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This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + +PROMENADES + +AUTOUR D'UN VILLAGE + +PAR + +GEORGE SAND + + + + +OUVRAGES + +DE + +GEORGE SAND + +PUBLIES DANS LA COLLECTION MICHEL LEVY. + +ADRIANI.......................... 1 VOL. + +LES AMOURS DE L'AGE D'OR......... 1-- + +LES BEAUX MESSIEURS DE BOIS-DORE. 2-- + +LE CHATEAU DES DESERTES.......... 1-- + +LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE... 3-- + +LA COMTESSE DE RUDOLSTADT........ 1-- + +CONSUELO......................... 3-- + +LES DAMES VERTES................. 1-- + +LA DANIELLA...................... 3-- + +LE DIABLE AUX CHAMPS............. 1-- + +LA FILLEULE...................... 1-- + +FLAVIE........................... 1-- + +HISTOIRE DE MA VIE.............. 10-- + +L'HOMME DE NEIGE................. 3-- + +HORACE........................... 1-- + +ISIDORA.......................... 1-- + +JACQUES.......................... 1-- + +JEANNE........................... 1-- + +LELIA--Metella.--Melchior.--Cora. 2-- + +LUCREZIA FLORIANI.--Lavinia...... 1-- + +LE MEUNIER D'ANGIBAULT........... 2-- + +NARCISSE......................... 1-- + +LE PECHE DE M. ANTOINE........... 2-- + +LE PICCININO..................... 2-- + +LE SECRETAIRE INTIME............. 1-- + +SIMON............................ 1-- + +TEVERINO--Leone Leoni............ 1-- + +L'USCOQUE........................ 1-- + + + + +PROMENADES + +AUTOUR D'UN VILLAGE + +PAR + +GEORGE SAND + + + +PARIS + +MICHEL LEVY FRERES, LIBRAIRES EDITEURS + +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 45 + +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + +1866 + + + + +PROMENADES + +AUTOUR + +D'UN VILLAGE + + + + +Dans les derniers jours de juin 1857, je me mis en route avec deux +compagnons qui ne demandaient qu'a courir: un naturaliste et un artiste, +qui est, en meme temps, naturaliste amateur. + +Il s'agissait pour eux d'explorer, sous certains rapports, la faune +entomologique, en langue vulgaire la nature des insectes qui habitent +notre departement. N'etant qu'un parfait ignorant pour mon compte, je +leur avais seulement promis, en leur servant de guide, un charmant pays +a parcourir. + +Mais, avant d'aller plus loin, il faut que, pour la facilite de mon +recit, je baptise ces deux personnages que j'accompagne. Je leur +laisserai les noms dont ils s'etaient gratines l'un l'autre dans leurs +promenades entomologiques. + +L'artiste est, a ses moments perdus, grand collectionneur et preparateur +de premier ordre. Un charmant petit papillon bleu fort commun etait +tombe en poussiere a la collection, et notre ami est si difficile dans +le choix des individus qu'il juge dignes d'y figurer, qu'il n'en trouve +pas toujours un sur cent. Il poursuivit donc, durant toute une saison, +la jolie lycaenide _amyntas_. De la le nom bucolique d'Amyntas qu'il +porte fort complaisamment et dont je ne vois pas, au reste, qu'il ait +sujet de se facher. + +Le naturaliste, un savant modeste, bien que tres-connu a Paris de tous +les amateurs d'entomologie, etait absorbe, depuis quelques jours, dans +la recherche des coques de certaines chrysalides sur les branches mortes +de certains arbres. De la le nom pompeux de Chrysalidor, gracieusement +accepte par notre compagnon. + +On partit par une matinee tres-fraiche, muni de provisions de bouche, a +seules fins de gagner du temps en route, car on trouve partout a manger +maintenant dans notre bas Berry; mais on n'y est pas encore tres-vif. Le +Berrichon des plaines n'est jamais presse, et avec lui il faut savoir +attendre. + +Or, nous voulions arriver et ne pas perdre les belles heures du jour a +voir tourner les broches, lesquelles tournent aussi gravement que les +gens du pays. Quant aux tables, je doute qu'elles y tournent jamais, ou +ce serait avec une nonchalance si desesperante, que les plus fervents +adeptes s'endormiraient au lieu de penser a les interroger. + +Nous dejeunames donc sur l'herbe, dans les ruines d'une vieille +forteresse, et, deux heures apres, nous quittions la route pour un +chemin vicinal non acheve, et plus gracieux a la vue que facile aux +voitures. + +Nous avions traverse un pays agreable, des ondulations de terrain +fertile, de jolis bois penches sur de belles prairies, et partout de +larges horizons bleus qui rendent l'aspect de la contree assez +melancolique. + +Mais je me rappelais avoir vu par la un site bien autrement digne de +remarque, et, quand le chemin se precipita de maniere a nous forcer de +descendre a pied, j'invitai mes naturalistes, fureteurs de buissons, a +jeter les yeux sur le cadre qui les environnait. + +Au milieu des vastes plateaux mouvementes qui se donnent rendez-vous +comme pour se toucher du pied, en s'abaissant vers une sinuosite cachee +aux regards, le sol se dechire tout a coup, et dans une brisure +d'environ deux cents metres de profondeur, revetue de roches sombres ou +de talus verdoyants, coule, rapide et murmurante, la Creuse aux belles +eaux bleues rayees de rochers blancs et de remous ecumeux. + +C'est cette grande brisure qui se decouvrait tout a coup au detour du +chemin et qui ravissait nos regards par un spectacle aussi charmant +qu'inattendu. + +En cet endroit, le torrent forme un fer a cheval autour d'un mamelon +fertile couvert de blondes moissons. Ce mamelon, incline jusqu'au lit +de la Creuse, ressemble a un eboulement qui aurait coule paisiblement +entre les deux remparts de rochers, lesquels se relevent de chaque cote +et enferment, a perte de vue, le cours de la riviere dans les sinuosites +de leurs murailles dentelees. + +Le contraste de ces apres dechirements et de cette eau agitee, avec la +placidite des formes environnantes, est d'un _reussi_ extraordinaire. + +C'est une petite Suisse qui se revele au sein d'une contree ou rien +n'annonce les beautes de la montagne. Elles y sont pourtant discretement +cachees et petites de proportions, il est vrai, mais vastes de courbes +et de perspectives, et infiniment heureuses dans leurs mouvements +souples et fuyants. Le torrent et ses precipices n'ont pas de terreurs +pour l'imagination. On sent une nature abordable, et comme qui dirait +des abimes hospitaliers. Ce n'est pas sublime d'horreur; mais la douceur +a aussi sa sublimite, et rien n'est doux a l'oeil et a la pensee comme +cette terre genereuse soumise a l'homme, et qui semble ne s'etre permis +de montrer ses dents de pierre que la ou elles servent a soutenir les +cultures penchees au bord du ravin. + +Quand vous interrogez une de ces mille physionomies que revet la nature +a chaque pas du voyageur, ne vous vient-il pas toujours a l'idee de la +personnifier dans l'image d'une deesse aux traits humains? + +La terre est femelle, puisqu'elle est essentiellement mere. C'est donc +une deite aux traits changeants, et elle se symbolise par une beaute de +femme tour a tour souriante et desesperee, austere et pompeuse, +voluptueuse et chaste. Le travail de l'homme, jusqu'a ce jour ennemi de +sa beaute, reussit a lui oter toute physionomie, et cela, sur de grandes +etendues de pays. Livree a elle-meme, elle trouve toujours moyen d'etre +belle ou frappante d'une maniere quelconque. + +Voila pourquoi, des qu'on aborde une region ou les conquetes de la +culture n'ont pu effacer la trace des grands bouleversements ou des +grands nivellements primitifs, on est saisi d'emotion et de respect. + +Cette emotion tient du vertige devant les scenes grandioses des hautes +montagnes et les debris formidables des grands cataclysmes. + +Rien de semblable ici. + +C'est un mouvement gracieux de la bonne deesse; mais, dans ce mouvement, +dans ce pli facile de son vetement frais, on sent la force et l'ampleur +de ses allures. Elle est la comme couchee de son long sur les herbes, +baignant ses pieds blancs dans une eau courante et pure; c'est la +puissance en repos; c'est la bonte calme des dieux amis. Mais il n'y a +rien de mou dans ses formes, rien d'enerve dans son sourire. Elle a la +souveraine tranquillite des immortels, et, toute mignonne et delicate +qu'elle se montre, on sent que c'est d'une main formidablement aisee +qu'elle a creuse ce vaste et delicieux jardin dans cet horizon de son +choix. + +Ce jardin naturel qui s'etend sur les deux rives de la Creuse, c'est +l'oasis du Berry. + +Chere petite Indre froide et muette de nos prairies, pardonne-le-nous! +tu es notre compagne legitime; mais nous tous qui habitons tes rives +etroites et ombragees, nous sommes les amoureux de la Creuse, et, quand +nous avons trois jours de liberte, nous te fuyons pour aller tremper le +bout de nos doigts dans les petits flots mutins de la naiade de +Chateaubrun et de Crozant. Les bons bourgeois et les jeunes poetes de +nos petites villes vont voir ces rochers, apres lesquels ils croient +naivement que les Alpes et les Pyrenees n'ont plus rien a leur +apprendre. + +Faisons comme eux, oublions le mont Blanc et le pic du Midi. Oublions +meme Mayorque et l'Auvergne, et le Soracte, plus facile a oublier. + +Qu'importe la dimension des choses! C'est l'harmonie de la couleur et la +proportion des formes qui constituent la beaute. Le sentiment de la +grandeur se revele parfois aussi bien dans la pierre antique gravee d'un +chaton de bague que dans un colosse d'architecture. + +La journee etait devenue brulante; nos chevaux avaient faim et soif: +nous descendimes au village du Pin, ou le chemin finissait. Mais le +malheureux village, il est assis au bord du ravin de la Creuse, et il +lui tourne le dos! Pas une maison, pas un oeil qui se soucie de plonger +dans cette belle profondeur; les habitants aiment mieux regarder leur +chemin neuf et poudreux et le talus aride qui l'enferme. + +Malgre cette absence de gout, on peut dire, comme dans les relations des +grands voyages, que les habitants de ce lieu sont _fort affables_. Nous +sommes encore en plein Berry, et pourtant ce sont d'autres types, +d'autres manieres, d'autres costumes que ceux des bords de l'Indre. +L'air avenant, l'obligeance hospitaliere, la confiance soudaine, je ne +sais quelle familiarite sympathique, voila d'emblee, et de la part de +toutes gens, un bon accueil assure. En un instant, etables et granges +s'ouvrent pour remiser au mieux notre vehicule et recevoir nos chevaux. + +--Ah! vous voila enfin revenu chez nous? dit, derriere moi, une voix +d'homme en m'appelant par mon nom. Votre cheval blanc ne valait pas +ceux-ci. Et votre fils, ou est-il donc? Je ne le vois pas. Ou +voulez-vous aller, cette fois? A la Roche-Martin ou a la Preugne-au-Pot? +Nous aurons, j'espere, meilleur temps que la derniere fois, et nous +passerons la riviere sans danger dans le bateau. + +Cet homme, qui me parlait de nos dernieres courses avec lui en 1844, +comme s'il se fut agi d'hier, et dont je reconnaissais la figure de +contrebandier espagnol, c'etait Moreau, le pecheur de truites, le loueur +d'anes et de chevaux, le messager, le guide, le factotum actif et +intelligent des voyageurs en Creuse. + +--Conduisez-nous a l'autre village, lui dis-je; vos chemins sont tout +changes; je ne me reconnais plus. + +--Ah! dame, nos chemins sont mieux dessines qu'autrefois. On va plus +droit; mais ils ne sont pas encore commodes aux voitures, et vous irez +plus vite a pied. + +--C'est notre intention, d'aller a pied. + +--Alors, marchons. + +--J'ai grand'soif, dit Amyntas en soupirant. + +--Voulez-vous du lait de ma chevre? lui cria une pauvre femme devant la +porte de laquelle nous passions. + +Amyntas accepta, tout joyeux d'avoir a donner a cette aimable +villageoise une piece de monnaie. Elle ne la refusa pas, mais elle la +recut avec etonnement. + +--Comment! dit-elle, vous voulez payer une ecuellee de lait? Ca n'en +valait pas la peine, et j'etais bien aise de vous l'offrir. + +--Vous ne me connaissez pourtant pas? + +--Non; mais on aime a faire plaisir aux passants. + +--Oh! oh! me dit Amyntas, sommes-nous donc deja si loin de la vallee +Noire? Je n'y ai jamais vu un paysan prevenir les desirs d'un inconnu. +Je sais bien que ce n'est pas avarice, mais c'est mefiance ou timidite. + +Le soleil baissait; nous ne savions pas ou nous trouverions a diner et a +coucher, et, une fois engages dans le ravin, ou la nuit se fait de bonne +heure et ou les sentiers ne sont vraiment pas commodes, il n'y a rien de +mieux a faire que de s'en remettre a la Providence. + +Amyntas doubla le pas en chantant. + +Chrysalidor ne chantait pas; il ne pensait meme plus a recolter des +insectes. Tandis que son compagnon s'enivrait de bien-etre et de +mouvement, il etait tranquillement ravi du charme particulier de ce +doux et agreste paysage. Tout savant exact et chercheur minutieux qu'il +est, il connait les jouissances de l'artiste, il n'a pas l'intelligence +atrophiee par l'amour du detail. Il comprend et il aime l'ensemble. Il +sait respirer la saveur du grand tout. Cependant il voyait comme qui +dirait des deux yeux. Il en avait un pour le grand aspect du temple de +la nature, et l'autre pour les pierres precieuses qui en revetent le sol +et les parois. + +--Je vois ici, nous dit-il, une flore tout a coup differente de celle +que nous traversions il y a un quart d'heure. Voici des plantes de +montagne qui ont le _facies_ meridional: ou donc sommes-nous? Je n'y +comprends plus rien. Et cette chaleur ecrasante a l'heure ou l'air +devrait fraichir, la sentez-vous? Il n'y a pourtant pas un nuage au +ciel. + +--Si je la sens? repondit Amyntas. Je le crois bien! Nous sommes pour le +moins en Afrique. + +--Il serait fort possible, reprit le savant d'un air absorbe, que nous +fissions ici quelque _rencontre_ etonnante! + +--Oh! n'ayez pas peur, monsieur! s'ecria Moreau, qui crut que notre +savant s'attendait a rencontrer tout au moins quelque lion de l'Atlas. +Il n'y a point ici de mechantes betes. + +Le chemin fit encore un coude, et le village, le vrai village cherche, +se presenta magnifiquement eclaire, sous nos pieds. Il faut arriver la +au soleil couchant: chaque chose a son heure pour etre belle. + +C'est un nid bati au fond d'un entonnoir de collines rocheuses ou se +sont glissees des zones de terre vegetale. Au-dessus de ces collines +s'etend un second amphitheatre plus eleve. Ainsi de toutes parts le vent +se brise au-dessus de la vallee, et de faibles souffles ne penetrent au +fond de la gorge que pour lui donner la fraicheur necessaire a la vie. +Vingt sources courant dans les plis du rocher, ou surgissant dans les +enclos herbus, entretiennent la beaute de la vegetation environnante. + +La population est de six a sept cents ames. Les maisons se groupent +autour de l'eglise, plantee sur le rocher central, et s'en vont en +pente, par des ruelles etroites, jusque vers la lit d'un delicieux +petit torrent dont, a peu de distance, les eaux se perdent encore plus +bas dans la Creuse. + +C'est un petit chef-d'oeuvre que l'eglise romano-byzantine. La +commission des monuments historiques l'a fait reparer avec soin. Elle +est parfaitement homogene de style au dehors et charmante de +proportions. + +A l'interieur, le plein cintre et l'ogive molle se marient agreablement. +Les details sont d'un grand gout et d'une riche simplicite. On descend +par un bel escalier a une crypte qui prend vue sur le ravin et le +torrent. + +Mais, des curieuses fresques que j'ai vues autrefois dans cette crypte, +il ne reste que des fragments epars, quelques personnages vetus a la +mode de Charles VII et de Louis XI, des scenes religieuses d'une laideur +naive et d'un sens enigmatique. Ailleurs, quelques anges aux longues +ailes effilees, d'un dessin assez elegant et portant sur la poitrine des +ecussons effaces. Malgre la secheresse de la roche, l'humidite devore +ces precieux vestiges. Quelque source voisine a trouve assez recemment +le moyen de suinter dans le mur ou j'ai encore vu, il y a trente ans, +les restes d'une danse macabre extremement curieuse. Les personnages +glauques semblaient se mouvoir dans la mousse verdatre qui envahissait +le mur: c'etait d'un ton inoui en peinture et d'un effet saisissant. + +Le Christ assis, nimbe entierement, qui surmonte le maitre-autel de la +nef superieure, est d'une epoque plus primitive, contemporaine, je +crois, de la construction de l'eglise. Je l'ai toujours vu aussi frais +qu'il l'est maintenant, et je suppose qu'il avait ete, des lors, +restaure par quelque artiste de village, qui lui a conserve, par +instinct, conscience ou tradition, sa naivete barbare. Tant il y a qu'on +jurerait d'une fresque executee d'hier par un de ces peintres +greco-byzantins qui, en l'an 1000, parcouraient nos campagnes et +decoraient nos eglises rustiques. + + + + +II + + +Le tombeau de Guillaume de Naillac, seigneur du lieu au XIIIe siecle, +represente un personnage couche, vetu d'une longue robe, l'aumoniere au +flanc, la tete appuyee sur un coussin que soutiennent deux angelots. Sa +colossale epee repose pres de lui; a ses pieds est le _leopard passant_ +de son blason. + +Il y a trente ans, ce severe personnage etait encore en grande +veneration, sous le nom grotesque et la renommee cynique d'un certain +saint que l'on ne doit pas nommer en bonne compagnie. + +Je ne sais quel honnete cure a trouve moyen de detruire cette +superstition et de conserver le sire de Naillac en bonne odeur aupres +des devots de sa paroisse, en faisant de lui (a tort, il est vrai) le +fondateur de l'eglise; si bien qu'aujourd'hui on vous montre l'ancien +saint sous ce titre prosaique: _l'entrepreneur de batiment_. Son nez et +sa bouche sont entailles de coupures qui l'ont un peu defigure. + +L'usage etait encore, il y a trente ans, de gratter ainsi au couteau +certaines statues, et meme certaines pierres. La poudre qu'on en +retirait etait melee a un verre d'eau que s'administraient les femmes +steriles. + +Cette precieuse eglise etait batie au centre de l'antique forteresse +dont les tours et la muraille ruinees jalonnent l'ancien developpement +sur le roc escarpe. + +Le chateau moderne, bati au siecle dernier dans un style quasi +monastique, soutient le chevet de l'eglise. L'ancienne porte, flanquee +de deux tours, espacee d'une ogive au-dessus de laquelle se dessinent +les coulisses destinees a la herse, sert encore d'entree au manoir. Le +pied des fortifications plonge a pic dans le torrent. + +Nul chateau n'a une situation plus etrangement mysterieuse et +romantique. Un seul grand arbre ombrage la petite place du bourg, qui, +d'un cote, domine le precipice, et, de l'autre, se pare naturellement +d'un enorme bloc isole, d'une forme et d'une couleur excellentes. + +Arbre, place, ravin, herse, eglise, chateau et rocher, tout cela se +tient et forme, au centre du bourg, un tableau charmant et singulier qui +ne ressemble qu'a lui-meme. + +Le chatelain actuel est un solide vieillard de quatre-vingts ans, qui +s'en va encore tout seul, a pied, par une chaleur torride, a travers les +sentiers escarpes de ses vastes domaines. Riche de cinquante mille +livres de rente, dit-on, il n'a jamais rien restaure que je sache; mais +il n'a jamais rien detruit; sachons-lui-en gre. Les pans ecroules de ses +vieilles murailles sombres dentellent son rocher dans un desordre +pittoresque, et les longs epis histories de ses girouettes tordues et +penchees sur ses tours d'entree ne peuvent etre taxes d'imitation et de +charlatanisme. + +Un autre monument du village, c'est une maison renaissance, fort +elegante d'aspect, habitee par des paysans. Elle tombe en ruine. + +A quelque distance, on la croirait batie en beau moellon de granit; +mais, comme toutes les autres, elle n'est qu'en pierre feuilletee et +schisteuse de la localite. + +On l'a seulement revetue de filets de mastic blanchatre en relief, qui +font un trompe-l'oeil tres-harmonieux. Son pignon aigu est perce d'une +petite fenetre soutenue par un meneau dejete, en vrai granit taille en +prisme. + +La porte cintree est enfoncee sous le balcon de bois du premier etage et +sous l'avancement de l'escalier, lequel est forme de gros blocs +irreguliers a peine degrossis. + +Une vigne folle court sur le tout et complete la physionomie pittoresque +de cette elegante et miserable demeure, dont un appendice ecroule git a +son flanc depuis des siecles, sans qu'il soit question d'oter les +decombres. + +Au reste, cette maison, dans ses dispositions generales, parait avoir +servi de modele a toutes celles du village. Sauf les grands pignons, qui +ont ete remplaces par des toits tombants, communs a plusieurs +habitations mitoyennes, toutes sont construites sur le meme plan. + +Le rez-de-chaussee, avec une porte a cintre surbaisse, ou a linteau +droit, formee d'une seule pierre gravee en arc a contre-courbe, n'est +qu'un cellier dont l'entree s'enfonce sous le balcon du premier etage, +quelquefois entre deux escaliers de sept a huit marches assez larges, +descendant de face. Au premier, une ou deux chambres; au-dessus, un +grenier dont la mansarde en bois ne manque pas de caractere. + +Beaucoup de ces maisons paraissent dater du XIVe ou du XVe siecle. Elles +ont des murs epais de trois ou quatre pieds et d'etroites fenetres a +embrasures profondes, avec un banc de pierre pose en biais. On a presque +partout remplace le manteau des antiques cheminees par des cadres de +bois; mais les traces de leurs grandes ouvertures se voient encore dans +la muraille. + +Les chambres de ces vieilles maisons rustiques sont mal eclairees, +d'autant plus qu'elles sont tres spacieuses. Le plafond, a solives nues, +est parfois separe en deux par une poutre transversale et s'inclinant en +forme de toit, des deux cotes. Le pave est en dalles brutes, inegales et +raboteuses. L'ameublement se compose toujours de grands lits a dossier +eleve, a couverture d'indienne piquee, et a rideaux de serge verte ou +jaune sortant d'un lambrequin decoupe, de hautes armoires tres-belles, +de tables massives et de chaises de paille. Le coucou y fait entendre +son bruit monotone, et les accessoires encombrent les solives: partout +le filet de peche et le fusil de chasse. + +Il y a, dans ce village, des constructions plus modernes, des +maisonnettes neuves et blanches, crepies a l'exterieur, et dont les +entourages, comme ceux du chateau, sont en brique rouge. + +Grace a leurs petits perrons et aux vignes feuillues qui s'y enlacent, +elles ne sont pas trop disparates a cote des constructions primitives +qui montrent leurs flancs de pierres seches d'un brun roux, leurs toits +de vieilles tuiles toutes pareilles de ton et de forme a cette pierre +plate du pays, et leurs antiques encadrements de granit a pans coupes. +La couleur generale est sombre mais harmonieuse, et les grands noyers +environnants jettent encore leur ombre a cote de celle des ruines de la +forteresse. + +--Les maisons sont cheres ici, nous dit notre guide. Vous voyez, il n'y +a pas de place pour batir: le rocher ne veut pas. + +--Qu'est-ce que vous appelez cheres, dans ce pays-ci? + +--De cinq cents a mille francs, suivant la bonte de la carcasse. + +--Croyez-vous qu'on pourrait trouver ici des chambres pour passer la +nuit? + +--Tenez! dit-il en marchant devant nous pour ouvrir une porte qui +n'avait pas de gache a la serrure, regardez si ca vous convient. + +Nous montames l'inevitable perron, dont les rampes sont toujours +revetues de grands carres de micaschiste jaune brun ou de galets +granitiques des bords de la Creuse, ce qui rappelle les constructions +pyreneennes en dalles de basalte et en cailloux des gaves. + +Nous trouvames la deux petites chambres blanchies a la chaux, plafonnees +en bois brut, meublees de lits de merisier et de grosses chaises +tressees de paille. C'est tres-propre. Nous voila loges. + + + + +III + + +Il s'agissait de diner. + +--Diner? s'ecria Moreau. La belle affaire! Regardez! le village est +rempli de poules et de poulets qui ne sont pas farouches. On en aura +vite attrape deux ou trois. Voyez combien de vaches rentrent du pre! +Chacun a la sienne, tout au moins. Croyez-vous qu'on manque ici de lait +et de beurre? Et les oeufs! Il n'y a qu'a se baisser pour en ramasser. +Enfin la Creuse n'est pas loin. Je m'y en vas donner un coup d'epervier, +et, si je ne vous rapporte pas une belle truite, a tout le moins je +trouverai bien une belle friture de tacons. + +Or, le tacon est le saumon en bas age; les saumons de mer, remontant la +Loire, viennent frayer dans les eaux vives de la Creuse, et ce n'est +point la un mets a dedaigner. On n'a pas encore a se tourmenter ici de +pisciculture, a moins que ce ne soit pour etudier les procedes de +l'ingenieuse et bonne nature, afin de les appliquer en d'autres pays. + +Outre ce menu, nous avions cueilli en route de beaux ceps. Tout cela +etait fort allechant pour des gens affames, meme ces pauvres poulets qui +couraient encore. Mais il fallait une cuisine et une femme; car aucun de +nous ne possedait les utiles talents de l'auteur des _Impressions de +voyage_. + +--De quoi diable vous inquietez-vous? dit le guide. Il y a ici une +auberge dont la maitresse cuisinerait pour un archeveque. C'est elle qui +vous pretera les chambres ou vous voila, a condition que vous irez diner +chez elle, en haut du village. Est-ce convenu? restez-vous ici? Je vas +commander la soupe. En attendant, descendez ce chemin, et vous vous +trouverez a la rencontre de la petite riviere et de la grande. Restez-y +une heure et revenez: tout sera pret, meme le cafe, car je me souviens +que vous n'aimez point a vous passer de ca. + +--Mais je me reconnais tres-bien, lui dis-je; il n'y a point de pont en +bas du village. + +--Si fait, il y en a un maintenant. Allez devant vous. + +Nous trouvames le chemin rapide, mais commode, le pont tres-joli et le +confluent des deux torrents admirable de fraicheur et de mystere. + +Le soleil etait deja couche pour nous, il etait descendu derriere les +rochers qui nous faisaient face; mais, au loin, il envoyait, a travers +ses brisures, de grandes lueurs chaudes et brillantes sur les fonds +d'emeraude de la gorge. + +Quand on est tout au fond de cette breche qui sert de lit a la Creuse, +l'aspect devient quelquefois reellement sauvage. Sauf les pointes +effilees de quelques clochers rustiques qui, de loin en loin, se +dressent comme des paratonnerres sur le haut du plateau, et quelques +moulins charmants echelonnes le long de l'eau, avec leurs longues +ecluses en biais ou en eperon, qui rayent la riviere d'une douce et +fraiche cascatelle, c'est un desert. + +Pour peu que l'on se trouve engage dans un de ses coudes rocailleux, +assez escarpes pour ne pas livrer passage aux troupeaux, on se croirait +au sein d'une nature apre et desolee. Mais, un peu plus loin, la +riviere tourne, et la scene change. Le ravin s'adoucit un instant et +laisse couler des zones d'herbe fraiche et de beaux arbres, jusqu'a de +delicieuses pelouses, ou les pieds meurtris se reposent dans du velours. +Et puis ce sont de longues flaques de sable fin et humide ou croissent +des plantes exquises, diverses especes de sauges et de baumes, et ces +grandes menthes aux grappes lilas, dont les mouches, les papillons et +les coleopteres semblent se disputer le nectar avec une sorte de rage. + +Tout ce monde-la etait endormi pendant que le soleil s'en allait, et on +ne voyait plus voler que le satyre janira, ce papillon si abondant dans +toute la France, hardi et pullulant comme le moineau, dont il a la +couleur brune, et qui, comme lui, se couche tard, apres avoir fait +beaucoup de facons et essaye beaucoup de gites. + +La Creuse occupe deja un lit assez large dans ces parages; elle est +presque partout semee de longues roches aigues, qu'un leger sediment +blanchit au temps des crues. Quelquefois ce sont des cretes quartzeuses, +d'un vrai blanc de marbre, qui se dressent au milieu du sol primitif: +on croirait pouvoir la franchir partout aisement en sautant de pierre en +pierre; mais, vers son milieu, elle a presque toujours un canal rapide +assez profond. + +Chaque moulin a son petit bateau, qui peut transporter quelques +individus d'une rive a l'autre; mais rarement les proprietaires occupent +les deux rives, et le besoin de communiquer entre eux se fait peu sentir +aux habitants des deux plateaux, si bien que, d'un cote a l'autre du +precipice, on passe tres-bien plusieurs annees sans se connaitre et sans +nouer de relations, du moins dans la partie qui s'etend de la grande +ruine de Chateaubrun au point ou nous etions. + +Nous revions fort tranquillement sur les ilots de roches du rivage, +quand nous fumes assaillis par les naturels du pays sous la forme de +quatre gamins occupes, ou plutot nullement occupes a garder quatre +cochons. Chacun avait le sien par rang de taille, et le dernier bambin +avait la gouverne du cochon de lait. + +Les cochons etaient bien sages, les enfants l'etaient moins; ils +accoururent autour de nous, criant, hurlant, gambadant et nous montrant +quatre effroyables petits museaux qui semblaient ecorches a vif et +baignes d'un sang noiratre, le tout dans l'evidente intention de nous +effrayer. + +C'est un divertissement bien connu chez nous que ce barbouillage avec le +jus des guignes noires qui pendent au-dessus des buissons et jonchent la +terre a leur maturite. + +Amyntas repondit a ce defi par un prodige non moins terrible. + +Il tira de sa poche un de ces petits cornets qui servent a se rappeler +quand on est trop eparpille a la promenade, et dont nous sommes toujours +munis. + +Le cri rauque de cet instrument fit merveille. Nos petits sauvages +s'enfuirent a toutes jambes, en proie a une frayeur indicible, et le +plus petit, beuglant et pleurant comme un veau, se laissa choir en +criant merci. Il fallut aller le relever et le consoler. + +Le diner fut excellent, le cafe fort passable, l'hotesse tres-obligeante +et tres-empressee. + +La promenade du lendemain fut reglee, des mesures prises pour le reveil +et le depart. Puis nous descendimes le village, chacun une lumiere a la +main, precaution indispensable pour la premiere fois dans ces rues +difficiles; et notez que nous avions trouve de la bougie, sybarites que +nous etions! + +Notre rue est la plus encaissee et la plus enfouie du bourg, dans une +coulisse de rochers; d'un cote les ruines de la forteresse, de l'autre +une serie de petites cours ouvertes, que l'on pourrait appeler des +_squares_, fermes au fond par le roc qui se releve brusquement, et par +un ruisselet d'eau vive, a peu pres muet en cette saison, mais +grouillant et joyeux a la moindre pluie. + +Les maisonnettes sont generalement disposees par trois, soudees +ensemble, faisant face a deux ou trois autres toutes pareilles. + +Cela fait cinq ou six familles se voyant les unes chez les autres a +toutes les heures du jour, elevant ensemble marmots, poules et pigeons, +tout cela s'echelonnant sur les perrons ou se groupant dans la cour +commune de la facon la plus pittoresque. + +Voila donc un vrai village, non pas un village d'opera-comique +d'autrefois, lorsque les bergeres avaient des robes de satin et les +moutons des rubans roses, mais un village d'opera-comique moderne, +c'est-a-dire un decor a la fois charmant et vrai, un decor de Rube et +consorts, permettant une mise en scene heureuse et naive, des details +empruntes avec amour a la nature; du realisme comme il faut en faire, en +choisissant dans le reel ce qui vaut la peine d'etre peint: une petite +ogive basse sur le ruisseau, un fond dont le toit en tourelle disparait +sous les fleurs sauvages, un buisson heureusement jete sur les +decombres, que sais-je? + +L'art aime et voit aujourd'hui tout ce qui est naif, meme la brouette +cassee qui, avec une urne renversee, compose un tableau sur le fumier +blond ou le coq se promene d'un air aussi vaniteux que s'il foulait un +tapis de pourpre, et ou la poule gratteuse et affairee semble toujours +absorbee dans la recherche de cette fameuse perle dont elle ne saurait +que faire. + +Sentir que tout est du ressort de l'artiste, voila, quant a moi, tout ce +que je peux entendre au mot de realisme, arbore comme une nouveaute par +les uns, et repousse comme une heresie par les autres. + +Mais laissons les discussions litteraires. J'y reviendrai certainement, +car il y a beaucoup a dire en faveur d'un certain sentiment de la +realite qui peut etre trop dedaigne, et contre ce meme sentiment pousse +trop loin. + +Continuons notre exploration. + +Celle de l'appartement ne fut pas longue; au dehors, la lune avait un si +mince croissant d'argent, qu'il n'y avait pas a regarder beaucoup par la +fenetre. Tout etait sombre. La porte ne fermant pas, il etait bien +evident que le vol etait chose inconnue en ce pays. + +--Que les misanthropes disent ce qu'ils voudront, qu'ils raillent +amerement ceux qui croient encore a la vie rustique; voici, me +disais-je, une porte sans loquet qui repond victorieusement. Cette +maison appartient a quelqu'un qui ne l'habite pas, qui demeure a l'autre +bout du village et qui y laisse un petit mobilier sous la bonne foi +publique. La cour n'a aucune espece de cloture: s'il n'y a pas un seul +larron sur sept cents habitants, c'est toujours quelque chose, il faut +en convenir. + +Le silence de la nuit fut inoui. Pas un souffle dans l'air et pas un +souffle humain; pas un bruissement d'animal quelconque. Je croyais avoir +trouve chez nous l'ideal du silence nocturne. Mais notre silence est un +vacarme a cote de celui-ci. Je ne m'en suis pas encore rendu compte. + +Dans un si petit espace rempli de gens et de betes, vivant, pour ainsi +dire, en un tas, d'ou vient que rien ne bouge et ne transpire? Avec +cette nuit sombre, c'etait presque solennel. + +Mais a peine fit-il jour, que les coqs vinrent chanter a notre porte. Si +nous ne l'eussions soutenue d'une chaise, pour nous preserver du frais +de la nuit, toutes les volailles du pays seraient entrees chez nous pour +nous annoncer l'approche du soleil. Et puis des voix d'enfants espiegles +et rieuses chanterent avec les oiseaux, des que les rayons du matin +depasserent le haut du rocher. + +Je regardai la maison neuve et propre qui nous faisait face. C'est +l'ecole communale. Fillettes et garcons arrivaient en belle humeur, et +le pauvre petit instituteur, bossu comme Esope, assis, je ne sais +comment, sur son escalier en plein air, les attendait d'un air doux et +melancolique. + +Nous partimes a pied pour Chateaubrun, escortes d'un ane qui portait +notre dejeuner. + +Avant d'etudier plus a fond le village, je voulais montrer a mes +compagnons une des ruines les plus pittoresques du pays et refaire +connaissance avec tous les remarquables environs du village. + + + + +IV + + +Nous primes le plus court, par egard pour l'ane, que madame Rosalie, +notre aubergiste, avait charge comme un mulet d'Espagne. Il portait, en +outre, un gamin charge de le ramener, et l'epervier de peche de Moreau, +qui ne saurait faire un pas sans ce compagnon fidele. + +Ce chemin est insipide, comme tous les bons chemins. Il s'en va tout +droit sur un plateau tout nu. Les six kilometres en plaine nous parurent +plus longs que douze en montagne. + +Les entomologistes allaient devant, peu surpris de rencontrer de temps a +autre le _grand Mars_, qu'ils avaient signale des la veille comme un +hote logique de ces regions, mais se plaignant beaucoup de l'absence de +papillons et de l'aridite du sol. + +Je fis la conversation avec Moreau. C'est un malin, un sceptique et un +railleur; mais c'est un grand philosophe. + +--J'ai eu bien du mal depuis que nous ne nous sommes vus, me dit-il. Je +ne sais pas, si vous vous souvenez que j'etais marie. J'ai perdu ma +femme. J'etais un peu meunier et un peu ouvrier. Mais, seul du village +ou vous avez laisse hier votre voiture, je n'ai que mon corps et ma +maison. Dans nos petits bourgs, tout le monde est proprietaire, et il +n'y a point de malheureux. Moi, j'ai bien un roc.... A propos, le +voulez-vous, mon roc? Vous savez, vous disiez dans le temps que vous +voudriez avoir un coin sur la Creuse? Je ne vous vends pas le mien; je +vous le donne. Il n'y pousse que de la fougere, et je n'ai pas de quoi y +nourrir un mouton. Je paye cinq sous d'imposition pour ce rocher, et +voila tout ce que j'en retire. Dame, il est grand, vous auriez de quoi y +batir une belle maison, en depensant d'abord une dizaine de mille francs +pour tailler la roche et faire l'emplacement. Allons, vous n'en voulez +pas? Vous avez raison. Je n'en veux pas non plus. Aussi il reste la bien +tranquille. Y va qui veut ... c'est-a-dire qui peut! + +--Comment avez-vous pu elever votre famille? Car vous avez des enfants! + +--Ils se sont eleves comme ils ont pu, un peu chez moi, un peu chez les +autres. Ma fille est une belle fille, vous l'avez vue hier. Elle sait +faire la cuisine et parler espagnol. + +--Espagnol? + +--Oui, elle a suivi en Espagne une bourgeoise d'ici, mariee avec un +monsieur de ce pays-la. Mon garcon est au service. C'est un bon enfant, +bien doux, _fait a tout_, comme moi. Vous me demanderez ce que je fais, +a present; je n'en sais rien, une chose et l'autre; je ne peux plus +travailler. Voyez: en chassant, j'ai mal tourne mon fusil; j'ai eu la +main traversee, et l'autre moitie de la charge m'a caresse la tete. On +dit dans le pays qu'il ne m'y est pas reste assez de plomb. Je crois +bien! pendant quinze jours, le medecin n'a pas fait autre chose que de +m'en arracher. Tous les matins, je l'entendais dire en sortant: "C'est +un homme mort!" Et moi, je me dressais sur mon lit pour lui crier, du +mieux que je pouvais: "Vous dites des betises, je n'en veux pas mourir, +et je n'en mourrai pas." Apres que j'en ai ete revenu, j'ai recommence a +pecher et a chasser. J'ai voulu encore un peu travailler; mais le +travail m'a porte malheur. Un maladroit m'a demis l'epaule en me jetant +a faux un sac de ble du haut d'une voiture. Ca ne fait rien, je marche, +je chasse et je peche toujours. Je conduis les artistes et les +voyageurs. Je sais les chemins comme personne, et je vous dirais comment +sont faits tous les cailloux de la Creuse. Je fais les commissions du +chateau et de l'auberge, j'approvisionne l'un et l'autre avec mon +poisson. Je me passe de tout quand je n'ai rien; je n'use pas les draps, +je dors une heure sur douze. Je passe mes nuits dans l'eau a guetter les +truites. Dans le jour, si je suis las, je fais un somme ou je me trouve. +Si c'est sur une pierre ou sur un banc, j'y dors aussi bien que sur la +paille. Je ne me soucie point de la toilette. Fetes et dimanches, j'ai +les memes habits que dans la semaine, puisque je n'ai que ceux que mon +corps peut porter. Je suis toujours de bonne humeur, soit qu'on me donne +cinq francs ou cinquante centimes pour mes peines. Le voyageur est +toujours aimable, et, pourvu que je coure et que je cause, je suis +content de m'instruire. Voila! Quand je ne serai plus bon a rien, ma +famille s'arrangera pour me nourrir, et, si elle me laisse crever comme +un chien, ce sera tant pis pour elle au dernier jugement. + +Des anciens chemins perilleux par ou l'on arrivait a Chateaubrun, nous +ne retrouvames plus que l'emplacement. On y descend doucement par le +plateau, et la nouvelle route qui cotoie tranquillement le precipice a +ote beaucoup de caractere a cette scene autrefois si sauvage. + +La ruine est toujours grandiose. Le marquis de _notre village_ l'a +achetee, avec son vaste enclos, pour deux mille cinq cents francs. Il la +tient fermee, et il avait bien voulu nous en confier les clefs. + +Nous vimes que ce noble lieu etait moins frequente qu'autrefois. L'herbe +haute et fleurie du preau etait vierge de pas humains. Toutes choses, +d'ailleurs, exactement dans le meme etat qu'il y a douze ans: la grande +voute d'entree avec sa double herse, la vaste salle des gardes avec sa +monumentale cheminee, le donjon formidable de cent vingt pieds de haut +d'ou l'on domine un des plus beaux sites de France, les geoles obscures, +et cet etrange debris de la portion la plus belle et la plus moderne du +manoir, le _logis_ renaissance que, dans ma jeunesse, j'ai vu intact et +merveilleusement frais et fleuri de sculptures, aujourd'hui troue, +informe, demantele et dressant encore dans les airs des atres a +encadrements fleuronnes d'un beau travail. + +Le marquis a achete, dit-il, cette ruine pour la preserver du vandalisme +des bandes noires. Il s'y est pris un peu tard. + +Telle qu'elle est, c'est un romantique debris ou, au clair de la lune, +on voudrait entendre l'admirable symphonie de _la Nonne sanglante_ de +Gounod, ou mieux encore _la Chasse infernale_ de Weber. + +En plein midi, cette solitude avait encore quelque chose de solennel. + +Une multitude de tiercelets et de cheveches effarouches se croisaient +dans les airs, sur nos tetes, avec des milliers de martinets +glapissants. C'etaient des cris aigus, des rales etranges, une +agitation sauvage et des querelles inouies. + +Nous fumes etonnes de voir des moineaux niches effrontement au beau +milieu de cette societe d'oiseaux de proie, toujours en chasse par +centaines autour d'eux. Cela faisait penser au petit vassal du temps +passe virant dans la caverne des seigneurs feodaux et abritant ses +petites rapines sous les grandes. + +Nous fumes temoins d'un drame entre tous ces pillards. + +Un pauvre scarabee, echappe, demi-mort, au large bec d'un martinet, fut +happe au passage, sur le haut d'une tour, par une femelle de moineau. +Survint l'epoux a l'air mutin, a la moustache noire, herissant ses +plumes, faisant grand bruit et menace au martinet, qui voulait reprendre +sa proie, quand survint a son tour le troisieme larron, la crecerelle, +attiree par la voix imprudente de ces petites gens. Elle sortit, muette +et agile, du sommet d'une tour voisine, n'osa s'attaquer au martinet, +qui ne paraissait pas la craindre, et se dirigea sur les moineaux d'une +aile si rapide et si sure, que tout semblait fini pour eux. Mais, s'ils +ne l'avaient pas vue guetter, ils l'avaient sentie. Ils disparurent tout +a coup. Le brigand tourna d'une maniere sinistre autour de la crevasse +ou ils etaient refugies dans leur nid, mais l'entree etait trop petite +pour qu'il y put penetrer. Il retourna a son guettoir. Les moineaux +ressortirent aussitot, et, plantes sur leur petit seuil, l'accablerent +d'injures et de railleries. Il revint plusieurs fois a la charge. +Toujours apres avoir lestement battu en retraite, ces audacieux +oisillons reparurent pour le provoquer, l'insulter et le maudire. + +Que lui fut-il reproche? De quelles represailles le menacerent-ils? Il +faut bien croire que quelques chose de sanglant lui fut dit, car +l'oiseau de proie se lassa de les tourmenter, et, quelques moments +apres, nous vimes les moineaux, pleins de gaiete, sautiller sur la +muraille et picorer dans les plantes parietaires, sans aucun souci de +l'ennemi terrible, et ne manquant jamais d'adresser quelque impertinence +aux martinets qui les effleuraient de leur vol, et avec lesquels, du +reste, ils ne paraissent avoir qu'une guerre de gros mots. + +Les veritables victimes de ces grandes hirondelles noires, aux griffes +acerees, sont probablement les lezards, dont les squelettes digeres tout +entiers jonchaient les ruines du donjon. + +Ainsi les faibles passereaux, dont les moyens de defense seraient nuls +contre tant et de si redoutables ennemis, viennent a bout d'elever leur +famille au milieu d'eux et de lui enseigner encore le caquet et le +sarcasme de la dispute au sein de l'eternel danger. D'ou vient cela? De +la superiorite d'intelligence apparemment. Michelet nous l'eut explique, +lui qui a daigne etudier la vie des oiseaux avec presque autant d'amour +et d'emotion que celle des hommes. + +Nous renvoyames le gamin et son ane, et, apres un dejeuner copieux dans +les ruines, nous eumes a descendre au fond du ravin pour retourner au +village en suivant le bord de la Creuse. + +Je n'avais jamais eu le loisir de faire cette marche qui est de quatre +heures au moins, la plupart du temps sans chemin fraye sur le roc +tranchant ou sur les pierres aigues. Mais, malgre l'effroyable chaleur +engouffree dans les meandres de la gorge, nous ne songeames point a +regretter d'avoir entrepris cette dure promenade. + +C'est le paradis et le chaos que l'on trouve tour a tour; c'est une +suite ininterrompue de tableaux adorables ou grandioses, changeant +d'aspect a chaque pas, car la riviere est fort sinueuse, et, comme en +bien des endroits elle bat le rocher, il faut monter et descendre +souvent, par consequent voir de differents plans, toujours heureux, ces +sites merveilleusement composes et enchaines les uns aux autres comme +une suite de rives poetiques. + +La verdure etait dans toute sa puissance, et, cette annee-ci, elle est +remarquablement vigoureuse. C'etait l'_heure de l'effet_, le baisser +lent et toujours splendide du soleil. + +Ah! monsieur, je ne souhaite au plus mechant homme de la terre que la +fatigue de cette course, et, si la vue d'une si belle nature ne le +dispose pas a une religieuse bienveillance pour le monde ou Dieu nous a +mis, je le trouverai assez puni de son ingratitude par la privation du +bien-etre moral et de la tendre admiration que ce pays inspire a qui ne +s'en defend point. + +C'est une douceur penetrante, je dirais presque attendrissante, tant la +physionomie de cette region est naive et comme paree des graces de +l'enfance. C'est de la pastorale antique, c'est un chant de naiades +tranquilles, une eglogue fraiche et parfumee, une melodie de Mozart, un +ideal de sante morale et physique qui semble planer dans l'air, chanter +dans l'eau et respirer dans les branches. + +Nous traversions parfois d'etroites prairies, ombragees d'arbres +superbes. Pas un brin de mousse sur leurs tiges brillantes et satinees, +et dans les foins touffus pas un brin d'herbe qui ne soit fleur. + +Sur une nappe de plantes fourrageres d'un beau ton violet, nous +marchames un quart d'heure dans un flot de pierreries. C'etait un semis +de ces insectes d'azur a reflets d'amethyste et glaces d'argent qui +pullulent chez nous sur les saules et qui, de la, se laissent tomber en +pluie sur les fleurs. Elles en etaient si chargees en cet endroit et +elles s'harmonisaient si bien avec les tons changeants de ces petits +buveurs d'ambroisie, que cela ressemblait a une fantaisie de fee ou a +une illusion d'irisation dans les reflets rampants du soleil a son +declin. + +Notre naturaliste n'avait que faire d'une denree si connue en France; +mais il ne pouvait se defendre d'en remplir ses mains pour les admirer +en bloc. + +A propos de ces petites betes, il me dit tenir d'un naturaliste de ses +amis que, dans un moment ou ce fut la mode d'en faire des parures, on +les achetait a un prix exorbitant. Nos petits bergers de la Creuse ne +l'ont pas su! Si la mode revient, il faudra le leur dire. Au prix qui a +existe, de soixante a quatre-vingts francs le cent, la prairie ou nous +etions en contenait bien pour plusieurs millions. + + + + +V + + +Mais notre email de hannetons bleus fut tout a coup traverse et +bouleverse par la course effrenee d'Amyntas. Il poursuivait quelque +chose avec une sorte de rage desesperee. Il disparut dans les rochers, +dans les precipices; il reparut dans les buissons, dans les halliers. Il +volait avec son papillon sur les fougeres. Il avait les yeux hors de la +tete. + +Moreau, effraye, crut a un acces de fievre chaude, et se mit a le +poursuivre comme un chien de Terre-Neuve pour sauver son maitre. + +Le sage Chrysalidor suivait des yeux cette course ardente, ne songeant +pas a notre ami qui risquait ses os dans les abimes, ou tout au moins sa +peau dans les trous epineux, et ne s'occupant que du papillon en fuite, +le papillon merveilleux dont il croyait reconnaitre l'allure et le ton. +Deux fois il palit en le voyant echapper au filet de gaze, et s'envoler +plus haut, toujours plus haut! + +Enfin Amyntas poussa, de la cime du mont, un cri de triomphe, et revint, +d'un trait, vers nous avec sa capture. + +--Je crois que c'est _elle_! s'ecria-t-il tout essouffle. Oui, ce doit +etre _elle_! Voyez! + +Le naturaliste et l'amateur, aussi passionnes l'un que l'autre, se +regarderent, l'un tremblant, l'autre stupefait, et cette exclamation +sortit simultanement de leurs levres: + +--_Algira_! + +Je ne suis pas de ceux qui se moquent des candides et saintes joies de +la science. Je repetai avec l'intonation d'un profond respect: "Algira!" +mais sans savoir le moins du monde en quoi consistait l'importance de la +decouverte, et sans voir autre chose qu'un joli lepidoptere a la robe +noire et rayee de gris blanchatre, de mediocre dimension, et tres-frais +pour une capture au filet. + +Il me fut explique alors qu'_algira_ etait originaire d'Alger, ou elle +est fort commune; qu'on la trouve aussi en Italie et dans certaines +regions abritees de la France meridionale, ou sa chenille pullule sur le +grenadier; mais que la rencontre sur les buis, au centre de la France, +etait un fait inoui, renversant toutes les notions acquises jusqu'a ce +jour et donnant un dementi formel aux meilleurs catalogues. + +Nous etions a peine revenus de cette surprise, qu'une nouvelle capture +poussa jusqu'a l'enthousiasme l'emotion de nos lepidopteristes. + +Cette fois, Chrysalidor faillit sortir de son caractere, et ses levres +fremissantes invoquerent le nom de l'Eternel sous la forme d'un jurement +energique a demi articule; mais il s'interrompit en souriant, demanda +pardon de sa vivacite, et, reprenant son air doux et modeste: + +--J'en etais bien sur, dit-il, que nous trouverions ici des choses +etonnantes! C'est _gordius_, mes amis, c'est _gordius_! le polyommate +des regions meridionales! Faites donc des catalogues apres cela, et +comprenez donc quelque chose aux arcanes de la nature! + +Au fait, il y a la un mystere. Les papillons ne sont pas voyageurs. Ils +ne franchissent pas les terres et les mers comme les oiseaux de passage. +Ils s'accouplent, pondent et meurent la ou ils sont eleves, une premiere +fois a l'etat de chenille, une seconde fois a l'etat d'insecte parfait. +Ceux-ci n'avaient donc pas traverse la France; ils etaient originaires +de ce coin de rochers, ou un accident fortuit de configuration et +d'insolation leur procure, dans un tres-petit espace, le climat +necessaire a leur existence. + +Je dis dans un tres-petit espace et crois pouvoir le dire, parce que, +dans une promenade ulterieure, en suivant, pendant cinq lieues environ, +cette meme dentelure de la Creuse, nos amateurs ne virent voler ces +lepidopteres meridionaux qu'en un certain coude, remarquablement abrite, +ou la chaleur etait veritablement accablante. + +Mais que le rayon habite par ces hotes etrangers ait un ou plusieurs +kilometres d'etendue, le fait de leur existence au centre de la France +n'en est pas moins fort curieux. C'est un peu comme si on rencontrait +des gazelles ou des antilopes dans la foret des Ardennes, par la seule +raison, je suppose, qu'une des vallees de cette foret serait assez +exposee au soleil pour leur avoir permis d'y rester depuis les ages +primitifs, ou l'on sait qu'ils y vivaient dans d'autres conditions +atmospheriques que celles d'aujourd'hui. + +Donc, gordius, algira et plusieurs coleopteres non moins etranges, qui +furent trouves ensuite au meme lieu, sont bien originaires de ce coin de +rochers et s'y reproduisent depuis que le monde a produit leur race, +avant l'homme, aux jours d'enfantement de la creation. + +Cela ne prouve qu'une chose, c'est qu'aussitot que les conditions +d'existence des differents etres ont ete etablies sur le globe, les +etres capables de peupler ce milieu s'y sont developpes et fixes, quelle +que fut la latitude. Mais le probleme, c'est de decouvrir en quoi +consistent toutes ces conditions d'existence, et principalement les +conditions d'alimentation de ces bestioles, si obstinement attachees, +pour la plupart, a se nourrir chacune d'une certaine plante, qu'il est +souvent impossible d'elever des chenilles transportees d'un lieu a un +autre. + +C'est toute une science pratique que l'elevage des chenilles, et +certaines educations font le desespoir des entomologistes. Pourtant, +ici, si le climat se rapproche de celui de l'Afrique et de la Provence, +la flore en differe a beaucoup d'egards. Par exemple, pour algira, je ne +vois pas dans ces regions, et je cherche en vain dans la _Flore +centrale_ de Boireau (l'ouvrage le plus complet et le plus consciencieux +possible) le moindre analogue avec le grenadier. + +Ces etres non domesticables, que l'on croit invariablement soumis aux +lois generales et inflexibles de l'instinct, sont donc susceptibles de +modifier le premier de tous les instincts, celui de l'alimentation, en +raison des ressources que leur offre le milieu ou ils se trouvent. +Gordius doit vivre sur les bruyeres, et pourtant il n'y a pas de +bruyeres dans la region ou nous l'avons rencontre. + +Que mangent donc ici les chenilles d'algira et de gordius? Grande +question de nos entomologistes; question qui fait rire au premier abord, +mais qui se rattache a une question fondamentale en histoire naturelle +et meme en philosophie: a savoir si certains animaux obeissent +aveuglement a des necessites fatales, ou s'ils ont, dans la mesure de +leurs besoins, le discernement raisonne qu'on leur refuse. Moi, je +penche pour la derniere hypothese. + +Et, puisque nous sommes en Creuse, demandons-nous pourquoi le saumon +quitte les eaux salees pour venir deposer sa progeniture dans les eaux +douces. Lui qui est un grand voyageur, fait-il deux ou trois cents +lieues contre le courant, dans les meandres et dans les obstacles des +fleuves et des rivieres torrentueuses, sans savoir ou il va, sans avoir +un projet, un but, une volonte, par consequent une idee? Allons donc! +Raconte-nous, o algira! l'histoire de la petite tribu oubliee dans les +grandes crises de l'atmosphere terrestre, sur le petit rocher ou te +voici. Dis-nous quelle myrtacee a fleuri autour du berceau de tes +ancetres; si la, dans quelque roche inaccessible, vegete encore la +plante nourriciere, aussi peu soupconnee des statisticiens de la flore +centrale, que tu l'etais toi-meme de ceux de la faune entomologique il +n'y a qu'un instant! + +Je crains de trop m'eloigner de _mon village_. Mais il s'agit de +description, et je ne peux pas tout a fait isoler le tableau de son +cadre. + +Qu'on prenne donc note de ceci, que mon village est situe dans une +region aussi chaude que les rives de la Mediterranee, et qu'il pourrait +devenir, si quelqu'un daignait decouvrir son existence et faire l'etude +attentive et scientifique de sa temperature, aussi achalande de malades +que Nice, Pise, Hyeres ou la Spezzia. + +Cela arrivera, je le parie, car tout se decouvre et s'exploite au temps +ou nous vivons; on fera des routes dans les escaliers de rochers; deux +lieues de chemin de fer pour embrancher mon village a Argenton: ce n'est +qu'une plaisanterie quand on le voudra. Ce voyage sera plus economique +de temps et d'argent que celui d'Italie. On batira des villas a la place +des chaumieres. Quelque ingenieux docteur, frappe de la beaute des dents +indigenes, et informe des cas frequents de longevite, decouvrira, dans +la qualite de ces eaux courantes qui jaillissent de toutes parts, et +dans la purete de cette atmosphere qui refuse la mousse aux arbres et le +lierre aux rochers, des conditions essentielles de guerison pour les +victimes des brouillards de Paris; et voila un pays transforme en un +clin d'oeil! + +En attendant que la mode etende son sceptre sur ces agrestes solitudes, +je me garde bien de nommer le village en question: je l'appelle sans +facon _mon village_, comme on dit _ma trouvaille_ ou _mon reve_. Il me +semble qu'il ne sera plus _mien_ des que j'aurai trahi son nom. Il le +faudra pourtant, mais a la fin de mon recit, et quand je l'aurai fait +aimer un peu, si j'en viens a bout. + +Tant il y a qu'en y revenant, le long de la Creuse, a travers des +eblouissements de paysages delicieux embrases de soleil rouge et coupes +de verdures splendides, je songeais en egoiste a cette decouverte +d'algira et de gordius. La presence de ces beaux petits frileux (gordius +est tout en or chaud teinte de bronze florentin) me faisait faire ce +raisonnement bien simple: la vigne gele en Toscane au 1er mai. En avril, +des humains gelent, faute de feu, de bois et de cheminees, a Frascati et +a Tivoli. La moindre chaumiere de *** (mon village) est mieux chauffee +que la plupart des palais d'Italie. Majorque (latitude de la Calabre) +est l'endroit de la terre, a moi connu, ou j'ai eu le plus froid et ou +j'ai vu les pluies les plus intarissables en hiver. Et, la, beaucoup +moins de cheminees qu'en Italie! Les vitres aux fenetres sont objets de +luxe. + +Pour fuir l'hiver, il est donc souvent fort inutile de faire beaucoup de +chemin, de s'embarquer et de perdre quinze jours en deplacements et en +deceptions, surtout quand on a sous la main des oasis ou, avec tres-peu +de temps, de depense et d'industrie, on pourrait, a tout instant, +trouver un nid propre et tranquille, des promenades charmantes, se +rechauffer et se refaire, se forcer soi-meme a prendre un exercice +vivifiant sans rompre avec ses habitudes de travail et ses devoirs de +famille, enfin sans cesser de vivre a un certain point de vue prohibe en +Italie et en Espagne; et notez bien qu'il n'est guere de localites +civilisees en France qui n'aient leur petit Eden sauvage, leur Suisse en +miniature, voire leur coin d'Italie et d'Espagne, aussi beau et mieux +expose que ne le sont les trois quarts de ces peninsules fameuses. + +Pourtant ces heureux et riches accidents de terrain sont souvent +deserts. Aucun voyageur ne daigne y porter ses pas; et ce sont, la +plupart du temps, des Anglais qui les decouvrent. + +--J'y songeais aussi precisement, me dit Amyntas, a qui je communiquais +ces reflexions en rentrant au village, et je me suis rappele notre +conversation dans le ravin de Marino. Depuis cette promenade autour de +Frascati, nous avons vu ensemble de bien belles choses, plus grandes, +plus bizarres que celles d'ici; je suis bien content de les avoir vues, +mais je n'eprouve pas le besoin de les revoir; tandis que la facilite de +venir ici me donne le plus grand desir d'y revenir souvent. On dit qu'il +faut payer la jouissance des voyages par d'inevitables fatigues et de +nombreuses contrarietes. Eh bien, s'il en est ainsi, si c'est une loi +generale d'acheter cher le plaisir de l'admiration, ce pays-ci est +vraiment trop beau pour etre si pres, si facile a aborder, si +hospitalier et si rempli de bien-etre. + +C'etait aussi l'avis de notre naturaliste. Il regrettait d'etre force de +partir le lendemain. Il n'avait jamais rencontre un pays si suave et si +sympathique. Il revait d'y revenir avec nous l'annee prochaine. + +Nous revions, nous autres qui ne sommes pas forces de vivre a Paris, de +nous arranger un pied-a-terre au village. La maisonnette ou nous avions +dormi etait a vendre pour ce prix modeste de cinq cents a mille francs +dont on nous avait parle. Amyntas la voulait pour lui. Moi, j'avais +envie de la maisonnette renaissance. + +Tout se passa en projets ce jour-la. + + + + +VI + + +Le lendemain, il faisait encore plus chaud. Nous devions ramener notre +naturaliste chez nous afin de l'embarquer pour Paris, ou ses affaires le +rappelaient imperieusement. On s'arrachait au village a grand regret. + +Nous fimes encore deux lieues dans l'eau et les rochers, pour explorer +le cours du torrent qui descend au bas du village et qui lui donne son +nom. + +C'est une toute petite gorge couverte de bois charmants et toute +herissee de rochers superbes. La marche est dure dans cette dechirure +tourmentee en zigzags; mais, a chaque pas, il y a un tableau delicieux +de fraicheur et de sauvagerie. + +Nous fimes halte dans un joli moulin, ou la meuniere, aimable et +avenante, avec un air de candeur qui ne gatait rien, nous servit du lait +et du beurre exquis, pendant que nous bercions son nouveau-ne dans le +plus joli berceau rustique qui se puisse imaginer, une vraie petite +creche en bois, suspendue par deux anneaux a un double pied. Le marmot +est au ras de sa couche, mais protege par des lanieres de laine bleue +artistement agencees pour le retenir sans le gener pendant qu'on le +balance a grande volee. Les berceaux, les armoires et les credences sont +encore, dans la demeure de beaucoup de ces paysans, des meubles +tres-anciens et tres-remarquables. + +Avant de quitter l'oasis que notre eminent historien M. Raynal appelle +avec raison le _Highland_ du Berry, nous donnames grande attention aux +figures, soit dans le village, soit sur les chemins et dans les hameaux +environnants. + +La physionomie humaine est la aussi explicite que le climat et la +vegetation; elle respire une amenite particuliere, avec une dignite +tranquille. Le paysan n'a pas le salut banal de certaines autres +localites du Berry. Mais, des qu'il est prevenu, il repond avec une +dignite douce. Il doit etre fin, puisqu'il est paysan, mais il n'est +pas sournois. Son temperament est sec et sain, sa demarche plus d'aplomb +et moins lourde que celle des gens de nos plaines. + +Les enfants sont admirables, et presque toutes les jeunes filles jolies +ou gracieuses. Parmi ces dernieres, deux types tres-distincts nous +frapperent: la blonde, fine, svelte, avec des yeux bleus d'une limpidite +et d'une melancolie particulieres; la brune, plus forte, tres-accentuee, +d'un ton pale et uni vraiment magnifique, avec des yeux espagnols +bistres en dessous et ombrages de longs cils, l'air serieux, meme en +riant. Toutes, quand elles rient, brunes et blondes, montrent des dents +extraordinairement jolies et finement plantees dans des gencives roses. +Les laides ont encore la bouche belle et l'oeil pur, et ceci est propre +aux deux sexes, bien que, comme dans d'autres portions du Berry, le +masculin nous ait paru le moins bien partage. + +Du reste, la comme ailleurs, la beaute des paysannes passe vite dans les +fatigues de la maternite jointes a celles du menage. Dans nos plaines, +elles devraient se conserver mieux, car elles n'ont pas de travail en +dehors de la maison, si ce n'est de garder au soleil quelques chevres et +moutons en pays plat. Celles du _haut pays de bas Berry_ nous ont paru +beaucoup plus actives et plus fortes, portant de lourds fardeaux dans +les rudes montees, ramenant hardiment leurs troupeaux a cheval dans les +sentiers des plateaux, ou gravissant, a pied, comme des chevres, les +talus escarpes de la Creuse. + +Le gros betail nous a paru tres-beau et abondant. Chez nous, le menageot +ne se permet que la chevre et l'_ouaille_; au bord de la Creuse, toute +famille a plusieurs vaches, plusieurs anes et un ou deux chevaux ou +mulets. Le pays le veut, disent-ils; on ne peut faire la recolte qu'a +dos de bete sommiere. Cela prouve qu'ils ont tous des recoltes a faire. +Les vaches sont remarquablement jolies, petites, mais propres et +luisantes comme des vaches suisses. On n'entretient pas sur elles, avec +amour, cette affreuse culotte de croute de fumier que, chez nous, on +croit necessaire a leur sante. + +On achevait alors la recolte des foins, a peine commencee chez nous. Les +bles etaient jaunes et dores quand les notres ne faisaient que blondir. + +La fenaison avait un tout autre aspect que dans nos prairies. Au lieu de +ces enormes boeufs magnifiquement atteles a de monumentales charrettes, +et trainant avec une lenteur imposante de veritables montagnes de +fourrage dans de grands chemins verts, on ne voyait que chevaux maigres +et agiles, mulets et baudets vigoureux, portant sur leur dos des charges +tres-artistement serrees en bottes tordues, et descendant avec une +adresse incroyable des sentiers rapides. La moindre petite anesse porte +ainsi dix fois par jour trois cents kilos et ne bronche jamais. + +Le conducteur a fort a faire. Au lieu de troner nonchalamment sur le +haut de son char, il faut qu'il accompagne et soutienne chaque bete dans +les passages difficiles. Le chargeur et le botteleur ne sont pas moins +affaires. Il faut plus de science pour etablir solidement une charge si +fuyante sur des cacolets qui garnissent toute la largeur des etroits +passages, que pour l'etaler en larges couches sur une large voiture a +qui la plaine fait large place. Aussi on va vite, on cause peu, on ne +perd pas le temps en raisonnements a perte de vue, le bras passe dans sa +fourche, un sabot plante sur l'autre, pendant que les nuages montent et +que la pluie se hate. On a moins d'eloquence et de majeste; on a plus de +vie et de feu, on est moins orateur, mais on est plus homme. + +On est aussi plus industrieux et plus artiste. + +Toutes les batisses sont jolies; la menuiserie est belle, et les +interieurs annoncent du gout. + +Enfin, un detail nous prouva que cette petite population etait riche et +independante. + +Madame Rosalie, notre eminente cuisiniere, nous avait prepare, pour le +second jour, un diner d'une abondance insensee: nous etions las d'etre a +table. Nous demandions qu'on fit nos lits; nous etions fatigues. Il fut +impossible de trouver une _femme de peine_ pour les faire. Excepte au +chateau, il n'y a pas de servantes dans le village; et, comme nous +admirions le fait, notre hotesse nous dit sur un ton de desespoir fort +plaisant: + +--Helas! que voulez-vous, ils sont tous heureux ici! Ils n'ont pas +besoin de _gagner_! + +Terre de Cocagne, adieu, et au revoir bientot, j'espere. + + * * * * * + +Ici, lecteur, si vous le permettez, je me servirai de notre journal; +car, des notre feconde excursion a G..., nous tinmes note de chaque +chose. + + + + +VII + + +Nohant, 7 juillet. + +Maurice, arrive d'avant-hier, a la tete montee par les recits d'Amyntas. +Je decouvre qu'il se rappelle fort peu notre village. Il n'y a passe +qu'une seule fois, il y a douze ans, et vite, la pluie au dos. + +Il a vu a Paris M. Depuizet (notre Chrysalidor), qui lui a parle avec +enthousiasme de notre promenade et des captures entomologiques +d'Amyntas. + +Voici donc la passion du lepidoptere qui se rallume chez lui. Il ne +croira, je pense, a ces captures merveilleuses que quand il les aura +faites lui-meme. Il parait, au reste, que le celebre M. Boisduval, +lequel en a ete informe tout de suite, n'en est pas moins surpris que +nous. Rapport en sera fait a la Societe entomologique de France, dont +ces messieurs ont l'honneur d'etre membres. + +Ainsi nos jeunes savants ont fait leur decouverte. Ai-je fait la +mienne? Ai-je reellement rencontre un village typique, un petit champ +d'observations particulieres, se rattachant assez a la vie generale? Il +faut le revoir. Nous y retournerons demain. + +On a beaucoup discute une question fort simple que j'appellerai, si l'on +veut, _le secret de la chaumiere_. + +Tout artiste aimant la campagne a reve de finir ses jours dans les +conditions d'une vie simplifiee jusqu'a l'existence pastorale, et tout +homme du monde se piquant d'esprit pratique a raille le reve du poete et +meprise l'ideal champetre. Pourtant il y a une mysterieuse attraction +dans cet ideal, et l'on pourrait classer le genre humain en deux types: +celui qui, dans ses aspirations favorites, se batit des palais, et celui +qui se batit des chaumieres. + +Quand je dis _chaumiere_, c'est pour me conformer a la langue classique. +Le chaume est un mythe a present, meme dans notre bas Berry. On ne s'en +sert plus que pour les petits hangars et appentis provisoires: la tuile +ne coute guere plus cher aujourd'hui, dure davantage, est moins exposee +a l'incendie, et n'engendre pas des populations d'insectes nuisibles. + +La police rurale a donc tres-bien fait d'interdire l'usage du chaume +pour la couverture des nouvelles constructions. Les peintres seuls s'en +plaindront et les litterateurs aussi; car une chaumiere, cela se voit +d'un mot; cela exprime et resume toute la vie rustique, toute la poesie +du hameau. Le _cottage_ n'est pas la chaumiere, c'est un faux bonhomme, +un fastueux mal deguise. La maison et la maisonnette sont des +designations trop generales qui s'appliquent a des chalets aussi bien +qu'a des villas. + +On aura beau se moquer de la vieille chaumiere des ballades et romances, +on ne comprendra pas de quoi il est question pour une maison de paysan, +tant que l'on n'aura pas trouve un nouveau nom pour la chaumiere sans +chaume. + +Va pour chaumiere! Trouverai-je mon ideal dans ce village? Non, un +ideal, cela ne se trouve nulle part. + +Combien j'ai salue, en passant, de ces chaumieres decevantes dans des +sites seduisants! combien j'en ai dessine dans ma tete, enfouies dans +des solitudes a ma fantaisie! Je n'avais jamais songe a les placer dans +un village. Aussi, je ne les placais nulle part; car, pour vivre au sein +d'un desert, il faut la force d'un anachorete ou la fortune d'un prince. +N'ayant ni l'une ni l'autre, je ferai, je crois, aussi bien de m'en +tenir a quelques observations sur la vie de paroisse. Elle doit avoir de +grands charmes et de terribles inconvenients! + +Connaissons les inconvenients et sachons s'ils sont compenses par les +charmes. S'il n'en est rien, nous reverons encore la chaumiere, car nous +ne pouvons pas venir a bout de vieillir a nos fantaisies, mais nous les +reverons dans d'autres conditions. + +Nous aurons gagne a cette etude de connaitre a fond un petit coin de ce +monde reel que quelques amis nous ont reproche de voir en beau. Comme si +c'etait notre faute! Nous serons plus realiste, puisqu'il parait que +nous ne l'avons pas toujours ete assez. Pourquoi non? On comprend tous +les jours, je ne dirai pas quelque chose, mais beaucoup de choses. + +Le fait est que, dans notre situation presente, nous pouvons tres-bien +connaitre la couleur et le dessin de la vie rustique, sans pouvoir +peut-etre penetrer assez avant dans la vie morale du paysan. Il se farde +peut-etre un peu devant nous, le ruse qu'il est! Nous ne dormons pas +sous son toit, nous ne vivons pas avec lui cote a cote a toutes les +heures du jour. Il a son travail, nous avons le notre. Quand nous nous +rencontrons, il a souvent des habits et sa belle humeur du dimanche; ou +bien, dans la semaine, avec son sarrau de toile sur le dos et sa pioche +a la main, il prend ce grand air serieux et reveur qui lui vient +toujours quand il regarde la terre. Chez lui, en famille, il est +peut-etre l'horrible scelerat qui, en d'autres contrees, a frappe les +yeux de notre grand Balzac et de plusieurs autres romanciers energiques. + +J'ai cependant bien de la peine a croire qu'il en soit ainsi partout et +meme qu'il y ait une campagne ou l'_homme de campagne_ soit si pervers +et si malin. J'ai vu, partout ou j'ai passe, l'ingenuite de l'enfant +chez ces hommes qui ne sont jamais que des enfants a barbe noire ou +blanche. L'enfant aussi est un grand diplomate quand il s'agit de se +faire gater; mais ses finesses sont _cousues de fil blanc_, on y cede +sans en etre dupe. + +Enfin, j'ai toujours vecu optimiste en principe et pas plus abuse qu'un +autre en pratique; je crois savoir, peut-etre plus que bien d'autres, +que la misere est mariee avec la paresse, c'est-a-dire avec l'ennui et +le decouragement; que l'ambition du mieux, dans les conditions +difficiles, est fiancee avec l'astuce et l'egoisme; mais, si je regarde +la classe industrielle riche ou pauvre, la caste nobiliaire progressive +ou retardataire, la classe artiste aspirante ou parvenue; si j'examine +enfin toutes les classes de la societe, j'y vois les memes qualites et +les memes vices que chez le paysan. Seulement, chez les gens _eduques_, +les qualites sont plus habiles a se faire valoir et les vices plus +habiles a se cacher. C'est donc parce que ce sournois de paysan est +maladroit dans ses ruses et tres-facile a penetrer, qu'il serait +considere comme le type de la faussete? J'aurais cru justement tout le +contraire. + +Je lisais dernierement dans une critique, tres-juste a beaucoup +d'egards, mais trop ardente pour l'etre toujours, que la Muse etait en +general trop aristocratique, et que, pour etre un vrai peintre, il +fallait consentir, comme le paysan, a mettre ses mains dans le fumier. + +Je relus trois fois la phrase; ce n'etait pas une metaphore, mais +c'etait une erreur. Le paysan ne met pas ses mains dans le fumier. Il +n'y touche qu'avec des outils a long manche. Il est quatre fois plus +degoute qu'il n'est utile de l'etre. Il fait beaucoup plus de bruit a sa +menagere pour une chenille dans sa salade que nous a nos domestiques. Il +ne boit pas comme nous a la premiere source venue. Il ne touche pas a +une bete malade sans de grandes craintes et de grandes precautions. Les +insectes des champs lui font souvent peur ou lui repugnent. Il a une +foule de prejuges qui font qu'il s'abstient de tout contact avec une +foule de choses que nous bravons, parce que nous les savons +inoffensives. + +Il y a des exceptions, des paysans malpropres; tous les gouts, meme les +gouts immondes, sont dans la nature. Mais, chez nous, je pourrais +compter ces exceptions. + +La villageoise se fait gloire de sa proprete scrupuleuse. Entrez dans +quelque _chaumiere_ que ce soit, elle ne vous presentera rien sans +l'avoir, avec ostentation, rince, essuye, epoussete devant vous. A de +meilleures tables, vous n'etes pas toujours certain de pouvoir vous fier +a tant de conscience. Cette conscience est une loi de savoir-vivre chez +le paysan. Le grand essuyage de la table, et le grand lavage des +_vaisseaux_ en presence de l'hote, est une indispensable politesse. Si +cet hote est un paysan, il se trouvera choque et boira avec mefiance +pour peu qu'on y manque. + +Si les _realistes_ voient parfois le paysan plus grossier qu'il ne l'est +_reellement_, il est certain que les idealistes l'ont parfois +quintessencie. Mais quelle est cette pretention de le voir sous un jour +exclusif et de le definir comme un echantillon d'histoire naturelle, +comme une pierre, comme un insecte? + +Le paysan offre autant de caracteres varies et d'esprits divers que +tout autre _genre_ ou _tribu_ de la race humaine. Ce n'est pas un +troupeau de moutons, et se vanter de connaitre a fond le paysan, c'est +se vanter de connaitre a fond le coeur humain; ce qui n'est pas une +modeste affirmation. + +Il y a, j'en conviens, un grand air de famille qui provient de +l'uniformite d'education et d'occupations. L'air simple et malin en meme +temps, la prudence et la lenteur des idees et des resolutions, voila le +cachet general. + +Ces hommes des champs sont-ils meilleurs ou pires que ceux des villes? +Je n'ai jamais pretendu qu'ils fussent des bergers de Theocrite, des +continuateurs de l'age d'or; mais je vois et crois savoir que, dans la +vraie campagne, au dela des banlieues et dans la veritable vie des +champs, il y a moins de causes de corruption qu'ailleurs. + +Donc, j'aime ce milieu, cette innocence relative, ces grands enfants qui +veulent faire les malins et qui sont plus candides que moi, puisque je +les vois venir, et meme _avec leurs gros sabots_, comme dit le proverbe. + +Le Berry est-il une oasis ou les grands vices n'ont pas encore penetre? +Peut-etre. Mon amour-propre de localite veut bien se le persuader. + +Pourtant je vois que les esprits inquiets de chez nous--il y en a +partout--se plaignent du paysan avec amertume, et je vois que les +esprits realistes--il y en a aussi chez nous--sont frappes du cote rude +et chagrinant de la vie paysanne. Je veux bien m'en plaindre aussi pour +mon compte. Je sens a toute heure, entre ces natures mefiantes et mes +besoins d'initiative, une barriere que je dois souvent renoncer a +franchir, dans leur propre interet, vu qu'ils feraient fort mal ce +qu'ils ne comprennent pas bien. Mais, de ce que ces hommes sont autres +que moi, ai-je sujet de les hair et de les mepriser? + +J'entendais l'un d'eux dire a un monsieur qui le traitait de _bete_ +parce qu'il s'obstinait dans son idee: + +--On a le droit d'etre bete, si on veut. + +Parole profonde dans sa niaiserie apparente. Toute ame humaine sent +qu'elle ne doit pas aller en avant sans avoir acquis sa pleine +conviction, et il me semble qu'il y a un fonds de grande sagesse a etre +ainsi. On pourra compter beaucoup sur l'homme qui aura franchi avec +reflexion ses propres doutes. + +Voici ce que dit sur le paysan berruyer le tres-grave et tres-excellent +historien M. Louis Raynal, premier avocat general a la cour royale de +Bourges en 1845; notez ce titre, qui exclut l'idee d'une candeur trop +enfantine et d'une inexperience trop romanesque: + +"Ces populations, auxquelles manquent, il faut en convenir, un certain +eclat et une certaine vivacite d'intelligence, sont _generalement, sous +le rapport moral, dignes d'une haute estime_. Sans doute, les progres du +temps, qui n'amene pas toujours des perfectionnements sans melange, +n'ont pas assez completement respecte leur moralite et leurs croyances. +Mais il reste encore, _surtout dans nos campagnes, un fonds remarquable +de probite et de loyaute_. Des esprits chagrins le nient, soit pour +exalter le passe au prejudice du present, soit parce que les interets +etablissent trop souvent, entre la classe qui possede le sol et celle +qui l'exploite, une sorte de rivalite malveillante. Mais ne calomnions +pas notre temps et notre pays. Combien n'existe-t-il pas encore dans +les _domaines_ du Berry de familles vraiment patriarcales? Ne +confie-t-on pas tous les jours a nos paysans de riches troupeaux a +vendre au loin, des marches importants a conclure, sans que le maitre +puisse exercer de surveillance? Et citerait-on beaucoup d'exemples que +cette confiance ait ete trompee?" + +Digne magistrat, je ne vous le fais pas dire, et vous n'ecriviez pas +ceci pour les besoins de la cause, car votre grand ouvrage est l'oeuvre +d'une haute impartialite. Je me rassure en vous lisant, car j'ai ete +taxe souvent de bienveillance aveugle et de point de vue trop +_florianesque_. Je ne tiens pas a m'en disculper, ne prenant pas le +reproche pour une injure, tant s'en faut. Mais, si le doute fut entre +dans mon coeur, j'en eusse ete bien attriste. Je ne sais rien de plus +amer que de mepriser mon semblable. + +Sortons donc, allons au jour, au chemin, aux champs, au village. + +Tranquille vallee, je te remercie d'avoir resume pour moi l'antique +inscription qu'on lisait encore, en 1815, sur un pilier de la porte +d'Auron, a Bourges: + + INGREDERE. QUISQUIS MORUM. CANDOREM AFFABILITATEM ET. SINCERAM. + RELIGIONEM. AMAS REGREDI. NESCIES. + +_Entrez, vous qui aimez la candeur, l'affabilite dans les moeurs et la +piete sincere. Vous ne saurez plus vous eloigner_. + +Et nous, ne nous inquietons plus de ceux qui nous crient: "Vous vous +trompez, tout est mal!" Cela ne prouve qu'une chose, c'est que, des +choses humaines, ils ne voient que les mauvaises. Allons-nous-en par les +pres et par les sentes, sans parti pris d'avance, mais avec le coeur +aussi ouvert que les yeux. + +Nous ne sommes pas fache de pouvoir, une fois de plus, surprendre +l'homme des champs dans sa tache et le tableau dans son cadre, les +grands boeufs dans les herbes et les petites fleurs dans le _riot qui +riole_, sans etre force de nous dire que cet homme est un scelerat, ce +tableau une vision, ces boeufs des alambics a fumier, ces fleurettes des +poisons et ce ruisselet une sentine d'immondices. + +D'autres peuvent prendre le reel par ce cote apre et triste, et avoir du +talent pour le peindre. Mais ce qui me plait et me charme dans la +realite est tout aussi reel que ce qui pourrait m'y choquer. On voit +souvent sur les fenetres, dans les faubourgs des petites villes, de +beaux oeillets fleurir dans des vases etranges. Le vase fait rire, +l'oeillet n'en est pas moins beau et parfume. Ils sont aussi reels l'un +que l'autre. J'aime mieux l'oeillet. Chacun son gout. + + + + +VIII + + +8 juillet. + +Nous sommes en route en plein midi. La chaleur est tombee. Il fait meme +tres-froid en voiture decouverte, a cinq heures. L'orage d'avant-hier +nous fait esperer de ne pas trouver _notre Afrique_ trop _reelle_, cette +fois. + +Nous sommes quatre, car nous avons entraine a notre promenade notre +jeune et chere ***, une artiste adorable qui est aussi de la famille a +present, et qui veut avoir son nom entomologique comme les autres. +Blanche et blonde, elle a droit au nom d'_Herminea_, d'autant plus que +cette belle _notodontide_, s'etant posee sur sa robe, a ete, par sa +fraicheur, jugee digne de servir d'individu dans la collection. + +Il fallait bien que Maurice eut aussi son surnom, emprunte a ses plus +recentes preoccupations. Il s'appellera Parthenias jusqu'a nouvel +ordre; car ces noms recherches ont la facilite de changer tous les ans, +selon la recherche dominante de la saison des courses. + +J'aurais bien eu le droit d'en prendre un aussi, car j'avais _cueilli_ +sur une fleur, a la derniere excursion, la variete de la zygene du +trefle _aux taches reunies_, et j'avais eu une mention honorable. Mais +je pensai que la modestie me faisait un devoir de ne pas exploiter une +capture toute fortuite, et dont je n'avais pas assez senti l'importance. + +Nous avions cinq heures de route. + +Nous voici, direz-vous, bien loin de notre village. Mais non; nous y +arrivons. + +Parthenias se reconnait, Herminea se recrie, Amyntas trouve le site +encore plus joli que la premiere fois. Mais la jeune voyageuse a la +migraine; elle s'endort. Les deux naturalistes descendent au lit de la +Creuse. Je m'en vas flanant ou plutot flairant par le village. Je +cherche la realite triste et chagrine de tres-bonne foi: est-ce ma +faute? je ne puis la trouver la. + +Sur tous les escaliers sont groupees les jolies filles ou les bonnes +femmes, qui me regardent avec de bons ou beaux yeux, et qui sourient, +attendant que je les previenne. J'aime cette discretion ou cette fierte. +Je fais les avances: etranger, c'est mon devoir. La reponse est prompte, +tres-familiere, mais vraiment bienveillante. + +On parle tres-bien ici, encore mieux que dans la vallee Noire, ce qui +n'est pas peu dire. Plus nous touchons a la limite de notre langue +d'_oil_, plus le langage s'epure, plus l'accent s'efface. J'aurais cru +le contraire, mais c'est ainsi. Ici, point de _j'avons, j'allons_, etc., +a la premiere personne. Pas plus que chez nous on ne fait cette faute +grossiere. + +On se sert meme ici de mots qui sentent la civilisation et qui depassent +le vocabulaire a moi connu du bas Berry. On dit _enorme, immense_, ce +qui parait singulier dans ces bouches rustiques. Sylvain, notre cocher +berrichon, croit qu'on se sert de mots latins et ouvre de grands yeux. +Le seul mot patois qui se glisse dans la conversation quelquefois, c'est +_ie_ pour _elle_. + +Les femmes d'ici sont tres-superieures en caquet facile ou sense a +celles de chez nous, mais elles ont moins de retenue. + +Tout en causant, j'apprends une particularite. Elles travaillent +beaucoup plus que les hommes, et se piquent d'etre plus actives, plus +courageuses et plus avisees. Elles se plaignent de la fatigue, mais +elles s'en prennent au rocher, et non au pere ou au mari, qui me parait +etre l'enfant gate de chaque maison. + +Comme chez nous, la maternite est tres-tendre; de plus, les femmes sont +orgueilleuses de la beaute de leurs enfants, et chacune va chercher le +sien pour vous le montrer. + +J'en regarde un tout seul de l'autre cote de la rue. Il est fort +barbouille, ce qui ne l'empeche pas d'avoir une tete d'ange. C'est un +ange qui a mange des guignes, voila tout; et pourquoi pas? + +Je m'approche pour l'admirer. Une belle femme s'avance sur le perron et +me crie d'un air brusque et charmant: + +--Il est a moi, celui-la. Il n'est pas plus mal _bati_ qu'un autre, +_hein?_ + +_Bati_ n'est pas le mot dont elle se servit; elle jura bel et bien, +mais d'une voix douce et avec l'aisance triomphante d'une reine a qui +tout est permis. Realite, tu ne me genes pas! + +Du haut d'un chemin rocheux qui s'en va, comme il peut, rejoindre la +grande route, on embrasse tout le village. De quelque cote qu'on le +regarde, il est charmant, ce village privilegie. + +Les collines qui l'enserrent ont des formes suaves; ses masses de +verdure sont bien disposees, ses rochers ont, de loin, ce beau ton lilas +qui est particulier aux micaschistes des bords de la Creuse, couleur +tendre qui se forme, je ne sais comment, de plusieurs tons sombres. + +Mysteres de la couleur, les vrais peintres vous saisissent et vous +constatent, mais ils ne vous expliquent pas. Quel artiste a jamais connu +le secret de son art? C'est par le sentiment que la revelation lui +arrive, mais le sentiment ne s'explique pas par des raisonnements. + +Je redescends au village par un autre chemin. Je vais revoir la maison +renaissance, j'en suis epris; deux vieilles soeurs l'habitent, deux +paysannes tres pauvres. + +Elles ne sont nullement etonnees de mon attention; elles m'invitent a +entrer, elles savent que leur maison est interessante; elles ne sourient +pas dedaigneusement, comme on fait chez nous, quand l'artiste s'arrete +pour regarder avec amour un vieux mur. Elles voient souvent des +peintres, elles savent que _ce qui est ancien est beau_. C'est ainsi +qu'elles s'expriment. + +Elles savent aussi que nous sommes tentes de l'acquisition d'une +chaumiere; mais elles ne se soucient pas de vendre, et, moi, je ne me +sens pas assez capitaliste pour faire reparer cette ruine. + +Je fais le tour du village, et j'interroge chacun. Tout le monde est +enchante de mon idee. On m'accueille comme si j'avais deja droit de +bourgeoisie; on m'invite a rester, on m'offre bonne amitie et on me +promet bon voisinage; mais, quand il s'agit de quitter son toit pour me +le ceder, on secoue la tete: + +--Vendre sa maison! est-ce qu'on vend sa maison! + +Je ne peux me defendre d'etre touche de ce sentiment qui se manifeste +avec une austerite antique. J'offrirais en vain de quoi faire batir une +belle et bonne maison a la place de la masure qui s'ecroule; ce ne +serait pas celle ou l'on a vecu et ou l'on veut mourir. Fusse-je assez +riche pour m'obstiner dans ma fantaisie, car je sais bien qu'a prix +d'argent on arrive a triompher de tout, je ne me sentirais pas le +courage d'insister pour vaincre cette sainte repugnance. + +Je constate encore une particularite. Tout le monde, ici, est _monsieur_ +ou _madame_. Chez nous, ces denominations aristocratiques sont tout a +fait inconnues, et si on appelle le paysan _monsieur_, il croit qu'on le +raille et il vous reprend. Ici, on vous reprend quand vous dites le nom +des gens tout court; et, quand je demande Moreau par le village, on me +repond: + +--Quel Moreau? M. Moreau du Pin? + +J'entre dans un bouge miserable, et je demande qui demeure la. + +--Monsieur ***. + +--Quel est l'etat de ce M. ***? + +--Il cherche son pain. C'est un homme qui n'a rien. + +--Un ancien bourgeois? + +--Mon Dieu, non; un homme comme nous. + +Me voila bien averti. Je donne du monsieur meme aux mendiants, et ils +m'y paraissent fort habitues. Au reste, ces mendiants sont rares: on en +compte deux ou trois dans la commune. + +Les gallinaces sont magnifiques. Aujourd'hui que _la mode y est_, on +peut constater, dans le fond des campagnes, des localites qui ont su +profiter de l'amelioration des races. + +Le petit poulet noir, etique et maraudeur, impossible a engraisser, +parce qu'il deperit dans les basses-cours, tend a disparaitre. Le coq de +Cochinchine pur sang ne le remplace pas d'emblee avec avantage. Il +demande trop de soins et craint nos longs hivers. Il devient goutteux de +bonne heure. Ses filles, nees de la poule normande ou de la poule du +Mans, sont riches pondeuses, couveuses assez fideles, meres sans souci +et sans constance pour leurs poussins, qu'elles abandonnent trop vite. +Voila les resultats obtenus chez nous. + +Ici, les croisements ont produit une superbe espece, tres-robuste. On +n'a pu me dire le nom du type qui l'a amene. + +--Ce sont de gros oeufs qu'on a donnes a _madame_ une telle du village; +et qu'elle a fait couver. Il lui est venu un beau coq qui a _cause_ avec +nos poules, et, depuis quatre ou cinq ans, toutes nos volailles sont +_venues_ belles. + +Il faut dire aussi que les conditions d'elevage sont excellentes dans ce +bourg. La communaute de passages et l'absence de clotures aux +habitations en font une vaste basse-cour ou la volaille trotte, gratte, +mange et grimpe partout en liberte. + +Le roi de ce pays de Cocagne est un coq blanc glace de jaune citron, a +large crete d'un rouge de corail. Il est escorte de deux poules: l'une +pareille a lui, l'autre plus blonde et non moins belle. Je ne sais de +quel croisement ils resultent, mais ils seraient dignes de figurer chez +un amateur. Ce n'est pas le lourd coq cochinchinois sans queue, +ridiculement jambe, a l'air stupide et feroce. Celui-ci a une robe +charmante et des formes parfaites, des pattes delicatement decoupees, la +demarche aisee et la physionomie fiere mais fort affable. + +Je suis tres-reconnaissant envers l'eminent peintre Jacque de m'avoir +inspire, par ses etudes ingenieuses et savantes sur la matiere, et +surtout par ses adorables tableaux et dessins (ceux-ci publies dans le +_Magasin pittoresque_ et dans le _Journal d'Agriculture pratique_), un +redoublement d'amitie pour le coq et la poule. + +Au point de vue de l'alimentation, il y a le cote de haute utilite que +tout le monde apprecie; mais, au point de vue de cette amitie de +bonhomme dont on s'eprend dans la vie domestique pour les animaux +apprivoises, le coq et la poule meritaient mieux de nous que le supplice +de l'engraissage force et les tristes honneurs de la broche. Ils sont +des types d'affection conjugale et de touchante maternite, et ils ont +cet avantage sur la plupart des animaux dont nous nous entourons, que +nous pouvons les rendre parfaitement heureux. + +Il y a de petites especes ravissantes qui ne _grattent pas_, et que +l'on pourrait laisser vivre dans les jardins. Ces oiseaux ont le naturel +si raisonnable, qu'ils ne s'ecartent presque pas de la petite cabane +qu'on leur batit sous un arbre, et ne franchissent jamais une etroite +limite qu'ils s'imposent a eux-memes. Ils connaissent, sans banalite de +confiance, les gens qui les aiment; ils les suivent, mangent dans leur +main, perchent a cote d'eux sur les branches, dinent a leurs cotes, si +l'on dine en plein air par le beau temps, et se rendent en grande hate, +a toute heure, au moindre appel d'une voix amie. + +A ce caractere sociable et a cette domesticite fidele, ils joignent la +beaute merveilleuse dans certaines especes meme tres-rustiques et +tres-communes, et l'infinie variete dans l'imprevu des reproductions et +dans le caprice des croisements. A chaque eclosion, on voit arriver des +surprises, des petits qui different essentiellement du pere et de la +mere, et qui aussitot forment des genres et des sous-genres +interessants. + +Il n'y a pas eu moyen, aujourd'hui, de contempler le village _intra +muros_: nos compagnons veulent voir le pays; c'est le village qui se +promenera avec nous. + +Tandis qu'Herminea equite vaillamment un ane modele, un ane qui passe +partout comme un bipede, Moreau nous suit avec sa belle-soeur, madame +Anne, son filet de pecheur, son cheval charge de provisions, et son +neveu, _M. Fred_ (diminutif d'Alfred). Ce dernier n'a d'autre motif de +nous accompagner que celui de porter une poele. + +Une poele? Oui, une poele a frire. Moreau a son idee, il faut le laisser +faire. D'ailleurs, ce detail fait bien, en queue de la caravane. Nous +avons l'air d'une tribu qui se deplace, d'autant plus que nous partons +au milieu de la pluie et du tonnerre, comme des gens forces de partir. + +Ou dejeunera-t-on? Ou l'on voudra, et quand tout le monde aura faim. +Nous sommes surs de trouver partout du gazon pour siege, des rochers +pour table et des arbres pour tente. + +On remonte le cours de la Creuse. Comment s'arracher de cette oasis? Et +puis la sont les insectes a l'existence fantastique et l'espoir de +nouvelles decouvertes. + +Au bout d'une heure de marche, tout le monde regarde avec amour le +cheval porteur du dejeuner. + +On fait halte au milieu des roches blanches, en face du grand rocher +noiratre dit le _roc a Guyot_. + +Pendant que les uns deballent des provisions, les autres se mettent en +quete du dessert. + +Les cerneaux ne sont pas formes, mais _M. Fred_ grimpe sur les +cerisiers, et apporte sans facon des rameaux charges de fruits. Je +m'inquiete de ce mode de contributions trop directes. + +--Ca ne fait rien, repond Moreau; les gens seraient la, qu'ils vous +offriraient ce qu'ils ont. D'ailleurs, ce qui est plante sur les +sentiers est au passant, et ce qui est loin des habitations est aux +oiseaux. + +Sylvain fait, avec des roches plates et des galets ronds, des sieges et +des tables; il eleve des dolmens sans les avoir. + +C'est le moment d'examiner ces galets. + +Ce sont des blocs de granit magnifiques, roules et amenes la par la +Creuse, et qui n'appartiennent nullement au terrain primitif ou nous +nous trouvons. Ils sont en si grand nombre dans certains coudes de la +riviere, qu'on pourrait les utiliser. On l'a essaye pour le pavage et +les ponts d'Argenton; mais les transports etaient trop couteux et trop +difficiles; on y a renonce. + +Helas! on n'y renoncera pas toujours. L'homme s'emparera de tous les +sanctuaires. Il y aura une route sur cette rive charmante ou aujourd'hui +le sentier existe a peine, et tous ces sauvages accidents ou l'on se +sent a mille lieues de la civilisation disparaitront pour faire place au +grand droit de tous: au progres! + +Nous retrouvons les galets brises; leurs flancs sont d'un grain micace +compacte et des plus beaux tons, depuis le gris de fer jusqu'au rose +vif, en passant par le gris de perle rose et le lilas bleuatre. + +La Creuse a apporte la les plus beaux echantillons des divers bancs +granitiques qu'elle parcourt depuis sa source. Elle vous presente un +musee complet de sa mineralogie; des gneiss brillants et varies, des +micaschistes qui ont l'apparence et l'eclat de l'or et de l'argent +disposes en veines sinueuses, des quartz d'une beaute qui rivalise pour +l'oeil avec les marbres les plus precieux, et des sables de mica +pulverise qui font briller les sentiers comme des ruisseaux au soleil. + +Pendant cet examen, madame Anne cherche une cheminee. Elle trouve un +bloc bien expose pour que la fumee ne nous incommode pas. Elle ramasse +du bois mort, elle allume son feu et retrousse ses manches. + +Sylvain veut laver la poele. + +--Ah! malheureux! que faites-vous la? s'ecrie-t-elle. Laver la poele +d'avance! vous voulez donc faire manquer la peche? Ca porte malheur au +pecheur; ne le savez-vous point! + +En effet, Moreau n'est pas heureux; il s'en va tout habille dans les +rochers submerges et dans les courants, lancant son filet avec maestria, +avec rage, avec majeste, avec douleur: rien n'y fait, pas de truites, +pas de saumons! Mais nous n'etions pas si ambitieux. Une friture de +barbillons sortant de l'eau, rissoles dans l'huile et servis brulants, +c'est un excellent mets. Les poulets froids, les oeufs mollets, les +artichauts crus, la galette, les guignes et le cafe, voila, j'espere, un +festin royal! La salle a manger est si belle et l'appetit si ouvert! + +Moreau, ereinte, trempe comme un canard, rit quand on s'etonne de son +regime. Il boit et mange sobrement, fait un somme sur l'herbe, et +s'eveille gai comme un pinson, pret a recommencer. + +Madame Anne a dejeune de bon coeur avec nous; mais son fils, _M. Fred_, +s'est exalte. Il devient d'une loquacite desesperante. Heureusement, il +s'en retourne au village avec sa mere et le cheval portant les debris du +festin. + +Nous reprenons le cours de la Creuse jusqu'au roc du Cerisier, le plus +beau de toute cette region. Il surplombe la riviere qui bat sa base, et +Moreau, qui nous a fait grimper par-dessus la derniere fois, veut nous +faire recommencer l'ascension a cause de l'ane. Mais nous nous obstinons +a passer sur les roches a fleur d'eau, et l'ane y passe sans brancher. +De memoire d'ane, on n'avait vu pareille chose; mais aussi quel ane! + +Derriere le grand rocher, sur un espace d'une centaine de pas, s'etend +le site ardu et severe que nous avons baptise le Sahara. Pas un souffle +d'air, pas un arbre pour s'abriter, pas une place herbue pour separer +les pieds du roc brulant. + +En plein midi, il y a un peu de quoi devenir fou; mais algira et gordius +apparaissent instantanement, comme s'ils attendaient nos naturalistes. +Alors, tout est oublie: le soleil ne darde pas de feux dont on se +soucie. Voila nos enrages tout en haut du precipice, oubliant de songer +aux viperes qui abondent et au moyen de redescendre tout ce qu'ils ont +gravi. N'importe, les captures sont effectuees, et on descend comme on +peut. + +Cette roche feuilletee se divise en escaliers friables et perfides, et +les herbes brulees qui s'y attachent sont glissantes comme de la glace. +L'emotion fait oublier a ceux qui regardent la chasse les souffrances de +la fournaise. Outre les papillons desires (ce que les entomologistes +appellent leur _desideratum_), on rapporte des merveilles inattendues, +des coleopteres avec lesquels on avait fait connaissance a la Spezzia, +dont le climat est aussi un peu celui de l'Afrique. + +On va plus loin, on se retourne pour regarder encore la belle silhouette +du rocher, qui parait grandiose par sa proportion avec le site +environnant. Au pied des Alpes, ce serait un grain de sable; la ou il +est, c'est un pic alpestre. + +Mais on avance, et les talus s'abaissent, la riviere n'a plus de +rochers, et, pendant un certain temps, ombragee de beaux arbres, elle +semble noire et morte. Les gazons refleurissent, l'air circule et les +insectes meridionaux disparaissent. Moreau nous trouve des sources +fraiches, et, apres une nouvelle halte, on reprend a travers champs, par +le plateau, la direction du village. + +En general, ces plateaux sont tristes et nus, mais ils sont courts et +s'abaissent brusquement vers de jolis bouquets de bois de hetres et de +chenes enfouis dans des dechirures de terrains tres-amusantes. + +On remonte, on traverse, en soupirant un peu, des moissons au-dessus +desquelles la chaleur danse et miroite. Enfin on redescend rapidement au +village par une fente profonde, chemin en ete, torrent en hiver. + +On ne saurait definir la production generale du pays, tant elle est +inegale et variee sur ces terrains tourmentes de mouvements capricieux! + +Dans des veines ombragees et humides, les fourrages sont magnifiques a +la vue, bien que grossiers de qualite; le _brin_ est trop gros, et nos +chevaux le refusent absolument; ceux du pays, moins delicats, en font +leurs delices. Sur les hauteurs pierreuses croissent de maigres +froments, gravement malades cette annee, et dont le grain eclate en +poudre noire. Mais, a deux pas plus bas ou plus au nord, ou plus au sud, +la moisson du ble, de l'orge ou de l'avoine, est superbe. Ailleurs et +non loin, c'est la vigne qui souffre ou prospere. La culture se fait +industrieuse, essayeuse, observatrice, comme dans tous les pays +accidentes. On finit par utiliser les recoins les plus rebelles et par +ne rien abandonner au desert de ce qui est praticable, c'est-a-dire de +ce que le pied et la main peuvent atteindre. + +Somme toute, la contree est riche, le vin tres-potable, le pain +excellent, les legumes aussi. La grande variete des produits est +toujours une source d'aisance pour le paysan, parce que bien rarement +tout manque a la fois. C'est ce qui leur fait dire avec raison que les +_chetifs_ pays sont les meilleurs. En effet, dans les terres legeres et +inegales des varennes, on trouve parfois plus de ressource que dans +l'uniforme et opulent fromental. On possede dix fois plus d'espace, et +bien qu'une _boisselee_ de chez nous paraisse en valoir dix des autres, +le resultat general prouve que ces terres mediocres rapportent, en +proportion de leur prix, un bon tiers de plus que celles de premiere +qualite. + +Cela provient surtout de ce que l'on s'ingenie davantage. + +--Nous nous _artificions_ a toute chose, me disait un paysan de par la. +Nous savons faire pousser le noyer et le chataignier cote a cote, chose +reputee impossible dans vos endroits. Nous greffons toute sorte d'arbres +fruitiers les uns sur les autres: tant pis pour ceux qui manquent. Nous +ne craignons pas de recommencer, pas plus que d'apporter de la terre a +dos de mulet, a dos d'ane et meme a notre dos de chretien, dans des +hottes, pour nous faire un petit jardin dans un trou de rocher. On +_s'invente_ tout ce qu'on peut, et, si les courants d'eau emportent +l'ouvrage a la mauvaise annee, on recommence un peu plus haut, on +endigue, on s'arrange et on se sauve. + +Ce paysan industrieux et entreprenant est, et je le repete, moins +solennel et moins poetique que le notre: il ressemble plus a un +Auvergnat moderne qu'a un vieux Gaulois. Il manque de cette majeste +qu'on peut appeler _bovine_ chez l'homme de la vallee Noire; mais il est +plus interessant dans son combat avec la terre, et, s'il reve moins, il +comprend davantage. + +Encore un trait caracteristique: le paysan de chez nous a peur de l'eau. +Il croit que le bain de riviere est malsain, le dimanche, pour qui a sue +la semaine. Il croit que la natation est un plaisir d'oisif. Il se noie +dans un pied d'eau. + +Ici, tout le monde va a l'eau comme des canards. Le dimanche soir, +toute la population nage, plonge, dresse des bambins a se jeter dans les +bassins profonds du haut des rochers et a pecher a la main sous les +blocs de la riviere. Quelques femmes nagent aussi. On se partage gaiment +la peche et on rentre pour la manger toute fraiche en famille, sauf les +belles pieces, qui sont vendues a Argenton quand il n'y a pas +d'etrangers au village. + +Ce poisson est exquis, meme le fretin. Il a la chair ferme et +savoureuse. + +La bonne et vraie peche se fait avant le jour; aussi vous pourriez +marcher la nuit tout le long de ce desert, avec la certitude de +rencontrer, a chaque pas, des figures affairees mais bienveillantes. + +Les meuniers et les pecheurs vivent en bonne intelligence: filets et +bateaux sont pretes a toute heure, et ce continuel echange constitue une +sorte de communaute. On ne se gene guere pour lever la vergee qu'on +rencontre sur les ilots dans le courant. Mais c'est a charge de +revanche, et la grande prudence du Berrichon evite les reproches et les +querelles. Les pecheurs ont un soin de prevoyance qui ne viendrait +jamais a ceux de l'Indre. Quand on peche les etangs, ils achetent le +fretin et _rempoissonnent_ leur riviere pour l'avenir. + +En traversant une ravissante prairie, nous eumes a saluer une +tres-vieille dame du hameau des Cerisiers, qui gardait ses vaches en +cornette et jupon court. + +Elle etait seule dans cet Eden champetre, droite, rose, enjouee. + +Moreau m'apprit que c'etait une personne riche, la mere d'un de nos +amis, avoue tres-considere dans notre ville. + +--Comprenez-vous, nous dit-il quand nous fumes a quelques pas de cette +venerable pastoure, qu'une dame comme elle, qui a le moyen d'avoir trois +vacheres pour une, prenne son plaisir a etre la toute seule a son age, +par chaud ou froid, vent ou pluie? + +--Ma foi, oui, pensai-je; je le comprends tres-bien. Je sais que son +fils, qui la respecte et la cherit, a fait son possible pour la fixer a +la ville aupres de lui. Mais elle s'y mourait d'ennui; le bien-etre et +le repos lui retiraient l'ame du corps. Il y a dans ces natures +agrestes une poesie qui ne sait pas rendre compte de ses jouissances, +mais que l'esprit savoure dans une quietude mysterieuse. Oui, oui, +encore une fois, l'aspiration a la vie pastorale, le besoin d'identifier +notre etre avec la nature et d'oublier tous les faux besoins et toutes +les vaines fatigues de la civilisation, ce n'est pas la un vain reve; +c'est un gout inne et positif chez la grande majorite de la race +humaine, c'est une passion muette et obstinee qui suit partout, comme +une nostalgie, ceux qui ont mene, des l'enfance, la vie libre et reveuse +au grand air. + +Et, quand cette passion s'est developpee dans une contree adorable, +est-il un artiste qui ne la comprenne pas et qui ne la voie pas flotter +dans ses pensees comme le songe d'une vie meilleure? + +Tout le monde la comprendrait, cette passion, si la nature etait belle +partout. Elle le serait, si l'homme voulait et savait. Il ne s'agirait +pas de la laisser a elle-meme, la ou elle se refuse a nourrir l'homme. +Il s'agirait de lui conserver son type et de lui restituer, avec les +qualites de la fecondite, le caractere de grace ou de solennite qui lui +est propre. + +Cela viendra, ne nous desolons pas pour notre descendance. Nous +traversons les jours d'enfantement de l'agriculture. La terre n'est +ingrate que parce que le genie de l'homme a ete paresseux. Nous sortons +des tenebres de la routine. La science et la pratique prennent un +magnifique essor au point de vue de l'utilite sociale. La vie materielle +absorbe tout, la question du pain enfante des prodiges. Les artistes et +les reveurs ont tort pour le moment. + +Il le faut, et n'importe! car le sentiment du beau et les besoins de +l'ame reviendront quand la production aura paye l'homme de ses depenses +et de ses peines. La question des arbres viendra le preoccuper quand il +aura trouve le chauffage sans bois. La question des fleurs descendra des +regions du luxe aux besoins intellectuels de tous les hommes. La +question des eaux et des abris de rochers fera des prodiges quand il y +aura communaute, je ne dis pas de propriete (je ne souleve pas cette +question), mais de culture en grand avec une direction savante et +intelligente. + +Deja les efforts particuliers de quelques riches amis du beau font +pressentir ce que sera la campagne en France dans une centaine d'annees +peut-etre. On comprend deja tres-bien qu'un parc de quelques lieues +carrees soit une fantaisie realisable, et que, au milieu de ses grandes +eclaircies et de ses immenses pelouses, les moissons et les fauchailles +s'effectuent facilement a travers des allees ombragees et doucement +sinueuses. + +Il n'y a donc pas de raisons pour qu'un jour, quand l'interet social +aura prononce qu'il est indispensable de reunir tous les efforts vers le +meme but, des departements entiers, des provinces entieres, ne +deviennent pas d'admirables jardins agrestes, conservant tous leurs +accidents de terrains primitifs devenus favorables a la nature de la +vegetation qu'on aura su leur confier, distribuant leurs eaux dans des +veines artificielles fecondantes et gracieuses, et se couvrant d'arbres +magnifiques la ou ne poussent aujourd'hui que de steriles broussailles. + +A mesure qu'on obtiendra ce resultat, en vue du beau en meme temps +qu'en vue de l'utile, les idees s'eleveront. Le gout ira toujours +s'epurant, le sentiment du pittoresque deviendra un besoin, une +jouissance, une ivresse pour le laboureur, aussi bien que pour le poete. +Ce sera un crime que d'abattre ou de mutiler un bel arbre, une +grossierete que de negliger les fleurs et d'aplanir sans necessite les +asperites heureuses du sol; un cretinisme que de detruire l'harmonie des +formes et des couleurs sur un point donne, par des batisses +disproportionnees ou criardes. L'artiste ne souffrira plus de rien, +l'idealisme et le realisme ne se battront plus. + +Toute reverie sera douce, toute promenade charmante; et vous croyez que, +vivant dans le beau et le respirant comme un air vital dans la nature +redediee a Dieu, les hommes ne deviendront pas plus intelligents en +devenant plus riches, plus vrais en devenant plus habiles, et plus +aimables en devenant plus satisfaits? + +Amyntas s'est decidement epris de la maisonnette ou nous sommes loges. +Il y reve une installation possible, un pied-a-terre tolerable au milieu +du monde enchante des fleurs, des ruisseaux et des papillons. Pourquoi +pas? Il a bien raison. + +J'avais grande envie aussi de cette chaumiere, bien qu'elle ne realise +pas mon ambition pittoresque. Vingt autres sont plus jolies; mais c'est +la seule en vente, et j'allais m'en emparer.... Mais notre ami reclame +la priorite de l'idee. Il nous demande de lui laisser arranger cette +chaumiere a son gre et de devenir ses hotes dans nos excursions sur la +Creuse. Nous retirons nos pretentions. + +Il echange quelques paroles avec madame Rosalie. Le voila proprietaire +d'une maison batie a pierres seches, couverte en tuiles, et ornee d'un +perron a sept marches brutes; d'une cour de quatre metres carres; d'un +bout de ruisseau avec droit d'y batir sur une arche, plus, d'un talus de +rocher ayant pour limite un buis et un cerisier sauvage. + +A partir de ce moment, je vois bien que l'insouciant Amyntas n'est plus +le meme. + +Apres le souper, car nous n'avons dine qu'a neuf heures, le voila qui +leve des plans, qui mesure ses deux petites chambres, plante en +imagination des portemanteaux, creuse des armoires dans l'epaisseur de +_son mur_, et dit a chaque instant: _Ma maison, ma cour, mon rocher, mon +buis, mon cours d'eau, mes voisins, mes impots_,--il en aura pour deux +francs vingt-cinq centimes!--_mes droits, mes servitudes, mon acte, ma +propriete_, enfin! C'est tout dire! + +--N'en riez pas, dit-il; qui sait si ce n'est pas la que, par gout ou +par raison, je viendrai terminer mes jours? + +Ah! qui sait, en effet? La meme idee m'etait venue pour mon compte, +quand je lorgnais cette splendide acquisition a laquelle il me faut +renoncer. + +Mais l'aimable acquereur s'en fait un si grand amusement, que je suis +dedommage de mon sacrifice. Et puis il n'est pas dit absolument que la +voisine, l'affable et obligeante madame Anne, ne se laissera pas seduire +par mes offres un peu plus tard. Nous verrons, si elle n'a pas trop de +chagrin! + +J'avoue que je ne me pardonnerais pas d'apporter un chagrin dans ce +village. Un chagrin surmonte par des considerations d'interet, c'est +presque une corruption exercee et subie. Certes, l'Eldorado champetre ou +nous voici recele ses plaies secretes comme les autres; mais je voudrais +bien que ma main n'y apportat pas une egratignure. + +Ce remords n'empoisonnera pas les jouissances de notre nouveau +proprietaire. L'aubergiste qui lui cede la maisonnette est enchante de +pouvoir faire agrandir et arranger desormais son auberge. Il paye +quelques dettes avec le surplus, et se loue beaucoup de l'aventure. + + + + +IX + + +10 juillet. + +Une voix creuse et sepulcrale me reveille, et une pensee triste me +traverse l'esprit. + +Le pauvre petit maitre d'ecole qui demeure en face, dans notre _square_, +s'est laisse choir hier de son ane. On le disait brise. Il est peut-etre +mourant. + +Sans doute, cette voix de la tombe, c'est celle du pretre qui vient +prier pour son ame. + +J'entr'ouvre le rideau et je me rassure. Il n'y a la qu'un vieux +mendiant aveugle, recitant un long _oremus_ en l'honneur du genereux +Amyntas, qui vient de le bien traiter. Aussi, tandis que le +_proprietaire_ s'enfuit modestement dans les ruines de la forteresse, +pour echapper a la litanie du remerciment, le vieux fait les choses en +conscience et recite jusqu'au bout son antienne edifiante. + +Une jolie petite fille de dix ans sort de la maison d'ecole, apporte au +pauvre un gros morceau de pain blanc, le lui met dans sa besace et lui +demande ou il veut aller. + +Le bonhomme lui ordonne d'un air grave de le conduire au chateau. Elle +lui prend la main et l'emmene, en ecartant devant lui, avec son petit +sabot, les pierres qui pourraient le faire trebucher. + +On dejeune chez madame Rosalie, on lui dit adieu, et on part pour le Pin +par le chemin d'en haut. On redescend avec Moreau a la Creuse, et on +fait encore une lieue dans les rochers pour aller au Trou-Martin, un bel +endroit, le plus herisse de la contree: rochers en aiguilles sur les +deux rives de la Creuse, aridite complete, decoupure romantique autour +du courant devenu plus rapide; l'un fait un croquis; l'autre, un somme. + +Au retour, a un meandre ou le torrent est calme et profond, une barque +glisse lentement d'une rive a l'autre. Le batelier conduit trois femmes +chargees de paniers de fruits; tous quatre sont superbes de pose et de +costume, a leur insu; l'eau est un miroir; les rivages herbus, les +arbres, les terrains sont etincelants au soleil, qui baisse et rougit. +Tout est rose, chaud et d'un calme sublime. + +Ce n'est pas le lac Nemi; ce ne sont pas les femmes d'Albano, c'est +autre chose: c'est moins beau et plus touchant. Ici, rien ne pose. En +Italie, le moindre brin d'herbe fait ses embarras et attend le peintre. + +Belle et bonne France, on ne te connait pas! + +On part a cinq heures, on flane un peu en route, on boit de l'eau +fraiche a Cluis. On peut y manger des goires, gateau au fromage de la +localite. C'est etouffant; mais quand on a faim!... + +On arrive a la maison a onze heures du soir. On soupe, on range les +papillons, on se couche a deux heures. + + + + +X + + +14 juillet. + +Notre ami l'avoue, le fils de la venerable pastoure, est venu nous voir +ce matin. + +Amyntas lui confie le soin de regulariser son acquisition et le traite +de _mon avoue_ avec une aisance importante. On dirait qu'il n'a fait +autre chose de sa vie que d'etre proprietaire. Il ne dit plus _ma +chaumiere_, il ne dit meme plus _ma maison_, il dit _ma villa_. + +L'avoue nous donne des renseignements sur le pays, dont il est ne +_natif_, comme on dit chez nous. Il a ete eleve pieds nus, sur les +roches du _Cerisier_. Il soupire au souvenir du temps ou, lui aussi, +gardait ses vaches dans les grandes herbes. Il a l'excellent esprit de +comprendre que sa mere n'ait pu s'habituer a l'air mou d'une ville et au +parfum de renferme d'une etude. Puis il nous dit, lui qui connait la +realite des choses humaines et qui est rompu au contact des interets et +des passions des gens de campagne: + +--Vous avez eu une bien bonne idee de vouloir planter la une tente. Je +ne crois pas que vous le regrettiez jamais. Ce village est un nid de +braves gens. + +--En verite? Il nous semblait, mais nous ne savions pas! Nous cherchions +des fleurs et des papillons. Aurions-nous trouve des hommes? + +--Des hommes tres-bons et tres-sincerement religieux, des moeurs +tres-douces, vous verrez! Et puis une grande fierte, l'orgueil d'un +certain bien-etre, joint au plaisir de l'hospitalite. Nous avons peu a +faire par la, nous autres gens de procedure. J'en suis fier pour mon +endroit. Pas de proces comme dans la Marche. C'est une oasis. Ces gens +ne sont jamais sortis de leur maniere d'etre depuis des siecles. Faute +de chemins, ils ne se sont jamais ecartes du beau jardin que leur a +creuse la nature. Ils ont su garder leur bonheur, et il y a chez eux un +grand cachet d'association et d'homogeneite. Ne vous defendez pas de +les estimer. Ils sont tous ce qu'ils vous paraissent. + +Esperons que ce realiste de profession n'est pas trop romanesque +d'instinct, et retournons au village le plus vite qu'il nous sera +possible. + + + + +XI + + +26 juillet. + +Parthenias est dans le Midi, Amyntas est parti avant-hier pour _son +village_, afin de mettre les ouvriers en besogne a _sa villa_. Il nous +permet cependant d'y passer encore une bonne journee avant de leur ceder +la place. + +Nous partons demain, Herminea et moi; aujourd'hui, nous voyons la fete +de notre hameau d'ici; c'est sainte Anne qui en est la patronne et que +l'on fete le dimanche; car la moisson est commencee, et on ne pourrait +se deranger dans la semaine. + +Toutes les rejouissances de chez nous se bornent a danser, du matin au +soir, la bourree. La bourree du Berry va se perdant sans qu'on y songe; +elle ne se danse plus que dans un assez petit rayon. J'ai bien peur +qu'on ne se soit laisse entrainer a la contredanse dans notre village de +la-bas. Je n'ai pas encore ose le demander. + +La contredanse du paysan est absurde et grotesque. Sa valse est, comme +rhythme et comme allure, quelque chose de disloque et +d'incomprehensible. La bourree est monotone, mais d'un vrai caractere. +Pourtant il ne faut pas la voir folichonner par les artisans de petite +ville; ils y sont aussi absurdes que le paysan a la contredanse. + +Il y a aussi les _beaux_ de village de la nouvelle ecole, qui y +introduisent des contorsions pretentieuses et des airs impertinents tout +a fait contraires a l'esprit de cette antique danse. La bourree n'est +elle-meme que dans les jambes molles et les allures trainantes de ce qui +nous reste de vrais paysans, les jeunes bouviers et les minces pastoures +de nos plaines. + +Ces naifs personnages s'y amusent tranquillement en apparence; mais +l'acharnement qu'ils y portent prouve qu'ils y vont avec passion. Leur +danse est souple, bien rhythmee et tres-gracieuse dans sa simplicite. +Les filles sont droites, serieuses, avec les yeux invariablement fixes a +terre. J'ai toujours vu les etrangers, qui venaient a notre fete, +tres-frappes de leur air modeste. + +Notre _assemblee_ est une des moins brillantes du pays. Il en a toujours +ete ainsi: c'est parce qu'elle _tombe en moisson_ et que la jeunesse est +eparpillee au loin en ce moment. Je doute que le cabaretier qui nous +dresse une ramee y fasse de brillantes affaires. Bien qu'il offre aux +consommateurs liqueurs, biere et cafe, nos paysans, qui ne sont guere +friands de ces nouveautes, n'en usent que _par genre_, et preferent le +vin du cru, qui se debite au _pichet_ dans les cabarets de la localite. + +Les menetriers semblent fort occupes; mais deux sonneurs de musette, +c'est trop pour si peu de monde, et leur journee a ete mauvaise. + +Le vieux Dore se targue pourtant d'avoir des droits a la preference des +gens d'ici. Il a ete assez habile dans son temps, et il a beaucoup +gagne. Il etait seul alors pour cinq ou six paroisses et faisait souvent +des journees de dix ecus. Mais il s'est neglige dans son art, et, +quelquefois distrait des le matin, il coupait tout le jour les jambes a +son monde, en sortant plus que de raison du ton et de la mesure. + +Et puis le cornemuseux croit que le souffle et le succes ne le trahiront +jamais, tandis que l'un est aussi fugitif que l'autre. Il n'amasse +guere; et, aux champs comme ailleurs, tout artiste veut mener la vie +d'artiste. Bien qu'il travaille de ses bras dans la semaine, il n'est +pas repute bon ouvrier et ne trouve pas beaucoup d'ouvrage. Aux champs +comme ailleurs, regne le prejuge du positiviste contre l'idealiste. + +Bref, Dore est devenu vieux, maladif et pauvre. Il a fait la folie de se +marier en secondes noces avec une jeune femme qui lui a donne beaucoup +d'enfants. L'aine, age de dix ans, est la debout sur le banc, a son +cote, l'accompagnant sur la vielle avec beaucoup de nerf et de justesse. + +Le pauvre petit bonhomme est charmant; c'est un eleve qui lui fait +honneur et qui le ramene a la mesure, avec laquelle il s'etait trop +longtemps brouille. L'enfant est interessant, et, en outre, Dore a fait +la depense d'une vaste tente sous laquelle on peut danser seize, a +l'abri du soleil et de la pluie. + +Helas! c'est peine perdue! Les delicats sont en petit nombre, et, malgre +trente-deux degres de chaleur, on danse en plein soleil a la musette du +concurrent qui est venu fierement planter son treteau dos a dos avec +lui. + +Les deux musettes braillent chacune un air different. A distance, c'est +un charivari effroyable. Mais telle est la puissance de l'instrument, +que, de pres, l'un ne peut etouffer l'autre et que le cri strident de la +vielle du petit se perd dans le mugissement du grand bourdon de +Blanchet. + +Et puis Blanchet, de Conde, est dans la force de l'age et du talent. +C'est un veritable maitre sonneur, plus instruit et mieux doue que le +vieux Dore. Il n'a pas dedaigne les traditions et sait de fort belles +choses, aussi bien pour la messe que pour le bal. Il sait accompagner le +plain-chant et s'accorder avec trois autres cornemuses a l'offertoire. +Je l'ai entendu une fois consacrer la ceremonie du chou, a un lendemain +de noce, par un chant grave d'une originalite extreme et d'une facture +magnifique. + +Je le priai de venir le lendemain pour moi seul, et il me joua des +bourrees de sa composition, tres-bien faites et nullement pillees dans +les airs de vaudeville que nos sonneurs modernes ramassent, tant bien +que mal, sur les routes et dans les cabarets. + +Aussi, quand le pauvre Dore vint me porter sa plainte, a la fin de +l'assemblee, me remontrant que Blanchet, de Conde, avait mal agi en +faisant danser sur une paroisse de son ressort; quand il me montra en +pleurant son gentil vielleux et les vingt-six sous de sa journee, tous +frais faits, je fus attendri sans doute, et lui donnai le dedommagement +qu'il pouvait reclamer d'une vieille amitie; mais je ne pus prendre +parti contre le maitre sonneur de Conde, qui etait dans son droit et +qui, avec trois pintes de vin dans le ventre, n'a jamais failli aux lois +de la mesure. + +La scene fut assez pathetique. Dore gemissait et me reprochait +doucement, mais tristement, d'etre de ceux qui lui avaient fait _du +tort_. + +J'avais prone d'autres maitres sonneurs autrefois: Marcillat, du +Bourbonnais, ensuite Moreau, de la Chatre, et maintenant ce maudit +Blanchet, de Conde, dont pourtant il parlait avec un certain respect. +Mais pourquoi ne m'etais-je pas contente de lui, le vieux sonneur de +Saint-Chartier, l'unique, l'inevitable des anciens jours? + +--Il fut un temps, disait-il, ou, quand vous vouliez entendre la +cornemuse ou faire danser la jeunesse, c'etait toujours moi que vous +appeliez. Et puis, tout d'un coup, vous avez eu une dame de Paris, une +fameuse Pauline Viardot, qui voulait ecrire nos airs, et vous avez +demande Marcillat, qui etait a plus de douze lieues d'ici, pendant que +j'etais sous votre main. C'a ete un creve-coeur pour moi; je me suis +questionne l'esprit pour savoir en quoi j'avais manque, et, de chagrin, +j'ai quitte l'endroit pour aller vivre a la ville, ou je vis encore plus +mal. + +Que pouvais-je repondre a ce pauvre homme? Il est malheureux et pas +assez artiste pour comprendre que l'art et l'amitie obeissent a des lois +differentes. Mais il me faisait peine, et je me gardai bien de lui dire +que j'avais doute de son talent. + +J'arrangeai la chose de mon mieux en l'engageant a pardonner au grand +Marcillat, mort il y a longtemps, a la suite d'une querelle suscitee par +d'autres sonneurs, pour des causes analogues a celle dont il etait la +question. + +Quant a Moreau, de la Chatre, ce n'est pas moi qui ai fait sa +reputation. Elle s'est etablie et soutenue sans moi. + +Dore m'avoua qu'il n'essayait pas de lutter contre cet artiste +redoutable, sur son terrain, les bals de la ville, et qu'il cherchait +modestement sa vie aux alentours. Je lui rendis un peu de contentement +en louant son petit et en lui disant qu'a eux deux ils jouaient +tres-bien, ce qui est la verite. + +Un autre _idealiste_ des environs, que l'on rencontre dans toutes les +foires et assemblees, voire sur tous les chemins, comme un boheme dont +il mene la vie, c'est Caillaud-la-_Chiebe_ (c'est-a-dire la _Chevre_), +ainsi surnomme parce que, durant quelques mois, il promena et montra +pour de l'argent le phenomene ainsi decrit sur l'ecriteau (avec +portrait) de sa pancarte: _Ici l'on voit la chiebe a Caillaud qu'a trois +pattes de naissance_. + +La chevre a trois pattes n'enrichit point Caillaud. Caillaud est plein +d'idees et d'activite, mais il se blouse dans toutes ses speculations. +Il appartient a la grande race des Barnum et compagnie, mais il a plus +d'ambition que de prevoyance. + +A peine la chevre phenomenale fut-elle sevree, qu'il recommenca, pour la +centieme fois de sa vie, l'histoire du pot au lait. Il lui fit +construire une petite voiture, acheta un ane, et, apres avoir promene +son monstre dans le departement, il partit pour Paris dans l'espoir de +revenir millionnaire. + +Le Jardin des Plantes acheta vingt-cinq francs, je crois, la chevre a +trois pattes; c'etait bien tout ce qu'elle valait, mais non tout ce +qu'en frais de voyage et d'exhibition elle avait coute a son naif +proprietaire. + +Il revint au pays, Gros-Jean comme devant, vendit du ruban, des +allumettes, des tortues d'eau douce, des poissons, des boutons, des +ecrevisses, des cochons d'Inde, que sais-je? Toujours par monts et par +vaux, brocantant sur toutes choses, se plaignant toujours de l'ingrate +fortune, et toujours recommencant, avec accompagnement d'illusions et de +debourses prealables, l'edifice de sa prosperite. Excellent garcon +d'ailleurs, doux, sobre, point vicieux et tres-serviable avec ou sans +profit. Il s'est jete dans la boheme par imagination et non par paresse, +car il se donne du mal comme dix pour gagner quelques sous. Il est assez +menteur, encore par exces d'imagination, car il ne sait pas soutenir ses +hableries, et ses finesses sont cousues d'un cable. + +La moralite que l'on peut tirer de sa vie fantaisiste, c'est qu'il y a +des gens si habiles, qu'ils sont fatalement dupes de tout, et +d'eux-memes par-dessus le marche. Ils cherchent la renommee de profonds +diplomates, et, une fois poses ainsi, ils ne peuvent plus dire un lieu +commun qui ne mette en mefiance. On se fait un droit, un plaisir, +presque un honneur et un devoir de les attraper, si bien qu'en somme ils +succombent dans une lutte ou ils se trouvent seuls contre tous. + +N'en est-il pas ainsi ailleurs qu'au village? et, aux premiers plans du +monde financier et industriel, ne trouve-t-on pas, sous des dehors moins +naifs, mais avec des effets et des resultats aussi vains, plus d'un +Caillaud a trois pattes? + +Ledit Caillaud a invente, depuis trois ans, de tenir un jeu de bonbons +pour les enfants, dans les assemblees. Il a une table sur laquelle sont +collees des cartes; sur chacune de ces cartes est un lot plus ou moins +friand, soit trois dragees au platre, soit une tour en sucre, soit un +demi-baton de sucre d'orge, soit un cheval en candi couleur de rose. Il +fait payer un sou, et on tire dans un sac des cartes roulees, +crasseuses, Dieu sait! pour amener le lot place sur la carte +correspondante du tableau. La ruse du marchand consiste a placer des +pieces d'une certaine apparence sur les intervalles, de maniere que +presque tous les lots soient couverts d'objets qui ne representent pas +la valeur d'un centime. + +A cet honnete trafic, Caillaud fit d'abord quelques bonnes journees. +L'an passe, il recolta trente-huit francs. Mais il ne faut pas +longtemps pour que les plus niais y voient clair. + +Sans nous, cette annee, sa boutique eut ete deserte. Heureusement pour +lui, tous les gamins vinrent nous demander de tenir la banque, et nous +la fimes sauter a son profit avec des joueurs qui ne payaient pas. + +Mais quoi! aussi bien que le vieux Dore, Caillaud a deja un concurrent. + +Au bout de la place, dans un coin honteux, se tient un pauvre etre +disloque, horrible, qu'agite en outre une sorte de danse de Saint-Gui +des plus bizarres. Lui aussi a son jeu de friandises, un tourniquet a +macarons, dont les mouches sont les seuls chalands, le pauvre homme +n'ayant pas, comme le magnifique Caillaud, le moyen d'abriter sa +marchandise sous un parasol; et voila Caillaud qui pourrait bien gemir +et murmurer, parce que j'ai ete aussi donner un encouragement au petit +commerce de l'estropie. Pour le coup, je perdrais patience et +j'enverrais promener mon ami a trois pattes, s'il reclamait, en vain, le +monopole de la misere et de la commiseration. + +Les bohemiens sont fort gentils: c'est une race aimable et vivace, qui +se trouve la meme, relativement, a tous les echelons de la societe. + +La profession est relativement la meme aussi: elle consiste a s'isoler +des conditions regulieres de l'existence generale et a se frayer une +route de fantaisie a travers le troupeau du vulgaire. Ce serait tout a +fait legitime pour quiconque a le gout des aventures, le courage des +privations et l'heureuse philosophie de l'esperance, si, meme en +s'abstenant du vice qui avilit et de l'intemperance qui hebete, on +n'etait pas fatalement entraine, un jour ou l'autre, a oublier toute +notion de dignite, et, partant, de charite humaine. + +L'homme qui s'endurcit trop vis-a-vis de lui-meme s'endurcit peu a peu a +l'egard de ses semblables. Il trouve naturel d'exploiter leur travail au +profit de son industrie, qui consiste a se faire plaindre jusqu'au jour +ou il n'y reussit plus du tout et se laisse mourir dans un coin, fatigue +de l'ingratitude de sa fonction d'ingrat. + +A cote de la figure a la fois souriante et larmoyante du boheme +rustique, melange de timidite et d'audace, de douleur et d'ironie, passe +la face serieuse et un peu hautaine du paysan aise, bien etabli dans la +famille et la propriete. Dans nos pays, celui-ci est honnete homme en +general, et tres-charitable envers les individus. Il a meme un sourire +de protection pour celui qui a trois pattes de naissance et qui va +clopin-clopant dans la vie. Lui, fierement etabli dans la societe sur +ses quatre pieds de banc, il n'avance pas, mais il ne tombe pas. Il dit, +en parlant du bancal, qu'il n'a pas pris _la rege_ (le sillon) du bon +cote, et que, pourtant, il n'est pas mauvais homme pour ca. Il ne le +pousse pas a terre, car il met tout son tort sur le compte du progres, +le grand ennemi, le chemin de perdition de la jeunesse. + +A l'egard des masses souffrantes, le paysan aise est tres-dur en +theorie. Il se revolte a l'idee du mieux general; cependant il plaint et +assiste les maux particuliers; mais il a horreur des conclusions, de +quelque cote qu'elles lui soient presentees, et ce sera sagesse que de +chercher le moyen de l'y amener sans qu'il s'en apercoive. + + + + +XII + + +Au village de ***, 27 et 28 juillet. + +Nous voici dans nos torrents et dans nos rochers. Amyntas est venu +au-devant de nous a pied avec Moreau, jusqu'au joli bois entre le +chatelier et la croix. Ils rendent l'ame, notre cheval aussi. + +On fait halte. La chaleur devient torride des qu'on s'engage dans les +vallons qui conduisent a la Creuse. + +Cette fois, nous avons quelque peine a remiser la voiture. Les recoltes +sont presque finies, les granges sont pleines. + +Nous descendons a la Creuse et nous la remontons jusqu'a l'embouchure du +torrent de notre village. Il n'y a pas pour une heure de marche, et +c'est en somme le plus beau coin de la gorge. La Creuse y est resserree +et traverse deux ou trois petits chaos tres-romantiques. + +J'ai vu autrefois ce paysage encore plus beau: on a abattu de grands +chenes qui le completaient. On a fait un nouveau pont, qui sera encore +emporte comme celui que nous passions autrefois pour aller a la +_Prune-au-Pot_, un vieux manoir qui a eu l'honneur d'heberger Henri IV, +et qui est tres-bien conserve. + +La Creuse est terrible quelquefois. Je l'ai vue bien mechante. En ce +moment, elle est si basse et si tranquille, que l'on a besoin de +regarder la position de ses enormes blocs de granit pour se persuader +que c'est elle qui les a apportes la. + +Le village se presente encore mieux en montant qu'en descendant. On y +arrive par des prairies delicieuses. + +Nous y voila. Decidement, on est ici plus demonstratif que chez nous. +Nous sommes deja recus comme de vieux amis, et nous trouvons Amyntas lie +avec tout le monde. + +Un artiste eminent, qui a decouvert aussi le village, et dont le nom se +recommande de lui-meme, est invite par nous a dejeuner le lendemain sur +le rocher, et nous recommencons la partie de peche et de friture au +bord de la Creuse. Il est ravi de la douceur et de la grace de cette +nature. Il fait rapidement des croquis adorables. + +Les peintres qui comprennent le vrai sont d'heureux poetes. Ils +saisissent tout a la fois, ensemble et details, et resument en cinq +minutes ce que l'ecrivain dit en beaucoup de pages, ce que le +naturaliste ne penetre qu'en beaucoup de jours d'observation et de +fatigue. Ils s'emparent du caractere des choses, et, sans savoir le nom +des arbres et la nature des pierres, ils font le portrait des aspects +sentis, portrait penetrant et intelligent, saisissant et fidele, sans +l'effort des penibles investigations. + +Ils ecrivent la vie et traduisent le champ de la nature dans une langue +dont les difficultes mysterieuses nous echappent, tant elle parait +claire et facile quand ils la possedent bien. + +En regardant ces croquis de M. Grandsire, nous retrouvions toutes les +douces emotions de nos reveries a travers ces promenades enchantees, et, +quant a moi, il m'eut ete bien impossible de dire comment ce petit bout +de papier crayonne si promptement contenait tant de choses auxquelles +j'avais songe, et qui m'apparaissaient de nouveau avec la traduction des +objets dont j'avais savoure la couleur et la forme. + +Nous avons pousse, encore une fois, jusqu'a l'anse du grand rocher noir. +Amyntas s'est donne la satisfaction de l'escalader tout entier, pour se +rechauffer d'un bain pris resolument avec ses habits dans la Creuse a la +maniere de Moreau; mais Moreau est amphibie et ne sent ni l'eau ni le +soleil, tandis qu'Amyntas s'enrhume comme un simple petit mortel. + +Les trente jours de chaleur tropicale qui viennent de passer sur notre +beau pays n'ont fait que dilater la verdure; les arbres sont aussi +fastueux de feuillage qu'en juin, et, sous leur ombrage epais, les +petites sources murmurent encore et les mousses veloutent le rocher. Les +buis sauvages qui tapissent les talus ont toujours leur air de fete des +Rameaux. Mais les fleurs ont fait leur temps, les pres sont fauches, les +vaches et les chevres broutent partout, et les moissons achevent de +tomber sous la faucille. + +Dans quelques jours, il faudra chercher un reste de vie et de fete dans +les endroits incultes. Heureusement, ils ne manquent pas ici, et le +feroce mois d'aout, si triste et si dur dans nos plaines, ne se fera pas +trop sentir dans ces bosquets d'Arcadie. + +Mais j'oublie qu'il nous faut partir et laisser la villa d'Amyntas aux +reparations urgentes. + +Nous ne reviendrons qu'a l'automne, et c'est alors seulement que nous +deviendrons assez citoyens de ce village pour en penetrer les moeurs et +les coutumes. + +En attendant, voici les nouvelles du jour: + +Le marquis fait faire, en dehors du village, au fond du ravin, un +cimetiere pour la paroisse, qui entasse ses defunts dans l'etroite cour +de l'eglise, comme en plein moyen age. + +Le maitre d'ecole va mieux. Il prend l'air sur son escalier et nous fait +bon accueil. Nous caressons un enfant rose et blond, beau comme l'Amour, +et nous decouvrons qu'il est le fils du pauvre difforme. Nous en +felicitons celui-ci. Sa figure anguleuse et pale rayonne de plaisir. Il +sent vivre son ame dans la beaute de cet enfant. Les ames sont toutes +belles en sortant des mains de Dieu, et ce n'est pas le corps +apparemment qui a l'initiative dans la generation. + +Les femmes et les filles du village sont toujours vaillantes et +robustes. Je demande ou est une charmante enfant de dix-sept ans qui +m'avait frappe par son air de douceur; elle est partie _en moisson_ dans +le haut du pays. C'est bien dur pour une jeune fille, et elle n'etait +pas obligee a cela. Mais, que voulez-vous! elle avait envie d'un +_capot_, et, pour posseder ce morceau de drap dont elle se coiffera +l'hiver prochain, elle va moissonner trois semaines sur ces plateaux +devores du soleil! + +Et nous nous trouvions heroiques, nous autres, de nous promener en plein +midi sous les hetres du rivage! + + + + +XIII + +29 juillet. + + +La chaleur ecrase mes compagnons. Ils font la sieste pendant que je +voisine. + +Madame Anne, tout en filant sa laine et grondant ses poulets, qui +trottent par la chambre, me fait offre de tous ses services de voisinage +avec beaucoup de grace. + +--Au reste, ajoute-t-elle, vous ne manquerez de rien au milieu de nous. +On n'est pas riche, mais on est de bon coeur. Le monde d'ici oblige sans +interet, et il y a, dans notre village, des gens genes qui ne demandent +jamais rien et offrent le peu qu'ils ont. + +Puis elle me parle de sa famille, dont elle est fiere, de ses garcons +qui ont ete au service, de ceux qui sont restes pres d'elle pour +cultiver les terres, et de sa defunte fille, mariee a notre ami Moreau; +et de son autre fille, madame Anne, qui est la plus aimable personne du +monde, cela est certain; et, enfin de sa petite-fille, mademoiselle +Marie Moreau, qui est, selon elle, la beaute du village. + +Elle ne m'avait pas semble telle; mais elle arrive sur ces entrefaites, +perchee sur les crochets a fourrage d'un grand cheval maigre. Elle est +coiffee d'un mouchoir bleu qui cache a demi son front et tombe le long +de ses joues. Sous le froid reflet de cette capote improvisee, elle est +du ton rose le plus fin et le plus pur; son attitude et son accent sont +singulierement degages. + +--Grand'mere, donnez-moi a boire! crie-t-elle d'une voix fraiche et +forte en s'arretant au bas de l'escalier. Je suis crevee de soif. + +La grand'mere lui passe un verre d'eau fraiche, qu'elle avale d'un +trait, et qu'elle savoure apres coup, en faisant claquer sa langue, en +riant et en montrant ses deux rangees de petites dents eblouissantes, +qui sont le cachet de la race locale. La sueur miroite sur ses joues, +son oeil est anime, sa figure hardie et candide. + +Elle s'en va charger son cheval au champ, et rapporter le ble a la +grange. Ses mouvements sont souples et assures, son rire est harmonieux; +son entrain est d'un garcon, mais sa figure est d'une femme charmante, +et, fouaillant son cheval, sur lequel elle se tient, je ne sais comment, +perchee sur cette haute cage, elle descend cranement le sentier rapide. + +Ainsi vaillante au travail et triomphante au soleil, cette Ceres +berrichonne est d'une beaute etrange mais incontestable. + +Une autre beaute brune, mais pale et grave d'expression, un peu lourde +et nonchalante d'allures, merite une mention particuliere. Amyntas l'a +baptisee la belle Therance, bien qu'elle ne rendit pas le type du +Bourbonnais auquel ce nom se rapporte. + +Je vous la nomme ainsi pourtant pour memoire, car cette beaute doit +avoir une histoire quelconque, et nous la saurons pour la raconter s'il +y a lieu. + +Mais ce n'est pas le moment d'etudier la vie de sentiment ici. La +moisson absorbe tout; c'est le point de depart d'une annee de richesse +ou de gene. La jeunesse, la beaute ou la grace, y cooperent avec autant +d'activite que la force virile, et cela se fait si resolument et si +gaiement, que l'on ne songe point a plaindre le sexe faible. Il semble +que cette epithete serait injurieuse ici, et que la vigueur des muscles +soit, comme dans l'oeuvre de Michel-Ange, la base et la cause premiere +de la beaute feminine dans ses types de choix. + +Il y a pourtant aussi des types tres-fins et tres-delicats, probablement +peu apprecies, et cette beaute d'expression etonnee et ingenue de +l'adolescence que l'on chercherait en vain ailleurs que dans les +campagnes. + +Dans les villes, la physionomie de l'enfance passe sans transition a +celle de la jeune fille serieuse ou agacante. + +Aux champs, cet age mixte est comme un temps d'arret ou l'etre attend +son complement sans que l'imagination le devance. Ces fillettes maigres +ont toutes l'oeil clair et sans regard de leurs chevres; mais, agiles et +fortes deja, elles n'ont pas l'allure disloquee, et la gaucherie emue de +nos filles de douze a quatorze ans. + +Les enfants, avec leur joli _bonjour_, auquel pas un ne manque, meme +ceux qui savent a peine dire quelques mots, nous gagnent +irresistiblement le coeur. Ceux de chez nous sont naturellement +farouches comme des oiseaux, et il faut se donner la peine de les +apprivoiser. Pour cela, helas! il faut les corrompre avec des +friandises, comme de petits animaux, ou avec des cadeaux utiles, comme +de petits hommes. + +Nous avons resiste au desir de gater ceux d'ici, et nous n'avons encore +echange avec eux que des jeux et des caresses. Nous ne serons pas +longtemps si stoiques; mais nous aurons alors la fatuite de pouvoir nous +dire que nous avons ete _aimes pour nous-memes_ au commencement. + +Nous partons; car il nous faut, pour une plus longue station, d'humbles +conditions d'etablissement qui nous permettent de ne pas mener tout a +fait la vie d'oisifs au milieu de ces gens laborieux. L'observation +n'est pas un etat: l'homme qui se sent examine fuit ou pose. +L'observation n'est qu'une occasion qui se prend aux cheveux. Elle +passera devant nous quand nous ne serons plus, nous-memes, des objets +d'etonnement et de curiosite. + +Madame Rosalie a enfin trouve une servante pour l'aider a faire notre +soupe. + +C'est une grosse fille a l'air doux, que l'on appelle _mademoiselle_ +gros comme le bras, et pour cause; c'est la derniere descendante d'une +grande famille du pays. + +Son pere, M. de ----, de la branche des Montmorency-Fosseux, et +petit-gendre ou petit-fils des anciens seigneurs de Chateaubrun (tel est +le renseignement un peu vague que nous donne notre hotesse), est +aujourd'hui garde champetre du village. + +Il a eu un peu de bien, qu'il a mange _par bon coeur_, et il a epouse sa +servante. On l'aime beaucoup. Tant il y a que sa fille tient, sans +morgue, la queue de la poele, et que l'on entend, dans la cuisine de +l'auberge, la voix de l'hote disant a sa femme: + +--Prie donc mademoiselle de Montmorency d'aller tirer de l'eau a la +fontaine! + +Nous partons, combles de politesses et d'amities. + +Le maitre d'ecole nous force a accepter un pigeonneau, et Moreau +remplit notre panier de truites. + +Herminea, qui a encore eu un peu de migraine, ne sait a qui entendre, +tout le monde voulant savoir si elle est guerie. Nul n'a interet a lui +complaire, tous sont frappes de sa grace et de sa douceur, et lui +temoignent leur sympathie. + +Vraiment, nous ne quittons jamais cet aimable village sans un regret +attendri. Y aura-t-il plus tard un revers de medaille, comme a toutes +les choses de ce bas monde? + +Nous verrons bien! + + + + +LE BERRY + + + + +I + +MOEURS ET COUTUMES + + +On m'a fait l'honneur ou plutot l'amitie de me dire quelquefois (car +l'amitie seule peut trouver de pareilles comparaisons) que j'avais ete +le Walter Scott du Berry. Plut a Dieu que je fusse le Walter Scott de +n'importe quelle localite! Je consentirais a etre celui de +Quimper-Corentin, pourvu que je pusse meriter la moitie du +parallele.--Mais ce n'est pas la faute du Berry, s'il n'a pas trouve son +Walter Scott. Toute province, exploree avec soin ou revelee a +l'observation par une longue habitude, offre certainement d'amples +sujets au chroniqueur, au peintre, au romancier, a l'archeologue. Il +n'est point de paysage si humble, de bourgade si ignoree, de population +si tranquille, que l'artiste n'y decouvre ce qui echappe au regard du +passant indifferent ou desoeuvre. + +Le Berry n'est pas doue d'une nature eclatante. Ni le paysage ni +l'habitant ne sautent aux yeux par le cote pittoresque, par le caractere +tranche. C'est la patrie du calme et du sang-froid. Hommes et plantes, +tout y est tranquille, patient, lent a murir. N'y allez chercher ni +grands effets ni grandes passions. Vous n'y trouverez de drames ni dans +les choses ni dans les etres. Il n'y a la ni grands rochers, ni +bruyantes cascades, ni sombres forets, ni cavernes mysterieuses ... des +brigands encore moins! Mais des travailleurs paisibles, des pastoures +reveuses, de grandes prairies desertes ou rien n'interrompt, ni le jour +ni la nuit, le chant monotone des insectes; des villes dont les moeurs +sont stationnaires, des routes ou, apres le coucher du soleil, vous ne +rencontrez pas une ame, des paturages ou les animaux passent au grand +air la moitie de l'annee, une langue correcte qui n'a d'inusite que son +anciennete, enfin tout un ensemble serieux, triste ou riant, selon la +nature du terrain, mais jamais dispose pour les grandes emotions ou les +vives impressions exterieures. Peu de gout, et plutot, en beaucoup +d'endroits, une grande repugnance pour le progres. La prudence est +partout le caractere distinctif du paysan. En Berry, la prudence va +jusqu'a la mefiance. + +Le Berry offre, dans ces deux departements, des contrastes assez +tranches, sans sortir cependant du caractere general. Il y a la, comme +dans toutes les etendues de pays un peu considerables, des landes, des +terres fertiles, des endroits boises, des espaces decouverts et nus: +partant, des differences dans les types d'habitants, dans leurs gouts, +dans leurs usages. Je ne me laisserai pas entrainer a une description +complete, je n'y serais pas competent, et je sortirais des bornes de mon +sujet, qui est de faire ressortir une sorte de type general, lequel +resume, je crois, assez bien le caractere de l'ensemble. + +Ce resume de la couleur essentielle du Berry, je le prends sous ma main, +dans le coin que j'habite et dont je ne sors presque plus, dans +l'ensemble de vallons et de plaines que j'appelle la _vallee Noire_, et +qui forme geographiquement, en effet, une grande vallee de la surface de +quarante lieues carrees environ. + +Cette vallee, presque toute fertile et touchant a la Marche et au +Bourbonnais vers le midi, est le point le plus recule de la province et +le plus central de la France. Ses tendances stationnaires, l'antiquite +de ses habitudes et la conservation de son vieux langage s'expliquent +precisement par cette situation. Les routes y sont une invention toute +moderne; il n'y a pas plus de vingt ans que les transports et les +voyages s'y font avec facilite, et on ne peut pas dire encore qu'ils s'y +fassent avec promptitude. Rien n'attire l'etranger chez nous; le voisin +y vient a peine; aucune ligne de grande communication ne traverse nos +hameaux et nos villes, et ne les met en rapport avec des gens d'un peu +loin. Un pays ainsi place se suffit longtemps a lui-meme quand il est +productif et salubre. Le petit bourgeois s'imagine que sa petite ville +est la plus belle de l'univers, le paysan estime que nulle part sous le +ciel ne murit un champ aussi bien cultive que le sien. De la +l'immobilite de toutes choses. Les vieilles superstitions, les prejuges +obstines, l'absence d'industrie, l'_arcan_ antique, le travail lent et +dispendieux des grands boeufs, le manque de bien-etre dont on ne +s'apercoit pas, parce qu'on ne le connait pas, une certaine fierte a la +fois grandiose et stupide, un grand fonds d'egoisme, et de la aussi +certaines vertus et certaine poesie qui sont effacees ailleurs ou +remplacees par autre chose. + +Le travail de la terre absorbe partout le paysan. Il est soutenu, lent +et penible. Dans notre vallee Noire, on laboure encore a sillons etroits +et profonds avec des boeufs superbes et une charrue sans roues, la meme +dont on se servait du temps des Romains. On moissonne encore le ble a la +faucille, travail ecrasant pour l'homme et dispendieux pour le fermier. +Les prairies naturelles sont magnifiques, mais insuffisantes pour la +nourriture des bestiaux, et, par consequent, pour l'engrais de la terre. +Impossible de faire comprendre au cultivateur berrichon qu'un moindre +espace de terrain _emblede_ (comme il dit pour emblave) rapporterait le +triple et le quadruple s'il etait abondamment fume, et que le reste de +cette terre amaigrie et epuisee fut consacre a des prairies +artificielles. "Mettre du trefle et de la luzerne la ou le ble peut +pousser! vous repond-il; ah! ce serait trop dommage!" Il croit que Dieu +lui a donne cette bonne terre pour n'y semer jamais que du froment, +c'est pour lui le grain sacre; et y laisser pousser autre chose serait +une profanation dont le ciel le punirait en frappant son champ de +sterilite. + +Le paysan de la vallee Noire est generalement trapu et ramasse jusqu'a +l'age de vingt ans. Il grandit tard et n'est completement developpe +qu'apres l'age ou la conscription s'empare de lui. Il se marie jeune, et +est repute vieux pour le mariage, tres-vieux a trente ans. Il est grand +et maigre quand il a atteint toute sa force, et reste maigre, droit et +fort jusque dans un age tres-avance. Il n'est pas rare de voir +travailler un homme de quatre-vingts ans, et a soixante ans un ouvrier +est plus fort et plus soutenu a la peine qu'un jeune homme. Ils ont peu +d'infirmites, et ne craignent que le passage du chaud au froid. C'est +ce qu'ils appellent la _sang-glacure_. Aussi redoutent-ils la +transpiration, et nul n'a droit de dire a un ouvrier d'aller plus vite +qu'il ne veut. Pourvu qu'il ne s'arrete pas, il a le droit d'aller +lentement. Personne ne peut exiger qu'il _s'echauffe_. "Voudriez-vous +donc me faire _echauffer_?" dirait-il. S'il _s'echauffait_, il en +pourrait mourir. + +Il a raison. Nous autres coutumiers d'oisivete physique, nous avons un +grand besoin de mouvement accidentel, et la transpiration sauverait +l'homme des villes, dont le sang se glace dans le travail sedentaire. Le +paysan, habitue a braver l'ardeur du soleil, est affaibli, surmene, +brise, des qu'il transpire. C'est un etat exceptionnel auquel il faut se +garder de l'exposer. Il en resulte presque toujours pour lui fluxion de +poitrine ou rhumatisme aigu, et cette derniere maladie est chez lui +d'une obstination incroyable. Elle resiste a presque tous les remedes +qui agissent sur nous. + +Le paysan de chez nous, ayant des habitations assez saines en general, +vivant en bon air, travaillant avec calme et ne manquant presque jamais +de son vin aigrelet et leger qu'il boit sans eau, serait dans les +meilleures conditions hygieniques s'il mangeait tous les jours un peu de +viande. Mais, lui qui fournit de boeufs gras les marches de Poissy, il +ne mange de la viande que les jours de fete. Beaucoup n'en mangent +jamais. Sa maigre soupe au beurre, son pain d'orge trop lourd, ses +legumes farineux, sont une nourriture insuffisante, et ses maladies +viennent toutes d'epuisement. Apres la fauchaille et la moisson, s'il +prend _les fievres_, il en a pour des mois entiers. Et alors, pour celui +qui n'a que ses bras, vient a grands pas la misere. + +Les femmes ne connaissent guere le travail. Les enfants en sont mieux +soignes; mais le menage est aux abois quand le chef de la famille est au +lit ou pale et tremblotant sur le seuil de sa cabane. Jusqu'au mariage, +les filles sont pastoures ou servantes dans les metairies et dans les +villes. Des qu'elles ont une famille, elles ne quittent plus la maison, +elles font la soupe, filent, tricotent ou rapiecent. Tout cela se fait +si lentement et si mollement qu'il y a bien du temps perdu, et qu'on +regrette l'absence d'une industrie qui les occuperait et les +enrichirait un peu, sans les arracher a leurs occupations domestiques. + +Jusqu'au mariage, elles sont assez pimpantes et coquettes; meme les plus +pauvres savent prendre un certain air les jours de fete. Elles sont +neanmoins douces et modestes, et, la ou le bourgeois n'a point passe, +les moeurs sont pures, et patriarcales. Mais le bourgeois, le vieux +bourgeois surtout, est l'ennemi de ces vertus rustiques. C'est triste a +dire, mais le proprietaire, celui qu'on appelle encore _le maitre_, +seduit a peu de _frais_ et impose le deshonneur aux familles par +l'interet et par la crainte. + +Le mariage est la seule grande fete de la vie d'une paysanne. Il y a +encore ce genereux amour-propre qui consiste a faire manger la +subsistance d'une annee dans les trois jours de la noce. Cependant les +ceremonies etranges de cette solennite tendent a se perdre. J'ai vu +finir celle des _livrees_, qui se faisait la veille du mariage et qui +avait une couleur bien particuliere. Je l'ai racontee quelque part, +ainsi que celle du _chou_, qui se fait le lendemain de la noce; mais, +cette derniere etant encore en vigueur, je crois devoir y revenir ici. + +Ce jour-la, les noceux quittent la maison avec les maries et la musique; +on s'en va en cortege arracher dans quelque jardin le plus beau chou +qu'on puisse trouver. Cette operation dure au moins une heure. Les +anciens se forment en conseil autour des legumes soumis a la discussion +qui precede le choix definitif: ils se font passer, de nez a nez, une +immense paire de lunettes grotesques, ils se tiennent de longs discours, +ils dissertent, ils consultent, ils se disent a l'oreille des paroles +mysterieuses, ils se prennent le menton ou se grattent la tete comme +pour mediter; enfin ils jouent une sorte de comedie a laquelle doit se +preter quiconque a de l'esprit et de l'usage parmi les graves parents et +invites de la noce. + +Enfin le choix est fait. On dresse des cordes qu'on attache au pied du +chou dans tous les sens. Un pretendu geometre ou necromant (c'est tout +un dans les idees de l'assistance) apporte une maniere de compas, une +regle, un niveau, et dessine je ne sais quels plans cabalistiques autour +de la plante consacree. Les fusils et les pistolets donnent le signal. +La vielle grince, la musette braille; chacun tire la corde de son cote, +et enfin, apres bien des hesitations et des efforts simules, le chou est +extrait de la terre et plante dans une grande corbeille avec des fleurs, +des rubans, des banderoles et des fruits. Le tout est mis sur une +civiere que quatre hommes des plus vigoureux soulevent et vont emporter +au domicile conjugal. + +Mais alors apparait tout a coup un couple effrayant, bizarre, +qu'accompagnent les cris et les huees des chiens effrayes et des enfants +moqueurs. Ce sont deux garcons dont l'un est habille en femme. C'est le +_jardinier_ et la _jardiniere_. Le mari est le plus sale des deux. C'est +le vice qui est cense l'avoir avili; la femme n'est que malheureuse et +degradee par les desordres de son epoux. Ils se disent preposes a la +garde et a la culture du chou sacre. + +"Le mari porte diverses qualifications qui toutes ont un sens. On +l'appelle indifferemment le _pailloux_, parce qu'il est parfois coiffe +d'une perruque de paille et qu'il se rembourre le corps de bosses de +paille, sous sa blouse; le _peilloux_, parce qu'il est couvert de +_peilles_ (guenilles, en vieux francais; Rabelais dit _peilleroux_ et +_coqueteux_ quand il parle des mendiants); enfin le _paien_, ce qui est +plus significatif encore. + +"Il arrive le visage barbouille de suie et de lie de vin, quelquefois +couronne de pampres comme un Silene antique, ou affuble d'un masque +grotesque. Une tasse ebrechee ou un vieux sabot pendu a sa ceinture lui +sert a demander l'aumone du vin. Personne ne la lui refuse, et il feint +de boire immoderement, puis il repand le vin par terre, en signe de +libation, a chaque pas. + +"Il tombe, il se roule dans la boue, il affecte d'etre en proie a +l'ivresse la plus honteuse. Sa pauvre _femme_ court apres lui, le +ramasse, appelle au secours, arrache les cheveux de chanvre qui sortent +en meches herissees de sa cornette immonde, pleure sur l'abjection de +son mari, et lui fait des reproches pathetiques. + +"Tel est le role de la jardiniere, et ses lamentations durent pendant +toute la comedie. Car c'est une veritable comedie libre, improvisee, +jouee en plein air, sur les chemins, a travers champs, alimentee par +tous les incidents fortuits de la promenade, et a laquelle tout le monde +prend part, gens de la noce et du dehors, hotes des maisons et passants +des chemins, durant une grande partie de la journee. Le theme est +invariable, mais on brode a l'infini sur ce theme, et c'est la qu'il +faut voir l'instinct mimique, la faconde de sang-froid, l'esprit de +repartie et meme l'eloquence naturelle de nos paysans. + +"Le role de la jardiniere est ordinairement confie a un homme mince, +imberbe et a teint frais, qui sait donner une grande verite a son +personnage et jouer le desespoir burlesque avec assez de naturel pour +qu'on en soit egaye et attriste en meme temps, comme d'un fait reel. + +"Apres que le malheur de la _femme_ est constate par ses plaintes, les +jeunes gens de la noce l'engagent a laisser la son ivrogne de mari et a +se divertir avec eux. Ils lui offrent le bras et l'entrainent. Peu a peu +elle s'abandonne, s'egaye, se met a courir tantot avec l'un, tantot avec +l'autre, prenant des allures devergondees. Ceci est une _moralite_. +L'inconduite du mari provoque celle de la femme. + +"Le _paien_ se reveille alors de son ivresse. Il cherche des yeux sa +compagne, s'arme d'une corde et d'un baton et court apres elle. On le +fait courir, on se cache, on passe la _paienne_ de l'un a l'autre, on +essaye de distraire et de tromper le jaloux. Enfin, il rejoint son +infidele et veut la battre; mais tout le monde s'interpose. _Ne la +battez pas, ne battez jamais votre femme_! est la formule qui se repete +a satiete dans ces scenes. + +"Il y a dans tout cela un enseignement naif, grossier meme, qui sent +fort son moyen age, mais qui fait toujours impression sur les +assistants. Le paien effraye et degoute les jeunes filles qu'il poursuit +et feint de vouloir embrasser; c'est de la comedie de moeurs a l'etat le +plus elementaire, mais aussi le plus frappant. + +"Mais pourquoi ce personnage repoussant doit-il, le premier, porter la +main sur le chou des qu'il est replante dans la corbeille? Ce chou sacre +est l'embleme de la fecondite matrimoniale; mais cet ivrogne, ce +vicieux, ce paien, quel est-il? Sans doute il y a la un mystere +anterieur au christianisme, la tradition de quelque bacchanale antique. +Peut-etre ce jardinier n'est-il pas moins que le dieu des jardins en +personne, a qui l'antiquite rendait un culte serieux sous des formes +obscenes. En passant par le christianisme primitif, cette representation +est devenue une sorte de _mystere, sotie_ ou _moralite_, comme on en +jouait dans toutes les fetes[1]." + +Quoi qu'il en soit, le chou est porte au logis des maries et plante de +la main du paien sur le plus haut du toit. On l'arrose de vin, et on le +laisse la jusqu'a ce que l'orage l'emporte; mais il y reste quelquefois +assez longtemps pour qu'en le voyant verdir ou se secher, on puisse +tirer des inductions sur la fecondite ou la sterilite promise a la +famille. + +[Note 1: _La Mare au diable_.] + +Apres le chou, on danse et on mange encore jusqu'a la nuit. + +La danse est uniformement l'antique bourree, a quatre, a six ou a huit. +C'est un mouvement doux chez les femmes, accentue chez les hommes, +tres-monotone, toujours en avant et en arriere, entrecoupe d'une sorte +de chasse croise. C'est quasi impossible a danser, si l'on n'est pas ne +ou transplante depuis longtemps en Berry. La difficulte, dont on ne se +rend pas compte d'abord, vient du sans-gene des menetriers, qui vous +volent, quand il leur plait, une demi-mesure; alors, il faut reprendre +le pas en l'air pour rattraper la mesure. Les paysans le font +instinctivement et sans jamais se derouter. + +La cornemuse a petit ou a grand bourdon est un instrument barbare, et +cependant fort interessant. Prive de demi-tons accidentels, n'ayant +juste que la gamme majeure, il serait un obstacle invincible entre les +mains d'un musicien. Mais le musicien naturel, le cornemuseux du Berry +(forme presque toujours en Bourbonnais) sait tirer de cette impuissance +de son instrument un parti inconcevable. Il joue tout ce qu'il entend; +majeur ou mineur, rien ne l'embarrasse. Il en resulte des aberrations +musicales qui font souvent saigner les oreilles, mais qui parfois aussi +frappent de respect et d'admiration par l'habilete, l'originalite, la +beaute des modulations ou des interpretations. On est tente alors de se +demander si cette violation hardie des regles n'est pas seulement la +violation heureuse de nos habitudes, et si la musique, comme la langue, +n'est pas quelque chose a cote et meme en dehors de tout ce que nous +avons invente et consacre. + +Apres la danse, le mariage, la fete, voici la derniere solennite: la +mort, la sepulture. Dans un large chemin pierreux, borde de tetaux +sinistres denudes par l'hiver, par une journee de gelee claire et +froide, vous rencontrez quelquefois un char rustique traine par quatre +jeunes taureaux nouvellement lies au joug. C'est le corbillard du +paysan. Ses fils conduisent l'attelage, l'aiguillon releve, le chapeau a +la main. De chaque cote viennent les femmes, couvertes, en signe de +deuil, de leurs grandes mantes gros bleu, avec le capuchon sur la tete. +Elles portent des cierges. Au prochain carrefour, on s'arretera pour +deposer, au pied de la grande croix de bois qui marque ces rencontres de +quatre voies, une petite croix grossierement taillee dans un copeau. A +chaque carrefour, meme ceremonie. Cet embleme depose et plante autour +de l'embleme du salut est l'hommage rendu par le mort qui fait sa +derniere course a travers la campagne pour gagner son dernier gite. +C'est par la qu'il se recommande aux prieres des passants. Il n'est pas +de croix de carrefour qui ne soit entouree de ces petites croix des +funerailles. Elles y restent jusqu'a ce qu'elles tombent en poussiere ou +que les troupeaux, moins respectueux que les enfants qui jouent autour +sans y toucher, les aient dispersees et brisees sous leurs pieds. Quand +le cortege d'enterrement arrive la, on rallume les cierges, on +s'agenouille, on psalmodie une priere, on jette de l'eau benite sur le +cercueil, et on se remet en route dans un profond silence. Nulle part je +n'ai vu l'appareil de la mort plus grand, plus austere et plus religieux +dans son humble simplicite. + +Lorsque le christianisme s'introduisit dans les campagnes de la vieille +France, il n'y put vaincre le paganisme qu'en donnant droit de cite dans +son culte a diverses ceremonies antiques pour lesquelles les paysans +avaient un attachement invincible. Tels furent les honneurs rendus aux +images et aux statuettes des saints placees dans certains carrefours, ou +sous la voute de certaines fontaines lustrales, ou lavoirs publics. Nous +voyons, aux premiers temps du christianisme, des Peres de l'Eglise +s'elever avec eloquence contre la coutume idolatrique d'orner de fleurs +et d'offrandes les statues des dieux. Plus spiritualistes que ne l'est +notre epoque, ils veulent qu'on adore le vrai Dieu en esprit et en +verite. Ils proscrivent les temoignages exterieurs; ils voudraient +detruire radicalement le materialisme de l'ancien monde. + +Mais avec le peuple attache au passe il faut toujours transiger. Il est +plus facile de changer le nom d'une croyance que de la detruire. On +apporte une foi nouvelle, mais il faut se servir des anciens temples, et +consacrer de nouveau les vieux autels. C'est ainsi qu'en beaucoup +d'endroits les pierres druidiques ont traverse la domination romaine et +la domination franque, le polytheisme et le christianisme primitif, sans +cesser d'etre des objets de veneration, et le siege d'un culte +particulier assez mysterieux, qui cache ses tendances cabalistiques +sous les apparences de la religion officielle. + +Ce qu'on eut le plus difficilement extirpe de l'ame du paysan, c'est +certainement le culte du dieu Terme. Sans metaphore et sans epigramme, +le culte de la borne est invinciblement lie aux eternelles +preoccupations de l'homme dont la vie se renferme dans d'etroites +limites materielles. Son champ, son pre, sa terre, voila son monde. +C'est par la qu'il se sent affranchi de l'antique servage. C'est sur ce +coin du sol qu'il se croit maitre, parce qu'il s'y sent libre +relativement, et ne releve que de lui-meme. Cette pierre qui marque le +sillon ou commence pour le voisin son empire, c'est un symbole bien plus +qu'une barriere, c'est presque un dieu, c'est un objet sacre. + +Dans nos campagnes du centre, ou les vieux us regnent peut-etre plus +qu'ailleurs, le respect de la propriete ne va pas tout seul, et les +paysans ont recours, les uns contre les autres, a la religion du passe, +beaucoup plus qu'au principe de l'equite publique. On ne se gene pas +beaucoup pour reculer tous les ans d'un sillon la limite de son champ +sur celui du voisin inattentif. Mais ce qu'on deplace ainsi, c'est une +pierre quelconque, que l'on met en evidence, et qu'au besoin on pourra +dire soulevee la par le hasard. Un jour ou le proprietaire lese +s'apercoit qu'on a gagne dix sillons sur sa terre; il s'inquiete, il se +plaint, il invoque le souvenir de ses autres _jouxtans_ (on appelle +encore la borne du nom latin de _jus droit_; les enfants s'en servent +meme dans leurs jeux pour designer le but conventionnel). Alors, quand +le reclamant a assemble les arbitres, on signale la fraude et on cherche +la borne veritable, l'ancien terme qu'a moins d'un sacrilege en lui-meme +beaucoup plus redoutable que la fraude, le delinquant n'a pu se +permettre d'enlever. Il est bien rare qu'on ne le retrouve pas. C'est +une plus grosse pierre que toutes les autres, enfoncee a une assez +grande profondeur pour que le socle de la charrue n'ait pu la soulever. +Cette pierre brute, c'est le dieu antique. Pour l'arracher de sa base, +il eut fallu deux choses: une audace de scepticisme dont la mauvaise foi +elle-meme ne se sent pas souvent capable, et un travail particulier qui +eut rendu la trahison evidente; il eut fallu venir la nuit, avec +d'autres instruments que la charrue, choisir le temps ou la terre est +en jachere, et ou le ble arrache et foule, le sillon interrompu, ne +peuvent pas laisser de traces revelatrices. Enfin, c'est parfois un rude +ouvrage: la pierre est lourde, il faut la transporter et la transplanter +plus loin, au risque de ne pouvoir en venir a bout tout seul. Il faut un +ou plusieurs complices. On ne s'expose guere a cela pour un ou plusieurs +sillons de plus. + +Quand l'expertise est faite, quand chacun, ayant donne sa voix, declare +que la doit etre le _jus_ primitif, on creuse un peu, et on retrouve le +dieu disparu sous l'exhaussement progressif du sol. Le faux dieu est +brise, et la limite est de nouveau signalee et consacree. Le fraudeur en +est quitte pour dire qu'il s'etait trompe, qu'une grosse pierre emportee +peu a peu par le travail du labourage a cause sa meprise, et qu'il +regrette de n'avoir pas ete averti plus tot. Cela laisse bien quelques +doutes, mais il n'a pas touche aux vrai _jus_, il n'est pas deshonore. + +En general, le _jus_ sort de terre de quelques centimetres, et, le +dimanche des Rameaux, il recoit l'hommage du buis benit, comme celui des +Romains recevait un collier ou une couronne de feuillage. + +Les eaux lustrales, d'origine hebraique, paienne, indoue, universelle +probablement, recoivent aussi chaque annee des honneurs et de nouvelles +consecrations religieuses. Elles guerissent diverses sortes de maux, et +principalement les plaies, paralysies et autres _estropiaisons_. Les +infirmes y plongent leurs membres malades au moment de la benediction du +pretre; les fievreux boivent volontiers au meme courant. La foi purifie +tout. + +Cette tolerance du clerge rustique pour les anciennes superstitions +paiennes ne devrait pas etre trop encouragee par le haut clerge. Elle +est contraire a l'esprit du veritable christianisme, et beaucoup +d'excellents pretres, tres-orthodoxes, souffrent de voir leurs +paroissiens materialiser a ce point l'effet des benedictions de +l'Eglise. J'en causais, il y a quelques annees, avec un cure meridional +qui ne se plaisait pas autant que moi a retrouver et a ressaisir dans +les coutumes religieuses de notre epoque les traces mal effacees des +religions antiques. "Quand j'entrai dans ma premiere cure, me disait-il, +je vis le sacristain tirer d'un bahut de petits monstres fort +indecents, en bois grossierement equarri, qu'il pretendait me faire +benir. C'etait l'ouvrage d'un charron de la paroisse, qui les avait +fabriques a l'instar d'anciens pretendus bons saints reputes souverains +pour toute sorte de maux physiques. Ces modeles avaient ete certainement +des figures de demons du moyen age, qui eux-memes n'etaient que le +souvenir traditionnel des dieux obscenes du paganisme. Mon predecesseur +avait eu le courage de les jeter dans le feu de sa cuisine; mais, depuis +ce moment, une maladie endemique avait decime la commune, et, sans nul +doute, selon mes ouailles credules, la destruction des idoles etait la +cause du fleau; aussi le charron s'etait-il fait fort d'en tailler de +tout pareils qui seraient aussi bons quand on les aurait benits et +promenes a la suite du saint sacrement. Je me refusai absolument a +commettre cette profanation, et, prenant les nouveaux saints, je fis +comme mon predecesseur, je les brulai; mais je faillis payer cette +hardiesse de ma vie: mes paroissiens s'ameuterent contre moi, et je fus +oblige de transiger. Je fis venir de nouveaux saints, des figures +quelconques, un peu moins laides et beaucoup plus honnetes, que je dus +benir et permettre d'honorer sous les noms des anciens protecteurs de la +paroisse; je vis bientot que le culte des paysans est completement +idolatrique, et que leur hommage ne s'adresse pas plus a l'Etre +spirituel dont les figures personnifient le souvenir, que leur croyance +n'a pour objet les celestes bienheureux. C'est a la figure meme, c'est a +la pierre ou au bois faconne qu'ils croient, c'est l'idole qu'ils +saluent et qu'ils prient. Mes nouveaux saints n'eurent jamais de credit +sur mon troupeau. Ils n'etaient pas _bons_, ils ne guerissaient pas. Je +ne pus jamais faire comprendre qu'aucune image n'est douee de vertu +miraculeuse dans le sens materiel que la superstition y attache. Le +conseil de fabrique me savait tres-mauvais gre de ne pas speculer sur la +credulite populaire." + +Ce cure n'est pas le seul a qui j'aie vu deplorer le materialisme de la +religion du paysan. Plusieurs defendent d'employer le buis benit au coin +des champs comme preservatif de la grele, et de faire des pelerinages +pour la guerison des betes; mais on ne les ecoute guere, on les trompe +meme. On extorque leurs benedictions comme douees d'un charme magique, +en leur signalant un but qui n'est pas le veritable. On mele volontiers +des objets benits aux malefices, ou, sous des noms mysterieux, des +divinites etrangeres au christianisme sont invoquees tout bas. Le +sorcier des campagnes a, dans l'esprit, un singulier melange de crainte +de Dieu et de soumission au diable, dont nous parlerons peut-etre dans +l'occasion. + +Disons, en passant, que le remegeux et la remegeuse sont parfois des +etres fort extraordinaires, soit par la puissance magnetique dont les +investit la foi de leur clientele, soit par la connaissance de certains +remedes fort simples que le paysan accepte d'eux, et qu'il ne croirait +pas efficaces venant d'un medecin veritable. La science toute nue ne +persuade pas ces esprits avides de merveilles; ils meprisent ce qui est +acquis par l'etude et l'experience; il leur faut du fantastique, des +paroles incomprehensibles, de la mise en scene. Certaine vieille +sibylle, prononcant ses formules d'un air inspire, frappe l'imagination +du malade, et, pour peu qu'elle explique avec bonheur une medication +rationnelle, elle obtient des parents et des amis qui le soignent ce que +le medecin n'obtient presque jamais: que ses prescriptions soient +observees. + +Sans doute, la surveillance de l'Etat fait bien de proscrire et de +poursuivre l'exercice de la medecine illegale, car, dans un nombre +infini de cas, les remegeux administrent de veritables poisons. +Quelques-uns cependant operent des cures trop nombreuses et trop +certaines pour qu'il ne soit pas a desirer de voir l'Etat leur accorder +quelque attention. La tradition, le hasard de certaines aptitudes +naturelles, peuvent les rendre possesseurs de decouvertes qui echappent +a la science, et qui meurent avec eux. Les empecher d'exercer n'est que +sagesse et justice, mais eprouver la vertu de leurs pretendus secrets et +les leur acheter, s'il y a lieu, ce ne serait pas la une recherche +oiseuse ni une largesse inutile. + +En dehors de la superstition, le paysan a partout des coutumes locales +dont l'origine est fort difficile a retrouver. Le nombre en est si +grand, que nous ne saurions les classer avec ordre; nous en prendrons +quelques-unes au hasard. + +Une des plus curieuses est la ceremonie des _livrees de noces_, qui +varie en France selon les provinces, et qui a ete supprimee en Berry +depuis une dizaine d'annees, a la suite d'accidents graves. Dans un +endroit precedent, nous avons raconte la ceremonie toute paienne du +chou, qui est encore en vigueur dans notre vallee Noire: c'est la +consecration du lendemain des noces. Celle des livrees etait la +consecration de la veille; elle est fort longue et compliquee, c'est +tout un drame poetique et naif qui se jouait autour et au sein de la +demeure de l'epousee. + +C'est le soir, a l'heure du souper de la famille. Mais il n'y a point de +souper prepare; ce soir-la, chez la fiancee. Les tables sont rangees +contre le mur, la nappe est cachee, le foyer est vide et glace, quelque +temps qu'il fasse. On a ferme avec un soin extreme et barricade d'une +maniere formidable a l'interieur toutes les _huisseries_, portes, +fenetres, lucarne de grenier, soupirail de cave, quand, par hasard, la +maison a une cave. Personne n'entrera sans la volonte de la fiancee, ou +sans une lutte serieuse, un veritable siege; ses parents, ses amis, ses +voisins, tout son _parti_ est autour d'elle; on attend la priere ou +l'assaut du fiance. + +Le _jeune marie_,--on ne dit jamais autrement, quel que soit son age, +et, en fait, c'est, chez nous, presque toujours un garconnet a qui le +poil follet voltige encore au menton,--vient la avec son monde, ses +amis, parents et voisins, son _parti_ en un mot. Pres de lui, ce porteur +de thyrse fleuri et enrubane, c'est un expert porte-broche, car, sous +ces feuillages, il y a une oie embrochee qui fait tout l'objet de la +ceremonie; autour de lui sont les porteurs de presents et les chanteurs +_fins_, c'est-a-dire habiles et savants, qui vont avoir maille a partir +avec ceux de la mariee. + +Le marie s'annonce par une decharge de coups de feu; puis, apres qu'on a +bien cherche, mais inutilement, un moyen de s'introduire dans la place +par surprise, on frappe.--Qui va la?--Ce sont de pauvres pelerins bien +fatigues ou des chasseurs egares qui demandent place au foyer de la +maison.--On leur repond que le foyer est eteint, et qu'il n'y a pas +place pour eux a table; on les injure, on les traite de malfaiteurs et +de mauvaises gens, sans feu ni lieu; on parlemente longtemps; le +dialogue, toujours pittoresque, est parfois rempli d'esprit et meme de +poesie; enfin on leur conseille de chanter pour se desennuyer, ou pour +se rechauffer si c'est une nuit d'hiver, mais a condition qu'on chantera +quelque chose d'inconnu a la compagnie qui, du dedans, les ecoute. + +Alors, une lutte lyrique commence entre les chanteurs du marie et ceux +de la mariee, car elle aussi a ses _chanteux fins_, et, de plus, ses +chanteuses expertes, matrones a la voix chevrotante, a qui l'on n'en +impose point en donnant du vieux pour du neuf. Si l'on connait, au +dedans, la chanson du dehors, on l'interrompt des le premier vers en +chantant la second, et vite, il faut passer a une autre. Trois heures +peuvent fort bien s'ecouler, au vent et a la pluie, avant que le parti +du marie ait pu achever un seul couplet, tant est riche le repertoire +des chansons berrichonnes, tant la memoire des beaux chanteurs est +ornee; chaque replique victorieuse du dedans est accompagnee de grands +eclats de rire d'un cote, de maledictions de l'autre. Enfin l'un des +partis est vaincu, et l'on passe a la chanson des noces: + + Ouvrez la porte, ouvrez, + Mariee, ma mignonne! + J'ons de beaux rubans a vous presenter. + Helas! ma mie, laissez-nous entrer. + +A quoi les femmes repondent en fausset: + + Mon pere est en chagrin, + Ma mere en grand' tristesse; + Moi, je suis une fille de trop grand prix + Pour ouvrir ma porte a ces heures-ci. + +Si les paroles sont naives et la versification par trop libre, en +revanche l'air est magnifique dans sa solennite simple et large. Il faut +chanter dehors autant de couplets, et nommer chaque fois autant d'objets +differents, au troisieme vers, qu'il y a de cadeaux de noces. + +Ces cadeaux du marie sont ce qu'on appelle les _livrees_. Il faut +annoncer jusqu'au _cent d'epingles_ oblige qui fait partie de cette +modeste corbeille de mariage a quoi la mariee incorruptible fait +repondre invariablement que son pere est en chagrin, sa mere en grande +tristesse, et qu'elle n'ouvre point sa porte a pareille heure. + +Enfin arrive le couplet final, ou il est dit: _J'ons un beau mari a vous +presenter_, et la porte s'ouvre; mais c'est le signal d'une melee +etrange: le marie doit prendre possession du foyer domestique; il doit +planter la broche et allumer le feu; le parti de la mariee s'y oppose, +et ne cedera qu'a la force; les femmes se refugient avec les vieillards +sur les bancs et sur les tables; les enfants, effrayes, se cachent +dessous, les chiens hurlent, les fusils partent, c'est un combat sans +colere, sans coups ni blessures volontaires, mais ou le point d'honneur +est pris assez au serieux pour que chacun y deploie toute sa vigueur et +toute sa volonte, si bien qu'a force de se pousser, de s'etreindre, de +se tordre la broche entre les mains, j'ai vu peu de noces ou il n'y eut +quelqu'un d'ecloppe, au moment ou le marie reussissait a allumer une +poignee de paille dans la cheminee, ou l'oie, dechiquetee dans le +combat, prenait enfin possession de l'atre. + +Un jour, la scene fut ensanglantee par un accident serieux. Un des +convies fut litteralement embroche dans la bataille. Des lors, la +ceremonie tomba en desuetude; on fut d'accord sur tous les points de la +supprimer, et nous avons vu la derniere il y a dix ans. On eut pu se +borner a supprimer la bataille; mais, la conquete du foyer etant le but +symbolique de l'affaire, on jugea que le reste n'aurait plus de sens. Je +regrette pourtant les chansons a la porte, et la belle melodie de: +_Ouvrez la porte, ouvrez!_ qui, n'ayant plus d'emploi, se perdra. + +Apres la broche plantee, venait pour le marie une derniere epreuve: on +asseyait trois jeunes filles avec la mariee sur un banc, on les couvrait +d'un drap, et, sans les toucher autrement qu'avec une petite baguette, +le marie devait, du premier coup d'oeil, deviner et designer sa femme; +lorsqu'il se trompait, il etait condamne a ne pas danser avec elle de +toute la soiree; car, ensuite, venaient le bal, le souper, et des +chansons jusqu'au jour. Une noce comportait trois jours et trois nuits +de joie et bombance, sans desemparer d'une heure. + +La _gerbaude_ est une ceremonie agricole que l'auteur de cet article a +mise sur la scene tres-fidelement; mais ce que le theatre ne saurait +reproduire, c'est la majeste du cadre, c'est la montagne de gerbes qui +arrive solennellement, trainee par trois paires de boeufs enormes, tout +ornee de fleurs, de fruits et de beaux enfants perches au sommet des +dernieres gerbes. C'est parfois un tableau qui se compose comme pour +l'oeil des artistes. Tout cela est si beau par soi-meme: les grands +ruminants a l'oeil fier et calme, la moisson ruisselante, les fleurs +souriant sur les epis, et, plus que tout cela, les enfants blonds comme +les gerbes, comme les boeufs, comme la terre couverte de son chaume, car +tout est colore harmonieusement dans ces chaudes journees ou le ciel +lui-meme est tout d'or et d'ambre a l'approche du soir. + +Avant le depart du charroi de gerbaude, on entend planer d'horizon en +horizon une grande clameur dont le voyageur s'etonne. Il regarde, il +voit des bandes de moissonneurs et de glaneuses s'elancer, les bras +leves vers le ciel et rugissant de triomphe, vers le chargeur qui leve +vers le ciel aussi la derniere gerbe avant de la placer sur le faite du +char. Il semble que cette population de travailleurs se rue sur lui +pour lui arracher la gerbe; on croit qu'on va assister a une bataille +furieuse, inique, de tous contre un seul; mais loin de la! c'est une +acclamation de joie et d'amitie; c'est une benediction enthousiaste et +fraternelle. + +Pauvres paysans, vous avez du beau et du bon quand meme! + + + + +II + +LES VISIONS DE LA NUIT DANS LES CAMPAGNES + + +Vous dire que je m'en moque serait mentir. Je n'en ai jamais eu, c'est +vrai: j'ai parcouru la campagne a toutes les heures de la nuit, seul ou +en compagnie de grands poltrons, et, sauf quelques meteores inoffensifs, +quelques vieux arbres phosphorescents et autres phenomenes qui ne +rendaient pas fort lugubre l'aspect de la nature, je n'ai jamais eu le +plaisir de rencontrer un objet fantastique et de pouvoir raconter a +personne, comme temoin oculaire, la moindre histoire de revenant. + +Eh bien, cependant je ne suis pas de ceux qui disent en presence des +superstitions rustiques: _mensonge, imbecillite, vision de la peur_; je +dis phenomene de vision, ou phenomene exterieur insolite et incompris. +Je ne crois pour cela ni aux sorciers ni aux prodiges. Ces contes de +sorciers, ces explications fantastiques donnees aux pretendus prodiges +de la nuit, c'est le poeme des imaginations champetres. Mais le fait +existe, le fait s'accomplit, qu'il soit un fantome dans l'air ou +seulement dans l'oeil qui le percoit, c'est un objet tout aussi +reellement et logiquement produit que la reflexion d'une figure dans un +miroir. + +Les aberrations des sens sont-elles explicables? ont-elles ete +expliquees? Je sais qu'elles ont ete constatees, voila tout: mais il est +tres-faux de dire et de croire qu'elles sont uniquement l'ouvrage de la +peur. Cela peut etre vrai en beaucoup d'occasions; mais il y a des +exceptions irrecusables. Des hommes de sang-froid, d'un courage naturel +eprouve, et places dans des circonstances ou rien ne semblait agir sur +leur imagination, meme des hommes eclaires, savants, illustres, ont eu +des apparitions qui n'ont trouble ni leur jugement ni leur sante, et +dont cependant il n'a pas dependu d'eux tous de ne pas se sentir +affectes plus ou moins apres coup. + +Parmi grand nombre d'interessants ouvrages publies sur ce sujet, il +faut noter celui du docteur Brierre de Boismont, qui analyse aussi bien +que possible les causes de l'hallucination. Je n'apporterai apres ces +travaux serieux qu'une seule observation utile a enregistrer, c'est que +l'homme qui vit le plus pres de la nature, le sauvage, et apres lui le +paysan, sont plus disposes et plus sujets que les hommes des autres +classes aux phenomenes de l'hallucination. Sans doute, l'ignorance et la +superstition les forcent a prendre pour des prodiges surnaturels ces +simples aberrations de leurs sens; mais ce n'est pas toujours +l'imagination qui les produit, je le repete; elle ne fait le plus +souvent que les expliquer a sa guise. + +Dira-t-on que l'education premiere, les contes de la veillee, les recits +effrayants de la nourrice et de la grand'mere disposent les enfants et +meme les hommes a eprouver ce phenomene? Je le veux bien. Dira-t-on +encore que les plus simples notions de physique elementaire et un peu de +moquerie voltairienne en purgeraient aisement les campagnes? Cela est +moins certain. L'aspect continuel de la campagne, l'air qu'il respire a +toute heure, les tableaux varies que la nature deroule sous ses yeux, et +qui se modifient a chaque instant dans la succession des variations +atmospheriques, ce sont la pour l'homme rustique des conditions +particulieres d'existence intellectuelle et physiologique; elles font de +lui un etre plus primitif, plus normal peut-etre, plus lie au sol, plus +confondu avec les elements de la creation que nous ne le sommes quand la +culture des idees nous a separes, pour ainsi dire, du ciel et de la +terre, en nous faisant une vie factice enfermee dans le moellon des +habitations bien closes. Meme dans sa hutte ou dans sa chaumiere, le +sauvage ou le paysan vit encore dans le nuage, dans l'eclair et le vent +qui enveloppent ces fragiles demeures. Il y a sur l'Adriatique des +pecheurs qui ne connaissent pas l'abri d'un toit; ils dorment dans leur +barque, couverts d'une natte, la face eclairee par les etoiles, la barbe +caressee par la brise, le corps sans cesse berce par le flot. Il y a des +colporteurs, des bohemiens, des conducteurs de bestiaux qui dorment +toujours en plein air, comme les Indiens de l'Amerique du Nord. Certes, +le sang de ces hommes-la circule autrement que le notre; leurs nerfs ont +un equilibre different; leurs pensees, un autre cours; leurs sensations +une autre maniere de se produire. Interrogez-les, il n'en est pas un qui +n'ait vu des prodiges, des apparitions, des scenes de nuit etranges, +inexplicables. Il en est parmi eux de tres-braves, de tres-raisonnables, +de tres-sinceres, et ce ne sont pas les moins hallucines. Lisez toutes +les observations recueillies a cet egard, vous y verrez, par une foule +de faits curieux et bien observes, que l'hallucination est compatible +avec le plein exercice de la raison. + +C'est un etat maladif du cerveau; cependant il est presque toujours +possible d'en pressentir la cause physique ou morale dans une +perturbation de l'ame ou du corps; mais elle est quelquefois inattendue +et mysterieuse au point de surprendre et de troubler un instant les +esprits les plus fermes. + +Chez les paysans, elle se produit si souvent, qu'elle semble presque une +loi reguliere de leur organisation. Elle les effraye autrement que nous. +Notre grande terreur, a nous autres, quand le cauchemar ou la fievre +nous presentent leurs fantomes, c'est de perdre la raison, et plus nous +sommes certains d'etre la proie d'un songe, plus nous nous affectons de +ne pouvoir nous y soustraire par un simple effort de la volonte. On a vu +des gens devenir fous par la crainte de l'etre. Les paysans n'ont pas +cette angoisse; ils croient avoir vu des objets reels; ils en ont +grand'peur; mais la conscience de leur lucidite n'etant point ebranlee, +l'hallucination est certainement moins dangereuse pour eux que pour +nous. L'hallucination n'est, d'ailleurs, pas la seule cause de mon +penchant a admettre, jusqu'a un certain point, les visions de la nuit. +Je crois qu'il y a une foule de petits phenomenes nocturnes, explosions +ou incandescences de gaz, condensations de vapeurs, bruits souterrains, +spectres celestes, petits aerolithes, habitudes bizarres et inobservees, +aberrations meme chez les animaux, que sais-je? des affinites +mysterieuses ou des perturbations brusques des habitudes de la nature, +que les savants observent par hasard et que les paysans, dans leur +contact perpetuel avec les elements, signalent a chaque instant sans +pouvoir les expliquer. + +Par exemple, que pensez-vous de cette croyance aux _meneurs de loups_? +Elle est de tous les pays, je crois, et elle est repandue dans toute la +France. C'est le dernier vestige de la croyance aux lycanthropes. En +Berry, ou deja les contes que l'on fait a nos petits-enfants ne sont +plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient +nos grand'meres, je ne me souviens pas qu'on m'ait jamais parle des +hommes-loups de l'antiquite et du moyen age. Cependant on s'y sert +encore du mot de _garou_, qui signifie bien homme-loup, mais on en a +perdu le vrai sens. Les _meneurs de loups_ ne sont plus les capitaines +de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour devorer les +enfants: ce sont des hommes savants et mysterieux, de vieux bucherons, +ou de malins gardes-chasse qui possedent le _secret_ pour charmer, +soumettre, apprivoiser et conduire les loups veritables. Je connais +plusieurs personnes qui ont rencontre, aux premieres clartes de la lune, +a la croix des quatre chemins, le pere _un tel_ s'en allant tout seul a +grands pas, et suivi _de plus de trente loups_ (il y en a toujours plus +de trente, jamais moins, dans la legende). Une nuit, deux personnes, qui +me l'ont raconte, virent passer dans le bois une grande bande de loups; +elles en furent effrayees, et monterent sur un arbre, d'ou elles virent +ces animaux s'arreter a la porte d'une cabane d'un bucheron repute +sorcier. Ils l'entourerent en poussant des rugissements epouvantables; +le bucheron sortit, leur parla, se promena au milieu d'eux, et ils se +disperserent sans lui faire aucun mal. Ceci est une histoire de paysan; +mais deux personnes riches, et ayant recu une assez bonne education, +gens de beaucoup de sens et d'habilete dans les affaires, vivant dans le +voisinage d'une foret, ou elles chassaient fort souvent, m'ont jure, +_sur l'honneur_, avoir vu, etant ensemble, un vieux garde forestier +s'arreter a un carrefour ecarte et faire des gestes bizarres. Ces deux +personnes se cacherent pour l'observer, et virent accourir treize loups, +dont un enorme alla droit au garde et lui fit des caresses. Celui-ci +siffla les autres comme on siffle des chiens, et s'enfonca avec eux +dans l'epaisseur du bois. Les deux temoins de cette scene etrange +n'oserent l'y suivre, et se retirerent aussi surpris qu'effrayes. +Avaient-ils ete la proie d'une hallucination? Quand l'hallucination +s'empare de plusieurs personnes a la fois (et cela arrive fort souvent), +elle revet un caractere difficile a expliquer, je l'avoue: on l'a +souvent constatee; on l'appelle hallucination contagieuse. Mais a quoi +sert d'en savoir le nom, si on en ignore la cause? Cette certaine +disposition des nerfs et de la circulation du sang, qu'on donne pour +cause a l'audition ou a la vision d'objets fantastiques, comment +est-elle simultanee chez plusieurs individus reunis? Je n'en sais rien +du tout. + +Mais pourquoi ne pas admettre qu'un homme qui vit au sein des forets, +qui peut, a toutes les heures du jour et de la nuit, surprendre et +observer les moeurs des animaux sauvages, aurait pu decouvrir, par +hasard, ou par un certain genie d'induction, le moyen de les soumettre +et de s'en faire aimer? J'irai plus loin: pourquoi n'aurait-il pas un +certain fluide, sympathique a certaines especes? Nous avons vu, de nos +jours, de si intrepides et de si habiles dompteurs d'animaux feroces en +cage, qu'un effort de plus, et on peut admettre la domination de +certains hommes sur les animaux sauvages en liberte. + +Mais pourquoi ces hommes cacheraient-ils leur secret, et ne +tireraient-ils pas profit et vanite de leur puissance? + +Parce que le paysan, en obtenant d'une cause naturelle un effet tout +aussi naturel, ne croit pas lui-meme qu'il obeit aux lois de la nature. +Donnez-lui un remede dont vous lui demontrerez simplement l'efficacite, +il n'y aura aucune confiance; mais joignez-y quelque parole +incomprehensible en le lui administrant, il en aura la foi. Confiez-lui +le _secret_ de guerir le rhume avec la racine de guimauve, et dites-lui +qu'il faut l'administrer apres trois signes cabalistiques, ou apres +avoir mis un de ses bas a l'envers, il se croira sorcier, tous le +croiront sorcier a l'endroit du rhume. Il guerira tout le monde par la +foi autant que par la guimauve, mais il se gardera bien de dire le nom +de la plante vulgaire qui produit ce miracle. Il en fera un mystere; le +mystere est son element. + +Je ne parlerai pas ici de ce qu'on appelle chez nous et ailleurs le +_secret_, ce serait une digression qui me menerait trop loin. Je me +bornerai a dire qu'il y a un _secret_ pour tout, et presque tous les +paysans un peu graves et experimentes ont le _secret_ de quelque chose, +sont sorciers par consequent, et croient l'etre. Il y a le secret des +boeufs, que possedent tous les bons metayers; le secret des vaches, qui +est celui des bonnes metayeres; le secret des bergeres, pour faire +foisonner la laine; le secret des potiers, pour empecher les pots de se +fendre au fond; le secret des cures, qui charment les cloches pour la +grele; le secret du mal de tete, le secret du mal de ventre, le secret +de l'entorse et de la foulure; le secret des braconniers, pour faire +venir le gibier; le secret du feu, pour arreter l'incendie; le secret de +l'eau, pour retrouver les cadavres des noyes, ou arreter l'inondation; +que sais-je? Il y a autant de secrets que de fleaux dans la nature, et +de maladies chez les hommes et les animaux. Le secret passe de pere en +fils, ou s'achete a prix d'argent. Il n'est jamais trahi. Il ne le sera +jamais, tant qu'on y croira. Le secret de meneur de loups en est un +comme un autre, peut-etre. + +Une des scenes de la nuit dont la croyance est la plus repandue, c'est +la chasse fantastique; elle a autant de noms qu'il y a de cantons dans +l'univers. Chez nous, elle s'appelle la _chasse a baudet_, et affecte +les bruits aigres et grotesques d'une incommensurable croupe d'anes qui +braient. On peut se la representer a volonte; mais, dans l'esprit de nos +paysans, c'est quelque chose que l'on entend et qu'on ne voit pas, c'est +une hallucination ou un phenomene d'acoustique. J'ai cru l'entendre +plusieurs fois, et pouvoir l'expliquer de la facon la plus vulgaire. +Dans les derniers jours de l'automne, quand les grands ouragans +dispersent les bandes d'oiseaux voyageurs, on entend, dans la nuit, +l'immense clameur melancolique des grues et des oies sauvages en +detresse. Mais les paysans, que l'on croit si credules et si peu +observateurs, ne s'y trompent nullement. Ils savent tres-bien le nom et +connaissent tres-bien le cri des divers oiseaux etrangers a nos climats +qui se trouvent perdus et disperses dans les tenebres. La _chasse a +baudet_ n'est rien de tout cela. Ils l'entendent souvent; moi qui ai +longtemps vecu et erre comme eux dans la rafale et dans le nuage, je ne +l'ai jamais rencontree. Quelquefois son passage est signale par +l'apparition de deux lunes. Mais je n'ai pas de chance, car je n'ai +jamais vu que la vieille lune que nous connaissons tous. + +Le taureau blanc, le veau d'or, le dragon, l'oie, la poule noire, la +truie blanche, et je ne sais combien d'autres animaux fantastiques, +gardent, comme l'on sait, en tous pays les tresors caches. A l'heure de +minuit, le jour de Noel, aussitot que sonne la messe, ces gardiens +infernaux perdent leur puissance jusqu'au dernier son de la cloche qui +en annonce la fin. C'est la seule heure dans toute l'annee ou la +conquete du tresor soit possible. Mais il faut savoir ou il est, et +avoir le temps d'y creuser et de s'en saisir. Si vous etes surpris dans +le gouffre a l'_Ite missa est_, il se referme a jamais sur vous; de meme +que si, en ce moment, vous avez reussi a rencontrer l'animal +fantastique, la soumission qu'il vous a montree pendant le temps de la +messe fait place a la fureur, et c'est fait de vous. + +Cette tradition est universelle. Il y a peu de ruines, chateaux ou +monasteres, peu de monuments celtiques qui ne recelent leur tresor. Tous +sont gardes par un animal diabolique. M. Jules Canougo, dans un charmant +recueil de contes meridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante la +poetique apparition de la chevre d'or, gardienne des richesses cachees +au sein de la terre. + +Dans nos climats moins riants, autour des dolmens qui couronnent les +collines pelees de la Marche, c'est un boeuf blanc, ou un veau d'or, ou +une genisse d'argent qui font rever les imaginations avides; mais ces +animaux sont mechants et terribles a rencontrer. On y court tant de +risques, que personne encore n'a ose les saisir par les cornes. Et +cependant il y a des siecles que les grosses pierres druidiques dansent +et grincent sur leurs freles supports pendant la messe de minuit, pour +eveiller la convoitise des passants. + +Dans nos vallees ombragees, coupees de grandes plaines fertiles, un +animal indefinissable se promene la nuit a certaines epoques +indeterminees, va tourmenter les boeufs aux paturages et roder autour +des metairies qu'il met en grand emoi. Les chiens hurlent et fuient a +son approche, les balles ne l'atteignent pas. Cette apparition et la +terreur qu'elle inspire n'ont encore presque rien perdu dans nos +alentours. Tous nos fermiers, tous nos domestiques y croient et ont vu +la bete. On l'appelle la _grand'-bete_, par tradition, quoique bien +souvent elle paraisse de la taille et de la forme d'un blaireau. Les uns +l'ont vue en forme de chien de la grandeur d'un boeuf enorme, d'autres +en levrette blanche haute comme un cheval, d'autres encore en simple +lievre ou en simple brebis. Ceux qui en parlent avec le plus de +sang-froid l'ont poursuivie sans succes, sans trop de frayeur, ne lui +attribuant aucun pouvoir fantastique, la decrivant avec peine, parce +qu'elle appartient a une espece inconnue dans le pays, disent-ils, et +assurant que ce n'est precisement ni une chienne, ni une vache, ni un +blaireau, ni un cheval, mais quelque chose comme tout cela: +arrangez-vous! Cependant cette bete apparait, j'en suis certain, soit a +l'etat d'hallucination, soit a l'etat de vapeur flottante, et condensee +sous de certaines formes. Des gens trop sinceres et trop raisonnables +l'ont vue pour que j'ose dire qu'il n'y a aucune cause a leur vision. +Les chiens l'annoncent par des hurlements desesperes et s'enfuient des +qu'elle parait; cela est certain. Les chiens sont-ils hallucines aussi? +Pourquoi non? Sont-ce des voleurs qui s'introduisent sous ce +deguisement? Jamais la bete n'a rien derobe, que l'on sache. Sont-ce de +mauvais plaisants? On a tire tant de coups de fusil sur la bete, qu'on +aurait bien, par hasard, et en depit de la peur qui fait trembler la +main, reussi a tuer ou a blesser quelqu'un de ces pretendus fantomes. +Enfin, ce genre d'apparition, s'il n'est que le resultat de +l'hallucination, est eminemment contagieux. Pendant quinze ou vingt +nuits, les vingt ou trente habitants d'une metairie le voient et le +poursuivent; il passe a une autre petite colonie qui le voit absolument +de meme, et il fait le tour du pays, ayant produit cette contagion sur +un tres-grand nombre d'habitants. + +Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit. Autour des mares +stagnantes, dans les bruyeres comme au bord des fontaines ombragees dans +les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on +entend au milieu de la nuit le battoir precipite et le clapotement +furieux des lavandieres. Dans beaucoup de provinces, on croit qu'elles +evoquent la pluie et attirent l'orage, en faisant voler jusqu'aux nues, +avec leur battoir agile, l'eau des sources et des marecages. Chez nous, +c'est bien pire, elles battent et tordent quelque objet qui ressemble a +du linge, mais qui, vu de pres, n'est autre chose que des cadavres +d'enfants. Il faut se garder de les observer et de les deranger, car, +eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous +saisiraient, vous battraient et vous tordraient dans l'eau ni plus ni +moins qu'une paire de bas. + +Nous avons entendu souvent le battoir des lavandieres fantastiques +resonner dans le silence de la nuit autour des mares desertes. C'est a +s'y tromper. C'est une espece de grenouille qui produit ce bruit +formidable. Mais c'est bien triste de faire cette puerile decouverte, et +de ne plus esperer l'apparition des terribles sorcieres tordant leurs +haillons immondes a la brume des nuits de novembre, aux premieres +clartes d'un croissant blafard reflete par les eaux. Un mien ami, homme +de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, sujet a l'ivresse, +tres-brave cependant devant les choses reelles, mais facile a +impressionner par les legendes du pays, fit deux rencontres de +lavandieres qu'il ne racontait qu'avec une grande emotion. + +Un soir, vers onze heures, dans une traine charmante qui court en +serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondule du +ravin d'Ormous, il vit, au bord d'une source, une vieille qui battait et +tordait en silence. Quoique la fontaine soit mal famee, il ne vit rien +la de surnaturel, et dit a cette vieille: + +--Vous lavez bien tard, la mere! + +Elle ne repondit point. Il la crut sourde et s'approcha. La lune etait +brillante et la source eclairait comme un miroir. Il vit distinctement +les traits de la vieille: elle lui etait completement inconnue, et il en +fut etonne, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de chasseur et de +flaneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de visage inconnu a +plusieurs lieues a la ronde. Voici comme il me raconta lui-meme ses +impressions en face de cette laveuse singulierement vigilante: + +--Je ne pensai a la tradition des lavandieres de nuit que lorsque je +l'eus perdue de vue. Je n'y pensais pas avant de la rencontrer, je n'y +croyais pas, et je n'eprouvais aucune mefiance en l'abordant. Mais, des +que je fus aupres d'elle, son silence, son indifference a l'approche +d'un passant, lui donnerent l'aspect d'un etre absolument etranger a +notre espece. Si la vieillesse la privait de l'ouie et de la vue, +comment etait-elle assez robuste pour etre venue de loin, toute seule, +laver, a cette heure insolite, a cette source glacee ou elle travaillait +avec tant de force et d'activite? Cela etait au moins digne de remarque. +Mais ce qui m'etonna encore plus, c'est ce que j'eprouvai en moi-meme: +je n'eus aucun sentiment de peur, mais une repugnance, un degout +invincible. Je passai mon chemin sans qu'elle tournat la tete. Ce ne fut +qu'en arrivant chez moi que je pensai aux sorcieres des lavoirs, et +alors, j'eus tres-peur, j'en conviens franchement, et rien au monde ne +m'eut decide a revenir sur mes pas. + +Une seconde fois, le meme ami passait aupres des etangs de Thevet, vers +deux heures du matin. Il venait de Linieres, ou il assure qu'il n'avait +ni mange ni bu, circonstance que je ne saurais garantir; il etait seul, +en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval etant fatigue, il mit pied +a terre a une montee et se trouva au bord de la route pres d'un fosse ou +trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande activite, +sans rien dire. Son chien se serra tout a coup contre lui sans aboyer. +Il passa sans trop regarder; mais a peine eut-il fait quelques pas, +qu'il entendit marcher derriere lui et que la lune dessina a ses pieds +une ombre tres-allongee. Il se retourna et vit une de ces femmes qui le +suivait. Les deux autres venaient a quelque distance comme pour appuyer +la premiere. + +--Cette fois, dit-il, je pensai bien aux lavandieres; mais j'eus une +autre emotion que la premiere fois. Ces femmes etaient d'une taille si +elevee et celle qui me suivait avait tellement les proportions, la +figure et la demarche d'un homme, que je ne doutai pas un instant +d'avoir affaire a des plaisants de village, malintentionnes peut-etre. +J'avais une bonne trique a la main. Je me retournai en disant: + +"--Que me voulez-vous? + +"Je ne recus point de reponse; et, ne me voyant pas attaque, n'ayant pas +de pretexte pour attaquer moi-meme, je fus force de regagner mon +cabriolet, qui etait assez loin devant moi, avec cet etre desagreable +sur mes talons. Il ne me disait rien et semblait se faire un malin +plaisir de me tenir sous le coup d'une attaque. Je tenais toujours mon +baton pret a lui casser la machoire au moindre attouchement; et +j'arrivai ainsi a mon cabriolet avec mon poltron de chien, qui ne disait +mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors, et, quoique j'eusse +entendu jusque-la des pas sur les miens et vu une ombre marcher a cote +de moi, je ne vis personne. Seulement, je distinguai, a trente pas +environ en arriere, a la place ou je les avais vues laver, ces trois +grandes diablesses sautant, dansant et se tordant comme des folles sur +le revers du fosse. + +Je vous donne cette histoire pour ce qu'elle vaut; mais elle m'a ete +racontee de tres-bonne foi, et vous le garantis. Mettez cela en partie +au chapitre des hallucinations. + +L'orme Rateau est un arbre magnifique, qui existait, dit-on, deja grand +et fort, au temps de Charles VII. Comme un orme qu'il est, il n'a pas de +loin une grande apparence, et son branchage affecte assez la forme du +rateau, dont il porte le nom. Mais ce n'est la qu'une coincidence +fortuite avec la legende traditionnelle qui l'a baptise. De pres, il +devient imposant par sa longue tige elancee, sillonnee de la foudre et +plantee comme un monument a un vaste carrefour des chemins communaux. +Ces chemins, larges comme des prairies, incessamment tondus par les +troupeaux du proletaire, sont couverts d'une herbe courte, ou la ronce +et le chardon croissent en liberte. La plaine est ouverte a une grande +distance, fraiche quoique nue, mais triste et solennelle malgre sa +fertilite. Une croix de bois est plantee sur un piedestal de pierre qui +est le dernier vestige de quatre statues fort anciennes disparues depuis +la revolution de 93. Cette decoration monumentale dans un lieu si peu +frequente atteste un respect traditionnel; et les paysans des environs +ont une telle opinion de l'orme Rateau, qu'ils pretendent qu'on ne peut +l'abattre, parce qu'il est sur la carte de Cassini. Mais ce chemin +communal, abandonne aujourd'hui aux pietons, et que traverse a de rares +intervalles le cheval d'un meunier ou d'un gendarme, etait jadis une des +grandes voies de communication de la France centrale. On l'appelle +encore aujourd'hui le chemin des Anglais. C'etait la route militaire, le +passage des armees que franchit l'invasion, et que Duguesclin leur fit +repasser l'epee dans le dos, apres avoir delivre Sainte-Severe, la +derniere forteresse de leur occupation. + +Ce detail n'est consigne dans aucune histoire, mais la tradition est la +qui en fait foi; et maintenant, voici la legende de l'orme Rateau, qui +est jolie, malgre la nature des animaux qui y jouent leur role. + +Un jeune garcon gardait un troupeau de porcs autour de l'orme Rateau. +Il regardait du cote de la Chatre, lorsqu'il vit accourir une grande +bande armee qui devastait les champs, brulait les chaumieres, massacrait +les paysans et enlevait les femmes. C'etaient les Anglais, qui +descendaient de la Marche sur le Berry et qui s'en allaient ravager +Saint-Chartier. Le porcher eloigna son troupeau, se tint a distance et +vit passer l'ennemi comme un ouragan. Quand il revint sous l'orme avec +son troupeau, la peur qu'il avait ressentie fit place a une grande +colere contre les Anglais et contre lui-meme. + +--Quoi! pensa-t-il, nous nous laissons abimer ainsi sans nous +defendre?... Nous sommes trop laches! Il y faut aller! + +Et, s'approchant de la statue de saint Antoine, qui etait une des quatre +autour de l'orme: + +--Bon saint Antoine, lui dit-il, il faut que j'aille contre ces Anglais, +et je n'ai pas le temps de rentrer mes betes. Pendant ce temps-la, ces +mechants-la nous feraient trop de mal. Prends mon baton, bon saint, et +veille sur mes porcs pendant trois jours et trois nuits; je te les +donne en garde. + +La-dessus, le jeune gars mit sa binette de porcher (qui est un court +baton avec un triangle de fer au bout) dans les mains de la statue, et, +jetant la ses sabots, _s'en courut_ a Saint-Chartier, ou, pendant trois +jours et trois nuits, il fit rage contre les Anglais avec les bons +garcons de l'endroit, soutenus des bons hommes d'armes de France. Puis, +quand l'ennemi fut chasse, il s'en revint a son troupeau; il compta ses +porcs, et pas un ne manquait; et cependant il avait passe la bien des +trainards, bien des pillards et bien des loups attires par l'odeur du +carnage. Le jeune porcher reprit a saint Antoine son sceptre rustique, +le remercia a genoux, et, sans rever les hautes destinees et la grande +mission de Jeanne Darc, content d'avoir au moins donne son coup de main +a l'oeuvre de delivrance, il garda ses cochons comme devant. + +Une autre tradition plus confuse attribue a l'orme Rateau une moins +benigne influence. Des enfants, saisis de vertige, auraient eu +l'horrible idee de jouer leur vie aux petits palets et auraient enterre +vivant le perdant sous la pierre de saint Antoine. + +Mais voici la legende principale et toujours en credit de l'orme Rateau. +Un _monsieur_ s'y promene la nuit; il en fait incessamment le tour. On +le voit la depuis que le monde est monde. Quel est-il? Nul ne le sait. +Il est vetu de noir, et il a vingt pieds de haut. C'est un _monsieur_, +car _il suit les modes_; on l'a vu au siecle dernier en habit noir +complet, culotte courte, souliers a boucles, l'epee au cote; sous le +Directoire, on l'a vu en oreilles de chien et en large cravate. +Aujourd'hui, il s'habille comme vous et moi; mais il porte toujours son +grand rateau sur l'epaule, et gare aux jambes des gens ou des betes qui +passent dans son ombre. Du reste, pas mechant homme, et ne se faisant +connaitre qu'a ceux qui ont _le secret_. + +Si vous n'y croyez, allez-y voir. Nous y avons ete a l'heure solennelle +du lever de la lune; nous l'avons appele par tous les noms possibles, en +lui disant toujours _monsieur_, tres-poliment; mais nous n'avons pas +trouve le nom auquel il lui plait de repondre, car il n'est pas venu; +et, d'ailleurs, il n'aime pas la plaisanterie, et, pour le voir, il +faut avoir peur de lui. + +Si vous aimez ces contes populaires et si vous voulez chercher plus +serieusement leur origine, lisez un livre a la fois tres-savant et +tres-amusant, qui est l'ouvrage d'une femme, _la Normandie romanesque et +merveilleuse_, par mademoiselle Amelie Bosquet; vous y retrouverez +toutes les legendes de la France et celles de votre endroit par +consequent. Vous y apprendrez toute l'histoire des superstitions +humaines, variant seulement par quelques details, selon les localites: +ceci est la preuve que l'humanite est encore bien pres de son berceau, +ou qu'elle est bien tenace et bien uniforme dans son aptitude a passer +par le meme chemin et a se nourrir des memes idees. + +Nous avons montre les souvenirs de l'antiquite modifies dans les idees +ou dans les reves de la race berrichonne par l'influence du +christianisme primitif et du moyen age. Il y a la un monde de fantaisies +perdu pour les classes eclairees, et qui tend aussi a s'effacer de la +croyance et de la memoire des classes rustiques. Il n'est donc pas sans +interet de recueillir les fragments, epars dans toutes les provinces de +France, de cette poesie terrible, riante ou burlesque, qui, dans un +demi-siecle peut-etre, n'aura plus ni bardes, ni rapsodes, ni adeptes. + +L'Allemagne passe pour etre la terre classique du fantastique. Cela +tient a ce que des ecrivains anciens et modernes ont fixe la legende +dans le poeme, le conte et la ballade. Notre litterature francaise, +depuis le siecle de Louis XIV surtout, a rejete cet element comme +indigne de la raison humaine et de la dignite philosophique. Le +romantisme a fait de vains efforts pour derider notre scepticisme; nous +n'avons su qu'imiter la fantaisie allemande. Le merveilleux slave, bien +autrement grandiose et terrifiant, nous a ete revele par des traductions +incompletes qui ne sont pas devenues populaires. On n'a pas ose imiter +chez nous des sabbats lugubres et sanglants comme ceux d'Adam +Mickiewicz. + +La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique cependant +que les nations slaves ou germaniques; mais il lui a manque, il lui +manquera probablement un grand poete pour donner une forme precise et +durable aux elans, deja affaiblis, de son imagination. + +Une seule province de France est a la hauteur, dans sa poesie, de ce que +le genie des plus grands poetes et celui des nations les plus poetiques +ont jamais produit: nous oserons dire qu'elle les surpasse. Nous voulons +parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n'y a pas longtemps que +c'est la France. Quiconque a lu _les Barza-Breiz_, recueillis et +traduits par M. de la Villemarque, doit etre persuade avec moi, +c'est-a-dire penetre intimement de ce que j'avance. _Le Tribut de +Nomenoe_ est un poeme de cent quarante vers, plus grand que l'_Iliade_, +plus complet, plus beau, plus parfait qu'aucun chef-d'oeuvre sorti de +l'esprit humain. _La Peste d'Eliant, les Nains, Desbreiz_ et vingt +autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus +complete a laquelle puisse pretendre une litterature lyrique. Il est +meme fort etrange que cette litterature, revelee a la notre par une +publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs annees, n'y +ait pas fait une revolution. Macpherson a rempli l'Europe du nom +d'Ossian; avant Walter Scott, il avait mis l'Ecosse a la mode. Vraiment, +nous n'avons pas assez fete notre Bretagne, et il y a encore des lettres +qui n'ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en, nous +sommes comme des nains devant des geants. Singulieres vicissitudes que +subissent le beau et le vrai dans l'histoire de l'art! + +Qu'est-ce donc que cette race armoricaine qui s'est nourrie, depuis le +druidisme jusqu'a la chouannerie, d'une telle moelle? Nous la savions +bien forte et fiere, mais pas grande a ce point avant qu'elle eut chante +a nos oreilles. Genie epique, dramatique, amoureux, guerrier, tendre, +triste, sombre, moqueur, naif, tout est la! Et au-dessus de ce monde de +l'action et de la pensee plane le reve: les sylphes, les gnomes, les +djinns de l'Orient, tous les fantomes, tous les genies de la mythologie +paienne et chretienne voltigent sur ces tetes exaltees et puissantes. En +verite, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait rencontrer un +Breton sans lui oter son chapeau. + +Nous voici bien loin de notre humble Berry, ou j'ai pourtant retrouve, +dans la memoire des chanteurs rustiques, plusieurs romances et ballades +exactement traduites, en vers naifs et bien berrichons, des textes +bretons publies par M. de la Villemarque. Revendiquerons-nous la +propriete de ces creations, et dirons-nous qu'elles ont ete traduites du +berrichon dans la langue bretonne? Non.--Elles portent clairement leur +brevet d'origine en tete. Le texte dit: _En revenant de Nantes_, etc. + +Et ailleurs: _Ma famille de Nantes_, etc. + +Le Berry a sa musique, mais il n'a pas sa litterature, ou bien elle +s'est perdue comme aurait pu se perdre la poesie bretonne si M. de la +Villemarque ne l'eut recueillie a temps. Ces richesses inedites +s'alterent insensiblement dans la memoire des bardes illettres qui les +propagent. Je sais plusieurs complaintes et ballades berrichonnes qui +n'ont plus ni rime ni raison, et ou, ca et la, brille un couplet d'une +facture charmante, qui appartient evidemment a un texte original +affreusement corrompu quant au reste. + +Pour etre privee de ses archives poetiques, l'imagination de nos +paysans n'est pas moins riche que celle des Allemands, et ce sens +particulier de l'hallucination dont j'ai parle l'atteste suffisamment. + +Une des plus singulieres apparitions est celle des _meneurs de nuees_, +autour des mares ou au beau milieu des etangs. Ces esprits nuisibles se +montrent aux epoques des debordements de rivieres, et provoquent le +fleau des pluies torrentielles intempestives. Autant qu'on peut saisir +leurs formes vagues dans la trombe qu'ils soulevent, on reconnait parmi +eux, assez souvent, des gens mal fames dans le pays, des gens qui ne +possedent rien, bien entendu, sur la terre du bon Dieu, et qui ne +souhaitent que le mal des autres. Reunis aux genies des nuages, armes de +pelles ou de balais, vetus de haillons fangeux et incolores, ils +s'agitent frenetiquement, _ils dansent et enragent_, comme disent les +ballades bretonnes; et le voyageur attarde qui les apercoit sur les +flaques brumeuses semees dans les landes desertes, doit se hater de +gagner son gite, sans les deranger et sans leur montrer qu'il les a vus. +Certainement ils se mettraient, en bourrasque, a ses trousses, et il +n'y ferait pas bon. + +On est etonne de voir combien les scenes de la nature impressionnent le +paysan. Il semblerait qu'elles doivent agir davantage sur l'imagination +des habitants des villes, et que l'homme, accoutume des son enfance a +errer ou a travailler le jour et la nuit dans une meme localite, en +connait si bien les details et les differents aspects, qu'il ne puisse +plus y ressentir ni etonnement ni trouble. C'est tout le contraire: le +braconnier qui, depuis quarante ans, chasse au collet ou a l'affut, a la +nuit tombante, voit les animaux meme dont il est le fleau, prendre, dans +le crepuscule, des formes effrayantes pour le menacer. Le pecheur de +nuit, le meunier qui vit sur la riviere meme, peuplent de fantomes les +brouillards argentes par la lune; l'eleveur de bestiaux qui s'en va lier +les boeufs ou conduire les chevaux au paturage, apres la chute du jour +ou avant son lever, rencontre dans sa haie, dans son pre, sur ses betes +meme, des etres inconnus, qui s'evanouissent a son approche, mais qui le +menacent en fuyant. Heureuses, selon nous, ces organisations +primitives, a qui sont reveles les secrets du monde surnaturel, et qui +ont le don de voir et d'entendre de si etranges choses! Nous avons beau +faire, nous autres, ecouter des histoires a faire dresser les cheveux +sur la tete, nous battre les flancs pour y croire, courir la nuit dans +les lieux hantes par les esprits, attendre et chercher la peur +inspiratrice, mere des fantomes, le diable nous fuit comme si nous +etions des saints: Lucifer defend a ses milices de se montrer aux +incredules. + +Les animaux sorciers ne sont pas rares: c'est pourquoi il faut faire +attention a ce qu'on dit devant certains d'entre eux. Un metayer de nos +environs voyait tous les jours un vieux lievre s'arreter a peu de +distance de lui, se lecher les pattes, et le regarder d'un air narquois; +or, ce metayer finit, en y faisant bien attention, par reconnaitre son +proprietaire sous le deguisement dudit lievre. Il lui ota son chapeau, +pour lui faire entendre qu'il n'etait point sa dupe et que la +plaisanterie etait inutile. Mais le bourgeois, qui etait malin, parut ne +pas comprendre, et continua a le surveiller sous cette apparence. + +Cela facha le metayer, qui etait honnete homme, et que le soupcon +blessait d'autant plus, que son maitre, lorsqu'il venait chez lui sous +figure de chretien, ne lui marquait aucune mefiance. Il prit son fusil +un beau soir, comptant bien lui faire peur, et le corriger de cette +manie de faire le lievre. Il essaya meme de le coucher en joue; mais la +preuve que cet animal n'etait pas plus lievre que vous et moi, c'est que +le fusil ne l'inquieta nullement, et qu'il se mit a rire. + +--Ah ca! ecoutez, not' maitre! s'ecria le brave homme perdant patience; +otez-vous de la, ou, aussi vrai que j'ai recu le bapteme, je vous +flanque mon coup de fusil. + +M. _Trois-Etoiles_ ne se le fit pas dire deux fois: il vit que le paysan +etait _emalice_ tout de bon, et, prenant la fuite, il ne reparut plus. + +On a vu souvent des animaux de ce genre, frappes et blesses, disparaitre +egalement; mais, le lendemain, la personne soupconnee ne se montrait +pas, et, si on allait chez elle, on la trouvait au lit, fort endommagee. +On aurait pu retirer de son corps le plomb qui etait entre dans celui +de la bete, car, aussi vrai que ces choses se sont vues, c'etait le meme +plomb. + +Un animal plus incommode encore que ceux qui espionnent l'ouvrier des +champs, c'est celui _qui se fait porter_. Celui-la est un ennemi +declare, qui n'ecoute rien, et qui se montre sous diverses formes, +quelquefois meme sous celle d'un homme tout pareil a celui auquel il +s'adresse. En se voyant ainsi face a face avec son sosie, on est fort +trouble, et, quelque resistance qu'on fasse, il vous saute sur les +epaules. D'autres fois, on sent son poids qui est formidable, sans rien +voir et sans rien entendre. La plus mauvaise de ces apparitions est +celle de la levrette blanche. Quand on l'apercoit, d'abord elle est +toute petite; mais elle grandit peu a peu, elle vous suit, elle arrive a +la taille d'un cheval et vous monte sur le dos. Il est avere qu'elle +pese deux ou trois mille livres; mais il n'y a point a s'en defendre, et +elle ne vous quitte que quand vous apercevez la porte de votre maison. +C'est quand on s'est attarde au cabaret qu'on rencontre cette bete +maudite. Bien heureux quand elle n'est pas accompagnee de deux ou trois +feux follets qui vous entrainent dans quelque marecage ou riviere pour +vous y faire noyer. + +La cocadrille, bien connue au moyen age, existe encore dans les ruines +des vieux manoirs. Elle erre sur les ruines la nuit, et se tient cachee +le jour dans la vase et les roseaux. Si on l'apercoit alors, on ne s'en +mefie point, car elle a la mine d'un petit lezard; mais ceux qui la +connaissent ne s'y trompent guere et annoncent de grandes maladies dans +l'endroit, si on ne reussit a la tuer avant qu'elle ait vomi son venin. +Cela est plus facile a dire qu'a faire. Elle est a l'epreuve de la balle +et du boulet, et, prenant des proportions effrayantes d'une nuit a +l'autre, elle repand la peste dans tous les endroits ou elle passe. Le +mieux est de la faire mourir de faim, ou de la degouter du lieu qu'elle +habite en dessechant les fosses et les marais a eaux croupissantes. La +maladie s'en va avec elle. + +Le _follet, fadet_ ou _farfadet_, n'est point un animal, bien qu'il lui +plaise d'avoir des ergots et une tete de coq; mais il a le corps d'un +petit homme, et, en somme, il n'est ni vilain ni mechant, moyennant +qu'on ne le contrariera pas. C'est un pur esprit, un bon genie connu en +tout pays, un peu fantasque, mais fort actif et soigneux des interets de +la maison. En Berry, il n'habite pas le foyer, il ne fait pas l'ouvrage +des servantes, il ne devient pas amoureux des femmes. Il hante +quelquefois les ecuries comme ses confreres d'une grande partie de la +France; mais c'est la nuit, au paturage, qu'il prend particulierement +ses ebats. Il y rassemble les chevaux par troupes, se cramponne a leur +criniere, et les fait galoper comme des fous a travers les pres. Il ne +parait pas se soucier enormement des gens a qui ces chevaux +appartiennent. Il aime l'equitation pour elle-meme; c'est sa passion, et +il prend en amitie les animaux les plus ardents et les plus fougueux. Il +les fatigue beaucoup, car on les trouve en sueur quand il s'en est +servi; mais il les frotte et les panse avec tant de soin, qu'ils ne s'en +portent que mieux. Chez nous, on connait parfaitement les chevaux +_panses du follet_. Leur criniere est nouee par lui de milliards de +noeuds inextricables. + +C'est une maladie du crin, une sorte de plique chevaline, assez +frequente dans nos paturages. Ce crin est impossible a demeler, cela est +certain; mais il est certain aussi qu'on peut le couper sans que +l'animal en souffre, et que c'est le seul parti a prendre. + +Les paysans s'en gardent bien. Ce sont les etriers du follet; et, s'il +ne les trouvait plus pour y passer ses petites jambes, il pourrait +tomber; et, comme il est fort colere, il tuerait immediatement la pauvre +bete tondue. + +Le ministere de l'instruction publique va faire publier le recueil des +chants populaires de la France. C'est une tres-bonne idee, dont la +realisation devenait necessaire; mais cela arrive bien tard, nous le +craignons. Pour que la recherche fut tant soit peu complete, il faudrait +envoyer dans chaque province une personne competente, exclusivement +chargee de ce soin. Les lettres ou amateurs que l'on va consulter +apporteront les recoltes du hasard. Qui donc aura eu le temps et la +patience de reconstruire, parmi cent versions alterees d'une chose +interessante, le type primitif? S'il s'agit de recueillir le plus de +poesies inedites qu'il sera possible, et, selon nous, toute +l'importance, toute l'utilite de cette publication est la, le travail +demanderait plusieurs annees ou un grand nombre d'explorateurs. Les +commentateurs ne manqueront pas; mais les veritables decouvertes seront +fort rares ou fort incompletes, si l'on ne procede consciencieusement et +par des recherches toutes speciales. + +Notre avis est que la publication du texte musical serait indispensable. +Dans la chanson populaire, les paroles se passent si peu de l'air, que, +si vous les lisez, elles ne vous disent rien, tandis qu'elles vous +surprennent, vous charment ou vous exaltent si vous les entendez +chanter. C'est la, d'ailleurs, qu'il y aurait, _a coup sur_, des +merveilles a decouvrir et a sauver du neant qui va les atteindre. La +musique a toujours ete plus negligee que la litterature par les +gouvernements. Elle n'a pas d'archives; combien de chefs-d'oeuvre de +maitres inconnus ont peri et periront chaque jour! sans parler de +chefs-d'oeuvre d'illustres maitres qui n'ont jamais paru, et qui +disparaitront entierement, faute d'une initiative ministerielle! La +speculation ne fera jamais ce travail de recherche consciencieuse, et +jamais ne s'exposera au risque le plus insignifiant pour deterrer les +tresors oublies. + +Quoi qu'on en dise, il y a pour les arts, comme pour tous les progres, +des travaux que l'Etat seul peut entreprendre et diriger, tant que les +artistes et les industriels n'auront pas de veritables corporations. + +Mais nous voici bien loin de notre sujet; rentrons-y en disant que les +paysans sont de grands enfants et de vrais fous, peut-etre; mais qu'il +n'y a pas de vraie poesie sans un certain dereglement d'imagination et +beaucoup de naivete. + +Le sujet n'est pas epuise, il est peut-etre inepuisable; car chaque jour +amene une revelation, et arrache a ce vieux monde de superstitions, qui +dure encore au fond des campagnes, un aveu de ses croyances, de ses +terreurs, de sa poesie. + +Un de mes compatriotes berrichons, M. Laisnel de la Salle, a publie dans +ces derniers temps (dans le _Moniteur de l'Indre_) une serie +d'excellents articles, qui, reunis en volume, constitueront une +histoire speciale de cette face de la vie rustique et proletaire: les +_Traditions, Prejuges, Dictons et Locutions populaires_ de nos +localites. Cet ouvrage n'est pas un resume de fantaisies, c'est une +recherche consciencieuse de faits acquis a la croyance ou a l'habitude +generale de nos hameaux et petites villes; ce n'en est pas moins un +travail qui amuse et interesse sans fatiguer l'esprit un seul instant. +Nous avons trouve avec plaisir, dans un des chapitres de ce livre, une +mention explicative du _grand Bissetre_, dont nous avions beaucoup +entendu parler sans pouvoir deviner son origine, bien simple cependant. +Mais les explications simples arrivent, on le sait, quand on est las de +tirer par les cheveux les commentaires extravagants, et je n'en avais +fait que de ceux-la. + +"Aux environs de la Chatre, dit notre auteur, le peuple croit qu'une +sorte de genie malfaisant (qu'il appelle le _grand Bissetre_) preside +aux evenements qui ont lieu dans les annees bissextiles. On dit que, +lorsqu'une femme accouche dans l'annee ou le _Bissetre saute_ elle met +immanquablement au monde une fille ou deux jumeaux, et reste sept ans +sans avoir d'enfants. + +"A Dijon, en ces sortes d'annees," dit la Monnoye, "le vulgaire pense +que _Bissetre cor_ (court), et qu'ainsi on ne doit rien entreprendre +d'important." + +"Bissetre est donc un vieux mot derive de Bissexte, et etait synonyme de +_malheur, infortune_. + + "Pour ce que Bissextre eschiet, + L'an en sera tout desbauchiet." + +(Molinet.--_Le Calendrier_.) + +"Cette annee etait bissextile, et le Bissexte tomba de fait sur les +traitres." (Orderic Vital, lib. XIII.) + +"La mauvaise influence de l'annee bissextile etait proverbiale au moyen +age. Cette superstition remonte aux Romains.--Voyez Macrobe." (Genin, +_Lexique compare_.) + +"Bissetre signifie aussi, dans notre patois, enfant vif et turbulent, +enfant terrible." + +Dans certaines campagnes, le Bissetre, et c'est ce qui nous avait +empeche de songer a l'annee bissextile, n'est pas oblige de _courir_ a +certaines epoques. Il court les champs, les etangs, les marecages, d'ou +il fait sortir les pestilences et mauvaises fievres. + +La _poule noire_ est consacree, dans presque toute la France, aux +incantations nocturnes. Chez nous, la maniere dont M. Laisnel de la +Salle raconte son emploi est a peu pres identique dans toute la vallee +Noire. + +"Ordinairement, dit-il, lorsque les paysans veulent avoir une entrevue +avec le diable, ils se rendent a minuit a l'embranchement de quatre +chemins, et, la, tenant la poule, ils crient par trois fois: + +"--Qui veut acheter ma poule noire? + +"J'ignore ce que les anciens pensaient de la _poule noire_; mais je sais +qu'ils appelaient un homme heureux _gallinae filius albae_." + +Apres M. Laisnel de la Salle, on n'a plus qu'a glaner; mais on glane +longtemps dans un champ aussi fertile que celui de l'imagination +populaire. + +Le _casseux_ de bois est le fantome des forets. On n'a pas l'esprit bien +tranquille quand on va faire, de nuit, sa provision de fagots sur la +terre du prochain. C'est alors que l'on entend des bruits etranges de +chouettes effrayees et de branches cassees par la course des sangliers +dans les taillis; c'est alors que, par un temps calme, on sent venir un +rapide et inexplicable ouragan qui rase le sol et brise au pied les +jeunes arbres; c'est alors que, marchant de tige en tige, a fantastiques +enjambees, le gnome a la longue chevelure vient vous dire: "Que fais-tu +la?" + +Nous avons parle deja quelque part du _ramasseux de rosee_, un +proprietaire matinal qui promene sur les prairies un chiffon au moyen +duquel toute l'humidite d'un pre passe dans le sien. Mais il ne faut pas +croire qu'il suffirait d'imiter cette simple operation pour obtenir +d'aussi magnifiques resultats. D'abord, on n'est jamais bien certain +quand, a travers la brume blanchatre, on apercoit l'operateur, que ce +soit un sorcier ou son _domestique_, c'est-a-dire le demon qui le sert, +et qui s'habille a sa ressemblance. Dans tous les cas, il faut etre bien +_savant_ pour faire sa fortune de cette maniere. + +Il n'y a pas longtemps que nous avons decouvert chez nous le _lubin_ +d'origine normande dont nous avait parle mademoiselle Amelie Bosquet +dans son excellent livre; mais, dans nos champs, au lieu de hanter les +cimetieres, ce farfadet se montre favorable aux moissons, et seme +derriere les bons laboureurs; pourtant il ne faudrait pas le contrarier, +car il pourrait bien semer du _bedouin_ et de l'ivraie a la place de +froment, _si c'etait son idee_. + +Le _lupeux_ est un etre franchement desagreable. Un de nos amis, +parcourant les steppes marecageux de la Brenne avec un guide, entendit +non loin de lui, dans le crepuscule du soir, une voix humaine assez +douce, qui, d'un ton enjoue, ou plutot goguenard, repetait de place en +place: _Ah! ah!_ Il regarda de tous cotes, ne vit rien, et dit a +l'indigene qui l'accompagnait: + +--Voila quelqu'un de bien etonne. Est-ce a cause de nous? + +Le guide ne repondit rien. Ils continuent a marcher. La voix les +suivait, et, a chaque mouvement que faisait notre ami, s'ecriait: _Ah! +ah!_ d'une maniere si moqueuse et si gaie, qu'il ne put s'empecher de +rire en lui repondant: + +--Eh bien, quoi donc? + +--Taisez-vous, pour l'amour du bon Dieu, lui dit son guide en lui +serrant le bras; ne lui parlez pas, n'ayez pas l'air de l'entendre. Si +vous lui repondez encore une fois, nous sommes perdus. + +Notre ami, qui connait bien les terreurs du paysan, ne s'obstina pas, +et, quand ils furent assez loin de l'invisible persifleur: + +--Ah ca! lui dit-il, c'est un oiseau, une espece de chouette? + +--Ah bien, oui, dit l'autre, un bel oiseau! C'est le lupeux! Ca commence +par rire; ca vous tire de votre chemin, ca vous emmene, et puis ca se +fache et ca vous noie dans les fondrieres. + +Nous demanderons a M. Laisnel de la Salle de nous parler du lupeux, et +de retrouver l'etymologie du nom, qui presque toujours le met avec +succes sur la trace originaire de la tradition. + +La nuit de Noel est, en tout pays, la plus solennelle crise du monde +fantastique. Toujours, par suite de ce besoin qu'eprouvent les hommes +primitifs de completer le miracle religieux par le merveilleux de leur +vive imagination, dans tous les pays chretiens, comme dans toutes les +provinces de France, le coup de minuit de la messe de Noel ouvre les +prodiges du sabbat, en meme temps qu'il annonce la commemoration de +l'ere divine. Le ciel pleut des bienfaits a cette heure sacree; aussi +l'enfer vaincu, voulant disputer encore au Sauveur la conquete de +l'humanite, vient-il s'offrir a elle pour lui donner les biens de la +terre, sans meme exiger en echange le sacrifice du salut eternel: c'est +une flatterie, une avance gratuite que Satan fait a l'homme. Le paysan +pense qu'il peut en profiter. Il est assez malin pour ne pas se laisser +prendre au piege; il se croit bien aussi ruse que le diable, et il ne se +trompe guere. + +Dans notre vallee Noire, le _metayer fin_, c'est-a-dire savant dans la +cabale et dans l'art de faire prosperer le _bestiau_ par tous les moyens +naturels et surnaturels, s'enferme dans son etable au premier coup de la +messe; il allume sa lanterne, ferme toutes ses _huisseries_ avec le plus +grand soin, prepare certains charmes, que le _secret_ lui revele, et +reste la, _seul de chretien_, jusqu'a la fin de la messe. + +Dans ma propre maison, a moi qui vous raconte ceci, la chose se passe +ainsi tous les ans, non pas sous nos yeux, mais au su de tout le monde, +et de l'aveu meme des metayers. + +Je dis: Non pas sous nos yeux, car le charme est impossible si un regard +indiscret vient le troubler. Le metayer, plus defiant qu'il n'est +possible d'etre curieux, se barricade de maniere a ne pas laisser une +fente; et, d'ailleurs, si vous etes la quand il veut entrer dans +l'etable, il n'y entrera point; il ne fera pas sa conjuration, et gare +aux reproches et aux contestations s'il perd des bestiaux dans l'annee: +c'est vous qui lui aurez cause le dommage. + +Quant a sa famille, a ses serviteurs, a ses amis et voisins, il n'y a +pas de risque qu'ils le genent dans ses operations mysterieuses. Tous +convaincus de l'utilite souveraine de la chose, ils n'ont garde d'y +apporter obstacle. Ils s'en vont bien vite a la messe, et ceux que leur +age ou la maladie retient a la maison ne se soucient nullement d'etre +inities aux terribles emotions de l'operation. Ils se barricadent de +leur cote, frissonnant dans leur lit si quelque bruit etrange fait +hurler les chiens et mugir les troupeaux. + +Que se passe-t-il donc alors entre le _metayer fin_ et le bon compere +_Georgeon_? Qui peut le dire? Ce n'est pas moi; mais bien des versions +circulent dans les veillees d'hiver, autour des tables ou l'on casse les +noix pour le pressoir; bien des histoires sont racontees, qui font +dresser les cheveux sur la tete. + +D'abord, pendant la messe de minuit, les betes parlent, et le metayer +doit s'abstenir d'entendre leur conversation. Un jour, le pere +Casseriot, qui etait faible a l'endroit de la curiosite, ne put se tenir +d'ecouter ce que son boeuf disait a son ane. + +--Pourquoi que t'es triste, et que tu ne manges point? disait le boeuf. + +--Ah! mon pauvre vieux, j'ai un grand chagrin, repondit l'ane. Jamais +nous n'avons eu si bon maitre, et nous allons le perdre! + +--Ce serait grand dommage, reprit le boeuf, qui etait un esprit calme et +philosophique. + +--Il ne sera plus de ce monde dans trois jours, reprit l'ane, dont la +sensibilite etait plus expansive, et qui avait des larmes dans la voix. + +--C'est grand dommage, grand dommage! repliqua le boeuf en ruminant. + +Le pere Casseriot eut si grand'peur, qu'il oublia de faire son charme, +courut se mettre au lit, y fut pris de fievre chaude, et mourut dans les +trois jours. + +Le valet de charrue Jean, de Chassignoles, a vu une fois, au coup de +l'elevation de la messe, les boeufs sortir de l'etable en faisant grand +bruit, et se jetant les uns contre les autres, comme s'ils etaient +pousses d'un aiguillon vigoureux; mais il n'y avait personne pour les +conduire ainsi, et ils se rendirent seuls a l'abreuvoir, d'ou, apres +avoir bu d'une soif qui n'etait pas ordinaire, ils rentrerent a l'etable +avec la meme agitation et la meme obeissance. Curieux et sceptique, il +voulut en savoir le fin mot. Il attendit sous le portail de la grange, +et en vit sortir, au dernier coup de la cloche, le metayer, son maitre, +reconduisant un homme qui ne ressemblait a aucun autre homme, et qui lui +disait: + +--Bonsoir, Jean; a l'an prochain! + +Le valet de charrue s'approcha pour le regarder de plus pres; mais +qu'etait-il devenu? Le metayer etait tout seul, et, voyant l'imprudent: + +--Par grand bonheur, mon gars, lui dit-il, que tu ne lui as point parle; +car, s'il avait seulement regarde de ton cote, tu ne serais deja plus +vivant a cette heure! + +Le valet eut si grand'peur, que jamais plus il ne s'avisa de regarder +quelle main mene boire les boeufs pendant la nuit de Noel. + + + + +III + +LES TAPISSERIES DU CHATEAU DE BOUSSAC + + +Le Berry n'est pas ce qu'on le juge quand on l'a traverse seulement par +les routes royales, dans ses parties plates et tristes, de Vierzon a +Chateauroux, a Issoudun ou a Bourges. C'est vers la Chatre qu'il prend +du style et de la couleur; c'est vers ses limites avec la Marche qu'il +devient pittoresque et vraiment beau. + +En remontant l'Indre jusque vers les hauteurs ou il cache sa source, on +arrive a Sainte-Severe, ancienne ville batie en precipice sur le versant +rapide au fond duquel coule la riviere. Jusqu'a nos jours, il etait +presque courageux de descendre la rue principale et de traverser le gue. +A present, routes et ponts se hatent de rendre la circulation facile et +sure aux sybarites de la nouvelle generation. Sainte-Severe est illustre +dans les annales du Berry et dans celles de la France; c'est la derniere +place de guerre qui fut arrachee aux Anglais sur notre ancien sol. Ils y +soutinrent un assaut terrible, ou le brave Duguesclin, _aide de ses bons +hommes d'armes et des rudes gars de l'endroit_ les battit en breche avec +fureur. Ils furent forces promptement de se rendre et d'evacuer la +forteresse, qui eleve encore ses ruines formidables et le squelette de +sa grande tour sur un roc escarpe. Nous l'avons vue entiere et fendue de +haut en bas par une grande lezarde garnie de lierre; monument glorieux +pour le pays, et superbe pour les peintres. Mais, durant +l'avant-dernier hiver, la moitie de la tour fendue s'ecroula tout a coup +avec un fracas epouvantable, qui fut entendu a plusieurs lieues de +distance. Telle qu'elle est maintenant, cette moitie de tour est encore +belle et menacante pour l'imagination; mais, comme elle est trop +menacante en realite pour les habitations voisines, et surtout pour le +nouveau chateau bati au pied, il est probable qu'avant peu, soit par la +main des hommes, soit par celle du temps, elle aura entierement disparu. +On a longtemps conserve dans l'eglise de Sainte-Severe le dernier +etendard arrache aux Anglais. Nous ignorons s'il y est encore; on nous a +dit qu'il etait conserve au chateau par M. le comte de Vilaines, dont le +nouveau parc, jete en pente abrupte sur le flanc du ravin, est une +promenade admirable. Non loin de Sainte-Severe, on entre, par Boussac, +dans le departement de la Creuse. Mais, jusqu'a Roul-Sainte-Croix, +quatre lieues au dela; sur l'arete elevee des collines qui forment comme +une limite naturelle aux deux provinces du Berry et de la Marche, on +foule encore l'ancien sol _berruyer_. Les paysans parlent presque tous +la langue d'_oc_ et la langue d'_oil_, et, dans sa sauvagerie marchoise, +la campagne conserve encore quelque chose de la naivete berrichonne. + +Boussac est un precipice encore plus accuse que Sainte-Severe. Le +chateau est encore mieux situe sur les rocs perpendiculaires qui bordent +le cours de la petite Creuse. Ce castel, fort bien conserve, est un joli +monument du moyen age, et renferme des tapisseries qui meriteraient +l'attention et les recherches d'un antiquaire. + +J'ignore si quelque indigene s'est donne le soin de decouvrir ce que +representent ou ce que signifient ces remarquables travaux ouvrages, +longtemps abandonnes aux rats, ternis par les siecles, et que l'on +repare maintenant a Aubusson avec succes. Sur huit larges panneaux qui +remplissent deux vastes salles (affectees au local de la +sous-prefecture), on voit le portrait d'une femme, la meme partout, +evidemment; jeune, mince, longue, blonde et jolie; vetue de huit +costumes differents, tous a la mode de la fin du XVe siecle. C'est la +plus piquante collection des modes patriciennes de l'epoque qui subsiste +peut-etre en France: habit du matin, habit de chasse, habit de bal, +habit de gala et de cour, etc. Les details les plus coquets, les +recherches les plus elegantes y sont minutieusement indiques. C'est +toute la vie d'une merveilleuse de ce temps-la. Ces tapisseries, d'un +beau travail de haute lisse, sont aussi une oeuvre de peinture fort +precieuse, et il serait a souhaiter que l'administration des beaux-arts +en fit faire des copies peintes avec exactitude pour enrichir nos +collections nationales, si necessaires aux travaux modernes des +artistes. + +Je dis des copies, parce que je ne suis pas partisan de l'accaparement +un peu arbitraire, dans les capitales, des richesses d'art eparses sur +le sol des provinces. J'aime a voir ces monuments en leur lieu, comme un +couronnement necessaire a la physionomie historique des pays et des +villes. Il faut l'air de la campagne de Grenade aux fresques de +l'Alhambra. Il faut celui de Nimes a la Maison Carree. Il faut de meme +l'entourage des roches et des torrents au chateau feodal de Boussac; et +l'effigie des belles chatelaines est la dans son cadre naturel. + +Ces tapisseries attestent une grande habilete de fabrication et un grand +gout meles a un grand savoir naif chez l'artiste inconnu qui en a trace +le dessin et indique les couleurs. Le pli, le mat et les lustres des +etoffes, la maniere, ce qu'on appellerait aujourd'hui le _chic_ dans la +coupe des vetements, le brillant des agrafes de pierreries, et jusqu'a +la transparence de la gaze, y sont rendus avec une conscience et une +facilite dont les outrages du temps et de l'abandon n'ont pu triompher. + +Dans plusieurs de ces panneaux, une belle jeune enfant, aussi longue et +tenue dans son grand corsage et sa robe en gaine que la dame chatelaine, +vetue plus simplement, mais avec plus de gout peut-etre, est representee +a ses cotes, lui tendant ici l'aiguiere et le bassin d'or, la un panier +de fleurs ou des bijoux, ailleurs l'oiseau favori. Dans un de ces +tableaux, la belle dame est assise en pleine face, et caresse de chaque +main de grandes licornes blanches qui l'encadrent comme deux supports +d'armoiries. Ailleurs, ces licornes, debout, portent a leurs cotes des +lances avec leur etendard. Ailleurs encore, la dame est sur un trone +fort riche, et il y a quelque chose d'asiatique dans les ornements de +son dais et de sa parure splendide. + +Mais voici ce qui a donne lieu a plus d'un commentaire: le croissant est +seme a profusion sur les etendards, sur le bois des lances d'azur, sur +les rideaux, les baldaquins et tous les accessoires du portrait. La +licorne et le croissant sont les attributs gigantesques de cette +creature fine, calme et charmante. Or, voici la tradition. + +Ces tapisseries viennent, on l'affirme, de la tour de Bourganeuf, ou +elles decoraient l'appartement du malheureux Zizim; il en aurait fait +present au seigneur de Boussac, Pierre d'Aubusson, lorsqu'il quitta la +prison pour aller mourir empoisonne par Alexandre VI. On a longtemps cru +que ces tapisseries etaient turques. On a reconnu recemment qu'elles +avaient ete fabriquees a Aubusson, ou on les repare maintenant. Selon +les uns, le portrait de cette belle serait celui d'une esclave adoree +dont Zizim aurait ete force de se separer en fuyant a Rhodes; selon un +de nos amis, qui est, en meme temps, une des illustrations de notre +province[2], ce serait le portrait d'une dame de Blanchefort, niece de +Pierre d'Aubusson, qui aurait inspire a Zizim une passion assez vive, +mais qui aurait echoue dans la tentative de convertir le heros musulman +au christianisme. Cette derniere version est acceptable, et voici +comment j'expliquerais le fait: lesdites tentures, au lieu d'etre +apportees d'Orient et leguees par Zizim a Pierre d'Aubusson, auraient +ete fabriquees a Aubusson par l'ordre de ce dernier, et offertes a Zizim +en present pour decorer les murs de sa prison, d'ou elles seraient +revenues, comme un heritage naturel, prendre place au chateau de +Boussac. Pierre d'Aubusson, grand maitre de Rhodes, etait tres-porte +pour la religion, comme chacun sait (ce qui ne l'empecha pas de trahir +d'une maniere infame la confiance de Bajazet); on sait aussi qu'il fit +de grandes tentatives pour lui faire abandonner la foi de ses peres. +Peut-etre espera-t-il que son amour pour la demoiselle de Blanchefort +opererait ce miracle. Peut-etre lui envoya-t-il la representation +repetee de cette jeune beaute dans toutes les seductions de sa parure, +et entouree du croissant en signe d'union future avec l'infidele, s'il +consentait au bapteme. Placer ainsi sous les yeux d'un prisonnier, d'un +prince musulman prive de femmes, l'image de l'objet desire, pour +l'amener a la foi, serait d'une politique tout a fait conforme a +l'esprit jesuitique. Si je ne craignais d'impatienter mon lecteur, je +lui dirais tout ce que je vois dans le rapprochement ou l'eloignement +des licornes (symboles de virginite farouche, comme on sait) de la +figure principale. La dame, gardee d'abord par ces deux animaux +terribles, se montre peu a peu placee sous leur defense, a mesure que +les croissants et le pavillon turc lui sont amenes par eux. Le vase et +l'aiguiere qu'on lui presente ensuite ne sont-ils pas destines au +bapteme que l'infidele recevra de ses blanches mains? Et, lorsqu'elle +s'assied sur le trone avec une sorte de turban royal au front, +n'est-elle pas la promesse d'hymenee, le gage de l'appui qu'on assurait +a Zizim pour lui faire recouvrer son trone, s'il embrassait le +christianisme, et s'il consentait a marcher contre les Turcs a la tete +d'une armee chretienne? Peut-etre aussi cette beaute est-elle la +personnification de la France. Cependant, c'est un portrait, un portrait +toujours identique, malgre ses diverses attitudes et ses divers +ajustements. Je ne demanderais, maintenant que je suis sur la trace de +cette explication, qu'un quart d'heure d'examen nouveau desdites +tentures pour trouver, dans le commentaire des details que ma memoire +omet ou amplifie a mon insu, une solution tout aussi absurde qu'on +pourrait l'attendre d'un antiquaire de profession. + +[Note 2: M. de la Touche, qui a chante en beaux vers et decrit en +noble prose les graces et les grandeurs des sites du Berry et de la +Marche.] + +Car, apres tout, le croissant n'a rien d'essentiellement turc, et on le +trouve sur les ecussons d'une foule de familles nobles en France. La +famille des Villelune, aujourd'hui eteinte, et qui a possede grand +nombre de fiefs en Berry, avait des croissants pour blason. Ainsi nous +avons cherche, et il reste a trouver: c'est le dernier mot a des +questions bien plus graves. + +A deux lieues de Boussac, a travers des sentiers de sable fin seme de +rochers, et souvent perdus dans la bruyere, on arrive aux pierres +Jomatres, ou _Jo-math_, comme disent nos savants, ou _Jomares_, comme +disent les rustiques. C'est un veritable cromlech gaulois, dont j'ai +peut-etre beaucoup trop parle dans un roman intitule _Jeanne_, mais que +l'on peut toujours explorer avec interet, qu'on soit artiste ou savant. +Le lieu est austere, decouvert et imposant, sous un ciel vaste et jete +au sein d'une nature pale et depouillee qui a un grand cachet de +solitude et de tristesse. + + + + +V + +LES BORDS DE LA CREUSE + + +L'histoire des manoirs feodaux des bords de la Creuse n'offre, durant +tout le moyen age, qu'un serie de petites guerres de voisin a voisin, +et l'on pourrait dire de cousin a cousin. Il ne parait pas que ces +turbulents hobereaux aient pris souvent parti dans les grandes guerres +civiles qui desolaient la France. Leurs exploits se tournaient vers les +croisades, ou plusieurs ont acquis du renom et depense leur bien. +Aussitot rentres chez eux, ils n'avaient plus pour aliment a leur +activite que les proces, presque toujours denoues a main armee. Ils se +mariaient dans le pays, c'est-a-dire que toutes les familles nobles +etaient assez etroitement alliees les unes aux autres; mais il ne parait +pas que ce fut une raison pour s'entendre. Il n'est guere de succession +qui n'ait donne lieu a des querelles, a des combats et a des assauts +plus ou moins meurtriers. + +Il resulte de la petitesse des interets personnels qui se sont debattus +dans ces romantiques demeures, que l'histoire des chatellenies +berruyeres et marchoises, bien que tres-agitee, est sans attrait reel. +Quelques episodes comiques, quelques discussions et conventions bizarres +entre les couvents et les chateaux, a propos de redevances et de dimes +contestees, viennent seuls rompre la monotonie de ces eternelles +escarmouches. + +Apres la feodalite, les vieilles forteresses prennent parti dans les +guerres de religion, mais presque toujours avec un caractere de +personnalite fort etroit. C'est pourquoi l'on peut dire que nul pays n'a +moins d'histoire que le bas Berry. Le dernier siege que soutint le vieux +manoir de Gargilesse fut livre contre un partisan du grand Conde. +L'affaire dura vingt-quatre heures; un gendarme y fut blesse, la petite +garnison se rendit _faute de vivres_. La puissance des hobereaux s'en +allait piece a piece devant les idees et les besoins d'unite que +Richelieu avait semes, et que les orgies de la Fronde ne pouvaient +etouffer, comme leurs vieilles forteresses s'en allaient pierre a pierre +devant les ressources nouvelles de l'artillerie de campagne. Richelieu +avait decrete et commence la destruction de tous ces nids de vautours; +Louis XIV l'acheva. + +Ce qui n'a pas du tout d'histoire, c'est le rivage agreste de cette +partie de la Creuse encaissee entre deux murailles de micaschiste et de +granit, depuis les rochers Martin jusqu'aux ruines de Chateaubrun. La +n'existe aucune voie de communication qui ait pu servir aux petites +annees des anciens seigneurs. Le torrent capricieux et tortueux, trop +herisse de rochers quand les eaux sont basses, trop impetueux quand +elles s'engouffrent dans leurs talus escarpes, n'a jamais ete navigable. +On peut donc s'y promener a l'abri de ces reflexions, tristes et +humiliantes pour la nature humaine, que font naitre la plupart des lieux +_a souvenirs_. Ces petits sentiers, tantot si charmants quand ils se +deroulent sur le sable fin du rivage ou parmi les grandes herbes +odorantes des prairies, tantot si rudes quand il faut les chercher de +roche en roche dans un chaos d'ecroulements pittoresques, n'ont ete +traces que par les petits pieds des troupeaux et de leurs _patours_. +C'est une Arcadie, dans toute la force du mot. + +Si l'on suit la Creuse jusqu'a Croyent, ou elle est encore plus +encaissee et plus fortifiee par les rochers en aiguille, on en a pour +une journee de marche dans ce desert enchante. Une journee d'Arcadie au +coeur de la France, c'est tout ce que l'on peut demander au temps ou +nous vivons. + +Mais, quand nous disons _ce desert_, c'est dans un sens que nous +devrions nous reprocher comme trop aristocratique, car ce pays est +frequente par une population de pecheurs, de meuniers et de gardeurs de +troupeaux. Mais c'est assez l'habitude des gens qui ont la pretention +d'appartenir a la civilisation, de se croire seuls quand ils n'ont +affaire qu'a des esprits rustiques, etrangers a leurs preoccupations. +Sans dedaigner en aucune facon ces etres naifs, et tres-souvent +excellents, on peut cependant dire avec quelque raison qu'ils font +partie de la nature vierge qui leur sert de cadre. Ils ont pour nous le +merite de ne rien deranger a son harmonie et de ne pas voir au dela de +ses etroits horizons. On n'a pas a craindre qu'ils ne racontent la +legende du manoir dont les ruines se dressent au sommet de leurs +collines. Ils l'ont si bien oubliee, qu'ils s'etonnent d'une question a +ce sujet. Ils ont un mot qui resume pour eux toute l'histoire du monde; +ce mot, c'est _dans les temps_, mot vague et mysterieux, qui couvre pour +eux un abime impenetrable, inutile a creuser, "Cet endroit a ete habite +_dans les temps.--Dans les temps_, on dit qu'il s'y est fait du +mal.--Il parait que, _dans les temps_, le monde se battait toujours." +N'en demandez pas davantage: le pourquoi et le comment n'existent pas. + +On est donc tres-etonne de trouver quelquefois, chez cet homme rustique, +une certaine preoccupation et une certaine notion, que l'on pourrait +appeler divinatoire, des evenements primitifs dont la terre a ete le +theatre et dont l'homme n'a pas ete le temoin. Le paysan se demande +quelquefois la cause de ces formes capricieuses et de ces accidents +pittoresques qui tourmentent le sol sous ses pas. Il vous dit que le feu +a tout cuit dans la terre, et que les pierres ont pousse, _dans les +temps_, comme poussent maintenant les arbres; notion tres-juste, a coup +sur, dans une region qui porte la trace de soulevements considerables. + +D'ou vient cette tradition dans des esprits completement incultes? Du +raisonnement et de la comparaison. On se tromperait bien si l'on +supposait que le paysan ne reflechit pas. Il reve plus qu'il ne pense, +il est vrai; mais sa reverie est pleine de hardiesses d'autant plus +ingenieuses qu'elles ne sont pas entravees par les notions d'autrui. + +Si une race d'hommes merite le bonheur, c'est a coup sur la race +agricole. Ce bonheur serait si peu exigeant! Quand on regarde la +frugalite de ses habitudes et que l'on ecoute ses plaintes, on s'etonne +du peu qu'il faudrait pour satisfaire l'ambition du paysan: celui-ci +reve de deux vaches qu'il pourrait mettre dans son pre; celui-la, d'un +bout de pre qui suffirait a ses deux vaches. On a tort de croire que +rien ne contenterait l'avidite croissante du paysan. Il ne desire +generalement que ce qu'il peut cultiver lui-meme: si, par exception, son +esprit s'inquiete des besoins de la civilisation, il s'en va, il cesse +d'etre paysan. + +Le fait d'une haute sagesse economique serait d'entretenir chez le +paysan cet amour de la terre et du chez soi, auquel il renonce avec tant +de repugnance ou par suite d'instincts tellement exceptionnels. + +Quels services ne rend-il pas, en effet, a la societe, cet homme sobre +et patient que rien ne rebute, et qui porte l'effort constant de sa vie +dans des solitudes ou nul autre que lui ne voudrait planter sa tente? +Rien ne le rebute dans cette tache d'isolement et de labeur. Donnez-lui +ou confiez-lui a de bonnes conditions un peu de terre, fut-ce sur la +cime d'un rocher ou sur le bord d'un torrent devastateur, il trouvera +moyen de s'y installer. Il ne vous demandera ni chemin, ni vastes +etablissements, ni depenses serieuses. Acclimate et habitue a tous les +inconvenients de la region ou il est ne, il persiste a travailler et a +vivre quelquefois dans des conditions devant lesquelles reculeraient des +colonies amenees a grands frais. Les grandes decouvertes modernes de +l'agriculture, les machines et le drainage, ne sont applicables qu'aux +plaines. Dans les regions accidentees ou les transports ne se font qu'a +dos de mulet, la beche, c'est-a-dire le bras de l'homme, peut seul tirer +parti de ces precieux filons de terre extrafine qui glissent et +s'accumulent dans les intervalles des rochers. Qui de nous voudrait se +charger de disputer, sa vie durant, ce terreau a la roche qui l'enserre, +et d'habiter cette chaumiere isolee au bord du precipice? Le paysan s'y +plait cependant, hiver comme ete; il s'y acharne contre l'eau fougueuse +et la pierre obstinee! Creuser et briser, voila toute sa vie. C'est une +vie d'ermite, c'est un travail de castor. Cet homme aurait le droit +d'etre sauvage. Loin de la, il est doux, hospitalier, enjoue; il prend +en amitie le passant qui regarde son labeur et admire sa montagne. Ce +que nous disons la ne s'applique pas en particulier aux bords de la +Creuse, qui ne sont que des gorges profondes, sillonnant de vastes +plateaux fertiles et praticables; mais, si nous avons raison +relativement a d'etroits espaces dont le paysan sait, a force de +patience, utiliser les escarpements, combien notre sollicitude ne +doit-elle pas s'etendre a des populations entieres, oubliees et perdues +dans les montagnes arides qui sillonnent d'autres parties de la France! + + + + +GARGILESSE + + +Grace a une bonne tendance generale, les artistes et les poetes +commencent a savoir et a dire que la France est un des plus beaux pays +du monde, et qu'il n'est pas necessaire, comme on l'a cru trop longtemps +et comme la mode le pretend encore, de franchir les Alpes pour trouver +la nature belle et le ciel doux. Si, comme toutes les vastes contrees, +la France a de vastes espaces encore incultes et frappes d'une apparente +sterilite, ou des plaines uniformes fatigantes de richesses materielles +pour l'oeil du voyageur desinteresse, elle a aussi, dans les plis de ses +montagnes, dans le mouvement de ses collines, et dans les sinuosites de +ses rivieres, des grandeurs reelles, des oasis delicieuses et des +paysages enchantes. Tout le monde connait maintenant les endroits +pittoresques frequentes par les savants et les artistes, l'apre +caractere des sites bretons, les splendeurs etranges du Dauphine, les +riants jardins de Touraine, et les volcans d'Auvergne, et les herbages +splendides de Normandie, etc. + +Le centre de la France est moins connu et moins frequente. Le Berry, le +Bourbonnais et la Marche sont comme des noyaux qui envoient le +rayonnement et ne le recoivent pas. Une partie de ces populations +emigre, et rien n'attire vers elles. Bourges, la ville centrale de la +nationalite francaise, est une ville morte, sans activite expansive, +sans autre individualite que la force d'inertie qui caracterise les +vieux Berruyers. Il ne semble pas qu'un point central puisse etre un +point d'isolement. Il en est pourtant ainsi. La stagnation des habitudes +et des idees est remarquable dans cette ancienne metropole et dans les +populations environnantes. + +A part les monuments de Bourges, qui sont d'un grand interet, nous ne +conseillerons d'ailleurs a personne d'aller chercher par la les delices +de la promenade. Si l'on traverse le Berry, il faudra eviter aussi le +navrant pays de Brenne et les froides plaines d'Issoudun et de +Chateauroux. Ceux qui voyagent en poste ou en wagon ne verront jamais +de cette region que ce qu'elle a de morne et de stupefiant. Pourtant, si +l'on se dirige en chemin de fer jusqu'a Argenton, et que l'on veuille +descendre, en voiture ou a cheval, le cours de la Creuse pendant deux +lieues, on arrivera dans cette partie du bas Berry ou il faut +necessairement aller a pied ou a ane, mais dont le charme vous dedommage +amplement des petites fatigues de la promenade. + +C'est une gentille et mignonne Suisse qui se creuse tout a coup sous vos +pieds, quand vous avez descendu deux ou trois amphitheatres de collines +douces et d'un large contour. Vous vous trouvez alors en face d'une +dechirure profonde, revetue de roches micaschisteuses d'une forme et +d'une couleur charmantes; au fond de cette gorge coule un torrent +furieux en hiver, un miroir tranquille en ete: c'est la Creuse, ou se +deverse un torrent plus petit, mais pas beaucoup plus sage a la saison +des pluies, et non moins delicieux quand viennent les beaux jours. Cet +affluent, c'est la Gargilesse, un bijou de torrent jete dans des roches +et dans des ravines ou il faut necessairement aller chercher ses graces +et ses beautes avec un peu de peine. + +Depuis quelques annees, le petit village de Gargilesse, situe pres du +confluent de ces eaux courantes, est devenu le rendez-vous, le +Fontainebleau de quelques artistes bien avises. Il en attirera +certainement peu a peu beaucoup d'autres, car il le merite bien. C'est +un nid sous la verdure, protege des vents froids par des masses de +rochers et des asperites de terrain fertile et doucement tourmente. Des +ruisseaux d'eau vive, une vingtaine de sources, y baignent le pied des +maisons et y entretiennent la verdeur plantureuse des enclos. + +Quelque rustiquement bati que soit ce village, son vieux chateau perche +sur le ravin et son eglise romane d'un tres beau style, fraichement +reparee par les soins du gouvernement, lui donnent un aspect confortable +et seigneurial. La fertilite du pays, la riviere poissonneuse, +l'abondance de vaches laitieres et de volailles a bon marche, assurent +une nourriture saine au voyageur. Les gites propres sont encore rares; +mais les habitants, naturellement hospitaliers et obligeants, +commencent a s'arranger pour accueillir convenablement leurs hotes. + +Une fois installe chez ces braves gens, on n'a que l'embarras du choix +pour les promenades interessantes et delicieuses. En remontant le cours +de la Creuse par des sentiers pittoresques, on trouve, a chaque pas, un +site enchanteur ou solennel. Tantot le _rocher du Moine_, grand prisme a +formes basaltiques, qui se mire dans des eaux paisibles; tantot le _roc +des Cerisiers_, decoupure grandiose qui surplombe le torrent et que l'on +ne franchit pas sans peine quand les eaux sont grosses. + +Ces rivages riants ou superbes vous conduisent a la colline escarpee ou +se dresse l'imposante ruine de Chateaubrun. Son enceinte est encore +entiere, et vous trouvez la une solitude absolue. Ce serait l'ideal du +silence, sans les cris aigus des oiseaux de proie et le murmure des +cascades de la Creuse. + +Toute cette region jouit d'une temperature exceptionnelle, et +particulierement le village de Gargilesse, bati, comme nous l'avons dit, +dans un pli du ravin et abrite de tous cotes par plusieurs etages de +collines. La presence de certains papillons et de certains lepidopteres +qui ne se rencontrent, en France, qu'aux bords de la Mediterranee, est +une preuve frappante de cette anomalie de climat, enfermee pour ainsi +dire sur un espace de quelques lieues, dans le ravin forme par la +Creuse. C'est comme une serre chaude au milieu des plateaux eleves et +froids qui unissent le bas Berry a la Marche; et c'est ici le lieu de +dire que la France manque d'une statistique des localites salubres et +bienfaisantes qu'elle renferme a l'insu de la Faculte de medecine. On +n'a encore trouve rien de mieux a conseiller aux personnes menacees de +phthisie, que le littoral piemontais, ou les riches seuls peuvent se +refugier, et ou il n'est pas prouve que l'air salin de la mer, engouffre +dans la corniche des hautes montagnes, ne soit pas beaucoup trop violent +pour les poitrines delicates. + +Jusqu'a present, les antiquaires, les naturalistes et les peintres ont +seuls la bonne fortune et le bon esprit de penetrer dans ces oasis dont +nous parlons et dont nous pouvons signaler au moins une dans le rayon +de nos promenades. Combien ne decouvrirait-on pas de ces abris naturels +dans les differentes provinces! Est-ce qu'un voyage medical entrepris +dans ce but par une commission competente, et devant amener +l'etablissement de maisons de sante sur un grand nombre de points de +notre territoire, ne serait pas digne de l'attention du gouvernement? Ce +serait une source de bien-etre pour ces petites populations, en meme +temps qu'une immense economie pour les familles mediocrement aisees qui +demandent, pour un de leurs membres languissant et menace, un refuge +contre nos rigoureux hivers. Il faut, necessairement que ce refuge soit +a leur portee, et certainement chaque province, chaque departement +peut-etre, en renferme au moins un. Mais qui le sait ou qui le remarque? +Il faudrait le trouver et le signaler. L'experience seule des habitants +et des proches voisins les initie a ce bienfait qu'ils ne proclament +pas, la plupart ignorant peut-etre qu'a quelques lieues de leur clocher +le climat change et la vigne gele, tandis que chez eux elle fleurit et +prospere. Nous avons remarque qu'a Gargilesse on etait, cette annee, en +avance de quinze jours, pour la fauchaille de la moisson, sur des +localites situees a tres-peu de distance. Quinze jours, c'est enorme; +c'est la difference de Florence a Paris. Et, si nous parlons de +l'Italie, nous ferons remarquer que, dans presque toutes ses villes +renommees et recherchees, il faut payer un tribut souvent grave, +quelquefois mortel, a l'insalubrite ou a l'excitation du climat. Le +voyage, long ou rapide, produit chez les malades, ou une fatigue +funeste, ou une secousse de trop brusque transition, ou les nerfs +s'exaltent. Les acces de fievre de Rome et de Venise sont terribles. Ce +qu'on appelle la distraction du deplacement, c'est-a-dire l'emotion et +l'agitation, n'est un remede que pour ceux qui ont la force de le +supporter. Et, en effet, au physique comme au moral, il n'y a que les +natures energiques qui supportent la transplantation et qui se +retrempent en changeant de milieu. + +C'est donc risquer le tout pour le tout que d'envoyer les malades en +Italie. Il faudrait trouver l'Italie a la porte de chaque ville de +France, et elle y est, nous en sommes certain. A le bien prendre, +l'Italie, c'est-a-dire ce que nous nous imaginons de l'Italie, comme +saveur et beaute de climat, est loin d'etre partout sur le sol de la +Peninsule. On peut meme affirmer que, dans cette longue chaine de +montagnes entre deux mers qui forme son territoire, il faut beaucoup +chercher pour trouver une exposition qui ne soit ou tres-froide, ou +brulee d'un soleil devorant. Nous avons de ces inegalites de temperature +en France; raison de plus pour chercher, sur un espace bien autrement +vaste et assani par la culture, les sites heureux ou regnent les +benignes influences, la facilite des transports, la vie a bon marche, et +le grand avantage d'etre a proximite de ses devoirs et de ses +affections. + +FIN + + + + +TABLE + + +PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE + +BERRY.-- I. Moeurs et Coutumes + + -- -- II. Les Visions de la nuit dans les campagnes + + -- -- III. Les Tapisseries du chateau de Boussac + + -- -- IV. Les bords de la Creuse + + -- -- V. Gargilesse + + + + + + + + + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Promenades autour d'un village, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE *** + +***** This file should be named 12889.txt or 12889.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/8/8/12889/ + +Produced by Wilelmina Malliere and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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