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ANTOINE........... 2-- + +LE PICCININO..................... 2-- + +LE SECRÉTAIRE INTIME............. 1-- + +SIMON............................ 1-- + +TEVERINO--Léone Léoni............ 1-- + +L'USCOQUE........................ 1-- + + + + +PROMENADES + +AUTOUR D'UN VILLAGE + +PAR + +GEORGE SAND + + + +PARIS + +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS + +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 45 + +À LA LIBRAIRIE NOUVELLE + +1866 + + + + +PROMENADES + +AUTOUR + +D'UN VILLAGE + + + + +Dans les derniers jours de juin 1857, je me mis en route avec deux +compagnons qui ne demandaient qu'à courir: un naturaliste et un artiste, +qui est, en même temps, naturaliste amateur. + +Il s'agissait pour eux d'explorer, sous certains rapports, la faune +entomologique, en langue vulgaire la nature des insectes qui habitent +notre département. N'étant qu'un parfait ignorant pour mon compte, je +leur avais seulement promis, en leur servant de guide, un charmant pays +à parcourir. + +Mais, avant d'aller plus loin, il faut que, pour la facilité de mon +récit, je baptise ces deux personnages que j'accompagne. Je leur +laisserai les noms dont ils s'étaient gratinés l'un l'autre dans leurs +promenades entomologiques. + +L'artiste est, à ses moments perdus, grand collectionneur et préparateur +de premier ordre. Un charmant petit papillon bleu fort commun était +tombé en poussière à la collection, et notre ami est si difficile dans +le choix des individus qu'il juge dignes d'y figurer, qu'il n'en trouve +pas toujours un sur cent. Il poursuivit donc, durant toute une saison, +la jolie lycaenide _amyntas_. De là le nom bucolique d'Amyntas qu'il +porte fort complaisamment et dont je ne vois pas, au reste, qu'il ait +sujet de se fâcher. + +Le naturaliste, un savant modeste, bien que très-connu à Paris de tous +les amateurs d'entomologie, était absorbé, depuis quelques jours, dans +la recherche des coques de certaines chrysalides sur les branches mortes +de certains arbres. De là le nom pompeux de Chrysalidor, gracieusement +accepté par notre compagnon. + +On partit par une matinée très-fraîche, muni de provisions de bouche, à +seules fins de gagner du temps en route, car on trouve partout à manger +maintenant dans notre bas Berry; mais on n'y est pas encore très-vif. Le +Berrichon des plaines n'est jamais pressé, et avec lui il faut savoir +attendre. + +Or, nous voulions arriver et ne pas perdre les belles heures du jour à +voir tourner les broches, lesquelles tournent aussi gravement que les +gens du pays. Quant aux tables, je doute qu'elles y tournent jamais, ou +ce serait avec une nonchalance si désespérante, que les plus fervents +adeptes s'endormiraient au lieu de penser à les interroger. + +Nous déjeunâmes donc sur l'herbe, dans les ruines d'une vieille +forteresse, et, deux heures après, nous quittions la route pour un +chemin vicinal non achevé, et plus gracieux à la vue que facile aux +voitures. + +Nous avions traversé un pays agréable, des ondulations de terrain +fertile, de jolis bois penchés sur de belles prairies, et partout de +larges horizons bleus qui rendent l'aspect de la contrée assez +mélancolique. + +Mais je me rappelais avoir vu par là un site bien autrement digne de +remarque, et, quand le chemin se précipita de manière à nous forcer de +descendre à pied, j'invitai mes naturalistes, fureteurs de buissons, à +jeter les yeux sur le cadre qui les environnait. + +Au milieu des vastes plateaux mouvementés qui se donnent rendez-vous +comme pour se toucher du pied, en s'abaissant vers une sinuosité cachée +aux regards, le sol se déchire tout à coup, et dans une brisure +d'environ deux cents mètres de profondeur, revêtue de roches sombres ou +de talus verdoyants, coule, rapide et murmurante, la Creuse aux belles +eaux bleues rayées de rochers blancs et de remous écumeux. + +C'est cette grande brisure qui se découvrait tout à coup au détour du +chemin et qui ravissait nos regards par un spectacle aussi charmant +qu'inattendu. + +En cet endroit, le torrent forme un fer à cheval autour d'un mamelon +fertile couvert de blondes moissons. Ce mamelon, incliné jusqu'au lit +de la Creuse, ressemble à un éboulement qui aurait coulé paisiblement +entre les deux remparts de rochers, lesquels se relèvent de chaque côté +et enferment, à perte de vue, le cours de la rivière dans les sinuosités +de leurs murailles dentelées. + +Le contraste de ces âpres déchirements et de cette eau agitée, avec la +placidité des formes environnantes, est d'un _réussi_ extraordinaire. + +C'est une petite Suisse qui se révèle au sein d'une contrée où rien +n'annonce les beautés de la montagne. Elles y sont pourtant discrètement +cachées et petites de proportions, il est vrai, mais vastes de courbes +et de perspectives, et infiniment heureuses dans leurs mouvements +souples et fuyants. Le torrent et ses précipices n'ont pas de terreurs +pour l'imagination. On sent une nature abordable, et comme qui dirait +des abîmes hospitaliers. Ce n'est pas sublime d'horreur; mais la douceur +a aussi sa sublimité, et rien n'est doux à l'oeil et à la pensée comme +cette terre généreuse soumise à l'homme, et qui semble ne s'être permis +de montrer ses dents de pierre que là où elles servent à soutenir les +cultures penchées au bord du ravin. + +Quand vous interrogez une de ces mille physionomies que revêt la nature +à chaque pas du voyageur, ne vous vient-il pas toujours à l'idée de la +personnifier dans l'image d'une déesse aux traits humains? + +La terre est femelle, puisqu'elle est essentiellement mère. C'est donc +une déité aux traits changeants, et elle se symbolise par une beauté de +femme tour à tour souriante et désespérée, austère et pompeuse, +voluptueuse et chaste. Le travail de l'homme, jusqu'à ce jour ennemi de +sa beauté, réussit à lui ôter toute physionomie, et cela, sur de grandes +étendues de pays. Livrée à elle-même, elle trouve toujours moyen d'être +belle ou frappante d'une manière quelconque. + +Voilà pourquoi, dès qu'on aborde une région où les conquêtes de la +culture n'ont pu effacer la trace des grands bouleversements ou des +grands nivellements primitifs, on est saisi d'émotion et de respect. + +Cette émotion tient du vertige devant les scènes grandioses des hautes +montagnes et les débris formidables des grands cataclysmes. + +Rien de semblable ici. + +C'est un mouvement gracieux de la bonne déesse; mais, dans ce mouvement, +dans ce pli facile de son vêtement frais, on sent la force et l'ampleur +de ses allures. Elle est là comme couchée de son long sur les herbes, +baignant ses pieds blancs dans une eau courante et pure; c'est la +puissance en repos; c'est la bonté calme des dieux amis. Mais il n'y à +rien de mou dans ses formes, rien d'énervé dans son sourire. Elle a la +souveraine tranquillité des immortels, et, toute mignonne et délicate +qu'elle se montre, on sent que c'est d'une main formidablement aisée +qu'elle a creusé ce vaste et délicieux jardin dans cet horizon de son +choix. + +Ce jardin naturel qui s'étend sur les deux rives de la Creuse, c'est +l'oasis du Berry. + +Chère petite Indre froide et muette de nos prairies, pardonne-le-nous! +tu es notre compagne légitime; mais nous tous qui habitons tes rives +étroites et ombragées, nous sommes les amoureux de la Creuse, et, quand +nous avons trois jours de liberté, nous te fuyons pour aller tremper le +bout de nos doigts dans les petits flots mutins de la naïade de +Châteaubrun et de Crozant. Les bons bourgeois et les jeunes poëtes de +nos petites villes vont voir ces rochers, après lesquels ils croient +naïvement que les Alpes et les Pyrénées n'ont plus rien à leur +apprendre. + +Faisons comme eux, oublions le mont Blanc et le pic du Midi. Oublions +même Mayorque et l'Auvergne, et le Soracte, plus facile à oublier. + +Qu'importe la dimension des choses! C'est l'harmonie de la couleur et la +proportion des formes qui constituent la beauté. Le sentiment de la +grandeur se révèle parfois aussi bien dans la pierre antique gravée d'un +chaton de bague que dans un colosse d'architecture. + +La journée était devenue brûlante; nos chevaux avaient faim et soif: +nous descendîmes au village du Pin, où le chemin finissait. Mais le +malheureux village, il est assis au bord du ravin de la Creuse, et il +lui tourne le dos! Pas une maison, pas un oeil qui se soucie de plonger +dans cette belle profondeur; les habitants aiment mieux regarder leur +chemin neuf et poudreux et le talus aride qui l'enferme. + +Malgré cette absence de goût, on peut dire, comme dans les relations des +grands voyages, que les habitants de ce lieu sont _fort affables_. Nous +sommes encore en plein Berry, et pourtant ce sont d'autres types, +d'autres manières, d'autres costumes que ceux des bords de l'Indre. +L'air avenant, l'obligeance hospitalière, la confiance soudaine, je ne +sais quelle familiarité sympathique, voilà d'emblée, et de la part de +toutes gens, un bon accueil assuré. En un instant, étables et granges +s'ouvrent pour remiser au mieux notre véhicule et recevoir nos chevaux. + +--Ah! vous voilà enfin revenu chez nous? dit, derrière moi, une voix +d'homme en m'appelant par mon nom. Votre cheval blanc ne valait pas +ceux-ci. Et votre fils, où est-il donc? Je ne le vois pas. Où +voulez-vous aller, cette fois? À la Roche-Martin ou à la Preugne-au-Pot? +Nous aurons, j'espère, meilleur temps que la dernière fois, et nous +passerons la rivière sans danger dans le bateau. + +Cet homme, qui me parlait de nos dernières courses avec lui en 1844, +comme s'il se fût agi d'hier, et dont je reconnaissais la figure de +contrebandier espagnol, c'était Moreau, le pêcheur de truites, le loueur +d'ânes et de chevaux, le messager, le guide, le factotum actif et +intelligent des voyageurs en Creuse. + +--Conduisez-nous à l'autre village, lui dis-je; vos chemins sont tout +changés; je ne me reconnais plus. + +--Ah! dame, nos chemins sont mieux dessinés qu'autrefois. On va plus +droit; mais ils ne sont pas encore commodes aux voitures, et vous irez +plus vite à pied. + +--C'est notre intention, d'aller à pied. + +--Alors, marchons. + +--J'ai grand'soif, dit Amyntas en soupirant. + +--Voulez-vous du lait de ma chèvre? lui cria une pauvre femme devant la +porte de laquelle nous passions. + +Amyntas accepta, tout joyeux d'avoir à donner à cette aimable +villageoise une pièce de monnaie. Elle ne la refusa pas, mais elle la +reçut avec étonnement. + +--Comment! dit-elle, vous voulez payer une écuellée de lait? Ça n'en +valait pas la peine, et j'étais bien aise de vous l'offrir. + +--Vous ne me connaissez pourtant pas? + +--Non; mais on aime à faire plaisir aux passants. + +--Oh! oh! me dit Amyntas, sommes-nous donc déjà si loin de la vallée +Noire? Je n'y ai jamais vu un paysan prévenir les désirs d'un inconnu. +Je sais bien que ce n'est pas avarice, mais c'est méfiance ou timidité. + +Le soleil baissait; nous ne savions pas où nous trouverions à dîner et à +coucher, et, une fois engagés dans le ravin, où la nuit se fait de bonne +heure et où les sentiers ne sont vraiment pas commodes, il n'y a rien de +mieux à faire que de s'en remettre à la Providence. + +Amyntas doubla le pas en chantant. + +Chrysalidor ne chantait pas; il ne pensait même plus à récolter des +insectes. Tandis que son compagnon s'enivrait de bien-être et de +mouvement, il était tranquillement ravi du charme particulier de ce +doux et agreste paysage. Tout savant exact et chercheur minutieux qu'il +est, il connaît les jouissances de l'artiste, il n'a pas l'intelligence +atrophiée par l'amour du détail. Il comprend et il aime l'ensemble. Il +sait respirer la saveur du grand tout. Cependant il voyait comme qui +dirait des deux yeux. Il en avait un pour le grand aspect du temple de +la nature, et l'autre pour les pierres précieuses qui en revêtent le sol +et les parois. + +--Je vois ici, nous dit-il, une flore tout à coup différente de celle +que nous traversions il y a un quart d'heure. Voici des plantes de +montagne qui ont le _facies_ méridional: où donc sommes-nous? Je n'y +comprends plus rien. Et cette chaleur écrasante à l'heure où l'air +devrait fraîchir, la sentez-vous? Il n'y a pourtant pas un nuage au +ciel. + +--Si je la sens? répondit Amyntas. Je le crois bien! Nous sommes pour le +moins en Afrique. + +--Il serait fort possible, reprit le savant d'un air absorbé, que nous +fissions ici quelque _rencontre_ étonnante! + +--Oh! n'ayez pas peur, monsieur! s'écria Moreau, qui crut que notre +savant s'attendait à rencontrer tout au moins quelque lion de l'Atlas. +Il n'y a point ici de méchantes bêtes. + +Le chemin fit encore un coude, et le village, le vrai village cherché, +se présenta magnifiquement éclairé, sous nos pieds. Il faut arriver là +au soleil couchant: chaque chose a son heure pour être belle. + +C'est un nid bâti au fond d'un entonnoir de collines rocheuses où se +sont glissées des zones de terre végétale. Au-dessus de ces collines +s'étend un second amphithéâtre plus élevé. Ainsi de toutes parts le vent +se brise au-dessus de la vallée, et de faibles souffles ne pénètrent au +fond de la gorge que pour lui donner la fraîcheur nécessaire à la vie. +Vingt sources courant dans les plis du rocher, ou surgissant dans les +enclos herbus, entretiennent la beauté de la végétation environnante. + +La population est de six à sept cents âmes. Les maisons se groupent +autour de l'église, plantée sur le rocher central, et s'en vont en +pente, par des ruelles étroites, jusque vers la lit d'un délicieux +petit torrent dont, à peu de distance, les eaux se perdent encore plus +bas dans la Creuse. + +C'est un petit chef-d'oeuvre que l'église romano-byzantine. La +commission des monuments historiques l'a fait réparer avec soin. Elle +est parfaitement homogène de style au dehors et charmante de +proportions. + +À l'intérieur, le plein cintre et l'ogive molle se marient agréablement. +Les détails sont d'un grand goût et d'une riche simplicité. On descend +par un bel escalier à une crypte qui prend vue sur le ravin et le +torrent. + +Mais, des curieuses fresques que j'ai vues autrefois dans cette crypte, +il ne reste que des fragments épars, quelques personnages vêtus à la +mode de Charles VII et de Louis XI, des scènes religieuses d'une laideur +naïve et d'un sens énigmatique. Ailleurs, quelques anges aux longues +ailes effilées, d'un dessin assez élégant et portant sur la poitrine des +écussons effacés. Malgré la sécheresse de la roche, l'humidité dévore +ces précieux vestiges. Quelque source voisine a trouvé assez récemment +le moyen de suinter dans le mur où j'ai encore vu, il y a trente ans, +les restes d'une danse macabre extrêmement curieuse. Les personnages +glauques semblaient se mouvoir dans la mousse verdâtre qui envahissait +le mur: c'était d'un ton inouï en peinture et d'un effet saisissant. + +Le Christ assis, nimbé entièrement, qui surmonte le maître-autel de la +nef supérieure, est d'une époque plus primitive, contemporaine, je +crois, de la construction de l'église. Je l'ai toujours vu aussi frais +qu'il l'est maintenant, et je suppose qu'il avait été, dès lors, +restauré par quelque artiste de village, qui lui a conservé, par +instinct, conscience ou tradition, sa naïveté barbare. Tant il y a qu'on +jurerait d'une fresque exécutée d'hier par un de ces peintres +gréco-byzantins qui, en l'an 1000, parcouraient nos campagnes et +décoraient nos églises rustiques. + + + + +II + + +Le tombeau de Guillaume de Naillac, seigneur du lieu au XIIIe siècle, +représente un personnage couché, vêtu d'une longue robe, l'aumônière au +flanc, la tête appuyée sur un coussin que soutiennent deux angelots. Sa +colossale épée repose près de lui; à ses pieds est le _léopard passant_ +de son blason. + +Il y a trente ans, ce sévère personnage était encore en grande +vénération, sous le nom grotesque et la renommée cynique d'un certain +saint que l'on ne doit pas nommer en bonne compagnie. + +Je ne sais quel honnête curé a trouvé moyen de détruire cette +superstition et de conserver le sire de Naillac en bonne odeur auprès +des dévots de sa paroisse, en faisant de lui (à tort, il est vrai) le +fondateur de l'église; si bien qu'aujourd'hui on vous montre l'ancien +saint sous ce titre prosaïque: _l'entrepreneur de bâtiment_. Son nez et +sa bouche sont entaillés de coupures qui l'ont un peu défiguré. + +L'usage était encore, il y a trente ans, de gratter ainsi au couteau +certaines statues, et même certaines pierres. La poudre qu'on en +retirait était mêlée à un verre d'eau que s'administraient les femmes +stériles. + +Cette précieuse église était bâtie au centre de l'antique forteresse +dont les tours et la muraille ruinées jalonnent l'ancien développement +sur le roc escarpé. + +Le château moderne, bâti au siècle dernier dans un style quasi +monastique, soutient le chevet de l'église. L'ancienne porte, flanquée +de deux tours, espacée d'une ogive au-dessus de laquelle se dessinent +les coulisses destinées à la herse, sert encore d'entrée au manoir. Le +pied des fortifications plonge à pic dans le torrent. + +Nul château n'a une situation plus étrangement mystérieuse et +romantique. Un seul grand arbre ombrage la petite place du bourg, qui, +d'un côté, domine le précipice, et, de l'autre, se pare naturellement +d'un énorme bloc isolé, d'une forme et d'une couleur excellentes. + +Arbre, place, ravin, herse, église, château et rocher, tout cela se +tient et forme, au centre du bourg, un tableau charmant et singulier qui +ne ressemble qu'à lui-même. + +Le châtelain actuel est un solide vieillard de quatre-vingts ans, qui +s'en va encore tout seul, à pied, par une chaleur torride, à travers les +sentiers escarpés de ses vastes domaines. Riche de cinquante mille +livres de rente, dit-on, il n'a jamais rien restauré que je sache; mais +il n'a jamais rien détruit; sachons-lui-en gré. Les pans écroulés de ses +vieilles murailles sombres dentellent son rocher dans un désordre +pittoresque, et les longs épis historiés de ses girouettes tordues et +penchées sur ses tours d'entrée ne peuvent être taxés d'imitation et de +charlatanisme. + +Un autre monument du village, c'est une maison renaissance, fort +élégante d'aspect, habitée par des paysans. Elle tombe en ruine. + +À quelque distance, on la croirait bâtie en beau moellon de granit; +mais, comme toutes les autres, elle n'est qu'en pierre feuilletée et +schisteuse de la localité. + +On l'a seulement revêtue de filets de mastic blanchâtre en relief, qui +font un trompe-l'oeil très-harmonieux. Son pignon aigu est percé d'une +petite fenêtre soutenue par un meneau déjeté, en vrai granit taillé en +prisme. + +La porte cintrée est enfoncée sous le balcon de bois du premier étage et +sous l'avancement de l'escalier, lequel est formé de gros blocs +irréguliers à peine dégrossis. + +Une vigne folle court sur le tout et complète la physionomie pittoresque +de cette élégante et misérable demeure, dont un appendice écroulé gît à +son flanc depuis des siècles, sans qu'il soit question d'ôter les +décombres. + +Au reste, cette maison, dans ses dispositions générales, paraît avoir +servi de modèle à toutes celles du village. Sauf les grands pignons, qui +ont été remplacés par des toits tombants, communs à plusieurs +habitations mitoyennes, toutes sont construites sur le même plan. + +Le rez-de-chaussée, avec une porte à cintre surbaissé, ou à linteau +droit, formée d'une seule pierre gravée en arc à contre-courbe, n'est +qu'un cellier dont l'entrée s'enfonce sous le balcon du premier étage, +quelquefois entre deux escaliers de sept à huit marches assez larges, +descendant de face. Au premier, une ou deux chambres; au-dessus, un +grenier dont la mansarde en bois ne manque pas de caractère. + +Beaucoup de ces maisons paraissent dater du XIVe ou du XVe siècle. Elles +ont des murs épais de trois ou quatre pieds et d'étroites fenêtres à +embrasures profondes, avec un banc de pierre posé en biais. On a presque +partout remplacé le manteau des antiques cheminées par des cadres de +bois; mais les traces de leurs grandes ouvertures se voient encore dans +la muraille. + +Les chambres de ces vieilles maisons rustiques sont mal éclairées, +d'autant plus qu'elles sont très spacieuses. Le plafond, à solives nues, +est parfois séparé en deux par une poutre transversale et s'inclinant en +forme de toit, des deux côtés. Le pavé est en dalles brutes, inégales et +raboteuses. L'ameublement se compose toujours de grands lits à dossier +élevé, à couverture d'indienne piquée, et à rideaux de serge verte ou +jaune sortant d'un lambrequin découpé, de hautes armoires très-belles, +de tables massives et de chaises de paille. Le coucou y fait entendre +son bruit monotone, et les accessoires encombrent les solives: partout +le filet de pêche et le fusil de chasse. + +Il y a, dans ce village, des constructions plus modernes, des +maisonnettes neuves et blanches, crépies à l'extérieur, et dont les +entourages, comme ceux du château, sont en brique rouge. + +Grâce à leurs petits perrons et aux vignes feuillues qui s'y enlacent, +elles ne sont pas trop disparates à côté des constructions primitives +qui montrent leurs flancs de pierres sèches d'un brun roux, leurs toits +de vieilles tuiles toutes pareilles de ton et de forme à cette pierre +plate du pays, et leurs antiques encadrements de granit à pans coupés. +La couleur générale est sombre mais harmonieuse, et les grands noyers +environnants jettent encore leur ombre à côté de celle des ruines de la +forteresse. + +--Les maisons sont chères ici, nous dit notre guide. Vous voyez, il n'y +a pas de place pour bâtir: le rocher ne veut pas. + +--Qu'est-ce que vous appelez chères, dans ce pays-ci? + +--De cinq cents à mille francs, suivant la bonté de la carcasse. + +--Croyez-vous qu'on pourrait trouver ici des chambres pour passer la +nuit? + +--Tenez! dit-il en marchant devant nous pour ouvrir une porte qui +n'avait pas de gâche à la serrure, regardez si ça vous convient. + +Nous montâmes l'inévitable perron, dont les rampes sont toujours +revêtues de grands carrés de micaschiste jaune brun ou de galets +granitiques des bords de la Creuse, ce qui rappelle les constructions +pyrénéennes en dalles de basalte et en cailloux des gaves. + +Nous trouvâmes là deux petites chambres blanchies à la chaux, plafonnées +en bois brut, meublées de lits de merisier et de grosses chaises +tressées de paille. C'est très-propre. Nous voilà logés. + + + + +III + + +Il s'agissait de dîner. + +--Dîner? s'écria Moreau. La belle affaire! Regardez! le village est +rempli de poules et de poulets qui ne sont pas farouches. On en aura +vite attrapé deux ou trois. Voyez combien de vaches rentrent du pré! +Chacun a la sienne, tout au moins. Croyez-vous qu'on manque ici de lait +et de beurre? Et les oeufs! Il n'y a qu'à se baisser pour en ramasser. +Enfin la Creuse n'est pas loin. Je m'y en vas donner un coup d'épervier, +et, si je ne vous rapporte pas une belle truite, à tout le moins je +trouverai bien une belle friture de tacons. + +Or, le tacon est le saumon en bas âge; les saumons de mer, remontant la +Loire, viennent frayer dans les eaux vives de la Creuse, et ce n'est +point là un mets à dédaigner. On n'a pas encore à se tourmenter ici de +pisciculture, à moins que ce ne soit pour étudier les procédés de +l'ingénieuse et bonne nature, afin de les appliquer en d'autres pays. + +Outre ce menu, nous avions cueilli en route de beaux ceps. Tout cela +était fort alléchant pour des gens affamés, même ces pauvres poulets qui +couraient encore. Mais il fallait une cuisine et une femme; car aucun de +nous ne possédait les utiles talents de l'auteur des _Impressions de +voyage_. + +--De quoi diable vous inquiétez-vous? dit le guide. Il y a ici une +auberge dont la maîtresse cuisinerait pour un archevêque. C'est elle qui +vous prêtera les chambres où vous voilà , à condition que vous irez dîner +chez elle, en haut du village. Est-ce convenu? restez-vous ici? Je vas +commander la soupe. En attendant, descendez ce chemin, et vous vous +trouverez à la rencontre de la petite rivière et de la grande. Restez-y +une heure et revenez: tout sera prêt, même le café, car je me souviens +que vous n'aimez point à vous passer de ça. + +--Mais je me reconnais très-bien, lui dis-je; il n'y a point de pont en +bas du village. + +--Si fait, il y en a un maintenant. Allez devant vous. + +Nous trouvâmes le chemin rapide, mais commode, le pont très-joli et le +confluent des deux torrents admirable de fraîcheur et de mystère. + +Le soleil était déjà couché pour nous, il était descendu derrière les +rochers qui nous faisaient face; mais, au loin, il envoyait, à travers +ses brisures, de grandes lueurs chaudes et brillantes sur les fonds +d'émeraude de la gorge. + +Quand on est tout au fond de cette brèche qui sert de lit à la Creuse, +l'aspect devient quelquefois réellement sauvage. Sauf les pointes +effilées de quelques clochers rustiques qui, de loin en loin, se +dressent comme des paratonnerres sur le haut du plateau, et quelques +moulins charmants échelonnés le long de l'eau, avec leurs longues +écluses en biais ou en éperon, qui rayent la rivière d'une douce et +fraîche cascatelle, c'est un désert. + +Pour peu que l'on se trouve engagé dans un de ses coudes rocailleux, +assez escarpés pour ne pas livrer passage aux troupeaux, on se croirait +au sein d'une nature âpre et désolée. Mais, un peu plus loin, la +rivière tourne, et la scène change. Le ravin s'adoucit un instant et +laisse couler des zones d'herbe fraîche et de beaux arbres, jusqu'à de +délicieuses pelouses, où les pieds meurtris se reposent dans du velours. +Et puis ce sont de longues flaques de sable fin et humide où croissent +des plantes exquises, diverses espèces de sauges et de baumes, et ces +grandes menthes aux grappes lilas, dont les mouches, les papillons et +les coléoptères semblent se disputer le nectar avec une sorte de rage. + +Tout ce monde-là était endormi pendant que le soleil s'en allait, et on +ne voyait plus voler que le satyre janira, ce papillon si abondant dans +toute la France, hardi et pullulant comme le moineau, dont il a la +couleur brune, et qui, comme lui, se couche tard, après avoir fait +beaucoup de façons et essayé beaucoup de gîtes. + +La Creuse occupe déjà un lit assez large dans ces parages; elle est +presque partout semée de longues roches aiguës, qu'un léger sédiment +blanchit au temps des crues. Quelquefois ce sont des crêtes quartzeuses, +d'un vrai blanc de marbre, qui se dressent au milieu du sol primitif: +on croirait pouvoir la franchir partout aisément en sautant de pierre en +pierre; mais, vers son milieu, elle a presque toujours un canal rapide +assez profond. + +Chaque moulin a son petit bateau, qui peut transporter quelques +individus d'une rive à l'autre; mais rarement les propriétaires occupent +les deux rives, et le besoin de communiquer entre eux se fait peu sentir +aux habitants des deux plateaux, si bien que, d'un côté à l'autre du +précipice, on passe très-bien plusieurs années sans se connaître et sans +nouer de relations, du moins dans la partie qui s'étend de la grande +ruine de Châteaubrun au point où nous étions. + +Nous rêvions fort tranquillement sur les îlots de roches du rivage, +quand nous fûmes assaillis par les naturels du pays sous la forme de +quatre gamins occupés, ou plutôt nullement occupés à garder quatre +cochons. Chacun avait le sien par rang de taille, et le dernier bambin +avait la gouverne du cochon de lait. + +Les cochons étaient bien sages, les enfants l'étaient moins; ils +accoururent autour de nous, criant, hurlant, gambadant et nous montrant +quatre effroyables petits museaux qui semblaient écorchés à vif et +baignés d'un sang noirâtre, le tout dans l'évidente intention de nous +effrayer. + +C'est un divertissement bien connu chez nous que ce barbouillage avec le +jus des guignes noires qui pendent au-dessus des buissons et jonchent la +terre à leur maturité. + +Amyntas répondit à ce défi par un prodige non moins terrible. + +Il tira de sa poche un de ces petits cornets qui servent à se rappeler +quand on est trop éparpillé à la promenade, et dont nous sommes toujours +munis. + +Le cri rauque de cet instrument fit merveille. Nos petits sauvages +s'enfuirent à toutes jambes, en proie à une frayeur indicible, et le +plus petit, beuglant et pleurant comme un veau, se laissa choir en +criant merci. Il fallut aller le relever et le consoler. + +Le dîner fut excellent, le café fort passable, l'hôtesse très-obligeante +et très-empressée. + +La promenade du lendemain fut réglée, des mesures prises pour le réveil +et le départ. Puis nous descendîmes le village, chacun une lumière à la +main, précaution indispensable pour la première fois dans ces rues +difficiles; et notez que nous avions trouvé de la bougie, sybarites que +nous étions! + +Notre rue est la plus encaissée et la plus enfouie du bourg, dans une +coulisse de rochers; d'un côté les ruines de la forteresse, de l'autre +une série de petites cours ouvertes, que l'on pourrait appeler des +_squares_, fermés au fond par le roc qui se relève brusquement, et par +un ruisselet d'eau vive, à peu près muet en cette saison, mais +grouillant et joyeux à la moindre pluie. + +Les maisonnettes sont généralement disposées par trois, soudées +ensemble, faisant face à deux ou trois autres toutes pareilles. + +Cela fait cinq ou six familles se voyant les unes chez les autres à +toutes les heures du jour, élevant ensemble marmots, poules et pigeons, +tout cela s'échelonnant sur les perrons ou se groupant dans la cour +commune de la façon la plus pittoresque. + +Voilà donc un vrai village, non pas un village d'opéra-comique +d'autrefois, lorsque les bergères avaient des robes de satin et les +moutons des rubans roses, mais un village d'opéra-comique moderne, +c'est-à -dire un décor à la fois charmant et vrai, un décor de Rubé et +consorts, permettant une mise en scène heureuse et naïve, des détails +empruntés avec amour à la nature; du réalisme comme il faut en faire, en +choisissant dans le réel ce qui vaut la peine d'être peint: une petite +ogive basse sur le ruisseau, un fond dont le toit en tourelle disparaît +sous les fleurs sauvages, un buisson heureusement jeté sur les +décombres, que sais-je? + +L'art aime et voit aujourd'hui tout ce qui est naïf, même la brouette +cassée qui, avec une urne renversée, compose un tableau sur le fumier +blond où le coq se promène d'un air aussi vaniteux que s'il foulait un +tapis de pourpre, et où la poule gratteuse et affairée semble toujours +absorbée dans la recherche de cette fameuse perle dont elle ne saurait +que faire. + +Sentir que tout est du ressort de l'artiste, voilà , quant à moi, tout ce +que je peux entendre au mot de réalisme, arboré comme une nouveauté par +les uns, et repoussé comme une hérésie par les autres. + +Mais laissons les discussions littéraires. J'y reviendrai certainement, +car il y a beaucoup à dire en faveur d'un certain sentiment de la +réalité qui peut être trop dédaigné, et contre ce même sentiment poussé +trop loin. + +Continuons notre exploration. + +Celle de l'appartement ne fut pas longue; au dehors, la lune avait un si +mince croissant d'argent, qu'il n'y avait pas à regarder beaucoup par la +fenêtre. Tout était sombre. La porte ne fermant pas, il était bien +évident que le vol était chose inconnue en ce pays. + +--Que les misanthropes disent ce qu'ils voudront, qu'ils raillent +amèrement ceux qui croient encore à la vie rustique; voici, me +disais-je, une porte sans loquet qui répond victorieusement. Cette +maison appartient à quelqu'un qui ne l'habite pas, qui demeure à l'autre +bout du village et qui y laisse un petit mobilier sous la bonne foi +publique. La cour n'a aucune espèce de clôture: s'il n'y a pas un seul +larron sur sept cents habitants, c'est toujours quelque chose, il faut +en convenir. + +Le silence de la nuit fut inouï. Pas un souffle dans l'air et pas un +souffle humain; pas un bruissement d'animal quelconque. Je croyais avoir +trouvé chez nous l'idéal du silence nocturne. Mais notre silence est un +vacarme à côté de celui-ci. Je ne m'en suis pas encore rendu compte. + +Dans un si petit espace rempli de gens et de bêtes, vivant, pour ainsi +dire, en un tas, d'où vient que rien ne bouge et ne transpire? Avec +cette nuit sombre, c'était presque solennel. + +Mais à peine fit-il jour, que les coqs vinrent chanter à notre porte. Si +nous ne l'eussions soutenue d'une chaise, pour nous préserver du frais +de la nuit, toutes les volailles du pays seraient entrées chez nous pour +nous annoncer l'approche du soleil. Et puis des voix d'enfants espiègles +et rieuses chantèrent avec les oiseaux, dès que les rayons du matin +dépassèrent le haut du rocher. + +Je regardai la maison neuve et propre qui nous faisait face. C'est +l'école communale. Fillettes et garçons arrivaient en belle humeur, et +le pauvre petit instituteur, bossu comme Ésope, assis, je ne sais +comment, sur son escalier en plein air, les attendait d'un air doux et +mélancolique. + +Nous partîmes à pied pour Châteaubrun, escortés d'un âne qui portait +notre déjeuner. + +Avant d'étudier plus à fond le village, je voulais montrer à mes +compagnons une des ruines les plus pittoresques du pays et refaire +connaissance avec tous les remarquables environs du village. + + + + +IV + + +Nous prîmes le plus court, par égard pour l'âne, que madame Rosalie, +notre aubergiste, avait chargé comme un mulet d'Espagne. Il portait, en +outre, un gamin chargé de le ramener, et l'épervier de pêche de Moreau, +qui ne saurait faire un pas sans ce compagnon fidèle. + +Ce chemin est insipide, comme tous les bons chemins. Il s'en va tout +droit sur un plateau tout nu. Les six kilomètres en plaine nous parurent +plus longs que douze en montagne. + +Les entomologistes allaient devant, peu surpris de rencontrer de temps à +autre le _grand Mars_, qu'ils avaient signalé dès la veille comme un +hôte logique de ces régions, mais se plaignant beaucoup de l'absence de +papillons et de l'aridité du sol. + +Je fis la conversation avec Moreau. C'est un malin, un sceptique et un +railleur; mais c'est un grand philosophe. + +--J'ai eu bien du mal depuis que nous ne nous sommes vus, me dit-il. Je +ne sais pas, si vous vous souvenez que j'étais marié. J'ai perdu ma +femme. J'étais un peu meunier et un peu ouvrier. Mais, seul du village +où vous avez laissé hier votre voiture, je n'ai que mon corps et ma +maison. Dans nos petits bourgs, tout le monde est propriétaire, et il +n'y a point de malheureux. Moi, j'ai bien un roc.... À propos, le +voulez-vous, mon roc? Vous savez, vous disiez dans le temps que vous +voudriez avoir un coin sur la Creuse? Je ne vous vends pas le mien; je +vous le donne. Il n'y pousse que de la fougère, et je n'ai pas de quoi y +nourrir un mouton. Je paye cinq sous d'imposition pour ce rocher, et +voilà tout ce que j'en retire. Dame, il est grand, vous auriez de quoi y +bâtir une belle maison, en dépensant d'abord une dizaine de mille francs +pour tailler la roche et faire l'emplacement. Allons, vous n'en voulez +pas? Vous avez raison. Je n'en veux pas non plus. Aussi il reste là bien +tranquille. Y va qui veut ... c'est-à -dire qui peut! + +--Comment avez-vous pu élever votre famille? Car vous avez des enfants! + +--Ils se sont élevés comme ils ont pu, un peu chez moi, un peu chez les +autres. Ma fille est une belle fille, vous l'avez vue hier. Elle sait +faire la cuisine et parler espagnol. + +--Espagnol? + +--Oui, elle a suivi en Espagne une bourgeoise d'ici, mariée avec un +monsieur de ce pays-là . Mon garçon est au service. C'est un bon enfant, +bien doux, _fait à tout_, comme moi. Vous me demanderez ce que je fais, +à présent; je n'en sais rien, une chose et l'autre; je ne peux plus +travailler. Voyez: en chassant, j'ai mal tourné mon fusil; j'ai eu la +main traversée, et l'autre moitié de la charge m'a caressé la tête. On +dit dans le pays qu'il ne m'y est pas resté assez de plomb. Je crois +bien! pendant quinze jours, le médecin n'a pas fait autre chose que de +m'en arracher. Tous les matins, je l'entendais dire en sortant: «C'est +un homme mort!» Et moi, je me dressais sur mon lit pour lui crier, du +mieux que je pouvais: «Vous dites des bêtises, je n'en veux pas mourir, +et je n'en mourrai pas.» Après que j'en ai été revenu, j'ai recommencé à +pêcher et à chasser. J'ai voulu encore un peu travailler; mais le +travail m'a porté malheur. Un maladroit m'a démis l'épaule en me jetant +à faux un sac de blé du haut d'une voiture. Ça ne fait rien, je marche, +je chasse et je pêche toujours. Je conduis les artistes et les +voyageurs. Je sais les chemins comme personne, et je vous dirais comment +sont faits tous les cailloux de la Creuse. Je fais les commissions du +château et de l'auberge, j'approvisionne l'un et l'autre avec mon +poisson. Je me passe de tout quand je n'ai rien; je n'use pas les draps, +je dors une heure sur douze. Je passe mes nuits dans l'eau à guetter les +truites. Dans le jour, si je suis las, je fais un somme où je me trouve. +Si c'est sur une pierre ou sur un banc, j'y dors aussi bien que sur la +paille. Je ne me soucie point de la toilette. Fêtes et dimanches, j'ai +les mêmes habits que dans la semaine, puisque je n'ai que ceux que mon +corps peut porter. Je suis toujours de bonne humeur, soit qu'on me donne +cinq francs ou cinquante centimes pour mes peines. Le voyageur est +toujours aimable, et, pourvu que je coure et que je cause, je suis +content de m'instruire. Voilà ! Quand je ne serai plus bon à rien, ma +famille s'arrangera pour me nourrir, et, si elle me laisse crever comme +un chien, ce sera tant pis pour elle au dernier jugement. + +Des anciens chemins périlleux par où l'on arrivait à Châteaubrun, nous +ne retrouvâmes plus que l'emplacement. On y descend doucement par le +plateau, et la nouvelle route qui côtoie tranquillement le précipice a +ôté beaucoup de caractère à cette scène autrefois si sauvage. + +La ruine est toujours grandiose. Le marquis de _notre village_ l'a +achetée, avec son vaste enclos, pour deux mille cinq cents francs. Il la +tient fermée, et il avait bien voulu nous en confier les clefs. + +Nous vîmes que ce noble lieu était moins fréquenté qu'autrefois. L'herbe +haute et fleurie du préau était vierge de pas humains. Toutes choses, +d'ailleurs, exactement dans le même état qu'il y a douze ans: la grande +voûte d'entrée avec sa double herse, la vaste salle des gardes avec sa +monumentale cheminée, le donjon formidable de cent vingt pieds de haut +d'où l'on domine un des plus beaux sites de France, les geôles obscures, +et cet étrange débris de la portion la plus belle et la plus moderne du +manoir, le _logis_ renaissance que, dans ma jeunesse, j'ai vu intact et +merveilleusement frais et fleuri de sculptures, aujourd'hui troué, +informe, démantelé et dressant encore dans les airs des âtres à +encadrements fleuronnés d'un beau travail. + +Le marquis a acheté, dit-il, cette ruine pour la préserver du vandalisme +des bandes noires. Il s'y est pris un peu tard. + +Telle qu'elle est, c'est un romantique débris où, au clair de la lune, +on voudrait entendre l'admirable symphonie de _la Nonne sanglante_ de +Gounod, ou mieux encore _la Chasse infernale_ de Weber. + +En plein midi, cette solitude avait encore quelque chose de solennel. + +Une multitude de tiercelets et de chevêches effarouchés se croisaient +dans les airs, sur nos têtes, avec des milliers de martinets +glapissants. C'étaient des cris aigus, des râles étranges, une +agitation sauvage et des querelles inouïes. + +Nous fûmes étonnés de voir des moineaux nichés effrontément au beau +milieu de cette société d'oiseaux de proie, toujours en chasse par +centaines autour d'eux. Cela faisait penser au petit vassal du temps +passé virant dans la caverne des seigneurs féodaux et abritant ses +petites rapines sous les grandes. + +Nous fûmes témoins d'un drame entre tous ces pillards. + +Un pauvre scarabée, échappé, demi-mort, au large bec d'un martinet, fut +happé au passage, sur le haut d'une tour, par une femelle de moineau. +Survint l'époux à l'air mutin, à la moustache noire, hérissant ses +plumes, faisant grand bruit et menace au martinet, qui voulait reprendre +sa proie, quand survint à son tour le troisième larron, la crécerelle, +attirée par la voix imprudente de ces petites gens. Elle sortit, muette +et agile, du sommet d'une tour voisine, n'osa s'attaquer au martinet, +qui ne paraissait pas la craindre, et se dirigea sur les moineaux d'une +aile si rapide et si sûre, que tout semblait fini pour eux. Mais, s'ils +ne l'avaient pas vue guetter, ils l'avaient sentie. Ils disparurent tout +à coup. Le brigand tourna d'une manière sinistre autour de la crevasse +où ils étaient réfugiés dans leur nid, mais l'entrée était trop petite +pour qu'il y pût pénétrer. Il retourna à son guettoir. Les moineaux +ressortirent aussitôt, et, plantés sur leur petit seuil, l'accablèrent +d'injures et de railleries. Il revint plusieurs fois à la charge. +Toujours après avoir lestement battu en retraite, ces audacieux +oisillons reparurent pour le provoquer, l'insulter et le maudire. + +Que lui fut-il reproché? De quelles représailles le menacèrent-ils? Il +faut bien croire que quelques chose de sanglant lui fut dit, car +l'oiseau de proie se lassa de les tourmenter, et, quelques moments +après, nous vîmes les moineaux, pleins de gaieté, sautiller sur la +muraille et picorer dans les plantes pariétaires, sans aucun souci de +l'ennemi terrible, et ne manquant jamais d'adresser quelque impertinence +aux martinets qui les effleuraient de leur vol, et avec lesquels, du +reste, ils ne paraissent avoir qu'une guerre de gros mots. + +Les véritables victimes de ces grandes hirondelles noires, aux griffes +acérées, sont probablement les lézards, dont les squelettes digérés tout +entiers jonchaient les ruines du donjon. + +Ainsi les faibles passereaux, dont les moyens de défense seraient nuls +contre tant et de si redoutables ennemis, viennent à bout d'élever leur +famille au milieu d'eux et de lui enseigner encore le caquet et le +sarcasme de la dispute au sein de l'éternel danger. D'où vient cela? De +la supériorité d'intelligence apparemment. Michelet nous l'eût expliqué, +lui qui a daigné étudier la vie des oiseaux avec presque autant d'amour +et d'émotion que celle des hommes. + +Nous renvoyâmes le gamin et son âne, et, après un déjeuner copieux dans +les ruines, nous eûmes à descendre au fond du ravin pour retourner au +village en suivant le bord de la Creuse. + +Je n'avais jamais eu le loisir de faire cette marche qui est de quatre +heures au moins, la plupart du temps sans chemin frayé sur le roc +tranchant ou sur les pierres aiguës. Mais, malgré l'effroyable chaleur +engouffrée dans les méandres de la gorge, nous ne songeâmes point à +regretter d'avoir entrepris cette dure promenade. + +C'est le paradis et le chaos que l'on trouve tour à tour; c'est une +suite ininterrompue de tableaux adorables ou grandioses, changeant +d'aspect à chaque pas, car la rivière est fort sinueuse, et, comme en +bien des endroits elle bat le rocher, il faut monter et descendre +souvent, par conséquent voir de différents plans, toujours heureux, ces +sites merveilleusement composés et enchaînés les uns aux autres comme +une suite de rives poétiques. + +La verdure était dans toute sa puissance, et, cette année-ci, elle est +remarquablement vigoureuse. C'était l'_heure de l'effet_, le baisser +lent et toujours splendide du soleil. + +Ah! monsieur, je ne souhaite au plus méchant homme de la terre que la +fatigue de cette course, et, si la vue d'une si belle nature ne le +dispose pas à une religieuse bienveillance pour le monde où Dieu nous a +mis, je le trouverai assez puni de son ingratitude par la privation du +bien-être moral et de la tendre admiration que ce pays inspire à qui ne +s'en défend point. + +C'est une douceur pénétrante, je dirais presque attendrissante, tant la +physionomie de cette région est naïve et comme parée des grâces de +l'enfance. C'est de la pastorale antique, c'est un chant de naïades +tranquilles, une églogue fraîche et parfumée, une mélodie de Mozart, un +idéal de santé morale et physique qui semble planer dans l'air, chanter +dans l'eau et respirer dans les branches. + +Nous traversions parfois d'étroites prairies, ombragées d'arbres +superbes. Pas un brin de mousse sur leurs tiges brillantes et satinées, +et dans les foins touffus pas un brin d'herbe qui ne soit fleur. + +Sur une nappe de plantes fourragères d'un beau ton violet, nous +marchâmes un quart d'heure dans un flot de pierreries. C'était un semis +de ces insectes d'azur à reflets d'améthyste et glacés d'argent qui +pullulent chez nous sur les saules et qui, de là , se laissent tomber en +pluie sur les fleurs. Elles en étaient si chargées en cet endroit et +elles s'harmonisaient si bien avec les tons changeants de ces petits +buveurs d'ambroisie, que cela ressemblait à une fantaisie de fée ou à +une illusion d'irisation dans les reflets rampants du soleil à son +déclin. + +Notre naturaliste n'avait que faire d'une denrée si connue en France; +mais il ne pouvait se défendre d'en remplir ses mains pour les admirer +en bloc. + +À propos de ces petites bêtes, il me dit tenir d'un naturaliste de ses +amis que, dans un moment où ce fut la mode d'en faire des parures, on +les achetait à un prix exorbitant. Nos petits bergers de la Creuse ne +l'ont pas su! Si la mode revient, il faudra le leur dire. Au prix qui a +existé, de soixante à quatre-vingts francs le cent, la prairie où nous +étions en contenait bien pour plusieurs millions. + + + + +V + + +Mais notre émail de hannetons bleus fut tout à coup traversé et +bouleversé par la course effrénée d'Amyntas. Il poursuivait quelque +chose avec une sorte de rage désespérée. Il disparut dans les rochers, +dans les précipices; il reparut dans les buissons, dans les halliers. Il +volait avec son papillon sur les fougères. Il avait les yeux hors de la +tête. + +Moreau, effrayé, crut à un accès de fièvre chaude, et se mit à le +poursuivre comme un chien de Terre-Neuve pour sauver son maître. + +Le sage Chrysalidor suivait des yeux cette course ardente, ne songeant +pas à notre ami qui risquait ses os dans les abîmes, ou tout au moins sa +peau dans les trous épineux, et ne s'occupant que du papillon en fuite, +le papillon merveilleux dont il croyait reconnaître l'allure et le ton. +Deux fois il pâlit en le voyant échapper au filet de gaze, et s'envoler +plus haut, toujours plus haut! + +Enfin Amyntas poussa, de la cime du mont, un cri de triomphe, et revint, +d'un trait, vers nous avec sa capture. + +--Je crois que c'est _elle_! s'écria-t-il tout essoufflé. Oui, ce doit +être _elle_! Voyez! + +Le naturaliste et l'amateur, aussi passionnés l'un que l'autre, se +regardèrent, l'un tremblant, l'autre stupéfait, et cette exclamation +sortit simultanément de leurs lèvres: + +--_Algira_! + +Je ne suis pas de ceux qui se moquent des candides et saintes joies de +la science. Je répétai avec l'intonation d'un profond respect: «Algira!» +mais sans savoir le moins du monde en quoi consistait l'importance de la +découverte, et sans voir autre chose qu'un joli lépidoptère à la robe +noire et rayée de gris blanchâtre, de médiocre dimension, et très-frais +pour une capture au filet. + +Il me fut expliqué alors qu'_algira_ était originaire d'Alger, où elle +est fort commune; qu'on la trouve aussi en Italie et dans certaines +régions abritées de la France méridionale, où sa chenille pullule sur le +grenadier; mais que la rencontre sur les buis, au centre de la France, +était un fait inouï, renversant toutes les notions acquises jusqu'à ce +jour et donnant un démenti formel aux meilleurs catalogues. + +Nous étions à peine revenus de cette surprise, qu'une nouvelle capture +poussa jusqu'à l'enthousiasme l'émotion de nos lépidoptéristes. + +Cette fois, Chrysalidor faillit sortir de son caractère, et ses lèvres +frémissantes invoquèrent le nom de l'Éternel sous la forme d'un jurement +énergique à demi articulé; mais il s'interrompit en souriant, demanda +pardon de sa vivacité, et, reprenant son air doux et modeste: + +--J'en étais bien sûr, dit-il, que nous trouverions ici des choses +étonnantes! C'est _gordius_, mes amis, c'est _gordius_! le polyommate +des régions méridionales! Faites donc des catalogues après cela, et +comprenez donc quelque chose aux arcanes de la nature! + +Au fait, il y a là un mystère. Les papillons ne sont pas voyageurs. Ils +ne franchissent pas les terres et les mers comme les oiseaux de passage. +Ils s'accouplent, pondent et meurent là où ils sont élevés, une première +fois à l'état de chenille, une seconde fois à l'état d'insecte parfait. +Ceux-ci n'avaient donc pas traversé la France; ils étaient originaires +de ce coin de rochers, où un accident fortuit de configuration et +d'insolation leur procure, dans un très-petit espace, le climat +nécessaire à leur existence. + +Je dis dans un très-petit espace et crois pouvoir le dire, parce que, +dans une promenade ultérieure, en suivant, pendant cinq lieues environ, +cette même dentelure de la Creuse, nos amateurs ne virent voler ces +lépidoptères méridionaux qu'en un certain coude, remarquablement abrité, +où la chaleur était véritablement accablante. + +Mais que le rayon habité par ces hôtes étrangers ait un ou plusieurs +kilomètres d'étendue, le fait de leur existence au centre de la France +n'en est pas moins fort curieux. C'est un peu comme si on rencontrait +des gazelles ou des antilopes dans la forêt des Ardennes, par la seule +raison, je suppose, qu'une des vallées de cette forêt serait assez +exposée au soleil pour leur avoir permis d'y rester depuis les âges +primitifs, où l'on sait qu'ils y vivaient dans d'autres conditions +atmosphériques que celles d'aujourd'hui. + +Donc, gordius, algira et plusieurs coléoptères non moins étranges, qui +furent trouvés ensuite au même lieu, sont bien originaires de ce coin de +rochers et s'y reproduisent depuis que le monde a produit leur race, +avant l'homme, aux jours d'enfantement de la création. + +Cela ne prouve qu'une chose, c'est qu'aussitôt que les conditions +d'existence des différents êtres ont été établies sur le globe, les +êtres capables de peupler ce milieu s'y sont développés et fixés, quelle +que fût la latitude. Mais le problème, c'est de découvrir en quoi +consistent toutes ces conditions d'existence, et principalement les +conditions d'alimentation de ces bestioles, si obstinément attachées, +pour la plupart, à se nourrir chacune d'une certaine plante, qu'il est +souvent impossible d'élever des chenilles transportées d'un lieu à un +autre. + +C'est toute une science pratique que l'élevage des chenilles, et +certaines éducations font le désespoir des entomologistes. Pourtant, +ici, si le climat se rapproche de celui de l'Afrique et de la Provence, +la flore en diffère à beaucoup d'égards. Par exemple, pour algira, je ne +vois pas dans ces régions, et je cherche en vain dans la _Flore +centrale_ de Boireau (l'ouvrage le plus complet et le plus consciencieux +possible) le moindre analogue avec le grenadier. + +Ces êtres non domesticables, que l'on croit invariablement soumis aux +lois générales et inflexibles de l'instinct, sont donc susceptibles de +modifier le premier de tous les instincts, celui de l'alimentation, en +raison des ressources que leur offre le milieu où ils se trouvent. +Gordius doit vivre sur les bruyères, et pourtant il n'y a pas de +bruyères dans la région où nous l'avons rencontré. + +Que mangent donc ici les chenilles d'algira et de gordius? Grande +question de nos entomologistes; question qui fait rire au premier abord, +mais qui se rattache à une question fondamentale en histoire naturelle +et même en philosophie: à savoir si certains animaux obéissent +aveuglément à des nécessités fatales, ou s'ils ont, dans la mesure de +leurs besoins, le discernement raisonné qu'on leur refuse. Moi, je +penche pour la dernière hypothèse. + +Et, puisque nous sommes en Creuse, demandons-nous pourquoi le saumon +quitte les eaux salées pour venir déposer sa progéniture dans les eaux +douces. Lui qui est un grand voyageur, fait-il deux ou trois cents +lieues contre le courant, dans les méandres et dans les obstacles des +fleuves et des rivières torrentueuses, sans savoir où il va, sans avoir +un projet, un but, une volonté, par conséquent une idée? Allons donc! +Raconte-nous, ô algira! l'histoire de la petite tribu oubliée dans les +grandes crises de l'atmosphère terrestre, sur le petit rocher où te +voici. Dis-nous quelle myrtacée a fleuri autour du berceau de tes +ancêtres; si là , dans quelque roche inaccessible, végète encore la +plante nourricière, aussi peu soupçonnée des statisticiens de la flore +centrale, que tu l'étais toi-même de ceux de la faune entomologique il +n'y a qu'un instant! + +Je crains de trop m'éloigner de _mon village_. Mais il s'agit de +description, et je ne peux pas tout à fait isoler le tableau de son +cadre. + +Qu'on prenne donc note de ceci, que mon village est situé dans une +région aussi chaude que les rives de la Méditerranée, et qu'il pourrait +devenir, si quelqu'un daignait découvrir son existence et faire l'étude +attentive et scientifique de sa température, aussi achalandé de malades +que Nice, Pise, Hyères ou la Spezzia. + +Cela arrivera, je le parie, car tout se découvre et s'exploite au temps +où nous vivons; on fera des routes dans les escaliers de rochers; deux +lieues de chemin de fer pour embrancher mon village à Argenton: ce n'est +qu'une plaisanterie quand on le voudra. Ce voyage sera plus économique +de temps et d'argent que celui d'Italie. On bâtira des villas à la place +des chaumières. Quelque ingénieux docteur, frappé de la beauté des dents +indigènes, et informé des cas fréquents de longévité, découvrira, dans +la qualité de ces eaux courantes qui jaillissent de toutes parts, et +dans la pureté de cette atmosphère qui refuse la mousse aux arbres et le +lierre aux rochers, des conditions essentielles de guérison pour les +victimes des brouillards de Paris; et voilà un pays transformé en un +clin d'oeil! + +En attendant que la mode étende son sceptre sur ces agrestes solitudes, +je me garde bien de nommer le village en question: je l'appelle sans +façon _mon village_, comme on dit _ma trouvaille_ ou _mon rêve_. Il me +semble qu'il ne sera plus _mien_ dès que j'aurai trahi son nom. Il le +faudra pourtant, mais à la fin de mon récit, et quand je l'aurai fait +aimer un peu, si j'en viens à bout. + +Tant il y a qu'en y revenant, le long de la Creuse, à travers des +éblouissements de paysages délicieux embrasés de soleil rouge et coupés +de verdures splendides, je songeais en égoïste à cette découverte +d'algira et de gordius. La présence de ces beaux petits frileux (gordius +est tout en or chaud teinté de bronze florentin) me faisait faire ce +raisonnement bien simple: la vigne gèle en Toscane au 1er mai. En avril, +des humains gèlent, faute de feu, de bois et de cheminées, à Frascati et +à Tivoli. La moindre chaumière de *** (mon village) est mieux chauffée +que la plupart des palais d'Italie. Majorque (latitude de la Calabre) +est l'endroit de la terre, à moi connu, où j'ai eu le plus froid et où +j'ai vu les pluies les plus intarissables en hiver. Et, là , beaucoup +moins de cheminées qu'en Italie! Les vitres aux fenêtres sont objets de +luxe. + +Pour fuir l'hiver, il est donc souvent fort inutile de faire beaucoup de +chemin, de s'embarquer et de perdre quinze jours en déplacements et en +déceptions, surtout quand on a sous la main des oasis où, avec très-peu +de temps, de dépense et d'industrie, on pourrait, à tout instant, +trouver un nid propre et tranquille, des promenades charmantes, se +réchauffer et se refaire, se forcer soi-même à prendre un exercice +vivifiant sans rompre avec ses habitudes de travail et ses devoirs de +famille, enfin sans cesser de vivre à un certain point de vue prohibé en +Italie et en Espagne; et notez bien qu'il n'est guère de localités +civilisées en France qui n'aient leur petit Éden sauvage, leur Suisse en +miniature, voire leur coin d'Italie et d'Espagne, aussi beau et mieux +exposé que ne le sont les trois quarts de ces péninsules fameuses. + +Pourtant ces heureux et riches accidents de terrain sont souvent +déserts. Aucun voyageur ne daigne y porter ses pas; et ce sont, la +plupart du temps, des Anglais qui les découvrent. + +--J'y songeais aussi précisément, me dit Amyntas, à qui je communiquais +ces réflexions en rentrant au village, et je me suis rappelé notre +conversation dans le ravin de Marino. Depuis cette promenade autour de +Frascati, nous avons vu ensemble de bien belles choses, plus grandes, +plus bizarres que celles d'ici; je suis bien content de les avoir vues, +mais je n'éprouve pas le besoin de les revoir; tandis que la facilité de +venir ici me donne le plus grand désir d'y revenir souvent. On dit qu'il +faut payer la jouissance des voyages par d'inévitables fatigues et de +nombreuses contrariétés. Eh bien, s'il en est ainsi, si c'est une loi +générale d'acheter cher le plaisir de l'admiration, ce pays-ci est +vraiment trop beau pour être si près, si facile à aborder, si +hospitalier et si rempli de bien-être. + +C'était aussi l'avis de notre naturaliste. Il regrettait d'être forcé de +partir le lendemain. Il n'avait jamais rencontré un pays si suave et si +sympathique. Il rêvait d'y revenir avec nous l'année prochaine. + +Nous rêvions, nous autres qui ne sommes pas forcés de vivre à Paris, de +nous arranger un pied-à -terre au village. La maisonnette où nous avions +dormi était à vendre pour ce prix modeste de cinq cents à mille francs +dont on nous avait parlé. Amyntas la voulait pour lui. Moi, j'avais +envie de la maisonnette renaissance. + +Tout se passa en projets ce jour-là . + + + + +VI + + +Le lendemain, il faisait encore plus chaud. Nous devions ramener notre +naturaliste chez nous afin de l'embarquer pour Paris, où ses affaires le +rappelaient impérieusement. On s'arrachait au village à grand regret. + +Nous fîmes encore deux lieues dans l'eau et les rochers, pour explorer +le cours du torrent qui descend au bas du village et qui lui donne son +nom. + +C'est une toute petite gorge couverte de bois charmants et toute +hérissée de rochers superbes. La marche est dure dans cette déchirure +tourmentée en zigzags; mais, à chaque pas, il y a un tableau délicieux +de fraîcheur et de sauvagerie. + +Nous fîmes halte dans un joli moulin, où la meunière, aimable et +avenante, avec un air de candeur qui ne gâtait rien, nous servit du lait +et du beurre exquis, pendant que nous bercions son nouveau-né dans le +plus joli berceau rustique qui se puisse imaginer, une vraie petite +crèche en bois, suspendue par deux anneaux à un double pied. Le marmot +est au ras de sa couche, mais protégé par des lanières de laine bleue +artistement agencées pour le retenir sans le gêner pendant qu'on le +balance à grande volée. Les berceaux, les armoires et les crédences sont +encore, dans la demeure de beaucoup de ces paysans, des meubles +très-anciens et très-remarquables. + +Avant de quitter l'oasis que notre éminent historien M. Raynal appelle +avec raison le _Highland_ du Berry, nous donnâmes grande attention aux +figures, soit dans le village, soit sur les chemins et dans les hameaux +environnants. + +La physionomie humaine est là aussi explicite que le climat et la +végétation; elle respire une aménité particulière, avec une dignité +tranquille. Le paysan n'a pas le salut banal de certaines autres +localités du Berry. Mais, dès qu'il est prévenu, il répond avec une +dignité douce. Il doit être fin, puisqu'il est paysan, mais il n'est +pas sournois. Son tempérament est sec et sain, sa démarche plus d'aplomb +et moins lourde que celle des gens de nos plaines. + +Les enfants sont admirables, et presque toutes les jeunes filles jolies +ou gracieuses. Parmi ces dernières, deux types très-distincts nous +frappèrent: la blonde, fine, svelte, avec des yeux bleus d'une limpidité +et d'une mélancolie particulières; la brune, plus forte, très-accentuée, +d'un ton pâle et uni vraiment magnifique, avec des yeux espagnols +bistrés en dessous et ombragés de longs cils, l'air sérieux, même en +riant. Toutes, quand elles rient, brunes et blondes, montrent des dents +extraordinairement jolies et finement plantées dans des gencives roses. +Les laides ont encore la bouche belle et l'oeil pur, et ceci est propre +aux deux sexes, bien que, comme dans d'autres portions du Berry, le +masculin nous ait paru le moins bien partagé. + +Du reste, là comme ailleurs, la beauté des paysannes passe vite dans les +fatigues de la maternité jointes à celles du ménage. Dans nos plaines, +elles devraient se conserver mieux, car elles n'ont pas de travail en +dehors de la maison, si ce n'est de garder au soleil quelques chèvres et +moutons en pays plat. Celles du _haut pays de bas Berry_ nous ont paru +beaucoup plus actives et plus fortes, portant de lourds fardeaux dans +les rudes montées, ramenant hardiment leurs troupeaux à cheval dans les +sentiers des plateaux, ou gravissant, à pied, comme des chèvres, les +talus escarpés de la Creuse. + +Le gros bétail nous a paru très-beau et abondant. Chez nous, le ménageot +ne se permet que la chèvre et l'_ouaille_; au bord de la Creuse, toute +famille a plusieurs vaches, plusieurs ânes et un ou deux chevaux ou +mulets. Le pays le veut, disent-ils; on ne peut faire la récolte qu'à +dos de bête sommière. Cela prouve qu'ils ont tous des récoltes à faire. +Les vaches sont remarquablement jolies, petites, mais propres et +luisantes comme des vaches suisses. On n'entretient pas sur elles, avec +amour, cette affreuse culotte de croûte de fumier que, chez nous, on +croit nécessaire à leur santé. + +On achevait alors la récolte des foins, à peine commencée chez nous. Les +blés étaient jaunes et dorés quand les nôtres ne faisaient que blondir. + +La fenaison avait un tout autre aspect que dans nos prairies. Au lieu de +ces énormes boeufs magnifiquement attelés à de monumentales charrettes, +et traînant avec une lenteur imposante de véritables montagnes de +fourrage dans de grands chemins verts, on ne voyait que chevaux maigres +et agiles, mulets et baudets vigoureux, portant sur leur dos des charges +très-artistement serrées en bottes tordues, et descendant avec une +adresse incroyable des sentiers rapides. La moindre petite ânesse porte +ainsi dix fois par jour trois cents kilos et ne bronche jamais. + +Le conducteur a fort à faire. Au lieu de trôner nonchalamment sur le +haut de son char, il faut qu'il accompagne et soutienne chaque bête dans +les passages difficiles. Le chargeur et le botteleur ne sont pas moins +affairés. Il faut plus de science pour établir solidement une charge si +fuyante sur des cacolets qui garnissent toute la largeur des étroits +passages, que pour l'étaler en larges couches sur une large voiture à +qui la plaine fait large place. Aussi on va vite, on cause peu, on ne +perd pas le temps en raisonnements à perte de vue, le bras passé dans sa +fourche, un sabot planté sur l'autre, pendant que les nuages montent et +que la pluie se hâte. On a moins d'éloquence et de majesté; on a plus de +vie et de feu, on est moins orateur, mais on est plus homme. + +On est aussi plus industrieux et plus artiste. + +Toutes les bâtisses sont jolies; la menuiserie est belle, et les +intérieurs annoncent du goût. + +Enfin, un détail nous prouva que cette petite population était riche et +indépendante. + +Madame Rosalie, notre éminente cuisinière, nous avait préparé, pour le +second jour, un dîner d'une abondance insensée: nous étions las d'être à +table. Nous demandions qu'on fît nos lits; nous étions fatigués. Il fut +impossible de trouver une _femme de peine_ pour les faire. Excepté au +château, il n'y a pas de servantes dans le village; et, comme nous +admirions le fait, notre hôtesse nous dit sur un ton de désespoir fort +plaisant: + +--Hélas! que voulez-vous, ils sont tous heureux ici! Ils n'ont pas +besoin de _gagner_! + +Terre de Cocagne, adieu, et au revoir bientôt, j'espère. + + * * * * * + +Ici, lecteur, si vous le permettez, je me servirai de notre journal; +car, dès notre féconde excursion à G..., nous tînmes note de chaque +chose. + + + + +VII + + +Nohant, 7 juillet. + +Maurice, arrivé d'avant-hier, a la tête montée par les récits d'Amyntas. +Je découvre qu'il se rappelle fort peu notre village. Il n'y a passé +qu'une seule fois, il y a douze ans, et vite, la pluie au dos. + +Il a vu à Paris M. Depuizet (notre Chrysalidor), qui lui a parlé avec +enthousiasme de notre promenade et des captures entomologiques +d'Amyntas. + +Voici donc la passion du lépidoptère qui se rallume chez lui. Il ne +croira, je pense, à ces captures merveilleuses que quand il les aura +faites lui-même. Il paraît, au reste, que le célèbre M. Boisduval, +lequel en a été informé tout de suite, n'en est pas moins surpris que +nous. Rapport en sera fait à la Société entomologique de France, dont +ces messieurs ont l'honneur d'être membres. + +Ainsi nos jeunes savants ont fait leur découverte. Ai-je fait la +mienne? Ai-je réellement rencontré un village typique, un petit champ +d'observations particulières, se rattachant assez à la vie générale? Il +faut le revoir. Nous y retournerons demain. + +On a beaucoup discuté une question fort simple que j'appellerai, si l'on +veut, _le secret de la chaumière_. + +Tout artiste aimant la campagne a rêvé de finir ses jours dans les +conditions d'une vie simplifiée jusqu'à l'existence pastorale, et tout +homme du monde se piquant d'esprit pratique a raillé le rêve du poëte et +méprisé l'idéal champêtre. Pourtant il y a une mystérieuse attraction +dans cet idéal, et l'on pourrait classer le genre humain en deux types: +celui qui, dans ses aspirations favorites, se bâtit des palais, et celui +qui se bâtit des chaumières. + +Quand je dis _chaumière_, c'est pour me conformer à la langue classique. +Le chaume est un mythe à présent, même dans notre bas Berry. On ne s'en +sert plus que pour les petits hangars et appentis provisoires: la tuile +ne coûte guère plus cher aujourd'hui, dure davantage, est moins exposée +à l'incendie, et n'engendre pas des populations d'insectes nuisibles. + +La police rurale a donc très-bien fait d'interdire l'usage du chaume +pour la couverture des nouvelles constructions. Les peintres seuls s'en +plaindront et les littérateurs aussi; car une chaumière, cela se voit +d'un mot; cela exprime et résume toute la vie rustique, toute la poésie +du hameau. Le _cottage_ n'est pas la chaumière, c'est un faux bonhomme, +un fastueux mal déguisé. La maison et la maisonnette sont des +désignations trop générales qui s'appliquent à des chalets aussi bien +qu'à des villas. + +On aura beau se moquer de la vieille chaumière des ballades et romances, +on ne comprendra pas de quoi il est question pour une maison de paysan, +tant que l'on n'aura pas trouvé un nouveau nom pour la chaumière sans +chaume. + +Va pour chaumière! Trouverai-je mon idéal dans ce village? Non, un +idéal, cela ne se trouve nulle part. + +Combien j'ai salué, en passant, de ces chaumières décevantes dans des +sites séduisants! combien j'en ai dessiné dans ma tête, enfouies dans +des solitudes à ma fantaisie! Je n'avais jamais songé à les placer dans +un village. Aussi, je ne les plaçais nulle part; car, pour vivre au sein +d'un désert, il faut la force d'un anachorète ou la fortune d'un prince. +N'ayant ni l'une ni l'autre, je ferai, je crois, aussi bien de m'en +tenir à quelques observations sur la vie de paroisse. Elle doit avoir de +grands charmes et de terribles inconvénients! + +Connaissons les inconvénients et sachons s'ils sont compensés par les +charmes. S'il n'en est rien, nous rêverons encore la chaumière, car nous +ne pouvons pas venir à bout de vieillir à nos fantaisies, mais nous les +rêverons dans d'autres conditions. + +Nous aurons gagné à cette étude de connaître à fond un petit coin de ce +monde réel que quelques amis nous ont reproché de voir en beau. Comme si +c'était notre faute! Nous serons plus réaliste, puisqu'il paraît que +nous ne l'avons pas toujours été assez. Pourquoi non? On comprend tous +les jours, je ne dirai pas quelque chose, mais beaucoup de choses. + +Le fait est que, dans notre situation présente, nous pouvons très-bien +connaître la couleur et le dessin de la vie rustique, sans pouvoir +peut-être pénétrer assez avant dans la vie morale du paysan. Il se farde +peut-être un peu devant nous, le rusé qu'il est! Nous ne dormons pas +sous son toit, nous ne vivons pas avec lui côte à côte à toutes les +heures du jour. Il a son travail, nous avons le nôtre. Quand nous nous +rencontrons, il a souvent des habits et sa belle humeur du dimanche; ou +bien, dans la semaine, avec son sarrau de toile sur le dos et sa pioche +à la main, il prend ce grand air sérieux et rêveur qui lui vient +toujours quand il regarde la terre. Chez lui, en famille, il est +peut-être l'horrible scélérat qui, en d'autres contrées, a frappé les +yeux de notre grand Balzac et de plusieurs autres romanciers énergiques. + +J'ai cependant bien de la peine à croire qu'il en soit ainsi partout et +même qu'il y ait une campagne où l'_homme de campagne_ soit si pervers +et si malin. J'ai vu, partout où j'ai passé, l'ingénuité de l'enfant +chez ces hommes qui ne sont jamais que des enfants à barbe noire ou +blanche. L'enfant aussi est un grand diplomate quand il s'agit de se +faire gâter; mais ses finesses sont _cousues de fil blanc_, on y cède +sans en être dupe. + +Enfin, j'ai toujours vécu optimiste en principe et pas plus abusé qu'un +autre en pratique; je crois savoir, peut-être plus que bien d'autres, +que la misère est mariée avec la paresse, c'est-à -dire avec l'ennui et +le découragement; que l'ambition du mieux, dans les conditions +difficiles, est fiancée avec l'astuce et l'égoïsme; mais, si je regarde +la classe industrielle riche ou pauvre, la caste nobiliaire progressive +ou retardataire, la classe artiste aspirante ou parvenue; si j'examine +enfin toutes les classes de la société, j'y vois les mêmes qualités et +les mêmes vices que chez le paysan. Seulement, chez les gens _éduqués_, +les qualités sont plus habiles à se faire valoir et les vices plus +habiles à se cacher. C'est donc parce que ce sournois de paysan est +maladroit dans ses ruses et très-facile à pénétrer, qu'il serait +considéré comme le type de la fausseté? J'aurais cru justement tout le +contraire. + +Je lisais dernièrement dans une critique, très-juste à beaucoup +d'égards, mais trop ardente pour l'être toujours, que la Muse était en +général trop aristocratique, et que, pour être un vrai peintre, il +fallait consentir, comme le paysan, à mettre ses mains dans le fumier. + +Je relus trois fois la phrase; ce n'était pas une métaphore, mais +c'était une erreur. Le paysan ne met pas ses mains dans le fumier. Il +n'y touche qu'avec des outils à long manche. Il est quatre fois plus +dégoûté qu'il n'est utile de l'être. Il fait beaucoup plus de bruit à sa +ménagère pour une chenille dans sa salade que nous à nos domestiques. Il +ne boit pas comme nous à la première source venue. Il ne touche pas à +une bête malade sans de grandes craintes et de grandes précautions. Les +insectes des champs lui font souvent peur ou lui répugnent. Il a une +foule de préjugés qui font qu'il s'abstient de tout contact avec une +foule de choses que nous bravons, parce que nous les savons +inoffensives. + +Il y a des exceptions, des paysans malpropres; tous les goûts, même les +goûts immondes, sont dans la nature. Mais, chez nous, je pourrais +compter ces exceptions. + +La villageoise se fait gloire de sa propreté scrupuleuse. Entrez dans +quelque _chaumière_ que ce soit, elle ne vous présentera rien sans +l'avoir, avec ostentation, rincé, essuyé, épousseté devant vous. À de +meilleures tables, vous n'êtes pas toujours certain de pouvoir vous fier +à tant de conscience. Cette conscience est une loi de savoir-vivre chez +le paysan. Le grand essuyage de la table, et le grand lavage des +_vaisseaux_ en présence de l'hôte, est une indispensable politesse. Si +cet hôte est un paysan, il se trouvera choqué et boira avec méfiance +pour peu qu'on y manque. + +Si les _réalistes_ voient parfois le paysan plus grossier qu'il ne l'est +_réellement_, il est certain que les idéalistes l'ont parfois +quintessencié. Mais quelle est cette prétention de le voir sous un jour +exclusif et de le définir comme un échantillon d'histoire naturelle, +comme une pierre, comme un insecte? + +Le paysan offre autant de caractères variés et d'esprits divers que +tout autre _genre_ ou _tribu_ de la race humaine. Ce n'est pas un +troupeau de moutons, et se vanter de connaître à fond le paysan, c'est +se vanter de connaître à fond le coeur humain; ce qui n'est pas une +modeste affirmation. + +Il y a, j'en conviens, un grand air de famille qui provient de +l'uniformité d'éducation et d'occupations. L'air simple et malin en même +temps, la prudence et la lenteur des idées et des résolutions, voilà le +cachet général. + +Ces hommes des champs sont-ils meilleurs ou pires que ceux des villes? +Je n'ai jamais prétendu qu'ils fussent des bergers de Théocrite, des +continuateurs de l'âge d'or; mais je vois et crois savoir que, dans la +vraie campagne, au delà des banlieues et dans la véritable vie des +champs, il y a moins de causes de corruption qu'ailleurs. + +Donc, j'aime ce milieu, cette innocence relative, ces grands enfants qui +veulent faire les malins et qui sont plus candides que moi, puisque je +les vois venir, et même _avec leurs gros sabots_, comme dit le proverbe. + +Le Berry est-il une oasis où les grands vices n'ont pas encore pénétré? +Peut-être. Mon amour-propre de localité veut bien se le persuader. + +Pourtant je vois que les esprits inquiets de chez nous--il y en a +partout--se plaignent du paysan avec amertume, et je vois que les +esprits réalistes--il y en a aussi chez nous--sont frappés du côté rude +et chagrinant de la vie paysanne. Je veux bien m'en plaindre aussi pour +mon compte. Je sens à toute heure, entre ces natures méfiantes et mes +besoins d'initiative, une barrière que je dois souvent renoncer à +franchir, dans leur propre intérêt, vu qu'ils feraient fort mal ce +qu'ils ne comprennent pas bien. Mais, de ce que ces hommes sont autres +que moi, ai-je sujet de les haïr et de les mépriser? + +J'entendais l'un d'eux dire à un monsieur qui le traitait de _bête_ +parce qu'il s'obstinait dans son idée: + +--On a le droit d'être bête, si on veut. + +Parole profonde dans sa niaiserie apparente. Toute âme humaine sent +qu'elle ne doit pas aller en avant sans avoir acquis sa pleine +conviction, et il me semble qu'il y a un fonds de grande sagesse à être +ainsi. On pourra compter beaucoup sur l'homme qui aura franchi avec +réflexion ses propres doutes. + +Voici ce que dit sur le paysan berruyer le très-grave et très-excellent +historien M. Louis Raynal, premier avocat général à la cour royale de +Bourges en 1845; notez ce titre, qui exclut l'idée d'une candeur trop +enfantine et d'une inexpérience trop romanesque: + +«Ces populations, auxquelles manquent, il faut en convenir, un certain +éclat et une certaine vivacité d'intelligence, sont _généralement, sous +le rapport moral, dignes d'une haute estime_. Sans doute, les progrès du +temps, qui n'amène pas toujours des perfectionnements sans mélange, +n'ont pas assez complètement respecté leur moralité et leurs croyances. +Mais il reste encore, _surtout dans nos campagnes, un fonds remarquable +de probité et de loyauté_. Des esprits chagrins le nient, soit pour +exalter le passé au préjudice du présent, soit parce que les intérêts +établissent trop souvent, entre la classe qui possède le sol et celle +qui l'exploite, une sorte de rivalité malveillante. Mais ne calomnions +pas notre temps et notre pays. Combien n'existe-t-il pas encore dans +les _domaines_ du Berry de familles vraiment patriarcales? Ne +confie-t-on pas tous les jours à nos paysans de riches troupeaux à +vendre au loin, des marchés importants à conclure, sans que le maître +puisse exercer de surveillance? Et citerait-on beaucoup d'exemples que +cette confiance ait été trompée?» + +Digne magistrat, je ne vous le fais pas dire, et vous n'écriviez pas +ceci pour les besoins de la cause, car votre grand ouvrage est l'oeuvre +d'une haute impartialité. Je me rassure en vous lisant, car j'ai été +taxé souvent de bienveillance aveugle et de point de vue trop +_florianesque_. Je ne tiens pas à m'en disculper, ne prenant pas le +reproche pour une injure, tant s'en faut. Mais, si le doute fût entré +dans mon coeur, j'en eusse été bien attristé. Je ne sais rien de plus +amer que de mépriser mon semblable. + +Sortons donc, allons au jour, au chemin, aux champs, au village. + +Tranquille vallée, je te remercie d'avoir résumé pour moi l'antique +inscription qu'on lisait encore, en 1815, sur un pilier de la porte +d'Auron, à Bourges: + + INGREDERE. QUISQUIS MORUM. CANDOREM AFFABILITATEM ET. SINCERAM. + RELIGIONEM. AMAS REGREDI. NESCIES. + +_Entrez, vous qui aimez la candeur, l'affabilité dans les moeurs et la +piété sincère. Vous ne saurez plus vous éloigner_. + +Et nous, ne nous inquiétons plus de ceux qui nous crient: «Vous vous +trompez, tout est mal!» Cela ne prouve qu'une chose, c'est que, des +choses humaines, ils ne voient que les mauvaises. Allons-nous-en par les +prés et par les sentes, sans parti pris d'avance, mais avec le coeur +aussi ouvert que les yeux. + +Nous ne sommes pas fâché de pouvoir, une fois de plus, surprendre +l'homme des champs dans sa tâche et le tableau dans son cadre, les +grands boeufs dans les herbes et les petites fleurs dans le _riot qui +riole_, sans être forcé de nous dire que cet homme est un scélérat, ce +tableau une vision, ces boeufs des alambics à fumier, ces fleurettes des +poisons et ce ruisselet une sentine d'immondices. + +D'autres peuvent prendre le réel par ce côté âpre et triste, et avoir du +talent pour le peindre. Mais ce qui me plaît et me charme dans la +réalité est tout aussi réel que ce qui pourrait m'y choquer. On voit +souvent sur les fenêtres, dans les faubourgs des petites villes, de +beaux oeillets fleurir dans des vases étranges. Le vase fait rire, +l'oeillet n'en est pas moins beau et parfumé. Ils sont aussi réels l'un +que l'autre. J'aime mieux l'oeillet. Chacun son goût. + + + + +VIII + + +8 juillet. + +Nous sommes en route en plein midi. La chaleur est tombée. Il fait même +très-froid en voiture découverte, à cinq heures. L'orage d'avant-hier +nous fait espérer de ne pas trouver _notre Afrique_ trop _réelle_, cette +fois. + +Nous sommes quatre, car nous avons entraîné à notre promenade notre +jeune et chère ***, une artiste adorable qui est aussi de la famille à +présent, et qui veut avoir son nom entomologique comme les autres. +Blanche et blonde, elle a droit au nom d'_Herminea_, d'autant plus que +cette belle _notodontide_, s'étant posée sur sa robe, a été, par sa +fraîcheur, jugée digne de servir d'individu dans la collection. + +Il fallait bien que Maurice eût aussi son surnom, emprunté à ses plus +récentes préoccupations. Il s'appellera Parthénias jusqu'à nouvel +ordre; car ces noms recherchés ont la facilité de changer tous les ans, +selon la recherche dominante de la saison des courses. + +J'aurais bien eu le droit d'en prendre un aussi, car j'avais _cueilli_ +sur une fleur, à la dernière excursion, la variété de la zygène du +trèfle _aux taches réunies_, et j'avais eu une mention honorable. Mais +je pensai que la modestie me faisait un devoir de ne pas exploiter une +capture toute fortuite, et dont je n'avais pas assez senti l'importance. + +Nous avions cinq heures de route. + +Nous voici, direz-vous, bien loin de notre village. Mais non; nous y +arrivons. + +Parthénias se reconnaît, Herminea se récrie, Amyntas trouve le site +encore plus joli que la première fois. Mais la jeune voyageuse a la +migraine; elle s'endort. Les deux naturalistes descendent au lit de la +Creuse. Je m'en vas flânant ou plutôt flairant par le village. Je +cherche la réalité triste et chagrine de très-bonne foi: est-ce ma +faute? je ne puis la trouver là . + +Sur tous les escaliers sont groupées les jolies filles ou les bonnes +femmes, qui me regardent avec de bons ou beaux yeux, et qui sourient, +attendant que je les prévienne. J'aime cette discrétion ou cette fierté. +Je fais les avances: étranger, c'est mon devoir. La réponse est prompte, +très-familière, mais vraiment bienveillante. + +On parle très-bien ici, encore mieux que dans la vallée Noire, ce qui +n'est pas peu dire. Plus nous touchons à la limite de notre langue +d'_oil_, plus le langage s'épure, plus l'accent s'efface. J'aurais cru +le contraire, mais c'est ainsi. Ici, point de _j'avons, j'allons_, etc., +à la première personne. Pas plus que chez nous on ne fait cette faute +grossière. + +On se sert même ici de mots qui sentent la civilisation et qui dépassent +le vocabulaire à moi connu du bas Berry. On dit _énorme, immense_, ce +qui paraît singulier dans ces bouches rustiques. Sylvain, notre cocher +berrichon, croit qu'on se sert de mots latins et ouvre de grands yeux. +Le seul mot patois qui se glisse dans la conversation quelquefois, c'est +_ie_ pour _elle_. + +Les femmes d'ici sont très-supérieures en caquet facile ou sensé à +celles de chez nous, mais elles ont moins de retenue. + +Tout en causant, j'apprends une particularité. Elles travaillent +beaucoup plus que les hommes, et se piquent d'être plus actives, plus +courageuses et plus avisées. Elles se plaignent de la fatigue, mais +elles s'en prennent au rocher, et non au père ou au mari, qui me paraît +être l'enfant gâté de chaque maison. + +Comme chez nous, la maternité est très-tendre; de plus, les femmes sont +orgueilleuses de la beauté de leurs enfants, et chacune va chercher le +sien pour vous le montrer. + +J'en regarde un tout seul de l'autre côté de la rue. Il est fort +barbouillé, ce qui ne l'empêche pas d'avoir une tête d'ange. C'est un +ange qui a mangé des guignes, voilà tout; et pourquoi pas? + +Je m'approche pour l'admirer. Une belle femme s'avance sur le perron et +me crie d'un air brusque et charmant: + +--Il est à moi, celui-là . Il n'est pas plus mal _bâti_ qu'un autre, +_hein?_ + +_Bâti_ n'est pas le mot dont elle se servit; elle jura bel et bien, +mais d'une voix douce et avec l'aisance triomphante d'une reine à qui +tout est permis. Réalité, tu ne me gênes pas! + +Du haut d'un chemin rocheux qui s'en va, comme il peut, rejoindre la +grande route, on embrasse tout le village. De quelque côté qu'on le +regarde, il est charmant, ce village privilégie. + +Les collines qui l'enserrent ont des formes suaves; ses masses de +verdure sont bien disposées, ses rochers ont, de loin, ce beau ton lilas +qui est particulier aux micaschistes des bords de la Creuse, couleur +tendre qui se forme, je ne sais comment, de plusieurs tons sombres. + +Mystères de la couleur, les vrais peintres vous saisissent et vous +constatent, mais ils ne vous expliquent pas. Quel artiste a jamais connu +le secret de son art? C'est par le sentiment que la révélation lui +arrive, mais le sentiment ne s'explique pas par des raisonnements. + +Je redescends au village par un autre chemin. Je vais revoir la maison +renaissance, j'en suis épris; deux vieilles soeurs l'habitent, deux +paysannes très pauvres. + +Elles ne sont nullement étonnées de mon attention; elles m'invitent à +entrer, elles savent que leur maison est intéressante; elles ne sourient +pas dédaigneusement, comme on fait chez nous, quand l'artiste s'arrête +pour regarder avec amour un vieux mur. Elles voient souvent des +peintres, elles savent que _ce qui est ancien est beau_. C'est ainsi +qu'elles s'expriment. + +Elles savent aussi que nous sommes tentés de l'acquisition d'une +chaumière; mais elles ne se soucient pas de vendre, et, moi, je ne me +sens pas assez capitaliste pour faire réparer cette ruine. + +Je fais le tour du village, et j'interroge chacun. Tout le monde est +enchanté de mon idée. On m'accueille comme si j'avais déjà droit de +bourgeoisie; on m'invite à rester, on m'offre bonne amitié et on me +promet bon voisinage; mais, quand il s'agit de quitter son toit pour me +le céder, on secoue la tête: + +--Vendre sa maison! est-ce qu'on vend sa maison! + +Je ne peux me défendre d'être touché de ce sentiment qui se manifeste +avec une austérité antique. J'offrirais en vain de quoi faire bâtir une +belle et bonne maison à la place de la masure qui s'écroule; ce ne +serait pas celle où l'on a vécu et où l'on veut mourir. Fussé-je assez +riche pour m'obstiner dans ma fantaisie, car je sais bien qu'à prix +d'argent on arrive à triompher de tout, je ne me sentirais pas le +courage d'insister pour vaincre cette sainte répugnance. + +Je constate encore une particularité. Tout le monde, ici, est _monsieur_ +ou _madame_. Chez nous, ces dénominations aristocratiques sont tout à +fait inconnues, et si on appelle le paysan _monsieur_, il croit qu'on le +raille et il vous reprend. Ici, on vous reprend quand vous dites le nom +des gens tout court; et, quand je demande Moreau par le village, on me +répond: + +--Quel Moreau? M. Moreau du Pin? + +J'entre dans un bouge misérable, et je demande qui demeure là . + +--Monsieur ***. + +--Quel est l'état de ce M. ***? + +--Il cherche son pain. C'est un homme qui n'a rien. + +--Un ancien bourgeois? + +--Mon Dieu, non; un homme comme nous. + +Me voilà bien averti. Je donne du monsieur même aux mendiants, et ils +m'y paraissent fort habitués. Au reste, ces mendiants sont rares: on en +compte deux ou trois dans la commune. + +Les gallinacés sont magnifiques. Aujourd'hui que _la mode y est_, on +peut constater, dans le fond des campagnes, des localités qui ont su +profiter de l'amélioration des races. + +Le petit poulet noir, étique et maraudeur, impossible à engraisser, +parce qu'il dépérit dans les basses-cours, tend à disparaître. Le coq de +Cochinchine pur sang ne le remplace pas d'emblée avec avantage. Il +demande trop de soins et craint nos longs hivers. Il devient goutteux de +bonne heure. Ses filles, nées de la poule normande ou de la poule du +Mans, sont riches pondeuses, couveuses assez fidèles, mères sans souci +et sans constance pour leurs poussins, qu'elles abandonnent trop vite. +Voilà les résultats obtenus chez nous. + +Ici, les croisements ont produit une superbe espèce, très-robuste. On +n'a pu me dire le nom du type qui l'a amené. + +--Ce sont de gros oeufs qu'on a donnés à _madame_ une telle du village; +et qu'elle a fait couver. Il lui est venu un beau coq qui a _causé_ avec +nos poules, et, depuis quatre ou cinq ans, toutes nos volailles sont +_venues_ belles. + +Il faut dire aussi que les conditions d'élevage sont excellentes dans ce +bourg. La communauté de passages et l'absence de clôtures aux +habitations en font une vaste basse-cour où la volaille trotte, gratte, +mange et grimpe partout en liberté. + +Le roi de ce pays de Cocagne est un coq blanc glacé de jaune citron, à +large crête d'un rouge de corail. Il est escorté de deux poules: l'une +pareille à lui, l'autre plus blonde et non moins belle. Je ne sais de +quel croisement ils résultent, mais ils seraient dignes de figurer chez +un amateur. Ce n'est pas le lourd coq cochinchinois sans queue, +ridiculement jambé, à l'air stupide et féroce. Celui-ci a une robe +charmante et des formes parfaites, des pattes délicatement découpées, la +démarche aisée et la physionomie fière mais fort affable. + +Je suis très-reconnaissant envers l'éminent peintre Jacque de m'avoir +inspiré, par ses études ingénieuses et savantes sur la matière, et +surtout par ses adorables tableaux et dessins (ceux-ci publiés dans le +_Magasin pittoresque_ et dans le _Journal d'Agriculture pratique_), un +redoublement d'amitié pour le coq et la poule. + +Au point de vue de l'alimentation, il y a le côté de haute utilité que +tout le monde apprécie; mais, au point de vue de cette amitié de +bonhomme dont on s'éprend dans la vie domestique pour les animaux +apprivoisés, le coq et la poule méritaient mieux de nous que le supplice +de l'engraissage forcé et les tristes honneurs de la broche. Ils sont +des types d'affection conjugale et de touchante maternité, et ils ont +cet avantage sur la plupart des animaux dont nous nous entourons, que +nous pouvons les rendre parfaitement heureux. + +Il y a de petites espèces ravissantes qui ne _grattent pas_, et que +l'on pourrait laisser vivre dans les jardins. Ces oiseaux ont le naturel +si raisonnable, qu'ils ne s'écartent presque pas de la petite cabane +qu'on leur bâtit sous un arbre, et ne franchissent jamais une étroite +limite qu'ils s'imposent à eux-mêmes. Ils connaissent, sans banalité de +confiance, les gens qui les aiment; ils les suivent, mangent dans leur +main, perchent à côté d'eux sur les branches, dînent à leurs côtés, si +l'on dîne en plein air par le beau temps, et se rendent en grande hâte, +à toute heure, au moindre appel d'une voix amie. + +À ce caractère sociable et à cette domesticité fidèle, ils joignent la +beauté merveilleuse dans certaines espèces même très-rustiques et +très-communes, et l'infinie variété dans l'imprévu des reproductions et +dans le caprice des croisements. À chaque éclosion, on voit arriver des +surprises, des petits qui diffèrent essentiellement du père et de la +mère, et qui aussitôt forment des genres et des sous-genres +intéressants. + +Il n'y a pas eu moyen, aujourd'hui, de contempler le village _intrà +muros_: nos compagnons veulent voir le pays; c'est le village qui se +promènera avec nous. + +Tandis qu'Herminea équite vaillamment un âne modèle, un âne qui passe +partout comme un bipède, Moreau nous suit avec sa belle-soeur, madame +Anne, son filet de pêcheur, son cheval chargé de provisions, et son +neveu, _M. Fred_ (diminutif d'Alfred). Ce dernier n'a d'autre motif de +nous accompagner que celui de porter une poêle. + +Une poêle? Oui, une poêle à frire. Moreau a son idée, il faut le laisser +faire. D'ailleurs, ce détail fait bien, en queue de la caravane. Nous +avons l'air d'une tribu qui se déplace, d'autant plus que nous partons +au milieu de la pluie et du tonnerre, comme des gens forcés de partir. + +Où déjeunera-t-on? Où l'on voudra, et quand tout le monde aura faim. +Nous sommes sûrs de trouver partout du gazon pour siége, des rochers +pour table et des arbres pour tente. + +On remonte le cours de la Creuse. Comment s'arracher de cette oasis? Et +puis là sont les insectes à l'existence fantastique et l'espoir de +nouvelles découvertes. + +Au bout d'une heure de marche, tout le monde regarde avec amour le +cheval porteur du déjeuner. + +On fait halte au milieu des roches blanches, en face du grand rocher +noirâtre dit le _roc à Guyot_. + +Pendant que les uns déballent des provisions, les autres se mettent en +quête du dessert. + +Les cerneaux ne sont pas formés, mais _M. Fred_ grimpe sur les +cerisiers, et apporte sans façon des rameaux chargés de fruits. Je +m'inquiète de ce mode de contributions trop directes. + +--Ça ne fait rien, répond Moreau; les gens seraient là , qu'ils vous +offriraient ce qu'ils ont. D'ailleurs, ce qui est planté sur les +sentiers est au passant, et ce qui est loin des habitations est aux +oiseaux. + +Sylvain fait, avec des roches plates et des galets ronds, des siéges et +des tables; il élève des dolmens sans les avoir. + +C'est le moment d'examiner ces galets. + +Ce sont des blocs de granit magnifiques, roulés et amenés là par la +Creuse, et qui n'appartiennent nullement au terrain primitif où nous +nous trouvons. Ils sont en si grand nombre dans certains coudes de la +rivière, qu'on pourrait les utiliser. On l'a essayé pour le pavage et +les ponts d'Argenton; mais les transports étaient trop coûteux et trop +difficiles; on y a renoncé. + +Hélas! on n'y renoncera pas toujours. L'homme s'emparera de tous les +sanctuaires. Il y aura une route sur cette rive charmante où aujourd'hui +le sentier existe à peine, et tous ces sauvages accidents où l'on se +sent à mille lieues de la civilisation disparaîtront pour faire place au +grand droit de tous: au progrès! + +Nous retrouvons les galets brisés; leurs flancs sont d'un grain micacé +compacte et des plus beaux tons, depuis le gris de fer jusqu'au rose +vif, en passant par le gris de perle rosé et le lilas bleuâtre. + +La Creuse a apporté là les plus beaux échantillons des divers bancs +granitiques qu'elle parcourt depuis sa source. Elle vous présente un +musée complet de sa minéralogie; des gneiss brillants et variés, des +micaschistes qui ont l'apparence et l'éclat de l'or et de l'argent +disposés en veines sinueuses, des quartz d'une beauté qui rivalise pour +l'oeil avec les marbres les plus précieux, et des sables de mica +pulvérisé qui font briller les sentiers comme des ruisseaux au soleil. + +Pendant cet examen, madame Anne cherche une cheminée. Elle trouve un +bloc bien exposé pour que la fumée ne nous incommode pas. Elle ramasse +du bois mort, elle allume son feu et retrousse ses manches. + +Sylvain veut laver la poêle. + +--Ah! malheureux! que faites-vous là ? s'écrie-t-elle. Laver la poêle +d'avance! vous voulez donc faire manquer la pêche? Ça porte malheur au +pêcheur; ne le savez-vous point! + +En effet, Moreau n'est pas heureux; il s'en va tout habillé dans les +rochers submergés et dans les courants, lançant son filet avec maestria, +avec rage, avec majesté, avec douleur: rien n'y fait, pas de truites, +pas de saumons! Mais nous n'étions pas si ambitieux. Une friture de +barbillons sortant de l'eau, rissolés dans l'huile et servis brûlants, +c'est un excellent mets. Les poulets froids, les oeufs mollets, les +artichauts crus, la galette, les guignes et le café, voilà , j'espère, un +festin royal! La salle à manger est si belle et l'appétit si ouvert! + +Moreau, éreinté, trempé comme un canard, rit quand on s'étonne de son +régime. Il boit et mange sobrement, fait un somme sur l'herbe, et +s'éveille gai comme un pinson, prêt à recommencer. + +Madame Anne a déjeuné de bon coeur avec nous; mais son fils, _M. Fred_, +s'est exalté. Il devient d'une loquacité désespérante. Heureusement, il +s'en retourne au village avec sa mère et le cheval portant les débris du +festin. + +Nous reprenons le cours de la Creuse jusqu'au roc du Cerisier, le plus +beau de toute cette région. Il surplombe la rivière qui bat sa base, et +Moreau, qui nous a fait grimper par-dessus la dernière fois, veut nous +faire recommencer l'ascension à cause de l'âne. Mais nous nous obstinons +à passer sur les roches à fleur d'eau, et l'âne y passe sans brancher. +De mémoire d'âne, on n'avait vu pareille chose; mais aussi quel âne! + +Derrière le grand rocher, sur un espace d'une centaine de pas, s'étend +le site ardu et sévère que nous avons baptisé le Sahara. Pas un souffle +d'air, pas un arbre pour s'abriter, pas une place herbue pour séparer +les pieds du roc brûlant. + +En plein midi, il y a un peu de quoi devenir fou; mais algira et gordius +apparaissent instantanément, comme s'ils attendaient nos naturalistes. +Alors, tout est oublié: le soleil ne darde pas de feux dont on se +soucie. Voilà nos enragés tout en haut du précipice, oubliant de songer +aux vipères qui abondent et au moyen de redescendre tout ce qu'ils ont +gravi. N'importe, les captures sont effectuées, et on descend comme on +peut. + +Cette roche feuilletée se divise en escaliers friables et perfides, et +les herbes brûlées qui s'y attachent sont glissantes comme de la glace. +L'émotion fait oublier à ceux qui regardent la chasse les souffrances de +la fournaise. Outre les papillons désirés (ce que les entomologistes +appellent leur _desideratum_), on rapporte des merveilles inattendues, +des coléoptères avec lesquels on avait fait connaissance à la Spezzia, +dont le climat est aussi un peu celui de l'Afrique. + +On va plus loin, on se retourne pour regarder encore la belle silhouette +du rocher, qui paraît grandiose par sa proportion avec le site +environnant. Au pied des Alpes, ce serait un grain de sable; là où il +est, c'est un pic alpestre. + +Mais on avance, et les talus s'abaissent, la rivière n'a plus de +rochers, et, pendant un certain temps, ombragée de beaux arbres, elle +semble noire et morte. Les gazons refleurissent, l'air circule et les +insectes méridionaux disparaissent. Moreau nous trouve des sources +fraîches, et, après une nouvelle halte, on reprend à travers champs, par +le plateau, la direction du village. + +En général, ces plateaux sont tristes et nus, mais ils sont courts et +s'abaissent brusquement vers de jolis bouquets de bois de hêtres et de +chênes enfouis dans des déchirures de terrains très-amusantes. + +On remonte, on traverse, en soupirant un peu, des moissons au-dessus +desquelles la chaleur danse et miroite. Enfin on redescend rapidement au +village par une fente profonde, chemin en été, torrent en hiver. + +On ne saurait définir la production générale du pays, tant elle est +inégale et variée sur ces terrains tourmentés de mouvements capricieux! + +Dans des veines ombragées et humides, les fourrages sont magnifiques à +la vue, bien que grossiers de qualité; le _brin_ est trop gros, et nos +chevaux le refusent absolument; ceux du pays, moins délicats, en font +leurs délices. Sur les hauteurs pierreuses croissent de maigres +froments, gravement malades cette année, et dont le grain éclate en +poudre noire. Mais, à deux pas plus bas ou plus au nord, ou plus au sud, +la moisson du blé, de l'orge ou de l'avoine, est superbe. Ailleurs et +non loin, c'est la vigne qui souffre ou prospère. La culture se fait +industrieuse, essayeuse, observatrice, comme dans tous les pays +accidentés. On finit par utiliser les recoins les plus rebelles et par +ne rien abandonner au désert de ce qui est praticable, c'est-à -dire de +ce que le pied et la main peuvent atteindre. + +Somme toute, la contrée est riche, le vin très-potable, le pain +excellent, les légumes aussi. La grande variété des produits est +toujours une source d'aisance pour le paysan, parce que bien rarement +tout manque à la fois. C'est ce qui leur fait dire avec raison que les +_chétifs_ pays sont les meilleurs. En effet, dans les terres légères et +inégales des varennes, on trouve parfois plus de ressource que dans +l'uniforme et opulent fromental. On possède dix fois plus d'espace, et +bien qu'une _boisselée_ de chez nous paraisse en valoir dix des autres, +le résultat général prouve que ces terres médiocres rapportent, en +proportion de leur prix, un bon tiers de plus que celles de première +qualité. + +Cela provient surtout de ce que l'on s'ingénie davantage. + +--Nous nous _artificions_ à toute chose, me disait un paysan de par là . +Nous savons faire pousser le noyer et le châtaignier côte à côte, chose +réputée impossible dans vos endroits. Nous greffons toute sorte d'arbres +fruitiers les uns sur les autres: tant pis pour ceux qui manquent. Nous +ne craignons pas de recommencer, pas plus que d'apporter de la terre à +dos de mulet, à dos d'âne et même à notre dos de chrétien, dans des +hottes, pour nous faire un petit jardin dans un trou de rocher. On +_s'invente_ tout ce qu'on peut, et, si les courants d'eau emportent +l'ouvrage à la mauvaise année, on recommence un peu plus haut, on +endigue, on s'arrange et on se sauve. + +Ce paysan industrieux et entreprenant est, et je le répète, moins +solennel et moins poétique que le nôtre: il ressemble plus à un +Auvergnat moderne qu'à un vieux Gaulois. Il manque de cette majesté +qu'on peut appeler _bovine_ chez l'homme de la vallée Noire; mais il est +plus intéressant dans son combat avec la terre, et, s'il rêve moins, il +comprend davantage. + +Encore un trait caractéristique: le paysan de chez nous a peur de l'eau. +Il croit que le bain de rivière est malsain, le dimanche, pour qui a sué +la semaine. Il croit que la natation est un plaisir d'oisif. Il se noie +dans un pied d'eau. + +Ici, tout le monde va à l'eau comme des canards. Le dimanche soir, +toute la population nage, plonge, dresse des bambins à se jeter dans les +bassins profonds du haut des rochers et à pêcher à la main sous les +blocs de la rivière. Quelques femmes nagent aussi. On se partage gaîment +la pêche et on rentre pour la manger toute fraîche en famille, sauf les +belles pièces, qui sont vendues à Argenton quand il n'y a pas +d'étrangers au village. + +Ce poisson est exquis, même le fretin. Il a la chair ferme et +savoureuse. + +La bonne et vraie pêche se fait avant le jour; aussi vous pourriez +marcher la nuit tout le long de ce désert, avec la certitude de +rencontrer, à chaque pas, des figures affairées mais bienveillantes. + +Les meuniers et les pêcheurs vivent en bonne intelligence: filets et +bateaux sont prêtés à toute heure, et ce continuel échange constitue une +sorte de communauté. On ne se gêne guère pour lever la vergée qu'on +rencontre sur les îlots dans le courant. Mais c'est à charge de +revanche, et la grande prudence du Berrichon évite les reproches et les +querelles. Les pêcheurs ont un soin de prévoyance qui ne viendrait +jamais à ceux de l'Indre. Quand on pêche les étangs, ils achètent le +fretin et _rempoissonnent_ leur rivière pour l'avenir. + +En traversant une ravissante prairie, nous eûmes à saluer une +très-vieille dame du hameau des Cerisiers, qui gardait ses vaches en +cornette et jupon court. + +Elle était seule dans cet Éden champêtre, droite, rose, enjouée. + +Moreau m'apprit que c'était une personne riche, la mère d'un de nos +amis, avoué très-considéré dans notre ville. + +--Comprenez-vous, nous dit-il quand nous fûmes à quelques pas de cette +vénérable pastoure, qu'une dame comme elle, qui a le moyen d'avoir trois +vachères pour une, prenne son plaisir à être là toute seule à son âge, +par chaud ou froid, vent ou pluie? + +--Ma foi, oui, pensai-je; je le comprends très-bien. Je sais que son +fils, qui la respecte et la chérit, a fait son possible pour la fixer à +la ville auprès de lui. Mais elle s'y mourait d'ennui; le bien-être et +le repos lui retiraient l'âme du corps. Il y a dans ces natures +agrestes une poésie qui ne sait pas rendre compte de ses jouissances, +mais que l'esprit savoure dans une quiétude mystérieuse. Oui, oui, +encore une fois, l'aspiration à la vie pastorale, le besoin d'identifier +notre être avec la nature et d'oublier tous les faux besoins et toutes +les vaines fatigues de la civilisation, ce n'est pas là un vain rêve; +c'est un goût inné et positif chez la grande majorité de la race +humaine, c'est une passion muette et obstinée qui suit partout, comme +une nostalgie, ceux qui ont mené, dès l'enfance, la vie libre et rêveuse +au grand air. + +Et, quand cette passion s'est développée dans une contrée adorable, +est-il un artiste qui ne la comprenne pas et qui ne la voie pas flotter +dans ses pensées comme le songe d'une vie meilleure? + +Tout le monde la comprendrait, cette passion, si la nature était belle +partout. Elle le serait, si l'homme voulait et savait. Il ne s'agirait +pas de la laisser à elle-même, là où elle se refuse à nourrir l'homme. +Il s'agirait de lui conserver son type et de lui restituer, avec les +qualités de la fécondité, le caractère de grâce ou de solennité qui lui +est propre. + +Cela viendra, ne nous désolons pas pour notre descendance. Nous +traversons les jours d'enfantement de l'agriculture. La terre n'est +ingrate que parce que le génie de l'homme a été paresseux. Nous sortons +des ténèbres de la routine. La science et la pratique prennent un +magnifique essor au point de vue de l'utilité sociale. La vie matérielle +absorbe tout, la question du pain enfante des prodiges. Les artistes et +les rêveurs ont tort pour le moment. + +Il le faut, et n'importe! car le sentiment du beau et les besoins de +l'âme reviendront quand la production aura payé l'homme de ses dépenses +et de ses peines. La question des arbres viendra le préoccuper quand il +aura trouvé le chauffage sans bois. La question des fleurs descendra des +régions du luxe aux besoins intellectuels de tous les hommes. La +question des eaux et des abris de rochers fera des prodiges quand il y +aura communauté, je ne dis pas de propriété (je ne soulève pas cette +question), mais de culture en grand avec une direction savante et +intelligente. + +Déjà les efforts particuliers de quelques riches amis du beau font +pressentir ce que sera la campagne en France dans une centaine d'années +peut-être. On comprend déjà très-bien qu'un parc de quelques lieues +carrées soit une fantaisie réalisable, et que, au milieu de ses grandes +éclaircies et de ses immenses pelouses, les moissons et les fauchailles +s'effectuent facilement à travers des allées ombragées et doucement +sinueuses. + +Il n'y a donc pas de raisons pour qu'un jour, quand l'intérêt social +aura prononcé qu'il est indispensable de réunir tous les efforts vers le +même but, des départements entiers, des provinces entières, ne +deviennent pas d'admirables jardins agrestes, conservant tous leurs +accidents de terrains primitifs devenus favorables à la nature de la +végétation qu'on aura su leur confier, distribuant leurs eaux dans des +veines artificielles fécondantes et gracieuses, et se couvrant d'arbres +magnifiques là où ne poussent aujourd'hui que de stériles broussailles. + +À mesure qu'on obtiendra ce résultat, en vue du beau en même temps +qu'en vue de l'utile, les idées s'élèveront. Le goût ira toujours +s'épurant, le sentiment du pittoresque deviendra un besoin, une +jouissance, une ivresse pour le laboureur, aussi bien que pour le poëte. +Ce sera un crime que d'abattre ou de mutiler un bel arbre, une +grossièreté que de négliger les fleurs et d'aplanir sans nécessité les +aspérités heureuses du sol; un crétinisme que de détruire l'harmonie des +formes et des couleurs sur un point donné, par des bâtisses +disproportionnées ou criardes. L'artiste ne souffrira plus de rien, +l'idéalisme et le réalisme ne se battront plus. + +Toute rêverie sera douce, toute promenade charmante; et vous croyez que, +vivant dans le beau et le respirant comme un air vital dans la nature +redédiée à Dieu, les hommes ne deviendront pas plus intelligents en +devenant plus riches, plus vrais en devenant plus habiles, et plus +aimables en devenant plus satisfaits? + +Amyntas s'est décidément épris de la maisonnette où nous sommes loges. +Il y rêve une installation possible, un pied-à -terre tolérable au milieu +du monde enchanté des fleurs, des ruisseaux et des papillons. Pourquoi +pas? Il a bien raison. + +J'avais grande envie aussi de cette chaumière, bien qu'elle ne réalise +pas mon ambition pittoresque. Vingt autres sont plus jolies; mais c'est +la seule en vente, et j'allais m'en emparer.... Mais notre ami réclame +la priorité de l'idée. Il nous demande de lui laisser arranger cette +chaumière à son gré et de devenir ses hôtes dans nos excursions sur la +Creuse. Nous retirons nos prétentions. + +Il échange quelques paroles avec madame Rosalie. Le voilà propriétaire +d'une maison bâtie à pierres sèches, couverte en tuiles, et ornée d'un +perron à sept marches brutes; d'une cour de quatre mètres carrés; d'un +bout de ruisseau avec droit d'y bâtir sur une arche, plus, d'un talus de +rocher ayant pour limite un buis et un cerisier sauvage. + +À partir de ce moment, je vois bien que l'insouciant Amyntas n'est plus +le même. + +Après le souper, car nous n'avons dîné qu'à neuf heures, le voilà qui +lève des plans, qui mesure ses deux petites chambres, plante en +imagination des portemanteaux, creuse des armoires dans l'épaisseur de +_son mur_, et dit à chaque instant: _Ma maison, ma cour, mon rocher, mon +buis, mon cours d'eau, mes voisins, mes impôts_,--il en aura pour deux +francs vingt-cinq centimes!--_mes droits, mes servitudes, mon acte, ma +propriété_, enfin! C'est tout dire! + +--N'en riez pas, dit-il; qui sait si ce n'est pas là que, par goût ou +par raison, je viendrai terminer mes jours? + +Ah! qui sait, en effet? La même idée m'était venue pour mon compte, +quand je lorgnais cette splendide acquisition à laquelle il me faut +renoncer. + +Mais l'aimable acquéreur s'en fait un si grand amusement, que je suis +dédommagé de mon sacrifice. Et puis il n'est pas dit absolument que la +voisine, l'affable et obligeante madame Anne, ne se laissera pas séduire +par mes offres un peu plus tard. Nous verrons, si elle n'a pas trop de +chagrin! + +J'avoue que je ne me pardonnerais pas d'apporter un chagrin dans ce +village. Un chagrin surmonté par des considérations d'intérêt, c'est +presque une corruption exercée et subie. Certes, l'Eldorado champêtre où +nous voici recèle ses plaies secrètes comme les autres; mais je voudrais +bien que ma main n'y apportât pas une égratignure. + +Ce remords n'empoisonnera pas les jouissances de notre nouveau +propriétaire. L'aubergiste qui lui cède la maisonnette est enchanté de +pouvoir faire agrandir et arranger désormais son auberge. Il paye +quelques dettes avec le surplus, et se loue beaucoup de l'aventure. + + + + +IX + + +10 juillet. + +Une voix creuse et sépulcrale me réveille, et une pensée triste me +traverse l'esprit. + +Le pauvre petit maître d'école qui demeure en face, dans notre _square_, +s'est laissé choir hier de son âne. On le disait brisé. Il est peut-être +mourant. + +Sans doute, cette voix de la tombe, c'est celle du prêtre qui vient +prier pour son âme. + +J'entr'ouvre le rideau et je me rassure. Il n'y a là qu'un vieux +mendiant aveugle, récitant un long _oremus_ en l'honneur du généreux +Amyntas, qui vient de le bien traiter. Aussi, tandis que le +_propriétaire_ s'enfuit modestement dans les ruines de la forteresse, +pour échapper à la litanie du remercîment, le vieux fait les choses en +conscience et récite jusqu'au bout son antienne édifiante. + +Une jolie petite fille de dix ans sort de la maison d'école, apporte au +pauvre un gros morceau de pain blanc, le lui met dans sa besace et lui +demande où il veut aller. + +Le bonhomme lui ordonne d'un air grave de le conduire au château. Elle +lui prend la main et l'emmène, en écartant devant lui, avec son petit +sabot, les pierres qui pourraient le faire trébucher. + +On déjeune chez madame Rosalie, on lui dit adieu, et on part pour le Pin +par le chemin d'en haut. On redescend avec Moreau à la Creuse, et on +fait encore une lieue dans les rochers pour aller au Trou-Martin, un bel +endroit, le plus hérissé de la contrée: rochers en aiguilles sur les +deux rives de la Creuse, aridité complète, découpure romantique autour +du courant devenu plus rapide; l'un fait un croquis; l'autre, un somme. + +Au retour, à un méandre où le torrent est calme et profond, une barque +glisse lentement d'une rive à l'autre. Le batelier conduit trois femmes +chargées de paniers de fruits; tous quatre sont superbes de pose et de +costume, à leur insu; l'eau est un miroir; les rivages herbus, les +arbres, les terrains sont étincelants au soleil, qui baisse et rougit. +Tout est rose, chaud et d'un calme sublime. + +Ce n'est pas le lac Némi; ce ne sont pas les femmes d'Albano, c'est +autre chose: c'est moins beau et plus touchant. Ici, rien ne pose. En +Italie, le moindre brin d'herbe fait ses embarras et attend le peintre. + +Belle et bonne France, on ne te connaît pas! + +On part à cinq heures, on flâne un peu en route, on boit de l'eau +fraîche à Cluis. On peut y manger des goires, gâteau au fromage de la +localité. C'est étouffant; mais quand on a faim!... + +On arrive à la maison à onze heures du soir. On soupe, on range les +papillons, on se couche à deux heures. + + + + +X + + +14 juillet. + +Notre ami l'avoué, le fils de la vénérable pastoure, est venu nous voir +ce matin. + +Amyntas lui confie le soin de régulariser son acquisition et le traite +de _mon avoué_ avec une aisance importante. On dirait qu'il n'a fait +autre chose de sa vie que d'être propriétaire. Il ne dit plus _ma +chaumière_, il ne dit même plus _ma maison_, il dit _ma villa_. + +L'avoué nous donne des renseignements sur le pays, dont il est né +_natif_, comme on dit chez nous. Il a été élevé pieds nus, sur les +roches du _Cerisier_. Il soupire au souvenir du temps où, lui aussi, +gardait ses vaches dans les grandes herbes. Il a l'excellent esprit de +comprendre que sa mère n'ait pu s'habituer à l'air mou d'une ville et au +parfum de renfermé d'une étude. Puis il nous dit, lui qui connaît la +réalité des choses humaines et qui est rompu au contact des intérêts et +des passions des gens de campagne: + +--Vous avez eu une bien bonne idée de vouloir planter là une tente. Je +ne crois pas que vous le regrettiez jamais. Ce village est un nid de +braves gens. + +--En vérité? Il nous semblait, mais nous ne savions pas! Nous cherchions +des fleurs et des papillons. Aurions-nous trouvé des hommes? + +--Des hommes très-bons et très-sincèrement religieux, des moeurs +très-douces, vous verrez! Et puis une grande fierté, l'orgueil d'un +certain bien-être, joint au plaisir de l'hospitalité. Nous avons peu à +faire par là , nous autres gens de procédure. J'en suis fier pour mon +endroit. Pas de procès comme dans la Marche. C'est une oasis. Ces gens +ne sont jamais sortis de leur manière d'être depuis des siècles. Faute +de chemins, ils ne se sont jamais écartés du beau jardin que leur a +creusé la nature. Ils ont su garder leur bonheur, et il y a chez eux un +grand cachet d'association et d'homogénéité. Ne vous défendez pas de +les estimer. Ils sont tous ce qu'ils vous paraissent. + +Espérons que ce réaliste de profession n'est pas trop romanesque +d'instinct, et retournons au village le plus vite qu'il nous sera +possible. + + + + +XI + + +26 juillet. + +Parthénias est dans le Midi, Amyntas est parti avant-hier pour _son +village_, afin de mettre les ouvriers en besogne à _sa villa_. Il nous +permet cependant d'y passer encore une bonne journée avant de leur céder +la place. + +Nous partons demain, Herminea et moi; aujourd'hui, nous voyons la fête +de notre hameau d'ici; c'est sainte Anne qui en est la patronne et que +l'on fête le dimanche; car la moisson est commencée, et on ne pourrait +se déranger dans la semaine. + +Toutes les réjouissances de chez nous se bornent à danser, du matin au +soir, la bourrée. La bourrée du Berry va se perdant sans qu'on y songe; +elle ne se danse plus que dans un assez petit rayon. J'ai bien peur +qu'on ne se soit laissé entraîner à la contredanse dans notre village de +là -bas. Je n'ai pas encore osé le demander. + +La contredanse du paysan est absurde et grotesque. Sa valse est, comme +rhythme et comme allure, quelque chose de disloqué et +d'incompréhensible. La bourrée est monotone, mais d'un vrai caractère. +Pourtant il ne faut pas la voir folichonner par les artisans de petite +ville; ils y sont aussi absurdes que le paysan à la contredanse. + +Il y a aussi les _beaux_ de village de la nouvelle école, qui y +introduisent des contorsions prétentieuses et des airs impertinents tout +à fait contraires à l'esprit de cette antique danse. La bourrée n'est +elle-même que dans les jambes molles et les allures traînantes de ce qui +nous reste de vrais paysans, les jeunes bouviers et les minces pastoures +de nos plaines. + +Ces naïfs personnages s'y amusent tranquillement en apparence; mais +l'acharnement qu'ils y portent prouve qu'ils y vont avec passion. Leur +danse est souple, bien rhythmée et très-gracieuse dans sa simplicité. +Les filles sont droites, sérieuses, avec les yeux invariablement fixés à +terre. J'ai toujours vu les étrangers, qui venaient à notre fête, +très-frappés de leur air modeste. + +Notre _assemblée_ est une des moins brillantes du pays. Il en a toujours +été ainsi: c'est parce qu'elle _tombe en moisson_ et que la jeunesse est +éparpillée au loin en ce moment. Je doute que le cabaretier qui nous +dresse une ramée y fasse de brillantes affaires. Bien qu'il offre aux +consommateurs liqueurs, bière et café, nos paysans, qui ne sont guère +friands de ces nouveautés, n'en usent que _par genre_, et préfèrent le +vin du cru, qui se débite au _pichet_ dans les cabarets de la localité. + +Les ménétriers semblent fort occupés; mais deux sonneurs de musette, +c'est trop pour si peu de monde, et leur journée a été mauvaise. + +Le vieux Doré se targue pourtant d'avoir des droits à la préférence des +gens d'ici. Il a été assez habile dans son temps, et il a beaucoup +gagné. Il était seul alors pour cinq ou six paroisses et faisait souvent +des journées de dix écus. Mais il s'est négligé dans son art, et, +quelquefois distrait dès le matin, il coupait tout le jour les jambes à +son monde, en sortant plus que de raison du ton et de la mesure. + +Et puis le cornemuseux croit que le souffle et le succès ne le trahiront +jamais, tandis que l'un est aussi fugitif que l'autre. Il n'amasse +guère; et, aux champs comme ailleurs, tout artiste veut mener la vie +d'artiste. Bien qu'il travaille de ses bras dans la semaine, il n'est +pas réputé bon ouvrier et ne trouve pas beaucoup d'ouvrage. Aux champs +comme ailleurs, règne le préjugé du positiviste contre l'idéaliste. + +Bref, Doré est devenu vieux, maladif et pauvre. Il a fait la folie de se +marier en secondes noces avec une jeune femme qui lui a donné beaucoup +d'enfants. L'aîné, âgé de dix ans, est là debout sur le banc, à son +côté, l'accompagnant sur la vielle avec beaucoup de nerf et de justesse. + +Le pauvre petit bonhomme est charmant; c'est un élève qui lui fait +honneur et qui le ramène à la mesure, avec laquelle il s'était trop +longtemps brouillé. L'enfant est intéressant, et, en outre, Doré a fait +la dépense d'une vaste tente sous laquelle on peut danser seize, à +l'abri du soleil et de la pluie. + +Hélas! c'est peine perdue! Les délicats sont en petit nombre, et, malgré +trente-deux degrés de chaleur, on danse en plein soleil à la musette du +concurrent qui est venu fièrement planter son tréteau dos à dos avec +lui. + +Les deux musettes braillent chacune un air différent. À distance, c'est +un charivari effroyable. Mais telle est la puissance de l'instrument, +que, de près, l'un ne peut étouffer l'autre et que le cri strident de la +vielle du petit se perd dans le mugissement du grand bourdon de +Blanchet. + +Et puis Blanchet, de Condé, est dans la force de l'âge et du talent. +C'est un véritable maître sonneur, plus instruit et mieux doué que le +vieux Doré. Il n'a pas dédaigné les traditions et sait de fort belles +choses, aussi bien pour la messe que pour le bal. Il sait accompagner le +plain-chant et s'accorder avec trois autres cornemuses à l'offertoire. +Je l'ai entendu une fois consacrer la cérémonie du chou, à un lendemain +de noce, par un chant grave d'une originalité extrême et d'une facture +magnifique. + +Je le priai de venir le lendemain pour moi seul, et il me joua des +bourrées de sa composition, très-bien faites et nullement pillées dans +les airs de vaudeville que nos sonneurs modernes ramassent, tant bien +que mal, sur les routes et dans les cabarets. + +Aussi, quand le pauvre Doré vint me porter sa plainte, à la fin de +l'assemblée, me remontrant que Blanchet, de Condé, avait mal agi en +faisant danser sur une paroisse de son ressort; quand il me montra en +pleurant son gentil vielleux et les vingt-six sous de sa journée, tous +frais faits, je fus attendri sans doute, et lui donnai le dédommagement +qu'il pouvait réclamer d'une vieille amitié; mais je ne pus prendre +parti contre le maître sonneur de Condé, qui était dans son droit et +qui, avec trois pintes de vin dans le ventre, n'a jamais failli aux lois +de la mesure. + +La scène fut assez pathétique. Doré gémissait et me reprochait +doucement, mais tristement, d'être de ceux qui lui avaient fait _du +tort_. + +J'avais prôné d'autres maîtres sonneurs autrefois: Marcillat, du +Bourbonnais, ensuite Moreau, de la Châtre, et maintenant ce maudit +Blanchet, de Condé, dont pourtant il parlait avec un certain respect. +Mais pourquoi ne m'étais-je pas contenté de lui, le vieux sonneur de +Saint-Chartier, l'unique, l'inévitable des anciens jours? + +--Il fut un temps, disait-il, où, quand vous vouliez entendre la +cornemuse ou faire danser la jeunesse, c'était toujours moi que vous +appeliez. Et puis, tout d'un coup, vous avez eu une dame de Paris, une +fameuse Pauline Viardot, qui voulait écrire nos airs, et vous avez +demandé Marcillat, qui était à plus de douze lieues d'ici, pendant que +j'étais sous votre main. Ç'a été un crève-coeur pour moi; je me suis +questionné l'esprit pour savoir en quoi j'avais manqué, et, de chagrin, +j'ai quitté l'endroit pour aller vivre à la ville, où je vis encore plus +mal. + +Que pouvais-je répondre à ce pauvre homme? Il est malheureux et pas +assez artiste pour comprendre que l'art et l'amitié obéissent à des lois +différentes. Mais il me faisait peine, et je me gardai bien de lui dire +que j'avais douté de son talent. + +J'arrangeai la chose de mon mieux en l'engageant à pardonner au grand +Marcillat, mort il y a longtemps, à la suite d'une querelle suscitée par +d'autres sonneurs, pour des causes analogues à celle dont il était là +question. + +Quant à Moreau, de la Châtre, ce n'est pas moi qui ai fait sa +réputation. Elle s'est établie et soutenue sans moi. + +Doré m'avoua qu'il n'essayait pas de lutter contre cet artiste +redoutable, sur son terrain, les bals de la ville, et qu'il cherchait +modestement sa vie aux alentours. Je lui rendis un peu de contentement +en louant son petit et en lui disant qu'à eux deux ils jouaient +très-bien, ce qui est la vérité. + +Un autre _idéaliste_ des environs, que l'on rencontre dans toutes les +foires et assemblées, voire sur tous les chemins, comme un bohème dont +il mène la vie, c'est Caillaud-la-_Chièbe_ (c'est-à -dire la _Chèvre_), +ainsi surnommé parce que, durant quelques mois, il promena et montra +pour de l'argent le phénomène ainsi décrit sur l'écriteau (avec +portrait) de sa pancarte: _Ici l'on voit la chièbe à Caillaud qu'à trois +pattes de naissance_. + +La chèvre à trois pattes n'enrichit point Caillaud. Caillaud est plein +d'idées et d'activité, mais il se blouse dans toutes ses spéculations. +Il appartient à la grande race des Barnum et compagnie, mais il a plus +d'ambition que de prévoyance. + +À peine la chèvre phénoménale fut-elle sevrée, qu'il recommença, pour la +centième fois de sa vie, l'histoire du pot au lait. Il lui fit +construire une petite voiture, acheta un âne, et, après avoir promené +son monstre dans le département, il partit pour Paris dans l'espoir de +revenir millionnaire. + +Le Jardin des Plantes acheta vingt-cinq francs, je crois, la chèvre à +trois pattes; c'était bien tout ce qu'elle valait, mais non tout ce +qu'en frais de voyage et d'exhibition elle avait coûté à son naïf +propriétaire. + +Il revint au pays, Gros-Jean comme devant, vendit du ruban, des +allumettes, des tortues d'eau douce, des poissons, des boutons, des +écrevisses, des cochons d'Inde, que sais-je? Toujours par monts et par +vaux, brocantant sur toutes choses, se plaignant toujours de l'ingrate +fortune, et toujours recommençant, avec accompagnement d'illusions et de +déboursés préalables, l'édifice de sa prospérité. Excellent garçon +d'ailleurs, doux, sobre, point vicieux et très-serviable avec ou sans +profit. Il s'est jeté dans la bohème par imagination et non par paresse, +car il se donne du mal comme dix pour gagner quelques sous. Il est assez +menteur, encore par excès d'imagination, car il ne sait pas soutenir ses +hâbleries, et ses finesses sont cousues d'un câble. + +La moralité que l'on peut tirer de sa vie fantaisiste, c'est qu'il y a +des gens si habiles, qu'ils sont fatalement dupes de tout, et +d'eux-mêmes par-dessus le marché. Ils cherchent la renommée de profonds +diplomates, et, une fois posés ainsi, ils ne peuvent plus dire un lieu +commun qui ne mette en méfiance. On se fait un droit, un plaisir, +presque un honneur et un devoir de les attraper, si bien qu'en somme ils +succombent dans une lutte où ils se trouvent seuls contre tous. + +N'en est-il pas ainsi ailleurs qu'au village? et, aux premiers plans du +monde financier et industriel, ne trouve-t-on pas, sous des dehors moins +naïfs, mais avec des effets et des résultats aussi vains, plus d'un +Caillaud à trois pattes? + +Ledit Caillaud a inventé, depuis trois ans, de tenir un jeu de bonbons +pour les enfants, dans les assemblées. Il a une table sur laquelle sont +collées des cartes; sur chacune de ces cartes est un lot plus ou moins +friand, soit trois dragées au plâtre, soit une tour en sucre, soit un +demi-bâton de sucre d'orge, soit un cheval en candi couleur de rose. Il +fait payer un sou, et on tire dans un sac des cartes roulées, +crasseuses, Dieu sait! pour amener le lot placé sur la carte +correspondante du tableau. La ruse du marchand consiste à placer des +pièces d'une certaine apparence sur les intervalles, de manière que +presque tous les lots soient couverts d'objets qui ne représentent pas +la valeur d'un centime. + +À cet honnête trafic, Caillaud fit d'abord quelques bonnes journées. +L'an passé, il récolta trente-huit francs. Mais il ne faut pas +longtemps pour que les plus niais y voient clair. + +Sans nous, cette année, sa boutique eut été déserte. Heureusement pour +lui, tous les gamins vinrent nous demander de tenir la banque, et nous +la fîmes sauter à son profit avec des joueurs qui ne payaient pas. + +Mais quoi! aussi bien que le vieux Doré, Caillaud a déjà un concurrent. + +Au bout de la place, dans un coin honteux, se tient un pauvre être +disloqué, horrible, qu'agite en outre une sorte de danse de Saint-Gui +des plus bizarres. Lui aussi a son jeu de friandises, un tourniquet à +macarons, dont les mouches sont les seuls chalands, le pauvre homme +n'ayant pas, comme le magnifique Caillaud, le moyen d'abriter sa +marchandise sous un parasol; et voilà Caillaud qui pourrait bien gémir +et murmurer, parce que j'ai été aussi donner un encouragement au petit +commerce de l'estropié. Pour le coup, je perdrais patience et +j'enverrais promener mon ami à trois pattes, s'il réclamait, en vain, le +monopole de la misère et de la commisération. + +Les bohémiens sont fort gentils: c'est une race aimable et vivace, qui +se trouve la même, relativement, à tous les échelons de la société. + +La profession est relativement la même aussi: elle consiste à s'isoler +des conditions régulières de l'existence générale et à se frayer une +route de fantaisie à travers le troupeau du vulgaire. Ce serait tout à +fait légitime pour quiconque a le goût des aventures, le courage des +privations et l'heureuse philosophie de l'espérance, si, même en +s'abstenant du vice qui avilit et de l'intempérance qui hébète, on +n'était pas fatalement entraîné, un jour ou l'autre, à oublier toute +notion de dignité, et, partant, de charité humaine. + +L'homme qui s'endurcit trop vis-à -vis de lui-même s'endurcit peu à peu à +l'égard de ses semblables. Il trouve naturel d'exploiter leur travail au +profit de son industrie, qui consiste à se faire plaindre jusqu'au jour +où il n'y réussit plus du tout et se laisse mourir dans un coin, fatigué +de l'ingratitude de sa fonction d'ingrat. + +À côté de la figure à la fois souriante et larmoyante du bohème +rustique, mélange de timidité et d'audace, de douleur et d'ironie, passe +la face sérieuse et un peu hautaine du paysan aisé, bien établi dans la +famille et la propriété. Dans nos pays, celui-ci est honnête homme en +général, et très-charitable envers les individus. Il a même un sourire +de protection pour celui qui a trois pattes de naissance et qui va +clopin-clopant dans la vie. Lui, fièrement établi dans la société sur +ses quatre pieds de banc, il n'avance pas, mais il ne tombe pas. Il dit, +en parlant du bancal, qu'il n'a pas pris _la rége_ (le sillon) du bon +côté, et que, pourtant, il n'est pas mauvais homme pour ça. Il ne le +pousse pas à terre, car il met tout son tort sur le compte du progrès, +le grand ennemi, le chemin de perdition de la jeunesse. + +À l'égard des masses souffrantes, le paysan aisé est très-dur en +théorie. Il se révolte à l'idée du mieux général; cependant il plaint et +assiste les maux particuliers; mais il a horreur des conclusions, de +quelque côté qu'elles lui soient présentées, et ce sera sagesse que de +chercher le moyen de l'y amener sans qu'il s'en aperçoive. + + + + +XII + + +Au village de ***, 27 et 28 juillet. + +Nous voici dans nos torrents et dans nos rochers. Amyntas est venu +au-devant de nous à pied avec Moreau, jusqu'au joli bois entre le +chatelier et la croix. Ils rendent l'âme, notre cheval aussi. + +On fait halte. La chaleur devient torride dès qu'on s'engage dans les +vallons qui conduisent à la Creuse. + +Cette fois, nous avons quelque peine à remiser la voiture. Les récoltes +sont presque finies, les granges sont pleines. + +Nous descendons à la Creuse et nous la remontons jusqu'à l'embouchure du +torrent de notre village. Il n'y a pas pour une heure de marche, et +c'est en somme le plus beau coin de la gorge. La Creuse y est resserrée +et traverse deux ou trois petits chaos très-romantiques. + +J'ai vu autrefois ce paysage encore plus beau: on a abattu de grands +chênes qui le complétaient. On a fait un nouveau pont, qui sera encore +emporté comme celui que nous passions autrefois pour aller à la +_Prune-au-Pot_, un vieux manoir qui a eu l'honneur d'héberger Henri IV, +et qui est très-bien conservé. + +La Creuse est terrible quelquefois. Je l'ai vue bien méchante. En ce +moment, elle est si basse et si tranquille, que l'on a besoin de +regarder la position de ses énormes blocs de granit pour se persuader +que c'est elle qui les a apportés là . + +Le village se présente encore mieux en montant qu'en descendant. On y +arrive par des prairies délicieuses. + +Nous y voilà . Décidément, on est ici plus démonstratif que chez nous. +Nous sommes déjà reçus comme de vieux amis, et nous trouvons Amyntas lié +avec tout le monde. + +Un artiste éminent, qui a découvert aussi le village, et dont le nom se +recommande de lui-même, est invité par nous à déjeuner le lendemain sur +le rocher, et nous recommençons la partie de pêche et de friture au +bord de la Creuse. Il est ravi de la douceur et de la grâce de cette +nature. Il fait rapidement des croquis adorables. + +Les peintres qui comprennent le vrai sont d'heureux poëtes. Ils +saisissent tout à la fois, ensemble et détails, et résument en cinq +minutes ce que l'écrivain dit en beaucoup de pages, ce que le +naturaliste ne pénètre qu'en beaucoup de jours d'observation et de +fatigue. Ils s'emparent du caractère des choses, et, sans savoir le nom +des arbres et la nature des pierres, ils font le portrait des aspects +sentis, portrait pénétrant et intelligent, saisissant et fidèle, sans +l'effort des pénibles investigations. + +Ils écrivent la vie et traduisent le champ de la nature dans une langue +dont les difficultés mystérieuses nous échappent, tant elle paraît +claire et facile quand ils la possèdent bien. + +En regardant ces croquis de M. Grandsire, nous retrouvions toutes les +douces émotions de nos rêveries à travers ces promenades enchantées, et, +quant à moi, il m'eût été bien impossible de dire comment ce petit bout +de papier crayonné si promptement contenait tant de choses auxquelles +j'avais songé, et qui m'apparaissaient de nouveau avec la traduction des +objets dont j'avais savouré la couleur et la forme. + +Nous avons poussé, encore une fois, jusqu'à l'anse du grand rocher noir. +Amyntas s'est donné la satisfaction de l'escalader tout entier, pour se +réchauffer d'un bain pris résolument avec ses habits dans la Creuse à la +manière de Moreau; mais Moreau est amphibie et ne sent ni l'eau ni le +soleil, tandis qu'Amyntas s'enrhume comme un simple petit mortel. + +Les trente jours de chaleur tropicale qui viennent de passer sur notre +beau pays n'ont fait que dilater la verdure; les arbres sont aussi +fastueux de feuillage qu'en juin, et, sous leur ombrage épais, les +petites sources murmurent encore et les mousses veloutent le rocher. Les +buis sauvages qui tapissent les talus ont toujours leur air de fête des +Rameaux. Mais les fleurs ont fait leur temps, les prés sont fauchés, les +vaches et les chèvres broutent partout, et les moissons achèvent de +tomber sous la faucille. + +Dans quelques jours, il faudra chercher un reste de vie et de fête dans +les endroits incultes. Heureusement, ils ne manquent pas ici, et le +féroce mois d'août, si triste et si dur dans nos plaines, ne se fera pas +trop sentir dans ces bosquets d'Arcadie. + +Mais j'oublie qu'il nous faut partir et laisser la villa d'Amyntas aux +réparations urgentes. + +Nous ne reviendrons qu'à l'automne, et c'est alors seulement que nous +deviendrons assez citoyens de ce village pour en pénétrer les moeurs et +les coutumes. + +En attendant, voici les nouvelles du jour: + +Le marquis fait faire, en dehors du village, au fond du ravin, un +cimetière pour la paroisse, qui entasse ses défunts dans l'étroite cour +de l'église, comme en plein moyen âge. + +Le maître d'école va mieux. Il prend l'air sur son escalier et nous fait +bon accueil. Nous caressons un enfant rose et blond, beau comme l'Amour, +et nous découvrons qu'il est le fils du pauvre difforme. Nous en +félicitons celui-ci. Sa figure anguleuse et pâle rayonne de plaisir. Il +sent vivre son âme dans la beauté de cet enfant. Les âmes sont toutes +belles en sortant des mains de Dieu, et ce n'est pas le corps +apparemment qui a l'initiative dans la génération. + +Les femmes et les filles du village sont toujours vaillantes et +robustes. Je demande où est une charmante enfant de dix-sept ans qui +m'avait frappé par son air de douceur; elle est partie _en moisson_ dans +le haut du pays. C'est bien dur pour une jeune fille, et elle n'était +pas obligée à cela. Mais, que voulez-vous! elle avait envie d'un +_capot_, et, pour posséder ce morceau de drap dont elle se coiffera +l'hiver prochain, elle va moissonner trois semaines sur ces plateaux +dévorés du soleil! + +Et nous nous trouvions héroïques, nous autres, de nous promener en plein +midi sous les hêtres du rivage! + + + + +XIII + +29 juillet. + + +La chaleur écrase mes compagnons. Ils font la sieste pendant que je +voisine. + +Madame Anne, tout en filant sa laine et grondant ses poulets, qui +trottent par la chambre, me fait offre de tous ses services de voisinage +avec beaucoup de grâce. + +--Au reste, ajoute-t-elle, vous ne manquerez de rien au milieu de nous. +On n'est pas riche, mais on est de bon coeur. Le monde d'ici oblige sans +intérêt, et il y a, dans notre village, des gens gênés qui ne demandent +jamais rien et offrent le peu qu'ils ont. + +Puis elle me parle de sa famille, dont elle est fière, de ses garçons +qui ont été au service, de ceux qui sont restés près d'elle pour +cultiver les terres, et de sa défunte fille, mariée à notre ami Moreau; +et de son autre fille, madame Anne, qui est la plus aimable personne du +monde, cela est certain; et, enfin de sa petite-fille, mademoiselle +Marie Moreau, qui est, selon elle, la beauté du village. + +Elle ne m'avait pas semblé telle; mais elle arrive sur ces entrefaites, +perchée sur les crochets à fourrage d'un grand cheval maigre. Elle est +coiffée d'un mouchoir bleu qui cache à demi son front et tombe le long +de ses joues. Sous le froid reflet de cette capote improvisée, elle est +du ton rose le plus fin et le plus pur; son attitude et son accent sont +singulièrement dégagés. + +--Grand'mère, donnez-moi à boire! crie-t-elle d'une voix fraîche et +forte en s'arrêtant au bas de l'escalier. Je suis crevée de soif. + +La grand'mère lui passe un verre d'eau fraîche, qu'elle avale d'un +trait, et qu'elle savoure après coup, en faisant claquer sa langue, en +riant et en montrant ses deux rangées de petites dents éblouissantes, +qui sont le cachet de la race locale. La sueur miroite sur ses joues, +son oeil est animé, sa figure hardie et candide. + +Elle s'en va charger son cheval au champ, et rapporter le blé à la +grange. Ses mouvements sont souples et assurés, son rire est harmonieux; +son entrain est d'un garçon, mais sa figure est d'une femme charmante, +et, fouaillant son cheval, sur lequel elle se tient, je ne sais comment, +perchée sur cette haute cage, elle descend crânement le sentier rapide. + +Ainsi vaillante au travail et triomphante au soleil, cette Cérès +berrichonne est d'une beauté étrange mais incontestable. + +Une autre beauté brune, mais pâle et grave d'expression, un peu lourde +et nonchalante d'allures, mérite une mention particulière. Amyntas l'a +baptisée la belle Thérance, bien qu'elle ne rendît pas le type du +Bourbonnais auquel ce nom se rapporte. + +Je vous la nomme ainsi pourtant pour mémoire, car cette beauté doit +avoir une histoire quelconque, et nous la saurons pour la raconter s'il +y a lieu. + +Mais ce n'est pas le moment d'étudier la vie de sentiment ici. La +moisson absorbe tout; c'est le point de départ d'une année de richesse +ou de gêne. La jeunesse, la beauté ou la grâce, y coopèrent avec autant +d'activité que la force virile, et cela se fait si résolument et si +gaiement, que l'on ne songe point à plaindre le sexe faible. Il semble +que cette épithète serait injurieuse ici, et que la vigueur des muscles +soit, comme dans l'oeuvre de Michel-Ange, la base et la cause première +de la beauté féminine dans ses types de choix. + +Il y a pourtant aussi des types très-fins et très-délicats, probablement +peu appréciés, et cette beauté d'expression étonnée et ingénue de +l'adolescence que l'on chercherait en vain ailleurs que dans les +campagnes. + +Dans les villes, la physionomie de l'enfance passe sans transition à +celle de la jeune fille sérieuse ou agaçante. + +Aux champs, cet âge mixte est comme un temps d'arrêt où l'être attend +son complément sans que l'imagination le devance. Ces fillettes maigres +ont toutes l'oeil clair et sans regard de leurs chèvres; mais, agiles et +fortes déjà , elles n'ont pas l'allure disloquée, et la gaucherie émue de +nos filles de douze à quatorze ans. + +Les enfants, avec leur joli _bonjour_, auquel pas un ne manque, même +ceux qui savent à peine dire quelques mots, nous gagnent +irrésistiblement le coeur. Ceux de chez nous sont naturellement +farouches comme des oiseaux, et il faut se donner la peine de les +apprivoiser. Pour cela, hélas! il faut les corrompre avec des +friandises, comme de petits animaux, ou avec des cadeaux utiles, comme +de petits hommes. + +Nous avons résisté au désir de gâter ceux d'ici, et nous n'avons encore +échangé avec eux que des jeux et des caresses. Nous ne serons pas +longtemps si stoïques; mais nous aurons alors la fatuité de pouvoir nous +dire que nous avons été _aimés pour nous-mêmes_ au commencement. + +Nous partons; car il nous faut, pour une plus longue station, d'humbles +conditions d'établissement qui nous permettent de ne pas mener tout à +fait la vie d'oisifs au milieu de ces gens laborieux. L'observation +n'est pas un état: l'homme qui se sent examiné fuit ou pose. +L'observation n'est qu'une occasion qui se prend aux cheveux. Elle +passera devant nous quand nous ne serons plus, nous-mêmes, des objets +d'étonnement et de curiosité. + +Madame Rosalie a enfin trouvé une servante pour l'aider à faire notre +soupe. + +C'est une grosse fille à l'air doux, que l'on appelle _mademoiselle_ +gros comme le bras, et pour cause; c'est la dernière descendante d'une +grande famille du pays. + +Son père, M. de ----, de la branche des Montmorency-Fosseux, et +petit-gendre ou petit-fils des anciens seigneurs de Châteaubrun (tel est +le renseignement un peu vague que nous donne notre hôtesse), est +aujourd'hui garde champêtre du village. + +Il a eu un peu de bien, qu'il a mangé _par bon coeur_, et il a épousé sa +servante. On l'aime beaucoup. Tant il y a que sa fille tient, sans +morgue, la queue de la poêle, et que l'on entend, dans la cuisine de +l'auberge, la voix de l'hôte disant à sa femme: + +--Prie donc mademoiselle de Montmorency d'aller tirer de l'eau à la +fontaine! + +Nous partons, comblés de politesses et d'amitiés. + +Le maître d'école nous force à accepter un pigeonneau, et Moreau +remplit notre panier de truites. + +Herminea, qui a encore eu un peu de migraine, ne sait à qui entendre, +tout le monde voulant savoir si elle est guérie. Nul n'a intérêt à lui +complaire, tous sont frappés de sa grâce et de sa douceur, et lui +témoignent leur sympathie. + +Vraiment, nous ne quittons jamais cet aimable village sans un regret +attendri. Y aura-t-il plus tard un revers de médaille, comme à toutes +les choses de ce bas monde? + +Nous verrons bien! + + + + +LE BERRY + + + + +I + +MOEURS ET COUTUMES + + +On m'a fait l'honneur ou plutôt l'amitié de me dire quelquefois (car +l'amitié seule peut trouver de pareilles comparaisons) que j'avais été +le Walter Scott du Berry. Plût à Dieu que je fusse le Walter Scott de +n'importe quelle localité! Je consentirais à être celui de +Quimper-Corentin, pourvu que je pusse mériter la moitié du +parallèle.--Mais ce n'est pas la faute du Berry, s'il n'a pas trouvé son +Walter Scott. Toute province, explorée avec soin ou révélée à +l'observation par une longue habitude, offre certainement d'amples +sujets au chroniqueur, au peintre, au romancier, à l'archéologue. Il +n'est point de paysage si humble, de bourgade si ignorée, de population +si tranquille, que l'artiste n'y découvre ce qui échappe au regard du +passant indifférent ou désoeuvré. + +Le Berry n'est pas doué d'une nature éclatante. Ni le paysage ni +l'habitant ne sautent aux yeux par le côté pittoresque, par le caractère +tranché. C'est la patrie du calme et du sang-froid. Hommes et plantes, +tout y est tranquille, patient, lent à mûrir. N'y allez chercher ni +grands effets ni grandes passions. Vous n'y trouverez de drames ni dans +les choses ni dans les êtres. Il n'y a là ni grands rochers, ni +bruyantes cascades, ni sombres forêts, ni cavernes mystérieuses ... des +brigands encore moins! Mais des travailleurs paisibles, des pastoures +rêveuses, de grandes prairies désertes où rien n'interrompt, ni le jour +ni la nuit, le chant monotone des insectes; des villes dont les moeurs +sont stationnaires, des routes où, après le coucher du soleil, vous ne +rencontrez pas une âme, des pâturages où les animaux passent au grand +air la moitié de l'année, une langue correcte qui n'a d'inusité que son +ancienneté, enfin tout un ensemble sérieux, triste ou riant, selon la +nature du terrain, mais jamais disposé pour les grandes émotions ou les +vives impressions extérieures. Peu de goût, et plutôt, en beaucoup +d'endroits, une grande répugnance pour le progrès. La prudence est +partout le caractère distinctif du paysan. En Berry, la prudence va +jusqu'à la méfiance. + +Le Berry offre, dans ces deux départements, des contrastes assez +tranchés, sans sortir cependant du caractère général. Il y a là , comme +dans toutes les étendues de pays un peu considérables, des landes, des +terres fertiles, des endroits boisés, des espaces découverts et nus: +partant, des différences dans les types d'habitants, dans leurs goûts, +dans leurs usages. Je ne me laisserai pas entraîner à une description +complète, je n'y serais pas compétent, et je sortirais des bornes de mon +sujet, qui est de faire ressortir une sorte de type général, lequel +résume, je crois, assez bien le caractère de l'ensemble. + +Ce résumé de la couleur essentielle du Berry, je le prends sous ma main, +dans le coin que j'habite et dont je ne sors presque plus, dans +l'ensemble de vallons et de plaines que j'appelle la _vallée Noire_, et +qui forme géographiquement, en effet, une grande vallée de la surface de +quarante lieues carrées environ. + +Cette vallée, presque toute fertile et touchant à la Marche et au +Bourbonnais vers le midi, est le point le plus reculé de la province et +le plus central de la France. Ses tendances stationnaires, l'antiquité +de ses habitudes et la conservation de son vieux langage s'expliquent +précisément par cette situation. Les routes y sont une invention toute +moderne; il n'y a pas plus de vingt ans que les transports et les +voyages s'y font avec facilité, et on ne peut pas dire encore qu'ils s'y +fassent avec promptitude. Rien n'attire l'étranger chez nous; le voisin +y vient à peine; aucune ligne de grande communication ne traverse nos +hameaux et nos villes, et ne les met en rapport avec des gens d'un peu +loin. Un pays ainsi placé se suffit longtemps à lui-même quand il est +productif et salubre. Le petit bourgeois s'imagine que sa petite ville +est la plus belle de l'univers, le paysan estime que nulle part sous le +ciel ne mûrit un champ aussi bien cultivé que le sien. De là +l'immobilité de toutes choses. Les vieilles superstitions, les préjugés +obstinés, l'absence d'industrie, l'_arcan_ antique, le travail lent et +dispendieux des grands boeufs, le manque de bien-être dont on ne +s'aperçoit pas, parce qu'on ne le connaît pas, une certaine fierté à la +fois grandiose et stupide, un grand fonds d'égoïsme, et de là aussi +certaines vertus et certaine poésie qui sont effacées ailleurs ou +remplacées par autre chose. + +Le travail de la terre absorbe partout le paysan. Il est soutenu, lent +et pénible. Dans notre vallée Noire, on laboure encore à sillons étroits +et profonds avec des boeufs superbes et une charrue sans roues, la même +dont on se servait du temps des Romains. On moissonne encore le blé à la +faucille, travail écrasant pour l'homme et dispendieux pour le fermier. +Les prairies naturelles sont magnifiques, mais insuffisantes pour la +nourriture des bestiaux, et, par conséquent, pour l'engrais de la terre. +Impossible de faire comprendre au cultivateur berrichon qu'un moindre +espace de terrain _emblédé_ (comme il dit pour emblavé) rapporterait le +triple et le quadruple s'il était abondamment fumé, et que le reste de +cette terre amaigrie et épuisée fût consacré à des prairies +artificielles. «Mettre du trèfle et de la luzerne là où le blé peut +pousser! vous répond-il; ah! ce serait trop dommage!» Il croit que Dieu +lui a donné cette bonne terre pour n'y semer jamais que du froment, +c'est pour lui le grain sacré; et y laisser pousser autre chose serait +une profanation dont le ciel le punirait en frappant son champ de +stérilité. + +Le paysan de la vallée Noire est généralement trapu et ramassé jusqu'à +l'âge de vingt ans. Il grandit tard et n'est complètement développé +qu'après l'âge où la conscription s'empare de lui. Il se marie jeune, et +est réputé vieux pour le mariage, très-vieux à trente ans. Il est grand +et maigre quand il a atteint toute sa force, et reste maigre, droit et +fort jusque dans un âge très-avancé. Il n'est pas rare de voir +travailler un homme de quatre-vingts ans, et à soixante ans un ouvrier +est plus fort et plus soutenu à la peine qu'un jeune homme. Ils ont peu +d'infirmités, et ne craignent que le passage du chaud au froid. C'est +ce qu'ils appellent la _sang-glaçure_. Aussi redoutent-ils la +transpiration, et nul n'a droit de dire à un ouvrier d'aller plus vite +qu'il ne veut. Pourvu qu'il ne s'arrête pas, il a le droit d'aller +lentement. Personne ne peut exiger qu'il _s'échauffe_. «Voudriez-vous +donc me faire _échauffer_?» dirait-il. S'il _s'échauffait_, il en +pourrait mourir. + +Il a raison. Nous autres coutumiers d'oisiveté physique, nous avons un +grand besoin de mouvement accidentel, et la transpiration sauverait +l'homme des villes, dont le sang se glace dans le travail sédentaire. Le +paysan, habitué à braver l'ardeur du soleil, est affaibli, surmené, +brisé, dès qu'il transpire. C'est un état exceptionnel auquel il faut se +garder de l'exposer. Il en résulte presque toujours pour lui fluxion de +poitrine ou rhumatisme aigu, et cette dernière maladie est chez lui +d'une obstination incroyable. Elle résiste à presque tous les remèdes +qui agissent sur nous. + +Le paysan de chez nous, ayant des habitations assez saines en général, +vivant en bon air, travaillant avec calme et ne manquant presque jamais +de son vin aigrelet et léger qu'il boit sans eau, serait dans les +meilleures conditions hygiéniques s'il mangeait tous les jours un peu de +viande. Mais, lui qui fournit de boeufs gras les marchés de Poissy, il +ne mange de la viande que les jours de fête. Beaucoup n'en mangent +jamais. Sa maigre soupe au beurre, son pain d'orge trop lourd, ses +légumes farineux, sont une nourriture insuffisante, et ses maladies +viennent toutes d'épuisement. Après la fauchaille et la moisson, s'il +prend _les fièvres_, il en a pour des mois entiers. Et alors, pour celui +qui n'a que ses bras, vient à grands pas la misère. + +Les femmes ne connaissent guère le travail. Les enfants en sont mieux +soignés; mais le ménage est aux abois quand le chef de la famille est au +lit ou pâle et tremblotant sur le seuil de sa cabane. Jusqu'au mariage, +les filles sont pastoures ou servantes dans les métairies et dans les +villes. Dès qu'elles ont une famille, elles ne quittent plus la maison, +elles font la soupe, filent, tricotent ou rapiècent. Tout cela se fait +si lentement et si mollement qu'il y a bien du temps perdu, et qu'on +regrette l'absence d'une industrie qui les occuperait et les +enrichirait un peu, sans les arracher à leurs occupations domestiques. + +Jusqu'au mariage, elles sont assez pimpantes et coquettes; même les plus +pauvres savent prendre un certain air les jours de fête. Elles sont +néanmoins douces et modestes, et, là où le bourgeois n'a point passé, +les moeurs sont pures, et patriarcales. Mais le bourgeois, le vieux +bourgeois surtout, est l'ennemi de ces vertus rustiques. C'est triste à +dire, mais le propriétaire, celui qu'on appelle encore _le maître_, +séduit à peu de _frais_ et impose le déshonneur aux familles par +l'intérêt et par la crainte. + +Le mariage est la seule grande fête de la vie d'une paysanne. Il y a +encore ce généreux amour-propre qui consiste à faire manger la +subsistance d'une année dans les trois jours de la noce. Cependant les +cérémonies étranges de cette solennité tendent à se perdre. J'ai vu +finir celle des _livrées_, qui se faisait la veille du mariage et qui +avait une couleur bien particulière. Je l'ai racontée quelque part, +ainsi que celle du _chou_, qui se fait le lendemain de la noce; mais, +cette dernière étant encore en vigueur, je crois devoir y revenir ici. + +Ce jour-là , les noceux quittent la maison avec les mariés et la musique; +on s'en va en cortège arracher dans quelque jardin le plus beau chou +qu'on puisse trouver. Cette opération dure au moins une heure. Les +anciens se forment en conseil autour des légumes soumis à la discussion +qui précède le choix définitif: ils se font passer, de nez à nez, une +immense paire de lunettes grotesques, ils se tiennent de longs discours, +ils dissertent, ils consultent, ils se disent à l'oreille des paroles +mystérieuses, ils se prennent le menton ou se grattent la tête comme +pour méditer; enfin ils jouent une sorte de comédie à laquelle doit se +prêter quiconque a de l'esprit et de l'usage parmi les graves parents et +invités de la noce. + +Enfin le choix est fait. On dresse des cordes qu'on attache au pied du +chou dans tous les sens. Un prétendu géomètre ou nécromant (c'est tout +un dans les idées de l'assistance) apporte une manière de compas, une +règle, un niveau, et dessine je ne sais quels plans cabalistiques autour +de la plante consacrée. Les fusils et les pistolets donnent le signal. +La vielle grince, la musette braille; chacun tire la corde de son côté, +et enfin, après bien des hésitations et des efforts simulés, le chou est +extrait de la terre et planté dans une grande corbeille avec des fleurs, +des rubans, des banderoles et des fruits. Le tout est mis sur une +civière que quatre hommes des plus vigoureux soulèvent et vont emporter +au domicile conjugal. + +Mais alors apparaît tout à coup un couple effrayant, bizarre, +qu'accompagnent les cris et les huées des chiens effrayés et des enfants +moqueurs. Ce sont deux garçons dont l'un est habillé en femme. C'est le +_jardinier_ et la _jardinière_. Le mari est le plus sale des deux. C'est +le vice qui est censé l'avoir avili; la femme n'est que malheureuse et +dégradée par les désordres de son époux. Ils se disent préposés à la +garde et à la culture du chou sacré. + +«Le mari porte diverses qualifications qui toutes ont un sens. On +l'appelle indifféremment le _pailloux_, parce qu'il est parfois coiffé +d'une perruque de paille et qu'il se rembourre le corps de bosses de +paille, sous sa blouse; le _peilloux_, parce qu'il est couvert de +_peilles_ (guenilles, en vieux français; Rabelais dit _peilleroux_ et +_coqueteux_ quand il parle des mendiants); enfin le _païen_, ce qui est +plus significatif encore. + +«Il arrive le visage barbouillé de suie et de lie de vin, quelquefois +couronné de pampres comme un Silène antique, ou affublé d'un masque +grotesque. Une tasse ébréchée ou un vieux sabot pendu à sa ceinture lui +sert à demander l'aumône du vin. Personne ne la lui refuse, et il feint +de boire immodérément, puis il répand le vin par terre, en signe de +libation, à chaque pas. + +«Il tombe, il se roule dans la boue, il affecte d'être en proie à +l'ivresse la plus honteuse. Sa pauvre _femme_ court après lui, le +ramasse, appelle au secours, arrache les cheveux de chanvre qui sortent +en mèches hérissées de sa cornette immonde, pleure sur l'abjection de +son mari, et lui fait des reproches pathétiques. + +«Tel est le rôle de la jardinière, et ses lamentations durent pendant +toute la comédie. Car c'est une véritable comédie libre, improvisée, +jouée en plein air, sur les chemins, à travers champs, alimentée par +tous les incidents fortuits de la promenade, et à laquelle tout le monde +prend part, gens de la noce et du dehors, hôtes des maisons et passants +des chemins, durant une grande partie de la journée. Le thème est +invariable, mais on brode à l'infini sur ce thème, et c'est là qu'il +faut voir l'instinct mimique, la faconde de sang-froid, l'esprit de +repartie et même l'éloquence naturelle de nos paysans. + +«Le rôle de la jardinière est ordinairement confié à un homme mince, +imberbe et à teint frais, qui sait donner une grande vérité à son +personnage et jouer le désespoir burlesque avec assez de naturel pour +qu'on en soit égayé et attristé en même temps, comme d'un fait réel. + +«Après que le malheur de la _femme_ est constaté par ses plaintes, les +jeunes gens de la noce l'engagent à laisser là son ivrogne de mari et à +se divertir avec eux. Ils lui offrent le bras et l'entraînent. Peu à peu +elle s'abandonne, s'égaye, se met à courir tantôt avec l'un, tantôt avec +l'autre, prenant des allures dévergondées. Ceci est une _moralité_. +L'inconduite du mari provoque celle de la femme. + +«Le _païen_ se réveille alors de son ivresse. Il cherche des yeux sa +compagne, s'arme d'une corde et d'un bâton et court après elle. On le +fait courir, on se cache, on passe la _païenne_ de l'un à l'autre, on +essaye de distraire et de tromper le jaloux. Enfin, il rejoint son +infidèle et veut la battre; mais tout le monde s'interpose. _Ne la +battez pas, ne battez jamais votre femme_! est la formule qui se répète +à satiété dans ces scènes. + +«Il y a dans tout cela un enseignement naïf, grossier même, qui sent +fort son moyen âge, mais qui fait toujours impression sur les +assistants. Le païen effraye et dégoûte les jeunes filles qu'il poursuit +et feint de vouloir embrasser; c'est de la comédie de moeurs à l'état le +plus élémentaire, mais aussi le plus frappant. + +«Mais pourquoi ce personnage repoussant doit-il, le premier, porter la +main sur le chou dès qu'il est replanté dans la corbeille? Ce chou sacré +est l'emblème de la fécondité matrimoniale; mais cet ivrogne, ce +vicieux, ce païen, quel est-il? Sans doute il y a là un mystère +antérieur au christianisme, la tradition de quelque bacchanale antique. +Peut-être ce jardinier n'est-il pas moins que le dieu des jardins en +personne, à qui l'antiquité rendait un culte sérieux sous des formes +obscènes. En passant par le christianisme primitif, cette représentation +est devenue une sorte de _mystère, sotie_ ou _moralité_, comme on en +jouait dans toutes les fêtes[1].» + +Quoi qu'il en soit, le chou est porté au logis des mariés et planté de +la main du païen sur le plus haut du toit. On l'arrose de vin, et on le +laisse là jusqu'à ce que l'orage l'emporte; mais il y reste quelquefois +assez longtemps pour qu'en le voyant verdir ou se sécher, on puisse +tirer des inductions sur la fécondité ou la stérilité promise à la +famille. + +[Note 1: _La Mare au diable_.] + +Après le chou, on danse et on mange encore jusqu'à la nuit. + +La danse est uniformément l'antique bourrée, à quatre, à six ou à huit. +C'est un mouvement doux chez les femmes, accentué chez les hommes, +très-monotone, toujours en avant et en arrière, entrecoupé d'une sorte +de chassé croisé. C'est quasi impossible à danser, si l'on n'est pas né +ou transplanté depuis longtemps en Berry. La difficulté, dont on ne se +rend pas compte d'abord, vient du sans-gêne des ménétriers, qui vous +volent, quand il leur plaît, une demi-mesure; alors, il faut reprendre +le pas en l'air pour rattraper la mesure. Les paysans le font +instinctivement et sans jamais se dérouter. + +La cornemuse à petit ou à grand bourdon est un instrument barbare, et +cependant fort intéressant. Privé de demi-tons accidentels, n'ayant +juste que la gamme majeure, il serait un obstacle invincible entre les +mains d'un musicien. Mais le musicien naturel, le cornemuseux du Berry +(formé presque toujours en Bourbonnais) sait tirer de cette impuissance +de son instrument un parti inconcevable. Il joue tout ce qu'il entend; +majeur ou mineur, rien ne l'embarrasse. Il en résulte des aberrations +musicales qui font souvent saigner les oreilles, mais qui parfois aussi +frappent de respect et d'admiration par l'habileté, l'originalité, la +beauté des modulations ou des interprétations. On est tenté alors de se +demander si cette violation hardie des règles n'est pas seulement la +violation heureuse de nos habitudes, et si la musique, comme la langue, +n'est pas quelque chose à côté et même en dehors de tout ce que nous +avons inventé et consacré. + +Après la danse, le mariage, la fête, voici la dernière solennité: la +mort, la sépulture. Dans un large chemin pierreux, bordé de têtaux +sinistres dénudés par l'hiver, par une journée de gelée claire et +froide, vous rencontrez quelquefois un char rustique traîné par quatre +jeunes taureaux nouvellement liés au joug. C'est le corbillard du +paysan. Ses fils conduisent l'attelage, l'aiguillon relevé, le chapeau à +la main. De chaque côté viennent les femmes, couvertes, en signe de +deuil, de leurs grandes mantes gros bleu, avec le capuchon sur la tête. +Elles portent des cierges. Au prochain carrefour, on s'arrêtera pour +déposer, au pied de la grande croix de bois qui marque ces rencontres de +quatre voies, une petite croix grossièrement taillée dans un copeau. À +chaque carrefour, même cérémonie. Cet emblème déposé et planté autour +de l'emblème du salut est l'hommage rendu par le mort qui fait sa +dernière course à travers la campagne pour gagner son dernier gîte. +C'est par là qu'il se recommande aux prières des passants. Il n'est pas +de croix de carrefour qui ne soit entourée de ces petites croix des +funérailles. Elles y restent jusqu'à ce qu'elles tombent en poussière ou +que les troupeaux, moins respectueux que les enfants qui jouent autour +sans y toucher, les aient dispersées et brisées sous leurs pieds. Quand +le cortège d'enterrement arrive là , on rallume les cierges, on +s'agenouille, on psalmodie une prière, on jette de l'eau bénite sur le +cercueil, et on se remet en route dans un profond silence. Nulle part je +n'ai vu l'appareil de la mort plus grand, plus austère et plus religieux +dans son humble simplicité. + +Lorsque le christianisme s'introduisit dans les campagnes de la vieille +France, il n'y put vaincre le paganisme qu'en donnant droit de cité dans +son culte à diverses cérémonies antiques pour lesquelles les paysans +avaient un attachement invincible. Tels furent les honneurs rendus aux +images et aux statuettes des saints placées dans certains carrefours, ou +sous la voûte de certaines fontaines lustrales, ou lavoirs publics. Nous +voyons, aux premiers temps du christianisme, des Pères de l'Église +s'élever avec éloquence contre la coutume idolâtrique d'orner de fleurs +et d'offrandes les statues des dieux. Plus spiritualistes que ne l'est +notre époque, ils veulent qu'on adore le vrai Dieu en esprit et en +vérité. Ils proscrivent les témoignages extérieurs; ils voudraient +détruire radicalement le matérialisme de l'ancien monde. + +Mais avec le peuple attaché au passé il faut toujours transiger. Il est +plus facile de changer le nom d'une croyance que de la détruire. On +apporte une foi nouvelle, mais il faut se servir des anciens temples, et +consacrer de nouveau les vieux autels. C'est ainsi qu'en beaucoup +d'endroits les pierres druidiques ont traversé la domination romaine et +la domination franque, le polythéisme et le christianisme primitif, sans +cesser d'être des objets de vénération, et le siége d'un culte +particulier assez mystérieux, qui cache ses tendances cabalistiques +sous les apparences de la religion officielle. + +Ce qu'on eût le plus difficilement extirpé de l'âme du paysan, c'est +certainement le culte du dieu Terme. Sans métaphore et sans épigramme, +le culte de la borne est invinciblement lié aux éternelles +préoccupations de l'homme dont la vie se renferme dans d'étroites +limites matérielles. Son champ, son pré, sa terre, voilà son monde. +C'est par là qu'il se sent affranchi de l'antique servage. C'est sur ce +coin du sol qu'il se croit maître, parce qu'il s'y sent libre +relativement, et ne relève que de lui-même. Cette pierre qui marque le +sillon où commence pour le voisin son empire, c'est un symbole bien plus +qu'une barrière, c'est presque un dieu, c'est un objet sacré. + +Dans nos campagnes du centre, où les vieux us règnent peut-être plus +qu'ailleurs, le respect de la propriété ne va pas tout seul, et les +paysans ont recours, les uns contre les autres, à la religion du passé, +beaucoup plus qu'au principe de l'équité publique. On ne se gêne pas +beaucoup pour reculer tous les ans d'un sillon la limite de son champ +sur celui du voisin inattentif. Mais ce qu'on déplace ainsi, c'est une +pierre quelconque, que l'on met en évidence, et qu'au besoin on pourra +dire soulevée là par le hasard. Un jour où le propriétaire lésé +s'aperçoit qu'on a gagné dix sillons sur sa terre; il s'inquiète, il se +plaint, il invoque le souvenir de ses autres _jouxtans_ (on appelle +encore la borne du nom latin de _jus droit_; les enfants s'en servent +même dans leurs jeux pour désigner le but conventionnel). Alors, quand +le réclamant a assemblé les arbitres, on signale la fraude et on cherche +la borne véritable, l'ancien terme qu'à moins d'un sacrilège en lui-même +beaucoup plus redoutable que la fraude, le délinquant n'a pu se +permettre d'enlever. Il est bien rare qu'on ne le retrouve pas. C'est +une plus grosse pierre que toutes les autres, enfoncée à une assez +grande profondeur pour que le socle de la charrue n'ait pu la soulever. +Cette pierre brute, c'est le dieu antique. Pour l'arracher de sa base, +il eût fallu deux choses: une audace de scepticisme dont la mauvaise foi +elle-même ne se sent pas souvent capable, et un travail particulier qui +eût rendu la trahison évidente; il eût fallu venir la nuit, avec +d'autres instruments que la charrue, choisir le temps où la terre est +en jachère, et où le blé arraché et foulé, le sillon interrompu, ne +peuvent pas laisser de traces révélatrices. Enfin, c'est parfois un rude +ouvrage: la pierre est lourde, il faut la transporter et la transplanter +plus loin, au risque de ne pouvoir en venir à bout tout seul. Il faut un +ou plusieurs complices. On ne s'expose guère à cela pour un ou plusieurs +sillons de plus. + +Quand l'expertise est faite, quand chacun, ayant donné sa voix, déclare +que là doit être le _jus_ primitif, on creuse un peu, et on retrouve le +dieu disparu sous l'exhaussement progressif du sol. Le faux dieu est +brisé, et la limite est de nouveau signalée et consacrée. Le fraudeur en +est quitte pour dire qu'il s'était trompé, qu'une grosse pierre emportée +peu à peu par le travail du labourage a causé sa méprise, et qu'il +regrette de n'avoir pas été averti plus tôt. Cela laisse bien quelques +doutes, mais il n'a pas touché aux vrai _jus_, il n'est pas déshonoré. + +En général, le _jus_ sort de terre de quelques centimètres, et, le +dimanche des Rameaux, il reçoit l'hommage du buis bénit, comme celui des +Romains recevait un collier ou une couronne de feuillage. + +Les eaux lustrales, d'origine hébraïque, païenne, indoue, universelle +probablement, reçoivent aussi chaque année des honneurs et de nouvelles +consécrations religieuses. Elles guérissent diverses sortes de maux, et +principalement les plaies, paralysies et autres _estropiaisons_. Les +infirmes y plongent leurs membres malades au moment de la bénédiction du +prêtre; les fiévreux boivent volontiers au même courant. La foi purifie +tout. + +Cette tolérance du clergé rustique pour les anciennes superstitions +païennes ne devrait pas être trop encouragée par le haut clergé. Elle +est contraire à l'esprit du véritable christianisme, et beaucoup +d'excellents prêtres, très-orthodoxes, souffrent de voir leurs +paroissiens matérialiser à ce point l'effet des bénédictions de +l'Église. J'en causais, il y a quelques années, avec un curé méridional +qui ne se plaisait pas autant que moi à retrouver et à ressaisir dans +les coutumes religieuses de notre époque les traces mal effacées des +religions antiques. «Quand j'entrai dans ma première cure, me disait-il, +je vis le sacristain tirer d'un bahut de petits monstres fort +indécents, en bois grossièrement équarri, qu'il prétendait me faire +bénir. C'était l'ouvrage d'un charron de la paroisse, qui les avait +fabriqués à l'instar d'anciens prétendus bons saints réputés souverains +pour toute sorte de maux physiques. Ces modèles avaient été certainement +des figures de démons du moyen âge, qui eux-mêmes n'étaient que le +souvenir traditionnel des dieux obscènes du paganisme. Mon prédécesseur +avait eu le courage de les jeter dans le feu de sa cuisine; mais, depuis +ce moment, une maladie endémique avait décimé la commune, et, sans nul +doute, selon mes ouailles crédules, la destruction des idoles était la +cause du fléau; aussi le charron s'était-il fait fort d'en tailler de +tout pareils qui seraient aussi bons quand on les aurait bénits et +promenés à la suite du saint sacrement. Je me refusai absolument à +commettre cette profanation, et, prenant les nouveaux saints, je fis +comme mon prédécesseur, je les brûlai; mais je faillis payer cette +hardiesse de ma vie: mes paroissiens s'ameutèrent contre moi, et je fus +obligé de transiger. Je fis venir de nouveaux saints, des figures +quelconques, un peu moins laides et beaucoup plus honnêtes, que je dus +bénir et permettre d'honorer sous les noms des anciens protecteurs de la +paroisse; je vis bientôt que le culte des paysans est complètement +idolâtrique, et que leur hommage ne s'adresse pas plus à l'Être +spirituel dont les figures personnifient le souvenir, que leur croyance +n'a pour objet les célestes bienheureux. C'est à la figure même, c'est à +la pierre ou au bois façonné qu'ils croient, c'est l'idole qu'ils +saluent et qu'ils prient. Mes nouveaux saints n'eurent jamais de crédit +sur mon troupeau. Ils n'étaient pas _bons_, ils ne guérissaient pas. Je +ne pus jamais faire comprendre qu'aucune image n'est douée de vertu +miraculeuse dans le sens matériel que la superstition y attache. Le +conseil de fabrique me savait très-mauvais gré de ne pas spéculer sur la +crédulité populaire.» + +Ce curé n'est pas le seul à qui j'aie vu déplorer le matérialisme de la +religion du paysan. Plusieurs défendent d'employer le buis bénit au coin +des champs comme préservatif de la grêle, et de faire des pèlerinages +pour la guérison des bêtes; mais on ne les écoute guère, on les trompe +même. On extorque leurs bénédictions comme douées d'un charme magique, +en leur signalant un but qui n'est pas le véritable. On mêle volontiers +des objets bénits aux maléfices, où, sous des noms mystérieux, des +divinités étrangères au christianisme sont invoquées tout bas. Le +sorcier des campagnes a, dans l'esprit, un singulier mélange de crainte +de Dieu et de soumission au diable, dont nous parlerons peut-être dans +l'occasion. + +Disons, en passant, que le remégeux et la remégeuse sont parfois des +êtres fort extraordinaires, soit par la puissance magnétique dont les +investit la foi de leur clientèle, soit par la connaissance de certains +remèdes fort simples que le paysan accepte d'eux, et qu'il ne croirait +pas efficaces venant d'un médecin véritable. La science toute nue ne +persuade pas ces esprits avides de merveilles; ils méprisent ce qui est +acquis par l'étude et l'expérience; il leur faut du fantastique, des +paroles incompréhensibles, de la mise en scène. Certaine vieille +sibylle, prononçant ses formules d'un air inspiré, frappe l'imagination +du malade, et, pour peu qu'elle explique avec bonheur une médication +rationnelle, elle obtient des parents et des amis qui le soignent ce que +le médecin n'obtient presque jamais: que ses prescriptions soient +observées. + +Sans doute, la surveillance de l'État fait bien de proscrire et de +poursuivre l'exercice de la médecine illégale, car, dans un nombre +infini de cas, les remégeux administrent de véritables poisons. +Quelques-uns cependant opèrent des cures trop nombreuses et trop +certaines pour qu'il ne soit pas à désirer de voir l'État leur accorder +quelque attention. La tradition, le hasard de certaines aptitudes +naturelles, peuvent les rendre possesseurs de découvertes qui échappent +à la science, et qui meurent avec eux. Les empêcher d'exercer n'est que +sagesse et justice, mais éprouver la vertu de leurs prétendus secrets et +les leur acheter, s'il y a lieu, ce ne serait pas là une recherche +oiseuse ni une largesse inutile. + +En dehors de la superstition, le paysan a partout des coutumes locales +dont l'origine est fort difficile à retrouver. Le nombre en est si +grand, que nous ne saurions les classer avec ordre; nous en prendrons +quelques-unes au hasard. + +Une des plus curieuses est la cérémonie des _livrées de noces_, qui +varie en France selon les provinces, et qui a été supprimée en Berry +depuis une dizaine d'années, à la suite d'accidents graves. Dans un +endroit précédent, nous avons raconté la cérémonie toute païenne du +chou, qui est encore en vigueur dans notre vallée Noire: c'est la +consécration du lendemain des noces. Celle des livrées était la +consécration de la veille; elle est fort longue et compliquée, c'est +tout un drame poétique et naïf qui se jouait autour et au sein de la +demeure de l'épousée. + +C'est le soir, à l'heure du souper de la famille. Mais il n'y a point de +souper préparé; ce soir-là , chez la fiancée. Les tables sont rangées +contre le mur, la nappe est cachée, le foyer est vide et glacé, quelque +temps qu'il fasse. On a fermé avec un soin extrême et barricadé d'une +manière formidable à l'intérieur toutes les _huisseries_, portes, +fenêtres, lucarne de grenier, soupirail de cave, quand, par hasard, la +maison a une cave. Personne n'entrera sans la volonté de la fiancée, ou +sans une lutte sérieuse, un véritable siége; ses parents, ses amis, ses +voisins, tout son _parti_ est autour d'elle; on attend la prière ou +l'assaut du fiancé. + +Le _jeune marié_,--on ne dit jamais autrement, quel que soit son âge, +et, en fait, c'est, chez nous, presque toujours un garçonnet à qui le +poil follet voltige encore au menton,--vient là avec son monde, ses +amis, parents et voisins, son _parti_ en un mot. Près de lui, ce porteur +de thyrse fleuri et enrubané, c'est un expert porte-broche, car, sous +ces feuillages, il y a une oie embrochée qui fait tout l'objet de la +cérémonie; autour de lui sont les porteurs de présents et les chanteurs +_fins_, c'est-à -dire habiles et savants, qui vont avoir maille à partir +avec ceux de la mariée. + +Le marié s'annonce par une décharge de coups de feu; puis, après qu'on a +bien cherché, mais inutilement, un moyen de s'introduire dans la place +par surprise, on frappe.--Qui va là ?--Ce sont de pauvres pèlerins bien +fatigués ou des chasseurs égarés qui demandent place au foyer de la +maison.--On leur répond que le foyer est éteint, et qu'il n'y a pas +place pour eux à table; on les injure, on les traite de malfaiteurs et +de mauvaises gens, sans feu ni lieu; on parlemente longtemps; le +dialogue, toujours pittoresque, est parfois rempli d'esprit et même de +poésie; enfin on leur conseille de chanter pour se désennuyer, ou pour +se réchauffer si c'est une nuit d'hiver, mais à condition qu'on chantera +quelque chose d'inconnu à la compagnie qui, du dedans, les écoute. + +Alors, une lutte lyrique commence entre les chanteurs du marié et ceux +de la mariée, car elle aussi a ses _chanteux fins_, et, de plus, ses +chanteuses expertes, matrones à la voix chevrotante, à qui l'on n'en +impose point en donnant du vieux pour du neuf. Si l'on connaît, au +dedans, la chanson du dehors, on l'interrompt dès le premier vers en +chantant la second, et vite, il faut passer à une autre. Trois heures +peuvent fort bien s'écouler, au vent et à la pluie, avant que le parti +du marié ait pu achever un seul couplet, tant est riche le répertoire +des chansons berrichonnes, tant la mémoire des beaux chanteurs est +ornée; chaque réplique victorieuse du dedans est accompagnée de grands +éclats de rire d'un côté, de malédictions de l'autre. Enfin l'un des +partis est vaincu, et l'on passe à la chanson des noces: + + Ouvrez la porte, ouvrez, + Mariée, ma mignonne! + J'ons de beaux rubans à vous présenter. + Hélas! ma mie, laissez-nous entrer. + +À quoi les femmes répondent en fausset: + + Mon père est en chagrin, + Ma mère en grand' tristesse; + Moi, je suis une fille de trop grand prix + Pour ouvrir ma porte à ces heures-ci. + +Si les paroles sont naïves et la versification par trop libre, en +revanche l'air est magnifique dans sa solennité simple et large. Il faut +chanter dehors autant de couplets, et nommer chaque fois autant d'objets +différents, au troisième vers, qu'il y a de cadeaux de noces. + +Ces cadeaux du marié sont ce qu'on appelle les _livrées_. Il faut +annoncer jusqu'au _cent d'épingles_ obligé qui fait partie de cette +modeste corbeille de mariage à quoi la mariée incorruptible fait +répondre invariablement que son père est en chagrin, sa mère en grande +tristesse, et qu'elle n'ouvre point sa porte à pareille heure. + +Enfin arrive le couplet final, où il est dit: _J'ons un beau mari à vous +présenter_, et la porte s'ouvre; mais c'est le signal d'une mêlée +étrange: le marié doit prendre possession du foyer domestique; il doit +planter la broche et allumer le feu; le parti de la mariée s'y oppose, +et ne cédera qu'à la force; les femmes se réfugient avec les vieillards +sur les bancs et sur les tables; les enfants, effrayés, se cachent +dessous, les chiens hurlent, les fusils partent, c'est un combat sans +colère, sans coups ni blessures volontaires, mais où le point d'honneur +est pris assez au sérieux pour que chacun y déploie toute sa vigueur et +toute sa volonté, si bien qu'à force de se pousser, de s'étreindre, de +se tordre la broche entre les mains, j'ai vu peu de noces où il n'y eût +quelqu'un d'écloppé, au moment où le marié réussissait à allumer une +poignée de paille dans la cheminée, où l'oie, déchiquetée dans le +combat, prenait enfin possession de l'âtre. + +Un jour, la scène fut ensanglantée par un accident sérieux. Un des +conviés fut littéralement embroché dans la bataille. Dès lors, la +cérémonie tomba en désuétude; on fut d'accord sur tous les points de la +supprimer, et nous avons vu la dernière il y a dix ans. On eût pu se +borner à supprimer la bataille; mais, la conquête du foyer étant le but +symbolique de l'affaire, on jugea que le reste n'aurait plus de sens. Je +regrette pourtant les chansons à la porte, et la belle mélodie de: +_Ouvrez la porte, ouvrez!_ qui, n'ayant plus d'emploi, se perdra. + +Après la broche plantée, venait pour le marié une dernière épreuve: on +asseyait trois jeunes filles avec la mariée sur un banc, on les couvrait +d'un drap, et, sans les toucher autrement qu'avec une petite baguette, +le marié devait, du premier coup d'oeil, deviner et désigner sa femme; +lorsqu'il se trompait, il était condamné à ne pas danser avec elle de +toute la soirée; car, ensuite, venaient le bal, le souper, et des +chansons jusqu'au jour. Une noce comportait trois jours et trois nuits +de joie et bombance, sans désemparer d'une heure. + +La _gerbaude_ est une cérémonie agricole que l'auteur de cet article a +mise sur la scène très-fidèlement; mais ce que le théâtre ne saurait +reproduire, c'est la majesté du cadre, c'est la montagne de gerbes qui +arrive solennellement, traînée par trois paires de boeufs énormes, tout +ornée de fleurs, de fruits et de beaux enfants perchés au sommet des +dernières gerbes. C'est parfois un tableau qui se compose comme pour +l'oeil des artistes. Tout cela est si beau par soi-même: les grands +ruminants à l'oeil fier et calme, la moisson ruisselante, les fleurs +souriant sur les épis, et, plus que tout cela, les enfants blonds comme +les gerbes, comme les boeufs, comme la terre couverte de son chaume, car +tout est coloré harmonieusement dans ces chaudes journées où le ciel +lui-même est tout d'or et d'ambre à l'approche du soir. + +Avant le départ du charroi de gerbaude, on entend planer d'horizon en +horizon une grande clameur dont le voyageur s'étonne. Il regarde, il +voit des bandes de moissonneurs et de glaneuses s'élancer, les bras +levés vers le ciel et rugissant de triomphe, vers le chargeur qui lève +vers le ciel aussi la dernière gerbe avant de la placer sur le faite du +char. Il semble que cette population de travailleurs se rue sur lui +pour lui arracher la gerbe; on croit qu'on va assister à une bataille +furieuse, inique, de tous contre un seul; mais loin de là ! c'est une +acclamation de joie et d'amitié; c'est une bénédiction enthousiaste et +fraternelle. + +Pauvres paysans, vous avez du beau et du bon quand même! + + + + +II + +LES VISIONS DE LA NUIT DANS LES CAMPAGNES + + +Vous dire que je m'en moque serait mentir. Je n'en ai jamais eu, c'est +vrai: j'ai parcouru la campagne à toutes les heures de la nuit, seul ou +en compagnie de grands poltrons, et, sauf quelques météores inoffensifs, +quelques vieux arbres phosphorescents et autres phénomènes qui ne +rendaient pas fort lugubre l'aspect de la nature, je n'ai jamais eu le +plaisir de rencontrer un objet fantastique et de pouvoir raconter à +personne, comme témoin oculaire, la moindre histoire de revenant. + +Eh bien, cependant je ne suis pas de ceux qui disent en présence des +superstitions rustiques: _mensonge, imbécillité, vision de la peur_; je +dis phénomène de vision, ou phénomène extérieur insolite et incompris. +Je ne crois pour cela ni aux sorciers ni aux prodiges. Ces contes de +sorciers, ces explications fantastiques données aux prétendus prodiges +de la nuit, c'est le poëme des imaginations champêtres. Mais le fait +existe, le fait s'accomplit, qu'il soit un fantôme dans l'air ou +seulement dans l'oeil qui le perçoit, c'est un objet tout aussi +réellement et logiquement produit que la réflexion d'une figure dans un +miroir. + +Les aberrations des sens sont-elles explicables? ont-elles été +expliquées? Je sais qu'elles ont été constatées, voilà tout: mais il est +très-faux de dire et de croire qu'elles sont uniquement l'ouvrage de la +peur. Cela peut être vrai en beaucoup d'occasions; mais il y a des +exceptions irrécusables. Des hommes de sang-froid, d'un courage naturel +éprouvé, et placés dans des circonstances où rien ne semblait agir sur +leur imagination, même des hommes éclairés, savants, illustres, ont eu +des apparitions qui n'ont troublé ni leur jugement ni leur santé, et +dont cependant il n'a pas dépendu d'eux tous de ne pas se sentir +affectés plus ou moins après coup. + +Parmi grand nombre d'intéressants ouvrages publiés sur ce sujet, il +faut noter celui du docteur Brierre de Boismont, qui analyse aussi bien +que possible les causes de l'hallucination. Je n'apporterai après ces +travaux sérieux qu'une seule observation utile à enregistrer, c'est que +l'homme qui vit le plus près de la nature, le sauvage, et après lui le +paysan, sont plus disposés et plus sujets que les hommes des autres +classes aux phénomènes de l'hallucination. Sans doute, l'ignorance et la +superstition les forcent à prendre pour des prodiges surnaturels ces +simples aberrations de leurs sens; mais ce n'est pas toujours +l'imagination qui les produit, je le répète; elle ne fait le plus +souvent que les expliquer à sa guise. + +Dira-t-on que l'éducation première, les contes de la veillée, les récits +effrayants de la nourrice et de la grand'mère disposent les enfants et +même les hommes à éprouver ce phénomène? Je le veux bien. Dira-t-on +encore que les plus simples notions de physique élémentaire et un peu de +moquerie voltairienne en purgeraient aisément les campagnes? Cela est +moins certain. L'aspect continuel de la campagne, l'air qu'il respire à +toute heure, les tableaux variés que la nature déroule sous ses yeux, et +qui se modifient à chaque instant dans la succession des variations +atmosphériques, ce sont là pour l'homme rustique des conditions +particulières d'existence intellectuelle et physiologique; elles font de +lui un être plus primitif, plus normal peut-être, plus lié au sol, plus +confondu avec les éléments de la création que nous ne le sommes quand la +culture des idées nous a séparés, pour ainsi dire, du ciel et de la +terre, en nous faisant une vie factice enfermée dans le moellon des +habitations bien closes. Même dans sa hutte ou dans sa chaumière, le +sauvage ou le paysan vit encore dans le nuage, dans l'éclair et le vent +qui enveloppent ces fragiles demeures. Il y a sur l'Adriatique des +pêcheurs qui ne connaissent pas l'abri d'un toit; ils dorment dans leur +barque, couverts d'une natte, la face éclairée par les étoiles, la barbe +caressée par la brise, le corps sans cesse bercé par le flot. Il y a des +colporteurs, des bohémiens, des conducteurs de bestiaux qui dorment +toujours en plein air, comme les Indiens de l'Amérique du Nord. Certes, +le sang de ces hommes-là circule autrement que le nôtre; leurs nerfs ont +un équilibre différent; leurs pensées, un autre cours; leurs sensations +une autre manière de se produire. Interrogez-les, il n'en est pas un qui +n'ait vu des prodiges, des apparitions, des scènes de nuit étranges, +inexplicables. Il en est parmi eux de très-braves, de très-raisonnables, +de très-sincères, et ce ne sont pas les moins hallucinés. Lisez toutes +les observations recueillies à cet égard, vous y verrez, par une foule +de faits curieux et bien observés, que l'hallucination est compatible +avec le plein exercice de la raison. + +C'est un état maladif du cerveau; cependant il est presque toujours +possible d'en pressentir la cause physique ou morale dans une +perturbation de l'âme ou du corps; mais elle est quelquefois inattendue +et mystérieuse au point de surprendre et de troubler un instant les +esprits les plus fermes. + +Chez les paysans, elle se produit si souvent, qu'elle semble presque une +loi régulière de leur organisation. Elle les effraye autrement que nous. +Notre grande terreur, à nous autres, quand le cauchemar ou la fièvre +nous présentent leurs fantômes, c'est de perdre la raison, et plus nous +sommes certains d'être la proie d'un songe, plus nous nous affectons de +ne pouvoir nous y soustraire par un simple effort de la volonté. On a vu +des gens devenir fous par la crainte de l'être. Les paysans n'ont pas +cette angoisse; ils croient avoir vu des objets réels; ils en ont +grand'peur; mais la conscience de leur lucidité n'étant point ébranlée, +l'hallucination est certainement moins dangereuse pour eux que pour +nous. L'hallucination n'est, d'ailleurs, pas la seule cause de mon +penchant à admettre, jusqu'à un certain point, les visions de la nuit. +Je crois qu'il y a une foule de petits phénomènes nocturnes, explosions +ou incandescences de gaz, condensations de vapeurs, bruits souterrains, +spectres célestes, petits aérolithes, habitudes bizarres et inobservées, +aberrations même chez les animaux, que sais-je? des affinités +mystérieuses ou des perturbations brusques des habitudes de la nature, +que les savants observent par hasard et que les paysans, dans leur +contact perpétuel avec les éléments, signalent à chaque instant sans +pouvoir les expliquer. + +Par exemple, que pensez-vous de cette croyance aux _meneurs de loups_? +Elle est de tous les pays, je crois, et elle est répandue dans toute la +France. C'est le dernier vestige de la croyance aux lycanthropes. En +Berry, où déjà les contes que l'on fait à nos petits-enfants ne sont +plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient +nos grand'mères, je ne me souviens pas qu'on m'ait jamais parlé des +hommes-loups de l'antiquité et du moyen âge. Cependant on s'y sert +encore du mot de _garou_, qui signifie bien homme-loup, mais on en a +perdu le vrai sens. Les _meneurs de loups_ ne sont plus les capitaines +de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour dévorer les +enfants: ce sont des hommes savants et mystérieux, de vieux bûcherons, +ou de malins gardes-chasse qui possèdent le _secret_ pour charmer, +soumettre, apprivoiser et conduire les loups véritables. Je connais +plusieurs personnes qui ont rencontré, aux premières clartés de la lune, +à la croix des quatre chemins, le père _un tel_ s'en allant tout seul à +grands pas, et suivi _de plus de trente loups_ (il y en a toujours plus +de trente, jamais moins, dans la légende). Une nuit, deux personnes, qui +me l'ont raconté, virent passer dans le bois une grande bande de loups; +elles en furent effrayées, et montèrent sur un arbre, d'où elles virent +ces animaux s'arrêter à la porte d'une cabane d'un bûcheron réputé +sorcier. Ils l'entourèrent en poussant des rugissements épouvantables; +le bûcheron sortit, leur parla, se promena au milieu d'eux, et ils se +dispersèrent sans lui faire aucun mal. Ceci est une histoire de paysan; +mais deux personnes riches, et ayant reçu une assez bonne éducation, +gens de beaucoup de sens et d'habileté dans les affaires, vivant dans le +voisinage d'une forêt, où elles chassaient fort souvent, m'ont juré, +_sur l'honneur_, avoir vu, étant ensemble, un vieux garde forestier +s'arrêter à un carrefour écarté et faire des gestes bizarres. Ces deux +personnes se cachèrent pour l'observer, et virent accourir treize loups, +dont un énorme alla droit au garde et lui fit des caresses. Celui-ci +siffla les autres comme on siffle des chiens, et s'enfonça avec eux +dans l'épaisseur du bois. Les deux témoins de cette scène étrange +n'osèrent l'y suivre, et se retirèrent aussi surpris qu'effrayés. +Avaient-ils été la proie d'une hallucination? Quand l'hallucination +s'empare de plusieurs personnes à la fois (et cela arrive fort souvent), +elle revêt un caractère difficile à expliquer, je l'avoue: on l'a +souvent constatée; on l'appelle hallucination contagieuse. Mais à quoi +sert d'en savoir le nom, si on en ignore la cause? Cette certaine +disposition des nerfs et de la circulation du sang, qu'on donne pour +cause à l'audition ou à la vision d'objets fantastiques, comment +est-elle simultanée chez plusieurs individus réunis? Je n'en sais rien +du tout. + +Mais pourquoi ne pas admettre qu'un homme qui vit au sein des forêts, +qui peut, à toutes les heures du jour et de la nuit, surprendre et +observer les moeurs des animaux sauvages, aurait pu découvrir, par +hasard, ou par un certain génie d'induction, le moyen de les soumettre +et de s'en faire aimer? J'irai plus loin: pourquoi n'aurait-il pas un +certain fluide, sympathique à certaines espèces? Nous avons vu, de nos +jours, de si intrépides et de si habiles dompteurs d'animaux féroces en +cage, qu'un effort de plus, et on peut admettre la domination de +certains hommes sur les animaux sauvages en liberté. + +Mais pourquoi ces hommes cacheraient-ils leur secret, et ne +tireraient-ils pas profit et vanité de leur puissance? + +Parce que le paysan, en obtenant d'une cause naturelle un effet tout +aussi naturel, ne croit pas lui-même qu'il obéit aux lois de la nature. +Donnez-lui un remède dont vous lui démontrerez simplement l'efficacité, +il n'y aura aucune confiance; mais joignez-y quelque parole +incompréhensible en le lui administrant, il en aura la foi. Confiez-lui +le _secret_ de guérir le rhume avec la racine de guimauve, et dites-lui +qu'il faut l'administrer après trois signes cabalistiques, ou après +avoir mis un de ses bas à l'envers, il se croira sorcier, tous le +croiront sorcier à l'endroit du rhume. Il guérira tout le monde par la +foi autant que par la guimauve, mais il se gardera bien de dire le nom +de la plante vulgaire qui produit ce miracle. Il en fera un mystère; le +mystère est son élément. + +Je ne parlerai pas ici de ce qu'on appelle chez nous et ailleurs le +_secret_, ce serait une digression qui me mènerait trop loin. Je me +bornerai à dire qu'il y a un _secret_ pour tout, et presque tous les +paysans un peu graves et expérimentés ont le _secret_ de quelque chose, +sont sorciers par conséquent, et croient l'être. Il y a le secret des +boeufs, que possèdent tous les bons métayers; le secret des vaches, qui +est celui des bonnes métayères; le secret des bergères, pour faire +foisonner la laine; le secret des potiers, pour empêcher les pots de se +fendre au fond; le secret des curés, qui charment les cloches pour la +grêle; le secret du mal de tête, le secret du mal de ventre, le secret +de l'entorse et de la foulure; le secret des braconniers, pour faire +venir le gibier; le secret du feu, pour arrêter l'incendie; le secret de +l'eau, pour retrouver les cadavres des noyés, ou arrêter l'inondation; +que sais-je? Il y a autant de secrets que de fléaux dans la nature, et +de maladies chez les hommes et les animaux. Le secret passe de père en +fils, ou s'achète à prix d'argent. Il n'est jamais trahi. Il ne le sera +jamais, tant qu'on y croira. Le secret de meneur de loups en est un +comme un autre, peut-être. + +Une des scènes de la nuit dont la croyance est la plus répandue, c'est +la chasse fantastique; elle a autant de noms qu'il y a de cantons dans +l'univers. Chez nous, elle s'appelle la _chasse à baudet_, et affecte +les bruits aigres et grotesques d'une incommensurable croupe d'ânes qui +braient. On peut se la représenter à volonté; mais, dans l'esprit de nos +paysans, c'est quelque chose que l'on entend et qu'on ne voit pas, c'est +une hallucination ou un phénomène d'acoustique. J'ai cru l'entendre +plusieurs fois, et pouvoir l'expliquer de la façon la plus vulgaire. +Dans les derniers jours de l'automne, quand les grands ouragans +dispersent les bandes d'oiseaux voyageurs, on entend, dans la nuit, +l'immense clameur mélancolique des grues et des oies sauvages en +détresse. Mais les paysans, que l'on croit si crédules et si peu +observateurs, ne s'y trompent nullement. Ils savent très-bien le nom et +connaissent très-bien le cri des divers oiseaux étrangers à nos climats +qui se trouvent perdus et dispersés dans les ténèbres. La _chasse à +baudet_ n'est rien de tout cela. Ils l'entendent souvent; moi qui ai +longtemps vécu et erré comme eux dans la rafale et dans le nuage, je ne +l'ai jamais rencontrée. Quelquefois son passage est signalé par +l'apparition de deux lunes. Mais je n'ai pas de chance, car je n'ai +jamais vu que la vieille lune que nous connaissons tous. + +Le taureau blanc, le veau d'or, le dragon, l'oie, la poule noire, la +truie blanche, et je ne sais combien d'autres animaux fantastiques, +gardent, comme l'on sait, en tous pays les trésors cachés. À l'heure de +minuit, le jour de Noël, aussitôt que sonne la messe, ces gardiens +infernaux perdent leur puissance jusqu'au dernier son de la cloche qui +en annonce la fin. C'est la seule heure dans toute l'année où la +conquête du trésor soit possible. Mais il faut savoir où il est, et +avoir le temps d'y creuser et de s'en saisir. Si vous êtes surpris dans +le gouffre à l'_Ite missa est_, il se referme à jamais sur vous; de même +que si, en ce moment, vous avez réussi à rencontrer l'animal +fantastique, la soumission qu'il vous a montrée pendant le temps de la +messe fait place à la fureur, et c'est fait de vous. + +Cette tradition est universelle. Il y a peu de ruines, châteaux ou +monastères, peu de monuments celtiques qui ne recèlent leur trésor. Tous +sont gardés par un animal diabolique. M. Jules Canougo, dans un charmant +recueil de contes méridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante la +poétique apparition de la chèvre d'or, gardienne des richesses cachées +au sein de la terre. + +Dans nos climats moins riants, autour des dolmens qui couronnent les +collines pelées de la Marche, c'est un boeuf blanc, ou un veau d'or, ou +une génisse d'argent qui font rêver les imaginations avides; mais ces +animaux sont méchants et terribles à rencontrer. On y court tant de +risques, que personne encore n'a osé les saisir par les cornes. Et +cependant il y a des siècles que les grosses pierres druidiques dansent +et grincent sur leurs frêles supports pendant la messe de minuit, pour +éveiller la convoitise des passants. + +Dans nos vallées ombragées, coupées de grandes plaines fertiles, un +animal indéfinissable se promène la nuit à certaines époques +indéterminées, va tourmenter les boeufs aux pâturages et rôder autour +des métairies qu'il met en grand émoi. Les chiens hurlent et fuient à +son approche, les balles ne l'atteignent pas. Cette apparition et la +terreur qu'elle inspire n'ont encore presque rien perdu dans nos +alentours. Tous nos fermiers, tous nos domestiques y croient et ont vu +la bête. On l'appelle la _grand'-bête_, par tradition, quoique bien +souvent elle paraisse de la taille et de la forme d'un blaireau. Les uns +l'ont vue en forme de chien de la grandeur d'un boeuf énorme, d'autres +en levrette blanche haute comme un cheval, d'autres encore en simple +lièvre ou en simple brebis. Ceux qui en parlent avec le plus de +sang-froid l'ont poursuivie sans succès, sans trop de frayeur, ne lui +attribuant aucun pouvoir fantastique, la décrivant avec peine, parce +qu'elle appartient à une espèce inconnue dans le pays, disent-ils, et +assurant que ce n'est précisément ni une chienne, ni une vache, ni un +blaireau, ni un cheval, mais quelque chose comme tout cela: +arrangez-vous! Cependant cette bête apparaît, j'en suis certain, soit à +l'état d'hallucination, soit à l'état de vapeur flottante, et condensée +sous de certaines formes. Des gens trop sincères et trop raisonnables +l'ont vue pour que j'ose dire qu'il n'y a aucune cause à leur vision. +Les chiens l'annoncent par des hurlements désespérés et s'enfuient dès +qu'elle paraît; cela est certain. Les chiens sont-ils hallucinés aussi? +Pourquoi non? Sont-ce des voleurs qui s'introduisent sous ce +déguisement? Jamais la bête n'a rien dérobé, que l'on sache. Sont-ce de +mauvais plaisants? On a tiré tant de coups de fusil sur la bête, qu'on +aurait bien, par hasard, et en dépit de la peur qui fait trembler la +main, réussi à tuer ou à blesser quelqu'un de ces prétendus fantômes. +Enfin, ce genre d'apparition, s'il n'est que le résultat de +l'hallucination, est éminemment contagieux. Pendant quinze ou vingt +nuits, les vingt ou trente habitants d'une métairie le voient et le +poursuivent; il passe à une autre petite colonie qui le voit absolument +de même, et il fait le tour du pays, ayant produit cette contagion sur +un très-grand nombre d'habitants. + +Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit. Autour des mares +stagnantes, dans les bruyères comme au bord des fontaines ombragées dans +les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on +entend au milieu de la nuit le battoir précipité et le clapotement +furieux des lavandières. Dans beaucoup de provinces, on croit qu'elles +évoquent la pluie et attirent l'orage, en faisant voler jusqu'aux nues, +avec leur battoir agile, l'eau des sources et des marécages. Chez nous, +c'est bien pire, elles battent et tordent quelque objet qui ressemble à +du linge, mais qui, vu de près, n'est autre chose que des cadavres +d'enfants. Il faut se garder de les observer et de les déranger, car, +eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous +saisiraient, vous battraient et vous tordraient dans l'eau ni plus ni +moins qu'une paire de bas. + +Nous avons entendu souvent le battoir des lavandières fantastiques +résonner dans le silence de la nuit autour des mares désertes. C'est à +s'y tromper. C'est une espèce de grenouille qui produit ce bruit +formidable. Mais c'est bien triste de faire cette puérile découverte, et +de ne plus espérer l'apparition des terribles sorcières tordant leurs +haillons immondes à la brume des nuits de novembre, aux premières +clartés d'un croissant blafard reflété par les eaux. Un mien ami, homme +de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, sujet à l'ivresse, +très-brave cependant devant les choses réelles, mais facile à +impressionner par les légendes du pays, fit deux rencontres de +lavandières qu'il ne racontait qu'avec une grande émotion. + +Un soir, vers onze heures, dans une traîne charmante qui court en +serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondulé du +ravin d'Ormous, il vit, au bord d'une source, une vieille qui battait et +tordait en silence. Quoique la fontaine soit mal famée, il ne vit rien +là de surnaturel, et dit à cette vieille: + +--Vous lavez bien tard, la mère! + +Elle ne répondit point. Il la crut sourde et s'approcha. La lune était +brillante et la source éclairait comme un miroir. Il vit distinctement +les traits de la vieille: elle lui était complètement inconnue, et il en +fut étonné, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de chasseur et de +flâneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de visage inconnu à +plusieurs lieues à la ronde. Voici comme il me raconta lui-même ses +impressions en face de cette laveuse singulièrement vigilante: + +--Je ne pensai à la tradition des lavandières de nuit que lorsque je +l'eus perdue de vue. Je n'y pensais pas avant de la rencontrer, je n'y +croyais pas, et je n'éprouvais aucune méfiance en l'abordant. Mais, dès +que je fus auprès d'elle, son silence, son indifférence à l'approche +d'un passant, lui donnèrent l'aspect d'un être absolument étranger à +notre espèce. Si la vieillesse la privait de l'ouïe et de la vue, +comment était-elle assez robuste pour être venue de loin, toute seule, +laver, à cette heure insolite, à cette source glacée où elle travaillait +avec tant de force et d'activité? Cela était au moins digne de remarque. +Mais ce qui m'étonna encore plus, c'est ce que j'éprouvai en moi-même: +je n'eus aucun sentiment de peur, mais une répugnance, un dégoût +invincible. Je passai mon chemin sans qu'elle tournât la tête. Ce ne fut +qu'en arrivant chez moi que je pensai aux sorcières des lavoirs, et +alors, j'eus très-peur, j'en conviens franchement, et rien au monde ne +m'eût décidé à revenir sur mes pas. + +Une seconde fois, le même ami passait auprès des étangs de Thevet, vers +deux heures du matin. Il venait de Linières, où il assure qu'il n'avait +ni mangé ni bu, circonstance que je ne saurais garantir; il était seul, +en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval étant fatigué, il mit pied +à terre à une montée et se trouva au bord de la route près d'un fossé où +trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande activité, +sans rien dire. Son chien se serra tout à coup contre lui sans aboyer. +Il passa sans trop regarder; mais à peine eut-il fait quelques pas, +qu'il entendit marcher derrière lui et que la lune dessina à ses pieds +une ombre très-allongée. Il se retourna et vit une de ces femmes qui le +suivait. Les deux autres venaient à quelque distance comme pour appuyer +la première. + +--Cette fois, dit-il, je pensai bien aux lavandières; mais j'eus une +autre émotion que la première fois. Ces femmes étaient d'une taille si +élevée et celle qui me suivait avait tellement les proportions, la +figure et la démarche d'un homme, que je ne doutai pas un instant +d'avoir affaire à des plaisants de village, malintentionnés peut-être. +J'avais une bonne trique à la main. Je me retournai en disant: + +«--Que me voulez-vous? + +«Je ne reçus point de réponse; et, ne me voyant pas attaqué, n'ayant pas +de prétexte pour attaquer moi-même, je fus forcé de regagner mon +cabriolet, qui était assez loin devant moi, avec cet être désagréable +sur mes talons. Il ne me disait rien et semblait se faire un malin +plaisir de me tenir sous le coup d'une attaque. Je tenais toujours mon +bâton prêt à lui casser la mâchoire au moindre attouchement; et +j'arrivai ainsi à mon cabriolet avec mon poltron de chien, qui ne disait +mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors, et, quoique j'eusse +entendu jusque-là des pas sur les miens et vu une ombre marcher à côté +de moi, je ne vis personne. Seulement, je distinguai, à trente pas +environ en arrière, à la place où je les avais vues laver, ces trois +grandes diablesses sautant, dansant et se tordant comme des folles sur +le revers du fossé. + +Je vous donne cette histoire pour ce qu'elle vaut; mais elle m'a été +racontée de très-bonne foi, et vous le garantis. Mettez cela en partie +au chapitre des hallucinations. + +L'orme Râteau est un arbre magnifique, qui existait, dit-on, déjà grand +et fort, au temps de Charles VII. Comme un orme qu'il est, il n'a pas de +loin une grande apparence, et son branchage affecte assez la forme du +râteau, dont il porte le nom. Mais ce n'est là qu'une coïncidence +fortuite avec la légende traditionnelle qui l'a baptisé. De près, il +devient imposant par sa longue tige élancée, sillonnée de la foudre et +plantée comme un monument à un vaste carrefour des chemins communaux. +Ces chemins, larges comme des prairies, incessamment tondus par les +troupeaux du prolétaire, sont couverts d'une herbe courte, où la ronce +et le chardon croissent en liberté. La plaine est ouverte à une grande +distance, fraîche quoique nue, mais triste et solennelle malgré sa +fertilité. Une croix de bois est plantée sur un piédestal de pierre qui +est le dernier vestige de quatre statues fort anciennes disparues depuis +la révolution de 93. Cette décoration monumentale dans un lieu si peu +fréquenté atteste un respect traditionnel; et les paysans des environs +ont une telle opinion de l'orme Râteau, qu'ils prétendent qu'on ne peut +l'abattre, parce qu'il est sur la carte de Cassini. Mais ce chemin +communal, abandonné aujourd'hui aux piétons, et que traverse à de rares +intervalles le cheval d'un meunier ou d'un gendarme, était jadis une des +grandes voies de communication de la France centrale. On l'appelle +encore aujourd'hui le chemin des Anglais. C'était la route militaire, le +passage des armées que franchit l'invasion, et que Duguesclin leur fit +repasser l'épée dans le dos, après avoir délivré Sainte-Sévère, la +dernière forteresse de leur occupation. + +Ce détail n'est consigné dans aucune histoire, mais la tradition est là +qui en fait foi; et maintenant, voici la légende de l'orme Râteau, qui +est jolie, malgré la nature des animaux qui y jouent leur rôle. + +Un jeune garçon gardait un troupeau de porcs autour de l'orme Râteau. +Il regardait du côté de la Châtre, lorsqu'il vit accourir une grande +bande armée qui dévastait les champs, brûlait les chaumières, massacrait +les paysans et enlevait les femmes. C'étaient les Anglais, qui +descendaient de la Marche sur le Berry et qui s'en allaient ravager +Saint-Chartier. Le porcher éloigna son troupeau, se tint à distance et +vit passer l'ennemi comme un ouragan. Quand il revint sous l'orme avec +son troupeau, la peur qu'il avait ressentie fit place à une grande +colère contre les Anglais et contre lui-même. + +--Quoi! pensa-t-il, nous nous laissons abîmer ainsi sans nous +défendre?... Nous sommes trop lâches! Il y faut aller! + +Et, s'approchant de la statue de saint Antoine, qui était une des quatre +autour de l'orme: + +--Bon saint Antoine, lui dit-il, il faut que j'aille contre ces Anglais, +et je n'ai pas le temps de rentrer mes bêtes. Pendant ce temps-là , ces +méchants-là nous feraient trop de mal. Prends mon bâton, bon saint, et +veille sur mes porcs pendant trois jours et trois nuits; je te les +donne en garde. + +Là -dessus, le jeune gars mit sa binette de porcher (qui est un court +bâton avec un triangle de fer au bout) dans les mains de la statue, et, +jetant là ses sabots, _s'en courut_ à Saint-Chartier, où, pendant trois +jours et trois nuits, il fit rage contre les Anglais avec les bons +garçons de l'endroit, soutenus des bons hommes d'armes de France. Puis, +quand l'ennemi fut chassé, il s'en revint à son troupeau; il compta ses +porcs, et pas un ne manquait; et cependant il avait passé là bien des +traînards, bien des pillards et bien des loups attirés par l'odeur du +carnage. Le jeune porcher reprit à saint Antoine son sceptre rustique, +le remercia à genoux, et, sans rêver les hautes destinées et la grande +mission de Jeanne Darc, content d'avoir au moins donné son coup de main +à l'oeuvre de délivrance, il garda ses cochons comme devant. + +Une autre tradition plus confuse attribue à l'orme Râteau une moins +bénigne influence. Des enfants, saisis de vertige, auraient eu +l'horrible idée de jouer leur vie aux petits palets et auraient enterré +vivant le perdant sous la pierre de saint Antoine. + +Mais voici la légende principale et toujours en crédit de l'orme Râteau. +Un _monsieur_ s'y promène la nuit; il en fait incessamment le tour. On +le voit là depuis que le monde est monde. Quel est-il? Nul ne le sait. +Il est vêtu de noir, et il a vingt pieds de haut. C'est un _monsieur_, +car _il suit les modes_; on l'a vu au siècle dernier en habit noir +complet, culotte courte, souliers à boucles, l'épée au côté; sous le +Directoire, on l'a vu en oreilles de chien et en large cravate. +Aujourd'hui, il s'habille comme vous et moi; mais il porte toujours son +grand râteau sur l'épaule, et gare aux jambes des gens ou des bêtes qui +passent dans son ombre. Du reste, pas méchant homme, et ne se faisant +connaître qu'à ceux qui ont _le secret_. + +Si vous n'y croyez, allez-y voir. Nous y avons été à l'heure solennelle +du lever de la lune; nous l'avons appelé par tous les noms possibles, en +lui disant toujours _monsieur_, très-poliment; mais nous n'avons pas +trouvé le nom auquel il lui plaît de répondre, car il n'est pas venu; +et, d'ailleurs, il n'aime pas la plaisanterie, et, pour le voir, il +faut avoir peur de lui. + +Si vous aimez ces contes populaires et si vous voulez chercher plus +sérieusement leur origine, lisez un livre à la fois très-savant et +très-amusant, qui est l'ouvrage d'une femme, _la Normandie romanesque et +merveilleuse_, par mademoiselle Amélie Bosquet; vous y retrouverez +toutes les légendes de la France et celles de votre endroit par +conséquent. Vous y apprendrez toute l'histoire des superstitions +humaines, variant seulement par quelques détails, selon les localités: +ceci est la preuve que l'humanité est encore bien près de son berceau, +ou qu'elle est bien tenace et bien uniforme dans son aptitude à passer +par le même chemin et à se nourrir des mêmes idées. + +Nous avons montré les souvenirs de l'antiquité modifiés dans les idées +ou dans les rêves de la race berrichonne par l'influence du +christianisme primitif et du moyen âge. Il y a là un monde de fantaisies +perdu pour les classes éclairées, et qui tend aussi à s'effacer de la +croyance et de la mémoire des classes rustiques. Il n'est donc pas sans +intérêt de recueillir les fragments, épars dans toutes les provinces de +France, de cette poésie terrible, riante ou burlesque, qui, dans un +demi-siècle peut-être, n'aura plus ni bardes, ni rapsodes, ni adeptes. + +L'Allemagne passe pour être la terre classique du fantastique. Cela +tient à ce que des écrivains anciens et modernes ont fixé la légende +dans le poëme, le conte et la ballade. Notre littérature française, +depuis le siècle de Louis XIV surtout, a rejeté cet élément comme +indigne de la raison humaine et de la dignité philosophique. Le +romantisme a fait de vains efforts pour dérider notre scepticisme; nous +n'avons su qu'imiter la fantaisie allemande. Le merveilleux slave, bien +autrement grandiose et terrifiant, nous a été révélé par des traductions +incomplètes qui ne sont pas devenues populaires. On n'a pas osé imiter +chez nous des sabbats lugubres et sanglants comme ceux d'Adam +Mickiewicz. + +La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique cependant +que les nations slaves ou germaniques; mais il lui a manqué, il lui +manquera probablement un grand poëte pour donner une forme précise et +durable aux élans, déjà affaiblis, de son imagination. + +Une seule province de France est à la hauteur, dans sa poésie, de ce que +le génie des plus grands poëtes et celui des nations les plus poétiques +ont jamais produit: nous oserons dire qu'elle les surpasse. Nous voulons +parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n'y a pas longtemps que +c'est la France. Quiconque a lu _les Barza-Breiz_, recueillis et +traduits par M. de la Villemarqué, doit être persuadé avec moi, +c'est-à -dire pénétré intimement de ce que j'avance. _Le Tribut de +Nomenoé_ est un poëme de cent quarante vers, plus grand que l'_Iliade_, +plus complet, plus beau, plus parfait qu'aucun chef-d'oeuvre sorti de +l'esprit humain. _La Peste d'Éliant, les Nains, Desbreiz_ et vingt +autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus +complète à laquelle puisse prétendre une littérature lyrique. Il est +même fort étrange que cette littérature, révélée à la nôtre par une +publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs années, n'y +ait pas fait une révolution. Macpherson a rempli l'Europe du nom +d'Ossian; avant Walter Scott, il avait mis l'Écosse à la mode. Vraiment, +nous n'avons pas assez fêté notre Bretagne, et il y a encore des lettrés +qui n'ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en, nous +sommes comme des nains devant des géants. Singulières vicissitudes que +subissent le beau et le vrai dans l'histoire de l'art! + +Qu'est-ce donc que cette race armoricaine qui s'est nourrie, depuis le +druidisme jusqu'à la chouannerie, d'une telle moelle? Nous la savions +bien forte et fière, mais pas grande à ce point avant qu'elle eût chanté +à nos oreilles. Génie épique, dramatique, amoureux, guerrier, tendre, +triste, sombre, moqueur, naïf, tout est là ! Et au-dessus de ce monde de +l'action et de la pensée plane le rêve: les sylphes, les gnomes, les +djinns de l'Orient, tous les fantômes, tous les génies de la mythologie +païenne et chrétienne voltigent sur ces têtes exaltées et puissantes. En +vérité, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait rencontrer un +Breton sans lui ôter son chapeau. + +Nous voici bien loin de notre humble Berry, où j'ai pourtant retrouvé, +dans la mémoire des chanteurs rustiques, plusieurs romances et ballades +exactement traduites, en vers naïfs et bien berrichons, des textes +bretons publiés par M. de la Villemarqué. Revendiquerons-nous la +propriété de ces créations, et dirons-nous qu'elles ont été traduites du +berrichon dans la langue bretonne? Non.--Elles portent clairement leur +brevet d'origine en tête. Le texte dit: _En revenant de Nantes_, etc. + +Et ailleurs: _Ma famille de Nantes_, etc. + +Le Berry a sa musique, mais il n'a pas sa littérature, ou bien elle +s'est perdue comme aurait pu se perdre la poésie bretonne si M. de la +Villemarqué ne l'eût recueillie à temps. Ces richesses inédites +s'altèrent insensiblement dans la mémoire des bardes illettrés qui les +propagent. Je sais plusieurs complaintes et ballades berrichonnes qui +n'ont plus ni rime ni raison, et où, ça et là , brille un couplet d'une +facture charmante, qui appartient évidemment à un texte original +affreusement corrompu quant au reste. + +Pour être privée de ses archives poétiques, l'imagination de nos +paysans n'est pas moins riche que celle des Allemands, et ce sens +particulier de l'hallucination dont j'ai parlé l'atteste suffisamment. + +Une des plus singulières apparitions est celle des _meneurs de nuées_, +autour des mares ou au beau milieu des étangs. Ces esprits nuisibles se +montrent aux époques des débordements de rivières, et provoquent le +fléau des pluies torrentielles intempestives. Autant qu'on peut saisir +leurs formes vagues dans la trombe qu'ils soulèvent, on reconnaît parmi +eux, assez souvent, des gens mal famés dans le pays, des gens qui ne +possèdent rien, bien entendu, sur la terre du bon Dieu, et qui ne +souhaitent que le mal des autres. Réunis aux génies des nuages, armés de +pelles ou de balais, vêtus de haillons fangeux et incolores, ils +s'agitent frénétiquement, _ils dansent et enragent_, comme disent les +ballades bretonnes; et le voyageur attardé qui les aperçoit sur les +flaques brumeuses semées dans les landes désertes, doit se hâter de +gagner son gîte, sans les déranger et sans leur montrer qu'il les a vus. +Certainement ils se mettraient, en bourrasque, à ses trousses, et il +n'y ferait pas bon. + +On est étonné de voir combien les scènes de la nature impressionnent le +paysan. Il semblerait qu'elles doivent agir davantage sur l'imagination +des habitants des villes, et que l'homme, accoutumé dès son enfance à +errer ou à travailler le jour et la nuit dans une même localité, en +connaît si bien les détails et les différents aspects, qu'il ne puisse +plus y ressentir ni étonnement ni trouble. C'est tout le contraire: le +braconnier qui, depuis quarante ans, chasse au collet ou à l'affût, à la +nuit tombante, voit les animaux même dont il est le fléau, prendre, dans +le crépuscule, des formes effrayantes pour le menacer. Le pêcheur de +nuit, le meunier qui vit sur la rivière même, peuplent de fantômes les +brouillards argentés par la lune; l'éleveur de bestiaux qui s'en va lier +les boeufs ou conduire les chevaux au pâturage, après la chute du jour +ou avant son lever, rencontre dans sa haie, dans son pré, sur ses bêtes +même, des êtres inconnus, qui s'évanouissent à son approche, mais qui le +menacent en fuyant. Heureuses, selon nous, ces organisations +primitives, à qui sont révélés les secrets du monde surnaturel, et qui +ont le don de voir et d'entendre de si étranges choses! Nous avons beau +faire, nous autres, écouter des histoires à faire dresser les cheveux +sur la tête, nous battre les flancs pour y croire, courir la nuit dans +les lieux hantés par les esprits, attendre et chercher la peur +inspiratrice, mère des fantômes, le diable nous fuit comme si nous +étions des saints: Lucifer défend à ses milices de se montrer aux +incrédules. + +Les animaux sorciers ne sont pas rares: c'est pourquoi il faut faire +attention à ce qu'on dit devant certains d'entre eux. Un métayer de nos +environs voyait tous les jours un vieux lièvre s'arrêter à peu de +distance de lui, se lécher les pattes, et le regarder d'un air narquois; +or, ce métayer finit, en y faisant bien attention, par reconnaître son +propriétaire sous le déguisement dudit lièvre. Il lui ôta son chapeau, +pour lui faire entendre qu'il n'était point sa dupe et que la +plaisanterie était inutile. Mais le bourgeois, qui était malin, parut ne +pas comprendre, et continua à le surveiller sous cette apparence. + +Cela fâcha le métayer, qui était honnête homme, et que le soupçon +blessait d'autant plus, que son maître, lorsqu'il venait chez lui sous +figure de chrétien, ne lui marquait aucune méfiance. Il prit son fusil +un beau soir, comptant bien lui faire peur, et le corriger de cette +manie de faire le lièvre. Il essaya même de le coucher en joue; mais la +preuve que cet animal n'était pas plus lièvre que vous et moi, c'est que +le fusil ne l'inquiéta nullement, et qu'il se mit à rire. + +--Ah çà ! écoutez, not' maître! s'écria le brave homme perdant patience; +ôtez-vous de là , ou, aussi vrai que j'ai reçu le baptême, je vous +flanque mon coup de fusil. + +M. _Trois-Étoiles_ ne se le fit pas dire deux fois: il vit que le paysan +était _émalicé_ tout de bon, et, prenant la fuite, il ne reparut plus. + +On a vu souvent des animaux de ce genre, frappés et blessés, disparaître +également; mais, le lendemain, la personne soupçonnée ne se montrait +pas, et, si on allait chez elle, on la trouvait au lit, fort endommagée. +On aurait pu retirer de son corps le plomb qui était entré dans celui +de la bête, car, aussi vrai que ces choses se sont vues, c'était le même +plomb. + +Un animal plus incommode encore que ceux qui espionnent l'ouvrier des +champs, c'est celui _qui se fait porter_. Celui-là est un ennemi +déclaré, qui n'écoute rien, et qui se montre sous diverses formes, +quelquefois même sous celle d'un homme tout pareil à celui auquel il +s'adresse. En se voyant ainsi face à face avec son sosie, on est fort +troublé, et, quelque résistance qu'on fasse, il vous saute sur les +épaules. D'autres fois, on sent son poids qui est formidable, sans rien +voir et sans rien entendre. La plus mauvaise de ces apparitions est +celle de la levrette blanche. Quand on l'aperçoit, d'abord elle est +toute petite; mais elle grandit peu à peu, elle vous suit, elle arrive à +la taille d'un cheval et vous monte sur le dos. Il est avéré qu'elle +pèse deux ou trois mille livres; mais il n'y a point à s'en défendre, et +elle ne vous quitte que quand vous apercevez la porte de votre maison. +C'est quand on s'est attardé au cabaret qu'on rencontre cette bête +maudite. Bien heureux quand elle n'est pas accompagnée de deux ou trois +feux follets qui vous entraînent dans quelque marécage ou rivière pour +vous y faire noyer. + +La cocadrille, bien connue au moyen âge, existe encore dans les ruines +des vieux manoirs. Elle erre sur les ruines la nuit, et se tient cachée +le jour dans la vase et les roseaux. Si on l'aperçoit alors, on ne s'en +méfie point, car elle a la mine d'un petit lézard; mais ceux qui la +connaissent ne s'y trompent guère et annoncent de grandes maladies dans +l'endroit, si on ne réussit à la tuer avant qu'elle ait vomi son venin. +Cela est plus facile à dire qu'à faire. Elle est à l'épreuve de la balle +et du boulet, et, prenant des proportions effrayantes d'une nuit à +l'autre, elle répand la peste dans tous les endroits où elle passe. Le +mieux est de la faire mourir de faim, ou de la dégoûter du lieu qu'elle +habite en desséchant les fosses et les marais à eaux croupissantes. La +maladie s'en va avec elle. + +Le _follet, fadet_ ou _farfadet_, n'est point un animal, bien qu'il lui +plaise d'avoir des ergots et une tête de coq; mais il a le corps d'un +petit homme, et, en somme, il n'est ni vilain ni méchant, moyennant +qu'on ne le contrariera pas. C'est un pur esprit, un bon génie connu en +tout pays, un peu fantasque, mais fort actif et soigneux des intérêts de +la maison. En Berry, il n'habite pas le foyer, il ne fait pas l'ouvrage +des servantes, il ne devient pas amoureux des femmes. Il hante +quelquefois les écuries comme ses confrères d'une grande partie de la +France; mais c'est la nuit, au pâturage, qu'il prend particulièrement +ses ébats. Il y rassemble les chevaux par troupes, se cramponne à leur +crinière, et les fait galoper comme des fous à travers les prés. Il ne +paraît pas se soucier énormément des gens à qui ces chevaux +appartiennent. Il aime l'équitation pour elle-même; c'est sa passion, et +il prend en amitié les animaux les plus ardents et les plus fougueux. Il +les fatigue beaucoup, car on les trouve en sueur quand il s'en est +servi; mais il les frotte et les panse avec tant de soin, qu'ils ne s'en +portent que mieux. Chez nous, on connaît parfaitement les chevaux +_pansés du follet_. Leur crinière est nouée par lui de milliards de +noeuds inextricables. + +C'est une maladie du crin, une sorte de plique chevaline, assez +fréquente dans nos pâturages. Ce crin est impossible à démêler, cela est +certain; mais il est certain aussi qu'on peut le couper sans que +l'animal en souffre, et que c'est le seul parti à prendre. + +Les paysans s'en gardent bien. Ce sont les étriers du follet; et, s'il +ne les trouvait plus pour y passer ses petites jambes, il pourrait +tomber; et, comme il est fort colère, il tuerait immédiatement la pauvre +bête tondue. + +Le ministère de l'instruction publique va faire publier le recueil des +chants populaires de la France. C'est une très-bonne idée, dont la +réalisation devenait nécessaire; mais cela arrive bien tard, nous le +craignons. Pour que la recherche fût tant soit peu complète, il faudrait +envoyer dans chaque province une personne compétente, exclusivement +chargée de ce soin. Les lettrés ou amateurs que l'on va consulter +apporteront les récoltes du hasard. Qui donc aura eu le temps et la +patience de reconstruire, parmi cent versions altérées d'une chose +intéressante, le type primitif? S'il s'agit de recueillir le plus de +poésies inédites qu'il sera possible, et, selon nous, toute +l'importance, toute l'utilité de cette publication est là , le travail +demanderait plusieurs années ou un grand nombre d'explorateurs. Les +commentateurs ne manqueront pas; mais les véritables découvertes seront +fort rares ou fort incomplètes, si l'on ne procède consciencieusement et +par des recherches toutes spéciales. + +Notre avis est que la publication du texte musical serait indispensable. +Dans la chanson populaire, les paroles se passent si peu de l'air, que, +si vous les lisez, elles ne vous disent rien, tandis qu'elles vous +surprennent, vous charment ou vous exaltent si vous les entendez +chanter. C'est là , d'ailleurs, qu'il y aurait, _à coup sûr_, des +merveilles à découvrir et à sauver du néant qui va les atteindre. La +musique a toujours été plus négligée que la littérature par les +gouvernements. Elle n'a pas d'archives; combien de chefs-d'oeuvre de +maîtres inconnus ont péri et périront chaque jour! sans parler de +chefs-d'oeuvre d'illustres maîtres qui n'ont jamais paru, et qui +disparaîtront entièrement, faute d'une initiative ministérielle! La +spéculation ne fera jamais ce travail de recherche consciencieuse, et +jamais ne s'exposera au risque le plus insignifiant pour déterrer les +trésors oubliés. + +Quoi qu'on en dise, il y a pour les arts, comme pour tous les progrès, +des travaux que l'État seul peut entreprendre et diriger, tant que les +artistes et les industriels n'auront pas de véritables corporations. + +Mais nous voici bien loin de notre sujet; rentrons-y en disant que les +paysans sont de grands enfants et de vrais fous, peut-être; mais qu'il +n'y a pas de vraie poésie sans un certain dérèglement d'imagination et +beaucoup de naïveté. + +Le sujet n'est pas épuisé, il est peut-être inépuisable; car chaque jour +amène une révélation, et arrache à ce vieux monde de superstitions, qui +dure encore au fond des campagnes, un aveu de ses croyances, de ses +terreurs, de sa poésie. + +Un de mes compatriotes berrichons, M. Laisnel de la Salle, a publié dans +ces derniers temps (dans le _Moniteur de l'Indre_) une série +d'excellents articles, qui, réunis en volume, constitueront une +histoire spéciale de cette face de la vie rustique et prolétaire: les +_Traditions, Préjugés, Dictons et Locutions populaires_ de nos +localités. Cet ouvrage n'est pas un résumé de fantaisies, c'est une +recherche consciencieuse de faits acquis à la croyance ou à l'habitude +générale de nos hameaux et petites villes; ce n'en est pas moins un +travail qui amuse et intéresse sans fatiguer l'esprit un seul instant. +Nous avons trouvé avec plaisir, dans un des chapitres de ce livre, une +mention explicative du _grand Bissêtre_, dont nous avions beaucoup +entendu parler sans pouvoir deviner son origine, bien simple cependant. +Mais les explications simples arrivent, on le sait, quand on est las de +tirer par les cheveux les commentaires extravagants, et je n'en avais +fait que de ceux-là . + +«Aux environs de la Châtre, dit notre auteur, le peuple croit qu'une +sorte de génie malfaisant (qu'il appelle le _grand Bissêtre_) préside +aux événements qui ont lieu dans les années bissextiles. On dit que, +lorsqu'une femme accouche dans l'année où le _Bissêtre saute_ elle met +immanquablement au monde une fille ou deux jumeaux, et reste sept ans +sans avoir d'enfants. + +«À Dijon, en ces sortes d'années,» dit la Monnoye, «le vulgaire pense +que _Bissêtre cor_ (court), et qu'ainsi on ne doit rien entreprendre +d'important.» + +«Bissêtre est donc un vieux mot dérivé de Bissexte, et était synonyme de +_malheur, infortune_. + + «Pour ce que Bissextre eschiet, + L'an en sera tout desbauchiet.» + +(Molinet.--_Le Calendrier_.) + +«Cette année était bissextile, et le Bissexte tomba de fait sur les +traîtres.» (Orderic Vital, lib. XIII.) + +«La mauvaise influence de l'année bissextile était proverbiale au moyen +âge. Cette superstition remonte aux Romains.--Voyez Macrobe.» (Génin, +_Lexique comparé_.) + +«Bissêtre signifie aussi, dans notre patois, enfant vif et turbulent, +enfant terrible.» + +Dans certaines campagnes, le Bissêtre, et c'est ce qui nous avait +empêché de songer à l'année bissextile, n'est pas obligé de _courir_ à +certaines époques. Il court les champs, les étangs, les marécages, d'où +il fait sortir les pestilences et mauvaises fièvres. + +La _poule noire_ est consacrée, dans presque toute la France, aux +incantations nocturnes. Chez nous, la manière dont M. Laisnel de la +Salle raconte son emploi est à peu près identique dans toute la vallée +Noire. + +«Ordinairement, dit-il, lorsque les paysans veulent avoir une entrevue +avec le diable, ils se rendent à minuit à l'embranchement de quatre +chemins, et, là , tenant la poule, ils crient par trois fois: + +«--Qui veut acheter ma poule noire? + +«J'ignore ce que les anciens pensaient de la _poule noire_; mais je sais +qu'ils appelaient un homme heureux _gallinae filius albae_.» + +Après M. Laisnel de la Salle, on n'a plus qu'à glaner; mais on glane +longtemps dans un champ aussi fertile que celui de l'imagination +populaire. + +Le _casseux_ de bois est le fantôme des forêts. On n'a pas l'esprit bien +tranquille quand on va faire, de nuit, sa provision de fagots sur la +terre du prochain. C'est alors que l'on entend des bruits étranges de +chouettes effrayées et de branches cassées par la course des sangliers +dans les taillis; c'est alors que, par un temps calme, on sent venir un +rapide et inexplicable ouragan qui rase le sol et brise au pied les +jeunes arbres; c'est alors que, marchant de tige en tige, à fantastiques +enjambées, le gnome à la longue chevelure vient vous dire: «Que fais-tu +là ?» + +Nous avons parlé déjà quelque part du _ramasseux de rosée_, un +propriétaire matinal qui promène sur les prairies un chiffon au moyen +duquel toute l'humidité d'un pré passe dans le sien. Mais il ne faut pas +croire qu'il suffirait d'imiter cette simple opération pour obtenir +d'aussi magnifiques résultats. D'abord, on n'est jamais bien certain +quand, à travers la brume blanchâtre, on aperçoit l'opérateur, que ce +soit un sorcier ou son _domestique_, c'est-à -dire le démon qui le sert, +et qui s'habille à sa ressemblance. Dans tous les cas, il faut être bien +_savant_ pour faire sa fortune de cette manière. + +Il n'y a pas longtemps que nous avons découvert chez nous le _lubin_ +d'origine normande dont nous avait parlé mademoiselle Amélie Bosquet +dans son excellent livre; mais, dans nos champs, au lieu de hanter les +cimetières, ce farfadet se montre favorable aux moissons, et sème +derrière les bons laboureurs; pourtant il ne faudrait pas le contrarier, +car il pourrait bien semer du _bédouin_ et de l'ivraie à la place de +froment, _si c'était son idée_. + +Le _lupeux_ est un être franchement désagréable. Un de nos amis, +parcourant les steppes marécageux de la Brenne avec un guide, entendit +non loin de lui, dans le crépuscule du soir, une voix humaine assez +douce, qui, d'un ton enjoué, ou plutôt goguenard, répétait de place en +place: _Ah! ah!_ Il regarda de tous côtés, ne vit rien, et dit à +l'indigène qui l'accompagnait: + +--Voilà quelqu'un de bien étonné. Est-ce à cause de nous? + +Le guide ne répondit rien. Ils continuent à marcher. La voix les +suivait, et, a chaque mouvement que faisait notre ami, s'écriait: _Ah! +ah!_ d'une manière si moqueuse et si gaie, qu'il ne put s'empêcher de +rire en lui répondant: + +--Eh bien, quoi donc? + +--Taisez-vous, pour l'amour du bon Dieu, lui dit son guide en lui +serrant le bras; ne lui parlez pas, n'ayez pas l'air de l'entendre. Si +vous lui répondez encore une fois, nous sommes perdus. + +Notre ami, qui connaît bien les terreurs du paysan, ne s'obstina pas, +et, quand ils furent assez loin de l'invisible persifleur: + +--Ah çà ! lui dit-il, c'est un oiseau, une espèce de chouette? + +--Ah bien, oui, dit l'autre, un bel oiseau! C'est le lupeux! Ça commence +par rire; ça vous tire de votre chemin, ça vous emmène, et puis ça se +fâche et ça vous noie dans les fondrières. + +Nous demanderons à M. Laisnel de la Salle de nous parler du lupeux, et +de retrouver l'étymologie du nom, qui presque toujours le met avec +succès sur la trace originaire de la tradition. + +La nuit de Noël est, en tout pays, la plus solennelle crise du monde +fantastique. Toujours, par suite de ce besoin qu'éprouvent les hommes +primitifs de compléter le miracle religieux par le merveilleux de leur +vive imagination, dans tous les pays chrétiens, comme dans toutes les +provinces de France, le coup de minuit de la messe de Noël ouvre les +prodiges du sabbat, en même temps qu'il annonce la commémoration de +l'ère divine. Le ciel pleut des bienfaits à cette heure sacrée; aussi +l'enfer vaincu, voulant disputer encore au Sauveur la conquête de +l'humanité, vient-il s'offrir à elle pour lui donner les biens de la +terre, sans même exiger en échange le sacrifice du salut éternel: c'est +une flatterie, une avance gratuite que Satan fait à l'homme. Le paysan +pense qu'il peut en profiter. Il est assez malin pour ne pas se laisser +prendre au piége; il se croit bien aussi rusé que le diable, et il ne se +trompe guère. + +Dans notre vallée Noire, le _métayer fin_, c'est-à -dire savant dans la +cabale et dans l'art de faire prospérer le _bestiau_ par tous les moyens +naturels et surnaturels, s'enferme dans son étable au premier coup de la +messe; il allume sa lanterne, ferme toutes ses _huisseries_ avec le plus +grand soin, prépare certains charmes, que le _secret_ lui révèle, et +reste là , _seul de chrétien_, jusqu'à la fin de la messe. + +Dans ma propre maison, à moi qui vous raconte ceci, la chose se passe +ainsi tous les ans, non pas sous nos yeux, mais au su de tout le monde, +et de l'aveu même des métayers. + +Je dis: Non pas sous nos yeux, car le charme est impossible si un regard +indiscret vient le troubler. Le métayer, plus défiant qu'il n'est +possible d'être curieux, se barricade de manière à ne pas laisser une +fente; et, d'ailleurs, si vous êtes là quand il veut entrer dans +l'étable, il n'y entrera point; il ne fera pas sa conjuration, et gare +aux reproches et aux contestations s'il perd des bestiaux dans l'année: +c'est vous qui lui aurez causé le dommage. + +Quant à sa famille, à ses serviteurs, à ses amis et voisins, il n'y a +pas de risque qu'ils le gênent dans ses opérations mystérieuses. Tous +convaincus de l'utilité souveraine de la chose, ils n'ont garde d'y +apporter obstacle. Ils s'en vont bien vite à la messe, et ceux que leur +âge ou la maladie retient à la maison ne se soucient nullement d'être +initiés aux terribles émotions de l'opération. Ils se barricadent de +leur côté, frissonnant dans leur lit si quelque bruit étrange fait +hurler les chiens et mugir les troupeaux. + +Que se passe-t-il donc alors entre le _métayer fin_ et le bon compère +_Georgeon_? Qui peut le dire? Ce n'est pas moi; mais bien des versions +circulent dans les veillées d'hiver, autour des tables où l'on casse les +noix pour le pressoir; bien des histoires sont racontées, qui font +dresser les cheveux sur la tête. + +D'abord, pendant la messe de minuit, les bêtes parlent, et le métayer +doit s'abstenir d'entendre leur conversation. Un jour, le père +Casseriot, qui était faible à l'endroit de la curiosité, ne put se tenir +d'écouter ce que son boeuf disait à son âne. + +--Pourquoi que t'es triste, et que tu ne manges point? disait le boeuf. + +--Ah! mon pauvre vieux, j'ai un grand chagrin, répondit l'âne. Jamais +nous n'avons eu si bon maître, et nous allons le perdre! + +--Ce serait grand dommage, reprit le boeuf, qui était un esprit calme et +philosophique. + +--Il ne sera plus de ce monde dans trois jours, reprit l'âne, dont la +sensibilité était plus expansive, et qui avait des larmes dans la voix. + +--C'est grand dommage, grand dommage! répliqua le boeuf en ruminant. + +Le père Casseriot eut si grand'peur, qu'il oublia de faire son charme, +courut se mettre au lit, y fut pris de fièvre chaude, et mourut dans les +trois jours. + +Le valet de charrue Jean, de Chassignoles, a vu une fois, au coup de +l'élévation de la messe, les boeufs sortir de l'étable en faisant grand +bruit, et se jetant les uns contre les autres, comme s'ils étaient +poussés d'un aiguillon vigoureux; mais il n'y avait personne pour les +conduire ainsi, et ils se rendirent seuls à l'abreuvoir, d'où, après +avoir bu d'une soif qui n'était pas ordinaire, ils rentrèrent à l'étable +avec la même agitation et la même obéissance. Curieux et sceptique, il +voulut en savoir le fin mot. Il attendit sous le portail de la grange, +et en vit sortir, au dernier coup de la cloche, le métayer, son maître, +reconduisant un homme qui ne ressemblait à aucun autre homme, et qui lui +disait: + +--Bonsoir, Jean; à l'an prochain! + +Le valet de charrue s'approcha pour le regarder de plus près; mais +qu'était-il devenu? Le métayer était tout seul, et, voyant l'imprudent: + +--Par grand bonheur, mon gars, lui dit-il, que tu ne lui as point parlé; +car, s'il avait seulement regardé de ton côté, tu ne serais déjà plus +vivant à cette heure! + +Le valet eut si grand'peur, que jamais plus il ne s'avisa de regarder +quelle main mène boire les boeufs pendant la nuit de Noël. + + + + +III + +LES TAPISSERIES DU CHÂTEAU DE BOUSSAC + + +Le Berry n'est pas ce qu'on le juge quand on l'a traversé seulement par +les routes royales, dans ses parties plates et tristes, de Vierzon à +Châteauroux, à Issoudun ou à Bourges. C'est vers la Châtre qu'il prend +du style et de la couleur; c'est vers ses limites avec la Marche qu'il +devient pittoresque et vraiment beau. + +En remontant l'Indre jusque vers les hauteurs où il cache sa source, on +arrive à Sainte-Sévère, ancienne ville bâtie en précipice sur le versant +rapide au fond duquel coule la rivière. Jusqu'à nos jours, il était +presque courageux de descendre la rue principale et de traverser le gué. +À présent, routes et ponts se hâtent de rendre la circulation facile et +sûre aux sybarites de la nouvelle génération. Sainte-Sévère est illustre +dans les annales du Berry et dans celles de la France; c'est la dernière +place de guerre qui fut arrachée aux Anglais sur notre ancien sol. Ils y +soutinrent un assaut terrible, où le brave Duguesclin, _aidé de ses bons +hommes d'armes et des rudes gars de l'endroit_ les battit en brèche avec +fureur. Ils furent forcés promptement de se rendre et d'évacuer la +forteresse, qui élève encore ses ruines formidables et le squelette de +sa grande tour sur un roc escarpé. Nous l'avons vue entière et fendue de +haut en bas par une grande lézarde garnie de lierre; monument glorieux +pour le pays, et superbe pour les peintres. Mais, durant +l'avant-dernier hiver, la moitié de la tour fendue s'écroula tout à coup +avec un fracas épouvantable, qui fut entendu à plusieurs lieues de +distance. Telle qu'elle est maintenant, cette moitié de tour est encore +belle et menaçante pour l'imagination; mais, comme elle est trop +menaçante en réalité pour les habitations voisines, et surtout pour le +nouveau château bâti au pied, il est probable qu'avant peu, soit par la +main des hommes, soit par celle du temps, elle aura entièrement disparu. +On a longtemps conservé dans l'église de Sainte-Sévère le dernier +étendard arraché aux Anglais. Nous ignorons s'il y est encore; on nous a +dit qu'il était conservé au château par M. le comte de Vilaines, dont le +nouveau parc, jeté en pente abrupte sur le flanc du ravin, est une +promenade admirable. Non loin de Sainte-Sévère, on entre, par Boussac, +dans le département de la Creuse. Mais, jusqu'à Roul-Sainte-Croix, +quatre lieues au delà ; sur l'arête élevée des collines qui forment comme +une limite naturelle aux deux provinces du Berry et de la Marche, on +foule encore l'ancien sol _berruyer_. Les paysans parlent presque tous +la langue d'_oc_ et la langue d'_oil_, et, dans sa sauvagerie marchoise, +la campagne conserve encore quelque chose de la naïveté berrichonne. + +Boussac est un précipice encore plus accusé que Sainte-Sévère. Le +château est encore mieux situé sur les rocs perpendiculaires qui bordent +le cours de la petite Creuse. Ce castel, fort bien conservé, est un joli +monument du moyen âge, et renferme des tapisseries qui mériteraient +l'attention et les recherches d'un antiquaire. + +J'ignore si quelque indigène s'est donné le soin de découvrir ce que +représentent ou ce que signifient ces remarquables travaux ouvragés, +longtemps abandonnés aux rats, ternis par les siècles, et que l'on +répare maintenant à Aubusson avec succès. Sur huit larges panneaux qui +remplissent deux vastes salles (affectées au local de la +sous-préfecture), on voit le portrait d'une femme, la même partout, +évidemment; jeune, mince, longue, blonde et jolie; vêtue de huit +costumes différents, tous à la mode de la fin du XVe siècle. C'est la +plus piquante collection des modes patriciennes de l'époque qui subsiste +peut-être en France: habit du matin, habit de chasse, habit de bal, +habit de gala et de cour, etc. Les détails les plus coquets, les +recherches les plus élégantes y sont minutieusement indiqués. C'est +toute la vie d'une merveilleuse de ce temps-là . Ces tapisseries, d'un +beau travail de haute lisse, sont aussi une oeuvre de peinture fort +précieuse, et il serait à souhaiter que l'administration des beaux-arts +en fit faire des copies peintes avec exactitude pour enrichir nos +collections nationales, si nécessaires aux travaux modernes des +artistes. + +Je dis des copies, parce que je ne suis pas partisan de l'accaparement +un peu arbitraire, dans les capitales, des richesses d'art éparses sur +le sol des provinces. J'aime à voir ces monuments en leur lieu, comme un +couronnement nécessaire à la physionomie historique des pays et des +villes. Il faut l'air de la campagne de Grenade aux fresques de +l'Alhambra. Il faut celui de Nîmes à la Maison Carrée. Il faut de même +l'entourage des roches et des torrents au château féodal de Boussac; et +l'effigie des belles châtelaines est là dans son cadre naturel. + +Ces tapisseries attestent une grande habileté de fabrication et un grand +goût mêlés à un grand savoir naïf chez l'artiste inconnu qui en a tracé +le dessin et indiqué les couleurs. Le pli, le mat et les lustrés des +étoffes, la manière, ce qu'on appellerait aujourd'hui le _chic_ dans la +coupe des vêtements, le brillant des agrafes de pierreries, et jusqu'à +la transparence de la gaze, y sont rendus avec une conscience et une +facilité dont les outrages du temps et de l'abandon n'ont pu triompher. + +Dans plusieurs de ces panneaux, une belle jeune enfant, aussi longue et +ténue dans son grand corsage et sa robe en gaîne que la dame châtelaine, +vêtue plus simplement, mais avec plus de goût peut-être, est représentée +à ses côtés, lui tendant ici l'aiguière et le bassin d'or, là un panier +de fleurs ou des bijoux, ailleurs l'oiseau favori. Dans un de ces +tableaux, la belle dame est assise en pleine face, et caresse de chaque +main de grandes licornes blanches qui l'encadrent comme deux supports +d'armoiries. Ailleurs, ces licornes, debout, portent à leurs côtés des +lances avec leur étendard. Ailleurs encore, la dame est sur un trône +fort riche, et il y a quelque chose d'asiatique dans les ornements de +son dais et de sa parure splendide. + +Mais voici ce qui a donné lieu à plus d'un commentaire: le croissant est +semé à profusion sur les étendards, sur le bois des lances d'azur, sur +les rideaux, les baldaquins et tous les accessoires du portrait. La +licorne et le croissant sont les attributs gigantesques de cette +créature fine, calme et charmante. Or, voici la tradition. + +Ces tapisseries viennent, on l'affirme, de la tour de Bourganeuf, où +elles décoraient l'appartement du malheureux Zizim; il en aurait fait +présent au seigneur de Boussac, Pierre d'Aubusson, lorsqu'il quitta la +prison pour aller mourir empoisonné par Alexandre VI. On a longtemps cru +que ces tapisseries étaient turques. On a reconnu récemment qu'elles +avaient été fabriquées à Aubusson, où on les répare maintenant. Selon +les uns, le portrait de cette belle serait celui d'une esclave adorée +dont Zizim aurait été forcé de se séparer en fuyant à Rhodes; selon un +de nos amis, qui est, en même temps, une des illustrations de notre +province[2], ce serait le portrait d'une dame de Blanchefort, nièce de +Pierre d'Aubusson, qui aurait inspiré à Zizim une passion assez vive, +mais qui aurait échoué dans la tentative de convertir le héros musulman +au christianisme. Cette dernière version est acceptable, et voici +comment j'expliquerais le fait: lesdites tentures, au lieu d'être +apportées d'Orient et léguées par Zizim à Pierre d'Aubusson, auraient +été fabriquées à Aubusson par l'ordre de ce dernier, et offertes à Zizim +en présent pour décorer les murs de sa prison, d'où elles seraient +revenues, comme un héritage naturel, prendre place au château de +Boussac. Pierre d'Aubusson, grand maître de Rhodes, était très-porté +pour la religion, comme chacun sait (ce qui ne l'empêcha pas de trahir +d'une manière infâme la confiance de Bajazet); on sait aussi qu'il fit +de grandes tentatives pour lui faire abandonner la foi de ses pères. +Peut-être espéra-t-il que son amour pour la demoiselle de Blanchefort +opérerait ce miracle. Peut-être lui envoya-t-il la représentation +répétée de cette jeune beauté dans toutes les séductions de sa parure, +et entourée du croissant en signe d'union future avec l'infidèle, s'il +consentait au baptême. Placer ainsi sous les yeux d'un prisonnier, d'un +prince musulman privé de femmes, l'image de l'objet désiré, pour +l'amener à la foi, serait d'une politique tout à fait conforme à +l'esprit jésuitique. Si je ne craignais d'impatienter mon lecteur, je +lui dirais tout ce que je vois dans le rapprochement ou l'éloignement +des licornes (symboles de virginité farouche, comme on sait) de la +figure principale. La dame, gardée d'abord par ces deux animaux +terribles, se montre peu à peu placée sous leur défense, à mesure que +les croissants et le pavillon turc lui sont amenés par eux. Le vase et +l'aiguière qu'on lui présente ensuite ne sont-ils pas destinés au +baptême que l'infidèle recevra de ses blanches mains? Et, lorsqu'elle +s'assied sur le trône avec une sorte de turban royal au front, +n'est-elle pas la promesse d'hyménée, le gage de l'appui qu'on assurait +à Zizim pour lui faire recouvrer son trône, s'il embrassait le +christianisme, et s'il consentait à marcher contre les Turcs à la tête +d'une armée chrétienne? Peut-être aussi cette beauté est-elle la +personnification de la France. Cependant, c'est un portrait, un portrait +toujours identique, malgré ses diverses attitudes et ses divers +ajustements. Je ne demanderais, maintenant que je suis sur la trace de +cette explication, qu'un quart d'heure d'examen nouveau desdites +tentures pour trouver, dans le commentaire des détails que ma mémoire +omet ou amplifie à mon insu, une solution tout aussi absurde qu'on +pourrait l'attendre d'un antiquaire de profession. + +[Note 2: M. de la Touche, qui a chanté en beaux vers et décrit en +noble prose les grâces et les grandeurs des sites du Berry et de la +Marche.] + +Car, après tout, le croissant n'a rien d'essentiellement turc, et on le +trouve sur les écussons d'une foule de familles nobles en France. La +famille des Villelune, aujourd'hui éteinte, et qui a possédé grand +nombre de fiefs en Berry, avait des croissants pour blason. Ainsi nous +avons cherché, et il reste à trouver: c'est le dernier mot à des +questions bien plus graves. + +À deux lieues de Boussac, à travers des sentiers de sable fin semé de +rochers, et souvent perdus dans la bruyère, on arrive aux pierres +Jomâtres, ou _Jo-math_, comme disent nos savants, ou _Jomares_, comme +disent les rustiques. C'est un véritable cromlech gaulois, dont j'ai +peut-être beaucoup trop parlé dans un roman intitulé _Jeanne_, mais que +l'on peut toujours explorer avec intérêt, qu'on soit artiste ou savant. +Le lieu est austère, découvert et imposant, sous un ciel vaste et jeté +au sein d'une nature pâle et dépouillée qui a un grand cachet de +solitude et de tristesse. + + + + +V + +LES BORDS DE LA CREUSE + + +L'histoire des manoirs féodaux des bords de la Creuse n'offre, durant +tout le moyen âge, qu'un série de petites guerres de voisin à voisin, +et l'on pourrait dire de cousin à cousin. Il ne paraît pas que ces +turbulents hobereaux aient pris souvent parti dans les grandes guerres +civiles qui désolaient la France. Leurs exploits se tournaient vers les +croisades, où plusieurs ont acquis du renom et dépensé leur bien. +Aussitôt rentrés chez eux, ils n'avaient plus pour aliment à leur +activité que les procès, presque toujours dénoués à main armée. Ils se +mariaient dans le pays, c'est-à -dire que toutes les familles nobles +étaient assez étroitement alliées les unes aux autres; mais il ne paraît +pas que ce fût une raison pour s'entendre. Il n'est guère de succession +qui n'ait donné lieu à des querelles, à des combats et à des assauts +plus ou moins meurtriers. + +Il résulte de la petitesse des intérêts personnels qui se sont débattus +dans ces romantiques demeures, que l'histoire des châtellenies +berruyères et marchoises, bien que très-agitée, est sans attrait réel. +Quelques épisodes comiques, quelques discussions et conventions bizarres +entre les couvents et les châteaux, à propos de redevances et de dîmes +contestées, viennent seuls rompre la monotonie de ces éternelles +escarmouches. + +Après la féodalité, les vieilles forteresses prennent parti dans les +guerres de religion, mais presque toujours avec un caractère de +personnalité fort étroit. C'est pourquoi l'on peut dire que nul pays n'a +moins d'histoire que le bas Berry. Le dernier siége que soutint le vieux +manoir de Gargilesse fut livré contre un partisan du grand Condé. +L'affaire dura vingt-quatre heures; un gendarme y fut blessé, la petite +garnison se rendit _faute de vivres_. La puissance des hobereaux s'en +allait pièce à pièce devant les idées et les besoins d'unité que +Richelieu avait semés, et que les orgies de la Fronde ne pouvaient +étouffer, comme leurs vieilles forteresses s'en allaient pierre à pierre +devant les ressources nouvelles de l'artillerie de campagne. Richelieu +avait décrété et commencé la destruction de tous ces nids de vautours; +Louis XIV l'acheva. + +Ce qui n'a pas du tout d'histoire, c'est le rivage agreste de cette +partie de la Creuse encaissée entre deux murailles de micaschiste et de +granit, depuis les rochers Martin jusqu'aux ruines de Châteaubrun. Là +n'existe aucune voie de communication qui ait pu servir aux petites +années des anciens seigneurs. Le torrent capricieux et tortueux, trop +hérissé de rochers quand les eaux sont basses, trop impétueux quand +elles s'engouffrent dans leurs talus escarpés, n'a jamais été navigable. +On peut donc s'y promener à l'abri de ces réflexions, tristes et +humiliantes pour la nature humaine, que font naître la plupart des lieux +_à souvenirs_. Ces petits sentiers, tantôt si charmants quand ils se +déroulent sur le sable fin du rivage ou parmi les grandes herbes +odorantes des prairies, tantôt si rudes quand il faut les chercher de +roche en roche dans un chaos d'écroulements pittoresques, n'ont été +tracés que par les petits pieds des troupeaux et de leurs _pâtours_. +C'est une Arcadie, dans toute la force du mot. + +Si l'on suit la Creuse jusqu'à Croyent, où elle est encore plus +encaissée et plus fortifiée par les rochers en aiguille, on en a pour +une journée de marche dans ce désert enchanté. Une journée d'Arcadie au +coeur de la France, c'est tout ce que l'on peut demander au temps où +nous vivons. + +Mais, quand nous disons _ce désert_, c'est dans un sens que nous +devrions nous reprocher comme trop aristocratique, car ce pays est +fréquenté par une population de pêcheurs, de meuniers et de gardeurs de +troupeaux. Mais c'est assez l'habitude des gens qui ont la prétention +d'appartenir à la civilisation, de se croire seuls quand ils n'ont +affaire qu'à des esprits rustiques, étrangers à leurs préoccupations. +Sans dédaigner en aucune façon ces êtres naïfs, et très-souvent +excellents, on peut cependant dire avec quelque raison qu'ils font +partie de la nature vierge qui leur sert de cadre. Ils ont pour nous le +mérite de ne rien déranger à son harmonie et de ne pas voir au delà de +ses étroits horizons. On n'a pas à craindre qu'ils ne racontent la +légende du manoir dont les ruines se dressent au sommet de leurs +collines. Ils l'ont si bien oubliée, qu'ils s'étonnent d'une question à +ce sujet. Ils ont un mot qui résume pour eux toute l'histoire du monde; +ce mot, c'est _dans les temps_, mot vague et mystérieux, qui couvre pour +eux un abîme impénétrable, inutile à creuser, «Cet endroit a été habité +_dans les temps.--Dans les temps_, on dit qu'il s'y est fait du +mal.--Il paraît que, _dans les temps_, le monde se battait toujours.» +N'en demandez pas davantage: le pourquoi et le comment n'existent pas. + +On est donc très-étonné de trouver quelquefois, chez cet homme rustique, +une certaine préoccupation et une certaine notion, que l'on pourrait +appeler divinatoire, des événements primitifs dont la terre a été le +théâtre et dont l'homme n'a pas été le témoin. Le paysan se demande +quelquefois la cause de ces formes capricieuses et de ces accidents +pittoresques qui tourmentent le sol sous ses pas. Il vous dit que le feu +a tout cuit dans la terre, et que les pierres ont poussé, _dans les +temps_, comme poussent maintenant les arbres; notion très-juste, à coup +sûr, dans une région qui porte la trace de soulèvements considérables. + +D'où vient cette tradition dans des esprits complètement incultes? Du +raisonnement et de la comparaison. On se tromperait bien si l'on +supposait que le paysan ne réfléchit pas. Il rêve plus qu'il ne pense, +il est vrai; mais sa rêverie est pleine de hardiesses d'autant plus +ingénieuses qu'elles ne sont pas entravées par les notions d'autrui. + +Si une race d'hommes mérite le bonheur, c'est à coup sûr la race +agricole. Ce bonheur serait si peu exigeant! Quand on regarde la +frugalité de ses habitudes et que l'on écoute ses plaintes, on s'étonne +du peu qu'il faudrait pour satisfaire l'ambition du paysan: celui-ci +rêve de deux vaches qu'il pourrait mettre dans son pré; celui-là , d'un +bout de pré qui suffirait à ses deux vaches. On a tort de croire que +rien ne contenterait l'avidité croissante du paysan. Il ne désire +généralement que ce qu'il peut cultiver lui-même: si, par exception, son +esprit s'inquiète des besoins de la civilisation, il s'en va, il cesse +d'être paysan. + +Le fait d'une haute sagesse économique serait d'entretenir chez le +paysan cet amour de la terre et du chez soi, auquel il renonce avec tant +de répugnance ou par suite d'instincts tellement exceptionnels. + +Quels services ne rend-il pas, en effet, à la société, cet homme sobre +et patient que rien ne rebute, et qui porte l'effort constant de sa vie +dans des solitudes où nul autre que lui ne voudrait planter sa tente? +Rien ne le rebute dans cette tâche d'isolement et de labeur. Donnez-lui +ou confiez-lui à de bonnes conditions un peu de terre, fût-ce sur la +cime d'un rocher ou sur le bord d'un torrent dévastateur, il trouvera +moyen de s'y installer. Il ne vous demandera ni chemin, ni vastes +établissements, ni dépenses sérieuses. Acclimaté et habitué à tous les +inconvénients de la région où il est né, il persiste à travailler et à +vivre quelquefois dans des conditions devant lesquelles reculeraient des +colonies amenées à grands frais. Les grandes découvertes modernes de +l'agriculture, les machines et le drainage, ne sont applicables qu'aux +plaines. Dans les régions accidentées où les transports ne se font qu'à +dos de mulet, la bêche, c'est-à -dire le bras de l'homme, peut seul tirer +parti de ces précieux filons de terre extrafine qui glissent et +s'accumulent dans les intervalles des rochers. Qui de nous voudrait se +charger de disputer, sa vie durant, ce terreau à la roche qui l'enserre, +et d'habiter cette chaumière isolée au bord du précipice? Le paysan s'y +plaît cependant, hiver comme été; il s'y acharne contre l'eau fougueuse +et la pierre obstinée! Creuser et briser, voilà toute sa vie. C'est une +vie d'ermite, c'est un travail de castor. Cet homme aurait le droit +d'être sauvage. Loin de là , il est doux, hospitalier, enjoué; il prend +en amitié le passant qui regarde son labeur et admire sa montagne. Ce +que nous disons là ne s'applique pas en particulier aux bords de la +Creuse, qui ne sont que des gorges profondes, sillonnant de vastes +plateaux fertiles et praticables; mais, si nous avons raison +relativement à d'étroits espaces dont le paysan sait, à force de +patience, utiliser les escarpements, combien notre sollicitude ne +doit-elle pas s'étendre à des populations entières, oubliées et perdues +dans les montagnes arides qui sillonnent d'autres parties de la France! + + + + +GARGILESSE + + +Grâce à une bonne tendance générale, les artistes et les poëtes +commencent à savoir et à dire que la France est un des plus beaux pays +du monde, et qu'il n'est pas nécessaire, comme on l'a cru trop longtemps +et comme la mode le prétend encore, de franchir les Alpes pour trouver +la nature belle et le ciel doux. Si, comme toutes les vastes contrées, +la France a de vastes espaces encore incultes et frappés d'une apparente +stérilité, ou des plaines uniformes fatigantes de richesses matérielles +pour l'oeil du voyageur désintéressé, elle a aussi, dans les plis de ses +montagnes, dans le mouvement de ses collines, et dans les sinuosités de +ses rivières, des grandeurs réelles, des oasis délicieuses et des +paysages enchantés. Tout le monde connaît maintenant les endroits +pittoresques fréquentés par les savants et les artistes, l'âpre +caractère des sites bretons, les splendeurs étranges du Dauphiné, les +riants jardins de Touraine, et les volcans d'Auvergne, et les herbages +splendides de Normandie, etc. + +Le centre de la France est moins connu et moins fréquenté. Le Berry, le +Bourbonnais et la Marche sont comme des noyaux qui envoient le +rayonnement et ne le reçoivent pas. Une partie de ces populations +émigre, et rien n'attire vers elles. Bourges, la ville centrale de la +nationalité française, est une ville morte, sans activité expansive, +sans autre individualité que la force d'inertie qui caractérise les +vieux Berruyers. Il ne semble pas qu'un point central puisse être un +point d'isolement. Il en est pourtant ainsi. La stagnation des habitudes +et des idées est remarquable dans cette ancienne métropole et dans les +populations environnantes. + +À part les monuments de Bourges, qui sont d'un grand intérêt, nous ne +conseillerons d'ailleurs à personne d'aller chercher par là les délices +de la promenade. Si l'on traverse le Berry, il faudra éviter aussi le +navrant pays de Brenne et les froides plaines d'Issoudun et de +Châteauroux. Ceux qui voyagent en poste ou en wagon ne verront jamais +de cette région que ce qu'elle a de morne et de stupéfiant. Pourtant, si +l'on se dirige en chemin de fer jusqu'à Argenton, et que l'on veuille +descendre, en voiture ou à cheval, le cours de la Creuse pendant deux +lieues, on arrivera dans cette partie du bas Berry où il faut +nécessairement aller à pied ou à âne, mais dont le charme vous dédommage +amplement des petites fatigues de la promenade. + +C'est une gentille et mignonne Suisse qui se creuse tout à coup sous vos +pieds, quand vous avez descendu deux ou trois amphithéâtres de collines +douces et d'un large contour. Vous vous trouvez alors en face d'une +déchirure profonde, revêtue de roches micaschisteuses d'une forme et +d'une couleur charmantes; au fond de cette gorge coule un torrent +furieux en hiver, un miroir tranquille en été: c'est la Creuse, où se +déverse un torrent plus petit, mais pas beaucoup plus sage à la saison +des pluies, et non moins délicieux quand viennent les beaux jours. Cet +affluent, c'est la Gargilesse, un bijou de torrent jeté dans des roches +et dans des ravines où il faut nécessairement aller chercher ses grâces +et ses beautés avec un peu de peine. + +Depuis quelques années, le petit village de Gargilesse, situé près du +confluent de ces eaux courantes, est devenu le rendez-vous, le +Fontainebleau de quelques artistes bien avisés. Il en attirera +certainement peu à peu beaucoup d'autres, car il le mérite bien. C'est +un nid sous la verdure, protégé des vents froids par des masses de +rochers et des aspérités de terrain fertile et doucement tourmenté. Des +ruisseaux d'eau vive, une vingtaine de sources, y baignent le pied des +maisons et y entretiennent la verdeur plantureuse des enclos. + +Quelque rustiquement bâti que soit ce village, son vieux château perché +sur le ravin et son église romane d'un très beau style, fraîchement +réparée par les soins du gouvernement, lui donnent un aspect confortable +et seigneurial. La fertilité du pays, la rivière poissonneuse, +l'abondance de vaches laitières et de volailles à bon marché, assurent +une nourriture saine au voyageur. Les gîtes propres sont encore rares; +mais les habitants, naturellement hospitaliers et obligeants, +commencent à s'arranger pour accueillir convenablement leurs hôtes. + +Une fois installé chez ces braves gens, on n'a que l'embarras du choix +pour les promenades intéressantes et délicieuses. En remontant le cours +de la Creuse par des sentiers pittoresques, on trouve, à chaque pas, un +site enchanteur ou solennel. Tantôt le _rocher du Moine_, grand prisme à +formes basaltiques, qui se mire dans des eaux paisibles; tantôt le _roc +des Cerisiers_, découpure grandiose qui surplombe le torrent et que l'on +ne franchit pas sans peine quand les eaux sont grosses. + +Ces rivages riants ou superbes vous conduisent à la colline escarpée où +se dresse l'imposante ruine de Chateaubrun. Son enceinte est encore +entière, et vous trouvez là une solitude absolue. Ce serait l'idéal du +silence, sans les cris aigus des oiseaux de proie et le murmure des +cascades de la Creuse. + +Toute cette région jouit d'une température exceptionnelle, et +particulièrement le village de Gargilesse, bâti, comme nous l'avons dit, +dans un pli du ravin et abrité de tous côtés par plusieurs étages de +collines. La présence de certains papillons et de certains lépidoptères +qui ne se rencontrent, en France, qu'aux bords de la Méditerranée, est +une preuve frappante de cette anomalie de climat, enfermée pour ainsi +dire sur un espace de quelques lieues, dans le ravin formé par la +Creuse. C'est comme une serre chaude au milieu des plateaux élevés et +froids qui unissent le bas Berry à la Marche; et c'est ici le lieu de +dire que la France manque d'une statistique des localités salubres et +bienfaisantes qu'elle renferme à l'insu de la Faculté de médecine. On +n'a encore trouvé rien de mieux à conseiller aux personnes menacées de +phthisie, que le littoral piémontais, où les riches seuls peuvent se +réfugier, et où il n'est pas prouvé que l'air salin de la mer, engouffré +dans la corniche des hautes montagnes, ne soit pas beaucoup trop violent +pour les poitrines délicates. + +Jusqu'à présent, les antiquaires, les naturalistes et les peintres ont +seuls la bonne fortune et le bon esprit de pénétrer dans ces oasis dont +nous parlons et dont nous pouvons signaler au moins une dans le rayon +de nos promenades. Combien ne découvrirait-on pas de ces abris naturels +dans les différentes provinces! Est-ce qu'un voyage médical entrepris +dans ce but par une commission compétente, et devant amener +l'établissement de maisons de santé sur un grand nombre de points de +notre territoire, ne serait pas digne de l'attention du gouvernement? Ce +serait une source de bien-être pour ces petites populations, en même +temps qu'une immense économie pour les familles médiocrement aisées qui +demandent, pour un de leurs membres languissant et menacé, un refuge +contre nos rigoureux hivers. Il faut, nécessairement que ce refuge soit +à leur portée, et certainement chaque province, chaque département +peut-être, en renferme au moins un. Mais qui le sait ou qui le remarque? +Il faudrait le trouver et le signaler. L'expérience seule des habitants +et des proches voisins les initie à ce bienfait qu'ils ne proclament +pas, la plupart ignorant peut-être qu'à quelques lieues de leur clocher +le climat change et la vigne gèle, tandis que chez eux elle fleurit et +prospère. Nous avons remarqué qu'à Gargilesse on était, cette année, en +avance de quinze jours, pour la fauchaille de la moisson, sur des +localités situées à très-peu de distance. Quinze jours, c'est énorme; +c'est la différence de Florence à Paris. Et, si nous parlons de +l'Italie, nous ferons remarquer que, dans presque toutes ses villes +renommées et recherchées, il faut payer un tribut souvent grave, +quelquefois mortel, à l'insalubrité ou à l'excitation du climat. Le +voyage, long ou rapide, produit chez les malades, ou une fatigue +funeste, ou une secousse de trop brusque transition, où les nerfs +s'exaltent. Les accès de fièvre de Rome et de Venise sont terribles. Ce +qu'on appelle la distraction du déplacement, c'est-à -dire l'émotion et +l'agitation, n'est un remède que pour ceux qui ont la force de le +supporter. Et, en effet, au physique comme au moral, il n'y a que les +natures énergiques qui supportent la transplantation et qui se +retrempent en changeant de milieu. + +C'est donc risquer le tout pour le tout que d'envoyer les malades en +Italie. Il faudrait trouver l'Italie à la porte de chaque ville de +France, et elle y est, nous en sommes certain. À le bien prendre, +l'Italie, c'est-à -dire ce que nous nous imaginons de l'Italie, comme +saveur et beauté de climat, est loin d'être partout sur le sol de la +Péninsule. On peut même affirmer que, dans cette longue chaîne de +montagnes entre deux mers qui forme son territoire, il faut beaucoup +chercher pour trouver une exposition qui ne soit ou très-froide, ou +brûlée d'un soleil dévorant. Nous avons de ces inégalités de température +en France; raison de plus pour chercher, sur un espace bien autrement +vaste et assani par la culture, les sites heureux où règnent les +bénignes influences, la facilité des transports, la vie à bon marché, et +le grand avantage d'être à proximité de ses devoirs et de ses +affections. + +FIN + + + + +TABLE + + +PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE + +BERRY.-- I. Moeurs et Coutumes + + -- -- II. Les Visions de la nuit dans les campagnes + + -- -- III. Les Tapisseries du château de Boussac + + -- -- IV. Les bords de la Creuse + + -- -- V. Gargilesse + + + + + + + + + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Promenades autour d'un village, by George Sand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12889 *** diff --git a/12889-h/12889-h.htm b/12889-h/12889-h.htm new file mode 100644 index 0000000..da48cc7 --- /dev/null +++ b/12889-h/12889-h.htm @@ -0,0 +1,7195 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Transitional//EN" "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-transitional.dtd"> +<html lang="en"> +<head> + <meta http-equiv="Content-Type" + content="text/html; charset=UTF-8"/> + <title>The Project Gutenberg eBook of Promenades autour d'un village, +by George Sand.</title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + a {text-decoration: none;} + + P { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + H1,H2,H3,H4,H5,H6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + } + HR { width: 33%; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; + } + BODY{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; 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margin-right: auto; text-align: left; width: 461px; height: 46px;" + border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="Ouvrages de George Sand"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">ADRIANI<br /> + </td> + <td style="vertical-align: top;">1 VOL.<br /> + </td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LES AMOURS DE L'ÂGE D'OR</td> + <td style="vertical-align: top;">1 —</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LES BEAUX MESSIEURS DE +BOIS-DORÉ.</td> + <td style="vertical-align: top;">2—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LE CHÂTEAU DES +DÉSERTES.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE.</td> + <td style="vertical-align: top;">3—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LA COMTESSE DE RUDOLSTADT.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">CONSUELO.</td> + <td style="vertical-align: top;">3—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LES DAMES VERTES.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LA DANIELLA.</td> + <td style="vertical-align: top;">3—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LE DIABLE AUX CHAMPS.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LA FILLEULE.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">FLAVIE.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">HISTOIRE DE MA VIE.</td> + <td style="vertical-align: top;">10—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">L'HOMME DE NEIGE.</td> + <td style="vertical-align: top;">3—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">HORACE.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">ISIDORA.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">JACQUES.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">JEANNE.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LÉLIA—Métella.—Melchior.—Cora.</td> + <td style="vertical-align: top;">2—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LUCREZIA FLORIANI.—Lavinia.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LE MEUNIER D'ANGIBAULT.</td> + <td style="vertical-align: top;">2—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">NARCISSE.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LE PÉCHÉ DE M. +ANTOINE.</td> + <td style="vertical-align: top;">2—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LE PICCININO.</td> + <td style="vertical-align: top;">2—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LE SECRÉTAIRE INTIME.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">SIMON.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">TEVERINO—Léone +Léoni.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">L'USCOQUE.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + </tbody> +</table> +<br /> +<hr style="height: 2px; width: 45%;" /> +<br /> +<br /> +<h1>PROMENADES</h1> +<h1>AUTOUR D'UN VILLAGE</h1> +<h2>PAR</h2> +<h1>GEORGE SAND</h1> +<br /> +<h4>PARIS</h4> +<h3>MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS</h3> +<h3>RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 45</h3> +<h3>À LA LIBRAIRIE NOUVELLE</h3> +<h4>1866</h4> +<hr style="width: 65%;" /> +<br /> +<h2><a name="PROMENADES"></a>PROMENADES</h2> +<h2>AUTOUR</h2> +<h2>D'UN VILLAGE</h2> +<hr style="height: 2px; width: 35%;" /> <br /> +<p>Dans les derniers jours de juin 1857, je me mis en route avec deux +compagnons qui ne demandaient qu'à courir: un naturaliste et +un +artiste, +qui est, en même temps, naturaliste amateur.</p> +<p>Il s'agissait pour eux d'explorer, sous certains rapports, la faune +entomologique, en langue vulgaire la nature des insectes qui habitent +notre département. N'étant qu'un parfait ignorant pour +mon compte, je +leur avais seulement promis, en leur servant de guide, un charmant pays +à parcourir.</p> +<p>Mais, avant d'aller plus loin, il faut que, pour la facilité +de mon +récit, je baptise ces deux personnages que j'accompagne. Je leur +laisserai les noms dont ils s'étaient gratinés l'un +l'autre dans leurs +promenades entomologiques.</p> +<p>L'artiste est, à ses moments perdus, grand collectionneur et +préparateur +de premier ordre. Un charmant petit papillon bleu fort commun +était +tombé en poussière à la collection, et notre ami +est si difficile dans +le choix des individus qu'il juge dignes d'y figurer, qu'il n'en trouve +pas toujours un sur cent. Il poursuivit donc, durant toute une saison, +la jolie lycænide <i>amyntas</i>. De là le nom bucolique +d'Amyntas qu'il +porte fort complaisamment et dont je ne vois pas, au reste, qu'il ait +sujet de se fâcher.</p> +<p>Le naturaliste, un savant modeste, bien que très-connu +à Paris de tous +les amateurs d'entomologie, était absorbé, depuis +quelques jours, dans +la recherche des coques de certaines chrysalides sur les branches +mortes +de certains arbres. De là le nom pompeux de Chrysalidor, +gracieusement +accepté par notre compagnon.</p> +<p>On partit par une matinée très-fraîche, muni de +provisions de bouche, à +seules fins de gagner du temps en route, car on trouve partout à +manger +maintenant dans notre bas Berry; mais on n'y est pas encore +très-vif. Le +Berrichon des plaines n'est jamais pressé, et avec lui il faut +savoir +attendre.</p> +<p>Or, nous voulions arriver et ne pas perdre les belles heures du jour +à +voir tourner les broches, lesquelles tournent aussi gravement que les +gens du pays. Quant aux tables, je doute qu'elles y tournent jamais, ou +ce serait avec une nonchalance si désespérante, que les +plus fervents +adeptes s'endormiraient au lieu de penser à les interroger.</p> +<p>Nous déjeunâmes donc sur l'herbe, dans les ruines d'une +vieille +forteresse, et, deux heures après, nous quittions la route pour +un +chemin vicinal non achevé, et plus gracieux à la vue que +facile aux +voitures.</p> +<p>Nous avions traversé un pays agréable, des ondulations +de terrain +fertile, de jolis bois penchés sur de belles prairies, et +partout de +larges horizons bleus qui rendent l'aspect de la contrée assez +mélancolique.</p> +<p>Mais je me rappelais avoir vu par là un site bien autrement +digne de +remarque, et, quand le chemin se précipita de manière +à nous forcer de +descendre à pied, j'invitai mes naturalistes, fureteurs de +buissons, à +jeter les yeux sur le cadre qui les environnait.</p> +<p>Au milieu des vastes plateaux mouvementés qui se donnent +rendez-vous +comme pour se toucher du pied, en s'abaissant vers une sinuosité +cachée +aux regards, le sol se déchire tout à coup, et dans une +brisure +d'environ deux cents mètres de profondeur, revêtue de +roches sombres ou +de talus verdoyants, coule, rapide et murmurante, la Creuse aux belles +eaux bleues rayées de rochers blancs et de remous écumeux.</p> +<p>C'est cette grande brisure qui se découvrait tout à +coup au détour du +chemin et qui ravissait nos regards par un spectacle aussi charmant +qu'inattendu.</p> +<p>En cet endroit, le torrent forme un fer à cheval autour d'un +mamelon +fertile couvert de blondes moissons. Ce mamelon, incliné +jusqu'au lit +de la Creuse, ressemble à un éboulement qui aurait +coulé paisiblement +entre les deux remparts de rochers, lesquels se relèvent de +chaque côté +et enferment, à perte de vue, le cours de la rivière dans +les sinuosités +de leurs murailles dentelées.</p> +<p>Le contraste de ces âpres déchirements et de cette eau +agitée, avec la +placidité des formes environnantes, est d'un <i>réussi</i> +extraordinaire.</p> +<p>C'est une petite Suisse qui se révèle au sein d'une +contrée où rien +n'annonce les beautés de la montagne. Elles y sont pourtant +discrètement +cachées et petites de proportions, il est vrai, mais vastes de +courbes +et de perspectives, et infiniment heureuses dans leurs mouvements +souples et fuyants. Le torrent et ses précipices n'ont pas de +terreurs +pour l'imagination. On sent une nature abordable, et comme qui dirait +des abîmes hospitaliers. Ce n'est pas sublime d'horreur; mais la +douceur +a aussi sa sublimité, et rien n'est doux à l'oeil et +à la pensée comme +cette terre généreuse soumise à l'homme, et qui +semble ne s'être permis +de montrer ses dents de pierre que là où elles servent +à soutenir les +cultures penchées au bord du ravin.</p> +<p>Quand vous interrogez une de ces mille physionomies que revêt +la nature +à chaque pas du voyageur, ne vous vient-il pas toujours à +l'idée de la +personnifier dans l'image d'une déesse aux traits humains?</p> +<p>La terre est femelle, puisqu'elle est essentiellement mère. +C'est donc +une déité aux traits changeants, et elle se symbolise par +une beauté de +femme tour à tour souriante et désespérée, +austère et pompeuse, +voluptueuse et chaste. Le travail de l'homme, jusqu'à ce jour +ennemi de +sa beauté, réussit à lui ôter toute +physionomie, et cela, sur de grandes +étendues de pays. Livrée à elle-même, elle +trouve toujours moyen d'être +belle ou frappante d'une manière quelconque.</p> +<p>Voilà pourquoi, dès qu'on aborde une région +où les conquêtes de la +culture n'ont pu effacer la trace des grands bouleversements ou des +grands nivellements primitifs, on est saisi d'émotion et de +respect.</p> +<p>Cette émotion tient du vertige devant les scènes +grandioses des hautes +montagnes et les débris formidables des grands cataclysmes.</p> +<p>Rien de semblable ici.</p> +<p>C'est un mouvement gracieux de la bonne déesse; mais, dans ce +mouvement, +dans ce pli facile de son vêtement frais, on sent la force et +l'ampleur +de ses allures. Elle est là comme couchée de son long sur +les herbes, +baignant ses pieds blancs dans une eau courante et pure; c'est la +puissance en repos; c'est la bonté calme des dieux amis. Mais il +n'y à +rien de mou dans ses formes, rien d'énervé dans son +sourire. Elle a la +souveraine tranquillité des immortels, et, toute mignonne et +délicate +qu'elle se montre, on sent que c'est d'une main formidablement +aisée +qu'elle a creusé ce vaste et délicieux jardin dans cet +horizon de son +choix.</p> +<p>Ce jardin naturel qui s'étend sur les deux rives de la +Creuse, c'est +l'oasis du Berry.</p> +<p>Chère petite Indre froide et muette de nos prairies, +pardonne-le-nous! +tu es notre compagne légitime; mais nous tous qui habitons tes +rives +étroites et ombragées, nous sommes les amoureux de la +Creuse, et, quand +nous avons trois jours de liberté, nous te fuyons pour aller +tremper le +bout de nos doigts dans les petits flots mutins de la naïade de +Châteaubrun et de Crozant. Les bons bourgeois et les jeunes +poëtes de +nos petites villes vont voir ces rochers, après lesquels ils +croient +naïvement que les Alpes et les Pyrénées n'ont plus +rien à leur +apprendre.</p> +<p>Faisons comme eux, oublions le mont Blanc et le pic du Midi. +Oublions +même Mayorque et l'Auvergne, et le Soracte, plus facile à +oublier.</p> +<p>Qu'importe la dimension des choses! C'est l'harmonie de la couleur +et la +proportion des formes qui constituent la beauté. Le sentiment de +la +grandeur se révèle parfois aussi bien dans la pierre +antique gravée d'un +chaton de bague que dans un colosse d'architecture.</p> +<p>La journée était devenue brûlante; nos chevaux +avaient faim et soif: +nous descendîmes au village du Pin, où le chemin +finissait. Mais le +malheureux village, il est assis au bord du ravin de la Creuse, et il +lui tourne le dos! Pas une maison, pas un oeil qui se soucie de plonger +dans cette belle profondeur; les habitants aiment mieux regarder leur +chemin neuf et poudreux et le talus aride qui l'enferme.</p> +<p>Malgré cette absence de goût, on peut dire, comme dans +les relations des +grands voyages, que les habitants de ce lieu sont <i>fort affables</i>. +Nous +sommes encore en plein Berry, et pourtant ce sont d'autres types, +d'autres manières, d'autres costumes que ceux des bords de +l'Indre. +L'air avenant, l'obligeance hospitalière, la confiance soudaine, +je ne +sais quelle familiarité sympathique, voilà +d'emblée, et de la part de +toutes gens, un bon accueil assuré. En un instant, +étables et granges +s'ouvrent pour remiser au mieux notre véhicule et recevoir nos +chevaux.</p> +<p>—Ah! vous voilà enfin revenu chez nous? dit, derrière +moi, une voix +d'homme en m'appelant par mon nom. Votre cheval blanc ne valait pas +ceux-ci. Et votre fils, où est-il donc? Je ne le vois pas. +Où +voulez-vous aller, cette fois? À la Roche-Martin ou à la +Preugne-au-Pot? +Nous aurons, j'espère, meilleur temps que la dernière +fois, et nous +passerons la rivière sans danger dans le bateau.</p> +<p>Cet homme, qui me parlait de nos dernières courses avec lui +en 1844, +comme s'il se fût agi d'hier, et dont je reconnaissais la figure +de +contrebandier espagnol, c'était Moreau, le pêcheur de +truites, le loueur +d'ânes et de chevaux, le messager, le guide, le factotum actif et +intelligent des voyageurs en Creuse.</p> +<p>—Conduisez-nous à l'autre village, lui dis-je; vos chemins +sont tout +changés; je ne me reconnais plus.</p> +<p>—Ah! dame, nos chemins sont mieux dessinés qu'autrefois. On +va plus +droit; mais ils ne sont pas encore commodes aux voitures, et vous irez +plus vite à pied.</p> +<p>—C'est notre intention, d'aller à pied.</p> +<p>—Alors, marchons.</p> +<p>—J'ai grand'soif, dit Amyntas en soupirant.</p> +<p>—Voulez-vous du lait de ma chèvre? lui cria une pauvre femme +devant la +porte de laquelle nous passions.</p> +<p>Amyntas accepta, tout joyeux d'avoir à donner à cette +aimable +villageoise une pièce de monnaie. Elle ne la refusa pas, mais +elle la +reçut avec étonnement.</p> +<p>—Comment! dit-elle, vous voulez payer une écuellée de +lait? Ça n'en +valait pas la peine, et j'étais bien aise de vous l'offrir.</p> +<p>—Vous ne me connaissez pourtant pas?</p> +<p>—Non; mais on aime à faire plaisir aux passants.</p> +<p>—Oh! oh! me dit Amyntas, sommes-nous donc déjà si loin +de la vallée +Noire? Je n'y ai jamais vu un paysan prévenir les désirs +d'un inconnu. +Je sais bien que ce n'est pas avarice, mais c'est méfiance ou +timidité.</p> +<p>Le soleil baissait; nous ne savions pas où nous trouverions +à dîner et à +coucher, et, une fois engagés dans le ravin, où la nuit +se fait de bonne +heure et où les sentiers ne sont vraiment pas commodes, il n'y a +rien de +mieux à faire que de s'en remettre à la Providence.</p> +<p>Amyntas doubla le pas en chantant.</p> +<p>Chrysalidor ne chantait pas; il ne pensait même plus à +récolter des +insectes. Tandis que son compagnon s'enivrait de bien-être et de +mouvement, il était tranquillement ravi du charme particulier de +ce +doux et agreste paysage. Tout savant exact et chercheur minutieux qu'il +est, il connaît les jouissances de l'artiste, il n'a pas +l'intelligence +atrophiée par l'amour du détail. Il comprend et il aime +l'ensemble. Il +sait respirer la saveur du grand tout. Cependant il voyait comme qui +dirait des deux yeux. Il en avait un pour le grand aspect du temple de +la nature, et l'autre pour les pierres précieuses qui en +revêtent le sol +et les parois.</p> +<p>—Je vois ici, nous dit-il, une flore tout à coup +différente de celle +que nous traversions il y a un quart d'heure. Voici des plantes de +montagne qui ont le <i>facies</i> méridional: où donc +sommes-nous? Je n'y +comprends plus rien. Et cette chaleur écrasante à l'heure +où l'air +devrait fraîchir, la sentez-vous? Il n'y a pourtant pas un nuage +au +ciel.</p> +<p>—Si je la sens? répondit Amyntas. Je le crois bien! Nous +sommes pour le +moins en Afrique.</p> +<p>—Il serait fort possible, reprit le savant d'un air absorbé, +que nous +fissions ici quelque <i>rencontre</i> étonnante!</p> +<p>—Oh! n'ayez pas peur, monsieur! s'écria Moreau, qui crut que +notre +savant s'attendait à rencontrer tout au moins quelque lion de +l'Atlas. +Il n'y a point ici de méchantes bêtes.</p> +<p>Le chemin fit encore un coude, et le village, le vrai village +cherché, +se présenta magnifiquement éclairé, sous nos +pieds. Il faut arriver là +au soleil couchant: chaque chose a son heure pour être belle.</p> +<p>C'est un nid bâti au fond d'un entonnoir de collines rocheuses +où se +sont glissées des zones de terre végétale. +Au-dessus de ces collines +s'étend un second amphithéâtre plus +élevé. Ainsi de toutes parts le vent +se brise au-dessus de la vallée, et de faibles souffles ne +pénètrent au +fond de la gorge que pour lui donner la fraîcheur +nécessaire à la vie. +Vingt sources courant dans les plis du rocher, ou surgissant dans les +enclos herbus, entretiennent la beauté de la +végétation environnante.</p> +<p>La population est de six à sept cents âmes. Les maisons +se groupent +autour de l'église, plantée sur le rocher central, et +s'en vont en +pente, par des ruelles étroites, jusque vers la lit d'un +délicieux +petit torrent dont, à peu de distance, les eaux se perdent +encore plus +bas dans la Creuse.</p> +<p>C'est un petit chef-d'oeuvre que l'église romano-byzantine. +La +commission des monuments historiques l'a fait réparer avec soin. +Elle +est parfaitement homogène de style au dehors et charmante de +proportions.</p> +<p>À l'intérieur, le plein cintre et l'ogive molle se +marient agréablement. +Les détails sont d'un grand goût et d'une riche +simplicité. On descend +par un bel escalier à une crypte qui prend vue sur le ravin et +le +torrent.</p> +<p>Mais, des curieuses fresques que j'ai vues autrefois dans cette +crypte, +il ne reste que des fragments épars, quelques personnages +vêtus à la +mode de Charles VII et de Louis XI, des scènes religieuses d'une +laideur +naïve et d'un sens énigmatique. Ailleurs, quelques anges +aux longues +ailes effilées, d'un dessin assez élégant et +portant sur la poitrine des +écussons effacés. Malgré la sécheresse de +la roche, l'humidité dévore +ces précieux vestiges. Quelque source voisine a trouvé +assez récemment +le moyen de suinter dans le mur où j'ai encore vu, il y a trente +ans, +les restes d'une danse macabre extrêmement curieuse. Les +personnages +glauques semblaient se mouvoir dans la mousse verdâtre qui +envahissait +le mur: c'était d'un ton inouï en peinture et d'un effet +saisissant.</p> +<p>Le Christ assis, nimbé entièrement, qui surmonte le +maître-autel de la +nef supérieure, est d'une époque plus primitive, +contemporaine, je +crois, de la construction de l'église. Je l'ai toujours vu aussi +frais +qu'il l'est maintenant, et je suppose qu'il avait été, +dès lors, +restauré par quelque artiste de village, qui lui a +conservé, par +instinct, conscience ou tradition, sa naïveté barbare. Tant +il y a qu'on +jurerait d'une fresque exécutée d'hier par un de ces +peintres +gréco-byzantins qui, en l'an 1000, parcouraient nos campagnes et +décoraient nos églises rustiques.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h2>II</h2> +<br /> +<p>Le tombeau de Guillaume de Naillac, seigneur du lieu au XIIIe +siècle, +représente un personnage couché, vêtu d'une longue +robe, l'aumônière au +flanc, la tête appuyée sur un coussin que soutiennent deux +angelots. Sa +colossale épée repose près de lui; à ses +pieds est le <i>léopard passant</i> +de son blason.</p> +<p>Il y a trente ans, ce sévère personnage était +encore en grande +vénération, sous le nom grotesque et la renommée +cynique d'un certain +saint que l'on ne doit pas nommer en bonne compagnie.</p> +<p>Je ne sais quel honnête curé a trouvé moyen de +détruire cette +superstition et de conserver le sire de Naillac en bonne odeur +auprès +des dévots de sa paroisse, en faisant de lui (à tort, il +est vrai) le +fondateur de l'église; si bien qu'aujourd'hui on vous montre +l'ancien +saint sous ce titre prosaïque: <i>l'entrepreneur de bâtiment</i>. +Son nez et +sa bouche sont entaillés de coupures qui l'ont un peu +défiguré.</p> +<p>L'usage était encore, il y a trente ans, de gratter ainsi au +couteau +certaines statues, et même certaines pierres. La poudre qu'on en +retirait était mêlée à un verre d'eau que +s'administraient les femmes +stériles.</p> +<p>Cette précieuse église était bâtie au +centre de l'antique forteresse +dont les tours et la muraille ruinées jalonnent l'ancien +développement +sur le roc escarpé.</p> +<p>Le château moderne, bâti au siècle dernier dans +un style quasi +monastique, soutient le chevet de l'église. L'ancienne porte, +flanquée +de deux tours, espacée d'une ogive au-dessus de laquelle se +dessinent +les coulisses destinées à la herse, sert encore +d'entrée au manoir. Le +pied des fortifications plonge à pic dans le torrent.</p> +<p>Nul château n'a une situation plus étrangement +mystérieuse et +romantique. Un seul grand arbre ombrage la petite place du bourg, qui, +d'un côté, domine le précipice, et, de l'autre, se +pare naturellement +d'un énorme bloc isolé, d'une forme et d'une couleur +excellentes.</p> +<p>Arbre, place, ravin, herse, église, château et rocher, +tout cela se +tient et forme, au centre du bourg, un tableau charmant et singulier +qui +ne ressemble qu'à lui-même.</p> +<p>Le châtelain actuel est un solide vieillard de quatre-vingts +ans, qui +s'en va encore tout seul, à pied, par une chaleur torride, +à travers les +sentiers escarpés de ses vastes domaines. Riche de cinquante +mille +livres de rente, dit-on, il n'a jamais rien restauré que je +sache; mais +il n'a jamais rien détruit; sachons-lui-en gré. Les pans +écroulés de ses +vieilles murailles sombres dentellent son rocher dans un +désordre +pittoresque, et les longs épis historiés de ses +girouettes tordues et +penchées sur ses tours d'entrée ne peuvent être +taxés d'imitation et de +charlatanisme.</p> +<p>Un autre monument du village, c'est une maison renaissance, fort +élégante d'aspect, habitée par des paysans. Elle +tombe en ruine.</p> +<p>À quelque distance, on la croirait bâtie en beau +moellon de granit; +mais, comme toutes les autres, elle n'est qu'en pierre +feuilletée et +schisteuse de la localité.</p> +<p>On l'a seulement revêtue de filets de mastic blanchâtre +en relief, qui +font un trompe-l'oeil très-harmonieux. Son pignon aigu est +percé d'une +petite fenêtre soutenue par un meneau déjeté, en +vrai granit taillé en +prisme.</p> +<p>La porte cintrée est enfoncée sous le balcon de bois +du premier étage et +sous l'avancement de l'escalier, lequel est formé de gros blocs +irréguliers à peine dégrossis.</p> +<p>Une vigne folle court sur le tout et complète la physionomie +pittoresque +de cette élégante et misérable demeure, dont un +appendice écroulé gît à +son flanc depuis des siècles, sans qu'il soit question +d'ôter les +décombres.</p> +<p>Au reste, cette maison, dans ses dispositions +générales, paraît avoir +servi de modèle à toutes celles du village. Sauf les +grands pignons, qui +ont été remplacés par des toits tombants, communs +à plusieurs +habitations mitoyennes, toutes sont construites sur le même plan.</p> +<p>Le rez-de-chaussée, avec une porte à cintre +surbaissé, ou à linteau +droit, formée d'une seule pierre gravée en arc à +contre-courbe, n'est +qu'un cellier dont l'entrée s'enfonce sous le balcon du premier +étage, +quelquefois entre deux escaliers de sept à huit marches assez +larges, +descendant de face. Au premier, une ou deux chambres; au-dessus, un +grenier dont la mansarde en bois ne manque pas de caractère.</p> +<p>Beaucoup de ces maisons paraissent dater du XIVe ou du XVe +siècle. Elles +ont des murs épais de trois ou quatre pieds et d'étroites +fenêtres à +embrasures profondes, avec un banc de pierre posé en biais. On a +presque +partout remplacé le manteau des antiques cheminées par +des cadres de +bois; mais les traces de leurs grandes ouvertures se voient encore dans +la muraille.</p> +<p>Les chambres de ces vieilles maisons rustiques sont mal +éclairées, +d'autant plus qu'elles sont très spacieuses. Le plafond, +à solives nues, +est parfois séparé en deux par une poutre transversale et +s'inclinant en +forme de toit, des deux côtés. Le pavé est en +dalles brutes, inégales et +raboteuses. L'ameublement se compose toujours de grands lits à +dossier +élevé, à couverture d'indienne piquée, et +à rideaux de serge verte ou +jaune sortant d'un lambrequin découpé, de hautes armoires +très-belles, +de tables massives et de chaises de paille. Le coucou y fait entendre +son bruit monotone, et les accessoires encombrent les solives: partout +le filet de pêche et le fusil de chasse.</p> +<p>Il y a, dans ce village, des constructions plus modernes, des +maisonnettes neuves et blanches, crépies à +l'extérieur, et dont les +entourages, comme ceux du château, sont en brique rouge.</p> +<p>Grâce à leurs petits perrons et aux vignes feuillues +qui s'y enlacent, +elles ne sont pas trop disparates à côté des +constructions primitives +qui montrent leurs flancs de pierres sèches d'un brun roux, +leurs toits +de vieilles tuiles toutes pareilles de ton et de forme à cette +pierre +plate du pays, et leurs antiques encadrements de granit à pans +coupés. +La couleur générale est sombre mais harmonieuse, et les +grands noyers +environnants jettent encore leur ombre à côté de +celle des ruines de la +forteresse.</p> +<p>—Les maisons sont chères ici, nous dit notre guide. Vous +voyez, il n'y +a pas de place pour bâtir: le rocher ne veut pas.</p> +<p>—Qu'est-ce que vous appelez chères, dans ce pays-ci?</p> +<p>—De cinq cents à mille francs, suivant la bonté de la +carcasse.</p> +<p>—Croyez-vous qu'on pourrait trouver ici des chambres pour passer la +nuit?</p> +<p>—Tenez! dit-il en marchant devant nous pour ouvrir une porte qui +n'avait pas de gâche à la serrure, regardez si ça +vous convient.</p> +<p>Nous montâmes l'inévitable perron, dont les rampes sont +toujours +revêtues de grands carrés de micaschiste jaune brun ou de +galets +granitiques des bords de la Creuse, ce qui rappelle les constructions +pyrénéennes en dalles de basalte et en cailloux des gaves.</p> +<p>Nous trouvâmes là deux petites chambres blanchies +à la chaux, plafonnées +en bois brut, meublées de lits de merisier et de grosses chaises +tressées de paille. C'est très-propre. Nous voilà +logés.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h2>III</h2> +<br /> +<p>Il s'agissait de dîner.</p> +<p>—Dîner? s'écria Moreau. La belle affaire! Regardez! le +village est +rempli de poules et de poulets qui ne sont pas farouches. On en aura +vite attrapé deux ou trois. Voyez combien de vaches rentrent du +pré! +Chacun a la sienne, tout au moins. Croyez-vous qu'on manque ici de lait +et de beurre? Et les oeufs! Il n'y a qu'à se baisser pour en +ramasser. +Enfin la Creuse n'est pas loin. Je m'y en vas donner un coup +d'épervier, +et, si je ne vous rapporte pas une belle truite, à tout le moins +je +trouverai bien une belle friture de tacons.</p> +<p>Or, le tacon est le saumon en bas âge; les saumons de mer, +remontant la +Loire, viennent frayer dans les eaux vives de la Creuse, et ce n'est +point là un mets à dédaigner. On n'a pas encore +à se tourmenter ici de +pisciculture, à moins que ce ne soit pour étudier les +procédés de +l'ingénieuse et bonne nature, afin de les appliquer en d'autres +pays.</p> +<p>Outre ce menu, nous avions cueilli en route de beaux ceps. Tout cela +était fort alléchant pour des gens affamés, +même ces pauvres poulets qui +couraient encore. Mais il fallait une cuisine et une femme; car aucun +de +nous ne possédait les utiles talents de l'auteur des <i>Impressions +de +voyage</i>.</p> +<p>—De quoi diable vous inquiétez-vous? dit le guide. Il y a ici +une +auberge dont la maîtresse cuisinerait pour un archevêque. +C'est elle qui +vous prêtera les chambres où vous voilà, à +condition que vous irez dîner +chez elle, en haut du village. Est-ce convenu? restez-vous ici? Je vas +commander la soupe. En attendant, descendez ce chemin, et vous vous +trouverez à la rencontre de la petite rivière et de la +grande. Restez-y +une heure et revenez: tout sera prêt, même le café, +car je me souviens +que vous n'aimez point à vous passer de ça.</p> +<p>—Mais je me reconnais très-bien, lui dis-je; il n'y a point +de pont en +bas du village.</p> +<p>—Si fait, il y en a un maintenant. Allez devant vous.</p> +<p>Nous trouvâmes le chemin rapide, mais commode, le pont +très-joli et le +confluent des deux torrents admirable de fraîcheur et de +mystère.</p> +<p>Le soleil était déjà couché pour nous, +il était descendu derrière les +rochers qui nous faisaient face; mais, au loin, il envoyait, à +travers +ses brisures, de grandes lueurs chaudes et brillantes sur les fonds +d'émeraude de la gorge.</p> +<p>Quand on est tout au fond de cette brèche qui sert de lit +à la Creuse, +l'aspect devient quelquefois réellement sauvage. Sauf les +pointes +effilées de quelques clochers rustiques qui, de loin en loin, se +dressent comme des paratonnerres sur le haut du plateau, et quelques +moulins charmants échelonnés le long de l'eau, avec leurs +longues +écluses en biais ou en éperon, qui rayent la +rivière d'une douce et +fraîche cascatelle, c'est un désert.</p> +<p>Pour peu que l'on se trouve engagé dans un de ses coudes +rocailleux, +assez escarpés pour ne pas livrer passage aux troupeaux, on se +croirait +au sein d'une nature âpre et désolée. Mais, un peu +plus loin, la +rivière tourne, et la scène change. Le ravin s'adoucit un +instant et +laisse couler des zones d'herbe fraîche et de beaux arbres, +jusqu'à de +délicieuses pelouses, où les pieds meurtris se reposent +dans du velours. +Et puis ce sont de longues flaques de sable fin et humide où +croissent +des plantes exquises, diverses espèces de sauges et de baumes, +et ces +grandes menthes aux grappes lilas, dont les mouches, les papillons et +les coléoptères semblent se disputer le nectar avec une +sorte de rage.</p> +<p>Tout ce monde-là était endormi pendant que le soleil +s'en allait, et on +ne voyait plus voler que le satyre janira, ce papillon si abondant dans +toute la France, hardi et pullulant comme le moineau, dont il a la +couleur brune, et qui, comme lui, se couche tard, après avoir +fait +beaucoup de façons et essayé beaucoup de gîtes.</p> +<p>La Creuse occupe déjà un lit assez large dans ces +parages; elle est +presque partout semée de longues roches aiguës, qu'un +léger sédiment +blanchit au temps des crues. Quelquefois ce sont des crêtes +quartzeuses, +d'un vrai blanc de marbre, qui se dressent au milieu du sol primitif: +on croirait pouvoir la franchir partout aisément en sautant de +pierre en +pierre; mais, vers son milieu, elle a presque toujours un canal rapide +assez profond.</p> +<p>Chaque moulin a son petit bateau, qui peut transporter quelques +individus d'une rive à l'autre; mais rarement les +propriétaires occupent +les deux rives, et le besoin de communiquer entre eux se fait peu +sentir +aux habitants des deux plateaux, si bien que, d'un côté +à l'autre du +précipice, on passe très-bien plusieurs années +sans se connaître et sans +nouer de relations, du moins dans la partie qui s'étend de la +grande +ruine de Châteaubrun au point où nous étions.</p> +<p>Nous rêvions fort tranquillement sur les îlots de roches +du rivage, +quand nous fûmes assaillis par les naturels du pays sous la forme +de +quatre gamins occupés, ou plutôt nullement occupés +à garder quatre +cochons. Chacun avait le sien par rang de taille, et le dernier bambin +avait la gouverne du cochon de lait.</p> +<p>Les cochons étaient bien sages, les enfants l'étaient +moins; ils +accoururent autour de nous, criant, hurlant, gambadant et nous montrant +quatre effroyables petits museaux qui semblaient écorchés +à vif et +baignés d'un sang noirâtre, le tout dans l'évidente +intention de nous +effrayer.</p> +<p>C'est un divertissement bien connu chez nous que ce barbouillage +avec le +jus des guignes noires qui pendent au-dessus des buissons et jonchent +la +terre à leur maturité.</p> +<p>Amyntas répondit à ce défi par un prodige non +moins terrible.</p> +<p>Il tira de sa poche un de ces petits cornets qui servent à se +rappeler +quand on est trop éparpillé à la promenade, et +dont nous sommes toujours +munis.</p> +<p>Le cri rauque de cet instrument fit merveille. Nos petits sauvages +s'enfuirent à toutes jambes, en proie à une frayeur +indicible, et le +plus petit, beuglant et pleurant comme un veau, se laissa choir en +criant merci. Il fallut aller le relever et le consoler.</p> +<p>Le dîner fut excellent, le café fort passable, +l'hôtesse très-obligeante +et très-empressée.</p> +<p>La promenade du lendemain fut réglée, des mesures +prises pour le réveil +et le départ. Puis nous descendîmes le village, chacun une +lumière à la +main, précaution indispensable pour la première fois dans +ces rues +difficiles; et notez que nous avions trouvé de la bougie, +sybarites que +nous étions!</p> +<p>Notre rue est la plus encaissée et la plus enfouie du bourg, +dans une +coulisse de rochers; d'un côté les ruines de la +forteresse, de l'autre +une série de petites cours ouvertes, que l'on pourrait appeler +des +<i>squares</i>, fermés au fond par le roc qui se relève +brusquement, et par +un ruisselet d'eau vive, à peu près muet en cette saison, +mais +grouillant et joyeux à la moindre pluie.</p> +<p>Les maisonnettes sont généralement disposées +par trois, soudées +ensemble, faisant face à deux ou trois autres toutes pareilles.</p> +<p>Cela fait cinq ou six familles se voyant les unes chez les autres +à +toutes les heures du jour, élevant ensemble marmots, poules et +pigeons, +tout cela s'échelonnant sur les perrons ou se groupant dans la +cour +commune de la façon la plus pittoresque.</p> +<p>Voilà donc un vrai village, non pas un village +d'opéra-comique +d'autrefois, lorsque les bergères avaient des robes de satin et +les +moutons des rubans roses, mais un village d'opéra-comique +moderne, +c'est-à-dire un décor à la fois charmant et vrai, +un décor de Rubé et +consorts, permettant une mise en scène heureuse et naïve, +des détails +empruntés avec amour à la nature; du réalisme +comme il faut en faire, en +choisissant dans le réel ce qui vaut la peine d'être +peint: une petite +ogive basse sur le ruisseau, un fond dont le toit en tourelle +disparaît +sous les fleurs sauvages, un buisson heureusement jeté sur les +décombres, que sais-je?</p> +<p>L'art aime et voit aujourd'hui tout ce qui est naïf, même +la brouette +cassée qui, avec une urne renversée, compose un tableau +sur le fumier +blond où le coq se promène d'un air aussi vaniteux que +s'il foulait un +tapis de pourpre, et où la poule gratteuse et affairée +semble toujours +absorbée dans la recherche de cette fameuse perle dont elle ne +saurait +que faire.</p> +<p>Sentir que tout est du ressort de l'artiste, voilà, quant +à moi, tout ce +que je peux entendre au mot de réalisme, arboré comme une +nouveauté par +les uns, et repoussé comme une hérésie par les +autres.</p> +<p>Mais laissons les discussions littéraires. J'y reviendrai +certainement, +car il y a beaucoup à dire en faveur d'un certain sentiment de +la +réalité qui peut être trop dédaigné, +et contre ce même sentiment poussé +trop loin.</p> +<p>Continuons notre exploration.</p> +<p>Celle de l'appartement ne fut pas longue; au dehors, la lune avait +un si +mince croissant d'argent, qu'il n'y avait pas à regarder +beaucoup par la +fenêtre. Tout était sombre. La porte ne fermant pas, il +était bien +évident que le vol était chose inconnue en ce pays.</p> +<p>—Que les misanthropes disent ce qu'ils voudront, qu'ils raillent +amèrement ceux qui croient encore à la vie rustique; +voici, me +disais-je, une porte sans loquet qui répond victorieusement. +Cette +maison appartient à quelqu'un qui ne l'habite pas, qui demeure +à l'autre +bout du village et qui y laisse un petit mobilier sous la bonne foi +publique. La cour n'a aucune espèce de clôture: s'il n'y a +pas un seul +larron sur sept cents habitants, c'est toujours quelque chose, il faut +en convenir.</p> +<p>Le silence de la nuit fut inouï. Pas un souffle dans l'air et +pas un +souffle humain; pas un bruissement d'animal quelconque. Je croyais +avoir +trouvé chez nous l'idéal du silence nocturne. Mais notre +silence est un +vacarme à côté de celui-ci. Je ne m'en suis pas +encore rendu compte.</p> +<p>Dans un si petit espace rempli de gens et de bêtes, vivant, +pour ainsi +dire, en un tas, d'où vient que rien ne bouge et ne transpire? +Avec +cette nuit sombre, c'était presque solennel.</p> +<p>Mais à peine fit-il jour, que les coqs vinrent chanter +à notre porte. Si +nous ne l'eussions soutenue d'une chaise, pour nous préserver du +frais +de la nuit, toutes les volailles du pays seraient entrées chez +nous pour +nous annoncer l'approche du soleil. Et puis des voix d'enfants +espiègles +et rieuses chantèrent avec les oiseaux, dès que les +rayons du matin +dépassèrent le haut du rocher.</p> +<p>Je regardai la maison neuve et propre qui nous faisait face. C'est +l'école communale. Fillettes et garçons arrivaient en +belle humeur, et +le pauvre petit instituteur, bossu comme Ésope, assis, je ne +sais +comment, sur son escalier en plein air, les attendait d'un air doux et +mélancolique.</p> +<p>Nous partîmes à pied pour Châteaubrun, +escortés d'un âne qui portait +notre déjeuner.</p> +<p>Avant d'étudier plus à fond le village, je voulais +montrer à mes +compagnons une des ruines les plus pittoresques du pays et refaire +connaissance avec tous les remarquables environs du village.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h2>IV</h2> +<br /> +<p>Nous prîmes le plus court, par égard pour l'âne, +que madame Rosalie, +notre aubergiste, avait chargé comme un mulet d'Espagne. Il +portait, en +outre, un gamin chargé de le ramener, et l'épervier de +pêche de Moreau, +qui ne saurait faire un pas sans ce compagnon fidèle.</p> +<p>Ce chemin est insipide, comme tous les bons chemins. Il s'en va tout +droit sur un plateau tout nu. Les six kilomètres en plaine nous +parurent +plus longs que douze en montagne.</p> +<p>Les entomologistes allaient devant, peu surpris de rencontrer de +temps à +autre le <i>grand Mars</i>, qu'ils avaient signalé dès +la veille comme un +hôte logique de ces régions, mais se plaignant beaucoup de +l'absence de +papillons et de l'aridité du sol.</p> +<p>Je fis la conversation avec Moreau. C'est un malin, un sceptique et +un +railleur; mais c'est un grand philosophe.</p> +<p>—J'ai eu bien du mal depuis que nous ne nous sommes vus, me dit-il. +Je +ne sais pas, si vous vous souvenez que j'étais marié. +J'ai perdu ma +femme. J'étais un peu meunier et un peu ouvrier. Mais, seul du +village +où vous avez laissé hier votre voiture, je n'ai que mon +corps et ma +maison. Dans nos petits bourgs, tout le monde est propriétaire, +et il +n'y a point de malheureux. Moi, j'ai bien un roc.... À propos, +le +voulez-vous, mon roc? Vous savez, vous disiez dans le temps que vous +voudriez avoir un coin sur la Creuse? Je ne vous vends pas le mien; je +vous le donne. Il n'y pousse que de la fougère, et je n'ai pas +de quoi y +nourrir un mouton. Je paye cinq sous d'imposition pour ce rocher, et +voilà tout ce que j'en retire. Dame, il est grand, vous auriez +de quoi y +bâtir une belle maison, en dépensant d'abord une dizaine +de mille francs +pour tailler la roche et faire l'emplacement. Allons, vous n'en voulez +pas? Vous avez raison. Je n'en veux pas non plus. Aussi il reste +là bien +tranquille. Y va qui veut ... c'est-à-dire qui peut!</p> +<p>—Comment avez-vous pu élever votre famille? Car vous avez des +enfants!</p> +<p>—Ils se sont élevés comme ils ont pu, un peu chez moi, +un peu chez les +autres. Ma fille est une belle fille, vous l'avez vue hier. Elle sait +faire la cuisine et parler espagnol.</p> +<p>—Espagnol?</p> +<p>—Oui, elle a suivi en Espagne une bourgeoise d'ici, mariée +avec un +monsieur de ce pays-là. Mon garçon est au service. C'est +un bon enfant, +bien doux, <i>fait à tout</i>, comme moi. Vous me demanderez ce +que je fais, +à présent; je n'en sais rien, une chose et l'autre; je ne +peux plus +travailler. Voyez: en chassant, j'ai mal tourné mon fusil; j'ai +eu la +main traversée, et l'autre moitié de la charge m'a +caressé la tête. On +dit dans le pays qu'il ne m'y est pas resté assez de plomb. Je +crois +bien! pendant quinze jours, le médecin n'a pas fait autre chose +que de +m'en arracher. Tous les matins, je l'entendais dire en sortant: +«C'est +un homme mort!» Et moi, je me dressais sur mon lit pour lui +crier, du +mieux que je pouvais: «Vous dites des bêtises, je n'en veux +pas mourir, +et je n'en mourrai pas.» Après que j'en ai +été revenu, j'ai recommencé à +pêcher et à chasser. J'ai voulu encore un peu travailler; +mais le +travail m'a porté malheur. Un maladroit m'a démis +l'épaule en me jetant +à faux un sac de blé du haut d'une voiture. Ça ne +fait rien, je marche, +je chasse et je pêche toujours. Je conduis les artistes et les +voyageurs. Je sais les chemins comme personne, et je vous dirais +comment +sont faits tous les cailloux de la Creuse. Je fais les commissions du +château et de l'auberge, j'approvisionne l'un et l'autre avec mon +poisson. Je me passe de tout quand je n'ai rien; je n'use pas les +draps, +je dors une heure sur douze. Je passe mes nuits dans l'eau à +guetter les +truites. Dans le jour, si je suis las, je fais un somme où je me +trouve. +Si c'est sur une pierre ou sur un banc, j'y dors aussi bien que sur la +paille. Je ne me soucie point de la toilette. Fêtes et dimanches, +j'ai +les mêmes habits que dans la semaine, puisque je n'ai que ceux +que mon +corps peut porter. Je suis toujours de bonne humeur, soit qu'on me +donne +cinq francs ou cinquante centimes pour mes peines. Le voyageur est +toujours aimable, et, pourvu que je coure et que je cause, je suis +content de m'instruire. Voilà! Quand je ne serai plus bon +à rien, ma +famille s'arrangera pour me nourrir, et, si elle me laisse crever comme +un chien, ce sera tant pis pour elle au dernier jugement.</p> +<p>Des anciens chemins périlleux par où l'on arrivait +à Châteaubrun, nous +ne retrouvâmes plus que l'emplacement. On y descend doucement par +le +plateau, et la nouvelle route qui côtoie tranquillement le +précipice a +ôté beaucoup de caractère à cette +scène autrefois si sauvage.</p> +<p>La ruine est toujours grandiose. Le marquis de <i>notre village</i> +l'a +achetée, avec son vaste enclos, pour deux mille cinq cents +francs. Il la +tient fermée, et il avait bien voulu nous en confier les clefs.</p> +<p>Nous vîmes que ce noble lieu était moins +fréquenté qu'autrefois. L'herbe +haute et fleurie du préau était vierge de pas humains. +Toutes choses, +d'ailleurs, exactement dans le même état qu'il y a douze +ans: la grande +voûte d'entrée avec sa double herse, la vaste salle des +gardes avec sa +monumentale cheminée, le donjon formidable de cent vingt pieds +de haut +d'où l'on domine un des plus beaux sites de France, les +geôles obscures, +et cet étrange débris de la portion la plus belle et la +plus moderne du +manoir, le <i>logis</i> renaissance que, dans ma jeunesse, j'ai vu +intact et +merveilleusement frais et fleuri de sculptures, aujourd'hui +troué, +informe, démantelé et dressant encore dans les airs des +âtres à +encadrements fleuronnés d'un beau travail.</p> +<p>Le marquis a acheté, dit-il, cette ruine pour la +préserver du vandalisme +des bandes noires. Il s'y est pris un peu tard.</p> +<p>Telle qu'elle est, c'est un romantique débris où, au +clair de la lune, +on voudrait entendre l'admirable symphonie de <i>la Nonne sanglante</i> +de +Gounod, ou mieux encore <i>la Chasse infernale</i> de Weber.</p> +<p>En plein midi, cette solitude avait encore quelque chose de solennel.</p> +<p>Une multitude de tiercelets et de chevêches effarouchés +se croisaient +dans les airs, sur nos têtes, avec des milliers de martinets +glapissants. C'étaient des cris aigus, des râles +étranges, une +agitation sauvage et des querelles inouïes.</p> +<p>Nous fûmes étonnés de voir des moineaux +nichés effrontément au beau +milieu de cette société d'oiseaux de proie, toujours en +chasse par +centaines autour d'eux. Cela faisait penser au petit vassal du temps +passé virant dans la caverne des seigneurs féodaux et +abritant ses +petites rapines sous les grandes.</p> +<p>Nous fûmes témoins d'un drame entre tous ces pillards.</p> +<p>Un pauvre scarabée, échappé, demi-mort, au +large bec d'un martinet, fut +happé au passage, sur le haut d'une tour, par une femelle de +moineau. +Survint l'époux à l'air mutin, à la moustache +noire, hérissant ses +plumes, faisant grand bruit et menace au martinet, qui voulait +reprendre +sa proie, quand survint à son tour le troisième larron, +la crécerelle, +attirée par la voix imprudente de ces petites gens. Elle sortit, +muette +et agile, du sommet d'une tour voisine, n'osa s'attaquer au martinet, +qui ne paraissait pas la craindre, et se dirigea sur les moineaux d'une +aile si rapide et si sûre, que tout semblait fini pour eux. Mais, +s'ils +ne l'avaient pas vue guetter, ils l'avaient sentie. Ils disparurent +tout +à coup. Le brigand tourna d'une manière sinistre autour +de la crevasse +où ils étaient réfugiés dans leur nid, mais +l'entrée était trop petite +pour qu'il y pût pénétrer. Il retourna à son +guettoir. Les moineaux +ressortirent aussitôt, et, plantés sur leur petit seuil, +l'accablèrent +d'injures et de railleries. Il revint plusieurs fois à la +charge. +Toujours après avoir lestement battu en retraite, ces audacieux +oisillons reparurent pour le provoquer, l'insulter et le maudire.</p> +<p>Que lui fut-il reproché? De quelles représailles le +menacèrent-ils? Il +faut bien croire que quelques chose de sanglant lui fut dit, car +l'oiseau de proie se lassa de les tourmenter, et, quelques moments +après, nous vîmes les moineaux, pleins de gaieté, +sautiller sur la +muraille et picorer dans les plantes pariétaires, sans aucun +souci de +l'ennemi terrible, et ne manquant jamais d'adresser quelque +impertinence +aux martinets qui les effleuraient de leur vol, et avec lesquels, du +reste, ils ne paraissent avoir qu'une guerre de gros mots.</p> +<p>Les véritables victimes de ces grandes hirondelles noires, +aux griffes +acérées, sont probablement les lézards, dont les +squelettes digérés tout +entiers jonchaient les ruines du donjon.</p> +<p>Ainsi les faibles passereaux, dont les moyens de défense +seraient nuls +contre tant et de si redoutables ennemis, viennent à bout +d'élever leur +famille au milieu d'eux et de lui enseigner encore le caquet et le +sarcasme de la dispute au sein de l'éternel danger. D'où +vient cela? De +la supériorité d'intelligence apparemment. Michelet nous +l'eût expliqué, +lui qui a daigné étudier la vie des oiseaux avec presque +autant d'amour +et d'émotion que celle des hommes.</p> +<p>Nous renvoyâmes le gamin et son âne, et, après un +déjeuner copieux dans +les ruines, nous eûmes à descendre au fond du ravin pour +retourner au +village en suivant le bord de la Creuse.</p> +<p>Je n'avais jamais eu le loisir de faire cette marche qui est de +quatre +heures au moins, la plupart du temps sans chemin frayé sur le +roc +tranchant ou sur les pierres aiguës. Mais, malgré +l'effroyable chaleur +engouffrée dans les méandres de la gorge, nous ne +songeâmes point à +regretter d'avoir entrepris cette dure promenade.</p> +<p>C'est le paradis et le chaos que l'on trouve tour à tour; +c'est une +suite ininterrompue de tableaux adorables ou grandioses, changeant +d'aspect à chaque pas, car la rivière est fort sinueuse, +et, comme en +bien des endroits elle bat le rocher, il faut monter et descendre +souvent, par conséquent voir de différents plans, +toujours heureux, ces +sites merveilleusement composés et enchaînés les +uns aux autres comme +une suite de rives poétiques.</p> +<p>La verdure était dans toute sa puissance, et, cette +année-ci, elle est +remarquablement vigoureuse. C'était l'<i>heure de l'effet</i>, +le baisser +lent et toujours splendide du soleil.</p> +<p>Ah! monsieur, je ne souhaite au plus méchant homme de la +terre que la +fatigue de cette course, et, si la vue d'une si belle nature ne le +dispose pas à une religieuse bienveillance pour le monde +où Dieu nous a +mis, je le trouverai assez puni de son ingratitude par la privation du +bien-être moral et de la tendre admiration que ce pays inspire +à qui ne +s'en défend point.</p> +<p>C'est une douceur pénétrante, je dirais presque +attendrissante, tant la +physionomie de cette région est naïve et comme parée +des grâces de +l'enfance. C'est de la pastorale antique, c'est un chant de +naïades +tranquilles, une églogue fraîche et parfumée, une +mélodie de Mozart, un +idéal de santé morale et physique qui semble planer dans +l'air, chanter +dans l'eau et respirer dans les branches.</p> +<p>Nous traversions parfois d'étroites prairies, +ombragées d'arbres +superbes. Pas un brin de mousse sur leurs tiges brillantes et +satinées, +et dans les foins touffus pas un brin d'herbe qui ne soit fleur.</p> +<p>Sur une nappe de plantes fourragères d'un beau ton violet, +nous +marchâmes un quart d'heure dans un flot de pierreries. +C'était un semis +de ces insectes d'azur à reflets d'améthyste et +glacés d'argent qui +pullulent chez nous sur les saules et qui, de là, se laissent +tomber en +pluie sur les fleurs. Elles en étaient si chargées en cet +endroit et +elles s'harmonisaient si bien avec les tons changeants de ces petits +buveurs d'ambroisie, que cela ressemblait à une fantaisie de +fée ou à +une illusion d'irisation dans les reflets rampants du soleil à +son +déclin.</p> +<p>Notre naturaliste n'avait que faire d'une denrée si connue en +France; +mais il ne pouvait se défendre d'en remplir ses mains pour les +admirer +en bloc.</p> +<p>À propos de ces petites bêtes, il me dit tenir d'un +naturaliste de ses +amis que, dans un moment où ce fut la mode d'en faire des +parures, on +les achetait à un prix exorbitant. Nos petits bergers de la +Creuse ne +l'ont pas su! Si la mode revient, il faudra le leur dire. Au prix qui a +existé, de soixante à quatre-vingts francs le cent, la +prairie où nous +étions en contenait bien pour plusieurs millions.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h2>V</h2> +<br /> +<p>Mais notre émail de hannetons bleus fut tout à coup +traversé et +bouleversé par la course effrénée d'Amyntas. Il +poursuivait quelque +chose avec une sorte de rage désespérée. Il +disparut dans les rochers, +dans les précipices; il reparut dans les buissons, dans les +halliers. Il +volait avec son papillon sur les fougères. Il avait les yeux +hors de la +tête.</p> +<p>Moreau, effrayé, crut à un accès de +fièvre chaude, et se mit à le +poursuivre comme un chien de Terre-Neuve pour sauver son maître.</p> +<p>Le sage Chrysalidor suivait des yeux cette course ardente, ne +songeant +pas à notre ami qui risquait ses os dans les abîmes, ou +tout au moins sa +peau dans les trous épineux, et ne s'occupant que du papillon en +fuite, +le papillon merveilleux dont il croyait reconnaître l'allure et +le ton. +Deux fois il pâlit en le voyant échapper au filet de gaze, +et s'envoler +plus haut, toujours plus haut!</p> +<p>Enfin Amyntas poussa, de la cime du mont, un cri de triomphe, et +revint, +d'un trait, vers nous avec sa capture.</p> +<p>—Je crois que c'est <i>elle</i>! s'écria-t-il tout +essoufflé. Oui, ce doit +être <i>elle</i>! Voyez!</p> +<p>Le naturaliste et l'amateur, aussi passionnés l'un que +l'autre, se +regardèrent, l'un tremblant, l'autre stupéfait, et cette +exclamation +sortit simultanément de leurs lèvres:</p> +<p>—<i>Algira</i>!</p> +<p>Je ne suis pas de ceux qui se moquent des candides et saintes joies +de +la science. Je répétai avec l'intonation d'un profond +respect: «Algira!» +mais sans savoir le moins du monde en quoi consistait l'importance de +la +découverte, et sans voir autre chose qu'un joli +lépidoptère à la robe +noire et rayée de gris blanchâtre, de médiocre +dimension, et très-frais +pour une capture au filet.</p> +<p>Il me fut expliqué alors qu'<i>algira</i> était +originaire d'Alger, où elle +est fort commune; qu'on la trouve aussi en Italie et dans certaines +régions abritées de la France méridionale, +où sa chenille pullule sur le +grenadier; mais que la rencontre sur les buis, au centre de la France, +était un fait inouï, renversant toutes les notions acquises +jusqu'à ce +jour et donnant un démenti formel aux meilleurs catalogues.</p> +<p>Nous étions à peine revenus de cette surprise, qu'une +nouvelle capture +poussa jusqu'à l'enthousiasme l'émotion de nos +lépidoptéristes.</p> +<p>Cette fois, Chrysalidor faillit sortir de son caractère, et +ses lèvres +frémissantes invoquèrent le nom de l'Éternel sous +la forme d'un jurement +énergique à demi articulé; mais il s'interrompit +en souriant, demanda +pardon de sa vivacité, et, reprenant son air doux et modeste:</p> +<p>—J'en étais bien sûr, dit-il, que nous trouverions ici +des choses +étonnantes! C'est <i>gordius</i>, mes amis, c'est <i>gordius</i>! +le polyommate +des régions méridionales! Faites donc des catalogues +après cela, et +comprenez donc quelque chose aux arcanes de la nature!</p> +<p>Au fait, il y a là un mystère. Les papillons ne sont +pas voyageurs. Ils +ne franchissent pas les terres et les mers comme les oiseaux de +passage. +Ils s'accouplent, pondent et meurent là où ils sont +élevés, une première +fois à l'état de chenille, une seconde fois à +l'état d'insecte parfait. +Ceux-ci n'avaient donc pas traversé la France; ils +étaient originaires +de ce coin de rochers, où un accident fortuit de configuration +et +d'insolation leur procure, dans un très-petit espace, le climat +nécessaire à leur existence.</p> +<p>Je dis dans un très-petit espace et crois pouvoir le dire, +parce que, +dans une promenade ultérieure, en suivant, pendant cinq lieues +environ, +cette même dentelure de la Creuse, nos amateurs ne virent voler +ces +lépidoptères méridionaux qu'en un certain coude, +remarquablement abrité, +où la chaleur était véritablement accablante.</p> +<p>Mais que le rayon habité par ces hôtes étrangers +ait un ou plusieurs +kilomètres d'étendue, le fait de leur existence au centre +de la France +n'en est pas moins fort curieux. C'est un peu comme si on rencontrait +des gazelles ou des antilopes dans la forêt des Ardennes, par la +seule +raison, je suppose, qu'une des vallées de cette forêt +serait assez +exposée au soleil pour leur avoir permis d'y rester depuis les +âges +primitifs, où l'on sait qu'ils y vivaient dans d'autres +conditions +atmosphériques que celles d'aujourd'hui.</p> +<p>Donc, gordius, algira et plusieurs coléoptères non +moins étranges, qui +furent trouvés ensuite au même lieu, sont bien originaires +de ce coin de +rochers et s'y reproduisent depuis que le monde a produit leur race, +avant l'homme, aux jours d'enfantement de la création.</p> +<p>Cela ne prouve qu'une chose, c'est qu'aussitôt que les +conditions +d'existence des différents êtres ont été +établies sur le globe, les +êtres capables de peupler ce milieu s'y sont +développés et fixés, quelle +que fût la latitude. Mais le problème, c'est de +découvrir en quoi +consistent toutes ces conditions d'existence, et principalement les +conditions d'alimentation de ces bestioles, si obstinément +attachées, +pour la plupart, à se nourrir chacune d'une certaine plante, +qu'il est +souvent impossible d'élever des chenilles transportées +d'un lieu à un +autre.</p> +<p>C'est toute une science pratique que l'élevage des chenilles, +et +certaines éducations font le désespoir des +entomologistes. Pourtant, +ici, si le climat se rapproche de celui de l'Afrique et de la Provence, +la flore en diffère à beaucoup d'égards. Par +exemple, pour algira, je ne +vois pas dans ces régions, et je cherche en vain dans la <i>Flore +centrale</i> de Boireau (l'ouvrage le plus complet et le plus +consciencieux +possible) le moindre analogue avec le grenadier.</p> +<p>Ces êtres non domesticables, que l'on croit invariablement +soumis aux +lois générales et inflexibles de l'instinct, sont donc +susceptibles de +modifier le premier de tous les instincts, celui de l'alimentation, en +raison des ressources que leur offre le milieu où ils se +trouvent. +Gordius doit vivre sur les bruyères, et pourtant il n'y a pas de +bruyères dans la région où nous l'avons +rencontré.</p> +<p>Que mangent donc ici les chenilles d'algira et de gordius? Grande +question de nos entomologistes; question qui fait rire au premier +abord, +mais qui se rattache à une question fondamentale en histoire +naturelle +et même en philosophie: à savoir si certains animaux +obéissent +aveuglément à des nécessités fatales, ou +s'ils ont, dans la mesure de +leurs besoins, le discernement raisonné qu'on leur refuse. Moi, +je +penche pour la dernière hypothèse.</p> +<p>Et, puisque nous sommes en Creuse, demandons-nous pourquoi le saumon +quitte les eaux salées pour venir déposer sa +progéniture dans les eaux +douces. Lui qui est un grand voyageur, fait-il deux ou trois cents +lieues contre le courant, dans les méandres et dans les +obstacles des +fleuves et des rivières torrentueuses, sans savoir où il +va, sans avoir +un projet, un but, une volonté, par conséquent une +idée? Allons donc! +Raconte-nous, ô algira! l'histoire de la petite tribu +oubliée dans les +grandes crises de l'atmosphère terrestre, sur le petit rocher +où te +voici. Dis-nous quelle myrtacée a fleuri autour du berceau de +tes +ancêtres; si là, dans quelque roche inaccessible, +végète encore la +plante nourricière, aussi peu soupçonnée des +statisticiens de la flore +centrale, que tu l'étais toi-même de ceux de la faune +entomologique il +n'y a qu'un instant!</p> +<p>Je crains de trop m'éloigner de <i>mon village</i>. Mais il +s'agit de +description, et je ne peux pas tout à fait isoler le tableau de +son +cadre.</p> +<p>Qu'on prenne donc note de ceci, que mon village est situé +dans une +région aussi chaude que les rives de la +Méditerranée, et qu'il pourrait +devenir, si quelqu'un daignait découvrir son existence et faire +l'étude +attentive et scientifique de sa température, aussi +achalandé de malades +que Nice, Pise, Hyères ou la Spezzia.</p> +<p>Cela arrivera, je le parie, car tout se découvre et +s'exploite au temps +où nous vivons; on fera des routes dans les escaliers de +rochers; deux +lieues de chemin de fer pour embrancher mon village à Argenton: +ce n'est +qu'une plaisanterie quand on le voudra. Ce voyage sera plus +économique +de temps et d'argent que celui d'Italie. On bâtira des villas +à la place +des chaumières. Quelque ingénieux docteur, frappé +de la beauté des dents +indigènes, et informé des cas fréquents de +longévité, découvrira, dans +la qualité de ces eaux courantes qui jaillissent de toutes +parts, et +dans la pureté de cette atmosphère qui refuse la mousse +aux arbres et le +lierre aux rochers, des conditions essentielles de guérison pour +les +victimes des brouillards de Paris; et voilà un pays +transformé en un +clin d'oeil!</p> +<p>En attendant que la mode étende son sceptre sur ces agrestes +solitudes, +je me garde bien de nommer le village en question: je l'appelle sans +façon <i>mon village</i>, comme on dit <i>ma trouvaille</i> ou +<i>mon rêve</i>. Il me +semble qu'il ne sera plus <i>mien</i> dès que j'aurai trahi son +nom. Il le +faudra pourtant, mais à la fin de mon récit, et quand je +l'aurai fait +aimer un peu, si j'en viens à bout.</p> +<p>Tant il y a qu'en y revenant, le long de la Creuse, à travers +des +éblouissements de paysages délicieux embrasés de +soleil rouge et coupés +de verdures splendides, je songeais en égoïste à +cette découverte +d'algira et de gordius. La présence de ces beaux petits frileux +(gordius +est tout en or chaud teinté de bronze florentin) me faisait +faire ce +raisonnement bien simple: la vigne gèle en Toscane au 1er mai. +En avril, +des humains gèlent, faute de feu, de bois et de +cheminées, à Frascati et +à Tivoli. La moindre chaumière de *** (mon village) est +mieux chauffée +que la plupart des palais d'Italie. Majorque (latitude de la Calabre) +est l'endroit de la terre, à moi connu, où j'ai eu le +plus froid et où +j'ai vu les pluies les plus intarissables en hiver. Et, là, +beaucoup +moins de cheminées qu'en Italie! Les vitres aux fenêtres +sont objets de +luxe.</p> +<p>Pour fuir l'hiver, il est donc souvent fort inutile de faire +beaucoup de +chemin, de s'embarquer et de perdre quinze jours en déplacements +et en +déceptions, surtout quand on a sous la main des oasis où, +avec très-peu +de temps, de dépense et d'industrie, on pourrait, à tout +instant, +trouver un nid propre et tranquille, des promenades charmantes, se +réchauffer et se refaire, se forcer soi-même à +prendre un exercice +vivifiant sans rompre avec ses habitudes de travail et ses devoirs de +famille, enfin sans cesser de vivre à un certain point de vue +prohibé en +Italie et en Espagne; et notez bien qu'il n'est guère de +localités +civilisées en France qui n'aient leur petit Éden sauvage, +leur Suisse en +miniature, voire leur coin d'Italie et d'Espagne, aussi beau et mieux +exposé que ne le sont les trois quarts de ces péninsules +fameuses.</p> +<p>Pourtant ces heureux et riches accidents de terrain sont souvent +déserts. Aucun voyageur ne daigne y porter ses pas; et ce sont, +la +plupart du temps, des Anglais qui les découvrent.</p> +<p>—J'y songeais aussi précisément, me dit Amyntas, +à qui je communiquais +ces réflexions en rentrant au village, et je me suis +rappelé notre +conversation dans le ravin de Marino. Depuis cette promenade autour de +Frascati, nous avons vu ensemble de bien belles choses, plus grandes, +plus bizarres que celles d'ici; je suis bien content de les avoir vues, +mais je n'éprouve pas le besoin de les revoir; tandis que la +facilité de +venir ici me donne le plus grand désir d'y revenir souvent. On +dit qu'il +faut payer la jouissance des voyages par d'inévitables fatigues +et de +nombreuses contrariétés. Eh bien, s'il en est ainsi, si +c'est une loi +générale d'acheter cher le plaisir de l'admiration, ce +pays-ci est +vraiment trop beau pour être si près, si facile à +aborder, si +hospitalier et si rempli de bien-être.</p> +<p>C'était aussi l'avis de notre naturaliste. Il regrettait +d'être forcé de +partir le lendemain. Il n'avait jamais rencontré un pays si +suave et si +sympathique. Il rêvait d'y revenir avec nous l'année +prochaine.</p> +<p>Nous rêvions, nous autres qui ne sommes pas forcés de +vivre à Paris, de +nous arranger un pied-à-terre au village. La maisonnette +où nous avions +dormi était à vendre pour ce prix modeste de cinq cents +à mille francs +dont on nous avait parlé. Amyntas la voulait pour lui. Moi, +j'avais +envie de la maisonnette renaissance.</p> +<p>Tout se passa en projets ce jour-là.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h2>VI</h2> +<br /> +<p>Le lendemain, il faisait encore plus chaud. Nous devions ramener +notre +naturaliste chez nous afin de l'embarquer pour Paris, où ses +affaires le +rappelaient impérieusement. On s'arrachait au village à +grand regret.</p> +<p>Nous fîmes encore deux lieues dans l'eau et les rochers, pour +explorer +le cours du torrent qui descend au bas du village et qui lui donne son +nom.</p> +<p>C'est une toute petite gorge couverte de bois charmants et toute +hérissée de rochers superbes. La marche est dure dans +cette déchirure +tourmentée en zigzags; mais, à chaque pas, il y a un +tableau délicieux +de fraîcheur et de sauvagerie.</p> +<p>Nous fîmes halte dans un joli moulin, où la +meunière, aimable et +avenante, avec un air de candeur qui ne gâtait rien, nous servit +du lait +et du beurre exquis, pendant que nous bercions son nouveau-né +dans le +plus joli berceau rustique qui se puisse imaginer, une vraie petite +crèche en bois, suspendue par deux anneaux à un double +pied. Le marmot +est au ras de sa couche, mais protégé par des +lanières de laine bleue +artistement agencées pour le retenir sans le gêner pendant +qu'on le +balance à grande volée. Les berceaux, les armoires et les +crédences sont +encore, dans la demeure de beaucoup de ces paysans, des meubles +très-anciens et très-remarquables.</p> +<p>Avant de quitter l'oasis que notre éminent historien M. +Raynal appelle +avec raison le <i>Highland</i> du Berry, nous donnâmes grande +attention aux +figures, soit dans le village, soit sur les chemins et dans les hameaux +environnants.</p> +<p>La physionomie humaine est là aussi explicite que le climat +et la +végétation; elle respire une aménité +particulière, avec une dignité +tranquille. Le paysan n'a pas le salut banal de certaines autres +localités du Berry. Mais, dès qu'il est prévenu, +il répond avec une +dignité douce. Il doit être fin, puisqu'il est paysan, +mais il n'est +pas sournois. Son tempérament est sec et sain, sa +démarche plus d'aplomb +et moins lourde que celle des gens de nos plaines.</p> +<p>Les enfants sont admirables, et presque toutes les jeunes filles +jolies +ou gracieuses. Parmi ces dernières, deux types +très-distincts nous +frappèrent: la blonde, fine, svelte, avec des yeux bleus d'une +limpidité +et d'une mélancolie particulières; la brune, plus forte, +très-accentuée, +d'un ton pâle et uni vraiment magnifique, avec des yeux espagnols +bistrés en dessous et ombragés de longs cils, l'air +sérieux, même en +riant. Toutes, quand elles rient, brunes et blondes, montrent des dents +extraordinairement jolies et finement plantées dans des gencives +roses. +Les laides ont encore la bouche belle et l'oeil pur, et ceci est propre +aux deux sexes, bien que, comme dans d'autres portions du Berry, le +masculin nous ait paru le moins bien partagé.</p> +<p>Du reste, là comme ailleurs, la beauté des paysannes +passe vite dans les +fatigues de la maternité jointes à celles du +ménage. Dans nos plaines, +elles devraient se conserver mieux, car elles n'ont pas de travail en +dehors de la maison, si ce n'est de garder au soleil quelques +chèvres et +moutons en pays plat. Celles du <i>haut pays de bas Berry</i> nous ont +paru +beaucoup plus actives et plus fortes, portant de lourds fardeaux dans +les rudes montées, ramenant hardiment leurs troupeaux à +cheval dans les +sentiers des plateaux, ou gravissant, à pied, comme des +chèvres, les +talus escarpés de la Creuse.</p> +<p>Le gros bétail nous a paru très-beau et abondant. Chez +nous, le ménageot +ne se permet que la chèvre et l'<i>ouaille</i>; au bord de la +Creuse, toute +famille a plusieurs vaches, plusieurs ânes et un ou deux chevaux +ou +mulets. Le pays le veut, disent-ils; on ne peut faire la récolte +qu'à +dos de bête sommière. Cela prouve qu'ils ont tous des +récoltes à faire. +Les vaches sont remarquablement jolies, petites, mais propres et +luisantes comme des vaches suisses. On n'entretient pas sur elles, avec +amour, cette affreuse culotte de croûte de fumier que, chez nous, +on +croit nécessaire à leur santé.</p> +<p>On achevait alors la récolte des foins, à peine +commencée chez nous. Les +blés étaient jaunes et dorés quand les +nôtres ne faisaient que blondir.</p> +<p>La fenaison avait un tout autre aspect que dans nos prairies. Au +lieu de +ces énormes boeufs magnifiquement attelés à de +monumentales charrettes, +et traînant avec une lenteur imposante de véritables +montagnes de +fourrage dans de grands chemins verts, on ne voyait que chevaux maigres +et agiles, mulets et baudets vigoureux, portant sur leur dos des +charges +très-artistement serrées en bottes tordues, et descendant +avec une +adresse incroyable des sentiers rapides. La moindre petite ânesse +porte +ainsi dix fois par jour trois cents kilos et ne bronche jamais.</p> +<p>Le conducteur a fort à faire. Au lieu de trôner +nonchalamment sur le +haut de son char, il faut qu'il accompagne et soutienne chaque +bête dans +les passages difficiles. Le chargeur et le botteleur ne sont pas moins +affairés. Il faut plus de science pour établir solidement +une charge si +fuyante sur des cacolets qui garnissent toute la largeur des +étroits +passages, que pour l'étaler en larges couches sur une large +voiture à +qui la plaine fait large place. Aussi on va vite, on cause peu, on ne +perd pas le temps en raisonnements à perte de vue, le bras +passé dans sa +fourche, un sabot planté sur l'autre, pendant que les nuages +montent et +que la pluie se hâte. On a moins d'éloquence et de +majesté; on a plus de +vie et de feu, on est moins orateur, mais on est plus homme.</p> +<p>On est aussi plus industrieux et plus artiste.</p> +<p>Toutes les bâtisses sont jolies; la menuiserie est belle, et +les +intérieurs annoncent du goût.</p> +<p>Enfin, un détail nous prouva que cette petite population +était riche et +indépendante.</p> +<p>Madame Rosalie, notre éminente cuisinière, nous avait +préparé, pour le +second jour, un dîner d'une abondance insensée: nous +étions las d'être à +table. Nous demandions qu'on fît nos lits; nous étions +fatigués. Il fut +impossible de trouver une <i>femme de peine</i> pour les faire. +Excepté au +château, il n'y a pas de servantes dans le village; et, comme +nous +admirions le fait, notre hôtesse nous dit sur un ton de +désespoir fort +plaisant:</p> +<p>—Hélas! que voulez-vous, ils sont tous heureux ici! Ils n'ont +pas +besoin de <i>gagner</i>!</p> +<p>Terre de Cocagne, adieu, et au revoir bientôt, j'espère.</p> +<hr style="width: 25%;" /> +<p><br /> +</p> +<p>Ici, lecteur, si vous le permettez, je me servirai de notre journal; +car, dès notre féconde excursion à G..., nous +tînmes note de chaque +chose.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h2>VII</h2> +<br /> +<p style="font-weight: bold; text-align: right;">Nohant, 7 juillet.</p> +<p>Maurice, arrivé d'avant-hier, a la tête montée +par les récits d'Amyntas. +Je découvre qu'il se rappelle fort peu notre village. Il n'y a +passé +qu'une seule fois, il y a douze ans, et vite, la pluie au dos.</p> +<p>Il a vu à Paris M. Depuizet (notre Chrysalidor), qui lui a +parlé avec +enthousiasme de notre promenade et des captures entomologiques +d'Amyntas.</p> +<p>Voici donc la passion du lépidoptère qui se rallume +chez lui. Il ne +croira, je pense, à ces captures merveilleuses que quand il les +aura +faites lui-même. Il paraît, au reste, que le +célèbre M. Boisduval, +lequel en a été informé tout de suite, n'en est +pas moins surpris que +nous. Rapport en sera fait à la Société +entomologique de France, dont +ces messieurs ont l'honneur d'être membres.</p> +<p>Ainsi nos jeunes savants ont fait leur découverte. Ai-je fait +la +mienne? Ai-je réellement rencontré un village typique, un +petit champ +d'observations particulières, se rattachant assez à la +vie générale? Il +faut le revoir. Nous y retournerons demain.</p> +<p>On a beaucoup discuté une question fort simple que +j'appellerai, si l'on +veut, <i>le secret de la chaumière</i>.</p> +<p>Tout artiste aimant la campagne a rêvé de finir ses +jours dans les +conditions d'une vie simplifiée jusqu'à l'existence +pastorale, et tout +homme du monde se piquant d'esprit pratique a raillé le +rêve du poëte et +méprisé l'idéal champêtre. Pourtant il y a +une mystérieuse attraction +dans cet idéal, et l'on pourrait classer le genre humain en deux +types: +celui qui, dans ses aspirations favorites, se bâtit des palais, +et celui +qui se bâtit des chaumières.</p> +<p>Quand je dis <i>chaumière</i>, c'est pour me conformer +à la langue classique. +Le chaume est un mythe à présent, même dans notre +bas Berry. On ne s'en +sert plus que pour les petits hangars et appentis provisoires: la tuile +ne coûte guère plus cher aujourd'hui, dure davantage, est +moins exposée +à l'incendie, et n'engendre pas des populations d'insectes +nuisibles.</p> +<p>La police rurale a donc très-bien fait d'interdire l'usage du +chaume +pour la couverture des nouvelles constructions. Les peintres seuls s'en +plaindront et les littérateurs aussi; car une chaumière, +cela se voit +d'un mot; cela exprime et résume toute la vie rustique, toute la +poésie +du hameau. Le <i>cottage</i> n'est pas la chaumière, c'est un +faux bonhomme, +un fastueux mal déguisé. La maison et la maisonnette sont +des +désignations trop générales qui s'appliquent +à des chalets aussi bien +qu'à des villas.</p> +<p>On aura beau se moquer de la vieille chaumière des ballades +et romances, +on ne comprendra pas de quoi il est question pour une maison de paysan, +tant que l'on n'aura pas trouvé un nouveau nom pour la +chaumière sans +chaume.</p> +<p>Va pour chaumière! Trouverai-je mon idéal dans ce +village? Non, un +idéal, cela ne se trouve nulle part.</p> +<p>Combien j'ai salué, en passant, de ces chaumières +décevantes dans des +sites séduisants! combien j'en ai dessiné dans ma +tête, enfouies dans +des solitudes à ma fantaisie! Je n'avais jamais songé +à les placer dans +un village. Aussi, je ne les plaçais nulle part; car, pour vivre +au sein +d'un désert, il faut la force d'un anachorète ou la +fortune d'un prince. +N'ayant ni l'une ni l'autre, je ferai, je crois, aussi bien de m'en +tenir à quelques observations sur la vie de paroisse. Elle doit +avoir de +grands charmes et de terribles inconvénients!</p> +<p>Connaissons les inconvénients et sachons s'ils sont +compensés par les +charmes. S'il n'en est rien, nous rêverons encore la +chaumière, car nous +ne pouvons pas venir à bout de vieillir à nos fantaisies, +mais nous les +rêverons dans d'autres conditions.</p> +<p>Nous aurons gagné à cette étude de +connaître à fond un petit coin de ce +monde réel que quelques amis nous ont reproché de voir en +beau. Comme si +c'était notre faute! Nous serons plus réaliste, puisqu'il +paraît que +nous ne l'avons pas toujours été assez. Pourquoi non? On +comprend tous +les jours, je ne dirai pas quelque chose, mais beaucoup de choses.</p> +<p>Le fait est que, dans notre situation présente, nous pouvons +très-bien +connaître la couleur et le dessin de la vie rustique, sans +pouvoir +peut-être pénétrer assez avant dans la vie morale +du paysan. Il se farde +peut-être un peu devant nous, le rusé qu'il est! Nous ne +dormons pas +sous son toit, nous ne vivons pas avec lui côte à +côte à toutes les +heures du jour. Il a son travail, nous avons le nôtre. Quand nous +nous +rencontrons, il a souvent des habits et sa belle humeur du dimanche; ou +bien, dans la semaine, avec son sarrau de toile sur le dos et sa pioche +à la main, il prend ce grand air sérieux et rêveur +qui lui vient +toujours quand il regarde la terre. Chez lui, en famille, il est +peut-être l'horrible scélérat qui, en d'autres +contrées, a frappé les +yeux de notre grand Balzac et de plusieurs autres romanciers +énergiques.</p> +<p>J'ai cependant bien de la peine à croire qu'il en soit ainsi +partout et +même qu'il y ait une campagne où l'<i>homme de campagne</i> +soit si pervers +et si malin. J'ai vu, partout où j'ai passé, +l'ingénuité de l'enfant +chez ces hommes qui ne sont jamais que des enfants à barbe noire +ou +blanche. L'enfant aussi est un grand diplomate quand il s'agit de se +faire gâter; mais ses finesses sont <i>cousues de fil blanc</i>, +on y cède +sans en être dupe.</p> +<p>Enfin, j'ai toujours vécu optimiste en principe et pas plus +abusé qu'un +autre en pratique; je crois savoir, peut-être plus que bien +d'autres, +que la misère est mariée avec la paresse, +c'est-à-dire avec l'ennui et +le découragement; que l'ambition du mieux, dans les conditions +difficiles, est fiancée avec l'astuce et l'égoïsme; +mais, si je regarde +la classe industrielle riche ou pauvre, la caste nobiliaire progressive +ou retardataire, la classe artiste aspirante ou parvenue; si j'examine +enfin toutes les classes de la société, j'y vois les +mêmes qualités et +les mêmes vices que chez le paysan. Seulement, chez les gens <i>éduqués</i>, +les qualités sont plus habiles à se faire valoir et les +vices plus +habiles à se cacher. C'est donc parce que ce sournois de paysan +est +maladroit dans ses ruses et très-facile à +pénétrer, qu'il serait +considéré comme le type de la fausseté? J'aurais +cru justement tout le +contraire.</p> +<p>Je lisais dernièrement dans une critique, très-juste +à beaucoup +d'égards, mais trop ardente pour l'être toujours, que la +Muse était en +général trop aristocratique, et que, pour être un +vrai peintre, il +fallait consentir, comme le paysan, à mettre ses mains dans le +fumier.</p> +<p>Je relus trois fois la phrase; ce n'était pas une +métaphore, mais +c'était une erreur. Le paysan ne met pas ses mains dans le +fumier. Il +n'y touche qu'avec des outils à long manche. Il est quatre fois +plus +dégoûté qu'il n'est utile de l'être. Il fait +beaucoup plus de bruit à sa +ménagère pour une chenille dans sa salade que nous +à nos domestiques. Il +ne boit pas comme nous à la première source venue. Il ne +touche pas à +une bête malade sans de grandes craintes et de grandes +précautions. Les +insectes des champs lui font souvent peur ou lui répugnent. Il a +une +foule de préjugés qui font qu'il s'abstient de tout +contact avec une +foule de choses que nous bravons, parce que nous les savons +inoffensives.</p> +<p>Il y a des exceptions, des paysans malpropres; tous les goûts, +même les +goûts immondes, sont dans la nature. Mais, chez nous, je pourrais +compter ces exceptions.</p> +<p>La villageoise se fait gloire de sa propreté scrupuleuse. +Entrez dans +quelque <i>chaumière</i> que ce soit, elle ne vous +présentera rien sans +l'avoir, avec ostentation, rincé, essuyé, +épousseté devant vous. À de +meilleures tables, vous n'êtes pas toujours certain de pouvoir +vous fier +à tant de conscience. Cette conscience est une loi de +savoir-vivre chez +le paysan. Le grand essuyage de la table, et le grand lavage des +<i>vaisseaux</i> en présence de l'hôte, est une +indispensable politesse. Si +cet hôte est un paysan, il se trouvera choqué et boira +avec méfiance +pour peu qu'on y manque.</p> +<p>Si les <i>réalistes</i> voient parfois le paysan plus +grossier qu'il ne l'est +<i>réellement</i>, il est certain que les idéalistes +l'ont parfois +quintessencié. Mais quelle est cette prétention de le +voir sous un jour +exclusif et de le définir comme un échantillon d'histoire +naturelle, +comme une pierre, comme un insecte?</p> +<p>Le paysan offre autant de caractères variés et +d'esprits divers que +tout autre <i>genre</i> ou <i>tribu</i> de la race humaine. Ce n'est +pas un +troupeau de moutons, et se vanter de connaître à fond le +paysan, c'est +se vanter de connaître à fond le coeur humain; ce qui +n'est pas une +modeste affirmation.</p> +<p>Il y a, j'en conviens, un grand air de famille qui provient de +l'uniformité d'éducation et d'occupations. L'air simple +et malin en même +temps, la prudence et la lenteur des idées et des +résolutions, voilà le +cachet général.</p> +<p>Ces hommes des champs sont-ils meilleurs ou pires que ceux des +villes? +Je n'ai jamais prétendu qu'ils fussent des bergers de +Théocrite, des +continuateurs de l'âge d'or; mais je vois et crois savoir que, +dans la +vraie campagne, au delà des banlieues et dans la +véritable vie des +champs, il y a moins de causes de corruption qu'ailleurs.</p> +<p>Donc, j'aime ce milieu, cette innocence relative, ces grands enfants +qui +veulent faire les malins et qui sont plus candides que moi, puisque je +les vois venir, et même <i>avec leurs gros sabots</i>, comme dit +le proverbe.</p> +<p>Le Berry est-il une oasis où les grands vices n'ont pas +encore pénétré? +Peut-être. Mon amour-propre de localité veut bien se le +persuader.</p> +<p>Pourtant je vois que les esprits inquiets de chez nous—il y en a +partout—se plaignent du paysan avec amertume, et je vois que les +esprits réalistes—il y en a aussi chez nous—sont frappés +du côté rude +et chagrinant de la vie paysanne. Je veux bien m'en plaindre aussi pour +mon compte. Je sens à toute heure, entre ces natures +méfiantes et mes +besoins d'initiative, une barrière que je dois souvent renoncer +à +franchir, dans leur propre intérêt, vu qu'ils feraient +fort mal ce +qu'ils ne comprennent pas bien. Mais, de ce que ces hommes sont autres +que moi, ai-je sujet de les haïr et de les mépriser?</p> +<p>J'entendais l'un d'eux dire à un monsieur qui le traitait de <i>bête</i> +parce qu'il s'obstinait dans son idée:</p> +<p>—On a le droit d'être bête, si on veut.</p> +<p>Parole profonde dans sa niaiserie apparente. Toute âme humaine +sent +qu'elle ne doit pas aller en avant sans avoir acquis sa pleine +conviction, et il me semble qu'il y a un fonds de grande sagesse +à être +ainsi. On pourra compter beaucoup sur l'homme qui aura franchi avec +réflexion ses propres doutes.</p> +<p>Voici ce que dit sur le paysan berruyer le très-grave et +très-excellent +historien M. Louis Raynal, premier avocat général +à la cour royale de +Bourges en 1845; notez ce titre, qui exclut l'idée d'une candeur +trop +enfantine et d'une inexpérience trop romanesque:</p> +<p>«Ces populations, auxquelles manquent, il faut en convenir, un +certain +éclat et une certaine vivacité d'intelligence, sont <i>généralement, +sous +le rapport moral, dignes d'une haute estime</i>. Sans doute, les +progrès du +temps, qui n'amène pas toujours des perfectionnements sans +mélange, +n'ont pas assez complètement respecté leur +moralité et leurs croyances. +Mais il reste encore, <i>surtout dans nos campagnes, un fonds +remarquable +de probité et de loyauté</i>. Des esprits chagrins le +nient, soit pour +exalter le passé au préjudice du présent, soit +parce que les intérêts +établissent trop souvent, entre la classe qui possède le +sol et celle +qui l'exploite, une sorte de rivalité malveillante. Mais ne +calomnions +pas notre temps et notre pays. Combien n'existe-t-il pas encore dans +les <i>domaines</i> du Berry de familles vraiment patriarcales? Ne +confie-t-on pas tous les jours à nos paysans de riches troupeaux +à +vendre au loin, des marchés importants à conclure, sans +que le maître +puisse exercer de surveillance? Et citerait-on beaucoup d'exemples que +cette confiance ait été trompée?»</p> +<p>Digne magistrat, je ne vous le fais pas dire, et vous +n'écriviez pas +ceci pour les besoins de la cause, car votre grand ouvrage est l'oeuvre +d'une haute impartialité. Je me rassure en vous lisant, car j'ai +été +taxé souvent de bienveillance aveugle et de point de vue trop +<i>florianesque</i>. Je ne tiens pas à m'en disculper, ne +prenant pas le +reproche pour une injure, tant s'en faut. Mais, si le doute fût +entré +dans mon coeur, j'en eusse été bien attristé. Je +ne sais rien de plus +amer que de mépriser mon semblable.</p> +<p>Sortons donc, allons au jour, au chemin, aux champs, au village.</p> +<p>Tranquille vallée, je te remercie d'avoir +résumé pour moi l'antique +inscription qu'on lisait encore, en 1815, sur un pilier de la porte +d'Auron, à Bourges:</p> +<div class="blkquot"> +<p style="text-align: center; font-weight: bold;">INGREDERE. QUISQUIS<br /> +MORUM. CANDOREM<br /> +AFFABILITATEM ET. SINCERAM. +RELIGIONEM. AMAS<br /> +REGREDI. NESCIES.</p> +</div> +<p style="font-weight: bold;"><i>Entrez, vous qui aimez la candeur, +l'affabilité dans les +moeurs et la +piété sincère. Vous ne saurez plus vous +éloigner</i>.</p> +<p>Et nous, ne nous inquiétons plus de ceux qui nous crient: +«Vous vous +trompez, tout est mal!» Cela ne prouve qu'une chose, c'est que, +des +choses humaines, ils ne voient que les mauvaises. Allons-nous-en par +les +prés et par les sentes, sans parti pris d'avance, mais avec le +coeur +aussi ouvert que les yeux.</p> +<p>Nous ne sommes pas fâché de pouvoir, une fois de plus, +surprendre +l'homme des champs dans sa tâche et le tableau dans son cadre, +les +grands boeufs dans les herbes et les petites fleurs dans le <i>riot +qui +riole</i>, sans être forcé de nous dire que cet homme est +un scélérat, ce +tableau une vision, ces boeufs des alambics à fumier, ces +fleurettes des +poisons et ce ruisselet une sentine d'immondices.</p> +<p>D'autres peuvent prendre le réel par ce côté +âpre et triste, et avoir du +talent pour le peindre. Mais ce qui me plaît et me charme dans la +réalité est tout aussi réel que ce qui pourrait +m'y choquer. On voit +souvent sur les fenêtres, dans les faubourgs des petites villes, +de +beaux oeillets fleurir dans des vases étranges. Le vase fait +rire, +l'oeillet n'en est pas moins beau et parfumé. Ils sont aussi +réels l'un +que l'autre. J'aime mieux l'oeillet. Chacun son goût.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h2>VIII</h2> +<br /> +<p style="text-align: right; font-weight: bold;">8 juillet.</p> +<p>Nous sommes en route en plein midi. La chaleur est tombée. Il +fait même +très-froid en voiture découverte, à cinq heures. +L'orage d'avant-hier +nous fait espérer de ne pas trouver <i>notre Afrique</i> trop <i>réelle</i>, +cette +fois.</p> +<p>Nous sommes quatre, car nous avons entraîné à +notre promenade notre +jeune et chère ***, une artiste adorable qui est aussi de la +famille à +présent, et qui veut avoir son nom entomologique comme les +autres. +Blanche et blonde, elle a droit au nom d'<i>Herminea</i>, d'autant plus +que +cette belle <i>notodontide</i>, s'étant posée sur sa +robe, a été, par sa +fraîcheur, jugée digne de servir d'individu dans la +collection.</p> +<p>Il fallait bien que Maurice eût aussi son surnom, +emprunté à ses plus +récentes préoccupations. Il s'appellera Parthénias +jusqu'à nouvel +ordre; car ces noms recherchés ont la facilité de changer +tous les ans, +selon la recherche dominante de la saison des courses.</p> +<p>J'aurais bien eu le droit d'en prendre un aussi, car j'avais <i>cueilli</i> +sur une fleur, à la dernière excursion, la +variété de la zygène du +trèfle <i>aux taches réunies</i>, et j'avais eu une +mention honorable. Mais +je pensai que la modestie me faisait un devoir de ne pas exploiter une +capture toute fortuite, et dont je n'avais pas assez senti l'importance.</p> +<p>Nous avions cinq heures de route.</p> +<p>Nous voici, direz-vous, bien loin de notre village. Mais non; nous y +arrivons.</p> +<p>Parthénias se reconnaît, Herminea se récrie, +Amyntas trouve le site +encore plus joli que la première fois. Mais la jeune voyageuse a +la +migraine; elle s'endort. Les deux naturalistes descendent au lit de la +Creuse. Je m'en vas flânant ou plutôt flairant par le +village. Je +cherche la réalité triste et chagrine de +très-bonne foi: est-ce ma +faute? je ne puis la trouver là.</p> +<p>Sur tous les escaliers sont groupées les jolies filles ou les +bonnes +femmes, qui me regardent avec de bons ou beaux yeux, et qui sourient, +attendant que je les prévienne. J'aime cette discrétion +ou cette fierté. +Je fais les avances: étranger, c'est mon devoir. La +réponse est prompte, +très-familière, mais vraiment bienveillante.</p> +<p>On parle très-bien ici, encore mieux que dans la +vallée Noire, ce qui +n'est pas peu dire. Plus nous touchons à la limite de notre +langue +d'<i>oil</i>, plus le langage s'épure, plus l'accent s'efface. +J'aurais cru +le contraire, mais c'est ainsi. Ici, point de <i>j'avons, j'allons</i>, +etc., +à la première personne. Pas plus que chez nous on ne fait +cette faute +grossière.</p> +<p>On se sert même ici de mots qui sentent la civilisation et qui +dépassent +le vocabulaire à moi connu du bas Berry. On dit <i>énorme, +immense</i>, ce +qui paraît singulier dans ces bouches rustiques. Sylvain, notre +cocher +berrichon, croit qu'on se sert de mots latins et ouvre de grands yeux. +Le seul mot patois qui se glisse dans la conversation quelquefois, +c'est +<i>ie</i> pour <i>elle</i>.</p> +<p>Les femmes d'ici sont très-supérieures en caquet +facile ou sensé à +celles de chez nous, mais elles ont moins de retenue.</p> +<p>Tout en causant, j'apprends une particularité. Elles +travaillent +beaucoup plus que les hommes, et se piquent d'être plus actives, +plus +courageuses et plus avisées. Elles se plaignent de la fatigue, +mais +elles s'en prennent au rocher, et non au père ou au mari, qui me +paraît +être l'enfant gâté de chaque maison.</p> +<p>Comme chez nous, la maternité est très-tendre; de +plus, les femmes sont +orgueilleuses de la beauté de leurs enfants, et chacune va +chercher le +sien pour vous le montrer.</p> +<p>J'en regarde un tout seul de l'autre côté de la rue. Il +est fort +barbouillé, ce qui ne l'empêche pas d'avoir une tête +d'ange. C'est un +ange qui a mangé des guignes, voilà tout; et pourquoi pas?</p> +<p>Je m'approche pour l'admirer. Une belle femme s'avance sur le perron +et +me crie d'un air brusque et charmant:</p> +<p>—Il est à moi, celui-là. Il n'est pas plus mal <i>bâti</i> +qu'un autre, +<i>hein?</i></p> +<p><i>Bâti</i> n'est pas le mot dont elle se servit; elle jura +bel et bien, +mais d'une voix douce et avec l'aisance triomphante d'une reine +à qui +tout est permis. Réalité, tu ne me gênes pas!</p> +<p>Du haut d'un chemin rocheux qui s'en va, comme il peut, rejoindre la +grande route, on embrasse tout le village. De quelque côté +qu'on le +regarde, il est charmant, ce village privilégie.</p> +<p>Les collines qui l'enserrent ont des formes suaves; ses masses de +verdure sont bien disposées, ses rochers ont, de loin, ce beau +ton lilas +qui est particulier aux micaschistes des bords de la Creuse, couleur +tendre qui se forme, je ne sais comment, de plusieurs tons sombres.</p> +<p>Mystères de la couleur, les vrais peintres vous saisissent et +vous +constatent, mais ils ne vous expliquent pas. Quel artiste a jamais +connu +le secret de son art? C'est par le sentiment que la +révélation lui +arrive, mais le sentiment ne s'explique pas par des raisonnements.</p> +<p>Je redescends au village par un autre chemin. Je vais revoir la +maison +renaissance, j'en suis épris; deux vieilles soeurs l'habitent, +deux +paysannes très pauvres.</p> +<p>Elles ne sont nullement étonnées de mon attention; +elles m'invitent à +entrer, elles savent que leur maison est intéressante; elles ne +sourient +pas dédaigneusement, comme on fait chez nous, quand l'artiste +s'arrête +pour regarder avec amour un vieux mur. Elles voient souvent des +peintres, elles savent que <i>ce qui est ancien est beau</i>. C'est +ainsi +qu'elles s'expriment.</p> +<p>Elles savent aussi que nous sommes tentés de l'acquisition +d'une +chaumière; mais elles ne se soucient pas de vendre, et, moi, je +ne me +sens pas assez capitaliste pour faire réparer cette ruine.</p> +<p>Je fais le tour du village, et j'interroge chacun. Tout le monde est +enchanté de mon idée. On m'accueille comme si j'avais +déjà droit de +bourgeoisie; on m'invite à rester, on m'offre bonne +amitié et on me +promet bon voisinage; mais, quand il s'agit de quitter son toit pour me +le céder, on secoue la tête:</p> +<p>—Vendre sa maison! est-ce qu'on vend sa maison!</p> +<p>Je ne peux me défendre d'être touché de ce +sentiment qui se manifeste +avec une austérité antique. J'offrirais en vain de quoi +faire bâtir une +belle et bonne maison à la place de la masure qui +s'écroule; ce ne +serait pas celle où l'on a vécu et où l'on veut +mourir. Fussé-je assez +riche pour m'obstiner dans ma fantaisie, car je sais bien qu'à +prix +d'argent on arrive à triompher de tout, je ne me sentirais pas +le +courage d'insister pour vaincre cette sainte répugnance.</p> +<p>Je constate encore une particularité. Tout le monde, ici, est +<i>monsieur</i> +ou <i>madame</i>. Chez nous, ces dénominations aristocratiques +sont tout à +fait inconnues, et si on appelle le paysan <i>monsieur</i>, il croit +qu'on le +raille et il vous reprend. Ici, on vous reprend quand vous dites le nom +des gens tout court; et, quand je demande Moreau par le village, on me +répond:</p> +<p>—Quel Moreau? M. Moreau du Pin?</p> +<p>J'entre dans un bouge misérable, et je demande qui demeure +là.</p> +<p>—Monsieur ***.</p> +<p>—Quel est l'état de ce M. ***?</p> +<p>—Il cherche son pain. C'est un homme qui n'a rien.</p> +<p>—Un ancien bourgeois?</p> +<p>—Mon Dieu, non; un homme comme nous.</p> +<p>Me voilà bien averti. Je donne du monsieur même aux +mendiants, et ils +m'y paraissent fort habitués. Au reste, ces mendiants sont +rares: on en +compte deux ou trois dans la commune.</p> +<p>Les gallinacés sont magnifiques. Aujourd'hui que <i>la mode +y est</i>, on +peut constater, dans le fond des campagnes, des localités qui +ont su +profiter de l'amélioration des races.</p> +<p>Le petit poulet noir, étique et maraudeur, impossible +à engraisser, +parce qu'il dépérit dans les basses-cours, tend à +disparaître. Le coq de +Cochinchine pur sang ne le remplace pas d'emblée avec avantage. +Il +demande trop de soins et craint nos longs hivers. Il devient goutteux +de +bonne heure. Ses filles, nées de la poule normande ou de la +poule du +Mans, sont riches pondeuses, couveuses assez fidèles, +mères sans souci +et sans constance pour leurs poussins, qu'elles abandonnent trop vite. +Voilà les résultats obtenus chez nous.</p> +<p>Ici, les croisements ont produit une superbe espèce, +très-robuste. On +n'a pu me dire le nom du type qui l'a amené.</p> +<p>—Ce sont de gros oeufs qu'on a donnés à <i>madame</i> +une telle du village; +et qu'elle a fait couver. Il lui est venu un beau coq qui a <i>causé</i> +avec +nos poules, et, depuis quatre ou cinq ans, toutes nos volailles sont +<i>venues</i> belles.</p> +<p>Il faut dire aussi que les conditions d'élevage sont +excellentes dans ce +bourg. La communauté de passages et l'absence de clôtures +aux +habitations en font une vaste basse-cour où la volaille trotte, +gratte, +mange et grimpe partout en liberté.</p> +<p>Le roi de ce pays de Cocagne est un coq blanc glacé de jaune +citron, à +large crête d'un rouge de corail. Il est escorté de deux +poules: l'une +pareille à lui, l'autre plus blonde et non moins belle. Je ne +sais de +quel croisement ils résultent, mais ils seraient dignes de +figurer chez +un amateur. Ce n'est pas le lourd coq cochinchinois sans queue, +ridiculement jambé, à l'air stupide et féroce. +Celui-ci a une robe +charmante et des formes parfaites, des pattes délicatement +découpées, la +démarche aisée et la physionomie fière mais fort +affable.</p> +<p>Je suis très-reconnaissant envers l'éminent peintre +Jacque de m'avoir +inspiré, par ses études ingénieuses et savantes +sur la matière, et +surtout par ses adorables tableaux et dessins (ceux-ci publiés +dans le +<i>Magasin pittoresque</i> et dans le <i>Journal d'Agriculture pratique</i>), +un +redoublement d'amitié pour le coq et la poule.</p> +<p>Au point de vue de l'alimentation, il y a le côté de +haute utilité que +tout le monde apprécie; mais, au point de vue de cette +amitié de +bonhomme dont on s'éprend dans la vie domestique pour les +animaux +apprivoisés, le coq et la poule méritaient mieux de nous +que le supplice +de l'engraissage forcé et les tristes honneurs de la broche. Ils +sont +des types d'affection conjugale et de touchante maternité, et +ils ont +cet avantage sur la plupart des animaux dont nous nous entourons, que +nous pouvons les rendre parfaitement heureux.</p> +<p>Il y a de petites espèces ravissantes qui ne <i>grattent pas</i>, +et que +l'on pourrait laisser vivre dans les jardins. Ces oiseaux ont le +naturel +si raisonnable, qu'ils ne s'écartent presque pas de la petite +cabane +qu'on leur bâtit sous un arbre, et ne franchissent jamais une +étroite +limite qu'ils s'imposent à eux-mêmes. Ils connaissent, +sans banalité de +confiance, les gens qui les aiment; ils les suivent, mangent dans leur +main, perchent à côté d'eux sur les branches, +dînent à leurs côtés, si +l'on dîne en plein air par le beau temps, et se rendent en grande +hâte, +à toute heure, au moindre appel d'une voix amie.</p> +<p>À ce caractère sociable et à cette +domesticité fidèle, ils joignent la +beauté merveilleuse dans certaines espèces même +très-rustiques et +très-communes, et l'infinie variété dans +l'imprévu des reproductions et +dans le caprice des croisements. À chaque éclosion, on +voit arriver des +surprises, des petits qui diffèrent essentiellement du +père et de la +mère, et qui aussitôt forment des genres et des +sous-genres +intéressants.</p> +<p>Il n'y a pas eu moyen, aujourd'hui, de contempler le village <i>intrà +muros</i>: nos compagnons veulent voir le pays; c'est le village qui se +promènera avec nous.</p> +<p>Tandis qu'Herminea équite vaillamment un âne +modèle, un âne qui passe +partout comme un bipède, Moreau nous suit avec sa belle-soeur, +madame +Anne, son filet de pêcheur, son cheval chargé de +provisions, et son +neveu, <i>M. Fred</i> (diminutif d'Alfred). Ce dernier n'a d'autre +motif de +nous accompagner que celui de porter une poêle.</p> +<p>Une poêle? Oui, une poêle à frire. Moreau a son +idée, il faut le laisser +faire. D'ailleurs, ce détail fait bien, en queue de la caravane. +Nous +avons l'air d'une tribu qui se déplace, d'autant plus que nous +partons +au milieu de la pluie et du tonnerre, comme des gens forcés de +partir.</p> +<p>Où déjeunera-t-on? Où l'on voudra, et quand +tout le monde aura faim. +Nous sommes sûrs de trouver partout du gazon pour siége, +des rochers +pour table et des arbres pour tente.</p> +<p>On remonte le cours de la Creuse. Comment s'arracher de cette oasis? +Et +puis là sont les insectes à l'existence fantastique et +l'espoir de +nouvelles découvertes.</p> +<p>Au bout d'une heure de marche, tout le monde regarde avec amour le +cheval porteur du déjeuner.</p> +<p>On fait halte au milieu des roches blanches, en face du grand rocher +noirâtre dit le <i>roc à Guyot</i>.</p> +<p>Pendant que les uns déballent des provisions, les autres se +mettent en +quête du dessert.</p> +<p>Les cerneaux ne sont pas formés, mais <i>M. Fred</i> grimpe +sur les +cerisiers, et apporte sans façon des rameaux chargés de +fruits. Je +m'inquiète de ce mode de contributions trop directes.</p> +<p>—Ça ne fait rien, répond Moreau; les gens seraient +là, qu'ils vous +offriraient ce qu'ils ont. D'ailleurs, ce qui est planté sur les +sentiers est au passant, et ce qui est loin des habitations est aux +oiseaux.</p> +<p>Sylvain fait, avec des roches plates et des galets ronds, des +siéges et +des tables; il élève des dolmens sans les avoir.</p> +<p>C'est le moment d'examiner ces galets.</p> +<p>Ce sont des blocs de granit magnifiques, roulés et +amenés là par la +Creuse, et qui n'appartiennent nullement au terrain primitif où +nous +nous trouvons. Ils sont en si grand nombre dans certains coudes de la +rivière, qu'on pourrait les utiliser. On l'a essayé pour +le pavage et +les ponts d'Argenton; mais les transports étaient trop +coûteux et trop +difficiles; on y a renoncé.</p> +<p>Hélas! on n'y renoncera pas toujours. L'homme s'emparera de +tous les +sanctuaires. Il y aura une route sur cette rive charmante où +aujourd'hui +le sentier existe à peine, et tous ces sauvages accidents +où l'on se +sent à mille lieues de la civilisation disparaîtront pour +faire place au +grand droit de tous: au progrès!</p> +<p>Nous retrouvons les galets brisés; leurs flancs sont d'un +grain micacé +compacte et des plus beaux tons, depuis le gris de fer jusqu'au rose +vif, en passant par le gris de perle rosé et le lilas +bleuâtre.</p> +<p>La Creuse a apporté là les plus beaux +échantillons des divers bancs +granitiques qu'elle parcourt depuis sa source. Elle vous +présente un +musée complet de sa minéralogie; des gneiss brillants et +variés, des +micaschistes qui ont l'apparence et l'éclat de l'or et de +l'argent +disposés en veines sinueuses, des quartz d'une beauté qui +rivalise pour +l'oeil avec les marbres les plus précieux, et des sables de mica +pulvérisé qui font briller les sentiers comme des +ruisseaux au soleil.</p> +<p>Pendant cet examen, madame Anne cherche une cheminée. Elle +trouve un +bloc bien exposé pour que la fumée ne nous incommode pas. +Elle ramasse +du bois mort, elle allume son feu et retrousse ses manches.</p> +<p>Sylvain veut laver la poêle.</p> +<p>—Ah! malheureux! que faites-vous là? s'écrie-t-elle. +Laver la poêle +d'avance! vous voulez donc faire manquer la pêche? Ça +porte malheur au +pêcheur; ne le savez-vous point!</p> +<p>En effet, Moreau n'est pas heureux; il s'en va tout habillé +dans les +rochers submergés et dans les courants, lançant son filet +avec maestria, +avec rage, avec majesté, avec douleur: rien n'y fait, pas de +truites, +pas de saumons! Mais nous n'étions pas si ambitieux. Une friture +de +barbillons sortant de l'eau, rissolés dans l'huile et servis +brûlants, +c'est un excellent mets. Les poulets froids, les oeufs mollets, les +artichauts crus, la galette, les guignes et le café, +voilà, j'espère, un +festin royal! La salle à manger est si belle et l'appétit +si ouvert!</p> +<p>Moreau, éreinté, trempé comme un canard, rit +quand on s'étonne de son +régime. Il boit et mange sobrement, fait un somme sur l'herbe, +et +s'éveille gai comme un pinson, prêt à recommencer.</p> +<p>Madame Anne a déjeuné de bon coeur avec nous; mais son +fils, <i>M. Fred</i>, +s'est exalté. Il devient d'une loquacité +désespérante. Heureusement, il +s'en retourne au village avec sa mère et le cheval portant les +débris du +festin.</p> +<p>Nous reprenons le cours de la Creuse jusqu'au roc du Cerisier, le +plus +beau de toute cette région. Il surplombe la rivière qui +bat sa base, et +Moreau, qui nous a fait grimper par-dessus la dernière fois, +veut nous +faire recommencer l'ascension à cause de l'âne. Mais nous +nous obstinons +à passer sur les roches à fleur d'eau, et l'âne y +passe sans brancher. +De mémoire d'âne, on n'avait vu pareille chose; mais aussi +quel âne!</p> +<p>Derrière le grand rocher, sur un espace d'une centaine de +pas, s'étend +le site ardu et sévère que nous avons baptisé le +Sahara. Pas un souffle +d'air, pas un arbre pour s'abriter, pas une place herbue pour +séparer +les pieds du roc brûlant.</p> +<p>En plein midi, il y a un peu de quoi devenir fou; mais algira et +gordius +apparaissent instantanément, comme s'ils attendaient nos +naturalistes. +Alors, tout est oublié: le soleil ne darde pas de feux dont on +se +soucie. Voilà nos enragés tout en haut du +précipice, oubliant de songer +aux vipères qui abondent et au moyen de redescendre tout ce +qu'ils ont +gravi. N'importe, les captures sont effectuées, et on descend +comme on +peut.</p> +<p>Cette roche feuilletée se divise en escaliers friables et +perfides, et +les herbes brûlées qui s'y attachent sont glissantes comme +de la glace. +L'émotion fait oublier à ceux qui regardent la chasse les +souffrances de +la fournaise. Outre les papillons désirés (ce que les +entomologistes +appellent leur <i>desideratum</i>), on rapporte des merveilles +inattendues, +des coléoptères avec lesquels on avait fait connaissance +à la Spezzia, +dont le climat est aussi un peu celui de l'Afrique.</p> +<p>On va plus loin, on se retourne pour regarder encore la belle +silhouette +du rocher, qui paraît grandiose par sa proportion avec le site +environnant. Au pied des Alpes, ce serait un grain de sable; là +où il +est, c'est un pic alpestre.</p> +<p>Mais on avance, et les talus s'abaissent, la rivière n'a plus +de +rochers, et, pendant un certain temps, ombragée de beaux arbres, +elle +semble noire et morte. Les gazons refleurissent, l'air circule et les +insectes méridionaux disparaissent. Moreau nous trouve des +sources +fraîches, et, après une nouvelle halte, on reprend +à travers champs, par +le plateau, la direction du village.</p> +<p>En général, ces plateaux sont tristes et nus, mais ils +sont courts et +s'abaissent brusquement vers de jolis bouquets de bois de hêtres +et de +chênes enfouis dans des déchirures de terrains +très-amusantes.</p> +<p>On remonte, on traverse, en soupirant un peu, des moissons au-dessus +desquelles la chaleur danse et miroite. Enfin on redescend rapidement +au +village par une fente profonde, chemin en été, torrent en +hiver.</p> +<p>On ne saurait définir la production générale du +pays, tant elle est +inégale et variée sur ces terrains tourmentés de +mouvements capricieux!</p> +<p>Dans des veines ombragées et humides, les fourrages sont +magnifiques à +la vue, bien que grossiers de qualité; le <i>brin</i> est trop +gros, et nos +chevaux le refusent absolument; ceux du pays, moins délicats, en +font +leurs délices. Sur les hauteurs pierreuses croissent de maigres +froments, gravement malades cette année, et dont le grain +éclate en +poudre noire. Mais, à deux pas plus bas ou plus au nord, ou plus +au sud, +la moisson du blé, de l'orge ou de l'avoine, est superbe. +Ailleurs et +non loin, c'est la vigne qui souffre ou prospère. La culture se +fait +industrieuse, essayeuse, observatrice, comme dans tous les pays +accidentés. On finit par utiliser les recoins les plus rebelles +et par +ne rien abandonner au désert de ce qui est praticable, +c'est-à-dire de +ce que le pied et la main peuvent atteindre.</p> +<p>Somme toute, la contrée est riche, le vin +très-potable, le pain +excellent, les légumes aussi. La grande variété +des produits est +toujours une source d'aisance pour le paysan, parce que bien rarement +tout manque à la fois. C'est ce qui leur fait dire avec raison +que les +<i>chétifs</i> pays sont les meilleurs. En effet, dans les +terres légères et +inégales des varennes, on trouve parfois plus de ressource que +dans +l'uniforme et opulent fromental. On possède dix fois plus +d'espace, et +bien qu'une <i>boisselée</i> de chez nous paraisse en valoir +dix des autres, +le résultat général prouve que ces terres +médiocres rapportent, en +proportion de leur prix, un bon tiers de plus que celles de +première +qualité.</p> +<p>Cela provient surtout de ce que l'on s'ingénie davantage.</p> +<p>—Nous nous <i>artificions</i> à toute chose, me disait un +paysan de par là. +Nous savons faire pousser le noyer et le châtaignier côte +à côte, chose +réputée impossible dans vos endroits. Nous greffons toute +sorte d'arbres +fruitiers les uns sur les autres: tant pis pour ceux qui manquent. Nous +ne craignons pas de recommencer, pas plus que d'apporter de la terre +à +dos de mulet, à dos d'âne et même à notre dos +de chrétien, dans des +hottes, pour nous faire un petit jardin dans un trou de rocher. On +<i>s'invente</i> tout ce qu'on peut, et, si les courants d'eau +emportent +l'ouvrage à la mauvaise année, on recommence un peu plus +haut, on +endigue, on s'arrange et on se sauve.</p> +<p>Ce paysan industrieux et entreprenant est, et je le +répète, moins +solennel et moins poétique que le nôtre: il ressemble plus +à un +Auvergnat moderne qu'à un vieux Gaulois. Il manque de cette +majesté +qu'on peut appeler <i>bovine</i> chez l'homme de la vallée +Noire; mais il est +plus intéressant dans son combat avec la terre, et, s'il +rêve moins, il +comprend davantage.</p> +<p>Encore un trait caractéristique: le paysan de chez nous a +peur de l'eau. +Il croit que le bain de rivière est malsain, le dimanche, pour +qui a sué +la semaine. Il croit que la natation est un plaisir d'oisif. Il se noie +dans un pied d'eau.</p> +<p>Ici, tout le monde va à l'eau comme des canards. Le dimanche +soir, +toute la population nage, plonge, dresse des bambins à se jeter +dans les +bassins profonds du haut des rochers et à pêcher à +la main sous les +blocs de la rivière. Quelques femmes nagent aussi. On se partage +gaîment +la pêche et on rentre pour la manger toute fraîche en +famille, sauf les +belles pièces, qui sont vendues à Argenton quand il n'y a +pas +d'étrangers au village.</p> +<p>Ce poisson est exquis, même le fretin. Il a la chair ferme et +savoureuse.</p> +<p>La bonne et vraie pêche se fait avant le jour; aussi vous +pourriez +marcher la nuit tout le long de ce désert, avec la certitude de +rencontrer, à chaque pas, des figures affairées mais +bienveillantes.</p> +<p>Les meuniers et les pêcheurs vivent en bonne intelligence: +filets et +bateaux sont prêtés à toute heure, et ce continuel +échange constitue une +sorte de communauté. On ne se gêne guère pour lever +la vergée qu'on +rencontre sur les îlots dans le courant. Mais c'est à +charge de +revanche, et la grande prudence du Berrichon évite les reproches +et les +querelles. Les pêcheurs ont un soin de prévoyance qui ne +viendrait +jamais à ceux de l'Indre. Quand on pêche les +étangs, ils achètent le +fretin et <i>rempoissonnent</i> leur rivière pour l'avenir.</p> +<p>En traversant une ravissante prairie, nous eûmes à +saluer une +très-vieille dame du hameau des Cerisiers, qui gardait ses +vaches en +cornette et jupon court.</p> +<p>Elle était seule dans cet Éden champêtre, +droite, rose, enjouée.</p> +<p>Moreau m'apprit que c'était une personne riche, la +mère d'un de nos +amis, avoué très-considéré dans notre ville.</p> +<p>—Comprenez-vous, nous dit-il quand nous fûmes à +quelques pas de cette +vénérable pastoure, qu'une dame comme elle, qui a le +moyen d'avoir trois +vachères pour une, prenne son plaisir à être +là toute seule à son âge, +par chaud ou froid, vent ou pluie?</p> +<p>—Ma foi, oui, pensai-je; je le comprends très-bien. Je sais +que son +fils, qui la respecte et la chérit, a fait son possible pour la +fixer à +la ville auprès de lui. Mais elle s'y mourait d'ennui; le +bien-être et +le repos lui retiraient l'âme du corps. Il y a dans ces natures +agrestes une poésie qui ne sait pas rendre compte de ses +jouissances, +mais que l'esprit savoure dans une quiétude mystérieuse. +Oui, oui, +encore une fois, l'aspiration à la vie pastorale, le besoin +d'identifier +notre être avec la nature et d'oublier tous les faux besoins et +toutes +les vaines fatigues de la civilisation, ce n'est pas là un vain +rêve; +c'est un goût inné et positif chez la grande +majorité de la race +humaine, c'est une passion muette et obstinée qui suit partout, +comme +une nostalgie, ceux qui ont mené, dès l'enfance, la vie +libre et rêveuse +au grand air.</p> +<p>Et, quand cette passion s'est développée dans une +contrée adorable, +est-il un artiste qui ne la comprenne pas et qui ne la voie pas flotter +dans ses pensées comme le songe d'une vie meilleure?</p> +<p>Tout le monde la comprendrait, cette passion, si la nature +était belle +partout. Elle le serait, si l'homme voulait et savait. Il ne s'agirait +pas de la laisser à elle-même, là où elle se +refuse à nourrir l'homme. +Il s'agirait de lui conserver son type et de lui restituer, avec les +qualités de la fécondité, le caractère de +grâce ou de solennité qui lui +est propre.</p> +<p>Cela viendra, ne nous désolons pas pour notre descendance. +Nous +traversons les jours d'enfantement de l'agriculture. La terre n'est +ingrate que parce que le génie de l'homme a été +paresseux. Nous sortons +des ténèbres de la routine. La science et la pratique +prennent un +magnifique essor au point de vue de l'utilité sociale. La vie +matérielle +absorbe tout, la question du pain enfante des prodiges. Les artistes et +les rêveurs ont tort pour le moment.</p> +<p>Il le faut, et n'importe! car le sentiment du beau et les besoins de +l'âme reviendront quand la production aura payé l'homme de +ses dépenses +et de ses peines. La question des arbres viendra le préoccuper +quand il +aura trouvé le chauffage sans bois. La question des fleurs +descendra des +régions du luxe aux besoins intellectuels de tous les hommes. La +question des eaux et des abris de rochers fera des prodiges quand il y +aura communauté, je ne dis pas de propriété (je ne +soulève pas cette +question), mais de culture en grand avec une direction savante et +intelligente.</p> +<p>Déjà les efforts particuliers de quelques riches amis +du beau font +pressentir ce que sera la campagne en France dans une centaine +d'années +peut-être. On comprend déjà très-bien qu'un +parc de quelques lieues +carrées soit une fantaisie réalisable, et que, au milieu +de ses grandes +éclaircies et de ses immenses pelouses, les moissons et les +fauchailles +s'effectuent facilement à travers des allées +ombragées et doucement +sinueuses.</p> +<p>Il n'y a donc pas de raisons pour qu'un jour, quand +l'intérêt social +aura prononcé qu'il est indispensable de réunir tous les +efforts vers le +même but, des départements entiers, des provinces +entières, ne +deviennent pas d'admirables jardins agrestes, conservant tous leurs +accidents de terrains primitifs devenus favorables à la nature +de la +végétation qu'on aura su leur confier, distribuant leurs +eaux dans des +veines artificielles fécondantes et gracieuses, et se couvrant +d'arbres +magnifiques là où ne poussent aujourd'hui que de +stériles broussailles.</p> +<p>À mesure qu'on obtiendra ce résultat, en vue du beau +en même temps +qu'en vue de l'utile, les idées s'élèveront. Le +goût ira toujours +s'épurant, le sentiment du pittoresque deviendra un besoin, une +jouissance, une ivresse pour le laboureur, aussi bien que pour le +poëte. +Ce sera un crime que d'abattre ou de mutiler un bel arbre, une +grossièreté que de négliger les fleurs et +d'aplanir sans nécessité les +aspérités heureuses du sol; un crétinisme que de +détruire l'harmonie des +formes et des couleurs sur un point donné, par des +bâtisses +disproportionnées ou criardes. L'artiste ne souffrira plus de +rien, +l'idéalisme et le réalisme ne se battront plus.</p> +<p>Toute rêverie sera douce, toute promenade charmante; et vous +croyez que, +vivant dans le beau et le respirant comme un air vital dans la nature +redédiée à Dieu, les hommes ne deviendront pas +plus intelligents en +devenant plus riches, plus vrais en devenant plus habiles, et plus +aimables en devenant plus satisfaits?</p> +<p>Amyntas s'est décidément épris de la +maisonnette où nous sommes loges. +Il y rêve une installation possible, un pied-à-terre +tolérable au milieu +du monde enchanté des fleurs, des ruisseaux et des papillons. +Pourquoi +pas? Il a bien raison.</p> +<p>J'avais grande envie aussi de cette chaumière, bien qu'elle +ne réalise +pas mon ambition pittoresque. Vingt autres sont plus jolies; mais c'est +la seule en vente, et j'allais m'en emparer.... Mais notre ami +réclame +la priorité de l'idée. Il nous demande de lui laisser +arranger cette +chaumière à son gré et de devenir ses hôtes +dans nos excursions sur la +Creuse. Nous retirons nos prétentions.</p> +<p>Il échange quelques paroles avec madame Rosalie. Le +voilà propriétaire +d'une maison bâtie à pierres sèches, couverte en +tuiles, et ornée d'un +perron à sept marches brutes; d'une cour de quatre mètres +carrés; d'un +bout de ruisseau avec droit d'y bâtir sur une arche, plus, d'un +talus de +rocher ayant pour limite un buis et un cerisier sauvage.</p> +<p>À partir de ce moment, je vois bien que l'insouciant Amyntas +n'est plus +le même.</p> +<p>Après le souper, car nous n'avons dîné +qu'à neuf heures, le voilà qui +lève des plans, qui mesure ses deux petites chambres, plante en +imagination des portemanteaux, creuse des armoires dans +l'épaisseur de +<i>son mur</i>, et dit à chaque instant: <i>Ma maison, ma cour, +mon rocher, mon +buis, mon cours d'eau, mes voisins, mes impôts</i>,—il en aura +pour deux +francs vingt-cinq centimes!—<i>mes droits, mes servitudes, mon acte, ma +propriété</i>, enfin! C'est tout dire!</p> +<p>—N'en riez pas, dit-il; qui sait si ce n'est pas là que, par +goût ou +par raison, je viendrai terminer mes jours?</p> +<p>Ah! qui sait, en effet? La même idée m'était +venue pour mon compte, +quand je lorgnais cette splendide acquisition à laquelle il me +faut +renoncer.</p> +<p>Mais l'aimable acquéreur s'en fait un si grand amusement, que +je suis +dédommagé de mon sacrifice. Et puis il n'est pas dit +absolument que la +voisine, l'affable et obligeante madame Anne, ne se laissera pas +séduire +par mes offres un peu plus tard. Nous verrons, si elle n'a pas trop de +chagrin!</p> +<p>J'avoue que je ne me pardonnerais pas d'apporter un chagrin dans ce +village. Un chagrin surmonté par des considérations +d'intérêt, c'est +presque une corruption exercée et subie. Certes, l'Eldorado +champêtre où +nous voici recèle ses plaies secrètes comme les autres; +mais je voudrais +bien que ma main n'y apportât pas une égratignure.</p> +<p>Ce remords n'empoisonnera pas les jouissances de notre nouveau +propriétaire. L'aubergiste qui lui cède la maisonnette +est enchanté de +pouvoir faire agrandir et arranger désormais son auberge. Il +paye +quelques dettes avec le surplus, et se loue beaucoup de l'aventure.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h2>IX</h2> +<br /> +<p style="font-weight: bold; text-align: right;">10 juillet.</p> +<p>Une voix creuse et sépulcrale me réveille, et une +pensée triste me +traverse l'esprit.</p> +<p>Le pauvre petit maître d'école qui demeure en face, +dans notre <i>square</i>, +s'est laissé choir hier de son âne. On le disait +brisé. Il est peut-être +mourant.</p> +<p>Sans doute, cette voix de la tombe, c'est celle du prêtre qui +vient +prier pour son âme.</p> +<p>J'entr'ouvre le rideau et je me rassure. Il n'y a là qu'un +vieux +mendiant aveugle, récitant un long <i>oremus</i> en l'honneur +du généreux +Amyntas, qui vient de le bien traiter. Aussi, tandis que le +<i>propriétaire</i> s'enfuit modestement dans les ruines de la +forteresse, +pour échapper à la litanie du remercîment, le vieux +fait les choses en +conscience et récite jusqu'au bout son antienne édifiante.</p> +<p>Une jolie petite fille de dix ans sort de la maison d'école, +apporte au +pauvre un gros morceau de pain blanc, le lui met dans sa besace et lui +demande où il veut aller.</p> +<p>Le bonhomme lui ordonne d'un air grave de le conduire au +château. Elle +lui prend la main et l'emmène, en écartant devant lui, +avec son petit +sabot, les pierres qui pourraient le faire trébucher.</p> +<p>On déjeune chez madame Rosalie, on lui dit adieu, et on part +pour le Pin +par le chemin d'en haut. On redescend avec Moreau à la Creuse, +et on +fait encore une lieue dans les rochers pour aller au Trou-Martin, un +bel +endroit, le plus hérissé de la contrée: rochers en +aiguilles sur les +deux rives de la Creuse, aridité complète, +découpure romantique autour +du courant devenu plus rapide; l'un fait un croquis; l'autre, un somme.</p> +<p>Au retour, à un méandre où le torrent est calme +et profond, une barque +glisse lentement d'une rive à l'autre. Le batelier conduit trois +femmes +chargées de paniers de fruits; tous quatre sont superbes de pose +et de +costume, à leur insu; l'eau est un miroir; les rivages herbus, +les +arbres, les terrains sont étincelants au soleil, qui baisse et +rougit. +Tout est rose, chaud et d'un calme sublime.</p> +<p>Ce n'est pas le lac Némi; ce ne sont pas les femmes d'Albano, +c'est +autre chose: c'est moins beau et plus touchant. Ici, rien ne pose. En +Italie, le moindre brin d'herbe fait ses embarras et attend le peintre.</p> +<p>Belle et bonne France, on ne te connaît pas!</p> +<p>On part à cinq heures, on flâne un peu en route, on +boit de l'eau +fraîche à Cluis. On peut y manger des goires, gâteau +au fromage de la +localité. C'est étouffant; mais quand on a faim!...</p> +<p>On arrive à la maison à onze heures du soir. On soupe, +on range les +papillons, on se couche à deux heures.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h2>X</h2> +<br /> +<p style="font-weight: bold; text-align: right;">14 juillet.</p> +<p>Notre ami l'avoué, le fils de la vénérable +pastoure, est venu nous voir +ce matin.</p> +<p>Amyntas lui confie le soin de régulariser son acquisition et +le traite +de <i>mon avoué</i> avec une aisance importante. On dirait +qu'il n'a fait +autre chose de sa vie que d'être propriétaire. Il ne dit +plus <i>ma +chaumière</i>, il ne dit même plus <i>ma maison</i>, il +dit <i>ma villa</i>.</p> +<p>L'avoué nous donne des renseignements sur le pays, dont il +est né +<i>natif</i>, comme on dit chez nous. Il a été +élevé pieds nus, sur les +roches du <i>Cerisier</i>. Il soupire au souvenir du temps où, +lui aussi, +gardait ses vaches dans les grandes herbes. Il a l'excellent esprit de +comprendre que sa mère n'ait pu s'habituer à l'air mou +d'une ville et au +parfum de renfermé d'une étude. Puis il nous dit, lui qui +connaît la +réalité des choses humaines et qui est rompu au contact +des intérêts et +des passions des gens de campagne:</p> +<p>—Vous avez eu une bien bonne idée de vouloir planter +là une tente. Je +ne crois pas que vous le regrettiez jamais. Ce village est un nid de +braves gens.</p> +<p>—En vérité? Il nous semblait, mais nous ne savions +pas! Nous cherchions +des fleurs et des papillons. Aurions-nous trouvé des hommes?</p> +<p>—Des hommes très-bons et très-sincèrement +religieux, des moeurs +très-douces, vous verrez! Et puis une grande fierté, +l'orgueil d'un +certain bien-être, joint au plaisir de l'hospitalité. Nous +avons peu à +faire par là, nous autres gens de procédure. J'en suis +fier pour mon +endroit. Pas de procès comme dans la Marche. C'est une oasis. +Ces gens +ne sont jamais sortis de leur manière d'être depuis des +siècles. Faute +de chemins, ils ne se sont jamais écartés du beau jardin +que leur a +creusé la nature. Ils ont su garder leur bonheur, et il y a chez +eux un +grand cachet d'association et d'homogénéité. Ne +vous défendez pas de +les estimer. Ils sont tous ce qu'ils vous paraissent.</p> +<p>Espérons que ce réaliste de profession n'est pas trop +romanesque +d'instinct, et retournons au village le plus vite qu'il nous sera +possible.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h2>XI</h2> +<br /> +<p style="font-weight: bold; text-align: right;">26 juillet.</p> +<p>Parthénias est dans le Midi, Amyntas est parti avant-hier +pour <i>son +village</i>, afin de mettre les ouvriers en besogne à <i>sa +villa</i>. Il nous +permet cependant d'y passer encore une bonne journée avant de +leur céder +la place.</p> +<p>Nous partons demain, Herminea et moi; aujourd'hui, nous voyons la +fête +de notre hameau d'ici; c'est sainte Anne qui en est la patronne et que +l'on fête le dimanche; car la moisson est commencée, et on +ne pourrait +se déranger dans la semaine.</p> +<p>Toutes les réjouissances de chez nous se bornent à +danser, du matin au +soir, la bourrée. La bourrée du Berry va se perdant sans +qu'on y songe; +elle ne se danse plus que dans un assez petit rayon. J'ai bien peur +qu'on ne se soit laissé entraîner à la contredanse +dans notre village de +là-bas. Je n'ai pas encore osé le demander.</p> +<p>La contredanse du paysan est absurde et grotesque. Sa valse est, +comme +rhythme et comme allure, quelque chose de disloqué et +d'incompréhensible. La bourrée est monotone, mais d'un +vrai caractère. +Pourtant il ne faut pas la voir folichonner par les artisans de petite +ville; ils y sont aussi absurdes que le paysan à la contredanse.</p> +<p>Il y a aussi les <i>beaux</i> de village de la nouvelle +école, qui y +introduisent des contorsions prétentieuses et des airs +impertinents tout +à fait contraires à l'esprit de cette antique danse. La +bourrée n'est +elle-même que dans les jambes molles et les allures +traînantes de ce qui +nous reste de vrais paysans, les jeunes bouviers et les minces +pastoures +de nos plaines.</p> +<p>Ces naïfs personnages s'y amusent tranquillement en apparence; +mais +l'acharnement qu'ils y portent prouve qu'ils y vont avec passion. Leur +danse est souple, bien rhythmée et très-gracieuse dans sa +simplicité. +Les filles sont droites, sérieuses, avec les yeux invariablement +fixés à +terre. J'ai toujours vu les étrangers, qui venaient à +notre fête, +très-frappés de leur air modeste.</p> +<p>Notre <i>assemblée</i> est une des moins brillantes du pays. +Il en a toujours +été ainsi: c'est parce qu'elle <i>tombe en moisson</i> +et que la jeunesse est +éparpillée au loin en ce moment. Je doute que le +cabaretier qui nous +dresse une ramée y fasse de brillantes affaires. Bien qu'il +offre aux +consommateurs liqueurs, bière et café, nos paysans, qui +ne sont guère +friands de ces nouveautés, n'en usent que <i>par genre</i>, et +préfèrent le +vin du cru, qui se débite au <i>pichet</i> dans les cabarets de +la localité.</p> +<p>Les ménétriers semblent fort occupés; mais deux +sonneurs de musette, +c'est trop pour si peu de monde, et leur journée a +été mauvaise.</p> +<p>Le vieux Doré se targue pourtant d'avoir des droits à +la préférence des +gens d'ici. Il a été assez habile dans son temps, et il a +beaucoup +gagné. Il était seul alors pour cinq ou six paroisses et +faisait souvent +des journées de dix écus. Mais il s'est +négligé dans son art, et, +quelquefois distrait dès le matin, il coupait tout le jour les +jambes à +son monde, en sortant plus que de raison du ton et de la mesure.</p> +<p>Et puis le cornemuseux croit que le souffle et le succès ne +le trahiront +jamais, tandis que l'un est aussi fugitif que l'autre. Il n'amasse +guère; et, aux champs comme ailleurs, tout artiste veut mener la +vie +d'artiste. Bien qu'il travaille de ses bras dans la semaine, il n'est +pas réputé bon ouvrier et ne trouve pas beaucoup +d'ouvrage. Aux champs +comme ailleurs, règne le préjugé du positiviste +contre l'idéaliste.</p> +<p>Bref, Doré est devenu vieux, maladif et pauvre. Il a fait la +folie de se +marier en secondes noces avec une jeune femme qui lui a donné +beaucoup +d'enfants. L'aîné, âgé de dix ans, est +là debout sur le banc, à son +côté, l'accompagnant sur la vielle avec beaucoup de nerf +et de justesse.</p> +<p>Le pauvre petit bonhomme est charmant; c'est un élève +qui lui fait +honneur et qui le ramène à la mesure, avec laquelle il +s'était trop +longtemps brouillé. L'enfant est intéressant, et, en +outre, Doré a fait +la dépense d'une vaste tente sous laquelle on peut danser seize, +à +l'abri du soleil et de la pluie.</p> +<p>Hélas! c'est peine perdue! Les délicats sont en petit +nombre, et, malgré +trente-deux degrés de chaleur, on danse en plein soleil à +la musette du +concurrent qui est venu fièrement planter son tréteau dos +à dos avec +lui.</p> +<p>Les deux musettes braillent chacune un air différent. +À distance, c'est +un charivari effroyable. Mais telle est la puissance de l'instrument, +que, de près, l'un ne peut étouffer l'autre et que le cri +strident de la +vielle du petit se perd dans le mugissement du grand bourdon de +Blanchet.</p> +<p>Et puis Blanchet, de Condé, est dans la force de l'âge +et du talent. +C'est un véritable maître sonneur, plus instruit et mieux +doué que le +vieux Doré. Il n'a pas dédaigné les traditions et +sait de fort belles +choses, aussi bien pour la messe que pour le bal. Il sait accompagner +le +plain-chant et s'accorder avec trois autres cornemuses à +l'offertoire. +Je l'ai entendu une fois consacrer la cérémonie du chou, +à un lendemain +de noce, par un chant grave d'une originalité extrême et +d'une facture +magnifique.</p> +<p>Je le priai de venir le lendemain pour moi seul, et il me joua des +bourrées de sa composition, très-bien faites et nullement +pillées dans +les airs de vaudeville que nos sonneurs modernes ramassent, tant bien +que mal, sur les routes et dans les cabarets.</p> +<p>Aussi, quand le pauvre Doré vint me porter sa plainte, +à la fin de +l'assemblée, me remontrant que Blanchet, de Condé, avait +mal agi en +faisant danser sur une paroisse de son ressort; quand il me montra en +pleurant son gentil vielleux et les vingt-six sous de sa +journée, tous +frais faits, je fus attendri sans doute, et lui donnai le +dédommagement +qu'il pouvait réclamer d'une vieille amitié; mais je ne +pus prendre +parti contre le maître sonneur de Condé, qui était +dans son droit et +qui, avec trois pintes de vin dans le ventre, n'a jamais failli aux +lois +de la mesure.</p> +<p>La scène fut assez pathétique. Doré +gémissait et me reprochait +doucement, mais tristement, d'être de ceux qui lui avaient fait <i>du +tort</i>.</p> +<p>J'avais prôné d'autres maîtres sonneurs +autrefois: Marcillat, du +Bourbonnais, ensuite Moreau, de la Châtre, et maintenant ce +maudit +Blanchet, de Condé, dont pourtant il parlait avec un certain +respect. +Mais pourquoi ne m'étais-je pas contenté de lui, le vieux +sonneur de +Saint-Chartier, l'unique, l'inévitable des anciens jours?</p> +<p>—Il fut un temps, disait-il, où, quand vous vouliez entendre +la +cornemuse ou faire danser la jeunesse, c'était toujours moi que +vous +appeliez. Et puis, tout d'un coup, vous avez eu une dame de Paris, une +fameuse Pauline Viardot, qui voulait écrire nos airs, et vous +avez +demandé Marcillat, qui était à plus de douze +lieues d'ici, pendant que +j'étais sous votre main. Ç'a été un +crève-coeur pour moi; je me suis +questionné l'esprit pour savoir en quoi j'avais manqué, +et, de chagrin, +j'ai quitté l'endroit pour aller vivre à la ville, +où je vis encore plus +mal.</p> +<p>Que pouvais-je répondre à ce pauvre homme? Il est +malheureux et pas +assez artiste pour comprendre que l'art et l'amitié +obéissent à des lois +différentes. Mais il me faisait peine, et je me gardai bien de +lui dire +que j'avais douté de son talent.</p> +<p>J'arrangeai la chose de mon mieux en l'engageant à pardonner +au grand +Marcillat, mort il y a longtemps, à la suite d'une querelle +suscitée par +d'autres sonneurs, pour des causes analogues à celle dont il +était là +question.</p> +<p>Quant à Moreau, de la Châtre, ce n'est pas moi qui ai +fait sa +réputation. Elle s'est établie et soutenue sans moi.</p> +<p>Doré m'avoua qu'il n'essayait pas de lutter contre cet +artiste +redoutable, sur son terrain, les bals de la ville, et qu'il cherchait +modestement sa vie aux alentours. Je lui rendis un peu de contentement +en louant son petit et en lui disant qu'à eux deux ils jouaient +très-bien, ce qui est la vérité.</p> +<p>Un autre <i>idéaliste</i> des environs, que l'on rencontre +dans toutes les +foires et assemblées, voire sur tous les chemins, comme un +bohème dont +il mène la vie, c'est Caillaud-la-<i>Chièbe</i> +(c'est-à-dire la <i>Chèvre</i>), +ainsi surnommé parce que, durant quelques mois, il promena et +montra +pour de l'argent le phénomène ainsi décrit sur +l'écriteau (avec +portrait) de sa pancarte: <i>Ici l'on voit la chièbe à +Caillaud qu'à trois +pattes de naissance</i>.</p> +<p>La chèvre à trois pattes n'enrichit point Caillaud. +Caillaud est plein +d'idées et d'activité, mais il se blouse dans toutes ses +spéculations. +Il appartient à la grande race des Barnum et compagnie, mais il +a plus +d'ambition que de prévoyance.</p> +<p>À peine la chèvre phénoménale fut-elle +sevrée, qu'il recommença, pour la +centième fois de sa vie, l'histoire du pot au lait. Il lui fit +construire une petite voiture, acheta un âne, et, après +avoir promené +son monstre dans le département, il partit pour Paris dans +l'espoir de +revenir millionnaire.</p> +<p>Le Jardin des Plantes acheta vingt-cinq francs, je crois, la +chèvre à +trois pattes; c'était bien tout ce qu'elle valait, mais non tout +ce +qu'en frais de voyage et d'exhibition elle avait coûté +à son naïf +propriétaire.</p> +<p>Il revint au pays, Gros-Jean comme devant, vendit du ruban, des +allumettes, des tortues d'eau douce, des poissons, des boutons, des +écrevisses, des cochons d'Inde, que sais-je? Toujours par monts +et par +vaux, brocantant sur toutes choses, se plaignant toujours de l'ingrate +fortune, et toujours recommençant, avec accompagnement +d'illusions et de +déboursés préalables, l'édifice de sa +prospérité. Excellent garçon +d'ailleurs, doux, sobre, point vicieux et très-serviable avec ou +sans +profit. Il s'est jeté dans la bohème par imagination et +non par paresse, +car il se donne du mal comme dix pour gagner quelques sous. Il est +assez +menteur, encore par excès d'imagination, car il ne sait pas +soutenir ses +hâbleries, et ses finesses sont cousues d'un câble.</p> +<p>La moralité que l'on peut tirer de sa vie fantaisiste, c'est +qu'il y a +des gens si habiles, qu'ils sont fatalement dupes de tout, et +d'eux-mêmes par-dessus le marché. Ils cherchent la +renommée de profonds +diplomates, et, une fois posés ainsi, ils ne peuvent plus dire +un lieu +commun qui ne mette en méfiance. On se fait un droit, un +plaisir, +presque un honneur et un devoir de les attraper, si bien qu'en somme +ils +succombent dans une lutte où ils se trouvent seuls contre tous.</p> +<p>N'en est-il pas ainsi ailleurs qu'au village? et, aux premiers plans +du +monde financier et industriel, ne trouve-t-on pas, sous des dehors +moins +naïfs, mais avec des effets et des résultats aussi vains, +plus d'un +Caillaud à trois pattes?</p> +<p>Ledit Caillaud a inventé, depuis trois ans, de tenir un jeu +de bonbons +pour les enfants, dans les assemblées. Il a une table sur +laquelle sont +collées des cartes; sur chacune de ces cartes est un lot plus ou +moins +friand, soit trois dragées au plâtre, soit une tour en +sucre, soit un +demi-bâton de sucre d'orge, soit un cheval en candi couleur de +rose. Il +fait payer un sou, et on tire dans un sac des cartes roulées, +crasseuses, Dieu sait! pour amener le lot placé sur la carte +correspondante du tableau. La ruse du marchand consiste à placer +des +pièces d'une certaine apparence sur les intervalles, de +manière que +presque tous les lots soient couverts d'objets qui ne +représentent pas +la valeur d'un centime.</p> +<p>À cet honnête trafic, Caillaud fit d'abord quelques +bonnes journées. +L'an passé, il récolta trente-huit francs. Mais il ne +faut pas +longtemps pour que les plus niais y voient clair.</p> +<p>Sans nous, cette année, sa boutique eut été +déserte. Heureusement pour +lui, tous les gamins vinrent nous demander de tenir la banque, et nous +la fîmes sauter à son profit avec des joueurs qui ne +payaient pas.</p> +<p>Mais quoi! aussi bien que le vieux Doré, Caillaud a +déjà un concurrent.</p> +<p>Au bout de la place, dans un coin honteux, se tient un pauvre +être +disloqué, horrible, qu'agite en outre une sorte de danse de +Saint-Gui +des plus bizarres. Lui aussi a son jeu de friandises, un tourniquet +à +macarons, dont les mouches sont les seuls chalands, le pauvre homme +n'ayant pas, comme le magnifique Caillaud, le moyen d'abriter sa +marchandise sous un parasol; et voilà Caillaud qui pourrait bien +gémir +et murmurer, parce que j'ai été aussi donner un +encouragement au petit +commerce de l'estropié. Pour le coup, je perdrais patience et +j'enverrais promener mon ami à trois pattes, s'il +réclamait, en vain, le +monopole de la misère et de la commisération.</p> +<p>Les bohémiens sont fort gentils: c'est une race aimable et +vivace, qui +se trouve la même, relativement, à tous les +échelons de la société.</p> +<p>La profession est relativement la même aussi: elle consiste +à s'isoler +des conditions régulières de l'existence +générale et à se frayer une +route de fantaisie à travers le troupeau du vulgaire. Ce serait +tout à +fait légitime pour quiconque a le goût des aventures, le +courage des +privations et l'heureuse philosophie de l'espérance, si, +même en +s'abstenant du vice qui avilit et de l'intempérance qui +hébète, on +n'était pas fatalement entraîné, un jour ou +l'autre, à oublier toute +notion de dignité, et, partant, de charité humaine.</p> +<p>L'homme qui s'endurcit trop vis-à-vis de lui-même +s'endurcit peu à peu à +l'égard de ses semblables. Il trouve naturel d'exploiter leur +travail au +profit de son industrie, qui consiste à se faire plaindre +jusqu'au jour +où il n'y réussit plus du tout et se laisse mourir dans +un coin, fatigué +de l'ingratitude de sa fonction d'ingrat.</p> +<p>À côté de la figure à la fois souriante +et larmoyante du bohème +rustique, mélange de timidité et d'audace, de douleur et +d'ironie, passe +la face sérieuse et un peu hautaine du paysan aisé, bien +établi dans la +famille et la propriété. Dans nos pays, celui-ci est +honnête homme en +général, et très-charitable envers les individus. +Il a même un sourire +de protection pour celui qui a trois pattes de naissance et qui va +clopin-clopant dans la vie. Lui, fièrement établi dans la +société sur +ses quatre pieds de banc, il n'avance pas, mais il ne tombe pas. Il +dit, +en parlant du bancal, qu'il n'a pas pris <i>la rége</i> (le +sillon) du bon +côté, et que, pourtant, il n'est pas mauvais homme pour +ça. Il ne le +pousse pas à terre, car il met tout son tort sur le compte du +progrès, +le grand ennemi, le chemin de perdition de la jeunesse.</p> +<p>À l'égard des masses souffrantes, le paysan +aisé est très-dur en +théorie. Il se révolte à l'idée du mieux +général; cependant il plaint et +assiste les maux particuliers; mais il a horreur des conclusions, de +quelque côté qu'elles lui soient présentées, +et ce sera sagesse que de +chercher le moyen de l'y amener sans qu'il s'en aperçoive.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h2>XII</h2> +<br /> +<p style="font-weight: bold; text-align: right;">Au village de ***, 27 +et 28 juillet.</p> +<p>Nous voici dans nos torrents et dans nos rochers. Amyntas est venu +au-devant de nous à pied avec Moreau, jusqu'au joli bois entre +le +chatelier et la croix. Ils rendent l'âme, notre cheval aussi.</p> +<p>On fait halte. La chaleur devient torride dès qu'on s'engage +dans les +vallons qui conduisent à la Creuse.</p> +<p>Cette fois, nous avons quelque peine à remiser la voiture. +Les récoltes +sont presque finies, les granges sont pleines.</p> +<p>Nous descendons à la Creuse et nous la remontons +jusqu'à l'embouchure du +torrent de notre village. Il n'y a pas pour une heure de marche, et +c'est en somme le plus beau coin de la gorge. La Creuse y est +resserrée +et traverse deux ou trois petits chaos très-romantiques.</p> +<p>J'ai vu autrefois ce paysage encore plus beau: on a abattu de grands +chênes qui le complétaient. On a fait un nouveau pont, qui +sera encore +emporté comme celui que nous passions autrefois pour aller +à la +<i>Prune-au-Pot</i>, un vieux manoir qui a eu l'honneur +d'héberger Henri IV, +et qui est très-bien conservé.</p> +<p>La Creuse est terrible quelquefois. Je l'ai vue bien +méchante. En ce +moment, elle est si basse et si tranquille, que l'on a besoin de +regarder la position de ses énormes blocs de granit pour se +persuader +que c'est elle qui les a apportés là.</p> +<p>Le village se présente encore mieux en montant qu'en +descendant. On y +arrive par des prairies délicieuses.</p> +<p>Nous y voilà. Décidément, on est ici plus +démonstratif que chez nous. +Nous sommes déjà reçus comme de vieux amis, et +nous trouvons Amyntas lié +avec tout le monde.</p> +<p>Un artiste éminent, qui a découvert aussi le village, +et dont le nom se +recommande de lui-même, est invité par nous à +déjeuner le lendemain sur +le rocher, et nous recommençons la partie de pêche et de +friture au +bord de la Creuse. Il est ravi de la douceur et de la grâce de +cette +nature. Il fait rapidement des croquis adorables.</p> +<p>Les peintres qui comprennent le vrai sont d'heureux poëtes. Ils +saisissent tout à la fois, ensemble et détails, et +résument en cinq +minutes ce que l'écrivain dit en beaucoup de pages, ce que le +naturaliste ne pénètre qu'en beaucoup de jours +d'observation et de +fatigue. Ils s'emparent du caractère des choses, et, sans savoir +le nom +des arbres et la nature des pierres, ils font le portrait des aspects +sentis, portrait pénétrant et intelligent, saisissant et +fidèle, sans +l'effort des pénibles investigations.</p> +<p>Ils écrivent la vie et traduisent le champ de la nature dans +une langue +dont les difficultés mystérieuses nous échappent, +tant elle paraît +claire et facile quand ils la possèdent bien.</p> +<p>En regardant ces croquis de M. Grandsire, nous retrouvions toutes +les +douces émotions de nos rêveries à travers ces +promenades enchantées, et, +quant à moi, il m'eût été bien impossible de +dire comment ce petit bout +de papier crayonné si promptement contenait tant de choses +auxquelles +j'avais songé, et qui m'apparaissaient de nouveau avec la +traduction des +objets dont j'avais savouré la couleur et la forme.</p> +<p>Nous avons poussé, encore une fois, jusqu'à l'anse du +grand rocher noir. +Amyntas s'est donné la satisfaction de l'escalader tout entier, +pour se +réchauffer d'un bain pris résolument avec ses habits dans +la Creuse à la +manière de Moreau; mais Moreau est amphibie et ne sent ni l'eau +ni le +soleil, tandis qu'Amyntas s'enrhume comme un simple petit mortel.</p> +<p>Les trente jours de chaleur tropicale qui viennent de passer sur +notre +beau pays n'ont fait que dilater la verdure; les arbres sont aussi +fastueux de feuillage qu'en juin, et, sous leur ombrage épais, +les +petites sources murmurent encore et les mousses veloutent le rocher. +Les +buis sauvages qui tapissent les talus ont toujours leur air de +fête des +Rameaux. Mais les fleurs ont fait leur temps, les prés sont +fauchés, les +vaches et les chèvres broutent partout, et les moissons +achèvent de +tomber sous la faucille.</p> +<p>Dans quelques jours, il faudra chercher un reste de vie et de +fête dans +les endroits incultes. Heureusement, ils ne manquent pas ici, et le +féroce mois d'août, si triste et si dur dans nos plaines, +ne se fera pas +trop sentir dans ces bosquets d'Arcadie.</p> +<p>Mais j'oublie qu'il nous faut partir et laisser la villa d'Amyntas +aux +réparations urgentes.</p> +<p>Nous ne reviendrons qu'à l'automne, et c'est alors seulement +que nous +deviendrons assez citoyens de ce village pour en pénétrer +les moeurs et +les coutumes.</p> +<p>En attendant, voici les nouvelles du jour:</p> +<p>Le marquis fait faire, en dehors du village, au fond du ravin, un +cimetière pour la paroisse, qui entasse ses défunts dans +l'étroite cour +de l'église, comme en plein moyen âge.</p> +<p>Le maître d'école va mieux. Il prend l'air sur son +escalier et nous fait +bon accueil. Nous caressons un enfant rose et blond, beau comme +l'Amour, +et nous découvrons qu'il est le fils du pauvre difforme. Nous en +félicitons celui-ci. Sa figure anguleuse et pâle rayonne +de plaisir. Il +sent vivre son âme dans la beauté de cet enfant. Les +âmes sont toutes +belles en sortant des mains de Dieu, et ce n'est pas le corps +apparemment qui a l'initiative dans la génération.</p> +<p>Les femmes et les filles du village sont toujours vaillantes et +robustes. Je demande où est une charmante enfant de dix-sept ans +qui +m'avait frappé par son air de douceur; elle est partie <i>en +moisson</i> dans +le haut du pays. C'est bien dur pour une jeune fille, et elle +n'était +pas obligée à cela. Mais, que voulez-vous! elle avait +envie d'un +<i>capot</i>, et, pour posséder ce morceau de drap dont elle se +coiffera +l'hiver prochain, elle va moissonner trois semaines sur ces plateaux +dévorés du soleil!</p> +<p>Et nous nous trouvions héroïques, nous autres, de nous +promener en plein +midi sous les hêtres du rivage!</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h2>XIII</h2> +<br /> +<br /> +<p style="font-weight: bold; text-align: right;">29 juillet.<br /> +</p> +<p>La chaleur écrase mes compagnons. Ils font la sieste pendant +que je +voisine.</p> +<p>Madame Anne, tout en filant sa laine et grondant ses poulets, qui +trottent par la chambre, me fait offre de tous ses services de +voisinage +avec beaucoup de grâce.</p> +<p>—Au reste, ajoute-t-elle, vous ne manquerez de rien au milieu de +nous. +On n'est pas riche, mais on est de bon coeur. Le monde d'ici oblige +sans +intérêt, et il y a, dans notre village, des gens +gênés qui ne demandent +jamais rien et offrent le peu qu'ils ont.</p> +<p>Puis elle me parle de sa famille, dont elle est fière, de ses +garçons +qui ont été au service, de ceux qui sont restés +près d'elle pour +cultiver les terres, et de sa défunte fille, mariée +à notre ami Moreau; +et de son autre fille, madame Anne, qui est la plus aimable personne du +monde, cela est certain; et, enfin de sa petite-fille, mademoiselle +Marie Moreau, qui est, selon elle, la beauté du village.</p> +<p>Elle ne m'avait pas semblé telle; mais elle arrive sur ces +entrefaites, +perchée sur les crochets à fourrage d'un grand cheval +maigre. Elle est +coiffée d'un mouchoir bleu qui cache à demi son front et +tombe le long +de ses joues. Sous le froid reflet de cette capote improvisée, +elle est +du ton rose le plus fin et le plus pur; son attitude et son accent sont +singulièrement dégagés.</p> +<p>—Grand'mère, donnez-moi à boire! crie-t-elle d'une +voix fraîche et +forte en s'arrêtant au bas de l'escalier. Je suis crevée +de soif.</p> +<p>La grand'mère lui passe un verre d'eau fraîche, qu'elle +avale d'un +trait, et qu'elle savoure après coup, en faisant claquer sa +langue, en +riant et en montrant ses deux rangées de petites dents +éblouissantes, +qui sont le cachet de la race locale. La sueur miroite sur ses joues, +son oeil est animé, sa figure hardie et candide.</p> +<p>Elle s'en va charger son cheval au champ, et rapporter le blé +à la +grange. Ses mouvements sont souples et assurés, son rire est +harmonieux; +son entrain est d'un garçon, mais sa figure est d'une femme +charmante, +et, fouaillant son cheval, sur lequel elle se tient, je ne sais +comment, +perchée sur cette haute cage, elle descend crânement le +sentier rapide.</p> +<p>Ainsi vaillante au travail et triomphante au soleil, cette +Cérès +berrichonne est d'une beauté étrange mais incontestable.</p> +<p>Une autre beauté brune, mais pâle et grave +d'expression, un peu lourde +et nonchalante d'allures, mérite une mention +particulière. Amyntas l'a +baptisée la belle Thérance, bien qu'elle ne rendît +pas le type du +Bourbonnais auquel ce nom se rapporte.</p> +<p>Je vous la nomme ainsi pourtant pour mémoire, car cette +beauté doit +avoir une histoire quelconque, et nous la saurons pour la raconter s'il +y a lieu.</p> +<p>Mais ce n'est pas le moment d'étudier la vie de sentiment +ici. La +moisson absorbe tout; c'est le point de départ d'une +année de richesse +ou de gêne. La jeunesse, la beauté ou la grâce, y +coopèrent avec autant +d'activité que la force virile, et cela se fait si +résolument et si +gaiement, que l'on ne songe point à plaindre le sexe faible. Il +semble +que cette épithète serait injurieuse ici, et que la +vigueur des muscles +soit, comme dans l'oeuvre de Michel-Ange, la base et la cause +première +de la beauté féminine dans ses types de choix.</p> +<p>Il y a pourtant aussi des types très-fins et +très-délicats, probablement +peu appréciés, et cette beauté d'expression +étonnée et ingénue de +l'adolescence que l'on chercherait en vain ailleurs que dans les +campagnes.</p> +<p>Dans les villes, la physionomie de l'enfance passe sans transition +à +celle de la jeune fille sérieuse ou agaçante.</p> +<p>Aux champs, cet âge mixte est comme un temps d'arrêt +où l'être attend +son complément sans que l'imagination le devance. Ces fillettes +maigres +ont toutes l'oeil clair et sans regard de leurs chèvres; mais, +agiles et +fortes déjà, elles n'ont pas l'allure disloquée, +et la gaucherie émue de +nos filles de douze à quatorze ans.</p> +<p>Les enfants, avec leur joli <i>bonjour</i>, auquel pas un ne +manque, même +ceux qui savent à peine dire quelques mots, nous gagnent +irrésistiblement le coeur. Ceux de chez nous sont naturellement +farouches comme des oiseaux, et il faut se donner la peine de les +apprivoiser. Pour cela, hélas! il faut les corrompre avec des +friandises, comme de petits animaux, ou avec des cadeaux utiles, comme +de petits hommes.</p> +<p>Nous avons résisté au désir de gâter ceux +d'ici, et nous n'avons encore +échangé avec eux que des jeux et des caresses. Nous ne +serons pas +longtemps si stoïques; mais nous aurons alors la fatuité de +pouvoir nous +dire que nous avons été <i>aimés pour +nous-mêmes</i> au commencement.</p> +<p>Nous partons; car il nous faut, pour une plus longue station, +d'humbles +conditions d'établissement qui nous permettent de ne pas mener +tout à +fait la vie d'oisifs au milieu de ces gens laborieux. L'observation +n'est pas un état: l'homme qui se sent examiné fuit ou +pose. +L'observation n'est qu'une occasion qui se prend aux cheveux. Elle +passera devant nous quand nous ne serons plus, nous-mêmes, des +objets +d'étonnement et de curiosité.</p> +<p>Madame Rosalie a enfin trouvé une servante pour l'aider +à faire notre +soupe.</p> +<p>C'est une grosse fille à l'air doux, que l'on appelle <i>mademoiselle</i> +gros comme le bras, et pour cause; c'est la dernière descendante +d'une +grande famille du pays.</p> +<p>Son père, M. de ——, de la branche des Montmorency-Fosseux, et +petit-gendre ou petit-fils des anciens seigneurs de Châteaubrun +(tel est +le renseignement un peu vague que nous donne notre hôtesse), est +aujourd'hui garde champêtre du village.</p> +<p>Il a eu un peu de bien, qu'il a mangé <i>par bon coeur</i>, +et il a épousé sa +servante. On l'aime beaucoup. Tant il y a que sa fille tient, sans +morgue, la queue de la poêle, et que l'on entend, dans la cuisine +de +l'auberge, la voix de l'hôte disant à sa femme:</p> +<p>—Prie donc mademoiselle de Montmorency d'aller tirer de l'eau +à la +fontaine!</p> +<p>Nous partons, comblés de politesses et d'amitiés.</p> +<p>Le maître d'école nous force à accepter un +pigeonneau, et Moreau +remplit notre panier de truites.</p> +<p>Herminea, qui a encore eu un peu de migraine, ne sait à qui +entendre, +tout le monde voulant savoir si elle est guérie. Nul n'a +intérêt à lui +complaire, tous sont frappés de sa grâce et de sa douceur, +et lui +témoignent leur sympathie.</p> +<p>Vraiment, nous ne quittons jamais cet aimable village sans un regret +attendri. Y aura-t-il plus tard un revers de médaille, comme +à toutes +les choses de ce bas monde?</p> +<p>Nous verrons bien!</p> +<hr style="width: 65%;" /> +<a name="LE_BERRY"></a> +<h2>LE BERRY</h2> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><a name="moeurs"></a> +<h3>I</h3> +<h3>MOEURS ET COUTUMES</h3> +<br /> +<p>On m'a fait l'honneur ou plutôt l'amitié de me dire +quelquefois (car +l'amitié seule peut trouver de pareilles comparaisons) que +j'avais été +le Walter Scott du Berry. Plût à Dieu que je fusse le +Walter Scott de +n'importe quelle localité! Je consentirais à être +celui de +Quimper-Corentin, pourvu que je pusse mériter la moitié +du +parallèle.—Mais ce n'est pas la faute du Berry, s'il n'a pas +trouvé son +Walter Scott. Toute province, explorée avec soin ou +révélée à +l'observation par une longue habitude, offre certainement d'amples +sujets au chroniqueur, au peintre, au romancier, à +l'archéologue. Il +n'est point de paysage si humble, de bourgade si ignorée, de +population +si tranquille, que l'artiste n'y découvre ce qui échappe +au regard du +passant indifférent ou désoeuvré.</p> +<p>Le Berry n'est pas doué d'une nature éclatante. Ni le +paysage ni +l'habitant ne sautent aux yeux par le côté pittoresque, +par le caractère +tranché. C'est la patrie du calme et du sang-froid. Hommes et +plantes, +tout y est tranquille, patient, lent à mûrir. N'y allez +chercher ni +grands effets ni grandes passions. Vous n'y trouverez de drames ni dans +les choses ni dans les êtres. Il n'y a là ni grands +rochers, ni +bruyantes cascades, ni sombres forêts, ni cavernes +mystérieuses ... des +brigands encore moins! Mais des travailleurs paisibles, des pastoures +rêveuses, de grandes prairies désertes où rien +n'interrompt, ni le jour +ni la nuit, le chant monotone des insectes; des villes dont les moeurs +sont stationnaires, des routes où, après le coucher du +soleil, vous ne +rencontrez pas une âme, des pâturages où les animaux +passent au grand +air la moitié de l'année, une langue correcte qui n'a +d'inusité que son +ancienneté, enfin tout un ensemble sérieux, triste ou +riant, selon la +nature du terrain, mais jamais disposé pour les grandes +émotions ou les +vives impressions extérieures. Peu de goût, et +plutôt, en beaucoup +d'endroits, une grande répugnance pour le progrès. La +prudence est +partout le caractère distinctif du paysan. En Berry, la prudence +va +jusqu'à la méfiance.</p> +<p>Le Berry offre, dans ces deux départements, des contrastes +assez +tranchés, sans sortir cependant du caractère +général. Il y a là, comme +dans toutes les étendues de pays un peu considérables, +des landes, des +terres fertiles, des endroits boisés, des espaces +découverts et nus: +partant, des différences dans les types d'habitants, dans leurs +goûts, +dans leurs usages. Je ne me laisserai pas entraîner à une +description +complète, je n'y serais pas compétent, et je sortirais +des bornes de mon +sujet, qui est de faire ressortir une sorte de type +général, lequel +résume, je crois, assez bien le caractère de l'ensemble.</p> +<p>Ce résumé de la couleur essentielle du Berry, je le +prends sous ma main, +dans le coin que j'habite et dont je ne sors presque plus, dans +l'ensemble de vallons et de plaines que j'appelle la <i>vallée +Noire</i>, et +qui forme géographiquement, en effet, une grande vallée +de la surface de +quarante lieues carrées environ.</p> +<p>Cette vallée, presque toute fertile et touchant à la +Marche et au +Bourbonnais vers le midi, est le point le plus reculé de la +province et +le plus central de la France. Ses tendances stationnaires, +l'antiquité +de ses habitudes et la conservation de son vieux langage s'expliquent +précisément par cette situation. Les routes y sont une +invention toute +moderne; il n'y a pas plus de vingt ans que les transports et les +voyages s'y font avec facilité, et on ne peut pas dire encore +qu'ils s'y +fassent avec promptitude. Rien n'attire l'étranger chez nous; le +voisin +y vient à peine; aucune ligne de grande communication ne +traverse nos +hameaux et nos villes, et ne les met en rapport avec des gens d'un peu +loin. Un pays ainsi placé se suffit longtemps à +lui-même quand il est +productif et salubre. Le petit bourgeois s'imagine que sa petite ville +est la plus belle de l'univers, le paysan estime que nulle part sous le +ciel ne mûrit un champ aussi bien cultivé que le sien. De +là +l'immobilité de toutes choses. Les vieilles superstitions, les +préjugés +obstinés, l'absence d'industrie, l'<i>arcan</i> antique, le +travail lent et +dispendieux des grands boeufs, le manque de bien-être dont on ne +s'aperçoit pas, parce qu'on ne le connaît pas, une +certaine fierté à la +fois grandiose et stupide, un grand fonds d'égoïsme, et de +là aussi +certaines vertus et certaine poésie qui sont effacées +ailleurs ou +remplacées par autre chose.</p> +<p>Le travail de la terre absorbe partout le paysan. Il est soutenu, +lent +et pénible. Dans notre vallée Noire, on laboure encore +à sillons étroits +et profonds avec des boeufs superbes et une charrue sans roues, la +même +dont on se servait du temps des Romains. On moissonne encore le +blé à la +faucille, travail écrasant pour l'homme et dispendieux pour le +fermier. +Les prairies naturelles sont magnifiques, mais insuffisantes pour la +nourriture des bestiaux, et, par conséquent, pour l'engrais de +la terre. +Impossible de faire comprendre au cultivateur berrichon qu'un moindre +espace de terrain <i>emblédé</i> (comme il dit pour +emblavé) rapporterait le +triple et le quadruple s'il était abondamment fumé, et +que le reste de +cette terre amaigrie et épuisée fût consacré +à des prairies +artificielles. «Mettre du trèfle et de la luzerne +là où le blé peut +pousser! vous répond-il; ah! ce serait trop dommage!» Il +croit que Dieu +lui a donné cette bonne terre pour n'y semer jamais que du +froment, +c'est pour lui le grain sacré; et y laisser pousser autre chose +serait +une profanation dont le ciel le punirait en frappant son champ de +stérilité.</p> +<p>Le paysan de la vallée Noire est généralement +trapu et ramassé jusqu'à +l'âge de vingt ans. Il grandit tard et n'est complètement +développé +qu'après l'âge où la conscription s'empare de lui. +Il se marie jeune, et +est réputé vieux pour le mariage, très-vieux +à trente ans. Il est grand +et maigre quand il a atteint toute sa force, et reste maigre, droit et +fort jusque dans un âge très-avancé. Il n'est pas +rare de voir +travailler un homme de quatre-vingts ans, et à soixante ans un +ouvrier +est plus fort et plus soutenu à la peine qu'un jeune homme. Ils +ont peu +d'infirmités, et ne craignent que le passage du chaud au froid. +C'est +ce qu'ils appellent la <i>sang-glaçure</i>. Aussi redoutent-ils +la +transpiration, et nul n'a droit de dire à un ouvrier d'aller +plus vite +qu'il ne veut. Pourvu qu'il ne s'arrête pas, il a le droit +d'aller +lentement. Personne ne peut exiger qu'il <i>s'échauffe</i>. +«Voudriez-vous +donc me faire <i>échauffer</i>?» dirait-il. S'il <i>s'échauffait</i>, +il en +pourrait mourir.</p> +<p>Il a raison. Nous autres coutumiers d'oisiveté physique, nous +avons un +grand besoin de mouvement accidentel, et la transpiration sauverait +l'homme des villes, dont le sang se glace dans le travail +sédentaire. Le +paysan, habitué à braver l'ardeur du soleil, est +affaibli, surmené, +brisé, dès qu'il transpire. C'est un état +exceptionnel auquel il faut se +garder de l'exposer. Il en résulte presque toujours pour lui +fluxion de +poitrine ou rhumatisme aigu, et cette dernière maladie est chez +lui +d'une obstination incroyable. Elle résiste à presque tous +les remèdes +qui agissent sur nous.</p> +<p>Le paysan de chez nous, ayant des habitations assez saines en +général, +vivant en bon air, travaillant avec calme et ne manquant presque jamais +de son vin aigrelet et léger qu'il boit sans eau, serait dans +les +meilleures conditions hygiéniques s'il mangeait tous les jours +un peu de +viande. Mais, lui qui fournit de boeufs gras les marchés de +Poissy, il +ne mange de la viande que les jours de fête. Beaucoup n'en +mangent +jamais. Sa maigre soupe au beurre, son pain d'orge trop lourd, ses +légumes farineux, sont une nourriture insuffisante, et ses +maladies +viennent toutes d'épuisement. Après la fauchaille et la +moisson, s'il +prend <i>les fièvres</i>, il en a pour des mois entiers. Et +alors, pour celui +qui n'a que ses bras, vient à grands pas la misère.</p> +<p>Les femmes ne connaissent guère le travail. Les enfants en +sont mieux +soignés; mais le ménage est aux abois quand le chef de la +famille est au +lit ou pâle et tremblotant sur le seuil de sa cabane. Jusqu'au +mariage, +les filles sont pastoures ou servantes dans les métairies et +dans les +villes. Dès qu'elles ont une famille, elles ne quittent plus la +maison, +elles font la soupe, filent, tricotent ou rapiècent. Tout cela +se fait +si lentement et si mollement qu'il y a bien du temps perdu, et qu'on +regrette l'absence d'une industrie qui les occuperait et les +enrichirait un peu, sans les arracher à leurs occupations +domestiques.</p> +<p>Jusqu'au mariage, elles sont assez pimpantes et coquettes; +même les plus +pauvres savent prendre un certain air les jours de fête. Elles +sont +néanmoins douces et modestes, et, là où le +bourgeois n'a point passé, +les moeurs sont pures, et patriarcales. Mais le bourgeois, le vieux +bourgeois surtout, est l'ennemi de ces vertus rustiques. C'est triste +à +dire, mais le propriétaire, celui qu'on appelle encore <i>le +maître</i>, +séduit à peu de <i>frais</i> et impose le +déshonneur aux familles par +l'intérêt et par la crainte.</p> +<p>Le mariage est la seule grande fête de la vie d'une paysanne. +Il y a +encore ce généreux amour-propre qui consiste à +faire manger la +subsistance d'une année dans les trois jours de la noce. +Cependant les +cérémonies étranges de cette solennité +tendent à se perdre. J'ai vu +finir celle des <i>livrées</i>, qui se faisait la veille du +mariage et qui +avait une couleur bien particulière. Je l'ai racontée +quelque part, +ainsi que celle du <i>chou</i>, qui se fait le lendemain de la noce; +mais, +cette dernière étant encore en vigueur, je crois devoir y +revenir ici.</p> +<p>Ce jour-là, les noceux quittent la maison avec les +mariés et la musique; +on s'en va en cortège arracher dans quelque jardin le plus beau +chou +qu'on puisse trouver. Cette opération dure au moins une heure. +Les +anciens se forment en conseil autour des légumes soumis à +la discussion +qui précède le choix définitif: ils se font +passer, de nez à nez, une +immense paire de lunettes grotesques, ils se tiennent de longs +discours, +ils dissertent, ils consultent, ils se disent à l'oreille des +paroles +mystérieuses, ils se prennent le menton ou se grattent la +tête comme +pour méditer; enfin ils jouent une sorte de comédie +à laquelle doit se +prêter quiconque a de l'esprit et de l'usage parmi les graves +parents et +invités de la noce.</p> +<p>Enfin le choix est fait. On dresse des cordes qu'on attache au pied +du +chou dans tous les sens. Un prétendu géomètre ou +nécromant (c'est tout +un dans les idées de l'assistance) apporte une manière de +compas, une +règle, un niveau, et dessine je ne sais quels plans +cabalistiques autour +de la plante consacrée. Les fusils et les pistolets donnent le +signal. +La vielle grince, la musette braille; chacun tire la corde de son +côté, +et enfin, après bien des hésitations et des efforts +simulés, le chou est +extrait de la terre et planté dans une grande corbeille avec des +fleurs, +des rubans, des banderoles et des fruits. Le tout est mis sur une +civière que quatre hommes des plus vigoureux soulèvent et +vont emporter +au domicile conjugal.</p> +<p>Mais alors apparaît tout à coup un couple effrayant, +bizarre, +qu'accompagnent les cris et les huées des chiens effrayés +et des enfants +moqueurs. Ce sont deux garçons dont l'un est habillé en +femme. C'est le +<i>jardinier</i> et la <i>jardinière</i>. Le mari est le plus +sale des deux. C'est +le vice qui est censé l'avoir avili; la femme n'est que +malheureuse et +dégradée par les désordres de son époux. +Ils se disent préposés à la +garde et à la culture du chou sacré.</p> +<p>«Le mari porte diverses qualifications qui toutes ont un sens. +On +l'appelle indifféremment le <i>pailloux</i>, parce qu'il est +parfois coiffé +d'une perruque de paille et qu'il se rembourre le corps de bosses de +paille, sous sa blouse; le <i>peilloux</i>, parce qu'il est couvert de +<i>peilles</i> (guenilles, en vieux français; Rabelais dit <i>peilleroux</i> +et +<i>coqueteux</i> quand il parle des mendiants); enfin le <i>païen</i>, +ce qui est +plus significatif encore.</p> +<p>«Il arrive le visage barbouillé de suie et de lie de +vin, quelquefois +couronné de pampres comme un Silène antique, ou +affublé d'un masque +grotesque. Une tasse ébréchée ou un vieux sabot +pendu à sa ceinture lui +sert à demander l'aumône du vin. Personne ne la lui +refuse, et il feint +de boire immodérément, puis il répand le vin par +terre, en signe de +libation, à chaque pas.</p> +<p>«Il tombe, il se roule dans la boue, il affecte d'être +en proie à +l'ivresse la plus honteuse. Sa pauvre <i>femme</i> court après +lui, le +ramasse, appelle au secours, arrache les cheveux de chanvre qui sortent +en mèches hérissées de sa cornette immonde, pleure +sur l'abjection de +son mari, et lui fait des reproches pathétiques.</p> +<p>«Tel est le rôle de la jardinière, et ses +lamentations durent pendant +toute la comédie. Car c'est une véritable comédie +libre, improvisée, +jouée en plein air, sur les chemins, à travers champs, +alimentée par +tous les incidents fortuits de la promenade, et à laquelle tout +le monde +prend part, gens de la noce et du dehors, hôtes des maisons et +passants +des chemins, durant une grande partie de la journée. Le +thème est +invariable, mais on brode à l'infini sur ce thème, et +c'est là qu'il +faut voir l'instinct mimique, la faconde de sang-froid, l'esprit de +repartie et même l'éloquence naturelle de nos paysans.</p> +<p>«Le rôle de la jardinière est ordinairement +confié à un homme mince, +imberbe et à teint frais, qui sait donner une grande +vérité à son +personnage et jouer le désespoir burlesque avec assez de naturel +pour +qu'on en soit égayé et attristé en même +temps, comme d'un fait réel.</p> +<p>«Après que le malheur de la <i>femme</i> est +constaté par ses plaintes, les +jeunes gens de la noce l'engagent à laisser là son +ivrogne de mari et à +se divertir avec eux. Ils lui offrent le bras et l'entraînent. +Peu à peu +elle s'abandonne, s'égaye, se met à courir tantôt +avec l'un, tantôt avec +l'autre, prenant des allures dévergondées. Ceci est une <i>moralité</i>. +L'inconduite du mari provoque celle de la femme.</p> +<p>«Le <i>païen</i> se réveille alors de son +ivresse. Il cherche des yeux sa +compagne, s'arme d'une corde et d'un bâton et court après +elle. On le +fait courir, on se cache, on passe la <i>païenne</i> de l'un +à l'autre, on +essaye de distraire et de tromper le jaloux. Enfin, il rejoint son +infidèle et veut la battre; mais tout le monde s'interpose. <i>Ne +la +battez pas, ne battez jamais votre femme</i>! est la formule qui se +répète +à satiété dans ces scènes.</p> +<p>«Il y a dans tout cela un enseignement naïf, grossier +même, qui sent +fort son moyen âge, mais qui fait toujours impression sur les +assistants. Le païen effraye et dégoûte les jeunes +filles qu'il poursuit +et feint de vouloir embrasser; c'est de la comédie de moeurs +à l'état le +plus élémentaire, mais aussi le plus frappant.</p> +<p>«Mais pourquoi ce personnage repoussant doit-il, le premier, +porter la +main sur le chou dès qu'il est replanté dans la +corbeille? Ce chou sacré +est l'emblème de la fécondité matrimoniale; mais +cet ivrogne, ce +vicieux, ce païen, quel est-il? Sans doute il y a là un +mystère +antérieur au christianisme, la tradition de quelque bacchanale +antique. +Peut-être ce jardinier n'est-il pas moins que le dieu des jardins +en +personne, à qui l'antiquité rendait un culte +sérieux sous des formes +obscènes. En passant par le christianisme primitif, cette +représentation +est devenue une sorte de <i>mystère, sotie</i> ou <i>moralité</i>, +comme on en +jouait dans toutes les fêtes<a name="FNanchor_1"></a><a + href="#Footnote_1"><sup>[1]</sup></a>.»</p> +<p>Quoi qu'il en soit, le chou est porté au logis des +mariés et planté de +la main du païen sur le plus haut du toit. On l'arrose de vin, et +on le +laisse là jusqu'à ce que l'orage l'emporte; mais il y +reste quelquefois +assez longtemps pour qu'en le voyant verdir ou se sécher, on +puisse +tirer des inductions sur la fécondité ou la +stérilité promise à la +famille.</p> +<p>Après le chou, on danse et on mange encore jusqu'à la +nuit.</p> +<p>La danse est uniformément l'antique bourrée, à +quatre, à six ou à huit. +C'est un mouvement doux chez les femmes, accentué chez les +hommes, +très-monotone, toujours en avant et en arrière, +entrecoupé d'une sorte +de chassé croisé. C'est quasi impossible à danser, +si l'on n'est pas né +ou transplanté depuis longtemps en Berry. La difficulté, +dont on ne se +rend pas compte d'abord, vient du sans-gêne des +ménétriers, qui vous +volent, quand il leur plaît, une demi-mesure; alors, il faut +reprendre +le pas en l'air pour rattraper la mesure. Les paysans le font +instinctivement et sans jamais se dérouter.</p> +<p>La cornemuse à petit ou à grand bourdon est un +instrument barbare, et +cependant fort intéressant. Privé de demi-tons +accidentels, n'ayant +juste que la gamme majeure, il serait un obstacle invincible entre les +mains d'un musicien. Mais le musicien naturel, le cornemuseux du Berry +(formé presque toujours en Bourbonnais) sait tirer de cette +impuissance +de son instrument un parti inconcevable. Il joue tout ce qu'il entend; +majeur ou mineur, rien ne l'embarrasse. Il en résulte des +aberrations +musicales qui font souvent saigner les oreilles, mais qui parfois aussi +frappent de respect et d'admiration par l'habileté, +l'originalité, la +beauté des modulations ou des interprétations. On est +tenté alors de se +demander si cette violation hardie des règles n'est pas +seulement la +violation heureuse de nos habitudes, et si la musique, comme la langue, +n'est pas quelque chose à côté et même en +dehors de tout ce que nous +avons inventé et consacré.</p> +<p>Après la danse, le mariage, la fête, voici la +dernière solennité: la +mort, la sépulture. Dans un large chemin pierreux, bordé +de têtaux +sinistres dénudés par l'hiver, par une journée de +gelée claire et +froide, vous rencontrez quelquefois un char rustique +traîné par quatre +jeunes taureaux nouvellement liés au joug. C'est le corbillard +du +paysan. Ses fils conduisent l'attelage, l'aiguillon relevé, le +chapeau à +la main. De chaque côté viennent les femmes, couvertes, en +signe de +deuil, de leurs grandes mantes gros bleu, avec le capuchon sur la +tête. +Elles portent des cierges. Au prochain carrefour, on s'arrêtera +pour +déposer, au pied de la grande croix de bois qui marque ces +rencontres de +quatre voies, une petite croix grossièrement taillée dans +un copeau. À +chaque carrefour, même cérémonie. Cet +emblème déposé et planté autour +de l'emblème du salut est l'hommage rendu par le mort qui fait +sa +dernière course à travers la campagne pour gagner son +dernier gîte. +C'est par là qu'il se recommande aux prières des +passants. Il n'est pas +de croix de carrefour qui ne soit entourée de ces petites croix +des +funérailles. Elles y restent jusqu'à ce qu'elles tombent +en poussière ou +que les troupeaux, moins respectueux que les enfants qui jouent autour +sans y toucher, les aient dispersées et brisées sous +leurs pieds. Quand +le cortège d'enterrement arrive là, on rallume les +cierges, on +s'agenouille, on psalmodie une prière, on jette de l'eau +bénite sur le +cercueil, et on se remet en route dans un profond silence. Nulle part +je +n'ai vu l'appareil de la mort plus grand, plus austère et plus +religieux +dans son humble simplicité.</p> +<p>Lorsque le christianisme s'introduisit dans les campagnes de la +vieille +France, il n'y put vaincre le paganisme qu'en donnant droit de +cité dans +son culte à diverses cérémonies antiques pour +lesquelles les paysans +avaient un attachement invincible. Tels furent les honneurs rendus aux +images et aux statuettes des saints placées dans certains +carrefours, ou +sous la voûte de certaines fontaines lustrales, ou lavoirs +publics. Nous +voyons, aux premiers temps du christianisme, des Pères de +l'Église +s'élever avec éloquence contre la coutume +idolâtrique d'orner de fleurs +et d'offrandes les statues des dieux. Plus spiritualistes que ne l'est +notre époque, ils veulent qu'on adore le vrai Dieu en esprit et +en +vérité. Ils proscrivent les témoignages +extérieurs; ils voudraient +détruire radicalement le matérialisme de l'ancien monde.</p> +<p>Mais avec le peuple attaché au passé il faut toujours +transiger. Il est +plus facile de changer le nom d'une croyance que de la détruire. +On +apporte une foi nouvelle, mais il faut se servir des anciens temples, +et +consacrer de nouveau les vieux autels. C'est ainsi qu'en beaucoup +d'endroits les pierres druidiques ont traversé la domination +romaine et +la domination franque, le polythéisme et le christianisme +primitif, sans +cesser d'être des objets de vénération, et le +siége d'un culte +particulier assez mystérieux, qui cache ses tendances +cabalistiques +sous les apparences de la religion officielle.</p> +<p>Ce qu'on eût le plus difficilement extirpé de +l'âme du paysan, c'est +certainement le culte du dieu Terme. Sans métaphore et sans +épigramme, +le culte de la borne est invinciblement lié aux +éternelles +préoccupations de l'homme dont la vie se renferme dans +d'étroites +limites matérielles. Son champ, son pré, sa terre, +voilà son monde. +C'est par là qu'il se sent affranchi de l'antique servage. C'est +sur ce +coin du sol qu'il se croit maître, parce qu'il s'y sent libre +relativement, et ne relève que de lui-même. Cette pierre +qui marque le +sillon où commence pour le voisin son empire, c'est un symbole +bien plus +qu'une barrière, c'est presque un dieu, c'est un objet +sacré.</p> +<p>Dans nos campagnes du centre, où les vieux us règnent +peut-être plus +qu'ailleurs, le respect de la propriété ne va pas tout +seul, et les +paysans ont recours, les uns contre les autres, à la religion du +passé, +beaucoup plus qu'au principe de l'équité publique. On ne +se gêne pas +beaucoup pour reculer tous les ans d'un sillon la limite de son champ +sur celui du voisin inattentif. Mais ce qu'on déplace ainsi, +c'est une +pierre quelconque, que l'on met en évidence, et qu'au besoin on +pourra +dire soulevée là par le hasard. Un jour où le +propriétaire lésé +s'aperçoit qu'on a gagné dix sillons sur sa terre; il +s'inquiète, il se +plaint, il invoque le souvenir de ses autres <i>jouxtans</i> (on +appelle +encore la borne du nom latin de <i>jus droit</i>; les enfants s'en +servent +même dans leurs jeux pour désigner le but conventionnel). +Alors, quand +le réclamant a assemblé les arbitres, on signale la +fraude et on cherche +la borne véritable, l'ancien terme qu'à moins d'un +sacrilège en lui-même +beaucoup plus redoutable que la fraude, le délinquant n'a pu se +permettre d'enlever. Il est bien rare qu'on ne le retrouve pas. C'est +une plus grosse pierre que toutes les autres, enfoncée à +une assez +grande profondeur pour que le socle de la charrue n'ait pu la soulever. +Cette pierre brute, c'est le dieu antique. Pour l'arracher de sa base, +il eût fallu deux choses: une audace de scepticisme dont la +mauvaise foi +elle-même ne se sent pas souvent capable, et un travail +particulier qui +eût rendu la trahison évidente; il eût fallu venir +la nuit, avec +d'autres instruments que la charrue, choisir le temps où la +terre est +en jachère, et où le blé arraché et +foulé, le sillon interrompu, ne +peuvent pas laisser de traces révélatrices. Enfin, c'est +parfois un rude +ouvrage: la pierre est lourde, il faut la transporter et la +transplanter +plus loin, au risque de ne pouvoir en venir à bout tout seul. Il +faut un +ou plusieurs complices. On ne s'expose guère à cela pour +un ou plusieurs +sillons de plus.</p> +<p>Quand l'expertise est faite, quand chacun, ayant donné sa +voix, déclare +que là doit être le <i>jus</i> primitif, on creuse un +peu, et on retrouve le +dieu disparu sous l'exhaussement progressif du sol. Le faux dieu est +brisé, et la limite est de nouveau signalée et +consacrée. Le fraudeur en +est quitte pour dire qu'il s'était trompé, qu'une grosse +pierre emportée +peu à peu par le travail du labourage a causé sa +méprise, et qu'il +regrette de n'avoir pas été averti plus tôt. Cela +laisse bien quelques +doutes, mais il n'a pas touché aux vrai <i>jus</i>, il n'est +pas déshonoré.</p> +<p>En général, le <i>jus</i> sort de terre de quelques +centimètres, et, le +dimanche des Rameaux, il reçoit l'hommage du buis bénit, +comme celui des +Romains recevait un collier ou une couronne de feuillage.</p> +<p>Les eaux lustrales, d'origine hébraïque, païenne, +indoue, universelle +probablement, reçoivent aussi chaque année des honneurs +et de nouvelles +consécrations religieuses. Elles guérissent diverses +sortes de maux, et +principalement les plaies, paralysies et autres <i>estropiaisons</i>. +Les +infirmes y plongent leurs membres malades au moment de la +bénédiction du +prêtre; les fiévreux boivent volontiers au même +courant. La foi purifie +tout.</p> +<p>Cette tolérance du clergé rustique pour les anciennes +superstitions +païennes ne devrait pas être trop encouragée par le +haut clergé. Elle +est contraire à l'esprit du véritable christianisme, et +beaucoup +d'excellents prêtres, très-orthodoxes, souffrent de voir +leurs +paroissiens matérialiser à ce point l'effet des +bénédictions de +l'Église. J'en causais, il y a quelques années, avec un +curé méridional +qui ne se plaisait pas autant que moi à retrouver et à +ressaisir dans +les coutumes religieuses de notre époque les traces mal +effacées des +religions antiques. «Quand j'entrai dans ma première cure, +me disait-il, +je vis le sacristain tirer d'un bahut de petits monstres fort +indécents, en bois grossièrement équarri, qu'il +prétendait me faire +bénir. C'était l'ouvrage d'un charron de la paroisse, qui +les avait +fabriqués à l'instar d'anciens prétendus bons +saints réputés souverains +pour toute sorte de maux physiques. Ces modèles avaient +été certainement +des figures de démons du moyen âge, qui eux-mêmes +n'étaient que le +souvenir traditionnel des dieux obscènes du paganisme. Mon +prédécesseur +avait eu le courage de les jeter dans le feu de sa cuisine; mais, +depuis +ce moment, une maladie endémique avait décimé la +commune, et, sans nul +doute, selon mes ouailles crédules, la destruction des idoles +était la +cause du fléau; aussi le charron s'était-il fait fort +d'en tailler de +tout pareils qui seraient aussi bons quand on les aurait bénits +et +promenés à la suite du saint sacrement. Je me refusai +absolument à +commettre cette profanation, et, prenant les nouveaux saints, je fis +comme mon prédécesseur, je les brûlai; mais je +faillis payer cette +hardiesse de ma vie: mes paroissiens s'ameutèrent contre moi, et +je fus +obligé de transiger. Je fis venir de nouveaux saints, des +figures +quelconques, un peu moins laides et beaucoup plus honnêtes, que +je dus +bénir et permettre d'honorer sous les noms des anciens +protecteurs de la +paroisse; je vis bientôt que le culte des paysans est +complètement +idolâtrique, et que leur hommage ne s'adresse pas plus à +l'Être +spirituel dont les figures personnifient le souvenir, que leur croyance +n'a pour objet les célestes bienheureux. C'est à la +figure même, c'est à +la pierre ou au bois façonné qu'ils croient, c'est +l'idole qu'ils +saluent et qu'ils prient. Mes nouveaux saints n'eurent jamais de +crédit +sur mon troupeau. Ils n'étaient pas <i>bons</i>, ils ne +guérissaient pas. Je +ne pus jamais faire comprendre qu'aucune image n'est douée de +vertu +miraculeuse dans le sens matériel que la superstition y attache. +Le +conseil de fabrique me savait très-mauvais gré de ne pas +spéculer sur la +crédulité populaire.»</p> +<p>Ce curé n'est pas le seul à qui j'aie vu +déplorer le matérialisme de la +religion du paysan. Plusieurs défendent d'employer le buis +bénit au coin +des champs comme préservatif de la grêle, et de faire des +pèlerinages +pour la guérison des bêtes; mais on ne les écoute +guère, on les trompe +même. On extorque leurs bénédictions comme +douées d'un charme magique, +en leur signalant un but qui n'est pas le véritable. On +mêle volontiers +des objets bénits aux maléfices, où, sous des noms +mystérieux, des +divinités étrangères au christianisme sont +invoquées tout bas. Le +sorcier des campagnes a, dans l'esprit, un singulier mélange de +crainte +de Dieu et de soumission au diable, dont nous parlerons peut-être +dans +l'occasion.</p> +<p>Disons, en passant, que le remégeux et la remégeuse +sont parfois des +êtres fort extraordinaires, soit par la puissance +magnétique dont les +investit la foi de leur clientèle, soit par la connaissance de +certains +remèdes fort simples que le paysan accepte d'eux, et qu'il ne +croirait +pas efficaces venant d'un médecin véritable. La science +toute nue ne +persuade pas ces esprits avides de merveilles; ils méprisent ce +qui est +acquis par l'étude et l'expérience; il leur faut du +fantastique, des +paroles incompréhensibles, de la mise en scène. Certaine +vieille +sibylle, prononçant ses formules d'un air inspiré, frappe +l'imagination +du malade, et, pour peu qu'elle explique avec bonheur une +médication +rationnelle, elle obtient des parents et des amis qui le soignent ce +que +le médecin n'obtient presque jamais: que ses prescriptions +soient +observées.</p> +<p>Sans doute, la surveillance de l'État fait bien de proscrire +et de +poursuivre l'exercice de la médecine illégale, car, dans +un nombre +infini de cas, les remégeux administrent de véritables +poisons. +Quelques-uns cependant opèrent des cures trop nombreuses et trop +certaines pour qu'il ne soit pas à désirer de voir +l'État leur accorder +quelque attention. La tradition, le hasard de certaines aptitudes +naturelles, peuvent les rendre possesseurs de découvertes qui +échappent +à la science, et qui meurent avec eux. Les empêcher +d'exercer n'est que +sagesse et justice, mais éprouver la vertu de leurs +prétendus secrets et +les leur acheter, s'il y a lieu, ce ne serait pas là une +recherche +oiseuse ni une largesse inutile.</p> +<p>En dehors de la superstition, le paysan a partout des coutumes +locales +dont l'origine est fort difficile à retrouver. Le nombre en est +si +grand, que nous ne saurions les classer avec ordre; nous en prendrons +quelques-unes au hasard.</p> +<p>Une des plus curieuses est la cérémonie des <i>livrées +de noces</i>, qui +varie en France selon les provinces, et qui a été +supprimée en Berry +depuis une dizaine d'années, à la suite d'accidents +graves. Dans un +endroit précédent, nous avons raconté la +cérémonie toute païenne du +chou, qui est encore en vigueur dans notre vallée Noire: c'est +la +consécration du lendemain des noces. Celle des livrées +était la +consécration de la veille; elle est fort longue et +compliquée, c'est +tout un drame poétique et naïf qui se jouait autour et au +sein de la +demeure de l'épousée.</p> +<p>C'est le soir, à l'heure du souper de la famille. Mais il n'y +a point de +souper préparé; ce soir-là, chez la +fiancée. Les tables sont rangées +contre le mur, la nappe est cachée, le foyer est vide et +glacé, quelque +temps qu'il fasse. On a fermé avec un soin extrême et +barricadé d'une +manière formidable à l'intérieur toutes les <i>huisseries</i>, +portes, +fenêtres, lucarne de grenier, soupirail de cave, quand, par +hasard, la +maison a une cave. Personne n'entrera sans la volonté de la +fiancée, ou +sans une lutte sérieuse, un véritable siége; ses +parents, ses amis, ses +voisins, tout son <i>parti</i> est autour d'elle; on attend la +prière ou +l'assaut du fiancé.</p> +<p>Le <i>jeune marié</i>,—on ne dit jamais autrement, quel que +soit son âge, +et, en fait, c'est, chez nous, presque toujours un garçonnet +à qui le +poil follet voltige encore au menton,—vient là avec son monde, +ses +amis, parents et voisins, son <i>parti</i> en un mot. Près de +lui, ce porteur +de thyrse fleuri et enrubané, c'est un expert porte-broche, car, +sous +ces feuillages, il y a une oie embrochée qui fait tout l'objet +de la +cérémonie; autour de lui sont les porteurs de +présents et les chanteurs +<i>fins</i>, c'est-à-dire habiles et savants, qui vont avoir +maille à partir +avec ceux de la mariée.</p> +<p>Le marié s'annonce par une décharge de coups de feu; +puis, après qu'on a +bien cherché, mais inutilement, un moyen de s'introduire dans la +place +par surprise, on frappe.—Qui va là?—Ce sont de pauvres +pèlerins bien +fatigués ou des chasseurs égarés qui demandent +place au foyer de la +maison.—On leur répond que le foyer est éteint, et qu'il +n'y a pas +place pour eux à table; on les injure, on les traite de +malfaiteurs et +de mauvaises gens, sans feu ni lieu; on parlemente longtemps; le +dialogue, toujours pittoresque, est parfois rempli d'esprit et +même de +poésie; enfin on leur conseille de chanter pour se +désennuyer, ou pour +se réchauffer si c'est une nuit d'hiver, mais à condition +qu'on chantera +quelque chose d'inconnu à la compagnie qui, du dedans, les +écoute.</p> +<p>Alors, une lutte lyrique commence entre les chanteurs du +marié et ceux +de la mariée, car elle aussi a ses <i>chanteux fins</i>, et, de +plus, ses +chanteuses expertes, matrones à la voix chevrotante, à +qui l'on n'en +impose point en donnant du vieux pour du neuf. Si l'on connaît, +au +dedans, la chanson du dehors, on l'interrompt dès le premier +vers en +chantant la second, et vite, il faut passer à une autre. Trois +heures +peuvent fort bien s'écouler, au vent et à la pluie, avant +que le parti +du marié ait pu achever un seul couplet, tant est riche le +répertoire +des chansons berrichonnes, tant la mémoire des beaux chanteurs +est +ornée; chaque réplique victorieuse du dedans est +accompagnée de grands +éclats de rire d'un côté, de malédictions de +l'autre. Enfin l'un des +partis est vaincu, et l'on passe à la chanson des noces:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span class="i1">Ouvrez la porte, ouvrez,<br /> +</span><span class="i1">Mariée, ma mignonne!<br /> +</span><span>J'ons de beaux rubans à vous présenter.<br /> +</span><span>Hélas! ma mie, laissez-nous entrer.<br /> +</span></div> +</div> +<p>À quoi les femmes répondent en fausset:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span class="i1">Mon père est en chagrin,<br /> +</span><span class="i1">Ma mère en grand' tristesse;<br /> +</span><span>Moi, je suis une fille de trop grand prix<br /> +</span><span>Pour ouvrir ma porte à ces heures-ci.<br /> +</span></div> +</div> +<p>Si les paroles sont naïves et la versification par trop libre, +en +revanche l'air est magnifique dans sa solennité simple et large. +Il faut +chanter dehors autant de couplets, et nommer chaque fois autant +d'objets +différents, au troisième vers, qu'il y a de cadeaux de +noces.</p> +<p>Ces cadeaux du marié sont ce qu'on appelle les <i>livrées</i>. +Il faut +annoncer jusqu'au <i>cent d'épingles</i> obligé qui fait +partie de cette +modeste corbeille de mariage à quoi la mariée +incorruptible fait +répondre invariablement que son père est en chagrin, sa +mère en grande +tristesse, et qu'elle n'ouvre point sa porte à pareille heure.</p> +<p>Enfin arrive le couplet final, où il est dit: <i>J'ons un +beau mari à vous +présenter</i>, et la porte s'ouvre; mais c'est le signal d'une +mêlée +étrange: le marié doit prendre possession du foyer +domestique; il doit +planter la broche et allumer le feu; le parti de la mariée s'y +oppose, +et ne cédera qu'à la force; les femmes se +réfugient avec les vieillards +sur les bancs et sur les tables; les enfants, effrayés, se +cachent +dessous, les chiens hurlent, les fusils partent, c'est un combat sans +colère, sans coups ni blessures volontaires, mais où le +point d'honneur +est pris assez au sérieux pour que chacun y déploie toute +sa vigueur et +toute sa volonté, si bien qu'à force de se pousser, de +s'étreindre, de +se tordre la broche entre les mains, j'ai vu peu de noces où il +n'y eût +quelqu'un d'écloppé, au moment où le marié +réussissait à allumer une +poignée de paille dans la cheminée, où l'oie, +déchiquetée dans le +combat, prenait enfin possession de l'âtre.</p> +<p>Un jour, la scène fut ensanglantée par un accident +sérieux. Un des +conviés fut littéralement embroché dans la +bataille. Dès lors, la +cérémonie tomba en désuétude; on fut +d'accord sur tous les points de la +supprimer, et nous avons vu la dernière il y a dix ans. On +eût pu se +borner à supprimer la bataille; mais, la conquête du foyer +étant le but +symbolique de l'affaire, on jugea que le reste n'aurait plus de sens. +Je +regrette pourtant les chansons à la porte, et la belle +mélodie de: +<i>Ouvrez la porte, ouvrez!</i> qui, n'ayant plus d'emploi, se perdra.</p> +<p>Après la broche plantée, venait pour le marié +une dernière épreuve: on +asseyait trois jeunes filles avec la mariée sur un banc, on les +couvrait +d'un drap, et, sans les toucher autrement qu'avec une petite baguette, +le marié devait, du premier coup d'oeil, deviner et +désigner sa femme; +lorsqu'il se trompait, il était condamné à ne pas +danser avec elle de +toute la soirée; car, ensuite, venaient le bal, le souper, et +des +chansons jusqu'au jour. Une noce comportait trois jours et trois nuits +de joie et bombance, sans désemparer d'une heure.</p> +<p>La <i>gerbaude</i> est une cérémonie agricole que +l'auteur de cet article a +mise sur la scène très-fidèlement; mais ce que le +théâtre ne saurait +reproduire, c'est la majesté du cadre, c'est la montagne de +gerbes qui +arrive solennellement, traînée par trois paires de boeufs +énormes, tout +ornée de fleurs, de fruits et de beaux enfants perchés au +sommet des +dernières gerbes. C'est parfois un tableau qui se compose comme +pour +l'oeil des artistes. Tout cela est si beau par soi-même: les +grands +ruminants à l'oeil fier et calme, la moisson ruisselante, les +fleurs +souriant sur les épis, et, plus que tout cela, les enfants +blonds comme +les gerbes, comme les boeufs, comme la terre couverte de son chaume, +car +tout est coloré harmonieusement dans ces chaudes journées +où le ciel +lui-même est tout d'or et d'ambre à l'approche du soir.</p> +<p>Avant le départ du charroi de gerbaude, on entend planer +d'horizon en +horizon une grande clameur dont le voyageur s'étonne. Il +regarde, il +voit des bandes de moissonneurs et de glaneuses s'élancer, les +bras +levés vers le ciel et rugissant de triomphe, vers le chargeur +qui lève +vers le ciel aussi la dernière gerbe avant de la placer sur le +faite du +char. Il semble que cette population de travailleurs se rue sur lui +pour lui arracher la gerbe; on croit qu'on va assister à une +bataille +furieuse, inique, de tous contre un seul; mais loin de là! c'est +une +acclamation de joie et d'amitié; c'est une +bénédiction enthousiaste et +fraternelle.</p> +<p>Pauvres paysans, vous avez du beau et du bon quand même!</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><a name="visions"></a> +<h3>II</h3> +<h3>LES VISIONS DE LA NUIT DANS LES CAMPAGNES</h3> +<br /> +<p>Vous dire que je m'en moque serait mentir. Je n'en ai jamais eu, +c'est +vrai: j'ai parcouru la campagne à toutes les heures de la nuit, +seul ou +en compagnie de grands poltrons, et, sauf quelques +météores inoffensifs, +quelques vieux arbres phosphorescents et autres +phénomènes qui ne +rendaient pas fort lugubre l'aspect de la nature, je n'ai jamais eu le +plaisir de rencontrer un objet fantastique et de pouvoir raconter +à +personne, comme témoin oculaire, la moindre histoire de revenant.</p> +<p>Eh bien, cependant je ne suis pas de ceux qui disent en +présence des +superstitions rustiques: <i>mensonge, imbécillité, +vision de la peur</i>; je +dis phénomène de vision, ou phénomène +extérieur insolite et incompris. +Je ne crois pour cela ni aux sorciers ni aux prodiges. Ces contes de +sorciers, ces explications fantastiques données aux +prétendus prodiges +de la nuit, c'est le poëme des imaginations champêtres. Mais +le fait +existe, le fait s'accomplit, qu'il soit un fantôme dans l'air ou +seulement dans l'oeil qui le perçoit, c'est un objet tout aussi +réellement et logiquement produit que la réflexion d'une +figure dans un +miroir.</p> +<p>Les aberrations des sens sont-elles explicables? ont-elles +été +expliquées? Je sais qu'elles ont été +constatées, voilà tout: mais il est +très-faux de dire et de croire qu'elles sont uniquement +l'ouvrage de la +peur. Cela peut être vrai en beaucoup d'occasions; mais il y a +des +exceptions irrécusables. Des hommes de sang-froid, d'un courage +naturel +éprouvé, et placés dans des circonstances +où rien ne semblait agir sur +leur imagination, même des hommes éclairés, +savants, illustres, ont eu +des apparitions qui n'ont troublé ni leur jugement ni leur +santé, et +dont cependant il n'a pas dépendu d'eux tous de ne pas se sentir +affectés plus ou moins après coup.</p> +<p>Parmi grand nombre d'intéressants ouvrages publiés sur +ce sujet, il +faut noter celui du docteur Brierre de Boismont, qui analyse aussi bien +que possible les causes de l'hallucination. Je n'apporterai +après ces +travaux sérieux qu'une seule observation utile à +enregistrer, c'est que +l'homme qui vit le plus près de la nature, le sauvage, et +après lui le +paysan, sont plus disposés et plus sujets que les hommes des +autres +classes aux phénomènes de l'hallucination. Sans doute, +l'ignorance et la +superstition les forcent à prendre pour des prodiges surnaturels +ces +simples aberrations de leurs sens; mais ce n'est pas toujours +l'imagination qui les produit, je le répète; elle ne fait +le plus +souvent que les expliquer à sa guise.</p> +<p>Dira-t-on que l'éducation première, les contes de la +veillée, les récits +effrayants de la nourrice et de la grand'mère disposent les +enfants et +même les hommes à éprouver ce +phénomène? Je le veux bien. Dira-t-on +encore que les plus simples notions de physique +élémentaire et un peu de +moquerie voltairienne en purgeraient aisément les campagnes? +Cela est +moins certain. L'aspect continuel de la campagne, l'air qu'il respire +à +toute heure, les tableaux variés que la nature déroule +sous ses yeux, et +qui se modifient à chaque instant dans la succession des +variations +atmosphériques, ce sont là pour l'homme rustique des +conditions +particulières d'existence intellectuelle et physiologique; elles +font de +lui un être plus primitif, plus normal peut-être, plus +lié au sol, plus +confondu avec les éléments de la création que nous +ne le sommes quand la +culture des idées nous a séparés, pour ainsi dire, +du ciel et de la +terre, en nous faisant une vie factice enfermée dans le moellon +des +habitations bien closes. Même dans sa hutte ou dans sa +chaumière, le +sauvage ou le paysan vit encore dans le nuage, dans l'éclair et +le vent +qui enveloppent ces fragiles demeures. Il y a sur l'Adriatique des +pêcheurs qui ne connaissent pas l'abri d'un toit; ils dorment +dans leur +barque, couverts d'une natte, la face éclairée par les +étoiles, la barbe +caressée par la brise, le corps sans cesse bercé par le +flot. Il y a des +colporteurs, des bohémiens, des conducteurs de bestiaux qui +dorment +toujours en plein air, comme les Indiens de l'Amérique du Nord. +Certes, +le sang de ces hommes-là circule autrement que le nôtre; +leurs nerfs ont +un équilibre différent; leurs pensées, un autre +cours; leurs sensations +une autre manière de se produire. Interrogez-les, il n'en est +pas un qui +n'ait vu des prodiges, des apparitions, des scènes de nuit +étranges, +inexplicables. Il en est parmi eux de très-braves, de +très-raisonnables, +de très-sincères, et ce ne sont pas les moins +hallucinés. Lisez toutes +les observations recueillies à cet égard, vous y verrez, +par une foule +de faits curieux et bien observés, que l'hallucination est +compatible +avec le plein exercice de la raison.</p> +<p>C'est un état maladif du cerveau; cependant il est presque +toujours +possible d'en pressentir la cause physique ou morale dans une +perturbation de l'âme ou du corps; mais elle est quelquefois +inattendue +et mystérieuse au point de surprendre et de troubler un instant +les +esprits les plus fermes.</p> +<p>Chez les paysans, elle se produit si souvent, qu'elle semble presque +une +loi régulière de leur organisation. Elle les effraye +autrement que nous. +Notre grande terreur, à nous autres, quand le cauchemar ou la +fièvre +nous présentent leurs fantômes, c'est de perdre la raison, +et plus nous +sommes certains d'être la proie d'un songe, plus nous nous +affectons de +ne pouvoir nous y soustraire par un simple effort de la volonté. +On a vu +des gens devenir fous par la crainte de l'être. Les paysans n'ont +pas +cette angoisse; ils croient avoir vu des objets réels; ils en +ont +grand'peur; mais la conscience de leur lucidité n'étant +point ébranlée, +l'hallucination est certainement moins dangereuse pour eux que pour +nous. L'hallucination n'est, d'ailleurs, pas la seule cause de mon +penchant à admettre, jusqu'à un certain point, les +visions de la nuit. +Je crois qu'il y a une foule de petits phénomènes +nocturnes, explosions +ou incandescences de gaz, condensations de vapeurs, bruits souterrains, +spectres célestes, petits aérolithes, habitudes bizarres +et inobservées, +aberrations même chez les animaux, que sais-je? des +affinités +mystérieuses ou des perturbations brusques des habitudes de la +nature, +que les savants observent par hasard et que les paysans, dans leur +contact perpétuel avec les éléments, signalent +à chaque instant sans +pouvoir les expliquer.</p> +<p>Par exemple, que pensez-vous de cette croyance aux <i>meneurs de +loups</i>? +Elle est de tous les pays, je crois, et elle est répandue dans +toute la +France. C'est le dernier vestige de la croyance aux lycanthropes. En +Berry, où déjà les contes que l'on fait à +nos petits-enfants ne sont +plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient +nos grand'mères, je ne me souviens pas qu'on m'ait jamais +parlé des +hommes-loups de l'antiquité et du moyen âge. Cependant on +s'y sert +encore du mot de <i>garou</i>, qui signifie bien homme-loup, mais on +en a +perdu le vrai sens. Les <i>meneurs de loups</i> ne sont plus les +capitaines +de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour +dévorer les +enfants: ce sont des hommes savants et mystérieux, de vieux +bûcherons, +ou de malins gardes-chasse qui possèdent le <i>secret</i> pour +charmer, +soumettre, apprivoiser et conduire les loups véritables. Je +connais +plusieurs personnes qui ont rencontré, aux premières +clartés de la lune, +à la croix des quatre chemins, le père <i>un tel</i> +s'en allant tout seul à +grands pas, et suivi <i>de plus de trente loups</i> (il y en a +toujours plus +de trente, jamais moins, dans la légende). Une nuit, deux +personnes, qui +me l'ont raconté, virent passer dans le bois une grande bande de +loups; +elles en furent effrayées, et montèrent sur un arbre, +d'où elles virent +ces animaux s'arrêter à la porte d'une cabane d'un +bûcheron réputé +sorcier. Ils l'entourèrent en poussant des rugissements +épouvantables; +le bûcheron sortit, leur parla, se promena au milieu d'eux, et +ils se +dispersèrent sans lui faire aucun mal. Ceci est une histoire de +paysan; +mais deux personnes riches, et ayant reçu une assez bonne +éducation, +gens de beaucoup de sens et d'habileté dans les affaires, vivant +dans le +voisinage d'une forêt, où elles chassaient fort souvent, +m'ont juré, +<i>sur l'honneur</i>, avoir vu, étant ensemble, un vieux garde +forestier +s'arrêter à un carrefour écarté et faire des +gestes bizarres. Ces deux +personnes se cachèrent pour l'observer, et virent accourir +treize loups, +dont un énorme alla droit au garde et lui fit des caresses. +Celui-ci +siffla les autres comme on siffle des chiens, et s'enfonça avec +eux +dans l'épaisseur du bois. Les deux témoins de cette +scène étrange +n'osèrent l'y suivre, et se retirèrent aussi surpris +qu'effrayés. +Avaient-ils été la proie d'une hallucination? Quand +l'hallucination +s'empare de plusieurs personnes à la fois (et cela arrive fort +souvent), +elle revêt un caractère difficile à expliquer, je +l'avoue: on l'a +souvent constatée; on l'appelle hallucination contagieuse. Mais +à quoi +sert d'en savoir le nom, si on en ignore la cause? Cette certaine +disposition des nerfs et de la circulation du sang, qu'on donne pour +cause à l'audition ou à la vision d'objets fantastiques, +comment +est-elle simultanée chez plusieurs individus réunis? Je +n'en sais rien +du tout.</p> +<p>Mais pourquoi ne pas admettre qu'un homme qui vit au sein des +forêts, +qui peut, à toutes les heures du jour et de la nuit, surprendre +et +observer les moeurs des animaux sauvages, aurait pu découvrir, +par +hasard, ou par un certain génie d'induction, le moyen de les +soumettre +et de s'en faire aimer? J'irai plus loin: pourquoi n'aurait-il pas un +certain fluide, sympathique à certaines espèces? Nous +avons vu, de nos +jours, de si intrépides et de si habiles dompteurs d'animaux +féroces en +cage, qu'un effort de plus, et on peut admettre la domination de +certains hommes sur les animaux sauvages en liberté.</p> +<p>Mais pourquoi ces hommes cacheraient-ils leur secret, et ne +tireraient-ils pas profit et vanité de leur puissance?</p> +<p>Parce que le paysan, en obtenant d'une cause naturelle un effet tout +aussi naturel, ne croit pas lui-même qu'il obéit aux lois +de la nature. +Donnez-lui un remède dont vous lui démontrerez simplement +l'efficacité, +il n'y aura aucune confiance; mais joignez-y quelque parole +incompréhensible en le lui administrant, il en aura la foi. +Confiez-lui +le <i>secret</i> de guérir le rhume avec la racine de guimauve, +et dites-lui +qu'il faut l'administrer après trois signes cabalistiques, ou +après +avoir mis un de ses bas à l'envers, il se croira sorcier, tous +le +croiront sorcier à l'endroit du rhume. Il guérira tout le +monde par la +foi autant que par la guimauve, mais il se gardera bien de dire le nom +de la plante vulgaire qui produit ce miracle. Il en fera un +mystère; le +mystère est son élément.</p> +<p>Je ne parlerai pas ici de ce qu'on appelle chez nous et ailleurs le +<i>secret</i>, ce serait une digression qui me mènerait trop +loin. Je me +bornerai à dire qu'il y a un <i>secret</i> pour tout, et +presque tous les +paysans un peu graves et expérimentés ont le <i>secret</i> +de quelque chose, +sont sorciers par conséquent, et croient l'être. Il y a le +secret des +boeufs, que possèdent tous les bons métayers; le secret +des vaches, qui +est celui des bonnes métayères; le secret des +bergères, pour faire +foisonner la laine; le secret des potiers, pour empêcher les pots +de se +fendre au fond; le secret des curés, qui charment les cloches +pour la +grêle; le secret du mal de tête, le secret du mal de +ventre, le secret +de l'entorse et de la foulure; le secret des braconniers, pour faire +venir le gibier; le secret du feu, pour arrêter l'incendie; le +secret de +l'eau, pour retrouver les cadavres des noyés, ou arrêter +l'inondation; +que sais-je? Il y a autant de secrets que de fléaux dans la +nature, et +de maladies chez les hommes et les animaux. Le secret passe de +père en +fils, ou s'achète à prix d'argent. Il n'est jamais trahi. +Il ne le sera +jamais, tant qu'on y croira. Le secret de meneur de loups en est un +comme un autre, peut-être.</p> +<p>Une des scènes de la nuit dont la croyance est la plus +répandue, c'est +la chasse fantastique; elle a autant de noms qu'il y a de cantons dans +l'univers. Chez nous, elle s'appelle la <i>chasse à baudet</i>, +et affecte +les bruits aigres et grotesques d'une incommensurable croupe +d'ânes qui +braient. On peut se la représenter à volonté; +mais, dans l'esprit de nos +paysans, c'est quelque chose que l'on entend et qu'on ne voit pas, +c'est +une hallucination ou un phénomène d'acoustique. J'ai cru +l'entendre +plusieurs fois, et pouvoir l'expliquer de la façon la plus +vulgaire. +Dans les derniers jours de l'automne, quand les grands ouragans +dispersent les bandes d'oiseaux voyageurs, on entend, dans la nuit, +l'immense clameur mélancolique des grues et des oies sauvages en +détresse. Mais les paysans, que l'on croit si crédules et +si peu +observateurs, ne s'y trompent nullement. Ils savent très-bien le +nom et +connaissent très-bien le cri des divers oiseaux étrangers +à nos climats +qui se trouvent perdus et dispersés dans les +ténèbres. La <i>chasse à +baudet</i> n'est rien de tout cela. Ils l'entendent souvent; moi qui ai +longtemps vécu et erré comme eux dans la rafale et dans +le nuage, je ne +l'ai jamais rencontrée. Quelquefois son passage est +signalé par +l'apparition de deux lunes. Mais je n'ai pas de chance, car je n'ai +jamais vu que la vieille lune que nous connaissons tous.</p> +<p>Le taureau blanc, le veau d'or, le dragon, l'oie, la poule noire, la +truie blanche, et je ne sais combien d'autres animaux fantastiques, +gardent, comme l'on sait, en tous pays les trésors +cachés. À l'heure de +minuit, le jour de Noël, aussitôt que sonne la messe, ces +gardiens +infernaux perdent leur puissance jusqu'au dernier son de la cloche qui +en annonce la fin. C'est la seule heure dans toute l'année +où la +conquête du trésor soit possible. Mais il faut savoir +où il est, et +avoir le temps d'y creuser et de s'en saisir. Si vous êtes +surpris dans +le gouffre à l'<i>Ite missa est</i>, il se referme à +jamais sur vous; de même +que si, en ce moment, vous avez réussi à rencontrer +l'animal +fantastique, la soumission qu'il vous a montrée pendant le temps +de la +messe fait place à la fureur, et c'est fait de vous.</p> +<p>Cette tradition est universelle. Il y a peu de ruines, +châteaux ou +monastères, peu de monuments celtiques qui ne recèlent +leur trésor. Tous +sont gardés par un animal diabolique. M. Jules Canougo, dans un +charmant +recueil de contes méridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante +la +poétique apparition de la chèvre d'or, gardienne des +richesses cachées +au sein de la terre.</p> +<p>Dans nos climats moins riants, autour des dolmens qui couronnent les +collines pelées de la Marche, c'est un boeuf blanc, ou un veau +d'or, ou +une génisse d'argent qui font rêver les imaginations +avides; mais ces +animaux sont méchants et terribles à rencontrer. On y +court tant de +risques, que personne encore n'a osé les saisir par les cornes. +Et +cependant il y a des siècles que les grosses pierres druidiques +dansent +et grincent sur leurs frêles supports pendant la messe de minuit, +pour +éveiller la convoitise des passants.</p> +<p>Dans nos vallées ombragées, coupées de grandes +plaines fertiles, un +animal indéfinissable se promène la nuit à +certaines époques +indéterminées, va tourmenter les boeufs aux +pâturages et rôder autour +des métairies qu'il met en grand émoi. Les chiens hurlent +et fuient à +son approche, les balles ne l'atteignent pas. Cette apparition et la +terreur qu'elle inspire n'ont encore presque rien perdu dans nos +alentours. Tous nos fermiers, tous nos domestiques y croient et ont vu +la bête. On l'appelle la <i>grand'-bête</i>, par +tradition, quoique bien +souvent elle paraisse de la taille et de la forme d'un blaireau. Les +uns +l'ont vue en forme de chien de la grandeur d'un boeuf énorme, +d'autres +en levrette blanche haute comme un cheval, d'autres encore en simple +lièvre ou en simple brebis. Ceux qui en parlent avec le plus de +sang-froid l'ont poursuivie sans succès, sans trop de frayeur, +ne lui +attribuant aucun pouvoir fantastique, la décrivant avec peine, +parce +qu'elle appartient à une espèce inconnue dans le pays, +disent-ils, et +assurant que ce n'est précisément ni une chienne, ni une +vache, ni un +blaireau, ni un cheval, mais quelque chose comme tout cela: +arrangez-vous! Cependant cette bête apparaît, j'en suis +certain, soit à +l'état d'hallucination, soit à l'état de vapeur +flottante, et condensée +sous de certaines formes. Des gens trop sincères et trop +raisonnables +l'ont vue pour que j'ose dire qu'il n'y a aucune cause à leur +vision. +Les chiens l'annoncent par des hurlements +désespérés et s'enfuient dès +qu'elle paraît; cela est certain. Les chiens sont-ils +hallucinés aussi? +Pourquoi non? Sont-ce des voleurs qui s'introduisent sous ce +déguisement? Jamais la bête n'a rien dérobé, +que l'on sache. Sont-ce de +mauvais plaisants? On a tiré tant de coups de fusil sur la +bête, qu'on +aurait bien, par hasard, et en dépit de la peur qui fait +trembler la +main, réussi à tuer ou à blesser quelqu'un de ces +prétendus fantômes. +Enfin, ce genre d'apparition, s'il n'est que le résultat de +l'hallucination, est éminemment contagieux. Pendant quinze ou +vingt +nuits, les vingt ou trente habitants d'une métairie le voient et +le +poursuivent; il passe à une autre petite colonie qui le voit +absolument +de même, et il fait le tour du pays, ayant produit cette +contagion sur +un très-grand nombre d'habitants.</p> +<p>Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit. Autour des +mares +stagnantes, dans les bruyères comme au bord des fontaines +ombragées dans +les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on +entend au milieu de la nuit le battoir précipité et le +clapotement +furieux des lavandières. Dans beaucoup de provinces, on croit +qu'elles +évoquent la pluie et attirent l'orage, en faisant voler +jusqu'aux nues, +avec leur battoir agile, l'eau des sources et des marécages. +Chez nous, +c'est bien pire, elles battent et tordent quelque objet qui ressemble +à +du linge, mais qui, vu de près, n'est autre chose que des +cadavres +d'enfants. Il faut se garder de les observer et de les déranger, +car, +eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous +saisiraient, vous battraient et vous tordraient dans l'eau ni plus ni +moins qu'une paire de bas.</p> +<p>Nous avons entendu souvent le battoir des lavandières +fantastiques +résonner dans le silence de la nuit autour des mares +désertes. C'est à +s'y tromper. C'est une espèce de grenouille qui produit ce bruit +formidable. Mais c'est bien triste de faire cette puérile +découverte, et +de ne plus espérer l'apparition des terribles sorcières +tordant leurs +haillons immondes à la brume des nuits de novembre, aux +premières +clartés d'un croissant blafard reflété par les +eaux. Un mien ami, homme +de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, sujet à +l'ivresse, +très-brave cependant devant les choses réelles, mais +facile à +impressionner par les légendes du pays, fit deux rencontres de +lavandières qu'il ne racontait qu'avec une grande émotion.</p> +<p>Un soir, vers onze heures, dans une traîne charmante qui court +en +serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc +ondulé du +ravin d'Ormous, il vit, au bord d'une source, une vieille qui battait +et +tordait en silence. Quoique la fontaine soit mal famée, il ne +vit rien +là de surnaturel, et dit à cette vieille:</p> +<p>—Vous lavez bien tard, la mère!</p> +<p>Elle ne répondit point. Il la crut sourde et s'approcha. La +lune était +brillante et la source éclairait comme un miroir. Il vit +distinctement +les traits de la vieille: elle lui était complètement +inconnue, et il en +fut étonné, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de +chasseur et de +flâneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de visage +inconnu à +plusieurs lieues à la ronde. Voici comme il me raconta +lui-même ses +impressions en face de cette laveuse singulièrement vigilante:</p> +<p>—Je ne pensai à la tradition des lavandières de nuit +que lorsque je +l'eus perdue de vue. Je n'y pensais pas avant de la rencontrer, je n'y +croyais pas, et je n'éprouvais aucune méfiance en +l'abordant. Mais, dès +que je fus auprès d'elle, son silence, son indifférence +à l'approche +d'un passant, lui donnèrent l'aspect d'un être absolument +étranger à +notre espèce. Si la vieillesse la privait de l'ouïe et de +la vue, +comment était-elle assez robuste pour être venue de loin, +toute seule, +laver, à cette heure insolite, à cette source +glacée où elle travaillait +avec tant de force et d'activité? Cela était au moins +digne de remarque. +Mais ce qui m'étonna encore plus, c'est ce que j'éprouvai +en moi-même: +je n'eus aucun sentiment de peur, mais une répugnance, un +dégoût +invincible. Je passai mon chemin sans qu'elle tournât la +tête. Ce ne fut +qu'en arrivant chez moi que je pensai aux sorcières des lavoirs, +et +alors, j'eus très-peur, j'en conviens franchement, et rien au +monde ne +m'eût décidé à revenir sur mes pas.</p> +<p>Une seconde fois, le même ami passait auprès des +étangs de Thevet, vers +deux heures du matin. Il venait de Linières, où il assure +qu'il n'avait +ni mangé ni bu, circonstance que je ne saurais garantir; il +était seul, +en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval étant +fatigué, il mit pied +à terre à une montée et se trouva au bord de la +route près d'un fossé où +trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande +activité, +sans rien dire. Son chien se serra tout à coup contre lui sans +aboyer. +Il passa sans trop regarder; mais à peine eut-il fait quelques +pas, +qu'il entendit marcher derrière lui et que la lune dessina +à ses pieds +une ombre très-allongée. Il se retourna et vit une de ces +femmes qui le +suivait. Les deux autres venaient à quelque distance comme pour +appuyer +la première.</p> +<p>—Cette fois, dit-il, je pensai bien aux lavandières; mais +j'eus une +autre émotion que la première fois. Ces femmes +étaient d'une taille si +élevée et celle qui me suivait avait tellement les +proportions, la +figure et la démarche d'un homme, que je ne doutai pas un +instant +d'avoir affaire à des plaisants de village, +malintentionnés peut-être. +J'avais une bonne trique à la main. Je me retournai en disant:</p> +<p>«—Que me voulez-vous?</p> +<p>«Je ne reçus point de réponse; et, ne me voyant +pas attaqué, n'ayant pas +de prétexte pour attaquer moi-même, je fus forcé de +regagner mon +cabriolet, qui était assez loin devant moi, avec cet être +désagréable +sur mes talons. Il ne me disait rien et semblait se faire un malin +plaisir de me tenir sous le coup d'une attaque. Je tenais toujours mon +bâton prêt à lui casser la mâchoire au moindre +attouchement; et +j'arrivai ainsi à mon cabriolet avec mon poltron de chien, qui +ne disait +mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors, et, quoique j'eusse +entendu jusque-là des pas sur les miens et vu une ombre marcher +à côté +de moi, je ne vis personne. Seulement, je distinguai, à trente +pas +environ en arrière, à la place où je les avais +vues laver, ces trois +grandes diablesses sautant, dansant et se tordant comme des folles sur +le revers du fossé.</p> +<p>Je vous donne cette histoire pour ce qu'elle vaut; mais elle m'a +été +racontée de très-bonne foi, et vous le garantis. Mettez +cela en partie +au chapitre des hallucinations.</p> +<p>L'orme Râteau est un arbre magnifique, qui existait, dit-on, +déjà grand +et fort, au temps de Charles VII. Comme un orme qu'il est, il n'a pas +de +loin une grande apparence, et son branchage affecte assez la forme du +râteau, dont il porte le nom. Mais ce n'est là qu'une +coïncidence +fortuite avec la légende traditionnelle qui l'a baptisé. +De près, il +devient imposant par sa longue tige élancée, +sillonnée de la foudre et +plantée comme un monument à un vaste carrefour des +chemins communaux. +Ces chemins, larges comme des prairies, incessamment tondus par les +troupeaux du prolétaire, sont couverts d'une herbe courte, +où la ronce +et le chardon croissent en liberté. La plaine est ouverte +à une grande +distance, fraîche quoique nue, mais triste et solennelle +malgré sa +fertilité. Une croix de bois est plantée sur un +piédestal de pierre qui +est le dernier vestige de quatre statues fort anciennes disparues +depuis +la révolution de 93. Cette décoration monumentale dans un +lieu si peu +fréquenté atteste un respect traditionnel; et les paysans +des environs +ont une telle opinion de l'orme Râteau, qu'ils prétendent +qu'on ne peut +l'abattre, parce qu'il est sur la carte de Cassini. Mais ce chemin +communal, abandonné aujourd'hui aux piétons, et que +traverse à de rares +intervalles le cheval d'un meunier ou d'un gendarme, était jadis +une des +grandes voies de communication de la France centrale. On l'appelle +encore aujourd'hui le chemin des Anglais. C'était la route +militaire, le +passage des armées que franchit l'invasion, et que Duguesclin +leur fit +repasser l'épée dans le dos, après avoir +délivré Sainte-Sévère, la +dernière forteresse de leur occupation.</p> +<p>Ce détail n'est consigné dans aucune histoire, mais la +tradition est là +qui en fait foi; et maintenant, voici la légende de l'orme +Râteau, qui +est jolie, malgré la nature des animaux qui y jouent leur +rôle.</p> +<p>Un jeune garçon gardait un troupeau de porcs autour de l'orme +Râteau. +Il regardait du côté de la Châtre, lorsqu'il vit +accourir une grande +bande armée qui dévastait les champs, brûlait les +chaumières, massacrait +les paysans et enlevait les femmes. C'étaient les Anglais, qui +descendaient de la Marche sur le Berry et qui s'en allaient ravager +Saint-Chartier. Le porcher éloigna son troupeau, se tint +à distance et +vit passer l'ennemi comme un ouragan. Quand il revint sous l'orme avec +son troupeau, la peur qu'il avait ressentie fit place à une +grande +colère contre les Anglais et contre lui-même.</p> +<p>—Quoi! pensa-t-il, nous nous laissons abîmer ainsi sans nous +défendre?... Nous sommes trop lâches! Il y faut aller!</p> +<p>Et, s'approchant de la statue de saint Antoine, qui était une +des quatre +autour de l'orme:</p> +<p>—Bon saint Antoine, lui dit-il, il faut que j'aille contre ces +Anglais, +et je n'ai pas le temps de rentrer mes bêtes. Pendant ce +temps-là, ces +méchants-là nous feraient trop de mal. Prends mon +bâton, bon saint, et +veille sur mes porcs pendant trois jours et trois nuits; je te les +donne en garde.</p> +<p>Là-dessus, le jeune gars mit sa binette de porcher (qui est +un court +bâton avec un triangle de fer au bout) dans les mains de la +statue, et, +jetant là ses sabots, <i>s'en courut</i> à +Saint-Chartier, où, pendant trois +jours et trois nuits, il fit rage contre les Anglais avec les bons +garçons de l'endroit, soutenus des bons hommes d'armes de +France. Puis, +quand l'ennemi fut chassé, il s'en revint à son troupeau; +il compta ses +porcs, et pas un ne manquait; et cependant il avait passé +là bien des +traînards, bien des pillards et bien des loups attirés par +l'odeur du +carnage. Le jeune porcher reprit à saint Antoine son sceptre +rustique, +le remercia à genoux, et, sans rêver les hautes +destinées et la grande +mission de Jeanne Darc, content d'avoir au moins donné son coup +de main +à l'oeuvre de délivrance, il garda ses cochons comme +devant.</p> +<p>Une autre tradition plus confuse attribue à l'orme +Râteau une moins +bénigne influence. Des enfants, saisis de vertige, auraient eu +l'horrible idée de jouer leur vie aux petits palets et auraient +enterré +vivant le perdant sous la pierre de saint Antoine.</p> +<p>Mais voici la légende principale et toujours en crédit +de l'orme Râteau. +Un <i>monsieur</i> s'y promène la nuit; il en fait incessamment +le tour. On +le voit là depuis que le monde est monde. Quel est-il? Nul ne le +sait. +Il est vêtu de noir, et il a vingt pieds de haut. C'est un <i>monsieur</i>, +car <i>il suit les modes</i>; on l'a vu au siècle dernier en +habit noir +complet, culotte courte, souliers à boucles, +l'épée au côté; sous le +Directoire, on l'a vu en oreilles de chien et en large cravate. +Aujourd'hui, il s'habille comme vous et moi; mais il porte toujours son +grand râteau sur l'épaule, et gare aux jambes des gens ou +des bêtes qui +passent dans son ombre. Du reste, pas méchant homme, et ne se +faisant +connaître qu'à ceux qui ont <i>le secret</i>.</p> +<p>Si vous n'y croyez, allez-y voir. Nous y avons été +à l'heure solennelle +du lever de la lune; nous l'avons appelé par tous les noms +possibles, en +lui disant toujours <i>monsieur</i>, très-poliment; mais nous +n'avons pas +trouvé le nom auquel il lui plaît de répondre, car +il n'est pas venu; +et, d'ailleurs, il n'aime pas la plaisanterie, et, pour le voir, il +faut avoir peur de lui.</p> +<p>Si vous aimez ces contes populaires et si vous voulez chercher plus +sérieusement leur origine, lisez un livre à la fois +très-savant et +très-amusant, qui est l'ouvrage d'une femme, <i>la Normandie +romanesque et +merveilleuse</i>, par mademoiselle Amélie Bosquet; vous y +retrouverez +toutes les légendes de la France et celles de votre endroit par +conséquent. Vous y apprendrez toute l'histoire des superstitions +humaines, variant seulement par quelques détails, selon les +localités: +ceci est la preuve que l'humanité est encore bien près de +son berceau, +ou qu'elle est bien tenace et bien uniforme dans son aptitude à +passer +par le même chemin et à se nourrir des mêmes +idées.</p> +<p>Nous avons montré les souvenirs de l'antiquité +modifiés dans les idées +ou dans les rêves de la race berrichonne par l'influence du +christianisme primitif et du moyen âge. Il y a là un monde +de fantaisies +perdu pour les classes éclairées, et qui tend aussi +à s'effacer de la +croyance et de la mémoire des classes rustiques. Il n'est donc +pas sans +intérêt de recueillir les fragments, épars dans +toutes les provinces de +France, de cette poésie terrible, riante ou burlesque, qui, dans +un +demi-siècle peut-être, n'aura plus ni bardes, ni rapsodes, +ni adeptes.</p> +<p>L'Allemagne passe pour être la terre classique du fantastique. +Cela +tient à ce que des écrivains anciens et modernes ont +fixé la légende +dans le poëme, le conte et la ballade. Notre littérature +française, +depuis le siècle de Louis XIV surtout, a rejeté cet +élément comme +indigne de la raison humaine et de la dignité philosophique. Le +romantisme a fait de vains efforts pour dérider notre +scepticisme; nous +n'avons su qu'imiter la fantaisie allemande. Le merveilleux slave, bien +autrement grandiose et terrifiant, nous a été +révélé par des traductions +incomplètes qui ne sont pas devenues populaires. On n'a pas +osé imiter +chez nous des sabbats lugubres et sanglants comme ceux d'Adam +Mickiewicz.</p> +<p>La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique +cependant +que les nations slaves ou germaniques; mais il lui a manqué, il +lui +manquera probablement un grand poëte pour donner une forme +précise et +durable aux élans, déjà affaiblis, de son +imagination.</p> +<p>Une seule province de France est à la hauteur, dans sa +poésie, de ce que +le génie des plus grands poëtes et celui des nations les +plus poétiques +ont jamais produit: nous oserons dire qu'elle les surpasse. Nous +voulons +parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n'y a pas longtemps que +c'est la France. Quiconque a lu <i>les Barza-Breiz</i>, recueillis et +traduits par M. de la Villemarqué, doit être +persuadé avec moi, +c'est-à-dire pénétré intimement de ce que +j'avance. <i>Le Tribut de +Nomenoé</i> est un poëme de cent quarante vers, plus grand +que l'<i>Iliade</i>, +plus complet, plus beau, plus parfait qu'aucun chef-d'oeuvre sorti de +l'esprit humain. <i>La Peste d'Éliant, les Nains, Desbreiz</i> +et vingt +autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus +complète à laquelle puisse prétendre une +littérature lyrique. Il est +même fort étrange que cette littérature, +révélée à la nôtre par une +publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs +années, n'y +ait pas fait une révolution. Macpherson a rempli l'Europe du nom +d'Ossian; avant Walter Scott, il avait mis l'Écosse à la +mode. Vraiment, +nous n'avons pas assez fêté notre Bretagne, et il y a +encore des lettrés +qui n'ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en, +nous +sommes comme des nains devant des géants. Singulières +vicissitudes que +subissent le beau et le vrai dans l'histoire de l'art!</p> +<p>Qu'est-ce donc que cette race armoricaine qui s'est nourrie, depuis +le +druidisme jusqu'à la chouannerie, d'une telle moelle? Nous la +savions +bien forte et fière, mais pas grande à ce point avant +qu'elle eût chanté +à nos oreilles. Génie épique, dramatique, +amoureux, guerrier, tendre, +triste, sombre, moqueur, naïf, tout est là! Et au-dessus de +ce monde de +l'action et de la pensée plane le rêve: les sylphes, les +gnomes, les +djinns de l'Orient, tous les fantômes, tous les génies de +la mythologie +païenne et chrétienne voltigent sur ces têtes +exaltées et puissantes. En +vérité, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait +rencontrer un +Breton sans lui ôter son chapeau.</p> +<p>Nous voici bien loin de notre humble Berry, où j'ai pourtant +retrouvé, +dans la mémoire des chanteurs rustiques, plusieurs romances et +ballades +exactement traduites, en vers naïfs et bien berrichons, des textes +bretons publiés par M. de la Villemarqué. +Revendiquerons-nous la +propriété de ces créations, et dirons-nous +qu'elles ont été traduites du +berrichon dans la langue bretonne? Non.—Elles portent clairement leur +brevet d'origine en tête. Le texte dit: <i>En revenant de Nantes</i>, +etc.</p> +<p>Et ailleurs: <i>Ma famille de Nantes</i>, etc.</p> +<p>Le Berry a sa musique, mais il n'a pas sa littérature, ou +bien elle +s'est perdue comme aurait pu se perdre la poésie bretonne si M. +de la +Villemarqué ne l'eût recueillie à temps. Ces +richesses inédites +s'altèrent insensiblement dans la mémoire des bardes +illettrés qui les +propagent. Je sais plusieurs complaintes et ballades berrichonnes qui +n'ont plus ni rime ni raison, et où, ça et là, +brille un couplet d'une +facture charmante, qui appartient évidemment à un texte +original +affreusement corrompu quant au reste.</p> +<p>Pour être privée de ses archives poétiques, +l'imagination de nos +paysans n'est pas moins riche que celle des Allemands, et ce sens +particulier de l'hallucination dont j'ai parlé l'atteste +suffisamment.</p> +<p>Une des plus singulières apparitions est celle des <i>meneurs +de nuées</i>, +autour des mares ou au beau milieu des étangs. Ces esprits +nuisibles se +montrent aux époques des débordements de rivières, +et provoquent le +fléau des pluies torrentielles intempestives. Autant qu'on peut +saisir +leurs formes vagues dans la trombe qu'ils soulèvent, on +reconnaît parmi +eux, assez souvent, des gens mal famés dans le pays, des gens +qui ne +possèdent rien, bien entendu, sur la terre du bon Dieu, et qui +ne +souhaitent que le mal des autres. Réunis aux génies des +nuages, armés de +pelles ou de balais, vêtus de haillons fangeux et incolores, ils +s'agitent frénétiquement, <i>ils dansent et enragent</i>, +comme disent les +ballades bretonnes; et le voyageur attardé qui les +aperçoit sur les +flaques brumeuses semées dans les landes désertes, doit +se hâter de +gagner son gîte, sans les déranger et sans leur montrer +qu'il les a vus. +Certainement ils se mettraient, en bourrasque, à ses trousses, +et il +n'y ferait pas bon.</p> +<p>On est étonné de voir combien les scènes de la +nature impressionnent le +paysan. Il semblerait qu'elles doivent agir davantage sur l'imagination +des habitants des villes, et que l'homme, accoutumé dès +son enfance à +errer ou à travailler le jour et la nuit dans une même +localité, en +connaît si bien les détails et les différents +aspects, qu'il ne puisse +plus y ressentir ni étonnement ni trouble. C'est tout le +contraire: le +braconnier qui, depuis quarante ans, chasse au collet ou à +l'affût, à la +nuit tombante, voit les animaux même dont il est le fléau, +prendre, dans +le crépuscule, des formes effrayantes pour le menacer. Le +pêcheur de +nuit, le meunier qui vit sur la rivière même, peuplent de +fantômes les +brouillards argentés par la lune; l'éleveur de bestiaux +qui s'en va lier +les boeufs ou conduire les chevaux au pâturage, après la +chute du jour +ou avant son lever, rencontre dans sa haie, dans son pré, sur +ses bêtes +même, des êtres inconnus, qui s'évanouissent +à son approche, mais qui le +menacent en fuyant. Heureuses, selon nous, ces organisations +primitives, à qui sont révélés les secrets +du monde surnaturel, et qui +ont le don de voir et d'entendre de si étranges choses! Nous +avons beau +faire, nous autres, écouter des histoires à faire dresser +les cheveux +sur la tête, nous battre les flancs pour y croire, courir la nuit +dans +les lieux hantés par les esprits, attendre et chercher la peur +inspiratrice, mère des fantômes, le diable nous fuit comme +si nous +étions des saints: Lucifer défend à ses milices de +se montrer aux +incrédules.</p> +<p>Les animaux sorciers ne sont pas rares: c'est pourquoi il faut faire +attention à ce qu'on dit devant certains d'entre eux. Un +métayer de nos +environs voyait tous les jours un vieux lièvre s'arrêter +à peu de +distance de lui, se lécher les pattes, et le regarder d'un air +narquois; +or, ce métayer finit, en y faisant bien attention, par +reconnaître son +propriétaire sous le déguisement dudit lièvre. Il +lui ôta son chapeau, +pour lui faire entendre qu'il n'était point sa dupe et que la +plaisanterie était inutile. Mais le bourgeois, qui était +malin, parut ne +pas comprendre, et continua à le surveiller sous cette apparence.</p> +<p>Cela fâcha le métayer, qui était honnête +homme, et que le soupçon +blessait d'autant plus, que son maître, lorsqu'il venait chez lui +sous +figure de chrétien, ne lui marquait aucune méfiance. Il +prit son fusil +un beau soir, comptant bien lui faire peur, et le corriger de cette +manie de faire le lièvre. Il essaya même de le coucher en +joue; mais la +preuve que cet animal n'était pas plus lièvre que vous et +moi, c'est que +le fusil ne l'inquiéta nullement, et qu'il se mit à rire.</p> +<p>—Ah çà! écoutez, not' maître! +s'écria le brave homme perdant patience; +ôtez-vous de là, ou, aussi vrai que j'ai reçu le +baptême, je vous +flanque mon coup de fusil.</p> +<p>M. <i>Trois-Étoiles</i> ne se le fit pas dire deux fois: il +vit que le paysan +était <i>émalicé</i> tout de bon, et, prenant la +fuite, il ne reparut plus.</p> +<p>On a vu souvent des animaux de ce genre, frappés et +blessés, disparaître +également; mais, le lendemain, la personne +soupçonnée ne se montrait +pas, et, si on allait chez elle, on la trouvait au lit, fort +endommagée. +On aurait pu retirer de son corps le plomb qui était +entré dans celui +de la bête, car, aussi vrai que ces choses se sont vues, +c'était le même +plomb.</p> +<p>Un animal plus incommode encore que ceux qui espionnent l'ouvrier +des +champs, c'est celui <i>qui se fait porter</i>. Celui-là est un +ennemi +déclaré, qui n'écoute rien, et qui se montre sous +diverses formes, +quelquefois même sous celle d'un homme tout pareil à celui +auquel il +s'adresse. En se voyant ainsi face à face avec son sosie, on est +fort +troublé, et, quelque résistance qu'on fasse, il vous +saute sur les +épaules. D'autres fois, on sent son poids qui est formidable, +sans rien +voir et sans rien entendre. La plus mauvaise de ces apparitions est +celle de la levrette blanche. Quand on l'aperçoit, d'abord elle +est +toute petite; mais elle grandit peu à peu, elle vous suit, elle +arrive à +la taille d'un cheval et vous monte sur le dos. Il est +avéré qu'elle +pèse deux ou trois mille livres; mais il n'y a point à +s'en défendre, et +elle ne vous quitte que quand vous apercevez la porte de votre maison. +C'est quand on s'est attardé au cabaret qu'on rencontre cette +bête +maudite. Bien heureux quand elle n'est pas accompagnée de deux +ou trois +feux follets qui vous entraînent dans quelque marécage ou +rivière pour +vous y faire noyer.</p> +<p>La cocadrille, bien connue au moyen âge, existe encore dans +les ruines +des vieux manoirs. Elle erre sur les ruines la nuit, et se tient +cachée +le jour dans la vase et les roseaux. Si on l'aperçoit alors, on +ne s'en +méfie point, car elle a la mine d'un petit lézard; mais +ceux qui la +connaissent ne s'y trompent guère et annoncent de grandes +maladies dans +l'endroit, si on ne réussit à la tuer avant qu'elle ait +vomi son venin. +Cela est plus facile à dire qu'à faire. Elle est à +l'épreuve de la balle +et du boulet, et, prenant des proportions effrayantes d'une nuit +à +l'autre, elle répand la peste dans tous les endroits où +elle passe. Le +mieux est de la faire mourir de faim, ou de la dégoûter du +lieu qu'elle +habite en desséchant les fosses et les marais à eaux +croupissantes. La +maladie s'en va avec elle.</p> +<p>Le <i>follet, fadet</i> ou <i>farfadet</i>, n'est point un animal, +bien qu'il lui +plaise d'avoir des ergots et une tête de coq; mais il a le corps +d'un +petit homme, et, en somme, il n'est ni vilain ni méchant, +moyennant +qu'on ne le contrariera pas. C'est un pur esprit, un bon génie +connu en +tout pays, un peu fantasque, mais fort actif et soigneux des +intérêts de +la maison. En Berry, il n'habite pas le foyer, il ne fait pas l'ouvrage +des servantes, il ne devient pas amoureux des femmes. Il hante +quelquefois les écuries comme ses confrères d'une grande +partie de la +France; mais c'est la nuit, au pâturage, qu'il prend +particulièrement +ses ébats. Il y rassemble les chevaux par troupes, se cramponne +à leur +crinière, et les fait galoper comme des fous à travers +les prés. Il ne +paraît pas se soucier énormément des gens à +qui ces chevaux +appartiennent. Il aime l'équitation pour elle-même; c'est +sa passion, et +il prend en amitié les animaux les plus ardents et les plus +fougueux. Il +les fatigue beaucoup, car on les trouve en sueur quand il s'en est +servi; mais il les frotte et les panse avec tant de soin, qu'ils ne +s'en +portent que mieux. Chez nous, on connaît parfaitement les chevaux +<i>pansés du follet</i>. Leur crinière est nouée +par lui de milliards de +noeuds inextricables.</p> +<p>C'est une maladie du crin, une sorte de plique chevaline, assez +fréquente dans nos pâturages. Ce crin est impossible +à démêler, cela est +certain; mais il est certain aussi qu'on peut le couper sans que +l'animal en souffre, et que c'est le seul parti à prendre.</p> +<p>Les paysans s'en gardent bien. Ce sont les étriers du follet; +et, s'il +ne les trouvait plus pour y passer ses petites jambes, il pourrait +tomber; et, comme il est fort colère, il tuerait +immédiatement la pauvre +bête tondue.</p> +<p>Le ministère de l'instruction publique va faire publier le +recueil des +chants populaires de la France. C'est une très-bonne +idée, dont la +réalisation devenait nécessaire; mais cela arrive bien +tard, nous le +craignons. Pour que la recherche fût tant soit peu +complète, il faudrait +envoyer dans chaque province une personne compétente, +exclusivement +chargée de ce soin. Les lettrés ou amateurs que l'on va +consulter +apporteront les récoltes du hasard. Qui donc aura eu le temps et +la +patience de reconstruire, parmi cent versions altérées +d'une chose +intéressante, le type primitif? S'il s'agit de recueillir le +plus de +poésies inédites qu'il sera possible, et, selon nous, +toute +l'importance, toute l'utilité de cette publication est +là, le travail +demanderait plusieurs années ou un grand nombre d'explorateurs. +Les +commentateurs ne manqueront pas; mais les véritables +découvertes seront +fort rares ou fort incomplètes, si l'on ne procède +consciencieusement et +par des recherches toutes spéciales.</p> +<p>Notre avis est que la publication du texte musical serait +indispensable. +Dans la chanson populaire, les paroles se passent si peu de l'air, que, +si vous les lisez, elles ne vous disent rien, tandis qu'elles vous +surprennent, vous charment ou vous exaltent si vous les entendez +chanter. C'est là, d'ailleurs, qu'il y aurait, <i>à coup +sûr</i>, des +merveilles à découvrir et à sauver du néant +qui va les atteindre. La +musique a toujours été plus négligée que la +littérature par les +gouvernements. Elle n'a pas d'archives; combien de chefs-d'oeuvre de +maîtres inconnus ont péri et périront chaque jour! +sans parler de +chefs-d'oeuvre d'illustres maîtres qui n'ont jamais paru, et qui +disparaîtront entièrement, faute d'une initiative +ministérielle! La +spéculation ne fera jamais ce travail de recherche +consciencieuse, et +jamais ne s'exposera au risque le plus insignifiant pour +déterrer les +trésors oubliés.</p> +<p>Quoi qu'on en dise, il y a pour les arts, comme pour tous les +progrès, +des travaux que l'État seul peut entreprendre et diriger, tant +que les +artistes et les industriels n'auront pas de véritables +corporations.</p> +<p>Mais nous voici bien loin de notre sujet; rentrons-y en disant que +les +paysans sont de grands enfants et de vrais fous, peut-être; mais +qu'il +n'y a pas de vraie poésie sans un certain +dérèglement d'imagination et +beaucoup de naïveté.</p> +<p>Le sujet n'est pas épuisé, il est peut-être +inépuisable; car chaque jour +amène une révélation, et arrache à ce vieux +monde de superstitions, qui +dure encore au fond des campagnes, un aveu de ses croyances, de ses +terreurs, de sa poésie.</p> +<p>Un de mes compatriotes berrichons, M. Laisnel de la Salle, a +publié dans +ces derniers temps (dans le <i>Moniteur de l'Indre</i>) une +série +d'excellents articles, qui, réunis en volume, constitueront une +histoire spéciale de cette face de la vie rustique et +prolétaire: les +<i>Traditions, Préjugés, Dictons et Locutions populaires</i> +de nos +localités. Cet ouvrage n'est pas un résumé de +fantaisies, c'est une +recherche consciencieuse de faits acquis à la croyance ou +à l'habitude +générale de nos hameaux et petites villes; ce n'en est +pas moins un +travail qui amuse et intéresse sans fatiguer l'esprit un seul +instant. +Nous avons trouvé avec plaisir, dans un des chapitres de ce +livre, une +mention explicative du <i>grand Bissêtre</i>, dont nous avions +beaucoup +entendu parler sans pouvoir deviner son origine, bien simple cependant. +Mais les explications simples arrivent, on le sait, quand on est las de +tirer par les cheveux les commentaires extravagants, et je n'en avais +fait que de ceux-là.</p> +<p>«Aux environs de la Châtre, dit notre auteur, le peuple +croit qu'une +sorte de génie malfaisant (qu'il appelle le <i>grand +Bissêtre</i>) préside +aux événements qui ont lieu dans les années +bissextiles. On dit que, +lorsqu'une femme accouche dans l'année où le <i>Bissêtre +saute</i> elle met +immanquablement au monde une fille ou deux jumeaux, et reste sept ans +sans avoir d'enfants.</p> +<p>«À Dijon, en ces sortes d'années,» dit la +Monnoye, «le vulgaire pense +que <i>Bissêtre cor</i> (court), et qu'ainsi on ne doit rien +entreprendre +d'important.»</p> +<p>«Bissêtre est donc un vieux mot dérivé de +Bissexte, et était synonyme de +<i>malheur, infortune</i>.</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>«Pour ce que Bissextre eschiet,<br /> +</span><span>L'an en sera tout desbauchiet.»<br /> +</span></div> +</div> +<p>(Molinet.—<i>Le Calendrier</i>.)</p> +<p>«Cette année était bissextile, et le Bissexte +tomba de fait sur les +traîtres.» (Orderic Vital, lib. XIII.)</p> +<p>«La mauvaise influence de l'année bissextile +était proverbiale au moyen +âge. Cette superstition remonte aux Romains.—Voyez +Macrobe.» (Génin, +<i>Lexique comparé</i>.)</p> +<p>«Bissêtre signifie aussi, dans notre patois, enfant vif +et turbulent, +enfant terrible.»</p> +<p>Dans certaines campagnes, le Bissêtre, et c'est ce qui nous +avait +empêché de songer à l'année bissextile, +n'est pas obligé de <i>courir</i> à +certaines époques. Il court les champs, les étangs, les +marécages, d'où +il fait sortir les pestilences et mauvaises fièvres.</p> +<p>La <i>poule noire</i> est consacrée, dans presque toute la +France, aux +incantations nocturnes. Chez nous, la manière dont M. Laisnel de +la +Salle raconte son emploi est à peu près identique dans +toute la vallée +Noire.</p> +<p>«Ordinairement, dit-il, lorsque les paysans veulent avoir une +entrevue +avec le diable, ils se rendent à minuit à l'embranchement +de quatre +chemins, et, là, tenant la poule, ils crient par trois fois:</p> +<p>«—Qui veut acheter ma poule noire?</p> +<p>«J'ignore ce que les anciens pensaient de la <i>poule noire</i>; +mais je sais +qu'ils appelaient un homme heureux <i>gallinæ filius albæ</i>.»</p> +<p>Après M. Laisnel de la Salle, on n'a plus qu'à glaner; +mais on glane +longtemps dans un champ aussi fertile que celui de l'imagination +populaire.</p> +<p>Le <i>casseux</i> de bois est le fantôme des forêts. On +n'a pas l'esprit bien +tranquille quand on va faire, de nuit, sa provision de fagots sur la +terre du prochain. C'est alors que l'on entend des bruits +étranges de +chouettes effrayées et de branches cassées par la course +des sangliers +dans les taillis; c'est alors que, par un temps calme, on sent venir un +rapide et inexplicable ouragan qui rase le sol et brise au pied les +jeunes arbres; c'est alors que, marchant de tige en tige, à +fantastiques +enjambées, le gnome à la longue chevelure vient vous +dire: «Que fais-tu +là?»</p> +<p>Nous avons parlé déjà quelque part du <i>ramasseux +de rosée</i>, un +propriétaire matinal qui promène sur les prairies un +chiffon au moyen +duquel toute l'humidité d'un pré passe dans le sien. Mais +il ne faut pas +croire qu'il suffirait d'imiter cette simple opération pour +obtenir +d'aussi magnifiques résultats. D'abord, on n'est jamais bien +certain +quand, à travers la brume blanchâtre, on aperçoit +l'opérateur, que ce +soit un sorcier ou son <i>domestique</i>, c'est-à-dire le +démon qui le sert, +et qui s'habille à sa ressemblance. Dans tous les cas, il faut +être bien +<i>savant</i> pour faire sa fortune de cette manière.</p> +<p>Il n'y a pas longtemps que nous avons découvert chez nous le <i>lubin</i> +d'origine normande dont nous avait parlé mademoiselle +Amélie Bosquet +dans son excellent livre; mais, dans nos champs, au lieu de hanter les +cimetières, ce farfadet se montre favorable aux moissons, et +sème +derrière les bons laboureurs; pourtant il ne faudrait pas le +contrarier, +car il pourrait bien semer du <i>bédouin</i> et de l'ivraie +à la place de +froment, <i>si c'était son idée</i>.</p> +<p>Le <i>lupeux</i> est un être franchement +désagréable. Un de nos amis, +parcourant les steppes marécageux de la Brenne avec un guide, +entendit +non loin de lui, dans le crépuscule du soir, une voix humaine +assez +douce, qui, d'un ton enjoué, ou plutôt goguenard, +répétait de place en +place: <i>Ah! ah!</i> Il regarda de tous côtés, ne vit +rien, et dit à +l'indigène qui l'accompagnait:</p> +<p>—Voilà quelqu'un de bien étonné. Est-ce +à cause de nous?</p> +<p>Le guide ne répondit rien. Ils continuent à marcher. +La voix les +suivait, et, a chaque mouvement que faisait notre ami, +s'écriait: <i>Ah! +ah!</i> d'une manière si moqueuse et si gaie, qu'il ne put +s'empêcher de +rire en lui répondant:</p> +<p>—Eh bien, quoi donc?</p> +<p>—Taisez-vous, pour l'amour du bon Dieu, lui dit son guide en lui +serrant le bras; ne lui parlez pas, n'ayez pas l'air de l'entendre. Si +vous lui répondez encore une fois, nous sommes perdus.</p> +<p>Notre ami, qui connaît bien les terreurs du paysan, ne +s'obstina pas, +et, quand ils furent assez loin de l'invisible persifleur:</p> +<p>—Ah çà! lui dit-il, c'est un oiseau, une espèce +de chouette?</p> +<p>—Ah bien, oui, dit l'autre, un bel oiseau! C'est le lupeux! +Ça commence +par rire; ça vous tire de votre chemin, ça vous +emmène, et puis ça se +fâche et ça vous noie dans les fondrières.</p> +<p>Nous demanderons à M. Laisnel de la Salle de nous parler du +lupeux, et +de retrouver l'étymologie du nom, qui presque toujours le met +avec +succès sur la trace originaire de la tradition.</p> +<p>La nuit de Noël est, en tout pays, la plus solennelle crise du +monde +fantastique. Toujours, par suite de ce besoin qu'éprouvent les +hommes +primitifs de compléter le miracle religieux par le merveilleux +de leur +vive imagination, dans tous les pays chrétiens, comme dans +toutes les +provinces de France, le coup de minuit de la messe de Noël ouvre +les +prodiges du sabbat, en même temps qu'il annonce la +commémoration de +l'ère divine. Le ciel pleut des bienfaits à cette heure +sacrée; aussi +l'enfer vaincu, voulant disputer encore au Sauveur la conquête de +l'humanité, vient-il s'offrir à elle pour lui donner les +biens de la +terre, sans même exiger en échange le sacrifice du salut +éternel: c'est +une flatterie, une avance gratuite que Satan fait à l'homme. Le +paysan +pense qu'il peut en profiter. Il est assez malin pour ne pas se laisser +prendre au piége; il se croit bien aussi rusé que le +diable, et il ne se +trompe guère.</p> +<p>Dans notre vallée Noire, le <i>métayer fin</i>, +c'est-à-dire savant dans la +cabale et dans l'art de faire prospérer le <i>bestiau</i> par +tous les moyens +naturels et surnaturels, s'enferme dans son étable au premier +coup de la +messe; il allume sa lanterne, ferme toutes ses <i>huisseries</i> avec +le plus +grand soin, prépare certains charmes, que le <i>secret</i> lui +révèle, et +reste là, <i>seul de chrétien</i>, jusqu'à la fin +de la messe.</p> +<p>Dans ma propre maison, à moi qui vous raconte ceci, la chose +se passe +ainsi tous les ans, non pas sous nos yeux, mais au su de tout le monde, +et de l'aveu même des métayers.</p> +<p>Je dis: Non pas sous nos yeux, car le charme est impossible si un +regard +indiscret vient le troubler. Le métayer, plus défiant +qu'il n'est +possible d'être curieux, se barricade de manière à +ne pas laisser une +fente; et, d'ailleurs, si vous êtes là quand il veut +entrer dans +l'étable, il n'y entrera point; il ne fera pas sa conjuration, +et gare +aux reproches et aux contestations s'il perd des bestiaux dans +l'année: +c'est vous qui lui aurez causé le dommage.</p> +<p>Quant à sa famille, à ses serviteurs, à ses +amis et voisins, il n'y a +pas de risque qu'ils le gênent dans ses opérations +mystérieuses. Tous +convaincus de l'utilité souveraine de la chose, ils n'ont garde +d'y +apporter obstacle. Ils s'en vont bien vite à la messe, et ceux +que leur +âge ou la maladie retient à la maison ne se soucient +nullement d'être +initiés aux terribles émotions de l'opération. Ils +se barricadent de +leur côté, frissonnant dans leur lit si quelque bruit +étrange fait +hurler les chiens et mugir les troupeaux.</p> +<p>Que se passe-t-il donc alors entre le <i>métayer fin</i> et +le bon compère +<i>Georgeon</i>? Qui peut le dire? Ce n'est pas moi; mais bien des +versions +circulent dans les veillées d'hiver, autour des tables où +l'on casse les +noix pour le pressoir; bien des histoires sont racontées, qui +font +dresser les cheveux sur la tête.</p> +<p>D'abord, pendant la messe de minuit, les bêtes parlent, et le +métayer +doit s'abstenir d'entendre leur conversation. Un jour, le père +Casseriot, qui était faible à l'endroit de la +curiosité, ne put se tenir +d'écouter ce que son boeuf disait à son âne.</p> +<p>—Pourquoi que t'es triste, et que tu ne manges point? disait le +boeuf.</p> +<p>—Ah! mon pauvre vieux, j'ai un grand chagrin, répondit +l'âne. Jamais +nous n'avons eu si bon maître, et nous allons le perdre!</p> +<p>—Ce serait grand dommage, reprit le boeuf, qui était un +esprit calme et +philosophique.</p> +<p>—Il ne sera plus de ce monde dans trois jours, reprit l'âne, +dont la +sensibilité était plus expansive, et qui avait des larmes +dans la voix.</p> +<p>—C'est grand dommage, grand dommage! répliqua le boeuf en +ruminant.</p> +<p>Le père Casseriot eut si grand'peur, qu'il oublia de faire +son charme, +courut se mettre au lit, y fut pris de fièvre chaude, et mourut +dans les +trois jours.</p> +<p>Le valet de charrue Jean, de Chassignoles, a vu une fois, au coup de +l'élévation de la messe, les boeufs sortir de +l'étable en faisant grand +bruit, et se jetant les uns contre les autres, comme s'ils +étaient +poussés d'un aiguillon vigoureux; mais il n'y avait personne +pour les +conduire ainsi, et ils se rendirent seuls à l'abreuvoir, +d'où, après +avoir bu d'une soif qui n'était pas ordinaire, ils +rentrèrent à l'étable +avec la même agitation et la même obéissance. +Curieux et sceptique, il +voulut en savoir le fin mot. Il attendit sous le portail de la grange, +et en vit sortir, au dernier coup de la cloche, le métayer, son +maître, +reconduisant un homme qui ne ressemblait à aucun autre homme, et +qui lui +disait:</p> +<p>—Bonsoir, Jean; à l'an prochain!</p> +<p>Le valet de charrue s'approcha pour le regarder de plus près; +mais +qu'était-il devenu? Le métayer était tout seul, +et, voyant l'imprudent:</p> +<p>—Par grand bonheur, mon gars, lui dit-il, que tu ne lui as point +parlé; +car, s'il avait seulement regardé de ton côté, tu +ne serais déjà plus +vivant à cette heure!</p> +<p>Le valet eut si grand'peur, que jamais plus il ne s'avisa de +regarder +quelle main mène boire les boeufs pendant la nuit de Noël.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><a name="tapisseries"></a> +<h3>III</h3> +<h3>LES TAPISSERIES DU CHÂTEAU DE BOUSSAC</h3> +<br /> +<p>Le Berry n'est pas ce qu'on le juge quand on l'a traversé +seulement par +les routes royales, dans ses parties plates et tristes, de Vierzon +à +Châteauroux, à Issoudun ou à Bourges. C'est vers la +Châtre qu'il prend +du style et de la couleur; c'est vers ses limites avec la Marche qu'il +devient pittoresque et vraiment beau.</p> +<p>En remontant l'Indre jusque vers les hauteurs où il cache sa +source, on +arrive à Sainte-Sévère, ancienne ville bâtie +en précipice sur le versant +rapide au fond duquel coule la rivière. Jusqu'à nos +jours, il était +presque courageux de descendre la rue principale et de traverser le +gué. +À présent, routes et ponts se hâtent de rendre la +circulation facile et +sûre aux sybarites de la nouvelle génération. +Sainte-Sévère est illustre +dans les annales du Berry et dans celles de la France; c'est la +dernière +place de guerre qui fut arrachée aux Anglais sur notre ancien +sol. Ils y +soutinrent un assaut terrible, où le brave Duguesclin, <i>aidé +de ses bons +hommes d'armes et des rudes gars de l'endroit</i> les battit en +brèche avec +fureur. Ils furent forcés promptement de se rendre et +d'évacuer la +forteresse, qui élève encore ses ruines formidables et le +squelette de +sa grande tour sur un roc escarpé. Nous l'avons vue +entière et fendue de +haut en bas par une grande lézarde garnie de lierre; monument +glorieux +pour le pays, et superbe pour les peintres. Mais, durant +l'avant-dernier hiver, la moitié de la tour fendue +s'écroula tout à coup +avec un fracas épouvantable, qui fut entendu à plusieurs +lieues de +distance. Telle qu'elle est maintenant, cette moitié de tour est +encore +belle et menaçante pour l'imagination; mais, comme elle est trop +menaçante en réalité pour les habitations +voisines, et surtout pour le +nouveau château bâti au pied, il est probable qu'avant peu, +soit par la +main des hommes, soit par celle du temps, elle aura entièrement +disparu. +On a longtemps conservé dans l'église de +Sainte-Sévère le dernier +étendard arraché aux Anglais. Nous ignorons s'il y est +encore; on nous a +dit qu'il était conservé au château par M. le comte +de Vilaines, dont le +nouveau parc, jeté en pente abrupte sur le flanc du ravin, est +une +promenade admirable. Non loin de Sainte-Sévère, on entre, +par Boussac, +dans le département de la Creuse. Mais, jusqu'à +Roul-Sainte-Croix, +quatre lieues au delà; sur l'arête élevée +des collines qui forment comme +une limite naturelle aux deux provinces du Berry et de la Marche, on +foule encore l'ancien sol <i>berruyer</i>. Les paysans parlent presque +tous +la langue d'<i>oc</i> et la langue d'<i>oil</i>, et, dans sa sauvagerie +marchoise, +la campagne conserve encore quelque chose de la naïveté +berrichonne.</p> +<p>Boussac est un précipice encore plus accusé que +Sainte-Sévère. Le +château est encore mieux situé sur les rocs +perpendiculaires qui bordent +le cours de la petite Creuse. Ce castel, fort bien conservé, est +un joli +monument du moyen âge, et renferme des tapisseries qui +mériteraient +l'attention et les recherches d'un antiquaire.</p> +<p>J'ignore si quelque indigène s'est donné le soin de +découvrir ce que +représentent ou ce que signifient ces remarquables travaux +ouvragés, +longtemps abandonnés aux rats, ternis par les siècles, et +que l'on +répare maintenant à Aubusson avec succès. Sur huit +larges panneaux qui +remplissent deux vastes salles (affectées au local de la +sous-préfecture), on voit le portrait d'une femme, la même +partout, +évidemment; jeune, mince, longue, blonde et jolie; vêtue +de huit +costumes différents, tous à la mode de la fin du XVe +siècle. C'est la +plus piquante collection des modes patriciennes de l'époque qui +subsiste +peut-être en France: habit du matin, habit de chasse, habit de +bal, +habit de gala et de cour, etc. Les détails les plus coquets, les +recherches les plus élégantes y sont minutieusement +indiqués. C'est +toute la vie d'une merveilleuse de ce temps-là. Ces tapisseries, +d'un +beau travail de haute lisse, sont aussi une oeuvre de peinture fort +précieuse, et il serait à souhaiter que l'administration +des beaux-arts +en fit faire des copies peintes avec exactitude pour enrichir nos +collections nationales, si nécessaires aux travaux modernes des +artistes.</p> +<p>Je dis des copies, parce que je ne suis pas partisan de +l'accaparement +un peu arbitraire, dans les capitales, des richesses d'art +éparses sur +le sol des provinces. J'aime à voir ces monuments en leur lieu, +comme un +couronnement nécessaire à la physionomie historique des +pays et des +villes. Il faut l'air de la campagne de Grenade aux fresques de +l'Alhambra. Il faut celui de Nîmes à la Maison +Carrée. Il faut de même +l'entourage des roches et des torrents au château féodal +de Boussac; et +l'effigie des belles châtelaines est là dans son cadre +naturel.</p> +<p>Ces tapisseries attestent une grande habileté de fabrication +et un grand +goût mêlés à un grand savoir naïf chez +l'artiste inconnu qui en a tracé +le dessin et indiqué les couleurs. Le pli, le mat et les +lustrés des +étoffes, la manière, ce qu'on appellerait aujourd'hui le <i>chic</i> +dans la +coupe des vêtements, le brillant des agrafes de pierreries, et +jusqu'à +la transparence de la gaze, y sont rendus avec une conscience et une +facilité dont les outrages du temps et de l'abandon n'ont pu +triompher.</p> +<p>Dans plusieurs de ces panneaux, une belle jeune enfant, aussi longue +et +ténue dans son grand corsage et sa robe en gaîne que la +dame châtelaine, +vêtue plus simplement, mais avec plus de goût +peut-être, est représentée +à ses côtés, lui tendant ici l'aiguière et +le bassin d'or, là un panier +de fleurs ou des bijoux, ailleurs l'oiseau favori. Dans un de ces +tableaux, la belle dame est assise en pleine face, et caresse de chaque +main de grandes licornes blanches qui l'encadrent comme deux supports +d'armoiries. Ailleurs, ces licornes, debout, portent à leurs +côtés des +lances avec leur étendard. Ailleurs encore, la dame est sur un +trône +fort riche, et il y a quelque chose d'asiatique dans les ornements de +son dais et de sa parure splendide.</p> +<p>Mais voici ce qui a donné lieu à plus d'un +commentaire: le croissant est +semé à profusion sur les étendards, sur le bois +des lances d'azur, sur +les rideaux, les baldaquins et tous les accessoires du portrait. La +licorne et le croissant sont les attributs gigantesques de cette +créature fine, calme et charmante. Or, voici la tradition.</p> +<p>Ces tapisseries viennent, on l'affirme, de la tour de Bourganeuf, +où +elles décoraient l'appartement du malheureux Zizim; il en aurait +fait +présent au seigneur de Boussac, Pierre d'Aubusson, lorsqu'il +quitta la +prison pour aller mourir empoisonné par Alexandre VI. On a +longtemps cru +que ces tapisseries étaient turques. On a reconnu +récemment qu'elles +avaient été fabriquées à Aubusson, +où on les répare maintenant. Selon +les uns, le portrait de cette belle serait celui d'une esclave +adorée +dont Zizim aurait été forcé de se séparer +en fuyant à Rhodes; selon un +de nos amis, qui est, en même temps, une des illustrations de +notre +province<a name="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2"><sup>[2]</sup></a>, +ce serait le portrait d'une dame de Blanchefort, nièce de +Pierre d'Aubusson, qui aurait inspiré à Zizim une passion +assez vive, +mais qui aurait échoué dans la tentative de convertir le +héros musulman +au christianisme. Cette dernière version est acceptable, et +voici +comment j'expliquerais le fait: lesdites tentures, au lieu d'être +apportées d'Orient et léguées par Zizim à +Pierre d'Aubusson, auraient +été fabriquées à Aubusson par l'ordre de ce +dernier, et offertes à Zizim +en présent pour décorer les murs de sa prison, +d'où elles seraient +revenues, comme un héritage naturel, prendre place au +château de +Boussac. Pierre d'Aubusson, grand maître de Rhodes, était +très-porté +pour la religion, comme chacun sait (ce qui ne l'empêcha pas de +trahir +d'une manière infâme la confiance de Bajazet); on sait +aussi qu'il fit +de grandes tentatives pour lui faire abandonner la foi de ses +pères. +Peut-être espéra-t-il que son amour pour la demoiselle de +Blanchefort +opérerait ce miracle. Peut-être lui envoya-t-il la +représentation +répétée de cette jeune beauté dans toutes +les séductions de sa parure, +et entourée du croissant en signe d'union future avec +l'infidèle, s'il +consentait au baptême. Placer ainsi sous les yeux d'un +prisonnier, d'un +prince musulman privé de femmes, l'image de l'objet +désiré, pour +l'amener à la foi, serait d'une politique tout à fait +conforme à +l'esprit jésuitique. Si je ne craignais d'impatienter mon +lecteur, je +lui dirais tout ce que je vois dans le rapprochement ou +l'éloignement +des licornes (symboles de virginité farouche, comme on sait) de +la +figure principale. La dame, gardée d'abord par ces deux animaux +terribles, se montre peu à peu placée sous leur +défense, à mesure que +les croissants et le pavillon turc lui sont amenés par eux. Le +vase et +l'aiguière qu'on lui présente ensuite ne sont-ils pas +destinés au +baptême que l'infidèle recevra de ses blanches mains? Et, +lorsqu'elle +s'assied sur le trône avec une sorte de turban royal au front, +n'est-elle pas la promesse d'hyménée, le gage de l'appui +qu'on assurait +à Zizim pour lui faire recouvrer son trône, s'il +embrassait le +christianisme, et s'il consentait à marcher contre les Turcs +à la tête +d'une armée chrétienne? Peut-être aussi cette +beauté est-elle la +personnification de la France. Cependant, c'est un portrait, un +portrait +toujours identique, malgré ses diverses attitudes et ses divers +ajustements. Je ne demanderais, maintenant que je suis sur la trace de +cette explication, qu'un quart d'heure d'examen nouveau desdites +tentures pour trouver, dans le commentaire des détails que ma +mémoire +omet ou amplifie à mon insu, une solution tout aussi absurde +qu'on +pourrait l'attendre d'un antiquaire de profession.</p> +<p>Car, après tout, le croissant n'a rien d'essentiellement +turc, et on le +trouve sur les écussons d'une foule de familles nobles en +France. La +famille des Villelune, aujourd'hui éteinte, et qui a +possédé grand +nombre de fiefs en Berry, avait des croissants pour blason. Ainsi nous +avons cherché, et il reste à trouver: c'est le dernier +mot à des +questions bien plus graves.</p> +<p>À deux lieues de Boussac, à travers des sentiers de +sable fin semé de +rochers, et souvent perdus dans la bruyère, on arrive aux +pierres +Jomâtres, ou <i>Jo-math</i>, comme disent nos savants, ou <i>Jomares</i>, +comme +disent les rustiques. C'est un véritable cromlech gaulois, dont +j'ai +peut-être beaucoup trop parlé dans un roman +intitulé <i>Jeanne</i>, mais que +l'on peut toujours explorer avec intérêt, qu'on soit +artiste ou savant. +Le lieu est austère, découvert et imposant, sous un ciel +vaste et jeté +au sein d'une nature pâle et dépouillée qui a un +grand cachet de +solitude et de tristesse.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><a name="bords"></a> +<h3>V</h3> +<h3>LES BORDS DE LA CREUSE</h3> +<br /> +<p>L'histoire des manoirs féodaux des bords de la Creuse +n'offre, durant +tout le moyen âge, qu'un série de petites guerres de +voisin à voisin, +et l'on pourrait dire de cousin à cousin. Il ne paraît pas +que ces +turbulents hobereaux aient pris souvent parti dans les grandes guerres +civiles qui désolaient la France. Leurs exploits se tournaient +vers les +croisades, où plusieurs ont acquis du renom et +dépensé leur bien. +Aussitôt rentrés chez eux, ils n'avaient plus pour aliment +à leur +activité que les procès, presque toujours +dénoués à main armée. Ils se +mariaient dans le pays, c'est-à-dire que toutes les familles +nobles +étaient assez étroitement alliées les unes aux +autres; mais il ne paraît +pas que ce fût une raison pour s'entendre. Il n'est guère +de succession +qui n'ait donné lieu à des querelles, à des +combats et à des assauts +plus ou moins meurtriers.</p> +<p>Il résulte de la petitesse des intérêts +personnels qui se sont débattus +dans ces romantiques demeures, que l'histoire des châtellenies +berruyères et marchoises, bien que très-agitée, +est sans attrait réel. +Quelques épisodes comiques, quelques discussions et conventions +bizarres +entre les couvents et les châteaux, à propos de redevances +et de dîmes +contestées, viennent seuls rompre la monotonie de ces +éternelles +escarmouches.</p> +<p>Après la féodalité, les vieilles forteresses +prennent parti dans les +guerres de religion, mais presque toujours avec un caractère de +personnalité fort étroit. C'est pourquoi l'on peut dire +que nul pays n'a +moins d'histoire que le bas Berry. Le dernier siége que soutint +le vieux +manoir de Gargilesse fut livré contre un partisan du grand +Condé. +L'affaire dura vingt-quatre heures; un gendarme y fut blessé, la +petite +garnison se rendit <i>faute de vivres</i>. La puissance des hobereaux +s'en +allait pièce à pièce devant les idées et +les besoins d'unité que +Richelieu avait semés, et que les orgies de la Fronde ne +pouvaient +étouffer, comme leurs vieilles forteresses s'en allaient pierre +à pierre +devant les ressources nouvelles de l'artillerie de campagne. Richelieu +avait décrété et commencé la destruction de +tous ces nids de vautours; +Louis XIV l'acheva.</p> +<p>Ce qui n'a pas du tout d'histoire, c'est le rivage agreste de cette +partie de la Creuse encaissée entre deux murailles de +micaschiste et de +granit, depuis les rochers Martin jusqu'aux ruines de +Châteaubrun. Là +n'existe aucune voie de communication qui ait pu servir aux petites +années des anciens seigneurs. Le torrent capricieux et tortueux, +trop +hérissé de rochers quand les eaux sont basses, trop +impétueux quand +elles s'engouffrent dans leurs talus escarpés, n'a jamais +été navigable. +On peut donc s'y promener à l'abri de ces réflexions, +tristes et +humiliantes pour la nature humaine, que font naître la plupart +des lieux +<i>à souvenirs</i>. Ces petits sentiers, tantôt si +charmants quand ils se +déroulent sur le sable fin du rivage ou parmi les grandes herbes +odorantes des prairies, tantôt si rudes quand il faut les +chercher de +roche en roche dans un chaos d'écroulements pittoresques, n'ont +été +tracés que par les petits pieds des troupeaux et de leurs <i>pâtours</i>. +C'est une Arcadie, dans toute la force du mot.</p> +<p>Si l'on suit la Creuse jusqu'à Croyent, où elle est +encore plus +encaissée et plus fortifiée par les rochers en aiguille, +on en a pour +une journée de marche dans ce désert enchanté. Une +journée d'Arcadie au +coeur de la France, c'est tout ce que l'on peut demander au temps +où +nous vivons.</p> +<p>Mais, quand nous disons <i>ce désert</i>, c'est dans un sens +que nous +devrions nous reprocher comme trop aristocratique, car ce pays est +fréquenté par une population de pêcheurs, de +meuniers et de gardeurs de +troupeaux. Mais c'est assez l'habitude des gens qui ont la +prétention +d'appartenir à la civilisation, de se croire seuls quand ils +n'ont +affaire qu'à des esprits rustiques, étrangers à +leurs préoccupations. +Sans dédaigner en aucune façon ces êtres +naïfs, et très-souvent +excellents, on peut cependant dire avec quelque raison qu'ils font +partie de la nature vierge qui leur sert de cadre. Ils ont pour nous le +mérite de ne rien déranger à son harmonie et de ne +pas voir au delà de +ses étroits horizons. On n'a pas à craindre qu'ils ne +racontent la +légende du manoir dont les ruines se dressent au sommet de leurs +collines. Ils l'ont si bien oubliée, qu'ils s'étonnent +d'une question à +ce sujet. Ils ont un mot qui résume pour eux toute l'histoire du +monde; +ce mot, c'est <i>dans les temps</i>, mot vague et mystérieux, +qui couvre pour +eux un abîme impénétrable, inutile à +creuser, «Cet endroit a été habité +<i>dans les temps.—Dans les temps</i>, on dit qu'il s'y est fait du +mal.—Il paraît que, <i>dans les temps</i>, le monde se battait +toujours.» +N'en demandez pas davantage: le pourquoi et le comment n'existent pas.</p> +<p>On est donc très-étonné de trouver quelquefois, +chez cet homme rustique, +une certaine préoccupation et une certaine notion, que l'on +pourrait +appeler divinatoire, des événements primitifs dont la +terre a été le +théâtre et dont l'homme n'a pas été le +témoin. Le paysan se demande +quelquefois la cause de ces formes capricieuses et de ces accidents +pittoresques qui tourmentent le sol sous ses pas. Il vous dit que le +feu +a tout cuit dans la terre, et que les pierres ont poussé, <i>dans +les +temps</i>, comme poussent maintenant les arbres; notion +très-juste, à coup +sûr, dans une région qui porte la trace de +soulèvements considérables.</p> +<p>D'où vient cette tradition dans des esprits +complètement incultes? Du +raisonnement et de la comparaison. On se tromperait bien si l'on +supposait que le paysan ne réfléchit pas. Il rêve +plus qu'il ne pense, +il est vrai; mais sa rêverie est pleine de hardiesses d'autant +plus +ingénieuses qu'elles ne sont pas entravées par les +notions d'autrui.</p> +<p>Si une race d'hommes mérite le bonheur, c'est à coup +sûr la race +agricole. Ce bonheur serait si peu exigeant! Quand on regarde la +frugalité de ses habitudes et que l'on écoute ses +plaintes, on s'étonne +du peu qu'il faudrait pour satisfaire l'ambition du paysan: celui-ci +rêve de deux vaches qu'il pourrait mettre dans son pré; +celui-là, d'un +bout de pré qui suffirait à ses deux vaches. On a tort de +croire que +rien ne contenterait l'avidité croissante du paysan. Il ne +désire +généralement que ce qu'il peut cultiver lui-même: +si, par exception, son +esprit s'inquiète des besoins de la civilisation, il s'en va, il +cesse +d'être paysan.</p> +<p>Le fait d'une haute sagesse économique serait d'entretenir +chez le +paysan cet amour de la terre et du chez soi, auquel il renonce avec +tant +de répugnance ou par suite d'instincts tellement exceptionnels.</p> +<p>Quels services ne rend-il pas, en effet, à la +société, cet homme sobre +et patient que rien ne rebute, et qui porte l'effort constant de sa vie +dans des solitudes où nul autre que lui ne voudrait planter sa +tente? +Rien ne le rebute dans cette tâche d'isolement et de labeur. +Donnez-lui +ou confiez-lui à de bonnes conditions un peu de terre, +fût-ce sur la +cime d'un rocher ou sur le bord d'un torrent dévastateur, il +trouvera +moyen de s'y installer. Il ne vous demandera ni chemin, ni vastes +établissements, ni dépenses sérieuses. +Acclimaté et habitué à tous les +inconvénients de la région où il est né, il +persiste à travailler et à +vivre quelquefois dans des conditions devant lesquelles reculeraient +des +colonies amenées à grands frais. Les grandes +découvertes modernes de +l'agriculture, les machines et le drainage, ne sont applicables qu'aux +plaines. Dans les régions accidentées où les +transports ne se font qu'à +dos de mulet, la bêche, c'est-à-dire le bras de l'homme, +peut seul tirer +parti de ces précieux filons de terre extrafine qui glissent et +s'accumulent dans les intervalles des rochers. Qui de nous voudrait se +charger de disputer, sa vie durant, ce terreau à la roche qui +l'enserre, +et d'habiter cette chaumière isolée au bord du +précipice? Le paysan s'y +plaît cependant, hiver comme été; il s'y acharne +contre l'eau fougueuse +et la pierre obstinée! Creuser et briser, voilà toute sa +vie. C'est une +vie d'ermite, c'est un travail de castor. Cet homme aurait le droit +d'être sauvage. Loin de là, il est doux, hospitalier, +enjoué; il prend +en amitié le passant qui regarde son labeur et admire sa +montagne. Ce +que nous disons là ne s'applique pas en particulier aux bords de +la +Creuse, qui ne sont que des gorges profondes, sillonnant de vastes +plateaux fertiles et praticables; mais, si nous avons raison +relativement à d'étroits espaces dont le paysan sait, +à force de +patience, utiliser les escarpements, combien notre sollicitude ne +doit-elle pas s'étendre à des populations +entières, oubliées et perdues +dans les montagnes arides qui sillonnent d'autres parties de la France!</p> +<hr style="width: 65%;" /> +<a name="GARGILESSE"></a> +<h2>GARGILESSE</h2> +<br /> +<p>Grâce à une bonne tendance générale, les +artistes et les poëtes +commencent à savoir et à dire que la France est un des +plus beaux pays +du monde, et qu'il n'est pas nécessaire, comme on l'a cru trop +longtemps +et comme la mode le prétend encore, de franchir les Alpes pour +trouver +la nature belle et le ciel doux. Si, comme toutes les vastes +contrées, +la France a de vastes espaces encore incultes et frappés d'une +apparente +stérilité, ou des plaines uniformes fatigantes de +richesses matérielles +pour l'oeil du voyageur désintéressé, elle a +aussi, dans les plis de ses +montagnes, dans le mouvement de ses collines, et dans les +sinuosités de +ses rivières, des grandeurs réelles, des oasis +délicieuses et des +paysages enchantés. Tout le monde connaît maintenant les +endroits +pittoresques fréquentés par les savants et les artistes, +l'âpre +caractère des sites bretons, les splendeurs étranges du +Dauphiné, les +riants jardins de Touraine, et les volcans d'Auvergne, et les herbages +splendides de Normandie, etc.</p> +<p>Le centre de la France est moins connu et moins +fréquenté. Le Berry, le +Bourbonnais et la Marche sont comme des noyaux qui envoient le +rayonnement et ne le reçoivent pas. Une partie de ces +populations +émigre, et rien n'attire vers elles. Bourges, la ville centrale +de la +nationalité française, est une ville morte, sans +activité expansive, +sans autre individualité que la force d'inertie qui +caractérise les +vieux Berruyers. Il ne semble pas qu'un point central puisse être +un +point d'isolement. Il en est pourtant ainsi. La stagnation des +habitudes +et des idées est remarquable dans cette ancienne +métropole et dans les +populations environnantes.</p> +<p>À part les monuments de Bourges, qui sont d'un grand +intérêt, nous ne +conseillerons d'ailleurs à personne d'aller chercher par +là les délices +de la promenade. Si l'on traverse le Berry, il faudra éviter +aussi le +navrant pays de Brenne et les froides plaines d'Issoudun et de +Châteauroux. Ceux qui voyagent en poste ou en wagon ne verront +jamais +de cette région que ce qu'elle a de morne et de +stupéfiant. Pourtant, si +l'on se dirige en chemin de fer jusqu'à Argenton, et que l'on +veuille +descendre, en voiture ou à cheval, le cours de la Creuse pendant +deux +lieues, on arrivera dans cette partie du bas Berry où il faut +nécessairement aller à pied ou à âne, mais +dont le charme vous dédommage +amplement des petites fatigues de la promenade.</p> +<p>C'est une gentille et mignonne Suisse qui se creuse tout à +coup sous vos +pieds, quand vous avez descendu deux ou trois +amphithéâtres de collines +douces et d'un large contour. Vous vous trouvez alors en face d'une +déchirure profonde, revêtue de roches micaschisteuses +d'une forme et +d'une couleur charmantes; au fond de cette gorge coule un torrent +furieux en hiver, un miroir tranquille en été: c'est la +Creuse, où se +déverse un torrent plus petit, mais pas beaucoup plus sage +à la saison +des pluies, et non moins délicieux quand viennent les beaux +jours. Cet +affluent, c'est la Gargilesse, un bijou de torrent jeté dans des +roches +et dans des ravines où il faut nécessairement aller +chercher ses grâces +et ses beautés avec un peu de peine.</p> +<p>Depuis quelques années, le petit village de Gargilesse, +situé près du +confluent de ces eaux courantes, est devenu le rendez-vous, le +Fontainebleau de quelques artistes bien avisés. Il en attirera +certainement peu à peu beaucoup d'autres, car il le +mérite bien. C'est +un nid sous la verdure, protégé des vents froids par des +masses de +rochers et des aspérités de terrain fertile et doucement +tourmenté. Des +ruisseaux d'eau vive, une vingtaine de sources, y baignent le pied des +maisons et y entretiennent la verdeur plantureuse des enclos.</p> +<p>Quelque rustiquement bâti que soit ce village, son vieux +château perché +sur le ravin et son église romane d'un très beau style, +fraîchement +réparée par les soins du gouvernement, lui donnent un +aspect confortable +et seigneurial. La fertilité du pays, la rivière +poissonneuse, +l'abondance de vaches laitières et de volailles à bon +marché, assurent +une nourriture saine au voyageur. Les gîtes propres sont encore +rares; +mais les habitants, naturellement hospitaliers et obligeants, +commencent à s'arranger pour accueillir convenablement leurs +hôtes.</p> +<p>Une fois installé chez ces braves gens, on n'a que l'embarras +du choix +pour les promenades intéressantes et délicieuses. En +remontant le cours +de la Creuse par des sentiers pittoresques, on trouve, à chaque +pas, un +site enchanteur ou solennel. Tantôt le <i>rocher du Moine</i>, +grand prisme à +formes basaltiques, qui se mire dans des eaux paisibles; tantôt +le <i>roc +des Cerisiers</i>, découpure grandiose qui surplombe le torrent +et que l'on +ne franchit pas sans peine quand les eaux sont grosses.</p> +<p>Ces rivages riants ou superbes vous conduisent à la colline +escarpée où +se dresse l'imposante ruine de Chateaubrun. Son enceinte est encore +entière, et vous trouvez là une solitude absolue. Ce +serait l'idéal du +silence, sans les cris aigus des oiseaux de proie et le murmure des +cascades de la Creuse.</p> +<p>Toute cette région jouit d'une température +exceptionnelle, et +particulièrement le village de Gargilesse, bâti, comme +nous l'avons dit, +dans un pli du ravin et abrité de tous côtés par +plusieurs étages de +collines. La présence de certains papillons et de certains +lépidoptères +qui ne se rencontrent, en France, qu'aux bords de la +Méditerranée, est +une preuve frappante de cette anomalie de climat, enfermée pour +ainsi +dire sur un espace de quelques lieues, dans le ravin formé par +la +Creuse. C'est comme une serre chaude au milieu des plateaux +élevés et +froids qui unissent le bas Berry à la Marche; et c'est ici le +lieu de +dire que la France manque d'une statistique des localités +salubres et +bienfaisantes qu'elle renferme à l'insu de la Faculté de +médecine. On +n'a encore trouvé rien de mieux à conseiller aux +personnes menacées de +phthisie, que le littoral piémontais, où les riches seuls +peuvent se +réfugier, et où il n'est pas prouvé que l'air +salin de la mer, engouffré +dans la corniche des hautes montagnes, ne soit pas beaucoup trop +violent +pour les poitrines délicates.</p> +<p>Jusqu'à présent, les antiquaires, les naturalistes et +les peintres ont +seuls la bonne fortune et le bon esprit de pénétrer dans +ces oasis dont +nous parlons et dont nous pouvons signaler au moins une dans le rayon +de nos promenades. Combien ne découvrirait-on pas de ces abris +naturels +dans les différentes provinces! Est-ce qu'un voyage +médical entrepris +dans ce but par une commission compétente, et devant amener +l'établissement de maisons de santé sur un grand nombre +de points de +notre territoire, ne serait pas digne de l'attention du gouvernement? +Ce +serait une source de bien-être pour ces petites populations, en +même +temps qu'une immense économie pour les familles +médiocrement aisées qui +demandent, pour un de leurs membres languissant et menacé, un +refuge +contre nos rigoureux hivers. Il faut, nécessairement que ce +refuge soit +à leur portée, et certainement chaque province, chaque +département +peut-être, en renferme au moins un. Mais qui le sait ou qui le +remarque? +Il faudrait le trouver et le signaler. L'expérience seule des +habitants +et des proches voisins les initie à ce bienfait qu'ils ne +proclament +pas, la plupart ignorant peut-être qu'à quelques lieues de +leur clocher +le climat change et la vigne gèle, tandis que chez eux elle +fleurit et +prospère. Nous avons remarqué qu'à Gargilesse on +était, cette année, en +avance de quinze jours, pour la fauchaille de la moisson, sur des +localités situées à très-peu de distance. +Quinze jours, c'est énorme; +c'est la différence de Florence à Paris. Et, si nous +parlons de +l'Italie, nous ferons remarquer que, dans presque toutes ses villes +renommées et recherchées, il faut payer un tribut souvent +grave, +quelquefois mortel, à l'insalubrité ou à +l'excitation du climat. Le +voyage, long ou rapide, produit chez les malades, ou une fatigue +funeste, ou une secousse de trop brusque transition, où les +nerfs +s'exaltent. Les accès de fièvre de Rome et de Venise sont +terribles. Ce +qu'on appelle la distraction du déplacement, c'est-à-dire +l'émotion et +l'agitation, n'est un remède que pour ceux qui ont la force de +le +supporter. Et, en effet, au physique comme au moral, il n'y a que les +natures énergiques qui supportent la transplantation et qui se +retrempent en changeant de milieu.</p> +<p>C'est donc risquer le tout pour le tout que d'envoyer les malades en +Italie. Il faudrait trouver l'Italie à la porte de chaque ville +de +France, et elle y est, nous en sommes certain. À le bien +prendre, +l'Italie, c'est-à-dire ce que nous nous imaginons de l'Italie, +comme +saveur et beauté de climat, est loin d'être partout sur le +sol de la +Péninsule. On peut même affirmer que, dans cette longue +chaîne de +montagnes entre deux mers qui forme son territoire, il faut beaucoup +chercher pour trouver une exposition qui ne soit ou très-froide, +ou +brûlée d'un soleil dévorant. Nous avons de ces +inégalités de température +en France; raison de plus pour chercher, sur un espace bien autrement +vaste et assani par la culture, les sites heureux où +règnent les +bénignes influences, la facilité des transports, la vie +à bon marché, et +le grand avantage d'être à proximité de ses devoirs +et de ses +affections.</p> +<p style="text-align: center; font-weight: bold;">FIN</p> +<br /> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1">[1]</a> +<div class="note"> +<p> <i>La Mare au diable</i>.</p> +</div> +<a name="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor_2">[2]</a> +<div class="note"> +<p> M. de la Touche, qui a chanté en beaux vers et décrit +en +noble prose les grâces et les grandeurs des sites du Berry et de +la +Marche.</p> +</div> +<br /> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h4>TABLE</h4> +<a href="#PROMENADES">PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE</a><br /> +<br /> +BERRY.— I. <a href="#moeurs">Moeurs et Coutumes</a><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 0.5em;">— — II. <a + href="#visions">Les Visions de la +nuit dans les campagnes</a></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 0.5em;">— — III. <a href="#tapisseries">Les +Tapisseries du +château de Boussac</a></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 0.5em;">— — IV. <a href="#bords">Les +bords de la +Creuse</a></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 0.5em;">— — V. <a + href="#GARGILESSE">Gargilesse</a></span><a href="#GARGILESSE"><br /> +</a><br /> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12889 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..daa814b --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #12889 (https://www.gutenberg.org/ebooks/12889) diff --git a/old/12889-8.txt b/old/12889-8.txt new file mode 100644 index 0000000..1b306c8 --- /dev/null +++ b/old/12889-8.txt @@ -0,0 +1,5342 @@ +The Project Gutenberg EBook of Promenades autour d'un village, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Promenades autour d'un village + +Author: George Sand + +Release Date: July 12, 2004 [EBook #12889] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE *** + + + + +Produced by Wilelmina Mallière and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + +PROMENADES + +AUTOUR D'UN VILLAGE + +PAR + +GEORGE SAND + + + + +OUVRAGES + +DE + +GEORGE SAND + +PUBLIÉS DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY. + +ADRIANI.......................... 1 VOL. + +LES AMOURS DE L'ÂGE D'OR......... 1-- + +LES BEAUX MESSIEURS DE BOIS-DORÉ. 2-- + +LE CHÂTEAU DES DÉSERTES.......... 1-- + +LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE... 3-- + +LA COMTESSE DE RUDOLSTADT........ 1-- + +CONSUELO......................... 3-- + +LES DAMES VERTES................. 1-- + +LA DANIELLA...................... 3-- + +LE DIABLE AUX CHAMPS............. 1-- + +LA FILLEULE...................... 1-- + +FLAVIE........................... 1-- + +HISTOIRE DE MA VIE.............. 10-- + +L'HOMME DE NEIGE................. 3-- + +HORACE........................... 1-- + +ISIDORA.......................... 1-- + +JACQUES.......................... 1-- + +JEANNE........................... 1-- + +LÉLIA--Métella.--Melchior.--Cora. 2-- + +LUCREZIA FLORIANI.--Lavinia...... 1-- + +LE MEUNIER D'ANGIBAULT........... 2-- + +NARCISSE......................... 1-- + +LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE........... 2-- + +LE PICCININO..................... 2-- + +LE SECRÉTAIRE INTIME............. 1-- + +SIMON............................ 1-- + +TEVERINO--Léone Léoni............ 1-- + +L'USCOQUE........................ 1-- + + + + +PROMENADES + +AUTOUR D'UN VILLAGE + +PAR + +GEORGE SAND + + + +PARIS + +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS + +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 45 + +À LA LIBRAIRIE NOUVELLE + +1866 + + + + +PROMENADES + +AUTOUR + +D'UN VILLAGE + + + + +Dans les derniers jours de juin 1857, je me mis en route avec deux +compagnons qui ne demandaient qu'à courir: un naturaliste et un artiste, +qui est, en même temps, naturaliste amateur. + +Il s'agissait pour eux d'explorer, sous certains rapports, la faune +entomologique, en langue vulgaire la nature des insectes qui habitent +notre département. N'étant qu'un parfait ignorant pour mon compte, je +leur avais seulement promis, en leur servant de guide, un charmant pays +à parcourir. + +Mais, avant d'aller plus loin, il faut que, pour la facilité de mon +récit, je baptise ces deux personnages que j'accompagne. Je leur +laisserai les noms dont ils s'étaient gratinés l'un l'autre dans leurs +promenades entomologiques. + +L'artiste est, à ses moments perdus, grand collectionneur et préparateur +de premier ordre. Un charmant petit papillon bleu fort commun était +tombé en poussière à la collection, et notre ami est si difficile dans +le choix des individus qu'il juge dignes d'y figurer, qu'il n'en trouve +pas toujours un sur cent. Il poursuivit donc, durant toute une saison, +la jolie lycaenide _amyntas_. De là le nom bucolique d'Amyntas qu'il +porte fort complaisamment et dont je ne vois pas, au reste, qu'il ait +sujet de se fâcher. + +Le naturaliste, un savant modeste, bien que très-connu à Paris de tous +les amateurs d'entomologie, était absorbé, depuis quelques jours, dans +la recherche des coques de certaines chrysalides sur les branches mortes +de certains arbres. De là le nom pompeux de Chrysalidor, gracieusement +accepté par notre compagnon. + +On partit par une matinée très-fraîche, muni de provisions de bouche, à +seules fins de gagner du temps en route, car on trouve partout à manger +maintenant dans notre bas Berry; mais on n'y est pas encore très-vif. Le +Berrichon des plaines n'est jamais pressé, et avec lui il faut savoir +attendre. + +Or, nous voulions arriver et ne pas perdre les belles heures du jour à +voir tourner les broches, lesquelles tournent aussi gravement que les +gens du pays. Quant aux tables, je doute qu'elles y tournent jamais, ou +ce serait avec une nonchalance si désespérante, que les plus fervents +adeptes s'endormiraient au lieu de penser à les interroger. + +Nous déjeunâmes donc sur l'herbe, dans les ruines d'une vieille +forteresse, et, deux heures après, nous quittions la route pour un +chemin vicinal non achevé, et plus gracieux à la vue que facile aux +voitures. + +Nous avions traversé un pays agréable, des ondulations de terrain +fertile, de jolis bois penchés sur de belles prairies, et partout de +larges horizons bleus qui rendent l'aspect de la contrée assez +mélancolique. + +Mais je me rappelais avoir vu par là un site bien autrement digne de +remarque, et, quand le chemin se précipita de manière à nous forcer de +descendre à pied, j'invitai mes naturalistes, fureteurs de buissons, à +jeter les yeux sur le cadre qui les environnait. + +Au milieu des vastes plateaux mouvementés qui se donnent rendez-vous +comme pour se toucher du pied, en s'abaissant vers une sinuosité cachée +aux regards, le sol se déchire tout à coup, et dans une brisure +d'environ deux cents mètres de profondeur, revêtue de roches sombres ou +de talus verdoyants, coule, rapide et murmurante, la Creuse aux belles +eaux bleues rayées de rochers blancs et de remous écumeux. + +C'est cette grande brisure qui se découvrait tout à coup au détour du +chemin et qui ravissait nos regards par un spectacle aussi charmant +qu'inattendu. + +En cet endroit, le torrent forme un fer à cheval autour d'un mamelon +fertile couvert de blondes moissons. Ce mamelon, incliné jusqu'au lit +de la Creuse, ressemble à un éboulement qui aurait coulé paisiblement +entre les deux remparts de rochers, lesquels se relèvent de chaque côté +et enferment, à perte de vue, le cours de la rivière dans les sinuosités +de leurs murailles dentelées. + +Le contraste de ces âpres déchirements et de cette eau agitée, avec la +placidité des formes environnantes, est d'un _réussi_ extraordinaire. + +C'est une petite Suisse qui se révèle au sein d'une contrée où rien +n'annonce les beautés de la montagne. Elles y sont pourtant discrètement +cachées et petites de proportions, il est vrai, mais vastes de courbes +et de perspectives, et infiniment heureuses dans leurs mouvements +souples et fuyants. Le torrent et ses précipices n'ont pas de terreurs +pour l'imagination. On sent une nature abordable, et comme qui dirait +des abîmes hospitaliers. Ce n'est pas sublime d'horreur; mais la douceur +a aussi sa sublimité, et rien n'est doux à l'oeil et à la pensée comme +cette terre généreuse soumise à l'homme, et qui semble ne s'être permis +de montrer ses dents de pierre que là où elles servent à soutenir les +cultures penchées au bord du ravin. + +Quand vous interrogez une de ces mille physionomies que revêt la nature +à chaque pas du voyageur, ne vous vient-il pas toujours à l'idée de la +personnifier dans l'image d'une déesse aux traits humains? + +La terre est femelle, puisqu'elle est essentiellement mère. C'est donc +une déité aux traits changeants, et elle se symbolise par une beauté de +femme tour à tour souriante et désespérée, austère et pompeuse, +voluptueuse et chaste. Le travail de l'homme, jusqu'à ce jour ennemi de +sa beauté, réussit à lui ôter toute physionomie, et cela, sur de grandes +étendues de pays. Livrée à elle-même, elle trouve toujours moyen d'être +belle ou frappante d'une manière quelconque. + +Voilà pourquoi, dès qu'on aborde une région où les conquêtes de la +culture n'ont pu effacer la trace des grands bouleversements ou des +grands nivellements primitifs, on est saisi d'émotion et de respect. + +Cette émotion tient du vertige devant les scènes grandioses des hautes +montagnes et les débris formidables des grands cataclysmes. + +Rien de semblable ici. + +C'est un mouvement gracieux de la bonne déesse; mais, dans ce mouvement, +dans ce pli facile de son vêtement frais, on sent la force et l'ampleur +de ses allures. Elle est là comme couchée de son long sur les herbes, +baignant ses pieds blancs dans une eau courante et pure; c'est la +puissance en repos; c'est la bonté calme des dieux amis. Mais il n'y à +rien de mou dans ses formes, rien d'énervé dans son sourire. Elle a la +souveraine tranquillité des immortels, et, toute mignonne et délicate +qu'elle se montre, on sent que c'est d'une main formidablement aisée +qu'elle a creusé ce vaste et délicieux jardin dans cet horizon de son +choix. + +Ce jardin naturel qui s'étend sur les deux rives de la Creuse, c'est +l'oasis du Berry. + +Chère petite Indre froide et muette de nos prairies, pardonne-le-nous! +tu es notre compagne légitime; mais nous tous qui habitons tes rives +étroites et ombragées, nous sommes les amoureux de la Creuse, et, quand +nous avons trois jours de liberté, nous te fuyons pour aller tremper le +bout de nos doigts dans les petits flots mutins de la naïade de +Châteaubrun et de Crozant. Les bons bourgeois et les jeunes poëtes de +nos petites villes vont voir ces rochers, après lesquels ils croient +naïvement que les Alpes et les Pyrénées n'ont plus rien à leur +apprendre. + +Faisons comme eux, oublions le mont Blanc et le pic du Midi. Oublions +même Mayorque et l'Auvergne, et le Soracte, plus facile à oublier. + +Qu'importe la dimension des choses! C'est l'harmonie de la couleur et la +proportion des formes qui constituent la beauté. Le sentiment de la +grandeur se révèle parfois aussi bien dans la pierre antique gravée d'un +chaton de bague que dans un colosse d'architecture. + +La journée était devenue brûlante; nos chevaux avaient faim et soif: +nous descendîmes au village du Pin, où le chemin finissait. Mais le +malheureux village, il est assis au bord du ravin de la Creuse, et il +lui tourne le dos! Pas une maison, pas un oeil qui se soucie de plonger +dans cette belle profondeur; les habitants aiment mieux regarder leur +chemin neuf et poudreux et le talus aride qui l'enferme. + +Malgré cette absence de goût, on peut dire, comme dans les relations des +grands voyages, que les habitants de ce lieu sont _fort affables_. Nous +sommes encore en plein Berry, et pourtant ce sont d'autres types, +d'autres manières, d'autres costumes que ceux des bords de l'Indre. +L'air avenant, l'obligeance hospitalière, la confiance soudaine, je ne +sais quelle familiarité sympathique, voilà d'emblée, et de la part de +toutes gens, un bon accueil assuré. En un instant, étables et granges +s'ouvrent pour remiser au mieux notre véhicule et recevoir nos chevaux. + +--Ah! vous voilà enfin revenu chez nous? dit, derrière moi, une voix +d'homme en m'appelant par mon nom. Votre cheval blanc ne valait pas +ceux-ci. Et votre fils, où est-il donc? Je ne le vois pas. Où +voulez-vous aller, cette fois? À la Roche-Martin ou à la Preugne-au-Pot? +Nous aurons, j'espère, meilleur temps que la dernière fois, et nous +passerons la rivière sans danger dans le bateau. + +Cet homme, qui me parlait de nos dernières courses avec lui en 1844, +comme s'il se fût agi d'hier, et dont je reconnaissais la figure de +contrebandier espagnol, c'était Moreau, le pêcheur de truites, le loueur +d'ânes et de chevaux, le messager, le guide, le factotum actif et +intelligent des voyageurs en Creuse. + +--Conduisez-nous à l'autre village, lui dis-je; vos chemins sont tout +changés; je ne me reconnais plus. + +--Ah! dame, nos chemins sont mieux dessinés qu'autrefois. On va plus +droit; mais ils ne sont pas encore commodes aux voitures, et vous irez +plus vite à pied. + +--C'est notre intention, d'aller à pied. + +--Alors, marchons. + +--J'ai grand'soif, dit Amyntas en soupirant. + +--Voulez-vous du lait de ma chèvre? lui cria une pauvre femme devant la +porte de laquelle nous passions. + +Amyntas accepta, tout joyeux d'avoir à donner à cette aimable +villageoise une pièce de monnaie. Elle ne la refusa pas, mais elle la +reçut avec étonnement. + +--Comment! dit-elle, vous voulez payer une écuellée de lait? Ça n'en +valait pas la peine, et j'étais bien aise de vous l'offrir. + +--Vous ne me connaissez pourtant pas? + +--Non; mais on aime à faire plaisir aux passants. + +--Oh! oh! me dit Amyntas, sommes-nous donc déjà si loin de la vallée +Noire? Je n'y ai jamais vu un paysan prévenir les désirs d'un inconnu. +Je sais bien que ce n'est pas avarice, mais c'est méfiance ou timidité. + +Le soleil baissait; nous ne savions pas où nous trouverions à dîner et à +coucher, et, une fois engagés dans le ravin, où la nuit se fait de bonne +heure et où les sentiers ne sont vraiment pas commodes, il n'y a rien de +mieux à faire que de s'en remettre à la Providence. + +Amyntas doubla le pas en chantant. + +Chrysalidor ne chantait pas; il ne pensait même plus à récolter des +insectes. Tandis que son compagnon s'enivrait de bien-être et de +mouvement, il était tranquillement ravi du charme particulier de ce +doux et agreste paysage. Tout savant exact et chercheur minutieux qu'il +est, il connaît les jouissances de l'artiste, il n'a pas l'intelligence +atrophiée par l'amour du détail. Il comprend et il aime l'ensemble. Il +sait respirer la saveur du grand tout. Cependant il voyait comme qui +dirait des deux yeux. Il en avait un pour le grand aspect du temple de +la nature, et l'autre pour les pierres précieuses qui en revêtent le sol +et les parois. + +--Je vois ici, nous dit-il, une flore tout à coup différente de celle +que nous traversions il y a un quart d'heure. Voici des plantes de +montagne qui ont le _facies_ méridional: où donc sommes-nous? Je n'y +comprends plus rien. Et cette chaleur écrasante à l'heure où l'air +devrait fraîchir, la sentez-vous? Il n'y a pourtant pas un nuage au +ciel. + +--Si je la sens? répondit Amyntas. Je le crois bien! Nous sommes pour le +moins en Afrique. + +--Il serait fort possible, reprit le savant d'un air absorbé, que nous +fissions ici quelque _rencontre_ étonnante! + +--Oh! n'ayez pas peur, monsieur! s'écria Moreau, qui crut que notre +savant s'attendait à rencontrer tout au moins quelque lion de l'Atlas. +Il n'y a point ici de méchantes bêtes. + +Le chemin fit encore un coude, et le village, le vrai village cherché, +se présenta magnifiquement éclairé, sous nos pieds. Il faut arriver là +au soleil couchant: chaque chose a son heure pour être belle. + +C'est un nid bâti au fond d'un entonnoir de collines rocheuses où se +sont glissées des zones de terre végétale. Au-dessus de ces collines +s'étend un second amphithéâtre plus élevé. Ainsi de toutes parts le vent +se brise au-dessus de la vallée, et de faibles souffles ne pénètrent au +fond de la gorge que pour lui donner la fraîcheur nécessaire à la vie. +Vingt sources courant dans les plis du rocher, ou surgissant dans les +enclos herbus, entretiennent la beauté de la végétation environnante. + +La population est de six à sept cents âmes. Les maisons se groupent +autour de l'église, plantée sur le rocher central, et s'en vont en +pente, par des ruelles étroites, jusque vers la lit d'un délicieux +petit torrent dont, à peu de distance, les eaux se perdent encore plus +bas dans la Creuse. + +C'est un petit chef-d'oeuvre que l'église romano-byzantine. La +commission des monuments historiques l'a fait réparer avec soin. Elle +est parfaitement homogène de style au dehors et charmante de +proportions. + +À l'intérieur, le plein cintre et l'ogive molle se marient agréablement. +Les détails sont d'un grand goût et d'une riche simplicité. On descend +par un bel escalier à une crypte qui prend vue sur le ravin et le +torrent. + +Mais, des curieuses fresques que j'ai vues autrefois dans cette crypte, +il ne reste que des fragments épars, quelques personnages vêtus à la +mode de Charles VII et de Louis XI, des scènes religieuses d'une laideur +naïve et d'un sens énigmatique. Ailleurs, quelques anges aux longues +ailes effilées, d'un dessin assez élégant et portant sur la poitrine des +écussons effacés. Malgré la sécheresse de la roche, l'humidité dévore +ces précieux vestiges. Quelque source voisine a trouvé assez récemment +le moyen de suinter dans le mur où j'ai encore vu, il y a trente ans, +les restes d'une danse macabre extrêmement curieuse. Les personnages +glauques semblaient se mouvoir dans la mousse verdâtre qui envahissait +le mur: c'était d'un ton inouï en peinture et d'un effet saisissant. + +Le Christ assis, nimbé entièrement, qui surmonte le maître-autel de la +nef supérieure, est d'une époque plus primitive, contemporaine, je +crois, de la construction de l'église. Je l'ai toujours vu aussi frais +qu'il l'est maintenant, et je suppose qu'il avait été, dès lors, +restauré par quelque artiste de village, qui lui a conservé, par +instinct, conscience ou tradition, sa naïveté barbare. Tant il y a qu'on +jurerait d'une fresque exécutée d'hier par un de ces peintres +gréco-byzantins qui, en l'an 1000, parcouraient nos campagnes et +décoraient nos églises rustiques. + + + + +II + + +Le tombeau de Guillaume de Naillac, seigneur du lieu au XIIIe siècle, +représente un personnage couché, vêtu d'une longue robe, l'aumônière au +flanc, la tête appuyée sur un coussin que soutiennent deux angelots. Sa +colossale épée repose près de lui; à ses pieds est le _léopard passant_ +de son blason. + +Il y a trente ans, ce sévère personnage était encore en grande +vénération, sous le nom grotesque et la renommée cynique d'un certain +saint que l'on ne doit pas nommer en bonne compagnie. + +Je ne sais quel honnête curé a trouvé moyen de détruire cette +superstition et de conserver le sire de Naillac en bonne odeur auprès +des dévots de sa paroisse, en faisant de lui (à tort, il est vrai) le +fondateur de l'église; si bien qu'aujourd'hui on vous montre l'ancien +saint sous ce titre prosaïque: _l'entrepreneur de bâtiment_. Son nez et +sa bouche sont entaillés de coupures qui l'ont un peu défiguré. + +L'usage était encore, il y a trente ans, de gratter ainsi au couteau +certaines statues, et même certaines pierres. La poudre qu'on en +retirait était mêlée à un verre d'eau que s'administraient les femmes +stériles. + +Cette précieuse église était bâtie au centre de l'antique forteresse +dont les tours et la muraille ruinées jalonnent l'ancien développement +sur le roc escarpé. + +Le château moderne, bâti au siècle dernier dans un style quasi +monastique, soutient le chevet de l'église. L'ancienne porte, flanquée +de deux tours, espacée d'une ogive au-dessus de laquelle se dessinent +les coulisses destinées à la herse, sert encore d'entrée au manoir. Le +pied des fortifications plonge à pic dans le torrent. + +Nul château n'a une situation plus étrangement mystérieuse et +romantique. Un seul grand arbre ombrage la petite place du bourg, qui, +d'un côté, domine le précipice, et, de l'autre, se pare naturellement +d'un énorme bloc isolé, d'une forme et d'une couleur excellentes. + +Arbre, place, ravin, herse, église, château et rocher, tout cela se +tient et forme, au centre du bourg, un tableau charmant et singulier qui +ne ressemble qu'à lui-même. + +Le châtelain actuel est un solide vieillard de quatre-vingts ans, qui +s'en va encore tout seul, à pied, par une chaleur torride, à travers les +sentiers escarpés de ses vastes domaines. Riche de cinquante mille +livres de rente, dit-on, il n'a jamais rien restauré que je sache; mais +il n'a jamais rien détruit; sachons-lui-en gré. Les pans écroulés de ses +vieilles murailles sombres dentellent son rocher dans un désordre +pittoresque, et les longs épis historiés de ses girouettes tordues et +penchées sur ses tours d'entrée ne peuvent être taxés d'imitation et de +charlatanisme. + +Un autre monument du village, c'est une maison renaissance, fort +élégante d'aspect, habitée par des paysans. Elle tombe en ruine. + +À quelque distance, on la croirait bâtie en beau moellon de granit; +mais, comme toutes les autres, elle n'est qu'en pierre feuilletée et +schisteuse de la localité. + +On l'a seulement revêtue de filets de mastic blanchâtre en relief, qui +font un trompe-l'oeil très-harmonieux. Son pignon aigu est percé d'une +petite fenêtre soutenue par un meneau déjeté, en vrai granit taillé en +prisme. + +La porte cintrée est enfoncée sous le balcon de bois du premier étage et +sous l'avancement de l'escalier, lequel est formé de gros blocs +irréguliers à peine dégrossis. + +Une vigne folle court sur le tout et complète la physionomie pittoresque +de cette élégante et misérable demeure, dont un appendice écroulé gît à +son flanc depuis des siècles, sans qu'il soit question d'ôter les +décombres. + +Au reste, cette maison, dans ses dispositions générales, paraît avoir +servi de modèle à toutes celles du village. Sauf les grands pignons, qui +ont été remplacés par des toits tombants, communs à plusieurs +habitations mitoyennes, toutes sont construites sur le même plan. + +Le rez-de-chaussée, avec une porte à cintre surbaissé, ou à linteau +droit, formée d'une seule pierre gravée en arc à contre-courbe, n'est +qu'un cellier dont l'entrée s'enfonce sous le balcon du premier étage, +quelquefois entre deux escaliers de sept à huit marches assez larges, +descendant de face. Au premier, une ou deux chambres; au-dessus, un +grenier dont la mansarde en bois ne manque pas de caractère. + +Beaucoup de ces maisons paraissent dater du XIVe ou du XVe siècle. Elles +ont des murs épais de trois ou quatre pieds et d'étroites fenêtres à +embrasures profondes, avec un banc de pierre posé en biais. On a presque +partout remplacé le manteau des antiques cheminées par des cadres de +bois; mais les traces de leurs grandes ouvertures se voient encore dans +la muraille. + +Les chambres de ces vieilles maisons rustiques sont mal éclairées, +d'autant plus qu'elles sont très spacieuses. Le plafond, à solives nues, +est parfois séparé en deux par une poutre transversale et s'inclinant en +forme de toit, des deux côtés. Le pavé est en dalles brutes, inégales et +raboteuses. L'ameublement se compose toujours de grands lits à dossier +élevé, à couverture d'indienne piquée, et à rideaux de serge verte ou +jaune sortant d'un lambrequin découpé, de hautes armoires très-belles, +de tables massives et de chaises de paille. Le coucou y fait entendre +son bruit monotone, et les accessoires encombrent les solives: partout +le filet de pêche et le fusil de chasse. + +Il y a, dans ce village, des constructions plus modernes, des +maisonnettes neuves et blanches, crépies à l'extérieur, et dont les +entourages, comme ceux du château, sont en brique rouge. + +Grâce à leurs petits perrons et aux vignes feuillues qui s'y enlacent, +elles ne sont pas trop disparates à côté des constructions primitives +qui montrent leurs flancs de pierres sèches d'un brun roux, leurs toits +de vieilles tuiles toutes pareilles de ton et de forme à cette pierre +plate du pays, et leurs antiques encadrements de granit à pans coupés. +La couleur générale est sombre mais harmonieuse, et les grands noyers +environnants jettent encore leur ombre à côté de celle des ruines de la +forteresse. + +--Les maisons sont chères ici, nous dit notre guide. Vous voyez, il n'y +a pas de place pour bâtir: le rocher ne veut pas. + +--Qu'est-ce que vous appelez chères, dans ce pays-ci? + +--De cinq cents à mille francs, suivant la bonté de la carcasse. + +--Croyez-vous qu'on pourrait trouver ici des chambres pour passer la +nuit? + +--Tenez! dit-il en marchant devant nous pour ouvrir une porte qui +n'avait pas de gâche à la serrure, regardez si ça vous convient. + +Nous montâmes l'inévitable perron, dont les rampes sont toujours +revêtues de grands carrés de micaschiste jaune brun ou de galets +granitiques des bords de la Creuse, ce qui rappelle les constructions +pyrénéennes en dalles de basalte et en cailloux des gaves. + +Nous trouvâmes là deux petites chambres blanchies à la chaux, plafonnées +en bois brut, meublées de lits de merisier et de grosses chaises +tressées de paille. C'est très-propre. Nous voilà logés. + + + + +III + + +Il s'agissait de dîner. + +--Dîner? s'écria Moreau. La belle affaire! Regardez! le village est +rempli de poules et de poulets qui ne sont pas farouches. On en aura +vite attrapé deux ou trois. Voyez combien de vaches rentrent du pré! +Chacun a la sienne, tout au moins. Croyez-vous qu'on manque ici de lait +et de beurre? Et les oeufs! Il n'y a qu'à se baisser pour en ramasser. +Enfin la Creuse n'est pas loin. Je m'y en vas donner un coup d'épervier, +et, si je ne vous rapporte pas une belle truite, à tout le moins je +trouverai bien une belle friture de tacons. + +Or, le tacon est le saumon en bas âge; les saumons de mer, remontant la +Loire, viennent frayer dans les eaux vives de la Creuse, et ce n'est +point là un mets à dédaigner. On n'a pas encore à se tourmenter ici de +pisciculture, à moins que ce ne soit pour étudier les procédés de +l'ingénieuse et bonne nature, afin de les appliquer en d'autres pays. + +Outre ce menu, nous avions cueilli en route de beaux ceps. Tout cela +était fort alléchant pour des gens affamés, même ces pauvres poulets qui +couraient encore. Mais il fallait une cuisine et une femme; car aucun de +nous ne possédait les utiles talents de l'auteur des _Impressions de +voyage_. + +--De quoi diable vous inquiétez-vous? dit le guide. Il y a ici une +auberge dont la maîtresse cuisinerait pour un archevêque. C'est elle qui +vous prêtera les chambres où vous voilà, à condition que vous irez dîner +chez elle, en haut du village. Est-ce convenu? restez-vous ici? Je vas +commander la soupe. En attendant, descendez ce chemin, et vous vous +trouverez à la rencontre de la petite rivière et de la grande. Restez-y +une heure et revenez: tout sera prêt, même le café, car je me souviens +que vous n'aimez point à vous passer de ça. + +--Mais je me reconnais très-bien, lui dis-je; il n'y a point de pont en +bas du village. + +--Si fait, il y en a un maintenant. Allez devant vous. + +Nous trouvâmes le chemin rapide, mais commode, le pont très-joli et le +confluent des deux torrents admirable de fraîcheur et de mystère. + +Le soleil était déjà couché pour nous, il était descendu derrière les +rochers qui nous faisaient face; mais, au loin, il envoyait, à travers +ses brisures, de grandes lueurs chaudes et brillantes sur les fonds +d'émeraude de la gorge. + +Quand on est tout au fond de cette brèche qui sert de lit à la Creuse, +l'aspect devient quelquefois réellement sauvage. Sauf les pointes +effilées de quelques clochers rustiques qui, de loin en loin, se +dressent comme des paratonnerres sur le haut du plateau, et quelques +moulins charmants échelonnés le long de l'eau, avec leurs longues +écluses en biais ou en éperon, qui rayent la rivière d'une douce et +fraîche cascatelle, c'est un désert. + +Pour peu que l'on se trouve engagé dans un de ses coudes rocailleux, +assez escarpés pour ne pas livrer passage aux troupeaux, on se croirait +au sein d'une nature âpre et désolée. Mais, un peu plus loin, la +rivière tourne, et la scène change. Le ravin s'adoucit un instant et +laisse couler des zones d'herbe fraîche et de beaux arbres, jusqu'à de +délicieuses pelouses, où les pieds meurtris se reposent dans du velours. +Et puis ce sont de longues flaques de sable fin et humide où croissent +des plantes exquises, diverses espèces de sauges et de baumes, et ces +grandes menthes aux grappes lilas, dont les mouches, les papillons et +les coléoptères semblent se disputer le nectar avec une sorte de rage. + +Tout ce monde-là était endormi pendant que le soleil s'en allait, et on +ne voyait plus voler que le satyre janira, ce papillon si abondant dans +toute la France, hardi et pullulant comme le moineau, dont il a la +couleur brune, et qui, comme lui, se couche tard, après avoir fait +beaucoup de façons et essayé beaucoup de gîtes. + +La Creuse occupe déjà un lit assez large dans ces parages; elle est +presque partout semée de longues roches aiguës, qu'un léger sédiment +blanchit au temps des crues. Quelquefois ce sont des crêtes quartzeuses, +d'un vrai blanc de marbre, qui se dressent au milieu du sol primitif: +on croirait pouvoir la franchir partout aisément en sautant de pierre en +pierre; mais, vers son milieu, elle a presque toujours un canal rapide +assez profond. + +Chaque moulin a son petit bateau, qui peut transporter quelques +individus d'une rive à l'autre; mais rarement les propriétaires occupent +les deux rives, et le besoin de communiquer entre eux se fait peu sentir +aux habitants des deux plateaux, si bien que, d'un côté à l'autre du +précipice, on passe très-bien plusieurs années sans se connaître et sans +nouer de relations, du moins dans la partie qui s'étend de la grande +ruine de Châteaubrun au point où nous étions. + +Nous rêvions fort tranquillement sur les îlots de roches du rivage, +quand nous fûmes assaillis par les naturels du pays sous la forme de +quatre gamins occupés, ou plutôt nullement occupés à garder quatre +cochons. Chacun avait le sien par rang de taille, et le dernier bambin +avait la gouverne du cochon de lait. + +Les cochons étaient bien sages, les enfants l'étaient moins; ils +accoururent autour de nous, criant, hurlant, gambadant et nous montrant +quatre effroyables petits museaux qui semblaient écorchés à vif et +baignés d'un sang noirâtre, le tout dans l'évidente intention de nous +effrayer. + +C'est un divertissement bien connu chez nous que ce barbouillage avec le +jus des guignes noires qui pendent au-dessus des buissons et jonchent la +terre à leur maturité. + +Amyntas répondit à ce défi par un prodige non moins terrible. + +Il tira de sa poche un de ces petits cornets qui servent à se rappeler +quand on est trop éparpillé à la promenade, et dont nous sommes toujours +munis. + +Le cri rauque de cet instrument fit merveille. Nos petits sauvages +s'enfuirent à toutes jambes, en proie à une frayeur indicible, et le +plus petit, beuglant et pleurant comme un veau, se laissa choir en +criant merci. Il fallut aller le relever et le consoler. + +Le dîner fut excellent, le café fort passable, l'hôtesse très-obligeante +et très-empressée. + +La promenade du lendemain fut réglée, des mesures prises pour le réveil +et le départ. Puis nous descendîmes le village, chacun une lumière à la +main, précaution indispensable pour la première fois dans ces rues +difficiles; et notez que nous avions trouvé de la bougie, sybarites que +nous étions! + +Notre rue est la plus encaissée et la plus enfouie du bourg, dans une +coulisse de rochers; d'un côté les ruines de la forteresse, de l'autre +une série de petites cours ouvertes, que l'on pourrait appeler des +_squares_, fermés au fond par le roc qui se relève brusquement, et par +un ruisselet d'eau vive, à peu près muet en cette saison, mais +grouillant et joyeux à la moindre pluie. + +Les maisonnettes sont généralement disposées par trois, soudées +ensemble, faisant face à deux ou trois autres toutes pareilles. + +Cela fait cinq ou six familles se voyant les unes chez les autres à +toutes les heures du jour, élevant ensemble marmots, poules et pigeons, +tout cela s'échelonnant sur les perrons ou se groupant dans la cour +commune de la façon la plus pittoresque. + +Voilà donc un vrai village, non pas un village d'opéra-comique +d'autrefois, lorsque les bergères avaient des robes de satin et les +moutons des rubans roses, mais un village d'opéra-comique moderne, +c'est-à-dire un décor à la fois charmant et vrai, un décor de Rubé et +consorts, permettant une mise en scène heureuse et naïve, des détails +empruntés avec amour à la nature; du réalisme comme il faut en faire, en +choisissant dans le réel ce qui vaut la peine d'être peint: une petite +ogive basse sur le ruisseau, un fond dont le toit en tourelle disparaît +sous les fleurs sauvages, un buisson heureusement jeté sur les +décombres, que sais-je? + +L'art aime et voit aujourd'hui tout ce qui est naïf, même la brouette +cassée qui, avec une urne renversée, compose un tableau sur le fumier +blond où le coq se promène d'un air aussi vaniteux que s'il foulait un +tapis de pourpre, et où la poule gratteuse et affairée semble toujours +absorbée dans la recherche de cette fameuse perle dont elle ne saurait +que faire. + +Sentir que tout est du ressort de l'artiste, voilà, quant à moi, tout ce +que je peux entendre au mot de réalisme, arboré comme une nouveauté par +les uns, et repoussé comme une hérésie par les autres. + +Mais laissons les discussions littéraires. J'y reviendrai certainement, +car il y a beaucoup à dire en faveur d'un certain sentiment de la +réalité qui peut être trop dédaigné, et contre ce même sentiment poussé +trop loin. + +Continuons notre exploration. + +Celle de l'appartement ne fut pas longue; au dehors, la lune avait un si +mince croissant d'argent, qu'il n'y avait pas à regarder beaucoup par la +fenêtre. Tout était sombre. La porte ne fermant pas, il était bien +évident que le vol était chose inconnue en ce pays. + +--Que les misanthropes disent ce qu'ils voudront, qu'ils raillent +amèrement ceux qui croient encore à la vie rustique; voici, me +disais-je, une porte sans loquet qui répond victorieusement. Cette +maison appartient à quelqu'un qui ne l'habite pas, qui demeure à l'autre +bout du village et qui y laisse un petit mobilier sous la bonne foi +publique. La cour n'a aucune espèce de clôture: s'il n'y a pas un seul +larron sur sept cents habitants, c'est toujours quelque chose, il faut +en convenir. + +Le silence de la nuit fut inouï. Pas un souffle dans l'air et pas un +souffle humain; pas un bruissement d'animal quelconque. Je croyais avoir +trouvé chez nous l'idéal du silence nocturne. Mais notre silence est un +vacarme à côté de celui-ci. Je ne m'en suis pas encore rendu compte. + +Dans un si petit espace rempli de gens et de bêtes, vivant, pour ainsi +dire, en un tas, d'où vient que rien ne bouge et ne transpire? Avec +cette nuit sombre, c'était presque solennel. + +Mais à peine fit-il jour, que les coqs vinrent chanter à notre porte. Si +nous ne l'eussions soutenue d'une chaise, pour nous préserver du frais +de la nuit, toutes les volailles du pays seraient entrées chez nous pour +nous annoncer l'approche du soleil. Et puis des voix d'enfants espiègles +et rieuses chantèrent avec les oiseaux, dès que les rayons du matin +dépassèrent le haut du rocher. + +Je regardai la maison neuve et propre qui nous faisait face. C'est +l'école communale. Fillettes et garçons arrivaient en belle humeur, et +le pauvre petit instituteur, bossu comme Ésope, assis, je ne sais +comment, sur son escalier en plein air, les attendait d'un air doux et +mélancolique. + +Nous partîmes à pied pour Châteaubrun, escortés d'un âne qui portait +notre déjeuner. + +Avant d'étudier plus à fond le village, je voulais montrer à mes +compagnons une des ruines les plus pittoresques du pays et refaire +connaissance avec tous les remarquables environs du village. + + + + +IV + + +Nous prîmes le plus court, par égard pour l'âne, que madame Rosalie, +notre aubergiste, avait chargé comme un mulet d'Espagne. Il portait, en +outre, un gamin chargé de le ramener, et l'épervier de pêche de Moreau, +qui ne saurait faire un pas sans ce compagnon fidèle. + +Ce chemin est insipide, comme tous les bons chemins. Il s'en va tout +droit sur un plateau tout nu. Les six kilomètres en plaine nous parurent +plus longs que douze en montagne. + +Les entomologistes allaient devant, peu surpris de rencontrer de temps à +autre le _grand Mars_, qu'ils avaient signalé dès la veille comme un +hôte logique de ces régions, mais se plaignant beaucoup de l'absence de +papillons et de l'aridité du sol. + +Je fis la conversation avec Moreau. C'est un malin, un sceptique et un +railleur; mais c'est un grand philosophe. + +--J'ai eu bien du mal depuis que nous ne nous sommes vus, me dit-il. Je +ne sais pas, si vous vous souvenez que j'étais marié. J'ai perdu ma +femme. J'étais un peu meunier et un peu ouvrier. Mais, seul du village +où vous avez laissé hier votre voiture, je n'ai que mon corps et ma +maison. Dans nos petits bourgs, tout le monde est propriétaire, et il +n'y a point de malheureux. Moi, j'ai bien un roc.... À propos, le +voulez-vous, mon roc? Vous savez, vous disiez dans le temps que vous +voudriez avoir un coin sur la Creuse? Je ne vous vends pas le mien; je +vous le donne. Il n'y pousse que de la fougère, et je n'ai pas de quoi y +nourrir un mouton. Je paye cinq sous d'imposition pour ce rocher, et +voilà tout ce que j'en retire. Dame, il est grand, vous auriez de quoi y +bâtir une belle maison, en dépensant d'abord une dizaine de mille francs +pour tailler la roche et faire l'emplacement. Allons, vous n'en voulez +pas? Vous avez raison. Je n'en veux pas non plus. Aussi il reste là bien +tranquille. Y va qui veut ... c'est-à-dire qui peut! + +--Comment avez-vous pu élever votre famille? Car vous avez des enfants! + +--Ils se sont élevés comme ils ont pu, un peu chez moi, un peu chez les +autres. Ma fille est une belle fille, vous l'avez vue hier. Elle sait +faire la cuisine et parler espagnol. + +--Espagnol? + +--Oui, elle a suivi en Espagne une bourgeoise d'ici, mariée avec un +monsieur de ce pays-là. Mon garçon est au service. C'est un bon enfant, +bien doux, _fait à tout_, comme moi. Vous me demanderez ce que je fais, +à présent; je n'en sais rien, une chose et l'autre; je ne peux plus +travailler. Voyez: en chassant, j'ai mal tourné mon fusil; j'ai eu la +main traversée, et l'autre moitié de la charge m'a caressé la tête. On +dit dans le pays qu'il ne m'y est pas resté assez de plomb. Je crois +bien! pendant quinze jours, le médecin n'a pas fait autre chose que de +m'en arracher. Tous les matins, je l'entendais dire en sortant: «C'est +un homme mort!» Et moi, je me dressais sur mon lit pour lui crier, du +mieux que je pouvais: «Vous dites des bêtises, je n'en veux pas mourir, +et je n'en mourrai pas.» Après que j'en ai été revenu, j'ai recommencé à +pêcher et à chasser. J'ai voulu encore un peu travailler; mais le +travail m'a porté malheur. Un maladroit m'a démis l'épaule en me jetant +à faux un sac de blé du haut d'une voiture. Ça ne fait rien, je marche, +je chasse et je pêche toujours. Je conduis les artistes et les +voyageurs. Je sais les chemins comme personne, et je vous dirais comment +sont faits tous les cailloux de la Creuse. Je fais les commissions du +château et de l'auberge, j'approvisionne l'un et l'autre avec mon +poisson. Je me passe de tout quand je n'ai rien; je n'use pas les draps, +je dors une heure sur douze. Je passe mes nuits dans l'eau à guetter les +truites. Dans le jour, si je suis las, je fais un somme où je me trouve. +Si c'est sur une pierre ou sur un banc, j'y dors aussi bien que sur la +paille. Je ne me soucie point de la toilette. Fêtes et dimanches, j'ai +les mêmes habits que dans la semaine, puisque je n'ai que ceux que mon +corps peut porter. Je suis toujours de bonne humeur, soit qu'on me donne +cinq francs ou cinquante centimes pour mes peines. Le voyageur est +toujours aimable, et, pourvu que je coure et que je cause, je suis +content de m'instruire. Voilà! Quand je ne serai plus bon à rien, ma +famille s'arrangera pour me nourrir, et, si elle me laisse crever comme +un chien, ce sera tant pis pour elle au dernier jugement. + +Des anciens chemins périlleux par où l'on arrivait à Châteaubrun, nous +ne retrouvâmes plus que l'emplacement. On y descend doucement par le +plateau, et la nouvelle route qui côtoie tranquillement le précipice a +ôté beaucoup de caractère à cette scène autrefois si sauvage. + +La ruine est toujours grandiose. Le marquis de _notre village_ l'a +achetée, avec son vaste enclos, pour deux mille cinq cents francs. Il la +tient fermée, et il avait bien voulu nous en confier les clefs. + +Nous vîmes que ce noble lieu était moins fréquenté qu'autrefois. L'herbe +haute et fleurie du préau était vierge de pas humains. Toutes choses, +d'ailleurs, exactement dans le même état qu'il y a douze ans: la grande +voûte d'entrée avec sa double herse, la vaste salle des gardes avec sa +monumentale cheminée, le donjon formidable de cent vingt pieds de haut +d'où l'on domine un des plus beaux sites de France, les geôles obscures, +et cet étrange débris de la portion la plus belle et la plus moderne du +manoir, le _logis_ renaissance que, dans ma jeunesse, j'ai vu intact et +merveilleusement frais et fleuri de sculptures, aujourd'hui troué, +informe, démantelé et dressant encore dans les airs des âtres à +encadrements fleuronnés d'un beau travail. + +Le marquis a acheté, dit-il, cette ruine pour la préserver du vandalisme +des bandes noires. Il s'y est pris un peu tard. + +Telle qu'elle est, c'est un romantique débris où, au clair de la lune, +on voudrait entendre l'admirable symphonie de _la Nonne sanglante_ de +Gounod, ou mieux encore _la Chasse infernale_ de Weber. + +En plein midi, cette solitude avait encore quelque chose de solennel. + +Une multitude de tiercelets et de chevêches effarouchés se croisaient +dans les airs, sur nos têtes, avec des milliers de martinets +glapissants. C'étaient des cris aigus, des râles étranges, une +agitation sauvage et des querelles inouïes. + +Nous fûmes étonnés de voir des moineaux nichés effrontément au beau +milieu de cette société d'oiseaux de proie, toujours en chasse par +centaines autour d'eux. Cela faisait penser au petit vassal du temps +passé virant dans la caverne des seigneurs féodaux et abritant ses +petites rapines sous les grandes. + +Nous fûmes témoins d'un drame entre tous ces pillards. + +Un pauvre scarabée, échappé, demi-mort, au large bec d'un martinet, fut +happé au passage, sur le haut d'une tour, par une femelle de moineau. +Survint l'époux à l'air mutin, à la moustache noire, hérissant ses +plumes, faisant grand bruit et menace au martinet, qui voulait reprendre +sa proie, quand survint à son tour le troisième larron, la crécerelle, +attirée par la voix imprudente de ces petites gens. Elle sortit, muette +et agile, du sommet d'une tour voisine, n'osa s'attaquer au martinet, +qui ne paraissait pas la craindre, et se dirigea sur les moineaux d'une +aile si rapide et si sûre, que tout semblait fini pour eux. Mais, s'ils +ne l'avaient pas vue guetter, ils l'avaient sentie. Ils disparurent tout +à coup. Le brigand tourna d'une manière sinistre autour de la crevasse +où ils étaient réfugiés dans leur nid, mais l'entrée était trop petite +pour qu'il y pût pénétrer. Il retourna à son guettoir. Les moineaux +ressortirent aussitôt, et, plantés sur leur petit seuil, l'accablèrent +d'injures et de railleries. Il revint plusieurs fois à la charge. +Toujours après avoir lestement battu en retraite, ces audacieux +oisillons reparurent pour le provoquer, l'insulter et le maudire. + +Que lui fut-il reproché? De quelles représailles le menacèrent-ils? Il +faut bien croire que quelques chose de sanglant lui fut dit, car +l'oiseau de proie se lassa de les tourmenter, et, quelques moments +après, nous vîmes les moineaux, pleins de gaieté, sautiller sur la +muraille et picorer dans les plantes pariétaires, sans aucun souci de +l'ennemi terrible, et ne manquant jamais d'adresser quelque impertinence +aux martinets qui les effleuraient de leur vol, et avec lesquels, du +reste, ils ne paraissent avoir qu'une guerre de gros mots. + +Les véritables victimes de ces grandes hirondelles noires, aux griffes +acérées, sont probablement les lézards, dont les squelettes digérés tout +entiers jonchaient les ruines du donjon. + +Ainsi les faibles passereaux, dont les moyens de défense seraient nuls +contre tant et de si redoutables ennemis, viennent à bout d'élever leur +famille au milieu d'eux et de lui enseigner encore le caquet et le +sarcasme de la dispute au sein de l'éternel danger. D'où vient cela? De +la supériorité d'intelligence apparemment. Michelet nous l'eût expliqué, +lui qui a daigné étudier la vie des oiseaux avec presque autant d'amour +et d'émotion que celle des hommes. + +Nous renvoyâmes le gamin et son âne, et, après un déjeuner copieux dans +les ruines, nous eûmes à descendre au fond du ravin pour retourner au +village en suivant le bord de la Creuse. + +Je n'avais jamais eu le loisir de faire cette marche qui est de quatre +heures au moins, la plupart du temps sans chemin frayé sur le roc +tranchant ou sur les pierres aiguës. Mais, malgré l'effroyable chaleur +engouffrée dans les méandres de la gorge, nous ne songeâmes point à +regretter d'avoir entrepris cette dure promenade. + +C'est le paradis et le chaos que l'on trouve tour à tour; c'est une +suite ininterrompue de tableaux adorables ou grandioses, changeant +d'aspect à chaque pas, car la rivière est fort sinueuse, et, comme en +bien des endroits elle bat le rocher, il faut monter et descendre +souvent, par conséquent voir de différents plans, toujours heureux, ces +sites merveilleusement composés et enchaînés les uns aux autres comme +une suite de rives poétiques. + +La verdure était dans toute sa puissance, et, cette année-ci, elle est +remarquablement vigoureuse. C'était l'_heure de l'effet_, le baisser +lent et toujours splendide du soleil. + +Ah! monsieur, je ne souhaite au plus méchant homme de la terre que la +fatigue de cette course, et, si la vue d'une si belle nature ne le +dispose pas à une religieuse bienveillance pour le monde où Dieu nous a +mis, je le trouverai assez puni de son ingratitude par la privation du +bien-être moral et de la tendre admiration que ce pays inspire à qui ne +s'en défend point. + +C'est une douceur pénétrante, je dirais presque attendrissante, tant la +physionomie de cette région est naïve et comme parée des grâces de +l'enfance. C'est de la pastorale antique, c'est un chant de naïades +tranquilles, une églogue fraîche et parfumée, une mélodie de Mozart, un +idéal de santé morale et physique qui semble planer dans l'air, chanter +dans l'eau et respirer dans les branches. + +Nous traversions parfois d'étroites prairies, ombragées d'arbres +superbes. Pas un brin de mousse sur leurs tiges brillantes et satinées, +et dans les foins touffus pas un brin d'herbe qui ne soit fleur. + +Sur une nappe de plantes fourragères d'un beau ton violet, nous +marchâmes un quart d'heure dans un flot de pierreries. C'était un semis +de ces insectes d'azur à reflets d'améthyste et glacés d'argent qui +pullulent chez nous sur les saules et qui, de là, se laissent tomber en +pluie sur les fleurs. Elles en étaient si chargées en cet endroit et +elles s'harmonisaient si bien avec les tons changeants de ces petits +buveurs d'ambroisie, que cela ressemblait à une fantaisie de fée ou à +une illusion d'irisation dans les reflets rampants du soleil à son +déclin. + +Notre naturaliste n'avait que faire d'une denrée si connue en France; +mais il ne pouvait se défendre d'en remplir ses mains pour les admirer +en bloc. + +À propos de ces petites bêtes, il me dit tenir d'un naturaliste de ses +amis que, dans un moment où ce fut la mode d'en faire des parures, on +les achetait à un prix exorbitant. Nos petits bergers de la Creuse ne +l'ont pas su! Si la mode revient, il faudra le leur dire. Au prix qui a +existé, de soixante à quatre-vingts francs le cent, la prairie où nous +étions en contenait bien pour plusieurs millions. + + + + +V + + +Mais notre émail de hannetons bleus fut tout à coup traversé et +bouleversé par la course effrénée d'Amyntas. Il poursuivait quelque +chose avec une sorte de rage désespérée. Il disparut dans les rochers, +dans les précipices; il reparut dans les buissons, dans les halliers. Il +volait avec son papillon sur les fougères. Il avait les yeux hors de la +tête. + +Moreau, effrayé, crut à un accès de fièvre chaude, et se mit à le +poursuivre comme un chien de Terre-Neuve pour sauver son maître. + +Le sage Chrysalidor suivait des yeux cette course ardente, ne songeant +pas à notre ami qui risquait ses os dans les abîmes, ou tout au moins sa +peau dans les trous épineux, et ne s'occupant que du papillon en fuite, +le papillon merveilleux dont il croyait reconnaître l'allure et le ton. +Deux fois il pâlit en le voyant échapper au filet de gaze, et s'envoler +plus haut, toujours plus haut! + +Enfin Amyntas poussa, de la cime du mont, un cri de triomphe, et revint, +d'un trait, vers nous avec sa capture. + +--Je crois que c'est _elle_! s'écria-t-il tout essoufflé. Oui, ce doit +être _elle_! Voyez! + +Le naturaliste et l'amateur, aussi passionnés l'un que l'autre, se +regardèrent, l'un tremblant, l'autre stupéfait, et cette exclamation +sortit simultanément de leurs lèvres: + +--_Algira_! + +Je ne suis pas de ceux qui se moquent des candides et saintes joies de +la science. Je répétai avec l'intonation d'un profond respect: «Algira!» +mais sans savoir le moins du monde en quoi consistait l'importance de la +découverte, et sans voir autre chose qu'un joli lépidoptère à la robe +noire et rayée de gris blanchâtre, de médiocre dimension, et très-frais +pour une capture au filet. + +Il me fut expliqué alors qu'_algira_ était originaire d'Alger, où elle +est fort commune; qu'on la trouve aussi en Italie et dans certaines +régions abritées de la France méridionale, où sa chenille pullule sur le +grenadier; mais que la rencontre sur les buis, au centre de la France, +était un fait inouï, renversant toutes les notions acquises jusqu'à ce +jour et donnant un démenti formel aux meilleurs catalogues. + +Nous étions à peine revenus de cette surprise, qu'une nouvelle capture +poussa jusqu'à l'enthousiasme l'émotion de nos lépidoptéristes. + +Cette fois, Chrysalidor faillit sortir de son caractère, et ses lèvres +frémissantes invoquèrent le nom de l'Éternel sous la forme d'un jurement +énergique à demi articulé; mais il s'interrompit en souriant, demanda +pardon de sa vivacité, et, reprenant son air doux et modeste: + +--J'en étais bien sûr, dit-il, que nous trouverions ici des choses +étonnantes! C'est _gordius_, mes amis, c'est _gordius_! le polyommate +des régions méridionales! Faites donc des catalogues après cela, et +comprenez donc quelque chose aux arcanes de la nature! + +Au fait, il y a là un mystère. Les papillons ne sont pas voyageurs. Ils +ne franchissent pas les terres et les mers comme les oiseaux de passage. +Ils s'accouplent, pondent et meurent là où ils sont élevés, une première +fois à l'état de chenille, une seconde fois à l'état d'insecte parfait. +Ceux-ci n'avaient donc pas traversé la France; ils étaient originaires +de ce coin de rochers, où un accident fortuit de configuration et +d'insolation leur procure, dans un très-petit espace, le climat +nécessaire à leur existence. + +Je dis dans un très-petit espace et crois pouvoir le dire, parce que, +dans une promenade ultérieure, en suivant, pendant cinq lieues environ, +cette même dentelure de la Creuse, nos amateurs ne virent voler ces +lépidoptères méridionaux qu'en un certain coude, remarquablement abrité, +où la chaleur était véritablement accablante. + +Mais que le rayon habité par ces hôtes étrangers ait un ou plusieurs +kilomètres d'étendue, le fait de leur existence au centre de la France +n'en est pas moins fort curieux. C'est un peu comme si on rencontrait +des gazelles ou des antilopes dans la forêt des Ardennes, par la seule +raison, je suppose, qu'une des vallées de cette forêt serait assez +exposée au soleil pour leur avoir permis d'y rester depuis les âges +primitifs, où l'on sait qu'ils y vivaient dans d'autres conditions +atmosphériques que celles d'aujourd'hui. + +Donc, gordius, algira et plusieurs coléoptères non moins étranges, qui +furent trouvés ensuite au même lieu, sont bien originaires de ce coin de +rochers et s'y reproduisent depuis que le monde a produit leur race, +avant l'homme, aux jours d'enfantement de la création. + +Cela ne prouve qu'une chose, c'est qu'aussitôt que les conditions +d'existence des différents êtres ont été établies sur le globe, les +êtres capables de peupler ce milieu s'y sont développés et fixés, quelle +que fût la latitude. Mais le problème, c'est de découvrir en quoi +consistent toutes ces conditions d'existence, et principalement les +conditions d'alimentation de ces bestioles, si obstinément attachées, +pour la plupart, à se nourrir chacune d'une certaine plante, qu'il est +souvent impossible d'élever des chenilles transportées d'un lieu à un +autre. + +C'est toute une science pratique que l'élevage des chenilles, et +certaines éducations font le désespoir des entomologistes. Pourtant, +ici, si le climat se rapproche de celui de l'Afrique et de la Provence, +la flore en diffère à beaucoup d'égards. Par exemple, pour algira, je ne +vois pas dans ces régions, et je cherche en vain dans la _Flore +centrale_ de Boireau (l'ouvrage le plus complet et le plus consciencieux +possible) le moindre analogue avec le grenadier. + +Ces êtres non domesticables, que l'on croit invariablement soumis aux +lois générales et inflexibles de l'instinct, sont donc susceptibles de +modifier le premier de tous les instincts, celui de l'alimentation, en +raison des ressources que leur offre le milieu où ils se trouvent. +Gordius doit vivre sur les bruyères, et pourtant il n'y a pas de +bruyères dans la région où nous l'avons rencontré. + +Que mangent donc ici les chenilles d'algira et de gordius? Grande +question de nos entomologistes; question qui fait rire au premier abord, +mais qui se rattache à une question fondamentale en histoire naturelle +et même en philosophie: à savoir si certains animaux obéissent +aveuglément à des nécessités fatales, ou s'ils ont, dans la mesure de +leurs besoins, le discernement raisonné qu'on leur refuse. Moi, je +penche pour la dernière hypothèse. + +Et, puisque nous sommes en Creuse, demandons-nous pourquoi le saumon +quitte les eaux salées pour venir déposer sa progéniture dans les eaux +douces. Lui qui est un grand voyageur, fait-il deux ou trois cents +lieues contre le courant, dans les méandres et dans les obstacles des +fleuves et des rivières torrentueuses, sans savoir où il va, sans avoir +un projet, un but, une volonté, par conséquent une idée? Allons donc! +Raconte-nous, ô algira! l'histoire de la petite tribu oubliée dans les +grandes crises de l'atmosphère terrestre, sur le petit rocher où te +voici. Dis-nous quelle myrtacée a fleuri autour du berceau de tes +ancêtres; si là, dans quelque roche inaccessible, végète encore la +plante nourricière, aussi peu soupçonnée des statisticiens de la flore +centrale, que tu l'étais toi-même de ceux de la faune entomologique il +n'y a qu'un instant! + +Je crains de trop m'éloigner de _mon village_. Mais il s'agit de +description, et je ne peux pas tout à fait isoler le tableau de son +cadre. + +Qu'on prenne donc note de ceci, que mon village est situé dans une +région aussi chaude que les rives de la Méditerranée, et qu'il pourrait +devenir, si quelqu'un daignait découvrir son existence et faire l'étude +attentive et scientifique de sa température, aussi achalandé de malades +que Nice, Pise, Hyères ou la Spezzia. + +Cela arrivera, je le parie, car tout se découvre et s'exploite au temps +où nous vivons; on fera des routes dans les escaliers de rochers; deux +lieues de chemin de fer pour embrancher mon village à Argenton: ce n'est +qu'une plaisanterie quand on le voudra. Ce voyage sera plus économique +de temps et d'argent que celui d'Italie. On bâtira des villas à la place +des chaumières. Quelque ingénieux docteur, frappé de la beauté des dents +indigènes, et informé des cas fréquents de longévité, découvrira, dans +la qualité de ces eaux courantes qui jaillissent de toutes parts, et +dans la pureté de cette atmosphère qui refuse la mousse aux arbres et le +lierre aux rochers, des conditions essentielles de guérison pour les +victimes des brouillards de Paris; et voilà un pays transformé en un +clin d'oeil! + +En attendant que la mode étende son sceptre sur ces agrestes solitudes, +je me garde bien de nommer le village en question: je l'appelle sans +façon _mon village_, comme on dit _ma trouvaille_ ou _mon rêve_. Il me +semble qu'il ne sera plus _mien_ dès que j'aurai trahi son nom. Il le +faudra pourtant, mais à la fin de mon récit, et quand je l'aurai fait +aimer un peu, si j'en viens à bout. + +Tant il y a qu'en y revenant, le long de la Creuse, à travers des +éblouissements de paysages délicieux embrasés de soleil rouge et coupés +de verdures splendides, je songeais en égoïste à cette découverte +d'algira et de gordius. La présence de ces beaux petits frileux (gordius +est tout en or chaud teinté de bronze florentin) me faisait faire ce +raisonnement bien simple: la vigne gèle en Toscane au 1er mai. En avril, +des humains gèlent, faute de feu, de bois et de cheminées, à Frascati et +à Tivoli. La moindre chaumière de *** (mon village) est mieux chauffée +que la plupart des palais d'Italie. Majorque (latitude de la Calabre) +est l'endroit de la terre, à moi connu, où j'ai eu le plus froid et où +j'ai vu les pluies les plus intarissables en hiver. Et, là, beaucoup +moins de cheminées qu'en Italie! Les vitres aux fenêtres sont objets de +luxe. + +Pour fuir l'hiver, il est donc souvent fort inutile de faire beaucoup de +chemin, de s'embarquer et de perdre quinze jours en déplacements et en +déceptions, surtout quand on a sous la main des oasis où, avec très-peu +de temps, de dépense et d'industrie, on pourrait, à tout instant, +trouver un nid propre et tranquille, des promenades charmantes, se +réchauffer et se refaire, se forcer soi-même à prendre un exercice +vivifiant sans rompre avec ses habitudes de travail et ses devoirs de +famille, enfin sans cesser de vivre à un certain point de vue prohibé en +Italie et en Espagne; et notez bien qu'il n'est guère de localités +civilisées en France qui n'aient leur petit Éden sauvage, leur Suisse en +miniature, voire leur coin d'Italie et d'Espagne, aussi beau et mieux +exposé que ne le sont les trois quarts de ces péninsules fameuses. + +Pourtant ces heureux et riches accidents de terrain sont souvent +déserts. Aucun voyageur ne daigne y porter ses pas; et ce sont, la +plupart du temps, des Anglais qui les découvrent. + +--J'y songeais aussi précisément, me dit Amyntas, à qui je communiquais +ces réflexions en rentrant au village, et je me suis rappelé notre +conversation dans le ravin de Marino. Depuis cette promenade autour de +Frascati, nous avons vu ensemble de bien belles choses, plus grandes, +plus bizarres que celles d'ici; je suis bien content de les avoir vues, +mais je n'éprouve pas le besoin de les revoir; tandis que la facilité de +venir ici me donne le plus grand désir d'y revenir souvent. On dit qu'il +faut payer la jouissance des voyages par d'inévitables fatigues et de +nombreuses contrariétés. Eh bien, s'il en est ainsi, si c'est une loi +générale d'acheter cher le plaisir de l'admiration, ce pays-ci est +vraiment trop beau pour être si près, si facile à aborder, si +hospitalier et si rempli de bien-être. + +C'était aussi l'avis de notre naturaliste. Il regrettait d'être forcé de +partir le lendemain. Il n'avait jamais rencontré un pays si suave et si +sympathique. Il rêvait d'y revenir avec nous l'année prochaine. + +Nous rêvions, nous autres qui ne sommes pas forcés de vivre à Paris, de +nous arranger un pied-à-terre au village. La maisonnette où nous avions +dormi était à vendre pour ce prix modeste de cinq cents à mille francs +dont on nous avait parlé. Amyntas la voulait pour lui. Moi, j'avais +envie de la maisonnette renaissance. + +Tout se passa en projets ce jour-là. + + + + +VI + + +Le lendemain, il faisait encore plus chaud. Nous devions ramener notre +naturaliste chez nous afin de l'embarquer pour Paris, où ses affaires le +rappelaient impérieusement. On s'arrachait au village à grand regret. + +Nous fîmes encore deux lieues dans l'eau et les rochers, pour explorer +le cours du torrent qui descend au bas du village et qui lui donne son +nom. + +C'est une toute petite gorge couverte de bois charmants et toute +hérissée de rochers superbes. La marche est dure dans cette déchirure +tourmentée en zigzags; mais, à chaque pas, il y a un tableau délicieux +de fraîcheur et de sauvagerie. + +Nous fîmes halte dans un joli moulin, où la meunière, aimable et +avenante, avec un air de candeur qui ne gâtait rien, nous servit du lait +et du beurre exquis, pendant que nous bercions son nouveau-né dans le +plus joli berceau rustique qui se puisse imaginer, une vraie petite +crèche en bois, suspendue par deux anneaux à un double pied. Le marmot +est au ras de sa couche, mais protégé par des lanières de laine bleue +artistement agencées pour le retenir sans le gêner pendant qu'on le +balance à grande volée. Les berceaux, les armoires et les crédences sont +encore, dans la demeure de beaucoup de ces paysans, des meubles +très-anciens et très-remarquables. + +Avant de quitter l'oasis que notre éminent historien M. Raynal appelle +avec raison le _Highland_ du Berry, nous donnâmes grande attention aux +figures, soit dans le village, soit sur les chemins et dans les hameaux +environnants. + +La physionomie humaine est là aussi explicite que le climat et la +végétation; elle respire une aménité particulière, avec une dignité +tranquille. Le paysan n'a pas le salut banal de certaines autres +localités du Berry. Mais, dès qu'il est prévenu, il répond avec une +dignité douce. Il doit être fin, puisqu'il est paysan, mais il n'est +pas sournois. Son tempérament est sec et sain, sa démarche plus d'aplomb +et moins lourde que celle des gens de nos plaines. + +Les enfants sont admirables, et presque toutes les jeunes filles jolies +ou gracieuses. Parmi ces dernières, deux types très-distincts nous +frappèrent: la blonde, fine, svelte, avec des yeux bleus d'une limpidité +et d'une mélancolie particulières; la brune, plus forte, très-accentuée, +d'un ton pâle et uni vraiment magnifique, avec des yeux espagnols +bistrés en dessous et ombragés de longs cils, l'air sérieux, même en +riant. Toutes, quand elles rient, brunes et blondes, montrent des dents +extraordinairement jolies et finement plantées dans des gencives roses. +Les laides ont encore la bouche belle et l'oeil pur, et ceci est propre +aux deux sexes, bien que, comme dans d'autres portions du Berry, le +masculin nous ait paru le moins bien partagé. + +Du reste, là comme ailleurs, la beauté des paysannes passe vite dans les +fatigues de la maternité jointes à celles du ménage. Dans nos plaines, +elles devraient se conserver mieux, car elles n'ont pas de travail en +dehors de la maison, si ce n'est de garder au soleil quelques chèvres et +moutons en pays plat. Celles du _haut pays de bas Berry_ nous ont paru +beaucoup plus actives et plus fortes, portant de lourds fardeaux dans +les rudes montées, ramenant hardiment leurs troupeaux à cheval dans les +sentiers des plateaux, ou gravissant, à pied, comme des chèvres, les +talus escarpés de la Creuse. + +Le gros bétail nous a paru très-beau et abondant. Chez nous, le ménageot +ne se permet que la chèvre et l'_ouaille_; au bord de la Creuse, toute +famille a plusieurs vaches, plusieurs ânes et un ou deux chevaux ou +mulets. Le pays le veut, disent-ils; on ne peut faire la récolte qu'à +dos de bête sommière. Cela prouve qu'ils ont tous des récoltes à faire. +Les vaches sont remarquablement jolies, petites, mais propres et +luisantes comme des vaches suisses. On n'entretient pas sur elles, avec +amour, cette affreuse culotte de croûte de fumier que, chez nous, on +croit nécessaire à leur santé. + +On achevait alors la récolte des foins, à peine commencée chez nous. Les +blés étaient jaunes et dorés quand les nôtres ne faisaient que blondir. + +La fenaison avait un tout autre aspect que dans nos prairies. Au lieu de +ces énormes boeufs magnifiquement attelés à de monumentales charrettes, +et traînant avec une lenteur imposante de véritables montagnes de +fourrage dans de grands chemins verts, on ne voyait que chevaux maigres +et agiles, mulets et baudets vigoureux, portant sur leur dos des charges +très-artistement serrées en bottes tordues, et descendant avec une +adresse incroyable des sentiers rapides. La moindre petite ânesse porte +ainsi dix fois par jour trois cents kilos et ne bronche jamais. + +Le conducteur a fort à faire. Au lieu de trôner nonchalamment sur le +haut de son char, il faut qu'il accompagne et soutienne chaque bête dans +les passages difficiles. Le chargeur et le botteleur ne sont pas moins +affairés. Il faut plus de science pour établir solidement une charge si +fuyante sur des cacolets qui garnissent toute la largeur des étroits +passages, que pour l'étaler en larges couches sur une large voiture à +qui la plaine fait large place. Aussi on va vite, on cause peu, on ne +perd pas le temps en raisonnements à perte de vue, le bras passé dans sa +fourche, un sabot planté sur l'autre, pendant que les nuages montent et +que la pluie se hâte. On a moins d'éloquence et de majesté; on a plus de +vie et de feu, on est moins orateur, mais on est plus homme. + +On est aussi plus industrieux et plus artiste. + +Toutes les bâtisses sont jolies; la menuiserie est belle, et les +intérieurs annoncent du goût. + +Enfin, un détail nous prouva que cette petite population était riche et +indépendante. + +Madame Rosalie, notre éminente cuisinière, nous avait préparé, pour le +second jour, un dîner d'une abondance insensée: nous étions las d'être à +table. Nous demandions qu'on fît nos lits; nous étions fatigués. Il fut +impossible de trouver une _femme de peine_ pour les faire. Excepté au +château, il n'y a pas de servantes dans le village; et, comme nous +admirions le fait, notre hôtesse nous dit sur un ton de désespoir fort +plaisant: + +--Hélas! que voulez-vous, ils sont tous heureux ici! Ils n'ont pas +besoin de _gagner_! + +Terre de Cocagne, adieu, et au revoir bientôt, j'espère. + + * * * * * + +Ici, lecteur, si vous le permettez, je me servirai de notre journal; +car, dès notre féconde excursion à G..., nous tînmes note de chaque +chose. + + + + +VII + + +Nohant, 7 juillet. + +Maurice, arrivé d'avant-hier, a la tête montée par les récits d'Amyntas. +Je découvre qu'il se rappelle fort peu notre village. Il n'y a passé +qu'une seule fois, il y a douze ans, et vite, la pluie au dos. + +Il a vu à Paris M. Depuizet (notre Chrysalidor), qui lui a parlé avec +enthousiasme de notre promenade et des captures entomologiques +d'Amyntas. + +Voici donc la passion du lépidoptère qui se rallume chez lui. Il ne +croira, je pense, à ces captures merveilleuses que quand il les aura +faites lui-même. Il paraît, au reste, que le célèbre M. Boisduval, +lequel en a été informé tout de suite, n'en est pas moins surpris que +nous. Rapport en sera fait à la Société entomologique de France, dont +ces messieurs ont l'honneur d'être membres. + +Ainsi nos jeunes savants ont fait leur découverte. Ai-je fait la +mienne? Ai-je réellement rencontré un village typique, un petit champ +d'observations particulières, se rattachant assez à la vie générale? Il +faut le revoir. Nous y retournerons demain. + +On a beaucoup discuté une question fort simple que j'appellerai, si l'on +veut, _le secret de la chaumière_. + +Tout artiste aimant la campagne a rêvé de finir ses jours dans les +conditions d'une vie simplifiée jusqu'à l'existence pastorale, et tout +homme du monde se piquant d'esprit pratique a raillé le rêve du poëte et +méprisé l'idéal champêtre. Pourtant il y a une mystérieuse attraction +dans cet idéal, et l'on pourrait classer le genre humain en deux types: +celui qui, dans ses aspirations favorites, se bâtit des palais, et celui +qui se bâtit des chaumières. + +Quand je dis _chaumière_, c'est pour me conformer à la langue classique. +Le chaume est un mythe à présent, même dans notre bas Berry. On ne s'en +sert plus que pour les petits hangars et appentis provisoires: la tuile +ne coûte guère plus cher aujourd'hui, dure davantage, est moins exposée +à l'incendie, et n'engendre pas des populations d'insectes nuisibles. + +La police rurale a donc très-bien fait d'interdire l'usage du chaume +pour la couverture des nouvelles constructions. Les peintres seuls s'en +plaindront et les littérateurs aussi; car une chaumière, cela se voit +d'un mot; cela exprime et résume toute la vie rustique, toute la poésie +du hameau. Le _cottage_ n'est pas la chaumière, c'est un faux bonhomme, +un fastueux mal déguisé. La maison et la maisonnette sont des +désignations trop générales qui s'appliquent à des chalets aussi bien +qu'à des villas. + +On aura beau se moquer de la vieille chaumière des ballades et romances, +on ne comprendra pas de quoi il est question pour une maison de paysan, +tant que l'on n'aura pas trouvé un nouveau nom pour la chaumière sans +chaume. + +Va pour chaumière! Trouverai-je mon idéal dans ce village? Non, un +idéal, cela ne se trouve nulle part. + +Combien j'ai salué, en passant, de ces chaumières décevantes dans des +sites séduisants! combien j'en ai dessiné dans ma tête, enfouies dans +des solitudes à ma fantaisie! Je n'avais jamais songé à les placer dans +un village. Aussi, je ne les plaçais nulle part; car, pour vivre au sein +d'un désert, il faut la force d'un anachorète ou la fortune d'un prince. +N'ayant ni l'une ni l'autre, je ferai, je crois, aussi bien de m'en +tenir à quelques observations sur la vie de paroisse. Elle doit avoir de +grands charmes et de terribles inconvénients! + +Connaissons les inconvénients et sachons s'ils sont compensés par les +charmes. S'il n'en est rien, nous rêverons encore la chaumière, car nous +ne pouvons pas venir à bout de vieillir à nos fantaisies, mais nous les +rêverons dans d'autres conditions. + +Nous aurons gagné à cette étude de connaître à fond un petit coin de ce +monde réel que quelques amis nous ont reproché de voir en beau. Comme si +c'était notre faute! Nous serons plus réaliste, puisqu'il paraît que +nous ne l'avons pas toujours été assez. Pourquoi non? On comprend tous +les jours, je ne dirai pas quelque chose, mais beaucoup de choses. + +Le fait est que, dans notre situation présente, nous pouvons très-bien +connaître la couleur et le dessin de la vie rustique, sans pouvoir +peut-être pénétrer assez avant dans la vie morale du paysan. Il se farde +peut-être un peu devant nous, le rusé qu'il est! Nous ne dormons pas +sous son toit, nous ne vivons pas avec lui côte à côte à toutes les +heures du jour. Il a son travail, nous avons le nôtre. Quand nous nous +rencontrons, il a souvent des habits et sa belle humeur du dimanche; ou +bien, dans la semaine, avec son sarrau de toile sur le dos et sa pioche +à la main, il prend ce grand air sérieux et rêveur qui lui vient +toujours quand il regarde la terre. Chez lui, en famille, il est +peut-être l'horrible scélérat qui, en d'autres contrées, a frappé les +yeux de notre grand Balzac et de plusieurs autres romanciers énergiques. + +J'ai cependant bien de la peine à croire qu'il en soit ainsi partout et +même qu'il y ait une campagne où l'_homme de campagne_ soit si pervers +et si malin. J'ai vu, partout où j'ai passé, l'ingénuité de l'enfant +chez ces hommes qui ne sont jamais que des enfants à barbe noire ou +blanche. L'enfant aussi est un grand diplomate quand il s'agit de se +faire gâter; mais ses finesses sont _cousues de fil blanc_, on y cède +sans en être dupe. + +Enfin, j'ai toujours vécu optimiste en principe et pas plus abusé qu'un +autre en pratique; je crois savoir, peut-être plus que bien d'autres, +que la misère est mariée avec la paresse, c'est-à-dire avec l'ennui et +le découragement; que l'ambition du mieux, dans les conditions +difficiles, est fiancée avec l'astuce et l'égoïsme; mais, si je regarde +la classe industrielle riche ou pauvre, la caste nobiliaire progressive +ou retardataire, la classe artiste aspirante ou parvenue; si j'examine +enfin toutes les classes de la société, j'y vois les mêmes qualités et +les mêmes vices que chez le paysan. Seulement, chez les gens _éduqués_, +les qualités sont plus habiles à se faire valoir et les vices plus +habiles à se cacher. C'est donc parce que ce sournois de paysan est +maladroit dans ses ruses et très-facile à pénétrer, qu'il serait +considéré comme le type de la fausseté? J'aurais cru justement tout le +contraire. + +Je lisais dernièrement dans une critique, très-juste à beaucoup +d'égards, mais trop ardente pour l'être toujours, que la Muse était en +général trop aristocratique, et que, pour être un vrai peintre, il +fallait consentir, comme le paysan, à mettre ses mains dans le fumier. + +Je relus trois fois la phrase; ce n'était pas une métaphore, mais +c'était une erreur. Le paysan ne met pas ses mains dans le fumier. Il +n'y touche qu'avec des outils à long manche. Il est quatre fois plus +dégoûté qu'il n'est utile de l'être. Il fait beaucoup plus de bruit à sa +ménagère pour une chenille dans sa salade que nous à nos domestiques. Il +ne boit pas comme nous à la première source venue. Il ne touche pas à +une bête malade sans de grandes craintes et de grandes précautions. Les +insectes des champs lui font souvent peur ou lui répugnent. Il a une +foule de préjugés qui font qu'il s'abstient de tout contact avec une +foule de choses que nous bravons, parce que nous les savons +inoffensives. + +Il y a des exceptions, des paysans malpropres; tous les goûts, même les +goûts immondes, sont dans la nature. Mais, chez nous, je pourrais +compter ces exceptions. + +La villageoise se fait gloire de sa propreté scrupuleuse. Entrez dans +quelque _chaumière_ que ce soit, elle ne vous présentera rien sans +l'avoir, avec ostentation, rincé, essuyé, épousseté devant vous. À de +meilleures tables, vous n'êtes pas toujours certain de pouvoir vous fier +à tant de conscience. Cette conscience est une loi de savoir-vivre chez +le paysan. Le grand essuyage de la table, et le grand lavage des +_vaisseaux_ en présence de l'hôte, est une indispensable politesse. Si +cet hôte est un paysan, il se trouvera choqué et boira avec méfiance +pour peu qu'on y manque. + +Si les _réalistes_ voient parfois le paysan plus grossier qu'il ne l'est +_réellement_, il est certain que les idéalistes l'ont parfois +quintessencié. Mais quelle est cette prétention de le voir sous un jour +exclusif et de le définir comme un échantillon d'histoire naturelle, +comme une pierre, comme un insecte? + +Le paysan offre autant de caractères variés et d'esprits divers que +tout autre _genre_ ou _tribu_ de la race humaine. Ce n'est pas un +troupeau de moutons, et se vanter de connaître à fond le paysan, c'est +se vanter de connaître à fond le coeur humain; ce qui n'est pas une +modeste affirmation. + +Il y a, j'en conviens, un grand air de famille qui provient de +l'uniformité d'éducation et d'occupations. L'air simple et malin en même +temps, la prudence et la lenteur des idées et des résolutions, voilà le +cachet général. + +Ces hommes des champs sont-ils meilleurs ou pires que ceux des villes? +Je n'ai jamais prétendu qu'ils fussent des bergers de Théocrite, des +continuateurs de l'âge d'or; mais je vois et crois savoir que, dans la +vraie campagne, au delà des banlieues et dans la véritable vie des +champs, il y a moins de causes de corruption qu'ailleurs. + +Donc, j'aime ce milieu, cette innocence relative, ces grands enfants qui +veulent faire les malins et qui sont plus candides que moi, puisque je +les vois venir, et même _avec leurs gros sabots_, comme dit le proverbe. + +Le Berry est-il une oasis où les grands vices n'ont pas encore pénétré? +Peut-être. Mon amour-propre de localité veut bien se le persuader. + +Pourtant je vois que les esprits inquiets de chez nous--il y en a +partout--se plaignent du paysan avec amertume, et je vois que les +esprits réalistes--il y en a aussi chez nous--sont frappés du côté rude +et chagrinant de la vie paysanne. Je veux bien m'en plaindre aussi pour +mon compte. Je sens à toute heure, entre ces natures méfiantes et mes +besoins d'initiative, une barrière que je dois souvent renoncer à +franchir, dans leur propre intérêt, vu qu'ils feraient fort mal ce +qu'ils ne comprennent pas bien. Mais, de ce que ces hommes sont autres +que moi, ai-je sujet de les haïr et de les mépriser? + +J'entendais l'un d'eux dire à un monsieur qui le traitait de _bête_ +parce qu'il s'obstinait dans son idée: + +--On a le droit d'être bête, si on veut. + +Parole profonde dans sa niaiserie apparente. Toute âme humaine sent +qu'elle ne doit pas aller en avant sans avoir acquis sa pleine +conviction, et il me semble qu'il y a un fonds de grande sagesse à être +ainsi. On pourra compter beaucoup sur l'homme qui aura franchi avec +réflexion ses propres doutes. + +Voici ce que dit sur le paysan berruyer le très-grave et très-excellent +historien M. Louis Raynal, premier avocat général à la cour royale de +Bourges en 1845; notez ce titre, qui exclut l'idée d'une candeur trop +enfantine et d'une inexpérience trop romanesque: + +«Ces populations, auxquelles manquent, il faut en convenir, un certain +éclat et une certaine vivacité d'intelligence, sont _généralement, sous +le rapport moral, dignes d'une haute estime_. Sans doute, les progrès du +temps, qui n'amène pas toujours des perfectionnements sans mélange, +n'ont pas assez complètement respecté leur moralité et leurs croyances. +Mais il reste encore, _surtout dans nos campagnes, un fonds remarquable +de probité et de loyauté_. Des esprits chagrins le nient, soit pour +exalter le passé au préjudice du présent, soit parce que les intérêts +établissent trop souvent, entre la classe qui possède le sol et celle +qui l'exploite, une sorte de rivalité malveillante. Mais ne calomnions +pas notre temps et notre pays. Combien n'existe-t-il pas encore dans +les _domaines_ du Berry de familles vraiment patriarcales? Ne +confie-t-on pas tous les jours à nos paysans de riches troupeaux à +vendre au loin, des marchés importants à conclure, sans que le maître +puisse exercer de surveillance? Et citerait-on beaucoup d'exemples que +cette confiance ait été trompée?» + +Digne magistrat, je ne vous le fais pas dire, et vous n'écriviez pas +ceci pour les besoins de la cause, car votre grand ouvrage est l'oeuvre +d'une haute impartialité. Je me rassure en vous lisant, car j'ai été +taxé souvent de bienveillance aveugle et de point de vue trop +_florianesque_. Je ne tiens pas à m'en disculper, ne prenant pas le +reproche pour une injure, tant s'en faut. Mais, si le doute fût entré +dans mon coeur, j'en eusse été bien attristé. Je ne sais rien de plus +amer que de mépriser mon semblable. + +Sortons donc, allons au jour, au chemin, aux champs, au village. + +Tranquille vallée, je te remercie d'avoir résumé pour moi l'antique +inscription qu'on lisait encore, en 1815, sur un pilier de la porte +d'Auron, à Bourges: + + INGREDERE. QUISQUIS MORUM. CANDOREM AFFABILITATEM ET. SINCERAM. + RELIGIONEM. AMAS REGREDI. NESCIES. + +_Entrez, vous qui aimez la candeur, l'affabilité dans les moeurs et la +piété sincère. Vous ne saurez plus vous éloigner_. + +Et nous, ne nous inquiétons plus de ceux qui nous crient: «Vous vous +trompez, tout est mal!» Cela ne prouve qu'une chose, c'est que, des +choses humaines, ils ne voient que les mauvaises. Allons-nous-en par les +prés et par les sentes, sans parti pris d'avance, mais avec le coeur +aussi ouvert que les yeux. + +Nous ne sommes pas fâché de pouvoir, une fois de plus, surprendre +l'homme des champs dans sa tâche et le tableau dans son cadre, les +grands boeufs dans les herbes et les petites fleurs dans le _riot qui +riole_, sans être forcé de nous dire que cet homme est un scélérat, ce +tableau une vision, ces boeufs des alambics à fumier, ces fleurettes des +poisons et ce ruisselet une sentine d'immondices. + +D'autres peuvent prendre le réel par ce côté âpre et triste, et avoir du +talent pour le peindre. Mais ce qui me plaît et me charme dans la +réalité est tout aussi réel que ce qui pourrait m'y choquer. On voit +souvent sur les fenêtres, dans les faubourgs des petites villes, de +beaux oeillets fleurir dans des vases étranges. Le vase fait rire, +l'oeillet n'en est pas moins beau et parfumé. Ils sont aussi réels l'un +que l'autre. J'aime mieux l'oeillet. Chacun son goût. + + + + +VIII + + +8 juillet. + +Nous sommes en route en plein midi. La chaleur est tombée. Il fait même +très-froid en voiture découverte, à cinq heures. L'orage d'avant-hier +nous fait espérer de ne pas trouver _notre Afrique_ trop _réelle_, cette +fois. + +Nous sommes quatre, car nous avons entraîné à notre promenade notre +jeune et chère ***, une artiste adorable qui est aussi de la famille à +présent, et qui veut avoir son nom entomologique comme les autres. +Blanche et blonde, elle a droit au nom d'_Herminea_, d'autant plus que +cette belle _notodontide_, s'étant posée sur sa robe, a été, par sa +fraîcheur, jugée digne de servir d'individu dans la collection. + +Il fallait bien que Maurice eût aussi son surnom, emprunté à ses plus +récentes préoccupations. Il s'appellera Parthénias jusqu'à nouvel +ordre; car ces noms recherchés ont la facilité de changer tous les ans, +selon la recherche dominante de la saison des courses. + +J'aurais bien eu le droit d'en prendre un aussi, car j'avais _cueilli_ +sur une fleur, à la dernière excursion, la variété de la zygène du +trèfle _aux taches réunies_, et j'avais eu une mention honorable. Mais +je pensai que la modestie me faisait un devoir de ne pas exploiter une +capture toute fortuite, et dont je n'avais pas assez senti l'importance. + +Nous avions cinq heures de route. + +Nous voici, direz-vous, bien loin de notre village. Mais non; nous y +arrivons. + +Parthénias se reconnaît, Herminea se récrie, Amyntas trouve le site +encore plus joli que la première fois. Mais la jeune voyageuse a la +migraine; elle s'endort. Les deux naturalistes descendent au lit de la +Creuse. Je m'en vas flânant ou plutôt flairant par le village. Je +cherche la réalité triste et chagrine de très-bonne foi: est-ce ma +faute? je ne puis la trouver là. + +Sur tous les escaliers sont groupées les jolies filles ou les bonnes +femmes, qui me regardent avec de bons ou beaux yeux, et qui sourient, +attendant que je les prévienne. J'aime cette discrétion ou cette fierté. +Je fais les avances: étranger, c'est mon devoir. La réponse est prompte, +très-familière, mais vraiment bienveillante. + +On parle très-bien ici, encore mieux que dans la vallée Noire, ce qui +n'est pas peu dire. Plus nous touchons à la limite de notre langue +d'_oil_, plus le langage s'épure, plus l'accent s'efface. J'aurais cru +le contraire, mais c'est ainsi. Ici, point de _j'avons, j'allons_, etc., +à la première personne. Pas plus que chez nous on ne fait cette faute +grossière. + +On se sert même ici de mots qui sentent la civilisation et qui dépassent +le vocabulaire à moi connu du bas Berry. On dit _énorme, immense_, ce +qui paraît singulier dans ces bouches rustiques. Sylvain, notre cocher +berrichon, croit qu'on se sert de mots latins et ouvre de grands yeux. +Le seul mot patois qui se glisse dans la conversation quelquefois, c'est +_ie_ pour _elle_. + +Les femmes d'ici sont très-supérieures en caquet facile ou sensé à +celles de chez nous, mais elles ont moins de retenue. + +Tout en causant, j'apprends une particularité. Elles travaillent +beaucoup plus que les hommes, et se piquent d'être plus actives, plus +courageuses et plus avisées. Elles se plaignent de la fatigue, mais +elles s'en prennent au rocher, et non au père ou au mari, qui me paraît +être l'enfant gâté de chaque maison. + +Comme chez nous, la maternité est très-tendre; de plus, les femmes sont +orgueilleuses de la beauté de leurs enfants, et chacune va chercher le +sien pour vous le montrer. + +J'en regarde un tout seul de l'autre côté de la rue. Il est fort +barbouillé, ce qui ne l'empêche pas d'avoir une tête d'ange. C'est un +ange qui a mangé des guignes, voilà tout; et pourquoi pas? + +Je m'approche pour l'admirer. Une belle femme s'avance sur le perron et +me crie d'un air brusque et charmant: + +--Il est à moi, celui-là. Il n'est pas plus mal _bâti_ qu'un autre, +_hein?_ + +_Bâti_ n'est pas le mot dont elle se servit; elle jura bel et bien, +mais d'une voix douce et avec l'aisance triomphante d'une reine à qui +tout est permis. Réalité, tu ne me gênes pas! + +Du haut d'un chemin rocheux qui s'en va, comme il peut, rejoindre la +grande route, on embrasse tout le village. De quelque côté qu'on le +regarde, il est charmant, ce village privilégie. + +Les collines qui l'enserrent ont des formes suaves; ses masses de +verdure sont bien disposées, ses rochers ont, de loin, ce beau ton lilas +qui est particulier aux micaschistes des bords de la Creuse, couleur +tendre qui se forme, je ne sais comment, de plusieurs tons sombres. + +Mystères de la couleur, les vrais peintres vous saisissent et vous +constatent, mais ils ne vous expliquent pas. Quel artiste a jamais connu +le secret de son art? C'est par le sentiment que la révélation lui +arrive, mais le sentiment ne s'explique pas par des raisonnements. + +Je redescends au village par un autre chemin. Je vais revoir la maison +renaissance, j'en suis épris; deux vieilles soeurs l'habitent, deux +paysannes très pauvres. + +Elles ne sont nullement étonnées de mon attention; elles m'invitent à +entrer, elles savent que leur maison est intéressante; elles ne sourient +pas dédaigneusement, comme on fait chez nous, quand l'artiste s'arrête +pour regarder avec amour un vieux mur. Elles voient souvent des +peintres, elles savent que _ce qui est ancien est beau_. C'est ainsi +qu'elles s'expriment. + +Elles savent aussi que nous sommes tentés de l'acquisition d'une +chaumière; mais elles ne se soucient pas de vendre, et, moi, je ne me +sens pas assez capitaliste pour faire réparer cette ruine. + +Je fais le tour du village, et j'interroge chacun. Tout le monde est +enchanté de mon idée. On m'accueille comme si j'avais déjà droit de +bourgeoisie; on m'invite à rester, on m'offre bonne amitié et on me +promet bon voisinage; mais, quand il s'agit de quitter son toit pour me +le céder, on secoue la tête: + +--Vendre sa maison! est-ce qu'on vend sa maison! + +Je ne peux me défendre d'être touché de ce sentiment qui se manifeste +avec une austérité antique. J'offrirais en vain de quoi faire bâtir une +belle et bonne maison à la place de la masure qui s'écroule; ce ne +serait pas celle où l'on a vécu et où l'on veut mourir. Fussé-je assez +riche pour m'obstiner dans ma fantaisie, car je sais bien qu'à prix +d'argent on arrive à triompher de tout, je ne me sentirais pas le +courage d'insister pour vaincre cette sainte répugnance. + +Je constate encore une particularité. Tout le monde, ici, est _monsieur_ +ou _madame_. Chez nous, ces dénominations aristocratiques sont tout à +fait inconnues, et si on appelle le paysan _monsieur_, il croit qu'on le +raille et il vous reprend. Ici, on vous reprend quand vous dites le nom +des gens tout court; et, quand je demande Moreau par le village, on me +répond: + +--Quel Moreau? M. Moreau du Pin? + +J'entre dans un bouge misérable, et je demande qui demeure là. + +--Monsieur ***. + +--Quel est l'état de ce M. ***? + +--Il cherche son pain. C'est un homme qui n'a rien. + +--Un ancien bourgeois? + +--Mon Dieu, non; un homme comme nous. + +Me voilà bien averti. Je donne du monsieur même aux mendiants, et ils +m'y paraissent fort habitués. Au reste, ces mendiants sont rares: on en +compte deux ou trois dans la commune. + +Les gallinacés sont magnifiques. Aujourd'hui que _la mode y est_, on +peut constater, dans le fond des campagnes, des localités qui ont su +profiter de l'amélioration des races. + +Le petit poulet noir, étique et maraudeur, impossible à engraisser, +parce qu'il dépérit dans les basses-cours, tend à disparaître. Le coq de +Cochinchine pur sang ne le remplace pas d'emblée avec avantage. Il +demande trop de soins et craint nos longs hivers. Il devient goutteux de +bonne heure. Ses filles, nées de la poule normande ou de la poule du +Mans, sont riches pondeuses, couveuses assez fidèles, mères sans souci +et sans constance pour leurs poussins, qu'elles abandonnent trop vite. +Voilà les résultats obtenus chez nous. + +Ici, les croisements ont produit une superbe espèce, très-robuste. On +n'a pu me dire le nom du type qui l'a amené. + +--Ce sont de gros oeufs qu'on a donnés à _madame_ une telle du village; +et qu'elle a fait couver. Il lui est venu un beau coq qui a _causé_ avec +nos poules, et, depuis quatre ou cinq ans, toutes nos volailles sont +_venues_ belles. + +Il faut dire aussi que les conditions d'élevage sont excellentes dans ce +bourg. La communauté de passages et l'absence de clôtures aux +habitations en font une vaste basse-cour où la volaille trotte, gratte, +mange et grimpe partout en liberté. + +Le roi de ce pays de Cocagne est un coq blanc glacé de jaune citron, à +large crête d'un rouge de corail. Il est escorté de deux poules: l'une +pareille à lui, l'autre plus blonde et non moins belle. Je ne sais de +quel croisement ils résultent, mais ils seraient dignes de figurer chez +un amateur. Ce n'est pas le lourd coq cochinchinois sans queue, +ridiculement jambé, à l'air stupide et féroce. Celui-ci a une robe +charmante et des formes parfaites, des pattes délicatement découpées, la +démarche aisée et la physionomie fière mais fort affable. + +Je suis très-reconnaissant envers l'éminent peintre Jacque de m'avoir +inspiré, par ses études ingénieuses et savantes sur la matière, et +surtout par ses adorables tableaux et dessins (ceux-ci publiés dans le +_Magasin pittoresque_ et dans le _Journal d'Agriculture pratique_), un +redoublement d'amitié pour le coq et la poule. + +Au point de vue de l'alimentation, il y a le côté de haute utilité que +tout le monde apprécie; mais, au point de vue de cette amitié de +bonhomme dont on s'éprend dans la vie domestique pour les animaux +apprivoisés, le coq et la poule méritaient mieux de nous que le supplice +de l'engraissage forcé et les tristes honneurs de la broche. Ils sont +des types d'affection conjugale et de touchante maternité, et ils ont +cet avantage sur la plupart des animaux dont nous nous entourons, que +nous pouvons les rendre parfaitement heureux. + +Il y a de petites espèces ravissantes qui ne _grattent pas_, et que +l'on pourrait laisser vivre dans les jardins. Ces oiseaux ont le naturel +si raisonnable, qu'ils ne s'écartent presque pas de la petite cabane +qu'on leur bâtit sous un arbre, et ne franchissent jamais une étroite +limite qu'ils s'imposent à eux-mêmes. Ils connaissent, sans banalité de +confiance, les gens qui les aiment; ils les suivent, mangent dans leur +main, perchent à côté d'eux sur les branches, dînent à leurs côtés, si +l'on dîne en plein air par le beau temps, et se rendent en grande hâte, +à toute heure, au moindre appel d'une voix amie. + +À ce caractère sociable et à cette domesticité fidèle, ils joignent la +beauté merveilleuse dans certaines espèces même très-rustiques et +très-communes, et l'infinie variété dans l'imprévu des reproductions et +dans le caprice des croisements. À chaque éclosion, on voit arriver des +surprises, des petits qui diffèrent essentiellement du père et de la +mère, et qui aussitôt forment des genres et des sous-genres +intéressants. + +Il n'y a pas eu moyen, aujourd'hui, de contempler le village _intrà +muros_: nos compagnons veulent voir le pays; c'est le village qui se +promènera avec nous. + +Tandis qu'Herminea équite vaillamment un âne modèle, un âne qui passe +partout comme un bipède, Moreau nous suit avec sa belle-soeur, madame +Anne, son filet de pêcheur, son cheval chargé de provisions, et son +neveu, _M. Fred_ (diminutif d'Alfred). Ce dernier n'a d'autre motif de +nous accompagner que celui de porter une poêle. + +Une poêle? Oui, une poêle à frire. Moreau a son idée, il faut le laisser +faire. D'ailleurs, ce détail fait bien, en queue de la caravane. Nous +avons l'air d'une tribu qui se déplace, d'autant plus que nous partons +au milieu de la pluie et du tonnerre, comme des gens forcés de partir. + +Où déjeunera-t-on? Où l'on voudra, et quand tout le monde aura faim. +Nous sommes sûrs de trouver partout du gazon pour siége, des rochers +pour table et des arbres pour tente. + +On remonte le cours de la Creuse. Comment s'arracher de cette oasis? Et +puis là sont les insectes à l'existence fantastique et l'espoir de +nouvelles découvertes. + +Au bout d'une heure de marche, tout le monde regarde avec amour le +cheval porteur du déjeuner. + +On fait halte au milieu des roches blanches, en face du grand rocher +noirâtre dit le _roc à Guyot_. + +Pendant que les uns déballent des provisions, les autres se mettent en +quête du dessert. + +Les cerneaux ne sont pas formés, mais _M. Fred_ grimpe sur les +cerisiers, et apporte sans façon des rameaux chargés de fruits. Je +m'inquiète de ce mode de contributions trop directes. + +--Ça ne fait rien, répond Moreau; les gens seraient là, qu'ils vous +offriraient ce qu'ils ont. D'ailleurs, ce qui est planté sur les +sentiers est au passant, et ce qui est loin des habitations est aux +oiseaux. + +Sylvain fait, avec des roches plates et des galets ronds, des siéges et +des tables; il élève des dolmens sans les avoir. + +C'est le moment d'examiner ces galets. + +Ce sont des blocs de granit magnifiques, roulés et amenés là par la +Creuse, et qui n'appartiennent nullement au terrain primitif où nous +nous trouvons. Ils sont en si grand nombre dans certains coudes de la +rivière, qu'on pourrait les utiliser. On l'a essayé pour le pavage et +les ponts d'Argenton; mais les transports étaient trop coûteux et trop +difficiles; on y a renoncé. + +Hélas! on n'y renoncera pas toujours. L'homme s'emparera de tous les +sanctuaires. Il y aura une route sur cette rive charmante où aujourd'hui +le sentier existe à peine, et tous ces sauvages accidents où l'on se +sent à mille lieues de la civilisation disparaîtront pour faire place au +grand droit de tous: au progrès! + +Nous retrouvons les galets brisés; leurs flancs sont d'un grain micacé +compacte et des plus beaux tons, depuis le gris de fer jusqu'au rose +vif, en passant par le gris de perle rosé et le lilas bleuâtre. + +La Creuse a apporté là les plus beaux échantillons des divers bancs +granitiques qu'elle parcourt depuis sa source. Elle vous présente un +musée complet de sa minéralogie; des gneiss brillants et variés, des +micaschistes qui ont l'apparence et l'éclat de l'or et de l'argent +disposés en veines sinueuses, des quartz d'une beauté qui rivalise pour +l'oeil avec les marbres les plus précieux, et des sables de mica +pulvérisé qui font briller les sentiers comme des ruisseaux au soleil. + +Pendant cet examen, madame Anne cherche une cheminée. Elle trouve un +bloc bien exposé pour que la fumée ne nous incommode pas. Elle ramasse +du bois mort, elle allume son feu et retrousse ses manches. + +Sylvain veut laver la poêle. + +--Ah! malheureux! que faites-vous là? s'écrie-t-elle. Laver la poêle +d'avance! vous voulez donc faire manquer la pêche? Ça porte malheur au +pêcheur; ne le savez-vous point! + +En effet, Moreau n'est pas heureux; il s'en va tout habillé dans les +rochers submergés et dans les courants, lançant son filet avec maestria, +avec rage, avec majesté, avec douleur: rien n'y fait, pas de truites, +pas de saumons! Mais nous n'étions pas si ambitieux. Une friture de +barbillons sortant de l'eau, rissolés dans l'huile et servis brûlants, +c'est un excellent mets. Les poulets froids, les oeufs mollets, les +artichauts crus, la galette, les guignes et le café, voilà, j'espère, un +festin royal! La salle à manger est si belle et l'appétit si ouvert! + +Moreau, éreinté, trempé comme un canard, rit quand on s'étonne de son +régime. Il boit et mange sobrement, fait un somme sur l'herbe, et +s'éveille gai comme un pinson, prêt à recommencer. + +Madame Anne a déjeuné de bon coeur avec nous; mais son fils, _M. Fred_, +s'est exalté. Il devient d'une loquacité désespérante. Heureusement, il +s'en retourne au village avec sa mère et le cheval portant les débris du +festin. + +Nous reprenons le cours de la Creuse jusqu'au roc du Cerisier, le plus +beau de toute cette région. Il surplombe la rivière qui bat sa base, et +Moreau, qui nous a fait grimper par-dessus la dernière fois, veut nous +faire recommencer l'ascension à cause de l'âne. Mais nous nous obstinons +à passer sur les roches à fleur d'eau, et l'âne y passe sans brancher. +De mémoire d'âne, on n'avait vu pareille chose; mais aussi quel âne! + +Derrière le grand rocher, sur un espace d'une centaine de pas, s'étend +le site ardu et sévère que nous avons baptisé le Sahara. Pas un souffle +d'air, pas un arbre pour s'abriter, pas une place herbue pour séparer +les pieds du roc brûlant. + +En plein midi, il y a un peu de quoi devenir fou; mais algira et gordius +apparaissent instantanément, comme s'ils attendaient nos naturalistes. +Alors, tout est oublié: le soleil ne darde pas de feux dont on se +soucie. Voilà nos enragés tout en haut du précipice, oubliant de songer +aux vipères qui abondent et au moyen de redescendre tout ce qu'ils ont +gravi. N'importe, les captures sont effectuées, et on descend comme on +peut. + +Cette roche feuilletée se divise en escaliers friables et perfides, et +les herbes brûlées qui s'y attachent sont glissantes comme de la glace. +L'émotion fait oublier à ceux qui regardent la chasse les souffrances de +la fournaise. Outre les papillons désirés (ce que les entomologistes +appellent leur _desideratum_), on rapporte des merveilles inattendues, +des coléoptères avec lesquels on avait fait connaissance à la Spezzia, +dont le climat est aussi un peu celui de l'Afrique. + +On va plus loin, on se retourne pour regarder encore la belle silhouette +du rocher, qui paraît grandiose par sa proportion avec le site +environnant. Au pied des Alpes, ce serait un grain de sable; là où il +est, c'est un pic alpestre. + +Mais on avance, et les talus s'abaissent, la rivière n'a plus de +rochers, et, pendant un certain temps, ombragée de beaux arbres, elle +semble noire et morte. Les gazons refleurissent, l'air circule et les +insectes méridionaux disparaissent. Moreau nous trouve des sources +fraîches, et, après une nouvelle halte, on reprend à travers champs, par +le plateau, la direction du village. + +En général, ces plateaux sont tristes et nus, mais ils sont courts et +s'abaissent brusquement vers de jolis bouquets de bois de hêtres et de +chênes enfouis dans des déchirures de terrains très-amusantes. + +On remonte, on traverse, en soupirant un peu, des moissons au-dessus +desquelles la chaleur danse et miroite. Enfin on redescend rapidement au +village par une fente profonde, chemin en été, torrent en hiver. + +On ne saurait définir la production générale du pays, tant elle est +inégale et variée sur ces terrains tourmentés de mouvements capricieux! + +Dans des veines ombragées et humides, les fourrages sont magnifiques à +la vue, bien que grossiers de qualité; le _brin_ est trop gros, et nos +chevaux le refusent absolument; ceux du pays, moins délicats, en font +leurs délices. Sur les hauteurs pierreuses croissent de maigres +froments, gravement malades cette année, et dont le grain éclate en +poudre noire. Mais, à deux pas plus bas ou plus au nord, ou plus au sud, +la moisson du blé, de l'orge ou de l'avoine, est superbe. Ailleurs et +non loin, c'est la vigne qui souffre ou prospère. La culture se fait +industrieuse, essayeuse, observatrice, comme dans tous les pays +accidentés. On finit par utiliser les recoins les plus rebelles et par +ne rien abandonner au désert de ce qui est praticable, c'est-à-dire de +ce que le pied et la main peuvent atteindre. + +Somme toute, la contrée est riche, le vin très-potable, le pain +excellent, les légumes aussi. La grande variété des produits est +toujours une source d'aisance pour le paysan, parce que bien rarement +tout manque à la fois. C'est ce qui leur fait dire avec raison que les +_chétifs_ pays sont les meilleurs. En effet, dans les terres légères et +inégales des varennes, on trouve parfois plus de ressource que dans +l'uniforme et opulent fromental. On possède dix fois plus d'espace, et +bien qu'une _boisselée_ de chez nous paraisse en valoir dix des autres, +le résultat général prouve que ces terres médiocres rapportent, en +proportion de leur prix, un bon tiers de plus que celles de première +qualité. + +Cela provient surtout de ce que l'on s'ingénie davantage. + +--Nous nous _artificions_ à toute chose, me disait un paysan de par là. +Nous savons faire pousser le noyer et le châtaignier côte à côte, chose +réputée impossible dans vos endroits. Nous greffons toute sorte d'arbres +fruitiers les uns sur les autres: tant pis pour ceux qui manquent. Nous +ne craignons pas de recommencer, pas plus que d'apporter de la terre à +dos de mulet, à dos d'âne et même à notre dos de chrétien, dans des +hottes, pour nous faire un petit jardin dans un trou de rocher. On +_s'invente_ tout ce qu'on peut, et, si les courants d'eau emportent +l'ouvrage à la mauvaise année, on recommence un peu plus haut, on +endigue, on s'arrange et on se sauve. + +Ce paysan industrieux et entreprenant est, et je le répète, moins +solennel et moins poétique que le nôtre: il ressemble plus à un +Auvergnat moderne qu'à un vieux Gaulois. Il manque de cette majesté +qu'on peut appeler _bovine_ chez l'homme de la vallée Noire; mais il est +plus intéressant dans son combat avec la terre, et, s'il rêve moins, il +comprend davantage. + +Encore un trait caractéristique: le paysan de chez nous a peur de l'eau. +Il croit que le bain de rivière est malsain, le dimanche, pour qui a sué +la semaine. Il croit que la natation est un plaisir d'oisif. Il se noie +dans un pied d'eau. + +Ici, tout le monde va à l'eau comme des canards. Le dimanche soir, +toute la population nage, plonge, dresse des bambins à se jeter dans les +bassins profonds du haut des rochers et à pêcher à la main sous les +blocs de la rivière. Quelques femmes nagent aussi. On se partage gaîment +la pêche et on rentre pour la manger toute fraîche en famille, sauf les +belles pièces, qui sont vendues à Argenton quand il n'y a pas +d'étrangers au village. + +Ce poisson est exquis, même le fretin. Il a la chair ferme et +savoureuse. + +La bonne et vraie pêche se fait avant le jour; aussi vous pourriez +marcher la nuit tout le long de ce désert, avec la certitude de +rencontrer, à chaque pas, des figures affairées mais bienveillantes. + +Les meuniers et les pêcheurs vivent en bonne intelligence: filets et +bateaux sont prêtés à toute heure, et ce continuel échange constitue une +sorte de communauté. On ne se gêne guère pour lever la vergée qu'on +rencontre sur les îlots dans le courant. Mais c'est à charge de +revanche, et la grande prudence du Berrichon évite les reproches et les +querelles. Les pêcheurs ont un soin de prévoyance qui ne viendrait +jamais à ceux de l'Indre. Quand on pêche les étangs, ils achètent le +fretin et _rempoissonnent_ leur rivière pour l'avenir. + +En traversant une ravissante prairie, nous eûmes à saluer une +très-vieille dame du hameau des Cerisiers, qui gardait ses vaches en +cornette et jupon court. + +Elle était seule dans cet Éden champêtre, droite, rose, enjouée. + +Moreau m'apprit que c'était une personne riche, la mère d'un de nos +amis, avoué très-considéré dans notre ville. + +--Comprenez-vous, nous dit-il quand nous fûmes à quelques pas de cette +vénérable pastoure, qu'une dame comme elle, qui a le moyen d'avoir trois +vachères pour une, prenne son plaisir à être là toute seule à son âge, +par chaud ou froid, vent ou pluie? + +--Ma foi, oui, pensai-je; je le comprends très-bien. Je sais que son +fils, qui la respecte et la chérit, a fait son possible pour la fixer à +la ville auprès de lui. Mais elle s'y mourait d'ennui; le bien-être et +le repos lui retiraient l'âme du corps. Il y a dans ces natures +agrestes une poésie qui ne sait pas rendre compte de ses jouissances, +mais que l'esprit savoure dans une quiétude mystérieuse. Oui, oui, +encore une fois, l'aspiration à la vie pastorale, le besoin d'identifier +notre être avec la nature et d'oublier tous les faux besoins et toutes +les vaines fatigues de la civilisation, ce n'est pas là un vain rêve; +c'est un goût inné et positif chez la grande majorité de la race +humaine, c'est une passion muette et obstinée qui suit partout, comme +une nostalgie, ceux qui ont mené, dès l'enfance, la vie libre et rêveuse +au grand air. + +Et, quand cette passion s'est développée dans une contrée adorable, +est-il un artiste qui ne la comprenne pas et qui ne la voie pas flotter +dans ses pensées comme le songe d'une vie meilleure? + +Tout le monde la comprendrait, cette passion, si la nature était belle +partout. Elle le serait, si l'homme voulait et savait. Il ne s'agirait +pas de la laisser à elle-même, là où elle se refuse à nourrir l'homme. +Il s'agirait de lui conserver son type et de lui restituer, avec les +qualités de la fécondité, le caractère de grâce ou de solennité qui lui +est propre. + +Cela viendra, ne nous désolons pas pour notre descendance. Nous +traversons les jours d'enfantement de l'agriculture. La terre n'est +ingrate que parce que le génie de l'homme a été paresseux. Nous sortons +des ténèbres de la routine. La science et la pratique prennent un +magnifique essor au point de vue de l'utilité sociale. La vie matérielle +absorbe tout, la question du pain enfante des prodiges. Les artistes et +les rêveurs ont tort pour le moment. + +Il le faut, et n'importe! car le sentiment du beau et les besoins de +l'âme reviendront quand la production aura payé l'homme de ses dépenses +et de ses peines. La question des arbres viendra le préoccuper quand il +aura trouvé le chauffage sans bois. La question des fleurs descendra des +régions du luxe aux besoins intellectuels de tous les hommes. La +question des eaux et des abris de rochers fera des prodiges quand il y +aura communauté, je ne dis pas de propriété (je ne soulève pas cette +question), mais de culture en grand avec une direction savante et +intelligente. + +Déjà les efforts particuliers de quelques riches amis du beau font +pressentir ce que sera la campagne en France dans une centaine d'années +peut-être. On comprend déjà très-bien qu'un parc de quelques lieues +carrées soit une fantaisie réalisable, et que, au milieu de ses grandes +éclaircies et de ses immenses pelouses, les moissons et les fauchailles +s'effectuent facilement à travers des allées ombragées et doucement +sinueuses. + +Il n'y a donc pas de raisons pour qu'un jour, quand l'intérêt social +aura prononcé qu'il est indispensable de réunir tous les efforts vers le +même but, des départements entiers, des provinces entières, ne +deviennent pas d'admirables jardins agrestes, conservant tous leurs +accidents de terrains primitifs devenus favorables à la nature de la +végétation qu'on aura su leur confier, distribuant leurs eaux dans des +veines artificielles fécondantes et gracieuses, et se couvrant d'arbres +magnifiques là où ne poussent aujourd'hui que de stériles broussailles. + +À mesure qu'on obtiendra ce résultat, en vue du beau en même temps +qu'en vue de l'utile, les idées s'élèveront. Le goût ira toujours +s'épurant, le sentiment du pittoresque deviendra un besoin, une +jouissance, une ivresse pour le laboureur, aussi bien que pour le poëte. +Ce sera un crime que d'abattre ou de mutiler un bel arbre, une +grossièreté que de négliger les fleurs et d'aplanir sans nécessité les +aspérités heureuses du sol; un crétinisme que de détruire l'harmonie des +formes et des couleurs sur un point donné, par des bâtisses +disproportionnées ou criardes. L'artiste ne souffrira plus de rien, +l'idéalisme et le réalisme ne se battront plus. + +Toute rêverie sera douce, toute promenade charmante; et vous croyez que, +vivant dans le beau et le respirant comme un air vital dans la nature +redédiée à Dieu, les hommes ne deviendront pas plus intelligents en +devenant plus riches, plus vrais en devenant plus habiles, et plus +aimables en devenant plus satisfaits? + +Amyntas s'est décidément épris de la maisonnette où nous sommes loges. +Il y rêve une installation possible, un pied-à-terre tolérable au milieu +du monde enchanté des fleurs, des ruisseaux et des papillons. Pourquoi +pas? Il a bien raison. + +J'avais grande envie aussi de cette chaumière, bien qu'elle ne réalise +pas mon ambition pittoresque. Vingt autres sont plus jolies; mais c'est +la seule en vente, et j'allais m'en emparer.... Mais notre ami réclame +la priorité de l'idée. Il nous demande de lui laisser arranger cette +chaumière à son gré et de devenir ses hôtes dans nos excursions sur la +Creuse. Nous retirons nos prétentions. + +Il échange quelques paroles avec madame Rosalie. Le voilà propriétaire +d'une maison bâtie à pierres sèches, couverte en tuiles, et ornée d'un +perron à sept marches brutes; d'une cour de quatre mètres carrés; d'un +bout de ruisseau avec droit d'y bâtir sur une arche, plus, d'un talus de +rocher ayant pour limite un buis et un cerisier sauvage. + +À partir de ce moment, je vois bien que l'insouciant Amyntas n'est plus +le même. + +Après le souper, car nous n'avons dîné qu'à neuf heures, le voilà qui +lève des plans, qui mesure ses deux petites chambres, plante en +imagination des portemanteaux, creuse des armoires dans l'épaisseur de +_son mur_, et dit à chaque instant: _Ma maison, ma cour, mon rocher, mon +buis, mon cours d'eau, mes voisins, mes impôts_,--il en aura pour deux +francs vingt-cinq centimes!--_mes droits, mes servitudes, mon acte, ma +propriété_, enfin! C'est tout dire! + +--N'en riez pas, dit-il; qui sait si ce n'est pas là que, par goût ou +par raison, je viendrai terminer mes jours? + +Ah! qui sait, en effet? La même idée m'était venue pour mon compte, +quand je lorgnais cette splendide acquisition à laquelle il me faut +renoncer. + +Mais l'aimable acquéreur s'en fait un si grand amusement, que je suis +dédommagé de mon sacrifice. Et puis il n'est pas dit absolument que la +voisine, l'affable et obligeante madame Anne, ne se laissera pas séduire +par mes offres un peu plus tard. Nous verrons, si elle n'a pas trop de +chagrin! + +J'avoue que je ne me pardonnerais pas d'apporter un chagrin dans ce +village. Un chagrin surmonté par des considérations d'intérêt, c'est +presque une corruption exercée et subie. Certes, l'Eldorado champêtre où +nous voici recèle ses plaies secrètes comme les autres; mais je voudrais +bien que ma main n'y apportât pas une égratignure. + +Ce remords n'empoisonnera pas les jouissances de notre nouveau +propriétaire. L'aubergiste qui lui cède la maisonnette est enchanté de +pouvoir faire agrandir et arranger désormais son auberge. Il paye +quelques dettes avec le surplus, et se loue beaucoup de l'aventure. + + + + +IX + + +10 juillet. + +Une voix creuse et sépulcrale me réveille, et une pensée triste me +traverse l'esprit. + +Le pauvre petit maître d'école qui demeure en face, dans notre _square_, +s'est laissé choir hier de son âne. On le disait brisé. Il est peut-être +mourant. + +Sans doute, cette voix de la tombe, c'est celle du prêtre qui vient +prier pour son âme. + +J'entr'ouvre le rideau et je me rassure. Il n'y a là qu'un vieux +mendiant aveugle, récitant un long _oremus_ en l'honneur du généreux +Amyntas, qui vient de le bien traiter. Aussi, tandis que le +_propriétaire_ s'enfuit modestement dans les ruines de la forteresse, +pour échapper à la litanie du remercîment, le vieux fait les choses en +conscience et récite jusqu'au bout son antienne édifiante. + +Une jolie petite fille de dix ans sort de la maison d'école, apporte au +pauvre un gros morceau de pain blanc, le lui met dans sa besace et lui +demande où il veut aller. + +Le bonhomme lui ordonne d'un air grave de le conduire au château. Elle +lui prend la main et l'emmène, en écartant devant lui, avec son petit +sabot, les pierres qui pourraient le faire trébucher. + +On déjeune chez madame Rosalie, on lui dit adieu, et on part pour le Pin +par le chemin d'en haut. On redescend avec Moreau à la Creuse, et on +fait encore une lieue dans les rochers pour aller au Trou-Martin, un bel +endroit, le plus hérissé de la contrée: rochers en aiguilles sur les +deux rives de la Creuse, aridité complète, découpure romantique autour +du courant devenu plus rapide; l'un fait un croquis; l'autre, un somme. + +Au retour, à un méandre où le torrent est calme et profond, une barque +glisse lentement d'une rive à l'autre. Le batelier conduit trois femmes +chargées de paniers de fruits; tous quatre sont superbes de pose et de +costume, à leur insu; l'eau est un miroir; les rivages herbus, les +arbres, les terrains sont étincelants au soleil, qui baisse et rougit. +Tout est rose, chaud et d'un calme sublime. + +Ce n'est pas le lac Némi; ce ne sont pas les femmes d'Albano, c'est +autre chose: c'est moins beau et plus touchant. Ici, rien ne pose. En +Italie, le moindre brin d'herbe fait ses embarras et attend le peintre. + +Belle et bonne France, on ne te connaît pas! + +On part à cinq heures, on flâne un peu en route, on boit de l'eau +fraîche à Cluis. On peut y manger des goires, gâteau au fromage de la +localité. C'est étouffant; mais quand on a faim!... + +On arrive à la maison à onze heures du soir. On soupe, on range les +papillons, on se couche à deux heures. + + + + +X + + +14 juillet. + +Notre ami l'avoué, le fils de la vénérable pastoure, est venu nous voir +ce matin. + +Amyntas lui confie le soin de régulariser son acquisition et le traite +de _mon avoué_ avec une aisance importante. On dirait qu'il n'a fait +autre chose de sa vie que d'être propriétaire. Il ne dit plus _ma +chaumière_, il ne dit même plus _ma maison_, il dit _ma villa_. + +L'avoué nous donne des renseignements sur le pays, dont il est né +_natif_, comme on dit chez nous. Il a été élevé pieds nus, sur les +roches du _Cerisier_. Il soupire au souvenir du temps où, lui aussi, +gardait ses vaches dans les grandes herbes. Il a l'excellent esprit de +comprendre que sa mère n'ait pu s'habituer à l'air mou d'une ville et au +parfum de renfermé d'une étude. Puis il nous dit, lui qui connaît la +réalité des choses humaines et qui est rompu au contact des intérêts et +des passions des gens de campagne: + +--Vous avez eu une bien bonne idée de vouloir planter là une tente. Je +ne crois pas que vous le regrettiez jamais. Ce village est un nid de +braves gens. + +--En vérité? Il nous semblait, mais nous ne savions pas! Nous cherchions +des fleurs et des papillons. Aurions-nous trouvé des hommes? + +--Des hommes très-bons et très-sincèrement religieux, des moeurs +très-douces, vous verrez! Et puis une grande fierté, l'orgueil d'un +certain bien-être, joint au plaisir de l'hospitalité. Nous avons peu à +faire par là, nous autres gens de procédure. J'en suis fier pour mon +endroit. Pas de procès comme dans la Marche. C'est une oasis. Ces gens +ne sont jamais sortis de leur manière d'être depuis des siècles. Faute +de chemins, ils ne se sont jamais écartés du beau jardin que leur a +creusé la nature. Ils ont su garder leur bonheur, et il y a chez eux un +grand cachet d'association et d'homogénéité. Ne vous défendez pas de +les estimer. Ils sont tous ce qu'ils vous paraissent. + +Espérons que ce réaliste de profession n'est pas trop romanesque +d'instinct, et retournons au village le plus vite qu'il nous sera +possible. + + + + +XI + + +26 juillet. + +Parthénias est dans le Midi, Amyntas est parti avant-hier pour _son +village_, afin de mettre les ouvriers en besogne à _sa villa_. Il nous +permet cependant d'y passer encore une bonne journée avant de leur céder +la place. + +Nous partons demain, Herminea et moi; aujourd'hui, nous voyons la fête +de notre hameau d'ici; c'est sainte Anne qui en est la patronne et que +l'on fête le dimanche; car la moisson est commencée, et on ne pourrait +se déranger dans la semaine. + +Toutes les réjouissances de chez nous se bornent à danser, du matin au +soir, la bourrée. La bourrée du Berry va se perdant sans qu'on y songe; +elle ne se danse plus que dans un assez petit rayon. J'ai bien peur +qu'on ne se soit laissé entraîner à la contredanse dans notre village de +là-bas. Je n'ai pas encore osé le demander. + +La contredanse du paysan est absurde et grotesque. Sa valse est, comme +rhythme et comme allure, quelque chose de disloqué et +d'incompréhensible. La bourrée est monotone, mais d'un vrai caractère. +Pourtant il ne faut pas la voir folichonner par les artisans de petite +ville; ils y sont aussi absurdes que le paysan à la contredanse. + +Il y a aussi les _beaux_ de village de la nouvelle école, qui y +introduisent des contorsions prétentieuses et des airs impertinents tout +à fait contraires à l'esprit de cette antique danse. La bourrée n'est +elle-même que dans les jambes molles et les allures traînantes de ce qui +nous reste de vrais paysans, les jeunes bouviers et les minces pastoures +de nos plaines. + +Ces naïfs personnages s'y amusent tranquillement en apparence; mais +l'acharnement qu'ils y portent prouve qu'ils y vont avec passion. Leur +danse est souple, bien rhythmée et très-gracieuse dans sa simplicité. +Les filles sont droites, sérieuses, avec les yeux invariablement fixés à +terre. J'ai toujours vu les étrangers, qui venaient à notre fête, +très-frappés de leur air modeste. + +Notre _assemblée_ est une des moins brillantes du pays. Il en a toujours +été ainsi: c'est parce qu'elle _tombe en moisson_ et que la jeunesse est +éparpillée au loin en ce moment. Je doute que le cabaretier qui nous +dresse une ramée y fasse de brillantes affaires. Bien qu'il offre aux +consommateurs liqueurs, bière et café, nos paysans, qui ne sont guère +friands de ces nouveautés, n'en usent que _par genre_, et préfèrent le +vin du cru, qui se débite au _pichet_ dans les cabarets de la localité. + +Les ménétriers semblent fort occupés; mais deux sonneurs de musette, +c'est trop pour si peu de monde, et leur journée a été mauvaise. + +Le vieux Doré se targue pourtant d'avoir des droits à la préférence des +gens d'ici. Il a été assez habile dans son temps, et il a beaucoup +gagné. Il était seul alors pour cinq ou six paroisses et faisait souvent +des journées de dix écus. Mais il s'est négligé dans son art, et, +quelquefois distrait dès le matin, il coupait tout le jour les jambes à +son monde, en sortant plus que de raison du ton et de la mesure. + +Et puis le cornemuseux croit que le souffle et le succès ne le trahiront +jamais, tandis que l'un est aussi fugitif que l'autre. Il n'amasse +guère; et, aux champs comme ailleurs, tout artiste veut mener la vie +d'artiste. Bien qu'il travaille de ses bras dans la semaine, il n'est +pas réputé bon ouvrier et ne trouve pas beaucoup d'ouvrage. Aux champs +comme ailleurs, règne le préjugé du positiviste contre l'idéaliste. + +Bref, Doré est devenu vieux, maladif et pauvre. Il a fait la folie de se +marier en secondes noces avec une jeune femme qui lui a donné beaucoup +d'enfants. L'aîné, âgé de dix ans, est là debout sur le banc, à son +côté, l'accompagnant sur la vielle avec beaucoup de nerf et de justesse. + +Le pauvre petit bonhomme est charmant; c'est un élève qui lui fait +honneur et qui le ramène à la mesure, avec laquelle il s'était trop +longtemps brouillé. L'enfant est intéressant, et, en outre, Doré a fait +la dépense d'une vaste tente sous laquelle on peut danser seize, à +l'abri du soleil et de la pluie. + +Hélas! c'est peine perdue! Les délicats sont en petit nombre, et, malgré +trente-deux degrés de chaleur, on danse en plein soleil à la musette du +concurrent qui est venu fièrement planter son tréteau dos à dos avec +lui. + +Les deux musettes braillent chacune un air différent. À distance, c'est +un charivari effroyable. Mais telle est la puissance de l'instrument, +que, de près, l'un ne peut étouffer l'autre et que le cri strident de la +vielle du petit se perd dans le mugissement du grand bourdon de +Blanchet. + +Et puis Blanchet, de Condé, est dans la force de l'âge et du talent. +C'est un véritable maître sonneur, plus instruit et mieux doué que le +vieux Doré. Il n'a pas dédaigné les traditions et sait de fort belles +choses, aussi bien pour la messe que pour le bal. Il sait accompagner le +plain-chant et s'accorder avec trois autres cornemuses à l'offertoire. +Je l'ai entendu une fois consacrer la cérémonie du chou, à un lendemain +de noce, par un chant grave d'une originalité extrême et d'une facture +magnifique. + +Je le priai de venir le lendemain pour moi seul, et il me joua des +bourrées de sa composition, très-bien faites et nullement pillées dans +les airs de vaudeville que nos sonneurs modernes ramassent, tant bien +que mal, sur les routes et dans les cabarets. + +Aussi, quand le pauvre Doré vint me porter sa plainte, à la fin de +l'assemblée, me remontrant que Blanchet, de Condé, avait mal agi en +faisant danser sur une paroisse de son ressort; quand il me montra en +pleurant son gentil vielleux et les vingt-six sous de sa journée, tous +frais faits, je fus attendri sans doute, et lui donnai le dédommagement +qu'il pouvait réclamer d'une vieille amitié; mais je ne pus prendre +parti contre le maître sonneur de Condé, qui était dans son droit et +qui, avec trois pintes de vin dans le ventre, n'a jamais failli aux lois +de la mesure. + +La scène fut assez pathétique. Doré gémissait et me reprochait +doucement, mais tristement, d'être de ceux qui lui avaient fait _du +tort_. + +J'avais prôné d'autres maîtres sonneurs autrefois: Marcillat, du +Bourbonnais, ensuite Moreau, de la Châtre, et maintenant ce maudit +Blanchet, de Condé, dont pourtant il parlait avec un certain respect. +Mais pourquoi ne m'étais-je pas contenté de lui, le vieux sonneur de +Saint-Chartier, l'unique, l'inévitable des anciens jours? + +--Il fut un temps, disait-il, où, quand vous vouliez entendre la +cornemuse ou faire danser la jeunesse, c'était toujours moi que vous +appeliez. Et puis, tout d'un coup, vous avez eu une dame de Paris, une +fameuse Pauline Viardot, qui voulait écrire nos airs, et vous avez +demandé Marcillat, qui était à plus de douze lieues d'ici, pendant que +j'étais sous votre main. Ç'a été un crève-coeur pour moi; je me suis +questionné l'esprit pour savoir en quoi j'avais manqué, et, de chagrin, +j'ai quitté l'endroit pour aller vivre à la ville, où je vis encore plus +mal. + +Que pouvais-je répondre à ce pauvre homme? Il est malheureux et pas +assez artiste pour comprendre que l'art et l'amitié obéissent à des lois +différentes. Mais il me faisait peine, et je me gardai bien de lui dire +que j'avais douté de son talent. + +J'arrangeai la chose de mon mieux en l'engageant à pardonner au grand +Marcillat, mort il y a longtemps, à la suite d'une querelle suscitée par +d'autres sonneurs, pour des causes analogues à celle dont il était là +question. + +Quant à Moreau, de la Châtre, ce n'est pas moi qui ai fait sa +réputation. Elle s'est établie et soutenue sans moi. + +Doré m'avoua qu'il n'essayait pas de lutter contre cet artiste +redoutable, sur son terrain, les bals de la ville, et qu'il cherchait +modestement sa vie aux alentours. Je lui rendis un peu de contentement +en louant son petit et en lui disant qu'à eux deux ils jouaient +très-bien, ce qui est la vérité. + +Un autre _idéaliste_ des environs, que l'on rencontre dans toutes les +foires et assemblées, voire sur tous les chemins, comme un bohème dont +il mène la vie, c'est Caillaud-la-_Chièbe_ (c'est-à-dire la _Chèvre_), +ainsi surnommé parce que, durant quelques mois, il promena et montra +pour de l'argent le phénomène ainsi décrit sur l'écriteau (avec +portrait) de sa pancarte: _Ici l'on voit la chièbe à Caillaud qu'à trois +pattes de naissance_. + +La chèvre à trois pattes n'enrichit point Caillaud. Caillaud est plein +d'idées et d'activité, mais il se blouse dans toutes ses spéculations. +Il appartient à la grande race des Barnum et compagnie, mais il a plus +d'ambition que de prévoyance. + +À peine la chèvre phénoménale fut-elle sevrée, qu'il recommença, pour la +centième fois de sa vie, l'histoire du pot au lait. Il lui fit +construire une petite voiture, acheta un âne, et, après avoir promené +son monstre dans le département, il partit pour Paris dans l'espoir de +revenir millionnaire. + +Le Jardin des Plantes acheta vingt-cinq francs, je crois, la chèvre à +trois pattes; c'était bien tout ce qu'elle valait, mais non tout ce +qu'en frais de voyage et d'exhibition elle avait coûté à son naïf +propriétaire. + +Il revint au pays, Gros-Jean comme devant, vendit du ruban, des +allumettes, des tortues d'eau douce, des poissons, des boutons, des +écrevisses, des cochons d'Inde, que sais-je? Toujours par monts et par +vaux, brocantant sur toutes choses, se plaignant toujours de l'ingrate +fortune, et toujours recommençant, avec accompagnement d'illusions et de +déboursés préalables, l'édifice de sa prospérité. Excellent garçon +d'ailleurs, doux, sobre, point vicieux et très-serviable avec ou sans +profit. Il s'est jeté dans la bohème par imagination et non par paresse, +car il se donne du mal comme dix pour gagner quelques sous. Il est assez +menteur, encore par excès d'imagination, car il ne sait pas soutenir ses +hâbleries, et ses finesses sont cousues d'un câble. + +La moralité que l'on peut tirer de sa vie fantaisiste, c'est qu'il y a +des gens si habiles, qu'ils sont fatalement dupes de tout, et +d'eux-mêmes par-dessus le marché. Ils cherchent la renommée de profonds +diplomates, et, une fois posés ainsi, ils ne peuvent plus dire un lieu +commun qui ne mette en méfiance. On se fait un droit, un plaisir, +presque un honneur et un devoir de les attraper, si bien qu'en somme ils +succombent dans une lutte où ils se trouvent seuls contre tous. + +N'en est-il pas ainsi ailleurs qu'au village? et, aux premiers plans du +monde financier et industriel, ne trouve-t-on pas, sous des dehors moins +naïfs, mais avec des effets et des résultats aussi vains, plus d'un +Caillaud à trois pattes? + +Ledit Caillaud a inventé, depuis trois ans, de tenir un jeu de bonbons +pour les enfants, dans les assemblées. Il a une table sur laquelle sont +collées des cartes; sur chacune de ces cartes est un lot plus ou moins +friand, soit trois dragées au plâtre, soit une tour en sucre, soit un +demi-bâton de sucre d'orge, soit un cheval en candi couleur de rose. Il +fait payer un sou, et on tire dans un sac des cartes roulées, +crasseuses, Dieu sait! pour amener le lot placé sur la carte +correspondante du tableau. La ruse du marchand consiste à placer des +pièces d'une certaine apparence sur les intervalles, de manière que +presque tous les lots soient couverts d'objets qui ne représentent pas +la valeur d'un centime. + +À cet honnête trafic, Caillaud fit d'abord quelques bonnes journées. +L'an passé, il récolta trente-huit francs. Mais il ne faut pas +longtemps pour que les plus niais y voient clair. + +Sans nous, cette année, sa boutique eut été déserte. Heureusement pour +lui, tous les gamins vinrent nous demander de tenir la banque, et nous +la fîmes sauter à son profit avec des joueurs qui ne payaient pas. + +Mais quoi! aussi bien que le vieux Doré, Caillaud a déjà un concurrent. + +Au bout de la place, dans un coin honteux, se tient un pauvre être +disloqué, horrible, qu'agite en outre une sorte de danse de Saint-Gui +des plus bizarres. Lui aussi a son jeu de friandises, un tourniquet à +macarons, dont les mouches sont les seuls chalands, le pauvre homme +n'ayant pas, comme le magnifique Caillaud, le moyen d'abriter sa +marchandise sous un parasol; et voilà Caillaud qui pourrait bien gémir +et murmurer, parce que j'ai été aussi donner un encouragement au petit +commerce de l'estropié. Pour le coup, je perdrais patience et +j'enverrais promener mon ami à trois pattes, s'il réclamait, en vain, le +monopole de la misère et de la commisération. + +Les bohémiens sont fort gentils: c'est une race aimable et vivace, qui +se trouve la même, relativement, à tous les échelons de la société. + +La profession est relativement la même aussi: elle consiste à s'isoler +des conditions régulières de l'existence générale et à se frayer une +route de fantaisie à travers le troupeau du vulgaire. Ce serait tout à +fait légitime pour quiconque a le goût des aventures, le courage des +privations et l'heureuse philosophie de l'espérance, si, même en +s'abstenant du vice qui avilit et de l'intempérance qui hébète, on +n'était pas fatalement entraîné, un jour ou l'autre, à oublier toute +notion de dignité, et, partant, de charité humaine. + +L'homme qui s'endurcit trop vis-à-vis de lui-même s'endurcit peu à peu à +l'égard de ses semblables. Il trouve naturel d'exploiter leur travail au +profit de son industrie, qui consiste à se faire plaindre jusqu'au jour +où il n'y réussit plus du tout et se laisse mourir dans un coin, fatigué +de l'ingratitude de sa fonction d'ingrat. + +À côté de la figure à la fois souriante et larmoyante du bohème +rustique, mélange de timidité et d'audace, de douleur et d'ironie, passe +la face sérieuse et un peu hautaine du paysan aisé, bien établi dans la +famille et la propriété. Dans nos pays, celui-ci est honnête homme en +général, et très-charitable envers les individus. Il a même un sourire +de protection pour celui qui a trois pattes de naissance et qui va +clopin-clopant dans la vie. Lui, fièrement établi dans la société sur +ses quatre pieds de banc, il n'avance pas, mais il ne tombe pas. Il dit, +en parlant du bancal, qu'il n'a pas pris _la rége_ (le sillon) du bon +côté, et que, pourtant, il n'est pas mauvais homme pour ça. Il ne le +pousse pas à terre, car il met tout son tort sur le compte du progrès, +le grand ennemi, le chemin de perdition de la jeunesse. + +À l'égard des masses souffrantes, le paysan aisé est très-dur en +théorie. Il se révolte à l'idée du mieux général; cependant il plaint et +assiste les maux particuliers; mais il a horreur des conclusions, de +quelque côté qu'elles lui soient présentées, et ce sera sagesse que de +chercher le moyen de l'y amener sans qu'il s'en aperçoive. + + + + +XII + + +Au village de ***, 27 et 28 juillet. + +Nous voici dans nos torrents et dans nos rochers. Amyntas est venu +au-devant de nous à pied avec Moreau, jusqu'au joli bois entre le +chatelier et la croix. Ils rendent l'âme, notre cheval aussi. + +On fait halte. La chaleur devient torride dès qu'on s'engage dans les +vallons qui conduisent à la Creuse. + +Cette fois, nous avons quelque peine à remiser la voiture. Les récoltes +sont presque finies, les granges sont pleines. + +Nous descendons à la Creuse et nous la remontons jusqu'à l'embouchure du +torrent de notre village. Il n'y a pas pour une heure de marche, et +c'est en somme le plus beau coin de la gorge. La Creuse y est resserrée +et traverse deux ou trois petits chaos très-romantiques. + +J'ai vu autrefois ce paysage encore plus beau: on a abattu de grands +chênes qui le complétaient. On a fait un nouveau pont, qui sera encore +emporté comme celui que nous passions autrefois pour aller à la +_Prune-au-Pot_, un vieux manoir qui a eu l'honneur d'héberger Henri IV, +et qui est très-bien conservé. + +La Creuse est terrible quelquefois. Je l'ai vue bien méchante. En ce +moment, elle est si basse et si tranquille, que l'on a besoin de +regarder la position de ses énormes blocs de granit pour se persuader +que c'est elle qui les a apportés là. + +Le village se présente encore mieux en montant qu'en descendant. On y +arrive par des prairies délicieuses. + +Nous y voilà. Décidément, on est ici plus démonstratif que chez nous. +Nous sommes déjà reçus comme de vieux amis, et nous trouvons Amyntas lié +avec tout le monde. + +Un artiste éminent, qui a découvert aussi le village, et dont le nom se +recommande de lui-même, est invité par nous à déjeuner le lendemain sur +le rocher, et nous recommençons la partie de pêche et de friture au +bord de la Creuse. Il est ravi de la douceur et de la grâce de cette +nature. Il fait rapidement des croquis adorables. + +Les peintres qui comprennent le vrai sont d'heureux poëtes. Ils +saisissent tout à la fois, ensemble et détails, et résument en cinq +minutes ce que l'écrivain dit en beaucoup de pages, ce que le +naturaliste ne pénètre qu'en beaucoup de jours d'observation et de +fatigue. Ils s'emparent du caractère des choses, et, sans savoir le nom +des arbres et la nature des pierres, ils font le portrait des aspects +sentis, portrait pénétrant et intelligent, saisissant et fidèle, sans +l'effort des pénibles investigations. + +Ils écrivent la vie et traduisent le champ de la nature dans une langue +dont les difficultés mystérieuses nous échappent, tant elle paraît +claire et facile quand ils la possèdent bien. + +En regardant ces croquis de M. Grandsire, nous retrouvions toutes les +douces émotions de nos rêveries à travers ces promenades enchantées, et, +quant à moi, il m'eût été bien impossible de dire comment ce petit bout +de papier crayonné si promptement contenait tant de choses auxquelles +j'avais songé, et qui m'apparaissaient de nouveau avec la traduction des +objets dont j'avais savouré la couleur et la forme. + +Nous avons poussé, encore une fois, jusqu'à l'anse du grand rocher noir. +Amyntas s'est donné la satisfaction de l'escalader tout entier, pour se +réchauffer d'un bain pris résolument avec ses habits dans la Creuse à la +manière de Moreau; mais Moreau est amphibie et ne sent ni l'eau ni le +soleil, tandis qu'Amyntas s'enrhume comme un simple petit mortel. + +Les trente jours de chaleur tropicale qui viennent de passer sur notre +beau pays n'ont fait que dilater la verdure; les arbres sont aussi +fastueux de feuillage qu'en juin, et, sous leur ombrage épais, les +petites sources murmurent encore et les mousses veloutent le rocher. Les +buis sauvages qui tapissent les talus ont toujours leur air de fête des +Rameaux. Mais les fleurs ont fait leur temps, les prés sont fauchés, les +vaches et les chèvres broutent partout, et les moissons achèvent de +tomber sous la faucille. + +Dans quelques jours, il faudra chercher un reste de vie et de fête dans +les endroits incultes. Heureusement, ils ne manquent pas ici, et le +féroce mois d'août, si triste et si dur dans nos plaines, ne se fera pas +trop sentir dans ces bosquets d'Arcadie. + +Mais j'oublie qu'il nous faut partir et laisser la villa d'Amyntas aux +réparations urgentes. + +Nous ne reviendrons qu'à l'automne, et c'est alors seulement que nous +deviendrons assez citoyens de ce village pour en pénétrer les moeurs et +les coutumes. + +En attendant, voici les nouvelles du jour: + +Le marquis fait faire, en dehors du village, au fond du ravin, un +cimetière pour la paroisse, qui entasse ses défunts dans l'étroite cour +de l'église, comme en plein moyen âge. + +Le maître d'école va mieux. Il prend l'air sur son escalier et nous fait +bon accueil. Nous caressons un enfant rose et blond, beau comme l'Amour, +et nous découvrons qu'il est le fils du pauvre difforme. Nous en +félicitons celui-ci. Sa figure anguleuse et pâle rayonne de plaisir. Il +sent vivre son âme dans la beauté de cet enfant. Les âmes sont toutes +belles en sortant des mains de Dieu, et ce n'est pas le corps +apparemment qui a l'initiative dans la génération. + +Les femmes et les filles du village sont toujours vaillantes et +robustes. Je demande où est une charmante enfant de dix-sept ans qui +m'avait frappé par son air de douceur; elle est partie _en moisson_ dans +le haut du pays. C'est bien dur pour une jeune fille, et elle n'était +pas obligée à cela. Mais, que voulez-vous! elle avait envie d'un +_capot_, et, pour posséder ce morceau de drap dont elle se coiffera +l'hiver prochain, elle va moissonner trois semaines sur ces plateaux +dévorés du soleil! + +Et nous nous trouvions héroïques, nous autres, de nous promener en plein +midi sous les hêtres du rivage! + + + + +XIII + +29 juillet. + + +La chaleur écrase mes compagnons. Ils font la sieste pendant que je +voisine. + +Madame Anne, tout en filant sa laine et grondant ses poulets, qui +trottent par la chambre, me fait offre de tous ses services de voisinage +avec beaucoup de grâce. + +--Au reste, ajoute-t-elle, vous ne manquerez de rien au milieu de nous. +On n'est pas riche, mais on est de bon coeur. Le monde d'ici oblige sans +intérêt, et il y a, dans notre village, des gens gênés qui ne demandent +jamais rien et offrent le peu qu'ils ont. + +Puis elle me parle de sa famille, dont elle est fière, de ses garçons +qui ont été au service, de ceux qui sont restés près d'elle pour +cultiver les terres, et de sa défunte fille, mariée à notre ami Moreau; +et de son autre fille, madame Anne, qui est la plus aimable personne du +monde, cela est certain; et, enfin de sa petite-fille, mademoiselle +Marie Moreau, qui est, selon elle, la beauté du village. + +Elle ne m'avait pas semblé telle; mais elle arrive sur ces entrefaites, +perchée sur les crochets à fourrage d'un grand cheval maigre. Elle est +coiffée d'un mouchoir bleu qui cache à demi son front et tombe le long +de ses joues. Sous le froid reflet de cette capote improvisée, elle est +du ton rose le plus fin et le plus pur; son attitude et son accent sont +singulièrement dégagés. + +--Grand'mère, donnez-moi à boire! crie-t-elle d'une voix fraîche et +forte en s'arrêtant au bas de l'escalier. Je suis crevée de soif. + +La grand'mère lui passe un verre d'eau fraîche, qu'elle avale d'un +trait, et qu'elle savoure après coup, en faisant claquer sa langue, en +riant et en montrant ses deux rangées de petites dents éblouissantes, +qui sont le cachet de la race locale. La sueur miroite sur ses joues, +son oeil est animé, sa figure hardie et candide. + +Elle s'en va charger son cheval au champ, et rapporter le blé à la +grange. Ses mouvements sont souples et assurés, son rire est harmonieux; +son entrain est d'un garçon, mais sa figure est d'une femme charmante, +et, fouaillant son cheval, sur lequel elle se tient, je ne sais comment, +perchée sur cette haute cage, elle descend crânement le sentier rapide. + +Ainsi vaillante au travail et triomphante au soleil, cette Cérès +berrichonne est d'une beauté étrange mais incontestable. + +Une autre beauté brune, mais pâle et grave d'expression, un peu lourde +et nonchalante d'allures, mérite une mention particulière. Amyntas l'a +baptisée la belle Thérance, bien qu'elle ne rendît pas le type du +Bourbonnais auquel ce nom se rapporte. + +Je vous la nomme ainsi pourtant pour mémoire, car cette beauté doit +avoir une histoire quelconque, et nous la saurons pour la raconter s'il +y a lieu. + +Mais ce n'est pas le moment d'étudier la vie de sentiment ici. La +moisson absorbe tout; c'est le point de départ d'une année de richesse +ou de gêne. La jeunesse, la beauté ou la grâce, y coopèrent avec autant +d'activité que la force virile, et cela se fait si résolument et si +gaiement, que l'on ne songe point à plaindre le sexe faible. Il semble +que cette épithète serait injurieuse ici, et que la vigueur des muscles +soit, comme dans l'oeuvre de Michel-Ange, la base et la cause première +de la beauté féminine dans ses types de choix. + +Il y a pourtant aussi des types très-fins et très-délicats, probablement +peu appréciés, et cette beauté d'expression étonnée et ingénue de +l'adolescence que l'on chercherait en vain ailleurs que dans les +campagnes. + +Dans les villes, la physionomie de l'enfance passe sans transition à +celle de la jeune fille sérieuse ou agaçante. + +Aux champs, cet âge mixte est comme un temps d'arrêt où l'être attend +son complément sans que l'imagination le devance. Ces fillettes maigres +ont toutes l'oeil clair et sans regard de leurs chèvres; mais, agiles et +fortes déjà, elles n'ont pas l'allure disloquée, et la gaucherie émue de +nos filles de douze à quatorze ans. + +Les enfants, avec leur joli _bonjour_, auquel pas un ne manque, même +ceux qui savent à peine dire quelques mots, nous gagnent +irrésistiblement le coeur. Ceux de chez nous sont naturellement +farouches comme des oiseaux, et il faut se donner la peine de les +apprivoiser. Pour cela, hélas! il faut les corrompre avec des +friandises, comme de petits animaux, ou avec des cadeaux utiles, comme +de petits hommes. + +Nous avons résisté au désir de gâter ceux d'ici, et nous n'avons encore +échangé avec eux que des jeux et des caresses. Nous ne serons pas +longtemps si stoïques; mais nous aurons alors la fatuité de pouvoir nous +dire que nous avons été _aimés pour nous-mêmes_ au commencement. + +Nous partons; car il nous faut, pour une plus longue station, d'humbles +conditions d'établissement qui nous permettent de ne pas mener tout à +fait la vie d'oisifs au milieu de ces gens laborieux. L'observation +n'est pas un état: l'homme qui se sent examiné fuit ou pose. +L'observation n'est qu'une occasion qui se prend aux cheveux. Elle +passera devant nous quand nous ne serons plus, nous-mêmes, des objets +d'étonnement et de curiosité. + +Madame Rosalie a enfin trouvé une servante pour l'aider à faire notre +soupe. + +C'est une grosse fille à l'air doux, que l'on appelle _mademoiselle_ +gros comme le bras, et pour cause; c'est la dernière descendante d'une +grande famille du pays. + +Son père, M. de ----, de la branche des Montmorency-Fosseux, et +petit-gendre ou petit-fils des anciens seigneurs de Châteaubrun (tel est +le renseignement un peu vague que nous donne notre hôtesse), est +aujourd'hui garde champêtre du village. + +Il a eu un peu de bien, qu'il a mangé _par bon coeur_, et il a épousé sa +servante. On l'aime beaucoup. Tant il y a que sa fille tient, sans +morgue, la queue de la poêle, et que l'on entend, dans la cuisine de +l'auberge, la voix de l'hôte disant à sa femme: + +--Prie donc mademoiselle de Montmorency d'aller tirer de l'eau à la +fontaine! + +Nous partons, comblés de politesses et d'amitiés. + +Le maître d'école nous force à accepter un pigeonneau, et Moreau +remplit notre panier de truites. + +Herminea, qui a encore eu un peu de migraine, ne sait à qui entendre, +tout le monde voulant savoir si elle est guérie. Nul n'a intérêt à lui +complaire, tous sont frappés de sa grâce et de sa douceur, et lui +témoignent leur sympathie. + +Vraiment, nous ne quittons jamais cet aimable village sans un regret +attendri. Y aura-t-il plus tard un revers de médaille, comme à toutes +les choses de ce bas monde? + +Nous verrons bien! + + + + +LE BERRY + + + + +I + +MOEURS ET COUTUMES + + +On m'a fait l'honneur ou plutôt l'amitié de me dire quelquefois (car +l'amitié seule peut trouver de pareilles comparaisons) que j'avais été +le Walter Scott du Berry. Plût à Dieu que je fusse le Walter Scott de +n'importe quelle localité! Je consentirais à être celui de +Quimper-Corentin, pourvu que je pusse mériter la moitié du +parallèle.--Mais ce n'est pas la faute du Berry, s'il n'a pas trouvé son +Walter Scott. Toute province, explorée avec soin ou révélée à +l'observation par une longue habitude, offre certainement d'amples +sujets au chroniqueur, au peintre, au romancier, à l'archéologue. Il +n'est point de paysage si humble, de bourgade si ignorée, de population +si tranquille, que l'artiste n'y découvre ce qui échappe au regard du +passant indifférent ou désoeuvré. + +Le Berry n'est pas doué d'une nature éclatante. Ni le paysage ni +l'habitant ne sautent aux yeux par le côté pittoresque, par le caractère +tranché. C'est la patrie du calme et du sang-froid. Hommes et plantes, +tout y est tranquille, patient, lent à mûrir. N'y allez chercher ni +grands effets ni grandes passions. Vous n'y trouverez de drames ni dans +les choses ni dans les êtres. Il n'y a là ni grands rochers, ni +bruyantes cascades, ni sombres forêts, ni cavernes mystérieuses ... des +brigands encore moins! Mais des travailleurs paisibles, des pastoures +rêveuses, de grandes prairies désertes où rien n'interrompt, ni le jour +ni la nuit, le chant monotone des insectes; des villes dont les moeurs +sont stationnaires, des routes où, après le coucher du soleil, vous ne +rencontrez pas une âme, des pâturages où les animaux passent au grand +air la moitié de l'année, une langue correcte qui n'a d'inusité que son +ancienneté, enfin tout un ensemble sérieux, triste ou riant, selon la +nature du terrain, mais jamais disposé pour les grandes émotions ou les +vives impressions extérieures. Peu de goût, et plutôt, en beaucoup +d'endroits, une grande répugnance pour le progrès. La prudence est +partout le caractère distinctif du paysan. En Berry, la prudence va +jusqu'à la méfiance. + +Le Berry offre, dans ces deux départements, des contrastes assez +tranchés, sans sortir cependant du caractère général. Il y a là, comme +dans toutes les étendues de pays un peu considérables, des landes, des +terres fertiles, des endroits boisés, des espaces découverts et nus: +partant, des différences dans les types d'habitants, dans leurs goûts, +dans leurs usages. Je ne me laisserai pas entraîner à une description +complète, je n'y serais pas compétent, et je sortirais des bornes de mon +sujet, qui est de faire ressortir une sorte de type général, lequel +résume, je crois, assez bien le caractère de l'ensemble. + +Ce résumé de la couleur essentielle du Berry, je le prends sous ma main, +dans le coin que j'habite et dont je ne sors presque plus, dans +l'ensemble de vallons et de plaines que j'appelle la _vallée Noire_, et +qui forme géographiquement, en effet, une grande vallée de la surface de +quarante lieues carrées environ. + +Cette vallée, presque toute fertile et touchant à la Marche et au +Bourbonnais vers le midi, est le point le plus reculé de la province et +le plus central de la France. Ses tendances stationnaires, l'antiquité +de ses habitudes et la conservation de son vieux langage s'expliquent +précisément par cette situation. Les routes y sont une invention toute +moderne; il n'y a pas plus de vingt ans que les transports et les +voyages s'y font avec facilité, et on ne peut pas dire encore qu'ils s'y +fassent avec promptitude. Rien n'attire l'étranger chez nous; le voisin +y vient à peine; aucune ligne de grande communication ne traverse nos +hameaux et nos villes, et ne les met en rapport avec des gens d'un peu +loin. Un pays ainsi placé se suffit longtemps à lui-même quand il est +productif et salubre. Le petit bourgeois s'imagine que sa petite ville +est la plus belle de l'univers, le paysan estime que nulle part sous le +ciel ne mûrit un champ aussi bien cultivé que le sien. De là +l'immobilité de toutes choses. Les vieilles superstitions, les préjugés +obstinés, l'absence d'industrie, l'_arcan_ antique, le travail lent et +dispendieux des grands boeufs, le manque de bien-être dont on ne +s'aperçoit pas, parce qu'on ne le connaît pas, une certaine fierté à la +fois grandiose et stupide, un grand fonds d'égoïsme, et de là aussi +certaines vertus et certaine poésie qui sont effacées ailleurs ou +remplacées par autre chose. + +Le travail de la terre absorbe partout le paysan. Il est soutenu, lent +et pénible. Dans notre vallée Noire, on laboure encore à sillons étroits +et profonds avec des boeufs superbes et une charrue sans roues, la même +dont on se servait du temps des Romains. On moissonne encore le blé à la +faucille, travail écrasant pour l'homme et dispendieux pour le fermier. +Les prairies naturelles sont magnifiques, mais insuffisantes pour la +nourriture des bestiaux, et, par conséquent, pour l'engrais de la terre. +Impossible de faire comprendre au cultivateur berrichon qu'un moindre +espace de terrain _emblédé_ (comme il dit pour emblavé) rapporterait le +triple et le quadruple s'il était abondamment fumé, et que le reste de +cette terre amaigrie et épuisée fût consacré à des prairies +artificielles. «Mettre du trèfle et de la luzerne là où le blé peut +pousser! vous répond-il; ah! ce serait trop dommage!» Il croit que Dieu +lui a donné cette bonne terre pour n'y semer jamais que du froment, +c'est pour lui le grain sacré; et y laisser pousser autre chose serait +une profanation dont le ciel le punirait en frappant son champ de +stérilité. + +Le paysan de la vallée Noire est généralement trapu et ramassé jusqu'à +l'âge de vingt ans. Il grandit tard et n'est complètement développé +qu'après l'âge où la conscription s'empare de lui. Il se marie jeune, et +est réputé vieux pour le mariage, très-vieux à trente ans. Il est grand +et maigre quand il a atteint toute sa force, et reste maigre, droit et +fort jusque dans un âge très-avancé. Il n'est pas rare de voir +travailler un homme de quatre-vingts ans, et à soixante ans un ouvrier +est plus fort et plus soutenu à la peine qu'un jeune homme. Ils ont peu +d'infirmités, et ne craignent que le passage du chaud au froid. C'est +ce qu'ils appellent la _sang-glaçure_. Aussi redoutent-ils la +transpiration, et nul n'a droit de dire à un ouvrier d'aller plus vite +qu'il ne veut. Pourvu qu'il ne s'arrête pas, il a le droit d'aller +lentement. Personne ne peut exiger qu'il _s'échauffe_. «Voudriez-vous +donc me faire _échauffer_?» dirait-il. S'il _s'échauffait_, il en +pourrait mourir. + +Il a raison. Nous autres coutumiers d'oisiveté physique, nous avons un +grand besoin de mouvement accidentel, et la transpiration sauverait +l'homme des villes, dont le sang se glace dans le travail sédentaire. Le +paysan, habitué à braver l'ardeur du soleil, est affaibli, surmené, +brisé, dès qu'il transpire. C'est un état exceptionnel auquel il faut se +garder de l'exposer. Il en résulte presque toujours pour lui fluxion de +poitrine ou rhumatisme aigu, et cette dernière maladie est chez lui +d'une obstination incroyable. Elle résiste à presque tous les remèdes +qui agissent sur nous. + +Le paysan de chez nous, ayant des habitations assez saines en général, +vivant en bon air, travaillant avec calme et ne manquant presque jamais +de son vin aigrelet et léger qu'il boit sans eau, serait dans les +meilleures conditions hygiéniques s'il mangeait tous les jours un peu de +viande. Mais, lui qui fournit de boeufs gras les marchés de Poissy, il +ne mange de la viande que les jours de fête. Beaucoup n'en mangent +jamais. Sa maigre soupe au beurre, son pain d'orge trop lourd, ses +légumes farineux, sont une nourriture insuffisante, et ses maladies +viennent toutes d'épuisement. Après la fauchaille et la moisson, s'il +prend _les fièvres_, il en a pour des mois entiers. Et alors, pour celui +qui n'a que ses bras, vient à grands pas la misère. + +Les femmes ne connaissent guère le travail. Les enfants en sont mieux +soignés; mais le ménage est aux abois quand le chef de la famille est au +lit ou pâle et tremblotant sur le seuil de sa cabane. Jusqu'au mariage, +les filles sont pastoures ou servantes dans les métairies et dans les +villes. Dès qu'elles ont une famille, elles ne quittent plus la maison, +elles font la soupe, filent, tricotent ou rapiècent. Tout cela se fait +si lentement et si mollement qu'il y a bien du temps perdu, et qu'on +regrette l'absence d'une industrie qui les occuperait et les +enrichirait un peu, sans les arracher à leurs occupations domestiques. + +Jusqu'au mariage, elles sont assez pimpantes et coquettes; même les plus +pauvres savent prendre un certain air les jours de fête. Elles sont +néanmoins douces et modestes, et, là où le bourgeois n'a point passé, +les moeurs sont pures, et patriarcales. Mais le bourgeois, le vieux +bourgeois surtout, est l'ennemi de ces vertus rustiques. C'est triste à +dire, mais le propriétaire, celui qu'on appelle encore _le maître_, +séduit à peu de _frais_ et impose le déshonneur aux familles par +l'intérêt et par la crainte. + +Le mariage est la seule grande fête de la vie d'une paysanne. Il y a +encore ce généreux amour-propre qui consiste à faire manger la +subsistance d'une année dans les trois jours de la noce. Cependant les +cérémonies étranges de cette solennité tendent à se perdre. J'ai vu +finir celle des _livrées_, qui se faisait la veille du mariage et qui +avait une couleur bien particulière. Je l'ai racontée quelque part, +ainsi que celle du _chou_, qui se fait le lendemain de la noce; mais, +cette dernière étant encore en vigueur, je crois devoir y revenir ici. + +Ce jour-là, les noceux quittent la maison avec les mariés et la musique; +on s'en va en cortège arracher dans quelque jardin le plus beau chou +qu'on puisse trouver. Cette opération dure au moins une heure. Les +anciens se forment en conseil autour des légumes soumis à la discussion +qui précède le choix définitif: ils se font passer, de nez à nez, une +immense paire de lunettes grotesques, ils se tiennent de longs discours, +ils dissertent, ils consultent, ils se disent à l'oreille des paroles +mystérieuses, ils se prennent le menton ou se grattent la tête comme +pour méditer; enfin ils jouent une sorte de comédie à laquelle doit se +prêter quiconque a de l'esprit et de l'usage parmi les graves parents et +invités de la noce. + +Enfin le choix est fait. On dresse des cordes qu'on attache au pied du +chou dans tous les sens. Un prétendu géomètre ou nécromant (c'est tout +un dans les idées de l'assistance) apporte une manière de compas, une +règle, un niveau, et dessine je ne sais quels plans cabalistiques autour +de la plante consacrée. Les fusils et les pistolets donnent le signal. +La vielle grince, la musette braille; chacun tire la corde de son côté, +et enfin, après bien des hésitations et des efforts simulés, le chou est +extrait de la terre et planté dans une grande corbeille avec des fleurs, +des rubans, des banderoles et des fruits. Le tout est mis sur une +civière que quatre hommes des plus vigoureux soulèvent et vont emporter +au domicile conjugal. + +Mais alors apparaît tout à coup un couple effrayant, bizarre, +qu'accompagnent les cris et les huées des chiens effrayés et des enfants +moqueurs. Ce sont deux garçons dont l'un est habillé en femme. C'est le +_jardinier_ et la _jardinière_. Le mari est le plus sale des deux. C'est +le vice qui est censé l'avoir avili; la femme n'est que malheureuse et +dégradée par les désordres de son époux. Ils se disent préposés à la +garde et à la culture du chou sacré. + +«Le mari porte diverses qualifications qui toutes ont un sens. On +l'appelle indifféremment le _pailloux_, parce qu'il est parfois coiffé +d'une perruque de paille et qu'il se rembourre le corps de bosses de +paille, sous sa blouse; le _peilloux_, parce qu'il est couvert de +_peilles_ (guenilles, en vieux français; Rabelais dit _peilleroux_ et +_coqueteux_ quand il parle des mendiants); enfin le _païen_, ce qui est +plus significatif encore. + +«Il arrive le visage barbouillé de suie et de lie de vin, quelquefois +couronné de pampres comme un Silène antique, ou affublé d'un masque +grotesque. Une tasse ébréchée ou un vieux sabot pendu à sa ceinture lui +sert à demander l'aumône du vin. Personne ne la lui refuse, et il feint +de boire immodérément, puis il répand le vin par terre, en signe de +libation, à chaque pas. + +«Il tombe, il se roule dans la boue, il affecte d'être en proie à +l'ivresse la plus honteuse. Sa pauvre _femme_ court après lui, le +ramasse, appelle au secours, arrache les cheveux de chanvre qui sortent +en mèches hérissées de sa cornette immonde, pleure sur l'abjection de +son mari, et lui fait des reproches pathétiques. + +«Tel est le rôle de la jardinière, et ses lamentations durent pendant +toute la comédie. Car c'est une véritable comédie libre, improvisée, +jouée en plein air, sur les chemins, à travers champs, alimentée par +tous les incidents fortuits de la promenade, et à laquelle tout le monde +prend part, gens de la noce et du dehors, hôtes des maisons et passants +des chemins, durant une grande partie de la journée. Le thème est +invariable, mais on brode à l'infini sur ce thème, et c'est là qu'il +faut voir l'instinct mimique, la faconde de sang-froid, l'esprit de +repartie et même l'éloquence naturelle de nos paysans. + +«Le rôle de la jardinière est ordinairement confié à un homme mince, +imberbe et à teint frais, qui sait donner une grande vérité à son +personnage et jouer le désespoir burlesque avec assez de naturel pour +qu'on en soit égayé et attristé en même temps, comme d'un fait réel. + +«Après que le malheur de la _femme_ est constaté par ses plaintes, les +jeunes gens de la noce l'engagent à laisser là son ivrogne de mari et à +se divertir avec eux. Ils lui offrent le bras et l'entraînent. Peu à peu +elle s'abandonne, s'égaye, se met à courir tantôt avec l'un, tantôt avec +l'autre, prenant des allures dévergondées. Ceci est une _moralité_. +L'inconduite du mari provoque celle de la femme. + +«Le _païen_ se réveille alors de son ivresse. Il cherche des yeux sa +compagne, s'arme d'une corde et d'un bâton et court après elle. On le +fait courir, on se cache, on passe la _païenne_ de l'un à l'autre, on +essaye de distraire et de tromper le jaloux. Enfin, il rejoint son +infidèle et veut la battre; mais tout le monde s'interpose. _Ne la +battez pas, ne battez jamais votre femme_! est la formule qui se répète +à satiété dans ces scènes. + +«Il y a dans tout cela un enseignement naïf, grossier même, qui sent +fort son moyen âge, mais qui fait toujours impression sur les +assistants. Le païen effraye et dégoûte les jeunes filles qu'il poursuit +et feint de vouloir embrasser; c'est de la comédie de moeurs à l'état le +plus élémentaire, mais aussi le plus frappant. + +«Mais pourquoi ce personnage repoussant doit-il, le premier, porter la +main sur le chou dès qu'il est replanté dans la corbeille? Ce chou sacré +est l'emblème de la fécondité matrimoniale; mais cet ivrogne, ce +vicieux, ce païen, quel est-il? Sans doute il y a là un mystère +antérieur au christianisme, la tradition de quelque bacchanale antique. +Peut-être ce jardinier n'est-il pas moins que le dieu des jardins en +personne, à qui l'antiquité rendait un culte sérieux sous des formes +obscènes. En passant par le christianisme primitif, cette représentation +est devenue une sorte de _mystère, sotie_ ou _moralité_, comme on en +jouait dans toutes les fêtes[1].» + +Quoi qu'il en soit, le chou est porté au logis des mariés et planté de +la main du païen sur le plus haut du toit. On l'arrose de vin, et on le +laisse là jusqu'à ce que l'orage l'emporte; mais il y reste quelquefois +assez longtemps pour qu'en le voyant verdir ou se sécher, on puisse +tirer des inductions sur la fécondité ou la stérilité promise à la +famille. + +[Note 1: _La Mare au diable_.] + +Après le chou, on danse et on mange encore jusqu'à la nuit. + +La danse est uniformément l'antique bourrée, à quatre, à six ou à huit. +C'est un mouvement doux chez les femmes, accentué chez les hommes, +très-monotone, toujours en avant et en arrière, entrecoupé d'une sorte +de chassé croisé. C'est quasi impossible à danser, si l'on n'est pas né +ou transplanté depuis longtemps en Berry. La difficulté, dont on ne se +rend pas compte d'abord, vient du sans-gêne des ménétriers, qui vous +volent, quand il leur plaît, une demi-mesure; alors, il faut reprendre +le pas en l'air pour rattraper la mesure. Les paysans le font +instinctivement et sans jamais se dérouter. + +La cornemuse à petit ou à grand bourdon est un instrument barbare, et +cependant fort intéressant. Privé de demi-tons accidentels, n'ayant +juste que la gamme majeure, il serait un obstacle invincible entre les +mains d'un musicien. Mais le musicien naturel, le cornemuseux du Berry +(formé presque toujours en Bourbonnais) sait tirer de cette impuissance +de son instrument un parti inconcevable. Il joue tout ce qu'il entend; +majeur ou mineur, rien ne l'embarrasse. Il en résulte des aberrations +musicales qui font souvent saigner les oreilles, mais qui parfois aussi +frappent de respect et d'admiration par l'habileté, l'originalité, la +beauté des modulations ou des interprétations. On est tenté alors de se +demander si cette violation hardie des règles n'est pas seulement la +violation heureuse de nos habitudes, et si la musique, comme la langue, +n'est pas quelque chose à côté et même en dehors de tout ce que nous +avons inventé et consacré. + +Après la danse, le mariage, la fête, voici la dernière solennité: la +mort, la sépulture. Dans un large chemin pierreux, bordé de têtaux +sinistres dénudés par l'hiver, par une journée de gelée claire et +froide, vous rencontrez quelquefois un char rustique traîné par quatre +jeunes taureaux nouvellement liés au joug. C'est le corbillard du +paysan. Ses fils conduisent l'attelage, l'aiguillon relevé, le chapeau à +la main. De chaque côté viennent les femmes, couvertes, en signe de +deuil, de leurs grandes mantes gros bleu, avec le capuchon sur la tête. +Elles portent des cierges. Au prochain carrefour, on s'arrêtera pour +déposer, au pied de la grande croix de bois qui marque ces rencontres de +quatre voies, une petite croix grossièrement taillée dans un copeau. À +chaque carrefour, même cérémonie. Cet emblème déposé et planté autour +de l'emblème du salut est l'hommage rendu par le mort qui fait sa +dernière course à travers la campagne pour gagner son dernier gîte. +C'est par là qu'il se recommande aux prières des passants. Il n'est pas +de croix de carrefour qui ne soit entourée de ces petites croix des +funérailles. Elles y restent jusqu'à ce qu'elles tombent en poussière ou +que les troupeaux, moins respectueux que les enfants qui jouent autour +sans y toucher, les aient dispersées et brisées sous leurs pieds. Quand +le cortège d'enterrement arrive là, on rallume les cierges, on +s'agenouille, on psalmodie une prière, on jette de l'eau bénite sur le +cercueil, et on se remet en route dans un profond silence. Nulle part je +n'ai vu l'appareil de la mort plus grand, plus austère et plus religieux +dans son humble simplicité. + +Lorsque le christianisme s'introduisit dans les campagnes de la vieille +France, il n'y put vaincre le paganisme qu'en donnant droit de cité dans +son culte à diverses cérémonies antiques pour lesquelles les paysans +avaient un attachement invincible. Tels furent les honneurs rendus aux +images et aux statuettes des saints placées dans certains carrefours, ou +sous la voûte de certaines fontaines lustrales, ou lavoirs publics. Nous +voyons, aux premiers temps du christianisme, des Pères de l'Église +s'élever avec éloquence contre la coutume idolâtrique d'orner de fleurs +et d'offrandes les statues des dieux. Plus spiritualistes que ne l'est +notre époque, ils veulent qu'on adore le vrai Dieu en esprit et en +vérité. Ils proscrivent les témoignages extérieurs; ils voudraient +détruire radicalement le matérialisme de l'ancien monde. + +Mais avec le peuple attaché au passé il faut toujours transiger. Il est +plus facile de changer le nom d'une croyance que de la détruire. On +apporte une foi nouvelle, mais il faut se servir des anciens temples, et +consacrer de nouveau les vieux autels. C'est ainsi qu'en beaucoup +d'endroits les pierres druidiques ont traversé la domination romaine et +la domination franque, le polythéisme et le christianisme primitif, sans +cesser d'être des objets de vénération, et le siége d'un culte +particulier assez mystérieux, qui cache ses tendances cabalistiques +sous les apparences de la religion officielle. + +Ce qu'on eût le plus difficilement extirpé de l'âme du paysan, c'est +certainement le culte du dieu Terme. Sans métaphore et sans épigramme, +le culte de la borne est invinciblement lié aux éternelles +préoccupations de l'homme dont la vie se renferme dans d'étroites +limites matérielles. Son champ, son pré, sa terre, voilà son monde. +C'est par là qu'il se sent affranchi de l'antique servage. C'est sur ce +coin du sol qu'il se croit maître, parce qu'il s'y sent libre +relativement, et ne relève que de lui-même. Cette pierre qui marque le +sillon où commence pour le voisin son empire, c'est un symbole bien plus +qu'une barrière, c'est presque un dieu, c'est un objet sacré. + +Dans nos campagnes du centre, où les vieux us règnent peut-être plus +qu'ailleurs, le respect de la propriété ne va pas tout seul, et les +paysans ont recours, les uns contre les autres, à la religion du passé, +beaucoup plus qu'au principe de l'équité publique. On ne se gêne pas +beaucoup pour reculer tous les ans d'un sillon la limite de son champ +sur celui du voisin inattentif. Mais ce qu'on déplace ainsi, c'est une +pierre quelconque, que l'on met en évidence, et qu'au besoin on pourra +dire soulevée là par le hasard. Un jour où le propriétaire lésé +s'aperçoit qu'on a gagné dix sillons sur sa terre; il s'inquiète, il se +plaint, il invoque le souvenir de ses autres _jouxtans_ (on appelle +encore la borne du nom latin de _jus droit_; les enfants s'en servent +même dans leurs jeux pour désigner le but conventionnel). Alors, quand +le réclamant a assemblé les arbitres, on signale la fraude et on cherche +la borne véritable, l'ancien terme qu'à moins d'un sacrilège en lui-même +beaucoup plus redoutable que la fraude, le délinquant n'a pu se +permettre d'enlever. Il est bien rare qu'on ne le retrouve pas. C'est +une plus grosse pierre que toutes les autres, enfoncée à une assez +grande profondeur pour que le socle de la charrue n'ait pu la soulever. +Cette pierre brute, c'est le dieu antique. Pour l'arracher de sa base, +il eût fallu deux choses: une audace de scepticisme dont la mauvaise foi +elle-même ne se sent pas souvent capable, et un travail particulier qui +eût rendu la trahison évidente; il eût fallu venir la nuit, avec +d'autres instruments que la charrue, choisir le temps où la terre est +en jachère, et où le blé arraché et foulé, le sillon interrompu, ne +peuvent pas laisser de traces révélatrices. Enfin, c'est parfois un rude +ouvrage: la pierre est lourde, il faut la transporter et la transplanter +plus loin, au risque de ne pouvoir en venir à bout tout seul. Il faut un +ou plusieurs complices. On ne s'expose guère à cela pour un ou plusieurs +sillons de plus. + +Quand l'expertise est faite, quand chacun, ayant donné sa voix, déclare +que là doit être le _jus_ primitif, on creuse un peu, et on retrouve le +dieu disparu sous l'exhaussement progressif du sol. Le faux dieu est +brisé, et la limite est de nouveau signalée et consacrée. Le fraudeur en +est quitte pour dire qu'il s'était trompé, qu'une grosse pierre emportée +peu à peu par le travail du labourage a causé sa méprise, et qu'il +regrette de n'avoir pas été averti plus tôt. Cela laisse bien quelques +doutes, mais il n'a pas touché aux vrai _jus_, il n'est pas déshonoré. + +En général, le _jus_ sort de terre de quelques centimètres, et, le +dimanche des Rameaux, il reçoit l'hommage du buis bénit, comme celui des +Romains recevait un collier ou une couronne de feuillage. + +Les eaux lustrales, d'origine hébraïque, païenne, indoue, universelle +probablement, reçoivent aussi chaque année des honneurs et de nouvelles +consécrations religieuses. Elles guérissent diverses sortes de maux, et +principalement les plaies, paralysies et autres _estropiaisons_. Les +infirmes y plongent leurs membres malades au moment de la bénédiction du +prêtre; les fiévreux boivent volontiers au même courant. La foi purifie +tout. + +Cette tolérance du clergé rustique pour les anciennes superstitions +païennes ne devrait pas être trop encouragée par le haut clergé. Elle +est contraire à l'esprit du véritable christianisme, et beaucoup +d'excellents prêtres, très-orthodoxes, souffrent de voir leurs +paroissiens matérialiser à ce point l'effet des bénédictions de +l'Église. J'en causais, il y a quelques années, avec un curé méridional +qui ne se plaisait pas autant que moi à retrouver et à ressaisir dans +les coutumes religieuses de notre époque les traces mal effacées des +religions antiques. «Quand j'entrai dans ma première cure, me disait-il, +je vis le sacristain tirer d'un bahut de petits monstres fort +indécents, en bois grossièrement équarri, qu'il prétendait me faire +bénir. C'était l'ouvrage d'un charron de la paroisse, qui les avait +fabriqués à l'instar d'anciens prétendus bons saints réputés souverains +pour toute sorte de maux physiques. Ces modèles avaient été certainement +des figures de démons du moyen âge, qui eux-mêmes n'étaient que le +souvenir traditionnel des dieux obscènes du paganisme. Mon prédécesseur +avait eu le courage de les jeter dans le feu de sa cuisine; mais, depuis +ce moment, une maladie endémique avait décimé la commune, et, sans nul +doute, selon mes ouailles crédules, la destruction des idoles était la +cause du fléau; aussi le charron s'était-il fait fort d'en tailler de +tout pareils qui seraient aussi bons quand on les aurait bénits et +promenés à la suite du saint sacrement. Je me refusai absolument à +commettre cette profanation, et, prenant les nouveaux saints, je fis +comme mon prédécesseur, je les brûlai; mais je faillis payer cette +hardiesse de ma vie: mes paroissiens s'ameutèrent contre moi, et je fus +obligé de transiger. Je fis venir de nouveaux saints, des figures +quelconques, un peu moins laides et beaucoup plus honnêtes, que je dus +bénir et permettre d'honorer sous les noms des anciens protecteurs de la +paroisse; je vis bientôt que le culte des paysans est complètement +idolâtrique, et que leur hommage ne s'adresse pas plus à l'Être +spirituel dont les figures personnifient le souvenir, que leur croyance +n'a pour objet les célestes bienheureux. C'est à la figure même, c'est à +la pierre ou au bois façonné qu'ils croient, c'est l'idole qu'ils +saluent et qu'ils prient. Mes nouveaux saints n'eurent jamais de crédit +sur mon troupeau. Ils n'étaient pas _bons_, ils ne guérissaient pas. Je +ne pus jamais faire comprendre qu'aucune image n'est douée de vertu +miraculeuse dans le sens matériel que la superstition y attache. Le +conseil de fabrique me savait très-mauvais gré de ne pas spéculer sur la +crédulité populaire.» + +Ce curé n'est pas le seul à qui j'aie vu déplorer le matérialisme de la +religion du paysan. Plusieurs défendent d'employer le buis bénit au coin +des champs comme préservatif de la grêle, et de faire des pèlerinages +pour la guérison des bêtes; mais on ne les écoute guère, on les trompe +même. On extorque leurs bénédictions comme douées d'un charme magique, +en leur signalant un but qui n'est pas le véritable. On mêle volontiers +des objets bénits aux maléfices, où, sous des noms mystérieux, des +divinités étrangères au christianisme sont invoquées tout bas. Le +sorcier des campagnes a, dans l'esprit, un singulier mélange de crainte +de Dieu et de soumission au diable, dont nous parlerons peut-être dans +l'occasion. + +Disons, en passant, que le remégeux et la remégeuse sont parfois des +êtres fort extraordinaires, soit par la puissance magnétique dont les +investit la foi de leur clientèle, soit par la connaissance de certains +remèdes fort simples que le paysan accepte d'eux, et qu'il ne croirait +pas efficaces venant d'un médecin véritable. La science toute nue ne +persuade pas ces esprits avides de merveilles; ils méprisent ce qui est +acquis par l'étude et l'expérience; il leur faut du fantastique, des +paroles incompréhensibles, de la mise en scène. Certaine vieille +sibylle, prononçant ses formules d'un air inspiré, frappe l'imagination +du malade, et, pour peu qu'elle explique avec bonheur une médication +rationnelle, elle obtient des parents et des amis qui le soignent ce que +le médecin n'obtient presque jamais: que ses prescriptions soient +observées. + +Sans doute, la surveillance de l'État fait bien de proscrire et de +poursuivre l'exercice de la médecine illégale, car, dans un nombre +infini de cas, les remégeux administrent de véritables poisons. +Quelques-uns cependant opèrent des cures trop nombreuses et trop +certaines pour qu'il ne soit pas à désirer de voir l'État leur accorder +quelque attention. La tradition, le hasard de certaines aptitudes +naturelles, peuvent les rendre possesseurs de découvertes qui échappent +à la science, et qui meurent avec eux. Les empêcher d'exercer n'est que +sagesse et justice, mais éprouver la vertu de leurs prétendus secrets et +les leur acheter, s'il y a lieu, ce ne serait pas là une recherche +oiseuse ni une largesse inutile. + +En dehors de la superstition, le paysan a partout des coutumes locales +dont l'origine est fort difficile à retrouver. Le nombre en est si +grand, que nous ne saurions les classer avec ordre; nous en prendrons +quelques-unes au hasard. + +Une des plus curieuses est la cérémonie des _livrées de noces_, qui +varie en France selon les provinces, et qui a été supprimée en Berry +depuis une dizaine d'années, à la suite d'accidents graves. Dans un +endroit précédent, nous avons raconté la cérémonie toute païenne du +chou, qui est encore en vigueur dans notre vallée Noire: c'est la +consécration du lendemain des noces. Celle des livrées était la +consécration de la veille; elle est fort longue et compliquée, c'est +tout un drame poétique et naïf qui se jouait autour et au sein de la +demeure de l'épousée. + +C'est le soir, à l'heure du souper de la famille. Mais il n'y a point de +souper préparé; ce soir-là, chez la fiancée. Les tables sont rangées +contre le mur, la nappe est cachée, le foyer est vide et glacé, quelque +temps qu'il fasse. On a fermé avec un soin extrême et barricadé d'une +manière formidable à l'intérieur toutes les _huisseries_, portes, +fenêtres, lucarne de grenier, soupirail de cave, quand, par hasard, la +maison a une cave. Personne n'entrera sans la volonté de la fiancée, ou +sans une lutte sérieuse, un véritable siége; ses parents, ses amis, ses +voisins, tout son _parti_ est autour d'elle; on attend la prière ou +l'assaut du fiancé. + +Le _jeune marié_,--on ne dit jamais autrement, quel que soit son âge, +et, en fait, c'est, chez nous, presque toujours un garçonnet à qui le +poil follet voltige encore au menton,--vient là avec son monde, ses +amis, parents et voisins, son _parti_ en un mot. Près de lui, ce porteur +de thyrse fleuri et enrubané, c'est un expert porte-broche, car, sous +ces feuillages, il y a une oie embrochée qui fait tout l'objet de la +cérémonie; autour de lui sont les porteurs de présents et les chanteurs +_fins_, c'est-à-dire habiles et savants, qui vont avoir maille à partir +avec ceux de la mariée. + +Le marié s'annonce par une décharge de coups de feu; puis, après qu'on a +bien cherché, mais inutilement, un moyen de s'introduire dans la place +par surprise, on frappe.--Qui va là?--Ce sont de pauvres pèlerins bien +fatigués ou des chasseurs égarés qui demandent place au foyer de la +maison.--On leur répond que le foyer est éteint, et qu'il n'y a pas +place pour eux à table; on les injure, on les traite de malfaiteurs et +de mauvaises gens, sans feu ni lieu; on parlemente longtemps; le +dialogue, toujours pittoresque, est parfois rempli d'esprit et même de +poésie; enfin on leur conseille de chanter pour se désennuyer, ou pour +se réchauffer si c'est une nuit d'hiver, mais à condition qu'on chantera +quelque chose d'inconnu à la compagnie qui, du dedans, les écoute. + +Alors, une lutte lyrique commence entre les chanteurs du marié et ceux +de la mariée, car elle aussi a ses _chanteux fins_, et, de plus, ses +chanteuses expertes, matrones à la voix chevrotante, à qui l'on n'en +impose point en donnant du vieux pour du neuf. Si l'on connaît, au +dedans, la chanson du dehors, on l'interrompt dès le premier vers en +chantant la second, et vite, il faut passer à une autre. Trois heures +peuvent fort bien s'écouler, au vent et à la pluie, avant que le parti +du marié ait pu achever un seul couplet, tant est riche le répertoire +des chansons berrichonnes, tant la mémoire des beaux chanteurs est +ornée; chaque réplique victorieuse du dedans est accompagnée de grands +éclats de rire d'un côté, de malédictions de l'autre. Enfin l'un des +partis est vaincu, et l'on passe à la chanson des noces: + + Ouvrez la porte, ouvrez, + Mariée, ma mignonne! + J'ons de beaux rubans à vous présenter. + Hélas! ma mie, laissez-nous entrer. + +À quoi les femmes répondent en fausset: + + Mon père est en chagrin, + Ma mère en grand' tristesse; + Moi, je suis une fille de trop grand prix + Pour ouvrir ma porte à ces heures-ci. + +Si les paroles sont naïves et la versification par trop libre, en +revanche l'air est magnifique dans sa solennité simple et large. Il faut +chanter dehors autant de couplets, et nommer chaque fois autant d'objets +différents, au troisième vers, qu'il y a de cadeaux de noces. + +Ces cadeaux du marié sont ce qu'on appelle les _livrées_. Il faut +annoncer jusqu'au _cent d'épingles_ obligé qui fait partie de cette +modeste corbeille de mariage à quoi la mariée incorruptible fait +répondre invariablement que son père est en chagrin, sa mère en grande +tristesse, et qu'elle n'ouvre point sa porte à pareille heure. + +Enfin arrive le couplet final, où il est dit: _J'ons un beau mari à vous +présenter_, et la porte s'ouvre; mais c'est le signal d'une mêlée +étrange: le marié doit prendre possession du foyer domestique; il doit +planter la broche et allumer le feu; le parti de la mariée s'y oppose, +et ne cédera qu'à la force; les femmes se réfugient avec les vieillards +sur les bancs et sur les tables; les enfants, effrayés, se cachent +dessous, les chiens hurlent, les fusils partent, c'est un combat sans +colère, sans coups ni blessures volontaires, mais où le point d'honneur +est pris assez au sérieux pour que chacun y déploie toute sa vigueur et +toute sa volonté, si bien qu'à force de se pousser, de s'étreindre, de +se tordre la broche entre les mains, j'ai vu peu de noces où il n'y eût +quelqu'un d'écloppé, au moment où le marié réussissait à allumer une +poignée de paille dans la cheminée, où l'oie, déchiquetée dans le +combat, prenait enfin possession de l'âtre. + +Un jour, la scène fut ensanglantée par un accident sérieux. Un des +conviés fut littéralement embroché dans la bataille. Dès lors, la +cérémonie tomba en désuétude; on fut d'accord sur tous les points de la +supprimer, et nous avons vu la dernière il y a dix ans. On eût pu se +borner à supprimer la bataille; mais, la conquête du foyer étant le but +symbolique de l'affaire, on jugea que le reste n'aurait plus de sens. Je +regrette pourtant les chansons à la porte, et la belle mélodie de: +_Ouvrez la porte, ouvrez!_ qui, n'ayant plus d'emploi, se perdra. + +Après la broche plantée, venait pour le marié une dernière épreuve: on +asseyait trois jeunes filles avec la mariée sur un banc, on les couvrait +d'un drap, et, sans les toucher autrement qu'avec une petite baguette, +le marié devait, du premier coup d'oeil, deviner et désigner sa femme; +lorsqu'il se trompait, il était condamné à ne pas danser avec elle de +toute la soirée; car, ensuite, venaient le bal, le souper, et des +chansons jusqu'au jour. Une noce comportait trois jours et trois nuits +de joie et bombance, sans désemparer d'une heure. + +La _gerbaude_ est une cérémonie agricole que l'auteur de cet article a +mise sur la scène très-fidèlement; mais ce que le théâtre ne saurait +reproduire, c'est la majesté du cadre, c'est la montagne de gerbes qui +arrive solennellement, traînée par trois paires de boeufs énormes, tout +ornée de fleurs, de fruits et de beaux enfants perchés au sommet des +dernières gerbes. C'est parfois un tableau qui se compose comme pour +l'oeil des artistes. Tout cela est si beau par soi-même: les grands +ruminants à l'oeil fier et calme, la moisson ruisselante, les fleurs +souriant sur les épis, et, plus que tout cela, les enfants blonds comme +les gerbes, comme les boeufs, comme la terre couverte de son chaume, car +tout est coloré harmonieusement dans ces chaudes journées où le ciel +lui-même est tout d'or et d'ambre à l'approche du soir. + +Avant le départ du charroi de gerbaude, on entend planer d'horizon en +horizon une grande clameur dont le voyageur s'étonne. Il regarde, il +voit des bandes de moissonneurs et de glaneuses s'élancer, les bras +levés vers le ciel et rugissant de triomphe, vers le chargeur qui lève +vers le ciel aussi la dernière gerbe avant de la placer sur le faite du +char. Il semble que cette population de travailleurs se rue sur lui +pour lui arracher la gerbe; on croit qu'on va assister à une bataille +furieuse, inique, de tous contre un seul; mais loin de là! c'est une +acclamation de joie et d'amitié; c'est une bénédiction enthousiaste et +fraternelle. + +Pauvres paysans, vous avez du beau et du bon quand même! + + + + +II + +LES VISIONS DE LA NUIT DANS LES CAMPAGNES + + +Vous dire que je m'en moque serait mentir. Je n'en ai jamais eu, c'est +vrai: j'ai parcouru la campagne à toutes les heures de la nuit, seul ou +en compagnie de grands poltrons, et, sauf quelques météores inoffensifs, +quelques vieux arbres phosphorescents et autres phénomènes qui ne +rendaient pas fort lugubre l'aspect de la nature, je n'ai jamais eu le +plaisir de rencontrer un objet fantastique et de pouvoir raconter à +personne, comme témoin oculaire, la moindre histoire de revenant. + +Eh bien, cependant je ne suis pas de ceux qui disent en présence des +superstitions rustiques: _mensonge, imbécillité, vision de la peur_; je +dis phénomène de vision, ou phénomène extérieur insolite et incompris. +Je ne crois pour cela ni aux sorciers ni aux prodiges. Ces contes de +sorciers, ces explications fantastiques données aux prétendus prodiges +de la nuit, c'est le poëme des imaginations champêtres. Mais le fait +existe, le fait s'accomplit, qu'il soit un fantôme dans l'air ou +seulement dans l'oeil qui le perçoit, c'est un objet tout aussi +réellement et logiquement produit que la réflexion d'une figure dans un +miroir. + +Les aberrations des sens sont-elles explicables? ont-elles été +expliquées? Je sais qu'elles ont été constatées, voilà tout: mais il est +très-faux de dire et de croire qu'elles sont uniquement l'ouvrage de la +peur. Cela peut être vrai en beaucoup d'occasions; mais il y a des +exceptions irrécusables. Des hommes de sang-froid, d'un courage naturel +éprouvé, et placés dans des circonstances où rien ne semblait agir sur +leur imagination, même des hommes éclairés, savants, illustres, ont eu +des apparitions qui n'ont troublé ni leur jugement ni leur santé, et +dont cependant il n'a pas dépendu d'eux tous de ne pas se sentir +affectés plus ou moins après coup. + +Parmi grand nombre d'intéressants ouvrages publiés sur ce sujet, il +faut noter celui du docteur Brierre de Boismont, qui analyse aussi bien +que possible les causes de l'hallucination. Je n'apporterai après ces +travaux sérieux qu'une seule observation utile à enregistrer, c'est que +l'homme qui vit le plus près de la nature, le sauvage, et après lui le +paysan, sont plus disposés et plus sujets que les hommes des autres +classes aux phénomènes de l'hallucination. Sans doute, l'ignorance et la +superstition les forcent à prendre pour des prodiges surnaturels ces +simples aberrations de leurs sens; mais ce n'est pas toujours +l'imagination qui les produit, je le répète; elle ne fait le plus +souvent que les expliquer à sa guise. + +Dira-t-on que l'éducation première, les contes de la veillée, les récits +effrayants de la nourrice et de la grand'mère disposent les enfants et +même les hommes à éprouver ce phénomène? Je le veux bien. Dira-t-on +encore que les plus simples notions de physique élémentaire et un peu de +moquerie voltairienne en purgeraient aisément les campagnes? Cela est +moins certain. L'aspect continuel de la campagne, l'air qu'il respire à +toute heure, les tableaux variés que la nature déroule sous ses yeux, et +qui se modifient à chaque instant dans la succession des variations +atmosphériques, ce sont là pour l'homme rustique des conditions +particulières d'existence intellectuelle et physiologique; elles font de +lui un être plus primitif, plus normal peut-être, plus lié au sol, plus +confondu avec les éléments de la création que nous ne le sommes quand la +culture des idées nous a séparés, pour ainsi dire, du ciel et de la +terre, en nous faisant une vie factice enfermée dans le moellon des +habitations bien closes. Même dans sa hutte ou dans sa chaumière, le +sauvage ou le paysan vit encore dans le nuage, dans l'éclair et le vent +qui enveloppent ces fragiles demeures. Il y a sur l'Adriatique des +pêcheurs qui ne connaissent pas l'abri d'un toit; ils dorment dans leur +barque, couverts d'une natte, la face éclairée par les étoiles, la barbe +caressée par la brise, le corps sans cesse bercé par le flot. Il y a des +colporteurs, des bohémiens, des conducteurs de bestiaux qui dorment +toujours en plein air, comme les Indiens de l'Amérique du Nord. Certes, +le sang de ces hommes-là circule autrement que le nôtre; leurs nerfs ont +un équilibre différent; leurs pensées, un autre cours; leurs sensations +une autre manière de se produire. Interrogez-les, il n'en est pas un qui +n'ait vu des prodiges, des apparitions, des scènes de nuit étranges, +inexplicables. Il en est parmi eux de très-braves, de très-raisonnables, +de très-sincères, et ce ne sont pas les moins hallucinés. Lisez toutes +les observations recueillies à cet égard, vous y verrez, par une foule +de faits curieux et bien observés, que l'hallucination est compatible +avec le plein exercice de la raison. + +C'est un état maladif du cerveau; cependant il est presque toujours +possible d'en pressentir la cause physique ou morale dans une +perturbation de l'âme ou du corps; mais elle est quelquefois inattendue +et mystérieuse au point de surprendre et de troubler un instant les +esprits les plus fermes. + +Chez les paysans, elle se produit si souvent, qu'elle semble presque une +loi régulière de leur organisation. Elle les effraye autrement que nous. +Notre grande terreur, à nous autres, quand le cauchemar ou la fièvre +nous présentent leurs fantômes, c'est de perdre la raison, et plus nous +sommes certains d'être la proie d'un songe, plus nous nous affectons de +ne pouvoir nous y soustraire par un simple effort de la volonté. On a vu +des gens devenir fous par la crainte de l'être. Les paysans n'ont pas +cette angoisse; ils croient avoir vu des objets réels; ils en ont +grand'peur; mais la conscience de leur lucidité n'étant point ébranlée, +l'hallucination est certainement moins dangereuse pour eux que pour +nous. L'hallucination n'est, d'ailleurs, pas la seule cause de mon +penchant à admettre, jusqu'à un certain point, les visions de la nuit. +Je crois qu'il y a une foule de petits phénomènes nocturnes, explosions +ou incandescences de gaz, condensations de vapeurs, bruits souterrains, +spectres célestes, petits aérolithes, habitudes bizarres et inobservées, +aberrations même chez les animaux, que sais-je? des affinités +mystérieuses ou des perturbations brusques des habitudes de la nature, +que les savants observent par hasard et que les paysans, dans leur +contact perpétuel avec les éléments, signalent à chaque instant sans +pouvoir les expliquer. + +Par exemple, que pensez-vous de cette croyance aux _meneurs de loups_? +Elle est de tous les pays, je crois, et elle est répandue dans toute la +France. C'est le dernier vestige de la croyance aux lycanthropes. En +Berry, où déjà les contes que l'on fait à nos petits-enfants ne sont +plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient +nos grand'mères, je ne me souviens pas qu'on m'ait jamais parlé des +hommes-loups de l'antiquité et du moyen âge. Cependant on s'y sert +encore du mot de _garou_, qui signifie bien homme-loup, mais on en a +perdu le vrai sens. Les _meneurs de loups_ ne sont plus les capitaines +de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour dévorer les +enfants: ce sont des hommes savants et mystérieux, de vieux bûcherons, +ou de malins gardes-chasse qui possèdent le _secret_ pour charmer, +soumettre, apprivoiser et conduire les loups véritables. Je connais +plusieurs personnes qui ont rencontré, aux premières clartés de la lune, +à la croix des quatre chemins, le père _un tel_ s'en allant tout seul à +grands pas, et suivi _de plus de trente loups_ (il y en a toujours plus +de trente, jamais moins, dans la légende). Une nuit, deux personnes, qui +me l'ont raconté, virent passer dans le bois une grande bande de loups; +elles en furent effrayées, et montèrent sur un arbre, d'où elles virent +ces animaux s'arrêter à la porte d'une cabane d'un bûcheron réputé +sorcier. Ils l'entourèrent en poussant des rugissements épouvantables; +le bûcheron sortit, leur parla, se promena au milieu d'eux, et ils se +dispersèrent sans lui faire aucun mal. Ceci est une histoire de paysan; +mais deux personnes riches, et ayant reçu une assez bonne éducation, +gens de beaucoup de sens et d'habileté dans les affaires, vivant dans le +voisinage d'une forêt, où elles chassaient fort souvent, m'ont juré, +_sur l'honneur_, avoir vu, étant ensemble, un vieux garde forestier +s'arrêter à un carrefour écarté et faire des gestes bizarres. Ces deux +personnes se cachèrent pour l'observer, et virent accourir treize loups, +dont un énorme alla droit au garde et lui fit des caresses. Celui-ci +siffla les autres comme on siffle des chiens, et s'enfonça avec eux +dans l'épaisseur du bois. Les deux témoins de cette scène étrange +n'osèrent l'y suivre, et se retirèrent aussi surpris qu'effrayés. +Avaient-ils été la proie d'une hallucination? Quand l'hallucination +s'empare de plusieurs personnes à la fois (et cela arrive fort souvent), +elle revêt un caractère difficile à expliquer, je l'avoue: on l'a +souvent constatée; on l'appelle hallucination contagieuse. Mais à quoi +sert d'en savoir le nom, si on en ignore la cause? Cette certaine +disposition des nerfs et de la circulation du sang, qu'on donne pour +cause à l'audition ou à la vision d'objets fantastiques, comment +est-elle simultanée chez plusieurs individus réunis? Je n'en sais rien +du tout. + +Mais pourquoi ne pas admettre qu'un homme qui vit au sein des forêts, +qui peut, à toutes les heures du jour et de la nuit, surprendre et +observer les moeurs des animaux sauvages, aurait pu découvrir, par +hasard, ou par un certain génie d'induction, le moyen de les soumettre +et de s'en faire aimer? J'irai plus loin: pourquoi n'aurait-il pas un +certain fluide, sympathique à certaines espèces? Nous avons vu, de nos +jours, de si intrépides et de si habiles dompteurs d'animaux féroces en +cage, qu'un effort de plus, et on peut admettre la domination de +certains hommes sur les animaux sauvages en liberté. + +Mais pourquoi ces hommes cacheraient-ils leur secret, et ne +tireraient-ils pas profit et vanité de leur puissance? + +Parce que le paysan, en obtenant d'une cause naturelle un effet tout +aussi naturel, ne croit pas lui-même qu'il obéit aux lois de la nature. +Donnez-lui un remède dont vous lui démontrerez simplement l'efficacité, +il n'y aura aucune confiance; mais joignez-y quelque parole +incompréhensible en le lui administrant, il en aura la foi. Confiez-lui +le _secret_ de guérir le rhume avec la racine de guimauve, et dites-lui +qu'il faut l'administrer après trois signes cabalistiques, ou après +avoir mis un de ses bas à l'envers, il se croira sorcier, tous le +croiront sorcier à l'endroit du rhume. Il guérira tout le monde par la +foi autant que par la guimauve, mais il se gardera bien de dire le nom +de la plante vulgaire qui produit ce miracle. Il en fera un mystère; le +mystère est son élément. + +Je ne parlerai pas ici de ce qu'on appelle chez nous et ailleurs le +_secret_, ce serait une digression qui me mènerait trop loin. Je me +bornerai à dire qu'il y a un _secret_ pour tout, et presque tous les +paysans un peu graves et expérimentés ont le _secret_ de quelque chose, +sont sorciers par conséquent, et croient l'être. Il y a le secret des +boeufs, que possèdent tous les bons métayers; le secret des vaches, qui +est celui des bonnes métayères; le secret des bergères, pour faire +foisonner la laine; le secret des potiers, pour empêcher les pots de se +fendre au fond; le secret des curés, qui charment les cloches pour la +grêle; le secret du mal de tête, le secret du mal de ventre, le secret +de l'entorse et de la foulure; le secret des braconniers, pour faire +venir le gibier; le secret du feu, pour arrêter l'incendie; le secret de +l'eau, pour retrouver les cadavres des noyés, ou arrêter l'inondation; +que sais-je? Il y a autant de secrets que de fléaux dans la nature, et +de maladies chez les hommes et les animaux. Le secret passe de père en +fils, ou s'achète à prix d'argent. Il n'est jamais trahi. Il ne le sera +jamais, tant qu'on y croira. Le secret de meneur de loups en est un +comme un autre, peut-être. + +Une des scènes de la nuit dont la croyance est la plus répandue, c'est +la chasse fantastique; elle a autant de noms qu'il y a de cantons dans +l'univers. Chez nous, elle s'appelle la _chasse à baudet_, et affecte +les bruits aigres et grotesques d'une incommensurable croupe d'ânes qui +braient. On peut se la représenter à volonté; mais, dans l'esprit de nos +paysans, c'est quelque chose que l'on entend et qu'on ne voit pas, c'est +une hallucination ou un phénomène d'acoustique. J'ai cru l'entendre +plusieurs fois, et pouvoir l'expliquer de la façon la plus vulgaire. +Dans les derniers jours de l'automne, quand les grands ouragans +dispersent les bandes d'oiseaux voyageurs, on entend, dans la nuit, +l'immense clameur mélancolique des grues et des oies sauvages en +détresse. Mais les paysans, que l'on croit si crédules et si peu +observateurs, ne s'y trompent nullement. Ils savent très-bien le nom et +connaissent très-bien le cri des divers oiseaux étrangers à nos climats +qui se trouvent perdus et dispersés dans les ténèbres. La _chasse à +baudet_ n'est rien de tout cela. Ils l'entendent souvent; moi qui ai +longtemps vécu et erré comme eux dans la rafale et dans le nuage, je ne +l'ai jamais rencontrée. Quelquefois son passage est signalé par +l'apparition de deux lunes. Mais je n'ai pas de chance, car je n'ai +jamais vu que la vieille lune que nous connaissons tous. + +Le taureau blanc, le veau d'or, le dragon, l'oie, la poule noire, la +truie blanche, et je ne sais combien d'autres animaux fantastiques, +gardent, comme l'on sait, en tous pays les trésors cachés. À l'heure de +minuit, le jour de Noël, aussitôt que sonne la messe, ces gardiens +infernaux perdent leur puissance jusqu'au dernier son de la cloche qui +en annonce la fin. C'est la seule heure dans toute l'année où la +conquête du trésor soit possible. Mais il faut savoir où il est, et +avoir le temps d'y creuser et de s'en saisir. Si vous êtes surpris dans +le gouffre à l'_Ite missa est_, il se referme à jamais sur vous; de même +que si, en ce moment, vous avez réussi à rencontrer l'animal +fantastique, la soumission qu'il vous a montrée pendant le temps de la +messe fait place à la fureur, et c'est fait de vous. + +Cette tradition est universelle. Il y a peu de ruines, châteaux ou +monastères, peu de monuments celtiques qui ne recèlent leur trésor. Tous +sont gardés par un animal diabolique. M. Jules Canougo, dans un charmant +recueil de contes méridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante la +poétique apparition de la chèvre d'or, gardienne des richesses cachées +au sein de la terre. + +Dans nos climats moins riants, autour des dolmens qui couronnent les +collines pelées de la Marche, c'est un boeuf blanc, ou un veau d'or, ou +une génisse d'argent qui font rêver les imaginations avides; mais ces +animaux sont méchants et terribles à rencontrer. On y court tant de +risques, que personne encore n'a osé les saisir par les cornes. Et +cependant il y a des siècles que les grosses pierres druidiques dansent +et grincent sur leurs frêles supports pendant la messe de minuit, pour +éveiller la convoitise des passants. + +Dans nos vallées ombragées, coupées de grandes plaines fertiles, un +animal indéfinissable se promène la nuit à certaines époques +indéterminées, va tourmenter les boeufs aux pâturages et rôder autour +des métairies qu'il met en grand émoi. Les chiens hurlent et fuient à +son approche, les balles ne l'atteignent pas. Cette apparition et la +terreur qu'elle inspire n'ont encore presque rien perdu dans nos +alentours. Tous nos fermiers, tous nos domestiques y croient et ont vu +la bête. On l'appelle la _grand'-bête_, par tradition, quoique bien +souvent elle paraisse de la taille et de la forme d'un blaireau. Les uns +l'ont vue en forme de chien de la grandeur d'un boeuf énorme, d'autres +en levrette blanche haute comme un cheval, d'autres encore en simple +lièvre ou en simple brebis. Ceux qui en parlent avec le plus de +sang-froid l'ont poursuivie sans succès, sans trop de frayeur, ne lui +attribuant aucun pouvoir fantastique, la décrivant avec peine, parce +qu'elle appartient à une espèce inconnue dans le pays, disent-ils, et +assurant que ce n'est précisément ni une chienne, ni une vache, ni un +blaireau, ni un cheval, mais quelque chose comme tout cela: +arrangez-vous! Cependant cette bête apparaît, j'en suis certain, soit à +l'état d'hallucination, soit à l'état de vapeur flottante, et condensée +sous de certaines formes. Des gens trop sincères et trop raisonnables +l'ont vue pour que j'ose dire qu'il n'y a aucune cause à leur vision. +Les chiens l'annoncent par des hurlements désespérés et s'enfuient dès +qu'elle paraît; cela est certain. Les chiens sont-ils hallucinés aussi? +Pourquoi non? Sont-ce des voleurs qui s'introduisent sous ce +déguisement? Jamais la bête n'a rien dérobé, que l'on sache. Sont-ce de +mauvais plaisants? On a tiré tant de coups de fusil sur la bête, qu'on +aurait bien, par hasard, et en dépit de la peur qui fait trembler la +main, réussi à tuer ou à blesser quelqu'un de ces prétendus fantômes. +Enfin, ce genre d'apparition, s'il n'est que le résultat de +l'hallucination, est éminemment contagieux. Pendant quinze ou vingt +nuits, les vingt ou trente habitants d'une métairie le voient et le +poursuivent; il passe à une autre petite colonie qui le voit absolument +de même, et il fait le tour du pays, ayant produit cette contagion sur +un très-grand nombre d'habitants. + +Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit. Autour des mares +stagnantes, dans les bruyères comme au bord des fontaines ombragées dans +les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on +entend au milieu de la nuit le battoir précipité et le clapotement +furieux des lavandières. Dans beaucoup de provinces, on croit qu'elles +évoquent la pluie et attirent l'orage, en faisant voler jusqu'aux nues, +avec leur battoir agile, l'eau des sources et des marécages. Chez nous, +c'est bien pire, elles battent et tordent quelque objet qui ressemble à +du linge, mais qui, vu de près, n'est autre chose que des cadavres +d'enfants. Il faut se garder de les observer et de les déranger, car, +eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous +saisiraient, vous battraient et vous tordraient dans l'eau ni plus ni +moins qu'une paire de bas. + +Nous avons entendu souvent le battoir des lavandières fantastiques +résonner dans le silence de la nuit autour des mares désertes. C'est à +s'y tromper. C'est une espèce de grenouille qui produit ce bruit +formidable. Mais c'est bien triste de faire cette puérile découverte, et +de ne plus espérer l'apparition des terribles sorcières tordant leurs +haillons immondes à la brume des nuits de novembre, aux premières +clartés d'un croissant blafard reflété par les eaux. Un mien ami, homme +de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, sujet à l'ivresse, +très-brave cependant devant les choses réelles, mais facile à +impressionner par les légendes du pays, fit deux rencontres de +lavandières qu'il ne racontait qu'avec une grande émotion. + +Un soir, vers onze heures, dans une traîne charmante qui court en +serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondulé du +ravin d'Ormous, il vit, au bord d'une source, une vieille qui battait et +tordait en silence. Quoique la fontaine soit mal famée, il ne vit rien +là de surnaturel, et dit à cette vieille: + +--Vous lavez bien tard, la mère! + +Elle ne répondit point. Il la crut sourde et s'approcha. La lune était +brillante et la source éclairait comme un miroir. Il vit distinctement +les traits de la vieille: elle lui était complètement inconnue, et il en +fut étonné, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de chasseur et de +flâneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de visage inconnu à +plusieurs lieues à la ronde. Voici comme il me raconta lui-même ses +impressions en face de cette laveuse singulièrement vigilante: + +--Je ne pensai à la tradition des lavandières de nuit que lorsque je +l'eus perdue de vue. Je n'y pensais pas avant de la rencontrer, je n'y +croyais pas, et je n'éprouvais aucune méfiance en l'abordant. Mais, dès +que je fus auprès d'elle, son silence, son indifférence à l'approche +d'un passant, lui donnèrent l'aspect d'un être absolument étranger à +notre espèce. Si la vieillesse la privait de l'ouïe et de la vue, +comment était-elle assez robuste pour être venue de loin, toute seule, +laver, à cette heure insolite, à cette source glacée où elle travaillait +avec tant de force et d'activité? Cela était au moins digne de remarque. +Mais ce qui m'étonna encore plus, c'est ce que j'éprouvai en moi-même: +je n'eus aucun sentiment de peur, mais une répugnance, un dégoût +invincible. Je passai mon chemin sans qu'elle tournât la tête. Ce ne fut +qu'en arrivant chez moi que je pensai aux sorcières des lavoirs, et +alors, j'eus très-peur, j'en conviens franchement, et rien au monde ne +m'eût décidé à revenir sur mes pas. + +Une seconde fois, le même ami passait auprès des étangs de Thevet, vers +deux heures du matin. Il venait de Linières, où il assure qu'il n'avait +ni mangé ni bu, circonstance que je ne saurais garantir; il était seul, +en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval étant fatigué, il mit pied +à terre à une montée et se trouva au bord de la route près d'un fossé où +trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande activité, +sans rien dire. Son chien se serra tout à coup contre lui sans aboyer. +Il passa sans trop regarder; mais à peine eut-il fait quelques pas, +qu'il entendit marcher derrière lui et que la lune dessina à ses pieds +une ombre très-allongée. Il se retourna et vit une de ces femmes qui le +suivait. Les deux autres venaient à quelque distance comme pour appuyer +la première. + +--Cette fois, dit-il, je pensai bien aux lavandières; mais j'eus une +autre émotion que la première fois. Ces femmes étaient d'une taille si +élevée et celle qui me suivait avait tellement les proportions, la +figure et la démarche d'un homme, que je ne doutai pas un instant +d'avoir affaire à des plaisants de village, malintentionnés peut-être. +J'avais une bonne trique à la main. Je me retournai en disant: + +«--Que me voulez-vous? + +«Je ne reçus point de réponse; et, ne me voyant pas attaqué, n'ayant pas +de prétexte pour attaquer moi-même, je fus forcé de regagner mon +cabriolet, qui était assez loin devant moi, avec cet être désagréable +sur mes talons. Il ne me disait rien et semblait se faire un malin +plaisir de me tenir sous le coup d'une attaque. Je tenais toujours mon +bâton prêt à lui casser la mâchoire au moindre attouchement; et +j'arrivai ainsi à mon cabriolet avec mon poltron de chien, qui ne disait +mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors, et, quoique j'eusse +entendu jusque-là des pas sur les miens et vu une ombre marcher à côté +de moi, je ne vis personne. Seulement, je distinguai, à trente pas +environ en arrière, à la place où je les avais vues laver, ces trois +grandes diablesses sautant, dansant et se tordant comme des folles sur +le revers du fossé. + +Je vous donne cette histoire pour ce qu'elle vaut; mais elle m'a été +racontée de très-bonne foi, et vous le garantis. Mettez cela en partie +au chapitre des hallucinations. + +L'orme Râteau est un arbre magnifique, qui existait, dit-on, déjà grand +et fort, au temps de Charles VII. Comme un orme qu'il est, il n'a pas de +loin une grande apparence, et son branchage affecte assez la forme du +râteau, dont il porte le nom. Mais ce n'est là qu'une coïncidence +fortuite avec la légende traditionnelle qui l'a baptisé. De près, il +devient imposant par sa longue tige élancée, sillonnée de la foudre et +plantée comme un monument à un vaste carrefour des chemins communaux. +Ces chemins, larges comme des prairies, incessamment tondus par les +troupeaux du prolétaire, sont couverts d'une herbe courte, où la ronce +et le chardon croissent en liberté. La plaine est ouverte à une grande +distance, fraîche quoique nue, mais triste et solennelle malgré sa +fertilité. Une croix de bois est plantée sur un piédestal de pierre qui +est le dernier vestige de quatre statues fort anciennes disparues depuis +la révolution de 93. Cette décoration monumentale dans un lieu si peu +fréquenté atteste un respect traditionnel; et les paysans des environs +ont une telle opinion de l'orme Râteau, qu'ils prétendent qu'on ne peut +l'abattre, parce qu'il est sur la carte de Cassini. Mais ce chemin +communal, abandonné aujourd'hui aux piétons, et que traverse à de rares +intervalles le cheval d'un meunier ou d'un gendarme, était jadis une des +grandes voies de communication de la France centrale. On l'appelle +encore aujourd'hui le chemin des Anglais. C'était la route militaire, le +passage des armées que franchit l'invasion, et que Duguesclin leur fit +repasser l'épée dans le dos, après avoir délivré Sainte-Sévère, la +dernière forteresse de leur occupation. + +Ce détail n'est consigné dans aucune histoire, mais la tradition est là +qui en fait foi; et maintenant, voici la légende de l'orme Râteau, qui +est jolie, malgré la nature des animaux qui y jouent leur rôle. + +Un jeune garçon gardait un troupeau de porcs autour de l'orme Râteau. +Il regardait du côté de la Châtre, lorsqu'il vit accourir une grande +bande armée qui dévastait les champs, brûlait les chaumières, massacrait +les paysans et enlevait les femmes. C'étaient les Anglais, qui +descendaient de la Marche sur le Berry et qui s'en allaient ravager +Saint-Chartier. Le porcher éloigna son troupeau, se tint à distance et +vit passer l'ennemi comme un ouragan. Quand il revint sous l'orme avec +son troupeau, la peur qu'il avait ressentie fit place à une grande +colère contre les Anglais et contre lui-même. + +--Quoi! pensa-t-il, nous nous laissons abîmer ainsi sans nous +défendre?... Nous sommes trop lâches! Il y faut aller! + +Et, s'approchant de la statue de saint Antoine, qui était une des quatre +autour de l'orme: + +--Bon saint Antoine, lui dit-il, il faut que j'aille contre ces Anglais, +et je n'ai pas le temps de rentrer mes bêtes. Pendant ce temps-là, ces +méchants-là nous feraient trop de mal. Prends mon bâton, bon saint, et +veille sur mes porcs pendant trois jours et trois nuits; je te les +donne en garde. + +Là-dessus, le jeune gars mit sa binette de porcher (qui est un court +bâton avec un triangle de fer au bout) dans les mains de la statue, et, +jetant là ses sabots, _s'en courut_ à Saint-Chartier, où, pendant trois +jours et trois nuits, il fit rage contre les Anglais avec les bons +garçons de l'endroit, soutenus des bons hommes d'armes de France. Puis, +quand l'ennemi fut chassé, il s'en revint à son troupeau; il compta ses +porcs, et pas un ne manquait; et cependant il avait passé là bien des +traînards, bien des pillards et bien des loups attirés par l'odeur du +carnage. Le jeune porcher reprit à saint Antoine son sceptre rustique, +le remercia à genoux, et, sans rêver les hautes destinées et la grande +mission de Jeanne Darc, content d'avoir au moins donné son coup de main +à l'oeuvre de délivrance, il garda ses cochons comme devant. + +Une autre tradition plus confuse attribue à l'orme Râteau une moins +bénigne influence. Des enfants, saisis de vertige, auraient eu +l'horrible idée de jouer leur vie aux petits palets et auraient enterré +vivant le perdant sous la pierre de saint Antoine. + +Mais voici la légende principale et toujours en crédit de l'orme Râteau. +Un _monsieur_ s'y promène la nuit; il en fait incessamment le tour. On +le voit là depuis que le monde est monde. Quel est-il? Nul ne le sait. +Il est vêtu de noir, et il a vingt pieds de haut. C'est un _monsieur_, +car _il suit les modes_; on l'a vu au siècle dernier en habit noir +complet, culotte courte, souliers à boucles, l'épée au côté; sous le +Directoire, on l'a vu en oreilles de chien et en large cravate. +Aujourd'hui, il s'habille comme vous et moi; mais il porte toujours son +grand râteau sur l'épaule, et gare aux jambes des gens ou des bêtes qui +passent dans son ombre. Du reste, pas méchant homme, et ne se faisant +connaître qu'à ceux qui ont _le secret_. + +Si vous n'y croyez, allez-y voir. Nous y avons été à l'heure solennelle +du lever de la lune; nous l'avons appelé par tous les noms possibles, en +lui disant toujours _monsieur_, très-poliment; mais nous n'avons pas +trouvé le nom auquel il lui plaît de répondre, car il n'est pas venu; +et, d'ailleurs, il n'aime pas la plaisanterie, et, pour le voir, il +faut avoir peur de lui. + +Si vous aimez ces contes populaires et si vous voulez chercher plus +sérieusement leur origine, lisez un livre à la fois très-savant et +très-amusant, qui est l'ouvrage d'une femme, _la Normandie romanesque et +merveilleuse_, par mademoiselle Amélie Bosquet; vous y retrouverez +toutes les légendes de la France et celles de votre endroit par +conséquent. Vous y apprendrez toute l'histoire des superstitions +humaines, variant seulement par quelques détails, selon les localités: +ceci est la preuve que l'humanité est encore bien près de son berceau, +ou qu'elle est bien tenace et bien uniforme dans son aptitude à passer +par le même chemin et à se nourrir des mêmes idées. + +Nous avons montré les souvenirs de l'antiquité modifiés dans les idées +ou dans les rêves de la race berrichonne par l'influence du +christianisme primitif et du moyen âge. Il y a là un monde de fantaisies +perdu pour les classes éclairées, et qui tend aussi à s'effacer de la +croyance et de la mémoire des classes rustiques. Il n'est donc pas sans +intérêt de recueillir les fragments, épars dans toutes les provinces de +France, de cette poésie terrible, riante ou burlesque, qui, dans un +demi-siècle peut-être, n'aura plus ni bardes, ni rapsodes, ni adeptes. + +L'Allemagne passe pour être la terre classique du fantastique. Cela +tient à ce que des écrivains anciens et modernes ont fixé la légende +dans le poëme, le conte et la ballade. Notre littérature française, +depuis le siècle de Louis XIV surtout, a rejeté cet élément comme +indigne de la raison humaine et de la dignité philosophique. Le +romantisme a fait de vains efforts pour dérider notre scepticisme; nous +n'avons su qu'imiter la fantaisie allemande. Le merveilleux slave, bien +autrement grandiose et terrifiant, nous a été révélé par des traductions +incomplètes qui ne sont pas devenues populaires. On n'a pas osé imiter +chez nous des sabbats lugubres et sanglants comme ceux d'Adam +Mickiewicz. + +La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique cependant +que les nations slaves ou germaniques; mais il lui a manqué, il lui +manquera probablement un grand poëte pour donner une forme précise et +durable aux élans, déjà affaiblis, de son imagination. + +Une seule province de France est à la hauteur, dans sa poésie, de ce que +le génie des plus grands poëtes et celui des nations les plus poétiques +ont jamais produit: nous oserons dire qu'elle les surpasse. Nous voulons +parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n'y a pas longtemps que +c'est la France. Quiconque a lu _les Barza-Breiz_, recueillis et +traduits par M. de la Villemarqué, doit être persuadé avec moi, +c'est-à-dire pénétré intimement de ce que j'avance. _Le Tribut de +Nomenoé_ est un poëme de cent quarante vers, plus grand que l'_Iliade_, +plus complet, plus beau, plus parfait qu'aucun chef-d'oeuvre sorti de +l'esprit humain. _La Peste d'Éliant, les Nains, Desbreiz_ et vingt +autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus +complète à laquelle puisse prétendre une littérature lyrique. Il est +même fort étrange que cette littérature, révélée à la nôtre par une +publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs années, n'y +ait pas fait une révolution. Macpherson a rempli l'Europe du nom +d'Ossian; avant Walter Scott, il avait mis l'Écosse à la mode. Vraiment, +nous n'avons pas assez fêté notre Bretagne, et il y a encore des lettrés +qui n'ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en, nous +sommes comme des nains devant des géants. Singulières vicissitudes que +subissent le beau et le vrai dans l'histoire de l'art! + +Qu'est-ce donc que cette race armoricaine qui s'est nourrie, depuis le +druidisme jusqu'à la chouannerie, d'une telle moelle? Nous la savions +bien forte et fière, mais pas grande à ce point avant qu'elle eût chanté +à nos oreilles. Génie épique, dramatique, amoureux, guerrier, tendre, +triste, sombre, moqueur, naïf, tout est là! Et au-dessus de ce monde de +l'action et de la pensée plane le rêve: les sylphes, les gnomes, les +djinns de l'Orient, tous les fantômes, tous les génies de la mythologie +païenne et chrétienne voltigent sur ces têtes exaltées et puissantes. En +vérité, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait rencontrer un +Breton sans lui ôter son chapeau. + +Nous voici bien loin de notre humble Berry, où j'ai pourtant retrouvé, +dans la mémoire des chanteurs rustiques, plusieurs romances et ballades +exactement traduites, en vers naïfs et bien berrichons, des textes +bretons publiés par M. de la Villemarqué. Revendiquerons-nous la +propriété de ces créations, et dirons-nous qu'elles ont été traduites du +berrichon dans la langue bretonne? Non.--Elles portent clairement leur +brevet d'origine en tête. Le texte dit: _En revenant de Nantes_, etc. + +Et ailleurs: _Ma famille de Nantes_, etc. + +Le Berry a sa musique, mais il n'a pas sa littérature, ou bien elle +s'est perdue comme aurait pu se perdre la poésie bretonne si M. de la +Villemarqué ne l'eût recueillie à temps. Ces richesses inédites +s'altèrent insensiblement dans la mémoire des bardes illettrés qui les +propagent. Je sais plusieurs complaintes et ballades berrichonnes qui +n'ont plus ni rime ni raison, et où, ça et là, brille un couplet d'une +facture charmante, qui appartient évidemment à un texte original +affreusement corrompu quant au reste. + +Pour être privée de ses archives poétiques, l'imagination de nos +paysans n'est pas moins riche que celle des Allemands, et ce sens +particulier de l'hallucination dont j'ai parlé l'atteste suffisamment. + +Une des plus singulières apparitions est celle des _meneurs de nuées_, +autour des mares ou au beau milieu des étangs. Ces esprits nuisibles se +montrent aux époques des débordements de rivières, et provoquent le +fléau des pluies torrentielles intempestives. Autant qu'on peut saisir +leurs formes vagues dans la trombe qu'ils soulèvent, on reconnaît parmi +eux, assez souvent, des gens mal famés dans le pays, des gens qui ne +possèdent rien, bien entendu, sur la terre du bon Dieu, et qui ne +souhaitent que le mal des autres. Réunis aux génies des nuages, armés de +pelles ou de balais, vêtus de haillons fangeux et incolores, ils +s'agitent frénétiquement, _ils dansent et enragent_, comme disent les +ballades bretonnes; et le voyageur attardé qui les aperçoit sur les +flaques brumeuses semées dans les landes désertes, doit se hâter de +gagner son gîte, sans les déranger et sans leur montrer qu'il les a vus. +Certainement ils se mettraient, en bourrasque, à ses trousses, et il +n'y ferait pas bon. + +On est étonné de voir combien les scènes de la nature impressionnent le +paysan. Il semblerait qu'elles doivent agir davantage sur l'imagination +des habitants des villes, et que l'homme, accoutumé dès son enfance à +errer ou à travailler le jour et la nuit dans une même localité, en +connaît si bien les détails et les différents aspects, qu'il ne puisse +plus y ressentir ni étonnement ni trouble. C'est tout le contraire: le +braconnier qui, depuis quarante ans, chasse au collet ou à l'affût, à la +nuit tombante, voit les animaux même dont il est le fléau, prendre, dans +le crépuscule, des formes effrayantes pour le menacer. Le pêcheur de +nuit, le meunier qui vit sur la rivière même, peuplent de fantômes les +brouillards argentés par la lune; l'éleveur de bestiaux qui s'en va lier +les boeufs ou conduire les chevaux au pâturage, après la chute du jour +ou avant son lever, rencontre dans sa haie, dans son pré, sur ses bêtes +même, des êtres inconnus, qui s'évanouissent à son approche, mais qui le +menacent en fuyant. Heureuses, selon nous, ces organisations +primitives, à qui sont révélés les secrets du monde surnaturel, et qui +ont le don de voir et d'entendre de si étranges choses! Nous avons beau +faire, nous autres, écouter des histoires à faire dresser les cheveux +sur la tête, nous battre les flancs pour y croire, courir la nuit dans +les lieux hantés par les esprits, attendre et chercher la peur +inspiratrice, mère des fantômes, le diable nous fuit comme si nous +étions des saints: Lucifer défend à ses milices de se montrer aux +incrédules. + +Les animaux sorciers ne sont pas rares: c'est pourquoi il faut faire +attention à ce qu'on dit devant certains d'entre eux. Un métayer de nos +environs voyait tous les jours un vieux lièvre s'arrêter à peu de +distance de lui, se lécher les pattes, et le regarder d'un air narquois; +or, ce métayer finit, en y faisant bien attention, par reconnaître son +propriétaire sous le déguisement dudit lièvre. Il lui ôta son chapeau, +pour lui faire entendre qu'il n'était point sa dupe et que la +plaisanterie était inutile. Mais le bourgeois, qui était malin, parut ne +pas comprendre, et continua à le surveiller sous cette apparence. + +Cela fâcha le métayer, qui était honnête homme, et que le soupçon +blessait d'autant plus, que son maître, lorsqu'il venait chez lui sous +figure de chrétien, ne lui marquait aucune méfiance. Il prit son fusil +un beau soir, comptant bien lui faire peur, et le corriger de cette +manie de faire le lièvre. Il essaya même de le coucher en joue; mais la +preuve que cet animal n'était pas plus lièvre que vous et moi, c'est que +le fusil ne l'inquiéta nullement, et qu'il se mit à rire. + +--Ah çà! écoutez, not' maître! s'écria le brave homme perdant patience; +ôtez-vous de là, ou, aussi vrai que j'ai reçu le baptême, je vous +flanque mon coup de fusil. + +M. _Trois-Étoiles_ ne se le fit pas dire deux fois: il vit que le paysan +était _émalicé_ tout de bon, et, prenant la fuite, il ne reparut plus. + +On a vu souvent des animaux de ce genre, frappés et blessés, disparaître +également; mais, le lendemain, la personne soupçonnée ne se montrait +pas, et, si on allait chez elle, on la trouvait au lit, fort endommagée. +On aurait pu retirer de son corps le plomb qui était entré dans celui +de la bête, car, aussi vrai que ces choses se sont vues, c'était le même +plomb. + +Un animal plus incommode encore que ceux qui espionnent l'ouvrier des +champs, c'est celui _qui se fait porter_. Celui-là est un ennemi +déclaré, qui n'écoute rien, et qui se montre sous diverses formes, +quelquefois même sous celle d'un homme tout pareil à celui auquel il +s'adresse. En se voyant ainsi face à face avec son sosie, on est fort +troublé, et, quelque résistance qu'on fasse, il vous saute sur les +épaules. D'autres fois, on sent son poids qui est formidable, sans rien +voir et sans rien entendre. La plus mauvaise de ces apparitions est +celle de la levrette blanche. Quand on l'aperçoit, d'abord elle est +toute petite; mais elle grandit peu à peu, elle vous suit, elle arrive à +la taille d'un cheval et vous monte sur le dos. Il est avéré qu'elle +pèse deux ou trois mille livres; mais il n'y a point à s'en défendre, et +elle ne vous quitte que quand vous apercevez la porte de votre maison. +C'est quand on s'est attardé au cabaret qu'on rencontre cette bête +maudite. Bien heureux quand elle n'est pas accompagnée de deux ou trois +feux follets qui vous entraînent dans quelque marécage ou rivière pour +vous y faire noyer. + +La cocadrille, bien connue au moyen âge, existe encore dans les ruines +des vieux manoirs. Elle erre sur les ruines la nuit, et se tient cachée +le jour dans la vase et les roseaux. Si on l'aperçoit alors, on ne s'en +méfie point, car elle a la mine d'un petit lézard; mais ceux qui la +connaissent ne s'y trompent guère et annoncent de grandes maladies dans +l'endroit, si on ne réussit à la tuer avant qu'elle ait vomi son venin. +Cela est plus facile à dire qu'à faire. Elle est à l'épreuve de la balle +et du boulet, et, prenant des proportions effrayantes d'une nuit à +l'autre, elle répand la peste dans tous les endroits où elle passe. Le +mieux est de la faire mourir de faim, ou de la dégoûter du lieu qu'elle +habite en desséchant les fosses et les marais à eaux croupissantes. La +maladie s'en va avec elle. + +Le _follet, fadet_ ou _farfadet_, n'est point un animal, bien qu'il lui +plaise d'avoir des ergots et une tête de coq; mais il a le corps d'un +petit homme, et, en somme, il n'est ni vilain ni méchant, moyennant +qu'on ne le contrariera pas. C'est un pur esprit, un bon génie connu en +tout pays, un peu fantasque, mais fort actif et soigneux des intérêts de +la maison. En Berry, il n'habite pas le foyer, il ne fait pas l'ouvrage +des servantes, il ne devient pas amoureux des femmes. Il hante +quelquefois les écuries comme ses confrères d'une grande partie de la +France; mais c'est la nuit, au pâturage, qu'il prend particulièrement +ses ébats. Il y rassemble les chevaux par troupes, se cramponne à leur +crinière, et les fait galoper comme des fous à travers les prés. Il ne +paraît pas se soucier énormément des gens à qui ces chevaux +appartiennent. Il aime l'équitation pour elle-même; c'est sa passion, et +il prend en amitié les animaux les plus ardents et les plus fougueux. Il +les fatigue beaucoup, car on les trouve en sueur quand il s'en est +servi; mais il les frotte et les panse avec tant de soin, qu'ils ne s'en +portent que mieux. Chez nous, on connaît parfaitement les chevaux +_pansés du follet_. Leur crinière est nouée par lui de milliards de +noeuds inextricables. + +C'est une maladie du crin, une sorte de plique chevaline, assez +fréquente dans nos pâturages. Ce crin est impossible à démêler, cela est +certain; mais il est certain aussi qu'on peut le couper sans que +l'animal en souffre, et que c'est le seul parti à prendre. + +Les paysans s'en gardent bien. Ce sont les étriers du follet; et, s'il +ne les trouvait plus pour y passer ses petites jambes, il pourrait +tomber; et, comme il est fort colère, il tuerait immédiatement la pauvre +bête tondue. + +Le ministère de l'instruction publique va faire publier le recueil des +chants populaires de la France. C'est une très-bonne idée, dont la +réalisation devenait nécessaire; mais cela arrive bien tard, nous le +craignons. Pour que la recherche fût tant soit peu complète, il faudrait +envoyer dans chaque province une personne compétente, exclusivement +chargée de ce soin. Les lettrés ou amateurs que l'on va consulter +apporteront les récoltes du hasard. Qui donc aura eu le temps et la +patience de reconstruire, parmi cent versions altérées d'une chose +intéressante, le type primitif? S'il s'agit de recueillir le plus de +poésies inédites qu'il sera possible, et, selon nous, toute +l'importance, toute l'utilité de cette publication est là, le travail +demanderait plusieurs années ou un grand nombre d'explorateurs. Les +commentateurs ne manqueront pas; mais les véritables découvertes seront +fort rares ou fort incomplètes, si l'on ne procède consciencieusement et +par des recherches toutes spéciales. + +Notre avis est que la publication du texte musical serait indispensable. +Dans la chanson populaire, les paroles se passent si peu de l'air, que, +si vous les lisez, elles ne vous disent rien, tandis qu'elles vous +surprennent, vous charment ou vous exaltent si vous les entendez +chanter. C'est là, d'ailleurs, qu'il y aurait, _à coup sûr_, des +merveilles à découvrir et à sauver du néant qui va les atteindre. La +musique a toujours été plus négligée que la littérature par les +gouvernements. Elle n'a pas d'archives; combien de chefs-d'oeuvre de +maîtres inconnus ont péri et périront chaque jour! sans parler de +chefs-d'oeuvre d'illustres maîtres qui n'ont jamais paru, et qui +disparaîtront entièrement, faute d'une initiative ministérielle! La +spéculation ne fera jamais ce travail de recherche consciencieuse, et +jamais ne s'exposera au risque le plus insignifiant pour déterrer les +trésors oubliés. + +Quoi qu'on en dise, il y a pour les arts, comme pour tous les progrès, +des travaux que l'État seul peut entreprendre et diriger, tant que les +artistes et les industriels n'auront pas de véritables corporations. + +Mais nous voici bien loin de notre sujet; rentrons-y en disant que les +paysans sont de grands enfants et de vrais fous, peut-être; mais qu'il +n'y a pas de vraie poésie sans un certain dérèglement d'imagination et +beaucoup de naïveté. + +Le sujet n'est pas épuisé, il est peut-être inépuisable; car chaque jour +amène une révélation, et arrache à ce vieux monde de superstitions, qui +dure encore au fond des campagnes, un aveu de ses croyances, de ses +terreurs, de sa poésie. + +Un de mes compatriotes berrichons, M. Laisnel de la Salle, a publié dans +ces derniers temps (dans le _Moniteur de l'Indre_) une série +d'excellents articles, qui, réunis en volume, constitueront une +histoire spéciale de cette face de la vie rustique et prolétaire: les +_Traditions, Préjugés, Dictons et Locutions populaires_ de nos +localités. Cet ouvrage n'est pas un résumé de fantaisies, c'est une +recherche consciencieuse de faits acquis à la croyance ou à l'habitude +générale de nos hameaux et petites villes; ce n'en est pas moins un +travail qui amuse et intéresse sans fatiguer l'esprit un seul instant. +Nous avons trouvé avec plaisir, dans un des chapitres de ce livre, une +mention explicative du _grand Bissêtre_, dont nous avions beaucoup +entendu parler sans pouvoir deviner son origine, bien simple cependant. +Mais les explications simples arrivent, on le sait, quand on est las de +tirer par les cheveux les commentaires extravagants, et je n'en avais +fait que de ceux-là. + +«Aux environs de la Châtre, dit notre auteur, le peuple croit qu'une +sorte de génie malfaisant (qu'il appelle le _grand Bissêtre_) préside +aux événements qui ont lieu dans les années bissextiles. On dit que, +lorsqu'une femme accouche dans l'année où le _Bissêtre saute_ elle met +immanquablement au monde une fille ou deux jumeaux, et reste sept ans +sans avoir d'enfants. + +«À Dijon, en ces sortes d'années,» dit la Monnoye, «le vulgaire pense +que _Bissêtre cor_ (court), et qu'ainsi on ne doit rien entreprendre +d'important.» + +«Bissêtre est donc un vieux mot dérivé de Bissexte, et était synonyme de +_malheur, infortune_. + + «Pour ce que Bissextre eschiet, + L'an en sera tout desbauchiet.» + +(Molinet.--_Le Calendrier_.) + +«Cette année était bissextile, et le Bissexte tomba de fait sur les +traîtres.» (Orderic Vital, lib. XIII.) + +«La mauvaise influence de l'année bissextile était proverbiale au moyen +âge. Cette superstition remonte aux Romains.--Voyez Macrobe.» (Génin, +_Lexique comparé_.) + +«Bissêtre signifie aussi, dans notre patois, enfant vif et turbulent, +enfant terrible.» + +Dans certaines campagnes, le Bissêtre, et c'est ce qui nous avait +empêché de songer à l'année bissextile, n'est pas obligé de _courir_ à +certaines époques. Il court les champs, les étangs, les marécages, d'où +il fait sortir les pestilences et mauvaises fièvres. + +La _poule noire_ est consacrée, dans presque toute la France, aux +incantations nocturnes. Chez nous, la manière dont M. Laisnel de la +Salle raconte son emploi est à peu près identique dans toute la vallée +Noire. + +«Ordinairement, dit-il, lorsque les paysans veulent avoir une entrevue +avec le diable, ils se rendent à minuit à l'embranchement de quatre +chemins, et, là, tenant la poule, ils crient par trois fois: + +«--Qui veut acheter ma poule noire? + +«J'ignore ce que les anciens pensaient de la _poule noire_; mais je sais +qu'ils appelaient un homme heureux _gallinae filius albae_.» + +Après M. Laisnel de la Salle, on n'a plus qu'à glaner; mais on glane +longtemps dans un champ aussi fertile que celui de l'imagination +populaire. + +Le _casseux_ de bois est le fantôme des forêts. On n'a pas l'esprit bien +tranquille quand on va faire, de nuit, sa provision de fagots sur la +terre du prochain. C'est alors que l'on entend des bruits étranges de +chouettes effrayées et de branches cassées par la course des sangliers +dans les taillis; c'est alors que, par un temps calme, on sent venir un +rapide et inexplicable ouragan qui rase le sol et brise au pied les +jeunes arbres; c'est alors que, marchant de tige en tige, à fantastiques +enjambées, le gnome à la longue chevelure vient vous dire: «Que fais-tu +là?» + +Nous avons parlé déjà quelque part du _ramasseux de rosée_, un +propriétaire matinal qui promène sur les prairies un chiffon au moyen +duquel toute l'humidité d'un pré passe dans le sien. Mais il ne faut pas +croire qu'il suffirait d'imiter cette simple opération pour obtenir +d'aussi magnifiques résultats. D'abord, on n'est jamais bien certain +quand, à travers la brume blanchâtre, on aperçoit l'opérateur, que ce +soit un sorcier ou son _domestique_, c'est-à-dire le démon qui le sert, +et qui s'habille à sa ressemblance. Dans tous les cas, il faut être bien +_savant_ pour faire sa fortune de cette manière. + +Il n'y a pas longtemps que nous avons découvert chez nous le _lubin_ +d'origine normande dont nous avait parlé mademoiselle Amélie Bosquet +dans son excellent livre; mais, dans nos champs, au lieu de hanter les +cimetières, ce farfadet se montre favorable aux moissons, et sème +derrière les bons laboureurs; pourtant il ne faudrait pas le contrarier, +car il pourrait bien semer du _bédouin_ et de l'ivraie à la place de +froment, _si c'était son idée_. + +Le _lupeux_ est un être franchement désagréable. Un de nos amis, +parcourant les steppes marécageux de la Brenne avec un guide, entendit +non loin de lui, dans le crépuscule du soir, une voix humaine assez +douce, qui, d'un ton enjoué, ou plutôt goguenard, répétait de place en +place: _Ah! ah!_ Il regarda de tous côtés, ne vit rien, et dit à +l'indigène qui l'accompagnait: + +--Voilà quelqu'un de bien étonné. Est-ce à cause de nous? + +Le guide ne répondit rien. Ils continuent à marcher. La voix les +suivait, et, a chaque mouvement que faisait notre ami, s'écriait: _Ah! +ah!_ d'une manière si moqueuse et si gaie, qu'il ne put s'empêcher de +rire en lui répondant: + +--Eh bien, quoi donc? + +--Taisez-vous, pour l'amour du bon Dieu, lui dit son guide en lui +serrant le bras; ne lui parlez pas, n'ayez pas l'air de l'entendre. Si +vous lui répondez encore une fois, nous sommes perdus. + +Notre ami, qui connaît bien les terreurs du paysan, ne s'obstina pas, +et, quand ils furent assez loin de l'invisible persifleur: + +--Ah çà! lui dit-il, c'est un oiseau, une espèce de chouette? + +--Ah bien, oui, dit l'autre, un bel oiseau! C'est le lupeux! Ça commence +par rire; ça vous tire de votre chemin, ça vous emmène, et puis ça se +fâche et ça vous noie dans les fondrières. + +Nous demanderons à M. Laisnel de la Salle de nous parler du lupeux, et +de retrouver l'étymologie du nom, qui presque toujours le met avec +succès sur la trace originaire de la tradition. + +La nuit de Noël est, en tout pays, la plus solennelle crise du monde +fantastique. Toujours, par suite de ce besoin qu'éprouvent les hommes +primitifs de compléter le miracle religieux par le merveilleux de leur +vive imagination, dans tous les pays chrétiens, comme dans toutes les +provinces de France, le coup de minuit de la messe de Noël ouvre les +prodiges du sabbat, en même temps qu'il annonce la commémoration de +l'ère divine. Le ciel pleut des bienfaits à cette heure sacrée; aussi +l'enfer vaincu, voulant disputer encore au Sauveur la conquête de +l'humanité, vient-il s'offrir à elle pour lui donner les biens de la +terre, sans même exiger en échange le sacrifice du salut éternel: c'est +une flatterie, une avance gratuite que Satan fait à l'homme. Le paysan +pense qu'il peut en profiter. Il est assez malin pour ne pas se laisser +prendre au piége; il se croit bien aussi rusé que le diable, et il ne se +trompe guère. + +Dans notre vallée Noire, le _métayer fin_, c'est-à-dire savant dans la +cabale et dans l'art de faire prospérer le _bestiau_ par tous les moyens +naturels et surnaturels, s'enferme dans son étable au premier coup de la +messe; il allume sa lanterne, ferme toutes ses _huisseries_ avec le plus +grand soin, prépare certains charmes, que le _secret_ lui révèle, et +reste là, _seul de chrétien_, jusqu'à la fin de la messe. + +Dans ma propre maison, à moi qui vous raconte ceci, la chose se passe +ainsi tous les ans, non pas sous nos yeux, mais au su de tout le monde, +et de l'aveu même des métayers. + +Je dis: Non pas sous nos yeux, car le charme est impossible si un regard +indiscret vient le troubler. Le métayer, plus défiant qu'il n'est +possible d'être curieux, se barricade de manière à ne pas laisser une +fente; et, d'ailleurs, si vous êtes là quand il veut entrer dans +l'étable, il n'y entrera point; il ne fera pas sa conjuration, et gare +aux reproches et aux contestations s'il perd des bestiaux dans l'année: +c'est vous qui lui aurez causé le dommage. + +Quant à sa famille, à ses serviteurs, à ses amis et voisins, il n'y a +pas de risque qu'ils le gênent dans ses opérations mystérieuses. Tous +convaincus de l'utilité souveraine de la chose, ils n'ont garde d'y +apporter obstacle. Ils s'en vont bien vite à la messe, et ceux que leur +âge ou la maladie retient à la maison ne se soucient nullement d'être +initiés aux terribles émotions de l'opération. Ils se barricadent de +leur côté, frissonnant dans leur lit si quelque bruit étrange fait +hurler les chiens et mugir les troupeaux. + +Que se passe-t-il donc alors entre le _métayer fin_ et le bon compère +_Georgeon_? Qui peut le dire? Ce n'est pas moi; mais bien des versions +circulent dans les veillées d'hiver, autour des tables où l'on casse les +noix pour le pressoir; bien des histoires sont racontées, qui font +dresser les cheveux sur la tête. + +D'abord, pendant la messe de minuit, les bêtes parlent, et le métayer +doit s'abstenir d'entendre leur conversation. Un jour, le père +Casseriot, qui était faible à l'endroit de la curiosité, ne put se tenir +d'écouter ce que son boeuf disait à son âne. + +--Pourquoi que t'es triste, et que tu ne manges point? disait le boeuf. + +--Ah! mon pauvre vieux, j'ai un grand chagrin, répondit l'âne. Jamais +nous n'avons eu si bon maître, et nous allons le perdre! + +--Ce serait grand dommage, reprit le boeuf, qui était un esprit calme et +philosophique. + +--Il ne sera plus de ce monde dans trois jours, reprit l'âne, dont la +sensibilité était plus expansive, et qui avait des larmes dans la voix. + +--C'est grand dommage, grand dommage! répliqua le boeuf en ruminant. + +Le père Casseriot eut si grand'peur, qu'il oublia de faire son charme, +courut se mettre au lit, y fut pris de fièvre chaude, et mourut dans les +trois jours. + +Le valet de charrue Jean, de Chassignoles, a vu une fois, au coup de +l'élévation de la messe, les boeufs sortir de l'étable en faisant grand +bruit, et se jetant les uns contre les autres, comme s'ils étaient +poussés d'un aiguillon vigoureux; mais il n'y avait personne pour les +conduire ainsi, et ils se rendirent seuls à l'abreuvoir, d'où, après +avoir bu d'une soif qui n'était pas ordinaire, ils rentrèrent à l'étable +avec la même agitation et la même obéissance. Curieux et sceptique, il +voulut en savoir le fin mot. Il attendit sous le portail de la grange, +et en vit sortir, au dernier coup de la cloche, le métayer, son maître, +reconduisant un homme qui ne ressemblait à aucun autre homme, et qui lui +disait: + +--Bonsoir, Jean; à l'an prochain! + +Le valet de charrue s'approcha pour le regarder de plus près; mais +qu'était-il devenu? Le métayer était tout seul, et, voyant l'imprudent: + +--Par grand bonheur, mon gars, lui dit-il, que tu ne lui as point parlé; +car, s'il avait seulement regardé de ton côté, tu ne serais déjà plus +vivant à cette heure! + +Le valet eut si grand'peur, que jamais plus il ne s'avisa de regarder +quelle main mène boire les boeufs pendant la nuit de Noël. + + + + +III + +LES TAPISSERIES DU CHÂTEAU DE BOUSSAC + + +Le Berry n'est pas ce qu'on le juge quand on l'a traversé seulement par +les routes royales, dans ses parties plates et tristes, de Vierzon à +Châteauroux, à Issoudun ou à Bourges. C'est vers la Châtre qu'il prend +du style et de la couleur; c'est vers ses limites avec la Marche qu'il +devient pittoresque et vraiment beau. + +En remontant l'Indre jusque vers les hauteurs où il cache sa source, on +arrive à Sainte-Sévère, ancienne ville bâtie en précipice sur le versant +rapide au fond duquel coule la rivière. Jusqu'à nos jours, il était +presque courageux de descendre la rue principale et de traverser le gué. +À présent, routes et ponts se hâtent de rendre la circulation facile et +sûre aux sybarites de la nouvelle génération. Sainte-Sévère est illustre +dans les annales du Berry et dans celles de la France; c'est la dernière +place de guerre qui fut arrachée aux Anglais sur notre ancien sol. Ils y +soutinrent un assaut terrible, où le brave Duguesclin, _aidé de ses bons +hommes d'armes et des rudes gars de l'endroit_ les battit en brèche avec +fureur. Ils furent forcés promptement de se rendre et d'évacuer la +forteresse, qui élève encore ses ruines formidables et le squelette de +sa grande tour sur un roc escarpé. Nous l'avons vue entière et fendue de +haut en bas par une grande lézarde garnie de lierre; monument glorieux +pour le pays, et superbe pour les peintres. Mais, durant +l'avant-dernier hiver, la moitié de la tour fendue s'écroula tout à coup +avec un fracas épouvantable, qui fut entendu à plusieurs lieues de +distance. Telle qu'elle est maintenant, cette moitié de tour est encore +belle et menaçante pour l'imagination; mais, comme elle est trop +menaçante en réalité pour les habitations voisines, et surtout pour le +nouveau château bâti au pied, il est probable qu'avant peu, soit par la +main des hommes, soit par celle du temps, elle aura entièrement disparu. +On a longtemps conservé dans l'église de Sainte-Sévère le dernier +étendard arraché aux Anglais. Nous ignorons s'il y est encore; on nous a +dit qu'il était conservé au château par M. le comte de Vilaines, dont le +nouveau parc, jeté en pente abrupte sur le flanc du ravin, est une +promenade admirable. Non loin de Sainte-Sévère, on entre, par Boussac, +dans le département de la Creuse. Mais, jusqu'à Roul-Sainte-Croix, +quatre lieues au delà; sur l'arête élevée des collines qui forment comme +une limite naturelle aux deux provinces du Berry et de la Marche, on +foule encore l'ancien sol _berruyer_. Les paysans parlent presque tous +la langue d'_oc_ et la langue d'_oil_, et, dans sa sauvagerie marchoise, +la campagne conserve encore quelque chose de la naïveté berrichonne. + +Boussac est un précipice encore plus accusé que Sainte-Sévère. Le +château est encore mieux situé sur les rocs perpendiculaires qui bordent +le cours de la petite Creuse. Ce castel, fort bien conservé, est un joli +monument du moyen âge, et renferme des tapisseries qui mériteraient +l'attention et les recherches d'un antiquaire. + +J'ignore si quelque indigène s'est donné le soin de découvrir ce que +représentent ou ce que signifient ces remarquables travaux ouvragés, +longtemps abandonnés aux rats, ternis par les siècles, et que l'on +répare maintenant à Aubusson avec succès. Sur huit larges panneaux qui +remplissent deux vastes salles (affectées au local de la +sous-préfecture), on voit le portrait d'une femme, la même partout, +évidemment; jeune, mince, longue, blonde et jolie; vêtue de huit +costumes différents, tous à la mode de la fin du XVe siècle. C'est la +plus piquante collection des modes patriciennes de l'époque qui subsiste +peut-être en France: habit du matin, habit de chasse, habit de bal, +habit de gala et de cour, etc. Les détails les plus coquets, les +recherches les plus élégantes y sont minutieusement indiqués. C'est +toute la vie d'une merveilleuse de ce temps-là. Ces tapisseries, d'un +beau travail de haute lisse, sont aussi une oeuvre de peinture fort +précieuse, et il serait à souhaiter que l'administration des beaux-arts +en fit faire des copies peintes avec exactitude pour enrichir nos +collections nationales, si nécessaires aux travaux modernes des +artistes. + +Je dis des copies, parce que je ne suis pas partisan de l'accaparement +un peu arbitraire, dans les capitales, des richesses d'art éparses sur +le sol des provinces. J'aime à voir ces monuments en leur lieu, comme un +couronnement nécessaire à la physionomie historique des pays et des +villes. Il faut l'air de la campagne de Grenade aux fresques de +l'Alhambra. Il faut celui de Nîmes à la Maison Carrée. Il faut de même +l'entourage des roches et des torrents au château féodal de Boussac; et +l'effigie des belles châtelaines est là dans son cadre naturel. + +Ces tapisseries attestent une grande habileté de fabrication et un grand +goût mêlés à un grand savoir naïf chez l'artiste inconnu qui en a tracé +le dessin et indiqué les couleurs. Le pli, le mat et les lustrés des +étoffes, la manière, ce qu'on appellerait aujourd'hui le _chic_ dans la +coupe des vêtements, le brillant des agrafes de pierreries, et jusqu'à +la transparence de la gaze, y sont rendus avec une conscience et une +facilité dont les outrages du temps et de l'abandon n'ont pu triompher. + +Dans plusieurs de ces panneaux, une belle jeune enfant, aussi longue et +ténue dans son grand corsage et sa robe en gaîne que la dame châtelaine, +vêtue plus simplement, mais avec plus de goût peut-être, est représentée +à ses côtés, lui tendant ici l'aiguière et le bassin d'or, là un panier +de fleurs ou des bijoux, ailleurs l'oiseau favori. Dans un de ces +tableaux, la belle dame est assise en pleine face, et caresse de chaque +main de grandes licornes blanches qui l'encadrent comme deux supports +d'armoiries. Ailleurs, ces licornes, debout, portent à leurs côtés des +lances avec leur étendard. Ailleurs encore, la dame est sur un trône +fort riche, et il y a quelque chose d'asiatique dans les ornements de +son dais et de sa parure splendide. + +Mais voici ce qui a donné lieu à plus d'un commentaire: le croissant est +semé à profusion sur les étendards, sur le bois des lances d'azur, sur +les rideaux, les baldaquins et tous les accessoires du portrait. La +licorne et le croissant sont les attributs gigantesques de cette +créature fine, calme et charmante. Or, voici la tradition. + +Ces tapisseries viennent, on l'affirme, de la tour de Bourganeuf, où +elles décoraient l'appartement du malheureux Zizim; il en aurait fait +présent au seigneur de Boussac, Pierre d'Aubusson, lorsqu'il quitta la +prison pour aller mourir empoisonné par Alexandre VI. On a longtemps cru +que ces tapisseries étaient turques. On a reconnu récemment qu'elles +avaient été fabriquées à Aubusson, où on les répare maintenant. Selon +les uns, le portrait de cette belle serait celui d'une esclave adorée +dont Zizim aurait été forcé de se séparer en fuyant à Rhodes; selon un +de nos amis, qui est, en même temps, une des illustrations de notre +province[2], ce serait le portrait d'une dame de Blanchefort, nièce de +Pierre d'Aubusson, qui aurait inspiré à Zizim une passion assez vive, +mais qui aurait échoué dans la tentative de convertir le héros musulman +au christianisme. Cette dernière version est acceptable, et voici +comment j'expliquerais le fait: lesdites tentures, au lieu d'être +apportées d'Orient et léguées par Zizim à Pierre d'Aubusson, auraient +été fabriquées à Aubusson par l'ordre de ce dernier, et offertes à Zizim +en présent pour décorer les murs de sa prison, d'où elles seraient +revenues, comme un héritage naturel, prendre place au château de +Boussac. Pierre d'Aubusson, grand maître de Rhodes, était très-porté +pour la religion, comme chacun sait (ce qui ne l'empêcha pas de trahir +d'une manière infâme la confiance de Bajazet); on sait aussi qu'il fit +de grandes tentatives pour lui faire abandonner la foi de ses pères. +Peut-être espéra-t-il que son amour pour la demoiselle de Blanchefort +opérerait ce miracle. Peut-être lui envoya-t-il la représentation +répétée de cette jeune beauté dans toutes les séductions de sa parure, +et entourée du croissant en signe d'union future avec l'infidèle, s'il +consentait au baptême. Placer ainsi sous les yeux d'un prisonnier, d'un +prince musulman privé de femmes, l'image de l'objet désiré, pour +l'amener à la foi, serait d'une politique tout à fait conforme à +l'esprit jésuitique. Si je ne craignais d'impatienter mon lecteur, je +lui dirais tout ce que je vois dans le rapprochement ou l'éloignement +des licornes (symboles de virginité farouche, comme on sait) de la +figure principale. La dame, gardée d'abord par ces deux animaux +terribles, se montre peu à peu placée sous leur défense, à mesure que +les croissants et le pavillon turc lui sont amenés par eux. Le vase et +l'aiguière qu'on lui présente ensuite ne sont-ils pas destinés au +baptême que l'infidèle recevra de ses blanches mains? Et, lorsqu'elle +s'assied sur le trône avec une sorte de turban royal au front, +n'est-elle pas la promesse d'hyménée, le gage de l'appui qu'on assurait +à Zizim pour lui faire recouvrer son trône, s'il embrassait le +christianisme, et s'il consentait à marcher contre les Turcs à la tête +d'une armée chrétienne? Peut-être aussi cette beauté est-elle la +personnification de la France. Cependant, c'est un portrait, un portrait +toujours identique, malgré ses diverses attitudes et ses divers +ajustements. Je ne demanderais, maintenant que je suis sur la trace de +cette explication, qu'un quart d'heure d'examen nouveau desdites +tentures pour trouver, dans le commentaire des détails que ma mémoire +omet ou amplifie à mon insu, une solution tout aussi absurde qu'on +pourrait l'attendre d'un antiquaire de profession. + +[Note 2: M. de la Touche, qui a chanté en beaux vers et décrit en +noble prose les grâces et les grandeurs des sites du Berry et de la +Marche.] + +Car, après tout, le croissant n'a rien d'essentiellement turc, et on le +trouve sur les écussons d'une foule de familles nobles en France. La +famille des Villelune, aujourd'hui éteinte, et qui a possédé grand +nombre de fiefs en Berry, avait des croissants pour blason. Ainsi nous +avons cherché, et il reste à trouver: c'est le dernier mot à des +questions bien plus graves. + +À deux lieues de Boussac, à travers des sentiers de sable fin semé de +rochers, et souvent perdus dans la bruyère, on arrive aux pierres +Jomâtres, ou _Jo-math_, comme disent nos savants, ou _Jomares_, comme +disent les rustiques. C'est un véritable cromlech gaulois, dont j'ai +peut-être beaucoup trop parlé dans un roman intitulé _Jeanne_, mais que +l'on peut toujours explorer avec intérêt, qu'on soit artiste ou savant. +Le lieu est austère, découvert et imposant, sous un ciel vaste et jeté +au sein d'une nature pâle et dépouillée qui a un grand cachet de +solitude et de tristesse. + + + + +V + +LES BORDS DE LA CREUSE + + +L'histoire des manoirs féodaux des bords de la Creuse n'offre, durant +tout le moyen âge, qu'un série de petites guerres de voisin à voisin, +et l'on pourrait dire de cousin à cousin. Il ne paraît pas que ces +turbulents hobereaux aient pris souvent parti dans les grandes guerres +civiles qui désolaient la France. Leurs exploits se tournaient vers les +croisades, où plusieurs ont acquis du renom et dépensé leur bien. +Aussitôt rentrés chez eux, ils n'avaient plus pour aliment à leur +activité que les procès, presque toujours dénoués à main armée. Ils se +mariaient dans le pays, c'est-à-dire que toutes les familles nobles +étaient assez étroitement alliées les unes aux autres; mais il ne paraît +pas que ce fût une raison pour s'entendre. Il n'est guère de succession +qui n'ait donné lieu à des querelles, à des combats et à des assauts +plus ou moins meurtriers. + +Il résulte de la petitesse des intérêts personnels qui se sont débattus +dans ces romantiques demeures, que l'histoire des châtellenies +berruyères et marchoises, bien que très-agitée, est sans attrait réel. +Quelques épisodes comiques, quelques discussions et conventions bizarres +entre les couvents et les châteaux, à propos de redevances et de dîmes +contestées, viennent seuls rompre la monotonie de ces éternelles +escarmouches. + +Après la féodalité, les vieilles forteresses prennent parti dans les +guerres de religion, mais presque toujours avec un caractère de +personnalité fort étroit. C'est pourquoi l'on peut dire que nul pays n'a +moins d'histoire que le bas Berry. Le dernier siége que soutint le vieux +manoir de Gargilesse fut livré contre un partisan du grand Condé. +L'affaire dura vingt-quatre heures; un gendarme y fut blessé, la petite +garnison se rendit _faute de vivres_. La puissance des hobereaux s'en +allait pièce à pièce devant les idées et les besoins d'unité que +Richelieu avait semés, et que les orgies de la Fronde ne pouvaient +étouffer, comme leurs vieilles forteresses s'en allaient pierre à pierre +devant les ressources nouvelles de l'artillerie de campagne. Richelieu +avait décrété et commencé la destruction de tous ces nids de vautours; +Louis XIV l'acheva. + +Ce qui n'a pas du tout d'histoire, c'est le rivage agreste de cette +partie de la Creuse encaissée entre deux murailles de micaschiste et de +granit, depuis les rochers Martin jusqu'aux ruines de Châteaubrun. Là +n'existe aucune voie de communication qui ait pu servir aux petites +années des anciens seigneurs. Le torrent capricieux et tortueux, trop +hérissé de rochers quand les eaux sont basses, trop impétueux quand +elles s'engouffrent dans leurs talus escarpés, n'a jamais été navigable. +On peut donc s'y promener à l'abri de ces réflexions, tristes et +humiliantes pour la nature humaine, que font naître la plupart des lieux +_à souvenirs_. Ces petits sentiers, tantôt si charmants quand ils se +déroulent sur le sable fin du rivage ou parmi les grandes herbes +odorantes des prairies, tantôt si rudes quand il faut les chercher de +roche en roche dans un chaos d'écroulements pittoresques, n'ont été +tracés que par les petits pieds des troupeaux et de leurs _pâtours_. +C'est une Arcadie, dans toute la force du mot. + +Si l'on suit la Creuse jusqu'à Croyent, où elle est encore plus +encaissée et plus fortifiée par les rochers en aiguille, on en a pour +une journée de marche dans ce désert enchanté. Une journée d'Arcadie au +coeur de la France, c'est tout ce que l'on peut demander au temps où +nous vivons. + +Mais, quand nous disons _ce désert_, c'est dans un sens que nous +devrions nous reprocher comme trop aristocratique, car ce pays est +fréquenté par une population de pêcheurs, de meuniers et de gardeurs de +troupeaux. Mais c'est assez l'habitude des gens qui ont la prétention +d'appartenir à la civilisation, de se croire seuls quand ils n'ont +affaire qu'à des esprits rustiques, étrangers à leurs préoccupations. +Sans dédaigner en aucune façon ces êtres naïfs, et très-souvent +excellents, on peut cependant dire avec quelque raison qu'ils font +partie de la nature vierge qui leur sert de cadre. Ils ont pour nous le +mérite de ne rien déranger à son harmonie et de ne pas voir au delà de +ses étroits horizons. On n'a pas à craindre qu'ils ne racontent la +légende du manoir dont les ruines se dressent au sommet de leurs +collines. Ils l'ont si bien oubliée, qu'ils s'étonnent d'une question à +ce sujet. Ils ont un mot qui résume pour eux toute l'histoire du monde; +ce mot, c'est _dans les temps_, mot vague et mystérieux, qui couvre pour +eux un abîme impénétrable, inutile à creuser, «Cet endroit a été habité +_dans les temps.--Dans les temps_, on dit qu'il s'y est fait du +mal.--Il paraît que, _dans les temps_, le monde se battait toujours.» +N'en demandez pas davantage: le pourquoi et le comment n'existent pas. + +On est donc très-étonné de trouver quelquefois, chez cet homme rustique, +une certaine préoccupation et une certaine notion, que l'on pourrait +appeler divinatoire, des événements primitifs dont la terre a été le +théâtre et dont l'homme n'a pas été le témoin. Le paysan se demande +quelquefois la cause de ces formes capricieuses et de ces accidents +pittoresques qui tourmentent le sol sous ses pas. Il vous dit que le feu +a tout cuit dans la terre, et que les pierres ont poussé, _dans les +temps_, comme poussent maintenant les arbres; notion très-juste, à coup +sûr, dans une région qui porte la trace de soulèvements considérables. + +D'où vient cette tradition dans des esprits complètement incultes? Du +raisonnement et de la comparaison. On se tromperait bien si l'on +supposait que le paysan ne réfléchit pas. Il rêve plus qu'il ne pense, +il est vrai; mais sa rêverie est pleine de hardiesses d'autant plus +ingénieuses qu'elles ne sont pas entravées par les notions d'autrui. + +Si une race d'hommes mérite le bonheur, c'est à coup sûr la race +agricole. Ce bonheur serait si peu exigeant! Quand on regarde la +frugalité de ses habitudes et que l'on écoute ses plaintes, on s'étonne +du peu qu'il faudrait pour satisfaire l'ambition du paysan: celui-ci +rêve de deux vaches qu'il pourrait mettre dans son pré; celui-là, d'un +bout de pré qui suffirait à ses deux vaches. On a tort de croire que +rien ne contenterait l'avidité croissante du paysan. Il ne désire +généralement que ce qu'il peut cultiver lui-même: si, par exception, son +esprit s'inquiète des besoins de la civilisation, il s'en va, il cesse +d'être paysan. + +Le fait d'une haute sagesse économique serait d'entretenir chez le +paysan cet amour de la terre et du chez soi, auquel il renonce avec tant +de répugnance ou par suite d'instincts tellement exceptionnels. + +Quels services ne rend-il pas, en effet, à la société, cet homme sobre +et patient que rien ne rebute, et qui porte l'effort constant de sa vie +dans des solitudes où nul autre que lui ne voudrait planter sa tente? +Rien ne le rebute dans cette tâche d'isolement et de labeur. Donnez-lui +ou confiez-lui à de bonnes conditions un peu de terre, fût-ce sur la +cime d'un rocher ou sur le bord d'un torrent dévastateur, il trouvera +moyen de s'y installer. Il ne vous demandera ni chemin, ni vastes +établissements, ni dépenses sérieuses. Acclimaté et habitué à tous les +inconvénients de la région où il est né, il persiste à travailler et à +vivre quelquefois dans des conditions devant lesquelles reculeraient des +colonies amenées à grands frais. Les grandes découvertes modernes de +l'agriculture, les machines et le drainage, ne sont applicables qu'aux +plaines. Dans les régions accidentées où les transports ne se font qu'à +dos de mulet, la bêche, c'est-à-dire le bras de l'homme, peut seul tirer +parti de ces précieux filons de terre extrafine qui glissent et +s'accumulent dans les intervalles des rochers. Qui de nous voudrait se +charger de disputer, sa vie durant, ce terreau à la roche qui l'enserre, +et d'habiter cette chaumière isolée au bord du précipice? Le paysan s'y +plaît cependant, hiver comme été; il s'y acharne contre l'eau fougueuse +et la pierre obstinée! Creuser et briser, voilà toute sa vie. C'est une +vie d'ermite, c'est un travail de castor. Cet homme aurait le droit +d'être sauvage. Loin de là, il est doux, hospitalier, enjoué; il prend +en amitié le passant qui regarde son labeur et admire sa montagne. Ce +que nous disons là ne s'applique pas en particulier aux bords de la +Creuse, qui ne sont que des gorges profondes, sillonnant de vastes +plateaux fertiles et praticables; mais, si nous avons raison +relativement à d'étroits espaces dont le paysan sait, à force de +patience, utiliser les escarpements, combien notre sollicitude ne +doit-elle pas s'étendre à des populations entières, oubliées et perdues +dans les montagnes arides qui sillonnent d'autres parties de la France! + + + + +GARGILESSE + + +Grâce à une bonne tendance générale, les artistes et les poëtes +commencent à savoir et à dire que la France est un des plus beaux pays +du monde, et qu'il n'est pas nécessaire, comme on l'a cru trop longtemps +et comme la mode le prétend encore, de franchir les Alpes pour trouver +la nature belle et le ciel doux. Si, comme toutes les vastes contrées, +la France a de vastes espaces encore incultes et frappés d'une apparente +stérilité, ou des plaines uniformes fatigantes de richesses matérielles +pour l'oeil du voyageur désintéressé, elle a aussi, dans les plis de ses +montagnes, dans le mouvement de ses collines, et dans les sinuosités de +ses rivières, des grandeurs réelles, des oasis délicieuses et des +paysages enchantés. Tout le monde connaît maintenant les endroits +pittoresques fréquentés par les savants et les artistes, l'âpre +caractère des sites bretons, les splendeurs étranges du Dauphiné, les +riants jardins de Touraine, et les volcans d'Auvergne, et les herbages +splendides de Normandie, etc. + +Le centre de la France est moins connu et moins fréquenté. Le Berry, le +Bourbonnais et la Marche sont comme des noyaux qui envoient le +rayonnement et ne le reçoivent pas. Une partie de ces populations +émigre, et rien n'attire vers elles. Bourges, la ville centrale de la +nationalité française, est une ville morte, sans activité expansive, +sans autre individualité que la force d'inertie qui caractérise les +vieux Berruyers. Il ne semble pas qu'un point central puisse être un +point d'isolement. Il en est pourtant ainsi. La stagnation des habitudes +et des idées est remarquable dans cette ancienne métropole et dans les +populations environnantes. + +À part les monuments de Bourges, qui sont d'un grand intérêt, nous ne +conseillerons d'ailleurs à personne d'aller chercher par là les délices +de la promenade. Si l'on traverse le Berry, il faudra éviter aussi le +navrant pays de Brenne et les froides plaines d'Issoudun et de +Châteauroux. Ceux qui voyagent en poste ou en wagon ne verront jamais +de cette région que ce qu'elle a de morne et de stupéfiant. Pourtant, si +l'on se dirige en chemin de fer jusqu'à Argenton, et que l'on veuille +descendre, en voiture ou à cheval, le cours de la Creuse pendant deux +lieues, on arrivera dans cette partie du bas Berry où il faut +nécessairement aller à pied ou à âne, mais dont le charme vous dédommage +amplement des petites fatigues de la promenade. + +C'est une gentille et mignonne Suisse qui se creuse tout à coup sous vos +pieds, quand vous avez descendu deux ou trois amphithéâtres de collines +douces et d'un large contour. Vous vous trouvez alors en face d'une +déchirure profonde, revêtue de roches micaschisteuses d'une forme et +d'une couleur charmantes; au fond de cette gorge coule un torrent +furieux en hiver, un miroir tranquille en été: c'est la Creuse, où se +déverse un torrent plus petit, mais pas beaucoup plus sage à la saison +des pluies, et non moins délicieux quand viennent les beaux jours. Cet +affluent, c'est la Gargilesse, un bijou de torrent jeté dans des roches +et dans des ravines où il faut nécessairement aller chercher ses grâces +et ses beautés avec un peu de peine. + +Depuis quelques années, le petit village de Gargilesse, situé près du +confluent de ces eaux courantes, est devenu le rendez-vous, le +Fontainebleau de quelques artistes bien avisés. Il en attirera +certainement peu à peu beaucoup d'autres, car il le mérite bien. C'est +un nid sous la verdure, protégé des vents froids par des masses de +rochers et des aspérités de terrain fertile et doucement tourmenté. Des +ruisseaux d'eau vive, une vingtaine de sources, y baignent le pied des +maisons et y entretiennent la verdeur plantureuse des enclos. + +Quelque rustiquement bâti que soit ce village, son vieux château perché +sur le ravin et son église romane d'un très beau style, fraîchement +réparée par les soins du gouvernement, lui donnent un aspect confortable +et seigneurial. La fertilité du pays, la rivière poissonneuse, +l'abondance de vaches laitières et de volailles à bon marché, assurent +une nourriture saine au voyageur. Les gîtes propres sont encore rares; +mais les habitants, naturellement hospitaliers et obligeants, +commencent à s'arranger pour accueillir convenablement leurs hôtes. + +Une fois installé chez ces braves gens, on n'a que l'embarras du choix +pour les promenades intéressantes et délicieuses. En remontant le cours +de la Creuse par des sentiers pittoresques, on trouve, à chaque pas, un +site enchanteur ou solennel. Tantôt le _rocher du Moine_, grand prisme à +formes basaltiques, qui se mire dans des eaux paisibles; tantôt le _roc +des Cerisiers_, découpure grandiose qui surplombe le torrent et que l'on +ne franchit pas sans peine quand les eaux sont grosses. + +Ces rivages riants ou superbes vous conduisent à la colline escarpée où +se dresse l'imposante ruine de Chateaubrun. Son enceinte est encore +entière, et vous trouvez là une solitude absolue. Ce serait l'idéal du +silence, sans les cris aigus des oiseaux de proie et le murmure des +cascades de la Creuse. + +Toute cette région jouit d'une température exceptionnelle, et +particulièrement le village de Gargilesse, bâti, comme nous l'avons dit, +dans un pli du ravin et abrité de tous côtés par plusieurs étages de +collines. La présence de certains papillons et de certains lépidoptères +qui ne se rencontrent, en France, qu'aux bords de la Méditerranée, est +une preuve frappante de cette anomalie de climat, enfermée pour ainsi +dire sur un espace de quelques lieues, dans le ravin formé par la +Creuse. C'est comme une serre chaude au milieu des plateaux élevés et +froids qui unissent le bas Berry à la Marche; et c'est ici le lieu de +dire que la France manque d'une statistique des localités salubres et +bienfaisantes qu'elle renferme à l'insu de la Faculté de médecine. On +n'a encore trouvé rien de mieux à conseiller aux personnes menacées de +phthisie, que le littoral piémontais, où les riches seuls peuvent se +réfugier, et où il n'est pas prouvé que l'air salin de la mer, engouffré +dans la corniche des hautes montagnes, ne soit pas beaucoup trop violent +pour les poitrines délicates. + +Jusqu'à présent, les antiquaires, les naturalistes et les peintres ont +seuls la bonne fortune et le bon esprit de pénétrer dans ces oasis dont +nous parlons et dont nous pouvons signaler au moins une dans le rayon +de nos promenades. Combien ne découvrirait-on pas de ces abris naturels +dans les différentes provinces! Est-ce qu'un voyage médical entrepris +dans ce but par une commission compétente, et devant amener +l'établissement de maisons de santé sur un grand nombre de points de +notre territoire, ne serait pas digne de l'attention du gouvernement? Ce +serait une source de bien-être pour ces petites populations, en même +temps qu'une immense économie pour les familles médiocrement aisées qui +demandent, pour un de leurs membres languissant et menacé, un refuge +contre nos rigoureux hivers. Il faut, nécessairement que ce refuge soit +à leur portée, et certainement chaque province, chaque département +peut-être, en renferme au moins un. Mais qui le sait ou qui le remarque? +Il faudrait le trouver et le signaler. L'expérience seule des habitants +et des proches voisins les initie à ce bienfait qu'ils ne proclament +pas, la plupart ignorant peut-être qu'à quelques lieues de leur clocher +le climat change et la vigne gèle, tandis que chez eux elle fleurit et +prospère. Nous avons remarqué qu'à Gargilesse on était, cette année, en +avance de quinze jours, pour la fauchaille de la moisson, sur des +localités situées à très-peu de distance. Quinze jours, c'est énorme; +c'est la différence de Florence à Paris. Et, si nous parlons de +l'Italie, nous ferons remarquer que, dans presque toutes ses villes +renommées et recherchées, il faut payer un tribut souvent grave, +quelquefois mortel, à l'insalubrité ou à l'excitation du climat. Le +voyage, long ou rapide, produit chez les malades, ou une fatigue +funeste, ou une secousse de trop brusque transition, où les nerfs +s'exaltent. Les accès de fièvre de Rome et de Venise sont terribles. Ce +qu'on appelle la distraction du déplacement, c'est-à-dire l'émotion et +l'agitation, n'est un remède que pour ceux qui ont la force de le +supporter. Et, en effet, au physique comme au moral, il n'y a que les +natures énergiques qui supportent la transplantation et qui se +retrempent en changeant de milieu. + +C'est donc risquer le tout pour le tout que d'envoyer les malades en +Italie. Il faudrait trouver l'Italie à la porte de chaque ville de +France, et elle y est, nous en sommes certain. À le bien prendre, +l'Italie, c'est-à-dire ce que nous nous imaginons de l'Italie, comme +saveur et beauté de climat, est loin d'être partout sur le sol de la +Péninsule. On peut même affirmer que, dans cette longue chaîne de +montagnes entre deux mers qui forme son territoire, il faut beaucoup +chercher pour trouver une exposition qui ne soit ou très-froide, ou +brûlée d'un soleil dévorant. Nous avons de ces inégalités de température +en France; raison de plus pour chercher, sur un espace bien autrement +vaste et assani par la culture, les sites heureux où règnent les +bénignes influences, la facilité des transports, la vie à bon marché, et +le grand avantage d'être à proximité de ses devoirs et de ses +affections. + +FIN + + + + +TABLE + + +PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE + +BERRY.-- I. Moeurs et Coutumes + + -- -- II. Les Visions de la nuit dans les campagnes + + -- -- III. Les Tapisseries du château de Boussac + + -- -- IV. Les bords de la Creuse + + -- -- V. Gargilesse + + + + + + + + + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Promenades autour d'un village, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE *** + +***** This file should be named 12889-8.txt or 12889-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/8/8/12889/ + +Produced by Wilelmina Mallière and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/12889-8.zip b/old/12889-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ccef15b --- /dev/null +++ b/old/12889-8.zip diff --git a/old/12889-h.zip b/old/12889-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..dd840a9 --- /dev/null +++ b/old/12889-h.zip diff --git a/old/12889-h/12889-h.htm b/old/12889-h/12889-h.htm new file mode 100644 index 0000000..1baa37a --- /dev/null +++ b/old/12889-h/12889-h.htm @@ -0,0 +1,7612 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Transitional//EN" "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-transitional.dtd"> +<html lang="en"> +<head> + <meta http-equiv="Content-Type" + content="text/html; charset=iso-8859-1"/> + <title>The Project Gutenberg eBook of Promenades autour d'un village, +by George Sand.</title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + a {text-decoration: none;} + + P { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + H1,H2,H3,H4,H5,H6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + } + HR { width: 33%; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; + } + BODY{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + .linenum {position: absolute; top: auto; left: 4%;} /* poetry number */ + .note {margin-left: 2em; margin-right: 2em; margin-bottom: 1em;} /* footnote */ + .blkquot {margin-left: 4em; margin-right: 4em;} /* block indent */ + .pagenum {position: absolute; left: 92%; font-size: smaller; text-align: right;} /* page numbers */ + .sidenote {width: 20%; margin-bottom: 1em; margin-top: 1em; padding-left: 1em; font-size: smaller; float: right; clear: right;} + + .poem {margin-left:10%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem br {display: none;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem span {display: block; margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i2 {display: block; margin-left: 2em;} + .poem span.i4 {display: block; margin-left: 4em;} + .poem span.i1 {display: block; margin-left: 1em;} + .poem .caesura {vertical-align: -200%;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Promenades autour d'un village, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Promenades autour d'un village + +Author: George Sand + +Release Date: July 12, 2004 [EBook #12889] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE *** + + + + +Produced by Wilelmina Mallière and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + +</pre> + +<h1>PROMENADES</h1> +<h1>AUTOUR D'UN VILLAGE</h1> +<h2>PAR</h2> +<h1>GEORGE SAND</h1> +<hr style="width: 65%;" /> +<br /> +<h4>OUVRAGES DE GEORGE SAND</h4> +<h4>PUBLIÉS DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY. +</h4> +<br /> +<table + style="margin-left: auto; margin-right: auto; text-align: left; width: 461px; height: 46px;" + border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="Ouvrages de George Sand"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">ADRIANI<br /> + </td> + <td style="vertical-align: top;">1 VOL.<br /> + </td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LES AMOURS DE L'ÂGE D'OR</td> + <td style="vertical-align: top;">1 —</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LES BEAUX MESSIEURS DE +BOIS-DORÉ.</td> + <td style="vertical-align: top;">2—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LE CHÂTEAU DES +DÉSERTES.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE.</td> + <td style="vertical-align: top;">3—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LA COMTESSE DE RUDOLSTADT.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">CONSUELO.</td> + <td style="vertical-align: top;">3—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LES DAMES VERTES.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LA DANIELLA.</td> + <td style="vertical-align: top;">3—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LE DIABLE AUX CHAMPS.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LA FILLEULE.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">FLAVIE.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">HISTOIRE DE MA VIE.</td> + <td style="vertical-align: top;">10—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">L'HOMME DE NEIGE.</td> + <td style="vertical-align: top;">3—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">HORACE.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">ISIDORA.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">JACQUES.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">JEANNE.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LÉLIA—Métella.—Melchior.—Cora.</td> + <td style="vertical-align: top;">2—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LUCREZIA FLORIANI.—Lavinia.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LE MEUNIER D'ANGIBAULT.</td> + <td style="vertical-align: top;">2—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">NARCISSE.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LE PÉCHÉ DE M. +ANTOINE.</td> + <td style="vertical-align: top;">2—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LE PICCININO.</td> + <td style="vertical-align: top;">2—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">LE SECRÉTAIRE INTIME.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">SIMON.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">TEVERINO—Léone +Léoni.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top;">L'USCOQUE.</td> + <td style="vertical-align: top;">1—</td> + </tr> + </tbody> +</table> +<br /> +<hr style="height: 2px; width: 45%;" /> +<br /> +<br /> +<h1>PROMENADES</h1> +<h1>AUTOUR D'UN VILLAGE</h1> +<h2>PAR</h2> +<h1>GEORGE SAND</h1> +<br /> +<h4>PARIS</h4> +<h3>MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS</h3> +<h3>RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 45</h3> +<h3>À LA LIBRAIRIE NOUVELLE</h3> +<h4>1866</h4> +<hr style="width: 65%;" /> +<br /> +<h2><a name="PROMENADES"></a>PROMENADES</h2> +<h2>AUTOUR</h2> +<h2>D'UN VILLAGE</h2> +<hr style="height: 2px; width: 35%;" /> <br /> +<p>Dans les derniers jours de juin 1857, je me mis en route avec deux +compagnons qui ne demandaient qu'à courir: un naturaliste et +un +artiste, +qui est, en même temps, naturaliste amateur.</p> +<p>Il s'agissait pour eux d'explorer, sous certains rapports, la faune +entomologique, en langue vulgaire la nature des insectes qui habitent +notre département. N'étant qu'un parfait ignorant pour +mon compte, je +leur avais seulement promis, en leur servant de guide, un charmant pays +à parcourir.</p> +<p>Mais, avant d'aller plus loin, il faut que, pour la facilité +de mon +récit, je baptise ces deux personnages que j'accompagne. Je leur +laisserai les noms dont ils s'étaient gratinés l'un +l'autre dans leurs +promenades entomologiques.</p> +<p>L'artiste est, à ses moments perdus, grand collectionneur et +préparateur +de premier ordre. Un charmant petit papillon bleu fort commun +était +tombé en poussière à la collection, et notre ami +est si difficile dans +le choix des individus qu'il juge dignes d'y figurer, qu'il n'en trouve +pas toujours un sur cent. Il poursuivit donc, durant toute une saison, +la jolie lycænide <i>amyntas</i>. De là le nom bucolique +d'Amyntas qu'il +porte fort complaisamment et dont je ne vois pas, au reste, qu'il ait +sujet de se fâcher.</p> +<p>Le naturaliste, un savant modeste, bien que très-connu +à Paris de tous +les amateurs d'entomologie, était absorbé, depuis +quelques jours, dans +la recherche des coques de certaines chrysalides sur les branches +mortes +de certains arbres. De là le nom pompeux de Chrysalidor, +gracieusement +accepté par notre compagnon.</p> +<p>On partit par une matinée très-fraîche, muni de +provisions de bouche, à +seules fins de gagner du temps en route, car on trouve partout à +manger +maintenant dans notre bas Berry; mais on n'y est pas encore +très-vif. Le +Berrichon des plaines n'est jamais pressé, et avec lui il faut +savoir +attendre.</p> +<p>Or, nous voulions arriver et ne pas perdre les belles heures du jour +à +voir tourner les broches, lesquelles tournent aussi gravement que les +gens du pays. Quant aux tables, je doute qu'elles y tournent jamais, ou +ce serait avec une nonchalance si désespérante, que les +plus fervents +adeptes s'endormiraient au lieu de penser à les interroger.</p> +<p>Nous déjeunâmes donc sur l'herbe, dans les ruines d'une +vieille +forteresse, et, deux heures après, nous quittions la route pour +un +chemin vicinal non achevé, et plus gracieux à la vue que +facile aux +voitures.</p> +<p>Nous avions traversé un pays agréable, des ondulations +de terrain +fertile, de jolis bois penchés sur de belles prairies, et +partout de +larges horizons bleus qui rendent l'aspect de la contrée assez +mélancolique.</p> +<p>Mais je me rappelais avoir vu par là un site bien autrement +digne de +remarque, et, quand le chemin se précipita de manière +à nous forcer de +descendre à pied, j'invitai mes naturalistes, fureteurs de +buissons, à +jeter les yeux sur le cadre qui les environnait.</p> +<p>Au milieu des vastes plateaux mouvementés qui se donnent +rendez-vous +comme pour se toucher du pied, en s'abaissant vers une sinuosité +cachée +aux regards, le sol se déchire tout à coup, et dans une +brisure +d'environ deux cents mètres de profondeur, revêtue de +roches sombres ou +de talus verdoyants, coule, rapide et murmurante, la Creuse aux belles +eaux bleues rayées de rochers blancs et de remous écumeux.</p> +<p>C'est cette grande brisure qui se découvrait tout à +coup au détour du +chemin et qui ravissait nos regards par un spectacle aussi charmant +qu'inattendu.</p> +<p>En cet endroit, le torrent forme un fer à cheval autour d'un +mamelon +fertile couvert de blondes moissons. Ce mamelon, incliné +jusqu'au lit +de la Creuse, ressemble à un éboulement qui aurait +coulé paisiblement +entre les deux remparts de rochers, lesquels se relèvent de +chaque côté +et enferment, à perte de vue, le cours de la rivière dans +les sinuosités +de leurs murailles dentelées.</p> +<p>Le contraste de ces âpres déchirements et de cette eau +agitée, avec la +placidité des formes environnantes, est d'un <i>réussi</i> +extraordinaire.</p> +<p>C'est une petite Suisse qui se révèle au sein d'une +contrée où rien +n'annonce les beautés de la montagne. Elles y sont pourtant +discrètement +cachées et petites de proportions, il est vrai, mais vastes de +courbes +et de perspectives, et infiniment heureuses dans leurs mouvements +souples et fuyants. Le torrent et ses précipices n'ont pas de +terreurs +pour l'imagination. On sent une nature abordable, et comme qui dirait +des abîmes hospitaliers. Ce n'est pas sublime d'horreur; mais la +douceur +a aussi sa sublimité, et rien n'est doux à l'oeil et +à la pensée comme +cette terre généreuse soumise à l'homme, et qui +semble ne s'être permis +de montrer ses dents de pierre que là où elles servent +à soutenir les +cultures penchées au bord du ravin.</p> +<p>Quand vous interrogez une de ces mille physionomies que revêt +la nature +à chaque pas du voyageur, ne vous vient-il pas toujours à +l'idée de la +personnifier dans l'image d'une déesse aux traits humains?</p> +<p>La terre est femelle, puisqu'elle est essentiellement mère. +C'est donc +une déité aux traits changeants, et elle se symbolise par +une beauté de +femme tour à tour souriante et désespérée, +austère et pompeuse, +voluptueuse et chaste. Le travail de l'homme, jusqu'à ce jour +ennemi de +sa beauté, réussit à lui ôter toute +physionomie, et cela, sur de grandes +étendues de pays. Livrée à elle-même, elle +trouve toujours moyen d'être +belle ou frappante d'une manière quelconque.</p> +<p>Voilà pourquoi, dès qu'on aborde une région +où les conquêtes de la +culture n'ont pu effacer la trace des grands bouleversements ou des +grands nivellements primitifs, on est saisi d'émotion et de +respect.</p> +<p>Cette émotion tient du vertige devant les scènes +grandioses des hautes +montagnes et les débris formidables des grands cataclysmes.</p> +<p>Rien de semblable ici.</p> +<p>C'est un mouvement gracieux de la bonne déesse; mais, dans ce +mouvement, +dans ce pli facile de son vêtement frais, on sent la force et +l'ampleur +de ses allures. Elle est là comme couchée de son long sur +les herbes, +baignant ses pieds blancs dans une eau courante et pure; c'est la +puissance en repos; c'est la bonté calme des dieux amis. Mais il +n'y à +rien de mou dans ses formes, rien d'énervé dans son +sourire. Elle a la +souveraine tranquillité des immortels, et, toute mignonne et +délicate +qu'elle se montre, on sent que c'est d'une main formidablement +aisée +qu'elle a creusé ce vaste et délicieux jardin dans cet +horizon de son +choix.</p> +<p>Ce jardin naturel qui s'étend sur les deux rives de la +Creuse, c'est +l'oasis du Berry.</p> +<p>Chère petite Indre froide et muette de nos prairies, +pardonne-le-nous! +tu es notre compagne légitime; mais nous tous qui habitons tes +rives +étroites et ombragées, nous sommes les amoureux de la +Creuse, et, quand +nous avons trois jours de liberté, nous te fuyons pour aller +tremper le +bout de nos doigts dans les petits flots mutins de la naïade de +Châteaubrun et de Crozant. Les bons bourgeois et les jeunes +poëtes de +nos petites villes vont voir ces rochers, après lesquels ils +croient +naïvement que les Alpes et les Pyrénées n'ont plus +rien à leur +apprendre.</p> +<p>Faisons comme eux, oublions le mont Blanc et le pic du Midi. +Oublions +même Mayorque et l'Auvergne, et le Soracte, plus facile à +oublier.</p> +<p>Qu'importe la dimension des choses! C'est l'harmonie de la couleur +et la +proportion des formes qui constituent la beauté. Le sentiment de +la +grandeur se révèle parfois aussi bien dans la pierre +antique gravée d'un +chaton de bague que dans un colosse d'architecture.</p> +<p>La journée était devenue brûlante; nos chevaux +avaient faim et soif: +nous descendîmes au village du Pin, où le chemin +finissait. Mais le +malheureux village, il est assis au bord du ravin de la Creuse, et il +lui tourne le dos! Pas une maison, pas un oeil qui se soucie de plonger +dans cette belle profondeur; les habitants aiment mieux regarder leur +chemin neuf et poudreux et le talus aride qui l'enferme.</p> +<p>Malgré cette absence de goût, on peut dire, comme dans +les relations des +grands voyages, que les habitants de ce lieu sont <i>fort affables</i>. +Nous +sommes encore en plein Berry, et pourtant ce sont d'autres types, +d'autres manières, d'autres costumes que ceux des bords de +l'Indre. +L'air avenant, l'obligeance hospitalière, la confiance soudaine, +je ne +sais quelle familiarité sympathique, voilà +d'emblée, et de la part de +toutes gens, un bon accueil assuré. En un instant, +étables et granges +s'ouvrent pour remiser au mieux notre véhicule et recevoir nos +chevaux.</p> +<p>—Ah! vous voilà enfin revenu chez nous? dit, derrière +moi, une voix +d'homme en m'appelant par mon nom. Votre cheval blanc ne valait pas +ceux-ci. Et votre fils, où est-il donc? Je ne le vois pas. +Où +voulez-vous aller, cette fois? À la Roche-Martin ou à la +Preugne-au-Pot? +Nous aurons, j'espère, meilleur temps que la dernière +fois, et nous +passerons la rivière sans danger dans le bateau.</p> +<p>Cet homme, qui me parlait de nos dernières courses avec lui +en 1844, +comme s'il se fût agi d'hier, et dont je reconnaissais la figure +de +contrebandier espagnol, c'était Moreau, le pêcheur de +truites, le loueur +d'ânes et de chevaux, le messager, le guide, le factotum actif et +intelligent des voyageurs en Creuse.</p> +<p>—Conduisez-nous à l'autre village, lui dis-je; vos chemins +sont tout +changés; je ne me reconnais plus.</p> +<p>—Ah! dame, nos chemins sont mieux dessinés qu'autrefois. On +va plus +droit; mais ils ne sont pas encore commodes aux voitures, et vous irez +plus vite à pied.</p> +<p>—C'est notre intention, d'aller à pied.</p> +<p>—Alors, marchons.</p> +<p>—J'ai grand'soif, dit Amyntas en soupirant.</p> +<p>—Voulez-vous du lait de ma chèvre? lui cria une pauvre femme +devant la +porte de laquelle nous passions.</p> +<p>Amyntas accepta, tout joyeux d'avoir à donner à cette +aimable +villageoise une pièce de monnaie. Elle ne la refusa pas, mais +elle la +reçut avec étonnement.</p> +<p>—Comment! dit-elle, vous voulez payer une écuellée de +lait? Ça n'en +valait pas la peine, et j'étais bien aise de vous l'offrir.</p> +<p>—Vous ne me connaissez pourtant pas?</p> +<p>—Non; mais on aime à faire plaisir aux passants.</p> +<p>—Oh! oh! me dit Amyntas, sommes-nous donc déjà si loin +de la vallée +Noire? Je n'y ai jamais vu un paysan prévenir les désirs +d'un inconnu. +Je sais bien que ce n'est pas avarice, mais c'est méfiance ou +timidité.</p> +<p>Le soleil baissait; nous ne savions pas où nous trouverions +à dîner et à +coucher, et, une fois engagés dans le ravin, où la nuit +se fait de bonne +heure et où les sentiers ne sont vraiment pas commodes, il n'y a +rien de +mieux à faire que de s'en remettre à la Providence.</p> +<p>Amyntas doubla le pas en chantant.</p> +<p>Chrysalidor ne chantait pas; il ne pensait même plus à +récolter des +insectes. Tandis que son compagnon s'enivrait de bien-être et de +mouvement, il était tranquillement ravi du charme particulier de +ce +doux et agreste paysage. Tout savant exact et chercheur minutieux qu'il +est, il connaît les jouissances de l'artiste, il n'a pas +l'intelligence +atrophiée par l'amour du détail. Il comprend et il aime +l'ensemble. Il +sait respirer la saveur du grand tout. Cependant il voyait comme qui +dirait des deux yeux. Il en avait un pour le grand aspect du temple de +la nature, et l'autre pour les pierres précieuses qui en +revêtent le sol +et les parois.</p> +<p>—Je vois ici, nous dit-il, une flore tout à coup +différente de celle +que nous traversions il y a un quart d'heure. Voici des plantes de +montagne qui ont le <i>facies</i> méridional: où donc +sommes-nous? Je n'y +comprends plus rien. Et cette chaleur écrasante à l'heure +où l'air +devrait fraîchir, la sentez-vous? Il n'y a pourtant pas un nuage +au +ciel.</p> +<p>—Si je la sens? répondit Amyntas. Je le crois bien! Nous +sommes pour le +moins en Afrique.</p> +<p>—Il serait fort possible, reprit le savant d'un air absorbé, +que nous +fissions ici quelque <i>rencontre</i> étonnante!</p> +<p>—Oh! n'ayez pas peur, monsieur! s'écria Moreau, qui crut que +notre +savant s'attendait à rencontrer tout au moins quelque lion de +l'Atlas. +Il n'y a point ici de méchantes bêtes.</p> +<p>Le chemin fit encore un coude, et le village, le vrai village +cherché, +se présenta magnifiquement éclairé, sous nos +pieds. Il faut arriver là +au soleil couchant: chaque chose a son heure pour être belle.</p> +<p>C'est un nid bâti au fond d'un entonnoir de collines rocheuses +où se +sont glissées des zones de terre végétale. +Au-dessus de ces collines +s'étend un second amphithéâtre plus +élevé. Ainsi de toutes parts le vent +se brise au-dessus de la vallée, et de faibles souffles ne +pénètrent au +fond de la gorge que pour lui donner la fraîcheur +nécessaire à la vie. +Vingt sources courant dans les plis du rocher, ou surgissant dans les +enclos herbus, entretiennent la beauté de la +végétation environnante.</p> +<p>La population est de six à sept cents âmes. Les maisons +se groupent +autour de l'église, plantée sur le rocher central, et +s'en vont en +pente, par des ruelles étroites, jusque vers la lit d'un +délicieux +petit torrent dont, à peu de distance, les eaux se perdent +encore plus +bas dans la Creuse.</p> +<p>C'est un petit chef-d'oeuvre que l'église romano-byzantine. +La +commission des monuments historiques l'a fait réparer avec soin. +Elle +est parfaitement homogène de style au dehors et charmante de +proportions.</p> +<p>À l'intérieur, le plein cintre et l'ogive molle se +marient agréablement. +Les détails sont d'un grand goût et d'une riche +simplicité. On descend +par un bel escalier à une crypte qui prend vue sur le ravin et +le +torrent.</p> +<p>Mais, des curieuses fresques que j'ai vues autrefois dans cette +crypte, +il ne reste que des fragments épars, quelques personnages +vêtus à la +mode de Charles VII et de Louis XI, des scènes religieuses d'une +laideur +naïve et d'un sens énigmatique. Ailleurs, quelques anges +aux longues +ailes effilées, d'un dessin assez élégant et +portant sur la poitrine des +écussons effacés. Malgré la sécheresse de +la roche, l'humidité dévore +ces précieux vestiges. Quelque source voisine a trouvé +assez récemment +le moyen de suinter dans le mur où j'ai encore vu, il y a trente +ans, +les restes d'une danse macabre extrêmement curieuse. Les +personnages +glauques semblaient se mouvoir dans la mousse verdâtre qui +envahissait +le mur: c'était d'un ton inouï en peinture et d'un effet +saisissant.</p> +<p>Le Christ assis, nimbé entièrement, qui surmonte le +maître-autel de la +nef supérieure, est d'une époque plus primitive, +contemporaine, je +crois, de la construction de l'église. Je l'ai toujours vu aussi +frais +qu'il l'est maintenant, et je suppose qu'il avait été, +dès lors, +restauré par quelque artiste de village, qui lui a +conservé, par +instinct, conscience ou tradition, sa naïveté barbare. Tant +il y a qu'on +jurerait d'une fresque exécutée d'hier par un de ces +peintres +gréco-byzantins qui, en l'an 1000, parcouraient nos campagnes et +décoraient nos églises rustiques.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h2>II</h2> +<br /> +<p>Le tombeau de Guillaume de Naillac, seigneur du lieu au XIIIe +siècle, +représente un personnage couché, vêtu d'une longue +robe, l'aumônière au +flanc, la tête appuyée sur un coussin que soutiennent deux +angelots. Sa +colossale épée repose près de lui; à ses +pieds est le <i>léopard passant</i> +de son blason.</p> +<p>Il y a trente ans, ce sévère personnage était +encore en grande +vénération, sous le nom grotesque et la renommée +cynique d'un certain +saint que l'on ne doit pas nommer en bonne compagnie.</p> +<p>Je ne sais quel honnête curé a trouvé moyen de +détruire cette +superstition et de conserver le sire de Naillac en bonne odeur +auprès +des dévots de sa paroisse, en faisant de lui (à tort, il +est vrai) le +fondateur de l'église; si bien qu'aujourd'hui on vous montre +l'ancien +saint sous ce titre prosaïque: <i>l'entrepreneur de bâtiment</i>. +Son nez et +sa bouche sont entaillés de coupures qui l'ont un peu +défiguré.</p> +<p>L'usage était encore, il y a trente ans, de gratter ainsi au +couteau +certaines statues, et même certaines pierres. La poudre qu'on en +retirait était mêlée à un verre d'eau que +s'administraient les femmes +stériles.</p> +<p>Cette précieuse église était bâtie au +centre de l'antique forteresse +dont les tours et la muraille ruinées jalonnent l'ancien +développement +sur le roc escarpé.</p> +<p>Le château moderne, bâti au siècle dernier dans +un style quasi +monastique, soutient le chevet de l'église. L'ancienne porte, +flanquée +de deux tours, espacée d'une ogive au-dessus de laquelle se +dessinent +les coulisses destinées à la herse, sert encore +d'entrée au manoir. Le +pied des fortifications plonge à pic dans le torrent.</p> +<p>Nul château n'a une situation plus étrangement +mystérieuse et +romantique. Un seul grand arbre ombrage la petite place du bourg, qui, +d'un côté, domine le précipice, et, de l'autre, se +pare naturellement +d'un énorme bloc isolé, d'une forme et d'une couleur +excellentes.</p> +<p>Arbre, place, ravin, herse, église, château et rocher, +tout cela se +tient et forme, au centre du bourg, un tableau charmant et singulier +qui +ne ressemble qu'à lui-même.</p> +<p>Le châtelain actuel est un solide vieillard de quatre-vingts +ans, qui +s'en va encore tout seul, à pied, par une chaleur torride, +à travers les +sentiers escarpés de ses vastes domaines. Riche de cinquante +mille +livres de rente, dit-on, il n'a jamais rien restauré que je +sache; mais +il n'a jamais rien détruit; sachons-lui-en gré. Les pans +écroulés de ses +vieilles murailles sombres dentellent son rocher dans un +désordre +pittoresque, et les longs épis historiés de ses +girouettes tordues et +penchées sur ses tours d'entrée ne peuvent être +taxés d'imitation et de +charlatanisme.</p> +<p>Un autre monument du village, c'est une maison renaissance, fort +élégante d'aspect, habitée par des paysans. Elle +tombe en ruine.</p> +<p>À quelque distance, on la croirait bâtie en beau +moellon de granit; +mais, comme toutes les autres, elle n'est qu'en pierre +feuilletée et +schisteuse de la localité.</p> +<p>On l'a seulement revêtue de filets de mastic blanchâtre +en relief, qui +font un trompe-l'oeil très-harmonieux. Son pignon aigu est +percé d'une +petite fenêtre soutenue par un meneau déjeté, en +vrai granit taillé en +prisme.</p> +<p>La porte cintrée est enfoncée sous le balcon de bois +du premier étage et +sous l'avancement de l'escalier, lequel est formé de gros blocs +irréguliers à peine dégrossis.</p> +<p>Une vigne folle court sur le tout et complète la physionomie +pittoresque +de cette élégante et misérable demeure, dont un +appendice écroulé gît à +son flanc depuis des siècles, sans qu'il soit question +d'ôter les +décombres.</p> +<p>Au reste, cette maison, dans ses dispositions +générales, paraît avoir +servi de modèle à toutes celles du village. Sauf les +grands pignons, qui +ont été remplacés par des toits tombants, communs +à plusieurs +habitations mitoyennes, toutes sont construites sur le même plan.</p> +<p>Le rez-de-chaussée, avec une porte à cintre +surbaissé, ou à linteau +droit, formée d'une seule pierre gravée en arc à +contre-courbe, n'est +qu'un cellier dont l'entrée s'enfonce sous le balcon du premier +étage, +quelquefois entre deux escaliers de sept à huit marches assez +larges, +descendant de face. Au premier, une ou deux chambres; au-dessus, un +grenier dont la mansarde en bois ne manque pas de caractère.</p> +<p>Beaucoup de ces maisons paraissent dater du XIVe ou du XVe +siècle. Elles +ont des murs épais de trois ou quatre pieds et d'étroites +fenêtres à +embrasures profondes, avec un banc de pierre posé en biais. On a +presque +partout remplacé le manteau des antiques cheminées par +des cadres de +bois; mais les traces de leurs grandes ouvertures se voient encore dans +la muraille.</p> +<p>Les chambres de ces vieilles maisons rustiques sont mal +éclairées, +d'autant plus qu'elles sont très spacieuses. Le plafond, +à solives nues, +est parfois séparé en deux par une poutre transversale et +s'inclinant en +forme de toit, des deux côtés. Le pavé est en +dalles brutes, inégales et +raboteuses. L'ameublement se compose toujours de grands lits à +dossier +élevé, à couverture d'indienne piquée, et +à rideaux de serge verte ou +jaune sortant d'un lambrequin découpé, de hautes armoires +très-belles, +de tables massives et de chaises de paille. Le coucou y fait entendre +son bruit monotone, et les accessoires encombrent les solives: partout +le filet de pêche et le fusil de chasse.</p> +<p>Il y a, dans ce village, des constructions plus modernes, des +maisonnettes neuves et blanches, crépies à +l'extérieur, et dont les +entourages, comme ceux du château, sont en brique rouge.</p> +<p>Grâce à leurs petits perrons et aux vignes feuillues +qui s'y enlacent, +elles ne sont pas trop disparates à côté des +constructions primitives +qui montrent leurs flancs de pierres sèches d'un brun roux, +leurs toits +de vieilles tuiles toutes pareilles de ton et de forme à cette +pierre +plate du pays, et leurs antiques encadrements de granit à pans +coupés. +La couleur générale est sombre mais harmonieuse, et les +grands noyers +environnants jettent encore leur ombre à côté de +celle des ruines de la +forteresse.</p> +<p>—Les maisons sont chères ici, nous dit notre guide. Vous +voyez, il n'y +a pas de place pour bâtir: le rocher ne veut pas.</p> +<p>—Qu'est-ce que vous appelez chères, dans ce pays-ci?</p> +<p>—De cinq cents à mille francs, suivant la bonté de la +carcasse.</p> +<p>—Croyez-vous qu'on pourrait trouver ici des chambres pour passer la +nuit?</p> +<p>—Tenez! dit-il en marchant devant nous pour ouvrir une porte qui +n'avait pas de gâche à la serrure, regardez si ça +vous convient.</p> +<p>Nous montâmes l'inévitable perron, dont les rampes sont +toujours +revêtues de grands carrés de micaschiste jaune brun ou de +galets +granitiques des bords de la Creuse, ce qui rappelle les constructions +pyrénéennes en dalles de basalte et en cailloux des gaves.</p> +<p>Nous trouvâmes là deux petites chambres blanchies +à la chaux, plafonnées +en bois brut, meublées de lits de merisier et de grosses chaises +tressées de paille. C'est très-propre. Nous voilà +logés.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h2>III</h2> +<br /> +<p>Il s'agissait de dîner.</p> +<p>—Dîner? s'écria Moreau. La belle affaire! Regardez! le +village est +rempli de poules et de poulets qui ne sont pas farouches. On en aura +vite attrapé deux ou trois. Voyez combien de vaches rentrent du +pré! +Chacun a la sienne, tout au moins. Croyez-vous qu'on manque ici de lait +et de beurre? Et les oeufs! Il n'y a qu'à se baisser pour en +ramasser. +Enfin la Creuse n'est pas loin. Je m'y en vas donner un coup +d'épervier, +et, si je ne vous rapporte pas une belle truite, à tout le moins +je +trouverai bien une belle friture de tacons.</p> +<p>Or, le tacon est le saumon en bas âge; les saumons de mer, +remontant la +Loire, viennent frayer dans les eaux vives de la Creuse, et ce n'est +point là un mets à dédaigner. On n'a pas encore +à se tourmenter ici de +pisciculture, à moins que ce ne soit pour étudier les +procédés de +l'ingénieuse et bonne nature, afin de les appliquer en d'autres +pays.</p> +<p>Outre ce menu, nous avions cueilli en route de beaux ceps. Tout cela +était fort alléchant pour des gens affamés, +même ces pauvres poulets qui +couraient encore. Mais il fallait une cuisine et une femme; car aucun +de +nous ne possédait les utiles talents de l'auteur des <i>Impressions +de +voyage</i>.</p> +<p>—De quoi diable vous inquiétez-vous? dit le guide. Il y a ici +une +auberge dont la maîtresse cuisinerait pour un archevêque. +C'est elle qui +vous prêtera les chambres où vous voilà, à +condition que vous irez dîner +chez elle, en haut du village. Est-ce convenu? restez-vous ici? Je vas +commander la soupe. En attendant, descendez ce chemin, et vous vous +trouverez à la rencontre de la petite rivière et de la +grande. Restez-y +une heure et revenez: tout sera prêt, même le café, +car je me souviens +que vous n'aimez point à vous passer de ça.</p> +<p>—Mais je me reconnais très-bien, lui dis-je; il n'y a point +de pont en +bas du village.</p> +<p>—Si fait, il y en a un maintenant. Allez devant vous.</p> +<p>Nous trouvâmes le chemin rapide, mais commode, le pont +très-joli et le +confluent des deux torrents admirable de fraîcheur et de +mystère.</p> +<p>Le soleil était déjà couché pour nous, +il était descendu derrière les +rochers qui nous faisaient face; mais, au loin, il envoyait, à +travers +ses brisures, de grandes lueurs chaudes et brillantes sur les fonds +d'émeraude de la gorge.</p> +<p>Quand on est tout au fond de cette brèche qui sert de lit +à la Creuse, +l'aspect devient quelquefois réellement sauvage. Sauf les +pointes +effilées de quelques clochers rustiques qui, de loin en loin, se +dressent comme des paratonnerres sur le haut du plateau, et quelques +moulins charmants échelonnés le long de l'eau, avec leurs +longues +écluses en biais ou en éperon, qui rayent la +rivière d'une douce et +fraîche cascatelle, c'est un désert.</p> +<p>Pour peu que l'on se trouve engagé dans un de ses coudes +rocailleux, +assez escarpés pour ne pas livrer passage aux troupeaux, on se +croirait +au sein d'une nature âpre et désolée. Mais, un peu +plus loin, la +rivière tourne, et la scène change. Le ravin s'adoucit un +instant et +laisse couler des zones d'herbe fraîche et de beaux arbres, +jusqu'à de +délicieuses pelouses, où les pieds meurtris se reposent +dans du velours. +Et puis ce sont de longues flaques de sable fin et humide où +croissent +des plantes exquises, diverses espèces de sauges et de baumes, +et ces +grandes menthes aux grappes lilas, dont les mouches, les papillons et +les coléoptères semblent se disputer le nectar avec une +sorte de rage.</p> +<p>Tout ce monde-là était endormi pendant que le soleil +s'en allait, et on +ne voyait plus voler que le satyre janira, ce papillon si abondant dans +toute la France, hardi et pullulant comme le moineau, dont il a la +couleur brune, et qui, comme lui, se couche tard, après avoir +fait +beaucoup de façons et essayé beaucoup de gîtes.</p> +<p>La Creuse occupe déjà un lit assez large dans ces +parages; elle est +presque partout semée de longues roches aiguës, qu'un +léger sédiment +blanchit au temps des crues. Quelquefois ce sont des crêtes +quartzeuses, +d'un vrai blanc de marbre, qui se dressent au milieu du sol primitif: +on croirait pouvoir la franchir partout aisément en sautant de +pierre en +pierre; mais, vers son milieu, elle a presque toujours un canal rapide +assez profond.</p> +<p>Chaque moulin a son petit bateau, qui peut transporter quelques +individus d'une rive à l'autre; mais rarement les +propriétaires occupent +les deux rives, et le besoin de communiquer entre eux se fait peu +sentir +aux habitants des deux plateaux, si bien que, d'un côté +à l'autre du +précipice, on passe très-bien plusieurs années +sans se connaître et sans +nouer de relations, du moins dans la partie qui s'étend de la +grande +ruine de Châteaubrun au point où nous étions.</p> +<p>Nous rêvions fort tranquillement sur les îlots de roches +du rivage, +quand nous fûmes assaillis par les naturels du pays sous la forme +de +quatre gamins occupés, ou plutôt nullement occupés +à garder quatre +cochons. Chacun avait le sien par rang de taille, et le dernier bambin +avait la gouverne du cochon de lait.</p> +<p>Les cochons étaient bien sages, les enfants l'étaient +moins; ils +accoururent autour de nous, criant, hurlant, gambadant et nous montrant +quatre effroyables petits museaux qui semblaient écorchés +à vif et +baignés d'un sang noirâtre, le tout dans l'évidente +intention de nous +effrayer.</p> +<p>C'est un divertissement bien connu chez nous que ce barbouillage +avec le +jus des guignes noires qui pendent au-dessus des buissons et jonchent +la +terre à leur maturité.</p> +<p>Amyntas répondit à ce défi par un prodige non +moins terrible.</p> +<p>Il tira de sa poche un de ces petits cornets qui servent à se +rappeler +quand on est trop éparpillé à la promenade, et +dont nous sommes toujours +munis.</p> +<p>Le cri rauque de cet instrument fit merveille. Nos petits sauvages +s'enfuirent à toutes jambes, en proie à une frayeur +indicible, et le +plus petit, beuglant et pleurant comme un veau, se laissa choir en +criant merci. Il fallut aller le relever et le consoler.</p> +<p>Le dîner fut excellent, le café fort passable, +l'hôtesse très-obligeante +et très-empressée.</p> +<p>La promenade du lendemain fut réglée, des mesures +prises pour le réveil +et le départ. Puis nous descendîmes le village, chacun une +lumière à la +main, précaution indispensable pour la première fois dans +ces rues +difficiles; et notez que nous avions trouvé de la bougie, +sybarites que +nous étions!</p> +<p>Notre rue est la plus encaissée et la plus enfouie du bourg, +dans une +coulisse de rochers; d'un côté les ruines de la +forteresse, de l'autre +une série de petites cours ouvertes, que l'on pourrait appeler +des +<i>squares</i>, fermés au fond par le roc qui se relève +brusquement, et par +un ruisselet d'eau vive, à peu près muet en cette saison, +mais +grouillant et joyeux à la moindre pluie.</p> +<p>Les maisonnettes sont généralement disposées +par trois, soudées +ensemble, faisant face à deux ou trois autres toutes pareilles.</p> +<p>Cela fait cinq ou six familles se voyant les unes chez les autres +à +toutes les heures du jour, élevant ensemble marmots, poules et +pigeons, +tout cela s'échelonnant sur les perrons ou se groupant dans la +cour +commune de la façon la plus pittoresque.</p> +<p>Voilà donc un vrai village, non pas un village +d'opéra-comique +d'autrefois, lorsque les bergères avaient des robes de satin et +les +moutons des rubans roses, mais un village d'opéra-comique +moderne, +c'est-à-dire un décor à la fois charmant et vrai, +un décor de Rubé et +consorts, permettant une mise en scène heureuse et naïve, +des détails +empruntés avec amour à la nature; du réalisme +comme il faut en faire, en +choisissant dans le réel ce qui vaut la peine d'être +peint: une petite +ogive basse sur le ruisseau, un fond dont le toit en tourelle +disparaît +sous les fleurs sauvages, un buisson heureusement jeté sur les +décombres, que sais-je?</p> +<p>L'art aime et voit aujourd'hui tout ce qui est naïf, même +la brouette +cassée qui, avec une urne renversée, compose un tableau +sur le fumier +blond où le coq se promène d'un air aussi vaniteux que +s'il foulait un +tapis de pourpre, et où la poule gratteuse et affairée +semble toujours +absorbée dans la recherche de cette fameuse perle dont elle ne +saurait +que faire.</p> +<p>Sentir que tout est du ressort de l'artiste, voilà, quant +à moi, tout ce +que je peux entendre au mot de réalisme, arboré comme une +nouveauté par +les uns, et repoussé comme une hérésie par les +autres.</p> +<p>Mais laissons les discussions littéraires. J'y reviendrai +certainement, +car il y a beaucoup à dire en faveur d'un certain sentiment de +la +réalité qui peut être trop dédaigné, +et contre ce même sentiment poussé +trop loin.</p> +<p>Continuons notre exploration.</p> +<p>Celle de l'appartement ne fut pas longue; au dehors, la lune avait +un si +mince croissant d'argent, qu'il n'y avait pas à regarder +beaucoup par la +fenêtre. Tout était sombre. La porte ne fermant pas, il +était bien +évident que le vol était chose inconnue en ce pays.</p> +<p>—Que les misanthropes disent ce qu'ils voudront, qu'ils raillent +amèrement ceux qui croient encore à la vie rustique; +voici, me +disais-je, une porte sans loquet qui répond victorieusement. +Cette +maison appartient à quelqu'un qui ne l'habite pas, qui demeure +à l'autre +bout du village et qui y laisse un petit mobilier sous la bonne foi +publique. La cour n'a aucune espèce de clôture: s'il n'y a +pas un seul +larron sur sept cents habitants, c'est toujours quelque chose, il faut +en convenir.</p> +<p>Le silence de la nuit fut inouï. Pas un souffle dans l'air et +pas un +souffle humain; pas un bruissement d'animal quelconque. Je croyais +avoir +trouvé chez nous l'idéal du silence nocturne. Mais notre +silence est un +vacarme à côté de celui-ci. Je ne m'en suis pas +encore rendu compte.</p> +<p>Dans un si petit espace rempli de gens et de bêtes, vivant, +pour ainsi +dire, en un tas, d'où vient que rien ne bouge et ne transpire? +Avec +cette nuit sombre, c'était presque solennel.</p> +<p>Mais à peine fit-il jour, que les coqs vinrent chanter +à notre porte. Si +nous ne l'eussions soutenue d'une chaise, pour nous préserver du +frais +de la nuit, toutes les volailles du pays seraient entrées chez +nous pour +nous annoncer l'approche du soleil. Et puis des voix d'enfants +espiègles +et rieuses chantèrent avec les oiseaux, dès que les +rayons du matin +dépassèrent le haut du rocher.</p> +<p>Je regardai la maison neuve et propre qui nous faisait face. C'est +l'école communale. Fillettes et garçons arrivaient en +belle humeur, et +le pauvre petit instituteur, bossu comme Ésope, assis, je ne +sais +comment, sur son escalier en plein air, les attendait d'un air doux et +mélancolique.</p> +<p>Nous partîmes à pied pour Châteaubrun, +escortés d'un âne qui portait +notre déjeuner.</p> +<p>Avant d'étudier plus à fond le village, je voulais +montrer à mes +compagnons une des ruines les plus pittoresques du pays et refaire +connaissance avec tous les remarquables environs du village.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h2>IV</h2> +<br /> +<p>Nous prîmes le plus court, par égard pour l'âne, +que madame Rosalie, +notre aubergiste, avait chargé comme un mulet d'Espagne. Il +portait, en +outre, un gamin chargé de le ramener, et l'épervier de +pêche de Moreau, +qui ne saurait faire un pas sans ce compagnon fidèle.</p> +<p>Ce chemin est insipide, comme tous les bons chemins. Il s'en va tout +droit sur un plateau tout nu. Les six kilomètres en plaine nous +parurent +plus longs que douze en montagne.</p> +<p>Les entomologistes allaient devant, peu surpris de rencontrer de +temps à +autre le <i>grand Mars</i>, qu'ils avaient signalé dès +la veille comme un +hôte logique de ces régions, mais se plaignant beaucoup de +l'absence de +papillons et de l'aridité du sol.</p> +<p>Je fis la conversation avec Moreau. C'est un malin, un sceptique et +un +railleur; mais c'est un grand philosophe.</p> +<p>—J'ai eu bien du mal depuis que nous ne nous sommes vus, me dit-il. +Je +ne sais pas, si vous vous souvenez que j'étais marié. +J'ai perdu ma +femme. J'étais un peu meunier et un peu ouvrier. Mais, seul du +village +où vous avez laissé hier votre voiture, je n'ai que mon +corps et ma +maison. Dans nos petits bourgs, tout le monde est propriétaire, +et il +n'y a point de malheureux. Moi, j'ai bien un roc.... À propos, +le +voulez-vous, mon roc? Vous savez, vous disiez dans le temps que vous +voudriez avoir un coin sur la Creuse? Je ne vous vends pas le mien; je +vous le donne. Il n'y pousse que de la fougère, et je n'ai pas +de quoi y +nourrir un mouton. Je paye cinq sous d'imposition pour ce rocher, et +voilà tout ce que j'en retire. Dame, il est grand, vous auriez +de quoi y +bâtir une belle maison, en dépensant d'abord une dizaine +de mille francs +pour tailler la roche et faire l'emplacement. Allons, vous n'en voulez +pas? Vous avez raison. Je n'en veux pas non plus. Aussi il reste +là bien +tranquille. Y va qui veut ... c'est-à-dire qui peut!</p> +<p>—Comment avez-vous pu élever votre famille? Car vous avez des +enfants!</p> +<p>—Ils se sont élevés comme ils ont pu, un peu chez moi, +un peu chez les +autres. Ma fille est une belle fille, vous l'avez vue hier. Elle sait +faire la cuisine et parler espagnol.</p> +<p>—Espagnol?</p> +<p>—Oui, elle a suivi en Espagne une bourgeoise d'ici, mariée +avec un +monsieur de ce pays-là. Mon garçon est au service. C'est +un bon enfant, +bien doux, <i>fait à tout</i>, comme moi. Vous me demanderez ce +que je fais, +à présent; je n'en sais rien, une chose et l'autre; je ne +peux plus +travailler. Voyez: en chassant, j'ai mal tourné mon fusil; j'ai +eu la +main traversée, et l'autre moitié de la charge m'a +caressé la tête. On +dit dans le pays qu'il ne m'y est pas resté assez de plomb. Je +crois +bien! pendant quinze jours, le médecin n'a pas fait autre chose +que de +m'en arracher. Tous les matins, je l'entendais dire en sortant: +«C'est +un homme mort!» Et moi, je me dressais sur mon lit pour lui +crier, du +mieux que je pouvais: «Vous dites des bêtises, je n'en veux +pas mourir, +et je n'en mourrai pas.» Après que j'en ai +été revenu, j'ai recommencé à +pêcher et à chasser. J'ai voulu encore un peu travailler; +mais le +travail m'a porté malheur. Un maladroit m'a démis +l'épaule en me jetant +à faux un sac de blé du haut d'une voiture. Ça ne +fait rien, je marche, +je chasse et je pêche toujours. Je conduis les artistes et les +voyageurs. Je sais les chemins comme personne, et je vous dirais +comment +sont faits tous les cailloux de la Creuse. Je fais les commissions du +château et de l'auberge, j'approvisionne l'un et l'autre avec mon +poisson. Je me passe de tout quand je n'ai rien; je n'use pas les +draps, +je dors une heure sur douze. Je passe mes nuits dans l'eau à +guetter les +truites. Dans le jour, si je suis las, je fais un somme où je me +trouve. +Si c'est sur une pierre ou sur un banc, j'y dors aussi bien que sur la +paille. Je ne me soucie point de la toilette. Fêtes et dimanches, +j'ai +les mêmes habits que dans la semaine, puisque je n'ai que ceux +que mon +corps peut porter. Je suis toujours de bonne humeur, soit qu'on me +donne +cinq francs ou cinquante centimes pour mes peines. Le voyageur est +toujours aimable, et, pourvu que je coure et que je cause, je suis +content de m'instruire. Voilà! Quand je ne serai plus bon +à rien, ma +famille s'arrangera pour me nourrir, et, si elle me laisse crever comme +un chien, ce sera tant pis pour elle au dernier jugement.</p> +<p>Des anciens chemins périlleux par où l'on arrivait +à Châteaubrun, nous +ne retrouvâmes plus que l'emplacement. On y descend doucement par +le +plateau, et la nouvelle route qui côtoie tranquillement le +précipice a +ôté beaucoup de caractère à cette +scène autrefois si sauvage.</p> +<p>La ruine est toujours grandiose. Le marquis de <i>notre village</i> +l'a +achetée, avec son vaste enclos, pour deux mille cinq cents +francs. Il la +tient fermée, et il avait bien voulu nous en confier les clefs.</p> +<p>Nous vîmes que ce noble lieu était moins +fréquenté qu'autrefois. L'herbe +haute et fleurie du préau était vierge de pas humains. +Toutes choses, +d'ailleurs, exactement dans le même état qu'il y a douze +ans: la grande +voûte d'entrée avec sa double herse, la vaste salle des +gardes avec sa +monumentale cheminée, le donjon formidable de cent vingt pieds +de haut +d'où l'on domine un des plus beaux sites de France, les +geôles obscures, +et cet étrange débris de la portion la plus belle et la +plus moderne du +manoir, le <i>logis</i> renaissance que, dans ma jeunesse, j'ai vu +intact et +merveilleusement frais et fleuri de sculptures, aujourd'hui +troué, +informe, démantelé et dressant encore dans les airs des +âtres à +encadrements fleuronnés d'un beau travail.</p> +<p>Le marquis a acheté, dit-il, cette ruine pour la +préserver du vandalisme +des bandes noires. Il s'y est pris un peu tard.</p> +<p>Telle qu'elle est, c'est un romantique débris où, au +clair de la lune, +on voudrait entendre l'admirable symphonie de <i>la Nonne sanglante</i> +de +Gounod, ou mieux encore <i>la Chasse infernale</i> de Weber.</p> +<p>En plein midi, cette solitude avait encore quelque chose de solennel.</p> +<p>Une multitude de tiercelets et de chevêches effarouchés +se croisaient +dans les airs, sur nos têtes, avec des milliers de martinets +glapissants. C'étaient des cris aigus, des râles +étranges, une +agitation sauvage et des querelles inouïes.</p> +<p>Nous fûmes étonnés de voir des moineaux +nichés effrontément au beau +milieu de cette société d'oiseaux de proie, toujours en +chasse par +centaines autour d'eux. Cela faisait penser au petit vassal du temps +passé virant dans la caverne des seigneurs féodaux et +abritant ses +petites rapines sous les grandes.</p> +<p>Nous fûmes témoins d'un drame entre tous ces pillards.</p> +<p>Un pauvre scarabée, échappé, demi-mort, au +large bec d'un martinet, fut +happé au passage, sur le haut d'une tour, par une femelle de +moineau. +Survint l'époux à l'air mutin, à la moustache +noire, hérissant ses +plumes, faisant grand bruit et menace au martinet, qui voulait +reprendre +sa proie, quand survint à son tour le troisième larron, +la crécerelle, +attirée par la voix imprudente de ces petites gens. Elle sortit, +muette +et agile, du sommet d'une tour voisine, n'osa s'attaquer au martinet, +qui ne paraissait pas la craindre, et se dirigea sur les moineaux d'une +aile si rapide et si sûre, que tout semblait fini pour eux. Mais, +s'ils +ne l'avaient pas vue guetter, ils l'avaient sentie. Ils disparurent +tout +à coup. Le brigand tourna d'une manière sinistre autour +de la crevasse +où ils étaient réfugiés dans leur nid, mais +l'entrée était trop petite +pour qu'il y pût pénétrer. Il retourna à son +guettoir. Les moineaux +ressortirent aussitôt, et, plantés sur leur petit seuil, +l'accablèrent +d'injures et de railleries. Il revint plusieurs fois à la +charge. +Toujours après avoir lestement battu en retraite, ces audacieux +oisillons reparurent pour le provoquer, l'insulter et le maudire.</p> +<p>Que lui fut-il reproché? De quelles représailles le +menacèrent-ils? Il +faut bien croire que quelques chose de sanglant lui fut dit, car +l'oiseau de proie se lassa de les tourmenter, et, quelques moments +après, nous vîmes les moineaux, pleins de gaieté, +sautiller sur la +muraille et picorer dans les plantes pariétaires, sans aucun +souci de +l'ennemi terrible, et ne manquant jamais d'adresser quelque +impertinence +aux martinets qui les effleuraient de leur vol, et avec lesquels, du +reste, ils ne paraissent avoir qu'une guerre de gros mots.</p> +<p>Les véritables victimes de ces grandes hirondelles noires, +aux griffes +acérées, sont probablement les lézards, dont les +squelettes digérés tout +entiers jonchaient les ruines du donjon.</p> +<p>Ainsi les faibles passereaux, dont les moyens de défense +seraient nuls +contre tant et de si redoutables ennemis, viennent à bout +d'élever leur +famille au milieu d'eux et de lui enseigner encore le caquet et le +sarcasme de la dispute au sein de l'éternel danger. D'où +vient cela? De +la supériorité d'intelligence apparemment. Michelet nous +l'eût expliqué, +lui qui a daigné étudier la vie des oiseaux avec presque +autant d'amour +et d'émotion que celle des hommes.</p> +<p>Nous renvoyâmes le gamin et son âne, et, après un +déjeuner copieux dans +les ruines, nous eûmes à descendre au fond du ravin pour +retourner au +village en suivant le bord de la Creuse.</p> +<p>Je n'avais jamais eu le loisir de faire cette marche qui est de +quatre +heures au moins, la plupart du temps sans chemin frayé sur le +roc +tranchant ou sur les pierres aiguës. Mais, malgré +l'effroyable chaleur +engouffrée dans les méandres de la gorge, nous ne +songeâmes point à +regretter d'avoir entrepris cette dure promenade.</p> +<p>C'est le paradis et le chaos que l'on trouve tour à tour; +c'est une +suite ininterrompue de tableaux adorables ou grandioses, changeant +d'aspect à chaque pas, car la rivière est fort sinueuse, +et, comme en +bien des endroits elle bat le rocher, il faut monter et descendre +souvent, par conséquent voir de différents plans, +toujours heureux, ces +sites merveilleusement composés et enchaînés les +uns aux autres comme +une suite de rives poétiques.</p> +<p>La verdure était dans toute sa puissance, et, cette +année-ci, elle est +remarquablement vigoureuse. C'était l'<i>heure de l'effet</i>, +le baisser +lent et toujours splendide du soleil.</p> +<p>Ah! monsieur, je ne souhaite au plus méchant homme de la +terre que la +fatigue de cette course, et, si la vue d'une si belle nature ne le +dispose pas à une religieuse bienveillance pour le monde +où Dieu nous a +mis, je le trouverai assez puni de son ingratitude par la privation du +bien-être moral et de la tendre admiration que ce pays inspire +à qui ne +s'en défend point.</p> +<p>C'est une douceur pénétrante, je dirais presque +attendrissante, tant la +physionomie de cette région est naïve et comme parée +des grâces de +l'enfance. C'est de la pastorale antique, c'est un chant de +naïades +tranquilles, une églogue fraîche et parfumée, une +mélodie de Mozart, un +idéal de santé morale et physique qui semble planer dans +l'air, chanter +dans l'eau et respirer dans les branches.</p> +<p>Nous traversions parfois d'étroites prairies, +ombragées d'arbres +superbes. Pas un brin de mousse sur leurs tiges brillantes et +satinées, +et dans les foins touffus pas un brin d'herbe qui ne soit fleur.</p> +<p>Sur une nappe de plantes fourragères d'un beau ton violet, +nous +marchâmes un quart d'heure dans un flot de pierreries. +C'était un semis +de ces insectes d'azur à reflets d'améthyste et +glacés d'argent qui +pullulent chez nous sur les saules et qui, de là, se laissent +tomber en +pluie sur les fleurs. Elles en étaient si chargées en cet +endroit et +elles s'harmonisaient si bien avec les tons changeants de ces petits +buveurs d'ambroisie, que cela ressemblait à une fantaisie de +fée ou à +une illusion d'irisation dans les reflets rampants du soleil à +son +déclin.</p> +<p>Notre naturaliste n'avait que faire d'une denrée si connue en +France; +mais il ne pouvait se défendre d'en remplir ses mains pour les +admirer +en bloc.</p> +<p>À propos de ces petites bêtes, il me dit tenir d'un +naturaliste de ses +amis que, dans un moment où ce fut la mode d'en faire des +parures, on +les achetait à un prix exorbitant. Nos petits bergers de la +Creuse ne +l'ont pas su! Si la mode revient, il faudra le leur dire. Au prix qui a +existé, de soixante à quatre-vingts francs le cent, la +prairie où nous +étions en contenait bien pour plusieurs millions.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h2>V</h2> +<br /> +<p>Mais notre émail de hannetons bleus fut tout à coup +traversé et +bouleversé par la course effrénée d'Amyntas. Il +poursuivait quelque +chose avec une sorte de rage désespérée. Il +disparut dans les rochers, +dans les précipices; il reparut dans les buissons, dans les +halliers. Il +volait avec son papillon sur les fougères. Il avait les yeux +hors de la +tête.</p> +<p>Moreau, effrayé, crut à un accès de +fièvre chaude, et se mit à le +poursuivre comme un chien de Terre-Neuve pour sauver son maître.</p> +<p>Le sage Chrysalidor suivait des yeux cette course ardente, ne +songeant +pas à notre ami qui risquait ses os dans les abîmes, ou +tout au moins sa +peau dans les trous épineux, et ne s'occupant que du papillon en +fuite, +le papillon merveilleux dont il croyait reconnaître l'allure et +le ton. +Deux fois il pâlit en le voyant échapper au filet de gaze, +et s'envoler +plus haut, toujours plus haut!</p> +<p>Enfin Amyntas poussa, de la cime du mont, un cri de triomphe, et +revint, +d'un trait, vers nous avec sa capture.</p> +<p>—Je crois que c'est <i>elle</i>! s'écria-t-il tout +essoufflé. Oui, ce doit +être <i>elle</i>! Voyez!</p> +<p>Le naturaliste et l'amateur, aussi passionnés l'un que +l'autre, se +regardèrent, l'un tremblant, l'autre stupéfait, et cette +exclamation +sortit simultanément de leurs lèvres:</p> +<p>—<i>Algira</i>!</p> +<p>Je ne suis pas de ceux qui se moquent des candides et saintes joies +de +la science. Je répétai avec l'intonation d'un profond +respect: «Algira!» +mais sans savoir le moins du monde en quoi consistait l'importance de +la +découverte, et sans voir autre chose qu'un joli +lépidoptère à la robe +noire et rayée de gris blanchâtre, de médiocre +dimension, et très-frais +pour une capture au filet.</p> +<p>Il me fut expliqué alors qu'<i>algira</i> était +originaire d'Alger, où elle +est fort commune; qu'on la trouve aussi en Italie et dans certaines +régions abritées de la France méridionale, +où sa chenille pullule sur le +grenadier; mais que la rencontre sur les buis, au centre de la France, +était un fait inouï, renversant toutes les notions acquises +jusqu'à ce +jour et donnant un démenti formel aux meilleurs catalogues.</p> +<p>Nous étions à peine revenus de cette surprise, qu'une +nouvelle capture +poussa jusqu'à l'enthousiasme l'émotion de nos +lépidoptéristes.</p> +<p>Cette fois, Chrysalidor faillit sortir de son caractère, et +ses lèvres +frémissantes invoquèrent le nom de l'Éternel sous +la forme d'un jurement +énergique à demi articulé; mais il s'interrompit +en souriant, demanda +pardon de sa vivacité, et, reprenant son air doux et modeste:</p> +<p>—J'en étais bien sûr, dit-il, que nous trouverions ici +des choses +étonnantes! C'est <i>gordius</i>, mes amis, c'est <i>gordius</i>! +le polyommate +des régions méridionales! Faites donc des catalogues +après cela, et +comprenez donc quelque chose aux arcanes de la nature!</p> +<p>Au fait, il y a là un mystère. Les papillons ne sont +pas voyageurs. Ils +ne franchissent pas les terres et les mers comme les oiseaux de +passage. +Ils s'accouplent, pondent et meurent là où ils sont +élevés, une première +fois à l'état de chenille, une seconde fois à +l'état d'insecte parfait. +Ceux-ci n'avaient donc pas traversé la France; ils +étaient originaires +de ce coin de rochers, où un accident fortuit de configuration +et +d'insolation leur procure, dans un très-petit espace, le climat +nécessaire à leur existence.</p> +<p>Je dis dans un très-petit espace et crois pouvoir le dire, +parce que, +dans une promenade ultérieure, en suivant, pendant cinq lieues +environ, +cette même dentelure de la Creuse, nos amateurs ne virent voler +ces +lépidoptères méridionaux qu'en un certain coude, +remarquablement abrité, +où la chaleur était véritablement accablante.</p> +<p>Mais que le rayon habité par ces hôtes étrangers +ait un ou plusieurs +kilomètres d'étendue, le fait de leur existence au centre +de la France +n'en est pas moins fort curieux. C'est un peu comme si on rencontrait +des gazelles ou des antilopes dans la forêt des Ardennes, par la +seule +raison, je suppose, qu'une des vallées de cette forêt +serait assez +exposée au soleil pour leur avoir permis d'y rester depuis les +âges +primitifs, où l'on sait qu'ils y vivaient dans d'autres +conditions +atmosphériques que celles d'aujourd'hui.</p> +<p>Donc, gordius, algira et plusieurs coléoptères non +moins étranges, qui +furent trouvés ensuite au même lieu, sont bien originaires +de ce coin de +rochers et s'y reproduisent depuis que le monde a produit leur race, +avant l'homme, aux jours d'enfantement de la création.</p> +<p>Cela ne prouve qu'une chose, c'est qu'aussitôt que les +conditions +d'existence des différents êtres ont été +établies sur le globe, les +êtres capables de peupler ce milieu s'y sont +développés et fixés, quelle +que fût la latitude. Mais le problème, c'est de +découvrir en quoi +consistent toutes ces conditions d'existence, et principalement les +conditions d'alimentation de ces bestioles, si obstinément +attachées, +pour la plupart, à se nourrir chacune d'une certaine plante, +qu'il est +souvent impossible d'élever des chenilles transportées +d'un lieu à un +autre.</p> +<p>C'est toute une science pratique que l'élevage des chenilles, +et +certaines éducations font le désespoir des +entomologistes. Pourtant, +ici, si le climat se rapproche de celui de l'Afrique et de la Provence, +la flore en diffère à beaucoup d'égards. Par +exemple, pour algira, je ne +vois pas dans ces régions, et je cherche en vain dans la <i>Flore +centrale</i> de Boireau (l'ouvrage le plus complet et le plus +consciencieux +possible) le moindre analogue avec le grenadier.</p> +<p>Ces êtres non domesticables, que l'on croit invariablement +soumis aux +lois générales et inflexibles de l'instinct, sont donc +susceptibles de +modifier le premier de tous les instincts, celui de l'alimentation, en +raison des ressources que leur offre le milieu où ils se +trouvent. +Gordius doit vivre sur les bruyères, et pourtant il n'y a pas de +bruyères dans la région où nous l'avons +rencontré.</p> +<p>Que mangent donc ici les chenilles d'algira et de gordius? Grande +question de nos entomologistes; question qui fait rire au premier +abord, +mais qui se rattache à une question fondamentale en histoire +naturelle +et même en philosophie: à savoir si certains animaux +obéissent +aveuglément à des nécessités fatales, ou +s'ils ont, dans la mesure de +leurs besoins, le discernement raisonné qu'on leur refuse. Moi, +je +penche pour la dernière hypothèse.</p> +<p>Et, puisque nous sommes en Creuse, demandons-nous pourquoi le saumon +quitte les eaux salées pour venir déposer sa +progéniture dans les eaux +douces. Lui qui est un grand voyageur, fait-il deux ou trois cents +lieues contre le courant, dans les méandres et dans les +obstacles des +fleuves et des rivières torrentueuses, sans savoir où il +va, sans avoir +un projet, un but, une volonté, par conséquent une +idée? Allons donc! +Raconte-nous, ô algira! l'histoire de la petite tribu +oubliée dans les +grandes crises de l'atmosphère terrestre, sur le petit rocher +où te +voici. Dis-nous quelle myrtacée a fleuri autour du berceau de +tes +ancêtres; si là, dans quelque roche inaccessible, +végète encore la +plante nourricière, aussi peu soupçonnée des +statisticiens de la flore +centrale, que tu l'étais toi-même de ceux de la faune +entomologique il +n'y a qu'un instant!</p> +<p>Je crains de trop m'éloigner de <i>mon village</i>. Mais il +s'agit de +description, et je ne peux pas tout à fait isoler le tableau de +son +cadre.</p> +<p>Qu'on prenne donc note de ceci, que mon village est situé +dans une +région aussi chaude que les rives de la +Méditerranée, et qu'il pourrait +devenir, si quelqu'un daignait découvrir son existence et faire +l'étude +attentive et scientifique de sa température, aussi +achalandé de malades +que Nice, Pise, Hyères ou la Spezzia.</p> +<p>Cela arrivera, je le parie, car tout se découvre et +s'exploite au temps +où nous vivons; on fera des routes dans les escaliers de +rochers; deux +lieues de chemin de fer pour embrancher mon village à Argenton: +ce n'est +qu'une plaisanterie quand on le voudra. Ce voyage sera plus +économique +de temps et d'argent que celui d'Italie. On bâtira des villas +à la place +des chaumières. Quelque ingénieux docteur, frappé +de la beauté des dents +indigènes, et informé des cas fréquents de +longévité, découvrira, dans +la qualité de ces eaux courantes qui jaillissent de toutes +parts, et +dans la pureté de cette atmosphère qui refuse la mousse +aux arbres et le +lierre aux rochers, des conditions essentielles de guérison pour +les +victimes des brouillards de Paris; et voilà un pays +transformé en un +clin d'oeil!</p> +<p>En attendant que la mode étende son sceptre sur ces agrestes +solitudes, +je me garde bien de nommer le village en question: je l'appelle sans +façon <i>mon village</i>, comme on dit <i>ma trouvaille</i> ou +<i>mon rêve</i>. Il me +semble qu'il ne sera plus <i>mien</i> dès que j'aurai trahi son +nom. Il le +faudra pourtant, mais à la fin de mon récit, et quand je +l'aurai fait +aimer un peu, si j'en viens à bout.</p> +<p>Tant il y a qu'en y revenant, le long de la Creuse, à travers +des +éblouissements de paysages délicieux embrasés de +soleil rouge et coupés +de verdures splendides, je songeais en égoïste à +cette découverte +d'algira et de gordius. La présence de ces beaux petits frileux +(gordius +est tout en or chaud teinté de bronze florentin) me faisait +faire ce +raisonnement bien simple: la vigne gèle en Toscane au 1er mai. +En avril, +des humains gèlent, faute de feu, de bois et de +cheminées, à Frascati et +à Tivoli. La moindre chaumière de *** (mon village) est +mieux chauffée +que la plupart des palais d'Italie. Majorque (latitude de la Calabre) +est l'endroit de la terre, à moi connu, où j'ai eu le +plus froid et où +j'ai vu les pluies les plus intarissables en hiver. Et, là, +beaucoup +moins de cheminées qu'en Italie! Les vitres aux fenêtres +sont objets de +luxe.</p> +<p>Pour fuir l'hiver, il est donc souvent fort inutile de faire +beaucoup de +chemin, de s'embarquer et de perdre quinze jours en déplacements +et en +déceptions, surtout quand on a sous la main des oasis où, +avec très-peu +de temps, de dépense et d'industrie, on pourrait, à tout +instant, +trouver un nid propre et tranquille, des promenades charmantes, se +réchauffer et se refaire, se forcer soi-même à +prendre un exercice +vivifiant sans rompre avec ses habitudes de travail et ses devoirs de +famille, enfin sans cesser de vivre à un certain point de vue +prohibé en +Italie et en Espagne; et notez bien qu'il n'est guère de +localités +civilisées en France qui n'aient leur petit Éden sauvage, +leur Suisse en +miniature, voire leur coin d'Italie et d'Espagne, aussi beau et mieux +exposé que ne le sont les trois quarts de ces péninsules +fameuses.</p> +<p>Pourtant ces heureux et riches accidents de terrain sont souvent +déserts. Aucun voyageur ne daigne y porter ses pas; et ce sont, +la +plupart du temps, des Anglais qui les découvrent.</p> +<p>—J'y songeais aussi précisément, me dit Amyntas, +à qui je communiquais +ces réflexions en rentrant au village, et je me suis +rappelé notre +conversation dans le ravin de Marino. Depuis cette promenade autour de +Frascati, nous avons vu ensemble de bien belles choses, plus grandes, +plus bizarres que celles d'ici; je suis bien content de les avoir vues, +mais je n'éprouve pas le besoin de les revoir; tandis que la +facilité de +venir ici me donne le plus grand désir d'y revenir souvent. On +dit qu'il +faut payer la jouissance des voyages par d'inévitables fatigues +et de +nombreuses contrariétés. Eh bien, s'il en est ainsi, si +c'est une loi +générale d'acheter cher le plaisir de l'admiration, ce +pays-ci est +vraiment trop beau pour être si près, si facile à +aborder, si +hospitalier et si rempli de bien-être.</p> +<p>C'était aussi l'avis de notre naturaliste. Il regrettait +d'être forcé de +partir le lendemain. Il n'avait jamais rencontré un pays si +suave et si +sympathique. Il rêvait d'y revenir avec nous l'année +prochaine.</p> +<p>Nous rêvions, nous autres qui ne sommes pas forcés de +vivre à Paris, de +nous arranger un pied-à-terre au village. La maisonnette +où nous avions +dormi était à vendre pour ce prix modeste de cinq cents +à mille francs +dont on nous avait parlé. Amyntas la voulait pour lui. Moi, +j'avais +envie de la maisonnette renaissance.</p> +<p>Tout se passa en projets ce jour-là.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h2>VI</h2> +<br /> +<p>Le lendemain, il faisait encore plus chaud. Nous devions ramener +notre +naturaliste chez nous afin de l'embarquer pour Paris, où ses +affaires le +rappelaient impérieusement. On s'arrachait au village à +grand regret.</p> +<p>Nous fîmes encore deux lieues dans l'eau et les rochers, pour +explorer +le cours du torrent qui descend au bas du village et qui lui donne son +nom.</p> +<p>C'est une toute petite gorge couverte de bois charmants et toute +hérissée de rochers superbes. La marche est dure dans +cette déchirure +tourmentée en zigzags; mais, à chaque pas, il y a un +tableau délicieux +de fraîcheur et de sauvagerie.</p> +<p>Nous fîmes halte dans un joli moulin, où la +meunière, aimable et +avenante, avec un air de candeur qui ne gâtait rien, nous servit +du lait +et du beurre exquis, pendant que nous bercions son nouveau-né +dans le +plus joli berceau rustique qui se puisse imaginer, une vraie petite +crèche en bois, suspendue par deux anneaux à un double +pied. Le marmot +est au ras de sa couche, mais protégé par des +lanières de laine bleue +artistement agencées pour le retenir sans le gêner pendant +qu'on le +balance à grande volée. Les berceaux, les armoires et les +crédences sont +encore, dans la demeure de beaucoup de ces paysans, des meubles +très-anciens et très-remarquables.</p> +<p>Avant de quitter l'oasis que notre éminent historien M. +Raynal appelle +avec raison le <i>Highland</i> du Berry, nous donnâmes grande +attention aux +figures, soit dans le village, soit sur les chemins et dans les hameaux +environnants.</p> +<p>La physionomie humaine est là aussi explicite que le climat +et la +végétation; elle respire une aménité +particulière, avec une dignité +tranquille. Le paysan n'a pas le salut banal de certaines autres +localités du Berry. Mais, dès qu'il est prévenu, +il répond avec une +dignité douce. Il doit être fin, puisqu'il est paysan, +mais il n'est +pas sournois. Son tempérament est sec et sain, sa +démarche plus d'aplomb +et moins lourde que celle des gens de nos plaines.</p> +<p>Les enfants sont admirables, et presque toutes les jeunes filles +jolies +ou gracieuses. Parmi ces dernières, deux types +très-distincts nous +frappèrent: la blonde, fine, svelte, avec des yeux bleus d'une +limpidité +et d'une mélancolie particulières; la brune, plus forte, +très-accentuée, +d'un ton pâle et uni vraiment magnifique, avec des yeux espagnols +bistrés en dessous et ombragés de longs cils, l'air +sérieux, même en +riant. Toutes, quand elles rient, brunes et blondes, montrent des dents +extraordinairement jolies et finement plantées dans des gencives +roses. +Les laides ont encore la bouche belle et l'oeil pur, et ceci est propre +aux deux sexes, bien que, comme dans d'autres portions du Berry, le +masculin nous ait paru le moins bien partagé.</p> +<p>Du reste, là comme ailleurs, la beauté des paysannes +passe vite dans les +fatigues de la maternité jointes à celles du +ménage. Dans nos plaines, +elles devraient se conserver mieux, car elles n'ont pas de travail en +dehors de la maison, si ce n'est de garder au soleil quelques +chèvres et +moutons en pays plat. Celles du <i>haut pays de bas Berry</i> nous ont +paru +beaucoup plus actives et plus fortes, portant de lourds fardeaux dans +les rudes montées, ramenant hardiment leurs troupeaux à +cheval dans les +sentiers des plateaux, ou gravissant, à pied, comme des +chèvres, les +talus escarpés de la Creuse.</p> +<p>Le gros bétail nous a paru très-beau et abondant. Chez +nous, le ménageot +ne se permet que la chèvre et l'<i>ouaille</i>; au bord de la +Creuse, toute +famille a plusieurs vaches, plusieurs ânes et un ou deux chevaux +ou +mulets. Le pays le veut, disent-ils; on ne peut faire la récolte +qu'à +dos de bête sommière. Cela prouve qu'ils ont tous des +récoltes à faire. +Les vaches sont remarquablement jolies, petites, mais propres et +luisantes comme des vaches suisses. On n'entretient pas sur elles, avec +amour, cette affreuse culotte de croûte de fumier que, chez nous, +on +croit nécessaire à leur santé.</p> +<p>On achevait alors la récolte des foins, à peine +commencée chez nous. Les +blés étaient jaunes et dorés quand les +nôtres ne faisaient que blondir.</p> +<p>La fenaison avait un tout autre aspect que dans nos prairies. Au +lieu de +ces énormes boeufs magnifiquement attelés à de +monumentales charrettes, +et traînant avec une lenteur imposante de véritables +montagnes de +fourrage dans de grands chemins verts, on ne voyait que chevaux maigres +et agiles, mulets et baudets vigoureux, portant sur leur dos des +charges +très-artistement serrées en bottes tordues, et descendant +avec une +adresse incroyable des sentiers rapides. La moindre petite ânesse +porte +ainsi dix fois par jour trois cents kilos et ne bronche jamais.</p> +<p>Le conducteur a fort à faire. Au lieu de trôner +nonchalamment sur le +haut de son char, il faut qu'il accompagne et soutienne chaque +bête dans +les passages difficiles. Le chargeur et le botteleur ne sont pas moins +affairés. Il faut plus de science pour établir solidement +une charge si +fuyante sur des cacolets qui garnissent toute la largeur des +étroits +passages, que pour l'étaler en larges couches sur une large +voiture à +qui la plaine fait large place. Aussi on va vite, on cause peu, on ne +perd pas le temps en raisonnements à perte de vue, le bras +passé dans sa +fourche, un sabot planté sur l'autre, pendant que les nuages +montent et +que la pluie se hâte. On a moins d'éloquence et de +majesté; on a plus de +vie et de feu, on est moins orateur, mais on est plus homme.</p> +<p>On est aussi plus industrieux et plus artiste.</p> +<p>Toutes les bâtisses sont jolies; la menuiserie est belle, et +les +intérieurs annoncent du goût.</p> +<p>Enfin, un détail nous prouva que cette petite population +était riche et +indépendante.</p> +<p>Madame Rosalie, notre éminente cuisinière, nous avait +préparé, pour le +second jour, un dîner d'une abondance insensée: nous +étions las d'être à +table. Nous demandions qu'on fît nos lits; nous étions +fatigués. Il fut +impossible de trouver une <i>femme de peine</i> pour les faire. +Excepté au +château, il n'y a pas de servantes dans le village; et, comme +nous +admirions le fait, notre hôtesse nous dit sur un ton de +désespoir fort +plaisant:</p> +<p>—Hélas! que voulez-vous, ils sont tous heureux ici! Ils n'ont +pas +besoin de <i>gagner</i>!</p> +<p>Terre de Cocagne, adieu, et au revoir bientôt, j'espère.</p> +<hr style="width: 25%;" /> +<p><br /> +</p> +<p>Ici, lecteur, si vous le permettez, je me servirai de notre journal; +car, dès notre féconde excursion à G..., nous +tînmes note de chaque +chose.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h2>VII</h2> +<br /> +<p style="font-weight: bold; text-align: right;">Nohant, 7 juillet.</p> +<p>Maurice, arrivé d'avant-hier, a la tête montée +par les récits d'Amyntas. +Je découvre qu'il se rappelle fort peu notre village. Il n'y a +passé +qu'une seule fois, il y a douze ans, et vite, la pluie au dos.</p> +<p>Il a vu à Paris M. Depuizet (notre Chrysalidor), qui lui a +parlé avec +enthousiasme de notre promenade et des captures entomologiques +d'Amyntas.</p> +<p>Voici donc la passion du lépidoptère qui se rallume +chez lui. Il ne +croira, je pense, à ces captures merveilleuses que quand il les +aura +faites lui-même. Il paraît, au reste, que le +célèbre M. Boisduval, +lequel en a été informé tout de suite, n'en est +pas moins surpris que +nous. Rapport en sera fait à la Société +entomologique de France, dont +ces messieurs ont l'honneur d'être membres.</p> +<p>Ainsi nos jeunes savants ont fait leur découverte. Ai-je fait +la +mienne? Ai-je réellement rencontré un village typique, un +petit champ +d'observations particulières, se rattachant assez à la +vie générale? Il +faut le revoir. Nous y retournerons demain.</p> +<p>On a beaucoup discuté une question fort simple que +j'appellerai, si l'on +veut, <i>le secret de la chaumière</i>.</p> +<p>Tout artiste aimant la campagne a rêvé de finir ses +jours dans les +conditions d'une vie simplifiée jusqu'à l'existence +pastorale, et tout +homme du monde se piquant d'esprit pratique a raillé le +rêve du poëte et +méprisé l'idéal champêtre. Pourtant il y a +une mystérieuse attraction +dans cet idéal, et l'on pourrait classer le genre humain en deux +types: +celui qui, dans ses aspirations favorites, se bâtit des palais, +et celui +qui se bâtit des chaumières.</p> +<p>Quand je dis <i>chaumière</i>, c'est pour me conformer +à la langue classique. +Le chaume est un mythe à présent, même dans notre +bas Berry. On ne s'en +sert plus que pour les petits hangars et appentis provisoires: la tuile +ne coûte guère plus cher aujourd'hui, dure davantage, est +moins exposée +à l'incendie, et n'engendre pas des populations d'insectes +nuisibles.</p> +<p>La police rurale a donc très-bien fait d'interdire l'usage du +chaume +pour la couverture des nouvelles constructions. Les peintres seuls s'en +plaindront et les littérateurs aussi; car une chaumière, +cela se voit +d'un mot; cela exprime et résume toute la vie rustique, toute la +poésie +du hameau. Le <i>cottage</i> n'est pas la chaumière, c'est un +faux bonhomme, +un fastueux mal déguisé. La maison et la maisonnette sont +des +désignations trop générales qui s'appliquent +à des chalets aussi bien +qu'à des villas.</p> +<p>On aura beau se moquer de la vieille chaumière des ballades +et romances, +on ne comprendra pas de quoi il est question pour une maison de paysan, +tant que l'on n'aura pas trouvé un nouveau nom pour la +chaumière sans +chaume.</p> +<p>Va pour chaumière! Trouverai-je mon idéal dans ce +village? Non, un +idéal, cela ne se trouve nulle part.</p> +<p>Combien j'ai salué, en passant, de ces chaumières +décevantes dans des +sites séduisants! combien j'en ai dessiné dans ma +tête, enfouies dans +des solitudes à ma fantaisie! Je n'avais jamais songé +à les placer dans +un village. Aussi, je ne les plaçais nulle part; car, pour vivre +au sein +d'un désert, il faut la force d'un anachorète ou la +fortune d'un prince. +N'ayant ni l'une ni l'autre, je ferai, je crois, aussi bien de m'en +tenir à quelques observations sur la vie de paroisse. Elle doit +avoir de +grands charmes et de terribles inconvénients!</p> +<p>Connaissons les inconvénients et sachons s'ils sont +compensés par les +charmes. S'il n'en est rien, nous rêverons encore la +chaumière, car nous +ne pouvons pas venir à bout de vieillir à nos fantaisies, +mais nous les +rêverons dans d'autres conditions.</p> +<p>Nous aurons gagné à cette étude de +connaître à fond un petit coin de ce +monde réel que quelques amis nous ont reproché de voir en +beau. Comme si +c'était notre faute! Nous serons plus réaliste, puisqu'il +paraît que +nous ne l'avons pas toujours été assez. Pourquoi non? On +comprend tous +les jours, je ne dirai pas quelque chose, mais beaucoup de choses.</p> +<p>Le fait est que, dans notre situation présente, nous pouvons +très-bien +connaître la couleur et le dessin de la vie rustique, sans +pouvoir +peut-être pénétrer assez avant dans la vie morale +du paysan. Il se farde +peut-être un peu devant nous, le rusé qu'il est! Nous ne +dormons pas +sous son toit, nous ne vivons pas avec lui côte à +côte à toutes les +heures du jour. Il a son travail, nous avons le nôtre. Quand nous +nous +rencontrons, il a souvent des habits et sa belle humeur du dimanche; ou +bien, dans la semaine, avec son sarrau de toile sur le dos et sa pioche +à la main, il prend ce grand air sérieux et rêveur +qui lui vient +toujours quand il regarde la terre. Chez lui, en famille, il est +peut-être l'horrible scélérat qui, en d'autres +contrées, a frappé les +yeux de notre grand Balzac et de plusieurs autres romanciers +énergiques.</p> +<p>J'ai cependant bien de la peine à croire qu'il en soit ainsi +partout et +même qu'il y ait une campagne où l'<i>homme de campagne</i> +soit si pervers +et si malin. J'ai vu, partout où j'ai passé, +l'ingénuité de l'enfant +chez ces hommes qui ne sont jamais que des enfants à barbe noire +ou +blanche. L'enfant aussi est un grand diplomate quand il s'agit de se +faire gâter; mais ses finesses sont <i>cousues de fil blanc</i>, +on y cède +sans en être dupe.</p> +<p>Enfin, j'ai toujours vécu optimiste en principe et pas plus +abusé qu'un +autre en pratique; je crois savoir, peut-être plus que bien +d'autres, +que la misère est mariée avec la paresse, +c'est-à-dire avec l'ennui et +le découragement; que l'ambition du mieux, dans les conditions +difficiles, est fiancée avec l'astuce et l'égoïsme; +mais, si je regarde +la classe industrielle riche ou pauvre, la caste nobiliaire progressive +ou retardataire, la classe artiste aspirante ou parvenue; si j'examine +enfin toutes les classes de la société, j'y vois les +mêmes qualités et +les mêmes vices que chez le paysan. Seulement, chez les gens <i>éduqués</i>, +les qualités sont plus habiles à se faire valoir et les +vices plus +habiles à se cacher. C'est donc parce que ce sournois de paysan +est +maladroit dans ses ruses et très-facile à +pénétrer, qu'il serait +considéré comme le type de la fausseté? J'aurais +cru justement tout le +contraire.</p> +<p>Je lisais dernièrement dans une critique, très-juste +à beaucoup +d'égards, mais trop ardente pour l'être toujours, que la +Muse était en +général trop aristocratique, et que, pour être un +vrai peintre, il +fallait consentir, comme le paysan, à mettre ses mains dans le +fumier.</p> +<p>Je relus trois fois la phrase; ce n'était pas une +métaphore, mais +c'était une erreur. Le paysan ne met pas ses mains dans le +fumier. Il +n'y touche qu'avec des outils à long manche. Il est quatre fois +plus +dégoûté qu'il n'est utile de l'être. Il fait +beaucoup plus de bruit à sa +ménagère pour une chenille dans sa salade que nous +à nos domestiques. Il +ne boit pas comme nous à la première source venue. Il ne +touche pas à +une bête malade sans de grandes craintes et de grandes +précautions. Les +insectes des champs lui font souvent peur ou lui répugnent. Il a +une +foule de préjugés qui font qu'il s'abstient de tout +contact avec une +foule de choses que nous bravons, parce que nous les savons +inoffensives.</p> +<p>Il y a des exceptions, des paysans malpropres; tous les goûts, +même les +goûts immondes, sont dans la nature. Mais, chez nous, je pourrais +compter ces exceptions.</p> +<p>La villageoise se fait gloire de sa propreté scrupuleuse. +Entrez dans +quelque <i>chaumière</i> que ce soit, elle ne vous +présentera rien sans +l'avoir, avec ostentation, rincé, essuyé, +épousseté devant vous. À de +meilleures tables, vous n'êtes pas toujours certain de pouvoir +vous fier +à tant de conscience. Cette conscience est une loi de +savoir-vivre chez +le paysan. Le grand essuyage de la table, et le grand lavage des +<i>vaisseaux</i> en présence de l'hôte, est une +indispensable politesse. Si +cet hôte est un paysan, il se trouvera choqué et boira +avec méfiance +pour peu qu'on y manque.</p> +<p>Si les <i>réalistes</i> voient parfois le paysan plus +grossier qu'il ne l'est +<i>réellement</i>, il est certain que les idéalistes +l'ont parfois +quintessencié. Mais quelle est cette prétention de le +voir sous un jour +exclusif et de le définir comme un échantillon d'histoire +naturelle, +comme une pierre, comme un insecte?</p> +<p>Le paysan offre autant de caractères variés et +d'esprits divers que +tout autre <i>genre</i> ou <i>tribu</i> de la race humaine. Ce n'est +pas un +troupeau de moutons, et se vanter de connaître à fond le +paysan, c'est +se vanter de connaître à fond le coeur humain; ce qui +n'est pas une +modeste affirmation.</p> +<p>Il y a, j'en conviens, un grand air de famille qui provient de +l'uniformité d'éducation et d'occupations. L'air simple +et malin en même +temps, la prudence et la lenteur des idées et des +résolutions, voilà le +cachet général.</p> +<p>Ces hommes des champs sont-ils meilleurs ou pires que ceux des +villes? +Je n'ai jamais prétendu qu'ils fussent des bergers de +Théocrite, des +continuateurs de l'âge d'or; mais je vois et crois savoir que, +dans la +vraie campagne, au delà des banlieues et dans la +véritable vie des +champs, il y a moins de causes de corruption qu'ailleurs.</p> +<p>Donc, j'aime ce milieu, cette innocence relative, ces grands enfants +qui +veulent faire les malins et qui sont plus candides que moi, puisque je +les vois venir, et même <i>avec leurs gros sabots</i>, comme dit +le proverbe.</p> +<p>Le Berry est-il une oasis où les grands vices n'ont pas +encore pénétré? +Peut-être. Mon amour-propre de localité veut bien se le +persuader.</p> +<p>Pourtant je vois que les esprits inquiets de chez nous—il y en a +partout—se plaignent du paysan avec amertume, et je vois que les +esprits réalistes—il y en a aussi chez nous—sont frappés +du côté rude +et chagrinant de la vie paysanne. Je veux bien m'en plaindre aussi pour +mon compte. Je sens à toute heure, entre ces natures +méfiantes et mes +besoins d'initiative, une barrière que je dois souvent renoncer +à +franchir, dans leur propre intérêt, vu qu'ils feraient +fort mal ce +qu'ils ne comprennent pas bien. Mais, de ce que ces hommes sont autres +que moi, ai-je sujet de les haïr et de les mépriser?</p> +<p>J'entendais l'un d'eux dire à un monsieur qui le traitait de <i>bête</i> +parce qu'il s'obstinait dans son idée:</p> +<p>—On a le droit d'être bête, si on veut.</p> +<p>Parole profonde dans sa niaiserie apparente. Toute âme humaine +sent +qu'elle ne doit pas aller en avant sans avoir acquis sa pleine +conviction, et il me semble qu'il y a un fonds de grande sagesse +à être +ainsi. On pourra compter beaucoup sur l'homme qui aura franchi avec +réflexion ses propres doutes.</p> +<p>Voici ce que dit sur le paysan berruyer le très-grave et +très-excellent +historien M. Louis Raynal, premier avocat général +à la cour royale de +Bourges en 1845; notez ce titre, qui exclut l'idée d'une candeur +trop +enfantine et d'une inexpérience trop romanesque:</p> +<p>«Ces populations, auxquelles manquent, il faut en convenir, un +certain +éclat et une certaine vivacité d'intelligence, sont <i>généralement, +sous +le rapport moral, dignes d'une haute estime</i>. Sans doute, les +progrès du +temps, qui n'amène pas toujours des perfectionnements sans +mélange, +n'ont pas assez complètement respecté leur +moralité et leurs croyances. +Mais il reste encore, <i>surtout dans nos campagnes, un fonds +remarquable +de probité et de loyauté</i>. Des esprits chagrins le +nient, soit pour +exalter le passé au préjudice du présent, soit +parce que les intérêts +établissent trop souvent, entre la classe qui possède le +sol et celle +qui l'exploite, une sorte de rivalité malveillante. Mais ne +calomnions +pas notre temps et notre pays. Combien n'existe-t-il pas encore dans +les <i>domaines</i> du Berry de familles vraiment patriarcales? Ne +confie-t-on pas tous les jours à nos paysans de riches troupeaux +à +vendre au loin, des marchés importants à conclure, sans +que le maître +puisse exercer de surveillance? Et citerait-on beaucoup d'exemples que +cette confiance ait été trompée?»</p> +<p>Digne magistrat, je ne vous le fais pas dire, et vous +n'écriviez pas +ceci pour les besoins de la cause, car votre grand ouvrage est l'oeuvre +d'une haute impartialité. Je me rassure en vous lisant, car j'ai +été +taxé souvent de bienveillance aveugle et de point de vue trop +<i>florianesque</i>. Je ne tiens pas à m'en disculper, ne +prenant pas le +reproche pour une injure, tant s'en faut. Mais, si le doute fût +entré +dans mon coeur, j'en eusse été bien attristé. Je +ne sais rien de plus +amer que de mépriser mon semblable.</p> +<p>Sortons donc, allons au jour, au chemin, aux champs, au village.</p> +<p>Tranquille vallée, je te remercie d'avoir +résumé pour moi l'antique +inscription qu'on lisait encore, en 1815, sur un pilier de la porte +d'Auron, à Bourges:</p> +<div class="blkquot"> +<p style="text-align: center; font-weight: bold;">INGREDERE. QUISQUIS<br /> +MORUM. CANDOREM<br /> +AFFABILITATEM ET. SINCERAM. +RELIGIONEM. AMAS<br /> +REGREDI. NESCIES.</p> +</div> +<p style="font-weight: bold;"><i>Entrez, vous qui aimez la candeur, +l'affabilité dans les +moeurs et la +piété sincère. Vous ne saurez plus vous +éloigner</i>.</p> +<p>Et nous, ne nous inquiétons plus de ceux qui nous crient: +«Vous vous +trompez, tout est mal!» Cela ne prouve qu'une chose, c'est que, +des +choses humaines, ils ne voient que les mauvaises. Allons-nous-en par +les +prés et par les sentes, sans parti pris d'avance, mais avec le +coeur +aussi ouvert que les yeux.</p> +<p>Nous ne sommes pas fâché de pouvoir, une fois de plus, +surprendre +l'homme des champs dans sa tâche et le tableau dans son cadre, +les +grands boeufs dans les herbes et les petites fleurs dans le <i>riot +qui +riole</i>, sans être forcé de nous dire que cet homme est +un scélérat, ce +tableau une vision, ces boeufs des alambics à fumier, ces +fleurettes des +poisons et ce ruisselet une sentine d'immondices.</p> +<p>D'autres peuvent prendre le réel par ce côté +âpre et triste, et avoir du +talent pour le peindre. Mais ce qui me plaît et me charme dans la +réalité est tout aussi réel que ce qui pourrait +m'y choquer. On voit +souvent sur les fenêtres, dans les faubourgs des petites villes, +de +beaux oeillets fleurir dans des vases étranges. Le vase fait +rire, +l'oeillet n'en est pas moins beau et parfumé. Ils sont aussi +réels l'un +que l'autre. J'aime mieux l'oeillet. Chacun son goût.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h2>VIII</h2> +<br /> +<p style="text-align: right; font-weight: bold;">8 juillet.</p> +<p>Nous sommes en route en plein midi. La chaleur est tombée. Il +fait même +très-froid en voiture découverte, à cinq heures. +L'orage d'avant-hier +nous fait espérer de ne pas trouver <i>notre Afrique</i> trop <i>réelle</i>, +cette +fois.</p> +<p>Nous sommes quatre, car nous avons entraîné à +notre promenade notre +jeune et chère ***, une artiste adorable qui est aussi de la +famille à +présent, et qui veut avoir son nom entomologique comme les +autres. +Blanche et blonde, elle a droit au nom d'<i>Herminea</i>, d'autant plus +que +cette belle <i>notodontide</i>, s'étant posée sur sa +robe, a été, par sa +fraîcheur, jugée digne de servir d'individu dans la +collection.</p> +<p>Il fallait bien que Maurice eût aussi son surnom, +emprunté à ses plus +récentes préoccupations. Il s'appellera Parthénias +jusqu'à nouvel +ordre; car ces noms recherchés ont la facilité de changer +tous les ans, +selon la recherche dominante de la saison des courses.</p> +<p>J'aurais bien eu le droit d'en prendre un aussi, car j'avais <i>cueilli</i> +sur une fleur, à la dernière excursion, la +variété de la zygène du +trèfle <i>aux taches réunies</i>, et j'avais eu une +mention honorable. Mais +je pensai que la modestie me faisait un devoir de ne pas exploiter une +capture toute fortuite, et dont je n'avais pas assez senti l'importance.</p> +<p>Nous avions cinq heures de route.</p> +<p>Nous voici, direz-vous, bien loin de notre village. Mais non; nous y +arrivons.</p> +<p>Parthénias se reconnaît, Herminea se récrie, +Amyntas trouve le site +encore plus joli que la première fois. Mais la jeune voyageuse a +la +migraine; elle s'endort. Les deux naturalistes descendent au lit de la +Creuse. Je m'en vas flânant ou plutôt flairant par le +village. Je +cherche la réalité triste et chagrine de +très-bonne foi: est-ce ma +faute? je ne puis la trouver là.</p> +<p>Sur tous les escaliers sont groupées les jolies filles ou les +bonnes +femmes, qui me regardent avec de bons ou beaux yeux, et qui sourient, +attendant que je les prévienne. J'aime cette discrétion +ou cette fierté. +Je fais les avances: étranger, c'est mon devoir. La +réponse est prompte, +très-familière, mais vraiment bienveillante.</p> +<p>On parle très-bien ici, encore mieux que dans la +vallée Noire, ce qui +n'est pas peu dire. Plus nous touchons à la limite de notre +langue +d'<i>oil</i>, plus le langage s'épure, plus l'accent s'efface. +J'aurais cru +le contraire, mais c'est ainsi. Ici, point de <i>j'avons, j'allons</i>, +etc., +à la première personne. Pas plus que chez nous on ne fait +cette faute +grossière.</p> +<p>On se sert même ici de mots qui sentent la civilisation et qui +dépassent +le vocabulaire à moi connu du bas Berry. On dit <i>énorme, +immense</i>, ce +qui paraît singulier dans ces bouches rustiques. Sylvain, notre +cocher +berrichon, croit qu'on se sert de mots latins et ouvre de grands yeux. +Le seul mot patois qui se glisse dans la conversation quelquefois, +c'est +<i>ie</i> pour <i>elle</i>.</p> +<p>Les femmes d'ici sont très-supérieures en caquet +facile ou sensé à +celles de chez nous, mais elles ont moins de retenue.</p> +<p>Tout en causant, j'apprends une particularité. Elles +travaillent +beaucoup plus que les hommes, et se piquent d'être plus actives, +plus +courageuses et plus avisées. Elles se plaignent de la fatigue, +mais +elles s'en prennent au rocher, et non au père ou au mari, qui me +paraît +être l'enfant gâté de chaque maison.</p> +<p>Comme chez nous, la maternité est très-tendre; de +plus, les femmes sont +orgueilleuses de la beauté de leurs enfants, et chacune va +chercher le +sien pour vous le montrer.</p> +<p>J'en regarde un tout seul de l'autre côté de la rue. Il +est fort +barbouillé, ce qui ne l'empêche pas d'avoir une tête +d'ange. C'est un +ange qui a mangé des guignes, voilà tout; et pourquoi pas?</p> +<p>Je m'approche pour l'admirer. Une belle femme s'avance sur le perron +et +me crie d'un air brusque et charmant:</p> +<p>—Il est à moi, celui-là. Il n'est pas plus mal <i>bâti</i> +qu'un autre, +<i>hein?</i></p> +<p><i>Bâti</i> n'est pas le mot dont elle se servit; elle jura +bel et bien, +mais d'une voix douce et avec l'aisance triomphante d'une reine +à qui +tout est permis. Réalité, tu ne me gênes pas!</p> +<p>Du haut d'un chemin rocheux qui s'en va, comme il peut, rejoindre la +grande route, on embrasse tout le village. De quelque côté +qu'on le +regarde, il est charmant, ce village privilégie.</p> +<p>Les collines qui l'enserrent ont des formes suaves; ses masses de +verdure sont bien disposées, ses rochers ont, de loin, ce beau +ton lilas +qui est particulier aux micaschistes des bords de la Creuse, couleur +tendre qui se forme, je ne sais comment, de plusieurs tons sombres.</p> +<p>Mystères de la couleur, les vrais peintres vous saisissent et +vous +constatent, mais ils ne vous expliquent pas. Quel artiste a jamais +connu +le secret de son art? C'est par le sentiment que la +révélation lui +arrive, mais le sentiment ne s'explique pas par des raisonnements.</p> +<p>Je redescends au village par un autre chemin. Je vais revoir la +maison +renaissance, j'en suis épris; deux vieilles soeurs l'habitent, +deux +paysannes très pauvres.</p> +<p>Elles ne sont nullement étonnées de mon attention; +elles m'invitent à +entrer, elles savent que leur maison est intéressante; elles ne +sourient +pas dédaigneusement, comme on fait chez nous, quand l'artiste +s'arrête +pour regarder avec amour un vieux mur. Elles voient souvent des +peintres, elles savent que <i>ce qui est ancien est beau</i>. C'est +ainsi +qu'elles s'expriment.</p> +<p>Elles savent aussi que nous sommes tentés de l'acquisition +d'une +chaumière; mais elles ne se soucient pas de vendre, et, moi, je +ne me +sens pas assez capitaliste pour faire réparer cette ruine.</p> +<p>Je fais le tour du village, et j'interroge chacun. Tout le monde est +enchanté de mon idée. On m'accueille comme si j'avais +déjà droit de +bourgeoisie; on m'invite à rester, on m'offre bonne +amitié et on me +promet bon voisinage; mais, quand il s'agit de quitter son toit pour me +le céder, on secoue la tête:</p> +<p>—Vendre sa maison! est-ce qu'on vend sa maison!</p> +<p>Je ne peux me défendre d'être touché de ce +sentiment qui se manifeste +avec une austérité antique. J'offrirais en vain de quoi +faire bâtir une +belle et bonne maison à la place de la masure qui +s'écroule; ce ne +serait pas celle où l'on a vécu et où l'on veut +mourir. Fussé-je assez +riche pour m'obstiner dans ma fantaisie, car je sais bien qu'à +prix +d'argent on arrive à triompher de tout, je ne me sentirais pas +le +courage d'insister pour vaincre cette sainte répugnance.</p> +<p>Je constate encore une particularité. Tout le monde, ici, est +<i>monsieur</i> +ou <i>madame</i>. Chez nous, ces dénominations aristocratiques +sont tout à +fait inconnues, et si on appelle le paysan <i>monsieur</i>, il croit +qu'on le +raille et il vous reprend. Ici, on vous reprend quand vous dites le nom +des gens tout court; et, quand je demande Moreau par le village, on me +répond:</p> +<p>—Quel Moreau? M. Moreau du Pin?</p> +<p>J'entre dans un bouge misérable, et je demande qui demeure +là.</p> +<p>—Monsieur ***.</p> +<p>—Quel est l'état de ce M. ***?</p> +<p>—Il cherche son pain. C'est un homme qui n'a rien.</p> +<p>—Un ancien bourgeois?</p> +<p>—Mon Dieu, non; un homme comme nous.</p> +<p>Me voilà bien averti. Je donne du monsieur même aux +mendiants, et ils +m'y paraissent fort habitués. Au reste, ces mendiants sont +rares: on en +compte deux ou trois dans la commune.</p> +<p>Les gallinacés sont magnifiques. Aujourd'hui que <i>la mode +y est</i>, on +peut constater, dans le fond des campagnes, des localités qui +ont su +profiter de l'amélioration des races.</p> +<p>Le petit poulet noir, étique et maraudeur, impossible +à engraisser, +parce qu'il dépérit dans les basses-cours, tend à +disparaître. Le coq de +Cochinchine pur sang ne le remplace pas d'emblée avec avantage. +Il +demande trop de soins et craint nos longs hivers. Il devient goutteux +de +bonne heure. Ses filles, nées de la poule normande ou de la +poule du +Mans, sont riches pondeuses, couveuses assez fidèles, +mères sans souci +et sans constance pour leurs poussins, qu'elles abandonnent trop vite. +Voilà les résultats obtenus chez nous.</p> +<p>Ici, les croisements ont produit une superbe espèce, +très-robuste. On +n'a pu me dire le nom du type qui l'a amené.</p> +<p>—Ce sont de gros oeufs qu'on a donnés à <i>madame</i> +une telle du village; +et qu'elle a fait couver. Il lui est venu un beau coq qui a <i>causé</i> +avec +nos poules, et, depuis quatre ou cinq ans, toutes nos volailles sont +<i>venues</i> belles.</p> +<p>Il faut dire aussi que les conditions d'élevage sont +excellentes dans ce +bourg. La communauté de passages et l'absence de clôtures +aux +habitations en font une vaste basse-cour où la volaille trotte, +gratte, +mange et grimpe partout en liberté.</p> +<p>Le roi de ce pays de Cocagne est un coq blanc glacé de jaune +citron, à +large crête d'un rouge de corail. Il est escorté de deux +poules: l'une +pareille à lui, l'autre plus blonde et non moins belle. Je ne +sais de +quel croisement ils résultent, mais ils seraient dignes de +figurer chez +un amateur. Ce n'est pas le lourd coq cochinchinois sans queue, +ridiculement jambé, à l'air stupide et féroce. +Celui-ci a une robe +charmante et des formes parfaites, des pattes délicatement +découpées, la +démarche aisée et la physionomie fière mais fort +affable.</p> +<p>Je suis très-reconnaissant envers l'éminent peintre +Jacque de m'avoir +inspiré, par ses études ingénieuses et savantes +sur la matière, et +surtout par ses adorables tableaux et dessins (ceux-ci publiés +dans le +<i>Magasin pittoresque</i> et dans le <i>Journal d'Agriculture pratique</i>), +un +redoublement d'amitié pour le coq et la poule.</p> +<p>Au point de vue de l'alimentation, il y a le côté de +haute utilité que +tout le monde apprécie; mais, au point de vue de cette +amitié de +bonhomme dont on s'éprend dans la vie domestique pour les +animaux +apprivoisés, le coq et la poule méritaient mieux de nous +que le supplice +de l'engraissage forcé et les tristes honneurs de la broche. Ils +sont +des types d'affection conjugale et de touchante maternité, et +ils ont +cet avantage sur la plupart des animaux dont nous nous entourons, que +nous pouvons les rendre parfaitement heureux.</p> +<p>Il y a de petites espèces ravissantes qui ne <i>grattent pas</i>, +et que +l'on pourrait laisser vivre dans les jardins. Ces oiseaux ont le +naturel +si raisonnable, qu'ils ne s'écartent presque pas de la petite +cabane +qu'on leur bâtit sous un arbre, et ne franchissent jamais une +étroite +limite qu'ils s'imposent à eux-mêmes. Ils connaissent, +sans banalité de +confiance, les gens qui les aiment; ils les suivent, mangent dans leur +main, perchent à côté d'eux sur les branches, +dînent à leurs côtés, si +l'on dîne en plein air par le beau temps, et se rendent en grande +hâte, +à toute heure, au moindre appel d'une voix amie.</p> +<p>À ce caractère sociable et à cette +domesticité fidèle, ils joignent la +beauté merveilleuse dans certaines espèces même +très-rustiques et +très-communes, et l'infinie variété dans +l'imprévu des reproductions et +dans le caprice des croisements. À chaque éclosion, on +voit arriver des +surprises, des petits qui diffèrent essentiellement du +père et de la +mère, et qui aussitôt forment des genres et des +sous-genres +intéressants.</p> +<p>Il n'y a pas eu moyen, aujourd'hui, de contempler le village <i>intrà +muros</i>: nos compagnons veulent voir le pays; c'est le village qui se +promènera avec nous.</p> +<p>Tandis qu'Herminea équite vaillamment un âne +modèle, un âne qui passe +partout comme un bipède, Moreau nous suit avec sa belle-soeur, +madame +Anne, son filet de pêcheur, son cheval chargé de +provisions, et son +neveu, <i>M. Fred</i> (diminutif d'Alfred). Ce dernier n'a d'autre +motif de +nous accompagner que celui de porter une poêle.</p> +<p>Une poêle? Oui, une poêle à frire. Moreau a son +idée, il faut le laisser +faire. D'ailleurs, ce détail fait bien, en queue de la caravane. +Nous +avons l'air d'une tribu qui se déplace, d'autant plus que nous +partons +au milieu de la pluie et du tonnerre, comme des gens forcés de +partir.</p> +<p>Où déjeunera-t-on? Où l'on voudra, et quand +tout le monde aura faim. +Nous sommes sûrs de trouver partout du gazon pour siége, +des rochers +pour table et des arbres pour tente.</p> +<p>On remonte le cours de la Creuse. Comment s'arracher de cette oasis? +Et +puis là sont les insectes à l'existence fantastique et +l'espoir de +nouvelles découvertes.</p> +<p>Au bout d'une heure de marche, tout le monde regarde avec amour le +cheval porteur du déjeuner.</p> +<p>On fait halte au milieu des roches blanches, en face du grand rocher +noirâtre dit le <i>roc à Guyot</i>.</p> +<p>Pendant que les uns déballent des provisions, les autres se +mettent en +quête du dessert.</p> +<p>Les cerneaux ne sont pas formés, mais <i>M. Fred</i> grimpe +sur les +cerisiers, et apporte sans façon des rameaux chargés de +fruits. Je +m'inquiète de ce mode de contributions trop directes.</p> +<p>—Ça ne fait rien, répond Moreau; les gens seraient +là, qu'ils vous +offriraient ce qu'ils ont. D'ailleurs, ce qui est planté sur les +sentiers est au passant, et ce qui est loin des habitations est aux +oiseaux.</p> +<p>Sylvain fait, avec des roches plates et des galets ronds, des +siéges et +des tables; il élève des dolmens sans les avoir.</p> +<p>C'est le moment d'examiner ces galets.</p> +<p>Ce sont des blocs de granit magnifiques, roulés et +amenés là par la +Creuse, et qui n'appartiennent nullement au terrain primitif où +nous +nous trouvons. Ils sont en si grand nombre dans certains coudes de la +rivière, qu'on pourrait les utiliser. On l'a essayé pour +le pavage et +les ponts d'Argenton; mais les transports étaient trop +coûteux et trop +difficiles; on y a renoncé.</p> +<p>Hélas! on n'y renoncera pas toujours. L'homme s'emparera de +tous les +sanctuaires. Il y aura une route sur cette rive charmante où +aujourd'hui +le sentier existe à peine, et tous ces sauvages accidents +où l'on se +sent à mille lieues de la civilisation disparaîtront pour +faire place au +grand droit de tous: au progrès!</p> +<p>Nous retrouvons les galets brisés; leurs flancs sont d'un +grain micacé +compacte et des plus beaux tons, depuis le gris de fer jusqu'au rose +vif, en passant par le gris de perle rosé et le lilas +bleuâtre.</p> +<p>La Creuse a apporté là les plus beaux +échantillons des divers bancs +granitiques qu'elle parcourt depuis sa source. Elle vous +présente un +musée complet de sa minéralogie; des gneiss brillants et +variés, des +micaschistes qui ont l'apparence et l'éclat de l'or et de +l'argent +disposés en veines sinueuses, des quartz d'une beauté qui +rivalise pour +l'oeil avec les marbres les plus précieux, et des sables de mica +pulvérisé qui font briller les sentiers comme des +ruisseaux au soleil.</p> +<p>Pendant cet examen, madame Anne cherche une cheminée. Elle +trouve un +bloc bien exposé pour que la fumée ne nous incommode pas. +Elle ramasse +du bois mort, elle allume son feu et retrousse ses manches.</p> +<p>Sylvain veut laver la poêle.</p> +<p>—Ah! malheureux! que faites-vous là? s'écrie-t-elle. +Laver la poêle +d'avance! vous voulez donc faire manquer la pêche? Ça +porte malheur au +pêcheur; ne le savez-vous point!</p> +<p>En effet, Moreau n'est pas heureux; il s'en va tout habillé +dans les +rochers submergés et dans les courants, lançant son filet +avec maestria, +avec rage, avec majesté, avec douleur: rien n'y fait, pas de +truites, +pas de saumons! Mais nous n'étions pas si ambitieux. Une friture +de +barbillons sortant de l'eau, rissolés dans l'huile et servis +brûlants, +c'est un excellent mets. Les poulets froids, les oeufs mollets, les +artichauts crus, la galette, les guignes et le café, +voilà, j'espère, un +festin royal! La salle à manger est si belle et l'appétit +si ouvert!</p> +<p>Moreau, éreinté, trempé comme un canard, rit +quand on s'étonne de son +régime. Il boit et mange sobrement, fait un somme sur l'herbe, +et +s'éveille gai comme un pinson, prêt à recommencer.</p> +<p>Madame Anne a déjeuné de bon coeur avec nous; mais son +fils, <i>M. Fred</i>, +s'est exalté. Il devient d'une loquacité +désespérante. Heureusement, il +s'en retourne au village avec sa mère et le cheval portant les +débris du +festin.</p> +<p>Nous reprenons le cours de la Creuse jusqu'au roc du Cerisier, le +plus +beau de toute cette région. Il surplombe la rivière qui +bat sa base, et +Moreau, qui nous a fait grimper par-dessus la dernière fois, +veut nous +faire recommencer l'ascension à cause de l'âne. Mais nous +nous obstinons +à passer sur les roches à fleur d'eau, et l'âne y +passe sans brancher. +De mémoire d'âne, on n'avait vu pareille chose; mais aussi +quel âne!</p> +<p>Derrière le grand rocher, sur un espace d'une centaine de +pas, s'étend +le site ardu et sévère que nous avons baptisé le +Sahara. Pas un souffle +d'air, pas un arbre pour s'abriter, pas une place herbue pour +séparer +les pieds du roc brûlant.</p> +<p>En plein midi, il y a un peu de quoi devenir fou; mais algira et +gordius +apparaissent instantanément, comme s'ils attendaient nos +naturalistes. +Alors, tout est oublié: le soleil ne darde pas de feux dont on +se +soucie. Voilà nos enragés tout en haut du +précipice, oubliant de songer +aux vipères qui abondent et au moyen de redescendre tout ce +qu'ils ont +gravi. N'importe, les captures sont effectuées, et on descend +comme on +peut.</p> +<p>Cette roche feuilletée se divise en escaliers friables et +perfides, et +les herbes brûlées qui s'y attachent sont glissantes comme +de la glace. +L'émotion fait oublier à ceux qui regardent la chasse les +souffrances de +la fournaise. Outre les papillons désirés (ce que les +entomologistes +appellent leur <i>desideratum</i>), on rapporte des merveilles +inattendues, +des coléoptères avec lesquels on avait fait connaissance +à la Spezzia, +dont le climat est aussi un peu celui de l'Afrique.</p> +<p>On va plus loin, on se retourne pour regarder encore la belle +silhouette +du rocher, qui paraît grandiose par sa proportion avec le site +environnant. Au pied des Alpes, ce serait un grain de sable; là +où il +est, c'est un pic alpestre.</p> +<p>Mais on avance, et les talus s'abaissent, la rivière n'a plus +de +rochers, et, pendant un certain temps, ombragée de beaux arbres, +elle +semble noire et morte. Les gazons refleurissent, l'air circule et les +insectes méridionaux disparaissent. Moreau nous trouve des +sources +fraîches, et, après une nouvelle halte, on reprend +à travers champs, par +le plateau, la direction du village.</p> +<p>En général, ces plateaux sont tristes et nus, mais ils +sont courts et +s'abaissent brusquement vers de jolis bouquets de bois de hêtres +et de +chênes enfouis dans des déchirures de terrains +très-amusantes.</p> +<p>On remonte, on traverse, en soupirant un peu, des moissons au-dessus +desquelles la chaleur danse et miroite. Enfin on redescend rapidement +au +village par une fente profonde, chemin en été, torrent en +hiver.</p> +<p>On ne saurait définir la production générale du +pays, tant elle est +inégale et variée sur ces terrains tourmentés de +mouvements capricieux!</p> +<p>Dans des veines ombragées et humides, les fourrages sont +magnifiques à +la vue, bien que grossiers de qualité; le <i>brin</i> est trop +gros, et nos +chevaux le refusent absolument; ceux du pays, moins délicats, en +font +leurs délices. Sur les hauteurs pierreuses croissent de maigres +froments, gravement malades cette année, et dont le grain +éclate en +poudre noire. Mais, à deux pas plus bas ou plus au nord, ou plus +au sud, +la moisson du blé, de l'orge ou de l'avoine, est superbe. +Ailleurs et +non loin, c'est la vigne qui souffre ou prospère. La culture se +fait +industrieuse, essayeuse, observatrice, comme dans tous les pays +accidentés. On finit par utiliser les recoins les plus rebelles +et par +ne rien abandonner au désert de ce qui est praticable, +c'est-à-dire de +ce que le pied et la main peuvent atteindre.</p> +<p>Somme toute, la contrée est riche, le vin +très-potable, le pain +excellent, les légumes aussi. La grande variété +des produits est +toujours une source d'aisance pour le paysan, parce que bien rarement +tout manque à la fois. C'est ce qui leur fait dire avec raison +que les +<i>chétifs</i> pays sont les meilleurs. En effet, dans les +terres légères et +inégales des varennes, on trouve parfois plus de ressource que +dans +l'uniforme et opulent fromental. On possède dix fois plus +d'espace, et +bien qu'une <i>boisselée</i> de chez nous paraisse en valoir +dix des autres, +le résultat général prouve que ces terres +médiocres rapportent, en +proportion de leur prix, un bon tiers de plus que celles de +première +qualité.</p> +<p>Cela provient surtout de ce que l'on s'ingénie davantage.</p> +<p>—Nous nous <i>artificions</i> à toute chose, me disait un +paysan de par là. +Nous savons faire pousser le noyer et le châtaignier côte +à côte, chose +réputée impossible dans vos endroits. Nous greffons toute +sorte d'arbres +fruitiers les uns sur les autres: tant pis pour ceux qui manquent. Nous +ne craignons pas de recommencer, pas plus que d'apporter de la terre +à +dos de mulet, à dos d'âne et même à notre dos +de chrétien, dans des +hottes, pour nous faire un petit jardin dans un trou de rocher. On +<i>s'invente</i> tout ce qu'on peut, et, si les courants d'eau +emportent +l'ouvrage à la mauvaise année, on recommence un peu plus +haut, on +endigue, on s'arrange et on se sauve.</p> +<p>Ce paysan industrieux et entreprenant est, et je le +répète, moins +solennel et moins poétique que le nôtre: il ressemble plus +à un +Auvergnat moderne qu'à un vieux Gaulois. Il manque de cette +majesté +qu'on peut appeler <i>bovine</i> chez l'homme de la vallée +Noire; mais il est +plus intéressant dans son combat avec la terre, et, s'il +rêve moins, il +comprend davantage.</p> +<p>Encore un trait caractéristique: le paysan de chez nous a +peur de l'eau. +Il croit que le bain de rivière est malsain, le dimanche, pour +qui a sué +la semaine. Il croit que la natation est un plaisir d'oisif. Il se noie +dans un pied d'eau.</p> +<p>Ici, tout le monde va à l'eau comme des canards. Le dimanche +soir, +toute la population nage, plonge, dresse des bambins à se jeter +dans les +bassins profonds du haut des rochers et à pêcher à +la main sous les +blocs de la rivière. Quelques femmes nagent aussi. On se partage +gaîment +la pêche et on rentre pour la manger toute fraîche en +famille, sauf les +belles pièces, qui sont vendues à Argenton quand il n'y a +pas +d'étrangers au village.</p> +<p>Ce poisson est exquis, même le fretin. Il a la chair ferme et +savoureuse.</p> +<p>La bonne et vraie pêche se fait avant le jour; aussi vous +pourriez +marcher la nuit tout le long de ce désert, avec la certitude de +rencontrer, à chaque pas, des figures affairées mais +bienveillantes.</p> +<p>Les meuniers et les pêcheurs vivent en bonne intelligence: +filets et +bateaux sont prêtés à toute heure, et ce continuel +échange constitue une +sorte de communauté. On ne se gêne guère pour lever +la vergée qu'on +rencontre sur les îlots dans le courant. Mais c'est à +charge de +revanche, et la grande prudence du Berrichon évite les reproches +et les +querelles. Les pêcheurs ont un soin de prévoyance qui ne +viendrait +jamais à ceux de l'Indre. Quand on pêche les +étangs, ils achètent le +fretin et <i>rempoissonnent</i> leur rivière pour l'avenir.</p> +<p>En traversant une ravissante prairie, nous eûmes à +saluer une +très-vieille dame du hameau des Cerisiers, qui gardait ses +vaches en +cornette et jupon court.</p> +<p>Elle était seule dans cet Éden champêtre, +droite, rose, enjouée.</p> +<p>Moreau m'apprit que c'était une personne riche, la +mère d'un de nos +amis, avoué très-considéré dans notre ville.</p> +<p>—Comprenez-vous, nous dit-il quand nous fûmes à +quelques pas de cette +vénérable pastoure, qu'une dame comme elle, qui a le +moyen d'avoir trois +vachères pour une, prenne son plaisir à être +là toute seule à son âge, +par chaud ou froid, vent ou pluie?</p> +<p>—Ma foi, oui, pensai-je; je le comprends très-bien. Je sais +que son +fils, qui la respecte et la chérit, a fait son possible pour la +fixer à +la ville auprès de lui. Mais elle s'y mourait d'ennui; le +bien-être et +le repos lui retiraient l'âme du corps. Il y a dans ces natures +agrestes une poésie qui ne sait pas rendre compte de ses +jouissances, +mais que l'esprit savoure dans une quiétude mystérieuse. +Oui, oui, +encore une fois, l'aspiration à la vie pastorale, le besoin +d'identifier +notre être avec la nature et d'oublier tous les faux besoins et +toutes +les vaines fatigues de la civilisation, ce n'est pas là un vain +rêve; +c'est un goût inné et positif chez la grande +majorité de la race +humaine, c'est une passion muette et obstinée qui suit partout, +comme +une nostalgie, ceux qui ont mené, dès l'enfance, la vie +libre et rêveuse +au grand air.</p> +<p>Et, quand cette passion s'est développée dans une +contrée adorable, +est-il un artiste qui ne la comprenne pas et qui ne la voie pas flotter +dans ses pensées comme le songe d'une vie meilleure?</p> +<p>Tout le monde la comprendrait, cette passion, si la nature +était belle +partout. Elle le serait, si l'homme voulait et savait. Il ne s'agirait +pas de la laisser à elle-même, là où elle se +refuse à nourrir l'homme. +Il s'agirait de lui conserver son type et de lui restituer, avec les +qualités de la fécondité, le caractère de +grâce ou de solennité qui lui +est propre.</p> +<p>Cela viendra, ne nous désolons pas pour notre descendance. +Nous +traversons les jours d'enfantement de l'agriculture. La terre n'est +ingrate que parce que le génie de l'homme a été +paresseux. Nous sortons +des ténèbres de la routine. La science et la pratique +prennent un +magnifique essor au point de vue de l'utilité sociale. La vie +matérielle +absorbe tout, la question du pain enfante des prodiges. Les artistes et +les rêveurs ont tort pour le moment.</p> +<p>Il le faut, et n'importe! car le sentiment du beau et les besoins de +l'âme reviendront quand la production aura payé l'homme de +ses dépenses +et de ses peines. La question des arbres viendra le préoccuper +quand il +aura trouvé le chauffage sans bois. La question des fleurs +descendra des +régions du luxe aux besoins intellectuels de tous les hommes. La +question des eaux et des abris de rochers fera des prodiges quand il y +aura communauté, je ne dis pas de propriété (je ne +soulève pas cette +question), mais de culture en grand avec une direction savante et +intelligente.</p> +<p>Déjà les efforts particuliers de quelques riches amis +du beau font +pressentir ce que sera la campagne en France dans une centaine +d'années +peut-être. On comprend déjà très-bien qu'un +parc de quelques lieues +carrées soit une fantaisie réalisable, et que, au milieu +de ses grandes +éclaircies et de ses immenses pelouses, les moissons et les +fauchailles +s'effectuent facilement à travers des allées +ombragées et doucement +sinueuses.</p> +<p>Il n'y a donc pas de raisons pour qu'un jour, quand +l'intérêt social +aura prononcé qu'il est indispensable de réunir tous les +efforts vers le +même but, des départements entiers, des provinces +entières, ne +deviennent pas d'admirables jardins agrestes, conservant tous leurs +accidents de terrains primitifs devenus favorables à la nature +de la +végétation qu'on aura su leur confier, distribuant leurs +eaux dans des +veines artificielles fécondantes et gracieuses, et se couvrant +d'arbres +magnifiques là où ne poussent aujourd'hui que de +stériles broussailles.</p> +<p>À mesure qu'on obtiendra ce résultat, en vue du beau +en même temps +qu'en vue de l'utile, les idées s'élèveront. Le +goût ira toujours +s'épurant, le sentiment du pittoresque deviendra un besoin, une +jouissance, une ivresse pour le laboureur, aussi bien que pour le +poëte. +Ce sera un crime que d'abattre ou de mutiler un bel arbre, une +grossièreté que de négliger les fleurs et +d'aplanir sans nécessité les +aspérités heureuses du sol; un crétinisme que de +détruire l'harmonie des +formes et des couleurs sur un point donné, par des +bâtisses +disproportionnées ou criardes. L'artiste ne souffrira plus de +rien, +l'idéalisme et le réalisme ne se battront plus.</p> +<p>Toute rêverie sera douce, toute promenade charmante; et vous +croyez que, +vivant dans le beau et le respirant comme un air vital dans la nature +redédiée à Dieu, les hommes ne deviendront pas +plus intelligents en +devenant plus riches, plus vrais en devenant plus habiles, et plus +aimables en devenant plus satisfaits?</p> +<p>Amyntas s'est décidément épris de la +maisonnette où nous sommes loges. +Il y rêve une installation possible, un pied-à-terre +tolérable au milieu +du monde enchanté des fleurs, des ruisseaux et des papillons. +Pourquoi +pas? Il a bien raison.</p> +<p>J'avais grande envie aussi de cette chaumière, bien qu'elle +ne réalise +pas mon ambition pittoresque. Vingt autres sont plus jolies; mais c'est +la seule en vente, et j'allais m'en emparer.... Mais notre ami +réclame +la priorité de l'idée. Il nous demande de lui laisser +arranger cette +chaumière à son gré et de devenir ses hôtes +dans nos excursions sur la +Creuse. Nous retirons nos prétentions.</p> +<p>Il échange quelques paroles avec madame Rosalie. Le +voilà propriétaire +d'une maison bâtie à pierres sèches, couverte en +tuiles, et ornée d'un +perron à sept marches brutes; d'une cour de quatre mètres +carrés; d'un +bout de ruisseau avec droit d'y bâtir sur une arche, plus, d'un +talus de +rocher ayant pour limite un buis et un cerisier sauvage.</p> +<p>À partir de ce moment, je vois bien que l'insouciant Amyntas +n'est plus +le même.</p> +<p>Après le souper, car nous n'avons dîné +qu'à neuf heures, le voilà qui +lève des plans, qui mesure ses deux petites chambres, plante en +imagination des portemanteaux, creuse des armoires dans +l'épaisseur de +<i>son mur</i>, et dit à chaque instant: <i>Ma maison, ma cour, +mon rocher, mon +buis, mon cours d'eau, mes voisins, mes impôts</i>,—il en aura +pour deux +francs vingt-cinq centimes!—<i>mes droits, mes servitudes, mon acte, ma +propriété</i>, enfin! C'est tout dire!</p> +<p>—N'en riez pas, dit-il; qui sait si ce n'est pas là que, par +goût ou +par raison, je viendrai terminer mes jours?</p> +<p>Ah! qui sait, en effet? La même idée m'était +venue pour mon compte, +quand je lorgnais cette splendide acquisition à laquelle il me +faut +renoncer.</p> +<p>Mais l'aimable acquéreur s'en fait un si grand amusement, que +je suis +dédommagé de mon sacrifice. Et puis il n'est pas dit +absolument que la +voisine, l'affable et obligeante madame Anne, ne se laissera pas +séduire +par mes offres un peu plus tard. Nous verrons, si elle n'a pas trop de +chagrin!</p> +<p>J'avoue que je ne me pardonnerais pas d'apporter un chagrin dans ce +village. Un chagrin surmonté par des considérations +d'intérêt, c'est +presque une corruption exercée et subie. Certes, l'Eldorado +champêtre où +nous voici recèle ses plaies secrètes comme les autres; +mais je voudrais +bien que ma main n'y apportât pas une égratignure.</p> +<p>Ce remords n'empoisonnera pas les jouissances de notre nouveau +propriétaire. L'aubergiste qui lui cède la maisonnette +est enchanté de +pouvoir faire agrandir et arranger désormais son auberge. Il +paye +quelques dettes avec le surplus, et se loue beaucoup de l'aventure.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h2>IX</h2> +<br /> +<p style="font-weight: bold; text-align: right;">10 juillet.</p> +<p>Une voix creuse et sépulcrale me réveille, et une +pensée triste me +traverse l'esprit.</p> +<p>Le pauvre petit maître d'école qui demeure en face, +dans notre <i>square</i>, +s'est laissé choir hier de son âne. On le disait +brisé. Il est peut-être +mourant.</p> +<p>Sans doute, cette voix de la tombe, c'est celle du prêtre qui +vient +prier pour son âme.</p> +<p>J'entr'ouvre le rideau et je me rassure. Il n'y a là qu'un +vieux +mendiant aveugle, récitant un long <i>oremus</i> en l'honneur +du généreux +Amyntas, qui vient de le bien traiter. Aussi, tandis que le +<i>propriétaire</i> s'enfuit modestement dans les ruines de la +forteresse, +pour échapper à la litanie du remercîment, le vieux +fait les choses en +conscience et récite jusqu'au bout son antienne édifiante.</p> +<p>Une jolie petite fille de dix ans sort de la maison d'école, +apporte au +pauvre un gros morceau de pain blanc, le lui met dans sa besace et lui +demande où il veut aller.</p> +<p>Le bonhomme lui ordonne d'un air grave de le conduire au +château. Elle +lui prend la main et l'emmène, en écartant devant lui, +avec son petit +sabot, les pierres qui pourraient le faire trébucher.</p> +<p>On déjeune chez madame Rosalie, on lui dit adieu, et on part +pour le Pin +par le chemin d'en haut. On redescend avec Moreau à la Creuse, +et on +fait encore une lieue dans les rochers pour aller au Trou-Martin, un +bel +endroit, le plus hérissé de la contrée: rochers en +aiguilles sur les +deux rives de la Creuse, aridité complète, +découpure romantique autour +du courant devenu plus rapide; l'un fait un croquis; l'autre, un somme.</p> +<p>Au retour, à un méandre où le torrent est calme +et profond, une barque +glisse lentement d'une rive à l'autre. Le batelier conduit trois +femmes +chargées de paniers de fruits; tous quatre sont superbes de pose +et de +costume, à leur insu; l'eau est un miroir; les rivages herbus, +les +arbres, les terrains sont étincelants au soleil, qui baisse et +rougit. +Tout est rose, chaud et d'un calme sublime.</p> +<p>Ce n'est pas le lac Némi; ce ne sont pas les femmes d'Albano, +c'est +autre chose: c'est moins beau et plus touchant. Ici, rien ne pose. En +Italie, le moindre brin d'herbe fait ses embarras et attend le peintre.</p> +<p>Belle et bonne France, on ne te connaît pas!</p> +<p>On part à cinq heures, on flâne un peu en route, on +boit de l'eau +fraîche à Cluis. On peut y manger des goires, gâteau +au fromage de la +localité. C'est étouffant; mais quand on a faim!...</p> +<p>On arrive à la maison à onze heures du soir. On soupe, +on range les +papillons, on se couche à deux heures.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h2>X</h2> +<br /> +<p style="font-weight: bold; text-align: right;">14 juillet.</p> +<p>Notre ami l'avoué, le fils de la vénérable +pastoure, est venu nous voir +ce matin.</p> +<p>Amyntas lui confie le soin de régulariser son acquisition et +le traite +de <i>mon avoué</i> avec une aisance importante. On dirait +qu'il n'a fait +autre chose de sa vie que d'être propriétaire. Il ne dit +plus <i>ma +chaumière</i>, il ne dit même plus <i>ma maison</i>, il +dit <i>ma villa</i>.</p> +<p>L'avoué nous donne des renseignements sur le pays, dont il +est né +<i>natif</i>, comme on dit chez nous. Il a été +élevé pieds nus, sur les +roches du <i>Cerisier</i>. Il soupire au souvenir du temps où, +lui aussi, +gardait ses vaches dans les grandes herbes. Il a l'excellent esprit de +comprendre que sa mère n'ait pu s'habituer à l'air mou +d'une ville et au +parfum de renfermé d'une étude. Puis il nous dit, lui qui +connaît la +réalité des choses humaines et qui est rompu au contact +des intérêts et +des passions des gens de campagne:</p> +<p>—Vous avez eu une bien bonne idée de vouloir planter +là une tente. Je +ne crois pas que vous le regrettiez jamais. Ce village est un nid de +braves gens.</p> +<p>—En vérité? Il nous semblait, mais nous ne savions +pas! Nous cherchions +des fleurs et des papillons. Aurions-nous trouvé des hommes?</p> +<p>—Des hommes très-bons et très-sincèrement +religieux, des moeurs +très-douces, vous verrez! Et puis une grande fierté, +l'orgueil d'un +certain bien-être, joint au plaisir de l'hospitalité. Nous +avons peu à +faire par là, nous autres gens de procédure. J'en suis +fier pour mon +endroit. Pas de procès comme dans la Marche. C'est une oasis. +Ces gens +ne sont jamais sortis de leur manière d'être depuis des +siècles. Faute +de chemins, ils ne se sont jamais écartés du beau jardin +que leur a +creusé la nature. Ils ont su garder leur bonheur, et il y a chez +eux un +grand cachet d'association et d'homogénéité. Ne +vous défendez pas de +les estimer. Ils sont tous ce qu'ils vous paraissent.</p> +<p>Espérons que ce réaliste de profession n'est pas trop +romanesque +d'instinct, et retournons au village le plus vite qu'il nous sera +possible.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h2>XI</h2> +<br /> +<p style="font-weight: bold; text-align: right;">26 juillet.</p> +<p>Parthénias est dans le Midi, Amyntas est parti avant-hier +pour <i>son +village</i>, afin de mettre les ouvriers en besogne à <i>sa +villa</i>. Il nous +permet cependant d'y passer encore une bonne journée avant de +leur céder +la place.</p> +<p>Nous partons demain, Herminea et moi; aujourd'hui, nous voyons la +fête +de notre hameau d'ici; c'est sainte Anne qui en est la patronne et que +l'on fête le dimanche; car la moisson est commencée, et on +ne pourrait +se déranger dans la semaine.</p> +<p>Toutes les réjouissances de chez nous se bornent à +danser, du matin au +soir, la bourrée. La bourrée du Berry va se perdant sans +qu'on y songe; +elle ne se danse plus que dans un assez petit rayon. J'ai bien peur +qu'on ne se soit laissé entraîner à la contredanse +dans notre village de +là-bas. Je n'ai pas encore osé le demander.</p> +<p>La contredanse du paysan est absurde et grotesque. Sa valse est, +comme +rhythme et comme allure, quelque chose de disloqué et +d'incompréhensible. La bourrée est monotone, mais d'un +vrai caractère. +Pourtant il ne faut pas la voir folichonner par les artisans de petite +ville; ils y sont aussi absurdes que le paysan à la contredanse.</p> +<p>Il y a aussi les <i>beaux</i> de village de la nouvelle +école, qui y +introduisent des contorsions prétentieuses et des airs +impertinents tout +à fait contraires à l'esprit de cette antique danse. La +bourrée n'est +elle-même que dans les jambes molles et les allures +traînantes de ce qui +nous reste de vrais paysans, les jeunes bouviers et les minces +pastoures +de nos plaines.</p> +<p>Ces naïfs personnages s'y amusent tranquillement en apparence; +mais +l'acharnement qu'ils y portent prouve qu'ils y vont avec passion. Leur +danse est souple, bien rhythmée et très-gracieuse dans sa +simplicité. +Les filles sont droites, sérieuses, avec les yeux invariablement +fixés à +terre. J'ai toujours vu les étrangers, qui venaient à +notre fête, +très-frappés de leur air modeste.</p> +<p>Notre <i>assemblée</i> est une des moins brillantes du pays. +Il en a toujours +été ainsi: c'est parce qu'elle <i>tombe en moisson</i> +et que la jeunesse est +éparpillée au loin en ce moment. Je doute que le +cabaretier qui nous +dresse une ramée y fasse de brillantes affaires. Bien qu'il +offre aux +consommateurs liqueurs, bière et café, nos paysans, qui +ne sont guère +friands de ces nouveautés, n'en usent que <i>par genre</i>, et +préfèrent le +vin du cru, qui se débite au <i>pichet</i> dans les cabarets de +la localité.</p> +<p>Les ménétriers semblent fort occupés; mais deux +sonneurs de musette, +c'est trop pour si peu de monde, et leur journée a +été mauvaise.</p> +<p>Le vieux Doré se targue pourtant d'avoir des droits à +la préférence des +gens d'ici. Il a été assez habile dans son temps, et il a +beaucoup +gagné. Il était seul alors pour cinq ou six paroisses et +faisait souvent +des journées de dix écus. Mais il s'est +négligé dans son art, et, +quelquefois distrait dès le matin, il coupait tout le jour les +jambes à +son monde, en sortant plus que de raison du ton et de la mesure.</p> +<p>Et puis le cornemuseux croit que le souffle et le succès ne +le trahiront +jamais, tandis que l'un est aussi fugitif que l'autre. Il n'amasse +guère; et, aux champs comme ailleurs, tout artiste veut mener la +vie +d'artiste. Bien qu'il travaille de ses bras dans la semaine, il n'est +pas réputé bon ouvrier et ne trouve pas beaucoup +d'ouvrage. Aux champs +comme ailleurs, règne le préjugé du positiviste +contre l'idéaliste.</p> +<p>Bref, Doré est devenu vieux, maladif et pauvre. Il a fait la +folie de se +marier en secondes noces avec une jeune femme qui lui a donné +beaucoup +d'enfants. L'aîné, âgé de dix ans, est +là debout sur le banc, à son +côté, l'accompagnant sur la vielle avec beaucoup de nerf +et de justesse.</p> +<p>Le pauvre petit bonhomme est charmant; c'est un élève +qui lui fait +honneur et qui le ramène à la mesure, avec laquelle il +s'était trop +longtemps brouillé. L'enfant est intéressant, et, en +outre, Doré a fait +la dépense d'une vaste tente sous laquelle on peut danser seize, +à +l'abri du soleil et de la pluie.</p> +<p>Hélas! c'est peine perdue! Les délicats sont en petit +nombre, et, malgré +trente-deux degrés de chaleur, on danse en plein soleil à +la musette du +concurrent qui est venu fièrement planter son tréteau dos +à dos avec +lui.</p> +<p>Les deux musettes braillent chacune un air différent. +À distance, c'est +un charivari effroyable. Mais telle est la puissance de l'instrument, +que, de près, l'un ne peut étouffer l'autre et que le cri +strident de la +vielle du petit se perd dans le mugissement du grand bourdon de +Blanchet.</p> +<p>Et puis Blanchet, de Condé, est dans la force de l'âge +et du talent. +C'est un véritable maître sonneur, plus instruit et mieux +doué que le +vieux Doré. Il n'a pas dédaigné les traditions et +sait de fort belles +choses, aussi bien pour la messe que pour le bal. Il sait accompagner +le +plain-chant et s'accorder avec trois autres cornemuses à +l'offertoire. +Je l'ai entendu une fois consacrer la cérémonie du chou, +à un lendemain +de noce, par un chant grave d'une originalité extrême et +d'une facture +magnifique.</p> +<p>Je le priai de venir le lendemain pour moi seul, et il me joua des +bourrées de sa composition, très-bien faites et nullement +pillées dans +les airs de vaudeville que nos sonneurs modernes ramassent, tant bien +que mal, sur les routes et dans les cabarets.</p> +<p>Aussi, quand le pauvre Doré vint me porter sa plainte, +à la fin de +l'assemblée, me remontrant que Blanchet, de Condé, avait +mal agi en +faisant danser sur une paroisse de son ressort; quand il me montra en +pleurant son gentil vielleux et les vingt-six sous de sa +journée, tous +frais faits, je fus attendri sans doute, et lui donnai le +dédommagement +qu'il pouvait réclamer d'une vieille amitié; mais je ne +pus prendre +parti contre le maître sonneur de Condé, qui était +dans son droit et +qui, avec trois pintes de vin dans le ventre, n'a jamais failli aux +lois +de la mesure.</p> +<p>La scène fut assez pathétique. Doré +gémissait et me reprochait +doucement, mais tristement, d'être de ceux qui lui avaient fait <i>du +tort</i>.</p> +<p>J'avais prôné d'autres maîtres sonneurs +autrefois: Marcillat, du +Bourbonnais, ensuite Moreau, de la Châtre, et maintenant ce +maudit +Blanchet, de Condé, dont pourtant il parlait avec un certain +respect. +Mais pourquoi ne m'étais-je pas contenté de lui, le vieux +sonneur de +Saint-Chartier, l'unique, l'inévitable des anciens jours?</p> +<p>—Il fut un temps, disait-il, où, quand vous vouliez entendre +la +cornemuse ou faire danser la jeunesse, c'était toujours moi que +vous +appeliez. Et puis, tout d'un coup, vous avez eu une dame de Paris, une +fameuse Pauline Viardot, qui voulait écrire nos airs, et vous +avez +demandé Marcillat, qui était à plus de douze +lieues d'ici, pendant que +j'étais sous votre main. Ç'a été un +crève-coeur pour moi; je me suis +questionné l'esprit pour savoir en quoi j'avais manqué, +et, de chagrin, +j'ai quitté l'endroit pour aller vivre à la ville, +où je vis encore plus +mal.</p> +<p>Que pouvais-je répondre à ce pauvre homme? Il est +malheureux et pas +assez artiste pour comprendre que l'art et l'amitié +obéissent à des lois +différentes. Mais il me faisait peine, et je me gardai bien de +lui dire +que j'avais douté de son talent.</p> +<p>J'arrangeai la chose de mon mieux en l'engageant à pardonner +au grand +Marcillat, mort il y a longtemps, à la suite d'une querelle +suscitée par +d'autres sonneurs, pour des causes analogues à celle dont il +était là +question.</p> +<p>Quant à Moreau, de la Châtre, ce n'est pas moi qui ai +fait sa +réputation. Elle s'est établie et soutenue sans moi.</p> +<p>Doré m'avoua qu'il n'essayait pas de lutter contre cet +artiste +redoutable, sur son terrain, les bals de la ville, et qu'il cherchait +modestement sa vie aux alentours. Je lui rendis un peu de contentement +en louant son petit et en lui disant qu'à eux deux ils jouaient +très-bien, ce qui est la vérité.</p> +<p>Un autre <i>idéaliste</i> des environs, que l'on rencontre +dans toutes les +foires et assemblées, voire sur tous les chemins, comme un +bohème dont +il mène la vie, c'est Caillaud-la-<i>Chièbe</i> +(c'est-à-dire la <i>Chèvre</i>), +ainsi surnommé parce que, durant quelques mois, il promena et +montra +pour de l'argent le phénomène ainsi décrit sur +l'écriteau (avec +portrait) de sa pancarte: <i>Ici l'on voit la chièbe à +Caillaud qu'à trois +pattes de naissance</i>.</p> +<p>La chèvre à trois pattes n'enrichit point Caillaud. +Caillaud est plein +d'idées et d'activité, mais il se blouse dans toutes ses +spéculations. +Il appartient à la grande race des Barnum et compagnie, mais il +a plus +d'ambition que de prévoyance.</p> +<p>À peine la chèvre phénoménale fut-elle +sevrée, qu'il recommença, pour la +centième fois de sa vie, l'histoire du pot au lait. Il lui fit +construire une petite voiture, acheta un âne, et, après +avoir promené +son monstre dans le département, il partit pour Paris dans +l'espoir de +revenir millionnaire.</p> +<p>Le Jardin des Plantes acheta vingt-cinq francs, je crois, la +chèvre à +trois pattes; c'était bien tout ce qu'elle valait, mais non tout +ce +qu'en frais de voyage et d'exhibition elle avait coûté +à son naïf +propriétaire.</p> +<p>Il revint au pays, Gros-Jean comme devant, vendit du ruban, des +allumettes, des tortues d'eau douce, des poissons, des boutons, des +écrevisses, des cochons d'Inde, que sais-je? Toujours par monts +et par +vaux, brocantant sur toutes choses, se plaignant toujours de l'ingrate +fortune, et toujours recommençant, avec accompagnement +d'illusions et de +déboursés préalables, l'édifice de sa +prospérité. Excellent garçon +d'ailleurs, doux, sobre, point vicieux et très-serviable avec ou +sans +profit. Il s'est jeté dans la bohème par imagination et +non par paresse, +car il se donne du mal comme dix pour gagner quelques sous. Il est +assez +menteur, encore par excès d'imagination, car il ne sait pas +soutenir ses +hâbleries, et ses finesses sont cousues d'un câble.</p> +<p>La moralité que l'on peut tirer de sa vie fantaisiste, c'est +qu'il y a +des gens si habiles, qu'ils sont fatalement dupes de tout, et +d'eux-mêmes par-dessus le marché. Ils cherchent la +renommée de profonds +diplomates, et, une fois posés ainsi, ils ne peuvent plus dire +un lieu +commun qui ne mette en méfiance. On se fait un droit, un +plaisir, +presque un honneur et un devoir de les attraper, si bien qu'en somme +ils +succombent dans une lutte où ils se trouvent seuls contre tous.</p> +<p>N'en est-il pas ainsi ailleurs qu'au village? et, aux premiers plans +du +monde financier et industriel, ne trouve-t-on pas, sous des dehors +moins +naïfs, mais avec des effets et des résultats aussi vains, +plus d'un +Caillaud à trois pattes?</p> +<p>Ledit Caillaud a inventé, depuis trois ans, de tenir un jeu +de bonbons +pour les enfants, dans les assemblées. Il a une table sur +laquelle sont +collées des cartes; sur chacune de ces cartes est un lot plus ou +moins +friand, soit trois dragées au plâtre, soit une tour en +sucre, soit un +demi-bâton de sucre d'orge, soit un cheval en candi couleur de +rose. Il +fait payer un sou, et on tire dans un sac des cartes roulées, +crasseuses, Dieu sait! pour amener le lot placé sur la carte +correspondante du tableau. La ruse du marchand consiste à placer +des +pièces d'une certaine apparence sur les intervalles, de +manière que +presque tous les lots soient couverts d'objets qui ne +représentent pas +la valeur d'un centime.</p> +<p>À cet honnête trafic, Caillaud fit d'abord quelques +bonnes journées. +L'an passé, il récolta trente-huit francs. Mais il ne +faut pas +longtemps pour que les plus niais y voient clair.</p> +<p>Sans nous, cette année, sa boutique eut été +déserte. Heureusement pour +lui, tous les gamins vinrent nous demander de tenir la banque, et nous +la fîmes sauter à son profit avec des joueurs qui ne +payaient pas.</p> +<p>Mais quoi! aussi bien que le vieux Doré, Caillaud a +déjà un concurrent.</p> +<p>Au bout de la place, dans un coin honteux, se tient un pauvre +être +disloqué, horrible, qu'agite en outre une sorte de danse de +Saint-Gui +des plus bizarres. Lui aussi a son jeu de friandises, un tourniquet +à +macarons, dont les mouches sont les seuls chalands, le pauvre homme +n'ayant pas, comme le magnifique Caillaud, le moyen d'abriter sa +marchandise sous un parasol; et voilà Caillaud qui pourrait bien +gémir +et murmurer, parce que j'ai été aussi donner un +encouragement au petit +commerce de l'estropié. Pour le coup, je perdrais patience et +j'enverrais promener mon ami à trois pattes, s'il +réclamait, en vain, le +monopole de la misère et de la commisération.</p> +<p>Les bohémiens sont fort gentils: c'est une race aimable et +vivace, qui +se trouve la même, relativement, à tous les +échelons de la société.</p> +<p>La profession est relativement la même aussi: elle consiste +à s'isoler +des conditions régulières de l'existence +générale et à se frayer une +route de fantaisie à travers le troupeau du vulgaire. Ce serait +tout à +fait légitime pour quiconque a le goût des aventures, le +courage des +privations et l'heureuse philosophie de l'espérance, si, +même en +s'abstenant du vice qui avilit et de l'intempérance qui +hébète, on +n'était pas fatalement entraîné, un jour ou +l'autre, à oublier toute +notion de dignité, et, partant, de charité humaine.</p> +<p>L'homme qui s'endurcit trop vis-à-vis de lui-même +s'endurcit peu à peu à +l'égard de ses semblables. Il trouve naturel d'exploiter leur +travail au +profit de son industrie, qui consiste à se faire plaindre +jusqu'au jour +où il n'y réussit plus du tout et se laisse mourir dans +un coin, fatigué +de l'ingratitude de sa fonction d'ingrat.</p> +<p>À côté de la figure à la fois souriante +et larmoyante du bohème +rustique, mélange de timidité et d'audace, de douleur et +d'ironie, passe +la face sérieuse et un peu hautaine du paysan aisé, bien +établi dans la +famille et la propriété. Dans nos pays, celui-ci est +honnête homme en +général, et très-charitable envers les individus. +Il a même un sourire +de protection pour celui qui a trois pattes de naissance et qui va +clopin-clopant dans la vie. Lui, fièrement établi dans la +société sur +ses quatre pieds de banc, il n'avance pas, mais il ne tombe pas. Il +dit, +en parlant du bancal, qu'il n'a pas pris <i>la rége</i> (le +sillon) du bon +côté, et que, pourtant, il n'est pas mauvais homme pour +ça. Il ne le +pousse pas à terre, car il met tout son tort sur le compte du +progrès, +le grand ennemi, le chemin de perdition de la jeunesse.</p> +<p>À l'égard des masses souffrantes, le paysan +aisé est très-dur en +théorie. Il se révolte à l'idée du mieux +général; cependant il plaint et +assiste les maux particuliers; mais il a horreur des conclusions, de +quelque côté qu'elles lui soient présentées, +et ce sera sagesse que de +chercher le moyen de l'y amener sans qu'il s'en aperçoive.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h2>XII</h2> +<br /> +<p style="font-weight: bold; text-align: right;">Au village de ***, 27 +et 28 juillet.</p> +<p>Nous voici dans nos torrents et dans nos rochers. Amyntas est venu +au-devant de nous à pied avec Moreau, jusqu'au joli bois entre +le +chatelier et la croix. Ils rendent l'âme, notre cheval aussi.</p> +<p>On fait halte. La chaleur devient torride dès qu'on s'engage +dans les +vallons qui conduisent à la Creuse.</p> +<p>Cette fois, nous avons quelque peine à remiser la voiture. +Les récoltes +sont presque finies, les granges sont pleines.</p> +<p>Nous descendons à la Creuse et nous la remontons +jusqu'à l'embouchure du +torrent de notre village. Il n'y a pas pour une heure de marche, et +c'est en somme le plus beau coin de la gorge. La Creuse y est +resserrée +et traverse deux ou trois petits chaos très-romantiques.</p> +<p>J'ai vu autrefois ce paysage encore plus beau: on a abattu de grands +chênes qui le complétaient. On a fait un nouveau pont, qui +sera encore +emporté comme celui que nous passions autrefois pour aller +à la +<i>Prune-au-Pot</i>, un vieux manoir qui a eu l'honneur +d'héberger Henri IV, +et qui est très-bien conservé.</p> +<p>La Creuse est terrible quelquefois. Je l'ai vue bien +méchante. En ce +moment, elle est si basse et si tranquille, que l'on a besoin de +regarder la position de ses énormes blocs de granit pour se +persuader +que c'est elle qui les a apportés là.</p> +<p>Le village se présente encore mieux en montant qu'en +descendant. On y +arrive par des prairies délicieuses.</p> +<p>Nous y voilà. Décidément, on est ici plus +démonstratif que chez nous. +Nous sommes déjà reçus comme de vieux amis, et +nous trouvons Amyntas lié +avec tout le monde.</p> +<p>Un artiste éminent, qui a découvert aussi le village, +et dont le nom se +recommande de lui-même, est invité par nous à +déjeuner le lendemain sur +le rocher, et nous recommençons la partie de pêche et de +friture au +bord de la Creuse. Il est ravi de la douceur et de la grâce de +cette +nature. Il fait rapidement des croquis adorables.</p> +<p>Les peintres qui comprennent le vrai sont d'heureux poëtes. Ils +saisissent tout à la fois, ensemble et détails, et +résument en cinq +minutes ce que l'écrivain dit en beaucoup de pages, ce que le +naturaliste ne pénètre qu'en beaucoup de jours +d'observation et de +fatigue. Ils s'emparent du caractère des choses, et, sans savoir +le nom +des arbres et la nature des pierres, ils font le portrait des aspects +sentis, portrait pénétrant et intelligent, saisissant et +fidèle, sans +l'effort des pénibles investigations.</p> +<p>Ils écrivent la vie et traduisent le champ de la nature dans +une langue +dont les difficultés mystérieuses nous échappent, +tant elle paraît +claire et facile quand ils la possèdent bien.</p> +<p>En regardant ces croquis de M. Grandsire, nous retrouvions toutes +les +douces émotions de nos rêveries à travers ces +promenades enchantées, et, +quant à moi, il m'eût été bien impossible de +dire comment ce petit bout +de papier crayonné si promptement contenait tant de choses +auxquelles +j'avais songé, et qui m'apparaissaient de nouveau avec la +traduction des +objets dont j'avais savouré la couleur et la forme.</p> +<p>Nous avons poussé, encore une fois, jusqu'à l'anse du +grand rocher noir. +Amyntas s'est donné la satisfaction de l'escalader tout entier, +pour se +réchauffer d'un bain pris résolument avec ses habits dans +la Creuse à la +manière de Moreau; mais Moreau est amphibie et ne sent ni l'eau +ni le +soleil, tandis qu'Amyntas s'enrhume comme un simple petit mortel.</p> +<p>Les trente jours de chaleur tropicale qui viennent de passer sur +notre +beau pays n'ont fait que dilater la verdure; les arbres sont aussi +fastueux de feuillage qu'en juin, et, sous leur ombrage épais, +les +petites sources murmurent encore et les mousses veloutent le rocher. +Les +buis sauvages qui tapissent les talus ont toujours leur air de +fête des +Rameaux. Mais les fleurs ont fait leur temps, les prés sont +fauchés, les +vaches et les chèvres broutent partout, et les moissons +achèvent de +tomber sous la faucille.</p> +<p>Dans quelques jours, il faudra chercher un reste de vie et de +fête dans +les endroits incultes. Heureusement, ils ne manquent pas ici, et le +féroce mois d'août, si triste et si dur dans nos plaines, +ne se fera pas +trop sentir dans ces bosquets d'Arcadie.</p> +<p>Mais j'oublie qu'il nous faut partir et laisser la villa d'Amyntas +aux +réparations urgentes.</p> +<p>Nous ne reviendrons qu'à l'automne, et c'est alors seulement +que nous +deviendrons assez citoyens de ce village pour en pénétrer +les moeurs et +les coutumes.</p> +<p>En attendant, voici les nouvelles du jour:</p> +<p>Le marquis fait faire, en dehors du village, au fond du ravin, un +cimetière pour la paroisse, qui entasse ses défunts dans +l'étroite cour +de l'église, comme en plein moyen âge.</p> +<p>Le maître d'école va mieux. Il prend l'air sur son +escalier et nous fait +bon accueil. Nous caressons un enfant rose et blond, beau comme +l'Amour, +et nous découvrons qu'il est le fils du pauvre difforme. Nous en +félicitons celui-ci. Sa figure anguleuse et pâle rayonne +de plaisir. Il +sent vivre son âme dans la beauté de cet enfant. Les +âmes sont toutes +belles en sortant des mains de Dieu, et ce n'est pas le corps +apparemment qui a l'initiative dans la génération.</p> +<p>Les femmes et les filles du village sont toujours vaillantes et +robustes. Je demande où est une charmante enfant de dix-sept ans +qui +m'avait frappé par son air de douceur; elle est partie <i>en +moisson</i> dans +le haut du pays. C'est bien dur pour une jeune fille, et elle +n'était +pas obligée à cela. Mais, que voulez-vous! elle avait +envie d'un +<i>capot</i>, et, pour posséder ce morceau de drap dont elle se +coiffera +l'hiver prochain, elle va moissonner trois semaines sur ces plateaux +dévorés du soleil!</p> +<p>Et nous nous trouvions héroïques, nous autres, de nous +promener en plein +midi sous les hêtres du rivage!</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h2>XIII</h2> +<br /> +<br /> +<p style="font-weight: bold; text-align: right;">29 juillet.<br /> +</p> +<p>La chaleur écrase mes compagnons. Ils font la sieste pendant +que je +voisine.</p> +<p>Madame Anne, tout en filant sa laine et grondant ses poulets, qui +trottent par la chambre, me fait offre de tous ses services de +voisinage +avec beaucoup de grâce.</p> +<p>—Au reste, ajoute-t-elle, vous ne manquerez de rien au milieu de +nous. +On n'est pas riche, mais on est de bon coeur. Le monde d'ici oblige +sans +intérêt, et il y a, dans notre village, des gens +gênés qui ne demandent +jamais rien et offrent le peu qu'ils ont.</p> +<p>Puis elle me parle de sa famille, dont elle est fière, de ses +garçons +qui ont été au service, de ceux qui sont restés +près d'elle pour +cultiver les terres, et de sa défunte fille, mariée +à notre ami Moreau; +et de son autre fille, madame Anne, qui est la plus aimable personne du +monde, cela est certain; et, enfin de sa petite-fille, mademoiselle +Marie Moreau, qui est, selon elle, la beauté du village.</p> +<p>Elle ne m'avait pas semblé telle; mais elle arrive sur ces +entrefaites, +perchée sur les crochets à fourrage d'un grand cheval +maigre. Elle est +coiffée d'un mouchoir bleu qui cache à demi son front et +tombe le long +de ses joues. Sous le froid reflet de cette capote improvisée, +elle est +du ton rose le plus fin et le plus pur; son attitude et son accent sont +singulièrement dégagés.</p> +<p>—Grand'mère, donnez-moi à boire! crie-t-elle d'une +voix fraîche et +forte en s'arrêtant au bas de l'escalier. Je suis crevée +de soif.</p> +<p>La grand'mère lui passe un verre d'eau fraîche, qu'elle +avale d'un +trait, et qu'elle savoure après coup, en faisant claquer sa +langue, en +riant et en montrant ses deux rangées de petites dents +éblouissantes, +qui sont le cachet de la race locale. La sueur miroite sur ses joues, +son oeil est animé, sa figure hardie et candide.</p> +<p>Elle s'en va charger son cheval au champ, et rapporter le blé +à la +grange. Ses mouvements sont souples et assurés, son rire est +harmonieux; +son entrain est d'un garçon, mais sa figure est d'une femme +charmante, +et, fouaillant son cheval, sur lequel elle se tient, je ne sais +comment, +perchée sur cette haute cage, elle descend crânement le +sentier rapide.</p> +<p>Ainsi vaillante au travail et triomphante au soleil, cette +Cérès +berrichonne est d'une beauté étrange mais incontestable.</p> +<p>Une autre beauté brune, mais pâle et grave +d'expression, un peu lourde +et nonchalante d'allures, mérite une mention +particulière. Amyntas l'a +baptisée la belle Thérance, bien qu'elle ne rendît +pas le type du +Bourbonnais auquel ce nom se rapporte.</p> +<p>Je vous la nomme ainsi pourtant pour mémoire, car cette +beauté doit +avoir une histoire quelconque, et nous la saurons pour la raconter s'il +y a lieu.</p> +<p>Mais ce n'est pas le moment d'étudier la vie de sentiment +ici. La +moisson absorbe tout; c'est le point de départ d'une +année de richesse +ou de gêne. La jeunesse, la beauté ou la grâce, y +coopèrent avec autant +d'activité que la force virile, et cela se fait si +résolument et si +gaiement, que l'on ne songe point à plaindre le sexe faible. Il +semble +que cette épithète serait injurieuse ici, et que la +vigueur des muscles +soit, comme dans l'oeuvre de Michel-Ange, la base et la cause +première +de la beauté féminine dans ses types de choix.</p> +<p>Il y a pourtant aussi des types très-fins et +très-délicats, probablement +peu appréciés, et cette beauté d'expression +étonnée et ingénue de +l'adolescence que l'on chercherait en vain ailleurs que dans les +campagnes.</p> +<p>Dans les villes, la physionomie de l'enfance passe sans transition +à +celle de la jeune fille sérieuse ou agaçante.</p> +<p>Aux champs, cet âge mixte est comme un temps d'arrêt +où l'être attend +son complément sans que l'imagination le devance. Ces fillettes +maigres +ont toutes l'oeil clair et sans regard de leurs chèvres; mais, +agiles et +fortes déjà, elles n'ont pas l'allure disloquée, +et la gaucherie émue de +nos filles de douze à quatorze ans.</p> +<p>Les enfants, avec leur joli <i>bonjour</i>, auquel pas un ne +manque, même +ceux qui savent à peine dire quelques mots, nous gagnent +irrésistiblement le coeur. Ceux de chez nous sont naturellement +farouches comme des oiseaux, et il faut se donner la peine de les +apprivoiser. Pour cela, hélas! il faut les corrompre avec des +friandises, comme de petits animaux, ou avec des cadeaux utiles, comme +de petits hommes.</p> +<p>Nous avons résisté au désir de gâter ceux +d'ici, et nous n'avons encore +échangé avec eux que des jeux et des caresses. Nous ne +serons pas +longtemps si stoïques; mais nous aurons alors la fatuité de +pouvoir nous +dire que nous avons été <i>aimés pour +nous-mêmes</i> au commencement.</p> +<p>Nous partons; car il nous faut, pour une plus longue station, +d'humbles +conditions d'établissement qui nous permettent de ne pas mener +tout à +fait la vie d'oisifs au milieu de ces gens laborieux. L'observation +n'est pas un état: l'homme qui se sent examiné fuit ou +pose. +L'observation n'est qu'une occasion qui se prend aux cheveux. Elle +passera devant nous quand nous ne serons plus, nous-mêmes, des +objets +d'étonnement et de curiosité.</p> +<p>Madame Rosalie a enfin trouvé une servante pour l'aider +à faire notre +soupe.</p> +<p>C'est une grosse fille à l'air doux, que l'on appelle <i>mademoiselle</i> +gros comme le bras, et pour cause; c'est la dernière descendante +d'une +grande famille du pays.</p> +<p>Son père, M. de ——, de la branche des Montmorency-Fosseux, et +petit-gendre ou petit-fils des anciens seigneurs de Châteaubrun +(tel est +le renseignement un peu vague que nous donne notre hôtesse), est +aujourd'hui garde champêtre du village.</p> +<p>Il a eu un peu de bien, qu'il a mangé <i>par bon coeur</i>, +et il a épousé sa +servante. On l'aime beaucoup. Tant il y a que sa fille tient, sans +morgue, la queue de la poêle, et que l'on entend, dans la cuisine +de +l'auberge, la voix de l'hôte disant à sa femme:</p> +<p>—Prie donc mademoiselle de Montmorency d'aller tirer de l'eau +à la +fontaine!</p> +<p>Nous partons, comblés de politesses et d'amitiés.</p> +<p>Le maître d'école nous force à accepter un +pigeonneau, et Moreau +remplit notre panier de truites.</p> +<p>Herminea, qui a encore eu un peu de migraine, ne sait à qui +entendre, +tout le monde voulant savoir si elle est guérie. Nul n'a +intérêt à lui +complaire, tous sont frappés de sa grâce et de sa douceur, +et lui +témoignent leur sympathie.</p> +<p>Vraiment, nous ne quittons jamais cet aimable village sans un regret +attendri. Y aura-t-il plus tard un revers de médaille, comme +à toutes +les choses de ce bas monde?</p> +<p>Nous verrons bien!</p> +<hr style="width: 65%;" /> +<a name="LE_BERRY"></a> +<h2>LE BERRY</h2> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><a name="moeurs"></a> +<h3>I</h3> +<h3>MOEURS ET COUTUMES</h3> +<br /> +<p>On m'a fait l'honneur ou plutôt l'amitié de me dire +quelquefois (car +l'amitié seule peut trouver de pareilles comparaisons) que +j'avais été +le Walter Scott du Berry. Plût à Dieu que je fusse le +Walter Scott de +n'importe quelle localité! Je consentirais à être +celui de +Quimper-Corentin, pourvu que je pusse mériter la moitié +du +parallèle.—Mais ce n'est pas la faute du Berry, s'il n'a pas +trouvé son +Walter Scott. Toute province, explorée avec soin ou +révélée à +l'observation par une longue habitude, offre certainement d'amples +sujets au chroniqueur, au peintre, au romancier, à +l'archéologue. Il +n'est point de paysage si humble, de bourgade si ignorée, de +population +si tranquille, que l'artiste n'y découvre ce qui échappe +au regard du +passant indifférent ou désoeuvré.</p> +<p>Le Berry n'est pas doué d'une nature éclatante. Ni le +paysage ni +l'habitant ne sautent aux yeux par le côté pittoresque, +par le caractère +tranché. C'est la patrie du calme et du sang-froid. Hommes et +plantes, +tout y est tranquille, patient, lent à mûrir. N'y allez +chercher ni +grands effets ni grandes passions. Vous n'y trouverez de drames ni dans +les choses ni dans les êtres. Il n'y a là ni grands +rochers, ni +bruyantes cascades, ni sombres forêts, ni cavernes +mystérieuses ... des +brigands encore moins! Mais des travailleurs paisibles, des pastoures +rêveuses, de grandes prairies désertes où rien +n'interrompt, ni le jour +ni la nuit, le chant monotone des insectes; des villes dont les moeurs +sont stationnaires, des routes où, après le coucher du +soleil, vous ne +rencontrez pas une âme, des pâturages où les animaux +passent au grand +air la moitié de l'année, une langue correcte qui n'a +d'inusité que son +ancienneté, enfin tout un ensemble sérieux, triste ou +riant, selon la +nature du terrain, mais jamais disposé pour les grandes +émotions ou les +vives impressions extérieures. Peu de goût, et +plutôt, en beaucoup +d'endroits, une grande répugnance pour le progrès. La +prudence est +partout le caractère distinctif du paysan. En Berry, la prudence +va +jusqu'à la méfiance.</p> +<p>Le Berry offre, dans ces deux départements, des contrastes +assez +tranchés, sans sortir cependant du caractère +général. Il y a là, comme +dans toutes les étendues de pays un peu considérables, +des landes, des +terres fertiles, des endroits boisés, des espaces +découverts et nus: +partant, des différences dans les types d'habitants, dans leurs +goûts, +dans leurs usages. Je ne me laisserai pas entraîner à une +description +complète, je n'y serais pas compétent, et je sortirais +des bornes de mon +sujet, qui est de faire ressortir une sorte de type +général, lequel +résume, je crois, assez bien le caractère de l'ensemble.</p> +<p>Ce résumé de la couleur essentielle du Berry, je le +prends sous ma main, +dans le coin que j'habite et dont je ne sors presque plus, dans +l'ensemble de vallons et de plaines que j'appelle la <i>vallée +Noire</i>, et +qui forme géographiquement, en effet, une grande vallée +de la surface de +quarante lieues carrées environ.</p> +<p>Cette vallée, presque toute fertile et touchant à la +Marche et au +Bourbonnais vers le midi, est le point le plus reculé de la +province et +le plus central de la France. Ses tendances stationnaires, +l'antiquité +de ses habitudes et la conservation de son vieux langage s'expliquent +précisément par cette situation. Les routes y sont une +invention toute +moderne; il n'y a pas plus de vingt ans que les transports et les +voyages s'y font avec facilité, et on ne peut pas dire encore +qu'ils s'y +fassent avec promptitude. Rien n'attire l'étranger chez nous; le +voisin +y vient à peine; aucune ligne de grande communication ne +traverse nos +hameaux et nos villes, et ne les met en rapport avec des gens d'un peu +loin. Un pays ainsi placé se suffit longtemps à +lui-même quand il est +productif et salubre. Le petit bourgeois s'imagine que sa petite ville +est la plus belle de l'univers, le paysan estime que nulle part sous le +ciel ne mûrit un champ aussi bien cultivé que le sien. De +là +l'immobilité de toutes choses. Les vieilles superstitions, les +préjugés +obstinés, l'absence d'industrie, l'<i>arcan</i> antique, le +travail lent et +dispendieux des grands boeufs, le manque de bien-être dont on ne +s'aperçoit pas, parce qu'on ne le connaît pas, une +certaine fierté à la +fois grandiose et stupide, un grand fonds d'égoïsme, et de +là aussi +certaines vertus et certaine poésie qui sont effacées +ailleurs ou +remplacées par autre chose.</p> +<p>Le travail de la terre absorbe partout le paysan. Il est soutenu, +lent +et pénible. Dans notre vallée Noire, on laboure encore +à sillons étroits +et profonds avec des boeufs superbes et une charrue sans roues, la +même +dont on se servait du temps des Romains. On moissonne encore le +blé à la +faucille, travail écrasant pour l'homme et dispendieux pour le +fermier. +Les prairies naturelles sont magnifiques, mais insuffisantes pour la +nourriture des bestiaux, et, par conséquent, pour l'engrais de +la terre. +Impossible de faire comprendre au cultivateur berrichon qu'un moindre +espace de terrain <i>emblédé</i> (comme il dit pour +emblavé) rapporterait le +triple et le quadruple s'il était abondamment fumé, et +que le reste de +cette terre amaigrie et épuisée fût consacré +à des prairies +artificielles. «Mettre du trèfle et de la luzerne +là où le blé peut +pousser! vous répond-il; ah! ce serait trop dommage!» Il +croit que Dieu +lui a donné cette bonne terre pour n'y semer jamais que du +froment, +c'est pour lui le grain sacré; et y laisser pousser autre chose +serait +une profanation dont le ciel le punirait en frappant son champ de +stérilité.</p> +<p>Le paysan de la vallée Noire est généralement +trapu et ramassé jusqu'à +l'âge de vingt ans. Il grandit tard et n'est complètement +développé +qu'après l'âge où la conscription s'empare de lui. +Il se marie jeune, et +est réputé vieux pour le mariage, très-vieux +à trente ans. Il est grand +et maigre quand il a atteint toute sa force, et reste maigre, droit et +fort jusque dans un âge très-avancé. Il n'est pas +rare de voir +travailler un homme de quatre-vingts ans, et à soixante ans un +ouvrier +est plus fort et plus soutenu à la peine qu'un jeune homme. Ils +ont peu +d'infirmités, et ne craignent que le passage du chaud au froid. +C'est +ce qu'ils appellent la <i>sang-glaçure</i>. Aussi redoutent-ils +la +transpiration, et nul n'a droit de dire à un ouvrier d'aller +plus vite +qu'il ne veut. Pourvu qu'il ne s'arrête pas, il a le droit +d'aller +lentement. Personne ne peut exiger qu'il <i>s'échauffe</i>. +«Voudriez-vous +donc me faire <i>échauffer</i>?» dirait-il. S'il <i>s'échauffait</i>, +il en +pourrait mourir.</p> +<p>Il a raison. Nous autres coutumiers d'oisiveté physique, nous +avons un +grand besoin de mouvement accidentel, et la transpiration sauverait +l'homme des villes, dont le sang se glace dans le travail +sédentaire. Le +paysan, habitué à braver l'ardeur du soleil, est +affaibli, surmené, +brisé, dès qu'il transpire. C'est un état +exceptionnel auquel il faut se +garder de l'exposer. Il en résulte presque toujours pour lui +fluxion de +poitrine ou rhumatisme aigu, et cette dernière maladie est chez +lui +d'une obstination incroyable. Elle résiste à presque tous +les remèdes +qui agissent sur nous.</p> +<p>Le paysan de chez nous, ayant des habitations assez saines en +général, +vivant en bon air, travaillant avec calme et ne manquant presque jamais +de son vin aigrelet et léger qu'il boit sans eau, serait dans +les +meilleures conditions hygiéniques s'il mangeait tous les jours +un peu de +viande. Mais, lui qui fournit de boeufs gras les marchés de +Poissy, il +ne mange de la viande que les jours de fête. Beaucoup n'en +mangent +jamais. Sa maigre soupe au beurre, son pain d'orge trop lourd, ses +légumes farineux, sont une nourriture insuffisante, et ses +maladies +viennent toutes d'épuisement. Après la fauchaille et la +moisson, s'il +prend <i>les fièvres</i>, il en a pour des mois entiers. Et +alors, pour celui +qui n'a que ses bras, vient à grands pas la misère.</p> +<p>Les femmes ne connaissent guère le travail. Les enfants en +sont mieux +soignés; mais le ménage est aux abois quand le chef de la +famille est au +lit ou pâle et tremblotant sur le seuil de sa cabane. Jusqu'au +mariage, +les filles sont pastoures ou servantes dans les métairies et +dans les +villes. Dès qu'elles ont une famille, elles ne quittent plus la +maison, +elles font la soupe, filent, tricotent ou rapiècent. Tout cela +se fait +si lentement et si mollement qu'il y a bien du temps perdu, et qu'on +regrette l'absence d'une industrie qui les occuperait et les +enrichirait un peu, sans les arracher à leurs occupations +domestiques.</p> +<p>Jusqu'au mariage, elles sont assez pimpantes et coquettes; +même les plus +pauvres savent prendre un certain air les jours de fête. Elles +sont +néanmoins douces et modestes, et, là où le +bourgeois n'a point passé, +les moeurs sont pures, et patriarcales. Mais le bourgeois, le vieux +bourgeois surtout, est l'ennemi de ces vertus rustiques. C'est triste +à +dire, mais le propriétaire, celui qu'on appelle encore <i>le +maître</i>, +séduit à peu de <i>frais</i> et impose le +déshonneur aux familles par +l'intérêt et par la crainte.</p> +<p>Le mariage est la seule grande fête de la vie d'une paysanne. +Il y a +encore ce généreux amour-propre qui consiste à +faire manger la +subsistance d'une année dans les trois jours de la noce. +Cependant les +cérémonies étranges de cette solennité +tendent à se perdre. J'ai vu +finir celle des <i>livrées</i>, qui se faisait la veille du +mariage et qui +avait une couleur bien particulière. Je l'ai racontée +quelque part, +ainsi que celle du <i>chou</i>, qui se fait le lendemain de la noce; +mais, +cette dernière étant encore en vigueur, je crois devoir y +revenir ici.</p> +<p>Ce jour-là, les noceux quittent la maison avec les +mariés et la musique; +on s'en va en cortège arracher dans quelque jardin le plus beau +chou +qu'on puisse trouver. Cette opération dure au moins une heure. +Les +anciens se forment en conseil autour des légumes soumis à +la discussion +qui précède le choix définitif: ils se font +passer, de nez à nez, une +immense paire de lunettes grotesques, ils se tiennent de longs +discours, +ils dissertent, ils consultent, ils se disent à l'oreille des +paroles +mystérieuses, ils se prennent le menton ou se grattent la +tête comme +pour méditer; enfin ils jouent une sorte de comédie +à laquelle doit se +prêter quiconque a de l'esprit et de l'usage parmi les graves +parents et +invités de la noce.</p> +<p>Enfin le choix est fait. On dresse des cordes qu'on attache au pied +du +chou dans tous les sens. Un prétendu géomètre ou +nécromant (c'est tout +un dans les idées de l'assistance) apporte une manière de +compas, une +règle, un niveau, et dessine je ne sais quels plans +cabalistiques autour +de la plante consacrée. Les fusils et les pistolets donnent le +signal. +La vielle grince, la musette braille; chacun tire la corde de son +côté, +et enfin, après bien des hésitations et des efforts +simulés, le chou est +extrait de la terre et planté dans une grande corbeille avec des +fleurs, +des rubans, des banderoles et des fruits. Le tout est mis sur une +civière que quatre hommes des plus vigoureux soulèvent et +vont emporter +au domicile conjugal.</p> +<p>Mais alors apparaît tout à coup un couple effrayant, +bizarre, +qu'accompagnent les cris et les huées des chiens effrayés +et des enfants +moqueurs. Ce sont deux garçons dont l'un est habillé en +femme. C'est le +<i>jardinier</i> et la <i>jardinière</i>. Le mari est le plus +sale des deux. C'est +le vice qui est censé l'avoir avili; la femme n'est que +malheureuse et +dégradée par les désordres de son époux. +Ils se disent préposés à la +garde et à la culture du chou sacré.</p> +<p>«Le mari porte diverses qualifications qui toutes ont un sens. +On +l'appelle indifféremment le <i>pailloux</i>, parce qu'il est +parfois coiffé +d'une perruque de paille et qu'il se rembourre le corps de bosses de +paille, sous sa blouse; le <i>peilloux</i>, parce qu'il est couvert de +<i>peilles</i> (guenilles, en vieux français; Rabelais dit <i>peilleroux</i> +et +<i>coqueteux</i> quand il parle des mendiants); enfin le <i>païen</i>, +ce qui est +plus significatif encore.</p> +<p>«Il arrive le visage barbouillé de suie et de lie de +vin, quelquefois +couronné de pampres comme un Silène antique, ou +affublé d'un masque +grotesque. Une tasse ébréchée ou un vieux sabot +pendu à sa ceinture lui +sert à demander l'aumône du vin. Personne ne la lui +refuse, et il feint +de boire immodérément, puis il répand le vin par +terre, en signe de +libation, à chaque pas.</p> +<p>«Il tombe, il se roule dans la boue, il affecte d'être +en proie à +l'ivresse la plus honteuse. Sa pauvre <i>femme</i> court après +lui, le +ramasse, appelle au secours, arrache les cheveux de chanvre qui sortent +en mèches hérissées de sa cornette immonde, pleure +sur l'abjection de +son mari, et lui fait des reproches pathétiques.</p> +<p>«Tel est le rôle de la jardinière, et ses +lamentations durent pendant +toute la comédie. Car c'est une véritable comédie +libre, improvisée, +jouée en plein air, sur les chemins, à travers champs, +alimentée par +tous les incidents fortuits de la promenade, et à laquelle tout +le monde +prend part, gens de la noce et du dehors, hôtes des maisons et +passants +des chemins, durant une grande partie de la journée. Le +thème est +invariable, mais on brode à l'infini sur ce thème, et +c'est là qu'il +faut voir l'instinct mimique, la faconde de sang-froid, l'esprit de +repartie et même l'éloquence naturelle de nos paysans.</p> +<p>«Le rôle de la jardinière est ordinairement +confié à un homme mince, +imberbe et à teint frais, qui sait donner une grande +vérité à son +personnage et jouer le désespoir burlesque avec assez de naturel +pour +qu'on en soit égayé et attristé en même +temps, comme d'un fait réel.</p> +<p>«Après que le malheur de la <i>femme</i> est +constaté par ses plaintes, les +jeunes gens de la noce l'engagent à laisser là son +ivrogne de mari et à +se divertir avec eux. Ils lui offrent le bras et l'entraînent. +Peu à peu +elle s'abandonne, s'égaye, se met à courir tantôt +avec l'un, tantôt avec +l'autre, prenant des allures dévergondées. Ceci est une <i>moralité</i>. +L'inconduite du mari provoque celle de la femme.</p> +<p>«Le <i>païen</i> se réveille alors de son +ivresse. Il cherche des yeux sa +compagne, s'arme d'une corde et d'un bâton et court après +elle. On le +fait courir, on se cache, on passe la <i>païenne</i> de l'un +à l'autre, on +essaye de distraire et de tromper le jaloux. Enfin, il rejoint son +infidèle et veut la battre; mais tout le monde s'interpose. <i>Ne +la +battez pas, ne battez jamais votre femme</i>! est la formule qui se +répète +à satiété dans ces scènes.</p> +<p>«Il y a dans tout cela un enseignement naïf, grossier +même, qui sent +fort son moyen âge, mais qui fait toujours impression sur les +assistants. Le païen effraye et dégoûte les jeunes +filles qu'il poursuit +et feint de vouloir embrasser; c'est de la comédie de moeurs +à l'état le +plus élémentaire, mais aussi le plus frappant.</p> +<p>«Mais pourquoi ce personnage repoussant doit-il, le premier, +porter la +main sur le chou dès qu'il est replanté dans la +corbeille? Ce chou sacré +est l'emblème de la fécondité matrimoniale; mais +cet ivrogne, ce +vicieux, ce païen, quel est-il? Sans doute il y a là un +mystère +antérieur au christianisme, la tradition de quelque bacchanale +antique. +Peut-être ce jardinier n'est-il pas moins que le dieu des jardins +en +personne, à qui l'antiquité rendait un culte +sérieux sous des formes +obscènes. En passant par le christianisme primitif, cette +représentation +est devenue une sorte de <i>mystère, sotie</i> ou <i>moralité</i>, +comme on en +jouait dans toutes les fêtes<a name="FNanchor_1"></a><a + href="#Footnote_1"><sup>[1]</sup></a>.»</p> +<p>Quoi qu'il en soit, le chou est porté au logis des +mariés et planté de +la main du païen sur le plus haut du toit. On l'arrose de vin, et +on le +laisse là jusqu'à ce que l'orage l'emporte; mais il y +reste quelquefois +assez longtemps pour qu'en le voyant verdir ou se sécher, on +puisse +tirer des inductions sur la fécondité ou la +stérilité promise à la +famille.</p> +<p>Après le chou, on danse et on mange encore jusqu'à la +nuit.</p> +<p>La danse est uniformément l'antique bourrée, à +quatre, à six ou à huit. +C'est un mouvement doux chez les femmes, accentué chez les +hommes, +très-monotone, toujours en avant et en arrière, +entrecoupé d'une sorte +de chassé croisé. C'est quasi impossible à danser, +si l'on n'est pas né +ou transplanté depuis longtemps en Berry. La difficulté, +dont on ne se +rend pas compte d'abord, vient du sans-gêne des +ménétriers, qui vous +volent, quand il leur plaît, une demi-mesure; alors, il faut +reprendre +le pas en l'air pour rattraper la mesure. Les paysans le font +instinctivement et sans jamais se dérouter.</p> +<p>La cornemuse à petit ou à grand bourdon est un +instrument barbare, et +cependant fort intéressant. Privé de demi-tons +accidentels, n'ayant +juste que la gamme majeure, il serait un obstacle invincible entre les +mains d'un musicien. Mais le musicien naturel, le cornemuseux du Berry +(formé presque toujours en Bourbonnais) sait tirer de cette +impuissance +de son instrument un parti inconcevable. Il joue tout ce qu'il entend; +majeur ou mineur, rien ne l'embarrasse. Il en résulte des +aberrations +musicales qui font souvent saigner les oreilles, mais qui parfois aussi +frappent de respect et d'admiration par l'habileté, +l'originalité, la +beauté des modulations ou des interprétations. On est +tenté alors de se +demander si cette violation hardie des règles n'est pas +seulement la +violation heureuse de nos habitudes, et si la musique, comme la langue, +n'est pas quelque chose à côté et même en +dehors de tout ce que nous +avons inventé et consacré.</p> +<p>Après la danse, le mariage, la fête, voici la +dernière solennité: la +mort, la sépulture. Dans un large chemin pierreux, bordé +de têtaux +sinistres dénudés par l'hiver, par une journée de +gelée claire et +froide, vous rencontrez quelquefois un char rustique +traîné par quatre +jeunes taureaux nouvellement liés au joug. C'est le corbillard +du +paysan. Ses fils conduisent l'attelage, l'aiguillon relevé, le +chapeau à +la main. De chaque côté viennent les femmes, couvertes, en +signe de +deuil, de leurs grandes mantes gros bleu, avec le capuchon sur la +tête. +Elles portent des cierges. Au prochain carrefour, on s'arrêtera +pour +déposer, au pied de la grande croix de bois qui marque ces +rencontres de +quatre voies, une petite croix grossièrement taillée dans +un copeau. À +chaque carrefour, même cérémonie. Cet +emblème déposé et planté autour +de l'emblème du salut est l'hommage rendu par le mort qui fait +sa +dernière course à travers la campagne pour gagner son +dernier gîte. +C'est par là qu'il se recommande aux prières des +passants. Il n'est pas +de croix de carrefour qui ne soit entourée de ces petites croix +des +funérailles. Elles y restent jusqu'à ce qu'elles tombent +en poussière ou +que les troupeaux, moins respectueux que les enfants qui jouent autour +sans y toucher, les aient dispersées et brisées sous +leurs pieds. Quand +le cortège d'enterrement arrive là, on rallume les +cierges, on +s'agenouille, on psalmodie une prière, on jette de l'eau +bénite sur le +cercueil, et on se remet en route dans un profond silence. Nulle part +je +n'ai vu l'appareil de la mort plus grand, plus austère et plus +religieux +dans son humble simplicité.</p> +<p>Lorsque le christianisme s'introduisit dans les campagnes de la +vieille +France, il n'y put vaincre le paganisme qu'en donnant droit de +cité dans +son culte à diverses cérémonies antiques pour +lesquelles les paysans +avaient un attachement invincible. Tels furent les honneurs rendus aux +images et aux statuettes des saints placées dans certains +carrefours, ou +sous la voûte de certaines fontaines lustrales, ou lavoirs +publics. Nous +voyons, aux premiers temps du christianisme, des Pères de +l'Église +s'élever avec éloquence contre la coutume +idolâtrique d'orner de fleurs +et d'offrandes les statues des dieux. Plus spiritualistes que ne l'est +notre époque, ils veulent qu'on adore le vrai Dieu en esprit et +en +vérité. Ils proscrivent les témoignages +extérieurs; ils voudraient +détruire radicalement le matérialisme de l'ancien monde.</p> +<p>Mais avec le peuple attaché au passé il faut toujours +transiger. Il est +plus facile de changer le nom d'une croyance que de la détruire. +On +apporte une foi nouvelle, mais il faut se servir des anciens temples, +et +consacrer de nouveau les vieux autels. C'est ainsi qu'en beaucoup +d'endroits les pierres druidiques ont traversé la domination +romaine et +la domination franque, le polythéisme et le christianisme +primitif, sans +cesser d'être des objets de vénération, et le +siége d'un culte +particulier assez mystérieux, qui cache ses tendances +cabalistiques +sous les apparences de la religion officielle.</p> +<p>Ce qu'on eût le plus difficilement extirpé de +l'âme du paysan, c'est +certainement le culte du dieu Terme. Sans métaphore et sans +épigramme, +le culte de la borne est invinciblement lié aux +éternelles +préoccupations de l'homme dont la vie se renferme dans +d'étroites +limites matérielles. Son champ, son pré, sa terre, +voilà son monde. +C'est par là qu'il se sent affranchi de l'antique servage. C'est +sur ce +coin du sol qu'il se croit maître, parce qu'il s'y sent libre +relativement, et ne relève que de lui-même. Cette pierre +qui marque le +sillon où commence pour le voisin son empire, c'est un symbole +bien plus +qu'une barrière, c'est presque un dieu, c'est un objet +sacré.</p> +<p>Dans nos campagnes du centre, où les vieux us règnent +peut-être plus +qu'ailleurs, le respect de la propriété ne va pas tout +seul, et les +paysans ont recours, les uns contre les autres, à la religion du +passé, +beaucoup plus qu'au principe de l'équité publique. On ne +se gêne pas +beaucoup pour reculer tous les ans d'un sillon la limite de son champ +sur celui du voisin inattentif. Mais ce qu'on déplace ainsi, +c'est une +pierre quelconque, que l'on met en évidence, et qu'au besoin on +pourra +dire soulevée là par le hasard. Un jour où le +propriétaire lésé +s'aperçoit qu'on a gagné dix sillons sur sa terre; il +s'inquiète, il se +plaint, il invoque le souvenir de ses autres <i>jouxtans</i> (on +appelle +encore la borne du nom latin de <i>jus droit</i>; les enfants s'en +servent +même dans leurs jeux pour désigner le but conventionnel). +Alors, quand +le réclamant a assemblé les arbitres, on signale la +fraude et on cherche +la borne véritable, l'ancien terme qu'à moins d'un +sacrilège en lui-même +beaucoup plus redoutable que la fraude, le délinquant n'a pu se +permettre d'enlever. Il est bien rare qu'on ne le retrouve pas. C'est +une plus grosse pierre que toutes les autres, enfoncée à +une assez +grande profondeur pour que le socle de la charrue n'ait pu la soulever. +Cette pierre brute, c'est le dieu antique. Pour l'arracher de sa base, +il eût fallu deux choses: une audace de scepticisme dont la +mauvaise foi +elle-même ne se sent pas souvent capable, et un travail +particulier qui +eût rendu la trahison évidente; il eût fallu venir +la nuit, avec +d'autres instruments que la charrue, choisir le temps où la +terre est +en jachère, et où le blé arraché et +foulé, le sillon interrompu, ne +peuvent pas laisser de traces révélatrices. Enfin, c'est +parfois un rude +ouvrage: la pierre est lourde, il faut la transporter et la +transplanter +plus loin, au risque de ne pouvoir en venir à bout tout seul. Il +faut un +ou plusieurs complices. On ne s'expose guère à cela pour +un ou plusieurs +sillons de plus.</p> +<p>Quand l'expertise est faite, quand chacun, ayant donné sa +voix, déclare +que là doit être le <i>jus</i> primitif, on creuse un +peu, et on retrouve le +dieu disparu sous l'exhaussement progressif du sol. Le faux dieu est +brisé, et la limite est de nouveau signalée et +consacrée. Le fraudeur en +est quitte pour dire qu'il s'était trompé, qu'une grosse +pierre emportée +peu à peu par le travail du labourage a causé sa +méprise, et qu'il +regrette de n'avoir pas été averti plus tôt. Cela +laisse bien quelques +doutes, mais il n'a pas touché aux vrai <i>jus</i>, il n'est +pas déshonoré.</p> +<p>En général, le <i>jus</i> sort de terre de quelques +centimètres, et, le +dimanche des Rameaux, il reçoit l'hommage du buis bénit, +comme celui des +Romains recevait un collier ou une couronne de feuillage.</p> +<p>Les eaux lustrales, d'origine hébraïque, païenne, +indoue, universelle +probablement, reçoivent aussi chaque année des honneurs +et de nouvelles +consécrations religieuses. Elles guérissent diverses +sortes de maux, et +principalement les plaies, paralysies et autres <i>estropiaisons</i>. +Les +infirmes y plongent leurs membres malades au moment de la +bénédiction du +prêtre; les fiévreux boivent volontiers au même +courant. La foi purifie +tout.</p> +<p>Cette tolérance du clergé rustique pour les anciennes +superstitions +païennes ne devrait pas être trop encouragée par le +haut clergé. Elle +est contraire à l'esprit du véritable christianisme, et +beaucoup +d'excellents prêtres, très-orthodoxes, souffrent de voir +leurs +paroissiens matérialiser à ce point l'effet des +bénédictions de +l'Église. J'en causais, il y a quelques années, avec un +curé méridional +qui ne se plaisait pas autant que moi à retrouver et à +ressaisir dans +les coutumes religieuses de notre époque les traces mal +effacées des +religions antiques. «Quand j'entrai dans ma première cure, +me disait-il, +je vis le sacristain tirer d'un bahut de petits monstres fort +indécents, en bois grossièrement équarri, qu'il +prétendait me faire +bénir. C'était l'ouvrage d'un charron de la paroisse, qui +les avait +fabriqués à l'instar d'anciens prétendus bons +saints réputés souverains +pour toute sorte de maux physiques. Ces modèles avaient +été certainement +des figures de démons du moyen âge, qui eux-mêmes +n'étaient que le +souvenir traditionnel des dieux obscènes du paganisme. Mon +prédécesseur +avait eu le courage de les jeter dans le feu de sa cuisine; mais, +depuis +ce moment, une maladie endémique avait décimé la +commune, et, sans nul +doute, selon mes ouailles crédules, la destruction des idoles +était la +cause du fléau; aussi le charron s'était-il fait fort +d'en tailler de +tout pareils qui seraient aussi bons quand on les aurait bénits +et +promenés à la suite du saint sacrement. Je me refusai +absolument à +commettre cette profanation, et, prenant les nouveaux saints, je fis +comme mon prédécesseur, je les brûlai; mais je +faillis payer cette +hardiesse de ma vie: mes paroissiens s'ameutèrent contre moi, et +je fus +obligé de transiger. Je fis venir de nouveaux saints, des +figures +quelconques, un peu moins laides et beaucoup plus honnêtes, que +je dus +bénir et permettre d'honorer sous les noms des anciens +protecteurs de la +paroisse; je vis bientôt que le culte des paysans est +complètement +idolâtrique, et que leur hommage ne s'adresse pas plus à +l'Être +spirituel dont les figures personnifient le souvenir, que leur croyance +n'a pour objet les célestes bienheureux. C'est à la +figure même, c'est à +la pierre ou au bois façonné qu'ils croient, c'est +l'idole qu'ils +saluent et qu'ils prient. Mes nouveaux saints n'eurent jamais de +crédit +sur mon troupeau. Ils n'étaient pas <i>bons</i>, ils ne +guérissaient pas. Je +ne pus jamais faire comprendre qu'aucune image n'est douée de +vertu +miraculeuse dans le sens matériel que la superstition y attache. +Le +conseil de fabrique me savait très-mauvais gré de ne pas +spéculer sur la +crédulité populaire.»</p> +<p>Ce curé n'est pas le seul à qui j'aie vu +déplorer le matérialisme de la +religion du paysan. Plusieurs défendent d'employer le buis +bénit au coin +des champs comme préservatif de la grêle, et de faire des +pèlerinages +pour la guérison des bêtes; mais on ne les écoute +guère, on les trompe +même. On extorque leurs bénédictions comme +douées d'un charme magique, +en leur signalant un but qui n'est pas le véritable. On +mêle volontiers +des objets bénits aux maléfices, où, sous des noms +mystérieux, des +divinités étrangères au christianisme sont +invoquées tout bas. Le +sorcier des campagnes a, dans l'esprit, un singulier mélange de +crainte +de Dieu et de soumission au diable, dont nous parlerons peut-être +dans +l'occasion.</p> +<p>Disons, en passant, que le remégeux et la remégeuse +sont parfois des +êtres fort extraordinaires, soit par la puissance +magnétique dont les +investit la foi de leur clientèle, soit par la connaissance de +certains +remèdes fort simples que le paysan accepte d'eux, et qu'il ne +croirait +pas efficaces venant d'un médecin véritable. La science +toute nue ne +persuade pas ces esprits avides de merveilles; ils méprisent ce +qui est +acquis par l'étude et l'expérience; il leur faut du +fantastique, des +paroles incompréhensibles, de la mise en scène. Certaine +vieille +sibylle, prononçant ses formules d'un air inspiré, frappe +l'imagination +du malade, et, pour peu qu'elle explique avec bonheur une +médication +rationnelle, elle obtient des parents et des amis qui le soignent ce +que +le médecin n'obtient presque jamais: que ses prescriptions +soient +observées.</p> +<p>Sans doute, la surveillance de l'État fait bien de proscrire +et de +poursuivre l'exercice de la médecine illégale, car, dans +un nombre +infini de cas, les remégeux administrent de véritables +poisons. +Quelques-uns cependant opèrent des cures trop nombreuses et trop +certaines pour qu'il ne soit pas à désirer de voir +l'État leur accorder +quelque attention. La tradition, le hasard de certaines aptitudes +naturelles, peuvent les rendre possesseurs de découvertes qui +échappent +à la science, et qui meurent avec eux. Les empêcher +d'exercer n'est que +sagesse et justice, mais éprouver la vertu de leurs +prétendus secrets et +les leur acheter, s'il y a lieu, ce ne serait pas là une +recherche +oiseuse ni une largesse inutile.</p> +<p>En dehors de la superstition, le paysan a partout des coutumes +locales +dont l'origine est fort difficile à retrouver. Le nombre en est +si +grand, que nous ne saurions les classer avec ordre; nous en prendrons +quelques-unes au hasard.</p> +<p>Une des plus curieuses est la cérémonie des <i>livrées +de noces</i>, qui +varie en France selon les provinces, et qui a été +supprimée en Berry +depuis une dizaine d'années, à la suite d'accidents +graves. Dans un +endroit précédent, nous avons raconté la +cérémonie toute païenne du +chou, qui est encore en vigueur dans notre vallée Noire: c'est +la +consécration du lendemain des noces. Celle des livrées +était la +consécration de la veille; elle est fort longue et +compliquée, c'est +tout un drame poétique et naïf qui se jouait autour et au +sein de la +demeure de l'épousée.</p> +<p>C'est le soir, à l'heure du souper de la famille. Mais il n'y +a point de +souper préparé; ce soir-là, chez la +fiancée. Les tables sont rangées +contre le mur, la nappe est cachée, le foyer est vide et +glacé, quelque +temps qu'il fasse. On a fermé avec un soin extrême et +barricadé d'une +manière formidable à l'intérieur toutes les <i>huisseries</i>, +portes, +fenêtres, lucarne de grenier, soupirail de cave, quand, par +hasard, la +maison a une cave. Personne n'entrera sans la volonté de la +fiancée, ou +sans une lutte sérieuse, un véritable siége; ses +parents, ses amis, ses +voisins, tout son <i>parti</i> est autour d'elle; on attend la +prière ou +l'assaut du fiancé.</p> +<p>Le <i>jeune marié</i>,—on ne dit jamais autrement, quel que +soit son âge, +et, en fait, c'est, chez nous, presque toujours un garçonnet +à qui le +poil follet voltige encore au menton,—vient là avec son monde, +ses +amis, parents et voisins, son <i>parti</i> en un mot. Près de +lui, ce porteur +de thyrse fleuri et enrubané, c'est un expert porte-broche, car, +sous +ces feuillages, il y a une oie embrochée qui fait tout l'objet +de la +cérémonie; autour de lui sont les porteurs de +présents et les chanteurs +<i>fins</i>, c'est-à-dire habiles et savants, qui vont avoir +maille à partir +avec ceux de la mariée.</p> +<p>Le marié s'annonce par une décharge de coups de feu; +puis, après qu'on a +bien cherché, mais inutilement, un moyen de s'introduire dans la +place +par surprise, on frappe.—Qui va là?—Ce sont de pauvres +pèlerins bien +fatigués ou des chasseurs égarés qui demandent +place au foyer de la +maison.—On leur répond que le foyer est éteint, et qu'il +n'y a pas +place pour eux à table; on les injure, on les traite de +malfaiteurs et +de mauvaises gens, sans feu ni lieu; on parlemente longtemps; le +dialogue, toujours pittoresque, est parfois rempli d'esprit et +même de +poésie; enfin on leur conseille de chanter pour se +désennuyer, ou pour +se réchauffer si c'est une nuit d'hiver, mais à condition +qu'on chantera +quelque chose d'inconnu à la compagnie qui, du dedans, les +écoute.</p> +<p>Alors, une lutte lyrique commence entre les chanteurs du +marié et ceux +de la mariée, car elle aussi a ses <i>chanteux fins</i>, et, de +plus, ses +chanteuses expertes, matrones à la voix chevrotante, à +qui l'on n'en +impose point en donnant du vieux pour du neuf. Si l'on connaît, +au +dedans, la chanson du dehors, on l'interrompt dès le premier +vers en +chantant la second, et vite, il faut passer à une autre. Trois +heures +peuvent fort bien s'écouler, au vent et à la pluie, avant +que le parti +du marié ait pu achever un seul couplet, tant est riche le +répertoire +des chansons berrichonnes, tant la mémoire des beaux chanteurs +est +ornée; chaque réplique victorieuse du dedans est +accompagnée de grands +éclats de rire d'un côté, de malédictions de +l'autre. Enfin l'un des +partis est vaincu, et l'on passe à la chanson des noces:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span class="i1">Ouvrez la porte, ouvrez,<br /> +</span><span class="i1">Mariée, ma mignonne!<br /> +</span><span>J'ons de beaux rubans à vous présenter.<br /> +</span><span>Hélas! ma mie, laissez-nous entrer.<br /> +</span></div> +</div> +<p>À quoi les femmes répondent en fausset:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span class="i1">Mon père est en chagrin,<br /> +</span><span class="i1">Ma mère en grand' tristesse;<br /> +</span><span>Moi, je suis une fille de trop grand prix<br /> +</span><span>Pour ouvrir ma porte à ces heures-ci.<br /> +</span></div> +</div> +<p>Si les paroles sont naïves et la versification par trop libre, +en +revanche l'air est magnifique dans sa solennité simple et large. +Il faut +chanter dehors autant de couplets, et nommer chaque fois autant +d'objets +différents, au troisième vers, qu'il y a de cadeaux de +noces.</p> +<p>Ces cadeaux du marié sont ce qu'on appelle les <i>livrées</i>. +Il faut +annoncer jusqu'au <i>cent d'épingles</i> obligé qui fait +partie de cette +modeste corbeille de mariage à quoi la mariée +incorruptible fait +répondre invariablement que son père est en chagrin, sa +mère en grande +tristesse, et qu'elle n'ouvre point sa porte à pareille heure.</p> +<p>Enfin arrive le couplet final, où il est dit: <i>J'ons un +beau mari à vous +présenter</i>, et la porte s'ouvre; mais c'est le signal d'une +mêlée +étrange: le marié doit prendre possession du foyer +domestique; il doit +planter la broche et allumer le feu; le parti de la mariée s'y +oppose, +et ne cédera qu'à la force; les femmes se +réfugient avec les vieillards +sur les bancs et sur les tables; les enfants, effrayés, se +cachent +dessous, les chiens hurlent, les fusils partent, c'est un combat sans +colère, sans coups ni blessures volontaires, mais où le +point d'honneur +est pris assez au sérieux pour que chacun y déploie toute +sa vigueur et +toute sa volonté, si bien qu'à force de se pousser, de +s'étreindre, de +se tordre la broche entre les mains, j'ai vu peu de noces où il +n'y eût +quelqu'un d'écloppé, au moment où le marié +réussissait à allumer une +poignée de paille dans la cheminée, où l'oie, +déchiquetée dans le +combat, prenait enfin possession de l'âtre.</p> +<p>Un jour, la scène fut ensanglantée par un accident +sérieux. Un des +conviés fut littéralement embroché dans la +bataille. Dès lors, la +cérémonie tomba en désuétude; on fut +d'accord sur tous les points de la +supprimer, et nous avons vu la dernière il y a dix ans. On +eût pu se +borner à supprimer la bataille; mais, la conquête du foyer +étant le but +symbolique de l'affaire, on jugea que le reste n'aurait plus de sens. +Je +regrette pourtant les chansons à la porte, et la belle +mélodie de: +<i>Ouvrez la porte, ouvrez!</i> qui, n'ayant plus d'emploi, se perdra.</p> +<p>Après la broche plantée, venait pour le marié +une dernière épreuve: on +asseyait trois jeunes filles avec la mariée sur un banc, on les +couvrait +d'un drap, et, sans les toucher autrement qu'avec une petite baguette, +le marié devait, du premier coup d'oeil, deviner et +désigner sa femme; +lorsqu'il se trompait, il était condamné à ne pas +danser avec elle de +toute la soirée; car, ensuite, venaient le bal, le souper, et +des +chansons jusqu'au jour. Une noce comportait trois jours et trois nuits +de joie et bombance, sans désemparer d'une heure.</p> +<p>La <i>gerbaude</i> est une cérémonie agricole que +l'auteur de cet article a +mise sur la scène très-fidèlement; mais ce que le +théâtre ne saurait +reproduire, c'est la majesté du cadre, c'est la montagne de +gerbes qui +arrive solennellement, traînée par trois paires de boeufs +énormes, tout +ornée de fleurs, de fruits et de beaux enfants perchés au +sommet des +dernières gerbes. C'est parfois un tableau qui se compose comme +pour +l'oeil des artistes. Tout cela est si beau par soi-même: les +grands +ruminants à l'oeil fier et calme, la moisson ruisselante, les +fleurs +souriant sur les épis, et, plus que tout cela, les enfants +blonds comme +les gerbes, comme les boeufs, comme la terre couverte de son chaume, +car +tout est coloré harmonieusement dans ces chaudes journées +où le ciel +lui-même est tout d'or et d'ambre à l'approche du soir.</p> +<p>Avant le départ du charroi de gerbaude, on entend planer +d'horizon en +horizon une grande clameur dont le voyageur s'étonne. Il +regarde, il +voit des bandes de moissonneurs et de glaneuses s'élancer, les +bras +levés vers le ciel et rugissant de triomphe, vers le chargeur +qui lève +vers le ciel aussi la dernière gerbe avant de la placer sur le +faite du +char. Il semble que cette population de travailleurs se rue sur lui +pour lui arracher la gerbe; on croit qu'on va assister à une +bataille +furieuse, inique, de tous contre un seul; mais loin de là! c'est +une +acclamation de joie et d'amitié; c'est une +bénédiction enthousiaste et +fraternelle.</p> +<p>Pauvres paysans, vous avez du beau et du bon quand même!</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><a name="visions"></a> +<h3>II</h3> +<h3>LES VISIONS DE LA NUIT DANS LES CAMPAGNES</h3> +<br /> +<p>Vous dire que je m'en moque serait mentir. Je n'en ai jamais eu, +c'est +vrai: j'ai parcouru la campagne à toutes les heures de la nuit, +seul ou +en compagnie de grands poltrons, et, sauf quelques +météores inoffensifs, +quelques vieux arbres phosphorescents et autres +phénomènes qui ne +rendaient pas fort lugubre l'aspect de la nature, je n'ai jamais eu le +plaisir de rencontrer un objet fantastique et de pouvoir raconter +à +personne, comme témoin oculaire, la moindre histoire de revenant.</p> +<p>Eh bien, cependant je ne suis pas de ceux qui disent en +présence des +superstitions rustiques: <i>mensonge, imbécillité, +vision de la peur</i>; je +dis phénomène de vision, ou phénomène +extérieur insolite et incompris. +Je ne crois pour cela ni aux sorciers ni aux prodiges. Ces contes de +sorciers, ces explications fantastiques données aux +prétendus prodiges +de la nuit, c'est le poëme des imaginations champêtres. Mais +le fait +existe, le fait s'accomplit, qu'il soit un fantôme dans l'air ou +seulement dans l'oeil qui le perçoit, c'est un objet tout aussi +réellement et logiquement produit que la réflexion d'une +figure dans un +miroir.</p> +<p>Les aberrations des sens sont-elles explicables? ont-elles +été +expliquées? Je sais qu'elles ont été +constatées, voilà tout: mais il est +très-faux de dire et de croire qu'elles sont uniquement +l'ouvrage de la +peur. Cela peut être vrai en beaucoup d'occasions; mais il y a +des +exceptions irrécusables. Des hommes de sang-froid, d'un courage +naturel +éprouvé, et placés dans des circonstances +où rien ne semblait agir sur +leur imagination, même des hommes éclairés, +savants, illustres, ont eu +des apparitions qui n'ont troublé ni leur jugement ni leur +santé, et +dont cependant il n'a pas dépendu d'eux tous de ne pas se sentir +affectés plus ou moins après coup.</p> +<p>Parmi grand nombre d'intéressants ouvrages publiés sur +ce sujet, il +faut noter celui du docteur Brierre de Boismont, qui analyse aussi bien +que possible les causes de l'hallucination. Je n'apporterai +après ces +travaux sérieux qu'une seule observation utile à +enregistrer, c'est que +l'homme qui vit le plus près de la nature, le sauvage, et +après lui le +paysan, sont plus disposés et plus sujets que les hommes des +autres +classes aux phénomènes de l'hallucination. Sans doute, +l'ignorance et la +superstition les forcent à prendre pour des prodiges surnaturels +ces +simples aberrations de leurs sens; mais ce n'est pas toujours +l'imagination qui les produit, je le répète; elle ne fait +le plus +souvent que les expliquer à sa guise.</p> +<p>Dira-t-on que l'éducation première, les contes de la +veillée, les récits +effrayants de la nourrice et de la grand'mère disposent les +enfants et +même les hommes à éprouver ce +phénomène? Je le veux bien. Dira-t-on +encore que les plus simples notions de physique +élémentaire et un peu de +moquerie voltairienne en purgeraient aisément les campagnes? +Cela est +moins certain. L'aspect continuel de la campagne, l'air qu'il respire +à +toute heure, les tableaux variés que la nature déroule +sous ses yeux, et +qui se modifient à chaque instant dans la succession des +variations +atmosphériques, ce sont là pour l'homme rustique des +conditions +particulières d'existence intellectuelle et physiologique; elles +font de +lui un être plus primitif, plus normal peut-être, plus +lié au sol, plus +confondu avec les éléments de la création que nous +ne le sommes quand la +culture des idées nous a séparés, pour ainsi dire, +du ciel et de la +terre, en nous faisant une vie factice enfermée dans le moellon +des +habitations bien closes. Même dans sa hutte ou dans sa +chaumière, le +sauvage ou le paysan vit encore dans le nuage, dans l'éclair et +le vent +qui enveloppent ces fragiles demeures. Il y a sur l'Adriatique des +pêcheurs qui ne connaissent pas l'abri d'un toit; ils dorment +dans leur +barque, couverts d'une natte, la face éclairée par les +étoiles, la barbe +caressée par la brise, le corps sans cesse bercé par le +flot. Il y a des +colporteurs, des bohémiens, des conducteurs de bestiaux qui +dorment +toujours en plein air, comme les Indiens de l'Amérique du Nord. +Certes, +le sang de ces hommes-là circule autrement que le nôtre; +leurs nerfs ont +un équilibre différent; leurs pensées, un autre +cours; leurs sensations +une autre manière de se produire. Interrogez-les, il n'en est +pas un qui +n'ait vu des prodiges, des apparitions, des scènes de nuit +étranges, +inexplicables. Il en est parmi eux de très-braves, de +très-raisonnables, +de très-sincères, et ce ne sont pas les moins +hallucinés. Lisez toutes +les observations recueillies à cet égard, vous y verrez, +par une foule +de faits curieux et bien observés, que l'hallucination est +compatible +avec le plein exercice de la raison.</p> +<p>C'est un état maladif du cerveau; cependant il est presque +toujours +possible d'en pressentir la cause physique ou morale dans une +perturbation de l'âme ou du corps; mais elle est quelquefois +inattendue +et mystérieuse au point de surprendre et de troubler un instant +les +esprits les plus fermes.</p> +<p>Chez les paysans, elle se produit si souvent, qu'elle semble presque +une +loi régulière de leur organisation. Elle les effraye +autrement que nous. +Notre grande terreur, à nous autres, quand le cauchemar ou la +fièvre +nous présentent leurs fantômes, c'est de perdre la raison, +et plus nous +sommes certains d'être la proie d'un songe, plus nous nous +affectons de +ne pouvoir nous y soustraire par un simple effort de la volonté. +On a vu +des gens devenir fous par la crainte de l'être. Les paysans n'ont +pas +cette angoisse; ils croient avoir vu des objets réels; ils en +ont +grand'peur; mais la conscience de leur lucidité n'étant +point ébranlée, +l'hallucination est certainement moins dangereuse pour eux que pour +nous. L'hallucination n'est, d'ailleurs, pas la seule cause de mon +penchant à admettre, jusqu'à un certain point, les +visions de la nuit. +Je crois qu'il y a une foule de petits phénomènes +nocturnes, explosions +ou incandescences de gaz, condensations de vapeurs, bruits souterrains, +spectres célestes, petits aérolithes, habitudes bizarres +et inobservées, +aberrations même chez les animaux, que sais-je? des +affinités +mystérieuses ou des perturbations brusques des habitudes de la +nature, +que les savants observent par hasard et que les paysans, dans leur +contact perpétuel avec les éléments, signalent +à chaque instant sans +pouvoir les expliquer.</p> +<p>Par exemple, que pensez-vous de cette croyance aux <i>meneurs de +loups</i>? +Elle est de tous les pays, je crois, et elle est répandue dans +toute la +France. C'est le dernier vestige de la croyance aux lycanthropes. En +Berry, où déjà les contes que l'on fait à +nos petits-enfants ne sont +plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient +nos grand'mères, je ne me souviens pas qu'on m'ait jamais +parlé des +hommes-loups de l'antiquité et du moyen âge. Cependant on +s'y sert +encore du mot de <i>garou</i>, qui signifie bien homme-loup, mais on +en a +perdu le vrai sens. Les <i>meneurs de loups</i> ne sont plus les +capitaines +de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour +dévorer les +enfants: ce sont des hommes savants et mystérieux, de vieux +bûcherons, +ou de malins gardes-chasse qui possèdent le <i>secret</i> pour +charmer, +soumettre, apprivoiser et conduire les loups véritables. Je +connais +plusieurs personnes qui ont rencontré, aux premières +clartés de la lune, +à la croix des quatre chemins, le père <i>un tel</i> +s'en allant tout seul à +grands pas, et suivi <i>de plus de trente loups</i> (il y en a +toujours plus +de trente, jamais moins, dans la légende). Une nuit, deux +personnes, qui +me l'ont raconté, virent passer dans le bois une grande bande de +loups; +elles en furent effrayées, et montèrent sur un arbre, +d'où elles virent +ces animaux s'arrêter à la porte d'une cabane d'un +bûcheron réputé +sorcier. Ils l'entourèrent en poussant des rugissements +épouvantables; +le bûcheron sortit, leur parla, se promena au milieu d'eux, et +ils se +dispersèrent sans lui faire aucun mal. Ceci est une histoire de +paysan; +mais deux personnes riches, et ayant reçu une assez bonne +éducation, +gens de beaucoup de sens et d'habileté dans les affaires, vivant +dans le +voisinage d'une forêt, où elles chassaient fort souvent, +m'ont juré, +<i>sur l'honneur</i>, avoir vu, étant ensemble, un vieux garde +forestier +s'arrêter à un carrefour écarté et faire des +gestes bizarres. Ces deux +personnes se cachèrent pour l'observer, et virent accourir +treize loups, +dont un énorme alla droit au garde et lui fit des caresses. +Celui-ci +siffla les autres comme on siffle des chiens, et s'enfonça avec +eux +dans l'épaisseur du bois. Les deux témoins de cette +scène étrange +n'osèrent l'y suivre, et se retirèrent aussi surpris +qu'effrayés. +Avaient-ils été la proie d'une hallucination? Quand +l'hallucination +s'empare de plusieurs personnes à la fois (et cela arrive fort +souvent), +elle revêt un caractère difficile à expliquer, je +l'avoue: on l'a +souvent constatée; on l'appelle hallucination contagieuse. Mais +à quoi +sert d'en savoir le nom, si on en ignore la cause? Cette certaine +disposition des nerfs et de la circulation du sang, qu'on donne pour +cause à l'audition ou à la vision d'objets fantastiques, +comment +est-elle simultanée chez plusieurs individus réunis? Je +n'en sais rien +du tout.</p> +<p>Mais pourquoi ne pas admettre qu'un homme qui vit au sein des +forêts, +qui peut, à toutes les heures du jour et de la nuit, surprendre +et +observer les moeurs des animaux sauvages, aurait pu découvrir, +par +hasard, ou par un certain génie d'induction, le moyen de les +soumettre +et de s'en faire aimer? J'irai plus loin: pourquoi n'aurait-il pas un +certain fluide, sympathique à certaines espèces? Nous +avons vu, de nos +jours, de si intrépides et de si habiles dompteurs d'animaux +féroces en +cage, qu'un effort de plus, et on peut admettre la domination de +certains hommes sur les animaux sauvages en liberté.</p> +<p>Mais pourquoi ces hommes cacheraient-ils leur secret, et ne +tireraient-ils pas profit et vanité de leur puissance?</p> +<p>Parce que le paysan, en obtenant d'une cause naturelle un effet tout +aussi naturel, ne croit pas lui-même qu'il obéit aux lois +de la nature. +Donnez-lui un remède dont vous lui démontrerez simplement +l'efficacité, +il n'y aura aucune confiance; mais joignez-y quelque parole +incompréhensible en le lui administrant, il en aura la foi. +Confiez-lui +le <i>secret</i> de guérir le rhume avec la racine de guimauve, +et dites-lui +qu'il faut l'administrer après trois signes cabalistiques, ou +après +avoir mis un de ses bas à l'envers, il se croira sorcier, tous +le +croiront sorcier à l'endroit du rhume. Il guérira tout le +monde par la +foi autant que par la guimauve, mais il se gardera bien de dire le nom +de la plante vulgaire qui produit ce miracle. Il en fera un +mystère; le +mystère est son élément.</p> +<p>Je ne parlerai pas ici de ce qu'on appelle chez nous et ailleurs le +<i>secret</i>, ce serait une digression qui me mènerait trop +loin. Je me +bornerai à dire qu'il y a un <i>secret</i> pour tout, et +presque tous les +paysans un peu graves et expérimentés ont le <i>secret</i> +de quelque chose, +sont sorciers par conséquent, et croient l'être. Il y a le +secret des +boeufs, que possèdent tous les bons métayers; le secret +des vaches, qui +est celui des bonnes métayères; le secret des +bergères, pour faire +foisonner la laine; le secret des potiers, pour empêcher les pots +de se +fendre au fond; le secret des curés, qui charment les cloches +pour la +grêle; le secret du mal de tête, le secret du mal de +ventre, le secret +de l'entorse et de la foulure; le secret des braconniers, pour faire +venir le gibier; le secret du feu, pour arrêter l'incendie; le +secret de +l'eau, pour retrouver les cadavres des noyés, ou arrêter +l'inondation; +que sais-je? Il y a autant de secrets que de fléaux dans la +nature, et +de maladies chez les hommes et les animaux. Le secret passe de +père en +fils, ou s'achète à prix d'argent. Il n'est jamais trahi. +Il ne le sera +jamais, tant qu'on y croira. Le secret de meneur de loups en est un +comme un autre, peut-être.</p> +<p>Une des scènes de la nuit dont la croyance est la plus +répandue, c'est +la chasse fantastique; elle a autant de noms qu'il y a de cantons dans +l'univers. Chez nous, elle s'appelle la <i>chasse à baudet</i>, +et affecte +les bruits aigres et grotesques d'une incommensurable croupe +d'ânes qui +braient. On peut se la représenter à volonté; +mais, dans l'esprit de nos +paysans, c'est quelque chose que l'on entend et qu'on ne voit pas, +c'est +une hallucination ou un phénomène d'acoustique. J'ai cru +l'entendre +plusieurs fois, et pouvoir l'expliquer de la façon la plus +vulgaire. +Dans les derniers jours de l'automne, quand les grands ouragans +dispersent les bandes d'oiseaux voyageurs, on entend, dans la nuit, +l'immense clameur mélancolique des grues et des oies sauvages en +détresse. Mais les paysans, que l'on croit si crédules et +si peu +observateurs, ne s'y trompent nullement. Ils savent très-bien le +nom et +connaissent très-bien le cri des divers oiseaux étrangers +à nos climats +qui se trouvent perdus et dispersés dans les +ténèbres. La <i>chasse à +baudet</i> n'est rien de tout cela. Ils l'entendent souvent; moi qui ai +longtemps vécu et erré comme eux dans la rafale et dans +le nuage, je ne +l'ai jamais rencontrée. Quelquefois son passage est +signalé par +l'apparition de deux lunes. Mais je n'ai pas de chance, car je n'ai +jamais vu que la vieille lune que nous connaissons tous.</p> +<p>Le taureau blanc, le veau d'or, le dragon, l'oie, la poule noire, la +truie blanche, et je ne sais combien d'autres animaux fantastiques, +gardent, comme l'on sait, en tous pays les trésors +cachés. À l'heure de +minuit, le jour de Noël, aussitôt que sonne la messe, ces +gardiens +infernaux perdent leur puissance jusqu'au dernier son de la cloche qui +en annonce la fin. C'est la seule heure dans toute l'année +où la +conquête du trésor soit possible. Mais il faut savoir +où il est, et +avoir le temps d'y creuser et de s'en saisir. Si vous êtes +surpris dans +le gouffre à l'<i>Ite missa est</i>, il se referme à +jamais sur vous; de même +que si, en ce moment, vous avez réussi à rencontrer +l'animal +fantastique, la soumission qu'il vous a montrée pendant le temps +de la +messe fait place à la fureur, et c'est fait de vous.</p> +<p>Cette tradition est universelle. Il y a peu de ruines, +châteaux ou +monastères, peu de monuments celtiques qui ne recèlent +leur trésor. Tous +sont gardés par un animal diabolique. M. Jules Canougo, dans un +charmant +recueil de contes méridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante +la +poétique apparition de la chèvre d'or, gardienne des +richesses cachées +au sein de la terre.</p> +<p>Dans nos climats moins riants, autour des dolmens qui couronnent les +collines pelées de la Marche, c'est un boeuf blanc, ou un veau +d'or, ou +une génisse d'argent qui font rêver les imaginations +avides; mais ces +animaux sont méchants et terribles à rencontrer. On y +court tant de +risques, que personne encore n'a osé les saisir par les cornes. +Et +cependant il y a des siècles que les grosses pierres druidiques +dansent +et grincent sur leurs frêles supports pendant la messe de minuit, +pour +éveiller la convoitise des passants.</p> +<p>Dans nos vallées ombragées, coupées de grandes +plaines fertiles, un +animal indéfinissable se promène la nuit à +certaines époques +indéterminées, va tourmenter les boeufs aux +pâturages et rôder autour +des métairies qu'il met en grand émoi. Les chiens hurlent +et fuient à +son approche, les balles ne l'atteignent pas. Cette apparition et la +terreur qu'elle inspire n'ont encore presque rien perdu dans nos +alentours. Tous nos fermiers, tous nos domestiques y croient et ont vu +la bête. On l'appelle la <i>grand'-bête</i>, par +tradition, quoique bien +souvent elle paraisse de la taille et de la forme d'un blaireau. Les +uns +l'ont vue en forme de chien de la grandeur d'un boeuf énorme, +d'autres +en levrette blanche haute comme un cheval, d'autres encore en simple +lièvre ou en simple brebis. Ceux qui en parlent avec le plus de +sang-froid l'ont poursuivie sans succès, sans trop de frayeur, +ne lui +attribuant aucun pouvoir fantastique, la décrivant avec peine, +parce +qu'elle appartient à une espèce inconnue dans le pays, +disent-ils, et +assurant que ce n'est précisément ni une chienne, ni une +vache, ni un +blaireau, ni un cheval, mais quelque chose comme tout cela: +arrangez-vous! Cependant cette bête apparaît, j'en suis +certain, soit à +l'état d'hallucination, soit à l'état de vapeur +flottante, et condensée +sous de certaines formes. Des gens trop sincères et trop +raisonnables +l'ont vue pour que j'ose dire qu'il n'y a aucune cause à leur +vision. +Les chiens l'annoncent par des hurlements +désespérés et s'enfuient dès +qu'elle paraît; cela est certain. Les chiens sont-ils +hallucinés aussi? +Pourquoi non? Sont-ce des voleurs qui s'introduisent sous ce +déguisement? Jamais la bête n'a rien dérobé, +que l'on sache. Sont-ce de +mauvais plaisants? On a tiré tant de coups de fusil sur la +bête, qu'on +aurait bien, par hasard, et en dépit de la peur qui fait +trembler la +main, réussi à tuer ou à blesser quelqu'un de ces +prétendus fantômes. +Enfin, ce genre d'apparition, s'il n'est que le résultat de +l'hallucination, est éminemment contagieux. Pendant quinze ou +vingt +nuits, les vingt ou trente habitants d'une métairie le voient et +le +poursuivent; il passe à une autre petite colonie qui le voit +absolument +de même, et il fait le tour du pays, ayant produit cette +contagion sur +un très-grand nombre d'habitants.</p> +<p>Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit. Autour des +mares +stagnantes, dans les bruyères comme au bord des fontaines +ombragées dans +les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on +entend au milieu de la nuit le battoir précipité et le +clapotement +furieux des lavandières. Dans beaucoup de provinces, on croit +qu'elles +évoquent la pluie et attirent l'orage, en faisant voler +jusqu'aux nues, +avec leur battoir agile, l'eau des sources et des marécages. +Chez nous, +c'est bien pire, elles battent et tordent quelque objet qui ressemble +à +du linge, mais qui, vu de près, n'est autre chose que des +cadavres +d'enfants. Il faut se garder de les observer et de les déranger, +car, +eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous +saisiraient, vous battraient et vous tordraient dans l'eau ni plus ni +moins qu'une paire de bas.</p> +<p>Nous avons entendu souvent le battoir des lavandières +fantastiques +résonner dans le silence de la nuit autour des mares +désertes. C'est à +s'y tromper. C'est une espèce de grenouille qui produit ce bruit +formidable. Mais c'est bien triste de faire cette puérile +découverte, et +de ne plus espérer l'apparition des terribles sorcières +tordant leurs +haillons immondes à la brume des nuits de novembre, aux +premières +clartés d'un croissant blafard reflété par les +eaux. Un mien ami, homme +de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, sujet à +l'ivresse, +très-brave cependant devant les choses réelles, mais +facile à +impressionner par les légendes du pays, fit deux rencontres de +lavandières qu'il ne racontait qu'avec une grande émotion.</p> +<p>Un soir, vers onze heures, dans une traîne charmante qui court +en +serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc +ondulé du +ravin d'Ormous, il vit, au bord d'une source, une vieille qui battait +et +tordait en silence. Quoique la fontaine soit mal famée, il ne +vit rien +là de surnaturel, et dit à cette vieille:</p> +<p>—Vous lavez bien tard, la mère!</p> +<p>Elle ne répondit point. Il la crut sourde et s'approcha. La +lune était +brillante et la source éclairait comme un miroir. Il vit +distinctement +les traits de la vieille: elle lui était complètement +inconnue, et il en +fut étonné, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de +chasseur et de +flâneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de visage +inconnu à +plusieurs lieues à la ronde. Voici comme il me raconta +lui-même ses +impressions en face de cette laveuse singulièrement vigilante:</p> +<p>—Je ne pensai à la tradition des lavandières de nuit +que lorsque je +l'eus perdue de vue. Je n'y pensais pas avant de la rencontrer, je n'y +croyais pas, et je n'éprouvais aucune méfiance en +l'abordant. Mais, dès +que je fus auprès d'elle, son silence, son indifférence +à l'approche +d'un passant, lui donnèrent l'aspect d'un être absolument +étranger à +notre espèce. Si la vieillesse la privait de l'ouïe et de +la vue, +comment était-elle assez robuste pour être venue de loin, +toute seule, +laver, à cette heure insolite, à cette source +glacée où elle travaillait +avec tant de force et d'activité? Cela était au moins +digne de remarque. +Mais ce qui m'étonna encore plus, c'est ce que j'éprouvai +en moi-même: +je n'eus aucun sentiment de peur, mais une répugnance, un +dégoût +invincible. Je passai mon chemin sans qu'elle tournât la +tête. Ce ne fut +qu'en arrivant chez moi que je pensai aux sorcières des lavoirs, +et +alors, j'eus très-peur, j'en conviens franchement, et rien au +monde ne +m'eût décidé à revenir sur mes pas.</p> +<p>Une seconde fois, le même ami passait auprès des +étangs de Thevet, vers +deux heures du matin. Il venait de Linières, où il assure +qu'il n'avait +ni mangé ni bu, circonstance que je ne saurais garantir; il +était seul, +en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval étant +fatigué, il mit pied +à terre à une montée et se trouva au bord de la +route près d'un fossé où +trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande +activité, +sans rien dire. Son chien se serra tout à coup contre lui sans +aboyer. +Il passa sans trop regarder; mais à peine eut-il fait quelques +pas, +qu'il entendit marcher derrière lui et que la lune dessina +à ses pieds +une ombre très-allongée. Il se retourna et vit une de ces +femmes qui le +suivait. Les deux autres venaient à quelque distance comme pour +appuyer +la première.</p> +<p>—Cette fois, dit-il, je pensai bien aux lavandières; mais +j'eus une +autre émotion que la première fois. Ces femmes +étaient d'une taille si +élevée et celle qui me suivait avait tellement les +proportions, la +figure et la démarche d'un homme, que je ne doutai pas un +instant +d'avoir affaire à des plaisants de village, +malintentionnés peut-être. +J'avais une bonne trique à la main. Je me retournai en disant:</p> +<p>«—Que me voulez-vous?</p> +<p>«Je ne reçus point de réponse; et, ne me voyant +pas attaqué, n'ayant pas +de prétexte pour attaquer moi-même, je fus forcé de +regagner mon +cabriolet, qui était assez loin devant moi, avec cet être +désagréable +sur mes talons. Il ne me disait rien et semblait se faire un malin +plaisir de me tenir sous le coup d'une attaque. Je tenais toujours mon +bâton prêt à lui casser la mâchoire au moindre +attouchement; et +j'arrivai ainsi à mon cabriolet avec mon poltron de chien, qui +ne disait +mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors, et, quoique j'eusse +entendu jusque-là des pas sur les miens et vu une ombre marcher +à côté +de moi, je ne vis personne. Seulement, je distinguai, à trente +pas +environ en arrière, à la place où je les avais +vues laver, ces trois +grandes diablesses sautant, dansant et se tordant comme des folles sur +le revers du fossé.</p> +<p>Je vous donne cette histoire pour ce qu'elle vaut; mais elle m'a +été +racontée de très-bonne foi, et vous le garantis. Mettez +cela en partie +au chapitre des hallucinations.</p> +<p>L'orme Râteau est un arbre magnifique, qui existait, dit-on, +déjà grand +et fort, au temps de Charles VII. Comme un orme qu'il est, il n'a pas +de +loin une grande apparence, et son branchage affecte assez la forme du +râteau, dont il porte le nom. Mais ce n'est là qu'une +coïncidence +fortuite avec la légende traditionnelle qui l'a baptisé. +De près, il +devient imposant par sa longue tige élancée, +sillonnée de la foudre et +plantée comme un monument à un vaste carrefour des +chemins communaux. +Ces chemins, larges comme des prairies, incessamment tondus par les +troupeaux du prolétaire, sont couverts d'une herbe courte, +où la ronce +et le chardon croissent en liberté. La plaine est ouverte +à une grande +distance, fraîche quoique nue, mais triste et solennelle +malgré sa +fertilité. Une croix de bois est plantée sur un +piédestal de pierre qui +est le dernier vestige de quatre statues fort anciennes disparues +depuis +la révolution de 93. Cette décoration monumentale dans un +lieu si peu +fréquenté atteste un respect traditionnel; et les paysans +des environs +ont une telle opinion de l'orme Râteau, qu'ils prétendent +qu'on ne peut +l'abattre, parce qu'il est sur la carte de Cassini. Mais ce chemin +communal, abandonné aujourd'hui aux piétons, et que +traverse à de rares +intervalles le cheval d'un meunier ou d'un gendarme, était jadis +une des +grandes voies de communication de la France centrale. On l'appelle +encore aujourd'hui le chemin des Anglais. C'était la route +militaire, le +passage des armées que franchit l'invasion, et que Duguesclin +leur fit +repasser l'épée dans le dos, après avoir +délivré Sainte-Sévère, la +dernière forteresse de leur occupation.</p> +<p>Ce détail n'est consigné dans aucune histoire, mais la +tradition est là +qui en fait foi; et maintenant, voici la légende de l'orme +Râteau, qui +est jolie, malgré la nature des animaux qui y jouent leur +rôle.</p> +<p>Un jeune garçon gardait un troupeau de porcs autour de l'orme +Râteau. +Il regardait du côté de la Châtre, lorsqu'il vit +accourir une grande +bande armée qui dévastait les champs, brûlait les +chaumières, massacrait +les paysans et enlevait les femmes. C'étaient les Anglais, qui +descendaient de la Marche sur le Berry et qui s'en allaient ravager +Saint-Chartier. Le porcher éloigna son troupeau, se tint +à distance et +vit passer l'ennemi comme un ouragan. Quand il revint sous l'orme avec +son troupeau, la peur qu'il avait ressentie fit place à une +grande +colère contre les Anglais et contre lui-même.</p> +<p>—Quoi! pensa-t-il, nous nous laissons abîmer ainsi sans nous +défendre?... Nous sommes trop lâches! Il y faut aller!</p> +<p>Et, s'approchant de la statue de saint Antoine, qui était une +des quatre +autour de l'orme:</p> +<p>—Bon saint Antoine, lui dit-il, il faut que j'aille contre ces +Anglais, +et je n'ai pas le temps de rentrer mes bêtes. Pendant ce +temps-là, ces +méchants-là nous feraient trop de mal. Prends mon +bâton, bon saint, et +veille sur mes porcs pendant trois jours et trois nuits; je te les +donne en garde.</p> +<p>Là-dessus, le jeune gars mit sa binette de porcher (qui est +un court +bâton avec un triangle de fer au bout) dans les mains de la +statue, et, +jetant là ses sabots, <i>s'en courut</i> à +Saint-Chartier, où, pendant trois +jours et trois nuits, il fit rage contre les Anglais avec les bons +garçons de l'endroit, soutenus des bons hommes d'armes de +France. Puis, +quand l'ennemi fut chassé, il s'en revint à son troupeau; +il compta ses +porcs, et pas un ne manquait; et cependant il avait passé +là bien des +traînards, bien des pillards et bien des loups attirés par +l'odeur du +carnage. Le jeune porcher reprit à saint Antoine son sceptre +rustique, +le remercia à genoux, et, sans rêver les hautes +destinées et la grande +mission de Jeanne Darc, content d'avoir au moins donné son coup +de main +à l'oeuvre de délivrance, il garda ses cochons comme +devant.</p> +<p>Une autre tradition plus confuse attribue à l'orme +Râteau une moins +bénigne influence. Des enfants, saisis de vertige, auraient eu +l'horrible idée de jouer leur vie aux petits palets et auraient +enterré +vivant le perdant sous la pierre de saint Antoine.</p> +<p>Mais voici la légende principale et toujours en crédit +de l'orme Râteau. +Un <i>monsieur</i> s'y promène la nuit; il en fait incessamment +le tour. On +le voit là depuis que le monde est monde. Quel est-il? Nul ne le +sait. +Il est vêtu de noir, et il a vingt pieds de haut. C'est un <i>monsieur</i>, +car <i>il suit les modes</i>; on l'a vu au siècle dernier en +habit noir +complet, culotte courte, souliers à boucles, +l'épée au côté; sous le +Directoire, on l'a vu en oreilles de chien et en large cravate. +Aujourd'hui, il s'habille comme vous et moi; mais il porte toujours son +grand râteau sur l'épaule, et gare aux jambes des gens ou +des bêtes qui +passent dans son ombre. Du reste, pas méchant homme, et ne se +faisant +connaître qu'à ceux qui ont <i>le secret</i>.</p> +<p>Si vous n'y croyez, allez-y voir. Nous y avons été +à l'heure solennelle +du lever de la lune; nous l'avons appelé par tous les noms +possibles, en +lui disant toujours <i>monsieur</i>, très-poliment; mais nous +n'avons pas +trouvé le nom auquel il lui plaît de répondre, car +il n'est pas venu; +et, d'ailleurs, il n'aime pas la plaisanterie, et, pour le voir, il +faut avoir peur de lui.</p> +<p>Si vous aimez ces contes populaires et si vous voulez chercher plus +sérieusement leur origine, lisez un livre à la fois +très-savant et +très-amusant, qui est l'ouvrage d'une femme, <i>la Normandie +romanesque et +merveilleuse</i>, par mademoiselle Amélie Bosquet; vous y +retrouverez +toutes les légendes de la France et celles de votre endroit par +conséquent. Vous y apprendrez toute l'histoire des superstitions +humaines, variant seulement par quelques détails, selon les +localités: +ceci est la preuve que l'humanité est encore bien près de +son berceau, +ou qu'elle est bien tenace et bien uniforme dans son aptitude à +passer +par le même chemin et à se nourrir des mêmes +idées.</p> +<p>Nous avons montré les souvenirs de l'antiquité +modifiés dans les idées +ou dans les rêves de la race berrichonne par l'influence du +christianisme primitif et du moyen âge. Il y a là un monde +de fantaisies +perdu pour les classes éclairées, et qui tend aussi +à s'effacer de la +croyance et de la mémoire des classes rustiques. Il n'est donc +pas sans +intérêt de recueillir les fragments, épars dans +toutes les provinces de +France, de cette poésie terrible, riante ou burlesque, qui, dans +un +demi-siècle peut-être, n'aura plus ni bardes, ni rapsodes, +ni adeptes.</p> +<p>L'Allemagne passe pour être la terre classique du fantastique. +Cela +tient à ce que des écrivains anciens et modernes ont +fixé la légende +dans le poëme, le conte et la ballade. Notre littérature +française, +depuis le siècle de Louis XIV surtout, a rejeté cet +élément comme +indigne de la raison humaine et de la dignité philosophique. Le +romantisme a fait de vains efforts pour dérider notre +scepticisme; nous +n'avons su qu'imiter la fantaisie allemande. Le merveilleux slave, bien +autrement grandiose et terrifiant, nous a été +révélé par des traductions +incomplètes qui ne sont pas devenues populaires. On n'a pas +osé imiter +chez nous des sabbats lugubres et sanglants comme ceux d'Adam +Mickiewicz.</p> +<p>La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique +cependant +que les nations slaves ou germaniques; mais il lui a manqué, il +lui +manquera probablement un grand poëte pour donner une forme +précise et +durable aux élans, déjà affaiblis, de son +imagination.</p> +<p>Une seule province de France est à la hauteur, dans sa +poésie, de ce que +le génie des plus grands poëtes et celui des nations les +plus poétiques +ont jamais produit: nous oserons dire qu'elle les surpasse. Nous +voulons +parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n'y a pas longtemps que +c'est la France. Quiconque a lu <i>les Barza-Breiz</i>, recueillis et +traduits par M. de la Villemarqué, doit être +persuadé avec moi, +c'est-à-dire pénétré intimement de ce que +j'avance. <i>Le Tribut de +Nomenoé</i> est un poëme de cent quarante vers, plus grand +que l'<i>Iliade</i>, +plus complet, plus beau, plus parfait qu'aucun chef-d'oeuvre sorti de +l'esprit humain. <i>La Peste d'Éliant, les Nains, Desbreiz</i> +et vingt +autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus +complète à laquelle puisse prétendre une +littérature lyrique. Il est +même fort étrange que cette littérature, +révélée à la nôtre par une +publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs +années, n'y +ait pas fait une révolution. Macpherson a rempli l'Europe du nom +d'Ossian; avant Walter Scott, il avait mis l'Écosse à la +mode. Vraiment, +nous n'avons pas assez fêté notre Bretagne, et il y a +encore des lettrés +qui n'ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en, +nous +sommes comme des nains devant des géants. Singulières +vicissitudes que +subissent le beau et le vrai dans l'histoire de l'art!</p> +<p>Qu'est-ce donc que cette race armoricaine qui s'est nourrie, depuis +le +druidisme jusqu'à la chouannerie, d'une telle moelle? Nous la +savions +bien forte et fière, mais pas grande à ce point avant +qu'elle eût chanté +à nos oreilles. Génie épique, dramatique, +amoureux, guerrier, tendre, +triste, sombre, moqueur, naïf, tout est là! Et au-dessus de +ce monde de +l'action et de la pensée plane le rêve: les sylphes, les +gnomes, les +djinns de l'Orient, tous les fantômes, tous les génies de +la mythologie +païenne et chrétienne voltigent sur ces têtes +exaltées et puissantes. En +vérité, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait +rencontrer un +Breton sans lui ôter son chapeau.</p> +<p>Nous voici bien loin de notre humble Berry, où j'ai pourtant +retrouvé, +dans la mémoire des chanteurs rustiques, plusieurs romances et +ballades +exactement traduites, en vers naïfs et bien berrichons, des textes +bretons publiés par M. de la Villemarqué. +Revendiquerons-nous la +propriété de ces créations, et dirons-nous +qu'elles ont été traduites du +berrichon dans la langue bretonne? Non.—Elles portent clairement leur +brevet d'origine en tête. Le texte dit: <i>En revenant de Nantes</i>, +etc.</p> +<p>Et ailleurs: <i>Ma famille de Nantes</i>, etc.</p> +<p>Le Berry a sa musique, mais il n'a pas sa littérature, ou +bien elle +s'est perdue comme aurait pu se perdre la poésie bretonne si M. +de la +Villemarqué ne l'eût recueillie à temps. Ces +richesses inédites +s'altèrent insensiblement dans la mémoire des bardes +illettrés qui les +propagent. Je sais plusieurs complaintes et ballades berrichonnes qui +n'ont plus ni rime ni raison, et où, ça et là, +brille un couplet d'une +facture charmante, qui appartient évidemment à un texte +original +affreusement corrompu quant au reste.</p> +<p>Pour être privée de ses archives poétiques, +l'imagination de nos +paysans n'est pas moins riche que celle des Allemands, et ce sens +particulier de l'hallucination dont j'ai parlé l'atteste +suffisamment.</p> +<p>Une des plus singulières apparitions est celle des <i>meneurs +de nuées</i>, +autour des mares ou au beau milieu des étangs. Ces esprits +nuisibles se +montrent aux époques des débordements de rivières, +et provoquent le +fléau des pluies torrentielles intempestives. Autant qu'on peut +saisir +leurs formes vagues dans la trombe qu'ils soulèvent, on +reconnaît parmi +eux, assez souvent, des gens mal famés dans le pays, des gens +qui ne +possèdent rien, bien entendu, sur la terre du bon Dieu, et qui +ne +souhaitent que le mal des autres. Réunis aux génies des +nuages, armés de +pelles ou de balais, vêtus de haillons fangeux et incolores, ils +s'agitent frénétiquement, <i>ils dansent et enragent</i>, +comme disent les +ballades bretonnes; et le voyageur attardé qui les +aperçoit sur les +flaques brumeuses semées dans les landes désertes, doit +se hâter de +gagner son gîte, sans les déranger et sans leur montrer +qu'il les a vus. +Certainement ils se mettraient, en bourrasque, à ses trousses, +et il +n'y ferait pas bon.</p> +<p>On est étonné de voir combien les scènes de la +nature impressionnent le +paysan. Il semblerait qu'elles doivent agir davantage sur l'imagination +des habitants des villes, et que l'homme, accoutumé dès +son enfance à +errer ou à travailler le jour et la nuit dans une même +localité, en +connaît si bien les détails et les différents +aspects, qu'il ne puisse +plus y ressentir ni étonnement ni trouble. C'est tout le +contraire: le +braconnier qui, depuis quarante ans, chasse au collet ou à +l'affût, à la +nuit tombante, voit les animaux même dont il est le fléau, +prendre, dans +le crépuscule, des formes effrayantes pour le menacer. Le +pêcheur de +nuit, le meunier qui vit sur la rivière même, peuplent de +fantômes les +brouillards argentés par la lune; l'éleveur de bestiaux +qui s'en va lier +les boeufs ou conduire les chevaux au pâturage, après la +chute du jour +ou avant son lever, rencontre dans sa haie, dans son pré, sur +ses bêtes +même, des êtres inconnus, qui s'évanouissent +à son approche, mais qui le +menacent en fuyant. Heureuses, selon nous, ces organisations +primitives, à qui sont révélés les secrets +du monde surnaturel, et qui +ont le don de voir et d'entendre de si étranges choses! Nous +avons beau +faire, nous autres, écouter des histoires à faire dresser +les cheveux +sur la tête, nous battre les flancs pour y croire, courir la nuit +dans +les lieux hantés par les esprits, attendre et chercher la peur +inspiratrice, mère des fantômes, le diable nous fuit comme +si nous +étions des saints: Lucifer défend à ses milices de +se montrer aux +incrédules.</p> +<p>Les animaux sorciers ne sont pas rares: c'est pourquoi il faut faire +attention à ce qu'on dit devant certains d'entre eux. Un +métayer de nos +environs voyait tous les jours un vieux lièvre s'arrêter +à peu de +distance de lui, se lécher les pattes, et le regarder d'un air +narquois; +or, ce métayer finit, en y faisant bien attention, par +reconnaître son +propriétaire sous le déguisement dudit lièvre. Il +lui ôta son chapeau, +pour lui faire entendre qu'il n'était point sa dupe et que la +plaisanterie était inutile. Mais le bourgeois, qui était +malin, parut ne +pas comprendre, et continua à le surveiller sous cette apparence.</p> +<p>Cela fâcha le métayer, qui était honnête +homme, et que le soupçon +blessait d'autant plus, que son maître, lorsqu'il venait chez lui +sous +figure de chrétien, ne lui marquait aucune méfiance. Il +prit son fusil +un beau soir, comptant bien lui faire peur, et le corriger de cette +manie de faire le lièvre. Il essaya même de le coucher en +joue; mais la +preuve que cet animal n'était pas plus lièvre que vous et +moi, c'est que +le fusil ne l'inquiéta nullement, et qu'il se mit à rire.</p> +<p>—Ah çà! écoutez, not' maître! +s'écria le brave homme perdant patience; +ôtez-vous de là, ou, aussi vrai que j'ai reçu le +baptême, je vous +flanque mon coup de fusil.</p> +<p>M. <i>Trois-Étoiles</i> ne se le fit pas dire deux fois: il +vit que le paysan +était <i>émalicé</i> tout de bon, et, prenant la +fuite, il ne reparut plus.</p> +<p>On a vu souvent des animaux de ce genre, frappés et +blessés, disparaître +également; mais, le lendemain, la personne +soupçonnée ne se montrait +pas, et, si on allait chez elle, on la trouvait au lit, fort +endommagée. +On aurait pu retirer de son corps le plomb qui était +entré dans celui +de la bête, car, aussi vrai que ces choses se sont vues, +c'était le même +plomb.</p> +<p>Un animal plus incommode encore que ceux qui espionnent l'ouvrier +des +champs, c'est celui <i>qui se fait porter</i>. Celui-là est un +ennemi +déclaré, qui n'écoute rien, et qui se montre sous +diverses formes, +quelquefois même sous celle d'un homme tout pareil à celui +auquel il +s'adresse. En se voyant ainsi face à face avec son sosie, on est +fort +troublé, et, quelque résistance qu'on fasse, il vous +saute sur les +épaules. D'autres fois, on sent son poids qui est formidable, +sans rien +voir et sans rien entendre. La plus mauvaise de ces apparitions est +celle de la levrette blanche. Quand on l'aperçoit, d'abord elle +est +toute petite; mais elle grandit peu à peu, elle vous suit, elle +arrive à +la taille d'un cheval et vous monte sur le dos. Il est +avéré qu'elle +pèse deux ou trois mille livres; mais il n'y a point à +s'en défendre, et +elle ne vous quitte que quand vous apercevez la porte de votre maison. +C'est quand on s'est attardé au cabaret qu'on rencontre cette +bête +maudite. Bien heureux quand elle n'est pas accompagnée de deux +ou trois +feux follets qui vous entraînent dans quelque marécage ou +rivière pour +vous y faire noyer.</p> +<p>La cocadrille, bien connue au moyen âge, existe encore dans +les ruines +des vieux manoirs. Elle erre sur les ruines la nuit, et se tient +cachée +le jour dans la vase et les roseaux. Si on l'aperçoit alors, on +ne s'en +méfie point, car elle a la mine d'un petit lézard; mais +ceux qui la +connaissent ne s'y trompent guère et annoncent de grandes +maladies dans +l'endroit, si on ne réussit à la tuer avant qu'elle ait +vomi son venin. +Cela est plus facile à dire qu'à faire. Elle est à +l'épreuve de la balle +et du boulet, et, prenant des proportions effrayantes d'une nuit +à +l'autre, elle répand la peste dans tous les endroits où +elle passe. Le +mieux est de la faire mourir de faim, ou de la dégoûter du +lieu qu'elle +habite en desséchant les fosses et les marais à eaux +croupissantes. La +maladie s'en va avec elle.</p> +<p>Le <i>follet, fadet</i> ou <i>farfadet</i>, n'est point un animal, +bien qu'il lui +plaise d'avoir des ergots et une tête de coq; mais il a le corps +d'un +petit homme, et, en somme, il n'est ni vilain ni méchant, +moyennant +qu'on ne le contrariera pas. C'est un pur esprit, un bon génie +connu en +tout pays, un peu fantasque, mais fort actif et soigneux des +intérêts de +la maison. En Berry, il n'habite pas le foyer, il ne fait pas l'ouvrage +des servantes, il ne devient pas amoureux des femmes. Il hante +quelquefois les écuries comme ses confrères d'une grande +partie de la +France; mais c'est la nuit, au pâturage, qu'il prend +particulièrement +ses ébats. Il y rassemble les chevaux par troupes, se cramponne +à leur +crinière, et les fait galoper comme des fous à travers +les prés. Il ne +paraît pas se soucier énormément des gens à +qui ces chevaux +appartiennent. Il aime l'équitation pour elle-même; c'est +sa passion, et +il prend en amitié les animaux les plus ardents et les plus +fougueux. Il +les fatigue beaucoup, car on les trouve en sueur quand il s'en est +servi; mais il les frotte et les panse avec tant de soin, qu'ils ne +s'en +portent que mieux. Chez nous, on connaît parfaitement les chevaux +<i>pansés du follet</i>. Leur crinière est nouée +par lui de milliards de +noeuds inextricables.</p> +<p>C'est une maladie du crin, une sorte de plique chevaline, assez +fréquente dans nos pâturages. Ce crin est impossible +à démêler, cela est +certain; mais il est certain aussi qu'on peut le couper sans que +l'animal en souffre, et que c'est le seul parti à prendre.</p> +<p>Les paysans s'en gardent bien. Ce sont les étriers du follet; +et, s'il +ne les trouvait plus pour y passer ses petites jambes, il pourrait +tomber; et, comme il est fort colère, il tuerait +immédiatement la pauvre +bête tondue.</p> +<p>Le ministère de l'instruction publique va faire publier le +recueil des +chants populaires de la France. C'est une très-bonne +idée, dont la +réalisation devenait nécessaire; mais cela arrive bien +tard, nous le +craignons. Pour que la recherche fût tant soit peu +complète, il faudrait +envoyer dans chaque province une personne compétente, +exclusivement +chargée de ce soin. Les lettrés ou amateurs que l'on va +consulter +apporteront les récoltes du hasard. Qui donc aura eu le temps et +la +patience de reconstruire, parmi cent versions altérées +d'une chose +intéressante, le type primitif? S'il s'agit de recueillir le +plus de +poésies inédites qu'il sera possible, et, selon nous, +toute +l'importance, toute l'utilité de cette publication est +là, le travail +demanderait plusieurs années ou un grand nombre d'explorateurs. +Les +commentateurs ne manqueront pas; mais les véritables +découvertes seront +fort rares ou fort incomplètes, si l'on ne procède +consciencieusement et +par des recherches toutes spéciales.</p> +<p>Notre avis est que la publication du texte musical serait +indispensable. +Dans la chanson populaire, les paroles se passent si peu de l'air, que, +si vous les lisez, elles ne vous disent rien, tandis qu'elles vous +surprennent, vous charment ou vous exaltent si vous les entendez +chanter. C'est là, d'ailleurs, qu'il y aurait, <i>à coup +sûr</i>, des +merveilles à découvrir et à sauver du néant +qui va les atteindre. La +musique a toujours été plus négligée que la +littérature par les +gouvernements. Elle n'a pas d'archives; combien de chefs-d'oeuvre de +maîtres inconnus ont péri et périront chaque jour! +sans parler de +chefs-d'oeuvre d'illustres maîtres qui n'ont jamais paru, et qui +disparaîtront entièrement, faute d'une initiative +ministérielle! La +spéculation ne fera jamais ce travail de recherche +consciencieuse, et +jamais ne s'exposera au risque le plus insignifiant pour +déterrer les +trésors oubliés.</p> +<p>Quoi qu'on en dise, il y a pour les arts, comme pour tous les +progrès, +des travaux que l'État seul peut entreprendre et diriger, tant +que les +artistes et les industriels n'auront pas de véritables +corporations.</p> +<p>Mais nous voici bien loin de notre sujet; rentrons-y en disant que +les +paysans sont de grands enfants et de vrais fous, peut-être; mais +qu'il +n'y a pas de vraie poésie sans un certain +dérèglement d'imagination et +beaucoup de naïveté.</p> +<p>Le sujet n'est pas épuisé, il est peut-être +inépuisable; car chaque jour +amène une révélation, et arrache à ce vieux +monde de superstitions, qui +dure encore au fond des campagnes, un aveu de ses croyances, de ses +terreurs, de sa poésie.</p> +<p>Un de mes compatriotes berrichons, M. Laisnel de la Salle, a +publié dans +ces derniers temps (dans le <i>Moniteur de l'Indre</i>) une +série +d'excellents articles, qui, réunis en volume, constitueront une +histoire spéciale de cette face de la vie rustique et +prolétaire: les +<i>Traditions, Préjugés, Dictons et Locutions populaires</i> +de nos +localités. Cet ouvrage n'est pas un résumé de +fantaisies, c'est une +recherche consciencieuse de faits acquis à la croyance ou +à l'habitude +générale de nos hameaux et petites villes; ce n'en est +pas moins un +travail qui amuse et intéresse sans fatiguer l'esprit un seul +instant. +Nous avons trouvé avec plaisir, dans un des chapitres de ce +livre, une +mention explicative du <i>grand Bissêtre</i>, dont nous avions +beaucoup +entendu parler sans pouvoir deviner son origine, bien simple cependant. +Mais les explications simples arrivent, on le sait, quand on est las de +tirer par les cheveux les commentaires extravagants, et je n'en avais +fait que de ceux-là.</p> +<p>«Aux environs de la Châtre, dit notre auteur, le peuple +croit qu'une +sorte de génie malfaisant (qu'il appelle le <i>grand +Bissêtre</i>) préside +aux événements qui ont lieu dans les années +bissextiles. On dit que, +lorsqu'une femme accouche dans l'année où le <i>Bissêtre +saute</i> elle met +immanquablement au monde une fille ou deux jumeaux, et reste sept ans +sans avoir d'enfants.</p> +<p>«À Dijon, en ces sortes d'années,» dit la +Monnoye, «le vulgaire pense +que <i>Bissêtre cor</i> (court), et qu'ainsi on ne doit rien +entreprendre +d'important.»</p> +<p>«Bissêtre est donc un vieux mot dérivé de +Bissexte, et était synonyme de +<i>malheur, infortune</i>.</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>«Pour ce que Bissextre eschiet,<br /> +</span><span>L'an en sera tout desbauchiet.»<br /> +</span></div> +</div> +<p>(Molinet.—<i>Le Calendrier</i>.)</p> +<p>«Cette année était bissextile, et le Bissexte +tomba de fait sur les +traîtres.» (Orderic Vital, lib. XIII.)</p> +<p>«La mauvaise influence de l'année bissextile +était proverbiale au moyen +âge. Cette superstition remonte aux Romains.—Voyez +Macrobe.» (Génin, +<i>Lexique comparé</i>.)</p> +<p>«Bissêtre signifie aussi, dans notre patois, enfant vif +et turbulent, +enfant terrible.»</p> +<p>Dans certaines campagnes, le Bissêtre, et c'est ce qui nous +avait +empêché de songer à l'année bissextile, +n'est pas obligé de <i>courir</i> à +certaines époques. Il court les champs, les étangs, les +marécages, d'où +il fait sortir les pestilences et mauvaises fièvres.</p> +<p>La <i>poule noire</i> est consacrée, dans presque toute la +France, aux +incantations nocturnes. Chez nous, la manière dont M. Laisnel de +la +Salle raconte son emploi est à peu près identique dans +toute la vallée +Noire.</p> +<p>«Ordinairement, dit-il, lorsque les paysans veulent avoir une +entrevue +avec le diable, ils se rendent à minuit à l'embranchement +de quatre +chemins, et, là, tenant la poule, ils crient par trois fois:</p> +<p>«—Qui veut acheter ma poule noire?</p> +<p>«J'ignore ce que les anciens pensaient de la <i>poule noire</i>; +mais je sais +qu'ils appelaient un homme heureux <i>gallinæ filius albæ</i>.»</p> +<p>Après M. Laisnel de la Salle, on n'a plus qu'à glaner; +mais on glane +longtemps dans un champ aussi fertile que celui de l'imagination +populaire.</p> +<p>Le <i>casseux</i> de bois est le fantôme des forêts. On +n'a pas l'esprit bien +tranquille quand on va faire, de nuit, sa provision de fagots sur la +terre du prochain. C'est alors que l'on entend des bruits +étranges de +chouettes effrayées et de branches cassées par la course +des sangliers +dans les taillis; c'est alors que, par un temps calme, on sent venir un +rapide et inexplicable ouragan qui rase le sol et brise au pied les +jeunes arbres; c'est alors que, marchant de tige en tige, à +fantastiques +enjambées, le gnome à la longue chevelure vient vous +dire: «Que fais-tu +là?»</p> +<p>Nous avons parlé déjà quelque part du <i>ramasseux +de rosée</i>, un +propriétaire matinal qui promène sur les prairies un +chiffon au moyen +duquel toute l'humidité d'un pré passe dans le sien. Mais +il ne faut pas +croire qu'il suffirait d'imiter cette simple opération pour +obtenir +d'aussi magnifiques résultats. D'abord, on n'est jamais bien +certain +quand, à travers la brume blanchâtre, on aperçoit +l'opérateur, que ce +soit un sorcier ou son <i>domestique</i>, c'est-à-dire le +démon qui le sert, +et qui s'habille à sa ressemblance. Dans tous les cas, il faut +être bien +<i>savant</i> pour faire sa fortune de cette manière.</p> +<p>Il n'y a pas longtemps que nous avons découvert chez nous le <i>lubin</i> +d'origine normande dont nous avait parlé mademoiselle +Amélie Bosquet +dans son excellent livre; mais, dans nos champs, au lieu de hanter les +cimetières, ce farfadet se montre favorable aux moissons, et +sème +derrière les bons laboureurs; pourtant il ne faudrait pas le +contrarier, +car il pourrait bien semer du <i>bédouin</i> et de l'ivraie +à la place de +froment, <i>si c'était son idée</i>.</p> +<p>Le <i>lupeux</i> est un être franchement +désagréable. Un de nos amis, +parcourant les steppes marécageux de la Brenne avec un guide, +entendit +non loin de lui, dans le crépuscule du soir, une voix humaine +assez +douce, qui, d'un ton enjoué, ou plutôt goguenard, +répétait de place en +place: <i>Ah! ah!</i> Il regarda de tous côtés, ne vit +rien, et dit à +l'indigène qui l'accompagnait:</p> +<p>—Voilà quelqu'un de bien étonné. Est-ce +à cause de nous?</p> +<p>Le guide ne répondit rien. Ils continuent à marcher. +La voix les +suivait, et, a chaque mouvement que faisait notre ami, +s'écriait: <i>Ah! +ah!</i> d'une manière si moqueuse et si gaie, qu'il ne put +s'empêcher de +rire en lui répondant:</p> +<p>—Eh bien, quoi donc?</p> +<p>—Taisez-vous, pour l'amour du bon Dieu, lui dit son guide en lui +serrant le bras; ne lui parlez pas, n'ayez pas l'air de l'entendre. Si +vous lui répondez encore une fois, nous sommes perdus.</p> +<p>Notre ami, qui connaît bien les terreurs du paysan, ne +s'obstina pas, +et, quand ils furent assez loin de l'invisible persifleur:</p> +<p>—Ah çà! lui dit-il, c'est un oiseau, une espèce +de chouette?</p> +<p>—Ah bien, oui, dit l'autre, un bel oiseau! C'est le lupeux! +Ça commence +par rire; ça vous tire de votre chemin, ça vous +emmène, et puis ça se +fâche et ça vous noie dans les fondrières.</p> +<p>Nous demanderons à M. Laisnel de la Salle de nous parler du +lupeux, et +de retrouver l'étymologie du nom, qui presque toujours le met +avec +succès sur la trace originaire de la tradition.</p> +<p>La nuit de Noël est, en tout pays, la plus solennelle crise du +monde +fantastique. Toujours, par suite de ce besoin qu'éprouvent les +hommes +primitifs de compléter le miracle religieux par le merveilleux +de leur +vive imagination, dans tous les pays chrétiens, comme dans +toutes les +provinces de France, le coup de minuit de la messe de Noël ouvre +les +prodiges du sabbat, en même temps qu'il annonce la +commémoration de +l'ère divine. Le ciel pleut des bienfaits à cette heure +sacrée; aussi +l'enfer vaincu, voulant disputer encore au Sauveur la conquête de +l'humanité, vient-il s'offrir à elle pour lui donner les +biens de la +terre, sans même exiger en échange le sacrifice du salut +éternel: c'est +une flatterie, une avance gratuite que Satan fait à l'homme. Le +paysan +pense qu'il peut en profiter. Il est assez malin pour ne pas se laisser +prendre au piége; il se croit bien aussi rusé que le +diable, et il ne se +trompe guère.</p> +<p>Dans notre vallée Noire, le <i>métayer fin</i>, +c'est-à-dire savant dans la +cabale et dans l'art de faire prospérer le <i>bestiau</i> par +tous les moyens +naturels et surnaturels, s'enferme dans son étable au premier +coup de la +messe; il allume sa lanterne, ferme toutes ses <i>huisseries</i> avec +le plus +grand soin, prépare certains charmes, que le <i>secret</i> lui +révèle, et +reste là, <i>seul de chrétien</i>, jusqu'à la fin +de la messe.</p> +<p>Dans ma propre maison, à moi qui vous raconte ceci, la chose +se passe +ainsi tous les ans, non pas sous nos yeux, mais au su de tout le monde, +et de l'aveu même des métayers.</p> +<p>Je dis: Non pas sous nos yeux, car le charme est impossible si un +regard +indiscret vient le troubler. Le métayer, plus défiant +qu'il n'est +possible d'être curieux, se barricade de manière à +ne pas laisser une +fente; et, d'ailleurs, si vous êtes là quand il veut +entrer dans +l'étable, il n'y entrera point; il ne fera pas sa conjuration, +et gare +aux reproches et aux contestations s'il perd des bestiaux dans +l'année: +c'est vous qui lui aurez causé le dommage.</p> +<p>Quant à sa famille, à ses serviteurs, à ses +amis et voisins, il n'y a +pas de risque qu'ils le gênent dans ses opérations +mystérieuses. Tous +convaincus de l'utilité souveraine de la chose, ils n'ont garde +d'y +apporter obstacle. Ils s'en vont bien vite à la messe, et ceux +que leur +âge ou la maladie retient à la maison ne se soucient +nullement d'être +initiés aux terribles émotions de l'opération. Ils +se barricadent de +leur côté, frissonnant dans leur lit si quelque bruit +étrange fait +hurler les chiens et mugir les troupeaux.</p> +<p>Que se passe-t-il donc alors entre le <i>métayer fin</i> et +le bon compère +<i>Georgeon</i>? Qui peut le dire? Ce n'est pas moi; mais bien des +versions +circulent dans les veillées d'hiver, autour des tables où +l'on casse les +noix pour le pressoir; bien des histoires sont racontées, qui +font +dresser les cheveux sur la tête.</p> +<p>D'abord, pendant la messe de minuit, les bêtes parlent, et le +métayer +doit s'abstenir d'entendre leur conversation. Un jour, le père +Casseriot, qui était faible à l'endroit de la +curiosité, ne put se tenir +d'écouter ce que son boeuf disait à son âne.</p> +<p>—Pourquoi que t'es triste, et que tu ne manges point? disait le +boeuf.</p> +<p>—Ah! mon pauvre vieux, j'ai un grand chagrin, répondit +l'âne. Jamais +nous n'avons eu si bon maître, et nous allons le perdre!</p> +<p>—Ce serait grand dommage, reprit le boeuf, qui était un +esprit calme et +philosophique.</p> +<p>—Il ne sera plus de ce monde dans trois jours, reprit l'âne, +dont la +sensibilité était plus expansive, et qui avait des larmes +dans la voix.</p> +<p>—C'est grand dommage, grand dommage! répliqua le boeuf en +ruminant.</p> +<p>Le père Casseriot eut si grand'peur, qu'il oublia de faire +son charme, +courut se mettre au lit, y fut pris de fièvre chaude, et mourut +dans les +trois jours.</p> +<p>Le valet de charrue Jean, de Chassignoles, a vu une fois, au coup de +l'élévation de la messe, les boeufs sortir de +l'étable en faisant grand +bruit, et se jetant les uns contre les autres, comme s'ils +étaient +poussés d'un aiguillon vigoureux; mais il n'y avait personne +pour les +conduire ainsi, et ils se rendirent seuls à l'abreuvoir, +d'où, après +avoir bu d'une soif qui n'était pas ordinaire, ils +rentrèrent à l'étable +avec la même agitation et la même obéissance. +Curieux et sceptique, il +voulut en savoir le fin mot. Il attendit sous le portail de la grange, +et en vit sortir, au dernier coup de la cloche, le métayer, son +maître, +reconduisant un homme qui ne ressemblait à aucun autre homme, et +qui lui +disait:</p> +<p>—Bonsoir, Jean; à l'an prochain!</p> +<p>Le valet de charrue s'approcha pour le regarder de plus près; +mais +qu'était-il devenu? Le métayer était tout seul, +et, voyant l'imprudent:</p> +<p>—Par grand bonheur, mon gars, lui dit-il, que tu ne lui as point +parlé; +car, s'il avait seulement regardé de ton côté, tu +ne serais déjà plus +vivant à cette heure!</p> +<p>Le valet eut si grand'peur, que jamais plus il ne s'avisa de +regarder +quelle main mène boire les boeufs pendant la nuit de Noël.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><a name="tapisseries"></a> +<h3>III</h3> +<h3>LES TAPISSERIES DU CHÂTEAU DE BOUSSAC</h3> +<br /> +<p>Le Berry n'est pas ce qu'on le juge quand on l'a traversé +seulement par +les routes royales, dans ses parties plates et tristes, de Vierzon +à +Châteauroux, à Issoudun ou à Bourges. C'est vers la +Châtre qu'il prend +du style et de la couleur; c'est vers ses limites avec la Marche qu'il +devient pittoresque et vraiment beau.</p> +<p>En remontant l'Indre jusque vers les hauteurs où il cache sa +source, on +arrive à Sainte-Sévère, ancienne ville bâtie +en précipice sur le versant +rapide au fond duquel coule la rivière. Jusqu'à nos +jours, il était +presque courageux de descendre la rue principale et de traverser le +gué. +À présent, routes et ponts se hâtent de rendre la +circulation facile et +sûre aux sybarites de la nouvelle génération. +Sainte-Sévère est illustre +dans les annales du Berry et dans celles de la France; c'est la +dernière +place de guerre qui fut arrachée aux Anglais sur notre ancien +sol. Ils y +soutinrent un assaut terrible, où le brave Duguesclin, <i>aidé +de ses bons +hommes d'armes et des rudes gars de l'endroit</i> les battit en +brèche avec +fureur. Ils furent forcés promptement de se rendre et +d'évacuer la +forteresse, qui élève encore ses ruines formidables et le +squelette de +sa grande tour sur un roc escarpé. Nous l'avons vue +entière et fendue de +haut en bas par une grande lézarde garnie de lierre; monument +glorieux +pour le pays, et superbe pour les peintres. Mais, durant +l'avant-dernier hiver, la moitié de la tour fendue +s'écroula tout à coup +avec un fracas épouvantable, qui fut entendu à plusieurs +lieues de +distance. Telle qu'elle est maintenant, cette moitié de tour est +encore +belle et menaçante pour l'imagination; mais, comme elle est trop +menaçante en réalité pour les habitations +voisines, et surtout pour le +nouveau château bâti au pied, il est probable qu'avant peu, +soit par la +main des hommes, soit par celle du temps, elle aura entièrement +disparu. +On a longtemps conservé dans l'église de +Sainte-Sévère le dernier +étendard arraché aux Anglais. Nous ignorons s'il y est +encore; on nous a +dit qu'il était conservé au château par M. le comte +de Vilaines, dont le +nouveau parc, jeté en pente abrupte sur le flanc du ravin, est +une +promenade admirable. Non loin de Sainte-Sévère, on entre, +par Boussac, +dans le département de la Creuse. Mais, jusqu'à +Roul-Sainte-Croix, +quatre lieues au delà; sur l'arête élevée +des collines qui forment comme +une limite naturelle aux deux provinces du Berry et de la Marche, on +foule encore l'ancien sol <i>berruyer</i>. Les paysans parlent presque +tous +la langue d'<i>oc</i> et la langue d'<i>oil</i>, et, dans sa sauvagerie +marchoise, +la campagne conserve encore quelque chose de la naïveté +berrichonne.</p> +<p>Boussac est un précipice encore plus accusé que +Sainte-Sévère. Le +château est encore mieux situé sur les rocs +perpendiculaires qui bordent +le cours de la petite Creuse. Ce castel, fort bien conservé, est +un joli +monument du moyen âge, et renferme des tapisseries qui +mériteraient +l'attention et les recherches d'un antiquaire.</p> +<p>J'ignore si quelque indigène s'est donné le soin de +découvrir ce que +représentent ou ce que signifient ces remarquables travaux +ouvragés, +longtemps abandonnés aux rats, ternis par les siècles, et +que l'on +répare maintenant à Aubusson avec succès. Sur huit +larges panneaux qui +remplissent deux vastes salles (affectées au local de la +sous-préfecture), on voit le portrait d'une femme, la même +partout, +évidemment; jeune, mince, longue, blonde et jolie; vêtue +de huit +costumes différents, tous à la mode de la fin du XVe +siècle. C'est la +plus piquante collection des modes patriciennes de l'époque qui +subsiste +peut-être en France: habit du matin, habit de chasse, habit de +bal, +habit de gala et de cour, etc. Les détails les plus coquets, les +recherches les plus élégantes y sont minutieusement +indiqués. C'est +toute la vie d'une merveilleuse de ce temps-là. Ces tapisseries, +d'un +beau travail de haute lisse, sont aussi une oeuvre de peinture fort +précieuse, et il serait à souhaiter que l'administration +des beaux-arts +en fit faire des copies peintes avec exactitude pour enrichir nos +collections nationales, si nécessaires aux travaux modernes des +artistes.</p> +<p>Je dis des copies, parce que je ne suis pas partisan de +l'accaparement +un peu arbitraire, dans les capitales, des richesses d'art +éparses sur +le sol des provinces. J'aime à voir ces monuments en leur lieu, +comme un +couronnement nécessaire à la physionomie historique des +pays et des +villes. Il faut l'air de la campagne de Grenade aux fresques de +l'Alhambra. Il faut celui de Nîmes à la Maison +Carrée. Il faut de même +l'entourage des roches et des torrents au château féodal +de Boussac; et +l'effigie des belles châtelaines est là dans son cadre +naturel.</p> +<p>Ces tapisseries attestent une grande habileté de fabrication +et un grand +goût mêlés à un grand savoir naïf chez +l'artiste inconnu qui en a tracé +le dessin et indiqué les couleurs. Le pli, le mat et les +lustrés des +étoffes, la manière, ce qu'on appellerait aujourd'hui le <i>chic</i> +dans la +coupe des vêtements, le brillant des agrafes de pierreries, et +jusqu'à +la transparence de la gaze, y sont rendus avec une conscience et une +facilité dont les outrages du temps et de l'abandon n'ont pu +triompher.</p> +<p>Dans plusieurs de ces panneaux, une belle jeune enfant, aussi longue +et +ténue dans son grand corsage et sa robe en gaîne que la +dame châtelaine, +vêtue plus simplement, mais avec plus de goût +peut-être, est représentée +à ses côtés, lui tendant ici l'aiguière et +le bassin d'or, là un panier +de fleurs ou des bijoux, ailleurs l'oiseau favori. Dans un de ces +tableaux, la belle dame est assise en pleine face, et caresse de chaque +main de grandes licornes blanches qui l'encadrent comme deux supports +d'armoiries. Ailleurs, ces licornes, debout, portent à leurs +côtés des +lances avec leur étendard. Ailleurs encore, la dame est sur un +trône +fort riche, et il y a quelque chose d'asiatique dans les ornements de +son dais et de sa parure splendide.</p> +<p>Mais voici ce qui a donné lieu à plus d'un +commentaire: le croissant est +semé à profusion sur les étendards, sur le bois +des lances d'azur, sur +les rideaux, les baldaquins et tous les accessoires du portrait. La +licorne et le croissant sont les attributs gigantesques de cette +créature fine, calme et charmante. Or, voici la tradition.</p> +<p>Ces tapisseries viennent, on l'affirme, de la tour de Bourganeuf, +où +elles décoraient l'appartement du malheureux Zizim; il en aurait +fait +présent au seigneur de Boussac, Pierre d'Aubusson, lorsqu'il +quitta la +prison pour aller mourir empoisonné par Alexandre VI. On a +longtemps cru +que ces tapisseries étaient turques. On a reconnu +récemment qu'elles +avaient été fabriquées à Aubusson, +où on les répare maintenant. Selon +les uns, le portrait de cette belle serait celui d'une esclave +adorée +dont Zizim aurait été forcé de se séparer +en fuyant à Rhodes; selon un +de nos amis, qui est, en même temps, une des illustrations de +notre +province<a name="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2"><sup>[2]</sup></a>, +ce serait le portrait d'une dame de Blanchefort, nièce de +Pierre d'Aubusson, qui aurait inspiré à Zizim une passion +assez vive, +mais qui aurait échoué dans la tentative de convertir le +héros musulman +au christianisme. Cette dernière version est acceptable, et +voici +comment j'expliquerais le fait: lesdites tentures, au lieu d'être +apportées d'Orient et léguées par Zizim à +Pierre d'Aubusson, auraient +été fabriquées à Aubusson par l'ordre de ce +dernier, et offertes à Zizim +en présent pour décorer les murs de sa prison, +d'où elles seraient +revenues, comme un héritage naturel, prendre place au +château de +Boussac. Pierre d'Aubusson, grand maître de Rhodes, était +très-porté +pour la religion, comme chacun sait (ce qui ne l'empêcha pas de +trahir +d'une manière infâme la confiance de Bajazet); on sait +aussi qu'il fit +de grandes tentatives pour lui faire abandonner la foi de ses +pères. +Peut-être espéra-t-il que son amour pour la demoiselle de +Blanchefort +opérerait ce miracle. Peut-être lui envoya-t-il la +représentation +répétée de cette jeune beauté dans toutes +les séductions de sa parure, +et entourée du croissant en signe d'union future avec +l'infidèle, s'il +consentait au baptême. Placer ainsi sous les yeux d'un +prisonnier, d'un +prince musulman privé de femmes, l'image de l'objet +désiré, pour +l'amener à la foi, serait d'une politique tout à fait +conforme à +l'esprit jésuitique. Si je ne craignais d'impatienter mon +lecteur, je +lui dirais tout ce que je vois dans le rapprochement ou +l'éloignement +des licornes (symboles de virginité farouche, comme on sait) de +la +figure principale. La dame, gardée d'abord par ces deux animaux +terribles, se montre peu à peu placée sous leur +défense, à mesure que +les croissants et le pavillon turc lui sont amenés par eux. Le +vase et +l'aiguière qu'on lui présente ensuite ne sont-ils pas +destinés au +baptême que l'infidèle recevra de ses blanches mains? Et, +lorsqu'elle +s'assied sur le trône avec une sorte de turban royal au front, +n'est-elle pas la promesse d'hyménée, le gage de l'appui +qu'on assurait +à Zizim pour lui faire recouvrer son trône, s'il +embrassait le +christianisme, et s'il consentait à marcher contre les Turcs +à la tête +d'une armée chrétienne? Peut-être aussi cette +beauté est-elle la +personnification de la France. Cependant, c'est un portrait, un +portrait +toujours identique, malgré ses diverses attitudes et ses divers +ajustements. Je ne demanderais, maintenant que je suis sur la trace de +cette explication, qu'un quart d'heure d'examen nouveau desdites +tentures pour trouver, dans le commentaire des détails que ma +mémoire +omet ou amplifie à mon insu, une solution tout aussi absurde +qu'on +pourrait l'attendre d'un antiquaire de profession.</p> +<p>Car, après tout, le croissant n'a rien d'essentiellement +turc, et on le +trouve sur les écussons d'une foule de familles nobles en +France. La +famille des Villelune, aujourd'hui éteinte, et qui a +possédé grand +nombre de fiefs en Berry, avait des croissants pour blason. Ainsi nous +avons cherché, et il reste à trouver: c'est le dernier +mot à des +questions bien plus graves.</p> +<p>À deux lieues de Boussac, à travers des sentiers de +sable fin semé de +rochers, et souvent perdus dans la bruyère, on arrive aux +pierres +Jomâtres, ou <i>Jo-math</i>, comme disent nos savants, ou <i>Jomares</i>, +comme +disent les rustiques. C'est un véritable cromlech gaulois, dont +j'ai +peut-être beaucoup trop parlé dans un roman +intitulé <i>Jeanne</i>, mais que +l'on peut toujours explorer avec intérêt, qu'on soit +artiste ou savant. +Le lieu est austère, découvert et imposant, sous un ciel +vaste et jeté +au sein d'une nature pâle et dépouillée qui a un +grand cachet de +solitude et de tristesse.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><a name="bords"></a> +<h3>V</h3> +<h3>LES BORDS DE LA CREUSE</h3> +<br /> +<p>L'histoire des manoirs féodaux des bords de la Creuse +n'offre, durant +tout le moyen âge, qu'un série de petites guerres de +voisin à voisin, +et l'on pourrait dire de cousin à cousin. Il ne paraît pas +que ces +turbulents hobereaux aient pris souvent parti dans les grandes guerres +civiles qui désolaient la France. Leurs exploits se tournaient +vers les +croisades, où plusieurs ont acquis du renom et +dépensé leur bien. +Aussitôt rentrés chez eux, ils n'avaient plus pour aliment +à leur +activité que les procès, presque toujours +dénoués à main armée. Ils se +mariaient dans le pays, c'est-à-dire que toutes les familles +nobles +étaient assez étroitement alliées les unes aux +autres; mais il ne paraît +pas que ce fût une raison pour s'entendre. Il n'est guère +de succession +qui n'ait donné lieu à des querelles, à des +combats et à des assauts +plus ou moins meurtriers.</p> +<p>Il résulte de la petitesse des intérêts +personnels qui se sont débattus +dans ces romantiques demeures, que l'histoire des châtellenies +berruyères et marchoises, bien que très-agitée, +est sans attrait réel. +Quelques épisodes comiques, quelques discussions et conventions +bizarres +entre les couvents et les châteaux, à propos de redevances +et de dîmes +contestées, viennent seuls rompre la monotonie de ces +éternelles +escarmouches.</p> +<p>Après la féodalité, les vieilles forteresses +prennent parti dans les +guerres de religion, mais presque toujours avec un caractère de +personnalité fort étroit. C'est pourquoi l'on peut dire +que nul pays n'a +moins d'histoire que le bas Berry. Le dernier siége que soutint +le vieux +manoir de Gargilesse fut livré contre un partisan du grand +Condé. +L'affaire dura vingt-quatre heures; un gendarme y fut blessé, la +petite +garnison se rendit <i>faute de vivres</i>. La puissance des hobereaux +s'en +allait pièce à pièce devant les idées et +les besoins d'unité que +Richelieu avait semés, et que les orgies de la Fronde ne +pouvaient +étouffer, comme leurs vieilles forteresses s'en allaient pierre +à pierre +devant les ressources nouvelles de l'artillerie de campagne. Richelieu +avait décrété et commencé la destruction de +tous ces nids de vautours; +Louis XIV l'acheva.</p> +<p>Ce qui n'a pas du tout d'histoire, c'est le rivage agreste de cette +partie de la Creuse encaissée entre deux murailles de +micaschiste et de +granit, depuis les rochers Martin jusqu'aux ruines de +Châteaubrun. Là +n'existe aucune voie de communication qui ait pu servir aux petites +années des anciens seigneurs. Le torrent capricieux et tortueux, +trop +hérissé de rochers quand les eaux sont basses, trop +impétueux quand +elles s'engouffrent dans leurs talus escarpés, n'a jamais +été navigable. +On peut donc s'y promener à l'abri de ces réflexions, +tristes et +humiliantes pour la nature humaine, que font naître la plupart +des lieux +<i>à souvenirs</i>. Ces petits sentiers, tantôt si +charmants quand ils se +déroulent sur le sable fin du rivage ou parmi les grandes herbes +odorantes des prairies, tantôt si rudes quand il faut les +chercher de +roche en roche dans un chaos d'écroulements pittoresques, n'ont +été +tracés que par les petits pieds des troupeaux et de leurs <i>pâtours</i>. +C'est une Arcadie, dans toute la force du mot.</p> +<p>Si l'on suit la Creuse jusqu'à Croyent, où elle est +encore plus +encaissée et plus fortifiée par les rochers en aiguille, +on en a pour +une journée de marche dans ce désert enchanté. Une +journée d'Arcadie au +coeur de la France, c'est tout ce que l'on peut demander au temps +où +nous vivons.</p> +<p>Mais, quand nous disons <i>ce désert</i>, c'est dans un sens +que nous +devrions nous reprocher comme trop aristocratique, car ce pays est +fréquenté par une population de pêcheurs, de +meuniers et de gardeurs de +troupeaux. Mais c'est assez l'habitude des gens qui ont la +prétention +d'appartenir à la civilisation, de se croire seuls quand ils +n'ont +affaire qu'à des esprits rustiques, étrangers à +leurs préoccupations. +Sans dédaigner en aucune façon ces êtres +naïfs, et très-souvent +excellents, on peut cependant dire avec quelque raison qu'ils font +partie de la nature vierge qui leur sert de cadre. Ils ont pour nous le +mérite de ne rien déranger à son harmonie et de ne +pas voir au delà de +ses étroits horizons. On n'a pas à craindre qu'ils ne +racontent la +légende du manoir dont les ruines se dressent au sommet de leurs +collines. Ils l'ont si bien oubliée, qu'ils s'étonnent +d'une question à +ce sujet. Ils ont un mot qui résume pour eux toute l'histoire du +monde; +ce mot, c'est <i>dans les temps</i>, mot vague et mystérieux, +qui couvre pour +eux un abîme impénétrable, inutile à +creuser, «Cet endroit a été habité +<i>dans les temps.—Dans les temps</i>, on dit qu'il s'y est fait du +mal.—Il paraît que, <i>dans les temps</i>, le monde se battait +toujours.» +N'en demandez pas davantage: le pourquoi et le comment n'existent pas.</p> +<p>On est donc très-étonné de trouver quelquefois, +chez cet homme rustique, +une certaine préoccupation et une certaine notion, que l'on +pourrait +appeler divinatoire, des événements primitifs dont la +terre a été le +théâtre et dont l'homme n'a pas été le +témoin. Le paysan se demande +quelquefois la cause de ces formes capricieuses et de ces accidents +pittoresques qui tourmentent le sol sous ses pas. Il vous dit que le +feu +a tout cuit dans la terre, et que les pierres ont poussé, <i>dans +les +temps</i>, comme poussent maintenant les arbres; notion +très-juste, à coup +sûr, dans une région qui porte la trace de +soulèvements considérables.</p> +<p>D'où vient cette tradition dans des esprits +complètement incultes? Du +raisonnement et de la comparaison. On se tromperait bien si l'on +supposait que le paysan ne réfléchit pas. Il rêve +plus qu'il ne pense, +il est vrai; mais sa rêverie est pleine de hardiesses d'autant +plus +ingénieuses qu'elles ne sont pas entravées par les +notions d'autrui.</p> +<p>Si une race d'hommes mérite le bonheur, c'est à coup +sûr la race +agricole. Ce bonheur serait si peu exigeant! Quand on regarde la +frugalité de ses habitudes et que l'on écoute ses +plaintes, on s'étonne +du peu qu'il faudrait pour satisfaire l'ambition du paysan: celui-ci +rêve de deux vaches qu'il pourrait mettre dans son pré; +celui-là, d'un +bout de pré qui suffirait à ses deux vaches. On a tort de +croire que +rien ne contenterait l'avidité croissante du paysan. Il ne +désire +généralement que ce qu'il peut cultiver lui-même: +si, par exception, son +esprit s'inquiète des besoins de la civilisation, il s'en va, il +cesse +d'être paysan.</p> +<p>Le fait d'une haute sagesse économique serait d'entretenir +chez le +paysan cet amour de la terre et du chez soi, auquel il renonce avec +tant +de répugnance ou par suite d'instincts tellement exceptionnels.</p> +<p>Quels services ne rend-il pas, en effet, à la +société, cet homme sobre +et patient que rien ne rebute, et qui porte l'effort constant de sa vie +dans des solitudes où nul autre que lui ne voudrait planter sa +tente? +Rien ne le rebute dans cette tâche d'isolement et de labeur. +Donnez-lui +ou confiez-lui à de bonnes conditions un peu de terre, +fût-ce sur la +cime d'un rocher ou sur le bord d'un torrent dévastateur, il +trouvera +moyen de s'y installer. Il ne vous demandera ni chemin, ni vastes +établissements, ni dépenses sérieuses. +Acclimaté et habitué à tous les +inconvénients de la région où il est né, il +persiste à travailler et à +vivre quelquefois dans des conditions devant lesquelles reculeraient +des +colonies amenées à grands frais. Les grandes +découvertes modernes de +l'agriculture, les machines et le drainage, ne sont applicables qu'aux +plaines. Dans les régions accidentées où les +transports ne se font qu'à +dos de mulet, la bêche, c'est-à-dire le bras de l'homme, +peut seul tirer +parti de ces précieux filons de terre extrafine qui glissent et +s'accumulent dans les intervalles des rochers. Qui de nous voudrait se +charger de disputer, sa vie durant, ce terreau à la roche qui +l'enserre, +et d'habiter cette chaumière isolée au bord du +précipice? Le paysan s'y +plaît cependant, hiver comme été; il s'y acharne +contre l'eau fougueuse +et la pierre obstinée! Creuser et briser, voilà toute sa +vie. C'est une +vie d'ermite, c'est un travail de castor. Cet homme aurait le droit +d'être sauvage. Loin de là, il est doux, hospitalier, +enjoué; il prend +en amitié le passant qui regarde son labeur et admire sa +montagne. Ce +que nous disons là ne s'applique pas en particulier aux bords de +la +Creuse, qui ne sont que des gorges profondes, sillonnant de vastes +plateaux fertiles et praticables; mais, si nous avons raison +relativement à d'étroits espaces dont le paysan sait, +à force de +patience, utiliser les escarpements, combien notre sollicitude ne +doit-elle pas s'étendre à des populations +entières, oubliées et perdues +dans les montagnes arides qui sillonnent d'autres parties de la France!</p> +<hr style="width: 65%;" /> +<a name="GARGILESSE"></a> +<h2>GARGILESSE</h2> +<br /> +<p>Grâce à une bonne tendance générale, les +artistes et les poëtes +commencent à savoir et à dire que la France est un des +plus beaux pays +du monde, et qu'il n'est pas nécessaire, comme on l'a cru trop +longtemps +et comme la mode le prétend encore, de franchir les Alpes pour +trouver +la nature belle et le ciel doux. Si, comme toutes les vastes +contrées, +la France a de vastes espaces encore incultes et frappés d'une +apparente +stérilité, ou des plaines uniformes fatigantes de +richesses matérielles +pour l'oeil du voyageur désintéressé, elle a +aussi, dans les plis de ses +montagnes, dans le mouvement de ses collines, et dans les +sinuosités de +ses rivières, des grandeurs réelles, des oasis +délicieuses et des +paysages enchantés. Tout le monde connaît maintenant les +endroits +pittoresques fréquentés par les savants et les artistes, +l'âpre +caractère des sites bretons, les splendeurs étranges du +Dauphiné, les +riants jardins de Touraine, et les volcans d'Auvergne, et les herbages +splendides de Normandie, etc.</p> +<p>Le centre de la France est moins connu et moins +fréquenté. Le Berry, le +Bourbonnais et la Marche sont comme des noyaux qui envoient le +rayonnement et ne le reçoivent pas. Une partie de ces +populations +émigre, et rien n'attire vers elles. Bourges, la ville centrale +de la +nationalité française, est une ville morte, sans +activité expansive, +sans autre individualité que la force d'inertie qui +caractérise les +vieux Berruyers. Il ne semble pas qu'un point central puisse être +un +point d'isolement. Il en est pourtant ainsi. La stagnation des +habitudes +et des idées est remarquable dans cette ancienne +métropole et dans les +populations environnantes.</p> +<p>À part les monuments de Bourges, qui sont d'un grand +intérêt, nous ne +conseillerons d'ailleurs à personne d'aller chercher par +là les délices +de la promenade. Si l'on traverse le Berry, il faudra éviter +aussi le +navrant pays de Brenne et les froides plaines d'Issoudun et de +Châteauroux. Ceux qui voyagent en poste ou en wagon ne verront +jamais +de cette région que ce qu'elle a de morne et de +stupéfiant. Pourtant, si +l'on se dirige en chemin de fer jusqu'à Argenton, et que l'on +veuille +descendre, en voiture ou à cheval, le cours de la Creuse pendant +deux +lieues, on arrivera dans cette partie du bas Berry où il faut +nécessairement aller à pied ou à âne, mais +dont le charme vous dédommage +amplement des petites fatigues de la promenade.</p> +<p>C'est une gentille et mignonne Suisse qui se creuse tout à +coup sous vos +pieds, quand vous avez descendu deux ou trois +amphithéâtres de collines +douces et d'un large contour. Vous vous trouvez alors en face d'une +déchirure profonde, revêtue de roches micaschisteuses +d'une forme et +d'une couleur charmantes; au fond de cette gorge coule un torrent +furieux en hiver, un miroir tranquille en été: c'est la +Creuse, où se +déverse un torrent plus petit, mais pas beaucoup plus sage +à la saison +des pluies, et non moins délicieux quand viennent les beaux +jours. Cet +affluent, c'est la Gargilesse, un bijou de torrent jeté dans des +roches +et dans des ravines où il faut nécessairement aller +chercher ses grâces +et ses beautés avec un peu de peine.</p> +<p>Depuis quelques années, le petit village de Gargilesse, +situé près du +confluent de ces eaux courantes, est devenu le rendez-vous, le +Fontainebleau de quelques artistes bien avisés. Il en attirera +certainement peu à peu beaucoup d'autres, car il le +mérite bien. C'est +un nid sous la verdure, protégé des vents froids par des +masses de +rochers et des aspérités de terrain fertile et doucement +tourmenté. Des +ruisseaux d'eau vive, une vingtaine de sources, y baignent le pied des +maisons et y entretiennent la verdeur plantureuse des enclos.</p> +<p>Quelque rustiquement bâti que soit ce village, son vieux +château perché +sur le ravin et son église romane d'un très beau style, +fraîchement +réparée par les soins du gouvernement, lui donnent un +aspect confortable +et seigneurial. La fertilité du pays, la rivière +poissonneuse, +l'abondance de vaches laitières et de volailles à bon +marché, assurent +une nourriture saine au voyageur. Les gîtes propres sont encore +rares; +mais les habitants, naturellement hospitaliers et obligeants, +commencent à s'arranger pour accueillir convenablement leurs +hôtes.</p> +<p>Une fois installé chez ces braves gens, on n'a que l'embarras +du choix +pour les promenades intéressantes et délicieuses. En +remontant le cours +de la Creuse par des sentiers pittoresques, on trouve, à chaque +pas, un +site enchanteur ou solennel. Tantôt le <i>rocher du Moine</i>, +grand prisme à +formes basaltiques, qui se mire dans des eaux paisibles; tantôt +le <i>roc +des Cerisiers</i>, découpure grandiose qui surplombe le torrent +et que l'on +ne franchit pas sans peine quand les eaux sont grosses.</p> +<p>Ces rivages riants ou superbes vous conduisent à la colline +escarpée où +se dresse l'imposante ruine de Chateaubrun. Son enceinte est encore +entière, et vous trouvez là une solitude absolue. Ce +serait l'idéal du +silence, sans les cris aigus des oiseaux de proie et le murmure des +cascades de la Creuse.</p> +<p>Toute cette région jouit d'une température +exceptionnelle, et +particulièrement le village de Gargilesse, bâti, comme +nous l'avons dit, +dans un pli du ravin et abrité de tous côtés par +plusieurs étages de +collines. La présence de certains papillons et de certains +lépidoptères +qui ne se rencontrent, en France, qu'aux bords de la +Méditerranée, est +une preuve frappante de cette anomalie de climat, enfermée pour +ainsi +dire sur un espace de quelques lieues, dans le ravin formé par +la +Creuse. C'est comme une serre chaude au milieu des plateaux +élevés et +froids qui unissent le bas Berry à la Marche; et c'est ici le +lieu de +dire que la France manque d'une statistique des localités +salubres et +bienfaisantes qu'elle renferme à l'insu de la Faculté de +médecine. On +n'a encore trouvé rien de mieux à conseiller aux +personnes menacées de +phthisie, que le littoral piémontais, où les riches seuls +peuvent se +réfugier, et où il n'est pas prouvé que l'air +salin de la mer, engouffré +dans la corniche des hautes montagnes, ne soit pas beaucoup trop +violent +pour les poitrines délicates.</p> +<p>Jusqu'à présent, les antiquaires, les naturalistes et +les peintres ont +seuls la bonne fortune et le bon esprit de pénétrer dans +ces oasis dont +nous parlons et dont nous pouvons signaler au moins une dans le rayon +de nos promenades. Combien ne découvrirait-on pas de ces abris +naturels +dans les différentes provinces! Est-ce qu'un voyage +médical entrepris +dans ce but par une commission compétente, et devant amener +l'établissement de maisons de santé sur un grand nombre +de points de +notre territoire, ne serait pas digne de l'attention du gouvernement? +Ce +serait une source de bien-être pour ces petites populations, en +même +temps qu'une immense économie pour les familles +médiocrement aisées qui +demandent, pour un de leurs membres languissant et menacé, un +refuge +contre nos rigoureux hivers. Il faut, nécessairement que ce +refuge soit +à leur portée, et certainement chaque province, chaque +département +peut-être, en renferme au moins un. Mais qui le sait ou qui le +remarque? +Il faudrait le trouver et le signaler. L'expérience seule des +habitants +et des proches voisins les initie à ce bienfait qu'ils ne +proclament +pas, la plupart ignorant peut-être qu'à quelques lieues de +leur clocher +le climat change et la vigne gèle, tandis que chez eux elle +fleurit et +prospère. Nous avons remarqué qu'à Gargilesse on +était, cette année, en +avance de quinze jours, pour la fauchaille de la moisson, sur des +localités situées à très-peu de distance. +Quinze jours, c'est énorme; +c'est la différence de Florence à Paris. Et, si nous +parlons de +l'Italie, nous ferons remarquer que, dans presque toutes ses villes +renommées et recherchées, il faut payer un tribut souvent +grave, +quelquefois mortel, à l'insalubrité ou à +l'excitation du climat. Le +voyage, long ou rapide, produit chez les malades, ou une fatigue +funeste, ou une secousse de trop brusque transition, où les +nerfs +s'exaltent. Les accès de fièvre de Rome et de Venise sont +terribles. Ce +qu'on appelle la distraction du déplacement, c'est-à-dire +l'émotion et +l'agitation, n'est un remède que pour ceux qui ont la force de +le +supporter. Et, en effet, au physique comme au moral, il n'y a que les +natures énergiques qui supportent la transplantation et qui se +retrempent en changeant de milieu.</p> +<p>C'est donc risquer le tout pour le tout que d'envoyer les malades en +Italie. Il faudrait trouver l'Italie à la porte de chaque ville +de +France, et elle y est, nous en sommes certain. À le bien +prendre, +l'Italie, c'est-à-dire ce que nous nous imaginons de l'Italie, +comme +saveur et beauté de climat, est loin d'être partout sur le +sol de la +Péninsule. On peut même affirmer que, dans cette longue +chaîne de +montagnes entre deux mers qui forme son territoire, il faut beaucoup +chercher pour trouver une exposition qui ne soit ou très-froide, +ou +brûlée d'un soleil dévorant. Nous avons de ces +inégalités de température +en France; raison de plus pour chercher, sur un espace bien autrement +vaste et assani par la culture, les sites heureux où +règnent les +bénignes influences, la facilité des transports, la vie +à bon marché, et +le grand avantage d'être à proximité de ses devoirs +et de ses +affections.</p> +<p style="text-align: center; font-weight: bold;">FIN</p> +<br /> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<a name="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1">[1]</a> +<div class="note"> +<p> <i>La Mare au diable</i>.</p> +</div> +<a name="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor_2">[2]</a> +<div class="note"> +<p> M. de la Touche, qui a chanté en beaux vers et décrit +en +noble prose les grâces et les grandeurs des sites du Berry et de +la +Marche.</p> +</div> +<br /> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h4>TABLE</h4> +<a href="#PROMENADES">PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE</a><br /> +<br /> +BERRY.— I. <a href="#moeurs">Moeurs et Coutumes</a><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 0.5em;">— — II. <a + href="#visions">Les Visions de la +nuit dans les campagnes</a></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 0.5em;">— — III. <a href="#tapisseries">Les +Tapisseries du +château de Boussac</a></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 0.5em;">— — IV. <a href="#bords">Les +bords de la +Creuse</a></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 0.5em;">— — V. <a + href="#GARGILESSE">Gargilesse</a></span><a href="#GARGILESSE"><br /> +</a><br /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Promenades autour d'un village, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE *** + +***** This file should be named 12889-h.htm or 12889-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/8/8/12889/ + +Produced by Wilelmina Mallière and the Online Distributed Proofreading +Team. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/old/12889.txt b/old/12889.txt new file mode 100644 index 0000000..7569e86 --- /dev/null +++ b/old/12889.txt @@ -0,0 +1,5342 @@ +The Project Gutenberg EBook of Promenades autour d'un village, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Promenades autour d'un village + +Author: George Sand + +Release Date: July 12, 2004 [EBook #12889] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE *** + + + + +Produced by Wilelmina Malliere and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + +PROMENADES + +AUTOUR D'UN VILLAGE + +PAR + +GEORGE SAND + + + + +OUVRAGES + +DE + +GEORGE SAND + +PUBLIES DANS LA COLLECTION MICHEL LEVY. + +ADRIANI.......................... 1 VOL. + +LES AMOURS DE L'AGE D'OR......... 1-- + +LES BEAUX MESSIEURS DE BOIS-DORE. 2-- + +LE CHATEAU DES DESERTES.......... 1-- + +LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE... 3-- + +LA COMTESSE DE RUDOLSTADT........ 1-- + +CONSUELO......................... 3-- + +LES DAMES VERTES................. 1-- + +LA DANIELLA...................... 3-- + +LE DIABLE AUX CHAMPS............. 1-- + +LA FILLEULE...................... 1-- + +FLAVIE........................... 1-- + +HISTOIRE DE MA VIE.............. 10-- + +L'HOMME DE NEIGE................. 3-- + +HORACE........................... 1-- + +ISIDORA.......................... 1-- + +JACQUES.......................... 1-- + +JEANNE........................... 1-- + +LELIA--Metella.--Melchior.--Cora. 2-- + +LUCREZIA FLORIANI.--Lavinia...... 1-- + +LE MEUNIER D'ANGIBAULT........... 2-- + +NARCISSE......................... 1-- + +LE PECHE DE M. ANTOINE........... 2-- + +LE PICCININO..................... 2-- + +LE SECRETAIRE INTIME............. 1-- + +SIMON............................ 1-- + +TEVERINO--Leone Leoni............ 1-- + +L'USCOQUE........................ 1-- + + + + +PROMENADES + +AUTOUR D'UN VILLAGE + +PAR + +GEORGE SAND + + + +PARIS + +MICHEL LEVY FRERES, LIBRAIRES EDITEURS + +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 45 + +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + +1866 + + + + +PROMENADES + +AUTOUR + +D'UN VILLAGE + + + + +Dans les derniers jours de juin 1857, je me mis en route avec deux +compagnons qui ne demandaient qu'a courir: un naturaliste et un artiste, +qui est, en meme temps, naturaliste amateur. + +Il s'agissait pour eux d'explorer, sous certains rapports, la faune +entomologique, en langue vulgaire la nature des insectes qui habitent +notre departement. N'etant qu'un parfait ignorant pour mon compte, je +leur avais seulement promis, en leur servant de guide, un charmant pays +a parcourir. + +Mais, avant d'aller plus loin, il faut que, pour la facilite de mon +recit, je baptise ces deux personnages que j'accompagne. Je leur +laisserai les noms dont ils s'etaient gratines l'un l'autre dans leurs +promenades entomologiques. + +L'artiste est, a ses moments perdus, grand collectionneur et preparateur +de premier ordre. Un charmant petit papillon bleu fort commun etait +tombe en poussiere a la collection, et notre ami est si difficile dans +le choix des individus qu'il juge dignes d'y figurer, qu'il n'en trouve +pas toujours un sur cent. Il poursuivit donc, durant toute une saison, +la jolie lycaenide _amyntas_. De la le nom bucolique d'Amyntas qu'il +porte fort complaisamment et dont je ne vois pas, au reste, qu'il ait +sujet de se facher. + +Le naturaliste, un savant modeste, bien que tres-connu a Paris de tous +les amateurs d'entomologie, etait absorbe, depuis quelques jours, dans +la recherche des coques de certaines chrysalides sur les branches mortes +de certains arbres. De la le nom pompeux de Chrysalidor, gracieusement +accepte par notre compagnon. + +On partit par une matinee tres-fraiche, muni de provisions de bouche, a +seules fins de gagner du temps en route, car on trouve partout a manger +maintenant dans notre bas Berry; mais on n'y est pas encore tres-vif. Le +Berrichon des plaines n'est jamais presse, et avec lui il faut savoir +attendre. + +Or, nous voulions arriver et ne pas perdre les belles heures du jour a +voir tourner les broches, lesquelles tournent aussi gravement que les +gens du pays. Quant aux tables, je doute qu'elles y tournent jamais, ou +ce serait avec une nonchalance si desesperante, que les plus fervents +adeptes s'endormiraient au lieu de penser a les interroger. + +Nous dejeunames donc sur l'herbe, dans les ruines d'une vieille +forteresse, et, deux heures apres, nous quittions la route pour un +chemin vicinal non acheve, et plus gracieux a la vue que facile aux +voitures. + +Nous avions traverse un pays agreable, des ondulations de terrain +fertile, de jolis bois penches sur de belles prairies, et partout de +larges horizons bleus qui rendent l'aspect de la contree assez +melancolique. + +Mais je me rappelais avoir vu par la un site bien autrement digne de +remarque, et, quand le chemin se precipita de maniere a nous forcer de +descendre a pied, j'invitai mes naturalistes, fureteurs de buissons, a +jeter les yeux sur le cadre qui les environnait. + +Au milieu des vastes plateaux mouvementes qui se donnent rendez-vous +comme pour se toucher du pied, en s'abaissant vers une sinuosite cachee +aux regards, le sol se dechire tout a coup, et dans une brisure +d'environ deux cents metres de profondeur, revetue de roches sombres ou +de talus verdoyants, coule, rapide et murmurante, la Creuse aux belles +eaux bleues rayees de rochers blancs et de remous ecumeux. + +C'est cette grande brisure qui se decouvrait tout a coup au detour du +chemin et qui ravissait nos regards par un spectacle aussi charmant +qu'inattendu. + +En cet endroit, le torrent forme un fer a cheval autour d'un mamelon +fertile couvert de blondes moissons. Ce mamelon, incline jusqu'au lit +de la Creuse, ressemble a un eboulement qui aurait coule paisiblement +entre les deux remparts de rochers, lesquels se relevent de chaque cote +et enferment, a perte de vue, le cours de la riviere dans les sinuosites +de leurs murailles dentelees. + +Le contraste de ces apres dechirements et de cette eau agitee, avec la +placidite des formes environnantes, est d'un _reussi_ extraordinaire. + +C'est une petite Suisse qui se revele au sein d'une contree ou rien +n'annonce les beautes de la montagne. Elles y sont pourtant discretement +cachees et petites de proportions, il est vrai, mais vastes de courbes +et de perspectives, et infiniment heureuses dans leurs mouvements +souples et fuyants. Le torrent et ses precipices n'ont pas de terreurs +pour l'imagination. On sent une nature abordable, et comme qui dirait +des abimes hospitaliers. Ce n'est pas sublime d'horreur; mais la douceur +a aussi sa sublimite, et rien n'est doux a l'oeil et a la pensee comme +cette terre genereuse soumise a l'homme, et qui semble ne s'etre permis +de montrer ses dents de pierre que la ou elles servent a soutenir les +cultures penchees au bord du ravin. + +Quand vous interrogez une de ces mille physionomies que revet la nature +a chaque pas du voyageur, ne vous vient-il pas toujours a l'idee de la +personnifier dans l'image d'une deesse aux traits humains? + +La terre est femelle, puisqu'elle est essentiellement mere. C'est donc +une deite aux traits changeants, et elle se symbolise par une beaute de +femme tour a tour souriante et desesperee, austere et pompeuse, +voluptueuse et chaste. Le travail de l'homme, jusqu'a ce jour ennemi de +sa beaute, reussit a lui oter toute physionomie, et cela, sur de grandes +etendues de pays. Livree a elle-meme, elle trouve toujours moyen d'etre +belle ou frappante d'une maniere quelconque. + +Voila pourquoi, des qu'on aborde une region ou les conquetes de la +culture n'ont pu effacer la trace des grands bouleversements ou des +grands nivellements primitifs, on est saisi d'emotion et de respect. + +Cette emotion tient du vertige devant les scenes grandioses des hautes +montagnes et les debris formidables des grands cataclysmes. + +Rien de semblable ici. + +C'est un mouvement gracieux de la bonne deesse; mais, dans ce mouvement, +dans ce pli facile de son vetement frais, on sent la force et l'ampleur +de ses allures. Elle est la comme couchee de son long sur les herbes, +baignant ses pieds blancs dans une eau courante et pure; c'est la +puissance en repos; c'est la bonte calme des dieux amis. Mais il n'y a +rien de mou dans ses formes, rien d'enerve dans son sourire. Elle a la +souveraine tranquillite des immortels, et, toute mignonne et delicate +qu'elle se montre, on sent que c'est d'une main formidablement aisee +qu'elle a creuse ce vaste et delicieux jardin dans cet horizon de son +choix. + +Ce jardin naturel qui s'etend sur les deux rives de la Creuse, c'est +l'oasis du Berry. + +Chere petite Indre froide et muette de nos prairies, pardonne-le-nous! +tu es notre compagne legitime; mais nous tous qui habitons tes rives +etroites et ombragees, nous sommes les amoureux de la Creuse, et, quand +nous avons trois jours de liberte, nous te fuyons pour aller tremper le +bout de nos doigts dans les petits flots mutins de la naiade de +Chateaubrun et de Crozant. Les bons bourgeois et les jeunes poetes de +nos petites villes vont voir ces rochers, apres lesquels ils croient +naivement que les Alpes et les Pyrenees n'ont plus rien a leur +apprendre. + +Faisons comme eux, oublions le mont Blanc et le pic du Midi. Oublions +meme Mayorque et l'Auvergne, et le Soracte, plus facile a oublier. + +Qu'importe la dimension des choses! C'est l'harmonie de la couleur et la +proportion des formes qui constituent la beaute. Le sentiment de la +grandeur se revele parfois aussi bien dans la pierre antique gravee d'un +chaton de bague que dans un colosse d'architecture. + +La journee etait devenue brulante; nos chevaux avaient faim et soif: +nous descendimes au village du Pin, ou le chemin finissait. Mais le +malheureux village, il est assis au bord du ravin de la Creuse, et il +lui tourne le dos! Pas une maison, pas un oeil qui se soucie de plonger +dans cette belle profondeur; les habitants aiment mieux regarder leur +chemin neuf et poudreux et le talus aride qui l'enferme. + +Malgre cette absence de gout, on peut dire, comme dans les relations des +grands voyages, que les habitants de ce lieu sont _fort affables_. Nous +sommes encore en plein Berry, et pourtant ce sont d'autres types, +d'autres manieres, d'autres costumes que ceux des bords de l'Indre. +L'air avenant, l'obligeance hospitaliere, la confiance soudaine, je ne +sais quelle familiarite sympathique, voila d'emblee, et de la part de +toutes gens, un bon accueil assure. En un instant, etables et granges +s'ouvrent pour remiser au mieux notre vehicule et recevoir nos chevaux. + +--Ah! vous voila enfin revenu chez nous? dit, derriere moi, une voix +d'homme en m'appelant par mon nom. Votre cheval blanc ne valait pas +ceux-ci. Et votre fils, ou est-il donc? Je ne le vois pas. Ou +voulez-vous aller, cette fois? A la Roche-Martin ou a la Preugne-au-Pot? +Nous aurons, j'espere, meilleur temps que la derniere fois, et nous +passerons la riviere sans danger dans le bateau. + +Cet homme, qui me parlait de nos dernieres courses avec lui en 1844, +comme s'il se fut agi d'hier, et dont je reconnaissais la figure de +contrebandier espagnol, c'etait Moreau, le pecheur de truites, le loueur +d'anes et de chevaux, le messager, le guide, le factotum actif et +intelligent des voyageurs en Creuse. + +--Conduisez-nous a l'autre village, lui dis-je; vos chemins sont tout +changes; je ne me reconnais plus. + +--Ah! dame, nos chemins sont mieux dessines qu'autrefois. On va plus +droit; mais ils ne sont pas encore commodes aux voitures, et vous irez +plus vite a pied. + +--C'est notre intention, d'aller a pied. + +--Alors, marchons. + +--J'ai grand'soif, dit Amyntas en soupirant. + +--Voulez-vous du lait de ma chevre? lui cria une pauvre femme devant la +porte de laquelle nous passions. + +Amyntas accepta, tout joyeux d'avoir a donner a cette aimable +villageoise une piece de monnaie. Elle ne la refusa pas, mais elle la +recut avec etonnement. + +--Comment! dit-elle, vous voulez payer une ecuellee de lait? Ca n'en +valait pas la peine, et j'etais bien aise de vous l'offrir. + +--Vous ne me connaissez pourtant pas? + +--Non; mais on aime a faire plaisir aux passants. + +--Oh! oh! me dit Amyntas, sommes-nous donc deja si loin de la vallee +Noire? Je n'y ai jamais vu un paysan prevenir les desirs d'un inconnu. +Je sais bien que ce n'est pas avarice, mais c'est mefiance ou timidite. + +Le soleil baissait; nous ne savions pas ou nous trouverions a diner et a +coucher, et, une fois engages dans le ravin, ou la nuit se fait de bonne +heure et ou les sentiers ne sont vraiment pas commodes, il n'y a rien de +mieux a faire que de s'en remettre a la Providence. + +Amyntas doubla le pas en chantant. + +Chrysalidor ne chantait pas; il ne pensait meme plus a recolter des +insectes. Tandis que son compagnon s'enivrait de bien-etre et de +mouvement, il etait tranquillement ravi du charme particulier de ce +doux et agreste paysage. Tout savant exact et chercheur minutieux qu'il +est, il connait les jouissances de l'artiste, il n'a pas l'intelligence +atrophiee par l'amour du detail. Il comprend et il aime l'ensemble. Il +sait respirer la saveur du grand tout. Cependant il voyait comme qui +dirait des deux yeux. Il en avait un pour le grand aspect du temple de +la nature, et l'autre pour les pierres precieuses qui en revetent le sol +et les parois. + +--Je vois ici, nous dit-il, une flore tout a coup differente de celle +que nous traversions il y a un quart d'heure. Voici des plantes de +montagne qui ont le _facies_ meridional: ou donc sommes-nous? Je n'y +comprends plus rien. Et cette chaleur ecrasante a l'heure ou l'air +devrait fraichir, la sentez-vous? Il n'y a pourtant pas un nuage au +ciel. + +--Si je la sens? repondit Amyntas. Je le crois bien! Nous sommes pour le +moins en Afrique. + +--Il serait fort possible, reprit le savant d'un air absorbe, que nous +fissions ici quelque _rencontre_ etonnante! + +--Oh! n'ayez pas peur, monsieur! s'ecria Moreau, qui crut que notre +savant s'attendait a rencontrer tout au moins quelque lion de l'Atlas. +Il n'y a point ici de mechantes betes. + +Le chemin fit encore un coude, et le village, le vrai village cherche, +se presenta magnifiquement eclaire, sous nos pieds. Il faut arriver la +au soleil couchant: chaque chose a son heure pour etre belle. + +C'est un nid bati au fond d'un entonnoir de collines rocheuses ou se +sont glissees des zones de terre vegetale. Au-dessus de ces collines +s'etend un second amphitheatre plus eleve. Ainsi de toutes parts le vent +se brise au-dessus de la vallee, et de faibles souffles ne penetrent au +fond de la gorge que pour lui donner la fraicheur necessaire a la vie. +Vingt sources courant dans les plis du rocher, ou surgissant dans les +enclos herbus, entretiennent la beaute de la vegetation environnante. + +La population est de six a sept cents ames. Les maisons se groupent +autour de l'eglise, plantee sur le rocher central, et s'en vont en +pente, par des ruelles etroites, jusque vers la lit d'un delicieux +petit torrent dont, a peu de distance, les eaux se perdent encore plus +bas dans la Creuse. + +C'est un petit chef-d'oeuvre que l'eglise romano-byzantine. La +commission des monuments historiques l'a fait reparer avec soin. Elle +est parfaitement homogene de style au dehors et charmante de +proportions. + +A l'interieur, le plein cintre et l'ogive molle se marient agreablement. +Les details sont d'un grand gout et d'une riche simplicite. On descend +par un bel escalier a une crypte qui prend vue sur le ravin et le +torrent. + +Mais, des curieuses fresques que j'ai vues autrefois dans cette crypte, +il ne reste que des fragments epars, quelques personnages vetus a la +mode de Charles VII et de Louis XI, des scenes religieuses d'une laideur +naive et d'un sens enigmatique. Ailleurs, quelques anges aux longues +ailes effilees, d'un dessin assez elegant et portant sur la poitrine des +ecussons effaces. Malgre la secheresse de la roche, l'humidite devore +ces precieux vestiges. Quelque source voisine a trouve assez recemment +le moyen de suinter dans le mur ou j'ai encore vu, il y a trente ans, +les restes d'une danse macabre extremement curieuse. Les personnages +glauques semblaient se mouvoir dans la mousse verdatre qui envahissait +le mur: c'etait d'un ton inoui en peinture et d'un effet saisissant. + +Le Christ assis, nimbe entierement, qui surmonte le maitre-autel de la +nef superieure, est d'une epoque plus primitive, contemporaine, je +crois, de la construction de l'eglise. Je l'ai toujours vu aussi frais +qu'il l'est maintenant, et je suppose qu'il avait ete, des lors, +restaure par quelque artiste de village, qui lui a conserve, par +instinct, conscience ou tradition, sa naivete barbare. Tant il y a qu'on +jurerait d'une fresque executee d'hier par un de ces peintres +greco-byzantins qui, en l'an 1000, parcouraient nos campagnes et +decoraient nos eglises rustiques. + + + + +II + + +Le tombeau de Guillaume de Naillac, seigneur du lieu au XIIIe siecle, +represente un personnage couche, vetu d'une longue robe, l'aumoniere au +flanc, la tete appuyee sur un coussin que soutiennent deux angelots. Sa +colossale epee repose pres de lui; a ses pieds est le _leopard passant_ +de son blason. + +Il y a trente ans, ce severe personnage etait encore en grande +veneration, sous le nom grotesque et la renommee cynique d'un certain +saint que l'on ne doit pas nommer en bonne compagnie. + +Je ne sais quel honnete cure a trouve moyen de detruire cette +superstition et de conserver le sire de Naillac en bonne odeur aupres +des devots de sa paroisse, en faisant de lui (a tort, il est vrai) le +fondateur de l'eglise; si bien qu'aujourd'hui on vous montre l'ancien +saint sous ce titre prosaique: _l'entrepreneur de batiment_. Son nez et +sa bouche sont entailles de coupures qui l'ont un peu defigure. + +L'usage etait encore, il y a trente ans, de gratter ainsi au couteau +certaines statues, et meme certaines pierres. La poudre qu'on en +retirait etait melee a un verre d'eau que s'administraient les femmes +steriles. + +Cette precieuse eglise etait batie au centre de l'antique forteresse +dont les tours et la muraille ruinees jalonnent l'ancien developpement +sur le roc escarpe. + +Le chateau moderne, bati au siecle dernier dans un style quasi +monastique, soutient le chevet de l'eglise. L'ancienne porte, flanquee +de deux tours, espacee d'une ogive au-dessus de laquelle se dessinent +les coulisses destinees a la herse, sert encore d'entree au manoir. Le +pied des fortifications plonge a pic dans le torrent. + +Nul chateau n'a une situation plus etrangement mysterieuse et +romantique. Un seul grand arbre ombrage la petite place du bourg, qui, +d'un cote, domine le precipice, et, de l'autre, se pare naturellement +d'un enorme bloc isole, d'une forme et d'une couleur excellentes. + +Arbre, place, ravin, herse, eglise, chateau et rocher, tout cela se +tient et forme, au centre du bourg, un tableau charmant et singulier qui +ne ressemble qu'a lui-meme. + +Le chatelain actuel est un solide vieillard de quatre-vingts ans, qui +s'en va encore tout seul, a pied, par une chaleur torride, a travers les +sentiers escarpes de ses vastes domaines. Riche de cinquante mille +livres de rente, dit-on, il n'a jamais rien restaure que je sache; mais +il n'a jamais rien detruit; sachons-lui-en gre. Les pans ecroules de ses +vieilles murailles sombres dentellent son rocher dans un desordre +pittoresque, et les longs epis histories de ses girouettes tordues et +penchees sur ses tours d'entree ne peuvent etre taxes d'imitation et de +charlatanisme. + +Un autre monument du village, c'est une maison renaissance, fort +elegante d'aspect, habitee par des paysans. Elle tombe en ruine. + +A quelque distance, on la croirait batie en beau moellon de granit; +mais, comme toutes les autres, elle n'est qu'en pierre feuilletee et +schisteuse de la localite. + +On l'a seulement revetue de filets de mastic blanchatre en relief, qui +font un trompe-l'oeil tres-harmonieux. Son pignon aigu est perce d'une +petite fenetre soutenue par un meneau dejete, en vrai granit taille en +prisme. + +La porte cintree est enfoncee sous le balcon de bois du premier etage et +sous l'avancement de l'escalier, lequel est forme de gros blocs +irreguliers a peine degrossis. + +Une vigne folle court sur le tout et complete la physionomie pittoresque +de cette elegante et miserable demeure, dont un appendice ecroule git a +son flanc depuis des siecles, sans qu'il soit question d'oter les +decombres. + +Au reste, cette maison, dans ses dispositions generales, parait avoir +servi de modele a toutes celles du village. Sauf les grands pignons, qui +ont ete remplaces par des toits tombants, communs a plusieurs +habitations mitoyennes, toutes sont construites sur le meme plan. + +Le rez-de-chaussee, avec une porte a cintre surbaisse, ou a linteau +droit, formee d'une seule pierre gravee en arc a contre-courbe, n'est +qu'un cellier dont l'entree s'enfonce sous le balcon du premier etage, +quelquefois entre deux escaliers de sept a huit marches assez larges, +descendant de face. Au premier, une ou deux chambres; au-dessus, un +grenier dont la mansarde en bois ne manque pas de caractere. + +Beaucoup de ces maisons paraissent dater du XIVe ou du XVe siecle. Elles +ont des murs epais de trois ou quatre pieds et d'etroites fenetres a +embrasures profondes, avec un banc de pierre pose en biais. On a presque +partout remplace le manteau des antiques cheminees par des cadres de +bois; mais les traces de leurs grandes ouvertures se voient encore dans +la muraille. + +Les chambres de ces vieilles maisons rustiques sont mal eclairees, +d'autant plus qu'elles sont tres spacieuses. Le plafond, a solives nues, +est parfois separe en deux par une poutre transversale et s'inclinant en +forme de toit, des deux cotes. Le pave est en dalles brutes, inegales et +raboteuses. L'ameublement se compose toujours de grands lits a dossier +eleve, a couverture d'indienne piquee, et a rideaux de serge verte ou +jaune sortant d'un lambrequin decoupe, de hautes armoires tres-belles, +de tables massives et de chaises de paille. Le coucou y fait entendre +son bruit monotone, et les accessoires encombrent les solives: partout +le filet de peche et le fusil de chasse. + +Il y a, dans ce village, des constructions plus modernes, des +maisonnettes neuves et blanches, crepies a l'exterieur, et dont les +entourages, comme ceux du chateau, sont en brique rouge. + +Grace a leurs petits perrons et aux vignes feuillues qui s'y enlacent, +elles ne sont pas trop disparates a cote des constructions primitives +qui montrent leurs flancs de pierres seches d'un brun roux, leurs toits +de vieilles tuiles toutes pareilles de ton et de forme a cette pierre +plate du pays, et leurs antiques encadrements de granit a pans coupes. +La couleur generale est sombre mais harmonieuse, et les grands noyers +environnants jettent encore leur ombre a cote de celle des ruines de la +forteresse. + +--Les maisons sont cheres ici, nous dit notre guide. Vous voyez, il n'y +a pas de place pour batir: le rocher ne veut pas. + +--Qu'est-ce que vous appelez cheres, dans ce pays-ci? + +--De cinq cents a mille francs, suivant la bonte de la carcasse. + +--Croyez-vous qu'on pourrait trouver ici des chambres pour passer la +nuit? + +--Tenez! dit-il en marchant devant nous pour ouvrir une porte qui +n'avait pas de gache a la serrure, regardez si ca vous convient. + +Nous montames l'inevitable perron, dont les rampes sont toujours +revetues de grands carres de micaschiste jaune brun ou de galets +granitiques des bords de la Creuse, ce qui rappelle les constructions +pyreneennes en dalles de basalte et en cailloux des gaves. + +Nous trouvames la deux petites chambres blanchies a la chaux, plafonnees +en bois brut, meublees de lits de merisier et de grosses chaises +tressees de paille. C'est tres-propre. Nous voila loges. + + + + +III + + +Il s'agissait de diner. + +--Diner? s'ecria Moreau. La belle affaire! Regardez! le village est +rempli de poules et de poulets qui ne sont pas farouches. On en aura +vite attrape deux ou trois. Voyez combien de vaches rentrent du pre! +Chacun a la sienne, tout au moins. Croyez-vous qu'on manque ici de lait +et de beurre? Et les oeufs! Il n'y a qu'a se baisser pour en ramasser. +Enfin la Creuse n'est pas loin. Je m'y en vas donner un coup d'epervier, +et, si je ne vous rapporte pas une belle truite, a tout le moins je +trouverai bien une belle friture de tacons. + +Or, le tacon est le saumon en bas age; les saumons de mer, remontant la +Loire, viennent frayer dans les eaux vives de la Creuse, et ce n'est +point la un mets a dedaigner. On n'a pas encore a se tourmenter ici de +pisciculture, a moins que ce ne soit pour etudier les procedes de +l'ingenieuse et bonne nature, afin de les appliquer en d'autres pays. + +Outre ce menu, nous avions cueilli en route de beaux ceps. Tout cela +etait fort allechant pour des gens affames, meme ces pauvres poulets qui +couraient encore. Mais il fallait une cuisine et une femme; car aucun de +nous ne possedait les utiles talents de l'auteur des _Impressions de +voyage_. + +--De quoi diable vous inquietez-vous? dit le guide. Il y a ici une +auberge dont la maitresse cuisinerait pour un archeveque. C'est elle qui +vous pretera les chambres ou vous voila, a condition que vous irez diner +chez elle, en haut du village. Est-ce convenu? restez-vous ici? Je vas +commander la soupe. En attendant, descendez ce chemin, et vous vous +trouverez a la rencontre de la petite riviere et de la grande. Restez-y +une heure et revenez: tout sera pret, meme le cafe, car je me souviens +que vous n'aimez point a vous passer de ca. + +--Mais je me reconnais tres-bien, lui dis-je; il n'y a point de pont en +bas du village. + +--Si fait, il y en a un maintenant. Allez devant vous. + +Nous trouvames le chemin rapide, mais commode, le pont tres-joli et le +confluent des deux torrents admirable de fraicheur et de mystere. + +Le soleil etait deja couche pour nous, il etait descendu derriere les +rochers qui nous faisaient face; mais, au loin, il envoyait, a travers +ses brisures, de grandes lueurs chaudes et brillantes sur les fonds +d'emeraude de la gorge. + +Quand on est tout au fond de cette breche qui sert de lit a la Creuse, +l'aspect devient quelquefois reellement sauvage. Sauf les pointes +effilees de quelques clochers rustiques qui, de loin en loin, se +dressent comme des paratonnerres sur le haut du plateau, et quelques +moulins charmants echelonnes le long de l'eau, avec leurs longues +ecluses en biais ou en eperon, qui rayent la riviere d'une douce et +fraiche cascatelle, c'est un desert. + +Pour peu que l'on se trouve engage dans un de ses coudes rocailleux, +assez escarpes pour ne pas livrer passage aux troupeaux, on se croirait +au sein d'une nature apre et desolee. Mais, un peu plus loin, la +riviere tourne, et la scene change. Le ravin s'adoucit un instant et +laisse couler des zones d'herbe fraiche et de beaux arbres, jusqu'a de +delicieuses pelouses, ou les pieds meurtris se reposent dans du velours. +Et puis ce sont de longues flaques de sable fin et humide ou croissent +des plantes exquises, diverses especes de sauges et de baumes, et ces +grandes menthes aux grappes lilas, dont les mouches, les papillons et +les coleopteres semblent se disputer le nectar avec une sorte de rage. + +Tout ce monde-la etait endormi pendant que le soleil s'en allait, et on +ne voyait plus voler que le satyre janira, ce papillon si abondant dans +toute la France, hardi et pullulant comme le moineau, dont il a la +couleur brune, et qui, comme lui, se couche tard, apres avoir fait +beaucoup de facons et essaye beaucoup de gites. + +La Creuse occupe deja un lit assez large dans ces parages; elle est +presque partout semee de longues roches aigues, qu'un leger sediment +blanchit au temps des crues. Quelquefois ce sont des cretes quartzeuses, +d'un vrai blanc de marbre, qui se dressent au milieu du sol primitif: +on croirait pouvoir la franchir partout aisement en sautant de pierre en +pierre; mais, vers son milieu, elle a presque toujours un canal rapide +assez profond. + +Chaque moulin a son petit bateau, qui peut transporter quelques +individus d'une rive a l'autre; mais rarement les proprietaires occupent +les deux rives, et le besoin de communiquer entre eux se fait peu sentir +aux habitants des deux plateaux, si bien que, d'un cote a l'autre du +precipice, on passe tres-bien plusieurs annees sans se connaitre et sans +nouer de relations, du moins dans la partie qui s'etend de la grande +ruine de Chateaubrun au point ou nous etions. + +Nous revions fort tranquillement sur les ilots de roches du rivage, +quand nous fumes assaillis par les naturels du pays sous la forme de +quatre gamins occupes, ou plutot nullement occupes a garder quatre +cochons. Chacun avait le sien par rang de taille, et le dernier bambin +avait la gouverne du cochon de lait. + +Les cochons etaient bien sages, les enfants l'etaient moins; ils +accoururent autour de nous, criant, hurlant, gambadant et nous montrant +quatre effroyables petits museaux qui semblaient ecorches a vif et +baignes d'un sang noiratre, le tout dans l'evidente intention de nous +effrayer. + +C'est un divertissement bien connu chez nous que ce barbouillage avec le +jus des guignes noires qui pendent au-dessus des buissons et jonchent la +terre a leur maturite. + +Amyntas repondit a ce defi par un prodige non moins terrible. + +Il tira de sa poche un de ces petits cornets qui servent a se rappeler +quand on est trop eparpille a la promenade, et dont nous sommes toujours +munis. + +Le cri rauque de cet instrument fit merveille. Nos petits sauvages +s'enfuirent a toutes jambes, en proie a une frayeur indicible, et le +plus petit, beuglant et pleurant comme un veau, se laissa choir en +criant merci. Il fallut aller le relever et le consoler. + +Le diner fut excellent, le cafe fort passable, l'hotesse tres-obligeante +et tres-empressee. + +La promenade du lendemain fut reglee, des mesures prises pour le reveil +et le depart. Puis nous descendimes le village, chacun une lumiere a la +main, precaution indispensable pour la premiere fois dans ces rues +difficiles; et notez que nous avions trouve de la bougie, sybarites que +nous etions! + +Notre rue est la plus encaissee et la plus enfouie du bourg, dans une +coulisse de rochers; d'un cote les ruines de la forteresse, de l'autre +une serie de petites cours ouvertes, que l'on pourrait appeler des +_squares_, fermes au fond par le roc qui se releve brusquement, et par +un ruisselet d'eau vive, a peu pres muet en cette saison, mais +grouillant et joyeux a la moindre pluie. + +Les maisonnettes sont generalement disposees par trois, soudees +ensemble, faisant face a deux ou trois autres toutes pareilles. + +Cela fait cinq ou six familles se voyant les unes chez les autres a +toutes les heures du jour, elevant ensemble marmots, poules et pigeons, +tout cela s'echelonnant sur les perrons ou se groupant dans la cour +commune de la facon la plus pittoresque. + +Voila donc un vrai village, non pas un village d'opera-comique +d'autrefois, lorsque les bergeres avaient des robes de satin et les +moutons des rubans roses, mais un village d'opera-comique moderne, +c'est-a-dire un decor a la fois charmant et vrai, un decor de Rube et +consorts, permettant une mise en scene heureuse et naive, des details +empruntes avec amour a la nature; du realisme comme il faut en faire, en +choisissant dans le reel ce qui vaut la peine d'etre peint: une petite +ogive basse sur le ruisseau, un fond dont le toit en tourelle disparait +sous les fleurs sauvages, un buisson heureusement jete sur les +decombres, que sais-je? + +L'art aime et voit aujourd'hui tout ce qui est naif, meme la brouette +cassee qui, avec une urne renversee, compose un tableau sur le fumier +blond ou le coq se promene d'un air aussi vaniteux que s'il foulait un +tapis de pourpre, et ou la poule gratteuse et affairee semble toujours +absorbee dans la recherche de cette fameuse perle dont elle ne saurait +que faire. + +Sentir que tout est du ressort de l'artiste, voila, quant a moi, tout ce +que je peux entendre au mot de realisme, arbore comme une nouveaute par +les uns, et repousse comme une heresie par les autres. + +Mais laissons les discussions litteraires. J'y reviendrai certainement, +car il y a beaucoup a dire en faveur d'un certain sentiment de la +realite qui peut etre trop dedaigne, et contre ce meme sentiment pousse +trop loin. + +Continuons notre exploration. + +Celle de l'appartement ne fut pas longue; au dehors, la lune avait un si +mince croissant d'argent, qu'il n'y avait pas a regarder beaucoup par la +fenetre. Tout etait sombre. La porte ne fermant pas, il etait bien +evident que le vol etait chose inconnue en ce pays. + +--Que les misanthropes disent ce qu'ils voudront, qu'ils raillent +amerement ceux qui croient encore a la vie rustique; voici, me +disais-je, une porte sans loquet qui repond victorieusement. Cette +maison appartient a quelqu'un qui ne l'habite pas, qui demeure a l'autre +bout du village et qui y laisse un petit mobilier sous la bonne foi +publique. La cour n'a aucune espece de cloture: s'il n'y a pas un seul +larron sur sept cents habitants, c'est toujours quelque chose, il faut +en convenir. + +Le silence de la nuit fut inoui. Pas un souffle dans l'air et pas un +souffle humain; pas un bruissement d'animal quelconque. Je croyais avoir +trouve chez nous l'ideal du silence nocturne. Mais notre silence est un +vacarme a cote de celui-ci. Je ne m'en suis pas encore rendu compte. + +Dans un si petit espace rempli de gens et de betes, vivant, pour ainsi +dire, en un tas, d'ou vient que rien ne bouge et ne transpire? Avec +cette nuit sombre, c'etait presque solennel. + +Mais a peine fit-il jour, que les coqs vinrent chanter a notre porte. Si +nous ne l'eussions soutenue d'une chaise, pour nous preserver du frais +de la nuit, toutes les volailles du pays seraient entrees chez nous pour +nous annoncer l'approche du soleil. Et puis des voix d'enfants espiegles +et rieuses chanterent avec les oiseaux, des que les rayons du matin +depasserent le haut du rocher. + +Je regardai la maison neuve et propre qui nous faisait face. C'est +l'ecole communale. Fillettes et garcons arrivaient en belle humeur, et +le pauvre petit instituteur, bossu comme Esope, assis, je ne sais +comment, sur son escalier en plein air, les attendait d'un air doux et +melancolique. + +Nous partimes a pied pour Chateaubrun, escortes d'un ane qui portait +notre dejeuner. + +Avant d'etudier plus a fond le village, je voulais montrer a mes +compagnons une des ruines les plus pittoresques du pays et refaire +connaissance avec tous les remarquables environs du village. + + + + +IV + + +Nous primes le plus court, par egard pour l'ane, que madame Rosalie, +notre aubergiste, avait charge comme un mulet d'Espagne. Il portait, en +outre, un gamin charge de le ramener, et l'epervier de peche de Moreau, +qui ne saurait faire un pas sans ce compagnon fidele. + +Ce chemin est insipide, comme tous les bons chemins. Il s'en va tout +droit sur un plateau tout nu. Les six kilometres en plaine nous parurent +plus longs que douze en montagne. + +Les entomologistes allaient devant, peu surpris de rencontrer de temps a +autre le _grand Mars_, qu'ils avaient signale des la veille comme un +hote logique de ces regions, mais se plaignant beaucoup de l'absence de +papillons et de l'aridite du sol. + +Je fis la conversation avec Moreau. C'est un malin, un sceptique et un +railleur; mais c'est un grand philosophe. + +--J'ai eu bien du mal depuis que nous ne nous sommes vus, me dit-il. Je +ne sais pas, si vous vous souvenez que j'etais marie. J'ai perdu ma +femme. J'etais un peu meunier et un peu ouvrier. Mais, seul du village +ou vous avez laisse hier votre voiture, je n'ai que mon corps et ma +maison. Dans nos petits bourgs, tout le monde est proprietaire, et il +n'y a point de malheureux. Moi, j'ai bien un roc.... A propos, le +voulez-vous, mon roc? Vous savez, vous disiez dans le temps que vous +voudriez avoir un coin sur la Creuse? Je ne vous vends pas le mien; je +vous le donne. Il n'y pousse que de la fougere, et je n'ai pas de quoi y +nourrir un mouton. Je paye cinq sous d'imposition pour ce rocher, et +voila tout ce que j'en retire. Dame, il est grand, vous auriez de quoi y +batir une belle maison, en depensant d'abord une dizaine de mille francs +pour tailler la roche et faire l'emplacement. Allons, vous n'en voulez +pas? Vous avez raison. Je n'en veux pas non plus. Aussi il reste la bien +tranquille. Y va qui veut ... c'est-a-dire qui peut! + +--Comment avez-vous pu elever votre famille? Car vous avez des enfants! + +--Ils se sont eleves comme ils ont pu, un peu chez moi, un peu chez les +autres. Ma fille est une belle fille, vous l'avez vue hier. Elle sait +faire la cuisine et parler espagnol. + +--Espagnol? + +--Oui, elle a suivi en Espagne une bourgeoise d'ici, mariee avec un +monsieur de ce pays-la. Mon garcon est au service. C'est un bon enfant, +bien doux, _fait a tout_, comme moi. Vous me demanderez ce que je fais, +a present; je n'en sais rien, une chose et l'autre; je ne peux plus +travailler. Voyez: en chassant, j'ai mal tourne mon fusil; j'ai eu la +main traversee, et l'autre moitie de la charge m'a caresse la tete. On +dit dans le pays qu'il ne m'y est pas reste assez de plomb. Je crois +bien! pendant quinze jours, le medecin n'a pas fait autre chose que de +m'en arracher. Tous les matins, je l'entendais dire en sortant: "C'est +un homme mort!" Et moi, je me dressais sur mon lit pour lui crier, du +mieux que je pouvais: "Vous dites des betises, je n'en veux pas mourir, +et je n'en mourrai pas." Apres que j'en ai ete revenu, j'ai recommence a +pecher et a chasser. J'ai voulu encore un peu travailler; mais le +travail m'a porte malheur. Un maladroit m'a demis l'epaule en me jetant +a faux un sac de ble du haut d'une voiture. Ca ne fait rien, je marche, +je chasse et je peche toujours. Je conduis les artistes et les +voyageurs. Je sais les chemins comme personne, et je vous dirais comment +sont faits tous les cailloux de la Creuse. Je fais les commissions du +chateau et de l'auberge, j'approvisionne l'un et l'autre avec mon +poisson. Je me passe de tout quand je n'ai rien; je n'use pas les draps, +je dors une heure sur douze. Je passe mes nuits dans l'eau a guetter les +truites. Dans le jour, si je suis las, je fais un somme ou je me trouve. +Si c'est sur une pierre ou sur un banc, j'y dors aussi bien que sur la +paille. Je ne me soucie point de la toilette. Fetes et dimanches, j'ai +les memes habits que dans la semaine, puisque je n'ai que ceux que mon +corps peut porter. Je suis toujours de bonne humeur, soit qu'on me donne +cinq francs ou cinquante centimes pour mes peines. Le voyageur est +toujours aimable, et, pourvu que je coure et que je cause, je suis +content de m'instruire. Voila! Quand je ne serai plus bon a rien, ma +famille s'arrangera pour me nourrir, et, si elle me laisse crever comme +un chien, ce sera tant pis pour elle au dernier jugement. + +Des anciens chemins perilleux par ou l'on arrivait a Chateaubrun, nous +ne retrouvames plus que l'emplacement. On y descend doucement par le +plateau, et la nouvelle route qui cotoie tranquillement le precipice a +ote beaucoup de caractere a cette scene autrefois si sauvage. + +La ruine est toujours grandiose. Le marquis de _notre village_ l'a +achetee, avec son vaste enclos, pour deux mille cinq cents francs. Il la +tient fermee, et il avait bien voulu nous en confier les clefs. + +Nous vimes que ce noble lieu etait moins frequente qu'autrefois. L'herbe +haute et fleurie du preau etait vierge de pas humains. Toutes choses, +d'ailleurs, exactement dans le meme etat qu'il y a douze ans: la grande +voute d'entree avec sa double herse, la vaste salle des gardes avec sa +monumentale cheminee, le donjon formidable de cent vingt pieds de haut +d'ou l'on domine un des plus beaux sites de France, les geoles obscures, +et cet etrange debris de la portion la plus belle et la plus moderne du +manoir, le _logis_ renaissance que, dans ma jeunesse, j'ai vu intact et +merveilleusement frais et fleuri de sculptures, aujourd'hui troue, +informe, demantele et dressant encore dans les airs des atres a +encadrements fleuronnes d'un beau travail. + +Le marquis a achete, dit-il, cette ruine pour la preserver du vandalisme +des bandes noires. Il s'y est pris un peu tard. + +Telle qu'elle est, c'est un romantique debris ou, au clair de la lune, +on voudrait entendre l'admirable symphonie de _la Nonne sanglante_ de +Gounod, ou mieux encore _la Chasse infernale_ de Weber. + +En plein midi, cette solitude avait encore quelque chose de solennel. + +Une multitude de tiercelets et de cheveches effarouches se croisaient +dans les airs, sur nos tetes, avec des milliers de martinets +glapissants. C'etaient des cris aigus, des rales etranges, une +agitation sauvage et des querelles inouies. + +Nous fumes etonnes de voir des moineaux niches effrontement au beau +milieu de cette societe d'oiseaux de proie, toujours en chasse par +centaines autour d'eux. Cela faisait penser au petit vassal du temps +passe virant dans la caverne des seigneurs feodaux et abritant ses +petites rapines sous les grandes. + +Nous fumes temoins d'un drame entre tous ces pillards. + +Un pauvre scarabee, echappe, demi-mort, au large bec d'un martinet, fut +happe au passage, sur le haut d'une tour, par une femelle de moineau. +Survint l'epoux a l'air mutin, a la moustache noire, herissant ses +plumes, faisant grand bruit et menace au martinet, qui voulait reprendre +sa proie, quand survint a son tour le troisieme larron, la crecerelle, +attiree par la voix imprudente de ces petites gens. Elle sortit, muette +et agile, du sommet d'une tour voisine, n'osa s'attaquer au martinet, +qui ne paraissait pas la craindre, et se dirigea sur les moineaux d'une +aile si rapide et si sure, que tout semblait fini pour eux. Mais, s'ils +ne l'avaient pas vue guetter, ils l'avaient sentie. Ils disparurent tout +a coup. Le brigand tourna d'une maniere sinistre autour de la crevasse +ou ils etaient refugies dans leur nid, mais l'entree etait trop petite +pour qu'il y put penetrer. Il retourna a son guettoir. Les moineaux +ressortirent aussitot, et, plantes sur leur petit seuil, l'accablerent +d'injures et de railleries. Il revint plusieurs fois a la charge. +Toujours apres avoir lestement battu en retraite, ces audacieux +oisillons reparurent pour le provoquer, l'insulter et le maudire. + +Que lui fut-il reproche? De quelles represailles le menacerent-ils? Il +faut bien croire que quelques chose de sanglant lui fut dit, car +l'oiseau de proie se lassa de les tourmenter, et, quelques moments +apres, nous vimes les moineaux, pleins de gaiete, sautiller sur la +muraille et picorer dans les plantes parietaires, sans aucun souci de +l'ennemi terrible, et ne manquant jamais d'adresser quelque impertinence +aux martinets qui les effleuraient de leur vol, et avec lesquels, du +reste, ils ne paraissent avoir qu'une guerre de gros mots. + +Les veritables victimes de ces grandes hirondelles noires, aux griffes +acerees, sont probablement les lezards, dont les squelettes digeres tout +entiers jonchaient les ruines du donjon. + +Ainsi les faibles passereaux, dont les moyens de defense seraient nuls +contre tant et de si redoutables ennemis, viennent a bout d'elever leur +famille au milieu d'eux et de lui enseigner encore le caquet et le +sarcasme de la dispute au sein de l'eternel danger. D'ou vient cela? De +la superiorite d'intelligence apparemment. Michelet nous l'eut explique, +lui qui a daigne etudier la vie des oiseaux avec presque autant d'amour +et d'emotion que celle des hommes. + +Nous renvoyames le gamin et son ane, et, apres un dejeuner copieux dans +les ruines, nous eumes a descendre au fond du ravin pour retourner au +village en suivant le bord de la Creuse. + +Je n'avais jamais eu le loisir de faire cette marche qui est de quatre +heures au moins, la plupart du temps sans chemin fraye sur le roc +tranchant ou sur les pierres aigues. Mais, malgre l'effroyable chaleur +engouffree dans les meandres de la gorge, nous ne songeames point a +regretter d'avoir entrepris cette dure promenade. + +C'est le paradis et le chaos que l'on trouve tour a tour; c'est une +suite ininterrompue de tableaux adorables ou grandioses, changeant +d'aspect a chaque pas, car la riviere est fort sinueuse, et, comme en +bien des endroits elle bat le rocher, il faut monter et descendre +souvent, par consequent voir de differents plans, toujours heureux, ces +sites merveilleusement composes et enchaines les uns aux autres comme +une suite de rives poetiques. + +La verdure etait dans toute sa puissance, et, cette annee-ci, elle est +remarquablement vigoureuse. C'etait l'_heure de l'effet_, le baisser +lent et toujours splendide du soleil. + +Ah! monsieur, je ne souhaite au plus mechant homme de la terre que la +fatigue de cette course, et, si la vue d'une si belle nature ne le +dispose pas a une religieuse bienveillance pour le monde ou Dieu nous a +mis, je le trouverai assez puni de son ingratitude par la privation du +bien-etre moral et de la tendre admiration que ce pays inspire a qui ne +s'en defend point. + +C'est une douceur penetrante, je dirais presque attendrissante, tant la +physionomie de cette region est naive et comme paree des graces de +l'enfance. C'est de la pastorale antique, c'est un chant de naiades +tranquilles, une eglogue fraiche et parfumee, une melodie de Mozart, un +ideal de sante morale et physique qui semble planer dans l'air, chanter +dans l'eau et respirer dans les branches. + +Nous traversions parfois d'etroites prairies, ombragees d'arbres +superbes. Pas un brin de mousse sur leurs tiges brillantes et satinees, +et dans les foins touffus pas un brin d'herbe qui ne soit fleur. + +Sur une nappe de plantes fourrageres d'un beau ton violet, nous +marchames un quart d'heure dans un flot de pierreries. C'etait un semis +de ces insectes d'azur a reflets d'amethyste et glaces d'argent qui +pullulent chez nous sur les saules et qui, de la, se laissent tomber en +pluie sur les fleurs. Elles en etaient si chargees en cet endroit et +elles s'harmonisaient si bien avec les tons changeants de ces petits +buveurs d'ambroisie, que cela ressemblait a une fantaisie de fee ou a +une illusion d'irisation dans les reflets rampants du soleil a son +declin. + +Notre naturaliste n'avait que faire d'une denree si connue en France; +mais il ne pouvait se defendre d'en remplir ses mains pour les admirer +en bloc. + +A propos de ces petites betes, il me dit tenir d'un naturaliste de ses +amis que, dans un moment ou ce fut la mode d'en faire des parures, on +les achetait a un prix exorbitant. Nos petits bergers de la Creuse ne +l'ont pas su! Si la mode revient, il faudra le leur dire. Au prix qui a +existe, de soixante a quatre-vingts francs le cent, la prairie ou nous +etions en contenait bien pour plusieurs millions. + + + + +V + + +Mais notre email de hannetons bleus fut tout a coup traverse et +bouleverse par la course effrenee d'Amyntas. Il poursuivait quelque +chose avec une sorte de rage desesperee. Il disparut dans les rochers, +dans les precipices; il reparut dans les buissons, dans les halliers. Il +volait avec son papillon sur les fougeres. Il avait les yeux hors de la +tete. + +Moreau, effraye, crut a un acces de fievre chaude, et se mit a le +poursuivre comme un chien de Terre-Neuve pour sauver son maitre. + +Le sage Chrysalidor suivait des yeux cette course ardente, ne songeant +pas a notre ami qui risquait ses os dans les abimes, ou tout au moins sa +peau dans les trous epineux, et ne s'occupant que du papillon en fuite, +le papillon merveilleux dont il croyait reconnaitre l'allure et le ton. +Deux fois il palit en le voyant echapper au filet de gaze, et s'envoler +plus haut, toujours plus haut! + +Enfin Amyntas poussa, de la cime du mont, un cri de triomphe, et revint, +d'un trait, vers nous avec sa capture. + +--Je crois que c'est _elle_! s'ecria-t-il tout essouffle. Oui, ce doit +etre _elle_! Voyez! + +Le naturaliste et l'amateur, aussi passionnes l'un que l'autre, se +regarderent, l'un tremblant, l'autre stupefait, et cette exclamation +sortit simultanement de leurs levres: + +--_Algira_! + +Je ne suis pas de ceux qui se moquent des candides et saintes joies de +la science. Je repetai avec l'intonation d'un profond respect: "Algira!" +mais sans savoir le moins du monde en quoi consistait l'importance de la +decouverte, et sans voir autre chose qu'un joli lepidoptere a la robe +noire et rayee de gris blanchatre, de mediocre dimension, et tres-frais +pour une capture au filet. + +Il me fut explique alors qu'_algira_ etait originaire d'Alger, ou elle +est fort commune; qu'on la trouve aussi en Italie et dans certaines +regions abritees de la France meridionale, ou sa chenille pullule sur le +grenadier; mais que la rencontre sur les buis, au centre de la France, +etait un fait inoui, renversant toutes les notions acquises jusqu'a ce +jour et donnant un dementi formel aux meilleurs catalogues. + +Nous etions a peine revenus de cette surprise, qu'une nouvelle capture +poussa jusqu'a l'enthousiasme l'emotion de nos lepidopteristes. + +Cette fois, Chrysalidor faillit sortir de son caractere, et ses levres +fremissantes invoquerent le nom de l'Eternel sous la forme d'un jurement +energique a demi articule; mais il s'interrompit en souriant, demanda +pardon de sa vivacite, et, reprenant son air doux et modeste: + +--J'en etais bien sur, dit-il, que nous trouverions ici des choses +etonnantes! C'est _gordius_, mes amis, c'est _gordius_! le polyommate +des regions meridionales! Faites donc des catalogues apres cela, et +comprenez donc quelque chose aux arcanes de la nature! + +Au fait, il y a la un mystere. Les papillons ne sont pas voyageurs. Ils +ne franchissent pas les terres et les mers comme les oiseaux de passage. +Ils s'accouplent, pondent et meurent la ou ils sont eleves, une premiere +fois a l'etat de chenille, une seconde fois a l'etat d'insecte parfait. +Ceux-ci n'avaient donc pas traverse la France; ils etaient originaires +de ce coin de rochers, ou un accident fortuit de configuration et +d'insolation leur procure, dans un tres-petit espace, le climat +necessaire a leur existence. + +Je dis dans un tres-petit espace et crois pouvoir le dire, parce que, +dans une promenade ulterieure, en suivant, pendant cinq lieues environ, +cette meme dentelure de la Creuse, nos amateurs ne virent voler ces +lepidopteres meridionaux qu'en un certain coude, remarquablement abrite, +ou la chaleur etait veritablement accablante. + +Mais que le rayon habite par ces hotes etrangers ait un ou plusieurs +kilometres d'etendue, le fait de leur existence au centre de la France +n'en est pas moins fort curieux. C'est un peu comme si on rencontrait +des gazelles ou des antilopes dans la foret des Ardennes, par la seule +raison, je suppose, qu'une des vallees de cette foret serait assez +exposee au soleil pour leur avoir permis d'y rester depuis les ages +primitifs, ou l'on sait qu'ils y vivaient dans d'autres conditions +atmospheriques que celles d'aujourd'hui. + +Donc, gordius, algira et plusieurs coleopteres non moins etranges, qui +furent trouves ensuite au meme lieu, sont bien originaires de ce coin de +rochers et s'y reproduisent depuis que le monde a produit leur race, +avant l'homme, aux jours d'enfantement de la creation. + +Cela ne prouve qu'une chose, c'est qu'aussitot que les conditions +d'existence des differents etres ont ete etablies sur le globe, les +etres capables de peupler ce milieu s'y sont developpes et fixes, quelle +que fut la latitude. Mais le probleme, c'est de decouvrir en quoi +consistent toutes ces conditions d'existence, et principalement les +conditions d'alimentation de ces bestioles, si obstinement attachees, +pour la plupart, a se nourrir chacune d'une certaine plante, qu'il est +souvent impossible d'elever des chenilles transportees d'un lieu a un +autre. + +C'est toute une science pratique que l'elevage des chenilles, et +certaines educations font le desespoir des entomologistes. Pourtant, +ici, si le climat se rapproche de celui de l'Afrique et de la Provence, +la flore en differe a beaucoup d'egards. Par exemple, pour algira, je ne +vois pas dans ces regions, et je cherche en vain dans la _Flore +centrale_ de Boireau (l'ouvrage le plus complet et le plus consciencieux +possible) le moindre analogue avec le grenadier. + +Ces etres non domesticables, que l'on croit invariablement soumis aux +lois generales et inflexibles de l'instinct, sont donc susceptibles de +modifier le premier de tous les instincts, celui de l'alimentation, en +raison des ressources que leur offre le milieu ou ils se trouvent. +Gordius doit vivre sur les bruyeres, et pourtant il n'y a pas de +bruyeres dans la region ou nous l'avons rencontre. + +Que mangent donc ici les chenilles d'algira et de gordius? Grande +question de nos entomologistes; question qui fait rire au premier abord, +mais qui se rattache a une question fondamentale en histoire naturelle +et meme en philosophie: a savoir si certains animaux obeissent +aveuglement a des necessites fatales, ou s'ils ont, dans la mesure de +leurs besoins, le discernement raisonne qu'on leur refuse. Moi, je +penche pour la derniere hypothese. + +Et, puisque nous sommes en Creuse, demandons-nous pourquoi le saumon +quitte les eaux salees pour venir deposer sa progeniture dans les eaux +douces. Lui qui est un grand voyageur, fait-il deux ou trois cents +lieues contre le courant, dans les meandres et dans les obstacles des +fleuves et des rivieres torrentueuses, sans savoir ou il va, sans avoir +un projet, un but, une volonte, par consequent une idee? Allons donc! +Raconte-nous, o algira! l'histoire de la petite tribu oubliee dans les +grandes crises de l'atmosphere terrestre, sur le petit rocher ou te +voici. Dis-nous quelle myrtacee a fleuri autour du berceau de tes +ancetres; si la, dans quelque roche inaccessible, vegete encore la +plante nourriciere, aussi peu soupconnee des statisticiens de la flore +centrale, que tu l'etais toi-meme de ceux de la faune entomologique il +n'y a qu'un instant! + +Je crains de trop m'eloigner de _mon village_. Mais il s'agit de +description, et je ne peux pas tout a fait isoler le tableau de son +cadre. + +Qu'on prenne donc note de ceci, que mon village est situe dans une +region aussi chaude que les rives de la Mediterranee, et qu'il pourrait +devenir, si quelqu'un daignait decouvrir son existence et faire l'etude +attentive et scientifique de sa temperature, aussi achalande de malades +que Nice, Pise, Hyeres ou la Spezzia. + +Cela arrivera, je le parie, car tout se decouvre et s'exploite au temps +ou nous vivons; on fera des routes dans les escaliers de rochers; deux +lieues de chemin de fer pour embrancher mon village a Argenton: ce n'est +qu'une plaisanterie quand on le voudra. Ce voyage sera plus economique +de temps et d'argent que celui d'Italie. On batira des villas a la place +des chaumieres. Quelque ingenieux docteur, frappe de la beaute des dents +indigenes, et informe des cas frequents de longevite, decouvrira, dans +la qualite de ces eaux courantes qui jaillissent de toutes parts, et +dans la purete de cette atmosphere qui refuse la mousse aux arbres et le +lierre aux rochers, des conditions essentielles de guerison pour les +victimes des brouillards de Paris; et voila un pays transforme en un +clin d'oeil! + +En attendant que la mode etende son sceptre sur ces agrestes solitudes, +je me garde bien de nommer le village en question: je l'appelle sans +facon _mon village_, comme on dit _ma trouvaille_ ou _mon reve_. Il me +semble qu'il ne sera plus _mien_ des que j'aurai trahi son nom. Il le +faudra pourtant, mais a la fin de mon recit, et quand je l'aurai fait +aimer un peu, si j'en viens a bout. + +Tant il y a qu'en y revenant, le long de la Creuse, a travers des +eblouissements de paysages delicieux embrases de soleil rouge et coupes +de verdures splendides, je songeais en egoiste a cette decouverte +d'algira et de gordius. La presence de ces beaux petits frileux (gordius +est tout en or chaud teinte de bronze florentin) me faisait faire ce +raisonnement bien simple: la vigne gele en Toscane au 1er mai. En avril, +des humains gelent, faute de feu, de bois et de cheminees, a Frascati et +a Tivoli. La moindre chaumiere de *** (mon village) est mieux chauffee +que la plupart des palais d'Italie. Majorque (latitude de la Calabre) +est l'endroit de la terre, a moi connu, ou j'ai eu le plus froid et ou +j'ai vu les pluies les plus intarissables en hiver. Et, la, beaucoup +moins de cheminees qu'en Italie! Les vitres aux fenetres sont objets de +luxe. + +Pour fuir l'hiver, il est donc souvent fort inutile de faire beaucoup de +chemin, de s'embarquer et de perdre quinze jours en deplacements et en +deceptions, surtout quand on a sous la main des oasis ou, avec tres-peu +de temps, de depense et d'industrie, on pourrait, a tout instant, +trouver un nid propre et tranquille, des promenades charmantes, se +rechauffer et se refaire, se forcer soi-meme a prendre un exercice +vivifiant sans rompre avec ses habitudes de travail et ses devoirs de +famille, enfin sans cesser de vivre a un certain point de vue prohibe en +Italie et en Espagne; et notez bien qu'il n'est guere de localites +civilisees en France qui n'aient leur petit Eden sauvage, leur Suisse en +miniature, voire leur coin d'Italie et d'Espagne, aussi beau et mieux +expose que ne le sont les trois quarts de ces peninsules fameuses. + +Pourtant ces heureux et riches accidents de terrain sont souvent +deserts. Aucun voyageur ne daigne y porter ses pas; et ce sont, la +plupart du temps, des Anglais qui les decouvrent. + +--J'y songeais aussi precisement, me dit Amyntas, a qui je communiquais +ces reflexions en rentrant au village, et je me suis rappele notre +conversation dans le ravin de Marino. Depuis cette promenade autour de +Frascati, nous avons vu ensemble de bien belles choses, plus grandes, +plus bizarres que celles d'ici; je suis bien content de les avoir vues, +mais je n'eprouve pas le besoin de les revoir; tandis que la facilite de +venir ici me donne le plus grand desir d'y revenir souvent. On dit qu'il +faut payer la jouissance des voyages par d'inevitables fatigues et de +nombreuses contrarietes. Eh bien, s'il en est ainsi, si c'est une loi +generale d'acheter cher le plaisir de l'admiration, ce pays-ci est +vraiment trop beau pour etre si pres, si facile a aborder, si +hospitalier et si rempli de bien-etre. + +C'etait aussi l'avis de notre naturaliste. Il regrettait d'etre force de +partir le lendemain. Il n'avait jamais rencontre un pays si suave et si +sympathique. Il revait d'y revenir avec nous l'annee prochaine. + +Nous revions, nous autres qui ne sommes pas forces de vivre a Paris, de +nous arranger un pied-a-terre au village. La maisonnette ou nous avions +dormi etait a vendre pour ce prix modeste de cinq cents a mille francs +dont on nous avait parle. Amyntas la voulait pour lui. Moi, j'avais +envie de la maisonnette renaissance. + +Tout se passa en projets ce jour-la. + + + + +VI + + +Le lendemain, il faisait encore plus chaud. Nous devions ramener notre +naturaliste chez nous afin de l'embarquer pour Paris, ou ses affaires le +rappelaient imperieusement. On s'arrachait au village a grand regret. + +Nous fimes encore deux lieues dans l'eau et les rochers, pour explorer +le cours du torrent qui descend au bas du village et qui lui donne son +nom. + +C'est une toute petite gorge couverte de bois charmants et toute +herissee de rochers superbes. La marche est dure dans cette dechirure +tourmentee en zigzags; mais, a chaque pas, il y a un tableau delicieux +de fraicheur et de sauvagerie. + +Nous fimes halte dans un joli moulin, ou la meuniere, aimable et +avenante, avec un air de candeur qui ne gatait rien, nous servit du lait +et du beurre exquis, pendant que nous bercions son nouveau-ne dans le +plus joli berceau rustique qui se puisse imaginer, une vraie petite +creche en bois, suspendue par deux anneaux a un double pied. Le marmot +est au ras de sa couche, mais protege par des lanieres de laine bleue +artistement agencees pour le retenir sans le gener pendant qu'on le +balance a grande volee. Les berceaux, les armoires et les credences sont +encore, dans la demeure de beaucoup de ces paysans, des meubles +tres-anciens et tres-remarquables. + +Avant de quitter l'oasis que notre eminent historien M. Raynal appelle +avec raison le _Highland_ du Berry, nous donnames grande attention aux +figures, soit dans le village, soit sur les chemins et dans les hameaux +environnants. + +La physionomie humaine est la aussi explicite que le climat et la +vegetation; elle respire une amenite particuliere, avec une dignite +tranquille. Le paysan n'a pas le salut banal de certaines autres +localites du Berry. Mais, des qu'il est prevenu, il repond avec une +dignite douce. Il doit etre fin, puisqu'il est paysan, mais il n'est +pas sournois. Son temperament est sec et sain, sa demarche plus d'aplomb +et moins lourde que celle des gens de nos plaines. + +Les enfants sont admirables, et presque toutes les jeunes filles jolies +ou gracieuses. Parmi ces dernieres, deux types tres-distincts nous +frapperent: la blonde, fine, svelte, avec des yeux bleus d'une limpidite +et d'une melancolie particulieres; la brune, plus forte, tres-accentuee, +d'un ton pale et uni vraiment magnifique, avec des yeux espagnols +bistres en dessous et ombrages de longs cils, l'air serieux, meme en +riant. Toutes, quand elles rient, brunes et blondes, montrent des dents +extraordinairement jolies et finement plantees dans des gencives roses. +Les laides ont encore la bouche belle et l'oeil pur, et ceci est propre +aux deux sexes, bien que, comme dans d'autres portions du Berry, le +masculin nous ait paru le moins bien partage. + +Du reste, la comme ailleurs, la beaute des paysannes passe vite dans les +fatigues de la maternite jointes a celles du menage. Dans nos plaines, +elles devraient se conserver mieux, car elles n'ont pas de travail en +dehors de la maison, si ce n'est de garder au soleil quelques chevres et +moutons en pays plat. Celles du _haut pays de bas Berry_ nous ont paru +beaucoup plus actives et plus fortes, portant de lourds fardeaux dans +les rudes montees, ramenant hardiment leurs troupeaux a cheval dans les +sentiers des plateaux, ou gravissant, a pied, comme des chevres, les +talus escarpes de la Creuse. + +Le gros betail nous a paru tres-beau et abondant. Chez nous, le menageot +ne se permet que la chevre et l'_ouaille_; au bord de la Creuse, toute +famille a plusieurs vaches, plusieurs anes et un ou deux chevaux ou +mulets. Le pays le veut, disent-ils; on ne peut faire la recolte qu'a +dos de bete sommiere. Cela prouve qu'ils ont tous des recoltes a faire. +Les vaches sont remarquablement jolies, petites, mais propres et +luisantes comme des vaches suisses. On n'entretient pas sur elles, avec +amour, cette affreuse culotte de croute de fumier que, chez nous, on +croit necessaire a leur sante. + +On achevait alors la recolte des foins, a peine commencee chez nous. Les +bles etaient jaunes et dores quand les notres ne faisaient que blondir. + +La fenaison avait un tout autre aspect que dans nos prairies. Au lieu de +ces enormes boeufs magnifiquement atteles a de monumentales charrettes, +et trainant avec une lenteur imposante de veritables montagnes de +fourrage dans de grands chemins verts, on ne voyait que chevaux maigres +et agiles, mulets et baudets vigoureux, portant sur leur dos des charges +tres-artistement serrees en bottes tordues, et descendant avec une +adresse incroyable des sentiers rapides. La moindre petite anesse porte +ainsi dix fois par jour trois cents kilos et ne bronche jamais. + +Le conducteur a fort a faire. Au lieu de troner nonchalamment sur le +haut de son char, il faut qu'il accompagne et soutienne chaque bete dans +les passages difficiles. Le chargeur et le botteleur ne sont pas moins +affaires. Il faut plus de science pour etablir solidement une charge si +fuyante sur des cacolets qui garnissent toute la largeur des etroits +passages, que pour l'etaler en larges couches sur une large voiture a +qui la plaine fait large place. Aussi on va vite, on cause peu, on ne +perd pas le temps en raisonnements a perte de vue, le bras passe dans sa +fourche, un sabot plante sur l'autre, pendant que les nuages montent et +que la pluie se hate. On a moins d'eloquence et de majeste; on a plus de +vie et de feu, on est moins orateur, mais on est plus homme. + +On est aussi plus industrieux et plus artiste. + +Toutes les batisses sont jolies; la menuiserie est belle, et les +interieurs annoncent du gout. + +Enfin, un detail nous prouva que cette petite population etait riche et +independante. + +Madame Rosalie, notre eminente cuisiniere, nous avait prepare, pour le +second jour, un diner d'une abondance insensee: nous etions las d'etre a +table. Nous demandions qu'on fit nos lits; nous etions fatigues. Il fut +impossible de trouver une _femme de peine_ pour les faire. Excepte au +chateau, il n'y a pas de servantes dans le village; et, comme nous +admirions le fait, notre hotesse nous dit sur un ton de desespoir fort +plaisant: + +--Helas! que voulez-vous, ils sont tous heureux ici! Ils n'ont pas +besoin de _gagner_! + +Terre de Cocagne, adieu, et au revoir bientot, j'espere. + + * * * * * + +Ici, lecteur, si vous le permettez, je me servirai de notre journal; +car, des notre feconde excursion a G..., nous tinmes note de chaque +chose. + + + + +VII + + +Nohant, 7 juillet. + +Maurice, arrive d'avant-hier, a la tete montee par les recits d'Amyntas. +Je decouvre qu'il se rappelle fort peu notre village. Il n'y a passe +qu'une seule fois, il y a douze ans, et vite, la pluie au dos. + +Il a vu a Paris M. Depuizet (notre Chrysalidor), qui lui a parle avec +enthousiasme de notre promenade et des captures entomologiques +d'Amyntas. + +Voici donc la passion du lepidoptere qui se rallume chez lui. Il ne +croira, je pense, a ces captures merveilleuses que quand il les aura +faites lui-meme. Il parait, au reste, que le celebre M. Boisduval, +lequel en a ete informe tout de suite, n'en est pas moins surpris que +nous. Rapport en sera fait a la Societe entomologique de France, dont +ces messieurs ont l'honneur d'etre membres. + +Ainsi nos jeunes savants ont fait leur decouverte. Ai-je fait la +mienne? Ai-je reellement rencontre un village typique, un petit champ +d'observations particulieres, se rattachant assez a la vie generale? Il +faut le revoir. Nous y retournerons demain. + +On a beaucoup discute une question fort simple que j'appellerai, si l'on +veut, _le secret de la chaumiere_. + +Tout artiste aimant la campagne a reve de finir ses jours dans les +conditions d'une vie simplifiee jusqu'a l'existence pastorale, et tout +homme du monde se piquant d'esprit pratique a raille le reve du poete et +meprise l'ideal champetre. Pourtant il y a une mysterieuse attraction +dans cet ideal, et l'on pourrait classer le genre humain en deux types: +celui qui, dans ses aspirations favorites, se batit des palais, et celui +qui se batit des chaumieres. + +Quand je dis _chaumiere_, c'est pour me conformer a la langue classique. +Le chaume est un mythe a present, meme dans notre bas Berry. On ne s'en +sert plus que pour les petits hangars et appentis provisoires: la tuile +ne coute guere plus cher aujourd'hui, dure davantage, est moins exposee +a l'incendie, et n'engendre pas des populations d'insectes nuisibles. + +La police rurale a donc tres-bien fait d'interdire l'usage du chaume +pour la couverture des nouvelles constructions. Les peintres seuls s'en +plaindront et les litterateurs aussi; car une chaumiere, cela se voit +d'un mot; cela exprime et resume toute la vie rustique, toute la poesie +du hameau. Le _cottage_ n'est pas la chaumiere, c'est un faux bonhomme, +un fastueux mal deguise. La maison et la maisonnette sont des +designations trop generales qui s'appliquent a des chalets aussi bien +qu'a des villas. + +On aura beau se moquer de la vieille chaumiere des ballades et romances, +on ne comprendra pas de quoi il est question pour une maison de paysan, +tant que l'on n'aura pas trouve un nouveau nom pour la chaumiere sans +chaume. + +Va pour chaumiere! Trouverai-je mon ideal dans ce village? Non, un +ideal, cela ne se trouve nulle part. + +Combien j'ai salue, en passant, de ces chaumieres decevantes dans des +sites seduisants! combien j'en ai dessine dans ma tete, enfouies dans +des solitudes a ma fantaisie! Je n'avais jamais songe a les placer dans +un village. Aussi, je ne les placais nulle part; car, pour vivre au sein +d'un desert, il faut la force d'un anachorete ou la fortune d'un prince. +N'ayant ni l'une ni l'autre, je ferai, je crois, aussi bien de m'en +tenir a quelques observations sur la vie de paroisse. Elle doit avoir de +grands charmes et de terribles inconvenients! + +Connaissons les inconvenients et sachons s'ils sont compenses par les +charmes. S'il n'en est rien, nous reverons encore la chaumiere, car nous +ne pouvons pas venir a bout de vieillir a nos fantaisies, mais nous les +reverons dans d'autres conditions. + +Nous aurons gagne a cette etude de connaitre a fond un petit coin de ce +monde reel que quelques amis nous ont reproche de voir en beau. Comme si +c'etait notre faute! Nous serons plus realiste, puisqu'il parait que +nous ne l'avons pas toujours ete assez. Pourquoi non? On comprend tous +les jours, je ne dirai pas quelque chose, mais beaucoup de choses. + +Le fait est que, dans notre situation presente, nous pouvons tres-bien +connaitre la couleur et le dessin de la vie rustique, sans pouvoir +peut-etre penetrer assez avant dans la vie morale du paysan. Il se farde +peut-etre un peu devant nous, le ruse qu'il est! Nous ne dormons pas +sous son toit, nous ne vivons pas avec lui cote a cote a toutes les +heures du jour. Il a son travail, nous avons le notre. Quand nous nous +rencontrons, il a souvent des habits et sa belle humeur du dimanche; ou +bien, dans la semaine, avec son sarrau de toile sur le dos et sa pioche +a la main, il prend ce grand air serieux et reveur qui lui vient +toujours quand il regarde la terre. Chez lui, en famille, il est +peut-etre l'horrible scelerat qui, en d'autres contrees, a frappe les +yeux de notre grand Balzac et de plusieurs autres romanciers energiques. + +J'ai cependant bien de la peine a croire qu'il en soit ainsi partout et +meme qu'il y ait une campagne ou l'_homme de campagne_ soit si pervers +et si malin. J'ai vu, partout ou j'ai passe, l'ingenuite de l'enfant +chez ces hommes qui ne sont jamais que des enfants a barbe noire ou +blanche. L'enfant aussi est un grand diplomate quand il s'agit de se +faire gater; mais ses finesses sont _cousues de fil blanc_, on y cede +sans en etre dupe. + +Enfin, j'ai toujours vecu optimiste en principe et pas plus abuse qu'un +autre en pratique; je crois savoir, peut-etre plus que bien d'autres, +que la misere est mariee avec la paresse, c'est-a-dire avec l'ennui et +le decouragement; que l'ambition du mieux, dans les conditions +difficiles, est fiancee avec l'astuce et l'egoisme; mais, si je regarde +la classe industrielle riche ou pauvre, la caste nobiliaire progressive +ou retardataire, la classe artiste aspirante ou parvenue; si j'examine +enfin toutes les classes de la societe, j'y vois les memes qualites et +les memes vices que chez le paysan. Seulement, chez les gens _eduques_, +les qualites sont plus habiles a se faire valoir et les vices plus +habiles a se cacher. C'est donc parce que ce sournois de paysan est +maladroit dans ses ruses et tres-facile a penetrer, qu'il serait +considere comme le type de la faussete? J'aurais cru justement tout le +contraire. + +Je lisais dernierement dans une critique, tres-juste a beaucoup +d'egards, mais trop ardente pour l'etre toujours, que la Muse etait en +general trop aristocratique, et que, pour etre un vrai peintre, il +fallait consentir, comme le paysan, a mettre ses mains dans le fumier. + +Je relus trois fois la phrase; ce n'etait pas une metaphore, mais +c'etait une erreur. Le paysan ne met pas ses mains dans le fumier. Il +n'y touche qu'avec des outils a long manche. Il est quatre fois plus +degoute qu'il n'est utile de l'etre. Il fait beaucoup plus de bruit a sa +menagere pour une chenille dans sa salade que nous a nos domestiques. Il +ne boit pas comme nous a la premiere source venue. Il ne touche pas a +une bete malade sans de grandes craintes et de grandes precautions. Les +insectes des champs lui font souvent peur ou lui repugnent. Il a une +foule de prejuges qui font qu'il s'abstient de tout contact avec une +foule de choses que nous bravons, parce que nous les savons +inoffensives. + +Il y a des exceptions, des paysans malpropres; tous les gouts, meme les +gouts immondes, sont dans la nature. Mais, chez nous, je pourrais +compter ces exceptions. + +La villageoise se fait gloire de sa proprete scrupuleuse. Entrez dans +quelque _chaumiere_ que ce soit, elle ne vous presentera rien sans +l'avoir, avec ostentation, rince, essuye, epoussete devant vous. A de +meilleures tables, vous n'etes pas toujours certain de pouvoir vous fier +a tant de conscience. Cette conscience est une loi de savoir-vivre chez +le paysan. Le grand essuyage de la table, et le grand lavage des +_vaisseaux_ en presence de l'hote, est une indispensable politesse. Si +cet hote est un paysan, il se trouvera choque et boira avec mefiance +pour peu qu'on y manque. + +Si les _realistes_ voient parfois le paysan plus grossier qu'il ne l'est +_reellement_, il est certain que les idealistes l'ont parfois +quintessencie. Mais quelle est cette pretention de le voir sous un jour +exclusif et de le definir comme un echantillon d'histoire naturelle, +comme une pierre, comme un insecte? + +Le paysan offre autant de caracteres varies et d'esprits divers que +tout autre _genre_ ou _tribu_ de la race humaine. Ce n'est pas un +troupeau de moutons, et se vanter de connaitre a fond le paysan, c'est +se vanter de connaitre a fond le coeur humain; ce qui n'est pas une +modeste affirmation. + +Il y a, j'en conviens, un grand air de famille qui provient de +l'uniformite d'education et d'occupations. L'air simple et malin en meme +temps, la prudence et la lenteur des idees et des resolutions, voila le +cachet general. + +Ces hommes des champs sont-ils meilleurs ou pires que ceux des villes? +Je n'ai jamais pretendu qu'ils fussent des bergers de Theocrite, des +continuateurs de l'age d'or; mais je vois et crois savoir que, dans la +vraie campagne, au dela des banlieues et dans la veritable vie des +champs, il y a moins de causes de corruption qu'ailleurs. + +Donc, j'aime ce milieu, cette innocence relative, ces grands enfants qui +veulent faire les malins et qui sont plus candides que moi, puisque je +les vois venir, et meme _avec leurs gros sabots_, comme dit le proverbe. + +Le Berry est-il une oasis ou les grands vices n'ont pas encore penetre? +Peut-etre. Mon amour-propre de localite veut bien se le persuader. + +Pourtant je vois que les esprits inquiets de chez nous--il y en a +partout--se plaignent du paysan avec amertume, et je vois que les +esprits realistes--il y en a aussi chez nous--sont frappes du cote rude +et chagrinant de la vie paysanne. Je veux bien m'en plaindre aussi pour +mon compte. Je sens a toute heure, entre ces natures mefiantes et mes +besoins d'initiative, une barriere que je dois souvent renoncer a +franchir, dans leur propre interet, vu qu'ils feraient fort mal ce +qu'ils ne comprennent pas bien. Mais, de ce que ces hommes sont autres +que moi, ai-je sujet de les hair et de les mepriser? + +J'entendais l'un d'eux dire a un monsieur qui le traitait de _bete_ +parce qu'il s'obstinait dans son idee: + +--On a le droit d'etre bete, si on veut. + +Parole profonde dans sa niaiserie apparente. Toute ame humaine sent +qu'elle ne doit pas aller en avant sans avoir acquis sa pleine +conviction, et il me semble qu'il y a un fonds de grande sagesse a etre +ainsi. On pourra compter beaucoup sur l'homme qui aura franchi avec +reflexion ses propres doutes. + +Voici ce que dit sur le paysan berruyer le tres-grave et tres-excellent +historien M. Louis Raynal, premier avocat general a la cour royale de +Bourges en 1845; notez ce titre, qui exclut l'idee d'une candeur trop +enfantine et d'une inexperience trop romanesque: + +"Ces populations, auxquelles manquent, il faut en convenir, un certain +eclat et une certaine vivacite d'intelligence, sont _generalement, sous +le rapport moral, dignes d'une haute estime_. Sans doute, les progres du +temps, qui n'amene pas toujours des perfectionnements sans melange, +n'ont pas assez completement respecte leur moralite et leurs croyances. +Mais il reste encore, _surtout dans nos campagnes, un fonds remarquable +de probite et de loyaute_. Des esprits chagrins le nient, soit pour +exalter le passe au prejudice du present, soit parce que les interets +etablissent trop souvent, entre la classe qui possede le sol et celle +qui l'exploite, une sorte de rivalite malveillante. Mais ne calomnions +pas notre temps et notre pays. Combien n'existe-t-il pas encore dans +les _domaines_ du Berry de familles vraiment patriarcales? Ne +confie-t-on pas tous les jours a nos paysans de riches troupeaux a +vendre au loin, des marches importants a conclure, sans que le maitre +puisse exercer de surveillance? Et citerait-on beaucoup d'exemples que +cette confiance ait ete trompee?" + +Digne magistrat, je ne vous le fais pas dire, et vous n'ecriviez pas +ceci pour les besoins de la cause, car votre grand ouvrage est l'oeuvre +d'une haute impartialite. Je me rassure en vous lisant, car j'ai ete +taxe souvent de bienveillance aveugle et de point de vue trop +_florianesque_. Je ne tiens pas a m'en disculper, ne prenant pas le +reproche pour une injure, tant s'en faut. Mais, si le doute fut entre +dans mon coeur, j'en eusse ete bien attriste. Je ne sais rien de plus +amer que de mepriser mon semblable. + +Sortons donc, allons au jour, au chemin, aux champs, au village. + +Tranquille vallee, je te remercie d'avoir resume pour moi l'antique +inscription qu'on lisait encore, en 1815, sur un pilier de la porte +d'Auron, a Bourges: + + INGREDERE. QUISQUIS MORUM. CANDOREM AFFABILITATEM ET. SINCERAM. + RELIGIONEM. AMAS REGREDI. NESCIES. + +_Entrez, vous qui aimez la candeur, l'affabilite dans les moeurs et la +piete sincere. Vous ne saurez plus vous eloigner_. + +Et nous, ne nous inquietons plus de ceux qui nous crient: "Vous vous +trompez, tout est mal!" Cela ne prouve qu'une chose, c'est que, des +choses humaines, ils ne voient que les mauvaises. Allons-nous-en par les +pres et par les sentes, sans parti pris d'avance, mais avec le coeur +aussi ouvert que les yeux. + +Nous ne sommes pas fache de pouvoir, une fois de plus, surprendre +l'homme des champs dans sa tache et le tableau dans son cadre, les +grands boeufs dans les herbes et les petites fleurs dans le _riot qui +riole_, sans etre force de nous dire que cet homme est un scelerat, ce +tableau une vision, ces boeufs des alambics a fumier, ces fleurettes des +poisons et ce ruisselet une sentine d'immondices. + +D'autres peuvent prendre le reel par ce cote apre et triste, et avoir du +talent pour le peindre. Mais ce qui me plait et me charme dans la +realite est tout aussi reel que ce qui pourrait m'y choquer. On voit +souvent sur les fenetres, dans les faubourgs des petites villes, de +beaux oeillets fleurir dans des vases etranges. Le vase fait rire, +l'oeillet n'en est pas moins beau et parfume. Ils sont aussi reels l'un +que l'autre. J'aime mieux l'oeillet. Chacun son gout. + + + + +VIII + + +8 juillet. + +Nous sommes en route en plein midi. La chaleur est tombee. Il fait meme +tres-froid en voiture decouverte, a cinq heures. L'orage d'avant-hier +nous fait esperer de ne pas trouver _notre Afrique_ trop _reelle_, cette +fois. + +Nous sommes quatre, car nous avons entraine a notre promenade notre +jeune et chere ***, une artiste adorable qui est aussi de la famille a +present, et qui veut avoir son nom entomologique comme les autres. +Blanche et blonde, elle a droit au nom d'_Herminea_, d'autant plus que +cette belle _notodontide_, s'etant posee sur sa robe, a ete, par sa +fraicheur, jugee digne de servir d'individu dans la collection. + +Il fallait bien que Maurice eut aussi son surnom, emprunte a ses plus +recentes preoccupations. Il s'appellera Parthenias jusqu'a nouvel +ordre; car ces noms recherches ont la facilite de changer tous les ans, +selon la recherche dominante de la saison des courses. + +J'aurais bien eu le droit d'en prendre un aussi, car j'avais _cueilli_ +sur une fleur, a la derniere excursion, la variete de la zygene du +trefle _aux taches reunies_, et j'avais eu une mention honorable. Mais +je pensai que la modestie me faisait un devoir de ne pas exploiter une +capture toute fortuite, et dont je n'avais pas assez senti l'importance. + +Nous avions cinq heures de route. + +Nous voici, direz-vous, bien loin de notre village. Mais non; nous y +arrivons. + +Parthenias se reconnait, Herminea se recrie, Amyntas trouve le site +encore plus joli que la premiere fois. Mais la jeune voyageuse a la +migraine; elle s'endort. Les deux naturalistes descendent au lit de la +Creuse. Je m'en vas flanant ou plutot flairant par le village. Je +cherche la realite triste et chagrine de tres-bonne foi: est-ce ma +faute? je ne puis la trouver la. + +Sur tous les escaliers sont groupees les jolies filles ou les bonnes +femmes, qui me regardent avec de bons ou beaux yeux, et qui sourient, +attendant que je les previenne. J'aime cette discretion ou cette fierte. +Je fais les avances: etranger, c'est mon devoir. La reponse est prompte, +tres-familiere, mais vraiment bienveillante. + +On parle tres-bien ici, encore mieux que dans la vallee Noire, ce qui +n'est pas peu dire. Plus nous touchons a la limite de notre langue +d'_oil_, plus le langage s'epure, plus l'accent s'efface. J'aurais cru +le contraire, mais c'est ainsi. Ici, point de _j'avons, j'allons_, etc., +a la premiere personne. Pas plus que chez nous on ne fait cette faute +grossiere. + +On se sert meme ici de mots qui sentent la civilisation et qui depassent +le vocabulaire a moi connu du bas Berry. On dit _enorme, immense_, ce +qui parait singulier dans ces bouches rustiques. Sylvain, notre cocher +berrichon, croit qu'on se sert de mots latins et ouvre de grands yeux. +Le seul mot patois qui se glisse dans la conversation quelquefois, c'est +_ie_ pour _elle_. + +Les femmes d'ici sont tres-superieures en caquet facile ou sense a +celles de chez nous, mais elles ont moins de retenue. + +Tout en causant, j'apprends une particularite. Elles travaillent +beaucoup plus que les hommes, et se piquent d'etre plus actives, plus +courageuses et plus avisees. Elles se plaignent de la fatigue, mais +elles s'en prennent au rocher, et non au pere ou au mari, qui me parait +etre l'enfant gate de chaque maison. + +Comme chez nous, la maternite est tres-tendre; de plus, les femmes sont +orgueilleuses de la beaute de leurs enfants, et chacune va chercher le +sien pour vous le montrer. + +J'en regarde un tout seul de l'autre cote de la rue. Il est fort +barbouille, ce qui ne l'empeche pas d'avoir une tete d'ange. C'est un +ange qui a mange des guignes, voila tout; et pourquoi pas? + +Je m'approche pour l'admirer. Une belle femme s'avance sur le perron et +me crie d'un air brusque et charmant: + +--Il est a moi, celui-la. Il n'est pas plus mal _bati_ qu'un autre, +_hein?_ + +_Bati_ n'est pas le mot dont elle se servit; elle jura bel et bien, +mais d'une voix douce et avec l'aisance triomphante d'une reine a qui +tout est permis. Realite, tu ne me genes pas! + +Du haut d'un chemin rocheux qui s'en va, comme il peut, rejoindre la +grande route, on embrasse tout le village. De quelque cote qu'on le +regarde, il est charmant, ce village privilegie. + +Les collines qui l'enserrent ont des formes suaves; ses masses de +verdure sont bien disposees, ses rochers ont, de loin, ce beau ton lilas +qui est particulier aux micaschistes des bords de la Creuse, couleur +tendre qui se forme, je ne sais comment, de plusieurs tons sombres. + +Mysteres de la couleur, les vrais peintres vous saisissent et vous +constatent, mais ils ne vous expliquent pas. Quel artiste a jamais connu +le secret de son art? C'est par le sentiment que la revelation lui +arrive, mais le sentiment ne s'explique pas par des raisonnements. + +Je redescends au village par un autre chemin. Je vais revoir la maison +renaissance, j'en suis epris; deux vieilles soeurs l'habitent, deux +paysannes tres pauvres. + +Elles ne sont nullement etonnees de mon attention; elles m'invitent a +entrer, elles savent que leur maison est interessante; elles ne sourient +pas dedaigneusement, comme on fait chez nous, quand l'artiste s'arrete +pour regarder avec amour un vieux mur. Elles voient souvent des +peintres, elles savent que _ce qui est ancien est beau_. C'est ainsi +qu'elles s'expriment. + +Elles savent aussi que nous sommes tentes de l'acquisition d'une +chaumiere; mais elles ne se soucient pas de vendre, et, moi, je ne me +sens pas assez capitaliste pour faire reparer cette ruine. + +Je fais le tour du village, et j'interroge chacun. Tout le monde est +enchante de mon idee. On m'accueille comme si j'avais deja droit de +bourgeoisie; on m'invite a rester, on m'offre bonne amitie et on me +promet bon voisinage; mais, quand il s'agit de quitter son toit pour me +le ceder, on secoue la tete: + +--Vendre sa maison! est-ce qu'on vend sa maison! + +Je ne peux me defendre d'etre touche de ce sentiment qui se manifeste +avec une austerite antique. J'offrirais en vain de quoi faire batir une +belle et bonne maison a la place de la masure qui s'ecroule; ce ne +serait pas celle ou l'on a vecu et ou l'on veut mourir. Fusse-je assez +riche pour m'obstiner dans ma fantaisie, car je sais bien qu'a prix +d'argent on arrive a triompher de tout, je ne me sentirais pas le +courage d'insister pour vaincre cette sainte repugnance. + +Je constate encore une particularite. Tout le monde, ici, est _monsieur_ +ou _madame_. Chez nous, ces denominations aristocratiques sont tout a +fait inconnues, et si on appelle le paysan _monsieur_, il croit qu'on le +raille et il vous reprend. Ici, on vous reprend quand vous dites le nom +des gens tout court; et, quand je demande Moreau par le village, on me +repond: + +--Quel Moreau? M. Moreau du Pin? + +J'entre dans un bouge miserable, et je demande qui demeure la. + +--Monsieur ***. + +--Quel est l'etat de ce M. ***? + +--Il cherche son pain. C'est un homme qui n'a rien. + +--Un ancien bourgeois? + +--Mon Dieu, non; un homme comme nous. + +Me voila bien averti. Je donne du monsieur meme aux mendiants, et ils +m'y paraissent fort habitues. Au reste, ces mendiants sont rares: on en +compte deux ou trois dans la commune. + +Les gallinaces sont magnifiques. Aujourd'hui que _la mode y est_, on +peut constater, dans le fond des campagnes, des localites qui ont su +profiter de l'amelioration des races. + +Le petit poulet noir, etique et maraudeur, impossible a engraisser, +parce qu'il deperit dans les basses-cours, tend a disparaitre. Le coq de +Cochinchine pur sang ne le remplace pas d'emblee avec avantage. Il +demande trop de soins et craint nos longs hivers. Il devient goutteux de +bonne heure. Ses filles, nees de la poule normande ou de la poule du +Mans, sont riches pondeuses, couveuses assez fideles, meres sans souci +et sans constance pour leurs poussins, qu'elles abandonnent trop vite. +Voila les resultats obtenus chez nous. + +Ici, les croisements ont produit une superbe espece, tres-robuste. On +n'a pu me dire le nom du type qui l'a amene. + +--Ce sont de gros oeufs qu'on a donnes a _madame_ une telle du village; +et qu'elle a fait couver. Il lui est venu un beau coq qui a _cause_ avec +nos poules, et, depuis quatre ou cinq ans, toutes nos volailles sont +_venues_ belles. + +Il faut dire aussi que les conditions d'elevage sont excellentes dans ce +bourg. La communaute de passages et l'absence de clotures aux +habitations en font une vaste basse-cour ou la volaille trotte, gratte, +mange et grimpe partout en liberte. + +Le roi de ce pays de Cocagne est un coq blanc glace de jaune citron, a +large crete d'un rouge de corail. Il est escorte de deux poules: l'une +pareille a lui, l'autre plus blonde et non moins belle. Je ne sais de +quel croisement ils resultent, mais ils seraient dignes de figurer chez +un amateur. Ce n'est pas le lourd coq cochinchinois sans queue, +ridiculement jambe, a l'air stupide et feroce. Celui-ci a une robe +charmante et des formes parfaites, des pattes delicatement decoupees, la +demarche aisee et la physionomie fiere mais fort affable. + +Je suis tres-reconnaissant envers l'eminent peintre Jacque de m'avoir +inspire, par ses etudes ingenieuses et savantes sur la matiere, et +surtout par ses adorables tableaux et dessins (ceux-ci publies dans le +_Magasin pittoresque_ et dans le _Journal d'Agriculture pratique_), un +redoublement d'amitie pour le coq et la poule. + +Au point de vue de l'alimentation, il y a le cote de haute utilite que +tout le monde apprecie; mais, au point de vue de cette amitie de +bonhomme dont on s'eprend dans la vie domestique pour les animaux +apprivoises, le coq et la poule meritaient mieux de nous que le supplice +de l'engraissage force et les tristes honneurs de la broche. Ils sont +des types d'affection conjugale et de touchante maternite, et ils ont +cet avantage sur la plupart des animaux dont nous nous entourons, que +nous pouvons les rendre parfaitement heureux. + +Il y a de petites especes ravissantes qui ne _grattent pas_, et que +l'on pourrait laisser vivre dans les jardins. Ces oiseaux ont le naturel +si raisonnable, qu'ils ne s'ecartent presque pas de la petite cabane +qu'on leur batit sous un arbre, et ne franchissent jamais une etroite +limite qu'ils s'imposent a eux-memes. Ils connaissent, sans banalite de +confiance, les gens qui les aiment; ils les suivent, mangent dans leur +main, perchent a cote d'eux sur les branches, dinent a leurs cotes, si +l'on dine en plein air par le beau temps, et se rendent en grande hate, +a toute heure, au moindre appel d'une voix amie. + +A ce caractere sociable et a cette domesticite fidele, ils joignent la +beaute merveilleuse dans certaines especes meme tres-rustiques et +tres-communes, et l'infinie variete dans l'imprevu des reproductions et +dans le caprice des croisements. A chaque eclosion, on voit arriver des +surprises, des petits qui different essentiellement du pere et de la +mere, et qui aussitot forment des genres et des sous-genres +interessants. + +Il n'y a pas eu moyen, aujourd'hui, de contempler le village _intra +muros_: nos compagnons veulent voir le pays; c'est le village qui se +promenera avec nous. + +Tandis qu'Herminea equite vaillamment un ane modele, un ane qui passe +partout comme un bipede, Moreau nous suit avec sa belle-soeur, madame +Anne, son filet de pecheur, son cheval charge de provisions, et son +neveu, _M. Fred_ (diminutif d'Alfred). Ce dernier n'a d'autre motif de +nous accompagner que celui de porter une poele. + +Une poele? Oui, une poele a frire. Moreau a son idee, il faut le laisser +faire. D'ailleurs, ce detail fait bien, en queue de la caravane. Nous +avons l'air d'une tribu qui se deplace, d'autant plus que nous partons +au milieu de la pluie et du tonnerre, comme des gens forces de partir. + +Ou dejeunera-t-on? Ou l'on voudra, et quand tout le monde aura faim. +Nous sommes surs de trouver partout du gazon pour siege, des rochers +pour table et des arbres pour tente. + +On remonte le cours de la Creuse. Comment s'arracher de cette oasis? Et +puis la sont les insectes a l'existence fantastique et l'espoir de +nouvelles decouvertes. + +Au bout d'une heure de marche, tout le monde regarde avec amour le +cheval porteur du dejeuner. + +On fait halte au milieu des roches blanches, en face du grand rocher +noiratre dit le _roc a Guyot_. + +Pendant que les uns deballent des provisions, les autres se mettent en +quete du dessert. + +Les cerneaux ne sont pas formes, mais _M. Fred_ grimpe sur les +cerisiers, et apporte sans facon des rameaux charges de fruits. Je +m'inquiete de ce mode de contributions trop directes. + +--Ca ne fait rien, repond Moreau; les gens seraient la, qu'ils vous +offriraient ce qu'ils ont. D'ailleurs, ce qui est plante sur les +sentiers est au passant, et ce qui est loin des habitations est aux +oiseaux. + +Sylvain fait, avec des roches plates et des galets ronds, des sieges et +des tables; il eleve des dolmens sans les avoir. + +C'est le moment d'examiner ces galets. + +Ce sont des blocs de granit magnifiques, roules et amenes la par la +Creuse, et qui n'appartiennent nullement au terrain primitif ou nous +nous trouvons. Ils sont en si grand nombre dans certains coudes de la +riviere, qu'on pourrait les utiliser. On l'a essaye pour le pavage et +les ponts d'Argenton; mais les transports etaient trop couteux et trop +difficiles; on y a renonce. + +Helas! on n'y renoncera pas toujours. L'homme s'emparera de tous les +sanctuaires. Il y aura une route sur cette rive charmante ou aujourd'hui +le sentier existe a peine, et tous ces sauvages accidents ou l'on se +sent a mille lieues de la civilisation disparaitront pour faire place au +grand droit de tous: au progres! + +Nous retrouvons les galets brises; leurs flancs sont d'un grain micace +compacte et des plus beaux tons, depuis le gris de fer jusqu'au rose +vif, en passant par le gris de perle rose et le lilas bleuatre. + +La Creuse a apporte la les plus beaux echantillons des divers bancs +granitiques qu'elle parcourt depuis sa source. Elle vous presente un +musee complet de sa mineralogie; des gneiss brillants et varies, des +micaschistes qui ont l'apparence et l'eclat de l'or et de l'argent +disposes en veines sinueuses, des quartz d'une beaute qui rivalise pour +l'oeil avec les marbres les plus precieux, et des sables de mica +pulverise qui font briller les sentiers comme des ruisseaux au soleil. + +Pendant cet examen, madame Anne cherche une cheminee. Elle trouve un +bloc bien expose pour que la fumee ne nous incommode pas. Elle ramasse +du bois mort, elle allume son feu et retrousse ses manches. + +Sylvain veut laver la poele. + +--Ah! malheureux! que faites-vous la? s'ecrie-t-elle. Laver la poele +d'avance! vous voulez donc faire manquer la peche? Ca porte malheur au +pecheur; ne le savez-vous point! + +En effet, Moreau n'est pas heureux; il s'en va tout habille dans les +rochers submerges et dans les courants, lancant son filet avec maestria, +avec rage, avec majeste, avec douleur: rien n'y fait, pas de truites, +pas de saumons! Mais nous n'etions pas si ambitieux. Une friture de +barbillons sortant de l'eau, rissoles dans l'huile et servis brulants, +c'est un excellent mets. Les poulets froids, les oeufs mollets, les +artichauts crus, la galette, les guignes et le cafe, voila, j'espere, un +festin royal! La salle a manger est si belle et l'appetit si ouvert! + +Moreau, ereinte, trempe comme un canard, rit quand on s'etonne de son +regime. Il boit et mange sobrement, fait un somme sur l'herbe, et +s'eveille gai comme un pinson, pret a recommencer. + +Madame Anne a dejeune de bon coeur avec nous; mais son fils, _M. Fred_, +s'est exalte. Il devient d'une loquacite desesperante. Heureusement, il +s'en retourne au village avec sa mere et le cheval portant les debris du +festin. + +Nous reprenons le cours de la Creuse jusqu'au roc du Cerisier, le plus +beau de toute cette region. Il surplombe la riviere qui bat sa base, et +Moreau, qui nous a fait grimper par-dessus la derniere fois, veut nous +faire recommencer l'ascension a cause de l'ane. Mais nous nous obstinons +a passer sur les roches a fleur d'eau, et l'ane y passe sans brancher. +De memoire d'ane, on n'avait vu pareille chose; mais aussi quel ane! + +Derriere le grand rocher, sur un espace d'une centaine de pas, s'etend +le site ardu et severe que nous avons baptise le Sahara. Pas un souffle +d'air, pas un arbre pour s'abriter, pas une place herbue pour separer +les pieds du roc brulant. + +En plein midi, il y a un peu de quoi devenir fou; mais algira et gordius +apparaissent instantanement, comme s'ils attendaient nos naturalistes. +Alors, tout est oublie: le soleil ne darde pas de feux dont on se +soucie. Voila nos enrages tout en haut du precipice, oubliant de songer +aux viperes qui abondent et au moyen de redescendre tout ce qu'ils ont +gravi. N'importe, les captures sont effectuees, et on descend comme on +peut. + +Cette roche feuilletee se divise en escaliers friables et perfides, et +les herbes brulees qui s'y attachent sont glissantes comme de la glace. +L'emotion fait oublier a ceux qui regardent la chasse les souffrances de +la fournaise. Outre les papillons desires (ce que les entomologistes +appellent leur _desideratum_), on rapporte des merveilles inattendues, +des coleopteres avec lesquels on avait fait connaissance a la Spezzia, +dont le climat est aussi un peu celui de l'Afrique. + +On va plus loin, on se retourne pour regarder encore la belle silhouette +du rocher, qui parait grandiose par sa proportion avec le site +environnant. Au pied des Alpes, ce serait un grain de sable; la ou il +est, c'est un pic alpestre. + +Mais on avance, et les talus s'abaissent, la riviere n'a plus de +rochers, et, pendant un certain temps, ombragee de beaux arbres, elle +semble noire et morte. Les gazons refleurissent, l'air circule et les +insectes meridionaux disparaissent. Moreau nous trouve des sources +fraiches, et, apres une nouvelle halte, on reprend a travers champs, par +le plateau, la direction du village. + +En general, ces plateaux sont tristes et nus, mais ils sont courts et +s'abaissent brusquement vers de jolis bouquets de bois de hetres et de +chenes enfouis dans des dechirures de terrains tres-amusantes. + +On remonte, on traverse, en soupirant un peu, des moissons au-dessus +desquelles la chaleur danse et miroite. Enfin on redescend rapidement au +village par une fente profonde, chemin en ete, torrent en hiver. + +On ne saurait definir la production generale du pays, tant elle est +inegale et variee sur ces terrains tourmentes de mouvements capricieux! + +Dans des veines ombragees et humides, les fourrages sont magnifiques a +la vue, bien que grossiers de qualite; le _brin_ est trop gros, et nos +chevaux le refusent absolument; ceux du pays, moins delicats, en font +leurs delices. Sur les hauteurs pierreuses croissent de maigres +froments, gravement malades cette annee, et dont le grain eclate en +poudre noire. Mais, a deux pas plus bas ou plus au nord, ou plus au sud, +la moisson du ble, de l'orge ou de l'avoine, est superbe. Ailleurs et +non loin, c'est la vigne qui souffre ou prospere. La culture se fait +industrieuse, essayeuse, observatrice, comme dans tous les pays +accidentes. On finit par utiliser les recoins les plus rebelles et par +ne rien abandonner au desert de ce qui est praticable, c'est-a-dire de +ce que le pied et la main peuvent atteindre. + +Somme toute, la contree est riche, le vin tres-potable, le pain +excellent, les legumes aussi. La grande variete des produits est +toujours une source d'aisance pour le paysan, parce que bien rarement +tout manque a la fois. C'est ce qui leur fait dire avec raison que les +_chetifs_ pays sont les meilleurs. En effet, dans les terres legeres et +inegales des varennes, on trouve parfois plus de ressource que dans +l'uniforme et opulent fromental. On possede dix fois plus d'espace, et +bien qu'une _boisselee_ de chez nous paraisse en valoir dix des autres, +le resultat general prouve que ces terres mediocres rapportent, en +proportion de leur prix, un bon tiers de plus que celles de premiere +qualite. + +Cela provient surtout de ce que l'on s'ingenie davantage. + +--Nous nous _artificions_ a toute chose, me disait un paysan de par la. +Nous savons faire pousser le noyer et le chataignier cote a cote, chose +reputee impossible dans vos endroits. Nous greffons toute sorte d'arbres +fruitiers les uns sur les autres: tant pis pour ceux qui manquent. Nous +ne craignons pas de recommencer, pas plus que d'apporter de la terre a +dos de mulet, a dos d'ane et meme a notre dos de chretien, dans des +hottes, pour nous faire un petit jardin dans un trou de rocher. On +_s'invente_ tout ce qu'on peut, et, si les courants d'eau emportent +l'ouvrage a la mauvaise annee, on recommence un peu plus haut, on +endigue, on s'arrange et on se sauve. + +Ce paysan industrieux et entreprenant est, et je le repete, moins +solennel et moins poetique que le notre: il ressemble plus a un +Auvergnat moderne qu'a un vieux Gaulois. Il manque de cette majeste +qu'on peut appeler _bovine_ chez l'homme de la vallee Noire; mais il est +plus interessant dans son combat avec la terre, et, s'il reve moins, il +comprend davantage. + +Encore un trait caracteristique: le paysan de chez nous a peur de l'eau. +Il croit que le bain de riviere est malsain, le dimanche, pour qui a sue +la semaine. Il croit que la natation est un plaisir d'oisif. Il se noie +dans un pied d'eau. + +Ici, tout le monde va a l'eau comme des canards. Le dimanche soir, +toute la population nage, plonge, dresse des bambins a se jeter dans les +bassins profonds du haut des rochers et a pecher a la main sous les +blocs de la riviere. Quelques femmes nagent aussi. On se partage gaiment +la peche et on rentre pour la manger toute fraiche en famille, sauf les +belles pieces, qui sont vendues a Argenton quand il n'y a pas +d'etrangers au village. + +Ce poisson est exquis, meme le fretin. Il a la chair ferme et +savoureuse. + +La bonne et vraie peche se fait avant le jour; aussi vous pourriez +marcher la nuit tout le long de ce desert, avec la certitude de +rencontrer, a chaque pas, des figures affairees mais bienveillantes. + +Les meuniers et les pecheurs vivent en bonne intelligence: filets et +bateaux sont pretes a toute heure, et ce continuel echange constitue une +sorte de communaute. On ne se gene guere pour lever la vergee qu'on +rencontre sur les ilots dans le courant. Mais c'est a charge de +revanche, et la grande prudence du Berrichon evite les reproches et les +querelles. Les pecheurs ont un soin de prevoyance qui ne viendrait +jamais a ceux de l'Indre. Quand on peche les etangs, ils achetent le +fretin et _rempoissonnent_ leur riviere pour l'avenir. + +En traversant une ravissante prairie, nous eumes a saluer une +tres-vieille dame du hameau des Cerisiers, qui gardait ses vaches en +cornette et jupon court. + +Elle etait seule dans cet Eden champetre, droite, rose, enjouee. + +Moreau m'apprit que c'etait une personne riche, la mere d'un de nos +amis, avoue tres-considere dans notre ville. + +--Comprenez-vous, nous dit-il quand nous fumes a quelques pas de cette +venerable pastoure, qu'une dame comme elle, qui a le moyen d'avoir trois +vacheres pour une, prenne son plaisir a etre la toute seule a son age, +par chaud ou froid, vent ou pluie? + +--Ma foi, oui, pensai-je; je le comprends tres-bien. Je sais que son +fils, qui la respecte et la cherit, a fait son possible pour la fixer a +la ville aupres de lui. Mais elle s'y mourait d'ennui; le bien-etre et +le repos lui retiraient l'ame du corps. Il y a dans ces natures +agrestes une poesie qui ne sait pas rendre compte de ses jouissances, +mais que l'esprit savoure dans une quietude mysterieuse. Oui, oui, +encore une fois, l'aspiration a la vie pastorale, le besoin d'identifier +notre etre avec la nature et d'oublier tous les faux besoins et toutes +les vaines fatigues de la civilisation, ce n'est pas la un vain reve; +c'est un gout inne et positif chez la grande majorite de la race +humaine, c'est une passion muette et obstinee qui suit partout, comme +une nostalgie, ceux qui ont mene, des l'enfance, la vie libre et reveuse +au grand air. + +Et, quand cette passion s'est developpee dans une contree adorable, +est-il un artiste qui ne la comprenne pas et qui ne la voie pas flotter +dans ses pensees comme le songe d'une vie meilleure? + +Tout le monde la comprendrait, cette passion, si la nature etait belle +partout. Elle le serait, si l'homme voulait et savait. Il ne s'agirait +pas de la laisser a elle-meme, la ou elle se refuse a nourrir l'homme. +Il s'agirait de lui conserver son type et de lui restituer, avec les +qualites de la fecondite, le caractere de grace ou de solennite qui lui +est propre. + +Cela viendra, ne nous desolons pas pour notre descendance. Nous +traversons les jours d'enfantement de l'agriculture. La terre n'est +ingrate que parce que le genie de l'homme a ete paresseux. Nous sortons +des tenebres de la routine. La science et la pratique prennent un +magnifique essor au point de vue de l'utilite sociale. La vie materielle +absorbe tout, la question du pain enfante des prodiges. Les artistes et +les reveurs ont tort pour le moment. + +Il le faut, et n'importe! car le sentiment du beau et les besoins de +l'ame reviendront quand la production aura paye l'homme de ses depenses +et de ses peines. La question des arbres viendra le preoccuper quand il +aura trouve le chauffage sans bois. La question des fleurs descendra des +regions du luxe aux besoins intellectuels de tous les hommes. La +question des eaux et des abris de rochers fera des prodiges quand il y +aura communaute, je ne dis pas de propriete (je ne souleve pas cette +question), mais de culture en grand avec une direction savante et +intelligente. + +Deja les efforts particuliers de quelques riches amis du beau font +pressentir ce que sera la campagne en France dans une centaine d'annees +peut-etre. On comprend deja tres-bien qu'un parc de quelques lieues +carrees soit une fantaisie realisable, et que, au milieu de ses grandes +eclaircies et de ses immenses pelouses, les moissons et les fauchailles +s'effectuent facilement a travers des allees ombragees et doucement +sinueuses. + +Il n'y a donc pas de raisons pour qu'un jour, quand l'interet social +aura prononce qu'il est indispensable de reunir tous les efforts vers le +meme but, des departements entiers, des provinces entieres, ne +deviennent pas d'admirables jardins agrestes, conservant tous leurs +accidents de terrains primitifs devenus favorables a la nature de la +vegetation qu'on aura su leur confier, distribuant leurs eaux dans des +veines artificielles fecondantes et gracieuses, et se couvrant d'arbres +magnifiques la ou ne poussent aujourd'hui que de steriles broussailles. + +A mesure qu'on obtiendra ce resultat, en vue du beau en meme temps +qu'en vue de l'utile, les idees s'eleveront. Le gout ira toujours +s'epurant, le sentiment du pittoresque deviendra un besoin, une +jouissance, une ivresse pour le laboureur, aussi bien que pour le poete. +Ce sera un crime que d'abattre ou de mutiler un bel arbre, une +grossierete que de negliger les fleurs et d'aplanir sans necessite les +asperites heureuses du sol; un cretinisme que de detruire l'harmonie des +formes et des couleurs sur un point donne, par des batisses +disproportionnees ou criardes. L'artiste ne souffrira plus de rien, +l'idealisme et le realisme ne se battront plus. + +Toute reverie sera douce, toute promenade charmante; et vous croyez que, +vivant dans le beau et le respirant comme un air vital dans la nature +redediee a Dieu, les hommes ne deviendront pas plus intelligents en +devenant plus riches, plus vrais en devenant plus habiles, et plus +aimables en devenant plus satisfaits? + +Amyntas s'est decidement epris de la maisonnette ou nous sommes loges. +Il y reve une installation possible, un pied-a-terre tolerable au milieu +du monde enchante des fleurs, des ruisseaux et des papillons. Pourquoi +pas? Il a bien raison. + +J'avais grande envie aussi de cette chaumiere, bien qu'elle ne realise +pas mon ambition pittoresque. Vingt autres sont plus jolies; mais c'est +la seule en vente, et j'allais m'en emparer.... Mais notre ami reclame +la priorite de l'idee. Il nous demande de lui laisser arranger cette +chaumiere a son gre et de devenir ses hotes dans nos excursions sur la +Creuse. Nous retirons nos pretentions. + +Il echange quelques paroles avec madame Rosalie. Le voila proprietaire +d'une maison batie a pierres seches, couverte en tuiles, et ornee d'un +perron a sept marches brutes; d'une cour de quatre metres carres; d'un +bout de ruisseau avec droit d'y batir sur une arche, plus, d'un talus de +rocher ayant pour limite un buis et un cerisier sauvage. + +A partir de ce moment, je vois bien que l'insouciant Amyntas n'est plus +le meme. + +Apres le souper, car nous n'avons dine qu'a neuf heures, le voila qui +leve des plans, qui mesure ses deux petites chambres, plante en +imagination des portemanteaux, creuse des armoires dans l'epaisseur de +_son mur_, et dit a chaque instant: _Ma maison, ma cour, mon rocher, mon +buis, mon cours d'eau, mes voisins, mes impots_,--il en aura pour deux +francs vingt-cinq centimes!--_mes droits, mes servitudes, mon acte, ma +propriete_, enfin! C'est tout dire! + +--N'en riez pas, dit-il; qui sait si ce n'est pas la que, par gout ou +par raison, je viendrai terminer mes jours? + +Ah! qui sait, en effet? La meme idee m'etait venue pour mon compte, +quand je lorgnais cette splendide acquisition a laquelle il me faut +renoncer. + +Mais l'aimable acquereur s'en fait un si grand amusement, que je suis +dedommage de mon sacrifice. Et puis il n'est pas dit absolument que la +voisine, l'affable et obligeante madame Anne, ne se laissera pas seduire +par mes offres un peu plus tard. Nous verrons, si elle n'a pas trop de +chagrin! + +J'avoue que je ne me pardonnerais pas d'apporter un chagrin dans ce +village. Un chagrin surmonte par des considerations d'interet, c'est +presque une corruption exercee et subie. Certes, l'Eldorado champetre ou +nous voici recele ses plaies secretes comme les autres; mais je voudrais +bien que ma main n'y apportat pas une egratignure. + +Ce remords n'empoisonnera pas les jouissances de notre nouveau +proprietaire. L'aubergiste qui lui cede la maisonnette est enchante de +pouvoir faire agrandir et arranger desormais son auberge. Il paye +quelques dettes avec le surplus, et se loue beaucoup de l'aventure. + + + + +IX + + +10 juillet. + +Une voix creuse et sepulcrale me reveille, et une pensee triste me +traverse l'esprit. + +Le pauvre petit maitre d'ecole qui demeure en face, dans notre _square_, +s'est laisse choir hier de son ane. On le disait brise. Il est peut-etre +mourant. + +Sans doute, cette voix de la tombe, c'est celle du pretre qui vient +prier pour son ame. + +J'entr'ouvre le rideau et je me rassure. Il n'y a la qu'un vieux +mendiant aveugle, recitant un long _oremus_ en l'honneur du genereux +Amyntas, qui vient de le bien traiter. Aussi, tandis que le +_proprietaire_ s'enfuit modestement dans les ruines de la forteresse, +pour echapper a la litanie du remerciment, le vieux fait les choses en +conscience et recite jusqu'au bout son antienne edifiante. + +Une jolie petite fille de dix ans sort de la maison d'ecole, apporte au +pauvre un gros morceau de pain blanc, le lui met dans sa besace et lui +demande ou il veut aller. + +Le bonhomme lui ordonne d'un air grave de le conduire au chateau. Elle +lui prend la main et l'emmene, en ecartant devant lui, avec son petit +sabot, les pierres qui pourraient le faire trebucher. + +On dejeune chez madame Rosalie, on lui dit adieu, et on part pour le Pin +par le chemin d'en haut. On redescend avec Moreau a la Creuse, et on +fait encore une lieue dans les rochers pour aller au Trou-Martin, un bel +endroit, le plus herisse de la contree: rochers en aiguilles sur les +deux rives de la Creuse, aridite complete, decoupure romantique autour +du courant devenu plus rapide; l'un fait un croquis; l'autre, un somme. + +Au retour, a un meandre ou le torrent est calme et profond, une barque +glisse lentement d'une rive a l'autre. Le batelier conduit trois femmes +chargees de paniers de fruits; tous quatre sont superbes de pose et de +costume, a leur insu; l'eau est un miroir; les rivages herbus, les +arbres, les terrains sont etincelants au soleil, qui baisse et rougit. +Tout est rose, chaud et d'un calme sublime. + +Ce n'est pas le lac Nemi; ce ne sont pas les femmes d'Albano, c'est +autre chose: c'est moins beau et plus touchant. Ici, rien ne pose. En +Italie, le moindre brin d'herbe fait ses embarras et attend le peintre. + +Belle et bonne France, on ne te connait pas! + +On part a cinq heures, on flane un peu en route, on boit de l'eau +fraiche a Cluis. On peut y manger des goires, gateau au fromage de la +localite. C'est etouffant; mais quand on a faim!... + +On arrive a la maison a onze heures du soir. On soupe, on range les +papillons, on se couche a deux heures. + + + + +X + + +14 juillet. + +Notre ami l'avoue, le fils de la venerable pastoure, est venu nous voir +ce matin. + +Amyntas lui confie le soin de regulariser son acquisition et le traite +de _mon avoue_ avec une aisance importante. On dirait qu'il n'a fait +autre chose de sa vie que d'etre proprietaire. Il ne dit plus _ma +chaumiere_, il ne dit meme plus _ma maison_, il dit _ma villa_. + +L'avoue nous donne des renseignements sur le pays, dont il est ne +_natif_, comme on dit chez nous. Il a ete eleve pieds nus, sur les +roches du _Cerisier_. Il soupire au souvenir du temps ou, lui aussi, +gardait ses vaches dans les grandes herbes. Il a l'excellent esprit de +comprendre que sa mere n'ait pu s'habituer a l'air mou d'une ville et au +parfum de renferme d'une etude. Puis il nous dit, lui qui connait la +realite des choses humaines et qui est rompu au contact des interets et +des passions des gens de campagne: + +--Vous avez eu une bien bonne idee de vouloir planter la une tente. Je +ne crois pas que vous le regrettiez jamais. Ce village est un nid de +braves gens. + +--En verite? Il nous semblait, mais nous ne savions pas! Nous cherchions +des fleurs et des papillons. Aurions-nous trouve des hommes? + +--Des hommes tres-bons et tres-sincerement religieux, des moeurs +tres-douces, vous verrez! Et puis une grande fierte, l'orgueil d'un +certain bien-etre, joint au plaisir de l'hospitalite. Nous avons peu a +faire par la, nous autres gens de procedure. J'en suis fier pour mon +endroit. Pas de proces comme dans la Marche. C'est une oasis. Ces gens +ne sont jamais sortis de leur maniere d'etre depuis des siecles. Faute +de chemins, ils ne se sont jamais ecartes du beau jardin que leur a +creuse la nature. Ils ont su garder leur bonheur, et il y a chez eux un +grand cachet d'association et d'homogeneite. Ne vous defendez pas de +les estimer. Ils sont tous ce qu'ils vous paraissent. + +Esperons que ce realiste de profession n'est pas trop romanesque +d'instinct, et retournons au village le plus vite qu'il nous sera +possible. + + + + +XI + + +26 juillet. + +Parthenias est dans le Midi, Amyntas est parti avant-hier pour _son +village_, afin de mettre les ouvriers en besogne a _sa villa_. Il nous +permet cependant d'y passer encore une bonne journee avant de leur ceder +la place. + +Nous partons demain, Herminea et moi; aujourd'hui, nous voyons la fete +de notre hameau d'ici; c'est sainte Anne qui en est la patronne et que +l'on fete le dimanche; car la moisson est commencee, et on ne pourrait +se deranger dans la semaine. + +Toutes les rejouissances de chez nous se bornent a danser, du matin au +soir, la bourree. La bourree du Berry va se perdant sans qu'on y songe; +elle ne se danse plus que dans un assez petit rayon. J'ai bien peur +qu'on ne se soit laisse entrainer a la contredanse dans notre village de +la-bas. Je n'ai pas encore ose le demander. + +La contredanse du paysan est absurde et grotesque. Sa valse est, comme +rhythme et comme allure, quelque chose de disloque et +d'incomprehensible. La bourree est monotone, mais d'un vrai caractere. +Pourtant il ne faut pas la voir folichonner par les artisans de petite +ville; ils y sont aussi absurdes que le paysan a la contredanse. + +Il y a aussi les _beaux_ de village de la nouvelle ecole, qui y +introduisent des contorsions pretentieuses et des airs impertinents tout +a fait contraires a l'esprit de cette antique danse. La bourree n'est +elle-meme que dans les jambes molles et les allures trainantes de ce qui +nous reste de vrais paysans, les jeunes bouviers et les minces pastoures +de nos plaines. + +Ces naifs personnages s'y amusent tranquillement en apparence; mais +l'acharnement qu'ils y portent prouve qu'ils y vont avec passion. Leur +danse est souple, bien rhythmee et tres-gracieuse dans sa simplicite. +Les filles sont droites, serieuses, avec les yeux invariablement fixes a +terre. J'ai toujours vu les etrangers, qui venaient a notre fete, +tres-frappes de leur air modeste. + +Notre _assemblee_ est une des moins brillantes du pays. Il en a toujours +ete ainsi: c'est parce qu'elle _tombe en moisson_ et que la jeunesse est +eparpillee au loin en ce moment. Je doute que le cabaretier qui nous +dresse une ramee y fasse de brillantes affaires. Bien qu'il offre aux +consommateurs liqueurs, biere et cafe, nos paysans, qui ne sont guere +friands de ces nouveautes, n'en usent que _par genre_, et preferent le +vin du cru, qui se debite au _pichet_ dans les cabarets de la localite. + +Les menetriers semblent fort occupes; mais deux sonneurs de musette, +c'est trop pour si peu de monde, et leur journee a ete mauvaise. + +Le vieux Dore se targue pourtant d'avoir des droits a la preference des +gens d'ici. Il a ete assez habile dans son temps, et il a beaucoup +gagne. Il etait seul alors pour cinq ou six paroisses et faisait souvent +des journees de dix ecus. Mais il s'est neglige dans son art, et, +quelquefois distrait des le matin, il coupait tout le jour les jambes a +son monde, en sortant plus que de raison du ton et de la mesure. + +Et puis le cornemuseux croit que le souffle et le succes ne le trahiront +jamais, tandis que l'un est aussi fugitif que l'autre. Il n'amasse +guere; et, aux champs comme ailleurs, tout artiste veut mener la vie +d'artiste. Bien qu'il travaille de ses bras dans la semaine, il n'est +pas repute bon ouvrier et ne trouve pas beaucoup d'ouvrage. Aux champs +comme ailleurs, regne le prejuge du positiviste contre l'idealiste. + +Bref, Dore est devenu vieux, maladif et pauvre. Il a fait la folie de se +marier en secondes noces avec une jeune femme qui lui a donne beaucoup +d'enfants. L'aine, age de dix ans, est la debout sur le banc, a son +cote, l'accompagnant sur la vielle avec beaucoup de nerf et de justesse. + +Le pauvre petit bonhomme est charmant; c'est un eleve qui lui fait +honneur et qui le ramene a la mesure, avec laquelle il s'etait trop +longtemps brouille. L'enfant est interessant, et, en outre, Dore a fait +la depense d'une vaste tente sous laquelle on peut danser seize, a +l'abri du soleil et de la pluie. + +Helas! c'est peine perdue! Les delicats sont en petit nombre, et, malgre +trente-deux degres de chaleur, on danse en plein soleil a la musette du +concurrent qui est venu fierement planter son treteau dos a dos avec +lui. + +Les deux musettes braillent chacune un air different. A distance, c'est +un charivari effroyable. Mais telle est la puissance de l'instrument, +que, de pres, l'un ne peut etouffer l'autre et que le cri strident de la +vielle du petit se perd dans le mugissement du grand bourdon de +Blanchet. + +Et puis Blanchet, de Conde, est dans la force de l'age et du talent. +C'est un veritable maitre sonneur, plus instruit et mieux doue que le +vieux Dore. Il n'a pas dedaigne les traditions et sait de fort belles +choses, aussi bien pour la messe que pour le bal. Il sait accompagner le +plain-chant et s'accorder avec trois autres cornemuses a l'offertoire. +Je l'ai entendu une fois consacrer la ceremonie du chou, a un lendemain +de noce, par un chant grave d'une originalite extreme et d'une facture +magnifique. + +Je le priai de venir le lendemain pour moi seul, et il me joua des +bourrees de sa composition, tres-bien faites et nullement pillees dans +les airs de vaudeville que nos sonneurs modernes ramassent, tant bien +que mal, sur les routes et dans les cabarets. + +Aussi, quand le pauvre Dore vint me porter sa plainte, a la fin de +l'assemblee, me remontrant que Blanchet, de Conde, avait mal agi en +faisant danser sur une paroisse de son ressort; quand il me montra en +pleurant son gentil vielleux et les vingt-six sous de sa journee, tous +frais faits, je fus attendri sans doute, et lui donnai le dedommagement +qu'il pouvait reclamer d'une vieille amitie; mais je ne pus prendre +parti contre le maitre sonneur de Conde, qui etait dans son droit et +qui, avec trois pintes de vin dans le ventre, n'a jamais failli aux lois +de la mesure. + +La scene fut assez pathetique. Dore gemissait et me reprochait +doucement, mais tristement, d'etre de ceux qui lui avaient fait _du +tort_. + +J'avais prone d'autres maitres sonneurs autrefois: Marcillat, du +Bourbonnais, ensuite Moreau, de la Chatre, et maintenant ce maudit +Blanchet, de Conde, dont pourtant il parlait avec un certain respect. +Mais pourquoi ne m'etais-je pas contente de lui, le vieux sonneur de +Saint-Chartier, l'unique, l'inevitable des anciens jours? + +--Il fut un temps, disait-il, ou, quand vous vouliez entendre la +cornemuse ou faire danser la jeunesse, c'etait toujours moi que vous +appeliez. Et puis, tout d'un coup, vous avez eu une dame de Paris, une +fameuse Pauline Viardot, qui voulait ecrire nos airs, et vous avez +demande Marcillat, qui etait a plus de douze lieues d'ici, pendant que +j'etais sous votre main. C'a ete un creve-coeur pour moi; je me suis +questionne l'esprit pour savoir en quoi j'avais manque, et, de chagrin, +j'ai quitte l'endroit pour aller vivre a la ville, ou je vis encore plus +mal. + +Que pouvais-je repondre a ce pauvre homme? Il est malheureux et pas +assez artiste pour comprendre que l'art et l'amitie obeissent a des lois +differentes. Mais il me faisait peine, et je me gardai bien de lui dire +que j'avais doute de son talent. + +J'arrangeai la chose de mon mieux en l'engageant a pardonner au grand +Marcillat, mort il y a longtemps, a la suite d'une querelle suscitee par +d'autres sonneurs, pour des causes analogues a celle dont il etait la +question. + +Quant a Moreau, de la Chatre, ce n'est pas moi qui ai fait sa +reputation. Elle s'est etablie et soutenue sans moi. + +Dore m'avoua qu'il n'essayait pas de lutter contre cet artiste +redoutable, sur son terrain, les bals de la ville, et qu'il cherchait +modestement sa vie aux alentours. Je lui rendis un peu de contentement +en louant son petit et en lui disant qu'a eux deux ils jouaient +tres-bien, ce qui est la verite. + +Un autre _idealiste_ des environs, que l'on rencontre dans toutes les +foires et assemblees, voire sur tous les chemins, comme un boheme dont +il mene la vie, c'est Caillaud-la-_Chiebe_ (c'est-a-dire la _Chevre_), +ainsi surnomme parce que, durant quelques mois, il promena et montra +pour de l'argent le phenomene ainsi decrit sur l'ecriteau (avec +portrait) de sa pancarte: _Ici l'on voit la chiebe a Caillaud qu'a trois +pattes de naissance_. + +La chevre a trois pattes n'enrichit point Caillaud. Caillaud est plein +d'idees et d'activite, mais il se blouse dans toutes ses speculations. +Il appartient a la grande race des Barnum et compagnie, mais il a plus +d'ambition que de prevoyance. + +A peine la chevre phenomenale fut-elle sevree, qu'il recommenca, pour la +centieme fois de sa vie, l'histoire du pot au lait. Il lui fit +construire une petite voiture, acheta un ane, et, apres avoir promene +son monstre dans le departement, il partit pour Paris dans l'espoir de +revenir millionnaire. + +Le Jardin des Plantes acheta vingt-cinq francs, je crois, la chevre a +trois pattes; c'etait bien tout ce qu'elle valait, mais non tout ce +qu'en frais de voyage et d'exhibition elle avait coute a son naif +proprietaire. + +Il revint au pays, Gros-Jean comme devant, vendit du ruban, des +allumettes, des tortues d'eau douce, des poissons, des boutons, des +ecrevisses, des cochons d'Inde, que sais-je? Toujours par monts et par +vaux, brocantant sur toutes choses, se plaignant toujours de l'ingrate +fortune, et toujours recommencant, avec accompagnement d'illusions et de +debourses prealables, l'edifice de sa prosperite. Excellent garcon +d'ailleurs, doux, sobre, point vicieux et tres-serviable avec ou sans +profit. Il s'est jete dans la boheme par imagination et non par paresse, +car il se donne du mal comme dix pour gagner quelques sous. Il est assez +menteur, encore par exces d'imagination, car il ne sait pas soutenir ses +hableries, et ses finesses sont cousues d'un cable. + +La moralite que l'on peut tirer de sa vie fantaisiste, c'est qu'il y a +des gens si habiles, qu'ils sont fatalement dupes de tout, et +d'eux-memes par-dessus le marche. Ils cherchent la renommee de profonds +diplomates, et, une fois poses ainsi, ils ne peuvent plus dire un lieu +commun qui ne mette en mefiance. On se fait un droit, un plaisir, +presque un honneur et un devoir de les attraper, si bien qu'en somme ils +succombent dans une lutte ou ils se trouvent seuls contre tous. + +N'en est-il pas ainsi ailleurs qu'au village? et, aux premiers plans du +monde financier et industriel, ne trouve-t-on pas, sous des dehors moins +naifs, mais avec des effets et des resultats aussi vains, plus d'un +Caillaud a trois pattes? + +Ledit Caillaud a invente, depuis trois ans, de tenir un jeu de bonbons +pour les enfants, dans les assemblees. Il a une table sur laquelle sont +collees des cartes; sur chacune de ces cartes est un lot plus ou moins +friand, soit trois dragees au platre, soit une tour en sucre, soit un +demi-baton de sucre d'orge, soit un cheval en candi couleur de rose. Il +fait payer un sou, et on tire dans un sac des cartes roulees, +crasseuses, Dieu sait! pour amener le lot place sur la carte +correspondante du tableau. La ruse du marchand consiste a placer des +pieces d'une certaine apparence sur les intervalles, de maniere que +presque tous les lots soient couverts d'objets qui ne representent pas +la valeur d'un centime. + +A cet honnete trafic, Caillaud fit d'abord quelques bonnes journees. +L'an passe, il recolta trente-huit francs. Mais il ne faut pas +longtemps pour que les plus niais y voient clair. + +Sans nous, cette annee, sa boutique eut ete deserte. Heureusement pour +lui, tous les gamins vinrent nous demander de tenir la banque, et nous +la fimes sauter a son profit avec des joueurs qui ne payaient pas. + +Mais quoi! aussi bien que le vieux Dore, Caillaud a deja un concurrent. + +Au bout de la place, dans un coin honteux, se tient un pauvre etre +disloque, horrible, qu'agite en outre une sorte de danse de Saint-Gui +des plus bizarres. Lui aussi a son jeu de friandises, un tourniquet a +macarons, dont les mouches sont les seuls chalands, le pauvre homme +n'ayant pas, comme le magnifique Caillaud, le moyen d'abriter sa +marchandise sous un parasol; et voila Caillaud qui pourrait bien gemir +et murmurer, parce que j'ai ete aussi donner un encouragement au petit +commerce de l'estropie. Pour le coup, je perdrais patience et +j'enverrais promener mon ami a trois pattes, s'il reclamait, en vain, le +monopole de la misere et de la commiseration. + +Les bohemiens sont fort gentils: c'est une race aimable et vivace, qui +se trouve la meme, relativement, a tous les echelons de la societe. + +La profession est relativement la meme aussi: elle consiste a s'isoler +des conditions regulieres de l'existence generale et a se frayer une +route de fantaisie a travers le troupeau du vulgaire. Ce serait tout a +fait legitime pour quiconque a le gout des aventures, le courage des +privations et l'heureuse philosophie de l'esperance, si, meme en +s'abstenant du vice qui avilit et de l'intemperance qui hebete, on +n'etait pas fatalement entraine, un jour ou l'autre, a oublier toute +notion de dignite, et, partant, de charite humaine. + +L'homme qui s'endurcit trop vis-a-vis de lui-meme s'endurcit peu a peu a +l'egard de ses semblables. Il trouve naturel d'exploiter leur travail au +profit de son industrie, qui consiste a se faire plaindre jusqu'au jour +ou il n'y reussit plus du tout et se laisse mourir dans un coin, fatigue +de l'ingratitude de sa fonction d'ingrat. + +A cote de la figure a la fois souriante et larmoyante du boheme +rustique, melange de timidite et d'audace, de douleur et d'ironie, passe +la face serieuse et un peu hautaine du paysan aise, bien etabli dans la +famille et la propriete. Dans nos pays, celui-ci est honnete homme en +general, et tres-charitable envers les individus. Il a meme un sourire +de protection pour celui qui a trois pattes de naissance et qui va +clopin-clopant dans la vie. Lui, fierement etabli dans la societe sur +ses quatre pieds de banc, il n'avance pas, mais il ne tombe pas. Il dit, +en parlant du bancal, qu'il n'a pas pris _la rege_ (le sillon) du bon +cote, et que, pourtant, il n'est pas mauvais homme pour ca. Il ne le +pousse pas a terre, car il met tout son tort sur le compte du progres, +le grand ennemi, le chemin de perdition de la jeunesse. + +A l'egard des masses souffrantes, le paysan aise est tres-dur en +theorie. Il se revolte a l'idee du mieux general; cependant il plaint et +assiste les maux particuliers; mais il a horreur des conclusions, de +quelque cote qu'elles lui soient presentees, et ce sera sagesse que de +chercher le moyen de l'y amener sans qu'il s'en apercoive. + + + + +XII + + +Au village de ***, 27 et 28 juillet. + +Nous voici dans nos torrents et dans nos rochers. Amyntas est venu +au-devant de nous a pied avec Moreau, jusqu'au joli bois entre le +chatelier et la croix. Ils rendent l'ame, notre cheval aussi. + +On fait halte. La chaleur devient torride des qu'on s'engage dans les +vallons qui conduisent a la Creuse. + +Cette fois, nous avons quelque peine a remiser la voiture. Les recoltes +sont presque finies, les granges sont pleines. + +Nous descendons a la Creuse et nous la remontons jusqu'a l'embouchure du +torrent de notre village. Il n'y a pas pour une heure de marche, et +c'est en somme le plus beau coin de la gorge. La Creuse y est resserree +et traverse deux ou trois petits chaos tres-romantiques. + +J'ai vu autrefois ce paysage encore plus beau: on a abattu de grands +chenes qui le completaient. On a fait un nouveau pont, qui sera encore +emporte comme celui que nous passions autrefois pour aller a la +_Prune-au-Pot_, un vieux manoir qui a eu l'honneur d'heberger Henri IV, +et qui est tres-bien conserve. + +La Creuse est terrible quelquefois. Je l'ai vue bien mechante. En ce +moment, elle est si basse et si tranquille, que l'on a besoin de +regarder la position de ses enormes blocs de granit pour se persuader +que c'est elle qui les a apportes la. + +Le village se presente encore mieux en montant qu'en descendant. On y +arrive par des prairies delicieuses. + +Nous y voila. Decidement, on est ici plus demonstratif que chez nous. +Nous sommes deja recus comme de vieux amis, et nous trouvons Amyntas lie +avec tout le monde. + +Un artiste eminent, qui a decouvert aussi le village, et dont le nom se +recommande de lui-meme, est invite par nous a dejeuner le lendemain sur +le rocher, et nous recommencons la partie de peche et de friture au +bord de la Creuse. Il est ravi de la douceur et de la grace de cette +nature. Il fait rapidement des croquis adorables. + +Les peintres qui comprennent le vrai sont d'heureux poetes. Ils +saisissent tout a la fois, ensemble et details, et resument en cinq +minutes ce que l'ecrivain dit en beaucoup de pages, ce que le +naturaliste ne penetre qu'en beaucoup de jours d'observation et de +fatigue. Ils s'emparent du caractere des choses, et, sans savoir le nom +des arbres et la nature des pierres, ils font le portrait des aspects +sentis, portrait penetrant et intelligent, saisissant et fidele, sans +l'effort des penibles investigations. + +Ils ecrivent la vie et traduisent le champ de la nature dans une langue +dont les difficultes mysterieuses nous echappent, tant elle parait +claire et facile quand ils la possedent bien. + +En regardant ces croquis de M. Grandsire, nous retrouvions toutes les +douces emotions de nos reveries a travers ces promenades enchantees, et, +quant a moi, il m'eut ete bien impossible de dire comment ce petit bout +de papier crayonne si promptement contenait tant de choses auxquelles +j'avais songe, et qui m'apparaissaient de nouveau avec la traduction des +objets dont j'avais savoure la couleur et la forme. + +Nous avons pousse, encore une fois, jusqu'a l'anse du grand rocher noir. +Amyntas s'est donne la satisfaction de l'escalader tout entier, pour se +rechauffer d'un bain pris resolument avec ses habits dans la Creuse a la +maniere de Moreau; mais Moreau est amphibie et ne sent ni l'eau ni le +soleil, tandis qu'Amyntas s'enrhume comme un simple petit mortel. + +Les trente jours de chaleur tropicale qui viennent de passer sur notre +beau pays n'ont fait que dilater la verdure; les arbres sont aussi +fastueux de feuillage qu'en juin, et, sous leur ombrage epais, les +petites sources murmurent encore et les mousses veloutent le rocher. Les +buis sauvages qui tapissent les talus ont toujours leur air de fete des +Rameaux. Mais les fleurs ont fait leur temps, les pres sont fauches, les +vaches et les chevres broutent partout, et les moissons achevent de +tomber sous la faucille. + +Dans quelques jours, il faudra chercher un reste de vie et de fete dans +les endroits incultes. Heureusement, ils ne manquent pas ici, et le +feroce mois d'aout, si triste et si dur dans nos plaines, ne se fera pas +trop sentir dans ces bosquets d'Arcadie. + +Mais j'oublie qu'il nous faut partir et laisser la villa d'Amyntas aux +reparations urgentes. + +Nous ne reviendrons qu'a l'automne, et c'est alors seulement que nous +deviendrons assez citoyens de ce village pour en penetrer les moeurs et +les coutumes. + +En attendant, voici les nouvelles du jour: + +Le marquis fait faire, en dehors du village, au fond du ravin, un +cimetiere pour la paroisse, qui entasse ses defunts dans l'etroite cour +de l'eglise, comme en plein moyen age. + +Le maitre d'ecole va mieux. Il prend l'air sur son escalier et nous fait +bon accueil. Nous caressons un enfant rose et blond, beau comme l'Amour, +et nous decouvrons qu'il est le fils du pauvre difforme. Nous en +felicitons celui-ci. Sa figure anguleuse et pale rayonne de plaisir. Il +sent vivre son ame dans la beaute de cet enfant. Les ames sont toutes +belles en sortant des mains de Dieu, et ce n'est pas le corps +apparemment qui a l'initiative dans la generation. + +Les femmes et les filles du village sont toujours vaillantes et +robustes. Je demande ou est une charmante enfant de dix-sept ans qui +m'avait frappe par son air de douceur; elle est partie _en moisson_ dans +le haut du pays. C'est bien dur pour une jeune fille, et elle n'etait +pas obligee a cela. Mais, que voulez-vous! elle avait envie d'un +_capot_, et, pour posseder ce morceau de drap dont elle se coiffera +l'hiver prochain, elle va moissonner trois semaines sur ces plateaux +devores du soleil! + +Et nous nous trouvions heroiques, nous autres, de nous promener en plein +midi sous les hetres du rivage! + + + + +XIII + +29 juillet. + + +La chaleur ecrase mes compagnons. Ils font la sieste pendant que je +voisine. + +Madame Anne, tout en filant sa laine et grondant ses poulets, qui +trottent par la chambre, me fait offre de tous ses services de voisinage +avec beaucoup de grace. + +--Au reste, ajoute-t-elle, vous ne manquerez de rien au milieu de nous. +On n'est pas riche, mais on est de bon coeur. Le monde d'ici oblige sans +interet, et il y a, dans notre village, des gens genes qui ne demandent +jamais rien et offrent le peu qu'ils ont. + +Puis elle me parle de sa famille, dont elle est fiere, de ses garcons +qui ont ete au service, de ceux qui sont restes pres d'elle pour +cultiver les terres, et de sa defunte fille, mariee a notre ami Moreau; +et de son autre fille, madame Anne, qui est la plus aimable personne du +monde, cela est certain; et, enfin de sa petite-fille, mademoiselle +Marie Moreau, qui est, selon elle, la beaute du village. + +Elle ne m'avait pas semble telle; mais elle arrive sur ces entrefaites, +perchee sur les crochets a fourrage d'un grand cheval maigre. Elle est +coiffee d'un mouchoir bleu qui cache a demi son front et tombe le long +de ses joues. Sous le froid reflet de cette capote improvisee, elle est +du ton rose le plus fin et le plus pur; son attitude et son accent sont +singulierement degages. + +--Grand'mere, donnez-moi a boire! crie-t-elle d'une voix fraiche et +forte en s'arretant au bas de l'escalier. Je suis crevee de soif. + +La grand'mere lui passe un verre d'eau fraiche, qu'elle avale d'un +trait, et qu'elle savoure apres coup, en faisant claquer sa langue, en +riant et en montrant ses deux rangees de petites dents eblouissantes, +qui sont le cachet de la race locale. La sueur miroite sur ses joues, +son oeil est anime, sa figure hardie et candide. + +Elle s'en va charger son cheval au champ, et rapporter le ble a la +grange. Ses mouvements sont souples et assures, son rire est harmonieux; +son entrain est d'un garcon, mais sa figure est d'une femme charmante, +et, fouaillant son cheval, sur lequel elle se tient, je ne sais comment, +perchee sur cette haute cage, elle descend cranement le sentier rapide. + +Ainsi vaillante au travail et triomphante au soleil, cette Ceres +berrichonne est d'une beaute etrange mais incontestable. + +Une autre beaute brune, mais pale et grave d'expression, un peu lourde +et nonchalante d'allures, merite une mention particuliere. Amyntas l'a +baptisee la belle Therance, bien qu'elle ne rendit pas le type du +Bourbonnais auquel ce nom se rapporte. + +Je vous la nomme ainsi pourtant pour memoire, car cette beaute doit +avoir une histoire quelconque, et nous la saurons pour la raconter s'il +y a lieu. + +Mais ce n'est pas le moment d'etudier la vie de sentiment ici. La +moisson absorbe tout; c'est le point de depart d'une annee de richesse +ou de gene. La jeunesse, la beaute ou la grace, y cooperent avec autant +d'activite que la force virile, et cela se fait si resolument et si +gaiement, que l'on ne songe point a plaindre le sexe faible. Il semble +que cette epithete serait injurieuse ici, et que la vigueur des muscles +soit, comme dans l'oeuvre de Michel-Ange, la base et la cause premiere +de la beaute feminine dans ses types de choix. + +Il y a pourtant aussi des types tres-fins et tres-delicats, probablement +peu apprecies, et cette beaute d'expression etonnee et ingenue de +l'adolescence que l'on chercherait en vain ailleurs que dans les +campagnes. + +Dans les villes, la physionomie de l'enfance passe sans transition a +celle de la jeune fille serieuse ou agacante. + +Aux champs, cet age mixte est comme un temps d'arret ou l'etre attend +son complement sans que l'imagination le devance. Ces fillettes maigres +ont toutes l'oeil clair et sans regard de leurs chevres; mais, agiles et +fortes deja, elles n'ont pas l'allure disloquee, et la gaucherie emue de +nos filles de douze a quatorze ans. + +Les enfants, avec leur joli _bonjour_, auquel pas un ne manque, meme +ceux qui savent a peine dire quelques mots, nous gagnent +irresistiblement le coeur. Ceux de chez nous sont naturellement +farouches comme des oiseaux, et il faut se donner la peine de les +apprivoiser. Pour cela, helas! il faut les corrompre avec des +friandises, comme de petits animaux, ou avec des cadeaux utiles, comme +de petits hommes. + +Nous avons resiste au desir de gater ceux d'ici, et nous n'avons encore +echange avec eux que des jeux et des caresses. Nous ne serons pas +longtemps si stoiques; mais nous aurons alors la fatuite de pouvoir nous +dire que nous avons ete _aimes pour nous-memes_ au commencement. + +Nous partons; car il nous faut, pour une plus longue station, d'humbles +conditions d'etablissement qui nous permettent de ne pas mener tout a +fait la vie d'oisifs au milieu de ces gens laborieux. L'observation +n'est pas un etat: l'homme qui se sent examine fuit ou pose. +L'observation n'est qu'une occasion qui se prend aux cheveux. Elle +passera devant nous quand nous ne serons plus, nous-memes, des objets +d'etonnement et de curiosite. + +Madame Rosalie a enfin trouve une servante pour l'aider a faire notre +soupe. + +C'est une grosse fille a l'air doux, que l'on appelle _mademoiselle_ +gros comme le bras, et pour cause; c'est la derniere descendante d'une +grande famille du pays. + +Son pere, M. de ----, de la branche des Montmorency-Fosseux, et +petit-gendre ou petit-fils des anciens seigneurs de Chateaubrun (tel est +le renseignement un peu vague que nous donne notre hotesse), est +aujourd'hui garde champetre du village. + +Il a eu un peu de bien, qu'il a mange _par bon coeur_, et il a epouse sa +servante. On l'aime beaucoup. Tant il y a que sa fille tient, sans +morgue, la queue de la poele, et que l'on entend, dans la cuisine de +l'auberge, la voix de l'hote disant a sa femme: + +--Prie donc mademoiselle de Montmorency d'aller tirer de l'eau a la +fontaine! + +Nous partons, combles de politesses et d'amities. + +Le maitre d'ecole nous force a accepter un pigeonneau, et Moreau +remplit notre panier de truites. + +Herminea, qui a encore eu un peu de migraine, ne sait a qui entendre, +tout le monde voulant savoir si elle est guerie. Nul n'a interet a lui +complaire, tous sont frappes de sa grace et de sa douceur, et lui +temoignent leur sympathie. + +Vraiment, nous ne quittons jamais cet aimable village sans un regret +attendri. Y aura-t-il plus tard un revers de medaille, comme a toutes +les choses de ce bas monde? + +Nous verrons bien! + + + + +LE BERRY + + + + +I + +MOEURS ET COUTUMES + + +On m'a fait l'honneur ou plutot l'amitie de me dire quelquefois (car +l'amitie seule peut trouver de pareilles comparaisons) que j'avais ete +le Walter Scott du Berry. Plut a Dieu que je fusse le Walter Scott de +n'importe quelle localite! Je consentirais a etre celui de +Quimper-Corentin, pourvu que je pusse meriter la moitie du +parallele.--Mais ce n'est pas la faute du Berry, s'il n'a pas trouve son +Walter Scott. Toute province, exploree avec soin ou revelee a +l'observation par une longue habitude, offre certainement d'amples +sujets au chroniqueur, au peintre, au romancier, a l'archeologue. Il +n'est point de paysage si humble, de bourgade si ignoree, de population +si tranquille, que l'artiste n'y decouvre ce qui echappe au regard du +passant indifferent ou desoeuvre. + +Le Berry n'est pas doue d'une nature eclatante. Ni le paysage ni +l'habitant ne sautent aux yeux par le cote pittoresque, par le caractere +tranche. C'est la patrie du calme et du sang-froid. Hommes et plantes, +tout y est tranquille, patient, lent a murir. N'y allez chercher ni +grands effets ni grandes passions. Vous n'y trouverez de drames ni dans +les choses ni dans les etres. Il n'y a la ni grands rochers, ni +bruyantes cascades, ni sombres forets, ni cavernes mysterieuses ... des +brigands encore moins! Mais des travailleurs paisibles, des pastoures +reveuses, de grandes prairies desertes ou rien n'interrompt, ni le jour +ni la nuit, le chant monotone des insectes; des villes dont les moeurs +sont stationnaires, des routes ou, apres le coucher du soleil, vous ne +rencontrez pas une ame, des paturages ou les animaux passent au grand +air la moitie de l'annee, une langue correcte qui n'a d'inusite que son +anciennete, enfin tout un ensemble serieux, triste ou riant, selon la +nature du terrain, mais jamais dispose pour les grandes emotions ou les +vives impressions exterieures. Peu de gout, et plutot, en beaucoup +d'endroits, une grande repugnance pour le progres. La prudence est +partout le caractere distinctif du paysan. En Berry, la prudence va +jusqu'a la mefiance. + +Le Berry offre, dans ces deux departements, des contrastes assez +tranches, sans sortir cependant du caractere general. Il y a la, comme +dans toutes les etendues de pays un peu considerables, des landes, des +terres fertiles, des endroits boises, des espaces decouverts et nus: +partant, des differences dans les types d'habitants, dans leurs gouts, +dans leurs usages. Je ne me laisserai pas entrainer a une description +complete, je n'y serais pas competent, et je sortirais des bornes de mon +sujet, qui est de faire ressortir une sorte de type general, lequel +resume, je crois, assez bien le caractere de l'ensemble. + +Ce resume de la couleur essentielle du Berry, je le prends sous ma main, +dans le coin que j'habite et dont je ne sors presque plus, dans +l'ensemble de vallons et de plaines que j'appelle la _vallee Noire_, et +qui forme geographiquement, en effet, une grande vallee de la surface de +quarante lieues carrees environ. + +Cette vallee, presque toute fertile et touchant a la Marche et au +Bourbonnais vers le midi, est le point le plus recule de la province et +le plus central de la France. Ses tendances stationnaires, l'antiquite +de ses habitudes et la conservation de son vieux langage s'expliquent +precisement par cette situation. Les routes y sont une invention toute +moderne; il n'y a pas plus de vingt ans que les transports et les +voyages s'y font avec facilite, et on ne peut pas dire encore qu'ils s'y +fassent avec promptitude. Rien n'attire l'etranger chez nous; le voisin +y vient a peine; aucune ligne de grande communication ne traverse nos +hameaux et nos villes, et ne les met en rapport avec des gens d'un peu +loin. Un pays ainsi place se suffit longtemps a lui-meme quand il est +productif et salubre. Le petit bourgeois s'imagine que sa petite ville +est la plus belle de l'univers, le paysan estime que nulle part sous le +ciel ne murit un champ aussi bien cultive que le sien. De la +l'immobilite de toutes choses. Les vieilles superstitions, les prejuges +obstines, l'absence d'industrie, l'_arcan_ antique, le travail lent et +dispendieux des grands boeufs, le manque de bien-etre dont on ne +s'apercoit pas, parce qu'on ne le connait pas, une certaine fierte a la +fois grandiose et stupide, un grand fonds d'egoisme, et de la aussi +certaines vertus et certaine poesie qui sont effacees ailleurs ou +remplacees par autre chose. + +Le travail de la terre absorbe partout le paysan. Il est soutenu, lent +et penible. Dans notre vallee Noire, on laboure encore a sillons etroits +et profonds avec des boeufs superbes et une charrue sans roues, la meme +dont on se servait du temps des Romains. On moissonne encore le ble a la +faucille, travail ecrasant pour l'homme et dispendieux pour le fermier. +Les prairies naturelles sont magnifiques, mais insuffisantes pour la +nourriture des bestiaux, et, par consequent, pour l'engrais de la terre. +Impossible de faire comprendre au cultivateur berrichon qu'un moindre +espace de terrain _emblede_ (comme il dit pour emblave) rapporterait le +triple et le quadruple s'il etait abondamment fume, et que le reste de +cette terre amaigrie et epuisee fut consacre a des prairies +artificielles. "Mettre du trefle et de la luzerne la ou le ble peut +pousser! vous repond-il; ah! ce serait trop dommage!" Il croit que Dieu +lui a donne cette bonne terre pour n'y semer jamais que du froment, +c'est pour lui le grain sacre; et y laisser pousser autre chose serait +une profanation dont le ciel le punirait en frappant son champ de +sterilite. + +Le paysan de la vallee Noire est generalement trapu et ramasse jusqu'a +l'age de vingt ans. Il grandit tard et n'est completement developpe +qu'apres l'age ou la conscription s'empare de lui. Il se marie jeune, et +est repute vieux pour le mariage, tres-vieux a trente ans. Il est grand +et maigre quand il a atteint toute sa force, et reste maigre, droit et +fort jusque dans un age tres-avance. Il n'est pas rare de voir +travailler un homme de quatre-vingts ans, et a soixante ans un ouvrier +est plus fort et plus soutenu a la peine qu'un jeune homme. Ils ont peu +d'infirmites, et ne craignent que le passage du chaud au froid. C'est +ce qu'ils appellent la _sang-glacure_. Aussi redoutent-ils la +transpiration, et nul n'a droit de dire a un ouvrier d'aller plus vite +qu'il ne veut. Pourvu qu'il ne s'arrete pas, il a le droit d'aller +lentement. Personne ne peut exiger qu'il _s'echauffe_. "Voudriez-vous +donc me faire _echauffer_?" dirait-il. S'il _s'echauffait_, il en +pourrait mourir. + +Il a raison. Nous autres coutumiers d'oisivete physique, nous avons un +grand besoin de mouvement accidentel, et la transpiration sauverait +l'homme des villes, dont le sang se glace dans le travail sedentaire. Le +paysan, habitue a braver l'ardeur du soleil, est affaibli, surmene, +brise, des qu'il transpire. C'est un etat exceptionnel auquel il faut se +garder de l'exposer. Il en resulte presque toujours pour lui fluxion de +poitrine ou rhumatisme aigu, et cette derniere maladie est chez lui +d'une obstination incroyable. Elle resiste a presque tous les remedes +qui agissent sur nous. + +Le paysan de chez nous, ayant des habitations assez saines en general, +vivant en bon air, travaillant avec calme et ne manquant presque jamais +de son vin aigrelet et leger qu'il boit sans eau, serait dans les +meilleures conditions hygieniques s'il mangeait tous les jours un peu de +viande. Mais, lui qui fournit de boeufs gras les marches de Poissy, il +ne mange de la viande que les jours de fete. Beaucoup n'en mangent +jamais. Sa maigre soupe au beurre, son pain d'orge trop lourd, ses +legumes farineux, sont une nourriture insuffisante, et ses maladies +viennent toutes d'epuisement. Apres la fauchaille et la moisson, s'il +prend _les fievres_, il en a pour des mois entiers. Et alors, pour celui +qui n'a que ses bras, vient a grands pas la misere. + +Les femmes ne connaissent guere le travail. Les enfants en sont mieux +soignes; mais le menage est aux abois quand le chef de la famille est au +lit ou pale et tremblotant sur le seuil de sa cabane. Jusqu'au mariage, +les filles sont pastoures ou servantes dans les metairies et dans les +villes. Des qu'elles ont une famille, elles ne quittent plus la maison, +elles font la soupe, filent, tricotent ou rapiecent. Tout cela se fait +si lentement et si mollement qu'il y a bien du temps perdu, et qu'on +regrette l'absence d'une industrie qui les occuperait et les +enrichirait un peu, sans les arracher a leurs occupations domestiques. + +Jusqu'au mariage, elles sont assez pimpantes et coquettes; meme les plus +pauvres savent prendre un certain air les jours de fete. Elles sont +neanmoins douces et modestes, et, la ou le bourgeois n'a point passe, +les moeurs sont pures, et patriarcales. Mais le bourgeois, le vieux +bourgeois surtout, est l'ennemi de ces vertus rustiques. C'est triste a +dire, mais le proprietaire, celui qu'on appelle encore _le maitre_, +seduit a peu de _frais_ et impose le deshonneur aux familles par +l'interet et par la crainte. + +Le mariage est la seule grande fete de la vie d'une paysanne. Il y a +encore ce genereux amour-propre qui consiste a faire manger la +subsistance d'une annee dans les trois jours de la noce. Cependant les +ceremonies etranges de cette solennite tendent a se perdre. J'ai vu +finir celle des _livrees_, qui se faisait la veille du mariage et qui +avait une couleur bien particuliere. Je l'ai racontee quelque part, +ainsi que celle du _chou_, qui se fait le lendemain de la noce; mais, +cette derniere etant encore en vigueur, je crois devoir y revenir ici. + +Ce jour-la, les noceux quittent la maison avec les maries et la musique; +on s'en va en cortege arracher dans quelque jardin le plus beau chou +qu'on puisse trouver. Cette operation dure au moins une heure. Les +anciens se forment en conseil autour des legumes soumis a la discussion +qui precede le choix definitif: ils se font passer, de nez a nez, une +immense paire de lunettes grotesques, ils se tiennent de longs discours, +ils dissertent, ils consultent, ils se disent a l'oreille des paroles +mysterieuses, ils se prennent le menton ou se grattent la tete comme +pour mediter; enfin ils jouent une sorte de comedie a laquelle doit se +preter quiconque a de l'esprit et de l'usage parmi les graves parents et +invites de la noce. + +Enfin le choix est fait. On dresse des cordes qu'on attache au pied du +chou dans tous les sens. Un pretendu geometre ou necromant (c'est tout +un dans les idees de l'assistance) apporte une maniere de compas, une +regle, un niveau, et dessine je ne sais quels plans cabalistiques autour +de la plante consacree. Les fusils et les pistolets donnent le signal. +La vielle grince, la musette braille; chacun tire la corde de son cote, +et enfin, apres bien des hesitations et des efforts simules, le chou est +extrait de la terre et plante dans une grande corbeille avec des fleurs, +des rubans, des banderoles et des fruits. Le tout est mis sur une +civiere que quatre hommes des plus vigoureux soulevent et vont emporter +au domicile conjugal. + +Mais alors apparait tout a coup un couple effrayant, bizarre, +qu'accompagnent les cris et les huees des chiens effrayes et des enfants +moqueurs. Ce sont deux garcons dont l'un est habille en femme. C'est le +_jardinier_ et la _jardiniere_. Le mari est le plus sale des deux. C'est +le vice qui est cense l'avoir avili; la femme n'est que malheureuse et +degradee par les desordres de son epoux. Ils se disent preposes a la +garde et a la culture du chou sacre. + +"Le mari porte diverses qualifications qui toutes ont un sens. On +l'appelle indifferemment le _pailloux_, parce qu'il est parfois coiffe +d'une perruque de paille et qu'il se rembourre le corps de bosses de +paille, sous sa blouse; le _peilloux_, parce qu'il est couvert de +_peilles_ (guenilles, en vieux francais; Rabelais dit _peilleroux_ et +_coqueteux_ quand il parle des mendiants); enfin le _paien_, ce qui est +plus significatif encore. + +"Il arrive le visage barbouille de suie et de lie de vin, quelquefois +couronne de pampres comme un Silene antique, ou affuble d'un masque +grotesque. Une tasse ebrechee ou un vieux sabot pendu a sa ceinture lui +sert a demander l'aumone du vin. Personne ne la lui refuse, et il feint +de boire immoderement, puis il repand le vin par terre, en signe de +libation, a chaque pas. + +"Il tombe, il se roule dans la boue, il affecte d'etre en proie a +l'ivresse la plus honteuse. Sa pauvre _femme_ court apres lui, le +ramasse, appelle au secours, arrache les cheveux de chanvre qui sortent +en meches herissees de sa cornette immonde, pleure sur l'abjection de +son mari, et lui fait des reproches pathetiques. + +"Tel est le role de la jardiniere, et ses lamentations durent pendant +toute la comedie. Car c'est une veritable comedie libre, improvisee, +jouee en plein air, sur les chemins, a travers champs, alimentee par +tous les incidents fortuits de la promenade, et a laquelle tout le monde +prend part, gens de la noce et du dehors, hotes des maisons et passants +des chemins, durant une grande partie de la journee. Le theme est +invariable, mais on brode a l'infini sur ce theme, et c'est la qu'il +faut voir l'instinct mimique, la faconde de sang-froid, l'esprit de +repartie et meme l'eloquence naturelle de nos paysans. + +"Le role de la jardiniere est ordinairement confie a un homme mince, +imberbe et a teint frais, qui sait donner une grande verite a son +personnage et jouer le desespoir burlesque avec assez de naturel pour +qu'on en soit egaye et attriste en meme temps, comme d'un fait reel. + +"Apres que le malheur de la _femme_ est constate par ses plaintes, les +jeunes gens de la noce l'engagent a laisser la son ivrogne de mari et a +se divertir avec eux. Ils lui offrent le bras et l'entrainent. Peu a peu +elle s'abandonne, s'egaye, se met a courir tantot avec l'un, tantot avec +l'autre, prenant des allures devergondees. Ceci est une _moralite_. +L'inconduite du mari provoque celle de la femme. + +"Le _paien_ se reveille alors de son ivresse. Il cherche des yeux sa +compagne, s'arme d'une corde et d'un baton et court apres elle. On le +fait courir, on se cache, on passe la _paienne_ de l'un a l'autre, on +essaye de distraire et de tromper le jaloux. Enfin, il rejoint son +infidele et veut la battre; mais tout le monde s'interpose. _Ne la +battez pas, ne battez jamais votre femme_! est la formule qui se repete +a satiete dans ces scenes. + +"Il y a dans tout cela un enseignement naif, grossier meme, qui sent +fort son moyen age, mais qui fait toujours impression sur les +assistants. Le paien effraye et degoute les jeunes filles qu'il poursuit +et feint de vouloir embrasser; c'est de la comedie de moeurs a l'etat le +plus elementaire, mais aussi le plus frappant. + +"Mais pourquoi ce personnage repoussant doit-il, le premier, porter la +main sur le chou des qu'il est replante dans la corbeille? Ce chou sacre +est l'embleme de la fecondite matrimoniale; mais cet ivrogne, ce +vicieux, ce paien, quel est-il? Sans doute il y a la un mystere +anterieur au christianisme, la tradition de quelque bacchanale antique. +Peut-etre ce jardinier n'est-il pas moins que le dieu des jardins en +personne, a qui l'antiquite rendait un culte serieux sous des formes +obscenes. En passant par le christianisme primitif, cette representation +est devenue une sorte de _mystere, sotie_ ou _moralite_, comme on en +jouait dans toutes les fetes[1]." + +Quoi qu'il en soit, le chou est porte au logis des maries et plante de +la main du paien sur le plus haut du toit. On l'arrose de vin, et on le +laisse la jusqu'a ce que l'orage l'emporte; mais il y reste quelquefois +assez longtemps pour qu'en le voyant verdir ou se secher, on puisse +tirer des inductions sur la fecondite ou la sterilite promise a la +famille. + +[Note 1: _La Mare au diable_.] + +Apres le chou, on danse et on mange encore jusqu'a la nuit. + +La danse est uniformement l'antique bourree, a quatre, a six ou a huit. +C'est un mouvement doux chez les femmes, accentue chez les hommes, +tres-monotone, toujours en avant et en arriere, entrecoupe d'une sorte +de chasse croise. C'est quasi impossible a danser, si l'on n'est pas ne +ou transplante depuis longtemps en Berry. La difficulte, dont on ne se +rend pas compte d'abord, vient du sans-gene des menetriers, qui vous +volent, quand il leur plait, une demi-mesure; alors, il faut reprendre +le pas en l'air pour rattraper la mesure. Les paysans le font +instinctivement et sans jamais se derouter. + +La cornemuse a petit ou a grand bourdon est un instrument barbare, et +cependant fort interessant. Prive de demi-tons accidentels, n'ayant +juste que la gamme majeure, il serait un obstacle invincible entre les +mains d'un musicien. Mais le musicien naturel, le cornemuseux du Berry +(forme presque toujours en Bourbonnais) sait tirer de cette impuissance +de son instrument un parti inconcevable. Il joue tout ce qu'il entend; +majeur ou mineur, rien ne l'embarrasse. Il en resulte des aberrations +musicales qui font souvent saigner les oreilles, mais qui parfois aussi +frappent de respect et d'admiration par l'habilete, l'originalite, la +beaute des modulations ou des interpretations. On est tente alors de se +demander si cette violation hardie des regles n'est pas seulement la +violation heureuse de nos habitudes, et si la musique, comme la langue, +n'est pas quelque chose a cote et meme en dehors de tout ce que nous +avons invente et consacre. + +Apres la danse, le mariage, la fete, voici la derniere solennite: la +mort, la sepulture. Dans un large chemin pierreux, borde de tetaux +sinistres denudes par l'hiver, par une journee de gelee claire et +froide, vous rencontrez quelquefois un char rustique traine par quatre +jeunes taureaux nouvellement lies au joug. C'est le corbillard du +paysan. Ses fils conduisent l'attelage, l'aiguillon releve, le chapeau a +la main. De chaque cote viennent les femmes, couvertes, en signe de +deuil, de leurs grandes mantes gros bleu, avec le capuchon sur la tete. +Elles portent des cierges. Au prochain carrefour, on s'arretera pour +deposer, au pied de la grande croix de bois qui marque ces rencontres de +quatre voies, une petite croix grossierement taillee dans un copeau. A +chaque carrefour, meme ceremonie. Cet embleme depose et plante autour +de l'embleme du salut est l'hommage rendu par le mort qui fait sa +derniere course a travers la campagne pour gagner son dernier gite. +C'est par la qu'il se recommande aux prieres des passants. Il n'est pas +de croix de carrefour qui ne soit entouree de ces petites croix des +funerailles. Elles y restent jusqu'a ce qu'elles tombent en poussiere ou +que les troupeaux, moins respectueux que les enfants qui jouent autour +sans y toucher, les aient dispersees et brisees sous leurs pieds. Quand +le cortege d'enterrement arrive la, on rallume les cierges, on +s'agenouille, on psalmodie une priere, on jette de l'eau benite sur le +cercueil, et on se remet en route dans un profond silence. Nulle part je +n'ai vu l'appareil de la mort plus grand, plus austere et plus religieux +dans son humble simplicite. + +Lorsque le christianisme s'introduisit dans les campagnes de la vieille +France, il n'y put vaincre le paganisme qu'en donnant droit de cite dans +son culte a diverses ceremonies antiques pour lesquelles les paysans +avaient un attachement invincible. Tels furent les honneurs rendus aux +images et aux statuettes des saints placees dans certains carrefours, ou +sous la voute de certaines fontaines lustrales, ou lavoirs publics. Nous +voyons, aux premiers temps du christianisme, des Peres de l'Eglise +s'elever avec eloquence contre la coutume idolatrique d'orner de fleurs +et d'offrandes les statues des dieux. Plus spiritualistes que ne l'est +notre epoque, ils veulent qu'on adore le vrai Dieu en esprit et en +verite. Ils proscrivent les temoignages exterieurs; ils voudraient +detruire radicalement le materialisme de l'ancien monde. + +Mais avec le peuple attache au passe il faut toujours transiger. Il est +plus facile de changer le nom d'une croyance que de la detruire. On +apporte une foi nouvelle, mais il faut se servir des anciens temples, et +consacrer de nouveau les vieux autels. C'est ainsi qu'en beaucoup +d'endroits les pierres druidiques ont traverse la domination romaine et +la domination franque, le polytheisme et le christianisme primitif, sans +cesser d'etre des objets de veneration, et le siege d'un culte +particulier assez mysterieux, qui cache ses tendances cabalistiques +sous les apparences de la religion officielle. + +Ce qu'on eut le plus difficilement extirpe de l'ame du paysan, c'est +certainement le culte du dieu Terme. Sans metaphore et sans epigramme, +le culte de la borne est invinciblement lie aux eternelles +preoccupations de l'homme dont la vie se renferme dans d'etroites +limites materielles. Son champ, son pre, sa terre, voila son monde. +C'est par la qu'il se sent affranchi de l'antique servage. C'est sur ce +coin du sol qu'il se croit maitre, parce qu'il s'y sent libre +relativement, et ne releve que de lui-meme. Cette pierre qui marque le +sillon ou commence pour le voisin son empire, c'est un symbole bien plus +qu'une barriere, c'est presque un dieu, c'est un objet sacre. + +Dans nos campagnes du centre, ou les vieux us regnent peut-etre plus +qu'ailleurs, le respect de la propriete ne va pas tout seul, et les +paysans ont recours, les uns contre les autres, a la religion du passe, +beaucoup plus qu'au principe de l'equite publique. On ne se gene pas +beaucoup pour reculer tous les ans d'un sillon la limite de son champ +sur celui du voisin inattentif. Mais ce qu'on deplace ainsi, c'est une +pierre quelconque, que l'on met en evidence, et qu'au besoin on pourra +dire soulevee la par le hasard. Un jour ou le proprietaire lese +s'apercoit qu'on a gagne dix sillons sur sa terre; il s'inquiete, il se +plaint, il invoque le souvenir de ses autres _jouxtans_ (on appelle +encore la borne du nom latin de _jus droit_; les enfants s'en servent +meme dans leurs jeux pour designer le but conventionnel). Alors, quand +le reclamant a assemble les arbitres, on signale la fraude et on cherche +la borne veritable, l'ancien terme qu'a moins d'un sacrilege en lui-meme +beaucoup plus redoutable que la fraude, le delinquant n'a pu se +permettre d'enlever. Il est bien rare qu'on ne le retrouve pas. C'est +une plus grosse pierre que toutes les autres, enfoncee a une assez +grande profondeur pour que le socle de la charrue n'ait pu la soulever. +Cette pierre brute, c'est le dieu antique. Pour l'arracher de sa base, +il eut fallu deux choses: une audace de scepticisme dont la mauvaise foi +elle-meme ne se sent pas souvent capable, et un travail particulier qui +eut rendu la trahison evidente; il eut fallu venir la nuit, avec +d'autres instruments que la charrue, choisir le temps ou la terre est +en jachere, et ou le ble arrache et foule, le sillon interrompu, ne +peuvent pas laisser de traces revelatrices. Enfin, c'est parfois un rude +ouvrage: la pierre est lourde, il faut la transporter et la transplanter +plus loin, au risque de ne pouvoir en venir a bout tout seul. Il faut un +ou plusieurs complices. On ne s'expose guere a cela pour un ou plusieurs +sillons de plus. + +Quand l'expertise est faite, quand chacun, ayant donne sa voix, declare +que la doit etre le _jus_ primitif, on creuse un peu, et on retrouve le +dieu disparu sous l'exhaussement progressif du sol. Le faux dieu est +brise, et la limite est de nouveau signalee et consacree. Le fraudeur en +est quitte pour dire qu'il s'etait trompe, qu'une grosse pierre emportee +peu a peu par le travail du labourage a cause sa meprise, et qu'il +regrette de n'avoir pas ete averti plus tot. Cela laisse bien quelques +doutes, mais il n'a pas touche aux vrai _jus_, il n'est pas deshonore. + +En general, le _jus_ sort de terre de quelques centimetres, et, le +dimanche des Rameaux, il recoit l'hommage du buis benit, comme celui des +Romains recevait un collier ou une couronne de feuillage. + +Les eaux lustrales, d'origine hebraique, paienne, indoue, universelle +probablement, recoivent aussi chaque annee des honneurs et de nouvelles +consecrations religieuses. Elles guerissent diverses sortes de maux, et +principalement les plaies, paralysies et autres _estropiaisons_. Les +infirmes y plongent leurs membres malades au moment de la benediction du +pretre; les fievreux boivent volontiers au meme courant. La foi purifie +tout. + +Cette tolerance du clerge rustique pour les anciennes superstitions +paiennes ne devrait pas etre trop encouragee par le haut clerge. Elle +est contraire a l'esprit du veritable christianisme, et beaucoup +d'excellents pretres, tres-orthodoxes, souffrent de voir leurs +paroissiens materialiser a ce point l'effet des benedictions de +l'Eglise. J'en causais, il y a quelques annees, avec un cure meridional +qui ne se plaisait pas autant que moi a retrouver et a ressaisir dans +les coutumes religieuses de notre epoque les traces mal effacees des +religions antiques. "Quand j'entrai dans ma premiere cure, me disait-il, +je vis le sacristain tirer d'un bahut de petits monstres fort +indecents, en bois grossierement equarri, qu'il pretendait me faire +benir. C'etait l'ouvrage d'un charron de la paroisse, qui les avait +fabriques a l'instar d'anciens pretendus bons saints reputes souverains +pour toute sorte de maux physiques. Ces modeles avaient ete certainement +des figures de demons du moyen age, qui eux-memes n'etaient que le +souvenir traditionnel des dieux obscenes du paganisme. Mon predecesseur +avait eu le courage de les jeter dans le feu de sa cuisine; mais, depuis +ce moment, une maladie endemique avait decime la commune, et, sans nul +doute, selon mes ouailles credules, la destruction des idoles etait la +cause du fleau; aussi le charron s'etait-il fait fort d'en tailler de +tout pareils qui seraient aussi bons quand on les aurait benits et +promenes a la suite du saint sacrement. Je me refusai absolument a +commettre cette profanation, et, prenant les nouveaux saints, je fis +comme mon predecesseur, je les brulai; mais je faillis payer cette +hardiesse de ma vie: mes paroissiens s'ameuterent contre moi, et je fus +oblige de transiger. Je fis venir de nouveaux saints, des figures +quelconques, un peu moins laides et beaucoup plus honnetes, que je dus +benir et permettre d'honorer sous les noms des anciens protecteurs de la +paroisse; je vis bientot que le culte des paysans est completement +idolatrique, et que leur hommage ne s'adresse pas plus a l'Etre +spirituel dont les figures personnifient le souvenir, que leur croyance +n'a pour objet les celestes bienheureux. C'est a la figure meme, c'est a +la pierre ou au bois faconne qu'ils croient, c'est l'idole qu'ils +saluent et qu'ils prient. Mes nouveaux saints n'eurent jamais de credit +sur mon troupeau. Ils n'etaient pas _bons_, ils ne guerissaient pas. Je +ne pus jamais faire comprendre qu'aucune image n'est douee de vertu +miraculeuse dans le sens materiel que la superstition y attache. Le +conseil de fabrique me savait tres-mauvais gre de ne pas speculer sur la +credulite populaire." + +Ce cure n'est pas le seul a qui j'aie vu deplorer le materialisme de la +religion du paysan. Plusieurs defendent d'employer le buis benit au coin +des champs comme preservatif de la grele, et de faire des pelerinages +pour la guerison des betes; mais on ne les ecoute guere, on les trompe +meme. On extorque leurs benedictions comme douees d'un charme magique, +en leur signalant un but qui n'est pas le veritable. On mele volontiers +des objets benits aux malefices, ou, sous des noms mysterieux, des +divinites etrangeres au christianisme sont invoquees tout bas. Le +sorcier des campagnes a, dans l'esprit, un singulier melange de crainte +de Dieu et de soumission au diable, dont nous parlerons peut-etre dans +l'occasion. + +Disons, en passant, que le remegeux et la remegeuse sont parfois des +etres fort extraordinaires, soit par la puissance magnetique dont les +investit la foi de leur clientele, soit par la connaissance de certains +remedes fort simples que le paysan accepte d'eux, et qu'il ne croirait +pas efficaces venant d'un medecin veritable. La science toute nue ne +persuade pas ces esprits avides de merveilles; ils meprisent ce qui est +acquis par l'etude et l'experience; il leur faut du fantastique, des +paroles incomprehensibles, de la mise en scene. Certaine vieille +sibylle, prononcant ses formules d'un air inspire, frappe l'imagination +du malade, et, pour peu qu'elle explique avec bonheur une medication +rationnelle, elle obtient des parents et des amis qui le soignent ce que +le medecin n'obtient presque jamais: que ses prescriptions soient +observees. + +Sans doute, la surveillance de l'Etat fait bien de proscrire et de +poursuivre l'exercice de la medecine illegale, car, dans un nombre +infini de cas, les remegeux administrent de veritables poisons. +Quelques-uns cependant operent des cures trop nombreuses et trop +certaines pour qu'il ne soit pas a desirer de voir l'Etat leur accorder +quelque attention. La tradition, le hasard de certaines aptitudes +naturelles, peuvent les rendre possesseurs de decouvertes qui echappent +a la science, et qui meurent avec eux. Les empecher d'exercer n'est que +sagesse et justice, mais eprouver la vertu de leurs pretendus secrets et +les leur acheter, s'il y a lieu, ce ne serait pas la une recherche +oiseuse ni une largesse inutile. + +En dehors de la superstition, le paysan a partout des coutumes locales +dont l'origine est fort difficile a retrouver. Le nombre en est si +grand, que nous ne saurions les classer avec ordre; nous en prendrons +quelques-unes au hasard. + +Une des plus curieuses est la ceremonie des _livrees de noces_, qui +varie en France selon les provinces, et qui a ete supprimee en Berry +depuis une dizaine d'annees, a la suite d'accidents graves. Dans un +endroit precedent, nous avons raconte la ceremonie toute paienne du +chou, qui est encore en vigueur dans notre vallee Noire: c'est la +consecration du lendemain des noces. Celle des livrees etait la +consecration de la veille; elle est fort longue et compliquee, c'est +tout un drame poetique et naif qui se jouait autour et au sein de la +demeure de l'epousee. + +C'est le soir, a l'heure du souper de la famille. Mais il n'y a point de +souper prepare; ce soir-la, chez la fiancee. Les tables sont rangees +contre le mur, la nappe est cachee, le foyer est vide et glace, quelque +temps qu'il fasse. On a ferme avec un soin extreme et barricade d'une +maniere formidable a l'interieur toutes les _huisseries_, portes, +fenetres, lucarne de grenier, soupirail de cave, quand, par hasard, la +maison a une cave. Personne n'entrera sans la volonte de la fiancee, ou +sans une lutte serieuse, un veritable siege; ses parents, ses amis, ses +voisins, tout son _parti_ est autour d'elle; on attend la priere ou +l'assaut du fiance. + +Le _jeune marie_,--on ne dit jamais autrement, quel que soit son age, +et, en fait, c'est, chez nous, presque toujours un garconnet a qui le +poil follet voltige encore au menton,--vient la avec son monde, ses +amis, parents et voisins, son _parti_ en un mot. Pres de lui, ce porteur +de thyrse fleuri et enrubane, c'est un expert porte-broche, car, sous +ces feuillages, il y a une oie embrochee qui fait tout l'objet de la +ceremonie; autour de lui sont les porteurs de presents et les chanteurs +_fins_, c'est-a-dire habiles et savants, qui vont avoir maille a partir +avec ceux de la mariee. + +Le marie s'annonce par une decharge de coups de feu; puis, apres qu'on a +bien cherche, mais inutilement, un moyen de s'introduire dans la place +par surprise, on frappe.--Qui va la?--Ce sont de pauvres pelerins bien +fatigues ou des chasseurs egares qui demandent place au foyer de la +maison.--On leur repond que le foyer est eteint, et qu'il n'y a pas +place pour eux a table; on les injure, on les traite de malfaiteurs et +de mauvaises gens, sans feu ni lieu; on parlemente longtemps; le +dialogue, toujours pittoresque, est parfois rempli d'esprit et meme de +poesie; enfin on leur conseille de chanter pour se desennuyer, ou pour +se rechauffer si c'est une nuit d'hiver, mais a condition qu'on chantera +quelque chose d'inconnu a la compagnie qui, du dedans, les ecoute. + +Alors, une lutte lyrique commence entre les chanteurs du marie et ceux +de la mariee, car elle aussi a ses _chanteux fins_, et, de plus, ses +chanteuses expertes, matrones a la voix chevrotante, a qui l'on n'en +impose point en donnant du vieux pour du neuf. Si l'on connait, au +dedans, la chanson du dehors, on l'interrompt des le premier vers en +chantant la second, et vite, il faut passer a une autre. Trois heures +peuvent fort bien s'ecouler, au vent et a la pluie, avant que le parti +du marie ait pu achever un seul couplet, tant est riche le repertoire +des chansons berrichonnes, tant la memoire des beaux chanteurs est +ornee; chaque replique victorieuse du dedans est accompagnee de grands +eclats de rire d'un cote, de maledictions de l'autre. Enfin l'un des +partis est vaincu, et l'on passe a la chanson des noces: + + Ouvrez la porte, ouvrez, + Mariee, ma mignonne! + J'ons de beaux rubans a vous presenter. + Helas! ma mie, laissez-nous entrer. + +A quoi les femmes repondent en fausset: + + Mon pere est en chagrin, + Ma mere en grand' tristesse; + Moi, je suis une fille de trop grand prix + Pour ouvrir ma porte a ces heures-ci. + +Si les paroles sont naives et la versification par trop libre, en +revanche l'air est magnifique dans sa solennite simple et large. Il faut +chanter dehors autant de couplets, et nommer chaque fois autant d'objets +differents, au troisieme vers, qu'il y a de cadeaux de noces. + +Ces cadeaux du marie sont ce qu'on appelle les _livrees_. Il faut +annoncer jusqu'au _cent d'epingles_ oblige qui fait partie de cette +modeste corbeille de mariage a quoi la mariee incorruptible fait +repondre invariablement que son pere est en chagrin, sa mere en grande +tristesse, et qu'elle n'ouvre point sa porte a pareille heure. + +Enfin arrive le couplet final, ou il est dit: _J'ons un beau mari a vous +presenter_, et la porte s'ouvre; mais c'est le signal d'une melee +etrange: le marie doit prendre possession du foyer domestique; il doit +planter la broche et allumer le feu; le parti de la mariee s'y oppose, +et ne cedera qu'a la force; les femmes se refugient avec les vieillards +sur les bancs et sur les tables; les enfants, effrayes, se cachent +dessous, les chiens hurlent, les fusils partent, c'est un combat sans +colere, sans coups ni blessures volontaires, mais ou le point d'honneur +est pris assez au serieux pour que chacun y deploie toute sa vigueur et +toute sa volonte, si bien qu'a force de se pousser, de s'etreindre, de +se tordre la broche entre les mains, j'ai vu peu de noces ou il n'y eut +quelqu'un d'ecloppe, au moment ou le marie reussissait a allumer une +poignee de paille dans la cheminee, ou l'oie, dechiquetee dans le +combat, prenait enfin possession de l'atre. + +Un jour, la scene fut ensanglantee par un accident serieux. Un des +convies fut litteralement embroche dans la bataille. Des lors, la +ceremonie tomba en desuetude; on fut d'accord sur tous les points de la +supprimer, et nous avons vu la derniere il y a dix ans. On eut pu se +borner a supprimer la bataille; mais, la conquete du foyer etant le but +symbolique de l'affaire, on jugea que le reste n'aurait plus de sens. Je +regrette pourtant les chansons a la porte, et la belle melodie de: +_Ouvrez la porte, ouvrez!_ qui, n'ayant plus d'emploi, se perdra. + +Apres la broche plantee, venait pour le marie une derniere epreuve: on +asseyait trois jeunes filles avec la mariee sur un banc, on les couvrait +d'un drap, et, sans les toucher autrement qu'avec une petite baguette, +le marie devait, du premier coup d'oeil, deviner et designer sa femme; +lorsqu'il se trompait, il etait condamne a ne pas danser avec elle de +toute la soiree; car, ensuite, venaient le bal, le souper, et des +chansons jusqu'au jour. Une noce comportait trois jours et trois nuits +de joie et bombance, sans desemparer d'une heure. + +La _gerbaude_ est une ceremonie agricole que l'auteur de cet article a +mise sur la scene tres-fidelement; mais ce que le theatre ne saurait +reproduire, c'est la majeste du cadre, c'est la montagne de gerbes qui +arrive solennellement, trainee par trois paires de boeufs enormes, tout +ornee de fleurs, de fruits et de beaux enfants perches au sommet des +dernieres gerbes. C'est parfois un tableau qui se compose comme pour +l'oeil des artistes. Tout cela est si beau par soi-meme: les grands +ruminants a l'oeil fier et calme, la moisson ruisselante, les fleurs +souriant sur les epis, et, plus que tout cela, les enfants blonds comme +les gerbes, comme les boeufs, comme la terre couverte de son chaume, car +tout est colore harmonieusement dans ces chaudes journees ou le ciel +lui-meme est tout d'or et d'ambre a l'approche du soir. + +Avant le depart du charroi de gerbaude, on entend planer d'horizon en +horizon une grande clameur dont le voyageur s'etonne. Il regarde, il +voit des bandes de moissonneurs et de glaneuses s'elancer, les bras +leves vers le ciel et rugissant de triomphe, vers le chargeur qui leve +vers le ciel aussi la derniere gerbe avant de la placer sur le faite du +char. Il semble que cette population de travailleurs se rue sur lui +pour lui arracher la gerbe; on croit qu'on va assister a une bataille +furieuse, inique, de tous contre un seul; mais loin de la! c'est une +acclamation de joie et d'amitie; c'est une benediction enthousiaste et +fraternelle. + +Pauvres paysans, vous avez du beau et du bon quand meme! + + + + +II + +LES VISIONS DE LA NUIT DANS LES CAMPAGNES + + +Vous dire que je m'en moque serait mentir. Je n'en ai jamais eu, c'est +vrai: j'ai parcouru la campagne a toutes les heures de la nuit, seul ou +en compagnie de grands poltrons, et, sauf quelques meteores inoffensifs, +quelques vieux arbres phosphorescents et autres phenomenes qui ne +rendaient pas fort lugubre l'aspect de la nature, je n'ai jamais eu le +plaisir de rencontrer un objet fantastique et de pouvoir raconter a +personne, comme temoin oculaire, la moindre histoire de revenant. + +Eh bien, cependant je ne suis pas de ceux qui disent en presence des +superstitions rustiques: _mensonge, imbecillite, vision de la peur_; je +dis phenomene de vision, ou phenomene exterieur insolite et incompris. +Je ne crois pour cela ni aux sorciers ni aux prodiges. Ces contes de +sorciers, ces explications fantastiques donnees aux pretendus prodiges +de la nuit, c'est le poeme des imaginations champetres. Mais le fait +existe, le fait s'accomplit, qu'il soit un fantome dans l'air ou +seulement dans l'oeil qui le percoit, c'est un objet tout aussi +reellement et logiquement produit que la reflexion d'une figure dans un +miroir. + +Les aberrations des sens sont-elles explicables? ont-elles ete +expliquees? Je sais qu'elles ont ete constatees, voila tout: mais il est +tres-faux de dire et de croire qu'elles sont uniquement l'ouvrage de la +peur. Cela peut etre vrai en beaucoup d'occasions; mais il y a des +exceptions irrecusables. Des hommes de sang-froid, d'un courage naturel +eprouve, et places dans des circonstances ou rien ne semblait agir sur +leur imagination, meme des hommes eclaires, savants, illustres, ont eu +des apparitions qui n'ont trouble ni leur jugement ni leur sante, et +dont cependant il n'a pas dependu d'eux tous de ne pas se sentir +affectes plus ou moins apres coup. + +Parmi grand nombre d'interessants ouvrages publies sur ce sujet, il +faut noter celui du docteur Brierre de Boismont, qui analyse aussi bien +que possible les causes de l'hallucination. Je n'apporterai apres ces +travaux serieux qu'une seule observation utile a enregistrer, c'est que +l'homme qui vit le plus pres de la nature, le sauvage, et apres lui le +paysan, sont plus disposes et plus sujets que les hommes des autres +classes aux phenomenes de l'hallucination. Sans doute, l'ignorance et la +superstition les forcent a prendre pour des prodiges surnaturels ces +simples aberrations de leurs sens; mais ce n'est pas toujours +l'imagination qui les produit, je le repete; elle ne fait le plus +souvent que les expliquer a sa guise. + +Dira-t-on que l'education premiere, les contes de la veillee, les recits +effrayants de la nourrice et de la grand'mere disposent les enfants et +meme les hommes a eprouver ce phenomene? Je le veux bien. Dira-t-on +encore que les plus simples notions de physique elementaire et un peu de +moquerie voltairienne en purgeraient aisement les campagnes? Cela est +moins certain. L'aspect continuel de la campagne, l'air qu'il respire a +toute heure, les tableaux varies que la nature deroule sous ses yeux, et +qui se modifient a chaque instant dans la succession des variations +atmospheriques, ce sont la pour l'homme rustique des conditions +particulieres d'existence intellectuelle et physiologique; elles font de +lui un etre plus primitif, plus normal peut-etre, plus lie au sol, plus +confondu avec les elements de la creation que nous ne le sommes quand la +culture des idees nous a separes, pour ainsi dire, du ciel et de la +terre, en nous faisant une vie factice enfermee dans le moellon des +habitations bien closes. Meme dans sa hutte ou dans sa chaumiere, le +sauvage ou le paysan vit encore dans le nuage, dans l'eclair et le vent +qui enveloppent ces fragiles demeures. Il y a sur l'Adriatique des +pecheurs qui ne connaissent pas l'abri d'un toit; ils dorment dans leur +barque, couverts d'une natte, la face eclairee par les etoiles, la barbe +caressee par la brise, le corps sans cesse berce par le flot. Il y a des +colporteurs, des bohemiens, des conducteurs de bestiaux qui dorment +toujours en plein air, comme les Indiens de l'Amerique du Nord. Certes, +le sang de ces hommes-la circule autrement que le notre; leurs nerfs ont +un equilibre different; leurs pensees, un autre cours; leurs sensations +une autre maniere de se produire. Interrogez-les, il n'en est pas un qui +n'ait vu des prodiges, des apparitions, des scenes de nuit etranges, +inexplicables. Il en est parmi eux de tres-braves, de tres-raisonnables, +de tres-sinceres, et ce ne sont pas les moins hallucines. Lisez toutes +les observations recueillies a cet egard, vous y verrez, par une foule +de faits curieux et bien observes, que l'hallucination est compatible +avec le plein exercice de la raison. + +C'est un etat maladif du cerveau; cependant il est presque toujours +possible d'en pressentir la cause physique ou morale dans une +perturbation de l'ame ou du corps; mais elle est quelquefois inattendue +et mysterieuse au point de surprendre et de troubler un instant les +esprits les plus fermes. + +Chez les paysans, elle se produit si souvent, qu'elle semble presque une +loi reguliere de leur organisation. Elle les effraye autrement que nous. +Notre grande terreur, a nous autres, quand le cauchemar ou la fievre +nous presentent leurs fantomes, c'est de perdre la raison, et plus nous +sommes certains d'etre la proie d'un songe, plus nous nous affectons de +ne pouvoir nous y soustraire par un simple effort de la volonte. On a vu +des gens devenir fous par la crainte de l'etre. Les paysans n'ont pas +cette angoisse; ils croient avoir vu des objets reels; ils en ont +grand'peur; mais la conscience de leur lucidite n'etant point ebranlee, +l'hallucination est certainement moins dangereuse pour eux que pour +nous. L'hallucination n'est, d'ailleurs, pas la seule cause de mon +penchant a admettre, jusqu'a un certain point, les visions de la nuit. +Je crois qu'il y a une foule de petits phenomenes nocturnes, explosions +ou incandescences de gaz, condensations de vapeurs, bruits souterrains, +spectres celestes, petits aerolithes, habitudes bizarres et inobservees, +aberrations meme chez les animaux, que sais-je? des affinites +mysterieuses ou des perturbations brusques des habitudes de la nature, +que les savants observent par hasard et que les paysans, dans leur +contact perpetuel avec les elements, signalent a chaque instant sans +pouvoir les expliquer. + +Par exemple, que pensez-vous de cette croyance aux _meneurs de loups_? +Elle est de tous les pays, je crois, et elle est repandue dans toute la +France. C'est le dernier vestige de la croyance aux lycanthropes. En +Berry, ou deja les contes que l'on fait a nos petits-enfants ne sont +plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient +nos grand'meres, je ne me souviens pas qu'on m'ait jamais parle des +hommes-loups de l'antiquite et du moyen age. Cependant on s'y sert +encore du mot de _garou_, qui signifie bien homme-loup, mais on en a +perdu le vrai sens. Les _meneurs de loups_ ne sont plus les capitaines +de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour devorer les +enfants: ce sont des hommes savants et mysterieux, de vieux bucherons, +ou de malins gardes-chasse qui possedent le _secret_ pour charmer, +soumettre, apprivoiser et conduire les loups veritables. Je connais +plusieurs personnes qui ont rencontre, aux premieres clartes de la lune, +a la croix des quatre chemins, le pere _un tel_ s'en allant tout seul a +grands pas, et suivi _de plus de trente loups_ (il y en a toujours plus +de trente, jamais moins, dans la legende). Une nuit, deux personnes, qui +me l'ont raconte, virent passer dans le bois une grande bande de loups; +elles en furent effrayees, et monterent sur un arbre, d'ou elles virent +ces animaux s'arreter a la porte d'une cabane d'un bucheron repute +sorcier. Ils l'entourerent en poussant des rugissements epouvantables; +le bucheron sortit, leur parla, se promena au milieu d'eux, et ils se +disperserent sans lui faire aucun mal. Ceci est une histoire de paysan; +mais deux personnes riches, et ayant recu une assez bonne education, +gens de beaucoup de sens et d'habilete dans les affaires, vivant dans le +voisinage d'une foret, ou elles chassaient fort souvent, m'ont jure, +_sur l'honneur_, avoir vu, etant ensemble, un vieux garde forestier +s'arreter a un carrefour ecarte et faire des gestes bizarres. Ces deux +personnes se cacherent pour l'observer, et virent accourir treize loups, +dont un enorme alla droit au garde et lui fit des caresses. Celui-ci +siffla les autres comme on siffle des chiens, et s'enfonca avec eux +dans l'epaisseur du bois. Les deux temoins de cette scene etrange +n'oserent l'y suivre, et se retirerent aussi surpris qu'effrayes. +Avaient-ils ete la proie d'une hallucination? Quand l'hallucination +s'empare de plusieurs personnes a la fois (et cela arrive fort souvent), +elle revet un caractere difficile a expliquer, je l'avoue: on l'a +souvent constatee; on l'appelle hallucination contagieuse. Mais a quoi +sert d'en savoir le nom, si on en ignore la cause? Cette certaine +disposition des nerfs et de la circulation du sang, qu'on donne pour +cause a l'audition ou a la vision d'objets fantastiques, comment +est-elle simultanee chez plusieurs individus reunis? Je n'en sais rien +du tout. + +Mais pourquoi ne pas admettre qu'un homme qui vit au sein des forets, +qui peut, a toutes les heures du jour et de la nuit, surprendre et +observer les moeurs des animaux sauvages, aurait pu decouvrir, par +hasard, ou par un certain genie d'induction, le moyen de les soumettre +et de s'en faire aimer? J'irai plus loin: pourquoi n'aurait-il pas un +certain fluide, sympathique a certaines especes? Nous avons vu, de nos +jours, de si intrepides et de si habiles dompteurs d'animaux feroces en +cage, qu'un effort de plus, et on peut admettre la domination de +certains hommes sur les animaux sauvages en liberte. + +Mais pourquoi ces hommes cacheraient-ils leur secret, et ne +tireraient-ils pas profit et vanite de leur puissance? + +Parce que le paysan, en obtenant d'une cause naturelle un effet tout +aussi naturel, ne croit pas lui-meme qu'il obeit aux lois de la nature. +Donnez-lui un remede dont vous lui demontrerez simplement l'efficacite, +il n'y aura aucune confiance; mais joignez-y quelque parole +incomprehensible en le lui administrant, il en aura la foi. Confiez-lui +le _secret_ de guerir le rhume avec la racine de guimauve, et dites-lui +qu'il faut l'administrer apres trois signes cabalistiques, ou apres +avoir mis un de ses bas a l'envers, il se croira sorcier, tous le +croiront sorcier a l'endroit du rhume. Il guerira tout le monde par la +foi autant que par la guimauve, mais il se gardera bien de dire le nom +de la plante vulgaire qui produit ce miracle. Il en fera un mystere; le +mystere est son element. + +Je ne parlerai pas ici de ce qu'on appelle chez nous et ailleurs le +_secret_, ce serait une digression qui me menerait trop loin. Je me +bornerai a dire qu'il y a un _secret_ pour tout, et presque tous les +paysans un peu graves et experimentes ont le _secret_ de quelque chose, +sont sorciers par consequent, et croient l'etre. Il y a le secret des +boeufs, que possedent tous les bons metayers; le secret des vaches, qui +est celui des bonnes metayeres; le secret des bergeres, pour faire +foisonner la laine; le secret des potiers, pour empecher les pots de se +fendre au fond; le secret des cures, qui charment les cloches pour la +grele; le secret du mal de tete, le secret du mal de ventre, le secret +de l'entorse et de la foulure; le secret des braconniers, pour faire +venir le gibier; le secret du feu, pour arreter l'incendie; le secret de +l'eau, pour retrouver les cadavres des noyes, ou arreter l'inondation; +que sais-je? Il y a autant de secrets que de fleaux dans la nature, et +de maladies chez les hommes et les animaux. Le secret passe de pere en +fils, ou s'achete a prix d'argent. Il n'est jamais trahi. Il ne le sera +jamais, tant qu'on y croira. Le secret de meneur de loups en est un +comme un autre, peut-etre. + +Une des scenes de la nuit dont la croyance est la plus repandue, c'est +la chasse fantastique; elle a autant de noms qu'il y a de cantons dans +l'univers. Chez nous, elle s'appelle la _chasse a baudet_, et affecte +les bruits aigres et grotesques d'une incommensurable croupe d'anes qui +braient. On peut se la representer a volonte; mais, dans l'esprit de nos +paysans, c'est quelque chose que l'on entend et qu'on ne voit pas, c'est +une hallucination ou un phenomene d'acoustique. J'ai cru l'entendre +plusieurs fois, et pouvoir l'expliquer de la facon la plus vulgaire. +Dans les derniers jours de l'automne, quand les grands ouragans +dispersent les bandes d'oiseaux voyageurs, on entend, dans la nuit, +l'immense clameur melancolique des grues et des oies sauvages en +detresse. Mais les paysans, que l'on croit si credules et si peu +observateurs, ne s'y trompent nullement. Ils savent tres-bien le nom et +connaissent tres-bien le cri des divers oiseaux etrangers a nos climats +qui se trouvent perdus et disperses dans les tenebres. La _chasse a +baudet_ n'est rien de tout cela. Ils l'entendent souvent; moi qui ai +longtemps vecu et erre comme eux dans la rafale et dans le nuage, je ne +l'ai jamais rencontree. Quelquefois son passage est signale par +l'apparition de deux lunes. Mais je n'ai pas de chance, car je n'ai +jamais vu que la vieille lune que nous connaissons tous. + +Le taureau blanc, le veau d'or, le dragon, l'oie, la poule noire, la +truie blanche, et je ne sais combien d'autres animaux fantastiques, +gardent, comme l'on sait, en tous pays les tresors caches. A l'heure de +minuit, le jour de Noel, aussitot que sonne la messe, ces gardiens +infernaux perdent leur puissance jusqu'au dernier son de la cloche qui +en annonce la fin. C'est la seule heure dans toute l'annee ou la +conquete du tresor soit possible. Mais il faut savoir ou il est, et +avoir le temps d'y creuser et de s'en saisir. Si vous etes surpris dans +le gouffre a l'_Ite missa est_, il se referme a jamais sur vous; de meme +que si, en ce moment, vous avez reussi a rencontrer l'animal +fantastique, la soumission qu'il vous a montree pendant le temps de la +messe fait place a la fureur, et c'est fait de vous. + +Cette tradition est universelle. Il y a peu de ruines, chateaux ou +monasteres, peu de monuments celtiques qui ne recelent leur tresor. Tous +sont gardes par un animal diabolique. M. Jules Canougo, dans un charmant +recueil de contes meridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante la +poetique apparition de la chevre d'or, gardienne des richesses cachees +au sein de la terre. + +Dans nos climats moins riants, autour des dolmens qui couronnent les +collines pelees de la Marche, c'est un boeuf blanc, ou un veau d'or, ou +une genisse d'argent qui font rever les imaginations avides; mais ces +animaux sont mechants et terribles a rencontrer. On y court tant de +risques, que personne encore n'a ose les saisir par les cornes. Et +cependant il y a des siecles que les grosses pierres druidiques dansent +et grincent sur leurs freles supports pendant la messe de minuit, pour +eveiller la convoitise des passants. + +Dans nos vallees ombragees, coupees de grandes plaines fertiles, un +animal indefinissable se promene la nuit a certaines epoques +indeterminees, va tourmenter les boeufs aux paturages et roder autour +des metairies qu'il met en grand emoi. Les chiens hurlent et fuient a +son approche, les balles ne l'atteignent pas. Cette apparition et la +terreur qu'elle inspire n'ont encore presque rien perdu dans nos +alentours. Tous nos fermiers, tous nos domestiques y croient et ont vu +la bete. On l'appelle la _grand'-bete_, par tradition, quoique bien +souvent elle paraisse de la taille et de la forme d'un blaireau. Les uns +l'ont vue en forme de chien de la grandeur d'un boeuf enorme, d'autres +en levrette blanche haute comme un cheval, d'autres encore en simple +lievre ou en simple brebis. Ceux qui en parlent avec le plus de +sang-froid l'ont poursuivie sans succes, sans trop de frayeur, ne lui +attribuant aucun pouvoir fantastique, la decrivant avec peine, parce +qu'elle appartient a une espece inconnue dans le pays, disent-ils, et +assurant que ce n'est precisement ni une chienne, ni une vache, ni un +blaireau, ni un cheval, mais quelque chose comme tout cela: +arrangez-vous! Cependant cette bete apparait, j'en suis certain, soit a +l'etat d'hallucination, soit a l'etat de vapeur flottante, et condensee +sous de certaines formes. Des gens trop sinceres et trop raisonnables +l'ont vue pour que j'ose dire qu'il n'y a aucune cause a leur vision. +Les chiens l'annoncent par des hurlements desesperes et s'enfuient des +qu'elle parait; cela est certain. Les chiens sont-ils hallucines aussi? +Pourquoi non? Sont-ce des voleurs qui s'introduisent sous ce +deguisement? Jamais la bete n'a rien derobe, que l'on sache. Sont-ce de +mauvais plaisants? On a tire tant de coups de fusil sur la bete, qu'on +aurait bien, par hasard, et en depit de la peur qui fait trembler la +main, reussi a tuer ou a blesser quelqu'un de ces pretendus fantomes. +Enfin, ce genre d'apparition, s'il n'est que le resultat de +l'hallucination, est eminemment contagieux. Pendant quinze ou vingt +nuits, les vingt ou trente habitants d'une metairie le voient et le +poursuivent; il passe a une autre petite colonie qui le voit absolument +de meme, et il fait le tour du pays, ayant produit cette contagion sur +un tres-grand nombre d'habitants. + +Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit. Autour des mares +stagnantes, dans les bruyeres comme au bord des fontaines ombragees dans +les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on +entend au milieu de la nuit le battoir precipite et le clapotement +furieux des lavandieres. Dans beaucoup de provinces, on croit qu'elles +evoquent la pluie et attirent l'orage, en faisant voler jusqu'aux nues, +avec leur battoir agile, l'eau des sources et des marecages. Chez nous, +c'est bien pire, elles battent et tordent quelque objet qui ressemble a +du linge, mais qui, vu de pres, n'est autre chose que des cadavres +d'enfants. Il faut se garder de les observer et de les deranger, car, +eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous +saisiraient, vous battraient et vous tordraient dans l'eau ni plus ni +moins qu'une paire de bas. + +Nous avons entendu souvent le battoir des lavandieres fantastiques +resonner dans le silence de la nuit autour des mares desertes. C'est a +s'y tromper. C'est une espece de grenouille qui produit ce bruit +formidable. Mais c'est bien triste de faire cette puerile decouverte, et +de ne plus esperer l'apparition des terribles sorcieres tordant leurs +haillons immondes a la brume des nuits de novembre, aux premieres +clartes d'un croissant blafard reflete par les eaux. Un mien ami, homme +de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, sujet a l'ivresse, +tres-brave cependant devant les choses reelles, mais facile a +impressionner par les legendes du pays, fit deux rencontres de +lavandieres qu'il ne racontait qu'avec une grande emotion. + +Un soir, vers onze heures, dans une traine charmante qui court en +serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondule du +ravin d'Ormous, il vit, au bord d'une source, une vieille qui battait et +tordait en silence. Quoique la fontaine soit mal famee, il ne vit rien +la de surnaturel, et dit a cette vieille: + +--Vous lavez bien tard, la mere! + +Elle ne repondit point. Il la crut sourde et s'approcha. La lune etait +brillante et la source eclairait comme un miroir. Il vit distinctement +les traits de la vieille: elle lui etait completement inconnue, et il en +fut etonne, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de chasseur et de +flaneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de visage inconnu a +plusieurs lieues a la ronde. Voici comme il me raconta lui-meme ses +impressions en face de cette laveuse singulierement vigilante: + +--Je ne pensai a la tradition des lavandieres de nuit que lorsque je +l'eus perdue de vue. Je n'y pensais pas avant de la rencontrer, je n'y +croyais pas, et je n'eprouvais aucune mefiance en l'abordant. Mais, des +que je fus aupres d'elle, son silence, son indifference a l'approche +d'un passant, lui donnerent l'aspect d'un etre absolument etranger a +notre espece. Si la vieillesse la privait de l'ouie et de la vue, +comment etait-elle assez robuste pour etre venue de loin, toute seule, +laver, a cette heure insolite, a cette source glacee ou elle travaillait +avec tant de force et d'activite? Cela etait au moins digne de remarque. +Mais ce qui m'etonna encore plus, c'est ce que j'eprouvai en moi-meme: +je n'eus aucun sentiment de peur, mais une repugnance, un degout +invincible. Je passai mon chemin sans qu'elle tournat la tete. Ce ne fut +qu'en arrivant chez moi que je pensai aux sorcieres des lavoirs, et +alors, j'eus tres-peur, j'en conviens franchement, et rien au monde ne +m'eut decide a revenir sur mes pas. + +Une seconde fois, le meme ami passait aupres des etangs de Thevet, vers +deux heures du matin. Il venait de Linieres, ou il assure qu'il n'avait +ni mange ni bu, circonstance que je ne saurais garantir; il etait seul, +en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval etant fatigue, il mit pied +a terre a une montee et se trouva au bord de la route pres d'un fosse ou +trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande activite, +sans rien dire. Son chien se serra tout a coup contre lui sans aboyer. +Il passa sans trop regarder; mais a peine eut-il fait quelques pas, +qu'il entendit marcher derriere lui et que la lune dessina a ses pieds +une ombre tres-allongee. Il se retourna et vit une de ces femmes qui le +suivait. Les deux autres venaient a quelque distance comme pour appuyer +la premiere. + +--Cette fois, dit-il, je pensai bien aux lavandieres; mais j'eus une +autre emotion que la premiere fois. Ces femmes etaient d'une taille si +elevee et celle qui me suivait avait tellement les proportions, la +figure et la demarche d'un homme, que je ne doutai pas un instant +d'avoir affaire a des plaisants de village, malintentionnes peut-etre. +J'avais une bonne trique a la main. Je me retournai en disant: + +"--Que me voulez-vous? + +"Je ne recus point de reponse; et, ne me voyant pas attaque, n'ayant pas +de pretexte pour attaquer moi-meme, je fus force de regagner mon +cabriolet, qui etait assez loin devant moi, avec cet etre desagreable +sur mes talons. Il ne me disait rien et semblait se faire un malin +plaisir de me tenir sous le coup d'une attaque. Je tenais toujours mon +baton pret a lui casser la machoire au moindre attouchement; et +j'arrivai ainsi a mon cabriolet avec mon poltron de chien, qui ne disait +mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors, et, quoique j'eusse +entendu jusque-la des pas sur les miens et vu une ombre marcher a cote +de moi, je ne vis personne. Seulement, je distinguai, a trente pas +environ en arriere, a la place ou je les avais vues laver, ces trois +grandes diablesses sautant, dansant et se tordant comme des folles sur +le revers du fosse. + +Je vous donne cette histoire pour ce qu'elle vaut; mais elle m'a ete +racontee de tres-bonne foi, et vous le garantis. Mettez cela en partie +au chapitre des hallucinations. + +L'orme Rateau est un arbre magnifique, qui existait, dit-on, deja grand +et fort, au temps de Charles VII. Comme un orme qu'il est, il n'a pas de +loin une grande apparence, et son branchage affecte assez la forme du +rateau, dont il porte le nom. Mais ce n'est la qu'une coincidence +fortuite avec la legende traditionnelle qui l'a baptise. De pres, il +devient imposant par sa longue tige elancee, sillonnee de la foudre et +plantee comme un monument a un vaste carrefour des chemins communaux. +Ces chemins, larges comme des prairies, incessamment tondus par les +troupeaux du proletaire, sont couverts d'une herbe courte, ou la ronce +et le chardon croissent en liberte. La plaine est ouverte a une grande +distance, fraiche quoique nue, mais triste et solennelle malgre sa +fertilite. Une croix de bois est plantee sur un piedestal de pierre qui +est le dernier vestige de quatre statues fort anciennes disparues depuis +la revolution de 93. Cette decoration monumentale dans un lieu si peu +frequente atteste un respect traditionnel; et les paysans des environs +ont une telle opinion de l'orme Rateau, qu'ils pretendent qu'on ne peut +l'abattre, parce qu'il est sur la carte de Cassini. Mais ce chemin +communal, abandonne aujourd'hui aux pietons, et que traverse a de rares +intervalles le cheval d'un meunier ou d'un gendarme, etait jadis une des +grandes voies de communication de la France centrale. On l'appelle +encore aujourd'hui le chemin des Anglais. C'etait la route militaire, le +passage des armees que franchit l'invasion, et que Duguesclin leur fit +repasser l'epee dans le dos, apres avoir delivre Sainte-Severe, la +derniere forteresse de leur occupation. + +Ce detail n'est consigne dans aucune histoire, mais la tradition est la +qui en fait foi; et maintenant, voici la legende de l'orme Rateau, qui +est jolie, malgre la nature des animaux qui y jouent leur role. + +Un jeune garcon gardait un troupeau de porcs autour de l'orme Rateau. +Il regardait du cote de la Chatre, lorsqu'il vit accourir une grande +bande armee qui devastait les champs, brulait les chaumieres, massacrait +les paysans et enlevait les femmes. C'etaient les Anglais, qui +descendaient de la Marche sur le Berry et qui s'en allaient ravager +Saint-Chartier. Le porcher eloigna son troupeau, se tint a distance et +vit passer l'ennemi comme un ouragan. Quand il revint sous l'orme avec +son troupeau, la peur qu'il avait ressentie fit place a une grande +colere contre les Anglais et contre lui-meme. + +--Quoi! pensa-t-il, nous nous laissons abimer ainsi sans nous +defendre?... Nous sommes trop laches! Il y faut aller! + +Et, s'approchant de la statue de saint Antoine, qui etait une des quatre +autour de l'orme: + +--Bon saint Antoine, lui dit-il, il faut que j'aille contre ces Anglais, +et je n'ai pas le temps de rentrer mes betes. Pendant ce temps-la, ces +mechants-la nous feraient trop de mal. Prends mon baton, bon saint, et +veille sur mes porcs pendant trois jours et trois nuits; je te les +donne en garde. + +La-dessus, le jeune gars mit sa binette de porcher (qui est un court +baton avec un triangle de fer au bout) dans les mains de la statue, et, +jetant la ses sabots, _s'en courut_ a Saint-Chartier, ou, pendant trois +jours et trois nuits, il fit rage contre les Anglais avec les bons +garcons de l'endroit, soutenus des bons hommes d'armes de France. Puis, +quand l'ennemi fut chasse, il s'en revint a son troupeau; il compta ses +porcs, et pas un ne manquait; et cependant il avait passe la bien des +trainards, bien des pillards et bien des loups attires par l'odeur du +carnage. Le jeune porcher reprit a saint Antoine son sceptre rustique, +le remercia a genoux, et, sans rever les hautes destinees et la grande +mission de Jeanne Darc, content d'avoir au moins donne son coup de main +a l'oeuvre de delivrance, il garda ses cochons comme devant. + +Une autre tradition plus confuse attribue a l'orme Rateau une moins +benigne influence. Des enfants, saisis de vertige, auraient eu +l'horrible idee de jouer leur vie aux petits palets et auraient enterre +vivant le perdant sous la pierre de saint Antoine. + +Mais voici la legende principale et toujours en credit de l'orme Rateau. +Un _monsieur_ s'y promene la nuit; il en fait incessamment le tour. On +le voit la depuis que le monde est monde. Quel est-il? Nul ne le sait. +Il est vetu de noir, et il a vingt pieds de haut. C'est un _monsieur_, +car _il suit les modes_; on l'a vu au siecle dernier en habit noir +complet, culotte courte, souliers a boucles, l'epee au cote; sous le +Directoire, on l'a vu en oreilles de chien et en large cravate. +Aujourd'hui, il s'habille comme vous et moi; mais il porte toujours son +grand rateau sur l'epaule, et gare aux jambes des gens ou des betes qui +passent dans son ombre. Du reste, pas mechant homme, et ne se faisant +connaitre qu'a ceux qui ont _le secret_. + +Si vous n'y croyez, allez-y voir. Nous y avons ete a l'heure solennelle +du lever de la lune; nous l'avons appele par tous les noms possibles, en +lui disant toujours _monsieur_, tres-poliment; mais nous n'avons pas +trouve le nom auquel il lui plait de repondre, car il n'est pas venu; +et, d'ailleurs, il n'aime pas la plaisanterie, et, pour le voir, il +faut avoir peur de lui. + +Si vous aimez ces contes populaires et si vous voulez chercher plus +serieusement leur origine, lisez un livre a la fois tres-savant et +tres-amusant, qui est l'ouvrage d'une femme, _la Normandie romanesque et +merveilleuse_, par mademoiselle Amelie Bosquet; vous y retrouverez +toutes les legendes de la France et celles de votre endroit par +consequent. Vous y apprendrez toute l'histoire des superstitions +humaines, variant seulement par quelques details, selon les localites: +ceci est la preuve que l'humanite est encore bien pres de son berceau, +ou qu'elle est bien tenace et bien uniforme dans son aptitude a passer +par le meme chemin et a se nourrir des memes idees. + +Nous avons montre les souvenirs de l'antiquite modifies dans les idees +ou dans les reves de la race berrichonne par l'influence du +christianisme primitif et du moyen age. Il y a la un monde de fantaisies +perdu pour les classes eclairees, et qui tend aussi a s'effacer de la +croyance et de la memoire des classes rustiques. Il n'est donc pas sans +interet de recueillir les fragments, epars dans toutes les provinces de +France, de cette poesie terrible, riante ou burlesque, qui, dans un +demi-siecle peut-etre, n'aura plus ni bardes, ni rapsodes, ni adeptes. + +L'Allemagne passe pour etre la terre classique du fantastique. Cela +tient a ce que des ecrivains anciens et modernes ont fixe la legende +dans le poeme, le conte et la ballade. Notre litterature francaise, +depuis le siecle de Louis XIV surtout, a rejete cet element comme +indigne de la raison humaine et de la dignite philosophique. Le +romantisme a fait de vains efforts pour derider notre scepticisme; nous +n'avons su qu'imiter la fantaisie allemande. Le merveilleux slave, bien +autrement grandiose et terrifiant, nous a ete revele par des traductions +incompletes qui ne sont pas devenues populaires. On n'a pas ose imiter +chez nous des sabbats lugubres et sanglants comme ceux d'Adam +Mickiewicz. + +La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique cependant +que les nations slaves ou germaniques; mais il lui a manque, il lui +manquera probablement un grand poete pour donner une forme precise et +durable aux elans, deja affaiblis, de son imagination. + +Une seule province de France est a la hauteur, dans sa poesie, de ce que +le genie des plus grands poetes et celui des nations les plus poetiques +ont jamais produit: nous oserons dire qu'elle les surpasse. Nous voulons +parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n'y a pas longtemps que +c'est la France. Quiconque a lu _les Barza-Breiz_, recueillis et +traduits par M. de la Villemarque, doit etre persuade avec moi, +c'est-a-dire penetre intimement de ce que j'avance. _Le Tribut de +Nomenoe_ est un poeme de cent quarante vers, plus grand que l'_Iliade_, +plus complet, plus beau, plus parfait qu'aucun chef-d'oeuvre sorti de +l'esprit humain. _La Peste d'Eliant, les Nains, Desbreiz_ et vingt +autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus +complete a laquelle puisse pretendre une litterature lyrique. Il est +meme fort etrange que cette litterature, revelee a la notre par une +publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs annees, n'y +ait pas fait une revolution. Macpherson a rempli l'Europe du nom +d'Ossian; avant Walter Scott, il avait mis l'Ecosse a la mode. Vraiment, +nous n'avons pas assez fete notre Bretagne, et il y a encore des lettres +qui n'ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en, nous +sommes comme des nains devant des geants. Singulieres vicissitudes que +subissent le beau et le vrai dans l'histoire de l'art! + +Qu'est-ce donc que cette race armoricaine qui s'est nourrie, depuis le +druidisme jusqu'a la chouannerie, d'une telle moelle? Nous la savions +bien forte et fiere, mais pas grande a ce point avant qu'elle eut chante +a nos oreilles. Genie epique, dramatique, amoureux, guerrier, tendre, +triste, sombre, moqueur, naif, tout est la! Et au-dessus de ce monde de +l'action et de la pensee plane le reve: les sylphes, les gnomes, les +djinns de l'Orient, tous les fantomes, tous les genies de la mythologie +paienne et chretienne voltigent sur ces tetes exaltees et puissantes. En +verite, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait rencontrer un +Breton sans lui oter son chapeau. + +Nous voici bien loin de notre humble Berry, ou j'ai pourtant retrouve, +dans la memoire des chanteurs rustiques, plusieurs romances et ballades +exactement traduites, en vers naifs et bien berrichons, des textes +bretons publies par M. de la Villemarque. Revendiquerons-nous la +propriete de ces creations, et dirons-nous qu'elles ont ete traduites du +berrichon dans la langue bretonne? Non.--Elles portent clairement leur +brevet d'origine en tete. Le texte dit: _En revenant de Nantes_, etc. + +Et ailleurs: _Ma famille de Nantes_, etc. + +Le Berry a sa musique, mais il n'a pas sa litterature, ou bien elle +s'est perdue comme aurait pu se perdre la poesie bretonne si M. de la +Villemarque ne l'eut recueillie a temps. Ces richesses inedites +s'alterent insensiblement dans la memoire des bardes illettres qui les +propagent. Je sais plusieurs complaintes et ballades berrichonnes qui +n'ont plus ni rime ni raison, et ou, ca et la, brille un couplet d'une +facture charmante, qui appartient evidemment a un texte original +affreusement corrompu quant au reste. + +Pour etre privee de ses archives poetiques, l'imagination de nos +paysans n'est pas moins riche que celle des Allemands, et ce sens +particulier de l'hallucination dont j'ai parle l'atteste suffisamment. + +Une des plus singulieres apparitions est celle des _meneurs de nuees_, +autour des mares ou au beau milieu des etangs. Ces esprits nuisibles se +montrent aux epoques des debordements de rivieres, et provoquent le +fleau des pluies torrentielles intempestives. Autant qu'on peut saisir +leurs formes vagues dans la trombe qu'ils soulevent, on reconnait parmi +eux, assez souvent, des gens mal fames dans le pays, des gens qui ne +possedent rien, bien entendu, sur la terre du bon Dieu, et qui ne +souhaitent que le mal des autres. Reunis aux genies des nuages, armes de +pelles ou de balais, vetus de haillons fangeux et incolores, ils +s'agitent frenetiquement, _ils dansent et enragent_, comme disent les +ballades bretonnes; et le voyageur attarde qui les apercoit sur les +flaques brumeuses semees dans les landes desertes, doit se hater de +gagner son gite, sans les deranger et sans leur montrer qu'il les a vus. +Certainement ils se mettraient, en bourrasque, a ses trousses, et il +n'y ferait pas bon. + +On est etonne de voir combien les scenes de la nature impressionnent le +paysan. Il semblerait qu'elles doivent agir davantage sur l'imagination +des habitants des villes, et que l'homme, accoutume des son enfance a +errer ou a travailler le jour et la nuit dans une meme localite, en +connait si bien les details et les differents aspects, qu'il ne puisse +plus y ressentir ni etonnement ni trouble. C'est tout le contraire: le +braconnier qui, depuis quarante ans, chasse au collet ou a l'affut, a la +nuit tombante, voit les animaux meme dont il est le fleau, prendre, dans +le crepuscule, des formes effrayantes pour le menacer. Le pecheur de +nuit, le meunier qui vit sur la riviere meme, peuplent de fantomes les +brouillards argentes par la lune; l'eleveur de bestiaux qui s'en va lier +les boeufs ou conduire les chevaux au paturage, apres la chute du jour +ou avant son lever, rencontre dans sa haie, dans son pre, sur ses betes +meme, des etres inconnus, qui s'evanouissent a son approche, mais qui le +menacent en fuyant. Heureuses, selon nous, ces organisations +primitives, a qui sont reveles les secrets du monde surnaturel, et qui +ont le don de voir et d'entendre de si etranges choses! Nous avons beau +faire, nous autres, ecouter des histoires a faire dresser les cheveux +sur la tete, nous battre les flancs pour y croire, courir la nuit dans +les lieux hantes par les esprits, attendre et chercher la peur +inspiratrice, mere des fantomes, le diable nous fuit comme si nous +etions des saints: Lucifer defend a ses milices de se montrer aux +incredules. + +Les animaux sorciers ne sont pas rares: c'est pourquoi il faut faire +attention a ce qu'on dit devant certains d'entre eux. Un metayer de nos +environs voyait tous les jours un vieux lievre s'arreter a peu de +distance de lui, se lecher les pattes, et le regarder d'un air narquois; +or, ce metayer finit, en y faisant bien attention, par reconnaitre son +proprietaire sous le deguisement dudit lievre. Il lui ota son chapeau, +pour lui faire entendre qu'il n'etait point sa dupe et que la +plaisanterie etait inutile. Mais le bourgeois, qui etait malin, parut ne +pas comprendre, et continua a le surveiller sous cette apparence. + +Cela facha le metayer, qui etait honnete homme, et que le soupcon +blessait d'autant plus, que son maitre, lorsqu'il venait chez lui sous +figure de chretien, ne lui marquait aucune mefiance. Il prit son fusil +un beau soir, comptant bien lui faire peur, et le corriger de cette +manie de faire le lievre. Il essaya meme de le coucher en joue; mais la +preuve que cet animal n'etait pas plus lievre que vous et moi, c'est que +le fusil ne l'inquieta nullement, et qu'il se mit a rire. + +--Ah ca! ecoutez, not' maitre! s'ecria le brave homme perdant patience; +otez-vous de la, ou, aussi vrai que j'ai recu le bapteme, je vous +flanque mon coup de fusil. + +M. _Trois-Etoiles_ ne se le fit pas dire deux fois: il vit que le paysan +etait _emalice_ tout de bon, et, prenant la fuite, il ne reparut plus. + +On a vu souvent des animaux de ce genre, frappes et blesses, disparaitre +egalement; mais, le lendemain, la personne soupconnee ne se montrait +pas, et, si on allait chez elle, on la trouvait au lit, fort endommagee. +On aurait pu retirer de son corps le plomb qui etait entre dans celui +de la bete, car, aussi vrai que ces choses se sont vues, c'etait le meme +plomb. + +Un animal plus incommode encore que ceux qui espionnent l'ouvrier des +champs, c'est celui _qui se fait porter_. Celui-la est un ennemi +declare, qui n'ecoute rien, et qui se montre sous diverses formes, +quelquefois meme sous celle d'un homme tout pareil a celui auquel il +s'adresse. En se voyant ainsi face a face avec son sosie, on est fort +trouble, et, quelque resistance qu'on fasse, il vous saute sur les +epaules. D'autres fois, on sent son poids qui est formidable, sans rien +voir et sans rien entendre. La plus mauvaise de ces apparitions est +celle de la levrette blanche. Quand on l'apercoit, d'abord elle est +toute petite; mais elle grandit peu a peu, elle vous suit, elle arrive a +la taille d'un cheval et vous monte sur le dos. Il est avere qu'elle +pese deux ou trois mille livres; mais il n'y a point a s'en defendre, et +elle ne vous quitte que quand vous apercevez la porte de votre maison. +C'est quand on s'est attarde au cabaret qu'on rencontre cette bete +maudite. Bien heureux quand elle n'est pas accompagnee de deux ou trois +feux follets qui vous entrainent dans quelque marecage ou riviere pour +vous y faire noyer. + +La cocadrille, bien connue au moyen age, existe encore dans les ruines +des vieux manoirs. Elle erre sur les ruines la nuit, et se tient cachee +le jour dans la vase et les roseaux. Si on l'apercoit alors, on ne s'en +mefie point, car elle a la mine d'un petit lezard; mais ceux qui la +connaissent ne s'y trompent guere et annoncent de grandes maladies dans +l'endroit, si on ne reussit a la tuer avant qu'elle ait vomi son venin. +Cela est plus facile a dire qu'a faire. Elle est a l'epreuve de la balle +et du boulet, et, prenant des proportions effrayantes d'une nuit a +l'autre, elle repand la peste dans tous les endroits ou elle passe. Le +mieux est de la faire mourir de faim, ou de la degouter du lieu qu'elle +habite en dessechant les fosses et les marais a eaux croupissantes. La +maladie s'en va avec elle. + +Le _follet, fadet_ ou _farfadet_, n'est point un animal, bien qu'il lui +plaise d'avoir des ergots et une tete de coq; mais il a le corps d'un +petit homme, et, en somme, il n'est ni vilain ni mechant, moyennant +qu'on ne le contrariera pas. C'est un pur esprit, un bon genie connu en +tout pays, un peu fantasque, mais fort actif et soigneux des interets de +la maison. En Berry, il n'habite pas le foyer, il ne fait pas l'ouvrage +des servantes, il ne devient pas amoureux des femmes. Il hante +quelquefois les ecuries comme ses confreres d'une grande partie de la +France; mais c'est la nuit, au paturage, qu'il prend particulierement +ses ebats. Il y rassemble les chevaux par troupes, se cramponne a leur +criniere, et les fait galoper comme des fous a travers les pres. Il ne +parait pas se soucier enormement des gens a qui ces chevaux +appartiennent. Il aime l'equitation pour elle-meme; c'est sa passion, et +il prend en amitie les animaux les plus ardents et les plus fougueux. Il +les fatigue beaucoup, car on les trouve en sueur quand il s'en est +servi; mais il les frotte et les panse avec tant de soin, qu'ils ne s'en +portent que mieux. Chez nous, on connait parfaitement les chevaux +_panses du follet_. Leur criniere est nouee par lui de milliards de +noeuds inextricables. + +C'est une maladie du crin, une sorte de plique chevaline, assez +frequente dans nos paturages. Ce crin est impossible a demeler, cela est +certain; mais il est certain aussi qu'on peut le couper sans que +l'animal en souffre, et que c'est le seul parti a prendre. + +Les paysans s'en gardent bien. Ce sont les etriers du follet; et, s'il +ne les trouvait plus pour y passer ses petites jambes, il pourrait +tomber; et, comme il est fort colere, il tuerait immediatement la pauvre +bete tondue. + +Le ministere de l'instruction publique va faire publier le recueil des +chants populaires de la France. C'est une tres-bonne idee, dont la +realisation devenait necessaire; mais cela arrive bien tard, nous le +craignons. Pour que la recherche fut tant soit peu complete, il faudrait +envoyer dans chaque province une personne competente, exclusivement +chargee de ce soin. Les lettres ou amateurs que l'on va consulter +apporteront les recoltes du hasard. Qui donc aura eu le temps et la +patience de reconstruire, parmi cent versions alterees d'une chose +interessante, le type primitif? S'il s'agit de recueillir le plus de +poesies inedites qu'il sera possible, et, selon nous, toute +l'importance, toute l'utilite de cette publication est la, le travail +demanderait plusieurs annees ou un grand nombre d'explorateurs. Les +commentateurs ne manqueront pas; mais les veritables decouvertes seront +fort rares ou fort incompletes, si l'on ne procede consciencieusement et +par des recherches toutes speciales. + +Notre avis est que la publication du texte musical serait indispensable. +Dans la chanson populaire, les paroles se passent si peu de l'air, que, +si vous les lisez, elles ne vous disent rien, tandis qu'elles vous +surprennent, vous charment ou vous exaltent si vous les entendez +chanter. C'est la, d'ailleurs, qu'il y aurait, _a coup sur_, des +merveilles a decouvrir et a sauver du neant qui va les atteindre. La +musique a toujours ete plus negligee que la litterature par les +gouvernements. Elle n'a pas d'archives; combien de chefs-d'oeuvre de +maitres inconnus ont peri et periront chaque jour! sans parler de +chefs-d'oeuvre d'illustres maitres qui n'ont jamais paru, et qui +disparaitront entierement, faute d'une initiative ministerielle! La +speculation ne fera jamais ce travail de recherche consciencieuse, et +jamais ne s'exposera au risque le plus insignifiant pour deterrer les +tresors oublies. + +Quoi qu'on en dise, il y a pour les arts, comme pour tous les progres, +des travaux que l'Etat seul peut entreprendre et diriger, tant que les +artistes et les industriels n'auront pas de veritables corporations. + +Mais nous voici bien loin de notre sujet; rentrons-y en disant que les +paysans sont de grands enfants et de vrais fous, peut-etre; mais qu'il +n'y a pas de vraie poesie sans un certain dereglement d'imagination et +beaucoup de naivete. + +Le sujet n'est pas epuise, il est peut-etre inepuisable; car chaque jour +amene une revelation, et arrache a ce vieux monde de superstitions, qui +dure encore au fond des campagnes, un aveu de ses croyances, de ses +terreurs, de sa poesie. + +Un de mes compatriotes berrichons, M. Laisnel de la Salle, a publie dans +ces derniers temps (dans le _Moniteur de l'Indre_) une serie +d'excellents articles, qui, reunis en volume, constitueront une +histoire speciale de cette face de la vie rustique et proletaire: les +_Traditions, Prejuges, Dictons et Locutions populaires_ de nos +localites. Cet ouvrage n'est pas un resume de fantaisies, c'est une +recherche consciencieuse de faits acquis a la croyance ou a l'habitude +generale de nos hameaux et petites villes; ce n'en est pas moins un +travail qui amuse et interesse sans fatiguer l'esprit un seul instant. +Nous avons trouve avec plaisir, dans un des chapitres de ce livre, une +mention explicative du _grand Bissetre_, dont nous avions beaucoup +entendu parler sans pouvoir deviner son origine, bien simple cependant. +Mais les explications simples arrivent, on le sait, quand on est las de +tirer par les cheveux les commentaires extravagants, et je n'en avais +fait que de ceux-la. + +"Aux environs de la Chatre, dit notre auteur, le peuple croit qu'une +sorte de genie malfaisant (qu'il appelle le _grand Bissetre_) preside +aux evenements qui ont lieu dans les annees bissextiles. On dit que, +lorsqu'une femme accouche dans l'annee ou le _Bissetre saute_ elle met +immanquablement au monde une fille ou deux jumeaux, et reste sept ans +sans avoir d'enfants. + +"A Dijon, en ces sortes d'annees," dit la Monnoye, "le vulgaire pense +que _Bissetre cor_ (court), et qu'ainsi on ne doit rien entreprendre +d'important." + +"Bissetre est donc un vieux mot derive de Bissexte, et etait synonyme de +_malheur, infortune_. + + "Pour ce que Bissextre eschiet, + L'an en sera tout desbauchiet." + +(Molinet.--_Le Calendrier_.) + +"Cette annee etait bissextile, et le Bissexte tomba de fait sur les +traitres." (Orderic Vital, lib. XIII.) + +"La mauvaise influence de l'annee bissextile etait proverbiale au moyen +age. Cette superstition remonte aux Romains.--Voyez Macrobe." (Genin, +_Lexique compare_.) + +"Bissetre signifie aussi, dans notre patois, enfant vif et turbulent, +enfant terrible." + +Dans certaines campagnes, le Bissetre, et c'est ce qui nous avait +empeche de songer a l'annee bissextile, n'est pas oblige de _courir_ a +certaines epoques. Il court les champs, les etangs, les marecages, d'ou +il fait sortir les pestilences et mauvaises fievres. + +La _poule noire_ est consacree, dans presque toute la France, aux +incantations nocturnes. Chez nous, la maniere dont M. Laisnel de la +Salle raconte son emploi est a peu pres identique dans toute la vallee +Noire. + +"Ordinairement, dit-il, lorsque les paysans veulent avoir une entrevue +avec le diable, ils se rendent a minuit a l'embranchement de quatre +chemins, et, la, tenant la poule, ils crient par trois fois: + +"--Qui veut acheter ma poule noire? + +"J'ignore ce que les anciens pensaient de la _poule noire_; mais je sais +qu'ils appelaient un homme heureux _gallinae filius albae_." + +Apres M. Laisnel de la Salle, on n'a plus qu'a glaner; mais on glane +longtemps dans un champ aussi fertile que celui de l'imagination +populaire. + +Le _casseux_ de bois est le fantome des forets. On n'a pas l'esprit bien +tranquille quand on va faire, de nuit, sa provision de fagots sur la +terre du prochain. C'est alors que l'on entend des bruits etranges de +chouettes effrayees et de branches cassees par la course des sangliers +dans les taillis; c'est alors que, par un temps calme, on sent venir un +rapide et inexplicable ouragan qui rase le sol et brise au pied les +jeunes arbres; c'est alors que, marchant de tige en tige, a fantastiques +enjambees, le gnome a la longue chevelure vient vous dire: "Que fais-tu +la?" + +Nous avons parle deja quelque part du _ramasseux de rosee_, un +proprietaire matinal qui promene sur les prairies un chiffon au moyen +duquel toute l'humidite d'un pre passe dans le sien. Mais il ne faut pas +croire qu'il suffirait d'imiter cette simple operation pour obtenir +d'aussi magnifiques resultats. D'abord, on n'est jamais bien certain +quand, a travers la brume blanchatre, on apercoit l'operateur, que ce +soit un sorcier ou son _domestique_, c'est-a-dire le demon qui le sert, +et qui s'habille a sa ressemblance. Dans tous les cas, il faut etre bien +_savant_ pour faire sa fortune de cette maniere. + +Il n'y a pas longtemps que nous avons decouvert chez nous le _lubin_ +d'origine normande dont nous avait parle mademoiselle Amelie Bosquet +dans son excellent livre; mais, dans nos champs, au lieu de hanter les +cimetieres, ce farfadet se montre favorable aux moissons, et seme +derriere les bons laboureurs; pourtant il ne faudrait pas le contrarier, +car il pourrait bien semer du _bedouin_ et de l'ivraie a la place de +froment, _si c'etait son idee_. + +Le _lupeux_ est un etre franchement desagreable. Un de nos amis, +parcourant les steppes marecageux de la Brenne avec un guide, entendit +non loin de lui, dans le crepuscule du soir, une voix humaine assez +douce, qui, d'un ton enjoue, ou plutot goguenard, repetait de place en +place: _Ah! ah!_ Il regarda de tous cotes, ne vit rien, et dit a +l'indigene qui l'accompagnait: + +--Voila quelqu'un de bien etonne. Est-ce a cause de nous? + +Le guide ne repondit rien. Ils continuent a marcher. La voix les +suivait, et, a chaque mouvement que faisait notre ami, s'ecriait: _Ah! +ah!_ d'une maniere si moqueuse et si gaie, qu'il ne put s'empecher de +rire en lui repondant: + +--Eh bien, quoi donc? + +--Taisez-vous, pour l'amour du bon Dieu, lui dit son guide en lui +serrant le bras; ne lui parlez pas, n'ayez pas l'air de l'entendre. Si +vous lui repondez encore une fois, nous sommes perdus. + +Notre ami, qui connait bien les terreurs du paysan, ne s'obstina pas, +et, quand ils furent assez loin de l'invisible persifleur: + +--Ah ca! lui dit-il, c'est un oiseau, une espece de chouette? + +--Ah bien, oui, dit l'autre, un bel oiseau! C'est le lupeux! Ca commence +par rire; ca vous tire de votre chemin, ca vous emmene, et puis ca se +fache et ca vous noie dans les fondrieres. + +Nous demanderons a M. Laisnel de la Salle de nous parler du lupeux, et +de retrouver l'etymologie du nom, qui presque toujours le met avec +succes sur la trace originaire de la tradition. + +La nuit de Noel est, en tout pays, la plus solennelle crise du monde +fantastique. Toujours, par suite de ce besoin qu'eprouvent les hommes +primitifs de completer le miracle religieux par le merveilleux de leur +vive imagination, dans tous les pays chretiens, comme dans toutes les +provinces de France, le coup de minuit de la messe de Noel ouvre les +prodiges du sabbat, en meme temps qu'il annonce la commemoration de +l'ere divine. Le ciel pleut des bienfaits a cette heure sacree; aussi +l'enfer vaincu, voulant disputer encore au Sauveur la conquete de +l'humanite, vient-il s'offrir a elle pour lui donner les biens de la +terre, sans meme exiger en echange le sacrifice du salut eternel: c'est +une flatterie, une avance gratuite que Satan fait a l'homme. Le paysan +pense qu'il peut en profiter. Il est assez malin pour ne pas se laisser +prendre au piege; il se croit bien aussi ruse que le diable, et il ne se +trompe guere. + +Dans notre vallee Noire, le _metayer fin_, c'est-a-dire savant dans la +cabale et dans l'art de faire prosperer le _bestiau_ par tous les moyens +naturels et surnaturels, s'enferme dans son etable au premier coup de la +messe; il allume sa lanterne, ferme toutes ses _huisseries_ avec le plus +grand soin, prepare certains charmes, que le _secret_ lui revele, et +reste la, _seul de chretien_, jusqu'a la fin de la messe. + +Dans ma propre maison, a moi qui vous raconte ceci, la chose se passe +ainsi tous les ans, non pas sous nos yeux, mais au su de tout le monde, +et de l'aveu meme des metayers. + +Je dis: Non pas sous nos yeux, car le charme est impossible si un regard +indiscret vient le troubler. Le metayer, plus defiant qu'il n'est +possible d'etre curieux, se barricade de maniere a ne pas laisser une +fente; et, d'ailleurs, si vous etes la quand il veut entrer dans +l'etable, il n'y entrera point; il ne fera pas sa conjuration, et gare +aux reproches et aux contestations s'il perd des bestiaux dans l'annee: +c'est vous qui lui aurez cause le dommage. + +Quant a sa famille, a ses serviteurs, a ses amis et voisins, il n'y a +pas de risque qu'ils le genent dans ses operations mysterieuses. Tous +convaincus de l'utilite souveraine de la chose, ils n'ont garde d'y +apporter obstacle. Ils s'en vont bien vite a la messe, et ceux que leur +age ou la maladie retient a la maison ne se soucient nullement d'etre +inities aux terribles emotions de l'operation. Ils se barricadent de +leur cote, frissonnant dans leur lit si quelque bruit etrange fait +hurler les chiens et mugir les troupeaux. + +Que se passe-t-il donc alors entre le _metayer fin_ et le bon compere +_Georgeon_? Qui peut le dire? Ce n'est pas moi; mais bien des versions +circulent dans les veillees d'hiver, autour des tables ou l'on casse les +noix pour le pressoir; bien des histoires sont racontees, qui font +dresser les cheveux sur la tete. + +D'abord, pendant la messe de minuit, les betes parlent, et le metayer +doit s'abstenir d'entendre leur conversation. Un jour, le pere +Casseriot, qui etait faible a l'endroit de la curiosite, ne put se tenir +d'ecouter ce que son boeuf disait a son ane. + +--Pourquoi que t'es triste, et que tu ne manges point? disait le boeuf. + +--Ah! mon pauvre vieux, j'ai un grand chagrin, repondit l'ane. Jamais +nous n'avons eu si bon maitre, et nous allons le perdre! + +--Ce serait grand dommage, reprit le boeuf, qui etait un esprit calme et +philosophique. + +--Il ne sera plus de ce monde dans trois jours, reprit l'ane, dont la +sensibilite etait plus expansive, et qui avait des larmes dans la voix. + +--C'est grand dommage, grand dommage! repliqua le boeuf en ruminant. + +Le pere Casseriot eut si grand'peur, qu'il oublia de faire son charme, +courut se mettre au lit, y fut pris de fievre chaude, et mourut dans les +trois jours. + +Le valet de charrue Jean, de Chassignoles, a vu une fois, au coup de +l'elevation de la messe, les boeufs sortir de l'etable en faisant grand +bruit, et se jetant les uns contre les autres, comme s'ils etaient +pousses d'un aiguillon vigoureux; mais il n'y avait personne pour les +conduire ainsi, et ils se rendirent seuls a l'abreuvoir, d'ou, apres +avoir bu d'une soif qui n'etait pas ordinaire, ils rentrerent a l'etable +avec la meme agitation et la meme obeissance. Curieux et sceptique, il +voulut en savoir le fin mot. Il attendit sous le portail de la grange, +et en vit sortir, au dernier coup de la cloche, le metayer, son maitre, +reconduisant un homme qui ne ressemblait a aucun autre homme, et qui lui +disait: + +--Bonsoir, Jean; a l'an prochain! + +Le valet de charrue s'approcha pour le regarder de plus pres; mais +qu'etait-il devenu? Le metayer etait tout seul, et, voyant l'imprudent: + +--Par grand bonheur, mon gars, lui dit-il, que tu ne lui as point parle; +car, s'il avait seulement regarde de ton cote, tu ne serais deja plus +vivant a cette heure! + +Le valet eut si grand'peur, que jamais plus il ne s'avisa de regarder +quelle main mene boire les boeufs pendant la nuit de Noel. + + + + +III + +LES TAPISSERIES DU CHATEAU DE BOUSSAC + + +Le Berry n'est pas ce qu'on le juge quand on l'a traverse seulement par +les routes royales, dans ses parties plates et tristes, de Vierzon a +Chateauroux, a Issoudun ou a Bourges. C'est vers la Chatre qu'il prend +du style et de la couleur; c'est vers ses limites avec la Marche qu'il +devient pittoresque et vraiment beau. + +En remontant l'Indre jusque vers les hauteurs ou il cache sa source, on +arrive a Sainte-Severe, ancienne ville batie en precipice sur le versant +rapide au fond duquel coule la riviere. Jusqu'a nos jours, il etait +presque courageux de descendre la rue principale et de traverser le gue. +A present, routes et ponts se hatent de rendre la circulation facile et +sure aux sybarites de la nouvelle generation. Sainte-Severe est illustre +dans les annales du Berry et dans celles de la France; c'est la derniere +place de guerre qui fut arrachee aux Anglais sur notre ancien sol. Ils y +soutinrent un assaut terrible, ou le brave Duguesclin, _aide de ses bons +hommes d'armes et des rudes gars de l'endroit_ les battit en breche avec +fureur. Ils furent forces promptement de se rendre et d'evacuer la +forteresse, qui eleve encore ses ruines formidables et le squelette de +sa grande tour sur un roc escarpe. Nous l'avons vue entiere et fendue de +haut en bas par une grande lezarde garnie de lierre; monument glorieux +pour le pays, et superbe pour les peintres. Mais, durant +l'avant-dernier hiver, la moitie de la tour fendue s'ecroula tout a coup +avec un fracas epouvantable, qui fut entendu a plusieurs lieues de +distance. Telle qu'elle est maintenant, cette moitie de tour est encore +belle et menacante pour l'imagination; mais, comme elle est trop +menacante en realite pour les habitations voisines, et surtout pour le +nouveau chateau bati au pied, il est probable qu'avant peu, soit par la +main des hommes, soit par celle du temps, elle aura entierement disparu. +On a longtemps conserve dans l'eglise de Sainte-Severe le dernier +etendard arrache aux Anglais. Nous ignorons s'il y est encore; on nous a +dit qu'il etait conserve au chateau par M. le comte de Vilaines, dont le +nouveau parc, jete en pente abrupte sur le flanc du ravin, est une +promenade admirable. Non loin de Sainte-Severe, on entre, par Boussac, +dans le departement de la Creuse. Mais, jusqu'a Roul-Sainte-Croix, +quatre lieues au dela; sur l'arete elevee des collines qui forment comme +une limite naturelle aux deux provinces du Berry et de la Marche, on +foule encore l'ancien sol _berruyer_. Les paysans parlent presque tous +la langue d'_oc_ et la langue d'_oil_, et, dans sa sauvagerie marchoise, +la campagne conserve encore quelque chose de la naivete berrichonne. + +Boussac est un precipice encore plus accuse que Sainte-Severe. Le +chateau est encore mieux situe sur les rocs perpendiculaires qui bordent +le cours de la petite Creuse. Ce castel, fort bien conserve, est un joli +monument du moyen age, et renferme des tapisseries qui meriteraient +l'attention et les recherches d'un antiquaire. + +J'ignore si quelque indigene s'est donne le soin de decouvrir ce que +representent ou ce que signifient ces remarquables travaux ouvrages, +longtemps abandonnes aux rats, ternis par les siecles, et que l'on +repare maintenant a Aubusson avec succes. Sur huit larges panneaux qui +remplissent deux vastes salles (affectees au local de la +sous-prefecture), on voit le portrait d'une femme, la meme partout, +evidemment; jeune, mince, longue, blonde et jolie; vetue de huit +costumes differents, tous a la mode de la fin du XVe siecle. C'est la +plus piquante collection des modes patriciennes de l'epoque qui subsiste +peut-etre en France: habit du matin, habit de chasse, habit de bal, +habit de gala et de cour, etc. Les details les plus coquets, les +recherches les plus elegantes y sont minutieusement indiques. C'est +toute la vie d'une merveilleuse de ce temps-la. Ces tapisseries, d'un +beau travail de haute lisse, sont aussi une oeuvre de peinture fort +precieuse, et il serait a souhaiter que l'administration des beaux-arts +en fit faire des copies peintes avec exactitude pour enrichir nos +collections nationales, si necessaires aux travaux modernes des +artistes. + +Je dis des copies, parce que je ne suis pas partisan de l'accaparement +un peu arbitraire, dans les capitales, des richesses d'art eparses sur +le sol des provinces. J'aime a voir ces monuments en leur lieu, comme un +couronnement necessaire a la physionomie historique des pays et des +villes. Il faut l'air de la campagne de Grenade aux fresques de +l'Alhambra. Il faut celui de Nimes a la Maison Carree. Il faut de meme +l'entourage des roches et des torrents au chateau feodal de Boussac; et +l'effigie des belles chatelaines est la dans son cadre naturel. + +Ces tapisseries attestent une grande habilete de fabrication et un grand +gout meles a un grand savoir naif chez l'artiste inconnu qui en a trace +le dessin et indique les couleurs. Le pli, le mat et les lustres des +etoffes, la maniere, ce qu'on appellerait aujourd'hui le _chic_ dans la +coupe des vetements, le brillant des agrafes de pierreries, et jusqu'a +la transparence de la gaze, y sont rendus avec une conscience et une +facilite dont les outrages du temps et de l'abandon n'ont pu triompher. + +Dans plusieurs de ces panneaux, une belle jeune enfant, aussi longue et +tenue dans son grand corsage et sa robe en gaine que la dame chatelaine, +vetue plus simplement, mais avec plus de gout peut-etre, est representee +a ses cotes, lui tendant ici l'aiguiere et le bassin d'or, la un panier +de fleurs ou des bijoux, ailleurs l'oiseau favori. Dans un de ces +tableaux, la belle dame est assise en pleine face, et caresse de chaque +main de grandes licornes blanches qui l'encadrent comme deux supports +d'armoiries. Ailleurs, ces licornes, debout, portent a leurs cotes des +lances avec leur etendard. Ailleurs encore, la dame est sur un trone +fort riche, et il y a quelque chose d'asiatique dans les ornements de +son dais et de sa parure splendide. + +Mais voici ce qui a donne lieu a plus d'un commentaire: le croissant est +seme a profusion sur les etendards, sur le bois des lances d'azur, sur +les rideaux, les baldaquins et tous les accessoires du portrait. La +licorne et le croissant sont les attributs gigantesques de cette +creature fine, calme et charmante. Or, voici la tradition. + +Ces tapisseries viennent, on l'affirme, de la tour de Bourganeuf, ou +elles decoraient l'appartement du malheureux Zizim; il en aurait fait +present au seigneur de Boussac, Pierre d'Aubusson, lorsqu'il quitta la +prison pour aller mourir empoisonne par Alexandre VI. On a longtemps cru +que ces tapisseries etaient turques. On a reconnu recemment qu'elles +avaient ete fabriquees a Aubusson, ou on les repare maintenant. Selon +les uns, le portrait de cette belle serait celui d'une esclave adoree +dont Zizim aurait ete force de se separer en fuyant a Rhodes; selon un +de nos amis, qui est, en meme temps, une des illustrations de notre +province[2], ce serait le portrait d'une dame de Blanchefort, niece de +Pierre d'Aubusson, qui aurait inspire a Zizim une passion assez vive, +mais qui aurait echoue dans la tentative de convertir le heros musulman +au christianisme. Cette derniere version est acceptable, et voici +comment j'expliquerais le fait: lesdites tentures, au lieu d'etre +apportees d'Orient et leguees par Zizim a Pierre d'Aubusson, auraient +ete fabriquees a Aubusson par l'ordre de ce dernier, et offertes a Zizim +en present pour decorer les murs de sa prison, d'ou elles seraient +revenues, comme un heritage naturel, prendre place au chateau de +Boussac. Pierre d'Aubusson, grand maitre de Rhodes, etait tres-porte +pour la religion, comme chacun sait (ce qui ne l'empecha pas de trahir +d'une maniere infame la confiance de Bajazet); on sait aussi qu'il fit +de grandes tentatives pour lui faire abandonner la foi de ses peres. +Peut-etre espera-t-il que son amour pour la demoiselle de Blanchefort +opererait ce miracle. Peut-etre lui envoya-t-il la representation +repetee de cette jeune beaute dans toutes les seductions de sa parure, +et entouree du croissant en signe d'union future avec l'infidele, s'il +consentait au bapteme. Placer ainsi sous les yeux d'un prisonnier, d'un +prince musulman prive de femmes, l'image de l'objet desire, pour +l'amener a la foi, serait d'une politique tout a fait conforme a +l'esprit jesuitique. Si je ne craignais d'impatienter mon lecteur, je +lui dirais tout ce que je vois dans le rapprochement ou l'eloignement +des licornes (symboles de virginite farouche, comme on sait) de la +figure principale. La dame, gardee d'abord par ces deux animaux +terribles, se montre peu a peu placee sous leur defense, a mesure que +les croissants et le pavillon turc lui sont amenes par eux. Le vase et +l'aiguiere qu'on lui presente ensuite ne sont-ils pas destines au +bapteme que l'infidele recevra de ses blanches mains? Et, lorsqu'elle +s'assied sur le trone avec une sorte de turban royal au front, +n'est-elle pas la promesse d'hymenee, le gage de l'appui qu'on assurait +a Zizim pour lui faire recouvrer son trone, s'il embrassait le +christianisme, et s'il consentait a marcher contre les Turcs a la tete +d'une armee chretienne? Peut-etre aussi cette beaute est-elle la +personnification de la France. Cependant, c'est un portrait, un portrait +toujours identique, malgre ses diverses attitudes et ses divers +ajustements. Je ne demanderais, maintenant que je suis sur la trace de +cette explication, qu'un quart d'heure d'examen nouveau desdites +tentures pour trouver, dans le commentaire des details que ma memoire +omet ou amplifie a mon insu, une solution tout aussi absurde qu'on +pourrait l'attendre d'un antiquaire de profession. + +[Note 2: M. de la Touche, qui a chante en beaux vers et decrit en +noble prose les graces et les grandeurs des sites du Berry et de la +Marche.] + +Car, apres tout, le croissant n'a rien d'essentiellement turc, et on le +trouve sur les ecussons d'une foule de familles nobles en France. La +famille des Villelune, aujourd'hui eteinte, et qui a possede grand +nombre de fiefs en Berry, avait des croissants pour blason. Ainsi nous +avons cherche, et il reste a trouver: c'est le dernier mot a des +questions bien plus graves. + +A deux lieues de Boussac, a travers des sentiers de sable fin seme de +rochers, et souvent perdus dans la bruyere, on arrive aux pierres +Jomatres, ou _Jo-math_, comme disent nos savants, ou _Jomares_, comme +disent les rustiques. C'est un veritable cromlech gaulois, dont j'ai +peut-etre beaucoup trop parle dans un roman intitule _Jeanne_, mais que +l'on peut toujours explorer avec interet, qu'on soit artiste ou savant. +Le lieu est austere, decouvert et imposant, sous un ciel vaste et jete +au sein d'une nature pale et depouillee qui a un grand cachet de +solitude et de tristesse. + + + + +V + +LES BORDS DE LA CREUSE + + +L'histoire des manoirs feodaux des bords de la Creuse n'offre, durant +tout le moyen age, qu'un serie de petites guerres de voisin a voisin, +et l'on pourrait dire de cousin a cousin. Il ne parait pas que ces +turbulents hobereaux aient pris souvent parti dans les grandes guerres +civiles qui desolaient la France. Leurs exploits se tournaient vers les +croisades, ou plusieurs ont acquis du renom et depense leur bien. +Aussitot rentres chez eux, ils n'avaient plus pour aliment a leur +activite que les proces, presque toujours denoues a main armee. Ils se +mariaient dans le pays, c'est-a-dire que toutes les familles nobles +etaient assez etroitement alliees les unes aux autres; mais il ne parait +pas que ce fut une raison pour s'entendre. Il n'est guere de succession +qui n'ait donne lieu a des querelles, a des combats et a des assauts +plus ou moins meurtriers. + +Il resulte de la petitesse des interets personnels qui se sont debattus +dans ces romantiques demeures, que l'histoire des chatellenies +berruyeres et marchoises, bien que tres-agitee, est sans attrait reel. +Quelques episodes comiques, quelques discussions et conventions bizarres +entre les couvents et les chateaux, a propos de redevances et de dimes +contestees, viennent seuls rompre la monotonie de ces eternelles +escarmouches. + +Apres la feodalite, les vieilles forteresses prennent parti dans les +guerres de religion, mais presque toujours avec un caractere de +personnalite fort etroit. C'est pourquoi l'on peut dire que nul pays n'a +moins d'histoire que le bas Berry. Le dernier siege que soutint le vieux +manoir de Gargilesse fut livre contre un partisan du grand Conde. +L'affaire dura vingt-quatre heures; un gendarme y fut blesse, la petite +garnison se rendit _faute de vivres_. La puissance des hobereaux s'en +allait piece a piece devant les idees et les besoins d'unite que +Richelieu avait semes, et que les orgies de la Fronde ne pouvaient +etouffer, comme leurs vieilles forteresses s'en allaient pierre a pierre +devant les ressources nouvelles de l'artillerie de campagne. Richelieu +avait decrete et commence la destruction de tous ces nids de vautours; +Louis XIV l'acheva. + +Ce qui n'a pas du tout d'histoire, c'est le rivage agreste de cette +partie de la Creuse encaissee entre deux murailles de micaschiste et de +granit, depuis les rochers Martin jusqu'aux ruines de Chateaubrun. La +n'existe aucune voie de communication qui ait pu servir aux petites +annees des anciens seigneurs. Le torrent capricieux et tortueux, trop +herisse de rochers quand les eaux sont basses, trop impetueux quand +elles s'engouffrent dans leurs talus escarpes, n'a jamais ete navigable. +On peut donc s'y promener a l'abri de ces reflexions, tristes et +humiliantes pour la nature humaine, que font naitre la plupart des lieux +_a souvenirs_. Ces petits sentiers, tantot si charmants quand ils se +deroulent sur le sable fin du rivage ou parmi les grandes herbes +odorantes des prairies, tantot si rudes quand il faut les chercher de +roche en roche dans un chaos d'ecroulements pittoresques, n'ont ete +traces que par les petits pieds des troupeaux et de leurs _patours_. +C'est une Arcadie, dans toute la force du mot. + +Si l'on suit la Creuse jusqu'a Croyent, ou elle est encore plus +encaissee et plus fortifiee par les rochers en aiguille, on en a pour +une journee de marche dans ce desert enchante. Une journee d'Arcadie au +coeur de la France, c'est tout ce que l'on peut demander au temps ou +nous vivons. + +Mais, quand nous disons _ce desert_, c'est dans un sens que nous +devrions nous reprocher comme trop aristocratique, car ce pays est +frequente par une population de pecheurs, de meuniers et de gardeurs de +troupeaux. Mais c'est assez l'habitude des gens qui ont la pretention +d'appartenir a la civilisation, de se croire seuls quand ils n'ont +affaire qu'a des esprits rustiques, etrangers a leurs preoccupations. +Sans dedaigner en aucune facon ces etres naifs, et tres-souvent +excellents, on peut cependant dire avec quelque raison qu'ils font +partie de la nature vierge qui leur sert de cadre. Ils ont pour nous le +merite de ne rien deranger a son harmonie et de ne pas voir au dela de +ses etroits horizons. On n'a pas a craindre qu'ils ne racontent la +legende du manoir dont les ruines se dressent au sommet de leurs +collines. Ils l'ont si bien oubliee, qu'ils s'etonnent d'une question a +ce sujet. Ils ont un mot qui resume pour eux toute l'histoire du monde; +ce mot, c'est _dans les temps_, mot vague et mysterieux, qui couvre pour +eux un abime impenetrable, inutile a creuser, "Cet endroit a ete habite +_dans les temps.--Dans les temps_, on dit qu'il s'y est fait du +mal.--Il parait que, _dans les temps_, le monde se battait toujours." +N'en demandez pas davantage: le pourquoi et le comment n'existent pas. + +On est donc tres-etonne de trouver quelquefois, chez cet homme rustique, +une certaine preoccupation et une certaine notion, que l'on pourrait +appeler divinatoire, des evenements primitifs dont la terre a ete le +theatre et dont l'homme n'a pas ete le temoin. Le paysan se demande +quelquefois la cause de ces formes capricieuses et de ces accidents +pittoresques qui tourmentent le sol sous ses pas. Il vous dit que le feu +a tout cuit dans la terre, et que les pierres ont pousse, _dans les +temps_, comme poussent maintenant les arbres; notion tres-juste, a coup +sur, dans une region qui porte la trace de soulevements considerables. + +D'ou vient cette tradition dans des esprits completement incultes? Du +raisonnement et de la comparaison. On se tromperait bien si l'on +supposait que le paysan ne reflechit pas. Il reve plus qu'il ne pense, +il est vrai; mais sa reverie est pleine de hardiesses d'autant plus +ingenieuses qu'elles ne sont pas entravees par les notions d'autrui. + +Si une race d'hommes merite le bonheur, c'est a coup sur la race +agricole. Ce bonheur serait si peu exigeant! Quand on regarde la +frugalite de ses habitudes et que l'on ecoute ses plaintes, on s'etonne +du peu qu'il faudrait pour satisfaire l'ambition du paysan: celui-ci +reve de deux vaches qu'il pourrait mettre dans son pre; celui-la, d'un +bout de pre qui suffirait a ses deux vaches. On a tort de croire que +rien ne contenterait l'avidite croissante du paysan. Il ne desire +generalement que ce qu'il peut cultiver lui-meme: si, par exception, son +esprit s'inquiete des besoins de la civilisation, il s'en va, il cesse +d'etre paysan. + +Le fait d'une haute sagesse economique serait d'entretenir chez le +paysan cet amour de la terre et du chez soi, auquel il renonce avec tant +de repugnance ou par suite d'instincts tellement exceptionnels. + +Quels services ne rend-il pas, en effet, a la societe, cet homme sobre +et patient que rien ne rebute, et qui porte l'effort constant de sa vie +dans des solitudes ou nul autre que lui ne voudrait planter sa tente? +Rien ne le rebute dans cette tache d'isolement et de labeur. Donnez-lui +ou confiez-lui a de bonnes conditions un peu de terre, fut-ce sur la +cime d'un rocher ou sur le bord d'un torrent devastateur, il trouvera +moyen de s'y installer. Il ne vous demandera ni chemin, ni vastes +etablissements, ni depenses serieuses. Acclimate et habitue a tous les +inconvenients de la region ou il est ne, il persiste a travailler et a +vivre quelquefois dans des conditions devant lesquelles reculeraient des +colonies amenees a grands frais. Les grandes decouvertes modernes de +l'agriculture, les machines et le drainage, ne sont applicables qu'aux +plaines. Dans les regions accidentees ou les transports ne se font qu'a +dos de mulet, la beche, c'est-a-dire le bras de l'homme, peut seul tirer +parti de ces precieux filons de terre extrafine qui glissent et +s'accumulent dans les intervalles des rochers. Qui de nous voudrait se +charger de disputer, sa vie durant, ce terreau a la roche qui l'enserre, +et d'habiter cette chaumiere isolee au bord du precipice? Le paysan s'y +plait cependant, hiver comme ete; il s'y acharne contre l'eau fougueuse +et la pierre obstinee! Creuser et briser, voila toute sa vie. C'est une +vie d'ermite, c'est un travail de castor. Cet homme aurait le droit +d'etre sauvage. Loin de la, il est doux, hospitalier, enjoue; il prend +en amitie le passant qui regarde son labeur et admire sa montagne. Ce +que nous disons la ne s'applique pas en particulier aux bords de la +Creuse, qui ne sont que des gorges profondes, sillonnant de vastes +plateaux fertiles et praticables; mais, si nous avons raison +relativement a d'etroits espaces dont le paysan sait, a force de +patience, utiliser les escarpements, combien notre sollicitude ne +doit-elle pas s'etendre a des populations entieres, oubliees et perdues +dans les montagnes arides qui sillonnent d'autres parties de la France! + + + + +GARGILESSE + + +Grace a une bonne tendance generale, les artistes et les poetes +commencent a savoir et a dire que la France est un des plus beaux pays +du monde, et qu'il n'est pas necessaire, comme on l'a cru trop longtemps +et comme la mode le pretend encore, de franchir les Alpes pour trouver +la nature belle et le ciel doux. Si, comme toutes les vastes contrees, +la France a de vastes espaces encore incultes et frappes d'une apparente +sterilite, ou des plaines uniformes fatigantes de richesses materielles +pour l'oeil du voyageur desinteresse, elle a aussi, dans les plis de ses +montagnes, dans le mouvement de ses collines, et dans les sinuosites de +ses rivieres, des grandeurs reelles, des oasis delicieuses et des +paysages enchantes. Tout le monde connait maintenant les endroits +pittoresques frequentes par les savants et les artistes, l'apre +caractere des sites bretons, les splendeurs etranges du Dauphine, les +riants jardins de Touraine, et les volcans d'Auvergne, et les herbages +splendides de Normandie, etc. + +Le centre de la France est moins connu et moins frequente. Le Berry, le +Bourbonnais et la Marche sont comme des noyaux qui envoient le +rayonnement et ne le recoivent pas. Une partie de ces populations +emigre, et rien n'attire vers elles. Bourges, la ville centrale de la +nationalite francaise, est une ville morte, sans activite expansive, +sans autre individualite que la force d'inertie qui caracterise les +vieux Berruyers. Il ne semble pas qu'un point central puisse etre un +point d'isolement. Il en est pourtant ainsi. La stagnation des habitudes +et des idees est remarquable dans cette ancienne metropole et dans les +populations environnantes. + +A part les monuments de Bourges, qui sont d'un grand interet, nous ne +conseillerons d'ailleurs a personne d'aller chercher par la les delices +de la promenade. Si l'on traverse le Berry, il faudra eviter aussi le +navrant pays de Brenne et les froides plaines d'Issoudun et de +Chateauroux. Ceux qui voyagent en poste ou en wagon ne verront jamais +de cette region que ce qu'elle a de morne et de stupefiant. Pourtant, si +l'on se dirige en chemin de fer jusqu'a Argenton, et que l'on veuille +descendre, en voiture ou a cheval, le cours de la Creuse pendant deux +lieues, on arrivera dans cette partie du bas Berry ou il faut +necessairement aller a pied ou a ane, mais dont le charme vous dedommage +amplement des petites fatigues de la promenade. + +C'est une gentille et mignonne Suisse qui se creuse tout a coup sous vos +pieds, quand vous avez descendu deux ou trois amphitheatres de collines +douces et d'un large contour. Vous vous trouvez alors en face d'une +dechirure profonde, revetue de roches micaschisteuses d'une forme et +d'une couleur charmantes; au fond de cette gorge coule un torrent +furieux en hiver, un miroir tranquille en ete: c'est la Creuse, ou se +deverse un torrent plus petit, mais pas beaucoup plus sage a la saison +des pluies, et non moins delicieux quand viennent les beaux jours. Cet +affluent, c'est la Gargilesse, un bijou de torrent jete dans des roches +et dans des ravines ou il faut necessairement aller chercher ses graces +et ses beautes avec un peu de peine. + +Depuis quelques annees, le petit village de Gargilesse, situe pres du +confluent de ces eaux courantes, est devenu le rendez-vous, le +Fontainebleau de quelques artistes bien avises. Il en attirera +certainement peu a peu beaucoup d'autres, car il le merite bien. C'est +un nid sous la verdure, protege des vents froids par des masses de +rochers et des asperites de terrain fertile et doucement tourmente. Des +ruisseaux d'eau vive, une vingtaine de sources, y baignent le pied des +maisons et y entretiennent la verdeur plantureuse des enclos. + +Quelque rustiquement bati que soit ce village, son vieux chateau perche +sur le ravin et son eglise romane d'un tres beau style, fraichement +reparee par les soins du gouvernement, lui donnent un aspect confortable +et seigneurial. La fertilite du pays, la riviere poissonneuse, +l'abondance de vaches laitieres et de volailles a bon marche, assurent +une nourriture saine au voyageur. Les gites propres sont encore rares; +mais les habitants, naturellement hospitaliers et obligeants, +commencent a s'arranger pour accueillir convenablement leurs hotes. + +Une fois installe chez ces braves gens, on n'a que l'embarras du choix +pour les promenades interessantes et delicieuses. En remontant le cours +de la Creuse par des sentiers pittoresques, on trouve, a chaque pas, un +site enchanteur ou solennel. Tantot le _rocher du Moine_, grand prisme a +formes basaltiques, qui se mire dans des eaux paisibles; tantot le _roc +des Cerisiers_, decoupure grandiose qui surplombe le torrent et que l'on +ne franchit pas sans peine quand les eaux sont grosses. + +Ces rivages riants ou superbes vous conduisent a la colline escarpee ou +se dresse l'imposante ruine de Chateaubrun. Son enceinte est encore +entiere, et vous trouvez la une solitude absolue. Ce serait l'ideal du +silence, sans les cris aigus des oiseaux de proie et le murmure des +cascades de la Creuse. + +Toute cette region jouit d'une temperature exceptionnelle, et +particulierement le village de Gargilesse, bati, comme nous l'avons dit, +dans un pli du ravin et abrite de tous cotes par plusieurs etages de +collines. La presence de certains papillons et de certains lepidopteres +qui ne se rencontrent, en France, qu'aux bords de la Mediterranee, est +une preuve frappante de cette anomalie de climat, enfermee pour ainsi +dire sur un espace de quelques lieues, dans le ravin forme par la +Creuse. C'est comme une serre chaude au milieu des plateaux eleves et +froids qui unissent le bas Berry a la Marche; et c'est ici le lieu de +dire que la France manque d'une statistique des localites salubres et +bienfaisantes qu'elle renferme a l'insu de la Faculte de medecine. On +n'a encore trouve rien de mieux a conseiller aux personnes menacees de +phthisie, que le littoral piemontais, ou les riches seuls peuvent se +refugier, et ou il n'est pas prouve que l'air salin de la mer, engouffre +dans la corniche des hautes montagnes, ne soit pas beaucoup trop violent +pour les poitrines delicates. + +Jusqu'a present, les antiquaires, les naturalistes et les peintres ont +seuls la bonne fortune et le bon esprit de penetrer dans ces oasis dont +nous parlons et dont nous pouvons signaler au moins une dans le rayon +de nos promenades. Combien ne decouvrirait-on pas de ces abris naturels +dans les differentes provinces! Est-ce qu'un voyage medical entrepris +dans ce but par une commission competente, et devant amener +l'etablissement de maisons de sante sur un grand nombre de points de +notre territoire, ne serait pas digne de l'attention du gouvernement? Ce +serait une source de bien-etre pour ces petites populations, en meme +temps qu'une immense economie pour les familles mediocrement aisees qui +demandent, pour un de leurs membres languissant et menace, un refuge +contre nos rigoureux hivers. Il faut, necessairement que ce refuge soit +a leur portee, et certainement chaque province, chaque departement +peut-etre, en renferme au moins un. Mais qui le sait ou qui le remarque? +Il faudrait le trouver et le signaler. L'experience seule des habitants +et des proches voisins les initie a ce bienfait qu'ils ne proclament +pas, la plupart ignorant peut-etre qu'a quelques lieues de leur clocher +le climat change et la vigne gele, tandis que chez eux elle fleurit et +prospere. Nous avons remarque qu'a Gargilesse on etait, cette annee, en +avance de quinze jours, pour la fauchaille de la moisson, sur des +localites situees a tres-peu de distance. Quinze jours, c'est enorme; +c'est la difference de Florence a Paris. Et, si nous parlons de +l'Italie, nous ferons remarquer que, dans presque toutes ses villes +renommees et recherchees, il faut payer un tribut souvent grave, +quelquefois mortel, a l'insalubrite ou a l'excitation du climat. Le +voyage, long ou rapide, produit chez les malades, ou une fatigue +funeste, ou une secousse de trop brusque transition, ou les nerfs +s'exaltent. Les acces de fievre de Rome et de Venise sont terribles. Ce +qu'on appelle la distraction du deplacement, c'est-a-dire l'emotion et +l'agitation, n'est un remede que pour ceux qui ont la force de le +supporter. Et, en effet, au physique comme au moral, il n'y a que les +natures energiques qui supportent la transplantation et qui se +retrempent en changeant de milieu. + +C'est donc risquer le tout pour le tout que d'envoyer les malades en +Italie. Il faudrait trouver l'Italie a la porte de chaque ville de +France, et elle y est, nous en sommes certain. A le bien prendre, +l'Italie, c'est-a-dire ce que nous nous imaginons de l'Italie, comme +saveur et beaute de climat, est loin d'etre partout sur le sol de la +Peninsule. On peut meme affirmer que, dans cette longue chaine de +montagnes entre deux mers qui forme son territoire, il faut beaucoup +chercher pour trouver une exposition qui ne soit ou tres-froide, ou +brulee d'un soleil devorant. Nous avons de ces inegalites de temperature +en France; raison de plus pour chercher, sur un espace bien autrement +vaste et assani par la culture, les sites heureux ou regnent les +benignes influences, la facilite des transports, la vie a bon marche, et +le grand avantage d'etre a proximite de ses devoirs et de ses +affections. + +FIN + + + + +TABLE + + +PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE + +BERRY.-- I. Moeurs et Coutumes + + -- -- II. Les Visions de la nuit dans les campagnes + + -- -- III. Les Tapisseries du chateau de Boussac + + -- -- IV. Les bords de la Creuse + + -- -- V. Gargilesse + + + + + + + + + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Promenades autour d'un village, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE *** + +***** This file should be named 12889.txt or 12889.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/8/8/12889/ + +Produced by Wilelmina Malliere and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/12889.zip b/old/12889.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b81a31b --- /dev/null +++ b/old/12889.zip |
