
+est tout en or chaud teinté de bronze florentin) me faisait faire ce
+raisonnement bien simple: la vigne gèle en Toscane au 1er mai. En avril,
+des humains gèlent, faute de feu, de bois et de cheminées, à Frascati et
+à Tivoli. La moindre chaumière de *** (mon village) est mieux chauffée
+que la plupart des palais d'Italie. Majorque (latitude de la Calabre)
+est l'endroit de la terre, à moi connu, où j'ai eu le plus froid et où
+j'ai vu les pluies les plus intarissables en hiver. Et, là, beaucoup
+moins de cheminées qu'en Italie! Les vitres aux fenêtres sont objets de
+luxe.
+
+Pour fuir l'hiver, il est donc souvent fort inutile de faire beaucoup de
+chemin, de s'embarquer et de perdre quinze jours en déplacements et en
+déceptions, surtout quand on a sous la main des oasis où, avec très-peu
+de temps, de dépense et d'industrie, on pourrait, à tout instant,
+trouver un nid propre et tranquille, des promenades charmantes, se
+réchauffer et se refaire, se forcer soi-même à prendre un exercice
+vivifiant sans rompre avec ses habitudes de travail et ses devoirs de
+famille, enfin sans cesser de vivre à un certain point de vue prohibé en
+Italie et en Espagne; et notez bien qu'il n'est guère de localités
+civilisées en France qui n'aient leur petit Éden sauvage, leur Suisse en
+miniature, voire leur coin d'Italie et d'Espagne, aussi beau et mieux
+exposé que ne le sont les trois quarts de ces péninsules fameuses.
+
+Pourtant ces heureux et riches accidents de terrain sont souvent
+déserts. Aucun voyageur ne daigne y porter ses pas; et ce sont, la
+plupart du temps, des Anglais qui les découvrent.
+
+--J'y songeais aussi précisément, me dit Amyntas, à qui je communiquais
+ces réflexions en rentrant au village, et je me suis rappelé notre
+conversation dans le ravin de Marino. Depuis cette promenade autour de
+Frascati, nous avons vu ensemble de bien belles choses, plus grandes,
+plus bizarres que celles d'ici; je suis bien content de les avoir vues,
+mais je n'éprouve pas le besoin de les revoir; tandis que la facilité de
+venir ici me donne le plus grand désir d'y revenir souvent. On dit qu'il
+faut payer la jouissance des voyages par d'inévitables fatigues et de
+nombreuses contrariétés. Eh bien, s'il en est ainsi, si c'est une loi
+générale d'acheter cher le plaisir de l'admiration, ce pays-ci est
+vraiment trop beau pour être si près, si facile à aborder, si
+hospitalier et si rempli de bien-être.
+
+C'était aussi l'avis de notre naturaliste. Il regrettait d'être forcé de
+partir le lendemain. Il n'avait jamais rencontré un pays si suave et si
+sympathique. Il rêvait d'y revenir avec nous l'année prochaine.
+
+Nous rêvions, nous autres qui ne sommes pas forcés de vivre à Paris, de
+nous arranger un pied-à-terre au village. La maisonnette où nous avions
+dormi était à vendre pour ce prix modeste de cinq cents à mille francs
+dont on nous avait parlé. Amyntas la voulait pour lui. Moi, j'avais
+envie de la maisonnette renaissance.
+
+Tout se passa en projets ce jour-là.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Le lendemain, il faisait encore plus chaud. Nous devions ramener notre
+naturaliste chez nous afin de l'embarquer pour Paris, où ses affaires le
+rappelaient impérieusement. On s'arrachait au village à grand regret.
+
+Nous fîmes encore deux lieues dans l'eau et les rochers, pour explorer
+le cours du torrent qui descend au bas du village et qui lui donne son
+nom.
+
+C'est une toute petite gorge couverte de bois charmants et toute
+hérissée de rochers superbes. La marche est dure dans cette déchirure
+tourmentée en zigzags; mais, à chaque pas, il y a un tableau délicieux
+de fraîcheur et de sauvagerie.
+
+Nous fîmes halte dans un joli moulin, où la meunière, aimable et
+avenante, avec un air de candeur qui ne gâtait rien, nous servit du lait
+et du beurre exquis, pendant que nous bercions son nouveau-né dans le
+plus joli berceau rustique qui se puisse imaginer, une vraie petite
+crèche en bois, suspendue par deux anneaux à un double pied. Le marmot
+est au ras de sa couche, mais protégé par des lanières de laine bleue
+artistement agencées pour le retenir sans le gêner pendant qu'on le
+balance à grande volée. Les berceaux, les armoires et les crédences sont
+encore, dans la demeure de beaucoup de ces paysans, des meubles
+très-anciens et très-remarquables.
+
+Avant de quitter l'oasis que notre éminent historien M. Raynal appelle
+avec raison le _Highland_ du Berry, nous donnâmes grande attention aux
+figures, soit dans le village, soit sur les chemins et dans les hameaux
+environnants.
+
+La physionomie humaine est là aussi explicite que le climat et la
+végétation; elle respire une aménité particulière, avec une dignité
+tranquille. Le paysan n'a pas le salut banal de certaines autres
+localités du Berry. Mais, dès qu'il est prévenu, il répond avec une
+dignité douce. Il doit être fin, puisqu'il est paysan, mais il n'est
+pas sournois. Son tempérament est sec et sain, sa démarche plus d'aplomb
+et moins lourde que celle des gens de nos plaines.
+
+Les enfants sont admirables, et presque toutes les jeunes filles jolies
+ou gracieuses. Parmi ces dernières, deux types très-distincts nous
+frappèrent: la blonde, fine, svelte, avec des yeux bleus d'une limpidité
+et d'une mélancolie particulières; la brune, plus forte, très-accentuée,
+d'un ton pâle et uni vraiment magnifique, avec des yeux espagnols
+bistrés en dessous et ombragés de longs cils, l'air sérieux, même en
+riant. Toutes, quand elles rient, brunes et blondes, montrent des dents
+extraordinairement jolies et finement plantées dans des gencives roses.
+Les laides ont encore la bouche belle et l'oeil pur, et ceci est propre
+aux deux sexes, bien que, comme dans d'autres portions du Berry, le
+masculin nous ait paru le moins bien partagé.
+
+Du reste, là comme ailleurs, la beauté des paysannes passe vite dans les
+fatigues de la maternité jointes à celles du ménage. Dans nos plaines,
+elles devraient se conserver mieux, car elles n'ont pas de travail en
+dehors de la maison, si ce n'est de garder au soleil quelques chèvres et
+moutons en pays plat. Celles du _haut pays de bas Berry_ nous ont paru
+beaucoup plus actives et plus fortes, portant de lourds fardeaux dans
+les rudes montées, ramenant hardiment leurs troupeaux à cheval dans les
+sentiers des plateaux, ou gravissant, à pied, comme des chèvres, les
+talus escarpés de la Creuse.
+
+Le gros bétail nous a paru très-beau et abondant. Chez nous, le ménageot
+ne se permet que la chèvre et l'_ouaille_; au bord de la Creuse, toute
+famille a plusieurs vaches, plusieurs ânes et un ou deux chevaux ou
+mulets. Le pays le veut, disent-ils; on ne peut faire la récolte qu'à
+dos de bête sommière. Cela prouve qu'ils ont tous des récoltes à faire.
+Les vaches sont remarquablement jolies, petites, mais propres et
+luisantes comme des vaches suisses. On n'entretient pas sur elles, avec
+amour, cette affreuse culotte de croûte de fumier que, chez nous, on
+croit nécessaire à leur santé.
+
+On achevait alors la récolte des foins, à peine commencée chez nous. Les
+blés étaient jaunes et dorés quand les nôtres ne faisaient que blondir.
+
+La fenaison avait un tout autre aspect que dans nos prairies. Au lieu de
+ces énormes boeufs magnifiquement attelés à de monumentales charrettes,
+et traînant avec une lenteur imposante de véritables montagnes de
+fourrage dans de grands chemins verts, on ne voyait que chevaux maigres
+et agiles, mulets et baudets vigoureux, portant sur leur dos des charges
+très-artistement serrées en bottes tordues, et descendant avec une
+adresse incroyable des sentiers rapides. La moindre petite ânesse porte
+ainsi dix fois par jour trois cents kilos et ne bronche jamais.
+
+Le conducteur a fort à faire. Au lieu de trôner nonchalamment sur le
+haut de son char, il faut qu'il accompagne et soutienne chaque bête dans
+les passages difficiles. Le chargeur et le botteleur ne sont pas moins
+affairés. Il faut plus de science pour établir solidement une charge si
+fuyante sur des cacolets qui garnissent toute la largeur des étroits
+passages, que pour l'étaler en larges couches sur une large voiture à
+qui la plaine fait large place. Aussi on va vite, on cause peu, on ne
+perd pas le temps en raisonnements à perte de vue, le bras passé dans sa
+fourche, un sabot planté sur l'autre, pendant que les nuages montent et
+que la pluie se hâte. On a moins d'éloquence et de majesté; on a plus de
+vie et de feu, on est moins orateur, mais on est plus homme.
+
+On est aussi plus industrieux et plus artiste.
+
+Toutes les bâtisses sont jolies; la menuiserie est belle, et les
+intérieurs annoncent du goût.
+
+Enfin, un détail nous prouva que cette petite population était riche et
+indépendante.
+
+Madame Rosalie, notre éminente cuisinière, nous avait préparé, pour le
+second jour, un dîner d'une abondance insensée: nous étions las d'être à
+table. Nous demandions qu'on fît nos lits; nous étions fatigués. Il fut
+impossible de trouver une _femme de peine_ pour les faire. Excepté au
+château, il n'y a pas de servantes dans le village; et, comme nous
+admirions le fait, notre hôtesse nous dit sur un ton de désespoir fort
+plaisant:
+
+--Hélas! que voulez-vous, ils sont tous heureux ici! Ils n'ont pas
+besoin de _gagner_!
+
+Terre de Cocagne, adieu, et au revoir bientôt, j'espère.
+
+ * * * * *
+
+Ici, lecteur, si vous le permettez, je me servirai de notre journal;
+car, dès notre féconde excursion à G..., nous tînmes note de chaque
+chose.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Nohant, 7 juillet.
+
+Maurice, arrivé d'avant-hier, a la tête montée par les récits d'Amyntas.
+Je découvre qu'il se rappelle fort peu notre village. Il n'y a passé
+qu'une seule fois, il y a douze ans, et vite, la pluie au dos.
+
+Il a vu à Paris M. Depuizet (notre Chrysalidor), qui lui a parlé avec
+enthousiasme de notre promenade et des captures entomologiques
+d'Amyntas.
+
+Voici donc la passion du lépidoptère qui se rallume chez lui. Il ne
+croira, je pense, à ces captures merveilleuses que quand il les aura
+faites lui-même. Il paraît, au reste, que le célèbre M. Boisduval,
+lequel en a été informé tout de suite, n'en est pas moins surpris que
+nous. Rapport en sera fait à la Société entomologique de France, dont
+ces messieurs ont l'honneur d'être membres.
+
+Ainsi nos jeunes savants ont fait leur découverte. Ai-je fait la
+mienne? Ai-je réellement rencontré un village typique, un petit champ
+d'observations particulières, se rattachant assez à la vie générale? Il
+faut le revoir. Nous y retournerons demain.
+
+On a beaucoup discuté une question fort simple que j'appellerai, si l'on
+veut, _le secret de la chaumière_.
+
+Tout artiste aimant la campagne a rêvé de finir ses jours dans les
+conditions d'une vie simplifiée jusqu'à l'existence pastorale, et tout
+homme du monde se piquant d'esprit pratique a raillé le rêve du poëte et
+méprisé l'idéal champêtre. Pourtant il y a une mystérieuse attraction
+dans cet idéal, et l'on pourrait classer le genre humain en deux types:
+celui qui, dans ses aspirations favorites, se bâtit des palais, et celui
+qui se bâtit des chaumières.
+
+Quand je dis _chaumière_, c'est pour me conformer à la langue classique.
+Le chaume est un mythe à présent, même dans notre bas Berry. On ne s'en
+sert plus que pour les petits hangars et appentis provisoires: la tuile
+ne coûte guère plus cher aujourd'hui, dure davantage, est moins exposée
+à l'incendie, et n'engendre pas des populations d'insectes nuisibles.
+
+La police rurale a donc très-bien fait d'interdire l'usage du chaume
+pour la couverture des nouvelles constructions. Les peintres seuls s'en
+plaindront et les littérateurs aussi; car une chaumière, cela se voit
+d'un mot; cela exprime et résume toute la vie rustique, toute la poésie
+du hameau. Le _cottage_ n'est pas la chaumière, c'est un faux bonhomme,
+un fastueux mal déguisé. La maison et la maisonnette sont des
+désignations trop générales qui s'appliquent à des chalets aussi bien
+qu'à des villas.
+
+On aura beau se moquer de la vieille chaumière des ballades et romances,
+on ne comprendra pas de quoi il est question pour une maison de paysan,
+tant que l'on n'aura pas trouvé un nouveau nom pour la chaumière sans
+chaume.
+
+Va pour chaumière! Trouverai-je mon idéal dans ce village? Non, un
+idéal, cela ne se trouve nulle part.
+
+Combien j'ai salué, en passant, de ces chaumières décevantes dans des
+sites séduisants! combien j'en ai dessiné dans ma tête, enfouies dans
+des solitudes à ma fantaisie! Je n'avais jamais songé à les placer dans
+un village. Aussi, je ne les plaçais nulle part; car, pour vivre au sein
+d'un désert, il faut la force d'un anachorète ou la fortune d'un prince.
+N'ayant ni l'une ni l'autre, je ferai, je crois, aussi bien de m'en
+tenir à quelques observations sur la vie de paroisse. Elle doit avoir de
+grands charmes et de terribles inconvénients!
+
+Connaissons les inconvénients et sachons s'ils sont compensés par les
+charmes. S'il n'en est rien, nous rêverons encore la chaumière, car nous
+ne pouvons pas venir à bout de vieillir à nos fantaisies, mais nous les
+rêverons dans d'autres conditions.
+
+Nous aurons gagné à cette étude de connaître à fond un petit coin de ce
+monde réel que quelques amis nous ont reproché de voir en beau. Comme si
+c'était notre faute! Nous serons plus réaliste, puisqu'il paraît que
+nous ne l'avons pas toujours été assez. Pourquoi non? On comprend tous
+les jours, je ne dirai pas quelque chose, mais beaucoup de choses.
+
+Le fait est que, dans notre situation présente, nous pouvons très-bien
+connaître la couleur et le dessin de la vie rustique, sans pouvoir
+peut-être pénétrer assez avant dans la vie morale du paysan. Il se farde
+peut-être un peu devant nous, le rusé qu'il est! Nous ne dormons pas
+sous son toit, nous ne vivons pas avec lui côte à côte à toutes les
+heures du jour. Il a son travail, nous avons le nôtre. Quand nous nous
+rencontrons, il a souvent des habits et sa belle humeur du dimanche; ou
+bien, dans la semaine, avec son sarrau de toile sur le dos et sa pioche
+à la main, il prend ce grand air sérieux et rêveur qui lui vient
+toujours quand il regarde la terre. Chez lui, en famille, il est
+peut-être l'horrible scélérat qui, en d'autres contrées, a frappé les
+yeux de notre grand Balzac et de plusieurs autres romanciers énergiques.
+
+J'ai cependant bien de la peine à croire qu'il en soit ainsi partout et
+même qu'il y ait une campagne où l'_homme de campagne_ soit si pervers
+et si malin. J'ai vu, partout où j'ai passé, l'ingénuité de l'enfant
+chez ces hommes qui ne sont jamais que des enfants à barbe noire ou
+blanche. L'enfant aussi est un grand diplomate quand il s'agit de se
+faire gâter; mais ses finesses sont _cousues de fil blanc_, on y cède
+sans en être dupe.
+
+Enfin, j'ai toujours vécu optimiste en principe et pas plus abusé qu'un
+autre en pratique; je crois savoir, peut-être plus que bien d'autres,
+que la misère est mariée avec la paresse, c'est-à-dire avec l'ennui et
+le découragement; que l'ambition du mieux, dans les conditions
+difficiles, est fiancée avec l'astuce et l'égoïsme; mais, si je regarde
+la classe industrielle riche ou pauvre, la caste nobiliaire progressive
+ou retardataire, la classe artiste aspirante ou parvenue; si j'examine
+enfin toutes les classes de la société, j'y vois les mêmes qualités et
+les mêmes vices que chez le paysan. Seulement, chez les gens _éduqués_,
+les qualités sont plus habiles à se faire valoir et les vices plus
+habiles à se cacher. C'est donc parce que ce sournois de paysan est
+maladroit dans ses ruses et très-facile à pénétrer, qu'il serait
+considéré comme le type de la fausseté? J'aurais cru justement tout le
+contraire.
+
+Je lisais dernièrement dans une critique, très-juste à beaucoup
+d'égards, mais trop ardente pour l'être toujours, que la Muse était en
+général trop aristocratique, et que, pour être un vrai peintre, il
+fallait consentir, comme le paysan, à mettre ses mains dans le fumier.
+
+Je relus trois fois la phrase; ce n'était pas une métaphore, mais
+c'était une erreur. Le paysan ne met pas ses mains dans le fumier. Il
+n'y touche qu'avec des outils à long manche. Il est quatre fois plus
+dégoûté qu'il n'est utile de l'être. Il fait beaucoup plus de bruit à sa
+ménagère pour une chenille dans sa salade que nous à nos domestiques. Il
+ne boit pas comme nous à la première source venue. Il ne touche pas à
+une bête malade sans de grandes craintes et de grandes précautions. Les
+insectes des champs lui font souvent peur ou lui répugnent. Il a une
+foule de préjugés qui font qu'il s'abstient de tout contact avec une
+foule de choses que nous bravons, parce que nous les savons
+inoffensives.
+
+Il y a des exceptions, des paysans malpropres; tous les goûts, même les
+goûts immondes, sont dans la nature. Mais, chez nous, je pourrais
+compter ces exceptions.
+
+La villageoise se fait gloire de sa propreté scrupuleuse. Entrez dans
+quelque _chaumière_ que ce soit, elle ne vous présentera rien sans
+l'avoir, avec ostentation, rincé, essuyé, épousseté devant vous. À de
+meilleures tables, vous n'êtes pas toujours certain de pouvoir vous fier
+à tant de conscience. Cette conscience est une loi de savoir-vivre chez
+le paysan. Le grand essuyage de la table, et le grand lavage des
+_vaisseaux_ en présence de l'hôte, est une indispensable politesse. Si
+cet hôte est un paysan, il se trouvera choqué et boira avec méfiance
+pour peu qu'on y manque.
+
+Si les _réalistes_ voient parfois le paysan plus grossier qu'il ne l'est
+_réellement_, il est certain que les idéalistes l'ont parfois
+quintessencié. Mais quelle est cette prétention de le voir sous un jour
+exclusif et de le définir comme un échantillon d'histoire naturelle,
+comme une pierre, comme un insecte?
+
+Le paysan offre autant de caractères variés et d'esprits divers que
+tout autre _genre_ ou _tribu_ de la race humaine. Ce n'est pas un
+troupeau de moutons, et se vanter de connaître à fond le paysan, c'est
+se vanter de connaître à fond le coeur humain; ce qui n'est pas une
+modeste affirmation.
+
+Il y a, j'en conviens, un grand air de famille qui provient de
+l'uniformité d'éducation et d'occupations. L'air simple et malin en même
+temps, la prudence et la lenteur des idées et des résolutions, voilà le
+cachet général.
+
+Ces hommes des champs sont-ils meilleurs ou pires que ceux des villes?
+Je n'ai jamais prétendu qu'ils fussent des bergers de Théocrite, des
+continuateurs de l'âge d'or; mais je vois et crois savoir que, dans la
+vraie campagne, au delà des banlieues et dans la véritable vie des
+champs, il y a moins de causes de corruption qu'ailleurs.
+
+Donc, j'aime ce milieu, cette innocence relative, ces grands enfants qui
+veulent faire les malins et qui sont plus candides que moi, puisque je
+les vois venir, et même _avec leurs gros sabots_, comme dit le proverbe.
+
+Le Berry est-il une oasis où les grands vices n'ont pas encore pénétré?
+Peut-être. Mon amour-propre de localité veut bien se le persuader.
+
+Pourtant je vois que les esprits inquiets de chez nous--il y en a
+partout--se plaignent du paysan avec amertume, et je vois que les
+esprits réalistes--il y en a aussi chez nous--sont frappés du côté rude
+et chagrinant de la vie paysanne. Je veux bien m'en plaindre aussi pour
+mon compte. Je sens à toute heure, entre ces natures méfiantes et mes
+besoins d'initiative, une barrière que je dois souvent renoncer à
+franchir, dans leur propre intérêt, vu qu'ils feraient fort mal ce
+qu'ils ne comprennent pas bien. Mais, de ce que ces hommes sont autres
+que moi, ai-je sujet de les haïr et de les mépriser?
+
+J'entendais l'un d'eux dire à un monsieur qui le traitait de _bête_
+parce qu'il s'obstinait dans son idée:
+
+--On a le droit d'être bête, si on veut.
+
+Parole profonde dans sa niaiserie apparente. Toute âme humaine sent
+qu'elle ne doit pas aller en avant sans avoir acquis sa pleine
+conviction, et il me semble qu'il y a un fonds de grande sagesse à être
+ainsi. On pourra compter beaucoup sur l'homme qui aura franchi avec
+réflexion ses propres doutes.
+
+Voici ce que dit sur le paysan berruyer le très-grave et très-excellent
+historien M. Louis Raynal, premier avocat général à la cour royale de
+Bourges en 1845; notez ce titre, qui exclut l'idée d'une candeur trop
+enfantine et d'une inexpérience trop romanesque:
+
+«Ces populations, auxquelles manquent, il faut en convenir, un certain
+éclat et une certaine vivacité d'intelligence, sont _généralement, sous
+le rapport moral, dignes d'une haute estime_. Sans doute, les progrès du
+temps, qui n'amène pas toujours des perfectionnements sans mélange,
+n'ont pas assez complètement respecté leur moralité et leurs croyances.
+Mais il reste encore, _surtout dans nos campagnes, un fonds remarquable
+de probité et de loyauté_. Des esprits chagrins le nient, soit pour
+exalter le passé au préjudice du présent, soit parce que les intérêts
+établissent trop souvent, entre la classe qui possède le sol et celle
+qui l'exploite, une sorte de rivalité malveillante. Mais ne calomnions
+pas notre temps et notre pays. Combien n'existe-t-il pas encore dans
+les _domaines_ du Berry de familles vraiment patriarcales? Ne
+confie-t-on pas tous les jours à nos paysans de riches troupeaux à
+vendre au loin, des marchés importants à conclure, sans que le maître
+puisse exercer de surveillance? Et citerait-on beaucoup d'exemples que
+cette confiance ait été trompée?»
+
+Digne magistrat, je ne vous le fais pas dire, et vous n'écriviez pas
+ceci pour les besoins de la cause, car votre grand ouvrage est l'oeuvre
+d'une haute impartialité. Je me rassure en vous lisant, car j'ai été
+taxé souvent de bienveillance aveugle et de point de vue trop
+_florianesque_. Je ne tiens pas à m'en disculper, ne prenant pas le
+reproche pour une injure, tant s'en faut. Mais, si le doute fût entré
+dans mon coeur, j'en eusse été bien attristé. Je ne sais rien de plus
+amer que de mépriser mon semblable.
+
+Sortons donc, allons au jour, au chemin, aux champs, au village.
+
+Tranquille vallée, je te remercie d'avoir résumé pour moi l'antique
+inscription qu'on lisait encore, en 1815, sur un pilier de la porte
+d'Auron, à Bourges:
+
+ INGREDERE. QUISQUIS MORUM. CANDOREM AFFABILITATEM ET. SINCERAM.
+ RELIGIONEM. AMAS REGREDI. NESCIES.
+
+_Entrez, vous qui aimez la candeur, l'affabilité dans les moeurs et la
+piété sincère. Vous ne saurez plus vous éloigner_.
+
+Et nous, ne nous inquiétons plus de ceux qui nous crient: «Vous vous
+trompez, tout est mal!» Cela ne prouve qu'une chose, c'est que, des
+choses humaines, ils ne voient que les mauvaises. Allons-nous-en par les
+prés et par les sentes, sans parti pris d'avance, mais avec le coeur
+aussi ouvert que les yeux.
+
+Nous ne sommes pas fâché de pouvoir, une fois de plus, surprendre
+l'homme des champs dans sa tâche et le tableau dans son cadre, les
+grands boeufs dans les herbes et les petites fleurs dans le _riot qui
+riole_, sans être forcé de nous dire que cet homme est un scélérat, ce
+tableau une vision, ces boeufs des alambics à fumier, ces fleurettes des
+poisons et ce ruisselet une sentine d'immondices.
+
+D'autres peuvent prendre le réel par ce côté âpre et triste, et avoir du
+talent pour le peindre. Mais ce qui me plaît et me charme dans la
+réalité est tout aussi réel que ce qui pourrait m'y choquer. On voit
+souvent sur les fenêtres, dans les faubourgs des petites villes, de
+beaux oeillets fleurir dans des vases étranges. Le vase fait rire,
+l'oeillet n'en est pas moins beau et parfumé. Ils sont aussi réels l'un
+que l'autre. J'aime mieux l'oeillet. Chacun son goût.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+8 juillet.
+
+Nous sommes en route en plein midi. La chaleur est tombée. Il fait même
+très-froid en voiture découverte, à cinq heures. L'orage d'avant-hier
+nous fait espérer de ne pas trouver _notre Afrique_ trop _réelle_, cette
+fois.
+
+Nous sommes quatre, car nous avons entraîné à notre promenade notre
+jeune et chère ***, une artiste adorable qui est aussi de la famille à
+présent, et qui veut avoir son nom entomologique comme les autres.
+Blanche et blonde, elle a droit au nom d'_Herminea_, d'autant plus que
+cette belle _notodontide_, s'étant posée sur sa robe, a été, par sa
+fraîcheur, jugée digne de servir d'individu dans la collection.
+
+Il fallait bien que Maurice eût aussi son surnom, emprunté à ses plus
+récentes préoccupations. Il s'appellera Parthénias jusqu'à nouvel
+ordre; car ces noms recherchés ont la facilité de changer tous les ans,
+selon la recherche dominante de la saison des courses.
+
+J'aurais bien eu le droit d'en prendre un aussi, car j'avais _cueilli_
+sur une fleur, à la dernière excursion, la variété de la zygène du
+trèfle _aux taches réunies_, et j'avais eu une mention honorable. Mais
+je pensai que la modestie me faisait un devoir de ne pas exploiter une
+capture toute fortuite, et dont je n'avais pas assez senti l'importance.
+
+Nous avions cinq heures de route.
+
+Nous voici, direz-vous, bien loin de notre village. Mais non; nous y
+arrivons.
+
+Parthénias se reconnaît, Herminea se récrie, Amyntas trouve le site
+encore plus joli que la première fois. Mais la jeune voyageuse a la
+migraine; elle s'endort. Les deux naturalistes descendent au lit de la
+Creuse. Je m'en vas flânant ou plutôt flairant par le village. Je
+cherche la réalité triste et chagrine de très-bonne foi: est-ce ma
+faute? je ne puis la trouver là.
+
+Sur tous les escaliers sont groupées les jolies filles ou les bonnes
+femmes, qui me regardent avec de bons ou beaux yeux, et qui sourient,
+attendant que je les prévienne. J'aime cette discrétion ou cette fierté.
+Je fais les avances: étranger, c'est mon devoir. La réponse est prompte,
+très-familière, mais vraiment bienveillante.
+
+On parle très-bien ici, encore mieux que dans la vallée Noire, ce qui
+n'est pas peu dire. Plus nous touchons à la limite de notre langue
+d'_oil_, plus le langage s'épure, plus l'accent s'efface. J'aurais cru
+le contraire, mais c'est ainsi. Ici, point de _j'avons, j'allons_, etc.,
+à la première personne. Pas plus que chez nous on ne fait cette faute
+grossière.
+
+On se sert même ici de mots qui sentent la civilisation et qui dépassent
+le vocabulaire à moi connu du bas Berry. On dit _énorme, immense_, ce
+qui paraît singulier dans ces bouches rustiques. Sylvain, notre cocher
+berrichon, croit qu'on se sert de mots latins et ouvre de grands yeux.
+Le seul mot patois qui se glisse dans la conversation quelquefois, c'est
+_ie_ pour _elle_.
+
+Les femmes d'ici sont très-supérieures en caquet facile ou sensé à
+celles de chez nous, mais elles ont moins de retenue.
+
+Tout en causant, j'apprends une particularité. Elles travaillent
+beaucoup plus que les hommes, et se piquent d'être plus actives, plus
+courageuses et plus avisées. Elles se plaignent de la fatigue, mais
+elles s'en prennent au rocher, et non au père ou au mari, qui me paraît
+être l'enfant gâté de chaque maison.
+
+Comme chez nous, la maternité est très-tendre; de plus, les femmes sont
+orgueilleuses de la beauté de leurs enfants, et chacune va chercher le
+sien pour vous le montrer.
+
+J'en regarde un tout seul de l'autre côté de la rue. Il est fort
+barbouillé, ce qui ne l'empêche pas d'avoir une tête d'ange. C'est un
+ange qui a mangé des guignes, voilà tout; et pourquoi pas?
+
+Je m'approche pour l'admirer. Une belle femme s'avance sur le perron et
+me crie d'un air brusque et charmant:
+
+--Il est à moi, celui-là. Il n'est pas plus mal _bâti_ qu'un autre,
+_hein?_
+
+_Bâti_ n'est pas le mot dont elle se servit; elle jura bel et bien,
+mais d'une voix douce et avec l'aisance triomphante d'une reine à qui
+tout est permis. Réalité, tu ne me gênes pas!
+
+Du haut d'un chemin rocheux qui s'en va, comme il peut, rejoindre la
+grande route, on embrasse tout le village. De quelque côté qu'on le
+regarde, il est charmant, ce village privilégie.
+
+Les collines qui l'enserrent ont des formes suaves; ses masses de
+verdure sont bien disposées, ses rochers ont, de loin, ce beau ton lilas
+qui est particulier aux micaschistes des bords de la Creuse, couleur
+tendre qui se forme, je ne sais comment, de plusieurs tons sombres.
+
+Mystères de la couleur, les vrais peintres vous saisissent et vous
+constatent, mais ils ne vous expliquent pas. Quel artiste a jamais connu
+le secret de son art? C'est par le sentiment que la révélation lui
+arrive, mais le sentiment ne s'explique pas par des raisonnements.
+
+Je redescends au village par un autre chemin. Je vais revoir la maison
+renaissance, j'en suis épris; deux vieilles soeurs l'habitent, deux
+paysannes très pauvres.
+
+Elles ne sont nullement étonnées de mon attention; elles m'invitent à
+entrer, elles savent que leur maison est intéressante; elles ne sourient
+pas dédaigneusement, comme on fait chez nous, quand l'artiste s'arrête
+pour regarder avec amour un vieux mur. Elles voient souvent des
+peintres, elles savent que _ce qui est ancien est beau_. C'est ainsi
+qu'elles s'expriment.
+
+Elles savent aussi que nous sommes tentés de l'acquisition d'une
+chaumière; mais elles ne se soucient pas de vendre, et, moi, je ne me
+sens pas assez capitaliste pour faire réparer cette ruine.
+
+Je fais le tour du village, et j'interroge chacun. Tout le monde est
+enchanté de mon idée. On m'accueille comme si j'avais déjà droit de
+bourgeoisie; on m'invite à rester, on m'offre bonne amitié et on me
+promet bon voisinage; mais, quand il s'agit de quitter son toit pour me
+le céder, on secoue la tête:
+
+--Vendre sa maison! est-ce qu'on vend sa maison!
+
+Je ne peux me défendre d'être touché de ce sentiment qui se manifeste
+avec une austérité antique. J'offrirais en vain de quoi faire bâtir une
+belle et bonne maison à la place de la masure qui s'écroule; ce ne
+serait pas celle où l'on a vécu et où l'on veut mourir. Fussé-je assez
+riche pour m'obstiner dans ma fantaisie, car je sais bien qu'à prix
+d'argent on arrive à triompher de tout, je ne me sentirais pas le
+courage d'insister pour vaincre cette sainte répugnance.
+
+Je constate encore une particularité. Tout le monde, ici, est _monsieur_
+ou _madame_. Chez nous, ces dénominations aristocratiques sont tout à
+fait inconnues, et si on appelle le paysan _monsieur_, il croit qu'on le
+raille et il vous reprend. Ici, on vous reprend quand vous dites le nom
+des gens tout court; et, quand je demande Moreau par le village, on me
+répond:
+
+--Quel Moreau? M. Moreau du Pin?
+
+J'entre dans un bouge misérable, et je demande qui demeure là.
+
+--Monsieur ***.
+
+--Quel est l'état de ce M. ***?
+
+--Il cherche son pain. C'est un homme qui n'a rien.
+
+--Un ancien bourgeois?
+
+--Mon Dieu, non; un homme comme nous.
+
+Me voilà bien averti. Je donne du monsieur même aux mendiants, et ils
+m'y paraissent fort habitués. Au reste, ces mendiants sont rares: on en
+compte deux ou trois dans la commune.
+
+Les gallinacés sont magnifiques. Aujourd'hui que _la mode y est_, on
+peut constater, dans le fond des campagnes, des localités qui ont su
+profiter de l'amélioration des races.
+
+Le petit poulet noir, étique et maraudeur, impossible à engraisser,
+parce qu'il dépérit dans les basses-cours, tend à disparaître. Le coq de
+Cochinchine pur sang ne le remplace pas d'emblée avec avantage. Il
+demande trop de soins et craint nos longs hivers. Il devient goutteux de
+bonne heure. Ses filles, nées de la poule normande ou de la poule du
+Mans, sont riches pondeuses, couveuses assez fidèles, mères sans souci
+et sans constance pour leurs poussins, qu'elles abandonnent trop vite.
+Voilà les résultats obtenus chez nous.
+
+Ici, les croisements ont produit une superbe espèce, très-robuste. On
+n'a pu me dire le nom du type qui l'a amené.
+
+--Ce sont de gros oeufs qu'on a donnés à _madame_ une telle du village;
+et qu'elle a fait couver. Il lui est venu un beau coq qui a _causé_ avec
+nos poules, et, depuis quatre ou cinq ans, toutes nos volailles sont
+_venues_ belles.
+
+Il faut dire aussi que les conditions d'élevage sont excellentes dans ce
+bourg. La communauté de passages et l'absence de clôtures aux
+habitations en font une vaste basse-cour où la volaille trotte, gratte,
+mange et grimpe partout en liberté.
+
+Le roi de ce pays de Cocagne est un coq blanc glacé de jaune citron, à
+large crête d'un rouge de corail. Il est escorté de deux poules: l'une
+pareille à lui, l'autre plus blonde et non moins belle. Je ne sais de
+quel croisement ils résultent, mais ils seraient dignes de figurer chez
+un amateur. Ce n'est pas le lourd coq cochinchinois sans queue,
+ridiculement jambé, à l'air stupide et féroce. Celui-ci a une robe
+charmante et des formes parfaites, des pattes délicatement découpées, la
+démarche aisée et la physionomie fière mais fort affable.
+
+Je suis très-reconnaissant envers l'éminent peintre Jacque de m'avoir
+inspiré, par ses études ingénieuses et savantes sur la matière, et
+surtout par ses adorables tableaux et dessins (ceux-ci publiés dans le
+_Magasin pittoresque_ et dans le _Journal d'Agriculture pratique_), un
+redoublement d'amitié pour le coq et la poule.
+
+Au point de vue de l'alimentation, il y a le côté de haute utilité que
+tout le monde apprécie; mais, au point de vue de cette amitié de
+bonhomme dont on s'éprend dans la vie domestique pour les animaux
+apprivoisés, le coq et la poule méritaient mieux de nous que le supplice
+de l'engraissage forcé et les tristes honneurs de la broche. Ils sont
+des types d'affection conjugale et de touchante maternité, et ils ont
+cet avantage sur la plupart des animaux dont nous nous entourons, que
+nous pouvons les rendre parfaitement heureux.
+
+Il y a de petites espèces ravissantes qui ne _grattent pas_, et que
+l'on pourrait laisser vivre dans les jardins. Ces oiseaux ont le naturel
+si raisonnable, qu'ils ne s'écartent presque pas de la petite cabane
+qu'on leur bâtit sous un arbre, et ne franchissent jamais une étroite
+limite qu'ils s'imposent à eux-mêmes. Ils connaissent, sans banalité de
+confiance, les gens qui les aiment; ils les suivent, mangent dans leur
+main, perchent à côté d'eux sur les branches, dînent à leurs côtés, si
+l'on dîne en plein air par le beau temps, et se rendent en grande hâte,
+à toute heure, au moindre appel d'une voix amie.
+
+À ce caractère sociable et à cette domesticité fidèle, ils joignent la
+beauté merveilleuse dans certaines espèces même très-rustiques et
+très-communes, et l'infinie variété dans l'imprévu des reproductions et
+dans le caprice des croisements. À chaque éclosion, on voit arriver des
+surprises, des petits qui diffèrent essentiellement du père et de la
+mère, et qui aussitôt forment des genres et des sous-genres
+intéressants.
+
+Il n'y a pas eu moyen, aujourd'hui, de contempler le village _intrà
+muros_: nos compagnons veulent voir le pays; c'est le village qui se
+promènera avec nous.
+
+Tandis qu'Herminea équite vaillamment un âne modèle, un âne qui passe
+partout comme un bipède, Moreau nous suit avec sa belle-soeur, madame
+Anne, son filet de pêcheur, son cheval chargé de provisions, et son
+neveu, _M. Fred_ (diminutif d'Alfred). Ce dernier n'a d'autre motif de
+nous accompagner que celui de porter une poêle.
+
+Une poêle? Oui, une poêle à frire. Moreau a son idée, il faut le laisser
+faire. D'ailleurs, ce détail fait bien, en queue de la caravane. Nous
+avons l'air d'une tribu qui se déplace, d'autant plus que nous partons
+au milieu de la pluie et du tonnerre, comme des gens forcés de partir.
+
+Où déjeunera-t-on? Où l'on voudra, et quand tout le monde aura faim.
+Nous sommes sûrs de trouver partout du gazon pour siége, des rochers
+pour table et des arbres pour tente.
+
+On remonte le cours de la Creuse. Comment s'arracher de cette oasis? Et
+puis là sont les insectes à l'existence fantastique et l'espoir de
+nouvelles découvertes.
+
+Au bout d'une heure de marche, tout le monde regarde avec amour le
+cheval porteur du déjeuner.
+
+On fait halte au milieu des roches blanches, en face du grand rocher
+noirâtre dit le _roc à Guyot_.
+
+Pendant que les uns déballent des provisions, les autres se mettent en
+quête du dessert.
+
+Les cerneaux ne sont pas formés, mais _M. Fred_ grimpe sur les
+cerisiers, et apporte sans façon des rameaux chargés de fruits. Je
+m'inquiète de ce mode de contributions trop directes.
+
+--Ça ne fait rien, répond Moreau; les gens seraient là, qu'ils vous
+offriraient ce qu'ils ont. D'ailleurs, ce qui est planté sur les
+sentiers est au passant, et ce qui est loin des habitations est aux
+oiseaux.
+
+Sylvain fait, avec des roches plates et des galets ronds, des siéges et
+des tables; il élève des dolmens sans les avoir.
+
+C'est le moment d'examiner ces galets.
+
+Ce sont des blocs de granit magnifiques, roulés et amenés là par la
+Creuse, et qui n'appartiennent nullement au terrain primitif où nous
+nous trouvons. Ils sont en si grand nombre dans certains coudes de la
+rivière, qu'on pourrait les utiliser. On l'a essayé pour le pavage et
+les ponts d'Argenton; mais les transports étaient trop coûteux et trop
+difficiles; on y a renoncé.
+
+Hélas! on n'y renoncera pas toujours. L'homme s'emparera de tous les
+sanctuaires. Il y aura une route sur cette rive charmante où aujourd'hui
+le sentier existe à peine, et tous ces sauvages accidents où l'on se
+sent à mille lieues de la civilisation disparaîtront pour faire place au
+grand droit de tous: au progrès!
+
+Nous retrouvons les galets brisés; leurs flancs sont d'un grain micacé
+compacte et des plus beaux tons, depuis le gris de fer jusqu'au rose
+vif, en passant par le gris de perle rosé et le lilas bleuâtre.
+
+La Creuse a apporté là les plus beaux échantillons des divers bancs
+granitiques qu'elle parcourt depuis sa source. Elle vous présente un
+musée complet de sa minéralogie; des gneiss brillants et variés, des
+micaschistes qui ont l'apparence et l'éclat de l'or et de l'argent
+disposés en veines sinueuses, des quartz d'une beauté qui rivalise pour
+l'oeil avec les marbres les plus précieux, et des sables de mica
+pulvérisé qui font briller les sentiers comme des ruisseaux au soleil.
+
+Pendant cet examen, madame Anne cherche une cheminée. Elle trouve un
+bloc bien exposé pour que la fumée ne nous incommode pas. Elle ramasse
+du bois mort, elle allume son feu et retrousse ses manches.
+
+Sylvain veut laver la poêle.
+
+--Ah! malheureux! que faites-vous là? s'écrie-t-elle. Laver la poêle
+d'avance! vous voulez donc faire manquer la pêche? Ça porte malheur au
+pêcheur; ne le savez-vous point!
+
+En effet, Moreau n'est pas heureux; il s'en va tout habillé dans les
+rochers submergés et dans les courants, lançant son filet avec maestria,
+avec rage, avec majesté, avec douleur: rien n'y fait, pas de truites,
+pas de saumons! Mais nous n'étions pas si ambitieux. Une friture de
+barbillons sortant de l'eau, rissolés dans l'huile et servis brûlants,
+c'est un excellent mets. Les poulets froids, les oeufs mollets, les
+artichauts crus, la galette, les guignes et le café, voilà, j'espère, un
+festin royal! La salle à manger est si belle et l'appétit si ouvert!
+
+Moreau, éreinté, trempé comme un canard, rit quand on s'étonne de son
+régime. Il boit et mange sobrement, fait un somme sur l'herbe, et
+s'éveille gai comme un pinson, prêt à recommencer.
+
+Madame Anne a déjeuné de bon coeur avec nous; mais son fils, _M. Fred_,
+s'est exalté. Il devient d'une loquacité désespérante. Heureusement, il
+s'en retourne au village avec sa mère et le cheval portant les débris du
+festin.
+
+Nous reprenons le cours de la Creuse jusqu'au roc du Cerisier, le plus
+beau de toute cette région. Il surplombe la rivière qui bat sa base, et
+Moreau, qui nous a fait grimper par-dessus la dernière fois, veut nous
+faire recommencer l'ascension à cause de l'âne. Mais nous nous obstinons
+à passer sur les roches à fleur d'eau, et l'âne y passe sans brancher.
+De mémoire d'âne, on n'avait vu pareille chose; mais aussi quel âne!
+
+Derrière le grand rocher, sur un espace d'une centaine de pas, s'étend
+le site ardu et sévère que nous avons baptisé le Sahara. Pas un souffle
+d'air, pas un arbre pour s'abriter, pas une place herbue pour séparer
+les pieds du roc brûlant.
+
+En plein midi, il y a un peu de quoi devenir fou; mais algira et gordius
+apparaissent instantanément, comme s'ils attendaient nos naturalistes.
+Alors, tout est oublié: le soleil ne darde pas de feux dont on se
+soucie. Voilà nos enragés tout en haut du précipice, oubliant de songer
+aux vipères qui abondent et au moyen de redescendre tout ce qu'ils ont
+gravi. N'importe, les captures sont effectuées, et on descend comme on
+peut.
+
+Cette roche feuilletée se divise en escaliers friables et perfides, et
+les herbes brûlées qui s'y attachent sont glissantes comme de la glace.
+L'émotion fait oublier à ceux qui regardent la chasse les souffrances de
+la fournaise. Outre les papillons désirés (ce que les entomologistes
+appellent leur _desideratum_), on rapporte des merveilles inattendues,
+des coléoptères avec lesquels on avait fait connaissance à la Spezzia,
+dont le climat est aussi un peu celui de l'Afrique.
+
+On va plus loin, on se retourne pour regarder encore la belle silhouette
+du rocher, qui paraît grandiose par sa proportion avec le site
+environnant. Au pied des Alpes, ce serait un grain de sable; là où il
+est, c'est un pic alpestre.
+
+Mais on avance, et les talus s'abaissent, la rivière n'a plus de
+rochers, et, pendant un certain temps, ombragée de beaux arbres, elle
+semble noire et morte. Les gazons refleurissent, l'air circule et les
+insectes méridionaux disparaissent. Moreau nous trouve des sources
+fraîches, et, après une nouvelle halte, on reprend à travers champs, par
+le plateau, la direction du village.
+
+En général, ces plateaux sont tristes et nus, mais ils sont courts et
+s'abaissent brusquement vers de jolis bouquets de bois de hêtres et de
+chênes enfouis dans des déchirures de terrains très-amusantes.
+
+On remonte, on traverse, en soupirant un peu, des moissons au-dessus
+desquelles la chaleur danse et miroite. Enfin on redescend rapidement au
+village par une fente profonde, chemin en été, torrent en hiver.
+
+On ne saurait définir la production générale du pays, tant elle est
+inégale et variée sur ces terrains tourmentés de mouvements capricieux!
+
+Dans des veines ombragées et humides, les fourrages sont magnifiques à
+la vue, bien que grossiers de qualité; le _brin_ est trop gros, et nos
+chevaux le refusent absolument; ceux du pays, moins délicats, en font
+leurs délices. Sur les hauteurs pierreuses croissent de maigres
+froments, gravement malades cette année, et dont le grain éclate en
+poudre noire. Mais, à deux pas plus bas ou plus au nord, ou plus au sud,
+la moisson du blé, de l'orge ou de l'avoine, est superbe. Ailleurs et
+non loin, c'est la vigne qui souffre ou prospère. La culture se fait
+industrieuse, essayeuse, observatrice, comme dans tous les pays
+accidentés. On finit par utiliser les recoins les plus rebelles et par
+ne rien abandonner au désert de ce qui est praticable, c'est-à-dire de
+ce que le pied et la main peuvent atteindre.
+
+Somme toute, la contrée est riche, le vin très-potable, le pain
+excellent, les légumes aussi. La grande variété des produits est
+toujours une source d'aisance pour le paysan, parce que bien rarement
+tout manque à la fois. C'est ce qui leur fait dire avec raison que les
+_chétifs_ pays sont les meilleurs. En effet, dans les terres légères et
+inégales des varennes, on trouve parfois plus de ressource que dans
+l'uniforme et opulent fromental. On possède dix fois plus d'espace, et
+bien qu'une _boisselée_ de chez nous paraisse en valoir dix des autres,
+le résultat général prouve que ces terres médiocres rapportent, en
+proportion de leur prix, un bon tiers de plus que celles de première
+qualité.
+
+Cela provient surtout de ce que l'on s'ingénie davantage.
+
+--Nous nous _artificions_ à toute chose, me disait un paysan de par là.
+Nous savons faire pousser le noyer et le châtaignier côte à côte, chose
+réputée impossible dans vos endroits. Nous greffons toute sorte d'arbres
+fruitiers les uns sur les autres: tant pis pour ceux qui manquent. Nous
+ne craignons pas de recommencer, pas plus que d'apporter de la terre à
+dos de mulet, à dos d'âne et même à notre dos de chrétien, dans des
+hottes, pour nous faire un petit jardin dans un trou de rocher. On
+_s'invente_ tout ce qu'on peut, et, si les courants d'eau emportent
+l'ouvrage à la mauvaise année, on recommence un peu plus haut, on
+endigue, on s'arrange et on se sauve.
+
+Ce paysan industrieux et entreprenant est, et je le répète, moins
+solennel et moins poétique que le nôtre: il ressemble plus à un
+Auvergnat moderne qu'à un vieux Gaulois. Il manque de cette majesté
+qu'on peut appeler _bovine_ chez l'homme de la vallée Noire; mais il est
+plus intéressant dans son combat avec la terre, et, s'il rêve moins, il
+comprend davantage.
+
+Encore un trait caractéristique: le paysan de chez nous a peur de l'eau.
+Il croit que le bain de rivière est malsain, le dimanche, pour qui a sué
+la semaine. Il croit que la natation est un plaisir d'oisif. Il se noie
+dans un pied d'eau.
+
+Ici, tout le monde va à l'eau comme des canards. Le dimanche soir,
+toute la population nage, plonge, dresse des bambins à se jeter dans les
+bassins profonds du haut des rochers et à pêcher à la main sous les
+blocs de la rivière. Quelques femmes nagent aussi. On se partage gaîment
+la pêche et on rentre pour la manger toute fraîche en famille, sauf les
+belles pièces, qui sont vendues à Argenton quand il n'y a pas
+d'étrangers au village.
+
+Ce poisson est exquis, même le fretin. Il a la chair ferme et
+savoureuse.
+
+La bonne et vraie pêche se fait avant le jour; aussi vous pourriez
+marcher la nuit tout le long de ce désert, avec la certitude de
+rencontrer, à chaque pas, des figures affairées mais bienveillantes.
+
+Les meuniers et les pêcheurs vivent en bonne intelligence: filets et
+bateaux sont prêtés à toute heure, et ce continuel échange constitue une
+sorte de communauté. On ne se gêne guère pour lever la vergée qu'on
+rencontre sur les îlots dans le courant. Mais c'est à charge de
+revanche, et la grande prudence du Berrichon évite les reproches et les
+querelles. Les pêcheurs ont un soin de prévoyance qui ne viendrait
+jamais à ceux de l'Indre. Quand on pêche les étangs, ils achètent le
+fretin et _rempoissonnent_ leur rivière pour l'avenir.
+
+En traversant une ravissante prairie, nous eûmes à saluer une
+très-vieille dame du hameau des Cerisiers, qui gardait ses vaches en
+cornette et jupon court.
+
+Elle était seule dans cet Éden champêtre, droite, rose, enjouée.
+
+Moreau m'apprit que c'était une personne riche, la mère d'un de nos
+amis, avoué très-considéré dans notre ville.
+
+--Comprenez-vous, nous dit-il quand nous fûmes à quelques pas de cette
+vénérable pastoure, qu'une dame comme elle, qui a le moyen d'avoir trois
+vachères pour une, prenne son plaisir à être là toute seule à son âge,
+par chaud ou froid, vent ou pluie?
+
+--Ma foi, oui, pensai-je; je le comprends très-bien. Je sais que son
+fils, qui la respecte et la chérit, a fait son possible pour la fixer à
+la ville auprès de lui. Mais elle s'y mourait d'ennui; le bien-être et
+le repos lui retiraient l'âme du corps. Il y a dans ces natures
+agrestes une poésie qui ne sait pas rendre compte de ses jouissances,
+mais que l'esprit savoure dans une quiétude mystérieuse. Oui, oui,
+encore une fois, l'aspiration à la vie pastorale, le besoin d'identifier
+notre être avec la nature et d'oublier tous les faux besoins et toutes
+les vaines fatigues de la civilisation, ce n'est pas là un vain rêve;
+c'est un goût inné et positif chez la grande majorité de la race
+humaine, c'est une passion muette et obstinée qui suit partout, comme
+une nostalgie, ceux qui ont mené, dès l'enfance, la vie libre et rêveuse
+au grand air.
+
+Et, quand cette passion s'est développée dans une contrée adorable,
+est-il un artiste qui ne la comprenne pas et qui ne la voie pas flotter
+dans ses pensées comme le songe d'une vie meilleure?
+
+Tout le monde la comprendrait, cette passion, si la nature était belle
+partout. Elle le serait, si l'homme voulait et savait. Il ne s'agirait
+pas de la laisser à elle-même, là où elle se refuse à nourrir l'homme.
+Il s'agirait de lui conserver son type et de lui restituer, avec les
+qualités de la fécondité, le caractère de grâce ou de solennité qui lui
+est propre.
+
+Cela viendra, ne nous désolons pas pour notre descendance. Nous
+traversons les jours d'enfantement de l'agriculture. La terre n'est
+ingrate que parce que le génie de l'homme a été paresseux. Nous sortons
+des ténèbres de la routine. La science et la pratique prennent un
+magnifique essor au point de vue de l'utilité sociale. La vie matérielle
+absorbe tout, la question du pain enfante des prodiges. Les artistes et
+les rêveurs ont tort pour le moment.
+
+Il le faut, et n'importe! car le sentiment du beau et les besoins de
+l'âme reviendront quand la production aura payé l'homme de ses dépenses
+et de ses peines. La question des arbres viendra le préoccuper quand il
+aura trouvé le chauffage sans bois. La question des fleurs descendra des
+régions du luxe aux besoins intellectuels de tous les hommes. La
+question des eaux et des abris de rochers fera des prodiges quand il y
+aura communauté, je ne dis pas de propriété (je ne soulève pas cette
+question), mais de culture en grand avec une direction savante et
+intelligente.
+
+Déjà les efforts particuliers de quelques riches amis du beau font
+pressentir ce que sera la campagne en France dans une centaine d'années
+peut-être. On comprend déjà très-bien qu'un parc de quelques lieues
+carrées soit une fantaisie réalisable, et que, au milieu de ses grandes
+éclaircies et de ses immenses pelouses, les moissons et les fauchailles
+s'effectuent facilement à travers des allées ombragées et doucement
+sinueuses.
+
+Il n'y a donc pas de raisons pour qu'un jour, quand l'intérêt social
+aura prononcé qu'il est indispensable de réunir tous les efforts vers le
+même but, des départements entiers, des provinces entières, ne
+deviennent pas d'admirables jardins agrestes, conservant tous leurs
+accidents de terrains primitifs devenus favorables à la nature de la
+végétation qu'on aura su leur confier, distribuant leurs eaux dans des
+veines artificielles fécondantes et gracieuses, et se couvrant d'arbres
+magnifiques là où ne poussent aujourd'hui que de stériles broussailles.
+
+À mesure qu'on obtiendra ce résultat, en vue du beau en même temps
+qu'en vue de l'utile, les idées s'élèveront. Le goût ira toujours
+s'épurant, le sentiment du pittoresque deviendra un besoin, une
+jouissance, une ivresse pour le laboureur, aussi bien que pour le poëte.
+Ce sera un crime que d'abattre ou de mutiler un bel arbre, une
+grossièreté que de négliger les fleurs et d'aplanir sans nécessité les
+aspérités heureuses du sol; un crétinisme que de détruire l'harmonie des
+formes et des couleurs sur un point donné, par des bâtisses
+disproportionnées ou criardes. L'artiste ne souffrira plus de rien,
+l'idéalisme et le réalisme ne se battront plus.
+
+Toute rêverie sera douce, toute promenade charmante; et vous croyez que,
+vivant dans le beau et le respirant comme un air vital dans la nature
+redédiée à Dieu, les hommes ne deviendront pas plus intelligents en
+devenant plus riches, plus vrais en devenant plus habiles, et plus
+aimables en devenant plus satisfaits?
+
+Amyntas s'est décidément épris de la maisonnette où nous sommes loges.
+Il y rêve une installation possible, un pied-à-terre tolérable au milieu
+du monde enchanté des fleurs, des ruisseaux et des papillons. Pourquoi
+pas? Il a bien raison.
+
+J'avais grande envie aussi de cette chaumière, bien qu'elle ne réalise
+pas mon ambition pittoresque. Vingt autres sont plus jolies; mais c'est
+la seule en vente, et j'allais m'en emparer.... Mais notre ami réclame
+la priorité de l'idée. Il nous demande de lui laisser arranger cette
+chaumière à son gré et de devenir ses hôtes dans nos excursions sur la
+Creuse. Nous retirons nos prétentions.
+
+Il échange quelques paroles avec madame Rosalie. Le voilà propriétaire
+d'une maison bâtie à pierres sèches, couverte en tuiles, et ornée d'un
+perron à sept marches brutes; d'une cour de quatre mètres carrés; d'un
+bout de ruisseau avec droit d'y bâtir sur une arche, plus, d'un talus de
+rocher ayant pour limite un buis et un cerisier sauvage.
+
+À partir de ce moment, je vois bien que l'insouciant Amyntas n'est plus
+le même.
+
+Après le souper, car nous n'avons dîné qu'à neuf heures, le voilà qui
+lève des plans, qui mesure ses deux petites chambres, plante en
+imagination des portemanteaux, creuse des armoires dans l'épaisseur de
+_son mur_, et dit à chaque instant: _Ma maison, ma cour, mon rocher, mon
+buis, mon cours d'eau, mes voisins, mes impôts_,--il en aura pour deux
+francs vingt-cinq centimes!--_mes droits, mes servitudes, mon acte, ma
+propriété_, enfin! C'est tout dire!
+
+--N'en riez pas, dit-il; qui sait si ce n'est pas là que, par goût ou
+par raison, je viendrai terminer mes jours?
+
+Ah! qui sait, en effet? La même idée m'était venue pour mon compte,
+quand je lorgnais cette splendide acquisition à laquelle il me faut
+renoncer.
+
+Mais l'aimable acquéreur s'en fait un si grand amusement, que je suis
+dédommagé de mon sacrifice. Et puis il n'est pas dit absolument que la
+voisine, l'affable et obligeante madame Anne, ne se laissera pas séduire
+par mes offres un peu plus tard. Nous verrons, si elle n'a pas trop de
+chagrin!
+
+J'avoue que je ne me pardonnerais pas d'apporter un chagrin dans ce
+village. Un chagrin surmonté par des considérations d'intérêt, c'est
+presque une corruption exercée et subie. Certes, l'Eldorado champêtre où
+nous voici recèle ses plaies secrètes comme les autres; mais je voudrais
+bien que ma main n'y apportât pas une égratignure.
+
+Ce remords n'empoisonnera pas les jouissances de notre nouveau
+propriétaire. L'aubergiste qui lui cède la maisonnette est enchanté de
+pouvoir faire agrandir et arranger désormais son auberge. Il paye
+quelques dettes avec le surplus, et se loue beaucoup de l'aventure.
+
+
+
+
+IX
+
+
+10 juillet.
+
+Une voix creuse et sépulcrale me réveille, et une pensée triste me
+traverse l'esprit.
+
+Le pauvre petit maître d'école qui demeure en face, dans notre _square_,
+s'est laissé choir hier de son âne. On le disait brisé. Il est peut-être
+mourant.
+
+Sans doute, cette voix de la tombe, c'est celle du prêtre qui vient
+prier pour son âme.
+
+J'entr'ouvre le rideau et je me rassure. Il n'y a là qu'un vieux
+mendiant aveugle, récitant un long _oremus_ en l'honneur du généreux
+Amyntas, qui vient de le bien traiter. Aussi, tandis que le
+_propriétaire_ s'enfuit modestement dans les ruines de la forteresse,
+pour échapper à la litanie du remercîment, le vieux fait les choses en
+conscience et récite jusqu'au bout son antienne édifiante.
+
+Une jolie petite fille de dix ans sort de la maison d'école, apporte au
+pauvre un gros morceau de pain blanc, le lui met dans sa besace et lui
+demande où il veut aller.
+
+Le bonhomme lui ordonne d'un air grave de le conduire au château. Elle
+lui prend la main et l'emmène, en écartant devant lui, avec son petit
+sabot, les pierres qui pourraient le faire trébucher.
+
+On déjeune chez madame Rosalie, on lui dit adieu, et on part pour le Pin
+par le chemin d'en haut. On redescend avec Moreau à la Creuse, et on
+fait encore une lieue dans les rochers pour aller au Trou-Martin, un bel
+endroit, le plus hérissé de la contrée: rochers en aiguilles sur les
+deux rives de la Creuse, aridité complète, découpure romantique autour
+du courant devenu plus rapide; l'un fait un croquis; l'autre, un somme.
+
+Au retour, à un méandre où le torrent est calme et profond, une barque
+glisse lentement d'une rive à l'autre. Le batelier conduit trois femmes
+chargées de paniers de fruits; tous quatre sont superbes de pose et de
+costume, à leur insu; l'eau est un miroir; les rivages herbus, les
+arbres, les terrains sont étincelants au soleil, qui baisse et rougit.
+Tout est rose, chaud et d'un calme sublime.
+
+Ce n'est pas le lac Némi; ce ne sont pas les femmes d'Albano, c'est
+autre chose: c'est moins beau et plus touchant. Ici, rien ne pose. En
+Italie, le moindre brin d'herbe fait ses embarras et attend le peintre.
+
+Belle et bonne France, on ne te connaît pas!
+
+On part à cinq heures, on flâne un peu en route, on boit de l'eau
+fraîche à Cluis. On peut y manger des goires, gâteau au fromage de la
+localité. C'est étouffant; mais quand on a faim!...
+
+On arrive à la maison à onze heures du soir. On soupe, on range les
+papillons, on se couche à deux heures.
+
+
+
+
+X
+
+
+14 juillet.
+
+Notre ami l'avoué, le fils de la vénérable pastoure, est venu nous voir
+ce matin.
+
+Amyntas lui confie le soin de régulariser son acquisition et le traite
+de _mon avoué_ avec une aisance importante. On dirait qu'il n'a fait
+autre chose de sa vie que d'être propriétaire. Il ne dit plus _ma
+chaumière_, il ne dit même plus _ma maison_, il dit _ma villa_.
+
+L'avoué nous donne des renseignements sur le pays, dont il est né
+_natif_, comme on dit chez nous. Il a été élevé pieds nus, sur les
+roches du _Cerisier_. Il soupire au souvenir du temps où, lui aussi,
+gardait ses vaches dans les grandes herbes. Il a l'excellent esprit de
+comprendre que sa mère n'ait pu s'habituer à l'air mou d'une ville et au
+parfum de renfermé d'une étude. Puis il nous dit, lui qui connaît la
+réalité des choses humaines et qui est rompu au contact des intérêts et
+des passions des gens de campagne:
+
+--Vous avez eu une bien bonne idée de vouloir planter là une tente. Je
+ne crois pas que vous le regrettiez jamais. Ce village est un nid de
+braves gens.
+
+--En vérité? Il nous semblait, mais nous ne savions pas! Nous cherchions
+des fleurs et des papillons. Aurions-nous trouvé des hommes?
+
+--Des hommes très-bons et très-sincèrement religieux, des moeurs
+très-douces, vous verrez! Et puis une grande fierté, l'orgueil d'un
+certain bien-être, joint au plaisir de l'hospitalité. Nous avons peu à
+faire par là, nous autres gens de procédure. J'en suis fier pour mon
+endroit. Pas de procès comme dans la Marche. C'est une oasis. Ces gens
+ne sont jamais sortis de leur manière d'être depuis des siècles. Faute
+de chemins, ils ne se sont jamais écartés du beau jardin que leur a
+creusé la nature. Ils ont su garder leur bonheur, et il y a chez eux un
+grand cachet d'association et d'homogénéité. Ne vous défendez pas de
+les estimer. Ils sont tous ce qu'ils vous paraissent.
+
+Espérons que ce réaliste de profession n'est pas trop romanesque
+d'instinct, et retournons au village le plus vite qu'il nous sera
+possible.
+
+
+
+
+XI
+
+
+26 juillet.
+
+Parthénias est dans le Midi, Amyntas est parti avant-hier pour _son
+village_, afin de mettre les ouvriers en besogne à _sa villa_. Il nous
+permet cependant d'y passer encore une bonne journée avant de leur céder
+la place.
+
+Nous partons demain, Herminea et moi; aujourd'hui, nous voyons la fête
+de notre hameau d'ici; c'est sainte Anne qui en est la patronne et que
+l'on fête le dimanche; car la moisson est commencée, et on ne pourrait
+se déranger dans la semaine.
+
+Toutes les réjouissances de chez nous se bornent à danser, du matin au
+soir, la bourrée. La bourrée du Berry va se perdant sans qu'on y songe;
+elle ne se danse plus que dans un assez petit rayon. J'ai bien peur
+qu'on ne se soit laissé entraîner à la contredanse dans notre village de
+là-bas. Je n'ai pas encore osé le demander.
+
+La contredanse du paysan est absurde et grotesque. Sa valse est, comme
+rhythme et comme allure, quelque chose de disloqué et
+d'incompréhensible. La bourrée est monotone, mais d'un vrai caractère.
+Pourtant il ne faut pas la voir folichonner par les artisans de petite
+ville; ils y sont aussi absurdes que le paysan à la contredanse.
+
+Il y a aussi les _beaux_ de village de la nouvelle école, qui y
+introduisent des contorsions prétentieuses et des airs impertinents tout
+à fait contraires à l'esprit de cette antique danse. La bourrée n'est
+elle-même que dans les jambes molles et les allures traînantes de ce qui
+nous reste de vrais paysans, les jeunes bouviers et les minces pastoures
+de nos plaines.
+
+Ces naïfs personnages s'y amusent tranquillement en apparence; mais
+l'acharnement qu'ils y portent prouve qu'ils y vont avec passion. Leur
+danse est souple, bien rhythmée et très-gracieuse dans sa simplicité.
+Les filles sont droites, sérieuses, avec les yeux invariablement fixés à
+terre. J'ai toujours vu les étrangers, qui venaient à notre fête,
+très-frappés de leur air modeste.
+
+Notre _assemblée_ est une des moins brillantes du pays. Il en a toujours
+été ainsi: c'est parce qu'elle _tombe en moisson_ et que la jeunesse est
+éparpillée au loin en ce moment. Je doute que le cabaretier qui nous
+dresse une ramée y fasse de brillantes affaires. Bien qu'il offre aux
+consommateurs liqueurs, bière et café, nos paysans, qui ne sont guère
+friands de ces nouveautés, n'en usent que _par genre_, et préfèrent le
+vin du cru, qui se débite au _pichet_ dans les cabarets de la localité.
+
+Les ménétriers semblent fort occupés; mais deux sonneurs de musette,
+c'est trop pour si peu de monde, et leur journée a été mauvaise.
+
+Le vieux Doré se targue pourtant d'avoir des droits à la préférence des
+gens d'ici. Il a été assez habile dans son temps, et il a beaucoup
+gagné. Il était seul alors pour cinq ou six paroisses et faisait souvent
+des journées de dix écus. Mais il s'est négligé dans son art, et,
+quelquefois distrait dès le matin, il coupait tout le jour les jambes à
+son monde, en sortant plus que de raison du ton et de la mesure.
+
+Et puis le cornemuseux croit que le souffle et le succès ne le trahiront
+jamais, tandis que l'un est aussi fugitif que l'autre. Il n'amasse
+guère; et, aux champs comme ailleurs, tout artiste veut mener la vie
+d'artiste. Bien qu'il travaille de ses bras dans la semaine, il n'est
+pas réputé bon ouvrier et ne trouve pas beaucoup d'ouvrage. Aux champs
+comme ailleurs, règne le préjugé du positiviste contre l'idéaliste.
+
+Bref, Doré est devenu vieux, maladif et pauvre. Il a fait la folie de se
+marier en secondes noces avec une jeune femme qui lui a donné beaucoup
+d'enfants. L'aîné, âgé de dix ans, est là debout sur le banc, à son
+côté, l'accompagnant sur la vielle avec beaucoup de nerf et de justesse.
+
+Le pauvre petit bonhomme est charmant; c'est un élève qui lui fait
+honneur et qui le ramène à la mesure, avec laquelle il s'était trop
+longtemps brouillé. L'enfant est intéressant, et, en outre, Doré a fait
+la dépense d'une vaste tente sous laquelle on peut danser seize, à
+l'abri du soleil et de la pluie.
+
+Hélas! c'est peine perdue! Les délicats sont en petit nombre, et, malgré
+trente-deux degrés de chaleur, on danse en plein soleil à la musette du
+concurrent qui est venu fièrement planter son tréteau dos à dos avec
+lui.
+
+Les deux musettes braillent chacune un air différent. À distance, c'est
+un charivari effroyable. Mais telle est la puissance de l'instrument,
+que, de près, l'un ne peut étouffer l'autre et que le cri strident de la
+vielle du petit se perd dans le mugissement du grand bourdon de
+Blanchet.
+
+Et puis Blanchet, de Condé, est dans la force de l'âge et du talent.
+C'est un véritable maître sonneur, plus instruit et mieux doué que le
+vieux Doré. Il n'a pas dédaigné les traditions et sait de fort belles
+choses, aussi bien pour la messe que pour le bal. Il sait accompagner le
+plain-chant et s'accorder avec trois autres cornemuses à l'offertoire.
+Je l'ai entendu une fois consacrer la cérémonie du chou, à un lendemain
+de noce, par un chant grave d'une originalité extrême et d'une facture
+magnifique.
+
+Je le priai de venir le lendemain pour moi seul, et il me joua des
+bourrées de sa composition, très-bien faites et nullement pillées dans
+les airs de vaudeville que nos sonneurs modernes ramassent, tant bien
+que mal, sur les routes et dans les cabarets.
+
+Aussi, quand le pauvre Doré vint me porter sa plainte, à la fin de
+l'assemblée, me remontrant que Blanchet, de Condé, avait mal agi en
+faisant danser sur une paroisse de son ressort; quand il me montra en
+pleurant son gentil vielleux et les vingt-six sous de sa journée, tous
+frais faits, je fus attendri sans doute, et lui donnai le dédommagement
+qu'il pouvait réclamer d'une vieille amitié; mais je ne pus prendre
+parti contre le maître sonneur de Condé, qui était dans son droit et
+qui, avec trois pintes de vin dans le ventre, n'a jamais failli aux lois
+de la mesure.
+
+La scène fut assez pathétique. Doré gémissait et me reprochait
+doucement, mais tristement, d'être de ceux qui lui avaient fait _du
+tort_.
+
+J'avais prôné d'autres maîtres sonneurs autrefois: Marcillat, du
+Bourbonnais, ensuite Moreau, de la Châtre, et maintenant ce maudit
+Blanchet, de Condé, dont pourtant il parlait avec un certain respect.
+Mais pourquoi ne m'étais-je pas contenté de lui, le vieux sonneur de
+Saint-Chartier, l'unique, l'inévitable des anciens jours?
+
+--Il fut un temps, disait-il, où, quand vous vouliez entendre la
+cornemuse ou faire danser la jeunesse, c'était toujours moi que vous
+appeliez. Et puis, tout d'un coup, vous avez eu une dame de Paris, une
+fameuse Pauline Viardot, qui voulait écrire nos airs, et vous avez
+demandé Marcillat, qui était à plus de douze lieues d'ici, pendant que
+j'étais sous votre main. Ç'a été un crève-coeur pour moi; je me suis
+questionné l'esprit pour savoir en quoi j'avais manqué, et, de chagrin,
+j'ai quitté l'endroit pour aller vivre à la ville, où je vis encore plus
+mal.
+
+Que pouvais-je répondre à ce pauvre homme? Il est malheureux et pas
+assez artiste pour comprendre que l'art et l'amitié obéissent à des lois
+différentes. Mais il me faisait peine, et je me gardai bien de lui dire
+que j'avais douté de son talent.
+
+J'arrangeai la chose de mon mieux en l'engageant à pardonner au grand
+Marcillat, mort il y a longtemps, à la suite d'une querelle suscitée par
+d'autres sonneurs, pour des causes analogues à celle dont il était là
+question.
+
+Quant à Moreau, de la Châtre, ce n'est pas moi qui ai fait sa
+réputation. Elle s'est établie et soutenue sans moi.
+
+Doré m'avoua qu'il n'essayait pas de lutter contre cet artiste
+redoutable, sur son terrain, les bals de la ville, et qu'il cherchait
+modestement sa vie aux alentours. Je lui rendis un peu de contentement
+en louant son petit et en lui disant qu'à eux deux ils jouaient
+très-bien, ce qui est la vérité.
+
+Un autre _idéaliste_ des environs, que l'on rencontre dans toutes les
+foires et assemblées, voire sur tous les chemins, comme un bohème dont
+il mène la vie, c'est Caillaud-la-_Chièbe_ (c'est-à-dire la _Chèvre_),
+ainsi surnommé parce que, durant quelques mois, il promena et montra
+pour de l'argent le phénomène ainsi décrit sur l'écriteau (avec
+portrait) de sa pancarte: _Ici l'on voit la chièbe à Caillaud qu'à trois
+pattes de naissance_.
+
+La chèvre à trois pattes n'enrichit point Caillaud. Caillaud est plein
+d'idées et d'activité, mais il se blouse dans toutes ses spéculations.
+Il appartient à la grande race des Barnum et compagnie, mais il a plus
+d'ambition que de prévoyance.
+
+À peine la chèvre phénoménale fut-elle sevrée, qu'il recommença, pour la
+centième fois de sa vie, l'histoire du pot au lait. Il lui fit
+construire une petite voiture, acheta un âne, et, après avoir promené
+son monstre dans le département, il partit pour Paris dans l'espoir de
+revenir millionnaire.
+
+Le Jardin des Plantes acheta vingt-cinq francs, je crois, la chèvre à
+trois pattes; c'était bien tout ce qu'elle valait, mais non tout ce
+qu'en frais de voyage et d'exhibition elle avait coûté à son naïf
+propriétaire.
+
+Il revint au pays, Gros-Jean comme devant, vendit du ruban, des
+allumettes, des tortues d'eau douce, des poissons, des boutons, des
+écrevisses, des cochons d'Inde, que sais-je? Toujours par monts et par
+vaux, brocantant sur toutes choses, se plaignant toujours de l'ingrate
+fortune, et toujours recommençant, avec accompagnement d'illusions et de
+déboursés préalables, l'édifice de sa prospérité. Excellent garçon
+d'ailleurs, doux, sobre, point vicieux et très-serviable avec ou sans
+profit. Il s'est jeté dans la bohème par imagination et non par paresse,
+car il se donne du mal comme dix pour gagner quelques sous. Il est assez
+menteur, encore par excès d'imagination, car il ne sait pas soutenir ses
+hâbleries, et ses finesses sont cousues d'un câble.
+
+La moralité que l'on peut tirer de sa vie fantaisiste, c'est qu'il y a
+des gens si habiles, qu'ils sont fatalement dupes de tout, et
+d'eux-mêmes par-dessus le marché. Ils cherchent la renommée de profonds
+diplomates, et, une fois posés ainsi, ils ne peuvent plus dire un lieu
+commun qui ne mette en méfiance. On se fait un droit, un plaisir,
+presque un honneur et un devoir de les attraper, si bien qu'en somme ils
+succombent dans une lutte où ils se trouvent seuls contre tous.
+
+N'en est-il pas ainsi ailleurs qu'au village? et, aux premiers plans du
+monde financier et industriel, ne trouve-t-on pas, sous des dehors moins
+naïfs, mais avec des effets et des résultats aussi vains, plus d'un
+Caillaud à trois pattes?
+
+Ledit Caillaud a inventé, depuis trois ans, de tenir un jeu de bonbons
+pour les enfants, dans les assemblées. Il a une table sur laquelle sont
+collées des cartes; sur chacune de ces cartes est un lot plus ou moins
+friand, soit trois dragées au plâtre, soit une tour en sucre, soit un
+demi-bâton de sucre d'orge, soit un cheval en candi couleur de rose. Il
+fait payer un sou, et on tire dans un sac des cartes roulées,
+crasseuses, Dieu sait! pour amener le lot placé sur la carte
+correspondante du tableau. La ruse du marchand consiste à placer des
+pièces d'une certaine apparence sur les intervalles, de manière que
+presque tous les lots soient couverts d'objets qui ne représentent pas
+la valeur d'un centime.
+
+À cet honnête trafic, Caillaud fit d'abord quelques bonnes journées.
+L'an passé, il récolta trente-huit francs. Mais il ne faut pas
+longtemps pour que les plus niais y voient clair.
+
+Sans nous, cette année, sa boutique eut été déserte. Heureusement pour
+lui, tous les gamins vinrent nous demander de tenir la banque, et nous
+la fîmes sauter à son profit avec des joueurs qui ne payaient pas.
+
+Mais quoi! aussi bien que le vieux Doré, Caillaud a déjà un concurrent.
+
+Au bout de la place, dans un coin honteux, se tient un pauvre être
+disloqué, horrible, qu'agite en outre une sorte de danse de Saint-Gui
+des plus bizarres. Lui aussi a son jeu de friandises, un tourniquet à
+macarons, dont les mouches sont les seuls chalands, le pauvre homme
+n'ayant pas, comme le magnifique Caillaud, le moyen d'abriter sa
+marchandise sous un parasol; et voilà Caillaud qui pourrait bien gémir
+et murmurer, parce que j'ai été aussi donner un encouragement au petit
+commerce de l'estropié. Pour le coup, je perdrais patience et
+j'enverrais promener mon ami à trois pattes, s'il réclamait, en vain, le
+monopole de la misère et de la commisération.
+
+Les bohémiens sont fort gentils: c'est une race aimable et vivace, qui
+se trouve la même, relativement, à tous les échelons de la société.
+
+La profession est relativement la même aussi: elle consiste à s'isoler
+des conditions régulières de l'existence générale et à se frayer une
+route de fantaisie à travers le troupeau du vulgaire. Ce serait tout à
+fait légitime pour quiconque a le goût des aventures, le courage des
+privations et l'heureuse philosophie de l'espérance, si, même en
+s'abstenant du vice qui avilit et de l'intempérance qui hébète, on
+n'était pas fatalement entraîné, un jour ou l'autre, à oublier toute
+notion de dignité, et, partant, de charité humaine.
+
+L'homme qui s'endurcit trop vis-à-vis de lui-même s'endurcit peu à peu à
+l'égard de ses semblables. Il trouve naturel d'exploiter leur travail au
+profit de son industrie, qui consiste à se faire plaindre jusqu'au jour
+où il n'y réussit plus du tout et se laisse mourir dans un coin, fatigué
+de l'ingratitude de sa fonction d'ingrat.
+
+À côté de la figure à la fois souriante et larmoyante du bohème
+rustique, mélange de timidité et d'audace, de douleur et d'ironie, passe
+la face sérieuse et un peu hautaine du paysan aisé, bien établi dans la
+famille et la propriété. Dans nos pays, celui-ci est honnête homme en
+général, et très-charitable envers les individus. Il a même un sourire
+de protection pour celui qui a trois pattes de naissance et qui va
+clopin-clopant dans la vie. Lui, fièrement établi dans la société sur
+ses quatre pieds de banc, il n'avance pas, mais il ne tombe pas. Il dit,
+en parlant du bancal, qu'il n'a pas pris _la rége_ (le sillon) du bon
+côté, et que, pourtant, il n'est pas mauvais homme pour ça. Il ne le
+pousse pas à terre, car il met tout son tort sur le compte du progrès,
+le grand ennemi, le chemin de perdition de la jeunesse.
+
+À l'égard des masses souffrantes, le paysan aisé est très-dur en
+théorie. Il se révolte à l'idée du mieux général; cependant il plaint et
+assiste les maux particuliers; mais il a horreur des conclusions, de
+quelque côté qu'elles lui soient présentées, et ce sera sagesse que de
+chercher le moyen de l'y amener sans qu'il s'en aperçoive.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Au village de ***, 27 et 28 juillet.
+
+Nous voici dans nos torrents et dans nos rochers. Amyntas est venu
+au-devant de nous à pied avec Moreau, jusqu'au joli bois entre le
+chatelier et la croix. Ils rendent l'âme, notre cheval aussi.
+
+On fait halte. La chaleur devient torride dès qu'on s'engage dans les
+vallons qui conduisent à la Creuse.
+
+Cette fois, nous avons quelque peine à remiser la voiture. Les récoltes
+sont presque finies, les granges sont pleines.
+
+Nous descendons à la Creuse et nous la remontons jusqu'à l'embouchure du
+torrent de notre village. Il n'y a pas pour une heure de marche, et
+c'est en somme le plus beau coin de la gorge. La Creuse y est resserrée
+et traverse deux ou trois petits chaos très-romantiques.
+
+J'ai vu autrefois ce paysage encore plus beau: on a abattu de grands
+chênes qui le complétaient. On a fait un nouveau pont, qui sera encore
+emporté comme celui que nous passions autrefois pour aller à la
+_Prune-au-Pot_, un vieux manoir qui a eu l'honneur d'héberger Henri IV,
+et qui est très-bien conservé.
+
+La Creuse est terrible quelquefois. Je l'ai vue bien méchante. En ce
+moment, elle est si basse et si tranquille, que l'on a besoin de
+regarder la position de ses énormes blocs de granit pour se persuader
+que c'est elle qui les a apportés là.
+
+Le village se présente encore mieux en montant qu'en descendant. On y
+arrive par des prairies délicieuses.
+
+Nous y voilà. Décidément, on est ici plus démonstratif que chez nous.
+Nous sommes déjà reçus comme de vieux amis, et nous trouvons Amyntas lié
+avec tout le monde.
+
+Un artiste éminent, qui a découvert aussi le village, et dont le nom se
+recommande de lui-même, est invité par nous à déjeuner le lendemain sur
+le rocher, et nous recommençons la partie de pêche et de friture au
+bord de la Creuse. Il est ravi de la douceur et de la grâce de cette
+nature. Il fait rapidement des croquis adorables.
+
+Les peintres qui comprennent le vrai sont d'heureux poëtes. Ils
+saisissent tout à la fois, ensemble et détails, et résument en cinq
+minutes ce que l'écrivain dit en beaucoup de pages, ce que le
+naturaliste ne pénètre qu'en beaucoup de jours d'observation et de
+fatigue. Ils s'emparent du caractère des choses, et, sans savoir le nom
+des arbres et la nature des pierres, ils font le portrait des aspects
+sentis, portrait pénétrant et intelligent, saisissant et fidèle, sans
+l'effort des pénibles investigations.
+
+Ils écrivent la vie et traduisent le champ de la nature dans une langue
+dont les difficultés mystérieuses nous échappent, tant elle paraît
+claire et facile quand ils la possèdent bien.
+
+En regardant ces croquis de M. Grandsire, nous retrouvions toutes les
+douces émotions de nos rêveries à travers ces promenades enchantées, et,
+quant à moi, il m'eût été bien impossible de dire comment ce petit bout
+de papier crayonné si promptement contenait tant de choses auxquelles
+j'avais songé, et qui m'apparaissaient de nouveau avec la traduction des
+objets dont j'avais savouré la couleur et la forme.
+
+Nous avons poussé, encore une fois, jusqu'à l'anse du grand rocher noir.
+Amyntas s'est donné la satisfaction de l'escalader tout entier, pour se
+réchauffer d'un bain pris résolument avec ses habits dans la Creuse à la
+manière de Moreau; mais Moreau est amphibie et ne sent ni l'eau ni le
+soleil, tandis qu'Amyntas s'enrhume comme un simple petit mortel.
+
+Les trente jours de chaleur tropicale qui viennent de passer sur notre
+beau pays n'ont fait que dilater la verdure; les arbres sont aussi
+fastueux de feuillage qu'en juin, et, sous leur ombrage épais, les
+petites sources murmurent encore et les mousses veloutent le rocher. Les
+buis sauvages qui tapissent les talus ont toujours leur air de fête des
+Rameaux. Mais les fleurs ont fait leur temps, les prés sont fauchés, les
+vaches et les chèvres broutent partout, et les moissons achèvent de
+tomber sous la faucille.
+
+Dans quelques jours, il faudra chercher un reste de vie et de fête dans
+les endroits incultes. Heureusement, ils ne manquent pas ici, et le
+féroce mois d'août, si triste et si dur dans nos plaines, ne se fera pas
+trop sentir dans ces bosquets d'Arcadie.
+
+Mais j'oublie qu'il nous faut partir et laisser la villa d'Amyntas aux
+réparations urgentes.
+
+Nous ne reviendrons qu'à l'automne, et c'est alors seulement que nous
+deviendrons assez citoyens de ce village pour en pénétrer les moeurs et
+les coutumes.
+
+En attendant, voici les nouvelles du jour:
+
+Le marquis fait faire, en dehors du village, au fond du ravin, un
+cimetière pour la paroisse, qui entasse ses défunts dans l'étroite cour
+de l'église, comme en plein moyen âge.
+
+Le maître d'école va mieux. Il prend l'air sur son escalier et nous fait
+bon accueil. Nous caressons un enfant rose et blond, beau comme l'Amour,
+et nous découvrons qu'il est le fils du pauvre difforme. Nous en
+félicitons celui-ci. Sa figure anguleuse et pâle rayonne de plaisir. Il
+sent vivre son âme dans la beauté de cet enfant. Les âmes sont toutes
+belles en sortant des mains de Dieu, et ce n'est pas le corps
+apparemment qui a l'initiative dans la génération.
+
+Les femmes et les filles du village sont toujours vaillantes et
+robustes. Je demande où est une charmante enfant de dix-sept ans qui
+m'avait frappé par son air de douceur; elle est partie _en moisson_ dans
+le haut du pays. C'est bien dur pour une jeune fille, et elle n'était
+pas obligée à cela. Mais, que voulez-vous! elle avait envie d'un
+_capot_, et, pour posséder ce morceau de drap dont elle se coiffera
+l'hiver prochain, elle va moissonner trois semaines sur ces plateaux
+dévorés du soleil!
+
+Et nous nous trouvions héroïques, nous autres, de nous promener en plein
+midi sous les hêtres du rivage!
+
+
+
+
+XIII
+
+29 juillet.
+
+
+La chaleur écrase mes compagnons. Ils font la sieste pendant que je
+voisine.
+
+Madame Anne, tout en filant sa laine et grondant ses poulets, qui
+trottent par la chambre, me fait offre de tous ses services de voisinage
+avec beaucoup de grâce.
+
+--Au reste, ajoute-t-elle, vous ne manquerez de rien au milieu de nous.
+On n'est pas riche, mais on est de bon coeur. Le monde d'ici oblige sans
+intérêt, et il y a, dans notre village, des gens gênés qui ne demandent
+jamais rien et offrent le peu qu'ils ont.
+
+Puis elle me parle de sa famille, dont elle est fière, de ses garçons
+qui ont été au service, de ceux qui sont restés près d'elle pour
+cultiver les terres, et de sa défunte fille, mariée à notre ami Moreau;
+et de son autre fille, madame Anne, qui est la plus aimable personne du
+monde, cela est certain; et, enfin de sa petite-fille, mademoiselle
+Marie Moreau, qui est, selon elle, la beauté du village.
+
+Elle ne m'avait pas semblé telle; mais elle arrive sur ces entrefaites,
+perchée sur les crochets à fourrage d'un grand cheval maigre. Elle est
+coiffée d'un mouchoir bleu qui cache à demi son front et tombe le long
+de ses joues. Sous le froid reflet de cette capote improvisée, elle est
+du ton rose le plus fin et le plus pur; son attitude et son accent sont
+singulièrement dégagés.
+
+--Grand'mère, donnez-moi à boire! crie-t-elle d'une voix fraîche et
+forte en s'arrêtant au bas de l'escalier. Je suis crevée de soif.
+
+La grand'mère lui passe un verre d'eau fraîche, qu'elle avale d'un
+trait, et qu'elle savoure après coup, en faisant claquer sa langue, en
+riant et en montrant ses deux rangées de petites dents éblouissantes,
+qui sont le cachet de la race locale. La sueur miroite sur ses joues,
+son oeil est animé, sa figure hardie et candide.
+
+Elle s'en va charger son cheval au champ, et rapporter le blé à la
+grange. Ses mouvements sont souples et assurés, son rire est harmonieux;
+son entrain est d'un garçon, mais sa figure est d'une femme charmante,
+et, fouaillant son cheval, sur lequel elle se tient, je ne sais comment,
+perchée sur cette haute cage, elle descend crânement le sentier rapide.
+
+Ainsi vaillante au travail et triomphante au soleil, cette Cérès
+berrichonne est d'une beauté étrange mais incontestable.
+
+Une autre beauté brune, mais pâle et grave d'expression, un peu lourde
+et nonchalante d'allures, mérite une mention particulière. Amyntas l'a
+baptisée la belle Thérance, bien qu'elle ne rendît pas le type du
+Bourbonnais auquel ce nom se rapporte.
+
+Je vous la nomme ainsi pourtant pour mémoire, car cette beauté doit
+avoir une histoire quelconque, et nous la saurons pour la raconter s'il
+y a lieu.
+
+Mais ce n'est pas le moment d'étudier la vie de sentiment ici. La
+moisson absorbe tout; c'est le point de départ d'une année de richesse
+ou de gêne. La jeunesse, la beauté ou la grâce, y coopèrent avec autant
+d'activité que la force virile, et cela se fait si résolument et si
+gaiement, que l'on ne songe point à plaindre le sexe faible. Il semble
+que cette épithète serait injurieuse ici, et que la vigueur des muscles
+soit, comme dans l'oeuvre de Michel-Ange, la base et la cause première
+de la beauté féminine dans ses types de choix.
+
+Il y a pourtant aussi des types très-fins et très-délicats, probablement
+peu appréciés, et cette beauté d'expression étonnée et ingénue de
+l'adolescence que l'on chercherait en vain ailleurs que dans les
+campagnes.
+
+Dans les villes, la physionomie de l'enfance passe sans transition à
+celle de la jeune fille sérieuse ou agaçante.
+
+Aux champs, cet âge mixte est comme un temps d'arrêt où l'être attend
+son complément sans que l'imagination le devance. Ces fillettes maigres
+ont toutes l'oeil clair et sans regard de leurs chèvres; mais, agiles et
+fortes déjà, elles n'ont pas l'allure disloquée, et la gaucherie émue de
+nos filles de douze à quatorze ans.
+
+Les enfants, avec leur joli _bonjour_, auquel pas un ne manque, même
+ceux qui savent à peine dire quelques mots, nous gagnent
+irrésistiblement le coeur. Ceux de chez nous sont naturellement
+farouches comme des oiseaux, et il faut se donner la peine de les
+apprivoiser. Pour cela, hélas! il faut les corrompre avec des
+friandises, comme de petits animaux, ou avec des cadeaux utiles, comme
+de petits hommes.
+
+Nous avons résisté au désir de gâter ceux d'ici, et nous n'avons encore
+échangé avec eux que des jeux et des caresses. Nous ne serons pas
+longtemps si stoïques; mais nous aurons alors la fatuité de pouvoir nous
+dire que nous avons été _aimés pour nous-mêmes_ au commencement.
+
+Nous partons; car il nous faut, pour une plus longue station, d'humbles
+conditions d'établissement qui nous permettent de ne pas mener tout à
+fait la vie d'oisifs au milieu de ces gens laborieux. L'observation
+n'est pas un état: l'homme qui se sent examiné fuit ou pose.
+L'observation n'est qu'une occasion qui se prend aux cheveux. Elle
+passera devant nous quand nous ne serons plus, nous-mêmes, des objets
+d'étonnement et de curiosité.
+
+Madame Rosalie a enfin trouvé une servante pour l'aider à faire notre
+soupe.
+
+C'est une grosse fille à l'air doux, que l'on appelle _mademoiselle_
+gros comme le bras, et pour cause; c'est la dernière descendante d'une
+grande famille du pays.
+
+Son père, M. de ----, de la branche des Montmorency-Fosseux, et
+petit-gendre ou petit-fils des anciens seigneurs de Châteaubrun (tel est
+le renseignement un peu vague que nous donne notre hôtesse), est
+aujourd'hui garde champêtre du village.
+
+Il a eu un peu de bien, qu'il a mangé _par bon coeur_, et il a épousé sa
+servante. On l'aime beaucoup. Tant il y a que sa fille tient, sans
+morgue, la queue de la poêle, et que l'on entend, dans la cuisine de
+l'auberge, la voix de l'hôte disant à sa femme:
+
+--Prie donc mademoiselle de Montmorency d'aller tirer de l'eau à la
+fontaine!
+
+Nous partons, comblés de politesses et d'amitiés.
+
+Le maître d'école nous force à accepter un pigeonneau, et Moreau
+remplit notre panier de truites.
+
+Herminea, qui a encore eu un peu de migraine, ne sait à qui entendre,
+tout le monde voulant savoir si elle est guérie. Nul n'a intérêt à lui
+complaire, tous sont frappés de sa grâce et de sa douceur, et lui
+témoignent leur sympathie.
+
+Vraiment, nous ne quittons jamais cet aimable village sans un regret
+attendri. Y aura-t-il plus tard un revers de médaille, comme à toutes
+les choses de ce bas monde?
+
+Nous verrons bien!
+
+
+
+
+LE BERRY
+
+
+
+
+I
+
+MOEURS ET COUTUMES
+
+
+On m'a fait l'honneur ou plutôt l'amitié de me dire quelquefois (car
+l'amitié seule peut trouver de pareilles comparaisons) que j'avais été
+le Walter Scott du Berry. Plût à Dieu que je fusse le Walter Scott de
+n'importe quelle localité! Je consentirais à être celui de
+Quimper-Corentin, pourvu que je pusse mériter la moitié du
+parallèle.--Mais ce n'est pas la faute du Berry, s'il n'a pas trouvé son
+Walter Scott. Toute province, explorée avec soin ou révélée à
+l'observation par une longue habitude, offre certainement d'amples
+sujets au chroniqueur, au peintre, au romancier, à l'archéologue. Il
+n'est point de paysage si humble, de bourgade si ignorée, de population
+si tranquille, que l'artiste n'y découvre ce qui échappe au regard du
+passant indifférent ou désoeuvré.
+
+Le Berry n'est pas doué d'une nature éclatante. Ni le paysage ni
+l'habitant ne sautent aux yeux par le côté pittoresque, par le caractère
+tranché. C'est la patrie du calme et du sang-froid. Hommes et plantes,
+tout y est tranquille, patient, lent à mûrir. N'y allez chercher ni
+grands effets ni grandes passions. Vous n'y trouverez de drames ni dans
+les choses ni dans les êtres. Il n'y a là ni grands rochers, ni
+bruyantes cascades, ni sombres forêts, ni cavernes mystérieuses ... des
+brigands encore moins! Mais des travailleurs paisibles, des pastoures
+rêveuses, de grandes prairies désertes où rien n'interrompt, ni le jour
+ni la nuit, le chant monotone des insectes; des villes dont les moeurs
+sont stationnaires, des routes où, après le coucher du soleil, vous ne
+rencontrez pas une âme, des pâturages où les animaux passent au grand
+air la moitié de l'année, une langue correcte qui n'a d'inusité que son
+ancienneté, enfin tout un ensemble sérieux, triste ou riant, selon la
+nature du terrain, mais jamais disposé pour les grandes émotions ou les
+vives impressions extérieures. Peu de goût, et plutôt, en beaucoup
+d'endroits, une grande répugnance pour le progrès. La prudence est
+partout le caractère distinctif du paysan. En Berry, la prudence va
+jusqu'à la méfiance.
+
+Le Berry offre, dans ces deux départements, des contrastes assez
+tranchés, sans sortir cependant du caractère général. Il y a là, comme
+dans toutes les étendues de pays un peu considérables, des landes, des
+terres fertiles, des endroits boisés, des espaces découverts et nus:
+partant, des différences dans les types d'habitants, dans leurs goûts,
+dans leurs usages. Je ne me laisserai pas entraîner à une description
+complète, je n'y serais pas compétent, et je sortirais des bornes de mon
+sujet, qui est de faire ressortir une sorte de type général, lequel
+résume, je crois, assez bien le caractère de l'ensemble.
+
+Ce résumé de la couleur essentielle du Berry, je le prends sous ma main,
+dans le coin que j'habite et dont je ne sors presque plus, dans
+l'ensemble de vallons et de plaines que j'appelle la _vallée Noire_, et
+qui forme géographiquement, en effet, une grande vallée de la surface de
+quarante lieues carrées environ.
+
+Cette vallée, presque toute fertile et touchant à la Marche et au
+Bourbonnais vers le midi, est le point le plus reculé de la province et
+le plus central de la France. Ses tendances stationnaires, l'antiquité
+de ses habitudes et la conservation de son vieux langage s'expliquent
+précisément par cette situation. Les routes y sont une invention toute
+moderne; il n'y a pas plus de vingt ans que les transports et les
+voyages s'y font avec facilité, et on ne peut pas dire encore qu'ils s'y
+fassent avec promptitude. Rien n'attire l'étranger chez nous; le voisin
+y vient à peine; aucune ligne de grande communication ne traverse nos
+hameaux et nos villes, et ne les met en rapport avec des gens d'un peu
+loin. Un pays ainsi placé se suffit longtemps à lui-même quand il est
+productif et salubre. Le petit bourgeois s'imagine que sa petite ville
+est la plus belle de l'univers, le paysan estime que nulle part sous le
+ciel ne mûrit un champ aussi bien cultivé que le sien. De là
+l'immobilité de toutes choses. Les vieilles superstitions, les préjugés
+obstinés, l'absence d'industrie, l'_arcan_ antique, le travail lent et
+dispendieux des grands boeufs, le manque de bien-être dont on ne
+s'aperçoit pas, parce qu'on ne le connaît pas, une certaine fierté à la
+fois grandiose et stupide, un grand fonds d'égoïsme, et de là aussi
+certaines vertus et certaine poésie qui sont effacées ailleurs ou
+remplacées par autre chose.
+
+Le travail de la terre absorbe partout le paysan. Il est soutenu, lent
+et pénible. Dans notre vallée Noire, on laboure encore à sillons étroits
+et profonds avec des boeufs superbes et une charrue sans roues, la même
+dont on se servait du temps des Romains. On moissonne encore le blé à la
+faucille, travail écrasant pour l'homme et dispendieux pour le fermier.
+Les prairies naturelles sont magnifiques, mais insuffisantes pour la
+nourriture des bestiaux, et, par conséquent, pour l'engrais de la terre.
+Impossible de faire comprendre au cultivateur berrichon qu'un moindre
+espace de terrain _emblédé_ (comme il dit pour emblavé) rapporterait le
+triple et le quadruple s'il était abondamment fumé, et que le reste de
+cette terre amaigrie et épuisée fût consacré à des prairies
+artificielles. «Mettre du trèfle et de la luzerne là où le blé peut
+pousser! vous répond-il; ah! ce serait trop dommage!» Il croit que Dieu
+lui a donné cette bonne terre pour n'y semer jamais que du froment,
+c'est pour lui le grain sacré; et y laisser pousser autre chose serait
+une profanation dont le ciel le punirait en frappant son champ de
+stérilité.
+
+Le paysan de la vallée Noire est généralement trapu et ramassé jusqu'à
+l'âge de vingt ans. Il grandit tard et n'est complètement développé
+qu'après l'âge où la conscription s'empare de lui. Il se marie jeune, et
+est réputé vieux pour le mariage, très-vieux à trente ans. Il est grand
+et maigre quand il a atteint toute sa force, et reste maigre, droit et
+fort jusque dans un âge très-avancé. Il n'est pas rare de voir
+travailler un homme de quatre-vingts ans, et à soixante ans un ouvrier
+est plus fort et plus soutenu à la peine qu'un jeune homme. Ils ont peu
+d'infirmités, et ne craignent que le passage du chaud au froid. C'est
+ce qu'ils appellent la _sang-glaçure_. Aussi redoutent-ils la
+transpiration, et nul n'a droit de dire à un ouvrier d'aller plus vite
+qu'il ne veut. Pourvu qu'il ne s'arrête pas, il a le droit d'aller
+lentement. Personne ne peut exiger qu'il _s'échauffe_. «Voudriez-vous
+donc me faire _échauffer_?» dirait-il. S'il _s'échauffait_, il en
+pourrait mourir.
+
+Il a raison. Nous autres coutumiers d'oisiveté physique, nous avons un
+grand besoin de mouvement accidentel, et la transpiration sauverait
+l'homme des villes, dont le sang se glace dans le travail sédentaire. Le
+paysan, habitué à braver l'ardeur du soleil, est affaibli, surmené,
+brisé, dès qu'il transpire. C'est un état exceptionnel auquel il faut se
+garder de l'exposer. Il en résulte presque toujours pour lui fluxion de
+poitrine ou rhumatisme aigu, et cette dernière maladie est chez lui
+d'une obstination incroyable. Elle résiste à presque tous les remèdes
+qui agissent sur nous.
+
+Le paysan de chez nous, ayant des habitations assez saines en général,
+vivant en bon air, travaillant avec calme et ne manquant presque jamais
+de son vin aigrelet et léger qu'il boit sans eau, serait dans les
+meilleures conditions hygiéniques s'il mangeait tous les jours un peu de
+viande. Mais, lui qui fournit de boeufs gras les marchés de Poissy, il
+ne mange de la viande que les jours de fête. Beaucoup n'en mangent
+jamais. Sa maigre soupe au beurre, son pain d'orge trop lourd, ses
+légumes farineux, sont une nourriture insuffisante, et ses maladies
+viennent toutes d'épuisement. Après la fauchaille et la moisson, s'il
+prend _les fièvres_, il en a pour des mois entiers. Et alors, pour celui
+qui n'a que ses bras, vient à grands pas la misère.
+
+Les femmes ne connaissent guère le travail. Les enfants en sont mieux
+soignés; mais le ménage est aux abois quand le chef de la famille est au
+lit ou pâle et tremblotant sur le seuil de sa cabane. Jusqu'au mariage,
+les filles sont pastoures ou servantes dans les métairies et dans les
+villes. Dès qu'elles ont une famille, elles ne quittent plus la maison,
+elles font la soupe, filent, tricotent ou rapiècent. Tout cela se fait
+si lentement et si mollement qu'il y a bien du temps perdu, et qu'on
+regrette l'absence d'une industrie qui les occuperait et les
+enrichirait un peu, sans les arracher à leurs occupations domestiques.
+
+Jusqu'au mariage, elles sont assez pimpantes et coquettes; même les plus
+pauvres savent prendre un certain air les jours de fête. Elles sont
+néanmoins douces et modestes, et, là où le bourgeois n'a point passé,
+les moeurs sont pures, et patriarcales. Mais le bourgeois, le vieux
+bourgeois surtout, est l'ennemi de ces vertus rustiques. C'est triste à
+dire, mais le propriétaire, celui qu'on appelle encore _le maître_,
+séduit à peu de _frais_ et impose le déshonneur aux familles par
+l'intérêt et par la crainte.
+
+Le mariage est la seule grande fête de la vie d'une paysanne. Il y a
+encore ce généreux amour-propre qui consiste à faire manger la
+subsistance d'une année dans les trois jours de la noce. Cependant les
+cérémonies étranges de cette solennité tendent à se perdre. J'ai vu
+finir celle des _livrées_, qui se faisait la veille du mariage et qui
+avait une couleur bien particulière. Je l'ai racontée quelque part,
+ainsi que celle du _chou_, qui se fait le lendemain de la noce; mais,
+cette dernière étant encore en vigueur, je crois devoir y revenir ici.
+
+Ce jour-là, les noceux quittent la maison avec les mariés et la musique;
+on s'en va en cortège arracher dans quelque jardin le plus beau chou
+qu'on puisse trouver. Cette opération dure au moins une heure. Les
+anciens se forment en conseil autour des légumes soumis à la discussion
+qui précède le choix définitif: ils se font passer, de nez à nez, une
+immense paire de lunettes grotesques, ils se tiennent de longs discours,
+ils dissertent, ils consultent, ils se disent à l'oreille des paroles
+mystérieuses, ils se prennent le menton ou se grattent la tête comme
+pour méditer; enfin ils jouent une sorte de comédie à laquelle doit se
+prêter quiconque a de l'esprit et de l'usage parmi les graves parents et
+invités de la noce.
+
+Enfin le choix est fait. On dresse des cordes qu'on attache au pied du
+chou dans tous les sens. Un prétendu géomètre ou nécromant (c'est tout
+un dans les idées de l'assistance) apporte une manière de compas, une
+règle, un niveau, et dessine je ne sais quels plans cabalistiques autour
+de la plante consacrée. Les fusils et les pistolets donnent le signal.
+La vielle grince, la musette braille; chacun tire la corde de son côté,
+et enfin, après bien des hésitations et des efforts simulés, le chou est
+extrait de la terre et planté dans une grande corbeille avec des fleurs,
+des rubans, des banderoles et des fruits. Le tout est mis sur une
+civière que quatre hommes des plus vigoureux soulèvent et vont emporter
+au domicile conjugal.
+
+Mais alors apparaît tout à coup un couple effrayant, bizarre,
+qu'accompagnent les cris et les huées des chiens effrayés et des enfants
+moqueurs. Ce sont deux garçons dont l'un est habillé en femme. C'est le
+_jardinier_ et la _jardinière_. Le mari est le plus sale des deux. C'est
+le vice qui est censé l'avoir avili; la femme n'est que malheureuse et
+dégradée par les désordres de son époux. Ils se disent préposés à la
+garde et à la culture du chou sacré.
+
+«Le mari porte diverses qualifications qui toutes ont un sens. On
+l'appelle indifféremment le _pailloux_, parce qu'il est parfois coiffé
+d'une perruque de paille et qu'il se rembourre le corps de bosses de
+paille, sous sa blouse; le _peilloux_, parce qu'il est couvert de
+_peilles_ (guenilles, en vieux français; Rabelais dit _peilleroux_ et
+_coqueteux_ quand il parle des mendiants); enfin le _païen_, ce qui est
+plus significatif encore.
+
+«Il arrive le visage barbouillé de suie et de lie de vin, quelquefois
+couronné de pampres comme un Silène antique, ou affublé d'un masque
+grotesque. Une tasse ébréchée ou un vieux sabot pendu à sa ceinture lui
+sert à demander l'aumône du vin. Personne ne la lui refuse, et il feint
+de boire immodérément, puis il répand le vin par terre, en signe de
+libation, à chaque pas.
+
+«Il tombe, il se roule dans la boue, il affecte d'être en proie à
+l'ivresse la plus honteuse. Sa pauvre _femme_ court après lui, le
+ramasse, appelle au secours, arrache les cheveux de chanvre qui sortent
+en mèches hérissées de sa cornette immonde, pleure sur l'abjection de
+son mari, et lui fait des reproches pathétiques.
+
+«Tel est le rôle de la jardinière, et ses lamentations durent pendant
+toute la comédie. Car c'est une véritable comédie libre, improvisée,
+jouée en plein air, sur les chemins, à travers champs, alimentée par
+tous les incidents fortuits de la promenade, et à laquelle tout le monde
+prend part, gens de la noce et du dehors, hôtes des maisons et passants
+des chemins, durant une grande partie de la journée. Le thème est
+invariable, mais on brode à l'infini sur ce thème, et c'est là qu'il
+faut voir l'instinct mimique, la faconde de sang-froid, l'esprit de
+repartie et même l'éloquence naturelle de nos paysans.
+
+«Le rôle de la jardinière est ordinairement confié à un homme mince,
+imberbe et à teint frais, qui sait donner une grande vérité à son
+personnage et jouer le désespoir burlesque avec assez de naturel pour
+qu'on en soit égayé et attristé en même temps, comme d'un fait réel.
+
+«Après que le malheur de la _femme_ est constaté par ses plaintes, les
+jeunes gens de la noce l'engagent à laisser là son ivrogne de mari et à
+se divertir avec eux. Ils lui offrent le bras et l'entraînent. Peu à peu
+elle s'abandonne, s'égaye, se met à courir tantôt avec l'un, tantôt avec
+l'autre, prenant des allures dévergondées. Ceci est une _moralité_.
+L'inconduite du mari provoque celle de la femme.
+
+«Le _païen_ se réveille alors de son ivresse. Il cherche des yeux sa
+compagne, s'arme d'une corde et d'un bâton et court après elle. On le
+fait courir, on se cache, on passe la _païenne_ de l'un à l'autre, on
+essaye de distraire et de tromper le jaloux. Enfin, il rejoint son
+infidèle et veut la battre; mais tout le monde s'interpose. _Ne la
+battez pas, ne battez jamais votre femme_! est la formule qui se répète
+à satiété dans ces scènes.
+
+«Il y a dans tout cela un enseignement naïf, grossier même, qui sent
+fort son moyen âge, mais qui fait toujours impression sur les
+assistants. Le païen effraye et dégoûte les jeunes filles qu'il poursuit
+et feint de vouloir embrasser; c'est de la comédie de moeurs à l'état le
+plus élémentaire, mais aussi le plus frappant.
+
+«Mais pourquoi ce personnage repoussant doit-il, le premier, porter la
+main sur le chou dès qu'il est replanté dans la corbeille? Ce chou sacré
+est l'emblème de la fécondité matrimoniale; mais cet ivrogne, ce
+vicieux, ce païen, quel est-il? Sans doute il y a là un mystère
+antérieur au christianisme, la tradition de quelque bacchanale antique.
+Peut-être ce jardinier n'est-il pas moins que le dieu des jardins en
+personne, à qui l'antiquité rendait un culte sérieux sous des formes
+obscènes. En passant par le christianisme primitif, cette représentation
+est devenue une sorte de _mystère, sotie_ ou _moralité_, comme on en
+jouait dans toutes les fêtes[1].»
+
+Quoi qu'il en soit, le chou est porté au logis des mariés et planté de
+la main du païen sur le plus haut du toit. On l'arrose de vin, et on le
+laisse là jusqu'à ce que l'orage l'emporte; mais il y reste quelquefois
+assez longtemps pour qu'en le voyant verdir ou se sécher, on puisse
+tirer des inductions sur la fécondité ou la stérilité promise à la
+famille.
+
+[Note 1: _La Mare au diable_.]
+
+Après le chou, on danse et on mange encore jusqu'à la nuit.
+
+La danse est uniformément l'antique bourrée, à quatre, à six ou à huit.
+C'est un mouvement doux chez les femmes, accentué chez les hommes,
+très-monotone, toujours en avant et en arrière, entrecoupé d'une sorte
+de chassé croisé. C'est quasi impossible à danser, si l'on n'est pas né
+ou transplanté depuis longtemps en Berry. La difficulté, dont on ne se
+rend pas compte d'abord, vient du sans-gêne des ménétriers, qui vous
+volent, quand il leur plaît, une demi-mesure; alors, il faut reprendre
+le pas en l'air pour rattraper la mesure. Les paysans le font
+instinctivement et sans jamais se dérouter.
+
+La cornemuse à petit ou à grand bourdon est un instrument barbare, et
+cependant fort intéressant. Privé de demi-tons accidentels, n'ayant
+juste que la gamme majeure, il serait un obstacle invincible entre les
+mains d'un musicien. Mais le musicien naturel, le cornemuseux du Berry
+(formé presque toujours en Bourbonnais) sait tirer de cette impuissance
+de son instrument un parti inconcevable. Il joue tout ce qu'il entend;
+majeur ou mineur, rien ne l'embarrasse. Il en résulte des aberrations
+musicales qui font souvent saigner les oreilles, mais qui parfois aussi
+frappent de respect et d'admiration par l'habileté, l'originalité, la
+beauté des modulations ou des interprétations. On est tenté alors de se
+demander si cette violation hardie des règles n'est pas seulement la
+violation heureuse de nos habitudes, et si la musique, comme la langue,
+n'est pas quelque chose à côté et même en dehors de tout ce que nous
+avons inventé et consacré.
+
+Après la danse, le mariage, la fête, voici la dernière solennité: la
+mort, la sépulture. Dans un large chemin pierreux, bordé de têtaux
+sinistres dénudés par l'hiver, par une journée de gelée claire et
+froide, vous rencontrez quelquefois un char rustique traîné par quatre
+jeunes taureaux nouvellement liés au joug. C'est le corbillard du
+paysan. Ses fils conduisent l'attelage, l'aiguillon relevé, le chapeau à
+la main. De chaque côté viennent les femmes, couvertes, en signe de
+deuil, de leurs grandes mantes gros bleu, avec le capuchon sur la tête.
+Elles portent des cierges. Au prochain carrefour, on s'arrêtera pour
+déposer, au pied de la grande croix de bois qui marque ces rencontres de
+quatre voies, une petite croix grossièrement taillée dans un copeau. À
+chaque carrefour, même cérémonie. Cet emblème déposé et planté autour
+de l'emblème du salut est l'hommage rendu par le mort qui fait sa
+dernière course à travers la campagne pour gagner son dernier gîte.
+C'est par là qu'il se recommande aux prières des passants. Il n'est pas
+de croix de carrefour qui ne soit entourée de ces petites croix des
+funérailles. Elles y restent jusqu'à ce qu'elles tombent en poussière ou
+que les troupeaux, moins respectueux que les enfants qui jouent autour
+sans y toucher, les aient dispersées et brisées sous leurs pieds. Quand
+le cortège d'enterrement arrive là, on rallume les cierges, on
+s'agenouille, on psalmodie une prière, on jette de l'eau bénite sur le
+cercueil, et on se remet en route dans un profond silence. Nulle part je
+n'ai vu l'appareil de la mort plus grand, plus austère et plus religieux
+dans son humble simplicité.
+
+Lorsque le christianisme s'introduisit dans les campagnes de la vieille
+France, il n'y put vaincre le paganisme qu'en donnant droit de cité dans
+son culte à diverses cérémonies antiques pour lesquelles les paysans
+avaient un attachement invincible. Tels furent les honneurs rendus aux
+images et aux statuettes des saints placées dans certains carrefours, ou
+sous la voûte de certaines fontaines lustrales, ou lavoirs publics. Nous
+voyons, aux premiers temps du christianisme, des Pères de l'Église
+s'élever avec éloquence contre la coutume idolâtrique d'orner de fleurs
+et d'offrandes les statues des dieux. Plus spiritualistes que ne l'est
+notre époque, ils veulent qu'on adore le vrai Dieu en esprit et en
+vérité. Ils proscrivent les témoignages extérieurs; ils voudraient
+détruire radicalement le matérialisme de l'ancien monde.
+
+Mais avec le peuple attaché au passé il faut toujours transiger. Il est
+plus facile de changer le nom d'une croyance que de la détruire. On
+apporte une foi nouvelle, mais il faut se servir des anciens temples, et
+consacrer de nouveau les vieux autels. C'est ainsi qu'en beaucoup
+d'endroits les pierres druidiques ont traversé la domination romaine et
+la domination franque, le polythéisme et le christianisme primitif, sans
+cesser d'être des objets de vénération, et le siége d'un culte
+particulier assez mystérieux, qui cache ses tendances cabalistiques
+sous les apparences de la religion officielle.
+
+Ce qu'on eût le plus difficilement extirpé de l'âme du paysan, c'est
+certainement le culte du dieu Terme. Sans métaphore et sans épigramme,
+le culte de la borne est invinciblement lié aux éternelles
+préoccupations de l'homme dont la vie se renferme dans d'étroites
+limites matérielles. Son champ, son pré, sa terre, voilà son monde.
+C'est par là qu'il se sent affranchi de l'antique servage. C'est sur ce
+coin du sol qu'il se croit maître, parce qu'il s'y sent libre
+relativement, et ne relève que de lui-même. Cette pierre qui marque le
+sillon où commence pour le voisin son empire, c'est un symbole bien plus
+qu'une barrière, c'est presque un dieu, c'est un objet sacré.
+
+Dans nos campagnes du centre, où les vieux us règnent peut-être plus
+qu'ailleurs, le respect de la propriété ne va pas tout seul, et les
+paysans ont recours, les uns contre les autres, à la religion du passé,
+beaucoup plus qu'au principe de l'équité publique. On ne se gêne pas
+beaucoup pour reculer tous les ans d'un sillon la limite de son champ
+sur celui du voisin inattentif. Mais ce qu'on déplace ainsi, c'est une
+pierre quelconque, que l'on met en évidence, et qu'au besoin on pourra
+dire soulevée là par le hasard. Un jour où le propriétaire lésé
+s'aperçoit qu'on a gagné dix sillons sur sa terre; il s'inquiète, il se
+plaint, il invoque le souvenir de ses autres _jouxtans_ (on appelle
+encore la borne du nom latin de _jus droit_; les enfants s'en servent
+même dans leurs jeux pour désigner le but conventionnel). Alors, quand
+le réclamant a assemblé les arbitres, on signale la fraude et on cherche
+la borne véritable, l'ancien terme qu'à moins d'un sacrilège en lui-même
+beaucoup plus redoutable que la fraude, le délinquant n'a pu se
+permettre d'enlever. Il est bien rare qu'on ne le retrouve pas. C'est
+une plus grosse pierre que toutes les autres, enfoncée à une assez
+grande profondeur pour que le socle de la charrue n'ait pu la soulever.
+Cette pierre brute, c'est le dieu antique. Pour l'arracher de sa base,
+il eût fallu deux choses: une audace de scepticisme dont la mauvaise foi
+elle-même ne se sent pas souvent capable, et un travail particulier qui
+eût rendu la trahison évidente; il eût fallu venir la nuit, avec
+d'autres instruments que la charrue, choisir le temps où la terre est
+en jachère, et où le blé arraché et foulé, le sillon interrompu, ne
+peuvent pas laisser de traces révélatrices. Enfin, c'est parfois un rude
+ouvrage: la pierre est lourde, il faut la transporter et la transplanter
+plus loin, au risque de ne pouvoir en venir à bout tout seul. Il faut un
+ou plusieurs complices. On ne s'expose guère à cela pour un ou plusieurs
+sillons de plus.
+
+Quand l'expertise est faite, quand chacun, ayant donné sa voix, déclare
+que là doit être le _jus_ primitif, on creuse un peu, et on retrouve le
+dieu disparu sous l'exhaussement progressif du sol. Le faux dieu est
+brisé, et la limite est de nouveau signalée et consacrée. Le fraudeur en
+est quitte pour dire qu'il s'était trompé, qu'une grosse pierre emportée
+peu à peu par le travail du labourage a causé sa méprise, et qu'il
+regrette de n'avoir pas été averti plus tôt. Cela laisse bien quelques
+doutes, mais il n'a pas touché aux vrai _jus_, il n'est pas déshonoré.
+
+En général, le _jus_ sort de terre de quelques centimètres, et, le
+dimanche des Rameaux, il reçoit l'hommage du buis bénit, comme celui des
+Romains recevait un collier ou une couronne de feuillage.
+
+Les eaux lustrales, d'origine hébraïque, païenne, indoue, universelle
+probablement, reçoivent aussi chaque année des honneurs et de nouvelles
+consécrations religieuses. Elles guérissent diverses sortes de maux, et
+principalement les plaies, paralysies et autres _estropiaisons_. Les
+infirmes y plongent leurs membres malades au moment de la bénédiction du
+prêtre; les fiévreux boivent volontiers au même courant. La foi purifie
+tout.
+
+Cette tolérance du clergé rustique pour les anciennes superstitions
+païennes ne devrait pas être trop encouragée par le haut clergé. Elle
+est contraire à l'esprit du véritable christianisme, et beaucoup
+d'excellents prêtres, très-orthodoxes, souffrent de voir leurs
+paroissiens matérialiser à ce point l'effet des bénédictions de
+l'Église. J'en causais, il y a quelques années, avec un curé méridional
+qui ne se plaisait pas autant que moi à retrouver et à ressaisir dans
+les coutumes religieuses de notre époque les traces mal effacées des
+religions antiques. «Quand j'entrai dans ma première cure, me disait-il,
+je vis le sacristain tirer d'un bahut de petits monstres fort
+indécents, en bois grossièrement équarri, qu'il prétendait me faire
+bénir. C'était l'ouvrage d'un charron de la paroisse, qui les avait
+fabriqués à l'instar d'anciens prétendus bons saints réputés souverains
+pour toute sorte de maux physiques. Ces modèles avaient été certainement
+des figures de démons du moyen âge, qui eux-mêmes n'étaient que le
+souvenir traditionnel des dieux obscènes du paganisme. Mon prédécesseur
+avait eu le courage de les jeter dans le feu de sa cuisine; mais, depuis
+ce moment, une maladie endémique avait décimé la commune, et, sans nul
+doute, selon mes ouailles crédules, la destruction des idoles était la
+cause du fléau; aussi le charron s'était-il fait fort d'en tailler de
+tout pareils qui seraient aussi bons quand on les aurait bénits et
+promenés à la suite du saint sacrement. Je me refusai absolument à
+commettre cette profanation, et, prenant les nouveaux saints, je fis
+comme mon prédécesseur, je les brûlai; mais je faillis payer cette
+hardiesse de ma vie: mes paroissiens s'ameutèrent contre moi, et je fus
+obligé de transiger. Je fis venir de nouveaux saints, des figures
+quelconques, un peu moins laides et beaucoup plus honnêtes, que je dus
+bénir et permettre d'honorer sous les noms des anciens protecteurs de la
+paroisse; je vis bientôt que le culte des paysans est complètement
+idolâtrique, et que leur hommage ne s'adresse pas plus à l'Être
+spirituel dont les figures personnifient le souvenir, que leur croyance
+n'a pour objet les célestes bienheureux. C'est à la figure même, c'est à
+la pierre ou au bois façonné qu'ils croient, c'est l'idole qu'ils
+saluent et qu'ils prient. Mes nouveaux saints n'eurent jamais de crédit
+sur mon troupeau. Ils n'étaient pas _bons_, ils ne guérissaient pas. Je
+ne pus jamais faire comprendre qu'aucune image n'est douée de vertu
+miraculeuse dans le sens matériel que la superstition y attache. Le
+conseil de fabrique me savait très-mauvais gré de ne pas spéculer sur la
+crédulité populaire.»
+
+Ce curé n'est pas le seul à qui j'aie vu déplorer le matérialisme de la
+religion du paysan. Plusieurs défendent d'employer le buis bénit au coin
+des champs comme préservatif de la grêle, et de faire des pèlerinages
+pour la guérison des bêtes; mais on ne les écoute guère, on les trompe
+même. On extorque leurs bénédictions comme douées d'un charme magique,
+en leur signalant un but qui n'est pas le véritable. On mêle volontiers
+des objets bénits aux maléfices, où, sous des noms mystérieux, des
+divinités étrangères au christianisme sont invoquées tout bas. Le
+sorcier des campagnes a, dans l'esprit, un singulier mélange de crainte
+de Dieu et de soumission au diable, dont nous parlerons peut-être dans
+l'occasion.
+
+Disons, en passant, que le remégeux et la remégeuse sont parfois des
+êtres fort extraordinaires, soit par la puissance magnétique dont les
+investit la foi de leur clientèle, soit par la connaissance de certains
+remèdes fort simples que le paysan accepte d'eux, et qu'il ne croirait
+pas efficaces venant d'un médecin véritable. La science toute nue ne
+persuade pas ces esprits avides de merveilles; ils méprisent ce qui est
+acquis par l'étude et l'expérience; il leur faut du fantastique, des
+paroles incompréhensibles, de la mise en scène. Certaine vieille
+sibylle, prononçant ses formules d'un air inspiré, frappe l'imagination
+du malade, et, pour peu qu'elle explique avec bonheur une médication
+rationnelle, elle obtient des parents et des amis qui le soignent ce que
+le médecin n'obtient presque jamais: que ses prescriptions soient
+observées.
+
+Sans doute, la surveillance de l'État fait bien de proscrire et de
+poursuivre l'exercice de la médecine illégale, car, dans un nombre
+infini de cas, les remégeux administrent de véritables poisons.
+Quelques-uns cependant opèrent des cures trop nombreuses et trop
+certaines pour qu'il ne soit pas à désirer de voir l'État leur accorder
+quelque attention. La tradition, le hasard de certaines aptitudes
+naturelles, peuvent les rendre possesseurs de découvertes qui échappent
+à la science, et qui meurent avec eux. Les empêcher d'exercer n'est que
+sagesse et justice, mais éprouver la vertu de leurs prétendus secrets et
+les leur acheter, s'il y a lieu, ce ne serait pas là une recherche
+oiseuse ni une largesse inutile.
+
+En dehors de la superstition, le paysan a partout des coutumes locales
+dont l'origine est fort difficile à retrouver. Le nombre en est si
+grand, que nous ne saurions les classer avec ordre; nous en prendrons
+quelques-unes au hasard.
+
+Une des plus curieuses est la cérémonie des _livrées de noces_, qui
+varie en France selon les provinces, et qui a été supprimée en Berry
+depuis une dizaine d'années, à la suite d'accidents graves. Dans un
+endroit précédent, nous avons raconté la cérémonie toute païenne du
+chou, qui est encore en vigueur dans notre vallée Noire: c'est la
+consécration du lendemain des noces. Celle des livrées était la
+consécration de la veille; elle est fort longue et compliquée, c'est
+tout un drame poétique et naïf qui se jouait autour et au sein de la
+demeure de l'épousée.
+
+C'est le soir, à l'heure du souper de la famille. Mais il n'y a point de
+souper préparé; ce soir-là, chez la fiancée. Les tables sont rangées
+contre le mur, la nappe est cachée, le foyer est vide et glacé, quelque
+temps qu'il fasse. On a fermé avec un soin extrême et barricadé d'une
+manière formidable à l'intérieur toutes les _huisseries_, portes,
+fenêtres, lucarne de grenier, soupirail de cave, quand, par hasard, la
+maison a une cave. Personne n'entrera sans la volonté de la fiancée, ou
+sans une lutte sérieuse, un véritable siége; ses parents, ses amis, ses
+voisins, tout son _parti_ est autour d'elle; on attend la prière ou
+l'assaut du fiancé.
+
+Le _jeune marié_,--on ne dit jamais autrement, quel que soit son âge,
+et, en fait, c'est, chez nous, presque toujours un garçonnet à qui le
+poil follet voltige encore au menton,--vient là avec son monde, ses
+amis, parents et voisins, son _parti_ en un mot. Près de lui, ce porteur
+de thyrse fleuri et enrubané, c'est un expert porte-broche, car, sous
+ces feuillages, il y a une oie embrochée qui fait tout l'objet de la
+cérémonie; autour de lui sont les porteurs de présents et les chanteurs
+_fins_, c'est-à-dire habiles et savants, qui vont avoir maille à partir
+avec ceux de la mariée.
+
+Le marié s'annonce par une décharge de coups de feu; puis, après qu'on a
+bien cherché, mais inutilement, un moyen de s'introduire dans la place
+par surprise, on frappe.--Qui va là?--Ce sont de pauvres pèlerins bien
+fatigués ou des chasseurs égarés qui demandent place au foyer de la
+maison.--On leur répond que le foyer est éteint, et qu'il n'y a pas
+place pour eux à table; on les injure, on les traite de malfaiteurs et
+de mauvaises gens, sans feu ni lieu; on parlemente longtemps; le
+dialogue, toujours pittoresque, est parfois rempli d'esprit et même de
+poésie; enfin on leur conseille de chanter pour se désennuyer, ou pour
+se réchauffer si c'est une nuit d'hiver, mais à condition qu'on chantera
+quelque chose d'inconnu à la compagnie qui, du dedans, les écoute.
+
+Alors, une lutte lyrique commence entre les chanteurs du marié et ceux
+de la mariée, car elle aussi a ses _chanteux fins_, et, de plus, ses
+chanteuses expertes, matrones à la voix chevrotante, à qui l'on n'en
+impose point en donnant du vieux pour du neuf. Si l'on connaît, au
+dedans, la chanson du dehors, on l'interrompt dès le premier vers en
+chantant la second, et vite, il faut passer à une autre. Trois heures
+peuvent fort bien s'écouler, au vent et à la pluie, avant que le parti
+du marié ait pu achever un seul couplet, tant est riche le répertoire
+des chansons berrichonnes, tant la mémoire des beaux chanteurs est
+ornée; chaque réplique victorieuse du dedans est accompagnée de grands
+éclats de rire d'un côté, de malédictions de l'autre. Enfin l'un des
+partis est vaincu, et l'on passe à la chanson des noces:
+
+ Ouvrez la porte, ouvrez,
+ Mariée, ma mignonne!
+ J'ons de beaux rubans à vous présenter.
+ Hélas! ma mie, laissez-nous entrer.
+
+À quoi les femmes répondent en fausset:
+
+ Mon père est en chagrin,
+ Ma mère en grand' tristesse;
+ Moi, je suis une fille de trop grand prix
+ Pour ouvrir ma porte à ces heures-ci.
+
+Si les paroles sont naïves et la versification par trop libre, en
+revanche l'air est magnifique dans sa solennité simple et large. Il faut
+chanter dehors autant de couplets, et nommer chaque fois autant d'objets
+différents, au troisième vers, qu'il y a de cadeaux de noces.
+
+Ces cadeaux du marié sont ce qu'on appelle les _livrées_. Il faut
+annoncer jusqu'au _cent d'épingles_ obligé qui fait partie de cette
+modeste corbeille de mariage à quoi la mariée incorruptible fait
+répondre invariablement que son père est en chagrin, sa mère en grande
+tristesse, et qu'elle n'ouvre point sa porte à pareille heure.
+
+Enfin arrive le couplet final, où il est dit: _J'ons un beau mari à vous
+présenter_, et la porte s'ouvre; mais c'est le signal d'une mêlée
+étrange: le marié doit prendre possession du foyer domestique; il doit
+planter la broche et allumer le feu; le parti de la mariée s'y oppose,
+et ne cédera qu'à la force; les femmes se réfugient avec les vieillards
+sur les bancs et sur les tables; les enfants, effrayés, se cachent
+dessous, les chiens hurlent, les fusils partent, c'est un combat sans
+colère, sans coups ni blessures volontaires, mais où le point d'honneur
+est pris assez au sérieux pour que chacun y déploie toute sa vigueur et
+toute sa volonté, si bien qu'à force de se pousser, de s'étreindre, de
+se tordre la broche entre les mains, j'ai vu peu de noces où il n'y eût
+quelqu'un d'écloppé, au moment où le marié réussissait à allumer une
+poignée de paille dans la cheminée, où l'oie, déchiquetée dans le
+combat, prenait enfin possession de l'âtre.
+
+Un jour, la scène fut ensanglantée par un accident sérieux. Un des
+conviés fut littéralement embroché dans la bataille. Dès lors, la
+cérémonie tomba en désuétude; on fut d'accord sur tous les points de la
+supprimer, et nous avons vu la dernière il y a dix ans. On eût pu se
+borner à supprimer la bataille; mais, la conquête du foyer étant le but
+symbolique de l'affaire, on jugea que le reste n'aurait plus de sens. Je
+regrette pourtant les chansons à la porte, et la belle mélodie de:
+_Ouvrez la porte, ouvrez!_ qui, n'ayant plus d'emploi, se perdra.
+
+Après la broche plantée, venait pour le marié une dernière épreuve: on
+asseyait trois jeunes filles avec la mariée sur un banc, on les couvrait
+d'un drap, et, sans les toucher autrement qu'avec une petite baguette,
+le marié devait, du premier coup d'oeil, deviner et désigner sa femme;
+lorsqu'il se trompait, il était condamné à ne pas danser avec elle de
+toute la soirée; car, ensuite, venaient le bal, le souper, et des
+chansons jusqu'au jour. Une noce comportait trois jours et trois nuits
+de joie et bombance, sans désemparer d'une heure.
+
+La _gerbaude_ est une cérémonie agricole que l'auteur de cet article a
+mise sur la scène très-fidèlement; mais ce que le théâtre ne saurait
+reproduire, c'est la majesté du cadre, c'est la montagne de gerbes qui
+arrive solennellement, traînée par trois paires de boeufs énormes, tout
+ornée de fleurs, de fruits et de beaux enfants perchés au sommet des
+dernières gerbes. C'est parfois un tableau qui se compose comme pour
+l'oeil des artistes. Tout cela est si beau par soi-même: les grands
+ruminants à l'oeil fier et calme, la moisson ruisselante, les fleurs
+souriant sur les épis, et, plus que tout cela, les enfants blonds comme
+les gerbes, comme les boeufs, comme la terre couverte de son chaume, car
+tout est coloré harmonieusement dans ces chaudes journées où le ciel
+lui-même est tout d'or et d'ambre à l'approche du soir.
+
+Avant le départ du charroi de gerbaude, on entend planer d'horizon en
+horizon une grande clameur dont le voyageur s'étonne. Il regarde, il
+voit des bandes de moissonneurs et de glaneuses s'élancer, les bras
+levés vers le ciel et rugissant de triomphe, vers le chargeur qui lève
+vers le ciel aussi la dernière gerbe avant de la placer sur le faite du
+char. Il semble que cette population de travailleurs se rue sur lui
+pour lui arracher la gerbe; on croit qu'on va assister à une bataille
+furieuse, inique, de tous contre un seul; mais loin de là! c'est une
+acclamation de joie et d'amitié; c'est une bénédiction enthousiaste et
+fraternelle.
+
+Pauvres paysans, vous avez du beau et du bon quand même!
+
+
+
+
+II
+
+LES VISIONS DE LA NUIT DANS LES CAMPAGNES
+
+
+Vous dire que je m'en moque serait mentir. Je n'en ai jamais eu, c'est
+vrai: j'ai parcouru la campagne à toutes les heures de la nuit, seul ou
+en compagnie de grands poltrons, et, sauf quelques météores inoffensifs,
+quelques vieux arbres phosphorescents et autres phénomènes qui ne
+rendaient pas fort lugubre l'aspect de la nature, je n'ai jamais eu le
+plaisir de rencontrer un objet fantastique et de pouvoir raconter à
+personne, comme témoin oculaire, la moindre histoire de revenant.
+
+Eh bien, cependant je ne suis pas de ceux qui disent en présence des
+superstitions rustiques: _mensonge, imbécillité, vision de la peur_; je
+dis phénomène de vision, ou phénomène extérieur insolite et incompris.
+Je ne crois pour cela ni aux sorciers ni aux prodiges. Ces contes de
+sorciers, ces explications fantastiques données aux prétendus prodiges
+de la nuit, c'est le poëme des imaginations champêtres. Mais le fait
+existe, le fait s'accomplit, qu'il soit un fantôme dans l'air ou
+seulement dans l'oeil qui le perçoit, c'est un objet tout aussi
+réellement et logiquement produit que la réflexion d'une figure dans un
+miroir.
+
+Les aberrations des sens sont-elles explicables? ont-elles été
+expliquées? Je sais qu'elles ont été constatées, voilà tout: mais il est
+très-faux de dire et de croire qu'elles sont uniquement l'ouvrage de la
+peur. Cela peut être vrai en beaucoup d'occasions; mais il y a des
+exceptions irrécusables. Des hommes de sang-froid, d'un courage naturel
+éprouvé, et placés dans des circonstances où rien ne semblait agir sur
+leur imagination, même des hommes éclairés, savants, illustres, ont eu
+des apparitions qui n'ont troublé ni leur jugement ni leur santé, et
+dont cependant il n'a pas dépendu d'eux tous de ne pas se sentir
+affectés plus ou moins après coup.
+
+Parmi grand nombre d'intéressants ouvrages publiés sur ce sujet, il
+faut noter celui du docteur Brierre de Boismont, qui analyse aussi bien
+que possible les causes de l'hallucination. Je n'apporterai après ces
+travaux sérieux qu'une seule observation utile à enregistrer, c'est que
+l'homme qui vit le plus près de la nature, le sauvage, et après lui le
+paysan, sont plus disposés et plus sujets que les hommes des autres
+classes aux phénomènes de l'hallucination. Sans doute, l'ignorance et la
+superstition les forcent à prendre pour des prodiges surnaturels ces
+simples aberrations de leurs sens; mais ce n'est pas toujours
+l'imagination qui les produit, je le répète; elle ne fait le plus
+souvent que les expliquer à sa guise.
+
+Dira-t-on que l'éducation première, les contes de la veillée, les récits
+effrayants de la nourrice et de la grand'mère disposent les enfants et
+même les hommes à éprouver ce phénomène? Je le veux bien. Dira-t-on
+encore que les plus simples notions de physique élémentaire et un peu de
+moquerie voltairienne en purgeraient aisément les campagnes? Cela est
+moins certain. L'aspect continuel de la campagne, l'air qu'il respire à
+toute heure, les tableaux variés que la nature déroule sous ses yeux, et
+qui se modifient à chaque instant dans la succession des variations
+atmosphériques, ce sont là pour l'homme rustique des conditions
+particulières d'existence intellectuelle et physiologique; elles font de
+lui un être plus primitif, plus normal peut-être, plus lié au sol, plus
+confondu avec les éléments de la création que nous ne le sommes quand la
+culture des idées nous a séparés, pour ainsi dire, du ciel et de la
+terre, en nous faisant une vie factice enfermée dans le moellon des
+habitations bien closes. Même dans sa hutte ou dans sa chaumière, le
+sauvage ou le paysan vit encore dans le nuage, dans l'éclair et le vent
+qui enveloppent ces fragiles demeures. Il y a sur l'Adriatique des
+pêcheurs qui ne connaissent pas l'abri d'un toit; ils dorment dans leur
+barque, couverts d'une natte, la face éclairée par les étoiles, la barbe
+caressée par la brise, le corps sans cesse bercé par le flot. Il y a des
+colporteurs, des bohémiens, des conducteurs de bestiaux qui dorment
+toujours en plein air, comme les Indiens de l'Amérique du Nord. Certes,
+le sang de ces hommes-là circule autrement que le nôtre; leurs nerfs ont
+un équilibre différent; leurs pensées, un autre cours; leurs sensations
+une autre manière de se produire. Interrogez-les, il n'en est pas un qui
+n'ait vu des prodiges, des apparitions, des scènes de nuit étranges,
+inexplicables. Il en est parmi eux de très-braves, de très-raisonnables,
+de très-sincères, et ce ne sont pas les moins hallucinés. Lisez toutes
+les observations recueillies à cet égard, vous y verrez, par une foule
+de faits curieux et bien observés, que l'hallucination est compatible
+avec le plein exercice de la raison.
+
+C'est un état maladif du cerveau; cependant il est presque toujours
+possible d'en pressentir la cause physique ou morale dans une
+perturbation de l'âme ou du corps; mais elle est quelquefois inattendue
+et mystérieuse au point de surprendre et de troubler un instant les
+esprits les plus fermes.
+
+Chez les paysans, elle se produit si souvent, qu'elle semble presque une
+loi régulière de leur organisation. Elle les effraye autrement que nous.
+Notre grande terreur, à nous autres, quand le cauchemar ou la fièvre
+nous présentent leurs fantômes, c'est de perdre la raison, et plus nous
+sommes certains d'être la proie d'un songe, plus nous nous affectons de
+ne pouvoir nous y soustraire par un simple effort de la volonté. On a vu
+des gens devenir fous par la crainte de l'être. Les paysans n'ont pas
+cette angoisse; ils croient avoir vu des objets réels; ils en ont
+grand'peur; mais la conscience de leur lucidité n'étant point ébranlée,
+l'hallucination est certainement moins dangereuse pour eux que pour
+nous. L'hallucination n'est, d'ailleurs, pas la seule cause de mon
+penchant à admettre, jusqu'à un certain point, les visions de la nuit.
+Je crois qu'il y a une foule de petits phénomènes nocturnes, explosions
+ou incandescences de gaz, condensations de vapeurs, bruits souterrains,
+spectres célestes, petits aérolithes, habitudes bizarres et inobservées,
+aberrations même chez les animaux, que sais-je? des affinités
+mystérieuses ou des perturbations brusques des habitudes de la nature,
+que les savants observent par hasard et que les paysans, dans leur
+contact perpétuel avec les éléments, signalent à chaque instant sans
+pouvoir les expliquer.
+
+Par exemple, que pensez-vous de cette croyance aux _meneurs de loups_?
+Elle est de tous les pays, je crois, et elle est répandue dans toute la
+France. C'est le dernier vestige de la croyance aux lycanthropes. En
+Berry, où déjà les contes que l'on fait à nos petits-enfants ne sont
+plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient
+nos grand'mères, je ne me souviens pas qu'on m'ait jamais parlé des
+hommes-loups de l'antiquité et du moyen âge. Cependant on s'y sert
+encore du mot de _garou_, qui signifie bien homme-loup, mais on en a
+perdu le vrai sens. Les _meneurs de loups_ ne sont plus les capitaines
+de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour dévorer les
+enfants: ce sont des hommes savants et mystérieux, de vieux bûcherons,
+ou de malins gardes-chasse qui possèdent le _secret_ pour charmer,
+soumettre, apprivoiser et conduire les loups véritables. Je connais
+plusieurs personnes qui ont rencontré, aux premières clartés de la lune,
+à la croix des quatre chemins, le père _un tel_ s'en allant tout seul à
+grands pas, et suivi _de plus de trente loups_ (il y en a toujours plus
+de trente, jamais moins, dans la légende). Une nuit, deux personnes, qui
+me l'ont raconté, virent passer dans le bois une grande bande de loups;
+elles en furent effrayées, et montèrent sur un arbre, d'où elles virent
+ces animaux s'arrêter à la porte d'une cabane d'un bûcheron réputé
+sorcier. Ils l'entourèrent en poussant des rugissements épouvantables;
+le bûcheron sortit, leur parla, se promena au milieu d'eux, et ils se
+dispersèrent sans lui faire aucun mal. Ceci est une histoire de paysan;
+mais deux personnes riches, et ayant reçu une assez bonne éducation,
+gens de beaucoup de sens et d'habileté dans les affaires, vivant dans le
+voisinage d'une forêt, où elles chassaient fort souvent, m'ont juré,
+_sur l'honneur_, avoir vu, étant ensemble, un vieux garde forestier
+s'arrêter à un carrefour écarté et faire des gestes bizarres. Ces deux
+personnes se cachèrent pour l'observer, et virent accourir treize loups,
+dont un énorme alla droit au garde et lui fit des caresses. Celui-ci
+siffla les autres comme on siffle des chiens, et s'enfonça avec eux
+dans l'épaisseur du bois. Les deux témoins de cette scène étrange
+n'osèrent l'y suivre, et se retirèrent aussi surpris qu'effrayés.
+Avaient-ils été la proie d'une hallucination? Quand l'hallucination
+s'empare de plusieurs personnes à la fois (et cela arrive fort souvent),
+elle revêt un caractère difficile à expliquer, je l'avoue: on l'a
+souvent constatée; on l'appelle hallucination contagieuse. Mais à quoi
+sert d'en savoir le nom, si on en ignore la cause? Cette certaine
+disposition des nerfs et de la circulation du sang, qu'on donne pour
+cause à l'audition ou à la vision d'objets fantastiques, comment
+est-elle simultanée chez plusieurs individus réunis? Je n'en sais rien
+du tout.
+
+Mais pourquoi ne pas admettre qu'un homme qui vit au sein des forêts,
+qui peut, à toutes les heures du jour et de la nuit, surprendre et
+observer les moeurs des animaux sauvages, aurait pu découvrir, par
+hasard, ou par un certain génie d'induction, le moyen de les soumettre
+et de s'en faire aimer? J'irai plus loin: pourquoi n'aurait-il pas un
+certain fluide, sympathique à certaines espèces? Nous avons vu, de nos
+jours, de si intrépides et de si habiles dompteurs d'animaux féroces en
+cage, qu'un effort de plus, et on peut admettre la domination de
+certains hommes sur les animaux sauvages en liberté.
+
+Mais pourquoi ces hommes cacheraient-ils leur secret, et ne
+tireraient-ils pas profit et vanité de leur puissance?
+
+Parce que le paysan, en obtenant d'une cause naturelle un effet tout
+aussi naturel, ne croit pas lui-même qu'il obéit aux lois de la nature.
+Donnez-lui un remède dont vous lui démontrerez simplement l'efficacité,
+il n'y aura aucune confiance; mais joignez-y quelque parole
+incompréhensible en le lui administrant, il en aura la foi. Confiez-lui
+le _secret_ de guérir le rhume avec la racine de guimauve, et dites-lui
+qu'il faut l'administrer après trois signes cabalistiques, ou après
+avoir mis un de ses bas à l'envers, il se croira sorcier, tous le
+croiront sorcier à l'endroit du rhume. Il guérira tout le monde par la
+foi autant que par la guimauve, mais il se gardera bien de dire le nom
+de la plante vulgaire qui produit ce miracle. Il en fera un mystère; le
+mystère est son élément.
+
+Je ne parlerai pas ici de ce qu'on appelle chez nous et ailleurs le
+_secret_, ce serait une digression qui me mènerait trop loin. Je me
+bornerai à dire qu'il y a un _secret_ pour tout, et presque tous les
+paysans un peu graves et expérimentés ont le _secret_ de quelque chose,
+sont sorciers par conséquent, et croient l'être. Il y a le secret des
+boeufs, que possèdent tous les bons métayers; le secret des vaches, qui
+est celui des bonnes métayères; le secret des bergères, pour faire
+foisonner la laine; le secret des potiers, pour empêcher les pots de se
+fendre au fond; le secret des curés, qui charment les cloches pour la
+grêle; le secret du mal de tête, le secret du mal de ventre, le secret
+de l'entorse et de la foulure; le secret des braconniers, pour faire
+venir le gibier; le secret du feu, pour arrêter l'incendie; le secret de
+l'eau, pour retrouver les cadavres des noyés, ou arrêter l'inondation;
+que sais-je? Il y a autant de secrets que de fléaux dans la nature, et
+de maladies chez les hommes et les animaux. Le secret passe de père en
+fils, ou s'achète à prix d'argent. Il n'est jamais trahi. Il ne le sera
+jamais, tant qu'on y croira. Le secret de meneur de loups en est un
+comme un autre, peut-être.
+
+Une des scènes de la nuit dont la croyance est la plus répandue, c'est
+la chasse fantastique; elle a autant de noms qu'il y a de cantons dans
+l'univers. Chez nous, elle s'appelle la _chasse à baudet_, et affecte
+les bruits aigres et grotesques d'une incommensurable croupe d'ânes qui
+braient. On peut se la représenter à volonté; mais, dans l'esprit de nos
+paysans, c'est quelque chose que l'on entend et qu'on ne voit pas, c'est
+une hallucination ou un phénomène d'acoustique. J'ai cru l'entendre
+plusieurs fois, et pouvoir l'expliquer de la façon la plus vulgaire.
+Dans les derniers jours de l'automne, quand les grands ouragans
+dispersent les bandes d'oiseaux voyageurs, on entend, dans la nuit,
+l'immense clameur mélancolique des grues et des oies sauvages en
+détresse. Mais les paysans, que l'on croit si crédules et si peu
+observateurs, ne s'y trompent nullement. Ils savent très-bien le nom et
+connaissent très-bien le cri des divers oiseaux étrangers à nos climats
+qui se trouvent perdus et dispersés dans les ténèbres. La _chasse à
+baudet_ n'est rien de tout cela. Ils l'entendent souvent; moi qui ai
+longtemps vécu et erré comme eux dans la rafale et dans le nuage, je ne
+l'ai jamais rencontrée. Quelquefois son passage est signalé par
+l'apparition de deux lunes. Mais je n'ai pas de chance, car je n'ai
+jamais vu que la vieille lune que nous connaissons tous.
+
+Le taureau blanc, le veau d'or, le dragon, l'oie, la poule noire, la
+truie blanche, et je ne sais combien d'autres animaux fantastiques,
+gardent, comme l'on sait, en tous pays les trésors cachés. À l'heure de
+minuit, le jour de Noël, aussitôt que sonne la messe, ces gardiens
+infernaux perdent leur puissance jusqu'au dernier son de la cloche qui
+en annonce la fin. C'est la seule heure dans toute l'année où la
+conquête du trésor soit possible. Mais il faut savoir où il est, et
+avoir le temps d'y creuser et de s'en saisir. Si vous êtes surpris dans
+le gouffre à l'_Ite missa est_, il se referme à jamais sur vous; de même
+que si, en ce moment, vous avez réussi à rencontrer l'animal
+fantastique, la soumission qu'il vous a montrée pendant le temps de la
+messe fait place à la fureur, et c'est fait de vous.
+
+Cette tradition est universelle. Il y a peu de ruines, châteaux ou
+monastères, peu de monuments celtiques qui ne recèlent leur trésor. Tous
+sont gardés par un animal diabolique. M. Jules Canougo, dans un charmant
+recueil de contes méridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante la
+poétique apparition de la chèvre d'or, gardienne des richesses cachées
+au sein de la terre.
+
+Dans nos climats moins riants, autour des dolmens qui couronnent les
+collines pelées de la Marche, c'est un boeuf blanc, ou un veau d'or, ou
+une génisse d'argent qui font rêver les imaginations avides; mais ces
+animaux sont méchants et terribles à rencontrer. On y court tant de
+risques, que personne encore n'a osé les saisir par les cornes. Et
+cependant il y a des siècles que les grosses pierres druidiques dansent
+et grincent sur leurs frêles supports pendant la messe de minuit, pour
+éveiller la convoitise des passants.
+
+Dans nos vallées ombragées, coupées de grandes plaines fertiles, un
+animal indéfinissable se promène la nuit à certaines époques
+indéterminées, va tourmenter les boeufs aux pâturages et rôder autour
+des métairies qu'il met en grand émoi. Les chiens hurlent et fuient à
+son approche, les balles ne l'atteignent pas. Cette apparition et la
+terreur qu'elle inspire n'ont encore presque rien perdu dans nos
+alentours. Tous nos fermiers, tous nos domestiques y croient et ont vu
+la bête. On l'appelle la _grand'-bête_, par tradition, quoique bien
+souvent elle paraisse de la taille et de la forme d'un blaireau. Les uns
+l'ont vue en forme de chien de la grandeur d'un boeuf énorme, d'autres
+en levrette blanche haute comme un cheval, d'autres encore en simple
+lièvre ou en simple brebis. Ceux qui en parlent avec le plus de
+sang-froid l'ont poursuivie sans succès, sans trop de frayeur, ne lui
+attribuant aucun pouvoir fantastique, la décrivant avec peine, parce
+qu'elle appartient à une espèce inconnue dans le pays, disent-ils, et
+assurant que ce n'est précisément ni une chienne, ni une vache, ni un
+blaireau, ni un cheval, mais quelque chose comme tout cela:
+arrangez-vous! Cependant cette bête apparaît, j'en suis certain, soit à
+l'état d'hallucination, soit à l'état de vapeur flottante, et condensée
+sous de certaines formes. Des gens trop sincères et trop raisonnables
+l'ont vue pour que j'ose dire qu'il n'y a aucune cause à leur vision.
+Les chiens l'annoncent par des hurlements désespérés et s'enfuient dès
+qu'elle paraît; cela est certain. Les chiens sont-ils hallucinés aussi?
+Pourquoi non? Sont-ce des voleurs qui s'introduisent sous ce
+déguisement? Jamais la bête n'a rien dérobé, que l'on sache. Sont-ce de
+mauvais plaisants? On a tiré tant de coups de fusil sur la bête, qu'on
+aurait bien, par hasard, et en dépit de la peur qui fait trembler la
+main, réussi à tuer ou à blesser quelqu'un de ces prétendus fantômes.
+Enfin, ce genre d'apparition, s'il n'est que le résultat de
+l'hallucination, est éminemment contagieux. Pendant quinze ou vingt
+nuits, les vingt ou trente habitants d'une métairie le voient et le
+poursuivent; il passe à une autre petite colonie qui le voit absolument
+de même, et il fait le tour du pays, ayant produit cette contagion sur
+un très-grand nombre d'habitants.
+
+Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit. Autour des mares
+stagnantes, dans les bruyères comme au bord des fontaines ombragées dans
+les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on
+entend au milieu de la nuit le battoir précipité et le clapotement
+furieux des lavandières. Dans beaucoup de provinces, on croit qu'elles
+évoquent la pluie et attirent l'orage, en faisant voler jusqu'aux nues,
+avec leur battoir agile, l'eau des sources et des marécages. Chez nous,
+c'est bien pire, elles battent et tordent quelque objet qui ressemble à
+du linge, mais qui, vu de près, n'est autre chose que des cadavres
+d'enfants. Il faut se garder de les observer et de les déranger, car,
+eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous
+saisiraient, vous battraient et vous tordraient dans l'eau ni plus ni
+moins qu'une paire de bas.
+
+Nous avons entendu souvent le battoir des lavandières fantastiques
+résonner dans le silence de la nuit autour des mares désertes. C'est à
+s'y tromper. C'est une espèce de grenouille qui produit ce bruit
+formidable. Mais c'est bien triste de faire cette puérile découverte, et
+de ne plus espérer l'apparition des terribles sorcières tordant leurs
+haillons immondes à la brume des nuits de novembre, aux premières
+clartés d'un croissant blafard reflété par les eaux. Un mien ami, homme
+de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, sujet à l'ivresse,
+très-brave cependant devant les choses réelles, mais facile à
+impressionner par les légendes du pays, fit deux rencontres de
+lavandières qu'il ne racontait qu'avec une grande émotion.
+
+Un soir, vers onze heures, dans une traîne charmante qui court en
+serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondulé du
+ravin d'Ormous, il vit, au bord d'une source, une vieille qui battait et
+tordait en silence. Quoique la fontaine soit mal famée, il ne vit rien
+là de surnaturel, et dit à cette vieille:
+
+--Vous lavez bien tard, la mère!
+
+Elle ne répondit point. Il la crut sourde et s'approcha. La lune était
+brillante et la source éclairait comme un miroir. Il vit distinctement
+les traits de la vieille: elle lui était complètement inconnue, et il en
+fut étonné, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de chasseur et de
+flâneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de visage inconnu à
+plusieurs lieues à la ronde. Voici comme il me raconta lui-même ses
+impressions en face de cette laveuse singulièrement vigilante:
+
+--Je ne pensai à la tradition des lavandières de nuit que lorsque je
+l'eus perdue de vue. Je n'y pensais pas avant de la rencontrer, je n'y
+croyais pas, et je n'éprouvais aucune méfiance en l'abordant. Mais, dès
+que je fus auprès d'elle, son silence, son indifférence à l'approche
+d'un passant, lui donnèrent l'aspect d'un être absolument étranger à
+notre espèce. Si la vieillesse la privait de l'ouïe et de la vue,
+comment était-elle assez robuste pour être venue de loin, toute seule,
+laver, à cette heure insolite, à cette source glacée où elle travaillait
+avec tant de force et d'activité? Cela était au moins digne de remarque.
+Mais ce qui m'étonna encore plus, c'est ce que j'éprouvai en moi-même:
+je n'eus aucun sentiment de peur, mais une répugnance, un dégoût
+invincible. Je passai mon chemin sans qu'elle tournât la tête. Ce ne fut
+qu'en arrivant chez moi que je pensai aux sorcières des lavoirs, et
+alors, j'eus très-peur, j'en conviens franchement, et rien au monde ne
+m'eût décidé à revenir sur mes pas.
+
+Une seconde fois, le même ami passait auprès des étangs de Thevet, vers
+deux heures du matin. Il venait de Linières, où il assure qu'il n'avait
+ni mangé ni bu, circonstance que je ne saurais garantir; il était seul,
+en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval étant fatigué, il mit pied
+à terre à une montée et se trouva au bord de la route près d'un fossé où
+trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande activité,
+sans rien dire. Son chien se serra tout à coup contre lui sans aboyer.
+Il passa sans trop regarder; mais à peine eut-il fait quelques pas,
+qu'il entendit marcher derrière lui et que la lune dessina à ses pieds
+une ombre très-allongée. Il se retourna et vit une de ces femmes qui le
+suivait. Les deux autres venaient à quelque distance comme pour appuyer
+la première.
+
+--Cette fois, dit-il, je pensai bien aux lavandières; mais j'eus une
+autre émotion que la première fois. Ces femmes étaient d'une taille si
+élevée et celle qui me suivait avait tellement les proportions, la
+figure et la démarche d'un homme, que je ne doutai pas un instant
+d'avoir affaire à des plaisants de village, malintentionnés peut-être.
+J'avais une bonne trique à la main. Je me retournai en disant:
+
+«--Que me voulez-vous?
+
+«Je ne reçus point de réponse; et, ne me voyant pas attaqué, n'ayant pas
+de prétexte pour attaquer moi-même, je fus forcé de regagner mon
+cabriolet, qui était assez loin devant moi, avec cet être désagréable
+sur mes talons. Il ne me disait rien et semblait se faire un malin
+plaisir de me tenir sous le coup d'une attaque. Je tenais toujours mon
+bâton prêt à lui casser la mâchoire au moindre attouchement; et
+j'arrivai ainsi à mon cabriolet avec mon poltron de chien, qui ne disait
+mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors, et, quoique j'eusse
+entendu jusque-là des pas sur les miens et vu une ombre marcher à côté
+de moi, je ne vis personne. Seulement, je distinguai, à trente pas
+environ en arrière, à la place où je les avais vues laver, ces trois
+grandes diablesses sautant, dansant et se tordant comme des folles sur
+le revers du fossé.
+
+Je vous donne cette histoire pour ce qu'elle vaut; mais elle m'a été
+racontée de très-bonne foi, et vous le garantis. Mettez cela en partie
+au chapitre des hallucinations.
+
+L'orme Râteau est un arbre magnifique, qui existait, dit-on, déjà grand
+et fort, au temps de Charles VII. Comme un orme qu'il est, il n'a pas de
+loin une grande apparence, et son branchage affecte assez la forme du
+râteau, dont il porte le nom. Mais ce n'est là qu'une coïncidence
+fortuite avec la légende traditionnelle qui l'a baptisé. De près, il
+devient imposant par sa longue tige élancée, sillonnée de la foudre et
+plantée comme un monument à un vaste carrefour des chemins communaux.
+Ces chemins, larges comme des prairies, incessamment tondus par les
+troupeaux du prolétaire, sont couverts d'une herbe courte, où la ronce
+et le chardon croissent en liberté. La plaine est ouverte à une grande
+distance, fraîche quoique nue, mais triste et solennelle malgré sa
+fertilité. Une croix de bois est plantée sur un piédestal de pierre qui
+est le dernier vestige de quatre statues fort anciennes disparues depuis
+la révolution de 93. Cette décoration monumentale dans un lieu si peu
+fréquenté atteste un respect traditionnel; et les paysans des environs
+ont une telle opinion de l'orme Râteau, qu'ils prétendent qu'on ne peut
+l'abattre, parce qu'il est sur la carte de Cassini. Mais ce chemin
+communal, abandonné aujourd'hui aux piétons, et que traverse à de rares
+intervalles le cheval d'un meunier ou d'un gendarme, était jadis une des
+grandes voies de communication de la France centrale. On l'appelle
+encore aujourd'hui le chemin des Anglais. C'était la route militaire, le
+passage des armées que franchit l'invasion, et que Duguesclin leur fit
+repasser l'épée dans le dos, après avoir délivré Sainte-Sévère, la
+dernière forteresse de leur occupation.
+
+Ce détail n'est consigné dans aucune histoire, mais la tradition est là
+qui en fait foi; et maintenant, voici la légende de l'orme Râteau, qui
+est jolie, malgré la nature des animaux qui y jouent leur rôle.
+
+Un jeune garçon gardait un troupeau de porcs autour de l'orme Râteau.
+Il regardait du côté de la Châtre, lorsqu'il vit accourir une grande
+bande armée qui dévastait les champs, brûlait les chaumières, massacrait
+les paysans et enlevait les femmes. C'étaient les Anglais, qui
+descendaient de la Marche sur le Berry et qui s'en allaient ravager
+Saint-Chartier. Le porcher éloigna son troupeau, se tint à distance et
+vit passer l'ennemi comme un ouragan. Quand il revint sous l'orme avec
+son troupeau, la peur qu'il avait ressentie fit place à une grande
+colère contre les Anglais et contre lui-même.
+
+--Quoi! pensa-t-il, nous nous laissons abîmer ainsi sans nous
+défendre?... Nous sommes trop lâches! Il y faut aller!
+
+Et, s'approchant de la statue de saint Antoine, qui était une des quatre
+autour de l'orme:
+
+--Bon saint Antoine, lui dit-il, il faut que j'aille contre ces Anglais,
+et je n'ai pas le temps de rentrer mes bêtes. Pendant ce temps-là, ces
+méchants-là nous feraient trop de mal. Prends mon bâton, bon saint, et
+veille sur mes porcs pendant trois jours et trois nuits; je te les
+donne en garde.
+
+Là-dessus, le jeune gars mit sa binette de porcher (qui est un court
+bâton avec un triangle de fer au bout) dans les mains de la statue, et,
+jetant là ses sabots, _s'en courut_ à Saint-Chartier, où, pendant trois
+jours et trois nuits, il fit rage contre les Anglais avec les bons
+garçons de l'endroit, soutenus des bons hommes d'armes de France. Puis,
+quand l'ennemi fut chassé, il s'en revint à son troupeau; il compta ses
+porcs, et pas un ne manquait; et cependant il avait passé là bien des
+traînards, bien des pillards et bien des loups attirés par l'odeur du
+carnage. Le jeune porcher reprit à saint Antoine son sceptre rustique,
+le remercia à genoux, et, sans rêver les hautes destinées et la grande
+mission de Jeanne Darc, content d'avoir au moins donné son coup de main
+à l'oeuvre de délivrance, il garda ses cochons comme devant.
+
+Une autre tradition plus confuse attribue à l'orme Râteau une moins
+bénigne influence. Des enfants, saisis de vertige, auraient eu
+l'horrible idée de jouer leur vie aux petits palets et auraient enterré
+vivant le perdant sous la pierre de saint Antoine.
+
+Mais voici la légende principale et toujours en crédit de l'orme Râteau.
+Un _monsieur_ s'y promène la nuit; il en fait incessamment le tour. On
+le voit là depuis que le monde est monde. Quel est-il? Nul ne le sait.
+Il est vêtu de noir, et il a vingt pieds de haut. C'est un _monsieur_,
+car _il suit les modes_; on l'a vu au siècle dernier en habit noir
+complet, culotte courte, souliers à boucles, l'épée au côté; sous le
+Directoire, on l'a vu en oreilles de chien et en large cravate.
+Aujourd'hui, il s'habille comme vous et moi; mais il porte toujours son
+grand râteau sur l'épaule, et gare aux jambes des gens ou des bêtes qui
+passent dans son ombre. Du reste, pas méchant homme, et ne se faisant
+connaître qu'à ceux qui ont _le secret_.
+
+Si vous n'y croyez, allez-y voir. Nous y avons été à l'heure solennelle
+du lever de la lune; nous l'avons appelé par tous les noms possibles, en
+lui disant toujours _monsieur_, très-poliment; mais nous n'avons pas
+trouvé le nom auquel il lui plaît de répondre, car il n'est pas venu;
+et, d'ailleurs, il n'aime pas la plaisanterie, et, pour le voir, il
+faut avoir peur de lui.
+
+Si vous aimez ces contes populaires et si vous voulez chercher plus
+sérieusement leur origine, lisez un livre à la fois très-savant et
+très-amusant, qui est l'ouvrage d'une femme, _la Normandie romanesque et
+merveilleuse_, par mademoiselle Amélie Bosquet; vous y retrouverez
+toutes les légendes de la France et celles de votre endroit par
+conséquent. Vous y apprendrez toute l'histoire des superstitions
+humaines, variant seulement par quelques détails, selon les localités:
+ceci est la preuve que l'humanité est encore bien près de son berceau,
+ou qu'elle est bien tenace et bien uniforme dans son aptitude à passer
+par le même chemin et à se nourrir des mêmes idées.
+
+Nous avons montré les souvenirs de l'antiquité modifiés dans les idées
+ou dans les rêves de la race berrichonne par l'influence du
+christianisme primitif et du moyen âge. Il y a là un monde de fantaisies
+perdu pour les classes éclairées, et qui tend aussi à s'effacer de la
+croyance et de la mémoire des classes rustiques. Il n'est donc pas sans
+intérêt de recueillir les fragments, épars dans toutes les provinces de
+France, de cette poésie terrible, riante ou burlesque, qui, dans un
+demi-siècle peut-être, n'aura plus ni bardes, ni rapsodes, ni adeptes.
+
+L'Allemagne passe pour être la terre classique du fantastique. Cela
+tient à ce que des écrivains anciens et modernes ont fixé la légende
+dans le poëme, le conte et la ballade. Notre littérature française,
+depuis le siècle de Louis XIV surtout, a rejeté cet élément comme
+indigne de la raison humaine et de la dignité philosophique. Le
+romantisme a fait de vains efforts pour dérider notre scepticisme; nous
+n'avons su qu'imiter la fantaisie allemande. Le merveilleux slave, bien
+autrement grandiose et terrifiant, nous a été révélé par des traductions
+incomplètes qui ne sont pas devenues populaires. On n'a pas osé imiter
+chez nous des sabbats lugubres et sanglants comme ceux d'Adam
+Mickiewicz.
+
+La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique cependant
+que les nations slaves ou germaniques; mais il lui a manqué, il lui
+manquera probablement un grand poëte pour donner une forme précise et
+durable aux élans, déjà affaiblis, de son imagination.
+
+Une seule province de France est à la hauteur, dans sa poésie, de ce que
+le génie des plus grands poëtes et celui des nations les plus poétiques
+ont jamais produit: nous oserons dire qu'elle les surpasse. Nous voulons
+parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n'y a pas longtemps que
+c'est la France. Quiconque a lu _les Barza-Breiz_, recueillis et
+traduits par M. de la Villemarqué, doit être persuadé avec moi,
+c'est-à-dire pénétré intimement de ce que j'avance. _Le Tribut de
+Nomenoé_ est un poëme de cent quarante vers, plus grand que l'_Iliade_,
+plus complet, plus beau, plus parfait qu'aucun chef-d'oeuvre sorti de
+l'esprit humain. _La Peste d'Éliant, les Nains, Desbreiz_ et vingt
+autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus
+complète à laquelle puisse prétendre une littérature lyrique. Il est
+même fort étrange que cette littérature, révélée à la nôtre par une
+publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs années, n'y
+ait pas fait une révolution. Macpherson a rempli l'Europe du nom
+d'Ossian; avant Walter Scott, il avait mis l'Écosse à la mode. Vraiment,
+nous n'avons pas assez fêté notre Bretagne, et il y a encore des lettrés
+qui n'ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en, nous
+sommes comme des nains devant des géants. Singulières vicissitudes que
+subissent le beau et le vrai dans l'histoire de l'art!
+
+Qu'est-ce donc que cette race armoricaine qui s'est nourrie, depuis le
+druidisme jusqu'à la chouannerie, d'une telle moelle? Nous la savions
+bien forte et fière, mais pas grande à ce point avant qu'elle eût chanté
+à nos oreilles. Génie épique, dramatique, amoureux, guerrier, tendre,
+triste, sombre, moqueur, naïf, tout est là! Et au-dessus de ce monde de
+l'action et de la pensée plane le rêve: les sylphes, les gnomes, les
+djinns de l'Orient, tous les fantômes, tous les génies de la mythologie
+païenne et chrétienne voltigent sur ces têtes exaltées et puissantes. En
+vérité, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait rencontrer un
+Breton sans lui ôter son chapeau.
+
+Nous voici bien loin de notre humble Berry, où j'ai pourtant retrouvé,
+dans la mémoire des chanteurs rustiques, plusieurs romances et ballades
+exactement traduites, en vers naïfs et bien berrichons, des textes
+bretons publiés par M. de la Villemarqué. Revendiquerons-nous la
+propriété de ces créations, et dirons-nous qu'elles ont été traduites du
+berrichon dans la langue bretonne? Non.--Elles portent clairement leur
+brevet d'origine en tête. Le texte dit: _En revenant de Nantes_, etc.
+
+Et ailleurs: _Ma famille de Nantes_, etc.
+
+Le Berry a sa musique, mais il n'a pas sa littérature, ou bien elle
+s'est perdue comme aurait pu se perdre la poésie bretonne si M. de la
+Villemarqué ne l'eût recueillie à temps. Ces richesses inédites
+s'altèrent insensiblement dans la mémoire des bardes illettrés qui les
+propagent. Je sais plusieurs complaintes et ballades berrichonnes qui
+n'ont plus ni rime ni raison, et où, ça et là, brille un couplet d'une
+facture charmante, qui appartient évidemment à un texte original
+affreusement corrompu quant au reste.
+
+Pour être privée de ses archives poétiques, l'imagination de nos
+paysans n'est pas moins riche que celle des Allemands, et ce sens
+particulier de l'hallucination dont j'ai parlé l'atteste suffisamment.
+
+Une des plus singulières apparitions est celle des _meneurs de nuées_,
+autour des mares ou au beau milieu des étangs. Ces esprits nuisibles se
+montrent aux époques des débordements de rivières, et provoquent le
+fléau des pluies torrentielles intempestives. Autant qu'on peut saisir
+leurs formes vagues dans la trombe qu'ils soulèvent, on reconnaît parmi
+eux, assez souvent, des gens mal famés dans le pays, des gens qui ne
+possèdent rien, bien entendu, sur la terre du bon Dieu, et qui ne
+souhaitent que le mal des autres. Réunis aux génies des nuages, armés de
+pelles ou de balais, vêtus de haillons fangeux et incolores, ils
+s'agitent frénétiquement, _ils dansent et enragent_, comme disent les
+ballades bretonnes; et le voyageur attardé qui les aperçoit sur les
+flaques brumeuses semées dans les landes désertes, doit se hâter de
+gagner son gîte, sans les déranger et sans leur montrer qu'il les a vus.
+Certainement ils se mettraient, en bourrasque, à ses trousses, et il
+n'y ferait pas bon.
+
+On est étonné de voir combien les scènes de la nature impressionnent le
+paysan. Il semblerait qu'elles doivent agir davantage sur l'imagination
+des habitants des villes, et que l'homme, accoutumé dès son enfance à
+errer ou à travailler le jour et la nuit dans une même localité, en
+connaît si bien les détails et les différents aspects, qu'il ne puisse
+plus y ressentir ni étonnement ni trouble. C'est tout le contraire: le
+braconnier qui, depuis quarante ans, chasse au collet ou à l'affût, à la
+nuit tombante, voit les animaux même dont il est le fléau, prendre, dans
+le crépuscule, des formes effrayantes pour le menacer. Le pêcheur de
+nuit, le meunier qui vit sur la rivière même, peuplent de fantômes les
+brouillards argentés par la lune; l'éleveur de bestiaux qui s'en va lier
+les boeufs ou conduire les chevaux au pâturage, après la chute du jour
+ou avant son lever, rencontre dans sa haie, dans son pré, sur ses bêtes
+même, des êtres inconnus, qui s'évanouissent à son approche, mais qui le
+menacent en fuyant. Heureuses, selon nous, ces organisations
+primitives, à qui sont révélés les secrets du monde surnaturel, et qui
+ont le don de voir et d'entendre de si étranges choses! Nous avons beau
+faire, nous autres, écouter des histoires à faire dresser les cheveux
+sur la tête, nous battre les flancs pour y croire, courir la nuit dans
+les lieux hantés par les esprits, attendre et chercher la peur
+inspiratrice, mère des fantômes, le diable nous fuit comme si nous
+étions des saints: Lucifer défend à ses milices de se montrer aux
+incrédules.
+
+Les animaux sorciers ne sont pas rares: c'est pourquoi il faut faire
+attention à ce qu'on dit devant certains d'entre eux. Un métayer de nos
+environs voyait tous les jours un vieux lièvre s'arrêter à peu de
+distance de lui, se lécher les pattes, et le regarder d'un air narquois;
+or, ce métayer finit, en y faisant bien attention, par reconnaître son
+propriétaire sous le déguisement dudit lièvre. Il lui ôta son chapeau,
+pour lui faire entendre qu'il n'était point sa dupe et que la
+plaisanterie était inutile. Mais le bourgeois, qui était malin, parut ne
+pas comprendre, et continua à le surveiller sous cette apparence.
+
+Cela fâcha le métayer, qui était honnête homme, et que le soupçon
+blessait d'autant plus, que son maître, lorsqu'il venait chez lui sous
+figure de chrétien, ne lui marquait aucune méfiance. Il prit son fusil
+un beau soir, comptant bien lui faire peur, et le corriger de cette
+manie de faire le lièvre. Il essaya même de le coucher en joue; mais la
+preuve que cet animal n'était pas plus lièvre que vous et moi, c'est que
+le fusil ne l'inquiéta nullement, et qu'il se mit à rire.
+
+--Ah çà! écoutez, not' maître! s'écria le brave homme perdant patience;
+ôtez-vous de là, ou, aussi vrai que j'ai reçu le baptême, je vous
+flanque mon coup de fusil.
+
+M. _Trois-Étoiles_ ne se le fit pas dire deux fois: il vit que le paysan
+était _émalicé_ tout de bon, et, prenant la fuite, il ne reparut plus.
+
+On a vu souvent des animaux de ce genre, frappés et blessés, disparaître
+également; mais, le lendemain, la personne soupçonnée ne se montrait
+pas, et, si on allait chez elle, on la trouvait au lit, fort endommagée.
+On aurait pu retirer de son corps le plomb qui était entré dans celui
+de la bête, car, aussi vrai que ces choses se sont vues, c'était le même
+plomb.
+
+Un animal plus incommode encore que ceux qui espionnent l'ouvrier des
+champs, c'est celui _qui se fait porter_. Celui-là est un ennemi
+déclaré, qui n'écoute rien, et qui se montre sous diverses formes,
+quelquefois même sous celle d'un homme tout pareil à celui auquel il
+s'adresse. En se voyant ainsi face à face avec son sosie, on est fort
+troublé, et, quelque résistance qu'on fasse, il vous saute sur les
+épaules. D'autres fois, on sent son poids qui est formidable, sans rien
+voir et sans rien entendre. La plus mauvaise de ces apparitions est
+celle de la levrette blanche. Quand on l'aperçoit, d'abord elle est
+toute petite; mais elle grandit peu à peu, elle vous suit, elle arrive à
+la taille d'un cheval et vous monte sur le dos. Il est avéré qu'elle
+pèse deux ou trois mille livres; mais il n'y a point à s'en défendre, et
+elle ne vous quitte que quand vous apercevez la porte de votre maison.
+C'est quand on s'est attardé au cabaret qu'on rencontre cette bête
+maudite. Bien heureux quand elle n'est pas accompagnée de deux ou trois
+feux follets qui vous entraînent dans quelque marécage ou rivière pour
+vous y faire noyer.
+
+La cocadrille, bien connue au moyen âge, existe encore dans les ruines
+des vieux manoirs. Elle erre sur les ruines la nuit, et se tient cachée
+le jour dans la vase et les roseaux. Si on l'aperçoit alors, on ne s'en
+méfie point, car elle a la mine d'un petit lézard; mais ceux qui la
+connaissent ne s'y trompent guère et annoncent de grandes maladies dans
+l'endroit, si on ne réussit à la tuer avant qu'elle ait vomi son venin.
+Cela est plus facile à dire qu'à faire. Elle est à l'épreuve de la balle
+et du boulet, et, prenant des proportions effrayantes d'une nuit à
+l'autre, elle répand la peste dans tous les endroits où elle passe. Le
+mieux est de la faire mourir de faim, ou de la dégoûter du lieu qu'elle
+habite en desséchant les fosses et les marais à eaux croupissantes. La
+maladie s'en va avec elle.
+
+Le _follet, fadet_ ou _farfadet_, n'est point un animal, bien qu'il lui
+plaise d'avoir des ergots et une tête de coq; mais il a le corps d'un
+petit homme, et, en somme, il n'est ni vilain ni méchant, moyennant
+qu'on ne le contrariera pas. C'est un pur esprit, un bon génie connu en
+tout pays, un peu fantasque, mais fort actif et soigneux des intérêts de
+la maison. En Berry, il n'habite pas le foyer, il ne fait pas l'ouvrage
+des servantes, il ne devient pas amoureux des femmes. Il hante
+quelquefois les écuries comme ses confrères d'une grande partie de la
+France; mais c'est la nuit, au pâturage, qu'il prend particulièrement
+ses ébats. Il y rassemble les chevaux par troupes, se cramponne à leur
+crinière, et les fait galoper comme des fous à travers les prés. Il ne
+paraît pas se soucier énormément des gens à qui ces chevaux
+appartiennent. Il aime l'équitation pour elle-même; c'est sa passion, et
+il prend en amitié les animaux les plus ardents et les plus fougueux. Il
+les fatigue beaucoup, car on les trouve en sueur quand il s'en est
+servi; mais il les frotte et les panse avec tant de soin, qu'ils ne s'en
+portent que mieux. Chez nous, on connaît parfaitement les chevaux
+_pansés du follet_. Leur crinière est nouée par lui de milliards de
+noeuds inextricables.
+
+C'est une maladie du crin, une sorte de plique chevaline, assez
+fréquente dans nos pâturages. Ce crin est impossible à démêler, cela est
+certain; mais il est certain aussi qu'on peut le couper sans que
+l'animal en souffre, et que c'est le seul parti à prendre.
+
+Les paysans s'en gardent bien. Ce sont les étriers du follet; et, s'il
+ne les trouvait plus pour y passer ses petites jambes, il pourrait
+tomber; et, comme il est fort colère, il tuerait immédiatement la pauvre
+bête tondue.
+
+Le ministère de l'instruction publique va faire publier le recueil des
+chants populaires de la France. C'est une très-bonne idée, dont la
+réalisation devenait nécessaire; mais cela arrive bien tard, nous le
+craignons. Pour que la recherche fût tant soit peu complète, il faudrait
+envoyer dans chaque province une personne compétente, exclusivement
+chargée de ce soin. Les lettrés ou amateurs que l'on va consulter
+apporteront les récoltes du hasard. Qui donc aura eu le temps et la
+patience de reconstruire, parmi cent versions altérées d'une chose
+intéressante, le type primitif? S'il s'agit de recueillir le plus de
+poésies inédites qu'il sera possible, et, selon nous, toute
+l'importance, toute l'utilité de cette publication est là, le travail
+demanderait plusieurs années ou un grand nombre d'explorateurs. Les
+commentateurs ne manqueront pas; mais les véritables découvertes seront
+fort rares ou fort incomplètes, si l'on ne procède consciencieusement et
+par des recherches toutes spéciales.
+
+Notre avis est que la publication du texte musical serait indispensable.
+Dans la chanson populaire, les paroles se passent si peu de l'air, que,
+si vous les lisez, elles ne vous disent rien, tandis qu'elles vous
+surprennent, vous charment ou vous exaltent si vous les entendez
+chanter. C'est là, d'ailleurs, qu'il y aurait, _à coup sûr_, des
+merveilles à découvrir et à sauver du néant qui va les atteindre. La
+musique a toujours été plus négligée que la littérature par les
+gouvernements. Elle n'a pas d'archives; combien de chefs-d'oeuvre de
+maîtres inconnus ont péri et périront chaque jour! sans parler de
+chefs-d'oeuvre d'illustres maîtres qui n'ont jamais paru, et qui
+disparaîtront entièrement, faute d'une initiative ministérielle! La
+spéculation ne fera jamais ce travail de recherche consciencieuse, et
+jamais ne s'exposera au risque le plus insignifiant pour déterrer les
+trésors oubliés.
+
+Quoi qu'on en dise, il y a pour les arts, comme pour tous les progrès,
+des travaux que l'État seul peut entreprendre et diriger, tant que les
+artistes et les industriels n'auront pas de véritables corporations.
+
+Mais nous voici bien loin de notre sujet; rentrons-y en disant que les
+paysans sont de grands enfants et de vrais fous, peut-être; mais qu'il
+n'y a pas de vraie poésie sans un certain dérèglement d'imagination et
+beaucoup de naïveté.
+
+Le sujet n'est pas épuisé, il est peut-être inépuisable; car chaque jour
+amène une révélation, et arrache à ce vieux monde de superstitions, qui
+dure encore au fond des campagnes, un aveu de ses croyances, de ses
+terreurs, de sa poésie.
+
+Un de mes compatriotes berrichons, M. Laisnel de la Salle, a publié dans
+ces derniers temps (dans le _Moniteur de l'Indre_) une série
+d'excellents articles, qui, réunis en volume, constitueront une
+histoire spéciale de cette face de la vie rustique et prolétaire: les
+_Traditions, Préjugés, Dictons et Locutions populaires_ de nos
+localités. Cet ouvrage n'est pas un résumé de fantaisies, c'est une
+recherche consciencieuse de faits acquis à la croyance ou à l'habitude
+générale de nos hameaux et petites villes; ce n'en est pas moins un
+travail qui amuse et intéresse sans fatiguer l'esprit un seul instant.
+Nous avons trouvé avec plaisir, dans un des chapitres de ce livre, une
+mention explicative du _grand Bissêtre_, dont nous avions beaucoup
+entendu parler sans pouvoir deviner son origine, bien simple cependant.
+Mais les explications simples arrivent, on le sait, quand on est las de
+tirer par les cheveux les commentaires extravagants, et je n'en avais
+fait que de ceux-là.
+
+«Aux environs de la Châtre, dit notre auteur, le peuple croit qu'une
+sorte de génie malfaisant (qu'il appelle le _grand Bissêtre_) préside
+aux événements qui ont lieu dans les années bissextiles. On dit que,
+lorsqu'une femme accouche dans l'année où le _Bissêtre saute_ elle met
+immanquablement au monde une fille ou deux jumeaux, et reste sept ans
+sans avoir d'enfants.
+
+«À Dijon, en ces sortes d'années,» dit la Monnoye, «le vulgaire pense
+que _Bissêtre cor_ (court), et qu'ainsi on ne doit rien entreprendre
+d'important.»
+
+«Bissêtre est donc un vieux mot dérivé de Bissexte, et était synonyme de
+_malheur, infortune_.
+
+ «Pour ce que Bissextre eschiet,
+ L'an en sera tout desbauchiet.»
+
+(Molinet.--_Le Calendrier_.)
+
+«Cette année était bissextile, et le Bissexte tomba de fait sur les
+traîtres.» (Orderic Vital, lib. XIII.)
+
+«La mauvaise influence de l'année bissextile était proverbiale au moyen
+âge. Cette superstition remonte aux Romains.--Voyez Macrobe.» (Génin,
+_Lexique comparé_.)
+
+«Bissêtre signifie aussi, dans notre patois, enfant vif et turbulent,
+enfant terrible.»
+
+Dans certaines campagnes, le Bissêtre, et c'est ce qui nous avait
+empêché de songer à l'année bissextile, n'est pas obligé de _courir_ à
+certaines époques. Il court les champs, les étangs, les marécages, d'où
+il fait sortir les pestilences et mauvaises fièvres.
+
+La _poule noire_ est consacrée, dans presque toute la France, aux
+incantations nocturnes. Chez nous, la manière dont M. Laisnel de la
+Salle raconte son emploi est à peu près identique dans toute la vallée
+Noire.
+
+«Ordinairement, dit-il, lorsque les paysans veulent avoir une entrevue
+avec le diable, ils se rendent à minuit à l'embranchement de quatre
+chemins, et, là, tenant la poule, ils crient par trois fois:
+
+«--Qui veut acheter ma poule noire?
+
+«J'ignore ce que les anciens pensaient de la _poule noire_; mais je sais
+qu'ils appelaient un homme heureux _gallinae filius albae_.»
+
+Après M. Laisnel de la Salle, on n'a plus qu'à glaner; mais on glane
+longtemps dans un champ aussi fertile que celui de l'imagination
+populaire.
+
+Le _casseux_ de bois est le fantôme des forêts. On n'a pas l'esprit bien
+tranquille quand on va faire, de nuit, sa provision de fagots sur la
+terre du prochain. C'est alors que l'on entend des bruits étranges de
+chouettes effrayées et de branches cassées par la course des sangliers
+dans les taillis; c'est alors que, par un temps calme, on sent venir un
+rapide et inexplicable ouragan qui rase le sol et brise au pied les
+jeunes arbres; c'est alors que, marchant de tige en tige, à fantastiques
+enjambées, le gnome à la longue chevelure vient vous dire: «Que fais-tu
+là?»
+
+Nous avons parlé déjà quelque part du _ramasseux de rosée_, un
+propriétaire matinal qui promène sur les prairies un chiffon au moyen
+duquel toute l'humidité d'un pré passe dans le sien. Mais il ne faut pas
+croire qu'il suffirait d'imiter cette simple opération pour obtenir
+d'aussi magnifiques résultats. D'abord, on n'est jamais bien certain
+quand, à travers la brume blanchâtre, on aperçoit l'opérateur, que ce
+soit un sorcier ou son _domestique_, c'est-à-dire le démon qui le sert,
+et qui s'habille à sa ressemblance. Dans tous les cas, il faut être bien
+_savant_ pour faire sa fortune de cette manière.
+
+Il n'y a pas longtemps que nous avons découvert chez nous le _lubin_
+d'origine normande dont nous avait parlé mademoiselle Amélie Bosquet
+dans son excellent livre; mais, dans nos champs, au lieu de hanter les
+cimetières, ce farfadet se montre favorable aux moissons, et sème
+derrière les bons laboureurs; pourtant il ne faudrait pas le contrarier,
+car il pourrait bien semer du _bédouin_ et de l'ivraie à la place de
+froment, _si c'était son idée_.
+
+Le _lupeux_ est un être franchement désagréable. Un de nos amis,
+parcourant les steppes marécageux de la Brenne avec un guide, entendit
+non loin de lui, dans le crépuscule du soir, une voix humaine assez
+douce, qui, d'un ton enjoué, ou plutôt goguenard, répétait de place en
+place: _Ah! ah!_ Il regarda de tous côtés, ne vit rien, et dit à
+l'indigène qui l'accompagnait:
+
+--Voilà quelqu'un de bien étonné. Est-ce à cause de nous?
+
+Le guide ne répondit rien. Ils continuent à marcher. La voix les
+suivait, et, a chaque mouvement que faisait notre ami, s'écriait: _Ah!
+ah!_ d'une manière si moqueuse et si gaie, qu'il ne put s'empêcher de
+rire en lui répondant:
+
+--Eh bien, quoi donc?
+
+--Taisez-vous, pour l'amour du bon Dieu, lui dit son guide en lui
+serrant le bras; ne lui parlez pas, n'ayez pas l'air de l'entendre. Si
+vous lui répondez encore une fois, nous sommes perdus.
+
+Notre ami, qui connaît bien les terreurs du paysan, ne s'obstina pas,
+et, quand ils furent assez loin de l'invisible persifleur:
+
+--Ah çà! lui dit-il, c'est un oiseau, une espèce de chouette?
+
+--Ah bien, oui, dit l'autre, un bel oiseau! C'est le lupeux! Ça commence
+par rire; ça vous tire de votre chemin, ça vous emmène, et puis ça se
+fâche et ça vous noie dans les fondrières.
+
+Nous demanderons à M. Laisnel de la Salle de nous parler du lupeux, et
+de retrouver l'étymologie du nom, qui presque toujours le met avec
+succès sur la trace originaire de la tradition.
+
+La nuit de Noël est, en tout pays, la plus solennelle crise du monde
+fantastique. Toujours, par suite de ce besoin qu'éprouvent les hommes
+primitifs de compléter le miracle religieux par le merveilleux de leur
+vive imagination, dans tous les pays chrétiens, comme dans toutes les
+provinces de France, le coup de minuit de la messe de Noël ouvre les
+prodiges du sabbat, en même temps qu'il annonce la commémoration de
+l'ère divine. Le ciel pleut des bienfaits à cette heure sacrée; aussi
+l'enfer vaincu, voulant disputer encore au Sauveur la conquête de
+l'humanité, vient-il s'offrir à elle pour lui donner les biens de la
+terre, sans même exiger en échange le sacrifice du salut éternel: c'est
+une flatterie, une avance gratuite que Satan fait à l'homme. Le paysan
+pense qu'il peut en profiter. Il est assez malin pour ne pas se laisser
+prendre au piége; il se croit bien aussi rusé que le diable, et il ne se
+trompe guère.
+
+Dans notre vallée Noire, le _métayer fin_, c'est-à-dire savant dans la
+cabale et dans l'art de faire prospérer le _bestiau_ par tous les moyens
+naturels et surnaturels, s'enferme dans son étable au premier coup de la
+messe; il allume sa lanterne, ferme toutes ses _huisseries_ avec le plus
+grand soin, prépare certains charmes, que le _secret_ lui révèle, et
+reste là, _seul de chrétien_, jusqu'à la fin de la messe.
+
+Dans ma propre maison, à moi qui vous raconte ceci, la chose se passe
+ainsi tous les ans, non pas sous nos yeux, mais au su de tout le monde,
+et de l'aveu même des métayers.
+
+Je dis: Non pas sous nos yeux, car le charme est impossible si un regard
+indiscret vient le troubler. Le métayer, plus défiant qu'il n'est
+possible d'être curieux, se barricade de manière à ne pas laisser une
+fente; et, d'ailleurs, si vous êtes là quand il veut entrer dans
+l'étable, il n'y entrera point; il ne fera pas sa conjuration, et gare
+aux reproches et aux contestations s'il perd des bestiaux dans l'année:
+c'est vous qui lui aurez causé le dommage.
+
+Quant à sa famille, à ses serviteurs, à ses amis et voisins, il n'y a
+pas de risque qu'ils le gênent dans ses opérations mystérieuses. Tous
+convaincus de l'utilité souveraine de la chose, ils n'ont garde d'y
+apporter obstacle. Ils s'en vont bien vite à la messe, et ceux que leur
+âge ou la maladie retient à la maison ne se soucient nullement d'être
+initiés aux terribles émotions de l'opération. Ils se barricadent de
+leur côté, frissonnant dans leur lit si quelque bruit étrange fait
+hurler les chiens et mugir les troupeaux.
+
+Que se passe-t-il donc alors entre le _métayer fin_ et le bon compère
+_Georgeon_? Qui peut le dire? Ce n'est pas moi; mais bien des versions
+circulent dans les veillées d'hiver, autour des tables où l'on casse les
+noix pour le pressoir; bien des histoires sont racontées, qui font
+dresser les cheveux sur la tête.
+
+D'abord, pendant la messe de minuit, les bêtes parlent, et le métayer
+doit s'abstenir d'entendre leur conversation. Un jour, le père
+Casseriot, qui était faible à l'endroit de la curiosité, ne put se tenir
+d'écouter ce que son boeuf disait à son âne.
+
+--Pourquoi que t'es triste, et que tu ne manges point? disait le boeuf.
+
+--Ah! mon pauvre vieux, j'ai un grand chagrin, répondit l'âne. Jamais
+nous n'avons eu si bon maître, et nous allons le perdre!
+
+--Ce serait grand dommage, reprit le boeuf, qui était un esprit calme et
+philosophique.
+
+--Il ne sera plus de ce monde dans trois jours, reprit l'âne, dont la
+sensibilité était plus expansive, et qui avait des larmes dans la voix.
+
+--C'est grand dommage, grand dommage! répliqua le boeuf en ruminant.
+
+Le père Casseriot eut si grand'peur, qu'il oublia de faire son charme,
+courut se mettre au lit, y fut pris de fièvre chaude, et mourut dans les
+trois jours.
+
+Le valet de charrue Jean, de Chassignoles, a vu une fois, au coup de
+l'élévation de la messe, les boeufs sortir de l'étable en faisant grand
+bruit, et se jetant les uns contre les autres, comme s'ils étaient
+poussés d'un aiguillon vigoureux; mais il n'y avait personne pour les
+conduire ainsi, et ils se rendirent seuls à l'abreuvoir, d'où, après
+avoir bu d'une soif qui n'était pas ordinaire, ils rentrèrent à l'étable
+avec la même agitation et la même obéissance. Curieux et sceptique, il
+voulut en savoir le fin mot. Il attendit sous le portail de la grange,
+et en vit sortir, au dernier coup de la cloche, le métayer, son maître,
+reconduisant un homme qui ne ressemblait à aucun autre homme, et qui lui
+disait:
+
+--Bonsoir, Jean; à l'an prochain!
+
+Le valet de charrue s'approcha pour le regarder de plus près; mais
+qu'était-il devenu? Le métayer était tout seul, et, voyant l'imprudent:
+
+--Par grand bonheur, mon gars, lui dit-il, que tu ne lui as point parlé;
+car, s'il avait seulement regardé de ton côté, tu ne serais déjà plus
+vivant à cette heure!
+
+Le valet eut si grand'peur, que jamais plus il ne s'avisa de regarder
+quelle main mène boire les boeufs pendant la nuit de Noël.
+
+
+
+
+III
+
+LES TAPISSERIES DU CHÂTEAU DE BOUSSAC
+
+
+Le Berry n'est pas ce qu'on le juge quand on l'a traversé seulement par
+les routes royales, dans ses parties plates et tristes, de Vierzon à
+Châteauroux, à Issoudun ou à Bourges. C'est vers la Châtre qu'il prend
+du style et de la couleur; c'est vers ses limites avec la Marche qu'il
+devient pittoresque et vraiment beau.
+
+En remontant l'Indre jusque vers les hauteurs où il cache sa source, on
+arrive à Sainte-Sévère, ancienne ville bâtie en précipice sur le versant
+rapide au fond duquel coule la rivière. Jusqu'à nos jours, il était
+presque courageux de descendre la rue principale et de traverser le gué.
+À présent, routes et ponts se hâtent de rendre la circulation facile et
+sûre aux sybarites de la nouvelle génération. Sainte-Sévère est illustre
+dans les annales du Berry et dans celles de la France; c'est la dernière
+place de guerre qui fut arrachée aux Anglais sur notre ancien sol. Ils y
+soutinrent un assaut terrible, où le brave Duguesclin, _aidé de ses bons
+hommes d'armes et des rudes gars de l'endroit_ les battit en brèche avec
+fureur. Ils furent forcés promptement de se rendre et d'évacuer la
+forteresse, qui élève encore ses ruines formidables et le squelette de
+sa grande tour sur un roc escarpé. Nous l'avons vue entière et fendue de
+haut en bas par une grande lézarde garnie de lierre; monument glorieux
+pour le pays, et superbe pour les peintres. Mais, durant
+l'avant-dernier hiver, la moitié de la tour fendue s'écroula tout à coup
+avec un fracas épouvantable, qui fut entendu à plusieurs lieues de
+distance. Telle qu'elle est maintenant, cette moitié de tour est encore
+belle et menaçante pour l'imagination; mais, comme elle est trop
+menaçante en réalité pour les habitations voisines, et surtout pour le
+nouveau château bâti au pied, il est probable qu'avant peu, soit par la
+main des hommes, soit par celle du temps, elle aura entièrement disparu.
+On a longtemps conservé dans l'église de Sainte-Sévère le dernier
+étendard arraché aux Anglais. Nous ignorons s'il y est encore; on nous a
+dit qu'il était conservé au château par M. le comte de Vilaines, dont le
+nouveau parc, jeté en pente abrupte sur le flanc du ravin, est une
+promenade admirable. Non loin de Sainte-Sévère, on entre, par Boussac,
+dans le département de la Creuse. Mais, jusqu'à Roul-Sainte-Croix,
+quatre lieues au delà; sur l'arête élevée des collines qui forment comme
+une limite naturelle aux deux provinces du Berry et de la Marche, on
+foule encore l'ancien sol _berruyer_. Les paysans parlent presque tous
+la langue d'_oc_ et la langue d'_oil_, et, dans sa sauvagerie marchoise,
+la campagne conserve encore quelque chose de la naïveté berrichonne.
+
+Boussac est un précipice encore plus accusé que Sainte-Sévère. Le
+château est encore mieux situé sur les rocs perpendiculaires qui bordent
+le cours de la petite Creuse. Ce castel, fort bien conservé, est un joli
+monument du moyen âge, et renferme des tapisseries qui mériteraient
+l'attention et les recherches d'un antiquaire.
+
+J'ignore si quelque indigène s'est donné le soin de découvrir ce que
+représentent ou ce que signifient ces remarquables travaux ouvragés,
+longtemps abandonnés aux rats, ternis par les siècles, et que l'on
+répare maintenant à Aubusson avec succès. Sur huit larges panneaux qui
+remplissent deux vastes salles (affectées au local de la
+sous-préfecture), on voit le portrait d'une femme, la même partout,
+évidemment; jeune, mince, longue, blonde et jolie; vêtue de huit
+costumes différents, tous à la mode de la fin du XVe siècle. C'est la
+plus piquante collection des modes patriciennes de l'époque qui subsiste
+peut-être en France: habit du matin, habit de chasse, habit de bal,
+habit de gala et de cour, etc. Les détails les plus coquets, les
+recherches les plus élégantes y sont minutieusement indiqués. C'est
+toute la vie d'une merveilleuse de ce temps-là. Ces tapisseries, d'un
+beau travail de haute lisse, sont aussi une oeuvre de peinture fort
+précieuse, et il serait à souhaiter que l'administration des beaux-arts
+en fit faire des copies peintes avec exactitude pour enrichir nos
+collections nationales, si nécessaires aux travaux modernes des
+artistes.
+
+Je dis des copies, parce que je ne suis pas partisan de l'accaparement
+un peu arbitraire, dans les capitales, des richesses d'art éparses sur
+le sol des provinces. J'aime à voir ces monuments en leur lieu, comme un
+couronnement nécessaire à la physionomie historique des pays et des
+villes. Il faut l'air de la campagne de Grenade aux fresques de
+l'Alhambra. Il faut celui de Nîmes à la Maison Carrée. Il faut de même
+l'entourage des roches et des torrents au château féodal de Boussac; et
+l'effigie des belles châtelaines est là dans son cadre naturel.
+
+Ces tapisseries attestent une grande habileté de fabrication et un grand
+goût mêlés à un grand savoir naïf chez l'artiste inconnu qui en a tracé
+le dessin et indiqué les couleurs. Le pli, le mat et les lustrés des
+étoffes, la manière, ce qu'on appellerait aujourd'hui le _chic_ dans la
+coupe des vêtements, le brillant des agrafes de pierreries, et jusqu'à
+la transparence de la gaze, y sont rendus avec une conscience et une
+facilité dont les outrages du temps et de l'abandon n'ont pu triompher.
+
+Dans plusieurs de ces panneaux, une belle jeune enfant, aussi longue et
+ténue dans son grand corsage et sa robe en gaîne que la dame châtelaine,
+vêtue plus simplement, mais avec plus de goût peut-être, est représentée
+à ses côtés, lui tendant ici l'aiguière et le bassin d'or, là un panier
+de fleurs ou des bijoux, ailleurs l'oiseau favori. Dans un de ces
+tableaux, la belle dame est assise en pleine face, et caresse de chaque
+main de grandes licornes blanches qui l'encadrent comme deux supports
+d'armoiries. Ailleurs, ces licornes, debout, portent à leurs côtés des
+lances avec leur étendard. Ailleurs encore, la dame est sur un trône
+fort riche, et il y a quelque chose d'asiatique dans les ornements de
+son dais et de sa parure splendide.
+
+Mais voici ce qui a donné lieu à plus d'un commentaire: le croissant est
+semé à profusion sur les étendards, sur le bois des lances d'azur, sur
+les rideaux, les baldaquins et tous les accessoires du portrait. La
+licorne et le croissant sont les attributs gigantesques de cette
+créature fine, calme et charmante. Or, voici la tradition.
+
+Ces tapisseries viennent, on l'affirme, de la tour de Bourganeuf, où
+elles décoraient l'appartement du malheureux Zizim; il en aurait fait
+présent au seigneur de Boussac, Pierre d'Aubusson, lorsqu'il quitta la
+prison pour aller mourir empoisonné par Alexandre VI. On a longtemps cru
+que ces tapisseries étaient turques. On a reconnu récemment qu'elles
+avaient été fabriquées à Aubusson, où on les répare maintenant. Selon
+les uns, le portrait de cette belle serait celui d'une esclave adorée
+dont Zizim aurait été forcé de se séparer en fuyant à Rhodes; selon un
+de nos amis, qui est, en même temps, une des illustrations de notre
+province[2], ce serait le portrait d'une dame de Blanchefort, nièce de
+Pierre d'Aubusson, qui aurait inspiré à Zizim une passion assez vive,
+mais qui aurait échoué dans la tentative de convertir le héros musulman
+au christianisme. Cette dernière version est acceptable, et voici
+comment j'expliquerais le fait: lesdites tentures, au lieu d'être
+apportées d'Orient et léguées par Zizim à Pierre d'Aubusson, auraient
+été fabriquées à Aubusson par l'ordre de ce dernier, et offertes à Zizim
+en présent pour décorer les murs de sa prison, d'où elles seraient
+revenues, comme un héritage naturel, prendre place au château de
+Boussac. Pierre d'Aubusson, grand maître de Rhodes, était très-porté
+pour la religion, comme chacun sait (ce qui ne l'empêcha pas de trahir
+d'une manière infâme la confiance de Bajazet); on sait aussi qu'il fit
+de grandes tentatives pour lui faire abandonner la foi de ses pères.
+Peut-être espéra-t-il que son amour pour la demoiselle de Blanchefort
+opérerait ce miracle. Peut-être lui envoya-t-il la représentation
+répétée de cette jeune beauté dans toutes les séductions de sa parure,
+et entourée du croissant en signe d'union future avec l'infidèle, s'il
+consentait au baptême. Placer ainsi sous les yeux d'un prisonnier, d'un
+prince musulman privé de femmes, l'image de l'objet désiré, pour
+l'amener à la foi, serait d'une politique tout à fait conforme à
+l'esprit jésuitique. Si je ne craignais d'impatienter mon lecteur, je
+lui dirais tout ce que je vois dans le rapprochement ou l'éloignement
+des licornes (symboles de virginité farouche, comme on sait) de la
+figure principale. La dame, gardée d'abord par ces deux animaux
+terribles, se montre peu à peu placée sous leur défense, à mesure que
+les croissants et le pavillon turc lui sont amenés par eux. Le vase et
+l'aiguière qu'on lui présente ensuite ne sont-ils pas destinés au
+baptême que l'infidèle recevra de ses blanches mains? Et, lorsqu'elle
+s'assied sur le trône avec une sorte de turban royal au front,
+n'est-elle pas la promesse d'hyménée, le gage de l'appui qu'on assurait
+à Zizim pour lui faire recouvrer son trône, s'il embrassait le
+christianisme, et s'il consentait à marcher contre les Turcs à la tête
+d'une armée chrétienne? Peut-être aussi cette beauté est-elle la
+personnification de la France. Cependant, c'est un portrait, un portrait
+toujours identique, malgré ses diverses attitudes et ses divers
+ajustements. Je ne demanderais, maintenant que je suis sur la trace de
+cette explication, qu'un quart d'heure d'examen nouveau desdites
+tentures pour trouver, dans le commentaire des détails que ma mémoire
+omet ou amplifie à mon insu, une solution tout aussi absurde qu'on
+pourrait l'attendre d'un antiquaire de profession.
+
+[Note 2: M. de la Touche, qui a chanté en beaux vers et décrit en
+noble prose les grâces et les grandeurs des sites du Berry et de la
+Marche.]
+
+Car, après tout, le croissant n'a rien d'essentiellement turc, et on le
+trouve sur les écussons d'une foule de familles nobles en France. La
+famille des Villelune, aujourd'hui éteinte, et qui a possédé grand
+nombre de fiefs en Berry, avait des croissants pour blason. Ainsi nous
+avons cherché, et il reste à trouver: c'est le dernier mot à des
+questions bien plus graves.
+
+À deux lieues de Boussac, à travers des sentiers de sable fin semé de
+rochers, et souvent perdus dans la bruyère, on arrive aux pierres
+Jomâtres, ou _Jo-math_, comme disent nos savants, ou _Jomares_, comme
+disent les rustiques. C'est un véritable cromlech gaulois, dont j'ai
+peut-être beaucoup trop parlé dans un roman intitulé _Jeanne_, mais que
+l'on peut toujours explorer avec intérêt, qu'on soit artiste ou savant.
+Le lieu est austère, découvert et imposant, sous un ciel vaste et jeté
+au sein d'une nature pâle et dépouillée qui a un grand cachet de
+solitude et de tristesse.
+
+
+
+
+V
+
+LES BORDS DE LA CREUSE
+
+
+L'histoire des manoirs féodaux des bords de la Creuse n'offre, durant
+tout le moyen âge, qu'un série de petites guerres de voisin à voisin,
+et l'on pourrait dire de cousin à cousin. Il ne paraît pas que ces
+turbulents hobereaux aient pris souvent parti dans les grandes guerres
+civiles qui désolaient la France. Leurs exploits se tournaient vers les
+croisades, où plusieurs ont acquis du renom et dépensé leur bien.
+Aussitôt rentrés chez eux, ils n'avaient plus pour aliment à leur
+activité que les procès, presque toujours dénoués à main armée. Ils se
+mariaient dans le pays, c'est-à-dire que toutes les familles nobles
+étaient assez étroitement alliées les unes aux autres; mais il ne paraît
+pas que ce fût une raison pour s'entendre. Il n'est guère de succession
+qui n'ait donné lieu à des querelles, à des combats et à des assauts
+plus ou moins meurtriers.
+
+Il résulte de la petitesse des intérêts personnels qui se sont débattus
+dans ces romantiques demeures, que l'histoire des châtellenies
+berruyères et marchoises, bien que très-agitée, est sans attrait réel.
+Quelques épisodes comiques, quelques discussions et conventions bizarres
+entre les couvents et les châteaux, à propos de redevances et de dîmes
+contestées, viennent seuls rompre la monotonie de ces éternelles
+escarmouches.
+
+Après la féodalité, les vieilles forteresses prennent parti dans les
+guerres de religion, mais presque toujours avec un caractère de
+personnalité fort étroit. C'est pourquoi l'on peut dire que nul pays n'a
+moins d'histoire que le bas Berry. Le dernier siége que soutint le vieux
+manoir de Gargilesse fut livré contre un partisan du grand Condé.
+L'affaire dura vingt-quatre heures; un gendarme y fut blessé, la petite
+garnison se rendit _faute de vivres_. La puissance des hobereaux s'en
+allait pièce à pièce devant les idées et les besoins d'unité que
+Richelieu avait semés, et que les orgies de la Fronde ne pouvaient
+étouffer, comme leurs vieilles forteresses s'en allaient pierre à pierre
+devant les ressources nouvelles de l'artillerie de campagne. Richelieu
+avait décrété et commencé la destruction de tous ces nids de vautours;
+Louis XIV l'acheva.
+
+Ce qui n'a pas du tout d'histoire, c'est le rivage agreste de cette
+partie de la Creuse encaissée entre deux murailles de micaschiste et de
+granit, depuis les rochers Martin jusqu'aux ruines de Châteaubrun. Là
+n'existe aucune voie de communication qui ait pu servir aux petites
+années des anciens seigneurs. Le torrent capricieux et tortueux, trop
+hérissé de rochers quand les eaux sont basses, trop impétueux quand
+elles s'engouffrent dans leurs talus escarpés, n'a jamais été navigable.
+On peut donc s'y promener à l'abri de ces réflexions, tristes et
+humiliantes pour la nature humaine, que font naître la plupart des lieux
+_à souvenirs_. Ces petits sentiers, tantôt si charmants quand ils se
+déroulent sur le sable fin du rivage ou parmi les grandes herbes
+odorantes des prairies, tantôt si rudes quand il faut les chercher de
+roche en roche dans un chaos d'écroulements pittoresques, n'ont été
+tracés que par les petits pieds des troupeaux et de leurs _pâtours_.
+C'est une Arcadie, dans toute la force du mot.
+
+Si l'on suit la Creuse jusqu'à Croyent, où elle est encore plus
+encaissée et plus fortifiée par les rochers en aiguille, on en a pour
+une journée de marche dans ce désert enchanté. Une journée d'Arcadie au
+coeur de la France, c'est tout ce que l'on peut demander au temps où
+nous vivons.
+
+Mais, quand nous disons _ce désert_, c'est dans un sens que nous
+devrions nous reprocher comme trop aristocratique, car ce pays est
+fréquenté par une population de pêcheurs, de meuniers et de gardeurs de
+troupeaux. Mais c'est assez l'habitude des gens qui ont la prétention
+d'appartenir à la civilisation, de se croire seuls quand ils n'ont
+affaire qu'à des esprits rustiques, étrangers à leurs préoccupations.
+Sans dédaigner en aucune façon ces êtres naïfs, et très-souvent
+excellents, on peut cependant dire avec quelque raison qu'ils font
+partie de la nature vierge qui leur sert de cadre. Ils ont pour nous le
+mérite de ne rien déranger à son harmonie et de ne pas voir au delà de
+ses étroits horizons. On n'a pas à craindre qu'ils ne racontent la
+légende du manoir dont les ruines se dressent au sommet de leurs
+collines. Ils l'ont si bien oubliée, qu'ils s'étonnent d'une question à
+ce sujet. Ils ont un mot qui résume pour eux toute l'histoire du monde;
+ce mot, c'est _dans les temps_, mot vague et mystérieux, qui couvre pour
+eux un abîme impénétrable, inutile à creuser, «Cet endroit a été habité
+_dans les temps.--Dans les temps_, on dit qu'il s'y est fait du
+mal.--Il paraît que, _dans les temps_, le monde se battait toujours.»
+N'en demandez pas davantage: le pourquoi et le comment n'existent pas.
+
+On est donc très-étonné de trouver quelquefois, chez cet homme rustique,
+une certaine préoccupation et une certaine notion, que l'on pourrait
+appeler divinatoire, des événements primitifs dont la terre a été le
+théâtre et dont l'homme n'a pas été le témoin. Le paysan se demande
+quelquefois la cause de ces formes capricieuses et de ces accidents
+pittoresques qui tourmentent le sol sous ses pas. Il vous dit que le feu
+a tout cuit dans la terre, et que les pierres ont poussé, _dans les
+temps_, comme poussent maintenant les arbres; notion très-juste, à coup
+sûr, dans une région qui porte la trace de soulèvements considérables.
+
+D'où vient cette tradition dans des esprits complètement incultes? Du
+raisonnement et de la comparaison. On se tromperait bien si l'on
+supposait que le paysan ne réfléchit pas. Il rêve plus qu'il ne pense,
+il est vrai; mais sa rêverie est pleine de hardiesses d'autant plus
+ingénieuses qu'elles ne sont pas entravées par les notions d'autrui.
+
+Si une race d'hommes mérite le bonheur, c'est à coup sûr la race
+agricole. Ce bonheur serait si peu exigeant! Quand on regarde la
+frugalité de ses habitudes et que l'on écoute ses plaintes, on s'étonne
+du peu qu'il faudrait pour satisfaire l'ambition du paysan: celui-ci
+rêve de deux vaches qu'il pourrait mettre dans son pré; celui-là, d'un
+bout de pré qui suffirait à ses deux vaches. On a tort de croire que
+rien ne contenterait l'avidité croissante du paysan. Il ne désire
+généralement que ce qu'il peut cultiver lui-même: si, par exception, son
+esprit s'inquiète des besoins de la civilisation, il s'en va, il cesse
+d'être paysan.
+
+Le fait d'une haute sagesse économique serait d'entretenir chez le
+paysan cet amour de la terre et du chez soi, auquel il renonce avec tant
+de répugnance ou par suite d'instincts tellement exceptionnels.
+
+Quels services ne rend-il pas, en effet, à la société, cet homme sobre
+et patient que rien ne rebute, et qui porte l'effort constant de sa vie
+dans des solitudes où nul autre que lui ne voudrait planter sa tente?
+Rien ne le rebute dans cette tâche d'isolement et de labeur. Donnez-lui
+ou confiez-lui à de bonnes conditions un peu de terre, fût-ce sur la
+cime d'un rocher ou sur le bord d'un torrent dévastateur, il trouvera
+moyen de s'y installer. Il ne vous demandera ni chemin, ni vastes
+établissements, ni dépenses sérieuses. Acclimaté et habitué à tous les
+inconvénients de la région où il est né, il persiste à travailler et à
+vivre quelquefois dans des conditions devant lesquelles reculeraient des
+colonies amenées à grands frais. Les grandes découvertes modernes de
+l'agriculture, les machines et le drainage, ne sont applicables qu'aux
+plaines. Dans les régions accidentées où les transports ne se font qu'à
+dos de mulet, la bêche, c'est-à-dire le bras de l'homme, peut seul tirer
+parti de ces précieux filons de terre extrafine qui glissent et
+s'accumulent dans les intervalles des rochers. Qui de nous voudrait se
+charger de disputer, sa vie durant, ce terreau à la roche qui l'enserre,
+et d'habiter cette chaumière isolée au bord du précipice? Le paysan s'y
+plaît cependant, hiver comme été; il s'y acharne contre l'eau fougueuse
+et la pierre obstinée! Creuser et briser, voilà toute sa vie. C'est une
+vie d'ermite, c'est un travail de castor. Cet homme aurait le droit
+d'être sauvage. Loin de là, il est doux, hospitalier, enjoué; il prend
+en amitié le passant qui regarde son labeur et admire sa montagne. Ce
+que nous disons là ne s'applique pas en particulier aux bords de la
+Creuse, qui ne sont que des gorges profondes, sillonnant de vastes
+plateaux fertiles et praticables; mais, si nous avons raison
+relativement à d'étroits espaces dont le paysan sait, à force de
+patience, utiliser les escarpements, combien notre sollicitude ne
+doit-elle pas s'étendre à des populations entières, oubliées et perdues
+dans les montagnes arides qui sillonnent d'autres parties de la France!
+
+
+
+
+GARGILESSE
+
+
+Grâce à une bonne tendance générale, les artistes et les poëtes
+commencent à savoir et à dire que la France est un des plus beaux pays
+du monde, et qu'il n'est pas nécessaire, comme on l'a cru trop longtemps
+et comme la mode le prétend encore, de franchir les Alpes pour trouver
+la nature belle et le ciel doux. Si, comme toutes les vastes contrées,
+la France a de vastes espaces encore incultes et frappés d'une apparente
+stérilité, ou des plaines uniformes fatigantes de richesses matérielles
+pour l'oeil du voyageur désintéressé, elle a aussi, dans les plis de ses
+montagnes, dans le mouvement de ses collines, et dans les sinuosités de
+ses rivières, des grandeurs réelles, des oasis délicieuses et des
+paysages enchantés. Tout le monde connaît maintenant les endroits
+pittoresques fréquentés par les savants et les artistes, l'âpre
+caractère des sites bretons, les splendeurs étranges du Dauphiné, les
+riants jardins de Touraine, et les volcans d'Auvergne, et les herbages
+splendides de Normandie, etc.
+
+Le centre de la France est moins connu et moins fréquenté. Le Berry, le
+Bourbonnais et la Marche sont comme des noyaux qui envoient le
+rayonnement et ne le reçoivent pas. Une partie de ces populations
+émigre, et rien n'attire vers elles. Bourges, la ville centrale de la
+nationalité française, est une ville morte, sans activité expansive,
+sans autre individualité que la force d'inertie qui caractérise les
+vieux Berruyers. Il ne semble pas qu'un point central puisse être un
+point d'isolement. Il en est pourtant ainsi. La stagnation des habitudes
+et des idées est remarquable dans cette ancienne métropole et dans les
+populations environnantes.
+
+À part les monuments de Bourges, qui sont d'un grand intérêt, nous ne
+conseillerons d'ailleurs à personne d'aller chercher par là les délices
+de la promenade. Si l'on traverse le Berry, il faudra éviter aussi le
+navrant pays de Brenne et les froides plaines d'Issoudun et de
+Châteauroux. Ceux qui voyagent en poste ou en wagon ne verront jamais
+de cette région que ce qu'elle a de morne et de stupéfiant. Pourtant, si
+l'on se dirige en chemin de fer jusqu'à Argenton, et que l'on veuille
+descendre, en voiture ou à cheval, le cours de la Creuse pendant deux
+lieues, on arrivera dans cette partie du bas Berry où il faut
+nécessairement aller à pied ou à âne, mais dont le charme vous dédommage
+amplement des petites fatigues de la promenade.
+
+C'est une gentille et mignonne Suisse qui se creuse tout à coup sous vos
+pieds, quand vous avez descendu deux ou trois amphithéâtres de collines
+douces et d'un large contour. Vous vous trouvez alors en face d'une
+déchirure profonde, revêtue de roches micaschisteuses d'une forme et
+d'une couleur charmantes; au fond de cette gorge coule un torrent
+furieux en hiver, un miroir tranquille en été: c'est la Creuse, où se
+déverse un torrent plus petit, mais pas beaucoup plus sage à la saison
+des pluies, et non moins délicieux quand viennent les beaux jours. Cet
+affluent, c'est la Gargilesse, un bijou de torrent jeté dans des roches
+et dans des ravines où il faut nécessairement aller chercher ses grâces
+et ses beautés avec un peu de peine.
+
+Depuis quelques années, le petit village de Gargilesse, situé près du
+confluent de ces eaux courantes, est devenu le rendez-vous, le
+Fontainebleau de quelques artistes bien avisés. Il en attirera
+certainement peu à peu beaucoup d'autres, car il le mérite bien. C'est
+un nid sous la verdure, protégé des vents froids par des masses de
+rochers et des aspérités de terrain fertile et doucement tourmenté. Des
+ruisseaux d'eau vive, une vingtaine de sources, y baignent le pied des
+maisons et y entretiennent la verdeur plantureuse des enclos.
+
+Quelque rustiquement bâti que soit ce village, son vieux château perché
+sur le ravin et son église romane d'un très beau style, fraîchement
+réparée par les soins du gouvernement, lui donnent un aspect confortable
+et seigneurial. La fertilité du pays, la rivière poissonneuse,
+l'abondance de vaches laitières et de volailles à bon marché, assurent
+une nourriture saine au voyageur. Les gîtes propres sont encore rares;
+mais les habitants, naturellement hospitaliers et obligeants,
+commencent à s'arranger pour accueillir convenablement leurs hôtes.
+
+Une fois installé chez ces braves gens, on n'a que l'embarras du choix
+pour les promenades intéressantes et délicieuses. En remontant le cours
+de la Creuse par des sentiers pittoresques, on trouve, à chaque pas, un
+site enchanteur ou solennel. Tantôt le _rocher du Moine_, grand prisme à
+formes basaltiques, qui se mire dans des eaux paisibles; tantôt le _roc
+des Cerisiers_, découpure grandiose qui surplombe le torrent et que l'on
+ne franchit pas sans peine quand les eaux sont grosses.
+
+Ces rivages riants ou superbes vous conduisent à la colline escarpée où
+se dresse l'imposante ruine de Chateaubrun. Son enceinte est encore
+entière, et vous trouvez là une solitude absolue. Ce serait l'idéal du
+silence, sans les cris aigus des oiseaux de proie et le murmure des
+cascades de la Creuse.
+
+Toute cette région jouit d'une température exceptionnelle, et
+particulièrement le village de Gargilesse, bâti, comme nous l'avons dit,
+dans un pli du ravin et abrité de tous côtés par plusieurs étages de
+collines. La présence de certains papillons et de certains lépidoptères
+qui ne se rencontrent, en France, qu'aux bords de la Méditerranée, est
+une preuve frappante de cette anomalie de climat, enfermée pour ainsi
+dire sur un espace de quelques lieues, dans le ravin formé par la
+Creuse. C'est comme une serre chaude au milieu des plateaux élevés et
+froids qui unissent le bas Berry à la Marche; et c'est ici le lieu de
+dire que la France manque d'une statistique des localités salubres et
+bienfaisantes qu'elle renferme à l'insu de la Faculté de médecine. On
+n'a encore trouvé rien de mieux à conseiller aux personnes menacées de
+phthisie, que le littoral piémontais, où les riches seuls peuvent se
+réfugier, et où il n'est pas prouvé que l'air salin de la mer, engouffré
+dans la corniche des hautes montagnes, ne soit pas beaucoup trop violent
+pour les poitrines délicates.
+
+Jusqu'à présent, les antiquaires, les naturalistes et les peintres ont
+seuls la bonne fortune et le bon esprit de pénétrer dans ces oasis dont
+nous parlons et dont nous pouvons signaler au moins une dans le rayon
+de nos promenades. Combien ne découvrirait-on pas de ces abris naturels
+dans les différentes provinces! Est-ce qu'un voyage médical entrepris
+dans ce but par une commission compétente, et devant amener
+l'établissement de maisons de santé sur un grand nombre de points de
+notre territoire, ne serait pas digne de l'attention du gouvernement? Ce
+serait une source de bien-être pour ces petites populations, en même
+temps qu'une immense économie pour les familles médiocrement aisées qui
+demandent, pour un de leurs membres languissant et menacé, un refuge
+contre nos rigoureux hivers. Il faut, nécessairement que ce refuge soit
+à leur portée, et certainement chaque province, chaque département
+peut-être, en renferme au moins un. Mais qui le sait ou qui le remarque?
+Il faudrait le trouver et le signaler. L'expérience seule des habitants
+et des proches voisins les initie à ce bienfait qu'ils ne proclament
+pas, la plupart ignorant peut-être qu'à quelques lieues de leur clocher
+le climat change et la vigne gèle, tandis que chez eux elle fleurit et
+prospère. Nous avons remarqué qu'à Gargilesse on était, cette année, en
+avance de quinze jours, pour la fauchaille de la moisson, sur des
+localités situées à très-peu de distance. Quinze jours, c'est énorme;
+c'est la différence de Florence à Paris. Et, si nous parlons de
+l'Italie, nous ferons remarquer que, dans presque toutes ses villes
+renommées et recherchées, il faut payer un tribut souvent grave,
+quelquefois mortel, à l'insalubrité ou à l'excitation du climat. Le
+voyage, long ou rapide, produit chez les malades, ou une fatigue
+funeste, ou une secousse de trop brusque transition, où les nerfs
+s'exaltent. Les accès de fièvre de Rome et de Venise sont terribles. Ce
+qu'on appelle la distraction du déplacement, c'est-à-dire l'émotion et
+l'agitation, n'est un remède que pour ceux qui ont la force de le
+supporter. Et, en effet, au physique comme au moral, il n'y a que les
+natures énergiques qui supportent la transplantation et qui se
+retrempent en changeant de milieu.
+
+C'est donc risquer le tout pour le tout que d'envoyer les malades en
+Italie. Il faudrait trouver l'Italie à la porte de chaque ville de
+France, et elle y est, nous en sommes certain. À le bien prendre,
+l'Italie, c'est-à-dire ce que nous nous imaginons de l'Italie, comme
+saveur et beauté de climat, est loin d'être partout sur le sol de la
+Péninsule. On peut même affirmer que, dans cette longue chaîne de
+montagnes entre deux mers qui forme son territoire, il faut beaucoup
+chercher pour trouver une exposition qui ne soit ou très-froide, ou
+brûlée d'un soleil dévorant. Nous avons de ces inégalités de température
+en France; raison de plus pour chercher, sur un espace bien autrement
+vaste et assani par la culture, les sites heureux où règnent les
+bénignes influences, la facilité des transports, la vie à bon marché, et
+le grand avantage d'être à proximité de ses devoirs et de ses
+affections.
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE
+
+BERRY.-- I. Moeurs et Coutumes
+
+ -- -- II. Les Visions de la nuit dans les campagnes
+
+ -- -- III. Les Tapisseries du château de Boussac
+
+ -- -- IV. Les bords de la Creuse
+
+ -- -- V. Gargilesse
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Promenades autour d'un village, by George Sand
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12889 ***
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Promenades autour d'un village,
+by George Sand.</title>
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+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12889 ***</div>
+
+<h1>PROMENADES</h1>
+<h1>AUTOUR D'UN VILLAGE</h1>
+<h2>PAR</h2>
+<h1>GEORGE SAND</h1>
+<hr style="width: 65%;" />
+<br />
+<h4>OUVRAGES DE GEORGE SAND</h4>
+<h4>PUBLI&Eacute;S DANS LA COLLECTION MICHEL L&Eacute;VY.
+</h4>
+<br />
+<table
+ style="margin-left: auto; margin-right: auto; text-align: left; width: 461px; height: 46px;"
+ border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="Ouvrages de George Sand">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">ADRIANI<br />
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top;">1 VOL.<br />
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LES AMOURS DE L'&Acirc;GE D'OR</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1 &#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LES BEAUX MESSIEURS DE
+BOIS-DOR&Eacute;.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">2&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LE CH&Acirc;TEAU DES
+D&Eacute;SERTES.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">3&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LA COMTESSE DE RUDOLSTADT.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">CONSUELO.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">3&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LES DAMES VERTES.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LA DANIELLA.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">3&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LE DIABLE AUX CHAMPS.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LA FILLEULE.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">FLAVIE.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">HISTOIRE DE MA VIE.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">10&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">L'HOMME DE NEIGE.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">3&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">HORACE.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">ISIDORA.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">JACQUES.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">JEANNE.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">L&Eacute;LIA&#8212;M&eacute;tella.&#8212;Melchior.&#8212;Cora.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">2&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LUCREZIA FLORIANI.&#8212;Lavinia.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LE MEUNIER D'ANGIBAULT.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">2&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">NARCISSE.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LE P&Eacute;CH&Eacute; DE M.
+ANTOINE.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">2&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LE PICCININO.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">2&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LE SECR&Eacute;TAIRE INTIME.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">SIMON.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">TEVERINO&#8212;L&eacute;one
+L&eacute;oni.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">L'USCOQUE.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+<br />
+<hr style="height: 2px; width: 45%;" />
+<br />
+<br />
+<h1>PROMENADES</h1>
+<h1>AUTOUR D'UN VILLAGE</h1>
+<h2>PAR</h2>
+<h1>GEORGE SAND</h1>
+<br />
+<h4>PARIS</h4>
+<h3>MICHEL L&Eacute;VY FR&Egrave;RES, LIBRAIRES &Eacute;DITEURS</h3>
+<h3>RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 45</h3>
+<h3>&Agrave; LA LIBRAIRIE NOUVELLE</h3>
+<h4>1866</h4>
+<hr style="width: 65%;" />
+<br />
+<h2><a name="PROMENADES"></a>PROMENADES</h2>
+<h2>AUTOUR</h2>
+<h2>D'UN VILLAGE</h2>
+<hr style="height: 2px; width: 35%;" /> <br />
+<p>Dans les derniers jours de juin 1857, je me mis en route avec deux
+compagnons qui ne demandaient qu'&agrave; courir: un naturaliste et
+un
+artiste,
+qui est, en m&ecirc;me temps, naturaliste amateur.</p>
+<p>Il s'agissait pour eux d'explorer, sous certains rapports, la faune
+entomologique, en langue vulgaire la nature des insectes qui habitent
+notre d&eacute;partement. N'&eacute;tant qu'un parfait ignorant pour
+mon compte, je
+leur avais seulement promis, en leur servant de guide, un charmant pays
+&agrave; parcourir.</p>
+<p>Mais, avant d'aller plus loin, il faut que, pour la facilit&eacute;
+de mon
+r&eacute;cit, je baptise ces deux personnages que j'accompagne. Je leur
+laisserai les noms dont ils s'&eacute;taient gratin&eacute;s l'un
+l'autre dans leurs
+promenades entomologiques.</p>
+<p>L'artiste est, &agrave; ses moments perdus, grand collectionneur et
+pr&eacute;parateur
+de premier ordre. Un charmant petit papillon bleu fort commun
+&eacute;tait
+tomb&eacute; en poussi&egrave;re &agrave; la collection, et notre ami
+est si difficile dans
+le choix des individus qu'il juge dignes d'y figurer, qu'il n'en trouve
+pas toujours un sur cent. Il poursuivit donc, durant toute une saison,
+la jolie lyc&aelig;nide <i>amyntas</i>. De l&agrave; le nom bucolique
+d'Amyntas qu'il
+porte fort complaisamment et dont je ne vois pas, au reste, qu'il ait
+sujet de se f&acirc;cher.</p>
+<p>Le naturaliste, un savant modeste, bien que tr&egrave;s-connu
+&agrave; Paris de tous
+les amateurs d'entomologie, &eacute;tait absorb&eacute;, depuis
+quelques jours, dans
+la recherche des coques de certaines chrysalides sur les branches
+mortes
+de certains arbres. De l&agrave; le nom pompeux de Chrysalidor,
+gracieusement
+accept&eacute; par notre compagnon.</p>
+<p>On partit par une matin&eacute;e tr&egrave;s-fra&icirc;che, muni de
+provisions de bouche, &agrave;
+seules fins de gagner du temps en route, car on trouve partout &agrave;
+manger
+maintenant dans notre bas Berry; mais on n'y est pas encore
+tr&egrave;s-vif. Le
+Berrichon des plaines n'est jamais press&eacute;, et avec lui il faut
+savoir
+attendre.</p>
+<p>Or, nous voulions arriver et ne pas perdre les belles heures du jour
+&agrave;
+voir tourner les broches, lesquelles tournent aussi gravement que les
+gens du pays. Quant aux tables, je doute qu'elles y tournent jamais, ou
+ce serait avec une nonchalance si d&eacute;sesp&eacute;rante, que les
+plus fervents
+adeptes s'endormiraient au lieu de penser &agrave; les interroger.</p>
+<p>Nous d&eacute;jeun&acirc;mes donc sur l'herbe, dans les ruines d'une
+vieille
+forteresse, et, deux heures apr&egrave;s, nous quittions la route pour
+un
+chemin vicinal non achev&eacute;, et plus gracieux &agrave; la vue que
+facile aux
+voitures.</p>
+<p>Nous avions travers&eacute; un pays agr&eacute;able, des ondulations
+de terrain
+fertile, de jolis bois pench&eacute;s sur de belles prairies, et
+partout de
+larges horizons bleus qui rendent l'aspect de la contr&eacute;e assez
+m&eacute;lancolique.</p>
+<p>Mais je me rappelais avoir vu par l&agrave; un site bien autrement
+digne de
+remarque, et, quand le chemin se pr&eacute;cipita de mani&egrave;re
+&agrave; nous forcer de
+descendre &agrave; pied, j'invitai mes naturalistes, fureteurs de
+buissons, &agrave;
+jeter les yeux sur le cadre qui les environnait.</p>
+<p>Au milieu des vastes plateaux mouvement&eacute;s qui se donnent
+rendez-vous
+comme pour se toucher du pied, en s'abaissant vers une sinuosit&eacute;
+cach&eacute;e
+aux regards, le sol se d&eacute;chire tout &agrave; coup, et dans une
+brisure
+d'environ deux cents m&egrave;tres de profondeur, rev&ecirc;tue de
+roches sombres ou
+de talus verdoyants, coule, rapide et murmurante, la Creuse aux belles
+eaux bleues ray&eacute;es de rochers blancs et de remous &eacute;cumeux.</p>
+<p>C'est cette grande brisure qui se d&eacute;couvrait tout &agrave;
+coup au d&eacute;tour du
+chemin et qui ravissait nos regards par un spectacle aussi charmant
+qu'inattendu.</p>
+<p>En cet endroit, le torrent forme un fer &agrave; cheval autour d'un
+mamelon
+fertile couvert de blondes moissons. Ce mamelon, inclin&eacute;
+jusqu'au lit
+de la Creuse, ressemble &agrave; un &eacute;boulement qui aurait
+coul&eacute; paisiblement
+entre les deux remparts de rochers, lesquels se rel&egrave;vent de
+chaque c&ocirc;t&eacute;
+et enferment, &agrave; perte de vue, le cours de la rivi&egrave;re dans
+les sinuosit&eacute;s
+de leurs murailles dentel&eacute;es.</p>
+<p>Le contraste de ces &acirc;pres d&eacute;chirements et de cette eau
+agit&eacute;e, avec la
+placidit&eacute; des formes environnantes, est d'un <i>r&eacute;ussi</i>
+extraordinaire.</p>
+<p>C'est une petite Suisse qui se r&eacute;v&egrave;le au sein d'une
+contr&eacute;e o&ugrave; rien
+n'annonce les beaut&eacute;s de la montagne. Elles y sont pourtant
+discr&egrave;tement
+cach&eacute;es et petites de proportions, il est vrai, mais vastes de
+courbes
+et de perspectives, et infiniment heureuses dans leurs mouvements
+souples et fuyants. Le torrent et ses pr&eacute;cipices n'ont pas de
+terreurs
+pour l'imagination. On sent une nature abordable, et comme qui dirait
+des ab&icirc;mes hospitaliers. Ce n'est pas sublime d'horreur; mais la
+douceur
+a aussi sa sublimit&eacute;, et rien n'est doux &agrave; l'oeil et
+&agrave; la pens&eacute;e comme
+cette terre g&eacute;n&eacute;reuse soumise &agrave; l'homme, et qui
+semble ne s'&ecirc;tre permis
+de montrer ses dents de pierre que l&agrave; o&ugrave; elles servent
+&agrave; soutenir les
+cultures pench&eacute;es au bord du ravin.</p>
+<p>Quand vous interrogez une de ces mille physionomies que rev&ecirc;t
+la nature
+&agrave; chaque pas du voyageur, ne vous vient-il pas toujours &agrave;
+l'id&eacute;e de la
+personnifier dans l'image d'une d&eacute;esse aux traits humains?</p>
+<p>La terre est femelle, puisqu'elle est essentiellement m&egrave;re.
+C'est donc
+une d&eacute;it&eacute; aux traits changeants, et elle se symbolise par
+une beaut&eacute; de
+femme tour &agrave; tour souriante et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e,
+aust&egrave;re et pompeuse,
+voluptueuse et chaste. Le travail de l'homme, jusqu'&agrave; ce jour
+ennemi de
+sa beaut&eacute;, r&eacute;ussit &agrave; lui &ocirc;ter toute
+physionomie, et cela, sur de grandes
+&eacute;tendues de pays. Livr&eacute;e &agrave; elle-m&ecirc;me, elle
+trouve toujours moyen d'&ecirc;tre
+belle ou frappante d'une mani&egrave;re quelconque.</p>
+<p>Voil&agrave; pourquoi, d&egrave;s qu'on aborde une r&eacute;gion
+o&ugrave; les conqu&ecirc;tes de la
+culture n'ont pu effacer la trace des grands bouleversements ou des
+grands nivellements primitifs, on est saisi d'&eacute;motion et de
+respect.</p>
+<p>Cette &eacute;motion tient du vertige devant les sc&egrave;nes
+grandioses des hautes
+montagnes et les d&eacute;bris formidables des grands cataclysmes.</p>
+<p>Rien de semblable ici.</p>
+<p>C'est un mouvement gracieux de la bonne d&eacute;esse; mais, dans ce
+mouvement,
+dans ce pli facile de son v&ecirc;tement frais, on sent la force et
+l'ampleur
+de ses allures. Elle est l&agrave; comme couch&eacute;e de son long sur
+les herbes,
+baignant ses pieds blancs dans une eau courante et pure; c'est la
+puissance en repos; c'est la bont&eacute; calme des dieux amis. Mais il
+n'y &agrave;
+rien de mou dans ses formes, rien d'&eacute;nerv&eacute; dans son
+sourire. Elle a la
+souveraine tranquillit&eacute; des immortels, et, toute mignonne et
+d&eacute;licate
+qu'elle se montre, on sent que c'est d'une main formidablement
+ais&eacute;e
+qu'elle a creus&eacute; ce vaste et d&eacute;licieux jardin dans cet
+horizon de son
+choix.</p>
+<p>Ce jardin naturel qui s'&eacute;tend sur les deux rives de la
+Creuse, c'est
+l'oasis du Berry.</p>
+<p>Ch&egrave;re petite Indre froide et muette de nos prairies,
+pardonne-le-nous!
+tu es notre compagne l&eacute;gitime; mais nous tous qui habitons tes
+rives
+&eacute;troites et ombrag&eacute;es, nous sommes les amoureux de la
+Creuse, et, quand
+nous avons trois jours de libert&eacute;, nous te fuyons pour aller
+tremper le
+bout de nos doigts dans les petits flots mutins de la na&iuml;ade de
+Ch&acirc;teaubrun et de Crozant. Les bons bourgeois et les jeunes
+po&euml;tes de
+nos petites villes vont voir ces rochers, apr&egrave;s lesquels ils
+croient
+na&iuml;vement que les Alpes et les Pyr&eacute;n&eacute;es n'ont plus
+rien &agrave; leur
+apprendre.</p>
+<p>Faisons comme eux, oublions le mont Blanc et le pic du Midi.
+Oublions
+m&ecirc;me Mayorque et l'Auvergne, et le Soracte, plus facile &agrave;
+oublier.</p>
+<p>Qu'importe la dimension des choses! C'est l'harmonie de la couleur
+et la
+proportion des formes qui constituent la beaut&eacute;. Le sentiment de
+la
+grandeur se r&eacute;v&egrave;le parfois aussi bien dans la pierre
+antique grav&eacute;e d'un
+chaton de bague que dans un colosse d'architecture.</p>
+<p>La journ&eacute;e &eacute;tait devenue br&ucirc;lante; nos chevaux
+avaient faim et soif:
+nous descend&icirc;mes au village du Pin, o&ugrave; le chemin
+finissait. Mais le
+malheureux village, il est assis au bord du ravin de la Creuse, et il
+lui tourne le dos! Pas une maison, pas un oeil qui se soucie de plonger
+dans cette belle profondeur; les habitants aiment mieux regarder leur
+chemin neuf et poudreux et le talus aride qui l'enferme.</p>
+<p>Malgr&eacute; cette absence de go&ucirc;t, on peut dire, comme dans
+les relations des
+grands voyages, que les habitants de ce lieu sont <i>fort affables</i>.
+Nous
+sommes encore en plein Berry, et pourtant ce sont d'autres types,
+d'autres mani&egrave;res, d'autres costumes que ceux des bords de
+l'Indre.
+L'air avenant, l'obligeance hospitali&egrave;re, la confiance soudaine,
+je ne
+sais quelle familiarit&eacute; sympathique, voil&agrave;
+d'embl&eacute;e, et de la part de
+toutes gens, un bon accueil assur&eacute;. En un instant,
+&eacute;tables et granges
+s'ouvrent pour remiser au mieux notre v&eacute;hicule et recevoir nos
+chevaux.</p>
+<p>&#8212;Ah! vous voil&agrave; enfin revenu chez nous? dit, derri&egrave;re
+moi, une voix
+d'homme en m'appelant par mon nom. Votre cheval blanc ne valait pas
+ceux-ci. Et votre fils, o&ugrave; est-il donc? Je ne le vois pas.
+O&ugrave;
+voulez-vous aller, cette fois? &Agrave; la Roche-Martin ou &agrave; la
+Preugne-au-Pot?
+Nous aurons, j'esp&egrave;re, meilleur temps que la derni&egrave;re
+fois, et nous
+passerons la rivi&egrave;re sans danger dans le bateau.</p>
+<p>Cet homme, qui me parlait de nos derni&egrave;res courses avec lui
+en 1844,
+comme s'il se f&ucirc;t agi d'hier, et dont je reconnaissais la figure
+de
+contrebandier espagnol, c'&eacute;tait Moreau, le p&ecirc;cheur de
+truites, le loueur
+d'&acirc;nes et de chevaux, le messager, le guide, le factotum actif et
+intelligent des voyageurs en Creuse.</p>
+<p>&#8212;Conduisez-nous &agrave; l'autre village, lui dis-je; vos chemins
+sont tout
+chang&eacute;s; je ne me reconnais plus.</p>
+<p>&#8212;Ah! dame, nos chemins sont mieux dessin&eacute;s qu'autrefois. On
+va plus
+droit; mais ils ne sont pas encore commodes aux voitures, et vous irez
+plus vite &agrave; pied.</p>
+<p>&#8212;C'est notre intention, d'aller &agrave; pied.</p>
+<p>&#8212;Alors, marchons.</p>
+<p>&#8212;J'ai grand'soif, dit Amyntas en soupirant.</p>
+<p>&#8212;Voulez-vous du lait de ma ch&egrave;vre? lui cria une pauvre femme
+devant la
+porte de laquelle nous passions.</p>
+<p>Amyntas accepta, tout joyeux d'avoir &agrave; donner &agrave; cette
+aimable
+villageoise une pi&egrave;ce de monnaie. Elle ne la refusa pas, mais
+elle la
+re&ccedil;ut avec &eacute;tonnement.</p>
+<p>&#8212;Comment! dit-elle, vous voulez payer une &eacute;cuell&eacute;e de
+lait? &Ccedil;a n'en
+valait pas la peine, et j'&eacute;tais bien aise de vous l'offrir.</p>
+<p>&#8212;Vous ne me connaissez pourtant pas?</p>
+<p>&#8212;Non; mais on aime &agrave; faire plaisir aux passants.</p>
+<p>&#8212;Oh! oh! me dit Amyntas, sommes-nous donc d&eacute;j&agrave; si loin
+de la vall&eacute;e
+Noire? Je n'y ai jamais vu un paysan pr&eacute;venir les d&eacute;sirs
+d'un inconnu.
+Je sais bien que ce n'est pas avarice, mais c'est m&eacute;fiance ou
+timidit&eacute;.</p>
+<p>Le soleil baissait; nous ne savions pas o&ugrave; nous trouverions
+&agrave; d&icirc;ner et &agrave;
+coucher, et, une fois engag&eacute;s dans le ravin, o&ugrave; la nuit
+se fait de bonne
+heure et o&ugrave; les sentiers ne sont vraiment pas commodes, il n'y a
+rien de
+mieux &agrave; faire que de s'en remettre &agrave; la Providence.</p>
+<p>Amyntas doubla le pas en chantant.</p>
+<p>Chrysalidor ne chantait pas; il ne pensait m&ecirc;me plus &agrave;
+r&eacute;colter des
+insectes. Tandis que son compagnon s'enivrait de bien-&ecirc;tre et de
+mouvement, il &eacute;tait tranquillement ravi du charme particulier de
+ce
+doux et agreste paysage. Tout savant exact et chercheur minutieux qu'il
+est, il conna&icirc;t les jouissances de l'artiste, il n'a pas
+l'intelligence
+atrophi&eacute;e par l'amour du d&eacute;tail. Il comprend et il aime
+l'ensemble. Il
+sait respirer la saveur du grand tout. Cependant il voyait comme qui
+dirait des deux yeux. Il en avait un pour le grand aspect du temple de
+la nature, et l'autre pour les pierres pr&eacute;cieuses qui en
+rev&ecirc;tent le sol
+et les parois.</p>
+<p>&#8212;Je vois ici, nous dit-il, une flore tout &agrave; coup
+diff&eacute;rente de celle
+que nous traversions il y a un quart d'heure. Voici des plantes de
+montagne qui ont le <i>facies</i> m&eacute;ridional: o&ugrave; donc
+sommes-nous? Je n'y
+comprends plus rien. Et cette chaleur &eacute;crasante &agrave; l'heure
+o&ugrave; l'air
+devrait fra&icirc;chir, la sentez-vous? Il n'y a pourtant pas un nuage
+au
+ciel.</p>
+<p>&#8212;Si je la sens? r&eacute;pondit Amyntas. Je le crois bien! Nous
+sommes pour le
+moins en Afrique.</p>
+<p>&#8212;Il serait fort possible, reprit le savant d'un air absorb&eacute;,
+que nous
+fissions ici quelque <i>rencontre</i> &eacute;tonnante!</p>
+<p>&#8212;Oh! n'ayez pas peur, monsieur! s'&eacute;cria Moreau, qui crut que
+notre
+savant s'attendait &agrave; rencontrer tout au moins quelque lion de
+l'Atlas.
+Il n'y a point ici de m&eacute;chantes b&ecirc;tes.</p>
+<p>Le chemin fit encore un coude, et le village, le vrai village
+cherch&eacute;,
+se pr&eacute;senta magnifiquement &eacute;clair&eacute;, sous nos
+pieds. Il faut arriver l&agrave;
+au soleil couchant: chaque chose a son heure pour &ecirc;tre belle.</p>
+<p>C'est un nid b&acirc;ti au fond d'un entonnoir de collines rocheuses
+o&ugrave; se
+sont gliss&eacute;es des zones de terre v&eacute;g&eacute;tale.
+Au-dessus de ces collines
+s'&eacute;tend un second amphith&eacute;&acirc;tre plus
+&eacute;lev&eacute;. Ainsi de toutes parts le vent
+se brise au-dessus de la vall&eacute;e, et de faibles souffles ne
+p&eacute;n&egrave;trent au
+fond de la gorge que pour lui donner la fra&icirc;cheur
+n&eacute;cessaire &agrave; la vie.
+Vingt sources courant dans les plis du rocher, ou surgissant dans les
+enclos herbus, entretiennent la beaut&eacute; de la
+v&eacute;g&eacute;tation environnante.</p>
+<p>La population est de six &agrave; sept cents &acirc;mes. Les maisons
+se groupent
+autour de l'&eacute;glise, plant&eacute;e sur le rocher central, et
+s'en vont en
+pente, par des ruelles &eacute;troites, jusque vers la lit d'un
+d&eacute;licieux
+petit torrent dont, &agrave; peu de distance, les eaux se perdent
+encore plus
+bas dans la Creuse.</p>
+<p>C'est un petit chef-d'oeuvre que l'&eacute;glise romano-byzantine.
+La
+commission des monuments historiques l'a fait r&eacute;parer avec soin.
+Elle
+est parfaitement homog&egrave;ne de style au dehors et charmante de
+proportions.</p>
+<p>&Agrave; l'int&eacute;rieur, le plein cintre et l'ogive molle se
+marient agr&eacute;ablement.
+Les d&eacute;tails sont d'un grand go&ucirc;t et d'une riche
+simplicit&eacute;. On descend
+par un bel escalier &agrave; une crypte qui prend vue sur le ravin et
+le
+torrent.</p>
+<p>Mais, des curieuses fresques que j'ai vues autrefois dans cette
+crypte,
+il ne reste que des fragments &eacute;pars, quelques personnages
+v&ecirc;tus &agrave; la
+mode de Charles VII et de Louis XI, des sc&egrave;nes religieuses d'une
+laideur
+na&iuml;ve et d'un sens &eacute;nigmatique. Ailleurs, quelques anges
+aux longues
+ailes effil&eacute;es, d'un dessin assez &eacute;l&eacute;gant et
+portant sur la poitrine des
+&eacute;cussons effac&eacute;s. Malgr&eacute; la s&eacute;cheresse de
+la roche, l'humidit&eacute; d&eacute;vore
+ces pr&eacute;cieux vestiges. Quelque source voisine a trouv&eacute;
+assez r&eacute;cemment
+le moyen de suinter dans le mur o&ugrave; j'ai encore vu, il y a trente
+ans,
+les restes d'une danse macabre extr&ecirc;mement curieuse. Les
+personnages
+glauques semblaient se mouvoir dans la mousse verd&acirc;tre qui
+envahissait
+le mur: c'&eacute;tait d'un ton inou&iuml; en peinture et d'un effet
+saisissant.</p>
+<p>Le Christ assis, nimb&eacute; enti&egrave;rement, qui surmonte le
+ma&icirc;tre-autel de la
+nef sup&eacute;rieure, est d'une &eacute;poque plus primitive,
+contemporaine, je
+crois, de la construction de l'&eacute;glise. Je l'ai toujours vu aussi
+frais
+qu'il l'est maintenant, et je suppose qu'il avait &eacute;t&eacute;,
+d&egrave;s lors,
+restaur&eacute; par quelque artiste de village, qui lui a
+conserv&eacute;, par
+instinct, conscience ou tradition, sa na&iuml;vet&eacute; barbare. Tant
+il y a qu'on
+jurerait d'une fresque ex&eacute;cut&eacute;e d'hier par un de ces
+peintres
+gr&eacute;co-byzantins qui, en l'an 1000, parcouraient nos campagnes et
+d&eacute;coraient nos &eacute;glises rustiques.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h2>II</h2>
+<br />
+<p>Le tombeau de Guillaume de Naillac, seigneur du lieu au XIIIe
+si&egrave;cle,
+repr&eacute;sente un personnage couch&eacute;, v&ecirc;tu d'une longue
+robe, l'aum&ocirc;ni&egrave;re au
+flanc, la t&ecirc;te appuy&eacute;e sur un coussin que soutiennent deux
+angelots. Sa
+colossale &eacute;p&eacute;e repose pr&egrave;s de lui; &agrave; ses
+pieds est le <i>l&eacute;opard passant</i>
+de son blason.</p>
+<p>Il y a trente ans, ce s&eacute;v&egrave;re personnage &eacute;tait
+encore en grande
+v&eacute;n&eacute;ration, sous le nom grotesque et la renomm&eacute;e
+cynique d'un certain
+saint que l'on ne doit pas nommer en bonne compagnie.</p>
+<p>Je ne sais quel honn&ecirc;te cur&eacute; a trouv&eacute; moyen de
+d&eacute;truire cette
+superstition et de conserver le sire de Naillac en bonne odeur
+aupr&egrave;s
+des d&eacute;vots de sa paroisse, en faisant de lui (&agrave; tort, il
+est vrai) le
+fondateur de l'&eacute;glise; si bien qu'aujourd'hui on vous montre
+l'ancien
+saint sous ce titre prosa&iuml;que: <i>l'entrepreneur de b&acirc;timent</i>.
+Son nez et
+sa bouche sont entaill&eacute;s de coupures qui l'ont un peu
+d&eacute;figur&eacute;.</p>
+<p>L'usage &eacute;tait encore, il y a trente ans, de gratter ainsi au
+couteau
+certaines statues, et m&ecirc;me certaines pierres. La poudre qu'on en
+retirait &eacute;tait m&ecirc;l&eacute;e &agrave; un verre d'eau que
+s'administraient les femmes
+st&eacute;riles.</p>
+<p>Cette pr&eacute;cieuse &eacute;glise &eacute;tait b&acirc;tie au
+centre de l'antique forteresse
+dont les tours et la muraille ruin&eacute;es jalonnent l'ancien
+d&eacute;veloppement
+sur le roc escarp&eacute;.</p>
+<p>Le ch&acirc;teau moderne, b&acirc;ti au si&egrave;cle dernier dans
+un style quasi
+monastique, soutient le chevet de l'&eacute;glise. L'ancienne porte,
+flanqu&eacute;e
+de deux tours, espac&eacute;e d'une ogive au-dessus de laquelle se
+dessinent
+les coulisses destin&eacute;es &agrave; la herse, sert encore
+d'entr&eacute;e au manoir. Le
+pied des fortifications plonge &agrave; pic dans le torrent.</p>
+<p>Nul ch&acirc;teau n'a une situation plus &eacute;trangement
+myst&eacute;rieuse et
+romantique. Un seul grand arbre ombrage la petite place du bourg, qui,
+d'un c&ocirc;t&eacute;, domine le pr&eacute;cipice, et, de l'autre, se
+pare naturellement
+d'un &eacute;norme bloc isol&eacute;, d'une forme et d'une couleur
+excellentes.</p>
+<p>Arbre, place, ravin, herse, &eacute;glise, ch&acirc;teau et rocher,
+tout cela se
+tient et forme, au centre du bourg, un tableau charmant et singulier
+qui
+ne ressemble qu'&agrave; lui-m&ecirc;me.</p>
+<p>Le ch&acirc;telain actuel est un solide vieillard de quatre-vingts
+ans, qui
+s'en va encore tout seul, &agrave; pied, par une chaleur torride,
+&agrave; travers les
+sentiers escarp&eacute;s de ses vastes domaines. Riche de cinquante
+mille
+livres de rente, dit-on, il n'a jamais rien restaur&eacute; que je
+sache; mais
+il n'a jamais rien d&eacute;truit; sachons-lui-en gr&eacute;. Les pans
+&eacute;croul&eacute;s de ses
+vieilles murailles sombres dentellent son rocher dans un
+d&eacute;sordre
+pittoresque, et les longs &eacute;pis histori&eacute;s de ses
+girouettes tordues et
+pench&eacute;es sur ses tours d'entr&eacute;e ne peuvent &ecirc;tre
+tax&eacute;s d'imitation et de
+charlatanisme.</p>
+<p>Un autre monument du village, c'est une maison renaissance, fort
+&eacute;l&eacute;gante d'aspect, habit&eacute;e par des paysans. Elle
+tombe en ruine.</p>
+<p>&Agrave; quelque distance, on la croirait b&acirc;tie en beau
+moellon de granit;
+mais, comme toutes les autres, elle n'est qu'en pierre
+feuillet&eacute;e et
+schisteuse de la localit&eacute;.</p>
+<p>On l'a seulement rev&ecirc;tue de filets de mastic blanch&acirc;tre
+en relief, qui
+font un trompe-l'oeil tr&egrave;s-harmonieux. Son pignon aigu est
+perc&eacute; d'une
+petite fen&ecirc;tre soutenue par un meneau d&eacute;jet&eacute;, en
+vrai granit taill&eacute; en
+prisme.</p>
+<p>La porte cintr&eacute;e est enfonc&eacute;e sous le balcon de bois
+du premier &eacute;tage et
+sous l'avancement de l'escalier, lequel est form&eacute; de gros blocs
+irr&eacute;guliers &agrave; peine d&eacute;grossis.</p>
+<p>Une vigne folle court sur le tout et compl&egrave;te la physionomie
+pittoresque
+de cette &eacute;l&eacute;gante et mis&eacute;rable demeure, dont un
+appendice &eacute;croul&eacute; g&icirc;t &agrave;
+son flanc depuis des si&egrave;cles, sans qu'il soit question
+d'&ocirc;ter les
+d&eacute;combres.</p>
+<p>Au reste, cette maison, dans ses dispositions
+g&eacute;n&eacute;rales, para&icirc;t avoir
+servi de mod&egrave;le &agrave; toutes celles du village. Sauf les
+grands pignons, qui
+ont &eacute;t&eacute; remplac&eacute;s par des toits tombants, communs
+&agrave; plusieurs
+habitations mitoyennes, toutes sont construites sur le m&ecirc;me plan.</p>
+<p>Le rez-de-chauss&eacute;e, avec une porte &agrave; cintre
+surbaiss&eacute;, ou &agrave; linteau
+droit, form&eacute;e d'une seule pierre grav&eacute;e en arc &agrave;
+contre-courbe, n'est
+qu'un cellier dont l'entr&eacute;e s'enfonce sous le balcon du premier
+&eacute;tage,
+quelquefois entre deux escaliers de sept &agrave; huit marches assez
+larges,
+descendant de face. Au premier, une ou deux chambres; au-dessus, un
+grenier dont la mansarde en bois ne manque pas de caract&egrave;re.</p>
+<p>Beaucoup de ces maisons paraissent dater du XIVe ou du XVe
+si&egrave;cle. Elles
+ont des murs &eacute;pais de trois ou quatre pieds et d'&eacute;troites
+fen&ecirc;tres &agrave;
+embrasures profondes, avec un banc de pierre pos&eacute; en biais. On a
+presque
+partout remplac&eacute; le manteau des antiques chemin&eacute;es par
+des cadres de
+bois; mais les traces de leurs grandes ouvertures se voient encore dans
+la muraille.</p>
+<p>Les chambres de ces vieilles maisons rustiques sont mal
+&eacute;clair&eacute;es,
+d'autant plus qu'elles sont tr&egrave;s spacieuses. Le plafond,
+&agrave; solives nues,
+est parfois s&eacute;par&eacute; en deux par une poutre transversale et
+s'inclinant en
+forme de toit, des deux c&ocirc;t&eacute;s. Le pav&eacute; est en
+dalles brutes, in&eacute;gales et
+raboteuses. L'ameublement se compose toujours de grands lits &agrave;
+dossier
+&eacute;lev&eacute;, &agrave; couverture d'indienne piqu&eacute;e, et
+&agrave; rideaux de serge verte ou
+jaune sortant d'un lambrequin d&eacute;coup&eacute;, de hautes armoires
+tr&egrave;s-belles,
+de tables massives et de chaises de paille. Le coucou y fait entendre
+son bruit monotone, et les accessoires encombrent les solives: partout
+le filet de p&ecirc;che et le fusil de chasse.</p>
+<p>Il y a, dans ce village, des constructions plus modernes, des
+maisonnettes neuves et blanches, cr&eacute;pies &agrave;
+l'ext&eacute;rieur, et dont les
+entourages, comme ceux du ch&acirc;teau, sont en brique rouge.</p>
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; leurs petits perrons et aux vignes feuillues
+qui s'y enlacent,
+elles ne sont pas trop disparates &agrave; c&ocirc;t&eacute; des
+constructions primitives
+qui montrent leurs flancs de pierres s&egrave;ches d'un brun roux,
+leurs toits
+de vieilles tuiles toutes pareilles de ton et de forme &agrave; cette
+pierre
+plate du pays, et leurs antiques encadrements de granit &agrave; pans
+coup&eacute;s.
+La couleur g&eacute;n&eacute;rale est sombre mais harmonieuse, et les
+grands noyers
+environnants jettent encore leur ombre &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+celle des ruines de la
+forteresse.</p>
+<p>&#8212;Les maisons sont ch&egrave;res ici, nous dit notre guide. Vous
+voyez, il n'y
+a pas de place pour b&acirc;tir: le rocher ne veut pas.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que vous appelez ch&egrave;res, dans ce pays-ci?</p>
+<p>&#8212;De cinq cents &agrave; mille francs, suivant la bont&eacute; de la
+carcasse.</p>
+<p>&#8212;Croyez-vous qu'on pourrait trouver ici des chambres pour passer la
+nuit?</p>
+<p>&#8212;Tenez! dit-il en marchant devant nous pour ouvrir une porte qui
+n'avait pas de g&acirc;che &agrave; la serrure, regardez si &ccedil;a
+vous convient.</p>
+<p>Nous mont&acirc;mes l'in&eacute;vitable perron, dont les rampes sont
+toujours
+rev&ecirc;tues de grands carr&eacute;s de micaschiste jaune brun ou de
+galets
+granitiques des bords de la Creuse, ce qui rappelle les constructions
+pyr&eacute;n&eacute;ennes en dalles de basalte et en cailloux des gaves.</p>
+<p>Nous trouv&acirc;mes l&agrave; deux petites chambres blanchies
+&agrave; la chaux, plafonn&eacute;es
+en bois brut, meubl&eacute;es de lits de merisier et de grosses chaises
+tress&eacute;es de paille. C'est tr&egrave;s-propre. Nous voil&agrave;
+log&eacute;s.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h2>III</h2>
+<br />
+<p>Il s'agissait de d&icirc;ner.</p>
+<p>&#8212;D&icirc;ner? s'&eacute;cria Moreau. La belle affaire! Regardez! le
+village est
+rempli de poules et de poulets qui ne sont pas farouches. On en aura
+vite attrap&eacute; deux ou trois. Voyez combien de vaches rentrent du
+pr&eacute;!
+Chacun a la sienne, tout au moins. Croyez-vous qu'on manque ici de lait
+et de beurre? Et les oeufs! Il n'y a qu'&agrave; se baisser pour en
+ramasser.
+Enfin la Creuse n'est pas loin. Je m'y en vas donner un coup
+d'&eacute;pervier,
+et, si je ne vous rapporte pas une belle truite, &agrave; tout le moins
+je
+trouverai bien une belle friture de tacons.</p>
+<p>Or, le tacon est le saumon en bas &acirc;ge; les saumons de mer,
+remontant la
+Loire, viennent frayer dans les eaux vives de la Creuse, et ce n'est
+point l&agrave; un mets &agrave; d&eacute;daigner. On n'a pas encore
+&agrave; se tourmenter ici de
+pisciculture, &agrave; moins que ce ne soit pour &eacute;tudier les
+proc&eacute;d&eacute;s de
+l'ing&eacute;nieuse et bonne nature, afin de les appliquer en d'autres
+pays.</p>
+<p>Outre ce menu, nous avions cueilli en route de beaux ceps. Tout cela
+&eacute;tait fort all&eacute;chant pour des gens affam&eacute;s,
+m&ecirc;me ces pauvres poulets qui
+couraient encore. Mais il fallait une cuisine et une femme; car aucun
+de
+nous ne poss&eacute;dait les utiles talents de l'auteur des <i>Impressions
+de
+voyage</i>.</p>
+<p>&#8212;De quoi diable vous inqui&eacute;tez-vous? dit le guide. Il y a ici
+une
+auberge dont la ma&icirc;tresse cuisinerait pour un archev&ecirc;que.
+C'est elle qui
+vous pr&ecirc;tera les chambres o&ugrave; vous voil&agrave;, &agrave;
+condition que vous irez d&icirc;ner
+chez elle, en haut du village. Est-ce convenu? restez-vous ici? Je vas
+commander la soupe. En attendant, descendez ce chemin, et vous vous
+trouverez &agrave; la rencontre de la petite rivi&egrave;re et de la
+grande. Restez-y
+une heure et revenez: tout sera pr&ecirc;t, m&ecirc;me le caf&eacute;,
+car je me souviens
+que vous n'aimez point &agrave; vous passer de &ccedil;a.</p>
+<p>&#8212;Mais je me reconnais tr&egrave;s-bien, lui dis-je; il n'y a point
+de pont en
+bas du village.</p>
+<p>&#8212;Si fait, il y en a un maintenant. Allez devant vous.</p>
+<p>Nous trouv&acirc;mes le chemin rapide, mais commode, le pont
+tr&egrave;s-joli et le
+confluent des deux torrents admirable de fra&icirc;cheur et de
+myst&egrave;re.</p>
+<p>Le soleil &eacute;tait d&eacute;j&agrave; couch&eacute; pour nous,
+il &eacute;tait descendu derri&egrave;re les
+rochers qui nous faisaient face; mais, au loin, il envoyait, &agrave;
+travers
+ses brisures, de grandes lueurs chaudes et brillantes sur les fonds
+d'&eacute;meraude de la gorge.</p>
+<p>Quand on est tout au fond de cette br&egrave;che qui sert de lit
+&agrave; la Creuse,
+l'aspect devient quelquefois r&eacute;ellement sauvage. Sauf les
+pointes
+effil&eacute;es de quelques clochers rustiques qui, de loin en loin, se
+dressent comme des paratonnerres sur le haut du plateau, et quelques
+moulins charmants &eacute;chelonn&eacute;s le long de l'eau, avec leurs
+longues
+&eacute;cluses en biais ou en &eacute;peron, qui rayent la
+rivi&egrave;re d'une douce et
+fra&icirc;che cascatelle, c'est un d&eacute;sert.</p>
+<p>Pour peu que l'on se trouve engag&eacute; dans un de ses coudes
+rocailleux,
+assez escarp&eacute;s pour ne pas livrer passage aux troupeaux, on se
+croirait
+au sein d'une nature &acirc;pre et d&eacute;sol&eacute;e. Mais, un peu
+plus loin, la
+rivi&egrave;re tourne, et la sc&egrave;ne change. Le ravin s'adoucit un
+instant et
+laisse couler des zones d'herbe fra&icirc;che et de beaux arbres,
+jusqu'&agrave; de
+d&eacute;licieuses pelouses, o&ugrave; les pieds meurtris se reposent
+dans du velours.
+Et puis ce sont de longues flaques de sable fin et humide o&ugrave;
+croissent
+des plantes exquises, diverses esp&egrave;ces de sauges et de baumes,
+et ces
+grandes menthes aux grappes lilas, dont les mouches, les papillons et
+les col&eacute;opt&egrave;res semblent se disputer le nectar avec une
+sorte de rage.</p>
+<p>Tout ce monde-l&agrave; &eacute;tait endormi pendant que le soleil
+s'en allait, et on
+ne voyait plus voler que le satyre janira, ce papillon si abondant dans
+toute la France, hardi et pullulant comme le moineau, dont il a la
+couleur brune, et qui, comme lui, se couche tard, apr&egrave;s avoir
+fait
+beaucoup de fa&ccedil;ons et essay&eacute; beaucoup de g&icirc;tes.</p>
+<p>La Creuse occupe d&eacute;j&agrave; un lit assez large dans ces
+parages; elle est
+presque partout sem&eacute;e de longues roches aigu&euml;s, qu'un
+l&eacute;ger s&eacute;diment
+blanchit au temps des crues. Quelquefois ce sont des cr&ecirc;tes
+quartzeuses,
+d'un vrai blanc de marbre, qui se dressent au milieu du sol primitif:
+on croirait pouvoir la franchir partout ais&eacute;ment en sautant de
+pierre en
+pierre; mais, vers son milieu, elle a presque toujours un canal rapide
+assez profond.</p>
+<p>Chaque moulin a son petit bateau, qui peut transporter quelques
+individus d'une rive &agrave; l'autre; mais rarement les
+propri&eacute;taires occupent
+les deux rives, et le besoin de communiquer entre eux se fait peu
+sentir
+aux habitants des deux plateaux, si bien que, d'un c&ocirc;t&eacute;
+&agrave; l'autre du
+pr&eacute;cipice, on passe tr&egrave;s-bien plusieurs ann&eacute;es
+sans se conna&icirc;tre et sans
+nouer de relations, du moins dans la partie qui s'&eacute;tend de la
+grande
+ruine de Ch&acirc;teaubrun au point o&ugrave; nous &eacute;tions.</p>
+<p>Nous r&ecirc;vions fort tranquillement sur les &icirc;lots de roches
+du rivage,
+quand nous f&ucirc;mes assaillis par les naturels du pays sous la forme
+de
+quatre gamins occup&eacute;s, ou plut&ocirc;t nullement occup&eacute;s
+&agrave; garder quatre
+cochons. Chacun avait le sien par rang de taille, et le dernier bambin
+avait la gouverne du cochon de lait.</p>
+<p>Les cochons &eacute;taient bien sages, les enfants l'&eacute;taient
+moins; ils
+accoururent autour de nous, criant, hurlant, gambadant et nous montrant
+quatre effroyables petits museaux qui semblaient &eacute;corch&eacute;s
+&agrave; vif et
+baign&eacute;s d'un sang noir&acirc;tre, le tout dans l'&eacute;vidente
+intention de nous
+effrayer.</p>
+<p>C'est un divertissement bien connu chez nous que ce barbouillage
+avec le
+jus des guignes noires qui pendent au-dessus des buissons et jonchent
+la
+terre &agrave; leur maturit&eacute;.</p>
+<p>Amyntas r&eacute;pondit &agrave; ce d&eacute;fi par un prodige non
+moins terrible.</p>
+<p>Il tira de sa poche un de ces petits cornets qui servent &agrave; se
+rappeler
+quand on est trop &eacute;parpill&eacute; &agrave; la promenade, et
+dont nous sommes toujours
+munis.</p>
+<p>Le cri rauque de cet instrument fit merveille. Nos petits sauvages
+s'enfuirent &agrave; toutes jambes, en proie &agrave; une frayeur
+indicible, et le
+plus petit, beuglant et pleurant comme un veau, se laissa choir en
+criant merci. Il fallut aller le relever et le consoler.</p>
+<p>Le d&icirc;ner fut excellent, le caf&eacute; fort passable,
+l'h&ocirc;tesse tr&egrave;s-obligeante
+et tr&egrave;s-empress&eacute;e.</p>
+<p>La promenade du lendemain fut r&eacute;gl&eacute;e, des mesures
+prises pour le r&eacute;veil
+et le d&eacute;part. Puis nous descend&icirc;mes le village, chacun une
+lumi&egrave;re &agrave; la
+main, pr&eacute;caution indispensable pour la premi&egrave;re fois dans
+ces rues
+difficiles; et notez que nous avions trouv&eacute; de la bougie,
+sybarites que
+nous &eacute;tions!</p>
+<p>Notre rue est la plus encaiss&eacute;e et la plus enfouie du bourg,
+dans une
+coulisse de rochers; d'un c&ocirc;t&eacute; les ruines de la
+forteresse, de l'autre
+une s&eacute;rie de petites cours ouvertes, que l'on pourrait appeler
+des
+<i>squares</i>, ferm&eacute;s au fond par le roc qui se rel&egrave;ve
+brusquement, et par
+un ruisselet d'eau vive, &agrave; peu pr&egrave;s muet en cette saison,
+mais
+grouillant et joyeux &agrave; la moindre pluie.</p>
+<p>Les maisonnettes sont g&eacute;n&eacute;ralement dispos&eacute;es
+par trois, soud&eacute;es
+ensemble, faisant face &agrave; deux ou trois autres toutes pareilles.</p>
+<p>Cela fait cinq ou six familles se voyant les unes chez les autres
+&agrave;
+toutes les heures du jour, &eacute;levant ensemble marmots, poules et
+pigeons,
+tout cela s'&eacute;chelonnant sur les perrons ou se groupant dans la
+cour
+commune de la fa&ccedil;on la plus pittoresque.</p>
+<p>Voil&agrave; donc un vrai village, non pas un village
+d'op&eacute;ra-comique
+d'autrefois, lorsque les berg&egrave;res avaient des robes de satin et
+les
+moutons des rubans roses, mais un village d'op&eacute;ra-comique
+moderne,
+c'est-&agrave;-dire un d&eacute;cor &agrave; la fois charmant et vrai,
+un d&eacute;cor de Rub&eacute; et
+consorts, permettant une mise en sc&egrave;ne heureuse et na&iuml;ve,
+des d&eacute;tails
+emprunt&eacute;s avec amour &agrave; la nature; du r&eacute;alisme
+comme il faut en faire, en
+choisissant dans le r&eacute;el ce qui vaut la peine d'&ecirc;tre
+peint: une petite
+ogive basse sur le ruisseau, un fond dont le toit en tourelle
+dispara&icirc;t
+sous les fleurs sauvages, un buisson heureusement jet&eacute; sur les
+d&eacute;combres, que sais-je?</p>
+<p>L'art aime et voit aujourd'hui tout ce qui est na&iuml;f, m&ecirc;me
+la brouette
+cass&eacute;e qui, avec une urne renvers&eacute;e, compose un tableau
+sur le fumier
+blond o&ugrave; le coq se prom&egrave;ne d'un air aussi vaniteux que
+s'il foulait un
+tapis de pourpre, et o&ugrave; la poule gratteuse et affair&eacute;e
+semble toujours
+absorb&eacute;e dans la recherche de cette fameuse perle dont elle ne
+saurait
+que faire.</p>
+<p>Sentir que tout est du ressort de l'artiste, voil&agrave;, quant
+&agrave; moi, tout ce
+que je peux entendre au mot de r&eacute;alisme, arbor&eacute; comme une
+nouveaut&eacute; par
+les uns, et repouss&eacute; comme une h&eacute;r&eacute;sie par les
+autres.</p>
+<p>Mais laissons les discussions litt&eacute;raires. J'y reviendrai
+certainement,
+car il y a beaucoup &agrave; dire en faveur d'un certain sentiment de
+la
+r&eacute;alit&eacute; qui peut &ecirc;tre trop d&eacute;daign&eacute;,
+et contre ce m&ecirc;me sentiment pouss&eacute;
+trop loin.</p>
+<p>Continuons notre exploration.</p>
+<p>Celle de l'appartement ne fut pas longue; au dehors, la lune avait
+un si
+mince croissant d'argent, qu'il n'y avait pas &agrave; regarder
+beaucoup par la
+fen&ecirc;tre. Tout &eacute;tait sombre. La porte ne fermant pas, il
+&eacute;tait bien
+&eacute;vident que le vol &eacute;tait chose inconnue en ce pays.</p>
+<p>&#8212;Que les misanthropes disent ce qu'ils voudront, qu'ils raillent
+am&egrave;rement ceux qui croient encore &agrave; la vie rustique;
+voici, me
+disais-je, une porte sans loquet qui r&eacute;pond victorieusement.
+Cette
+maison appartient &agrave; quelqu'un qui ne l'habite pas, qui demeure
+&agrave; l'autre
+bout du village et qui y laisse un petit mobilier sous la bonne foi
+publique. La cour n'a aucune esp&egrave;ce de cl&ocirc;ture: s'il n'y a
+pas un seul
+larron sur sept cents habitants, c'est toujours quelque chose, il faut
+en convenir.</p>
+<p>Le silence de la nuit fut inou&iuml;. Pas un souffle dans l'air et
+pas un
+souffle humain; pas un bruissement d'animal quelconque. Je croyais
+avoir
+trouv&eacute; chez nous l'id&eacute;al du silence nocturne. Mais notre
+silence est un
+vacarme &agrave; c&ocirc;t&eacute; de celui-ci. Je ne m'en suis pas
+encore rendu compte.</p>
+<p>Dans un si petit espace rempli de gens et de b&ecirc;tes, vivant,
+pour ainsi
+dire, en un tas, d'o&ugrave; vient que rien ne bouge et ne transpire?
+Avec
+cette nuit sombre, c'&eacute;tait presque solennel.</p>
+<p>Mais &agrave; peine fit-il jour, que les coqs vinrent chanter
+&agrave; notre porte. Si
+nous ne l'eussions soutenue d'une chaise, pour nous pr&eacute;server du
+frais
+de la nuit, toutes les volailles du pays seraient entr&eacute;es chez
+nous pour
+nous annoncer l'approche du soleil. Et puis des voix d'enfants
+espi&egrave;gles
+et rieuses chant&egrave;rent avec les oiseaux, d&egrave;s que les
+rayons du matin
+d&eacute;pass&egrave;rent le haut du rocher.</p>
+<p>Je regardai la maison neuve et propre qui nous faisait face. C'est
+l'&eacute;cole communale. Fillettes et gar&ccedil;ons arrivaient en
+belle humeur, et
+le pauvre petit instituteur, bossu comme &Eacute;sope, assis, je ne
+sais
+comment, sur son escalier en plein air, les attendait d'un air doux et
+m&eacute;lancolique.</p>
+<p>Nous part&icirc;mes &agrave; pied pour Ch&acirc;teaubrun,
+escort&eacute;s d'un &acirc;ne qui portait
+notre d&eacute;jeuner.</p>
+<p>Avant d'&eacute;tudier plus &agrave; fond le village, je voulais
+montrer &agrave; mes
+compagnons une des ruines les plus pittoresques du pays et refaire
+connaissance avec tous les remarquables environs du village.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h2>IV</h2>
+<br />
+<p>Nous pr&icirc;mes le plus court, par &eacute;gard pour l'&acirc;ne,
+que madame Rosalie,
+notre aubergiste, avait charg&eacute; comme un mulet d'Espagne. Il
+portait, en
+outre, un gamin charg&eacute; de le ramener, et l'&eacute;pervier de
+p&ecirc;che de Moreau,
+qui ne saurait faire un pas sans ce compagnon fid&egrave;le.</p>
+<p>Ce chemin est insipide, comme tous les bons chemins. Il s'en va tout
+droit sur un plateau tout nu. Les six kilom&egrave;tres en plaine nous
+parurent
+plus longs que douze en montagne.</p>
+<p>Les entomologistes allaient devant, peu surpris de rencontrer de
+temps &agrave;
+autre le <i>grand Mars</i>, qu'ils avaient signal&eacute; d&egrave;s
+la veille comme un
+h&ocirc;te logique de ces r&eacute;gions, mais se plaignant beaucoup de
+l'absence de
+papillons et de l'aridit&eacute; du sol.</p>
+<p>Je fis la conversation avec Moreau. C'est un malin, un sceptique et
+un
+railleur; mais c'est un grand philosophe.</p>
+<p>&#8212;J'ai eu bien du mal depuis que nous ne nous sommes vus, me dit-il.
+Je
+ne sais pas, si vous vous souvenez que j'&eacute;tais mari&eacute;.
+J'ai perdu ma
+femme. J'&eacute;tais un peu meunier et un peu ouvrier. Mais, seul du
+village
+o&ugrave; vous avez laiss&eacute; hier votre voiture, je n'ai que mon
+corps et ma
+maison. Dans nos petits bourgs, tout le monde est propri&eacute;taire,
+et il
+n'y a point de malheureux. Moi, j'ai bien un roc.... &Agrave; propos,
+le
+voulez-vous, mon roc? Vous savez, vous disiez dans le temps que vous
+voudriez avoir un coin sur la Creuse? Je ne vous vends pas le mien; je
+vous le donne. Il n'y pousse que de la foug&egrave;re, et je n'ai pas
+de quoi y
+nourrir un mouton. Je paye cinq sous d'imposition pour ce rocher, et
+voil&agrave; tout ce que j'en retire. Dame, il est grand, vous auriez
+de quoi y
+b&acirc;tir une belle maison, en d&eacute;pensant d'abord une dizaine
+de mille francs
+pour tailler la roche et faire l'emplacement. Allons, vous n'en voulez
+pas? Vous avez raison. Je n'en veux pas non plus. Aussi il reste
+l&agrave; bien
+tranquille. Y va qui veut ... c'est-&agrave;-dire qui peut!</p>
+<p>&#8212;Comment avez-vous pu &eacute;lever votre famille? Car vous avez des
+enfants!</p>
+<p>&#8212;Ils se sont &eacute;lev&eacute;s comme ils ont pu, un peu chez moi,
+un peu chez les
+autres. Ma fille est une belle fille, vous l'avez vue hier. Elle sait
+faire la cuisine et parler espagnol.</p>
+<p>&#8212;Espagnol?</p>
+<p>&#8212;Oui, elle a suivi en Espagne une bourgeoise d'ici, mari&eacute;e
+avec un
+monsieur de ce pays-l&agrave;. Mon gar&ccedil;on est au service. C'est
+un bon enfant,
+bien doux, <i>fait &agrave; tout</i>, comme moi. Vous me demanderez ce
+que je fais,
+&agrave; pr&eacute;sent; je n'en sais rien, une chose et l'autre; je ne
+peux plus
+travailler. Voyez: en chassant, j'ai mal tourn&eacute; mon fusil; j'ai
+eu la
+main travers&eacute;e, et l'autre moiti&eacute; de la charge m'a
+caress&eacute; la t&ecirc;te. On
+dit dans le pays qu'il ne m'y est pas rest&eacute; assez de plomb. Je
+crois
+bien! pendant quinze jours, le m&eacute;decin n'a pas fait autre chose
+que de
+m'en arracher. Tous les matins, je l'entendais dire en sortant:
+&laquo;C'est
+un homme mort!&raquo; Et moi, je me dressais sur mon lit pour lui
+crier, du
+mieux que je pouvais: &laquo;Vous dites des b&ecirc;tises, je n'en veux
+pas mourir,
+et je n'en mourrai pas.&raquo; Apr&egrave;s que j'en ai
+&eacute;t&eacute; revenu, j'ai recommenc&eacute; &agrave;
+p&ecirc;cher et &agrave; chasser. J'ai voulu encore un peu travailler;
+mais le
+travail m'a port&eacute; malheur. Un maladroit m'a d&eacute;mis
+l'&eacute;paule en me jetant
+&agrave; faux un sac de bl&eacute; du haut d'une voiture. &Ccedil;a ne
+fait rien, je marche,
+je chasse et je p&ecirc;che toujours. Je conduis les artistes et les
+voyageurs. Je sais les chemins comme personne, et je vous dirais
+comment
+sont faits tous les cailloux de la Creuse. Je fais les commissions du
+ch&acirc;teau et de l'auberge, j'approvisionne l'un et l'autre avec mon
+poisson. Je me passe de tout quand je n'ai rien; je n'use pas les
+draps,
+je dors une heure sur douze. Je passe mes nuits dans l'eau &agrave;
+guetter les
+truites. Dans le jour, si je suis las, je fais un somme o&ugrave; je me
+trouve.
+Si c'est sur une pierre ou sur un banc, j'y dors aussi bien que sur la
+paille. Je ne me soucie point de la toilette. F&ecirc;tes et dimanches,
+j'ai
+les m&ecirc;mes habits que dans la semaine, puisque je n'ai que ceux
+que mon
+corps peut porter. Je suis toujours de bonne humeur, soit qu'on me
+donne
+cinq francs ou cinquante centimes pour mes peines. Le voyageur est
+toujours aimable, et, pourvu que je coure et que je cause, je suis
+content de m'instruire. Voil&agrave;! Quand je ne serai plus bon
+&agrave; rien, ma
+famille s'arrangera pour me nourrir, et, si elle me laisse crever comme
+un chien, ce sera tant pis pour elle au dernier jugement.</p>
+<p>Des anciens chemins p&eacute;rilleux par o&ugrave; l'on arrivait
+&agrave; Ch&acirc;teaubrun, nous
+ne retrouv&acirc;mes plus que l'emplacement. On y descend doucement par
+le
+plateau, et la nouvelle route qui c&ocirc;toie tranquillement le
+pr&eacute;cipice a
+&ocirc;t&eacute; beaucoup de caract&egrave;re &agrave; cette
+sc&egrave;ne autrefois si sauvage.</p>
+<p>La ruine est toujours grandiose. Le marquis de <i>notre village</i>
+l'a
+achet&eacute;e, avec son vaste enclos, pour deux mille cinq cents
+francs. Il la
+tient ferm&eacute;e, et il avait bien voulu nous en confier les clefs.</p>
+<p>Nous v&icirc;mes que ce noble lieu &eacute;tait moins
+fr&eacute;quent&eacute; qu'autrefois. L'herbe
+haute et fleurie du pr&eacute;au &eacute;tait vierge de pas humains.
+Toutes choses,
+d'ailleurs, exactement dans le m&ecirc;me &eacute;tat qu'il y a douze
+ans: la grande
+vo&ucirc;te d'entr&eacute;e avec sa double herse, la vaste salle des
+gardes avec sa
+monumentale chemin&eacute;e, le donjon formidable de cent vingt pieds
+de haut
+d'o&ugrave; l'on domine un des plus beaux sites de France, les
+ge&ocirc;les obscures,
+et cet &eacute;trange d&eacute;bris de la portion la plus belle et la
+plus moderne du
+manoir, le <i>logis</i> renaissance que, dans ma jeunesse, j'ai vu
+intact et
+merveilleusement frais et fleuri de sculptures, aujourd'hui
+trou&eacute;,
+informe, d&eacute;mantel&eacute; et dressant encore dans les airs des
+&acirc;tres &agrave;
+encadrements fleuronn&eacute;s d'un beau travail.</p>
+<p>Le marquis a achet&eacute;, dit-il, cette ruine pour la
+pr&eacute;server du vandalisme
+des bandes noires. Il s'y est pris un peu tard.</p>
+<p>Telle qu'elle est, c'est un romantique d&eacute;bris o&ugrave;, au
+clair de la lune,
+on voudrait entendre l'admirable symphonie de <i>la Nonne sanglante</i>
+de
+Gounod, ou mieux encore <i>la Chasse infernale</i> de Weber.</p>
+<p>En plein midi, cette solitude avait encore quelque chose de solennel.</p>
+<p>Une multitude de tiercelets et de chev&ecirc;ches effarouch&eacute;s
+se croisaient
+dans les airs, sur nos t&ecirc;tes, avec des milliers de martinets
+glapissants. C'&eacute;taient des cris aigus, des r&acirc;les
+&eacute;tranges, une
+agitation sauvage et des querelles inou&iuml;es.</p>
+<p>Nous f&ucirc;mes &eacute;tonn&eacute;s de voir des moineaux
+nich&eacute;s effront&eacute;ment au beau
+milieu de cette soci&eacute;t&eacute; d'oiseaux de proie, toujours en
+chasse par
+centaines autour d'eux. Cela faisait penser au petit vassal du temps
+pass&eacute; virant dans la caverne des seigneurs f&eacute;odaux et
+abritant ses
+petites rapines sous les grandes.</p>
+<p>Nous f&ucirc;mes t&eacute;moins d'un drame entre tous ces pillards.</p>
+<p>Un pauvre scarab&eacute;e, &eacute;chapp&eacute;, demi-mort, au
+large bec d'un martinet, fut
+happ&eacute; au passage, sur le haut d'une tour, par une femelle de
+moineau.
+Survint l'&eacute;poux &agrave; l'air mutin, &agrave; la moustache
+noire, h&eacute;rissant ses
+plumes, faisant grand bruit et menace au martinet, qui voulait
+reprendre
+sa proie, quand survint &agrave; son tour le troisi&egrave;me larron,
+la cr&eacute;cerelle,
+attir&eacute;e par la voix imprudente de ces petites gens. Elle sortit,
+muette
+et agile, du sommet d'une tour voisine, n'osa s'attaquer au martinet,
+qui ne paraissait pas la craindre, et se dirigea sur les moineaux d'une
+aile si rapide et si s&ucirc;re, que tout semblait fini pour eux. Mais,
+s'ils
+ne l'avaient pas vue guetter, ils l'avaient sentie. Ils disparurent
+tout
+&agrave; coup. Le brigand tourna d'une mani&egrave;re sinistre autour
+de la crevasse
+o&ugrave; ils &eacute;taient r&eacute;fugi&eacute;s dans leur nid, mais
+l'entr&eacute;e &eacute;tait trop petite
+pour qu'il y p&ucirc;t p&eacute;n&eacute;trer. Il retourna &agrave; son
+guettoir. Les moineaux
+ressortirent aussit&ocirc;t, et, plant&eacute;s sur leur petit seuil,
+l'accabl&egrave;rent
+d'injures et de railleries. Il revint plusieurs fois &agrave; la
+charge.
+Toujours apr&egrave;s avoir lestement battu en retraite, ces audacieux
+oisillons reparurent pour le provoquer, l'insulter et le maudire.</p>
+<p>Que lui fut-il reproch&eacute;? De quelles repr&eacute;sailles le
+menac&egrave;rent-ils? Il
+faut bien croire que quelques chose de sanglant lui fut dit, car
+l'oiseau de proie se lassa de les tourmenter, et, quelques moments
+apr&egrave;s, nous v&icirc;mes les moineaux, pleins de gaiet&eacute;,
+sautiller sur la
+muraille et picorer dans les plantes pari&eacute;taires, sans aucun
+souci de
+l'ennemi terrible, et ne manquant jamais d'adresser quelque
+impertinence
+aux martinets qui les effleuraient de leur vol, et avec lesquels, du
+reste, ils ne paraissent avoir qu'une guerre de gros mots.</p>
+<p>Les v&eacute;ritables victimes de ces grandes hirondelles noires,
+aux griffes
+ac&eacute;r&eacute;es, sont probablement les l&eacute;zards, dont les
+squelettes dig&eacute;r&eacute;s tout
+entiers jonchaient les ruines du donjon.</p>
+<p>Ainsi les faibles passereaux, dont les moyens de d&eacute;fense
+seraient nuls
+contre tant et de si redoutables ennemis, viennent &agrave; bout
+d'&eacute;lever leur
+famille au milieu d'eux et de lui enseigner encore le caquet et le
+sarcasme de la dispute au sein de l'&eacute;ternel danger. D'o&ugrave;
+vient cela? De
+la sup&eacute;riorit&eacute; d'intelligence apparemment. Michelet nous
+l'e&ucirc;t expliqu&eacute;,
+lui qui a daign&eacute; &eacute;tudier la vie des oiseaux avec presque
+autant d'amour
+et d'&eacute;motion que celle des hommes.</p>
+<p>Nous renvoy&acirc;mes le gamin et son &acirc;ne, et, apr&egrave;s un
+d&eacute;jeuner copieux dans
+les ruines, nous e&ucirc;mes &agrave; descendre au fond du ravin pour
+retourner au
+village en suivant le bord de la Creuse.</p>
+<p>Je n'avais jamais eu le loisir de faire cette marche qui est de
+quatre
+heures au moins, la plupart du temps sans chemin fray&eacute; sur le
+roc
+tranchant ou sur les pierres aigu&euml;s. Mais, malgr&eacute;
+l'effroyable chaleur
+engouffr&eacute;e dans les m&eacute;andres de la gorge, nous ne
+songe&acirc;mes point &agrave;
+regretter d'avoir entrepris cette dure promenade.</p>
+<p>C'est le paradis et le chaos que l'on trouve tour &agrave; tour;
+c'est une
+suite ininterrompue de tableaux adorables ou grandioses, changeant
+d'aspect &agrave; chaque pas, car la rivi&egrave;re est fort sinueuse,
+et, comme en
+bien des endroits elle bat le rocher, il faut monter et descendre
+souvent, par cons&eacute;quent voir de diff&eacute;rents plans,
+toujours heureux, ces
+sites merveilleusement compos&eacute;s et encha&icirc;n&eacute;s les
+uns aux autres comme
+une suite de rives po&eacute;tiques.</p>
+<p>La verdure &eacute;tait dans toute sa puissance, et, cette
+ann&eacute;e-ci, elle est
+remarquablement vigoureuse. C'&eacute;tait l'<i>heure de l'effet</i>,
+le baisser
+lent et toujours splendide du soleil.</p>
+<p>Ah! monsieur, je ne souhaite au plus m&eacute;chant homme de la
+terre que la
+fatigue de cette course, et, si la vue d'une si belle nature ne le
+dispose pas &agrave; une religieuse bienveillance pour le monde
+o&ugrave; Dieu nous a
+mis, je le trouverai assez puni de son ingratitude par la privation du
+bien-&ecirc;tre moral et de la tendre admiration que ce pays inspire
+&agrave; qui ne
+s'en d&eacute;fend point.</p>
+<p>C'est une douceur p&eacute;n&eacute;trante, je dirais presque
+attendrissante, tant la
+physionomie de cette r&eacute;gion est na&iuml;ve et comme par&eacute;e
+des gr&acirc;ces de
+l'enfance. C'est de la pastorale antique, c'est un chant de
+na&iuml;ades
+tranquilles, une &eacute;glogue fra&icirc;che et parfum&eacute;e, une
+m&eacute;lodie de Mozart, un
+id&eacute;al de sant&eacute; morale et physique qui semble planer dans
+l'air, chanter
+dans l'eau et respirer dans les branches.</p>
+<p>Nous traversions parfois d'&eacute;troites prairies,
+ombrag&eacute;es d'arbres
+superbes. Pas un brin de mousse sur leurs tiges brillantes et
+satin&eacute;es,
+et dans les foins touffus pas un brin d'herbe qui ne soit fleur.</p>
+<p>Sur une nappe de plantes fourrag&egrave;res d'un beau ton violet,
+nous
+march&acirc;mes un quart d'heure dans un flot de pierreries.
+C'&eacute;tait un semis
+de ces insectes d'azur &agrave; reflets d'am&eacute;thyste et
+glac&eacute;s d'argent qui
+pullulent chez nous sur les saules et qui, de l&agrave;, se laissent
+tomber en
+pluie sur les fleurs. Elles en &eacute;taient si charg&eacute;es en cet
+endroit et
+elles s'harmonisaient si bien avec les tons changeants de ces petits
+buveurs d'ambroisie, que cela ressemblait &agrave; une fantaisie de
+f&eacute;e ou &agrave;
+une illusion d'irisation dans les reflets rampants du soleil &agrave;
+son
+d&eacute;clin.</p>
+<p>Notre naturaliste n'avait que faire d'une denr&eacute;e si connue en
+France;
+mais il ne pouvait se d&eacute;fendre d'en remplir ses mains pour les
+admirer
+en bloc.</p>
+<p>&Agrave; propos de ces petites b&ecirc;tes, il me dit tenir d'un
+naturaliste de ses
+amis que, dans un moment o&ugrave; ce fut la mode d'en faire des
+parures, on
+les achetait &agrave; un prix exorbitant. Nos petits bergers de la
+Creuse ne
+l'ont pas su! Si la mode revient, il faudra le leur dire. Au prix qui a
+exist&eacute;, de soixante &agrave; quatre-vingts francs le cent, la
+prairie o&ugrave; nous
+&eacute;tions en contenait bien pour plusieurs millions.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h2>V</h2>
+<br />
+<p>Mais notre &eacute;mail de hannetons bleus fut tout &agrave; coup
+travers&eacute; et
+boulevers&eacute; par la course effr&eacute;n&eacute;e d'Amyntas. Il
+poursuivait quelque
+chose avec une sorte de rage d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e. Il
+disparut dans les rochers,
+dans les pr&eacute;cipices; il reparut dans les buissons, dans les
+halliers. Il
+volait avec son papillon sur les foug&egrave;res. Il avait les yeux
+hors de la
+t&ecirc;te.</p>
+<p>Moreau, effray&eacute;, crut &agrave; un acc&egrave;s de
+fi&egrave;vre chaude, et se mit &agrave; le
+poursuivre comme un chien de Terre-Neuve pour sauver son ma&icirc;tre.</p>
+<p>Le sage Chrysalidor suivait des yeux cette course ardente, ne
+songeant
+pas &agrave; notre ami qui risquait ses os dans les ab&icirc;mes, ou
+tout au moins sa
+peau dans les trous &eacute;pineux, et ne s'occupant que du papillon en
+fuite,
+le papillon merveilleux dont il croyait reconna&icirc;tre l'allure et
+le ton.
+Deux fois il p&acirc;lit en le voyant &eacute;chapper au filet de gaze,
+et s'envoler
+plus haut, toujours plus haut!</p>
+<p>Enfin Amyntas poussa, de la cime du mont, un cri de triomphe, et
+revint,
+d'un trait, vers nous avec sa capture.</p>
+<p>&#8212;Je crois que c'est <i>elle</i>! s'&eacute;cria-t-il tout
+essouffl&eacute;. Oui, ce doit
+&ecirc;tre <i>elle</i>! Voyez!</p>
+<p>Le naturaliste et l'amateur, aussi passionn&eacute;s l'un que
+l'autre, se
+regard&egrave;rent, l'un tremblant, l'autre stup&eacute;fait, et cette
+exclamation
+sortit simultan&eacute;ment de leurs l&egrave;vres:</p>
+<p>&#8212;<i>Algira</i>!</p>
+<p>Je ne suis pas de ceux qui se moquent des candides et saintes joies
+de
+la science. Je r&eacute;p&eacute;tai avec l'intonation d'un profond
+respect: &laquo;Algira!&raquo;
+mais sans savoir le moins du monde en quoi consistait l'importance de
+la
+d&eacute;couverte, et sans voir autre chose qu'un joli
+l&eacute;pidopt&egrave;re &agrave; la robe
+noire et ray&eacute;e de gris blanch&acirc;tre, de m&eacute;diocre
+dimension, et tr&egrave;s-frais
+pour une capture au filet.</p>
+<p>Il me fut expliqu&eacute; alors qu'<i>algira</i> &eacute;tait
+originaire d'Alger, o&ugrave; elle
+est fort commune; qu'on la trouve aussi en Italie et dans certaines
+r&eacute;gions abrit&eacute;es de la France m&eacute;ridionale,
+o&ugrave; sa chenille pullule sur le
+grenadier; mais que la rencontre sur les buis, au centre de la France,
+&eacute;tait un fait inou&iuml;, renversant toutes les notions acquises
+jusqu'&agrave; ce
+jour et donnant un d&eacute;menti formel aux meilleurs catalogues.</p>
+<p>Nous &eacute;tions &agrave; peine revenus de cette surprise, qu'une
+nouvelle capture
+poussa jusqu'&agrave; l'enthousiasme l'&eacute;motion de nos
+l&eacute;pidopt&eacute;ristes.</p>
+<p>Cette fois, Chrysalidor faillit sortir de son caract&egrave;re, et
+ses l&egrave;vres
+fr&eacute;missantes invoqu&egrave;rent le nom de l'&Eacute;ternel sous
+la forme d'un jurement
+&eacute;nergique &agrave; demi articul&eacute;; mais il s'interrompit
+en souriant, demanda
+pardon de sa vivacit&eacute;, et, reprenant son air doux et modeste:</p>
+<p>&#8212;J'en &eacute;tais bien s&ucirc;r, dit-il, que nous trouverions ici
+des choses
+&eacute;tonnantes! C'est <i>gordius</i>, mes amis, c'est <i>gordius</i>!
+le polyommate
+des r&eacute;gions m&eacute;ridionales! Faites donc des catalogues
+apr&egrave;s cela, et
+comprenez donc quelque chose aux arcanes de la nature!</p>
+<p>Au fait, il y a l&agrave; un myst&egrave;re. Les papillons ne sont
+pas voyageurs. Ils
+ne franchissent pas les terres et les mers comme les oiseaux de
+passage.
+Ils s'accouplent, pondent et meurent l&agrave; o&ugrave; ils sont
+&eacute;lev&eacute;s, une premi&egrave;re
+fois &agrave; l'&eacute;tat de chenille, une seconde fois &agrave;
+l'&eacute;tat d'insecte parfait.
+Ceux-ci n'avaient donc pas travers&eacute; la France; ils
+&eacute;taient originaires
+de ce coin de rochers, o&ugrave; un accident fortuit de configuration
+et
+d'insolation leur procure, dans un tr&egrave;s-petit espace, le climat
+n&eacute;cessaire &agrave; leur existence.</p>
+<p>Je dis dans un tr&egrave;s-petit espace et crois pouvoir le dire,
+parce que,
+dans une promenade ult&eacute;rieure, en suivant, pendant cinq lieues
+environ,
+cette m&ecirc;me dentelure de la Creuse, nos amateurs ne virent voler
+ces
+l&eacute;pidopt&egrave;res m&eacute;ridionaux qu'en un certain coude,
+remarquablement abrit&eacute;,
+o&ugrave; la chaleur &eacute;tait v&eacute;ritablement accablante.</p>
+<p>Mais que le rayon habit&eacute; par ces h&ocirc;tes &eacute;trangers
+ait un ou plusieurs
+kilom&egrave;tres d'&eacute;tendue, le fait de leur existence au centre
+de la France
+n'en est pas moins fort curieux. C'est un peu comme si on rencontrait
+des gazelles ou des antilopes dans la for&ecirc;t des Ardennes, par la
+seule
+raison, je suppose, qu'une des vall&eacute;es de cette for&ecirc;t
+serait assez
+expos&eacute;e au soleil pour leur avoir permis d'y rester depuis les
+&acirc;ges
+primitifs, o&ugrave; l'on sait qu'ils y vivaient dans d'autres
+conditions
+atmosph&eacute;riques que celles d'aujourd'hui.</p>
+<p>Donc, gordius, algira et plusieurs col&eacute;opt&egrave;res non
+moins &eacute;tranges, qui
+furent trouv&eacute;s ensuite au m&ecirc;me lieu, sont bien originaires
+de ce coin de
+rochers et s'y reproduisent depuis que le monde a produit leur race,
+avant l'homme, aux jours d'enfantement de la cr&eacute;ation.</p>
+<p>Cela ne prouve qu'une chose, c'est qu'aussit&ocirc;t que les
+conditions
+d'existence des diff&eacute;rents &ecirc;tres ont &eacute;t&eacute;
+&eacute;tablies sur le globe, les
+&ecirc;tres capables de peupler ce milieu s'y sont
+d&eacute;velopp&eacute;s et fix&eacute;s, quelle
+que f&ucirc;t la latitude. Mais le probl&egrave;me, c'est de
+d&eacute;couvrir en quoi
+consistent toutes ces conditions d'existence, et principalement les
+conditions d'alimentation de ces bestioles, si obstin&eacute;ment
+attach&eacute;es,
+pour la plupart, &agrave; se nourrir chacune d'une certaine plante,
+qu'il est
+souvent impossible d'&eacute;lever des chenilles transport&eacute;es
+d'un lieu &agrave; un
+autre.</p>
+<p>C'est toute une science pratique que l'&eacute;levage des chenilles,
+et
+certaines &eacute;ducations font le d&eacute;sespoir des
+entomologistes. Pourtant,
+ici, si le climat se rapproche de celui de l'Afrique et de la Provence,
+la flore en diff&egrave;re &agrave; beaucoup d'&eacute;gards. Par
+exemple, pour algira, je ne
+vois pas dans ces r&eacute;gions, et je cherche en vain dans la <i>Flore
+centrale</i> de Boireau (l'ouvrage le plus complet et le plus
+consciencieux
+possible) le moindre analogue avec le grenadier.</p>
+<p>Ces &ecirc;tres non domesticables, que l'on croit invariablement
+soumis aux
+lois g&eacute;n&eacute;rales et inflexibles de l'instinct, sont donc
+susceptibles de
+modifier le premier de tous les instincts, celui de l'alimentation, en
+raison des ressources que leur offre le milieu o&ugrave; ils se
+trouvent.
+Gordius doit vivre sur les bruy&egrave;res, et pourtant il n'y a pas de
+bruy&egrave;res dans la r&eacute;gion o&ugrave; nous l'avons
+rencontr&eacute;.</p>
+<p>Que mangent donc ici les chenilles d'algira et de gordius? Grande
+question de nos entomologistes; question qui fait rire au premier
+abord,
+mais qui se rattache &agrave; une question fondamentale en histoire
+naturelle
+et m&ecirc;me en philosophie: &agrave; savoir si certains animaux
+ob&eacute;issent
+aveugl&eacute;ment &agrave; des n&eacute;cessit&eacute;s fatales, ou
+s'ils ont, dans la mesure de
+leurs besoins, le discernement raisonn&eacute; qu'on leur refuse. Moi,
+je
+penche pour la derni&egrave;re hypoth&egrave;se.</p>
+<p>Et, puisque nous sommes en Creuse, demandons-nous pourquoi le saumon
+quitte les eaux sal&eacute;es pour venir d&eacute;poser sa
+prog&eacute;niture dans les eaux
+douces. Lui qui est un grand voyageur, fait-il deux ou trois cents
+lieues contre le courant, dans les m&eacute;andres et dans les
+obstacles des
+fleuves et des rivi&egrave;res torrentueuses, sans savoir o&ugrave; il
+va, sans avoir
+un projet, un but, une volont&eacute;, par cons&eacute;quent une
+id&eacute;e? Allons donc!
+Raconte-nous, &ocirc; algira! l'histoire de la petite tribu
+oubli&eacute;e dans les
+grandes crises de l'atmosph&egrave;re terrestre, sur le petit rocher
+o&ugrave; te
+voici. Dis-nous quelle myrtac&eacute;e a fleuri autour du berceau de
+tes
+anc&ecirc;tres; si l&agrave;, dans quelque roche inaccessible,
+v&eacute;g&egrave;te encore la
+plante nourrici&egrave;re, aussi peu soup&ccedil;onn&eacute;e des
+statisticiens de la flore
+centrale, que tu l'&eacute;tais toi-m&ecirc;me de ceux de la faune
+entomologique il
+n'y a qu'un instant!</p>
+<p>Je crains de trop m'&eacute;loigner de <i>mon village</i>. Mais il
+s'agit de
+description, et je ne peux pas tout &agrave; fait isoler le tableau de
+son
+cadre.</p>
+<p>Qu'on prenne donc note de ceci, que mon village est situ&eacute;
+dans une
+r&eacute;gion aussi chaude que les rives de la
+M&eacute;diterran&eacute;e, et qu'il pourrait
+devenir, si quelqu'un daignait d&eacute;couvrir son existence et faire
+l'&eacute;tude
+attentive et scientifique de sa temp&eacute;rature, aussi
+achaland&eacute; de malades
+que Nice, Pise, Hy&egrave;res ou la Spezzia.</p>
+<p>Cela arrivera, je le parie, car tout se d&eacute;couvre et
+s'exploite au temps
+o&ugrave; nous vivons; on fera des routes dans les escaliers de
+rochers; deux
+lieues de chemin de fer pour embrancher mon village &agrave; Argenton:
+ce n'est
+qu'une plaisanterie quand on le voudra. Ce voyage sera plus
+&eacute;conomique
+de temps et d'argent que celui d'Italie. On b&acirc;tira des villas
+&agrave; la place
+des chaumi&egrave;res. Quelque ing&eacute;nieux docteur, frapp&eacute;
+de la beaut&eacute; des dents
+indig&egrave;nes, et inform&eacute; des cas fr&eacute;quents de
+long&eacute;vit&eacute;, d&eacute;couvrira, dans
+la qualit&eacute; de ces eaux courantes qui jaillissent de toutes
+parts, et
+dans la puret&eacute; de cette atmosph&egrave;re qui refuse la mousse
+aux arbres et le
+lierre aux rochers, des conditions essentielles de gu&eacute;rison pour
+les
+victimes des brouillards de Paris; et voil&agrave; un pays
+transform&eacute; en un
+clin d'oeil!</p>
+<p>En attendant que la mode &eacute;tende son sceptre sur ces agrestes
+solitudes,
+je me garde bien de nommer le village en question: je l'appelle sans
+fa&ccedil;on <i>mon village</i>, comme on dit <i>ma trouvaille</i> ou
+<i>mon r&ecirc;ve</i>. Il me
+semble qu'il ne sera plus <i>mien</i> d&egrave;s que j'aurai trahi son
+nom. Il le
+faudra pourtant, mais &agrave; la fin de mon r&eacute;cit, et quand je
+l'aurai fait
+aimer un peu, si j'en viens &agrave; bout.</p>
+<p>Tant il y a qu'en y revenant, le long de la Creuse, &agrave; travers
+des
+&eacute;blouissements de paysages d&eacute;licieux embras&eacute;s de
+soleil rouge et coup&eacute;s
+de verdures splendides, je songeais en &eacute;go&iuml;ste &agrave;
+cette d&eacute;couverte
+d'algira et de gordius. La pr&eacute;sence de ces beaux petits frileux
+(gordius
+est tout en or chaud teint&eacute; de bronze florentin) me faisait
+faire ce
+raisonnement bien simple: la vigne g&egrave;le en Toscane au 1er mai.
+En avril,
+des humains g&egrave;lent, faute de feu, de bois et de
+chemin&eacute;es, &agrave; Frascati et
+&agrave; Tivoli. La moindre chaumi&egrave;re de *** (mon village) est
+mieux chauff&eacute;e
+que la plupart des palais d'Italie. Majorque (latitude de la Calabre)
+est l'endroit de la terre, &agrave; moi connu, o&ugrave; j'ai eu le
+plus froid et o&ugrave;
+j'ai vu les pluies les plus intarissables en hiver. Et, l&agrave;,
+beaucoup
+moins de chemin&eacute;es qu'en Italie! Les vitres aux fen&ecirc;tres
+sont objets de
+luxe.</p>
+<p>Pour fuir l'hiver, il est donc souvent fort inutile de faire
+beaucoup de
+chemin, de s'embarquer et de perdre quinze jours en d&eacute;placements
+et en
+d&eacute;ceptions, surtout quand on a sous la main des oasis o&ugrave;,
+avec tr&egrave;s-peu
+de temps, de d&eacute;pense et d'industrie, on pourrait, &agrave; tout
+instant,
+trouver un nid propre et tranquille, des promenades charmantes, se
+r&eacute;chauffer et se refaire, se forcer soi-m&ecirc;me &agrave;
+prendre un exercice
+vivifiant sans rompre avec ses habitudes de travail et ses devoirs de
+famille, enfin sans cesser de vivre &agrave; un certain point de vue
+prohib&eacute; en
+Italie et en Espagne; et notez bien qu'il n'est gu&egrave;re de
+localit&eacute;s
+civilis&eacute;es en France qui n'aient leur petit &Eacute;den sauvage,
+leur Suisse en
+miniature, voire leur coin d'Italie et d'Espagne, aussi beau et mieux
+expos&eacute; que ne le sont les trois quarts de ces p&eacute;ninsules
+fameuses.</p>
+<p>Pourtant ces heureux et riches accidents de terrain sont souvent
+d&eacute;serts. Aucun voyageur ne daigne y porter ses pas; et ce sont,
+la
+plupart du temps, des Anglais qui les d&eacute;couvrent.</p>
+<p>&#8212;J'y songeais aussi pr&eacute;cis&eacute;ment, me dit Amyntas,
+&agrave; qui je communiquais
+ces r&eacute;flexions en rentrant au village, et je me suis
+rappel&eacute; notre
+conversation dans le ravin de Marino. Depuis cette promenade autour de
+Frascati, nous avons vu ensemble de bien belles choses, plus grandes,
+plus bizarres que celles d'ici; je suis bien content de les avoir vues,
+mais je n'&eacute;prouve pas le besoin de les revoir; tandis que la
+facilit&eacute; de
+venir ici me donne le plus grand d&eacute;sir d'y revenir souvent. On
+dit qu'il
+faut payer la jouissance des voyages par d'in&eacute;vitables fatigues
+et de
+nombreuses contrari&eacute;t&eacute;s. Eh bien, s'il en est ainsi, si
+c'est une loi
+g&eacute;n&eacute;rale d'acheter cher le plaisir de l'admiration, ce
+pays-ci est
+vraiment trop beau pour &ecirc;tre si pr&egrave;s, si facile &agrave;
+aborder, si
+hospitalier et si rempli de bien-&ecirc;tre.</p>
+<p>C'&eacute;tait aussi l'avis de notre naturaliste. Il regrettait
+d'&ecirc;tre forc&eacute; de
+partir le lendemain. Il n'avait jamais rencontr&eacute; un pays si
+suave et si
+sympathique. Il r&ecirc;vait d'y revenir avec nous l'ann&eacute;e
+prochaine.</p>
+<p>Nous r&ecirc;vions, nous autres qui ne sommes pas forc&eacute;s de
+vivre &agrave; Paris, de
+nous arranger un pied-&agrave;-terre au village. La maisonnette
+o&ugrave; nous avions
+dormi &eacute;tait &agrave; vendre pour ce prix modeste de cinq cents
+&agrave; mille francs
+dont on nous avait parl&eacute;. Amyntas la voulait pour lui. Moi,
+j'avais
+envie de la maisonnette renaissance.</p>
+<p>Tout se passa en projets ce jour-l&agrave;.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h2>VI</h2>
+<br />
+<p>Le lendemain, il faisait encore plus chaud. Nous devions ramener
+notre
+naturaliste chez nous afin de l'embarquer pour Paris, o&ugrave; ses
+affaires le
+rappelaient imp&eacute;rieusement. On s'arrachait au village &agrave;
+grand regret.</p>
+<p>Nous f&icirc;mes encore deux lieues dans l'eau et les rochers, pour
+explorer
+le cours du torrent qui descend au bas du village et qui lui donne son
+nom.</p>
+<p>C'est une toute petite gorge couverte de bois charmants et toute
+h&eacute;riss&eacute;e de rochers superbes. La marche est dure dans
+cette d&eacute;chirure
+tourment&eacute;e en zigzags; mais, &agrave; chaque pas, il y a un
+tableau d&eacute;licieux
+de fra&icirc;cheur et de sauvagerie.</p>
+<p>Nous f&icirc;mes halte dans un joli moulin, o&ugrave; la
+meuni&egrave;re, aimable et
+avenante, avec un air de candeur qui ne g&acirc;tait rien, nous servit
+du lait
+et du beurre exquis, pendant que nous bercions son nouveau-n&eacute;
+dans le
+plus joli berceau rustique qui se puisse imaginer, une vraie petite
+cr&egrave;che en bois, suspendue par deux anneaux &agrave; un double
+pied. Le marmot
+est au ras de sa couche, mais prot&eacute;g&eacute; par des
+lani&egrave;res de laine bleue
+artistement agenc&eacute;es pour le retenir sans le g&ecirc;ner pendant
+qu'on le
+balance &agrave; grande vol&eacute;e. Les berceaux, les armoires et les
+cr&eacute;dences sont
+encore, dans la demeure de beaucoup de ces paysans, des meubles
+tr&egrave;s-anciens et tr&egrave;s-remarquables.</p>
+<p>Avant de quitter l'oasis que notre &eacute;minent historien M.
+Raynal appelle
+avec raison le <i>Highland</i> du Berry, nous donn&acirc;mes grande
+attention aux
+figures, soit dans le village, soit sur les chemins et dans les hameaux
+environnants.</p>
+<p>La physionomie humaine est l&agrave; aussi explicite que le climat
+et la
+v&eacute;g&eacute;tation; elle respire une am&eacute;nit&eacute;
+particuli&egrave;re, avec une dignit&eacute;
+tranquille. Le paysan n'a pas le salut banal de certaines autres
+localit&eacute;s du Berry. Mais, d&egrave;s qu'il est pr&eacute;venu,
+il r&eacute;pond avec une
+dignit&eacute; douce. Il doit &ecirc;tre fin, puisqu'il est paysan,
+mais il n'est
+pas sournois. Son temp&eacute;rament est sec et sain, sa
+d&eacute;marche plus d'aplomb
+et moins lourde que celle des gens de nos plaines.</p>
+<p>Les enfants sont admirables, et presque toutes les jeunes filles
+jolies
+ou gracieuses. Parmi ces derni&egrave;res, deux types
+tr&egrave;s-distincts nous
+frapp&egrave;rent: la blonde, fine, svelte, avec des yeux bleus d'une
+limpidit&eacute;
+et d'une m&eacute;lancolie particuli&egrave;res; la brune, plus forte,
+tr&egrave;s-accentu&eacute;e,
+d'un ton p&acirc;le et uni vraiment magnifique, avec des yeux espagnols
+bistr&eacute;s en dessous et ombrag&eacute;s de longs cils, l'air
+s&eacute;rieux, m&ecirc;me en
+riant. Toutes, quand elles rient, brunes et blondes, montrent des dents
+extraordinairement jolies et finement plant&eacute;es dans des gencives
+roses.
+Les laides ont encore la bouche belle et l'oeil pur, et ceci est propre
+aux deux sexes, bien que, comme dans d'autres portions du Berry, le
+masculin nous ait paru le moins bien partag&eacute;.</p>
+<p>Du reste, l&agrave; comme ailleurs, la beaut&eacute; des paysannes
+passe vite dans les
+fatigues de la maternit&eacute; jointes &agrave; celles du
+m&eacute;nage. Dans nos plaines,
+elles devraient se conserver mieux, car elles n'ont pas de travail en
+dehors de la maison, si ce n'est de garder au soleil quelques
+ch&egrave;vres et
+moutons en pays plat. Celles du <i>haut pays de bas Berry</i> nous ont
+paru
+beaucoup plus actives et plus fortes, portant de lourds fardeaux dans
+les rudes mont&eacute;es, ramenant hardiment leurs troupeaux &agrave;
+cheval dans les
+sentiers des plateaux, ou gravissant, &agrave; pied, comme des
+ch&egrave;vres, les
+talus escarp&eacute;s de la Creuse.</p>
+<p>Le gros b&eacute;tail nous a paru tr&egrave;s-beau et abondant. Chez
+nous, le m&eacute;nageot
+ne se permet que la ch&egrave;vre et l'<i>ouaille</i>; au bord de la
+Creuse, toute
+famille a plusieurs vaches, plusieurs &acirc;nes et un ou deux chevaux
+ou
+mulets. Le pays le veut, disent-ils; on ne peut faire la r&eacute;colte
+qu'&agrave;
+dos de b&ecirc;te sommi&egrave;re. Cela prouve qu'ils ont tous des
+r&eacute;coltes &agrave; faire.
+Les vaches sont remarquablement jolies, petites, mais propres et
+luisantes comme des vaches suisses. On n'entretient pas sur elles, avec
+amour, cette affreuse culotte de cro&ucirc;te de fumier que, chez nous,
+on
+croit n&eacute;cessaire &agrave; leur sant&eacute;.</p>
+<p>On achevait alors la r&eacute;colte des foins, &agrave; peine
+commenc&eacute;e chez nous. Les
+bl&eacute;s &eacute;taient jaunes et dor&eacute;s quand les
+n&ocirc;tres ne faisaient que blondir.</p>
+<p>La fenaison avait un tout autre aspect que dans nos prairies. Au
+lieu de
+ces &eacute;normes boeufs magnifiquement attel&eacute;s &agrave; de
+monumentales charrettes,
+et tra&icirc;nant avec une lenteur imposante de v&eacute;ritables
+montagnes de
+fourrage dans de grands chemins verts, on ne voyait que chevaux maigres
+et agiles, mulets et baudets vigoureux, portant sur leur dos des
+charges
+tr&egrave;s-artistement serr&eacute;es en bottes tordues, et descendant
+avec une
+adresse incroyable des sentiers rapides. La moindre petite &acirc;nesse
+porte
+ainsi dix fois par jour trois cents kilos et ne bronche jamais.</p>
+<p>Le conducteur a fort &agrave; faire. Au lieu de tr&ocirc;ner
+nonchalamment sur le
+haut de son char, il faut qu'il accompagne et soutienne chaque
+b&ecirc;te dans
+les passages difficiles. Le chargeur et le botteleur ne sont pas moins
+affair&eacute;s. Il faut plus de science pour &eacute;tablir solidement
+une charge si
+fuyante sur des cacolets qui garnissent toute la largeur des
+&eacute;troits
+passages, que pour l'&eacute;taler en larges couches sur une large
+voiture &agrave;
+qui la plaine fait large place. Aussi on va vite, on cause peu, on ne
+perd pas le temps en raisonnements &agrave; perte de vue, le bras
+pass&eacute; dans sa
+fourche, un sabot plant&eacute; sur l'autre, pendant que les nuages
+montent et
+que la pluie se h&acirc;te. On a moins d'&eacute;loquence et de
+majest&eacute;; on a plus de
+vie et de feu, on est moins orateur, mais on est plus homme.</p>
+<p>On est aussi plus industrieux et plus artiste.</p>
+<p>Toutes les b&acirc;tisses sont jolies; la menuiserie est belle, et
+les
+int&eacute;rieurs annoncent du go&ucirc;t.</p>
+<p>Enfin, un d&eacute;tail nous prouva que cette petite population
+&eacute;tait riche et
+ind&eacute;pendante.</p>
+<p>Madame Rosalie, notre &eacute;minente cuisini&egrave;re, nous avait
+pr&eacute;par&eacute;, pour le
+second jour, un d&icirc;ner d'une abondance insens&eacute;e: nous
+&eacute;tions las d'&ecirc;tre &agrave;
+table. Nous demandions qu'on f&icirc;t nos lits; nous &eacute;tions
+fatigu&eacute;s. Il fut
+impossible de trouver une <i>femme de peine</i> pour les faire.
+Except&eacute; au
+ch&acirc;teau, il n'y a pas de servantes dans le village; et, comme
+nous
+admirions le fait, notre h&ocirc;tesse nous dit sur un ton de
+d&eacute;sespoir fort
+plaisant:</p>
+<p>&#8212;H&eacute;las! que voulez-vous, ils sont tous heureux ici! Ils n'ont
+pas
+besoin de <i>gagner</i>!</p>
+<p>Terre de Cocagne, adieu, et au revoir bient&ocirc;t, j'esp&egrave;re.</p>
+<hr style="width: 25%;" />
+<p><br />
+</p>
+<p>Ici, lecteur, si vous le permettez, je me servirai de notre journal;
+car, d&egrave;s notre f&eacute;conde excursion &agrave; G..., nous
+t&icirc;nmes note de chaque
+chose.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h2>VII</h2>
+<br />
+<p style="font-weight: bold; text-align: right;">Nohant, 7 juillet.</p>
+<p>Maurice, arriv&eacute; d'avant-hier, a la t&ecirc;te mont&eacute;e
+par les r&eacute;cits d'Amyntas.
+Je d&eacute;couvre qu'il se rappelle fort peu notre village. Il n'y a
+pass&eacute;
+qu'une seule fois, il y a douze ans, et vite, la pluie au dos.</p>
+<p>Il a vu &agrave; Paris M. Depuizet (notre Chrysalidor), qui lui a
+parl&eacute; avec
+enthousiasme de notre promenade et des captures entomologiques
+d'Amyntas.</p>
+<p>Voici donc la passion du l&eacute;pidopt&egrave;re qui se rallume
+chez lui. Il ne
+croira, je pense, &agrave; ces captures merveilleuses que quand il les
+aura
+faites lui-m&ecirc;me. Il para&icirc;t, au reste, que le
+c&eacute;l&egrave;bre M. Boisduval,
+lequel en a &eacute;t&eacute; inform&eacute; tout de suite, n'en est
+pas moins surpris que
+nous. Rapport en sera fait &agrave; la Soci&eacute;t&eacute;
+entomologique de France, dont
+ces messieurs ont l'honneur d'&ecirc;tre membres.</p>
+<p>Ainsi nos jeunes savants ont fait leur d&eacute;couverte. Ai-je fait
+la
+mienne? Ai-je r&eacute;ellement rencontr&eacute; un village typique, un
+petit champ
+d'observations particuli&egrave;res, se rattachant assez &agrave; la
+vie g&eacute;n&eacute;rale? Il
+faut le revoir. Nous y retournerons demain.</p>
+<p>On a beaucoup discut&eacute; une question fort simple que
+j'appellerai, si l'on
+veut, <i>le secret de la chaumi&egrave;re</i>.</p>
+<p>Tout artiste aimant la campagne a r&ecirc;v&eacute; de finir ses
+jours dans les
+conditions d'une vie simplifi&eacute;e jusqu'&agrave; l'existence
+pastorale, et tout
+homme du monde se piquant d'esprit pratique a raill&eacute; le
+r&ecirc;ve du po&euml;te et
+m&eacute;pris&eacute; l'id&eacute;al champ&ecirc;tre. Pourtant il y a
+une myst&eacute;rieuse attraction
+dans cet id&eacute;al, et l'on pourrait classer le genre humain en deux
+types:
+celui qui, dans ses aspirations favorites, se b&acirc;tit des palais,
+et celui
+qui se b&acirc;tit des chaumi&egrave;res.</p>
+<p>Quand je dis <i>chaumi&egrave;re</i>, c'est pour me conformer
+&agrave; la langue classique.
+Le chaume est un mythe &agrave; pr&eacute;sent, m&ecirc;me dans notre
+bas Berry. On ne s'en
+sert plus que pour les petits hangars et appentis provisoires: la tuile
+ne co&ucirc;te gu&egrave;re plus cher aujourd'hui, dure davantage, est
+moins expos&eacute;e
+&agrave; l'incendie, et n'engendre pas des populations d'insectes
+nuisibles.</p>
+<p>La police rurale a donc tr&egrave;s-bien fait d'interdire l'usage du
+chaume
+pour la couverture des nouvelles constructions. Les peintres seuls s'en
+plaindront et les litt&eacute;rateurs aussi; car une chaumi&egrave;re,
+cela se voit
+d'un mot; cela exprime et r&eacute;sume toute la vie rustique, toute la
+po&eacute;sie
+du hameau. Le <i>cottage</i> n'est pas la chaumi&egrave;re, c'est un
+faux bonhomme,
+un fastueux mal d&eacute;guis&eacute;. La maison et la maisonnette sont
+des
+d&eacute;signations trop g&eacute;n&eacute;rales qui s'appliquent
+&agrave; des chalets aussi bien
+qu'&agrave; des villas.</p>
+<p>On aura beau se moquer de la vieille chaumi&egrave;re des ballades
+et romances,
+on ne comprendra pas de quoi il est question pour une maison de paysan,
+tant que l'on n'aura pas trouv&eacute; un nouveau nom pour la
+chaumi&egrave;re sans
+chaume.</p>
+<p>Va pour chaumi&egrave;re! Trouverai-je mon id&eacute;al dans ce
+village? Non, un
+id&eacute;al, cela ne se trouve nulle part.</p>
+<p>Combien j'ai salu&eacute;, en passant, de ces chaumi&egrave;res
+d&eacute;cevantes dans des
+sites s&eacute;duisants! combien j'en ai dessin&eacute; dans ma
+t&ecirc;te, enfouies dans
+des solitudes &agrave; ma fantaisie! Je n'avais jamais song&eacute;
+&agrave; les placer dans
+un village. Aussi, je ne les pla&ccedil;ais nulle part; car, pour vivre
+au sein
+d'un d&eacute;sert, il faut la force d'un anachor&egrave;te ou la
+fortune d'un prince.
+N'ayant ni l'une ni l'autre, je ferai, je crois, aussi bien de m'en
+tenir &agrave; quelques observations sur la vie de paroisse. Elle doit
+avoir de
+grands charmes et de terribles inconv&eacute;nients!</p>
+<p>Connaissons les inconv&eacute;nients et sachons s'ils sont
+compens&eacute;s par les
+charmes. S'il n'en est rien, nous r&ecirc;verons encore la
+chaumi&egrave;re, car nous
+ne pouvons pas venir &agrave; bout de vieillir &agrave; nos fantaisies,
+mais nous les
+r&ecirc;verons dans d'autres conditions.</p>
+<p>Nous aurons gagn&eacute; &agrave; cette &eacute;tude de
+conna&icirc;tre &agrave; fond un petit coin de ce
+monde r&eacute;el que quelques amis nous ont reproch&eacute; de voir en
+beau. Comme si
+c'&eacute;tait notre faute! Nous serons plus r&eacute;aliste, puisqu'il
+para&icirc;t que
+nous ne l'avons pas toujours &eacute;t&eacute; assez. Pourquoi non? On
+comprend tous
+les jours, je ne dirai pas quelque chose, mais beaucoup de choses.</p>
+<p>Le fait est que, dans notre situation pr&eacute;sente, nous pouvons
+tr&egrave;s-bien
+conna&icirc;tre la couleur et le dessin de la vie rustique, sans
+pouvoir
+peut-&ecirc;tre p&eacute;n&eacute;trer assez avant dans la vie morale
+du paysan. Il se farde
+peut-&ecirc;tre un peu devant nous, le rus&eacute; qu'il est! Nous ne
+dormons pas
+sous son toit, nous ne vivons pas avec lui c&ocirc;te &agrave;
+c&ocirc;te &agrave; toutes les
+heures du jour. Il a son travail, nous avons le n&ocirc;tre. Quand nous
+nous
+rencontrons, il a souvent des habits et sa belle humeur du dimanche; ou
+bien, dans la semaine, avec son sarrau de toile sur le dos et sa pioche
+&agrave; la main, il prend ce grand air s&eacute;rieux et r&ecirc;veur
+qui lui vient
+toujours quand il regarde la terre. Chez lui, en famille, il est
+peut-&ecirc;tre l'horrible sc&eacute;l&eacute;rat qui, en d'autres
+contr&eacute;es, a frapp&eacute; les
+yeux de notre grand Balzac et de plusieurs autres romanciers
+&eacute;nergiques.</p>
+<p>J'ai cependant bien de la peine &agrave; croire qu'il en soit ainsi
+partout et
+m&ecirc;me qu'il y ait une campagne o&ugrave; l'<i>homme de campagne</i>
+soit si pervers
+et si malin. J'ai vu, partout o&ugrave; j'ai pass&eacute;,
+l'ing&eacute;nuit&eacute; de l'enfant
+chez ces hommes qui ne sont jamais que des enfants &agrave; barbe noire
+ou
+blanche. L'enfant aussi est un grand diplomate quand il s'agit de se
+faire g&acirc;ter; mais ses finesses sont <i>cousues de fil blanc</i>,
+on y c&egrave;de
+sans en &ecirc;tre dupe.</p>
+<p>Enfin, j'ai toujours v&eacute;cu optimiste en principe et pas plus
+abus&eacute; qu'un
+autre en pratique; je crois savoir, peut-&ecirc;tre plus que bien
+d'autres,
+que la mis&egrave;re est mari&eacute;e avec la paresse,
+c'est-&agrave;-dire avec l'ennui et
+le d&eacute;couragement; que l'ambition du mieux, dans les conditions
+difficiles, est fianc&eacute;e avec l'astuce et l'&eacute;go&iuml;sme;
+mais, si je regarde
+la classe industrielle riche ou pauvre, la caste nobiliaire progressive
+ou retardataire, la classe artiste aspirante ou parvenue; si j'examine
+enfin toutes les classes de la soci&eacute;t&eacute;, j'y vois les
+m&ecirc;mes qualit&eacute;s et
+les m&ecirc;mes vices que chez le paysan. Seulement, chez les gens <i>&eacute;duqu&eacute;s</i>,
+les qualit&eacute;s sont plus habiles &agrave; se faire valoir et les
+vices plus
+habiles &agrave; se cacher. C'est donc parce que ce sournois de paysan
+est
+maladroit dans ses ruses et tr&egrave;s-facile &agrave;
+p&eacute;n&eacute;trer, qu'il serait
+consid&eacute;r&eacute; comme le type de la fausset&eacute;? J'aurais
+cru justement tout le
+contraire.</p>
+<p>Je lisais derni&egrave;rement dans une critique, tr&egrave;s-juste
+&agrave; beaucoup
+d'&eacute;gards, mais trop ardente pour l'&ecirc;tre toujours, que la
+Muse &eacute;tait en
+g&eacute;n&eacute;ral trop aristocratique, et que, pour &ecirc;tre un
+vrai peintre, il
+fallait consentir, comme le paysan, &agrave; mettre ses mains dans le
+fumier.</p>
+<p>Je relus trois fois la phrase; ce n'&eacute;tait pas une
+m&eacute;taphore, mais
+c'&eacute;tait une erreur. Le paysan ne met pas ses mains dans le
+fumier. Il
+n'y touche qu'avec des outils &agrave; long manche. Il est quatre fois
+plus
+d&eacute;go&ucirc;t&eacute; qu'il n'est utile de l'&ecirc;tre. Il fait
+beaucoup plus de bruit &agrave; sa
+m&eacute;nag&egrave;re pour une chenille dans sa salade que nous
+&agrave; nos domestiques. Il
+ne boit pas comme nous &agrave; la premi&egrave;re source venue. Il ne
+touche pas &agrave;
+une b&ecirc;te malade sans de grandes craintes et de grandes
+pr&eacute;cautions. Les
+insectes des champs lui font souvent peur ou lui r&eacute;pugnent. Il a
+une
+foule de pr&eacute;jug&eacute;s qui font qu'il s'abstient de tout
+contact avec une
+foule de choses que nous bravons, parce que nous les savons
+inoffensives.</p>
+<p>Il y a des exceptions, des paysans malpropres; tous les go&ucirc;ts,
+m&ecirc;me les
+go&ucirc;ts immondes, sont dans la nature. Mais, chez nous, je pourrais
+compter ces exceptions.</p>
+<p>La villageoise se fait gloire de sa propret&eacute; scrupuleuse.
+Entrez dans
+quelque <i>chaumi&egrave;re</i> que ce soit, elle ne vous
+pr&eacute;sentera rien sans
+l'avoir, avec ostentation, rinc&eacute;, essuy&eacute;,
+&eacute;pousset&eacute; devant vous. &Agrave; de
+meilleures tables, vous n'&ecirc;tes pas toujours certain de pouvoir
+vous fier
+&agrave; tant de conscience. Cette conscience est une loi de
+savoir-vivre chez
+le paysan. Le grand essuyage de la table, et le grand lavage des
+<i>vaisseaux</i> en pr&eacute;sence de l'h&ocirc;te, est une
+indispensable politesse. Si
+cet h&ocirc;te est un paysan, il se trouvera choqu&eacute; et boira
+avec m&eacute;fiance
+pour peu qu'on y manque.</p>
+<p>Si les <i>r&eacute;alistes</i> voient parfois le paysan plus
+grossier qu'il ne l'est
+<i>r&eacute;ellement</i>, il est certain que les id&eacute;alistes
+l'ont parfois
+quintessenci&eacute;. Mais quelle est cette pr&eacute;tention de le
+voir sous un jour
+exclusif et de le d&eacute;finir comme un &eacute;chantillon d'histoire
+naturelle,
+comme une pierre, comme un insecte?</p>
+<p>Le paysan offre autant de caract&egrave;res vari&eacute;s et
+d'esprits divers que
+tout autre <i>genre</i> ou <i>tribu</i> de la race humaine. Ce n'est
+pas un
+troupeau de moutons, et se vanter de conna&icirc;tre &agrave; fond le
+paysan, c'est
+se vanter de conna&icirc;tre &agrave; fond le coeur humain; ce qui
+n'est pas une
+modeste affirmation.</p>
+<p>Il y a, j'en conviens, un grand air de famille qui provient de
+l'uniformit&eacute; d'&eacute;ducation et d'occupations. L'air simple
+et malin en m&ecirc;me
+temps, la prudence et la lenteur des id&eacute;es et des
+r&eacute;solutions, voil&agrave; le
+cachet g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+<p>Ces hommes des champs sont-ils meilleurs ou pires que ceux des
+villes?
+Je n'ai jamais pr&eacute;tendu qu'ils fussent des bergers de
+Th&eacute;ocrite, des
+continuateurs de l'&acirc;ge d'or; mais je vois et crois savoir que,
+dans la
+vraie campagne, au del&agrave; des banlieues et dans la
+v&eacute;ritable vie des
+champs, il y a moins de causes de corruption qu'ailleurs.</p>
+<p>Donc, j'aime ce milieu, cette innocence relative, ces grands enfants
+qui
+veulent faire les malins et qui sont plus candides que moi, puisque je
+les vois venir, et m&ecirc;me <i>avec leurs gros sabots</i>, comme dit
+le proverbe.</p>
+<p>Le Berry est-il une oasis o&ugrave; les grands vices n'ont pas
+encore p&eacute;n&eacute;tr&eacute;?
+Peut-&ecirc;tre. Mon amour-propre de localit&eacute; veut bien se le
+persuader.</p>
+<p>Pourtant je vois que les esprits inquiets de chez nous&#8212;il y en a
+partout&#8212;se plaignent du paysan avec amertume, et je vois que les
+esprits r&eacute;alistes&#8212;il y en a aussi chez nous&#8212;sont frapp&eacute;s
+du c&ocirc;t&eacute; rude
+et chagrinant de la vie paysanne. Je veux bien m'en plaindre aussi pour
+mon compte. Je sens &agrave; toute heure, entre ces natures
+m&eacute;fiantes et mes
+besoins d'initiative, une barri&egrave;re que je dois souvent renoncer
+&agrave;
+franchir, dans leur propre int&eacute;r&ecirc;t, vu qu'ils feraient
+fort mal ce
+qu'ils ne comprennent pas bien. Mais, de ce que ces hommes sont autres
+que moi, ai-je sujet de les ha&iuml;r et de les m&eacute;priser?</p>
+<p>J'entendais l'un d'eux dire &agrave; un monsieur qui le traitait de <i>b&ecirc;te</i>
+parce qu'il s'obstinait dans son id&eacute;e:</p>
+<p>&#8212;On a le droit d'&ecirc;tre b&ecirc;te, si on veut.</p>
+<p>Parole profonde dans sa niaiserie apparente. Toute &acirc;me humaine
+sent
+qu'elle ne doit pas aller en avant sans avoir acquis sa pleine
+conviction, et il me semble qu'il y a un fonds de grande sagesse
+&agrave; &ecirc;tre
+ainsi. On pourra compter beaucoup sur l'homme qui aura franchi avec
+r&eacute;flexion ses propres doutes.</p>
+<p>Voici ce que dit sur le paysan berruyer le tr&egrave;s-grave et
+tr&egrave;s-excellent
+historien M. Louis Raynal, premier avocat g&eacute;n&eacute;ral
+&agrave; la cour royale de
+Bourges en 1845; notez ce titre, qui exclut l'id&eacute;e d'une candeur
+trop
+enfantine et d'une inexp&eacute;rience trop romanesque:</p>
+<p>&laquo;Ces populations, auxquelles manquent, il faut en convenir, un
+certain
+&eacute;clat et une certaine vivacit&eacute; d'intelligence, sont <i>g&eacute;n&eacute;ralement,
+sous
+le rapport moral, dignes d'une haute estime</i>. Sans doute, les
+progr&egrave;s du
+temps, qui n'am&egrave;ne pas toujours des perfectionnements sans
+m&eacute;lange,
+n'ont pas assez compl&egrave;tement respect&eacute; leur
+moralit&eacute; et leurs croyances.
+Mais il reste encore, <i>surtout dans nos campagnes, un fonds
+remarquable
+de probit&eacute; et de loyaut&eacute;</i>. Des esprits chagrins le
+nient, soit pour
+exalter le pass&eacute; au pr&eacute;judice du pr&eacute;sent, soit
+parce que les int&eacute;r&ecirc;ts
+&eacute;tablissent trop souvent, entre la classe qui poss&egrave;de le
+sol et celle
+qui l'exploite, une sorte de rivalit&eacute; malveillante. Mais ne
+calomnions
+pas notre temps et notre pays. Combien n'existe-t-il pas encore dans
+les <i>domaines</i> du Berry de familles vraiment patriarcales? Ne
+confie-t-on pas tous les jours &agrave; nos paysans de riches troupeaux
+&agrave;
+vendre au loin, des march&eacute;s importants &agrave; conclure, sans
+que le ma&icirc;tre
+puisse exercer de surveillance? Et citerait-on beaucoup d'exemples que
+cette confiance ait &eacute;t&eacute; tromp&eacute;e?&raquo;</p>
+<p>Digne magistrat, je ne vous le fais pas dire, et vous
+n'&eacute;criviez pas
+ceci pour les besoins de la cause, car votre grand ouvrage est l'oeuvre
+d'une haute impartialit&eacute;. Je me rassure en vous lisant, car j'ai
+&eacute;t&eacute;
+tax&eacute; souvent de bienveillance aveugle et de point de vue trop
+<i>florianesque</i>. Je ne tiens pas &agrave; m'en disculper, ne
+prenant pas le
+reproche pour une injure, tant s'en faut. Mais, si le doute f&ucirc;t
+entr&eacute;
+dans mon coeur, j'en eusse &eacute;t&eacute; bien attrist&eacute;. Je
+ne sais rien de plus
+amer que de m&eacute;priser mon semblable.</p>
+<p>Sortons donc, allons au jour, au chemin, aux champs, au village.</p>
+<p>Tranquille vall&eacute;e, je te remercie d'avoir
+r&eacute;sum&eacute; pour moi l'antique
+inscription qu'on lisait encore, en 1815, sur un pilier de la porte
+d'Auron, &agrave; Bourges:</p>
+<div class="blkquot">
+<p style="text-align: center; font-weight: bold;">INGREDERE. QUISQUIS<br />
+MORUM. CANDOREM<br />
+AFFABILITATEM ET. SINCERAM.
+RELIGIONEM. AMAS<br />
+REGREDI. NESCIES.</p>
+</div>
+<p style="font-weight: bold;"><i>Entrez, vous qui aimez la candeur,
+l'affabilit&eacute; dans les
+moeurs et la
+pi&eacute;t&eacute; sinc&egrave;re. Vous ne saurez plus vous
+&eacute;loigner</i>.</p>
+<p>Et nous, ne nous inqui&eacute;tons plus de ceux qui nous crient:
+&laquo;Vous vous
+trompez, tout est mal!&raquo; Cela ne prouve qu'une chose, c'est que,
+des
+choses humaines, ils ne voient que les mauvaises. Allons-nous-en par
+les
+pr&eacute;s et par les sentes, sans parti pris d'avance, mais avec le
+coeur
+aussi ouvert que les yeux.</p>
+<p>Nous ne sommes pas f&acirc;ch&eacute; de pouvoir, une fois de plus,
+surprendre
+l'homme des champs dans sa t&acirc;che et le tableau dans son cadre,
+les
+grands boeufs dans les herbes et les petites fleurs dans le <i>riot
+qui
+riole</i>, sans &ecirc;tre forc&eacute; de nous dire que cet homme est
+un sc&eacute;l&eacute;rat, ce
+tableau une vision, ces boeufs des alambics &agrave; fumier, ces
+fleurettes des
+poisons et ce ruisselet une sentine d'immondices.</p>
+<p>D'autres peuvent prendre le r&eacute;el par ce c&ocirc;t&eacute;
+&acirc;pre et triste, et avoir du
+talent pour le peindre. Mais ce qui me pla&icirc;t et me charme dans la
+r&eacute;alit&eacute; est tout aussi r&eacute;el que ce qui pourrait
+m'y choquer. On voit
+souvent sur les fen&ecirc;tres, dans les faubourgs des petites villes,
+de
+beaux oeillets fleurir dans des vases &eacute;tranges. Le vase fait
+rire,
+l'oeillet n'en est pas moins beau et parfum&eacute;. Ils sont aussi
+r&eacute;els l'un
+que l'autre. J'aime mieux l'oeillet. Chacun son go&ucirc;t.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h2>VIII</h2>
+<br />
+<p style="text-align: right; font-weight: bold;">8 juillet.</p>
+<p>Nous sommes en route en plein midi. La chaleur est tomb&eacute;e. Il
+fait m&ecirc;me
+tr&egrave;s-froid en voiture d&eacute;couverte, &agrave; cinq heures.
+L'orage d'avant-hier
+nous fait esp&eacute;rer de ne pas trouver <i>notre Afrique</i> trop <i>r&eacute;elle</i>,
+cette
+fois.</p>
+<p>Nous sommes quatre, car nous avons entra&icirc;n&eacute; &agrave;
+notre promenade notre
+jeune et ch&egrave;re ***, une artiste adorable qui est aussi de la
+famille &agrave;
+pr&eacute;sent, et qui veut avoir son nom entomologique comme les
+autres.
+Blanche et blonde, elle a droit au nom d'<i>Herminea</i>, d'autant plus
+que
+cette belle <i>notodontide</i>, s'&eacute;tant pos&eacute;e sur sa
+robe, a &eacute;t&eacute;, par sa
+fra&icirc;cheur, jug&eacute;e digne de servir d'individu dans la
+collection.</p>
+<p>Il fallait bien que Maurice e&ucirc;t aussi son surnom,
+emprunt&eacute; &agrave; ses plus
+r&eacute;centes pr&eacute;occupations. Il s'appellera Parth&eacute;nias
+jusqu'&agrave; nouvel
+ordre; car ces noms recherch&eacute;s ont la facilit&eacute; de changer
+tous les ans,
+selon la recherche dominante de la saison des courses.</p>
+<p>J'aurais bien eu le droit d'en prendre un aussi, car j'avais <i>cueilli</i>
+sur une fleur, &agrave; la derni&egrave;re excursion, la
+vari&eacute;t&eacute; de la zyg&egrave;ne du
+tr&egrave;fle <i>aux taches r&eacute;unies</i>, et j'avais eu une
+mention honorable. Mais
+je pensai que la modestie me faisait un devoir de ne pas exploiter une
+capture toute fortuite, et dont je n'avais pas assez senti l'importance.</p>
+<p>Nous avions cinq heures de route.</p>
+<p>Nous voici, direz-vous, bien loin de notre village. Mais non; nous y
+arrivons.</p>
+<p>Parth&eacute;nias se reconna&icirc;t, Herminea se r&eacute;crie,
+Amyntas trouve le site
+encore plus joli que la premi&egrave;re fois. Mais la jeune voyageuse a
+la
+migraine; elle s'endort. Les deux naturalistes descendent au lit de la
+Creuse. Je m'en vas fl&acirc;nant ou plut&ocirc;t flairant par le
+village. Je
+cherche la r&eacute;alit&eacute; triste et chagrine de
+tr&egrave;s-bonne foi: est-ce ma
+faute? je ne puis la trouver l&agrave;.</p>
+<p>Sur tous les escaliers sont group&eacute;es les jolies filles ou les
+bonnes
+femmes, qui me regardent avec de bons ou beaux yeux, et qui sourient,
+attendant que je les pr&eacute;vienne. J'aime cette discr&eacute;tion
+ou cette fiert&eacute;.
+Je fais les avances: &eacute;tranger, c'est mon devoir. La
+r&eacute;ponse est prompte,
+tr&egrave;s-famili&egrave;re, mais vraiment bienveillante.</p>
+<p>On parle tr&egrave;s-bien ici, encore mieux que dans la
+vall&eacute;e Noire, ce qui
+n'est pas peu dire. Plus nous touchons &agrave; la limite de notre
+langue
+d'<i>oil</i>, plus le langage s'&eacute;pure, plus l'accent s'efface.
+J'aurais cru
+le contraire, mais c'est ainsi. Ici, point de <i>j'avons, j'allons</i>,
+etc.,
+&agrave; la premi&egrave;re personne. Pas plus que chez nous on ne fait
+cette faute
+grossi&egrave;re.</p>
+<p>On se sert m&ecirc;me ici de mots qui sentent la civilisation et qui
+d&eacute;passent
+le vocabulaire &agrave; moi connu du bas Berry. On dit <i>&eacute;norme,
+immense</i>, ce
+qui para&icirc;t singulier dans ces bouches rustiques. Sylvain, notre
+cocher
+berrichon, croit qu'on se sert de mots latins et ouvre de grands yeux.
+Le seul mot patois qui se glisse dans la conversation quelquefois,
+c'est
+<i>ie</i> pour <i>elle</i>.</p>
+<p>Les femmes d'ici sont tr&egrave;s-sup&eacute;rieures en caquet
+facile ou sens&eacute; &agrave;
+celles de chez nous, mais elles ont moins de retenue.</p>
+<p>Tout en causant, j'apprends une particularit&eacute;. Elles
+travaillent
+beaucoup plus que les hommes, et se piquent d'&ecirc;tre plus actives,
+plus
+courageuses et plus avis&eacute;es. Elles se plaignent de la fatigue,
+mais
+elles s'en prennent au rocher, et non au p&egrave;re ou au mari, qui me
+para&icirc;t
+&ecirc;tre l'enfant g&acirc;t&eacute; de chaque maison.</p>
+<p>Comme chez nous, la maternit&eacute; est tr&egrave;s-tendre; de
+plus, les femmes sont
+orgueilleuses de la beaut&eacute; de leurs enfants, et chacune va
+chercher le
+sien pour vous le montrer.</p>
+<p>J'en regarde un tout seul de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la rue. Il
+est fort
+barbouill&eacute;, ce qui ne l'emp&ecirc;che pas d'avoir une t&ecirc;te
+d'ange. C'est un
+ange qui a mang&eacute; des guignes, voil&agrave; tout; et pourquoi pas?</p>
+<p>Je m'approche pour l'admirer. Une belle femme s'avance sur le perron
+et
+me crie d'un air brusque et charmant:</p>
+<p>&#8212;Il est &agrave; moi, celui-l&agrave;. Il n'est pas plus mal <i>b&acirc;ti</i>
+qu'un autre,
+<i>hein?</i></p>
+<p><i>B&acirc;ti</i> n'est pas le mot dont elle se servit; elle jura
+bel et bien,
+mais d'une voix douce et avec l'aisance triomphante d'une reine
+&agrave; qui
+tout est permis. R&eacute;alit&eacute;, tu ne me g&ecirc;nes pas!</p>
+<p>Du haut d'un chemin rocheux qui s'en va, comme il peut, rejoindre la
+grande route, on embrasse tout le village. De quelque c&ocirc;t&eacute;
+qu'on le
+regarde, il est charmant, ce village privil&eacute;gie.</p>
+<p>Les collines qui l'enserrent ont des formes suaves; ses masses de
+verdure sont bien dispos&eacute;es, ses rochers ont, de loin, ce beau
+ton lilas
+qui est particulier aux micaschistes des bords de la Creuse, couleur
+tendre qui se forme, je ne sais comment, de plusieurs tons sombres.</p>
+<p>Myst&egrave;res de la couleur, les vrais peintres vous saisissent et
+vous
+constatent, mais ils ne vous expliquent pas. Quel artiste a jamais
+connu
+le secret de son art? C'est par le sentiment que la
+r&eacute;v&eacute;lation lui
+arrive, mais le sentiment ne s'explique pas par des raisonnements.</p>
+<p>Je redescends au village par un autre chemin. Je vais revoir la
+maison
+renaissance, j'en suis &eacute;pris; deux vieilles soeurs l'habitent,
+deux
+paysannes tr&egrave;s pauvres.</p>
+<p>Elles ne sont nullement &eacute;tonn&eacute;es de mon attention;
+elles m'invitent &agrave;
+entrer, elles savent que leur maison est int&eacute;ressante; elles ne
+sourient
+pas d&eacute;daigneusement, comme on fait chez nous, quand l'artiste
+s'arr&ecirc;te
+pour regarder avec amour un vieux mur. Elles voient souvent des
+peintres, elles savent que <i>ce qui est ancien est beau</i>. C'est
+ainsi
+qu'elles s'expriment.</p>
+<p>Elles savent aussi que nous sommes tent&eacute;s de l'acquisition
+d'une
+chaumi&egrave;re; mais elles ne se soucient pas de vendre, et, moi, je
+ne me
+sens pas assez capitaliste pour faire r&eacute;parer cette ruine.</p>
+<p>Je fais le tour du village, et j'interroge chacun. Tout le monde est
+enchant&eacute; de mon id&eacute;e. On m'accueille comme si j'avais
+d&eacute;j&agrave; droit de
+bourgeoisie; on m'invite &agrave; rester, on m'offre bonne
+amiti&eacute; et on me
+promet bon voisinage; mais, quand il s'agit de quitter son toit pour me
+le c&eacute;der, on secoue la t&ecirc;te:</p>
+<p>&#8212;Vendre sa maison! est-ce qu'on vend sa maison!</p>
+<p>Je ne peux me d&eacute;fendre d'&ecirc;tre touch&eacute; de ce
+sentiment qui se manifeste
+avec une aust&eacute;rit&eacute; antique. J'offrirais en vain de quoi
+faire b&acirc;tir une
+belle et bonne maison &agrave; la place de la masure qui
+s'&eacute;croule; ce ne
+serait pas celle o&ugrave; l'on a v&eacute;cu et o&ugrave; l'on veut
+mourir. Fuss&eacute;-je assez
+riche pour m'obstiner dans ma fantaisie, car je sais bien qu'&agrave;
+prix
+d'argent on arrive &agrave; triompher de tout, je ne me sentirais pas
+le
+courage d'insister pour vaincre cette sainte r&eacute;pugnance.</p>
+<p>Je constate encore une particularit&eacute;. Tout le monde, ici, est
+<i>monsieur</i>
+ou <i>madame</i>. Chez nous, ces d&eacute;nominations aristocratiques
+sont tout &agrave;
+fait inconnues, et si on appelle le paysan <i>monsieur</i>, il croit
+qu'on le
+raille et il vous reprend. Ici, on vous reprend quand vous dites le nom
+des gens tout court; et, quand je demande Moreau par le village, on me
+r&eacute;pond:</p>
+<p>&#8212;Quel Moreau? M. Moreau du Pin?</p>
+<p>J'entre dans un bouge mis&eacute;rable, et je demande qui demeure
+l&agrave;.</p>
+<p>&#8212;Monsieur ***.</p>
+<p>&#8212;Quel est l'&eacute;tat de ce M. ***?</p>
+<p>&#8212;Il cherche son pain. C'est un homme qui n'a rien.</p>
+<p>&#8212;Un ancien bourgeois?</p>
+<p>&#8212;Mon Dieu, non; un homme comme nous.</p>
+<p>Me voil&agrave; bien averti. Je donne du monsieur m&ecirc;me aux
+mendiants, et ils
+m'y paraissent fort habitu&eacute;s. Au reste, ces mendiants sont
+rares: on en
+compte deux ou trois dans la commune.</p>
+<p>Les gallinac&eacute;s sont magnifiques. Aujourd'hui que <i>la mode
+y est</i>, on
+peut constater, dans le fond des campagnes, des localit&eacute;s qui
+ont su
+profiter de l'am&eacute;lioration des races.</p>
+<p>Le petit poulet noir, &eacute;tique et maraudeur, impossible
+&agrave; engraisser,
+parce qu'il d&eacute;p&eacute;rit dans les basses-cours, tend &agrave;
+dispara&icirc;tre. Le coq de
+Cochinchine pur sang ne le remplace pas d'embl&eacute;e avec avantage.
+Il
+demande trop de soins et craint nos longs hivers. Il devient goutteux
+de
+bonne heure. Ses filles, n&eacute;es de la poule normande ou de la
+poule du
+Mans, sont riches pondeuses, couveuses assez fid&egrave;les,
+m&egrave;res sans souci
+et sans constance pour leurs poussins, qu'elles abandonnent trop vite.
+Voil&agrave; les r&eacute;sultats obtenus chez nous.</p>
+<p>Ici, les croisements ont produit une superbe esp&egrave;ce,
+tr&egrave;s-robuste. On
+n'a pu me dire le nom du type qui l'a amen&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Ce sont de gros oeufs qu'on a donn&eacute;s &agrave; <i>madame</i>
+une telle du village;
+et qu'elle a fait couver. Il lui est venu un beau coq qui a <i>caus&eacute;</i>
+avec
+nos poules, et, depuis quatre ou cinq ans, toutes nos volailles sont
+<i>venues</i> belles.</p>
+<p>Il faut dire aussi que les conditions d'&eacute;levage sont
+excellentes dans ce
+bourg. La communaut&eacute; de passages et l'absence de cl&ocirc;tures
+aux
+habitations en font une vaste basse-cour o&ugrave; la volaille trotte,
+gratte,
+mange et grimpe partout en libert&eacute;.</p>
+<p>Le roi de ce pays de Cocagne est un coq blanc glac&eacute; de jaune
+citron, &agrave;
+large cr&ecirc;te d'un rouge de corail. Il est escort&eacute; de deux
+poules: l'une
+pareille &agrave; lui, l'autre plus blonde et non moins belle. Je ne
+sais de
+quel croisement ils r&eacute;sultent, mais ils seraient dignes de
+figurer chez
+un amateur. Ce n'est pas le lourd coq cochinchinois sans queue,
+ridiculement jamb&eacute;, &agrave; l'air stupide et f&eacute;roce.
+Celui-ci a une robe
+charmante et des formes parfaites, des pattes d&eacute;licatement
+d&eacute;coup&eacute;es, la
+d&eacute;marche ais&eacute;e et la physionomie fi&egrave;re mais fort
+affable.</p>
+<p>Je suis tr&egrave;s-reconnaissant envers l'&eacute;minent peintre
+Jacque de m'avoir
+inspir&eacute;, par ses &eacute;tudes ing&eacute;nieuses et savantes
+sur la mati&egrave;re, et
+surtout par ses adorables tableaux et dessins (ceux-ci publi&eacute;s
+dans le
+<i>Magasin pittoresque</i> et dans le <i>Journal d'Agriculture pratique</i>),
+un
+redoublement d'amiti&eacute; pour le coq et la poule.</p>
+<p>Au point de vue de l'alimentation, il y a le c&ocirc;t&eacute; de
+haute utilit&eacute; que
+tout le monde appr&eacute;cie; mais, au point de vue de cette
+amiti&eacute; de
+bonhomme dont on s'&eacute;prend dans la vie domestique pour les
+animaux
+apprivois&eacute;s, le coq et la poule m&eacute;ritaient mieux de nous
+que le supplice
+de l'engraissage forc&eacute; et les tristes honneurs de la broche. Ils
+sont
+des types d'affection conjugale et de touchante maternit&eacute;, et
+ils ont
+cet avantage sur la plupart des animaux dont nous nous entourons, que
+nous pouvons les rendre parfaitement heureux.</p>
+<p>Il y a de petites esp&egrave;ces ravissantes qui ne <i>grattent pas</i>,
+et que
+l'on pourrait laisser vivre dans les jardins. Ces oiseaux ont le
+naturel
+si raisonnable, qu'ils ne s'&eacute;cartent presque pas de la petite
+cabane
+qu'on leur b&acirc;tit sous un arbre, et ne franchissent jamais une
+&eacute;troite
+limite qu'ils s'imposent &agrave; eux-m&ecirc;mes. Ils connaissent,
+sans banalit&eacute; de
+confiance, les gens qui les aiment; ils les suivent, mangent dans leur
+main, perchent &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'eux sur les branches,
+d&icirc;nent &agrave; leurs c&ocirc;t&eacute;s, si
+l'on d&icirc;ne en plein air par le beau temps, et se rendent en grande
+h&acirc;te,
+&agrave; toute heure, au moindre appel d'une voix amie.</p>
+<p>&Agrave; ce caract&egrave;re sociable et &agrave; cette
+domesticit&eacute; fid&egrave;le, ils joignent la
+beaut&eacute; merveilleuse dans certaines esp&egrave;ces m&ecirc;me
+tr&egrave;s-rustiques et
+tr&egrave;s-communes, et l'infinie vari&eacute;t&eacute; dans
+l'impr&eacute;vu des reproductions et
+dans le caprice des croisements. &Agrave; chaque &eacute;closion, on
+voit arriver des
+surprises, des petits qui diff&egrave;rent essentiellement du
+p&egrave;re et de la
+m&egrave;re, et qui aussit&ocirc;t forment des genres et des
+sous-genres
+int&eacute;ressants.</p>
+<p>Il n'y a pas eu moyen, aujourd'hui, de contempler le village <i>intr&agrave;
+muros</i>: nos compagnons veulent voir le pays; c'est le village qui se
+prom&egrave;nera avec nous.</p>
+<p>Tandis qu'Herminea &eacute;quite vaillamment un &acirc;ne
+mod&egrave;le, un &acirc;ne qui passe
+partout comme un bip&egrave;de, Moreau nous suit avec sa belle-soeur,
+madame
+Anne, son filet de p&ecirc;cheur, son cheval charg&eacute; de
+provisions, et son
+neveu, <i>M. Fred</i> (diminutif d'Alfred). Ce dernier n'a d'autre
+motif de
+nous accompagner que celui de porter une po&ecirc;le.</p>
+<p>Une po&ecirc;le? Oui, une po&ecirc;le &agrave; frire. Moreau a son
+id&eacute;e, il faut le laisser
+faire. D'ailleurs, ce d&eacute;tail fait bien, en queue de la caravane.
+Nous
+avons l'air d'une tribu qui se d&eacute;place, d'autant plus que nous
+partons
+au milieu de la pluie et du tonnerre, comme des gens forc&eacute;s de
+partir.</p>
+<p>O&ugrave; d&eacute;jeunera-t-on? O&ugrave; l'on voudra, et quand
+tout le monde aura faim.
+Nous sommes s&ucirc;rs de trouver partout du gazon pour si&eacute;ge,
+des rochers
+pour table et des arbres pour tente.</p>
+<p>On remonte le cours de la Creuse. Comment s'arracher de cette oasis?
+Et
+puis l&agrave; sont les insectes &agrave; l'existence fantastique et
+l'espoir de
+nouvelles d&eacute;couvertes.</p>
+<p>Au bout d'une heure de marche, tout le monde regarde avec amour le
+cheval porteur du d&eacute;jeuner.</p>
+<p>On fait halte au milieu des roches blanches, en face du grand rocher
+noir&acirc;tre dit le <i>roc &agrave; Guyot</i>.</p>
+<p>Pendant que les uns d&eacute;ballent des provisions, les autres se
+mettent en
+qu&ecirc;te du dessert.</p>
+<p>Les cerneaux ne sont pas form&eacute;s, mais <i>M. Fred</i> grimpe
+sur les
+cerisiers, et apporte sans fa&ccedil;on des rameaux charg&eacute;s de
+fruits. Je
+m'inqui&egrave;te de ce mode de contributions trop directes.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a ne fait rien, r&eacute;pond Moreau; les gens seraient
+l&agrave;, qu'ils vous
+offriraient ce qu'ils ont. D'ailleurs, ce qui est plant&eacute; sur les
+sentiers est au passant, et ce qui est loin des habitations est aux
+oiseaux.</p>
+<p>Sylvain fait, avec des roches plates et des galets ronds, des
+si&eacute;ges et
+des tables; il &eacute;l&egrave;ve des dolmens sans les avoir.</p>
+<p>C'est le moment d'examiner ces galets.</p>
+<p>Ce sont des blocs de granit magnifiques, roul&eacute;s et
+amen&eacute;s l&agrave; par la
+Creuse, et qui n'appartiennent nullement au terrain primitif o&ugrave;
+nous
+nous trouvons. Ils sont en si grand nombre dans certains coudes de la
+rivi&egrave;re, qu'on pourrait les utiliser. On l'a essay&eacute; pour
+le pavage et
+les ponts d'Argenton; mais les transports &eacute;taient trop
+co&ucirc;teux et trop
+difficiles; on y a renonc&eacute;.</p>
+<p>H&eacute;las! on n'y renoncera pas toujours. L'homme s'emparera de
+tous les
+sanctuaires. Il y aura une route sur cette rive charmante o&ugrave;
+aujourd'hui
+le sentier existe &agrave; peine, et tous ces sauvages accidents
+o&ugrave; l'on se
+sent &agrave; mille lieues de la civilisation dispara&icirc;tront pour
+faire place au
+grand droit de tous: au progr&egrave;s!</p>
+<p>Nous retrouvons les galets bris&eacute;s; leurs flancs sont d'un
+grain micac&eacute;
+compacte et des plus beaux tons, depuis le gris de fer jusqu'au rose
+vif, en passant par le gris de perle ros&eacute; et le lilas
+bleu&acirc;tre.</p>
+<p>La Creuse a apport&eacute; l&agrave; les plus beaux
+&eacute;chantillons des divers bancs
+granitiques qu'elle parcourt depuis sa source. Elle vous
+pr&eacute;sente un
+mus&eacute;e complet de sa min&eacute;ralogie; des gneiss brillants et
+vari&eacute;s, des
+micaschistes qui ont l'apparence et l'&eacute;clat de l'or et de
+l'argent
+dispos&eacute;s en veines sinueuses, des quartz d'une beaut&eacute; qui
+rivalise pour
+l'oeil avec les marbres les plus pr&eacute;cieux, et des sables de mica
+pulv&eacute;ris&eacute; qui font briller les sentiers comme des
+ruisseaux au soleil.</p>
+<p>Pendant cet examen, madame Anne cherche une chemin&eacute;e. Elle
+trouve un
+bloc bien expos&eacute; pour que la fum&eacute;e ne nous incommode pas.
+Elle ramasse
+du bois mort, elle allume son feu et retrousse ses manches.</p>
+<p>Sylvain veut laver la po&ecirc;le.</p>
+<p>&#8212;Ah! malheureux! que faites-vous l&agrave;? s'&eacute;crie-t-elle.
+Laver la po&ecirc;le
+d'avance! vous voulez donc faire manquer la p&ecirc;che? &Ccedil;a
+porte malheur au
+p&ecirc;cheur; ne le savez-vous point!</p>
+<p>En effet, Moreau n'est pas heureux; il s'en va tout habill&eacute;
+dans les
+rochers submerg&eacute;s et dans les courants, lan&ccedil;ant son filet
+avec maestria,
+avec rage, avec majest&eacute;, avec douleur: rien n'y fait, pas de
+truites,
+pas de saumons! Mais nous n'&eacute;tions pas si ambitieux. Une friture
+de
+barbillons sortant de l'eau, rissol&eacute;s dans l'huile et servis
+br&ucirc;lants,
+c'est un excellent mets. Les poulets froids, les oeufs mollets, les
+artichauts crus, la galette, les guignes et le caf&eacute;,
+voil&agrave;, j'esp&egrave;re, un
+festin royal! La salle &agrave; manger est si belle et l'app&eacute;tit
+si ouvert!</p>
+<p>Moreau, &eacute;reint&eacute;, tremp&eacute; comme un canard, rit
+quand on s'&eacute;tonne de son
+r&eacute;gime. Il boit et mange sobrement, fait un somme sur l'herbe,
+et
+s'&eacute;veille gai comme un pinson, pr&ecirc;t &agrave; recommencer.</p>
+<p>Madame Anne a d&eacute;jeun&eacute; de bon coeur avec nous; mais son
+fils, <i>M. Fred</i>,
+s'est exalt&eacute;. Il devient d'une loquacit&eacute;
+d&eacute;sesp&eacute;rante. Heureusement, il
+s'en retourne au village avec sa m&egrave;re et le cheval portant les
+d&eacute;bris du
+festin.</p>
+<p>Nous reprenons le cours de la Creuse jusqu'au roc du Cerisier, le
+plus
+beau de toute cette r&eacute;gion. Il surplombe la rivi&egrave;re qui
+bat sa base, et
+Moreau, qui nous a fait grimper par-dessus la derni&egrave;re fois,
+veut nous
+faire recommencer l'ascension &agrave; cause de l'&acirc;ne. Mais nous
+nous obstinons
+&agrave; passer sur les roches &agrave; fleur d'eau, et l'&acirc;ne y
+passe sans brancher.
+De m&eacute;moire d'&acirc;ne, on n'avait vu pareille chose; mais aussi
+quel &acirc;ne!</p>
+<p>Derri&egrave;re le grand rocher, sur un espace d'une centaine de
+pas, s'&eacute;tend
+le site ardu et s&eacute;v&egrave;re que nous avons baptis&eacute; le
+Sahara. Pas un souffle
+d'air, pas un arbre pour s'abriter, pas une place herbue pour
+s&eacute;parer
+les pieds du roc br&ucirc;lant.</p>
+<p>En plein midi, il y a un peu de quoi devenir fou; mais algira et
+gordius
+apparaissent instantan&eacute;ment, comme s'ils attendaient nos
+naturalistes.
+Alors, tout est oubli&eacute;: le soleil ne darde pas de feux dont on
+se
+soucie. Voil&agrave; nos enrag&eacute;s tout en haut du
+pr&eacute;cipice, oubliant de songer
+aux vip&egrave;res qui abondent et au moyen de redescendre tout ce
+qu'ils ont
+gravi. N'importe, les captures sont effectu&eacute;es, et on descend
+comme on
+peut.</p>
+<p>Cette roche feuillet&eacute;e se divise en escaliers friables et
+perfides, et
+les herbes br&ucirc;l&eacute;es qui s'y attachent sont glissantes comme
+de la glace.
+L'&eacute;motion fait oublier &agrave; ceux qui regardent la chasse les
+souffrances de
+la fournaise. Outre les papillons d&eacute;sir&eacute;s (ce que les
+entomologistes
+appellent leur <i>desideratum</i>), on rapporte des merveilles
+inattendues,
+des col&eacute;opt&egrave;res avec lesquels on avait fait connaissance
+&agrave; la Spezzia,
+dont le climat est aussi un peu celui de l'Afrique.</p>
+<p>On va plus loin, on se retourne pour regarder encore la belle
+silhouette
+du rocher, qui para&icirc;t grandiose par sa proportion avec le site
+environnant. Au pied des Alpes, ce serait un grain de sable; l&agrave;
+o&ugrave; il
+est, c'est un pic alpestre.</p>
+<p>Mais on avance, et les talus s'abaissent, la rivi&egrave;re n'a plus
+de
+rochers, et, pendant un certain temps, ombrag&eacute;e de beaux arbres,
+elle
+semble noire et morte. Les gazons refleurissent, l'air circule et les
+insectes m&eacute;ridionaux disparaissent. Moreau nous trouve des
+sources
+fra&icirc;ches, et, apr&egrave;s une nouvelle halte, on reprend
+&agrave; travers champs, par
+le plateau, la direction du village.</p>
+<p>En g&eacute;n&eacute;ral, ces plateaux sont tristes et nus, mais ils
+sont courts et
+s'abaissent brusquement vers de jolis bouquets de bois de h&ecirc;tres
+et de
+ch&ecirc;nes enfouis dans des d&eacute;chirures de terrains
+tr&egrave;s-amusantes.</p>
+<p>On remonte, on traverse, en soupirant un peu, des moissons au-dessus
+desquelles la chaleur danse et miroite. Enfin on redescend rapidement
+au
+village par une fente profonde, chemin en &eacute;t&eacute;, torrent en
+hiver.</p>
+<p>On ne saurait d&eacute;finir la production g&eacute;n&eacute;rale du
+pays, tant elle est
+in&eacute;gale et vari&eacute;e sur ces terrains tourment&eacute;s de
+mouvements capricieux!</p>
+<p>Dans des veines ombrag&eacute;es et humides, les fourrages sont
+magnifiques &agrave;
+la vue, bien que grossiers de qualit&eacute;; le <i>brin</i> est trop
+gros, et nos
+chevaux le refusent absolument; ceux du pays, moins d&eacute;licats, en
+font
+leurs d&eacute;lices. Sur les hauteurs pierreuses croissent de maigres
+froments, gravement malades cette ann&eacute;e, et dont le grain
+&eacute;clate en
+poudre noire. Mais, &agrave; deux pas plus bas ou plus au nord, ou plus
+au sud,
+la moisson du bl&eacute;, de l'orge ou de l'avoine, est superbe.
+Ailleurs et
+non loin, c'est la vigne qui souffre ou prosp&egrave;re. La culture se
+fait
+industrieuse, essayeuse, observatrice, comme dans tous les pays
+accident&eacute;s. On finit par utiliser les recoins les plus rebelles
+et par
+ne rien abandonner au d&eacute;sert de ce qui est praticable,
+c'est-&agrave;-dire de
+ce que le pied et la main peuvent atteindre.</p>
+<p>Somme toute, la contr&eacute;e est riche, le vin
+tr&egrave;s-potable, le pain
+excellent, les l&eacute;gumes aussi. La grande vari&eacute;t&eacute;
+des produits est
+toujours une source d'aisance pour le paysan, parce que bien rarement
+tout manque &agrave; la fois. C'est ce qui leur fait dire avec raison
+que les
+<i>ch&eacute;tifs</i> pays sont les meilleurs. En effet, dans les
+terres l&eacute;g&egrave;res et
+in&eacute;gales des varennes, on trouve parfois plus de ressource que
+dans
+l'uniforme et opulent fromental. On poss&egrave;de dix fois plus
+d'espace, et
+bien qu'une <i>boissel&eacute;e</i> de chez nous paraisse en valoir
+dix des autres,
+le r&eacute;sultat g&eacute;n&eacute;ral prouve que ces terres
+m&eacute;diocres rapportent, en
+proportion de leur prix, un bon tiers de plus que celles de
+premi&egrave;re
+qualit&eacute;.</p>
+<p>Cela provient surtout de ce que l'on s'ing&eacute;nie davantage.</p>
+<p>&#8212;Nous nous <i>artificions</i> &agrave; toute chose, me disait un
+paysan de par l&agrave;.
+Nous savons faire pousser le noyer et le ch&acirc;taignier c&ocirc;te
+&agrave; c&ocirc;te, chose
+r&eacute;put&eacute;e impossible dans vos endroits. Nous greffons toute
+sorte d'arbres
+fruitiers les uns sur les autres: tant pis pour ceux qui manquent. Nous
+ne craignons pas de recommencer, pas plus que d'apporter de la terre
+&agrave;
+dos de mulet, &agrave; dos d'&acirc;ne et m&ecirc;me &agrave; notre dos
+de chr&eacute;tien, dans des
+hottes, pour nous faire un petit jardin dans un trou de rocher. On
+<i>s'invente</i> tout ce qu'on peut, et, si les courants d'eau
+emportent
+l'ouvrage &agrave; la mauvaise ann&eacute;e, on recommence un peu plus
+haut, on
+endigue, on s'arrange et on se sauve.</p>
+<p>Ce paysan industrieux et entreprenant est, et je le
+r&eacute;p&egrave;te, moins
+solennel et moins po&eacute;tique que le n&ocirc;tre: il ressemble plus
+&agrave; un
+Auvergnat moderne qu'&agrave; un vieux Gaulois. Il manque de cette
+majest&eacute;
+qu'on peut appeler <i>bovine</i> chez l'homme de la vall&eacute;e
+Noire; mais il est
+plus int&eacute;ressant dans son combat avec la terre, et, s'il
+r&ecirc;ve moins, il
+comprend davantage.</p>
+<p>Encore un trait caract&eacute;ristique: le paysan de chez nous a
+peur de l'eau.
+Il croit que le bain de rivi&egrave;re est malsain, le dimanche, pour
+qui a su&eacute;
+la semaine. Il croit que la natation est un plaisir d'oisif. Il se noie
+dans un pied d'eau.</p>
+<p>Ici, tout le monde va &agrave; l'eau comme des canards. Le dimanche
+soir,
+toute la population nage, plonge, dresse des bambins &agrave; se jeter
+dans les
+bassins profonds du haut des rochers et &agrave; p&ecirc;cher &agrave;
+la main sous les
+blocs de la rivi&egrave;re. Quelques femmes nagent aussi. On se partage
+ga&icirc;ment
+la p&ecirc;che et on rentre pour la manger toute fra&icirc;che en
+famille, sauf les
+belles pi&egrave;ces, qui sont vendues &agrave; Argenton quand il n'y a
+pas
+d'&eacute;trangers au village.</p>
+<p>Ce poisson est exquis, m&ecirc;me le fretin. Il a la chair ferme et
+savoureuse.</p>
+<p>La bonne et vraie p&ecirc;che se fait avant le jour; aussi vous
+pourriez
+marcher la nuit tout le long de ce d&eacute;sert, avec la certitude de
+rencontrer, &agrave; chaque pas, des figures affair&eacute;es mais
+bienveillantes.</p>
+<p>Les meuniers et les p&ecirc;cheurs vivent en bonne intelligence:
+filets et
+bateaux sont pr&ecirc;t&eacute;s &agrave; toute heure, et ce continuel
+&eacute;change constitue une
+sorte de communaut&eacute;. On ne se g&ecirc;ne gu&egrave;re pour lever
+la verg&eacute;e qu'on
+rencontre sur les &icirc;lots dans le courant. Mais c'est &agrave;
+charge de
+revanche, et la grande prudence du Berrichon &eacute;vite les reproches
+et les
+querelles. Les p&ecirc;cheurs ont un soin de pr&eacute;voyance qui ne
+viendrait
+jamais &agrave; ceux de l'Indre. Quand on p&ecirc;che les
+&eacute;tangs, ils ach&egrave;tent le
+fretin et <i>rempoissonnent</i> leur rivi&egrave;re pour l'avenir.</p>
+<p>En traversant une ravissante prairie, nous e&ucirc;mes &agrave;
+saluer une
+tr&egrave;s-vieille dame du hameau des Cerisiers, qui gardait ses
+vaches en
+cornette et jupon court.</p>
+<p>Elle &eacute;tait seule dans cet &Eacute;den champ&ecirc;tre,
+droite, rose, enjou&eacute;e.</p>
+<p>Moreau m'apprit que c'&eacute;tait une personne riche, la
+m&egrave;re d'un de nos
+amis, avou&eacute; tr&egrave;s-consid&eacute;r&eacute; dans notre ville.</p>
+<p>&#8212;Comprenez-vous, nous dit-il quand nous f&ucirc;mes &agrave;
+quelques pas de cette
+v&eacute;n&eacute;rable pastoure, qu'une dame comme elle, qui a le
+moyen d'avoir trois
+vach&egrave;res pour une, prenne son plaisir &agrave; &ecirc;tre
+l&agrave; toute seule &agrave; son &acirc;ge,
+par chaud ou froid, vent ou pluie?</p>
+<p>&#8212;Ma foi, oui, pensai-je; je le comprends tr&egrave;s-bien. Je sais
+que son
+fils, qui la respecte et la ch&eacute;rit, a fait son possible pour la
+fixer &agrave;
+la ville aupr&egrave;s de lui. Mais elle s'y mourait d'ennui; le
+bien-&ecirc;tre et
+le repos lui retiraient l'&acirc;me du corps. Il y a dans ces natures
+agrestes une po&eacute;sie qui ne sait pas rendre compte de ses
+jouissances,
+mais que l'esprit savoure dans une qui&eacute;tude myst&eacute;rieuse.
+Oui, oui,
+encore une fois, l'aspiration &agrave; la vie pastorale, le besoin
+d'identifier
+notre &ecirc;tre avec la nature et d'oublier tous les faux besoins et
+toutes
+les vaines fatigues de la civilisation, ce n'est pas l&agrave; un vain
+r&ecirc;ve;
+c'est un go&ucirc;t inn&eacute; et positif chez la grande
+majorit&eacute; de la race
+humaine, c'est une passion muette et obstin&eacute;e qui suit partout,
+comme
+une nostalgie, ceux qui ont men&eacute;, d&egrave;s l'enfance, la vie
+libre et r&ecirc;veuse
+au grand air.</p>
+<p>Et, quand cette passion s'est d&eacute;velopp&eacute;e dans une
+contr&eacute;e adorable,
+est-il un artiste qui ne la comprenne pas et qui ne la voie pas flotter
+dans ses pens&eacute;es comme le songe d'une vie meilleure?</p>
+<p>Tout le monde la comprendrait, cette passion, si la nature
+&eacute;tait belle
+partout. Elle le serait, si l'homme voulait et savait. Il ne s'agirait
+pas de la laisser &agrave; elle-m&ecirc;me, l&agrave; o&ugrave; elle se
+refuse &agrave; nourrir l'homme.
+Il s'agirait de lui conserver son type et de lui restituer, avec les
+qualit&eacute;s de la f&eacute;condit&eacute;, le caract&egrave;re de
+gr&acirc;ce ou de solennit&eacute; qui lui
+est propre.</p>
+<p>Cela viendra, ne nous d&eacute;solons pas pour notre descendance.
+Nous
+traversons les jours d'enfantement de l'agriculture. La terre n'est
+ingrate que parce que le g&eacute;nie de l'homme a &eacute;t&eacute;
+paresseux. Nous sortons
+des t&eacute;n&egrave;bres de la routine. La science et la pratique
+prennent un
+magnifique essor au point de vue de l'utilit&eacute; sociale. La vie
+mat&eacute;rielle
+absorbe tout, la question du pain enfante des prodiges. Les artistes et
+les r&ecirc;veurs ont tort pour le moment.</p>
+<p>Il le faut, et n'importe! car le sentiment du beau et les besoins de
+l'&acirc;me reviendront quand la production aura pay&eacute; l'homme de
+ses d&eacute;penses
+et de ses peines. La question des arbres viendra le pr&eacute;occuper
+quand il
+aura trouv&eacute; le chauffage sans bois. La question des fleurs
+descendra des
+r&eacute;gions du luxe aux besoins intellectuels de tous les hommes. La
+question des eaux et des abris de rochers fera des prodiges quand il y
+aura communaut&eacute;, je ne dis pas de propri&eacute;t&eacute; (je ne
+soul&egrave;ve pas cette
+question), mais de culture en grand avec une direction savante et
+intelligente.</p>
+<p>D&eacute;j&agrave; les efforts particuliers de quelques riches amis
+du beau font
+pressentir ce que sera la campagne en France dans une centaine
+d'ann&eacute;es
+peut-&ecirc;tre. On comprend d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s-bien qu'un
+parc de quelques lieues
+carr&eacute;es soit une fantaisie r&eacute;alisable, et que, au milieu
+de ses grandes
+&eacute;claircies et de ses immenses pelouses, les moissons et les
+fauchailles
+s'effectuent facilement &agrave; travers des all&eacute;es
+ombrag&eacute;es et doucement
+sinueuses.</p>
+<p>Il n'y a donc pas de raisons pour qu'un jour, quand
+l'int&eacute;r&ecirc;t social
+aura prononc&eacute; qu'il est indispensable de r&eacute;unir tous les
+efforts vers le
+m&ecirc;me but, des d&eacute;partements entiers, des provinces
+enti&egrave;res, ne
+deviennent pas d'admirables jardins agrestes, conservant tous leurs
+accidents de terrains primitifs devenus favorables &agrave; la nature
+de la
+v&eacute;g&eacute;tation qu'on aura su leur confier, distribuant leurs
+eaux dans des
+veines artificielles f&eacute;condantes et gracieuses, et se couvrant
+d'arbres
+magnifiques l&agrave; o&ugrave; ne poussent aujourd'hui que de
+st&eacute;riles broussailles.</p>
+<p>&Agrave; mesure qu'on obtiendra ce r&eacute;sultat, en vue du beau
+en m&ecirc;me temps
+qu'en vue de l'utile, les id&eacute;es s'&eacute;l&egrave;veront. Le
+go&ucirc;t ira toujours
+s'&eacute;purant, le sentiment du pittoresque deviendra un besoin, une
+jouissance, une ivresse pour le laboureur, aussi bien que pour le
+po&euml;te.
+Ce sera un crime que d'abattre ou de mutiler un bel arbre, une
+grossi&egrave;ret&eacute; que de n&eacute;gliger les fleurs et
+d'aplanir sans n&eacute;cessit&eacute; les
+asp&eacute;rit&eacute;s heureuses du sol; un cr&eacute;tinisme que de
+d&eacute;truire l'harmonie des
+formes et des couleurs sur un point donn&eacute;, par des
+b&acirc;tisses
+disproportionn&eacute;es ou criardes. L'artiste ne souffrira plus de
+rien,
+l'id&eacute;alisme et le r&eacute;alisme ne se battront plus.</p>
+<p>Toute r&ecirc;verie sera douce, toute promenade charmante; et vous
+croyez que,
+vivant dans le beau et le respirant comme un air vital dans la nature
+red&eacute;di&eacute;e &agrave; Dieu, les hommes ne deviendront pas
+plus intelligents en
+devenant plus riches, plus vrais en devenant plus habiles, et plus
+aimables en devenant plus satisfaits?</p>
+<p>Amyntas s'est d&eacute;cid&eacute;ment &eacute;pris de la
+maisonnette o&ugrave; nous sommes loges.
+Il y r&ecirc;ve une installation possible, un pied-&agrave;-terre
+tol&eacute;rable au milieu
+du monde enchant&eacute; des fleurs, des ruisseaux et des papillons.
+Pourquoi
+pas? Il a bien raison.</p>
+<p>J'avais grande envie aussi de cette chaumi&egrave;re, bien qu'elle
+ne r&eacute;alise
+pas mon ambition pittoresque. Vingt autres sont plus jolies; mais c'est
+la seule en vente, et j'allais m'en emparer.... Mais notre ami
+r&eacute;clame
+la priorit&eacute; de l'id&eacute;e. Il nous demande de lui laisser
+arranger cette
+chaumi&egrave;re &agrave; son gr&eacute; et de devenir ses h&ocirc;tes
+dans nos excursions sur la
+Creuse. Nous retirons nos pr&eacute;tentions.</p>
+<p>Il &eacute;change quelques paroles avec madame Rosalie. Le
+voil&agrave; propri&eacute;taire
+d'une maison b&acirc;tie &agrave; pierres s&egrave;ches, couverte en
+tuiles, et orn&eacute;e d'un
+perron &agrave; sept marches brutes; d'une cour de quatre m&egrave;tres
+carr&eacute;s; d'un
+bout de ruisseau avec droit d'y b&acirc;tir sur une arche, plus, d'un
+talus de
+rocher ayant pour limite un buis et un cerisier sauvage.</p>
+<p>&Agrave; partir de ce moment, je vois bien que l'insouciant Amyntas
+n'est plus
+le m&ecirc;me.</p>
+<p>Apr&egrave;s le souper, car nous n'avons d&icirc;n&eacute;
+qu'&agrave; neuf heures, le voil&agrave; qui
+l&egrave;ve des plans, qui mesure ses deux petites chambres, plante en
+imagination des portemanteaux, creuse des armoires dans
+l'&eacute;paisseur de
+<i>son mur</i>, et dit &agrave; chaque instant: <i>Ma maison, ma cour,
+mon rocher, mon
+buis, mon cours d'eau, mes voisins, mes imp&ocirc;ts</i>,&#8212;il en aura
+pour deux
+francs vingt-cinq centimes!&#8212;<i>mes droits, mes servitudes, mon acte, ma
+propri&eacute;t&eacute;</i>, enfin! C'est tout dire!</p>
+<p>&#8212;N'en riez pas, dit-il; qui sait si ce n'est pas l&agrave; que, par
+go&ucirc;t ou
+par raison, je viendrai terminer mes jours?</p>
+<p>Ah! qui sait, en effet? La m&ecirc;me id&eacute;e m'&eacute;tait
+venue pour mon compte,
+quand je lorgnais cette splendide acquisition &agrave; laquelle il me
+faut
+renoncer.</p>
+<p>Mais l'aimable acqu&eacute;reur s'en fait un si grand amusement, que
+je suis
+d&eacute;dommag&eacute; de mon sacrifice. Et puis il n'est pas dit
+absolument que la
+voisine, l'affable et obligeante madame Anne, ne se laissera pas
+s&eacute;duire
+par mes offres un peu plus tard. Nous verrons, si elle n'a pas trop de
+chagrin!</p>
+<p>J'avoue que je ne me pardonnerais pas d'apporter un chagrin dans ce
+village. Un chagrin surmont&eacute; par des consid&eacute;rations
+d'int&eacute;r&ecirc;t, c'est
+presque une corruption exerc&eacute;e et subie. Certes, l'Eldorado
+champ&ecirc;tre o&ugrave;
+nous voici rec&egrave;le ses plaies secr&egrave;tes comme les autres;
+mais je voudrais
+bien que ma main n'y apport&acirc;t pas une &eacute;gratignure.</p>
+<p>Ce remords n'empoisonnera pas les jouissances de notre nouveau
+propri&eacute;taire. L'aubergiste qui lui c&egrave;de la maisonnette
+est enchant&eacute; de
+pouvoir faire agrandir et arranger d&eacute;sormais son auberge. Il
+paye
+quelques dettes avec le surplus, et se loue beaucoup de l'aventure.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h2>IX</h2>
+<br />
+<p style="font-weight: bold; text-align: right;">10 juillet.</p>
+<p>Une voix creuse et s&eacute;pulcrale me r&eacute;veille, et une
+pens&eacute;e triste me
+traverse l'esprit.</p>
+<p>Le pauvre petit ma&icirc;tre d'&eacute;cole qui demeure en face,
+dans notre <i>square</i>,
+s'est laiss&eacute; choir hier de son &acirc;ne. On le disait
+bris&eacute;. Il est peut-&ecirc;tre
+mourant.</p>
+<p>Sans doute, cette voix de la tombe, c'est celle du pr&ecirc;tre qui
+vient
+prier pour son &acirc;me.</p>
+<p>J'entr'ouvre le rideau et je me rassure. Il n'y a l&agrave; qu'un
+vieux
+mendiant aveugle, r&eacute;citant un long <i>oremus</i> en l'honneur
+du g&eacute;n&eacute;reux
+Amyntas, qui vient de le bien traiter. Aussi, tandis que le
+<i>propri&eacute;taire</i> s'enfuit modestement dans les ruines de la
+forteresse,
+pour &eacute;chapper &agrave; la litanie du remerc&icirc;ment, le vieux
+fait les choses en
+conscience et r&eacute;cite jusqu'au bout son antienne &eacute;difiante.</p>
+<p>Une jolie petite fille de dix ans sort de la maison d'&eacute;cole,
+apporte au
+pauvre un gros morceau de pain blanc, le lui met dans sa besace et lui
+demande o&ugrave; il veut aller.</p>
+<p>Le bonhomme lui ordonne d'un air grave de le conduire au
+ch&acirc;teau. Elle
+lui prend la main et l'emm&egrave;ne, en &eacute;cartant devant lui,
+avec son petit
+sabot, les pierres qui pourraient le faire tr&eacute;bucher.</p>
+<p>On d&eacute;jeune chez madame Rosalie, on lui dit adieu, et on part
+pour le Pin
+par le chemin d'en haut. On redescend avec Moreau &agrave; la Creuse,
+et on
+fait encore une lieue dans les rochers pour aller au Trou-Martin, un
+bel
+endroit, le plus h&eacute;riss&eacute; de la contr&eacute;e: rochers en
+aiguilles sur les
+deux rives de la Creuse, aridit&eacute; compl&egrave;te,
+d&eacute;coupure romantique autour
+du courant devenu plus rapide; l'un fait un croquis; l'autre, un somme.</p>
+<p>Au retour, &agrave; un m&eacute;andre o&ugrave; le torrent est calme
+et profond, une barque
+glisse lentement d'une rive &agrave; l'autre. Le batelier conduit trois
+femmes
+charg&eacute;es de paniers de fruits; tous quatre sont superbes de pose
+et de
+costume, &agrave; leur insu; l'eau est un miroir; les rivages herbus,
+les
+arbres, les terrains sont &eacute;tincelants au soleil, qui baisse et
+rougit.
+Tout est rose, chaud et d'un calme sublime.</p>
+<p>Ce n'est pas le lac N&eacute;mi; ce ne sont pas les femmes d'Albano,
+c'est
+autre chose: c'est moins beau et plus touchant. Ici, rien ne pose. En
+Italie, le moindre brin d'herbe fait ses embarras et attend le peintre.</p>
+<p>Belle et bonne France, on ne te conna&icirc;t pas!</p>
+<p>On part &agrave; cinq heures, on fl&acirc;ne un peu en route, on
+boit de l'eau
+fra&icirc;che &agrave; Cluis. On peut y manger des goires, g&acirc;teau
+au fromage de la
+localit&eacute;. C'est &eacute;touffant; mais quand on a faim!...</p>
+<p>On arrive &agrave; la maison &agrave; onze heures du soir. On soupe,
+on range les
+papillons, on se couche &agrave; deux heures.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h2>X</h2>
+<br />
+<p style="font-weight: bold; text-align: right;">14 juillet.</p>
+<p>Notre ami l'avou&eacute;, le fils de la v&eacute;n&eacute;rable
+pastoure, est venu nous voir
+ce matin.</p>
+<p>Amyntas lui confie le soin de r&eacute;gulariser son acquisition et
+le traite
+de <i>mon avou&eacute;</i> avec une aisance importante. On dirait
+qu'il n'a fait
+autre chose de sa vie que d'&ecirc;tre propri&eacute;taire. Il ne dit
+plus <i>ma
+chaumi&egrave;re</i>, il ne dit m&ecirc;me plus <i>ma maison</i>, il
+dit <i>ma villa</i>.</p>
+<p>L'avou&eacute; nous donne des renseignements sur le pays, dont il
+est n&eacute;
+<i>natif</i>, comme on dit chez nous. Il a &eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute; pieds nus, sur les
+roches du <i>Cerisier</i>. Il soupire au souvenir du temps o&ugrave;,
+lui aussi,
+gardait ses vaches dans les grandes herbes. Il a l'excellent esprit de
+comprendre que sa m&egrave;re n'ait pu s'habituer &agrave; l'air mou
+d'une ville et au
+parfum de renferm&eacute; d'une &eacute;tude. Puis il nous dit, lui qui
+conna&icirc;t la
+r&eacute;alit&eacute; des choses humaines et qui est rompu au contact
+des int&eacute;r&ecirc;ts et
+des passions des gens de campagne:</p>
+<p>&#8212;Vous avez eu une bien bonne id&eacute;e de vouloir planter
+l&agrave; une tente. Je
+ne crois pas que vous le regrettiez jamais. Ce village est un nid de
+braves gens.</p>
+<p>&#8212;En v&eacute;rit&eacute;? Il nous semblait, mais nous ne savions
+pas! Nous cherchions
+des fleurs et des papillons. Aurions-nous trouv&eacute; des hommes?</p>
+<p>&#8212;Des hommes tr&egrave;s-bons et tr&egrave;s-sinc&egrave;rement
+religieux, des moeurs
+tr&egrave;s-douces, vous verrez! Et puis une grande fiert&eacute;,
+l'orgueil d'un
+certain bien-&ecirc;tre, joint au plaisir de l'hospitalit&eacute;. Nous
+avons peu &agrave;
+faire par l&agrave;, nous autres gens de proc&eacute;dure. J'en suis
+fier pour mon
+endroit. Pas de proc&egrave;s comme dans la Marche. C'est une oasis.
+Ces gens
+ne sont jamais sortis de leur mani&egrave;re d'&ecirc;tre depuis des
+si&egrave;cles. Faute
+de chemins, ils ne se sont jamais &eacute;cart&eacute;s du beau jardin
+que leur a
+creus&eacute; la nature. Ils ont su garder leur bonheur, et il y a chez
+eux un
+grand cachet d'association et d'homog&eacute;n&eacute;it&eacute;. Ne
+vous d&eacute;fendez pas de
+les estimer. Ils sont tous ce qu'ils vous paraissent.</p>
+<p>Esp&eacute;rons que ce r&eacute;aliste de profession n'est pas trop
+romanesque
+d'instinct, et retournons au village le plus vite qu'il nous sera
+possible.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h2>XI</h2>
+<br />
+<p style="font-weight: bold; text-align: right;">26 juillet.</p>
+<p>Parth&eacute;nias est dans le Midi, Amyntas est parti avant-hier
+pour <i>son
+village</i>, afin de mettre les ouvriers en besogne &agrave; <i>sa
+villa</i>. Il nous
+permet cependant d'y passer encore une bonne journ&eacute;e avant de
+leur c&eacute;der
+la place.</p>
+<p>Nous partons demain, Herminea et moi; aujourd'hui, nous voyons la
+f&ecirc;te
+de notre hameau d'ici; c'est sainte Anne qui en est la patronne et que
+l'on f&ecirc;te le dimanche; car la moisson est commenc&eacute;e, et on
+ne pourrait
+se d&eacute;ranger dans la semaine.</p>
+<p>Toutes les r&eacute;jouissances de chez nous se bornent &agrave;
+danser, du matin au
+soir, la bourr&eacute;e. La bourr&eacute;e du Berry va se perdant sans
+qu'on y songe;
+elle ne se danse plus que dans un assez petit rayon. J'ai bien peur
+qu'on ne se soit laiss&eacute; entra&icirc;ner &agrave; la contredanse
+dans notre village de
+l&agrave;-bas. Je n'ai pas encore os&eacute; le demander.</p>
+<p>La contredanse du paysan est absurde et grotesque. Sa valse est,
+comme
+rhythme et comme allure, quelque chose de disloqu&eacute; et
+d'incompr&eacute;hensible. La bourr&eacute;e est monotone, mais d'un
+vrai caract&egrave;re.
+Pourtant il ne faut pas la voir folichonner par les artisans de petite
+ville; ils y sont aussi absurdes que le paysan &agrave; la contredanse.</p>
+<p>Il y a aussi les <i>beaux</i> de village de la nouvelle
+&eacute;cole, qui y
+introduisent des contorsions pr&eacute;tentieuses et des airs
+impertinents tout
+&agrave; fait contraires &agrave; l'esprit de cette antique danse. La
+bourr&eacute;e n'est
+elle-m&ecirc;me que dans les jambes molles et les allures
+tra&icirc;nantes de ce qui
+nous reste de vrais paysans, les jeunes bouviers et les minces
+pastoures
+de nos plaines.</p>
+<p>Ces na&iuml;fs personnages s'y amusent tranquillement en apparence;
+mais
+l'acharnement qu'ils y portent prouve qu'ils y vont avec passion. Leur
+danse est souple, bien rhythm&eacute;e et tr&egrave;s-gracieuse dans sa
+simplicit&eacute;.
+Les filles sont droites, s&eacute;rieuses, avec les yeux invariablement
+fix&eacute;s &agrave;
+terre. J'ai toujours vu les &eacute;trangers, qui venaient &agrave;
+notre f&ecirc;te,
+tr&egrave;s-frapp&eacute;s de leur air modeste.</p>
+<p>Notre <i>assembl&eacute;e</i> est une des moins brillantes du pays.
+Il en a toujours
+&eacute;t&eacute; ainsi: c'est parce qu'elle <i>tombe en moisson</i>
+et que la jeunesse est
+&eacute;parpill&eacute;e au loin en ce moment. Je doute que le
+cabaretier qui nous
+dresse une ram&eacute;e y fasse de brillantes affaires. Bien qu'il
+offre aux
+consommateurs liqueurs, bi&egrave;re et caf&eacute;, nos paysans, qui
+ne sont gu&egrave;re
+friands de ces nouveaut&eacute;s, n'en usent que <i>par genre</i>, et
+pr&eacute;f&egrave;rent le
+vin du cru, qui se d&eacute;bite au <i>pichet</i> dans les cabarets de
+la localit&eacute;.</p>
+<p>Les m&eacute;n&eacute;triers semblent fort occup&eacute;s; mais deux
+sonneurs de musette,
+c'est trop pour si peu de monde, et leur journ&eacute;e a
+&eacute;t&eacute; mauvaise.</p>
+<p>Le vieux Dor&eacute; se targue pourtant d'avoir des droits &agrave;
+la pr&eacute;f&eacute;rence des
+gens d'ici. Il a &eacute;t&eacute; assez habile dans son temps, et il a
+beaucoup
+gagn&eacute;. Il &eacute;tait seul alors pour cinq ou six paroisses et
+faisait souvent
+des journ&eacute;es de dix &eacute;cus. Mais il s'est
+n&eacute;glig&eacute; dans son art, et,
+quelquefois distrait d&egrave;s le matin, il coupait tout le jour les
+jambes &agrave;
+son monde, en sortant plus que de raison du ton et de la mesure.</p>
+<p>Et puis le cornemuseux croit que le souffle et le succ&egrave;s ne
+le trahiront
+jamais, tandis que l'un est aussi fugitif que l'autre. Il n'amasse
+gu&egrave;re; et, aux champs comme ailleurs, tout artiste veut mener la
+vie
+d'artiste. Bien qu'il travaille de ses bras dans la semaine, il n'est
+pas r&eacute;put&eacute; bon ouvrier et ne trouve pas beaucoup
+d'ouvrage. Aux champs
+comme ailleurs, r&egrave;gne le pr&eacute;jug&eacute; du positiviste
+contre l'id&eacute;aliste.</p>
+<p>Bref, Dor&eacute; est devenu vieux, maladif et pauvre. Il a fait la
+folie de se
+marier en secondes noces avec une jeune femme qui lui a donn&eacute;
+beaucoup
+d'enfants. L'a&icirc;n&eacute;, &acirc;g&eacute; de dix ans, est
+l&agrave; debout sur le banc, &agrave; son
+c&ocirc;t&eacute;, l'accompagnant sur la vielle avec beaucoup de nerf
+et de justesse.</p>
+<p>Le pauvre petit bonhomme est charmant; c'est un &eacute;l&egrave;ve
+qui lui fait
+honneur et qui le ram&egrave;ne &agrave; la mesure, avec laquelle il
+s'&eacute;tait trop
+longtemps brouill&eacute;. L'enfant est int&eacute;ressant, et, en
+outre, Dor&eacute; a fait
+la d&eacute;pense d'une vaste tente sous laquelle on peut danser seize,
+&agrave;
+l'abri du soleil et de la pluie.</p>
+<p>H&eacute;las! c'est peine perdue! Les d&eacute;licats sont en petit
+nombre, et, malgr&eacute;
+trente-deux degr&eacute;s de chaleur, on danse en plein soleil &agrave;
+la musette du
+concurrent qui est venu fi&egrave;rement planter son tr&eacute;teau dos
+&agrave; dos avec
+lui.</p>
+<p>Les deux musettes braillent chacune un air diff&eacute;rent.
+&Agrave; distance, c'est
+un charivari effroyable. Mais telle est la puissance de l'instrument,
+que, de pr&egrave;s, l'un ne peut &eacute;touffer l'autre et que le cri
+strident de la
+vielle du petit se perd dans le mugissement du grand bourdon de
+Blanchet.</p>
+<p>Et puis Blanchet, de Cond&eacute;, est dans la force de l'&acirc;ge
+et du talent.
+C'est un v&eacute;ritable ma&icirc;tre sonneur, plus instruit et mieux
+dou&eacute; que le
+vieux Dor&eacute;. Il n'a pas d&eacute;daign&eacute; les traditions et
+sait de fort belles
+choses, aussi bien pour la messe que pour le bal. Il sait accompagner
+le
+plain-chant et s'accorder avec trois autres cornemuses &agrave;
+l'offertoire.
+Je l'ai entendu une fois consacrer la c&eacute;r&eacute;monie du chou,
+&agrave; un lendemain
+de noce, par un chant grave d'une originalit&eacute; extr&ecirc;me et
+d'une facture
+magnifique.</p>
+<p>Je le priai de venir le lendemain pour moi seul, et il me joua des
+bourr&eacute;es de sa composition, tr&egrave;s-bien faites et nullement
+pill&eacute;es dans
+les airs de vaudeville que nos sonneurs modernes ramassent, tant bien
+que mal, sur les routes et dans les cabarets.</p>
+<p>Aussi, quand le pauvre Dor&eacute; vint me porter sa plainte,
+&agrave; la fin de
+l'assembl&eacute;e, me remontrant que Blanchet, de Cond&eacute;, avait
+mal agi en
+faisant danser sur une paroisse de son ressort; quand il me montra en
+pleurant son gentil vielleux et les vingt-six sous de sa
+journ&eacute;e, tous
+frais faits, je fus attendri sans doute, et lui donnai le
+d&eacute;dommagement
+qu'il pouvait r&eacute;clamer d'une vieille amiti&eacute;; mais je ne
+pus prendre
+parti contre le ma&icirc;tre sonneur de Cond&eacute;, qui &eacute;tait
+dans son droit et
+qui, avec trois pintes de vin dans le ventre, n'a jamais failli aux
+lois
+de la mesure.</p>
+<p>La sc&egrave;ne fut assez path&eacute;tique. Dor&eacute;
+g&eacute;missait et me reprochait
+doucement, mais tristement, d'&ecirc;tre de ceux qui lui avaient fait <i>du
+tort</i>.</p>
+<p>J'avais pr&ocirc;n&eacute; d'autres ma&icirc;tres sonneurs
+autrefois: Marcillat, du
+Bourbonnais, ensuite Moreau, de la Ch&acirc;tre, et maintenant ce
+maudit
+Blanchet, de Cond&eacute;, dont pourtant il parlait avec un certain
+respect.
+Mais pourquoi ne m'&eacute;tais-je pas content&eacute; de lui, le vieux
+sonneur de
+Saint-Chartier, l'unique, l'in&eacute;vitable des anciens jours?</p>
+<p>&#8212;Il fut un temps, disait-il, o&ugrave;, quand vous vouliez entendre
+la
+cornemuse ou faire danser la jeunesse, c'&eacute;tait toujours moi que
+vous
+appeliez. Et puis, tout d'un coup, vous avez eu une dame de Paris, une
+fameuse Pauline Viardot, qui voulait &eacute;crire nos airs, et vous
+avez
+demand&eacute; Marcillat, qui &eacute;tait &agrave; plus de douze
+lieues d'ici, pendant que
+j'&eacute;tais sous votre main. &Ccedil;'a &eacute;t&eacute; un
+cr&egrave;ve-coeur pour moi; je me suis
+questionn&eacute; l'esprit pour savoir en quoi j'avais manqu&eacute;,
+et, de chagrin,
+j'ai quitt&eacute; l'endroit pour aller vivre &agrave; la ville,
+o&ugrave; je vis encore plus
+mal.</p>
+<p>Que pouvais-je r&eacute;pondre &agrave; ce pauvre homme? Il est
+malheureux et pas
+assez artiste pour comprendre que l'art et l'amiti&eacute;
+ob&eacute;issent &agrave; des lois
+diff&eacute;rentes. Mais il me faisait peine, et je me gardai bien de
+lui dire
+que j'avais dout&eacute; de son talent.</p>
+<p>J'arrangeai la chose de mon mieux en l'engageant &agrave; pardonner
+au grand
+Marcillat, mort il y a longtemps, &agrave; la suite d'une querelle
+suscit&eacute;e par
+d'autres sonneurs, pour des causes analogues &agrave; celle dont il
+&eacute;tait l&agrave;
+question.</p>
+<p>Quant &agrave; Moreau, de la Ch&acirc;tre, ce n'est pas moi qui ai
+fait sa
+r&eacute;putation. Elle s'est &eacute;tablie et soutenue sans moi.</p>
+<p>Dor&eacute; m'avoua qu'il n'essayait pas de lutter contre cet
+artiste
+redoutable, sur son terrain, les bals de la ville, et qu'il cherchait
+modestement sa vie aux alentours. Je lui rendis un peu de contentement
+en louant son petit et en lui disant qu'&agrave; eux deux ils jouaient
+tr&egrave;s-bien, ce qui est la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+<p>Un autre <i>id&eacute;aliste</i> des environs, que l'on rencontre
+dans toutes les
+foires et assembl&eacute;es, voire sur tous les chemins, comme un
+boh&egrave;me dont
+il m&egrave;ne la vie, c'est Caillaud-la-<i>Chi&egrave;be</i>
+(c'est-&agrave;-dire la <i>Ch&egrave;vre</i>),
+ainsi surnomm&eacute; parce que, durant quelques mois, il promena et
+montra
+pour de l'argent le ph&eacute;nom&egrave;ne ainsi d&eacute;crit sur
+l'&eacute;criteau (avec
+portrait) de sa pancarte: <i>Ici l'on voit la chi&egrave;be &agrave;
+Caillaud qu'&agrave; trois
+pattes de naissance</i>.</p>
+<p>La ch&egrave;vre &agrave; trois pattes n'enrichit point Caillaud.
+Caillaud est plein
+d'id&eacute;es et d'activit&eacute;, mais il se blouse dans toutes ses
+sp&eacute;culations.
+Il appartient &agrave; la grande race des Barnum et compagnie, mais il
+a plus
+d'ambition que de pr&eacute;voyance.</p>
+<p>&Agrave; peine la ch&egrave;vre ph&eacute;nom&eacute;nale fut-elle
+sevr&eacute;e, qu'il recommen&ccedil;a, pour la
+centi&egrave;me fois de sa vie, l'histoire du pot au lait. Il lui fit
+construire une petite voiture, acheta un &acirc;ne, et, apr&egrave;s
+avoir promen&eacute;
+son monstre dans le d&eacute;partement, il partit pour Paris dans
+l'espoir de
+revenir millionnaire.</p>
+<p>Le Jardin des Plantes acheta vingt-cinq francs, je crois, la
+ch&egrave;vre &agrave;
+trois pattes; c'&eacute;tait bien tout ce qu'elle valait, mais non tout
+ce
+qu'en frais de voyage et d'exhibition elle avait co&ucirc;t&eacute;
+&agrave; son na&iuml;f
+propri&eacute;taire.</p>
+<p>Il revint au pays, Gros-Jean comme devant, vendit du ruban, des
+allumettes, des tortues d'eau douce, des poissons, des boutons, des
+&eacute;crevisses, des cochons d'Inde, que sais-je? Toujours par monts
+et par
+vaux, brocantant sur toutes choses, se plaignant toujours de l'ingrate
+fortune, et toujours recommen&ccedil;ant, avec accompagnement
+d'illusions et de
+d&eacute;bours&eacute;s pr&eacute;alables, l'&eacute;difice de sa
+prosp&eacute;rit&eacute;. Excellent gar&ccedil;on
+d'ailleurs, doux, sobre, point vicieux et tr&egrave;s-serviable avec ou
+sans
+profit. Il s'est jet&eacute; dans la boh&egrave;me par imagination et
+non par paresse,
+car il se donne du mal comme dix pour gagner quelques sous. Il est
+assez
+menteur, encore par exc&egrave;s d'imagination, car il ne sait pas
+soutenir ses
+h&acirc;bleries, et ses finesses sont cousues d'un c&acirc;ble.</p>
+<p>La moralit&eacute; que l'on peut tirer de sa vie fantaisiste, c'est
+qu'il y a
+des gens si habiles, qu'ils sont fatalement dupes de tout, et
+d'eux-m&ecirc;mes par-dessus le march&eacute;. Ils cherchent la
+renomm&eacute;e de profonds
+diplomates, et, une fois pos&eacute;s ainsi, ils ne peuvent plus dire
+un lieu
+commun qui ne mette en m&eacute;fiance. On se fait un droit, un
+plaisir,
+presque un honneur et un devoir de les attraper, si bien qu'en somme
+ils
+succombent dans une lutte o&ugrave; ils se trouvent seuls contre tous.</p>
+<p>N'en est-il pas ainsi ailleurs qu'au village? et, aux premiers plans
+du
+monde financier et industriel, ne trouve-t-on pas, sous des dehors
+moins
+na&iuml;fs, mais avec des effets et des r&eacute;sultats aussi vains,
+plus d'un
+Caillaud &agrave; trois pattes?</p>
+<p>Ledit Caillaud a invent&eacute;, depuis trois ans, de tenir un jeu
+de bonbons
+pour les enfants, dans les assembl&eacute;es. Il a une table sur
+laquelle sont
+coll&eacute;es des cartes; sur chacune de ces cartes est un lot plus ou
+moins
+friand, soit trois drag&eacute;es au pl&acirc;tre, soit une tour en
+sucre, soit un
+demi-b&acirc;ton de sucre d'orge, soit un cheval en candi couleur de
+rose. Il
+fait payer un sou, et on tire dans un sac des cartes roul&eacute;es,
+crasseuses, Dieu sait! pour amener le lot plac&eacute; sur la carte
+correspondante du tableau. La ruse du marchand consiste &agrave; placer
+des
+pi&egrave;ces d'une certaine apparence sur les intervalles, de
+mani&egrave;re que
+presque tous les lots soient couverts d'objets qui ne
+repr&eacute;sentent pas
+la valeur d'un centime.</p>
+<p>&Agrave; cet honn&ecirc;te trafic, Caillaud fit d'abord quelques
+bonnes journ&eacute;es.
+L'an pass&eacute;, il r&eacute;colta trente-huit francs. Mais il ne
+faut pas
+longtemps pour que les plus niais y voient clair.</p>
+<p>Sans nous, cette ann&eacute;e, sa boutique eut &eacute;t&eacute;
+d&eacute;serte. Heureusement pour
+lui, tous les gamins vinrent nous demander de tenir la banque, et nous
+la f&icirc;mes sauter &agrave; son profit avec des joueurs qui ne
+payaient pas.</p>
+<p>Mais quoi! aussi bien que le vieux Dor&eacute;, Caillaud a
+d&eacute;j&agrave; un concurrent.</p>
+<p>Au bout de la place, dans un coin honteux, se tient un pauvre
+&ecirc;tre
+disloqu&eacute;, horrible, qu'agite en outre une sorte de danse de
+Saint-Gui
+des plus bizarres. Lui aussi a son jeu de friandises, un tourniquet
+&agrave;
+macarons, dont les mouches sont les seuls chalands, le pauvre homme
+n'ayant pas, comme le magnifique Caillaud, le moyen d'abriter sa
+marchandise sous un parasol; et voil&agrave; Caillaud qui pourrait bien
+g&eacute;mir
+et murmurer, parce que j'ai &eacute;t&eacute; aussi donner un
+encouragement au petit
+commerce de l'estropi&eacute;. Pour le coup, je perdrais patience et
+j'enverrais promener mon ami &agrave; trois pattes, s'il
+r&eacute;clamait, en vain, le
+monopole de la mis&egrave;re et de la commis&eacute;ration.</p>
+<p>Les boh&eacute;miens sont fort gentils: c'est une race aimable et
+vivace, qui
+se trouve la m&ecirc;me, relativement, &agrave; tous les
+&eacute;chelons de la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+<p>La profession est relativement la m&ecirc;me aussi: elle consiste
+&agrave; s'isoler
+des conditions r&eacute;guli&egrave;res de l'existence
+g&eacute;n&eacute;rale et &agrave; se frayer une
+route de fantaisie &agrave; travers le troupeau du vulgaire. Ce serait
+tout &agrave;
+fait l&eacute;gitime pour quiconque a le go&ucirc;t des aventures, le
+courage des
+privations et l'heureuse philosophie de l'esp&eacute;rance, si,
+m&ecirc;me en
+s'abstenant du vice qui avilit et de l'intemp&eacute;rance qui
+h&eacute;b&egrave;te, on
+n'&eacute;tait pas fatalement entra&icirc;n&eacute;, un jour ou
+l'autre, &agrave; oublier toute
+notion de dignit&eacute;, et, partant, de charit&eacute; humaine.</p>
+<p>L'homme qui s'endurcit trop vis-&agrave;-vis de lui-m&ecirc;me
+s'endurcit peu &agrave; peu &agrave;
+l'&eacute;gard de ses semblables. Il trouve naturel d'exploiter leur
+travail au
+profit de son industrie, qui consiste &agrave; se faire plaindre
+jusqu'au jour
+o&ugrave; il n'y r&eacute;ussit plus du tout et se laisse mourir dans
+un coin, fatigu&eacute;
+de l'ingratitude de sa fonction d'ingrat.</p>
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; de la figure &agrave; la fois souriante
+et larmoyante du boh&egrave;me
+rustique, m&eacute;lange de timidit&eacute; et d'audace, de douleur et
+d'ironie, passe
+la face s&eacute;rieuse et un peu hautaine du paysan ais&eacute;, bien
+&eacute;tabli dans la
+famille et la propri&eacute;t&eacute;. Dans nos pays, celui-ci est
+honn&ecirc;te homme en
+g&eacute;n&eacute;ral, et tr&egrave;s-charitable envers les individus.
+Il a m&ecirc;me un sourire
+de protection pour celui qui a trois pattes de naissance et qui va
+clopin-clopant dans la vie. Lui, fi&egrave;rement &eacute;tabli dans la
+soci&eacute;t&eacute; sur
+ses quatre pieds de banc, il n'avance pas, mais il ne tombe pas. Il
+dit,
+en parlant du bancal, qu'il n'a pas pris <i>la r&eacute;ge</i> (le
+sillon) du bon
+c&ocirc;t&eacute;, et que, pourtant, il n'est pas mauvais homme pour
+&ccedil;a. Il ne le
+pousse pas &agrave; terre, car il met tout son tort sur le compte du
+progr&egrave;s,
+le grand ennemi, le chemin de perdition de la jeunesse.</p>
+<p>&Agrave; l'&eacute;gard des masses souffrantes, le paysan
+ais&eacute; est tr&egrave;s-dur en
+th&eacute;orie. Il se r&eacute;volte &agrave; l'id&eacute;e du mieux
+g&eacute;n&eacute;ral; cependant il plaint et
+assiste les maux particuliers; mais il a horreur des conclusions, de
+quelque c&ocirc;t&eacute; qu'elles lui soient pr&eacute;sent&eacute;es,
+et ce sera sagesse que de
+chercher le moyen de l'y amener sans qu'il s'en aper&ccedil;oive.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h2>XII</h2>
+<br />
+<p style="font-weight: bold; text-align: right;">Au village de ***, 27
+et 28 juillet.</p>
+<p>Nous voici dans nos torrents et dans nos rochers. Amyntas est venu
+au-devant de nous &agrave; pied avec Moreau, jusqu'au joli bois entre
+le
+chatelier et la croix. Ils rendent l'&acirc;me, notre cheval aussi.</p>
+<p>On fait halte. La chaleur devient torride d&egrave;s qu'on s'engage
+dans les
+vallons qui conduisent &agrave; la Creuse.</p>
+<p>Cette fois, nous avons quelque peine &agrave; remiser la voiture.
+Les r&eacute;coltes
+sont presque finies, les granges sont pleines.</p>
+<p>Nous descendons &agrave; la Creuse et nous la remontons
+jusqu'&agrave; l'embouchure du
+torrent de notre village. Il n'y a pas pour une heure de marche, et
+c'est en somme le plus beau coin de la gorge. La Creuse y est
+resserr&eacute;e
+et traverse deux ou trois petits chaos tr&egrave;s-romantiques.</p>
+<p>J'ai vu autrefois ce paysage encore plus beau: on a abattu de grands
+ch&ecirc;nes qui le compl&eacute;taient. On a fait un nouveau pont, qui
+sera encore
+emport&eacute; comme celui que nous passions autrefois pour aller
+&agrave; la
+<i>Prune-au-Pot</i>, un vieux manoir qui a eu l'honneur
+d'h&eacute;berger Henri IV,
+et qui est tr&egrave;s-bien conserv&eacute;.</p>
+<p>La Creuse est terrible quelquefois. Je l'ai vue bien
+m&eacute;chante. En ce
+moment, elle est si basse et si tranquille, que l'on a besoin de
+regarder la position de ses &eacute;normes blocs de granit pour se
+persuader
+que c'est elle qui les a apport&eacute;s l&agrave;.</p>
+<p>Le village se pr&eacute;sente encore mieux en montant qu'en
+descendant. On y
+arrive par des prairies d&eacute;licieuses.</p>
+<p>Nous y voil&agrave;. D&eacute;cid&eacute;ment, on est ici plus
+d&eacute;monstratif que chez nous.
+Nous sommes d&eacute;j&agrave; re&ccedil;us comme de vieux amis, et
+nous trouvons Amyntas li&eacute;
+avec tout le monde.</p>
+<p>Un artiste &eacute;minent, qui a d&eacute;couvert aussi le village,
+et dont le nom se
+recommande de lui-m&ecirc;me, est invit&eacute; par nous &agrave;
+d&eacute;jeuner le lendemain sur
+le rocher, et nous recommen&ccedil;ons la partie de p&ecirc;che et de
+friture au
+bord de la Creuse. Il est ravi de la douceur et de la gr&acirc;ce de
+cette
+nature. Il fait rapidement des croquis adorables.</p>
+<p>Les peintres qui comprennent le vrai sont d'heureux po&euml;tes. Ils
+saisissent tout &agrave; la fois, ensemble et d&eacute;tails, et
+r&eacute;sument en cinq
+minutes ce que l'&eacute;crivain dit en beaucoup de pages, ce que le
+naturaliste ne p&eacute;n&egrave;tre qu'en beaucoup de jours
+d'observation et de
+fatigue. Ils s'emparent du caract&egrave;re des choses, et, sans savoir
+le nom
+des arbres et la nature des pierres, ils font le portrait des aspects
+sentis, portrait p&eacute;n&eacute;trant et intelligent, saisissant et
+fid&egrave;le, sans
+l'effort des p&eacute;nibles investigations.</p>
+<p>Ils &eacute;crivent la vie et traduisent le champ de la nature dans
+une langue
+dont les difficult&eacute;s myst&eacute;rieuses nous &eacute;chappent,
+tant elle para&icirc;t
+claire et facile quand ils la poss&egrave;dent bien.</p>
+<p>En regardant ces croquis de M. Grandsire, nous retrouvions toutes
+les
+douces &eacute;motions de nos r&ecirc;veries &agrave; travers ces
+promenades enchant&eacute;es, et,
+quant &agrave; moi, il m'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; bien impossible de
+dire comment ce petit bout
+de papier crayonn&eacute; si promptement contenait tant de choses
+auxquelles
+j'avais song&eacute;, et qui m'apparaissaient de nouveau avec la
+traduction des
+objets dont j'avais savour&eacute; la couleur et la forme.</p>
+<p>Nous avons pouss&eacute;, encore une fois, jusqu'&agrave; l'anse du
+grand rocher noir.
+Amyntas s'est donn&eacute; la satisfaction de l'escalader tout entier,
+pour se
+r&eacute;chauffer d'un bain pris r&eacute;solument avec ses habits dans
+la Creuse &agrave; la
+mani&egrave;re de Moreau; mais Moreau est amphibie et ne sent ni l'eau
+ni le
+soleil, tandis qu'Amyntas s'enrhume comme un simple petit mortel.</p>
+<p>Les trente jours de chaleur tropicale qui viennent de passer sur
+notre
+beau pays n'ont fait que dilater la verdure; les arbres sont aussi
+fastueux de feuillage qu'en juin, et, sous leur ombrage &eacute;pais,
+les
+petites sources murmurent encore et les mousses veloutent le rocher.
+Les
+buis sauvages qui tapissent les talus ont toujours leur air de
+f&ecirc;te des
+Rameaux. Mais les fleurs ont fait leur temps, les pr&eacute;s sont
+fauch&eacute;s, les
+vaches et les ch&egrave;vres broutent partout, et les moissons
+ach&egrave;vent de
+tomber sous la faucille.</p>
+<p>Dans quelques jours, il faudra chercher un reste de vie et de
+f&ecirc;te dans
+les endroits incultes. Heureusement, ils ne manquent pas ici, et le
+f&eacute;roce mois d'ao&ucirc;t, si triste et si dur dans nos plaines,
+ne se fera pas
+trop sentir dans ces bosquets d'Arcadie.</p>
+<p>Mais j'oublie qu'il nous faut partir et laisser la villa d'Amyntas
+aux
+r&eacute;parations urgentes.</p>
+<p>Nous ne reviendrons qu'&agrave; l'automne, et c'est alors seulement
+que nous
+deviendrons assez citoyens de ce village pour en p&eacute;n&eacute;trer
+les moeurs et
+les coutumes.</p>
+<p>En attendant, voici les nouvelles du jour:</p>
+<p>Le marquis fait faire, en dehors du village, au fond du ravin, un
+cimeti&egrave;re pour la paroisse, qui entasse ses d&eacute;funts dans
+l'&eacute;troite cour
+de l'&eacute;glise, comme en plein moyen &acirc;ge.</p>
+<p>Le ma&icirc;tre d'&eacute;cole va mieux. Il prend l'air sur son
+escalier et nous fait
+bon accueil. Nous caressons un enfant rose et blond, beau comme
+l'Amour,
+et nous d&eacute;couvrons qu'il est le fils du pauvre difforme. Nous en
+f&eacute;licitons celui-ci. Sa figure anguleuse et p&acirc;le rayonne
+de plaisir. Il
+sent vivre son &acirc;me dans la beaut&eacute; de cet enfant. Les
+&acirc;mes sont toutes
+belles en sortant des mains de Dieu, et ce n'est pas le corps
+apparemment qui a l'initiative dans la g&eacute;n&eacute;ration.</p>
+<p>Les femmes et les filles du village sont toujours vaillantes et
+robustes. Je demande o&ugrave; est une charmante enfant de dix-sept ans
+qui
+m'avait frapp&eacute; par son air de douceur; elle est partie <i>en
+moisson</i> dans
+le haut du pays. C'est bien dur pour une jeune fille, et elle
+n'&eacute;tait
+pas oblig&eacute;e &agrave; cela. Mais, que voulez-vous! elle avait
+envie d'un
+<i>capot</i>, et, pour poss&eacute;der ce morceau de drap dont elle se
+coiffera
+l'hiver prochain, elle va moissonner trois semaines sur ces plateaux
+d&eacute;vor&eacute;s du soleil!</p>
+<p>Et nous nous trouvions h&eacute;ro&iuml;ques, nous autres, de nous
+promener en plein
+midi sous les h&ecirc;tres du rivage!</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h2>XIII</h2>
+<br />
+<br />
+<p style="font-weight: bold; text-align: right;">29 juillet.<br />
+</p>
+<p>La chaleur &eacute;crase mes compagnons. Ils font la sieste pendant
+que je
+voisine.</p>
+<p>Madame Anne, tout en filant sa laine et grondant ses poulets, qui
+trottent par la chambre, me fait offre de tous ses services de
+voisinage
+avec beaucoup de gr&acirc;ce.</p>
+<p>&#8212;Au reste, ajoute-t-elle, vous ne manquerez de rien au milieu de
+nous.
+On n'est pas riche, mais on est de bon coeur. Le monde d'ici oblige
+sans
+int&eacute;r&ecirc;t, et il y a, dans notre village, des gens
+g&ecirc;n&eacute;s qui ne demandent
+jamais rien et offrent le peu qu'ils ont.</p>
+<p>Puis elle me parle de sa famille, dont elle est fi&egrave;re, de ses
+gar&ccedil;ons
+qui ont &eacute;t&eacute; au service, de ceux qui sont rest&eacute;s
+pr&egrave;s d'elle pour
+cultiver les terres, et de sa d&eacute;funte fille, mari&eacute;e
+&agrave; notre ami Moreau;
+et de son autre fille, madame Anne, qui est la plus aimable personne du
+monde, cela est certain; et, enfin de sa petite-fille, mademoiselle
+Marie Moreau, qui est, selon elle, la beaut&eacute; du village.</p>
+<p>Elle ne m'avait pas sembl&eacute; telle; mais elle arrive sur ces
+entrefaites,
+perch&eacute;e sur les crochets &agrave; fourrage d'un grand cheval
+maigre. Elle est
+coiff&eacute;e d'un mouchoir bleu qui cache &agrave; demi son front et
+tombe le long
+de ses joues. Sous le froid reflet de cette capote improvis&eacute;e,
+elle est
+du ton rose le plus fin et le plus pur; son attitude et son accent sont
+singuli&egrave;rement d&eacute;gag&eacute;s.</p>
+<p>&#8212;Grand'm&egrave;re, donnez-moi &agrave; boire! crie-t-elle d'une
+voix fra&icirc;che et
+forte en s'arr&ecirc;tant au bas de l'escalier. Je suis crev&eacute;e
+de soif.</p>
+<p>La grand'm&egrave;re lui passe un verre d'eau fra&icirc;che, qu'elle
+avale d'un
+trait, et qu'elle savoure apr&egrave;s coup, en faisant claquer sa
+langue, en
+riant et en montrant ses deux rang&eacute;es de petites dents
+&eacute;blouissantes,
+qui sont le cachet de la race locale. La sueur miroite sur ses joues,
+son oeil est anim&eacute;, sa figure hardie et candide.</p>
+<p>Elle s'en va charger son cheval au champ, et rapporter le bl&eacute;
+&agrave; la
+grange. Ses mouvements sont souples et assur&eacute;s, son rire est
+harmonieux;
+son entrain est d'un gar&ccedil;on, mais sa figure est d'une femme
+charmante,
+et, fouaillant son cheval, sur lequel elle se tient, je ne sais
+comment,
+perch&eacute;e sur cette haute cage, elle descend cr&acirc;nement le
+sentier rapide.</p>
+<p>Ainsi vaillante au travail et triomphante au soleil, cette
+C&eacute;r&egrave;s
+berrichonne est d'une beaut&eacute; &eacute;trange mais incontestable.</p>
+<p>Une autre beaut&eacute; brune, mais p&acirc;le et grave
+d'expression, un peu lourde
+et nonchalante d'allures, m&eacute;rite une mention
+particuli&egrave;re. Amyntas l'a
+baptis&eacute;e la belle Th&eacute;rance, bien qu'elle ne rend&icirc;t
+pas le type du
+Bourbonnais auquel ce nom se rapporte.</p>
+<p>Je vous la nomme ainsi pourtant pour m&eacute;moire, car cette
+beaut&eacute; doit
+avoir une histoire quelconque, et nous la saurons pour la raconter s'il
+y a lieu.</p>
+<p>Mais ce n'est pas le moment d'&eacute;tudier la vie de sentiment
+ici. La
+moisson absorbe tout; c'est le point de d&eacute;part d'une
+ann&eacute;e de richesse
+ou de g&ecirc;ne. La jeunesse, la beaut&eacute; ou la gr&acirc;ce, y
+coop&egrave;rent avec autant
+d'activit&eacute; que la force virile, et cela se fait si
+r&eacute;solument et si
+gaiement, que l'on ne songe point &agrave; plaindre le sexe faible. Il
+semble
+que cette &eacute;pith&egrave;te serait injurieuse ici, et que la
+vigueur des muscles
+soit, comme dans l'oeuvre de Michel-Ange, la base et la cause
+premi&egrave;re
+de la beaut&eacute; f&eacute;minine dans ses types de choix.</p>
+<p>Il y a pourtant aussi des types tr&egrave;s-fins et
+tr&egrave;s-d&eacute;licats, probablement
+peu appr&eacute;ci&eacute;s, et cette beaut&eacute; d'expression
+&eacute;tonn&eacute;e et ing&eacute;nue de
+l'adolescence que l'on chercherait en vain ailleurs que dans les
+campagnes.</p>
+<p>Dans les villes, la physionomie de l'enfance passe sans transition
+&agrave;
+celle de la jeune fille s&eacute;rieuse ou aga&ccedil;ante.</p>
+<p>Aux champs, cet &acirc;ge mixte est comme un temps d'arr&ecirc;t
+o&ugrave; l'&ecirc;tre attend
+son compl&eacute;ment sans que l'imagination le devance. Ces fillettes
+maigres
+ont toutes l'oeil clair et sans regard de leurs ch&egrave;vres; mais,
+agiles et
+fortes d&eacute;j&agrave;, elles n'ont pas l'allure disloqu&eacute;e,
+et la gaucherie &eacute;mue de
+nos filles de douze &agrave; quatorze ans.</p>
+<p>Les enfants, avec leur joli <i>bonjour</i>, auquel pas un ne
+manque, m&ecirc;me
+ceux qui savent &agrave; peine dire quelques mots, nous gagnent
+irr&eacute;sistiblement le coeur. Ceux de chez nous sont naturellement
+farouches comme des oiseaux, et il faut se donner la peine de les
+apprivoiser. Pour cela, h&eacute;las! il faut les corrompre avec des
+friandises, comme de petits animaux, ou avec des cadeaux utiles, comme
+de petits hommes.</p>
+<p>Nous avons r&eacute;sist&eacute; au d&eacute;sir de g&acirc;ter ceux
+d'ici, et nous n'avons encore
+&eacute;chang&eacute; avec eux que des jeux et des caresses. Nous ne
+serons pas
+longtemps si sto&iuml;ques; mais nous aurons alors la fatuit&eacute; de
+pouvoir nous
+dire que nous avons &eacute;t&eacute; <i>aim&eacute;s pour
+nous-m&ecirc;mes</i> au commencement.</p>
+<p>Nous partons; car il nous faut, pour une plus longue station,
+d'humbles
+conditions d'&eacute;tablissement qui nous permettent de ne pas mener
+tout &agrave;
+fait la vie d'oisifs au milieu de ces gens laborieux. L'observation
+n'est pas un &eacute;tat: l'homme qui se sent examin&eacute; fuit ou
+pose.
+L'observation n'est qu'une occasion qui se prend aux cheveux. Elle
+passera devant nous quand nous ne serons plus, nous-m&ecirc;mes, des
+objets
+d'&eacute;tonnement et de curiosit&eacute;.</p>
+<p>Madame Rosalie a enfin trouv&eacute; une servante pour l'aider
+&agrave; faire notre
+soupe.</p>
+<p>C'est une grosse fille &agrave; l'air doux, que l'on appelle <i>mademoiselle</i>
+gros comme le bras, et pour cause; c'est la derni&egrave;re descendante
+d'une
+grande famille du pays.</p>
+<p>Son p&egrave;re, M. de &#8212;&#8212;, de la branche des Montmorency-Fosseux, et
+petit-gendre ou petit-fils des anciens seigneurs de Ch&acirc;teaubrun
+(tel est
+le renseignement un peu vague que nous donne notre h&ocirc;tesse), est
+aujourd'hui garde champ&ecirc;tre du village.</p>
+<p>Il a eu un peu de bien, qu'il a mang&eacute; <i>par bon coeur</i>,
+et il a &eacute;pous&eacute; sa
+servante. On l'aime beaucoup. Tant il y a que sa fille tient, sans
+morgue, la queue de la po&ecirc;le, et que l'on entend, dans la cuisine
+de
+l'auberge, la voix de l'h&ocirc;te disant &agrave; sa femme:</p>
+<p>&#8212;Prie donc mademoiselle de Montmorency d'aller tirer de l'eau
+&agrave; la
+fontaine!</p>
+<p>Nous partons, combl&eacute;s de politesses et d'amiti&eacute;s.</p>
+<p>Le ma&icirc;tre d'&eacute;cole nous force &agrave; accepter un
+pigeonneau, et Moreau
+remplit notre panier de truites.</p>
+<p>Herminea, qui a encore eu un peu de migraine, ne sait &agrave; qui
+entendre,
+tout le monde voulant savoir si elle est gu&eacute;rie. Nul n'a
+int&eacute;r&ecirc;t &agrave; lui
+complaire, tous sont frapp&eacute;s de sa gr&acirc;ce et de sa douceur,
+et lui
+t&eacute;moignent leur sympathie.</p>
+<p>Vraiment, nous ne quittons jamais cet aimable village sans un regret
+attendri. Y aura-t-il plus tard un revers de m&eacute;daille, comme
+&agrave; toutes
+les choses de ce bas monde?</p>
+<p>Nous verrons bien!</p>
+<hr style="width: 65%;" />
+<a name="LE_BERRY"></a>
+<h2>LE BERRY</h2>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><a name="moeurs"></a>
+<h3>I</h3>
+<h3>MOEURS ET COUTUMES</h3>
+<br />
+<p>On m'a fait l'honneur ou plut&ocirc;t l'amiti&eacute; de me dire
+quelquefois (car
+l'amiti&eacute; seule peut trouver de pareilles comparaisons) que
+j'avais &eacute;t&eacute;
+le Walter Scott du Berry. Pl&ucirc;t &agrave; Dieu que je fusse le
+Walter Scott de
+n'importe quelle localit&eacute;! Je consentirais &agrave; &ecirc;tre
+celui de
+Quimper-Corentin, pourvu que je pusse m&eacute;riter la moiti&eacute;
+du
+parall&egrave;le.&#8212;Mais ce n'est pas la faute du Berry, s'il n'a pas
+trouv&eacute; son
+Walter Scott. Toute province, explor&eacute;e avec soin ou
+r&eacute;v&eacute;l&eacute;e &agrave;
+l'observation par une longue habitude, offre certainement d'amples
+sujets au chroniqueur, au peintre, au romancier, &agrave;
+l'arch&eacute;ologue. Il
+n'est point de paysage si humble, de bourgade si ignor&eacute;e, de
+population
+si tranquille, que l'artiste n'y d&eacute;couvre ce qui &eacute;chappe
+au regard du
+passant indiff&eacute;rent ou d&eacute;soeuvr&eacute;.</p>
+<p>Le Berry n'est pas dou&eacute; d'une nature &eacute;clatante. Ni le
+paysage ni
+l'habitant ne sautent aux yeux par le c&ocirc;t&eacute; pittoresque,
+par le caract&egrave;re
+tranch&eacute;. C'est la patrie du calme et du sang-froid. Hommes et
+plantes,
+tout y est tranquille, patient, lent &agrave; m&ucirc;rir. N'y allez
+chercher ni
+grands effets ni grandes passions. Vous n'y trouverez de drames ni dans
+les choses ni dans les &ecirc;tres. Il n'y a l&agrave; ni grands
+rochers, ni
+bruyantes cascades, ni sombres for&ecirc;ts, ni cavernes
+myst&eacute;rieuses ... des
+brigands encore moins! Mais des travailleurs paisibles, des pastoures
+r&ecirc;veuses, de grandes prairies d&eacute;sertes o&ugrave; rien
+n'interrompt, ni le jour
+ni la nuit, le chant monotone des insectes; des villes dont les moeurs
+sont stationnaires, des routes o&ugrave;, apr&egrave;s le coucher du
+soleil, vous ne
+rencontrez pas une &acirc;me, des p&acirc;turages o&ugrave; les animaux
+passent au grand
+air la moiti&eacute; de l'ann&eacute;e, une langue correcte qui n'a
+d'inusit&eacute; que son
+anciennet&eacute;, enfin tout un ensemble s&eacute;rieux, triste ou
+riant, selon la
+nature du terrain, mais jamais dispos&eacute; pour les grandes
+&eacute;motions ou les
+vives impressions ext&eacute;rieures. Peu de go&ucirc;t, et
+plut&ocirc;t, en beaucoup
+d'endroits, une grande r&eacute;pugnance pour le progr&egrave;s. La
+prudence est
+partout le caract&egrave;re distinctif du paysan. En Berry, la prudence
+va
+jusqu'&agrave; la m&eacute;fiance.</p>
+<p>Le Berry offre, dans ces deux d&eacute;partements, des contrastes
+assez
+tranch&eacute;s, sans sortir cependant du caract&egrave;re
+g&eacute;n&eacute;ral. Il y a l&agrave;, comme
+dans toutes les &eacute;tendues de pays un peu consid&eacute;rables,
+des landes, des
+terres fertiles, des endroits bois&eacute;s, des espaces
+d&eacute;couverts et nus:
+partant, des diff&eacute;rences dans les types d'habitants, dans leurs
+go&ucirc;ts,
+dans leurs usages. Je ne me laisserai pas entra&icirc;ner &agrave; une
+description
+compl&egrave;te, je n'y serais pas comp&eacute;tent, et je sortirais
+des bornes de mon
+sujet, qui est de faire ressortir une sorte de type
+g&eacute;n&eacute;ral, lequel
+r&eacute;sume, je crois, assez bien le caract&egrave;re de l'ensemble.</p>
+<p>Ce r&eacute;sum&eacute; de la couleur essentielle du Berry, je le
+prends sous ma main,
+dans le coin que j'habite et dont je ne sors presque plus, dans
+l'ensemble de vallons et de plaines que j'appelle la <i>vall&eacute;e
+Noire</i>, et
+qui forme g&eacute;ographiquement, en effet, une grande vall&eacute;e
+de la surface de
+quarante lieues carr&eacute;es environ.</p>
+<p>Cette vall&eacute;e, presque toute fertile et touchant &agrave; la
+Marche et au
+Bourbonnais vers le midi, est le point le plus recul&eacute; de la
+province et
+le plus central de la France. Ses tendances stationnaires,
+l'antiquit&eacute;
+de ses habitudes et la conservation de son vieux langage s'expliquent
+pr&eacute;cis&eacute;ment par cette situation. Les routes y sont une
+invention toute
+moderne; il n'y a pas plus de vingt ans que les transports et les
+voyages s'y font avec facilit&eacute;, et on ne peut pas dire encore
+qu'ils s'y
+fassent avec promptitude. Rien n'attire l'&eacute;tranger chez nous; le
+voisin
+y vient &agrave; peine; aucune ligne de grande communication ne
+traverse nos
+hameaux et nos villes, et ne les met en rapport avec des gens d'un peu
+loin. Un pays ainsi plac&eacute; se suffit longtemps &agrave;
+lui-m&ecirc;me quand il est
+productif et salubre. Le petit bourgeois s'imagine que sa petite ville
+est la plus belle de l'univers, le paysan estime que nulle part sous le
+ciel ne m&ucirc;rit un champ aussi bien cultiv&eacute; que le sien. De
+l&agrave;
+l'immobilit&eacute; de toutes choses. Les vieilles superstitions, les
+pr&eacute;jug&eacute;s
+obstin&eacute;s, l'absence d'industrie, l'<i>arcan</i> antique, le
+travail lent et
+dispendieux des grands boeufs, le manque de bien-&ecirc;tre dont on ne
+s'aper&ccedil;oit pas, parce qu'on ne le conna&icirc;t pas, une
+certaine fiert&eacute; &agrave; la
+fois grandiose et stupide, un grand fonds d'&eacute;go&iuml;sme, et de
+l&agrave; aussi
+certaines vertus et certaine po&eacute;sie qui sont effac&eacute;es
+ailleurs ou
+remplac&eacute;es par autre chose.</p>
+<p>Le travail de la terre absorbe partout le paysan. Il est soutenu,
+lent
+et p&eacute;nible. Dans notre vall&eacute;e Noire, on laboure encore
+&agrave; sillons &eacute;troits
+et profonds avec des boeufs superbes et une charrue sans roues, la
+m&ecirc;me
+dont on se servait du temps des Romains. On moissonne encore le
+bl&eacute; &agrave; la
+faucille, travail &eacute;crasant pour l'homme et dispendieux pour le
+fermier.
+Les prairies naturelles sont magnifiques, mais insuffisantes pour la
+nourriture des bestiaux, et, par cons&eacute;quent, pour l'engrais de
+la terre.
+Impossible de faire comprendre au cultivateur berrichon qu'un moindre
+espace de terrain <i>embl&eacute;d&eacute;</i> (comme il dit pour
+emblav&eacute;) rapporterait le
+triple et le quadruple s'il &eacute;tait abondamment fum&eacute;, et
+que le reste de
+cette terre amaigrie et &eacute;puis&eacute;e f&ucirc;t consacr&eacute;
+&agrave; des prairies
+artificielles. &laquo;Mettre du tr&egrave;fle et de la luzerne
+l&agrave; o&ugrave; le bl&eacute; peut
+pousser! vous r&eacute;pond-il; ah! ce serait trop dommage!&raquo; Il
+croit que Dieu
+lui a donn&eacute; cette bonne terre pour n'y semer jamais que du
+froment,
+c'est pour lui le grain sacr&eacute;; et y laisser pousser autre chose
+serait
+une profanation dont le ciel le punirait en frappant son champ de
+st&eacute;rilit&eacute;.</p>
+<p>Le paysan de la vall&eacute;e Noire est g&eacute;n&eacute;ralement
+trapu et ramass&eacute; jusqu'&agrave;
+l'&acirc;ge de vingt ans. Il grandit tard et n'est compl&egrave;tement
+d&eacute;velopp&eacute;
+qu'apr&egrave;s l'&acirc;ge o&ugrave; la conscription s'empare de lui.
+Il se marie jeune, et
+est r&eacute;put&eacute; vieux pour le mariage, tr&egrave;s-vieux
+&agrave; trente ans. Il est grand
+et maigre quand il a atteint toute sa force, et reste maigre, droit et
+fort jusque dans un &acirc;ge tr&egrave;s-avanc&eacute;. Il n'est pas
+rare de voir
+travailler un homme de quatre-vingts ans, et &agrave; soixante ans un
+ouvrier
+est plus fort et plus soutenu &agrave; la peine qu'un jeune homme. Ils
+ont peu
+d'infirmit&eacute;s, et ne craignent que le passage du chaud au froid.
+C'est
+ce qu'ils appellent la <i>sang-gla&ccedil;ure</i>. Aussi redoutent-ils
+la
+transpiration, et nul n'a droit de dire &agrave; un ouvrier d'aller
+plus vite
+qu'il ne veut. Pourvu qu'il ne s'arr&ecirc;te pas, il a le droit
+d'aller
+lentement. Personne ne peut exiger qu'il <i>s'&eacute;chauffe</i>.
+&laquo;Voudriez-vous
+donc me faire <i>&eacute;chauffer</i>?&raquo; dirait-il. S'il <i>s'&eacute;chauffait</i>,
+il en
+pourrait mourir.</p>
+<p>Il a raison. Nous autres coutumiers d'oisivet&eacute; physique, nous
+avons un
+grand besoin de mouvement accidentel, et la transpiration sauverait
+l'homme des villes, dont le sang se glace dans le travail
+s&eacute;dentaire. Le
+paysan, habitu&eacute; &agrave; braver l'ardeur du soleil, est
+affaibli, surmen&eacute;,
+bris&eacute;, d&egrave;s qu'il transpire. C'est un &eacute;tat
+exceptionnel auquel il faut se
+garder de l'exposer. Il en r&eacute;sulte presque toujours pour lui
+fluxion de
+poitrine ou rhumatisme aigu, et cette derni&egrave;re maladie est chez
+lui
+d'une obstination incroyable. Elle r&eacute;siste &agrave; presque tous
+les rem&egrave;des
+qui agissent sur nous.</p>
+<p>Le paysan de chez nous, ayant des habitations assez saines en
+g&eacute;n&eacute;ral,
+vivant en bon air, travaillant avec calme et ne manquant presque jamais
+de son vin aigrelet et l&eacute;ger qu'il boit sans eau, serait dans
+les
+meilleures conditions hygi&eacute;niques s'il mangeait tous les jours
+un peu de
+viande. Mais, lui qui fournit de boeufs gras les march&eacute;s de
+Poissy, il
+ne mange de la viande que les jours de f&ecirc;te. Beaucoup n'en
+mangent
+jamais. Sa maigre soupe au beurre, son pain d'orge trop lourd, ses
+l&eacute;gumes farineux, sont une nourriture insuffisante, et ses
+maladies
+viennent toutes d'&eacute;puisement. Apr&egrave;s la fauchaille et la
+moisson, s'il
+prend <i>les fi&egrave;vres</i>, il en a pour des mois entiers. Et
+alors, pour celui
+qui n'a que ses bras, vient &agrave; grands pas la mis&egrave;re.</p>
+<p>Les femmes ne connaissent gu&egrave;re le travail. Les enfants en
+sont mieux
+soign&eacute;s; mais le m&eacute;nage est aux abois quand le chef de la
+famille est au
+lit ou p&acirc;le et tremblotant sur le seuil de sa cabane. Jusqu'au
+mariage,
+les filles sont pastoures ou servantes dans les m&eacute;tairies et
+dans les
+villes. D&egrave;s qu'elles ont une famille, elles ne quittent plus la
+maison,
+elles font la soupe, filent, tricotent ou rapi&egrave;cent. Tout cela
+se fait
+si lentement et si mollement qu'il y a bien du temps perdu, et qu'on
+regrette l'absence d'une industrie qui les occuperait et les
+enrichirait un peu, sans les arracher &agrave; leurs occupations
+domestiques.</p>
+<p>Jusqu'au mariage, elles sont assez pimpantes et coquettes;
+m&ecirc;me les plus
+pauvres savent prendre un certain air les jours de f&ecirc;te. Elles
+sont
+n&eacute;anmoins douces et modestes, et, l&agrave; o&ugrave; le
+bourgeois n'a point pass&eacute;,
+les moeurs sont pures, et patriarcales. Mais le bourgeois, le vieux
+bourgeois surtout, est l'ennemi de ces vertus rustiques. C'est triste
+&agrave;
+dire, mais le propri&eacute;taire, celui qu'on appelle encore <i>le
+ma&icirc;tre</i>,
+s&eacute;duit &agrave; peu de <i>frais</i> et impose le
+d&eacute;shonneur aux familles par
+l'int&eacute;r&ecirc;t et par la crainte.</p>
+<p>Le mariage est la seule grande f&ecirc;te de la vie d'une paysanne.
+Il y a
+encore ce g&eacute;n&eacute;reux amour-propre qui consiste &agrave;
+faire manger la
+subsistance d'une ann&eacute;e dans les trois jours de la noce.
+Cependant les
+c&eacute;r&eacute;monies &eacute;tranges de cette solennit&eacute;
+tendent &agrave; se perdre. J'ai vu
+finir celle des <i>livr&eacute;es</i>, qui se faisait la veille du
+mariage et qui
+avait une couleur bien particuli&egrave;re. Je l'ai racont&eacute;e
+quelque part,
+ainsi que celle du <i>chou</i>, qui se fait le lendemain de la noce;
+mais,
+cette derni&egrave;re &eacute;tant encore en vigueur, je crois devoir y
+revenir ici.</p>
+<p>Ce jour-l&agrave;, les noceux quittent la maison avec les
+mari&eacute;s et la musique;
+on s'en va en cort&egrave;ge arracher dans quelque jardin le plus beau
+chou
+qu'on puisse trouver. Cette op&eacute;ration dure au moins une heure.
+Les
+anciens se forment en conseil autour des l&eacute;gumes soumis &agrave;
+la discussion
+qui pr&eacute;c&egrave;de le choix d&eacute;finitif: ils se font
+passer, de nez &agrave; nez, une
+immense paire de lunettes grotesques, ils se tiennent de longs
+discours,
+ils dissertent, ils consultent, ils se disent &agrave; l'oreille des
+paroles
+myst&eacute;rieuses, ils se prennent le menton ou se grattent la
+t&ecirc;te comme
+pour m&eacute;diter; enfin ils jouent une sorte de com&eacute;die
+&agrave; laquelle doit se
+pr&ecirc;ter quiconque a de l'esprit et de l'usage parmi les graves
+parents et
+invit&eacute;s de la noce.</p>
+<p>Enfin le choix est fait. On dresse des cordes qu'on attache au pied
+du
+chou dans tous les sens. Un pr&eacute;tendu g&eacute;om&egrave;tre ou
+n&eacute;cromant (c'est tout
+un dans les id&eacute;es de l'assistance) apporte une mani&egrave;re de
+compas, une
+r&egrave;gle, un niveau, et dessine je ne sais quels plans
+cabalistiques autour
+de la plante consacr&eacute;e. Les fusils et les pistolets donnent le
+signal.
+La vielle grince, la musette braille; chacun tire la corde de son
+c&ocirc;t&eacute;,
+et enfin, apr&egrave;s bien des h&eacute;sitations et des efforts
+simul&eacute;s, le chou est
+extrait de la terre et plant&eacute; dans une grande corbeille avec des
+fleurs,
+des rubans, des banderoles et des fruits. Le tout est mis sur une
+civi&egrave;re que quatre hommes des plus vigoureux soul&egrave;vent et
+vont emporter
+au domicile conjugal.</p>
+<p>Mais alors appara&icirc;t tout &agrave; coup un couple effrayant,
+bizarre,
+qu'accompagnent les cris et les hu&eacute;es des chiens effray&eacute;s
+et des enfants
+moqueurs. Ce sont deux gar&ccedil;ons dont l'un est habill&eacute; en
+femme. C'est le
+<i>jardinier</i> et la <i>jardini&egrave;re</i>. Le mari est le plus
+sale des deux. C'est
+le vice qui est cens&eacute; l'avoir avili; la femme n'est que
+malheureuse et
+d&eacute;grad&eacute;e par les d&eacute;sordres de son &eacute;poux.
+Ils se disent pr&eacute;pos&eacute;s &agrave; la
+garde et &agrave; la culture du chou sacr&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Le mari porte diverses qualifications qui toutes ont un sens.
+On
+l'appelle indiff&eacute;remment le <i>pailloux</i>, parce qu'il est
+parfois coiff&eacute;
+d'une perruque de paille et qu'il se rembourre le corps de bosses de
+paille, sous sa blouse; le <i>peilloux</i>, parce qu'il est couvert de
+<i>peilles</i> (guenilles, en vieux fran&ccedil;ais; Rabelais dit <i>peilleroux</i>
+et
+<i>coqueteux</i> quand il parle des mendiants); enfin le <i>pa&iuml;en</i>,
+ce qui est
+plus significatif encore.</p>
+<p>&laquo;Il arrive le visage barbouill&eacute; de suie et de lie de
+vin, quelquefois
+couronn&eacute; de pampres comme un Sil&egrave;ne antique, ou
+affubl&eacute; d'un masque
+grotesque. Une tasse &eacute;br&eacute;ch&eacute;e ou un vieux sabot
+pendu &agrave; sa ceinture lui
+sert &agrave; demander l'aum&ocirc;ne du vin. Personne ne la lui
+refuse, et il feint
+de boire immod&eacute;r&eacute;ment, puis il r&eacute;pand le vin par
+terre, en signe de
+libation, &agrave; chaque pas.</p>
+<p>&laquo;Il tombe, il se roule dans la boue, il affecte d'&ecirc;tre
+en proie &agrave;
+l'ivresse la plus honteuse. Sa pauvre <i>femme</i> court apr&egrave;s
+lui, le
+ramasse, appelle au secours, arrache les cheveux de chanvre qui sortent
+en m&egrave;ches h&eacute;riss&eacute;es de sa cornette immonde, pleure
+sur l'abjection de
+son mari, et lui fait des reproches path&eacute;tiques.</p>
+<p>&laquo;Tel est le r&ocirc;le de la jardini&egrave;re, et ses
+lamentations durent pendant
+toute la com&eacute;die. Car c'est une v&eacute;ritable com&eacute;die
+libre, improvis&eacute;e,
+jou&eacute;e en plein air, sur les chemins, &agrave; travers champs,
+aliment&eacute;e par
+tous les incidents fortuits de la promenade, et &agrave; laquelle tout
+le monde
+prend part, gens de la noce et du dehors, h&ocirc;tes des maisons et
+passants
+des chemins, durant une grande partie de la journ&eacute;e. Le
+th&egrave;me est
+invariable, mais on brode &agrave; l'infini sur ce th&egrave;me, et
+c'est l&agrave; qu'il
+faut voir l'instinct mimique, la faconde de sang-froid, l'esprit de
+repartie et m&ecirc;me l'&eacute;loquence naturelle de nos paysans.</p>
+<p>&laquo;Le r&ocirc;le de la jardini&egrave;re est ordinairement
+confi&eacute; &agrave; un homme mince,
+imberbe et &agrave; teint frais, qui sait donner une grande
+v&eacute;rit&eacute; &agrave; son
+personnage et jouer le d&eacute;sespoir burlesque avec assez de naturel
+pour
+qu'on en soit &eacute;gay&eacute; et attrist&eacute; en m&ecirc;me
+temps, comme d'un fait r&eacute;el.</p>
+<p>&laquo;Apr&egrave;s que le malheur de la <i>femme</i> est
+constat&eacute; par ses plaintes, les
+jeunes gens de la noce l'engagent &agrave; laisser l&agrave; son
+ivrogne de mari et &agrave;
+se divertir avec eux. Ils lui offrent le bras et l'entra&icirc;nent.
+Peu &agrave; peu
+elle s'abandonne, s'&eacute;gaye, se met &agrave; courir tant&ocirc;t
+avec l'un, tant&ocirc;t avec
+l'autre, prenant des allures d&eacute;vergond&eacute;es. Ceci est une <i>moralit&eacute;</i>.
+L'inconduite du mari provoque celle de la femme.</p>
+<p>&laquo;Le <i>pa&iuml;en</i> se r&eacute;veille alors de son
+ivresse. Il cherche des yeux sa
+compagne, s'arme d'une corde et d'un b&acirc;ton et court apr&egrave;s
+elle. On le
+fait courir, on se cache, on passe la <i>pa&iuml;enne</i> de l'un
+&agrave; l'autre, on
+essaye de distraire et de tromper le jaloux. Enfin, il rejoint son
+infid&egrave;le et veut la battre; mais tout le monde s'interpose. <i>Ne
+la
+battez pas, ne battez jamais votre femme</i>! est la formule qui se
+r&eacute;p&egrave;te
+&agrave; sati&eacute;t&eacute; dans ces sc&egrave;nes.</p>
+<p>&laquo;Il y a dans tout cela un enseignement na&iuml;f, grossier
+m&ecirc;me, qui sent
+fort son moyen &acirc;ge, mais qui fait toujours impression sur les
+assistants. Le pa&iuml;en effraye et d&eacute;go&ucirc;te les jeunes
+filles qu'il poursuit
+et feint de vouloir embrasser; c'est de la com&eacute;die de moeurs
+&agrave; l'&eacute;tat le
+plus &eacute;l&eacute;mentaire, mais aussi le plus frappant.</p>
+<p>&laquo;Mais pourquoi ce personnage repoussant doit-il, le premier,
+porter la
+main sur le chou d&egrave;s qu'il est replant&eacute; dans la
+corbeille? Ce chou sacr&eacute;
+est l'embl&egrave;me de la f&eacute;condit&eacute; matrimoniale; mais
+cet ivrogne, ce
+vicieux, ce pa&iuml;en, quel est-il? Sans doute il y a l&agrave; un
+myst&egrave;re
+ant&eacute;rieur au christianisme, la tradition de quelque bacchanale
+antique.
+Peut-&ecirc;tre ce jardinier n'est-il pas moins que le dieu des jardins
+en
+personne, &agrave; qui l'antiquit&eacute; rendait un culte
+s&eacute;rieux sous des formes
+obsc&egrave;nes. En passant par le christianisme primitif, cette
+repr&eacute;sentation
+est devenue une sorte de <i>myst&egrave;re, sotie</i> ou <i>moralit&eacute;</i>,
+comme on en
+jouait dans toutes les f&ecirc;tes<a name="FNanchor_1"></a><a
+ href="#Footnote_1"><sup>[1]</sup></a>.&raquo;</p>
+<p>Quoi qu'il en soit, le chou est port&eacute; au logis des
+mari&eacute;s et plant&eacute; de
+la main du pa&iuml;en sur le plus haut du toit. On l'arrose de vin, et
+on le
+laisse l&agrave; jusqu'&agrave; ce que l'orage l'emporte; mais il y
+reste quelquefois
+assez longtemps pour qu'en le voyant verdir ou se s&eacute;cher, on
+puisse
+tirer des inductions sur la f&eacute;condit&eacute; ou la
+st&eacute;rilit&eacute; promise &agrave; la
+famille.</p>
+<p>Apr&egrave;s le chou, on danse et on mange encore jusqu'&agrave; la
+nuit.</p>
+<p>La danse est uniform&eacute;ment l'antique bourr&eacute;e, &agrave;
+quatre, &agrave; six ou &agrave; huit.
+C'est un mouvement doux chez les femmes, accentu&eacute; chez les
+hommes,
+tr&egrave;s-monotone, toujours en avant et en arri&egrave;re,
+entrecoup&eacute; d'une sorte
+de chass&eacute; crois&eacute;. C'est quasi impossible &agrave; danser,
+si l'on n'est pas n&eacute;
+ou transplant&eacute; depuis longtemps en Berry. La difficult&eacute;,
+dont on ne se
+rend pas compte d'abord, vient du sans-g&ecirc;ne des
+m&eacute;n&eacute;triers, qui vous
+volent, quand il leur pla&icirc;t, une demi-mesure; alors, il faut
+reprendre
+le pas en l'air pour rattraper la mesure. Les paysans le font
+instinctivement et sans jamais se d&eacute;router.</p>
+<p>La cornemuse &agrave; petit ou &agrave; grand bourdon est un
+instrument barbare, et
+cependant fort int&eacute;ressant. Priv&eacute; de demi-tons
+accidentels, n'ayant
+juste que la gamme majeure, il serait un obstacle invincible entre les
+mains d'un musicien. Mais le musicien naturel, le cornemuseux du Berry
+(form&eacute; presque toujours en Bourbonnais) sait tirer de cette
+impuissance
+de son instrument un parti inconcevable. Il joue tout ce qu'il entend;
+majeur ou mineur, rien ne l'embarrasse. Il en r&eacute;sulte des
+aberrations
+musicales qui font souvent saigner les oreilles, mais qui parfois aussi
+frappent de respect et d'admiration par l'habilet&eacute;,
+l'originalit&eacute;, la
+beaut&eacute; des modulations ou des interpr&eacute;tations. On est
+tent&eacute; alors de se
+demander si cette violation hardie des r&egrave;gles n'est pas
+seulement la
+violation heureuse de nos habitudes, et si la musique, comme la langue,
+n'est pas quelque chose &agrave; c&ocirc;t&eacute; et m&ecirc;me en
+dehors de tout ce que nous
+avons invent&eacute; et consacr&eacute;.</p>
+<p>Apr&egrave;s la danse, le mariage, la f&ecirc;te, voici la
+derni&egrave;re solennit&eacute;: la
+mort, la s&eacute;pulture. Dans un large chemin pierreux, bord&eacute;
+de t&ecirc;taux
+sinistres d&eacute;nud&eacute;s par l'hiver, par une journ&eacute;e de
+gel&eacute;e claire et
+froide, vous rencontrez quelquefois un char rustique
+tra&icirc;n&eacute; par quatre
+jeunes taureaux nouvellement li&eacute;s au joug. C'est le corbillard
+du
+paysan. Ses fils conduisent l'attelage, l'aiguillon relev&eacute;, le
+chapeau &agrave;
+la main. De chaque c&ocirc;t&eacute; viennent les femmes, couvertes, en
+signe de
+deuil, de leurs grandes mantes gros bleu, avec le capuchon sur la
+t&ecirc;te.
+Elles portent des cierges. Au prochain carrefour, on s'arr&ecirc;tera
+pour
+d&eacute;poser, au pied de la grande croix de bois qui marque ces
+rencontres de
+quatre voies, une petite croix grossi&egrave;rement taill&eacute;e dans
+un copeau. &Agrave;
+chaque carrefour, m&ecirc;me c&eacute;r&eacute;monie. Cet
+embl&egrave;me d&eacute;pos&eacute; et plant&eacute; autour
+de l'embl&egrave;me du salut est l'hommage rendu par le mort qui fait
+sa
+derni&egrave;re course &agrave; travers la campagne pour gagner son
+dernier g&icirc;te.
+C'est par l&agrave; qu'il se recommande aux pri&egrave;res des
+passants. Il n'est pas
+de croix de carrefour qui ne soit entour&eacute;e de ces petites croix
+des
+fun&eacute;railles. Elles y restent jusqu'&agrave; ce qu'elles tombent
+en poussi&egrave;re ou
+que les troupeaux, moins respectueux que les enfants qui jouent autour
+sans y toucher, les aient dispers&eacute;es et bris&eacute;es sous
+leurs pieds. Quand
+le cort&egrave;ge d'enterrement arrive l&agrave;, on rallume les
+cierges, on
+s'agenouille, on psalmodie une pri&egrave;re, on jette de l'eau
+b&eacute;nite sur le
+cercueil, et on se remet en route dans un profond silence. Nulle part
+je
+n'ai vu l'appareil de la mort plus grand, plus aust&egrave;re et plus
+religieux
+dans son humble simplicit&eacute;.</p>
+<p>Lorsque le christianisme s'introduisit dans les campagnes de la
+vieille
+France, il n'y put vaincre le paganisme qu'en donnant droit de
+cit&eacute; dans
+son culte &agrave; diverses c&eacute;r&eacute;monies antiques pour
+lesquelles les paysans
+avaient un attachement invincible. Tels furent les honneurs rendus aux
+images et aux statuettes des saints plac&eacute;es dans certains
+carrefours, ou
+sous la vo&ucirc;te de certaines fontaines lustrales, ou lavoirs
+publics. Nous
+voyons, aux premiers temps du christianisme, des P&egrave;res de
+l'&Eacute;glise
+s'&eacute;lever avec &eacute;loquence contre la coutume
+idol&acirc;trique d'orner de fleurs
+et d'offrandes les statues des dieux. Plus spiritualistes que ne l'est
+notre &eacute;poque, ils veulent qu'on adore le vrai Dieu en esprit et
+en
+v&eacute;rit&eacute;. Ils proscrivent les t&eacute;moignages
+ext&eacute;rieurs; ils voudraient
+d&eacute;truire radicalement le mat&eacute;rialisme de l'ancien monde.</p>
+<p>Mais avec le peuple attach&eacute; au pass&eacute; il faut toujours
+transiger. Il est
+plus facile de changer le nom d'une croyance que de la d&eacute;truire.
+On
+apporte une foi nouvelle, mais il faut se servir des anciens temples,
+et
+consacrer de nouveau les vieux autels. C'est ainsi qu'en beaucoup
+d'endroits les pierres druidiques ont travers&eacute; la domination
+romaine et
+la domination franque, le polyth&eacute;isme et le christianisme
+primitif, sans
+cesser d'&ecirc;tre des objets de v&eacute;n&eacute;ration, et le
+si&eacute;ge d'un culte
+particulier assez myst&eacute;rieux, qui cache ses tendances
+cabalistiques
+sous les apparences de la religion officielle.</p>
+<p>Ce qu'on e&ucirc;t le plus difficilement extirp&eacute; de
+l'&acirc;me du paysan, c'est
+certainement le culte du dieu Terme. Sans m&eacute;taphore et sans
+&eacute;pigramme,
+le culte de la borne est invinciblement li&eacute; aux
+&eacute;ternelles
+pr&eacute;occupations de l'homme dont la vie se renferme dans
+d'&eacute;troites
+limites mat&eacute;rielles. Son champ, son pr&eacute;, sa terre,
+voil&agrave; son monde.
+C'est par l&agrave; qu'il se sent affranchi de l'antique servage. C'est
+sur ce
+coin du sol qu'il se croit ma&icirc;tre, parce qu'il s'y sent libre
+relativement, et ne rel&egrave;ve que de lui-m&ecirc;me. Cette pierre
+qui marque le
+sillon o&ugrave; commence pour le voisin son empire, c'est un symbole
+bien plus
+qu'une barri&egrave;re, c'est presque un dieu, c'est un objet
+sacr&eacute;.</p>
+<p>Dans nos campagnes du centre, o&ugrave; les vieux us r&egrave;gnent
+peut-&ecirc;tre plus
+qu'ailleurs, le respect de la propri&eacute;t&eacute; ne va pas tout
+seul, et les
+paysans ont recours, les uns contre les autres, &agrave; la religion du
+pass&eacute;,
+beaucoup plus qu'au principe de l'&eacute;quit&eacute; publique. On ne
+se g&ecirc;ne pas
+beaucoup pour reculer tous les ans d'un sillon la limite de son champ
+sur celui du voisin inattentif. Mais ce qu'on d&eacute;place ainsi,
+c'est une
+pierre quelconque, que l'on met en &eacute;vidence, et qu'au besoin on
+pourra
+dire soulev&eacute;e l&agrave; par le hasard. Un jour o&ugrave; le
+propri&eacute;taire l&eacute;s&eacute;
+s'aper&ccedil;oit qu'on a gagn&eacute; dix sillons sur sa terre; il
+s'inqui&egrave;te, il se
+plaint, il invoque le souvenir de ses autres <i>jouxtans</i> (on
+appelle
+encore la borne du nom latin de <i>jus droit</i>; les enfants s'en
+servent
+m&ecirc;me dans leurs jeux pour d&eacute;signer le but conventionnel).
+Alors, quand
+le r&eacute;clamant a assembl&eacute; les arbitres, on signale la
+fraude et on cherche
+la borne v&eacute;ritable, l'ancien terme qu'&agrave; moins d'un
+sacril&egrave;ge en lui-m&ecirc;me
+beaucoup plus redoutable que la fraude, le d&eacute;linquant n'a pu se
+permettre d'enlever. Il est bien rare qu'on ne le retrouve pas. C'est
+une plus grosse pierre que toutes les autres, enfonc&eacute;e &agrave;
+une assez
+grande profondeur pour que le socle de la charrue n'ait pu la soulever.
+Cette pierre brute, c'est le dieu antique. Pour l'arracher de sa base,
+il e&ucirc;t fallu deux choses: une audace de scepticisme dont la
+mauvaise foi
+elle-m&ecirc;me ne se sent pas souvent capable, et un travail
+particulier qui
+e&ucirc;t rendu la trahison &eacute;vidente; il e&ucirc;t fallu venir
+la nuit, avec
+d'autres instruments que la charrue, choisir le temps o&ugrave; la
+terre est
+en jach&egrave;re, et o&ugrave; le bl&eacute; arrach&eacute; et
+foul&eacute;, le sillon interrompu, ne
+peuvent pas laisser de traces r&eacute;v&eacute;latrices. Enfin, c'est
+parfois un rude
+ouvrage: la pierre est lourde, il faut la transporter et la
+transplanter
+plus loin, au risque de ne pouvoir en venir &agrave; bout tout seul. Il
+faut un
+ou plusieurs complices. On ne s'expose gu&egrave;re &agrave; cela pour
+un ou plusieurs
+sillons de plus.</p>
+<p>Quand l'expertise est faite, quand chacun, ayant donn&eacute; sa
+voix, d&eacute;clare
+que l&agrave; doit &ecirc;tre le <i>jus</i> primitif, on creuse un
+peu, et on retrouve le
+dieu disparu sous l'exhaussement progressif du sol. Le faux dieu est
+bris&eacute;, et la limite est de nouveau signal&eacute;e et
+consacr&eacute;e. Le fraudeur en
+est quitte pour dire qu'il s'&eacute;tait tromp&eacute;, qu'une grosse
+pierre emport&eacute;e
+peu &agrave; peu par le travail du labourage a caus&eacute; sa
+m&eacute;prise, et qu'il
+regrette de n'avoir pas &eacute;t&eacute; averti plus t&ocirc;t. Cela
+laisse bien quelques
+doutes, mais il n'a pas touch&eacute; aux vrai <i>jus</i>, il n'est
+pas d&eacute;shonor&eacute;.</p>
+<p>En g&eacute;n&eacute;ral, le <i>jus</i> sort de terre de quelques
+centim&egrave;tres, et, le
+dimanche des Rameaux, il re&ccedil;oit l'hommage du buis b&eacute;nit,
+comme celui des
+Romains recevait un collier ou une couronne de feuillage.</p>
+<p>Les eaux lustrales, d'origine h&eacute;bra&iuml;que, pa&iuml;enne,
+indoue, universelle
+probablement, re&ccedil;oivent aussi chaque ann&eacute;e des honneurs
+et de nouvelles
+cons&eacute;crations religieuses. Elles gu&eacute;rissent diverses
+sortes de maux, et
+principalement les plaies, paralysies et autres <i>estropiaisons</i>.
+Les
+infirmes y plongent leurs membres malades au moment de la
+b&eacute;n&eacute;diction du
+pr&ecirc;tre; les fi&eacute;vreux boivent volontiers au m&ecirc;me
+courant. La foi purifie
+tout.</p>
+<p>Cette tol&eacute;rance du clerg&eacute; rustique pour les anciennes
+superstitions
+pa&iuml;ennes ne devrait pas &ecirc;tre trop encourag&eacute;e par le
+haut clerg&eacute;. Elle
+est contraire &agrave; l'esprit du v&eacute;ritable christianisme, et
+beaucoup
+d'excellents pr&ecirc;tres, tr&egrave;s-orthodoxes, souffrent de voir
+leurs
+paroissiens mat&eacute;rialiser &agrave; ce point l'effet des
+b&eacute;n&eacute;dictions de
+l'&Eacute;glise. J'en causais, il y a quelques ann&eacute;es, avec un
+cur&eacute; m&eacute;ridional
+qui ne se plaisait pas autant que moi &agrave; retrouver et &agrave;
+ressaisir dans
+les coutumes religieuses de notre &eacute;poque les traces mal
+effac&eacute;es des
+religions antiques. &laquo;Quand j'entrai dans ma premi&egrave;re cure,
+me disait-il,
+je vis le sacristain tirer d'un bahut de petits monstres fort
+ind&eacute;cents, en bois grossi&egrave;rement &eacute;quarri, qu'il
+pr&eacute;tendait me faire
+b&eacute;nir. C'&eacute;tait l'ouvrage d'un charron de la paroisse, qui
+les avait
+fabriqu&eacute;s &agrave; l'instar d'anciens pr&eacute;tendus bons
+saints r&eacute;put&eacute;s souverains
+pour toute sorte de maux physiques. Ces mod&egrave;les avaient
+&eacute;t&eacute; certainement
+des figures de d&eacute;mons du moyen &acirc;ge, qui eux-m&ecirc;mes
+n'&eacute;taient que le
+souvenir traditionnel des dieux obsc&egrave;nes du paganisme. Mon
+pr&eacute;d&eacute;cesseur
+avait eu le courage de les jeter dans le feu de sa cuisine; mais,
+depuis
+ce moment, une maladie end&eacute;mique avait d&eacute;cim&eacute; la
+commune, et, sans nul
+doute, selon mes ouailles cr&eacute;dules, la destruction des idoles
+&eacute;tait la
+cause du fl&eacute;au; aussi le charron s'&eacute;tait-il fait fort
+d'en tailler de
+tout pareils qui seraient aussi bons quand on les aurait b&eacute;nits
+et
+promen&eacute;s &agrave; la suite du saint sacrement. Je me refusai
+absolument &agrave;
+commettre cette profanation, et, prenant les nouveaux saints, je fis
+comme mon pr&eacute;d&eacute;cesseur, je les br&ucirc;lai; mais je
+faillis payer cette
+hardiesse de ma vie: mes paroissiens s'ameut&egrave;rent contre moi, et
+je fus
+oblig&eacute; de transiger. Je fis venir de nouveaux saints, des
+figures
+quelconques, un peu moins laides et beaucoup plus honn&ecirc;tes, que
+je dus
+b&eacute;nir et permettre d'honorer sous les noms des anciens
+protecteurs de la
+paroisse; je vis bient&ocirc;t que le culte des paysans est
+compl&egrave;tement
+idol&acirc;trique, et que leur hommage ne s'adresse pas plus &agrave;
+l'&Ecirc;tre
+spirituel dont les figures personnifient le souvenir, que leur croyance
+n'a pour objet les c&eacute;lestes bienheureux. C'est &agrave; la
+figure m&ecirc;me, c'est &agrave;
+la pierre ou au bois fa&ccedil;onn&eacute; qu'ils croient, c'est
+l'idole qu'ils
+saluent et qu'ils prient. Mes nouveaux saints n'eurent jamais de
+cr&eacute;dit
+sur mon troupeau. Ils n'&eacute;taient pas <i>bons</i>, ils ne
+gu&eacute;rissaient pas. Je
+ne pus jamais faire comprendre qu'aucune image n'est dou&eacute;e de
+vertu
+miraculeuse dans le sens mat&eacute;riel que la superstition y attache.
+Le
+conseil de fabrique me savait tr&egrave;s-mauvais gr&eacute; de ne pas
+sp&eacute;culer sur la
+cr&eacute;dulit&eacute; populaire.&raquo;</p>
+<p>Ce cur&eacute; n'est pas le seul &agrave; qui j'aie vu
+d&eacute;plorer le mat&eacute;rialisme de la
+religion du paysan. Plusieurs d&eacute;fendent d'employer le buis
+b&eacute;nit au coin
+des champs comme pr&eacute;servatif de la gr&ecirc;le, et de faire des
+p&egrave;lerinages
+pour la gu&eacute;rison des b&ecirc;tes; mais on ne les &eacute;coute
+gu&egrave;re, on les trompe
+m&ecirc;me. On extorque leurs b&eacute;n&eacute;dictions comme
+dou&eacute;es d'un charme magique,
+en leur signalant un but qui n'est pas le v&eacute;ritable. On
+m&ecirc;le volontiers
+des objets b&eacute;nits aux mal&eacute;fices, o&ugrave;, sous des noms
+myst&eacute;rieux, des
+divinit&eacute;s &eacute;trang&egrave;res au christianisme sont
+invoqu&eacute;es tout bas. Le
+sorcier des campagnes a, dans l'esprit, un singulier m&eacute;lange de
+crainte
+de Dieu et de soumission au diable, dont nous parlerons peut-&ecirc;tre
+dans
+l'occasion.</p>
+<p>Disons, en passant, que le rem&eacute;geux et la rem&eacute;geuse
+sont parfois des
+&ecirc;tres fort extraordinaires, soit par la puissance
+magn&eacute;tique dont les
+investit la foi de leur client&egrave;le, soit par la connaissance de
+certains
+rem&egrave;des fort simples que le paysan accepte d'eux, et qu'il ne
+croirait
+pas efficaces venant d'un m&eacute;decin v&eacute;ritable. La science
+toute nue ne
+persuade pas ces esprits avides de merveilles; ils m&eacute;prisent ce
+qui est
+acquis par l'&eacute;tude et l'exp&eacute;rience; il leur faut du
+fantastique, des
+paroles incompr&eacute;hensibles, de la mise en sc&egrave;ne. Certaine
+vieille
+sibylle, pronon&ccedil;ant ses formules d'un air inspir&eacute;, frappe
+l'imagination
+du malade, et, pour peu qu'elle explique avec bonheur une
+m&eacute;dication
+rationnelle, elle obtient des parents et des amis qui le soignent ce
+que
+le m&eacute;decin n'obtient presque jamais: que ses prescriptions
+soient
+observ&eacute;es.</p>
+<p>Sans doute, la surveillance de l'&Eacute;tat fait bien de proscrire
+et de
+poursuivre l'exercice de la m&eacute;decine ill&eacute;gale, car, dans
+un nombre
+infini de cas, les rem&eacute;geux administrent de v&eacute;ritables
+poisons.
+Quelques-uns cependant op&egrave;rent des cures trop nombreuses et trop
+certaines pour qu'il ne soit pas &agrave; d&eacute;sirer de voir
+l'&Eacute;tat leur accorder
+quelque attention. La tradition, le hasard de certaines aptitudes
+naturelles, peuvent les rendre possesseurs de d&eacute;couvertes qui
+&eacute;chappent
+&agrave; la science, et qui meurent avec eux. Les emp&ecirc;cher
+d'exercer n'est que
+sagesse et justice, mais &eacute;prouver la vertu de leurs
+pr&eacute;tendus secrets et
+les leur acheter, s'il y a lieu, ce ne serait pas l&agrave; une
+recherche
+oiseuse ni une largesse inutile.</p>
+<p>En dehors de la superstition, le paysan a partout des coutumes
+locales
+dont l'origine est fort difficile &agrave; retrouver. Le nombre en est
+si
+grand, que nous ne saurions les classer avec ordre; nous en prendrons
+quelques-unes au hasard.</p>
+<p>Une des plus curieuses est la c&eacute;r&eacute;monie des <i>livr&eacute;es
+de noces</i>, qui
+varie en France selon les provinces, et qui a &eacute;t&eacute;
+supprim&eacute;e en Berry
+depuis une dizaine d'ann&eacute;es, &agrave; la suite d'accidents
+graves. Dans un
+endroit pr&eacute;c&eacute;dent, nous avons racont&eacute; la
+c&eacute;r&eacute;monie toute pa&iuml;enne du
+chou, qui est encore en vigueur dans notre vall&eacute;e Noire: c'est
+la
+cons&eacute;cration du lendemain des noces. Celle des livr&eacute;es
+&eacute;tait la
+cons&eacute;cration de la veille; elle est fort longue et
+compliqu&eacute;e, c'est
+tout un drame po&eacute;tique et na&iuml;f qui se jouait autour et au
+sein de la
+demeure de l'&eacute;pous&eacute;e.</p>
+<p>C'est le soir, &agrave; l'heure du souper de la famille. Mais il n'y
+a point de
+souper pr&eacute;par&eacute;; ce soir-l&agrave;, chez la
+fianc&eacute;e. Les tables sont rang&eacute;es
+contre le mur, la nappe est cach&eacute;e, le foyer est vide et
+glac&eacute;, quelque
+temps qu'il fasse. On a ferm&eacute; avec un soin extr&ecirc;me et
+barricad&eacute; d'une
+mani&egrave;re formidable &agrave; l'int&eacute;rieur toutes les <i>huisseries</i>,
+portes,
+fen&ecirc;tres, lucarne de grenier, soupirail de cave, quand, par
+hasard, la
+maison a une cave. Personne n'entrera sans la volont&eacute; de la
+fianc&eacute;e, ou
+sans une lutte s&eacute;rieuse, un v&eacute;ritable si&eacute;ge; ses
+parents, ses amis, ses
+voisins, tout son <i>parti</i> est autour d'elle; on attend la
+pri&egrave;re ou
+l'assaut du fianc&eacute;.</p>
+<p>Le <i>jeune mari&eacute;</i>,&#8212;on ne dit jamais autrement, quel que
+soit son &acirc;ge,
+et, en fait, c'est, chez nous, presque toujours un gar&ccedil;onnet
+&agrave; qui le
+poil follet voltige encore au menton,&#8212;vient l&agrave; avec son monde,
+ses
+amis, parents et voisins, son <i>parti</i> en un mot. Pr&egrave;s de
+lui, ce porteur
+de thyrse fleuri et enruban&eacute;, c'est un expert porte-broche, car,
+sous
+ces feuillages, il y a une oie embroch&eacute;e qui fait tout l'objet
+de la
+c&eacute;r&eacute;monie; autour de lui sont les porteurs de
+pr&eacute;sents et les chanteurs
+<i>fins</i>, c'est-&agrave;-dire habiles et savants, qui vont avoir
+maille &agrave; partir
+avec ceux de la mari&eacute;e.</p>
+<p>Le mari&eacute; s'annonce par une d&eacute;charge de coups de feu;
+puis, apr&egrave;s qu'on a
+bien cherch&eacute;, mais inutilement, un moyen de s'introduire dans la
+place
+par surprise, on frappe.&#8212;Qui va l&agrave;?&#8212;Ce sont de pauvres
+p&egrave;lerins bien
+fatigu&eacute;s ou des chasseurs &eacute;gar&eacute;s qui demandent
+place au foyer de la
+maison.&#8212;On leur r&eacute;pond que le foyer est &eacute;teint, et qu'il
+n'y a pas
+place pour eux &agrave; table; on les injure, on les traite de
+malfaiteurs et
+de mauvaises gens, sans feu ni lieu; on parlemente longtemps; le
+dialogue, toujours pittoresque, est parfois rempli d'esprit et
+m&ecirc;me de
+po&eacute;sie; enfin on leur conseille de chanter pour se
+d&eacute;sennuyer, ou pour
+se r&eacute;chauffer si c'est une nuit d'hiver, mais &agrave; condition
+qu'on chantera
+quelque chose d'inconnu &agrave; la compagnie qui, du dedans, les
+&eacute;coute.</p>
+<p>Alors, une lutte lyrique commence entre les chanteurs du
+mari&eacute; et ceux
+de la mari&eacute;e, car elle aussi a ses <i>chanteux fins</i>, et, de
+plus, ses
+chanteuses expertes, matrones &agrave; la voix chevrotante, &agrave;
+qui l'on n'en
+impose point en donnant du vieux pour du neuf. Si l'on conna&icirc;t,
+au
+dedans, la chanson du dehors, on l'interrompt d&egrave;s le premier
+vers en
+chantant la second, et vite, il faut passer &agrave; une autre. Trois
+heures
+peuvent fort bien s'&eacute;couler, au vent et &agrave; la pluie, avant
+que le parti
+du mari&eacute; ait pu achever un seul couplet, tant est riche le
+r&eacute;pertoire
+des chansons berrichonnes, tant la m&eacute;moire des beaux chanteurs
+est
+orn&eacute;e; chaque r&eacute;plique victorieuse du dedans est
+accompagn&eacute;e de grands
+&eacute;clats de rire d'un c&ocirc;t&eacute;, de mal&eacute;dictions de
+l'autre. Enfin l'un des
+partis est vaincu, et l'on passe &agrave; la chanson des noces:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span class="i1">Ouvrez la porte, ouvrez,<br />
+</span><span class="i1">Mari&eacute;e, ma mignonne!<br />
+</span><span>J'ons de beaux rubans &agrave; vous pr&eacute;senter.<br />
+</span><span>H&eacute;las! ma mie, laissez-nous entrer.<br />
+</span></div>
+</div>
+<p>&Agrave; quoi les femmes r&eacute;pondent en fausset:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span class="i1">Mon p&egrave;re est en chagrin,<br />
+</span><span class="i1">Ma m&egrave;re en grand' tristesse;<br />
+</span><span>Moi, je suis une fille de trop grand prix<br />
+</span><span>Pour ouvrir ma porte &agrave; ces heures-ci.<br />
+</span></div>
+</div>
+<p>Si les paroles sont na&iuml;ves et la versification par trop libre,
+en
+revanche l'air est magnifique dans sa solennit&eacute; simple et large.
+Il faut
+chanter dehors autant de couplets, et nommer chaque fois autant
+d'objets
+diff&eacute;rents, au troisi&egrave;me vers, qu'il y a de cadeaux de
+noces.</p>
+<p>Ces cadeaux du mari&eacute; sont ce qu'on appelle les <i>livr&eacute;es</i>.
+Il faut
+annoncer jusqu'au <i>cent d'&eacute;pingles</i> oblig&eacute; qui fait
+partie de cette
+modeste corbeille de mariage &agrave; quoi la mari&eacute;e
+incorruptible fait
+r&eacute;pondre invariablement que son p&egrave;re est en chagrin, sa
+m&egrave;re en grande
+tristesse, et qu'elle n'ouvre point sa porte &agrave; pareille heure.</p>
+<p>Enfin arrive le couplet final, o&ugrave; il est dit: <i>J'ons un
+beau mari &agrave; vous
+pr&eacute;senter</i>, et la porte s'ouvre; mais c'est le signal d'une
+m&ecirc;l&eacute;e
+&eacute;trange: le mari&eacute; doit prendre possession du foyer
+domestique; il doit
+planter la broche et allumer le feu; le parti de la mari&eacute;e s'y
+oppose,
+et ne c&eacute;dera qu'&agrave; la force; les femmes se
+r&eacute;fugient avec les vieillards
+sur les bancs et sur les tables; les enfants, effray&eacute;s, se
+cachent
+dessous, les chiens hurlent, les fusils partent, c'est un combat sans
+col&egrave;re, sans coups ni blessures volontaires, mais o&ugrave; le
+point d'honneur
+est pris assez au s&eacute;rieux pour que chacun y d&eacute;ploie toute
+sa vigueur et
+toute sa volont&eacute;, si bien qu'&agrave; force de se pousser, de
+s'&eacute;treindre, de
+se tordre la broche entre les mains, j'ai vu peu de noces o&ugrave; il
+n'y e&ucirc;t
+quelqu'un d'&eacute;clopp&eacute;, au moment o&ugrave; le mari&eacute;
+r&eacute;ussissait &agrave; allumer une
+poign&eacute;e de paille dans la chemin&eacute;e, o&ugrave; l'oie,
+d&eacute;chiquet&eacute;e dans le
+combat, prenait enfin possession de l'&acirc;tre.</p>
+<p>Un jour, la sc&egrave;ne fut ensanglant&eacute;e par un accident
+s&eacute;rieux. Un des
+convi&eacute;s fut litt&eacute;ralement embroch&eacute; dans la
+bataille. D&egrave;s lors, la
+c&eacute;r&eacute;monie tomba en d&eacute;su&eacute;tude; on fut
+d'accord sur tous les points de la
+supprimer, et nous avons vu la derni&egrave;re il y a dix ans. On
+e&ucirc;t pu se
+borner &agrave; supprimer la bataille; mais, la conqu&ecirc;te du foyer
+&eacute;tant le but
+symbolique de l'affaire, on jugea que le reste n'aurait plus de sens.
+Je
+regrette pourtant les chansons &agrave; la porte, et la belle
+m&eacute;lodie de:
+<i>Ouvrez la porte, ouvrez!</i> qui, n'ayant plus d'emploi, se perdra.</p>
+<p>Apr&egrave;s la broche plant&eacute;e, venait pour le mari&eacute;
+une derni&egrave;re &eacute;preuve: on
+asseyait trois jeunes filles avec la mari&eacute;e sur un banc, on les
+couvrait
+d'un drap, et, sans les toucher autrement qu'avec une petite baguette,
+le mari&eacute; devait, du premier coup d'oeil, deviner et
+d&eacute;signer sa femme;
+lorsqu'il se trompait, il &eacute;tait condamn&eacute; &agrave; ne pas
+danser avec elle de
+toute la soir&eacute;e; car, ensuite, venaient le bal, le souper, et
+des
+chansons jusqu'au jour. Une noce comportait trois jours et trois nuits
+de joie et bombance, sans d&eacute;semparer d'une heure.</p>
+<p>La <i>gerbaude</i> est une c&eacute;r&eacute;monie agricole que
+l'auteur de cet article a
+mise sur la sc&egrave;ne tr&egrave;s-fid&egrave;lement; mais ce que le
+th&eacute;&acirc;tre ne saurait
+reproduire, c'est la majest&eacute; du cadre, c'est la montagne de
+gerbes qui
+arrive solennellement, tra&icirc;n&eacute;e par trois paires de boeufs
+&eacute;normes, tout
+orn&eacute;e de fleurs, de fruits et de beaux enfants perch&eacute;s au
+sommet des
+derni&egrave;res gerbes. C'est parfois un tableau qui se compose comme
+pour
+l'oeil des artistes. Tout cela est si beau par soi-m&ecirc;me: les
+grands
+ruminants &agrave; l'oeil fier et calme, la moisson ruisselante, les
+fleurs
+souriant sur les &eacute;pis, et, plus que tout cela, les enfants
+blonds comme
+les gerbes, comme les boeufs, comme la terre couverte de son chaume,
+car
+tout est color&eacute; harmonieusement dans ces chaudes journ&eacute;es
+o&ugrave; le ciel
+lui-m&ecirc;me est tout d'or et d'ambre &agrave; l'approche du soir.</p>
+<p>Avant le d&eacute;part du charroi de gerbaude, on entend planer
+d'horizon en
+horizon une grande clameur dont le voyageur s'&eacute;tonne. Il
+regarde, il
+voit des bandes de moissonneurs et de glaneuses s'&eacute;lancer, les
+bras
+lev&eacute;s vers le ciel et rugissant de triomphe, vers le chargeur
+qui l&egrave;ve
+vers le ciel aussi la derni&egrave;re gerbe avant de la placer sur le
+faite du
+char. Il semble que cette population de travailleurs se rue sur lui
+pour lui arracher la gerbe; on croit qu'on va assister &agrave; une
+bataille
+furieuse, inique, de tous contre un seul; mais loin de l&agrave;! c'est
+une
+acclamation de joie et d'amiti&eacute;; c'est une
+b&eacute;n&eacute;diction enthousiaste et
+fraternelle.</p>
+<p>Pauvres paysans, vous avez du beau et du bon quand m&ecirc;me!</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><a name="visions"></a>
+<h3>II</h3>
+<h3>LES VISIONS DE LA NUIT DANS LES CAMPAGNES</h3>
+<br />
+<p>Vous dire que je m'en moque serait mentir. Je n'en ai jamais eu,
+c'est
+vrai: j'ai parcouru la campagne &agrave; toutes les heures de la nuit,
+seul ou
+en compagnie de grands poltrons, et, sauf quelques
+m&eacute;t&eacute;ores inoffensifs,
+quelques vieux arbres phosphorescents et autres
+ph&eacute;nom&egrave;nes qui ne
+rendaient pas fort lugubre l'aspect de la nature, je n'ai jamais eu le
+plaisir de rencontrer un objet fantastique et de pouvoir raconter
+&agrave;
+personne, comme t&eacute;moin oculaire, la moindre histoire de revenant.</p>
+<p>Eh bien, cependant je ne suis pas de ceux qui disent en
+pr&eacute;sence des
+superstitions rustiques: <i>mensonge, imb&eacute;cillit&eacute;,
+vision de la peur</i>; je
+dis ph&eacute;nom&egrave;ne de vision, ou ph&eacute;nom&egrave;ne
+ext&eacute;rieur insolite et incompris.
+Je ne crois pour cela ni aux sorciers ni aux prodiges. Ces contes de
+sorciers, ces explications fantastiques donn&eacute;es aux
+pr&eacute;tendus prodiges
+de la nuit, c'est le po&euml;me des imaginations champ&ecirc;tres. Mais
+le fait
+existe, le fait s'accomplit, qu'il soit un fant&ocirc;me dans l'air ou
+seulement dans l'oeil qui le per&ccedil;oit, c'est un objet tout aussi
+r&eacute;ellement et logiquement produit que la r&eacute;flexion d'une
+figure dans un
+miroir.</p>
+<p>Les aberrations des sens sont-elles explicables? ont-elles
+&eacute;t&eacute;
+expliqu&eacute;es? Je sais qu'elles ont &eacute;t&eacute;
+constat&eacute;es, voil&agrave; tout: mais il est
+tr&egrave;s-faux de dire et de croire qu'elles sont uniquement
+l'ouvrage de la
+peur. Cela peut &ecirc;tre vrai en beaucoup d'occasions; mais il y a
+des
+exceptions irr&eacute;cusables. Des hommes de sang-froid, d'un courage
+naturel
+&eacute;prouv&eacute;, et plac&eacute;s dans des circonstances
+o&ugrave; rien ne semblait agir sur
+leur imagination, m&ecirc;me des hommes &eacute;clair&eacute;s,
+savants, illustres, ont eu
+des apparitions qui n'ont troubl&eacute; ni leur jugement ni leur
+sant&eacute;, et
+dont cependant il n'a pas d&eacute;pendu d'eux tous de ne pas se sentir
+affect&eacute;s plus ou moins apr&egrave;s coup.</p>
+<p>Parmi grand nombre d'int&eacute;ressants ouvrages publi&eacute;s sur
+ce sujet, il
+faut noter celui du docteur Brierre de Boismont, qui analyse aussi bien
+que possible les causes de l'hallucination. Je n'apporterai
+apr&egrave;s ces
+travaux s&eacute;rieux qu'une seule observation utile &agrave;
+enregistrer, c'est que
+l'homme qui vit le plus pr&egrave;s de la nature, le sauvage, et
+apr&egrave;s lui le
+paysan, sont plus dispos&eacute;s et plus sujets que les hommes des
+autres
+classes aux ph&eacute;nom&egrave;nes de l'hallucination. Sans doute,
+l'ignorance et la
+superstition les forcent &agrave; prendre pour des prodiges surnaturels
+ces
+simples aberrations de leurs sens; mais ce n'est pas toujours
+l'imagination qui les produit, je le r&eacute;p&egrave;te; elle ne fait
+le plus
+souvent que les expliquer &agrave; sa guise.</p>
+<p>Dira-t-on que l'&eacute;ducation premi&egrave;re, les contes de la
+veill&eacute;e, les r&eacute;cits
+effrayants de la nourrice et de la grand'm&egrave;re disposent les
+enfants et
+m&ecirc;me les hommes &agrave; &eacute;prouver ce
+ph&eacute;nom&egrave;ne? Je le veux bien. Dira-t-on
+encore que les plus simples notions de physique
+&eacute;l&eacute;mentaire et un peu de
+moquerie voltairienne en purgeraient ais&eacute;ment les campagnes?
+Cela est
+moins certain. L'aspect continuel de la campagne, l'air qu'il respire
+&agrave;
+toute heure, les tableaux vari&eacute;s que la nature d&eacute;roule
+sous ses yeux, et
+qui se modifient &agrave; chaque instant dans la succession des
+variations
+atmosph&eacute;riques, ce sont l&agrave; pour l'homme rustique des
+conditions
+particuli&egrave;res d'existence intellectuelle et physiologique; elles
+font de
+lui un &ecirc;tre plus primitif, plus normal peut-&ecirc;tre, plus
+li&eacute; au sol, plus
+confondu avec les &eacute;l&eacute;ments de la cr&eacute;ation que nous
+ne le sommes quand la
+culture des id&eacute;es nous a s&eacute;par&eacute;s, pour ainsi dire,
+du ciel et de la
+terre, en nous faisant une vie factice enferm&eacute;e dans le moellon
+des
+habitations bien closes. M&ecirc;me dans sa hutte ou dans sa
+chaumi&egrave;re, le
+sauvage ou le paysan vit encore dans le nuage, dans l'&eacute;clair et
+le vent
+qui enveloppent ces fragiles demeures. Il y a sur l'Adriatique des
+p&ecirc;cheurs qui ne connaissent pas l'abri d'un toit; ils dorment
+dans leur
+barque, couverts d'une natte, la face &eacute;clair&eacute;e par les
+&eacute;toiles, la barbe
+caress&eacute;e par la brise, le corps sans cesse berc&eacute; par le
+flot. Il y a des
+colporteurs, des boh&eacute;miens, des conducteurs de bestiaux qui
+dorment
+toujours en plein air, comme les Indiens de l'Am&eacute;rique du Nord.
+Certes,
+le sang de ces hommes-l&agrave; circule autrement que le n&ocirc;tre;
+leurs nerfs ont
+un &eacute;quilibre diff&eacute;rent; leurs pens&eacute;es, un autre
+cours; leurs sensations
+une autre mani&egrave;re de se produire. Interrogez-les, il n'en est
+pas un qui
+n'ait vu des prodiges, des apparitions, des sc&egrave;nes de nuit
+&eacute;tranges,
+inexplicables. Il en est parmi eux de tr&egrave;s-braves, de
+tr&egrave;s-raisonnables,
+de tr&egrave;s-sinc&egrave;res, et ce ne sont pas les moins
+hallucin&eacute;s. Lisez toutes
+les observations recueillies &agrave; cet &eacute;gard, vous y verrez,
+par une foule
+de faits curieux et bien observ&eacute;s, que l'hallucination est
+compatible
+avec le plein exercice de la raison.</p>
+<p>C'est un &eacute;tat maladif du cerveau; cependant il est presque
+toujours
+possible d'en pressentir la cause physique ou morale dans une
+perturbation de l'&acirc;me ou du corps; mais elle est quelquefois
+inattendue
+et myst&eacute;rieuse au point de surprendre et de troubler un instant
+les
+esprits les plus fermes.</p>
+<p>Chez les paysans, elle se produit si souvent, qu'elle semble presque
+une
+loi r&eacute;guli&egrave;re de leur organisation. Elle les effraye
+autrement que nous.
+Notre grande terreur, &agrave; nous autres, quand le cauchemar ou la
+fi&egrave;vre
+nous pr&eacute;sentent leurs fant&ocirc;mes, c'est de perdre la raison,
+et plus nous
+sommes certains d'&ecirc;tre la proie d'un songe, plus nous nous
+affectons de
+ne pouvoir nous y soustraire par un simple effort de la volont&eacute;.
+On a vu
+des gens devenir fous par la crainte de l'&ecirc;tre. Les paysans n'ont
+pas
+cette angoisse; ils croient avoir vu des objets r&eacute;els; ils en
+ont
+grand'peur; mais la conscience de leur lucidit&eacute; n'&eacute;tant
+point &eacute;branl&eacute;e,
+l'hallucination est certainement moins dangereuse pour eux que pour
+nous. L'hallucination n'est, d'ailleurs, pas la seule cause de mon
+penchant &agrave; admettre, jusqu'&agrave; un certain point, les
+visions de la nuit.
+Je crois qu'il y a une foule de petits ph&eacute;nom&egrave;nes
+nocturnes, explosions
+ou incandescences de gaz, condensations de vapeurs, bruits souterrains,
+spectres c&eacute;lestes, petits a&eacute;rolithes, habitudes bizarres
+et inobserv&eacute;es,
+aberrations m&ecirc;me chez les animaux, que sais-je? des
+affinit&eacute;s
+myst&eacute;rieuses ou des perturbations brusques des habitudes de la
+nature,
+que les savants observent par hasard et que les paysans, dans leur
+contact perp&eacute;tuel avec les &eacute;l&eacute;ments, signalent
+&agrave; chaque instant sans
+pouvoir les expliquer.</p>
+<p>Par exemple, que pensez-vous de cette croyance aux <i>meneurs de
+loups</i>?
+Elle est de tous les pays, je crois, et elle est r&eacute;pandue dans
+toute la
+France. C'est le dernier vestige de la croyance aux lycanthropes. En
+Berry, o&ugrave; d&eacute;j&agrave; les contes que l'on fait &agrave;
+nos petits-enfants ne sont
+plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient
+nos grand'm&egrave;res, je ne me souviens pas qu'on m'ait jamais
+parl&eacute; des
+hommes-loups de l'antiquit&eacute; et du moyen &acirc;ge. Cependant on
+s'y sert
+encore du mot de <i>garou</i>, qui signifie bien homme-loup, mais on
+en a
+perdu le vrai sens. Les <i>meneurs de loups</i> ne sont plus les
+capitaines
+de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour
+d&eacute;vorer les
+enfants: ce sont des hommes savants et myst&eacute;rieux, de vieux
+b&ucirc;cherons,
+ou de malins gardes-chasse qui poss&egrave;dent le <i>secret</i> pour
+charmer,
+soumettre, apprivoiser et conduire les loups v&eacute;ritables. Je
+connais
+plusieurs personnes qui ont rencontr&eacute;, aux premi&egrave;res
+clart&eacute;s de la lune,
+&agrave; la croix des quatre chemins, le p&egrave;re <i>un tel</i>
+s'en allant tout seul &agrave;
+grands pas, et suivi <i>de plus de trente loups</i> (il y en a
+toujours plus
+de trente, jamais moins, dans la l&eacute;gende). Une nuit, deux
+personnes, qui
+me l'ont racont&eacute;, virent passer dans le bois une grande bande de
+loups;
+elles en furent effray&eacute;es, et mont&egrave;rent sur un arbre,
+d'o&ugrave; elles virent
+ces animaux s'arr&ecirc;ter &agrave; la porte d'une cabane d'un
+b&ucirc;cheron r&eacute;put&eacute;
+sorcier. Ils l'entour&egrave;rent en poussant des rugissements
+&eacute;pouvantables;
+le b&ucirc;cheron sortit, leur parla, se promena au milieu d'eux, et
+ils se
+dispers&egrave;rent sans lui faire aucun mal. Ceci est une histoire de
+paysan;
+mais deux personnes riches, et ayant re&ccedil;u une assez bonne
+&eacute;ducation,
+gens de beaucoup de sens et d'habilet&eacute; dans les affaires, vivant
+dans le
+voisinage d'une for&ecirc;t, o&ugrave; elles chassaient fort souvent,
+m'ont jur&eacute;,
+<i>sur l'honneur</i>, avoir vu, &eacute;tant ensemble, un vieux garde
+forestier
+s'arr&ecirc;ter &agrave; un carrefour &eacute;cart&eacute; et faire des
+gestes bizarres. Ces deux
+personnes se cach&egrave;rent pour l'observer, et virent accourir
+treize loups,
+dont un &eacute;norme alla droit au garde et lui fit des caresses.
+Celui-ci
+siffla les autres comme on siffle des chiens, et s'enfon&ccedil;a avec
+eux
+dans l'&eacute;paisseur du bois. Les deux t&eacute;moins de cette
+sc&egrave;ne &eacute;trange
+n'os&egrave;rent l'y suivre, et se retir&egrave;rent aussi surpris
+qu'effray&eacute;s.
+Avaient-ils &eacute;t&eacute; la proie d'une hallucination? Quand
+l'hallucination
+s'empare de plusieurs personnes &agrave; la fois (et cela arrive fort
+souvent),
+elle rev&ecirc;t un caract&egrave;re difficile &agrave; expliquer, je
+l'avoue: on l'a
+souvent constat&eacute;e; on l'appelle hallucination contagieuse. Mais
+&agrave; quoi
+sert d'en savoir le nom, si on en ignore la cause? Cette certaine
+disposition des nerfs et de la circulation du sang, qu'on donne pour
+cause &agrave; l'audition ou &agrave; la vision d'objets fantastiques,
+comment
+est-elle simultan&eacute;e chez plusieurs individus r&eacute;unis? Je
+n'en sais rien
+du tout.</p>
+<p>Mais pourquoi ne pas admettre qu'un homme qui vit au sein des
+for&ecirc;ts,
+qui peut, &agrave; toutes les heures du jour et de la nuit, surprendre
+et
+observer les moeurs des animaux sauvages, aurait pu d&eacute;couvrir,
+par
+hasard, ou par un certain g&eacute;nie d'induction, le moyen de les
+soumettre
+et de s'en faire aimer? J'irai plus loin: pourquoi n'aurait-il pas un
+certain fluide, sympathique &agrave; certaines esp&egrave;ces? Nous
+avons vu, de nos
+jours, de si intr&eacute;pides et de si habiles dompteurs d'animaux
+f&eacute;roces en
+cage, qu'un effort de plus, et on peut admettre la domination de
+certains hommes sur les animaux sauvages en libert&eacute;.</p>
+<p>Mais pourquoi ces hommes cacheraient-ils leur secret, et ne
+tireraient-ils pas profit et vanit&eacute; de leur puissance?</p>
+<p>Parce que le paysan, en obtenant d'une cause naturelle un effet tout
+aussi naturel, ne croit pas lui-m&ecirc;me qu'il ob&eacute;it aux lois
+de la nature.
+Donnez-lui un rem&egrave;de dont vous lui d&eacute;montrerez simplement
+l'efficacit&eacute;,
+il n'y aura aucune confiance; mais joignez-y quelque parole
+incompr&eacute;hensible en le lui administrant, il en aura la foi.
+Confiez-lui
+le <i>secret</i> de gu&eacute;rir le rhume avec la racine de guimauve,
+et dites-lui
+qu'il faut l'administrer apr&egrave;s trois signes cabalistiques, ou
+apr&egrave;s
+avoir mis un de ses bas &agrave; l'envers, il se croira sorcier, tous
+le
+croiront sorcier &agrave; l'endroit du rhume. Il gu&eacute;rira tout le
+monde par la
+foi autant que par la guimauve, mais il se gardera bien de dire le nom
+de la plante vulgaire qui produit ce miracle. Il en fera un
+myst&egrave;re; le
+myst&egrave;re est son &eacute;l&eacute;ment.</p>
+<p>Je ne parlerai pas ici de ce qu'on appelle chez nous et ailleurs le
+<i>secret</i>, ce serait une digression qui me m&egrave;nerait trop
+loin. Je me
+bornerai &agrave; dire qu'il y a un <i>secret</i> pour tout, et
+presque tous les
+paysans un peu graves et exp&eacute;riment&eacute;s ont le <i>secret</i>
+de quelque chose,
+sont sorciers par cons&eacute;quent, et croient l'&ecirc;tre. Il y a le
+secret des
+boeufs, que poss&egrave;dent tous les bons m&eacute;tayers; le secret
+des vaches, qui
+est celui des bonnes m&eacute;tay&egrave;res; le secret des
+berg&egrave;res, pour faire
+foisonner la laine; le secret des potiers, pour emp&ecirc;cher les pots
+de se
+fendre au fond; le secret des cur&eacute;s, qui charment les cloches
+pour la
+gr&ecirc;le; le secret du mal de t&ecirc;te, le secret du mal de
+ventre, le secret
+de l'entorse et de la foulure; le secret des braconniers, pour faire
+venir le gibier; le secret du feu, pour arr&ecirc;ter l'incendie; le
+secret de
+l'eau, pour retrouver les cadavres des noy&eacute;s, ou arr&ecirc;ter
+l'inondation;
+que sais-je? Il y a autant de secrets que de fl&eacute;aux dans la
+nature, et
+de maladies chez les hommes et les animaux. Le secret passe de
+p&egrave;re en
+fils, ou s'ach&egrave;te &agrave; prix d'argent. Il n'est jamais trahi.
+Il ne le sera
+jamais, tant qu'on y croira. Le secret de meneur de loups en est un
+comme un autre, peut-&ecirc;tre.</p>
+<p>Une des sc&egrave;nes de la nuit dont la croyance est la plus
+r&eacute;pandue, c'est
+la chasse fantastique; elle a autant de noms qu'il y a de cantons dans
+l'univers. Chez nous, elle s'appelle la <i>chasse &agrave; baudet</i>,
+et affecte
+les bruits aigres et grotesques d'une incommensurable croupe
+d'&acirc;nes qui
+braient. On peut se la repr&eacute;senter &agrave; volont&eacute;;
+mais, dans l'esprit de nos
+paysans, c'est quelque chose que l'on entend et qu'on ne voit pas,
+c'est
+une hallucination ou un ph&eacute;nom&egrave;ne d'acoustique. J'ai cru
+l'entendre
+plusieurs fois, et pouvoir l'expliquer de la fa&ccedil;on la plus
+vulgaire.
+Dans les derniers jours de l'automne, quand les grands ouragans
+dispersent les bandes d'oiseaux voyageurs, on entend, dans la nuit,
+l'immense clameur m&eacute;lancolique des grues et des oies sauvages en
+d&eacute;tresse. Mais les paysans, que l'on croit si cr&eacute;dules et
+si peu
+observateurs, ne s'y trompent nullement. Ils savent tr&egrave;s-bien le
+nom et
+connaissent tr&egrave;s-bien le cri des divers oiseaux &eacute;trangers
+&agrave; nos climats
+qui se trouvent perdus et dispers&eacute;s dans les
+t&eacute;n&egrave;bres. La <i>chasse &agrave;
+baudet</i> n'est rien de tout cela. Ils l'entendent souvent; moi qui ai
+longtemps v&eacute;cu et err&eacute; comme eux dans la rafale et dans
+le nuage, je ne
+l'ai jamais rencontr&eacute;e. Quelquefois son passage est
+signal&eacute; par
+l'apparition de deux lunes. Mais je n'ai pas de chance, car je n'ai
+jamais vu que la vieille lune que nous connaissons tous.</p>
+<p>Le taureau blanc, le veau d'or, le dragon, l'oie, la poule noire, la
+truie blanche, et je ne sais combien d'autres animaux fantastiques,
+gardent, comme l'on sait, en tous pays les tr&eacute;sors
+cach&eacute;s. &Agrave; l'heure de
+minuit, le jour de No&euml;l, aussit&ocirc;t que sonne la messe, ces
+gardiens
+infernaux perdent leur puissance jusqu'au dernier son de la cloche qui
+en annonce la fin. C'est la seule heure dans toute l'ann&eacute;e
+o&ugrave; la
+conqu&ecirc;te du tr&eacute;sor soit possible. Mais il faut savoir
+o&ugrave; il est, et
+avoir le temps d'y creuser et de s'en saisir. Si vous &ecirc;tes
+surpris dans
+le gouffre &agrave; l'<i>Ite missa est</i>, il se referme &agrave;
+jamais sur vous; de m&ecirc;me
+que si, en ce moment, vous avez r&eacute;ussi &agrave; rencontrer
+l'animal
+fantastique, la soumission qu'il vous a montr&eacute;e pendant le temps
+de la
+messe fait place &agrave; la fureur, et c'est fait de vous.</p>
+<p>Cette tradition est universelle. Il y a peu de ruines,
+ch&acirc;teaux ou
+monast&egrave;res, peu de monuments celtiques qui ne rec&egrave;lent
+leur tr&eacute;sor. Tous
+sont gard&eacute;s par un animal diabolique. M. Jules Canougo, dans un
+charmant
+recueil de contes m&eacute;ridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante
+la
+po&eacute;tique apparition de la ch&egrave;vre d'or, gardienne des
+richesses cach&eacute;es
+au sein de la terre.</p>
+<p>Dans nos climats moins riants, autour des dolmens qui couronnent les
+collines pel&eacute;es de la Marche, c'est un boeuf blanc, ou un veau
+d'or, ou
+une g&eacute;nisse d'argent qui font r&ecirc;ver les imaginations
+avides; mais ces
+animaux sont m&eacute;chants et terribles &agrave; rencontrer. On y
+court tant de
+risques, que personne encore n'a os&eacute; les saisir par les cornes.
+Et
+cependant il y a des si&egrave;cles que les grosses pierres druidiques
+dansent
+et grincent sur leurs fr&ecirc;les supports pendant la messe de minuit,
+pour
+&eacute;veiller la convoitise des passants.</p>
+<p>Dans nos vall&eacute;es ombrag&eacute;es, coup&eacute;es de grandes
+plaines fertiles, un
+animal ind&eacute;finissable se prom&egrave;ne la nuit &agrave;
+certaines &eacute;poques
+ind&eacute;termin&eacute;es, va tourmenter les boeufs aux
+p&acirc;turages et r&ocirc;der autour
+des m&eacute;tairies qu'il met en grand &eacute;moi. Les chiens hurlent
+et fuient &agrave;
+son approche, les balles ne l'atteignent pas. Cette apparition et la
+terreur qu'elle inspire n'ont encore presque rien perdu dans nos
+alentours. Tous nos fermiers, tous nos domestiques y croient et ont vu
+la b&ecirc;te. On l'appelle la <i>grand'-b&ecirc;te</i>, par
+tradition, quoique bien
+souvent elle paraisse de la taille et de la forme d'un blaireau. Les
+uns
+l'ont vue en forme de chien de la grandeur d'un boeuf &eacute;norme,
+d'autres
+en levrette blanche haute comme un cheval, d'autres encore en simple
+li&egrave;vre ou en simple brebis. Ceux qui en parlent avec le plus de
+sang-froid l'ont poursuivie sans succ&egrave;s, sans trop de frayeur,
+ne lui
+attribuant aucun pouvoir fantastique, la d&eacute;crivant avec peine,
+parce
+qu'elle appartient &agrave; une esp&egrave;ce inconnue dans le pays,
+disent-ils, et
+assurant que ce n'est pr&eacute;cis&eacute;ment ni une chienne, ni une
+vache, ni un
+blaireau, ni un cheval, mais quelque chose comme tout cela:
+arrangez-vous! Cependant cette b&ecirc;te appara&icirc;t, j'en suis
+certain, soit &agrave;
+l'&eacute;tat d'hallucination, soit &agrave; l'&eacute;tat de vapeur
+flottante, et condens&eacute;e
+sous de certaines formes. Des gens trop sinc&egrave;res et trop
+raisonnables
+l'ont vue pour que j'ose dire qu'il n'y a aucune cause &agrave; leur
+vision.
+Les chiens l'annoncent par des hurlements
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s et s'enfuient d&egrave;s
+qu'elle para&icirc;t; cela est certain. Les chiens sont-ils
+hallucin&eacute;s aussi?
+Pourquoi non? Sont-ce des voleurs qui s'introduisent sous ce
+d&eacute;guisement? Jamais la b&ecirc;te n'a rien d&eacute;rob&eacute;,
+que l'on sache. Sont-ce de
+mauvais plaisants? On a tir&eacute; tant de coups de fusil sur la
+b&ecirc;te, qu'on
+aurait bien, par hasard, et en d&eacute;pit de la peur qui fait
+trembler la
+main, r&eacute;ussi &agrave; tuer ou &agrave; blesser quelqu'un de ces
+pr&eacute;tendus fant&ocirc;mes.
+Enfin, ce genre d'apparition, s'il n'est que le r&eacute;sultat de
+l'hallucination, est &eacute;minemment contagieux. Pendant quinze ou
+vingt
+nuits, les vingt ou trente habitants d'une m&eacute;tairie le voient et
+le
+poursuivent; il passe &agrave; une autre petite colonie qui le voit
+absolument
+de m&ecirc;me, et il fait le tour du pays, ayant produit cette
+contagion sur
+un tr&egrave;s-grand nombre d'habitants.</p>
+<p>Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit. Autour des
+mares
+stagnantes, dans les bruy&egrave;res comme au bord des fontaines
+ombrag&eacute;es dans
+les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on
+entend au milieu de la nuit le battoir pr&eacute;cipit&eacute; et le
+clapotement
+furieux des lavandi&egrave;res. Dans beaucoup de provinces, on croit
+qu'elles
+&eacute;voquent la pluie et attirent l'orage, en faisant voler
+jusqu'aux nues,
+avec leur battoir agile, l'eau des sources et des mar&eacute;cages.
+Chez nous,
+c'est bien pire, elles battent et tordent quelque objet qui ressemble
+&agrave;
+du linge, mais qui, vu de pr&egrave;s, n'est autre chose que des
+cadavres
+d'enfants. Il faut se garder de les observer et de les d&eacute;ranger,
+car,
+eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous
+saisiraient, vous battraient et vous tordraient dans l'eau ni plus ni
+moins qu'une paire de bas.</p>
+<p>Nous avons entendu souvent le battoir des lavandi&egrave;res
+fantastiques
+r&eacute;sonner dans le silence de la nuit autour des mares
+d&eacute;sertes. C'est &agrave;
+s'y tromper. C'est une esp&egrave;ce de grenouille qui produit ce bruit
+formidable. Mais c'est bien triste de faire cette pu&eacute;rile
+d&eacute;couverte, et
+de ne plus esp&eacute;rer l'apparition des terribles sorci&egrave;res
+tordant leurs
+haillons immondes &agrave; la brume des nuits de novembre, aux
+premi&egrave;res
+clart&eacute;s d'un croissant blafard refl&eacute;t&eacute; par les
+eaux. Un mien ami, homme
+de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, sujet &agrave;
+l'ivresse,
+tr&egrave;s-brave cependant devant les choses r&eacute;elles, mais
+facile &agrave;
+impressionner par les l&eacute;gendes du pays, fit deux rencontres de
+lavandi&egrave;res qu'il ne racontait qu'avec une grande &eacute;motion.</p>
+<p>Un soir, vers onze heures, dans une tra&icirc;ne charmante qui court
+en
+serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc
+ondul&eacute; du
+ravin d'Ormous, il vit, au bord d'une source, une vieille qui battait
+et
+tordait en silence. Quoique la fontaine soit mal fam&eacute;e, il ne
+vit rien
+l&agrave; de surnaturel, et dit &agrave; cette vieille:</p>
+<p>&#8212;Vous lavez bien tard, la m&egrave;re!</p>
+<p>Elle ne r&eacute;pondit point. Il la crut sourde et s'approcha. La
+lune &eacute;tait
+brillante et la source &eacute;clairait comme un miroir. Il vit
+distinctement
+les traits de la vieille: elle lui &eacute;tait compl&egrave;tement
+inconnue, et il en
+fut &eacute;tonn&eacute;, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de
+chasseur et de
+fl&acirc;neur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de visage
+inconnu &agrave;
+plusieurs lieues &agrave; la ronde. Voici comme il me raconta
+lui-m&ecirc;me ses
+impressions en face de cette laveuse singuli&egrave;rement vigilante:</p>
+<p>&#8212;Je ne pensai &agrave; la tradition des lavandi&egrave;res de nuit
+que lorsque je
+l'eus perdue de vue. Je n'y pensais pas avant de la rencontrer, je n'y
+croyais pas, et je n'&eacute;prouvais aucune m&eacute;fiance en
+l'abordant. Mais, d&egrave;s
+que je fus aupr&egrave;s d'elle, son silence, son indiff&eacute;rence
+&agrave; l'approche
+d'un passant, lui donn&egrave;rent l'aspect d'un &ecirc;tre absolument
+&eacute;tranger &agrave;
+notre esp&egrave;ce. Si la vieillesse la privait de l'ou&iuml;e et de
+la vue,
+comment &eacute;tait-elle assez robuste pour &ecirc;tre venue de loin,
+toute seule,
+laver, &agrave; cette heure insolite, &agrave; cette source
+glac&eacute;e o&ugrave; elle travaillait
+avec tant de force et d'activit&eacute;? Cela &eacute;tait au moins
+digne de remarque.
+Mais ce qui m'&eacute;tonna encore plus, c'est ce que j'&eacute;prouvai
+en moi-m&ecirc;me:
+je n'eus aucun sentiment de peur, mais une r&eacute;pugnance, un
+d&eacute;go&ucirc;t
+invincible. Je passai mon chemin sans qu'elle tourn&acirc;t la
+t&ecirc;te. Ce ne fut
+qu'en arrivant chez moi que je pensai aux sorci&egrave;res des lavoirs,
+et
+alors, j'eus tr&egrave;s-peur, j'en conviens franchement, et rien au
+monde ne
+m'e&ucirc;t d&eacute;cid&eacute; &agrave; revenir sur mes pas.</p>
+<p>Une seconde fois, le m&ecirc;me ami passait aupr&egrave;s des
+&eacute;tangs de Thevet, vers
+deux heures du matin. Il venait de Lini&egrave;res, o&ugrave; il assure
+qu'il n'avait
+ni mang&eacute; ni bu, circonstance que je ne saurais garantir; il
+&eacute;tait seul,
+en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval &eacute;tant
+fatigu&eacute;, il mit pied
+&agrave; terre &agrave; une mont&eacute;e et se trouva au bord de la
+route pr&egrave;s d'un foss&eacute; o&ugrave;
+trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande
+activit&eacute;,
+sans rien dire. Son chien se serra tout &agrave; coup contre lui sans
+aboyer.
+Il passa sans trop regarder; mais &agrave; peine eut-il fait quelques
+pas,
+qu'il entendit marcher derri&egrave;re lui et que la lune dessina
+&agrave; ses pieds
+une ombre tr&egrave;s-allong&eacute;e. Il se retourna et vit une de ces
+femmes qui le
+suivait. Les deux autres venaient &agrave; quelque distance comme pour
+appuyer
+la premi&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Cette fois, dit-il, je pensai bien aux lavandi&egrave;res; mais
+j'eus une
+autre &eacute;motion que la premi&egrave;re fois. Ces femmes
+&eacute;taient d'une taille si
+&eacute;lev&eacute;e et celle qui me suivait avait tellement les
+proportions, la
+figure et la d&eacute;marche d'un homme, que je ne doutai pas un
+instant
+d'avoir affaire &agrave; des plaisants de village,
+malintentionn&eacute;s peut-&ecirc;tre.
+J'avais une bonne trique &agrave; la main. Je me retournai en disant:</p>
+<p>&laquo;&#8212;Que me voulez-vous?</p>
+<p>&laquo;Je ne re&ccedil;us point de r&eacute;ponse; et, ne me voyant
+pas attaqu&eacute;, n'ayant pas
+de pr&eacute;texte pour attaquer moi-m&ecirc;me, je fus forc&eacute; de
+regagner mon
+cabriolet, qui &eacute;tait assez loin devant moi, avec cet &ecirc;tre
+d&eacute;sagr&eacute;able
+sur mes talons. Il ne me disait rien et semblait se faire un malin
+plaisir de me tenir sous le coup d'une attaque. Je tenais toujours mon
+b&acirc;ton pr&ecirc;t &agrave; lui casser la m&acirc;choire au moindre
+attouchement; et
+j'arrivai ainsi &agrave; mon cabriolet avec mon poltron de chien, qui
+ne disait
+mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors, et, quoique j'eusse
+entendu jusque-l&agrave; des pas sur les miens et vu une ombre marcher
+&agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de moi, je ne vis personne. Seulement, je distinguai, &agrave; trente
+pas
+environ en arri&egrave;re, &agrave; la place o&ugrave; je les avais
+vues laver, ces trois
+grandes diablesses sautant, dansant et se tordant comme des folles sur
+le revers du foss&eacute;.</p>
+<p>Je vous donne cette histoire pour ce qu'elle vaut; mais elle m'a
+&eacute;t&eacute;
+racont&eacute;e de tr&egrave;s-bonne foi, et vous le garantis. Mettez
+cela en partie
+au chapitre des hallucinations.</p>
+<p>L'orme R&acirc;teau est un arbre magnifique, qui existait, dit-on,
+d&eacute;j&agrave; grand
+et fort, au temps de Charles VII. Comme un orme qu'il est, il n'a pas
+de
+loin une grande apparence, et son branchage affecte assez la forme du
+r&acirc;teau, dont il porte le nom. Mais ce n'est l&agrave; qu'une
+co&iuml;ncidence
+fortuite avec la l&eacute;gende traditionnelle qui l'a baptis&eacute;.
+De pr&egrave;s, il
+devient imposant par sa longue tige &eacute;lanc&eacute;e,
+sillonn&eacute;e de la foudre et
+plant&eacute;e comme un monument &agrave; un vaste carrefour des
+chemins communaux.
+Ces chemins, larges comme des prairies, incessamment tondus par les
+troupeaux du prol&eacute;taire, sont couverts d'une herbe courte,
+o&ugrave; la ronce
+et le chardon croissent en libert&eacute;. La plaine est ouverte
+&agrave; une grande
+distance, fra&icirc;che quoique nue, mais triste et solennelle
+malgr&eacute; sa
+fertilit&eacute;. Une croix de bois est plant&eacute;e sur un
+pi&eacute;destal de pierre qui
+est le dernier vestige de quatre statues fort anciennes disparues
+depuis
+la r&eacute;volution de 93. Cette d&eacute;coration monumentale dans un
+lieu si peu
+fr&eacute;quent&eacute; atteste un respect traditionnel; et les paysans
+des environs
+ont une telle opinion de l'orme R&acirc;teau, qu'ils pr&eacute;tendent
+qu'on ne peut
+l'abattre, parce qu'il est sur la carte de Cassini. Mais ce chemin
+communal, abandonn&eacute; aujourd'hui aux pi&eacute;tons, et que
+traverse &agrave; de rares
+intervalles le cheval d'un meunier ou d'un gendarme, &eacute;tait jadis
+une des
+grandes voies de communication de la France centrale. On l'appelle
+encore aujourd'hui le chemin des Anglais. C'&eacute;tait la route
+militaire, le
+passage des arm&eacute;es que franchit l'invasion, et que Duguesclin
+leur fit
+repasser l'&eacute;p&eacute;e dans le dos, apr&egrave;s avoir
+d&eacute;livr&eacute; Sainte-S&eacute;v&egrave;re, la
+derni&egrave;re forteresse de leur occupation.</p>
+<p>Ce d&eacute;tail n'est consign&eacute; dans aucune histoire, mais la
+tradition est l&agrave;
+qui en fait foi; et maintenant, voici la l&eacute;gende de l'orme
+R&acirc;teau, qui
+est jolie, malgr&eacute; la nature des animaux qui y jouent leur
+r&ocirc;le.</p>
+<p>Un jeune gar&ccedil;on gardait un troupeau de porcs autour de l'orme
+R&acirc;teau.
+Il regardait du c&ocirc;t&eacute; de la Ch&acirc;tre, lorsqu'il vit
+accourir une grande
+bande arm&eacute;e qui d&eacute;vastait les champs, br&ucirc;lait les
+chaumi&egrave;res, massacrait
+les paysans et enlevait les femmes. C'&eacute;taient les Anglais, qui
+descendaient de la Marche sur le Berry et qui s'en allaient ravager
+Saint-Chartier. Le porcher &eacute;loigna son troupeau, se tint
+&agrave; distance et
+vit passer l'ennemi comme un ouragan. Quand il revint sous l'orme avec
+son troupeau, la peur qu'il avait ressentie fit place &agrave; une
+grande
+col&egrave;re contre les Anglais et contre lui-m&ecirc;me.</p>
+<p>&#8212;Quoi! pensa-t-il, nous nous laissons ab&icirc;mer ainsi sans nous
+d&eacute;fendre?... Nous sommes trop l&acirc;ches! Il y faut aller!</p>
+<p>Et, s'approchant de la statue de saint Antoine, qui &eacute;tait une
+des quatre
+autour de l'orme:</p>
+<p>&#8212;Bon saint Antoine, lui dit-il, il faut que j'aille contre ces
+Anglais,
+et je n'ai pas le temps de rentrer mes b&ecirc;tes. Pendant ce
+temps-l&agrave;, ces
+m&eacute;chants-l&agrave; nous feraient trop de mal. Prends mon
+b&acirc;ton, bon saint, et
+veille sur mes porcs pendant trois jours et trois nuits; je te les
+donne en garde.</p>
+<p>L&agrave;-dessus, le jeune gars mit sa binette de porcher (qui est
+un court
+b&acirc;ton avec un triangle de fer au bout) dans les mains de la
+statue, et,
+jetant l&agrave; ses sabots, <i>s'en courut</i> &agrave;
+Saint-Chartier, o&ugrave;, pendant trois
+jours et trois nuits, il fit rage contre les Anglais avec les bons
+gar&ccedil;ons de l'endroit, soutenus des bons hommes d'armes de
+France. Puis,
+quand l'ennemi fut chass&eacute;, il s'en revint &agrave; son troupeau;
+il compta ses
+porcs, et pas un ne manquait; et cependant il avait pass&eacute;
+l&agrave; bien des
+tra&icirc;nards, bien des pillards et bien des loups attir&eacute;s par
+l'odeur du
+carnage. Le jeune porcher reprit &agrave; saint Antoine son sceptre
+rustique,
+le remercia &agrave; genoux, et, sans r&ecirc;ver les hautes
+destin&eacute;es et la grande
+mission de Jeanne Darc, content d'avoir au moins donn&eacute; son coup
+de main
+&agrave; l'oeuvre de d&eacute;livrance, il garda ses cochons comme
+devant.</p>
+<p>Une autre tradition plus confuse attribue &agrave; l'orme
+R&acirc;teau une moins
+b&eacute;nigne influence. Des enfants, saisis de vertige, auraient eu
+l'horrible id&eacute;e de jouer leur vie aux petits palets et auraient
+enterr&eacute;
+vivant le perdant sous la pierre de saint Antoine.</p>
+<p>Mais voici la l&eacute;gende principale et toujours en cr&eacute;dit
+de l'orme R&acirc;teau.
+Un <i>monsieur</i> s'y prom&egrave;ne la nuit; il en fait incessamment
+le tour. On
+le voit l&agrave; depuis que le monde est monde. Quel est-il? Nul ne le
+sait.
+Il est v&ecirc;tu de noir, et il a vingt pieds de haut. C'est un <i>monsieur</i>,
+car <i>il suit les modes</i>; on l'a vu au si&egrave;cle dernier en
+habit noir
+complet, culotte courte, souliers &agrave; boucles,
+l'&eacute;p&eacute;e au c&ocirc;t&eacute;; sous le
+Directoire, on l'a vu en oreilles de chien et en large cravate.
+Aujourd'hui, il s'habille comme vous et moi; mais il porte toujours son
+grand r&acirc;teau sur l'&eacute;paule, et gare aux jambes des gens ou
+des b&ecirc;tes qui
+passent dans son ombre. Du reste, pas m&eacute;chant homme, et ne se
+faisant
+conna&icirc;tre qu'&agrave; ceux qui ont <i>le secret</i>.</p>
+<p>Si vous n'y croyez, allez-y voir. Nous y avons &eacute;t&eacute;
+&agrave; l'heure solennelle
+du lever de la lune; nous l'avons appel&eacute; par tous les noms
+possibles, en
+lui disant toujours <i>monsieur</i>, tr&egrave;s-poliment; mais nous
+n'avons pas
+trouv&eacute; le nom auquel il lui pla&icirc;t de r&eacute;pondre, car
+il n'est pas venu;
+et, d'ailleurs, il n'aime pas la plaisanterie, et, pour le voir, il
+faut avoir peur de lui.</p>
+<p>Si vous aimez ces contes populaires et si vous voulez chercher plus
+s&eacute;rieusement leur origine, lisez un livre &agrave; la fois
+tr&egrave;s-savant et
+tr&egrave;s-amusant, qui est l'ouvrage d'une femme, <i>la Normandie
+romanesque et
+merveilleuse</i>, par mademoiselle Am&eacute;lie Bosquet; vous y
+retrouverez
+toutes les l&eacute;gendes de la France et celles de votre endroit par
+cons&eacute;quent. Vous y apprendrez toute l'histoire des superstitions
+humaines, variant seulement par quelques d&eacute;tails, selon les
+localit&eacute;s:
+ceci est la preuve que l'humanit&eacute; est encore bien pr&egrave;s de
+son berceau,
+ou qu'elle est bien tenace et bien uniforme dans son aptitude &agrave;
+passer
+par le m&ecirc;me chemin et &agrave; se nourrir des m&ecirc;mes
+id&eacute;es.</p>
+<p>Nous avons montr&eacute; les souvenirs de l'antiquit&eacute;
+modifi&eacute;s dans les id&eacute;es
+ou dans les r&ecirc;ves de la race berrichonne par l'influence du
+christianisme primitif et du moyen &acirc;ge. Il y a l&agrave; un monde
+de fantaisies
+perdu pour les classes &eacute;clair&eacute;es, et qui tend aussi
+&agrave; s'effacer de la
+croyance et de la m&eacute;moire des classes rustiques. Il n'est donc
+pas sans
+int&eacute;r&ecirc;t de recueillir les fragments, &eacute;pars dans
+toutes les provinces de
+France, de cette po&eacute;sie terrible, riante ou burlesque, qui, dans
+un
+demi-si&egrave;cle peut-&ecirc;tre, n'aura plus ni bardes, ni rapsodes,
+ni adeptes.</p>
+<p>L'Allemagne passe pour &ecirc;tre la terre classique du fantastique.
+Cela
+tient &agrave; ce que des &eacute;crivains anciens et modernes ont
+fix&eacute; la l&eacute;gende
+dans le po&euml;me, le conte et la ballade. Notre litt&eacute;rature
+fran&ccedil;aise,
+depuis le si&egrave;cle de Louis XIV surtout, a rejet&eacute; cet
+&eacute;l&eacute;ment comme
+indigne de la raison humaine et de la dignit&eacute; philosophique. Le
+romantisme a fait de vains efforts pour d&eacute;rider notre
+scepticisme; nous
+n'avons su qu'imiter la fantaisie allemande. Le merveilleux slave, bien
+autrement grandiose et terrifiant, nous a &eacute;t&eacute;
+r&eacute;v&eacute;l&eacute; par des traductions
+incompl&egrave;tes qui ne sont pas devenues populaires. On n'a pas
+os&eacute; imiter
+chez nous des sabbats lugubres et sanglants comme ceux d'Adam
+Mickiewicz.</p>
+<p>La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique
+cependant
+que les nations slaves ou germaniques; mais il lui a manqu&eacute;, il
+lui
+manquera probablement un grand po&euml;te pour donner une forme
+pr&eacute;cise et
+durable aux &eacute;lans, d&eacute;j&agrave; affaiblis, de son
+imagination.</p>
+<p>Une seule province de France est &agrave; la hauteur, dans sa
+po&eacute;sie, de ce que
+le g&eacute;nie des plus grands po&euml;tes et celui des nations les
+plus po&eacute;tiques
+ont jamais produit: nous oserons dire qu'elle les surpasse. Nous
+voulons
+parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n'y a pas longtemps que
+c'est la France. Quiconque a lu <i>les Barza-Breiz</i>, recueillis et
+traduits par M. de la Villemarqu&eacute;, doit &ecirc;tre
+persuad&eacute; avec moi,
+c'est-&agrave;-dire p&eacute;n&eacute;tr&eacute; intimement de ce que
+j'avance. <i>Le Tribut de
+Nomeno&eacute;</i> est un po&euml;me de cent quarante vers, plus grand
+que l'<i>Iliade</i>,
+plus complet, plus beau, plus parfait qu'aucun chef-d'oeuvre sorti de
+l'esprit humain. <i>La Peste d'&Eacute;liant, les Nains, Desbreiz</i>
+et vingt
+autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus
+compl&egrave;te &agrave; laquelle puisse pr&eacute;tendre une
+litt&eacute;rature lyrique. Il est
+m&ecirc;me fort &eacute;trange que cette litt&eacute;rature,
+r&eacute;v&eacute;l&eacute;e &agrave; la n&ocirc;tre par une
+publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs
+ann&eacute;es, n'y
+ait pas fait une r&eacute;volution. Macpherson a rempli l'Europe du nom
+d'Ossian; avant Walter Scott, il avait mis l'&Eacute;cosse &agrave; la
+mode. Vraiment,
+nous n'avons pas assez f&ecirc;t&eacute; notre Bretagne, et il y a
+encore des lettr&eacute;s
+qui n'ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en,
+nous
+sommes comme des nains devant des g&eacute;ants. Singuli&egrave;res
+vicissitudes que
+subissent le beau et le vrai dans l'histoire de l'art!</p>
+<p>Qu'est-ce donc que cette race armoricaine qui s'est nourrie, depuis
+le
+druidisme jusqu'&agrave; la chouannerie, d'une telle moelle? Nous la
+savions
+bien forte et fi&egrave;re, mais pas grande &agrave; ce point avant
+qu'elle e&ucirc;t chant&eacute;
+&agrave; nos oreilles. G&eacute;nie &eacute;pique, dramatique,
+amoureux, guerrier, tendre,
+triste, sombre, moqueur, na&iuml;f, tout est l&agrave;! Et au-dessus de
+ce monde de
+l'action et de la pens&eacute;e plane le r&ecirc;ve: les sylphes, les
+gnomes, les
+djinns de l'Orient, tous les fant&ocirc;mes, tous les g&eacute;nies de
+la mythologie
+pa&iuml;enne et chr&eacute;tienne voltigent sur ces t&ecirc;tes
+exalt&eacute;es et puissantes. En
+v&eacute;rit&eacute;, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait
+rencontrer un
+Breton sans lui &ocirc;ter son chapeau.</p>
+<p>Nous voici bien loin de notre humble Berry, o&ugrave; j'ai pourtant
+retrouv&eacute;,
+dans la m&eacute;moire des chanteurs rustiques, plusieurs romances et
+ballades
+exactement traduites, en vers na&iuml;fs et bien berrichons, des textes
+bretons publi&eacute;s par M. de la Villemarqu&eacute;.
+Revendiquerons-nous la
+propri&eacute;t&eacute; de ces cr&eacute;ations, et dirons-nous
+qu'elles ont &eacute;t&eacute; traduites du
+berrichon dans la langue bretonne? Non.&#8212;Elles portent clairement leur
+brevet d'origine en t&ecirc;te. Le texte dit: <i>En revenant de Nantes</i>,
+etc.</p>
+<p>Et ailleurs: <i>Ma famille de Nantes</i>, etc.</p>
+<p>Le Berry a sa musique, mais il n'a pas sa litt&eacute;rature, ou
+bien elle
+s'est perdue comme aurait pu se perdre la po&eacute;sie bretonne si M.
+de la
+Villemarqu&eacute; ne l'e&ucirc;t recueillie &agrave; temps. Ces
+richesses in&eacute;dites
+s'alt&egrave;rent insensiblement dans la m&eacute;moire des bardes
+illettr&eacute;s qui les
+propagent. Je sais plusieurs complaintes et ballades berrichonnes qui
+n'ont plus ni rime ni raison, et o&ugrave;, &ccedil;a et l&agrave;,
+brille un couplet d'une
+facture charmante, qui appartient &eacute;videmment &agrave; un texte
+original
+affreusement corrompu quant au reste.</p>
+<p>Pour &ecirc;tre priv&eacute;e de ses archives po&eacute;tiques,
+l'imagination de nos
+paysans n'est pas moins riche que celle des Allemands, et ce sens
+particulier de l'hallucination dont j'ai parl&eacute; l'atteste
+suffisamment.</p>
+<p>Une des plus singuli&egrave;res apparitions est celle des <i>meneurs
+de nu&eacute;es</i>,
+autour des mares ou au beau milieu des &eacute;tangs. Ces esprits
+nuisibles se
+montrent aux &eacute;poques des d&eacute;bordements de rivi&egrave;res,
+et provoquent le
+fl&eacute;au des pluies torrentielles intempestives. Autant qu'on peut
+saisir
+leurs formes vagues dans la trombe qu'ils soul&egrave;vent, on
+reconna&icirc;t parmi
+eux, assez souvent, des gens mal fam&eacute;s dans le pays, des gens
+qui ne
+poss&egrave;dent rien, bien entendu, sur la terre du bon Dieu, et qui
+ne
+souhaitent que le mal des autres. R&eacute;unis aux g&eacute;nies des
+nuages, arm&eacute;s de
+pelles ou de balais, v&ecirc;tus de haillons fangeux et incolores, ils
+s'agitent fr&eacute;n&eacute;tiquement, <i>ils dansent et enragent</i>,
+comme disent les
+ballades bretonnes; et le voyageur attard&eacute; qui les
+aper&ccedil;oit sur les
+flaques brumeuses sem&eacute;es dans les landes d&eacute;sertes, doit
+se h&acirc;ter de
+gagner son g&icirc;te, sans les d&eacute;ranger et sans leur montrer
+qu'il les a vus.
+Certainement ils se mettraient, en bourrasque, &agrave; ses trousses,
+et il
+n'y ferait pas bon.</p>
+<p>On est &eacute;tonn&eacute; de voir combien les sc&egrave;nes de la
+nature impressionnent le
+paysan. Il semblerait qu'elles doivent agir davantage sur l'imagination
+des habitants des villes, et que l'homme, accoutum&eacute; d&egrave;s
+son enfance &agrave;
+errer ou &agrave; travailler le jour et la nuit dans une m&ecirc;me
+localit&eacute;, en
+conna&icirc;t si bien les d&eacute;tails et les diff&eacute;rents
+aspects, qu'il ne puisse
+plus y ressentir ni &eacute;tonnement ni trouble. C'est tout le
+contraire: le
+braconnier qui, depuis quarante ans, chasse au collet ou &agrave;
+l'aff&ucirc;t, &agrave; la
+nuit tombante, voit les animaux m&ecirc;me dont il est le fl&eacute;au,
+prendre, dans
+le cr&eacute;puscule, des formes effrayantes pour le menacer. Le
+p&ecirc;cheur de
+nuit, le meunier qui vit sur la rivi&egrave;re m&ecirc;me, peuplent de
+fant&ocirc;mes les
+brouillards argent&eacute;s par la lune; l'&eacute;leveur de bestiaux
+qui s'en va lier
+les boeufs ou conduire les chevaux au p&acirc;turage, apr&egrave;s la
+chute du jour
+ou avant son lever, rencontre dans sa haie, dans son pr&eacute;, sur
+ses b&ecirc;tes
+m&ecirc;me, des &ecirc;tres inconnus, qui s'&eacute;vanouissent
+&agrave; son approche, mais qui le
+menacent en fuyant. Heureuses, selon nous, ces organisations
+primitives, &agrave; qui sont r&eacute;v&eacute;l&eacute;s les secrets
+du monde surnaturel, et qui
+ont le don de voir et d'entendre de si &eacute;tranges choses! Nous
+avons beau
+faire, nous autres, &eacute;couter des histoires &agrave; faire dresser
+les cheveux
+sur la t&ecirc;te, nous battre les flancs pour y croire, courir la nuit
+dans
+les lieux hant&eacute;s par les esprits, attendre et chercher la peur
+inspiratrice, m&egrave;re des fant&ocirc;mes, le diable nous fuit comme
+si nous
+&eacute;tions des saints: Lucifer d&eacute;fend &agrave; ses milices de
+se montrer aux
+incr&eacute;dules.</p>
+<p>Les animaux sorciers ne sont pas rares: c'est pourquoi il faut faire
+attention &agrave; ce qu'on dit devant certains d'entre eux. Un
+m&eacute;tayer de nos
+environs voyait tous les jours un vieux li&egrave;vre s'arr&ecirc;ter
+&agrave; peu de
+distance de lui, se l&eacute;cher les pattes, et le regarder d'un air
+narquois;
+or, ce m&eacute;tayer finit, en y faisant bien attention, par
+reconna&icirc;tre son
+propri&eacute;taire sous le d&eacute;guisement dudit li&egrave;vre. Il
+lui &ocirc;ta son chapeau,
+pour lui faire entendre qu'il n'&eacute;tait point sa dupe et que la
+plaisanterie &eacute;tait inutile. Mais le bourgeois, qui &eacute;tait
+malin, parut ne
+pas comprendre, et continua &agrave; le surveiller sous cette apparence.</p>
+<p>Cela f&acirc;cha le m&eacute;tayer, qui &eacute;tait honn&ecirc;te
+homme, et que le soup&ccedil;on
+blessait d'autant plus, que son ma&icirc;tre, lorsqu'il venait chez lui
+sous
+figure de chr&eacute;tien, ne lui marquait aucune m&eacute;fiance. Il
+prit son fusil
+un beau soir, comptant bien lui faire peur, et le corriger de cette
+manie de faire le li&egrave;vre. Il essaya m&ecirc;me de le coucher en
+joue; mais la
+preuve que cet animal n'&eacute;tait pas plus li&egrave;vre que vous et
+moi, c'est que
+le fusil ne l'inqui&eacute;ta nullement, et qu'il se mit &agrave; rire.</p>
+<p>&#8212;Ah &ccedil;&agrave;! &eacute;coutez, not' ma&icirc;tre!
+s'&eacute;cria le brave homme perdant patience;
+&ocirc;tez-vous de l&agrave;, ou, aussi vrai que j'ai re&ccedil;u le
+bapt&ecirc;me, je vous
+flanque mon coup de fusil.</p>
+<p>M. <i>Trois-&Eacute;toiles</i> ne se le fit pas dire deux fois: il
+vit que le paysan
+&eacute;tait <i>&eacute;malic&eacute;</i> tout de bon, et, prenant la
+fuite, il ne reparut plus.</p>
+<p>On a vu souvent des animaux de ce genre, frapp&eacute;s et
+bless&eacute;s, dispara&icirc;tre
+&eacute;galement; mais, le lendemain, la personne
+soup&ccedil;onn&eacute;e ne se montrait
+pas, et, si on allait chez elle, on la trouvait au lit, fort
+endommag&eacute;e.
+On aurait pu retirer de son corps le plomb qui &eacute;tait
+entr&eacute; dans celui
+de la b&ecirc;te, car, aussi vrai que ces choses se sont vues,
+c'&eacute;tait le m&ecirc;me
+plomb.</p>
+<p>Un animal plus incommode encore que ceux qui espionnent l'ouvrier
+des
+champs, c'est celui <i>qui se fait porter</i>. Celui-l&agrave; est un
+ennemi
+d&eacute;clar&eacute;, qui n'&eacute;coute rien, et qui se montre sous
+diverses formes,
+quelquefois m&ecirc;me sous celle d'un homme tout pareil &agrave; celui
+auquel il
+s'adresse. En se voyant ainsi face &agrave; face avec son sosie, on est
+fort
+troubl&eacute;, et, quelque r&eacute;sistance qu'on fasse, il vous
+saute sur les
+&eacute;paules. D'autres fois, on sent son poids qui est formidable,
+sans rien
+voir et sans rien entendre. La plus mauvaise de ces apparitions est
+celle de la levrette blanche. Quand on l'aper&ccedil;oit, d'abord elle
+est
+toute petite; mais elle grandit peu &agrave; peu, elle vous suit, elle
+arrive &agrave;
+la taille d'un cheval et vous monte sur le dos. Il est
+av&eacute;r&eacute; qu'elle
+p&egrave;se deux ou trois mille livres; mais il n'y a point &agrave;
+s'en d&eacute;fendre, et
+elle ne vous quitte que quand vous apercevez la porte de votre maison.
+C'est quand on s'est attard&eacute; au cabaret qu'on rencontre cette
+b&ecirc;te
+maudite. Bien heureux quand elle n'est pas accompagn&eacute;e de deux
+ou trois
+feux follets qui vous entra&icirc;nent dans quelque mar&eacute;cage ou
+rivi&egrave;re pour
+vous y faire noyer.</p>
+<p>La cocadrille, bien connue au moyen &acirc;ge, existe encore dans
+les ruines
+des vieux manoirs. Elle erre sur les ruines la nuit, et se tient
+cach&eacute;e
+le jour dans la vase et les roseaux. Si on l'aper&ccedil;oit alors, on
+ne s'en
+m&eacute;fie point, car elle a la mine d'un petit l&eacute;zard; mais
+ceux qui la
+connaissent ne s'y trompent gu&egrave;re et annoncent de grandes
+maladies dans
+l'endroit, si on ne r&eacute;ussit &agrave; la tuer avant qu'elle ait
+vomi son venin.
+Cela est plus facile &agrave; dire qu'&agrave; faire. Elle est &agrave;
+l'&eacute;preuve de la balle
+et du boulet, et, prenant des proportions effrayantes d'une nuit
+&agrave;
+l'autre, elle r&eacute;pand la peste dans tous les endroits o&ugrave;
+elle passe. Le
+mieux est de la faire mourir de faim, ou de la d&eacute;go&ucirc;ter du
+lieu qu'elle
+habite en dess&eacute;chant les fosses et les marais &agrave; eaux
+croupissantes. La
+maladie s'en va avec elle.</p>
+<p>Le <i>follet, fadet</i> ou <i>farfadet</i>, n'est point un animal,
+bien qu'il lui
+plaise d'avoir des ergots et une t&ecirc;te de coq; mais il a le corps
+d'un
+petit homme, et, en somme, il n'est ni vilain ni m&eacute;chant,
+moyennant
+qu'on ne le contrariera pas. C'est un pur esprit, un bon g&eacute;nie
+connu en
+tout pays, un peu fantasque, mais fort actif et soigneux des
+int&eacute;r&ecirc;ts de
+la maison. En Berry, il n'habite pas le foyer, il ne fait pas l'ouvrage
+des servantes, il ne devient pas amoureux des femmes. Il hante
+quelquefois les &eacute;curies comme ses confr&egrave;res d'une grande
+partie de la
+France; mais c'est la nuit, au p&acirc;turage, qu'il prend
+particuli&egrave;rement
+ses &eacute;bats. Il y rassemble les chevaux par troupes, se cramponne
+&agrave; leur
+crini&egrave;re, et les fait galoper comme des fous &agrave; travers
+les pr&eacute;s. Il ne
+para&icirc;t pas se soucier &eacute;norm&eacute;ment des gens &agrave;
+qui ces chevaux
+appartiennent. Il aime l'&eacute;quitation pour elle-m&ecirc;me; c'est
+sa passion, et
+il prend en amiti&eacute; les animaux les plus ardents et les plus
+fougueux. Il
+les fatigue beaucoup, car on les trouve en sueur quand il s'en est
+servi; mais il les frotte et les panse avec tant de soin, qu'ils ne
+s'en
+portent que mieux. Chez nous, on conna&icirc;t parfaitement les chevaux
+<i>pans&eacute;s du follet</i>. Leur crini&egrave;re est nou&eacute;e
+par lui de milliards de
+noeuds inextricables.</p>
+<p>C'est une maladie du crin, une sorte de plique chevaline, assez
+fr&eacute;quente dans nos p&acirc;turages. Ce crin est impossible
+&agrave; d&eacute;m&ecirc;ler, cela est
+certain; mais il est certain aussi qu'on peut le couper sans que
+l'animal en souffre, et que c'est le seul parti &agrave; prendre.</p>
+<p>Les paysans s'en gardent bien. Ce sont les &eacute;triers du follet;
+et, s'il
+ne les trouvait plus pour y passer ses petites jambes, il pourrait
+tomber; et, comme il est fort col&egrave;re, il tuerait
+imm&eacute;diatement la pauvre
+b&ecirc;te tondue.</p>
+<p>Le minist&egrave;re de l'instruction publique va faire publier le
+recueil des
+chants populaires de la France. C'est une tr&egrave;s-bonne
+id&eacute;e, dont la
+r&eacute;alisation devenait n&eacute;cessaire; mais cela arrive bien
+tard, nous le
+craignons. Pour que la recherche f&ucirc;t tant soit peu
+compl&egrave;te, il faudrait
+envoyer dans chaque province une personne comp&eacute;tente,
+exclusivement
+charg&eacute;e de ce soin. Les lettr&eacute;s ou amateurs que l'on va
+consulter
+apporteront les r&eacute;coltes du hasard. Qui donc aura eu le temps et
+la
+patience de reconstruire, parmi cent versions alt&eacute;r&eacute;es
+d'une chose
+int&eacute;ressante, le type primitif? S'il s'agit de recueillir le
+plus de
+po&eacute;sies in&eacute;dites qu'il sera possible, et, selon nous,
+toute
+l'importance, toute l'utilit&eacute; de cette publication est
+l&agrave;, le travail
+demanderait plusieurs ann&eacute;es ou un grand nombre d'explorateurs.
+Les
+commentateurs ne manqueront pas; mais les v&eacute;ritables
+d&eacute;couvertes seront
+fort rares ou fort incompl&egrave;tes, si l'on ne proc&egrave;de
+consciencieusement et
+par des recherches toutes sp&eacute;ciales.</p>
+<p>Notre avis est que la publication du texte musical serait
+indispensable.
+Dans la chanson populaire, les paroles se passent si peu de l'air, que,
+si vous les lisez, elles ne vous disent rien, tandis qu'elles vous
+surprennent, vous charment ou vous exaltent si vous les entendez
+chanter. C'est l&agrave;, d'ailleurs, qu'il y aurait, <i>&agrave; coup
+s&ucirc;r</i>, des
+merveilles &agrave; d&eacute;couvrir et &agrave; sauver du n&eacute;ant
+qui va les atteindre. La
+musique a toujours &eacute;t&eacute; plus n&eacute;glig&eacute;e que la
+litt&eacute;rature par les
+gouvernements. Elle n'a pas d'archives; combien de chefs-d'oeuvre de
+ma&icirc;tres inconnus ont p&eacute;ri et p&eacute;riront chaque jour!
+sans parler de
+chefs-d'oeuvre d'illustres ma&icirc;tres qui n'ont jamais paru, et qui
+dispara&icirc;tront enti&egrave;rement, faute d'une initiative
+minist&eacute;rielle! La
+sp&eacute;culation ne fera jamais ce travail de recherche
+consciencieuse, et
+jamais ne s'exposera au risque le plus insignifiant pour
+d&eacute;terrer les
+tr&eacute;sors oubli&eacute;s.</p>
+<p>Quoi qu'on en dise, il y a pour les arts, comme pour tous les
+progr&egrave;s,
+des travaux que l'&Eacute;tat seul peut entreprendre et diriger, tant
+que les
+artistes et les industriels n'auront pas de v&eacute;ritables
+corporations.</p>
+<p>Mais nous voici bien loin de notre sujet; rentrons-y en disant que
+les
+paysans sont de grands enfants et de vrais fous, peut-&ecirc;tre; mais
+qu'il
+n'y a pas de vraie po&eacute;sie sans un certain
+d&eacute;r&egrave;glement d'imagination et
+beaucoup de na&iuml;vet&eacute;.</p>
+<p>Le sujet n'est pas &eacute;puis&eacute;, il est peut-&ecirc;tre
+in&eacute;puisable; car chaque jour
+am&egrave;ne une r&eacute;v&eacute;lation, et arrache &agrave; ce vieux
+monde de superstitions, qui
+dure encore au fond des campagnes, un aveu de ses croyances, de ses
+terreurs, de sa po&eacute;sie.</p>
+<p>Un de mes compatriotes berrichons, M. Laisnel de la Salle, a
+publi&eacute; dans
+ces derniers temps (dans le <i>Moniteur de l'Indre</i>) une
+s&eacute;rie
+d'excellents articles, qui, r&eacute;unis en volume, constitueront une
+histoire sp&eacute;ciale de cette face de la vie rustique et
+prol&eacute;taire: les
+<i>Traditions, Pr&eacute;jug&eacute;s, Dictons et Locutions populaires</i>
+de nos
+localit&eacute;s. Cet ouvrage n'est pas un r&eacute;sum&eacute; de
+fantaisies, c'est une
+recherche consciencieuse de faits acquis &agrave; la croyance ou
+&agrave; l'habitude
+g&eacute;n&eacute;rale de nos hameaux et petites villes; ce n'en est
+pas moins un
+travail qui amuse et int&eacute;resse sans fatiguer l'esprit un seul
+instant.
+Nous avons trouv&eacute; avec plaisir, dans un des chapitres de ce
+livre, une
+mention explicative du <i>grand Biss&ecirc;tre</i>, dont nous avions
+beaucoup
+entendu parler sans pouvoir deviner son origine, bien simple cependant.
+Mais les explications simples arrivent, on le sait, quand on est las de
+tirer par les cheveux les commentaires extravagants, et je n'en avais
+fait que de ceux-l&agrave;.</p>
+<p>&laquo;Aux environs de la Ch&acirc;tre, dit notre auteur, le peuple
+croit qu'une
+sorte de g&eacute;nie malfaisant (qu'il appelle le <i>grand
+Biss&ecirc;tre</i>) pr&eacute;side
+aux &eacute;v&eacute;nements qui ont lieu dans les ann&eacute;es
+bissextiles. On dit que,
+lorsqu'une femme accouche dans l'ann&eacute;e o&ugrave; le <i>Biss&ecirc;tre
+saute</i> elle met
+immanquablement au monde une fille ou deux jumeaux, et reste sept ans
+sans avoir d'enfants.</p>
+<p>&laquo;&Agrave; Dijon, en ces sortes d'ann&eacute;es,&raquo; dit la
+Monnoye, &laquo;le vulgaire pense
+que <i>Biss&ecirc;tre cor</i> (court), et qu'ainsi on ne doit rien
+entreprendre
+d'important.&raquo;</p>
+<p>&laquo;Biss&ecirc;tre est donc un vieux mot d&eacute;riv&eacute; de
+Bissexte, et &eacute;tait synonyme de
+<i>malheur, infortune</i>.</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>&laquo;Pour ce que Bissextre eschiet,<br />
+</span><span>L'an en sera tout desbauchiet.&raquo;<br />
+</span></div>
+</div>
+<p>(Molinet.&#8212;<i>Le Calendrier</i>.)</p>
+<p>&laquo;Cette ann&eacute;e &eacute;tait bissextile, et le Bissexte
+tomba de fait sur les
+tra&icirc;tres.&raquo; (Orderic Vital, lib. XIII.)</p>
+<p>&laquo;La mauvaise influence de l'ann&eacute;e bissextile
+&eacute;tait proverbiale au moyen
+&acirc;ge. Cette superstition remonte aux Romains.&#8212;Voyez
+Macrobe.&raquo; (G&eacute;nin,
+<i>Lexique compar&eacute;</i>.)</p>
+<p>&laquo;Biss&ecirc;tre signifie aussi, dans notre patois, enfant vif
+et turbulent,
+enfant terrible.&raquo;</p>
+<p>Dans certaines campagnes, le Biss&ecirc;tre, et c'est ce qui nous
+avait
+emp&ecirc;ch&eacute; de songer &agrave; l'ann&eacute;e bissextile,
+n'est pas oblig&eacute; de <i>courir</i> &agrave;
+certaines &eacute;poques. Il court les champs, les &eacute;tangs, les
+mar&eacute;cages, d'o&ugrave;
+il fait sortir les pestilences et mauvaises fi&egrave;vres.</p>
+<p>La <i>poule noire</i> est consacr&eacute;e, dans presque toute la
+France, aux
+incantations nocturnes. Chez nous, la mani&egrave;re dont M. Laisnel de
+la
+Salle raconte son emploi est &agrave; peu pr&egrave;s identique dans
+toute la vall&eacute;e
+Noire.</p>
+<p>&laquo;Ordinairement, dit-il, lorsque les paysans veulent avoir une
+entrevue
+avec le diable, ils se rendent &agrave; minuit &agrave; l'embranchement
+de quatre
+chemins, et, l&agrave;, tenant la poule, ils crient par trois fois:</p>
+<p>&laquo;&#8212;Qui veut acheter ma poule noire?</p>
+<p>&laquo;J'ignore ce que les anciens pensaient de la <i>poule noire</i>;
+mais je sais
+qu'ils appelaient un homme heureux <i>gallin&aelig; filius alb&aelig;</i>.&raquo;</p>
+<p>Apr&egrave;s M. Laisnel de la Salle, on n'a plus qu'&agrave; glaner;
+mais on glane
+longtemps dans un champ aussi fertile que celui de l'imagination
+populaire.</p>
+<p>Le <i>casseux</i> de bois est le fant&ocirc;me des for&ecirc;ts. On
+n'a pas l'esprit bien
+tranquille quand on va faire, de nuit, sa provision de fagots sur la
+terre du prochain. C'est alors que l'on entend des bruits
+&eacute;tranges de
+chouettes effray&eacute;es et de branches cass&eacute;es par la course
+des sangliers
+dans les taillis; c'est alors que, par un temps calme, on sent venir un
+rapide et inexplicable ouragan qui rase le sol et brise au pied les
+jeunes arbres; c'est alors que, marchant de tige en tige, &agrave;
+fantastiques
+enjamb&eacute;es, le gnome &agrave; la longue chevelure vient vous
+dire: &laquo;Que fais-tu
+l&agrave;?&raquo;</p>
+<p>Nous avons parl&eacute; d&eacute;j&agrave; quelque part du <i>ramasseux
+de ros&eacute;e</i>, un
+propri&eacute;taire matinal qui prom&egrave;ne sur les prairies un
+chiffon au moyen
+duquel toute l'humidit&eacute; d'un pr&eacute; passe dans le sien. Mais
+il ne faut pas
+croire qu'il suffirait d'imiter cette simple op&eacute;ration pour
+obtenir
+d'aussi magnifiques r&eacute;sultats. D'abord, on n'est jamais bien
+certain
+quand, &agrave; travers la brume blanch&acirc;tre, on aper&ccedil;oit
+l'op&eacute;rateur, que ce
+soit un sorcier ou son <i>domestique</i>, c'est-&agrave;-dire le
+d&eacute;mon qui le sert,
+et qui s'habille &agrave; sa ressemblance. Dans tous les cas, il faut
+&ecirc;tre bien
+<i>savant</i> pour faire sa fortune de cette mani&egrave;re.</p>
+<p>Il n'y a pas longtemps que nous avons d&eacute;couvert chez nous le <i>lubin</i>
+d'origine normande dont nous avait parl&eacute; mademoiselle
+Am&eacute;lie Bosquet
+dans son excellent livre; mais, dans nos champs, au lieu de hanter les
+cimeti&egrave;res, ce farfadet se montre favorable aux moissons, et
+s&egrave;me
+derri&egrave;re les bons laboureurs; pourtant il ne faudrait pas le
+contrarier,
+car il pourrait bien semer du <i>b&eacute;douin</i> et de l'ivraie
+&agrave; la place de
+froment, <i>si c'&eacute;tait son id&eacute;e</i>.</p>
+<p>Le <i>lupeux</i> est un &ecirc;tre franchement
+d&eacute;sagr&eacute;able. Un de nos amis,
+parcourant les steppes mar&eacute;cageux de la Brenne avec un guide,
+entendit
+non loin de lui, dans le cr&eacute;puscule du soir, une voix humaine
+assez
+douce, qui, d'un ton enjou&eacute;, ou plut&ocirc;t goguenard,
+r&eacute;p&eacute;tait de place en
+place: <i>Ah! ah!</i> Il regarda de tous c&ocirc;t&eacute;s, ne vit
+rien, et dit &agrave;
+l'indig&egrave;ne qui l'accompagnait:</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; quelqu'un de bien &eacute;tonn&eacute;. Est-ce
+&agrave; cause de nous?</p>
+<p>Le guide ne r&eacute;pondit rien. Ils continuent &agrave; marcher.
+La voix les
+suivait, et, a chaque mouvement que faisait notre ami,
+s'&eacute;criait: <i>Ah!
+ah!</i> d'une mani&egrave;re si moqueuse et si gaie, qu'il ne put
+s'emp&ecirc;cher de
+rire en lui r&eacute;pondant:</p>
+<p>&#8212;Eh bien, quoi donc?</p>
+<p>&#8212;Taisez-vous, pour l'amour du bon Dieu, lui dit son guide en lui
+serrant le bras; ne lui parlez pas, n'ayez pas l'air de l'entendre. Si
+vous lui r&eacute;pondez encore une fois, nous sommes perdus.</p>
+<p>Notre ami, qui conna&icirc;t bien les terreurs du paysan, ne
+s'obstina pas,
+et, quand ils furent assez loin de l'invisible persifleur:</p>
+<p>&#8212;Ah &ccedil;&agrave;! lui dit-il, c'est un oiseau, une esp&egrave;ce
+de chouette?</p>
+<p>&#8212;Ah bien, oui, dit l'autre, un bel oiseau! C'est le lupeux!
+&Ccedil;a commence
+par rire; &ccedil;a vous tire de votre chemin, &ccedil;a vous
+emm&egrave;ne, et puis &ccedil;a se
+f&acirc;che et &ccedil;a vous noie dans les fondri&egrave;res.</p>
+<p>Nous demanderons &agrave; M. Laisnel de la Salle de nous parler du
+lupeux, et
+de retrouver l'&eacute;tymologie du nom, qui presque toujours le met
+avec
+succ&egrave;s sur la trace originaire de la tradition.</p>
+<p>La nuit de No&euml;l est, en tout pays, la plus solennelle crise du
+monde
+fantastique. Toujours, par suite de ce besoin qu'&eacute;prouvent les
+hommes
+primitifs de compl&eacute;ter le miracle religieux par le merveilleux
+de leur
+vive imagination, dans tous les pays chr&eacute;tiens, comme dans
+toutes les
+provinces de France, le coup de minuit de la messe de No&euml;l ouvre
+les
+prodiges du sabbat, en m&ecirc;me temps qu'il annonce la
+comm&eacute;moration de
+l'&egrave;re divine. Le ciel pleut des bienfaits &agrave; cette heure
+sacr&eacute;e; aussi
+l'enfer vaincu, voulant disputer encore au Sauveur la conqu&ecirc;te de
+l'humanit&eacute;, vient-il s'offrir &agrave; elle pour lui donner les
+biens de la
+terre, sans m&ecirc;me exiger en &eacute;change le sacrifice du salut
+&eacute;ternel: c'est
+une flatterie, une avance gratuite que Satan fait &agrave; l'homme. Le
+paysan
+pense qu'il peut en profiter. Il est assez malin pour ne pas se laisser
+prendre au pi&eacute;ge; il se croit bien aussi rus&eacute; que le
+diable, et il ne se
+trompe gu&egrave;re.</p>
+<p>Dans notre vall&eacute;e Noire, le <i>m&eacute;tayer fin</i>,
+c'est-&agrave;-dire savant dans la
+cabale et dans l'art de faire prosp&eacute;rer le <i>bestiau</i> par
+tous les moyens
+naturels et surnaturels, s'enferme dans son &eacute;table au premier
+coup de la
+messe; il allume sa lanterne, ferme toutes ses <i>huisseries</i> avec
+le plus
+grand soin, pr&eacute;pare certains charmes, que le <i>secret</i> lui
+r&eacute;v&egrave;le, et
+reste l&agrave;, <i>seul de chr&eacute;tien</i>, jusqu'&agrave; la fin
+de la messe.</p>
+<p>Dans ma propre maison, &agrave; moi qui vous raconte ceci, la chose
+se passe
+ainsi tous les ans, non pas sous nos yeux, mais au su de tout le monde,
+et de l'aveu m&ecirc;me des m&eacute;tayers.</p>
+<p>Je dis: Non pas sous nos yeux, car le charme est impossible si un
+regard
+indiscret vient le troubler. Le m&eacute;tayer, plus d&eacute;fiant
+qu'il n'est
+possible d'&ecirc;tre curieux, se barricade de mani&egrave;re &agrave;
+ne pas laisser une
+fente; et, d'ailleurs, si vous &ecirc;tes l&agrave; quand il veut
+entrer dans
+l'&eacute;table, il n'y entrera point; il ne fera pas sa conjuration,
+et gare
+aux reproches et aux contestations s'il perd des bestiaux dans
+l'ann&eacute;e:
+c'est vous qui lui aurez caus&eacute; le dommage.</p>
+<p>Quant &agrave; sa famille, &agrave; ses serviteurs, &agrave; ses
+amis et voisins, il n'y a
+pas de risque qu'ils le g&ecirc;nent dans ses op&eacute;rations
+myst&eacute;rieuses. Tous
+convaincus de l'utilit&eacute; souveraine de la chose, ils n'ont garde
+d'y
+apporter obstacle. Ils s'en vont bien vite &agrave; la messe, et ceux
+que leur
+&acirc;ge ou la maladie retient &agrave; la maison ne se soucient
+nullement d'&ecirc;tre
+initi&eacute;s aux terribles &eacute;motions de l'op&eacute;ration. Ils
+se barricadent de
+leur c&ocirc;t&eacute;, frissonnant dans leur lit si quelque bruit
+&eacute;trange fait
+hurler les chiens et mugir les troupeaux.</p>
+<p>Que se passe-t-il donc alors entre le <i>m&eacute;tayer fin</i> et
+le bon comp&egrave;re
+<i>Georgeon</i>? Qui peut le dire? Ce n'est pas moi; mais bien des
+versions
+circulent dans les veill&eacute;es d'hiver, autour des tables o&ugrave;
+l'on casse les
+noix pour le pressoir; bien des histoires sont racont&eacute;es, qui
+font
+dresser les cheveux sur la t&ecirc;te.</p>
+<p>D'abord, pendant la messe de minuit, les b&ecirc;tes parlent, et le
+m&eacute;tayer
+doit s'abstenir d'entendre leur conversation. Un jour, le p&egrave;re
+Casseriot, qui &eacute;tait faible &agrave; l'endroit de la
+curiosit&eacute;, ne put se tenir
+d'&eacute;couter ce que son boeuf disait &agrave; son &acirc;ne.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi que t'es triste, et que tu ne manges point? disait le
+boeuf.</p>
+<p>&#8212;Ah! mon pauvre vieux, j'ai un grand chagrin, r&eacute;pondit
+l'&acirc;ne. Jamais
+nous n'avons eu si bon ma&icirc;tre, et nous allons le perdre!</p>
+<p>&#8212;Ce serait grand dommage, reprit le boeuf, qui &eacute;tait un
+esprit calme et
+philosophique.</p>
+<p>&#8212;Il ne sera plus de ce monde dans trois jours, reprit l'&acirc;ne,
+dont la
+sensibilit&eacute; &eacute;tait plus expansive, et qui avait des larmes
+dans la voix.</p>
+<p>&#8212;C'est grand dommage, grand dommage! r&eacute;pliqua le boeuf en
+ruminant.</p>
+<p>Le p&egrave;re Casseriot eut si grand'peur, qu'il oublia de faire
+son charme,
+courut se mettre au lit, y fut pris de fi&egrave;vre chaude, et mourut
+dans les
+trois jours.</p>
+<p>Le valet de charrue Jean, de Chassignoles, a vu une fois, au coup de
+l'&eacute;l&eacute;vation de la messe, les boeufs sortir de
+l'&eacute;table en faisant grand
+bruit, et se jetant les uns contre les autres, comme s'ils
+&eacute;taient
+pouss&eacute;s d'un aiguillon vigoureux; mais il n'y avait personne
+pour les
+conduire ainsi, et ils se rendirent seuls &agrave; l'abreuvoir,
+d'o&ugrave;, apr&egrave;s
+avoir bu d'une soif qui n'&eacute;tait pas ordinaire, ils
+rentr&egrave;rent &agrave; l'&eacute;table
+avec la m&ecirc;me agitation et la m&ecirc;me ob&eacute;issance.
+Curieux et sceptique, il
+voulut en savoir le fin mot. Il attendit sous le portail de la grange,
+et en vit sortir, au dernier coup de la cloche, le m&eacute;tayer, son
+ma&icirc;tre,
+reconduisant un homme qui ne ressemblait &agrave; aucun autre homme, et
+qui lui
+disait:</p>
+<p>&#8212;Bonsoir, Jean; &agrave; l'an prochain!</p>
+<p>Le valet de charrue s'approcha pour le regarder de plus pr&egrave;s;
+mais
+qu'&eacute;tait-il devenu? Le m&eacute;tayer &eacute;tait tout seul,
+et, voyant l'imprudent:</p>
+<p>&#8212;Par grand bonheur, mon gars, lui dit-il, que tu ne lui as point
+parl&eacute;;
+car, s'il avait seulement regard&eacute; de ton c&ocirc;t&eacute;, tu
+ne serais d&eacute;j&agrave; plus
+vivant &agrave; cette heure!</p>
+<p>Le valet eut si grand'peur, que jamais plus il ne s'avisa de
+regarder
+quelle main m&egrave;ne boire les boeufs pendant la nuit de No&euml;l.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><a name="tapisseries"></a>
+<h3>III</h3>
+<h3>LES TAPISSERIES DU CH&Acirc;TEAU DE BOUSSAC</h3>
+<br />
+<p>Le Berry n'est pas ce qu'on le juge quand on l'a travers&eacute;
+seulement par
+les routes royales, dans ses parties plates et tristes, de Vierzon
+&agrave;
+Ch&acirc;teauroux, &agrave; Issoudun ou &agrave; Bourges. C'est vers la
+Ch&acirc;tre qu'il prend
+du style et de la couleur; c'est vers ses limites avec la Marche qu'il
+devient pittoresque et vraiment beau.</p>
+<p>En remontant l'Indre jusque vers les hauteurs o&ugrave; il cache sa
+source, on
+arrive &agrave; Sainte-S&eacute;v&egrave;re, ancienne ville b&acirc;tie
+en pr&eacute;cipice sur le versant
+rapide au fond duquel coule la rivi&egrave;re. Jusqu'&agrave; nos
+jours, il &eacute;tait
+presque courageux de descendre la rue principale et de traverser le
+gu&eacute;.
+&Agrave; pr&eacute;sent, routes et ponts se h&acirc;tent de rendre la
+circulation facile et
+s&ucirc;re aux sybarites de la nouvelle g&eacute;n&eacute;ration.
+Sainte-S&eacute;v&egrave;re est illustre
+dans les annales du Berry et dans celles de la France; c'est la
+derni&egrave;re
+place de guerre qui fut arrach&eacute;e aux Anglais sur notre ancien
+sol. Ils y
+soutinrent un assaut terrible, o&ugrave; le brave Duguesclin, <i>aid&eacute;
+de ses bons
+hommes d'armes et des rudes gars de l'endroit</i> les battit en
+br&egrave;che avec
+fureur. Ils furent forc&eacute;s promptement de se rendre et
+d'&eacute;vacuer la
+forteresse, qui &eacute;l&egrave;ve encore ses ruines formidables et le
+squelette de
+sa grande tour sur un roc escarp&eacute;. Nous l'avons vue
+enti&egrave;re et fendue de
+haut en bas par une grande l&eacute;zarde garnie de lierre; monument
+glorieux
+pour le pays, et superbe pour les peintres. Mais, durant
+l'avant-dernier hiver, la moiti&eacute; de la tour fendue
+s'&eacute;croula tout &agrave; coup
+avec un fracas &eacute;pouvantable, qui fut entendu &agrave; plusieurs
+lieues de
+distance. Telle qu'elle est maintenant, cette moiti&eacute; de tour est
+encore
+belle et mena&ccedil;ante pour l'imagination; mais, comme elle est trop
+mena&ccedil;ante en r&eacute;alit&eacute; pour les habitations
+voisines, et surtout pour le
+nouveau ch&acirc;teau b&acirc;ti au pied, il est probable qu'avant peu,
+soit par la
+main des hommes, soit par celle du temps, elle aura enti&egrave;rement
+disparu.
+On a longtemps conserv&eacute; dans l'&eacute;glise de
+Sainte-S&eacute;v&egrave;re le dernier
+&eacute;tendard arrach&eacute; aux Anglais. Nous ignorons s'il y est
+encore; on nous a
+dit qu'il &eacute;tait conserv&eacute; au ch&acirc;teau par M. le comte
+de Vilaines, dont le
+nouveau parc, jet&eacute; en pente abrupte sur le flanc du ravin, est
+une
+promenade admirable. Non loin de Sainte-S&eacute;v&egrave;re, on entre,
+par Boussac,
+dans le d&eacute;partement de la Creuse. Mais, jusqu'&agrave;
+Roul-Sainte-Croix,
+quatre lieues au del&agrave;; sur l'ar&ecirc;te &eacute;lev&eacute;e
+des collines qui forment comme
+une limite naturelle aux deux provinces du Berry et de la Marche, on
+foule encore l'ancien sol <i>berruyer</i>. Les paysans parlent presque
+tous
+la langue d'<i>oc</i> et la langue d'<i>oil</i>, et, dans sa sauvagerie
+marchoise,
+la campagne conserve encore quelque chose de la na&iuml;vet&eacute;
+berrichonne.</p>
+<p>Boussac est un pr&eacute;cipice encore plus accus&eacute; que
+Sainte-S&eacute;v&egrave;re. Le
+ch&acirc;teau est encore mieux situ&eacute; sur les rocs
+perpendiculaires qui bordent
+le cours de la petite Creuse. Ce castel, fort bien conserv&eacute;, est
+un joli
+monument du moyen &acirc;ge, et renferme des tapisseries qui
+m&eacute;riteraient
+l'attention et les recherches d'un antiquaire.</p>
+<p>J'ignore si quelque indig&egrave;ne s'est donn&eacute; le soin de
+d&eacute;couvrir ce que
+repr&eacute;sentent ou ce que signifient ces remarquables travaux
+ouvrag&eacute;s,
+longtemps abandonn&eacute;s aux rats, ternis par les si&egrave;cles, et
+que l'on
+r&eacute;pare maintenant &agrave; Aubusson avec succ&egrave;s. Sur huit
+larges panneaux qui
+remplissent deux vastes salles (affect&eacute;es au local de la
+sous-pr&eacute;fecture), on voit le portrait d'une femme, la m&ecirc;me
+partout,
+&eacute;videmment; jeune, mince, longue, blonde et jolie; v&ecirc;tue
+de huit
+costumes diff&eacute;rents, tous &agrave; la mode de la fin du XVe
+si&egrave;cle. C'est la
+plus piquante collection des modes patriciennes de l'&eacute;poque qui
+subsiste
+peut-&ecirc;tre en France: habit du matin, habit de chasse, habit de
+bal,
+habit de gala et de cour, etc. Les d&eacute;tails les plus coquets, les
+recherches les plus &eacute;l&eacute;gantes y sont minutieusement
+indiqu&eacute;s. C'est
+toute la vie d'une merveilleuse de ce temps-l&agrave;. Ces tapisseries,
+d'un
+beau travail de haute lisse, sont aussi une oeuvre de peinture fort
+pr&eacute;cieuse, et il serait &agrave; souhaiter que l'administration
+des beaux-arts
+en fit faire des copies peintes avec exactitude pour enrichir nos
+collections nationales, si n&eacute;cessaires aux travaux modernes des
+artistes.</p>
+<p>Je dis des copies, parce que je ne suis pas partisan de
+l'accaparement
+un peu arbitraire, dans les capitales, des richesses d'art
+&eacute;parses sur
+le sol des provinces. J'aime &agrave; voir ces monuments en leur lieu,
+comme un
+couronnement n&eacute;cessaire &agrave; la physionomie historique des
+pays et des
+villes. Il faut l'air de la campagne de Grenade aux fresques de
+l'Alhambra. Il faut celui de N&icirc;mes &agrave; la Maison
+Carr&eacute;e. Il faut de m&ecirc;me
+l'entourage des roches et des torrents au ch&acirc;teau f&eacute;odal
+de Boussac; et
+l'effigie des belles ch&acirc;telaines est l&agrave; dans son cadre
+naturel.</p>
+<p>Ces tapisseries attestent une grande habilet&eacute; de fabrication
+et un grand
+go&ucirc;t m&ecirc;l&eacute;s &agrave; un grand savoir na&iuml;f chez
+l'artiste inconnu qui en a trac&eacute;
+le dessin et indiqu&eacute; les couleurs. Le pli, le mat et les
+lustr&eacute;s des
+&eacute;toffes, la mani&egrave;re, ce qu'on appellerait aujourd'hui le <i>chic</i>
+dans la
+coupe des v&ecirc;tements, le brillant des agrafes de pierreries, et
+jusqu'&agrave;
+la transparence de la gaze, y sont rendus avec une conscience et une
+facilit&eacute; dont les outrages du temps et de l'abandon n'ont pu
+triompher.</p>
+<p>Dans plusieurs de ces panneaux, une belle jeune enfant, aussi longue
+et
+t&eacute;nue dans son grand corsage et sa robe en ga&icirc;ne que la
+dame ch&acirc;telaine,
+v&ecirc;tue plus simplement, mais avec plus de go&ucirc;t
+peut-&ecirc;tre, est repr&eacute;sent&eacute;e
+&agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, lui tendant ici l'aigui&egrave;re et
+le bassin d'or, l&agrave; un panier
+de fleurs ou des bijoux, ailleurs l'oiseau favori. Dans un de ces
+tableaux, la belle dame est assise en pleine face, et caresse de chaque
+main de grandes licornes blanches qui l'encadrent comme deux supports
+d'armoiries. Ailleurs, ces licornes, debout, portent &agrave; leurs
+c&ocirc;t&eacute;s des
+lances avec leur &eacute;tendard. Ailleurs encore, la dame est sur un
+tr&ocirc;ne
+fort riche, et il y a quelque chose d'asiatique dans les ornements de
+son dais et de sa parure splendide.</p>
+<p>Mais voici ce qui a donn&eacute; lieu &agrave; plus d'un
+commentaire: le croissant est
+sem&eacute; &agrave; profusion sur les &eacute;tendards, sur le bois
+des lances d'azur, sur
+les rideaux, les baldaquins et tous les accessoires du portrait. La
+licorne et le croissant sont les attributs gigantesques de cette
+cr&eacute;ature fine, calme et charmante. Or, voici la tradition.</p>
+<p>Ces tapisseries viennent, on l'affirme, de la tour de Bourganeuf,
+o&ugrave;
+elles d&eacute;coraient l'appartement du malheureux Zizim; il en aurait
+fait
+pr&eacute;sent au seigneur de Boussac, Pierre d'Aubusson, lorsqu'il
+quitta la
+prison pour aller mourir empoisonn&eacute; par Alexandre VI. On a
+longtemps cru
+que ces tapisseries &eacute;taient turques. On a reconnu
+r&eacute;cemment qu'elles
+avaient &eacute;t&eacute; fabriqu&eacute;es &agrave; Aubusson,
+o&ugrave; on les r&eacute;pare maintenant. Selon
+les uns, le portrait de cette belle serait celui d'une esclave
+ador&eacute;e
+dont Zizim aurait &eacute;t&eacute; forc&eacute; de se s&eacute;parer
+en fuyant &agrave; Rhodes; selon un
+de nos amis, qui est, en m&ecirc;me temps, une des illustrations de
+notre
+province<a name="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2"><sup>[2]</sup></a>,
+ce serait le portrait d'une dame de Blanchefort, ni&egrave;ce de
+Pierre d'Aubusson, qui aurait inspir&eacute; &agrave; Zizim une passion
+assez vive,
+mais qui aurait &eacute;chou&eacute; dans la tentative de convertir le
+h&eacute;ros musulman
+au christianisme. Cette derni&egrave;re version est acceptable, et
+voici
+comment j'expliquerais le fait: lesdites tentures, au lieu d'&ecirc;tre
+apport&eacute;es d'Orient et l&eacute;gu&eacute;es par Zizim &agrave;
+Pierre d'Aubusson, auraient
+&eacute;t&eacute; fabriqu&eacute;es &agrave; Aubusson par l'ordre de ce
+dernier, et offertes &agrave; Zizim
+en pr&eacute;sent pour d&eacute;corer les murs de sa prison,
+d'o&ugrave; elles seraient
+revenues, comme un h&eacute;ritage naturel, prendre place au
+ch&acirc;teau de
+Boussac. Pierre d'Aubusson, grand ma&icirc;tre de Rhodes, &eacute;tait
+tr&egrave;s-port&eacute;
+pour la religion, comme chacun sait (ce qui ne l'emp&ecirc;cha pas de
+trahir
+d'une mani&egrave;re inf&acirc;me la confiance de Bajazet); on sait
+aussi qu'il fit
+de grandes tentatives pour lui faire abandonner la foi de ses
+p&egrave;res.
+Peut-&ecirc;tre esp&eacute;ra-t-il que son amour pour la demoiselle de
+Blanchefort
+op&eacute;rerait ce miracle. Peut-&ecirc;tre lui envoya-t-il la
+repr&eacute;sentation
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;e de cette jeune beaut&eacute; dans toutes
+les s&eacute;ductions de sa parure,
+et entour&eacute;e du croissant en signe d'union future avec
+l'infid&egrave;le, s'il
+consentait au bapt&ecirc;me. Placer ainsi sous les yeux d'un
+prisonnier, d'un
+prince musulman priv&eacute; de femmes, l'image de l'objet
+d&eacute;sir&eacute;, pour
+l'amener &agrave; la foi, serait d'une politique tout &agrave; fait
+conforme &agrave;
+l'esprit j&eacute;suitique. Si je ne craignais d'impatienter mon
+lecteur, je
+lui dirais tout ce que je vois dans le rapprochement ou
+l'&eacute;loignement
+des licornes (symboles de virginit&eacute; farouche, comme on sait) de
+la
+figure principale. La dame, gard&eacute;e d'abord par ces deux animaux
+terribles, se montre peu &agrave; peu plac&eacute;e sous leur
+d&eacute;fense, &agrave; mesure que
+les croissants et le pavillon turc lui sont amen&eacute;s par eux. Le
+vase et
+l'aigui&egrave;re qu'on lui pr&eacute;sente ensuite ne sont-ils pas
+destin&eacute;s au
+bapt&ecirc;me que l'infid&egrave;le recevra de ses blanches mains? Et,
+lorsqu'elle
+s'assied sur le tr&ocirc;ne avec une sorte de turban royal au front,
+n'est-elle pas la promesse d'hym&eacute;n&eacute;e, le gage de l'appui
+qu'on assurait
+&agrave; Zizim pour lui faire recouvrer son tr&ocirc;ne, s'il
+embrassait le
+christianisme, et s'il consentait &agrave; marcher contre les Turcs
+&agrave; la t&ecirc;te
+d'une arm&eacute;e chr&eacute;tienne? Peut-&ecirc;tre aussi cette
+beaut&eacute; est-elle la
+personnification de la France. Cependant, c'est un portrait, un
+portrait
+toujours identique, malgr&eacute; ses diverses attitudes et ses divers
+ajustements. Je ne demanderais, maintenant que je suis sur la trace de
+cette explication, qu'un quart d'heure d'examen nouveau desdites
+tentures pour trouver, dans le commentaire des d&eacute;tails que ma
+m&eacute;moire
+omet ou amplifie &agrave; mon insu, une solution tout aussi absurde
+qu'on
+pourrait l'attendre d'un antiquaire de profession.</p>
+<p>Car, apr&egrave;s tout, le croissant n'a rien d'essentiellement
+turc, et on le
+trouve sur les &eacute;cussons d'une foule de familles nobles en
+France. La
+famille des Villelune, aujourd'hui &eacute;teinte, et qui a
+poss&eacute;d&eacute; grand
+nombre de fiefs en Berry, avait des croissants pour blason. Ainsi nous
+avons cherch&eacute;, et il reste &agrave; trouver: c'est le dernier
+mot &agrave; des
+questions bien plus graves.</p>
+<p>&Agrave; deux lieues de Boussac, &agrave; travers des sentiers de
+sable fin sem&eacute; de
+rochers, et souvent perdus dans la bruy&egrave;re, on arrive aux
+pierres
+Jom&acirc;tres, ou <i>Jo-math</i>, comme disent nos savants, ou <i>Jomares</i>,
+comme
+disent les rustiques. C'est un v&eacute;ritable cromlech gaulois, dont
+j'ai
+peut-&ecirc;tre beaucoup trop parl&eacute; dans un roman
+intitul&eacute; <i>Jeanne</i>, mais que
+l'on peut toujours explorer avec int&eacute;r&ecirc;t, qu'on soit
+artiste ou savant.
+Le lieu est aust&egrave;re, d&eacute;couvert et imposant, sous un ciel
+vaste et jet&eacute;
+au sein d'une nature p&acirc;le et d&eacute;pouill&eacute;e qui a un
+grand cachet de
+solitude et de tristesse.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><a name="bords"></a>
+<h3>V</h3>
+<h3>LES BORDS DE LA CREUSE</h3>
+<br />
+<p>L'histoire des manoirs f&eacute;odaux des bords de la Creuse
+n'offre, durant
+tout le moyen &acirc;ge, qu'un s&eacute;rie de petites guerres de
+voisin &agrave; voisin,
+et l'on pourrait dire de cousin &agrave; cousin. Il ne para&icirc;t pas
+que ces
+turbulents hobereaux aient pris souvent parti dans les grandes guerres
+civiles qui d&eacute;solaient la France. Leurs exploits se tournaient
+vers les
+croisades, o&ugrave; plusieurs ont acquis du renom et
+d&eacute;pens&eacute; leur bien.
+Aussit&ocirc;t rentr&eacute;s chez eux, ils n'avaient plus pour aliment
+&agrave; leur
+activit&eacute; que les proc&egrave;s, presque toujours
+d&eacute;nou&eacute;s &agrave; main arm&eacute;e. Ils se
+mariaient dans le pays, c'est-&agrave;-dire que toutes les familles
+nobles
+&eacute;taient assez &eacute;troitement alli&eacute;es les unes aux
+autres; mais il ne para&icirc;t
+pas que ce f&ucirc;t une raison pour s'entendre. Il n'est gu&egrave;re
+de succession
+qui n'ait donn&eacute; lieu &agrave; des querelles, &agrave; des
+combats et &agrave; des assauts
+plus ou moins meurtriers.</p>
+<p>Il r&eacute;sulte de la petitesse des int&eacute;r&ecirc;ts
+personnels qui se sont d&eacute;battus
+dans ces romantiques demeures, que l'histoire des ch&acirc;tellenies
+berruy&egrave;res et marchoises, bien que tr&egrave;s-agit&eacute;e,
+est sans attrait r&eacute;el.
+Quelques &eacute;pisodes comiques, quelques discussions et conventions
+bizarres
+entre les couvents et les ch&acirc;teaux, &agrave; propos de redevances
+et de d&icirc;mes
+contest&eacute;es, viennent seuls rompre la monotonie de ces
+&eacute;ternelles
+escarmouches.</p>
+<p>Apr&egrave;s la f&eacute;odalit&eacute;, les vieilles forteresses
+prennent parti dans les
+guerres de religion, mais presque toujours avec un caract&egrave;re de
+personnalit&eacute; fort &eacute;troit. C'est pourquoi l'on peut dire
+que nul pays n'a
+moins d'histoire que le bas Berry. Le dernier si&eacute;ge que soutint
+le vieux
+manoir de Gargilesse fut livr&eacute; contre un partisan du grand
+Cond&eacute;.
+L'affaire dura vingt-quatre heures; un gendarme y fut bless&eacute;, la
+petite
+garnison se rendit <i>faute de vivres</i>. La puissance des hobereaux
+s'en
+allait pi&egrave;ce &agrave; pi&egrave;ce devant les id&eacute;es et
+les besoins d'unit&eacute; que
+Richelieu avait sem&eacute;s, et que les orgies de la Fronde ne
+pouvaient
+&eacute;touffer, comme leurs vieilles forteresses s'en allaient pierre
+&agrave; pierre
+devant les ressources nouvelles de l'artillerie de campagne. Richelieu
+avait d&eacute;cr&eacute;t&eacute; et commenc&eacute; la destruction de
+tous ces nids de vautours;
+Louis XIV l'acheva.</p>
+<p>Ce qui n'a pas du tout d'histoire, c'est le rivage agreste de cette
+partie de la Creuse encaiss&eacute;e entre deux murailles de
+micaschiste et de
+granit, depuis les rochers Martin jusqu'aux ruines de
+Ch&acirc;teaubrun. L&agrave;
+n'existe aucune voie de communication qui ait pu servir aux petites
+ann&eacute;es des anciens seigneurs. Le torrent capricieux et tortueux,
+trop
+h&eacute;riss&eacute; de rochers quand les eaux sont basses, trop
+imp&eacute;tueux quand
+elles s'engouffrent dans leurs talus escarp&eacute;s, n'a jamais
+&eacute;t&eacute; navigable.
+On peut donc s'y promener &agrave; l'abri de ces r&eacute;flexions,
+tristes et
+humiliantes pour la nature humaine, que font na&icirc;tre la plupart
+des lieux
+<i>&agrave; souvenirs</i>. Ces petits sentiers, tant&ocirc;t si
+charmants quand ils se
+d&eacute;roulent sur le sable fin du rivage ou parmi les grandes herbes
+odorantes des prairies, tant&ocirc;t si rudes quand il faut les
+chercher de
+roche en roche dans un chaos d'&eacute;croulements pittoresques, n'ont
+&eacute;t&eacute;
+trac&eacute;s que par les petits pieds des troupeaux et de leurs <i>p&acirc;tours</i>.
+C'est une Arcadie, dans toute la force du mot.</p>
+<p>Si l'on suit la Creuse jusqu'&agrave; Croyent, o&ugrave; elle est
+encore plus
+encaiss&eacute;e et plus fortifi&eacute;e par les rochers en aiguille,
+on en a pour
+une journ&eacute;e de marche dans ce d&eacute;sert enchant&eacute;. Une
+journ&eacute;e d'Arcadie au
+coeur de la France, c'est tout ce que l'on peut demander au temps
+o&ugrave;
+nous vivons.</p>
+<p>Mais, quand nous disons <i>ce d&eacute;sert</i>, c'est dans un sens
+que nous
+devrions nous reprocher comme trop aristocratique, car ce pays est
+fr&eacute;quent&eacute; par une population de p&ecirc;cheurs, de
+meuniers et de gardeurs de
+troupeaux. Mais c'est assez l'habitude des gens qui ont la
+pr&eacute;tention
+d'appartenir &agrave; la civilisation, de se croire seuls quand ils
+n'ont
+affaire qu'&agrave; des esprits rustiques, &eacute;trangers &agrave;
+leurs pr&eacute;occupations.
+Sans d&eacute;daigner en aucune fa&ccedil;on ces &ecirc;tres
+na&iuml;fs, et tr&egrave;s-souvent
+excellents, on peut cependant dire avec quelque raison qu'ils font
+partie de la nature vierge qui leur sert de cadre. Ils ont pour nous le
+m&eacute;rite de ne rien d&eacute;ranger &agrave; son harmonie et de ne
+pas voir au del&agrave; de
+ses &eacute;troits horizons. On n'a pas &agrave; craindre qu'ils ne
+racontent la
+l&eacute;gende du manoir dont les ruines se dressent au sommet de leurs
+collines. Ils l'ont si bien oubli&eacute;e, qu'ils s'&eacute;tonnent
+d'une question &agrave;
+ce sujet. Ils ont un mot qui r&eacute;sume pour eux toute l'histoire du
+monde;
+ce mot, c'est <i>dans les temps</i>, mot vague et myst&eacute;rieux,
+qui couvre pour
+eux un ab&icirc;me imp&eacute;n&eacute;trable, inutile &agrave;
+creuser, &laquo;Cet endroit a &eacute;t&eacute; habit&eacute;
+<i>dans les temps.&#8212;Dans les temps</i>, on dit qu'il s'y est fait du
+mal.&#8212;Il para&icirc;t que, <i>dans les temps</i>, le monde se battait
+toujours.&raquo;
+N'en demandez pas davantage: le pourquoi et le comment n'existent pas.</p>
+<p>On est donc tr&egrave;s-&eacute;tonn&eacute; de trouver quelquefois,
+chez cet homme rustique,
+une certaine pr&eacute;occupation et une certaine notion, que l'on
+pourrait
+appeler divinatoire, des &eacute;v&eacute;nements primitifs dont la
+terre a &eacute;t&eacute; le
+th&eacute;&acirc;tre et dont l'homme n'a pas &eacute;t&eacute; le
+t&eacute;moin. Le paysan se demande
+quelquefois la cause de ces formes capricieuses et de ces accidents
+pittoresques qui tourmentent le sol sous ses pas. Il vous dit que le
+feu
+a tout cuit dans la terre, et que les pierres ont pouss&eacute;, <i>dans
+les
+temps</i>, comme poussent maintenant les arbres; notion
+tr&egrave;s-juste, &agrave; coup
+s&ucirc;r, dans une r&eacute;gion qui porte la trace de
+soul&egrave;vements consid&eacute;rables.</p>
+<p>D'o&ugrave; vient cette tradition dans des esprits
+compl&egrave;tement incultes? Du
+raisonnement et de la comparaison. On se tromperait bien si l'on
+supposait que le paysan ne r&eacute;fl&eacute;chit pas. Il r&ecirc;ve
+plus qu'il ne pense,
+il est vrai; mais sa r&ecirc;verie est pleine de hardiesses d'autant
+plus
+ing&eacute;nieuses qu'elles ne sont pas entrav&eacute;es par les
+notions d'autrui.</p>
+<p>Si une race d'hommes m&eacute;rite le bonheur, c'est &agrave; coup
+s&ucirc;r la race
+agricole. Ce bonheur serait si peu exigeant! Quand on regarde la
+frugalit&eacute; de ses habitudes et que l'on &eacute;coute ses
+plaintes, on s'&eacute;tonne
+du peu qu'il faudrait pour satisfaire l'ambition du paysan: celui-ci
+r&ecirc;ve de deux vaches qu'il pourrait mettre dans son pr&eacute;;
+celui-l&agrave;, d'un
+bout de pr&eacute; qui suffirait &agrave; ses deux vaches. On a tort de
+croire que
+rien ne contenterait l'avidit&eacute; croissante du paysan. Il ne
+d&eacute;sire
+g&eacute;n&eacute;ralement que ce qu'il peut cultiver lui-m&ecirc;me:
+si, par exception, son
+esprit s'inqui&egrave;te des besoins de la civilisation, il s'en va, il
+cesse
+d'&ecirc;tre paysan.</p>
+<p>Le fait d'une haute sagesse &eacute;conomique serait d'entretenir
+chez le
+paysan cet amour de la terre et du chez soi, auquel il renonce avec
+tant
+de r&eacute;pugnance ou par suite d'instincts tellement exceptionnels.</p>
+<p>Quels services ne rend-il pas, en effet, &agrave; la
+soci&eacute;t&eacute;, cet homme sobre
+et patient que rien ne rebute, et qui porte l'effort constant de sa vie
+dans des solitudes o&ugrave; nul autre que lui ne voudrait planter sa
+tente?
+Rien ne le rebute dans cette t&acirc;che d'isolement et de labeur.
+Donnez-lui
+ou confiez-lui &agrave; de bonnes conditions un peu de terre,
+f&ucirc;t-ce sur la
+cime d'un rocher ou sur le bord d'un torrent d&eacute;vastateur, il
+trouvera
+moyen de s'y installer. Il ne vous demandera ni chemin, ni vastes
+&eacute;tablissements, ni d&eacute;penses s&eacute;rieuses.
+Acclimat&eacute; et habitu&eacute; &agrave; tous les
+inconv&eacute;nients de la r&eacute;gion o&ugrave; il est n&eacute;, il
+persiste &agrave; travailler et &agrave;
+vivre quelquefois dans des conditions devant lesquelles reculeraient
+des
+colonies amen&eacute;es &agrave; grands frais. Les grandes
+d&eacute;couvertes modernes de
+l'agriculture, les machines et le drainage, ne sont applicables qu'aux
+plaines. Dans les r&eacute;gions accident&eacute;es o&ugrave; les
+transports ne se font qu'&agrave;
+dos de mulet, la b&ecirc;che, c'est-&agrave;-dire le bras de l'homme,
+peut seul tirer
+parti de ces pr&eacute;cieux filons de terre extrafine qui glissent et
+s'accumulent dans les intervalles des rochers. Qui de nous voudrait se
+charger de disputer, sa vie durant, ce terreau &agrave; la roche qui
+l'enserre,
+et d'habiter cette chaumi&egrave;re isol&eacute;e au bord du
+pr&eacute;cipice? Le paysan s'y
+pla&icirc;t cependant, hiver comme &eacute;t&eacute;; il s'y acharne
+contre l'eau fougueuse
+et la pierre obstin&eacute;e! Creuser et briser, voil&agrave; toute sa
+vie. C'est une
+vie d'ermite, c'est un travail de castor. Cet homme aurait le droit
+d'&ecirc;tre sauvage. Loin de l&agrave;, il est doux, hospitalier,
+enjou&eacute;; il prend
+en amiti&eacute; le passant qui regarde son labeur et admire sa
+montagne. Ce
+que nous disons l&agrave; ne s'applique pas en particulier aux bords de
+la
+Creuse, qui ne sont que des gorges profondes, sillonnant de vastes
+plateaux fertiles et praticables; mais, si nous avons raison
+relativement &agrave; d'&eacute;troits espaces dont le paysan sait,
+&agrave; force de
+patience, utiliser les escarpements, combien notre sollicitude ne
+doit-elle pas s'&eacute;tendre &agrave; des populations
+enti&egrave;res, oubli&eacute;es et perdues
+dans les montagnes arides qui sillonnent d'autres parties de la France!</p>
+<hr style="width: 65%;" />
+<a name="GARGILESSE"></a>
+<h2>GARGILESSE</h2>
+<br />
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; une bonne tendance g&eacute;n&eacute;rale, les
+artistes et les po&euml;tes
+commencent &agrave; savoir et &agrave; dire que la France est un des
+plus beaux pays
+du monde, et qu'il n'est pas n&eacute;cessaire, comme on l'a cru trop
+longtemps
+et comme la mode le pr&eacute;tend encore, de franchir les Alpes pour
+trouver
+la nature belle et le ciel doux. Si, comme toutes les vastes
+contr&eacute;es,
+la France a de vastes espaces encore incultes et frapp&eacute;s d'une
+apparente
+st&eacute;rilit&eacute;, ou des plaines uniformes fatigantes de
+richesses mat&eacute;rielles
+pour l'oeil du voyageur d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, elle a
+aussi, dans les plis de ses
+montagnes, dans le mouvement de ses collines, et dans les
+sinuosit&eacute;s de
+ses rivi&egrave;res, des grandeurs r&eacute;elles, des oasis
+d&eacute;licieuses et des
+paysages enchant&eacute;s. Tout le monde conna&icirc;t maintenant les
+endroits
+pittoresques fr&eacute;quent&eacute;s par les savants et les artistes,
+l'&acirc;pre
+caract&egrave;re des sites bretons, les splendeurs &eacute;tranges du
+Dauphin&eacute;, les
+riants jardins de Touraine, et les volcans d'Auvergne, et les herbages
+splendides de Normandie, etc.</p>
+<p>Le centre de la France est moins connu et moins
+fr&eacute;quent&eacute;. Le Berry, le
+Bourbonnais et la Marche sont comme des noyaux qui envoient le
+rayonnement et ne le re&ccedil;oivent pas. Une partie de ces
+populations
+&eacute;migre, et rien n'attire vers elles. Bourges, la ville centrale
+de la
+nationalit&eacute; fran&ccedil;aise, est une ville morte, sans
+activit&eacute; expansive,
+sans autre individualit&eacute; que la force d'inertie qui
+caract&eacute;rise les
+vieux Berruyers. Il ne semble pas qu'un point central puisse &ecirc;tre
+un
+point d'isolement. Il en est pourtant ainsi. La stagnation des
+habitudes
+et des id&eacute;es est remarquable dans cette ancienne
+m&eacute;tropole et dans les
+populations environnantes.</p>
+<p>&Agrave; part les monuments de Bourges, qui sont d'un grand
+int&eacute;r&ecirc;t, nous ne
+conseillerons d'ailleurs &agrave; personne d'aller chercher par
+l&agrave; les d&eacute;lices
+de la promenade. Si l'on traverse le Berry, il faudra &eacute;viter
+aussi le
+navrant pays de Brenne et les froides plaines d'Issoudun et de
+Ch&acirc;teauroux. Ceux qui voyagent en poste ou en wagon ne verront
+jamais
+de cette r&eacute;gion que ce qu'elle a de morne et de
+stup&eacute;fiant. Pourtant, si
+l'on se dirige en chemin de fer jusqu'&agrave; Argenton, et que l'on
+veuille
+descendre, en voiture ou &agrave; cheval, le cours de la Creuse pendant
+deux
+lieues, on arrivera dans cette partie du bas Berry o&ugrave; il faut
+n&eacute;cessairement aller &agrave; pied ou &agrave; &acirc;ne, mais
+dont le charme vous d&eacute;dommage
+amplement des petites fatigues de la promenade.</p>
+<p>C'est une gentille et mignonne Suisse qui se creuse tout &agrave;
+coup sous vos
+pieds, quand vous avez descendu deux ou trois
+amphith&eacute;&acirc;tres de collines
+douces et d'un large contour. Vous vous trouvez alors en face d'une
+d&eacute;chirure profonde, rev&ecirc;tue de roches micaschisteuses
+d'une forme et
+d'une couleur charmantes; au fond de cette gorge coule un torrent
+furieux en hiver, un miroir tranquille en &eacute;t&eacute;: c'est la
+Creuse, o&ugrave; se
+d&eacute;verse un torrent plus petit, mais pas beaucoup plus sage
+&agrave; la saison
+des pluies, et non moins d&eacute;licieux quand viennent les beaux
+jours. Cet
+affluent, c'est la Gargilesse, un bijou de torrent jet&eacute; dans des
+roches
+et dans des ravines o&ugrave; il faut n&eacute;cessairement aller
+chercher ses gr&acirc;ces
+et ses beaut&eacute;s avec un peu de peine.</p>
+<p>Depuis quelques ann&eacute;es, le petit village de Gargilesse,
+situ&eacute; pr&egrave;s du
+confluent de ces eaux courantes, est devenu le rendez-vous, le
+Fontainebleau de quelques artistes bien avis&eacute;s. Il en attirera
+certainement peu &agrave; peu beaucoup d'autres, car il le
+m&eacute;rite bien. C'est
+un nid sous la verdure, prot&eacute;g&eacute; des vents froids par des
+masses de
+rochers et des asp&eacute;rit&eacute;s de terrain fertile et doucement
+tourment&eacute;. Des
+ruisseaux d'eau vive, une vingtaine de sources, y baignent le pied des
+maisons et y entretiennent la verdeur plantureuse des enclos.</p>
+<p>Quelque rustiquement b&acirc;ti que soit ce village, son vieux
+ch&acirc;teau perch&eacute;
+sur le ravin et son &eacute;glise romane d'un tr&egrave;s beau style,
+fra&icirc;chement
+r&eacute;par&eacute;e par les soins du gouvernement, lui donnent un
+aspect confortable
+et seigneurial. La fertilit&eacute; du pays, la rivi&egrave;re
+poissonneuse,
+l'abondance de vaches laiti&egrave;res et de volailles &agrave; bon
+march&eacute;, assurent
+une nourriture saine au voyageur. Les g&icirc;tes propres sont encore
+rares;
+mais les habitants, naturellement hospitaliers et obligeants,
+commencent &agrave; s'arranger pour accueillir convenablement leurs
+h&ocirc;tes.</p>
+<p>Une fois install&eacute; chez ces braves gens, on n'a que l'embarras
+du choix
+pour les promenades int&eacute;ressantes et d&eacute;licieuses. En
+remontant le cours
+de la Creuse par des sentiers pittoresques, on trouve, &agrave; chaque
+pas, un
+site enchanteur ou solennel. Tant&ocirc;t le <i>rocher du Moine</i>,
+grand prisme &agrave;
+formes basaltiques, qui se mire dans des eaux paisibles; tant&ocirc;t
+le <i>roc
+des Cerisiers</i>, d&eacute;coupure grandiose qui surplombe le torrent
+et que l'on
+ne franchit pas sans peine quand les eaux sont grosses.</p>
+<p>Ces rivages riants ou superbes vous conduisent &agrave; la colline
+escarp&eacute;e o&ugrave;
+se dresse l'imposante ruine de Chateaubrun. Son enceinte est encore
+enti&egrave;re, et vous trouvez l&agrave; une solitude absolue. Ce
+serait l'id&eacute;al du
+silence, sans les cris aigus des oiseaux de proie et le murmure des
+cascades de la Creuse.</p>
+<p>Toute cette r&eacute;gion jouit d'une temp&eacute;rature
+exceptionnelle, et
+particuli&egrave;rement le village de Gargilesse, b&acirc;ti, comme
+nous l'avons dit,
+dans un pli du ravin et abrit&eacute; de tous c&ocirc;t&eacute;s par
+plusieurs &eacute;tages de
+collines. La pr&eacute;sence de certains papillons et de certains
+l&eacute;pidopt&egrave;res
+qui ne se rencontrent, en France, qu'aux bords de la
+M&eacute;diterran&eacute;e, est
+une preuve frappante de cette anomalie de climat, enferm&eacute;e pour
+ainsi
+dire sur un espace de quelques lieues, dans le ravin form&eacute; par
+la
+Creuse. C'est comme une serre chaude au milieu des plateaux
+&eacute;lev&eacute;s et
+froids qui unissent le bas Berry &agrave; la Marche; et c'est ici le
+lieu de
+dire que la France manque d'une statistique des localit&eacute;s
+salubres et
+bienfaisantes qu'elle renferme &agrave; l'insu de la Facult&eacute; de
+m&eacute;decine. On
+n'a encore trouv&eacute; rien de mieux &agrave; conseiller aux
+personnes menac&eacute;es de
+phthisie, que le littoral pi&eacute;montais, o&ugrave; les riches seuls
+peuvent se
+r&eacute;fugier, et o&ugrave; il n'est pas prouv&eacute; que l'air
+salin de la mer, engouffr&eacute;
+dans la corniche des hautes montagnes, ne soit pas beaucoup trop
+violent
+pour les poitrines d&eacute;licates.</p>
+<p>Jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, les antiquaires, les naturalistes et
+les peintres ont
+seuls la bonne fortune et le bon esprit de p&eacute;n&eacute;trer dans
+ces oasis dont
+nous parlons et dont nous pouvons signaler au moins une dans le rayon
+de nos promenades. Combien ne d&eacute;couvrirait-on pas de ces abris
+naturels
+dans les diff&eacute;rentes provinces! Est-ce qu'un voyage
+m&eacute;dical entrepris
+dans ce but par une commission comp&eacute;tente, et devant amener
+l'&eacute;tablissement de maisons de sant&eacute; sur un grand nombre
+de points de
+notre territoire, ne serait pas digne de l'attention du gouvernement?
+Ce
+serait une source de bien-&ecirc;tre pour ces petites populations, en
+m&ecirc;me
+temps qu'une immense &eacute;conomie pour les familles
+m&eacute;diocrement ais&eacute;es qui
+demandent, pour un de leurs membres languissant et menac&eacute;, un
+refuge
+contre nos rigoureux hivers. Il faut, n&eacute;cessairement que ce
+refuge soit
+&agrave; leur port&eacute;e, et certainement chaque province, chaque
+d&eacute;partement
+peut-&ecirc;tre, en renferme au moins un. Mais qui le sait ou qui le
+remarque?
+Il faudrait le trouver et le signaler. L'exp&eacute;rience seule des
+habitants
+et des proches voisins les initie &agrave; ce bienfait qu'ils ne
+proclament
+pas, la plupart ignorant peut-&ecirc;tre qu'&agrave; quelques lieues de
+leur clocher
+le climat change et la vigne g&egrave;le, tandis que chez eux elle
+fleurit et
+prosp&egrave;re. Nous avons remarqu&eacute; qu'&agrave; Gargilesse on
+&eacute;tait, cette ann&eacute;e, en
+avance de quinze jours, pour la fauchaille de la moisson, sur des
+localit&eacute;s situ&eacute;es &agrave; tr&egrave;s-peu de distance.
+Quinze jours, c'est &eacute;norme;
+c'est la diff&eacute;rence de Florence &agrave; Paris. Et, si nous
+parlons de
+l'Italie, nous ferons remarquer que, dans presque toutes ses villes
+renomm&eacute;es et recherch&eacute;es, il faut payer un tribut souvent
+grave,
+quelquefois mortel, &agrave; l'insalubrit&eacute; ou &agrave;
+l'excitation du climat. Le
+voyage, long ou rapide, produit chez les malades, ou une fatigue
+funeste, ou une secousse de trop brusque transition, o&ugrave; les
+nerfs
+s'exaltent. Les acc&egrave;s de fi&egrave;vre de Rome et de Venise sont
+terribles. Ce
+qu'on appelle la distraction du d&eacute;placement, c'est-&agrave;-dire
+l'&eacute;motion et
+l'agitation, n'est un rem&egrave;de que pour ceux qui ont la force de
+le
+supporter. Et, en effet, au physique comme au moral, il n'y a que les
+natures &eacute;nergiques qui supportent la transplantation et qui se
+retrempent en changeant de milieu.</p>
+<p>C'est donc risquer le tout pour le tout que d'envoyer les malades en
+Italie. Il faudrait trouver l'Italie &agrave; la porte de chaque ville
+de
+France, et elle y est, nous en sommes certain. &Agrave; le bien
+prendre,
+l'Italie, c'est-&agrave;-dire ce que nous nous imaginons de l'Italie,
+comme
+saveur et beaut&eacute; de climat, est loin d'&ecirc;tre partout sur le
+sol de la
+P&eacute;ninsule. On peut m&ecirc;me affirmer que, dans cette longue
+cha&icirc;ne de
+montagnes entre deux mers qui forme son territoire, il faut beaucoup
+chercher pour trouver une exposition qui ne soit ou tr&egrave;s-froide,
+ou
+br&ucirc;l&eacute;e d'un soleil d&eacute;vorant. Nous avons de ces
+in&eacute;galit&eacute;s de temp&eacute;rature
+en France; raison de plus pour chercher, sur un espace bien autrement
+vaste et assani par la culture, les sites heureux o&ugrave;
+r&egrave;gnent les
+b&eacute;nignes influences, la facilit&eacute; des transports, la vie
+&agrave; bon march&eacute;, et
+le grand avantage d'&ecirc;tre &agrave; proximit&eacute; de ses devoirs
+et de ses
+affections.</p>
+<p style="text-align: center; font-weight: bold;">FIN</p>
+<br />
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1">[1]</a>
+<div class="note">
+<p> <i>La Mare au diable</i>.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor_2">[2]</a>
+<div class="note">
+<p> M. de la Touche, qui a chant&eacute; en beaux vers et d&eacute;crit
+en
+noble prose les gr&acirc;ces et les grandeurs des sites du Berry et de
+la
+Marche.</p>
+</div>
+<br />
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h4>TABLE</h4>
+<a href="#PROMENADES">PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE</a><br />
+<br />
+BERRY.&#8212; I. <a href="#moeurs">Moeurs et Coutumes</a><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 0.5em;">&#8212;&nbsp; &#8212;&nbsp; II. <a
+ href="#visions">Les Visions de la
+nuit dans les campagnes</a></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 0.5em;">&#8212;&nbsp; &#8212; III. <a href="#tapisseries">Les
+Tapisseries du
+ch&acirc;teau de Boussac</a></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 0.5em;">&#8212;&nbsp; &#8212;&nbsp; IV. <a href="#bords">Les
+bords de la
+Creuse</a></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 0.5em;">&#8212;&nbsp; &#8212;&nbsp; V. <a
+ href="#GARGILESSE">Gargilesse</a></span><a href="#GARGILESSE"><br />
+</a><br />
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12889 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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+The Project Gutenberg EBook of Promenades autour d'un village, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Promenades autour d'un village
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: July 12, 2004 [EBook #12889]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE ***
+
+
+
+
+Produced by Wilelmina Mallière and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+PROMENADES
+
+AUTOUR D'UN VILLAGE
+
+PAR
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+OUVRAGES
+
+DE
+
+GEORGE SAND
+
+PUBLIÉS DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY.
+
+ADRIANI.......................... 1 VOL.
+
+LES AMOURS DE L'ÂGE D'OR......... 1--
+
+LES BEAUX MESSIEURS DE BOIS-DORÉ. 2--
+
+LE CHÂTEAU DES DÉSERTES.......... 1--
+
+LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE... 3--
+
+LA COMTESSE DE RUDOLSTADT........ 1--
+
+CONSUELO......................... 3--
+
+LES DAMES VERTES................. 1--
+
+LA DANIELLA...................... 3--
+
+LE DIABLE AUX CHAMPS............. 1--
+
+LA FILLEULE...................... 1--
+
+FLAVIE........................... 1--
+
+HISTOIRE DE MA VIE.............. 10--
+
+L'HOMME DE NEIGE................. 3--
+
+HORACE........................... 1--
+
+ISIDORA.......................... 1--
+
+JACQUES.......................... 1--
+
+JEANNE........................... 1--
+
+LÉLIA--Métella.--Melchior.--Cora. 2--
+
+LUCREZIA FLORIANI.--Lavinia...... 1--
+
+LE MEUNIER D'ANGIBAULT........... 2--
+
+NARCISSE......................... 1--
+
+LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE........... 2--
+
+LE PICCININO..................... 2--
+
+LE SECRÉTAIRE INTIME............. 1--
+
+SIMON............................ 1--
+
+TEVERINO--Léone Léoni............ 1--
+
+L'USCOQUE........................ 1--
+
+
+
+
+PROMENADES
+
+AUTOUR D'UN VILLAGE
+
+PAR
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+PARIS
+
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
+
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 45
+
+À LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+1866
+
+
+
+
+PROMENADES
+
+AUTOUR
+
+D'UN VILLAGE
+
+
+
+
+Dans les derniers jours de juin 1857, je me mis en route avec deux
+compagnons qui ne demandaient qu'à courir: un naturaliste et un artiste,
+qui est, en même temps, naturaliste amateur.
+
+Il s'agissait pour eux d'explorer, sous certains rapports, la faune
+entomologique, en langue vulgaire la nature des insectes qui habitent
+notre département. N'étant qu'un parfait ignorant pour mon compte, je
+leur avais seulement promis, en leur servant de guide, un charmant pays
+à parcourir.
+
+Mais, avant d'aller plus loin, il faut que, pour la facilité de mon
+récit, je baptise ces deux personnages que j'accompagne. Je leur
+laisserai les noms dont ils s'étaient gratinés l'un l'autre dans leurs
+promenades entomologiques.
+
+L'artiste est, à ses moments perdus, grand collectionneur et préparateur
+de premier ordre. Un charmant petit papillon bleu fort commun était
+tombé en poussière à la collection, et notre ami est si difficile dans
+le choix des individus qu'il juge dignes d'y figurer, qu'il n'en trouve
+pas toujours un sur cent. Il poursuivit donc, durant toute une saison,
+la jolie lycaenide _amyntas_. De là le nom bucolique d'Amyntas qu'il
+porte fort complaisamment et dont je ne vois pas, au reste, qu'il ait
+sujet de se fâcher.
+
+Le naturaliste, un savant modeste, bien que très-connu à Paris de tous
+les amateurs d'entomologie, était absorbé, depuis quelques jours, dans
+la recherche des coques de certaines chrysalides sur les branches mortes
+de certains arbres. De là le nom pompeux de Chrysalidor, gracieusement
+accepté par notre compagnon.
+
+On partit par une matinée très-fraîche, muni de provisions de bouche, à
+seules fins de gagner du temps en route, car on trouve partout à manger
+maintenant dans notre bas Berry; mais on n'y est pas encore très-vif. Le
+Berrichon des plaines n'est jamais pressé, et avec lui il faut savoir
+attendre.
+
+Or, nous voulions arriver et ne pas perdre les belles heures du jour à
+voir tourner les broches, lesquelles tournent aussi gravement que les
+gens du pays. Quant aux tables, je doute qu'elles y tournent jamais, ou
+ce serait avec une nonchalance si désespérante, que les plus fervents
+adeptes s'endormiraient au lieu de penser à les interroger.
+
+Nous déjeunâmes donc sur l'herbe, dans les ruines d'une vieille
+forteresse, et, deux heures après, nous quittions la route pour un
+chemin vicinal non achevé, et plus gracieux à la vue que facile aux
+voitures.
+
+Nous avions traversé un pays agréable, des ondulations de terrain
+fertile, de jolis bois penchés sur de belles prairies, et partout de
+larges horizons bleus qui rendent l'aspect de la contrée assez
+mélancolique.
+
+Mais je me rappelais avoir vu par là un site bien autrement digne de
+remarque, et, quand le chemin se précipita de manière à nous forcer de
+descendre à pied, j'invitai mes naturalistes, fureteurs de buissons, à
+jeter les yeux sur le cadre qui les environnait.
+
+Au milieu des vastes plateaux mouvementés qui se donnent rendez-vous
+comme pour se toucher du pied, en s'abaissant vers une sinuosité cachée
+aux regards, le sol se déchire tout à coup, et dans une brisure
+d'environ deux cents mètres de profondeur, revêtue de roches sombres ou
+de talus verdoyants, coule, rapide et murmurante, la Creuse aux belles
+eaux bleues rayées de rochers blancs et de remous écumeux.
+
+C'est cette grande brisure qui se découvrait tout à coup au détour du
+chemin et qui ravissait nos regards par un spectacle aussi charmant
+qu'inattendu.
+
+En cet endroit, le torrent forme un fer à cheval autour d'un mamelon
+fertile couvert de blondes moissons. Ce mamelon, incliné jusqu'au lit
+de la Creuse, ressemble à un éboulement qui aurait coulé paisiblement
+entre les deux remparts de rochers, lesquels se relèvent de chaque côté
+et enferment, à perte de vue, le cours de la rivière dans les sinuosités
+de leurs murailles dentelées.
+
+Le contraste de ces âpres déchirements et de cette eau agitée, avec la
+placidité des formes environnantes, est d'un _réussi_ extraordinaire.
+
+C'est une petite Suisse qui se révèle au sein d'une contrée où rien
+n'annonce les beautés de la montagne. Elles y sont pourtant discrètement
+cachées et petites de proportions, il est vrai, mais vastes de courbes
+et de perspectives, et infiniment heureuses dans leurs mouvements
+souples et fuyants. Le torrent et ses précipices n'ont pas de terreurs
+pour l'imagination. On sent une nature abordable, et comme qui dirait
+des abîmes hospitaliers. Ce n'est pas sublime d'horreur; mais la douceur
+a aussi sa sublimité, et rien n'est doux à l'oeil et à la pensée comme
+cette terre généreuse soumise à l'homme, et qui semble ne s'être permis
+de montrer ses dents de pierre que là où elles servent à soutenir les
+cultures penchées au bord du ravin.
+
+Quand vous interrogez une de ces mille physionomies que revêt la nature
+à chaque pas du voyageur, ne vous vient-il pas toujours à l'idée de la
+personnifier dans l'image d'une déesse aux traits humains?
+
+La terre est femelle, puisqu'elle est essentiellement mère. C'est donc
+une déité aux traits changeants, et elle se symbolise par une beauté de
+femme tour à tour souriante et désespérée, austère et pompeuse,
+voluptueuse et chaste. Le travail de l'homme, jusqu'à ce jour ennemi de
+sa beauté, réussit à lui ôter toute physionomie, et cela, sur de grandes
+étendues de pays. Livrée à elle-même, elle trouve toujours moyen d'être
+belle ou frappante d'une manière quelconque.
+
+Voilà pourquoi, dès qu'on aborde une région où les conquêtes de la
+culture n'ont pu effacer la trace des grands bouleversements ou des
+grands nivellements primitifs, on est saisi d'émotion et de respect.
+
+Cette émotion tient du vertige devant les scènes grandioses des hautes
+montagnes et les débris formidables des grands cataclysmes.
+
+Rien de semblable ici.
+
+C'est un mouvement gracieux de la bonne déesse; mais, dans ce mouvement,
+dans ce pli facile de son vêtement frais, on sent la force et l'ampleur
+de ses allures. Elle est là comme couchée de son long sur les herbes,
+baignant ses pieds blancs dans une eau courante et pure; c'est la
+puissance en repos; c'est la bonté calme des dieux amis. Mais il n'y à
+rien de mou dans ses formes, rien d'énervé dans son sourire. Elle a la
+souveraine tranquillité des immortels, et, toute mignonne et délicate
+qu'elle se montre, on sent que c'est d'une main formidablement aisée
+qu'elle a creusé ce vaste et délicieux jardin dans cet horizon de son
+choix.
+
+Ce jardin naturel qui s'étend sur les deux rives de la Creuse, c'est
+l'oasis du Berry.
+
+Chère petite Indre froide et muette de nos prairies, pardonne-le-nous!
+tu es notre compagne légitime; mais nous tous qui habitons tes rives
+étroites et ombragées, nous sommes les amoureux de la Creuse, et, quand
+nous avons trois jours de liberté, nous te fuyons pour aller tremper le
+bout de nos doigts dans les petits flots mutins de la naïade de
+Châteaubrun et de Crozant. Les bons bourgeois et les jeunes poëtes de
+nos petites villes vont voir ces rochers, après lesquels ils croient
+naïvement que les Alpes et les Pyrénées n'ont plus rien à leur
+apprendre.
+
+Faisons comme eux, oublions le mont Blanc et le pic du Midi. Oublions
+même Mayorque et l'Auvergne, et le Soracte, plus facile à oublier.
+
+Qu'importe la dimension des choses! C'est l'harmonie de la couleur et la
+proportion des formes qui constituent la beauté. Le sentiment de la
+grandeur se révèle parfois aussi bien dans la pierre antique gravée d'un
+chaton de bague que dans un colosse d'architecture.
+
+La journée était devenue brûlante; nos chevaux avaient faim et soif:
+nous descendîmes au village du Pin, où le chemin finissait. Mais le
+malheureux village, il est assis au bord du ravin de la Creuse, et il
+lui tourne le dos! Pas une maison, pas un oeil qui se soucie de plonger
+dans cette belle profondeur; les habitants aiment mieux regarder leur
+chemin neuf et poudreux et le talus aride qui l'enferme.
+
+Malgré cette absence de goût, on peut dire, comme dans les relations des
+grands voyages, que les habitants de ce lieu sont _fort affables_. Nous
+sommes encore en plein Berry, et pourtant ce sont d'autres types,
+d'autres manières, d'autres costumes que ceux des bords de l'Indre.
+L'air avenant, l'obligeance hospitalière, la confiance soudaine, je ne
+sais quelle familiarité sympathique, voilà d'emblée, et de la part de
+toutes gens, un bon accueil assuré. En un instant, étables et granges
+s'ouvrent pour remiser au mieux notre véhicule et recevoir nos chevaux.
+
+--Ah! vous voilà enfin revenu chez nous? dit, derrière moi, une voix
+d'homme en m'appelant par mon nom. Votre cheval blanc ne valait pas
+ceux-ci. Et votre fils, où est-il donc? Je ne le vois pas. Où
+voulez-vous aller, cette fois? À la Roche-Martin ou à la Preugne-au-Pot?
+Nous aurons, j'espère, meilleur temps que la dernière fois, et nous
+passerons la rivière sans danger dans le bateau.
+
+Cet homme, qui me parlait de nos dernières courses avec lui en 1844,
+comme s'il se fût agi d'hier, et dont je reconnaissais la figure de
+contrebandier espagnol, c'était Moreau, le pêcheur de truites, le loueur
+d'ânes et de chevaux, le messager, le guide, le factotum actif et
+intelligent des voyageurs en Creuse.
+
+--Conduisez-nous à l'autre village, lui dis-je; vos chemins sont tout
+changés; je ne me reconnais plus.
+
+--Ah! dame, nos chemins sont mieux dessinés qu'autrefois. On va plus
+droit; mais ils ne sont pas encore commodes aux voitures, et vous irez
+plus vite à pied.
+
+--C'est notre intention, d'aller à pied.
+
+--Alors, marchons.
+
+--J'ai grand'soif, dit Amyntas en soupirant.
+
+--Voulez-vous du lait de ma chèvre? lui cria une pauvre femme devant la
+porte de laquelle nous passions.
+
+Amyntas accepta, tout joyeux d'avoir à donner à cette aimable
+villageoise une pièce de monnaie. Elle ne la refusa pas, mais elle la
+reçut avec étonnement.
+
+--Comment! dit-elle, vous voulez payer une écuellée de lait? Ça n'en
+valait pas la peine, et j'étais bien aise de vous l'offrir.
+
+--Vous ne me connaissez pourtant pas?
+
+--Non; mais on aime à faire plaisir aux passants.
+
+--Oh! oh! me dit Amyntas, sommes-nous donc déjà si loin de la vallée
+Noire? Je n'y ai jamais vu un paysan prévenir les désirs d'un inconnu.
+Je sais bien que ce n'est pas avarice, mais c'est méfiance ou timidité.
+
+Le soleil baissait; nous ne savions pas où nous trouverions à dîner et à
+coucher, et, une fois engagés dans le ravin, où la nuit se fait de bonne
+heure et où les sentiers ne sont vraiment pas commodes, il n'y a rien de
+mieux à faire que de s'en remettre à la Providence.
+
+Amyntas doubla le pas en chantant.
+
+Chrysalidor ne chantait pas; il ne pensait même plus à récolter des
+insectes. Tandis que son compagnon s'enivrait de bien-être et de
+mouvement, il était tranquillement ravi du charme particulier de ce
+doux et agreste paysage. Tout savant exact et chercheur minutieux qu'il
+est, il connaît les jouissances de l'artiste, il n'a pas l'intelligence
+atrophiée par l'amour du détail. Il comprend et il aime l'ensemble. Il
+sait respirer la saveur du grand tout. Cependant il voyait comme qui
+dirait des deux yeux. Il en avait un pour le grand aspect du temple de
+la nature, et l'autre pour les pierres précieuses qui en revêtent le sol
+et les parois.
+
+--Je vois ici, nous dit-il, une flore tout à coup différente de celle
+que nous traversions il y a un quart d'heure. Voici des plantes de
+montagne qui ont le _facies_ méridional: où donc sommes-nous? Je n'y
+comprends plus rien. Et cette chaleur écrasante à l'heure où l'air
+devrait fraîchir, la sentez-vous? Il n'y a pourtant pas un nuage au
+ciel.
+
+--Si je la sens? répondit Amyntas. Je le crois bien! Nous sommes pour le
+moins en Afrique.
+
+--Il serait fort possible, reprit le savant d'un air absorbé, que nous
+fissions ici quelque _rencontre_ étonnante!
+
+--Oh! n'ayez pas peur, monsieur! s'écria Moreau, qui crut que notre
+savant s'attendait à rencontrer tout au moins quelque lion de l'Atlas.
+Il n'y a point ici de méchantes bêtes.
+
+Le chemin fit encore un coude, et le village, le vrai village cherché,
+se présenta magnifiquement éclairé, sous nos pieds. Il faut arriver là
+au soleil couchant: chaque chose a son heure pour être belle.
+
+C'est un nid bâti au fond d'un entonnoir de collines rocheuses où se
+sont glissées des zones de terre végétale. Au-dessus de ces collines
+s'étend un second amphithéâtre plus élevé. Ainsi de toutes parts le vent
+se brise au-dessus de la vallée, et de faibles souffles ne pénètrent au
+fond de la gorge que pour lui donner la fraîcheur nécessaire à la vie.
+Vingt sources courant dans les plis du rocher, ou surgissant dans les
+enclos herbus, entretiennent la beauté de la végétation environnante.
+
+La population est de six à sept cents âmes. Les maisons se groupent
+autour de l'église, plantée sur le rocher central, et s'en vont en
+pente, par des ruelles étroites, jusque vers la lit d'un délicieux
+petit torrent dont, à peu de distance, les eaux se perdent encore plus
+bas dans la Creuse.
+
+C'est un petit chef-d'oeuvre que l'église romano-byzantine. La
+commission des monuments historiques l'a fait réparer avec soin. Elle
+est parfaitement homogène de style au dehors et charmante de
+proportions.
+
+À l'intérieur, le plein cintre et l'ogive molle se marient agréablement.
+Les détails sont d'un grand goût et d'une riche simplicité. On descend
+par un bel escalier à une crypte qui prend vue sur le ravin et le
+torrent.
+
+Mais, des curieuses fresques que j'ai vues autrefois dans cette crypte,
+il ne reste que des fragments épars, quelques personnages vêtus à la
+mode de Charles VII et de Louis XI, des scènes religieuses d'une laideur
+naïve et d'un sens énigmatique. Ailleurs, quelques anges aux longues
+ailes effilées, d'un dessin assez élégant et portant sur la poitrine des
+écussons effacés. Malgré la sécheresse de la roche, l'humidité dévore
+ces précieux vestiges. Quelque source voisine a trouvé assez récemment
+le moyen de suinter dans le mur où j'ai encore vu, il y a trente ans,
+les restes d'une danse macabre extrêmement curieuse. Les personnages
+glauques semblaient se mouvoir dans la mousse verdâtre qui envahissait
+le mur: c'était d'un ton inouï en peinture et d'un effet saisissant.
+
+Le Christ assis, nimbé entièrement, qui surmonte le maître-autel de la
+nef supérieure, est d'une époque plus primitive, contemporaine, je
+crois, de la construction de l'église. Je l'ai toujours vu aussi frais
+qu'il l'est maintenant, et je suppose qu'il avait été, dès lors,
+restauré par quelque artiste de village, qui lui a conservé, par
+instinct, conscience ou tradition, sa naïveté barbare. Tant il y a qu'on
+jurerait d'une fresque exécutée d'hier par un de ces peintres
+gréco-byzantins qui, en l'an 1000, parcouraient nos campagnes et
+décoraient nos églises rustiques.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le tombeau de Guillaume de Naillac, seigneur du lieu au XIIIe siècle,
+représente un personnage couché, vêtu d'une longue robe, l'aumônière au
+flanc, la tête appuyée sur un coussin que soutiennent deux angelots. Sa
+colossale épée repose près de lui; à ses pieds est le _léopard passant_
+de son blason.
+
+Il y a trente ans, ce sévère personnage était encore en grande
+vénération, sous le nom grotesque et la renommée cynique d'un certain
+saint que l'on ne doit pas nommer en bonne compagnie.
+
+Je ne sais quel honnête curé a trouvé moyen de détruire cette
+superstition et de conserver le sire de Naillac en bonne odeur auprès
+des dévots de sa paroisse, en faisant de lui (à tort, il est vrai) le
+fondateur de l'église; si bien qu'aujourd'hui on vous montre l'ancien
+saint sous ce titre prosaïque: _l'entrepreneur de bâtiment_. Son nez et
+sa bouche sont entaillés de coupures qui l'ont un peu défiguré.
+
+L'usage était encore, il y a trente ans, de gratter ainsi au couteau
+certaines statues, et même certaines pierres. La poudre qu'on en
+retirait était mêlée à un verre d'eau que s'administraient les femmes
+stériles.
+
+Cette précieuse église était bâtie au centre de l'antique forteresse
+dont les tours et la muraille ruinées jalonnent l'ancien développement
+sur le roc escarpé.
+
+Le château moderne, bâti au siècle dernier dans un style quasi
+monastique, soutient le chevet de l'église. L'ancienne porte, flanquée
+de deux tours, espacée d'une ogive au-dessus de laquelle se dessinent
+les coulisses destinées à la herse, sert encore d'entrée au manoir. Le
+pied des fortifications plonge à pic dans le torrent.
+
+Nul château n'a une situation plus étrangement mystérieuse et
+romantique. Un seul grand arbre ombrage la petite place du bourg, qui,
+d'un côté, domine le précipice, et, de l'autre, se pare naturellement
+d'un énorme bloc isolé, d'une forme et d'une couleur excellentes.
+
+Arbre, place, ravin, herse, église, château et rocher, tout cela se
+tient et forme, au centre du bourg, un tableau charmant et singulier qui
+ne ressemble qu'à lui-même.
+
+Le châtelain actuel est un solide vieillard de quatre-vingts ans, qui
+s'en va encore tout seul, à pied, par une chaleur torride, à travers les
+sentiers escarpés de ses vastes domaines. Riche de cinquante mille
+livres de rente, dit-on, il n'a jamais rien restauré que je sache; mais
+il n'a jamais rien détruit; sachons-lui-en gré. Les pans écroulés de ses
+vieilles murailles sombres dentellent son rocher dans un désordre
+pittoresque, et les longs épis historiés de ses girouettes tordues et
+penchées sur ses tours d'entrée ne peuvent être taxés d'imitation et de
+charlatanisme.
+
+Un autre monument du village, c'est une maison renaissance, fort
+élégante d'aspect, habitée par des paysans. Elle tombe en ruine.
+
+À quelque distance, on la croirait bâtie en beau moellon de granit;
+mais, comme toutes les autres, elle n'est qu'en pierre feuilletée et
+schisteuse de la localité.
+
+On l'a seulement revêtue de filets de mastic blanchâtre en relief, qui
+font un trompe-l'oeil très-harmonieux. Son pignon aigu est percé d'une
+petite fenêtre soutenue par un meneau déjeté, en vrai granit taillé en
+prisme.
+
+La porte cintrée est enfoncée sous le balcon de bois du premier étage et
+sous l'avancement de l'escalier, lequel est formé de gros blocs
+irréguliers à peine dégrossis.
+
+Une vigne folle court sur le tout et complète la physionomie pittoresque
+de cette élégante et misérable demeure, dont un appendice écroulé gît à
+son flanc depuis des siècles, sans qu'il soit question d'ôter les
+décombres.
+
+Au reste, cette maison, dans ses dispositions générales, paraît avoir
+servi de modèle à toutes celles du village. Sauf les grands pignons, qui
+ont été remplacés par des toits tombants, communs à plusieurs
+habitations mitoyennes, toutes sont construites sur le même plan.
+
+Le rez-de-chaussée, avec une porte à cintre surbaissé, ou à linteau
+droit, formée d'une seule pierre gravée en arc à contre-courbe, n'est
+qu'un cellier dont l'entrée s'enfonce sous le balcon du premier étage,
+quelquefois entre deux escaliers de sept à huit marches assez larges,
+descendant de face. Au premier, une ou deux chambres; au-dessus, un
+grenier dont la mansarde en bois ne manque pas de caractère.
+
+Beaucoup de ces maisons paraissent dater du XIVe ou du XVe siècle. Elles
+ont des murs épais de trois ou quatre pieds et d'étroites fenêtres à
+embrasures profondes, avec un banc de pierre posé en biais. On a presque
+partout remplacé le manteau des antiques cheminées par des cadres de
+bois; mais les traces de leurs grandes ouvertures se voient encore dans
+la muraille.
+
+Les chambres de ces vieilles maisons rustiques sont mal éclairées,
+d'autant plus qu'elles sont très spacieuses. Le plafond, à solives nues,
+est parfois séparé en deux par une poutre transversale et s'inclinant en
+forme de toit, des deux côtés. Le pavé est en dalles brutes, inégales et
+raboteuses. L'ameublement se compose toujours de grands lits à dossier
+élevé, à couverture d'indienne piquée, et à rideaux de serge verte ou
+jaune sortant d'un lambrequin découpé, de hautes armoires très-belles,
+de tables massives et de chaises de paille. Le coucou y fait entendre
+son bruit monotone, et les accessoires encombrent les solives: partout
+le filet de pêche et le fusil de chasse.
+
+Il y a, dans ce village, des constructions plus modernes, des
+maisonnettes neuves et blanches, crépies à l'extérieur, et dont les
+entourages, comme ceux du château, sont en brique rouge.
+
+Grâce à leurs petits perrons et aux vignes feuillues qui s'y enlacent,
+elles ne sont pas trop disparates à côté des constructions primitives
+qui montrent leurs flancs de pierres sèches d'un brun roux, leurs toits
+de vieilles tuiles toutes pareilles de ton et de forme à cette pierre
+plate du pays, et leurs antiques encadrements de granit à pans coupés.
+La couleur générale est sombre mais harmonieuse, et les grands noyers
+environnants jettent encore leur ombre à côté de celle des ruines de la
+forteresse.
+
+--Les maisons sont chères ici, nous dit notre guide. Vous voyez, il n'y
+a pas de place pour bâtir: le rocher ne veut pas.
+
+--Qu'est-ce que vous appelez chères, dans ce pays-ci?
+
+--De cinq cents à mille francs, suivant la bonté de la carcasse.
+
+--Croyez-vous qu'on pourrait trouver ici des chambres pour passer la
+nuit?
+
+--Tenez! dit-il en marchant devant nous pour ouvrir une porte qui
+n'avait pas de gâche à la serrure, regardez si ça vous convient.
+
+Nous montâmes l'inévitable perron, dont les rampes sont toujours
+revêtues de grands carrés de micaschiste jaune brun ou de galets
+granitiques des bords de la Creuse, ce qui rappelle les constructions
+pyrénéennes en dalles de basalte et en cailloux des gaves.
+
+Nous trouvâmes là deux petites chambres blanchies à la chaux, plafonnées
+en bois brut, meublées de lits de merisier et de grosses chaises
+tressées de paille. C'est très-propre. Nous voilà logés.
+
+
+
+
+III
+
+
+Il s'agissait de dîner.
+
+--Dîner? s'écria Moreau. La belle affaire! Regardez! le village est
+rempli de poules et de poulets qui ne sont pas farouches. On en aura
+vite attrapé deux ou trois. Voyez combien de vaches rentrent du pré!
+Chacun a la sienne, tout au moins. Croyez-vous qu'on manque ici de lait
+et de beurre? Et les oeufs! Il n'y a qu'à se baisser pour en ramasser.
+Enfin la Creuse n'est pas loin. Je m'y en vas donner un coup d'épervier,
+et, si je ne vous rapporte pas une belle truite, à tout le moins je
+trouverai bien une belle friture de tacons.
+
+Or, le tacon est le saumon en bas âge; les saumons de mer, remontant la
+Loire, viennent frayer dans les eaux vives de la Creuse, et ce n'est
+point là un mets à dédaigner. On n'a pas encore à se tourmenter ici de
+pisciculture, à moins que ce ne soit pour étudier les procédés de
+l'ingénieuse et bonne nature, afin de les appliquer en d'autres pays.
+
+Outre ce menu, nous avions cueilli en route de beaux ceps. Tout cela
+était fort alléchant pour des gens affamés, même ces pauvres poulets qui
+couraient encore. Mais il fallait une cuisine et une femme; car aucun de
+nous ne possédait les utiles talents de l'auteur des _Impressions de
+voyage_.
+
+--De quoi diable vous inquiétez-vous? dit le guide. Il y a ici une
+auberge dont la maîtresse cuisinerait pour un archevêque. C'est elle qui
+vous prêtera les chambres où vous voilà, à condition que vous irez dîner
+chez elle, en haut du village. Est-ce convenu? restez-vous ici? Je vas
+commander la soupe. En attendant, descendez ce chemin, et vous vous
+trouverez à la rencontre de la petite rivière et de la grande. Restez-y
+une heure et revenez: tout sera prêt, même le café, car je me souviens
+que vous n'aimez point à vous passer de ça.
+
+--Mais je me reconnais très-bien, lui dis-je; il n'y a point de pont en
+bas du village.
+
+--Si fait, il y en a un maintenant. Allez devant vous.
+
+Nous trouvâmes le chemin rapide, mais commode, le pont très-joli et le
+confluent des deux torrents admirable de fraîcheur et de mystère.
+
+Le soleil était déjà couché pour nous, il était descendu derrière les
+rochers qui nous faisaient face; mais, au loin, il envoyait, à travers
+ses brisures, de grandes lueurs chaudes et brillantes sur les fonds
+d'émeraude de la gorge.
+
+Quand on est tout au fond de cette brèche qui sert de lit à la Creuse,
+l'aspect devient quelquefois réellement sauvage. Sauf les pointes
+effilées de quelques clochers rustiques qui, de loin en loin, se
+dressent comme des paratonnerres sur le haut du plateau, et quelques
+moulins charmants échelonnés le long de l'eau, avec leurs longues
+écluses en biais ou en éperon, qui rayent la rivière d'une douce et
+fraîche cascatelle, c'est un désert.
+
+Pour peu que l'on se trouve engagé dans un de ses coudes rocailleux,
+assez escarpés pour ne pas livrer passage aux troupeaux, on se croirait
+au sein d'une nature âpre et désolée. Mais, un peu plus loin, la
+rivière tourne, et la scène change. Le ravin s'adoucit un instant et
+laisse couler des zones d'herbe fraîche et de beaux arbres, jusqu'à de
+délicieuses pelouses, où les pieds meurtris se reposent dans du velours.
+Et puis ce sont de longues flaques de sable fin et humide où croissent
+des plantes exquises, diverses espèces de sauges et de baumes, et ces
+grandes menthes aux grappes lilas, dont les mouches, les papillons et
+les coléoptères semblent se disputer le nectar avec une sorte de rage.
+
+Tout ce monde-là était endormi pendant que le soleil s'en allait, et on
+ne voyait plus voler que le satyre janira, ce papillon si abondant dans
+toute la France, hardi et pullulant comme le moineau, dont il a la
+couleur brune, et qui, comme lui, se couche tard, après avoir fait
+beaucoup de façons et essayé beaucoup de gîtes.
+
+La Creuse occupe déjà un lit assez large dans ces parages; elle est
+presque partout semée de longues roches aiguës, qu'un léger sédiment
+blanchit au temps des crues. Quelquefois ce sont des crêtes quartzeuses,
+d'un vrai blanc de marbre, qui se dressent au milieu du sol primitif:
+on croirait pouvoir la franchir partout aisément en sautant de pierre en
+pierre; mais, vers son milieu, elle a presque toujours un canal rapide
+assez profond.
+
+Chaque moulin a son petit bateau, qui peut transporter quelques
+individus d'une rive à l'autre; mais rarement les propriétaires occupent
+les deux rives, et le besoin de communiquer entre eux se fait peu sentir
+aux habitants des deux plateaux, si bien que, d'un côté à l'autre du
+précipice, on passe très-bien plusieurs années sans se connaître et sans
+nouer de relations, du moins dans la partie qui s'étend de la grande
+ruine de Châteaubrun au point où nous étions.
+
+Nous rêvions fort tranquillement sur les îlots de roches du rivage,
+quand nous fûmes assaillis par les naturels du pays sous la forme de
+quatre gamins occupés, ou plutôt nullement occupés à garder quatre
+cochons. Chacun avait le sien par rang de taille, et le dernier bambin
+avait la gouverne du cochon de lait.
+
+Les cochons étaient bien sages, les enfants l'étaient moins; ils
+accoururent autour de nous, criant, hurlant, gambadant et nous montrant
+quatre effroyables petits museaux qui semblaient écorchés à vif et
+baignés d'un sang noirâtre, le tout dans l'évidente intention de nous
+effrayer.
+
+C'est un divertissement bien connu chez nous que ce barbouillage avec le
+jus des guignes noires qui pendent au-dessus des buissons et jonchent la
+terre à leur maturité.
+
+Amyntas répondit à ce défi par un prodige non moins terrible.
+
+Il tira de sa poche un de ces petits cornets qui servent à se rappeler
+quand on est trop éparpillé à la promenade, et dont nous sommes toujours
+munis.
+
+Le cri rauque de cet instrument fit merveille. Nos petits sauvages
+s'enfuirent à toutes jambes, en proie à une frayeur indicible, et le
+plus petit, beuglant et pleurant comme un veau, se laissa choir en
+criant merci. Il fallut aller le relever et le consoler.
+
+Le dîner fut excellent, le café fort passable, l'hôtesse très-obligeante
+et très-empressée.
+
+La promenade du lendemain fut réglée, des mesures prises pour le réveil
+et le départ. Puis nous descendîmes le village, chacun une lumière à la
+main, précaution indispensable pour la première fois dans ces rues
+difficiles; et notez que nous avions trouvé de la bougie, sybarites que
+nous étions!
+
+Notre rue est la plus encaissée et la plus enfouie du bourg, dans une
+coulisse de rochers; d'un côté les ruines de la forteresse, de l'autre
+une série de petites cours ouvertes, que l'on pourrait appeler des
+_squares_, fermés au fond par le roc qui se relève brusquement, et par
+un ruisselet d'eau vive, à peu près muet en cette saison, mais
+grouillant et joyeux à la moindre pluie.
+
+Les maisonnettes sont généralement disposées par trois, soudées
+ensemble, faisant face à deux ou trois autres toutes pareilles.
+
+Cela fait cinq ou six familles se voyant les unes chez les autres à
+toutes les heures du jour, élevant ensemble marmots, poules et pigeons,
+tout cela s'échelonnant sur les perrons ou se groupant dans la cour
+commune de la façon la plus pittoresque.
+
+Voilà donc un vrai village, non pas un village d'opéra-comique
+d'autrefois, lorsque les bergères avaient des robes de satin et les
+moutons des rubans roses, mais un village d'opéra-comique moderne,
+c'est-à-dire un décor à la fois charmant et vrai, un décor de Rubé et
+consorts, permettant une mise en scène heureuse et naïve, des détails
+empruntés avec amour à la nature; du réalisme comme il faut en faire, en
+choisissant dans le réel ce qui vaut la peine d'être peint: une petite
+ogive basse sur le ruisseau, un fond dont le toit en tourelle disparaît
+sous les fleurs sauvages, un buisson heureusement jeté sur les
+décombres, que sais-je?
+
+L'art aime et voit aujourd'hui tout ce qui est naïf, même la brouette
+cassée qui, avec une urne renversée, compose un tableau sur le fumier
+blond où le coq se promène d'un air aussi vaniteux que s'il foulait un
+tapis de pourpre, et où la poule gratteuse et affairée semble toujours
+absorbée dans la recherche de cette fameuse perle dont elle ne saurait
+que faire.
+
+Sentir que tout est du ressort de l'artiste, voilà, quant à moi, tout ce
+que je peux entendre au mot de réalisme, arboré comme une nouveauté par
+les uns, et repoussé comme une hérésie par les autres.
+
+Mais laissons les discussions littéraires. J'y reviendrai certainement,
+car il y a beaucoup à dire en faveur d'un certain sentiment de la
+réalité qui peut être trop dédaigné, et contre ce même sentiment poussé
+trop loin.
+
+Continuons notre exploration.
+
+Celle de l'appartement ne fut pas longue; au dehors, la lune avait un si
+mince croissant d'argent, qu'il n'y avait pas à regarder beaucoup par la
+fenêtre. Tout était sombre. La porte ne fermant pas, il était bien
+évident que le vol était chose inconnue en ce pays.
+
+--Que les misanthropes disent ce qu'ils voudront, qu'ils raillent
+amèrement ceux qui croient encore à la vie rustique; voici, me
+disais-je, une porte sans loquet qui répond victorieusement. Cette
+maison appartient à quelqu'un qui ne l'habite pas, qui demeure à l'autre
+bout du village et qui y laisse un petit mobilier sous la bonne foi
+publique. La cour n'a aucune espèce de clôture: s'il n'y a pas un seul
+larron sur sept cents habitants, c'est toujours quelque chose, il faut
+en convenir.
+
+Le silence de la nuit fut inouï. Pas un souffle dans l'air et pas un
+souffle humain; pas un bruissement d'animal quelconque. Je croyais avoir
+trouvé chez nous l'idéal du silence nocturne. Mais notre silence est un
+vacarme à côté de celui-ci. Je ne m'en suis pas encore rendu compte.
+
+Dans un si petit espace rempli de gens et de bêtes, vivant, pour ainsi
+dire, en un tas, d'où vient que rien ne bouge et ne transpire? Avec
+cette nuit sombre, c'était presque solennel.
+
+Mais à peine fit-il jour, que les coqs vinrent chanter à notre porte. Si
+nous ne l'eussions soutenue d'une chaise, pour nous préserver du frais
+de la nuit, toutes les volailles du pays seraient entrées chez nous pour
+nous annoncer l'approche du soleil. Et puis des voix d'enfants espiègles
+et rieuses chantèrent avec les oiseaux, dès que les rayons du matin
+dépassèrent le haut du rocher.
+
+Je regardai la maison neuve et propre qui nous faisait face. C'est
+l'école communale. Fillettes et garçons arrivaient en belle humeur, et
+le pauvre petit instituteur, bossu comme Ésope, assis, je ne sais
+comment, sur son escalier en plein air, les attendait d'un air doux et
+mélancolique.
+
+Nous partîmes à pied pour Châteaubrun, escortés d'un âne qui portait
+notre déjeuner.
+
+Avant d'étudier plus à fond le village, je voulais montrer à mes
+compagnons une des ruines les plus pittoresques du pays et refaire
+connaissance avec tous les remarquables environs du village.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Nous prîmes le plus court, par égard pour l'âne, que madame Rosalie,
+notre aubergiste, avait chargé comme un mulet d'Espagne. Il portait, en
+outre, un gamin chargé de le ramener, et l'épervier de pêche de Moreau,
+qui ne saurait faire un pas sans ce compagnon fidèle.
+
+Ce chemin est insipide, comme tous les bons chemins. Il s'en va tout
+droit sur un plateau tout nu. Les six kilomètres en plaine nous parurent
+plus longs que douze en montagne.
+
+Les entomologistes allaient devant, peu surpris de rencontrer de temps à
+autre le _grand Mars_, qu'ils avaient signalé dès la veille comme un
+hôte logique de ces régions, mais se plaignant beaucoup de l'absence de
+papillons et de l'aridité du sol.
+
+Je fis la conversation avec Moreau. C'est un malin, un sceptique et un
+railleur; mais c'est un grand philosophe.
+
+--J'ai eu bien du mal depuis que nous ne nous sommes vus, me dit-il. Je
+ne sais pas, si vous vous souvenez que j'étais marié. J'ai perdu ma
+femme. J'étais un peu meunier et un peu ouvrier. Mais, seul du village
+où vous avez laissé hier votre voiture, je n'ai que mon corps et ma
+maison. Dans nos petits bourgs, tout le monde est propriétaire, et il
+n'y a point de malheureux. Moi, j'ai bien un roc.... À propos, le
+voulez-vous, mon roc? Vous savez, vous disiez dans le temps que vous
+voudriez avoir un coin sur la Creuse? Je ne vous vends pas le mien; je
+vous le donne. Il n'y pousse que de la fougère, et je n'ai pas de quoi y
+nourrir un mouton. Je paye cinq sous d'imposition pour ce rocher, et
+voilà tout ce que j'en retire. Dame, il est grand, vous auriez de quoi y
+bâtir une belle maison, en dépensant d'abord une dizaine de mille francs
+pour tailler la roche et faire l'emplacement. Allons, vous n'en voulez
+pas? Vous avez raison. Je n'en veux pas non plus. Aussi il reste là bien
+tranquille. Y va qui veut ... c'est-à-dire qui peut!
+
+--Comment avez-vous pu élever votre famille? Car vous avez des enfants!
+
+--Ils se sont élevés comme ils ont pu, un peu chez moi, un peu chez les
+autres. Ma fille est une belle fille, vous l'avez vue hier. Elle sait
+faire la cuisine et parler espagnol.
+
+--Espagnol?
+
+--Oui, elle a suivi en Espagne une bourgeoise d'ici, mariée avec un
+monsieur de ce pays-là. Mon garçon est au service. C'est un bon enfant,
+bien doux, _fait à tout_, comme moi. Vous me demanderez ce que je fais,
+à présent; je n'en sais rien, une chose et l'autre; je ne peux plus
+travailler. Voyez: en chassant, j'ai mal tourné mon fusil; j'ai eu la
+main traversée, et l'autre moitié de la charge m'a caressé la tête. On
+dit dans le pays qu'il ne m'y est pas resté assez de plomb. Je crois
+bien! pendant quinze jours, le médecin n'a pas fait autre chose que de
+m'en arracher. Tous les matins, je l'entendais dire en sortant: «C'est
+un homme mort!» Et moi, je me dressais sur mon lit pour lui crier, du
+mieux que je pouvais: «Vous dites des bêtises, je n'en veux pas mourir,
+et je n'en mourrai pas.» Après que j'en ai été revenu, j'ai recommencé à
+pêcher et à chasser. J'ai voulu encore un peu travailler; mais le
+travail m'a porté malheur. Un maladroit m'a démis l'épaule en me jetant
+à faux un sac de blé du haut d'une voiture. Ça ne fait rien, je marche,
+je chasse et je pêche toujours. Je conduis les artistes et les
+voyageurs. Je sais les chemins comme personne, et je vous dirais comment
+sont faits tous les cailloux de la Creuse. Je fais les commissions du
+château et de l'auberge, j'approvisionne l'un et l'autre avec mon
+poisson. Je me passe de tout quand je n'ai rien; je n'use pas les draps,
+je dors une heure sur douze. Je passe mes nuits dans l'eau à guetter les
+truites. Dans le jour, si je suis las, je fais un somme où je me trouve.
+Si c'est sur une pierre ou sur un banc, j'y dors aussi bien que sur la
+paille. Je ne me soucie point de la toilette. Fêtes et dimanches, j'ai
+les mêmes habits que dans la semaine, puisque je n'ai que ceux que mon
+corps peut porter. Je suis toujours de bonne humeur, soit qu'on me donne
+cinq francs ou cinquante centimes pour mes peines. Le voyageur est
+toujours aimable, et, pourvu que je coure et que je cause, je suis
+content de m'instruire. Voilà! Quand je ne serai plus bon à rien, ma
+famille s'arrangera pour me nourrir, et, si elle me laisse crever comme
+un chien, ce sera tant pis pour elle au dernier jugement.
+
+Des anciens chemins périlleux par où l'on arrivait à Châteaubrun, nous
+ne retrouvâmes plus que l'emplacement. On y descend doucement par le
+plateau, et la nouvelle route qui côtoie tranquillement le précipice a
+ôté beaucoup de caractère à cette scène autrefois si sauvage.
+
+La ruine est toujours grandiose. Le marquis de _notre village_ l'a
+achetée, avec son vaste enclos, pour deux mille cinq cents francs. Il la
+tient fermée, et il avait bien voulu nous en confier les clefs.
+
+Nous vîmes que ce noble lieu était moins fréquenté qu'autrefois. L'herbe
+haute et fleurie du préau était vierge de pas humains. Toutes choses,
+d'ailleurs, exactement dans le même état qu'il y a douze ans: la grande
+voûte d'entrée avec sa double herse, la vaste salle des gardes avec sa
+monumentale cheminée, le donjon formidable de cent vingt pieds de haut
+d'où l'on domine un des plus beaux sites de France, les geôles obscures,
+et cet étrange débris de la portion la plus belle et la plus moderne du
+manoir, le _logis_ renaissance que, dans ma jeunesse, j'ai vu intact et
+merveilleusement frais et fleuri de sculptures, aujourd'hui troué,
+informe, démantelé et dressant encore dans les airs des âtres à
+encadrements fleuronnés d'un beau travail.
+
+Le marquis a acheté, dit-il, cette ruine pour la préserver du vandalisme
+des bandes noires. Il s'y est pris un peu tard.
+
+Telle qu'elle est, c'est un romantique débris où, au clair de la lune,
+on voudrait entendre l'admirable symphonie de _la Nonne sanglante_ de
+Gounod, ou mieux encore _la Chasse infernale_ de Weber.
+
+En plein midi, cette solitude avait encore quelque chose de solennel.
+
+Une multitude de tiercelets et de chevêches effarouchés se croisaient
+dans les airs, sur nos têtes, avec des milliers de martinets
+glapissants. C'étaient des cris aigus, des râles étranges, une
+agitation sauvage et des querelles inouïes.
+
+Nous fûmes étonnés de voir des moineaux nichés effrontément au beau
+milieu de cette société d'oiseaux de proie, toujours en chasse par
+centaines autour d'eux. Cela faisait penser au petit vassal du temps
+passé virant dans la caverne des seigneurs féodaux et abritant ses
+petites rapines sous les grandes.
+
+Nous fûmes témoins d'un drame entre tous ces pillards.
+
+Un pauvre scarabée, échappé, demi-mort, au large bec d'un martinet, fut
+happé au passage, sur le haut d'une tour, par une femelle de moineau.
+Survint l'époux à l'air mutin, à la moustache noire, hérissant ses
+plumes, faisant grand bruit et menace au martinet, qui voulait reprendre
+sa proie, quand survint à son tour le troisième larron, la crécerelle,
+attirée par la voix imprudente de ces petites gens. Elle sortit, muette
+et agile, du sommet d'une tour voisine, n'osa s'attaquer au martinet,
+qui ne paraissait pas la craindre, et se dirigea sur les moineaux d'une
+aile si rapide et si sûre, que tout semblait fini pour eux. Mais, s'ils
+ne l'avaient pas vue guetter, ils l'avaient sentie. Ils disparurent tout
+à coup. Le brigand tourna d'une manière sinistre autour de la crevasse
+où ils étaient réfugiés dans leur nid, mais l'entrée était trop petite
+pour qu'il y pût pénétrer. Il retourna à son guettoir. Les moineaux
+ressortirent aussitôt, et, plantés sur leur petit seuil, l'accablèrent
+d'injures et de railleries. Il revint plusieurs fois à la charge.
+Toujours après avoir lestement battu en retraite, ces audacieux
+oisillons reparurent pour le provoquer, l'insulter et le maudire.
+
+Que lui fut-il reproché? De quelles représailles le menacèrent-ils? Il
+faut bien croire que quelques chose de sanglant lui fut dit, car
+l'oiseau de proie se lassa de les tourmenter, et, quelques moments
+après, nous vîmes les moineaux, pleins de gaieté, sautiller sur la
+muraille et picorer dans les plantes pariétaires, sans aucun souci de
+l'ennemi terrible, et ne manquant jamais d'adresser quelque impertinence
+aux martinets qui les effleuraient de leur vol, et avec lesquels, du
+reste, ils ne paraissent avoir qu'une guerre de gros mots.
+
+Les véritables victimes de ces grandes hirondelles noires, aux griffes
+acérées, sont probablement les lézards, dont les squelettes digérés tout
+entiers jonchaient les ruines du donjon.
+
+Ainsi les faibles passereaux, dont les moyens de défense seraient nuls
+contre tant et de si redoutables ennemis, viennent à bout d'élever leur
+famille au milieu d'eux et de lui enseigner encore le caquet et le
+sarcasme de la dispute au sein de l'éternel danger. D'où vient cela? De
+la supériorité d'intelligence apparemment. Michelet nous l'eût expliqué,
+lui qui a daigné étudier la vie des oiseaux avec presque autant d'amour
+et d'émotion que celle des hommes.
+
+Nous renvoyâmes le gamin et son âne, et, après un déjeuner copieux dans
+les ruines, nous eûmes à descendre au fond du ravin pour retourner au
+village en suivant le bord de la Creuse.
+
+Je n'avais jamais eu le loisir de faire cette marche qui est de quatre
+heures au moins, la plupart du temps sans chemin frayé sur le roc
+tranchant ou sur les pierres aiguës. Mais, malgré l'effroyable chaleur
+engouffrée dans les méandres de la gorge, nous ne songeâmes point à
+regretter d'avoir entrepris cette dure promenade.
+
+C'est le paradis et le chaos que l'on trouve tour à tour; c'est une
+suite ininterrompue de tableaux adorables ou grandioses, changeant
+d'aspect à chaque pas, car la rivière est fort sinueuse, et, comme en
+bien des endroits elle bat le rocher, il faut monter et descendre
+souvent, par conséquent voir de différents plans, toujours heureux, ces
+sites merveilleusement composés et enchaînés les uns aux autres comme
+une suite de rives poétiques.
+
+La verdure était dans toute sa puissance, et, cette année-ci, elle est
+remarquablement vigoureuse. C'était l'_heure de l'effet_, le baisser
+lent et toujours splendide du soleil.
+
+Ah! monsieur, je ne souhaite au plus méchant homme de la terre que la
+fatigue de cette course, et, si la vue d'une si belle nature ne le
+dispose pas à une religieuse bienveillance pour le monde où Dieu nous a
+mis, je le trouverai assez puni de son ingratitude par la privation du
+bien-être moral et de la tendre admiration que ce pays inspire à qui ne
+s'en défend point.
+
+C'est une douceur pénétrante, je dirais presque attendrissante, tant la
+physionomie de cette région est naïve et comme parée des grâces de
+l'enfance. C'est de la pastorale antique, c'est un chant de naïades
+tranquilles, une églogue fraîche et parfumée, une mélodie de Mozart, un
+idéal de santé morale et physique qui semble planer dans l'air, chanter
+dans l'eau et respirer dans les branches.
+
+Nous traversions parfois d'étroites prairies, ombragées d'arbres
+superbes. Pas un brin de mousse sur leurs tiges brillantes et satinées,
+et dans les foins touffus pas un brin d'herbe qui ne soit fleur.
+
+Sur une nappe de plantes fourragères d'un beau ton violet, nous
+marchâmes un quart d'heure dans un flot de pierreries. C'était un semis
+de ces insectes d'azur à reflets d'améthyste et glacés d'argent qui
+pullulent chez nous sur les saules et qui, de là, se laissent tomber en
+pluie sur les fleurs. Elles en étaient si chargées en cet endroit et
+elles s'harmonisaient si bien avec les tons changeants de ces petits
+buveurs d'ambroisie, que cela ressemblait à une fantaisie de fée ou à
+une illusion d'irisation dans les reflets rampants du soleil à son
+déclin.
+
+Notre naturaliste n'avait que faire d'une denrée si connue en France;
+mais il ne pouvait se défendre d'en remplir ses mains pour les admirer
+en bloc.
+
+À propos de ces petites bêtes, il me dit tenir d'un naturaliste de ses
+amis que, dans un moment où ce fut la mode d'en faire des parures, on
+les achetait à un prix exorbitant. Nos petits bergers de la Creuse ne
+l'ont pas su! Si la mode revient, il faudra le leur dire. Au prix qui a
+existé, de soixante à quatre-vingts francs le cent, la prairie où nous
+étions en contenait bien pour plusieurs millions.
+
+
+
+
+V
+
+
+Mais notre émail de hannetons bleus fut tout à coup traversé et
+bouleversé par la course effrénée d'Amyntas. Il poursuivait quelque
+chose avec une sorte de rage désespérée. Il disparut dans les rochers,
+dans les précipices; il reparut dans les buissons, dans les halliers. Il
+volait avec son papillon sur les fougères. Il avait les yeux hors de la
+tête.
+
+Moreau, effrayé, crut à un accès de fièvre chaude, et se mit à le
+poursuivre comme un chien de Terre-Neuve pour sauver son maître.
+
+Le sage Chrysalidor suivait des yeux cette course ardente, ne songeant
+pas à notre ami qui risquait ses os dans les abîmes, ou tout au moins sa
+peau dans les trous épineux, et ne s'occupant que du papillon en fuite,
+le papillon merveilleux dont il croyait reconnaître l'allure et le ton.
+Deux fois il pâlit en le voyant échapper au filet de gaze, et s'envoler
+plus haut, toujours plus haut!
+
+Enfin Amyntas poussa, de la cime du mont, un cri de triomphe, et revint,
+d'un trait, vers nous avec sa capture.
+
+--Je crois que c'est _elle_! s'écria-t-il tout essoufflé. Oui, ce doit
+être _elle_! Voyez!
+
+Le naturaliste et l'amateur, aussi passionnés l'un que l'autre, se
+regardèrent, l'un tremblant, l'autre stupéfait, et cette exclamation
+sortit simultanément de leurs lèvres:
+
+--_Algira_!
+
+Je ne suis pas de ceux qui se moquent des candides et saintes joies de
+la science. Je répétai avec l'intonation d'un profond respect: «Algira!»
+mais sans savoir le moins du monde en quoi consistait l'importance de la
+découverte, et sans voir autre chose qu'un joli lépidoptère à la robe
+noire et rayée de gris blanchâtre, de médiocre dimension, et très-frais
+pour une capture au filet.
+
+Il me fut expliqué alors qu'_algira_ était originaire d'Alger, où elle
+est fort commune; qu'on la trouve aussi en Italie et dans certaines
+régions abritées de la France méridionale, où sa chenille pullule sur le
+grenadier; mais que la rencontre sur les buis, au centre de la France,
+était un fait inouï, renversant toutes les notions acquises jusqu'à ce
+jour et donnant un démenti formel aux meilleurs catalogues.
+
+Nous étions à peine revenus de cette surprise, qu'une nouvelle capture
+poussa jusqu'à l'enthousiasme l'émotion de nos lépidoptéristes.
+
+Cette fois, Chrysalidor faillit sortir de son caractère, et ses lèvres
+frémissantes invoquèrent le nom de l'Éternel sous la forme d'un jurement
+énergique à demi articulé; mais il s'interrompit en souriant, demanda
+pardon de sa vivacité, et, reprenant son air doux et modeste:
+
+--J'en étais bien sûr, dit-il, que nous trouverions ici des choses
+étonnantes! C'est _gordius_, mes amis, c'est _gordius_! le polyommate
+des régions méridionales! Faites donc des catalogues après cela, et
+comprenez donc quelque chose aux arcanes de la nature!
+
+Au fait, il y a là un mystère. Les papillons ne sont pas voyageurs. Ils
+ne franchissent pas les terres et les mers comme les oiseaux de passage.
+Ils s'accouplent, pondent et meurent là où ils sont élevés, une première
+fois à l'état de chenille, une seconde fois à l'état d'insecte parfait.
+Ceux-ci n'avaient donc pas traversé la France; ils étaient originaires
+de ce coin de rochers, où un accident fortuit de configuration et
+d'insolation leur procure, dans un très-petit espace, le climat
+nécessaire à leur existence.
+
+Je dis dans un très-petit espace et crois pouvoir le dire, parce que,
+dans une promenade ultérieure, en suivant, pendant cinq lieues environ,
+cette même dentelure de la Creuse, nos amateurs ne virent voler ces
+lépidoptères méridionaux qu'en un certain coude, remarquablement abrité,
+où la chaleur était véritablement accablante.
+
+Mais que le rayon habité par ces hôtes étrangers ait un ou plusieurs
+kilomètres d'étendue, le fait de leur existence au centre de la France
+n'en est pas moins fort curieux. C'est un peu comme si on rencontrait
+des gazelles ou des antilopes dans la forêt des Ardennes, par la seule
+raison, je suppose, qu'une des vallées de cette forêt serait assez
+exposée au soleil pour leur avoir permis d'y rester depuis les âges
+primitifs, où l'on sait qu'ils y vivaient dans d'autres conditions
+atmosphériques que celles d'aujourd'hui.
+
+Donc, gordius, algira et plusieurs coléoptères non moins étranges, qui
+furent trouvés ensuite au même lieu, sont bien originaires de ce coin de
+rochers et s'y reproduisent depuis que le monde a produit leur race,
+avant l'homme, aux jours d'enfantement de la création.
+
+Cela ne prouve qu'une chose, c'est qu'aussitôt que les conditions
+d'existence des différents êtres ont été établies sur le globe, les
+êtres capables de peupler ce milieu s'y sont développés et fixés, quelle
+que fût la latitude. Mais le problème, c'est de découvrir en quoi
+consistent toutes ces conditions d'existence, et principalement les
+conditions d'alimentation de ces bestioles, si obstinément attachées,
+pour la plupart, à se nourrir chacune d'une certaine plante, qu'il est
+souvent impossible d'élever des chenilles transportées d'un lieu à un
+autre.
+
+C'est toute une science pratique que l'élevage des chenilles, et
+certaines éducations font le désespoir des entomologistes. Pourtant,
+ici, si le climat se rapproche de celui de l'Afrique et de la Provence,
+la flore en diffère à beaucoup d'égards. Par exemple, pour algira, je ne
+vois pas dans ces régions, et je cherche en vain dans la _Flore
+centrale_ de Boireau (l'ouvrage le plus complet et le plus consciencieux
+possible) le moindre analogue avec le grenadier.
+
+Ces êtres non domesticables, que l'on croit invariablement soumis aux
+lois générales et inflexibles de l'instinct, sont donc susceptibles de
+modifier le premier de tous les instincts, celui de l'alimentation, en
+raison des ressources que leur offre le milieu où ils se trouvent.
+Gordius doit vivre sur les bruyères, et pourtant il n'y a pas de
+bruyères dans la région où nous l'avons rencontré.
+
+Que mangent donc ici les chenilles d'algira et de gordius? Grande
+question de nos entomologistes; question qui fait rire au premier abord,
+mais qui se rattache à une question fondamentale en histoire naturelle
+et même en philosophie: à savoir si certains animaux obéissent
+aveuglément à des nécessités fatales, ou s'ils ont, dans la mesure de
+leurs besoins, le discernement raisonné qu'on leur refuse. Moi, je
+penche pour la dernière hypothèse.
+
+Et, puisque nous sommes en Creuse, demandons-nous pourquoi le saumon
+quitte les eaux salées pour venir déposer sa progéniture dans les eaux
+douces. Lui qui est un grand voyageur, fait-il deux ou trois cents
+lieues contre le courant, dans les méandres et dans les obstacles des
+fleuves et des rivières torrentueuses, sans savoir où il va, sans avoir
+un projet, un but, une volonté, par conséquent une idée? Allons donc!
+Raconte-nous, ô algira! l'histoire de la petite tribu oubliée dans les
+grandes crises de l'atmosphère terrestre, sur le petit rocher où te
+voici. Dis-nous quelle myrtacée a fleuri autour du berceau de tes
+ancêtres; si là, dans quelque roche inaccessible, végète encore la
+plante nourricière, aussi peu soupçonnée des statisticiens de la flore
+centrale, que tu l'étais toi-même de ceux de la faune entomologique il
+n'y a qu'un instant!
+
+Je crains de trop m'éloigner de _mon village_. Mais il s'agit de
+description, et je ne peux pas tout à fait isoler le tableau de son
+cadre.
+
+Qu'on prenne donc note de ceci, que mon village est situé dans une
+région aussi chaude que les rives de la Méditerranée, et qu'il pourrait
+devenir, si quelqu'un daignait découvrir son existence et faire l'étude
+attentive et scientifique de sa température, aussi achalandé de malades
+que Nice, Pise, Hyères ou la Spezzia.
+
+Cela arrivera, je le parie, car tout se découvre et s'exploite au temps
+où nous vivons; on fera des routes dans les escaliers de rochers; deux
+lieues de chemin de fer pour embrancher mon village à Argenton: ce n'est
+qu'une plaisanterie quand on le voudra. Ce voyage sera plus économique
+de temps et d'argent que celui d'Italie. On bâtira des villas à la place
+des chaumières. Quelque ingénieux docteur, frappé de la beauté des dents
+indigènes, et informé des cas fréquents de longévité, découvrira, dans
+la qualité de ces eaux courantes qui jaillissent de toutes parts, et
+dans la pureté de cette atmosphère qui refuse la mousse aux arbres et le
+lierre aux rochers, des conditions essentielles de guérison pour les
+victimes des brouillards de Paris; et voilà un pays transformé en un
+clin d'oeil!
+
+En attendant que la mode étende son sceptre sur ces agrestes solitudes,
+je me garde bien de nommer le village en question: je l'appelle sans
+façon _mon village_, comme on dit _ma trouvaille_ ou _mon rêve_. Il me
+semble qu'il ne sera plus _mien_ dès que j'aurai trahi son nom. Il le
+faudra pourtant, mais à la fin de mon récit, et quand je l'aurai fait
+aimer un peu, si j'en viens à bout.
+
+Tant il y a qu'en y revenant, le long de la Creuse, à travers des
+éblouissements de paysages délicieux embrasés de soleil rouge et coupés
+de verdures splendides, je songeais en égoïste à cette découverte
+d'algira et de gordius. La présence de ces beaux petits frileux (gordius
+est tout en or chaud teinté de bronze florentin) me faisait faire ce
+raisonnement bien simple: la vigne gèle en Toscane au 1er mai. En avril,
+des humains gèlent, faute de feu, de bois et de cheminées, à Frascati et
+à Tivoli. La moindre chaumière de *** (mon village) est mieux chauffée
+que la plupart des palais d'Italie. Majorque (latitude de la Calabre)
+est l'endroit de la terre, à moi connu, où j'ai eu le plus froid et où
+j'ai vu les pluies les plus intarissables en hiver. Et, là, beaucoup
+moins de cheminées qu'en Italie! Les vitres aux fenêtres sont objets de
+luxe.
+
+Pour fuir l'hiver, il est donc souvent fort inutile de faire beaucoup de
+chemin, de s'embarquer et de perdre quinze jours en déplacements et en
+déceptions, surtout quand on a sous la main des oasis où, avec très-peu
+de temps, de dépense et d'industrie, on pourrait, à tout instant,
+trouver un nid propre et tranquille, des promenades charmantes, se
+réchauffer et se refaire, se forcer soi-même à prendre un exercice
+vivifiant sans rompre avec ses habitudes de travail et ses devoirs de
+famille, enfin sans cesser de vivre à un certain point de vue prohibé en
+Italie et en Espagne; et notez bien qu'il n'est guère de localités
+civilisées en France qui n'aient leur petit Éden sauvage, leur Suisse en
+miniature, voire leur coin d'Italie et d'Espagne, aussi beau et mieux
+exposé que ne le sont les trois quarts de ces péninsules fameuses.
+
+Pourtant ces heureux et riches accidents de terrain sont souvent
+déserts. Aucun voyageur ne daigne y porter ses pas; et ce sont, la
+plupart du temps, des Anglais qui les découvrent.
+
+--J'y songeais aussi précisément, me dit Amyntas, à qui je communiquais
+ces réflexions en rentrant au village, et je me suis rappelé notre
+conversation dans le ravin de Marino. Depuis cette promenade autour de
+Frascati, nous avons vu ensemble de bien belles choses, plus grandes,
+plus bizarres que celles d'ici; je suis bien content de les avoir vues,
+mais je n'éprouve pas le besoin de les revoir; tandis que la facilité de
+venir ici me donne le plus grand désir d'y revenir souvent. On dit qu'il
+faut payer la jouissance des voyages par d'inévitables fatigues et de
+nombreuses contrariétés. Eh bien, s'il en est ainsi, si c'est une loi
+générale d'acheter cher le plaisir de l'admiration, ce pays-ci est
+vraiment trop beau pour être si près, si facile à aborder, si
+hospitalier et si rempli de bien-être.
+
+C'était aussi l'avis de notre naturaliste. Il regrettait d'être forcé de
+partir le lendemain. Il n'avait jamais rencontré un pays si suave et si
+sympathique. Il rêvait d'y revenir avec nous l'année prochaine.
+
+Nous rêvions, nous autres qui ne sommes pas forcés de vivre à Paris, de
+nous arranger un pied-à-terre au village. La maisonnette où nous avions
+dormi était à vendre pour ce prix modeste de cinq cents à mille francs
+dont on nous avait parlé. Amyntas la voulait pour lui. Moi, j'avais
+envie de la maisonnette renaissance.
+
+Tout se passa en projets ce jour-là.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Le lendemain, il faisait encore plus chaud. Nous devions ramener notre
+naturaliste chez nous afin de l'embarquer pour Paris, où ses affaires le
+rappelaient impérieusement. On s'arrachait au village à grand regret.
+
+Nous fîmes encore deux lieues dans l'eau et les rochers, pour explorer
+le cours du torrent qui descend au bas du village et qui lui donne son
+nom.
+
+C'est une toute petite gorge couverte de bois charmants et toute
+hérissée de rochers superbes. La marche est dure dans cette déchirure
+tourmentée en zigzags; mais, à chaque pas, il y a un tableau délicieux
+de fraîcheur et de sauvagerie.
+
+Nous fîmes halte dans un joli moulin, où la meunière, aimable et
+avenante, avec un air de candeur qui ne gâtait rien, nous servit du lait
+et du beurre exquis, pendant que nous bercions son nouveau-né dans le
+plus joli berceau rustique qui se puisse imaginer, une vraie petite
+crèche en bois, suspendue par deux anneaux à un double pied. Le marmot
+est au ras de sa couche, mais protégé par des lanières de laine bleue
+artistement agencées pour le retenir sans le gêner pendant qu'on le
+balance à grande volée. Les berceaux, les armoires et les crédences sont
+encore, dans la demeure de beaucoup de ces paysans, des meubles
+très-anciens et très-remarquables.
+
+Avant de quitter l'oasis que notre éminent historien M. Raynal appelle
+avec raison le _Highland_ du Berry, nous donnâmes grande attention aux
+figures, soit dans le village, soit sur les chemins et dans les hameaux
+environnants.
+
+La physionomie humaine est là aussi explicite que le climat et la
+végétation; elle respire une aménité particulière, avec une dignité
+tranquille. Le paysan n'a pas le salut banal de certaines autres
+localités du Berry. Mais, dès qu'il est prévenu, il répond avec une
+dignité douce. Il doit être fin, puisqu'il est paysan, mais il n'est
+pas sournois. Son tempérament est sec et sain, sa démarche plus d'aplomb
+et moins lourde que celle des gens de nos plaines.
+
+Les enfants sont admirables, et presque toutes les jeunes filles jolies
+ou gracieuses. Parmi ces dernières, deux types très-distincts nous
+frappèrent: la blonde, fine, svelte, avec des yeux bleus d'une limpidité
+et d'une mélancolie particulières; la brune, plus forte, très-accentuée,
+d'un ton pâle et uni vraiment magnifique, avec des yeux espagnols
+bistrés en dessous et ombragés de longs cils, l'air sérieux, même en
+riant. Toutes, quand elles rient, brunes et blondes, montrent des dents
+extraordinairement jolies et finement plantées dans des gencives roses.
+Les laides ont encore la bouche belle et l'oeil pur, et ceci est propre
+aux deux sexes, bien que, comme dans d'autres portions du Berry, le
+masculin nous ait paru le moins bien partagé.
+
+Du reste, là comme ailleurs, la beauté des paysannes passe vite dans les
+fatigues de la maternité jointes à celles du ménage. Dans nos plaines,
+elles devraient se conserver mieux, car elles n'ont pas de travail en
+dehors de la maison, si ce n'est de garder au soleil quelques chèvres et
+moutons en pays plat. Celles du _haut pays de bas Berry_ nous ont paru
+beaucoup plus actives et plus fortes, portant de lourds fardeaux dans
+les rudes montées, ramenant hardiment leurs troupeaux à cheval dans les
+sentiers des plateaux, ou gravissant, à pied, comme des chèvres, les
+talus escarpés de la Creuse.
+
+Le gros bétail nous a paru très-beau et abondant. Chez nous, le ménageot
+ne se permet que la chèvre et l'_ouaille_; au bord de la Creuse, toute
+famille a plusieurs vaches, plusieurs ânes et un ou deux chevaux ou
+mulets. Le pays le veut, disent-ils; on ne peut faire la récolte qu'à
+dos de bête sommière. Cela prouve qu'ils ont tous des récoltes à faire.
+Les vaches sont remarquablement jolies, petites, mais propres et
+luisantes comme des vaches suisses. On n'entretient pas sur elles, avec
+amour, cette affreuse culotte de croûte de fumier que, chez nous, on
+croit nécessaire à leur santé.
+
+On achevait alors la récolte des foins, à peine commencée chez nous. Les
+blés étaient jaunes et dorés quand les nôtres ne faisaient que blondir.
+
+La fenaison avait un tout autre aspect que dans nos prairies. Au lieu de
+ces énormes boeufs magnifiquement attelés à de monumentales charrettes,
+et traînant avec une lenteur imposante de véritables montagnes de
+fourrage dans de grands chemins verts, on ne voyait que chevaux maigres
+et agiles, mulets et baudets vigoureux, portant sur leur dos des charges
+très-artistement serrées en bottes tordues, et descendant avec une
+adresse incroyable des sentiers rapides. La moindre petite ânesse porte
+ainsi dix fois par jour trois cents kilos et ne bronche jamais.
+
+Le conducteur a fort à faire. Au lieu de trôner nonchalamment sur le
+haut de son char, il faut qu'il accompagne et soutienne chaque bête dans
+les passages difficiles. Le chargeur et le botteleur ne sont pas moins
+affairés. Il faut plus de science pour établir solidement une charge si
+fuyante sur des cacolets qui garnissent toute la largeur des étroits
+passages, que pour l'étaler en larges couches sur une large voiture à
+qui la plaine fait large place. Aussi on va vite, on cause peu, on ne
+perd pas le temps en raisonnements à perte de vue, le bras passé dans sa
+fourche, un sabot planté sur l'autre, pendant que les nuages montent et
+que la pluie se hâte. On a moins d'éloquence et de majesté; on a plus de
+vie et de feu, on est moins orateur, mais on est plus homme.
+
+On est aussi plus industrieux et plus artiste.
+
+Toutes les bâtisses sont jolies; la menuiserie est belle, et les
+intérieurs annoncent du goût.
+
+Enfin, un détail nous prouva que cette petite population était riche et
+indépendante.
+
+Madame Rosalie, notre éminente cuisinière, nous avait préparé, pour le
+second jour, un dîner d'une abondance insensée: nous étions las d'être à
+table. Nous demandions qu'on fît nos lits; nous étions fatigués. Il fut
+impossible de trouver une _femme de peine_ pour les faire. Excepté au
+château, il n'y a pas de servantes dans le village; et, comme nous
+admirions le fait, notre hôtesse nous dit sur un ton de désespoir fort
+plaisant:
+
+--Hélas! que voulez-vous, ils sont tous heureux ici! Ils n'ont pas
+besoin de _gagner_!
+
+Terre de Cocagne, adieu, et au revoir bientôt, j'espère.
+
+ * * * * *
+
+Ici, lecteur, si vous le permettez, je me servirai de notre journal;
+car, dès notre féconde excursion à G..., nous tînmes note de chaque
+chose.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Nohant, 7 juillet.
+
+Maurice, arrivé d'avant-hier, a la tête montée par les récits d'Amyntas.
+Je découvre qu'il se rappelle fort peu notre village. Il n'y a passé
+qu'une seule fois, il y a douze ans, et vite, la pluie au dos.
+
+Il a vu à Paris M. Depuizet (notre Chrysalidor), qui lui a parlé avec
+enthousiasme de notre promenade et des captures entomologiques
+d'Amyntas.
+
+Voici donc la passion du lépidoptère qui se rallume chez lui. Il ne
+croira, je pense, à ces captures merveilleuses que quand il les aura
+faites lui-même. Il paraît, au reste, que le célèbre M. Boisduval,
+lequel en a été informé tout de suite, n'en est pas moins surpris que
+nous. Rapport en sera fait à la Société entomologique de France, dont
+ces messieurs ont l'honneur d'être membres.
+
+Ainsi nos jeunes savants ont fait leur découverte. Ai-je fait la
+mienne? Ai-je réellement rencontré un village typique, un petit champ
+d'observations particulières, se rattachant assez à la vie générale? Il
+faut le revoir. Nous y retournerons demain.
+
+On a beaucoup discuté une question fort simple que j'appellerai, si l'on
+veut, _le secret de la chaumière_.
+
+Tout artiste aimant la campagne a rêvé de finir ses jours dans les
+conditions d'une vie simplifiée jusqu'à l'existence pastorale, et tout
+homme du monde se piquant d'esprit pratique a raillé le rêve du poëte et
+méprisé l'idéal champêtre. Pourtant il y a une mystérieuse attraction
+dans cet idéal, et l'on pourrait classer le genre humain en deux types:
+celui qui, dans ses aspirations favorites, se bâtit des palais, et celui
+qui se bâtit des chaumières.
+
+Quand je dis _chaumière_, c'est pour me conformer à la langue classique.
+Le chaume est un mythe à présent, même dans notre bas Berry. On ne s'en
+sert plus que pour les petits hangars et appentis provisoires: la tuile
+ne coûte guère plus cher aujourd'hui, dure davantage, est moins exposée
+à l'incendie, et n'engendre pas des populations d'insectes nuisibles.
+
+La police rurale a donc très-bien fait d'interdire l'usage du chaume
+pour la couverture des nouvelles constructions. Les peintres seuls s'en
+plaindront et les littérateurs aussi; car une chaumière, cela se voit
+d'un mot; cela exprime et résume toute la vie rustique, toute la poésie
+du hameau. Le _cottage_ n'est pas la chaumière, c'est un faux bonhomme,
+un fastueux mal déguisé. La maison et la maisonnette sont des
+désignations trop générales qui s'appliquent à des chalets aussi bien
+qu'à des villas.
+
+On aura beau se moquer de la vieille chaumière des ballades et romances,
+on ne comprendra pas de quoi il est question pour une maison de paysan,
+tant que l'on n'aura pas trouvé un nouveau nom pour la chaumière sans
+chaume.
+
+Va pour chaumière! Trouverai-je mon idéal dans ce village? Non, un
+idéal, cela ne se trouve nulle part.
+
+Combien j'ai salué, en passant, de ces chaumières décevantes dans des
+sites séduisants! combien j'en ai dessiné dans ma tête, enfouies dans
+des solitudes à ma fantaisie! Je n'avais jamais songé à les placer dans
+un village. Aussi, je ne les plaçais nulle part; car, pour vivre au sein
+d'un désert, il faut la force d'un anachorète ou la fortune d'un prince.
+N'ayant ni l'une ni l'autre, je ferai, je crois, aussi bien de m'en
+tenir à quelques observations sur la vie de paroisse. Elle doit avoir de
+grands charmes et de terribles inconvénients!
+
+Connaissons les inconvénients et sachons s'ils sont compensés par les
+charmes. S'il n'en est rien, nous rêverons encore la chaumière, car nous
+ne pouvons pas venir à bout de vieillir à nos fantaisies, mais nous les
+rêverons dans d'autres conditions.
+
+Nous aurons gagné à cette étude de connaître à fond un petit coin de ce
+monde réel que quelques amis nous ont reproché de voir en beau. Comme si
+c'était notre faute! Nous serons plus réaliste, puisqu'il paraît que
+nous ne l'avons pas toujours été assez. Pourquoi non? On comprend tous
+les jours, je ne dirai pas quelque chose, mais beaucoup de choses.
+
+Le fait est que, dans notre situation présente, nous pouvons très-bien
+connaître la couleur et le dessin de la vie rustique, sans pouvoir
+peut-être pénétrer assez avant dans la vie morale du paysan. Il se farde
+peut-être un peu devant nous, le rusé qu'il est! Nous ne dormons pas
+sous son toit, nous ne vivons pas avec lui côte à côte à toutes les
+heures du jour. Il a son travail, nous avons le nôtre. Quand nous nous
+rencontrons, il a souvent des habits et sa belle humeur du dimanche; ou
+bien, dans la semaine, avec son sarrau de toile sur le dos et sa pioche
+à la main, il prend ce grand air sérieux et rêveur qui lui vient
+toujours quand il regarde la terre. Chez lui, en famille, il est
+peut-être l'horrible scélérat qui, en d'autres contrées, a frappé les
+yeux de notre grand Balzac et de plusieurs autres romanciers énergiques.
+
+J'ai cependant bien de la peine à croire qu'il en soit ainsi partout et
+même qu'il y ait une campagne où l'_homme de campagne_ soit si pervers
+et si malin. J'ai vu, partout où j'ai passé, l'ingénuité de l'enfant
+chez ces hommes qui ne sont jamais que des enfants à barbe noire ou
+blanche. L'enfant aussi est un grand diplomate quand il s'agit de se
+faire gâter; mais ses finesses sont _cousues de fil blanc_, on y cède
+sans en être dupe.
+
+Enfin, j'ai toujours vécu optimiste en principe et pas plus abusé qu'un
+autre en pratique; je crois savoir, peut-être plus que bien d'autres,
+que la misère est mariée avec la paresse, c'est-à-dire avec l'ennui et
+le découragement; que l'ambition du mieux, dans les conditions
+difficiles, est fiancée avec l'astuce et l'égoïsme; mais, si je regarde
+la classe industrielle riche ou pauvre, la caste nobiliaire progressive
+ou retardataire, la classe artiste aspirante ou parvenue; si j'examine
+enfin toutes les classes de la société, j'y vois les mêmes qualités et
+les mêmes vices que chez le paysan. Seulement, chez les gens _éduqués_,
+les qualités sont plus habiles à se faire valoir et les vices plus
+habiles à se cacher. C'est donc parce que ce sournois de paysan est
+maladroit dans ses ruses et très-facile à pénétrer, qu'il serait
+considéré comme le type de la fausseté? J'aurais cru justement tout le
+contraire.
+
+Je lisais dernièrement dans une critique, très-juste à beaucoup
+d'égards, mais trop ardente pour l'être toujours, que la Muse était en
+général trop aristocratique, et que, pour être un vrai peintre, il
+fallait consentir, comme le paysan, à mettre ses mains dans le fumier.
+
+Je relus trois fois la phrase; ce n'était pas une métaphore, mais
+c'était une erreur. Le paysan ne met pas ses mains dans le fumier. Il
+n'y touche qu'avec des outils à long manche. Il est quatre fois plus
+dégoûté qu'il n'est utile de l'être. Il fait beaucoup plus de bruit à sa
+ménagère pour une chenille dans sa salade que nous à nos domestiques. Il
+ne boit pas comme nous à la première source venue. Il ne touche pas à
+une bête malade sans de grandes craintes et de grandes précautions. Les
+insectes des champs lui font souvent peur ou lui répugnent. Il a une
+foule de préjugés qui font qu'il s'abstient de tout contact avec une
+foule de choses que nous bravons, parce que nous les savons
+inoffensives.
+
+Il y a des exceptions, des paysans malpropres; tous les goûts, même les
+goûts immondes, sont dans la nature. Mais, chez nous, je pourrais
+compter ces exceptions.
+
+La villageoise se fait gloire de sa propreté scrupuleuse. Entrez dans
+quelque _chaumière_ que ce soit, elle ne vous présentera rien sans
+l'avoir, avec ostentation, rincé, essuyé, épousseté devant vous. À de
+meilleures tables, vous n'êtes pas toujours certain de pouvoir vous fier
+à tant de conscience. Cette conscience est une loi de savoir-vivre chez
+le paysan. Le grand essuyage de la table, et le grand lavage des
+_vaisseaux_ en présence de l'hôte, est une indispensable politesse. Si
+cet hôte est un paysan, il se trouvera choqué et boira avec méfiance
+pour peu qu'on y manque.
+
+Si les _réalistes_ voient parfois le paysan plus grossier qu'il ne l'est
+_réellement_, il est certain que les idéalistes l'ont parfois
+quintessencié. Mais quelle est cette prétention de le voir sous un jour
+exclusif et de le définir comme un échantillon d'histoire naturelle,
+comme une pierre, comme un insecte?
+
+Le paysan offre autant de caractères variés et d'esprits divers que
+tout autre _genre_ ou _tribu_ de la race humaine. Ce n'est pas un
+troupeau de moutons, et se vanter de connaître à fond le paysan, c'est
+se vanter de connaître à fond le coeur humain; ce qui n'est pas une
+modeste affirmation.
+
+Il y a, j'en conviens, un grand air de famille qui provient de
+l'uniformité d'éducation et d'occupations. L'air simple et malin en même
+temps, la prudence et la lenteur des idées et des résolutions, voilà le
+cachet général.
+
+Ces hommes des champs sont-ils meilleurs ou pires que ceux des villes?
+Je n'ai jamais prétendu qu'ils fussent des bergers de Théocrite, des
+continuateurs de l'âge d'or; mais je vois et crois savoir que, dans la
+vraie campagne, au delà des banlieues et dans la véritable vie des
+champs, il y a moins de causes de corruption qu'ailleurs.
+
+Donc, j'aime ce milieu, cette innocence relative, ces grands enfants qui
+veulent faire les malins et qui sont plus candides que moi, puisque je
+les vois venir, et même _avec leurs gros sabots_, comme dit le proverbe.
+
+Le Berry est-il une oasis où les grands vices n'ont pas encore pénétré?
+Peut-être. Mon amour-propre de localité veut bien se le persuader.
+
+Pourtant je vois que les esprits inquiets de chez nous--il y en a
+partout--se plaignent du paysan avec amertume, et je vois que les
+esprits réalistes--il y en a aussi chez nous--sont frappés du côté rude
+et chagrinant de la vie paysanne. Je veux bien m'en plaindre aussi pour
+mon compte. Je sens à toute heure, entre ces natures méfiantes et mes
+besoins d'initiative, une barrière que je dois souvent renoncer à
+franchir, dans leur propre intérêt, vu qu'ils feraient fort mal ce
+qu'ils ne comprennent pas bien. Mais, de ce que ces hommes sont autres
+que moi, ai-je sujet de les haïr et de les mépriser?
+
+J'entendais l'un d'eux dire à un monsieur qui le traitait de _bête_
+parce qu'il s'obstinait dans son idée:
+
+--On a le droit d'être bête, si on veut.
+
+Parole profonde dans sa niaiserie apparente. Toute âme humaine sent
+qu'elle ne doit pas aller en avant sans avoir acquis sa pleine
+conviction, et il me semble qu'il y a un fonds de grande sagesse à être
+ainsi. On pourra compter beaucoup sur l'homme qui aura franchi avec
+réflexion ses propres doutes.
+
+Voici ce que dit sur le paysan berruyer le très-grave et très-excellent
+historien M. Louis Raynal, premier avocat général à la cour royale de
+Bourges en 1845; notez ce titre, qui exclut l'idée d'une candeur trop
+enfantine et d'une inexpérience trop romanesque:
+
+«Ces populations, auxquelles manquent, il faut en convenir, un certain
+éclat et une certaine vivacité d'intelligence, sont _généralement, sous
+le rapport moral, dignes d'une haute estime_. Sans doute, les progrès du
+temps, qui n'amène pas toujours des perfectionnements sans mélange,
+n'ont pas assez complètement respecté leur moralité et leurs croyances.
+Mais il reste encore, _surtout dans nos campagnes, un fonds remarquable
+de probité et de loyauté_. Des esprits chagrins le nient, soit pour
+exalter le passé au préjudice du présent, soit parce que les intérêts
+établissent trop souvent, entre la classe qui possède le sol et celle
+qui l'exploite, une sorte de rivalité malveillante. Mais ne calomnions
+pas notre temps et notre pays. Combien n'existe-t-il pas encore dans
+les _domaines_ du Berry de familles vraiment patriarcales? Ne
+confie-t-on pas tous les jours à nos paysans de riches troupeaux à
+vendre au loin, des marchés importants à conclure, sans que le maître
+puisse exercer de surveillance? Et citerait-on beaucoup d'exemples que
+cette confiance ait été trompée?»
+
+Digne magistrat, je ne vous le fais pas dire, et vous n'écriviez pas
+ceci pour les besoins de la cause, car votre grand ouvrage est l'oeuvre
+d'une haute impartialité. Je me rassure en vous lisant, car j'ai été
+taxé souvent de bienveillance aveugle et de point de vue trop
+_florianesque_. Je ne tiens pas à m'en disculper, ne prenant pas le
+reproche pour une injure, tant s'en faut. Mais, si le doute fût entré
+dans mon coeur, j'en eusse été bien attristé. Je ne sais rien de plus
+amer que de mépriser mon semblable.
+
+Sortons donc, allons au jour, au chemin, aux champs, au village.
+
+Tranquille vallée, je te remercie d'avoir résumé pour moi l'antique
+inscription qu'on lisait encore, en 1815, sur un pilier de la porte
+d'Auron, à Bourges:
+
+ INGREDERE. QUISQUIS MORUM. CANDOREM AFFABILITATEM ET. SINCERAM.
+ RELIGIONEM. AMAS REGREDI. NESCIES.
+
+_Entrez, vous qui aimez la candeur, l'affabilité dans les moeurs et la
+piété sincère. Vous ne saurez plus vous éloigner_.
+
+Et nous, ne nous inquiétons plus de ceux qui nous crient: «Vous vous
+trompez, tout est mal!» Cela ne prouve qu'une chose, c'est que, des
+choses humaines, ils ne voient que les mauvaises. Allons-nous-en par les
+prés et par les sentes, sans parti pris d'avance, mais avec le coeur
+aussi ouvert que les yeux.
+
+Nous ne sommes pas fâché de pouvoir, une fois de plus, surprendre
+l'homme des champs dans sa tâche et le tableau dans son cadre, les
+grands boeufs dans les herbes et les petites fleurs dans le _riot qui
+riole_, sans être forcé de nous dire que cet homme est un scélérat, ce
+tableau une vision, ces boeufs des alambics à fumier, ces fleurettes des
+poisons et ce ruisselet une sentine d'immondices.
+
+D'autres peuvent prendre le réel par ce côté âpre et triste, et avoir du
+talent pour le peindre. Mais ce qui me plaît et me charme dans la
+réalité est tout aussi réel que ce qui pourrait m'y choquer. On voit
+souvent sur les fenêtres, dans les faubourgs des petites villes, de
+beaux oeillets fleurir dans des vases étranges. Le vase fait rire,
+l'oeillet n'en est pas moins beau et parfumé. Ils sont aussi réels l'un
+que l'autre. J'aime mieux l'oeillet. Chacun son goût.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+8 juillet.
+
+Nous sommes en route en plein midi. La chaleur est tombée. Il fait même
+très-froid en voiture découverte, à cinq heures. L'orage d'avant-hier
+nous fait espérer de ne pas trouver _notre Afrique_ trop _réelle_, cette
+fois.
+
+Nous sommes quatre, car nous avons entraîné à notre promenade notre
+jeune et chère ***, une artiste adorable qui est aussi de la famille à
+présent, et qui veut avoir son nom entomologique comme les autres.
+Blanche et blonde, elle a droit au nom d'_Herminea_, d'autant plus que
+cette belle _notodontide_, s'étant posée sur sa robe, a été, par sa
+fraîcheur, jugée digne de servir d'individu dans la collection.
+
+Il fallait bien que Maurice eût aussi son surnom, emprunté à ses plus
+récentes préoccupations. Il s'appellera Parthénias jusqu'à nouvel
+ordre; car ces noms recherchés ont la facilité de changer tous les ans,
+selon la recherche dominante de la saison des courses.
+
+J'aurais bien eu le droit d'en prendre un aussi, car j'avais _cueilli_
+sur une fleur, à la dernière excursion, la variété de la zygène du
+trèfle _aux taches réunies_, et j'avais eu une mention honorable. Mais
+je pensai que la modestie me faisait un devoir de ne pas exploiter une
+capture toute fortuite, et dont je n'avais pas assez senti l'importance.
+
+Nous avions cinq heures de route.
+
+Nous voici, direz-vous, bien loin de notre village. Mais non; nous y
+arrivons.
+
+Parthénias se reconnaît, Herminea se récrie, Amyntas trouve le site
+encore plus joli que la première fois. Mais la jeune voyageuse a la
+migraine; elle s'endort. Les deux naturalistes descendent au lit de la
+Creuse. Je m'en vas flânant ou plutôt flairant par le village. Je
+cherche la réalité triste et chagrine de très-bonne foi: est-ce ma
+faute? je ne puis la trouver là.
+
+Sur tous les escaliers sont groupées les jolies filles ou les bonnes
+femmes, qui me regardent avec de bons ou beaux yeux, et qui sourient,
+attendant que je les prévienne. J'aime cette discrétion ou cette fierté.
+Je fais les avances: étranger, c'est mon devoir. La réponse est prompte,
+très-familière, mais vraiment bienveillante.
+
+On parle très-bien ici, encore mieux que dans la vallée Noire, ce qui
+n'est pas peu dire. Plus nous touchons à la limite de notre langue
+d'_oil_, plus le langage s'épure, plus l'accent s'efface. J'aurais cru
+le contraire, mais c'est ainsi. Ici, point de _j'avons, j'allons_, etc.,
+à la première personne. Pas plus que chez nous on ne fait cette faute
+grossière.
+
+On se sert même ici de mots qui sentent la civilisation et qui dépassent
+le vocabulaire à moi connu du bas Berry. On dit _énorme, immense_, ce
+qui paraît singulier dans ces bouches rustiques. Sylvain, notre cocher
+berrichon, croit qu'on se sert de mots latins et ouvre de grands yeux.
+Le seul mot patois qui se glisse dans la conversation quelquefois, c'est
+_ie_ pour _elle_.
+
+Les femmes d'ici sont très-supérieures en caquet facile ou sensé à
+celles de chez nous, mais elles ont moins de retenue.
+
+Tout en causant, j'apprends une particularité. Elles travaillent
+beaucoup plus que les hommes, et se piquent d'être plus actives, plus
+courageuses et plus avisées. Elles se plaignent de la fatigue, mais
+elles s'en prennent au rocher, et non au père ou au mari, qui me paraît
+être l'enfant gâté de chaque maison.
+
+Comme chez nous, la maternité est très-tendre; de plus, les femmes sont
+orgueilleuses de la beauté de leurs enfants, et chacune va chercher le
+sien pour vous le montrer.
+
+J'en regarde un tout seul de l'autre côté de la rue. Il est fort
+barbouillé, ce qui ne l'empêche pas d'avoir une tête d'ange. C'est un
+ange qui a mangé des guignes, voilà tout; et pourquoi pas?
+
+Je m'approche pour l'admirer. Une belle femme s'avance sur le perron et
+me crie d'un air brusque et charmant:
+
+--Il est à moi, celui-là. Il n'est pas plus mal _bâti_ qu'un autre,
+_hein?_
+
+_Bâti_ n'est pas le mot dont elle se servit; elle jura bel et bien,
+mais d'une voix douce et avec l'aisance triomphante d'une reine à qui
+tout est permis. Réalité, tu ne me gênes pas!
+
+Du haut d'un chemin rocheux qui s'en va, comme il peut, rejoindre la
+grande route, on embrasse tout le village. De quelque côté qu'on le
+regarde, il est charmant, ce village privilégie.
+
+Les collines qui l'enserrent ont des formes suaves; ses masses de
+verdure sont bien disposées, ses rochers ont, de loin, ce beau ton lilas
+qui est particulier aux micaschistes des bords de la Creuse, couleur
+tendre qui se forme, je ne sais comment, de plusieurs tons sombres.
+
+Mystères de la couleur, les vrais peintres vous saisissent et vous
+constatent, mais ils ne vous expliquent pas. Quel artiste a jamais connu
+le secret de son art? C'est par le sentiment que la révélation lui
+arrive, mais le sentiment ne s'explique pas par des raisonnements.
+
+Je redescends au village par un autre chemin. Je vais revoir la maison
+renaissance, j'en suis épris; deux vieilles soeurs l'habitent, deux
+paysannes très pauvres.
+
+Elles ne sont nullement étonnées de mon attention; elles m'invitent à
+entrer, elles savent que leur maison est intéressante; elles ne sourient
+pas dédaigneusement, comme on fait chez nous, quand l'artiste s'arrête
+pour regarder avec amour un vieux mur. Elles voient souvent des
+peintres, elles savent que _ce qui est ancien est beau_. C'est ainsi
+qu'elles s'expriment.
+
+Elles savent aussi que nous sommes tentés de l'acquisition d'une
+chaumière; mais elles ne se soucient pas de vendre, et, moi, je ne me
+sens pas assez capitaliste pour faire réparer cette ruine.
+
+Je fais le tour du village, et j'interroge chacun. Tout le monde est
+enchanté de mon idée. On m'accueille comme si j'avais déjà droit de
+bourgeoisie; on m'invite à rester, on m'offre bonne amitié et on me
+promet bon voisinage; mais, quand il s'agit de quitter son toit pour me
+le céder, on secoue la tête:
+
+--Vendre sa maison! est-ce qu'on vend sa maison!
+
+Je ne peux me défendre d'être touché de ce sentiment qui se manifeste
+avec une austérité antique. J'offrirais en vain de quoi faire bâtir une
+belle et bonne maison à la place de la masure qui s'écroule; ce ne
+serait pas celle où l'on a vécu et où l'on veut mourir. Fussé-je assez
+riche pour m'obstiner dans ma fantaisie, car je sais bien qu'à prix
+d'argent on arrive à triompher de tout, je ne me sentirais pas le
+courage d'insister pour vaincre cette sainte répugnance.
+
+Je constate encore une particularité. Tout le monde, ici, est _monsieur_
+ou _madame_. Chez nous, ces dénominations aristocratiques sont tout à
+fait inconnues, et si on appelle le paysan _monsieur_, il croit qu'on le
+raille et il vous reprend. Ici, on vous reprend quand vous dites le nom
+des gens tout court; et, quand je demande Moreau par le village, on me
+répond:
+
+--Quel Moreau? M. Moreau du Pin?
+
+J'entre dans un bouge misérable, et je demande qui demeure là.
+
+--Monsieur ***.
+
+--Quel est l'état de ce M. ***?
+
+--Il cherche son pain. C'est un homme qui n'a rien.
+
+--Un ancien bourgeois?
+
+--Mon Dieu, non; un homme comme nous.
+
+Me voilà bien averti. Je donne du monsieur même aux mendiants, et ils
+m'y paraissent fort habitués. Au reste, ces mendiants sont rares: on en
+compte deux ou trois dans la commune.
+
+Les gallinacés sont magnifiques. Aujourd'hui que _la mode y est_, on
+peut constater, dans le fond des campagnes, des localités qui ont su
+profiter de l'amélioration des races.
+
+Le petit poulet noir, étique et maraudeur, impossible à engraisser,
+parce qu'il dépérit dans les basses-cours, tend à disparaître. Le coq de
+Cochinchine pur sang ne le remplace pas d'emblée avec avantage. Il
+demande trop de soins et craint nos longs hivers. Il devient goutteux de
+bonne heure. Ses filles, nées de la poule normande ou de la poule du
+Mans, sont riches pondeuses, couveuses assez fidèles, mères sans souci
+et sans constance pour leurs poussins, qu'elles abandonnent trop vite.
+Voilà les résultats obtenus chez nous.
+
+Ici, les croisements ont produit une superbe espèce, très-robuste. On
+n'a pu me dire le nom du type qui l'a amené.
+
+--Ce sont de gros oeufs qu'on a donnés à _madame_ une telle du village;
+et qu'elle a fait couver. Il lui est venu un beau coq qui a _causé_ avec
+nos poules, et, depuis quatre ou cinq ans, toutes nos volailles sont
+_venues_ belles.
+
+Il faut dire aussi que les conditions d'élevage sont excellentes dans ce
+bourg. La communauté de passages et l'absence de clôtures aux
+habitations en font une vaste basse-cour où la volaille trotte, gratte,
+mange et grimpe partout en liberté.
+
+Le roi de ce pays de Cocagne est un coq blanc glacé de jaune citron, à
+large crête d'un rouge de corail. Il est escorté de deux poules: l'une
+pareille à lui, l'autre plus blonde et non moins belle. Je ne sais de
+quel croisement ils résultent, mais ils seraient dignes de figurer chez
+un amateur. Ce n'est pas le lourd coq cochinchinois sans queue,
+ridiculement jambé, à l'air stupide et féroce. Celui-ci a une robe
+charmante et des formes parfaites, des pattes délicatement découpées, la
+démarche aisée et la physionomie fière mais fort affable.
+
+Je suis très-reconnaissant envers l'éminent peintre Jacque de m'avoir
+inspiré, par ses études ingénieuses et savantes sur la matière, et
+surtout par ses adorables tableaux et dessins (ceux-ci publiés dans le
+_Magasin pittoresque_ et dans le _Journal d'Agriculture pratique_), un
+redoublement d'amitié pour le coq et la poule.
+
+Au point de vue de l'alimentation, il y a le côté de haute utilité que
+tout le monde apprécie; mais, au point de vue de cette amitié de
+bonhomme dont on s'éprend dans la vie domestique pour les animaux
+apprivoisés, le coq et la poule méritaient mieux de nous que le supplice
+de l'engraissage forcé et les tristes honneurs de la broche. Ils sont
+des types d'affection conjugale et de touchante maternité, et ils ont
+cet avantage sur la plupart des animaux dont nous nous entourons, que
+nous pouvons les rendre parfaitement heureux.
+
+Il y a de petites espèces ravissantes qui ne _grattent pas_, et que
+l'on pourrait laisser vivre dans les jardins. Ces oiseaux ont le naturel
+si raisonnable, qu'ils ne s'écartent presque pas de la petite cabane
+qu'on leur bâtit sous un arbre, et ne franchissent jamais une étroite
+limite qu'ils s'imposent à eux-mêmes. Ils connaissent, sans banalité de
+confiance, les gens qui les aiment; ils les suivent, mangent dans leur
+main, perchent à côté d'eux sur les branches, dînent à leurs côtés, si
+l'on dîne en plein air par le beau temps, et se rendent en grande hâte,
+à toute heure, au moindre appel d'une voix amie.
+
+À ce caractère sociable et à cette domesticité fidèle, ils joignent la
+beauté merveilleuse dans certaines espèces même très-rustiques et
+très-communes, et l'infinie variété dans l'imprévu des reproductions et
+dans le caprice des croisements. À chaque éclosion, on voit arriver des
+surprises, des petits qui diffèrent essentiellement du père et de la
+mère, et qui aussitôt forment des genres et des sous-genres
+intéressants.
+
+Il n'y a pas eu moyen, aujourd'hui, de contempler le village _intrà
+muros_: nos compagnons veulent voir le pays; c'est le village qui se
+promènera avec nous.
+
+Tandis qu'Herminea équite vaillamment un âne modèle, un âne qui passe
+partout comme un bipède, Moreau nous suit avec sa belle-soeur, madame
+Anne, son filet de pêcheur, son cheval chargé de provisions, et son
+neveu, _M. Fred_ (diminutif d'Alfred). Ce dernier n'a d'autre motif de
+nous accompagner que celui de porter une poêle.
+
+Une poêle? Oui, une poêle à frire. Moreau a son idée, il faut le laisser
+faire. D'ailleurs, ce détail fait bien, en queue de la caravane. Nous
+avons l'air d'une tribu qui se déplace, d'autant plus que nous partons
+au milieu de la pluie et du tonnerre, comme des gens forcés de partir.
+
+Où déjeunera-t-on? Où l'on voudra, et quand tout le monde aura faim.
+Nous sommes sûrs de trouver partout du gazon pour siége, des rochers
+pour table et des arbres pour tente.
+
+On remonte le cours de la Creuse. Comment s'arracher de cette oasis? Et
+puis là sont les insectes à l'existence fantastique et l'espoir de
+nouvelles découvertes.
+
+Au bout d'une heure de marche, tout le monde regarde avec amour le
+cheval porteur du déjeuner.
+
+On fait halte au milieu des roches blanches, en face du grand rocher
+noirâtre dit le _roc à Guyot_.
+
+Pendant que les uns déballent des provisions, les autres se mettent en
+quête du dessert.
+
+Les cerneaux ne sont pas formés, mais _M. Fred_ grimpe sur les
+cerisiers, et apporte sans façon des rameaux chargés de fruits. Je
+m'inquiète de ce mode de contributions trop directes.
+
+--Ça ne fait rien, répond Moreau; les gens seraient là, qu'ils vous
+offriraient ce qu'ils ont. D'ailleurs, ce qui est planté sur les
+sentiers est au passant, et ce qui est loin des habitations est aux
+oiseaux.
+
+Sylvain fait, avec des roches plates et des galets ronds, des siéges et
+des tables; il élève des dolmens sans les avoir.
+
+C'est le moment d'examiner ces galets.
+
+Ce sont des blocs de granit magnifiques, roulés et amenés là par la
+Creuse, et qui n'appartiennent nullement au terrain primitif où nous
+nous trouvons. Ils sont en si grand nombre dans certains coudes de la
+rivière, qu'on pourrait les utiliser. On l'a essayé pour le pavage et
+les ponts d'Argenton; mais les transports étaient trop coûteux et trop
+difficiles; on y a renoncé.
+
+Hélas! on n'y renoncera pas toujours. L'homme s'emparera de tous les
+sanctuaires. Il y aura une route sur cette rive charmante où aujourd'hui
+le sentier existe à peine, et tous ces sauvages accidents où l'on se
+sent à mille lieues de la civilisation disparaîtront pour faire place au
+grand droit de tous: au progrès!
+
+Nous retrouvons les galets brisés; leurs flancs sont d'un grain micacé
+compacte et des plus beaux tons, depuis le gris de fer jusqu'au rose
+vif, en passant par le gris de perle rosé et le lilas bleuâtre.
+
+La Creuse a apporté là les plus beaux échantillons des divers bancs
+granitiques qu'elle parcourt depuis sa source. Elle vous présente un
+musée complet de sa minéralogie; des gneiss brillants et variés, des
+micaschistes qui ont l'apparence et l'éclat de l'or et de l'argent
+disposés en veines sinueuses, des quartz d'une beauté qui rivalise pour
+l'oeil avec les marbres les plus précieux, et des sables de mica
+pulvérisé qui font briller les sentiers comme des ruisseaux au soleil.
+
+Pendant cet examen, madame Anne cherche une cheminée. Elle trouve un
+bloc bien exposé pour que la fumée ne nous incommode pas. Elle ramasse
+du bois mort, elle allume son feu et retrousse ses manches.
+
+Sylvain veut laver la poêle.
+
+--Ah! malheureux! que faites-vous là? s'écrie-t-elle. Laver la poêle
+d'avance! vous voulez donc faire manquer la pêche? Ça porte malheur au
+pêcheur; ne le savez-vous point!
+
+En effet, Moreau n'est pas heureux; il s'en va tout habillé dans les
+rochers submergés et dans les courants, lançant son filet avec maestria,
+avec rage, avec majesté, avec douleur: rien n'y fait, pas de truites,
+pas de saumons! Mais nous n'étions pas si ambitieux. Une friture de
+barbillons sortant de l'eau, rissolés dans l'huile et servis brûlants,
+c'est un excellent mets. Les poulets froids, les oeufs mollets, les
+artichauts crus, la galette, les guignes et le café, voilà, j'espère, un
+festin royal! La salle à manger est si belle et l'appétit si ouvert!
+
+Moreau, éreinté, trempé comme un canard, rit quand on s'étonne de son
+régime. Il boit et mange sobrement, fait un somme sur l'herbe, et
+s'éveille gai comme un pinson, prêt à recommencer.
+
+Madame Anne a déjeuné de bon coeur avec nous; mais son fils, _M. Fred_,
+s'est exalté. Il devient d'une loquacité désespérante. Heureusement, il
+s'en retourne au village avec sa mère et le cheval portant les débris du
+festin.
+
+Nous reprenons le cours de la Creuse jusqu'au roc du Cerisier, le plus
+beau de toute cette région. Il surplombe la rivière qui bat sa base, et
+Moreau, qui nous a fait grimper par-dessus la dernière fois, veut nous
+faire recommencer l'ascension à cause de l'âne. Mais nous nous obstinons
+à passer sur les roches à fleur d'eau, et l'âne y passe sans brancher.
+De mémoire d'âne, on n'avait vu pareille chose; mais aussi quel âne!
+
+Derrière le grand rocher, sur un espace d'une centaine de pas, s'étend
+le site ardu et sévère que nous avons baptisé le Sahara. Pas un souffle
+d'air, pas un arbre pour s'abriter, pas une place herbue pour séparer
+les pieds du roc brûlant.
+
+En plein midi, il y a un peu de quoi devenir fou; mais algira et gordius
+apparaissent instantanément, comme s'ils attendaient nos naturalistes.
+Alors, tout est oublié: le soleil ne darde pas de feux dont on se
+soucie. Voilà nos enragés tout en haut du précipice, oubliant de songer
+aux vipères qui abondent et au moyen de redescendre tout ce qu'ils ont
+gravi. N'importe, les captures sont effectuées, et on descend comme on
+peut.
+
+Cette roche feuilletée se divise en escaliers friables et perfides, et
+les herbes brûlées qui s'y attachent sont glissantes comme de la glace.
+L'émotion fait oublier à ceux qui regardent la chasse les souffrances de
+la fournaise. Outre les papillons désirés (ce que les entomologistes
+appellent leur _desideratum_), on rapporte des merveilles inattendues,
+des coléoptères avec lesquels on avait fait connaissance à la Spezzia,
+dont le climat est aussi un peu celui de l'Afrique.
+
+On va plus loin, on se retourne pour regarder encore la belle silhouette
+du rocher, qui paraît grandiose par sa proportion avec le site
+environnant. Au pied des Alpes, ce serait un grain de sable; là où il
+est, c'est un pic alpestre.
+
+Mais on avance, et les talus s'abaissent, la rivière n'a plus de
+rochers, et, pendant un certain temps, ombragée de beaux arbres, elle
+semble noire et morte. Les gazons refleurissent, l'air circule et les
+insectes méridionaux disparaissent. Moreau nous trouve des sources
+fraîches, et, après une nouvelle halte, on reprend à travers champs, par
+le plateau, la direction du village.
+
+En général, ces plateaux sont tristes et nus, mais ils sont courts et
+s'abaissent brusquement vers de jolis bouquets de bois de hêtres et de
+chênes enfouis dans des déchirures de terrains très-amusantes.
+
+On remonte, on traverse, en soupirant un peu, des moissons au-dessus
+desquelles la chaleur danse et miroite. Enfin on redescend rapidement au
+village par une fente profonde, chemin en été, torrent en hiver.
+
+On ne saurait définir la production générale du pays, tant elle est
+inégale et variée sur ces terrains tourmentés de mouvements capricieux!
+
+Dans des veines ombragées et humides, les fourrages sont magnifiques à
+la vue, bien que grossiers de qualité; le _brin_ est trop gros, et nos
+chevaux le refusent absolument; ceux du pays, moins délicats, en font
+leurs délices. Sur les hauteurs pierreuses croissent de maigres
+froments, gravement malades cette année, et dont le grain éclate en
+poudre noire. Mais, à deux pas plus bas ou plus au nord, ou plus au sud,
+la moisson du blé, de l'orge ou de l'avoine, est superbe. Ailleurs et
+non loin, c'est la vigne qui souffre ou prospère. La culture se fait
+industrieuse, essayeuse, observatrice, comme dans tous les pays
+accidentés. On finit par utiliser les recoins les plus rebelles et par
+ne rien abandonner au désert de ce qui est praticable, c'est-à-dire de
+ce que le pied et la main peuvent atteindre.
+
+Somme toute, la contrée est riche, le vin très-potable, le pain
+excellent, les légumes aussi. La grande variété des produits est
+toujours une source d'aisance pour le paysan, parce que bien rarement
+tout manque à la fois. C'est ce qui leur fait dire avec raison que les
+_chétifs_ pays sont les meilleurs. En effet, dans les terres légères et
+inégales des varennes, on trouve parfois plus de ressource que dans
+l'uniforme et opulent fromental. On possède dix fois plus d'espace, et
+bien qu'une _boisselée_ de chez nous paraisse en valoir dix des autres,
+le résultat général prouve que ces terres médiocres rapportent, en
+proportion de leur prix, un bon tiers de plus que celles de première
+qualité.
+
+Cela provient surtout de ce que l'on s'ingénie davantage.
+
+--Nous nous _artificions_ à toute chose, me disait un paysan de par là.
+Nous savons faire pousser le noyer et le châtaignier côte à côte, chose
+réputée impossible dans vos endroits. Nous greffons toute sorte d'arbres
+fruitiers les uns sur les autres: tant pis pour ceux qui manquent. Nous
+ne craignons pas de recommencer, pas plus que d'apporter de la terre à
+dos de mulet, à dos d'âne et même à notre dos de chrétien, dans des
+hottes, pour nous faire un petit jardin dans un trou de rocher. On
+_s'invente_ tout ce qu'on peut, et, si les courants d'eau emportent
+l'ouvrage à la mauvaise année, on recommence un peu plus haut, on
+endigue, on s'arrange et on se sauve.
+
+Ce paysan industrieux et entreprenant est, et je le répète, moins
+solennel et moins poétique que le nôtre: il ressemble plus à un
+Auvergnat moderne qu'à un vieux Gaulois. Il manque de cette majesté
+qu'on peut appeler _bovine_ chez l'homme de la vallée Noire; mais il est
+plus intéressant dans son combat avec la terre, et, s'il rêve moins, il
+comprend davantage.
+
+Encore un trait caractéristique: le paysan de chez nous a peur de l'eau.
+Il croit que le bain de rivière est malsain, le dimanche, pour qui a sué
+la semaine. Il croit que la natation est un plaisir d'oisif. Il se noie
+dans un pied d'eau.
+
+Ici, tout le monde va à l'eau comme des canards. Le dimanche soir,
+toute la population nage, plonge, dresse des bambins à se jeter dans les
+bassins profonds du haut des rochers et à pêcher à la main sous les
+blocs de la rivière. Quelques femmes nagent aussi. On se partage gaîment
+la pêche et on rentre pour la manger toute fraîche en famille, sauf les
+belles pièces, qui sont vendues à Argenton quand il n'y a pas
+d'étrangers au village.
+
+Ce poisson est exquis, même le fretin. Il a la chair ferme et
+savoureuse.
+
+La bonne et vraie pêche se fait avant le jour; aussi vous pourriez
+marcher la nuit tout le long de ce désert, avec la certitude de
+rencontrer, à chaque pas, des figures affairées mais bienveillantes.
+
+Les meuniers et les pêcheurs vivent en bonne intelligence: filets et
+bateaux sont prêtés à toute heure, et ce continuel échange constitue une
+sorte de communauté. On ne se gêne guère pour lever la vergée qu'on
+rencontre sur les îlots dans le courant. Mais c'est à charge de
+revanche, et la grande prudence du Berrichon évite les reproches et les
+querelles. Les pêcheurs ont un soin de prévoyance qui ne viendrait
+jamais à ceux de l'Indre. Quand on pêche les étangs, ils achètent le
+fretin et _rempoissonnent_ leur rivière pour l'avenir.
+
+En traversant une ravissante prairie, nous eûmes à saluer une
+très-vieille dame du hameau des Cerisiers, qui gardait ses vaches en
+cornette et jupon court.
+
+Elle était seule dans cet Éden champêtre, droite, rose, enjouée.
+
+Moreau m'apprit que c'était une personne riche, la mère d'un de nos
+amis, avoué très-considéré dans notre ville.
+
+--Comprenez-vous, nous dit-il quand nous fûmes à quelques pas de cette
+vénérable pastoure, qu'une dame comme elle, qui a le moyen d'avoir trois
+vachères pour une, prenne son plaisir à être là toute seule à son âge,
+par chaud ou froid, vent ou pluie?
+
+--Ma foi, oui, pensai-je; je le comprends très-bien. Je sais que son
+fils, qui la respecte et la chérit, a fait son possible pour la fixer à
+la ville auprès de lui. Mais elle s'y mourait d'ennui; le bien-être et
+le repos lui retiraient l'âme du corps. Il y a dans ces natures
+agrestes une poésie qui ne sait pas rendre compte de ses jouissances,
+mais que l'esprit savoure dans une quiétude mystérieuse. Oui, oui,
+encore une fois, l'aspiration à la vie pastorale, le besoin d'identifier
+notre être avec la nature et d'oublier tous les faux besoins et toutes
+les vaines fatigues de la civilisation, ce n'est pas là un vain rêve;
+c'est un goût inné et positif chez la grande majorité de la race
+humaine, c'est une passion muette et obstinée qui suit partout, comme
+une nostalgie, ceux qui ont mené, dès l'enfance, la vie libre et rêveuse
+au grand air.
+
+Et, quand cette passion s'est développée dans une contrée adorable,
+est-il un artiste qui ne la comprenne pas et qui ne la voie pas flotter
+dans ses pensées comme le songe d'une vie meilleure?
+
+Tout le monde la comprendrait, cette passion, si la nature était belle
+partout. Elle le serait, si l'homme voulait et savait. Il ne s'agirait
+pas de la laisser à elle-même, là où elle se refuse à nourrir l'homme.
+Il s'agirait de lui conserver son type et de lui restituer, avec les
+qualités de la fécondité, le caractère de grâce ou de solennité qui lui
+est propre.
+
+Cela viendra, ne nous désolons pas pour notre descendance. Nous
+traversons les jours d'enfantement de l'agriculture. La terre n'est
+ingrate que parce que le génie de l'homme a été paresseux. Nous sortons
+des ténèbres de la routine. La science et la pratique prennent un
+magnifique essor au point de vue de l'utilité sociale. La vie matérielle
+absorbe tout, la question du pain enfante des prodiges. Les artistes et
+les rêveurs ont tort pour le moment.
+
+Il le faut, et n'importe! car le sentiment du beau et les besoins de
+l'âme reviendront quand la production aura payé l'homme de ses dépenses
+et de ses peines. La question des arbres viendra le préoccuper quand il
+aura trouvé le chauffage sans bois. La question des fleurs descendra des
+régions du luxe aux besoins intellectuels de tous les hommes. La
+question des eaux et des abris de rochers fera des prodiges quand il y
+aura communauté, je ne dis pas de propriété (je ne soulève pas cette
+question), mais de culture en grand avec une direction savante et
+intelligente.
+
+Déjà les efforts particuliers de quelques riches amis du beau font
+pressentir ce que sera la campagne en France dans une centaine d'années
+peut-être. On comprend déjà très-bien qu'un parc de quelques lieues
+carrées soit une fantaisie réalisable, et que, au milieu de ses grandes
+éclaircies et de ses immenses pelouses, les moissons et les fauchailles
+s'effectuent facilement à travers des allées ombragées et doucement
+sinueuses.
+
+Il n'y a donc pas de raisons pour qu'un jour, quand l'intérêt social
+aura prononcé qu'il est indispensable de réunir tous les efforts vers le
+même but, des départements entiers, des provinces entières, ne
+deviennent pas d'admirables jardins agrestes, conservant tous leurs
+accidents de terrains primitifs devenus favorables à la nature de la
+végétation qu'on aura su leur confier, distribuant leurs eaux dans des
+veines artificielles fécondantes et gracieuses, et se couvrant d'arbres
+magnifiques là où ne poussent aujourd'hui que de stériles broussailles.
+
+À mesure qu'on obtiendra ce résultat, en vue du beau en même temps
+qu'en vue de l'utile, les idées s'élèveront. Le goût ira toujours
+s'épurant, le sentiment du pittoresque deviendra un besoin, une
+jouissance, une ivresse pour le laboureur, aussi bien que pour le poëte.
+Ce sera un crime que d'abattre ou de mutiler un bel arbre, une
+grossièreté que de négliger les fleurs et d'aplanir sans nécessité les
+aspérités heureuses du sol; un crétinisme que de détruire l'harmonie des
+formes et des couleurs sur un point donné, par des bâtisses
+disproportionnées ou criardes. L'artiste ne souffrira plus de rien,
+l'idéalisme et le réalisme ne se battront plus.
+
+Toute rêverie sera douce, toute promenade charmante; et vous croyez que,
+vivant dans le beau et le respirant comme un air vital dans la nature
+redédiée à Dieu, les hommes ne deviendront pas plus intelligents en
+devenant plus riches, plus vrais en devenant plus habiles, et plus
+aimables en devenant plus satisfaits?
+
+Amyntas s'est décidément épris de la maisonnette où nous sommes loges.
+Il y rêve une installation possible, un pied-à-terre tolérable au milieu
+du monde enchanté des fleurs, des ruisseaux et des papillons. Pourquoi
+pas? Il a bien raison.
+
+J'avais grande envie aussi de cette chaumière, bien qu'elle ne réalise
+pas mon ambition pittoresque. Vingt autres sont plus jolies; mais c'est
+la seule en vente, et j'allais m'en emparer.... Mais notre ami réclame
+la priorité de l'idée. Il nous demande de lui laisser arranger cette
+chaumière à son gré et de devenir ses hôtes dans nos excursions sur la
+Creuse. Nous retirons nos prétentions.
+
+Il échange quelques paroles avec madame Rosalie. Le voilà propriétaire
+d'une maison bâtie à pierres sèches, couverte en tuiles, et ornée d'un
+perron à sept marches brutes; d'une cour de quatre mètres carrés; d'un
+bout de ruisseau avec droit d'y bâtir sur une arche, plus, d'un talus de
+rocher ayant pour limite un buis et un cerisier sauvage.
+
+À partir de ce moment, je vois bien que l'insouciant Amyntas n'est plus
+le même.
+
+Après le souper, car nous n'avons dîné qu'à neuf heures, le voilà qui
+lève des plans, qui mesure ses deux petites chambres, plante en
+imagination des portemanteaux, creuse des armoires dans l'épaisseur de
+_son mur_, et dit à chaque instant: _Ma maison, ma cour, mon rocher, mon
+buis, mon cours d'eau, mes voisins, mes impôts_,--il en aura pour deux
+francs vingt-cinq centimes!--_mes droits, mes servitudes, mon acte, ma
+propriété_, enfin! C'est tout dire!
+
+--N'en riez pas, dit-il; qui sait si ce n'est pas là que, par goût ou
+par raison, je viendrai terminer mes jours?
+
+Ah! qui sait, en effet? La même idée m'était venue pour mon compte,
+quand je lorgnais cette splendide acquisition à laquelle il me faut
+renoncer.
+
+Mais l'aimable acquéreur s'en fait un si grand amusement, que je suis
+dédommagé de mon sacrifice. Et puis il n'est pas dit absolument que la
+voisine, l'affable et obligeante madame Anne, ne se laissera pas séduire
+par mes offres un peu plus tard. Nous verrons, si elle n'a pas trop de
+chagrin!
+
+J'avoue que je ne me pardonnerais pas d'apporter un chagrin dans ce
+village. Un chagrin surmonté par des considérations d'intérêt, c'est
+presque une corruption exercée et subie. Certes, l'Eldorado champêtre où
+nous voici recèle ses plaies secrètes comme les autres; mais je voudrais
+bien que ma main n'y apportât pas une égratignure.
+
+Ce remords n'empoisonnera pas les jouissances de notre nouveau
+propriétaire. L'aubergiste qui lui cède la maisonnette est enchanté de
+pouvoir faire agrandir et arranger désormais son auberge. Il paye
+quelques dettes avec le surplus, et se loue beaucoup de l'aventure.
+
+
+
+
+IX
+
+
+10 juillet.
+
+Une voix creuse et sépulcrale me réveille, et une pensée triste me
+traverse l'esprit.
+
+Le pauvre petit maître d'école qui demeure en face, dans notre _square_,
+s'est laissé choir hier de son âne. On le disait brisé. Il est peut-être
+mourant.
+
+Sans doute, cette voix de la tombe, c'est celle du prêtre qui vient
+prier pour son âme.
+
+J'entr'ouvre le rideau et je me rassure. Il n'y a là qu'un vieux
+mendiant aveugle, récitant un long _oremus_ en l'honneur du généreux
+Amyntas, qui vient de le bien traiter. Aussi, tandis que le
+_propriétaire_ s'enfuit modestement dans les ruines de la forteresse,
+pour échapper à la litanie du remercîment, le vieux fait les choses en
+conscience et récite jusqu'au bout son antienne édifiante.
+
+Une jolie petite fille de dix ans sort de la maison d'école, apporte au
+pauvre un gros morceau de pain blanc, le lui met dans sa besace et lui
+demande où il veut aller.
+
+Le bonhomme lui ordonne d'un air grave de le conduire au château. Elle
+lui prend la main et l'emmène, en écartant devant lui, avec son petit
+sabot, les pierres qui pourraient le faire trébucher.
+
+On déjeune chez madame Rosalie, on lui dit adieu, et on part pour le Pin
+par le chemin d'en haut. On redescend avec Moreau à la Creuse, et on
+fait encore une lieue dans les rochers pour aller au Trou-Martin, un bel
+endroit, le plus hérissé de la contrée: rochers en aiguilles sur les
+deux rives de la Creuse, aridité complète, découpure romantique autour
+du courant devenu plus rapide; l'un fait un croquis; l'autre, un somme.
+
+Au retour, à un méandre où le torrent est calme et profond, une barque
+glisse lentement d'une rive à l'autre. Le batelier conduit trois femmes
+chargées de paniers de fruits; tous quatre sont superbes de pose et de
+costume, à leur insu; l'eau est un miroir; les rivages herbus, les
+arbres, les terrains sont étincelants au soleil, qui baisse et rougit.
+Tout est rose, chaud et d'un calme sublime.
+
+Ce n'est pas le lac Némi; ce ne sont pas les femmes d'Albano, c'est
+autre chose: c'est moins beau et plus touchant. Ici, rien ne pose. En
+Italie, le moindre brin d'herbe fait ses embarras et attend le peintre.
+
+Belle et bonne France, on ne te connaît pas!
+
+On part à cinq heures, on flâne un peu en route, on boit de l'eau
+fraîche à Cluis. On peut y manger des goires, gâteau au fromage de la
+localité. C'est étouffant; mais quand on a faim!...
+
+On arrive à la maison à onze heures du soir. On soupe, on range les
+papillons, on se couche à deux heures.
+
+
+
+
+X
+
+
+14 juillet.
+
+Notre ami l'avoué, le fils de la vénérable pastoure, est venu nous voir
+ce matin.
+
+Amyntas lui confie le soin de régulariser son acquisition et le traite
+de _mon avoué_ avec une aisance importante. On dirait qu'il n'a fait
+autre chose de sa vie que d'être propriétaire. Il ne dit plus _ma
+chaumière_, il ne dit même plus _ma maison_, il dit _ma villa_.
+
+L'avoué nous donne des renseignements sur le pays, dont il est né
+_natif_, comme on dit chez nous. Il a été élevé pieds nus, sur les
+roches du _Cerisier_. Il soupire au souvenir du temps où, lui aussi,
+gardait ses vaches dans les grandes herbes. Il a l'excellent esprit de
+comprendre que sa mère n'ait pu s'habituer à l'air mou d'une ville et au
+parfum de renfermé d'une étude. Puis il nous dit, lui qui connaît la
+réalité des choses humaines et qui est rompu au contact des intérêts et
+des passions des gens de campagne:
+
+--Vous avez eu une bien bonne idée de vouloir planter là une tente. Je
+ne crois pas que vous le regrettiez jamais. Ce village est un nid de
+braves gens.
+
+--En vérité? Il nous semblait, mais nous ne savions pas! Nous cherchions
+des fleurs et des papillons. Aurions-nous trouvé des hommes?
+
+--Des hommes très-bons et très-sincèrement religieux, des moeurs
+très-douces, vous verrez! Et puis une grande fierté, l'orgueil d'un
+certain bien-être, joint au plaisir de l'hospitalité. Nous avons peu à
+faire par là, nous autres gens de procédure. J'en suis fier pour mon
+endroit. Pas de procès comme dans la Marche. C'est une oasis. Ces gens
+ne sont jamais sortis de leur manière d'être depuis des siècles. Faute
+de chemins, ils ne se sont jamais écartés du beau jardin que leur a
+creusé la nature. Ils ont su garder leur bonheur, et il y a chez eux un
+grand cachet d'association et d'homogénéité. Ne vous défendez pas de
+les estimer. Ils sont tous ce qu'ils vous paraissent.
+
+Espérons que ce réaliste de profession n'est pas trop romanesque
+d'instinct, et retournons au village le plus vite qu'il nous sera
+possible.
+
+
+
+
+XI
+
+
+26 juillet.
+
+Parthénias est dans le Midi, Amyntas est parti avant-hier pour _son
+village_, afin de mettre les ouvriers en besogne à _sa villa_. Il nous
+permet cependant d'y passer encore une bonne journée avant de leur céder
+la place.
+
+Nous partons demain, Herminea et moi; aujourd'hui, nous voyons la fête
+de notre hameau d'ici; c'est sainte Anne qui en est la patronne et que
+l'on fête le dimanche; car la moisson est commencée, et on ne pourrait
+se déranger dans la semaine.
+
+Toutes les réjouissances de chez nous se bornent à danser, du matin au
+soir, la bourrée. La bourrée du Berry va se perdant sans qu'on y songe;
+elle ne se danse plus que dans un assez petit rayon. J'ai bien peur
+qu'on ne se soit laissé entraîner à la contredanse dans notre village de
+là-bas. Je n'ai pas encore osé le demander.
+
+La contredanse du paysan est absurde et grotesque. Sa valse est, comme
+rhythme et comme allure, quelque chose de disloqué et
+d'incompréhensible. La bourrée est monotone, mais d'un vrai caractère.
+Pourtant il ne faut pas la voir folichonner par les artisans de petite
+ville; ils y sont aussi absurdes que le paysan à la contredanse.
+
+Il y a aussi les _beaux_ de village de la nouvelle école, qui y
+introduisent des contorsions prétentieuses et des airs impertinents tout
+à fait contraires à l'esprit de cette antique danse. La bourrée n'est
+elle-même que dans les jambes molles et les allures traînantes de ce qui
+nous reste de vrais paysans, les jeunes bouviers et les minces pastoures
+de nos plaines.
+
+Ces naïfs personnages s'y amusent tranquillement en apparence; mais
+l'acharnement qu'ils y portent prouve qu'ils y vont avec passion. Leur
+danse est souple, bien rhythmée et très-gracieuse dans sa simplicité.
+Les filles sont droites, sérieuses, avec les yeux invariablement fixés à
+terre. J'ai toujours vu les étrangers, qui venaient à notre fête,
+très-frappés de leur air modeste.
+
+Notre _assemblée_ est une des moins brillantes du pays. Il en a toujours
+été ainsi: c'est parce qu'elle _tombe en moisson_ et que la jeunesse est
+éparpillée au loin en ce moment. Je doute que le cabaretier qui nous
+dresse une ramée y fasse de brillantes affaires. Bien qu'il offre aux
+consommateurs liqueurs, bière et café, nos paysans, qui ne sont guère
+friands de ces nouveautés, n'en usent que _par genre_, et préfèrent le
+vin du cru, qui se débite au _pichet_ dans les cabarets de la localité.
+
+Les ménétriers semblent fort occupés; mais deux sonneurs de musette,
+c'est trop pour si peu de monde, et leur journée a été mauvaise.
+
+Le vieux Doré se targue pourtant d'avoir des droits à la préférence des
+gens d'ici. Il a été assez habile dans son temps, et il a beaucoup
+gagné. Il était seul alors pour cinq ou six paroisses et faisait souvent
+des journées de dix écus. Mais il s'est négligé dans son art, et,
+quelquefois distrait dès le matin, il coupait tout le jour les jambes à
+son monde, en sortant plus que de raison du ton et de la mesure.
+
+Et puis le cornemuseux croit que le souffle et le succès ne le trahiront
+jamais, tandis que l'un est aussi fugitif que l'autre. Il n'amasse
+guère; et, aux champs comme ailleurs, tout artiste veut mener la vie
+d'artiste. Bien qu'il travaille de ses bras dans la semaine, il n'est
+pas réputé bon ouvrier et ne trouve pas beaucoup d'ouvrage. Aux champs
+comme ailleurs, règne le préjugé du positiviste contre l'idéaliste.
+
+Bref, Doré est devenu vieux, maladif et pauvre. Il a fait la folie de se
+marier en secondes noces avec une jeune femme qui lui a donné beaucoup
+d'enfants. L'aîné, âgé de dix ans, est là debout sur le banc, à son
+côté, l'accompagnant sur la vielle avec beaucoup de nerf et de justesse.
+
+Le pauvre petit bonhomme est charmant; c'est un élève qui lui fait
+honneur et qui le ramène à la mesure, avec laquelle il s'était trop
+longtemps brouillé. L'enfant est intéressant, et, en outre, Doré a fait
+la dépense d'une vaste tente sous laquelle on peut danser seize, à
+l'abri du soleil et de la pluie.
+
+Hélas! c'est peine perdue! Les délicats sont en petit nombre, et, malgré
+trente-deux degrés de chaleur, on danse en plein soleil à la musette du
+concurrent qui est venu fièrement planter son tréteau dos à dos avec
+lui.
+
+Les deux musettes braillent chacune un air différent. À distance, c'est
+un charivari effroyable. Mais telle est la puissance de l'instrument,
+que, de près, l'un ne peut étouffer l'autre et que le cri strident de la
+vielle du petit se perd dans le mugissement du grand bourdon de
+Blanchet.
+
+Et puis Blanchet, de Condé, est dans la force de l'âge et du talent.
+C'est un véritable maître sonneur, plus instruit et mieux doué que le
+vieux Doré. Il n'a pas dédaigné les traditions et sait de fort belles
+choses, aussi bien pour la messe que pour le bal. Il sait accompagner le
+plain-chant et s'accorder avec trois autres cornemuses à l'offertoire.
+Je l'ai entendu une fois consacrer la cérémonie du chou, à un lendemain
+de noce, par un chant grave d'une originalité extrême et d'une facture
+magnifique.
+
+Je le priai de venir le lendemain pour moi seul, et il me joua des
+bourrées de sa composition, très-bien faites et nullement pillées dans
+les airs de vaudeville que nos sonneurs modernes ramassent, tant bien
+que mal, sur les routes et dans les cabarets.
+
+Aussi, quand le pauvre Doré vint me porter sa plainte, à la fin de
+l'assemblée, me remontrant que Blanchet, de Condé, avait mal agi en
+faisant danser sur une paroisse de son ressort; quand il me montra en
+pleurant son gentil vielleux et les vingt-six sous de sa journée, tous
+frais faits, je fus attendri sans doute, et lui donnai le dédommagement
+qu'il pouvait réclamer d'une vieille amitié; mais je ne pus prendre
+parti contre le maître sonneur de Condé, qui était dans son droit et
+qui, avec trois pintes de vin dans le ventre, n'a jamais failli aux lois
+de la mesure.
+
+La scène fut assez pathétique. Doré gémissait et me reprochait
+doucement, mais tristement, d'être de ceux qui lui avaient fait _du
+tort_.
+
+J'avais prôné d'autres maîtres sonneurs autrefois: Marcillat, du
+Bourbonnais, ensuite Moreau, de la Châtre, et maintenant ce maudit
+Blanchet, de Condé, dont pourtant il parlait avec un certain respect.
+Mais pourquoi ne m'étais-je pas contenté de lui, le vieux sonneur de
+Saint-Chartier, l'unique, l'inévitable des anciens jours?
+
+--Il fut un temps, disait-il, où, quand vous vouliez entendre la
+cornemuse ou faire danser la jeunesse, c'était toujours moi que vous
+appeliez. Et puis, tout d'un coup, vous avez eu une dame de Paris, une
+fameuse Pauline Viardot, qui voulait écrire nos airs, et vous avez
+demandé Marcillat, qui était à plus de douze lieues d'ici, pendant que
+j'étais sous votre main. Ç'a été un crève-coeur pour moi; je me suis
+questionné l'esprit pour savoir en quoi j'avais manqué, et, de chagrin,
+j'ai quitté l'endroit pour aller vivre à la ville, où je vis encore plus
+mal.
+
+Que pouvais-je répondre à ce pauvre homme? Il est malheureux et pas
+assez artiste pour comprendre que l'art et l'amitié obéissent à des lois
+différentes. Mais il me faisait peine, et je me gardai bien de lui dire
+que j'avais douté de son talent.
+
+J'arrangeai la chose de mon mieux en l'engageant à pardonner au grand
+Marcillat, mort il y a longtemps, à la suite d'une querelle suscitée par
+d'autres sonneurs, pour des causes analogues à celle dont il était là
+question.
+
+Quant à Moreau, de la Châtre, ce n'est pas moi qui ai fait sa
+réputation. Elle s'est établie et soutenue sans moi.
+
+Doré m'avoua qu'il n'essayait pas de lutter contre cet artiste
+redoutable, sur son terrain, les bals de la ville, et qu'il cherchait
+modestement sa vie aux alentours. Je lui rendis un peu de contentement
+en louant son petit et en lui disant qu'à eux deux ils jouaient
+très-bien, ce qui est la vérité.
+
+Un autre _idéaliste_ des environs, que l'on rencontre dans toutes les
+foires et assemblées, voire sur tous les chemins, comme un bohème dont
+il mène la vie, c'est Caillaud-la-_Chièbe_ (c'est-à-dire la _Chèvre_),
+ainsi surnommé parce que, durant quelques mois, il promena et montra
+pour de l'argent le phénomène ainsi décrit sur l'écriteau (avec
+portrait) de sa pancarte: _Ici l'on voit la chièbe à Caillaud qu'à trois
+pattes de naissance_.
+
+La chèvre à trois pattes n'enrichit point Caillaud. Caillaud est plein
+d'idées et d'activité, mais il se blouse dans toutes ses spéculations.
+Il appartient à la grande race des Barnum et compagnie, mais il a plus
+d'ambition que de prévoyance.
+
+À peine la chèvre phénoménale fut-elle sevrée, qu'il recommença, pour la
+centième fois de sa vie, l'histoire du pot au lait. Il lui fit
+construire une petite voiture, acheta un âne, et, après avoir promené
+son monstre dans le département, il partit pour Paris dans l'espoir de
+revenir millionnaire.
+
+Le Jardin des Plantes acheta vingt-cinq francs, je crois, la chèvre à
+trois pattes; c'était bien tout ce qu'elle valait, mais non tout ce
+qu'en frais de voyage et d'exhibition elle avait coûté à son naïf
+propriétaire.
+
+Il revint au pays, Gros-Jean comme devant, vendit du ruban, des
+allumettes, des tortues d'eau douce, des poissons, des boutons, des
+écrevisses, des cochons d'Inde, que sais-je? Toujours par monts et par
+vaux, brocantant sur toutes choses, se plaignant toujours de l'ingrate
+fortune, et toujours recommençant, avec accompagnement d'illusions et de
+déboursés préalables, l'édifice de sa prospérité. Excellent garçon
+d'ailleurs, doux, sobre, point vicieux et très-serviable avec ou sans
+profit. Il s'est jeté dans la bohème par imagination et non par paresse,
+car il se donne du mal comme dix pour gagner quelques sous. Il est assez
+menteur, encore par excès d'imagination, car il ne sait pas soutenir ses
+hâbleries, et ses finesses sont cousues d'un câble.
+
+La moralité que l'on peut tirer de sa vie fantaisiste, c'est qu'il y a
+des gens si habiles, qu'ils sont fatalement dupes de tout, et
+d'eux-mêmes par-dessus le marché. Ils cherchent la renommée de profonds
+diplomates, et, une fois posés ainsi, ils ne peuvent plus dire un lieu
+commun qui ne mette en méfiance. On se fait un droit, un plaisir,
+presque un honneur et un devoir de les attraper, si bien qu'en somme ils
+succombent dans une lutte où ils se trouvent seuls contre tous.
+
+N'en est-il pas ainsi ailleurs qu'au village? et, aux premiers plans du
+monde financier et industriel, ne trouve-t-on pas, sous des dehors moins
+naïfs, mais avec des effets et des résultats aussi vains, plus d'un
+Caillaud à trois pattes?
+
+Ledit Caillaud a inventé, depuis trois ans, de tenir un jeu de bonbons
+pour les enfants, dans les assemblées. Il a une table sur laquelle sont
+collées des cartes; sur chacune de ces cartes est un lot plus ou moins
+friand, soit trois dragées au plâtre, soit une tour en sucre, soit un
+demi-bâton de sucre d'orge, soit un cheval en candi couleur de rose. Il
+fait payer un sou, et on tire dans un sac des cartes roulées,
+crasseuses, Dieu sait! pour amener le lot placé sur la carte
+correspondante du tableau. La ruse du marchand consiste à placer des
+pièces d'une certaine apparence sur les intervalles, de manière que
+presque tous les lots soient couverts d'objets qui ne représentent pas
+la valeur d'un centime.
+
+À cet honnête trafic, Caillaud fit d'abord quelques bonnes journées.
+L'an passé, il récolta trente-huit francs. Mais il ne faut pas
+longtemps pour que les plus niais y voient clair.
+
+Sans nous, cette année, sa boutique eut été déserte. Heureusement pour
+lui, tous les gamins vinrent nous demander de tenir la banque, et nous
+la fîmes sauter à son profit avec des joueurs qui ne payaient pas.
+
+Mais quoi! aussi bien que le vieux Doré, Caillaud a déjà un concurrent.
+
+Au bout de la place, dans un coin honteux, se tient un pauvre être
+disloqué, horrible, qu'agite en outre une sorte de danse de Saint-Gui
+des plus bizarres. Lui aussi a son jeu de friandises, un tourniquet à
+macarons, dont les mouches sont les seuls chalands, le pauvre homme
+n'ayant pas, comme le magnifique Caillaud, le moyen d'abriter sa
+marchandise sous un parasol; et voilà Caillaud qui pourrait bien gémir
+et murmurer, parce que j'ai été aussi donner un encouragement au petit
+commerce de l'estropié. Pour le coup, je perdrais patience et
+j'enverrais promener mon ami à trois pattes, s'il réclamait, en vain, le
+monopole de la misère et de la commisération.
+
+Les bohémiens sont fort gentils: c'est une race aimable et vivace, qui
+se trouve la même, relativement, à tous les échelons de la société.
+
+La profession est relativement la même aussi: elle consiste à s'isoler
+des conditions régulières de l'existence générale et à se frayer une
+route de fantaisie à travers le troupeau du vulgaire. Ce serait tout à
+fait légitime pour quiconque a le goût des aventures, le courage des
+privations et l'heureuse philosophie de l'espérance, si, même en
+s'abstenant du vice qui avilit et de l'intempérance qui hébète, on
+n'était pas fatalement entraîné, un jour ou l'autre, à oublier toute
+notion de dignité, et, partant, de charité humaine.
+
+L'homme qui s'endurcit trop vis-à-vis de lui-même s'endurcit peu à peu à
+l'égard de ses semblables. Il trouve naturel d'exploiter leur travail au
+profit de son industrie, qui consiste à se faire plaindre jusqu'au jour
+où il n'y réussit plus du tout et se laisse mourir dans un coin, fatigué
+de l'ingratitude de sa fonction d'ingrat.
+
+À côté de la figure à la fois souriante et larmoyante du bohème
+rustique, mélange de timidité et d'audace, de douleur et d'ironie, passe
+la face sérieuse et un peu hautaine du paysan aisé, bien établi dans la
+famille et la propriété. Dans nos pays, celui-ci est honnête homme en
+général, et très-charitable envers les individus. Il a même un sourire
+de protection pour celui qui a trois pattes de naissance et qui va
+clopin-clopant dans la vie. Lui, fièrement établi dans la société sur
+ses quatre pieds de banc, il n'avance pas, mais il ne tombe pas. Il dit,
+en parlant du bancal, qu'il n'a pas pris _la rége_ (le sillon) du bon
+côté, et que, pourtant, il n'est pas mauvais homme pour ça. Il ne le
+pousse pas à terre, car il met tout son tort sur le compte du progrès,
+le grand ennemi, le chemin de perdition de la jeunesse.
+
+À l'égard des masses souffrantes, le paysan aisé est très-dur en
+théorie. Il se révolte à l'idée du mieux général; cependant il plaint et
+assiste les maux particuliers; mais il a horreur des conclusions, de
+quelque côté qu'elles lui soient présentées, et ce sera sagesse que de
+chercher le moyen de l'y amener sans qu'il s'en aperçoive.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Au village de ***, 27 et 28 juillet.
+
+Nous voici dans nos torrents et dans nos rochers. Amyntas est venu
+au-devant de nous à pied avec Moreau, jusqu'au joli bois entre le
+chatelier et la croix. Ils rendent l'âme, notre cheval aussi.
+
+On fait halte. La chaleur devient torride dès qu'on s'engage dans les
+vallons qui conduisent à la Creuse.
+
+Cette fois, nous avons quelque peine à remiser la voiture. Les récoltes
+sont presque finies, les granges sont pleines.
+
+Nous descendons à la Creuse et nous la remontons jusqu'à l'embouchure du
+torrent de notre village. Il n'y a pas pour une heure de marche, et
+c'est en somme le plus beau coin de la gorge. La Creuse y est resserrée
+et traverse deux ou trois petits chaos très-romantiques.
+
+J'ai vu autrefois ce paysage encore plus beau: on a abattu de grands
+chênes qui le complétaient. On a fait un nouveau pont, qui sera encore
+emporté comme celui que nous passions autrefois pour aller à la
+_Prune-au-Pot_, un vieux manoir qui a eu l'honneur d'héberger Henri IV,
+et qui est très-bien conservé.
+
+La Creuse est terrible quelquefois. Je l'ai vue bien méchante. En ce
+moment, elle est si basse et si tranquille, que l'on a besoin de
+regarder la position de ses énormes blocs de granit pour se persuader
+que c'est elle qui les a apportés là.
+
+Le village se présente encore mieux en montant qu'en descendant. On y
+arrive par des prairies délicieuses.
+
+Nous y voilà. Décidément, on est ici plus démonstratif que chez nous.
+Nous sommes déjà reçus comme de vieux amis, et nous trouvons Amyntas lié
+avec tout le monde.
+
+Un artiste éminent, qui a découvert aussi le village, et dont le nom se
+recommande de lui-même, est invité par nous à déjeuner le lendemain sur
+le rocher, et nous recommençons la partie de pêche et de friture au
+bord de la Creuse. Il est ravi de la douceur et de la grâce de cette
+nature. Il fait rapidement des croquis adorables.
+
+Les peintres qui comprennent le vrai sont d'heureux poëtes. Ils
+saisissent tout à la fois, ensemble et détails, et résument en cinq
+minutes ce que l'écrivain dit en beaucoup de pages, ce que le
+naturaliste ne pénètre qu'en beaucoup de jours d'observation et de
+fatigue. Ils s'emparent du caractère des choses, et, sans savoir le nom
+des arbres et la nature des pierres, ils font le portrait des aspects
+sentis, portrait pénétrant et intelligent, saisissant et fidèle, sans
+l'effort des pénibles investigations.
+
+Ils écrivent la vie et traduisent le champ de la nature dans une langue
+dont les difficultés mystérieuses nous échappent, tant elle paraît
+claire et facile quand ils la possèdent bien.
+
+En regardant ces croquis de M. Grandsire, nous retrouvions toutes les
+douces émotions de nos rêveries à travers ces promenades enchantées, et,
+quant à moi, il m'eût été bien impossible de dire comment ce petit bout
+de papier crayonné si promptement contenait tant de choses auxquelles
+j'avais songé, et qui m'apparaissaient de nouveau avec la traduction des
+objets dont j'avais savouré la couleur et la forme.
+
+Nous avons poussé, encore une fois, jusqu'à l'anse du grand rocher noir.
+Amyntas s'est donné la satisfaction de l'escalader tout entier, pour se
+réchauffer d'un bain pris résolument avec ses habits dans la Creuse à la
+manière de Moreau; mais Moreau est amphibie et ne sent ni l'eau ni le
+soleil, tandis qu'Amyntas s'enrhume comme un simple petit mortel.
+
+Les trente jours de chaleur tropicale qui viennent de passer sur notre
+beau pays n'ont fait que dilater la verdure; les arbres sont aussi
+fastueux de feuillage qu'en juin, et, sous leur ombrage épais, les
+petites sources murmurent encore et les mousses veloutent le rocher. Les
+buis sauvages qui tapissent les talus ont toujours leur air de fête des
+Rameaux. Mais les fleurs ont fait leur temps, les prés sont fauchés, les
+vaches et les chèvres broutent partout, et les moissons achèvent de
+tomber sous la faucille.
+
+Dans quelques jours, il faudra chercher un reste de vie et de fête dans
+les endroits incultes. Heureusement, ils ne manquent pas ici, et le
+féroce mois d'août, si triste et si dur dans nos plaines, ne se fera pas
+trop sentir dans ces bosquets d'Arcadie.
+
+Mais j'oublie qu'il nous faut partir et laisser la villa d'Amyntas aux
+réparations urgentes.
+
+Nous ne reviendrons qu'à l'automne, et c'est alors seulement que nous
+deviendrons assez citoyens de ce village pour en pénétrer les moeurs et
+les coutumes.
+
+En attendant, voici les nouvelles du jour:
+
+Le marquis fait faire, en dehors du village, au fond du ravin, un
+cimetière pour la paroisse, qui entasse ses défunts dans l'étroite cour
+de l'église, comme en plein moyen âge.
+
+Le maître d'école va mieux. Il prend l'air sur son escalier et nous fait
+bon accueil. Nous caressons un enfant rose et blond, beau comme l'Amour,
+et nous découvrons qu'il est le fils du pauvre difforme. Nous en
+félicitons celui-ci. Sa figure anguleuse et pâle rayonne de plaisir. Il
+sent vivre son âme dans la beauté de cet enfant. Les âmes sont toutes
+belles en sortant des mains de Dieu, et ce n'est pas le corps
+apparemment qui a l'initiative dans la génération.
+
+Les femmes et les filles du village sont toujours vaillantes et
+robustes. Je demande où est une charmante enfant de dix-sept ans qui
+m'avait frappé par son air de douceur; elle est partie _en moisson_ dans
+le haut du pays. C'est bien dur pour une jeune fille, et elle n'était
+pas obligée à cela. Mais, que voulez-vous! elle avait envie d'un
+_capot_, et, pour posséder ce morceau de drap dont elle se coiffera
+l'hiver prochain, elle va moissonner trois semaines sur ces plateaux
+dévorés du soleil!
+
+Et nous nous trouvions héroïques, nous autres, de nous promener en plein
+midi sous les hêtres du rivage!
+
+
+
+
+XIII
+
+29 juillet.
+
+
+La chaleur écrase mes compagnons. Ils font la sieste pendant que je
+voisine.
+
+Madame Anne, tout en filant sa laine et grondant ses poulets, qui
+trottent par la chambre, me fait offre de tous ses services de voisinage
+avec beaucoup de grâce.
+
+--Au reste, ajoute-t-elle, vous ne manquerez de rien au milieu de nous.
+On n'est pas riche, mais on est de bon coeur. Le monde d'ici oblige sans
+intérêt, et il y a, dans notre village, des gens gênés qui ne demandent
+jamais rien et offrent le peu qu'ils ont.
+
+Puis elle me parle de sa famille, dont elle est fière, de ses garçons
+qui ont été au service, de ceux qui sont restés près d'elle pour
+cultiver les terres, et de sa défunte fille, mariée à notre ami Moreau;
+et de son autre fille, madame Anne, qui est la plus aimable personne du
+monde, cela est certain; et, enfin de sa petite-fille, mademoiselle
+Marie Moreau, qui est, selon elle, la beauté du village.
+
+Elle ne m'avait pas semblé telle; mais elle arrive sur ces entrefaites,
+perchée sur les crochets à fourrage d'un grand cheval maigre. Elle est
+coiffée d'un mouchoir bleu qui cache à demi son front et tombe le long
+de ses joues. Sous le froid reflet de cette capote improvisée, elle est
+du ton rose le plus fin et le plus pur; son attitude et son accent sont
+singulièrement dégagés.
+
+--Grand'mère, donnez-moi à boire! crie-t-elle d'une voix fraîche et
+forte en s'arrêtant au bas de l'escalier. Je suis crevée de soif.
+
+La grand'mère lui passe un verre d'eau fraîche, qu'elle avale d'un
+trait, et qu'elle savoure après coup, en faisant claquer sa langue, en
+riant et en montrant ses deux rangées de petites dents éblouissantes,
+qui sont le cachet de la race locale. La sueur miroite sur ses joues,
+son oeil est animé, sa figure hardie et candide.
+
+Elle s'en va charger son cheval au champ, et rapporter le blé à la
+grange. Ses mouvements sont souples et assurés, son rire est harmonieux;
+son entrain est d'un garçon, mais sa figure est d'une femme charmante,
+et, fouaillant son cheval, sur lequel elle se tient, je ne sais comment,
+perchée sur cette haute cage, elle descend crânement le sentier rapide.
+
+Ainsi vaillante au travail et triomphante au soleil, cette Cérès
+berrichonne est d'une beauté étrange mais incontestable.
+
+Une autre beauté brune, mais pâle et grave d'expression, un peu lourde
+et nonchalante d'allures, mérite une mention particulière. Amyntas l'a
+baptisée la belle Thérance, bien qu'elle ne rendît pas le type du
+Bourbonnais auquel ce nom se rapporte.
+
+Je vous la nomme ainsi pourtant pour mémoire, car cette beauté doit
+avoir une histoire quelconque, et nous la saurons pour la raconter s'il
+y a lieu.
+
+Mais ce n'est pas le moment d'étudier la vie de sentiment ici. La
+moisson absorbe tout; c'est le point de départ d'une année de richesse
+ou de gêne. La jeunesse, la beauté ou la grâce, y coopèrent avec autant
+d'activité que la force virile, et cela se fait si résolument et si
+gaiement, que l'on ne songe point à plaindre le sexe faible. Il semble
+que cette épithète serait injurieuse ici, et que la vigueur des muscles
+soit, comme dans l'oeuvre de Michel-Ange, la base et la cause première
+de la beauté féminine dans ses types de choix.
+
+Il y a pourtant aussi des types très-fins et très-délicats, probablement
+peu appréciés, et cette beauté d'expression étonnée et ingénue de
+l'adolescence que l'on chercherait en vain ailleurs que dans les
+campagnes.
+
+Dans les villes, la physionomie de l'enfance passe sans transition à
+celle de la jeune fille sérieuse ou agaçante.
+
+Aux champs, cet âge mixte est comme un temps d'arrêt où l'être attend
+son complément sans que l'imagination le devance. Ces fillettes maigres
+ont toutes l'oeil clair et sans regard de leurs chèvres; mais, agiles et
+fortes déjà, elles n'ont pas l'allure disloquée, et la gaucherie émue de
+nos filles de douze à quatorze ans.
+
+Les enfants, avec leur joli _bonjour_, auquel pas un ne manque, même
+ceux qui savent à peine dire quelques mots, nous gagnent
+irrésistiblement le coeur. Ceux de chez nous sont naturellement
+farouches comme des oiseaux, et il faut se donner la peine de les
+apprivoiser. Pour cela, hélas! il faut les corrompre avec des
+friandises, comme de petits animaux, ou avec des cadeaux utiles, comme
+de petits hommes.
+
+Nous avons résisté au désir de gâter ceux d'ici, et nous n'avons encore
+échangé avec eux que des jeux et des caresses. Nous ne serons pas
+longtemps si stoïques; mais nous aurons alors la fatuité de pouvoir nous
+dire que nous avons été _aimés pour nous-mêmes_ au commencement.
+
+Nous partons; car il nous faut, pour une plus longue station, d'humbles
+conditions d'établissement qui nous permettent de ne pas mener tout à
+fait la vie d'oisifs au milieu de ces gens laborieux. L'observation
+n'est pas un état: l'homme qui se sent examiné fuit ou pose.
+L'observation n'est qu'une occasion qui se prend aux cheveux. Elle
+passera devant nous quand nous ne serons plus, nous-mêmes, des objets
+d'étonnement et de curiosité.
+
+Madame Rosalie a enfin trouvé une servante pour l'aider à faire notre
+soupe.
+
+C'est une grosse fille à l'air doux, que l'on appelle _mademoiselle_
+gros comme le bras, et pour cause; c'est la dernière descendante d'une
+grande famille du pays.
+
+Son père, M. de ----, de la branche des Montmorency-Fosseux, et
+petit-gendre ou petit-fils des anciens seigneurs de Châteaubrun (tel est
+le renseignement un peu vague que nous donne notre hôtesse), est
+aujourd'hui garde champêtre du village.
+
+Il a eu un peu de bien, qu'il a mangé _par bon coeur_, et il a épousé sa
+servante. On l'aime beaucoup. Tant il y a que sa fille tient, sans
+morgue, la queue de la poêle, et que l'on entend, dans la cuisine de
+l'auberge, la voix de l'hôte disant à sa femme:
+
+--Prie donc mademoiselle de Montmorency d'aller tirer de l'eau à la
+fontaine!
+
+Nous partons, comblés de politesses et d'amitiés.
+
+Le maître d'école nous force à accepter un pigeonneau, et Moreau
+remplit notre panier de truites.
+
+Herminea, qui a encore eu un peu de migraine, ne sait à qui entendre,
+tout le monde voulant savoir si elle est guérie. Nul n'a intérêt à lui
+complaire, tous sont frappés de sa grâce et de sa douceur, et lui
+témoignent leur sympathie.
+
+Vraiment, nous ne quittons jamais cet aimable village sans un regret
+attendri. Y aura-t-il plus tard un revers de médaille, comme à toutes
+les choses de ce bas monde?
+
+Nous verrons bien!
+
+
+
+
+LE BERRY
+
+
+
+
+I
+
+MOEURS ET COUTUMES
+
+
+On m'a fait l'honneur ou plutôt l'amitié de me dire quelquefois (car
+l'amitié seule peut trouver de pareilles comparaisons) que j'avais été
+le Walter Scott du Berry. Plût à Dieu que je fusse le Walter Scott de
+n'importe quelle localité! Je consentirais à être celui de
+Quimper-Corentin, pourvu que je pusse mériter la moitié du
+parallèle.--Mais ce n'est pas la faute du Berry, s'il n'a pas trouvé son
+Walter Scott. Toute province, explorée avec soin ou révélée à
+l'observation par une longue habitude, offre certainement d'amples
+sujets au chroniqueur, au peintre, au romancier, à l'archéologue. Il
+n'est point de paysage si humble, de bourgade si ignorée, de population
+si tranquille, que l'artiste n'y découvre ce qui échappe au regard du
+passant indifférent ou désoeuvré.
+
+Le Berry n'est pas doué d'une nature éclatante. Ni le paysage ni
+l'habitant ne sautent aux yeux par le côté pittoresque, par le caractère
+tranché. C'est la patrie du calme et du sang-froid. Hommes et plantes,
+tout y est tranquille, patient, lent à mûrir. N'y allez chercher ni
+grands effets ni grandes passions. Vous n'y trouverez de drames ni dans
+les choses ni dans les êtres. Il n'y a là ni grands rochers, ni
+bruyantes cascades, ni sombres forêts, ni cavernes mystérieuses ... des
+brigands encore moins! Mais des travailleurs paisibles, des pastoures
+rêveuses, de grandes prairies désertes où rien n'interrompt, ni le jour
+ni la nuit, le chant monotone des insectes; des villes dont les moeurs
+sont stationnaires, des routes où, après le coucher du soleil, vous ne
+rencontrez pas une âme, des pâturages où les animaux passent au grand
+air la moitié de l'année, une langue correcte qui n'a d'inusité que son
+ancienneté, enfin tout un ensemble sérieux, triste ou riant, selon la
+nature du terrain, mais jamais disposé pour les grandes émotions ou les
+vives impressions extérieures. Peu de goût, et plutôt, en beaucoup
+d'endroits, une grande répugnance pour le progrès. La prudence est
+partout le caractère distinctif du paysan. En Berry, la prudence va
+jusqu'à la méfiance.
+
+Le Berry offre, dans ces deux départements, des contrastes assez
+tranchés, sans sortir cependant du caractère général. Il y a là, comme
+dans toutes les étendues de pays un peu considérables, des landes, des
+terres fertiles, des endroits boisés, des espaces découverts et nus:
+partant, des différences dans les types d'habitants, dans leurs goûts,
+dans leurs usages. Je ne me laisserai pas entraîner à une description
+complète, je n'y serais pas compétent, et je sortirais des bornes de mon
+sujet, qui est de faire ressortir une sorte de type général, lequel
+résume, je crois, assez bien le caractère de l'ensemble.
+
+Ce résumé de la couleur essentielle du Berry, je le prends sous ma main,
+dans le coin que j'habite et dont je ne sors presque plus, dans
+l'ensemble de vallons et de plaines que j'appelle la _vallée Noire_, et
+qui forme géographiquement, en effet, une grande vallée de la surface de
+quarante lieues carrées environ.
+
+Cette vallée, presque toute fertile et touchant à la Marche et au
+Bourbonnais vers le midi, est le point le plus reculé de la province et
+le plus central de la France. Ses tendances stationnaires, l'antiquité
+de ses habitudes et la conservation de son vieux langage s'expliquent
+précisément par cette situation. Les routes y sont une invention toute
+moderne; il n'y a pas plus de vingt ans que les transports et les
+voyages s'y font avec facilité, et on ne peut pas dire encore qu'ils s'y
+fassent avec promptitude. Rien n'attire l'étranger chez nous; le voisin
+y vient à peine; aucune ligne de grande communication ne traverse nos
+hameaux et nos villes, et ne les met en rapport avec des gens d'un peu
+loin. Un pays ainsi placé se suffit longtemps à lui-même quand il est
+productif et salubre. Le petit bourgeois s'imagine que sa petite ville
+est la plus belle de l'univers, le paysan estime que nulle part sous le
+ciel ne mûrit un champ aussi bien cultivé que le sien. De là
+l'immobilité de toutes choses. Les vieilles superstitions, les préjugés
+obstinés, l'absence d'industrie, l'_arcan_ antique, le travail lent et
+dispendieux des grands boeufs, le manque de bien-être dont on ne
+s'aperçoit pas, parce qu'on ne le connaît pas, une certaine fierté à la
+fois grandiose et stupide, un grand fonds d'égoïsme, et de là aussi
+certaines vertus et certaine poésie qui sont effacées ailleurs ou
+remplacées par autre chose.
+
+Le travail de la terre absorbe partout le paysan. Il est soutenu, lent
+et pénible. Dans notre vallée Noire, on laboure encore à sillons étroits
+et profonds avec des boeufs superbes et une charrue sans roues, la même
+dont on se servait du temps des Romains. On moissonne encore le blé à la
+faucille, travail écrasant pour l'homme et dispendieux pour le fermier.
+Les prairies naturelles sont magnifiques, mais insuffisantes pour la
+nourriture des bestiaux, et, par conséquent, pour l'engrais de la terre.
+Impossible de faire comprendre au cultivateur berrichon qu'un moindre
+espace de terrain _emblédé_ (comme il dit pour emblavé) rapporterait le
+triple et le quadruple s'il était abondamment fumé, et que le reste de
+cette terre amaigrie et épuisée fût consacré à des prairies
+artificielles. «Mettre du trèfle et de la luzerne là où le blé peut
+pousser! vous répond-il; ah! ce serait trop dommage!» Il croit que Dieu
+lui a donné cette bonne terre pour n'y semer jamais que du froment,
+c'est pour lui le grain sacré; et y laisser pousser autre chose serait
+une profanation dont le ciel le punirait en frappant son champ de
+stérilité.
+
+Le paysan de la vallée Noire est généralement trapu et ramassé jusqu'à
+l'âge de vingt ans. Il grandit tard et n'est complètement développé
+qu'après l'âge où la conscription s'empare de lui. Il se marie jeune, et
+est réputé vieux pour le mariage, très-vieux à trente ans. Il est grand
+et maigre quand il a atteint toute sa force, et reste maigre, droit et
+fort jusque dans un âge très-avancé. Il n'est pas rare de voir
+travailler un homme de quatre-vingts ans, et à soixante ans un ouvrier
+est plus fort et plus soutenu à la peine qu'un jeune homme. Ils ont peu
+d'infirmités, et ne craignent que le passage du chaud au froid. C'est
+ce qu'ils appellent la _sang-glaçure_. Aussi redoutent-ils la
+transpiration, et nul n'a droit de dire à un ouvrier d'aller plus vite
+qu'il ne veut. Pourvu qu'il ne s'arrête pas, il a le droit d'aller
+lentement. Personne ne peut exiger qu'il _s'échauffe_. «Voudriez-vous
+donc me faire _échauffer_?» dirait-il. S'il _s'échauffait_, il en
+pourrait mourir.
+
+Il a raison. Nous autres coutumiers d'oisiveté physique, nous avons un
+grand besoin de mouvement accidentel, et la transpiration sauverait
+l'homme des villes, dont le sang se glace dans le travail sédentaire. Le
+paysan, habitué à braver l'ardeur du soleil, est affaibli, surmené,
+brisé, dès qu'il transpire. C'est un état exceptionnel auquel il faut se
+garder de l'exposer. Il en résulte presque toujours pour lui fluxion de
+poitrine ou rhumatisme aigu, et cette dernière maladie est chez lui
+d'une obstination incroyable. Elle résiste à presque tous les remèdes
+qui agissent sur nous.
+
+Le paysan de chez nous, ayant des habitations assez saines en général,
+vivant en bon air, travaillant avec calme et ne manquant presque jamais
+de son vin aigrelet et léger qu'il boit sans eau, serait dans les
+meilleures conditions hygiéniques s'il mangeait tous les jours un peu de
+viande. Mais, lui qui fournit de boeufs gras les marchés de Poissy, il
+ne mange de la viande que les jours de fête. Beaucoup n'en mangent
+jamais. Sa maigre soupe au beurre, son pain d'orge trop lourd, ses
+légumes farineux, sont une nourriture insuffisante, et ses maladies
+viennent toutes d'épuisement. Après la fauchaille et la moisson, s'il
+prend _les fièvres_, il en a pour des mois entiers. Et alors, pour celui
+qui n'a que ses bras, vient à grands pas la misère.
+
+Les femmes ne connaissent guère le travail. Les enfants en sont mieux
+soignés; mais le ménage est aux abois quand le chef de la famille est au
+lit ou pâle et tremblotant sur le seuil de sa cabane. Jusqu'au mariage,
+les filles sont pastoures ou servantes dans les métairies et dans les
+villes. Dès qu'elles ont une famille, elles ne quittent plus la maison,
+elles font la soupe, filent, tricotent ou rapiècent. Tout cela se fait
+si lentement et si mollement qu'il y a bien du temps perdu, et qu'on
+regrette l'absence d'une industrie qui les occuperait et les
+enrichirait un peu, sans les arracher à leurs occupations domestiques.
+
+Jusqu'au mariage, elles sont assez pimpantes et coquettes; même les plus
+pauvres savent prendre un certain air les jours de fête. Elles sont
+néanmoins douces et modestes, et, là où le bourgeois n'a point passé,
+les moeurs sont pures, et patriarcales. Mais le bourgeois, le vieux
+bourgeois surtout, est l'ennemi de ces vertus rustiques. C'est triste à
+dire, mais le propriétaire, celui qu'on appelle encore _le maître_,
+séduit à peu de _frais_ et impose le déshonneur aux familles par
+l'intérêt et par la crainte.
+
+Le mariage est la seule grande fête de la vie d'une paysanne. Il y a
+encore ce généreux amour-propre qui consiste à faire manger la
+subsistance d'une année dans les trois jours de la noce. Cependant les
+cérémonies étranges de cette solennité tendent à se perdre. J'ai vu
+finir celle des _livrées_, qui se faisait la veille du mariage et qui
+avait une couleur bien particulière. Je l'ai racontée quelque part,
+ainsi que celle du _chou_, qui se fait le lendemain de la noce; mais,
+cette dernière étant encore en vigueur, je crois devoir y revenir ici.
+
+Ce jour-là, les noceux quittent la maison avec les mariés et la musique;
+on s'en va en cortège arracher dans quelque jardin le plus beau chou
+qu'on puisse trouver. Cette opération dure au moins une heure. Les
+anciens se forment en conseil autour des légumes soumis à la discussion
+qui précède le choix définitif: ils se font passer, de nez à nez, une
+immense paire de lunettes grotesques, ils se tiennent de longs discours,
+ils dissertent, ils consultent, ils se disent à l'oreille des paroles
+mystérieuses, ils se prennent le menton ou se grattent la tête comme
+pour méditer; enfin ils jouent une sorte de comédie à laquelle doit se
+prêter quiconque a de l'esprit et de l'usage parmi les graves parents et
+invités de la noce.
+
+Enfin le choix est fait. On dresse des cordes qu'on attache au pied du
+chou dans tous les sens. Un prétendu géomètre ou nécromant (c'est tout
+un dans les idées de l'assistance) apporte une manière de compas, une
+règle, un niveau, et dessine je ne sais quels plans cabalistiques autour
+de la plante consacrée. Les fusils et les pistolets donnent le signal.
+La vielle grince, la musette braille; chacun tire la corde de son côté,
+et enfin, après bien des hésitations et des efforts simulés, le chou est
+extrait de la terre et planté dans une grande corbeille avec des fleurs,
+des rubans, des banderoles et des fruits. Le tout est mis sur une
+civière que quatre hommes des plus vigoureux soulèvent et vont emporter
+au domicile conjugal.
+
+Mais alors apparaît tout à coup un couple effrayant, bizarre,
+qu'accompagnent les cris et les huées des chiens effrayés et des enfants
+moqueurs. Ce sont deux garçons dont l'un est habillé en femme. C'est le
+_jardinier_ et la _jardinière_. Le mari est le plus sale des deux. C'est
+le vice qui est censé l'avoir avili; la femme n'est que malheureuse et
+dégradée par les désordres de son époux. Ils se disent préposés à la
+garde et à la culture du chou sacré.
+
+«Le mari porte diverses qualifications qui toutes ont un sens. On
+l'appelle indifféremment le _pailloux_, parce qu'il est parfois coiffé
+d'une perruque de paille et qu'il se rembourre le corps de bosses de
+paille, sous sa blouse; le _peilloux_, parce qu'il est couvert de
+_peilles_ (guenilles, en vieux français; Rabelais dit _peilleroux_ et
+_coqueteux_ quand il parle des mendiants); enfin le _païen_, ce qui est
+plus significatif encore.
+
+«Il arrive le visage barbouillé de suie et de lie de vin, quelquefois
+couronné de pampres comme un Silène antique, ou affublé d'un masque
+grotesque. Une tasse ébréchée ou un vieux sabot pendu à sa ceinture lui
+sert à demander l'aumône du vin. Personne ne la lui refuse, et il feint
+de boire immodérément, puis il répand le vin par terre, en signe de
+libation, à chaque pas.
+
+«Il tombe, il se roule dans la boue, il affecte d'être en proie à
+l'ivresse la plus honteuse. Sa pauvre _femme_ court après lui, le
+ramasse, appelle au secours, arrache les cheveux de chanvre qui sortent
+en mèches hérissées de sa cornette immonde, pleure sur l'abjection de
+son mari, et lui fait des reproches pathétiques.
+
+«Tel est le rôle de la jardinière, et ses lamentations durent pendant
+toute la comédie. Car c'est une véritable comédie libre, improvisée,
+jouée en plein air, sur les chemins, à travers champs, alimentée par
+tous les incidents fortuits de la promenade, et à laquelle tout le monde
+prend part, gens de la noce et du dehors, hôtes des maisons et passants
+des chemins, durant une grande partie de la journée. Le thème est
+invariable, mais on brode à l'infini sur ce thème, et c'est là qu'il
+faut voir l'instinct mimique, la faconde de sang-froid, l'esprit de
+repartie et même l'éloquence naturelle de nos paysans.
+
+«Le rôle de la jardinière est ordinairement confié à un homme mince,
+imberbe et à teint frais, qui sait donner une grande vérité à son
+personnage et jouer le désespoir burlesque avec assez de naturel pour
+qu'on en soit égayé et attristé en même temps, comme d'un fait réel.
+
+«Après que le malheur de la _femme_ est constaté par ses plaintes, les
+jeunes gens de la noce l'engagent à laisser là son ivrogne de mari et à
+se divertir avec eux. Ils lui offrent le bras et l'entraînent. Peu à peu
+elle s'abandonne, s'égaye, se met à courir tantôt avec l'un, tantôt avec
+l'autre, prenant des allures dévergondées. Ceci est une _moralité_.
+L'inconduite du mari provoque celle de la femme.
+
+«Le _païen_ se réveille alors de son ivresse. Il cherche des yeux sa
+compagne, s'arme d'une corde et d'un bâton et court après elle. On le
+fait courir, on se cache, on passe la _païenne_ de l'un à l'autre, on
+essaye de distraire et de tromper le jaloux. Enfin, il rejoint son
+infidèle et veut la battre; mais tout le monde s'interpose. _Ne la
+battez pas, ne battez jamais votre femme_! est la formule qui se répète
+à satiété dans ces scènes.
+
+«Il y a dans tout cela un enseignement naïf, grossier même, qui sent
+fort son moyen âge, mais qui fait toujours impression sur les
+assistants. Le païen effraye et dégoûte les jeunes filles qu'il poursuit
+et feint de vouloir embrasser; c'est de la comédie de moeurs à l'état le
+plus élémentaire, mais aussi le plus frappant.
+
+«Mais pourquoi ce personnage repoussant doit-il, le premier, porter la
+main sur le chou dès qu'il est replanté dans la corbeille? Ce chou sacré
+est l'emblème de la fécondité matrimoniale; mais cet ivrogne, ce
+vicieux, ce païen, quel est-il? Sans doute il y a là un mystère
+antérieur au christianisme, la tradition de quelque bacchanale antique.
+Peut-être ce jardinier n'est-il pas moins que le dieu des jardins en
+personne, à qui l'antiquité rendait un culte sérieux sous des formes
+obscènes. En passant par le christianisme primitif, cette représentation
+est devenue une sorte de _mystère, sotie_ ou _moralité_, comme on en
+jouait dans toutes les fêtes[1].»
+
+Quoi qu'il en soit, le chou est porté au logis des mariés et planté de
+la main du païen sur le plus haut du toit. On l'arrose de vin, et on le
+laisse là jusqu'à ce que l'orage l'emporte; mais il y reste quelquefois
+assez longtemps pour qu'en le voyant verdir ou se sécher, on puisse
+tirer des inductions sur la fécondité ou la stérilité promise à la
+famille.
+
+[Note 1: _La Mare au diable_.]
+
+Après le chou, on danse et on mange encore jusqu'à la nuit.
+
+La danse est uniformément l'antique bourrée, à quatre, à six ou à huit.
+C'est un mouvement doux chez les femmes, accentué chez les hommes,
+très-monotone, toujours en avant et en arrière, entrecoupé d'une sorte
+de chassé croisé. C'est quasi impossible à danser, si l'on n'est pas né
+ou transplanté depuis longtemps en Berry. La difficulté, dont on ne se
+rend pas compte d'abord, vient du sans-gêne des ménétriers, qui vous
+volent, quand il leur plaît, une demi-mesure; alors, il faut reprendre
+le pas en l'air pour rattraper la mesure. Les paysans le font
+instinctivement et sans jamais se dérouter.
+
+La cornemuse à petit ou à grand bourdon est un instrument barbare, et
+cependant fort intéressant. Privé de demi-tons accidentels, n'ayant
+juste que la gamme majeure, il serait un obstacle invincible entre les
+mains d'un musicien. Mais le musicien naturel, le cornemuseux du Berry
+(formé presque toujours en Bourbonnais) sait tirer de cette impuissance
+de son instrument un parti inconcevable. Il joue tout ce qu'il entend;
+majeur ou mineur, rien ne l'embarrasse. Il en résulte des aberrations
+musicales qui font souvent saigner les oreilles, mais qui parfois aussi
+frappent de respect et d'admiration par l'habileté, l'originalité, la
+beauté des modulations ou des interprétations. On est tenté alors de se
+demander si cette violation hardie des règles n'est pas seulement la
+violation heureuse de nos habitudes, et si la musique, comme la langue,
+n'est pas quelque chose à côté et même en dehors de tout ce que nous
+avons inventé et consacré.
+
+Après la danse, le mariage, la fête, voici la dernière solennité: la
+mort, la sépulture. Dans un large chemin pierreux, bordé de têtaux
+sinistres dénudés par l'hiver, par une journée de gelée claire et
+froide, vous rencontrez quelquefois un char rustique traîné par quatre
+jeunes taureaux nouvellement liés au joug. C'est le corbillard du
+paysan. Ses fils conduisent l'attelage, l'aiguillon relevé, le chapeau à
+la main. De chaque côté viennent les femmes, couvertes, en signe de
+deuil, de leurs grandes mantes gros bleu, avec le capuchon sur la tête.
+Elles portent des cierges. Au prochain carrefour, on s'arrêtera pour
+déposer, au pied de la grande croix de bois qui marque ces rencontres de
+quatre voies, une petite croix grossièrement taillée dans un copeau. À
+chaque carrefour, même cérémonie. Cet emblème déposé et planté autour
+de l'emblème du salut est l'hommage rendu par le mort qui fait sa
+dernière course à travers la campagne pour gagner son dernier gîte.
+C'est par là qu'il se recommande aux prières des passants. Il n'est pas
+de croix de carrefour qui ne soit entourée de ces petites croix des
+funérailles. Elles y restent jusqu'à ce qu'elles tombent en poussière ou
+que les troupeaux, moins respectueux que les enfants qui jouent autour
+sans y toucher, les aient dispersées et brisées sous leurs pieds. Quand
+le cortège d'enterrement arrive là, on rallume les cierges, on
+s'agenouille, on psalmodie une prière, on jette de l'eau bénite sur le
+cercueil, et on se remet en route dans un profond silence. Nulle part je
+n'ai vu l'appareil de la mort plus grand, plus austère et plus religieux
+dans son humble simplicité.
+
+Lorsque le christianisme s'introduisit dans les campagnes de la vieille
+France, il n'y put vaincre le paganisme qu'en donnant droit de cité dans
+son culte à diverses cérémonies antiques pour lesquelles les paysans
+avaient un attachement invincible. Tels furent les honneurs rendus aux
+images et aux statuettes des saints placées dans certains carrefours, ou
+sous la voûte de certaines fontaines lustrales, ou lavoirs publics. Nous
+voyons, aux premiers temps du christianisme, des Pères de l'Église
+s'élever avec éloquence contre la coutume idolâtrique d'orner de fleurs
+et d'offrandes les statues des dieux. Plus spiritualistes que ne l'est
+notre époque, ils veulent qu'on adore le vrai Dieu en esprit et en
+vérité. Ils proscrivent les témoignages extérieurs; ils voudraient
+détruire radicalement le matérialisme de l'ancien monde.
+
+Mais avec le peuple attaché au passé il faut toujours transiger. Il est
+plus facile de changer le nom d'une croyance que de la détruire. On
+apporte une foi nouvelle, mais il faut se servir des anciens temples, et
+consacrer de nouveau les vieux autels. C'est ainsi qu'en beaucoup
+d'endroits les pierres druidiques ont traversé la domination romaine et
+la domination franque, le polythéisme et le christianisme primitif, sans
+cesser d'être des objets de vénération, et le siége d'un culte
+particulier assez mystérieux, qui cache ses tendances cabalistiques
+sous les apparences de la religion officielle.
+
+Ce qu'on eût le plus difficilement extirpé de l'âme du paysan, c'est
+certainement le culte du dieu Terme. Sans métaphore et sans épigramme,
+le culte de la borne est invinciblement lié aux éternelles
+préoccupations de l'homme dont la vie se renferme dans d'étroites
+limites matérielles. Son champ, son pré, sa terre, voilà son monde.
+C'est par là qu'il se sent affranchi de l'antique servage. C'est sur ce
+coin du sol qu'il se croit maître, parce qu'il s'y sent libre
+relativement, et ne relève que de lui-même. Cette pierre qui marque le
+sillon où commence pour le voisin son empire, c'est un symbole bien plus
+qu'une barrière, c'est presque un dieu, c'est un objet sacré.
+
+Dans nos campagnes du centre, où les vieux us règnent peut-être plus
+qu'ailleurs, le respect de la propriété ne va pas tout seul, et les
+paysans ont recours, les uns contre les autres, à la religion du passé,
+beaucoup plus qu'au principe de l'équité publique. On ne se gêne pas
+beaucoup pour reculer tous les ans d'un sillon la limite de son champ
+sur celui du voisin inattentif. Mais ce qu'on déplace ainsi, c'est une
+pierre quelconque, que l'on met en évidence, et qu'au besoin on pourra
+dire soulevée là par le hasard. Un jour où le propriétaire lésé
+s'aperçoit qu'on a gagné dix sillons sur sa terre; il s'inquiète, il se
+plaint, il invoque le souvenir de ses autres _jouxtans_ (on appelle
+encore la borne du nom latin de _jus droit_; les enfants s'en servent
+même dans leurs jeux pour désigner le but conventionnel). Alors, quand
+le réclamant a assemblé les arbitres, on signale la fraude et on cherche
+la borne véritable, l'ancien terme qu'à moins d'un sacrilège en lui-même
+beaucoup plus redoutable que la fraude, le délinquant n'a pu se
+permettre d'enlever. Il est bien rare qu'on ne le retrouve pas. C'est
+une plus grosse pierre que toutes les autres, enfoncée à une assez
+grande profondeur pour que le socle de la charrue n'ait pu la soulever.
+Cette pierre brute, c'est le dieu antique. Pour l'arracher de sa base,
+il eût fallu deux choses: une audace de scepticisme dont la mauvaise foi
+elle-même ne se sent pas souvent capable, et un travail particulier qui
+eût rendu la trahison évidente; il eût fallu venir la nuit, avec
+d'autres instruments que la charrue, choisir le temps où la terre est
+en jachère, et où le blé arraché et foulé, le sillon interrompu, ne
+peuvent pas laisser de traces révélatrices. Enfin, c'est parfois un rude
+ouvrage: la pierre est lourde, il faut la transporter et la transplanter
+plus loin, au risque de ne pouvoir en venir à bout tout seul. Il faut un
+ou plusieurs complices. On ne s'expose guère à cela pour un ou plusieurs
+sillons de plus.
+
+Quand l'expertise est faite, quand chacun, ayant donné sa voix, déclare
+que là doit être le _jus_ primitif, on creuse un peu, et on retrouve le
+dieu disparu sous l'exhaussement progressif du sol. Le faux dieu est
+brisé, et la limite est de nouveau signalée et consacrée. Le fraudeur en
+est quitte pour dire qu'il s'était trompé, qu'une grosse pierre emportée
+peu à peu par le travail du labourage a causé sa méprise, et qu'il
+regrette de n'avoir pas été averti plus tôt. Cela laisse bien quelques
+doutes, mais il n'a pas touché aux vrai _jus_, il n'est pas déshonoré.
+
+En général, le _jus_ sort de terre de quelques centimètres, et, le
+dimanche des Rameaux, il reçoit l'hommage du buis bénit, comme celui des
+Romains recevait un collier ou une couronne de feuillage.
+
+Les eaux lustrales, d'origine hébraïque, païenne, indoue, universelle
+probablement, reçoivent aussi chaque année des honneurs et de nouvelles
+consécrations religieuses. Elles guérissent diverses sortes de maux, et
+principalement les plaies, paralysies et autres _estropiaisons_. Les
+infirmes y plongent leurs membres malades au moment de la bénédiction du
+prêtre; les fiévreux boivent volontiers au même courant. La foi purifie
+tout.
+
+Cette tolérance du clergé rustique pour les anciennes superstitions
+païennes ne devrait pas être trop encouragée par le haut clergé. Elle
+est contraire à l'esprit du véritable christianisme, et beaucoup
+d'excellents prêtres, très-orthodoxes, souffrent de voir leurs
+paroissiens matérialiser à ce point l'effet des bénédictions de
+l'Église. J'en causais, il y a quelques années, avec un curé méridional
+qui ne se plaisait pas autant que moi à retrouver et à ressaisir dans
+les coutumes religieuses de notre époque les traces mal effacées des
+religions antiques. «Quand j'entrai dans ma première cure, me disait-il,
+je vis le sacristain tirer d'un bahut de petits monstres fort
+indécents, en bois grossièrement équarri, qu'il prétendait me faire
+bénir. C'était l'ouvrage d'un charron de la paroisse, qui les avait
+fabriqués à l'instar d'anciens prétendus bons saints réputés souverains
+pour toute sorte de maux physiques. Ces modèles avaient été certainement
+des figures de démons du moyen âge, qui eux-mêmes n'étaient que le
+souvenir traditionnel des dieux obscènes du paganisme. Mon prédécesseur
+avait eu le courage de les jeter dans le feu de sa cuisine; mais, depuis
+ce moment, une maladie endémique avait décimé la commune, et, sans nul
+doute, selon mes ouailles crédules, la destruction des idoles était la
+cause du fléau; aussi le charron s'était-il fait fort d'en tailler de
+tout pareils qui seraient aussi bons quand on les aurait bénits et
+promenés à la suite du saint sacrement. Je me refusai absolument à
+commettre cette profanation, et, prenant les nouveaux saints, je fis
+comme mon prédécesseur, je les brûlai; mais je faillis payer cette
+hardiesse de ma vie: mes paroissiens s'ameutèrent contre moi, et je fus
+obligé de transiger. Je fis venir de nouveaux saints, des figures
+quelconques, un peu moins laides et beaucoup plus honnêtes, que je dus
+bénir et permettre d'honorer sous les noms des anciens protecteurs de la
+paroisse; je vis bientôt que le culte des paysans est complètement
+idolâtrique, et que leur hommage ne s'adresse pas plus à l'Être
+spirituel dont les figures personnifient le souvenir, que leur croyance
+n'a pour objet les célestes bienheureux. C'est à la figure même, c'est à
+la pierre ou au bois façonné qu'ils croient, c'est l'idole qu'ils
+saluent et qu'ils prient. Mes nouveaux saints n'eurent jamais de crédit
+sur mon troupeau. Ils n'étaient pas _bons_, ils ne guérissaient pas. Je
+ne pus jamais faire comprendre qu'aucune image n'est douée de vertu
+miraculeuse dans le sens matériel que la superstition y attache. Le
+conseil de fabrique me savait très-mauvais gré de ne pas spéculer sur la
+crédulité populaire.»
+
+Ce curé n'est pas le seul à qui j'aie vu déplorer le matérialisme de la
+religion du paysan. Plusieurs défendent d'employer le buis bénit au coin
+des champs comme préservatif de la grêle, et de faire des pèlerinages
+pour la guérison des bêtes; mais on ne les écoute guère, on les trompe
+même. On extorque leurs bénédictions comme douées d'un charme magique,
+en leur signalant un but qui n'est pas le véritable. On mêle volontiers
+des objets bénits aux maléfices, où, sous des noms mystérieux, des
+divinités étrangères au christianisme sont invoquées tout bas. Le
+sorcier des campagnes a, dans l'esprit, un singulier mélange de crainte
+de Dieu et de soumission au diable, dont nous parlerons peut-être dans
+l'occasion.
+
+Disons, en passant, que le remégeux et la remégeuse sont parfois des
+êtres fort extraordinaires, soit par la puissance magnétique dont les
+investit la foi de leur clientèle, soit par la connaissance de certains
+remèdes fort simples que le paysan accepte d'eux, et qu'il ne croirait
+pas efficaces venant d'un médecin véritable. La science toute nue ne
+persuade pas ces esprits avides de merveilles; ils méprisent ce qui est
+acquis par l'étude et l'expérience; il leur faut du fantastique, des
+paroles incompréhensibles, de la mise en scène. Certaine vieille
+sibylle, prononçant ses formules d'un air inspiré, frappe l'imagination
+du malade, et, pour peu qu'elle explique avec bonheur une médication
+rationnelle, elle obtient des parents et des amis qui le soignent ce que
+le médecin n'obtient presque jamais: que ses prescriptions soient
+observées.
+
+Sans doute, la surveillance de l'État fait bien de proscrire et de
+poursuivre l'exercice de la médecine illégale, car, dans un nombre
+infini de cas, les remégeux administrent de véritables poisons.
+Quelques-uns cependant opèrent des cures trop nombreuses et trop
+certaines pour qu'il ne soit pas à désirer de voir l'État leur accorder
+quelque attention. La tradition, le hasard de certaines aptitudes
+naturelles, peuvent les rendre possesseurs de découvertes qui échappent
+à la science, et qui meurent avec eux. Les empêcher d'exercer n'est que
+sagesse et justice, mais éprouver la vertu de leurs prétendus secrets et
+les leur acheter, s'il y a lieu, ce ne serait pas là une recherche
+oiseuse ni une largesse inutile.
+
+En dehors de la superstition, le paysan a partout des coutumes locales
+dont l'origine est fort difficile à retrouver. Le nombre en est si
+grand, que nous ne saurions les classer avec ordre; nous en prendrons
+quelques-unes au hasard.
+
+Une des plus curieuses est la cérémonie des _livrées de noces_, qui
+varie en France selon les provinces, et qui a été supprimée en Berry
+depuis une dizaine d'années, à la suite d'accidents graves. Dans un
+endroit précédent, nous avons raconté la cérémonie toute païenne du
+chou, qui est encore en vigueur dans notre vallée Noire: c'est la
+consécration du lendemain des noces. Celle des livrées était la
+consécration de la veille; elle est fort longue et compliquée, c'est
+tout un drame poétique et naïf qui se jouait autour et au sein de la
+demeure de l'épousée.
+
+C'est le soir, à l'heure du souper de la famille. Mais il n'y a point de
+souper préparé; ce soir-là, chez la fiancée. Les tables sont rangées
+contre le mur, la nappe est cachée, le foyer est vide et glacé, quelque
+temps qu'il fasse. On a fermé avec un soin extrême et barricadé d'une
+manière formidable à l'intérieur toutes les _huisseries_, portes,
+fenêtres, lucarne de grenier, soupirail de cave, quand, par hasard, la
+maison a une cave. Personne n'entrera sans la volonté de la fiancée, ou
+sans une lutte sérieuse, un véritable siége; ses parents, ses amis, ses
+voisins, tout son _parti_ est autour d'elle; on attend la prière ou
+l'assaut du fiancé.
+
+Le _jeune marié_,--on ne dit jamais autrement, quel que soit son âge,
+et, en fait, c'est, chez nous, presque toujours un garçonnet à qui le
+poil follet voltige encore au menton,--vient là avec son monde, ses
+amis, parents et voisins, son _parti_ en un mot. Près de lui, ce porteur
+de thyrse fleuri et enrubané, c'est un expert porte-broche, car, sous
+ces feuillages, il y a une oie embrochée qui fait tout l'objet de la
+cérémonie; autour de lui sont les porteurs de présents et les chanteurs
+_fins_, c'est-à-dire habiles et savants, qui vont avoir maille à partir
+avec ceux de la mariée.
+
+Le marié s'annonce par une décharge de coups de feu; puis, après qu'on a
+bien cherché, mais inutilement, un moyen de s'introduire dans la place
+par surprise, on frappe.--Qui va là?--Ce sont de pauvres pèlerins bien
+fatigués ou des chasseurs égarés qui demandent place au foyer de la
+maison.--On leur répond que le foyer est éteint, et qu'il n'y a pas
+place pour eux à table; on les injure, on les traite de malfaiteurs et
+de mauvaises gens, sans feu ni lieu; on parlemente longtemps; le
+dialogue, toujours pittoresque, est parfois rempli d'esprit et même de
+poésie; enfin on leur conseille de chanter pour se désennuyer, ou pour
+se réchauffer si c'est une nuit d'hiver, mais à condition qu'on chantera
+quelque chose d'inconnu à la compagnie qui, du dedans, les écoute.
+
+Alors, une lutte lyrique commence entre les chanteurs du marié et ceux
+de la mariée, car elle aussi a ses _chanteux fins_, et, de plus, ses
+chanteuses expertes, matrones à la voix chevrotante, à qui l'on n'en
+impose point en donnant du vieux pour du neuf. Si l'on connaît, au
+dedans, la chanson du dehors, on l'interrompt dès le premier vers en
+chantant la second, et vite, il faut passer à une autre. Trois heures
+peuvent fort bien s'écouler, au vent et à la pluie, avant que le parti
+du marié ait pu achever un seul couplet, tant est riche le répertoire
+des chansons berrichonnes, tant la mémoire des beaux chanteurs est
+ornée; chaque réplique victorieuse du dedans est accompagnée de grands
+éclats de rire d'un côté, de malédictions de l'autre. Enfin l'un des
+partis est vaincu, et l'on passe à la chanson des noces:
+
+ Ouvrez la porte, ouvrez,
+ Mariée, ma mignonne!
+ J'ons de beaux rubans à vous présenter.
+ Hélas! ma mie, laissez-nous entrer.
+
+À quoi les femmes répondent en fausset:
+
+ Mon père est en chagrin,
+ Ma mère en grand' tristesse;
+ Moi, je suis une fille de trop grand prix
+ Pour ouvrir ma porte à ces heures-ci.
+
+Si les paroles sont naïves et la versification par trop libre, en
+revanche l'air est magnifique dans sa solennité simple et large. Il faut
+chanter dehors autant de couplets, et nommer chaque fois autant d'objets
+différents, au troisième vers, qu'il y a de cadeaux de noces.
+
+Ces cadeaux du marié sont ce qu'on appelle les _livrées_. Il faut
+annoncer jusqu'au _cent d'épingles_ obligé qui fait partie de cette
+modeste corbeille de mariage à quoi la mariée incorruptible fait
+répondre invariablement que son père est en chagrin, sa mère en grande
+tristesse, et qu'elle n'ouvre point sa porte à pareille heure.
+
+Enfin arrive le couplet final, où il est dit: _J'ons un beau mari à vous
+présenter_, et la porte s'ouvre; mais c'est le signal d'une mêlée
+étrange: le marié doit prendre possession du foyer domestique; il doit
+planter la broche et allumer le feu; le parti de la mariée s'y oppose,
+et ne cédera qu'à la force; les femmes se réfugient avec les vieillards
+sur les bancs et sur les tables; les enfants, effrayés, se cachent
+dessous, les chiens hurlent, les fusils partent, c'est un combat sans
+colère, sans coups ni blessures volontaires, mais où le point d'honneur
+est pris assez au sérieux pour que chacun y déploie toute sa vigueur et
+toute sa volonté, si bien qu'à force de se pousser, de s'étreindre, de
+se tordre la broche entre les mains, j'ai vu peu de noces où il n'y eût
+quelqu'un d'écloppé, au moment où le marié réussissait à allumer une
+poignée de paille dans la cheminée, où l'oie, déchiquetée dans le
+combat, prenait enfin possession de l'âtre.
+
+Un jour, la scène fut ensanglantée par un accident sérieux. Un des
+conviés fut littéralement embroché dans la bataille. Dès lors, la
+cérémonie tomba en désuétude; on fut d'accord sur tous les points de la
+supprimer, et nous avons vu la dernière il y a dix ans. On eût pu se
+borner à supprimer la bataille; mais, la conquête du foyer étant le but
+symbolique de l'affaire, on jugea que le reste n'aurait plus de sens. Je
+regrette pourtant les chansons à la porte, et la belle mélodie de:
+_Ouvrez la porte, ouvrez!_ qui, n'ayant plus d'emploi, se perdra.
+
+Après la broche plantée, venait pour le marié une dernière épreuve: on
+asseyait trois jeunes filles avec la mariée sur un banc, on les couvrait
+d'un drap, et, sans les toucher autrement qu'avec une petite baguette,
+le marié devait, du premier coup d'oeil, deviner et désigner sa femme;
+lorsqu'il se trompait, il était condamné à ne pas danser avec elle de
+toute la soirée; car, ensuite, venaient le bal, le souper, et des
+chansons jusqu'au jour. Une noce comportait trois jours et trois nuits
+de joie et bombance, sans désemparer d'une heure.
+
+La _gerbaude_ est une cérémonie agricole que l'auteur de cet article a
+mise sur la scène très-fidèlement; mais ce que le théâtre ne saurait
+reproduire, c'est la majesté du cadre, c'est la montagne de gerbes qui
+arrive solennellement, traînée par trois paires de boeufs énormes, tout
+ornée de fleurs, de fruits et de beaux enfants perchés au sommet des
+dernières gerbes. C'est parfois un tableau qui se compose comme pour
+l'oeil des artistes. Tout cela est si beau par soi-même: les grands
+ruminants à l'oeil fier et calme, la moisson ruisselante, les fleurs
+souriant sur les épis, et, plus que tout cela, les enfants blonds comme
+les gerbes, comme les boeufs, comme la terre couverte de son chaume, car
+tout est coloré harmonieusement dans ces chaudes journées où le ciel
+lui-même est tout d'or et d'ambre à l'approche du soir.
+
+Avant le départ du charroi de gerbaude, on entend planer d'horizon en
+horizon une grande clameur dont le voyageur s'étonne. Il regarde, il
+voit des bandes de moissonneurs et de glaneuses s'élancer, les bras
+levés vers le ciel et rugissant de triomphe, vers le chargeur qui lève
+vers le ciel aussi la dernière gerbe avant de la placer sur le faite du
+char. Il semble que cette population de travailleurs se rue sur lui
+pour lui arracher la gerbe; on croit qu'on va assister à une bataille
+furieuse, inique, de tous contre un seul; mais loin de là! c'est une
+acclamation de joie et d'amitié; c'est une bénédiction enthousiaste et
+fraternelle.
+
+Pauvres paysans, vous avez du beau et du bon quand même!
+
+
+
+
+II
+
+LES VISIONS DE LA NUIT DANS LES CAMPAGNES
+
+
+Vous dire que je m'en moque serait mentir. Je n'en ai jamais eu, c'est
+vrai: j'ai parcouru la campagne à toutes les heures de la nuit, seul ou
+en compagnie de grands poltrons, et, sauf quelques météores inoffensifs,
+quelques vieux arbres phosphorescents et autres phénomènes qui ne
+rendaient pas fort lugubre l'aspect de la nature, je n'ai jamais eu le
+plaisir de rencontrer un objet fantastique et de pouvoir raconter à
+personne, comme témoin oculaire, la moindre histoire de revenant.
+
+Eh bien, cependant je ne suis pas de ceux qui disent en présence des
+superstitions rustiques: _mensonge, imbécillité, vision de la peur_; je
+dis phénomène de vision, ou phénomène extérieur insolite et incompris.
+Je ne crois pour cela ni aux sorciers ni aux prodiges. Ces contes de
+sorciers, ces explications fantastiques données aux prétendus prodiges
+de la nuit, c'est le poëme des imaginations champêtres. Mais le fait
+existe, le fait s'accomplit, qu'il soit un fantôme dans l'air ou
+seulement dans l'oeil qui le perçoit, c'est un objet tout aussi
+réellement et logiquement produit que la réflexion d'une figure dans un
+miroir.
+
+Les aberrations des sens sont-elles explicables? ont-elles été
+expliquées? Je sais qu'elles ont été constatées, voilà tout: mais il est
+très-faux de dire et de croire qu'elles sont uniquement l'ouvrage de la
+peur. Cela peut être vrai en beaucoup d'occasions; mais il y a des
+exceptions irrécusables. Des hommes de sang-froid, d'un courage naturel
+éprouvé, et placés dans des circonstances où rien ne semblait agir sur
+leur imagination, même des hommes éclairés, savants, illustres, ont eu
+des apparitions qui n'ont troublé ni leur jugement ni leur santé, et
+dont cependant il n'a pas dépendu d'eux tous de ne pas se sentir
+affectés plus ou moins après coup.
+
+Parmi grand nombre d'intéressants ouvrages publiés sur ce sujet, il
+faut noter celui du docteur Brierre de Boismont, qui analyse aussi bien
+que possible les causes de l'hallucination. Je n'apporterai après ces
+travaux sérieux qu'une seule observation utile à enregistrer, c'est que
+l'homme qui vit le plus près de la nature, le sauvage, et après lui le
+paysan, sont plus disposés et plus sujets que les hommes des autres
+classes aux phénomènes de l'hallucination. Sans doute, l'ignorance et la
+superstition les forcent à prendre pour des prodiges surnaturels ces
+simples aberrations de leurs sens; mais ce n'est pas toujours
+l'imagination qui les produit, je le répète; elle ne fait le plus
+souvent que les expliquer à sa guise.
+
+Dira-t-on que l'éducation première, les contes de la veillée, les récits
+effrayants de la nourrice et de la grand'mère disposent les enfants et
+même les hommes à éprouver ce phénomène? Je le veux bien. Dira-t-on
+encore que les plus simples notions de physique élémentaire et un peu de
+moquerie voltairienne en purgeraient aisément les campagnes? Cela est
+moins certain. L'aspect continuel de la campagne, l'air qu'il respire à
+toute heure, les tableaux variés que la nature déroule sous ses yeux, et
+qui se modifient à chaque instant dans la succession des variations
+atmosphériques, ce sont là pour l'homme rustique des conditions
+particulières d'existence intellectuelle et physiologique; elles font de
+lui un être plus primitif, plus normal peut-être, plus lié au sol, plus
+confondu avec les éléments de la création que nous ne le sommes quand la
+culture des idées nous a séparés, pour ainsi dire, du ciel et de la
+terre, en nous faisant une vie factice enfermée dans le moellon des
+habitations bien closes. Même dans sa hutte ou dans sa chaumière, le
+sauvage ou le paysan vit encore dans le nuage, dans l'éclair et le vent
+qui enveloppent ces fragiles demeures. Il y a sur l'Adriatique des
+pêcheurs qui ne connaissent pas l'abri d'un toit; ils dorment dans leur
+barque, couverts d'une natte, la face éclairée par les étoiles, la barbe
+caressée par la brise, le corps sans cesse bercé par le flot. Il y a des
+colporteurs, des bohémiens, des conducteurs de bestiaux qui dorment
+toujours en plein air, comme les Indiens de l'Amérique du Nord. Certes,
+le sang de ces hommes-là circule autrement que le nôtre; leurs nerfs ont
+un équilibre différent; leurs pensées, un autre cours; leurs sensations
+une autre manière de se produire. Interrogez-les, il n'en est pas un qui
+n'ait vu des prodiges, des apparitions, des scènes de nuit étranges,
+inexplicables. Il en est parmi eux de très-braves, de très-raisonnables,
+de très-sincères, et ce ne sont pas les moins hallucinés. Lisez toutes
+les observations recueillies à cet égard, vous y verrez, par une foule
+de faits curieux et bien observés, que l'hallucination est compatible
+avec le plein exercice de la raison.
+
+C'est un état maladif du cerveau; cependant il est presque toujours
+possible d'en pressentir la cause physique ou morale dans une
+perturbation de l'âme ou du corps; mais elle est quelquefois inattendue
+et mystérieuse au point de surprendre et de troubler un instant les
+esprits les plus fermes.
+
+Chez les paysans, elle se produit si souvent, qu'elle semble presque une
+loi régulière de leur organisation. Elle les effraye autrement que nous.
+Notre grande terreur, à nous autres, quand le cauchemar ou la fièvre
+nous présentent leurs fantômes, c'est de perdre la raison, et plus nous
+sommes certains d'être la proie d'un songe, plus nous nous affectons de
+ne pouvoir nous y soustraire par un simple effort de la volonté. On a vu
+des gens devenir fous par la crainte de l'être. Les paysans n'ont pas
+cette angoisse; ils croient avoir vu des objets réels; ils en ont
+grand'peur; mais la conscience de leur lucidité n'étant point ébranlée,
+l'hallucination est certainement moins dangereuse pour eux que pour
+nous. L'hallucination n'est, d'ailleurs, pas la seule cause de mon
+penchant à admettre, jusqu'à un certain point, les visions de la nuit.
+Je crois qu'il y a une foule de petits phénomènes nocturnes, explosions
+ou incandescences de gaz, condensations de vapeurs, bruits souterrains,
+spectres célestes, petits aérolithes, habitudes bizarres et inobservées,
+aberrations même chez les animaux, que sais-je? des affinités
+mystérieuses ou des perturbations brusques des habitudes de la nature,
+que les savants observent par hasard et que les paysans, dans leur
+contact perpétuel avec les éléments, signalent à chaque instant sans
+pouvoir les expliquer.
+
+Par exemple, que pensez-vous de cette croyance aux _meneurs de loups_?
+Elle est de tous les pays, je crois, et elle est répandue dans toute la
+France. C'est le dernier vestige de la croyance aux lycanthropes. En
+Berry, où déjà les contes que l'on fait à nos petits-enfants ne sont
+plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient
+nos grand'mères, je ne me souviens pas qu'on m'ait jamais parlé des
+hommes-loups de l'antiquité et du moyen âge. Cependant on s'y sert
+encore du mot de _garou_, qui signifie bien homme-loup, mais on en a
+perdu le vrai sens. Les _meneurs de loups_ ne sont plus les capitaines
+de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour dévorer les
+enfants: ce sont des hommes savants et mystérieux, de vieux bûcherons,
+ou de malins gardes-chasse qui possèdent le _secret_ pour charmer,
+soumettre, apprivoiser et conduire les loups véritables. Je connais
+plusieurs personnes qui ont rencontré, aux premières clartés de la lune,
+à la croix des quatre chemins, le père _un tel_ s'en allant tout seul à
+grands pas, et suivi _de plus de trente loups_ (il y en a toujours plus
+de trente, jamais moins, dans la légende). Une nuit, deux personnes, qui
+me l'ont raconté, virent passer dans le bois une grande bande de loups;
+elles en furent effrayées, et montèrent sur un arbre, d'où elles virent
+ces animaux s'arrêter à la porte d'une cabane d'un bûcheron réputé
+sorcier. Ils l'entourèrent en poussant des rugissements épouvantables;
+le bûcheron sortit, leur parla, se promena au milieu d'eux, et ils se
+dispersèrent sans lui faire aucun mal. Ceci est une histoire de paysan;
+mais deux personnes riches, et ayant reçu une assez bonne éducation,
+gens de beaucoup de sens et d'habileté dans les affaires, vivant dans le
+voisinage d'une forêt, où elles chassaient fort souvent, m'ont juré,
+_sur l'honneur_, avoir vu, étant ensemble, un vieux garde forestier
+s'arrêter à un carrefour écarté et faire des gestes bizarres. Ces deux
+personnes se cachèrent pour l'observer, et virent accourir treize loups,
+dont un énorme alla droit au garde et lui fit des caresses. Celui-ci
+siffla les autres comme on siffle des chiens, et s'enfonça avec eux
+dans l'épaisseur du bois. Les deux témoins de cette scène étrange
+n'osèrent l'y suivre, et se retirèrent aussi surpris qu'effrayés.
+Avaient-ils été la proie d'une hallucination? Quand l'hallucination
+s'empare de plusieurs personnes à la fois (et cela arrive fort souvent),
+elle revêt un caractère difficile à expliquer, je l'avoue: on l'a
+souvent constatée; on l'appelle hallucination contagieuse. Mais à quoi
+sert d'en savoir le nom, si on en ignore la cause? Cette certaine
+disposition des nerfs et de la circulation du sang, qu'on donne pour
+cause à l'audition ou à la vision d'objets fantastiques, comment
+est-elle simultanée chez plusieurs individus réunis? Je n'en sais rien
+du tout.
+
+Mais pourquoi ne pas admettre qu'un homme qui vit au sein des forêts,
+qui peut, à toutes les heures du jour et de la nuit, surprendre et
+observer les moeurs des animaux sauvages, aurait pu découvrir, par
+hasard, ou par un certain génie d'induction, le moyen de les soumettre
+et de s'en faire aimer? J'irai plus loin: pourquoi n'aurait-il pas un
+certain fluide, sympathique à certaines espèces? Nous avons vu, de nos
+jours, de si intrépides et de si habiles dompteurs d'animaux féroces en
+cage, qu'un effort de plus, et on peut admettre la domination de
+certains hommes sur les animaux sauvages en liberté.
+
+Mais pourquoi ces hommes cacheraient-ils leur secret, et ne
+tireraient-ils pas profit et vanité de leur puissance?
+
+Parce que le paysan, en obtenant d'une cause naturelle un effet tout
+aussi naturel, ne croit pas lui-même qu'il obéit aux lois de la nature.
+Donnez-lui un remède dont vous lui démontrerez simplement l'efficacité,
+il n'y aura aucune confiance; mais joignez-y quelque parole
+incompréhensible en le lui administrant, il en aura la foi. Confiez-lui
+le _secret_ de guérir le rhume avec la racine de guimauve, et dites-lui
+qu'il faut l'administrer après trois signes cabalistiques, ou après
+avoir mis un de ses bas à l'envers, il se croira sorcier, tous le
+croiront sorcier à l'endroit du rhume. Il guérira tout le monde par la
+foi autant que par la guimauve, mais il se gardera bien de dire le nom
+de la plante vulgaire qui produit ce miracle. Il en fera un mystère; le
+mystère est son élément.
+
+Je ne parlerai pas ici de ce qu'on appelle chez nous et ailleurs le
+_secret_, ce serait une digression qui me mènerait trop loin. Je me
+bornerai à dire qu'il y a un _secret_ pour tout, et presque tous les
+paysans un peu graves et expérimentés ont le _secret_ de quelque chose,
+sont sorciers par conséquent, et croient l'être. Il y a le secret des
+boeufs, que possèdent tous les bons métayers; le secret des vaches, qui
+est celui des bonnes métayères; le secret des bergères, pour faire
+foisonner la laine; le secret des potiers, pour empêcher les pots de se
+fendre au fond; le secret des curés, qui charment les cloches pour la
+grêle; le secret du mal de tête, le secret du mal de ventre, le secret
+de l'entorse et de la foulure; le secret des braconniers, pour faire
+venir le gibier; le secret du feu, pour arrêter l'incendie; le secret de
+l'eau, pour retrouver les cadavres des noyés, ou arrêter l'inondation;
+que sais-je? Il y a autant de secrets que de fléaux dans la nature, et
+de maladies chez les hommes et les animaux. Le secret passe de père en
+fils, ou s'achète à prix d'argent. Il n'est jamais trahi. Il ne le sera
+jamais, tant qu'on y croira. Le secret de meneur de loups en est un
+comme un autre, peut-être.
+
+Une des scènes de la nuit dont la croyance est la plus répandue, c'est
+la chasse fantastique; elle a autant de noms qu'il y a de cantons dans
+l'univers. Chez nous, elle s'appelle la _chasse à baudet_, et affecte
+les bruits aigres et grotesques d'une incommensurable croupe d'ânes qui
+braient. On peut se la représenter à volonté; mais, dans l'esprit de nos
+paysans, c'est quelque chose que l'on entend et qu'on ne voit pas, c'est
+une hallucination ou un phénomène d'acoustique. J'ai cru l'entendre
+plusieurs fois, et pouvoir l'expliquer de la façon la plus vulgaire.
+Dans les derniers jours de l'automne, quand les grands ouragans
+dispersent les bandes d'oiseaux voyageurs, on entend, dans la nuit,
+l'immense clameur mélancolique des grues et des oies sauvages en
+détresse. Mais les paysans, que l'on croit si crédules et si peu
+observateurs, ne s'y trompent nullement. Ils savent très-bien le nom et
+connaissent très-bien le cri des divers oiseaux étrangers à nos climats
+qui se trouvent perdus et dispersés dans les ténèbres. La _chasse à
+baudet_ n'est rien de tout cela. Ils l'entendent souvent; moi qui ai
+longtemps vécu et erré comme eux dans la rafale et dans le nuage, je ne
+l'ai jamais rencontrée. Quelquefois son passage est signalé par
+l'apparition de deux lunes. Mais je n'ai pas de chance, car je n'ai
+jamais vu que la vieille lune que nous connaissons tous.
+
+Le taureau blanc, le veau d'or, le dragon, l'oie, la poule noire, la
+truie blanche, et je ne sais combien d'autres animaux fantastiques,
+gardent, comme l'on sait, en tous pays les trésors cachés. À l'heure de
+minuit, le jour de Noël, aussitôt que sonne la messe, ces gardiens
+infernaux perdent leur puissance jusqu'au dernier son de la cloche qui
+en annonce la fin. C'est la seule heure dans toute l'année où la
+conquête du trésor soit possible. Mais il faut savoir où il est, et
+avoir le temps d'y creuser et de s'en saisir. Si vous êtes surpris dans
+le gouffre à l'_Ite missa est_, il se referme à jamais sur vous; de même
+que si, en ce moment, vous avez réussi à rencontrer l'animal
+fantastique, la soumission qu'il vous a montrée pendant le temps de la
+messe fait place à la fureur, et c'est fait de vous.
+
+Cette tradition est universelle. Il y a peu de ruines, châteaux ou
+monastères, peu de monuments celtiques qui ne recèlent leur trésor. Tous
+sont gardés par un animal diabolique. M. Jules Canougo, dans un charmant
+recueil de contes méridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante la
+poétique apparition de la chèvre d'or, gardienne des richesses cachées
+au sein de la terre.
+
+Dans nos climats moins riants, autour des dolmens qui couronnent les
+collines pelées de la Marche, c'est un boeuf blanc, ou un veau d'or, ou
+une génisse d'argent qui font rêver les imaginations avides; mais ces
+animaux sont méchants et terribles à rencontrer. On y court tant de
+risques, que personne encore n'a osé les saisir par les cornes. Et
+cependant il y a des siècles que les grosses pierres druidiques dansent
+et grincent sur leurs frêles supports pendant la messe de minuit, pour
+éveiller la convoitise des passants.
+
+Dans nos vallées ombragées, coupées de grandes plaines fertiles, un
+animal indéfinissable se promène la nuit à certaines époques
+indéterminées, va tourmenter les boeufs aux pâturages et rôder autour
+des métairies qu'il met en grand émoi. Les chiens hurlent et fuient à
+son approche, les balles ne l'atteignent pas. Cette apparition et la
+terreur qu'elle inspire n'ont encore presque rien perdu dans nos
+alentours. Tous nos fermiers, tous nos domestiques y croient et ont vu
+la bête. On l'appelle la _grand'-bête_, par tradition, quoique bien
+souvent elle paraisse de la taille et de la forme d'un blaireau. Les uns
+l'ont vue en forme de chien de la grandeur d'un boeuf énorme, d'autres
+en levrette blanche haute comme un cheval, d'autres encore en simple
+lièvre ou en simple brebis. Ceux qui en parlent avec le plus de
+sang-froid l'ont poursuivie sans succès, sans trop de frayeur, ne lui
+attribuant aucun pouvoir fantastique, la décrivant avec peine, parce
+qu'elle appartient à une espèce inconnue dans le pays, disent-ils, et
+assurant que ce n'est précisément ni une chienne, ni une vache, ni un
+blaireau, ni un cheval, mais quelque chose comme tout cela:
+arrangez-vous! Cependant cette bête apparaît, j'en suis certain, soit à
+l'état d'hallucination, soit à l'état de vapeur flottante, et condensée
+sous de certaines formes. Des gens trop sincères et trop raisonnables
+l'ont vue pour que j'ose dire qu'il n'y a aucune cause à leur vision.
+Les chiens l'annoncent par des hurlements désespérés et s'enfuient dès
+qu'elle paraît; cela est certain. Les chiens sont-ils hallucinés aussi?
+Pourquoi non? Sont-ce des voleurs qui s'introduisent sous ce
+déguisement? Jamais la bête n'a rien dérobé, que l'on sache. Sont-ce de
+mauvais plaisants? On a tiré tant de coups de fusil sur la bête, qu'on
+aurait bien, par hasard, et en dépit de la peur qui fait trembler la
+main, réussi à tuer ou à blesser quelqu'un de ces prétendus fantômes.
+Enfin, ce genre d'apparition, s'il n'est que le résultat de
+l'hallucination, est éminemment contagieux. Pendant quinze ou vingt
+nuits, les vingt ou trente habitants d'une métairie le voient et le
+poursuivent; il passe à une autre petite colonie qui le voit absolument
+de même, et il fait le tour du pays, ayant produit cette contagion sur
+un très-grand nombre d'habitants.
+
+Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit. Autour des mares
+stagnantes, dans les bruyères comme au bord des fontaines ombragées dans
+les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on
+entend au milieu de la nuit le battoir précipité et le clapotement
+furieux des lavandières. Dans beaucoup de provinces, on croit qu'elles
+évoquent la pluie et attirent l'orage, en faisant voler jusqu'aux nues,
+avec leur battoir agile, l'eau des sources et des marécages. Chez nous,
+c'est bien pire, elles battent et tordent quelque objet qui ressemble à
+du linge, mais qui, vu de près, n'est autre chose que des cadavres
+d'enfants. Il faut se garder de les observer et de les déranger, car,
+eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous
+saisiraient, vous battraient et vous tordraient dans l'eau ni plus ni
+moins qu'une paire de bas.
+
+Nous avons entendu souvent le battoir des lavandières fantastiques
+résonner dans le silence de la nuit autour des mares désertes. C'est à
+s'y tromper. C'est une espèce de grenouille qui produit ce bruit
+formidable. Mais c'est bien triste de faire cette puérile découverte, et
+de ne plus espérer l'apparition des terribles sorcières tordant leurs
+haillons immondes à la brume des nuits de novembre, aux premières
+clartés d'un croissant blafard reflété par les eaux. Un mien ami, homme
+de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, sujet à l'ivresse,
+très-brave cependant devant les choses réelles, mais facile à
+impressionner par les légendes du pays, fit deux rencontres de
+lavandières qu'il ne racontait qu'avec une grande émotion.
+
+Un soir, vers onze heures, dans une traîne charmante qui court en
+serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondulé du
+ravin d'Ormous, il vit, au bord d'une source, une vieille qui battait et
+tordait en silence. Quoique la fontaine soit mal famée, il ne vit rien
+là de surnaturel, et dit à cette vieille:
+
+--Vous lavez bien tard, la mère!
+
+Elle ne répondit point. Il la crut sourde et s'approcha. La lune était
+brillante et la source éclairait comme un miroir. Il vit distinctement
+les traits de la vieille: elle lui était complètement inconnue, et il en
+fut étonné, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de chasseur et de
+flâneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de visage inconnu à
+plusieurs lieues à la ronde. Voici comme il me raconta lui-même ses
+impressions en face de cette laveuse singulièrement vigilante:
+
+--Je ne pensai à la tradition des lavandières de nuit que lorsque je
+l'eus perdue de vue. Je n'y pensais pas avant de la rencontrer, je n'y
+croyais pas, et je n'éprouvais aucune méfiance en l'abordant. Mais, dès
+que je fus auprès d'elle, son silence, son indifférence à l'approche
+d'un passant, lui donnèrent l'aspect d'un être absolument étranger à
+notre espèce. Si la vieillesse la privait de l'ouïe et de la vue,
+comment était-elle assez robuste pour être venue de loin, toute seule,
+laver, à cette heure insolite, à cette source glacée où elle travaillait
+avec tant de force et d'activité? Cela était au moins digne de remarque.
+Mais ce qui m'étonna encore plus, c'est ce que j'éprouvai en moi-même:
+je n'eus aucun sentiment de peur, mais une répugnance, un dégoût
+invincible. Je passai mon chemin sans qu'elle tournât la tête. Ce ne fut
+qu'en arrivant chez moi que je pensai aux sorcières des lavoirs, et
+alors, j'eus très-peur, j'en conviens franchement, et rien au monde ne
+m'eût décidé à revenir sur mes pas.
+
+Une seconde fois, le même ami passait auprès des étangs de Thevet, vers
+deux heures du matin. Il venait de Linières, où il assure qu'il n'avait
+ni mangé ni bu, circonstance que je ne saurais garantir; il était seul,
+en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval étant fatigué, il mit pied
+à terre à une montée et se trouva au bord de la route près d'un fossé où
+trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande activité,
+sans rien dire. Son chien se serra tout à coup contre lui sans aboyer.
+Il passa sans trop regarder; mais à peine eut-il fait quelques pas,
+qu'il entendit marcher derrière lui et que la lune dessina à ses pieds
+une ombre très-allongée. Il se retourna et vit une de ces femmes qui le
+suivait. Les deux autres venaient à quelque distance comme pour appuyer
+la première.
+
+--Cette fois, dit-il, je pensai bien aux lavandières; mais j'eus une
+autre émotion que la première fois. Ces femmes étaient d'une taille si
+élevée et celle qui me suivait avait tellement les proportions, la
+figure et la démarche d'un homme, que je ne doutai pas un instant
+d'avoir affaire à des plaisants de village, malintentionnés peut-être.
+J'avais une bonne trique à la main. Je me retournai en disant:
+
+«--Que me voulez-vous?
+
+«Je ne reçus point de réponse; et, ne me voyant pas attaqué, n'ayant pas
+de prétexte pour attaquer moi-même, je fus forcé de regagner mon
+cabriolet, qui était assez loin devant moi, avec cet être désagréable
+sur mes talons. Il ne me disait rien et semblait se faire un malin
+plaisir de me tenir sous le coup d'une attaque. Je tenais toujours mon
+bâton prêt à lui casser la mâchoire au moindre attouchement; et
+j'arrivai ainsi à mon cabriolet avec mon poltron de chien, qui ne disait
+mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors, et, quoique j'eusse
+entendu jusque-là des pas sur les miens et vu une ombre marcher à côté
+de moi, je ne vis personne. Seulement, je distinguai, à trente pas
+environ en arrière, à la place où je les avais vues laver, ces trois
+grandes diablesses sautant, dansant et se tordant comme des folles sur
+le revers du fossé.
+
+Je vous donne cette histoire pour ce qu'elle vaut; mais elle m'a été
+racontée de très-bonne foi, et vous le garantis. Mettez cela en partie
+au chapitre des hallucinations.
+
+L'orme Râteau est un arbre magnifique, qui existait, dit-on, déjà grand
+et fort, au temps de Charles VII. Comme un orme qu'il est, il n'a pas de
+loin une grande apparence, et son branchage affecte assez la forme du
+râteau, dont il porte le nom. Mais ce n'est là qu'une coïncidence
+fortuite avec la légende traditionnelle qui l'a baptisé. De près, il
+devient imposant par sa longue tige élancée, sillonnée de la foudre et
+plantée comme un monument à un vaste carrefour des chemins communaux.
+Ces chemins, larges comme des prairies, incessamment tondus par les
+troupeaux du prolétaire, sont couverts d'une herbe courte, où la ronce
+et le chardon croissent en liberté. La plaine est ouverte à une grande
+distance, fraîche quoique nue, mais triste et solennelle malgré sa
+fertilité. Une croix de bois est plantée sur un piédestal de pierre qui
+est le dernier vestige de quatre statues fort anciennes disparues depuis
+la révolution de 93. Cette décoration monumentale dans un lieu si peu
+fréquenté atteste un respect traditionnel; et les paysans des environs
+ont une telle opinion de l'orme Râteau, qu'ils prétendent qu'on ne peut
+l'abattre, parce qu'il est sur la carte de Cassini. Mais ce chemin
+communal, abandonné aujourd'hui aux piétons, et que traverse à de rares
+intervalles le cheval d'un meunier ou d'un gendarme, était jadis une des
+grandes voies de communication de la France centrale. On l'appelle
+encore aujourd'hui le chemin des Anglais. C'était la route militaire, le
+passage des armées que franchit l'invasion, et que Duguesclin leur fit
+repasser l'épée dans le dos, après avoir délivré Sainte-Sévère, la
+dernière forteresse de leur occupation.
+
+Ce détail n'est consigné dans aucune histoire, mais la tradition est là
+qui en fait foi; et maintenant, voici la légende de l'orme Râteau, qui
+est jolie, malgré la nature des animaux qui y jouent leur rôle.
+
+Un jeune garçon gardait un troupeau de porcs autour de l'orme Râteau.
+Il regardait du côté de la Châtre, lorsqu'il vit accourir une grande
+bande armée qui dévastait les champs, brûlait les chaumières, massacrait
+les paysans et enlevait les femmes. C'étaient les Anglais, qui
+descendaient de la Marche sur le Berry et qui s'en allaient ravager
+Saint-Chartier. Le porcher éloigna son troupeau, se tint à distance et
+vit passer l'ennemi comme un ouragan. Quand il revint sous l'orme avec
+son troupeau, la peur qu'il avait ressentie fit place à une grande
+colère contre les Anglais et contre lui-même.
+
+--Quoi! pensa-t-il, nous nous laissons abîmer ainsi sans nous
+défendre?... Nous sommes trop lâches! Il y faut aller!
+
+Et, s'approchant de la statue de saint Antoine, qui était une des quatre
+autour de l'orme:
+
+--Bon saint Antoine, lui dit-il, il faut que j'aille contre ces Anglais,
+et je n'ai pas le temps de rentrer mes bêtes. Pendant ce temps-là, ces
+méchants-là nous feraient trop de mal. Prends mon bâton, bon saint, et
+veille sur mes porcs pendant trois jours et trois nuits; je te les
+donne en garde.
+
+Là-dessus, le jeune gars mit sa binette de porcher (qui est un court
+bâton avec un triangle de fer au bout) dans les mains de la statue, et,
+jetant là ses sabots, _s'en courut_ à Saint-Chartier, où, pendant trois
+jours et trois nuits, il fit rage contre les Anglais avec les bons
+garçons de l'endroit, soutenus des bons hommes d'armes de France. Puis,
+quand l'ennemi fut chassé, il s'en revint à son troupeau; il compta ses
+porcs, et pas un ne manquait; et cependant il avait passé là bien des
+traînards, bien des pillards et bien des loups attirés par l'odeur du
+carnage. Le jeune porcher reprit à saint Antoine son sceptre rustique,
+le remercia à genoux, et, sans rêver les hautes destinées et la grande
+mission de Jeanne Darc, content d'avoir au moins donné son coup de main
+à l'oeuvre de délivrance, il garda ses cochons comme devant.
+
+Une autre tradition plus confuse attribue à l'orme Râteau une moins
+bénigne influence. Des enfants, saisis de vertige, auraient eu
+l'horrible idée de jouer leur vie aux petits palets et auraient enterré
+vivant le perdant sous la pierre de saint Antoine.
+
+Mais voici la légende principale et toujours en crédit de l'orme Râteau.
+Un _monsieur_ s'y promène la nuit; il en fait incessamment le tour. On
+le voit là depuis que le monde est monde. Quel est-il? Nul ne le sait.
+Il est vêtu de noir, et il a vingt pieds de haut. C'est un _monsieur_,
+car _il suit les modes_; on l'a vu au siècle dernier en habit noir
+complet, culotte courte, souliers à boucles, l'épée au côté; sous le
+Directoire, on l'a vu en oreilles de chien et en large cravate.
+Aujourd'hui, il s'habille comme vous et moi; mais il porte toujours son
+grand râteau sur l'épaule, et gare aux jambes des gens ou des bêtes qui
+passent dans son ombre. Du reste, pas méchant homme, et ne se faisant
+connaître qu'à ceux qui ont _le secret_.
+
+Si vous n'y croyez, allez-y voir. Nous y avons été à l'heure solennelle
+du lever de la lune; nous l'avons appelé par tous les noms possibles, en
+lui disant toujours _monsieur_, très-poliment; mais nous n'avons pas
+trouvé le nom auquel il lui plaît de répondre, car il n'est pas venu;
+et, d'ailleurs, il n'aime pas la plaisanterie, et, pour le voir, il
+faut avoir peur de lui.
+
+Si vous aimez ces contes populaires et si vous voulez chercher plus
+sérieusement leur origine, lisez un livre à la fois très-savant et
+très-amusant, qui est l'ouvrage d'une femme, _la Normandie romanesque et
+merveilleuse_, par mademoiselle Amélie Bosquet; vous y retrouverez
+toutes les légendes de la France et celles de votre endroit par
+conséquent. Vous y apprendrez toute l'histoire des superstitions
+humaines, variant seulement par quelques détails, selon les localités:
+ceci est la preuve que l'humanité est encore bien près de son berceau,
+ou qu'elle est bien tenace et bien uniforme dans son aptitude à passer
+par le même chemin et à se nourrir des mêmes idées.
+
+Nous avons montré les souvenirs de l'antiquité modifiés dans les idées
+ou dans les rêves de la race berrichonne par l'influence du
+christianisme primitif et du moyen âge. Il y a là un monde de fantaisies
+perdu pour les classes éclairées, et qui tend aussi à s'effacer de la
+croyance et de la mémoire des classes rustiques. Il n'est donc pas sans
+intérêt de recueillir les fragments, épars dans toutes les provinces de
+France, de cette poésie terrible, riante ou burlesque, qui, dans un
+demi-siècle peut-être, n'aura plus ni bardes, ni rapsodes, ni adeptes.
+
+L'Allemagne passe pour être la terre classique du fantastique. Cela
+tient à ce que des écrivains anciens et modernes ont fixé la légende
+dans le poëme, le conte et la ballade. Notre littérature française,
+depuis le siècle de Louis XIV surtout, a rejeté cet élément comme
+indigne de la raison humaine et de la dignité philosophique. Le
+romantisme a fait de vains efforts pour dérider notre scepticisme; nous
+n'avons su qu'imiter la fantaisie allemande. Le merveilleux slave, bien
+autrement grandiose et terrifiant, nous a été révélé par des traductions
+incomplètes qui ne sont pas devenues populaires. On n'a pas osé imiter
+chez nous des sabbats lugubres et sanglants comme ceux d'Adam
+Mickiewicz.
+
+La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique cependant
+que les nations slaves ou germaniques; mais il lui a manqué, il lui
+manquera probablement un grand poëte pour donner une forme précise et
+durable aux élans, déjà affaiblis, de son imagination.
+
+Une seule province de France est à la hauteur, dans sa poésie, de ce que
+le génie des plus grands poëtes et celui des nations les plus poétiques
+ont jamais produit: nous oserons dire qu'elle les surpasse. Nous voulons
+parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n'y a pas longtemps que
+c'est la France. Quiconque a lu _les Barza-Breiz_, recueillis et
+traduits par M. de la Villemarqué, doit être persuadé avec moi,
+c'est-à-dire pénétré intimement de ce que j'avance. _Le Tribut de
+Nomenoé_ est un poëme de cent quarante vers, plus grand que l'_Iliade_,
+plus complet, plus beau, plus parfait qu'aucun chef-d'oeuvre sorti de
+l'esprit humain. _La Peste d'Éliant, les Nains, Desbreiz_ et vingt
+autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus
+complète à laquelle puisse prétendre une littérature lyrique. Il est
+même fort étrange que cette littérature, révélée à la nôtre par une
+publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs années, n'y
+ait pas fait une révolution. Macpherson a rempli l'Europe du nom
+d'Ossian; avant Walter Scott, il avait mis l'Écosse à la mode. Vraiment,
+nous n'avons pas assez fêté notre Bretagne, et il y a encore des lettrés
+qui n'ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en, nous
+sommes comme des nains devant des géants. Singulières vicissitudes que
+subissent le beau et le vrai dans l'histoire de l'art!
+
+Qu'est-ce donc que cette race armoricaine qui s'est nourrie, depuis le
+druidisme jusqu'à la chouannerie, d'une telle moelle? Nous la savions
+bien forte et fière, mais pas grande à ce point avant qu'elle eût chanté
+à nos oreilles. Génie épique, dramatique, amoureux, guerrier, tendre,
+triste, sombre, moqueur, naïf, tout est là! Et au-dessus de ce monde de
+l'action et de la pensée plane le rêve: les sylphes, les gnomes, les
+djinns de l'Orient, tous les fantômes, tous les génies de la mythologie
+païenne et chrétienne voltigent sur ces têtes exaltées et puissantes. En
+vérité, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait rencontrer un
+Breton sans lui ôter son chapeau.
+
+Nous voici bien loin de notre humble Berry, où j'ai pourtant retrouvé,
+dans la mémoire des chanteurs rustiques, plusieurs romances et ballades
+exactement traduites, en vers naïfs et bien berrichons, des textes
+bretons publiés par M. de la Villemarqué. Revendiquerons-nous la
+propriété de ces créations, et dirons-nous qu'elles ont été traduites du
+berrichon dans la langue bretonne? Non.--Elles portent clairement leur
+brevet d'origine en tête. Le texte dit: _En revenant de Nantes_, etc.
+
+Et ailleurs: _Ma famille de Nantes_, etc.
+
+Le Berry a sa musique, mais il n'a pas sa littérature, ou bien elle
+s'est perdue comme aurait pu se perdre la poésie bretonne si M. de la
+Villemarqué ne l'eût recueillie à temps. Ces richesses inédites
+s'altèrent insensiblement dans la mémoire des bardes illettrés qui les
+propagent. Je sais plusieurs complaintes et ballades berrichonnes qui
+n'ont plus ni rime ni raison, et où, ça et là, brille un couplet d'une
+facture charmante, qui appartient évidemment à un texte original
+affreusement corrompu quant au reste.
+
+Pour être privée de ses archives poétiques, l'imagination de nos
+paysans n'est pas moins riche que celle des Allemands, et ce sens
+particulier de l'hallucination dont j'ai parlé l'atteste suffisamment.
+
+Une des plus singulières apparitions est celle des _meneurs de nuées_,
+autour des mares ou au beau milieu des étangs. Ces esprits nuisibles se
+montrent aux époques des débordements de rivières, et provoquent le
+fléau des pluies torrentielles intempestives. Autant qu'on peut saisir
+leurs formes vagues dans la trombe qu'ils soulèvent, on reconnaît parmi
+eux, assez souvent, des gens mal famés dans le pays, des gens qui ne
+possèdent rien, bien entendu, sur la terre du bon Dieu, et qui ne
+souhaitent que le mal des autres. Réunis aux génies des nuages, armés de
+pelles ou de balais, vêtus de haillons fangeux et incolores, ils
+s'agitent frénétiquement, _ils dansent et enragent_, comme disent les
+ballades bretonnes; et le voyageur attardé qui les aperçoit sur les
+flaques brumeuses semées dans les landes désertes, doit se hâter de
+gagner son gîte, sans les déranger et sans leur montrer qu'il les a vus.
+Certainement ils se mettraient, en bourrasque, à ses trousses, et il
+n'y ferait pas bon.
+
+On est étonné de voir combien les scènes de la nature impressionnent le
+paysan. Il semblerait qu'elles doivent agir davantage sur l'imagination
+des habitants des villes, et que l'homme, accoutumé dès son enfance à
+errer ou à travailler le jour et la nuit dans une même localité, en
+connaît si bien les détails et les différents aspects, qu'il ne puisse
+plus y ressentir ni étonnement ni trouble. C'est tout le contraire: le
+braconnier qui, depuis quarante ans, chasse au collet ou à l'affût, à la
+nuit tombante, voit les animaux même dont il est le fléau, prendre, dans
+le crépuscule, des formes effrayantes pour le menacer. Le pêcheur de
+nuit, le meunier qui vit sur la rivière même, peuplent de fantômes les
+brouillards argentés par la lune; l'éleveur de bestiaux qui s'en va lier
+les boeufs ou conduire les chevaux au pâturage, après la chute du jour
+ou avant son lever, rencontre dans sa haie, dans son pré, sur ses bêtes
+même, des êtres inconnus, qui s'évanouissent à son approche, mais qui le
+menacent en fuyant. Heureuses, selon nous, ces organisations
+primitives, à qui sont révélés les secrets du monde surnaturel, et qui
+ont le don de voir et d'entendre de si étranges choses! Nous avons beau
+faire, nous autres, écouter des histoires à faire dresser les cheveux
+sur la tête, nous battre les flancs pour y croire, courir la nuit dans
+les lieux hantés par les esprits, attendre et chercher la peur
+inspiratrice, mère des fantômes, le diable nous fuit comme si nous
+étions des saints: Lucifer défend à ses milices de se montrer aux
+incrédules.
+
+Les animaux sorciers ne sont pas rares: c'est pourquoi il faut faire
+attention à ce qu'on dit devant certains d'entre eux. Un métayer de nos
+environs voyait tous les jours un vieux lièvre s'arrêter à peu de
+distance de lui, se lécher les pattes, et le regarder d'un air narquois;
+or, ce métayer finit, en y faisant bien attention, par reconnaître son
+propriétaire sous le déguisement dudit lièvre. Il lui ôta son chapeau,
+pour lui faire entendre qu'il n'était point sa dupe et que la
+plaisanterie était inutile. Mais le bourgeois, qui était malin, parut ne
+pas comprendre, et continua à le surveiller sous cette apparence.
+
+Cela fâcha le métayer, qui était honnête homme, et que le soupçon
+blessait d'autant plus, que son maître, lorsqu'il venait chez lui sous
+figure de chrétien, ne lui marquait aucune méfiance. Il prit son fusil
+un beau soir, comptant bien lui faire peur, et le corriger de cette
+manie de faire le lièvre. Il essaya même de le coucher en joue; mais la
+preuve que cet animal n'était pas plus lièvre que vous et moi, c'est que
+le fusil ne l'inquiéta nullement, et qu'il se mit à rire.
+
+--Ah çà! écoutez, not' maître! s'écria le brave homme perdant patience;
+ôtez-vous de là, ou, aussi vrai que j'ai reçu le baptême, je vous
+flanque mon coup de fusil.
+
+M. _Trois-Étoiles_ ne se le fit pas dire deux fois: il vit que le paysan
+était _émalicé_ tout de bon, et, prenant la fuite, il ne reparut plus.
+
+On a vu souvent des animaux de ce genre, frappés et blessés, disparaître
+également; mais, le lendemain, la personne soupçonnée ne se montrait
+pas, et, si on allait chez elle, on la trouvait au lit, fort endommagée.
+On aurait pu retirer de son corps le plomb qui était entré dans celui
+de la bête, car, aussi vrai que ces choses se sont vues, c'était le même
+plomb.
+
+Un animal plus incommode encore que ceux qui espionnent l'ouvrier des
+champs, c'est celui _qui se fait porter_. Celui-là est un ennemi
+déclaré, qui n'écoute rien, et qui se montre sous diverses formes,
+quelquefois même sous celle d'un homme tout pareil à celui auquel il
+s'adresse. En se voyant ainsi face à face avec son sosie, on est fort
+troublé, et, quelque résistance qu'on fasse, il vous saute sur les
+épaules. D'autres fois, on sent son poids qui est formidable, sans rien
+voir et sans rien entendre. La plus mauvaise de ces apparitions est
+celle de la levrette blanche. Quand on l'aperçoit, d'abord elle est
+toute petite; mais elle grandit peu à peu, elle vous suit, elle arrive à
+la taille d'un cheval et vous monte sur le dos. Il est avéré qu'elle
+pèse deux ou trois mille livres; mais il n'y a point à s'en défendre, et
+elle ne vous quitte que quand vous apercevez la porte de votre maison.
+C'est quand on s'est attardé au cabaret qu'on rencontre cette bête
+maudite. Bien heureux quand elle n'est pas accompagnée de deux ou trois
+feux follets qui vous entraînent dans quelque marécage ou rivière pour
+vous y faire noyer.
+
+La cocadrille, bien connue au moyen âge, existe encore dans les ruines
+des vieux manoirs. Elle erre sur les ruines la nuit, et se tient cachée
+le jour dans la vase et les roseaux. Si on l'aperçoit alors, on ne s'en
+méfie point, car elle a la mine d'un petit lézard; mais ceux qui la
+connaissent ne s'y trompent guère et annoncent de grandes maladies dans
+l'endroit, si on ne réussit à la tuer avant qu'elle ait vomi son venin.
+Cela est plus facile à dire qu'à faire. Elle est à l'épreuve de la balle
+et du boulet, et, prenant des proportions effrayantes d'une nuit à
+l'autre, elle répand la peste dans tous les endroits où elle passe. Le
+mieux est de la faire mourir de faim, ou de la dégoûter du lieu qu'elle
+habite en desséchant les fosses et les marais à eaux croupissantes. La
+maladie s'en va avec elle.
+
+Le _follet, fadet_ ou _farfadet_, n'est point un animal, bien qu'il lui
+plaise d'avoir des ergots et une tête de coq; mais il a le corps d'un
+petit homme, et, en somme, il n'est ni vilain ni méchant, moyennant
+qu'on ne le contrariera pas. C'est un pur esprit, un bon génie connu en
+tout pays, un peu fantasque, mais fort actif et soigneux des intérêts de
+la maison. En Berry, il n'habite pas le foyer, il ne fait pas l'ouvrage
+des servantes, il ne devient pas amoureux des femmes. Il hante
+quelquefois les écuries comme ses confrères d'une grande partie de la
+France; mais c'est la nuit, au pâturage, qu'il prend particulièrement
+ses ébats. Il y rassemble les chevaux par troupes, se cramponne à leur
+crinière, et les fait galoper comme des fous à travers les prés. Il ne
+paraît pas se soucier énormément des gens à qui ces chevaux
+appartiennent. Il aime l'équitation pour elle-même; c'est sa passion, et
+il prend en amitié les animaux les plus ardents et les plus fougueux. Il
+les fatigue beaucoup, car on les trouve en sueur quand il s'en est
+servi; mais il les frotte et les panse avec tant de soin, qu'ils ne s'en
+portent que mieux. Chez nous, on connaît parfaitement les chevaux
+_pansés du follet_. Leur crinière est nouée par lui de milliards de
+noeuds inextricables.
+
+C'est une maladie du crin, une sorte de plique chevaline, assez
+fréquente dans nos pâturages. Ce crin est impossible à démêler, cela est
+certain; mais il est certain aussi qu'on peut le couper sans que
+l'animal en souffre, et que c'est le seul parti à prendre.
+
+Les paysans s'en gardent bien. Ce sont les étriers du follet; et, s'il
+ne les trouvait plus pour y passer ses petites jambes, il pourrait
+tomber; et, comme il est fort colère, il tuerait immédiatement la pauvre
+bête tondue.
+
+Le ministère de l'instruction publique va faire publier le recueil des
+chants populaires de la France. C'est une très-bonne idée, dont la
+réalisation devenait nécessaire; mais cela arrive bien tard, nous le
+craignons. Pour que la recherche fût tant soit peu complète, il faudrait
+envoyer dans chaque province une personne compétente, exclusivement
+chargée de ce soin. Les lettrés ou amateurs que l'on va consulter
+apporteront les récoltes du hasard. Qui donc aura eu le temps et la
+patience de reconstruire, parmi cent versions altérées d'une chose
+intéressante, le type primitif? S'il s'agit de recueillir le plus de
+poésies inédites qu'il sera possible, et, selon nous, toute
+l'importance, toute l'utilité de cette publication est là, le travail
+demanderait plusieurs années ou un grand nombre d'explorateurs. Les
+commentateurs ne manqueront pas; mais les véritables découvertes seront
+fort rares ou fort incomplètes, si l'on ne procède consciencieusement et
+par des recherches toutes spéciales.
+
+Notre avis est que la publication du texte musical serait indispensable.
+Dans la chanson populaire, les paroles se passent si peu de l'air, que,
+si vous les lisez, elles ne vous disent rien, tandis qu'elles vous
+surprennent, vous charment ou vous exaltent si vous les entendez
+chanter. C'est là, d'ailleurs, qu'il y aurait, _à coup sûr_, des
+merveilles à découvrir et à sauver du néant qui va les atteindre. La
+musique a toujours été plus négligée que la littérature par les
+gouvernements. Elle n'a pas d'archives; combien de chefs-d'oeuvre de
+maîtres inconnus ont péri et périront chaque jour! sans parler de
+chefs-d'oeuvre d'illustres maîtres qui n'ont jamais paru, et qui
+disparaîtront entièrement, faute d'une initiative ministérielle! La
+spéculation ne fera jamais ce travail de recherche consciencieuse, et
+jamais ne s'exposera au risque le plus insignifiant pour déterrer les
+trésors oubliés.
+
+Quoi qu'on en dise, il y a pour les arts, comme pour tous les progrès,
+des travaux que l'État seul peut entreprendre et diriger, tant que les
+artistes et les industriels n'auront pas de véritables corporations.
+
+Mais nous voici bien loin de notre sujet; rentrons-y en disant que les
+paysans sont de grands enfants et de vrais fous, peut-être; mais qu'il
+n'y a pas de vraie poésie sans un certain dérèglement d'imagination et
+beaucoup de naïveté.
+
+Le sujet n'est pas épuisé, il est peut-être inépuisable; car chaque jour
+amène une révélation, et arrache à ce vieux monde de superstitions, qui
+dure encore au fond des campagnes, un aveu de ses croyances, de ses
+terreurs, de sa poésie.
+
+Un de mes compatriotes berrichons, M. Laisnel de la Salle, a publié dans
+ces derniers temps (dans le _Moniteur de l'Indre_) une série
+d'excellents articles, qui, réunis en volume, constitueront une
+histoire spéciale de cette face de la vie rustique et prolétaire: les
+_Traditions, Préjugés, Dictons et Locutions populaires_ de nos
+localités. Cet ouvrage n'est pas un résumé de fantaisies, c'est une
+recherche consciencieuse de faits acquis à la croyance ou à l'habitude
+générale de nos hameaux et petites villes; ce n'en est pas moins un
+travail qui amuse et intéresse sans fatiguer l'esprit un seul instant.
+Nous avons trouvé avec plaisir, dans un des chapitres de ce livre, une
+mention explicative du _grand Bissêtre_, dont nous avions beaucoup
+entendu parler sans pouvoir deviner son origine, bien simple cependant.
+Mais les explications simples arrivent, on le sait, quand on est las de
+tirer par les cheveux les commentaires extravagants, et je n'en avais
+fait que de ceux-là.
+
+«Aux environs de la Châtre, dit notre auteur, le peuple croit qu'une
+sorte de génie malfaisant (qu'il appelle le _grand Bissêtre_) préside
+aux événements qui ont lieu dans les années bissextiles. On dit que,
+lorsqu'une femme accouche dans l'année où le _Bissêtre saute_ elle met
+immanquablement au monde une fille ou deux jumeaux, et reste sept ans
+sans avoir d'enfants.
+
+«À Dijon, en ces sortes d'années,» dit la Monnoye, «le vulgaire pense
+que _Bissêtre cor_ (court), et qu'ainsi on ne doit rien entreprendre
+d'important.»
+
+«Bissêtre est donc un vieux mot dérivé de Bissexte, et était synonyme de
+_malheur, infortune_.
+
+ «Pour ce que Bissextre eschiet,
+ L'an en sera tout desbauchiet.»
+
+(Molinet.--_Le Calendrier_.)
+
+«Cette année était bissextile, et le Bissexte tomba de fait sur les
+traîtres.» (Orderic Vital, lib. XIII.)
+
+«La mauvaise influence de l'année bissextile était proverbiale au moyen
+âge. Cette superstition remonte aux Romains.--Voyez Macrobe.» (Génin,
+_Lexique comparé_.)
+
+«Bissêtre signifie aussi, dans notre patois, enfant vif et turbulent,
+enfant terrible.»
+
+Dans certaines campagnes, le Bissêtre, et c'est ce qui nous avait
+empêché de songer à l'année bissextile, n'est pas obligé de _courir_ à
+certaines époques. Il court les champs, les étangs, les marécages, d'où
+il fait sortir les pestilences et mauvaises fièvres.
+
+La _poule noire_ est consacrée, dans presque toute la France, aux
+incantations nocturnes. Chez nous, la manière dont M. Laisnel de la
+Salle raconte son emploi est à peu près identique dans toute la vallée
+Noire.
+
+«Ordinairement, dit-il, lorsque les paysans veulent avoir une entrevue
+avec le diable, ils se rendent à minuit à l'embranchement de quatre
+chemins, et, là, tenant la poule, ils crient par trois fois:
+
+«--Qui veut acheter ma poule noire?
+
+«J'ignore ce que les anciens pensaient de la _poule noire_; mais je sais
+qu'ils appelaient un homme heureux _gallinae filius albae_.»
+
+Après M. Laisnel de la Salle, on n'a plus qu'à glaner; mais on glane
+longtemps dans un champ aussi fertile que celui de l'imagination
+populaire.
+
+Le _casseux_ de bois est le fantôme des forêts. On n'a pas l'esprit bien
+tranquille quand on va faire, de nuit, sa provision de fagots sur la
+terre du prochain. C'est alors que l'on entend des bruits étranges de
+chouettes effrayées et de branches cassées par la course des sangliers
+dans les taillis; c'est alors que, par un temps calme, on sent venir un
+rapide et inexplicable ouragan qui rase le sol et brise au pied les
+jeunes arbres; c'est alors que, marchant de tige en tige, à fantastiques
+enjambées, le gnome à la longue chevelure vient vous dire: «Que fais-tu
+là?»
+
+Nous avons parlé déjà quelque part du _ramasseux de rosée_, un
+propriétaire matinal qui promène sur les prairies un chiffon au moyen
+duquel toute l'humidité d'un pré passe dans le sien. Mais il ne faut pas
+croire qu'il suffirait d'imiter cette simple opération pour obtenir
+d'aussi magnifiques résultats. D'abord, on n'est jamais bien certain
+quand, à travers la brume blanchâtre, on aperçoit l'opérateur, que ce
+soit un sorcier ou son _domestique_, c'est-à-dire le démon qui le sert,
+et qui s'habille à sa ressemblance. Dans tous les cas, il faut être bien
+_savant_ pour faire sa fortune de cette manière.
+
+Il n'y a pas longtemps que nous avons découvert chez nous le _lubin_
+d'origine normande dont nous avait parlé mademoiselle Amélie Bosquet
+dans son excellent livre; mais, dans nos champs, au lieu de hanter les
+cimetières, ce farfadet se montre favorable aux moissons, et sème
+derrière les bons laboureurs; pourtant il ne faudrait pas le contrarier,
+car il pourrait bien semer du _bédouin_ et de l'ivraie à la place de
+froment, _si c'était son idée_.
+
+Le _lupeux_ est un être franchement désagréable. Un de nos amis,
+parcourant les steppes marécageux de la Brenne avec un guide, entendit
+non loin de lui, dans le crépuscule du soir, une voix humaine assez
+douce, qui, d'un ton enjoué, ou plutôt goguenard, répétait de place en
+place: _Ah! ah!_ Il regarda de tous côtés, ne vit rien, et dit à
+l'indigène qui l'accompagnait:
+
+--Voilà quelqu'un de bien étonné. Est-ce à cause de nous?
+
+Le guide ne répondit rien. Ils continuent à marcher. La voix les
+suivait, et, a chaque mouvement que faisait notre ami, s'écriait: _Ah!
+ah!_ d'une manière si moqueuse et si gaie, qu'il ne put s'empêcher de
+rire en lui répondant:
+
+--Eh bien, quoi donc?
+
+--Taisez-vous, pour l'amour du bon Dieu, lui dit son guide en lui
+serrant le bras; ne lui parlez pas, n'ayez pas l'air de l'entendre. Si
+vous lui répondez encore une fois, nous sommes perdus.
+
+Notre ami, qui connaît bien les terreurs du paysan, ne s'obstina pas,
+et, quand ils furent assez loin de l'invisible persifleur:
+
+--Ah çà! lui dit-il, c'est un oiseau, une espèce de chouette?
+
+--Ah bien, oui, dit l'autre, un bel oiseau! C'est le lupeux! Ça commence
+par rire; ça vous tire de votre chemin, ça vous emmène, et puis ça se
+fâche et ça vous noie dans les fondrières.
+
+Nous demanderons à M. Laisnel de la Salle de nous parler du lupeux, et
+de retrouver l'étymologie du nom, qui presque toujours le met avec
+succès sur la trace originaire de la tradition.
+
+La nuit de Noël est, en tout pays, la plus solennelle crise du monde
+fantastique. Toujours, par suite de ce besoin qu'éprouvent les hommes
+primitifs de compléter le miracle religieux par le merveilleux de leur
+vive imagination, dans tous les pays chrétiens, comme dans toutes les
+provinces de France, le coup de minuit de la messe de Noël ouvre les
+prodiges du sabbat, en même temps qu'il annonce la commémoration de
+l'ère divine. Le ciel pleut des bienfaits à cette heure sacrée; aussi
+l'enfer vaincu, voulant disputer encore au Sauveur la conquête de
+l'humanité, vient-il s'offrir à elle pour lui donner les biens de la
+terre, sans même exiger en échange le sacrifice du salut éternel: c'est
+une flatterie, une avance gratuite que Satan fait à l'homme. Le paysan
+pense qu'il peut en profiter. Il est assez malin pour ne pas se laisser
+prendre au piége; il se croit bien aussi rusé que le diable, et il ne se
+trompe guère.
+
+Dans notre vallée Noire, le _métayer fin_, c'est-à-dire savant dans la
+cabale et dans l'art de faire prospérer le _bestiau_ par tous les moyens
+naturels et surnaturels, s'enferme dans son étable au premier coup de la
+messe; il allume sa lanterne, ferme toutes ses _huisseries_ avec le plus
+grand soin, prépare certains charmes, que le _secret_ lui révèle, et
+reste là, _seul de chrétien_, jusqu'à la fin de la messe.
+
+Dans ma propre maison, à moi qui vous raconte ceci, la chose se passe
+ainsi tous les ans, non pas sous nos yeux, mais au su de tout le monde,
+et de l'aveu même des métayers.
+
+Je dis: Non pas sous nos yeux, car le charme est impossible si un regard
+indiscret vient le troubler. Le métayer, plus défiant qu'il n'est
+possible d'être curieux, se barricade de manière à ne pas laisser une
+fente; et, d'ailleurs, si vous êtes là quand il veut entrer dans
+l'étable, il n'y entrera point; il ne fera pas sa conjuration, et gare
+aux reproches et aux contestations s'il perd des bestiaux dans l'année:
+c'est vous qui lui aurez causé le dommage.
+
+Quant à sa famille, à ses serviteurs, à ses amis et voisins, il n'y a
+pas de risque qu'ils le gênent dans ses opérations mystérieuses. Tous
+convaincus de l'utilité souveraine de la chose, ils n'ont garde d'y
+apporter obstacle. Ils s'en vont bien vite à la messe, et ceux que leur
+âge ou la maladie retient à la maison ne se soucient nullement d'être
+initiés aux terribles émotions de l'opération. Ils se barricadent de
+leur côté, frissonnant dans leur lit si quelque bruit étrange fait
+hurler les chiens et mugir les troupeaux.
+
+Que se passe-t-il donc alors entre le _métayer fin_ et le bon compère
+_Georgeon_? Qui peut le dire? Ce n'est pas moi; mais bien des versions
+circulent dans les veillées d'hiver, autour des tables où l'on casse les
+noix pour le pressoir; bien des histoires sont racontées, qui font
+dresser les cheveux sur la tête.
+
+D'abord, pendant la messe de minuit, les bêtes parlent, et le métayer
+doit s'abstenir d'entendre leur conversation. Un jour, le père
+Casseriot, qui était faible à l'endroit de la curiosité, ne put se tenir
+d'écouter ce que son boeuf disait à son âne.
+
+--Pourquoi que t'es triste, et que tu ne manges point? disait le boeuf.
+
+--Ah! mon pauvre vieux, j'ai un grand chagrin, répondit l'âne. Jamais
+nous n'avons eu si bon maître, et nous allons le perdre!
+
+--Ce serait grand dommage, reprit le boeuf, qui était un esprit calme et
+philosophique.
+
+--Il ne sera plus de ce monde dans trois jours, reprit l'âne, dont la
+sensibilité était plus expansive, et qui avait des larmes dans la voix.
+
+--C'est grand dommage, grand dommage! répliqua le boeuf en ruminant.
+
+Le père Casseriot eut si grand'peur, qu'il oublia de faire son charme,
+courut se mettre au lit, y fut pris de fièvre chaude, et mourut dans les
+trois jours.
+
+Le valet de charrue Jean, de Chassignoles, a vu une fois, au coup de
+l'élévation de la messe, les boeufs sortir de l'étable en faisant grand
+bruit, et se jetant les uns contre les autres, comme s'ils étaient
+poussés d'un aiguillon vigoureux; mais il n'y avait personne pour les
+conduire ainsi, et ils se rendirent seuls à l'abreuvoir, d'où, après
+avoir bu d'une soif qui n'était pas ordinaire, ils rentrèrent à l'étable
+avec la même agitation et la même obéissance. Curieux et sceptique, il
+voulut en savoir le fin mot. Il attendit sous le portail de la grange,
+et en vit sortir, au dernier coup de la cloche, le métayer, son maître,
+reconduisant un homme qui ne ressemblait à aucun autre homme, et qui lui
+disait:
+
+--Bonsoir, Jean; à l'an prochain!
+
+Le valet de charrue s'approcha pour le regarder de plus près; mais
+qu'était-il devenu? Le métayer était tout seul, et, voyant l'imprudent:
+
+--Par grand bonheur, mon gars, lui dit-il, que tu ne lui as point parlé;
+car, s'il avait seulement regardé de ton côté, tu ne serais déjà plus
+vivant à cette heure!
+
+Le valet eut si grand'peur, que jamais plus il ne s'avisa de regarder
+quelle main mène boire les boeufs pendant la nuit de Noël.
+
+
+
+
+III
+
+LES TAPISSERIES DU CHÂTEAU DE BOUSSAC
+
+
+Le Berry n'est pas ce qu'on le juge quand on l'a traversé seulement par
+les routes royales, dans ses parties plates et tristes, de Vierzon à
+Châteauroux, à Issoudun ou à Bourges. C'est vers la Châtre qu'il prend
+du style et de la couleur; c'est vers ses limites avec la Marche qu'il
+devient pittoresque et vraiment beau.
+
+En remontant l'Indre jusque vers les hauteurs où il cache sa source, on
+arrive à Sainte-Sévère, ancienne ville bâtie en précipice sur le versant
+rapide au fond duquel coule la rivière. Jusqu'à nos jours, il était
+presque courageux de descendre la rue principale et de traverser le gué.
+À présent, routes et ponts se hâtent de rendre la circulation facile et
+sûre aux sybarites de la nouvelle génération. Sainte-Sévère est illustre
+dans les annales du Berry et dans celles de la France; c'est la dernière
+place de guerre qui fut arrachée aux Anglais sur notre ancien sol. Ils y
+soutinrent un assaut terrible, où le brave Duguesclin, _aidé de ses bons
+hommes d'armes et des rudes gars de l'endroit_ les battit en brèche avec
+fureur. Ils furent forcés promptement de se rendre et d'évacuer la
+forteresse, qui élève encore ses ruines formidables et le squelette de
+sa grande tour sur un roc escarpé. Nous l'avons vue entière et fendue de
+haut en bas par une grande lézarde garnie de lierre; monument glorieux
+pour le pays, et superbe pour les peintres. Mais, durant
+l'avant-dernier hiver, la moitié de la tour fendue s'écroula tout à coup
+avec un fracas épouvantable, qui fut entendu à plusieurs lieues de
+distance. Telle qu'elle est maintenant, cette moitié de tour est encore
+belle et menaçante pour l'imagination; mais, comme elle est trop
+menaçante en réalité pour les habitations voisines, et surtout pour le
+nouveau château bâti au pied, il est probable qu'avant peu, soit par la
+main des hommes, soit par celle du temps, elle aura entièrement disparu.
+On a longtemps conservé dans l'église de Sainte-Sévère le dernier
+étendard arraché aux Anglais. Nous ignorons s'il y est encore; on nous a
+dit qu'il était conservé au château par M. le comte de Vilaines, dont le
+nouveau parc, jeté en pente abrupte sur le flanc du ravin, est une
+promenade admirable. Non loin de Sainte-Sévère, on entre, par Boussac,
+dans le département de la Creuse. Mais, jusqu'à Roul-Sainte-Croix,
+quatre lieues au delà; sur l'arête élevée des collines qui forment comme
+une limite naturelle aux deux provinces du Berry et de la Marche, on
+foule encore l'ancien sol _berruyer_. Les paysans parlent presque tous
+la langue d'_oc_ et la langue d'_oil_, et, dans sa sauvagerie marchoise,
+la campagne conserve encore quelque chose de la naïveté berrichonne.
+
+Boussac est un précipice encore plus accusé que Sainte-Sévère. Le
+château est encore mieux situé sur les rocs perpendiculaires qui bordent
+le cours de la petite Creuse. Ce castel, fort bien conservé, est un joli
+monument du moyen âge, et renferme des tapisseries qui mériteraient
+l'attention et les recherches d'un antiquaire.
+
+J'ignore si quelque indigène s'est donné le soin de découvrir ce que
+représentent ou ce que signifient ces remarquables travaux ouvragés,
+longtemps abandonnés aux rats, ternis par les siècles, et que l'on
+répare maintenant à Aubusson avec succès. Sur huit larges panneaux qui
+remplissent deux vastes salles (affectées au local de la
+sous-préfecture), on voit le portrait d'une femme, la même partout,
+évidemment; jeune, mince, longue, blonde et jolie; vêtue de huit
+costumes différents, tous à la mode de la fin du XVe siècle. C'est la
+plus piquante collection des modes patriciennes de l'époque qui subsiste
+peut-être en France: habit du matin, habit de chasse, habit de bal,
+habit de gala et de cour, etc. Les détails les plus coquets, les
+recherches les plus élégantes y sont minutieusement indiqués. C'est
+toute la vie d'une merveilleuse de ce temps-là. Ces tapisseries, d'un
+beau travail de haute lisse, sont aussi une oeuvre de peinture fort
+précieuse, et il serait à souhaiter que l'administration des beaux-arts
+en fit faire des copies peintes avec exactitude pour enrichir nos
+collections nationales, si nécessaires aux travaux modernes des
+artistes.
+
+Je dis des copies, parce que je ne suis pas partisan de l'accaparement
+un peu arbitraire, dans les capitales, des richesses d'art éparses sur
+le sol des provinces. J'aime à voir ces monuments en leur lieu, comme un
+couronnement nécessaire à la physionomie historique des pays et des
+villes. Il faut l'air de la campagne de Grenade aux fresques de
+l'Alhambra. Il faut celui de Nîmes à la Maison Carrée. Il faut de même
+l'entourage des roches et des torrents au château féodal de Boussac; et
+l'effigie des belles châtelaines est là dans son cadre naturel.
+
+Ces tapisseries attestent une grande habileté de fabrication et un grand
+goût mêlés à un grand savoir naïf chez l'artiste inconnu qui en a tracé
+le dessin et indiqué les couleurs. Le pli, le mat et les lustrés des
+étoffes, la manière, ce qu'on appellerait aujourd'hui le _chic_ dans la
+coupe des vêtements, le brillant des agrafes de pierreries, et jusqu'à
+la transparence de la gaze, y sont rendus avec une conscience et une
+facilité dont les outrages du temps et de l'abandon n'ont pu triompher.
+
+Dans plusieurs de ces panneaux, une belle jeune enfant, aussi longue et
+ténue dans son grand corsage et sa robe en gaîne que la dame châtelaine,
+vêtue plus simplement, mais avec plus de goût peut-être, est représentée
+à ses côtés, lui tendant ici l'aiguière et le bassin d'or, là un panier
+de fleurs ou des bijoux, ailleurs l'oiseau favori. Dans un de ces
+tableaux, la belle dame est assise en pleine face, et caresse de chaque
+main de grandes licornes blanches qui l'encadrent comme deux supports
+d'armoiries. Ailleurs, ces licornes, debout, portent à leurs côtés des
+lances avec leur étendard. Ailleurs encore, la dame est sur un trône
+fort riche, et il y a quelque chose d'asiatique dans les ornements de
+son dais et de sa parure splendide.
+
+Mais voici ce qui a donné lieu à plus d'un commentaire: le croissant est
+semé à profusion sur les étendards, sur le bois des lances d'azur, sur
+les rideaux, les baldaquins et tous les accessoires du portrait. La
+licorne et le croissant sont les attributs gigantesques de cette
+créature fine, calme et charmante. Or, voici la tradition.
+
+Ces tapisseries viennent, on l'affirme, de la tour de Bourganeuf, où
+elles décoraient l'appartement du malheureux Zizim; il en aurait fait
+présent au seigneur de Boussac, Pierre d'Aubusson, lorsqu'il quitta la
+prison pour aller mourir empoisonné par Alexandre VI. On a longtemps cru
+que ces tapisseries étaient turques. On a reconnu récemment qu'elles
+avaient été fabriquées à Aubusson, où on les répare maintenant. Selon
+les uns, le portrait de cette belle serait celui d'une esclave adorée
+dont Zizim aurait été forcé de se séparer en fuyant à Rhodes; selon un
+de nos amis, qui est, en même temps, une des illustrations de notre
+province[2], ce serait le portrait d'une dame de Blanchefort, nièce de
+Pierre d'Aubusson, qui aurait inspiré à Zizim une passion assez vive,
+mais qui aurait échoué dans la tentative de convertir le héros musulman
+au christianisme. Cette dernière version est acceptable, et voici
+comment j'expliquerais le fait: lesdites tentures, au lieu d'être
+apportées d'Orient et léguées par Zizim à Pierre d'Aubusson, auraient
+été fabriquées à Aubusson par l'ordre de ce dernier, et offertes à Zizim
+en présent pour décorer les murs de sa prison, d'où elles seraient
+revenues, comme un héritage naturel, prendre place au château de
+Boussac. Pierre d'Aubusson, grand maître de Rhodes, était très-porté
+pour la religion, comme chacun sait (ce qui ne l'empêcha pas de trahir
+d'une manière infâme la confiance de Bajazet); on sait aussi qu'il fit
+de grandes tentatives pour lui faire abandonner la foi de ses pères.
+Peut-être espéra-t-il que son amour pour la demoiselle de Blanchefort
+opérerait ce miracle. Peut-être lui envoya-t-il la représentation
+répétée de cette jeune beauté dans toutes les séductions de sa parure,
+et entourée du croissant en signe d'union future avec l'infidèle, s'il
+consentait au baptême. Placer ainsi sous les yeux d'un prisonnier, d'un
+prince musulman privé de femmes, l'image de l'objet désiré, pour
+l'amener à la foi, serait d'une politique tout à fait conforme à
+l'esprit jésuitique. Si je ne craignais d'impatienter mon lecteur, je
+lui dirais tout ce que je vois dans le rapprochement ou l'éloignement
+des licornes (symboles de virginité farouche, comme on sait) de la
+figure principale. La dame, gardée d'abord par ces deux animaux
+terribles, se montre peu à peu placée sous leur défense, à mesure que
+les croissants et le pavillon turc lui sont amenés par eux. Le vase et
+l'aiguière qu'on lui présente ensuite ne sont-ils pas destinés au
+baptême que l'infidèle recevra de ses blanches mains? Et, lorsqu'elle
+s'assied sur le trône avec une sorte de turban royal au front,
+n'est-elle pas la promesse d'hyménée, le gage de l'appui qu'on assurait
+à Zizim pour lui faire recouvrer son trône, s'il embrassait le
+christianisme, et s'il consentait à marcher contre les Turcs à la tête
+d'une armée chrétienne? Peut-être aussi cette beauté est-elle la
+personnification de la France. Cependant, c'est un portrait, un portrait
+toujours identique, malgré ses diverses attitudes et ses divers
+ajustements. Je ne demanderais, maintenant que je suis sur la trace de
+cette explication, qu'un quart d'heure d'examen nouveau desdites
+tentures pour trouver, dans le commentaire des détails que ma mémoire
+omet ou amplifie à mon insu, une solution tout aussi absurde qu'on
+pourrait l'attendre d'un antiquaire de profession.
+
+[Note 2: M. de la Touche, qui a chanté en beaux vers et décrit en
+noble prose les grâces et les grandeurs des sites du Berry et de la
+Marche.]
+
+Car, après tout, le croissant n'a rien d'essentiellement turc, et on le
+trouve sur les écussons d'une foule de familles nobles en France. La
+famille des Villelune, aujourd'hui éteinte, et qui a possédé grand
+nombre de fiefs en Berry, avait des croissants pour blason. Ainsi nous
+avons cherché, et il reste à trouver: c'est le dernier mot à des
+questions bien plus graves.
+
+À deux lieues de Boussac, à travers des sentiers de sable fin semé de
+rochers, et souvent perdus dans la bruyère, on arrive aux pierres
+Jomâtres, ou _Jo-math_, comme disent nos savants, ou _Jomares_, comme
+disent les rustiques. C'est un véritable cromlech gaulois, dont j'ai
+peut-être beaucoup trop parlé dans un roman intitulé _Jeanne_, mais que
+l'on peut toujours explorer avec intérêt, qu'on soit artiste ou savant.
+Le lieu est austère, découvert et imposant, sous un ciel vaste et jeté
+au sein d'une nature pâle et dépouillée qui a un grand cachet de
+solitude et de tristesse.
+
+
+
+
+V
+
+LES BORDS DE LA CREUSE
+
+
+L'histoire des manoirs féodaux des bords de la Creuse n'offre, durant
+tout le moyen âge, qu'un série de petites guerres de voisin à voisin,
+et l'on pourrait dire de cousin à cousin. Il ne paraît pas que ces
+turbulents hobereaux aient pris souvent parti dans les grandes guerres
+civiles qui désolaient la France. Leurs exploits se tournaient vers les
+croisades, où plusieurs ont acquis du renom et dépensé leur bien.
+Aussitôt rentrés chez eux, ils n'avaient plus pour aliment à leur
+activité que les procès, presque toujours dénoués à main armée. Ils se
+mariaient dans le pays, c'est-à-dire que toutes les familles nobles
+étaient assez étroitement alliées les unes aux autres; mais il ne paraît
+pas que ce fût une raison pour s'entendre. Il n'est guère de succession
+qui n'ait donné lieu à des querelles, à des combats et à des assauts
+plus ou moins meurtriers.
+
+Il résulte de la petitesse des intérêts personnels qui se sont débattus
+dans ces romantiques demeures, que l'histoire des châtellenies
+berruyères et marchoises, bien que très-agitée, est sans attrait réel.
+Quelques épisodes comiques, quelques discussions et conventions bizarres
+entre les couvents et les châteaux, à propos de redevances et de dîmes
+contestées, viennent seuls rompre la monotonie de ces éternelles
+escarmouches.
+
+Après la féodalité, les vieilles forteresses prennent parti dans les
+guerres de religion, mais presque toujours avec un caractère de
+personnalité fort étroit. C'est pourquoi l'on peut dire que nul pays n'a
+moins d'histoire que le bas Berry. Le dernier siége que soutint le vieux
+manoir de Gargilesse fut livré contre un partisan du grand Condé.
+L'affaire dura vingt-quatre heures; un gendarme y fut blessé, la petite
+garnison se rendit _faute de vivres_. La puissance des hobereaux s'en
+allait pièce à pièce devant les idées et les besoins d'unité que
+Richelieu avait semés, et que les orgies de la Fronde ne pouvaient
+étouffer, comme leurs vieilles forteresses s'en allaient pierre à pierre
+devant les ressources nouvelles de l'artillerie de campagne. Richelieu
+avait décrété et commencé la destruction de tous ces nids de vautours;
+Louis XIV l'acheva.
+
+Ce qui n'a pas du tout d'histoire, c'est le rivage agreste de cette
+partie de la Creuse encaissée entre deux murailles de micaschiste et de
+granit, depuis les rochers Martin jusqu'aux ruines de Châteaubrun. Là
+n'existe aucune voie de communication qui ait pu servir aux petites
+années des anciens seigneurs. Le torrent capricieux et tortueux, trop
+hérissé de rochers quand les eaux sont basses, trop impétueux quand
+elles s'engouffrent dans leurs talus escarpés, n'a jamais été navigable.
+On peut donc s'y promener à l'abri de ces réflexions, tristes et
+humiliantes pour la nature humaine, que font naître la plupart des lieux
+_à souvenirs_. Ces petits sentiers, tantôt si charmants quand ils se
+déroulent sur le sable fin du rivage ou parmi les grandes herbes
+odorantes des prairies, tantôt si rudes quand il faut les chercher de
+roche en roche dans un chaos d'écroulements pittoresques, n'ont été
+tracés que par les petits pieds des troupeaux et de leurs _pâtours_.
+C'est une Arcadie, dans toute la force du mot.
+
+Si l'on suit la Creuse jusqu'à Croyent, où elle est encore plus
+encaissée et plus fortifiée par les rochers en aiguille, on en a pour
+une journée de marche dans ce désert enchanté. Une journée d'Arcadie au
+coeur de la France, c'est tout ce que l'on peut demander au temps où
+nous vivons.
+
+Mais, quand nous disons _ce désert_, c'est dans un sens que nous
+devrions nous reprocher comme trop aristocratique, car ce pays est
+fréquenté par une population de pêcheurs, de meuniers et de gardeurs de
+troupeaux. Mais c'est assez l'habitude des gens qui ont la prétention
+d'appartenir à la civilisation, de se croire seuls quand ils n'ont
+affaire qu'à des esprits rustiques, étrangers à leurs préoccupations.
+Sans dédaigner en aucune façon ces êtres naïfs, et très-souvent
+excellents, on peut cependant dire avec quelque raison qu'ils font
+partie de la nature vierge qui leur sert de cadre. Ils ont pour nous le
+mérite de ne rien déranger à son harmonie et de ne pas voir au delà de
+ses étroits horizons. On n'a pas à craindre qu'ils ne racontent la
+légende du manoir dont les ruines se dressent au sommet de leurs
+collines. Ils l'ont si bien oubliée, qu'ils s'étonnent d'une question à
+ce sujet. Ils ont un mot qui résume pour eux toute l'histoire du monde;
+ce mot, c'est _dans les temps_, mot vague et mystérieux, qui couvre pour
+eux un abîme impénétrable, inutile à creuser, «Cet endroit a été habité
+_dans les temps.--Dans les temps_, on dit qu'il s'y est fait du
+mal.--Il paraît que, _dans les temps_, le monde se battait toujours.»
+N'en demandez pas davantage: le pourquoi et le comment n'existent pas.
+
+On est donc très-étonné de trouver quelquefois, chez cet homme rustique,
+une certaine préoccupation et une certaine notion, que l'on pourrait
+appeler divinatoire, des événements primitifs dont la terre a été le
+théâtre et dont l'homme n'a pas été le témoin. Le paysan se demande
+quelquefois la cause de ces formes capricieuses et de ces accidents
+pittoresques qui tourmentent le sol sous ses pas. Il vous dit que le feu
+a tout cuit dans la terre, et que les pierres ont poussé, _dans les
+temps_, comme poussent maintenant les arbres; notion très-juste, à coup
+sûr, dans une région qui porte la trace de soulèvements considérables.
+
+D'où vient cette tradition dans des esprits complètement incultes? Du
+raisonnement et de la comparaison. On se tromperait bien si l'on
+supposait que le paysan ne réfléchit pas. Il rêve plus qu'il ne pense,
+il est vrai; mais sa rêverie est pleine de hardiesses d'autant plus
+ingénieuses qu'elles ne sont pas entravées par les notions d'autrui.
+
+Si une race d'hommes mérite le bonheur, c'est à coup sûr la race
+agricole. Ce bonheur serait si peu exigeant! Quand on regarde la
+frugalité de ses habitudes et que l'on écoute ses plaintes, on s'étonne
+du peu qu'il faudrait pour satisfaire l'ambition du paysan: celui-ci
+rêve de deux vaches qu'il pourrait mettre dans son pré; celui-là, d'un
+bout de pré qui suffirait à ses deux vaches. On a tort de croire que
+rien ne contenterait l'avidité croissante du paysan. Il ne désire
+généralement que ce qu'il peut cultiver lui-même: si, par exception, son
+esprit s'inquiète des besoins de la civilisation, il s'en va, il cesse
+d'être paysan.
+
+Le fait d'une haute sagesse économique serait d'entretenir chez le
+paysan cet amour de la terre et du chez soi, auquel il renonce avec tant
+de répugnance ou par suite d'instincts tellement exceptionnels.
+
+Quels services ne rend-il pas, en effet, à la société, cet homme sobre
+et patient que rien ne rebute, et qui porte l'effort constant de sa vie
+dans des solitudes où nul autre que lui ne voudrait planter sa tente?
+Rien ne le rebute dans cette tâche d'isolement et de labeur. Donnez-lui
+ou confiez-lui à de bonnes conditions un peu de terre, fût-ce sur la
+cime d'un rocher ou sur le bord d'un torrent dévastateur, il trouvera
+moyen de s'y installer. Il ne vous demandera ni chemin, ni vastes
+établissements, ni dépenses sérieuses. Acclimaté et habitué à tous les
+inconvénients de la région où il est né, il persiste à travailler et à
+vivre quelquefois dans des conditions devant lesquelles reculeraient des
+colonies amenées à grands frais. Les grandes découvertes modernes de
+l'agriculture, les machines et le drainage, ne sont applicables qu'aux
+plaines. Dans les régions accidentées où les transports ne se font qu'à
+dos de mulet, la bêche, c'est-à-dire le bras de l'homme, peut seul tirer
+parti de ces précieux filons de terre extrafine qui glissent et
+s'accumulent dans les intervalles des rochers. Qui de nous voudrait se
+charger de disputer, sa vie durant, ce terreau à la roche qui l'enserre,
+et d'habiter cette chaumière isolée au bord du précipice? Le paysan s'y
+plaît cependant, hiver comme été; il s'y acharne contre l'eau fougueuse
+et la pierre obstinée! Creuser et briser, voilà toute sa vie. C'est une
+vie d'ermite, c'est un travail de castor. Cet homme aurait le droit
+d'être sauvage. Loin de là, il est doux, hospitalier, enjoué; il prend
+en amitié le passant qui regarde son labeur et admire sa montagne. Ce
+que nous disons là ne s'applique pas en particulier aux bords de la
+Creuse, qui ne sont que des gorges profondes, sillonnant de vastes
+plateaux fertiles et praticables; mais, si nous avons raison
+relativement à d'étroits espaces dont le paysan sait, à force de
+patience, utiliser les escarpements, combien notre sollicitude ne
+doit-elle pas s'étendre à des populations entières, oubliées et perdues
+dans les montagnes arides qui sillonnent d'autres parties de la France!
+
+
+
+
+GARGILESSE
+
+
+Grâce à une bonne tendance générale, les artistes et les poëtes
+commencent à savoir et à dire que la France est un des plus beaux pays
+du monde, et qu'il n'est pas nécessaire, comme on l'a cru trop longtemps
+et comme la mode le prétend encore, de franchir les Alpes pour trouver
+la nature belle et le ciel doux. Si, comme toutes les vastes contrées,
+la France a de vastes espaces encore incultes et frappés d'une apparente
+stérilité, ou des plaines uniformes fatigantes de richesses matérielles
+pour l'oeil du voyageur désintéressé, elle a aussi, dans les plis de ses
+montagnes, dans le mouvement de ses collines, et dans les sinuosités de
+ses rivières, des grandeurs réelles, des oasis délicieuses et des
+paysages enchantés. Tout le monde connaît maintenant les endroits
+pittoresques fréquentés par les savants et les artistes, l'âpre
+caractère des sites bretons, les splendeurs étranges du Dauphiné, les
+riants jardins de Touraine, et les volcans d'Auvergne, et les herbages
+splendides de Normandie, etc.
+
+Le centre de la France est moins connu et moins fréquenté. Le Berry, le
+Bourbonnais et la Marche sont comme des noyaux qui envoient le
+rayonnement et ne le reçoivent pas. Une partie de ces populations
+émigre, et rien n'attire vers elles. Bourges, la ville centrale de la
+nationalité française, est une ville morte, sans activité expansive,
+sans autre individualité que la force d'inertie qui caractérise les
+vieux Berruyers. Il ne semble pas qu'un point central puisse être un
+point d'isolement. Il en est pourtant ainsi. La stagnation des habitudes
+et des idées est remarquable dans cette ancienne métropole et dans les
+populations environnantes.
+
+À part les monuments de Bourges, qui sont d'un grand intérêt, nous ne
+conseillerons d'ailleurs à personne d'aller chercher par là les délices
+de la promenade. Si l'on traverse le Berry, il faudra éviter aussi le
+navrant pays de Brenne et les froides plaines d'Issoudun et de
+Châteauroux. Ceux qui voyagent en poste ou en wagon ne verront jamais
+de cette région que ce qu'elle a de morne et de stupéfiant. Pourtant, si
+l'on se dirige en chemin de fer jusqu'à Argenton, et que l'on veuille
+descendre, en voiture ou à cheval, le cours de la Creuse pendant deux
+lieues, on arrivera dans cette partie du bas Berry où il faut
+nécessairement aller à pied ou à âne, mais dont le charme vous dédommage
+amplement des petites fatigues de la promenade.
+
+C'est une gentille et mignonne Suisse qui se creuse tout à coup sous vos
+pieds, quand vous avez descendu deux ou trois amphithéâtres de collines
+douces et d'un large contour. Vous vous trouvez alors en face d'une
+déchirure profonde, revêtue de roches micaschisteuses d'une forme et
+d'une couleur charmantes; au fond de cette gorge coule un torrent
+furieux en hiver, un miroir tranquille en été: c'est la Creuse, où se
+déverse un torrent plus petit, mais pas beaucoup plus sage à la saison
+des pluies, et non moins délicieux quand viennent les beaux jours. Cet
+affluent, c'est la Gargilesse, un bijou de torrent jeté dans des roches
+et dans des ravines où il faut nécessairement aller chercher ses grâces
+et ses beautés avec un peu de peine.
+
+Depuis quelques années, le petit village de Gargilesse, situé près du
+confluent de ces eaux courantes, est devenu le rendez-vous, le
+Fontainebleau de quelques artistes bien avisés. Il en attirera
+certainement peu à peu beaucoup d'autres, car il le mérite bien. C'est
+un nid sous la verdure, protégé des vents froids par des masses de
+rochers et des aspérités de terrain fertile et doucement tourmenté. Des
+ruisseaux d'eau vive, une vingtaine de sources, y baignent le pied des
+maisons et y entretiennent la verdeur plantureuse des enclos.
+
+Quelque rustiquement bâti que soit ce village, son vieux château perché
+sur le ravin et son église romane d'un très beau style, fraîchement
+réparée par les soins du gouvernement, lui donnent un aspect confortable
+et seigneurial. La fertilité du pays, la rivière poissonneuse,
+l'abondance de vaches laitières et de volailles à bon marché, assurent
+une nourriture saine au voyageur. Les gîtes propres sont encore rares;
+mais les habitants, naturellement hospitaliers et obligeants,
+commencent à s'arranger pour accueillir convenablement leurs hôtes.
+
+Une fois installé chez ces braves gens, on n'a que l'embarras du choix
+pour les promenades intéressantes et délicieuses. En remontant le cours
+de la Creuse par des sentiers pittoresques, on trouve, à chaque pas, un
+site enchanteur ou solennel. Tantôt le _rocher du Moine_, grand prisme à
+formes basaltiques, qui se mire dans des eaux paisibles; tantôt le _roc
+des Cerisiers_, découpure grandiose qui surplombe le torrent et que l'on
+ne franchit pas sans peine quand les eaux sont grosses.
+
+Ces rivages riants ou superbes vous conduisent à la colline escarpée où
+se dresse l'imposante ruine de Chateaubrun. Son enceinte est encore
+entière, et vous trouvez là une solitude absolue. Ce serait l'idéal du
+silence, sans les cris aigus des oiseaux de proie et le murmure des
+cascades de la Creuse.
+
+Toute cette région jouit d'une température exceptionnelle, et
+particulièrement le village de Gargilesse, bâti, comme nous l'avons dit,
+dans un pli du ravin et abrité de tous côtés par plusieurs étages de
+collines. La présence de certains papillons et de certains lépidoptères
+qui ne se rencontrent, en France, qu'aux bords de la Méditerranée, est
+une preuve frappante de cette anomalie de climat, enfermée pour ainsi
+dire sur un espace de quelques lieues, dans le ravin formé par la
+Creuse. C'est comme une serre chaude au milieu des plateaux élevés et
+froids qui unissent le bas Berry à la Marche; et c'est ici le lieu de
+dire que la France manque d'une statistique des localités salubres et
+bienfaisantes qu'elle renferme à l'insu de la Faculté de médecine. On
+n'a encore trouvé rien de mieux à conseiller aux personnes menacées de
+phthisie, que le littoral piémontais, où les riches seuls peuvent se
+réfugier, et où il n'est pas prouvé que l'air salin de la mer, engouffré
+dans la corniche des hautes montagnes, ne soit pas beaucoup trop violent
+pour les poitrines délicates.
+
+Jusqu'à présent, les antiquaires, les naturalistes et les peintres ont
+seuls la bonne fortune et le bon esprit de pénétrer dans ces oasis dont
+nous parlons et dont nous pouvons signaler au moins une dans le rayon
+de nos promenades. Combien ne découvrirait-on pas de ces abris naturels
+dans les différentes provinces! Est-ce qu'un voyage médical entrepris
+dans ce but par une commission compétente, et devant amener
+l'établissement de maisons de santé sur un grand nombre de points de
+notre territoire, ne serait pas digne de l'attention du gouvernement? Ce
+serait une source de bien-être pour ces petites populations, en même
+temps qu'une immense économie pour les familles médiocrement aisées qui
+demandent, pour un de leurs membres languissant et menacé, un refuge
+contre nos rigoureux hivers. Il faut, nécessairement que ce refuge soit
+à leur portée, et certainement chaque province, chaque département
+peut-être, en renferme au moins un. Mais qui le sait ou qui le remarque?
+Il faudrait le trouver et le signaler. L'expérience seule des habitants
+et des proches voisins les initie à ce bienfait qu'ils ne proclament
+pas, la plupart ignorant peut-être qu'à quelques lieues de leur clocher
+le climat change et la vigne gèle, tandis que chez eux elle fleurit et
+prospère. Nous avons remarqué qu'à Gargilesse on était, cette année, en
+avance de quinze jours, pour la fauchaille de la moisson, sur des
+localités situées à très-peu de distance. Quinze jours, c'est énorme;
+c'est la différence de Florence à Paris. Et, si nous parlons de
+l'Italie, nous ferons remarquer que, dans presque toutes ses villes
+renommées et recherchées, il faut payer un tribut souvent grave,
+quelquefois mortel, à l'insalubrité ou à l'excitation du climat. Le
+voyage, long ou rapide, produit chez les malades, ou une fatigue
+funeste, ou une secousse de trop brusque transition, où les nerfs
+s'exaltent. Les accès de fièvre de Rome et de Venise sont terribles. Ce
+qu'on appelle la distraction du déplacement, c'est-à-dire l'émotion et
+l'agitation, n'est un remède que pour ceux qui ont la force de le
+supporter. Et, en effet, au physique comme au moral, il n'y a que les
+natures énergiques qui supportent la transplantation et qui se
+retrempent en changeant de milieu.
+
+C'est donc risquer le tout pour le tout que d'envoyer les malades en
+Italie. Il faudrait trouver l'Italie à la porte de chaque ville de
+France, et elle y est, nous en sommes certain. À le bien prendre,
+l'Italie, c'est-à-dire ce que nous nous imaginons de l'Italie, comme
+saveur et beauté de climat, est loin d'être partout sur le sol de la
+Péninsule. On peut même affirmer que, dans cette longue chaîne de
+montagnes entre deux mers qui forme son territoire, il faut beaucoup
+chercher pour trouver une exposition qui ne soit ou très-froide, ou
+brûlée d'un soleil dévorant. Nous avons de ces inégalités de température
+en France; raison de plus pour chercher, sur un espace bien autrement
+vaste et assani par la culture, les sites heureux où règnent les
+bénignes influences, la facilité des transports, la vie à bon marché, et
+le grand avantage d'être à proximité de ses devoirs et de ses
+affections.
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE
+
+BERRY.-- I. Moeurs et Coutumes
+
+ -- -- II. Les Visions de la nuit dans les campagnes
+
+ -- -- III. Les Tapisseries du château de Boussac
+
+ -- -- IV. Les bords de la Creuse
+
+ -- -- V. Gargilesse
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Promenades autour d'un village, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+The Project Gutenberg EBook of Promenades autour d'un village, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Promenades autour d'un village
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+Author: George Sand
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+Release Date: July 12, 2004 [EBook #12889]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE ***
+
+
+
+
+Produced by Wilelmina Mallière and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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+
+<h1>PROMENADES</h1>
+<h1>AUTOUR D'UN VILLAGE</h1>
+<h2>PAR</h2>
+<h1>GEORGE SAND</h1>
+<hr style="width: 65%;" />
+<br />
+<h4>OUVRAGES DE GEORGE SAND</h4>
+<h4>PUBLI&Eacute;S DANS LA COLLECTION MICHEL L&Eacute;VY.
+</h4>
+<br />
+<table
+ style="margin-left: auto; margin-right: auto; text-align: left; width: 461px; height: 46px;"
+ border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="Ouvrages de George Sand">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">ADRIANI<br />
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top;">1 VOL.<br />
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LES AMOURS DE L'&Acirc;GE D'OR</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1 &#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LES BEAUX MESSIEURS DE
+BOIS-DOR&Eacute;.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">2&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LE CH&Acirc;TEAU DES
+D&Eacute;SERTES.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">3&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LA COMTESSE DE RUDOLSTADT.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">CONSUELO.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">3&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LES DAMES VERTES.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LA DANIELLA.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">3&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LE DIABLE AUX CHAMPS.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LA FILLEULE.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">FLAVIE.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">HISTOIRE DE MA VIE.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">10&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">L'HOMME DE NEIGE.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">3&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">HORACE.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">ISIDORA.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">JACQUES.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">JEANNE.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">L&Eacute;LIA&#8212;M&eacute;tella.&#8212;Melchior.&#8212;Cora.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">2&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LUCREZIA FLORIANI.&#8212;Lavinia.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LE MEUNIER D'ANGIBAULT.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">2&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">NARCISSE.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LE P&Eacute;CH&Eacute; DE M.
+ANTOINE.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">2&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LE PICCININO.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">2&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">LE SECR&Eacute;TAIRE INTIME.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">SIMON.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">TEVERINO&#8212;L&eacute;one
+L&eacute;oni.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top;">L'USCOQUE.</td>
+ <td style="vertical-align: top;">1&#8212;</td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+<br />
+<hr style="height: 2px; width: 45%;" />
+<br />
+<br />
+<h1>PROMENADES</h1>
+<h1>AUTOUR D'UN VILLAGE</h1>
+<h2>PAR</h2>
+<h1>GEORGE SAND</h1>
+<br />
+<h4>PARIS</h4>
+<h3>MICHEL L&Eacute;VY FR&Egrave;RES, LIBRAIRES &Eacute;DITEURS</h3>
+<h3>RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 45</h3>
+<h3>&Agrave; LA LIBRAIRIE NOUVELLE</h3>
+<h4>1866</h4>
+<hr style="width: 65%;" />
+<br />
+<h2><a name="PROMENADES"></a>PROMENADES</h2>
+<h2>AUTOUR</h2>
+<h2>D'UN VILLAGE</h2>
+<hr style="height: 2px; width: 35%;" /> <br />
+<p>Dans les derniers jours de juin 1857, je me mis en route avec deux
+compagnons qui ne demandaient qu'&agrave; courir: un naturaliste et
+un
+artiste,
+qui est, en m&ecirc;me temps, naturaliste amateur.</p>
+<p>Il s'agissait pour eux d'explorer, sous certains rapports, la faune
+entomologique, en langue vulgaire la nature des insectes qui habitent
+notre d&eacute;partement. N'&eacute;tant qu'un parfait ignorant pour
+mon compte, je
+leur avais seulement promis, en leur servant de guide, un charmant pays
+&agrave; parcourir.</p>
+<p>Mais, avant d'aller plus loin, il faut que, pour la facilit&eacute;
+de mon
+r&eacute;cit, je baptise ces deux personnages que j'accompagne. Je leur
+laisserai les noms dont ils s'&eacute;taient gratin&eacute;s l'un
+l'autre dans leurs
+promenades entomologiques.</p>
+<p>L'artiste est, &agrave; ses moments perdus, grand collectionneur et
+pr&eacute;parateur
+de premier ordre. Un charmant petit papillon bleu fort commun
+&eacute;tait
+tomb&eacute; en poussi&egrave;re &agrave; la collection, et notre ami
+est si difficile dans
+le choix des individus qu'il juge dignes d'y figurer, qu'il n'en trouve
+pas toujours un sur cent. Il poursuivit donc, durant toute une saison,
+la jolie lyc&aelig;nide <i>amyntas</i>. De l&agrave; le nom bucolique
+d'Amyntas qu'il
+porte fort complaisamment et dont je ne vois pas, au reste, qu'il ait
+sujet de se f&acirc;cher.</p>
+<p>Le naturaliste, un savant modeste, bien que tr&egrave;s-connu
+&agrave; Paris de tous
+les amateurs d'entomologie, &eacute;tait absorb&eacute;, depuis
+quelques jours, dans
+la recherche des coques de certaines chrysalides sur les branches
+mortes
+de certains arbres. De l&agrave; le nom pompeux de Chrysalidor,
+gracieusement
+accept&eacute; par notre compagnon.</p>
+<p>On partit par une matin&eacute;e tr&egrave;s-fra&icirc;che, muni de
+provisions de bouche, &agrave;
+seules fins de gagner du temps en route, car on trouve partout &agrave;
+manger
+maintenant dans notre bas Berry; mais on n'y est pas encore
+tr&egrave;s-vif. Le
+Berrichon des plaines n'est jamais press&eacute;, et avec lui il faut
+savoir
+attendre.</p>
+<p>Or, nous voulions arriver et ne pas perdre les belles heures du jour
+&agrave;
+voir tourner les broches, lesquelles tournent aussi gravement que les
+gens du pays. Quant aux tables, je doute qu'elles y tournent jamais, ou
+ce serait avec une nonchalance si d&eacute;sesp&eacute;rante, que les
+plus fervents
+adeptes s'endormiraient au lieu de penser &agrave; les interroger.</p>
+<p>Nous d&eacute;jeun&acirc;mes donc sur l'herbe, dans les ruines d'une
+vieille
+forteresse, et, deux heures apr&egrave;s, nous quittions la route pour
+un
+chemin vicinal non achev&eacute;, et plus gracieux &agrave; la vue que
+facile aux
+voitures.</p>
+<p>Nous avions travers&eacute; un pays agr&eacute;able, des ondulations
+de terrain
+fertile, de jolis bois pench&eacute;s sur de belles prairies, et
+partout de
+larges horizons bleus qui rendent l'aspect de la contr&eacute;e assez
+m&eacute;lancolique.</p>
+<p>Mais je me rappelais avoir vu par l&agrave; un site bien autrement
+digne de
+remarque, et, quand le chemin se pr&eacute;cipita de mani&egrave;re
+&agrave; nous forcer de
+descendre &agrave; pied, j'invitai mes naturalistes, fureteurs de
+buissons, &agrave;
+jeter les yeux sur le cadre qui les environnait.</p>
+<p>Au milieu des vastes plateaux mouvement&eacute;s qui se donnent
+rendez-vous
+comme pour se toucher du pied, en s'abaissant vers une sinuosit&eacute;
+cach&eacute;e
+aux regards, le sol se d&eacute;chire tout &agrave; coup, et dans une
+brisure
+d'environ deux cents m&egrave;tres de profondeur, rev&ecirc;tue de
+roches sombres ou
+de talus verdoyants, coule, rapide et murmurante, la Creuse aux belles
+eaux bleues ray&eacute;es de rochers blancs et de remous &eacute;cumeux.</p>
+<p>C'est cette grande brisure qui se d&eacute;couvrait tout &agrave;
+coup au d&eacute;tour du
+chemin et qui ravissait nos regards par un spectacle aussi charmant
+qu'inattendu.</p>
+<p>En cet endroit, le torrent forme un fer &agrave; cheval autour d'un
+mamelon
+fertile couvert de blondes moissons. Ce mamelon, inclin&eacute;
+jusqu'au lit
+de la Creuse, ressemble &agrave; un &eacute;boulement qui aurait
+coul&eacute; paisiblement
+entre les deux remparts de rochers, lesquels se rel&egrave;vent de
+chaque c&ocirc;t&eacute;
+et enferment, &agrave; perte de vue, le cours de la rivi&egrave;re dans
+les sinuosit&eacute;s
+de leurs murailles dentel&eacute;es.</p>
+<p>Le contraste de ces &acirc;pres d&eacute;chirements et de cette eau
+agit&eacute;e, avec la
+placidit&eacute; des formes environnantes, est d'un <i>r&eacute;ussi</i>
+extraordinaire.</p>
+<p>C'est une petite Suisse qui se r&eacute;v&egrave;le au sein d'une
+contr&eacute;e o&ugrave; rien
+n'annonce les beaut&eacute;s de la montagne. Elles y sont pourtant
+discr&egrave;tement
+cach&eacute;es et petites de proportions, il est vrai, mais vastes de
+courbes
+et de perspectives, et infiniment heureuses dans leurs mouvements
+souples et fuyants. Le torrent et ses pr&eacute;cipices n'ont pas de
+terreurs
+pour l'imagination. On sent une nature abordable, et comme qui dirait
+des ab&icirc;mes hospitaliers. Ce n'est pas sublime d'horreur; mais la
+douceur
+a aussi sa sublimit&eacute;, et rien n'est doux &agrave; l'oeil et
+&agrave; la pens&eacute;e comme
+cette terre g&eacute;n&eacute;reuse soumise &agrave; l'homme, et qui
+semble ne s'&ecirc;tre permis
+de montrer ses dents de pierre que l&agrave; o&ugrave; elles servent
+&agrave; soutenir les
+cultures pench&eacute;es au bord du ravin.</p>
+<p>Quand vous interrogez une de ces mille physionomies que rev&ecirc;t
+la nature
+&agrave; chaque pas du voyageur, ne vous vient-il pas toujours &agrave;
+l'id&eacute;e de la
+personnifier dans l'image d'une d&eacute;esse aux traits humains?</p>
+<p>La terre est femelle, puisqu'elle est essentiellement m&egrave;re.
+C'est donc
+une d&eacute;it&eacute; aux traits changeants, et elle se symbolise par
+une beaut&eacute; de
+femme tour &agrave; tour souriante et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e,
+aust&egrave;re et pompeuse,
+voluptueuse et chaste. Le travail de l'homme, jusqu'&agrave; ce jour
+ennemi de
+sa beaut&eacute;, r&eacute;ussit &agrave; lui &ocirc;ter toute
+physionomie, et cela, sur de grandes
+&eacute;tendues de pays. Livr&eacute;e &agrave; elle-m&ecirc;me, elle
+trouve toujours moyen d'&ecirc;tre
+belle ou frappante d'une mani&egrave;re quelconque.</p>
+<p>Voil&agrave; pourquoi, d&egrave;s qu'on aborde une r&eacute;gion
+o&ugrave; les conqu&ecirc;tes de la
+culture n'ont pu effacer la trace des grands bouleversements ou des
+grands nivellements primitifs, on est saisi d'&eacute;motion et de
+respect.</p>
+<p>Cette &eacute;motion tient du vertige devant les sc&egrave;nes
+grandioses des hautes
+montagnes et les d&eacute;bris formidables des grands cataclysmes.</p>
+<p>Rien de semblable ici.</p>
+<p>C'est un mouvement gracieux de la bonne d&eacute;esse; mais, dans ce
+mouvement,
+dans ce pli facile de son v&ecirc;tement frais, on sent la force et
+l'ampleur
+de ses allures. Elle est l&agrave; comme couch&eacute;e de son long sur
+les herbes,
+baignant ses pieds blancs dans une eau courante et pure; c'est la
+puissance en repos; c'est la bont&eacute; calme des dieux amis. Mais il
+n'y &agrave;
+rien de mou dans ses formes, rien d'&eacute;nerv&eacute; dans son
+sourire. Elle a la
+souveraine tranquillit&eacute; des immortels, et, toute mignonne et
+d&eacute;licate
+qu'elle se montre, on sent que c'est d'une main formidablement
+ais&eacute;e
+qu'elle a creus&eacute; ce vaste et d&eacute;licieux jardin dans cet
+horizon de son
+choix.</p>
+<p>Ce jardin naturel qui s'&eacute;tend sur les deux rives de la
+Creuse, c'est
+l'oasis du Berry.</p>
+<p>Ch&egrave;re petite Indre froide et muette de nos prairies,
+pardonne-le-nous!
+tu es notre compagne l&eacute;gitime; mais nous tous qui habitons tes
+rives
+&eacute;troites et ombrag&eacute;es, nous sommes les amoureux de la
+Creuse, et, quand
+nous avons trois jours de libert&eacute;, nous te fuyons pour aller
+tremper le
+bout de nos doigts dans les petits flots mutins de la na&iuml;ade de
+Ch&acirc;teaubrun et de Crozant. Les bons bourgeois et les jeunes
+po&euml;tes de
+nos petites villes vont voir ces rochers, apr&egrave;s lesquels ils
+croient
+na&iuml;vement que les Alpes et les Pyr&eacute;n&eacute;es n'ont plus
+rien &agrave; leur
+apprendre.</p>
+<p>Faisons comme eux, oublions le mont Blanc et le pic du Midi.
+Oublions
+m&ecirc;me Mayorque et l'Auvergne, et le Soracte, plus facile &agrave;
+oublier.</p>
+<p>Qu'importe la dimension des choses! C'est l'harmonie de la couleur
+et la
+proportion des formes qui constituent la beaut&eacute;. Le sentiment de
+la
+grandeur se r&eacute;v&egrave;le parfois aussi bien dans la pierre
+antique grav&eacute;e d'un
+chaton de bague que dans un colosse d'architecture.</p>
+<p>La journ&eacute;e &eacute;tait devenue br&ucirc;lante; nos chevaux
+avaient faim et soif:
+nous descend&icirc;mes au village du Pin, o&ugrave; le chemin
+finissait. Mais le
+malheureux village, il est assis au bord du ravin de la Creuse, et il
+lui tourne le dos! Pas une maison, pas un oeil qui se soucie de plonger
+dans cette belle profondeur; les habitants aiment mieux regarder leur
+chemin neuf et poudreux et le talus aride qui l'enferme.</p>
+<p>Malgr&eacute; cette absence de go&ucirc;t, on peut dire, comme dans
+les relations des
+grands voyages, que les habitants de ce lieu sont <i>fort affables</i>.
+Nous
+sommes encore en plein Berry, et pourtant ce sont d'autres types,
+d'autres mani&egrave;res, d'autres costumes que ceux des bords de
+l'Indre.
+L'air avenant, l'obligeance hospitali&egrave;re, la confiance soudaine,
+je ne
+sais quelle familiarit&eacute; sympathique, voil&agrave;
+d'embl&eacute;e, et de la part de
+toutes gens, un bon accueil assur&eacute;. En un instant,
+&eacute;tables et granges
+s'ouvrent pour remiser au mieux notre v&eacute;hicule et recevoir nos
+chevaux.</p>
+<p>&#8212;Ah! vous voil&agrave; enfin revenu chez nous? dit, derri&egrave;re
+moi, une voix
+d'homme en m'appelant par mon nom. Votre cheval blanc ne valait pas
+ceux-ci. Et votre fils, o&ugrave; est-il donc? Je ne le vois pas.
+O&ugrave;
+voulez-vous aller, cette fois? &Agrave; la Roche-Martin ou &agrave; la
+Preugne-au-Pot?
+Nous aurons, j'esp&egrave;re, meilleur temps que la derni&egrave;re
+fois, et nous
+passerons la rivi&egrave;re sans danger dans le bateau.</p>
+<p>Cet homme, qui me parlait de nos derni&egrave;res courses avec lui
+en 1844,
+comme s'il se f&ucirc;t agi d'hier, et dont je reconnaissais la figure
+de
+contrebandier espagnol, c'&eacute;tait Moreau, le p&ecirc;cheur de
+truites, le loueur
+d'&acirc;nes et de chevaux, le messager, le guide, le factotum actif et
+intelligent des voyageurs en Creuse.</p>
+<p>&#8212;Conduisez-nous &agrave; l'autre village, lui dis-je; vos chemins
+sont tout
+chang&eacute;s; je ne me reconnais plus.</p>
+<p>&#8212;Ah! dame, nos chemins sont mieux dessin&eacute;s qu'autrefois. On
+va plus
+droit; mais ils ne sont pas encore commodes aux voitures, et vous irez
+plus vite &agrave; pied.</p>
+<p>&#8212;C'est notre intention, d'aller &agrave; pied.</p>
+<p>&#8212;Alors, marchons.</p>
+<p>&#8212;J'ai grand'soif, dit Amyntas en soupirant.</p>
+<p>&#8212;Voulez-vous du lait de ma ch&egrave;vre? lui cria une pauvre femme
+devant la
+porte de laquelle nous passions.</p>
+<p>Amyntas accepta, tout joyeux d'avoir &agrave; donner &agrave; cette
+aimable
+villageoise une pi&egrave;ce de monnaie. Elle ne la refusa pas, mais
+elle la
+re&ccedil;ut avec &eacute;tonnement.</p>
+<p>&#8212;Comment! dit-elle, vous voulez payer une &eacute;cuell&eacute;e de
+lait? &Ccedil;a n'en
+valait pas la peine, et j'&eacute;tais bien aise de vous l'offrir.</p>
+<p>&#8212;Vous ne me connaissez pourtant pas?</p>
+<p>&#8212;Non; mais on aime &agrave; faire plaisir aux passants.</p>
+<p>&#8212;Oh! oh! me dit Amyntas, sommes-nous donc d&eacute;j&agrave; si loin
+de la vall&eacute;e
+Noire? Je n'y ai jamais vu un paysan pr&eacute;venir les d&eacute;sirs
+d'un inconnu.
+Je sais bien que ce n'est pas avarice, mais c'est m&eacute;fiance ou
+timidit&eacute;.</p>
+<p>Le soleil baissait; nous ne savions pas o&ugrave; nous trouverions
+&agrave; d&icirc;ner et &agrave;
+coucher, et, une fois engag&eacute;s dans le ravin, o&ugrave; la nuit
+se fait de bonne
+heure et o&ugrave; les sentiers ne sont vraiment pas commodes, il n'y a
+rien de
+mieux &agrave; faire que de s'en remettre &agrave; la Providence.</p>
+<p>Amyntas doubla le pas en chantant.</p>
+<p>Chrysalidor ne chantait pas; il ne pensait m&ecirc;me plus &agrave;
+r&eacute;colter des
+insectes. Tandis que son compagnon s'enivrait de bien-&ecirc;tre et de
+mouvement, il &eacute;tait tranquillement ravi du charme particulier de
+ce
+doux et agreste paysage. Tout savant exact et chercheur minutieux qu'il
+est, il conna&icirc;t les jouissances de l'artiste, il n'a pas
+l'intelligence
+atrophi&eacute;e par l'amour du d&eacute;tail. Il comprend et il aime
+l'ensemble. Il
+sait respirer la saveur du grand tout. Cependant il voyait comme qui
+dirait des deux yeux. Il en avait un pour le grand aspect du temple de
+la nature, et l'autre pour les pierres pr&eacute;cieuses qui en
+rev&ecirc;tent le sol
+et les parois.</p>
+<p>&#8212;Je vois ici, nous dit-il, une flore tout &agrave; coup
+diff&eacute;rente de celle
+que nous traversions il y a un quart d'heure. Voici des plantes de
+montagne qui ont le <i>facies</i> m&eacute;ridional: o&ugrave; donc
+sommes-nous? Je n'y
+comprends plus rien. Et cette chaleur &eacute;crasante &agrave; l'heure
+o&ugrave; l'air
+devrait fra&icirc;chir, la sentez-vous? Il n'y a pourtant pas un nuage
+au
+ciel.</p>
+<p>&#8212;Si je la sens? r&eacute;pondit Amyntas. Je le crois bien! Nous
+sommes pour le
+moins en Afrique.</p>
+<p>&#8212;Il serait fort possible, reprit le savant d'un air absorb&eacute;,
+que nous
+fissions ici quelque <i>rencontre</i> &eacute;tonnante!</p>
+<p>&#8212;Oh! n'ayez pas peur, monsieur! s'&eacute;cria Moreau, qui crut que
+notre
+savant s'attendait &agrave; rencontrer tout au moins quelque lion de
+l'Atlas.
+Il n'y a point ici de m&eacute;chantes b&ecirc;tes.</p>
+<p>Le chemin fit encore un coude, et le village, le vrai village
+cherch&eacute;,
+se pr&eacute;senta magnifiquement &eacute;clair&eacute;, sous nos
+pieds. Il faut arriver l&agrave;
+au soleil couchant: chaque chose a son heure pour &ecirc;tre belle.</p>
+<p>C'est un nid b&acirc;ti au fond d'un entonnoir de collines rocheuses
+o&ugrave; se
+sont gliss&eacute;es des zones de terre v&eacute;g&eacute;tale.
+Au-dessus de ces collines
+s'&eacute;tend un second amphith&eacute;&acirc;tre plus
+&eacute;lev&eacute;. Ainsi de toutes parts le vent
+se brise au-dessus de la vall&eacute;e, et de faibles souffles ne
+p&eacute;n&egrave;trent au
+fond de la gorge que pour lui donner la fra&icirc;cheur
+n&eacute;cessaire &agrave; la vie.
+Vingt sources courant dans les plis du rocher, ou surgissant dans les
+enclos herbus, entretiennent la beaut&eacute; de la
+v&eacute;g&eacute;tation environnante.</p>
+<p>La population est de six &agrave; sept cents &acirc;mes. Les maisons
+se groupent
+autour de l'&eacute;glise, plant&eacute;e sur le rocher central, et
+s'en vont en
+pente, par des ruelles &eacute;troites, jusque vers la lit d'un
+d&eacute;licieux
+petit torrent dont, &agrave; peu de distance, les eaux se perdent
+encore plus
+bas dans la Creuse.</p>
+<p>C'est un petit chef-d'oeuvre que l'&eacute;glise romano-byzantine.
+La
+commission des monuments historiques l'a fait r&eacute;parer avec soin.
+Elle
+est parfaitement homog&egrave;ne de style au dehors et charmante de
+proportions.</p>
+<p>&Agrave; l'int&eacute;rieur, le plein cintre et l'ogive molle se
+marient agr&eacute;ablement.
+Les d&eacute;tails sont d'un grand go&ucirc;t et d'une riche
+simplicit&eacute;. On descend
+par un bel escalier &agrave; une crypte qui prend vue sur le ravin et
+le
+torrent.</p>
+<p>Mais, des curieuses fresques que j'ai vues autrefois dans cette
+crypte,
+il ne reste que des fragments &eacute;pars, quelques personnages
+v&ecirc;tus &agrave; la
+mode de Charles VII et de Louis XI, des sc&egrave;nes religieuses d'une
+laideur
+na&iuml;ve et d'un sens &eacute;nigmatique. Ailleurs, quelques anges
+aux longues
+ailes effil&eacute;es, d'un dessin assez &eacute;l&eacute;gant et
+portant sur la poitrine des
+&eacute;cussons effac&eacute;s. Malgr&eacute; la s&eacute;cheresse de
+la roche, l'humidit&eacute; d&eacute;vore
+ces pr&eacute;cieux vestiges. Quelque source voisine a trouv&eacute;
+assez r&eacute;cemment
+le moyen de suinter dans le mur o&ugrave; j'ai encore vu, il y a trente
+ans,
+les restes d'une danse macabre extr&ecirc;mement curieuse. Les
+personnages
+glauques semblaient se mouvoir dans la mousse verd&acirc;tre qui
+envahissait
+le mur: c'&eacute;tait d'un ton inou&iuml; en peinture et d'un effet
+saisissant.</p>
+<p>Le Christ assis, nimb&eacute; enti&egrave;rement, qui surmonte le
+ma&icirc;tre-autel de la
+nef sup&eacute;rieure, est d'une &eacute;poque plus primitive,
+contemporaine, je
+crois, de la construction de l'&eacute;glise. Je l'ai toujours vu aussi
+frais
+qu'il l'est maintenant, et je suppose qu'il avait &eacute;t&eacute;,
+d&egrave;s lors,
+restaur&eacute; par quelque artiste de village, qui lui a
+conserv&eacute;, par
+instinct, conscience ou tradition, sa na&iuml;vet&eacute; barbare. Tant
+il y a qu'on
+jurerait d'une fresque ex&eacute;cut&eacute;e d'hier par un de ces
+peintres
+gr&eacute;co-byzantins qui, en l'an 1000, parcouraient nos campagnes et
+d&eacute;coraient nos &eacute;glises rustiques.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h2>II</h2>
+<br />
+<p>Le tombeau de Guillaume de Naillac, seigneur du lieu au XIIIe
+si&egrave;cle,
+repr&eacute;sente un personnage couch&eacute;, v&ecirc;tu d'une longue
+robe, l'aum&ocirc;ni&egrave;re au
+flanc, la t&ecirc;te appuy&eacute;e sur un coussin que soutiennent deux
+angelots. Sa
+colossale &eacute;p&eacute;e repose pr&egrave;s de lui; &agrave; ses
+pieds est le <i>l&eacute;opard passant</i>
+de son blason.</p>
+<p>Il y a trente ans, ce s&eacute;v&egrave;re personnage &eacute;tait
+encore en grande
+v&eacute;n&eacute;ration, sous le nom grotesque et la renomm&eacute;e
+cynique d'un certain
+saint que l'on ne doit pas nommer en bonne compagnie.</p>
+<p>Je ne sais quel honn&ecirc;te cur&eacute; a trouv&eacute; moyen de
+d&eacute;truire cette
+superstition et de conserver le sire de Naillac en bonne odeur
+aupr&egrave;s
+des d&eacute;vots de sa paroisse, en faisant de lui (&agrave; tort, il
+est vrai) le
+fondateur de l'&eacute;glise; si bien qu'aujourd'hui on vous montre
+l'ancien
+saint sous ce titre prosa&iuml;que: <i>l'entrepreneur de b&acirc;timent</i>.
+Son nez et
+sa bouche sont entaill&eacute;s de coupures qui l'ont un peu
+d&eacute;figur&eacute;.</p>
+<p>L'usage &eacute;tait encore, il y a trente ans, de gratter ainsi au
+couteau
+certaines statues, et m&ecirc;me certaines pierres. La poudre qu'on en
+retirait &eacute;tait m&ecirc;l&eacute;e &agrave; un verre d'eau que
+s'administraient les femmes
+st&eacute;riles.</p>
+<p>Cette pr&eacute;cieuse &eacute;glise &eacute;tait b&acirc;tie au
+centre de l'antique forteresse
+dont les tours et la muraille ruin&eacute;es jalonnent l'ancien
+d&eacute;veloppement
+sur le roc escarp&eacute;.</p>
+<p>Le ch&acirc;teau moderne, b&acirc;ti au si&egrave;cle dernier dans
+un style quasi
+monastique, soutient le chevet de l'&eacute;glise. L'ancienne porte,
+flanqu&eacute;e
+de deux tours, espac&eacute;e d'une ogive au-dessus de laquelle se
+dessinent
+les coulisses destin&eacute;es &agrave; la herse, sert encore
+d'entr&eacute;e au manoir. Le
+pied des fortifications plonge &agrave; pic dans le torrent.</p>
+<p>Nul ch&acirc;teau n'a une situation plus &eacute;trangement
+myst&eacute;rieuse et
+romantique. Un seul grand arbre ombrage la petite place du bourg, qui,
+d'un c&ocirc;t&eacute;, domine le pr&eacute;cipice, et, de l'autre, se
+pare naturellement
+d'un &eacute;norme bloc isol&eacute;, d'une forme et d'une couleur
+excellentes.</p>
+<p>Arbre, place, ravin, herse, &eacute;glise, ch&acirc;teau et rocher,
+tout cela se
+tient et forme, au centre du bourg, un tableau charmant et singulier
+qui
+ne ressemble qu'&agrave; lui-m&ecirc;me.</p>
+<p>Le ch&acirc;telain actuel est un solide vieillard de quatre-vingts
+ans, qui
+s'en va encore tout seul, &agrave; pied, par une chaleur torride,
+&agrave; travers les
+sentiers escarp&eacute;s de ses vastes domaines. Riche de cinquante
+mille
+livres de rente, dit-on, il n'a jamais rien restaur&eacute; que je
+sache; mais
+il n'a jamais rien d&eacute;truit; sachons-lui-en gr&eacute;. Les pans
+&eacute;croul&eacute;s de ses
+vieilles murailles sombres dentellent son rocher dans un
+d&eacute;sordre
+pittoresque, et les longs &eacute;pis histori&eacute;s de ses
+girouettes tordues et
+pench&eacute;es sur ses tours d'entr&eacute;e ne peuvent &ecirc;tre
+tax&eacute;s d'imitation et de
+charlatanisme.</p>
+<p>Un autre monument du village, c'est une maison renaissance, fort
+&eacute;l&eacute;gante d'aspect, habit&eacute;e par des paysans. Elle
+tombe en ruine.</p>
+<p>&Agrave; quelque distance, on la croirait b&acirc;tie en beau
+moellon de granit;
+mais, comme toutes les autres, elle n'est qu'en pierre
+feuillet&eacute;e et
+schisteuse de la localit&eacute;.</p>
+<p>On l'a seulement rev&ecirc;tue de filets de mastic blanch&acirc;tre
+en relief, qui
+font un trompe-l'oeil tr&egrave;s-harmonieux. Son pignon aigu est
+perc&eacute; d'une
+petite fen&ecirc;tre soutenue par un meneau d&eacute;jet&eacute;, en
+vrai granit taill&eacute; en
+prisme.</p>
+<p>La porte cintr&eacute;e est enfonc&eacute;e sous le balcon de bois
+du premier &eacute;tage et
+sous l'avancement de l'escalier, lequel est form&eacute; de gros blocs
+irr&eacute;guliers &agrave; peine d&eacute;grossis.</p>
+<p>Une vigne folle court sur le tout et compl&egrave;te la physionomie
+pittoresque
+de cette &eacute;l&eacute;gante et mis&eacute;rable demeure, dont un
+appendice &eacute;croul&eacute; g&icirc;t &agrave;
+son flanc depuis des si&egrave;cles, sans qu'il soit question
+d'&ocirc;ter les
+d&eacute;combres.</p>
+<p>Au reste, cette maison, dans ses dispositions
+g&eacute;n&eacute;rales, para&icirc;t avoir
+servi de mod&egrave;le &agrave; toutes celles du village. Sauf les
+grands pignons, qui
+ont &eacute;t&eacute; remplac&eacute;s par des toits tombants, communs
+&agrave; plusieurs
+habitations mitoyennes, toutes sont construites sur le m&ecirc;me plan.</p>
+<p>Le rez-de-chauss&eacute;e, avec une porte &agrave; cintre
+surbaiss&eacute;, ou &agrave; linteau
+droit, form&eacute;e d'une seule pierre grav&eacute;e en arc &agrave;
+contre-courbe, n'est
+qu'un cellier dont l'entr&eacute;e s'enfonce sous le balcon du premier
+&eacute;tage,
+quelquefois entre deux escaliers de sept &agrave; huit marches assez
+larges,
+descendant de face. Au premier, une ou deux chambres; au-dessus, un
+grenier dont la mansarde en bois ne manque pas de caract&egrave;re.</p>
+<p>Beaucoup de ces maisons paraissent dater du XIVe ou du XVe
+si&egrave;cle. Elles
+ont des murs &eacute;pais de trois ou quatre pieds et d'&eacute;troites
+fen&ecirc;tres &agrave;
+embrasures profondes, avec un banc de pierre pos&eacute; en biais. On a
+presque
+partout remplac&eacute; le manteau des antiques chemin&eacute;es par
+des cadres de
+bois; mais les traces de leurs grandes ouvertures se voient encore dans
+la muraille.</p>
+<p>Les chambres de ces vieilles maisons rustiques sont mal
+&eacute;clair&eacute;es,
+d'autant plus qu'elles sont tr&egrave;s spacieuses. Le plafond,
+&agrave; solives nues,
+est parfois s&eacute;par&eacute; en deux par une poutre transversale et
+s'inclinant en
+forme de toit, des deux c&ocirc;t&eacute;s. Le pav&eacute; est en
+dalles brutes, in&eacute;gales et
+raboteuses. L'ameublement se compose toujours de grands lits &agrave;
+dossier
+&eacute;lev&eacute;, &agrave; couverture d'indienne piqu&eacute;e, et
+&agrave; rideaux de serge verte ou
+jaune sortant d'un lambrequin d&eacute;coup&eacute;, de hautes armoires
+tr&egrave;s-belles,
+de tables massives et de chaises de paille. Le coucou y fait entendre
+son bruit monotone, et les accessoires encombrent les solives: partout
+le filet de p&ecirc;che et le fusil de chasse.</p>
+<p>Il y a, dans ce village, des constructions plus modernes, des
+maisonnettes neuves et blanches, cr&eacute;pies &agrave;
+l'ext&eacute;rieur, et dont les
+entourages, comme ceux du ch&acirc;teau, sont en brique rouge.</p>
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; leurs petits perrons et aux vignes feuillues
+qui s'y enlacent,
+elles ne sont pas trop disparates &agrave; c&ocirc;t&eacute; des
+constructions primitives
+qui montrent leurs flancs de pierres s&egrave;ches d'un brun roux,
+leurs toits
+de vieilles tuiles toutes pareilles de ton et de forme &agrave; cette
+pierre
+plate du pays, et leurs antiques encadrements de granit &agrave; pans
+coup&eacute;s.
+La couleur g&eacute;n&eacute;rale est sombre mais harmonieuse, et les
+grands noyers
+environnants jettent encore leur ombre &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+celle des ruines de la
+forteresse.</p>
+<p>&#8212;Les maisons sont ch&egrave;res ici, nous dit notre guide. Vous
+voyez, il n'y
+a pas de place pour b&acirc;tir: le rocher ne veut pas.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que vous appelez ch&egrave;res, dans ce pays-ci?</p>
+<p>&#8212;De cinq cents &agrave; mille francs, suivant la bont&eacute; de la
+carcasse.</p>
+<p>&#8212;Croyez-vous qu'on pourrait trouver ici des chambres pour passer la
+nuit?</p>
+<p>&#8212;Tenez! dit-il en marchant devant nous pour ouvrir une porte qui
+n'avait pas de g&acirc;che &agrave; la serrure, regardez si &ccedil;a
+vous convient.</p>
+<p>Nous mont&acirc;mes l'in&eacute;vitable perron, dont les rampes sont
+toujours
+rev&ecirc;tues de grands carr&eacute;s de micaschiste jaune brun ou de
+galets
+granitiques des bords de la Creuse, ce qui rappelle les constructions
+pyr&eacute;n&eacute;ennes en dalles de basalte et en cailloux des gaves.</p>
+<p>Nous trouv&acirc;mes l&agrave; deux petites chambres blanchies
+&agrave; la chaux, plafonn&eacute;es
+en bois brut, meubl&eacute;es de lits de merisier et de grosses chaises
+tress&eacute;es de paille. C'est tr&egrave;s-propre. Nous voil&agrave;
+log&eacute;s.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h2>III</h2>
+<br />
+<p>Il s'agissait de d&icirc;ner.</p>
+<p>&#8212;D&icirc;ner? s'&eacute;cria Moreau. La belle affaire! Regardez! le
+village est
+rempli de poules et de poulets qui ne sont pas farouches. On en aura
+vite attrap&eacute; deux ou trois. Voyez combien de vaches rentrent du
+pr&eacute;!
+Chacun a la sienne, tout au moins. Croyez-vous qu'on manque ici de lait
+et de beurre? Et les oeufs! Il n'y a qu'&agrave; se baisser pour en
+ramasser.
+Enfin la Creuse n'est pas loin. Je m'y en vas donner un coup
+d'&eacute;pervier,
+et, si je ne vous rapporte pas une belle truite, &agrave; tout le moins
+je
+trouverai bien une belle friture de tacons.</p>
+<p>Or, le tacon est le saumon en bas &acirc;ge; les saumons de mer,
+remontant la
+Loire, viennent frayer dans les eaux vives de la Creuse, et ce n'est
+point l&agrave; un mets &agrave; d&eacute;daigner. On n'a pas encore
+&agrave; se tourmenter ici de
+pisciculture, &agrave; moins que ce ne soit pour &eacute;tudier les
+proc&eacute;d&eacute;s de
+l'ing&eacute;nieuse et bonne nature, afin de les appliquer en d'autres
+pays.</p>
+<p>Outre ce menu, nous avions cueilli en route de beaux ceps. Tout cela
+&eacute;tait fort all&eacute;chant pour des gens affam&eacute;s,
+m&ecirc;me ces pauvres poulets qui
+couraient encore. Mais il fallait une cuisine et une femme; car aucun
+de
+nous ne poss&eacute;dait les utiles talents de l'auteur des <i>Impressions
+de
+voyage</i>.</p>
+<p>&#8212;De quoi diable vous inqui&eacute;tez-vous? dit le guide. Il y a ici
+une
+auberge dont la ma&icirc;tresse cuisinerait pour un archev&ecirc;que.
+C'est elle qui
+vous pr&ecirc;tera les chambres o&ugrave; vous voil&agrave;, &agrave;
+condition que vous irez d&icirc;ner
+chez elle, en haut du village. Est-ce convenu? restez-vous ici? Je vas
+commander la soupe. En attendant, descendez ce chemin, et vous vous
+trouverez &agrave; la rencontre de la petite rivi&egrave;re et de la
+grande. Restez-y
+une heure et revenez: tout sera pr&ecirc;t, m&ecirc;me le caf&eacute;,
+car je me souviens
+que vous n'aimez point &agrave; vous passer de &ccedil;a.</p>
+<p>&#8212;Mais je me reconnais tr&egrave;s-bien, lui dis-je; il n'y a point
+de pont en
+bas du village.</p>
+<p>&#8212;Si fait, il y en a un maintenant. Allez devant vous.</p>
+<p>Nous trouv&acirc;mes le chemin rapide, mais commode, le pont
+tr&egrave;s-joli et le
+confluent des deux torrents admirable de fra&icirc;cheur et de
+myst&egrave;re.</p>
+<p>Le soleil &eacute;tait d&eacute;j&agrave; couch&eacute; pour nous,
+il &eacute;tait descendu derri&egrave;re les
+rochers qui nous faisaient face; mais, au loin, il envoyait, &agrave;
+travers
+ses brisures, de grandes lueurs chaudes et brillantes sur les fonds
+d'&eacute;meraude de la gorge.</p>
+<p>Quand on est tout au fond de cette br&egrave;che qui sert de lit
+&agrave; la Creuse,
+l'aspect devient quelquefois r&eacute;ellement sauvage. Sauf les
+pointes
+effil&eacute;es de quelques clochers rustiques qui, de loin en loin, se
+dressent comme des paratonnerres sur le haut du plateau, et quelques
+moulins charmants &eacute;chelonn&eacute;s le long de l'eau, avec leurs
+longues
+&eacute;cluses en biais ou en &eacute;peron, qui rayent la
+rivi&egrave;re d'une douce et
+fra&icirc;che cascatelle, c'est un d&eacute;sert.</p>
+<p>Pour peu que l'on se trouve engag&eacute; dans un de ses coudes
+rocailleux,
+assez escarp&eacute;s pour ne pas livrer passage aux troupeaux, on se
+croirait
+au sein d'une nature &acirc;pre et d&eacute;sol&eacute;e. Mais, un peu
+plus loin, la
+rivi&egrave;re tourne, et la sc&egrave;ne change. Le ravin s'adoucit un
+instant et
+laisse couler des zones d'herbe fra&icirc;che et de beaux arbres,
+jusqu'&agrave; de
+d&eacute;licieuses pelouses, o&ugrave; les pieds meurtris se reposent
+dans du velours.
+Et puis ce sont de longues flaques de sable fin et humide o&ugrave;
+croissent
+des plantes exquises, diverses esp&egrave;ces de sauges et de baumes,
+et ces
+grandes menthes aux grappes lilas, dont les mouches, les papillons et
+les col&eacute;opt&egrave;res semblent se disputer le nectar avec une
+sorte de rage.</p>
+<p>Tout ce monde-l&agrave; &eacute;tait endormi pendant que le soleil
+s'en allait, et on
+ne voyait plus voler que le satyre janira, ce papillon si abondant dans
+toute la France, hardi et pullulant comme le moineau, dont il a la
+couleur brune, et qui, comme lui, se couche tard, apr&egrave;s avoir
+fait
+beaucoup de fa&ccedil;ons et essay&eacute; beaucoup de g&icirc;tes.</p>
+<p>La Creuse occupe d&eacute;j&agrave; un lit assez large dans ces
+parages; elle est
+presque partout sem&eacute;e de longues roches aigu&euml;s, qu'un
+l&eacute;ger s&eacute;diment
+blanchit au temps des crues. Quelquefois ce sont des cr&ecirc;tes
+quartzeuses,
+d'un vrai blanc de marbre, qui se dressent au milieu du sol primitif:
+on croirait pouvoir la franchir partout ais&eacute;ment en sautant de
+pierre en
+pierre; mais, vers son milieu, elle a presque toujours un canal rapide
+assez profond.</p>
+<p>Chaque moulin a son petit bateau, qui peut transporter quelques
+individus d'une rive &agrave; l'autre; mais rarement les
+propri&eacute;taires occupent
+les deux rives, et le besoin de communiquer entre eux se fait peu
+sentir
+aux habitants des deux plateaux, si bien que, d'un c&ocirc;t&eacute;
+&agrave; l'autre du
+pr&eacute;cipice, on passe tr&egrave;s-bien plusieurs ann&eacute;es
+sans se conna&icirc;tre et sans
+nouer de relations, du moins dans la partie qui s'&eacute;tend de la
+grande
+ruine de Ch&acirc;teaubrun au point o&ugrave; nous &eacute;tions.</p>
+<p>Nous r&ecirc;vions fort tranquillement sur les &icirc;lots de roches
+du rivage,
+quand nous f&ucirc;mes assaillis par les naturels du pays sous la forme
+de
+quatre gamins occup&eacute;s, ou plut&ocirc;t nullement occup&eacute;s
+&agrave; garder quatre
+cochons. Chacun avait le sien par rang de taille, et le dernier bambin
+avait la gouverne du cochon de lait.</p>
+<p>Les cochons &eacute;taient bien sages, les enfants l'&eacute;taient
+moins; ils
+accoururent autour de nous, criant, hurlant, gambadant et nous montrant
+quatre effroyables petits museaux qui semblaient &eacute;corch&eacute;s
+&agrave; vif et
+baign&eacute;s d'un sang noir&acirc;tre, le tout dans l'&eacute;vidente
+intention de nous
+effrayer.</p>
+<p>C'est un divertissement bien connu chez nous que ce barbouillage
+avec le
+jus des guignes noires qui pendent au-dessus des buissons et jonchent
+la
+terre &agrave; leur maturit&eacute;.</p>
+<p>Amyntas r&eacute;pondit &agrave; ce d&eacute;fi par un prodige non
+moins terrible.</p>
+<p>Il tira de sa poche un de ces petits cornets qui servent &agrave; se
+rappeler
+quand on est trop &eacute;parpill&eacute; &agrave; la promenade, et
+dont nous sommes toujours
+munis.</p>
+<p>Le cri rauque de cet instrument fit merveille. Nos petits sauvages
+s'enfuirent &agrave; toutes jambes, en proie &agrave; une frayeur
+indicible, et le
+plus petit, beuglant et pleurant comme un veau, se laissa choir en
+criant merci. Il fallut aller le relever et le consoler.</p>
+<p>Le d&icirc;ner fut excellent, le caf&eacute; fort passable,
+l'h&ocirc;tesse tr&egrave;s-obligeante
+et tr&egrave;s-empress&eacute;e.</p>
+<p>La promenade du lendemain fut r&eacute;gl&eacute;e, des mesures
+prises pour le r&eacute;veil
+et le d&eacute;part. Puis nous descend&icirc;mes le village, chacun une
+lumi&egrave;re &agrave; la
+main, pr&eacute;caution indispensable pour la premi&egrave;re fois dans
+ces rues
+difficiles; et notez que nous avions trouv&eacute; de la bougie,
+sybarites que
+nous &eacute;tions!</p>
+<p>Notre rue est la plus encaiss&eacute;e et la plus enfouie du bourg,
+dans une
+coulisse de rochers; d'un c&ocirc;t&eacute; les ruines de la
+forteresse, de l'autre
+une s&eacute;rie de petites cours ouvertes, que l'on pourrait appeler
+des
+<i>squares</i>, ferm&eacute;s au fond par le roc qui se rel&egrave;ve
+brusquement, et par
+un ruisselet d'eau vive, &agrave; peu pr&egrave;s muet en cette saison,
+mais
+grouillant et joyeux &agrave; la moindre pluie.</p>
+<p>Les maisonnettes sont g&eacute;n&eacute;ralement dispos&eacute;es
+par trois, soud&eacute;es
+ensemble, faisant face &agrave; deux ou trois autres toutes pareilles.</p>
+<p>Cela fait cinq ou six familles se voyant les unes chez les autres
+&agrave;
+toutes les heures du jour, &eacute;levant ensemble marmots, poules et
+pigeons,
+tout cela s'&eacute;chelonnant sur les perrons ou se groupant dans la
+cour
+commune de la fa&ccedil;on la plus pittoresque.</p>
+<p>Voil&agrave; donc un vrai village, non pas un village
+d'op&eacute;ra-comique
+d'autrefois, lorsque les berg&egrave;res avaient des robes de satin et
+les
+moutons des rubans roses, mais un village d'op&eacute;ra-comique
+moderne,
+c'est-&agrave;-dire un d&eacute;cor &agrave; la fois charmant et vrai,
+un d&eacute;cor de Rub&eacute; et
+consorts, permettant une mise en sc&egrave;ne heureuse et na&iuml;ve,
+des d&eacute;tails
+emprunt&eacute;s avec amour &agrave; la nature; du r&eacute;alisme
+comme il faut en faire, en
+choisissant dans le r&eacute;el ce qui vaut la peine d'&ecirc;tre
+peint: une petite
+ogive basse sur le ruisseau, un fond dont le toit en tourelle
+dispara&icirc;t
+sous les fleurs sauvages, un buisson heureusement jet&eacute; sur les
+d&eacute;combres, que sais-je?</p>
+<p>L'art aime et voit aujourd'hui tout ce qui est na&iuml;f, m&ecirc;me
+la brouette
+cass&eacute;e qui, avec une urne renvers&eacute;e, compose un tableau
+sur le fumier
+blond o&ugrave; le coq se prom&egrave;ne d'un air aussi vaniteux que
+s'il foulait un
+tapis de pourpre, et o&ugrave; la poule gratteuse et affair&eacute;e
+semble toujours
+absorb&eacute;e dans la recherche de cette fameuse perle dont elle ne
+saurait
+que faire.</p>
+<p>Sentir que tout est du ressort de l'artiste, voil&agrave;, quant
+&agrave; moi, tout ce
+que je peux entendre au mot de r&eacute;alisme, arbor&eacute; comme une
+nouveaut&eacute; par
+les uns, et repouss&eacute; comme une h&eacute;r&eacute;sie par les
+autres.</p>
+<p>Mais laissons les discussions litt&eacute;raires. J'y reviendrai
+certainement,
+car il y a beaucoup &agrave; dire en faveur d'un certain sentiment de
+la
+r&eacute;alit&eacute; qui peut &ecirc;tre trop d&eacute;daign&eacute;,
+et contre ce m&ecirc;me sentiment pouss&eacute;
+trop loin.</p>
+<p>Continuons notre exploration.</p>
+<p>Celle de l'appartement ne fut pas longue; au dehors, la lune avait
+un si
+mince croissant d'argent, qu'il n'y avait pas &agrave; regarder
+beaucoup par la
+fen&ecirc;tre. Tout &eacute;tait sombre. La porte ne fermant pas, il
+&eacute;tait bien
+&eacute;vident que le vol &eacute;tait chose inconnue en ce pays.</p>
+<p>&#8212;Que les misanthropes disent ce qu'ils voudront, qu'ils raillent
+am&egrave;rement ceux qui croient encore &agrave; la vie rustique;
+voici, me
+disais-je, une porte sans loquet qui r&eacute;pond victorieusement.
+Cette
+maison appartient &agrave; quelqu'un qui ne l'habite pas, qui demeure
+&agrave; l'autre
+bout du village et qui y laisse un petit mobilier sous la bonne foi
+publique. La cour n'a aucune esp&egrave;ce de cl&ocirc;ture: s'il n'y a
+pas un seul
+larron sur sept cents habitants, c'est toujours quelque chose, il faut
+en convenir.</p>
+<p>Le silence de la nuit fut inou&iuml;. Pas un souffle dans l'air et
+pas un
+souffle humain; pas un bruissement d'animal quelconque. Je croyais
+avoir
+trouv&eacute; chez nous l'id&eacute;al du silence nocturne. Mais notre
+silence est un
+vacarme &agrave; c&ocirc;t&eacute; de celui-ci. Je ne m'en suis pas
+encore rendu compte.</p>
+<p>Dans un si petit espace rempli de gens et de b&ecirc;tes, vivant,
+pour ainsi
+dire, en un tas, d'o&ugrave; vient que rien ne bouge et ne transpire?
+Avec
+cette nuit sombre, c'&eacute;tait presque solennel.</p>
+<p>Mais &agrave; peine fit-il jour, que les coqs vinrent chanter
+&agrave; notre porte. Si
+nous ne l'eussions soutenue d'une chaise, pour nous pr&eacute;server du
+frais
+de la nuit, toutes les volailles du pays seraient entr&eacute;es chez
+nous pour
+nous annoncer l'approche du soleil. Et puis des voix d'enfants
+espi&egrave;gles
+et rieuses chant&egrave;rent avec les oiseaux, d&egrave;s que les
+rayons du matin
+d&eacute;pass&egrave;rent le haut du rocher.</p>
+<p>Je regardai la maison neuve et propre qui nous faisait face. C'est
+l'&eacute;cole communale. Fillettes et gar&ccedil;ons arrivaient en
+belle humeur, et
+le pauvre petit instituteur, bossu comme &Eacute;sope, assis, je ne
+sais
+comment, sur son escalier en plein air, les attendait d'un air doux et
+m&eacute;lancolique.</p>
+<p>Nous part&icirc;mes &agrave; pied pour Ch&acirc;teaubrun,
+escort&eacute;s d'un &acirc;ne qui portait
+notre d&eacute;jeuner.</p>
+<p>Avant d'&eacute;tudier plus &agrave; fond le village, je voulais
+montrer &agrave; mes
+compagnons une des ruines les plus pittoresques du pays et refaire
+connaissance avec tous les remarquables environs du village.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h2>IV</h2>
+<br />
+<p>Nous pr&icirc;mes le plus court, par &eacute;gard pour l'&acirc;ne,
+que madame Rosalie,
+notre aubergiste, avait charg&eacute; comme un mulet d'Espagne. Il
+portait, en
+outre, un gamin charg&eacute; de le ramener, et l'&eacute;pervier de
+p&ecirc;che de Moreau,
+qui ne saurait faire un pas sans ce compagnon fid&egrave;le.</p>
+<p>Ce chemin est insipide, comme tous les bons chemins. Il s'en va tout
+droit sur un plateau tout nu. Les six kilom&egrave;tres en plaine nous
+parurent
+plus longs que douze en montagne.</p>
+<p>Les entomologistes allaient devant, peu surpris de rencontrer de
+temps &agrave;
+autre le <i>grand Mars</i>, qu'ils avaient signal&eacute; d&egrave;s
+la veille comme un
+h&ocirc;te logique de ces r&eacute;gions, mais se plaignant beaucoup de
+l'absence de
+papillons et de l'aridit&eacute; du sol.</p>
+<p>Je fis la conversation avec Moreau. C'est un malin, un sceptique et
+un
+railleur; mais c'est un grand philosophe.</p>
+<p>&#8212;J'ai eu bien du mal depuis que nous ne nous sommes vus, me dit-il.
+Je
+ne sais pas, si vous vous souvenez que j'&eacute;tais mari&eacute;.
+J'ai perdu ma
+femme. J'&eacute;tais un peu meunier et un peu ouvrier. Mais, seul du
+village
+o&ugrave; vous avez laiss&eacute; hier votre voiture, je n'ai que mon
+corps et ma
+maison. Dans nos petits bourgs, tout le monde est propri&eacute;taire,
+et il
+n'y a point de malheureux. Moi, j'ai bien un roc.... &Agrave; propos,
+le
+voulez-vous, mon roc? Vous savez, vous disiez dans le temps que vous
+voudriez avoir un coin sur la Creuse? Je ne vous vends pas le mien; je
+vous le donne. Il n'y pousse que de la foug&egrave;re, et je n'ai pas
+de quoi y
+nourrir un mouton. Je paye cinq sous d'imposition pour ce rocher, et
+voil&agrave; tout ce que j'en retire. Dame, il est grand, vous auriez
+de quoi y
+b&acirc;tir une belle maison, en d&eacute;pensant d'abord une dizaine
+de mille francs
+pour tailler la roche et faire l'emplacement. Allons, vous n'en voulez
+pas? Vous avez raison. Je n'en veux pas non plus. Aussi il reste
+l&agrave; bien
+tranquille. Y va qui veut ... c'est-&agrave;-dire qui peut!</p>
+<p>&#8212;Comment avez-vous pu &eacute;lever votre famille? Car vous avez des
+enfants!</p>
+<p>&#8212;Ils se sont &eacute;lev&eacute;s comme ils ont pu, un peu chez moi,
+un peu chez les
+autres. Ma fille est une belle fille, vous l'avez vue hier. Elle sait
+faire la cuisine et parler espagnol.</p>
+<p>&#8212;Espagnol?</p>
+<p>&#8212;Oui, elle a suivi en Espagne une bourgeoise d'ici, mari&eacute;e
+avec un
+monsieur de ce pays-l&agrave;. Mon gar&ccedil;on est au service. C'est
+un bon enfant,
+bien doux, <i>fait &agrave; tout</i>, comme moi. Vous me demanderez ce
+que je fais,
+&agrave; pr&eacute;sent; je n'en sais rien, une chose et l'autre; je ne
+peux plus
+travailler. Voyez: en chassant, j'ai mal tourn&eacute; mon fusil; j'ai
+eu la
+main travers&eacute;e, et l'autre moiti&eacute; de la charge m'a
+caress&eacute; la t&ecirc;te. On
+dit dans le pays qu'il ne m'y est pas rest&eacute; assez de plomb. Je
+crois
+bien! pendant quinze jours, le m&eacute;decin n'a pas fait autre chose
+que de
+m'en arracher. Tous les matins, je l'entendais dire en sortant:
+&laquo;C'est
+un homme mort!&raquo; Et moi, je me dressais sur mon lit pour lui
+crier, du
+mieux que je pouvais: &laquo;Vous dites des b&ecirc;tises, je n'en veux
+pas mourir,
+et je n'en mourrai pas.&raquo; Apr&egrave;s que j'en ai
+&eacute;t&eacute; revenu, j'ai recommenc&eacute; &agrave;
+p&ecirc;cher et &agrave; chasser. J'ai voulu encore un peu travailler;
+mais le
+travail m'a port&eacute; malheur. Un maladroit m'a d&eacute;mis
+l'&eacute;paule en me jetant
+&agrave; faux un sac de bl&eacute; du haut d'une voiture. &Ccedil;a ne
+fait rien, je marche,
+je chasse et je p&ecirc;che toujours. Je conduis les artistes et les
+voyageurs. Je sais les chemins comme personne, et je vous dirais
+comment
+sont faits tous les cailloux de la Creuse. Je fais les commissions du
+ch&acirc;teau et de l'auberge, j'approvisionne l'un et l'autre avec mon
+poisson. Je me passe de tout quand je n'ai rien; je n'use pas les
+draps,
+je dors une heure sur douze. Je passe mes nuits dans l'eau &agrave;
+guetter les
+truites. Dans le jour, si je suis las, je fais un somme o&ugrave; je me
+trouve.
+Si c'est sur une pierre ou sur un banc, j'y dors aussi bien que sur la
+paille. Je ne me soucie point de la toilette. F&ecirc;tes et dimanches,
+j'ai
+les m&ecirc;mes habits que dans la semaine, puisque je n'ai que ceux
+que mon
+corps peut porter. Je suis toujours de bonne humeur, soit qu'on me
+donne
+cinq francs ou cinquante centimes pour mes peines. Le voyageur est
+toujours aimable, et, pourvu que je coure et que je cause, je suis
+content de m'instruire. Voil&agrave;! Quand je ne serai plus bon
+&agrave; rien, ma
+famille s'arrangera pour me nourrir, et, si elle me laisse crever comme
+un chien, ce sera tant pis pour elle au dernier jugement.</p>
+<p>Des anciens chemins p&eacute;rilleux par o&ugrave; l'on arrivait
+&agrave; Ch&acirc;teaubrun, nous
+ne retrouv&acirc;mes plus que l'emplacement. On y descend doucement par
+le
+plateau, et la nouvelle route qui c&ocirc;toie tranquillement le
+pr&eacute;cipice a
+&ocirc;t&eacute; beaucoup de caract&egrave;re &agrave; cette
+sc&egrave;ne autrefois si sauvage.</p>
+<p>La ruine est toujours grandiose. Le marquis de <i>notre village</i>
+l'a
+achet&eacute;e, avec son vaste enclos, pour deux mille cinq cents
+francs. Il la
+tient ferm&eacute;e, et il avait bien voulu nous en confier les clefs.</p>
+<p>Nous v&icirc;mes que ce noble lieu &eacute;tait moins
+fr&eacute;quent&eacute; qu'autrefois. L'herbe
+haute et fleurie du pr&eacute;au &eacute;tait vierge de pas humains.
+Toutes choses,
+d'ailleurs, exactement dans le m&ecirc;me &eacute;tat qu'il y a douze
+ans: la grande
+vo&ucirc;te d'entr&eacute;e avec sa double herse, la vaste salle des
+gardes avec sa
+monumentale chemin&eacute;e, le donjon formidable de cent vingt pieds
+de haut
+d'o&ugrave; l'on domine un des plus beaux sites de France, les
+ge&ocirc;les obscures,
+et cet &eacute;trange d&eacute;bris de la portion la plus belle et la
+plus moderne du
+manoir, le <i>logis</i> renaissance que, dans ma jeunesse, j'ai vu
+intact et
+merveilleusement frais et fleuri de sculptures, aujourd'hui
+trou&eacute;,
+informe, d&eacute;mantel&eacute; et dressant encore dans les airs des
+&acirc;tres &agrave;
+encadrements fleuronn&eacute;s d'un beau travail.</p>
+<p>Le marquis a achet&eacute;, dit-il, cette ruine pour la
+pr&eacute;server du vandalisme
+des bandes noires. Il s'y est pris un peu tard.</p>
+<p>Telle qu'elle est, c'est un romantique d&eacute;bris o&ugrave;, au
+clair de la lune,
+on voudrait entendre l'admirable symphonie de <i>la Nonne sanglante</i>
+de
+Gounod, ou mieux encore <i>la Chasse infernale</i> de Weber.</p>
+<p>En plein midi, cette solitude avait encore quelque chose de solennel.</p>
+<p>Une multitude de tiercelets et de chev&ecirc;ches effarouch&eacute;s
+se croisaient
+dans les airs, sur nos t&ecirc;tes, avec des milliers de martinets
+glapissants. C'&eacute;taient des cris aigus, des r&acirc;les
+&eacute;tranges, une
+agitation sauvage et des querelles inou&iuml;es.</p>
+<p>Nous f&ucirc;mes &eacute;tonn&eacute;s de voir des moineaux
+nich&eacute;s effront&eacute;ment au beau
+milieu de cette soci&eacute;t&eacute; d'oiseaux de proie, toujours en
+chasse par
+centaines autour d'eux. Cela faisait penser au petit vassal du temps
+pass&eacute; virant dans la caverne des seigneurs f&eacute;odaux et
+abritant ses
+petites rapines sous les grandes.</p>
+<p>Nous f&ucirc;mes t&eacute;moins d'un drame entre tous ces pillards.</p>
+<p>Un pauvre scarab&eacute;e, &eacute;chapp&eacute;, demi-mort, au
+large bec d'un martinet, fut
+happ&eacute; au passage, sur le haut d'une tour, par une femelle de
+moineau.
+Survint l'&eacute;poux &agrave; l'air mutin, &agrave; la moustache
+noire, h&eacute;rissant ses
+plumes, faisant grand bruit et menace au martinet, qui voulait
+reprendre
+sa proie, quand survint &agrave; son tour le troisi&egrave;me larron,
+la cr&eacute;cerelle,
+attir&eacute;e par la voix imprudente de ces petites gens. Elle sortit,
+muette
+et agile, du sommet d'une tour voisine, n'osa s'attaquer au martinet,
+qui ne paraissait pas la craindre, et se dirigea sur les moineaux d'une
+aile si rapide et si s&ucirc;re, que tout semblait fini pour eux. Mais,
+s'ils
+ne l'avaient pas vue guetter, ils l'avaient sentie. Ils disparurent
+tout
+&agrave; coup. Le brigand tourna d'une mani&egrave;re sinistre autour
+de la crevasse
+o&ugrave; ils &eacute;taient r&eacute;fugi&eacute;s dans leur nid, mais
+l'entr&eacute;e &eacute;tait trop petite
+pour qu'il y p&ucirc;t p&eacute;n&eacute;trer. Il retourna &agrave; son
+guettoir. Les moineaux
+ressortirent aussit&ocirc;t, et, plant&eacute;s sur leur petit seuil,
+l'accabl&egrave;rent
+d'injures et de railleries. Il revint plusieurs fois &agrave; la
+charge.
+Toujours apr&egrave;s avoir lestement battu en retraite, ces audacieux
+oisillons reparurent pour le provoquer, l'insulter et le maudire.</p>
+<p>Que lui fut-il reproch&eacute;? De quelles repr&eacute;sailles le
+menac&egrave;rent-ils? Il
+faut bien croire que quelques chose de sanglant lui fut dit, car
+l'oiseau de proie se lassa de les tourmenter, et, quelques moments
+apr&egrave;s, nous v&icirc;mes les moineaux, pleins de gaiet&eacute;,
+sautiller sur la
+muraille et picorer dans les plantes pari&eacute;taires, sans aucun
+souci de
+l'ennemi terrible, et ne manquant jamais d'adresser quelque
+impertinence
+aux martinets qui les effleuraient de leur vol, et avec lesquels, du
+reste, ils ne paraissent avoir qu'une guerre de gros mots.</p>
+<p>Les v&eacute;ritables victimes de ces grandes hirondelles noires,
+aux griffes
+ac&eacute;r&eacute;es, sont probablement les l&eacute;zards, dont les
+squelettes dig&eacute;r&eacute;s tout
+entiers jonchaient les ruines du donjon.</p>
+<p>Ainsi les faibles passereaux, dont les moyens de d&eacute;fense
+seraient nuls
+contre tant et de si redoutables ennemis, viennent &agrave; bout
+d'&eacute;lever leur
+famille au milieu d'eux et de lui enseigner encore le caquet et le
+sarcasme de la dispute au sein de l'&eacute;ternel danger. D'o&ugrave;
+vient cela? De
+la sup&eacute;riorit&eacute; d'intelligence apparemment. Michelet nous
+l'e&ucirc;t expliqu&eacute;,
+lui qui a daign&eacute; &eacute;tudier la vie des oiseaux avec presque
+autant d'amour
+et d'&eacute;motion que celle des hommes.</p>
+<p>Nous renvoy&acirc;mes le gamin et son &acirc;ne, et, apr&egrave;s un
+d&eacute;jeuner copieux dans
+les ruines, nous e&ucirc;mes &agrave; descendre au fond du ravin pour
+retourner au
+village en suivant le bord de la Creuse.</p>
+<p>Je n'avais jamais eu le loisir de faire cette marche qui est de
+quatre
+heures au moins, la plupart du temps sans chemin fray&eacute; sur le
+roc
+tranchant ou sur les pierres aigu&euml;s. Mais, malgr&eacute;
+l'effroyable chaleur
+engouffr&eacute;e dans les m&eacute;andres de la gorge, nous ne
+songe&acirc;mes point &agrave;
+regretter d'avoir entrepris cette dure promenade.</p>
+<p>C'est le paradis et le chaos que l'on trouve tour &agrave; tour;
+c'est une
+suite ininterrompue de tableaux adorables ou grandioses, changeant
+d'aspect &agrave; chaque pas, car la rivi&egrave;re est fort sinueuse,
+et, comme en
+bien des endroits elle bat le rocher, il faut monter et descendre
+souvent, par cons&eacute;quent voir de diff&eacute;rents plans,
+toujours heureux, ces
+sites merveilleusement compos&eacute;s et encha&icirc;n&eacute;s les
+uns aux autres comme
+une suite de rives po&eacute;tiques.</p>
+<p>La verdure &eacute;tait dans toute sa puissance, et, cette
+ann&eacute;e-ci, elle est
+remarquablement vigoureuse. C'&eacute;tait l'<i>heure de l'effet</i>,
+le baisser
+lent et toujours splendide du soleil.</p>
+<p>Ah! monsieur, je ne souhaite au plus m&eacute;chant homme de la
+terre que la
+fatigue de cette course, et, si la vue d'une si belle nature ne le
+dispose pas &agrave; une religieuse bienveillance pour le monde
+o&ugrave; Dieu nous a
+mis, je le trouverai assez puni de son ingratitude par la privation du
+bien-&ecirc;tre moral et de la tendre admiration que ce pays inspire
+&agrave; qui ne
+s'en d&eacute;fend point.</p>
+<p>C'est une douceur p&eacute;n&eacute;trante, je dirais presque
+attendrissante, tant la
+physionomie de cette r&eacute;gion est na&iuml;ve et comme par&eacute;e
+des gr&acirc;ces de
+l'enfance. C'est de la pastorale antique, c'est un chant de
+na&iuml;ades
+tranquilles, une &eacute;glogue fra&icirc;che et parfum&eacute;e, une
+m&eacute;lodie de Mozart, un
+id&eacute;al de sant&eacute; morale et physique qui semble planer dans
+l'air, chanter
+dans l'eau et respirer dans les branches.</p>
+<p>Nous traversions parfois d'&eacute;troites prairies,
+ombrag&eacute;es d'arbres
+superbes. Pas un brin de mousse sur leurs tiges brillantes et
+satin&eacute;es,
+et dans les foins touffus pas un brin d'herbe qui ne soit fleur.</p>
+<p>Sur une nappe de plantes fourrag&egrave;res d'un beau ton violet,
+nous
+march&acirc;mes un quart d'heure dans un flot de pierreries.
+C'&eacute;tait un semis
+de ces insectes d'azur &agrave; reflets d'am&eacute;thyste et
+glac&eacute;s d'argent qui
+pullulent chez nous sur les saules et qui, de l&agrave;, se laissent
+tomber en
+pluie sur les fleurs. Elles en &eacute;taient si charg&eacute;es en cet
+endroit et
+elles s'harmonisaient si bien avec les tons changeants de ces petits
+buveurs d'ambroisie, que cela ressemblait &agrave; une fantaisie de
+f&eacute;e ou &agrave;
+une illusion d'irisation dans les reflets rampants du soleil &agrave;
+son
+d&eacute;clin.</p>
+<p>Notre naturaliste n'avait que faire d'une denr&eacute;e si connue en
+France;
+mais il ne pouvait se d&eacute;fendre d'en remplir ses mains pour les
+admirer
+en bloc.</p>
+<p>&Agrave; propos de ces petites b&ecirc;tes, il me dit tenir d'un
+naturaliste de ses
+amis que, dans un moment o&ugrave; ce fut la mode d'en faire des
+parures, on
+les achetait &agrave; un prix exorbitant. Nos petits bergers de la
+Creuse ne
+l'ont pas su! Si la mode revient, il faudra le leur dire. Au prix qui a
+exist&eacute;, de soixante &agrave; quatre-vingts francs le cent, la
+prairie o&ugrave; nous
+&eacute;tions en contenait bien pour plusieurs millions.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h2>V</h2>
+<br />
+<p>Mais notre &eacute;mail de hannetons bleus fut tout &agrave; coup
+travers&eacute; et
+boulevers&eacute; par la course effr&eacute;n&eacute;e d'Amyntas. Il
+poursuivait quelque
+chose avec une sorte de rage d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e. Il
+disparut dans les rochers,
+dans les pr&eacute;cipices; il reparut dans les buissons, dans les
+halliers. Il
+volait avec son papillon sur les foug&egrave;res. Il avait les yeux
+hors de la
+t&ecirc;te.</p>
+<p>Moreau, effray&eacute;, crut &agrave; un acc&egrave;s de
+fi&egrave;vre chaude, et se mit &agrave; le
+poursuivre comme un chien de Terre-Neuve pour sauver son ma&icirc;tre.</p>
+<p>Le sage Chrysalidor suivait des yeux cette course ardente, ne
+songeant
+pas &agrave; notre ami qui risquait ses os dans les ab&icirc;mes, ou
+tout au moins sa
+peau dans les trous &eacute;pineux, et ne s'occupant que du papillon en
+fuite,
+le papillon merveilleux dont il croyait reconna&icirc;tre l'allure et
+le ton.
+Deux fois il p&acirc;lit en le voyant &eacute;chapper au filet de gaze,
+et s'envoler
+plus haut, toujours plus haut!</p>
+<p>Enfin Amyntas poussa, de la cime du mont, un cri de triomphe, et
+revint,
+d'un trait, vers nous avec sa capture.</p>
+<p>&#8212;Je crois que c'est <i>elle</i>! s'&eacute;cria-t-il tout
+essouffl&eacute;. Oui, ce doit
+&ecirc;tre <i>elle</i>! Voyez!</p>
+<p>Le naturaliste et l'amateur, aussi passionn&eacute;s l'un que
+l'autre, se
+regard&egrave;rent, l'un tremblant, l'autre stup&eacute;fait, et cette
+exclamation
+sortit simultan&eacute;ment de leurs l&egrave;vres:</p>
+<p>&#8212;<i>Algira</i>!</p>
+<p>Je ne suis pas de ceux qui se moquent des candides et saintes joies
+de
+la science. Je r&eacute;p&eacute;tai avec l'intonation d'un profond
+respect: &laquo;Algira!&raquo;
+mais sans savoir le moins du monde en quoi consistait l'importance de
+la
+d&eacute;couverte, et sans voir autre chose qu'un joli
+l&eacute;pidopt&egrave;re &agrave; la robe
+noire et ray&eacute;e de gris blanch&acirc;tre, de m&eacute;diocre
+dimension, et tr&egrave;s-frais
+pour une capture au filet.</p>
+<p>Il me fut expliqu&eacute; alors qu'<i>algira</i> &eacute;tait
+originaire d'Alger, o&ugrave; elle
+est fort commune; qu'on la trouve aussi en Italie et dans certaines
+r&eacute;gions abrit&eacute;es de la France m&eacute;ridionale,
+o&ugrave; sa chenille pullule sur le
+grenadier; mais que la rencontre sur les buis, au centre de la France,
+&eacute;tait un fait inou&iuml;, renversant toutes les notions acquises
+jusqu'&agrave; ce
+jour et donnant un d&eacute;menti formel aux meilleurs catalogues.</p>
+<p>Nous &eacute;tions &agrave; peine revenus de cette surprise, qu'une
+nouvelle capture
+poussa jusqu'&agrave; l'enthousiasme l'&eacute;motion de nos
+l&eacute;pidopt&eacute;ristes.</p>
+<p>Cette fois, Chrysalidor faillit sortir de son caract&egrave;re, et
+ses l&egrave;vres
+fr&eacute;missantes invoqu&egrave;rent le nom de l'&Eacute;ternel sous
+la forme d'un jurement
+&eacute;nergique &agrave; demi articul&eacute;; mais il s'interrompit
+en souriant, demanda
+pardon de sa vivacit&eacute;, et, reprenant son air doux et modeste:</p>
+<p>&#8212;J'en &eacute;tais bien s&ucirc;r, dit-il, que nous trouverions ici
+des choses
+&eacute;tonnantes! C'est <i>gordius</i>, mes amis, c'est <i>gordius</i>!
+le polyommate
+des r&eacute;gions m&eacute;ridionales! Faites donc des catalogues
+apr&egrave;s cela, et
+comprenez donc quelque chose aux arcanes de la nature!</p>
+<p>Au fait, il y a l&agrave; un myst&egrave;re. Les papillons ne sont
+pas voyageurs. Ils
+ne franchissent pas les terres et les mers comme les oiseaux de
+passage.
+Ils s'accouplent, pondent et meurent l&agrave; o&ugrave; ils sont
+&eacute;lev&eacute;s, une premi&egrave;re
+fois &agrave; l'&eacute;tat de chenille, une seconde fois &agrave;
+l'&eacute;tat d'insecte parfait.
+Ceux-ci n'avaient donc pas travers&eacute; la France; ils
+&eacute;taient originaires
+de ce coin de rochers, o&ugrave; un accident fortuit de configuration
+et
+d'insolation leur procure, dans un tr&egrave;s-petit espace, le climat
+n&eacute;cessaire &agrave; leur existence.</p>
+<p>Je dis dans un tr&egrave;s-petit espace et crois pouvoir le dire,
+parce que,
+dans une promenade ult&eacute;rieure, en suivant, pendant cinq lieues
+environ,
+cette m&ecirc;me dentelure de la Creuse, nos amateurs ne virent voler
+ces
+l&eacute;pidopt&egrave;res m&eacute;ridionaux qu'en un certain coude,
+remarquablement abrit&eacute;,
+o&ugrave; la chaleur &eacute;tait v&eacute;ritablement accablante.</p>
+<p>Mais que le rayon habit&eacute; par ces h&ocirc;tes &eacute;trangers
+ait un ou plusieurs
+kilom&egrave;tres d'&eacute;tendue, le fait de leur existence au centre
+de la France
+n'en est pas moins fort curieux. C'est un peu comme si on rencontrait
+des gazelles ou des antilopes dans la for&ecirc;t des Ardennes, par la
+seule
+raison, je suppose, qu'une des vall&eacute;es de cette for&ecirc;t
+serait assez
+expos&eacute;e au soleil pour leur avoir permis d'y rester depuis les
+&acirc;ges
+primitifs, o&ugrave; l'on sait qu'ils y vivaient dans d'autres
+conditions
+atmosph&eacute;riques que celles d'aujourd'hui.</p>
+<p>Donc, gordius, algira et plusieurs col&eacute;opt&egrave;res non
+moins &eacute;tranges, qui
+furent trouv&eacute;s ensuite au m&ecirc;me lieu, sont bien originaires
+de ce coin de
+rochers et s'y reproduisent depuis que le monde a produit leur race,
+avant l'homme, aux jours d'enfantement de la cr&eacute;ation.</p>
+<p>Cela ne prouve qu'une chose, c'est qu'aussit&ocirc;t que les
+conditions
+d'existence des diff&eacute;rents &ecirc;tres ont &eacute;t&eacute;
+&eacute;tablies sur le globe, les
+&ecirc;tres capables de peupler ce milieu s'y sont
+d&eacute;velopp&eacute;s et fix&eacute;s, quelle
+que f&ucirc;t la latitude. Mais le probl&egrave;me, c'est de
+d&eacute;couvrir en quoi
+consistent toutes ces conditions d'existence, et principalement les
+conditions d'alimentation de ces bestioles, si obstin&eacute;ment
+attach&eacute;es,
+pour la plupart, &agrave; se nourrir chacune d'une certaine plante,
+qu'il est
+souvent impossible d'&eacute;lever des chenilles transport&eacute;es
+d'un lieu &agrave; un
+autre.</p>
+<p>C'est toute une science pratique que l'&eacute;levage des chenilles,
+et
+certaines &eacute;ducations font le d&eacute;sespoir des
+entomologistes. Pourtant,
+ici, si le climat se rapproche de celui de l'Afrique et de la Provence,
+la flore en diff&egrave;re &agrave; beaucoup d'&eacute;gards. Par
+exemple, pour algira, je ne
+vois pas dans ces r&eacute;gions, et je cherche en vain dans la <i>Flore
+centrale</i> de Boireau (l'ouvrage le plus complet et le plus
+consciencieux
+possible) le moindre analogue avec le grenadier.</p>
+<p>Ces &ecirc;tres non domesticables, que l'on croit invariablement
+soumis aux
+lois g&eacute;n&eacute;rales et inflexibles de l'instinct, sont donc
+susceptibles de
+modifier le premier de tous les instincts, celui de l'alimentation, en
+raison des ressources que leur offre le milieu o&ugrave; ils se
+trouvent.
+Gordius doit vivre sur les bruy&egrave;res, et pourtant il n'y a pas de
+bruy&egrave;res dans la r&eacute;gion o&ugrave; nous l'avons
+rencontr&eacute;.</p>
+<p>Que mangent donc ici les chenilles d'algira et de gordius? Grande
+question de nos entomologistes; question qui fait rire au premier
+abord,
+mais qui se rattache &agrave; une question fondamentale en histoire
+naturelle
+et m&ecirc;me en philosophie: &agrave; savoir si certains animaux
+ob&eacute;issent
+aveugl&eacute;ment &agrave; des n&eacute;cessit&eacute;s fatales, ou
+s'ils ont, dans la mesure de
+leurs besoins, le discernement raisonn&eacute; qu'on leur refuse. Moi,
+je
+penche pour la derni&egrave;re hypoth&egrave;se.</p>
+<p>Et, puisque nous sommes en Creuse, demandons-nous pourquoi le saumon
+quitte les eaux sal&eacute;es pour venir d&eacute;poser sa
+prog&eacute;niture dans les eaux
+douces. Lui qui est un grand voyageur, fait-il deux ou trois cents
+lieues contre le courant, dans les m&eacute;andres et dans les
+obstacles des
+fleuves et des rivi&egrave;res torrentueuses, sans savoir o&ugrave; il
+va, sans avoir
+un projet, un but, une volont&eacute;, par cons&eacute;quent une
+id&eacute;e? Allons donc!
+Raconte-nous, &ocirc; algira! l'histoire de la petite tribu
+oubli&eacute;e dans les
+grandes crises de l'atmosph&egrave;re terrestre, sur le petit rocher
+o&ugrave; te
+voici. Dis-nous quelle myrtac&eacute;e a fleuri autour du berceau de
+tes
+anc&ecirc;tres; si l&agrave;, dans quelque roche inaccessible,
+v&eacute;g&egrave;te encore la
+plante nourrici&egrave;re, aussi peu soup&ccedil;onn&eacute;e des
+statisticiens de la flore
+centrale, que tu l'&eacute;tais toi-m&ecirc;me de ceux de la faune
+entomologique il
+n'y a qu'un instant!</p>
+<p>Je crains de trop m'&eacute;loigner de <i>mon village</i>. Mais il
+s'agit de
+description, et je ne peux pas tout &agrave; fait isoler le tableau de
+son
+cadre.</p>
+<p>Qu'on prenne donc note de ceci, que mon village est situ&eacute;
+dans une
+r&eacute;gion aussi chaude que les rives de la
+M&eacute;diterran&eacute;e, et qu'il pourrait
+devenir, si quelqu'un daignait d&eacute;couvrir son existence et faire
+l'&eacute;tude
+attentive et scientifique de sa temp&eacute;rature, aussi
+achaland&eacute; de malades
+que Nice, Pise, Hy&egrave;res ou la Spezzia.</p>
+<p>Cela arrivera, je le parie, car tout se d&eacute;couvre et
+s'exploite au temps
+o&ugrave; nous vivons; on fera des routes dans les escaliers de
+rochers; deux
+lieues de chemin de fer pour embrancher mon village &agrave; Argenton:
+ce n'est
+qu'une plaisanterie quand on le voudra. Ce voyage sera plus
+&eacute;conomique
+de temps et d'argent que celui d'Italie. On b&acirc;tira des villas
+&agrave; la place
+des chaumi&egrave;res. Quelque ing&eacute;nieux docteur, frapp&eacute;
+de la beaut&eacute; des dents
+indig&egrave;nes, et inform&eacute; des cas fr&eacute;quents de
+long&eacute;vit&eacute;, d&eacute;couvrira, dans
+la qualit&eacute; de ces eaux courantes qui jaillissent de toutes
+parts, et
+dans la puret&eacute; de cette atmosph&egrave;re qui refuse la mousse
+aux arbres et le
+lierre aux rochers, des conditions essentielles de gu&eacute;rison pour
+les
+victimes des brouillards de Paris; et voil&agrave; un pays
+transform&eacute; en un
+clin d'oeil!</p>
+<p>En attendant que la mode &eacute;tende son sceptre sur ces agrestes
+solitudes,
+je me garde bien de nommer le village en question: je l'appelle sans
+fa&ccedil;on <i>mon village</i>, comme on dit <i>ma trouvaille</i> ou
+<i>mon r&ecirc;ve</i>. Il me
+semble qu'il ne sera plus <i>mien</i> d&egrave;s que j'aurai trahi son
+nom. Il le
+faudra pourtant, mais &agrave; la fin de mon r&eacute;cit, et quand je
+l'aurai fait
+aimer un peu, si j'en viens &agrave; bout.</p>
+<p>Tant il y a qu'en y revenant, le long de la Creuse, &agrave; travers
+des
+&eacute;blouissements de paysages d&eacute;licieux embras&eacute;s de
+soleil rouge et coup&eacute;s
+de verdures splendides, je songeais en &eacute;go&iuml;ste &agrave;
+cette d&eacute;couverte
+d'algira et de gordius. La pr&eacute;sence de ces beaux petits frileux
+(gordius
+est tout en or chaud teint&eacute; de bronze florentin) me faisait
+faire ce
+raisonnement bien simple: la vigne g&egrave;le en Toscane au 1er mai.
+En avril,
+des humains g&egrave;lent, faute de feu, de bois et de
+chemin&eacute;es, &agrave; Frascati et
+&agrave; Tivoli. La moindre chaumi&egrave;re de *** (mon village) est
+mieux chauff&eacute;e
+que la plupart des palais d'Italie. Majorque (latitude de la Calabre)
+est l'endroit de la terre, &agrave; moi connu, o&ugrave; j'ai eu le
+plus froid et o&ugrave;
+j'ai vu les pluies les plus intarissables en hiver. Et, l&agrave;,
+beaucoup
+moins de chemin&eacute;es qu'en Italie! Les vitres aux fen&ecirc;tres
+sont objets de
+luxe.</p>
+<p>Pour fuir l'hiver, il est donc souvent fort inutile de faire
+beaucoup de
+chemin, de s'embarquer et de perdre quinze jours en d&eacute;placements
+et en
+d&eacute;ceptions, surtout quand on a sous la main des oasis o&ugrave;,
+avec tr&egrave;s-peu
+de temps, de d&eacute;pense et d'industrie, on pourrait, &agrave; tout
+instant,
+trouver un nid propre et tranquille, des promenades charmantes, se
+r&eacute;chauffer et se refaire, se forcer soi-m&ecirc;me &agrave;
+prendre un exercice
+vivifiant sans rompre avec ses habitudes de travail et ses devoirs de
+famille, enfin sans cesser de vivre &agrave; un certain point de vue
+prohib&eacute; en
+Italie et en Espagne; et notez bien qu'il n'est gu&egrave;re de
+localit&eacute;s
+civilis&eacute;es en France qui n'aient leur petit &Eacute;den sauvage,
+leur Suisse en
+miniature, voire leur coin d'Italie et d'Espagne, aussi beau et mieux
+expos&eacute; que ne le sont les trois quarts de ces p&eacute;ninsules
+fameuses.</p>
+<p>Pourtant ces heureux et riches accidents de terrain sont souvent
+d&eacute;serts. Aucun voyageur ne daigne y porter ses pas; et ce sont,
+la
+plupart du temps, des Anglais qui les d&eacute;couvrent.</p>
+<p>&#8212;J'y songeais aussi pr&eacute;cis&eacute;ment, me dit Amyntas,
+&agrave; qui je communiquais
+ces r&eacute;flexions en rentrant au village, et je me suis
+rappel&eacute; notre
+conversation dans le ravin de Marino. Depuis cette promenade autour de
+Frascati, nous avons vu ensemble de bien belles choses, plus grandes,
+plus bizarres que celles d'ici; je suis bien content de les avoir vues,
+mais je n'&eacute;prouve pas le besoin de les revoir; tandis que la
+facilit&eacute; de
+venir ici me donne le plus grand d&eacute;sir d'y revenir souvent. On
+dit qu'il
+faut payer la jouissance des voyages par d'in&eacute;vitables fatigues
+et de
+nombreuses contrari&eacute;t&eacute;s. Eh bien, s'il en est ainsi, si
+c'est une loi
+g&eacute;n&eacute;rale d'acheter cher le plaisir de l'admiration, ce
+pays-ci est
+vraiment trop beau pour &ecirc;tre si pr&egrave;s, si facile &agrave;
+aborder, si
+hospitalier et si rempli de bien-&ecirc;tre.</p>
+<p>C'&eacute;tait aussi l'avis de notre naturaliste. Il regrettait
+d'&ecirc;tre forc&eacute; de
+partir le lendemain. Il n'avait jamais rencontr&eacute; un pays si
+suave et si
+sympathique. Il r&ecirc;vait d'y revenir avec nous l'ann&eacute;e
+prochaine.</p>
+<p>Nous r&ecirc;vions, nous autres qui ne sommes pas forc&eacute;s de
+vivre &agrave; Paris, de
+nous arranger un pied-&agrave;-terre au village. La maisonnette
+o&ugrave; nous avions
+dormi &eacute;tait &agrave; vendre pour ce prix modeste de cinq cents
+&agrave; mille francs
+dont on nous avait parl&eacute;. Amyntas la voulait pour lui. Moi,
+j'avais
+envie de la maisonnette renaissance.</p>
+<p>Tout se passa en projets ce jour-l&agrave;.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h2>VI</h2>
+<br />
+<p>Le lendemain, il faisait encore plus chaud. Nous devions ramener
+notre
+naturaliste chez nous afin de l'embarquer pour Paris, o&ugrave; ses
+affaires le
+rappelaient imp&eacute;rieusement. On s'arrachait au village &agrave;
+grand regret.</p>
+<p>Nous f&icirc;mes encore deux lieues dans l'eau et les rochers, pour
+explorer
+le cours du torrent qui descend au bas du village et qui lui donne son
+nom.</p>
+<p>C'est une toute petite gorge couverte de bois charmants et toute
+h&eacute;riss&eacute;e de rochers superbes. La marche est dure dans
+cette d&eacute;chirure
+tourment&eacute;e en zigzags; mais, &agrave; chaque pas, il y a un
+tableau d&eacute;licieux
+de fra&icirc;cheur et de sauvagerie.</p>
+<p>Nous f&icirc;mes halte dans un joli moulin, o&ugrave; la
+meuni&egrave;re, aimable et
+avenante, avec un air de candeur qui ne g&acirc;tait rien, nous servit
+du lait
+et du beurre exquis, pendant que nous bercions son nouveau-n&eacute;
+dans le
+plus joli berceau rustique qui se puisse imaginer, une vraie petite
+cr&egrave;che en bois, suspendue par deux anneaux &agrave; un double
+pied. Le marmot
+est au ras de sa couche, mais prot&eacute;g&eacute; par des
+lani&egrave;res de laine bleue
+artistement agenc&eacute;es pour le retenir sans le g&ecirc;ner pendant
+qu'on le
+balance &agrave; grande vol&eacute;e. Les berceaux, les armoires et les
+cr&eacute;dences sont
+encore, dans la demeure de beaucoup de ces paysans, des meubles
+tr&egrave;s-anciens et tr&egrave;s-remarquables.</p>
+<p>Avant de quitter l'oasis que notre &eacute;minent historien M.
+Raynal appelle
+avec raison le <i>Highland</i> du Berry, nous donn&acirc;mes grande
+attention aux
+figures, soit dans le village, soit sur les chemins et dans les hameaux
+environnants.</p>
+<p>La physionomie humaine est l&agrave; aussi explicite que le climat
+et la
+v&eacute;g&eacute;tation; elle respire une am&eacute;nit&eacute;
+particuli&egrave;re, avec une dignit&eacute;
+tranquille. Le paysan n'a pas le salut banal de certaines autres
+localit&eacute;s du Berry. Mais, d&egrave;s qu'il est pr&eacute;venu,
+il r&eacute;pond avec une
+dignit&eacute; douce. Il doit &ecirc;tre fin, puisqu'il est paysan,
+mais il n'est
+pas sournois. Son temp&eacute;rament est sec et sain, sa
+d&eacute;marche plus d'aplomb
+et moins lourde que celle des gens de nos plaines.</p>
+<p>Les enfants sont admirables, et presque toutes les jeunes filles
+jolies
+ou gracieuses. Parmi ces derni&egrave;res, deux types
+tr&egrave;s-distincts nous
+frapp&egrave;rent: la blonde, fine, svelte, avec des yeux bleus d'une
+limpidit&eacute;
+et d'une m&eacute;lancolie particuli&egrave;res; la brune, plus forte,
+tr&egrave;s-accentu&eacute;e,
+d'un ton p&acirc;le et uni vraiment magnifique, avec des yeux espagnols
+bistr&eacute;s en dessous et ombrag&eacute;s de longs cils, l'air
+s&eacute;rieux, m&ecirc;me en
+riant. Toutes, quand elles rient, brunes et blondes, montrent des dents
+extraordinairement jolies et finement plant&eacute;es dans des gencives
+roses.
+Les laides ont encore la bouche belle et l'oeil pur, et ceci est propre
+aux deux sexes, bien que, comme dans d'autres portions du Berry, le
+masculin nous ait paru le moins bien partag&eacute;.</p>
+<p>Du reste, l&agrave; comme ailleurs, la beaut&eacute; des paysannes
+passe vite dans les
+fatigues de la maternit&eacute; jointes &agrave; celles du
+m&eacute;nage. Dans nos plaines,
+elles devraient se conserver mieux, car elles n'ont pas de travail en
+dehors de la maison, si ce n'est de garder au soleil quelques
+ch&egrave;vres et
+moutons en pays plat. Celles du <i>haut pays de bas Berry</i> nous ont
+paru
+beaucoup plus actives et plus fortes, portant de lourds fardeaux dans
+les rudes mont&eacute;es, ramenant hardiment leurs troupeaux &agrave;
+cheval dans les
+sentiers des plateaux, ou gravissant, &agrave; pied, comme des
+ch&egrave;vres, les
+talus escarp&eacute;s de la Creuse.</p>
+<p>Le gros b&eacute;tail nous a paru tr&egrave;s-beau et abondant. Chez
+nous, le m&eacute;nageot
+ne se permet que la ch&egrave;vre et l'<i>ouaille</i>; au bord de la
+Creuse, toute
+famille a plusieurs vaches, plusieurs &acirc;nes et un ou deux chevaux
+ou
+mulets. Le pays le veut, disent-ils; on ne peut faire la r&eacute;colte
+qu'&agrave;
+dos de b&ecirc;te sommi&egrave;re. Cela prouve qu'ils ont tous des
+r&eacute;coltes &agrave; faire.
+Les vaches sont remarquablement jolies, petites, mais propres et
+luisantes comme des vaches suisses. On n'entretient pas sur elles, avec
+amour, cette affreuse culotte de cro&ucirc;te de fumier que, chez nous,
+on
+croit n&eacute;cessaire &agrave; leur sant&eacute;.</p>
+<p>On achevait alors la r&eacute;colte des foins, &agrave; peine
+commenc&eacute;e chez nous. Les
+bl&eacute;s &eacute;taient jaunes et dor&eacute;s quand les
+n&ocirc;tres ne faisaient que blondir.</p>
+<p>La fenaison avait un tout autre aspect que dans nos prairies. Au
+lieu de
+ces &eacute;normes boeufs magnifiquement attel&eacute;s &agrave; de
+monumentales charrettes,
+et tra&icirc;nant avec une lenteur imposante de v&eacute;ritables
+montagnes de
+fourrage dans de grands chemins verts, on ne voyait que chevaux maigres
+et agiles, mulets et baudets vigoureux, portant sur leur dos des
+charges
+tr&egrave;s-artistement serr&eacute;es en bottes tordues, et descendant
+avec une
+adresse incroyable des sentiers rapides. La moindre petite &acirc;nesse
+porte
+ainsi dix fois par jour trois cents kilos et ne bronche jamais.</p>
+<p>Le conducteur a fort &agrave; faire. Au lieu de tr&ocirc;ner
+nonchalamment sur le
+haut de son char, il faut qu'il accompagne et soutienne chaque
+b&ecirc;te dans
+les passages difficiles. Le chargeur et le botteleur ne sont pas moins
+affair&eacute;s. Il faut plus de science pour &eacute;tablir solidement
+une charge si
+fuyante sur des cacolets qui garnissent toute la largeur des
+&eacute;troits
+passages, que pour l'&eacute;taler en larges couches sur une large
+voiture &agrave;
+qui la plaine fait large place. Aussi on va vite, on cause peu, on ne
+perd pas le temps en raisonnements &agrave; perte de vue, le bras
+pass&eacute; dans sa
+fourche, un sabot plant&eacute; sur l'autre, pendant que les nuages
+montent et
+que la pluie se h&acirc;te. On a moins d'&eacute;loquence et de
+majest&eacute;; on a plus de
+vie et de feu, on est moins orateur, mais on est plus homme.</p>
+<p>On est aussi plus industrieux et plus artiste.</p>
+<p>Toutes les b&acirc;tisses sont jolies; la menuiserie est belle, et
+les
+int&eacute;rieurs annoncent du go&ucirc;t.</p>
+<p>Enfin, un d&eacute;tail nous prouva que cette petite population
+&eacute;tait riche et
+ind&eacute;pendante.</p>
+<p>Madame Rosalie, notre &eacute;minente cuisini&egrave;re, nous avait
+pr&eacute;par&eacute;, pour le
+second jour, un d&icirc;ner d'une abondance insens&eacute;e: nous
+&eacute;tions las d'&ecirc;tre &agrave;
+table. Nous demandions qu'on f&icirc;t nos lits; nous &eacute;tions
+fatigu&eacute;s. Il fut
+impossible de trouver une <i>femme de peine</i> pour les faire.
+Except&eacute; au
+ch&acirc;teau, il n'y a pas de servantes dans le village; et, comme
+nous
+admirions le fait, notre h&ocirc;tesse nous dit sur un ton de
+d&eacute;sespoir fort
+plaisant:</p>
+<p>&#8212;H&eacute;las! que voulez-vous, ils sont tous heureux ici! Ils n'ont
+pas
+besoin de <i>gagner</i>!</p>
+<p>Terre de Cocagne, adieu, et au revoir bient&ocirc;t, j'esp&egrave;re.</p>
+<hr style="width: 25%;" />
+<p><br />
+</p>
+<p>Ici, lecteur, si vous le permettez, je me servirai de notre journal;
+car, d&egrave;s notre f&eacute;conde excursion &agrave; G..., nous
+t&icirc;nmes note de chaque
+chose.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h2>VII</h2>
+<br />
+<p style="font-weight: bold; text-align: right;">Nohant, 7 juillet.</p>
+<p>Maurice, arriv&eacute; d'avant-hier, a la t&ecirc;te mont&eacute;e
+par les r&eacute;cits d'Amyntas.
+Je d&eacute;couvre qu'il se rappelle fort peu notre village. Il n'y a
+pass&eacute;
+qu'une seule fois, il y a douze ans, et vite, la pluie au dos.</p>
+<p>Il a vu &agrave; Paris M. Depuizet (notre Chrysalidor), qui lui a
+parl&eacute; avec
+enthousiasme de notre promenade et des captures entomologiques
+d'Amyntas.</p>
+<p>Voici donc la passion du l&eacute;pidopt&egrave;re qui se rallume
+chez lui. Il ne
+croira, je pense, &agrave; ces captures merveilleuses que quand il les
+aura
+faites lui-m&ecirc;me. Il para&icirc;t, au reste, que le
+c&eacute;l&egrave;bre M. Boisduval,
+lequel en a &eacute;t&eacute; inform&eacute; tout de suite, n'en est
+pas moins surpris que
+nous. Rapport en sera fait &agrave; la Soci&eacute;t&eacute;
+entomologique de France, dont
+ces messieurs ont l'honneur d'&ecirc;tre membres.</p>
+<p>Ainsi nos jeunes savants ont fait leur d&eacute;couverte. Ai-je fait
+la
+mienne? Ai-je r&eacute;ellement rencontr&eacute; un village typique, un
+petit champ
+d'observations particuli&egrave;res, se rattachant assez &agrave; la
+vie g&eacute;n&eacute;rale? Il
+faut le revoir. Nous y retournerons demain.</p>
+<p>On a beaucoup discut&eacute; une question fort simple que
+j'appellerai, si l'on
+veut, <i>le secret de la chaumi&egrave;re</i>.</p>
+<p>Tout artiste aimant la campagne a r&ecirc;v&eacute; de finir ses
+jours dans les
+conditions d'une vie simplifi&eacute;e jusqu'&agrave; l'existence
+pastorale, et tout
+homme du monde se piquant d'esprit pratique a raill&eacute; le
+r&ecirc;ve du po&euml;te et
+m&eacute;pris&eacute; l'id&eacute;al champ&ecirc;tre. Pourtant il y a
+une myst&eacute;rieuse attraction
+dans cet id&eacute;al, et l'on pourrait classer le genre humain en deux
+types:
+celui qui, dans ses aspirations favorites, se b&acirc;tit des palais,
+et celui
+qui se b&acirc;tit des chaumi&egrave;res.</p>
+<p>Quand je dis <i>chaumi&egrave;re</i>, c'est pour me conformer
+&agrave; la langue classique.
+Le chaume est un mythe &agrave; pr&eacute;sent, m&ecirc;me dans notre
+bas Berry. On ne s'en
+sert plus que pour les petits hangars et appentis provisoires: la tuile
+ne co&ucirc;te gu&egrave;re plus cher aujourd'hui, dure davantage, est
+moins expos&eacute;e
+&agrave; l'incendie, et n'engendre pas des populations d'insectes
+nuisibles.</p>
+<p>La police rurale a donc tr&egrave;s-bien fait d'interdire l'usage du
+chaume
+pour la couverture des nouvelles constructions. Les peintres seuls s'en
+plaindront et les litt&eacute;rateurs aussi; car une chaumi&egrave;re,
+cela se voit
+d'un mot; cela exprime et r&eacute;sume toute la vie rustique, toute la
+po&eacute;sie
+du hameau. Le <i>cottage</i> n'est pas la chaumi&egrave;re, c'est un
+faux bonhomme,
+un fastueux mal d&eacute;guis&eacute;. La maison et la maisonnette sont
+des
+d&eacute;signations trop g&eacute;n&eacute;rales qui s'appliquent
+&agrave; des chalets aussi bien
+qu'&agrave; des villas.</p>
+<p>On aura beau se moquer de la vieille chaumi&egrave;re des ballades
+et romances,
+on ne comprendra pas de quoi il est question pour une maison de paysan,
+tant que l'on n'aura pas trouv&eacute; un nouveau nom pour la
+chaumi&egrave;re sans
+chaume.</p>
+<p>Va pour chaumi&egrave;re! Trouverai-je mon id&eacute;al dans ce
+village? Non, un
+id&eacute;al, cela ne se trouve nulle part.</p>
+<p>Combien j'ai salu&eacute;, en passant, de ces chaumi&egrave;res
+d&eacute;cevantes dans des
+sites s&eacute;duisants! combien j'en ai dessin&eacute; dans ma
+t&ecirc;te, enfouies dans
+des solitudes &agrave; ma fantaisie! Je n'avais jamais song&eacute;
+&agrave; les placer dans
+un village. Aussi, je ne les pla&ccedil;ais nulle part; car, pour vivre
+au sein
+d'un d&eacute;sert, il faut la force d'un anachor&egrave;te ou la
+fortune d'un prince.
+N'ayant ni l'une ni l'autre, je ferai, je crois, aussi bien de m'en
+tenir &agrave; quelques observations sur la vie de paroisse. Elle doit
+avoir de
+grands charmes et de terribles inconv&eacute;nients!</p>
+<p>Connaissons les inconv&eacute;nients et sachons s'ils sont
+compens&eacute;s par les
+charmes. S'il n'en est rien, nous r&ecirc;verons encore la
+chaumi&egrave;re, car nous
+ne pouvons pas venir &agrave; bout de vieillir &agrave; nos fantaisies,
+mais nous les
+r&ecirc;verons dans d'autres conditions.</p>
+<p>Nous aurons gagn&eacute; &agrave; cette &eacute;tude de
+conna&icirc;tre &agrave; fond un petit coin de ce
+monde r&eacute;el que quelques amis nous ont reproch&eacute; de voir en
+beau. Comme si
+c'&eacute;tait notre faute! Nous serons plus r&eacute;aliste, puisqu'il
+para&icirc;t que
+nous ne l'avons pas toujours &eacute;t&eacute; assez. Pourquoi non? On
+comprend tous
+les jours, je ne dirai pas quelque chose, mais beaucoup de choses.</p>
+<p>Le fait est que, dans notre situation pr&eacute;sente, nous pouvons
+tr&egrave;s-bien
+conna&icirc;tre la couleur et le dessin de la vie rustique, sans
+pouvoir
+peut-&ecirc;tre p&eacute;n&eacute;trer assez avant dans la vie morale
+du paysan. Il se farde
+peut-&ecirc;tre un peu devant nous, le rus&eacute; qu'il est! Nous ne
+dormons pas
+sous son toit, nous ne vivons pas avec lui c&ocirc;te &agrave;
+c&ocirc;te &agrave; toutes les
+heures du jour. Il a son travail, nous avons le n&ocirc;tre. Quand nous
+nous
+rencontrons, il a souvent des habits et sa belle humeur du dimanche; ou
+bien, dans la semaine, avec son sarrau de toile sur le dos et sa pioche
+&agrave; la main, il prend ce grand air s&eacute;rieux et r&ecirc;veur
+qui lui vient
+toujours quand il regarde la terre. Chez lui, en famille, il est
+peut-&ecirc;tre l'horrible sc&eacute;l&eacute;rat qui, en d'autres
+contr&eacute;es, a frapp&eacute; les
+yeux de notre grand Balzac et de plusieurs autres romanciers
+&eacute;nergiques.</p>
+<p>J'ai cependant bien de la peine &agrave; croire qu'il en soit ainsi
+partout et
+m&ecirc;me qu'il y ait une campagne o&ugrave; l'<i>homme de campagne</i>
+soit si pervers
+et si malin. J'ai vu, partout o&ugrave; j'ai pass&eacute;,
+l'ing&eacute;nuit&eacute; de l'enfant
+chez ces hommes qui ne sont jamais que des enfants &agrave; barbe noire
+ou
+blanche. L'enfant aussi est un grand diplomate quand il s'agit de se
+faire g&acirc;ter; mais ses finesses sont <i>cousues de fil blanc</i>,
+on y c&egrave;de
+sans en &ecirc;tre dupe.</p>
+<p>Enfin, j'ai toujours v&eacute;cu optimiste en principe et pas plus
+abus&eacute; qu'un
+autre en pratique; je crois savoir, peut-&ecirc;tre plus que bien
+d'autres,
+que la mis&egrave;re est mari&eacute;e avec la paresse,
+c'est-&agrave;-dire avec l'ennui et
+le d&eacute;couragement; que l'ambition du mieux, dans les conditions
+difficiles, est fianc&eacute;e avec l'astuce et l'&eacute;go&iuml;sme;
+mais, si je regarde
+la classe industrielle riche ou pauvre, la caste nobiliaire progressive
+ou retardataire, la classe artiste aspirante ou parvenue; si j'examine
+enfin toutes les classes de la soci&eacute;t&eacute;, j'y vois les
+m&ecirc;mes qualit&eacute;s et
+les m&ecirc;mes vices que chez le paysan. Seulement, chez les gens <i>&eacute;duqu&eacute;s</i>,
+les qualit&eacute;s sont plus habiles &agrave; se faire valoir et les
+vices plus
+habiles &agrave; se cacher. C'est donc parce que ce sournois de paysan
+est
+maladroit dans ses ruses et tr&egrave;s-facile &agrave;
+p&eacute;n&eacute;trer, qu'il serait
+consid&eacute;r&eacute; comme le type de la fausset&eacute;? J'aurais
+cru justement tout le
+contraire.</p>
+<p>Je lisais derni&egrave;rement dans une critique, tr&egrave;s-juste
+&agrave; beaucoup
+d'&eacute;gards, mais trop ardente pour l'&ecirc;tre toujours, que la
+Muse &eacute;tait en
+g&eacute;n&eacute;ral trop aristocratique, et que, pour &ecirc;tre un
+vrai peintre, il
+fallait consentir, comme le paysan, &agrave; mettre ses mains dans le
+fumier.</p>
+<p>Je relus trois fois la phrase; ce n'&eacute;tait pas une
+m&eacute;taphore, mais
+c'&eacute;tait une erreur. Le paysan ne met pas ses mains dans le
+fumier. Il
+n'y touche qu'avec des outils &agrave; long manche. Il est quatre fois
+plus
+d&eacute;go&ucirc;t&eacute; qu'il n'est utile de l'&ecirc;tre. Il fait
+beaucoup plus de bruit &agrave; sa
+m&eacute;nag&egrave;re pour une chenille dans sa salade que nous
+&agrave; nos domestiques. Il
+ne boit pas comme nous &agrave; la premi&egrave;re source venue. Il ne
+touche pas &agrave;
+une b&ecirc;te malade sans de grandes craintes et de grandes
+pr&eacute;cautions. Les
+insectes des champs lui font souvent peur ou lui r&eacute;pugnent. Il a
+une
+foule de pr&eacute;jug&eacute;s qui font qu'il s'abstient de tout
+contact avec une
+foule de choses que nous bravons, parce que nous les savons
+inoffensives.</p>
+<p>Il y a des exceptions, des paysans malpropres; tous les go&ucirc;ts,
+m&ecirc;me les
+go&ucirc;ts immondes, sont dans la nature. Mais, chez nous, je pourrais
+compter ces exceptions.</p>
+<p>La villageoise se fait gloire de sa propret&eacute; scrupuleuse.
+Entrez dans
+quelque <i>chaumi&egrave;re</i> que ce soit, elle ne vous
+pr&eacute;sentera rien sans
+l'avoir, avec ostentation, rinc&eacute;, essuy&eacute;,
+&eacute;pousset&eacute; devant vous. &Agrave; de
+meilleures tables, vous n'&ecirc;tes pas toujours certain de pouvoir
+vous fier
+&agrave; tant de conscience. Cette conscience est une loi de
+savoir-vivre chez
+le paysan. Le grand essuyage de la table, et le grand lavage des
+<i>vaisseaux</i> en pr&eacute;sence de l'h&ocirc;te, est une
+indispensable politesse. Si
+cet h&ocirc;te est un paysan, il se trouvera choqu&eacute; et boira
+avec m&eacute;fiance
+pour peu qu'on y manque.</p>
+<p>Si les <i>r&eacute;alistes</i> voient parfois le paysan plus
+grossier qu'il ne l'est
+<i>r&eacute;ellement</i>, il est certain que les id&eacute;alistes
+l'ont parfois
+quintessenci&eacute;. Mais quelle est cette pr&eacute;tention de le
+voir sous un jour
+exclusif et de le d&eacute;finir comme un &eacute;chantillon d'histoire
+naturelle,
+comme une pierre, comme un insecte?</p>
+<p>Le paysan offre autant de caract&egrave;res vari&eacute;s et
+d'esprits divers que
+tout autre <i>genre</i> ou <i>tribu</i> de la race humaine. Ce n'est
+pas un
+troupeau de moutons, et se vanter de conna&icirc;tre &agrave; fond le
+paysan, c'est
+se vanter de conna&icirc;tre &agrave; fond le coeur humain; ce qui
+n'est pas une
+modeste affirmation.</p>
+<p>Il y a, j'en conviens, un grand air de famille qui provient de
+l'uniformit&eacute; d'&eacute;ducation et d'occupations. L'air simple
+et malin en m&ecirc;me
+temps, la prudence et la lenteur des id&eacute;es et des
+r&eacute;solutions, voil&agrave; le
+cachet g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+<p>Ces hommes des champs sont-ils meilleurs ou pires que ceux des
+villes?
+Je n'ai jamais pr&eacute;tendu qu'ils fussent des bergers de
+Th&eacute;ocrite, des
+continuateurs de l'&acirc;ge d'or; mais je vois et crois savoir que,
+dans la
+vraie campagne, au del&agrave; des banlieues et dans la
+v&eacute;ritable vie des
+champs, il y a moins de causes de corruption qu'ailleurs.</p>
+<p>Donc, j'aime ce milieu, cette innocence relative, ces grands enfants
+qui
+veulent faire les malins et qui sont plus candides que moi, puisque je
+les vois venir, et m&ecirc;me <i>avec leurs gros sabots</i>, comme dit
+le proverbe.</p>
+<p>Le Berry est-il une oasis o&ugrave; les grands vices n'ont pas
+encore p&eacute;n&eacute;tr&eacute;?
+Peut-&ecirc;tre. Mon amour-propre de localit&eacute; veut bien se le
+persuader.</p>
+<p>Pourtant je vois que les esprits inquiets de chez nous&#8212;il y en a
+partout&#8212;se plaignent du paysan avec amertume, et je vois que les
+esprits r&eacute;alistes&#8212;il y en a aussi chez nous&#8212;sont frapp&eacute;s
+du c&ocirc;t&eacute; rude
+et chagrinant de la vie paysanne. Je veux bien m'en plaindre aussi pour
+mon compte. Je sens &agrave; toute heure, entre ces natures
+m&eacute;fiantes et mes
+besoins d'initiative, une barri&egrave;re que je dois souvent renoncer
+&agrave;
+franchir, dans leur propre int&eacute;r&ecirc;t, vu qu'ils feraient
+fort mal ce
+qu'ils ne comprennent pas bien. Mais, de ce que ces hommes sont autres
+que moi, ai-je sujet de les ha&iuml;r et de les m&eacute;priser?</p>
+<p>J'entendais l'un d'eux dire &agrave; un monsieur qui le traitait de <i>b&ecirc;te</i>
+parce qu'il s'obstinait dans son id&eacute;e:</p>
+<p>&#8212;On a le droit d'&ecirc;tre b&ecirc;te, si on veut.</p>
+<p>Parole profonde dans sa niaiserie apparente. Toute &acirc;me humaine
+sent
+qu'elle ne doit pas aller en avant sans avoir acquis sa pleine
+conviction, et il me semble qu'il y a un fonds de grande sagesse
+&agrave; &ecirc;tre
+ainsi. On pourra compter beaucoup sur l'homme qui aura franchi avec
+r&eacute;flexion ses propres doutes.</p>
+<p>Voici ce que dit sur le paysan berruyer le tr&egrave;s-grave et
+tr&egrave;s-excellent
+historien M. Louis Raynal, premier avocat g&eacute;n&eacute;ral
+&agrave; la cour royale de
+Bourges en 1845; notez ce titre, qui exclut l'id&eacute;e d'une candeur
+trop
+enfantine et d'une inexp&eacute;rience trop romanesque:</p>
+<p>&laquo;Ces populations, auxquelles manquent, il faut en convenir, un
+certain
+&eacute;clat et une certaine vivacit&eacute; d'intelligence, sont <i>g&eacute;n&eacute;ralement,
+sous
+le rapport moral, dignes d'une haute estime</i>. Sans doute, les
+progr&egrave;s du
+temps, qui n'am&egrave;ne pas toujours des perfectionnements sans
+m&eacute;lange,
+n'ont pas assez compl&egrave;tement respect&eacute; leur
+moralit&eacute; et leurs croyances.
+Mais il reste encore, <i>surtout dans nos campagnes, un fonds
+remarquable
+de probit&eacute; et de loyaut&eacute;</i>. Des esprits chagrins le
+nient, soit pour
+exalter le pass&eacute; au pr&eacute;judice du pr&eacute;sent, soit
+parce que les int&eacute;r&ecirc;ts
+&eacute;tablissent trop souvent, entre la classe qui poss&egrave;de le
+sol et celle
+qui l'exploite, une sorte de rivalit&eacute; malveillante. Mais ne
+calomnions
+pas notre temps et notre pays. Combien n'existe-t-il pas encore dans
+les <i>domaines</i> du Berry de familles vraiment patriarcales? Ne
+confie-t-on pas tous les jours &agrave; nos paysans de riches troupeaux
+&agrave;
+vendre au loin, des march&eacute;s importants &agrave; conclure, sans
+que le ma&icirc;tre
+puisse exercer de surveillance? Et citerait-on beaucoup d'exemples que
+cette confiance ait &eacute;t&eacute; tromp&eacute;e?&raquo;</p>
+<p>Digne magistrat, je ne vous le fais pas dire, et vous
+n'&eacute;criviez pas
+ceci pour les besoins de la cause, car votre grand ouvrage est l'oeuvre
+d'une haute impartialit&eacute;. Je me rassure en vous lisant, car j'ai
+&eacute;t&eacute;
+tax&eacute; souvent de bienveillance aveugle et de point de vue trop
+<i>florianesque</i>. Je ne tiens pas &agrave; m'en disculper, ne
+prenant pas le
+reproche pour une injure, tant s'en faut. Mais, si le doute f&ucirc;t
+entr&eacute;
+dans mon coeur, j'en eusse &eacute;t&eacute; bien attrist&eacute;. Je
+ne sais rien de plus
+amer que de m&eacute;priser mon semblable.</p>
+<p>Sortons donc, allons au jour, au chemin, aux champs, au village.</p>
+<p>Tranquille vall&eacute;e, je te remercie d'avoir
+r&eacute;sum&eacute; pour moi l'antique
+inscription qu'on lisait encore, en 1815, sur un pilier de la porte
+d'Auron, &agrave; Bourges:</p>
+<div class="blkquot">
+<p style="text-align: center; font-weight: bold;">INGREDERE. QUISQUIS<br />
+MORUM. CANDOREM<br />
+AFFABILITATEM ET. SINCERAM.
+RELIGIONEM. AMAS<br />
+REGREDI. NESCIES.</p>
+</div>
+<p style="font-weight: bold;"><i>Entrez, vous qui aimez la candeur,
+l'affabilit&eacute; dans les
+moeurs et la
+pi&eacute;t&eacute; sinc&egrave;re. Vous ne saurez plus vous
+&eacute;loigner</i>.</p>
+<p>Et nous, ne nous inqui&eacute;tons plus de ceux qui nous crient:
+&laquo;Vous vous
+trompez, tout est mal!&raquo; Cela ne prouve qu'une chose, c'est que,
+des
+choses humaines, ils ne voient que les mauvaises. Allons-nous-en par
+les
+pr&eacute;s et par les sentes, sans parti pris d'avance, mais avec le
+coeur
+aussi ouvert que les yeux.</p>
+<p>Nous ne sommes pas f&acirc;ch&eacute; de pouvoir, une fois de plus,
+surprendre
+l'homme des champs dans sa t&acirc;che et le tableau dans son cadre,
+les
+grands boeufs dans les herbes et les petites fleurs dans le <i>riot
+qui
+riole</i>, sans &ecirc;tre forc&eacute; de nous dire que cet homme est
+un sc&eacute;l&eacute;rat, ce
+tableau une vision, ces boeufs des alambics &agrave; fumier, ces
+fleurettes des
+poisons et ce ruisselet une sentine d'immondices.</p>
+<p>D'autres peuvent prendre le r&eacute;el par ce c&ocirc;t&eacute;
+&acirc;pre et triste, et avoir du
+talent pour le peindre. Mais ce qui me pla&icirc;t et me charme dans la
+r&eacute;alit&eacute; est tout aussi r&eacute;el que ce qui pourrait
+m'y choquer. On voit
+souvent sur les fen&ecirc;tres, dans les faubourgs des petites villes,
+de
+beaux oeillets fleurir dans des vases &eacute;tranges. Le vase fait
+rire,
+l'oeillet n'en est pas moins beau et parfum&eacute;. Ils sont aussi
+r&eacute;els l'un
+que l'autre. J'aime mieux l'oeillet. Chacun son go&ucirc;t.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h2>VIII</h2>
+<br />
+<p style="text-align: right; font-weight: bold;">8 juillet.</p>
+<p>Nous sommes en route en plein midi. La chaleur est tomb&eacute;e. Il
+fait m&ecirc;me
+tr&egrave;s-froid en voiture d&eacute;couverte, &agrave; cinq heures.
+L'orage d'avant-hier
+nous fait esp&eacute;rer de ne pas trouver <i>notre Afrique</i> trop <i>r&eacute;elle</i>,
+cette
+fois.</p>
+<p>Nous sommes quatre, car nous avons entra&icirc;n&eacute; &agrave;
+notre promenade notre
+jeune et ch&egrave;re ***, une artiste adorable qui est aussi de la
+famille &agrave;
+pr&eacute;sent, et qui veut avoir son nom entomologique comme les
+autres.
+Blanche et blonde, elle a droit au nom d'<i>Herminea</i>, d'autant plus
+que
+cette belle <i>notodontide</i>, s'&eacute;tant pos&eacute;e sur sa
+robe, a &eacute;t&eacute;, par sa
+fra&icirc;cheur, jug&eacute;e digne de servir d'individu dans la
+collection.</p>
+<p>Il fallait bien que Maurice e&ucirc;t aussi son surnom,
+emprunt&eacute; &agrave; ses plus
+r&eacute;centes pr&eacute;occupations. Il s'appellera Parth&eacute;nias
+jusqu'&agrave; nouvel
+ordre; car ces noms recherch&eacute;s ont la facilit&eacute; de changer
+tous les ans,
+selon la recherche dominante de la saison des courses.</p>
+<p>J'aurais bien eu le droit d'en prendre un aussi, car j'avais <i>cueilli</i>
+sur une fleur, &agrave; la derni&egrave;re excursion, la
+vari&eacute;t&eacute; de la zyg&egrave;ne du
+tr&egrave;fle <i>aux taches r&eacute;unies</i>, et j'avais eu une
+mention honorable. Mais
+je pensai que la modestie me faisait un devoir de ne pas exploiter une
+capture toute fortuite, et dont je n'avais pas assez senti l'importance.</p>
+<p>Nous avions cinq heures de route.</p>
+<p>Nous voici, direz-vous, bien loin de notre village. Mais non; nous y
+arrivons.</p>
+<p>Parth&eacute;nias se reconna&icirc;t, Herminea se r&eacute;crie,
+Amyntas trouve le site
+encore plus joli que la premi&egrave;re fois. Mais la jeune voyageuse a
+la
+migraine; elle s'endort. Les deux naturalistes descendent au lit de la
+Creuse. Je m'en vas fl&acirc;nant ou plut&ocirc;t flairant par le
+village. Je
+cherche la r&eacute;alit&eacute; triste et chagrine de
+tr&egrave;s-bonne foi: est-ce ma
+faute? je ne puis la trouver l&agrave;.</p>
+<p>Sur tous les escaliers sont group&eacute;es les jolies filles ou les
+bonnes
+femmes, qui me regardent avec de bons ou beaux yeux, et qui sourient,
+attendant que je les pr&eacute;vienne. J'aime cette discr&eacute;tion
+ou cette fiert&eacute;.
+Je fais les avances: &eacute;tranger, c'est mon devoir. La
+r&eacute;ponse est prompte,
+tr&egrave;s-famili&egrave;re, mais vraiment bienveillante.</p>
+<p>On parle tr&egrave;s-bien ici, encore mieux que dans la
+vall&eacute;e Noire, ce qui
+n'est pas peu dire. Plus nous touchons &agrave; la limite de notre
+langue
+d'<i>oil</i>, plus le langage s'&eacute;pure, plus l'accent s'efface.
+J'aurais cru
+le contraire, mais c'est ainsi. Ici, point de <i>j'avons, j'allons</i>,
+etc.,
+&agrave; la premi&egrave;re personne. Pas plus que chez nous on ne fait
+cette faute
+grossi&egrave;re.</p>
+<p>On se sert m&ecirc;me ici de mots qui sentent la civilisation et qui
+d&eacute;passent
+le vocabulaire &agrave; moi connu du bas Berry. On dit <i>&eacute;norme,
+immense</i>, ce
+qui para&icirc;t singulier dans ces bouches rustiques. Sylvain, notre
+cocher
+berrichon, croit qu'on se sert de mots latins et ouvre de grands yeux.
+Le seul mot patois qui se glisse dans la conversation quelquefois,
+c'est
+<i>ie</i> pour <i>elle</i>.</p>
+<p>Les femmes d'ici sont tr&egrave;s-sup&eacute;rieures en caquet
+facile ou sens&eacute; &agrave;
+celles de chez nous, mais elles ont moins de retenue.</p>
+<p>Tout en causant, j'apprends une particularit&eacute;. Elles
+travaillent
+beaucoup plus que les hommes, et se piquent d'&ecirc;tre plus actives,
+plus
+courageuses et plus avis&eacute;es. Elles se plaignent de la fatigue,
+mais
+elles s'en prennent au rocher, et non au p&egrave;re ou au mari, qui me
+para&icirc;t
+&ecirc;tre l'enfant g&acirc;t&eacute; de chaque maison.</p>
+<p>Comme chez nous, la maternit&eacute; est tr&egrave;s-tendre; de
+plus, les femmes sont
+orgueilleuses de la beaut&eacute; de leurs enfants, et chacune va
+chercher le
+sien pour vous le montrer.</p>
+<p>J'en regarde un tout seul de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la rue. Il
+est fort
+barbouill&eacute;, ce qui ne l'emp&ecirc;che pas d'avoir une t&ecirc;te
+d'ange. C'est un
+ange qui a mang&eacute; des guignes, voil&agrave; tout; et pourquoi pas?</p>
+<p>Je m'approche pour l'admirer. Une belle femme s'avance sur le perron
+et
+me crie d'un air brusque et charmant:</p>
+<p>&#8212;Il est &agrave; moi, celui-l&agrave;. Il n'est pas plus mal <i>b&acirc;ti</i>
+qu'un autre,
+<i>hein?</i></p>
+<p><i>B&acirc;ti</i> n'est pas le mot dont elle se servit; elle jura
+bel et bien,
+mais d'une voix douce et avec l'aisance triomphante d'une reine
+&agrave; qui
+tout est permis. R&eacute;alit&eacute;, tu ne me g&ecirc;nes pas!</p>
+<p>Du haut d'un chemin rocheux qui s'en va, comme il peut, rejoindre la
+grande route, on embrasse tout le village. De quelque c&ocirc;t&eacute;
+qu'on le
+regarde, il est charmant, ce village privil&eacute;gie.</p>
+<p>Les collines qui l'enserrent ont des formes suaves; ses masses de
+verdure sont bien dispos&eacute;es, ses rochers ont, de loin, ce beau
+ton lilas
+qui est particulier aux micaschistes des bords de la Creuse, couleur
+tendre qui se forme, je ne sais comment, de plusieurs tons sombres.</p>
+<p>Myst&egrave;res de la couleur, les vrais peintres vous saisissent et
+vous
+constatent, mais ils ne vous expliquent pas. Quel artiste a jamais
+connu
+le secret de son art? C'est par le sentiment que la
+r&eacute;v&eacute;lation lui
+arrive, mais le sentiment ne s'explique pas par des raisonnements.</p>
+<p>Je redescends au village par un autre chemin. Je vais revoir la
+maison
+renaissance, j'en suis &eacute;pris; deux vieilles soeurs l'habitent,
+deux
+paysannes tr&egrave;s pauvres.</p>
+<p>Elles ne sont nullement &eacute;tonn&eacute;es de mon attention;
+elles m'invitent &agrave;
+entrer, elles savent que leur maison est int&eacute;ressante; elles ne
+sourient
+pas d&eacute;daigneusement, comme on fait chez nous, quand l'artiste
+s'arr&ecirc;te
+pour regarder avec amour un vieux mur. Elles voient souvent des
+peintres, elles savent que <i>ce qui est ancien est beau</i>. C'est
+ainsi
+qu'elles s'expriment.</p>
+<p>Elles savent aussi que nous sommes tent&eacute;s de l'acquisition
+d'une
+chaumi&egrave;re; mais elles ne se soucient pas de vendre, et, moi, je
+ne me
+sens pas assez capitaliste pour faire r&eacute;parer cette ruine.</p>
+<p>Je fais le tour du village, et j'interroge chacun. Tout le monde est
+enchant&eacute; de mon id&eacute;e. On m'accueille comme si j'avais
+d&eacute;j&agrave; droit de
+bourgeoisie; on m'invite &agrave; rester, on m'offre bonne
+amiti&eacute; et on me
+promet bon voisinage; mais, quand il s'agit de quitter son toit pour me
+le c&eacute;der, on secoue la t&ecirc;te:</p>
+<p>&#8212;Vendre sa maison! est-ce qu'on vend sa maison!</p>
+<p>Je ne peux me d&eacute;fendre d'&ecirc;tre touch&eacute; de ce
+sentiment qui se manifeste
+avec une aust&eacute;rit&eacute; antique. J'offrirais en vain de quoi
+faire b&acirc;tir une
+belle et bonne maison &agrave; la place de la masure qui
+s'&eacute;croule; ce ne
+serait pas celle o&ugrave; l'on a v&eacute;cu et o&ugrave; l'on veut
+mourir. Fuss&eacute;-je assez
+riche pour m'obstiner dans ma fantaisie, car je sais bien qu'&agrave;
+prix
+d'argent on arrive &agrave; triompher de tout, je ne me sentirais pas
+le
+courage d'insister pour vaincre cette sainte r&eacute;pugnance.</p>
+<p>Je constate encore une particularit&eacute;. Tout le monde, ici, est
+<i>monsieur</i>
+ou <i>madame</i>. Chez nous, ces d&eacute;nominations aristocratiques
+sont tout &agrave;
+fait inconnues, et si on appelle le paysan <i>monsieur</i>, il croit
+qu'on le
+raille et il vous reprend. Ici, on vous reprend quand vous dites le nom
+des gens tout court; et, quand je demande Moreau par le village, on me
+r&eacute;pond:</p>
+<p>&#8212;Quel Moreau? M. Moreau du Pin?</p>
+<p>J'entre dans un bouge mis&eacute;rable, et je demande qui demeure
+l&agrave;.</p>
+<p>&#8212;Monsieur ***.</p>
+<p>&#8212;Quel est l'&eacute;tat de ce M. ***?</p>
+<p>&#8212;Il cherche son pain. C'est un homme qui n'a rien.</p>
+<p>&#8212;Un ancien bourgeois?</p>
+<p>&#8212;Mon Dieu, non; un homme comme nous.</p>
+<p>Me voil&agrave; bien averti. Je donne du monsieur m&ecirc;me aux
+mendiants, et ils
+m'y paraissent fort habitu&eacute;s. Au reste, ces mendiants sont
+rares: on en
+compte deux ou trois dans la commune.</p>
+<p>Les gallinac&eacute;s sont magnifiques. Aujourd'hui que <i>la mode
+y est</i>, on
+peut constater, dans le fond des campagnes, des localit&eacute;s qui
+ont su
+profiter de l'am&eacute;lioration des races.</p>
+<p>Le petit poulet noir, &eacute;tique et maraudeur, impossible
+&agrave; engraisser,
+parce qu'il d&eacute;p&eacute;rit dans les basses-cours, tend &agrave;
+dispara&icirc;tre. Le coq de
+Cochinchine pur sang ne le remplace pas d'embl&eacute;e avec avantage.
+Il
+demande trop de soins et craint nos longs hivers. Il devient goutteux
+de
+bonne heure. Ses filles, n&eacute;es de la poule normande ou de la
+poule du
+Mans, sont riches pondeuses, couveuses assez fid&egrave;les,
+m&egrave;res sans souci
+et sans constance pour leurs poussins, qu'elles abandonnent trop vite.
+Voil&agrave; les r&eacute;sultats obtenus chez nous.</p>
+<p>Ici, les croisements ont produit une superbe esp&egrave;ce,
+tr&egrave;s-robuste. On
+n'a pu me dire le nom du type qui l'a amen&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Ce sont de gros oeufs qu'on a donn&eacute;s &agrave; <i>madame</i>
+une telle du village;
+et qu'elle a fait couver. Il lui est venu un beau coq qui a <i>caus&eacute;</i>
+avec
+nos poules, et, depuis quatre ou cinq ans, toutes nos volailles sont
+<i>venues</i> belles.</p>
+<p>Il faut dire aussi que les conditions d'&eacute;levage sont
+excellentes dans ce
+bourg. La communaut&eacute; de passages et l'absence de cl&ocirc;tures
+aux
+habitations en font une vaste basse-cour o&ugrave; la volaille trotte,
+gratte,
+mange et grimpe partout en libert&eacute;.</p>
+<p>Le roi de ce pays de Cocagne est un coq blanc glac&eacute; de jaune
+citron, &agrave;
+large cr&ecirc;te d'un rouge de corail. Il est escort&eacute; de deux
+poules: l'une
+pareille &agrave; lui, l'autre plus blonde et non moins belle. Je ne
+sais de
+quel croisement ils r&eacute;sultent, mais ils seraient dignes de
+figurer chez
+un amateur. Ce n'est pas le lourd coq cochinchinois sans queue,
+ridiculement jamb&eacute;, &agrave; l'air stupide et f&eacute;roce.
+Celui-ci a une robe
+charmante et des formes parfaites, des pattes d&eacute;licatement
+d&eacute;coup&eacute;es, la
+d&eacute;marche ais&eacute;e et la physionomie fi&egrave;re mais fort
+affable.</p>
+<p>Je suis tr&egrave;s-reconnaissant envers l'&eacute;minent peintre
+Jacque de m'avoir
+inspir&eacute;, par ses &eacute;tudes ing&eacute;nieuses et savantes
+sur la mati&egrave;re, et
+surtout par ses adorables tableaux et dessins (ceux-ci publi&eacute;s
+dans le
+<i>Magasin pittoresque</i> et dans le <i>Journal d'Agriculture pratique</i>),
+un
+redoublement d'amiti&eacute; pour le coq et la poule.</p>
+<p>Au point de vue de l'alimentation, il y a le c&ocirc;t&eacute; de
+haute utilit&eacute; que
+tout le monde appr&eacute;cie; mais, au point de vue de cette
+amiti&eacute; de
+bonhomme dont on s'&eacute;prend dans la vie domestique pour les
+animaux
+apprivois&eacute;s, le coq et la poule m&eacute;ritaient mieux de nous
+que le supplice
+de l'engraissage forc&eacute; et les tristes honneurs de la broche. Ils
+sont
+des types d'affection conjugale et de touchante maternit&eacute;, et
+ils ont
+cet avantage sur la plupart des animaux dont nous nous entourons, que
+nous pouvons les rendre parfaitement heureux.</p>
+<p>Il y a de petites esp&egrave;ces ravissantes qui ne <i>grattent pas</i>,
+et que
+l'on pourrait laisser vivre dans les jardins. Ces oiseaux ont le
+naturel
+si raisonnable, qu'ils ne s'&eacute;cartent presque pas de la petite
+cabane
+qu'on leur b&acirc;tit sous un arbre, et ne franchissent jamais une
+&eacute;troite
+limite qu'ils s'imposent &agrave; eux-m&ecirc;mes. Ils connaissent,
+sans banalit&eacute; de
+confiance, les gens qui les aiment; ils les suivent, mangent dans leur
+main, perchent &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'eux sur les branches,
+d&icirc;nent &agrave; leurs c&ocirc;t&eacute;s, si
+l'on d&icirc;ne en plein air par le beau temps, et se rendent en grande
+h&acirc;te,
+&agrave; toute heure, au moindre appel d'une voix amie.</p>
+<p>&Agrave; ce caract&egrave;re sociable et &agrave; cette
+domesticit&eacute; fid&egrave;le, ils joignent la
+beaut&eacute; merveilleuse dans certaines esp&egrave;ces m&ecirc;me
+tr&egrave;s-rustiques et
+tr&egrave;s-communes, et l'infinie vari&eacute;t&eacute; dans
+l'impr&eacute;vu des reproductions et
+dans le caprice des croisements. &Agrave; chaque &eacute;closion, on
+voit arriver des
+surprises, des petits qui diff&egrave;rent essentiellement du
+p&egrave;re et de la
+m&egrave;re, et qui aussit&ocirc;t forment des genres et des
+sous-genres
+int&eacute;ressants.</p>
+<p>Il n'y a pas eu moyen, aujourd'hui, de contempler le village <i>intr&agrave;
+muros</i>: nos compagnons veulent voir le pays; c'est le village qui se
+prom&egrave;nera avec nous.</p>
+<p>Tandis qu'Herminea &eacute;quite vaillamment un &acirc;ne
+mod&egrave;le, un &acirc;ne qui passe
+partout comme un bip&egrave;de, Moreau nous suit avec sa belle-soeur,
+madame
+Anne, son filet de p&ecirc;cheur, son cheval charg&eacute; de
+provisions, et son
+neveu, <i>M. Fred</i> (diminutif d'Alfred). Ce dernier n'a d'autre
+motif de
+nous accompagner que celui de porter une po&ecirc;le.</p>
+<p>Une po&ecirc;le? Oui, une po&ecirc;le &agrave; frire. Moreau a son
+id&eacute;e, il faut le laisser
+faire. D'ailleurs, ce d&eacute;tail fait bien, en queue de la caravane.
+Nous
+avons l'air d'une tribu qui se d&eacute;place, d'autant plus que nous
+partons
+au milieu de la pluie et du tonnerre, comme des gens forc&eacute;s de
+partir.</p>
+<p>O&ugrave; d&eacute;jeunera-t-on? O&ugrave; l'on voudra, et quand
+tout le monde aura faim.
+Nous sommes s&ucirc;rs de trouver partout du gazon pour si&eacute;ge,
+des rochers
+pour table et des arbres pour tente.</p>
+<p>On remonte le cours de la Creuse. Comment s'arracher de cette oasis?
+Et
+puis l&agrave; sont les insectes &agrave; l'existence fantastique et
+l'espoir de
+nouvelles d&eacute;couvertes.</p>
+<p>Au bout d'une heure de marche, tout le monde regarde avec amour le
+cheval porteur du d&eacute;jeuner.</p>
+<p>On fait halte au milieu des roches blanches, en face du grand rocher
+noir&acirc;tre dit le <i>roc &agrave; Guyot</i>.</p>
+<p>Pendant que les uns d&eacute;ballent des provisions, les autres se
+mettent en
+qu&ecirc;te du dessert.</p>
+<p>Les cerneaux ne sont pas form&eacute;s, mais <i>M. Fred</i> grimpe
+sur les
+cerisiers, et apporte sans fa&ccedil;on des rameaux charg&eacute;s de
+fruits. Je
+m'inqui&egrave;te de ce mode de contributions trop directes.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a ne fait rien, r&eacute;pond Moreau; les gens seraient
+l&agrave;, qu'ils vous
+offriraient ce qu'ils ont. D'ailleurs, ce qui est plant&eacute; sur les
+sentiers est au passant, et ce qui est loin des habitations est aux
+oiseaux.</p>
+<p>Sylvain fait, avec des roches plates et des galets ronds, des
+si&eacute;ges et
+des tables; il &eacute;l&egrave;ve des dolmens sans les avoir.</p>
+<p>C'est le moment d'examiner ces galets.</p>
+<p>Ce sont des blocs de granit magnifiques, roul&eacute;s et
+amen&eacute;s l&agrave; par la
+Creuse, et qui n'appartiennent nullement au terrain primitif o&ugrave;
+nous
+nous trouvons. Ils sont en si grand nombre dans certains coudes de la
+rivi&egrave;re, qu'on pourrait les utiliser. On l'a essay&eacute; pour
+le pavage et
+les ponts d'Argenton; mais les transports &eacute;taient trop
+co&ucirc;teux et trop
+difficiles; on y a renonc&eacute;.</p>
+<p>H&eacute;las! on n'y renoncera pas toujours. L'homme s'emparera de
+tous les
+sanctuaires. Il y aura une route sur cette rive charmante o&ugrave;
+aujourd'hui
+le sentier existe &agrave; peine, et tous ces sauvages accidents
+o&ugrave; l'on se
+sent &agrave; mille lieues de la civilisation dispara&icirc;tront pour
+faire place au
+grand droit de tous: au progr&egrave;s!</p>
+<p>Nous retrouvons les galets bris&eacute;s; leurs flancs sont d'un
+grain micac&eacute;
+compacte et des plus beaux tons, depuis le gris de fer jusqu'au rose
+vif, en passant par le gris de perle ros&eacute; et le lilas
+bleu&acirc;tre.</p>
+<p>La Creuse a apport&eacute; l&agrave; les plus beaux
+&eacute;chantillons des divers bancs
+granitiques qu'elle parcourt depuis sa source. Elle vous
+pr&eacute;sente un
+mus&eacute;e complet de sa min&eacute;ralogie; des gneiss brillants et
+vari&eacute;s, des
+micaschistes qui ont l'apparence et l'&eacute;clat de l'or et de
+l'argent
+dispos&eacute;s en veines sinueuses, des quartz d'une beaut&eacute; qui
+rivalise pour
+l'oeil avec les marbres les plus pr&eacute;cieux, et des sables de mica
+pulv&eacute;ris&eacute; qui font briller les sentiers comme des
+ruisseaux au soleil.</p>
+<p>Pendant cet examen, madame Anne cherche une chemin&eacute;e. Elle
+trouve un
+bloc bien expos&eacute; pour que la fum&eacute;e ne nous incommode pas.
+Elle ramasse
+du bois mort, elle allume son feu et retrousse ses manches.</p>
+<p>Sylvain veut laver la po&ecirc;le.</p>
+<p>&#8212;Ah! malheureux! que faites-vous l&agrave;? s'&eacute;crie-t-elle.
+Laver la po&ecirc;le
+d'avance! vous voulez donc faire manquer la p&ecirc;che? &Ccedil;a
+porte malheur au
+p&ecirc;cheur; ne le savez-vous point!</p>
+<p>En effet, Moreau n'est pas heureux; il s'en va tout habill&eacute;
+dans les
+rochers submerg&eacute;s et dans les courants, lan&ccedil;ant son filet
+avec maestria,
+avec rage, avec majest&eacute;, avec douleur: rien n'y fait, pas de
+truites,
+pas de saumons! Mais nous n'&eacute;tions pas si ambitieux. Une friture
+de
+barbillons sortant de l'eau, rissol&eacute;s dans l'huile et servis
+br&ucirc;lants,
+c'est un excellent mets. Les poulets froids, les oeufs mollets, les
+artichauts crus, la galette, les guignes et le caf&eacute;,
+voil&agrave;, j'esp&egrave;re, un
+festin royal! La salle &agrave; manger est si belle et l'app&eacute;tit
+si ouvert!</p>
+<p>Moreau, &eacute;reint&eacute;, tremp&eacute; comme un canard, rit
+quand on s'&eacute;tonne de son
+r&eacute;gime. Il boit et mange sobrement, fait un somme sur l'herbe,
+et
+s'&eacute;veille gai comme un pinson, pr&ecirc;t &agrave; recommencer.</p>
+<p>Madame Anne a d&eacute;jeun&eacute; de bon coeur avec nous; mais son
+fils, <i>M. Fred</i>,
+s'est exalt&eacute;. Il devient d'une loquacit&eacute;
+d&eacute;sesp&eacute;rante. Heureusement, il
+s'en retourne au village avec sa m&egrave;re et le cheval portant les
+d&eacute;bris du
+festin.</p>
+<p>Nous reprenons le cours de la Creuse jusqu'au roc du Cerisier, le
+plus
+beau de toute cette r&eacute;gion. Il surplombe la rivi&egrave;re qui
+bat sa base, et
+Moreau, qui nous a fait grimper par-dessus la derni&egrave;re fois,
+veut nous
+faire recommencer l'ascension &agrave; cause de l'&acirc;ne. Mais nous
+nous obstinons
+&agrave; passer sur les roches &agrave; fleur d'eau, et l'&acirc;ne y
+passe sans brancher.
+De m&eacute;moire d'&acirc;ne, on n'avait vu pareille chose; mais aussi
+quel &acirc;ne!</p>
+<p>Derri&egrave;re le grand rocher, sur un espace d'une centaine de
+pas, s'&eacute;tend
+le site ardu et s&eacute;v&egrave;re que nous avons baptis&eacute; le
+Sahara. Pas un souffle
+d'air, pas un arbre pour s'abriter, pas une place herbue pour
+s&eacute;parer
+les pieds du roc br&ucirc;lant.</p>
+<p>En plein midi, il y a un peu de quoi devenir fou; mais algira et
+gordius
+apparaissent instantan&eacute;ment, comme s'ils attendaient nos
+naturalistes.
+Alors, tout est oubli&eacute;: le soleil ne darde pas de feux dont on
+se
+soucie. Voil&agrave; nos enrag&eacute;s tout en haut du
+pr&eacute;cipice, oubliant de songer
+aux vip&egrave;res qui abondent et au moyen de redescendre tout ce
+qu'ils ont
+gravi. N'importe, les captures sont effectu&eacute;es, et on descend
+comme on
+peut.</p>
+<p>Cette roche feuillet&eacute;e se divise en escaliers friables et
+perfides, et
+les herbes br&ucirc;l&eacute;es qui s'y attachent sont glissantes comme
+de la glace.
+L'&eacute;motion fait oublier &agrave; ceux qui regardent la chasse les
+souffrances de
+la fournaise. Outre les papillons d&eacute;sir&eacute;s (ce que les
+entomologistes
+appellent leur <i>desideratum</i>), on rapporte des merveilles
+inattendues,
+des col&eacute;opt&egrave;res avec lesquels on avait fait connaissance
+&agrave; la Spezzia,
+dont le climat est aussi un peu celui de l'Afrique.</p>
+<p>On va plus loin, on se retourne pour regarder encore la belle
+silhouette
+du rocher, qui para&icirc;t grandiose par sa proportion avec le site
+environnant. Au pied des Alpes, ce serait un grain de sable; l&agrave;
+o&ugrave; il
+est, c'est un pic alpestre.</p>
+<p>Mais on avance, et les talus s'abaissent, la rivi&egrave;re n'a plus
+de
+rochers, et, pendant un certain temps, ombrag&eacute;e de beaux arbres,
+elle
+semble noire et morte. Les gazons refleurissent, l'air circule et les
+insectes m&eacute;ridionaux disparaissent. Moreau nous trouve des
+sources
+fra&icirc;ches, et, apr&egrave;s une nouvelle halte, on reprend
+&agrave; travers champs, par
+le plateau, la direction du village.</p>
+<p>En g&eacute;n&eacute;ral, ces plateaux sont tristes et nus, mais ils
+sont courts et
+s'abaissent brusquement vers de jolis bouquets de bois de h&ecirc;tres
+et de
+ch&ecirc;nes enfouis dans des d&eacute;chirures de terrains
+tr&egrave;s-amusantes.</p>
+<p>On remonte, on traverse, en soupirant un peu, des moissons au-dessus
+desquelles la chaleur danse et miroite. Enfin on redescend rapidement
+au
+village par une fente profonde, chemin en &eacute;t&eacute;, torrent en
+hiver.</p>
+<p>On ne saurait d&eacute;finir la production g&eacute;n&eacute;rale du
+pays, tant elle est
+in&eacute;gale et vari&eacute;e sur ces terrains tourment&eacute;s de
+mouvements capricieux!</p>
+<p>Dans des veines ombrag&eacute;es et humides, les fourrages sont
+magnifiques &agrave;
+la vue, bien que grossiers de qualit&eacute;; le <i>brin</i> est trop
+gros, et nos
+chevaux le refusent absolument; ceux du pays, moins d&eacute;licats, en
+font
+leurs d&eacute;lices. Sur les hauteurs pierreuses croissent de maigres
+froments, gravement malades cette ann&eacute;e, et dont le grain
+&eacute;clate en
+poudre noire. Mais, &agrave; deux pas plus bas ou plus au nord, ou plus
+au sud,
+la moisson du bl&eacute;, de l'orge ou de l'avoine, est superbe.
+Ailleurs et
+non loin, c'est la vigne qui souffre ou prosp&egrave;re. La culture se
+fait
+industrieuse, essayeuse, observatrice, comme dans tous les pays
+accident&eacute;s. On finit par utiliser les recoins les plus rebelles
+et par
+ne rien abandonner au d&eacute;sert de ce qui est praticable,
+c'est-&agrave;-dire de
+ce que le pied et la main peuvent atteindre.</p>
+<p>Somme toute, la contr&eacute;e est riche, le vin
+tr&egrave;s-potable, le pain
+excellent, les l&eacute;gumes aussi. La grande vari&eacute;t&eacute;
+des produits est
+toujours une source d'aisance pour le paysan, parce que bien rarement
+tout manque &agrave; la fois. C'est ce qui leur fait dire avec raison
+que les
+<i>ch&eacute;tifs</i> pays sont les meilleurs. En effet, dans les
+terres l&eacute;g&egrave;res et
+in&eacute;gales des varennes, on trouve parfois plus de ressource que
+dans
+l'uniforme et opulent fromental. On poss&egrave;de dix fois plus
+d'espace, et
+bien qu'une <i>boissel&eacute;e</i> de chez nous paraisse en valoir
+dix des autres,
+le r&eacute;sultat g&eacute;n&eacute;ral prouve que ces terres
+m&eacute;diocres rapportent, en
+proportion de leur prix, un bon tiers de plus que celles de
+premi&egrave;re
+qualit&eacute;.</p>
+<p>Cela provient surtout de ce que l'on s'ing&eacute;nie davantage.</p>
+<p>&#8212;Nous nous <i>artificions</i> &agrave; toute chose, me disait un
+paysan de par l&agrave;.
+Nous savons faire pousser le noyer et le ch&acirc;taignier c&ocirc;te
+&agrave; c&ocirc;te, chose
+r&eacute;put&eacute;e impossible dans vos endroits. Nous greffons toute
+sorte d'arbres
+fruitiers les uns sur les autres: tant pis pour ceux qui manquent. Nous
+ne craignons pas de recommencer, pas plus que d'apporter de la terre
+&agrave;
+dos de mulet, &agrave; dos d'&acirc;ne et m&ecirc;me &agrave; notre dos
+de chr&eacute;tien, dans des
+hottes, pour nous faire un petit jardin dans un trou de rocher. On
+<i>s'invente</i> tout ce qu'on peut, et, si les courants d'eau
+emportent
+l'ouvrage &agrave; la mauvaise ann&eacute;e, on recommence un peu plus
+haut, on
+endigue, on s'arrange et on se sauve.</p>
+<p>Ce paysan industrieux et entreprenant est, et je le
+r&eacute;p&egrave;te, moins
+solennel et moins po&eacute;tique que le n&ocirc;tre: il ressemble plus
+&agrave; un
+Auvergnat moderne qu'&agrave; un vieux Gaulois. Il manque de cette
+majest&eacute;
+qu'on peut appeler <i>bovine</i> chez l'homme de la vall&eacute;e
+Noire; mais il est
+plus int&eacute;ressant dans son combat avec la terre, et, s'il
+r&ecirc;ve moins, il
+comprend davantage.</p>
+<p>Encore un trait caract&eacute;ristique: le paysan de chez nous a
+peur de l'eau.
+Il croit que le bain de rivi&egrave;re est malsain, le dimanche, pour
+qui a su&eacute;
+la semaine. Il croit que la natation est un plaisir d'oisif. Il se noie
+dans un pied d'eau.</p>
+<p>Ici, tout le monde va &agrave; l'eau comme des canards. Le dimanche
+soir,
+toute la population nage, plonge, dresse des bambins &agrave; se jeter
+dans les
+bassins profonds du haut des rochers et &agrave; p&ecirc;cher &agrave;
+la main sous les
+blocs de la rivi&egrave;re. Quelques femmes nagent aussi. On se partage
+ga&icirc;ment
+la p&ecirc;che et on rentre pour la manger toute fra&icirc;che en
+famille, sauf les
+belles pi&egrave;ces, qui sont vendues &agrave; Argenton quand il n'y a
+pas
+d'&eacute;trangers au village.</p>
+<p>Ce poisson est exquis, m&ecirc;me le fretin. Il a la chair ferme et
+savoureuse.</p>
+<p>La bonne et vraie p&ecirc;che se fait avant le jour; aussi vous
+pourriez
+marcher la nuit tout le long de ce d&eacute;sert, avec la certitude de
+rencontrer, &agrave; chaque pas, des figures affair&eacute;es mais
+bienveillantes.</p>
+<p>Les meuniers et les p&ecirc;cheurs vivent en bonne intelligence:
+filets et
+bateaux sont pr&ecirc;t&eacute;s &agrave; toute heure, et ce continuel
+&eacute;change constitue une
+sorte de communaut&eacute;. On ne se g&ecirc;ne gu&egrave;re pour lever
+la verg&eacute;e qu'on
+rencontre sur les &icirc;lots dans le courant. Mais c'est &agrave;
+charge de
+revanche, et la grande prudence du Berrichon &eacute;vite les reproches
+et les
+querelles. Les p&ecirc;cheurs ont un soin de pr&eacute;voyance qui ne
+viendrait
+jamais &agrave; ceux de l'Indre. Quand on p&ecirc;che les
+&eacute;tangs, ils ach&egrave;tent le
+fretin et <i>rempoissonnent</i> leur rivi&egrave;re pour l'avenir.</p>
+<p>En traversant une ravissante prairie, nous e&ucirc;mes &agrave;
+saluer une
+tr&egrave;s-vieille dame du hameau des Cerisiers, qui gardait ses
+vaches en
+cornette et jupon court.</p>
+<p>Elle &eacute;tait seule dans cet &Eacute;den champ&ecirc;tre,
+droite, rose, enjou&eacute;e.</p>
+<p>Moreau m'apprit que c'&eacute;tait une personne riche, la
+m&egrave;re d'un de nos
+amis, avou&eacute; tr&egrave;s-consid&eacute;r&eacute; dans notre ville.</p>
+<p>&#8212;Comprenez-vous, nous dit-il quand nous f&ucirc;mes &agrave;
+quelques pas de cette
+v&eacute;n&eacute;rable pastoure, qu'une dame comme elle, qui a le
+moyen d'avoir trois
+vach&egrave;res pour une, prenne son plaisir &agrave; &ecirc;tre
+l&agrave; toute seule &agrave; son &acirc;ge,
+par chaud ou froid, vent ou pluie?</p>
+<p>&#8212;Ma foi, oui, pensai-je; je le comprends tr&egrave;s-bien. Je sais
+que son
+fils, qui la respecte et la ch&eacute;rit, a fait son possible pour la
+fixer &agrave;
+la ville aupr&egrave;s de lui. Mais elle s'y mourait d'ennui; le
+bien-&ecirc;tre et
+le repos lui retiraient l'&acirc;me du corps. Il y a dans ces natures
+agrestes une po&eacute;sie qui ne sait pas rendre compte de ses
+jouissances,
+mais que l'esprit savoure dans une qui&eacute;tude myst&eacute;rieuse.
+Oui, oui,
+encore une fois, l'aspiration &agrave; la vie pastorale, le besoin
+d'identifier
+notre &ecirc;tre avec la nature et d'oublier tous les faux besoins et
+toutes
+les vaines fatigues de la civilisation, ce n'est pas l&agrave; un vain
+r&ecirc;ve;
+c'est un go&ucirc;t inn&eacute; et positif chez la grande
+majorit&eacute; de la race
+humaine, c'est une passion muette et obstin&eacute;e qui suit partout,
+comme
+une nostalgie, ceux qui ont men&eacute;, d&egrave;s l'enfance, la vie
+libre et r&ecirc;veuse
+au grand air.</p>
+<p>Et, quand cette passion s'est d&eacute;velopp&eacute;e dans une
+contr&eacute;e adorable,
+est-il un artiste qui ne la comprenne pas et qui ne la voie pas flotter
+dans ses pens&eacute;es comme le songe d'une vie meilleure?</p>
+<p>Tout le monde la comprendrait, cette passion, si la nature
+&eacute;tait belle
+partout. Elle le serait, si l'homme voulait et savait. Il ne s'agirait
+pas de la laisser &agrave; elle-m&ecirc;me, l&agrave; o&ugrave; elle se
+refuse &agrave; nourrir l'homme.
+Il s'agirait de lui conserver son type et de lui restituer, avec les
+qualit&eacute;s de la f&eacute;condit&eacute;, le caract&egrave;re de
+gr&acirc;ce ou de solennit&eacute; qui lui
+est propre.</p>
+<p>Cela viendra, ne nous d&eacute;solons pas pour notre descendance.
+Nous
+traversons les jours d'enfantement de l'agriculture. La terre n'est
+ingrate que parce que le g&eacute;nie de l'homme a &eacute;t&eacute;
+paresseux. Nous sortons
+des t&eacute;n&egrave;bres de la routine. La science et la pratique
+prennent un
+magnifique essor au point de vue de l'utilit&eacute; sociale. La vie
+mat&eacute;rielle
+absorbe tout, la question du pain enfante des prodiges. Les artistes et
+les r&ecirc;veurs ont tort pour le moment.</p>
+<p>Il le faut, et n'importe! car le sentiment du beau et les besoins de
+l'&acirc;me reviendront quand la production aura pay&eacute; l'homme de
+ses d&eacute;penses
+et de ses peines. La question des arbres viendra le pr&eacute;occuper
+quand il
+aura trouv&eacute; le chauffage sans bois. La question des fleurs
+descendra des
+r&eacute;gions du luxe aux besoins intellectuels de tous les hommes. La
+question des eaux et des abris de rochers fera des prodiges quand il y
+aura communaut&eacute;, je ne dis pas de propri&eacute;t&eacute; (je ne
+soul&egrave;ve pas cette
+question), mais de culture en grand avec une direction savante et
+intelligente.</p>
+<p>D&eacute;j&agrave; les efforts particuliers de quelques riches amis
+du beau font
+pressentir ce que sera la campagne en France dans une centaine
+d'ann&eacute;es
+peut-&ecirc;tre. On comprend d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s-bien qu'un
+parc de quelques lieues
+carr&eacute;es soit une fantaisie r&eacute;alisable, et que, au milieu
+de ses grandes
+&eacute;claircies et de ses immenses pelouses, les moissons et les
+fauchailles
+s'effectuent facilement &agrave; travers des all&eacute;es
+ombrag&eacute;es et doucement
+sinueuses.</p>
+<p>Il n'y a donc pas de raisons pour qu'un jour, quand
+l'int&eacute;r&ecirc;t social
+aura prononc&eacute; qu'il est indispensable de r&eacute;unir tous les
+efforts vers le
+m&ecirc;me but, des d&eacute;partements entiers, des provinces
+enti&egrave;res, ne
+deviennent pas d'admirables jardins agrestes, conservant tous leurs
+accidents de terrains primitifs devenus favorables &agrave; la nature
+de la
+v&eacute;g&eacute;tation qu'on aura su leur confier, distribuant leurs
+eaux dans des
+veines artificielles f&eacute;condantes et gracieuses, et se couvrant
+d'arbres
+magnifiques l&agrave; o&ugrave; ne poussent aujourd'hui que de
+st&eacute;riles broussailles.</p>
+<p>&Agrave; mesure qu'on obtiendra ce r&eacute;sultat, en vue du beau
+en m&ecirc;me temps
+qu'en vue de l'utile, les id&eacute;es s'&eacute;l&egrave;veront. Le
+go&ucirc;t ira toujours
+s'&eacute;purant, le sentiment du pittoresque deviendra un besoin, une
+jouissance, une ivresse pour le laboureur, aussi bien que pour le
+po&euml;te.
+Ce sera un crime que d'abattre ou de mutiler un bel arbre, une
+grossi&egrave;ret&eacute; que de n&eacute;gliger les fleurs et
+d'aplanir sans n&eacute;cessit&eacute; les
+asp&eacute;rit&eacute;s heureuses du sol; un cr&eacute;tinisme que de
+d&eacute;truire l'harmonie des
+formes et des couleurs sur un point donn&eacute;, par des
+b&acirc;tisses
+disproportionn&eacute;es ou criardes. L'artiste ne souffrira plus de
+rien,
+l'id&eacute;alisme et le r&eacute;alisme ne se battront plus.</p>
+<p>Toute r&ecirc;verie sera douce, toute promenade charmante; et vous
+croyez que,
+vivant dans le beau et le respirant comme un air vital dans la nature
+red&eacute;di&eacute;e &agrave; Dieu, les hommes ne deviendront pas
+plus intelligents en
+devenant plus riches, plus vrais en devenant plus habiles, et plus
+aimables en devenant plus satisfaits?</p>
+<p>Amyntas s'est d&eacute;cid&eacute;ment &eacute;pris de la
+maisonnette o&ugrave; nous sommes loges.
+Il y r&ecirc;ve une installation possible, un pied-&agrave;-terre
+tol&eacute;rable au milieu
+du monde enchant&eacute; des fleurs, des ruisseaux et des papillons.
+Pourquoi
+pas? Il a bien raison.</p>
+<p>J'avais grande envie aussi de cette chaumi&egrave;re, bien qu'elle
+ne r&eacute;alise
+pas mon ambition pittoresque. Vingt autres sont plus jolies; mais c'est
+la seule en vente, et j'allais m'en emparer.... Mais notre ami
+r&eacute;clame
+la priorit&eacute; de l'id&eacute;e. Il nous demande de lui laisser
+arranger cette
+chaumi&egrave;re &agrave; son gr&eacute; et de devenir ses h&ocirc;tes
+dans nos excursions sur la
+Creuse. Nous retirons nos pr&eacute;tentions.</p>
+<p>Il &eacute;change quelques paroles avec madame Rosalie. Le
+voil&agrave; propri&eacute;taire
+d'une maison b&acirc;tie &agrave; pierres s&egrave;ches, couverte en
+tuiles, et orn&eacute;e d'un
+perron &agrave; sept marches brutes; d'une cour de quatre m&egrave;tres
+carr&eacute;s; d'un
+bout de ruisseau avec droit d'y b&acirc;tir sur une arche, plus, d'un
+talus de
+rocher ayant pour limite un buis et un cerisier sauvage.</p>
+<p>&Agrave; partir de ce moment, je vois bien que l'insouciant Amyntas
+n'est plus
+le m&ecirc;me.</p>
+<p>Apr&egrave;s le souper, car nous n'avons d&icirc;n&eacute;
+qu'&agrave; neuf heures, le voil&agrave; qui
+l&egrave;ve des plans, qui mesure ses deux petites chambres, plante en
+imagination des portemanteaux, creuse des armoires dans
+l'&eacute;paisseur de
+<i>son mur</i>, et dit &agrave; chaque instant: <i>Ma maison, ma cour,
+mon rocher, mon
+buis, mon cours d'eau, mes voisins, mes imp&ocirc;ts</i>,&#8212;il en aura
+pour deux
+francs vingt-cinq centimes!&#8212;<i>mes droits, mes servitudes, mon acte, ma
+propri&eacute;t&eacute;</i>, enfin! C'est tout dire!</p>
+<p>&#8212;N'en riez pas, dit-il; qui sait si ce n'est pas l&agrave; que, par
+go&ucirc;t ou
+par raison, je viendrai terminer mes jours?</p>
+<p>Ah! qui sait, en effet? La m&ecirc;me id&eacute;e m'&eacute;tait
+venue pour mon compte,
+quand je lorgnais cette splendide acquisition &agrave; laquelle il me
+faut
+renoncer.</p>
+<p>Mais l'aimable acqu&eacute;reur s'en fait un si grand amusement, que
+je suis
+d&eacute;dommag&eacute; de mon sacrifice. Et puis il n'est pas dit
+absolument que la
+voisine, l'affable et obligeante madame Anne, ne se laissera pas
+s&eacute;duire
+par mes offres un peu plus tard. Nous verrons, si elle n'a pas trop de
+chagrin!</p>
+<p>J'avoue que je ne me pardonnerais pas d'apporter un chagrin dans ce
+village. Un chagrin surmont&eacute; par des consid&eacute;rations
+d'int&eacute;r&ecirc;t, c'est
+presque une corruption exerc&eacute;e et subie. Certes, l'Eldorado
+champ&ecirc;tre o&ugrave;
+nous voici rec&egrave;le ses plaies secr&egrave;tes comme les autres;
+mais je voudrais
+bien que ma main n'y apport&acirc;t pas une &eacute;gratignure.</p>
+<p>Ce remords n'empoisonnera pas les jouissances de notre nouveau
+propri&eacute;taire. L'aubergiste qui lui c&egrave;de la maisonnette
+est enchant&eacute; de
+pouvoir faire agrandir et arranger d&eacute;sormais son auberge. Il
+paye
+quelques dettes avec le surplus, et se loue beaucoup de l'aventure.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h2>IX</h2>
+<br />
+<p style="font-weight: bold; text-align: right;">10 juillet.</p>
+<p>Une voix creuse et s&eacute;pulcrale me r&eacute;veille, et une
+pens&eacute;e triste me
+traverse l'esprit.</p>
+<p>Le pauvre petit ma&icirc;tre d'&eacute;cole qui demeure en face,
+dans notre <i>square</i>,
+s'est laiss&eacute; choir hier de son &acirc;ne. On le disait
+bris&eacute;. Il est peut-&ecirc;tre
+mourant.</p>
+<p>Sans doute, cette voix de la tombe, c'est celle du pr&ecirc;tre qui
+vient
+prier pour son &acirc;me.</p>
+<p>J'entr'ouvre le rideau et je me rassure. Il n'y a l&agrave; qu'un
+vieux
+mendiant aveugle, r&eacute;citant un long <i>oremus</i> en l'honneur
+du g&eacute;n&eacute;reux
+Amyntas, qui vient de le bien traiter. Aussi, tandis que le
+<i>propri&eacute;taire</i> s'enfuit modestement dans les ruines de la
+forteresse,
+pour &eacute;chapper &agrave; la litanie du remerc&icirc;ment, le vieux
+fait les choses en
+conscience et r&eacute;cite jusqu'au bout son antienne &eacute;difiante.</p>
+<p>Une jolie petite fille de dix ans sort de la maison d'&eacute;cole,
+apporte au
+pauvre un gros morceau de pain blanc, le lui met dans sa besace et lui
+demande o&ugrave; il veut aller.</p>
+<p>Le bonhomme lui ordonne d'un air grave de le conduire au
+ch&acirc;teau. Elle
+lui prend la main et l'emm&egrave;ne, en &eacute;cartant devant lui,
+avec son petit
+sabot, les pierres qui pourraient le faire tr&eacute;bucher.</p>
+<p>On d&eacute;jeune chez madame Rosalie, on lui dit adieu, et on part
+pour le Pin
+par le chemin d'en haut. On redescend avec Moreau &agrave; la Creuse,
+et on
+fait encore une lieue dans les rochers pour aller au Trou-Martin, un
+bel
+endroit, le plus h&eacute;riss&eacute; de la contr&eacute;e: rochers en
+aiguilles sur les
+deux rives de la Creuse, aridit&eacute; compl&egrave;te,
+d&eacute;coupure romantique autour
+du courant devenu plus rapide; l'un fait un croquis; l'autre, un somme.</p>
+<p>Au retour, &agrave; un m&eacute;andre o&ugrave; le torrent est calme
+et profond, une barque
+glisse lentement d'une rive &agrave; l'autre. Le batelier conduit trois
+femmes
+charg&eacute;es de paniers de fruits; tous quatre sont superbes de pose
+et de
+costume, &agrave; leur insu; l'eau est un miroir; les rivages herbus,
+les
+arbres, les terrains sont &eacute;tincelants au soleil, qui baisse et
+rougit.
+Tout est rose, chaud et d'un calme sublime.</p>
+<p>Ce n'est pas le lac N&eacute;mi; ce ne sont pas les femmes d'Albano,
+c'est
+autre chose: c'est moins beau et plus touchant. Ici, rien ne pose. En
+Italie, le moindre brin d'herbe fait ses embarras et attend le peintre.</p>
+<p>Belle et bonne France, on ne te conna&icirc;t pas!</p>
+<p>On part &agrave; cinq heures, on fl&acirc;ne un peu en route, on
+boit de l'eau
+fra&icirc;che &agrave; Cluis. On peut y manger des goires, g&acirc;teau
+au fromage de la
+localit&eacute;. C'est &eacute;touffant; mais quand on a faim!...</p>
+<p>On arrive &agrave; la maison &agrave; onze heures du soir. On soupe,
+on range les
+papillons, on se couche &agrave; deux heures.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h2>X</h2>
+<br />
+<p style="font-weight: bold; text-align: right;">14 juillet.</p>
+<p>Notre ami l'avou&eacute;, le fils de la v&eacute;n&eacute;rable
+pastoure, est venu nous voir
+ce matin.</p>
+<p>Amyntas lui confie le soin de r&eacute;gulariser son acquisition et
+le traite
+de <i>mon avou&eacute;</i> avec une aisance importante. On dirait
+qu'il n'a fait
+autre chose de sa vie que d'&ecirc;tre propri&eacute;taire. Il ne dit
+plus <i>ma
+chaumi&egrave;re</i>, il ne dit m&ecirc;me plus <i>ma maison</i>, il
+dit <i>ma villa</i>.</p>
+<p>L'avou&eacute; nous donne des renseignements sur le pays, dont il
+est n&eacute;
+<i>natif</i>, comme on dit chez nous. Il a &eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute; pieds nus, sur les
+roches du <i>Cerisier</i>. Il soupire au souvenir du temps o&ugrave;,
+lui aussi,
+gardait ses vaches dans les grandes herbes. Il a l'excellent esprit de
+comprendre que sa m&egrave;re n'ait pu s'habituer &agrave; l'air mou
+d'une ville et au
+parfum de renferm&eacute; d'une &eacute;tude. Puis il nous dit, lui qui
+conna&icirc;t la
+r&eacute;alit&eacute; des choses humaines et qui est rompu au contact
+des int&eacute;r&ecirc;ts et
+des passions des gens de campagne:</p>
+<p>&#8212;Vous avez eu une bien bonne id&eacute;e de vouloir planter
+l&agrave; une tente. Je
+ne crois pas que vous le regrettiez jamais. Ce village est un nid de
+braves gens.</p>
+<p>&#8212;En v&eacute;rit&eacute;? Il nous semblait, mais nous ne savions
+pas! Nous cherchions
+des fleurs et des papillons. Aurions-nous trouv&eacute; des hommes?</p>
+<p>&#8212;Des hommes tr&egrave;s-bons et tr&egrave;s-sinc&egrave;rement
+religieux, des moeurs
+tr&egrave;s-douces, vous verrez! Et puis une grande fiert&eacute;,
+l'orgueil d'un
+certain bien-&ecirc;tre, joint au plaisir de l'hospitalit&eacute;. Nous
+avons peu &agrave;
+faire par l&agrave;, nous autres gens de proc&eacute;dure. J'en suis
+fier pour mon
+endroit. Pas de proc&egrave;s comme dans la Marche. C'est une oasis.
+Ces gens
+ne sont jamais sortis de leur mani&egrave;re d'&ecirc;tre depuis des
+si&egrave;cles. Faute
+de chemins, ils ne se sont jamais &eacute;cart&eacute;s du beau jardin
+que leur a
+creus&eacute; la nature. Ils ont su garder leur bonheur, et il y a chez
+eux un
+grand cachet d'association et d'homog&eacute;n&eacute;it&eacute;. Ne
+vous d&eacute;fendez pas de
+les estimer. Ils sont tous ce qu'ils vous paraissent.</p>
+<p>Esp&eacute;rons que ce r&eacute;aliste de profession n'est pas trop
+romanesque
+d'instinct, et retournons au village le plus vite qu'il nous sera
+possible.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h2>XI</h2>
+<br />
+<p style="font-weight: bold; text-align: right;">26 juillet.</p>
+<p>Parth&eacute;nias est dans le Midi, Amyntas est parti avant-hier
+pour <i>son
+village</i>, afin de mettre les ouvriers en besogne &agrave; <i>sa
+villa</i>. Il nous
+permet cependant d'y passer encore une bonne journ&eacute;e avant de
+leur c&eacute;der
+la place.</p>
+<p>Nous partons demain, Herminea et moi; aujourd'hui, nous voyons la
+f&ecirc;te
+de notre hameau d'ici; c'est sainte Anne qui en est la patronne et que
+l'on f&ecirc;te le dimanche; car la moisson est commenc&eacute;e, et on
+ne pourrait
+se d&eacute;ranger dans la semaine.</p>
+<p>Toutes les r&eacute;jouissances de chez nous se bornent &agrave;
+danser, du matin au
+soir, la bourr&eacute;e. La bourr&eacute;e du Berry va se perdant sans
+qu'on y songe;
+elle ne se danse plus que dans un assez petit rayon. J'ai bien peur
+qu'on ne se soit laiss&eacute; entra&icirc;ner &agrave; la contredanse
+dans notre village de
+l&agrave;-bas. Je n'ai pas encore os&eacute; le demander.</p>
+<p>La contredanse du paysan est absurde et grotesque. Sa valse est,
+comme
+rhythme et comme allure, quelque chose de disloqu&eacute; et
+d'incompr&eacute;hensible. La bourr&eacute;e est monotone, mais d'un
+vrai caract&egrave;re.
+Pourtant il ne faut pas la voir folichonner par les artisans de petite
+ville; ils y sont aussi absurdes que le paysan &agrave; la contredanse.</p>
+<p>Il y a aussi les <i>beaux</i> de village de la nouvelle
+&eacute;cole, qui y
+introduisent des contorsions pr&eacute;tentieuses et des airs
+impertinents tout
+&agrave; fait contraires &agrave; l'esprit de cette antique danse. La
+bourr&eacute;e n'est
+elle-m&ecirc;me que dans les jambes molles et les allures
+tra&icirc;nantes de ce qui
+nous reste de vrais paysans, les jeunes bouviers et les minces
+pastoures
+de nos plaines.</p>
+<p>Ces na&iuml;fs personnages s'y amusent tranquillement en apparence;
+mais
+l'acharnement qu'ils y portent prouve qu'ils y vont avec passion. Leur
+danse est souple, bien rhythm&eacute;e et tr&egrave;s-gracieuse dans sa
+simplicit&eacute;.
+Les filles sont droites, s&eacute;rieuses, avec les yeux invariablement
+fix&eacute;s &agrave;
+terre. J'ai toujours vu les &eacute;trangers, qui venaient &agrave;
+notre f&ecirc;te,
+tr&egrave;s-frapp&eacute;s de leur air modeste.</p>
+<p>Notre <i>assembl&eacute;e</i> est une des moins brillantes du pays.
+Il en a toujours
+&eacute;t&eacute; ainsi: c'est parce qu'elle <i>tombe en moisson</i>
+et que la jeunesse est
+&eacute;parpill&eacute;e au loin en ce moment. Je doute que le
+cabaretier qui nous
+dresse une ram&eacute;e y fasse de brillantes affaires. Bien qu'il
+offre aux
+consommateurs liqueurs, bi&egrave;re et caf&eacute;, nos paysans, qui
+ne sont gu&egrave;re
+friands de ces nouveaut&eacute;s, n'en usent que <i>par genre</i>, et
+pr&eacute;f&egrave;rent le
+vin du cru, qui se d&eacute;bite au <i>pichet</i> dans les cabarets de
+la localit&eacute;.</p>
+<p>Les m&eacute;n&eacute;triers semblent fort occup&eacute;s; mais deux
+sonneurs de musette,
+c'est trop pour si peu de monde, et leur journ&eacute;e a
+&eacute;t&eacute; mauvaise.</p>
+<p>Le vieux Dor&eacute; se targue pourtant d'avoir des droits &agrave;
+la pr&eacute;f&eacute;rence des
+gens d'ici. Il a &eacute;t&eacute; assez habile dans son temps, et il a
+beaucoup
+gagn&eacute;. Il &eacute;tait seul alors pour cinq ou six paroisses et
+faisait souvent
+des journ&eacute;es de dix &eacute;cus. Mais il s'est
+n&eacute;glig&eacute; dans son art, et,
+quelquefois distrait d&egrave;s le matin, il coupait tout le jour les
+jambes &agrave;
+son monde, en sortant plus que de raison du ton et de la mesure.</p>
+<p>Et puis le cornemuseux croit que le souffle et le succ&egrave;s ne
+le trahiront
+jamais, tandis que l'un est aussi fugitif que l'autre. Il n'amasse
+gu&egrave;re; et, aux champs comme ailleurs, tout artiste veut mener la
+vie
+d'artiste. Bien qu'il travaille de ses bras dans la semaine, il n'est
+pas r&eacute;put&eacute; bon ouvrier et ne trouve pas beaucoup
+d'ouvrage. Aux champs
+comme ailleurs, r&egrave;gne le pr&eacute;jug&eacute; du positiviste
+contre l'id&eacute;aliste.</p>
+<p>Bref, Dor&eacute; est devenu vieux, maladif et pauvre. Il a fait la
+folie de se
+marier en secondes noces avec une jeune femme qui lui a donn&eacute;
+beaucoup
+d'enfants. L'a&icirc;n&eacute;, &acirc;g&eacute; de dix ans, est
+l&agrave; debout sur le banc, &agrave; son
+c&ocirc;t&eacute;, l'accompagnant sur la vielle avec beaucoup de nerf
+et de justesse.</p>
+<p>Le pauvre petit bonhomme est charmant; c'est un &eacute;l&egrave;ve
+qui lui fait
+honneur et qui le ram&egrave;ne &agrave; la mesure, avec laquelle il
+s'&eacute;tait trop
+longtemps brouill&eacute;. L'enfant est int&eacute;ressant, et, en
+outre, Dor&eacute; a fait
+la d&eacute;pense d'une vaste tente sous laquelle on peut danser seize,
+&agrave;
+l'abri du soleil et de la pluie.</p>
+<p>H&eacute;las! c'est peine perdue! Les d&eacute;licats sont en petit
+nombre, et, malgr&eacute;
+trente-deux degr&eacute;s de chaleur, on danse en plein soleil &agrave;
+la musette du
+concurrent qui est venu fi&egrave;rement planter son tr&eacute;teau dos
+&agrave; dos avec
+lui.</p>
+<p>Les deux musettes braillent chacune un air diff&eacute;rent.
+&Agrave; distance, c'est
+un charivari effroyable. Mais telle est la puissance de l'instrument,
+que, de pr&egrave;s, l'un ne peut &eacute;touffer l'autre et que le cri
+strident de la
+vielle du petit se perd dans le mugissement du grand bourdon de
+Blanchet.</p>
+<p>Et puis Blanchet, de Cond&eacute;, est dans la force de l'&acirc;ge
+et du talent.
+C'est un v&eacute;ritable ma&icirc;tre sonneur, plus instruit et mieux
+dou&eacute; que le
+vieux Dor&eacute;. Il n'a pas d&eacute;daign&eacute; les traditions et
+sait de fort belles
+choses, aussi bien pour la messe que pour le bal. Il sait accompagner
+le
+plain-chant et s'accorder avec trois autres cornemuses &agrave;
+l'offertoire.
+Je l'ai entendu une fois consacrer la c&eacute;r&eacute;monie du chou,
+&agrave; un lendemain
+de noce, par un chant grave d'une originalit&eacute; extr&ecirc;me et
+d'une facture
+magnifique.</p>
+<p>Je le priai de venir le lendemain pour moi seul, et il me joua des
+bourr&eacute;es de sa composition, tr&egrave;s-bien faites et nullement
+pill&eacute;es dans
+les airs de vaudeville que nos sonneurs modernes ramassent, tant bien
+que mal, sur les routes et dans les cabarets.</p>
+<p>Aussi, quand le pauvre Dor&eacute; vint me porter sa plainte,
+&agrave; la fin de
+l'assembl&eacute;e, me remontrant que Blanchet, de Cond&eacute;, avait
+mal agi en
+faisant danser sur une paroisse de son ressort; quand il me montra en
+pleurant son gentil vielleux et les vingt-six sous de sa
+journ&eacute;e, tous
+frais faits, je fus attendri sans doute, et lui donnai le
+d&eacute;dommagement
+qu'il pouvait r&eacute;clamer d'une vieille amiti&eacute;; mais je ne
+pus prendre
+parti contre le ma&icirc;tre sonneur de Cond&eacute;, qui &eacute;tait
+dans son droit et
+qui, avec trois pintes de vin dans le ventre, n'a jamais failli aux
+lois
+de la mesure.</p>
+<p>La sc&egrave;ne fut assez path&eacute;tique. Dor&eacute;
+g&eacute;missait et me reprochait
+doucement, mais tristement, d'&ecirc;tre de ceux qui lui avaient fait <i>du
+tort</i>.</p>
+<p>J'avais pr&ocirc;n&eacute; d'autres ma&icirc;tres sonneurs
+autrefois: Marcillat, du
+Bourbonnais, ensuite Moreau, de la Ch&acirc;tre, et maintenant ce
+maudit
+Blanchet, de Cond&eacute;, dont pourtant il parlait avec un certain
+respect.
+Mais pourquoi ne m'&eacute;tais-je pas content&eacute; de lui, le vieux
+sonneur de
+Saint-Chartier, l'unique, l'in&eacute;vitable des anciens jours?</p>
+<p>&#8212;Il fut un temps, disait-il, o&ugrave;, quand vous vouliez entendre
+la
+cornemuse ou faire danser la jeunesse, c'&eacute;tait toujours moi que
+vous
+appeliez. Et puis, tout d'un coup, vous avez eu une dame de Paris, une
+fameuse Pauline Viardot, qui voulait &eacute;crire nos airs, et vous
+avez
+demand&eacute; Marcillat, qui &eacute;tait &agrave; plus de douze
+lieues d'ici, pendant que
+j'&eacute;tais sous votre main. &Ccedil;'a &eacute;t&eacute; un
+cr&egrave;ve-coeur pour moi; je me suis
+questionn&eacute; l'esprit pour savoir en quoi j'avais manqu&eacute;,
+et, de chagrin,
+j'ai quitt&eacute; l'endroit pour aller vivre &agrave; la ville,
+o&ugrave; je vis encore plus
+mal.</p>
+<p>Que pouvais-je r&eacute;pondre &agrave; ce pauvre homme? Il est
+malheureux et pas
+assez artiste pour comprendre que l'art et l'amiti&eacute;
+ob&eacute;issent &agrave; des lois
+diff&eacute;rentes. Mais il me faisait peine, et je me gardai bien de
+lui dire
+que j'avais dout&eacute; de son talent.</p>
+<p>J'arrangeai la chose de mon mieux en l'engageant &agrave; pardonner
+au grand
+Marcillat, mort il y a longtemps, &agrave; la suite d'une querelle
+suscit&eacute;e par
+d'autres sonneurs, pour des causes analogues &agrave; celle dont il
+&eacute;tait l&agrave;
+question.</p>
+<p>Quant &agrave; Moreau, de la Ch&acirc;tre, ce n'est pas moi qui ai
+fait sa
+r&eacute;putation. Elle s'est &eacute;tablie et soutenue sans moi.</p>
+<p>Dor&eacute; m'avoua qu'il n'essayait pas de lutter contre cet
+artiste
+redoutable, sur son terrain, les bals de la ville, et qu'il cherchait
+modestement sa vie aux alentours. Je lui rendis un peu de contentement
+en louant son petit et en lui disant qu'&agrave; eux deux ils jouaient
+tr&egrave;s-bien, ce qui est la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+<p>Un autre <i>id&eacute;aliste</i> des environs, que l'on rencontre
+dans toutes les
+foires et assembl&eacute;es, voire sur tous les chemins, comme un
+boh&egrave;me dont
+il m&egrave;ne la vie, c'est Caillaud-la-<i>Chi&egrave;be</i>
+(c'est-&agrave;-dire la <i>Ch&egrave;vre</i>),
+ainsi surnomm&eacute; parce que, durant quelques mois, il promena et
+montra
+pour de l'argent le ph&eacute;nom&egrave;ne ainsi d&eacute;crit sur
+l'&eacute;criteau (avec
+portrait) de sa pancarte: <i>Ici l'on voit la chi&egrave;be &agrave;
+Caillaud qu'&agrave; trois
+pattes de naissance</i>.</p>
+<p>La ch&egrave;vre &agrave; trois pattes n'enrichit point Caillaud.
+Caillaud est plein
+d'id&eacute;es et d'activit&eacute;, mais il se blouse dans toutes ses
+sp&eacute;culations.
+Il appartient &agrave; la grande race des Barnum et compagnie, mais il
+a plus
+d'ambition que de pr&eacute;voyance.</p>
+<p>&Agrave; peine la ch&egrave;vre ph&eacute;nom&eacute;nale fut-elle
+sevr&eacute;e, qu'il recommen&ccedil;a, pour la
+centi&egrave;me fois de sa vie, l'histoire du pot au lait. Il lui fit
+construire une petite voiture, acheta un &acirc;ne, et, apr&egrave;s
+avoir promen&eacute;
+son monstre dans le d&eacute;partement, il partit pour Paris dans
+l'espoir de
+revenir millionnaire.</p>
+<p>Le Jardin des Plantes acheta vingt-cinq francs, je crois, la
+ch&egrave;vre &agrave;
+trois pattes; c'&eacute;tait bien tout ce qu'elle valait, mais non tout
+ce
+qu'en frais de voyage et d'exhibition elle avait co&ucirc;t&eacute;
+&agrave; son na&iuml;f
+propri&eacute;taire.</p>
+<p>Il revint au pays, Gros-Jean comme devant, vendit du ruban, des
+allumettes, des tortues d'eau douce, des poissons, des boutons, des
+&eacute;crevisses, des cochons d'Inde, que sais-je? Toujours par monts
+et par
+vaux, brocantant sur toutes choses, se plaignant toujours de l'ingrate
+fortune, et toujours recommen&ccedil;ant, avec accompagnement
+d'illusions et de
+d&eacute;bours&eacute;s pr&eacute;alables, l'&eacute;difice de sa
+prosp&eacute;rit&eacute;. Excellent gar&ccedil;on
+d'ailleurs, doux, sobre, point vicieux et tr&egrave;s-serviable avec ou
+sans
+profit. Il s'est jet&eacute; dans la boh&egrave;me par imagination et
+non par paresse,
+car il se donne du mal comme dix pour gagner quelques sous. Il est
+assez
+menteur, encore par exc&egrave;s d'imagination, car il ne sait pas
+soutenir ses
+h&acirc;bleries, et ses finesses sont cousues d'un c&acirc;ble.</p>
+<p>La moralit&eacute; que l'on peut tirer de sa vie fantaisiste, c'est
+qu'il y a
+des gens si habiles, qu'ils sont fatalement dupes de tout, et
+d'eux-m&ecirc;mes par-dessus le march&eacute;. Ils cherchent la
+renomm&eacute;e de profonds
+diplomates, et, une fois pos&eacute;s ainsi, ils ne peuvent plus dire
+un lieu
+commun qui ne mette en m&eacute;fiance. On se fait un droit, un
+plaisir,
+presque un honneur et un devoir de les attraper, si bien qu'en somme
+ils
+succombent dans une lutte o&ugrave; ils se trouvent seuls contre tous.</p>
+<p>N'en est-il pas ainsi ailleurs qu'au village? et, aux premiers plans
+du
+monde financier et industriel, ne trouve-t-on pas, sous des dehors
+moins
+na&iuml;fs, mais avec des effets et des r&eacute;sultats aussi vains,
+plus d'un
+Caillaud &agrave; trois pattes?</p>
+<p>Ledit Caillaud a invent&eacute;, depuis trois ans, de tenir un jeu
+de bonbons
+pour les enfants, dans les assembl&eacute;es. Il a une table sur
+laquelle sont
+coll&eacute;es des cartes; sur chacune de ces cartes est un lot plus ou
+moins
+friand, soit trois drag&eacute;es au pl&acirc;tre, soit une tour en
+sucre, soit un
+demi-b&acirc;ton de sucre d'orge, soit un cheval en candi couleur de
+rose. Il
+fait payer un sou, et on tire dans un sac des cartes roul&eacute;es,
+crasseuses, Dieu sait! pour amener le lot plac&eacute; sur la carte
+correspondante du tableau. La ruse du marchand consiste &agrave; placer
+des
+pi&egrave;ces d'une certaine apparence sur les intervalles, de
+mani&egrave;re que
+presque tous les lots soient couverts d'objets qui ne
+repr&eacute;sentent pas
+la valeur d'un centime.</p>
+<p>&Agrave; cet honn&ecirc;te trafic, Caillaud fit d'abord quelques
+bonnes journ&eacute;es.
+L'an pass&eacute;, il r&eacute;colta trente-huit francs. Mais il ne
+faut pas
+longtemps pour que les plus niais y voient clair.</p>
+<p>Sans nous, cette ann&eacute;e, sa boutique eut &eacute;t&eacute;
+d&eacute;serte. Heureusement pour
+lui, tous les gamins vinrent nous demander de tenir la banque, et nous
+la f&icirc;mes sauter &agrave; son profit avec des joueurs qui ne
+payaient pas.</p>
+<p>Mais quoi! aussi bien que le vieux Dor&eacute;, Caillaud a
+d&eacute;j&agrave; un concurrent.</p>
+<p>Au bout de la place, dans un coin honteux, se tient un pauvre
+&ecirc;tre
+disloqu&eacute;, horrible, qu'agite en outre une sorte de danse de
+Saint-Gui
+des plus bizarres. Lui aussi a son jeu de friandises, un tourniquet
+&agrave;
+macarons, dont les mouches sont les seuls chalands, le pauvre homme
+n'ayant pas, comme le magnifique Caillaud, le moyen d'abriter sa
+marchandise sous un parasol; et voil&agrave; Caillaud qui pourrait bien
+g&eacute;mir
+et murmurer, parce que j'ai &eacute;t&eacute; aussi donner un
+encouragement au petit
+commerce de l'estropi&eacute;. Pour le coup, je perdrais patience et
+j'enverrais promener mon ami &agrave; trois pattes, s'il
+r&eacute;clamait, en vain, le
+monopole de la mis&egrave;re et de la commis&eacute;ration.</p>
+<p>Les boh&eacute;miens sont fort gentils: c'est une race aimable et
+vivace, qui
+se trouve la m&ecirc;me, relativement, &agrave; tous les
+&eacute;chelons de la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+<p>La profession est relativement la m&ecirc;me aussi: elle consiste
+&agrave; s'isoler
+des conditions r&eacute;guli&egrave;res de l'existence
+g&eacute;n&eacute;rale et &agrave; se frayer une
+route de fantaisie &agrave; travers le troupeau du vulgaire. Ce serait
+tout &agrave;
+fait l&eacute;gitime pour quiconque a le go&ucirc;t des aventures, le
+courage des
+privations et l'heureuse philosophie de l'esp&eacute;rance, si,
+m&ecirc;me en
+s'abstenant du vice qui avilit et de l'intemp&eacute;rance qui
+h&eacute;b&egrave;te, on
+n'&eacute;tait pas fatalement entra&icirc;n&eacute;, un jour ou
+l'autre, &agrave; oublier toute
+notion de dignit&eacute;, et, partant, de charit&eacute; humaine.</p>
+<p>L'homme qui s'endurcit trop vis-&agrave;-vis de lui-m&ecirc;me
+s'endurcit peu &agrave; peu &agrave;
+l'&eacute;gard de ses semblables. Il trouve naturel d'exploiter leur
+travail au
+profit de son industrie, qui consiste &agrave; se faire plaindre
+jusqu'au jour
+o&ugrave; il n'y r&eacute;ussit plus du tout et se laisse mourir dans
+un coin, fatigu&eacute;
+de l'ingratitude de sa fonction d'ingrat.</p>
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; de la figure &agrave; la fois souriante
+et larmoyante du boh&egrave;me
+rustique, m&eacute;lange de timidit&eacute; et d'audace, de douleur et
+d'ironie, passe
+la face s&eacute;rieuse et un peu hautaine du paysan ais&eacute;, bien
+&eacute;tabli dans la
+famille et la propri&eacute;t&eacute;. Dans nos pays, celui-ci est
+honn&ecirc;te homme en
+g&eacute;n&eacute;ral, et tr&egrave;s-charitable envers les individus.
+Il a m&ecirc;me un sourire
+de protection pour celui qui a trois pattes de naissance et qui va
+clopin-clopant dans la vie. Lui, fi&egrave;rement &eacute;tabli dans la
+soci&eacute;t&eacute; sur
+ses quatre pieds de banc, il n'avance pas, mais il ne tombe pas. Il
+dit,
+en parlant du bancal, qu'il n'a pas pris <i>la r&eacute;ge</i> (le
+sillon) du bon
+c&ocirc;t&eacute;, et que, pourtant, il n'est pas mauvais homme pour
+&ccedil;a. Il ne le
+pousse pas &agrave; terre, car il met tout son tort sur le compte du
+progr&egrave;s,
+le grand ennemi, le chemin de perdition de la jeunesse.</p>
+<p>&Agrave; l'&eacute;gard des masses souffrantes, le paysan
+ais&eacute; est tr&egrave;s-dur en
+th&eacute;orie. Il se r&eacute;volte &agrave; l'id&eacute;e du mieux
+g&eacute;n&eacute;ral; cependant il plaint et
+assiste les maux particuliers; mais il a horreur des conclusions, de
+quelque c&ocirc;t&eacute; qu'elles lui soient pr&eacute;sent&eacute;es,
+et ce sera sagesse que de
+chercher le moyen de l'y amener sans qu'il s'en aper&ccedil;oive.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h2>XII</h2>
+<br />
+<p style="font-weight: bold; text-align: right;">Au village de ***, 27
+et 28 juillet.</p>
+<p>Nous voici dans nos torrents et dans nos rochers. Amyntas est venu
+au-devant de nous &agrave; pied avec Moreau, jusqu'au joli bois entre
+le
+chatelier et la croix. Ils rendent l'&acirc;me, notre cheval aussi.</p>
+<p>On fait halte. La chaleur devient torride d&egrave;s qu'on s'engage
+dans les
+vallons qui conduisent &agrave; la Creuse.</p>
+<p>Cette fois, nous avons quelque peine &agrave; remiser la voiture.
+Les r&eacute;coltes
+sont presque finies, les granges sont pleines.</p>
+<p>Nous descendons &agrave; la Creuse et nous la remontons
+jusqu'&agrave; l'embouchure du
+torrent de notre village. Il n'y a pas pour une heure de marche, et
+c'est en somme le plus beau coin de la gorge. La Creuse y est
+resserr&eacute;e
+et traverse deux ou trois petits chaos tr&egrave;s-romantiques.</p>
+<p>J'ai vu autrefois ce paysage encore plus beau: on a abattu de grands
+ch&ecirc;nes qui le compl&eacute;taient. On a fait un nouveau pont, qui
+sera encore
+emport&eacute; comme celui que nous passions autrefois pour aller
+&agrave; la
+<i>Prune-au-Pot</i>, un vieux manoir qui a eu l'honneur
+d'h&eacute;berger Henri IV,
+et qui est tr&egrave;s-bien conserv&eacute;.</p>
+<p>La Creuse est terrible quelquefois. Je l'ai vue bien
+m&eacute;chante. En ce
+moment, elle est si basse et si tranquille, que l'on a besoin de
+regarder la position de ses &eacute;normes blocs de granit pour se
+persuader
+que c'est elle qui les a apport&eacute;s l&agrave;.</p>
+<p>Le village se pr&eacute;sente encore mieux en montant qu'en
+descendant. On y
+arrive par des prairies d&eacute;licieuses.</p>
+<p>Nous y voil&agrave;. D&eacute;cid&eacute;ment, on est ici plus
+d&eacute;monstratif que chez nous.
+Nous sommes d&eacute;j&agrave; re&ccedil;us comme de vieux amis, et
+nous trouvons Amyntas li&eacute;
+avec tout le monde.</p>
+<p>Un artiste &eacute;minent, qui a d&eacute;couvert aussi le village,
+et dont le nom se
+recommande de lui-m&ecirc;me, est invit&eacute; par nous &agrave;
+d&eacute;jeuner le lendemain sur
+le rocher, et nous recommen&ccedil;ons la partie de p&ecirc;che et de
+friture au
+bord de la Creuse. Il est ravi de la douceur et de la gr&acirc;ce de
+cette
+nature. Il fait rapidement des croquis adorables.</p>
+<p>Les peintres qui comprennent le vrai sont d'heureux po&euml;tes. Ils
+saisissent tout &agrave; la fois, ensemble et d&eacute;tails, et
+r&eacute;sument en cinq
+minutes ce que l'&eacute;crivain dit en beaucoup de pages, ce que le
+naturaliste ne p&eacute;n&egrave;tre qu'en beaucoup de jours
+d'observation et de
+fatigue. Ils s'emparent du caract&egrave;re des choses, et, sans savoir
+le nom
+des arbres et la nature des pierres, ils font le portrait des aspects
+sentis, portrait p&eacute;n&eacute;trant et intelligent, saisissant et
+fid&egrave;le, sans
+l'effort des p&eacute;nibles investigations.</p>
+<p>Ils &eacute;crivent la vie et traduisent le champ de la nature dans
+une langue
+dont les difficult&eacute;s myst&eacute;rieuses nous &eacute;chappent,
+tant elle para&icirc;t
+claire et facile quand ils la poss&egrave;dent bien.</p>
+<p>En regardant ces croquis de M. Grandsire, nous retrouvions toutes
+les
+douces &eacute;motions de nos r&ecirc;veries &agrave; travers ces
+promenades enchant&eacute;es, et,
+quant &agrave; moi, il m'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; bien impossible de
+dire comment ce petit bout
+de papier crayonn&eacute; si promptement contenait tant de choses
+auxquelles
+j'avais song&eacute;, et qui m'apparaissaient de nouveau avec la
+traduction des
+objets dont j'avais savour&eacute; la couleur et la forme.</p>
+<p>Nous avons pouss&eacute;, encore une fois, jusqu'&agrave; l'anse du
+grand rocher noir.
+Amyntas s'est donn&eacute; la satisfaction de l'escalader tout entier,
+pour se
+r&eacute;chauffer d'un bain pris r&eacute;solument avec ses habits dans
+la Creuse &agrave; la
+mani&egrave;re de Moreau; mais Moreau est amphibie et ne sent ni l'eau
+ni le
+soleil, tandis qu'Amyntas s'enrhume comme un simple petit mortel.</p>
+<p>Les trente jours de chaleur tropicale qui viennent de passer sur
+notre
+beau pays n'ont fait que dilater la verdure; les arbres sont aussi
+fastueux de feuillage qu'en juin, et, sous leur ombrage &eacute;pais,
+les
+petites sources murmurent encore et les mousses veloutent le rocher.
+Les
+buis sauvages qui tapissent les talus ont toujours leur air de
+f&ecirc;te des
+Rameaux. Mais les fleurs ont fait leur temps, les pr&eacute;s sont
+fauch&eacute;s, les
+vaches et les ch&egrave;vres broutent partout, et les moissons
+ach&egrave;vent de
+tomber sous la faucille.</p>
+<p>Dans quelques jours, il faudra chercher un reste de vie et de
+f&ecirc;te dans
+les endroits incultes. Heureusement, ils ne manquent pas ici, et le
+f&eacute;roce mois d'ao&ucirc;t, si triste et si dur dans nos plaines,
+ne se fera pas
+trop sentir dans ces bosquets d'Arcadie.</p>
+<p>Mais j'oublie qu'il nous faut partir et laisser la villa d'Amyntas
+aux
+r&eacute;parations urgentes.</p>
+<p>Nous ne reviendrons qu'&agrave; l'automne, et c'est alors seulement
+que nous
+deviendrons assez citoyens de ce village pour en p&eacute;n&eacute;trer
+les moeurs et
+les coutumes.</p>
+<p>En attendant, voici les nouvelles du jour:</p>
+<p>Le marquis fait faire, en dehors du village, au fond du ravin, un
+cimeti&egrave;re pour la paroisse, qui entasse ses d&eacute;funts dans
+l'&eacute;troite cour
+de l'&eacute;glise, comme en plein moyen &acirc;ge.</p>
+<p>Le ma&icirc;tre d'&eacute;cole va mieux. Il prend l'air sur son
+escalier et nous fait
+bon accueil. Nous caressons un enfant rose et blond, beau comme
+l'Amour,
+et nous d&eacute;couvrons qu'il est le fils du pauvre difforme. Nous en
+f&eacute;licitons celui-ci. Sa figure anguleuse et p&acirc;le rayonne
+de plaisir. Il
+sent vivre son &acirc;me dans la beaut&eacute; de cet enfant. Les
+&acirc;mes sont toutes
+belles en sortant des mains de Dieu, et ce n'est pas le corps
+apparemment qui a l'initiative dans la g&eacute;n&eacute;ration.</p>
+<p>Les femmes et les filles du village sont toujours vaillantes et
+robustes. Je demande o&ugrave; est une charmante enfant de dix-sept ans
+qui
+m'avait frapp&eacute; par son air de douceur; elle est partie <i>en
+moisson</i> dans
+le haut du pays. C'est bien dur pour une jeune fille, et elle
+n'&eacute;tait
+pas oblig&eacute;e &agrave; cela. Mais, que voulez-vous! elle avait
+envie d'un
+<i>capot</i>, et, pour poss&eacute;der ce morceau de drap dont elle se
+coiffera
+l'hiver prochain, elle va moissonner trois semaines sur ces plateaux
+d&eacute;vor&eacute;s du soleil!</p>
+<p>Et nous nous trouvions h&eacute;ro&iuml;ques, nous autres, de nous
+promener en plein
+midi sous les h&ecirc;tres du rivage!</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h2>XIII</h2>
+<br />
+<br />
+<p style="font-weight: bold; text-align: right;">29 juillet.<br />
+</p>
+<p>La chaleur &eacute;crase mes compagnons. Ils font la sieste pendant
+que je
+voisine.</p>
+<p>Madame Anne, tout en filant sa laine et grondant ses poulets, qui
+trottent par la chambre, me fait offre de tous ses services de
+voisinage
+avec beaucoup de gr&acirc;ce.</p>
+<p>&#8212;Au reste, ajoute-t-elle, vous ne manquerez de rien au milieu de
+nous.
+On n'est pas riche, mais on est de bon coeur. Le monde d'ici oblige
+sans
+int&eacute;r&ecirc;t, et il y a, dans notre village, des gens
+g&ecirc;n&eacute;s qui ne demandent
+jamais rien et offrent le peu qu'ils ont.</p>
+<p>Puis elle me parle de sa famille, dont elle est fi&egrave;re, de ses
+gar&ccedil;ons
+qui ont &eacute;t&eacute; au service, de ceux qui sont rest&eacute;s
+pr&egrave;s d'elle pour
+cultiver les terres, et de sa d&eacute;funte fille, mari&eacute;e
+&agrave; notre ami Moreau;
+et de son autre fille, madame Anne, qui est la plus aimable personne du
+monde, cela est certain; et, enfin de sa petite-fille, mademoiselle
+Marie Moreau, qui est, selon elle, la beaut&eacute; du village.</p>
+<p>Elle ne m'avait pas sembl&eacute; telle; mais elle arrive sur ces
+entrefaites,
+perch&eacute;e sur les crochets &agrave; fourrage d'un grand cheval
+maigre. Elle est
+coiff&eacute;e d'un mouchoir bleu qui cache &agrave; demi son front et
+tombe le long
+de ses joues. Sous le froid reflet de cette capote improvis&eacute;e,
+elle est
+du ton rose le plus fin et le plus pur; son attitude et son accent sont
+singuli&egrave;rement d&eacute;gag&eacute;s.</p>
+<p>&#8212;Grand'm&egrave;re, donnez-moi &agrave; boire! crie-t-elle d'une
+voix fra&icirc;che et
+forte en s'arr&ecirc;tant au bas de l'escalier. Je suis crev&eacute;e
+de soif.</p>
+<p>La grand'm&egrave;re lui passe un verre d'eau fra&icirc;che, qu'elle
+avale d'un
+trait, et qu'elle savoure apr&egrave;s coup, en faisant claquer sa
+langue, en
+riant et en montrant ses deux rang&eacute;es de petites dents
+&eacute;blouissantes,
+qui sont le cachet de la race locale. La sueur miroite sur ses joues,
+son oeil est anim&eacute;, sa figure hardie et candide.</p>
+<p>Elle s'en va charger son cheval au champ, et rapporter le bl&eacute;
+&agrave; la
+grange. Ses mouvements sont souples et assur&eacute;s, son rire est
+harmonieux;
+son entrain est d'un gar&ccedil;on, mais sa figure est d'une femme
+charmante,
+et, fouaillant son cheval, sur lequel elle se tient, je ne sais
+comment,
+perch&eacute;e sur cette haute cage, elle descend cr&acirc;nement le
+sentier rapide.</p>
+<p>Ainsi vaillante au travail et triomphante au soleil, cette
+C&eacute;r&egrave;s
+berrichonne est d'une beaut&eacute; &eacute;trange mais incontestable.</p>
+<p>Une autre beaut&eacute; brune, mais p&acirc;le et grave
+d'expression, un peu lourde
+et nonchalante d'allures, m&eacute;rite une mention
+particuli&egrave;re. Amyntas l'a
+baptis&eacute;e la belle Th&eacute;rance, bien qu'elle ne rend&icirc;t
+pas le type du
+Bourbonnais auquel ce nom se rapporte.</p>
+<p>Je vous la nomme ainsi pourtant pour m&eacute;moire, car cette
+beaut&eacute; doit
+avoir une histoire quelconque, et nous la saurons pour la raconter s'il
+y a lieu.</p>
+<p>Mais ce n'est pas le moment d'&eacute;tudier la vie de sentiment
+ici. La
+moisson absorbe tout; c'est le point de d&eacute;part d'une
+ann&eacute;e de richesse
+ou de g&ecirc;ne. La jeunesse, la beaut&eacute; ou la gr&acirc;ce, y
+coop&egrave;rent avec autant
+d'activit&eacute; que la force virile, et cela se fait si
+r&eacute;solument et si
+gaiement, que l'on ne songe point &agrave; plaindre le sexe faible. Il
+semble
+que cette &eacute;pith&egrave;te serait injurieuse ici, et que la
+vigueur des muscles
+soit, comme dans l'oeuvre de Michel-Ange, la base et la cause
+premi&egrave;re
+de la beaut&eacute; f&eacute;minine dans ses types de choix.</p>
+<p>Il y a pourtant aussi des types tr&egrave;s-fins et
+tr&egrave;s-d&eacute;licats, probablement
+peu appr&eacute;ci&eacute;s, et cette beaut&eacute; d'expression
+&eacute;tonn&eacute;e et ing&eacute;nue de
+l'adolescence que l'on chercherait en vain ailleurs que dans les
+campagnes.</p>
+<p>Dans les villes, la physionomie de l'enfance passe sans transition
+&agrave;
+celle de la jeune fille s&eacute;rieuse ou aga&ccedil;ante.</p>
+<p>Aux champs, cet &acirc;ge mixte est comme un temps d'arr&ecirc;t
+o&ugrave; l'&ecirc;tre attend
+son compl&eacute;ment sans que l'imagination le devance. Ces fillettes
+maigres
+ont toutes l'oeil clair et sans regard de leurs ch&egrave;vres; mais,
+agiles et
+fortes d&eacute;j&agrave;, elles n'ont pas l'allure disloqu&eacute;e,
+et la gaucherie &eacute;mue de
+nos filles de douze &agrave; quatorze ans.</p>
+<p>Les enfants, avec leur joli <i>bonjour</i>, auquel pas un ne
+manque, m&ecirc;me
+ceux qui savent &agrave; peine dire quelques mots, nous gagnent
+irr&eacute;sistiblement le coeur. Ceux de chez nous sont naturellement
+farouches comme des oiseaux, et il faut se donner la peine de les
+apprivoiser. Pour cela, h&eacute;las! il faut les corrompre avec des
+friandises, comme de petits animaux, ou avec des cadeaux utiles, comme
+de petits hommes.</p>
+<p>Nous avons r&eacute;sist&eacute; au d&eacute;sir de g&acirc;ter ceux
+d'ici, et nous n'avons encore
+&eacute;chang&eacute; avec eux que des jeux et des caresses. Nous ne
+serons pas
+longtemps si sto&iuml;ques; mais nous aurons alors la fatuit&eacute; de
+pouvoir nous
+dire que nous avons &eacute;t&eacute; <i>aim&eacute;s pour
+nous-m&ecirc;mes</i> au commencement.</p>
+<p>Nous partons; car il nous faut, pour une plus longue station,
+d'humbles
+conditions d'&eacute;tablissement qui nous permettent de ne pas mener
+tout &agrave;
+fait la vie d'oisifs au milieu de ces gens laborieux. L'observation
+n'est pas un &eacute;tat: l'homme qui se sent examin&eacute; fuit ou
+pose.
+L'observation n'est qu'une occasion qui se prend aux cheveux. Elle
+passera devant nous quand nous ne serons plus, nous-m&ecirc;mes, des
+objets
+d'&eacute;tonnement et de curiosit&eacute;.</p>
+<p>Madame Rosalie a enfin trouv&eacute; une servante pour l'aider
+&agrave; faire notre
+soupe.</p>
+<p>C'est une grosse fille &agrave; l'air doux, que l'on appelle <i>mademoiselle</i>
+gros comme le bras, et pour cause; c'est la derni&egrave;re descendante
+d'une
+grande famille du pays.</p>
+<p>Son p&egrave;re, M. de &#8212;&#8212;, de la branche des Montmorency-Fosseux, et
+petit-gendre ou petit-fils des anciens seigneurs de Ch&acirc;teaubrun
+(tel est
+le renseignement un peu vague que nous donne notre h&ocirc;tesse), est
+aujourd'hui garde champ&ecirc;tre du village.</p>
+<p>Il a eu un peu de bien, qu'il a mang&eacute; <i>par bon coeur</i>,
+et il a &eacute;pous&eacute; sa
+servante. On l'aime beaucoup. Tant il y a que sa fille tient, sans
+morgue, la queue de la po&ecirc;le, et que l'on entend, dans la cuisine
+de
+l'auberge, la voix de l'h&ocirc;te disant &agrave; sa femme:</p>
+<p>&#8212;Prie donc mademoiselle de Montmorency d'aller tirer de l'eau
+&agrave; la
+fontaine!</p>
+<p>Nous partons, combl&eacute;s de politesses et d'amiti&eacute;s.</p>
+<p>Le ma&icirc;tre d'&eacute;cole nous force &agrave; accepter un
+pigeonneau, et Moreau
+remplit notre panier de truites.</p>
+<p>Herminea, qui a encore eu un peu de migraine, ne sait &agrave; qui
+entendre,
+tout le monde voulant savoir si elle est gu&eacute;rie. Nul n'a
+int&eacute;r&ecirc;t &agrave; lui
+complaire, tous sont frapp&eacute;s de sa gr&acirc;ce et de sa douceur,
+et lui
+t&eacute;moignent leur sympathie.</p>
+<p>Vraiment, nous ne quittons jamais cet aimable village sans un regret
+attendri. Y aura-t-il plus tard un revers de m&eacute;daille, comme
+&agrave; toutes
+les choses de ce bas monde?</p>
+<p>Nous verrons bien!</p>
+<hr style="width: 65%;" />
+<a name="LE_BERRY"></a>
+<h2>LE BERRY</h2>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><a name="moeurs"></a>
+<h3>I</h3>
+<h3>MOEURS ET COUTUMES</h3>
+<br />
+<p>On m'a fait l'honneur ou plut&ocirc;t l'amiti&eacute; de me dire
+quelquefois (car
+l'amiti&eacute; seule peut trouver de pareilles comparaisons) que
+j'avais &eacute;t&eacute;
+le Walter Scott du Berry. Pl&ucirc;t &agrave; Dieu que je fusse le
+Walter Scott de
+n'importe quelle localit&eacute;! Je consentirais &agrave; &ecirc;tre
+celui de
+Quimper-Corentin, pourvu que je pusse m&eacute;riter la moiti&eacute;
+du
+parall&egrave;le.&#8212;Mais ce n'est pas la faute du Berry, s'il n'a pas
+trouv&eacute; son
+Walter Scott. Toute province, explor&eacute;e avec soin ou
+r&eacute;v&eacute;l&eacute;e &agrave;
+l'observation par une longue habitude, offre certainement d'amples
+sujets au chroniqueur, au peintre, au romancier, &agrave;
+l'arch&eacute;ologue. Il
+n'est point de paysage si humble, de bourgade si ignor&eacute;e, de
+population
+si tranquille, que l'artiste n'y d&eacute;couvre ce qui &eacute;chappe
+au regard du
+passant indiff&eacute;rent ou d&eacute;soeuvr&eacute;.</p>
+<p>Le Berry n'est pas dou&eacute; d'une nature &eacute;clatante. Ni le
+paysage ni
+l'habitant ne sautent aux yeux par le c&ocirc;t&eacute; pittoresque,
+par le caract&egrave;re
+tranch&eacute;. C'est la patrie du calme et du sang-froid. Hommes et
+plantes,
+tout y est tranquille, patient, lent &agrave; m&ucirc;rir. N'y allez
+chercher ni
+grands effets ni grandes passions. Vous n'y trouverez de drames ni dans
+les choses ni dans les &ecirc;tres. Il n'y a l&agrave; ni grands
+rochers, ni
+bruyantes cascades, ni sombres for&ecirc;ts, ni cavernes
+myst&eacute;rieuses ... des
+brigands encore moins! Mais des travailleurs paisibles, des pastoures
+r&ecirc;veuses, de grandes prairies d&eacute;sertes o&ugrave; rien
+n'interrompt, ni le jour
+ni la nuit, le chant monotone des insectes; des villes dont les moeurs
+sont stationnaires, des routes o&ugrave;, apr&egrave;s le coucher du
+soleil, vous ne
+rencontrez pas une &acirc;me, des p&acirc;turages o&ugrave; les animaux
+passent au grand
+air la moiti&eacute; de l'ann&eacute;e, une langue correcte qui n'a
+d'inusit&eacute; que son
+anciennet&eacute;, enfin tout un ensemble s&eacute;rieux, triste ou
+riant, selon la
+nature du terrain, mais jamais dispos&eacute; pour les grandes
+&eacute;motions ou les
+vives impressions ext&eacute;rieures. Peu de go&ucirc;t, et
+plut&ocirc;t, en beaucoup
+d'endroits, une grande r&eacute;pugnance pour le progr&egrave;s. La
+prudence est
+partout le caract&egrave;re distinctif du paysan. En Berry, la prudence
+va
+jusqu'&agrave; la m&eacute;fiance.</p>
+<p>Le Berry offre, dans ces deux d&eacute;partements, des contrastes
+assez
+tranch&eacute;s, sans sortir cependant du caract&egrave;re
+g&eacute;n&eacute;ral. Il y a l&agrave;, comme
+dans toutes les &eacute;tendues de pays un peu consid&eacute;rables,
+des landes, des
+terres fertiles, des endroits bois&eacute;s, des espaces
+d&eacute;couverts et nus:
+partant, des diff&eacute;rences dans les types d'habitants, dans leurs
+go&ucirc;ts,
+dans leurs usages. Je ne me laisserai pas entra&icirc;ner &agrave; une
+description
+compl&egrave;te, je n'y serais pas comp&eacute;tent, et je sortirais
+des bornes de mon
+sujet, qui est de faire ressortir une sorte de type
+g&eacute;n&eacute;ral, lequel
+r&eacute;sume, je crois, assez bien le caract&egrave;re de l'ensemble.</p>
+<p>Ce r&eacute;sum&eacute; de la couleur essentielle du Berry, je le
+prends sous ma main,
+dans le coin que j'habite et dont je ne sors presque plus, dans
+l'ensemble de vallons et de plaines que j'appelle la <i>vall&eacute;e
+Noire</i>, et
+qui forme g&eacute;ographiquement, en effet, une grande vall&eacute;e
+de la surface de
+quarante lieues carr&eacute;es environ.</p>
+<p>Cette vall&eacute;e, presque toute fertile et touchant &agrave; la
+Marche et au
+Bourbonnais vers le midi, est le point le plus recul&eacute; de la
+province et
+le plus central de la France. Ses tendances stationnaires,
+l'antiquit&eacute;
+de ses habitudes et la conservation de son vieux langage s'expliquent
+pr&eacute;cis&eacute;ment par cette situation. Les routes y sont une
+invention toute
+moderne; il n'y a pas plus de vingt ans que les transports et les
+voyages s'y font avec facilit&eacute;, et on ne peut pas dire encore
+qu'ils s'y
+fassent avec promptitude. Rien n'attire l'&eacute;tranger chez nous; le
+voisin
+y vient &agrave; peine; aucune ligne de grande communication ne
+traverse nos
+hameaux et nos villes, et ne les met en rapport avec des gens d'un peu
+loin. Un pays ainsi plac&eacute; se suffit longtemps &agrave;
+lui-m&ecirc;me quand il est
+productif et salubre. Le petit bourgeois s'imagine que sa petite ville
+est la plus belle de l'univers, le paysan estime que nulle part sous le
+ciel ne m&ucirc;rit un champ aussi bien cultiv&eacute; que le sien. De
+l&agrave;
+l'immobilit&eacute; de toutes choses. Les vieilles superstitions, les
+pr&eacute;jug&eacute;s
+obstin&eacute;s, l'absence d'industrie, l'<i>arcan</i> antique, le
+travail lent et
+dispendieux des grands boeufs, le manque de bien-&ecirc;tre dont on ne
+s'aper&ccedil;oit pas, parce qu'on ne le conna&icirc;t pas, une
+certaine fiert&eacute; &agrave; la
+fois grandiose et stupide, un grand fonds d'&eacute;go&iuml;sme, et de
+l&agrave; aussi
+certaines vertus et certaine po&eacute;sie qui sont effac&eacute;es
+ailleurs ou
+remplac&eacute;es par autre chose.</p>
+<p>Le travail de la terre absorbe partout le paysan. Il est soutenu,
+lent
+et p&eacute;nible. Dans notre vall&eacute;e Noire, on laboure encore
+&agrave; sillons &eacute;troits
+et profonds avec des boeufs superbes et une charrue sans roues, la
+m&ecirc;me
+dont on se servait du temps des Romains. On moissonne encore le
+bl&eacute; &agrave; la
+faucille, travail &eacute;crasant pour l'homme et dispendieux pour le
+fermier.
+Les prairies naturelles sont magnifiques, mais insuffisantes pour la
+nourriture des bestiaux, et, par cons&eacute;quent, pour l'engrais de
+la terre.
+Impossible de faire comprendre au cultivateur berrichon qu'un moindre
+espace de terrain <i>embl&eacute;d&eacute;</i> (comme il dit pour
+emblav&eacute;) rapporterait le
+triple et le quadruple s'il &eacute;tait abondamment fum&eacute;, et
+que le reste de
+cette terre amaigrie et &eacute;puis&eacute;e f&ucirc;t consacr&eacute;
+&agrave; des prairies
+artificielles. &laquo;Mettre du tr&egrave;fle et de la luzerne
+l&agrave; o&ugrave; le bl&eacute; peut
+pousser! vous r&eacute;pond-il; ah! ce serait trop dommage!&raquo; Il
+croit que Dieu
+lui a donn&eacute; cette bonne terre pour n'y semer jamais que du
+froment,
+c'est pour lui le grain sacr&eacute;; et y laisser pousser autre chose
+serait
+une profanation dont le ciel le punirait en frappant son champ de
+st&eacute;rilit&eacute;.</p>
+<p>Le paysan de la vall&eacute;e Noire est g&eacute;n&eacute;ralement
+trapu et ramass&eacute; jusqu'&agrave;
+l'&acirc;ge de vingt ans. Il grandit tard et n'est compl&egrave;tement
+d&eacute;velopp&eacute;
+qu'apr&egrave;s l'&acirc;ge o&ugrave; la conscription s'empare de lui.
+Il se marie jeune, et
+est r&eacute;put&eacute; vieux pour le mariage, tr&egrave;s-vieux
+&agrave; trente ans. Il est grand
+et maigre quand il a atteint toute sa force, et reste maigre, droit et
+fort jusque dans un &acirc;ge tr&egrave;s-avanc&eacute;. Il n'est pas
+rare de voir
+travailler un homme de quatre-vingts ans, et &agrave; soixante ans un
+ouvrier
+est plus fort et plus soutenu &agrave; la peine qu'un jeune homme. Ils
+ont peu
+d'infirmit&eacute;s, et ne craignent que le passage du chaud au froid.
+C'est
+ce qu'ils appellent la <i>sang-gla&ccedil;ure</i>. Aussi redoutent-ils
+la
+transpiration, et nul n'a droit de dire &agrave; un ouvrier d'aller
+plus vite
+qu'il ne veut. Pourvu qu'il ne s'arr&ecirc;te pas, il a le droit
+d'aller
+lentement. Personne ne peut exiger qu'il <i>s'&eacute;chauffe</i>.
+&laquo;Voudriez-vous
+donc me faire <i>&eacute;chauffer</i>?&raquo; dirait-il. S'il <i>s'&eacute;chauffait</i>,
+il en
+pourrait mourir.</p>
+<p>Il a raison. Nous autres coutumiers d'oisivet&eacute; physique, nous
+avons un
+grand besoin de mouvement accidentel, et la transpiration sauverait
+l'homme des villes, dont le sang se glace dans le travail
+s&eacute;dentaire. Le
+paysan, habitu&eacute; &agrave; braver l'ardeur du soleil, est
+affaibli, surmen&eacute;,
+bris&eacute;, d&egrave;s qu'il transpire. C'est un &eacute;tat
+exceptionnel auquel il faut se
+garder de l'exposer. Il en r&eacute;sulte presque toujours pour lui
+fluxion de
+poitrine ou rhumatisme aigu, et cette derni&egrave;re maladie est chez
+lui
+d'une obstination incroyable. Elle r&eacute;siste &agrave; presque tous
+les rem&egrave;des
+qui agissent sur nous.</p>
+<p>Le paysan de chez nous, ayant des habitations assez saines en
+g&eacute;n&eacute;ral,
+vivant en bon air, travaillant avec calme et ne manquant presque jamais
+de son vin aigrelet et l&eacute;ger qu'il boit sans eau, serait dans
+les
+meilleures conditions hygi&eacute;niques s'il mangeait tous les jours
+un peu de
+viande. Mais, lui qui fournit de boeufs gras les march&eacute;s de
+Poissy, il
+ne mange de la viande que les jours de f&ecirc;te. Beaucoup n'en
+mangent
+jamais. Sa maigre soupe au beurre, son pain d'orge trop lourd, ses
+l&eacute;gumes farineux, sont une nourriture insuffisante, et ses
+maladies
+viennent toutes d'&eacute;puisement. Apr&egrave;s la fauchaille et la
+moisson, s'il
+prend <i>les fi&egrave;vres</i>, il en a pour des mois entiers. Et
+alors, pour celui
+qui n'a que ses bras, vient &agrave; grands pas la mis&egrave;re.</p>
+<p>Les femmes ne connaissent gu&egrave;re le travail. Les enfants en
+sont mieux
+soign&eacute;s; mais le m&eacute;nage est aux abois quand le chef de la
+famille est au
+lit ou p&acirc;le et tremblotant sur le seuil de sa cabane. Jusqu'au
+mariage,
+les filles sont pastoures ou servantes dans les m&eacute;tairies et
+dans les
+villes. D&egrave;s qu'elles ont une famille, elles ne quittent plus la
+maison,
+elles font la soupe, filent, tricotent ou rapi&egrave;cent. Tout cela
+se fait
+si lentement et si mollement qu'il y a bien du temps perdu, et qu'on
+regrette l'absence d'une industrie qui les occuperait et les
+enrichirait un peu, sans les arracher &agrave; leurs occupations
+domestiques.</p>
+<p>Jusqu'au mariage, elles sont assez pimpantes et coquettes;
+m&ecirc;me les plus
+pauvres savent prendre un certain air les jours de f&ecirc;te. Elles
+sont
+n&eacute;anmoins douces et modestes, et, l&agrave; o&ugrave; le
+bourgeois n'a point pass&eacute;,
+les moeurs sont pures, et patriarcales. Mais le bourgeois, le vieux
+bourgeois surtout, est l'ennemi de ces vertus rustiques. C'est triste
+&agrave;
+dire, mais le propri&eacute;taire, celui qu'on appelle encore <i>le
+ma&icirc;tre</i>,
+s&eacute;duit &agrave; peu de <i>frais</i> et impose le
+d&eacute;shonneur aux familles par
+l'int&eacute;r&ecirc;t et par la crainte.</p>
+<p>Le mariage est la seule grande f&ecirc;te de la vie d'une paysanne.
+Il y a
+encore ce g&eacute;n&eacute;reux amour-propre qui consiste &agrave;
+faire manger la
+subsistance d'une ann&eacute;e dans les trois jours de la noce.
+Cependant les
+c&eacute;r&eacute;monies &eacute;tranges de cette solennit&eacute;
+tendent &agrave; se perdre. J'ai vu
+finir celle des <i>livr&eacute;es</i>, qui se faisait la veille du
+mariage et qui
+avait une couleur bien particuli&egrave;re. Je l'ai racont&eacute;e
+quelque part,
+ainsi que celle du <i>chou</i>, qui se fait le lendemain de la noce;
+mais,
+cette derni&egrave;re &eacute;tant encore en vigueur, je crois devoir y
+revenir ici.</p>
+<p>Ce jour-l&agrave;, les noceux quittent la maison avec les
+mari&eacute;s et la musique;
+on s'en va en cort&egrave;ge arracher dans quelque jardin le plus beau
+chou
+qu'on puisse trouver. Cette op&eacute;ration dure au moins une heure.
+Les
+anciens se forment en conseil autour des l&eacute;gumes soumis &agrave;
+la discussion
+qui pr&eacute;c&egrave;de le choix d&eacute;finitif: ils se font
+passer, de nez &agrave; nez, une
+immense paire de lunettes grotesques, ils se tiennent de longs
+discours,
+ils dissertent, ils consultent, ils se disent &agrave; l'oreille des
+paroles
+myst&eacute;rieuses, ils se prennent le menton ou se grattent la
+t&ecirc;te comme
+pour m&eacute;diter; enfin ils jouent une sorte de com&eacute;die
+&agrave; laquelle doit se
+pr&ecirc;ter quiconque a de l'esprit et de l'usage parmi les graves
+parents et
+invit&eacute;s de la noce.</p>
+<p>Enfin le choix est fait. On dresse des cordes qu'on attache au pied
+du
+chou dans tous les sens. Un pr&eacute;tendu g&eacute;om&egrave;tre ou
+n&eacute;cromant (c'est tout
+un dans les id&eacute;es de l'assistance) apporte une mani&egrave;re de
+compas, une
+r&egrave;gle, un niveau, et dessine je ne sais quels plans
+cabalistiques autour
+de la plante consacr&eacute;e. Les fusils et les pistolets donnent le
+signal.
+La vielle grince, la musette braille; chacun tire la corde de son
+c&ocirc;t&eacute;,
+et enfin, apr&egrave;s bien des h&eacute;sitations et des efforts
+simul&eacute;s, le chou est
+extrait de la terre et plant&eacute; dans une grande corbeille avec des
+fleurs,
+des rubans, des banderoles et des fruits. Le tout est mis sur une
+civi&egrave;re que quatre hommes des plus vigoureux soul&egrave;vent et
+vont emporter
+au domicile conjugal.</p>
+<p>Mais alors appara&icirc;t tout &agrave; coup un couple effrayant,
+bizarre,
+qu'accompagnent les cris et les hu&eacute;es des chiens effray&eacute;s
+et des enfants
+moqueurs. Ce sont deux gar&ccedil;ons dont l'un est habill&eacute; en
+femme. C'est le
+<i>jardinier</i> et la <i>jardini&egrave;re</i>. Le mari est le plus
+sale des deux. C'est
+le vice qui est cens&eacute; l'avoir avili; la femme n'est que
+malheureuse et
+d&eacute;grad&eacute;e par les d&eacute;sordres de son &eacute;poux.
+Ils se disent pr&eacute;pos&eacute;s &agrave; la
+garde et &agrave; la culture du chou sacr&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Le mari porte diverses qualifications qui toutes ont un sens.
+On
+l'appelle indiff&eacute;remment le <i>pailloux</i>, parce qu'il est
+parfois coiff&eacute;
+d'une perruque de paille et qu'il se rembourre le corps de bosses de
+paille, sous sa blouse; le <i>peilloux</i>, parce qu'il est couvert de
+<i>peilles</i> (guenilles, en vieux fran&ccedil;ais; Rabelais dit <i>peilleroux</i>
+et
+<i>coqueteux</i> quand il parle des mendiants); enfin le <i>pa&iuml;en</i>,
+ce qui est
+plus significatif encore.</p>
+<p>&laquo;Il arrive le visage barbouill&eacute; de suie et de lie de
+vin, quelquefois
+couronn&eacute; de pampres comme un Sil&egrave;ne antique, ou
+affubl&eacute; d'un masque
+grotesque. Une tasse &eacute;br&eacute;ch&eacute;e ou un vieux sabot
+pendu &agrave; sa ceinture lui
+sert &agrave; demander l'aum&ocirc;ne du vin. Personne ne la lui
+refuse, et il feint
+de boire immod&eacute;r&eacute;ment, puis il r&eacute;pand le vin par
+terre, en signe de
+libation, &agrave; chaque pas.</p>
+<p>&laquo;Il tombe, il se roule dans la boue, il affecte d'&ecirc;tre
+en proie &agrave;
+l'ivresse la plus honteuse. Sa pauvre <i>femme</i> court apr&egrave;s
+lui, le
+ramasse, appelle au secours, arrache les cheveux de chanvre qui sortent
+en m&egrave;ches h&eacute;riss&eacute;es de sa cornette immonde, pleure
+sur l'abjection de
+son mari, et lui fait des reproches path&eacute;tiques.</p>
+<p>&laquo;Tel est le r&ocirc;le de la jardini&egrave;re, et ses
+lamentations durent pendant
+toute la com&eacute;die. Car c'est une v&eacute;ritable com&eacute;die
+libre, improvis&eacute;e,
+jou&eacute;e en plein air, sur les chemins, &agrave; travers champs,
+aliment&eacute;e par
+tous les incidents fortuits de la promenade, et &agrave; laquelle tout
+le monde
+prend part, gens de la noce et du dehors, h&ocirc;tes des maisons et
+passants
+des chemins, durant une grande partie de la journ&eacute;e. Le
+th&egrave;me est
+invariable, mais on brode &agrave; l'infini sur ce th&egrave;me, et
+c'est l&agrave; qu'il
+faut voir l'instinct mimique, la faconde de sang-froid, l'esprit de
+repartie et m&ecirc;me l'&eacute;loquence naturelle de nos paysans.</p>
+<p>&laquo;Le r&ocirc;le de la jardini&egrave;re est ordinairement
+confi&eacute; &agrave; un homme mince,
+imberbe et &agrave; teint frais, qui sait donner une grande
+v&eacute;rit&eacute; &agrave; son
+personnage et jouer le d&eacute;sespoir burlesque avec assez de naturel
+pour
+qu'on en soit &eacute;gay&eacute; et attrist&eacute; en m&ecirc;me
+temps, comme d'un fait r&eacute;el.</p>
+<p>&laquo;Apr&egrave;s que le malheur de la <i>femme</i> est
+constat&eacute; par ses plaintes, les
+jeunes gens de la noce l'engagent &agrave; laisser l&agrave; son
+ivrogne de mari et &agrave;
+se divertir avec eux. Ils lui offrent le bras et l'entra&icirc;nent.
+Peu &agrave; peu
+elle s'abandonne, s'&eacute;gaye, se met &agrave; courir tant&ocirc;t
+avec l'un, tant&ocirc;t avec
+l'autre, prenant des allures d&eacute;vergond&eacute;es. Ceci est une <i>moralit&eacute;</i>.
+L'inconduite du mari provoque celle de la femme.</p>
+<p>&laquo;Le <i>pa&iuml;en</i> se r&eacute;veille alors de son
+ivresse. Il cherche des yeux sa
+compagne, s'arme d'une corde et d'un b&acirc;ton et court apr&egrave;s
+elle. On le
+fait courir, on se cache, on passe la <i>pa&iuml;enne</i> de l'un
+&agrave; l'autre, on
+essaye de distraire et de tromper le jaloux. Enfin, il rejoint son
+infid&egrave;le et veut la battre; mais tout le monde s'interpose. <i>Ne
+la
+battez pas, ne battez jamais votre femme</i>! est la formule qui se
+r&eacute;p&egrave;te
+&agrave; sati&eacute;t&eacute; dans ces sc&egrave;nes.</p>
+<p>&laquo;Il y a dans tout cela un enseignement na&iuml;f, grossier
+m&ecirc;me, qui sent
+fort son moyen &acirc;ge, mais qui fait toujours impression sur les
+assistants. Le pa&iuml;en effraye et d&eacute;go&ucirc;te les jeunes
+filles qu'il poursuit
+et feint de vouloir embrasser; c'est de la com&eacute;die de moeurs
+&agrave; l'&eacute;tat le
+plus &eacute;l&eacute;mentaire, mais aussi le plus frappant.</p>
+<p>&laquo;Mais pourquoi ce personnage repoussant doit-il, le premier,
+porter la
+main sur le chou d&egrave;s qu'il est replant&eacute; dans la
+corbeille? Ce chou sacr&eacute;
+est l'embl&egrave;me de la f&eacute;condit&eacute; matrimoniale; mais
+cet ivrogne, ce
+vicieux, ce pa&iuml;en, quel est-il? Sans doute il y a l&agrave; un
+myst&egrave;re
+ant&eacute;rieur au christianisme, la tradition de quelque bacchanale
+antique.
+Peut-&ecirc;tre ce jardinier n'est-il pas moins que le dieu des jardins
+en
+personne, &agrave; qui l'antiquit&eacute; rendait un culte
+s&eacute;rieux sous des formes
+obsc&egrave;nes. En passant par le christianisme primitif, cette
+repr&eacute;sentation
+est devenue une sorte de <i>myst&egrave;re, sotie</i> ou <i>moralit&eacute;</i>,
+comme on en
+jouait dans toutes les f&ecirc;tes<a name="FNanchor_1"></a><a
+ href="#Footnote_1"><sup>[1]</sup></a>.&raquo;</p>
+<p>Quoi qu'il en soit, le chou est port&eacute; au logis des
+mari&eacute;s et plant&eacute; de
+la main du pa&iuml;en sur le plus haut du toit. On l'arrose de vin, et
+on le
+laisse l&agrave; jusqu'&agrave; ce que l'orage l'emporte; mais il y
+reste quelquefois
+assez longtemps pour qu'en le voyant verdir ou se s&eacute;cher, on
+puisse
+tirer des inductions sur la f&eacute;condit&eacute; ou la
+st&eacute;rilit&eacute; promise &agrave; la
+famille.</p>
+<p>Apr&egrave;s le chou, on danse et on mange encore jusqu'&agrave; la
+nuit.</p>
+<p>La danse est uniform&eacute;ment l'antique bourr&eacute;e, &agrave;
+quatre, &agrave; six ou &agrave; huit.
+C'est un mouvement doux chez les femmes, accentu&eacute; chez les
+hommes,
+tr&egrave;s-monotone, toujours en avant et en arri&egrave;re,
+entrecoup&eacute; d'une sorte
+de chass&eacute; crois&eacute;. C'est quasi impossible &agrave; danser,
+si l'on n'est pas n&eacute;
+ou transplant&eacute; depuis longtemps en Berry. La difficult&eacute;,
+dont on ne se
+rend pas compte d'abord, vient du sans-g&ecirc;ne des
+m&eacute;n&eacute;triers, qui vous
+volent, quand il leur pla&icirc;t, une demi-mesure; alors, il faut
+reprendre
+le pas en l'air pour rattraper la mesure. Les paysans le font
+instinctivement et sans jamais se d&eacute;router.</p>
+<p>La cornemuse &agrave; petit ou &agrave; grand bourdon est un
+instrument barbare, et
+cependant fort int&eacute;ressant. Priv&eacute; de demi-tons
+accidentels, n'ayant
+juste que la gamme majeure, il serait un obstacle invincible entre les
+mains d'un musicien. Mais le musicien naturel, le cornemuseux du Berry
+(form&eacute; presque toujours en Bourbonnais) sait tirer de cette
+impuissance
+de son instrument un parti inconcevable. Il joue tout ce qu'il entend;
+majeur ou mineur, rien ne l'embarrasse. Il en r&eacute;sulte des
+aberrations
+musicales qui font souvent saigner les oreilles, mais qui parfois aussi
+frappent de respect et d'admiration par l'habilet&eacute;,
+l'originalit&eacute;, la
+beaut&eacute; des modulations ou des interpr&eacute;tations. On est
+tent&eacute; alors de se
+demander si cette violation hardie des r&egrave;gles n'est pas
+seulement la
+violation heureuse de nos habitudes, et si la musique, comme la langue,
+n'est pas quelque chose &agrave; c&ocirc;t&eacute; et m&ecirc;me en
+dehors de tout ce que nous
+avons invent&eacute; et consacr&eacute;.</p>
+<p>Apr&egrave;s la danse, le mariage, la f&ecirc;te, voici la
+derni&egrave;re solennit&eacute;: la
+mort, la s&eacute;pulture. Dans un large chemin pierreux, bord&eacute;
+de t&ecirc;taux
+sinistres d&eacute;nud&eacute;s par l'hiver, par une journ&eacute;e de
+gel&eacute;e claire et
+froide, vous rencontrez quelquefois un char rustique
+tra&icirc;n&eacute; par quatre
+jeunes taureaux nouvellement li&eacute;s au joug. C'est le corbillard
+du
+paysan. Ses fils conduisent l'attelage, l'aiguillon relev&eacute;, le
+chapeau &agrave;
+la main. De chaque c&ocirc;t&eacute; viennent les femmes, couvertes, en
+signe de
+deuil, de leurs grandes mantes gros bleu, avec le capuchon sur la
+t&ecirc;te.
+Elles portent des cierges. Au prochain carrefour, on s'arr&ecirc;tera
+pour
+d&eacute;poser, au pied de la grande croix de bois qui marque ces
+rencontres de
+quatre voies, une petite croix grossi&egrave;rement taill&eacute;e dans
+un copeau. &Agrave;
+chaque carrefour, m&ecirc;me c&eacute;r&eacute;monie. Cet
+embl&egrave;me d&eacute;pos&eacute; et plant&eacute; autour
+de l'embl&egrave;me du salut est l'hommage rendu par le mort qui fait
+sa
+derni&egrave;re course &agrave; travers la campagne pour gagner son
+dernier g&icirc;te.
+C'est par l&agrave; qu'il se recommande aux pri&egrave;res des
+passants. Il n'est pas
+de croix de carrefour qui ne soit entour&eacute;e de ces petites croix
+des
+fun&eacute;railles. Elles y restent jusqu'&agrave; ce qu'elles tombent
+en poussi&egrave;re ou
+que les troupeaux, moins respectueux que les enfants qui jouent autour
+sans y toucher, les aient dispers&eacute;es et bris&eacute;es sous
+leurs pieds. Quand
+le cort&egrave;ge d'enterrement arrive l&agrave;, on rallume les
+cierges, on
+s'agenouille, on psalmodie une pri&egrave;re, on jette de l'eau
+b&eacute;nite sur le
+cercueil, et on se remet en route dans un profond silence. Nulle part
+je
+n'ai vu l'appareil de la mort plus grand, plus aust&egrave;re et plus
+religieux
+dans son humble simplicit&eacute;.</p>
+<p>Lorsque le christianisme s'introduisit dans les campagnes de la
+vieille
+France, il n'y put vaincre le paganisme qu'en donnant droit de
+cit&eacute; dans
+son culte &agrave; diverses c&eacute;r&eacute;monies antiques pour
+lesquelles les paysans
+avaient un attachement invincible. Tels furent les honneurs rendus aux
+images et aux statuettes des saints plac&eacute;es dans certains
+carrefours, ou
+sous la vo&ucirc;te de certaines fontaines lustrales, ou lavoirs
+publics. Nous
+voyons, aux premiers temps du christianisme, des P&egrave;res de
+l'&Eacute;glise
+s'&eacute;lever avec &eacute;loquence contre la coutume
+idol&acirc;trique d'orner de fleurs
+et d'offrandes les statues des dieux. Plus spiritualistes que ne l'est
+notre &eacute;poque, ils veulent qu'on adore le vrai Dieu en esprit et
+en
+v&eacute;rit&eacute;. Ils proscrivent les t&eacute;moignages
+ext&eacute;rieurs; ils voudraient
+d&eacute;truire radicalement le mat&eacute;rialisme de l'ancien monde.</p>
+<p>Mais avec le peuple attach&eacute; au pass&eacute; il faut toujours
+transiger. Il est
+plus facile de changer le nom d'une croyance que de la d&eacute;truire.
+On
+apporte une foi nouvelle, mais il faut se servir des anciens temples,
+et
+consacrer de nouveau les vieux autels. C'est ainsi qu'en beaucoup
+d'endroits les pierres druidiques ont travers&eacute; la domination
+romaine et
+la domination franque, le polyth&eacute;isme et le christianisme
+primitif, sans
+cesser d'&ecirc;tre des objets de v&eacute;n&eacute;ration, et le
+si&eacute;ge d'un culte
+particulier assez myst&eacute;rieux, qui cache ses tendances
+cabalistiques
+sous les apparences de la religion officielle.</p>
+<p>Ce qu'on e&ucirc;t le plus difficilement extirp&eacute; de
+l'&acirc;me du paysan, c'est
+certainement le culte du dieu Terme. Sans m&eacute;taphore et sans
+&eacute;pigramme,
+le culte de la borne est invinciblement li&eacute; aux
+&eacute;ternelles
+pr&eacute;occupations de l'homme dont la vie se renferme dans
+d'&eacute;troites
+limites mat&eacute;rielles. Son champ, son pr&eacute;, sa terre,
+voil&agrave; son monde.
+C'est par l&agrave; qu'il se sent affranchi de l'antique servage. C'est
+sur ce
+coin du sol qu'il se croit ma&icirc;tre, parce qu'il s'y sent libre
+relativement, et ne rel&egrave;ve que de lui-m&ecirc;me. Cette pierre
+qui marque le
+sillon o&ugrave; commence pour le voisin son empire, c'est un symbole
+bien plus
+qu'une barri&egrave;re, c'est presque un dieu, c'est un objet
+sacr&eacute;.</p>
+<p>Dans nos campagnes du centre, o&ugrave; les vieux us r&egrave;gnent
+peut-&ecirc;tre plus
+qu'ailleurs, le respect de la propri&eacute;t&eacute; ne va pas tout
+seul, et les
+paysans ont recours, les uns contre les autres, &agrave; la religion du
+pass&eacute;,
+beaucoup plus qu'au principe de l'&eacute;quit&eacute; publique. On ne
+se g&ecirc;ne pas
+beaucoup pour reculer tous les ans d'un sillon la limite de son champ
+sur celui du voisin inattentif. Mais ce qu'on d&eacute;place ainsi,
+c'est une
+pierre quelconque, que l'on met en &eacute;vidence, et qu'au besoin on
+pourra
+dire soulev&eacute;e l&agrave; par le hasard. Un jour o&ugrave; le
+propri&eacute;taire l&eacute;s&eacute;
+s'aper&ccedil;oit qu'on a gagn&eacute; dix sillons sur sa terre; il
+s'inqui&egrave;te, il se
+plaint, il invoque le souvenir de ses autres <i>jouxtans</i> (on
+appelle
+encore la borne du nom latin de <i>jus droit</i>; les enfants s'en
+servent
+m&ecirc;me dans leurs jeux pour d&eacute;signer le but conventionnel).
+Alors, quand
+le r&eacute;clamant a assembl&eacute; les arbitres, on signale la
+fraude et on cherche
+la borne v&eacute;ritable, l'ancien terme qu'&agrave; moins d'un
+sacril&egrave;ge en lui-m&ecirc;me
+beaucoup plus redoutable que la fraude, le d&eacute;linquant n'a pu se
+permettre d'enlever. Il est bien rare qu'on ne le retrouve pas. C'est
+une plus grosse pierre que toutes les autres, enfonc&eacute;e &agrave;
+une assez
+grande profondeur pour que le socle de la charrue n'ait pu la soulever.
+Cette pierre brute, c'est le dieu antique. Pour l'arracher de sa base,
+il e&ucirc;t fallu deux choses: une audace de scepticisme dont la
+mauvaise foi
+elle-m&ecirc;me ne se sent pas souvent capable, et un travail
+particulier qui
+e&ucirc;t rendu la trahison &eacute;vidente; il e&ucirc;t fallu venir
+la nuit, avec
+d'autres instruments que la charrue, choisir le temps o&ugrave; la
+terre est
+en jach&egrave;re, et o&ugrave; le bl&eacute; arrach&eacute; et
+foul&eacute;, le sillon interrompu, ne
+peuvent pas laisser de traces r&eacute;v&eacute;latrices. Enfin, c'est
+parfois un rude
+ouvrage: la pierre est lourde, il faut la transporter et la
+transplanter
+plus loin, au risque de ne pouvoir en venir &agrave; bout tout seul. Il
+faut un
+ou plusieurs complices. On ne s'expose gu&egrave;re &agrave; cela pour
+un ou plusieurs
+sillons de plus.</p>
+<p>Quand l'expertise est faite, quand chacun, ayant donn&eacute; sa
+voix, d&eacute;clare
+que l&agrave; doit &ecirc;tre le <i>jus</i> primitif, on creuse un
+peu, et on retrouve le
+dieu disparu sous l'exhaussement progressif du sol. Le faux dieu est
+bris&eacute;, et la limite est de nouveau signal&eacute;e et
+consacr&eacute;e. Le fraudeur en
+est quitte pour dire qu'il s'&eacute;tait tromp&eacute;, qu'une grosse
+pierre emport&eacute;e
+peu &agrave; peu par le travail du labourage a caus&eacute; sa
+m&eacute;prise, et qu'il
+regrette de n'avoir pas &eacute;t&eacute; averti plus t&ocirc;t. Cela
+laisse bien quelques
+doutes, mais il n'a pas touch&eacute; aux vrai <i>jus</i>, il n'est
+pas d&eacute;shonor&eacute;.</p>
+<p>En g&eacute;n&eacute;ral, le <i>jus</i> sort de terre de quelques
+centim&egrave;tres, et, le
+dimanche des Rameaux, il re&ccedil;oit l'hommage du buis b&eacute;nit,
+comme celui des
+Romains recevait un collier ou une couronne de feuillage.</p>
+<p>Les eaux lustrales, d'origine h&eacute;bra&iuml;que, pa&iuml;enne,
+indoue, universelle
+probablement, re&ccedil;oivent aussi chaque ann&eacute;e des honneurs
+et de nouvelles
+cons&eacute;crations religieuses. Elles gu&eacute;rissent diverses
+sortes de maux, et
+principalement les plaies, paralysies et autres <i>estropiaisons</i>.
+Les
+infirmes y plongent leurs membres malades au moment de la
+b&eacute;n&eacute;diction du
+pr&ecirc;tre; les fi&eacute;vreux boivent volontiers au m&ecirc;me
+courant. La foi purifie
+tout.</p>
+<p>Cette tol&eacute;rance du clerg&eacute; rustique pour les anciennes
+superstitions
+pa&iuml;ennes ne devrait pas &ecirc;tre trop encourag&eacute;e par le
+haut clerg&eacute;. Elle
+est contraire &agrave; l'esprit du v&eacute;ritable christianisme, et
+beaucoup
+d'excellents pr&ecirc;tres, tr&egrave;s-orthodoxes, souffrent de voir
+leurs
+paroissiens mat&eacute;rialiser &agrave; ce point l'effet des
+b&eacute;n&eacute;dictions de
+l'&Eacute;glise. J'en causais, il y a quelques ann&eacute;es, avec un
+cur&eacute; m&eacute;ridional
+qui ne se plaisait pas autant que moi &agrave; retrouver et &agrave;
+ressaisir dans
+les coutumes religieuses de notre &eacute;poque les traces mal
+effac&eacute;es des
+religions antiques. &laquo;Quand j'entrai dans ma premi&egrave;re cure,
+me disait-il,
+je vis le sacristain tirer d'un bahut de petits monstres fort
+ind&eacute;cents, en bois grossi&egrave;rement &eacute;quarri, qu'il
+pr&eacute;tendait me faire
+b&eacute;nir. C'&eacute;tait l'ouvrage d'un charron de la paroisse, qui
+les avait
+fabriqu&eacute;s &agrave; l'instar d'anciens pr&eacute;tendus bons
+saints r&eacute;put&eacute;s souverains
+pour toute sorte de maux physiques. Ces mod&egrave;les avaient
+&eacute;t&eacute; certainement
+des figures de d&eacute;mons du moyen &acirc;ge, qui eux-m&ecirc;mes
+n'&eacute;taient que le
+souvenir traditionnel des dieux obsc&egrave;nes du paganisme. Mon
+pr&eacute;d&eacute;cesseur
+avait eu le courage de les jeter dans le feu de sa cuisine; mais,
+depuis
+ce moment, une maladie end&eacute;mique avait d&eacute;cim&eacute; la
+commune, et, sans nul
+doute, selon mes ouailles cr&eacute;dules, la destruction des idoles
+&eacute;tait la
+cause du fl&eacute;au; aussi le charron s'&eacute;tait-il fait fort
+d'en tailler de
+tout pareils qui seraient aussi bons quand on les aurait b&eacute;nits
+et
+promen&eacute;s &agrave; la suite du saint sacrement. Je me refusai
+absolument &agrave;
+commettre cette profanation, et, prenant les nouveaux saints, je fis
+comme mon pr&eacute;d&eacute;cesseur, je les br&ucirc;lai; mais je
+faillis payer cette
+hardiesse de ma vie: mes paroissiens s'ameut&egrave;rent contre moi, et
+je fus
+oblig&eacute; de transiger. Je fis venir de nouveaux saints, des
+figures
+quelconques, un peu moins laides et beaucoup plus honn&ecirc;tes, que
+je dus
+b&eacute;nir et permettre d'honorer sous les noms des anciens
+protecteurs de la
+paroisse; je vis bient&ocirc;t que le culte des paysans est
+compl&egrave;tement
+idol&acirc;trique, et que leur hommage ne s'adresse pas plus &agrave;
+l'&Ecirc;tre
+spirituel dont les figures personnifient le souvenir, que leur croyance
+n'a pour objet les c&eacute;lestes bienheureux. C'est &agrave; la
+figure m&ecirc;me, c'est &agrave;
+la pierre ou au bois fa&ccedil;onn&eacute; qu'ils croient, c'est
+l'idole qu'ils
+saluent et qu'ils prient. Mes nouveaux saints n'eurent jamais de
+cr&eacute;dit
+sur mon troupeau. Ils n'&eacute;taient pas <i>bons</i>, ils ne
+gu&eacute;rissaient pas. Je
+ne pus jamais faire comprendre qu'aucune image n'est dou&eacute;e de
+vertu
+miraculeuse dans le sens mat&eacute;riel que la superstition y attache.
+Le
+conseil de fabrique me savait tr&egrave;s-mauvais gr&eacute; de ne pas
+sp&eacute;culer sur la
+cr&eacute;dulit&eacute; populaire.&raquo;</p>
+<p>Ce cur&eacute; n'est pas le seul &agrave; qui j'aie vu
+d&eacute;plorer le mat&eacute;rialisme de la
+religion du paysan. Plusieurs d&eacute;fendent d'employer le buis
+b&eacute;nit au coin
+des champs comme pr&eacute;servatif de la gr&ecirc;le, et de faire des
+p&egrave;lerinages
+pour la gu&eacute;rison des b&ecirc;tes; mais on ne les &eacute;coute
+gu&egrave;re, on les trompe
+m&ecirc;me. On extorque leurs b&eacute;n&eacute;dictions comme
+dou&eacute;es d'un charme magique,
+en leur signalant un but qui n'est pas le v&eacute;ritable. On
+m&ecirc;le volontiers
+des objets b&eacute;nits aux mal&eacute;fices, o&ugrave;, sous des noms
+myst&eacute;rieux, des
+divinit&eacute;s &eacute;trang&egrave;res au christianisme sont
+invoqu&eacute;es tout bas. Le
+sorcier des campagnes a, dans l'esprit, un singulier m&eacute;lange de
+crainte
+de Dieu et de soumission au diable, dont nous parlerons peut-&ecirc;tre
+dans
+l'occasion.</p>
+<p>Disons, en passant, que le rem&eacute;geux et la rem&eacute;geuse
+sont parfois des
+&ecirc;tres fort extraordinaires, soit par la puissance
+magn&eacute;tique dont les
+investit la foi de leur client&egrave;le, soit par la connaissance de
+certains
+rem&egrave;des fort simples que le paysan accepte d'eux, et qu'il ne
+croirait
+pas efficaces venant d'un m&eacute;decin v&eacute;ritable. La science
+toute nue ne
+persuade pas ces esprits avides de merveilles; ils m&eacute;prisent ce
+qui est
+acquis par l'&eacute;tude et l'exp&eacute;rience; il leur faut du
+fantastique, des
+paroles incompr&eacute;hensibles, de la mise en sc&egrave;ne. Certaine
+vieille
+sibylle, pronon&ccedil;ant ses formules d'un air inspir&eacute;, frappe
+l'imagination
+du malade, et, pour peu qu'elle explique avec bonheur une
+m&eacute;dication
+rationnelle, elle obtient des parents et des amis qui le soignent ce
+que
+le m&eacute;decin n'obtient presque jamais: que ses prescriptions
+soient
+observ&eacute;es.</p>
+<p>Sans doute, la surveillance de l'&Eacute;tat fait bien de proscrire
+et de
+poursuivre l'exercice de la m&eacute;decine ill&eacute;gale, car, dans
+un nombre
+infini de cas, les rem&eacute;geux administrent de v&eacute;ritables
+poisons.
+Quelques-uns cependant op&egrave;rent des cures trop nombreuses et trop
+certaines pour qu'il ne soit pas &agrave; d&eacute;sirer de voir
+l'&Eacute;tat leur accorder
+quelque attention. La tradition, le hasard de certaines aptitudes
+naturelles, peuvent les rendre possesseurs de d&eacute;couvertes qui
+&eacute;chappent
+&agrave; la science, et qui meurent avec eux. Les emp&ecirc;cher
+d'exercer n'est que
+sagesse et justice, mais &eacute;prouver la vertu de leurs
+pr&eacute;tendus secrets et
+les leur acheter, s'il y a lieu, ce ne serait pas l&agrave; une
+recherche
+oiseuse ni une largesse inutile.</p>
+<p>En dehors de la superstition, le paysan a partout des coutumes
+locales
+dont l'origine est fort difficile &agrave; retrouver. Le nombre en est
+si
+grand, que nous ne saurions les classer avec ordre; nous en prendrons
+quelques-unes au hasard.</p>
+<p>Une des plus curieuses est la c&eacute;r&eacute;monie des <i>livr&eacute;es
+de noces</i>, qui
+varie en France selon les provinces, et qui a &eacute;t&eacute;
+supprim&eacute;e en Berry
+depuis une dizaine d'ann&eacute;es, &agrave; la suite d'accidents
+graves. Dans un
+endroit pr&eacute;c&eacute;dent, nous avons racont&eacute; la
+c&eacute;r&eacute;monie toute pa&iuml;enne du
+chou, qui est encore en vigueur dans notre vall&eacute;e Noire: c'est
+la
+cons&eacute;cration du lendemain des noces. Celle des livr&eacute;es
+&eacute;tait la
+cons&eacute;cration de la veille; elle est fort longue et
+compliqu&eacute;e, c'est
+tout un drame po&eacute;tique et na&iuml;f qui se jouait autour et au
+sein de la
+demeure de l'&eacute;pous&eacute;e.</p>
+<p>C'est le soir, &agrave; l'heure du souper de la famille. Mais il n'y
+a point de
+souper pr&eacute;par&eacute;; ce soir-l&agrave;, chez la
+fianc&eacute;e. Les tables sont rang&eacute;es
+contre le mur, la nappe est cach&eacute;e, le foyer est vide et
+glac&eacute;, quelque
+temps qu'il fasse. On a ferm&eacute; avec un soin extr&ecirc;me et
+barricad&eacute; d'une
+mani&egrave;re formidable &agrave; l'int&eacute;rieur toutes les <i>huisseries</i>,
+portes,
+fen&ecirc;tres, lucarne de grenier, soupirail de cave, quand, par
+hasard, la
+maison a une cave. Personne n'entrera sans la volont&eacute; de la
+fianc&eacute;e, ou
+sans une lutte s&eacute;rieuse, un v&eacute;ritable si&eacute;ge; ses
+parents, ses amis, ses
+voisins, tout son <i>parti</i> est autour d'elle; on attend la
+pri&egrave;re ou
+l'assaut du fianc&eacute;.</p>
+<p>Le <i>jeune mari&eacute;</i>,&#8212;on ne dit jamais autrement, quel que
+soit son &acirc;ge,
+et, en fait, c'est, chez nous, presque toujours un gar&ccedil;onnet
+&agrave; qui le
+poil follet voltige encore au menton,&#8212;vient l&agrave; avec son monde,
+ses
+amis, parents et voisins, son <i>parti</i> en un mot. Pr&egrave;s de
+lui, ce porteur
+de thyrse fleuri et enruban&eacute;, c'est un expert porte-broche, car,
+sous
+ces feuillages, il y a une oie embroch&eacute;e qui fait tout l'objet
+de la
+c&eacute;r&eacute;monie; autour de lui sont les porteurs de
+pr&eacute;sents et les chanteurs
+<i>fins</i>, c'est-&agrave;-dire habiles et savants, qui vont avoir
+maille &agrave; partir
+avec ceux de la mari&eacute;e.</p>
+<p>Le mari&eacute; s'annonce par une d&eacute;charge de coups de feu;
+puis, apr&egrave;s qu'on a
+bien cherch&eacute;, mais inutilement, un moyen de s'introduire dans la
+place
+par surprise, on frappe.&#8212;Qui va l&agrave;?&#8212;Ce sont de pauvres
+p&egrave;lerins bien
+fatigu&eacute;s ou des chasseurs &eacute;gar&eacute;s qui demandent
+place au foyer de la
+maison.&#8212;On leur r&eacute;pond que le foyer est &eacute;teint, et qu'il
+n'y a pas
+place pour eux &agrave; table; on les injure, on les traite de
+malfaiteurs et
+de mauvaises gens, sans feu ni lieu; on parlemente longtemps; le
+dialogue, toujours pittoresque, est parfois rempli d'esprit et
+m&ecirc;me de
+po&eacute;sie; enfin on leur conseille de chanter pour se
+d&eacute;sennuyer, ou pour
+se r&eacute;chauffer si c'est une nuit d'hiver, mais &agrave; condition
+qu'on chantera
+quelque chose d'inconnu &agrave; la compagnie qui, du dedans, les
+&eacute;coute.</p>
+<p>Alors, une lutte lyrique commence entre les chanteurs du
+mari&eacute; et ceux
+de la mari&eacute;e, car elle aussi a ses <i>chanteux fins</i>, et, de
+plus, ses
+chanteuses expertes, matrones &agrave; la voix chevrotante, &agrave;
+qui l'on n'en
+impose point en donnant du vieux pour du neuf. Si l'on conna&icirc;t,
+au
+dedans, la chanson du dehors, on l'interrompt d&egrave;s le premier
+vers en
+chantant la second, et vite, il faut passer &agrave; une autre. Trois
+heures
+peuvent fort bien s'&eacute;couler, au vent et &agrave; la pluie, avant
+que le parti
+du mari&eacute; ait pu achever un seul couplet, tant est riche le
+r&eacute;pertoire
+des chansons berrichonnes, tant la m&eacute;moire des beaux chanteurs
+est
+orn&eacute;e; chaque r&eacute;plique victorieuse du dedans est
+accompagn&eacute;e de grands
+&eacute;clats de rire d'un c&ocirc;t&eacute;, de mal&eacute;dictions de
+l'autre. Enfin l'un des
+partis est vaincu, et l'on passe &agrave; la chanson des noces:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span class="i1">Ouvrez la porte, ouvrez,<br />
+</span><span class="i1">Mari&eacute;e, ma mignonne!<br />
+</span><span>J'ons de beaux rubans &agrave; vous pr&eacute;senter.<br />
+</span><span>H&eacute;las! ma mie, laissez-nous entrer.<br />
+</span></div>
+</div>
+<p>&Agrave; quoi les femmes r&eacute;pondent en fausset:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span class="i1">Mon p&egrave;re est en chagrin,<br />
+</span><span class="i1">Ma m&egrave;re en grand' tristesse;<br />
+</span><span>Moi, je suis une fille de trop grand prix<br />
+</span><span>Pour ouvrir ma porte &agrave; ces heures-ci.<br />
+</span></div>
+</div>
+<p>Si les paroles sont na&iuml;ves et la versification par trop libre,
+en
+revanche l'air est magnifique dans sa solennit&eacute; simple et large.
+Il faut
+chanter dehors autant de couplets, et nommer chaque fois autant
+d'objets
+diff&eacute;rents, au troisi&egrave;me vers, qu'il y a de cadeaux de
+noces.</p>
+<p>Ces cadeaux du mari&eacute; sont ce qu'on appelle les <i>livr&eacute;es</i>.
+Il faut
+annoncer jusqu'au <i>cent d'&eacute;pingles</i> oblig&eacute; qui fait
+partie de cette
+modeste corbeille de mariage &agrave; quoi la mari&eacute;e
+incorruptible fait
+r&eacute;pondre invariablement que son p&egrave;re est en chagrin, sa
+m&egrave;re en grande
+tristesse, et qu'elle n'ouvre point sa porte &agrave; pareille heure.</p>
+<p>Enfin arrive le couplet final, o&ugrave; il est dit: <i>J'ons un
+beau mari &agrave; vous
+pr&eacute;senter</i>, et la porte s'ouvre; mais c'est le signal d'une
+m&ecirc;l&eacute;e
+&eacute;trange: le mari&eacute; doit prendre possession du foyer
+domestique; il doit
+planter la broche et allumer le feu; le parti de la mari&eacute;e s'y
+oppose,
+et ne c&eacute;dera qu'&agrave; la force; les femmes se
+r&eacute;fugient avec les vieillards
+sur les bancs et sur les tables; les enfants, effray&eacute;s, se
+cachent
+dessous, les chiens hurlent, les fusils partent, c'est un combat sans
+col&egrave;re, sans coups ni blessures volontaires, mais o&ugrave; le
+point d'honneur
+est pris assez au s&eacute;rieux pour que chacun y d&eacute;ploie toute
+sa vigueur et
+toute sa volont&eacute;, si bien qu'&agrave; force de se pousser, de
+s'&eacute;treindre, de
+se tordre la broche entre les mains, j'ai vu peu de noces o&ugrave; il
+n'y e&ucirc;t
+quelqu'un d'&eacute;clopp&eacute;, au moment o&ugrave; le mari&eacute;
+r&eacute;ussissait &agrave; allumer une
+poign&eacute;e de paille dans la chemin&eacute;e, o&ugrave; l'oie,
+d&eacute;chiquet&eacute;e dans le
+combat, prenait enfin possession de l'&acirc;tre.</p>
+<p>Un jour, la sc&egrave;ne fut ensanglant&eacute;e par un accident
+s&eacute;rieux. Un des
+convi&eacute;s fut litt&eacute;ralement embroch&eacute; dans la
+bataille. D&egrave;s lors, la
+c&eacute;r&eacute;monie tomba en d&eacute;su&eacute;tude; on fut
+d'accord sur tous les points de la
+supprimer, et nous avons vu la derni&egrave;re il y a dix ans. On
+e&ucirc;t pu se
+borner &agrave; supprimer la bataille; mais, la conqu&ecirc;te du foyer
+&eacute;tant le but
+symbolique de l'affaire, on jugea que le reste n'aurait plus de sens.
+Je
+regrette pourtant les chansons &agrave; la porte, et la belle
+m&eacute;lodie de:
+<i>Ouvrez la porte, ouvrez!</i> qui, n'ayant plus d'emploi, se perdra.</p>
+<p>Apr&egrave;s la broche plant&eacute;e, venait pour le mari&eacute;
+une derni&egrave;re &eacute;preuve: on
+asseyait trois jeunes filles avec la mari&eacute;e sur un banc, on les
+couvrait
+d'un drap, et, sans les toucher autrement qu'avec une petite baguette,
+le mari&eacute; devait, du premier coup d'oeil, deviner et
+d&eacute;signer sa femme;
+lorsqu'il se trompait, il &eacute;tait condamn&eacute; &agrave; ne pas
+danser avec elle de
+toute la soir&eacute;e; car, ensuite, venaient le bal, le souper, et
+des
+chansons jusqu'au jour. Une noce comportait trois jours et trois nuits
+de joie et bombance, sans d&eacute;semparer d'une heure.</p>
+<p>La <i>gerbaude</i> est une c&eacute;r&eacute;monie agricole que
+l'auteur de cet article a
+mise sur la sc&egrave;ne tr&egrave;s-fid&egrave;lement; mais ce que le
+th&eacute;&acirc;tre ne saurait
+reproduire, c'est la majest&eacute; du cadre, c'est la montagne de
+gerbes qui
+arrive solennellement, tra&icirc;n&eacute;e par trois paires de boeufs
+&eacute;normes, tout
+orn&eacute;e de fleurs, de fruits et de beaux enfants perch&eacute;s au
+sommet des
+derni&egrave;res gerbes. C'est parfois un tableau qui se compose comme
+pour
+l'oeil des artistes. Tout cela est si beau par soi-m&ecirc;me: les
+grands
+ruminants &agrave; l'oeil fier et calme, la moisson ruisselante, les
+fleurs
+souriant sur les &eacute;pis, et, plus que tout cela, les enfants
+blonds comme
+les gerbes, comme les boeufs, comme la terre couverte de son chaume,
+car
+tout est color&eacute; harmonieusement dans ces chaudes journ&eacute;es
+o&ugrave; le ciel
+lui-m&ecirc;me est tout d'or et d'ambre &agrave; l'approche du soir.</p>
+<p>Avant le d&eacute;part du charroi de gerbaude, on entend planer
+d'horizon en
+horizon une grande clameur dont le voyageur s'&eacute;tonne. Il
+regarde, il
+voit des bandes de moissonneurs et de glaneuses s'&eacute;lancer, les
+bras
+lev&eacute;s vers le ciel et rugissant de triomphe, vers le chargeur
+qui l&egrave;ve
+vers le ciel aussi la derni&egrave;re gerbe avant de la placer sur le
+faite du
+char. Il semble que cette population de travailleurs se rue sur lui
+pour lui arracher la gerbe; on croit qu'on va assister &agrave; une
+bataille
+furieuse, inique, de tous contre un seul; mais loin de l&agrave;! c'est
+une
+acclamation de joie et d'amiti&eacute;; c'est une
+b&eacute;n&eacute;diction enthousiaste et
+fraternelle.</p>
+<p>Pauvres paysans, vous avez du beau et du bon quand m&ecirc;me!</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><a name="visions"></a>
+<h3>II</h3>
+<h3>LES VISIONS DE LA NUIT DANS LES CAMPAGNES</h3>
+<br />
+<p>Vous dire que je m'en moque serait mentir. Je n'en ai jamais eu,
+c'est
+vrai: j'ai parcouru la campagne &agrave; toutes les heures de la nuit,
+seul ou
+en compagnie de grands poltrons, et, sauf quelques
+m&eacute;t&eacute;ores inoffensifs,
+quelques vieux arbres phosphorescents et autres
+ph&eacute;nom&egrave;nes qui ne
+rendaient pas fort lugubre l'aspect de la nature, je n'ai jamais eu le
+plaisir de rencontrer un objet fantastique et de pouvoir raconter
+&agrave;
+personne, comme t&eacute;moin oculaire, la moindre histoire de revenant.</p>
+<p>Eh bien, cependant je ne suis pas de ceux qui disent en
+pr&eacute;sence des
+superstitions rustiques: <i>mensonge, imb&eacute;cillit&eacute;,
+vision de la peur</i>; je
+dis ph&eacute;nom&egrave;ne de vision, ou ph&eacute;nom&egrave;ne
+ext&eacute;rieur insolite et incompris.
+Je ne crois pour cela ni aux sorciers ni aux prodiges. Ces contes de
+sorciers, ces explications fantastiques donn&eacute;es aux
+pr&eacute;tendus prodiges
+de la nuit, c'est le po&euml;me des imaginations champ&ecirc;tres. Mais
+le fait
+existe, le fait s'accomplit, qu'il soit un fant&ocirc;me dans l'air ou
+seulement dans l'oeil qui le per&ccedil;oit, c'est un objet tout aussi
+r&eacute;ellement et logiquement produit que la r&eacute;flexion d'une
+figure dans un
+miroir.</p>
+<p>Les aberrations des sens sont-elles explicables? ont-elles
+&eacute;t&eacute;
+expliqu&eacute;es? Je sais qu'elles ont &eacute;t&eacute;
+constat&eacute;es, voil&agrave; tout: mais il est
+tr&egrave;s-faux de dire et de croire qu'elles sont uniquement
+l'ouvrage de la
+peur. Cela peut &ecirc;tre vrai en beaucoup d'occasions; mais il y a
+des
+exceptions irr&eacute;cusables. Des hommes de sang-froid, d'un courage
+naturel
+&eacute;prouv&eacute;, et plac&eacute;s dans des circonstances
+o&ugrave; rien ne semblait agir sur
+leur imagination, m&ecirc;me des hommes &eacute;clair&eacute;s,
+savants, illustres, ont eu
+des apparitions qui n'ont troubl&eacute; ni leur jugement ni leur
+sant&eacute;, et
+dont cependant il n'a pas d&eacute;pendu d'eux tous de ne pas se sentir
+affect&eacute;s plus ou moins apr&egrave;s coup.</p>
+<p>Parmi grand nombre d'int&eacute;ressants ouvrages publi&eacute;s sur
+ce sujet, il
+faut noter celui du docteur Brierre de Boismont, qui analyse aussi bien
+que possible les causes de l'hallucination. Je n'apporterai
+apr&egrave;s ces
+travaux s&eacute;rieux qu'une seule observation utile &agrave;
+enregistrer, c'est que
+l'homme qui vit le plus pr&egrave;s de la nature, le sauvage, et
+apr&egrave;s lui le
+paysan, sont plus dispos&eacute;s et plus sujets que les hommes des
+autres
+classes aux ph&eacute;nom&egrave;nes de l'hallucination. Sans doute,
+l'ignorance et la
+superstition les forcent &agrave; prendre pour des prodiges surnaturels
+ces
+simples aberrations de leurs sens; mais ce n'est pas toujours
+l'imagination qui les produit, je le r&eacute;p&egrave;te; elle ne fait
+le plus
+souvent que les expliquer &agrave; sa guise.</p>
+<p>Dira-t-on que l'&eacute;ducation premi&egrave;re, les contes de la
+veill&eacute;e, les r&eacute;cits
+effrayants de la nourrice et de la grand'm&egrave;re disposent les
+enfants et
+m&ecirc;me les hommes &agrave; &eacute;prouver ce
+ph&eacute;nom&egrave;ne? Je le veux bien. Dira-t-on
+encore que les plus simples notions de physique
+&eacute;l&eacute;mentaire et un peu de
+moquerie voltairienne en purgeraient ais&eacute;ment les campagnes?
+Cela est
+moins certain. L'aspect continuel de la campagne, l'air qu'il respire
+&agrave;
+toute heure, les tableaux vari&eacute;s que la nature d&eacute;roule
+sous ses yeux, et
+qui se modifient &agrave; chaque instant dans la succession des
+variations
+atmosph&eacute;riques, ce sont l&agrave; pour l'homme rustique des
+conditions
+particuli&egrave;res d'existence intellectuelle et physiologique; elles
+font de
+lui un &ecirc;tre plus primitif, plus normal peut-&ecirc;tre, plus
+li&eacute; au sol, plus
+confondu avec les &eacute;l&eacute;ments de la cr&eacute;ation que nous
+ne le sommes quand la
+culture des id&eacute;es nous a s&eacute;par&eacute;s, pour ainsi dire,
+du ciel et de la
+terre, en nous faisant une vie factice enferm&eacute;e dans le moellon
+des
+habitations bien closes. M&ecirc;me dans sa hutte ou dans sa
+chaumi&egrave;re, le
+sauvage ou le paysan vit encore dans le nuage, dans l'&eacute;clair et
+le vent
+qui enveloppent ces fragiles demeures. Il y a sur l'Adriatique des
+p&ecirc;cheurs qui ne connaissent pas l'abri d'un toit; ils dorment
+dans leur
+barque, couverts d'une natte, la face &eacute;clair&eacute;e par les
+&eacute;toiles, la barbe
+caress&eacute;e par la brise, le corps sans cesse berc&eacute; par le
+flot. Il y a des
+colporteurs, des boh&eacute;miens, des conducteurs de bestiaux qui
+dorment
+toujours en plein air, comme les Indiens de l'Am&eacute;rique du Nord.
+Certes,
+le sang de ces hommes-l&agrave; circule autrement que le n&ocirc;tre;
+leurs nerfs ont
+un &eacute;quilibre diff&eacute;rent; leurs pens&eacute;es, un autre
+cours; leurs sensations
+une autre mani&egrave;re de se produire. Interrogez-les, il n'en est
+pas un qui
+n'ait vu des prodiges, des apparitions, des sc&egrave;nes de nuit
+&eacute;tranges,
+inexplicables. Il en est parmi eux de tr&egrave;s-braves, de
+tr&egrave;s-raisonnables,
+de tr&egrave;s-sinc&egrave;res, et ce ne sont pas les moins
+hallucin&eacute;s. Lisez toutes
+les observations recueillies &agrave; cet &eacute;gard, vous y verrez,
+par une foule
+de faits curieux et bien observ&eacute;s, que l'hallucination est
+compatible
+avec le plein exercice de la raison.</p>
+<p>C'est un &eacute;tat maladif du cerveau; cependant il est presque
+toujours
+possible d'en pressentir la cause physique ou morale dans une
+perturbation de l'&acirc;me ou du corps; mais elle est quelquefois
+inattendue
+et myst&eacute;rieuse au point de surprendre et de troubler un instant
+les
+esprits les plus fermes.</p>
+<p>Chez les paysans, elle se produit si souvent, qu'elle semble presque
+une
+loi r&eacute;guli&egrave;re de leur organisation. Elle les effraye
+autrement que nous.
+Notre grande terreur, &agrave; nous autres, quand le cauchemar ou la
+fi&egrave;vre
+nous pr&eacute;sentent leurs fant&ocirc;mes, c'est de perdre la raison,
+et plus nous
+sommes certains d'&ecirc;tre la proie d'un songe, plus nous nous
+affectons de
+ne pouvoir nous y soustraire par un simple effort de la volont&eacute;.
+On a vu
+des gens devenir fous par la crainte de l'&ecirc;tre. Les paysans n'ont
+pas
+cette angoisse; ils croient avoir vu des objets r&eacute;els; ils en
+ont
+grand'peur; mais la conscience de leur lucidit&eacute; n'&eacute;tant
+point &eacute;branl&eacute;e,
+l'hallucination est certainement moins dangereuse pour eux que pour
+nous. L'hallucination n'est, d'ailleurs, pas la seule cause de mon
+penchant &agrave; admettre, jusqu'&agrave; un certain point, les
+visions de la nuit.
+Je crois qu'il y a une foule de petits ph&eacute;nom&egrave;nes
+nocturnes, explosions
+ou incandescences de gaz, condensations de vapeurs, bruits souterrains,
+spectres c&eacute;lestes, petits a&eacute;rolithes, habitudes bizarres
+et inobserv&eacute;es,
+aberrations m&ecirc;me chez les animaux, que sais-je? des
+affinit&eacute;s
+myst&eacute;rieuses ou des perturbations brusques des habitudes de la
+nature,
+que les savants observent par hasard et que les paysans, dans leur
+contact perp&eacute;tuel avec les &eacute;l&eacute;ments, signalent
+&agrave; chaque instant sans
+pouvoir les expliquer.</p>
+<p>Par exemple, que pensez-vous de cette croyance aux <i>meneurs de
+loups</i>?
+Elle est de tous les pays, je crois, et elle est r&eacute;pandue dans
+toute la
+France. C'est le dernier vestige de la croyance aux lycanthropes. En
+Berry, o&ugrave; d&eacute;j&agrave; les contes que l'on fait &agrave;
+nos petits-enfants ne sont
+plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient
+nos grand'm&egrave;res, je ne me souviens pas qu'on m'ait jamais
+parl&eacute; des
+hommes-loups de l'antiquit&eacute; et du moyen &acirc;ge. Cependant on
+s'y sert
+encore du mot de <i>garou</i>, qui signifie bien homme-loup, mais on
+en a
+perdu le vrai sens. Les <i>meneurs de loups</i> ne sont plus les
+capitaines
+de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour
+d&eacute;vorer les
+enfants: ce sont des hommes savants et myst&eacute;rieux, de vieux
+b&ucirc;cherons,
+ou de malins gardes-chasse qui poss&egrave;dent le <i>secret</i> pour
+charmer,
+soumettre, apprivoiser et conduire les loups v&eacute;ritables. Je
+connais
+plusieurs personnes qui ont rencontr&eacute;, aux premi&egrave;res
+clart&eacute;s de la lune,
+&agrave; la croix des quatre chemins, le p&egrave;re <i>un tel</i>
+s'en allant tout seul &agrave;
+grands pas, et suivi <i>de plus de trente loups</i> (il y en a
+toujours plus
+de trente, jamais moins, dans la l&eacute;gende). Une nuit, deux
+personnes, qui
+me l'ont racont&eacute;, virent passer dans le bois une grande bande de
+loups;
+elles en furent effray&eacute;es, et mont&egrave;rent sur un arbre,
+d'o&ugrave; elles virent
+ces animaux s'arr&ecirc;ter &agrave; la porte d'une cabane d'un
+b&ucirc;cheron r&eacute;put&eacute;
+sorcier. Ils l'entour&egrave;rent en poussant des rugissements
+&eacute;pouvantables;
+le b&ucirc;cheron sortit, leur parla, se promena au milieu d'eux, et
+ils se
+dispers&egrave;rent sans lui faire aucun mal. Ceci est une histoire de
+paysan;
+mais deux personnes riches, et ayant re&ccedil;u une assez bonne
+&eacute;ducation,
+gens de beaucoup de sens et d'habilet&eacute; dans les affaires, vivant
+dans le
+voisinage d'une for&ecirc;t, o&ugrave; elles chassaient fort souvent,
+m'ont jur&eacute;,
+<i>sur l'honneur</i>, avoir vu, &eacute;tant ensemble, un vieux garde
+forestier
+s'arr&ecirc;ter &agrave; un carrefour &eacute;cart&eacute; et faire des
+gestes bizarres. Ces deux
+personnes se cach&egrave;rent pour l'observer, et virent accourir
+treize loups,
+dont un &eacute;norme alla droit au garde et lui fit des caresses.
+Celui-ci
+siffla les autres comme on siffle des chiens, et s'enfon&ccedil;a avec
+eux
+dans l'&eacute;paisseur du bois. Les deux t&eacute;moins de cette
+sc&egrave;ne &eacute;trange
+n'os&egrave;rent l'y suivre, et se retir&egrave;rent aussi surpris
+qu'effray&eacute;s.
+Avaient-ils &eacute;t&eacute; la proie d'une hallucination? Quand
+l'hallucination
+s'empare de plusieurs personnes &agrave; la fois (et cela arrive fort
+souvent),
+elle rev&ecirc;t un caract&egrave;re difficile &agrave; expliquer, je
+l'avoue: on l'a
+souvent constat&eacute;e; on l'appelle hallucination contagieuse. Mais
+&agrave; quoi
+sert d'en savoir le nom, si on en ignore la cause? Cette certaine
+disposition des nerfs et de la circulation du sang, qu'on donne pour
+cause &agrave; l'audition ou &agrave; la vision d'objets fantastiques,
+comment
+est-elle simultan&eacute;e chez plusieurs individus r&eacute;unis? Je
+n'en sais rien
+du tout.</p>
+<p>Mais pourquoi ne pas admettre qu'un homme qui vit au sein des
+for&ecirc;ts,
+qui peut, &agrave; toutes les heures du jour et de la nuit, surprendre
+et
+observer les moeurs des animaux sauvages, aurait pu d&eacute;couvrir,
+par
+hasard, ou par un certain g&eacute;nie d'induction, le moyen de les
+soumettre
+et de s'en faire aimer? J'irai plus loin: pourquoi n'aurait-il pas un
+certain fluide, sympathique &agrave; certaines esp&egrave;ces? Nous
+avons vu, de nos
+jours, de si intr&eacute;pides et de si habiles dompteurs d'animaux
+f&eacute;roces en
+cage, qu'un effort de plus, et on peut admettre la domination de
+certains hommes sur les animaux sauvages en libert&eacute;.</p>
+<p>Mais pourquoi ces hommes cacheraient-ils leur secret, et ne
+tireraient-ils pas profit et vanit&eacute; de leur puissance?</p>
+<p>Parce que le paysan, en obtenant d'une cause naturelle un effet tout
+aussi naturel, ne croit pas lui-m&ecirc;me qu'il ob&eacute;it aux lois
+de la nature.
+Donnez-lui un rem&egrave;de dont vous lui d&eacute;montrerez simplement
+l'efficacit&eacute;,
+il n'y aura aucune confiance; mais joignez-y quelque parole
+incompr&eacute;hensible en le lui administrant, il en aura la foi.
+Confiez-lui
+le <i>secret</i> de gu&eacute;rir le rhume avec la racine de guimauve,
+et dites-lui
+qu'il faut l'administrer apr&egrave;s trois signes cabalistiques, ou
+apr&egrave;s
+avoir mis un de ses bas &agrave; l'envers, il se croira sorcier, tous
+le
+croiront sorcier &agrave; l'endroit du rhume. Il gu&eacute;rira tout le
+monde par la
+foi autant que par la guimauve, mais il se gardera bien de dire le nom
+de la plante vulgaire qui produit ce miracle. Il en fera un
+myst&egrave;re; le
+myst&egrave;re est son &eacute;l&eacute;ment.</p>
+<p>Je ne parlerai pas ici de ce qu'on appelle chez nous et ailleurs le
+<i>secret</i>, ce serait une digression qui me m&egrave;nerait trop
+loin. Je me
+bornerai &agrave; dire qu'il y a un <i>secret</i> pour tout, et
+presque tous les
+paysans un peu graves et exp&eacute;riment&eacute;s ont le <i>secret</i>
+de quelque chose,
+sont sorciers par cons&eacute;quent, et croient l'&ecirc;tre. Il y a le
+secret des
+boeufs, que poss&egrave;dent tous les bons m&eacute;tayers; le secret
+des vaches, qui
+est celui des bonnes m&eacute;tay&egrave;res; le secret des
+berg&egrave;res, pour faire
+foisonner la laine; le secret des potiers, pour emp&ecirc;cher les pots
+de se
+fendre au fond; le secret des cur&eacute;s, qui charment les cloches
+pour la
+gr&ecirc;le; le secret du mal de t&ecirc;te, le secret du mal de
+ventre, le secret
+de l'entorse et de la foulure; le secret des braconniers, pour faire
+venir le gibier; le secret du feu, pour arr&ecirc;ter l'incendie; le
+secret de
+l'eau, pour retrouver les cadavres des noy&eacute;s, ou arr&ecirc;ter
+l'inondation;
+que sais-je? Il y a autant de secrets que de fl&eacute;aux dans la
+nature, et
+de maladies chez les hommes et les animaux. Le secret passe de
+p&egrave;re en
+fils, ou s'ach&egrave;te &agrave; prix d'argent. Il n'est jamais trahi.
+Il ne le sera
+jamais, tant qu'on y croira. Le secret de meneur de loups en est un
+comme un autre, peut-&ecirc;tre.</p>
+<p>Une des sc&egrave;nes de la nuit dont la croyance est la plus
+r&eacute;pandue, c'est
+la chasse fantastique; elle a autant de noms qu'il y a de cantons dans
+l'univers. Chez nous, elle s'appelle la <i>chasse &agrave; baudet</i>,
+et affecte
+les bruits aigres et grotesques d'une incommensurable croupe
+d'&acirc;nes qui
+braient. On peut se la repr&eacute;senter &agrave; volont&eacute;;
+mais, dans l'esprit de nos
+paysans, c'est quelque chose que l'on entend et qu'on ne voit pas,
+c'est
+une hallucination ou un ph&eacute;nom&egrave;ne d'acoustique. J'ai cru
+l'entendre
+plusieurs fois, et pouvoir l'expliquer de la fa&ccedil;on la plus
+vulgaire.
+Dans les derniers jours de l'automne, quand les grands ouragans
+dispersent les bandes d'oiseaux voyageurs, on entend, dans la nuit,
+l'immense clameur m&eacute;lancolique des grues et des oies sauvages en
+d&eacute;tresse. Mais les paysans, que l'on croit si cr&eacute;dules et
+si peu
+observateurs, ne s'y trompent nullement. Ils savent tr&egrave;s-bien le
+nom et
+connaissent tr&egrave;s-bien le cri des divers oiseaux &eacute;trangers
+&agrave; nos climats
+qui se trouvent perdus et dispers&eacute;s dans les
+t&eacute;n&egrave;bres. La <i>chasse &agrave;
+baudet</i> n'est rien de tout cela. Ils l'entendent souvent; moi qui ai
+longtemps v&eacute;cu et err&eacute; comme eux dans la rafale et dans
+le nuage, je ne
+l'ai jamais rencontr&eacute;e. Quelquefois son passage est
+signal&eacute; par
+l'apparition de deux lunes. Mais je n'ai pas de chance, car je n'ai
+jamais vu que la vieille lune que nous connaissons tous.</p>
+<p>Le taureau blanc, le veau d'or, le dragon, l'oie, la poule noire, la
+truie blanche, et je ne sais combien d'autres animaux fantastiques,
+gardent, comme l'on sait, en tous pays les tr&eacute;sors
+cach&eacute;s. &Agrave; l'heure de
+minuit, le jour de No&euml;l, aussit&ocirc;t que sonne la messe, ces
+gardiens
+infernaux perdent leur puissance jusqu'au dernier son de la cloche qui
+en annonce la fin. C'est la seule heure dans toute l'ann&eacute;e
+o&ugrave; la
+conqu&ecirc;te du tr&eacute;sor soit possible. Mais il faut savoir
+o&ugrave; il est, et
+avoir le temps d'y creuser et de s'en saisir. Si vous &ecirc;tes
+surpris dans
+le gouffre &agrave; l'<i>Ite missa est</i>, il se referme &agrave;
+jamais sur vous; de m&ecirc;me
+que si, en ce moment, vous avez r&eacute;ussi &agrave; rencontrer
+l'animal
+fantastique, la soumission qu'il vous a montr&eacute;e pendant le temps
+de la
+messe fait place &agrave; la fureur, et c'est fait de vous.</p>
+<p>Cette tradition est universelle. Il y a peu de ruines,
+ch&acirc;teaux ou
+monast&egrave;res, peu de monuments celtiques qui ne rec&egrave;lent
+leur tr&eacute;sor. Tous
+sont gard&eacute;s par un animal diabolique. M. Jules Canougo, dans un
+charmant
+recueil de contes m&eacute;ridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante
+la
+po&eacute;tique apparition de la ch&egrave;vre d'or, gardienne des
+richesses cach&eacute;es
+au sein de la terre.</p>
+<p>Dans nos climats moins riants, autour des dolmens qui couronnent les
+collines pel&eacute;es de la Marche, c'est un boeuf blanc, ou un veau
+d'or, ou
+une g&eacute;nisse d'argent qui font r&ecirc;ver les imaginations
+avides; mais ces
+animaux sont m&eacute;chants et terribles &agrave; rencontrer. On y
+court tant de
+risques, que personne encore n'a os&eacute; les saisir par les cornes.
+Et
+cependant il y a des si&egrave;cles que les grosses pierres druidiques
+dansent
+et grincent sur leurs fr&ecirc;les supports pendant la messe de minuit,
+pour
+&eacute;veiller la convoitise des passants.</p>
+<p>Dans nos vall&eacute;es ombrag&eacute;es, coup&eacute;es de grandes
+plaines fertiles, un
+animal ind&eacute;finissable se prom&egrave;ne la nuit &agrave;
+certaines &eacute;poques
+ind&eacute;termin&eacute;es, va tourmenter les boeufs aux
+p&acirc;turages et r&ocirc;der autour
+des m&eacute;tairies qu'il met en grand &eacute;moi. Les chiens hurlent
+et fuient &agrave;
+son approche, les balles ne l'atteignent pas. Cette apparition et la
+terreur qu'elle inspire n'ont encore presque rien perdu dans nos
+alentours. Tous nos fermiers, tous nos domestiques y croient et ont vu
+la b&ecirc;te. On l'appelle la <i>grand'-b&ecirc;te</i>, par
+tradition, quoique bien
+souvent elle paraisse de la taille et de la forme d'un blaireau. Les
+uns
+l'ont vue en forme de chien de la grandeur d'un boeuf &eacute;norme,
+d'autres
+en levrette blanche haute comme un cheval, d'autres encore en simple
+li&egrave;vre ou en simple brebis. Ceux qui en parlent avec le plus de
+sang-froid l'ont poursuivie sans succ&egrave;s, sans trop de frayeur,
+ne lui
+attribuant aucun pouvoir fantastique, la d&eacute;crivant avec peine,
+parce
+qu'elle appartient &agrave; une esp&egrave;ce inconnue dans le pays,
+disent-ils, et
+assurant que ce n'est pr&eacute;cis&eacute;ment ni une chienne, ni une
+vache, ni un
+blaireau, ni un cheval, mais quelque chose comme tout cela:
+arrangez-vous! Cependant cette b&ecirc;te appara&icirc;t, j'en suis
+certain, soit &agrave;
+l'&eacute;tat d'hallucination, soit &agrave; l'&eacute;tat de vapeur
+flottante, et condens&eacute;e
+sous de certaines formes. Des gens trop sinc&egrave;res et trop
+raisonnables
+l'ont vue pour que j'ose dire qu'il n'y a aucune cause &agrave; leur
+vision.
+Les chiens l'annoncent par des hurlements
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s et s'enfuient d&egrave;s
+qu'elle para&icirc;t; cela est certain. Les chiens sont-ils
+hallucin&eacute;s aussi?
+Pourquoi non? Sont-ce des voleurs qui s'introduisent sous ce
+d&eacute;guisement? Jamais la b&ecirc;te n'a rien d&eacute;rob&eacute;,
+que l'on sache. Sont-ce de
+mauvais plaisants? On a tir&eacute; tant de coups de fusil sur la
+b&ecirc;te, qu'on
+aurait bien, par hasard, et en d&eacute;pit de la peur qui fait
+trembler la
+main, r&eacute;ussi &agrave; tuer ou &agrave; blesser quelqu'un de ces
+pr&eacute;tendus fant&ocirc;mes.
+Enfin, ce genre d'apparition, s'il n'est que le r&eacute;sultat de
+l'hallucination, est &eacute;minemment contagieux. Pendant quinze ou
+vingt
+nuits, les vingt ou trente habitants d'une m&eacute;tairie le voient et
+le
+poursuivent; il passe &agrave; une autre petite colonie qui le voit
+absolument
+de m&ecirc;me, et il fait le tour du pays, ayant produit cette
+contagion sur
+un tr&egrave;s-grand nombre d'habitants.</p>
+<p>Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit. Autour des
+mares
+stagnantes, dans les bruy&egrave;res comme au bord des fontaines
+ombrag&eacute;es dans
+les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on
+entend au milieu de la nuit le battoir pr&eacute;cipit&eacute; et le
+clapotement
+furieux des lavandi&egrave;res. Dans beaucoup de provinces, on croit
+qu'elles
+&eacute;voquent la pluie et attirent l'orage, en faisant voler
+jusqu'aux nues,
+avec leur battoir agile, l'eau des sources et des mar&eacute;cages.
+Chez nous,
+c'est bien pire, elles battent et tordent quelque objet qui ressemble
+&agrave;
+du linge, mais qui, vu de pr&egrave;s, n'est autre chose que des
+cadavres
+d'enfants. Il faut se garder de les observer et de les d&eacute;ranger,
+car,
+eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous
+saisiraient, vous battraient et vous tordraient dans l'eau ni plus ni
+moins qu'une paire de bas.</p>
+<p>Nous avons entendu souvent le battoir des lavandi&egrave;res
+fantastiques
+r&eacute;sonner dans le silence de la nuit autour des mares
+d&eacute;sertes. C'est &agrave;
+s'y tromper. C'est une esp&egrave;ce de grenouille qui produit ce bruit
+formidable. Mais c'est bien triste de faire cette pu&eacute;rile
+d&eacute;couverte, et
+de ne plus esp&eacute;rer l'apparition des terribles sorci&egrave;res
+tordant leurs
+haillons immondes &agrave; la brume des nuits de novembre, aux
+premi&egrave;res
+clart&eacute;s d'un croissant blafard refl&eacute;t&eacute; par les
+eaux. Un mien ami, homme
+de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, sujet &agrave;
+l'ivresse,
+tr&egrave;s-brave cependant devant les choses r&eacute;elles, mais
+facile &agrave;
+impressionner par les l&eacute;gendes du pays, fit deux rencontres de
+lavandi&egrave;res qu'il ne racontait qu'avec une grande &eacute;motion.</p>
+<p>Un soir, vers onze heures, dans une tra&icirc;ne charmante qui court
+en
+serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc
+ondul&eacute; du
+ravin d'Ormous, il vit, au bord d'une source, une vieille qui battait
+et
+tordait en silence. Quoique la fontaine soit mal fam&eacute;e, il ne
+vit rien
+l&agrave; de surnaturel, et dit &agrave; cette vieille:</p>
+<p>&#8212;Vous lavez bien tard, la m&egrave;re!</p>
+<p>Elle ne r&eacute;pondit point. Il la crut sourde et s'approcha. La
+lune &eacute;tait
+brillante et la source &eacute;clairait comme un miroir. Il vit
+distinctement
+les traits de la vieille: elle lui &eacute;tait compl&egrave;tement
+inconnue, et il en
+fut &eacute;tonn&eacute;, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de
+chasseur et de
+fl&acirc;neur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de visage
+inconnu &agrave;
+plusieurs lieues &agrave; la ronde. Voici comme il me raconta
+lui-m&ecirc;me ses
+impressions en face de cette laveuse singuli&egrave;rement vigilante:</p>
+<p>&#8212;Je ne pensai &agrave; la tradition des lavandi&egrave;res de nuit
+que lorsque je
+l'eus perdue de vue. Je n'y pensais pas avant de la rencontrer, je n'y
+croyais pas, et je n'&eacute;prouvais aucune m&eacute;fiance en
+l'abordant. Mais, d&egrave;s
+que je fus aupr&egrave;s d'elle, son silence, son indiff&eacute;rence
+&agrave; l'approche
+d'un passant, lui donn&egrave;rent l'aspect d'un &ecirc;tre absolument
+&eacute;tranger &agrave;
+notre esp&egrave;ce. Si la vieillesse la privait de l'ou&iuml;e et de
+la vue,
+comment &eacute;tait-elle assez robuste pour &ecirc;tre venue de loin,
+toute seule,
+laver, &agrave; cette heure insolite, &agrave; cette source
+glac&eacute;e o&ugrave; elle travaillait
+avec tant de force et d'activit&eacute;? Cela &eacute;tait au moins
+digne de remarque.
+Mais ce qui m'&eacute;tonna encore plus, c'est ce que j'&eacute;prouvai
+en moi-m&ecirc;me:
+je n'eus aucun sentiment de peur, mais une r&eacute;pugnance, un
+d&eacute;go&ucirc;t
+invincible. Je passai mon chemin sans qu'elle tourn&acirc;t la
+t&ecirc;te. Ce ne fut
+qu'en arrivant chez moi que je pensai aux sorci&egrave;res des lavoirs,
+et
+alors, j'eus tr&egrave;s-peur, j'en conviens franchement, et rien au
+monde ne
+m'e&ucirc;t d&eacute;cid&eacute; &agrave; revenir sur mes pas.</p>
+<p>Une seconde fois, le m&ecirc;me ami passait aupr&egrave;s des
+&eacute;tangs de Thevet, vers
+deux heures du matin. Il venait de Lini&egrave;res, o&ugrave; il assure
+qu'il n'avait
+ni mang&eacute; ni bu, circonstance que je ne saurais garantir; il
+&eacute;tait seul,
+en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval &eacute;tant
+fatigu&eacute;, il mit pied
+&agrave; terre &agrave; une mont&eacute;e et se trouva au bord de la
+route pr&egrave;s d'un foss&eacute; o&ugrave;
+trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande
+activit&eacute;,
+sans rien dire. Son chien se serra tout &agrave; coup contre lui sans
+aboyer.
+Il passa sans trop regarder; mais &agrave; peine eut-il fait quelques
+pas,
+qu'il entendit marcher derri&egrave;re lui et que la lune dessina
+&agrave; ses pieds
+une ombre tr&egrave;s-allong&eacute;e. Il se retourna et vit une de ces
+femmes qui le
+suivait. Les deux autres venaient &agrave; quelque distance comme pour
+appuyer
+la premi&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Cette fois, dit-il, je pensai bien aux lavandi&egrave;res; mais
+j'eus une
+autre &eacute;motion que la premi&egrave;re fois. Ces femmes
+&eacute;taient d'une taille si
+&eacute;lev&eacute;e et celle qui me suivait avait tellement les
+proportions, la
+figure et la d&eacute;marche d'un homme, que je ne doutai pas un
+instant
+d'avoir affaire &agrave; des plaisants de village,
+malintentionn&eacute;s peut-&ecirc;tre.
+J'avais une bonne trique &agrave; la main. Je me retournai en disant:</p>
+<p>&laquo;&#8212;Que me voulez-vous?</p>
+<p>&laquo;Je ne re&ccedil;us point de r&eacute;ponse; et, ne me voyant
+pas attaqu&eacute;, n'ayant pas
+de pr&eacute;texte pour attaquer moi-m&ecirc;me, je fus forc&eacute; de
+regagner mon
+cabriolet, qui &eacute;tait assez loin devant moi, avec cet &ecirc;tre
+d&eacute;sagr&eacute;able
+sur mes talons. Il ne me disait rien et semblait se faire un malin
+plaisir de me tenir sous le coup d'une attaque. Je tenais toujours mon
+b&acirc;ton pr&ecirc;t &agrave; lui casser la m&acirc;choire au moindre
+attouchement; et
+j'arrivai ainsi &agrave; mon cabriolet avec mon poltron de chien, qui
+ne disait
+mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors, et, quoique j'eusse
+entendu jusque-l&agrave; des pas sur les miens et vu une ombre marcher
+&agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de moi, je ne vis personne. Seulement, je distinguai, &agrave; trente
+pas
+environ en arri&egrave;re, &agrave; la place o&ugrave; je les avais
+vues laver, ces trois
+grandes diablesses sautant, dansant et se tordant comme des folles sur
+le revers du foss&eacute;.</p>
+<p>Je vous donne cette histoire pour ce qu'elle vaut; mais elle m'a
+&eacute;t&eacute;
+racont&eacute;e de tr&egrave;s-bonne foi, et vous le garantis. Mettez
+cela en partie
+au chapitre des hallucinations.</p>
+<p>L'orme R&acirc;teau est un arbre magnifique, qui existait, dit-on,
+d&eacute;j&agrave; grand
+et fort, au temps de Charles VII. Comme un orme qu'il est, il n'a pas
+de
+loin une grande apparence, et son branchage affecte assez la forme du
+r&acirc;teau, dont il porte le nom. Mais ce n'est l&agrave; qu'une
+co&iuml;ncidence
+fortuite avec la l&eacute;gende traditionnelle qui l'a baptis&eacute;.
+De pr&egrave;s, il
+devient imposant par sa longue tige &eacute;lanc&eacute;e,
+sillonn&eacute;e de la foudre et
+plant&eacute;e comme un monument &agrave; un vaste carrefour des
+chemins communaux.
+Ces chemins, larges comme des prairies, incessamment tondus par les
+troupeaux du prol&eacute;taire, sont couverts d'une herbe courte,
+o&ugrave; la ronce
+et le chardon croissent en libert&eacute;. La plaine est ouverte
+&agrave; une grande
+distance, fra&icirc;che quoique nue, mais triste et solennelle
+malgr&eacute; sa
+fertilit&eacute;. Une croix de bois est plant&eacute;e sur un
+pi&eacute;destal de pierre qui
+est le dernier vestige de quatre statues fort anciennes disparues
+depuis
+la r&eacute;volution de 93. Cette d&eacute;coration monumentale dans un
+lieu si peu
+fr&eacute;quent&eacute; atteste un respect traditionnel; et les paysans
+des environs
+ont une telle opinion de l'orme R&acirc;teau, qu'ils pr&eacute;tendent
+qu'on ne peut
+l'abattre, parce qu'il est sur la carte de Cassini. Mais ce chemin
+communal, abandonn&eacute; aujourd'hui aux pi&eacute;tons, et que
+traverse &agrave; de rares
+intervalles le cheval d'un meunier ou d'un gendarme, &eacute;tait jadis
+une des
+grandes voies de communication de la France centrale. On l'appelle
+encore aujourd'hui le chemin des Anglais. C'&eacute;tait la route
+militaire, le
+passage des arm&eacute;es que franchit l'invasion, et que Duguesclin
+leur fit
+repasser l'&eacute;p&eacute;e dans le dos, apr&egrave;s avoir
+d&eacute;livr&eacute; Sainte-S&eacute;v&egrave;re, la
+derni&egrave;re forteresse de leur occupation.</p>
+<p>Ce d&eacute;tail n'est consign&eacute; dans aucune histoire, mais la
+tradition est l&agrave;
+qui en fait foi; et maintenant, voici la l&eacute;gende de l'orme
+R&acirc;teau, qui
+est jolie, malgr&eacute; la nature des animaux qui y jouent leur
+r&ocirc;le.</p>
+<p>Un jeune gar&ccedil;on gardait un troupeau de porcs autour de l'orme
+R&acirc;teau.
+Il regardait du c&ocirc;t&eacute; de la Ch&acirc;tre, lorsqu'il vit
+accourir une grande
+bande arm&eacute;e qui d&eacute;vastait les champs, br&ucirc;lait les
+chaumi&egrave;res, massacrait
+les paysans et enlevait les femmes. C'&eacute;taient les Anglais, qui
+descendaient de la Marche sur le Berry et qui s'en allaient ravager
+Saint-Chartier. Le porcher &eacute;loigna son troupeau, se tint
+&agrave; distance et
+vit passer l'ennemi comme un ouragan. Quand il revint sous l'orme avec
+son troupeau, la peur qu'il avait ressentie fit place &agrave; une
+grande
+col&egrave;re contre les Anglais et contre lui-m&ecirc;me.</p>
+<p>&#8212;Quoi! pensa-t-il, nous nous laissons ab&icirc;mer ainsi sans nous
+d&eacute;fendre?... Nous sommes trop l&acirc;ches! Il y faut aller!</p>
+<p>Et, s'approchant de la statue de saint Antoine, qui &eacute;tait une
+des quatre
+autour de l'orme:</p>
+<p>&#8212;Bon saint Antoine, lui dit-il, il faut que j'aille contre ces
+Anglais,
+et je n'ai pas le temps de rentrer mes b&ecirc;tes. Pendant ce
+temps-l&agrave;, ces
+m&eacute;chants-l&agrave; nous feraient trop de mal. Prends mon
+b&acirc;ton, bon saint, et
+veille sur mes porcs pendant trois jours et trois nuits; je te les
+donne en garde.</p>
+<p>L&agrave;-dessus, le jeune gars mit sa binette de porcher (qui est
+un court
+b&acirc;ton avec un triangle de fer au bout) dans les mains de la
+statue, et,
+jetant l&agrave; ses sabots, <i>s'en courut</i> &agrave;
+Saint-Chartier, o&ugrave;, pendant trois
+jours et trois nuits, il fit rage contre les Anglais avec les bons
+gar&ccedil;ons de l'endroit, soutenus des bons hommes d'armes de
+France. Puis,
+quand l'ennemi fut chass&eacute;, il s'en revint &agrave; son troupeau;
+il compta ses
+porcs, et pas un ne manquait; et cependant il avait pass&eacute;
+l&agrave; bien des
+tra&icirc;nards, bien des pillards et bien des loups attir&eacute;s par
+l'odeur du
+carnage. Le jeune porcher reprit &agrave; saint Antoine son sceptre
+rustique,
+le remercia &agrave; genoux, et, sans r&ecirc;ver les hautes
+destin&eacute;es et la grande
+mission de Jeanne Darc, content d'avoir au moins donn&eacute; son coup
+de main
+&agrave; l'oeuvre de d&eacute;livrance, il garda ses cochons comme
+devant.</p>
+<p>Une autre tradition plus confuse attribue &agrave; l'orme
+R&acirc;teau une moins
+b&eacute;nigne influence. Des enfants, saisis de vertige, auraient eu
+l'horrible id&eacute;e de jouer leur vie aux petits palets et auraient
+enterr&eacute;
+vivant le perdant sous la pierre de saint Antoine.</p>
+<p>Mais voici la l&eacute;gende principale et toujours en cr&eacute;dit
+de l'orme R&acirc;teau.
+Un <i>monsieur</i> s'y prom&egrave;ne la nuit; il en fait incessamment
+le tour. On
+le voit l&agrave; depuis que le monde est monde. Quel est-il? Nul ne le
+sait.
+Il est v&ecirc;tu de noir, et il a vingt pieds de haut. C'est un <i>monsieur</i>,
+car <i>il suit les modes</i>; on l'a vu au si&egrave;cle dernier en
+habit noir
+complet, culotte courte, souliers &agrave; boucles,
+l'&eacute;p&eacute;e au c&ocirc;t&eacute;; sous le
+Directoire, on l'a vu en oreilles de chien et en large cravate.
+Aujourd'hui, il s'habille comme vous et moi; mais il porte toujours son
+grand r&acirc;teau sur l'&eacute;paule, et gare aux jambes des gens ou
+des b&ecirc;tes qui
+passent dans son ombre. Du reste, pas m&eacute;chant homme, et ne se
+faisant
+conna&icirc;tre qu'&agrave; ceux qui ont <i>le secret</i>.</p>
+<p>Si vous n'y croyez, allez-y voir. Nous y avons &eacute;t&eacute;
+&agrave; l'heure solennelle
+du lever de la lune; nous l'avons appel&eacute; par tous les noms
+possibles, en
+lui disant toujours <i>monsieur</i>, tr&egrave;s-poliment; mais nous
+n'avons pas
+trouv&eacute; le nom auquel il lui pla&icirc;t de r&eacute;pondre, car
+il n'est pas venu;
+et, d'ailleurs, il n'aime pas la plaisanterie, et, pour le voir, il
+faut avoir peur de lui.</p>
+<p>Si vous aimez ces contes populaires et si vous voulez chercher plus
+s&eacute;rieusement leur origine, lisez un livre &agrave; la fois
+tr&egrave;s-savant et
+tr&egrave;s-amusant, qui est l'ouvrage d'une femme, <i>la Normandie
+romanesque et
+merveilleuse</i>, par mademoiselle Am&eacute;lie Bosquet; vous y
+retrouverez
+toutes les l&eacute;gendes de la France et celles de votre endroit par
+cons&eacute;quent. Vous y apprendrez toute l'histoire des superstitions
+humaines, variant seulement par quelques d&eacute;tails, selon les
+localit&eacute;s:
+ceci est la preuve que l'humanit&eacute; est encore bien pr&egrave;s de
+son berceau,
+ou qu'elle est bien tenace et bien uniforme dans son aptitude &agrave;
+passer
+par le m&ecirc;me chemin et &agrave; se nourrir des m&ecirc;mes
+id&eacute;es.</p>
+<p>Nous avons montr&eacute; les souvenirs de l'antiquit&eacute;
+modifi&eacute;s dans les id&eacute;es
+ou dans les r&ecirc;ves de la race berrichonne par l'influence du
+christianisme primitif et du moyen &acirc;ge. Il y a l&agrave; un monde
+de fantaisies
+perdu pour les classes &eacute;clair&eacute;es, et qui tend aussi
+&agrave; s'effacer de la
+croyance et de la m&eacute;moire des classes rustiques. Il n'est donc
+pas sans
+int&eacute;r&ecirc;t de recueillir les fragments, &eacute;pars dans
+toutes les provinces de
+France, de cette po&eacute;sie terrible, riante ou burlesque, qui, dans
+un
+demi-si&egrave;cle peut-&ecirc;tre, n'aura plus ni bardes, ni rapsodes,
+ni adeptes.</p>
+<p>L'Allemagne passe pour &ecirc;tre la terre classique du fantastique.
+Cela
+tient &agrave; ce que des &eacute;crivains anciens et modernes ont
+fix&eacute; la l&eacute;gende
+dans le po&euml;me, le conte et la ballade. Notre litt&eacute;rature
+fran&ccedil;aise,
+depuis le si&egrave;cle de Louis XIV surtout, a rejet&eacute; cet
+&eacute;l&eacute;ment comme
+indigne de la raison humaine et de la dignit&eacute; philosophique. Le
+romantisme a fait de vains efforts pour d&eacute;rider notre
+scepticisme; nous
+n'avons su qu'imiter la fantaisie allemande. Le merveilleux slave, bien
+autrement grandiose et terrifiant, nous a &eacute;t&eacute;
+r&eacute;v&eacute;l&eacute; par des traductions
+incompl&egrave;tes qui ne sont pas devenues populaires. On n'a pas
+os&eacute; imiter
+chez nous des sabbats lugubres et sanglants comme ceux d'Adam
+Mickiewicz.</p>
+<p>La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique
+cependant
+que les nations slaves ou germaniques; mais il lui a manqu&eacute;, il
+lui
+manquera probablement un grand po&euml;te pour donner une forme
+pr&eacute;cise et
+durable aux &eacute;lans, d&eacute;j&agrave; affaiblis, de son
+imagination.</p>
+<p>Une seule province de France est &agrave; la hauteur, dans sa
+po&eacute;sie, de ce que
+le g&eacute;nie des plus grands po&euml;tes et celui des nations les
+plus po&eacute;tiques
+ont jamais produit: nous oserons dire qu'elle les surpasse. Nous
+voulons
+parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n'y a pas longtemps que
+c'est la France. Quiconque a lu <i>les Barza-Breiz</i>, recueillis et
+traduits par M. de la Villemarqu&eacute;, doit &ecirc;tre
+persuad&eacute; avec moi,
+c'est-&agrave;-dire p&eacute;n&eacute;tr&eacute; intimement de ce que
+j'avance. <i>Le Tribut de
+Nomeno&eacute;</i> est un po&euml;me de cent quarante vers, plus grand
+que l'<i>Iliade</i>,
+plus complet, plus beau, plus parfait qu'aucun chef-d'oeuvre sorti de
+l'esprit humain. <i>La Peste d'&Eacute;liant, les Nains, Desbreiz</i>
+et vingt
+autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus
+compl&egrave;te &agrave; laquelle puisse pr&eacute;tendre une
+litt&eacute;rature lyrique. Il est
+m&ecirc;me fort &eacute;trange que cette litt&eacute;rature,
+r&eacute;v&eacute;l&eacute;e &agrave; la n&ocirc;tre par une
+publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs
+ann&eacute;es, n'y
+ait pas fait une r&eacute;volution. Macpherson a rempli l'Europe du nom
+d'Ossian; avant Walter Scott, il avait mis l'&Eacute;cosse &agrave; la
+mode. Vraiment,
+nous n'avons pas assez f&ecirc;t&eacute; notre Bretagne, et il y a
+encore des lettr&eacute;s
+qui n'ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en,
+nous
+sommes comme des nains devant des g&eacute;ants. Singuli&egrave;res
+vicissitudes que
+subissent le beau et le vrai dans l'histoire de l'art!</p>
+<p>Qu'est-ce donc que cette race armoricaine qui s'est nourrie, depuis
+le
+druidisme jusqu'&agrave; la chouannerie, d'une telle moelle? Nous la
+savions
+bien forte et fi&egrave;re, mais pas grande &agrave; ce point avant
+qu'elle e&ucirc;t chant&eacute;
+&agrave; nos oreilles. G&eacute;nie &eacute;pique, dramatique,
+amoureux, guerrier, tendre,
+triste, sombre, moqueur, na&iuml;f, tout est l&agrave;! Et au-dessus de
+ce monde de
+l'action et de la pens&eacute;e plane le r&ecirc;ve: les sylphes, les
+gnomes, les
+djinns de l'Orient, tous les fant&ocirc;mes, tous les g&eacute;nies de
+la mythologie
+pa&iuml;enne et chr&eacute;tienne voltigent sur ces t&ecirc;tes
+exalt&eacute;es et puissantes. En
+v&eacute;rit&eacute;, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait
+rencontrer un
+Breton sans lui &ocirc;ter son chapeau.</p>
+<p>Nous voici bien loin de notre humble Berry, o&ugrave; j'ai pourtant
+retrouv&eacute;,
+dans la m&eacute;moire des chanteurs rustiques, plusieurs romances et
+ballades
+exactement traduites, en vers na&iuml;fs et bien berrichons, des textes
+bretons publi&eacute;s par M. de la Villemarqu&eacute;.
+Revendiquerons-nous la
+propri&eacute;t&eacute; de ces cr&eacute;ations, et dirons-nous
+qu'elles ont &eacute;t&eacute; traduites du
+berrichon dans la langue bretonne? Non.&#8212;Elles portent clairement leur
+brevet d'origine en t&ecirc;te. Le texte dit: <i>En revenant de Nantes</i>,
+etc.</p>
+<p>Et ailleurs: <i>Ma famille de Nantes</i>, etc.</p>
+<p>Le Berry a sa musique, mais il n'a pas sa litt&eacute;rature, ou
+bien elle
+s'est perdue comme aurait pu se perdre la po&eacute;sie bretonne si M.
+de la
+Villemarqu&eacute; ne l'e&ucirc;t recueillie &agrave; temps. Ces
+richesses in&eacute;dites
+s'alt&egrave;rent insensiblement dans la m&eacute;moire des bardes
+illettr&eacute;s qui les
+propagent. Je sais plusieurs complaintes et ballades berrichonnes qui
+n'ont plus ni rime ni raison, et o&ugrave;, &ccedil;a et l&agrave;,
+brille un couplet d'une
+facture charmante, qui appartient &eacute;videmment &agrave; un texte
+original
+affreusement corrompu quant au reste.</p>
+<p>Pour &ecirc;tre priv&eacute;e de ses archives po&eacute;tiques,
+l'imagination de nos
+paysans n'est pas moins riche que celle des Allemands, et ce sens
+particulier de l'hallucination dont j'ai parl&eacute; l'atteste
+suffisamment.</p>
+<p>Une des plus singuli&egrave;res apparitions est celle des <i>meneurs
+de nu&eacute;es</i>,
+autour des mares ou au beau milieu des &eacute;tangs. Ces esprits
+nuisibles se
+montrent aux &eacute;poques des d&eacute;bordements de rivi&egrave;res,
+et provoquent le
+fl&eacute;au des pluies torrentielles intempestives. Autant qu'on peut
+saisir
+leurs formes vagues dans la trombe qu'ils soul&egrave;vent, on
+reconna&icirc;t parmi
+eux, assez souvent, des gens mal fam&eacute;s dans le pays, des gens
+qui ne
+poss&egrave;dent rien, bien entendu, sur la terre du bon Dieu, et qui
+ne
+souhaitent que le mal des autres. R&eacute;unis aux g&eacute;nies des
+nuages, arm&eacute;s de
+pelles ou de balais, v&ecirc;tus de haillons fangeux et incolores, ils
+s'agitent fr&eacute;n&eacute;tiquement, <i>ils dansent et enragent</i>,
+comme disent les
+ballades bretonnes; et le voyageur attard&eacute; qui les
+aper&ccedil;oit sur les
+flaques brumeuses sem&eacute;es dans les landes d&eacute;sertes, doit
+se h&acirc;ter de
+gagner son g&icirc;te, sans les d&eacute;ranger et sans leur montrer
+qu'il les a vus.
+Certainement ils se mettraient, en bourrasque, &agrave; ses trousses,
+et il
+n'y ferait pas bon.</p>
+<p>On est &eacute;tonn&eacute; de voir combien les sc&egrave;nes de la
+nature impressionnent le
+paysan. Il semblerait qu'elles doivent agir davantage sur l'imagination
+des habitants des villes, et que l'homme, accoutum&eacute; d&egrave;s
+son enfance &agrave;
+errer ou &agrave; travailler le jour et la nuit dans une m&ecirc;me
+localit&eacute;, en
+conna&icirc;t si bien les d&eacute;tails et les diff&eacute;rents
+aspects, qu'il ne puisse
+plus y ressentir ni &eacute;tonnement ni trouble. C'est tout le
+contraire: le
+braconnier qui, depuis quarante ans, chasse au collet ou &agrave;
+l'aff&ucirc;t, &agrave; la
+nuit tombante, voit les animaux m&ecirc;me dont il est le fl&eacute;au,
+prendre, dans
+le cr&eacute;puscule, des formes effrayantes pour le menacer. Le
+p&ecirc;cheur de
+nuit, le meunier qui vit sur la rivi&egrave;re m&ecirc;me, peuplent de
+fant&ocirc;mes les
+brouillards argent&eacute;s par la lune; l'&eacute;leveur de bestiaux
+qui s'en va lier
+les boeufs ou conduire les chevaux au p&acirc;turage, apr&egrave;s la
+chute du jour
+ou avant son lever, rencontre dans sa haie, dans son pr&eacute;, sur
+ses b&ecirc;tes
+m&ecirc;me, des &ecirc;tres inconnus, qui s'&eacute;vanouissent
+&agrave; son approche, mais qui le
+menacent en fuyant. Heureuses, selon nous, ces organisations
+primitives, &agrave; qui sont r&eacute;v&eacute;l&eacute;s les secrets
+du monde surnaturel, et qui
+ont le don de voir et d'entendre de si &eacute;tranges choses! Nous
+avons beau
+faire, nous autres, &eacute;couter des histoires &agrave; faire dresser
+les cheveux
+sur la t&ecirc;te, nous battre les flancs pour y croire, courir la nuit
+dans
+les lieux hant&eacute;s par les esprits, attendre et chercher la peur
+inspiratrice, m&egrave;re des fant&ocirc;mes, le diable nous fuit comme
+si nous
+&eacute;tions des saints: Lucifer d&eacute;fend &agrave; ses milices de
+se montrer aux
+incr&eacute;dules.</p>
+<p>Les animaux sorciers ne sont pas rares: c'est pourquoi il faut faire
+attention &agrave; ce qu'on dit devant certains d'entre eux. Un
+m&eacute;tayer de nos
+environs voyait tous les jours un vieux li&egrave;vre s'arr&ecirc;ter
+&agrave; peu de
+distance de lui, se l&eacute;cher les pattes, et le regarder d'un air
+narquois;
+or, ce m&eacute;tayer finit, en y faisant bien attention, par
+reconna&icirc;tre son
+propri&eacute;taire sous le d&eacute;guisement dudit li&egrave;vre. Il
+lui &ocirc;ta son chapeau,
+pour lui faire entendre qu'il n'&eacute;tait point sa dupe et que la
+plaisanterie &eacute;tait inutile. Mais le bourgeois, qui &eacute;tait
+malin, parut ne
+pas comprendre, et continua &agrave; le surveiller sous cette apparence.</p>
+<p>Cela f&acirc;cha le m&eacute;tayer, qui &eacute;tait honn&ecirc;te
+homme, et que le soup&ccedil;on
+blessait d'autant plus, que son ma&icirc;tre, lorsqu'il venait chez lui
+sous
+figure de chr&eacute;tien, ne lui marquait aucune m&eacute;fiance. Il
+prit son fusil
+un beau soir, comptant bien lui faire peur, et le corriger de cette
+manie de faire le li&egrave;vre. Il essaya m&ecirc;me de le coucher en
+joue; mais la
+preuve que cet animal n'&eacute;tait pas plus li&egrave;vre que vous et
+moi, c'est que
+le fusil ne l'inqui&eacute;ta nullement, et qu'il se mit &agrave; rire.</p>
+<p>&#8212;Ah &ccedil;&agrave;! &eacute;coutez, not' ma&icirc;tre!
+s'&eacute;cria le brave homme perdant patience;
+&ocirc;tez-vous de l&agrave;, ou, aussi vrai que j'ai re&ccedil;u le
+bapt&ecirc;me, je vous
+flanque mon coup de fusil.</p>
+<p>M. <i>Trois-&Eacute;toiles</i> ne se le fit pas dire deux fois: il
+vit que le paysan
+&eacute;tait <i>&eacute;malic&eacute;</i> tout de bon, et, prenant la
+fuite, il ne reparut plus.</p>
+<p>On a vu souvent des animaux de ce genre, frapp&eacute;s et
+bless&eacute;s, dispara&icirc;tre
+&eacute;galement; mais, le lendemain, la personne
+soup&ccedil;onn&eacute;e ne se montrait
+pas, et, si on allait chez elle, on la trouvait au lit, fort
+endommag&eacute;e.
+On aurait pu retirer de son corps le plomb qui &eacute;tait
+entr&eacute; dans celui
+de la b&ecirc;te, car, aussi vrai que ces choses se sont vues,
+c'&eacute;tait le m&ecirc;me
+plomb.</p>
+<p>Un animal plus incommode encore que ceux qui espionnent l'ouvrier
+des
+champs, c'est celui <i>qui se fait porter</i>. Celui-l&agrave; est un
+ennemi
+d&eacute;clar&eacute;, qui n'&eacute;coute rien, et qui se montre sous
+diverses formes,
+quelquefois m&ecirc;me sous celle d'un homme tout pareil &agrave; celui
+auquel il
+s'adresse. En se voyant ainsi face &agrave; face avec son sosie, on est
+fort
+troubl&eacute;, et, quelque r&eacute;sistance qu'on fasse, il vous
+saute sur les
+&eacute;paules. D'autres fois, on sent son poids qui est formidable,
+sans rien
+voir et sans rien entendre. La plus mauvaise de ces apparitions est
+celle de la levrette blanche. Quand on l'aper&ccedil;oit, d'abord elle
+est
+toute petite; mais elle grandit peu &agrave; peu, elle vous suit, elle
+arrive &agrave;
+la taille d'un cheval et vous monte sur le dos. Il est
+av&eacute;r&eacute; qu'elle
+p&egrave;se deux ou trois mille livres; mais il n'y a point &agrave;
+s'en d&eacute;fendre, et
+elle ne vous quitte que quand vous apercevez la porte de votre maison.
+C'est quand on s'est attard&eacute; au cabaret qu'on rencontre cette
+b&ecirc;te
+maudite. Bien heureux quand elle n'est pas accompagn&eacute;e de deux
+ou trois
+feux follets qui vous entra&icirc;nent dans quelque mar&eacute;cage ou
+rivi&egrave;re pour
+vous y faire noyer.</p>
+<p>La cocadrille, bien connue au moyen &acirc;ge, existe encore dans
+les ruines
+des vieux manoirs. Elle erre sur les ruines la nuit, et se tient
+cach&eacute;e
+le jour dans la vase et les roseaux. Si on l'aper&ccedil;oit alors, on
+ne s'en
+m&eacute;fie point, car elle a la mine d'un petit l&eacute;zard; mais
+ceux qui la
+connaissent ne s'y trompent gu&egrave;re et annoncent de grandes
+maladies dans
+l'endroit, si on ne r&eacute;ussit &agrave; la tuer avant qu'elle ait
+vomi son venin.
+Cela est plus facile &agrave; dire qu'&agrave; faire. Elle est &agrave;
+l'&eacute;preuve de la balle
+et du boulet, et, prenant des proportions effrayantes d'une nuit
+&agrave;
+l'autre, elle r&eacute;pand la peste dans tous les endroits o&ugrave;
+elle passe. Le
+mieux est de la faire mourir de faim, ou de la d&eacute;go&ucirc;ter du
+lieu qu'elle
+habite en dess&eacute;chant les fosses et les marais &agrave; eaux
+croupissantes. La
+maladie s'en va avec elle.</p>
+<p>Le <i>follet, fadet</i> ou <i>farfadet</i>, n'est point un animal,
+bien qu'il lui
+plaise d'avoir des ergots et une t&ecirc;te de coq; mais il a le corps
+d'un
+petit homme, et, en somme, il n'est ni vilain ni m&eacute;chant,
+moyennant
+qu'on ne le contrariera pas. C'est un pur esprit, un bon g&eacute;nie
+connu en
+tout pays, un peu fantasque, mais fort actif et soigneux des
+int&eacute;r&ecirc;ts de
+la maison. En Berry, il n'habite pas le foyer, il ne fait pas l'ouvrage
+des servantes, il ne devient pas amoureux des femmes. Il hante
+quelquefois les &eacute;curies comme ses confr&egrave;res d'une grande
+partie de la
+France; mais c'est la nuit, au p&acirc;turage, qu'il prend
+particuli&egrave;rement
+ses &eacute;bats. Il y rassemble les chevaux par troupes, se cramponne
+&agrave; leur
+crini&egrave;re, et les fait galoper comme des fous &agrave; travers
+les pr&eacute;s. Il ne
+para&icirc;t pas se soucier &eacute;norm&eacute;ment des gens &agrave;
+qui ces chevaux
+appartiennent. Il aime l'&eacute;quitation pour elle-m&ecirc;me; c'est
+sa passion, et
+il prend en amiti&eacute; les animaux les plus ardents et les plus
+fougueux. Il
+les fatigue beaucoup, car on les trouve en sueur quand il s'en est
+servi; mais il les frotte et les panse avec tant de soin, qu'ils ne
+s'en
+portent que mieux. Chez nous, on conna&icirc;t parfaitement les chevaux
+<i>pans&eacute;s du follet</i>. Leur crini&egrave;re est nou&eacute;e
+par lui de milliards de
+noeuds inextricables.</p>
+<p>C'est une maladie du crin, une sorte de plique chevaline, assez
+fr&eacute;quente dans nos p&acirc;turages. Ce crin est impossible
+&agrave; d&eacute;m&ecirc;ler, cela est
+certain; mais il est certain aussi qu'on peut le couper sans que
+l'animal en souffre, et que c'est le seul parti &agrave; prendre.</p>
+<p>Les paysans s'en gardent bien. Ce sont les &eacute;triers du follet;
+et, s'il
+ne les trouvait plus pour y passer ses petites jambes, il pourrait
+tomber; et, comme il est fort col&egrave;re, il tuerait
+imm&eacute;diatement la pauvre
+b&ecirc;te tondue.</p>
+<p>Le minist&egrave;re de l'instruction publique va faire publier le
+recueil des
+chants populaires de la France. C'est une tr&egrave;s-bonne
+id&eacute;e, dont la
+r&eacute;alisation devenait n&eacute;cessaire; mais cela arrive bien
+tard, nous le
+craignons. Pour que la recherche f&ucirc;t tant soit peu
+compl&egrave;te, il faudrait
+envoyer dans chaque province une personne comp&eacute;tente,
+exclusivement
+charg&eacute;e de ce soin. Les lettr&eacute;s ou amateurs que l'on va
+consulter
+apporteront les r&eacute;coltes du hasard. Qui donc aura eu le temps et
+la
+patience de reconstruire, parmi cent versions alt&eacute;r&eacute;es
+d'une chose
+int&eacute;ressante, le type primitif? S'il s'agit de recueillir le
+plus de
+po&eacute;sies in&eacute;dites qu'il sera possible, et, selon nous,
+toute
+l'importance, toute l'utilit&eacute; de cette publication est
+l&agrave;, le travail
+demanderait plusieurs ann&eacute;es ou un grand nombre d'explorateurs.
+Les
+commentateurs ne manqueront pas; mais les v&eacute;ritables
+d&eacute;couvertes seront
+fort rares ou fort incompl&egrave;tes, si l'on ne proc&egrave;de
+consciencieusement et
+par des recherches toutes sp&eacute;ciales.</p>
+<p>Notre avis est que la publication du texte musical serait
+indispensable.
+Dans la chanson populaire, les paroles se passent si peu de l'air, que,
+si vous les lisez, elles ne vous disent rien, tandis qu'elles vous
+surprennent, vous charment ou vous exaltent si vous les entendez
+chanter. C'est l&agrave;, d'ailleurs, qu'il y aurait, <i>&agrave; coup
+s&ucirc;r</i>, des
+merveilles &agrave; d&eacute;couvrir et &agrave; sauver du n&eacute;ant
+qui va les atteindre. La
+musique a toujours &eacute;t&eacute; plus n&eacute;glig&eacute;e que la
+litt&eacute;rature par les
+gouvernements. Elle n'a pas d'archives; combien de chefs-d'oeuvre de
+ma&icirc;tres inconnus ont p&eacute;ri et p&eacute;riront chaque jour!
+sans parler de
+chefs-d'oeuvre d'illustres ma&icirc;tres qui n'ont jamais paru, et qui
+dispara&icirc;tront enti&egrave;rement, faute d'une initiative
+minist&eacute;rielle! La
+sp&eacute;culation ne fera jamais ce travail de recherche
+consciencieuse, et
+jamais ne s'exposera au risque le plus insignifiant pour
+d&eacute;terrer les
+tr&eacute;sors oubli&eacute;s.</p>
+<p>Quoi qu'on en dise, il y a pour les arts, comme pour tous les
+progr&egrave;s,
+des travaux que l'&Eacute;tat seul peut entreprendre et diriger, tant
+que les
+artistes et les industriels n'auront pas de v&eacute;ritables
+corporations.</p>
+<p>Mais nous voici bien loin de notre sujet; rentrons-y en disant que
+les
+paysans sont de grands enfants et de vrais fous, peut-&ecirc;tre; mais
+qu'il
+n'y a pas de vraie po&eacute;sie sans un certain
+d&eacute;r&egrave;glement d'imagination et
+beaucoup de na&iuml;vet&eacute;.</p>
+<p>Le sujet n'est pas &eacute;puis&eacute;, il est peut-&ecirc;tre
+in&eacute;puisable; car chaque jour
+am&egrave;ne une r&eacute;v&eacute;lation, et arrache &agrave; ce vieux
+monde de superstitions, qui
+dure encore au fond des campagnes, un aveu de ses croyances, de ses
+terreurs, de sa po&eacute;sie.</p>
+<p>Un de mes compatriotes berrichons, M. Laisnel de la Salle, a
+publi&eacute; dans
+ces derniers temps (dans le <i>Moniteur de l'Indre</i>) une
+s&eacute;rie
+d'excellents articles, qui, r&eacute;unis en volume, constitueront une
+histoire sp&eacute;ciale de cette face de la vie rustique et
+prol&eacute;taire: les
+<i>Traditions, Pr&eacute;jug&eacute;s, Dictons et Locutions populaires</i>
+de nos
+localit&eacute;s. Cet ouvrage n'est pas un r&eacute;sum&eacute; de
+fantaisies, c'est une
+recherche consciencieuse de faits acquis &agrave; la croyance ou
+&agrave; l'habitude
+g&eacute;n&eacute;rale de nos hameaux et petites villes; ce n'en est
+pas moins un
+travail qui amuse et int&eacute;resse sans fatiguer l'esprit un seul
+instant.
+Nous avons trouv&eacute; avec plaisir, dans un des chapitres de ce
+livre, une
+mention explicative du <i>grand Biss&ecirc;tre</i>, dont nous avions
+beaucoup
+entendu parler sans pouvoir deviner son origine, bien simple cependant.
+Mais les explications simples arrivent, on le sait, quand on est las de
+tirer par les cheveux les commentaires extravagants, et je n'en avais
+fait que de ceux-l&agrave;.</p>
+<p>&laquo;Aux environs de la Ch&acirc;tre, dit notre auteur, le peuple
+croit qu'une
+sorte de g&eacute;nie malfaisant (qu'il appelle le <i>grand
+Biss&ecirc;tre</i>) pr&eacute;side
+aux &eacute;v&eacute;nements qui ont lieu dans les ann&eacute;es
+bissextiles. On dit que,
+lorsqu'une femme accouche dans l'ann&eacute;e o&ugrave; le <i>Biss&ecirc;tre
+saute</i> elle met
+immanquablement au monde une fille ou deux jumeaux, et reste sept ans
+sans avoir d'enfants.</p>
+<p>&laquo;&Agrave; Dijon, en ces sortes d'ann&eacute;es,&raquo; dit la
+Monnoye, &laquo;le vulgaire pense
+que <i>Biss&ecirc;tre cor</i> (court), et qu'ainsi on ne doit rien
+entreprendre
+d'important.&raquo;</p>
+<p>&laquo;Biss&ecirc;tre est donc un vieux mot d&eacute;riv&eacute; de
+Bissexte, et &eacute;tait synonyme de
+<i>malheur, infortune</i>.</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>&laquo;Pour ce que Bissextre eschiet,<br />
+</span><span>L'an en sera tout desbauchiet.&raquo;<br />
+</span></div>
+</div>
+<p>(Molinet.&#8212;<i>Le Calendrier</i>.)</p>
+<p>&laquo;Cette ann&eacute;e &eacute;tait bissextile, et le Bissexte
+tomba de fait sur les
+tra&icirc;tres.&raquo; (Orderic Vital, lib. XIII.)</p>
+<p>&laquo;La mauvaise influence de l'ann&eacute;e bissextile
+&eacute;tait proverbiale au moyen
+&acirc;ge. Cette superstition remonte aux Romains.&#8212;Voyez
+Macrobe.&raquo; (G&eacute;nin,
+<i>Lexique compar&eacute;</i>.)</p>
+<p>&laquo;Biss&ecirc;tre signifie aussi, dans notre patois, enfant vif
+et turbulent,
+enfant terrible.&raquo;</p>
+<p>Dans certaines campagnes, le Biss&ecirc;tre, et c'est ce qui nous
+avait
+emp&ecirc;ch&eacute; de songer &agrave; l'ann&eacute;e bissextile,
+n'est pas oblig&eacute; de <i>courir</i> &agrave;
+certaines &eacute;poques. Il court les champs, les &eacute;tangs, les
+mar&eacute;cages, d'o&ugrave;
+il fait sortir les pestilences et mauvaises fi&egrave;vres.</p>
+<p>La <i>poule noire</i> est consacr&eacute;e, dans presque toute la
+France, aux
+incantations nocturnes. Chez nous, la mani&egrave;re dont M. Laisnel de
+la
+Salle raconte son emploi est &agrave; peu pr&egrave;s identique dans
+toute la vall&eacute;e
+Noire.</p>
+<p>&laquo;Ordinairement, dit-il, lorsque les paysans veulent avoir une
+entrevue
+avec le diable, ils se rendent &agrave; minuit &agrave; l'embranchement
+de quatre
+chemins, et, l&agrave;, tenant la poule, ils crient par trois fois:</p>
+<p>&laquo;&#8212;Qui veut acheter ma poule noire?</p>
+<p>&laquo;J'ignore ce que les anciens pensaient de la <i>poule noire</i>;
+mais je sais
+qu'ils appelaient un homme heureux <i>gallin&aelig; filius alb&aelig;</i>.&raquo;</p>
+<p>Apr&egrave;s M. Laisnel de la Salle, on n'a plus qu'&agrave; glaner;
+mais on glane
+longtemps dans un champ aussi fertile que celui de l'imagination
+populaire.</p>
+<p>Le <i>casseux</i> de bois est le fant&ocirc;me des for&ecirc;ts. On
+n'a pas l'esprit bien
+tranquille quand on va faire, de nuit, sa provision de fagots sur la
+terre du prochain. C'est alors que l'on entend des bruits
+&eacute;tranges de
+chouettes effray&eacute;es et de branches cass&eacute;es par la course
+des sangliers
+dans les taillis; c'est alors que, par un temps calme, on sent venir un
+rapide et inexplicable ouragan qui rase le sol et brise au pied les
+jeunes arbres; c'est alors que, marchant de tige en tige, &agrave;
+fantastiques
+enjamb&eacute;es, le gnome &agrave; la longue chevelure vient vous
+dire: &laquo;Que fais-tu
+l&agrave;?&raquo;</p>
+<p>Nous avons parl&eacute; d&eacute;j&agrave; quelque part du <i>ramasseux
+de ros&eacute;e</i>, un
+propri&eacute;taire matinal qui prom&egrave;ne sur les prairies un
+chiffon au moyen
+duquel toute l'humidit&eacute; d'un pr&eacute; passe dans le sien. Mais
+il ne faut pas
+croire qu'il suffirait d'imiter cette simple op&eacute;ration pour
+obtenir
+d'aussi magnifiques r&eacute;sultats. D'abord, on n'est jamais bien
+certain
+quand, &agrave; travers la brume blanch&acirc;tre, on aper&ccedil;oit
+l'op&eacute;rateur, que ce
+soit un sorcier ou son <i>domestique</i>, c'est-&agrave;-dire le
+d&eacute;mon qui le sert,
+et qui s'habille &agrave; sa ressemblance. Dans tous les cas, il faut
+&ecirc;tre bien
+<i>savant</i> pour faire sa fortune de cette mani&egrave;re.</p>
+<p>Il n'y a pas longtemps que nous avons d&eacute;couvert chez nous le <i>lubin</i>
+d'origine normande dont nous avait parl&eacute; mademoiselle
+Am&eacute;lie Bosquet
+dans son excellent livre; mais, dans nos champs, au lieu de hanter les
+cimeti&egrave;res, ce farfadet se montre favorable aux moissons, et
+s&egrave;me
+derri&egrave;re les bons laboureurs; pourtant il ne faudrait pas le
+contrarier,
+car il pourrait bien semer du <i>b&eacute;douin</i> et de l'ivraie
+&agrave; la place de
+froment, <i>si c'&eacute;tait son id&eacute;e</i>.</p>
+<p>Le <i>lupeux</i> est un &ecirc;tre franchement
+d&eacute;sagr&eacute;able. Un de nos amis,
+parcourant les steppes mar&eacute;cageux de la Brenne avec un guide,
+entendit
+non loin de lui, dans le cr&eacute;puscule du soir, une voix humaine
+assez
+douce, qui, d'un ton enjou&eacute;, ou plut&ocirc;t goguenard,
+r&eacute;p&eacute;tait de place en
+place: <i>Ah! ah!</i> Il regarda de tous c&ocirc;t&eacute;s, ne vit
+rien, et dit &agrave;
+l'indig&egrave;ne qui l'accompagnait:</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; quelqu'un de bien &eacute;tonn&eacute;. Est-ce
+&agrave; cause de nous?</p>
+<p>Le guide ne r&eacute;pondit rien. Ils continuent &agrave; marcher.
+La voix les
+suivait, et, a chaque mouvement que faisait notre ami,
+s'&eacute;criait: <i>Ah!
+ah!</i> d'une mani&egrave;re si moqueuse et si gaie, qu'il ne put
+s'emp&ecirc;cher de
+rire en lui r&eacute;pondant:</p>
+<p>&#8212;Eh bien, quoi donc?</p>
+<p>&#8212;Taisez-vous, pour l'amour du bon Dieu, lui dit son guide en lui
+serrant le bras; ne lui parlez pas, n'ayez pas l'air de l'entendre. Si
+vous lui r&eacute;pondez encore une fois, nous sommes perdus.</p>
+<p>Notre ami, qui conna&icirc;t bien les terreurs du paysan, ne
+s'obstina pas,
+et, quand ils furent assez loin de l'invisible persifleur:</p>
+<p>&#8212;Ah &ccedil;&agrave;! lui dit-il, c'est un oiseau, une esp&egrave;ce
+de chouette?</p>
+<p>&#8212;Ah bien, oui, dit l'autre, un bel oiseau! C'est le lupeux!
+&Ccedil;a commence
+par rire; &ccedil;a vous tire de votre chemin, &ccedil;a vous
+emm&egrave;ne, et puis &ccedil;a se
+f&acirc;che et &ccedil;a vous noie dans les fondri&egrave;res.</p>
+<p>Nous demanderons &agrave; M. Laisnel de la Salle de nous parler du
+lupeux, et
+de retrouver l'&eacute;tymologie du nom, qui presque toujours le met
+avec
+succ&egrave;s sur la trace originaire de la tradition.</p>
+<p>La nuit de No&euml;l est, en tout pays, la plus solennelle crise du
+monde
+fantastique. Toujours, par suite de ce besoin qu'&eacute;prouvent les
+hommes
+primitifs de compl&eacute;ter le miracle religieux par le merveilleux
+de leur
+vive imagination, dans tous les pays chr&eacute;tiens, comme dans
+toutes les
+provinces de France, le coup de minuit de la messe de No&euml;l ouvre
+les
+prodiges du sabbat, en m&ecirc;me temps qu'il annonce la
+comm&eacute;moration de
+l'&egrave;re divine. Le ciel pleut des bienfaits &agrave; cette heure
+sacr&eacute;e; aussi
+l'enfer vaincu, voulant disputer encore au Sauveur la conqu&ecirc;te de
+l'humanit&eacute;, vient-il s'offrir &agrave; elle pour lui donner les
+biens de la
+terre, sans m&ecirc;me exiger en &eacute;change le sacrifice du salut
+&eacute;ternel: c'est
+une flatterie, une avance gratuite que Satan fait &agrave; l'homme. Le
+paysan
+pense qu'il peut en profiter. Il est assez malin pour ne pas se laisser
+prendre au pi&eacute;ge; il se croit bien aussi rus&eacute; que le
+diable, et il ne se
+trompe gu&egrave;re.</p>
+<p>Dans notre vall&eacute;e Noire, le <i>m&eacute;tayer fin</i>,
+c'est-&agrave;-dire savant dans la
+cabale et dans l'art de faire prosp&eacute;rer le <i>bestiau</i> par
+tous les moyens
+naturels et surnaturels, s'enferme dans son &eacute;table au premier
+coup de la
+messe; il allume sa lanterne, ferme toutes ses <i>huisseries</i> avec
+le plus
+grand soin, pr&eacute;pare certains charmes, que le <i>secret</i> lui
+r&eacute;v&egrave;le, et
+reste l&agrave;, <i>seul de chr&eacute;tien</i>, jusqu'&agrave; la fin
+de la messe.</p>
+<p>Dans ma propre maison, &agrave; moi qui vous raconte ceci, la chose
+se passe
+ainsi tous les ans, non pas sous nos yeux, mais au su de tout le monde,
+et de l'aveu m&ecirc;me des m&eacute;tayers.</p>
+<p>Je dis: Non pas sous nos yeux, car le charme est impossible si un
+regard
+indiscret vient le troubler. Le m&eacute;tayer, plus d&eacute;fiant
+qu'il n'est
+possible d'&ecirc;tre curieux, se barricade de mani&egrave;re &agrave;
+ne pas laisser une
+fente; et, d'ailleurs, si vous &ecirc;tes l&agrave; quand il veut
+entrer dans
+l'&eacute;table, il n'y entrera point; il ne fera pas sa conjuration,
+et gare
+aux reproches et aux contestations s'il perd des bestiaux dans
+l'ann&eacute;e:
+c'est vous qui lui aurez caus&eacute; le dommage.</p>
+<p>Quant &agrave; sa famille, &agrave; ses serviteurs, &agrave; ses
+amis et voisins, il n'y a
+pas de risque qu'ils le g&ecirc;nent dans ses op&eacute;rations
+myst&eacute;rieuses. Tous
+convaincus de l'utilit&eacute; souveraine de la chose, ils n'ont garde
+d'y
+apporter obstacle. Ils s'en vont bien vite &agrave; la messe, et ceux
+que leur
+&acirc;ge ou la maladie retient &agrave; la maison ne se soucient
+nullement d'&ecirc;tre
+initi&eacute;s aux terribles &eacute;motions de l'op&eacute;ration. Ils
+se barricadent de
+leur c&ocirc;t&eacute;, frissonnant dans leur lit si quelque bruit
+&eacute;trange fait
+hurler les chiens et mugir les troupeaux.</p>
+<p>Que se passe-t-il donc alors entre le <i>m&eacute;tayer fin</i> et
+le bon comp&egrave;re
+<i>Georgeon</i>? Qui peut le dire? Ce n'est pas moi; mais bien des
+versions
+circulent dans les veill&eacute;es d'hiver, autour des tables o&ugrave;
+l'on casse les
+noix pour le pressoir; bien des histoires sont racont&eacute;es, qui
+font
+dresser les cheveux sur la t&ecirc;te.</p>
+<p>D'abord, pendant la messe de minuit, les b&ecirc;tes parlent, et le
+m&eacute;tayer
+doit s'abstenir d'entendre leur conversation. Un jour, le p&egrave;re
+Casseriot, qui &eacute;tait faible &agrave; l'endroit de la
+curiosit&eacute;, ne put se tenir
+d'&eacute;couter ce que son boeuf disait &agrave; son &acirc;ne.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi que t'es triste, et que tu ne manges point? disait le
+boeuf.</p>
+<p>&#8212;Ah! mon pauvre vieux, j'ai un grand chagrin, r&eacute;pondit
+l'&acirc;ne. Jamais
+nous n'avons eu si bon ma&icirc;tre, et nous allons le perdre!</p>
+<p>&#8212;Ce serait grand dommage, reprit le boeuf, qui &eacute;tait un
+esprit calme et
+philosophique.</p>
+<p>&#8212;Il ne sera plus de ce monde dans trois jours, reprit l'&acirc;ne,
+dont la
+sensibilit&eacute; &eacute;tait plus expansive, et qui avait des larmes
+dans la voix.</p>
+<p>&#8212;C'est grand dommage, grand dommage! r&eacute;pliqua le boeuf en
+ruminant.</p>
+<p>Le p&egrave;re Casseriot eut si grand'peur, qu'il oublia de faire
+son charme,
+courut se mettre au lit, y fut pris de fi&egrave;vre chaude, et mourut
+dans les
+trois jours.</p>
+<p>Le valet de charrue Jean, de Chassignoles, a vu une fois, au coup de
+l'&eacute;l&eacute;vation de la messe, les boeufs sortir de
+l'&eacute;table en faisant grand
+bruit, et se jetant les uns contre les autres, comme s'ils
+&eacute;taient
+pouss&eacute;s d'un aiguillon vigoureux; mais il n'y avait personne
+pour les
+conduire ainsi, et ils se rendirent seuls &agrave; l'abreuvoir,
+d'o&ugrave;, apr&egrave;s
+avoir bu d'une soif qui n'&eacute;tait pas ordinaire, ils
+rentr&egrave;rent &agrave; l'&eacute;table
+avec la m&ecirc;me agitation et la m&ecirc;me ob&eacute;issance.
+Curieux et sceptique, il
+voulut en savoir le fin mot. Il attendit sous le portail de la grange,
+et en vit sortir, au dernier coup de la cloche, le m&eacute;tayer, son
+ma&icirc;tre,
+reconduisant un homme qui ne ressemblait &agrave; aucun autre homme, et
+qui lui
+disait:</p>
+<p>&#8212;Bonsoir, Jean; &agrave; l'an prochain!</p>
+<p>Le valet de charrue s'approcha pour le regarder de plus pr&egrave;s;
+mais
+qu'&eacute;tait-il devenu? Le m&eacute;tayer &eacute;tait tout seul,
+et, voyant l'imprudent:</p>
+<p>&#8212;Par grand bonheur, mon gars, lui dit-il, que tu ne lui as point
+parl&eacute;;
+car, s'il avait seulement regard&eacute; de ton c&ocirc;t&eacute;, tu
+ne serais d&eacute;j&agrave; plus
+vivant &agrave; cette heure!</p>
+<p>Le valet eut si grand'peur, que jamais plus il ne s'avisa de
+regarder
+quelle main m&egrave;ne boire les boeufs pendant la nuit de No&euml;l.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><a name="tapisseries"></a>
+<h3>III</h3>
+<h3>LES TAPISSERIES DU CH&Acirc;TEAU DE BOUSSAC</h3>
+<br />
+<p>Le Berry n'est pas ce qu'on le juge quand on l'a travers&eacute;
+seulement par
+les routes royales, dans ses parties plates et tristes, de Vierzon
+&agrave;
+Ch&acirc;teauroux, &agrave; Issoudun ou &agrave; Bourges. C'est vers la
+Ch&acirc;tre qu'il prend
+du style et de la couleur; c'est vers ses limites avec la Marche qu'il
+devient pittoresque et vraiment beau.</p>
+<p>En remontant l'Indre jusque vers les hauteurs o&ugrave; il cache sa
+source, on
+arrive &agrave; Sainte-S&eacute;v&egrave;re, ancienne ville b&acirc;tie
+en pr&eacute;cipice sur le versant
+rapide au fond duquel coule la rivi&egrave;re. Jusqu'&agrave; nos
+jours, il &eacute;tait
+presque courageux de descendre la rue principale et de traverser le
+gu&eacute;.
+&Agrave; pr&eacute;sent, routes et ponts se h&acirc;tent de rendre la
+circulation facile et
+s&ucirc;re aux sybarites de la nouvelle g&eacute;n&eacute;ration.
+Sainte-S&eacute;v&egrave;re est illustre
+dans les annales du Berry et dans celles de la France; c'est la
+derni&egrave;re
+place de guerre qui fut arrach&eacute;e aux Anglais sur notre ancien
+sol. Ils y
+soutinrent un assaut terrible, o&ugrave; le brave Duguesclin, <i>aid&eacute;
+de ses bons
+hommes d'armes et des rudes gars de l'endroit</i> les battit en
+br&egrave;che avec
+fureur. Ils furent forc&eacute;s promptement de se rendre et
+d'&eacute;vacuer la
+forteresse, qui &eacute;l&egrave;ve encore ses ruines formidables et le
+squelette de
+sa grande tour sur un roc escarp&eacute;. Nous l'avons vue
+enti&egrave;re et fendue de
+haut en bas par une grande l&eacute;zarde garnie de lierre; monument
+glorieux
+pour le pays, et superbe pour les peintres. Mais, durant
+l'avant-dernier hiver, la moiti&eacute; de la tour fendue
+s'&eacute;croula tout &agrave; coup
+avec un fracas &eacute;pouvantable, qui fut entendu &agrave; plusieurs
+lieues de
+distance. Telle qu'elle est maintenant, cette moiti&eacute; de tour est
+encore
+belle et mena&ccedil;ante pour l'imagination; mais, comme elle est trop
+mena&ccedil;ante en r&eacute;alit&eacute; pour les habitations
+voisines, et surtout pour le
+nouveau ch&acirc;teau b&acirc;ti au pied, il est probable qu'avant peu,
+soit par la
+main des hommes, soit par celle du temps, elle aura enti&egrave;rement
+disparu.
+On a longtemps conserv&eacute; dans l'&eacute;glise de
+Sainte-S&eacute;v&egrave;re le dernier
+&eacute;tendard arrach&eacute; aux Anglais. Nous ignorons s'il y est
+encore; on nous a
+dit qu'il &eacute;tait conserv&eacute; au ch&acirc;teau par M. le comte
+de Vilaines, dont le
+nouveau parc, jet&eacute; en pente abrupte sur le flanc du ravin, est
+une
+promenade admirable. Non loin de Sainte-S&eacute;v&egrave;re, on entre,
+par Boussac,
+dans le d&eacute;partement de la Creuse. Mais, jusqu'&agrave;
+Roul-Sainte-Croix,
+quatre lieues au del&agrave;; sur l'ar&ecirc;te &eacute;lev&eacute;e
+des collines qui forment comme
+une limite naturelle aux deux provinces du Berry et de la Marche, on
+foule encore l'ancien sol <i>berruyer</i>. Les paysans parlent presque
+tous
+la langue d'<i>oc</i> et la langue d'<i>oil</i>, et, dans sa sauvagerie
+marchoise,
+la campagne conserve encore quelque chose de la na&iuml;vet&eacute;
+berrichonne.</p>
+<p>Boussac est un pr&eacute;cipice encore plus accus&eacute; que
+Sainte-S&eacute;v&egrave;re. Le
+ch&acirc;teau est encore mieux situ&eacute; sur les rocs
+perpendiculaires qui bordent
+le cours de la petite Creuse. Ce castel, fort bien conserv&eacute;, est
+un joli
+monument du moyen &acirc;ge, et renferme des tapisseries qui
+m&eacute;riteraient
+l'attention et les recherches d'un antiquaire.</p>
+<p>J'ignore si quelque indig&egrave;ne s'est donn&eacute; le soin de
+d&eacute;couvrir ce que
+repr&eacute;sentent ou ce que signifient ces remarquables travaux
+ouvrag&eacute;s,
+longtemps abandonn&eacute;s aux rats, ternis par les si&egrave;cles, et
+que l'on
+r&eacute;pare maintenant &agrave; Aubusson avec succ&egrave;s. Sur huit
+larges panneaux qui
+remplissent deux vastes salles (affect&eacute;es au local de la
+sous-pr&eacute;fecture), on voit le portrait d'une femme, la m&ecirc;me
+partout,
+&eacute;videmment; jeune, mince, longue, blonde et jolie; v&ecirc;tue
+de huit
+costumes diff&eacute;rents, tous &agrave; la mode de la fin du XVe
+si&egrave;cle. C'est la
+plus piquante collection des modes patriciennes de l'&eacute;poque qui
+subsiste
+peut-&ecirc;tre en France: habit du matin, habit de chasse, habit de
+bal,
+habit de gala et de cour, etc. Les d&eacute;tails les plus coquets, les
+recherches les plus &eacute;l&eacute;gantes y sont minutieusement
+indiqu&eacute;s. C'est
+toute la vie d'une merveilleuse de ce temps-l&agrave;. Ces tapisseries,
+d'un
+beau travail de haute lisse, sont aussi une oeuvre de peinture fort
+pr&eacute;cieuse, et il serait &agrave; souhaiter que l'administration
+des beaux-arts
+en fit faire des copies peintes avec exactitude pour enrichir nos
+collections nationales, si n&eacute;cessaires aux travaux modernes des
+artistes.</p>
+<p>Je dis des copies, parce que je ne suis pas partisan de
+l'accaparement
+un peu arbitraire, dans les capitales, des richesses d'art
+&eacute;parses sur
+le sol des provinces. J'aime &agrave; voir ces monuments en leur lieu,
+comme un
+couronnement n&eacute;cessaire &agrave; la physionomie historique des
+pays et des
+villes. Il faut l'air de la campagne de Grenade aux fresques de
+l'Alhambra. Il faut celui de N&icirc;mes &agrave; la Maison
+Carr&eacute;e. Il faut de m&ecirc;me
+l'entourage des roches et des torrents au ch&acirc;teau f&eacute;odal
+de Boussac; et
+l'effigie des belles ch&acirc;telaines est l&agrave; dans son cadre
+naturel.</p>
+<p>Ces tapisseries attestent une grande habilet&eacute; de fabrication
+et un grand
+go&ucirc;t m&ecirc;l&eacute;s &agrave; un grand savoir na&iuml;f chez
+l'artiste inconnu qui en a trac&eacute;
+le dessin et indiqu&eacute; les couleurs. Le pli, le mat et les
+lustr&eacute;s des
+&eacute;toffes, la mani&egrave;re, ce qu'on appellerait aujourd'hui le <i>chic</i>
+dans la
+coupe des v&ecirc;tements, le brillant des agrafes de pierreries, et
+jusqu'&agrave;
+la transparence de la gaze, y sont rendus avec une conscience et une
+facilit&eacute; dont les outrages du temps et de l'abandon n'ont pu
+triompher.</p>
+<p>Dans plusieurs de ces panneaux, une belle jeune enfant, aussi longue
+et
+t&eacute;nue dans son grand corsage et sa robe en ga&icirc;ne que la
+dame ch&acirc;telaine,
+v&ecirc;tue plus simplement, mais avec plus de go&ucirc;t
+peut-&ecirc;tre, est repr&eacute;sent&eacute;e
+&agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, lui tendant ici l'aigui&egrave;re et
+le bassin d'or, l&agrave; un panier
+de fleurs ou des bijoux, ailleurs l'oiseau favori. Dans un de ces
+tableaux, la belle dame est assise en pleine face, et caresse de chaque
+main de grandes licornes blanches qui l'encadrent comme deux supports
+d'armoiries. Ailleurs, ces licornes, debout, portent &agrave; leurs
+c&ocirc;t&eacute;s des
+lances avec leur &eacute;tendard. Ailleurs encore, la dame est sur un
+tr&ocirc;ne
+fort riche, et il y a quelque chose d'asiatique dans les ornements de
+son dais et de sa parure splendide.</p>
+<p>Mais voici ce qui a donn&eacute; lieu &agrave; plus d'un
+commentaire: le croissant est
+sem&eacute; &agrave; profusion sur les &eacute;tendards, sur le bois
+des lances d'azur, sur
+les rideaux, les baldaquins et tous les accessoires du portrait. La
+licorne et le croissant sont les attributs gigantesques de cette
+cr&eacute;ature fine, calme et charmante. Or, voici la tradition.</p>
+<p>Ces tapisseries viennent, on l'affirme, de la tour de Bourganeuf,
+o&ugrave;
+elles d&eacute;coraient l'appartement du malheureux Zizim; il en aurait
+fait
+pr&eacute;sent au seigneur de Boussac, Pierre d'Aubusson, lorsqu'il
+quitta la
+prison pour aller mourir empoisonn&eacute; par Alexandre VI. On a
+longtemps cru
+que ces tapisseries &eacute;taient turques. On a reconnu
+r&eacute;cemment qu'elles
+avaient &eacute;t&eacute; fabriqu&eacute;es &agrave; Aubusson,
+o&ugrave; on les r&eacute;pare maintenant. Selon
+les uns, le portrait de cette belle serait celui d'une esclave
+ador&eacute;e
+dont Zizim aurait &eacute;t&eacute; forc&eacute; de se s&eacute;parer
+en fuyant &agrave; Rhodes; selon un
+de nos amis, qui est, en m&ecirc;me temps, une des illustrations de
+notre
+province<a name="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2"><sup>[2]</sup></a>,
+ce serait le portrait d'une dame de Blanchefort, ni&egrave;ce de
+Pierre d'Aubusson, qui aurait inspir&eacute; &agrave; Zizim une passion
+assez vive,
+mais qui aurait &eacute;chou&eacute; dans la tentative de convertir le
+h&eacute;ros musulman
+au christianisme. Cette derni&egrave;re version est acceptable, et
+voici
+comment j'expliquerais le fait: lesdites tentures, au lieu d'&ecirc;tre
+apport&eacute;es d'Orient et l&eacute;gu&eacute;es par Zizim &agrave;
+Pierre d'Aubusson, auraient
+&eacute;t&eacute; fabriqu&eacute;es &agrave; Aubusson par l'ordre de ce
+dernier, et offertes &agrave; Zizim
+en pr&eacute;sent pour d&eacute;corer les murs de sa prison,
+d'o&ugrave; elles seraient
+revenues, comme un h&eacute;ritage naturel, prendre place au
+ch&acirc;teau de
+Boussac. Pierre d'Aubusson, grand ma&icirc;tre de Rhodes, &eacute;tait
+tr&egrave;s-port&eacute;
+pour la religion, comme chacun sait (ce qui ne l'emp&ecirc;cha pas de
+trahir
+d'une mani&egrave;re inf&acirc;me la confiance de Bajazet); on sait
+aussi qu'il fit
+de grandes tentatives pour lui faire abandonner la foi de ses
+p&egrave;res.
+Peut-&ecirc;tre esp&eacute;ra-t-il que son amour pour la demoiselle de
+Blanchefort
+op&eacute;rerait ce miracle. Peut-&ecirc;tre lui envoya-t-il la
+repr&eacute;sentation
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;e de cette jeune beaut&eacute; dans toutes
+les s&eacute;ductions de sa parure,
+et entour&eacute;e du croissant en signe d'union future avec
+l'infid&egrave;le, s'il
+consentait au bapt&ecirc;me. Placer ainsi sous les yeux d'un
+prisonnier, d'un
+prince musulman priv&eacute; de femmes, l'image de l'objet
+d&eacute;sir&eacute;, pour
+l'amener &agrave; la foi, serait d'une politique tout &agrave; fait
+conforme &agrave;
+l'esprit j&eacute;suitique. Si je ne craignais d'impatienter mon
+lecteur, je
+lui dirais tout ce que je vois dans le rapprochement ou
+l'&eacute;loignement
+des licornes (symboles de virginit&eacute; farouche, comme on sait) de
+la
+figure principale. La dame, gard&eacute;e d'abord par ces deux animaux
+terribles, se montre peu &agrave; peu plac&eacute;e sous leur
+d&eacute;fense, &agrave; mesure que
+les croissants et le pavillon turc lui sont amen&eacute;s par eux. Le
+vase et
+l'aigui&egrave;re qu'on lui pr&eacute;sente ensuite ne sont-ils pas
+destin&eacute;s au
+bapt&ecirc;me que l'infid&egrave;le recevra de ses blanches mains? Et,
+lorsqu'elle
+s'assied sur le tr&ocirc;ne avec une sorte de turban royal au front,
+n'est-elle pas la promesse d'hym&eacute;n&eacute;e, le gage de l'appui
+qu'on assurait
+&agrave; Zizim pour lui faire recouvrer son tr&ocirc;ne, s'il
+embrassait le
+christianisme, et s'il consentait &agrave; marcher contre les Turcs
+&agrave; la t&ecirc;te
+d'une arm&eacute;e chr&eacute;tienne? Peut-&ecirc;tre aussi cette
+beaut&eacute; est-elle la
+personnification de la France. Cependant, c'est un portrait, un
+portrait
+toujours identique, malgr&eacute; ses diverses attitudes et ses divers
+ajustements. Je ne demanderais, maintenant que je suis sur la trace de
+cette explication, qu'un quart d'heure d'examen nouveau desdites
+tentures pour trouver, dans le commentaire des d&eacute;tails que ma
+m&eacute;moire
+omet ou amplifie &agrave; mon insu, une solution tout aussi absurde
+qu'on
+pourrait l'attendre d'un antiquaire de profession.</p>
+<p>Car, apr&egrave;s tout, le croissant n'a rien d'essentiellement
+turc, et on le
+trouve sur les &eacute;cussons d'une foule de familles nobles en
+France. La
+famille des Villelune, aujourd'hui &eacute;teinte, et qui a
+poss&eacute;d&eacute; grand
+nombre de fiefs en Berry, avait des croissants pour blason. Ainsi nous
+avons cherch&eacute;, et il reste &agrave; trouver: c'est le dernier
+mot &agrave; des
+questions bien plus graves.</p>
+<p>&Agrave; deux lieues de Boussac, &agrave; travers des sentiers de
+sable fin sem&eacute; de
+rochers, et souvent perdus dans la bruy&egrave;re, on arrive aux
+pierres
+Jom&acirc;tres, ou <i>Jo-math</i>, comme disent nos savants, ou <i>Jomares</i>,
+comme
+disent les rustiques. C'est un v&eacute;ritable cromlech gaulois, dont
+j'ai
+peut-&ecirc;tre beaucoup trop parl&eacute; dans un roman
+intitul&eacute; <i>Jeanne</i>, mais que
+l'on peut toujours explorer avec int&eacute;r&ecirc;t, qu'on soit
+artiste ou savant.
+Le lieu est aust&egrave;re, d&eacute;couvert et imposant, sous un ciel
+vaste et jet&eacute;
+au sein d'une nature p&acirc;le et d&eacute;pouill&eacute;e qui a un
+grand cachet de
+solitude et de tristesse.</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><a name="bords"></a>
+<h3>V</h3>
+<h3>LES BORDS DE LA CREUSE</h3>
+<br />
+<p>L'histoire des manoirs f&eacute;odaux des bords de la Creuse
+n'offre, durant
+tout le moyen &acirc;ge, qu'un s&eacute;rie de petites guerres de
+voisin &agrave; voisin,
+et l'on pourrait dire de cousin &agrave; cousin. Il ne para&icirc;t pas
+que ces
+turbulents hobereaux aient pris souvent parti dans les grandes guerres
+civiles qui d&eacute;solaient la France. Leurs exploits se tournaient
+vers les
+croisades, o&ugrave; plusieurs ont acquis du renom et
+d&eacute;pens&eacute; leur bien.
+Aussit&ocirc;t rentr&eacute;s chez eux, ils n'avaient plus pour aliment
+&agrave; leur
+activit&eacute; que les proc&egrave;s, presque toujours
+d&eacute;nou&eacute;s &agrave; main arm&eacute;e. Ils se
+mariaient dans le pays, c'est-&agrave;-dire que toutes les familles
+nobles
+&eacute;taient assez &eacute;troitement alli&eacute;es les unes aux
+autres; mais il ne para&icirc;t
+pas que ce f&ucirc;t une raison pour s'entendre. Il n'est gu&egrave;re
+de succession
+qui n'ait donn&eacute; lieu &agrave; des querelles, &agrave; des
+combats et &agrave; des assauts
+plus ou moins meurtriers.</p>
+<p>Il r&eacute;sulte de la petitesse des int&eacute;r&ecirc;ts
+personnels qui se sont d&eacute;battus
+dans ces romantiques demeures, que l'histoire des ch&acirc;tellenies
+berruy&egrave;res et marchoises, bien que tr&egrave;s-agit&eacute;e,
+est sans attrait r&eacute;el.
+Quelques &eacute;pisodes comiques, quelques discussions et conventions
+bizarres
+entre les couvents et les ch&acirc;teaux, &agrave; propos de redevances
+et de d&icirc;mes
+contest&eacute;es, viennent seuls rompre la monotonie de ces
+&eacute;ternelles
+escarmouches.</p>
+<p>Apr&egrave;s la f&eacute;odalit&eacute;, les vieilles forteresses
+prennent parti dans les
+guerres de religion, mais presque toujours avec un caract&egrave;re de
+personnalit&eacute; fort &eacute;troit. C'est pourquoi l'on peut dire
+que nul pays n'a
+moins d'histoire que le bas Berry. Le dernier si&eacute;ge que soutint
+le vieux
+manoir de Gargilesse fut livr&eacute; contre un partisan du grand
+Cond&eacute;.
+L'affaire dura vingt-quatre heures; un gendarme y fut bless&eacute;, la
+petite
+garnison se rendit <i>faute de vivres</i>. La puissance des hobereaux
+s'en
+allait pi&egrave;ce &agrave; pi&egrave;ce devant les id&eacute;es et
+les besoins d'unit&eacute; que
+Richelieu avait sem&eacute;s, et que les orgies de la Fronde ne
+pouvaient
+&eacute;touffer, comme leurs vieilles forteresses s'en allaient pierre
+&agrave; pierre
+devant les ressources nouvelles de l'artillerie de campagne. Richelieu
+avait d&eacute;cr&eacute;t&eacute; et commenc&eacute; la destruction de
+tous ces nids de vautours;
+Louis XIV l'acheva.</p>
+<p>Ce qui n'a pas du tout d'histoire, c'est le rivage agreste de cette
+partie de la Creuse encaiss&eacute;e entre deux murailles de
+micaschiste et de
+granit, depuis les rochers Martin jusqu'aux ruines de
+Ch&acirc;teaubrun. L&agrave;
+n'existe aucune voie de communication qui ait pu servir aux petites
+ann&eacute;es des anciens seigneurs. Le torrent capricieux et tortueux,
+trop
+h&eacute;riss&eacute; de rochers quand les eaux sont basses, trop
+imp&eacute;tueux quand
+elles s'engouffrent dans leurs talus escarp&eacute;s, n'a jamais
+&eacute;t&eacute; navigable.
+On peut donc s'y promener &agrave; l'abri de ces r&eacute;flexions,
+tristes et
+humiliantes pour la nature humaine, que font na&icirc;tre la plupart
+des lieux
+<i>&agrave; souvenirs</i>. Ces petits sentiers, tant&ocirc;t si
+charmants quand ils se
+d&eacute;roulent sur le sable fin du rivage ou parmi les grandes herbes
+odorantes des prairies, tant&ocirc;t si rudes quand il faut les
+chercher de
+roche en roche dans un chaos d'&eacute;croulements pittoresques, n'ont
+&eacute;t&eacute;
+trac&eacute;s que par les petits pieds des troupeaux et de leurs <i>p&acirc;tours</i>.
+C'est une Arcadie, dans toute la force du mot.</p>
+<p>Si l'on suit la Creuse jusqu'&agrave; Croyent, o&ugrave; elle est
+encore plus
+encaiss&eacute;e et plus fortifi&eacute;e par les rochers en aiguille,
+on en a pour
+une journ&eacute;e de marche dans ce d&eacute;sert enchant&eacute;. Une
+journ&eacute;e d'Arcadie au
+coeur de la France, c'est tout ce que l'on peut demander au temps
+o&ugrave;
+nous vivons.</p>
+<p>Mais, quand nous disons <i>ce d&eacute;sert</i>, c'est dans un sens
+que nous
+devrions nous reprocher comme trop aristocratique, car ce pays est
+fr&eacute;quent&eacute; par une population de p&ecirc;cheurs, de
+meuniers et de gardeurs de
+troupeaux. Mais c'est assez l'habitude des gens qui ont la
+pr&eacute;tention
+d'appartenir &agrave; la civilisation, de se croire seuls quand ils
+n'ont
+affaire qu'&agrave; des esprits rustiques, &eacute;trangers &agrave;
+leurs pr&eacute;occupations.
+Sans d&eacute;daigner en aucune fa&ccedil;on ces &ecirc;tres
+na&iuml;fs, et tr&egrave;s-souvent
+excellents, on peut cependant dire avec quelque raison qu'ils font
+partie de la nature vierge qui leur sert de cadre. Ils ont pour nous le
+m&eacute;rite de ne rien d&eacute;ranger &agrave; son harmonie et de ne
+pas voir au del&agrave; de
+ses &eacute;troits horizons. On n'a pas &agrave; craindre qu'ils ne
+racontent la
+l&eacute;gende du manoir dont les ruines se dressent au sommet de leurs
+collines. Ils l'ont si bien oubli&eacute;e, qu'ils s'&eacute;tonnent
+d'une question &agrave;
+ce sujet. Ils ont un mot qui r&eacute;sume pour eux toute l'histoire du
+monde;
+ce mot, c'est <i>dans les temps</i>, mot vague et myst&eacute;rieux,
+qui couvre pour
+eux un ab&icirc;me imp&eacute;n&eacute;trable, inutile &agrave;
+creuser, &laquo;Cet endroit a &eacute;t&eacute; habit&eacute;
+<i>dans les temps.&#8212;Dans les temps</i>, on dit qu'il s'y est fait du
+mal.&#8212;Il para&icirc;t que, <i>dans les temps</i>, le monde se battait
+toujours.&raquo;
+N'en demandez pas davantage: le pourquoi et le comment n'existent pas.</p>
+<p>On est donc tr&egrave;s-&eacute;tonn&eacute; de trouver quelquefois,
+chez cet homme rustique,
+une certaine pr&eacute;occupation et une certaine notion, que l'on
+pourrait
+appeler divinatoire, des &eacute;v&eacute;nements primitifs dont la
+terre a &eacute;t&eacute; le
+th&eacute;&acirc;tre et dont l'homme n'a pas &eacute;t&eacute; le
+t&eacute;moin. Le paysan se demande
+quelquefois la cause de ces formes capricieuses et de ces accidents
+pittoresques qui tourmentent le sol sous ses pas. Il vous dit que le
+feu
+a tout cuit dans la terre, et que les pierres ont pouss&eacute;, <i>dans
+les
+temps</i>, comme poussent maintenant les arbres; notion
+tr&egrave;s-juste, &agrave; coup
+s&ucirc;r, dans une r&eacute;gion qui porte la trace de
+soul&egrave;vements consid&eacute;rables.</p>
+<p>D'o&ugrave; vient cette tradition dans des esprits
+compl&egrave;tement incultes? Du
+raisonnement et de la comparaison. On se tromperait bien si l'on
+supposait que le paysan ne r&eacute;fl&eacute;chit pas. Il r&ecirc;ve
+plus qu'il ne pense,
+il est vrai; mais sa r&ecirc;verie est pleine de hardiesses d'autant
+plus
+ing&eacute;nieuses qu'elles ne sont pas entrav&eacute;es par les
+notions d'autrui.</p>
+<p>Si une race d'hommes m&eacute;rite le bonheur, c'est &agrave; coup
+s&ucirc;r la race
+agricole. Ce bonheur serait si peu exigeant! Quand on regarde la
+frugalit&eacute; de ses habitudes et que l'on &eacute;coute ses
+plaintes, on s'&eacute;tonne
+du peu qu'il faudrait pour satisfaire l'ambition du paysan: celui-ci
+r&ecirc;ve de deux vaches qu'il pourrait mettre dans son pr&eacute;;
+celui-l&agrave;, d'un
+bout de pr&eacute; qui suffirait &agrave; ses deux vaches. On a tort de
+croire que
+rien ne contenterait l'avidit&eacute; croissante du paysan. Il ne
+d&eacute;sire
+g&eacute;n&eacute;ralement que ce qu'il peut cultiver lui-m&ecirc;me:
+si, par exception, son
+esprit s'inqui&egrave;te des besoins de la civilisation, il s'en va, il
+cesse
+d'&ecirc;tre paysan.</p>
+<p>Le fait d'une haute sagesse &eacute;conomique serait d'entretenir
+chez le
+paysan cet amour de la terre et du chez soi, auquel il renonce avec
+tant
+de r&eacute;pugnance ou par suite d'instincts tellement exceptionnels.</p>
+<p>Quels services ne rend-il pas, en effet, &agrave; la
+soci&eacute;t&eacute;, cet homme sobre
+et patient que rien ne rebute, et qui porte l'effort constant de sa vie
+dans des solitudes o&ugrave; nul autre que lui ne voudrait planter sa
+tente?
+Rien ne le rebute dans cette t&acirc;che d'isolement et de labeur.
+Donnez-lui
+ou confiez-lui &agrave; de bonnes conditions un peu de terre,
+f&ucirc;t-ce sur la
+cime d'un rocher ou sur le bord d'un torrent d&eacute;vastateur, il
+trouvera
+moyen de s'y installer. Il ne vous demandera ni chemin, ni vastes
+&eacute;tablissements, ni d&eacute;penses s&eacute;rieuses.
+Acclimat&eacute; et habitu&eacute; &agrave; tous les
+inconv&eacute;nients de la r&eacute;gion o&ugrave; il est n&eacute;, il
+persiste &agrave; travailler et &agrave;
+vivre quelquefois dans des conditions devant lesquelles reculeraient
+des
+colonies amen&eacute;es &agrave; grands frais. Les grandes
+d&eacute;couvertes modernes de
+l'agriculture, les machines et le drainage, ne sont applicables qu'aux
+plaines. Dans les r&eacute;gions accident&eacute;es o&ugrave; les
+transports ne se font qu'&agrave;
+dos de mulet, la b&ecirc;che, c'est-&agrave;-dire le bras de l'homme,
+peut seul tirer
+parti de ces pr&eacute;cieux filons de terre extrafine qui glissent et
+s'accumulent dans les intervalles des rochers. Qui de nous voudrait se
+charger de disputer, sa vie durant, ce terreau &agrave; la roche qui
+l'enserre,
+et d'habiter cette chaumi&egrave;re isol&eacute;e au bord du
+pr&eacute;cipice? Le paysan s'y
+pla&icirc;t cependant, hiver comme &eacute;t&eacute;; il s'y acharne
+contre l'eau fougueuse
+et la pierre obstin&eacute;e! Creuser et briser, voil&agrave; toute sa
+vie. C'est une
+vie d'ermite, c'est un travail de castor. Cet homme aurait le droit
+d'&ecirc;tre sauvage. Loin de l&agrave;, il est doux, hospitalier,
+enjou&eacute;; il prend
+en amiti&eacute; le passant qui regarde son labeur et admire sa
+montagne. Ce
+que nous disons l&agrave; ne s'applique pas en particulier aux bords de
+la
+Creuse, qui ne sont que des gorges profondes, sillonnant de vastes
+plateaux fertiles et praticables; mais, si nous avons raison
+relativement &agrave; d'&eacute;troits espaces dont le paysan sait,
+&agrave; force de
+patience, utiliser les escarpements, combien notre sollicitude ne
+doit-elle pas s'&eacute;tendre &agrave; des populations
+enti&egrave;res, oubli&eacute;es et perdues
+dans les montagnes arides qui sillonnent d'autres parties de la France!</p>
+<hr style="width: 65%;" />
+<a name="GARGILESSE"></a>
+<h2>GARGILESSE</h2>
+<br />
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; une bonne tendance g&eacute;n&eacute;rale, les
+artistes et les po&euml;tes
+commencent &agrave; savoir et &agrave; dire que la France est un des
+plus beaux pays
+du monde, et qu'il n'est pas n&eacute;cessaire, comme on l'a cru trop
+longtemps
+et comme la mode le pr&eacute;tend encore, de franchir les Alpes pour
+trouver
+la nature belle et le ciel doux. Si, comme toutes les vastes
+contr&eacute;es,
+la France a de vastes espaces encore incultes et frapp&eacute;s d'une
+apparente
+st&eacute;rilit&eacute;, ou des plaines uniformes fatigantes de
+richesses mat&eacute;rielles
+pour l'oeil du voyageur d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, elle a
+aussi, dans les plis de ses
+montagnes, dans le mouvement de ses collines, et dans les
+sinuosit&eacute;s de
+ses rivi&egrave;res, des grandeurs r&eacute;elles, des oasis
+d&eacute;licieuses et des
+paysages enchant&eacute;s. Tout le monde conna&icirc;t maintenant les
+endroits
+pittoresques fr&eacute;quent&eacute;s par les savants et les artistes,
+l'&acirc;pre
+caract&egrave;re des sites bretons, les splendeurs &eacute;tranges du
+Dauphin&eacute;, les
+riants jardins de Touraine, et les volcans d'Auvergne, et les herbages
+splendides de Normandie, etc.</p>
+<p>Le centre de la France est moins connu et moins
+fr&eacute;quent&eacute;. Le Berry, le
+Bourbonnais et la Marche sont comme des noyaux qui envoient le
+rayonnement et ne le re&ccedil;oivent pas. Une partie de ces
+populations
+&eacute;migre, et rien n'attire vers elles. Bourges, la ville centrale
+de la
+nationalit&eacute; fran&ccedil;aise, est une ville morte, sans
+activit&eacute; expansive,
+sans autre individualit&eacute; que la force d'inertie qui
+caract&eacute;rise les
+vieux Berruyers. Il ne semble pas qu'un point central puisse &ecirc;tre
+un
+point d'isolement. Il en est pourtant ainsi. La stagnation des
+habitudes
+et des id&eacute;es est remarquable dans cette ancienne
+m&eacute;tropole et dans les
+populations environnantes.</p>
+<p>&Agrave; part les monuments de Bourges, qui sont d'un grand
+int&eacute;r&ecirc;t, nous ne
+conseillerons d'ailleurs &agrave; personne d'aller chercher par
+l&agrave; les d&eacute;lices
+de la promenade. Si l'on traverse le Berry, il faudra &eacute;viter
+aussi le
+navrant pays de Brenne et les froides plaines d'Issoudun et de
+Ch&acirc;teauroux. Ceux qui voyagent en poste ou en wagon ne verront
+jamais
+de cette r&eacute;gion que ce qu'elle a de morne et de
+stup&eacute;fiant. Pourtant, si
+l'on se dirige en chemin de fer jusqu'&agrave; Argenton, et que l'on
+veuille
+descendre, en voiture ou &agrave; cheval, le cours de la Creuse pendant
+deux
+lieues, on arrivera dans cette partie du bas Berry o&ugrave; il faut
+n&eacute;cessairement aller &agrave; pied ou &agrave; &acirc;ne, mais
+dont le charme vous d&eacute;dommage
+amplement des petites fatigues de la promenade.</p>
+<p>C'est une gentille et mignonne Suisse qui se creuse tout &agrave;
+coup sous vos
+pieds, quand vous avez descendu deux ou trois
+amphith&eacute;&acirc;tres de collines
+douces et d'un large contour. Vous vous trouvez alors en face d'une
+d&eacute;chirure profonde, rev&ecirc;tue de roches micaschisteuses
+d'une forme et
+d'une couleur charmantes; au fond de cette gorge coule un torrent
+furieux en hiver, un miroir tranquille en &eacute;t&eacute;: c'est la
+Creuse, o&ugrave; se
+d&eacute;verse un torrent plus petit, mais pas beaucoup plus sage
+&agrave; la saison
+des pluies, et non moins d&eacute;licieux quand viennent les beaux
+jours. Cet
+affluent, c'est la Gargilesse, un bijou de torrent jet&eacute; dans des
+roches
+et dans des ravines o&ugrave; il faut n&eacute;cessairement aller
+chercher ses gr&acirc;ces
+et ses beaut&eacute;s avec un peu de peine.</p>
+<p>Depuis quelques ann&eacute;es, le petit village de Gargilesse,
+situ&eacute; pr&egrave;s du
+confluent de ces eaux courantes, est devenu le rendez-vous, le
+Fontainebleau de quelques artistes bien avis&eacute;s. Il en attirera
+certainement peu &agrave; peu beaucoup d'autres, car il le
+m&eacute;rite bien. C'est
+un nid sous la verdure, prot&eacute;g&eacute; des vents froids par des
+masses de
+rochers et des asp&eacute;rit&eacute;s de terrain fertile et doucement
+tourment&eacute;. Des
+ruisseaux d'eau vive, une vingtaine de sources, y baignent le pied des
+maisons et y entretiennent la verdeur plantureuse des enclos.</p>
+<p>Quelque rustiquement b&acirc;ti que soit ce village, son vieux
+ch&acirc;teau perch&eacute;
+sur le ravin et son &eacute;glise romane d'un tr&egrave;s beau style,
+fra&icirc;chement
+r&eacute;par&eacute;e par les soins du gouvernement, lui donnent un
+aspect confortable
+et seigneurial. La fertilit&eacute; du pays, la rivi&egrave;re
+poissonneuse,
+l'abondance de vaches laiti&egrave;res et de volailles &agrave; bon
+march&eacute;, assurent
+une nourriture saine au voyageur. Les g&icirc;tes propres sont encore
+rares;
+mais les habitants, naturellement hospitaliers et obligeants,
+commencent &agrave; s'arranger pour accueillir convenablement leurs
+h&ocirc;tes.</p>
+<p>Une fois install&eacute; chez ces braves gens, on n'a que l'embarras
+du choix
+pour les promenades int&eacute;ressantes et d&eacute;licieuses. En
+remontant le cours
+de la Creuse par des sentiers pittoresques, on trouve, &agrave; chaque
+pas, un
+site enchanteur ou solennel. Tant&ocirc;t le <i>rocher du Moine</i>,
+grand prisme &agrave;
+formes basaltiques, qui se mire dans des eaux paisibles; tant&ocirc;t
+le <i>roc
+des Cerisiers</i>, d&eacute;coupure grandiose qui surplombe le torrent
+et que l'on
+ne franchit pas sans peine quand les eaux sont grosses.</p>
+<p>Ces rivages riants ou superbes vous conduisent &agrave; la colline
+escarp&eacute;e o&ugrave;
+se dresse l'imposante ruine de Chateaubrun. Son enceinte est encore
+enti&egrave;re, et vous trouvez l&agrave; une solitude absolue. Ce
+serait l'id&eacute;al du
+silence, sans les cris aigus des oiseaux de proie et le murmure des
+cascades de la Creuse.</p>
+<p>Toute cette r&eacute;gion jouit d'une temp&eacute;rature
+exceptionnelle, et
+particuli&egrave;rement le village de Gargilesse, b&acirc;ti, comme
+nous l'avons dit,
+dans un pli du ravin et abrit&eacute; de tous c&ocirc;t&eacute;s par
+plusieurs &eacute;tages de
+collines. La pr&eacute;sence de certains papillons et de certains
+l&eacute;pidopt&egrave;res
+qui ne se rencontrent, en France, qu'aux bords de la
+M&eacute;diterran&eacute;e, est
+une preuve frappante de cette anomalie de climat, enferm&eacute;e pour
+ainsi
+dire sur un espace de quelques lieues, dans le ravin form&eacute; par
+la
+Creuse. C'est comme une serre chaude au milieu des plateaux
+&eacute;lev&eacute;s et
+froids qui unissent le bas Berry &agrave; la Marche; et c'est ici le
+lieu de
+dire que la France manque d'une statistique des localit&eacute;s
+salubres et
+bienfaisantes qu'elle renferme &agrave; l'insu de la Facult&eacute; de
+m&eacute;decine. On
+n'a encore trouv&eacute; rien de mieux &agrave; conseiller aux
+personnes menac&eacute;es de
+phthisie, que le littoral pi&eacute;montais, o&ugrave; les riches seuls
+peuvent se
+r&eacute;fugier, et o&ugrave; il n'est pas prouv&eacute; que l'air
+salin de la mer, engouffr&eacute;
+dans la corniche des hautes montagnes, ne soit pas beaucoup trop
+violent
+pour les poitrines d&eacute;licates.</p>
+<p>Jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, les antiquaires, les naturalistes et
+les peintres ont
+seuls la bonne fortune et le bon esprit de p&eacute;n&eacute;trer dans
+ces oasis dont
+nous parlons et dont nous pouvons signaler au moins une dans le rayon
+de nos promenades. Combien ne d&eacute;couvrirait-on pas de ces abris
+naturels
+dans les diff&eacute;rentes provinces! Est-ce qu'un voyage
+m&eacute;dical entrepris
+dans ce but par une commission comp&eacute;tente, et devant amener
+l'&eacute;tablissement de maisons de sant&eacute; sur un grand nombre
+de points de
+notre territoire, ne serait pas digne de l'attention du gouvernement?
+Ce
+serait une source de bien-&ecirc;tre pour ces petites populations, en
+m&ecirc;me
+temps qu'une immense &eacute;conomie pour les familles
+m&eacute;diocrement ais&eacute;es qui
+demandent, pour un de leurs membres languissant et menac&eacute;, un
+refuge
+contre nos rigoureux hivers. Il faut, n&eacute;cessairement que ce
+refuge soit
+&agrave; leur port&eacute;e, et certainement chaque province, chaque
+d&eacute;partement
+peut-&ecirc;tre, en renferme au moins un. Mais qui le sait ou qui le
+remarque?
+Il faudrait le trouver et le signaler. L'exp&eacute;rience seule des
+habitants
+et des proches voisins les initie &agrave; ce bienfait qu'ils ne
+proclament
+pas, la plupart ignorant peut-&ecirc;tre qu'&agrave; quelques lieues de
+leur clocher
+le climat change et la vigne g&egrave;le, tandis que chez eux elle
+fleurit et
+prosp&egrave;re. Nous avons remarqu&eacute; qu'&agrave; Gargilesse on
+&eacute;tait, cette ann&eacute;e, en
+avance de quinze jours, pour la fauchaille de la moisson, sur des
+localit&eacute;s situ&eacute;es &agrave; tr&egrave;s-peu de distance.
+Quinze jours, c'est &eacute;norme;
+c'est la diff&eacute;rence de Florence &agrave; Paris. Et, si nous
+parlons de
+l'Italie, nous ferons remarquer que, dans presque toutes ses villes
+renomm&eacute;es et recherch&eacute;es, il faut payer un tribut souvent
+grave,
+quelquefois mortel, &agrave; l'insalubrit&eacute; ou &agrave;
+l'excitation du climat. Le
+voyage, long ou rapide, produit chez les malades, ou une fatigue
+funeste, ou une secousse de trop brusque transition, o&ugrave; les
+nerfs
+s'exaltent. Les acc&egrave;s de fi&egrave;vre de Rome et de Venise sont
+terribles. Ce
+qu'on appelle la distraction du d&eacute;placement, c'est-&agrave;-dire
+l'&eacute;motion et
+l'agitation, n'est un rem&egrave;de que pour ceux qui ont la force de
+le
+supporter. Et, en effet, au physique comme au moral, il n'y a que les
+natures &eacute;nergiques qui supportent la transplantation et qui se
+retrempent en changeant de milieu.</p>
+<p>C'est donc risquer le tout pour le tout que d'envoyer les malades en
+Italie. Il faudrait trouver l'Italie &agrave; la porte de chaque ville
+de
+France, et elle y est, nous en sommes certain. &Agrave; le bien
+prendre,
+l'Italie, c'est-&agrave;-dire ce que nous nous imaginons de l'Italie,
+comme
+saveur et beaut&eacute; de climat, est loin d'&ecirc;tre partout sur le
+sol de la
+P&eacute;ninsule. On peut m&ecirc;me affirmer que, dans cette longue
+cha&icirc;ne de
+montagnes entre deux mers qui forme son territoire, il faut beaucoup
+chercher pour trouver une exposition qui ne soit ou tr&egrave;s-froide,
+ou
+br&ucirc;l&eacute;e d'un soleil d&eacute;vorant. Nous avons de ces
+in&eacute;galit&eacute;s de temp&eacute;rature
+en France; raison de plus pour chercher, sur un espace bien autrement
+vaste et assani par la culture, les sites heureux o&ugrave;
+r&egrave;gnent les
+b&eacute;nignes influences, la facilit&eacute; des transports, la vie
+&agrave; bon march&eacute;, et
+le grand avantage d'&ecirc;tre &agrave; proximit&eacute; de ses devoirs
+et de ses
+affections.</p>
+<p style="text-align: center; font-weight: bold;">FIN</p>
+<br />
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<a name="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1">[1]</a>
+<div class="note">
+<p> <i>La Mare au diable</i>.</p>
+</div>
+<a name="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor_2">[2]</a>
+<div class="note">
+<p> M. de la Touche, qui a chant&eacute; en beaux vers et d&eacute;crit
+en
+noble prose les gr&acirc;ces et les grandeurs des sites du Berry et de
+la
+Marche.</p>
+</div>
+<br />
+<hr style="width: 35%; height: 2px;" />
+<h4>TABLE</h4>
+<a href="#PROMENADES">PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE</a><br />
+<br />
+BERRY.&#8212; I. <a href="#moeurs">Moeurs et Coutumes</a><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 0.5em;">&#8212;&nbsp; &#8212;&nbsp; II. <a
+ href="#visions">Les Visions de la
+nuit dans les campagnes</a></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 0.5em;">&#8212;&nbsp; &#8212; III. <a href="#tapisseries">Les
+Tapisseries du
+ch&acirc;teau de Boussac</a></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 0.5em;">&#8212;&nbsp; &#8212;&nbsp; IV. <a href="#bords">Les
+bords de la
+Creuse</a></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 0.5em;">&#8212;&nbsp; &#8212;&nbsp; V. <a
+ href="#GARGILESSE">Gargilesse</a></span><a href="#GARGILESSE"><br />
+</a><br />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Promenades autour d'un village, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE ***
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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index 0000000..7569e86
--- /dev/null
+++ b/old/12889.txt
@@ -0,0 +1,5342 @@
+The Project Gutenberg EBook of Promenades autour d'un village, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Promenades autour d'un village
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: July 12, 2004 [EBook #12889]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE ***
+
+
+
+
+Produced by Wilelmina Malliere and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+PROMENADES
+
+AUTOUR D'UN VILLAGE
+
+PAR
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+OUVRAGES
+
+DE
+
+GEORGE SAND
+
+PUBLIES DANS LA COLLECTION MICHEL LEVY.
+
+ADRIANI.......................... 1 VOL.
+
+LES AMOURS DE L'AGE D'OR......... 1--
+
+LES BEAUX MESSIEURS DE BOIS-DORE. 2--
+
+LE CHATEAU DES DESERTES.......... 1--
+
+LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE... 3--
+
+LA COMTESSE DE RUDOLSTADT........ 1--
+
+CONSUELO......................... 3--
+
+LES DAMES VERTES................. 1--
+
+LA DANIELLA...................... 3--
+
+LE DIABLE AUX CHAMPS............. 1--
+
+LA FILLEULE...................... 1--
+
+FLAVIE........................... 1--
+
+HISTOIRE DE MA VIE.............. 10--
+
+L'HOMME DE NEIGE................. 3--
+
+HORACE........................... 1--
+
+ISIDORA.......................... 1--
+
+JACQUES.......................... 1--
+
+JEANNE........................... 1--
+
+LELIA--Metella.--Melchior.--Cora. 2--
+
+LUCREZIA FLORIANI.--Lavinia...... 1--
+
+LE MEUNIER D'ANGIBAULT........... 2--
+
+NARCISSE......................... 1--
+
+LE PECHE DE M. ANTOINE........... 2--
+
+LE PICCININO..................... 2--
+
+LE SECRETAIRE INTIME............. 1--
+
+SIMON............................ 1--
+
+TEVERINO--Leone Leoni............ 1--
+
+L'USCOQUE........................ 1--
+
+
+
+
+PROMENADES
+
+AUTOUR D'UN VILLAGE
+
+PAR
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+PARIS
+
+MICHEL LEVY FRERES, LIBRAIRES EDITEURS
+
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 45
+
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+1866
+
+
+
+
+PROMENADES
+
+AUTOUR
+
+D'UN VILLAGE
+
+
+
+
+Dans les derniers jours de juin 1857, je me mis en route avec deux
+compagnons qui ne demandaient qu'a courir: un naturaliste et un artiste,
+qui est, en meme temps, naturaliste amateur.
+
+Il s'agissait pour eux d'explorer, sous certains rapports, la faune
+entomologique, en langue vulgaire la nature des insectes qui habitent
+notre departement. N'etant qu'un parfait ignorant pour mon compte, je
+leur avais seulement promis, en leur servant de guide, un charmant pays
+a parcourir.
+
+Mais, avant d'aller plus loin, il faut que, pour la facilite de mon
+recit, je baptise ces deux personnages que j'accompagne. Je leur
+laisserai les noms dont ils s'etaient gratines l'un l'autre dans leurs
+promenades entomologiques.
+
+L'artiste est, a ses moments perdus, grand collectionneur et preparateur
+de premier ordre. Un charmant petit papillon bleu fort commun etait
+tombe en poussiere a la collection, et notre ami est si difficile dans
+le choix des individus qu'il juge dignes d'y figurer, qu'il n'en trouve
+pas toujours un sur cent. Il poursuivit donc, durant toute une saison,
+la jolie lycaenide _amyntas_. De la le nom bucolique d'Amyntas qu'il
+porte fort complaisamment et dont je ne vois pas, au reste, qu'il ait
+sujet de se facher.
+
+Le naturaliste, un savant modeste, bien que tres-connu a Paris de tous
+les amateurs d'entomologie, etait absorbe, depuis quelques jours, dans
+la recherche des coques de certaines chrysalides sur les branches mortes
+de certains arbres. De la le nom pompeux de Chrysalidor, gracieusement
+accepte par notre compagnon.
+
+On partit par une matinee tres-fraiche, muni de provisions de bouche, a
+seules fins de gagner du temps en route, car on trouve partout a manger
+maintenant dans notre bas Berry; mais on n'y est pas encore tres-vif. Le
+Berrichon des plaines n'est jamais presse, et avec lui il faut savoir
+attendre.
+
+Or, nous voulions arriver et ne pas perdre les belles heures du jour a
+voir tourner les broches, lesquelles tournent aussi gravement que les
+gens du pays. Quant aux tables, je doute qu'elles y tournent jamais, ou
+ce serait avec une nonchalance si desesperante, que les plus fervents
+adeptes s'endormiraient au lieu de penser a les interroger.
+
+Nous dejeunames donc sur l'herbe, dans les ruines d'une vieille
+forteresse, et, deux heures apres, nous quittions la route pour un
+chemin vicinal non acheve, et plus gracieux a la vue que facile aux
+voitures.
+
+Nous avions traverse un pays agreable, des ondulations de terrain
+fertile, de jolis bois penches sur de belles prairies, et partout de
+larges horizons bleus qui rendent l'aspect de la contree assez
+melancolique.
+
+Mais je me rappelais avoir vu par la un site bien autrement digne de
+remarque, et, quand le chemin se precipita de maniere a nous forcer de
+descendre a pied, j'invitai mes naturalistes, fureteurs de buissons, a
+jeter les yeux sur le cadre qui les environnait.
+
+Au milieu des vastes plateaux mouvementes qui se donnent rendez-vous
+comme pour se toucher du pied, en s'abaissant vers une sinuosite cachee
+aux regards, le sol se dechire tout a coup, et dans une brisure
+d'environ deux cents metres de profondeur, revetue de roches sombres ou
+de talus verdoyants, coule, rapide et murmurante, la Creuse aux belles
+eaux bleues rayees de rochers blancs et de remous ecumeux.
+
+C'est cette grande brisure qui se decouvrait tout a coup au detour du
+chemin et qui ravissait nos regards par un spectacle aussi charmant
+qu'inattendu.
+
+En cet endroit, le torrent forme un fer a cheval autour d'un mamelon
+fertile couvert de blondes moissons. Ce mamelon, incline jusqu'au lit
+de la Creuse, ressemble a un eboulement qui aurait coule paisiblement
+entre les deux remparts de rochers, lesquels se relevent de chaque cote
+et enferment, a perte de vue, le cours de la riviere dans les sinuosites
+de leurs murailles dentelees.
+
+Le contraste de ces apres dechirements et de cette eau agitee, avec la
+placidite des formes environnantes, est d'un _reussi_ extraordinaire.
+
+C'est une petite Suisse qui se revele au sein d'une contree ou rien
+n'annonce les beautes de la montagne. Elles y sont pourtant discretement
+cachees et petites de proportions, il est vrai, mais vastes de courbes
+et de perspectives, et infiniment heureuses dans leurs mouvements
+souples et fuyants. Le torrent et ses precipices n'ont pas de terreurs
+pour l'imagination. On sent une nature abordable, et comme qui dirait
+des abimes hospitaliers. Ce n'est pas sublime d'horreur; mais la douceur
+a aussi sa sublimite, et rien n'est doux a l'oeil et a la pensee comme
+cette terre genereuse soumise a l'homme, et qui semble ne s'etre permis
+de montrer ses dents de pierre que la ou elles servent a soutenir les
+cultures penchees au bord du ravin.
+
+Quand vous interrogez une de ces mille physionomies que revet la nature
+a chaque pas du voyageur, ne vous vient-il pas toujours a l'idee de la
+personnifier dans l'image d'une deesse aux traits humains?
+
+La terre est femelle, puisqu'elle est essentiellement mere. C'est donc
+une deite aux traits changeants, et elle se symbolise par une beaute de
+femme tour a tour souriante et desesperee, austere et pompeuse,
+voluptueuse et chaste. Le travail de l'homme, jusqu'a ce jour ennemi de
+sa beaute, reussit a lui oter toute physionomie, et cela, sur de grandes
+etendues de pays. Livree a elle-meme, elle trouve toujours moyen d'etre
+belle ou frappante d'une maniere quelconque.
+
+Voila pourquoi, des qu'on aborde une region ou les conquetes de la
+culture n'ont pu effacer la trace des grands bouleversements ou des
+grands nivellements primitifs, on est saisi d'emotion et de respect.
+
+Cette emotion tient du vertige devant les scenes grandioses des hautes
+montagnes et les debris formidables des grands cataclysmes.
+
+Rien de semblable ici.
+
+C'est un mouvement gracieux de la bonne deesse; mais, dans ce mouvement,
+dans ce pli facile de son vetement frais, on sent la force et l'ampleur
+de ses allures. Elle est la comme couchee de son long sur les herbes,
+baignant ses pieds blancs dans une eau courante et pure; c'est la
+puissance en repos; c'est la bonte calme des dieux amis. Mais il n'y a
+rien de mou dans ses formes, rien d'enerve dans son sourire. Elle a la
+souveraine tranquillite des immortels, et, toute mignonne et delicate
+qu'elle se montre, on sent que c'est d'une main formidablement aisee
+qu'elle a creuse ce vaste et delicieux jardin dans cet horizon de son
+choix.
+
+Ce jardin naturel qui s'etend sur les deux rives de la Creuse, c'est
+l'oasis du Berry.
+
+Chere petite Indre froide et muette de nos prairies, pardonne-le-nous!
+tu es notre compagne legitime; mais nous tous qui habitons tes rives
+etroites et ombragees, nous sommes les amoureux de la Creuse, et, quand
+nous avons trois jours de liberte, nous te fuyons pour aller tremper le
+bout de nos doigts dans les petits flots mutins de la naiade de
+Chateaubrun et de Crozant. Les bons bourgeois et les jeunes poetes de
+nos petites villes vont voir ces rochers, apres lesquels ils croient
+naivement que les Alpes et les Pyrenees n'ont plus rien a leur
+apprendre.
+
+Faisons comme eux, oublions le mont Blanc et le pic du Midi. Oublions
+meme Mayorque et l'Auvergne, et le Soracte, plus facile a oublier.
+
+Qu'importe la dimension des choses! C'est l'harmonie de la couleur et la
+proportion des formes qui constituent la beaute. Le sentiment de la
+grandeur se revele parfois aussi bien dans la pierre antique gravee d'un
+chaton de bague que dans un colosse d'architecture.
+
+La journee etait devenue brulante; nos chevaux avaient faim et soif:
+nous descendimes au village du Pin, ou le chemin finissait. Mais le
+malheureux village, il est assis au bord du ravin de la Creuse, et il
+lui tourne le dos! Pas une maison, pas un oeil qui se soucie de plonger
+dans cette belle profondeur; les habitants aiment mieux regarder leur
+chemin neuf et poudreux et le talus aride qui l'enferme.
+
+Malgre cette absence de gout, on peut dire, comme dans les relations des
+grands voyages, que les habitants de ce lieu sont _fort affables_. Nous
+sommes encore en plein Berry, et pourtant ce sont d'autres types,
+d'autres manieres, d'autres costumes que ceux des bords de l'Indre.
+L'air avenant, l'obligeance hospitaliere, la confiance soudaine, je ne
+sais quelle familiarite sympathique, voila d'emblee, et de la part de
+toutes gens, un bon accueil assure. En un instant, etables et granges
+s'ouvrent pour remiser au mieux notre vehicule et recevoir nos chevaux.
+
+--Ah! vous voila enfin revenu chez nous? dit, derriere moi, une voix
+d'homme en m'appelant par mon nom. Votre cheval blanc ne valait pas
+ceux-ci. Et votre fils, ou est-il donc? Je ne le vois pas. Ou
+voulez-vous aller, cette fois? A la Roche-Martin ou a la Preugne-au-Pot?
+Nous aurons, j'espere, meilleur temps que la derniere fois, et nous
+passerons la riviere sans danger dans le bateau.
+
+Cet homme, qui me parlait de nos dernieres courses avec lui en 1844,
+comme s'il se fut agi d'hier, et dont je reconnaissais la figure de
+contrebandier espagnol, c'etait Moreau, le pecheur de truites, le loueur
+d'anes et de chevaux, le messager, le guide, le factotum actif et
+intelligent des voyageurs en Creuse.
+
+--Conduisez-nous a l'autre village, lui dis-je; vos chemins sont tout
+changes; je ne me reconnais plus.
+
+--Ah! dame, nos chemins sont mieux dessines qu'autrefois. On va plus
+droit; mais ils ne sont pas encore commodes aux voitures, et vous irez
+plus vite a pied.
+
+--C'est notre intention, d'aller a pied.
+
+--Alors, marchons.
+
+--J'ai grand'soif, dit Amyntas en soupirant.
+
+--Voulez-vous du lait de ma chevre? lui cria une pauvre femme devant la
+porte de laquelle nous passions.
+
+Amyntas accepta, tout joyeux d'avoir a donner a cette aimable
+villageoise une piece de monnaie. Elle ne la refusa pas, mais elle la
+recut avec etonnement.
+
+--Comment! dit-elle, vous voulez payer une ecuellee de lait? Ca n'en
+valait pas la peine, et j'etais bien aise de vous l'offrir.
+
+--Vous ne me connaissez pourtant pas?
+
+--Non; mais on aime a faire plaisir aux passants.
+
+--Oh! oh! me dit Amyntas, sommes-nous donc deja si loin de la vallee
+Noire? Je n'y ai jamais vu un paysan prevenir les desirs d'un inconnu.
+Je sais bien que ce n'est pas avarice, mais c'est mefiance ou timidite.
+
+Le soleil baissait; nous ne savions pas ou nous trouverions a diner et a
+coucher, et, une fois engages dans le ravin, ou la nuit se fait de bonne
+heure et ou les sentiers ne sont vraiment pas commodes, il n'y a rien de
+mieux a faire que de s'en remettre a la Providence.
+
+Amyntas doubla le pas en chantant.
+
+Chrysalidor ne chantait pas; il ne pensait meme plus a recolter des
+insectes. Tandis que son compagnon s'enivrait de bien-etre et de
+mouvement, il etait tranquillement ravi du charme particulier de ce
+doux et agreste paysage. Tout savant exact et chercheur minutieux qu'il
+est, il connait les jouissances de l'artiste, il n'a pas l'intelligence
+atrophiee par l'amour du detail. Il comprend et il aime l'ensemble. Il
+sait respirer la saveur du grand tout. Cependant il voyait comme qui
+dirait des deux yeux. Il en avait un pour le grand aspect du temple de
+la nature, et l'autre pour les pierres precieuses qui en revetent le sol
+et les parois.
+
+--Je vois ici, nous dit-il, une flore tout a coup differente de celle
+que nous traversions il y a un quart d'heure. Voici des plantes de
+montagne qui ont le _facies_ meridional: ou donc sommes-nous? Je n'y
+comprends plus rien. Et cette chaleur ecrasante a l'heure ou l'air
+devrait fraichir, la sentez-vous? Il n'y a pourtant pas un nuage au
+ciel.
+
+--Si je la sens? repondit Amyntas. Je le crois bien! Nous sommes pour le
+moins en Afrique.
+
+--Il serait fort possible, reprit le savant d'un air absorbe, que nous
+fissions ici quelque _rencontre_ etonnante!
+
+--Oh! n'ayez pas peur, monsieur! s'ecria Moreau, qui crut que notre
+savant s'attendait a rencontrer tout au moins quelque lion de l'Atlas.
+Il n'y a point ici de mechantes betes.
+
+Le chemin fit encore un coude, et le village, le vrai village cherche,
+se presenta magnifiquement eclaire, sous nos pieds. Il faut arriver la
+au soleil couchant: chaque chose a son heure pour etre belle.
+
+C'est un nid bati au fond d'un entonnoir de collines rocheuses ou se
+sont glissees des zones de terre vegetale. Au-dessus de ces collines
+s'etend un second amphitheatre plus eleve. Ainsi de toutes parts le vent
+se brise au-dessus de la vallee, et de faibles souffles ne penetrent au
+fond de la gorge que pour lui donner la fraicheur necessaire a la vie.
+Vingt sources courant dans les plis du rocher, ou surgissant dans les
+enclos herbus, entretiennent la beaute de la vegetation environnante.
+
+La population est de six a sept cents ames. Les maisons se groupent
+autour de l'eglise, plantee sur le rocher central, et s'en vont en
+pente, par des ruelles etroites, jusque vers la lit d'un delicieux
+petit torrent dont, a peu de distance, les eaux se perdent encore plus
+bas dans la Creuse.
+
+C'est un petit chef-d'oeuvre que l'eglise romano-byzantine. La
+commission des monuments historiques l'a fait reparer avec soin. Elle
+est parfaitement homogene de style au dehors et charmante de
+proportions.
+
+A l'interieur, le plein cintre et l'ogive molle se marient agreablement.
+Les details sont d'un grand gout et d'une riche simplicite. On descend
+par un bel escalier a une crypte qui prend vue sur le ravin et le
+torrent.
+
+Mais, des curieuses fresques que j'ai vues autrefois dans cette crypte,
+il ne reste que des fragments epars, quelques personnages vetus a la
+mode de Charles VII et de Louis XI, des scenes religieuses d'une laideur
+naive et d'un sens enigmatique. Ailleurs, quelques anges aux longues
+ailes effilees, d'un dessin assez elegant et portant sur la poitrine des
+ecussons effaces. Malgre la secheresse de la roche, l'humidite devore
+ces precieux vestiges. Quelque source voisine a trouve assez recemment
+le moyen de suinter dans le mur ou j'ai encore vu, il y a trente ans,
+les restes d'une danse macabre extremement curieuse. Les personnages
+glauques semblaient se mouvoir dans la mousse verdatre qui envahissait
+le mur: c'etait d'un ton inoui en peinture et d'un effet saisissant.
+
+Le Christ assis, nimbe entierement, qui surmonte le maitre-autel de la
+nef superieure, est d'une epoque plus primitive, contemporaine, je
+crois, de la construction de l'eglise. Je l'ai toujours vu aussi frais
+qu'il l'est maintenant, et je suppose qu'il avait ete, des lors,
+restaure par quelque artiste de village, qui lui a conserve, par
+instinct, conscience ou tradition, sa naivete barbare. Tant il y a qu'on
+jurerait d'une fresque executee d'hier par un de ces peintres
+greco-byzantins qui, en l'an 1000, parcouraient nos campagnes et
+decoraient nos eglises rustiques.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le tombeau de Guillaume de Naillac, seigneur du lieu au XIIIe siecle,
+represente un personnage couche, vetu d'une longue robe, l'aumoniere au
+flanc, la tete appuyee sur un coussin que soutiennent deux angelots. Sa
+colossale epee repose pres de lui; a ses pieds est le _leopard passant_
+de son blason.
+
+Il y a trente ans, ce severe personnage etait encore en grande
+veneration, sous le nom grotesque et la renommee cynique d'un certain
+saint que l'on ne doit pas nommer en bonne compagnie.
+
+Je ne sais quel honnete cure a trouve moyen de detruire cette
+superstition et de conserver le sire de Naillac en bonne odeur aupres
+des devots de sa paroisse, en faisant de lui (a tort, il est vrai) le
+fondateur de l'eglise; si bien qu'aujourd'hui on vous montre l'ancien
+saint sous ce titre prosaique: _l'entrepreneur de batiment_. Son nez et
+sa bouche sont entailles de coupures qui l'ont un peu defigure.
+
+L'usage etait encore, il y a trente ans, de gratter ainsi au couteau
+certaines statues, et meme certaines pierres. La poudre qu'on en
+retirait etait melee a un verre d'eau que s'administraient les femmes
+steriles.
+
+Cette precieuse eglise etait batie au centre de l'antique forteresse
+dont les tours et la muraille ruinees jalonnent l'ancien developpement
+sur le roc escarpe.
+
+Le chateau moderne, bati au siecle dernier dans un style quasi
+monastique, soutient le chevet de l'eglise. L'ancienne porte, flanquee
+de deux tours, espacee d'une ogive au-dessus de laquelle se dessinent
+les coulisses destinees a la herse, sert encore d'entree au manoir. Le
+pied des fortifications plonge a pic dans le torrent.
+
+Nul chateau n'a une situation plus etrangement mysterieuse et
+romantique. Un seul grand arbre ombrage la petite place du bourg, qui,
+d'un cote, domine le precipice, et, de l'autre, se pare naturellement
+d'un enorme bloc isole, d'une forme et d'une couleur excellentes.
+
+Arbre, place, ravin, herse, eglise, chateau et rocher, tout cela se
+tient et forme, au centre du bourg, un tableau charmant et singulier qui
+ne ressemble qu'a lui-meme.
+
+Le chatelain actuel est un solide vieillard de quatre-vingts ans, qui
+s'en va encore tout seul, a pied, par une chaleur torride, a travers les
+sentiers escarpes de ses vastes domaines. Riche de cinquante mille
+livres de rente, dit-on, il n'a jamais rien restaure que je sache; mais
+il n'a jamais rien detruit; sachons-lui-en gre. Les pans ecroules de ses
+vieilles murailles sombres dentellent son rocher dans un desordre
+pittoresque, et les longs epis histories de ses girouettes tordues et
+penchees sur ses tours d'entree ne peuvent etre taxes d'imitation et de
+charlatanisme.
+
+Un autre monument du village, c'est une maison renaissance, fort
+elegante d'aspect, habitee par des paysans. Elle tombe en ruine.
+
+A quelque distance, on la croirait batie en beau moellon de granit;
+mais, comme toutes les autres, elle n'est qu'en pierre feuilletee et
+schisteuse de la localite.
+
+On l'a seulement revetue de filets de mastic blanchatre en relief, qui
+font un trompe-l'oeil tres-harmonieux. Son pignon aigu est perce d'une
+petite fenetre soutenue par un meneau dejete, en vrai granit taille en
+prisme.
+
+La porte cintree est enfoncee sous le balcon de bois du premier etage et
+sous l'avancement de l'escalier, lequel est forme de gros blocs
+irreguliers a peine degrossis.
+
+Une vigne folle court sur le tout et complete la physionomie pittoresque
+de cette elegante et miserable demeure, dont un appendice ecroule git a
+son flanc depuis des siecles, sans qu'il soit question d'oter les
+decombres.
+
+Au reste, cette maison, dans ses dispositions generales, parait avoir
+servi de modele a toutes celles du village. Sauf les grands pignons, qui
+ont ete remplaces par des toits tombants, communs a plusieurs
+habitations mitoyennes, toutes sont construites sur le meme plan.
+
+Le rez-de-chaussee, avec une porte a cintre surbaisse, ou a linteau
+droit, formee d'une seule pierre gravee en arc a contre-courbe, n'est
+qu'un cellier dont l'entree s'enfonce sous le balcon du premier etage,
+quelquefois entre deux escaliers de sept a huit marches assez larges,
+descendant de face. Au premier, une ou deux chambres; au-dessus, un
+grenier dont la mansarde en bois ne manque pas de caractere.
+
+Beaucoup de ces maisons paraissent dater du XIVe ou du XVe siecle. Elles
+ont des murs epais de trois ou quatre pieds et d'etroites fenetres a
+embrasures profondes, avec un banc de pierre pose en biais. On a presque
+partout remplace le manteau des antiques cheminees par des cadres de
+bois; mais les traces de leurs grandes ouvertures se voient encore dans
+la muraille.
+
+Les chambres de ces vieilles maisons rustiques sont mal eclairees,
+d'autant plus qu'elles sont tres spacieuses. Le plafond, a solives nues,
+est parfois separe en deux par une poutre transversale et s'inclinant en
+forme de toit, des deux cotes. Le pave est en dalles brutes, inegales et
+raboteuses. L'ameublement se compose toujours de grands lits a dossier
+eleve, a couverture d'indienne piquee, et a rideaux de serge verte ou
+jaune sortant d'un lambrequin decoupe, de hautes armoires tres-belles,
+de tables massives et de chaises de paille. Le coucou y fait entendre
+son bruit monotone, et les accessoires encombrent les solives: partout
+le filet de peche et le fusil de chasse.
+
+Il y a, dans ce village, des constructions plus modernes, des
+maisonnettes neuves et blanches, crepies a l'exterieur, et dont les
+entourages, comme ceux du chateau, sont en brique rouge.
+
+Grace a leurs petits perrons et aux vignes feuillues qui s'y enlacent,
+elles ne sont pas trop disparates a cote des constructions primitives
+qui montrent leurs flancs de pierres seches d'un brun roux, leurs toits
+de vieilles tuiles toutes pareilles de ton et de forme a cette pierre
+plate du pays, et leurs antiques encadrements de granit a pans coupes.
+La couleur generale est sombre mais harmonieuse, et les grands noyers
+environnants jettent encore leur ombre a cote de celle des ruines de la
+forteresse.
+
+--Les maisons sont cheres ici, nous dit notre guide. Vous voyez, il n'y
+a pas de place pour batir: le rocher ne veut pas.
+
+--Qu'est-ce que vous appelez cheres, dans ce pays-ci?
+
+--De cinq cents a mille francs, suivant la bonte de la carcasse.
+
+--Croyez-vous qu'on pourrait trouver ici des chambres pour passer la
+nuit?
+
+--Tenez! dit-il en marchant devant nous pour ouvrir une porte qui
+n'avait pas de gache a la serrure, regardez si ca vous convient.
+
+Nous montames l'inevitable perron, dont les rampes sont toujours
+revetues de grands carres de micaschiste jaune brun ou de galets
+granitiques des bords de la Creuse, ce qui rappelle les constructions
+pyreneennes en dalles de basalte et en cailloux des gaves.
+
+Nous trouvames la deux petites chambres blanchies a la chaux, plafonnees
+en bois brut, meublees de lits de merisier et de grosses chaises
+tressees de paille. C'est tres-propre. Nous voila loges.
+
+
+
+
+III
+
+
+Il s'agissait de diner.
+
+--Diner? s'ecria Moreau. La belle affaire! Regardez! le village est
+rempli de poules et de poulets qui ne sont pas farouches. On en aura
+vite attrape deux ou trois. Voyez combien de vaches rentrent du pre!
+Chacun a la sienne, tout au moins. Croyez-vous qu'on manque ici de lait
+et de beurre? Et les oeufs! Il n'y a qu'a se baisser pour en ramasser.
+Enfin la Creuse n'est pas loin. Je m'y en vas donner un coup d'epervier,
+et, si je ne vous rapporte pas une belle truite, a tout le moins je
+trouverai bien une belle friture de tacons.
+
+Or, le tacon est le saumon en bas age; les saumons de mer, remontant la
+Loire, viennent frayer dans les eaux vives de la Creuse, et ce n'est
+point la un mets a dedaigner. On n'a pas encore a se tourmenter ici de
+pisciculture, a moins que ce ne soit pour etudier les procedes de
+l'ingenieuse et bonne nature, afin de les appliquer en d'autres pays.
+
+Outre ce menu, nous avions cueilli en route de beaux ceps. Tout cela
+etait fort allechant pour des gens affames, meme ces pauvres poulets qui
+couraient encore. Mais il fallait une cuisine et une femme; car aucun de
+nous ne possedait les utiles talents de l'auteur des _Impressions de
+voyage_.
+
+--De quoi diable vous inquietez-vous? dit le guide. Il y a ici une
+auberge dont la maitresse cuisinerait pour un archeveque. C'est elle qui
+vous pretera les chambres ou vous voila, a condition que vous irez diner
+chez elle, en haut du village. Est-ce convenu? restez-vous ici? Je vas
+commander la soupe. En attendant, descendez ce chemin, et vous vous
+trouverez a la rencontre de la petite riviere et de la grande. Restez-y
+une heure et revenez: tout sera pret, meme le cafe, car je me souviens
+que vous n'aimez point a vous passer de ca.
+
+--Mais je me reconnais tres-bien, lui dis-je; il n'y a point de pont en
+bas du village.
+
+--Si fait, il y en a un maintenant. Allez devant vous.
+
+Nous trouvames le chemin rapide, mais commode, le pont tres-joli et le
+confluent des deux torrents admirable de fraicheur et de mystere.
+
+Le soleil etait deja couche pour nous, il etait descendu derriere les
+rochers qui nous faisaient face; mais, au loin, il envoyait, a travers
+ses brisures, de grandes lueurs chaudes et brillantes sur les fonds
+d'emeraude de la gorge.
+
+Quand on est tout au fond de cette breche qui sert de lit a la Creuse,
+l'aspect devient quelquefois reellement sauvage. Sauf les pointes
+effilees de quelques clochers rustiques qui, de loin en loin, se
+dressent comme des paratonnerres sur le haut du plateau, et quelques
+moulins charmants echelonnes le long de l'eau, avec leurs longues
+ecluses en biais ou en eperon, qui rayent la riviere d'une douce et
+fraiche cascatelle, c'est un desert.
+
+Pour peu que l'on se trouve engage dans un de ses coudes rocailleux,
+assez escarpes pour ne pas livrer passage aux troupeaux, on se croirait
+au sein d'une nature apre et desolee. Mais, un peu plus loin, la
+riviere tourne, et la scene change. Le ravin s'adoucit un instant et
+laisse couler des zones d'herbe fraiche et de beaux arbres, jusqu'a de
+delicieuses pelouses, ou les pieds meurtris se reposent dans du velours.
+Et puis ce sont de longues flaques de sable fin et humide ou croissent
+des plantes exquises, diverses especes de sauges et de baumes, et ces
+grandes menthes aux grappes lilas, dont les mouches, les papillons et
+les coleopteres semblent se disputer le nectar avec une sorte de rage.
+
+Tout ce monde-la etait endormi pendant que le soleil s'en allait, et on
+ne voyait plus voler que le satyre janira, ce papillon si abondant dans
+toute la France, hardi et pullulant comme le moineau, dont il a la
+couleur brune, et qui, comme lui, se couche tard, apres avoir fait
+beaucoup de facons et essaye beaucoup de gites.
+
+La Creuse occupe deja un lit assez large dans ces parages; elle est
+presque partout semee de longues roches aigues, qu'un leger sediment
+blanchit au temps des crues. Quelquefois ce sont des cretes quartzeuses,
+d'un vrai blanc de marbre, qui se dressent au milieu du sol primitif:
+on croirait pouvoir la franchir partout aisement en sautant de pierre en
+pierre; mais, vers son milieu, elle a presque toujours un canal rapide
+assez profond.
+
+Chaque moulin a son petit bateau, qui peut transporter quelques
+individus d'une rive a l'autre; mais rarement les proprietaires occupent
+les deux rives, et le besoin de communiquer entre eux se fait peu sentir
+aux habitants des deux plateaux, si bien que, d'un cote a l'autre du
+precipice, on passe tres-bien plusieurs annees sans se connaitre et sans
+nouer de relations, du moins dans la partie qui s'etend de la grande
+ruine de Chateaubrun au point ou nous etions.
+
+Nous revions fort tranquillement sur les ilots de roches du rivage,
+quand nous fumes assaillis par les naturels du pays sous la forme de
+quatre gamins occupes, ou plutot nullement occupes a garder quatre
+cochons. Chacun avait le sien par rang de taille, et le dernier bambin
+avait la gouverne du cochon de lait.
+
+Les cochons etaient bien sages, les enfants l'etaient moins; ils
+accoururent autour de nous, criant, hurlant, gambadant et nous montrant
+quatre effroyables petits museaux qui semblaient ecorches a vif et
+baignes d'un sang noiratre, le tout dans l'evidente intention de nous
+effrayer.
+
+C'est un divertissement bien connu chez nous que ce barbouillage avec le
+jus des guignes noires qui pendent au-dessus des buissons et jonchent la
+terre a leur maturite.
+
+Amyntas repondit a ce defi par un prodige non moins terrible.
+
+Il tira de sa poche un de ces petits cornets qui servent a se rappeler
+quand on est trop eparpille a la promenade, et dont nous sommes toujours
+munis.
+
+Le cri rauque de cet instrument fit merveille. Nos petits sauvages
+s'enfuirent a toutes jambes, en proie a une frayeur indicible, et le
+plus petit, beuglant et pleurant comme un veau, se laissa choir en
+criant merci. Il fallut aller le relever et le consoler.
+
+Le diner fut excellent, le cafe fort passable, l'hotesse tres-obligeante
+et tres-empressee.
+
+La promenade du lendemain fut reglee, des mesures prises pour le reveil
+et le depart. Puis nous descendimes le village, chacun une lumiere a la
+main, precaution indispensable pour la premiere fois dans ces rues
+difficiles; et notez que nous avions trouve de la bougie, sybarites que
+nous etions!
+
+Notre rue est la plus encaissee et la plus enfouie du bourg, dans une
+coulisse de rochers; d'un cote les ruines de la forteresse, de l'autre
+une serie de petites cours ouvertes, que l'on pourrait appeler des
+_squares_, fermes au fond par le roc qui se releve brusquement, et par
+un ruisselet d'eau vive, a peu pres muet en cette saison, mais
+grouillant et joyeux a la moindre pluie.
+
+Les maisonnettes sont generalement disposees par trois, soudees
+ensemble, faisant face a deux ou trois autres toutes pareilles.
+
+Cela fait cinq ou six familles se voyant les unes chez les autres a
+toutes les heures du jour, elevant ensemble marmots, poules et pigeons,
+tout cela s'echelonnant sur les perrons ou se groupant dans la cour
+commune de la facon la plus pittoresque.
+
+Voila donc un vrai village, non pas un village d'opera-comique
+d'autrefois, lorsque les bergeres avaient des robes de satin et les
+moutons des rubans roses, mais un village d'opera-comique moderne,
+c'est-a-dire un decor a la fois charmant et vrai, un decor de Rube et
+consorts, permettant une mise en scene heureuse et naive, des details
+empruntes avec amour a la nature; du realisme comme il faut en faire, en
+choisissant dans le reel ce qui vaut la peine d'etre peint: une petite
+ogive basse sur le ruisseau, un fond dont le toit en tourelle disparait
+sous les fleurs sauvages, un buisson heureusement jete sur les
+decombres, que sais-je?
+
+L'art aime et voit aujourd'hui tout ce qui est naif, meme la brouette
+cassee qui, avec une urne renversee, compose un tableau sur le fumier
+blond ou le coq se promene d'un air aussi vaniteux que s'il foulait un
+tapis de pourpre, et ou la poule gratteuse et affairee semble toujours
+absorbee dans la recherche de cette fameuse perle dont elle ne saurait
+que faire.
+
+Sentir que tout est du ressort de l'artiste, voila, quant a moi, tout ce
+que je peux entendre au mot de realisme, arbore comme une nouveaute par
+les uns, et repousse comme une heresie par les autres.
+
+Mais laissons les discussions litteraires. J'y reviendrai certainement,
+car il y a beaucoup a dire en faveur d'un certain sentiment de la
+realite qui peut etre trop dedaigne, et contre ce meme sentiment pousse
+trop loin.
+
+Continuons notre exploration.
+
+Celle de l'appartement ne fut pas longue; au dehors, la lune avait un si
+mince croissant d'argent, qu'il n'y avait pas a regarder beaucoup par la
+fenetre. Tout etait sombre. La porte ne fermant pas, il etait bien
+evident que le vol etait chose inconnue en ce pays.
+
+--Que les misanthropes disent ce qu'ils voudront, qu'ils raillent
+amerement ceux qui croient encore a la vie rustique; voici, me
+disais-je, une porte sans loquet qui repond victorieusement. Cette
+maison appartient a quelqu'un qui ne l'habite pas, qui demeure a l'autre
+bout du village et qui y laisse un petit mobilier sous la bonne foi
+publique. La cour n'a aucune espece de cloture: s'il n'y a pas un seul
+larron sur sept cents habitants, c'est toujours quelque chose, il faut
+en convenir.
+
+Le silence de la nuit fut inoui. Pas un souffle dans l'air et pas un
+souffle humain; pas un bruissement d'animal quelconque. Je croyais avoir
+trouve chez nous l'ideal du silence nocturne. Mais notre silence est un
+vacarme a cote de celui-ci. Je ne m'en suis pas encore rendu compte.
+
+Dans un si petit espace rempli de gens et de betes, vivant, pour ainsi
+dire, en un tas, d'ou vient que rien ne bouge et ne transpire? Avec
+cette nuit sombre, c'etait presque solennel.
+
+Mais a peine fit-il jour, que les coqs vinrent chanter a notre porte. Si
+nous ne l'eussions soutenue d'une chaise, pour nous preserver du frais
+de la nuit, toutes les volailles du pays seraient entrees chez nous pour
+nous annoncer l'approche du soleil. Et puis des voix d'enfants espiegles
+et rieuses chanterent avec les oiseaux, des que les rayons du matin
+depasserent le haut du rocher.
+
+Je regardai la maison neuve et propre qui nous faisait face. C'est
+l'ecole communale. Fillettes et garcons arrivaient en belle humeur, et
+le pauvre petit instituteur, bossu comme Esope, assis, je ne sais
+comment, sur son escalier en plein air, les attendait d'un air doux et
+melancolique.
+
+Nous partimes a pied pour Chateaubrun, escortes d'un ane qui portait
+notre dejeuner.
+
+Avant d'etudier plus a fond le village, je voulais montrer a mes
+compagnons une des ruines les plus pittoresques du pays et refaire
+connaissance avec tous les remarquables environs du village.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Nous primes le plus court, par egard pour l'ane, que madame Rosalie,
+notre aubergiste, avait charge comme un mulet d'Espagne. Il portait, en
+outre, un gamin charge de le ramener, et l'epervier de peche de Moreau,
+qui ne saurait faire un pas sans ce compagnon fidele.
+
+Ce chemin est insipide, comme tous les bons chemins. Il s'en va tout
+droit sur un plateau tout nu. Les six kilometres en plaine nous parurent
+plus longs que douze en montagne.
+
+Les entomologistes allaient devant, peu surpris de rencontrer de temps a
+autre le _grand Mars_, qu'ils avaient signale des la veille comme un
+hote logique de ces regions, mais se plaignant beaucoup de l'absence de
+papillons et de l'aridite du sol.
+
+Je fis la conversation avec Moreau. C'est un malin, un sceptique et un
+railleur; mais c'est un grand philosophe.
+
+--J'ai eu bien du mal depuis que nous ne nous sommes vus, me dit-il. Je
+ne sais pas, si vous vous souvenez que j'etais marie. J'ai perdu ma
+femme. J'etais un peu meunier et un peu ouvrier. Mais, seul du village
+ou vous avez laisse hier votre voiture, je n'ai que mon corps et ma
+maison. Dans nos petits bourgs, tout le monde est proprietaire, et il
+n'y a point de malheureux. Moi, j'ai bien un roc.... A propos, le
+voulez-vous, mon roc? Vous savez, vous disiez dans le temps que vous
+voudriez avoir un coin sur la Creuse? Je ne vous vends pas le mien; je
+vous le donne. Il n'y pousse que de la fougere, et je n'ai pas de quoi y
+nourrir un mouton. Je paye cinq sous d'imposition pour ce rocher, et
+voila tout ce que j'en retire. Dame, il est grand, vous auriez de quoi y
+batir une belle maison, en depensant d'abord une dizaine de mille francs
+pour tailler la roche et faire l'emplacement. Allons, vous n'en voulez
+pas? Vous avez raison. Je n'en veux pas non plus. Aussi il reste la bien
+tranquille. Y va qui veut ... c'est-a-dire qui peut!
+
+--Comment avez-vous pu elever votre famille? Car vous avez des enfants!
+
+--Ils se sont eleves comme ils ont pu, un peu chez moi, un peu chez les
+autres. Ma fille est une belle fille, vous l'avez vue hier. Elle sait
+faire la cuisine et parler espagnol.
+
+--Espagnol?
+
+--Oui, elle a suivi en Espagne une bourgeoise d'ici, mariee avec un
+monsieur de ce pays-la. Mon garcon est au service. C'est un bon enfant,
+bien doux, _fait a tout_, comme moi. Vous me demanderez ce que je fais,
+a present; je n'en sais rien, une chose et l'autre; je ne peux plus
+travailler. Voyez: en chassant, j'ai mal tourne mon fusil; j'ai eu la
+main traversee, et l'autre moitie de la charge m'a caresse la tete. On
+dit dans le pays qu'il ne m'y est pas reste assez de plomb. Je crois
+bien! pendant quinze jours, le medecin n'a pas fait autre chose que de
+m'en arracher. Tous les matins, je l'entendais dire en sortant: "C'est
+un homme mort!" Et moi, je me dressais sur mon lit pour lui crier, du
+mieux que je pouvais: "Vous dites des betises, je n'en veux pas mourir,
+et je n'en mourrai pas." Apres que j'en ai ete revenu, j'ai recommence a
+pecher et a chasser. J'ai voulu encore un peu travailler; mais le
+travail m'a porte malheur. Un maladroit m'a demis l'epaule en me jetant
+a faux un sac de ble du haut d'une voiture. Ca ne fait rien, je marche,
+je chasse et je peche toujours. Je conduis les artistes et les
+voyageurs. Je sais les chemins comme personne, et je vous dirais comment
+sont faits tous les cailloux de la Creuse. Je fais les commissions du
+chateau et de l'auberge, j'approvisionne l'un et l'autre avec mon
+poisson. Je me passe de tout quand je n'ai rien; je n'use pas les draps,
+je dors une heure sur douze. Je passe mes nuits dans l'eau a guetter les
+truites. Dans le jour, si je suis las, je fais un somme ou je me trouve.
+Si c'est sur une pierre ou sur un banc, j'y dors aussi bien que sur la
+paille. Je ne me soucie point de la toilette. Fetes et dimanches, j'ai
+les memes habits que dans la semaine, puisque je n'ai que ceux que mon
+corps peut porter. Je suis toujours de bonne humeur, soit qu'on me donne
+cinq francs ou cinquante centimes pour mes peines. Le voyageur est
+toujours aimable, et, pourvu que je coure et que je cause, je suis
+content de m'instruire. Voila! Quand je ne serai plus bon a rien, ma
+famille s'arrangera pour me nourrir, et, si elle me laisse crever comme
+un chien, ce sera tant pis pour elle au dernier jugement.
+
+Des anciens chemins perilleux par ou l'on arrivait a Chateaubrun, nous
+ne retrouvames plus que l'emplacement. On y descend doucement par le
+plateau, et la nouvelle route qui cotoie tranquillement le precipice a
+ote beaucoup de caractere a cette scene autrefois si sauvage.
+
+La ruine est toujours grandiose. Le marquis de _notre village_ l'a
+achetee, avec son vaste enclos, pour deux mille cinq cents francs. Il la
+tient fermee, et il avait bien voulu nous en confier les clefs.
+
+Nous vimes que ce noble lieu etait moins frequente qu'autrefois. L'herbe
+haute et fleurie du preau etait vierge de pas humains. Toutes choses,
+d'ailleurs, exactement dans le meme etat qu'il y a douze ans: la grande
+voute d'entree avec sa double herse, la vaste salle des gardes avec sa
+monumentale cheminee, le donjon formidable de cent vingt pieds de haut
+d'ou l'on domine un des plus beaux sites de France, les geoles obscures,
+et cet etrange debris de la portion la plus belle et la plus moderne du
+manoir, le _logis_ renaissance que, dans ma jeunesse, j'ai vu intact et
+merveilleusement frais et fleuri de sculptures, aujourd'hui troue,
+informe, demantele et dressant encore dans les airs des atres a
+encadrements fleuronnes d'un beau travail.
+
+Le marquis a achete, dit-il, cette ruine pour la preserver du vandalisme
+des bandes noires. Il s'y est pris un peu tard.
+
+Telle qu'elle est, c'est un romantique debris ou, au clair de la lune,
+on voudrait entendre l'admirable symphonie de _la Nonne sanglante_ de
+Gounod, ou mieux encore _la Chasse infernale_ de Weber.
+
+En plein midi, cette solitude avait encore quelque chose de solennel.
+
+Une multitude de tiercelets et de cheveches effarouches se croisaient
+dans les airs, sur nos tetes, avec des milliers de martinets
+glapissants. C'etaient des cris aigus, des rales etranges, une
+agitation sauvage et des querelles inouies.
+
+Nous fumes etonnes de voir des moineaux niches effrontement au beau
+milieu de cette societe d'oiseaux de proie, toujours en chasse par
+centaines autour d'eux. Cela faisait penser au petit vassal du temps
+passe virant dans la caverne des seigneurs feodaux et abritant ses
+petites rapines sous les grandes.
+
+Nous fumes temoins d'un drame entre tous ces pillards.
+
+Un pauvre scarabee, echappe, demi-mort, au large bec d'un martinet, fut
+happe au passage, sur le haut d'une tour, par une femelle de moineau.
+Survint l'epoux a l'air mutin, a la moustache noire, herissant ses
+plumes, faisant grand bruit et menace au martinet, qui voulait reprendre
+sa proie, quand survint a son tour le troisieme larron, la crecerelle,
+attiree par la voix imprudente de ces petites gens. Elle sortit, muette
+et agile, du sommet d'une tour voisine, n'osa s'attaquer au martinet,
+qui ne paraissait pas la craindre, et se dirigea sur les moineaux d'une
+aile si rapide et si sure, que tout semblait fini pour eux. Mais, s'ils
+ne l'avaient pas vue guetter, ils l'avaient sentie. Ils disparurent tout
+a coup. Le brigand tourna d'une maniere sinistre autour de la crevasse
+ou ils etaient refugies dans leur nid, mais l'entree etait trop petite
+pour qu'il y put penetrer. Il retourna a son guettoir. Les moineaux
+ressortirent aussitot, et, plantes sur leur petit seuil, l'accablerent
+d'injures et de railleries. Il revint plusieurs fois a la charge.
+Toujours apres avoir lestement battu en retraite, ces audacieux
+oisillons reparurent pour le provoquer, l'insulter et le maudire.
+
+Que lui fut-il reproche? De quelles represailles le menacerent-ils? Il
+faut bien croire que quelques chose de sanglant lui fut dit, car
+l'oiseau de proie se lassa de les tourmenter, et, quelques moments
+apres, nous vimes les moineaux, pleins de gaiete, sautiller sur la
+muraille et picorer dans les plantes parietaires, sans aucun souci de
+l'ennemi terrible, et ne manquant jamais d'adresser quelque impertinence
+aux martinets qui les effleuraient de leur vol, et avec lesquels, du
+reste, ils ne paraissent avoir qu'une guerre de gros mots.
+
+Les veritables victimes de ces grandes hirondelles noires, aux griffes
+acerees, sont probablement les lezards, dont les squelettes digeres tout
+entiers jonchaient les ruines du donjon.
+
+Ainsi les faibles passereaux, dont les moyens de defense seraient nuls
+contre tant et de si redoutables ennemis, viennent a bout d'elever leur
+famille au milieu d'eux et de lui enseigner encore le caquet et le
+sarcasme de la dispute au sein de l'eternel danger. D'ou vient cela? De
+la superiorite d'intelligence apparemment. Michelet nous l'eut explique,
+lui qui a daigne etudier la vie des oiseaux avec presque autant d'amour
+et d'emotion que celle des hommes.
+
+Nous renvoyames le gamin et son ane, et, apres un dejeuner copieux dans
+les ruines, nous eumes a descendre au fond du ravin pour retourner au
+village en suivant le bord de la Creuse.
+
+Je n'avais jamais eu le loisir de faire cette marche qui est de quatre
+heures au moins, la plupart du temps sans chemin fraye sur le roc
+tranchant ou sur les pierres aigues. Mais, malgre l'effroyable chaleur
+engouffree dans les meandres de la gorge, nous ne songeames point a
+regretter d'avoir entrepris cette dure promenade.
+
+C'est le paradis et le chaos que l'on trouve tour a tour; c'est une
+suite ininterrompue de tableaux adorables ou grandioses, changeant
+d'aspect a chaque pas, car la riviere est fort sinueuse, et, comme en
+bien des endroits elle bat le rocher, il faut monter et descendre
+souvent, par consequent voir de differents plans, toujours heureux, ces
+sites merveilleusement composes et enchaines les uns aux autres comme
+une suite de rives poetiques.
+
+La verdure etait dans toute sa puissance, et, cette annee-ci, elle est
+remarquablement vigoureuse. C'etait l'_heure de l'effet_, le baisser
+lent et toujours splendide du soleil.
+
+Ah! monsieur, je ne souhaite au plus mechant homme de la terre que la
+fatigue de cette course, et, si la vue d'une si belle nature ne le
+dispose pas a une religieuse bienveillance pour le monde ou Dieu nous a
+mis, je le trouverai assez puni de son ingratitude par la privation du
+bien-etre moral et de la tendre admiration que ce pays inspire a qui ne
+s'en defend point.
+
+C'est une douceur penetrante, je dirais presque attendrissante, tant la
+physionomie de cette region est naive et comme paree des graces de
+l'enfance. C'est de la pastorale antique, c'est un chant de naiades
+tranquilles, une eglogue fraiche et parfumee, une melodie de Mozart, un
+ideal de sante morale et physique qui semble planer dans l'air, chanter
+dans l'eau et respirer dans les branches.
+
+Nous traversions parfois d'etroites prairies, ombragees d'arbres
+superbes. Pas un brin de mousse sur leurs tiges brillantes et satinees,
+et dans les foins touffus pas un brin d'herbe qui ne soit fleur.
+
+Sur une nappe de plantes fourrageres d'un beau ton violet, nous
+marchames un quart d'heure dans un flot de pierreries. C'etait un semis
+de ces insectes d'azur a reflets d'amethyste et glaces d'argent qui
+pullulent chez nous sur les saules et qui, de la, se laissent tomber en
+pluie sur les fleurs. Elles en etaient si chargees en cet endroit et
+elles s'harmonisaient si bien avec les tons changeants de ces petits
+buveurs d'ambroisie, que cela ressemblait a une fantaisie de fee ou a
+une illusion d'irisation dans les reflets rampants du soleil a son
+declin.
+
+Notre naturaliste n'avait que faire d'une denree si connue en France;
+mais il ne pouvait se defendre d'en remplir ses mains pour les admirer
+en bloc.
+
+A propos de ces petites betes, il me dit tenir d'un naturaliste de ses
+amis que, dans un moment ou ce fut la mode d'en faire des parures, on
+les achetait a un prix exorbitant. Nos petits bergers de la Creuse ne
+l'ont pas su! Si la mode revient, il faudra le leur dire. Au prix qui a
+existe, de soixante a quatre-vingts francs le cent, la prairie ou nous
+etions en contenait bien pour plusieurs millions.
+
+
+
+
+V
+
+
+Mais notre email de hannetons bleus fut tout a coup traverse et
+bouleverse par la course effrenee d'Amyntas. Il poursuivait quelque
+chose avec une sorte de rage desesperee. Il disparut dans les rochers,
+dans les precipices; il reparut dans les buissons, dans les halliers. Il
+volait avec son papillon sur les fougeres. Il avait les yeux hors de la
+tete.
+
+Moreau, effraye, crut a un acces de fievre chaude, et se mit a le
+poursuivre comme un chien de Terre-Neuve pour sauver son maitre.
+
+Le sage Chrysalidor suivait des yeux cette course ardente, ne songeant
+pas a notre ami qui risquait ses os dans les abimes, ou tout au moins sa
+peau dans les trous epineux, et ne s'occupant que du papillon en fuite,
+le papillon merveilleux dont il croyait reconnaitre l'allure et le ton.
+Deux fois il palit en le voyant echapper au filet de gaze, et s'envoler
+plus haut, toujours plus haut!
+
+Enfin Amyntas poussa, de la cime du mont, un cri de triomphe, et revint,
+d'un trait, vers nous avec sa capture.
+
+--Je crois que c'est _elle_! s'ecria-t-il tout essouffle. Oui, ce doit
+etre _elle_! Voyez!
+
+Le naturaliste et l'amateur, aussi passionnes l'un que l'autre, se
+regarderent, l'un tremblant, l'autre stupefait, et cette exclamation
+sortit simultanement de leurs levres:
+
+--_Algira_!
+
+Je ne suis pas de ceux qui se moquent des candides et saintes joies de
+la science. Je repetai avec l'intonation d'un profond respect: "Algira!"
+mais sans savoir le moins du monde en quoi consistait l'importance de la
+decouverte, et sans voir autre chose qu'un joli lepidoptere a la robe
+noire et rayee de gris blanchatre, de mediocre dimension, et tres-frais
+pour une capture au filet.
+
+Il me fut explique alors qu'_algira_ etait originaire d'Alger, ou elle
+est fort commune; qu'on la trouve aussi en Italie et dans certaines
+regions abritees de la France meridionale, ou sa chenille pullule sur le
+grenadier; mais que la rencontre sur les buis, au centre de la France,
+etait un fait inoui, renversant toutes les notions acquises jusqu'a ce
+jour et donnant un dementi formel aux meilleurs catalogues.
+
+Nous etions a peine revenus de cette surprise, qu'une nouvelle capture
+poussa jusqu'a l'enthousiasme l'emotion de nos lepidopteristes.
+
+Cette fois, Chrysalidor faillit sortir de son caractere, et ses levres
+fremissantes invoquerent le nom de l'Eternel sous la forme d'un jurement
+energique a demi articule; mais il s'interrompit en souriant, demanda
+pardon de sa vivacite, et, reprenant son air doux et modeste:
+
+--J'en etais bien sur, dit-il, que nous trouverions ici des choses
+etonnantes! C'est _gordius_, mes amis, c'est _gordius_! le polyommate
+des regions meridionales! Faites donc des catalogues apres cela, et
+comprenez donc quelque chose aux arcanes de la nature!
+
+Au fait, il y a la un mystere. Les papillons ne sont pas voyageurs. Ils
+ne franchissent pas les terres et les mers comme les oiseaux de passage.
+Ils s'accouplent, pondent et meurent la ou ils sont eleves, une premiere
+fois a l'etat de chenille, une seconde fois a l'etat d'insecte parfait.
+Ceux-ci n'avaient donc pas traverse la France; ils etaient originaires
+de ce coin de rochers, ou un accident fortuit de configuration et
+d'insolation leur procure, dans un tres-petit espace, le climat
+necessaire a leur existence.
+
+Je dis dans un tres-petit espace et crois pouvoir le dire, parce que,
+dans une promenade ulterieure, en suivant, pendant cinq lieues environ,
+cette meme dentelure de la Creuse, nos amateurs ne virent voler ces
+lepidopteres meridionaux qu'en un certain coude, remarquablement abrite,
+ou la chaleur etait veritablement accablante.
+
+Mais que le rayon habite par ces hotes etrangers ait un ou plusieurs
+kilometres d'etendue, le fait de leur existence au centre de la France
+n'en est pas moins fort curieux. C'est un peu comme si on rencontrait
+des gazelles ou des antilopes dans la foret des Ardennes, par la seule
+raison, je suppose, qu'une des vallees de cette foret serait assez
+exposee au soleil pour leur avoir permis d'y rester depuis les ages
+primitifs, ou l'on sait qu'ils y vivaient dans d'autres conditions
+atmospheriques que celles d'aujourd'hui.
+
+Donc, gordius, algira et plusieurs coleopteres non moins etranges, qui
+furent trouves ensuite au meme lieu, sont bien originaires de ce coin de
+rochers et s'y reproduisent depuis que le monde a produit leur race,
+avant l'homme, aux jours d'enfantement de la creation.
+
+Cela ne prouve qu'une chose, c'est qu'aussitot que les conditions
+d'existence des differents etres ont ete etablies sur le globe, les
+etres capables de peupler ce milieu s'y sont developpes et fixes, quelle
+que fut la latitude. Mais le probleme, c'est de decouvrir en quoi
+consistent toutes ces conditions d'existence, et principalement les
+conditions d'alimentation de ces bestioles, si obstinement attachees,
+pour la plupart, a se nourrir chacune d'une certaine plante, qu'il est
+souvent impossible d'elever des chenilles transportees d'un lieu a un
+autre.
+
+C'est toute une science pratique que l'elevage des chenilles, et
+certaines educations font le desespoir des entomologistes. Pourtant,
+ici, si le climat se rapproche de celui de l'Afrique et de la Provence,
+la flore en differe a beaucoup d'egards. Par exemple, pour algira, je ne
+vois pas dans ces regions, et je cherche en vain dans la _Flore
+centrale_ de Boireau (l'ouvrage le plus complet et le plus consciencieux
+possible) le moindre analogue avec le grenadier.
+
+Ces etres non domesticables, que l'on croit invariablement soumis aux
+lois generales et inflexibles de l'instinct, sont donc susceptibles de
+modifier le premier de tous les instincts, celui de l'alimentation, en
+raison des ressources que leur offre le milieu ou ils se trouvent.
+Gordius doit vivre sur les bruyeres, et pourtant il n'y a pas de
+bruyeres dans la region ou nous l'avons rencontre.
+
+Que mangent donc ici les chenilles d'algira et de gordius? Grande
+question de nos entomologistes; question qui fait rire au premier abord,
+mais qui se rattache a une question fondamentale en histoire naturelle
+et meme en philosophie: a savoir si certains animaux obeissent
+aveuglement a des necessites fatales, ou s'ils ont, dans la mesure de
+leurs besoins, le discernement raisonne qu'on leur refuse. Moi, je
+penche pour la derniere hypothese.
+
+Et, puisque nous sommes en Creuse, demandons-nous pourquoi le saumon
+quitte les eaux salees pour venir deposer sa progeniture dans les eaux
+douces. Lui qui est un grand voyageur, fait-il deux ou trois cents
+lieues contre le courant, dans les meandres et dans les obstacles des
+fleuves et des rivieres torrentueuses, sans savoir ou il va, sans avoir
+un projet, un but, une volonte, par consequent une idee? Allons donc!
+Raconte-nous, o algira! l'histoire de la petite tribu oubliee dans les
+grandes crises de l'atmosphere terrestre, sur le petit rocher ou te
+voici. Dis-nous quelle myrtacee a fleuri autour du berceau de tes
+ancetres; si la, dans quelque roche inaccessible, vegete encore la
+plante nourriciere, aussi peu soupconnee des statisticiens de la flore
+centrale, que tu l'etais toi-meme de ceux de la faune entomologique il
+n'y a qu'un instant!
+
+Je crains de trop m'eloigner de _mon village_. Mais il s'agit de
+description, et je ne peux pas tout a fait isoler le tableau de son
+cadre.
+
+Qu'on prenne donc note de ceci, que mon village est situe dans une
+region aussi chaude que les rives de la Mediterranee, et qu'il pourrait
+devenir, si quelqu'un daignait decouvrir son existence et faire l'etude
+attentive et scientifique de sa temperature, aussi achalande de malades
+que Nice, Pise, Hyeres ou la Spezzia.
+
+Cela arrivera, je le parie, car tout se decouvre et s'exploite au temps
+ou nous vivons; on fera des routes dans les escaliers de rochers; deux
+lieues de chemin de fer pour embrancher mon village a Argenton: ce n'est
+qu'une plaisanterie quand on le voudra. Ce voyage sera plus economique
+de temps et d'argent que celui d'Italie. On batira des villas a la place
+des chaumieres. Quelque ingenieux docteur, frappe de la beaute des dents
+indigenes, et informe des cas frequents de longevite, decouvrira, dans
+la qualite de ces eaux courantes qui jaillissent de toutes parts, et
+dans la purete de cette atmosphere qui refuse la mousse aux arbres et le
+lierre aux rochers, des conditions essentielles de guerison pour les
+victimes des brouillards de Paris; et voila un pays transforme en un
+clin d'oeil!
+
+En attendant que la mode etende son sceptre sur ces agrestes solitudes,
+je me garde bien de nommer le village en question: je l'appelle sans
+facon _mon village_, comme on dit _ma trouvaille_ ou _mon reve_. Il me
+semble qu'il ne sera plus _mien_ des que j'aurai trahi son nom. Il le
+faudra pourtant, mais a la fin de mon recit, et quand je l'aurai fait
+aimer un peu, si j'en viens a bout.
+
+Tant il y a qu'en y revenant, le long de la Creuse, a travers des
+eblouissements de paysages delicieux embrases de soleil rouge et coupes
+de verdures splendides, je songeais en egoiste a cette decouverte
+d'algira et de gordius. La presence de ces beaux petits frileux (gordius
+est tout en or chaud teinte de bronze florentin) me faisait faire ce
+raisonnement bien simple: la vigne gele en Toscane au 1er mai. En avril,
+des humains gelent, faute de feu, de bois et de cheminees, a Frascati et
+a Tivoli. La moindre chaumiere de *** (mon village) est mieux chauffee
+que la plupart des palais d'Italie. Majorque (latitude de la Calabre)
+est l'endroit de la terre, a moi connu, ou j'ai eu le plus froid et ou
+j'ai vu les pluies les plus intarissables en hiver. Et, la, beaucoup
+moins de cheminees qu'en Italie! Les vitres aux fenetres sont objets de
+luxe.
+
+Pour fuir l'hiver, il est donc souvent fort inutile de faire beaucoup de
+chemin, de s'embarquer et de perdre quinze jours en deplacements et en
+deceptions, surtout quand on a sous la main des oasis ou, avec tres-peu
+de temps, de depense et d'industrie, on pourrait, a tout instant,
+trouver un nid propre et tranquille, des promenades charmantes, se
+rechauffer et se refaire, se forcer soi-meme a prendre un exercice
+vivifiant sans rompre avec ses habitudes de travail et ses devoirs de
+famille, enfin sans cesser de vivre a un certain point de vue prohibe en
+Italie et en Espagne; et notez bien qu'il n'est guere de localites
+civilisees en France qui n'aient leur petit Eden sauvage, leur Suisse en
+miniature, voire leur coin d'Italie et d'Espagne, aussi beau et mieux
+expose que ne le sont les trois quarts de ces peninsules fameuses.
+
+Pourtant ces heureux et riches accidents de terrain sont souvent
+deserts. Aucun voyageur ne daigne y porter ses pas; et ce sont, la
+plupart du temps, des Anglais qui les decouvrent.
+
+--J'y songeais aussi precisement, me dit Amyntas, a qui je communiquais
+ces reflexions en rentrant au village, et je me suis rappele notre
+conversation dans le ravin de Marino. Depuis cette promenade autour de
+Frascati, nous avons vu ensemble de bien belles choses, plus grandes,
+plus bizarres que celles d'ici; je suis bien content de les avoir vues,
+mais je n'eprouve pas le besoin de les revoir; tandis que la facilite de
+venir ici me donne le plus grand desir d'y revenir souvent. On dit qu'il
+faut payer la jouissance des voyages par d'inevitables fatigues et de
+nombreuses contrarietes. Eh bien, s'il en est ainsi, si c'est une loi
+generale d'acheter cher le plaisir de l'admiration, ce pays-ci est
+vraiment trop beau pour etre si pres, si facile a aborder, si
+hospitalier et si rempli de bien-etre.
+
+C'etait aussi l'avis de notre naturaliste. Il regrettait d'etre force de
+partir le lendemain. Il n'avait jamais rencontre un pays si suave et si
+sympathique. Il revait d'y revenir avec nous l'annee prochaine.
+
+Nous revions, nous autres qui ne sommes pas forces de vivre a Paris, de
+nous arranger un pied-a-terre au village. La maisonnette ou nous avions
+dormi etait a vendre pour ce prix modeste de cinq cents a mille francs
+dont on nous avait parle. Amyntas la voulait pour lui. Moi, j'avais
+envie de la maisonnette renaissance.
+
+Tout se passa en projets ce jour-la.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Le lendemain, il faisait encore plus chaud. Nous devions ramener notre
+naturaliste chez nous afin de l'embarquer pour Paris, ou ses affaires le
+rappelaient imperieusement. On s'arrachait au village a grand regret.
+
+Nous fimes encore deux lieues dans l'eau et les rochers, pour explorer
+le cours du torrent qui descend au bas du village et qui lui donne son
+nom.
+
+C'est une toute petite gorge couverte de bois charmants et toute
+herissee de rochers superbes. La marche est dure dans cette dechirure
+tourmentee en zigzags; mais, a chaque pas, il y a un tableau delicieux
+de fraicheur et de sauvagerie.
+
+Nous fimes halte dans un joli moulin, ou la meuniere, aimable et
+avenante, avec un air de candeur qui ne gatait rien, nous servit du lait
+et du beurre exquis, pendant que nous bercions son nouveau-ne dans le
+plus joli berceau rustique qui se puisse imaginer, une vraie petite
+creche en bois, suspendue par deux anneaux a un double pied. Le marmot
+est au ras de sa couche, mais protege par des lanieres de laine bleue
+artistement agencees pour le retenir sans le gener pendant qu'on le
+balance a grande volee. Les berceaux, les armoires et les credences sont
+encore, dans la demeure de beaucoup de ces paysans, des meubles
+tres-anciens et tres-remarquables.
+
+Avant de quitter l'oasis que notre eminent historien M. Raynal appelle
+avec raison le _Highland_ du Berry, nous donnames grande attention aux
+figures, soit dans le village, soit sur les chemins et dans les hameaux
+environnants.
+
+La physionomie humaine est la aussi explicite que le climat et la
+vegetation; elle respire une amenite particuliere, avec une dignite
+tranquille. Le paysan n'a pas le salut banal de certaines autres
+localites du Berry. Mais, des qu'il est prevenu, il repond avec une
+dignite douce. Il doit etre fin, puisqu'il est paysan, mais il n'est
+pas sournois. Son temperament est sec et sain, sa demarche plus d'aplomb
+et moins lourde que celle des gens de nos plaines.
+
+Les enfants sont admirables, et presque toutes les jeunes filles jolies
+ou gracieuses. Parmi ces dernieres, deux types tres-distincts nous
+frapperent: la blonde, fine, svelte, avec des yeux bleus d'une limpidite
+et d'une melancolie particulieres; la brune, plus forte, tres-accentuee,
+d'un ton pale et uni vraiment magnifique, avec des yeux espagnols
+bistres en dessous et ombrages de longs cils, l'air serieux, meme en
+riant. Toutes, quand elles rient, brunes et blondes, montrent des dents
+extraordinairement jolies et finement plantees dans des gencives roses.
+Les laides ont encore la bouche belle et l'oeil pur, et ceci est propre
+aux deux sexes, bien que, comme dans d'autres portions du Berry, le
+masculin nous ait paru le moins bien partage.
+
+Du reste, la comme ailleurs, la beaute des paysannes passe vite dans les
+fatigues de la maternite jointes a celles du menage. Dans nos plaines,
+elles devraient se conserver mieux, car elles n'ont pas de travail en
+dehors de la maison, si ce n'est de garder au soleil quelques chevres et
+moutons en pays plat. Celles du _haut pays de bas Berry_ nous ont paru
+beaucoup plus actives et plus fortes, portant de lourds fardeaux dans
+les rudes montees, ramenant hardiment leurs troupeaux a cheval dans les
+sentiers des plateaux, ou gravissant, a pied, comme des chevres, les
+talus escarpes de la Creuse.
+
+Le gros betail nous a paru tres-beau et abondant. Chez nous, le menageot
+ne se permet que la chevre et l'_ouaille_; au bord de la Creuse, toute
+famille a plusieurs vaches, plusieurs anes et un ou deux chevaux ou
+mulets. Le pays le veut, disent-ils; on ne peut faire la recolte qu'a
+dos de bete sommiere. Cela prouve qu'ils ont tous des recoltes a faire.
+Les vaches sont remarquablement jolies, petites, mais propres et
+luisantes comme des vaches suisses. On n'entretient pas sur elles, avec
+amour, cette affreuse culotte de croute de fumier que, chez nous, on
+croit necessaire a leur sante.
+
+On achevait alors la recolte des foins, a peine commencee chez nous. Les
+bles etaient jaunes et dores quand les notres ne faisaient que blondir.
+
+La fenaison avait un tout autre aspect que dans nos prairies. Au lieu de
+ces enormes boeufs magnifiquement atteles a de monumentales charrettes,
+et trainant avec une lenteur imposante de veritables montagnes de
+fourrage dans de grands chemins verts, on ne voyait que chevaux maigres
+et agiles, mulets et baudets vigoureux, portant sur leur dos des charges
+tres-artistement serrees en bottes tordues, et descendant avec une
+adresse incroyable des sentiers rapides. La moindre petite anesse porte
+ainsi dix fois par jour trois cents kilos et ne bronche jamais.
+
+Le conducteur a fort a faire. Au lieu de troner nonchalamment sur le
+haut de son char, il faut qu'il accompagne et soutienne chaque bete dans
+les passages difficiles. Le chargeur et le botteleur ne sont pas moins
+affaires. Il faut plus de science pour etablir solidement une charge si
+fuyante sur des cacolets qui garnissent toute la largeur des etroits
+passages, que pour l'etaler en larges couches sur une large voiture a
+qui la plaine fait large place. Aussi on va vite, on cause peu, on ne
+perd pas le temps en raisonnements a perte de vue, le bras passe dans sa
+fourche, un sabot plante sur l'autre, pendant que les nuages montent et
+que la pluie se hate. On a moins d'eloquence et de majeste; on a plus de
+vie et de feu, on est moins orateur, mais on est plus homme.
+
+On est aussi plus industrieux et plus artiste.
+
+Toutes les batisses sont jolies; la menuiserie est belle, et les
+interieurs annoncent du gout.
+
+Enfin, un detail nous prouva que cette petite population etait riche et
+independante.
+
+Madame Rosalie, notre eminente cuisiniere, nous avait prepare, pour le
+second jour, un diner d'une abondance insensee: nous etions las d'etre a
+table. Nous demandions qu'on fit nos lits; nous etions fatigues. Il fut
+impossible de trouver une _femme de peine_ pour les faire. Excepte au
+chateau, il n'y a pas de servantes dans le village; et, comme nous
+admirions le fait, notre hotesse nous dit sur un ton de desespoir fort
+plaisant:
+
+--Helas! que voulez-vous, ils sont tous heureux ici! Ils n'ont pas
+besoin de _gagner_!
+
+Terre de Cocagne, adieu, et au revoir bientot, j'espere.
+
+ * * * * *
+
+Ici, lecteur, si vous le permettez, je me servirai de notre journal;
+car, des notre feconde excursion a G..., nous tinmes note de chaque
+chose.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Nohant, 7 juillet.
+
+Maurice, arrive d'avant-hier, a la tete montee par les recits d'Amyntas.
+Je decouvre qu'il se rappelle fort peu notre village. Il n'y a passe
+qu'une seule fois, il y a douze ans, et vite, la pluie au dos.
+
+Il a vu a Paris M. Depuizet (notre Chrysalidor), qui lui a parle avec
+enthousiasme de notre promenade et des captures entomologiques
+d'Amyntas.
+
+Voici donc la passion du lepidoptere qui se rallume chez lui. Il ne
+croira, je pense, a ces captures merveilleuses que quand il les aura
+faites lui-meme. Il parait, au reste, que le celebre M. Boisduval,
+lequel en a ete informe tout de suite, n'en est pas moins surpris que
+nous. Rapport en sera fait a la Societe entomologique de France, dont
+ces messieurs ont l'honneur d'etre membres.
+
+Ainsi nos jeunes savants ont fait leur decouverte. Ai-je fait la
+mienne? Ai-je reellement rencontre un village typique, un petit champ
+d'observations particulieres, se rattachant assez a la vie generale? Il
+faut le revoir. Nous y retournerons demain.
+
+On a beaucoup discute une question fort simple que j'appellerai, si l'on
+veut, _le secret de la chaumiere_.
+
+Tout artiste aimant la campagne a reve de finir ses jours dans les
+conditions d'une vie simplifiee jusqu'a l'existence pastorale, et tout
+homme du monde se piquant d'esprit pratique a raille le reve du poete et
+meprise l'ideal champetre. Pourtant il y a une mysterieuse attraction
+dans cet ideal, et l'on pourrait classer le genre humain en deux types:
+celui qui, dans ses aspirations favorites, se batit des palais, et celui
+qui se batit des chaumieres.
+
+Quand je dis _chaumiere_, c'est pour me conformer a la langue classique.
+Le chaume est un mythe a present, meme dans notre bas Berry. On ne s'en
+sert plus que pour les petits hangars et appentis provisoires: la tuile
+ne coute guere plus cher aujourd'hui, dure davantage, est moins exposee
+a l'incendie, et n'engendre pas des populations d'insectes nuisibles.
+
+La police rurale a donc tres-bien fait d'interdire l'usage du chaume
+pour la couverture des nouvelles constructions. Les peintres seuls s'en
+plaindront et les litterateurs aussi; car une chaumiere, cela se voit
+d'un mot; cela exprime et resume toute la vie rustique, toute la poesie
+du hameau. Le _cottage_ n'est pas la chaumiere, c'est un faux bonhomme,
+un fastueux mal deguise. La maison et la maisonnette sont des
+designations trop generales qui s'appliquent a des chalets aussi bien
+qu'a des villas.
+
+On aura beau se moquer de la vieille chaumiere des ballades et romances,
+on ne comprendra pas de quoi il est question pour une maison de paysan,
+tant que l'on n'aura pas trouve un nouveau nom pour la chaumiere sans
+chaume.
+
+Va pour chaumiere! Trouverai-je mon ideal dans ce village? Non, un
+ideal, cela ne se trouve nulle part.
+
+Combien j'ai salue, en passant, de ces chaumieres decevantes dans des
+sites seduisants! combien j'en ai dessine dans ma tete, enfouies dans
+des solitudes a ma fantaisie! Je n'avais jamais songe a les placer dans
+un village. Aussi, je ne les placais nulle part; car, pour vivre au sein
+d'un desert, il faut la force d'un anachorete ou la fortune d'un prince.
+N'ayant ni l'une ni l'autre, je ferai, je crois, aussi bien de m'en
+tenir a quelques observations sur la vie de paroisse. Elle doit avoir de
+grands charmes et de terribles inconvenients!
+
+Connaissons les inconvenients et sachons s'ils sont compenses par les
+charmes. S'il n'en est rien, nous reverons encore la chaumiere, car nous
+ne pouvons pas venir a bout de vieillir a nos fantaisies, mais nous les
+reverons dans d'autres conditions.
+
+Nous aurons gagne a cette etude de connaitre a fond un petit coin de ce
+monde reel que quelques amis nous ont reproche de voir en beau. Comme si
+c'etait notre faute! Nous serons plus realiste, puisqu'il parait que
+nous ne l'avons pas toujours ete assez. Pourquoi non? On comprend tous
+les jours, je ne dirai pas quelque chose, mais beaucoup de choses.
+
+Le fait est que, dans notre situation presente, nous pouvons tres-bien
+connaitre la couleur et le dessin de la vie rustique, sans pouvoir
+peut-etre penetrer assez avant dans la vie morale du paysan. Il se farde
+peut-etre un peu devant nous, le ruse qu'il est! Nous ne dormons pas
+sous son toit, nous ne vivons pas avec lui cote a cote a toutes les
+heures du jour. Il a son travail, nous avons le notre. Quand nous nous
+rencontrons, il a souvent des habits et sa belle humeur du dimanche; ou
+bien, dans la semaine, avec son sarrau de toile sur le dos et sa pioche
+a la main, il prend ce grand air serieux et reveur qui lui vient
+toujours quand il regarde la terre. Chez lui, en famille, il est
+peut-etre l'horrible scelerat qui, en d'autres contrees, a frappe les
+yeux de notre grand Balzac et de plusieurs autres romanciers energiques.
+
+J'ai cependant bien de la peine a croire qu'il en soit ainsi partout et
+meme qu'il y ait une campagne ou l'_homme de campagne_ soit si pervers
+et si malin. J'ai vu, partout ou j'ai passe, l'ingenuite de l'enfant
+chez ces hommes qui ne sont jamais que des enfants a barbe noire ou
+blanche. L'enfant aussi est un grand diplomate quand il s'agit de se
+faire gater; mais ses finesses sont _cousues de fil blanc_, on y cede
+sans en etre dupe.
+
+Enfin, j'ai toujours vecu optimiste en principe et pas plus abuse qu'un
+autre en pratique; je crois savoir, peut-etre plus que bien d'autres,
+que la misere est mariee avec la paresse, c'est-a-dire avec l'ennui et
+le decouragement; que l'ambition du mieux, dans les conditions
+difficiles, est fiancee avec l'astuce et l'egoisme; mais, si je regarde
+la classe industrielle riche ou pauvre, la caste nobiliaire progressive
+ou retardataire, la classe artiste aspirante ou parvenue; si j'examine
+enfin toutes les classes de la societe, j'y vois les memes qualites et
+les memes vices que chez le paysan. Seulement, chez les gens _eduques_,
+les qualites sont plus habiles a se faire valoir et les vices plus
+habiles a se cacher. C'est donc parce que ce sournois de paysan est
+maladroit dans ses ruses et tres-facile a penetrer, qu'il serait
+considere comme le type de la faussete? J'aurais cru justement tout le
+contraire.
+
+Je lisais dernierement dans une critique, tres-juste a beaucoup
+d'egards, mais trop ardente pour l'etre toujours, que la Muse etait en
+general trop aristocratique, et que, pour etre un vrai peintre, il
+fallait consentir, comme le paysan, a mettre ses mains dans le fumier.
+
+Je relus trois fois la phrase; ce n'etait pas une metaphore, mais
+c'etait une erreur. Le paysan ne met pas ses mains dans le fumier. Il
+n'y touche qu'avec des outils a long manche. Il est quatre fois plus
+degoute qu'il n'est utile de l'etre. Il fait beaucoup plus de bruit a sa
+menagere pour une chenille dans sa salade que nous a nos domestiques. Il
+ne boit pas comme nous a la premiere source venue. Il ne touche pas a
+une bete malade sans de grandes craintes et de grandes precautions. Les
+insectes des champs lui font souvent peur ou lui repugnent. Il a une
+foule de prejuges qui font qu'il s'abstient de tout contact avec une
+foule de choses que nous bravons, parce que nous les savons
+inoffensives.
+
+Il y a des exceptions, des paysans malpropres; tous les gouts, meme les
+gouts immondes, sont dans la nature. Mais, chez nous, je pourrais
+compter ces exceptions.
+
+La villageoise se fait gloire de sa proprete scrupuleuse. Entrez dans
+quelque _chaumiere_ que ce soit, elle ne vous presentera rien sans
+l'avoir, avec ostentation, rince, essuye, epoussete devant vous. A de
+meilleures tables, vous n'etes pas toujours certain de pouvoir vous fier
+a tant de conscience. Cette conscience est une loi de savoir-vivre chez
+le paysan. Le grand essuyage de la table, et le grand lavage des
+_vaisseaux_ en presence de l'hote, est une indispensable politesse. Si
+cet hote est un paysan, il se trouvera choque et boira avec mefiance
+pour peu qu'on y manque.
+
+Si les _realistes_ voient parfois le paysan plus grossier qu'il ne l'est
+_reellement_, il est certain que les idealistes l'ont parfois
+quintessencie. Mais quelle est cette pretention de le voir sous un jour
+exclusif et de le definir comme un echantillon d'histoire naturelle,
+comme une pierre, comme un insecte?
+
+Le paysan offre autant de caracteres varies et d'esprits divers que
+tout autre _genre_ ou _tribu_ de la race humaine. Ce n'est pas un
+troupeau de moutons, et se vanter de connaitre a fond le paysan, c'est
+se vanter de connaitre a fond le coeur humain; ce qui n'est pas une
+modeste affirmation.
+
+Il y a, j'en conviens, un grand air de famille qui provient de
+l'uniformite d'education et d'occupations. L'air simple et malin en meme
+temps, la prudence et la lenteur des idees et des resolutions, voila le
+cachet general.
+
+Ces hommes des champs sont-ils meilleurs ou pires que ceux des villes?
+Je n'ai jamais pretendu qu'ils fussent des bergers de Theocrite, des
+continuateurs de l'age d'or; mais je vois et crois savoir que, dans la
+vraie campagne, au dela des banlieues et dans la veritable vie des
+champs, il y a moins de causes de corruption qu'ailleurs.
+
+Donc, j'aime ce milieu, cette innocence relative, ces grands enfants qui
+veulent faire les malins et qui sont plus candides que moi, puisque je
+les vois venir, et meme _avec leurs gros sabots_, comme dit le proverbe.
+
+Le Berry est-il une oasis ou les grands vices n'ont pas encore penetre?
+Peut-etre. Mon amour-propre de localite veut bien se le persuader.
+
+Pourtant je vois que les esprits inquiets de chez nous--il y en a
+partout--se plaignent du paysan avec amertume, et je vois que les
+esprits realistes--il y en a aussi chez nous--sont frappes du cote rude
+et chagrinant de la vie paysanne. Je veux bien m'en plaindre aussi pour
+mon compte. Je sens a toute heure, entre ces natures mefiantes et mes
+besoins d'initiative, une barriere que je dois souvent renoncer a
+franchir, dans leur propre interet, vu qu'ils feraient fort mal ce
+qu'ils ne comprennent pas bien. Mais, de ce que ces hommes sont autres
+que moi, ai-je sujet de les hair et de les mepriser?
+
+J'entendais l'un d'eux dire a un monsieur qui le traitait de _bete_
+parce qu'il s'obstinait dans son idee:
+
+--On a le droit d'etre bete, si on veut.
+
+Parole profonde dans sa niaiserie apparente. Toute ame humaine sent
+qu'elle ne doit pas aller en avant sans avoir acquis sa pleine
+conviction, et il me semble qu'il y a un fonds de grande sagesse a etre
+ainsi. On pourra compter beaucoup sur l'homme qui aura franchi avec
+reflexion ses propres doutes.
+
+Voici ce que dit sur le paysan berruyer le tres-grave et tres-excellent
+historien M. Louis Raynal, premier avocat general a la cour royale de
+Bourges en 1845; notez ce titre, qui exclut l'idee d'une candeur trop
+enfantine et d'une inexperience trop romanesque:
+
+"Ces populations, auxquelles manquent, il faut en convenir, un certain
+eclat et une certaine vivacite d'intelligence, sont _generalement, sous
+le rapport moral, dignes d'une haute estime_. Sans doute, les progres du
+temps, qui n'amene pas toujours des perfectionnements sans melange,
+n'ont pas assez completement respecte leur moralite et leurs croyances.
+Mais il reste encore, _surtout dans nos campagnes, un fonds remarquable
+de probite et de loyaute_. Des esprits chagrins le nient, soit pour
+exalter le passe au prejudice du present, soit parce que les interets
+etablissent trop souvent, entre la classe qui possede le sol et celle
+qui l'exploite, une sorte de rivalite malveillante. Mais ne calomnions
+pas notre temps et notre pays. Combien n'existe-t-il pas encore dans
+les _domaines_ du Berry de familles vraiment patriarcales? Ne
+confie-t-on pas tous les jours a nos paysans de riches troupeaux a
+vendre au loin, des marches importants a conclure, sans que le maitre
+puisse exercer de surveillance? Et citerait-on beaucoup d'exemples que
+cette confiance ait ete trompee?"
+
+Digne magistrat, je ne vous le fais pas dire, et vous n'ecriviez pas
+ceci pour les besoins de la cause, car votre grand ouvrage est l'oeuvre
+d'une haute impartialite. Je me rassure en vous lisant, car j'ai ete
+taxe souvent de bienveillance aveugle et de point de vue trop
+_florianesque_. Je ne tiens pas a m'en disculper, ne prenant pas le
+reproche pour une injure, tant s'en faut. Mais, si le doute fut entre
+dans mon coeur, j'en eusse ete bien attriste. Je ne sais rien de plus
+amer que de mepriser mon semblable.
+
+Sortons donc, allons au jour, au chemin, aux champs, au village.
+
+Tranquille vallee, je te remercie d'avoir resume pour moi l'antique
+inscription qu'on lisait encore, en 1815, sur un pilier de la porte
+d'Auron, a Bourges:
+
+ INGREDERE. QUISQUIS MORUM. CANDOREM AFFABILITATEM ET. SINCERAM.
+ RELIGIONEM. AMAS REGREDI. NESCIES.
+
+_Entrez, vous qui aimez la candeur, l'affabilite dans les moeurs et la
+piete sincere. Vous ne saurez plus vous eloigner_.
+
+Et nous, ne nous inquietons plus de ceux qui nous crient: "Vous vous
+trompez, tout est mal!" Cela ne prouve qu'une chose, c'est que, des
+choses humaines, ils ne voient que les mauvaises. Allons-nous-en par les
+pres et par les sentes, sans parti pris d'avance, mais avec le coeur
+aussi ouvert que les yeux.
+
+Nous ne sommes pas fache de pouvoir, une fois de plus, surprendre
+l'homme des champs dans sa tache et le tableau dans son cadre, les
+grands boeufs dans les herbes et les petites fleurs dans le _riot qui
+riole_, sans etre force de nous dire que cet homme est un scelerat, ce
+tableau une vision, ces boeufs des alambics a fumier, ces fleurettes des
+poisons et ce ruisselet une sentine d'immondices.
+
+D'autres peuvent prendre le reel par ce cote apre et triste, et avoir du
+talent pour le peindre. Mais ce qui me plait et me charme dans la
+realite est tout aussi reel que ce qui pourrait m'y choquer. On voit
+souvent sur les fenetres, dans les faubourgs des petites villes, de
+beaux oeillets fleurir dans des vases etranges. Le vase fait rire,
+l'oeillet n'en est pas moins beau et parfume. Ils sont aussi reels l'un
+que l'autre. J'aime mieux l'oeillet. Chacun son gout.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+8 juillet.
+
+Nous sommes en route en plein midi. La chaleur est tombee. Il fait meme
+tres-froid en voiture decouverte, a cinq heures. L'orage d'avant-hier
+nous fait esperer de ne pas trouver _notre Afrique_ trop _reelle_, cette
+fois.
+
+Nous sommes quatre, car nous avons entraine a notre promenade notre
+jeune et chere ***, une artiste adorable qui est aussi de la famille a
+present, et qui veut avoir son nom entomologique comme les autres.
+Blanche et blonde, elle a droit au nom d'_Herminea_, d'autant plus que
+cette belle _notodontide_, s'etant posee sur sa robe, a ete, par sa
+fraicheur, jugee digne de servir d'individu dans la collection.
+
+Il fallait bien que Maurice eut aussi son surnom, emprunte a ses plus
+recentes preoccupations. Il s'appellera Parthenias jusqu'a nouvel
+ordre; car ces noms recherches ont la facilite de changer tous les ans,
+selon la recherche dominante de la saison des courses.
+
+J'aurais bien eu le droit d'en prendre un aussi, car j'avais _cueilli_
+sur une fleur, a la derniere excursion, la variete de la zygene du
+trefle _aux taches reunies_, et j'avais eu une mention honorable. Mais
+je pensai que la modestie me faisait un devoir de ne pas exploiter une
+capture toute fortuite, et dont je n'avais pas assez senti l'importance.
+
+Nous avions cinq heures de route.
+
+Nous voici, direz-vous, bien loin de notre village. Mais non; nous y
+arrivons.
+
+Parthenias se reconnait, Herminea se recrie, Amyntas trouve le site
+encore plus joli que la premiere fois. Mais la jeune voyageuse a la
+migraine; elle s'endort. Les deux naturalistes descendent au lit de la
+Creuse. Je m'en vas flanant ou plutot flairant par le village. Je
+cherche la realite triste et chagrine de tres-bonne foi: est-ce ma
+faute? je ne puis la trouver la.
+
+Sur tous les escaliers sont groupees les jolies filles ou les bonnes
+femmes, qui me regardent avec de bons ou beaux yeux, et qui sourient,
+attendant que je les previenne. J'aime cette discretion ou cette fierte.
+Je fais les avances: etranger, c'est mon devoir. La reponse est prompte,
+tres-familiere, mais vraiment bienveillante.
+
+On parle tres-bien ici, encore mieux que dans la vallee Noire, ce qui
+n'est pas peu dire. Plus nous touchons a la limite de notre langue
+d'_oil_, plus le langage s'epure, plus l'accent s'efface. J'aurais cru
+le contraire, mais c'est ainsi. Ici, point de _j'avons, j'allons_, etc.,
+a la premiere personne. Pas plus que chez nous on ne fait cette faute
+grossiere.
+
+On se sert meme ici de mots qui sentent la civilisation et qui depassent
+le vocabulaire a moi connu du bas Berry. On dit _enorme, immense_, ce
+qui parait singulier dans ces bouches rustiques. Sylvain, notre cocher
+berrichon, croit qu'on se sert de mots latins et ouvre de grands yeux.
+Le seul mot patois qui se glisse dans la conversation quelquefois, c'est
+_ie_ pour _elle_.
+
+Les femmes d'ici sont tres-superieures en caquet facile ou sense a
+celles de chez nous, mais elles ont moins de retenue.
+
+Tout en causant, j'apprends une particularite. Elles travaillent
+beaucoup plus que les hommes, et se piquent d'etre plus actives, plus
+courageuses et plus avisees. Elles se plaignent de la fatigue, mais
+elles s'en prennent au rocher, et non au pere ou au mari, qui me parait
+etre l'enfant gate de chaque maison.
+
+Comme chez nous, la maternite est tres-tendre; de plus, les femmes sont
+orgueilleuses de la beaute de leurs enfants, et chacune va chercher le
+sien pour vous le montrer.
+
+J'en regarde un tout seul de l'autre cote de la rue. Il est fort
+barbouille, ce qui ne l'empeche pas d'avoir une tete d'ange. C'est un
+ange qui a mange des guignes, voila tout; et pourquoi pas?
+
+Je m'approche pour l'admirer. Une belle femme s'avance sur le perron et
+me crie d'un air brusque et charmant:
+
+--Il est a moi, celui-la. Il n'est pas plus mal _bati_ qu'un autre,
+_hein?_
+
+_Bati_ n'est pas le mot dont elle se servit; elle jura bel et bien,
+mais d'une voix douce et avec l'aisance triomphante d'une reine a qui
+tout est permis. Realite, tu ne me genes pas!
+
+Du haut d'un chemin rocheux qui s'en va, comme il peut, rejoindre la
+grande route, on embrasse tout le village. De quelque cote qu'on le
+regarde, il est charmant, ce village privilegie.
+
+Les collines qui l'enserrent ont des formes suaves; ses masses de
+verdure sont bien disposees, ses rochers ont, de loin, ce beau ton lilas
+qui est particulier aux micaschistes des bords de la Creuse, couleur
+tendre qui se forme, je ne sais comment, de plusieurs tons sombres.
+
+Mysteres de la couleur, les vrais peintres vous saisissent et vous
+constatent, mais ils ne vous expliquent pas. Quel artiste a jamais connu
+le secret de son art? C'est par le sentiment que la revelation lui
+arrive, mais le sentiment ne s'explique pas par des raisonnements.
+
+Je redescends au village par un autre chemin. Je vais revoir la maison
+renaissance, j'en suis epris; deux vieilles soeurs l'habitent, deux
+paysannes tres pauvres.
+
+Elles ne sont nullement etonnees de mon attention; elles m'invitent a
+entrer, elles savent que leur maison est interessante; elles ne sourient
+pas dedaigneusement, comme on fait chez nous, quand l'artiste s'arrete
+pour regarder avec amour un vieux mur. Elles voient souvent des
+peintres, elles savent que _ce qui est ancien est beau_. C'est ainsi
+qu'elles s'expriment.
+
+Elles savent aussi que nous sommes tentes de l'acquisition d'une
+chaumiere; mais elles ne se soucient pas de vendre, et, moi, je ne me
+sens pas assez capitaliste pour faire reparer cette ruine.
+
+Je fais le tour du village, et j'interroge chacun. Tout le monde est
+enchante de mon idee. On m'accueille comme si j'avais deja droit de
+bourgeoisie; on m'invite a rester, on m'offre bonne amitie et on me
+promet bon voisinage; mais, quand il s'agit de quitter son toit pour me
+le ceder, on secoue la tete:
+
+--Vendre sa maison! est-ce qu'on vend sa maison!
+
+Je ne peux me defendre d'etre touche de ce sentiment qui se manifeste
+avec une austerite antique. J'offrirais en vain de quoi faire batir une
+belle et bonne maison a la place de la masure qui s'ecroule; ce ne
+serait pas celle ou l'on a vecu et ou l'on veut mourir. Fusse-je assez
+riche pour m'obstiner dans ma fantaisie, car je sais bien qu'a prix
+d'argent on arrive a triompher de tout, je ne me sentirais pas le
+courage d'insister pour vaincre cette sainte repugnance.
+
+Je constate encore une particularite. Tout le monde, ici, est _monsieur_
+ou _madame_. Chez nous, ces denominations aristocratiques sont tout a
+fait inconnues, et si on appelle le paysan _monsieur_, il croit qu'on le
+raille et il vous reprend. Ici, on vous reprend quand vous dites le nom
+des gens tout court; et, quand je demande Moreau par le village, on me
+repond:
+
+--Quel Moreau? M. Moreau du Pin?
+
+J'entre dans un bouge miserable, et je demande qui demeure la.
+
+--Monsieur ***.
+
+--Quel est l'etat de ce M. ***?
+
+--Il cherche son pain. C'est un homme qui n'a rien.
+
+--Un ancien bourgeois?
+
+--Mon Dieu, non; un homme comme nous.
+
+Me voila bien averti. Je donne du monsieur meme aux mendiants, et ils
+m'y paraissent fort habitues. Au reste, ces mendiants sont rares: on en
+compte deux ou trois dans la commune.
+
+Les gallinaces sont magnifiques. Aujourd'hui que _la mode y est_, on
+peut constater, dans le fond des campagnes, des localites qui ont su
+profiter de l'amelioration des races.
+
+Le petit poulet noir, etique et maraudeur, impossible a engraisser,
+parce qu'il deperit dans les basses-cours, tend a disparaitre. Le coq de
+Cochinchine pur sang ne le remplace pas d'emblee avec avantage. Il
+demande trop de soins et craint nos longs hivers. Il devient goutteux de
+bonne heure. Ses filles, nees de la poule normande ou de la poule du
+Mans, sont riches pondeuses, couveuses assez fideles, meres sans souci
+et sans constance pour leurs poussins, qu'elles abandonnent trop vite.
+Voila les resultats obtenus chez nous.
+
+Ici, les croisements ont produit une superbe espece, tres-robuste. On
+n'a pu me dire le nom du type qui l'a amene.
+
+--Ce sont de gros oeufs qu'on a donnes a _madame_ une telle du village;
+et qu'elle a fait couver. Il lui est venu un beau coq qui a _cause_ avec
+nos poules, et, depuis quatre ou cinq ans, toutes nos volailles sont
+_venues_ belles.
+
+Il faut dire aussi que les conditions d'elevage sont excellentes dans ce
+bourg. La communaute de passages et l'absence de clotures aux
+habitations en font une vaste basse-cour ou la volaille trotte, gratte,
+mange et grimpe partout en liberte.
+
+Le roi de ce pays de Cocagne est un coq blanc glace de jaune citron, a
+large crete d'un rouge de corail. Il est escorte de deux poules: l'une
+pareille a lui, l'autre plus blonde et non moins belle. Je ne sais de
+quel croisement ils resultent, mais ils seraient dignes de figurer chez
+un amateur. Ce n'est pas le lourd coq cochinchinois sans queue,
+ridiculement jambe, a l'air stupide et feroce. Celui-ci a une robe
+charmante et des formes parfaites, des pattes delicatement decoupees, la
+demarche aisee et la physionomie fiere mais fort affable.
+
+Je suis tres-reconnaissant envers l'eminent peintre Jacque de m'avoir
+inspire, par ses etudes ingenieuses et savantes sur la matiere, et
+surtout par ses adorables tableaux et dessins (ceux-ci publies dans le
+_Magasin pittoresque_ et dans le _Journal d'Agriculture pratique_), un
+redoublement d'amitie pour le coq et la poule.
+
+Au point de vue de l'alimentation, il y a le cote de haute utilite que
+tout le monde apprecie; mais, au point de vue de cette amitie de
+bonhomme dont on s'eprend dans la vie domestique pour les animaux
+apprivoises, le coq et la poule meritaient mieux de nous que le supplice
+de l'engraissage force et les tristes honneurs de la broche. Ils sont
+des types d'affection conjugale et de touchante maternite, et ils ont
+cet avantage sur la plupart des animaux dont nous nous entourons, que
+nous pouvons les rendre parfaitement heureux.
+
+Il y a de petites especes ravissantes qui ne _grattent pas_, et que
+l'on pourrait laisser vivre dans les jardins. Ces oiseaux ont le naturel
+si raisonnable, qu'ils ne s'ecartent presque pas de la petite cabane
+qu'on leur batit sous un arbre, et ne franchissent jamais une etroite
+limite qu'ils s'imposent a eux-memes. Ils connaissent, sans banalite de
+confiance, les gens qui les aiment; ils les suivent, mangent dans leur
+main, perchent a cote d'eux sur les branches, dinent a leurs cotes, si
+l'on dine en plein air par le beau temps, et se rendent en grande hate,
+a toute heure, au moindre appel d'une voix amie.
+
+A ce caractere sociable et a cette domesticite fidele, ils joignent la
+beaute merveilleuse dans certaines especes meme tres-rustiques et
+tres-communes, et l'infinie variete dans l'imprevu des reproductions et
+dans le caprice des croisements. A chaque eclosion, on voit arriver des
+surprises, des petits qui different essentiellement du pere et de la
+mere, et qui aussitot forment des genres et des sous-genres
+interessants.
+
+Il n'y a pas eu moyen, aujourd'hui, de contempler le village _intra
+muros_: nos compagnons veulent voir le pays; c'est le village qui se
+promenera avec nous.
+
+Tandis qu'Herminea equite vaillamment un ane modele, un ane qui passe
+partout comme un bipede, Moreau nous suit avec sa belle-soeur, madame
+Anne, son filet de pecheur, son cheval charge de provisions, et son
+neveu, _M. Fred_ (diminutif d'Alfred). Ce dernier n'a d'autre motif de
+nous accompagner que celui de porter une poele.
+
+Une poele? Oui, une poele a frire. Moreau a son idee, il faut le laisser
+faire. D'ailleurs, ce detail fait bien, en queue de la caravane. Nous
+avons l'air d'une tribu qui se deplace, d'autant plus que nous partons
+au milieu de la pluie et du tonnerre, comme des gens forces de partir.
+
+Ou dejeunera-t-on? Ou l'on voudra, et quand tout le monde aura faim.
+Nous sommes surs de trouver partout du gazon pour siege, des rochers
+pour table et des arbres pour tente.
+
+On remonte le cours de la Creuse. Comment s'arracher de cette oasis? Et
+puis la sont les insectes a l'existence fantastique et l'espoir de
+nouvelles decouvertes.
+
+Au bout d'une heure de marche, tout le monde regarde avec amour le
+cheval porteur du dejeuner.
+
+On fait halte au milieu des roches blanches, en face du grand rocher
+noiratre dit le _roc a Guyot_.
+
+Pendant que les uns deballent des provisions, les autres se mettent en
+quete du dessert.
+
+Les cerneaux ne sont pas formes, mais _M. Fred_ grimpe sur les
+cerisiers, et apporte sans facon des rameaux charges de fruits. Je
+m'inquiete de ce mode de contributions trop directes.
+
+--Ca ne fait rien, repond Moreau; les gens seraient la, qu'ils vous
+offriraient ce qu'ils ont. D'ailleurs, ce qui est plante sur les
+sentiers est au passant, et ce qui est loin des habitations est aux
+oiseaux.
+
+Sylvain fait, avec des roches plates et des galets ronds, des sieges et
+des tables; il eleve des dolmens sans les avoir.
+
+C'est le moment d'examiner ces galets.
+
+Ce sont des blocs de granit magnifiques, roules et amenes la par la
+Creuse, et qui n'appartiennent nullement au terrain primitif ou nous
+nous trouvons. Ils sont en si grand nombre dans certains coudes de la
+riviere, qu'on pourrait les utiliser. On l'a essaye pour le pavage et
+les ponts d'Argenton; mais les transports etaient trop couteux et trop
+difficiles; on y a renonce.
+
+Helas! on n'y renoncera pas toujours. L'homme s'emparera de tous les
+sanctuaires. Il y aura une route sur cette rive charmante ou aujourd'hui
+le sentier existe a peine, et tous ces sauvages accidents ou l'on se
+sent a mille lieues de la civilisation disparaitront pour faire place au
+grand droit de tous: au progres!
+
+Nous retrouvons les galets brises; leurs flancs sont d'un grain micace
+compacte et des plus beaux tons, depuis le gris de fer jusqu'au rose
+vif, en passant par le gris de perle rose et le lilas bleuatre.
+
+La Creuse a apporte la les plus beaux echantillons des divers bancs
+granitiques qu'elle parcourt depuis sa source. Elle vous presente un
+musee complet de sa mineralogie; des gneiss brillants et varies, des
+micaschistes qui ont l'apparence et l'eclat de l'or et de l'argent
+disposes en veines sinueuses, des quartz d'une beaute qui rivalise pour
+l'oeil avec les marbres les plus precieux, et des sables de mica
+pulverise qui font briller les sentiers comme des ruisseaux au soleil.
+
+Pendant cet examen, madame Anne cherche une cheminee. Elle trouve un
+bloc bien expose pour que la fumee ne nous incommode pas. Elle ramasse
+du bois mort, elle allume son feu et retrousse ses manches.
+
+Sylvain veut laver la poele.
+
+--Ah! malheureux! que faites-vous la? s'ecrie-t-elle. Laver la poele
+d'avance! vous voulez donc faire manquer la peche? Ca porte malheur au
+pecheur; ne le savez-vous point!
+
+En effet, Moreau n'est pas heureux; il s'en va tout habille dans les
+rochers submerges et dans les courants, lancant son filet avec maestria,
+avec rage, avec majeste, avec douleur: rien n'y fait, pas de truites,
+pas de saumons! Mais nous n'etions pas si ambitieux. Une friture de
+barbillons sortant de l'eau, rissoles dans l'huile et servis brulants,
+c'est un excellent mets. Les poulets froids, les oeufs mollets, les
+artichauts crus, la galette, les guignes et le cafe, voila, j'espere, un
+festin royal! La salle a manger est si belle et l'appetit si ouvert!
+
+Moreau, ereinte, trempe comme un canard, rit quand on s'etonne de son
+regime. Il boit et mange sobrement, fait un somme sur l'herbe, et
+s'eveille gai comme un pinson, pret a recommencer.
+
+Madame Anne a dejeune de bon coeur avec nous; mais son fils, _M. Fred_,
+s'est exalte. Il devient d'une loquacite desesperante. Heureusement, il
+s'en retourne au village avec sa mere et le cheval portant les debris du
+festin.
+
+Nous reprenons le cours de la Creuse jusqu'au roc du Cerisier, le plus
+beau de toute cette region. Il surplombe la riviere qui bat sa base, et
+Moreau, qui nous a fait grimper par-dessus la derniere fois, veut nous
+faire recommencer l'ascension a cause de l'ane. Mais nous nous obstinons
+a passer sur les roches a fleur d'eau, et l'ane y passe sans brancher.
+De memoire d'ane, on n'avait vu pareille chose; mais aussi quel ane!
+
+Derriere le grand rocher, sur un espace d'une centaine de pas, s'etend
+le site ardu et severe que nous avons baptise le Sahara. Pas un souffle
+d'air, pas un arbre pour s'abriter, pas une place herbue pour separer
+les pieds du roc brulant.
+
+En plein midi, il y a un peu de quoi devenir fou; mais algira et gordius
+apparaissent instantanement, comme s'ils attendaient nos naturalistes.
+Alors, tout est oublie: le soleil ne darde pas de feux dont on se
+soucie. Voila nos enrages tout en haut du precipice, oubliant de songer
+aux viperes qui abondent et au moyen de redescendre tout ce qu'ils ont
+gravi. N'importe, les captures sont effectuees, et on descend comme on
+peut.
+
+Cette roche feuilletee se divise en escaliers friables et perfides, et
+les herbes brulees qui s'y attachent sont glissantes comme de la glace.
+L'emotion fait oublier a ceux qui regardent la chasse les souffrances de
+la fournaise. Outre les papillons desires (ce que les entomologistes
+appellent leur _desideratum_), on rapporte des merveilles inattendues,
+des coleopteres avec lesquels on avait fait connaissance a la Spezzia,
+dont le climat est aussi un peu celui de l'Afrique.
+
+On va plus loin, on se retourne pour regarder encore la belle silhouette
+du rocher, qui parait grandiose par sa proportion avec le site
+environnant. Au pied des Alpes, ce serait un grain de sable; la ou il
+est, c'est un pic alpestre.
+
+Mais on avance, et les talus s'abaissent, la riviere n'a plus de
+rochers, et, pendant un certain temps, ombragee de beaux arbres, elle
+semble noire et morte. Les gazons refleurissent, l'air circule et les
+insectes meridionaux disparaissent. Moreau nous trouve des sources
+fraiches, et, apres une nouvelle halte, on reprend a travers champs, par
+le plateau, la direction du village.
+
+En general, ces plateaux sont tristes et nus, mais ils sont courts et
+s'abaissent brusquement vers de jolis bouquets de bois de hetres et de
+chenes enfouis dans des dechirures de terrains tres-amusantes.
+
+On remonte, on traverse, en soupirant un peu, des moissons au-dessus
+desquelles la chaleur danse et miroite. Enfin on redescend rapidement au
+village par une fente profonde, chemin en ete, torrent en hiver.
+
+On ne saurait definir la production generale du pays, tant elle est
+inegale et variee sur ces terrains tourmentes de mouvements capricieux!
+
+Dans des veines ombragees et humides, les fourrages sont magnifiques a
+la vue, bien que grossiers de qualite; le _brin_ est trop gros, et nos
+chevaux le refusent absolument; ceux du pays, moins delicats, en font
+leurs delices. Sur les hauteurs pierreuses croissent de maigres
+froments, gravement malades cette annee, et dont le grain eclate en
+poudre noire. Mais, a deux pas plus bas ou plus au nord, ou plus au sud,
+la moisson du ble, de l'orge ou de l'avoine, est superbe. Ailleurs et
+non loin, c'est la vigne qui souffre ou prospere. La culture se fait
+industrieuse, essayeuse, observatrice, comme dans tous les pays
+accidentes. On finit par utiliser les recoins les plus rebelles et par
+ne rien abandonner au desert de ce qui est praticable, c'est-a-dire de
+ce que le pied et la main peuvent atteindre.
+
+Somme toute, la contree est riche, le vin tres-potable, le pain
+excellent, les legumes aussi. La grande variete des produits est
+toujours une source d'aisance pour le paysan, parce que bien rarement
+tout manque a la fois. C'est ce qui leur fait dire avec raison que les
+_chetifs_ pays sont les meilleurs. En effet, dans les terres legeres et
+inegales des varennes, on trouve parfois plus de ressource que dans
+l'uniforme et opulent fromental. On possede dix fois plus d'espace, et
+bien qu'une _boisselee_ de chez nous paraisse en valoir dix des autres,
+le resultat general prouve que ces terres mediocres rapportent, en
+proportion de leur prix, un bon tiers de plus que celles de premiere
+qualite.
+
+Cela provient surtout de ce que l'on s'ingenie davantage.
+
+--Nous nous _artificions_ a toute chose, me disait un paysan de par la.
+Nous savons faire pousser le noyer et le chataignier cote a cote, chose
+reputee impossible dans vos endroits. Nous greffons toute sorte d'arbres
+fruitiers les uns sur les autres: tant pis pour ceux qui manquent. Nous
+ne craignons pas de recommencer, pas plus que d'apporter de la terre a
+dos de mulet, a dos d'ane et meme a notre dos de chretien, dans des
+hottes, pour nous faire un petit jardin dans un trou de rocher. On
+_s'invente_ tout ce qu'on peut, et, si les courants d'eau emportent
+l'ouvrage a la mauvaise annee, on recommence un peu plus haut, on
+endigue, on s'arrange et on se sauve.
+
+Ce paysan industrieux et entreprenant est, et je le repete, moins
+solennel et moins poetique que le notre: il ressemble plus a un
+Auvergnat moderne qu'a un vieux Gaulois. Il manque de cette majeste
+qu'on peut appeler _bovine_ chez l'homme de la vallee Noire; mais il est
+plus interessant dans son combat avec la terre, et, s'il reve moins, il
+comprend davantage.
+
+Encore un trait caracteristique: le paysan de chez nous a peur de l'eau.
+Il croit que le bain de riviere est malsain, le dimanche, pour qui a sue
+la semaine. Il croit que la natation est un plaisir d'oisif. Il se noie
+dans un pied d'eau.
+
+Ici, tout le monde va a l'eau comme des canards. Le dimanche soir,
+toute la population nage, plonge, dresse des bambins a se jeter dans les
+bassins profonds du haut des rochers et a pecher a la main sous les
+blocs de la riviere. Quelques femmes nagent aussi. On se partage gaiment
+la peche et on rentre pour la manger toute fraiche en famille, sauf les
+belles pieces, qui sont vendues a Argenton quand il n'y a pas
+d'etrangers au village.
+
+Ce poisson est exquis, meme le fretin. Il a la chair ferme et
+savoureuse.
+
+La bonne et vraie peche se fait avant le jour; aussi vous pourriez
+marcher la nuit tout le long de ce desert, avec la certitude de
+rencontrer, a chaque pas, des figures affairees mais bienveillantes.
+
+Les meuniers et les pecheurs vivent en bonne intelligence: filets et
+bateaux sont pretes a toute heure, et ce continuel echange constitue une
+sorte de communaute. On ne se gene guere pour lever la vergee qu'on
+rencontre sur les ilots dans le courant. Mais c'est a charge de
+revanche, et la grande prudence du Berrichon evite les reproches et les
+querelles. Les pecheurs ont un soin de prevoyance qui ne viendrait
+jamais a ceux de l'Indre. Quand on peche les etangs, ils achetent le
+fretin et _rempoissonnent_ leur riviere pour l'avenir.
+
+En traversant une ravissante prairie, nous eumes a saluer une
+tres-vieille dame du hameau des Cerisiers, qui gardait ses vaches en
+cornette et jupon court.
+
+Elle etait seule dans cet Eden champetre, droite, rose, enjouee.
+
+Moreau m'apprit que c'etait une personne riche, la mere d'un de nos
+amis, avoue tres-considere dans notre ville.
+
+--Comprenez-vous, nous dit-il quand nous fumes a quelques pas de cette
+venerable pastoure, qu'une dame comme elle, qui a le moyen d'avoir trois
+vacheres pour une, prenne son plaisir a etre la toute seule a son age,
+par chaud ou froid, vent ou pluie?
+
+--Ma foi, oui, pensai-je; je le comprends tres-bien. Je sais que son
+fils, qui la respecte et la cherit, a fait son possible pour la fixer a
+la ville aupres de lui. Mais elle s'y mourait d'ennui; le bien-etre et
+le repos lui retiraient l'ame du corps. Il y a dans ces natures
+agrestes une poesie qui ne sait pas rendre compte de ses jouissances,
+mais que l'esprit savoure dans une quietude mysterieuse. Oui, oui,
+encore une fois, l'aspiration a la vie pastorale, le besoin d'identifier
+notre etre avec la nature et d'oublier tous les faux besoins et toutes
+les vaines fatigues de la civilisation, ce n'est pas la un vain reve;
+c'est un gout inne et positif chez la grande majorite de la race
+humaine, c'est une passion muette et obstinee qui suit partout, comme
+une nostalgie, ceux qui ont mene, des l'enfance, la vie libre et reveuse
+au grand air.
+
+Et, quand cette passion s'est developpee dans une contree adorable,
+est-il un artiste qui ne la comprenne pas et qui ne la voie pas flotter
+dans ses pensees comme le songe d'une vie meilleure?
+
+Tout le monde la comprendrait, cette passion, si la nature etait belle
+partout. Elle le serait, si l'homme voulait et savait. Il ne s'agirait
+pas de la laisser a elle-meme, la ou elle se refuse a nourrir l'homme.
+Il s'agirait de lui conserver son type et de lui restituer, avec les
+qualites de la fecondite, le caractere de grace ou de solennite qui lui
+est propre.
+
+Cela viendra, ne nous desolons pas pour notre descendance. Nous
+traversons les jours d'enfantement de l'agriculture. La terre n'est
+ingrate que parce que le genie de l'homme a ete paresseux. Nous sortons
+des tenebres de la routine. La science et la pratique prennent un
+magnifique essor au point de vue de l'utilite sociale. La vie materielle
+absorbe tout, la question du pain enfante des prodiges. Les artistes et
+les reveurs ont tort pour le moment.
+
+Il le faut, et n'importe! car le sentiment du beau et les besoins de
+l'ame reviendront quand la production aura paye l'homme de ses depenses
+et de ses peines. La question des arbres viendra le preoccuper quand il
+aura trouve le chauffage sans bois. La question des fleurs descendra des
+regions du luxe aux besoins intellectuels de tous les hommes. La
+question des eaux et des abris de rochers fera des prodiges quand il y
+aura communaute, je ne dis pas de propriete (je ne souleve pas cette
+question), mais de culture en grand avec une direction savante et
+intelligente.
+
+Deja les efforts particuliers de quelques riches amis du beau font
+pressentir ce que sera la campagne en France dans une centaine d'annees
+peut-etre. On comprend deja tres-bien qu'un parc de quelques lieues
+carrees soit une fantaisie realisable, et que, au milieu de ses grandes
+eclaircies et de ses immenses pelouses, les moissons et les fauchailles
+s'effectuent facilement a travers des allees ombragees et doucement
+sinueuses.
+
+Il n'y a donc pas de raisons pour qu'un jour, quand l'interet social
+aura prononce qu'il est indispensable de reunir tous les efforts vers le
+meme but, des departements entiers, des provinces entieres, ne
+deviennent pas d'admirables jardins agrestes, conservant tous leurs
+accidents de terrains primitifs devenus favorables a la nature de la
+vegetation qu'on aura su leur confier, distribuant leurs eaux dans des
+veines artificielles fecondantes et gracieuses, et se couvrant d'arbres
+magnifiques la ou ne poussent aujourd'hui que de steriles broussailles.
+
+A mesure qu'on obtiendra ce resultat, en vue du beau en meme temps
+qu'en vue de l'utile, les idees s'eleveront. Le gout ira toujours
+s'epurant, le sentiment du pittoresque deviendra un besoin, une
+jouissance, une ivresse pour le laboureur, aussi bien que pour le poete.
+Ce sera un crime que d'abattre ou de mutiler un bel arbre, une
+grossierete que de negliger les fleurs et d'aplanir sans necessite les
+asperites heureuses du sol; un cretinisme que de detruire l'harmonie des
+formes et des couleurs sur un point donne, par des batisses
+disproportionnees ou criardes. L'artiste ne souffrira plus de rien,
+l'idealisme et le realisme ne se battront plus.
+
+Toute reverie sera douce, toute promenade charmante; et vous croyez que,
+vivant dans le beau et le respirant comme un air vital dans la nature
+redediee a Dieu, les hommes ne deviendront pas plus intelligents en
+devenant plus riches, plus vrais en devenant plus habiles, et plus
+aimables en devenant plus satisfaits?
+
+Amyntas s'est decidement epris de la maisonnette ou nous sommes loges.
+Il y reve une installation possible, un pied-a-terre tolerable au milieu
+du monde enchante des fleurs, des ruisseaux et des papillons. Pourquoi
+pas? Il a bien raison.
+
+J'avais grande envie aussi de cette chaumiere, bien qu'elle ne realise
+pas mon ambition pittoresque. Vingt autres sont plus jolies; mais c'est
+la seule en vente, et j'allais m'en emparer.... Mais notre ami reclame
+la priorite de l'idee. Il nous demande de lui laisser arranger cette
+chaumiere a son gre et de devenir ses hotes dans nos excursions sur la
+Creuse. Nous retirons nos pretentions.
+
+Il echange quelques paroles avec madame Rosalie. Le voila proprietaire
+d'une maison batie a pierres seches, couverte en tuiles, et ornee d'un
+perron a sept marches brutes; d'une cour de quatre metres carres; d'un
+bout de ruisseau avec droit d'y batir sur une arche, plus, d'un talus de
+rocher ayant pour limite un buis et un cerisier sauvage.
+
+A partir de ce moment, je vois bien que l'insouciant Amyntas n'est plus
+le meme.
+
+Apres le souper, car nous n'avons dine qu'a neuf heures, le voila qui
+leve des plans, qui mesure ses deux petites chambres, plante en
+imagination des portemanteaux, creuse des armoires dans l'epaisseur de
+_son mur_, et dit a chaque instant: _Ma maison, ma cour, mon rocher, mon
+buis, mon cours d'eau, mes voisins, mes impots_,--il en aura pour deux
+francs vingt-cinq centimes!--_mes droits, mes servitudes, mon acte, ma
+propriete_, enfin! C'est tout dire!
+
+--N'en riez pas, dit-il; qui sait si ce n'est pas la que, par gout ou
+par raison, je viendrai terminer mes jours?
+
+Ah! qui sait, en effet? La meme idee m'etait venue pour mon compte,
+quand je lorgnais cette splendide acquisition a laquelle il me faut
+renoncer.
+
+Mais l'aimable acquereur s'en fait un si grand amusement, que je suis
+dedommage de mon sacrifice. Et puis il n'est pas dit absolument que la
+voisine, l'affable et obligeante madame Anne, ne se laissera pas seduire
+par mes offres un peu plus tard. Nous verrons, si elle n'a pas trop de
+chagrin!
+
+J'avoue que je ne me pardonnerais pas d'apporter un chagrin dans ce
+village. Un chagrin surmonte par des considerations d'interet, c'est
+presque une corruption exercee et subie. Certes, l'Eldorado champetre ou
+nous voici recele ses plaies secretes comme les autres; mais je voudrais
+bien que ma main n'y apportat pas une egratignure.
+
+Ce remords n'empoisonnera pas les jouissances de notre nouveau
+proprietaire. L'aubergiste qui lui cede la maisonnette est enchante de
+pouvoir faire agrandir et arranger desormais son auberge. Il paye
+quelques dettes avec le surplus, et se loue beaucoup de l'aventure.
+
+
+
+
+IX
+
+
+10 juillet.
+
+Une voix creuse et sepulcrale me reveille, et une pensee triste me
+traverse l'esprit.
+
+Le pauvre petit maitre d'ecole qui demeure en face, dans notre _square_,
+s'est laisse choir hier de son ane. On le disait brise. Il est peut-etre
+mourant.
+
+Sans doute, cette voix de la tombe, c'est celle du pretre qui vient
+prier pour son ame.
+
+J'entr'ouvre le rideau et je me rassure. Il n'y a la qu'un vieux
+mendiant aveugle, recitant un long _oremus_ en l'honneur du genereux
+Amyntas, qui vient de le bien traiter. Aussi, tandis que le
+_proprietaire_ s'enfuit modestement dans les ruines de la forteresse,
+pour echapper a la litanie du remerciment, le vieux fait les choses en
+conscience et recite jusqu'au bout son antienne edifiante.
+
+Une jolie petite fille de dix ans sort de la maison d'ecole, apporte au
+pauvre un gros morceau de pain blanc, le lui met dans sa besace et lui
+demande ou il veut aller.
+
+Le bonhomme lui ordonne d'un air grave de le conduire au chateau. Elle
+lui prend la main et l'emmene, en ecartant devant lui, avec son petit
+sabot, les pierres qui pourraient le faire trebucher.
+
+On dejeune chez madame Rosalie, on lui dit adieu, et on part pour le Pin
+par le chemin d'en haut. On redescend avec Moreau a la Creuse, et on
+fait encore une lieue dans les rochers pour aller au Trou-Martin, un bel
+endroit, le plus herisse de la contree: rochers en aiguilles sur les
+deux rives de la Creuse, aridite complete, decoupure romantique autour
+du courant devenu plus rapide; l'un fait un croquis; l'autre, un somme.
+
+Au retour, a un meandre ou le torrent est calme et profond, une barque
+glisse lentement d'une rive a l'autre. Le batelier conduit trois femmes
+chargees de paniers de fruits; tous quatre sont superbes de pose et de
+costume, a leur insu; l'eau est un miroir; les rivages herbus, les
+arbres, les terrains sont etincelants au soleil, qui baisse et rougit.
+Tout est rose, chaud et d'un calme sublime.
+
+Ce n'est pas le lac Nemi; ce ne sont pas les femmes d'Albano, c'est
+autre chose: c'est moins beau et plus touchant. Ici, rien ne pose. En
+Italie, le moindre brin d'herbe fait ses embarras et attend le peintre.
+
+Belle et bonne France, on ne te connait pas!
+
+On part a cinq heures, on flane un peu en route, on boit de l'eau
+fraiche a Cluis. On peut y manger des goires, gateau au fromage de la
+localite. C'est etouffant; mais quand on a faim!...
+
+On arrive a la maison a onze heures du soir. On soupe, on range les
+papillons, on se couche a deux heures.
+
+
+
+
+X
+
+
+14 juillet.
+
+Notre ami l'avoue, le fils de la venerable pastoure, est venu nous voir
+ce matin.
+
+Amyntas lui confie le soin de regulariser son acquisition et le traite
+de _mon avoue_ avec une aisance importante. On dirait qu'il n'a fait
+autre chose de sa vie que d'etre proprietaire. Il ne dit plus _ma
+chaumiere_, il ne dit meme plus _ma maison_, il dit _ma villa_.
+
+L'avoue nous donne des renseignements sur le pays, dont il est ne
+_natif_, comme on dit chez nous. Il a ete eleve pieds nus, sur les
+roches du _Cerisier_. Il soupire au souvenir du temps ou, lui aussi,
+gardait ses vaches dans les grandes herbes. Il a l'excellent esprit de
+comprendre que sa mere n'ait pu s'habituer a l'air mou d'une ville et au
+parfum de renferme d'une etude. Puis il nous dit, lui qui connait la
+realite des choses humaines et qui est rompu au contact des interets et
+des passions des gens de campagne:
+
+--Vous avez eu une bien bonne idee de vouloir planter la une tente. Je
+ne crois pas que vous le regrettiez jamais. Ce village est un nid de
+braves gens.
+
+--En verite? Il nous semblait, mais nous ne savions pas! Nous cherchions
+des fleurs et des papillons. Aurions-nous trouve des hommes?
+
+--Des hommes tres-bons et tres-sincerement religieux, des moeurs
+tres-douces, vous verrez! Et puis une grande fierte, l'orgueil d'un
+certain bien-etre, joint au plaisir de l'hospitalite. Nous avons peu a
+faire par la, nous autres gens de procedure. J'en suis fier pour mon
+endroit. Pas de proces comme dans la Marche. C'est une oasis. Ces gens
+ne sont jamais sortis de leur maniere d'etre depuis des siecles. Faute
+de chemins, ils ne se sont jamais ecartes du beau jardin que leur a
+creuse la nature. Ils ont su garder leur bonheur, et il y a chez eux un
+grand cachet d'association et d'homogeneite. Ne vous defendez pas de
+les estimer. Ils sont tous ce qu'ils vous paraissent.
+
+Esperons que ce realiste de profession n'est pas trop romanesque
+d'instinct, et retournons au village le plus vite qu'il nous sera
+possible.
+
+
+
+
+XI
+
+
+26 juillet.
+
+Parthenias est dans le Midi, Amyntas est parti avant-hier pour _son
+village_, afin de mettre les ouvriers en besogne a _sa villa_. Il nous
+permet cependant d'y passer encore une bonne journee avant de leur ceder
+la place.
+
+Nous partons demain, Herminea et moi; aujourd'hui, nous voyons la fete
+de notre hameau d'ici; c'est sainte Anne qui en est la patronne et que
+l'on fete le dimanche; car la moisson est commencee, et on ne pourrait
+se deranger dans la semaine.
+
+Toutes les rejouissances de chez nous se bornent a danser, du matin au
+soir, la bourree. La bourree du Berry va se perdant sans qu'on y songe;
+elle ne se danse plus que dans un assez petit rayon. J'ai bien peur
+qu'on ne se soit laisse entrainer a la contredanse dans notre village de
+la-bas. Je n'ai pas encore ose le demander.
+
+La contredanse du paysan est absurde et grotesque. Sa valse est, comme
+rhythme et comme allure, quelque chose de disloque et
+d'incomprehensible. La bourree est monotone, mais d'un vrai caractere.
+Pourtant il ne faut pas la voir folichonner par les artisans de petite
+ville; ils y sont aussi absurdes que le paysan a la contredanse.
+
+Il y a aussi les _beaux_ de village de la nouvelle ecole, qui y
+introduisent des contorsions pretentieuses et des airs impertinents tout
+a fait contraires a l'esprit de cette antique danse. La bourree n'est
+elle-meme que dans les jambes molles et les allures trainantes de ce qui
+nous reste de vrais paysans, les jeunes bouviers et les minces pastoures
+de nos plaines.
+
+Ces naifs personnages s'y amusent tranquillement en apparence; mais
+l'acharnement qu'ils y portent prouve qu'ils y vont avec passion. Leur
+danse est souple, bien rhythmee et tres-gracieuse dans sa simplicite.
+Les filles sont droites, serieuses, avec les yeux invariablement fixes a
+terre. J'ai toujours vu les etrangers, qui venaient a notre fete,
+tres-frappes de leur air modeste.
+
+Notre _assemblee_ est une des moins brillantes du pays. Il en a toujours
+ete ainsi: c'est parce qu'elle _tombe en moisson_ et que la jeunesse est
+eparpillee au loin en ce moment. Je doute que le cabaretier qui nous
+dresse une ramee y fasse de brillantes affaires. Bien qu'il offre aux
+consommateurs liqueurs, biere et cafe, nos paysans, qui ne sont guere
+friands de ces nouveautes, n'en usent que _par genre_, et preferent le
+vin du cru, qui se debite au _pichet_ dans les cabarets de la localite.
+
+Les menetriers semblent fort occupes; mais deux sonneurs de musette,
+c'est trop pour si peu de monde, et leur journee a ete mauvaise.
+
+Le vieux Dore se targue pourtant d'avoir des droits a la preference des
+gens d'ici. Il a ete assez habile dans son temps, et il a beaucoup
+gagne. Il etait seul alors pour cinq ou six paroisses et faisait souvent
+des journees de dix ecus. Mais il s'est neglige dans son art, et,
+quelquefois distrait des le matin, il coupait tout le jour les jambes a
+son monde, en sortant plus que de raison du ton et de la mesure.
+
+Et puis le cornemuseux croit que le souffle et le succes ne le trahiront
+jamais, tandis que l'un est aussi fugitif que l'autre. Il n'amasse
+guere; et, aux champs comme ailleurs, tout artiste veut mener la vie
+d'artiste. Bien qu'il travaille de ses bras dans la semaine, il n'est
+pas repute bon ouvrier et ne trouve pas beaucoup d'ouvrage. Aux champs
+comme ailleurs, regne le prejuge du positiviste contre l'idealiste.
+
+Bref, Dore est devenu vieux, maladif et pauvre. Il a fait la folie de se
+marier en secondes noces avec une jeune femme qui lui a donne beaucoup
+d'enfants. L'aine, age de dix ans, est la debout sur le banc, a son
+cote, l'accompagnant sur la vielle avec beaucoup de nerf et de justesse.
+
+Le pauvre petit bonhomme est charmant; c'est un eleve qui lui fait
+honneur et qui le ramene a la mesure, avec laquelle il s'etait trop
+longtemps brouille. L'enfant est interessant, et, en outre, Dore a fait
+la depense d'une vaste tente sous laquelle on peut danser seize, a
+l'abri du soleil et de la pluie.
+
+Helas! c'est peine perdue! Les delicats sont en petit nombre, et, malgre
+trente-deux degres de chaleur, on danse en plein soleil a la musette du
+concurrent qui est venu fierement planter son treteau dos a dos avec
+lui.
+
+Les deux musettes braillent chacune un air different. A distance, c'est
+un charivari effroyable. Mais telle est la puissance de l'instrument,
+que, de pres, l'un ne peut etouffer l'autre et que le cri strident de la
+vielle du petit se perd dans le mugissement du grand bourdon de
+Blanchet.
+
+Et puis Blanchet, de Conde, est dans la force de l'age et du talent.
+C'est un veritable maitre sonneur, plus instruit et mieux doue que le
+vieux Dore. Il n'a pas dedaigne les traditions et sait de fort belles
+choses, aussi bien pour la messe que pour le bal. Il sait accompagner le
+plain-chant et s'accorder avec trois autres cornemuses a l'offertoire.
+Je l'ai entendu une fois consacrer la ceremonie du chou, a un lendemain
+de noce, par un chant grave d'une originalite extreme et d'une facture
+magnifique.
+
+Je le priai de venir le lendemain pour moi seul, et il me joua des
+bourrees de sa composition, tres-bien faites et nullement pillees dans
+les airs de vaudeville que nos sonneurs modernes ramassent, tant bien
+que mal, sur les routes et dans les cabarets.
+
+Aussi, quand le pauvre Dore vint me porter sa plainte, a la fin de
+l'assemblee, me remontrant que Blanchet, de Conde, avait mal agi en
+faisant danser sur une paroisse de son ressort; quand il me montra en
+pleurant son gentil vielleux et les vingt-six sous de sa journee, tous
+frais faits, je fus attendri sans doute, et lui donnai le dedommagement
+qu'il pouvait reclamer d'une vieille amitie; mais je ne pus prendre
+parti contre le maitre sonneur de Conde, qui etait dans son droit et
+qui, avec trois pintes de vin dans le ventre, n'a jamais failli aux lois
+de la mesure.
+
+La scene fut assez pathetique. Dore gemissait et me reprochait
+doucement, mais tristement, d'etre de ceux qui lui avaient fait _du
+tort_.
+
+J'avais prone d'autres maitres sonneurs autrefois: Marcillat, du
+Bourbonnais, ensuite Moreau, de la Chatre, et maintenant ce maudit
+Blanchet, de Conde, dont pourtant il parlait avec un certain respect.
+Mais pourquoi ne m'etais-je pas contente de lui, le vieux sonneur de
+Saint-Chartier, l'unique, l'inevitable des anciens jours?
+
+--Il fut un temps, disait-il, ou, quand vous vouliez entendre la
+cornemuse ou faire danser la jeunesse, c'etait toujours moi que vous
+appeliez. Et puis, tout d'un coup, vous avez eu une dame de Paris, une
+fameuse Pauline Viardot, qui voulait ecrire nos airs, et vous avez
+demande Marcillat, qui etait a plus de douze lieues d'ici, pendant que
+j'etais sous votre main. C'a ete un creve-coeur pour moi; je me suis
+questionne l'esprit pour savoir en quoi j'avais manque, et, de chagrin,
+j'ai quitte l'endroit pour aller vivre a la ville, ou je vis encore plus
+mal.
+
+Que pouvais-je repondre a ce pauvre homme? Il est malheureux et pas
+assez artiste pour comprendre que l'art et l'amitie obeissent a des lois
+differentes. Mais il me faisait peine, et je me gardai bien de lui dire
+que j'avais doute de son talent.
+
+J'arrangeai la chose de mon mieux en l'engageant a pardonner au grand
+Marcillat, mort il y a longtemps, a la suite d'une querelle suscitee par
+d'autres sonneurs, pour des causes analogues a celle dont il etait la
+question.
+
+Quant a Moreau, de la Chatre, ce n'est pas moi qui ai fait sa
+reputation. Elle s'est etablie et soutenue sans moi.
+
+Dore m'avoua qu'il n'essayait pas de lutter contre cet artiste
+redoutable, sur son terrain, les bals de la ville, et qu'il cherchait
+modestement sa vie aux alentours. Je lui rendis un peu de contentement
+en louant son petit et en lui disant qu'a eux deux ils jouaient
+tres-bien, ce qui est la verite.
+
+Un autre _idealiste_ des environs, que l'on rencontre dans toutes les
+foires et assemblees, voire sur tous les chemins, comme un boheme dont
+il mene la vie, c'est Caillaud-la-_Chiebe_ (c'est-a-dire la _Chevre_),
+ainsi surnomme parce que, durant quelques mois, il promena et montra
+pour de l'argent le phenomene ainsi decrit sur l'ecriteau (avec
+portrait) de sa pancarte: _Ici l'on voit la chiebe a Caillaud qu'a trois
+pattes de naissance_.
+
+La chevre a trois pattes n'enrichit point Caillaud. Caillaud est plein
+d'idees et d'activite, mais il se blouse dans toutes ses speculations.
+Il appartient a la grande race des Barnum et compagnie, mais il a plus
+d'ambition que de prevoyance.
+
+A peine la chevre phenomenale fut-elle sevree, qu'il recommenca, pour la
+centieme fois de sa vie, l'histoire du pot au lait. Il lui fit
+construire une petite voiture, acheta un ane, et, apres avoir promene
+son monstre dans le departement, il partit pour Paris dans l'espoir de
+revenir millionnaire.
+
+Le Jardin des Plantes acheta vingt-cinq francs, je crois, la chevre a
+trois pattes; c'etait bien tout ce qu'elle valait, mais non tout ce
+qu'en frais de voyage et d'exhibition elle avait coute a son naif
+proprietaire.
+
+Il revint au pays, Gros-Jean comme devant, vendit du ruban, des
+allumettes, des tortues d'eau douce, des poissons, des boutons, des
+ecrevisses, des cochons d'Inde, que sais-je? Toujours par monts et par
+vaux, brocantant sur toutes choses, se plaignant toujours de l'ingrate
+fortune, et toujours recommencant, avec accompagnement d'illusions et de
+debourses prealables, l'edifice de sa prosperite. Excellent garcon
+d'ailleurs, doux, sobre, point vicieux et tres-serviable avec ou sans
+profit. Il s'est jete dans la boheme par imagination et non par paresse,
+car il se donne du mal comme dix pour gagner quelques sous. Il est assez
+menteur, encore par exces d'imagination, car il ne sait pas soutenir ses
+hableries, et ses finesses sont cousues d'un cable.
+
+La moralite que l'on peut tirer de sa vie fantaisiste, c'est qu'il y a
+des gens si habiles, qu'ils sont fatalement dupes de tout, et
+d'eux-memes par-dessus le marche. Ils cherchent la renommee de profonds
+diplomates, et, une fois poses ainsi, ils ne peuvent plus dire un lieu
+commun qui ne mette en mefiance. On se fait un droit, un plaisir,
+presque un honneur et un devoir de les attraper, si bien qu'en somme ils
+succombent dans une lutte ou ils se trouvent seuls contre tous.
+
+N'en est-il pas ainsi ailleurs qu'au village? et, aux premiers plans du
+monde financier et industriel, ne trouve-t-on pas, sous des dehors moins
+naifs, mais avec des effets et des resultats aussi vains, plus d'un
+Caillaud a trois pattes?
+
+Ledit Caillaud a invente, depuis trois ans, de tenir un jeu de bonbons
+pour les enfants, dans les assemblees. Il a une table sur laquelle sont
+collees des cartes; sur chacune de ces cartes est un lot plus ou moins
+friand, soit trois dragees au platre, soit une tour en sucre, soit un
+demi-baton de sucre d'orge, soit un cheval en candi couleur de rose. Il
+fait payer un sou, et on tire dans un sac des cartes roulees,
+crasseuses, Dieu sait! pour amener le lot place sur la carte
+correspondante du tableau. La ruse du marchand consiste a placer des
+pieces d'une certaine apparence sur les intervalles, de maniere que
+presque tous les lots soient couverts d'objets qui ne representent pas
+la valeur d'un centime.
+
+A cet honnete trafic, Caillaud fit d'abord quelques bonnes journees.
+L'an passe, il recolta trente-huit francs. Mais il ne faut pas
+longtemps pour que les plus niais y voient clair.
+
+Sans nous, cette annee, sa boutique eut ete deserte. Heureusement pour
+lui, tous les gamins vinrent nous demander de tenir la banque, et nous
+la fimes sauter a son profit avec des joueurs qui ne payaient pas.
+
+Mais quoi! aussi bien que le vieux Dore, Caillaud a deja un concurrent.
+
+Au bout de la place, dans un coin honteux, se tient un pauvre etre
+disloque, horrible, qu'agite en outre une sorte de danse de Saint-Gui
+des plus bizarres. Lui aussi a son jeu de friandises, un tourniquet a
+macarons, dont les mouches sont les seuls chalands, le pauvre homme
+n'ayant pas, comme le magnifique Caillaud, le moyen d'abriter sa
+marchandise sous un parasol; et voila Caillaud qui pourrait bien gemir
+et murmurer, parce que j'ai ete aussi donner un encouragement au petit
+commerce de l'estropie. Pour le coup, je perdrais patience et
+j'enverrais promener mon ami a trois pattes, s'il reclamait, en vain, le
+monopole de la misere et de la commiseration.
+
+Les bohemiens sont fort gentils: c'est une race aimable et vivace, qui
+se trouve la meme, relativement, a tous les echelons de la societe.
+
+La profession est relativement la meme aussi: elle consiste a s'isoler
+des conditions regulieres de l'existence generale et a se frayer une
+route de fantaisie a travers le troupeau du vulgaire. Ce serait tout a
+fait legitime pour quiconque a le gout des aventures, le courage des
+privations et l'heureuse philosophie de l'esperance, si, meme en
+s'abstenant du vice qui avilit et de l'intemperance qui hebete, on
+n'etait pas fatalement entraine, un jour ou l'autre, a oublier toute
+notion de dignite, et, partant, de charite humaine.
+
+L'homme qui s'endurcit trop vis-a-vis de lui-meme s'endurcit peu a peu a
+l'egard de ses semblables. Il trouve naturel d'exploiter leur travail au
+profit de son industrie, qui consiste a se faire plaindre jusqu'au jour
+ou il n'y reussit plus du tout et se laisse mourir dans un coin, fatigue
+de l'ingratitude de sa fonction d'ingrat.
+
+A cote de la figure a la fois souriante et larmoyante du boheme
+rustique, melange de timidite et d'audace, de douleur et d'ironie, passe
+la face serieuse et un peu hautaine du paysan aise, bien etabli dans la
+famille et la propriete. Dans nos pays, celui-ci est honnete homme en
+general, et tres-charitable envers les individus. Il a meme un sourire
+de protection pour celui qui a trois pattes de naissance et qui va
+clopin-clopant dans la vie. Lui, fierement etabli dans la societe sur
+ses quatre pieds de banc, il n'avance pas, mais il ne tombe pas. Il dit,
+en parlant du bancal, qu'il n'a pas pris _la rege_ (le sillon) du bon
+cote, et que, pourtant, il n'est pas mauvais homme pour ca. Il ne le
+pousse pas a terre, car il met tout son tort sur le compte du progres,
+le grand ennemi, le chemin de perdition de la jeunesse.
+
+A l'egard des masses souffrantes, le paysan aise est tres-dur en
+theorie. Il se revolte a l'idee du mieux general; cependant il plaint et
+assiste les maux particuliers; mais il a horreur des conclusions, de
+quelque cote qu'elles lui soient presentees, et ce sera sagesse que de
+chercher le moyen de l'y amener sans qu'il s'en apercoive.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Au village de ***, 27 et 28 juillet.
+
+Nous voici dans nos torrents et dans nos rochers. Amyntas est venu
+au-devant de nous a pied avec Moreau, jusqu'au joli bois entre le
+chatelier et la croix. Ils rendent l'ame, notre cheval aussi.
+
+On fait halte. La chaleur devient torride des qu'on s'engage dans les
+vallons qui conduisent a la Creuse.
+
+Cette fois, nous avons quelque peine a remiser la voiture. Les recoltes
+sont presque finies, les granges sont pleines.
+
+Nous descendons a la Creuse et nous la remontons jusqu'a l'embouchure du
+torrent de notre village. Il n'y a pas pour une heure de marche, et
+c'est en somme le plus beau coin de la gorge. La Creuse y est resserree
+et traverse deux ou trois petits chaos tres-romantiques.
+
+J'ai vu autrefois ce paysage encore plus beau: on a abattu de grands
+chenes qui le completaient. On a fait un nouveau pont, qui sera encore
+emporte comme celui que nous passions autrefois pour aller a la
+_Prune-au-Pot_, un vieux manoir qui a eu l'honneur d'heberger Henri IV,
+et qui est tres-bien conserve.
+
+La Creuse est terrible quelquefois. Je l'ai vue bien mechante. En ce
+moment, elle est si basse et si tranquille, que l'on a besoin de
+regarder la position de ses enormes blocs de granit pour se persuader
+que c'est elle qui les a apportes la.
+
+Le village se presente encore mieux en montant qu'en descendant. On y
+arrive par des prairies delicieuses.
+
+Nous y voila. Decidement, on est ici plus demonstratif que chez nous.
+Nous sommes deja recus comme de vieux amis, et nous trouvons Amyntas lie
+avec tout le monde.
+
+Un artiste eminent, qui a decouvert aussi le village, et dont le nom se
+recommande de lui-meme, est invite par nous a dejeuner le lendemain sur
+le rocher, et nous recommencons la partie de peche et de friture au
+bord de la Creuse. Il est ravi de la douceur et de la grace de cette
+nature. Il fait rapidement des croquis adorables.
+
+Les peintres qui comprennent le vrai sont d'heureux poetes. Ils
+saisissent tout a la fois, ensemble et details, et resument en cinq
+minutes ce que l'ecrivain dit en beaucoup de pages, ce que le
+naturaliste ne penetre qu'en beaucoup de jours d'observation et de
+fatigue. Ils s'emparent du caractere des choses, et, sans savoir le nom
+des arbres et la nature des pierres, ils font le portrait des aspects
+sentis, portrait penetrant et intelligent, saisissant et fidele, sans
+l'effort des penibles investigations.
+
+Ils ecrivent la vie et traduisent le champ de la nature dans une langue
+dont les difficultes mysterieuses nous echappent, tant elle parait
+claire et facile quand ils la possedent bien.
+
+En regardant ces croquis de M. Grandsire, nous retrouvions toutes les
+douces emotions de nos reveries a travers ces promenades enchantees, et,
+quant a moi, il m'eut ete bien impossible de dire comment ce petit bout
+de papier crayonne si promptement contenait tant de choses auxquelles
+j'avais songe, et qui m'apparaissaient de nouveau avec la traduction des
+objets dont j'avais savoure la couleur et la forme.
+
+Nous avons pousse, encore une fois, jusqu'a l'anse du grand rocher noir.
+Amyntas s'est donne la satisfaction de l'escalader tout entier, pour se
+rechauffer d'un bain pris resolument avec ses habits dans la Creuse a la
+maniere de Moreau; mais Moreau est amphibie et ne sent ni l'eau ni le
+soleil, tandis qu'Amyntas s'enrhume comme un simple petit mortel.
+
+Les trente jours de chaleur tropicale qui viennent de passer sur notre
+beau pays n'ont fait que dilater la verdure; les arbres sont aussi
+fastueux de feuillage qu'en juin, et, sous leur ombrage epais, les
+petites sources murmurent encore et les mousses veloutent le rocher. Les
+buis sauvages qui tapissent les talus ont toujours leur air de fete des
+Rameaux. Mais les fleurs ont fait leur temps, les pres sont fauches, les
+vaches et les chevres broutent partout, et les moissons achevent de
+tomber sous la faucille.
+
+Dans quelques jours, il faudra chercher un reste de vie et de fete dans
+les endroits incultes. Heureusement, ils ne manquent pas ici, et le
+feroce mois d'aout, si triste et si dur dans nos plaines, ne se fera pas
+trop sentir dans ces bosquets d'Arcadie.
+
+Mais j'oublie qu'il nous faut partir et laisser la villa d'Amyntas aux
+reparations urgentes.
+
+Nous ne reviendrons qu'a l'automne, et c'est alors seulement que nous
+deviendrons assez citoyens de ce village pour en penetrer les moeurs et
+les coutumes.
+
+En attendant, voici les nouvelles du jour:
+
+Le marquis fait faire, en dehors du village, au fond du ravin, un
+cimetiere pour la paroisse, qui entasse ses defunts dans l'etroite cour
+de l'eglise, comme en plein moyen age.
+
+Le maitre d'ecole va mieux. Il prend l'air sur son escalier et nous fait
+bon accueil. Nous caressons un enfant rose et blond, beau comme l'Amour,
+et nous decouvrons qu'il est le fils du pauvre difforme. Nous en
+felicitons celui-ci. Sa figure anguleuse et pale rayonne de plaisir. Il
+sent vivre son ame dans la beaute de cet enfant. Les ames sont toutes
+belles en sortant des mains de Dieu, et ce n'est pas le corps
+apparemment qui a l'initiative dans la generation.
+
+Les femmes et les filles du village sont toujours vaillantes et
+robustes. Je demande ou est une charmante enfant de dix-sept ans qui
+m'avait frappe par son air de douceur; elle est partie _en moisson_ dans
+le haut du pays. C'est bien dur pour une jeune fille, et elle n'etait
+pas obligee a cela. Mais, que voulez-vous! elle avait envie d'un
+_capot_, et, pour posseder ce morceau de drap dont elle se coiffera
+l'hiver prochain, elle va moissonner trois semaines sur ces plateaux
+devores du soleil!
+
+Et nous nous trouvions heroiques, nous autres, de nous promener en plein
+midi sous les hetres du rivage!
+
+
+
+
+XIII
+
+29 juillet.
+
+
+La chaleur ecrase mes compagnons. Ils font la sieste pendant que je
+voisine.
+
+Madame Anne, tout en filant sa laine et grondant ses poulets, qui
+trottent par la chambre, me fait offre de tous ses services de voisinage
+avec beaucoup de grace.
+
+--Au reste, ajoute-t-elle, vous ne manquerez de rien au milieu de nous.
+On n'est pas riche, mais on est de bon coeur. Le monde d'ici oblige sans
+interet, et il y a, dans notre village, des gens genes qui ne demandent
+jamais rien et offrent le peu qu'ils ont.
+
+Puis elle me parle de sa famille, dont elle est fiere, de ses garcons
+qui ont ete au service, de ceux qui sont restes pres d'elle pour
+cultiver les terres, et de sa defunte fille, mariee a notre ami Moreau;
+et de son autre fille, madame Anne, qui est la plus aimable personne du
+monde, cela est certain; et, enfin de sa petite-fille, mademoiselle
+Marie Moreau, qui est, selon elle, la beaute du village.
+
+Elle ne m'avait pas semble telle; mais elle arrive sur ces entrefaites,
+perchee sur les crochets a fourrage d'un grand cheval maigre. Elle est
+coiffee d'un mouchoir bleu qui cache a demi son front et tombe le long
+de ses joues. Sous le froid reflet de cette capote improvisee, elle est
+du ton rose le plus fin et le plus pur; son attitude et son accent sont
+singulierement degages.
+
+--Grand'mere, donnez-moi a boire! crie-t-elle d'une voix fraiche et
+forte en s'arretant au bas de l'escalier. Je suis crevee de soif.
+
+La grand'mere lui passe un verre d'eau fraiche, qu'elle avale d'un
+trait, et qu'elle savoure apres coup, en faisant claquer sa langue, en
+riant et en montrant ses deux rangees de petites dents eblouissantes,
+qui sont le cachet de la race locale. La sueur miroite sur ses joues,
+son oeil est anime, sa figure hardie et candide.
+
+Elle s'en va charger son cheval au champ, et rapporter le ble a la
+grange. Ses mouvements sont souples et assures, son rire est harmonieux;
+son entrain est d'un garcon, mais sa figure est d'une femme charmante,
+et, fouaillant son cheval, sur lequel elle se tient, je ne sais comment,
+perchee sur cette haute cage, elle descend cranement le sentier rapide.
+
+Ainsi vaillante au travail et triomphante au soleil, cette Ceres
+berrichonne est d'une beaute etrange mais incontestable.
+
+Une autre beaute brune, mais pale et grave d'expression, un peu lourde
+et nonchalante d'allures, merite une mention particuliere. Amyntas l'a
+baptisee la belle Therance, bien qu'elle ne rendit pas le type du
+Bourbonnais auquel ce nom se rapporte.
+
+Je vous la nomme ainsi pourtant pour memoire, car cette beaute doit
+avoir une histoire quelconque, et nous la saurons pour la raconter s'il
+y a lieu.
+
+Mais ce n'est pas le moment d'etudier la vie de sentiment ici. La
+moisson absorbe tout; c'est le point de depart d'une annee de richesse
+ou de gene. La jeunesse, la beaute ou la grace, y cooperent avec autant
+d'activite que la force virile, et cela se fait si resolument et si
+gaiement, que l'on ne songe point a plaindre le sexe faible. Il semble
+que cette epithete serait injurieuse ici, et que la vigueur des muscles
+soit, comme dans l'oeuvre de Michel-Ange, la base et la cause premiere
+de la beaute feminine dans ses types de choix.
+
+Il y a pourtant aussi des types tres-fins et tres-delicats, probablement
+peu apprecies, et cette beaute d'expression etonnee et ingenue de
+l'adolescence que l'on chercherait en vain ailleurs que dans les
+campagnes.
+
+Dans les villes, la physionomie de l'enfance passe sans transition a
+celle de la jeune fille serieuse ou agacante.
+
+Aux champs, cet age mixte est comme un temps d'arret ou l'etre attend
+son complement sans que l'imagination le devance. Ces fillettes maigres
+ont toutes l'oeil clair et sans regard de leurs chevres; mais, agiles et
+fortes deja, elles n'ont pas l'allure disloquee, et la gaucherie emue de
+nos filles de douze a quatorze ans.
+
+Les enfants, avec leur joli _bonjour_, auquel pas un ne manque, meme
+ceux qui savent a peine dire quelques mots, nous gagnent
+irresistiblement le coeur. Ceux de chez nous sont naturellement
+farouches comme des oiseaux, et il faut se donner la peine de les
+apprivoiser. Pour cela, helas! il faut les corrompre avec des
+friandises, comme de petits animaux, ou avec des cadeaux utiles, comme
+de petits hommes.
+
+Nous avons resiste au desir de gater ceux d'ici, et nous n'avons encore
+echange avec eux que des jeux et des caresses. Nous ne serons pas
+longtemps si stoiques; mais nous aurons alors la fatuite de pouvoir nous
+dire que nous avons ete _aimes pour nous-memes_ au commencement.
+
+Nous partons; car il nous faut, pour une plus longue station, d'humbles
+conditions d'etablissement qui nous permettent de ne pas mener tout a
+fait la vie d'oisifs au milieu de ces gens laborieux. L'observation
+n'est pas un etat: l'homme qui se sent examine fuit ou pose.
+L'observation n'est qu'une occasion qui se prend aux cheveux. Elle
+passera devant nous quand nous ne serons plus, nous-memes, des objets
+d'etonnement et de curiosite.
+
+Madame Rosalie a enfin trouve une servante pour l'aider a faire notre
+soupe.
+
+C'est une grosse fille a l'air doux, que l'on appelle _mademoiselle_
+gros comme le bras, et pour cause; c'est la derniere descendante d'une
+grande famille du pays.
+
+Son pere, M. de ----, de la branche des Montmorency-Fosseux, et
+petit-gendre ou petit-fils des anciens seigneurs de Chateaubrun (tel est
+le renseignement un peu vague que nous donne notre hotesse), est
+aujourd'hui garde champetre du village.
+
+Il a eu un peu de bien, qu'il a mange _par bon coeur_, et il a epouse sa
+servante. On l'aime beaucoup. Tant il y a que sa fille tient, sans
+morgue, la queue de la poele, et que l'on entend, dans la cuisine de
+l'auberge, la voix de l'hote disant a sa femme:
+
+--Prie donc mademoiselle de Montmorency d'aller tirer de l'eau a la
+fontaine!
+
+Nous partons, combles de politesses et d'amities.
+
+Le maitre d'ecole nous force a accepter un pigeonneau, et Moreau
+remplit notre panier de truites.
+
+Herminea, qui a encore eu un peu de migraine, ne sait a qui entendre,
+tout le monde voulant savoir si elle est guerie. Nul n'a interet a lui
+complaire, tous sont frappes de sa grace et de sa douceur, et lui
+temoignent leur sympathie.
+
+Vraiment, nous ne quittons jamais cet aimable village sans un regret
+attendri. Y aura-t-il plus tard un revers de medaille, comme a toutes
+les choses de ce bas monde?
+
+Nous verrons bien!
+
+
+
+
+LE BERRY
+
+
+
+
+I
+
+MOEURS ET COUTUMES
+
+
+On m'a fait l'honneur ou plutot l'amitie de me dire quelquefois (car
+l'amitie seule peut trouver de pareilles comparaisons) que j'avais ete
+le Walter Scott du Berry. Plut a Dieu que je fusse le Walter Scott de
+n'importe quelle localite! Je consentirais a etre celui de
+Quimper-Corentin, pourvu que je pusse meriter la moitie du
+parallele.--Mais ce n'est pas la faute du Berry, s'il n'a pas trouve son
+Walter Scott. Toute province, exploree avec soin ou revelee a
+l'observation par une longue habitude, offre certainement d'amples
+sujets au chroniqueur, au peintre, au romancier, a l'archeologue. Il
+n'est point de paysage si humble, de bourgade si ignoree, de population
+si tranquille, que l'artiste n'y decouvre ce qui echappe au regard du
+passant indifferent ou desoeuvre.
+
+Le Berry n'est pas doue d'une nature eclatante. Ni le paysage ni
+l'habitant ne sautent aux yeux par le cote pittoresque, par le caractere
+tranche. C'est la patrie du calme et du sang-froid. Hommes et plantes,
+tout y est tranquille, patient, lent a murir. N'y allez chercher ni
+grands effets ni grandes passions. Vous n'y trouverez de drames ni dans
+les choses ni dans les etres. Il n'y a la ni grands rochers, ni
+bruyantes cascades, ni sombres forets, ni cavernes mysterieuses ... des
+brigands encore moins! Mais des travailleurs paisibles, des pastoures
+reveuses, de grandes prairies desertes ou rien n'interrompt, ni le jour
+ni la nuit, le chant monotone des insectes; des villes dont les moeurs
+sont stationnaires, des routes ou, apres le coucher du soleil, vous ne
+rencontrez pas une ame, des paturages ou les animaux passent au grand
+air la moitie de l'annee, une langue correcte qui n'a d'inusite que son
+anciennete, enfin tout un ensemble serieux, triste ou riant, selon la
+nature du terrain, mais jamais dispose pour les grandes emotions ou les
+vives impressions exterieures. Peu de gout, et plutot, en beaucoup
+d'endroits, une grande repugnance pour le progres. La prudence est
+partout le caractere distinctif du paysan. En Berry, la prudence va
+jusqu'a la mefiance.
+
+Le Berry offre, dans ces deux departements, des contrastes assez
+tranches, sans sortir cependant du caractere general. Il y a la, comme
+dans toutes les etendues de pays un peu considerables, des landes, des
+terres fertiles, des endroits boises, des espaces decouverts et nus:
+partant, des differences dans les types d'habitants, dans leurs gouts,
+dans leurs usages. Je ne me laisserai pas entrainer a une description
+complete, je n'y serais pas competent, et je sortirais des bornes de mon
+sujet, qui est de faire ressortir une sorte de type general, lequel
+resume, je crois, assez bien le caractere de l'ensemble.
+
+Ce resume de la couleur essentielle du Berry, je le prends sous ma main,
+dans le coin que j'habite et dont je ne sors presque plus, dans
+l'ensemble de vallons et de plaines que j'appelle la _vallee Noire_, et
+qui forme geographiquement, en effet, une grande vallee de la surface de
+quarante lieues carrees environ.
+
+Cette vallee, presque toute fertile et touchant a la Marche et au
+Bourbonnais vers le midi, est le point le plus recule de la province et
+le plus central de la France. Ses tendances stationnaires, l'antiquite
+de ses habitudes et la conservation de son vieux langage s'expliquent
+precisement par cette situation. Les routes y sont une invention toute
+moderne; il n'y a pas plus de vingt ans que les transports et les
+voyages s'y font avec facilite, et on ne peut pas dire encore qu'ils s'y
+fassent avec promptitude. Rien n'attire l'etranger chez nous; le voisin
+y vient a peine; aucune ligne de grande communication ne traverse nos
+hameaux et nos villes, et ne les met en rapport avec des gens d'un peu
+loin. Un pays ainsi place se suffit longtemps a lui-meme quand il est
+productif et salubre. Le petit bourgeois s'imagine que sa petite ville
+est la plus belle de l'univers, le paysan estime que nulle part sous le
+ciel ne murit un champ aussi bien cultive que le sien. De la
+l'immobilite de toutes choses. Les vieilles superstitions, les prejuges
+obstines, l'absence d'industrie, l'_arcan_ antique, le travail lent et
+dispendieux des grands boeufs, le manque de bien-etre dont on ne
+s'apercoit pas, parce qu'on ne le connait pas, une certaine fierte a la
+fois grandiose et stupide, un grand fonds d'egoisme, et de la aussi
+certaines vertus et certaine poesie qui sont effacees ailleurs ou
+remplacees par autre chose.
+
+Le travail de la terre absorbe partout le paysan. Il est soutenu, lent
+et penible. Dans notre vallee Noire, on laboure encore a sillons etroits
+et profonds avec des boeufs superbes et une charrue sans roues, la meme
+dont on se servait du temps des Romains. On moissonne encore le ble a la
+faucille, travail ecrasant pour l'homme et dispendieux pour le fermier.
+Les prairies naturelles sont magnifiques, mais insuffisantes pour la
+nourriture des bestiaux, et, par consequent, pour l'engrais de la terre.
+Impossible de faire comprendre au cultivateur berrichon qu'un moindre
+espace de terrain _emblede_ (comme il dit pour emblave) rapporterait le
+triple et le quadruple s'il etait abondamment fume, et que le reste de
+cette terre amaigrie et epuisee fut consacre a des prairies
+artificielles. "Mettre du trefle et de la luzerne la ou le ble peut
+pousser! vous repond-il; ah! ce serait trop dommage!" Il croit que Dieu
+lui a donne cette bonne terre pour n'y semer jamais que du froment,
+c'est pour lui le grain sacre; et y laisser pousser autre chose serait
+une profanation dont le ciel le punirait en frappant son champ de
+sterilite.
+
+Le paysan de la vallee Noire est generalement trapu et ramasse jusqu'a
+l'age de vingt ans. Il grandit tard et n'est completement developpe
+qu'apres l'age ou la conscription s'empare de lui. Il se marie jeune, et
+est repute vieux pour le mariage, tres-vieux a trente ans. Il est grand
+et maigre quand il a atteint toute sa force, et reste maigre, droit et
+fort jusque dans un age tres-avance. Il n'est pas rare de voir
+travailler un homme de quatre-vingts ans, et a soixante ans un ouvrier
+est plus fort et plus soutenu a la peine qu'un jeune homme. Ils ont peu
+d'infirmites, et ne craignent que le passage du chaud au froid. C'est
+ce qu'ils appellent la _sang-glacure_. Aussi redoutent-ils la
+transpiration, et nul n'a droit de dire a un ouvrier d'aller plus vite
+qu'il ne veut. Pourvu qu'il ne s'arrete pas, il a le droit d'aller
+lentement. Personne ne peut exiger qu'il _s'echauffe_. "Voudriez-vous
+donc me faire _echauffer_?" dirait-il. S'il _s'echauffait_, il en
+pourrait mourir.
+
+Il a raison. Nous autres coutumiers d'oisivete physique, nous avons un
+grand besoin de mouvement accidentel, et la transpiration sauverait
+l'homme des villes, dont le sang se glace dans le travail sedentaire. Le
+paysan, habitue a braver l'ardeur du soleil, est affaibli, surmene,
+brise, des qu'il transpire. C'est un etat exceptionnel auquel il faut se
+garder de l'exposer. Il en resulte presque toujours pour lui fluxion de
+poitrine ou rhumatisme aigu, et cette derniere maladie est chez lui
+d'une obstination incroyable. Elle resiste a presque tous les remedes
+qui agissent sur nous.
+
+Le paysan de chez nous, ayant des habitations assez saines en general,
+vivant en bon air, travaillant avec calme et ne manquant presque jamais
+de son vin aigrelet et leger qu'il boit sans eau, serait dans les
+meilleures conditions hygieniques s'il mangeait tous les jours un peu de
+viande. Mais, lui qui fournit de boeufs gras les marches de Poissy, il
+ne mange de la viande que les jours de fete. Beaucoup n'en mangent
+jamais. Sa maigre soupe au beurre, son pain d'orge trop lourd, ses
+legumes farineux, sont une nourriture insuffisante, et ses maladies
+viennent toutes d'epuisement. Apres la fauchaille et la moisson, s'il
+prend _les fievres_, il en a pour des mois entiers. Et alors, pour celui
+qui n'a que ses bras, vient a grands pas la misere.
+
+Les femmes ne connaissent guere le travail. Les enfants en sont mieux
+soignes; mais le menage est aux abois quand le chef de la famille est au
+lit ou pale et tremblotant sur le seuil de sa cabane. Jusqu'au mariage,
+les filles sont pastoures ou servantes dans les metairies et dans les
+villes. Des qu'elles ont une famille, elles ne quittent plus la maison,
+elles font la soupe, filent, tricotent ou rapiecent. Tout cela se fait
+si lentement et si mollement qu'il y a bien du temps perdu, et qu'on
+regrette l'absence d'une industrie qui les occuperait et les
+enrichirait un peu, sans les arracher a leurs occupations domestiques.
+
+Jusqu'au mariage, elles sont assez pimpantes et coquettes; meme les plus
+pauvres savent prendre un certain air les jours de fete. Elles sont
+neanmoins douces et modestes, et, la ou le bourgeois n'a point passe,
+les moeurs sont pures, et patriarcales. Mais le bourgeois, le vieux
+bourgeois surtout, est l'ennemi de ces vertus rustiques. C'est triste a
+dire, mais le proprietaire, celui qu'on appelle encore _le maitre_,
+seduit a peu de _frais_ et impose le deshonneur aux familles par
+l'interet et par la crainte.
+
+Le mariage est la seule grande fete de la vie d'une paysanne. Il y a
+encore ce genereux amour-propre qui consiste a faire manger la
+subsistance d'une annee dans les trois jours de la noce. Cependant les
+ceremonies etranges de cette solennite tendent a se perdre. J'ai vu
+finir celle des _livrees_, qui se faisait la veille du mariage et qui
+avait une couleur bien particuliere. Je l'ai racontee quelque part,
+ainsi que celle du _chou_, qui se fait le lendemain de la noce; mais,
+cette derniere etant encore en vigueur, je crois devoir y revenir ici.
+
+Ce jour-la, les noceux quittent la maison avec les maries et la musique;
+on s'en va en cortege arracher dans quelque jardin le plus beau chou
+qu'on puisse trouver. Cette operation dure au moins une heure. Les
+anciens se forment en conseil autour des legumes soumis a la discussion
+qui precede le choix definitif: ils se font passer, de nez a nez, une
+immense paire de lunettes grotesques, ils se tiennent de longs discours,
+ils dissertent, ils consultent, ils se disent a l'oreille des paroles
+mysterieuses, ils se prennent le menton ou se grattent la tete comme
+pour mediter; enfin ils jouent une sorte de comedie a laquelle doit se
+preter quiconque a de l'esprit et de l'usage parmi les graves parents et
+invites de la noce.
+
+Enfin le choix est fait. On dresse des cordes qu'on attache au pied du
+chou dans tous les sens. Un pretendu geometre ou necromant (c'est tout
+un dans les idees de l'assistance) apporte une maniere de compas, une
+regle, un niveau, et dessine je ne sais quels plans cabalistiques autour
+de la plante consacree. Les fusils et les pistolets donnent le signal.
+La vielle grince, la musette braille; chacun tire la corde de son cote,
+et enfin, apres bien des hesitations et des efforts simules, le chou est
+extrait de la terre et plante dans une grande corbeille avec des fleurs,
+des rubans, des banderoles et des fruits. Le tout est mis sur une
+civiere que quatre hommes des plus vigoureux soulevent et vont emporter
+au domicile conjugal.
+
+Mais alors apparait tout a coup un couple effrayant, bizarre,
+qu'accompagnent les cris et les huees des chiens effrayes et des enfants
+moqueurs. Ce sont deux garcons dont l'un est habille en femme. C'est le
+_jardinier_ et la _jardiniere_. Le mari est le plus sale des deux. C'est
+le vice qui est cense l'avoir avili; la femme n'est que malheureuse et
+degradee par les desordres de son epoux. Ils se disent preposes a la
+garde et a la culture du chou sacre.
+
+"Le mari porte diverses qualifications qui toutes ont un sens. On
+l'appelle indifferemment le _pailloux_, parce qu'il est parfois coiffe
+d'une perruque de paille et qu'il se rembourre le corps de bosses de
+paille, sous sa blouse; le _peilloux_, parce qu'il est couvert de
+_peilles_ (guenilles, en vieux francais; Rabelais dit _peilleroux_ et
+_coqueteux_ quand il parle des mendiants); enfin le _paien_, ce qui est
+plus significatif encore.
+
+"Il arrive le visage barbouille de suie et de lie de vin, quelquefois
+couronne de pampres comme un Silene antique, ou affuble d'un masque
+grotesque. Une tasse ebrechee ou un vieux sabot pendu a sa ceinture lui
+sert a demander l'aumone du vin. Personne ne la lui refuse, et il feint
+de boire immoderement, puis il repand le vin par terre, en signe de
+libation, a chaque pas.
+
+"Il tombe, il se roule dans la boue, il affecte d'etre en proie a
+l'ivresse la plus honteuse. Sa pauvre _femme_ court apres lui, le
+ramasse, appelle au secours, arrache les cheveux de chanvre qui sortent
+en meches herissees de sa cornette immonde, pleure sur l'abjection de
+son mari, et lui fait des reproches pathetiques.
+
+"Tel est le role de la jardiniere, et ses lamentations durent pendant
+toute la comedie. Car c'est une veritable comedie libre, improvisee,
+jouee en plein air, sur les chemins, a travers champs, alimentee par
+tous les incidents fortuits de la promenade, et a laquelle tout le monde
+prend part, gens de la noce et du dehors, hotes des maisons et passants
+des chemins, durant une grande partie de la journee. Le theme est
+invariable, mais on brode a l'infini sur ce theme, et c'est la qu'il
+faut voir l'instinct mimique, la faconde de sang-froid, l'esprit de
+repartie et meme l'eloquence naturelle de nos paysans.
+
+"Le role de la jardiniere est ordinairement confie a un homme mince,
+imberbe et a teint frais, qui sait donner une grande verite a son
+personnage et jouer le desespoir burlesque avec assez de naturel pour
+qu'on en soit egaye et attriste en meme temps, comme d'un fait reel.
+
+"Apres que le malheur de la _femme_ est constate par ses plaintes, les
+jeunes gens de la noce l'engagent a laisser la son ivrogne de mari et a
+se divertir avec eux. Ils lui offrent le bras et l'entrainent. Peu a peu
+elle s'abandonne, s'egaye, se met a courir tantot avec l'un, tantot avec
+l'autre, prenant des allures devergondees. Ceci est une _moralite_.
+L'inconduite du mari provoque celle de la femme.
+
+"Le _paien_ se reveille alors de son ivresse. Il cherche des yeux sa
+compagne, s'arme d'une corde et d'un baton et court apres elle. On le
+fait courir, on se cache, on passe la _paienne_ de l'un a l'autre, on
+essaye de distraire et de tromper le jaloux. Enfin, il rejoint son
+infidele et veut la battre; mais tout le monde s'interpose. _Ne la
+battez pas, ne battez jamais votre femme_! est la formule qui se repete
+a satiete dans ces scenes.
+
+"Il y a dans tout cela un enseignement naif, grossier meme, qui sent
+fort son moyen age, mais qui fait toujours impression sur les
+assistants. Le paien effraye et degoute les jeunes filles qu'il poursuit
+et feint de vouloir embrasser; c'est de la comedie de moeurs a l'etat le
+plus elementaire, mais aussi le plus frappant.
+
+"Mais pourquoi ce personnage repoussant doit-il, le premier, porter la
+main sur le chou des qu'il est replante dans la corbeille? Ce chou sacre
+est l'embleme de la fecondite matrimoniale; mais cet ivrogne, ce
+vicieux, ce paien, quel est-il? Sans doute il y a la un mystere
+anterieur au christianisme, la tradition de quelque bacchanale antique.
+Peut-etre ce jardinier n'est-il pas moins que le dieu des jardins en
+personne, a qui l'antiquite rendait un culte serieux sous des formes
+obscenes. En passant par le christianisme primitif, cette representation
+est devenue une sorte de _mystere, sotie_ ou _moralite_, comme on en
+jouait dans toutes les fetes[1]."
+
+Quoi qu'il en soit, le chou est porte au logis des maries et plante de
+la main du paien sur le plus haut du toit. On l'arrose de vin, et on le
+laisse la jusqu'a ce que l'orage l'emporte; mais il y reste quelquefois
+assez longtemps pour qu'en le voyant verdir ou se secher, on puisse
+tirer des inductions sur la fecondite ou la sterilite promise a la
+famille.
+
+[Note 1: _La Mare au diable_.]
+
+Apres le chou, on danse et on mange encore jusqu'a la nuit.
+
+La danse est uniformement l'antique bourree, a quatre, a six ou a huit.
+C'est un mouvement doux chez les femmes, accentue chez les hommes,
+tres-monotone, toujours en avant et en arriere, entrecoupe d'une sorte
+de chasse croise. C'est quasi impossible a danser, si l'on n'est pas ne
+ou transplante depuis longtemps en Berry. La difficulte, dont on ne se
+rend pas compte d'abord, vient du sans-gene des menetriers, qui vous
+volent, quand il leur plait, une demi-mesure; alors, il faut reprendre
+le pas en l'air pour rattraper la mesure. Les paysans le font
+instinctivement et sans jamais se derouter.
+
+La cornemuse a petit ou a grand bourdon est un instrument barbare, et
+cependant fort interessant. Prive de demi-tons accidentels, n'ayant
+juste que la gamme majeure, il serait un obstacle invincible entre les
+mains d'un musicien. Mais le musicien naturel, le cornemuseux du Berry
+(forme presque toujours en Bourbonnais) sait tirer de cette impuissance
+de son instrument un parti inconcevable. Il joue tout ce qu'il entend;
+majeur ou mineur, rien ne l'embarrasse. Il en resulte des aberrations
+musicales qui font souvent saigner les oreilles, mais qui parfois aussi
+frappent de respect et d'admiration par l'habilete, l'originalite, la
+beaute des modulations ou des interpretations. On est tente alors de se
+demander si cette violation hardie des regles n'est pas seulement la
+violation heureuse de nos habitudes, et si la musique, comme la langue,
+n'est pas quelque chose a cote et meme en dehors de tout ce que nous
+avons invente et consacre.
+
+Apres la danse, le mariage, la fete, voici la derniere solennite: la
+mort, la sepulture. Dans un large chemin pierreux, borde de tetaux
+sinistres denudes par l'hiver, par une journee de gelee claire et
+froide, vous rencontrez quelquefois un char rustique traine par quatre
+jeunes taureaux nouvellement lies au joug. C'est le corbillard du
+paysan. Ses fils conduisent l'attelage, l'aiguillon releve, le chapeau a
+la main. De chaque cote viennent les femmes, couvertes, en signe de
+deuil, de leurs grandes mantes gros bleu, avec le capuchon sur la tete.
+Elles portent des cierges. Au prochain carrefour, on s'arretera pour
+deposer, au pied de la grande croix de bois qui marque ces rencontres de
+quatre voies, une petite croix grossierement taillee dans un copeau. A
+chaque carrefour, meme ceremonie. Cet embleme depose et plante autour
+de l'embleme du salut est l'hommage rendu par le mort qui fait sa
+derniere course a travers la campagne pour gagner son dernier gite.
+C'est par la qu'il se recommande aux prieres des passants. Il n'est pas
+de croix de carrefour qui ne soit entouree de ces petites croix des
+funerailles. Elles y restent jusqu'a ce qu'elles tombent en poussiere ou
+que les troupeaux, moins respectueux que les enfants qui jouent autour
+sans y toucher, les aient dispersees et brisees sous leurs pieds. Quand
+le cortege d'enterrement arrive la, on rallume les cierges, on
+s'agenouille, on psalmodie une priere, on jette de l'eau benite sur le
+cercueil, et on se remet en route dans un profond silence. Nulle part je
+n'ai vu l'appareil de la mort plus grand, plus austere et plus religieux
+dans son humble simplicite.
+
+Lorsque le christianisme s'introduisit dans les campagnes de la vieille
+France, il n'y put vaincre le paganisme qu'en donnant droit de cite dans
+son culte a diverses ceremonies antiques pour lesquelles les paysans
+avaient un attachement invincible. Tels furent les honneurs rendus aux
+images et aux statuettes des saints placees dans certains carrefours, ou
+sous la voute de certaines fontaines lustrales, ou lavoirs publics. Nous
+voyons, aux premiers temps du christianisme, des Peres de l'Eglise
+s'elever avec eloquence contre la coutume idolatrique d'orner de fleurs
+et d'offrandes les statues des dieux. Plus spiritualistes que ne l'est
+notre epoque, ils veulent qu'on adore le vrai Dieu en esprit et en
+verite. Ils proscrivent les temoignages exterieurs; ils voudraient
+detruire radicalement le materialisme de l'ancien monde.
+
+Mais avec le peuple attache au passe il faut toujours transiger. Il est
+plus facile de changer le nom d'une croyance que de la detruire. On
+apporte une foi nouvelle, mais il faut se servir des anciens temples, et
+consacrer de nouveau les vieux autels. C'est ainsi qu'en beaucoup
+d'endroits les pierres druidiques ont traverse la domination romaine et
+la domination franque, le polytheisme et le christianisme primitif, sans
+cesser d'etre des objets de veneration, et le siege d'un culte
+particulier assez mysterieux, qui cache ses tendances cabalistiques
+sous les apparences de la religion officielle.
+
+Ce qu'on eut le plus difficilement extirpe de l'ame du paysan, c'est
+certainement le culte du dieu Terme. Sans metaphore et sans epigramme,
+le culte de la borne est invinciblement lie aux eternelles
+preoccupations de l'homme dont la vie se renferme dans d'etroites
+limites materielles. Son champ, son pre, sa terre, voila son monde.
+C'est par la qu'il se sent affranchi de l'antique servage. C'est sur ce
+coin du sol qu'il se croit maitre, parce qu'il s'y sent libre
+relativement, et ne releve que de lui-meme. Cette pierre qui marque le
+sillon ou commence pour le voisin son empire, c'est un symbole bien plus
+qu'une barriere, c'est presque un dieu, c'est un objet sacre.
+
+Dans nos campagnes du centre, ou les vieux us regnent peut-etre plus
+qu'ailleurs, le respect de la propriete ne va pas tout seul, et les
+paysans ont recours, les uns contre les autres, a la religion du passe,
+beaucoup plus qu'au principe de l'equite publique. On ne se gene pas
+beaucoup pour reculer tous les ans d'un sillon la limite de son champ
+sur celui du voisin inattentif. Mais ce qu'on deplace ainsi, c'est une
+pierre quelconque, que l'on met en evidence, et qu'au besoin on pourra
+dire soulevee la par le hasard. Un jour ou le proprietaire lese
+s'apercoit qu'on a gagne dix sillons sur sa terre; il s'inquiete, il se
+plaint, il invoque le souvenir de ses autres _jouxtans_ (on appelle
+encore la borne du nom latin de _jus droit_; les enfants s'en servent
+meme dans leurs jeux pour designer le but conventionnel). Alors, quand
+le reclamant a assemble les arbitres, on signale la fraude et on cherche
+la borne veritable, l'ancien terme qu'a moins d'un sacrilege en lui-meme
+beaucoup plus redoutable que la fraude, le delinquant n'a pu se
+permettre d'enlever. Il est bien rare qu'on ne le retrouve pas. C'est
+une plus grosse pierre que toutes les autres, enfoncee a une assez
+grande profondeur pour que le socle de la charrue n'ait pu la soulever.
+Cette pierre brute, c'est le dieu antique. Pour l'arracher de sa base,
+il eut fallu deux choses: une audace de scepticisme dont la mauvaise foi
+elle-meme ne se sent pas souvent capable, et un travail particulier qui
+eut rendu la trahison evidente; il eut fallu venir la nuit, avec
+d'autres instruments que la charrue, choisir le temps ou la terre est
+en jachere, et ou le ble arrache et foule, le sillon interrompu, ne
+peuvent pas laisser de traces revelatrices. Enfin, c'est parfois un rude
+ouvrage: la pierre est lourde, il faut la transporter et la transplanter
+plus loin, au risque de ne pouvoir en venir a bout tout seul. Il faut un
+ou plusieurs complices. On ne s'expose guere a cela pour un ou plusieurs
+sillons de plus.
+
+Quand l'expertise est faite, quand chacun, ayant donne sa voix, declare
+que la doit etre le _jus_ primitif, on creuse un peu, et on retrouve le
+dieu disparu sous l'exhaussement progressif du sol. Le faux dieu est
+brise, et la limite est de nouveau signalee et consacree. Le fraudeur en
+est quitte pour dire qu'il s'etait trompe, qu'une grosse pierre emportee
+peu a peu par le travail du labourage a cause sa meprise, et qu'il
+regrette de n'avoir pas ete averti plus tot. Cela laisse bien quelques
+doutes, mais il n'a pas touche aux vrai _jus_, il n'est pas deshonore.
+
+En general, le _jus_ sort de terre de quelques centimetres, et, le
+dimanche des Rameaux, il recoit l'hommage du buis benit, comme celui des
+Romains recevait un collier ou une couronne de feuillage.
+
+Les eaux lustrales, d'origine hebraique, paienne, indoue, universelle
+probablement, recoivent aussi chaque annee des honneurs et de nouvelles
+consecrations religieuses. Elles guerissent diverses sortes de maux, et
+principalement les plaies, paralysies et autres _estropiaisons_. Les
+infirmes y plongent leurs membres malades au moment de la benediction du
+pretre; les fievreux boivent volontiers au meme courant. La foi purifie
+tout.
+
+Cette tolerance du clerge rustique pour les anciennes superstitions
+paiennes ne devrait pas etre trop encouragee par le haut clerge. Elle
+est contraire a l'esprit du veritable christianisme, et beaucoup
+d'excellents pretres, tres-orthodoxes, souffrent de voir leurs
+paroissiens materialiser a ce point l'effet des benedictions de
+l'Eglise. J'en causais, il y a quelques annees, avec un cure meridional
+qui ne se plaisait pas autant que moi a retrouver et a ressaisir dans
+les coutumes religieuses de notre epoque les traces mal effacees des
+religions antiques. "Quand j'entrai dans ma premiere cure, me disait-il,
+je vis le sacristain tirer d'un bahut de petits monstres fort
+indecents, en bois grossierement equarri, qu'il pretendait me faire
+benir. C'etait l'ouvrage d'un charron de la paroisse, qui les avait
+fabriques a l'instar d'anciens pretendus bons saints reputes souverains
+pour toute sorte de maux physiques. Ces modeles avaient ete certainement
+des figures de demons du moyen age, qui eux-memes n'etaient que le
+souvenir traditionnel des dieux obscenes du paganisme. Mon predecesseur
+avait eu le courage de les jeter dans le feu de sa cuisine; mais, depuis
+ce moment, une maladie endemique avait decime la commune, et, sans nul
+doute, selon mes ouailles credules, la destruction des idoles etait la
+cause du fleau; aussi le charron s'etait-il fait fort d'en tailler de
+tout pareils qui seraient aussi bons quand on les aurait benits et
+promenes a la suite du saint sacrement. Je me refusai absolument a
+commettre cette profanation, et, prenant les nouveaux saints, je fis
+comme mon predecesseur, je les brulai; mais je faillis payer cette
+hardiesse de ma vie: mes paroissiens s'ameuterent contre moi, et je fus
+oblige de transiger. Je fis venir de nouveaux saints, des figures
+quelconques, un peu moins laides et beaucoup plus honnetes, que je dus
+benir et permettre d'honorer sous les noms des anciens protecteurs de la
+paroisse; je vis bientot que le culte des paysans est completement
+idolatrique, et que leur hommage ne s'adresse pas plus a l'Etre
+spirituel dont les figures personnifient le souvenir, que leur croyance
+n'a pour objet les celestes bienheureux. C'est a la figure meme, c'est a
+la pierre ou au bois faconne qu'ils croient, c'est l'idole qu'ils
+saluent et qu'ils prient. Mes nouveaux saints n'eurent jamais de credit
+sur mon troupeau. Ils n'etaient pas _bons_, ils ne guerissaient pas. Je
+ne pus jamais faire comprendre qu'aucune image n'est douee de vertu
+miraculeuse dans le sens materiel que la superstition y attache. Le
+conseil de fabrique me savait tres-mauvais gre de ne pas speculer sur la
+credulite populaire."
+
+Ce cure n'est pas le seul a qui j'aie vu deplorer le materialisme de la
+religion du paysan. Plusieurs defendent d'employer le buis benit au coin
+des champs comme preservatif de la grele, et de faire des pelerinages
+pour la guerison des betes; mais on ne les ecoute guere, on les trompe
+meme. On extorque leurs benedictions comme douees d'un charme magique,
+en leur signalant un but qui n'est pas le veritable. On mele volontiers
+des objets benits aux malefices, ou, sous des noms mysterieux, des
+divinites etrangeres au christianisme sont invoquees tout bas. Le
+sorcier des campagnes a, dans l'esprit, un singulier melange de crainte
+de Dieu et de soumission au diable, dont nous parlerons peut-etre dans
+l'occasion.
+
+Disons, en passant, que le remegeux et la remegeuse sont parfois des
+etres fort extraordinaires, soit par la puissance magnetique dont les
+investit la foi de leur clientele, soit par la connaissance de certains
+remedes fort simples que le paysan accepte d'eux, et qu'il ne croirait
+pas efficaces venant d'un medecin veritable. La science toute nue ne
+persuade pas ces esprits avides de merveilles; ils meprisent ce qui est
+acquis par l'etude et l'experience; il leur faut du fantastique, des
+paroles incomprehensibles, de la mise en scene. Certaine vieille
+sibylle, prononcant ses formules d'un air inspire, frappe l'imagination
+du malade, et, pour peu qu'elle explique avec bonheur une medication
+rationnelle, elle obtient des parents et des amis qui le soignent ce que
+le medecin n'obtient presque jamais: que ses prescriptions soient
+observees.
+
+Sans doute, la surveillance de l'Etat fait bien de proscrire et de
+poursuivre l'exercice de la medecine illegale, car, dans un nombre
+infini de cas, les remegeux administrent de veritables poisons.
+Quelques-uns cependant operent des cures trop nombreuses et trop
+certaines pour qu'il ne soit pas a desirer de voir l'Etat leur accorder
+quelque attention. La tradition, le hasard de certaines aptitudes
+naturelles, peuvent les rendre possesseurs de decouvertes qui echappent
+a la science, et qui meurent avec eux. Les empecher d'exercer n'est que
+sagesse et justice, mais eprouver la vertu de leurs pretendus secrets et
+les leur acheter, s'il y a lieu, ce ne serait pas la une recherche
+oiseuse ni une largesse inutile.
+
+En dehors de la superstition, le paysan a partout des coutumes locales
+dont l'origine est fort difficile a retrouver. Le nombre en est si
+grand, que nous ne saurions les classer avec ordre; nous en prendrons
+quelques-unes au hasard.
+
+Une des plus curieuses est la ceremonie des _livrees de noces_, qui
+varie en France selon les provinces, et qui a ete supprimee en Berry
+depuis une dizaine d'annees, a la suite d'accidents graves. Dans un
+endroit precedent, nous avons raconte la ceremonie toute paienne du
+chou, qui est encore en vigueur dans notre vallee Noire: c'est la
+consecration du lendemain des noces. Celle des livrees etait la
+consecration de la veille; elle est fort longue et compliquee, c'est
+tout un drame poetique et naif qui se jouait autour et au sein de la
+demeure de l'epousee.
+
+C'est le soir, a l'heure du souper de la famille. Mais il n'y a point de
+souper prepare; ce soir-la, chez la fiancee. Les tables sont rangees
+contre le mur, la nappe est cachee, le foyer est vide et glace, quelque
+temps qu'il fasse. On a ferme avec un soin extreme et barricade d'une
+maniere formidable a l'interieur toutes les _huisseries_, portes,
+fenetres, lucarne de grenier, soupirail de cave, quand, par hasard, la
+maison a une cave. Personne n'entrera sans la volonte de la fiancee, ou
+sans une lutte serieuse, un veritable siege; ses parents, ses amis, ses
+voisins, tout son _parti_ est autour d'elle; on attend la priere ou
+l'assaut du fiance.
+
+Le _jeune marie_,--on ne dit jamais autrement, quel que soit son age,
+et, en fait, c'est, chez nous, presque toujours un garconnet a qui le
+poil follet voltige encore au menton,--vient la avec son monde, ses
+amis, parents et voisins, son _parti_ en un mot. Pres de lui, ce porteur
+de thyrse fleuri et enrubane, c'est un expert porte-broche, car, sous
+ces feuillages, il y a une oie embrochee qui fait tout l'objet de la
+ceremonie; autour de lui sont les porteurs de presents et les chanteurs
+_fins_, c'est-a-dire habiles et savants, qui vont avoir maille a partir
+avec ceux de la mariee.
+
+Le marie s'annonce par une decharge de coups de feu; puis, apres qu'on a
+bien cherche, mais inutilement, un moyen de s'introduire dans la place
+par surprise, on frappe.--Qui va la?--Ce sont de pauvres pelerins bien
+fatigues ou des chasseurs egares qui demandent place au foyer de la
+maison.--On leur repond que le foyer est eteint, et qu'il n'y a pas
+place pour eux a table; on les injure, on les traite de malfaiteurs et
+de mauvaises gens, sans feu ni lieu; on parlemente longtemps; le
+dialogue, toujours pittoresque, est parfois rempli d'esprit et meme de
+poesie; enfin on leur conseille de chanter pour se desennuyer, ou pour
+se rechauffer si c'est une nuit d'hiver, mais a condition qu'on chantera
+quelque chose d'inconnu a la compagnie qui, du dedans, les ecoute.
+
+Alors, une lutte lyrique commence entre les chanteurs du marie et ceux
+de la mariee, car elle aussi a ses _chanteux fins_, et, de plus, ses
+chanteuses expertes, matrones a la voix chevrotante, a qui l'on n'en
+impose point en donnant du vieux pour du neuf. Si l'on connait, au
+dedans, la chanson du dehors, on l'interrompt des le premier vers en
+chantant la second, et vite, il faut passer a une autre. Trois heures
+peuvent fort bien s'ecouler, au vent et a la pluie, avant que le parti
+du marie ait pu achever un seul couplet, tant est riche le repertoire
+des chansons berrichonnes, tant la memoire des beaux chanteurs est
+ornee; chaque replique victorieuse du dedans est accompagnee de grands
+eclats de rire d'un cote, de maledictions de l'autre. Enfin l'un des
+partis est vaincu, et l'on passe a la chanson des noces:
+
+ Ouvrez la porte, ouvrez,
+ Mariee, ma mignonne!
+ J'ons de beaux rubans a vous presenter.
+ Helas! ma mie, laissez-nous entrer.
+
+A quoi les femmes repondent en fausset:
+
+ Mon pere est en chagrin,
+ Ma mere en grand' tristesse;
+ Moi, je suis une fille de trop grand prix
+ Pour ouvrir ma porte a ces heures-ci.
+
+Si les paroles sont naives et la versification par trop libre, en
+revanche l'air est magnifique dans sa solennite simple et large. Il faut
+chanter dehors autant de couplets, et nommer chaque fois autant d'objets
+differents, au troisieme vers, qu'il y a de cadeaux de noces.
+
+Ces cadeaux du marie sont ce qu'on appelle les _livrees_. Il faut
+annoncer jusqu'au _cent d'epingles_ oblige qui fait partie de cette
+modeste corbeille de mariage a quoi la mariee incorruptible fait
+repondre invariablement que son pere est en chagrin, sa mere en grande
+tristesse, et qu'elle n'ouvre point sa porte a pareille heure.
+
+Enfin arrive le couplet final, ou il est dit: _J'ons un beau mari a vous
+presenter_, et la porte s'ouvre; mais c'est le signal d'une melee
+etrange: le marie doit prendre possession du foyer domestique; il doit
+planter la broche et allumer le feu; le parti de la mariee s'y oppose,
+et ne cedera qu'a la force; les femmes se refugient avec les vieillards
+sur les bancs et sur les tables; les enfants, effrayes, se cachent
+dessous, les chiens hurlent, les fusils partent, c'est un combat sans
+colere, sans coups ni blessures volontaires, mais ou le point d'honneur
+est pris assez au serieux pour que chacun y deploie toute sa vigueur et
+toute sa volonte, si bien qu'a force de se pousser, de s'etreindre, de
+se tordre la broche entre les mains, j'ai vu peu de noces ou il n'y eut
+quelqu'un d'ecloppe, au moment ou le marie reussissait a allumer une
+poignee de paille dans la cheminee, ou l'oie, dechiquetee dans le
+combat, prenait enfin possession de l'atre.
+
+Un jour, la scene fut ensanglantee par un accident serieux. Un des
+convies fut litteralement embroche dans la bataille. Des lors, la
+ceremonie tomba en desuetude; on fut d'accord sur tous les points de la
+supprimer, et nous avons vu la derniere il y a dix ans. On eut pu se
+borner a supprimer la bataille; mais, la conquete du foyer etant le but
+symbolique de l'affaire, on jugea que le reste n'aurait plus de sens. Je
+regrette pourtant les chansons a la porte, et la belle melodie de:
+_Ouvrez la porte, ouvrez!_ qui, n'ayant plus d'emploi, se perdra.
+
+Apres la broche plantee, venait pour le marie une derniere epreuve: on
+asseyait trois jeunes filles avec la mariee sur un banc, on les couvrait
+d'un drap, et, sans les toucher autrement qu'avec une petite baguette,
+le marie devait, du premier coup d'oeil, deviner et designer sa femme;
+lorsqu'il se trompait, il etait condamne a ne pas danser avec elle de
+toute la soiree; car, ensuite, venaient le bal, le souper, et des
+chansons jusqu'au jour. Une noce comportait trois jours et trois nuits
+de joie et bombance, sans desemparer d'une heure.
+
+La _gerbaude_ est une ceremonie agricole que l'auteur de cet article a
+mise sur la scene tres-fidelement; mais ce que le theatre ne saurait
+reproduire, c'est la majeste du cadre, c'est la montagne de gerbes qui
+arrive solennellement, trainee par trois paires de boeufs enormes, tout
+ornee de fleurs, de fruits et de beaux enfants perches au sommet des
+dernieres gerbes. C'est parfois un tableau qui se compose comme pour
+l'oeil des artistes. Tout cela est si beau par soi-meme: les grands
+ruminants a l'oeil fier et calme, la moisson ruisselante, les fleurs
+souriant sur les epis, et, plus que tout cela, les enfants blonds comme
+les gerbes, comme les boeufs, comme la terre couverte de son chaume, car
+tout est colore harmonieusement dans ces chaudes journees ou le ciel
+lui-meme est tout d'or et d'ambre a l'approche du soir.
+
+Avant le depart du charroi de gerbaude, on entend planer d'horizon en
+horizon une grande clameur dont le voyageur s'etonne. Il regarde, il
+voit des bandes de moissonneurs et de glaneuses s'elancer, les bras
+leves vers le ciel et rugissant de triomphe, vers le chargeur qui leve
+vers le ciel aussi la derniere gerbe avant de la placer sur le faite du
+char. Il semble que cette population de travailleurs se rue sur lui
+pour lui arracher la gerbe; on croit qu'on va assister a une bataille
+furieuse, inique, de tous contre un seul; mais loin de la! c'est une
+acclamation de joie et d'amitie; c'est une benediction enthousiaste et
+fraternelle.
+
+Pauvres paysans, vous avez du beau et du bon quand meme!
+
+
+
+
+II
+
+LES VISIONS DE LA NUIT DANS LES CAMPAGNES
+
+
+Vous dire que je m'en moque serait mentir. Je n'en ai jamais eu, c'est
+vrai: j'ai parcouru la campagne a toutes les heures de la nuit, seul ou
+en compagnie de grands poltrons, et, sauf quelques meteores inoffensifs,
+quelques vieux arbres phosphorescents et autres phenomenes qui ne
+rendaient pas fort lugubre l'aspect de la nature, je n'ai jamais eu le
+plaisir de rencontrer un objet fantastique et de pouvoir raconter a
+personne, comme temoin oculaire, la moindre histoire de revenant.
+
+Eh bien, cependant je ne suis pas de ceux qui disent en presence des
+superstitions rustiques: _mensonge, imbecillite, vision de la peur_; je
+dis phenomene de vision, ou phenomene exterieur insolite et incompris.
+Je ne crois pour cela ni aux sorciers ni aux prodiges. Ces contes de
+sorciers, ces explications fantastiques donnees aux pretendus prodiges
+de la nuit, c'est le poeme des imaginations champetres. Mais le fait
+existe, le fait s'accomplit, qu'il soit un fantome dans l'air ou
+seulement dans l'oeil qui le percoit, c'est un objet tout aussi
+reellement et logiquement produit que la reflexion d'une figure dans un
+miroir.
+
+Les aberrations des sens sont-elles explicables? ont-elles ete
+expliquees? Je sais qu'elles ont ete constatees, voila tout: mais il est
+tres-faux de dire et de croire qu'elles sont uniquement l'ouvrage de la
+peur. Cela peut etre vrai en beaucoup d'occasions; mais il y a des
+exceptions irrecusables. Des hommes de sang-froid, d'un courage naturel
+eprouve, et places dans des circonstances ou rien ne semblait agir sur
+leur imagination, meme des hommes eclaires, savants, illustres, ont eu
+des apparitions qui n'ont trouble ni leur jugement ni leur sante, et
+dont cependant il n'a pas dependu d'eux tous de ne pas se sentir
+affectes plus ou moins apres coup.
+
+Parmi grand nombre d'interessants ouvrages publies sur ce sujet, il
+faut noter celui du docteur Brierre de Boismont, qui analyse aussi bien
+que possible les causes de l'hallucination. Je n'apporterai apres ces
+travaux serieux qu'une seule observation utile a enregistrer, c'est que
+l'homme qui vit le plus pres de la nature, le sauvage, et apres lui le
+paysan, sont plus disposes et plus sujets que les hommes des autres
+classes aux phenomenes de l'hallucination. Sans doute, l'ignorance et la
+superstition les forcent a prendre pour des prodiges surnaturels ces
+simples aberrations de leurs sens; mais ce n'est pas toujours
+l'imagination qui les produit, je le repete; elle ne fait le plus
+souvent que les expliquer a sa guise.
+
+Dira-t-on que l'education premiere, les contes de la veillee, les recits
+effrayants de la nourrice et de la grand'mere disposent les enfants et
+meme les hommes a eprouver ce phenomene? Je le veux bien. Dira-t-on
+encore que les plus simples notions de physique elementaire et un peu de
+moquerie voltairienne en purgeraient aisement les campagnes? Cela est
+moins certain. L'aspect continuel de la campagne, l'air qu'il respire a
+toute heure, les tableaux varies que la nature deroule sous ses yeux, et
+qui se modifient a chaque instant dans la succession des variations
+atmospheriques, ce sont la pour l'homme rustique des conditions
+particulieres d'existence intellectuelle et physiologique; elles font de
+lui un etre plus primitif, plus normal peut-etre, plus lie au sol, plus
+confondu avec les elements de la creation que nous ne le sommes quand la
+culture des idees nous a separes, pour ainsi dire, du ciel et de la
+terre, en nous faisant une vie factice enfermee dans le moellon des
+habitations bien closes. Meme dans sa hutte ou dans sa chaumiere, le
+sauvage ou le paysan vit encore dans le nuage, dans l'eclair et le vent
+qui enveloppent ces fragiles demeures. Il y a sur l'Adriatique des
+pecheurs qui ne connaissent pas l'abri d'un toit; ils dorment dans leur
+barque, couverts d'une natte, la face eclairee par les etoiles, la barbe
+caressee par la brise, le corps sans cesse berce par le flot. Il y a des
+colporteurs, des bohemiens, des conducteurs de bestiaux qui dorment
+toujours en plein air, comme les Indiens de l'Amerique du Nord. Certes,
+le sang de ces hommes-la circule autrement que le notre; leurs nerfs ont
+un equilibre different; leurs pensees, un autre cours; leurs sensations
+une autre maniere de se produire. Interrogez-les, il n'en est pas un qui
+n'ait vu des prodiges, des apparitions, des scenes de nuit etranges,
+inexplicables. Il en est parmi eux de tres-braves, de tres-raisonnables,
+de tres-sinceres, et ce ne sont pas les moins hallucines. Lisez toutes
+les observations recueillies a cet egard, vous y verrez, par une foule
+de faits curieux et bien observes, que l'hallucination est compatible
+avec le plein exercice de la raison.
+
+C'est un etat maladif du cerveau; cependant il est presque toujours
+possible d'en pressentir la cause physique ou morale dans une
+perturbation de l'ame ou du corps; mais elle est quelquefois inattendue
+et mysterieuse au point de surprendre et de troubler un instant les
+esprits les plus fermes.
+
+Chez les paysans, elle se produit si souvent, qu'elle semble presque une
+loi reguliere de leur organisation. Elle les effraye autrement que nous.
+Notre grande terreur, a nous autres, quand le cauchemar ou la fievre
+nous presentent leurs fantomes, c'est de perdre la raison, et plus nous
+sommes certains d'etre la proie d'un songe, plus nous nous affectons de
+ne pouvoir nous y soustraire par un simple effort de la volonte. On a vu
+des gens devenir fous par la crainte de l'etre. Les paysans n'ont pas
+cette angoisse; ils croient avoir vu des objets reels; ils en ont
+grand'peur; mais la conscience de leur lucidite n'etant point ebranlee,
+l'hallucination est certainement moins dangereuse pour eux que pour
+nous. L'hallucination n'est, d'ailleurs, pas la seule cause de mon
+penchant a admettre, jusqu'a un certain point, les visions de la nuit.
+Je crois qu'il y a une foule de petits phenomenes nocturnes, explosions
+ou incandescences de gaz, condensations de vapeurs, bruits souterrains,
+spectres celestes, petits aerolithes, habitudes bizarres et inobservees,
+aberrations meme chez les animaux, que sais-je? des affinites
+mysterieuses ou des perturbations brusques des habitudes de la nature,
+que les savants observent par hasard et que les paysans, dans leur
+contact perpetuel avec les elements, signalent a chaque instant sans
+pouvoir les expliquer.
+
+Par exemple, que pensez-vous de cette croyance aux _meneurs de loups_?
+Elle est de tous les pays, je crois, et elle est repandue dans toute la
+France. C'est le dernier vestige de la croyance aux lycanthropes. En
+Berry, ou deja les contes que l'on fait a nos petits-enfants ne sont
+plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient
+nos grand'meres, je ne me souviens pas qu'on m'ait jamais parle des
+hommes-loups de l'antiquite et du moyen age. Cependant on s'y sert
+encore du mot de _garou_, qui signifie bien homme-loup, mais on en a
+perdu le vrai sens. Les _meneurs de loups_ ne sont plus les capitaines
+de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour devorer les
+enfants: ce sont des hommes savants et mysterieux, de vieux bucherons,
+ou de malins gardes-chasse qui possedent le _secret_ pour charmer,
+soumettre, apprivoiser et conduire les loups veritables. Je connais
+plusieurs personnes qui ont rencontre, aux premieres clartes de la lune,
+a la croix des quatre chemins, le pere _un tel_ s'en allant tout seul a
+grands pas, et suivi _de plus de trente loups_ (il y en a toujours plus
+de trente, jamais moins, dans la legende). Une nuit, deux personnes, qui
+me l'ont raconte, virent passer dans le bois une grande bande de loups;
+elles en furent effrayees, et monterent sur un arbre, d'ou elles virent
+ces animaux s'arreter a la porte d'une cabane d'un bucheron repute
+sorcier. Ils l'entourerent en poussant des rugissements epouvantables;
+le bucheron sortit, leur parla, se promena au milieu d'eux, et ils se
+disperserent sans lui faire aucun mal. Ceci est une histoire de paysan;
+mais deux personnes riches, et ayant recu une assez bonne education,
+gens de beaucoup de sens et d'habilete dans les affaires, vivant dans le
+voisinage d'une foret, ou elles chassaient fort souvent, m'ont jure,
+_sur l'honneur_, avoir vu, etant ensemble, un vieux garde forestier
+s'arreter a un carrefour ecarte et faire des gestes bizarres. Ces deux
+personnes se cacherent pour l'observer, et virent accourir treize loups,
+dont un enorme alla droit au garde et lui fit des caresses. Celui-ci
+siffla les autres comme on siffle des chiens, et s'enfonca avec eux
+dans l'epaisseur du bois. Les deux temoins de cette scene etrange
+n'oserent l'y suivre, et se retirerent aussi surpris qu'effrayes.
+Avaient-ils ete la proie d'une hallucination? Quand l'hallucination
+s'empare de plusieurs personnes a la fois (et cela arrive fort souvent),
+elle revet un caractere difficile a expliquer, je l'avoue: on l'a
+souvent constatee; on l'appelle hallucination contagieuse. Mais a quoi
+sert d'en savoir le nom, si on en ignore la cause? Cette certaine
+disposition des nerfs et de la circulation du sang, qu'on donne pour
+cause a l'audition ou a la vision d'objets fantastiques, comment
+est-elle simultanee chez plusieurs individus reunis? Je n'en sais rien
+du tout.
+
+Mais pourquoi ne pas admettre qu'un homme qui vit au sein des forets,
+qui peut, a toutes les heures du jour et de la nuit, surprendre et
+observer les moeurs des animaux sauvages, aurait pu decouvrir, par
+hasard, ou par un certain genie d'induction, le moyen de les soumettre
+et de s'en faire aimer? J'irai plus loin: pourquoi n'aurait-il pas un
+certain fluide, sympathique a certaines especes? Nous avons vu, de nos
+jours, de si intrepides et de si habiles dompteurs d'animaux feroces en
+cage, qu'un effort de plus, et on peut admettre la domination de
+certains hommes sur les animaux sauvages en liberte.
+
+Mais pourquoi ces hommes cacheraient-ils leur secret, et ne
+tireraient-ils pas profit et vanite de leur puissance?
+
+Parce que le paysan, en obtenant d'une cause naturelle un effet tout
+aussi naturel, ne croit pas lui-meme qu'il obeit aux lois de la nature.
+Donnez-lui un remede dont vous lui demontrerez simplement l'efficacite,
+il n'y aura aucune confiance; mais joignez-y quelque parole
+incomprehensible en le lui administrant, il en aura la foi. Confiez-lui
+le _secret_ de guerir le rhume avec la racine de guimauve, et dites-lui
+qu'il faut l'administrer apres trois signes cabalistiques, ou apres
+avoir mis un de ses bas a l'envers, il se croira sorcier, tous le
+croiront sorcier a l'endroit du rhume. Il guerira tout le monde par la
+foi autant que par la guimauve, mais il se gardera bien de dire le nom
+de la plante vulgaire qui produit ce miracle. Il en fera un mystere; le
+mystere est son element.
+
+Je ne parlerai pas ici de ce qu'on appelle chez nous et ailleurs le
+_secret_, ce serait une digression qui me menerait trop loin. Je me
+bornerai a dire qu'il y a un _secret_ pour tout, et presque tous les
+paysans un peu graves et experimentes ont le _secret_ de quelque chose,
+sont sorciers par consequent, et croient l'etre. Il y a le secret des
+boeufs, que possedent tous les bons metayers; le secret des vaches, qui
+est celui des bonnes metayeres; le secret des bergeres, pour faire
+foisonner la laine; le secret des potiers, pour empecher les pots de se
+fendre au fond; le secret des cures, qui charment les cloches pour la
+grele; le secret du mal de tete, le secret du mal de ventre, le secret
+de l'entorse et de la foulure; le secret des braconniers, pour faire
+venir le gibier; le secret du feu, pour arreter l'incendie; le secret de
+l'eau, pour retrouver les cadavres des noyes, ou arreter l'inondation;
+que sais-je? Il y a autant de secrets que de fleaux dans la nature, et
+de maladies chez les hommes et les animaux. Le secret passe de pere en
+fils, ou s'achete a prix d'argent. Il n'est jamais trahi. Il ne le sera
+jamais, tant qu'on y croira. Le secret de meneur de loups en est un
+comme un autre, peut-etre.
+
+Une des scenes de la nuit dont la croyance est la plus repandue, c'est
+la chasse fantastique; elle a autant de noms qu'il y a de cantons dans
+l'univers. Chez nous, elle s'appelle la _chasse a baudet_, et affecte
+les bruits aigres et grotesques d'une incommensurable croupe d'anes qui
+braient. On peut se la representer a volonte; mais, dans l'esprit de nos
+paysans, c'est quelque chose que l'on entend et qu'on ne voit pas, c'est
+une hallucination ou un phenomene d'acoustique. J'ai cru l'entendre
+plusieurs fois, et pouvoir l'expliquer de la facon la plus vulgaire.
+Dans les derniers jours de l'automne, quand les grands ouragans
+dispersent les bandes d'oiseaux voyageurs, on entend, dans la nuit,
+l'immense clameur melancolique des grues et des oies sauvages en
+detresse. Mais les paysans, que l'on croit si credules et si peu
+observateurs, ne s'y trompent nullement. Ils savent tres-bien le nom et
+connaissent tres-bien le cri des divers oiseaux etrangers a nos climats
+qui se trouvent perdus et disperses dans les tenebres. La _chasse a
+baudet_ n'est rien de tout cela. Ils l'entendent souvent; moi qui ai
+longtemps vecu et erre comme eux dans la rafale et dans le nuage, je ne
+l'ai jamais rencontree. Quelquefois son passage est signale par
+l'apparition de deux lunes. Mais je n'ai pas de chance, car je n'ai
+jamais vu que la vieille lune que nous connaissons tous.
+
+Le taureau blanc, le veau d'or, le dragon, l'oie, la poule noire, la
+truie blanche, et je ne sais combien d'autres animaux fantastiques,
+gardent, comme l'on sait, en tous pays les tresors caches. A l'heure de
+minuit, le jour de Noel, aussitot que sonne la messe, ces gardiens
+infernaux perdent leur puissance jusqu'au dernier son de la cloche qui
+en annonce la fin. C'est la seule heure dans toute l'annee ou la
+conquete du tresor soit possible. Mais il faut savoir ou il est, et
+avoir le temps d'y creuser et de s'en saisir. Si vous etes surpris dans
+le gouffre a l'_Ite missa est_, il se referme a jamais sur vous; de meme
+que si, en ce moment, vous avez reussi a rencontrer l'animal
+fantastique, la soumission qu'il vous a montree pendant le temps de la
+messe fait place a la fureur, et c'est fait de vous.
+
+Cette tradition est universelle. Il y a peu de ruines, chateaux ou
+monasteres, peu de monuments celtiques qui ne recelent leur tresor. Tous
+sont gardes par un animal diabolique. M. Jules Canougo, dans un charmant
+recueil de contes meridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante la
+poetique apparition de la chevre d'or, gardienne des richesses cachees
+au sein de la terre.
+
+Dans nos climats moins riants, autour des dolmens qui couronnent les
+collines pelees de la Marche, c'est un boeuf blanc, ou un veau d'or, ou
+une genisse d'argent qui font rever les imaginations avides; mais ces
+animaux sont mechants et terribles a rencontrer. On y court tant de
+risques, que personne encore n'a ose les saisir par les cornes. Et
+cependant il y a des siecles que les grosses pierres druidiques dansent
+et grincent sur leurs freles supports pendant la messe de minuit, pour
+eveiller la convoitise des passants.
+
+Dans nos vallees ombragees, coupees de grandes plaines fertiles, un
+animal indefinissable se promene la nuit a certaines epoques
+indeterminees, va tourmenter les boeufs aux paturages et roder autour
+des metairies qu'il met en grand emoi. Les chiens hurlent et fuient a
+son approche, les balles ne l'atteignent pas. Cette apparition et la
+terreur qu'elle inspire n'ont encore presque rien perdu dans nos
+alentours. Tous nos fermiers, tous nos domestiques y croient et ont vu
+la bete. On l'appelle la _grand'-bete_, par tradition, quoique bien
+souvent elle paraisse de la taille et de la forme d'un blaireau. Les uns
+l'ont vue en forme de chien de la grandeur d'un boeuf enorme, d'autres
+en levrette blanche haute comme un cheval, d'autres encore en simple
+lievre ou en simple brebis. Ceux qui en parlent avec le plus de
+sang-froid l'ont poursuivie sans succes, sans trop de frayeur, ne lui
+attribuant aucun pouvoir fantastique, la decrivant avec peine, parce
+qu'elle appartient a une espece inconnue dans le pays, disent-ils, et
+assurant que ce n'est precisement ni une chienne, ni une vache, ni un
+blaireau, ni un cheval, mais quelque chose comme tout cela:
+arrangez-vous! Cependant cette bete apparait, j'en suis certain, soit a
+l'etat d'hallucination, soit a l'etat de vapeur flottante, et condensee
+sous de certaines formes. Des gens trop sinceres et trop raisonnables
+l'ont vue pour que j'ose dire qu'il n'y a aucune cause a leur vision.
+Les chiens l'annoncent par des hurlements desesperes et s'enfuient des
+qu'elle parait; cela est certain. Les chiens sont-ils hallucines aussi?
+Pourquoi non? Sont-ce des voleurs qui s'introduisent sous ce
+deguisement? Jamais la bete n'a rien derobe, que l'on sache. Sont-ce de
+mauvais plaisants? On a tire tant de coups de fusil sur la bete, qu'on
+aurait bien, par hasard, et en depit de la peur qui fait trembler la
+main, reussi a tuer ou a blesser quelqu'un de ces pretendus fantomes.
+Enfin, ce genre d'apparition, s'il n'est que le resultat de
+l'hallucination, est eminemment contagieux. Pendant quinze ou vingt
+nuits, les vingt ou trente habitants d'une metairie le voient et le
+poursuivent; il passe a une autre petite colonie qui le voit absolument
+de meme, et il fait le tour du pays, ayant produit cette contagion sur
+un tres-grand nombre d'habitants.
+
+Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit. Autour des mares
+stagnantes, dans les bruyeres comme au bord des fontaines ombragees dans
+les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on
+entend au milieu de la nuit le battoir precipite et le clapotement
+furieux des lavandieres. Dans beaucoup de provinces, on croit qu'elles
+evoquent la pluie et attirent l'orage, en faisant voler jusqu'aux nues,
+avec leur battoir agile, l'eau des sources et des marecages. Chez nous,
+c'est bien pire, elles battent et tordent quelque objet qui ressemble a
+du linge, mais qui, vu de pres, n'est autre chose que des cadavres
+d'enfants. Il faut se garder de les observer et de les deranger, car,
+eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous
+saisiraient, vous battraient et vous tordraient dans l'eau ni plus ni
+moins qu'une paire de bas.
+
+Nous avons entendu souvent le battoir des lavandieres fantastiques
+resonner dans le silence de la nuit autour des mares desertes. C'est a
+s'y tromper. C'est une espece de grenouille qui produit ce bruit
+formidable. Mais c'est bien triste de faire cette puerile decouverte, et
+de ne plus esperer l'apparition des terribles sorcieres tordant leurs
+haillons immondes a la brume des nuits de novembre, aux premieres
+clartes d'un croissant blafard reflete par les eaux. Un mien ami, homme
+de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, sujet a l'ivresse,
+tres-brave cependant devant les choses reelles, mais facile a
+impressionner par les legendes du pays, fit deux rencontres de
+lavandieres qu'il ne racontait qu'avec une grande emotion.
+
+Un soir, vers onze heures, dans une traine charmante qui court en
+serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondule du
+ravin d'Ormous, il vit, au bord d'une source, une vieille qui battait et
+tordait en silence. Quoique la fontaine soit mal famee, il ne vit rien
+la de surnaturel, et dit a cette vieille:
+
+--Vous lavez bien tard, la mere!
+
+Elle ne repondit point. Il la crut sourde et s'approcha. La lune etait
+brillante et la source eclairait comme un miroir. Il vit distinctement
+les traits de la vieille: elle lui etait completement inconnue, et il en
+fut etonne, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de chasseur et de
+flaneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de visage inconnu a
+plusieurs lieues a la ronde. Voici comme il me raconta lui-meme ses
+impressions en face de cette laveuse singulierement vigilante:
+
+--Je ne pensai a la tradition des lavandieres de nuit que lorsque je
+l'eus perdue de vue. Je n'y pensais pas avant de la rencontrer, je n'y
+croyais pas, et je n'eprouvais aucune mefiance en l'abordant. Mais, des
+que je fus aupres d'elle, son silence, son indifference a l'approche
+d'un passant, lui donnerent l'aspect d'un etre absolument etranger a
+notre espece. Si la vieillesse la privait de l'ouie et de la vue,
+comment etait-elle assez robuste pour etre venue de loin, toute seule,
+laver, a cette heure insolite, a cette source glacee ou elle travaillait
+avec tant de force et d'activite? Cela etait au moins digne de remarque.
+Mais ce qui m'etonna encore plus, c'est ce que j'eprouvai en moi-meme:
+je n'eus aucun sentiment de peur, mais une repugnance, un degout
+invincible. Je passai mon chemin sans qu'elle tournat la tete. Ce ne fut
+qu'en arrivant chez moi que je pensai aux sorcieres des lavoirs, et
+alors, j'eus tres-peur, j'en conviens franchement, et rien au monde ne
+m'eut decide a revenir sur mes pas.
+
+Une seconde fois, le meme ami passait aupres des etangs de Thevet, vers
+deux heures du matin. Il venait de Linieres, ou il assure qu'il n'avait
+ni mange ni bu, circonstance que je ne saurais garantir; il etait seul,
+en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval etant fatigue, il mit pied
+a terre a une montee et se trouva au bord de la route pres d'un fosse ou
+trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande activite,
+sans rien dire. Son chien se serra tout a coup contre lui sans aboyer.
+Il passa sans trop regarder; mais a peine eut-il fait quelques pas,
+qu'il entendit marcher derriere lui et que la lune dessina a ses pieds
+une ombre tres-allongee. Il se retourna et vit une de ces femmes qui le
+suivait. Les deux autres venaient a quelque distance comme pour appuyer
+la premiere.
+
+--Cette fois, dit-il, je pensai bien aux lavandieres; mais j'eus une
+autre emotion que la premiere fois. Ces femmes etaient d'une taille si
+elevee et celle qui me suivait avait tellement les proportions, la
+figure et la demarche d'un homme, que je ne doutai pas un instant
+d'avoir affaire a des plaisants de village, malintentionnes peut-etre.
+J'avais une bonne trique a la main. Je me retournai en disant:
+
+"--Que me voulez-vous?
+
+"Je ne recus point de reponse; et, ne me voyant pas attaque, n'ayant pas
+de pretexte pour attaquer moi-meme, je fus force de regagner mon
+cabriolet, qui etait assez loin devant moi, avec cet etre desagreable
+sur mes talons. Il ne me disait rien et semblait se faire un malin
+plaisir de me tenir sous le coup d'une attaque. Je tenais toujours mon
+baton pret a lui casser la machoire au moindre attouchement; et
+j'arrivai ainsi a mon cabriolet avec mon poltron de chien, qui ne disait
+mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors, et, quoique j'eusse
+entendu jusque-la des pas sur les miens et vu une ombre marcher a cote
+de moi, je ne vis personne. Seulement, je distinguai, a trente pas
+environ en arriere, a la place ou je les avais vues laver, ces trois
+grandes diablesses sautant, dansant et se tordant comme des folles sur
+le revers du fosse.
+
+Je vous donne cette histoire pour ce qu'elle vaut; mais elle m'a ete
+racontee de tres-bonne foi, et vous le garantis. Mettez cela en partie
+au chapitre des hallucinations.
+
+L'orme Rateau est un arbre magnifique, qui existait, dit-on, deja grand
+et fort, au temps de Charles VII. Comme un orme qu'il est, il n'a pas de
+loin une grande apparence, et son branchage affecte assez la forme du
+rateau, dont il porte le nom. Mais ce n'est la qu'une coincidence
+fortuite avec la legende traditionnelle qui l'a baptise. De pres, il
+devient imposant par sa longue tige elancee, sillonnee de la foudre et
+plantee comme un monument a un vaste carrefour des chemins communaux.
+Ces chemins, larges comme des prairies, incessamment tondus par les
+troupeaux du proletaire, sont couverts d'une herbe courte, ou la ronce
+et le chardon croissent en liberte. La plaine est ouverte a une grande
+distance, fraiche quoique nue, mais triste et solennelle malgre sa
+fertilite. Une croix de bois est plantee sur un piedestal de pierre qui
+est le dernier vestige de quatre statues fort anciennes disparues depuis
+la revolution de 93. Cette decoration monumentale dans un lieu si peu
+frequente atteste un respect traditionnel; et les paysans des environs
+ont une telle opinion de l'orme Rateau, qu'ils pretendent qu'on ne peut
+l'abattre, parce qu'il est sur la carte de Cassini. Mais ce chemin
+communal, abandonne aujourd'hui aux pietons, et que traverse a de rares
+intervalles le cheval d'un meunier ou d'un gendarme, etait jadis une des
+grandes voies de communication de la France centrale. On l'appelle
+encore aujourd'hui le chemin des Anglais. C'etait la route militaire, le
+passage des armees que franchit l'invasion, et que Duguesclin leur fit
+repasser l'epee dans le dos, apres avoir delivre Sainte-Severe, la
+derniere forteresse de leur occupation.
+
+Ce detail n'est consigne dans aucune histoire, mais la tradition est la
+qui en fait foi; et maintenant, voici la legende de l'orme Rateau, qui
+est jolie, malgre la nature des animaux qui y jouent leur role.
+
+Un jeune garcon gardait un troupeau de porcs autour de l'orme Rateau.
+Il regardait du cote de la Chatre, lorsqu'il vit accourir une grande
+bande armee qui devastait les champs, brulait les chaumieres, massacrait
+les paysans et enlevait les femmes. C'etaient les Anglais, qui
+descendaient de la Marche sur le Berry et qui s'en allaient ravager
+Saint-Chartier. Le porcher eloigna son troupeau, se tint a distance et
+vit passer l'ennemi comme un ouragan. Quand il revint sous l'orme avec
+son troupeau, la peur qu'il avait ressentie fit place a une grande
+colere contre les Anglais et contre lui-meme.
+
+--Quoi! pensa-t-il, nous nous laissons abimer ainsi sans nous
+defendre?... Nous sommes trop laches! Il y faut aller!
+
+Et, s'approchant de la statue de saint Antoine, qui etait une des quatre
+autour de l'orme:
+
+--Bon saint Antoine, lui dit-il, il faut que j'aille contre ces Anglais,
+et je n'ai pas le temps de rentrer mes betes. Pendant ce temps-la, ces
+mechants-la nous feraient trop de mal. Prends mon baton, bon saint, et
+veille sur mes porcs pendant trois jours et trois nuits; je te les
+donne en garde.
+
+La-dessus, le jeune gars mit sa binette de porcher (qui est un court
+baton avec un triangle de fer au bout) dans les mains de la statue, et,
+jetant la ses sabots, _s'en courut_ a Saint-Chartier, ou, pendant trois
+jours et trois nuits, il fit rage contre les Anglais avec les bons
+garcons de l'endroit, soutenus des bons hommes d'armes de France. Puis,
+quand l'ennemi fut chasse, il s'en revint a son troupeau; il compta ses
+porcs, et pas un ne manquait; et cependant il avait passe la bien des
+trainards, bien des pillards et bien des loups attires par l'odeur du
+carnage. Le jeune porcher reprit a saint Antoine son sceptre rustique,
+le remercia a genoux, et, sans rever les hautes destinees et la grande
+mission de Jeanne Darc, content d'avoir au moins donne son coup de main
+a l'oeuvre de delivrance, il garda ses cochons comme devant.
+
+Une autre tradition plus confuse attribue a l'orme Rateau une moins
+benigne influence. Des enfants, saisis de vertige, auraient eu
+l'horrible idee de jouer leur vie aux petits palets et auraient enterre
+vivant le perdant sous la pierre de saint Antoine.
+
+Mais voici la legende principale et toujours en credit de l'orme Rateau.
+Un _monsieur_ s'y promene la nuit; il en fait incessamment le tour. On
+le voit la depuis que le monde est monde. Quel est-il? Nul ne le sait.
+Il est vetu de noir, et il a vingt pieds de haut. C'est un _monsieur_,
+car _il suit les modes_; on l'a vu au siecle dernier en habit noir
+complet, culotte courte, souliers a boucles, l'epee au cote; sous le
+Directoire, on l'a vu en oreilles de chien et en large cravate.
+Aujourd'hui, il s'habille comme vous et moi; mais il porte toujours son
+grand rateau sur l'epaule, et gare aux jambes des gens ou des betes qui
+passent dans son ombre. Du reste, pas mechant homme, et ne se faisant
+connaitre qu'a ceux qui ont _le secret_.
+
+Si vous n'y croyez, allez-y voir. Nous y avons ete a l'heure solennelle
+du lever de la lune; nous l'avons appele par tous les noms possibles, en
+lui disant toujours _monsieur_, tres-poliment; mais nous n'avons pas
+trouve le nom auquel il lui plait de repondre, car il n'est pas venu;
+et, d'ailleurs, il n'aime pas la plaisanterie, et, pour le voir, il
+faut avoir peur de lui.
+
+Si vous aimez ces contes populaires et si vous voulez chercher plus
+serieusement leur origine, lisez un livre a la fois tres-savant et
+tres-amusant, qui est l'ouvrage d'une femme, _la Normandie romanesque et
+merveilleuse_, par mademoiselle Amelie Bosquet; vous y retrouverez
+toutes les legendes de la France et celles de votre endroit par
+consequent. Vous y apprendrez toute l'histoire des superstitions
+humaines, variant seulement par quelques details, selon les localites:
+ceci est la preuve que l'humanite est encore bien pres de son berceau,
+ou qu'elle est bien tenace et bien uniforme dans son aptitude a passer
+par le meme chemin et a se nourrir des memes idees.
+
+Nous avons montre les souvenirs de l'antiquite modifies dans les idees
+ou dans les reves de la race berrichonne par l'influence du
+christianisme primitif et du moyen age. Il y a la un monde de fantaisies
+perdu pour les classes eclairees, et qui tend aussi a s'effacer de la
+croyance et de la memoire des classes rustiques. Il n'est donc pas sans
+interet de recueillir les fragments, epars dans toutes les provinces de
+France, de cette poesie terrible, riante ou burlesque, qui, dans un
+demi-siecle peut-etre, n'aura plus ni bardes, ni rapsodes, ni adeptes.
+
+L'Allemagne passe pour etre la terre classique du fantastique. Cela
+tient a ce que des ecrivains anciens et modernes ont fixe la legende
+dans le poeme, le conte et la ballade. Notre litterature francaise,
+depuis le siecle de Louis XIV surtout, a rejete cet element comme
+indigne de la raison humaine et de la dignite philosophique. Le
+romantisme a fait de vains efforts pour derider notre scepticisme; nous
+n'avons su qu'imiter la fantaisie allemande. Le merveilleux slave, bien
+autrement grandiose et terrifiant, nous a ete revele par des traductions
+incompletes qui ne sont pas devenues populaires. On n'a pas ose imiter
+chez nous des sabbats lugubres et sanglants comme ceux d'Adam
+Mickiewicz.
+
+La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique cependant
+que les nations slaves ou germaniques; mais il lui a manque, il lui
+manquera probablement un grand poete pour donner une forme precise et
+durable aux elans, deja affaiblis, de son imagination.
+
+Une seule province de France est a la hauteur, dans sa poesie, de ce que
+le genie des plus grands poetes et celui des nations les plus poetiques
+ont jamais produit: nous oserons dire qu'elle les surpasse. Nous voulons
+parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n'y a pas longtemps que
+c'est la France. Quiconque a lu _les Barza-Breiz_, recueillis et
+traduits par M. de la Villemarque, doit etre persuade avec moi,
+c'est-a-dire penetre intimement de ce que j'avance. _Le Tribut de
+Nomenoe_ est un poeme de cent quarante vers, plus grand que l'_Iliade_,
+plus complet, plus beau, plus parfait qu'aucun chef-d'oeuvre sorti de
+l'esprit humain. _La Peste d'Eliant, les Nains, Desbreiz_ et vingt
+autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus
+complete a laquelle puisse pretendre une litterature lyrique. Il est
+meme fort etrange que cette litterature, revelee a la notre par une
+publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs annees, n'y
+ait pas fait une revolution. Macpherson a rempli l'Europe du nom
+d'Ossian; avant Walter Scott, il avait mis l'Ecosse a la mode. Vraiment,
+nous n'avons pas assez fete notre Bretagne, et il y a encore des lettres
+qui n'ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en, nous
+sommes comme des nains devant des geants. Singulieres vicissitudes que
+subissent le beau et le vrai dans l'histoire de l'art!
+
+Qu'est-ce donc que cette race armoricaine qui s'est nourrie, depuis le
+druidisme jusqu'a la chouannerie, d'une telle moelle? Nous la savions
+bien forte et fiere, mais pas grande a ce point avant qu'elle eut chante
+a nos oreilles. Genie epique, dramatique, amoureux, guerrier, tendre,
+triste, sombre, moqueur, naif, tout est la! Et au-dessus de ce monde de
+l'action et de la pensee plane le reve: les sylphes, les gnomes, les
+djinns de l'Orient, tous les fantomes, tous les genies de la mythologie
+paienne et chretienne voltigent sur ces tetes exaltees et puissantes. En
+verite, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait rencontrer un
+Breton sans lui oter son chapeau.
+
+Nous voici bien loin de notre humble Berry, ou j'ai pourtant retrouve,
+dans la memoire des chanteurs rustiques, plusieurs romances et ballades
+exactement traduites, en vers naifs et bien berrichons, des textes
+bretons publies par M. de la Villemarque. Revendiquerons-nous la
+propriete de ces creations, et dirons-nous qu'elles ont ete traduites du
+berrichon dans la langue bretonne? Non.--Elles portent clairement leur
+brevet d'origine en tete. Le texte dit: _En revenant de Nantes_, etc.
+
+Et ailleurs: _Ma famille de Nantes_, etc.
+
+Le Berry a sa musique, mais il n'a pas sa litterature, ou bien elle
+s'est perdue comme aurait pu se perdre la poesie bretonne si M. de la
+Villemarque ne l'eut recueillie a temps. Ces richesses inedites
+s'alterent insensiblement dans la memoire des bardes illettres qui les
+propagent. Je sais plusieurs complaintes et ballades berrichonnes qui
+n'ont plus ni rime ni raison, et ou, ca et la, brille un couplet d'une
+facture charmante, qui appartient evidemment a un texte original
+affreusement corrompu quant au reste.
+
+Pour etre privee de ses archives poetiques, l'imagination de nos
+paysans n'est pas moins riche que celle des Allemands, et ce sens
+particulier de l'hallucination dont j'ai parle l'atteste suffisamment.
+
+Une des plus singulieres apparitions est celle des _meneurs de nuees_,
+autour des mares ou au beau milieu des etangs. Ces esprits nuisibles se
+montrent aux epoques des debordements de rivieres, et provoquent le
+fleau des pluies torrentielles intempestives. Autant qu'on peut saisir
+leurs formes vagues dans la trombe qu'ils soulevent, on reconnait parmi
+eux, assez souvent, des gens mal fames dans le pays, des gens qui ne
+possedent rien, bien entendu, sur la terre du bon Dieu, et qui ne
+souhaitent que le mal des autres. Reunis aux genies des nuages, armes de
+pelles ou de balais, vetus de haillons fangeux et incolores, ils
+s'agitent frenetiquement, _ils dansent et enragent_, comme disent les
+ballades bretonnes; et le voyageur attarde qui les apercoit sur les
+flaques brumeuses semees dans les landes desertes, doit se hater de
+gagner son gite, sans les deranger et sans leur montrer qu'il les a vus.
+Certainement ils se mettraient, en bourrasque, a ses trousses, et il
+n'y ferait pas bon.
+
+On est etonne de voir combien les scenes de la nature impressionnent le
+paysan. Il semblerait qu'elles doivent agir davantage sur l'imagination
+des habitants des villes, et que l'homme, accoutume des son enfance a
+errer ou a travailler le jour et la nuit dans une meme localite, en
+connait si bien les details et les differents aspects, qu'il ne puisse
+plus y ressentir ni etonnement ni trouble. C'est tout le contraire: le
+braconnier qui, depuis quarante ans, chasse au collet ou a l'affut, a la
+nuit tombante, voit les animaux meme dont il est le fleau, prendre, dans
+le crepuscule, des formes effrayantes pour le menacer. Le pecheur de
+nuit, le meunier qui vit sur la riviere meme, peuplent de fantomes les
+brouillards argentes par la lune; l'eleveur de bestiaux qui s'en va lier
+les boeufs ou conduire les chevaux au paturage, apres la chute du jour
+ou avant son lever, rencontre dans sa haie, dans son pre, sur ses betes
+meme, des etres inconnus, qui s'evanouissent a son approche, mais qui le
+menacent en fuyant. Heureuses, selon nous, ces organisations
+primitives, a qui sont reveles les secrets du monde surnaturel, et qui
+ont le don de voir et d'entendre de si etranges choses! Nous avons beau
+faire, nous autres, ecouter des histoires a faire dresser les cheveux
+sur la tete, nous battre les flancs pour y croire, courir la nuit dans
+les lieux hantes par les esprits, attendre et chercher la peur
+inspiratrice, mere des fantomes, le diable nous fuit comme si nous
+etions des saints: Lucifer defend a ses milices de se montrer aux
+incredules.
+
+Les animaux sorciers ne sont pas rares: c'est pourquoi il faut faire
+attention a ce qu'on dit devant certains d'entre eux. Un metayer de nos
+environs voyait tous les jours un vieux lievre s'arreter a peu de
+distance de lui, se lecher les pattes, et le regarder d'un air narquois;
+or, ce metayer finit, en y faisant bien attention, par reconnaitre son
+proprietaire sous le deguisement dudit lievre. Il lui ota son chapeau,
+pour lui faire entendre qu'il n'etait point sa dupe et que la
+plaisanterie etait inutile. Mais le bourgeois, qui etait malin, parut ne
+pas comprendre, et continua a le surveiller sous cette apparence.
+
+Cela facha le metayer, qui etait honnete homme, et que le soupcon
+blessait d'autant plus, que son maitre, lorsqu'il venait chez lui sous
+figure de chretien, ne lui marquait aucune mefiance. Il prit son fusil
+un beau soir, comptant bien lui faire peur, et le corriger de cette
+manie de faire le lievre. Il essaya meme de le coucher en joue; mais la
+preuve que cet animal n'etait pas plus lievre que vous et moi, c'est que
+le fusil ne l'inquieta nullement, et qu'il se mit a rire.
+
+--Ah ca! ecoutez, not' maitre! s'ecria le brave homme perdant patience;
+otez-vous de la, ou, aussi vrai que j'ai recu le bapteme, je vous
+flanque mon coup de fusil.
+
+M. _Trois-Etoiles_ ne se le fit pas dire deux fois: il vit que le paysan
+etait _emalice_ tout de bon, et, prenant la fuite, il ne reparut plus.
+
+On a vu souvent des animaux de ce genre, frappes et blesses, disparaitre
+egalement; mais, le lendemain, la personne soupconnee ne se montrait
+pas, et, si on allait chez elle, on la trouvait au lit, fort endommagee.
+On aurait pu retirer de son corps le plomb qui etait entre dans celui
+de la bete, car, aussi vrai que ces choses se sont vues, c'etait le meme
+plomb.
+
+Un animal plus incommode encore que ceux qui espionnent l'ouvrier des
+champs, c'est celui _qui se fait porter_. Celui-la est un ennemi
+declare, qui n'ecoute rien, et qui se montre sous diverses formes,
+quelquefois meme sous celle d'un homme tout pareil a celui auquel il
+s'adresse. En se voyant ainsi face a face avec son sosie, on est fort
+trouble, et, quelque resistance qu'on fasse, il vous saute sur les
+epaules. D'autres fois, on sent son poids qui est formidable, sans rien
+voir et sans rien entendre. La plus mauvaise de ces apparitions est
+celle de la levrette blanche. Quand on l'apercoit, d'abord elle est
+toute petite; mais elle grandit peu a peu, elle vous suit, elle arrive a
+la taille d'un cheval et vous monte sur le dos. Il est avere qu'elle
+pese deux ou trois mille livres; mais il n'y a point a s'en defendre, et
+elle ne vous quitte que quand vous apercevez la porte de votre maison.
+C'est quand on s'est attarde au cabaret qu'on rencontre cette bete
+maudite. Bien heureux quand elle n'est pas accompagnee de deux ou trois
+feux follets qui vous entrainent dans quelque marecage ou riviere pour
+vous y faire noyer.
+
+La cocadrille, bien connue au moyen age, existe encore dans les ruines
+des vieux manoirs. Elle erre sur les ruines la nuit, et se tient cachee
+le jour dans la vase et les roseaux. Si on l'apercoit alors, on ne s'en
+mefie point, car elle a la mine d'un petit lezard; mais ceux qui la
+connaissent ne s'y trompent guere et annoncent de grandes maladies dans
+l'endroit, si on ne reussit a la tuer avant qu'elle ait vomi son venin.
+Cela est plus facile a dire qu'a faire. Elle est a l'epreuve de la balle
+et du boulet, et, prenant des proportions effrayantes d'une nuit a
+l'autre, elle repand la peste dans tous les endroits ou elle passe. Le
+mieux est de la faire mourir de faim, ou de la degouter du lieu qu'elle
+habite en dessechant les fosses et les marais a eaux croupissantes. La
+maladie s'en va avec elle.
+
+Le _follet, fadet_ ou _farfadet_, n'est point un animal, bien qu'il lui
+plaise d'avoir des ergots et une tete de coq; mais il a le corps d'un
+petit homme, et, en somme, il n'est ni vilain ni mechant, moyennant
+qu'on ne le contrariera pas. C'est un pur esprit, un bon genie connu en
+tout pays, un peu fantasque, mais fort actif et soigneux des interets de
+la maison. En Berry, il n'habite pas le foyer, il ne fait pas l'ouvrage
+des servantes, il ne devient pas amoureux des femmes. Il hante
+quelquefois les ecuries comme ses confreres d'une grande partie de la
+France; mais c'est la nuit, au paturage, qu'il prend particulierement
+ses ebats. Il y rassemble les chevaux par troupes, se cramponne a leur
+criniere, et les fait galoper comme des fous a travers les pres. Il ne
+parait pas se soucier enormement des gens a qui ces chevaux
+appartiennent. Il aime l'equitation pour elle-meme; c'est sa passion, et
+il prend en amitie les animaux les plus ardents et les plus fougueux. Il
+les fatigue beaucoup, car on les trouve en sueur quand il s'en est
+servi; mais il les frotte et les panse avec tant de soin, qu'ils ne s'en
+portent que mieux. Chez nous, on connait parfaitement les chevaux
+_panses du follet_. Leur criniere est nouee par lui de milliards de
+noeuds inextricables.
+
+C'est une maladie du crin, une sorte de plique chevaline, assez
+frequente dans nos paturages. Ce crin est impossible a demeler, cela est
+certain; mais il est certain aussi qu'on peut le couper sans que
+l'animal en souffre, et que c'est le seul parti a prendre.
+
+Les paysans s'en gardent bien. Ce sont les etriers du follet; et, s'il
+ne les trouvait plus pour y passer ses petites jambes, il pourrait
+tomber; et, comme il est fort colere, il tuerait immediatement la pauvre
+bete tondue.
+
+Le ministere de l'instruction publique va faire publier le recueil des
+chants populaires de la France. C'est une tres-bonne idee, dont la
+realisation devenait necessaire; mais cela arrive bien tard, nous le
+craignons. Pour que la recherche fut tant soit peu complete, il faudrait
+envoyer dans chaque province une personne competente, exclusivement
+chargee de ce soin. Les lettres ou amateurs que l'on va consulter
+apporteront les recoltes du hasard. Qui donc aura eu le temps et la
+patience de reconstruire, parmi cent versions alterees d'une chose
+interessante, le type primitif? S'il s'agit de recueillir le plus de
+poesies inedites qu'il sera possible, et, selon nous, toute
+l'importance, toute l'utilite de cette publication est la, le travail
+demanderait plusieurs annees ou un grand nombre d'explorateurs. Les
+commentateurs ne manqueront pas; mais les veritables decouvertes seront
+fort rares ou fort incompletes, si l'on ne procede consciencieusement et
+par des recherches toutes speciales.
+
+Notre avis est que la publication du texte musical serait indispensable.
+Dans la chanson populaire, les paroles se passent si peu de l'air, que,
+si vous les lisez, elles ne vous disent rien, tandis qu'elles vous
+surprennent, vous charment ou vous exaltent si vous les entendez
+chanter. C'est la, d'ailleurs, qu'il y aurait, _a coup sur_, des
+merveilles a decouvrir et a sauver du neant qui va les atteindre. La
+musique a toujours ete plus negligee que la litterature par les
+gouvernements. Elle n'a pas d'archives; combien de chefs-d'oeuvre de
+maitres inconnus ont peri et periront chaque jour! sans parler de
+chefs-d'oeuvre d'illustres maitres qui n'ont jamais paru, et qui
+disparaitront entierement, faute d'une initiative ministerielle! La
+speculation ne fera jamais ce travail de recherche consciencieuse, et
+jamais ne s'exposera au risque le plus insignifiant pour deterrer les
+tresors oublies.
+
+Quoi qu'on en dise, il y a pour les arts, comme pour tous les progres,
+des travaux que l'Etat seul peut entreprendre et diriger, tant que les
+artistes et les industriels n'auront pas de veritables corporations.
+
+Mais nous voici bien loin de notre sujet; rentrons-y en disant que les
+paysans sont de grands enfants et de vrais fous, peut-etre; mais qu'il
+n'y a pas de vraie poesie sans un certain dereglement d'imagination et
+beaucoup de naivete.
+
+Le sujet n'est pas epuise, il est peut-etre inepuisable; car chaque jour
+amene une revelation, et arrache a ce vieux monde de superstitions, qui
+dure encore au fond des campagnes, un aveu de ses croyances, de ses
+terreurs, de sa poesie.
+
+Un de mes compatriotes berrichons, M. Laisnel de la Salle, a publie dans
+ces derniers temps (dans le _Moniteur de l'Indre_) une serie
+d'excellents articles, qui, reunis en volume, constitueront une
+histoire speciale de cette face de la vie rustique et proletaire: les
+_Traditions, Prejuges, Dictons et Locutions populaires_ de nos
+localites. Cet ouvrage n'est pas un resume de fantaisies, c'est une
+recherche consciencieuse de faits acquis a la croyance ou a l'habitude
+generale de nos hameaux et petites villes; ce n'en est pas moins un
+travail qui amuse et interesse sans fatiguer l'esprit un seul instant.
+Nous avons trouve avec plaisir, dans un des chapitres de ce livre, une
+mention explicative du _grand Bissetre_, dont nous avions beaucoup
+entendu parler sans pouvoir deviner son origine, bien simple cependant.
+Mais les explications simples arrivent, on le sait, quand on est las de
+tirer par les cheveux les commentaires extravagants, et je n'en avais
+fait que de ceux-la.
+
+"Aux environs de la Chatre, dit notre auteur, le peuple croit qu'une
+sorte de genie malfaisant (qu'il appelle le _grand Bissetre_) preside
+aux evenements qui ont lieu dans les annees bissextiles. On dit que,
+lorsqu'une femme accouche dans l'annee ou le _Bissetre saute_ elle met
+immanquablement au monde une fille ou deux jumeaux, et reste sept ans
+sans avoir d'enfants.
+
+"A Dijon, en ces sortes d'annees," dit la Monnoye, "le vulgaire pense
+que _Bissetre cor_ (court), et qu'ainsi on ne doit rien entreprendre
+d'important."
+
+"Bissetre est donc un vieux mot derive de Bissexte, et etait synonyme de
+_malheur, infortune_.
+
+ "Pour ce que Bissextre eschiet,
+ L'an en sera tout desbauchiet."
+
+(Molinet.--_Le Calendrier_.)
+
+"Cette annee etait bissextile, et le Bissexte tomba de fait sur les
+traitres." (Orderic Vital, lib. XIII.)
+
+"La mauvaise influence de l'annee bissextile etait proverbiale au moyen
+age. Cette superstition remonte aux Romains.--Voyez Macrobe." (Genin,
+_Lexique compare_.)
+
+"Bissetre signifie aussi, dans notre patois, enfant vif et turbulent,
+enfant terrible."
+
+Dans certaines campagnes, le Bissetre, et c'est ce qui nous avait
+empeche de songer a l'annee bissextile, n'est pas oblige de _courir_ a
+certaines epoques. Il court les champs, les etangs, les marecages, d'ou
+il fait sortir les pestilences et mauvaises fievres.
+
+La _poule noire_ est consacree, dans presque toute la France, aux
+incantations nocturnes. Chez nous, la maniere dont M. Laisnel de la
+Salle raconte son emploi est a peu pres identique dans toute la vallee
+Noire.
+
+"Ordinairement, dit-il, lorsque les paysans veulent avoir une entrevue
+avec le diable, ils se rendent a minuit a l'embranchement de quatre
+chemins, et, la, tenant la poule, ils crient par trois fois:
+
+"--Qui veut acheter ma poule noire?
+
+"J'ignore ce que les anciens pensaient de la _poule noire_; mais je sais
+qu'ils appelaient un homme heureux _gallinae filius albae_."
+
+Apres M. Laisnel de la Salle, on n'a plus qu'a glaner; mais on glane
+longtemps dans un champ aussi fertile que celui de l'imagination
+populaire.
+
+Le _casseux_ de bois est le fantome des forets. On n'a pas l'esprit bien
+tranquille quand on va faire, de nuit, sa provision de fagots sur la
+terre du prochain. C'est alors que l'on entend des bruits etranges de
+chouettes effrayees et de branches cassees par la course des sangliers
+dans les taillis; c'est alors que, par un temps calme, on sent venir un
+rapide et inexplicable ouragan qui rase le sol et brise au pied les
+jeunes arbres; c'est alors que, marchant de tige en tige, a fantastiques
+enjambees, le gnome a la longue chevelure vient vous dire: "Que fais-tu
+la?"
+
+Nous avons parle deja quelque part du _ramasseux de rosee_, un
+proprietaire matinal qui promene sur les prairies un chiffon au moyen
+duquel toute l'humidite d'un pre passe dans le sien. Mais il ne faut pas
+croire qu'il suffirait d'imiter cette simple operation pour obtenir
+d'aussi magnifiques resultats. D'abord, on n'est jamais bien certain
+quand, a travers la brume blanchatre, on apercoit l'operateur, que ce
+soit un sorcier ou son _domestique_, c'est-a-dire le demon qui le sert,
+et qui s'habille a sa ressemblance. Dans tous les cas, il faut etre bien
+_savant_ pour faire sa fortune de cette maniere.
+
+Il n'y a pas longtemps que nous avons decouvert chez nous le _lubin_
+d'origine normande dont nous avait parle mademoiselle Amelie Bosquet
+dans son excellent livre; mais, dans nos champs, au lieu de hanter les
+cimetieres, ce farfadet se montre favorable aux moissons, et seme
+derriere les bons laboureurs; pourtant il ne faudrait pas le contrarier,
+car il pourrait bien semer du _bedouin_ et de l'ivraie a la place de
+froment, _si c'etait son idee_.
+
+Le _lupeux_ est un etre franchement desagreable. Un de nos amis,
+parcourant les steppes marecageux de la Brenne avec un guide, entendit
+non loin de lui, dans le crepuscule du soir, une voix humaine assez
+douce, qui, d'un ton enjoue, ou plutot goguenard, repetait de place en
+place: _Ah! ah!_ Il regarda de tous cotes, ne vit rien, et dit a
+l'indigene qui l'accompagnait:
+
+--Voila quelqu'un de bien etonne. Est-ce a cause de nous?
+
+Le guide ne repondit rien. Ils continuent a marcher. La voix les
+suivait, et, a chaque mouvement que faisait notre ami, s'ecriait: _Ah!
+ah!_ d'une maniere si moqueuse et si gaie, qu'il ne put s'empecher de
+rire en lui repondant:
+
+--Eh bien, quoi donc?
+
+--Taisez-vous, pour l'amour du bon Dieu, lui dit son guide en lui
+serrant le bras; ne lui parlez pas, n'ayez pas l'air de l'entendre. Si
+vous lui repondez encore une fois, nous sommes perdus.
+
+Notre ami, qui connait bien les terreurs du paysan, ne s'obstina pas,
+et, quand ils furent assez loin de l'invisible persifleur:
+
+--Ah ca! lui dit-il, c'est un oiseau, une espece de chouette?
+
+--Ah bien, oui, dit l'autre, un bel oiseau! C'est le lupeux! Ca commence
+par rire; ca vous tire de votre chemin, ca vous emmene, et puis ca se
+fache et ca vous noie dans les fondrieres.
+
+Nous demanderons a M. Laisnel de la Salle de nous parler du lupeux, et
+de retrouver l'etymologie du nom, qui presque toujours le met avec
+succes sur la trace originaire de la tradition.
+
+La nuit de Noel est, en tout pays, la plus solennelle crise du monde
+fantastique. Toujours, par suite de ce besoin qu'eprouvent les hommes
+primitifs de completer le miracle religieux par le merveilleux de leur
+vive imagination, dans tous les pays chretiens, comme dans toutes les
+provinces de France, le coup de minuit de la messe de Noel ouvre les
+prodiges du sabbat, en meme temps qu'il annonce la commemoration de
+l'ere divine. Le ciel pleut des bienfaits a cette heure sacree; aussi
+l'enfer vaincu, voulant disputer encore au Sauveur la conquete de
+l'humanite, vient-il s'offrir a elle pour lui donner les biens de la
+terre, sans meme exiger en echange le sacrifice du salut eternel: c'est
+une flatterie, une avance gratuite que Satan fait a l'homme. Le paysan
+pense qu'il peut en profiter. Il est assez malin pour ne pas se laisser
+prendre au piege; il se croit bien aussi ruse que le diable, et il ne se
+trompe guere.
+
+Dans notre vallee Noire, le _metayer fin_, c'est-a-dire savant dans la
+cabale et dans l'art de faire prosperer le _bestiau_ par tous les moyens
+naturels et surnaturels, s'enferme dans son etable au premier coup de la
+messe; il allume sa lanterne, ferme toutes ses _huisseries_ avec le plus
+grand soin, prepare certains charmes, que le _secret_ lui revele, et
+reste la, _seul de chretien_, jusqu'a la fin de la messe.
+
+Dans ma propre maison, a moi qui vous raconte ceci, la chose se passe
+ainsi tous les ans, non pas sous nos yeux, mais au su de tout le monde,
+et de l'aveu meme des metayers.
+
+Je dis: Non pas sous nos yeux, car le charme est impossible si un regard
+indiscret vient le troubler. Le metayer, plus defiant qu'il n'est
+possible d'etre curieux, se barricade de maniere a ne pas laisser une
+fente; et, d'ailleurs, si vous etes la quand il veut entrer dans
+l'etable, il n'y entrera point; il ne fera pas sa conjuration, et gare
+aux reproches et aux contestations s'il perd des bestiaux dans l'annee:
+c'est vous qui lui aurez cause le dommage.
+
+Quant a sa famille, a ses serviteurs, a ses amis et voisins, il n'y a
+pas de risque qu'ils le genent dans ses operations mysterieuses. Tous
+convaincus de l'utilite souveraine de la chose, ils n'ont garde d'y
+apporter obstacle. Ils s'en vont bien vite a la messe, et ceux que leur
+age ou la maladie retient a la maison ne se soucient nullement d'etre
+inities aux terribles emotions de l'operation. Ils se barricadent de
+leur cote, frissonnant dans leur lit si quelque bruit etrange fait
+hurler les chiens et mugir les troupeaux.
+
+Que se passe-t-il donc alors entre le _metayer fin_ et le bon compere
+_Georgeon_? Qui peut le dire? Ce n'est pas moi; mais bien des versions
+circulent dans les veillees d'hiver, autour des tables ou l'on casse les
+noix pour le pressoir; bien des histoires sont racontees, qui font
+dresser les cheveux sur la tete.
+
+D'abord, pendant la messe de minuit, les betes parlent, et le metayer
+doit s'abstenir d'entendre leur conversation. Un jour, le pere
+Casseriot, qui etait faible a l'endroit de la curiosite, ne put se tenir
+d'ecouter ce que son boeuf disait a son ane.
+
+--Pourquoi que t'es triste, et que tu ne manges point? disait le boeuf.
+
+--Ah! mon pauvre vieux, j'ai un grand chagrin, repondit l'ane. Jamais
+nous n'avons eu si bon maitre, et nous allons le perdre!
+
+--Ce serait grand dommage, reprit le boeuf, qui etait un esprit calme et
+philosophique.
+
+--Il ne sera plus de ce monde dans trois jours, reprit l'ane, dont la
+sensibilite etait plus expansive, et qui avait des larmes dans la voix.
+
+--C'est grand dommage, grand dommage! repliqua le boeuf en ruminant.
+
+Le pere Casseriot eut si grand'peur, qu'il oublia de faire son charme,
+courut se mettre au lit, y fut pris de fievre chaude, et mourut dans les
+trois jours.
+
+Le valet de charrue Jean, de Chassignoles, a vu une fois, au coup de
+l'elevation de la messe, les boeufs sortir de l'etable en faisant grand
+bruit, et se jetant les uns contre les autres, comme s'ils etaient
+pousses d'un aiguillon vigoureux; mais il n'y avait personne pour les
+conduire ainsi, et ils se rendirent seuls a l'abreuvoir, d'ou, apres
+avoir bu d'une soif qui n'etait pas ordinaire, ils rentrerent a l'etable
+avec la meme agitation et la meme obeissance. Curieux et sceptique, il
+voulut en savoir le fin mot. Il attendit sous le portail de la grange,
+et en vit sortir, au dernier coup de la cloche, le metayer, son maitre,
+reconduisant un homme qui ne ressemblait a aucun autre homme, et qui lui
+disait:
+
+--Bonsoir, Jean; a l'an prochain!
+
+Le valet de charrue s'approcha pour le regarder de plus pres; mais
+qu'etait-il devenu? Le metayer etait tout seul, et, voyant l'imprudent:
+
+--Par grand bonheur, mon gars, lui dit-il, que tu ne lui as point parle;
+car, s'il avait seulement regarde de ton cote, tu ne serais deja plus
+vivant a cette heure!
+
+Le valet eut si grand'peur, que jamais plus il ne s'avisa de regarder
+quelle main mene boire les boeufs pendant la nuit de Noel.
+
+
+
+
+III
+
+LES TAPISSERIES DU CHATEAU DE BOUSSAC
+
+
+Le Berry n'est pas ce qu'on le juge quand on l'a traverse seulement par
+les routes royales, dans ses parties plates et tristes, de Vierzon a
+Chateauroux, a Issoudun ou a Bourges. C'est vers la Chatre qu'il prend
+du style et de la couleur; c'est vers ses limites avec la Marche qu'il
+devient pittoresque et vraiment beau.
+
+En remontant l'Indre jusque vers les hauteurs ou il cache sa source, on
+arrive a Sainte-Severe, ancienne ville batie en precipice sur le versant
+rapide au fond duquel coule la riviere. Jusqu'a nos jours, il etait
+presque courageux de descendre la rue principale et de traverser le gue.
+A present, routes et ponts se hatent de rendre la circulation facile et
+sure aux sybarites de la nouvelle generation. Sainte-Severe est illustre
+dans les annales du Berry et dans celles de la France; c'est la derniere
+place de guerre qui fut arrachee aux Anglais sur notre ancien sol. Ils y
+soutinrent un assaut terrible, ou le brave Duguesclin, _aide de ses bons
+hommes d'armes et des rudes gars de l'endroit_ les battit en breche avec
+fureur. Ils furent forces promptement de se rendre et d'evacuer la
+forteresse, qui eleve encore ses ruines formidables et le squelette de
+sa grande tour sur un roc escarpe. Nous l'avons vue entiere et fendue de
+haut en bas par une grande lezarde garnie de lierre; monument glorieux
+pour le pays, et superbe pour les peintres. Mais, durant
+l'avant-dernier hiver, la moitie de la tour fendue s'ecroula tout a coup
+avec un fracas epouvantable, qui fut entendu a plusieurs lieues de
+distance. Telle qu'elle est maintenant, cette moitie de tour est encore
+belle et menacante pour l'imagination; mais, comme elle est trop
+menacante en realite pour les habitations voisines, et surtout pour le
+nouveau chateau bati au pied, il est probable qu'avant peu, soit par la
+main des hommes, soit par celle du temps, elle aura entierement disparu.
+On a longtemps conserve dans l'eglise de Sainte-Severe le dernier
+etendard arrache aux Anglais. Nous ignorons s'il y est encore; on nous a
+dit qu'il etait conserve au chateau par M. le comte de Vilaines, dont le
+nouveau parc, jete en pente abrupte sur le flanc du ravin, est une
+promenade admirable. Non loin de Sainte-Severe, on entre, par Boussac,
+dans le departement de la Creuse. Mais, jusqu'a Roul-Sainte-Croix,
+quatre lieues au dela; sur l'arete elevee des collines qui forment comme
+une limite naturelle aux deux provinces du Berry et de la Marche, on
+foule encore l'ancien sol _berruyer_. Les paysans parlent presque tous
+la langue d'_oc_ et la langue d'_oil_, et, dans sa sauvagerie marchoise,
+la campagne conserve encore quelque chose de la naivete berrichonne.
+
+Boussac est un precipice encore plus accuse que Sainte-Severe. Le
+chateau est encore mieux situe sur les rocs perpendiculaires qui bordent
+le cours de la petite Creuse. Ce castel, fort bien conserve, est un joli
+monument du moyen age, et renferme des tapisseries qui meriteraient
+l'attention et les recherches d'un antiquaire.
+
+J'ignore si quelque indigene s'est donne le soin de decouvrir ce que
+representent ou ce que signifient ces remarquables travaux ouvrages,
+longtemps abandonnes aux rats, ternis par les siecles, et que l'on
+repare maintenant a Aubusson avec succes. Sur huit larges panneaux qui
+remplissent deux vastes salles (affectees au local de la
+sous-prefecture), on voit le portrait d'une femme, la meme partout,
+evidemment; jeune, mince, longue, blonde et jolie; vetue de huit
+costumes differents, tous a la mode de la fin du XVe siecle. C'est la
+plus piquante collection des modes patriciennes de l'epoque qui subsiste
+peut-etre en France: habit du matin, habit de chasse, habit de bal,
+habit de gala et de cour, etc. Les details les plus coquets, les
+recherches les plus elegantes y sont minutieusement indiques. C'est
+toute la vie d'une merveilleuse de ce temps-la. Ces tapisseries, d'un
+beau travail de haute lisse, sont aussi une oeuvre de peinture fort
+precieuse, et il serait a souhaiter que l'administration des beaux-arts
+en fit faire des copies peintes avec exactitude pour enrichir nos
+collections nationales, si necessaires aux travaux modernes des
+artistes.
+
+Je dis des copies, parce que je ne suis pas partisan de l'accaparement
+un peu arbitraire, dans les capitales, des richesses d'art eparses sur
+le sol des provinces. J'aime a voir ces monuments en leur lieu, comme un
+couronnement necessaire a la physionomie historique des pays et des
+villes. Il faut l'air de la campagne de Grenade aux fresques de
+l'Alhambra. Il faut celui de Nimes a la Maison Carree. Il faut de meme
+l'entourage des roches et des torrents au chateau feodal de Boussac; et
+l'effigie des belles chatelaines est la dans son cadre naturel.
+
+Ces tapisseries attestent une grande habilete de fabrication et un grand
+gout meles a un grand savoir naif chez l'artiste inconnu qui en a trace
+le dessin et indique les couleurs. Le pli, le mat et les lustres des
+etoffes, la maniere, ce qu'on appellerait aujourd'hui le _chic_ dans la
+coupe des vetements, le brillant des agrafes de pierreries, et jusqu'a
+la transparence de la gaze, y sont rendus avec une conscience et une
+facilite dont les outrages du temps et de l'abandon n'ont pu triompher.
+
+Dans plusieurs de ces panneaux, une belle jeune enfant, aussi longue et
+tenue dans son grand corsage et sa robe en gaine que la dame chatelaine,
+vetue plus simplement, mais avec plus de gout peut-etre, est representee
+a ses cotes, lui tendant ici l'aiguiere et le bassin d'or, la un panier
+de fleurs ou des bijoux, ailleurs l'oiseau favori. Dans un de ces
+tableaux, la belle dame est assise en pleine face, et caresse de chaque
+main de grandes licornes blanches qui l'encadrent comme deux supports
+d'armoiries. Ailleurs, ces licornes, debout, portent a leurs cotes des
+lances avec leur etendard. Ailleurs encore, la dame est sur un trone
+fort riche, et il y a quelque chose d'asiatique dans les ornements de
+son dais et de sa parure splendide.
+
+Mais voici ce qui a donne lieu a plus d'un commentaire: le croissant est
+seme a profusion sur les etendards, sur le bois des lances d'azur, sur
+les rideaux, les baldaquins et tous les accessoires du portrait. La
+licorne et le croissant sont les attributs gigantesques de cette
+creature fine, calme et charmante. Or, voici la tradition.
+
+Ces tapisseries viennent, on l'affirme, de la tour de Bourganeuf, ou
+elles decoraient l'appartement du malheureux Zizim; il en aurait fait
+present au seigneur de Boussac, Pierre d'Aubusson, lorsqu'il quitta la
+prison pour aller mourir empoisonne par Alexandre VI. On a longtemps cru
+que ces tapisseries etaient turques. On a reconnu recemment qu'elles
+avaient ete fabriquees a Aubusson, ou on les repare maintenant. Selon
+les uns, le portrait de cette belle serait celui d'une esclave adoree
+dont Zizim aurait ete force de se separer en fuyant a Rhodes; selon un
+de nos amis, qui est, en meme temps, une des illustrations de notre
+province[2], ce serait le portrait d'une dame de Blanchefort, niece de
+Pierre d'Aubusson, qui aurait inspire a Zizim une passion assez vive,
+mais qui aurait echoue dans la tentative de convertir le heros musulman
+au christianisme. Cette derniere version est acceptable, et voici
+comment j'expliquerais le fait: lesdites tentures, au lieu d'etre
+apportees d'Orient et leguees par Zizim a Pierre d'Aubusson, auraient
+ete fabriquees a Aubusson par l'ordre de ce dernier, et offertes a Zizim
+en present pour decorer les murs de sa prison, d'ou elles seraient
+revenues, comme un heritage naturel, prendre place au chateau de
+Boussac. Pierre d'Aubusson, grand maitre de Rhodes, etait tres-porte
+pour la religion, comme chacun sait (ce qui ne l'empecha pas de trahir
+d'une maniere infame la confiance de Bajazet); on sait aussi qu'il fit
+de grandes tentatives pour lui faire abandonner la foi de ses peres.
+Peut-etre espera-t-il que son amour pour la demoiselle de Blanchefort
+opererait ce miracle. Peut-etre lui envoya-t-il la representation
+repetee de cette jeune beaute dans toutes les seductions de sa parure,
+et entouree du croissant en signe d'union future avec l'infidele, s'il
+consentait au bapteme. Placer ainsi sous les yeux d'un prisonnier, d'un
+prince musulman prive de femmes, l'image de l'objet desire, pour
+l'amener a la foi, serait d'une politique tout a fait conforme a
+l'esprit jesuitique. Si je ne craignais d'impatienter mon lecteur, je
+lui dirais tout ce que je vois dans le rapprochement ou l'eloignement
+des licornes (symboles de virginite farouche, comme on sait) de la
+figure principale. La dame, gardee d'abord par ces deux animaux
+terribles, se montre peu a peu placee sous leur defense, a mesure que
+les croissants et le pavillon turc lui sont amenes par eux. Le vase et
+l'aiguiere qu'on lui presente ensuite ne sont-ils pas destines au
+bapteme que l'infidele recevra de ses blanches mains? Et, lorsqu'elle
+s'assied sur le trone avec une sorte de turban royal au front,
+n'est-elle pas la promesse d'hymenee, le gage de l'appui qu'on assurait
+a Zizim pour lui faire recouvrer son trone, s'il embrassait le
+christianisme, et s'il consentait a marcher contre les Turcs a la tete
+d'une armee chretienne? Peut-etre aussi cette beaute est-elle la
+personnification de la France. Cependant, c'est un portrait, un portrait
+toujours identique, malgre ses diverses attitudes et ses divers
+ajustements. Je ne demanderais, maintenant que je suis sur la trace de
+cette explication, qu'un quart d'heure d'examen nouveau desdites
+tentures pour trouver, dans le commentaire des details que ma memoire
+omet ou amplifie a mon insu, une solution tout aussi absurde qu'on
+pourrait l'attendre d'un antiquaire de profession.
+
+[Note 2: M. de la Touche, qui a chante en beaux vers et decrit en
+noble prose les graces et les grandeurs des sites du Berry et de la
+Marche.]
+
+Car, apres tout, le croissant n'a rien d'essentiellement turc, et on le
+trouve sur les ecussons d'une foule de familles nobles en France. La
+famille des Villelune, aujourd'hui eteinte, et qui a possede grand
+nombre de fiefs en Berry, avait des croissants pour blason. Ainsi nous
+avons cherche, et il reste a trouver: c'est le dernier mot a des
+questions bien plus graves.
+
+A deux lieues de Boussac, a travers des sentiers de sable fin seme de
+rochers, et souvent perdus dans la bruyere, on arrive aux pierres
+Jomatres, ou _Jo-math_, comme disent nos savants, ou _Jomares_, comme
+disent les rustiques. C'est un veritable cromlech gaulois, dont j'ai
+peut-etre beaucoup trop parle dans un roman intitule _Jeanne_, mais que
+l'on peut toujours explorer avec interet, qu'on soit artiste ou savant.
+Le lieu est austere, decouvert et imposant, sous un ciel vaste et jete
+au sein d'une nature pale et depouillee qui a un grand cachet de
+solitude et de tristesse.
+
+
+
+
+V
+
+LES BORDS DE LA CREUSE
+
+
+L'histoire des manoirs feodaux des bords de la Creuse n'offre, durant
+tout le moyen age, qu'un serie de petites guerres de voisin a voisin,
+et l'on pourrait dire de cousin a cousin. Il ne parait pas que ces
+turbulents hobereaux aient pris souvent parti dans les grandes guerres
+civiles qui desolaient la France. Leurs exploits se tournaient vers les
+croisades, ou plusieurs ont acquis du renom et depense leur bien.
+Aussitot rentres chez eux, ils n'avaient plus pour aliment a leur
+activite que les proces, presque toujours denoues a main armee. Ils se
+mariaient dans le pays, c'est-a-dire que toutes les familles nobles
+etaient assez etroitement alliees les unes aux autres; mais il ne parait
+pas que ce fut une raison pour s'entendre. Il n'est guere de succession
+qui n'ait donne lieu a des querelles, a des combats et a des assauts
+plus ou moins meurtriers.
+
+Il resulte de la petitesse des interets personnels qui se sont debattus
+dans ces romantiques demeures, que l'histoire des chatellenies
+berruyeres et marchoises, bien que tres-agitee, est sans attrait reel.
+Quelques episodes comiques, quelques discussions et conventions bizarres
+entre les couvents et les chateaux, a propos de redevances et de dimes
+contestees, viennent seuls rompre la monotonie de ces eternelles
+escarmouches.
+
+Apres la feodalite, les vieilles forteresses prennent parti dans les
+guerres de religion, mais presque toujours avec un caractere de
+personnalite fort etroit. C'est pourquoi l'on peut dire que nul pays n'a
+moins d'histoire que le bas Berry. Le dernier siege que soutint le vieux
+manoir de Gargilesse fut livre contre un partisan du grand Conde.
+L'affaire dura vingt-quatre heures; un gendarme y fut blesse, la petite
+garnison se rendit _faute de vivres_. La puissance des hobereaux s'en
+allait piece a piece devant les idees et les besoins d'unite que
+Richelieu avait semes, et que les orgies de la Fronde ne pouvaient
+etouffer, comme leurs vieilles forteresses s'en allaient pierre a pierre
+devant les ressources nouvelles de l'artillerie de campagne. Richelieu
+avait decrete et commence la destruction de tous ces nids de vautours;
+Louis XIV l'acheva.
+
+Ce qui n'a pas du tout d'histoire, c'est le rivage agreste de cette
+partie de la Creuse encaissee entre deux murailles de micaschiste et de
+granit, depuis les rochers Martin jusqu'aux ruines de Chateaubrun. La
+n'existe aucune voie de communication qui ait pu servir aux petites
+annees des anciens seigneurs. Le torrent capricieux et tortueux, trop
+herisse de rochers quand les eaux sont basses, trop impetueux quand
+elles s'engouffrent dans leurs talus escarpes, n'a jamais ete navigable.
+On peut donc s'y promener a l'abri de ces reflexions, tristes et
+humiliantes pour la nature humaine, que font naitre la plupart des lieux
+_a souvenirs_. Ces petits sentiers, tantot si charmants quand ils se
+deroulent sur le sable fin du rivage ou parmi les grandes herbes
+odorantes des prairies, tantot si rudes quand il faut les chercher de
+roche en roche dans un chaos d'ecroulements pittoresques, n'ont ete
+traces que par les petits pieds des troupeaux et de leurs _patours_.
+C'est une Arcadie, dans toute la force du mot.
+
+Si l'on suit la Creuse jusqu'a Croyent, ou elle est encore plus
+encaissee et plus fortifiee par les rochers en aiguille, on en a pour
+une journee de marche dans ce desert enchante. Une journee d'Arcadie au
+coeur de la France, c'est tout ce que l'on peut demander au temps ou
+nous vivons.
+
+Mais, quand nous disons _ce desert_, c'est dans un sens que nous
+devrions nous reprocher comme trop aristocratique, car ce pays est
+frequente par une population de pecheurs, de meuniers et de gardeurs de
+troupeaux. Mais c'est assez l'habitude des gens qui ont la pretention
+d'appartenir a la civilisation, de se croire seuls quand ils n'ont
+affaire qu'a des esprits rustiques, etrangers a leurs preoccupations.
+Sans dedaigner en aucune facon ces etres naifs, et tres-souvent
+excellents, on peut cependant dire avec quelque raison qu'ils font
+partie de la nature vierge qui leur sert de cadre. Ils ont pour nous le
+merite de ne rien deranger a son harmonie et de ne pas voir au dela de
+ses etroits horizons. On n'a pas a craindre qu'ils ne racontent la
+legende du manoir dont les ruines se dressent au sommet de leurs
+collines. Ils l'ont si bien oubliee, qu'ils s'etonnent d'une question a
+ce sujet. Ils ont un mot qui resume pour eux toute l'histoire du monde;
+ce mot, c'est _dans les temps_, mot vague et mysterieux, qui couvre pour
+eux un abime impenetrable, inutile a creuser, "Cet endroit a ete habite
+_dans les temps.--Dans les temps_, on dit qu'il s'y est fait du
+mal.--Il parait que, _dans les temps_, le monde se battait toujours."
+N'en demandez pas davantage: le pourquoi et le comment n'existent pas.
+
+On est donc tres-etonne de trouver quelquefois, chez cet homme rustique,
+une certaine preoccupation et une certaine notion, que l'on pourrait
+appeler divinatoire, des evenements primitifs dont la terre a ete le
+theatre et dont l'homme n'a pas ete le temoin. Le paysan se demande
+quelquefois la cause de ces formes capricieuses et de ces accidents
+pittoresques qui tourmentent le sol sous ses pas. Il vous dit que le feu
+a tout cuit dans la terre, et que les pierres ont pousse, _dans les
+temps_, comme poussent maintenant les arbres; notion tres-juste, a coup
+sur, dans une region qui porte la trace de soulevements considerables.
+
+D'ou vient cette tradition dans des esprits completement incultes? Du
+raisonnement et de la comparaison. On se tromperait bien si l'on
+supposait que le paysan ne reflechit pas. Il reve plus qu'il ne pense,
+il est vrai; mais sa reverie est pleine de hardiesses d'autant plus
+ingenieuses qu'elles ne sont pas entravees par les notions d'autrui.
+
+Si une race d'hommes merite le bonheur, c'est a coup sur la race
+agricole. Ce bonheur serait si peu exigeant! Quand on regarde la
+frugalite de ses habitudes et que l'on ecoute ses plaintes, on s'etonne
+du peu qu'il faudrait pour satisfaire l'ambition du paysan: celui-ci
+reve de deux vaches qu'il pourrait mettre dans son pre; celui-la, d'un
+bout de pre qui suffirait a ses deux vaches. On a tort de croire que
+rien ne contenterait l'avidite croissante du paysan. Il ne desire
+generalement que ce qu'il peut cultiver lui-meme: si, par exception, son
+esprit s'inquiete des besoins de la civilisation, il s'en va, il cesse
+d'etre paysan.
+
+Le fait d'une haute sagesse economique serait d'entretenir chez le
+paysan cet amour de la terre et du chez soi, auquel il renonce avec tant
+de repugnance ou par suite d'instincts tellement exceptionnels.
+
+Quels services ne rend-il pas, en effet, a la societe, cet homme sobre
+et patient que rien ne rebute, et qui porte l'effort constant de sa vie
+dans des solitudes ou nul autre que lui ne voudrait planter sa tente?
+Rien ne le rebute dans cette tache d'isolement et de labeur. Donnez-lui
+ou confiez-lui a de bonnes conditions un peu de terre, fut-ce sur la
+cime d'un rocher ou sur le bord d'un torrent devastateur, il trouvera
+moyen de s'y installer. Il ne vous demandera ni chemin, ni vastes
+etablissements, ni depenses serieuses. Acclimate et habitue a tous les
+inconvenients de la region ou il est ne, il persiste a travailler et a
+vivre quelquefois dans des conditions devant lesquelles reculeraient des
+colonies amenees a grands frais. Les grandes decouvertes modernes de
+l'agriculture, les machines et le drainage, ne sont applicables qu'aux
+plaines. Dans les regions accidentees ou les transports ne se font qu'a
+dos de mulet, la beche, c'est-a-dire le bras de l'homme, peut seul tirer
+parti de ces precieux filons de terre extrafine qui glissent et
+s'accumulent dans les intervalles des rochers. Qui de nous voudrait se
+charger de disputer, sa vie durant, ce terreau a la roche qui l'enserre,
+et d'habiter cette chaumiere isolee au bord du precipice? Le paysan s'y
+plait cependant, hiver comme ete; il s'y acharne contre l'eau fougueuse
+et la pierre obstinee! Creuser et briser, voila toute sa vie. C'est une
+vie d'ermite, c'est un travail de castor. Cet homme aurait le droit
+d'etre sauvage. Loin de la, il est doux, hospitalier, enjoue; il prend
+en amitie le passant qui regarde son labeur et admire sa montagne. Ce
+que nous disons la ne s'applique pas en particulier aux bords de la
+Creuse, qui ne sont que des gorges profondes, sillonnant de vastes
+plateaux fertiles et praticables; mais, si nous avons raison
+relativement a d'etroits espaces dont le paysan sait, a force de
+patience, utiliser les escarpements, combien notre sollicitude ne
+doit-elle pas s'etendre a des populations entieres, oubliees et perdues
+dans les montagnes arides qui sillonnent d'autres parties de la France!
+
+
+
+
+GARGILESSE
+
+
+Grace a une bonne tendance generale, les artistes et les poetes
+commencent a savoir et a dire que la France est un des plus beaux pays
+du monde, et qu'il n'est pas necessaire, comme on l'a cru trop longtemps
+et comme la mode le pretend encore, de franchir les Alpes pour trouver
+la nature belle et le ciel doux. Si, comme toutes les vastes contrees,
+la France a de vastes espaces encore incultes et frappes d'une apparente
+sterilite, ou des plaines uniformes fatigantes de richesses materielles
+pour l'oeil du voyageur desinteresse, elle a aussi, dans les plis de ses
+montagnes, dans le mouvement de ses collines, et dans les sinuosites de
+ses rivieres, des grandeurs reelles, des oasis delicieuses et des
+paysages enchantes. Tout le monde connait maintenant les endroits
+pittoresques frequentes par les savants et les artistes, l'apre
+caractere des sites bretons, les splendeurs etranges du Dauphine, les
+riants jardins de Touraine, et les volcans d'Auvergne, et les herbages
+splendides de Normandie, etc.
+
+Le centre de la France est moins connu et moins frequente. Le Berry, le
+Bourbonnais et la Marche sont comme des noyaux qui envoient le
+rayonnement et ne le recoivent pas. Une partie de ces populations
+emigre, et rien n'attire vers elles. Bourges, la ville centrale de la
+nationalite francaise, est une ville morte, sans activite expansive,
+sans autre individualite que la force d'inertie qui caracterise les
+vieux Berruyers. Il ne semble pas qu'un point central puisse etre un
+point d'isolement. Il en est pourtant ainsi. La stagnation des habitudes
+et des idees est remarquable dans cette ancienne metropole et dans les
+populations environnantes.
+
+A part les monuments de Bourges, qui sont d'un grand interet, nous ne
+conseillerons d'ailleurs a personne d'aller chercher par la les delices
+de la promenade. Si l'on traverse le Berry, il faudra eviter aussi le
+navrant pays de Brenne et les froides plaines d'Issoudun et de
+Chateauroux. Ceux qui voyagent en poste ou en wagon ne verront jamais
+de cette region que ce qu'elle a de morne et de stupefiant. Pourtant, si
+l'on se dirige en chemin de fer jusqu'a Argenton, et que l'on veuille
+descendre, en voiture ou a cheval, le cours de la Creuse pendant deux
+lieues, on arrivera dans cette partie du bas Berry ou il faut
+necessairement aller a pied ou a ane, mais dont le charme vous dedommage
+amplement des petites fatigues de la promenade.
+
+C'est une gentille et mignonne Suisse qui se creuse tout a coup sous vos
+pieds, quand vous avez descendu deux ou trois amphitheatres de collines
+douces et d'un large contour. Vous vous trouvez alors en face d'une
+dechirure profonde, revetue de roches micaschisteuses d'une forme et
+d'une couleur charmantes; au fond de cette gorge coule un torrent
+furieux en hiver, un miroir tranquille en ete: c'est la Creuse, ou se
+deverse un torrent plus petit, mais pas beaucoup plus sage a la saison
+des pluies, et non moins delicieux quand viennent les beaux jours. Cet
+affluent, c'est la Gargilesse, un bijou de torrent jete dans des roches
+et dans des ravines ou il faut necessairement aller chercher ses graces
+et ses beautes avec un peu de peine.
+
+Depuis quelques annees, le petit village de Gargilesse, situe pres du
+confluent de ces eaux courantes, est devenu le rendez-vous, le
+Fontainebleau de quelques artistes bien avises. Il en attirera
+certainement peu a peu beaucoup d'autres, car il le merite bien. C'est
+un nid sous la verdure, protege des vents froids par des masses de
+rochers et des asperites de terrain fertile et doucement tourmente. Des
+ruisseaux d'eau vive, une vingtaine de sources, y baignent le pied des
+maisons et y entretiennent la verdeur plantureuse des enclos.
+
+Quelque rustiquement bati que soit ce village, son vieux chateau perche
+sur le ravin et son eglise romane d'un tres beau style, fraichement
+reparee par les soins du gouvernement, lui donnent un aspect confortable
+et seigneurial. La fertilite du pays, la riviere poissonneuse,
+l'abondance de vaches laitieres et de volailles a bon marche, assurent
+une nourriture saine au voyageur. Les gites propres sont encore rares;
+mais les habitants, naturellement hospitaliers et obligeants,
+commencent a s'arranger pour accueillir convenablement leurs hotes.
+
+Une fois installe chez ces braves gens, on n'a que l'embarras du choix
+pour les promenades interessantes et delicieuses. En remontant le cours
+de la Creuse par des sentiers pittoresques, on trouve, a chaque pas, un
+site enchanteur ou solennel. Tantot le _rocher du Moine_, grand prisme a
+formes basaltiques, qui se mire dans des eaux paisibles; tantot le _roc
+des Cerisiers_, decoupure grandiose qui surplombe le torrent et que l'on
+ne franchit pas sans peine quand les eaux sont grosses.
+
+Ces rivages riants ou superbes vous conduisent a la colline escarpee ou
+se dresse l'imposante ruine de Chateaubrun. Son enceinte est encore
+entiere, et vous trouvez la une solitude absolue. Ce serait l'ideal du
+silence, sans les cris aigus des oiseaux de proie et le murmure des
+cascades de la Creuse.
+
+Toute cette region jouit d'une temperature exceptionnelle, et
+particulierement le village de Gargilesse, bati, comme nous l'avons dit,
+dans un pli du ravin et abrite de tous cotes par plusieurs etages de
+collines. La presence de certains papillons et de certains lepidopteres
+qui ne se rencontrent, en France, qu'aux bords de la Mediterranee, est
+une preuve frappante de cette anomalie de climat, enfermee pour ainsi
+dire sur un espace de quelques lieues, dans le ravin forme par la
+Creuse. C'est comme une serre chaude au milieu des plateaux eleves et
+froids qui unissent le bas Berry a la Marche; et c'est ici le lieu de
+dire que la France manque d'une statistique des localites salubres et
+bienfaisantes qu'elle renferme a l'insu de la Faculte de medecine. On
+n'a encore trouve rien de mieux a conseiller aux personnes menacees de
+phthisie, que le littoral piemontais, ou les riches seuls peuvent se
+refugier, et ou il n'est pas prouve que l'air salin de la mer, engouffre
+dans la corniche des hautes montagnes, ne soit pas beaucoup trop violent
+pour les poitrines delicates.
+
+Jusqu'a present, les antiquaires, les naturalistes et les peintres ont
+seuls la bonne fortune et le bon esprit de penetrer dans ces oasis dont
+nous parlons et dont nous pouvons signaler au moins une dans le rayon
+de nos promenades. Combien ne decouvrirait-on pas de ces abris naturels
+dans les differentes provinces! Est-ce qu'un voyage medical entrepris
+dans ce but par une commission competente, et devant amener
+l'etablissement de maisons de sante sur un grand nombre de points de
+notre territoire, ne serait pas digne de l'attention du gouvernement? Ce
+serait une source de bien-etre pour ces petites populations, en meme
+temps qu'une immense economie pour les familles mediocrement aisees qui
+demandent, pour un de leurs membres languissant et menace, un refuge
+contre nos rigoureux hivers. Il faut, necessairement que ce refuge soit
+a leur portee, et certainement chaque province, chaque departement
+peut-etre, en renferme au moins un. Mais qui le sait ou qui le remarque?
+Il faudrait le trouver et le signaler. L'experience seule des habitants
+et des proches voisins les initie a ce bienfait qu'ils ne proclament
+pas, la plupart ignorant peut-etre qu'a quelques lieues de leur clocher
+le climat change et la vigne gele, tandis que chez eux elle fleurit et
+prospere. Nous avons remarque qu'a Gargilesse on etait, cette annee, en
+avance de quinze jours, pour la fauchaille de la moisson, sur des
+localites situees a tres-peu de distance. Quinze jours, c'est enorme;
+c'est la difference de Florence a Paris. Et, si nous parlons de
+l'Italie, nous ferons remarquer que, dans presque toutes ses villes
+renommees et recherchees, il faut payer un tribut souvent grave,
+quelquefois mortel, a l'insalubrite ou a l'excitation du climat. Le
+voyage, long ou rapide, produit chez les malades, ou une fatigue
+funeste, ou une secousse de trop brusque transition, ou les nerfs
+s'exaltent. Les acces de fievre de Rome et de Venise sont terribles. Ce
+qu'on appelle la distraction du deplacement, c'est-a-dire l'emotion et
+l'agitation, n'est un remede que pour ceux qui ont la force de le
+supporter. Et, en effet, au physique comme au moral, il n'y a que les
+natures energiques qui supportent la transplantation et qui se
+retrempent en changeant de milieu.
+
+C'est donc risquer le tout pour le tout que d'envoyer les malades en
+Italie. Il faudrait trouver l'Italie a la porte de chaque ville de
+France, et elle y est, nous en sommes certain. A le bien prendre,
+l'Italie, c'est-a-dire ce que nous nous imaginons de l'Italie, comme
+saveur et beaute de climat, est loin d'etre partout sur le sol de la
+Peninsule. On peut meme affirmer que, dans cette longue chaine de
+montagnes entre deux mers qui forme son territoire, il faut beaucoup
+chercher pour trouver une exposition qui ne soit ou tres-froide, ou
+brulee d'un soleil devorant. Nous avons de ces inegalites de temperature
+en France; raison de plus pour chercher, sur un espace bien autrement
+vaste et assani par la culture, les sites heureux ou regnent les
+benignes influences, la facilite des transports, la vie a bon marche, et
+le grand avantage d'etre a proximite de ses devoirs et de ses
+affections.
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE
+
+BERRY.-- I. Moeurs et Coutumes
+
+ -- -- II. Les Visions de la nuit dans les campagnes
+
+ -- -- III. Les Tapisseries du chateau de Boussac
+
+ -- -- IV. Les bords de la Creuse
+
+ -- -- V. Gargilesse
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Promenades autour d'un village, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
+
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+
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diff --git a/old/12889.zip b/old/12889.zip
new file mode 100644
index 0000000..b81a31b
--- /dev/null
+++ b/old/12889.zip
Binary files differ