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+The Project Gutenberg EBook of Promenades autour d'un village, by George Sand
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Promenades autour d'un village
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: July 12, 2004 [EBook #12889]
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+Language: French
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+Character set encoding: ASCII
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE ***
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+Produced by Wilelmina Malliere and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
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+
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+
+PROMENADES
+
+AUTOUR D'UN VILLAGE
+
+PAR
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+OUVRAGES
+
+DE
+
+GEORGE SAND
+
+PUBLIES DANS LA COLLECTION MICHEL LEVY.
+
+ADRIANI.......................... 1 VOL.
+
+LES AMOURS DE L'AGE D'OR......... 1--
+
+LES BEAUX MESSIEURS DE BOIS-DORE. 2--
+
+LE CHATEAU DES DESERTES.......... 1--
+
+LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE... 3--
+
+LA COMTESSE DE RUDOLSTADT........ 1--
+
+CONSUELO......................... 3--
+
+LES DAMES VERTES................. 1--
+
+LA DANIELLA...................... 3--
+
+LE DIABLE AUX CHAMPS............. 1--
+
+LA FILLEULE...................... 1--
+
+FLAVIE........................... 1--
+
+HISTOIRE DE MA VIE.............. 10--
+
+L'HOMME DE NEIGE................. 3--
+
+HORACE........................... 1--
+
+ISIDORA.......................... 1--
+
+JACQUES.......................... 1--
+
+JEANNE........................... 1--
+
+LELIA--Metella.--Melchior.--Cora. 2--
+
+LUCREZIA FLORIANI.--Lavinia...... 1--
+
+LE MEUNIER D'ANGIBAULT........... 2--
+
+NARCISSE......................... 1--
+
+LE PECHE DE M. ANTOINE........... 2--
+
+LE PICCININO..................... 2--
+
+LE SECRETAIRE INTIME............. 1--
+
+SIMON............................ 1--
+
+TEVERINO--Leone Leoni............ 1--
+
+L'USCOQUE........................ 1--
+
+
+
+
+PROMENADES
+
+AUTOUR D'UN VILLAGE
+
+PAR
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+PARIS
+
+MICHEL LEVY FRERES, LIBRAIRES EDITEURS
+
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 45
+
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+1866
+
+
+
+
+PROMENADES
+
+AUTOUR
+
+D'UN VILLAGE
+
+
+
+
+Dans les derniers jours de juin 1857, je me mis en route avec deux
+compagnons qui ne demandaient qu'a courir: un naturaliste et un artiste,
+qui est, en meme temps, naturaliste amateur.
+
+Il s'agissait pour eux d'explorer, sous certains rapports, la faune
+entomologique, en langue vulgaire la nature des insectes qui habitent
+notre departement. N'etant qu'un parfait ignorant pour mon compte, je
+leur avais seulement promis, en leur servant de guide, un charmant pays
+a parcourir.
+
+Mais, avant d'aller plus loin, il faut que, pour la facilite de mon
+recit, je baptise ces deux personnages que j'accompagne. Je leur
+laisserai les noms dont ils s'etaient gratines l'un l'autre dans leurs
+promenades entomologiques.
+
+L'artiste est, a ses moments perdus, grand collectionneur et preparateur
+de premier ordre. Un charmant petit papillon bleu fort commun etait
+tombe en poussiere a la collection, et notre ami est si difficile dans
+le choix des individus qu'il juge dignes d'y figurer, qu'il n'en trouve
+pas toujours un sur cent. Il poursuivit donc, durant toute une saison,
+la jolie lycaenide _amyntas_. De la le nom bucolique d'Amyntas qu'il
+porte fort complaisamment et dont je ne vois pas, au reste, qu'il ait
+sujet de se facher.
+
+Le naturaliste, un savant modeste, bien que tres-connu a Paris de tous
+les amateurs d'entomologie, etait absorbe, depuis quelques jours, dans
+la recherche des coques de certaines chrysalides sur les branches mortes
+de certains arbres. De la le nom pompeux de Chrysalidor, gracieusement
+accepte par notre compagnon.
+
+On partit par une matinee tres-fraiche, muni de provisions de bouche, a
+seules fins de gagner du temps en route, car on trouve partout a manger
+maintenant dans notre bas Berry; mais on n'y est pas encore tres-vif. Le
+Berrichon des plaines n'est jamais presse, et avec lui il faut savoir
+attendre.
+
+Or, nous voulions arriver et ne pas perdre les belles heures du jour a
+voir tourner les broches, lesquelles tournent aussi gravement que les
+gens du pays. Quant aux tables, je doute qu'elles y tournent jamais, ou
+ce serait avec une nonchalance si desesperante, que les plus fervents
+adeptes s'endormiraient au lieu de penser a les interroger.
+
+Nous dejeunames donc sur l'herbe, dans les ruines d'une vieille
+forteresse, et, deux heures apres, nous quittions la route pour un
+chemin vicinal non acheve, et plus gracieux a la vue que facile aux
+voitures.
+
+Nous avions traverse un pays agreable, des ondulations de terrain
+fertile, de jolis bois penches sur de belles prairies, et partout de
+larges horizons bleus qui rendent l'aspect de la contree assez
+melancolique.
+
+Mais je me rappelais avoir vu par la un site bien autrement digne de
+remarque, et, quand le chemin se precipita de maniere a nous forcer de
+descendre a pied, j'invitai mes naturalistes, fureteurs de buissons, a
+jeter les yeux sur le cadre qui les environnait.
+
+Au milieu des vastes plateaux mouvementes qui se donnent rendez-vous
+comme pour se toucher du pied, en s'abaissant vers une sinuosite cachee
+aux regards, le sol se dechire tout a coup, et dans une brisure
+d'environ deux cents metres de profondeur, revetue de roches sombres ou
+de talus verdoyants, coule, rapide et murmurante, la Creuse aux belles
+eaux bleues rayees de rochers blancs et de remous ecumeux.
+
+C'est cette grande brisure qui se decouvrait tout a coup au detour du
+chemin et qui ravissait nos regards par un spectacle aussi charmant
+qu'inattendu.
+
+En cet endroit, le torrent forme un fer a cheval autour d'un mamelon
+fertile couvert de blondes moissons. Ce mamelon, incline jusqu'au lit
+de la Creuse, ressemble a un eboulement qui aurait coule paisiblement
+entre les deux remparts de rochers, lesquels se relevent de chaque cote
+et enferment, a perte de vue, le cours de la riviere dans les sinuosites
+de leurs murailles dentelees.
+
+Le contraste de ces apres dechirements et de cette eau agitee, avec la
+placidite des formes environnantes, est d'un _reussi_ extraordinaire.
+
+C'est une petite Suisse qui se revele au sein d'une contree ou rien
+n'annonce les beautes de la montagne. Elles y sont pourtant discretement
+cachees et petites de proportions, il est vrai, mais vastes de courbes
+et de perspectives, et infiniment heureuses dans leurs mouvements
+souples et fuyants. Le torrent et ses precipices n'ont pas de terreurs
+pour l'imagination. On sent une nature abordable, et comme qui dirait
+des abimes hospitaliers. Ce n'est pas sublime d'horreur; mais la douceur
+a aussi sa sublimite, et rien n'est doux a l'oeil et a la pensee comme
+cette terre genereuse soumise a l'homme, et qui semble ne s'etre permis
+de montrer ses dents de pierre que la ou elles servent a soutenir les
+cultures penchees au bord du ravin.
+
+Quand vous interrogez une de ces mille physionomies que revet la nature
+a chaque pas du voyageur, ne vous vient-il pas toujours a l'idee de la
+personnifier dans l'image d'une deesse aux traits humains?
+
+La terre est femelle, puisqu'elle est essentiellement mere. C'est donc
+une deite aux traits changeants, et elle se symbolise par une beaute de
+femme tour a tour souriante et desesperee, austere et pompeuse,
+voluptueuse et chaste. Le travail de l'homme, jusqu'a ce jour ennemi de
+sa beaute, reussit a lui oter toute physionomie, et cela, sur de grandes
+etendues de pays. Livree a elle-meme, elle trouve toujours moyen d'etre
+belle ou frappante d'une maniere quelconque.
+
+Voila pourquoi, des qu'on aborde une region ou les conquetes de la
+culture n'ont pu effacer la trace des grands bouleversements ou des
+grands nivellements primitifs, on est saisi d'emotion et de respect.
+
+Cette emotion tient du vertige devant les scenes grandioses des hautes
+montagnes et les debris formidables des grands cataclysmes.
+
+Rien de semblable ici.
+
+C'est un mouvement gracieux de la bonne deesse; mais, dans ce mouvement,
+dans ce pli facile de son vetement frais, on sent la force et l'ampleur
+de ses allures. Elle est la comme couchee de son long sur les herbes,
+baignant ses pieds blancs dans une eau courante et pure; c'est la
+puissance en repos; c'est la bonte calme des dieux amis. Mais il n'y a
+rien de mou dans ses formes, rien d'enerve dans son sourire. Elle a la
+souveraine tranquillite des immortels, et, toute mignonne et delicate
+qu'elle se montre, on sent que c'est d'une main formidablement aisee
+qu'elle a creuse ce vaste et delicieux jardin dans cet horizon de son
+choix.
+
+Ce jardin naturel qui s'etend sur les deux rives de la Creuse, c'est
+l'oasis du Berry.
+
+Chere petite Indre froide et muette de nos prairies, pardonne-le-nous!
+tu es notre compagne legitime; mais nous tous qui habitons tes rives
+etroites et ombragees, nous sommes les amoureux de la Creuse, et, quand
+nous avons trois jours de liberte, nous te fuyons pour aller tremper le
+bout de nos doigts dans les petits flots mutins de la naiade de
+Chateaubrun et de Crozant. Les bons bourgeois et les jeunes poetes de
+nos petites villes vont voir ces rochers, apres lesquels ils croient
+naivement que les Alpes et les Pyrenees n'ont plus rien a leur
+apprendre.
+
+Faisons comme eux, oublions le mont Blanc et le pic du Midi. Oublions
+meme Mayorque et l'Auvergne, et le Soracte, plus facile a oublier.
+
+Qu'importe la dimension des choses! C'est l'harmonie de la couleur et la
+proportion des formes qui constituent la beaute. Le sentiment de la
+grandeur se revele parfois aussi bien dans la pierre antique gravee d'un
+chaton de bague que dans un colosse d'architecture.
+
+La journee etait devenue brulante; nos chevaux avaient faim et soif:
+nous descendimes au village du Pin, ou le chemin finissait. Mais le
+malheureux village, il est assis au bord du ravin de la Creuse, et il
+lui tourne le dos! Pas une maison, pas un oeil qui se soucie de plonger
+dans cette belle profondeur; les habitants aiment mieux regarder leur
+chemin neuf et poudreux et le talus aride qui l'enferme.
+
+Malgre cette absence de gout, on peut dire, comme dans les relations des
+grands voyages, que les habitants de ce lieu sont _fort affables_. Nous
+sommes encore en plein Berry, et pourtant ce sont d'autres types,
+d'autres manieres, d'autres costumes que ceux des bords de l'Indre.
+L'air avenant, l'obligeance hospitaliere, la confiance soudaine, je ne
+sais quelle familiarite sympathique, voila d'emblee, et de la part de
+toutes gens, un bon accueil assure. En un instant, etables et granges
+s'ouvrent pour remiser au mieux notre vehicule et recevoir nos chevaux.
+
+--Ah! vous voila enfin revenu chez nous? dit, derriere moi, une voix
+d'homme en m'appelant par mon nom. Votre cheval blanc ne valait pas
+ceux-ci. Et votre fils, ou est-il donc? Je ne le vois pas. Ou
+voulez-vous aller, cette fois? A la Roche-Martin ou a la Preugne-au-Pot?
+Nous aurons, j'espere, meilleur temps que la derniere fois, et nous
+passerons la riviere sans danger dans le bateau.
+
+Cet homme, qui me parlait de nos dernieres courses avec lui en 1844,
+comme s'il se fut agi d'hier, et dont je reconnaissais la figure de
+contrebandier espagnol, c'etait Moreau, le pecheur de truites, le loueur
+d'anes et de chevaux, le messager, le guide, le factotum actif et
+intelligent des voyageurs en Creuse.
+
+--Conduisez-nous a l'autre village, lui dis-je; vos chemins sont tout
+changes; je ne me reconnais plus.
+
+--Ah! dame, nos chemins sont mieux dessines qu'autrefois. On va plus
+droit; mais ils ne sont pas encore commodes aux voitures, et vous irez
+plus vite a pied.
+
+--C'est notre intention, d'aller a pied.
+
+--Alors, marchons.
+
+--J'ai grand'soif, dit Amyntas en soupirant.
+
+--Voulez-vous du lait de ma chevre? lui cria une pauvre femme devant la
+porte de laquelle nous passions.
+
+Amyntas accepta, tout joyeux d'avoir a donner a cette aimable
+villageoise une piece de monnaie. Elle ne la refusa pas, mais elle la
+recut avec etonnement.
+
+--Comment! dit-elle, vous voulez payer une ecuellee de lait? Ca n'en
+valait pas la peine, et j'etais bien aise de vous l'offrir.
+
+--Vous ne me connaissez pourtant pas?
+
+--Non; mais on aime a faire plaisir aux passants.
+
+--Oh! oh! me dit Amyntas, sommes-nous donc deja si loin de la vallee
+Noire? Je n'y ai jamais vu un paysan prevenir les desirs d'un inconnu.
+Je sais bien que ce n'est pas avarice, mais c'est mefiance ou timidite.
+
+Le soleil baissait; nous ne savions pas ou nous trouverions a diner et a
+coucher, et, une fois engages dans le ravin, ou la nuit se fait de bonne
+heure et ou les sentiers ne sont vraiment pas commodes, il n'y a rien de
+mieux a faire que de s'en remettre a la Providence.
+
+Amyntas doubla le pas en chantant.
+
+Chrysalidor ne chantait pas; il ne pensait meme plus a recolter des
+insectes. Tandis que son compagnon s'enivrait de bien-etre et de
+mouvement, il etait tranquillement ravi du charme particulier de ce
+doux et agreste paysage. Tout savant exact et chercheur minutieux qu'il
+est, il connait les jouissances de l'artiste, il n'a pas l'intelligence
+atrophiee par l'amour du detail. Il comprend et il aime l'ensemble. Il
+sait respirer la saveur du grand tout. Cependant il voyait comme qui
+dirait des deux yeux. Il en avait un pour le grand aspect du temple de
+la nature, et l'autre pour les pierres precieuses qui en revetent le sol
+et les parois.
+
+--Je vois ici, nous dit-il, une flore tout a coup differente de celle
+que nous traversions il y a un quart d'heure. Voici des plantes de
+montagne qui ont le _facies_ meridional: ou donc sommes-nous? Je n'y
+comprends plus rien. Et cette chaleur ecrasante a l'heure ou l'air
+devrait fraichir, la sentez-vous? Il n'y a pourtant pas un nuage au
+ciel.
+
+--Si je la sens? repondit Amyntas. Je le crois bien! Nous sommes pour le
+moins en Afrique.
+
+--Il serait fort possible, reprit le savant d'un air absorbe, que nous
+fissions ici quelque _rencontre_ etonnante!
+
+--Oh! n'ayez pas peur, monsieur! s'ecria Moreau, qui crut que notre
+savant s'attendait a rencontrer tout au moins quelque lion de l'Atlas.
+Il n'y a point ici de mechantes betes.
+
+Le chemin fit encore un coude, et le village, le vrai village cherche,
+se presenta magnifiquement eclaire, sous nos pieds. Il faut arriver la
+au soleil couchant: chaque chose a son heure pour etre belle.
+
+C'est un nid bati au fond d'un entonnoir de collines rocheuses ou se
+sont glissees des zones de terre vegetale. Au-dessus de ces collines
+s'etend un second amphitheatre plus eleve. Ainsi de toutes parts le vent
+se brise au-dessus de la vallee, et de faibles souffles ne penetrent au
+fond de la gorge que pour lui donner la fraicheur necessaire a la vie.
+Vingt sources courant dans les plis du rocher, ou surgissant dans les
+enclos herbus, entretiennent la beaute de la vegetation environnante.
+
+La population est de six a sept cents ames. Les maisons se groupent
+autour de l'eglise, plantee sur le rocher central, et s'en vont en
+pente, par des ruelles etroites, jusque vers la lit d'un delicieux
+petit torrent dont, a peu de distance, les eaux se perdent encore plus
+bas dans la Creuse.
+
+C'est un petit chef-d'oeuvre que l'eglise romano-byzantine. La
+commission des monuments historiques l'a fait reparer avec soin. Elle
+est parfaitement homogene de style au dehors et charmante de
+proportions.
+
+A l'interieur, le plein cintre et l'ogive molle se marient agreablement.
+Les details sont d'un grand gout et d'une riche simplicite. On descend
+par un bel escalier a une crypte qui prend vue sur le ravin et le
+torrent.
+
+Mais, des curieuses fresques que j'ai vues autrefois dans cette crypte,
+il ne reste que des fragments epars, quelques personnages vetus a la
+mode de Charles VII et de Louis XI, des scenes religieuses d'une laideur
+naive et d'un sens enigmatique. Ailleurs, quelques anges aux longues
+ailes effilees, d'un dessin assez elegant et portant sur la poitrine des
+ecussons effaces. Malgre la secheresse de la roche, l'humidite devore
+ces precieux vestiges. Quelque source voisine a trouve assez recemment
+le moyen de suinter dans le mur ou j'ai encore vu, il y a trente ans,
+les restes d'une danse macabre extremement curieuse. Les personnages
+glauques semblaient se mouvoir dans la mousse verdatre qui envahissait
+le mur: c'etait d'un ton inoui en peinture et d'un effet saisissant.
+
+Le Christ assis, nimbe entierement, qui surmonte le maitre-autel de la
+nef superieure, est d'une epoque plus primitive, contemporaine, je
+crois, de la construction de l'eglise. Je l'ai toujours vu aussi frais
+qu'il l'est maintenant, et je suppose qu'il avait ete, des lors,
+restaure par quelque artiste de village, qui lui a conserve, par
+instinct, conscience ou tradition, sa naivete barbare. Tant il y a qu'on
+jurerait d'une fresque executee d'hier par un de ces peintres
+greco-byzantins qui, en l'an 1000, parcouraient nos campagnes et
+decoraient nos eglises rustiques.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le tombeau de Guillaume de Naillac, seigneur du lieu au XIIIe siecle,
+represente un personnage couche, vetu d'une longue robe, l'aumoniere au
+flanc, la tete appuyee sur un coussin que soutiennent deux angelots. Sa
+colossale epee repose pres de lui; a ses pieds est le _leopard passant_
+de son blason.
+
+Il y a trente ans, ce severe personnage etait encore en grande
+veneration, sous le nom grotesque et la renommee cynique d'un certain
+saint que l'on ne doit pas nommer en bonne compagnie.
+
+Je ne sais quel honnete cure a trouve moyen de detruire cette
+superstition et de conserver le sire de Naillac en bonne odeur aupres
+des devots de sa paroisse, en faisant de lui (a tort, il est vrai) le
+fondateur de l'eglise; si bien qu'aujourd'hui on vous montre l'ancien
+saint sous ce titre prosaique: _l'entrepreneur de batiment_. Son nez et
+sa bouche sont entailles de coupures qui l'ont un peu defigure.
+
+L'usage etait encore, il y a trente ans, de gratter ainsi au couteau
+certaines statues, et meme certaines pierres. La poudre qu'on en
+retirait etait melee a un verre d'eau que s'administraient les femmes
+steriles.
+
+Cette precieuse eglise etait batie au centre de l'antique forteresse
+dont les tours et la muraille ruinees jalonnent l'ancien developpement
+sur le roc escarpe.
+
+Le chateau moderne, bati au siecle dernier dans un style quasi
+monastique, soutient le chevet de l'eglise. L'ancienne porte, flanquee
+de deux tours, espacee d'une ogive au-dessus de laquelle se dessinent
+les coulisses destinees a la herse, sert encore d'entree au manoir. Le
+pied des fortifications plonge a pic dans le torrent.
+
+Nul chateau n'a une situation plus etrangement mysterieuse et
+romantique. Un seul grand arbre ombrage la petite place du bourg, qui,
+d'un cote, domine le precipice, et, de l'autre, se pare naturellement
+d'un enorme bloc isole, d'une forme et d'une couleur excellentes.
+
+Arbre, place, ravin, herse, eglise, chateau et rocher, tout cela se
+tient et forme, au centre du bourg, un tableau charmant et singulier qui
+ne ressemble qu'a lui-meme.
+
+Le chatelain actuel est un solide vieillard de quatre-vingts ans, qui
+s'en va encore tout seul, a pied, par une chaleur torride, a travers les
+sentiers escarpes de ses vastes domaines. Riche de cinquante mille
+livres de rente, dit-on, il n'a jamais rien restaure que je sache; mais
+il n'a jamais rien detruit; sachons-lui-en gre. Les pans ecroules de ses
+vieilles murailles sombres dentellent son rocher dans un desordre
+pittoresque, et les longs epis histories de ses girouettes tordues et
+penchees sur ses tours d'entree ne peuvent etre taxes d'imitation et de
+charlatanisme.
+
+Un autre monument du village, c'est une maison renaissance, fort
+elegante d'aspect, habitee par des paysans. Elle tombe en ruine.
+
+A quelque distance, on la croirait batie en beau moellon de granit;
+mais, comme toutes les autres, elle n'est qu'en pierre feuilletee et
+schisteuse de la localite.
+
+On l'a seulement revetue de filets de mastic blanchatre en relief, qui
+font un trompe-l'oeil tres-harmonieux. Son pignon aigu est perce d'une
+petite fenetre soutenue par un meneau dejete, en vrai granit taille en
+prisme.
+
+La porte cintree est enfoncee sous le balcon de bois du premier etage et
+sous l'avancement de l'escalier, lequel est forme de gros blocs
+irreguliers a peine degrossis.
+
+Une vigne folle court sur le tout et complete la physionomie pittoresque
+de cette elegante et miserable demeure, dont un appendice ecroule git a
+son flanc depuis des siecles, sans qu'il soit question d'oter les
+decombres.
+
+Au reste, cette maison, dans ses dispositions generales, parait avoir
+servi de modele a toutes celles du village. Sauf les grands pignons, qui
+ont ete remplaces par des toits tombants, communs a plusieurs
+habitations mitoyennes, toutes sont construites sur le meme plan.
+
+Le rez-de-chaussee, avec une porte a cintre surbaisse, ou a linteau
+droit, formee d'une seule pierre gravee en arc a contre-courbe, n'est
+qu'un cellier dont l'entree s'enfonce sous le balcon du premier etage,
+quelquefois entre deux escaliers de sept a huit marches assez larges,
+descendant de face. Au premier, une ou deux chambres; au-dessus, un
+grenier dont la mansarde en bois ne manque pas de caractere.
+
+Beaucoup de ces maisons paraissent dater du XIVe ou du XVe siecle. Elles
+ont des murs epais de trois ou quatre pieds et d'etroites fenetres a
+embrasures profondes, avec un banc de pierre pose en biais. On a presque
+partout remplace le manteau des antiques cheminees par des cadres de
+bois; mais les traces de leurs grandes ouvertures se voient encore dans
+la muraille.
+
+Les chambres de ces vieilles maisons rustiques sont mal eclairees,
+d'autant plus qu'elles sont tres spacieuses. Le plafond, a solives nues,
+est parfois separe en deux par une poutre transversale et s'inclinant en
+forme de toit, des deux cotes. Le pave est en dalles brutes, inegales et
+raboteuses. L'ameublement se compose toujours de grands lits a dossier
+eleve, a couverture d'indienne piquee, et a rideaux de serge verte ou
+jaune sortant d'un lambrequin decoupe, de hautes armoires tres-belles,
+de tables massives et de chaises de paille. Le coucou y fait entendre
+son bruit monotone, et les accessoires encombrent les solives: partout
+le filet de peche et le fusil de chasse.
+
+Il y a, dans ce village, des constructions plus modernes, des
+maisonnettes neuves et blanches, crepies a l'exterieur, et dont les
+entourages, comme ceux du chateau, sont en brique rouge.
+
+Grace a leurs petits perrons et aux vignes feuillues qui s'y enlacent,
+elles ne sont pas trop disparates a cote des constructions primitives
+qui montrent leurs flancs de pierres seches d'un brun roux, leurs toits
+de vieilles tuiles toutes pareilles de ton et de forme a cette pierre
+plate du pays, et leurs antiques encadrements de granit a pans coupes.
+La couleur generale est sombre mais harmonieuse, et les grands noyers
+environnants jettent encore leur ombre a cote de celle des ruines de la
+forteresse.
+
+--Les maisons sont cheres ici, nous dit notre guide. Vous voyez, il n'y
+a pas de place pour batir: le rocher ne veut pas.
+
+--Qu'est-ce que vous appelez cheres, dans ce pays-ci?
+
+--De cinq cents a mille francs, suivant la bonte de la carcasse.
+
+--Croyez-vous qu'on pourrait trouver ici des chambres pour passer la
+nuit?
+
+--Tenez! dit-il en marchant devant nous pour ouvrir une porte qui
+n'avait pas de gache a la serrure, regardez si ca vous convient.
+
+Nous montames l'inevitable perron, dont les rampes sont toujours
+revetues de grands carres de micaschiste jaune brun ou de galets
+granitiques des bords de la Creuse, ce qui rappelle les constructions
+pyreneennes en dalles de basalte et en cailloux des gaves.
+
+Nous trouvames la deux petites chambres blanchies a la chaux, plafonnees
+en bois brut, meublees de lits de merisier et de grosses chaises
+tressees de paille. C'est tres-propre. Nous voila loges.
+
+
+
+
+III
+
+
+Il s'agissait de diner.
+
+--Diner? s'ecria Moreau. La belle affaire! Regardez! le village est
+rempli de poules et de poulets qui ne sont pas farouches. On en aura
+vite attrape deux ou trois. Voyez combien de vaches rentrent du pre!
+Chacun a la sienne, tout au moins. Croyez-vous qu'on manque ici de lait
+et de beurre? Et les oeufs! Il n'y a qu'a se baisser pour en ramasser.
+Enfin la Creuse n'est pas loin. Je m'y en vas donner un coup d'epervier,
+et, si je ne vous rapporte pas une belle truite, a tout le moins je
+trouverai bien une belle friture de tacons.
+
+Or, le tacon est le saumon en bas age; les saumons de mer, remontant la
+Loire, viennent frayer dans les eaux vives de la Creuse, et ce n'est
+point la un mets a dedaigner. On n'a pas encore a se tourmenter ici de
+pisciculture, a moins que ce ne soit pour etudier les procedes de
+l'ingenieuse et bonne nature, afin de les appliquer en d'autres pays.
+
+Outre ce menu, nous avions cueilli en route de beaux ceps. Tout cela
+etait fort allechant pour des gens affames, meme ces pauvres poulets qui
+couraient encore. Mais il fallait une cuisine et une femme; car aucun de
+nous ne possedait les utiles talents de l'auteur des _Impressions de
+voyage_.
+
+--De quoi diable vous inquietez-vous? dit le guide. Il y a ici une
+auberge dont la maitresse cuisinerait pour un archeveque. C'est elle qui
+vous pretera les chambres ou vous voila, a condition que vous irez diner
+chez elle, en haut du village. Est-ce convenu? restez-vous ici? Je vas
+commander la soupe. En attendant, descendez ce chemin, et vous vous
+trouverez a la rencontre de la petite riviere et de la grande. Restez-y
+une heure et revenez: tout sera pret, meme le cafe, car je me souviens
+que vous n'aimez point a vous passer de ca.
+
+--Mais je me reconnais tres-bien, lui dis-je; il n'y a point de pont en
+bas du village.
+
+--Si fait, il y en a un maintenant. Allez devant vous.
+
+Nous trouvames le chemin rapide, mais commode, le pont tres-joli et le
+confluent des deux torrents admirable de fraicheur et de mystere.
+
+Le soleil etait deja couche pour nous, il etait descendu derriere les
+rochers qui nous faisaient face; mais, au loin, il envoyait, a travers
+ses brisures, de grandes lueurs chaudes et brillantes sur les fonds
+d'emeraude de la gorge.
+
+Quand on est tout au fond de cette breche qui sert de lit a la Creuse,
+l'aspect devient quelquefois reellement sauvage. Sauf les pointes
+effilees de quelques clochers rustiques qui, de loin en loin, se
+dressent comme des paratonnerres sur le haut du plateau, et quelques
+moulins charmants echelonnes le long de l'eau, avec leurs longues
+ecluses en biais ou en eperon, qui rayent la riviere d'une douce et
+fraiche cascatelle, c'est un desert.
+
+Pour peu que l'on se trouve engage dans un de ses coudes rocailleux,
+assez escarpes pour ne pas livrer passage aux troupeaux, on se croirait
+au sein d'une nature apre et desolee. Mais, un peu plus loin, la
+riviere tourne, et la scene change. Le ravin s'adoucit un instant et
+laisse couler des zones d'herbe fraiche et de beaux arbres, jusqu'a de
+delicieuses pelouses, ou les pieds meurtris se reposent dans du velours.
+Et puis ce sont de longues flaques de sable fin et humide ou croissent
+des plantes exquises, diverses especes de sauges et de baumes, et ces
+grandes menthes aux grappes lilas, dont les mouches, les papillons et
+les coleopteres semblent se disputer le nectar avec une sorte de rage.
+
+Tout ce monde-la etait endormi pendant que le soleil s'en allait, et on
+ne voyait plus voler que le satyre janira, ce papillon si abondant dans
+toute la France, hardi et pullulant comme le moineau, dont il a la
+couleur brune, et qui, comme lui, se couche tard, apres avoir fait
+beaucoup de facons et essaye beaucoup de gites.
+
+La Creuse occupe deja un lit assez large dans ces parages; elle est
+presque partout semee de longues roches aigues, qu'un leger sediment
+blanchit au temps des crues. Quelquefois ce sont des cretes quartzeuses,
+d'un vrai blanc de marbre, qui se dressent au milieu du sol primitif:
+on croirait pouvoir la franchir partout aisement en sautant de pierre en
+pierre; mais, vers son milieu, elle a presque toujours un canal rapide
+assez profond.
+
+Chaque moulin a son petit bateau, qui peut transporter quelques
+individus d'une rive a l'autre; mais rarement les proprietaires occupent
+les deux rives, et le besoin de communiquer entre eux se fait peu sentir
+aux habitants des deux plateaux, si bien que, d'un cote a l'autre du
+precipice, on passe tres-bien plusieurs annees sans se connaitre et sans
+nouer de relations, du moins dans la partie qui s'etend de la grande
+ruine de Chateaubrun au point ou nous etions.
+
+Nous revions fort tranquillement sur les ilots de roches du rivage,
+quand nous fumes assaillis par les naturels du pays sous la forme de
+quatre gamins occupes, ou plutot nullement occupes a garder quatre
+cochons. Chacun avait le sien par rang de taille, et le dernier bambin
+avait la gouverne du cochon de lait.
+
+Les cochons etaient bien sages, les enfants l'etaient moins; ils
+accoururent autour de nous, criant, hurlant, gambadant et nous montrant
+quatre effroyables petits museaux qui semblaient ecorches a vif et
+baignes d'un sang noiratre, le tout dans l'evidente intention de nous
+effrayer.
+
+C'est un divertissement bien connu chez nous que ce barbouillage avec le
+jus des guignes noires qui pendent au-dessus des buissons et jonchent la
+terre a leur maturite.
+
+Amyntas repondit a ce defi par un prodige non moins terrible.
+
+Il tira de sa poche un de ces petits cornets qui servent a se rappeler
+quand on est trop eparpille a la promenade, et dont nous sommes toujours
+munis.
+
+Le cri rauque de cet instrument fit merveille. Nos petits sauvages
+s'enfuirent a toutes jambes, en proie a une frayeur indicible, et le
+plus petit, beuglant et pleurant comme un veau, se laissa choir en
+criant merci. Il fallut aller le relever et le consoler.
+
+Le diner fut excellent, le cafe fort passable, l'hotesse tres-obligeante
+et tres-empressee.
+
+La promenade du lendemain fut reglee, des mesures prises pour le reveil
+et le depart. Puis nous descendimes le village, chacun une lumiere a la
+main, precaution indispensable pour la premiere fois dans ces rues
+difficiles; et notez que nous avions trouve de la bougie, sybarites que
+nous etions!
+
+Notre rue est la plus encaissee et la plus enfouie du bourg, dans une
+coulisse de rochers; d'un cote les ruines de la forteresse, de l'autre
+une serie de petites cours ouvertes, que l'on pourrait appeler des
+_squares_, fermes au fond par le roc qui se releve brusquement, et par
+un ruisselet d'eau vive, a peu pres muet en cette saison, mais
+grouillant et joyeux a la moindre pluie.
+
+Les maisonnettes sont generalement disposees par trois, soudees
+ensemble, faisant face a deux ou trois autres toutes pareilles.
+
+Cela fait cinq ou six familles se voyant les unes chez les autres a
+toutes les heures du jour, elevant ensemble marmots, poules et pigeons,
+tout cela s'echelonnant sur les perrons ou se groupant dans la cour
+commune de la facon la plus pittoresque.
+
+Voila donc un vrai village, non pas un village d'opera-comique
+d'autrefois, lorsque les bergeres avaient des robes de satin et les
+moutons des rubans roses, mais un village d'opera-comique moderne,
+c'est-a-dire un decor a la fois charmant et vrai, un decor de Rube et
+consorts, permettant une mise en scene heureuse et naive, des details
+empruntes avec amour a la nature; du realisme comme il faut en faire, en
+choisissant dans le reel ce qui vaut la peine d'etre peint: une petite
+ogive basse sur le ruisseau, un fond dont le toit en tourelle disparait
+sous les fleurs sauvages, un buisson heureusement jete sur les
+decombres, que sais-je?
+
+L'art aime et voit aujourd'hui tout ce qui est naif, meme la brouette
+cassee qui, avec une urne renversee, compose un tableau sur le fumier
+blond ou le coq se promene d'un air aussi vaniteux que s'il foulait un
+tapis de pourpre, et ou la poule gratteuse et affairee semble toujours
+absorbee dans la recherche de cette fameuse perle dont elle ne saurait
+que faire.
+
+Sentir que tout est du ressort de l'artiste, voila, quant a moi, tout ce
+que je peux entendre au mot de realisme, arbore comme une nouveaute par
+les uns, et repousse comme une heresie par les autres.
+
+Mais laissons les discussions litteraires. J'y reviendrai certainement,
+car il y a beaucoup a dire en faveur d'un certain sentiment de la
+realite qui peut etre trop dedaigne, et contre ce meme sentiment pousse
+trop loin.
+
+Continuons notre exploration.
+
+Celle de l'appartement ne fut pas longue; au dehors, la lune avait un si
+mince croissant d'argent, qu'il n'y avait pas a regarder beaucoup par la
+fenetre. Tout etait sombre. La porte ne fermant pas, il etait bien
+evident que le vol etait chose inconnue en ce pays.
+
+--Que les misanthropes disent ce qu'ils voudront, qu'ils raillent
+amerement ceux qui croient encore a la vie rustique; voici, me
+disais-je, une porte sans loquet qui repond victorieusement. Cette
+maison appartient a quelqu'un qui ne l'habite pas, qui demeure a l'autre
+bout du village et qui y laisse un petit mobilier sous la bonne foi
+publique. La cour n'a aucune espece de cloture: s'il n'y a pas un seul
+larron sur sept cents habitants, c'est toujours quelque chose, il faut
+en convenir.
+
+Le silence de la nuit fut inoui. Pas un souffle dans l'air et pas un
+souffle humain; pas un bruissement d'animal quelconque. Je croyais avoir
+trouve chez nous l'ideal du silence nocturne. Mais notre silence est un
+vacarme a cote de celui-ci. Je ne m'en suis pas encore rendu compte.
+
+Dans un si petit espace rempli de gens et de betes, vivant, pour ainsi
+dire, en un tas, d'ou vient que rien ne bouge et ne transpire? Avec
+cette nuit sombre, c'etait presque solennel.
+
+Mais a peine fit-il jour, que les coqs vinrent chanter a notre porte. Si
+nous ne l'eussions soutenue d'une chaise, pour nous preserver du frais
+de la nuit, toutes les volailles du pays seraient entrees chez nous pour
+nous annoncer l'approche du soleil. Et puis des voix d'enfants espiegles
+et rieuses chanterent avec les oiseaux, des que les rayons du matin
+depasserent le haut du rocher.
+
+Je regardai la maison neuve et propre qui nous faisait face. C'est
+l'ecole communale. Fillettes et garcons arrivaient en belle humeur, et
+le pauvre petit instituteur, bossu comme Esope, assis, je ne sais
+comment, sur son escalier en plein air, les attendait d'un air doux et
+melancolique.
+
+Nous partimes a pied pour Chateaubrun, escortes d'un ane qui portait
+notre dejeuner.
+
+Avant d'etudier plus a fond le village, je voulais montrer a mes
+compagnons une des ruines les plus pittoresques du pays et refaire
+connaissance avec tous les remarquables environs du village.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Nous primes le plus court, par egard pour l'ane, que madame Rosalie,
+notre aubergiste, avait charge comme un mulet d'Espagne. Il portait, en
+outre, un gamin charge de le ramener, et l'epervier de peche de Moreau,
+qui ne saurait faire un pas sans ce compagnon fidele.
+
+Ce chemin est insipide, comme tous les bons chemins. Il s'en va tout
+droit sur un plateau tout nu. Les six kilometres en plaine nous parurent
+plus longs que douze en montagne.
+
+Les entomologistes allaient devant, peu surpris de rencontrer de temps a
+autre le _grand Mars_, qu'ils avaient signale des la veille comme un
+hote logique de ces regions, mais se plaignant beaucoup de l'absence de
+papillons et de l'aridite du sol.
+
+Je fis la conversation avec Moreau. C'est un malin, un sceptique et un
+railleur; mais c'est un grand philosophe.
+
+--J'ai eu bien du mal depuis que nous ne nous sommes vus, me dit-il. Je
+ne sais pas, si vous vous souvenez que j'etais marie. J'ai perdu ma
+femme. J'etais un peu meunier et un peu ouvrier. Mais, seul du village
+ou vous avez laisse hier votre voiture, je n'ai que mon corps et ma
+maison. Dans nos petits bourgs, tout le monde est proprietaire, et il
+n'y a point de malheureux. Moi, j'ai bien un roc.... A propos, le
+voulez-vous, mon roc? Vous savez, vous disiez dans le temps que vous
+voudriez avoir un coin sur la Creuse? Je ne vous vends pas le mien; je
+vous le donne. Il n'y pousse que de la fougere, et je n'ai pas de quoi y
+nourrir un mouton. Je paye cinq sous d'imposition pour ce rocher, et
+voila tout ce que j'en retire. Dame, il est grand, vous auriez de quoi y
+batir une belle maison, en depensant d'abord une dizaine de mille francs
+pour tailler la roche et faire l'emplacement. Allons, vous n'en voulez
+pas? Vous avez raison. Je n'en veux pas non plus. Aussi il reste la bien
+tranquille. Y va qui veut ... c'est-a-dire qui peut!
+
+--Comment avez-vous pu elever votre famille? Car vous avez des enfants!
+
+--Ils se sont eleves comme ils ont pu, un peu chez moi, un peu chez les
+autres. Ma fille est une belle fille, vous l'avez vue hier. Elle sait
+faire la cuisine et parler espagnol.
+
+--Espagnol?
+
+--Oui, elle a suivi en Espagne une bourgeoise d'ici, mariee avec un
+monsieur de ce pays-la. Mon garcon est au service. C'est un bon enfant,
+bien doux, _fait a tout_, comme moi. Vous me demanderez ce que je fais,
+a present; je n'en sais rien, une chose et l'autre; je ne peux plus
+travailler. Voyez: en chassant, j'ai mal tourne mon fusil; j'ai eu la
+main traversee, et l'autre moitie de la charge m'a caresse la tete. On
+dit dans le pays qu'il ne m'y est pas reste assez de plomb. Je crois
+bien! pendant quinze jours, le medecin n'a pas fait autre chose que de
+m'en arracher. Tous les matins, je l'entendais dire en sortant: "C'est
+un homme mort!" Et moi, je me dressais sur mon lit pour lui crier, du
+mieux que je pouvais: "Vous dites des betises, je n'en veux pas mourir,
+et je n'en mourrai pas." Apres que j'en ai ete revenu, j'ai recommence a
+pecher et a chasser. J'ai voulu encore un peu travailler; mais le
+travail m'a porte malheur. Un maladroit m'a demis l'epaule en me jetant
+a faux un sac de ble du haut d'une voiture. Ca ne fait rien, je marche,
+je chasse et je peche toujours. Je conduis les artistes et les
+voyageurs. Je sais les chemins comme personne, et je vous dirais comment
+sont faits tous les cailloux de la Creuse. Je fais les commissions du
+chateau et de l'auberge, j'approvisionne l'un et l'autre avec mon
+poisson. Je me passe de tout quand je n'ai rien; je n'use pas les draps,
+je dors une heure sur douze. Je passe mes nuits dans l'eau a guetter les
+truites. Dans le jour, si je suis las, je fais un somme ou je me trouve.
+Si c'est sur une pierre ou sur un banc, j'y dors aussi bien que sur la
+paille. Je ne me soucie point de la toilette. Fetes et dimanches, j'ai
+les memes habits que dans la semaine, puisque je n'ai que ceux que mon
+corps peut porter. Je suis toujours de bonne humeur, soit qu'on me donne
+cinq francs ou cinquante centimes pour mes peines. Le voyageur est
+toujours aimable, et, pourvu que je coure et que je cause, je suis
+content de m'instruire. Voila! Quand je ne serai plus bon a rien, ma
+famille s'arrangera pour me nourrir, et, si elle me laisse crever comme
+un chien, ce sera tant pis pour elle au dernier jugement.
+
+Des anciens chemins perilleux par ou l'on arrivait a Chateaubrun, nous
+ne retrouvames plus que l'emplacement. On y descend doucement par le
+plateau, et la nouvelle route qui cotoie tranquillement le precipice a
+ote beaucoup de caractere a cette scene autrefois si sauvage.
+
+La ruine est toujours grandiose. Le marquis de _notre village_ l'a
+achetee, avec son vaste enclos, pour deux mille cinq cents francs. Il la
+tient fermee, et il avait bien voulu nous en confier les clefs.
+
+Nous vimes que ce noble lieu etait moins frequente qu'autrefois. L'herbe
+haute et fleurie du preau etait vierge de pas humains. Toutes choses,
+d'ailleurs, exactement dans le meme etat qu'il y a douze ans: la grande
+voute d'entree avec sa double herse, la vaste salle des gardes avec sa
+monumentale cheminee, le donjon formidable de cent vingt pieds de haut
+d'ou l'on domine un des plus beaux sites de France, les geoles obscures,
+et cet etrange debris de la portion la plus belle et la plus moderne du
+manoir, le _logis_ renaissance que, dans ma jeunesse, j'ai vu intact et
+merveilleusement frais et fleuri de sculptures, aujourd'hui troue,
+informe, demantele et dressant encore dans les airs des atres a
+encadrements fleuronnes d'un beau travail.
+
+Le marquis a achete, dit-il, cette ruine pour la preserver du vandalisme
+des bandes noires. Il s'y est pris un peu tard.
+
+Telle qu'elle est, c'est un romantique debris ou, au clair de la lune,
+on voudrait entendre l'admirable symphonie de _la Nonne sanglante_ de
+Gounod, ou mieux encore _la Chasse infernale_ de Weber.
+
+En plein midi, cette solitude avait encore quelque chose de solennel.
+
+Une multitude de tiercelets et de cheveches effarouches se croisaient
+dans les airs, sur nos tetes, avec des milliers de martinets
+glapissants. C'etaient des cris aigus, des rales etranges, une
+agitation sauvage et des querelles inouies.
+
+Nous fumes etonnes de voir des moineaux niches effrontement au beau
+milieu de cette societe d'oiseaux de proie, toujours en chasse par
+centaines autour d'eux. Cela faisait penser au petit vassal du temps
+passe virant dans la caverne des seigneurs feodaux et abritant ses
+petites rapines sous les grandes.
+
+Nous fumes temoins d'un drame entre tous ces pillards.
+
+Un pauvre scarabee, echappe, demi-mort, au large bec d'un martinet, fut
+happe au passage, sur le haut d'une tour, par une femelle de moineau.
+Survint l'epoux a l'air mutin, a la moustache noire, herissant ses
+plumes, faisant grand bruit et menace au martinet, qui voulait reprendre
+sa proie, quand survint a son tour le troisieme larron, la crecerelle,
+attiree par la voix imprudente de ces petites gens. Elle sortit, muette
+et agile, du sommet d'une tour voisine, n'osa s'attaquer au martinet,
+qui ne paraissait pas la craindre, et se dirigea sur les moineaux d'une
+aile si rapide et si sure, que tout semblait fini pour eux. Mais, s'ils
+ne l'avaient pas vue guetter, ils l'avaient sentie. Ils disparurent tout
+a coup. Le brigand tourna d'une maniere sinistre autour de la crevasse
+ou ils etaient refugies dans leur nid, mais l'entree etait trop petite
+pour qu'il y put penetrer. Il retourna a son guettoir. Les moineaux
+ressortirent aussitot, et, plantes sur leur petit seuil, l'accablerent
+d'injures et de railleries. Il revint plusieurs fois a la charge.
+Toujours apres avoir lestement battu en retraite, ces audacieux
+oisillons reparurent pour le provoquer, l'insulter et le maudire.
+
+Que lui fut-il reproche? De quelles represailles le menacerent-ils? Il
+faut bien croire que quelques chose de sanglant lui fut dit, car
+l'oiseau de proie se lassa de les tourmenter, et, quelques moments
+apres, nous vimes les moineaux, pleins de gaiete, sautiller sur la
+muraille et picorer dans les plantes parietaires, sans aucun souci de
+l'ennemi terrible, et ne manquant jamais d'adresser quelque impertinence
+aux martinets qui les effleuraient de leur vol, et avec lesquels, du
+reste, ils ne paraissent avoir qu'une guerre de gros mots.
+
+Les veritables victimes de ces grandes hirondelles noires, aux griffes
+acerees, sont probablement les lezards, dont les squelettes digeres tout
+entiers jonchaient les ruines du donjon.
+
+Ainsi les faibles passereaux, dont les moyens de defense seraient nuls
+contre tant et de si redoutables ennemis, viennent a bout d'elever leur
+famille au milieu d'eux et de lui enseigner encore le caquet et le
+sarcasme de la dispute au sein de l'eternel danger. D'ou vient cela? De
+la superiorite d'intelligence apparemment. Michelet nous l'eut explique,
+lui qui a daigne etudier la vie des oiseaux avec presque autant d'amour
+et d'emotion que celle des hommes.
+
+Nous renvoyames le gamin et son ane, et, apres un dejeuner copieux dans
+les ruines, nous eumes a descendre au fond du ravin pour retourner au
+village en suivant le bord de la Creuse.
+
+Je n'avais jamais eu le loisir de faire cette marche qui est de quatre
+heures au moins, la plupart du temps sans chemin fraye sur le roc
+tranchant ou sur les pierres aigues. Mais, malgre l'effroyable chaleur
+engouffree dans les meandres de la gorge, nous ne songeames point a
+regretter d'avoir entrepris cette dure promenade.
+
+C'est le paradis et le chaos que l'on trouve tour a tour; c'est une
+suite ininterrompue de tableaux adorables ou grandioses, changeant
+d'aspect a chaque pas, car la riviere est fort sinueuse, et, comme en
+bien des endroits elle bat le rocher, il faut monter et descendre
+souvent, par consequent voir de differents plans, toujours heureux, ces
+sites merveilleusement composes et enchaines les uns aux autres comme
+une suite de rives poetiques.
+
+La verdure etait dans toute sa puissance, et, cette annee-ci, elle est
+remarquablement vigoureuse. C'etait l'_heure de l'effet_, le baisser
+lent et toujours splendide du soleil.
+
+Ah! monsieur, je ne souhaite au plus mechant homme de la terre que la
+fatigue de cette course, et, si la vue d'une si belle nature ne le
+dispose pas a une religieuse bienveillance pour le monde ou Dieu nous a
+mis, je le trouverai assez puni de son ingratitude par la privation du
+bien-etre moral et de la tendre admiration que ce pays inspire a qui ne
+s'en defend point.
+
+C'est une douceur penetrante, je dirais presque attendrissante, tant la
+physionomie de cette region est naive et comme paree des graces de
+l'enfance. C'est de la pastorale antique, c'est un chant de naiades
+tranquilles, une eglogue fraiche et parfumee, une melodie de Mozart, un
+ideal de sante morale et physique qui semble planer dans l'air, chanter
+dans l'eau et respirer dans les branches.
+
+Nous traversions parfois d'etroites prairies, ombragees d'arbres
+superbes. Pas un brin de mousse sur leurs tiges brillantes et satinees,
+et dans les foins touffus pas un brin d'herbe qui ne soit fleur.
+
+Sur une nappe de plantes fourrageres d'un beau ton violet, nous
+marchames un quart d'heure dans un flot de pierreries. C'etait un semis
+de ces insectes d'azur a reflets d'amethyste et glaces d'argent qui
+pullulent chez nous sur les saules et qui, de la, se laissent tomber en
+pluie sur les fleurs. Elles en etaient si chargees en cet endroit et
+elles s'harmonisaient si bien avec les tons changeants de ces petits
+buveurs d'ambroisie, que cela ressemblait a une fantaisie de fee ou a
+une illusion d'irisation dans les reflets rampants du soleil a son
+declin.
+
+Notre naturaliste n'avait que faire d'une denree si connue en France;
+mais il ne pouvait se defendre d'en remplir ses mains pour les admirer
+en bloc.
+
+A propos de ces petites betes, il me dit tenir d'un naturaliste de ses
+amis que, dans un moment ou ce fut la mode d'en faire des parures, on
+les achetait a un prix exorbitant. Nos petits bergers de la Creuse ne
+l'ont pas su! Si la mode revient, il faudra le leur dire. Au prix qui a
+existe, de soixante a quatre-vingts francs le cent, la prairie ou nous
+etions en contenait bien pour plusieurs millions.
+
+
+
+
+V
+
+
+Mais notre email de hannetons bleus fut tout a coup traverse et
+bouleverse par la course effrenee d'Amyntas. Il poursuivait quelque
+chose avec une sorte de rage desesperee. Il disparut dans les rochers,
+dans les precipices; il reparut dans les buissons, dans les halliers. Il
+volait avec son papillon sur les fougeres. Il avait les yeux hors de la
+tete.
+
+Moreau, effraye, crut a un acces de fievre chaude, et se mit a le
+poursuivre comme un chien de Terre-Neuve pour sauver son maitre.
+
+Le sage Chrysalidor suivait des yeux cette course ardente, ne songeant
+pas a notre ami qui risquait ses os dans les abimes, ou tout au moins sa
+peau dans les trous epineux, et ne s'occupant que du papillon en fuite,
+le papillon merveilleux dont il croyait reconnaitre l'allure et le ton.
+Deux fois il palit en le voyant echapper au filet de gaze, et s'envoler
+plus haut, toujours plus haut!
+
+Enfin Amyntas poussa, de la cime du mont, un cri de triomphe, et revint,
+d'un trait, vers nous avec sa capture.
+
+--Je crois que c'est _elle_! s'ecria-t-il tout essouffle. Oui, ce doit
+etre _elle_! Voyez!
+
+Le naturaliste et l'amateur, aussi passionnes l'un que l'autre, se
+regarderent, l'un tremblant, l'autre stupefait, et cette exclamation
+sortit simultanement de leurs levres:
+
+--_Algira_!
+
+Je ne suis pas de ceux qui se moquent des candides et saintes joies de
+la science. Je repetai avec l'intonation d'un profond respect: "Algira!"
+mais sans savoir le moins du monde en quoi consistait l'importance de la
+decouverte, et sans voir autre chose qu'un joli lepidoptere a la robe
+noire et rayee de gris blanchatre, de mediocre dimension, et tres-frais
+pour une capture au filet.
+
+Il me fut explique alors qu'_algira_ etait originaire d'Alger, ou elle
+est fort commune; qu'on la trouve aussi en Italie et dans certaines
+regions abritees de la France meridionale, ou sa chenille pullule sur le
+grenadier; mais que la rencontre sur les buis, au centre de la France,
+etait un fait inoui, renversant toutes les notions acquises jusqu'a ce
+jour et donnant un dementi formel aux meilleurs catalogues.
+
+Nous etions a peine revenus de cette surprise, qu'une nouvelle capture
+poussa jusqu'a l'enthousiasme l'emotion de nos lepidopteristes.
+
+Cette fois, Chrysalidor faillit sortir de son caractere, et ses levres
+fremissantes invoquerent le nom de l'Eternel sous la forme d'un jurement
+energique a demi articule; mais il s'interrompit en souriant, demanda
+pardon de sa vivacite, et, reprenant son air doux et modeste:
+
+--J'en etais bien sur, dit-il, que nous trouverions ici des choses
+etonnantes! C'est _gordius_, mes amis, c'est _gordius_! le polyommate
+des regions meridionales! Faites donc des catalogues apres cela, et
+comprenez donc quelque chose aux arcanes de la nature!
+
+Au fait, il y a la un mystere. Les papillons ne sont pas voyageurs. Ils
+ne franchissent pas les terres et les mers comme les oiseaux de passage.
+Ils s'accouplent, pondent et meurent la ou ils sont eleves, une premiere
+fois a l'etat de chenille, une seconde fois a l'etat d'insecte parfait.
+Ceux-ci n'avaient donc pas traverse la France; ils etaient originaires
+de ce coin de rochers, ou un accident fortuit de configuration et
+d'insolation leur procure, dans un tres-petit espace, le climat
+necessaire a leur existence.
+
+Je dis dans un tres-petit espace et crois pouvoir le dire, parce que,
+dans une promenade ulterieure, en suivant, pendant cinq lieues environ,
+cette meme dentelure de la Creuse, nos amateurs ne virent voler ces
+lepidopteres meridionaux qu'en un certain coude, remarquablement abrite,
+ou la chaleur etait veritablement accablante.
+
+Mais que le rayon habite par ces hotes etrangers ait un ou plusieurs
+kilometres d'etendue, le fait de leur existence au centre de la France
+n'en est pas moins fort curieux. C'est un peu comme si on rencontrait
+des gazelles ou des antilopes dans la foret des Ardennes, par la seule
+raison, je suppose, qu'une des vallees de cette foret serait assez
+exposee au soleil pour leur avoir permis d'y rester depuis les ages
+primitifs, ou l'on sait qu'ils y vivaient dans d'autres conditions
+atmospheriques que celles d'aujourd'hui.
+
+Donc, gordius, algira et plusieurs coleopteres non moins etranges, qui
+furent trouves ensuite au meme lieu, sont bien originaires de ce coin de
+rochers et s'y reproduisent depuis que le monde a produit leur race,
+avant l'homme, aux jours d'enfantement de la creation.
+
+Cela ne prouve qu'une chose, c'est qu'aussitot que les conditions
+d'existence des differents etres ont ete etablies sur le globe, les
+etres capables de peupler ce milieu s'y sont developpes et fixes, quelle
+que fut la latitude. Mais le probleme, c'est de decouvrir en quoi
+consistent toutes ces conditions d'existence, et principalement les
+conditions d'alimentation de ces bestioles, si obstinement attachees,
+pour la plupart, a se nourrir chacune d'une certaine plante, qu'il est
+souvent impossible d'elever des chenilles transportees d'un lieu a un
+autre.
+
+C'est toute une science pratique que l'elevage des chenilles, et
+certaines educations font le desespoir des entomologistes. Pourtant,
+ici, si le climat se rapproche de celui de l'Afrique et de la Provence,
+la flore en differe a beaucoup d'egards. Par exemple, pour algira, je ne
+vois pas dans ces regions, et je cherche en vain dans la _Flore
+centrale_ de Boireau (l'ouvrage le plus complet et le plus consciencieux
+possible) le moindre analogue avec le grenadier.
+
+Ces etres non domesticables, que l'on croit invariablement soumis aux
+lois generales et inflexibles de l'instinct, sont donc susceptibles de
+modifier le premier de tous les instincts, celui de l'alimentation, en
+raison des ressources que leur offre le milieu ou ils se trouvent.
+Gordius doit vivre sur les bruyeres, et pourtant il n'y a pas de
+bruyeres dans la region ou nous l'avons rencontre.
+
+Que mangent donc ici les chenilles d'algira et de gordius? Grande
+question de nos entomologistes; question qui fait rire au premier abord,
+mais qui se rattache a une question fondamentale en histoire naturelle
+et meme en philosophie: a savoir si certains animaux obeissent
+aveuglement a des necessites fatales, ou s'ils ont, dans la mesure de
+leurs besoins, le discernement raisonne qu'on leur refuse. Moi, je
+penche pour la derniere hypothese.
+
+Et, puisque nous sommes en Creuse, demandons-nous pourquoi le saumon
+quitte les eaux salees pour venir deposer sa progeniture dans les eaux
+douces. Lui qui est un grand voyageur, fait-il deux ou trois cents
+lieues contre le courant, dans les meandres et dans les obstacles des
+fleuves et des rivieres torrentueuses, sans savoir ou il va, sans avoir
+un projet, un but, une volonte, par consequent une idee? Allons donc!
+Raconte-nous, o algira! l'histoire de la petite tribu oubliee dans les
+grandes crises de l'atmosphere terrestre, sur le petit rocher ou te
+voici. Dis-nous quelle myrtacee a fleuri autour du berceau de tes
+ancetres; si la, dans quelque roche inaccessible, vegete encore la
+plante nourriciere, aussi peu soupconnee des statisticiens de la flore
+centrale, que tu l'etais toi-meme de ceux de la faune entomologique il
+n'y a qu'un instant!
+
+Je crains de trop m'eloigner de _mon village_. Mais il s'agit de
+description, et je ne peux pas tout a fait isoler le tableau de son
+cadre.
+
+Qu'on prenne donc note de ceci, que mon village est situe dans une
+region aussi chaude que les rives de la Mediterranee, et qu'il pourrait
+devenir, si quelqu'un daignait decouvrir son existence et faire l'etude
+attentive et scientifique de sa temperature, aussi achalande de malades
+que Nice, Pise, Hyeres ou la Spezzia.
+
+Cela arrivera, je le parie, car tout se decouvre et s'exploite au temps
+ou nous vivons; on fera des routes dans les escaliers de rochers; deux
+lieues de chemin de fer pour embrancher mon village a Argenton: ce n'est
+qu'une plaisanterie quand on le voudra. Ce voyage sera plus economique
+de temps et d'argent que celui d'Italie. On batira des villas a la place
+des chaumieres. Quelque ingenieux docteur, frappe de la beaute des dents
+indigenes, et informe des cas frequents de longevite, decouvrira, dans
+la qualite de ces eaux courantes qui jaillissent de toutes parts, et
+dans la purete de cette atmosphere qui refuse la mousse aux arbres et le
+lierre aux rochers, des conditions essentielles de guerison pour les
+victimes des brouillards de Paris; et voila un pays transforme en un
+clin d'oeil!
+
+En attendant que la mode etende son sceptre sur ces agrestes solitudes,
+je me garde bien de nommer le village en question: je l'appelle sans
+facon _mon village_, comme on dit _ma trouvaille_ ou _mon reve_. Il me
+semble qu'il ne sera plus _mien_ des que j'aurai trahi son nom. Il le
+faudra pourtant, mais a la fin de mon recit, et quand je l'aurai fait
+aimer un peu, si j'en viens a bout.
+
+Tant il y a qu'en y revenant, le long de la Creuse, a travers des
+eblouissements de paysages delicieux embrases de soleil rouge et coupes
+de verdures splendides, je songeais en egoiste a cette decouverte
+d'algira et de gordius. La presence de ces beaux petits frileux (gordius
+est tout en or chaud teinte de bronze florentin) me faisait faire ce
+raisonnement bien simple: la vigne gele en Toscane au 1er mai. En avril,
+des humains gelent, faute de feu, de bois et de cheminees, a Frascati et
+a Tivoli. La moindre chaumiere de *** (mon village) est mieux chauffee
+que la plupart des palais d'Italie. Majorque (latitude de la Calabre)
+est l'endroit de la terre, a moi connu, ou j'ai eu le plus froid et ou
+j'ai vu les pluies les plus intarissables en hiver. Et, la, beaucoup
+moins de cheminees qu'en Italie! Les vitres aux fenetres sont objets de
+luxe.
+
+Pour fuir l'hiver, il est donc souvent fort inutile de faire beaucoup de
+chemin, de s'embarquer et de perdre quinze jours en deplacements et en
+deceptions, surtout quand on a sous la main des oasis ou, avec tres-peu
+de temps, de depense et d'industrie, on pourrait, a tout instant,
+trouver un nid propre et tranquille, des promenades charmantes, se
+rechauffer et se refaire, se forcer soi-meme a prendre un exercice
+vivifiant sans rompre avec ses habitudes de travail et ses devoirs de
+famille, enfin sans cesser de vivre a un certain point de vue prohibe en
+Italie et en Espagne; et notez bien qu'il n'est guere de localites
+civilisees en France qui n'aient leur petit Eden sauvage, leur Suisse en
+miniature, voire leur coin d'Italie et d'Espagne, aussi beau et mieux
+expose que ne le sont les trois quarts de ces peninsules fameuses.
+
+Pourtant ces heureux et riches accidents de terrain sont souvent
+deserts. Aucun voyageur ne daigne y porter ses pas; et ce sont, la
+plupart du temps, des Anglais qui les decouvrent.
+
+--J'y songeais aussi precisement, me dit Amyntas, a qui je communiquais
+ces reflexions en rentrant au village, et je me suis rappele notre
+conversation dans le ravin de Marino. Depuis cette promenade autour de
+Frascati, nous avons vu ensemble de bien belles choses, plus grandes,
+plus bizarres que celles d'ici; je suis bien content de les avoir vues,
+mais je n'eprouve pas le besoin de les revoir; tandis que la facilite de
+venir ici me donne le plus grand desir d'y revenir souvent. On dit qu'il
+faut payer la jouissance des voyages par d'inevitables fatigues et de
+nombreuses contrarietes. Eh bien, s'il en est ainsi, si c'est une loi
+generale d'acheter cher le plaisir de l'admiration, ce pays-ci est
+vraiment trop beau pour etre si pres, si facile a aborder, si
+hospitalier et si rempli de bien-etre.
+
+C'etait aussi l'avis de notre naturaliste. Il regrettait d'etre force de
+partir le lendemain. Il n'avait jamais rencontre un pays si suave et si
+sympathique. Il revait d'y revenir avec nous l'annee prochaine.
+
+Nous revions, nous autres qui ne sommes pas forces de vivre a Paris, de
+nous arranger un pied-a-terre au village. La maisonnette ou nous avions
+dormi etait a vendre pour ce prix modeste de cinq cents a mille francs
+dont on nous avait parle. Amyntas la voulait pour lui. Moi, j'avais
+envie de la maisonnette renaissance.
+
+Tout se passa en projets ce jour-la.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Le lendemain, il faisait encore plus chaud. Nous devions ramener notre
+naturaliste chez nous afin de l'embarquer pour Paris, ou ses affaires le
+rappelaient imperieusement. On s'arrachait au village a grand regret.
+
+Nous fimes encore deux lieues dans l'eau et les rochers, pour explorer
+le cours du torrent qui descend au bas du village et qui lui donne son
+nom.
+
+C'est une toute petite gorge couverte de bois charmants et toute
+herissee de rochers superbes. La marche est dure dans cette dechirure
+tourmentee en zigzags; mais, a chaque pas, il y a un tableau delicieux
+de fraicheur et de sauvagerie.
+
+Nous fimes halte dans un joli moulin, ou la meuniere, aimable et
+avenante, avec un air de candeur qui ne gatait rien, nous servit du lait
+et du beurre exquis, pendant que nous bercions son nouveau-ne dans le
+plus joli berceau rustique qui se puisse imaginer, une vraie petite
+creche en bois, suspendue par deux anneaux a un double pied. Le marmot
+est au ras de sa couche, mais protege par des lanieres de laine bleue
+artistement agencees pour le retenir sans le gener pendant qu'on le
+balance a grande volee. Les berceaux, les armoires et les credences sont
+encore, dans la demeure de beaucoup de ces paysans, des meubles
+tres-anciens et tres-remarquables.
+
+Avant de quitter l'oasis que notre eminent historien M. Raynal appelle
+avec raison le _Highland_ du Berry, nous donnames grande attention aux
+figures, soit dans le village, soit sur les chemins et dans les hameaux
+environnants.
+
+La physionomie humaine est la aussi explicite que le climat et la
+vegetation; elle respire une amenite particuliere, avec une dignite
+tranquille. Le paysan n'a pas le salut banal de certaines autres
+localites du Berry. Mais, des qu'il est prevenu, il repond avec une
+dignite douce. Il doit etre fin, puisqu'il est paysan, mais il n'est
+pas sournois. Son temperament est sec et sain, sa demarche plus d'aplomb
+et moins lourde que celle des gens de nos plaines.
+
+Les enfants sont admirables, et presque toutes les jeunes filles jolies
+ou gracieuses. Parmi ces dernieres, deux types tres-distincts nous
+frapperent: la blonde, fine, svelte, avec des yeux bleus d'une limpidite
+et d'une melancolie particulieres; la brune, plus forte, tres-accentuee,
+d'un ton pale et uni vraiment magnifique, avec des yeux espagnols
+bistres en dessous et ombrages de longs cils, l'air serieux, meme en
+riant. Toutes, quand elles rient, brunes et blondes, montrent des dents
+extraordinairement jolies et finement plantees dans des gencives roses.
+Les laides ont encore la bouche belle et l'oeil pur, et ceci est propre
+aux deux sexes, bien que, comme dans d'autres portions du Berry, le
+masculin nous ait paru le moins bien partage.
+
+Du reste, la comme ailleurs, la beaute des paysannes passe vite dans les
+fatigues de la maternite jointes a celles du menage. Dans nos plaines,
+elles devraient se conserver mieux, car elles n'ont pas de travail en
+dehors de la maison, si ce n'est de garder au soleil quelques chevres et
+moutons en pays plat. Celles du _haut pays de bas Berry_ nous ont paru
+beaucoup plus actives et plus fortes, portant de lourds fardeaux dans
+les rudes montees, ramenant hardiment leurs troupeaux a cheval dans les
+sentiers des plateaux, ou gravissant, a pied, comme des chevres, les
+talus escarpes de la Creuse.
+
+Le gros betail nous a paru tres-beau et abondant. Chez nous, le menageot
+ne se permet que la chevre et l'_ouaille_; au bord de la Creuse, toute
+famille a plusieurs vaches, plusieurs anes et un ou deux chevaux ou
+mulets. Le pays le veut, disent-ils; on ne peut faire la recolte qu'a
+dos de bete sommiere. Cela prouve qu'ils ont tous des recoltes a faire.
+Les vaches sont remarquablement jolies, petites, mais propres et
+luisantes comme des vaches suisses. On n'entretient pas sur elles, avec
+amour, cette affreuse culotte de croute de fumier que, chez nous, on
+croit necessaire a leur sante.
+
+On achevait alors la recolte des foins, a peine commencee chez nous. Les
+bles etaient jaunes et dores quand les notres ne faisaient que blondir.
+
+La fenaison avait un tout autre aspect que dans nos prairies. Au lieu de
+ces enormes boeufs magnifiquement atteles a de monumentales charrettes,
+et trainant avec une lenteur imposante de veritables montagnes de
+fourrage dans de grands chemins verts, on ne voyait que chevaux maigres
+et agiles, mulets et baudets vigoureux, portant sur leur dos des charges
+tres-artistement serrees en bottes tordues, et descendant avec une
+adresse incroyable des sentiers rapides. La moindre petite anesse porte
+ainsi dix fois par jour trois cents kilos et ne bronche jamais.
+
+Le conducteur a fort a faire. Au lieu de troner nonchalamment sur le
+haut de son char, il faut qu'il accompagne et soutienne chaque bete dans
+les passages difficiles. Le chargeur et le botteleur ne sont pas moins
+affaires. Il faut plus de science pour etablir solidement une charge si
+fuyante sur des cacolets qui garnissent toute la largeur des etroits
+passages, que pour l'etaler en larges couches sur une large voiture a
+qui la plaine fait large place. Aussi on va vite, on cause peu, on ne
+perd pas le temps en raisonnements a perte de vue, le bras passe dans sa
+fourche, un sabot plante sur l'autre, pendant que les nuages montent et
+que la pluie se hate. On a moins d'eloquence et de majeste; on a plus de
+vie et de feu, on est moins orateur, mais on est plus homme.
+
+On est aussi plus industrieux et plus artiste.
+
+Toutes les batisses sont jolies; la menuiserie est belle, et les
+interieurs annoncent du gout.
+
+Enfin, un detail nous prouva que cette petite population etait riche et
+independante.
+
+Madame Rosalie, notre eminente cuisiniere, nous avait prepare, pour le
+second jour, un diner d'une abondance insensee: nous etions las d'etre a
+table. Nous demandions qu'on fit nos lits; nous etions fatigues. Il fut
+impossible de trouver une _femme de peine_ pour les faire. Excepte au
+chateau, il n'y a pas de servantes dans le village; et, comme nous
+admirions le fait, notre hotesse nous dit sur un ton de desespoir fort
+plaisant:
+
+--Helas! que voulez-vous, ils sont tous heureux ici! Ils n'ont pas
+besoin de _gagner_!
+
+Terre de Cocagne, adieu, et au revoir bientot, j'espere.
+
+ * * * * *
+
+Ici, lecteur, si vous le permettez, je me servirai de notre journal;
+car, des notre feconde excursion a G..., nous tinmes note de chaque
+chose.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Nohant, 7 juillet.
+
+Maurice, arrive d'avant-hier, a la tete montee par les recits d'Amyntas.
+Je decouvre qu'il se rappelle fort peu notre village. Il n'y a passe
+qu'une seule fois, il y a douze ans, et vite, la pluie au dos.
+
+Il a vu a Paris M. Depuizet (notre Chrysalidor), qui lui a parle avec
+enthousiasme de notre promenade et des captures entomologiques
+d'Amyntas.
+
+Voici donc la passion du lepidoptere qui se rallume chez lui. Il ne
+croira, je pense, a ces captures merveilleuses que quand il les aura
+faites lui-meme. Il parait, au reste, que le celebre M. Boisduval,
+lequel en a ete informe tout de suite, n'en est pas moins surpris que
+nous. Rapport en sera fait a la Societe entomologique de France, dont
+ces messieurs ont l'honneur d'etre membres.
+
+Ainsi nos jeunes savants ont fait leur decouverte. Ai-je fait la
+mienne? Ai-je reellement rencontre un village typique, un petit champ
+d'observations particulieres, se rattachant assez a la vie generale? Il
+faut le revoir. Nous y retournerons demain.
+
+On a beaucoup discute une question fort simple que j'appellerai, si l'on
+veut, _le secret de la chaumiere_.
+
+Tout artiste aimant la campagne a reve de finir ses jours dans les
+conditions d'une vie simplifiee jusqu'a l'existence pastorale, et tout
+homme du monde se piquant d'esprit pratique a raille le reve du poete et
+meprise l'ideal champetre. Pourtant il y a une mysterieuse attraction
+dans cet ideal, et l'on pourrait classer le genre humain en deux types:
+celui qui, dans ses aspirations favorites, se batit des palais, et celui
+qui se batit des chaumieres.
+
+Quand je dis _chaumiere_, c'est pour me conformer a la langue classique.
+Le chaume est un mythe a present, meme dans notre bas Berry. On ne s'en
+sert plus que pour les petits hangars et appentis provisoires: la tuile
+ne coute guere plus cher aujourd'hui, dure davantage, est moins exposee
+a l'incendie, et n'engendre pas des populations d'insectes nuisibles.
+
+La police rurale a donc tres-bien fait d'interdire l'usage du chaume
+pour la couverture des nouvelles constructions. Les peintres seuls s'en
+plaindront et les litterateurs aussi; car une chaumiere, cela se voit
+d'un mot; cela exprime et resume toute la vie rustique, toute la poesie
+du hameau. Le _cottage_ n'est pas la chaumiere, c'est un faux bonhomme,
+un fastueux mal deguise. La maison et la maisonnette sont des
+designations trop generales qui s'appliquent a des chalets aussi bien
+qu'a des villas.
+
+On aura beau se moquer de la vieille chaumiere des ballades et romances,
+on ne comprendra pas de quoi il est question pour une maison de paysan,
+tant que l'on n'aura pas trouve un nouveau nom pour la chaumiere sans
+chaume.
+
+Va pour chaumiere! Trouverai-je mon ideal dans ce village? Non, un
+ideal, cela ne se trouve nulle part.
+
+Combien j'ai salue, en passant, de ces chaumieres decevantes dans des
+sites seduisants! combien j'en ai dessine dans ma tete, enfouies dans
+des solitudes a ma fantaisie! Je n'avais jamais songe a les placer dans
+un village. Aussi, je ne les placais nulle part; car, pour vivre au sein
+d'un desert, il faut la force d'un anachorete ou la fortune d'un prince.
+N'ayant ni l'une ni l'autre, je ferai, je crois, aussi bien de m'en
+tenir a quelques observations sur la vie de paroisse. Elle doit avoir de
+grands charmes et de terribles inconvenients!
+
+Connaissons les inconvenients et sachons s'ils sont compenses par les
+charmes. S'il n'en est rien, nous reverons encore la chaumiere, car nous
+ne pouvons pas venir a bout de vieillir a nos fantaisies, mais nous les
+reverons dans d'autres conditions.
+
+Nous aurons gagne a cette etude de connaitre a fond un petit coin de ce
+monde reel que quelques amis nous ont reproche de voir en beau. Comme si
+c'etait notre faute! Nous serons plus realiste, puisqu'il parait que
+nous ne l'avons pas toujours ete assez. Pourquoi non? On comprend tous
+les jours, je ne dirai pas quelque chose, mais beaucoup de choses.
+
+Le fait est que, dans notre situation presente, nous pouvons tres-bien
+connaitre la couleur et le dessin de la vie rustique, sans pouvoir
+peut-etre penetrer assez avant dans la vie morale du paysan. Il se farde
+peut-etre un peu devant nous, le ruse qu'il est! Nous ne dormons pas
+sous son toit, nous ne vivons pas avec lui cote a cote a toutes les
+heures du jour. Il a son travail, nous avons le notre. Quand nous nous
+rencontrons, il a souvent des habits et sa belle humeur du dimanche; ou
+bien, dans la semaine, avec son sarrau de toile sur le dos et sa pioche
+a la main, il prend ce grand air serieux et reveur qui lui vient
+toujours quand il regarde la terre. Chez lui, en famille, il est
+peut-etre l'horrible scelerat qui, en d'autres contrees, a frappe les
+yeux de notre grand Balzac et de plusieurs autres romanciers energiques.
+
+J'ai cependant bien de la peine a croire qu'il en soit ainsi partout et
+meme qu'il y ait une campagne ou l'_homme de campagne_ soit si pervers
+et si malin. J'ai vu, partout ou j'ai passe, l'ingenuite de l'enfant
+chez ces hommes qui ne sont jamais que des enfants a barbe noire ou
+blanche. L'enfant aussi est un grand diplomate quand il s'agit de se
+faire gater; mais ses finesses sont _cousues de fil blanc_, on y cede
+sans en etre dupe.
+
+Enfin, j'ai toujours vecu optimiste en principe et pas plus abuse qu'un
+autre en pratique; je crois savoir, peut-etre plus que bien d'autres,
+que la misere est mariee avec la paresse, c'est-a-dire avec l'ennui et
+le decouragement; que l'ambition du mieux, dans les conditions
+difficiles, est fiancee avec l'astuce et l'egoisme; mais, si je regarde
+la classe industrielle riche ou pauvre, la caste nobiliaire progressive
+ou retardataire, la classe artiste aspirante ou parvenue; si j'examine
+enfin toutes les classes de la societe, j'y vois les memes qualites et
+les memes vices que chez le paysan. Seulement, chez les gens _eduques_,
+les qualites sont plus habiles a se faire valoir et les vices plus
+habiles a se cacher. C'est donc parce que ce sournois de paysan est
+maladroit dans ses ruses et tres-facile a penetrer, qu'il serait
+considere comme le type de la faussete? J'aurais cru justement tout le
+contraire.
+
+Je lisais dernierement dans une critique, tres-juste a beaucoup
+d'egards, mais trop ardente pour l'etre toujours, que la Muse etait en
+general trop aristocratique, et que, pour etre un vrai peintre, il
+fallait consentir, comme le paysan, a mettre ses mains dans le fumier.
+
+Je relus trois fois la phrase; ce n'etait pas une metaphore, mais
+c'etait une erreur. Le paysan ne met pas ses mains dans le fumier. Il
+n'y touche qu'avec des outils a long manche. Il est quatre fois plus
+degoute qu'il n'est utile de l'etre. Il fait beaucoup plus de bruit a sa
+menagere pour une chenille dans sa salade que nous a nos domestiques. Il
+ne boit pas comme nous a la premiere source venue. Il ne touche pas a
+une bete malade sans de grandes craintes et de grandes precautions. Les
+insectes des champs lui font souvent peur ou lui repugnent. Il a une
+foule de prejuges qui font qu'il s'abstient de tout contact avec une
+foule de choses que nous bravons, parce que nous les savons
+inoffensives.
+
+Il y a des exceptions, des paysans malpropres; tous les gouts, meme les
+gouts immondes, sont dans la nature. Mais, chez nous, je pourrais
+compter ces exceptions.
+
+La villageoise se fait gloire de sa proprete scrupuleuse. Entrez dans
+quelque _chaumiere_ que ce soit, elle ne vous presentera rien sans
+l'avoir, avec ostentation, rince, essuye, epoussete devant vous. A de
+meilleures tables, vous n'etes pas toujours certain de pouvoir vous fier
+a tant de conscience. Cette conscience est une loi de savoir-vivre chez
+le paysan. Le grand essuyage de la table, et le grand lavage des
+_vaisseaux_ en presence de l'hote, est une indispensable politesse. Si
+cet hote est un paysan, il se trouvera choque et boira avec mefiance
+pour peu qu'on y manque.
+
+Si les _realistes_ voient parfois le paysan plus grossier qu'il ne l'est
+_reellement_, il est certain que les idealistes l'ont parfois
+quintessencie. Mais quelle est cette pretention de le voir sous un jour
+exclusif et de le definir comme un echantillon d'histoire naturelle,
+comme une pierre, comme un insecte?
+
+Le paysan offre autant de caracteres varies et d'esprits divers que
+tout autre _genre_ ou _tribu_ de la race humaine. Ce n'est pas un
+troupeau de moutons, et se vanter de connaitre a fond le paysan, c'est
+se vanter de connaitre a fond le coeur humain; ce qui n'est pas une
+modeste affirmation.
+
+Il y a, j'en conviens, un grand air de famille qui provient de
+l'uniformite d'education et d'occupations. L'air simple et malin en meme
+temps, la prudence et la lenteur des idees et des resolutions, voila le
+cachet general.
+
+Ces hommes des champs sont-ils meilleurs ou pires que ceux des villes?
+Je n'ai jamais pretendu qu'ils fussent des bergers de Theocrite, des
+continuateurs de l'age d'or; mais je vois et crois savoir que, dans la
+vraie campagne, au dela des banlieues et dans la veritable vie des
+champs, il y a moins de causes de corruption qu'ailleurs.
+
+Donc, j'aime ce milieu, cette innocence relative, ces grands enfants qui
+veulent faire les malins et qui sont plus candides que moi, puisque je
+les vois venir, et meme _avec leurs gros sabots_, comme dit le proverbe.
+
+Le Berry est-il une oasis ou les grands vices n'ont pas encore penetre?
+Peut-etre. Mon amour-propre de localite veut bien se le persuader.
+
+Pourtant je vois que les esprits inquiets de chez nous--il y en a
+partout--se plaignent du paysan avec amertume, et je vois que les
+esprits realistes--il y en a aussi chez nous--sont frappes du cote rude
+et chagrinant de la vie paysanne. Je veux bien m'en plaindre aussi pour
+mon compte. Je sens a toute heure, entre ces natures mefiantes et mes
+besoins d'initiative, une barriere que je dois souvent renoncer a
+franchir, dans leur propre interet, vu qu'ils feraient fort mal ce
+qu'ils ne comprennent pas bien. Mais, de ce que ces hommes sont autres
+que moi, ai-je sujet de les hair et de les mepriser?
+
+J'entendais l'un d'eux dire a un monsieur qui le traitait de _bete_
+parce qu'il s'obstinait dans son idee:
+
+--On a le droit d'etre bete, si on veut.
+
+Parole profonde dans sa niaiserie apparente. Toute ame humaine sent
+qu'elle ne doit pas aller en avant sans avoir acquis sa pleine
+conviction, et il me semble qu'il y a un fonds de grande sagesse a etre
+ainsi. On pourra compter beaucoup sur l'homme qui aura franchi avec
+reflexion ses propres doutes.
+
+Voici ce que dit sur le paysan berruyer le tres-grave et tres-excellent
+historien M. Louis Raynal, premier avocat general a la cour royale de
+Bourges en 1845; notez ce titre, qui exclut l'idee d'une candeur trop
+enfantine et d'une inexperience trop romanesque:
+
+"Ces populations, auxquelles manquent, il faut en convenir, un certain
+eclat et une certaine vivacite d'intelligence, sont _generalement, sous
+le rapport moral, dignes d'une haute estime_. Sans doute, les progres du
+temps, qui n'amene pas toujours des perfectionnements sans melange,
+n'ont pas assez completement respecte leur moralite et leurs croyances.
+Mais il reste encore, _surtout dans nos campagnes, un fonds remarquable
+de probite et de loyaute_. Des esprits chagrins le nient, soit pour
+exalter le passe au prejudice du present, soit parce que les interets
+etablissent trop souvent, entre la classe qui possede le sol et celle
+qui l'exploite, une sorte de rivalite malveillante. Mais ne calomnions
+pas notre temps et notre pays. Combien n'existe-t-il pas encore dans
+les _domaines_ du Berry de familles vraiment patriarcales? Ne
+confie-t-on pas tous les jours a nos paysans de riches troupeaux a
+vendre au loin, des marches importants a conclure, sans que le maitre
+puisse exercer de surveillance? Et citerait-on beaucoup d'exemples que
+cette confiance ait ete trompee?"
+
+Digne magistrat, je ne vous le fais pas dire, et vous n'ecriviez pas
+ceci pour les besoins de la cause, car votre grand ouvrage est l'oeuvre
+d'une haute impartialite. Je me rassure en vous lisant, car j'ai ete
+taxe souvent de bienveillance aveugle et de point de vue trop
+_florianesque_. Je ne tiens pas a m'en disculper, ne prenant pas le
+reproche pour une injure, tant s'en faut. Mais, si le doute fut entre
+dans mon coeur, j'en eusse ete bien attriste. Je ne sais rien de plus
+amer que de mepriser mon semblable.
+
+Sortons donc, allons au jour, au chemin, aux champs, au village.
+
+Tranquille vallee, je te remercie d'avoir resume pour moi l'antique
+inscription qu'on lisait encore, en 1815, sur un pilier de la porte
+d'Auron, a Bourges:
+
+ INGREDERE. QUISQUIS MORUM. CANDOREM AFFABILITATEM ET. SINCERAM.
+ RELIGIONEM. AMAS REGREDI. NESCIES.
+
+_Entrez, vous qui aimez la candeur, l'affabilite dans les moeurs et la
+piete sincere. Vous ne saurez plus vous eloigner_.
+
+Et nous, ne nous inquietons plus de ceux qui nous crient: "Vous vous
+trompez, tout est mal!" Cela ne prouve qu'une chose, c'est que, des
+choses humaines, ils ne voient que les mauvaises. Allons-nous-en par les
+pres et par les sentes, sans parti pris d'avance, mais avec le coeur
+aussi ouvert que les yeux.
+
+Nous ne sommes pas fache de pouvoir, une fois de plus, surprendre
+l'homme des champs dans sa tache et le tableau dans son cadre, les
+grands boeufs dans les herbes et les petites fleurs dans le _riot qui
+riole_, sans etre force de nous dire que cet homme est un scelerat, ce
+tableau une vision, ces boeufs des alambics a fumier, ces fleurettes des
+poisons et ce ruisselet une sentine d'immondices.
+
+D'autres peuvent prendre le reel par ce cote apre et triste, et avoir du
+talent pour le peindre. Mais ce qui me plait et me charme dans la
+realite est tout aussi reel que ce qui pourrait m'y choquer. On voit
+souvent sur les fenetres, dans les faubourgs des petites villes, de
+beaux oeillets fleurir dans des vases etranges. Le vase fait rire,
+l'oeillet n'en est pas moins beau et parfume. Ils sont aussi reels l'un
+que l'autre. J'aime mieux l'oeillet. Chacun son gout.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+8 juillet.
+
+Nous sommes en route en plein midi. La chaleur est tombee. Il fait meme
+tres-froid en voiture decouverte, a cinq heures. L'orage d'avant-hier
+nous fait esperer de ne pas trouver _notre Afrique_ trop _reelle_, cette
+fois.
+
+Nous sommes quatre, car nous avons entraine a notre promenade notre
+jeune et chere ***, une artiste adorable qui est aussi de la famille a
+present, et qui veut avoir son nom entomologique comme les autres.
+Blanche et blonde, elle a droit au nom d'_Herminea_, d'autant plus que
+cette belle _notodontide_, s'etant posee sur sa robe, a ete, par sa
+fraicheur, jugee digne de servir d'individu dans la collection.
+
+Il fallait bien que Maurice eut aussi son surnom, emprunte a ses plus
+recentes preoccupations. Il s'appellera Parthenias jusqu'a nouvel
+ordre; car ces noms recherches ont la facilite de changer tous les ans,
+selon la recherche dominante de la saison des courses.
+
+J'aurais bien eu le droit d'en prendre un aussi, car j'avais _cueilli_
+sur une fleur, a la derniere excursion, la variete de la zygene du
+trefle _aux taches reunies_, et j'avais eu une mention honorable. Mais
+je pensai que la modestie me faisait un devoir de ne pas exploiter une
+capture toute fortuite, et dont je n'avais pas assez senti l'importance.
+
+Nous avions cinq heures de route.
+
+Nous voici, direz-vous, bien loin de notre village. Mais non; nous y
+arrivons.
+
+Parthenias se reconnait, Herminea se recrie, Amyntas trouve le site
+encore plus joli que la premiere fois. Mais la jeune voyageuse a la
+migraine; elle s'endort. Les deux naturalistes descendent au lit de la
+Creuse. Je m'en vas flanant ou plutot flairant par le village. Je
+cherche la realite triste et chagrine de tres-bonne foi: est-ce ma
+faute? je ne puis la trouver la.
+
+Sur tous les escaliers sont groupees les jolies filles ou les bonnes
+femmes, qui me regardent avec de bons ou beaux yeux, et qui sourient,
+attendant que je les previenne. J'aime cette discretion ou cette fierte.
+Je fais les avances: etranger, c'est mon devoir. La reponse est prompte,
+tres-familiere, mais vraiment bienveillante.
+
+On parle tres-bien ici, encore mieux que dans la vallee Noire, ce qui
+n'est pas peu dire. Plus nous touchons a la limite de notre langue
+d'_oil_, plus le langage s'epure, plus l'accent s'efface. J'aurais cru
+le contraire, mais c'est ainsi. Ici, point de _j'avons, j'allons_, etc.,
+a la premiere personne. Pas plus que chez nous on ne fait cette faute
+grossiere.
+
+On se sert meme ici de mots qui sentent la civilisation et qui depassent
+le vocabulaire a moi connu du bas Berry. On dit _enorme, immense_, ce
+qui parait singulier dans ces bouches rustiques. Sylvain, notre cocher
+berrichon, croit qu'on se sert de mots latins et ouvre de grands yeux.
+Le seul mot patois qui se glisse dans la conversation quelquefois, c'est
+_ie_ pour _elle_.
+
+Les femmes d'ici sont tres-superieures en caquet facile ou sense a
+celles de chez nous, mais elles ont moins de retenue.
+
+Tout en causant, j'apprends une particularite. Elles travaillent
+beaucoup plus que les hommes, et se piquent d'etre plus actives, plus
+courageuses et plus avisees. Elles se plaignent de la fatigue, mais
+elles s'en prennent au rocher, et non au pere ou au mari, qui me parait
+etre l'enfant gate de chaque maison.
+
+Comme chez nous, la maternite est tres-tendre; de plus, les femmes sont
+orgueilleuses de la beaute de leurs enfants, et chacune va chercher le
+sien pour vous le montrer.
+
+J'en regarde un tout seul de l'autre cote de la rue. Il est fort
+barbouille, ce qui ne l'empeche pas d'avoir une tete d'ange. C'est un
+ange qui a mange des guignes, voila tout; et pourquoi pas?
+
+Je m'approche pour l'admirer. Une belle femme s'avance sur le perron et
+me crie d'un air brusque et charmant:
+
+--Il est a moi, celui-la. Il n'est pas plus mal _bati_ qu'un autre,
+_hein?_
+
+_Bati_ n'est pas le mot dont elle se servit; elle jura bel et bien,
+mais d'une voix douce et avec l'aisance triomphante d'une reine a qui
+tout est permis. Realite, tu ne me genes pas!
+
+Du haut d'un chemin rocheux qui s'en va, comme il peut, rejoindre la
+grande route, on embrasse tout le village. De quelque cote qu'on le
+regarde, il est charmant, ce village privilegie.
+
+Les collines qui l'enserrent ont des formes suaves; ses masses de
+verdure sont bien disposees, ses rochers ont, de loin, ce beau ton lilas
+qui est particulier aux micaschistes des bords de la Creuse, couleur
+tendre qui se forme, je ne sais comment, de plusieurs tons sombres.
+
+Mysteres de la couleur, les vrais peintres vous saisissent et vous
+constatent, mais ils ne vous expliquent pas. Quel artiste a jamais connu
+le secret de son art? C'est par le sentiment que la revelation lui
+arrive, mais le sentiment ne s'explique pas par des raisonnements.
+
+Je redescends au village par un autre chemin. Je vais revoir la maison
+renaissance, j'en suis epris; deux vieilles soeurs l'habitent, deux
+paysannes tres pauvres.
+
+Elles ne sont nullement etonnees de mon attention; elles m'invitent a
+entrer, elles savent que leur maison est interessante; elles ne sourient
+pas dedaigneusement, comme on fait chez nous, quand l'artiste s'arrete
+pour regarder avec amour un vieux mur. Elles voient souvent des
+peintres, elles savent que _ce qui est ancien est beau_. C'est ainsi
+qu'elles s'expriment.
+
+Elles savent aussi que nous sommes tentes de l'acquisition d'une
+chaumiere; mais elles ne se soucient pas de vendre, et, moi, je ne me
+sens pas assez capitaliste pour faire reparer cette ruine.
+
+Je fais le tour du village, et j'interroge chacun. Tout le monde est
+enchante de mon idee. On m'accueille comme si j'avais deja droit de
+bourgeoisie; on m'invite a rester, on m'offre bonne amitie et on me
+promet bon voisinage; mais, quand il s'agit de quitter son toit pour me
+le ceder, on secoue la tete:
+
+--Vendre sa maison! est-ce qu'on vend sa maison!
+
+Je ne peux me defendre d'etre touche de ce sentiment qui se manifeste
+avec une austerite antique. J'offrirais en vain de quoi faire batir une
+belle et bonne maison a la place de la masure qui s'ecroule; ce ne
+serait pas celle ou l'on a vecu et ou l'on veut mourir. Fusse-je assez
+riche pour m'obstiner dans ma fantaisie, car je sais bien qu'a prix
+d'argent on arrive a triompher de tout, je ne me sentirais pas le
+courage d'insister pour vaincre cette sainte repugnance.
+
+Je constate encore une particularite. Tout le monde, ici, est _monsieur_
+ou _madame_. Chez nous, ces denominations aristocratiques sont tout a
+fait inconnues, et si on appelle le paysan _monsieur_, il croit qu'on le
+raille et il vous reprend. Ici, on vous reprend quand vous dites le nom
+des gens tout court; et, quand je demande Moreau par le village, on me
+repond:
+
+--Quel Moreau? M. Moreau du Pin?
+
+J'entre dans un bouge miserable, et je demande qui demeure la.
+
+--Monsieur ***.
+
+--Quel est l'etat de ce M. ***?
+
+--Il cherche son pain. C'est un homme qui n'a rien.
+
+--Un ancien bourgeois?
+
+--Mon Dieu, non; un homme comme nous.
+
+Me voila bien averti. Je donne du monsieur meme aux mendiants, et ils
+m'y paraissent fort habitues. Au reste, ces mendiants sont rares: on en
+compte deux ou trois dans la commune.
+
+Les gallinaces sont magnifiques. Aujourd'hui que _la mode y est_, on
+peut constater, dans le fond des campagnes, des localites qui ont su
+profiter de l'amelioration des races.
+
+Le petit poulet noir, etique et maraudeur, impossible a engraisser,
+parce qu'il deperit dans les basses-cours, tend a disparaitre. Le coq de
+Cochinchine pur sang ne le remplace pas d'emblee avec avantage. Il
+demande trop de soins et craint nos longs hivers. Il devient goutteux de
+bonne heure. Ses filles, nees de la poule normande ou de la poule du
+Mans, sont riches pondeuses, couveuses assez fideles, meres sans souci
+et sans constance pour leurs poussins, qu'elles abandonnent trop vite.
+Voila les resultats obtenus chez nous.
+
+Ici, les croisements ont produit une superbe espece, tres-robuste. On
+n'a pu me dire le nom du type qui l'a amene.
+
+--Ce sont de gros oeufs qu'on a donnes a _madame_ une telle du village;
+et qu'elle a fait couver. Il lui est venu un beau coq qui a _cause_ avec
+nos poules, et, depuis quatre ou cinq ans, toutes nos volailles sont
+_venues_ belles.
+
+Il faut dire aussi que les conditions d'elevage sont excellentes dans ce
+bourg. La communaute de passages et l'absence de clotures aux
+habitations en font une vaste basse-cour ou la volaille trotte, gratte,
+mange et grimpe partout en liberte.
+
+Le roi de ce pays de Cocagne est un coq blanc glace de jaune citron, a
+large crete d'un rouge de corail. Il est escorte de deux poules: l'une
+pareille a lui, l'autre plus blonde et non moins belle. Je ne sais de
+quel croisement ils resultent, mais ils seraient dignes de figurer chez
+un amateur. Ce n'est pas le lourd coq cochinchinois sans queue,
+ridiculement jambe, a l'air stupide et feroce. Celui-ci a une robe
+charmante et des formes parfaites, des pattes delicatement decoupees, la
+demarche aisee et la physionomie fiere mais fort affable.
+
+Je suis tres-reconnaissant envers l'eminent peintre Jacque de m'avoir
+inspire, par ses etudes ingenieuses et savantes sur la matiere, et
+surtout par ses adorables tableaux et dessins (ceux-ci publies dans le
+_Magasin pittoresque_ et dans le _Journal d'Agriculture pratique_), un
+redoublement d'amitie pour le coq et la poule.
+
+Au point de vue de l'alimentation, il y a le cote de haute utilite que
+tout le monde apprecie; mais, au point de vue de cette amitie de
+bonhomme dont on s'eprend dans la vie domestique pour les animaux
+apprivoises, le coq et la poule meritaient mieux de nous que le supplice
+de l'engraissage force et les tristes honneurs de la broche. Ils sont
+des types d'affection conjugale et de touchante maternite, et ils ont
+cet avantage sur la plupart des animaux dont nous nous entourons, que
+nous pouvons les rendre parfaitement heureux.
+
+Il y a de petites especes ravissantes qui ne _grattent pas_, et que
+l'on pourrait laisser vivre dans les jardins. Ces oiseaux ont le naturel
+si raisonnable, qu'ils ne s'ecartent presque pas de la petite cabane
+qu'on leur batit sous un arbre, et ne franchissent jamais une etroite
+limite qu'ils s'imposent a eux-memes. Ils connaissent, sans banalite de
+confiance, les gens qui les aiment; ils les suivent, mangent dans leur
+main, perchent a cote d'eux sur les branches, dinent a leurs cotes, si
+l'on dine en plein air par le beau temps, et se rendent en grande hate,
+a toute heure, au moindre appel d'une voix amie.
+
+A ce caractere sociable et a cette domesticite fidele, ils joignent la
+beaute merveilleuse dans certaines especes meme tres-rustiques et
+tres-communes, et l'infinie variete dans l'imprevu des reproductions et
+dans le caprice des croisements. A chaque eclosion, on voit arriver des
+surprises, des petits qui different essentiellement du pere et de la
+mere, et qui aussitot forment des genres et des sous-genres
+interessants.
+
+Il n'y a pas eu moyen, aujourd'hui, de contempler le village _intra
+muros_: nos compagnons veulent voir le pays; c'est le village qui se
+promenera avec nous.
+
+Tandis qu'Herminea equite vaillamment un ane modele, un ane qui passe
+partout comme un bipede, Moreau nous suit avec sa belle-soeur, madame
+Anne, son filet de pecheur, son cheval charge de provisions, et son
+neveu, _M. Fred_ (diminutif d'Alfred). Ce dernier n'a d'autre motif de
+nous accompagner que celui de porter une poele.
+
+Une poele? Oui, une poele a frire. Moreau a son idee, il faut le laisser
+faire. D'ailleurs, ce detail fait bien, en queue de la caravane. Nous
+avons l'air d'une tribu qui se deplace, d'autant plus que nous partons
+au milieu de la pluie et du tonnerre, comme des gens forces de partir.
+
+Ou dejeunera-t-on? Ou l'on voudra, et quand tout le monde aura faim.
+Nous sommes surs de trouver partout du gazon pour siege, des rochers
+pour table et des arbres pour tente.
+
+On remonte le cours de la Creuse. Comment s'arracher de cette oasis? Et
+puis la sont les insectes a l'existence fantastique et l'espoir de
+nouvelles decouvertes.
+
+Au bout d'une heure de marche, tout le monde regarde avec amour le
+cheval porteur du dejeuner.
+
+On fait halte au milieu des roches blanches, en face du grand rocher
+noiratre dit le _roc a Guyot_.
+
+Pendant que les uns deballent des provisions, les autres se mettent en
+quete du dessert.
+
+Les cerneaux ne sont pas formes, mais _M. Fred_ grimpe sur les
+cerisiers, et apporte sans facon des rameaux charges de fruits. Je
+m'inquiete de ce mode de contributions trop directes.
+
+--Ca ne fait rien, repond Moreau; les gens seraient la, qu'ils vous
+offriraient ce qu'ils ont. D'ailleurs, ce qui est plante sur les
+sentiers est au passant, et ce qui est loin des habitations est aux
+oiseaux.
+
+Sylvain fait, avec des roches plates et des galets ronds, des sieges et
+des tables; il eleve des dolmens sans les avoir.
+
+C'est le moment d'examiner ces galets.
+
+Ce sont des blocs de granit magnifiques, roules et amenes la par la
+Creuse, et qui n'appartiennent nullement au terrain primitif ou nous
+nous trouvons. Ils sont en si grand nombre dans certains coudes de la
+riviere, qu'on pourrait les utiliser. On l'a essaye pour le pavage et
+les ponts d'Argenton; mais les transports etaient trop couteux et trop
+difficiles; on y a renonce.
+
+Helas! on n'y renoncera pas toujours. L'homme s'emparera de tous les
+sanctuaires. Il y aura une route sur cette rive charmante ou aujourd'hui
+le sentier existe a peine, et tous ces sauvages accidents ou l'on se
+sent a mille lieues de la civilisation disparaitront pour faire place au
+grand droit de tous: au progres!
+
+Nous retrouvons les galets brises; leurs flancs sont d'un grain micace
+compacte et des plus beaux tons, depuis le gris de fer jusqu'au rose
+vif, en passant par le gris de perle rose et le lilas bleuatre.
+
+La Creuse a apporte la les plus beaux echantillons des divers bancs
+granitiques qu'elle parcourt depuis sa source. Elle vous presente un
+musee complet de sa mineralogie; des gneiss brillants et varies, des
+micaschistes qui ont l'apparence et l'eclat de l'or et de l'argent
+disposes en veines sinueuses, des quartz d'une beaute qui rivalise pour
+l'oeil avec les marbres les plus precieux, et des sables de mica
+pulverise qui font briller les sentiers comme des ruisseaux au soleil.
+
+Pendant cet examen, madame Anne cherche une cheminee. Elle trouve un
+bloc bien expose pour que la fumee ne nous incommode pas. Elle ramasse
+du bois mort, elle allume son feu et retrousse ses manches.
+
+Sylvain veut laver la poele.
+
+--Ah! malheureux! que faites-vous la? s'ecrie-t-elle. Laver la poele
+d'avance! vous voulez donc faire manquer la peche? Ca porte malheur au
+pecheur; ne le savez-vous point!
+
+En effet, Moreau n'est pas heureux; il s'en va tout habille dans les
+rochers submerges et dans les courants, lancant son filet avec maestria,
+avec rage, avec majeste, avec douleur: rien n'y fait, pas de truites,
+pas de saumons! Mais nous n'etions pas si ambitieux. Une friture de
+barbillons sortant de l'eau, rissoles dans l'huile et servis brulants,
+c'est un excellent mets. Les poulets froids, les oeufs mollets, les
+artichauts crus, la galette, les guignes et le cafe, voila, j'espere, un
+festin royal! La salle a manger est si belle et l'appetit si ouvert!
+
+Moreau, ereinte, trempe comme un canard, rit quand on s'etonne de son
+regime. Il boit et mange sobrement, fait un somme sur l'herbe, et
+s'eveille gai comme un pinson, pret a recommencer.
+
+Madame Anne a dejeune de bon coeur avec nous; mais son fils, _M. Fred_,
+s'est exalte. Il devient d'une loquacite desesperante. Heureusement, il
+s'en retourne au village avec sa mere et le cheval portant les debris du
+festin.
+
+Nous reprenons le cours de la Creuse jusqu'au roc du Cerisier, le plus
+beau de toute cette region. Il surplombe la riviere qui bat sa base, et
+Moreau, qui nous a fait grimper par-dessus la derniere fois, veut nous
+faire recommencer l'ascension a cause de l'ane. Mais nous nous obstinons
+a passer sur les roches a fleur d'eau, et l'ane y passe sans brancher.
+De memoire d'ane, on n'avait vu pareille chose; mais aussi quel ane!
+
+Derriere le grand rocher, sur un espace d'une centaine de pas, s'etend
+le site ardu et severe que nous avons baptise le Sahara. Pas un souffle
+d'air, pas un arbre pour s'abriter, pas une place herbue pour separer
+les pieds du roc brulant.
+
+En plein midi, il y a un peu de quoi devenir fou; mais algira et gordius
+apparaissent instantanement, comme s'ils attendaient nos naturalistes.
+Alors, tout est oublie: le soleil ne darde pas de feux dont on se
+soucie. Voila nos enrages tout en haut du precipice, oubliant de songer
+aux viperes qui abondent et au moyen de redescendre tout ce qu'ils ont
+gravi. N'importe, les captures sont effectuees, et on descend comme on
+peut.
+
+Cette roche feuilletee se divise en escaliers friables et perfides, et
+les herbes brulees qui s'y attachent sont glissantes comme de la glace.
+L'emotion fait oublier a ceux qui regardent la chasse les souffrances de
+la fournaise. Outre les papillons desires (ce que les entomologistes
+appellent leur _desideratum_), on rapporte des merveilles inattendues,
+des coleopteres avec lesquels on avait fait connaissance a la Spezzia,
+dont le climat est aussi un peu celui de l'Afrique.
+
+On va plus loin, on se retourne pour regarder encore la belle silhouette
+du rocher, qui parait grandiose par sa proportion avec le site
+environnant. Au pied des Alpes, ce serait un grain de sable; la ou il
+est, c'est un pic alpestre.
+
+Mais on avance, et les talus s'abaissent, la riviere n'a plus de
+rochers, et, pendant un certain temps, ombragee de beaux arbres, elle
+semble noire et morte. Les gazons refleurissent, l'air circule et les
+insectes meridionaux disparaissent. Moreau nous trouve des sources
+fraiches, et, apres une nouvelle halte, on reprend a travers champs, par
+le plateau, la direction du village.
+
+En general, ces plateaux sont tristes et nus, mais ils sont courts et
+s'abaissent brusquement vers de jolis bouquets de bois de hetres et de
+chenes enfouis dans des dechirures de terrains tres-amusantes.
+
+On remonte, on traverse, en soupirant un peu, des moissons au-dessus
+desquelles la chaleur danse et miroite. Enfin on redescend rapidement au
+village par une fente profonde, chemin en ete, torrent en hiver.
+
+On ne saurait definir la production generale du pays, tant elle est
+inegale et variee sur ces terrains tourmentes de mouvements capricieux!
+
+Dans des veines ombragees et humides, les fourrages sont magnifiques a
+la vue, bien que grossiers de qualite; le _brin_ est trop gros, et nos
+chevaux le refusent absolument; ceux du pays, moins delicats, en font
+leurs delices. Sur les hauteurs pierreuses croissent de maigres
+froments, gravement malades cette annee, et dont le grain eclate en
+poudre noire. Mais, a deux pas plus bas ou plus au nord, ou plus au sud,
+la moisson du ble, de l'orge ou de l'avoine, est superbe. Ailleurs et
+non loin, c'est la vigne qui souffre ou prospere. La culture se fait
+industrieuse, essayeuse, observatrice, comme dans tous les pays
+accidentes. On finit par utiliser les recoins les plus rebelles et par
+ne rien abandonner au desert de ce qui est praticable, c'est-a-dire de
+ce que le pied et la main peuvent atteindre.
+
+Somme toute, la contree est riche, le vin tres-potable, le pain
+excellent, les legumes aussi. La grande variete des produits est
+toujours une source d'aisance pour le paysan, parce que bien rarement
+tout manque a la fois. C'est ce qui leur fait dire avec raison que les
+_chetifs_ pays sont les meilleurs. En effet, dans les terres legeres et
+inegales des varennes, on trouve parfois plus de ressource que dans
+l'uniforme et opulent fromental. On possede dix fois plus d'espace, et
+bien qu'une _boisselee_ de chez nous paraisse en valoir dix des autres,
+le resultat general prouve que ces terres mediocres rapportent, en
+proportion de leur prix, un bon tiers de plus que celles de premiere
+qualite.
+
+Cela provient surtout de ce que l'on s'ingenie davantage.
+
+--Nous nous _artificions_ a toute chose, me disait un paysan de par la.
+Nous savons faire pousser le noyer et le chataignier cote a cote, chose
+reputee impossible dans vos endroits. Nous greffons toute sorte d'arbres
+fruitiers les uns sur les autres: tant pis pour ceux qui manquent. Nous
+ne craignons pas de recommencer, pas plus que d'apporter de la terre a
+dos de mulet, a dos d'ane et meme a notre dos de chretien, dans des
+hottes, pour nous faire un petit jardin dans un trou de rocher. On
+_s'invente_ tout ce qu'on peut, et, si les courants d'eau emportent
+l'ouvrage a la mauvaise annee, on recommence un peu plus haut, on
+endigue, on s'arrange et on se sauve.
+
+Ce paysan industrieux et entreprenant est, et je le repete, moins
+solennel et moins poetique que le notre: il ressemble plus a un
+Auvergnat moderne qu'a un vieux Gaulois. Il manque de cette majeste
+qu'on peut appeler _bovine_ chez l'homme de la vallee Noire; mais il est
+plus interessant dans son combat avec la terre, et, s'il reve moins, il
+comprend davantage.
+
+Encore un trait caracteristique: le paysan de chez nous a peur de l'eau.
+Il croit que le bain de riviere est malsain, le dimanche, pour qui a sue
+la semaine. Il croit que la natation est un plaisir d'oisif. Il se noie
+dans un pied d'eau.
+
+Ici, tout le monde va a l'eau comme des canards. Le dimanche soir,
+toute la population nage, plonge, dresse des bambins a se jeter dans les
+bassins profonds du haut des rochers et a pecher a la main sous les
+blocs de la riviere. Quelques femmes nagent aussi. On se partage gaiment
+la peche et on rentre pour la manger toute fraiche en famille, sauf les
+belles pieces, qui sont vendues a Argenton quand il n'y a pas
+d'etrangers au village.
+
+Ce poisson est exquis, meme le fretin. Il a la chair ferme et
+savoureuse.
+
+La bonne et vraie peche se fait avant le jour; aussi vous pourriez
+marcher la nuit tout le long de ce desert, avec la certitude de
+rencontrer, a chaque pas, des figures affairees mais bienveillantes.
+
+Les meuniers et les pecheurs vivent en bonne intelligence: filets et
+bateaux sont pretes a toute heure, et ce continuel echange constitue une
+sorte de communaute. On ne se gene guere pour lever la vergee qu'on
+rencontre sur les ilots dans le courant. Mais c'est a charge de
+revanche, et la grande prudence du Berrichon evite les reproches et les
+querelles. Les pecheurs ont un soin de prevoyance qui ne viendrait
+jamais a ceux de l'Indre. Quand on peche les etangs, ils achetent le
+fretin et _rempoissonnent_ leur riviere pour l'avenir.
+
+En traversant une ravissante prairie, nous eumes a saluer une
+tres-vieille dame du hameau des Cerisiers, qui gardait ses vaches en
+cornette et jupon court.
+
+Elle etait seule dans cet Eden champetre, droite, rose, enjouee.
+
+Moreau m'apprit que c'etait une personne riche, la mere d'un de nos
+amis, avoue tres-considere dans notre ville.
+
+--Comprenez-vous, nous dit-il quand nous fumes a quelques pas de cette
+venerable pastoure, qu'une dame comme elle, qui a le moyen d'avoir trois
+vacheres pour une, prenne son plaisir a etre la toute seule a son age,
+par chaud ou froid, vent ou pluie?
+
+--Ma foi, oui, pensai-je; je le comprends tres-bien. Je sais que son
+fils, qui la respecte et la cherit, a fait son possible pour la fixer a
+la ville aupres de lui. Mais elle s'y mourait d'ennui; le bien-etre et
+le repos lui retiraient l'ame du corps. Il y a dans ces natures
+agrestes une poesie qui ne sait pas rendre compte de ses jouissances,
+mais que l'esprit savoure dans une quietude mysterieuse. Oui, oui,
+encore une fois, l'aspiration a la vie pastorale, le besoin d'identifier
+notre etre avec la nature et d'oublier tous les faux besoins et toutes
+les vaines fatigues de la civilisation, ce n'est pas la un vain reve;
+c'est un gout inne et positif chez la grande majorite de la race
+humaine, c'est une passion muette et obstinee qui suit partout, comme
+une nostalgie, ceux qui ont mene, des l'enfance, la vie libre et reveuse
+au grand air.
+
+Et, quand cette passion s'est developpee dans une contree adorable,
+est-il un artiste qui ne la comprenne pas et qui ne la voie pas flotter
+dans ses pensees comme le songe d'une vie meilleure?
+
+Tout le monde la comprendrait, cette passion, si la nature etait belle
+partout. Elle le serait, si l'homme voulait et savait. Il ne s'agirait
+pas de la laisser a elle-meme, la ou elle se refuse a nourrir l'homme.
+Il s'agirait de lui conserver son type et de lui restituer, avec les
+qualites de la fecondite, le caractere de grace ou de solennite qui lui
+est propre.
+
+Cela viendra, ne nous desolons pas pour notre descendance. Nous
+traversons les jours d'enfantement de l'agriculture. La terre n'est
+ingrate que parce que le genie de l'homme a ete paresseux. Nous sortons
+des tenebres de la routine. La science et la pratique prennent un
+magnifique essor au point de vue de l'utilite sociale. La vie materielle
+absorbe tout, la question du pain enfante des prodiges. Les artistes et
+les reveurs ont tort pour le moment.
+
+Il le faut, et n'importe! car le sentiment du beau et les besoins de
+l'ame reviendront quand la production aura paye l'homme de ses depenses
+et de ses peines. La question des arbres viendra le preoccuper quand il
+aura trouve le chauffage sans bois. La question des fleurs descendra des
+regions du luxe aux besoins intellectuels de tous les hommes. La
+question des eaux et des abris de rochers fera des prodiges quand il y
+aura communaute, je ne dis pas de propriete (je ne souleve pas cette
+question), mais de culture en grand avec une direction savante et
+intelligente.
+
+Deja les efforts particuliers de quelques riches amis du beau font
+pressentir ce que sera la campagne en France dans une centaine d'annees
+peut-etre. On comprend deja tres-bien qu'un parc de quelques lieues
+carrees soit une fantaisie realisable, et que, au milieu de ses grandes
+eclaircies et de ses immenses pelouses, les moissons et les fauchailles
+s'effectuent facilement a travers des allees ombragees et doucement
+sinueuses.
+
+Il n'y a donc pas de raisons pour qu'un jour, quand l'interet social
+aura prononce qu'il est indispensable de reunir tous les efforts vers le
+meme but, des departements entiers, des provinces entieres, ne
+deviennent pas d'admirables jardins agrestes, conservant tous leurs
+accidents de terrains primitifs devenus favorables a la nature de la
+vegetation qu'on aura su leur confier, distribuant leurs eaux dans des
+veines artificielles fecondantes et gracieuses, et se couvrant d'arbres
+magnifiques la ou ne poussent aujourd'hui que de steriles broussailles.
+
+A mesure qu'on obtiendra ce resultat, en vue du beau en meme temps
+qu'en vue de l'utile, les idees s'eleveront. Le gout ira toujours
+s'epurant, le sentiment du pittoresque deviendra un besoin, une
+jouissance, une ivresse pour le laboureur, aussi bien que pour le poete.
+Ce sera un crime que d'abattre ou de mutiler un bel arbre, une
+grossierete que de negliger les fleurs et d'aplanir sans necessite les
+asperites heureuses du sol; un cretinisme que de detruire l'harmonie des
+formes et des couleurs sur un point donne, par des batisses
+disproportionnees ou criardes. L'artiste ne souffrira plus de rien,
+l'idealisme et le realisme ne se battront plus.
+
+Toute reverie sera douce, toute promenade charmante; et vous croyez que,
+vivant dans le beau et le respirant comme un air vital dans la nature
+redediee a Dieu, les hommes ne deviendront pas plus intelligents en
+devenant plus riches, plus vrais en devenant plus habiles, et plus
+aimables en devenant plus satisfaits?
+
+Amyntas s'est decidement epris de la maisonnette ou nous sommes loges.
+Il y reve une installation possible, un pied-a-terre tolerable au milieu
+du monde enchante des fleurs, des ruisseaux et des papillons. Pourquoi
+pas? Il a bien raison.
+
+J'avais grande envie aussi de cette chaumiere, bien qu'elle ne realise
+pas mon ambition pittoresque. Vingt autres sont plus jolies; mais c'est
+la seule en vente, et j'allais m'en emparer.... Mais notre ami reclame
+la priorite de l'idee. Il nous demande de lui laisser arranger cette
+chaumiere a son gre et de devenir ses hotes dans nos excursions sur la
+Creuse. Nous retirons nos pretentions.
+
+Il echange quelques paroles avec madame Rosalie. Le voila proprietaire
+d'une maison batie a pierres seches, couverte en tuiles, et ornee d'un
+perron a sept marches brutes; d'une cour de quatre metres carres; d'un
+bout de ruisseau avec droit d'y batir sur une arche, plus, d'un talus de
+rocher ayant pour limite un buis et un cerisier sauvage.
+
+A partir de ce moment, je vois bien que l'insouciant Amyntas n'est plus
+le meme.
+
+Apres le souper, car nous n'avons dine qu'a neuf heures, le voila qui
+leve des plans, qui mesure ses deux petites chambres, plante en
+imagination des portemanteaux, creuse des armoires dans l'epaisseur de
+_son mur_, et dit a chaque instant: _Ma maison, ma cour, mon rocher, mon
+buis, mon cours d'eau, mes voisins, mes impots_,--il en aura pour deux
+francs vingt-cinq centimes!--_mes droits, mes servitudes, mon acte, ma
+propriete_, enfin! C'est tout dire!
+
+--N'en riez pas, dit-il; qui sait si ce n'est pas la que, par gout ou
+par raison, je viendrai terminer mes jours?
+
+Ah! qui sait, en effet? La meme idee m'etait venue pour mon compte,
+quand je lorgnais cette splendide acquisition a laquelle il me faut
+renoncer.
+
+Mais l'aimable acquereur s'en fait un si grand amusement, que je suis
+dedommage de mon sacrifice. Et puis il n'est pas dit absolument que la
+voisine, l'affable et obligeante madame Anne, ne se laissera pas seduire
+par mes offres un peu plus tard. Nous verrons, si elle n'a pas trop de
+chagrin!
+
+J'avoue que je ne me pardonnerais pas d'apporter un chagrin dans ce
+village. Un chagrin surmonte par des considerations d'interet, c'est
+presque une corruption exercee et subie. Certes, l'Eldorado champetre ou
+nous voici recele ses plaies secretes comme les autres; mais je voudrais
+bien que ma main n'y apportat pas une egratignure.
+
+Ce remords n'empoisonnera pas les jouissances de notre nouveau
+proprietaire. L'aubergiste qui lui cede la maisonnette est enchante de
+pouvoir faire agrandir et arranger desormais son auberge. Il paye
+quelques dettes avec le surplus, et se loue beaucoup de l'aventure.
+
+
+
+
+IX
+
+
+10 juillet.
+
+Une voix creuse et sepulcrale me reveille, et une pensee triste me
+traverse l'esprit.
+
+Le pauvre petit maitre d'ecole qui demeure en face, dans notre _square_,
+s'est laisse choir hier de son ane. On le disait brise. Il est peut-etre
+mourant.
+
+Sans doute, cette voix de la tombe, c'est celle du pretre qui vient
+prier pour son ame.
+
+J'entr'ouvre le rideau et je me rassure. Il n'y a la qu'un vieux
+mendiant aveugle, recitant un long _oremus_ en l'honneur du genereux
+Amyntas, qui vient de le bien traiter. Aussi, tandis que le
+_proprietaire_ s'enfuit modestement dans les ruines de la forteresse,
+pour echapper a la litanie du remerciment, le vieux fait les choses en
+conscience et recite jusqu'au bout son antienne edifiante.
+
+Une jolie petite fille de dix ans sort de la maison d'ecole, apporte au
+pauvre un gros morceau de pain blanc, le lui met dans sa besace et lui
+demande ou il veut aller.
+
+Le bonhomme lui ordonne d'un air grave de le conduire au chateau. Elle
+lui prend la main et l'emmene, en ecartant devant lui, avec son petit
+sabot, les pierres qui pourraient le faire trebucher.
+
+On dejeune chez madame Rosalie, on lui dit adieu, et on part pour le Pin
+par le chemin d'en haut. On redescend avec Moreau a la Creuse, et on
+fait encore une lieue dans les rochers pour aller au Trou-Martin, un bel
+endroit, le plus herisse de la contree: rochers en aiguilles sur les
+deux rives de la Creuse, aridite complete, decoupure romantique autour
+du courant devenu plus rapide; l'un fait un croquis; l'autre, un somme.
+
+Au retour, a un meandre ou le torrent est calme et profond, une barque
+glisse lentement d'une rive a l'autre. Le batelier conduit trois femmes
+chargees de paniers de fruits; tous quatre sont superbes de pose et de
+costume, a leur insu; l'eau est un miroir; les rivages herbus, les
+arbres, les terrains sont etincelants au soleil, qui baisse et rougit.
+Tout est rose, chaud et d'un calme sublime.
+
+Ce n'est pas le lac Nemi; ce ne sont pas les femmes d'Albano, c'est
+autre chose: c'est moins beau et plus touchant. Ici, rien ne pose. En
+Italie, le moindre brin d'herbe fait ses embarras et attend le peintre.
+
+Belle et bonne France, on ne te connait pas!
+
+On part a cinq heures, on flane un peu en route, on boit de l'eau
+fraiche a Cluis. On peut y manger des goires, gateau au fromage de la
+localite. C'est etouffant; mais quand on a faim!...
+
+On arrive a la maison a onze heures du soir. On soupe, on range les
+papillons, on se couche a deux heures.
+
+
+
+
+X
+
+
+14 juillet.
+
+Notre ami l'avoue, le fils de la venerable pastoure, est venu nous voir
+ce matin.
+
+Amyntas lui confie le soin de regulariser son acquisition et le traite
+de _mon avoue_ avec une aisance importante. On dirait qu'il n'a fait
+autre chose de sa vie que d'etre proprietaire. Il ne dit plus _ma
+chaumiere_, il ne dit meme plus _ma maison_, il dit _ma villa_.
+
+L'avoue nous donne des renseignements sur le pays, dont il est ne
+_natif_, comme on dit chez nous. Il a ete eleve pieds nus, sur les
+roches du _Cerisier_. Il soupire au souvenir du temps ou, lui aussi,
+gardait ses vaches dans les grandes herbes. Il a l'excellent esprit de
+comprendre que sa mere n'ait pu s'habituer a l'air mou d'une ville et au
+parfum de renferme d'une etude. Puis il nous dit, lui qui connait la
+realite des choses humaines et qui est rompu au contact des interets et
+des passions des gens de campagne:
+
+--Vous avez eu une bien bonne idee de vouloir planter la une tente. Je
+ne crois pas que vous le regrettiez jamais. Ce village est un nid de
+braves gens.
+
+--En verite? Il nous semblait, mais nous ne savions pas! Nous cherchions
+des fleurs et des papillons. Aurions-nous trouve des hommes?
+
+--Des hommes tres-bons et tres-sincerement religieux, des moeurs
+tres-douces, vous verrez! Et puis une grande fierte, l'orgueil d'un
+certain bien-etre, joint au plaisir de l'hospitalite. Nous avons peu a
+faire par la, nous autres gens de procedure. J'en suis fier pour mon
+endroit. Pas de proces comme dans la Marche. C'est une oasis. Ces gens
+ne sont jamais sortis de leur maniere d'etre depuis des siecles. Faute
+de chemins, ils ne se sont jamais ecartes du beau jardin que leur a
+creuse la nature. Ils ont su garder leur bonheur, et il y a chez eux un
+grand cachet d'association et d'homogeneite. Ne vous defendez pas de
+les estimer. Ils sont tous ce qu'ils vous paraissent.
+
+Esperons que ce realiste de profession n'est pas trop romanesque
+d'instinct, et retournons au village le plus vite qu'il nous sera
+possible.
+
+
+
+
+XI
+
+
+26 juillet.
+
+Parthenias est dans le Midi, Amyntas est parti avant-hier pour _son
+village_, afin de mettre les ouvriers en besogne a _sa villa_. Il nous
+permet cependant d'y passer encore une bonne journee avant de leur ceder
+la place.
+
+Nous partons demain, Herminea et moi; aujourd'hui, nous voyons la fete
+de notre hameau d'ici; c'est sainte Anne qui en est la patronne et que
+l'on fete le dimanche; car la moisson est commencee, et on ne pourrait
+se deranger dans la semaine.
+
+Toutes les rejouissances de chez nous se bornent a danser, du matin au
+soir, la bourree. La bourree du Berry va se perdant sans qu'on y songe;
+elle ne se danse plus que dans un assez petit rayon. J'ai bien peur
+qu'on ne se soit laisse entrainer a la contredanse dans notre village de
+la-bas. Je n'ai pas encore ose le demander.
+
+La contredanse du paysan est absurde et grotesque. Sa valse est, comme
+rhythme et comme allure, quelque chose de disloque et
+d'incomprehensible. La bourree est monotone, mais d'un vrai caractere.
+Pourtant il ne faut pas la voir folichonner par les artisans de petite
+ville; ils y sont aussi absurdes que le paysan a la contredanse.
+
+Il y a aussi les _beaux_ de village de la nouvelle ecole, qui y
+introduisent des contorsions pretentieuses et des airs impertinents tout
+a fait contraires a l'esprit de cette antique danse. La bourree n'est
+elle-meme que dans les jambes molles et les allures trainantes de ce qui
+nous reste de vrais paysans, les jeunes bouviers et les minces pastoures
+de nos plaines.
+
+Ces naifs personnages s'y amusent tranquillement en apparence; mais
+l'acharnement qu'ils y portent prouve qu'ils y vont avec passion. Leur
+danse est souple, bien rhythmee et tres-gracieuse dans sa simplicite.
+Les filles sont droites, serieuses, avec les yeux invariablement fixes a
+terre. J'ai toujours vu les etrangers, qui venaient a notre fete,
+tres-frappes de leur air modeste.
+
+Notre _assemblee_ est une des moins brillantes du pays. Il en a toujours
+ete ainsi: c'est parce qu'elle _tombe en moisson_ et que la jeunesse est
+eparpillee au loin en ce moment. Je doute que le cabaretier qui nous
+dresse une ramee y fasse de brillantes affaires. Bien qu'il offre aux
+consommateurs liqueurs, biere et cafe, nos paysans, qui ne sont guere
+friands de ces nouveautes, n'en usent que _par genre_, et preferent le
+vin du cru, qui se debite au _pichet_ dans les cabarets de la localite.
+
+Les menetriers semblent fort occupes; mais deux sonneurs de musette,
+c'est trop pour si peu de monde, et leur journee a ete mauvaise.
+
+Le vieux Dore se targue pourtant d'avoir des droits a la preference des
+gens d'ici. Il a ete assez habile dans son temps, et il a beaucoup
+gagne. Il etait seul alors pour cinq ou six paroisses et faisait souvent
+des journees de dix ecus. Mais il s'est neglige dans son art, et,
+quelquefois distrait des le matin, il coupait tout le jour les jambes a
+son monde, en sortant plus que de raison du ton et de la mesure.
+
+Et puis le cornemuseux croit que le souffle et le succes ne le trahiront
+jamais, tandis que l'un est aussi fugitif que l'autre. Il n'amasse
+guere; et, aux champs comme ailleurs, tout artiste veut mener la vie
+d'artiste. Bien qu'il travaille de ses bras dans la semaine, il n'est
+pas repute bon ouvrier et ne trouve pas beaucoup d'ouvrage. Aux champs
+comme ailleurs, regne le prejuge du positiviste contre l'idealiste.
+
+Bref, Dore est devenu vieux, maladif et pauvre. Il a fait la folie de se
+marier en secondes noces avec une jeune femme qui lui a donne beaucoup
+d'enfants. L'aine, age de dix ans, est la debout sur le banc, a son
+cote, l'accompagnant sur la vielle avec beaucoup de nerf et de justesse.
+
+Le pauvre petit bonhomme est charmant; c'est un eleve qui lui fait
+honneur et qui le ramene a la mesure, avec laquelle il s'etait trop
+longtemps brouille. L'enfant est interessant, et, en outre, Dore a fait
+la depense d'une vaste tente sous laquelle on peut danser seize, a
+l'abri du soleil et de la pluie.
+
+Helas! c'est peine perdue! Les delicats sont en petit nombre, et, malgre
+trente-deux degres de chaleur, on danse en plein soleil a la musette du
+concurrent qui est venu fierement planter son treteau dos a dos avec
+lui.
+
+Les deux musettes braillent chacune un air different. A distance, c'est
+un charivari effroyable. Mais telle est la puissance de l'instrument,
+que, de pres, l'un ne peut etouffer l'autre et que le cri strident de la
+vielle du petit se perd dans le mugissement du grand bourdon de
+Blanchet.
+
+Et puis Blanchet, de Conde, est dans la force de l'age et du talent.
+C'est un veritable maitre sonneur, plus instruit et mieux doue que le
+vieux Dore. Il n'a pas dedaigne les traditions et sait de fort belles
+choses, aussi bien pour la messe que pour le bal. Il sait accompagner le
+plain-chant et s'accorder avec trois autres cornemuses a l'offertoire.
+Je l'ai entendu une fois consacrer la ceremonie du chou, a un lendemain
+de noce, par un chant grave d'une originalite extreme et d'une facture
+magnifique.
+
+Je le priai de venir le lendemain pour moi seul, et il me joua des
+bourrees de sa composition, tres-bien faites et nullement pillees dans
+les airs de vaudeville que nos sonneurs modernes ramassent, tant bien
+que mal, sur les routes et dans les cabarets.
+
+Aussi, quand le pauvre Dore vint me porter sa plainte, a la fin de
+l'assemblee, me remontrant que Blanchet, de Conde, avait mal agi en
+faisant danser sur une paroisse de son ressort; quand il me montra en
+pleurant son gentil vielleux et les vingt-six sous de sa journee, tous
+frais faits, je fus attendri sans doute, et lui donnai le dedommagement
+qu'il pouvait reclamer d'une vieille amitie; mais je ne pus prendre
+parti contre le maitre sonneur de Conde, qui etait dans son droit et
+qui, avec trois pintes de vin dans le ventre, n'a jamais failli aux lois
+de la mesure.
+
+La scene fut assez pathetique. Dore gemissait et me reprochait
+doucement, mais tristement, d'etre de ceux qui lui avaient fait _du
+tort_.
+
+J'avais prone d'autres maitres sonneurs autrefois: Marcillat, du
+Bourbonnais, ensuite Moreau, de la Chatre, et maintenant ce maudit
+Blanchet, de Conde, dont pourtant il parlait avec un certain respect.
+Mais pourquoi ne m'etais-je pas contente de lui, le vieux sonneur de
+Saint-Chartier, l'unique, l'inevitable des anciens jours?
+
+--Il fut un temps, disait-il, ou, quand vous vouliez entendre la
+cornemuse ou faire danser la jeunesse, c'etait toujours moi que vous
+appeliez. Et puis, tout d'un coup, vous avez eu une dame de Paris, une
+fameuse Pauline Viardot, qui voulait ecrire nos airs, et vous avez
+demande Marcillat, qui etait a plus de douze lieues d'ici, pendant que
+j'etais sous votre main. C'a ete un creve-coeur pour moi; je me suis
+questionne l'esprit pour savoir en quoi j'avais manque, et, de chagrin,
+j'ai quitte l'endroit pour aller vivre a la ville, ou je vis encore plus
+mal.
+
+Que pouvais-je repondre a ce pauvre homme? Il est malheureux et pas
+assez artiste pour comprendre que l'art et l'amitie obeissent a des lois
+differentes. Mais il me faisait peine, et je me gardai bien de lui dire
+que j'avais doute de son talent.
+
+J'arrangeai la chose de mon mieux en l'engageant a pardonner au grand
+Marcillat, mort il y a longtemps, a la suite d'une querelle suscitee par
+d'autres sonneurs, pour des causes analogues a celle dont il etait la
+question.
+
+Quant a Moreau, de la Chatre, ce n'est pas moi qui ai fait sa
+reputation. Elle s'est etablie et soutenue sans moi.
+
+Dore m'avoua qu'il n'essayait pas de lutter contre cet artiste
+redoutable, sur son terrain, les bals de la ville, et qu'il cherchait
+modestement sa vie aux alentours. Je lui rendis un peu de contentement
+en louant son petit et en lui disant qu'a eux deux ils jouaient
+tres-bien, ce qui est la verite.
+
+Un autre _idealiste_ des environs, que l'on rencontre dans toutes les
+foires et assemblees, voire sur tous les chemins, comme un boheme dont
+il mene la vie, c'est Caillaud-la-_Chiebe_ (c'est-a-dire la _Chevre_),
+ainsi surnomme parce que, durant quelques mois, il promena et montra
+pour de l'argent le phenomene ainsi decrit sur l'ecriteau (avec
+portrait) de sa pancarte: _Ici l'on voit la chiebe a Caillaud qu'a trois
+pattes de naissance_.
+
+La chevre a trois pattes n'enrichit point Caillaud. Caillaud est plein
+d'idees et d'activite, mais il se blouse dans toutes ses speculations.
+Il appartient a la grande race des Barnum et compagnie, mais il a plus
+d'ambition que de prevoyance.
+
+A peine la chevre phenomenale fut-elle sevree, qu'il recommenca, pour la
+centieme fois de sa vie, l'histoire du pot au lait. Il lui fit
+construire une petite voiture, acheta un ane, et, apres avoir promene
+son monstre dans le departement, il partit pour Paris dans l'espoir de
+revenir millionnaire.
+
+Le Jardin des Plantes acheta vingt-cinq francs, je crois, la chevre a
+trois pattes; c'etait bien tout ce qu'elle valait, mais non tout ce
+qu'en frais de voyage et d'exhibition elle avait coute a son naif
+proprietaire.
+
+Il revint au pays, Gros-Jean comme devant, vendit du ruban, des
+allumettes, des tortues d'eau douce, des poissons, des boutons, des
+ecrevisses, des cochons d'Inde, que sais-je? Toujours par monts et par
+vaux, brocantant sur toutes choses, se plaignant toujours de l'ingrate
+fortune, et toujours recommencant, avec accompagnement d'illusions et de
+debourses prealables, l'edifice de sa prosperite. Excellent garcon
+d'ailleurs, doux, sobre, point vicieux et tres-serviable avec ou sans
+profit. Il s'est jete dans la boheme par imagination et non par paresse,
+car il se donne du mal comme dix pour gagner quelques sous. Il est assez
+menteur, encore par exces d'imagination, car il ne sait pas soutenir ses
+hableries, et ses finesses sont cousues d'un cable.
+
+La moralite que l'on peut tirer de sa vie fantaisiste, c'est qu'il y a
+des gens si habiles, qu'ils sont fatalement dupes de tout, et
+d'eux-memes par-dessus le marche. Ils cherchent la renommee de profonds
+diplomates, et, une fois poses ainsi, ils ne peuvent plus dire un lieu
+commun qui ne mette en mefiance. On se fait un droit, un plaisir,
+presque un honneur et un devoir de les attraper, si bien qu'en somme ils
+succombent dans une lutte ou ils se trouvent seuls contre tous.
+
+N'en est-il pas ainsi ailleurs qu'au village? et, aux premiers plans du
+monde financier et industriel, ne trouve-t-on pas, sous des dehors moins
+naifs, mais avec des effets et des resultats aussi vains, plus d'un
+Caillaud a trois pattes?
+
+Ledit Caillaud a invente, depuis trois ans, de tenir un jeu de bonbons
+pour les enfants, dans les assemblees. Il a une table sur laquelle sont
+collees des cartes; sur chacune de ces cartes est un lot plus ou moins
+friand, soit trois dragees au platre, soit une tour en sucre, soit un
+demi-baton de sucre d'orge, soit un cheval en candi couleur de rose. Il
+fait payer un sou, et on tire dans un sac des cartes roulees,
+crasseuses, Dieu sait! pour amener le lot place sur la carte
+correspondante du tableau. La ruse du marchand consiste a placer des
+pieces d'une certaine apparence sur les intervalles, de maniere que
+presque tous les lots soient couverts d'objets qui ne representent pas
+la valeur d'un centime.
+
+A cet honnete trafic, Caillaud fit d'abord quelques bonnes journees.
+L'an passe, il recolta trente-huit francs. Mais il ne faut pas
+longtemps pour que les plus niais y voient clair.
+
+Sans nous, cette annee, sa boutique eut ete deserte. Heureusement pour
+lui, tous les gamins vinrent nous demander de tenir la banque, et nous
+la fimes sauter a son profit avec des joueurs qui ne payaient pas.
+
+Mais quoi! aussi bien que le vieux Dore, Caillaud a deja un concurrent.
+
+Au bout de la place, dans un coin honteux, se tient un pauvre etre
+disloque, horrible, qu'agite en outre une sorte de danse de Saint-Gui
+des plus bizarres. Lui aussi a son jeu de friandises, un tourniquet a
+macarons, dont les mouches sont les seuls chalands, le pauvre homme
+n'ayant pas, comme le magnifique Caillaud, le moyen d'abriter sa
+marchandise sous un parasol; et voila Caillaud qui pourrait bien gemir
+et murmurer, parce que j'ai ete aussi donner un encouragement au petit
+commerce de l'estropie. Pour le coup, je perdrais patience et
+j'enverrais promener mon ami a trois pattes, s'il reclamait, en vain, le
+monopole de la misere et de la commiseration.
+
+Les bohemiens sont fort gentils: c'est une race aimable et vivace, qui
+se trouve la meme, relativement, a tous les echelons de la societe.
+
+La profession est relativement la meme aussi: elle consiste a s'isoler
+des conditions regulieres de l'existence generale et a se frayer une
+route de fantaisie a travers le troupeau du vulgaire. Ce serait tout a
+fait legitime pour quiconque a le gout des aventures, le courage des
+privations et l'heureuse philosophie de l'esperance, si, meme en
+s'abstenant du vice qui avilit et de l'intemperance qui hebete, on
+n'etait pas fatalement entraine, un jour ou l'autre, a oublier toute
+notion de dignite, et, partant, de charite humaine.
+
+L'homme qui s'endurcit trop vis-a-vis de lui-meme s'endurcit peu a peu a
+l'egard de ses semblables. Il trouve naturel d'exploiter leur travail au
+profit de son industrie, qui consiste a se faire plaindre jusqu'au jour
+ou il n'y reussit plus du tout et se laisse mourir dans un coin, fatigue
+de l'ingratitude de sa fonction d'ingrat.
+
+A cote de la figure a la fois souriante et larmoyante du boheme
+rustique, melange de timidite et d'audace, de douleur et d'ironie, passe
+la face serieuse et un peu hautaine du paysan aise, bien etabli dans la
+famille et la propriete. Dans nos pays, celui-ci est honnete homme en
+general, et tres-charitable envers les individus. Il a meme un sourire
+de protection pour celui qui a trois pattes de naissance et qui va
+clopin-clopant dans la vie. Lui, fierement etabli dans la societe sur
+ses quatre pieds de banc, il n'avance pas, mais il ne tombe pas. Il dit,
+en parlant du bancal, qu'il n'a pas pris _la rege_ (le sillon) du bon
+cote, et que, pourtant, il n'est pas mauvais homme pour ca. Il ne le
+pousse pas a terre, car il met tout son tort sur le compte du progres,
+le grand ennemi, le chemin de perdition de la jeunesse.
+
+A l'egard des masses souffrantes, le paysan aise est tres-dur en
+theorie. Il se revolte a l'idee du mieux general; cependant il plaint et
+assiste les maux particuliers; mais il a horreur des conclusions, de
+quelque cote qu'elles lui soient presentees, et ce sera sagesse que de
+chercher le moyen de l'y amener sans qu'il s'en apercoive.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Au village de ***, 27 et 28 juillet.
+
+Nous voici dans nos torrents et dans nos rochers. Amyntas est venu
+au-devant de nous a pied avec Moreau, jusqu'au joli bois entre le
+chatelier et la croix. Ils rendent l'ame, notre cheval aussi.
+
+On fait halte. La chaleur devient torride des qu'on s'engage dans les
+vallons qui conduisent a la Creuse.
+
+Cette fois, nous avons quelque peine a remiser la voiture. Les recoltes
+sont presque finies, les granges sont pleines.
+
+Nous descendons a la Creuse et nous la remontons jusqu'a l'embouchure du
+torrent de notre village. Il n'y a pas pour une heure de marche, et
+c'est en somme le plus beau coin de la gorge. La Creuse y est resserree
+et traverse deux ou trois petits chaos tres-romantiques.
+
+J'ai vu autrefois ce paysage encore plus beau: on a abattu de grands
+chenes qui le completaient. On a fait un nouveau pont, qui sera encore
+emporte comme celui que nous passions autrefois pour aller a la
+_Prune-au-Pot_, un vieux manoir qui a eu l'honneur d'heberger Henri IV,
+et qui est tres-bien conserve.
+
+La Creuse est terrible quelquefois. Je l'ai vue bien mechante. En ce
+moment, elle est si basse et si tranquille, que l'on a besoin de
+regarder la position de ses enormes blocs de granit pour se persuader
+que c'est elle qui les a apportes la.
+
+Le village se presente encore mieux en montant qu'en descendant. On y
+arrive par des prairies delicieuses.
+
+Nous y voila. Decidement, on est ici plus demonstratif que chez nous.
+Nous sommes deja recus comme de vieux amis, et nous trouvons Amyntas lie
+avec tout le monde.
+
+Un artiste eminent, qui a decouvert aussi le village, et dont le nom se
+recommande de lui-meme, est invite par nous a dejeuner le lendemain sur
+le rocher, et nous recommencons la partie de peche et de friture au
+bord de la Creuse. Il est ravi de la douceur et de la grace de cette
+nature. Il fait rapidement des croquis adorables.
+
+Les peintres qui comprennent le vrai sont d'heureux poetes. Ils
+saisissent tout a la fois, ensemble et details, et resument en cinq
+minutes ce que l'ecrivain dit en beaucoup de pages, ce que le
+naturaliste ne penetre qu'en beaucoup de jours d'observation et de
+fatigue. Ils s'emparent du caractere des choses, et, sans savoir le nom
+des arbres et la nature des pierres, ils font le portrait des aspects
+sentis, portrait penetrant et intelligent, saisissant et fidele, sans
+l'effort des penibles investigations.
+
+Ils ecrivent la vie et traduisent le champ de la nature dans une langue
+dont les difficultes mysterieuses nous echappent, tant elle parait
+claire et facile quand ils la possedent bien.
+
+En regardant ces croquis de M. Grandsire, nous retrouvions toutes les
+douces emotions de nos reveries a travers ces promenades enchantees, et,
+quant a moi, il m'eut ete bien impossible de dire comment ce petit bout
+de papier crayonne si promptement contenait tant de choses auxquelles
+j'avais songe, et qui m'apparaissaient de nouveau avec la traduction des
+objets dont j'avais savoure la couleur et la forme.
+
+Nous avons pousse, encore une fois, jusqu'a l'anse du grand rocher noir.
+Amyntas s'est donne la satisfaction de l'escalader tout entier, pour se
+rechauffer d'un bain pris resolument avec ses habits dans la Creuse a la
+maniere de Moreau; mais Moreau est amphibie et ne sent ni l'eau ni le
+soleil, tandis qu'Amyntas s'enrhume comme un simple petit mortel.
+
+Les trente jours de chaleur tropicale qui viennent de passer sur notre
+beau pays n'ont fait que dilater la verdure; les arbres sont aussi
+fastueux de feuillage qu'en juin, et, sous leur ombrage epais, les
+petites sources murmurent encore et les mousses veloutent le rocher. Les
+buis sauvages qui tapissent les talus ont toujours leur air de fete des
+Rameaux. Mais les fleurs ont fait leur temps, les pres sont fauches, les
+vaches et les chevres broutent partout, et les moissons achevent de
+tomber sous la faucille.
+
+Dans quelques jours, il faudra chercher un reste de vie et de fete dans
+les endroits incultes. Heureusement, ils ne manquent pas ici, et le
+feroce mois d'aout, si triste et si dur dans nos plaines, ne se fera pas
+trop sentir dans ces bosquets d'Arcadie.
+
+Mais j'oublie qu'il nous faut partir et laisser la villa d'Amyntas aux
+reparations urgentes.
+
+Nous ne reviendrons qu'a l'automne, et c'est alors seulement que nous
+deviendrons assez citoyens de ce village pour en penetrer les moeurs et
+les coutumes.
+
+En attendant, voici les nouvelles du jour:
+
+Le marquis fait faire, en dehors du village, au fond du ravin, un
+cimetiere pour la paroisse, qui entasse ses defunts dans l'etroite cour
+de l'eglise, comme en plein moyen age.
+
+Le maitre d'ecole va mieux. Il prend l'air sur son escalier et nous fait
+bon accueil. Nous caressons un enfant rose et blond, beau comme l'Amour,
+et nous decouvrons qu'il est le fils du pauvre difforme. Nous en
+felicitons celui-ci. Sa figure anguleuse et pale rayonne de plaisir. Il
+sent vivre son ame dans la beaute de cet enfant. Les ames sont toutes
+belles en sortant des mains de Dieu, et ce n'est pas le corps
+apparemment qui a l'initiative dans la generation.
+
+Les femmes et les filles du village sont toujours vaillantes et
+robustes. Je demande ou est une charmante enfant de dix-sept ans qui
+m'avait frappe par son air de douceur; elle est partie _en moisson_ dans
+le haut du pays. C'est bien dur pour une jeune fille, et elle n'etait
+pas obligee a cela. Mais, que voulez-vous! elle avait envie d'un
+_capot_, et, pour posseder ce morceau de drap dont elle se coiffera
+l'hiver prochain, elle va moissonner trois semaines sur ces plateaux
+devores du soleil!
+
+Et nous nous trouvions heroiques, nous autres, de nous promener en plein
+midi sous les hetres du rivage!
+
+
+
+
+XIII
+
+29 juillet.
+
+
+La chaleur ecrase mes compagnons. Ils font la sieste pendant que je
+voisine.
+
+Madame Anne, tout en filant sa laine et grondant ses poulets, qui
+trottent par la chambre, me fait offre de tous ses services de voisinage
+avec beaucoup de grace.
+
+--Au reste, ajoute-t-elle, vous ne manquerez de rien au milieu de nous.
+On n'est pas riche, mais on est de bon coeur. Le monde d'ici oblige sans
+interet, et il y a, dans notre village, des gens genes qui ne demandent
+jamais rien et offrent le peu qu'ils ont.
+
+Puis elle me parle de sa famille, dont elle est fiere, de ses garcons
+qui ont ete au service, de ceux qui sont restes pres d'elle pour
+cultiver les terres, et de sa defunte fille, mariee a notre ami Moreau;
+et de son autre fille, madame Anne, qui est la plus aimable personne du
+monde, cela est certain; et, enfin de sa petite-fille, mademoiselle
+Marie Moreau, qui est, selon elle, la beaute du village.
+
+Elle ne m'avait pas semble telle; mais elle arrive sur ces entrefaites,
+perchee sur les crochets a fourrage d'un grand cheval maigre. Elle est
+coiffee d'un mouchoir bleu qui cache a demi son front et tombe le long
+de ses joues. Sous le froid reflet de cette capote improvisee, elle est
+du ton rose le plus fin et le plus pur; son attitude et son accent sont
+singulierement degages.
+
+--Grand'mere, donnez-moi a boire! crie-t-elle d'une voix fraiche et
+forte en s'arretant au bas de l'escalier. Je suis crevee de soif.
+
+La grand'mere lui passe un verre d'eau fraiche, qu'elle avale d'un
+trait, et qu'elle savoure apres coup, en faisant claquer sa langue, en
+riant et en montrant ses deux rangees de petites dents eblouissantes,
+qui sont le cachet de la race locale. La sueur miroite sur ses joues,
+son oeil est anime, sa figure hardie et candide.
+
+Elle s'en va charger son cheval au champ, et rapporter le ble a la
+grange. Ses mouvements sont souples et assures, son rire est harmonieux;
+son entrain est d'un garcon, mais sa figure est d'une femme charmante,
+et, fouaillant son cheval, sur lequel elle se tient, je ne sais comment,
+perchee sur cette haute cage, elle descend cranement le sentier rapide.
+
+Ainsi vaillante au travail et triomphante au soleil, cette Ceres
+berrichonne est d'une beaute etrange mais incontestable.
+
+Une autre beaute brune, mais pale et grave d'expression, un peu lourde
+et nonchalante d'allures, merite une mention particuliere. Amyntas l'a
+baptisee la belle Therance, bien qu'elle ne rendit pas le type du
+Bourbonnais auquel ce nom se rapporte.
+
+Je vous la nomme ainsi pourtant pour memoire, car cette beaute doit
+avoir une histoire quelconque, et nous la saurons pour la raconter s'il
+y a lieu.
+
+Mais ce n'est pas le moment d'etudier la vie de sentiment ici. La
+moisson absorbe tout; c'est le point de depart d'une annee de richesse
+ou de gene. La jeunesse, la beaute ou la grace, y cooperent avec autant
+d'activite que la force virile, et cela se fait si resolument et si
+gaiement, que l'on ne songe point a plaindre le sexe faible. Il semble
+que cette epithete serait injurieuse ici, et que la vigueur des muscles
+soit, comme dans l'oeuvre de Michel-Ange, la base et la cause premiere
+de la beaute feminine dans ses types de choix.
+
+Il y a pourtant aussi des types tres-fins et tres-delicats, probablement
+peu apprecies, et cette beaute d'expression etonnee et ingenue de
+l'adolescence que l'on chercherait en vain ailleurs que dans les
+campagnes.
+
+Dans les villes, la physionomie de l'enfance passe sans transition a
+celle de la jeune fille serieuse ou agacante.
+
+Aux champs, cet age mixte est comme un temps d'arret ou l'etre attend
+son complement sans que l'imagination le devance. Ces fillettes maigres
+ont toutes l'oeil clair et sans regard de leurs chevres; mais, agiles et
+fortes deja, elles n'ont pas l'allure disloquee, et la gaucherie emue de
+nos filles de douze a quatorze ans.
+
+Les enfants, avec leur joli _bonjour_, auquel pas un ne manque, meme
+ceux qui savent a peine dire quelques mots, nous gagnent
+irresistiblement le coeur. Ceux de chez nous sont naturellement
+farouches comme des oiseaux, et il faut se donner la peine de les
+apprivoiser. Pour cela, helas! il faut les corrompre avec des
+friandises, comme de petits animaux, ou avec des cadeaux utiles, comme
+de petits hommes.
+
+Nous avons resiste au desir de gater ceux d'ici, et nous n'avons encore
+echange avec eux que des jeux et des caresses. Nous ne serons pas
+longtemps si stoiques; mais nous aurons alors la fatuite de pouvoir nous
+dire que nous avons ete _aimes pour nous-memes_ au commencement.
+
+Nous partons; car il nous faut, pour une plus longue station, d'humbles
+conditions d'etablissement qui nous permettent de ne pas mener tout a
+fait la vie d'oisifs au milieu de ces gens laborieux. L'observation
+n'est pas un etat: l'homme qui se sent examine fuit ou pose.
+L'observation n'est qu'une occasion qui se prend aux cheveux. Elle
+passera devant nous quand nous ne serons plus, nous-memes, des objets
+d'etonnement et de curiosite.
+
+Madame Rosalie a enfin trouve une servante pour l'aider a faire notre
+soupe.
+
+C'est une grosse fille a l'air doux, que l'on appelle _mademoiselle_
+gros comme le bras, et pour cause; c'est la derniere descendante d'une
+grande famille du pays.
+
+Son pere, M. de ----, de la branche des Montmorency-Fosseux, et
+petit-gendre ou petit-fils des anciens seigneurs de Chateaubrun (tel est
+le renseignement un peu vague que nous donne notre hotesse), est
+aujourd'hui garde champetre du village.
+
+Il a eu un peu de bien, qu'il a mange _par bon coeur_, et il a epouse sa
+servante. On l'aime beaucoup. Tant il y a que sa fille tient, sans
+morgue, la queue de la poele, et que l'on entend, dans la cuisine de
+l'auberge, la voix de l'hote disant a sa femme:
+
+--Prie donc mademoiselle de Montmorency d'aller tirer de l'eau a la
+fontaine!
+
+Nous partons, combles de politesses et d'amities.
+
+Le maitre d'ecole nous force a accepter un pigeonneau, et Moreau
+remplit notre panier de truites.
+
+Herminea, qui a encore eu un peu de migraine, ne sait a qui entendre,
+tout le monde voulant savoir si elle est guerie. Nul n'a interet a lui
+complaire, tous sont frappes de sa grace et de sa douceur, et lui
+temoignent leur sympathie.
+
+Vraiment, nous ne quittons jamais cet aimable village sans un regret
+attendri. Y aura-t-il plus tard un revers de medaille, comme a toutes
+les choses de ce bas monde?
+
+Nous verrons bien!
+
+
+
+
+LE BERRY
+
+
+
+
+I
+
+MOEURS ET COUTUMES
+
+
+On m'a fait l'honneur ou plutot l'amitie de me dire quelquefois (car
+l'amitie seule peut trouver de pareilles comparaisons) que j'avais ete
+le Walter Scott du Berry. Plut a Dieu que je fusse le Walter Scott de
+n'importe quelle localite! Je consentirais a etre celui de
+Quimper-Corentin, pourvu que je pusse meriter la moitie du
+parallele.--Mais ce n'est pas la faute du Berry, s'il n'a pas trouve son
+Walter Scott. Toute province, exploree avec soin ou revelee a
+l'observation par une longue habitude, offre certainement d'amples
+sujets au chroniqueur, au peintre, au romancier, a l'archeologue. Il
+n'est point de paysage si humble, de bourgade si ignoree, de population
+si tranquille, que l'artiste n'y decouvre ce qui echappe au regard du
+passant indifferent ou desoeuvre.
+
+Le Berry n'est pas doue d'une nature eclatante. Ni le paysage ni
+l'habitant ne sautent aux yeux par le cote pittoresque, par le caractere
+tranche. C'est la patrie du calme et du sang-froid. Hommes et plantes,
+tout y est tranquille, patient, lent a murir. N'y allez chercher ni
+grands effets ni grandes passions. Vous n'y trouverez de drames ni dans
+les choses ni dans les etres. Il n'y a la ni grands rochers, ni
+bruyantes cascades, ni sombres forets, ni cavernes mysterieuses ... des
+brigands encore moins! Mais des travailleurs paisibles, des pastoures
+reveuses, de grandes prairies desertes ou rien n'interrompt, ni le jour
+ni la nuit, le chant monotone des insectes; des villes dont les moeurs
+sont stationnaires, des routes ou, apres le coucher du soleil, vous ne
+rencontrez pas une ame, des paturages ou les animaux passent au grand
+air la moitie de l'annee, une langue correcte qui n'a d'inusite que son
+anciennete, enfin tout un ensemble serieux, triste ou riant, selon la
+nature du terrain, mais jamais dispose pour les grandes emotions ou les
+vives impressions exterieures. Peu de gout, et plutot, en beaucoup
+d'endroits, une grande repugnance pour le progres. La prudence est
+partout le caractere distinctif du paysan. En Berry, la prudence va
+jusqu'a la mefiance.
+
+Le Berry offre, dans ces deux departements, des contrastes assez
+tranches, sans sortir cependant du caractere general. Il y a la, comme
+dans toutes les etendues de pays un peu considerables, des landes, des
+terres fertiles, des endroits boises, des espaces decouverts et nus:
+partant, des differences dans les types d'habitants, dans leurs gouts,
+dans leurs usages. Je ne me laisserai pas entrainer a une description
+complete, je n'y serais pas competent, et je sortirais des bornes de mon
+sujet, qui est de faire ressortir une sorte de type general, lequel
+resume, je crois, assez bien le caractere de l'ensemble.
+
+Ce resume de la couleur essentielle du Berry, je le prends sous ma main,
+dans le coin que j'habite et dont je ne sors presque plus, dans
+l'ensemble de vallons et de plaines que j'appelle la _vallee Noire_, et
+qui forme geographiquement, en effet, une grande vallee de la surface de
+quarante lieues carrees environ.
+
+Cette vallee, presque toute fertile et touchant a la Marche et au
+Bourbonnais vers le midi, est le point le plus recule de la province et
+le plus central de la France. Ses tendances stationnaires, l'antiquite
+de ses habitudes et la conservation de son vieux langage s'expliquent
+precisement par cette situation. Les routes y sont une invention toute
+moderne; il n'y a pas plus de vingt ans que les transports et les
+voyages s'y font avec facilite, et on ne peut pas dire encore qu'ils s'y
+fassent avec promptitude. Rien n'attire l'etranger chez nous; le voisin
+y vient a peine; aucune ligne de grande communication ne traverse nos
+hameaux et nos villes, et ne les met en rapport avec des gens d'un peu
+loin. Un pays ainsi place se suffit longtemps a lui-meme quand il est
+productif et salubre. Le petit bourgeois s'imagine que sa petite ville
+est la plus belle de l'univers, le paysan estime que nulle part sous le
+ciel ne murit un champ aussi bien cultive que le sien. De la
+l'immobilite de toutes choses. Les vieilles superstitions, les prejuges
+obstines, l'absence d'industrie, l'_arcan_ antique, le travail lent et
+dispendieux des grands boeufs, le manque de bien-etre dont on ne
+s'apercoit pas, parce qu'on ne le connait pas, une certaine fierte a la
+fois grandiose et stupide, un grand fonds d'egoisme, et de la aussi
+certaines vertus et certaine poesie qui sont effacees ailleurs ou
+remplacees par autre chose.
+
+Le travail de la terre absorbe partout le paysan. Il est soutenu, lent
+et penible. Dans notre vallee Noire, on laboure encore a sillons etroits
+et profonds avec des boeufs superbes et une charrue sans roues, la meme
+dont on se servait du temps des Romains. On moissonne encore le ble a la
+faucille, travail ecrasant pour l'homme et dispendieux pour le fermier.
+Les prairies naturelles sont magnifiques, mais insuffisantes pour la
+nourriture des bestiaux, et, par consequent, pour l'engrais de la terre.
+Impossible de faire comprendre au cultivateur berrichon qu'un moindre
+espace de terrain _emblede_ (comme il dit pour emblave) rapporterait le
+triple et le quadruple s'il etait abondamment fume, et que le reste de
+cette terre amaigrie et epuisee fut consacre a des prairies
+artificielles. "Mettre du trefle et de la luzerne la ou le ble peut
+pousser! vous repond-il; ah! ce serait trop dommage!" Il croit que Dieu
+lui a donne cette bonne terre pour n'y semer jamais que du froment,
+c'est pour lui le grain sacre; et y laisser pousser autre chose serait
+une profanation dont le ciel le punirait en frappant son champ de
+sterilite.
+
+Le paysan de la vallee Noire est generalement trapu et ramasse jusqu'a
+l'age de vingt ans. Il grandit tard et n'est completement developpe
+qu'apres l'age ou la conscription s'empare de lui. Il se marie jeune, et
+est repute vieux pour le mariage, tres-vieux a trente ans. Il est grand
+et maigre quand il a atteint toute sa force, et reste maigre, droit et
+fort jusque dans un age tres-avance. Il n'est pas rare de voir
+travailler un homme de quatre-vingts ans, et a soixante ans un ouvrier
+est plus fort et plus soutenu a la peine qu'un jeune homme. Ils ont peu
+d'infirmites, et ne craignent que le passage du chaud au froid. C'est
+ce qu'ils appellent la _sang-glacure_. Aussi redoutent-ils la
+transpiration, et nul n'a droit de dire a un ouvrier d'aller plus vite
+qu'il ne veut. Pourvu qu'il ne s'arrete pas, il a le droit d'aller
+lentement. Personne ne peut exiger qu'il _s'echauffe_. "Voudriez-vous
+donc me faire _echauffer_?" dirait-il. S'il _s'echauffait_, il en
+pourrait mourir.
+
+Il a raison. Nous autres coutumiers d'oisivete physique, nous avons un
+grand besoin de mouvement accidentel, et la transpiration sauverait
+l'homme des villes, dont le sang se glace dans le travail sedentaire. Le
+paysan, habitue a braver l'ardeur du soleil, est affaibli, surmene,
+brise, des qu'il transpire. C'est un etat exceptionnel auquel il faut se
+garder de l'exposer. Il en resulte presque toujours pour lui fluxion de
+poitrine ou rhumatisme aigu, et cette derniere maladie est chez lui
+d'une obstination incroyable. Elle resiste a presque tous les remedes
+qui agissent sur nous.
+
+Le paysan de chez nous, ayant des habitations assez saines en general,
+vivant en bon air, travaillant avec calme et ne manquant presque jamais
+de son vin aigrelet et leger qu'il boit sans eau, serait dans les
+meilleures conditions hygieniques s'il mangeait tous les jours un peu de
+viande. Mais, lui qui fournit de boeufs gras les marches de Poissy, il
+ne mange de la viande que les jours de fete. Beaucoup n'en mangent
+jamais. Sa maigre soupe au beurre, son pain d'orge trop lourd, ses
+legumes farineux, sont une nourriture insuffisante, et ses maladies
+viennent toutes d'epuisement. Apres la fauchaille et la moisson, s'il
+prend _les fievres_, il en a pour des mois entiers. Et alors, pour celui
+qui n'a que ses bras, vient a grands pas la misere.
+
+Les femmes ne connaissent guere le travail. Les enfants en sont mieux
+soignes; mais le menage est aux abois quand le chef de la famille est au
+lit ou pale et tremblotant sur le seuil de sa cabane. Jusqu'au mariage,
+les filles sont pastoures ou servantes dans les metairies et dans les
+villes. Des qu'elles ont une famille, elles ne quittent plus la maison,
+elles font la soupe, filent, tricotent ou rapiecent. Tout cela se fait
+si lentement et si mollement qu'il y a bien du temps perdu, et qu'on
+regrette l'absence d'une industrie qui les occuperait et les
+enrichirait un peu, sans les arracher a leurs occupations domestiques.
+
+Jusqu'au mariage, elles sont assez pimpantes et coquettes; meme les plus
+pauvres savent prendre un certain air les jours de fete. Elles sont
+neanmoins douces et modestes, et, la ou le bourgeois n'a point passe,
+les moeurs sont pures, et patriarcales. Mais le bourgeois, le vieux
+bourgeois surtout, est l'ennemi de ces vertus rustiques. C'est triste a
+dire, mais le proprietaire, celui qu'on appelle encore _le maitre_,
+seduit a peu de _frais_ et impose le deshonneur aux familles par
+l'interet et par la crainte.
+
+Le mariage est la seule grande fete de la vie d'une paysanne. Il y a
+encore ce genereux amour-propre qui consiste a faire manger la
+subsistance d'une annee dans les trois jours de la noce. Cependant les
+ceremonies etranges de cette solennite tendent a se perdre. J'ai vu
+finir celle des _livrees_, qui se faisait la veille du mariage et qui
+avait une couleur bien particuliere. Je l'ai racontee quelque part,
+ainsi que celle du _chou_, qui se fait le lendemain de la noce; mais,
+cette derniere etant encore en vigueur, je crois devoir y revenir ici.
+
+Ce jour-la, les noceux quittent la maison avec les maries et la musique;
+on s'en va en cortege arracher dans quelque jardin le plus beau chou
+qu'on puisse trouver. Cette operation dure au moins une heure. Les
+anciens se forment en conseil autour des legumes soumis a la discussion
+qui precede le choix definitif: ils se font passer, de nez a nez, une
+immense paire de lunettes grotesques, ils se tiennent de longs discours,
+ils dissertent, ils consultent, ils se disent a l'oreille des paroles
+mysterieuses, ils se prennent le menton ou se grattent la tete comme
+pour mediter; enfin ils jouent une sorte de comedie a laquelle doit se
+preter quiconque a de l'esprit et de l'usage parmi les graves parents et
+invites de la noce.
+
+Enfin le choix est fait. On dresse des cordes qu'on attache au pied du
+chou dans tous les sens. Un pretendu geometre ou necromant (c'est tout
+un dans les idees de l'assistance) apporte une maniere de compas, une
+regle, un niveau, et dessine je ne sais quels plans cabalistiques autour
+de la plante consacree. Les fusils et les pistolets donnent le signal.
+La vielle grince, la musette braille; chacun tire la corde de son cote,
+et enfin, apres bien des hesitations et des efforts simules, le chou est
+extrait de la terre et plante dans une grande corbeille avec des fleurs,
+des rubans, des banderoles et des fruits. Le tout est mis sur une
+civiere que quatre hommes des plus vigoureux soulevent et vont emporter
+au domicile conjugal.
+
+Mais alors apparait tout a coup un couple effrayant, bizarre,
+qu'accompagnent les cris et les huees des chiens effrayes et des enfants
+moqueurs. Ce sont deux garcons dont l'un est habille en femme. C'est le
+_jardinier_ et la _jardiniere_. Le mari est le plus sale des deux. C'est
+le vice qui est cense l'avoir avili; la femme n'est que malheureuse et
+degradee par les desordres de son epoux. Ils se disent preposes a la
+garde et a la culture du chou sacre.
+
+"Le mari porte diverses qualifications qui toutes ont un sens. On
+l'appelle indifferemment le _pailloux_, parce qu'il est parfois coiffe
+d'une perruque de paille et qu'il se rembourre le corps de bosses de
+paille, sous sa blouse; le _peilloux_, parce qu'il est couvert de
+_peilles_ (guenilles, en vieux francais; Rabelais dit _peilleroux_ et
+_coqueteux_ quand il parle des mendiants); enfin le _paien_, ce qui est
+plus significatif encore.
+
+"Il arrive le visage barbouille de suie et de lie de vin, quelquefois
+couronne de pampres comme un Silene antique, ou affuble d'un masque
+grotesque. Une tasse ebrechee ou un vieux sabot pendu a sa ceinture lui
+sert a demander l'aumone du vin. Personne ne la lui refuse, et il feint
+de boire immoderement, puis il repand le vin par terre, en signe de
+libation, a chaque pas.
+
+"Il tombe, il se roule dans la boue, il affecte d'etre en proie a
+l'ivresse la plus honteuse. Sa pauvre _femme_ court apres lui, le
+ramasse, appelle au secours, arrache les cheveux de chanvre qui sortent
+en meches herissees de sa cornette immonde, pleure sur l'abjection de
+son mari, et lui fait des reproches pathetiques.
+
+"Tel est le role de la jardiniere, et ses lamentations durent pendant
+toute la comedie. Car c'est une veritable comedie libre, improvisee,
+jouee en plein air, sur les chemins, a travers champs, alimentee par
+tous les incidents fortuits de la promenade, et a laquelle tout le monde
+prend part, gens de la noce et du dehors, hotes des maisons et passants
+des chemins, durant une grande partie de la journee. Le theme est
+invariable, mais on brode a l'infini sur ce theme, et c'est la qu'il
+faut voir l'instinct mimique, la faconde de sang-froid, l'esprit de
+repartie et meme l'eloquence naturelle de nos paysans.
+
+"Le role de la jardiniere est ordinairement confie a un homme mince,
+imberbe et a teint frais, qui sait donner une grande verite a son
+personnage et jouer le desespoir burlesque avec assez de naturel pour
+qu'on en soit egaye et attriste en meme temps, comme d'un fait reel.
+
+"Apres que le malheur de la _femme_ est constate par ses plaintes, les
+jeunes gens de la noce l'engagent a laisser la son ivrogne de mari et a
+se divertir avec eux. Ils lui offrent le bras et l'entrainent. Peu a peu
+elle s'abandonne, s'egaye, se met a courir tantot avec l'un, tantot avec
+l'autre, prenant des allures devergondees. Ceci est une _moralite_.
+L'inconduite du mari provoque celle de la femme.
+
+"Le _paien_ se reveille alors de son ivresse. Il cherche des yeux sa
+compagne, s'arme d'une corde et d'un baton et court apres elle. On le
+fait courir, on se cache, on passe la _paienne_ de l'un a l'autre, on
+essaye de distraire et de tromper le jaloux. Enfin, il rejoint son
+infidele et veut la battre; mais tout le monde s'interpose. _Ne la
+battez pas, ne battez jamais votre femme_! est la formule qui se repete
+a satiete dans ces scenes.
+
+"Il y a dans tout cela un enseignement naif, grossier meme, qui sent
+fort son moyen age, mais qui fait toujours impression sur les
+assistants. Le paien effraye et degoute les jeunes filles qu'il poursuit
+et feint de vouloir embrasser; c'est de la comedie de moeurs a l'etat le
+plus elementaire, mais aussi le plus frappant.
+
+"Mais pourquoi ce personnage repoussant doit-il, le premier, porter la
+main sur le chou des qu'il est replante dans la corbeille? Ce chou sacre
+est l'embleme de la fecondite matrimoniale; mais cet ivrogne, ce
+vicieux, ce paien, quel est-il? Sans doute il y a la un mystere
+anterieur au christianisme, la tradition de quelque bacchanale antique.
+Peut-etre ce jardinier n'est-il pas moins que le dieu des jardins en
+personne, a qui l'antiquite rendait un culte serieux sous des formes
+obscenes. En passant par le christianisme primitif, cette representation
+est devenue une sorte de _mystere, sotie_ ou _moralite_, comme on en
+jouait dans toutes les fetes[1]."
+
+Quoi qu'il en soit, le chou est porte au logis des maries et plante de
+la main du paien sur le plus haut du toit. On l'arrose de vin, et on le
+laisse la jusqu'a ce que l'orage l'emporte; mais il y reste quelquefois
+assez longtemps pour qu'en le voyant verdir ou se secher, on puisse
+tirer des inductions sur la fecondite ou la sterilite promise a la
+famille.
+
+[Note 1: _La Mare au diable_.]
+
+Apres le chou, on danse et on mange encore jusqu'a la nuit.
+
+La danse est uniformement l'antique bourree, a quatre, a six ou a huit.
+C'est un mouvement doux chez les femmes, accentue chez les hommes,
+tres-monotone, toujours en avant et en arriere, entrecoupe d'une sorte
+de chasse croise. C'est quasi impossible a danser, si l'on n'est pas ne
+ou transplante depuis longtemps en Berry. La difficulte, dont on ne se
+rend pas compte d'abord, vient du sans-gene des menetriers, qui vous
+volent, quand il leur plait, une demi-mesure; alors, il faut reprendre
+le pas en l'air pour rattraper la mesure. Les paysans le font
+instinctivement et sans jamais se derouter.
+
+La cornemuse a petit ou a grand bourdon est un instrument barbare, et
+cependant fort interessant. Prive de demi-tons accidentels, n'ayant
+juste que la gamme majeure, il serait un obstacle invincible entre les
+mains d'un musicien. Mais le musicien naturel, le cornemuseux du Berry
+(forme presque toujours en Bourbonnais) sait tirer de cette impuissance
+de son instrument un parti inconcevable. Il joue tout ce qu'il entend;
+majeur ou mineur, rien ne l'embarrasse. Il en resulte des aberrations
+musicales qui font souvent saigner les oreilles, mais qui parfois aussi
+frappent de respect et d'admiration par l'habilete, l'originalite, la
+beaute des modulations ou des interpretations. On est tente alors de se
+demander si cette violation hardie des regles n'est pas seulement la
+violation heureuse de nos habitudes, et si la musique, comme la langue,
+n'est pas quelque chose a cote et meme en dehors de tout ce que nous
+avons invente et consacre.
+
+Apres la danse, le mariage, la fete, voici la derniere solennite: la
+mort, la sepulture. Dans un large chemin pierreux, borde de tetaux
+sinistres denudes par l'hiver, par une journee de gelee claire et
+froide, vous rencontrez quelquefois un char rustique traine par quatre
+jeunes taureaux nouvellement lies au joug. C'est le corbillard du
+paysan. Ses fils conduisent l'attelage, l'aiguillon releve, le chapeau a
+la main. De chaque cote viennent les femmes, couvertes, en signe de
+deuil, de leurs grandes mantes gros bleu, avec le capuchon sur la tete.
+Elles portent des cierges. Au prochain carrefour, on s'arretera pour
+deposer, au pied de la grande croix de bois qui marque ces rencontres de
+quatre voies, une petite croix grossierement taillee dans un copeau. A
+chaque carrefour, meme ceremonie. Cet embleme depose et plante autour
+de l'embleme du salut est l'hommage rendu par le mort qui fait sa
+derniere course a travers la campagne pour gagner son dernier gite.
+C'est par la qu'il se recommande aux prieres des passants. Il n'est pas
+de croix de carrefour qui ne soit entouree de ces petites croix des
+funerailles. Elles y restent jusqu'a ce qu'elles tombent en poussiere ou
+que les troupeaux, moins respectueux que les enfants qui jouent autour
+sans y toucher, les aient dispersees et brisees sous leurs pieds. Quand
+le cortege d'enterrement arrive la, on rallume les cierges, on
+s'agenouille, on psalmodie une priere, on jette de l'eau benite sur le
+cercueil, et on se remet en route dans un profond silence. Nulle part je
+n'ai vu l'appareil de la mort plus grand, plus austere et plus religieux
+dans son humble simplicite.
+
+Lorsque le christianisme s'introduisit dans les campagnes de la vieille
+France, il n'y put vaincre le paganisme qu'en donnant droit de cite dans
+son culte a diverses ceremonies antiques pour lesquelles les paysans
+avaient un attachement invincible. Tels furent les honneurs rendus aux
+images et aux statuettes des saints placees dans certains carrefours, ou
+sous la voute de certaines fontaines lustrales, ou lavoirs publics. Nous
+voyons, aux premiers temps du christianisme, des Peres de l'Eglise
+s'elever avec eloquence contre la coutume idolatrique d'orner de fleurs
+et d'offrandes les statues des dieux. Plus spiritualistes que ne l'est
+notre epoque, ils veulent qu'on adore le vrai Dieu en esprit et en
+verite. Ils proscrivent les temoignages exterieurs; ils voudraient
+detruire radicalement le materialisme de l'ancien monde.
+
+Mais avec le peuple attache au passe il faut toujours transiger. Il est
+plus facile de changer le nom d'une croyance que de la detruire. On
+apporte une foi nouvelle, mais il faut se servir des anciens temples, et
+consacrer de nouveau les vieux autels. C'est ainsi qu'en beaucoup
+d'endroits les pierres druidiques ont traverse la domination romaine et
+la domination franque, le polytheisme et le christianisme primitif, sans
+cesser d'etre des objets de veneration, et le siege d'un culte
+particulier assez mysterieux, qui cache ses tendances cabalistiques
+sous les apparences de la religion officielle.
+
+Ce qu'on eut le plus difficilement extirpe de l'ame du paysan, c'est
+certainement le culte du dieu Terme. Sans metaphore et sans epigramme,
+le culte de la borne est invinciblement lie aux eternelles
+preoccupations de l'homme dont la vie se renferme dans d'etroites
+limites materielles. Son champ, son pre, sa terre, voila son monde.
+C'est par la qu'il se sent affranchi de l'antique servage. C'est sur ce
+coin du sol qu'il se croit maitre, parce qu'il s'y sent libre
+relativement, et ne releve que de lui-meme. Cette pierre qui marque le
+sillon ou commence pour le voisin son empire, c'est un symbole bien plus
+qu'une barriere, c'est presque un dieu, c'est un objet sacre.
+
+Dans nos campagnes du centre, ou les vieux us regnent peut-etre plus
+qu'ailleurs, le respect de la propriete ne va pas tout seul, et les
+paysans ont recours, les uns contre les autres, a la religion du passe,
+beaucoup plus qu'au principe de l'equite publique. On ne se gene pas
+beaucoup pour reculer tous les ans d'un sillon la limite de son champ
+sur celui du voisin inattentif. Mais ce qu'on deplace ainsi, c'est une
+pierre quelconque, que l'on met en evidence, et qu'au besoin on pourra
+dire soulevee la par le hasard. Un jour ou le proprietaire lese
+s'apercoit qu'on a gagne dix sillons sur sa terre; il s'inquiete, il se
+plaint, il invoque le souvenir de ses autres _jouxtans_ (on appelle
+encore la borne du nom latin de _jus droit_; les enfants s'en servent
+meme dans leurs jeux pour designer le but conventionnel). Alors, quand
+le reclamant a assemble les arbitres, on signale la fraude et on cherche
+la borne veritable, l'ancien terme qu'a moins d'un sacrilege en lui-meme
+beaucoup plus redoutable que la fraude, le delinquant n'a pu se
+permettre d'enlever. Il est bien rare qu'on ne le retrouve pas. C'est
+une plus grosse pierre que toutes les autres, enfoncee a une assez
+grande profondeur pour que le socle de la charrue n'ait pu la soulever.
+Cette pierre brute, c'est le dieu antique. Pour l'arracher de sa base,
+il eut fallu deux choses: une audace de scepticisme dont la mauvaise foi
+elle-meme ne se sent pas souvent capable, et un travail particulier qui
+eut rendu la trahison evidente; il eut fallu venir la nuit, avec
+d'autres instruments que la charrue, choisir le temps ou la terre est
+en jachere, et ou le ble arrache et foule, le sillon interrompu, ne
+peuvent pas laisser de traces revelatrices. Enfin, c'est parfois un rude
+ouvrage: la pierre est lourde, il faut la transporter et la transplanter
+plus loin, au risque de ne pouvoir en venir a bout tout seul. Il faut un
+ou plusieurs complices. On ne s'expose guere a cela pour un ou plusieurs
+sillons de plus.
+
+Quand l'expertise est faite, quand chacun, ayant donne sa voix, declare
+que la doit etre le _jus_ primitif, on creuse un peu, et on retrouve le
+dieu disparu sous l'exhaussement progressif du sol. Le faux dieu est
+brise, et la limite est de nouveau signalee et consacree. Le fraudeur en
+est quitte pour dire qu'il s'etait trompe, qu'une grosse pierre emportee
+peu a peu par le travail du labourage a cause sa meprise, et qu'il
+regrette de n'avoir pas ete averti plus tot. Cela laisse bien quelques
+doutes, mais il n'a pas touche aux vrai _jus_, il n'est pas deshonore.
+
+En general, le _jus_ sort de terre de quelques centimetres, et, le
+dimanche des Rameaux, il recoit l'hommage du buis benit, comme celui des
+Romains recevait un collier ou une couronne de feuillage.
+
+Les eaux lustrales, d'origine hebraique, paienne, indoue, universelle
+probablement, recoivent aussi chaque annee des honneurs et de nouvelles
+consecrations religieuses. Elles guerissent diverses sortes de maux, et
+principalement les plaies, paralysies et autres _estropiaisons_. Les
+infirmes y plongent leurs membres malades au moment de la benediction du
+pretre; les fievreux boivent volontiers au meme courant. La foi purifie
+tout.
+
+Cette tolerance du clerge rustique pour les anciennes superstitions
+paiennes ne devrait pas etre trop encouragee par le haut clerge. Elle
+est contraire a l'esprit du veritable christianisme, et beaucoup
+d'excellents pretres, tres-orthodoxes, souffrent de voir leurs
+paroissiens materialiser a ce point l'effet des benedictions de
+l'Eglise. J'en causais, il y a quelques annees, avec un cure meridional
+qui ne se plaisait pas autant que moi a retrouver et a ressaisir dans
+les coutumes religieuses de notre epoque les traces mal effacees des
+religions antiques. "Quand j'entrai dans ma premiere cure, me disait-il,
+je vis le sacristain tirer d'un bahut de petits monstres fort
+indecents, en bois grossierement equarri, qu'il pretendait me faire
+benir. C'etait l'ouvrage d'un charron de la paroisse, qui les avait
+fabriques a l'instar d'anciens pretendus bons saints reputes souverains
+pour toute sorte de maux physiques. Ces modeles avaient ete certainement
+des figures de demons du moyen age, qui eux-memes n'etaient que le
+souvenir traditionnel des dieux obscenes du paganisme. Mon predecesseur
+avait eu le courage de les jeter dans le feu de sa cuisine; mais, depuis
+ce moment, une maladie endemique avait decime la commune, et, sans nul
+doute, selon mes ouailles credules, la destruction des idoles etait la
+cause du fleau; aussi le charron s'etait-il fait fort d'en tailler de
+tout pareils qui seraient aussi bons quand on les aurait benits et
+promenes a la suite du saint sacrement. Je me refusai absolument a
+commettre cette profanation, et, prenant les nouveaux saints, je fis
+comme mon predecesseur, je les brulai; mais je faillis payer cette
+hardiesse de ma vie: mes paroissiens s'ameuterent contre moi, et je fus
+oblige de transiger. Je fis venir de nouveaux saints, des figures
+quelconques, un peu moins laides et beaucoup plus honnetes, que je dus
+benir et permettre d'honorer sous les noms des anciens protecteurs de la
+paroisse; je vis bientot que le culte des paysans est completement
+idolatrique, et que leur hommage ne s'adresse pas plus a l'Etre
+spirituel dont les figures personnifient le souvenir, que leur croyance
+n'a pour objet les celestes bienheureux. C'est a la figure meme, c'est a
+la pierre ou au bois faconne qu'ils croient, c'est l'idole qu'ils
+saluent et qu'ils prient. Mes nouveaux saints n'eurent jamais de credit
+sur mon troupeau. Ils n'etaient pas _bons_, ils ne guerissaient pas. Je
+ne pus jamais faire comprendre qu'aucune image n'est douee de vertu
+miraculeuse dans le sens materiel que la superstition y attache. Le
+conseil de fabrique me savait tres-mauvais gre de ne pas speculer sur la
+credulite populaire."
+
+Ce cure n'est pas le seul a qui j'aie vu deplorer le materialisme de la
+religion du paysan. Plusieurs defendent d'employer le buis benit au coin
+des champs comme preservatif de la grele, et de faire des pelerinages
+pour la guerison des betes; mais on ne les ecoute guere, on les trompe
+meme. On extorque leurs benedictions comme douees d'un charme magique,
+en leur signalant un but qui n'est pas le veritable. On mele volontiers
+des objets benits aux malefices, ou, sous des noms mysterieux, des
+divinites etrangeres au christianisme sont invoquees tout bas. Le
+sorcier des campagnes a, dans l'esprit, un singulier melange de crainte
+de Dieu et de soumission au diable, dont nous parlerons peut-etre dans
+l'occasion.
+
+Disons, en passant, que le remegeux et la remegeuse sont parfois des
+etres fort extraordinaires, soit par la puissance magnetique dont les
+investit la foi de leur clientele, soit par la connaissance de certains
+remedes fort simples que le paysan accepte d'eux, et qu'il ne croirait
+pas efficaces venant d'un medecin veritable. La science toute nue ne
+persuade pas ces esprits avides de merveilles; ils meprisent ce qui est
+acquis par l'etude et l'experience; il leur faut du fantastique, des
+paroles incomprehensibles, de la mise en scene. Certaine vieille
+sibylle, prononcant ses formules d'un air inspire, frappe l'imagination
+du malade, et, pour peu qu'elle explique avec bonheur une medication
+rationnelle, elle obtient des parents et des amis qui le soignent ce que
+le medecin n'obtient presque jamais: que ses prescriptions soient
+observees.
+
+Sans doute, la surveillance de l'Etat fait bien de proscrire et de
+poursuivre l'exercice de la medecine illegale, car, dans un nombre
+infini de cas, les remegeux administrent de veritables poisons.
+Quelques-uns cependant operent des cures trop nombreuses et trop
+certaines pour qu'il ne soit pas a desirer de voir l'Etat leur accorder
+quelque attention. La tradition, le hasard de certaines aptitudes
+naturelles, peuvent les rendre possesseurs de decouvertes qui echappent
+a la science, et qui meurent avec eux. Les empecher d'exercer n'est que
+sagesse et justice, mais eprouver la vertu de leurs pretendus secrets et
+les leur acheter, s'il y a lieu, ce ne serait pas la une recherche
+oiseuse ni une largesse inutile.
+
+En dehors de la superstition, le paysan a partout des coutumes locales
+dont l'origine est fort difficile a retrouver. Le nombre en est si
+grand, que nous ne saurions les classer avec ordre; nous en prendrons
+quelques-unes au hasard.
+
+Une des plus curieuses est la ceremonie des _livrees de noces_, qui
+varie en France selon les provinces, et qui a ete supprimee en Berry
+depuis une dizaine d'annees, a la suite d'accidents graves. Dans un
+endroit precedent, nous avons raconte la ceremonie toute paienne du
+chou, qui est encore en vigueur dans notre vallee Noire: c'est la
+consecration du lendemain des noces. Celle des livrees etait la
+consecration de la veille; elle est fort longue et compliquee, c'est
+tout un drame poetique et naif qui se jouait autour et au sein de la
+demeure de l'epousee.
+
+C'est le soir, a l'heure du souper de la famille. Mais il n'y a point de
+souper prepare; ce soir-la, chez la fiancee. Les tables sont rangees
+contre le mur, la nappe est cachee, le foyer est vide et glace, quelque
+temps qu'il fasse. On a ferme avec un soin extreme et barricade d'une
+maniere formidable a l'interieur toutes les _huisseries_, portes,
+fenetres, lucarne de grenier, soupirail de cave, quand, par hasard, la
+maison a une cave. Personne n'entrera sans la volonte de la fiancee, ou
+sans une lutte serieuse, un veritable siege; ses parents, ses amis, ses
+voisins, tout son _parti_ est autour d'elle; on attend la priere ou
+l'assaut du fiance.
+
+Le _jeune marie_,--on ne dit jamais autrement, quel que soit son age,
+et, en fait, c'est, chez nous, presque toujours un garconnet a qui le
+poil follet voltige encore au menton,--vient la avec son monde, ses
+amis, parents et voisins, son _parti_ en un mot. Pres de lui, ce porteur
+de thyrse fleuri et enrubane, c'est un expert porte-broche, car, sous
+ces feuillages, il y a une oie embrochee qui fait tout l'objet de la
+ceremonie; autour de lui sont les porteurs de presents et les chanteurs
+_fins_, c'est-a-dire habiles et savants, qui vont avoir maille a partir
+avec ceux de la mariee.
+
+Le marie s'annonce par une decharge de coups de feu; puis, apres qu'on a
+bien cherche, mais inutilement, un moyen de s'introduire dans la place
+par surprise, on frappe.--Qui va la?--Ce sont de pauvres pelerins bien
+fatigues ou des chasseurs egares qui demandent place au foyer de la
+maison.--On leur repond que le foyer est eteint, et qu'il n'y a pas
+place pour eux a table; on les injure, on les traite de malfaiteurs et
+de mauvaises gens, sans feu ni lieu; on parlemente longtemps; le
+dialogue, toujours pittoresque, est parfois rempli d'esprit et meme de
+poesie; enfin on leur conseille de chanter pour se desennuyer, ou pour
+se rechauffer si c'est une nuit d'hiver, mais a condition qu'on chantera
+quelque chose d'inconnu a la compagnie qui, du dedans, les ecoute.
+
+Alors, une lutte lyrique commence entre les chanteurs du marie et ceux
+de la mariee, car elle aussi a ses _chanteux fins_, et, de plus, ses
+chanteuses expertes, matrones a la voix chevrotante, a qui l'on n'en
+impose point en donnant du vieux pour du neuf. Si l'on connait, au
+dedans, la chanson du dehors, on l'interrompt des le premier vers en
+chantant la second, et vite, il faut passer a une autre. Trois heures
+peuvent fort bien s'ecouler, au vent et a la pluie, avant que le parti
+du marie ait pu achever un seul couplet, tant est riche le repertoire
+des chansons berrichonnes, tant la memoire des beaux chanteurs est
+ornee; chaque replique victorieuse du dedans est accompagnee de grands
+eclats de rire d'un cote, de maledictions de l'autre. Enfin l'un des
+partis est vaincu, et l'on passe a la chanson des noces:
+
+ Ouvrez la porte, ouvrez,
+ Mariee, ma mignonne!
+ J'ons de beaux rubans a vous presenter.
+ Helas! ma mie, laissez-nous entrer.
+
+A quoi les femmes repondent en fausset:
+
+ Mon pere est en chagrin,
+ Ma mere en grand' tristesse;
+ Moi, je suis une fille de trop grand prix
+ Pour ouvrir ma porte a ces heures-ci.
+
+Si les paroles sont naives et la versification par trop libre, en
+revanche l'air est magnifique dans sa solennite simple et large. Il faut
+chanter dehors autant de couplets, et nommer chaque fois autant d'objets
+differents, au troisieme vers, qu'il y a de cadeaux de noces.
+
+Ces cadeaux du marie sont ce qu'on appelle les _livrees_. Il faut
+annoncer jusqu'au _cent d'epingles_ oblige qui fait partie de cette
+modeste corbeille de mariage a quoi la mariee incorruptible fait
+repondre invariablement que son pere est en chagrin, sa mere en grande
+tristesse, et qu'elle n'ouvre point sa porte a pareille heure.
+
+Enfin arrive le couplet final, ou il est dit: _J'ons un beau mari a vous
+presenter_, et la porte s'ouvre; mais c'est le signal d'une melee
+etrange: le marie doit prendre possession du foyer domestique; il doit
+planter la broche et allumer le feu; le parti de la mariee s'y oppose,
+et ne cedera qu'a la force; les femmes se refugient avec les vieillards
+sur les bancs et sur les tables; les enfants, effrayes, se cachent
+dessous, les chiens hurlent, les fusils partent, c'est un combat sans
+colere, sans coups ni blessures volontaires, mais ou le point d'honneur
+est pris assez au serieux pour que chacun y deploie toute sa vigueur et
+toute sa volonte, si bien qu'a force de se pousser, de s'etreindre, de
+se tordre la broche entre les mains, j'ai vu peu de noces ou il n'y eut
+quelqu'un d'ecloppe, au moment ou le marie reussissait a allumer une
+poignee de paille dans la cheminee, ou l'oie, dechiquetee dans le
+combat, prenait enfin possession de l'atre.
+
+Un jour, la scene fut ensanglantee par un accident serieux. Un des
+convies fut litteralement embroche dans la bataille. Des lors, la
+ceremonie tomba en desuetude; on fut d'accord sur tous les points de la
+supprimer, et nous avons vu la derniere il y a dix ans. On eut pu se
+borner a supprimer la bataille; mais, la conquete du foyer etant le but
+symbolique de l'affaire, on jugea que le reste n'aurait plus de sens. Je
+regrette pourtant les chansons a la porte, et la belle melodie de:
+_Ouvrez la porte, ouvrez!_ qui, n'ayant plus d'emploi, se perdra.
+
+Apres la broche plantee, venait pour le marie une derniere epreuve: on
+asseyait trois jeunes filles avec la mariee sur un banc, on les couvrait
+d'un drap, et, sans les toucher autrement qu'avec une petite baguette,
+le marie devait, du premier coup d'oeil, deviner et designer sa femme;
+lorsqu'il se trompait, il etait condamne a ne pas danser avec elle de
+toute la soiree; car, ensuite, venaient le bal, le souper, et des
+chansons jusqu'au jour. Une noce comportait trois jours et trois nuits
+de joie et bombance, sans desemparer d'une heure.
+
+La _gerbaude_ est une ceremonie agricole que l'auteur de cet article a
+mise sur la scene tres-fidelement; mais ce que le theatre ne saurait
+reproduire, c'est la majeste du cadre, c'est la montagne de gerbes qui
+arrive solennellement, trainee par trois paires de boeufs enormes, tout
+ornee de fleurs, de fruits et de beaux enfants perches au sommet des
+dernieres gerbes. C'est parfois un tableau qui se compose comme pour
+l'oeil des artistes. Tout cela est si beau par soi-meme: les grands
+ruminants a l'oeil fier et calme, la moisson ruisselante, les fleurs
+souriant sur les epis, et, plus que tout cela, les enfants blonds comme
+les gerbes, comme les boeufs, comme la terre couverte de son chaume, car
+tout est colore harmonieusement dans ces chaudes journees ou le ciel
+lui-meme est tout d'or et d'ambre a l'approche du soir.
+
+Avant le depart du charroi de gerbaude, on entend planer d'horizon en
+horizon une grande clameur dont le voyageur s'etonne. Il regarde, il
+voit des bandes de moissonneurs et de glaneuses s'elancer, les bras
+leves vers le ciel et rugissant de triomphe, vers le chargeur qui leve
+vers le ciel aussi la derniere gerbe avant de la placer sur le faite du
+char. Il semble que cette population de travailleurs se rue sur lui
+pour lui arracher la gerbe; on croit qu'on va assister a une bataille
+furieuse, inique, de tous contre un seul; mais loin de la! c'est une
+acclamation de joie et d'amitie; c'est une benediction enthousiaste et
+fraternelle.
+
+Pauvres paysans, vous avez du beau et du bon quand meme!
+
+
+
+
+II
+
+LES VISIONS DE LA NUIT DANS LES CAMPAGNES
+
+
+Vous dire que je m'en moque serait mentir. Je n'en ai jamais eu, c'est
+vrai: j'ai parcouru la campagne a toutes les heures de la nuit, seul ou
+en compagnie de grands poltrons, et, sauf quelques meteores inoffensifs,
+quelques vieux arbres phosphorescents et autres phenomenes qui ne
+rendaient pas fort lugubre l'aspect de la nature, je n'ai jamais eu le
+plaisir de rencontrer un objet fantastique et de pouvoir raconter a
+personne, comme temoin oculaire, la moindre histoire de revenant.
+
+Eh bien, cependant je ne suis pas de ceux qui disent en presence des
+superstitions rustiques: _mensonge, imbecillite, vision de la peur_; je
+dis phenomene de vision, ou phenomene exterieur insolite et incompris.
+Je ne crois pour cela ni aux sorciers ni aux prodiges. Ces contes de
+sorciers, ces explications fantastiques donnees aux pretendus prodiges
+de la nuit, c'est le poeme des imaginations champetres. Mais le fait
+existe, le fait s'accomplit, qu'il soit un fantome dans l'air ou
+seulement dans l'oeil qui le percoit, c'est un objet tout aussi
+reellement et logiquement produit que la reflexion d'une figure dans un
+miroir.
+
+Les aberrations des sens sont-elles explicables? ont-elles ete
+expliquees? Je sais qu'elles ont ete constatees, voila tout: mais il est
+tres-faux de dire et de croire qu'elles sont uniquement l'ouvrage de la
+peur. Cela peut etre vrai en beaucoup d'occasions; mais il y a des
+exceptions irrecusables. Des hommes de sang-froid, d'un courage naturel
+eprouve, et places dans des circonstances ou rien ne semblait agir sur
+leur imagination, meme des hommes eclaires, savants, illustres, ont eu
+des apparitions qui n'ont trouble ni leur jugement ni leur sante, et
+dont cependant il n'a pas dependu d'eux tous de ne pas se sentir
+affectes plus ou moins apres coup.
+
+Parmi grand nombre d'interessants ouvrages publies sur ce sujet, il
+faut noter celui du docteur Brierre de Boismont, qui analyse aussi bien
+que possible les causes de l'hallucination. Je n'apporterai apres ces
+travaux serieux qu'une seule observation utile a enregistrer, c'est que
+l'homme qui vit le plus pres de la nature, le sauvage, et apres lui le
+paysan, sont plus disposes et plus sujets que les hommes des autres
+classes aux phenomenes de l'hallucination. Sans doute, l'ignorance et la
+superstition les forcent a prendre pour des prodiges surnaturels ces
+simples aberrations de leurs sens; mais ce n'est pas toujours
+l'imagination qui les produit, je le repete; elle ne fait le plus
+souvent que les expliquer a sa guise.
+
+Dira-t-on que l'education premiere, les contes de la veillee, les recits
+effrayants de la nourrice et de la grand'mere disposent les enfants et
+meme les hommes a eprouver ce phenomene? Je le veux bien. Dira-t-on
+encore que les plus simples notions de physique elementaire et un peu de
+moquerie voltairienne en purgeraient aisement les campagnes? Cela est
+moins certain. L'aspect continuel de la campagne, l'air qu'il respire a
+toute heure, les tableaux varies que la nature deroule sous ses yeux, et
+qui se modifient a chaque instant dans la succession des variations
+atmospheriques, ce sont la pour l'homme rustique des conditions
+particulieres d'existence intellectuelle et physiologique; elles font de
+lui un etre plus primitif, plus normal peut-etre, plus lie au sol, plus
+confondu avec les elements de la creation que nous ne le sommes quand la
+culture des idees nous a separes, pour ainsi dire, du ciel et de la
+terre, en nous faisant une vie factice enfermee dans le moellon des
+habitations bien closes. Meme dans sa hutte ou dans sa chaumiere, le
+sauvage ou le paysan vit encore dans le nuage, dans l'eclair et le vent
+qui enveloppent ces fragiles demeures. Il y a sur l'Adriatique des
+pecheurs qui ne connaissent pas l'abri d'un toit; ils dorment dans leur
+barque, couverts d'une natte, la face eclairee par les etoiles, la barbe
+caressee par la brise, le corps sans cesse berce par le flot. Il y a des
+colporteurs, des bohemiens, des conducteurs de bestiaux qui dorment
+toujours en plein air, comme les Indiens de l'Amerique du Nord. Certes,
+le sang de ces hommes-la circule autrement que le notre; leurs nerfs ont
+un equilibre different; leurs pensees, un autre cours; leurs sensations
+une autre maniere de se produire. Interrogez-les, il n'en est pas un qui
+n'ait vu des prodiges, des apparitions, des scenes de nuit etranges,
+inexplicables. Il en est parmi eux de tres-braves, de tres-raisonnables,
+de tres-sinceres, et ce ne sont pas les moins hallucines. Lisez toutes
+les observations recueillies a cet egard, vous y verrez, par une foule
+de faits curieux et bien observes, que l'hallucination est compatible
+avec le plein exercice de la raison.
+
+C'est un etat maladif du cerveau; cependant il est presque toujours
+possible d'en pressentir la cause physique ou morale dans une
+perturbation de l'ame ou du corps; mais elle est quelquefois inattendue
+et mysterieuse au point de surprendre et de troubler un instant les
+esprits les plus fermes.
+
+Chez les paysans, elle se produit si souvent, qu'elle semble presque une
+loi reguliere de leur organisation. Elle les effraye autrement que nous.
+Notre grande terreur, a nous autres, quand le cauchemar ou la fievre
+nous presentent leurs fantomes, c'est de perdre la raison, et plus nous
+sommes certains d'etre la proie d'un songe, plus nous nous affectons de
+ne pouvoir nous y soustraire par un simple effort de la volonte. On a vu
+des gens devenir fous par la crainte de l'etre. Les paysans n'ont pas
+cette angoisse; ils croient avoir vu des objets reels; ils en ont
+grand'peur; mais la conscience de leur lucidite n'etant point ebranlee,
+l'hallucination est certainement moins dangereuse pour eux que pour
+nous. L'hallucination n'est, d'ailleurs, pas la seule cause de mon
+penchant a admettre, jusqu'a un certain point, les visions de la nuit.
+Je crois qu'il y a une foule de petits phenomenes nocturnes, explosions
+ou incandescences de gaz, condensations de vapeurs, bruits souterrains,
+spectres celestes, petits aerolithes, habitudes bizarres et inobservees,
+aberrations meme chez les animaux, que sais-je? des affinites
+mysterieuses ou des perturbations brusques des habitudes de la nature,
+que les savants observent par hasard et que les paysans, dans leur
+contact perpetuel avec les elements, signalent a chaque instant sans
+pouvoir les expliquer.
+
+Par exemple, que pensez-vous de cette croyance aux _meneurs de loups_?
+Elle est de tous les pays, je crois, et elle est repandue dans toute la
+France. C'est le dernier vestige de la croyance aux lycanthropes. En
+Berry, ou deja les contes que l'on fait a nos petits-enfants ne sont
+plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient
+nos grand'meres, je ne me souviens pas qu'on m'ait jamais parle des
+hommes-loups de l'antiquite et du moyen age. Cependant on s'y sert
+encore du mot de _garou_, qui signifie bien homme-loup, mais on en a
+perdu le vrai sens. Les _meneurs de loups_ ne sont plus les capitaines
+de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour devorer les
+enfants: ce sont des hommes savants et mysterieux, de vieux bucherons,
+ou de malins gardes-chasse qui possedent le _secret_ pour charmer,
+soumettre, apprivoiser et conduire les loups veritables. Je connais
+plusieurs personnes qui ont rencontre, aux premieres clartes de la lune,
+a la croix des quatre chemins, le pere _un tel_ s'en allant tout seul a
+grands pas, et suivi _de plus de trente loups_ (il y en a toujours plus
+de trente, jamais moins, dans la legende). Une nuit, deux personnes, qui
+me l'ont raconte, virent passer dans le bois une grande bande de loups;
+elles en furent effrayees, et monterent sur un arbre, d'ou elles virent
+ces animaux s'arreter a la porte d'une cabane d'un bucheron repute
+sorcier. Ils l'entourerent en poussant des rugissements epouvantables;
+le bucheron sortit, leur parla, se promena au milieu d'eux, et ils se
+disperserent sans lui faire aucun mal. Ceci est une histoire de paysan;
+mais deux personnes riches, et ayant recu une assez bonne education,
+gens de beaucoup de sens et d'habilete dans les affaires, vivant dans le
+voisinage d'une foret, ou elles chassaient fort souvent, m'ont jure,
+_sur l'honneur_, avoir vu, etant ensemble, un vieux garde forestier
+s'arreter a un carrefour ecarte et faire des gestes bizarres. Ces deux
+personnes se cacherent pour l'observer, et virent accourir treize loups,
+dont un enorme alla droit au garde et lui fit des caresses. Celui-ci
+siffla les autres comme on siffle des chiens, et s'enfonca avec eux
+dans l'epaisseur du bois. Les deux temoins de cette scene etrange
+n'oserent l'y suivre, et se retirerent aussi surpris qu'effrayes.
+Avaient-ils ete la proie d'une hallucination? Quand l'hallucination
+s'empare de plusieurs personnes a la fois (et cela arrive fort souvent),
+elle revet un caractere difficile a expliquer, je l'avoue: on l'a
+souvent constatee; on l'appelle hallucination contagieuse. Mais a quoi
+sert d'en savoir le nom, si on en ignore la cause? Cette certaine
+disposition des nerfs et de la circulation du sang, qu'on donne pour
+cause a l'audition ou a la vision d'objets fantastiques, comment
+est-elle simultanee chez plusieurs individus reunis? Je n'en sais rien
+du tout.
+
+Mais pourquoi ne pas admettre qu'un homme qui vit au sein des forets,
+qui peut, a toutes les heures du jour et de la nuit, surprendre et
+observer les moeurs des animaux sauvages, aurait pu decouvrir, par
+hasard, ou par un certain genie d'induction, le moyen de les soumettre
+et de s'en faire aimer? J'irai plus loin: pourquoi n'aurait-il pas un
+certain fluide, sympathique a certaines especes? Nous avons vu, de nos
+jours, de si intrepides et de si habiles dompteurs d'animaux feroces en
+cage, qu'un effort de plus, et on peut admettre la domination de
+certains hommes sur les animaux sauvages en liberte.
+
+Mais pourquoi ces hommes cacheraient-ils leur secret, et ne
+tireraient-ils pas profit et vanite de leur puissance?
+
+Parce que le paysan, en obtenant d'une cause naturelle un effet tout
+aussi naturel, ne croit pas lui-meme qu'il obeit aux lois de la nature.
+Donnez-lui un remede dont vous lui demontrerez simplement l'efficacite,
+il n'y aura aucune confiance; mais joignez-y quelque parole
+incomprehensible en le lui administrant, il en aura la foi. Confiez-lui
+le _secret_ de guerir le rhume avec la racine de guimauve, et dites-lui
+qu'il faut l'administrer apres trois signes cabalistiques, ou apres
+avoir mis un de ses bas a l'envers, il se croira sorcier, tous le
+croiront sorcier a l'endroit du rhume. Il guerira tout le monde par la
+foi autant que par la guimauve, mais il se gardera bien de dire le nom
+de la plante vulgaire qui produit ce miracle. Il en fera un mystere; le
+mystere est son element.
+
+Je ne parlerai pas ici de ce qu'on appelle chez nous et ailleurs le
+_secret_, ce serait une digression qui me menerait trop loin. Je me
+bornerai a dire qu'il y a un _secret_ pour tout, et presque tous les
+paysans un peu graves et experimentes ont le _secret_ de quelque chose,
+sont sorciers par consequent, et croient l'etre. Il y a le secret des
+boeufs, que possedent tous les bons metayers; le secret des vaches, qui
+est celui des bonnes metayeres; le secret des bergeres, pour faire
+foisonner la laine; le secret des potiers, pour empecher les pots de se
+fendre au fond; le secret des cures, qui charment les cloches pour la
+grele; le secret du mal de tete, le secret du mal de ventre, le secret
+de l'entorse et de la foulure; le secret des braconniers, pour faire
+venir le gibier; le secret du feu, pour arreter l'incendie; le secret de
+l'eau, pour retrouver les cadavres des noyes, ou arreter l'inondation;
+que sais-je? Il y a autant de secrets que de fleaux dans la nature, et
+de maladies chez les hommes et les animaux. Le secret passe de pere en
+fils, ou s'achete a prix d'argent. Il n'est jamais trahi. Il ne le sera
+jamais, tant qu'on y croira. Le secret de meneur de loups en est un
+comme un autre, peut-etre.
+
+Une des scenes de la nuit dont la croyance est la plus repandue, c'est
+la chasse fantastique; elle a autant de noms qu'il y a de cantons dans
+l'univers. Chez nous, elle s'appelle la _chasse a baudet_, et affecte
+les bruits aigres et grotesques d'une incommensurable croupe d'anes qui
+braient. On peut se la representer a volonte; mais, dans l'esprit de nos
+paysans, c'est quelque chose que l'on entend et qu'on ne voit pas, c'est
+une hallucination ou un phenomene d'acoustique. J'ai cru l'entendre
+plusieurs fois, et pouvoir l'expliquer de la facon la plus vulgaire.
+Dans les derniers jours de l'automne, quand les grands ouragans
+dispersent les bandes d'oiseaux voyageurs, on entend, dans la nuit,
+l'immense clameur melancolique des grues et des oies sauvages en
+detresse. Mais les paysans, que l'on croit si credules et si peu
+observateurs, ne s'y trompent nullement. Ils savent tres-bien le nom et
+connaissent tres-bien le cri des divers oiseaux etrangers a nos climats
+qui se trouvent perdus et disperses dans les tenebres. La _chasse a
+baudet_ n'est rien de tout cela. Ils l'entendent souvent; moi qui ai
+longtemps vecu et erre comme eux dans la rafale et dans le nuage, je ne
+l'ai jamais rencontree. Quelquefois son passage est signale par
+l'apparition de deux lunes. Mais je n'ai pas de chance, car je n'ai
+jamais vu que la vieille lune que nous connaissons tous.
+
+Le taureau blanc, le veau d'or, le dragon, l'oie, la poule noire, la
+truie blanche, et je ne sais combien d'autres animaux fantastiques,
+gardent, comme l'on sait, en tous pays les tresors caches. A l'heure de
+minuit, le jour de Noel, aussitot que sonne la messe, ces gardiens
+infernaux perdent leur puissance jusqu'au dernier son de la cloche qui
+en annonce la fin. C'est la seule heure dans toute l'annee ou la
+conquete du tresor soit possible. Mais il faut savoir ou il est, et
+avoir le temps d'y creuser et de s'en saisir. Si vous etes surpris dans
+le gouffre a l'_Ite missa est_, il se referme a jamais sur vous; de meme
+que si, en ce moment, vous avez reussi a rencontrer l'animal
+fantastique, la soumission qu'il vous a montree pendant le temps de la
+messe fait place a la fureur, et c'est fait de vous.
+
+Cette tradition est universelle. Il y a peu de ruines, chateaux ou
+monasteres, peu de monuments celtiques qui ne recelent leur tresor. Tous
+sont gardes par un animal diabolique. M. Jules Canougo, dans un charmant
+recueil de contes meridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante la
+poetique apparition de la chevre d'or, gardienne des richesses cachees
+au sein de la terre.
+
+Dans nos climats moins riants, autour des dolmens qui couronnent les
+collines pelees de la Marche, c'est un boeuf blanc, ou un veau d'or, ou
+une genisse d'argent qui font rever les imaginations avides; mais ces
+animaux sont mechants et terribles a rencontrer. On y court tant de
+risques, que personne encore n'a ose les saisir par les cornes. Et
+cependant il y a des siecles que les grosses pierres druidiques dansent
+et grincent sur leurs freles supports pendant la messe de minuit, pour
+eveiller la convoitise des passants.
+
+Dans nos vallees ombragees, coupees de grandes plaines fertiles, un
+animal indefinissable se promene la nuit a certaines epoques
+indeterminees, va tourmenter les boeufs aux paturages et roder autour
+des metairies qu'il met en grand emoi. Les chiens hurlent et fuient a
+son approche, les balles ne l'atteignent pas. Cette apparition et la
+terreur qu'elle inspire n'ont encore presque rien perdu dans nos
+alentours. Tous nos fermiers, tous nos domestiques y croient et ont vu
+la bete. On l'appelle la _grand'-bete_, par tradition, quoique bien
+souvent elle paraisse de la taille et de la forme d'un blaireau. Les uns
+l'ont vue en forme de chien de la grandeur d'un boeuf enorme, d'autres
+en levrette blanche haute comme un cheval, d'autres encore en simple
+lievre ou en simple brebis. Ceux qui en parlent avec le plus de
+sang-froid l'ont poursuivie sans succes, sans trop de frayeur, ne lui
+attribuant aucun pouvoir fantastique, la decrivant avec peine, parce
+qu'elle appartient a une espece inconnue dans le pays, disent-ils, et
+assurant que ce n'est precisement ni une chienne, ni une vache, ni un
+blaireau, ni un cheval, mais quelque chose comme tout cela:
+arrangez-vous! Cependant cette bete apparait, j'en suis certain, soit a
+l'etat d'hallucination, soit a l'etat de vapeur flottante, et condensee
+sous de certaines formes. Des gens trop sinceres et trop raisonnables
+l'ont vue pour que j'ose dire qu'il n'y a aucune cause a leur vision.
+Les chiens l'annoncent par des hurlements desesperes et s'enfuient des
+qu'elle parait; cela est certain. Les chiens sont-ils hallucines aussi?
+Pourquoi non? Sont-ce des voleurs qui s'introduisent sous ce
+deguisement? Jamais la bete n'a rien derobe, que l'on sache. Sont-ce de
+mauvais plaisants? On a tire tant de coups de fusil sur la bete, qu'on
+aurait bien, par hasard, et en depit de la peur qui fait trembler la
+main, reussi a tuer ou a blesser quelqu'un de ces pretendus fantomes.
+Enfin, ce genre d'apparition, s'il n'est que le resultat de
+l'hallucination, est eminemment contagieux. Pendant quinze ou vingt
+nuits, les vingt ou trente habitants d'une metairie le voient et le
+poursuivent; il passe a une autre petite colonie qui le voit absolument
+de meme, et il fait le tour du pays, ayant produit cette contagion sur
+un tres-grand nombre d'habitants.
+
+Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit. Autour des mares
+stagnantes, dans les bruyeres comme au bord des fontaines ombragees dans
+les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on
+entend au milieu de la nuit le battoir precipite et le clapotement
+furieux des lavandieres. Dans beaucoup de provinces, on croit qu'elles
+evoquent la pluie et attirent l'orage, en faisant voler jusqu'aux nues,
+avec leur battoir agile, l'eau des sources et des marecages. Chez nous,
+c'est bien pire, elles battent et tordent quelque objet qui ressemble a
+du linge, mais qui, vu de pres, n'est autre chose que des cadavres
+d'enfants. Il faut se garder de les observer et de les deranger, car,
+eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous
+saisiraient, vous battraient et vous tordraient dans l'eau ni plus ni
+moins qu'une paire de bas.
+
+Nous avons entendu souvent le battoir des lavandieres fantastiques
+resonner dans le silence de la nuit autour des mares desertes. C'est a
+s'y tromper. C'est une espece de grenouille qui produit ce bruit
+formidable. Mais c'est bien triste de faire cette puerile decouverte, et
+de ne plus esperer l'apparition des terribles sorcieres tordant leurs
+haillons immondes a la brume des nuits de novembre, aux premieres
+clartes d'un croissant blafard reflete par les eaux. Un mien ami, homme
+de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, sujet a l'ivresse,
+tres-brave cependant devant les choses reelles, mais facile a
+impressionner par les legendes du pays, fit deux rencontres de
+lavandieres qu'il ne racontait qu'avec une grande emotion.
+
+Un soir, vers onze heures, dans une traine charmante qui court en
+serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondule du
+ravin d'Ormous, il vit, au bord d'une source, une vieille qui battait et
+tordait en silence. Quoique la fontaine soit mal famee, il ne vit rien
+la de surnaturel, et dit a cette vieille:
+
+--Vous lavez bien tard, la mere!
+
+Elle ne repondit point. Il la crut sourde et s'approcha. La lune etait
+brillante et la source eclairait comme un miroir. Il vit distinctement
+les traits de la vieille: elle lui etait completement inconnue, et il en
+fut etonne, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de chasseur et de
+flaneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de visage inconnu a
+plusieurs lieues a la ronde. Voici comme il me raconta lui-meme ses
+impressions en face de cette laveuse singulierement vigilante:
+
+--Je ne pensai a la tradition des lavandieres de nuit que lorsque je
+l'eus perdue de vue. Je n'y pensais pas avant de la rencontrer, je n'y
+croyais pas, et je n'eprouvais aucune mefiance en l'abordant. Mais, des
+que je fus aupres d'elle, son silence, son indifference a l'approche
+d'un passant, lui donnerent l'aspect d'un etre absolument etranger a
+notre espece. Si la vieillesse la privait de l'ouie et de la vue,
+comment etait-elle assez robuste pour etre venue de loin, toute seule,
+laver, a cette heure insolite, a cette source glacee ou elle travaillait
+avec tant de force et d'activite? Cela etait au moins digne de remarque.
+Mais ce qui m'etonna encore plus, c'est ce que j'eprouvai en moi-meme:
+je n'eus aucun sentiment de peur, mais une repugnance, un degout
+invincible. Je passai mon chemin sans qu'elle tournat la tete. Ce ne fut
+qu'en arrivant chez moi que je pensai aux sorcieres des lavoirs, et
+alors, j'eus tres-peur, j'en conviens franchement, et rien au monde ne
+m'eut decide a revenir sur mes pas.
+
+Une seconde fois, le meme ami passait aupres des etangs de Thevet, vers
+deux heures du matin. Il venait de Linieres, ou il assure qu'il n'avait
+ni mange ni bu, circonstance que je ne saurais garantir; il etait seul,
+en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval etant fatigue, il mit pied
+a terre a une montee et se trouva au bord de la route pres d'un fosse ou
+trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande activite,
+sans rien dire. Son chien se serra tout a coup contre lui sans aboyer.
+Il passa sans trop regarder; mais a peine eut-il fait quelques pas,
+qu'il entendit marcher derriere lui et que la lune dessina a ses pieds
+une ombre tres-allongee. Il se retourna et vit une de ces femmes qui le
+suivait. Les deux autres venaient a quelque distance comme pour appuyer
+la premiere.
+
+--Cette fois, dit-il, je pensai bien aux lavandieres; mais j'eus une
+autre emotion que la premiere fois. Ces femmes etaient d'une taille si
+elevee et celle qui me suivait avait tellement les proportions, la
+figure et la demarche d'un homme, que je ne doutai pas un instant
+d'avoir affaire a des plaisants de village, malintentionnes peut-etre.
+J'avais une bonne trique a la main. Je me retournai en disant:
+
+"--Que me voulez-vous?
+
+"Je ne recus point de reponse; et, ne me voyant pas attaque, n'ayant pas
+de pretexte pour attaquer moi-meme, je fus force de regagner mon
+cabriolet, qui etait assez loin devant moi, avec cet etre desagreable
+sur mes talons. Il ne me disait rien et semblait se faire un malin
+plaisir de me tenir sous le coup d'une attaque. Je tenais toujours mon
+baton pret a lui casser la machoire au moindre attouchement; et
+j'arrivai ainsi a mon cabriolet avec mon poltron de chien, qui ne disait
+mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors, et, quoique j'eusse
+entendu jusque-la des pas sur les miens et vu une ombre marcher a cote
+de moi, je ne vis personne. Seulement, je distinguai, a trente pas
+environ en arriere, a la place ou je les avais vues laver, ces trois
+grandes diablesses sautant, dansant et se tordant comme des folles sur
+le revers du fosse.
+
+Je vous donne cette histoire pour ce qu'elle vaut; mais elle m'a ete
+racontee de tres-bonne foi, et vous le garantis. Mettez cela en partie
+au chapitre des hallucinations.
+
+L'orme Rateau est un arbre magnifique, qui existait, dit-on, deja grand
+et fort, au temps de Charles VII. Comme un orme qu'il est, il n'a pas de
+loin une grande apparence, et son branchage affecte assez la forme du
+rateau, dont il porte le nom. Mais ce n'est la qu'une coincidence
+fortuite avec la legende traditionnelle qui l'a baptise. De pres, il
+devient imposant par sa longue tige elancee, sillonnee de la foudre et
+plantee comme un monument a un vaste carrefour des chemins communaux.
+Ces chemins, larges comme des prairies, incessamment tondus par les
+troupeaux du proletaire, sont couverts d'une herbe courte, ou la ronce
+et le chardon croissent en liberte. La plaine est ouverte a une grande
+distance, fraiche quoique nue, mais triste et solennelle malgre sa
+fertilite. Une croix de bois est plantee sur un piedestal de pierre qui
+est le dernier vestige de quatre statues fort anciennes disparues depuis
+la revolution de 93. Cette decoration monumentale dans un lieu si peu
+frequente atteste un respect traditionnel; et les paysans des environs
+ont une telle opinion de l'orme Rateau, qu'ils pretendent qu'on ne peut
+l'abattre, parce qu'il est sur la carte de Cassini. Mais ce chemin
+communal, abandonne aujourd'hui aux pietons, et que traverse a de rares
+intervalles le cheval d'un meunier ou d'un gendarme, etait jadis une des
+grandes voies de communication de la France centrale. On l'appelle
+encore aujourd'hui le chemin des Anglais. C'etait la route militaire, le
+passage des armees que franchit l'invasion, et que Duguesclin leur fit
+repasser l'epee dans le dos, apres avoir delivre Sainte-Severe, la
+derniere forteresse de leur occupation.
+
+Ce detail n'est consigne dans aucune histoire, mais la tradition est la
+qui en fait foi; et maintenant, voici la legende de l'orme Rateau, qui
+est jolie, malgre la nature des animaux qui y jouent leur role.
+
+Un jeune garcon gardait un troupeau de porcs autour de l'orme Rateau.
+Il regardait du cote de la Chatre, lorsqu'il vit accourir une grande
+bande armee qui devastait les champs, brulait les chaumieres, massacrait
+les paysans et enlevait les femmes. C'etaient les Anglais, qui
+descendaient de la Marche sur le Berry et qui s'en allaient ravager
+Saint-Chartier. Le porcher eloigna son troupeau, se tint a distance et
+vit passer l'ennemi comme un ouragan. Quand il revint sous l'orme avec
+son troupeau, la peur qu'il avait ressentie fit place a une grande
+colere contre les Anglais et contre lui-meme.
+
+--Quoi! pensa-t-il, nous nous laissons abimer ainsi sans nous
+defendre?... Nous sommes trop laches! Il y faut aller!
+
+Et, s'approchant de la statue de saint Antoine, qui etait une des quatre
+autour de l'orme:
+
+--Bon saint Antoine, lui dit-il, il faut que j'aille contre ces Anglais,
+et je n'ai pas le temps de rentrer mes betes. Pendant ce temps-la, ces
+mechants-la nous feraient trop de mal. Prends mon baton, bon saint, et
+veille sur mes porcs pendant trois jours et trois nuits; je te les
+donne en garde.
+
+La-dessus, le jeune gars mit sa binette de porcher (qui est un court
+baton avec un triangle de fer au bout) dans les mains de la statue, et,
+jetant la ses sabots, _s'en courut_ a Saint-Chartier, ou, pendant trois
+jours et trois nuits, il fit rage contre les Anglais avec les bons
+garcons de l'endroit, soutenus des bons hommes d'armes de France. Puis,
+quand l'ennemi fut chasse, il s'en revint a son troupeau; il compta ses
+porcs, et pas un ne manquait; et cependant il avait passe la bien des
+trainards, bien des pillards et bien des loups attires par l'odeur du
+carnage. Le jeune porcher reprit a saint Antoine son sceptre rustique,
+le remercia a genoux, et, sans rever les hautes destinees et la grande
+mission de Jeanne Darc, content d'avoir au moins donne son coup de main
+a l'oeuvre de delivrance, il garda ses cochons comme devant.
+
+Une autre tradition plus confuse attribue a l'orme Rateau une moins
+benigne influence. Des enfants, saisis de vertige, auraient eu
+l'horrible idee de jouer leur vie aux petits palets et auraient enterre
+vivant le perdant sous la pierre de saint Antoine.
+
+Mais voici la legende principale et toujours en credit de l'orme Rateau.
+Un _monsieur_ s'y promene la nuit; il en fait incessamment le tour. On
+le voit la depuis que le monde est monde. Quel est-il? Nul ne le sait.
+Il est vetu de noir, et il a vingt pieds de haut. C'est un _monsieur_,
+car _il suit les modes_; on l'a vu au siecle dernier en habit noir
+complet, culotte courte, souliers a boucles, l'epee au cote; sous le
+Directoire, on l'a vu en oreilles de chien et en large cravate.
+Aujourd'hui, il s'habille comme vous et moi; mais il porte toujours son
+grand rateau sur l'epaule, et gare aux jambes des gens ou des betes qui
+passent dans son ombre. Du reste, pas mechant homme, et ne se faisant
+connaitre qu'a ceux qui ont _le secret_.
+
+Si vous n'y croyez, allez-y voir. Nous y avons ete a l'heure solennelle
+du lever de la lune; nous l'avons appele par tous les noms possibles, en
+lui disant toujours _monsieur_, tres-poliment; mais nous n'avons pas
+trouve le nom auquel il lui plait de repondre, car il n'est pas venu;
+et, d'ailleurs, il n'aime pas la plaisanterie, et, pour le voir, il
+faut avoir peur de lui.
+
+Si vous aimez ces contes populaires et si vous voulez chercher plus
+serieusement leur origine, lisez un livre a la fois tres-savant et
+tres-amusant, qui est l'ouvrage d'une femme, _la Normandie romanesque et
+merveilleuse_, par mademoiselle Amelie Bosquet; vous y retrouverez
+toutes les legendes de la France et celles de votre endroit par
+consequent. Vous y apprendrez toute l'histoire des superstitions
+humaines, variant seulement par quelques details, selon les localites:
+ceci est la preuve que l'humanite est encore bien pres de son berceau,
+ou qu'elle est bien tenace et bien uniforme dans son aptitude a passer
+par le meme chemin et a se nourrir des memes idees.
+
+Nous avons montre les souvenirs de l'antiquite modifies dans les idees
+ou dans les reves de la race berrichonne par l'influence du
+christianisme primitif et du moyen age. Il y a la un monde de fantaisies
+perdu pour les classes eclairees, et qui tend aussi a s'effacer de la
+croyance et de la memoire des classes rustiques. Il n'est donc pas sans
+interet de recueillir les fragments, epars dans toutes les provinces de
+France, de cette poesie terrible, riante ou burlesque, qui, dans un
+demi-siecle peut-etre, n'aura plus ni bardes, ni rapsodes, ni adeptes.
+
+L'Allemagne passe pour etre la terre classique du fantastique. Cela
+tient a ce que des ecrivains anciens et modernes ont fixe la legende
+dans le poeme, le conte et la ballade. Notre litterature francaise,
+depuis le siecle de Louis XIV surtout, a rejete cet element comme
+indigne de la raison humaine et de la dignite philosophique. Le
+romantisme a fait de vains efforts pour derider notre scepticisme; nous
+n'avons su qu'imiter la fantaisie allemande. Le merveilleux slave, bien
+autrement grandiose et terrifiant, nous a ete revele par des traductions
+incompletes qui ne sont pas devenues populaires. On n'a pas ose imiter
+chez nous des sabbats lugubres et sanglants comme ceux d'Adam
+Mickiewicz.
+
+La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique cependant
+que les nations slaves ou germaniques; mais il lui a manque, il lui
+manquera probablement un grand poete pour donner une forme precise et
+durable aux elans, deja affaiblis, de son imagination.
+
+Une seule province de France est a la hauteur, dans sa poesie, de ce que
+le genie des plus grands poetes et celui des nations les plus poetiques
+ont jamais produit: nous oserons dire qu'elle les surpasse. Nous voulons
+parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n'y a pas longtemps que
+c'est la France. Quiconque a lu _les Barza-Breiz_, recueillis et
+traduits par M. de la Villemarque, doit etre persuade avec moi,
+c'est-a-dire penetre intimement de ce que j'avance. _Le Tribut de
+Nomenoe_ est un poeme de cent quarante vers, plus grand que l'_Iliade_,
+plus complet, plus beau, plus parfait qu'aucun chef-d'oeuvre sorti de
+l'esprit humain. _La Peste d'Eliant, les Nains, Desbreiz_ et vingt
+autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus
+complete a laquelle puisse pretendre une litterature lyrique. Il est
+meme fort etrange que cette litterature, revelee a la notre par une
+publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs annees, n'y
+ait pas fait une revolution. Macpherson a rempli l'Europe du nom
+d'Ossian; avant Walter Scott, il avait mis l'Ecosse a la mode. Vraiment,
+nous n'avons pas assez fete notre Bretagne, et il y a encore des lettres
+qui n'ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en, nous
+sommes comme des nains devant des geants. Singulieres vicissitudes que
+subissent le beau et le vrai dans l'histoire de l'art!
+
+Qu'est-ce donc que cette race armoricaine qui s'est nourrie, depuis le
+druidisme jusqu'a la chouannerie, d'une telle moelle? Nous la savions
+bien forte et fiere, mais pas grande a ce point avant qu'elle eut chante
+a nos oreilles. Genie epique, dramatique, amoureux, guerrier, tendre,
+triste, sombre, moqueur, naif, tout est la! Et au-dessus de ce monde de
+l'action et de la pensee plane le reve: les sylphes, les gnomes, les
+djinns de l'Orient, tous les fantomes, tous les genies de la mythologie
+paienne et chretienne voltigent sur ces tetes exaltees et puissantes. En
+verite, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait rencontrer un
+Breton sans lui oter son chapeau.
+
+Nous voici bien loin de notre humble Berry, ou j'ai pourtant retrouve,
+dans la memoire des chanteurs rustiques, plusieurs romances et ballades
+exactement traduites, en vers naifs et bien berrichons, des textes
+bretons publies par M. de la Villemarque. Revendiquerons-nous la
+propriete de ces creations, et dirons-nous qu'elles ont ete traduites du
+berrichon dans la langue bretonne? Non.--Elles portent clairement leur
+brevet d'origine en tete. Le texte dit: _En revenant de Nantes_, etc.
+
+Et ailleurs: _Ma famille de Nantes_, etc.
+
+Le Berry a sa musique, mais il n'a pas sa litterature, ou bien elle
+s'est perdue comme aurait pu se perdre la poesie bretonne si M. de la
+Villemarque ne l'eut recueillie a temps. Ces richesses inedites
+s'alterent insensiblement dans la memoire des bardes illettres qui les
+propagent. Je sais plusieurs complaintes et ballades berrichonnes qui
+n'ont plus ni rime ni raison, et ou, ca et la, brille un couplet d'une
+facture charmante, qui appartient evidemment a un texte original
+affreusement corrompu quant au reste.
+
+Pour etre privee de ses archives poetiques, l'imagination de nos
+paysans n'est pas moins riche que celle des Allemands, et ce sens
+particulier de l'hallucination dont j'ai parle l'atteste suffisamment.
+
+Une des plus singulieres apparitions est celle des _meneurs de nuees_,
+autour des mares ou au beau milieu des etangs. Ces esprits nuisibles se
+montrent aux epoques des debordements de rivieres, et provoquent le
+fleau des pluies torrentielles intempestives. Autant qu'on peut saisir
+leurs formes vagues dans la trombe qu'ils soulevent, on reconnait parmi
+eux, assez souvent, des gens mal fames dans le pays, des gens qui ne
+possedent rien, bien entendu, sur la terre du bon Dieu, et qui ne
+souhaitent que le mal des autres. Reunis aux genies des nuages, armes de
+pelles ou de balais, vetus de haillons fangeux et incolores, ils
+s'agitent frenetiquement, _ils dansent et enragent_, comme disent les
+ballades bretonnes; et le voyageur attarde qui les apercoit sur les
+flaques brumeuses semees dans les landes desertes, doit se hater de
+gagner son gite, sans les deranger et sans leur montrer qu'il les a vus.
+Certainement ils se mettraient, en bourrasque, a ses trousses, et il
+n'y ferait pas bon.
+
+On est etonne de voir combien les scenes de la nature impressionnent le
+paysan. Il semblerait qu'elles doivent agir davantage sur l'imagination
+des habitants des villes, et que l'homme, accoutume des son enfance a
+errer ou a travailler le jour et la nuit dans une meme localite, en
+connait si bien les details et les differents aspects, qu'il ne puisse
+plus y ressentir ni etonnement ni trouble. C'est tout le contraire: le
+braconnier qui, depuis quarante ans, chasse au collet ou a l'affut, a la
+nuit tombante, voit les animaux meme dont il est le fleau, prendre, dans
+le crepuscule, des formes effrayantes pour le menacer. Le pecheur de
+nuit, le meunier qui vit sur la riviere meme, peuplent de fantomes les
+brouillards argentes par la lune; l'eleveur de bestiaux qui s'en va lier
+les boeufs ou conduire les chevaux au paturage, apres la chute du jour
+ou avant son lever, rencontre dans sa haie, dans son pre, sur ses betes
+meme, des etres inconnus, qui s'evanouissent a son approche, mais qui le
+menacent en fuyant. Heureuses, selon nous, ces organisations
+primitives, a qui sont reveles les secrets du monde surnaturel, et qui
+ont le don de voir et d'entendre de si etranges choses! Nous avons beau
+faire, nous autres, ecouter des histoires a faire dresser les cheveux
+sur la tete, nous battre les flancs pour y croire, courir la nuit dans
+les lieux hantes par les esprits, attendre et chercher la peur
+inspiratrice, mere des fantomes, le diable nous fuit comme si nous
+etions des saints: Lucifer defend a ses milices de se montrer aux
+incredules.
+
+Les animaux sorciers ne sont pas rares: c'est pourquoi il faut faire
+attention a ce qu'on dit devant certains d'entre eux. Un metayer de nos
+environs voyait tous les jours un vieux lievre s'arreter a peu de
+distance de lui, se lecher les pattes, et le regarder d'un air narquois;
+or, ce metayer finit, en y faisant bien attention, par reconnaitre son
+proprietaire sous le deguisement dudit lievre. Il lui ota son chapeau,
+pour lui faire entendre qu'il n'etait point sa dupe et que la
+plaisanterie etait inutile. Mais le bourgeois, qui etait malin, parut ne
+pas comprendre, et continua a le surveiller sous cette apparence.
+
+Cela facha le metayer, qui etait honnete homme, et que le soupcon
+blessait d'autant plus, que son maitre, lorsqu'il venait chez lui sous
+figure de chretien, ne lui marquait aucune mefiance. Il prit son fusil
+un beau soir, comptant bien lui faire peur, et le corriger de cette
+manie de faire le lievre. Il essaya meme de le coucher en joue; mais la
+preuve que cet animal n'etait pas plus lievre que vous et moi, c'est que
+le fusil ne l'inquieta nullement, et qu'il se mit a rire.
+
+--Ah ca! ecoutez, not' maitre! s'ecria le brave homme perdant patience;
+otez-vous de la, ou, aussi vrai que j'ai recu le bapteme, je vous
+flanque mon coup de fusil.
+
+M. _Trois-Etoiles_ ne se le fit pas dire deux fois: il vit que le paysan
+etait _emalice_ tout de bon, et, prenant la fuite, il ne reparut plus.
+
+On a vu souvent des animaux de ce genre, frappes et blesses, disparaitre
+egalement; mais, le lendemain, la personne soupconnee ne se montrait
+pas, et, si on allait chez elle, on la trouvait au lit, fort endommagee.
+On aurait pu retirer de son corps le plomb qui etait entre dans celui
+de la bete, car, aussi vrai que ces choses se sont vues, c'etait le meme
+plomb.
+
+Un animal plus incommode encore que ceux qui espionnent l'ouvrier des
+champs, c'est celui _qui se fait porter_. Celui-la est un ennemi
+declare, qui n'ecoute rien, et qui se montre sous diverses formes,
+quelquefois meme sous celle d'un homme tout pareil a celui auquel il
+s'adresse. En se voyant ainsi face a face avec son sosie, on est fort
+trouble, et, quelque resistance qu'on fasse, il vous saute sur les
+epaules. D'autres fois, on sent son poids qui est formidable, sans rien
+voir et sans rien entendre. La plus mauvaise de ces apparitions est
+celle de la levrette blanche. Quand on l'apercoit, d'abord elle est
+toute petite; mais elle grandit peu a peu, elle vous suit, elle arrive a
+la taille d'un cheval et vous monte sur le dos. Il est avere qu'elle
+pese deux ou trois mille livres; mais il n'y a point a s'en defendre, et
+elle ne vous quitte que quand vous apercevez la porte de votre maison.
+C'est quand on s'est attarde au cabaret qu'on rencontre cette bete
+maudite. Bien heureux quand elle n'est pas accompagnee de deux ou trois
+feux follets qui vous entrainent dans quelque marecage ou riviere pour
+vous y faire noyer.
+
+La cocadrille, bien connue au moyen age, existe encore dans les ruines
+des vieux manoirs. Elle erre sur les ruines la nuit, et se tient cachee
+le jour dans la vase et les roseaux. Si on l'apercoit alors, on ne s'en
+mefie point, car elle a la mine d'un petit lezard; mais ceux qui la
+connaissent ne s'y trompent guere et annoncent de grandes maladies dans
+l'endroit, si on ne reussit a la tuer avant qu'elle ait vomi son venin.
+Cela est plus facile a dire qu'a faire. Elle est a l'epreuve de la balle
+et du boulet, et, prenant des proportions effrayantes d'une nuit a
+l'autre, elle repand la peste dans tous les endroits ou elle passe. Le
+mieux est de la faire mourir de faim, ou de la degouter du lieu qu'elle
+habite en dessechant les fosses et les marais a eaux croupissantes. La
+maladie s'en va avec elle.
+
+Le _follet, fadet_ ou _farfadet_, n'est point un animal, bien qu'il lui
+plaise d'avoir des ergots et une tete de coq; mais il a le corps d'un
+petit homme, et, en somme, il n'est ni vilain ni mechant, moyennant
+qu'on ne le contrariera pas. C'est un pur esprit, un bon genie connu en
+tout pays, un peu fantasque, mais fort actif et soigneux des interets de
+la maison. En Berry, il n'habite pas le foyer, il ne fait pas l'ouvrage
+des servantes, il ne devient pas amoureux des femmes. Il hante
+quelquefois les ecuries comme ses confreres d'une grande partie de la
+France; mais c'est la nuit, au paturage, qu'il prend particulierement
+ses ebats. Il y rassemble les chevaux par troupes, se cramponne a leur
+criniere, et les fait galoper comme des fous a travers les pres. Il ne
+parait pas se soucier enormement des gens a qui ces chevaux
+appartiennent. Il aime l'equitation pour elle-meme; c'est sa passion, et
+il prend en amitie les animaux les plus ardents et les plus fougueux. Il
+les fatigue beaucoup, car on les trouve en sueur quand il s'en est
+servi; mais il les frotte et les panse avec tant de soin, qu'ils ne s'en
+portent que mieux. Chez nous, on connait parfaitement les chevaux
+_panses du follet_. Leur criniere est nouee par lui de milliards de
+noeuds inextricables.
+
+C'est une maladie du crin, une sorte de plique chevaline, assez
+frequente dans nos paturages. Ce crin est impossible a demeler, cela est
+certain; mais il est certain aussi qu'on peut le couper sans que
+l'animal en souffre, et que c'est le seul parti a prendre.
+
+Les paysans s'en gardent bien. Ce sont les etriers du follet; et, s'il
+ne les trouvait plus pour y passer ses petites jambes, il pourrait
+tomber; et, comme il est fort colere, il tuerait immediatement la pauvre
+bete tondue.
+
+Le ministere de l'instruction publique va faire publier le recueil des
+chants populaires de la France. C'est une tres-bonne idee, dont la
+realisation devenait necessaire; mais cela arrive bien tard, nous le
+craignons. Pour que la recherche fut tant soit peu complete, il faudrait
+envoyer dans chaque province une personne competente, exclusivement
+chargee de ce soin. Les lettres ou amateurs que l'on va consulter
+apporteront les recoltes du hasard. Qui donc aura eu le temps et la
+patience de reconstruire, parmi cent versions alterees d'une chose
+interessante, le type primitif? S'il s'agit de recueillir le plus de
+poesies inedites qu'il sera possible, et, selon nous, toute
+l'importance, toute l'utilite de cette publication est la, le travail
+demanderait plusieurs annees ou un grand nombre d'explorateurs. Les
+commentateurs ne manqueront pas; mais les veritables decouvertes seront
+fort rares ou fort incompletes, si l'on ne procede consciencieusement et
+par des recherches toutes speciales.
+
+Notre avis est que la publication du texte musical serait indispensable.
+Dans la chanson populaire, les paroles se passent si peu de l'air, que,
+si vous les lisez, elles ne vous disent rien, tandis qu'elles vous
+surprennent, vous charment ou vous exaltent si vous les entendez
+chanter. C'est la, d'ailleurs, qu'il y aurait, _a coup sur_, des
+merveilles a decouvrir et a sauver du neant qui va les atteindre. La
+musique a toujours ete plus negligee que la litterature par les
+gouvernements. Elle n'a pas d'archives; combien de chefs-d'oeuvre de
+maitres inconnus ont peri et periront chaque jour! sans parler de
+chefs-d'oeuvre d'illustres maitres qui n'ont jamais paru, et qui
+disparaitront entierement, faute d'une initiative ministerielle! La
+speculation ne fera jamais ce travail de recherche consciencieuse, et
+jamais ne s'exposera au risque le plus insignifiant pour deterrer les
+tresors oublies.
+
+Quoi qu'on en dise, il y a pour les arts, comme pour tous les progres,
+des travaux que l'Etat seul peut entreprendre et diriger, tant que les
+artistes et les industriels n'auront pas de veritables corporations.
+
+Mais nous voici bien loin de notre sujet; rentrons-y en disant que les
+paysans sont de grands enfants et de vrais fous, peut-etre; mais qu'il
+n'y a pas de vraie poesie sans un certain dereglement d'imagination et
+beaucoup de naivete.
+
+Le sujet n'est pas epuise, il est peut-etre inepuisable; car chaque jour
+amene une revelation, et arrache a ce vieux monde de superstitions, qui
+dure encore au fond des campagnes, un aveu de ses croyances, de ses
+terreurs, de sa poesie.
+
+Un de mes compatriotes berrichons, M. Laisnel de la Salle, a publie dans
+ces derniers temps (dans le _Moniteur de l'Indre_) une serie
+d'excellents articles, qui, reunis en volume, constitueront une
+histoire speciale de cette face de la vie rustique et proletaire: les
+_Traditions, Prejuges, Dictons et Locutions populaires_ de nos
+localites. Cet ouvrage n'est pas un resume de fantaisies, c'est une
+recherche consciencieuse de faits acquis a la croyance ou a l'habitude
+generale de nos hameaux et petites villes; ce n'en est pas moins un
+travail qui amuse et interesse sans fatiguer l'esprit un seul instant.
+Nous avons trouve avec plaisir, dans un des chapitres de ce livre, une
+mention explicative du _grand Bissetre_, dont nous avions beaucoup
+entendu parler sans pouvoir deviner son origine, bien simple cependant.
+Mais les explications simples arrivent, on le sait, quand on est las de
+tirer par les cheveux les commentaires extravagants, et je n'en avais
+fait que de ceux-la.
+
+"Aux environs de la Chatre, dit notre auteur, le peuple croit qu'une
+sorte de genie malfaisant (qu'il appelle le _grand Bissetre_) preside
+aux evenements qui ont lieu dans les annees bissextiles. On dit que,
+lorsqu'une femme accouche dans l'annee ou le _Bissetre saute_ elle met
+immanquablement au monde une fille ou deux jumeaux, et reste sept ans
+sans avoir d'enfants.
+
+"A Dijon, en ces sortes d'annees," dit la Monnoye, "le vulgaire pense
+que _Bissetre cor_ (court), et qu'ainsi on ne doit rien entreprendre
+d'important."
+
+"Bissetre est donc un vieux mot derive de Bissexte, et etait synonyme de
+_malheur, infortune_.
+
+ "Pour ce que Bissextre eschiet,
+ L'an en sera tout desbauchiet."
+
+(Molinet.--_Le Calendrier_.)
+
+"Cette annee etait bissextile, et le Bissexte tomba de fait sur les
+traitres." (Orderic Vital, lib. XIII.)
+
+"La mauvaise influence de l'annee bissextile etait proverbiale au moyen
+age. Cette superstition remonte aux Romains.--Voyez Macrobe." (Genin,
+_Lexique compare_.)
+
+"Bissetre signifie aussi, dans notre patois, enfant vif et turbulent,
+enfant terrible."
+
+Dans certaines campagnes, le Bissetre, et c'est ce qui nous avait
+empeche de songer a l'annee bissextile, n'est pas oblige de _courir_ a
+certaines epoques. Il court les champs, les etangs, les marecages, d'ou
+il fait sortir les pestilences et mauvaises fievres.
+
+La _poule noire_ est consacree, dans presque toute la France, aux
+incantations nocturnes. Chez nous, la maniere dont M. Laisnel de la
+Salle raconte son emploi est a peu pres identique dans toute la vallee
+Noire.
+
+"Ordinairement, dit-il, lorsque les paysans veulent avoir une entrevue
+avec le diable, ils se rendent a minuit a l'embranchement de quatre
+chemins, et, la, tenant la poule, ils crient par trois fois:
+
+"--Qui veut acheter ma poule noire?
+
+"J'ignore ce que les anciens pensaient de la _poule noire_; mais je sais
+qu'ils appelaient un homme heureux _gallinae filius albae_."
+
+Apres M. Laisnel de la Salle, on n'a plus qu'a glaner; mais on glane
+longtemps dans un champ aussi fertile que celui de l'imagination
+populaire.
+
+Le _casseux_ de bois est le fantome des forets. On n'a pas l'esprit bien
+tranquille quand on va faire, de nuit, sa provision de fagots sur la
+terre du prochain. C'est alors que l'on entend des bruits etranges de
+chouettes effrayees et de branches cassees par la course des sangliers
+dans les taillis; c'est alors que, par un temps calme, on sent venir un
+rapide et inexplicable ouragan qui rase le sol et brise au pied les
+jeunes arbres; c'est alors que, marchant de tige en tige, a fantastiques
+enjambees, le gnome a la longue chevelure vient vous dire: "Que fais-tu
+la?"
+
+Nous avons parle deja quelque part du _ramasseux de rosee_, un
+proprietaire matinal qui promene sur les prairies un chiffon au moyen
+duquel toute l'humidite d'un pre passe dans le sien. Mais il ne faut pas
+croire qu'il suffirait d'imiter cette simple operation pour obtenir
+d'aussi magnifiques resultats. D'abord, on n'est jamais bien certain
+quand, a travers la brume blanchatre, on apercoit l'operateur, que ce
+soit un sorcier ou son _domestique_, c'est-a-dire le demon qui le sert,
+et qui s'habille a sa ressemblance. Dans tous les cas, il faut etre bien
+_savant_ pour faire sa fortune de cette maniere.
+
+Il n'y a pas longtemps que nous avons decouvert chez nous le _lubin_
+d'origine normande dont nous avait parle mademoiselle Amelie Bosquet
+dans son excellent livre; mais, dans nos champs, au lieu de hanter les
+cimetieres, ce farfadet se montre favorable aux moissons, et seme
+derriere les bons laboureurs; pourtant il ne faudrait pas le contrarier,
+car il pourrait bien semer du _bedouin_ et de l'ivraie a la place de
+froment, _si c'etait son idee_.
+
+Le _lupeux_ est un etre franchement desagreable. Un de nos amis,
+parcourant les steppes marecageux de la Brenne avec un guide, entendit
+non loin de lui, dans le crepuscule du soir, une voix humaine assez
+douce, qui, d'un ton enjoue, ou plutot goguenard, repetait de place en
+place: _Ah! ah!_ Il regarda de tous cotes, ne vit rien, et dit a
+l'indigene qui l'accompagnait:
+
+--Voila quelqu'un de bien etonne. Est-ce a cause de nous?
+
+Le guide ne repondit rien. Ils continuent a marcher. La voix les
+suivait, et, a chaque mouvement que faisait notre ami, s'ecriait: _Ah!
+ah!_ d'une maniere si moqueuse et si gaie, qu'il ne put s'empecher de
+rire en lui repondant:
+
+--Eh bien, quoi donc?
+
+--Taisez-vous, pour l'amour du bon Dieu, lui dit son guide en lui
+serrant le bras; ne lui parlez pas, n'ayez pas l'air de l'entendre. Si
+vous lui repondez encore une fois, nous sommes perdus.
+
+Notre ami, qui connait bien les terreurs du paysan, ne s'obstina pas,
+et, quand ils furent assez loin de l'invisible persifleur:
+
+--Ah ca! lui dit-il, c'est un oiseau, une espece de chouette?
+
+--Ah bien, oui, dit l'autre, un bel oiseau! C'est le lupeux! Ca commence
+par rire; ca vous tire de votre chemin, ca vous emmene, et puis ca se
+fache et ca vous noie dans les fondrieres.
+
+Nous demanderons a M. Laisnel de la Salle de nous parler du lupeux, et
+de retrouver l'etymologie du nom, qui presque toujours le met avec
+succes sur la trace originaire de la tradition.
+
+La nuit de Noel est, en tout pays, la plus solennelle crise du monde
+fantastique. Toujours, par suite de ce besoin qu'eprouvent les hommes
+primitifs de completer le miracle religieux par le merveilleux de leur
+vive imagination, dans tous les pays chretiens, comme dans toutes les
+provinces de France, le coup de minuit de la messe de Noel ouvre les
+prodiges du sabbat, en meme temps qu'il annonce la commemoration de
+l'ere divine. Le ciel pleut des bienfaits a cette heure sacree; aussi
+l'enfer vaincu, voulant disputer encore au Sauveur la conquete de
+l'humanite, vient-il s'offrir a elle pour lui donner les biens de la
+terre, sans meme exiger en echange le sacrifice du salut eternel: c'est
+une flatterie, une avance gratuite que Satan fait a l'homme. Le paysan
+pense qu'il peut en profiter. Il est assez malin pour ne pas se laisser
+prendre au piege; il se croit bien aussi ruse que le diable, et il ne se
+trompe guere.
+
+Dans notre vallee Noire, le _metayer fin_, c'est-a-dire savant dans la
+cabale et dans l'art de faire prosperer le _bestiau_ par tous les moyens
+naturels et surnaturels, s'enferme dans son etable au premier coup de la
+messe; il allume sa lanterne, ferme toutes ses _huisseries_ avec le plus
+grand soin, prepare certains charmes, que le _secret_ lui revele, et
+reste la, _seul de chretien_, jusqu'a la fin de la messe.
+
+Dans ma propre maison, a moi qui vous raconte ceci, la chose se passe
+ainsi tous les ans, non pas sous nos yeux, mais au su de tout le monde,
+et de l'aveu meme des metayers.
+
+Je dis: Non pas sous nos yeux, car le charme est impossible si un regard
+indiscret vient le troubler. Le metayer, plus defiant qu'il n'est
+possible d'etre curieux, se barricade de maniere a ne pas laisser une
+fente; et, d'ailleurs, si vous etes la quand il veut entrer dans
+l'etable, il n'y entrera point; il ne fera pas sa conjuration, et gare
+aux reproches et aux contestations s'il perd des bestiaux dans l'annee:
+c'est vous qui lui aurez cause le dommage.
+
+Quant a sa famille, a ses serviteurs, a ses amis et voisins, il n'y a
+pas de risque qu'ils le genent dans ses operations mysterieuses. Tous
+convaincus de l'utilite souveraine de la chose, ils n'ont garde d'y
+apporter obstacle. Ils s'en vont bien vite a la messe, et ceux que leur
+age ou la maladie retient a la maison ne se soucient nullement d'etre
+inities aux terribles emotions de l'operation. Ils se barricadent de
+leur cote, frissonnant dans leur lit si quelque bruit etrange fait
+hurler les chiens et mugir les troupeaux.
+
+Que se passe-t-il donc alors entre le _metayer fin_ et le bon compere
+_Georgeon_? Qui peut le dire? Ce n'est pas moi; mais bien des versions
+circulent dans les veillees d'hiver, autour des tables ou l'on casse les
+noix pour le pressoir; bien des histoires sont racontees, qui font
+dresser les cheveux sur la tete.
+
+D'abord, pendant la messe de minuit, les betes parlent, et le metayer
+doit s'abstenir d'entendre leur conversation. Un jour, le pere
+Casseriot, qui etait faible a l'endroit de la curiosite, ne put se tenir
+d'ecouter ce que son boeuf disait a son ane.
+
+--Pourquoi que t'es triste, et que tu ne manges point? disait le boeuf.
+
+--Ah! mon pauvre vieux, j'ai un grand chagrin, repondit l'ane. Jamais
+nous n'avons eu si bon maitre, et nous allons le perdre!
+
+--Ce serait grand dommage, reprit le boeuf, qui etait un esprit calme et
+philosophique.
+
+--Il ne sera plus de ce monde dans trois jours, reprit l'ane, dont la
+sensibilite etait plus expansive, et qui avait des larmes dans la voix.
+
+--C'est grand dommage, grand dommage! repliqua le boeuf en ruminant.
+
+Le pere Casseriot eut si grand'peur, qu'il oublia de faire son charme,
+courut se mettre au lit, y fut pris de fievre chaude, et mourut dans les
+trois jours.
+
+Le valet de charrue Jean, de Chassignoles, a vu une fois, au coup de
+l'elevation de la messe, les boeufs sortir de l'etable en faisant grand
+bruit, et se jetant les uns contre les autres, comme s'ils etaient
+pousses d'un aiguillon vigoureux; mais il n'y avait personne pour les
+conduire ainsi, et ils se rendirent seuls a l'abreuvoir, d'ou, apres
+avoir bu d'une soif qui n'etait pas ordinaire, ils rentrerent a l'etable
+avec la meme agitation et la meme obeissance. Curieux et sceptique, il
+voulut en savoir le fin mot. Il attendit sous le portail de la grange,
+et en vit sortir, au dernier coup de la cloche, le metayer, son maitre,
+reconduisant un homme qui ne ressemblait a aucun autre homme, et qui lui
+disait:
+
+--Bonsoir, Jean; a l'an prochain!
+
+Le valet de charrue s'approcha pour le regarder de plus pres; mais
+qu'etait-il devenu? Le metayer etait tout seul, et, voyant l'imprudent:
+
+--Par grand bonheur, mon gars, lui dit-il, que tu ne lui as point parle;
+car, s'il avait seulement regarde de ton cote, tu ne serais deja plus
+vivant a cette heure!
+
+Le valet eut si grand'peur, que jamais plus il ne s'avisa de regarder
+quelle main mene boire les boeufs pendant la nuit de Noel.
+
+
+
+
+III
+
+LES TAPISSERIES DU CHATEAU DE BOUSSAC
+
+
+Le Berry n'est pas ce qu'on le juge quand on l'a traverse seulement par
+les routes royales, dans ses parties plates et tristes, de Vierzon a
+Chateauroux, a Issoudun ou a Bourges. C'est vers la Chatre qu'il prend
+du style et de la couleur; c'est vers ses limites avec la Marche qu'il
+devient pittoresque et vraiment beau.
+
+En remontant l'Indre jusque vers les hauteurs ou il cache sa source, on
+arrive a Sainte-Severe, ancienne ville batie en precipice sur le versant
+rapide au fond duquel coule la riviere. Jusqu'a nos jours, il etait
+presque courageux de descendre la rue principale et de traverser le gue.
+A present, routes et ponts se hatent de rendre la circulation facile et
+sure aux sybarites de la nouvelle generation. Sainte-Severe est illustre
+dans les annales du Berry et dans celles de la France; c'est la derniere
+place de guerre qui fut arrachee aux Anglais sur notre ancien sol. Ils y
+soutinrent un assaut terrible, ou le brave Duguesclin, _aide de ses bons
+hommes d'armes et des rudes gars de l'endroit_ les battit en breche avec
+fureur. Ils furent forces promptement de se rendre et d'evacuer la
+forteresse, qui eleve encore ses ruines formidables et le squelette de
+sa grande tour sur un roc escarpe. Nous l'avons vue entiere et fendue de
+haut en bas par une grande lezarde garnie de lierre; monument glorieux
+pour le pays, et superbe pour les peintres. Mais, durant
+l'avant-dernier hiver, la moitie de la tour fendue s'ecroula tout a coup
+avec un fracas epouvantable, qui fut entendu a plusieurs lieues de
+distance. Telle qu'elle est maintenant, cette moitie de tour est encore
+belle et menacante pour l'imagination; mais, comme elle est trop
+menacante en realite pour les habitations voisines, et surtout pour le
+nouveau chateau bati au pied, il est probable qu'avant peu, soit par la
+main des hommes, soit par celle du temps, elle aura entierement disparu.
+On a longtemps conserve dans l'eglise de Sainte-Severe le dernier
+etendard arrache aux Anglais. Nous ignorons s'il y est encore; on nous a
+dit qu'il etait conserve au chateau par M. le comte de Vilaines, dont le
+nouveau parc, jete en pente abrupte sur le flanc du ravin, est une
+promenade admirable. Non loin de Sainte-Severe, on entre, par Boussac,
+dans le departement de la Creuse. Mais, jusqu'a Roul-Sainte-Croix,
+quatre lieues au dela; sur l'arete elevee des collines qui forment comme
+une limite naturelle aux deux provinces du Berry et de la Marche, on
+foule encore l'ancien sol _berruyer_. Les paysans parlent presque tous
+la langue d'_oc_ et la langue d'_oil_, et, dans sa sauvagerie marchoise,
+la campagne conserve encore quelque chose de la naivete berrichonne.
+
+Boussac est un precipice encore plus accuse que Sainte-Severe. Le
+chateau est encore mieux situe sur les rocs perpendiculaires qui bordent
+le cours de la petite Creuse. Ce castel, fort bien conserve, est un joli
+monument du moyen age, et renferme des tapisseries qui meriteraient
+l'attention et les recherches d'un antiquaire.
+
+J'ignore si quelque indigene s'est donne le soin de decouvrir ce que
+representent ou ce que signifient ces remarquables travaux ouvrages,
+longtemps abandonnes aux rats, ternis par les siecles, et que l'on
+repare maintenant a Aubusson avec succes. Sur huit larges panneaux qui
+remplissent deux vastes salles (affectees au local de la
+sous-prefecture), on voit le portrait d'une femme, la meme partout,
+evidemment; jeune, mince, longue, blonde et jolie; vetue de huit
+costumes differents, tous a la mode de la fin du XVe siecle. C'est la
+plus piquante collection des modes patriciennes de l'epoque qui subsiste
+peut-etre en France: habit du matin, habit de chasse, habit de bal,
+habit de gala et de cour, etc. Les details les plus coquets, les
+recherches les plus elegantes y sont minutieusement indiques. C'est
+toute la vie d'une merveilleuse de ce temps-la. Ces tapisseries, d'un
+beau travail de haute lisse, sont aussi une oeuvre de peinture fort
+precieuse, et il serait a souhaiter que l'administration des beaux-arts
+en fit faire des copies peintes avec exactitude pour enrichir nos
+collections nationales, si necessaires aux travaux modernes des
+artistes.
+
+Je dis des copies, parce que je ne suis pas partisan de l'accaparement
+un peu arbitraire, dans les capitales, des richesses d'art eparses sur
+le sol des provinces. J'aime a voir ces monuments en leur lieu, comme un
+couronnement necessaire a la physionomie historique des pays et des
+villes. Il faut l'air de la campagne de Grenade aux fresques de
+l'Alhambra. Il faut celui de Nimes a la Maison Carree. Il faut de meme
+l'entourage des roches et des torrents au chateau feodal de Boussac; et
+l'effigie des belles chatelaines est la dans son cadre naturel.
+
+Ces tapisseries attestent une grande habilete de fabrication et un grand
+gout meles a un grand savoir naif chez l'artiste inconnu qui en a trace
+le dessin et indique les couleurs. Le pli, le mat et les lustres des
+etoffes, la maniere, ce qu'on appellerait aujourd'hui le _chic_ dans la
+coupe des vetements, le brillant des agrafes de pierreries, et jusqu'a
+la transparence de la gaze, y sont rendus avec une conscience et une
+facilite dont les outrages du temps et de l'abandon n'ont pu triompher.
+
+Dans plusieurs de ces panneaux, une belle jeune enfant, aussi longue et
+tenue dans son grand corsage et sa robe en gaine que la dame chatelaine,
+vetue plus simplement, mais avec plus de gout peut-etre, est representee
+a ses cotes, lui tendant ici l'aiguiere et le bassin d'or, la un panier
+de fleurs ou des bijoux, ailleurs l'oiseau favori. Dans un de ces
+tableaux, la belle dame est assise en pleine face, et caresse de chaque
+main de grandes licornes blanches qui l'encadrent comme deux supports
+d'armoiries. Ailleurs, ces licornes, debout, portent a leurs cotes des
+lances avec leur etendard. Ailleurs encore, la dame est sur un trone
+fort riche, et il y a quelque chose d'asiatique dans les ornements de
+son dais et de sa parure splendide.
+
+Mais voici ce qui a donne lieu a plus d'un commentaire: le croissant est
+seme a profusion sur les etendards, sur le bois des lances d'azur, sur
+les rideaux, les baldaquins et tous les accessoires du portrait. La
+licorne et le croissant sont les attributs gigantesques de cette
+creature fine, calme et charmante. Or, voici la tradition.
+
+Ces tapisseries viennent, on l'affirme, de la tour de Bourganeuf, ou
+elles decoraient l'appartement du malheureux Zizim; il en aurait fait
+present au seigneur de Boussac, Pierre d'Aubusson, lorsqu'il quitta la
+prison pour aller mourir empoisonne par Alexandre VI. On a longtemps cru
+que ces tapisseries etaient turques. On a reconnu recemment qu'elles
+avaient ete fabriquees a Aubusson, ou on les repare maintenant. Selon
+les uns, le portrait de cette belle serait celui d'une esclave adoree
+dont Zizim aurait ete force de se separer en fuyant a Rhodes; selon un
+de nos amis, qui est, en meme temps, une des illustrations de notre
+province[2], ce serait le portrait d'une dame de Blanchefort, niece de
+Pierre d'Aubusson, qui aurait inspire a Zizim une passion assez vive,
+mais qui aurait echoue dans la tentative de convertir le heros musulman
+au christianisme. Cette derniere version est acceptable, et voici
+comment j'expliquerais le fait: lesdites tentures, au lieu d'etre
+apportees d'Orient et leguees par Zizim a Pierre d'Aubusson, auraient
+ete fabriquees a Aubusson par l'ordre de ce dernier, et offertes a Zizim
+en present pour decorer les murs de sa prison, d'ou elles seraient
+revenues, comme un heritage naturel, prendre place au chateau de
+Boussac. Pierre d'Aubusson, grand maitre de Rhodes, etait tres-porte
+pour la religion, comme chacun sait (ce qui ne l'empecha pas de trahir
+d'une maniere infame la confiance de Bajazet); on sait aussi qu'il fit
+de grandes tentatives pour lui faire abandonner la foi de ses peres.
+Peut-etre espera-t-il que son amour pour la demoiselle de Blanchefort
+opererait ce miracle. Peut-etre lui envoya-t-il la representation
+repetee de cette jeune beaute dans toutes les seductions de sa parure,
+et entouree du croissant en signe d'union future avec l'infidele, s'il
+consentait au bapteme. Placer ainsi sous les yeux d'un prisonnier, d'un
+prince musulman prive de femmes, l'image de l'objet desire, pour
+l'amener a la foi, serait d'une politique tout a fait conforme a
+l'esprit jesuitique. Si je ne craignais d'impatienter mon lecteur, je
+lui dirais tout ce que je vois dans le rapprochement ou l'eloignement
+des licornes (symboles de virginite farouche, comme on sait) de la
+figure principale. La dame, gardee d'abord par ces deux animaux
+terribles, se montre peu a peu placee sous leur defense, a mesure que
+les croissants et le pavillon turc lui sont amenes par eux. Le vase et
+l'aiguiere qu'on lui presente ensuite ne sont-ils pas destines au
+bapteme que l'infidele recevra de ses blanches mains? Et, lorsqu'elle
+s'assied sur le trone avec une sorte de turban royal au front,
+n'est-elle pas la promesse d'hymenee, le gage de l'appui qu'on assurait
+a Zizim pour lui faire recouvrer son trone, s'il embrassait le
+christianisme, et s'il consentait a marcher contre les Turcs a la tete
+d'une armee chretienne? Peut-etre aussi cette beaute est-elle la
+personnification de la France. Cependant, c'est un portrait, un portrait
+toujours identique, malgre ses diverses attitudes et ses divers
+ajustements. Je ne demanderais, maintenant que je suis sur la trace de
+cette explication, qu'un quart d'heure d'examen nouveau desdites
+tentures pour trouver, dans le commentaire des details que ma memoire
+omet ou amplifie a mon insu, une solution tout aussi absurde qu'on
+pourrait l'attendre d'un antiquaire de profession.
+
+[Note 2: M. de la Touche, qui a chante en beaux vers et decrit en
+noble prose les graces et les grandeurs des sites du Berry et de la
+Marche.]
+
+Car, apres tout, le croissant n'a rien d'essentiellement turc, et on le
+trouve sur les ecussons d'une foule de familles nobles en France. La
+famille des Villelune, aujourd'hui eteinte, et qui a possede grand
+nombre de fiefs en Berry, avait des croissants pour blason. Ainsi nous
+avons cherche, et il reste a trouver: c'est le dernier mot a des
+questions bien plus graves.
+
+A deux lieues de Boussac, a travers des sentiers de sable fin seme de
+rochers, et souvent perdus dans la bruyere, on arrive aux pierres
+Jomatres, ou _Jo-math_, comme disent nos savants, ou _Jomares_, comme
+disent les rustiques. C'est un veritable cromlech gaulois, dont j'ai
+peut-etre beaucoup trop parle dans un roman intitule _Jeanne_, mais que
+l'on peut toujours explorer avec interet, qu'on soit artiste ou savant.
+Le lieu est austere, decouvert et imposant, sous un ciel vaste et jete
+au sein d'une nature pale et depouillee qui a un grand cachet de
+solitude et de tristesse.
+
+
+
+
+V
+
+LES BORDS DE LA CREUSE
+
+
+L'histoire des manoirs feodaux des bords de la Creuse n'offre, durant
+tout le moyen age, qu'un serie de petites guerres de voisin a voisin,
+et l'on pourrait dire de cousin a cousin. Il ne parait pas que ces
+turbulents hobereaux aient pris souvent parti dans les grandes guerres
+civiles qui desolaient la France. Leurs exploits se tournaient vers les
+croisades, ou plusieurs ont acquis du renom et depense leur bien.
+Aussitot rentres chez eux, ils n'avaient plus pour aliment a leur
+activite que les proces, presque toujours denoues a main armee. Ils se
+mariaient dans le pays, c'est-a-dire que toutes les familles nobles
+etaient assez etroitement alliees les unes aux autres; mais il ne parait
+pas que ce fut une raison pour s'entendre. Il n'est guere de succession
+qui n'ait donne lieu a des querelles, a des combats et a des assauts
+plus ou moins meurtriers.
+
+Il resulte de la petitesse des interets personnels qui se sont debattus
+dans ces romantiques demeures, que l'histoire des chatellenies
+berruyeres et marchoises, bien que tres-agitee, est sans attrait reel.
+Quelques episodes comiques, quelques discussions et conventions bizarres
+entre les couvents et les chateaux, a propos de redevances et de dimes
+contestees, viennent seuls rompre la monotonie de ces eternelles
+escarmouches.
+
+Apres la feodalite, les vieilles forteresses prennent parti dans les
+guerres de religion, mais presque toujours avec un caractere de
+personnalite fort etroit. C'est pourquoi l'on peut dire que nul pays n'a
+moins d'histoire que le bas Berry. Le dernier siege que soutint le vieux
+manoir de Gargilesse fut livre contre un partisan du grand Conde.
+L'affaire dura vingt-quatre heures; un gendarme y fut blesse, la petite
+garnison se rendit _faute de vivres_. La puissance des hobereaux s'en
+allait piece a piece devant les idees et les besoins d'unite que
+Richelieu avait semes, et que les orgies de la Fronde ne pouvaient
+etouffer, comme leurs vieilles forteresses s'en allaient pierre a pierre
+devant les ressources nouvelles de l'artillerie de campagne. Richelieu
+avait decrete et commence la destruction de tous ces nids de vautours;
+Louis XIV l'acheva.
+
+Ce qui n'a pas du tout d'histoire, c'est le rivage agreste de cette
+partie de la Creuse encaissee entre deux murailles de micaschiste et de
+granit, depuis les rochers Martin jusqu'aux ruines de Chateaubrun. La
+n'existe aucune voie de communication qui ait pu servir aux petites
+annees des anciens seigneurs. Le torrent capricieux et tortueux, trop
+herisse de rochers quand les eaux sont basses, trop impetueux quand
+elles s'engouffrent dans leurs talus escarpes, n'a jamais ete navigable.
+On peut donc s'y promener a l'abri de ces reflexions, tristes et
+humiliantes pour la nature humaine, que font naitre la plupart des lieux
+_a souvenirs_. Ces petits sentiers, tantot si charmants quand ils se
+deroulent sur le sable fin du rivage ou parmi les grandes herbes
+odorantes des prairies, tantot si rudes quand il faut les chercher de
+roche en roche dans un chaos d'ecroulements pittoresques, n'ont ete
+traces que par les petits pieds des troupeaux et de leurs _patours_.
+C'est une Arcadie, dans toute la force du mot.
+
+Si l'on suit la Creuse jusqu'a Croyent, ou elle est encore plus
+encaissee et plus fortifiee par les rochers en aiguille, on en a pour
+une journee de marche dans ce desert enchante. Une journee d'Arcadie au
+coeur de la France, c'est tout ce que l'on peut demander au temps ou
+nous vivons.
+
+Mais, quand nous disons _ce desert_, c'est dans un sens que nous
+devrions nous reprocher comme trop aristocratique, car ce pays est
+frequente par une population de pecheurs, de meuniers et de gardeurs de
+troupeaux. Mais c'est assez l'habitude des gens qui ont la pretention
+d'appartenir a la civilisation, de se croire seuls quand ils n'ont
+affaire qu'a des esprits rustiques, etrangers a leurs preoccupations.
+Sans dedaigner en aucune facon ces etres naifs, et tres-souvent
+excellents, on peut cependant dire avec quelque raison qu'ils font
+partie de la nature vierge qui leur sert de cadre. Ils ont pour nous le
+merite de ne rien deranger a son harmonie et de ne pas voir au dela de
+ses etroits horizons. On n'a pas a craindre qu'ils ne racontent la
+legende du manoir dont les ruines se dressent au sommet de leurs
+collines. Ils l'ont si bien oubliee, qu'ils s'etonnent d'une question a
+ce sujet. Ils ont un mot qui resume pour eux toute l'histoire du monde;
+ce mot, c'est _dans les temps_, mot vague et mysterieux, qui couvre pour
+eux un abime impenetrable, inutile a creuser, "Cet endroit a ete habite
+_dans les temps.--Dans les temps_, on dit qu'il s'y est fait du
+mal.--Il parait que, _dans les temps_, le monde se battait toujours."
+N'en demandez pas davantage: le pourquoi et le comment n'existent pas.
+
+On est donc tres-etonne de trouver quelquefois, chez cet homme rustique,
+une certaine preoccupation et une certaine notion, que l'on pourrait
+appeler divinatoire, des evenements primitifs dont la terre a ete le
+theatre et dont l'homme n'a pas ete le temoin. Le paysan se demande
+quelquefois la cause de ces formes capricieuses et de ces accidents
+pittoresques qui tourmentent le sol sous ses pas. Il vous dit que le feu
+a tout cuit dans la terre, et que les pierres ont pousse, _dans les
+temps_, comme poussent maintenant les arbres; notion tres-juste, a coup
+sur, dans une region qui porte la trace de soulevements considerables.
+
+D'ou vient cette tradition dans des esprits completement incultes? Du
+raisonnement et de la comparaison. On se tromperait bien si l'on
+supposait que le paysan ne reflechit pas. Il reve plus qu'il ne pense,
+il est vrai; mais sa reverie est pleine de hardiesses d'autant plus
+ingenieuses qu'elles ne sont pas entravees par les notions d'autrui.
+
+Si une race d'hommes merite le bonheur, c'est a coup sur la race
+agricole. Ce bonheur serait si peu exigeant! Quand on regarde la
+frugalite de ses habitudes et que l'on ecoute ses plaintes, on s'etonne
+du peu qu'il faudrait pour satisfaire l'ambition du paysan: celui-ci
+reve de deux vaches qu'il pourrait mettre dans son pre; celui-la, d'un
+bout de pre qui suffirait a ses deux vaches. On a tort de croire que
+rien ne contenterait l'avidite croissante du paysan. Il ne desire
+generalement que ce qu'il peut cultiver lui-meme: si, par exception, son
+esprit s'inquiete des besoins de la civilisation, il s'en va, il cesse
+d'etre paysan.
+
+Le fait d'une haute sagesse economique serait d'entretenir chez le
+paysan cet amour de la terre et du chez soi, auquel il renonce avec tant
+de repugnance ou par suite d'instincts tellement exceptionnels.
+
+Quels services ne rend-il pas, en effet, a la societe, cet homme sobre
+et patient que rien ne rebute, et qui porte l'effort constant de sa vie
+dans des solitudes ou nul autre que lui ne voudrait planter sa tente?
+Rien ne le rebute dans cette tache d'isolement et de labeur. Donnez-lui
+ou confiez-lui a de bonnes conditions un peu de terre, fut-ce sur la
+cime d'un rocher ou sur le bord d'un torrent devastateur, il trouvera
+moyen de s'y installer. Il ne vous demandera ni chemin, ni vastes
+etablissements, ni depenses serieuses. Acclimate et habitue a tous les
+inconvenients de la region ou il est ne, il persiste a travailler et a
+vivre quelquefois dans des conditions devant lesquelles reculeraient des
+colonies amenees a grands frais. Les grandes decouvertes modernes de
+l'agriculture, les machines et le drainage, ne sont applicables qu'aux
+plaines. Dans les regions accidentees ou les transports ne se font qu'a
+dos de mulet, la beche, c'est-a-dire le bras de l'homme, peut seul tirer
+parti de ces precieux filons de terre extrafine qui glissent et
+s'accumulent dans les intervalles des rochers. Qui de nous voudrait se
+charger de disputer, sa vie durant, ce terreau a la roche qui l'enserre,
+et d'habiter cette chaumiere isolee au bord du precipice? Le paysan s'y
+plait cependant, hiver comme ete; il s'y acharne contre l'eau fougueuse
+et la pierre obstinee! Creuser et briser, voila toute sa vie. C'est une
+vie d'ermite, c'est un travail de castor. Cet homme aurait le droit
+d'etre sauvage. Loin de la, il est doux, hospitalier, enjoue; il prend
+en amitie le passant qui regarde son labeur et admire sa montagne. Ce
+que nous disons la ne s'applique pas en particulier aux bords de la
+Creuse, qui ne sont que des gorges profondes, sillonnant de vastes
+plateaux fertiles et praticables; mais, si nous avons raison
+relativement a d'etroits espaces dont le paysan sait, a force de
+patience, utiliser les escarpements, combien notre sollicitude ne
+doit-elle pas s'etendre a des populations entieres, oubliees et perdues
+dans les montagnes arides qui sillonnent d'autres parties de la France!
+
+
+
+
+GARGILESSE
+
+
+Grace a une bonne tendance generale, les artistes et les poetes
+commencent a savoir et a dire que la France est un des plus beaux pays
+du monde, et qu'il n'est pas necessaire, comme on l'a cru trop longtemps
+et comme la mode le pretend encore, de franchir les Alpes pour trouver
+la nature belle et le ciel doux. Si, comme toutes les vastes contrees,
+la France a de vastes espaces encore incultes et frappes d'une apparente
+sterilite, ou des plaines uniformes fatigantes de richesses materielles
+pour l'oeil du voyageur desinteresse, elle a aussi, dans les plis de ses
+montagnes, dans le mouvement de ses collines, et dans les sinuosites de
+ses rivieres, des grandeurs reelles, des oasis delicieuses et des
+paysages enchantes. Tout le monde connait maintenant les endroits
+pittoresques frequentes par les savants et les artistes, l'apre
+caractere des sites bretons, les splendeurs etranges du Dauphine, les
+riants jardins de Touraine, et les volcans d'Auvergne, et les herbages
+splendides de Normandie, etc.
+
+Le centre de la France est moins connu et moins frequente. Le Berry, le
+Bourbonnais et la Marche sont comme des noyaux qui envoient le
+rayonnement et ne le recoivent pas. Une partie de ces populations
+emigre, et rien n'attire vers elles. Bourges, la ville centrale de la
+nationalite francaise, est une ville morte, sans activite expansive,
+sans autre individualite que la force d'inertie qui caracterise les
+vieux Berruyers. Il ne semble pas qu'un point central puisse etre un
+point d'isolement. Il en est pourtant ainsi. La stagnation des habitudes
+et des idees est remarquable dans cette ancienne metropole et dans les
+populations environnantes.
+
+A part les monuments de Bourges, qui sont d'un grand interet, nous ne
+conseillerons d'ailleurs a personne d'aller chercher par la les delices
+de la promenade. Si l'on traverse le Berry, il faudra eviter aussi le
+navrant pays de Brenne et les froides plaines d'Issoudun et de
+Chateauroux. Ceux qui voyagent en poste ou en wagon ne verront jamais
+de cette region que ce qu'elle a de morne et de stupefiant. Pourtant, si
+l'on se dirige en chemin de fer jusqu'a Argenton, et que l'on veuille
+descendre, en voiture ou a cheval, le cours de la Creuse pendant deux
+lieues, on arrivera dans cette partie du bas Berry ou il faut
+necessairement aller a pied ou a ane, mais dont le charme vous dedommage
+amplement des petites fatigues de la promenade.
+
+C'est une gentille et mignonne Suisse qui se creuse tout a coup sous vos
+pieds, quand vous avez descendu deux ou trois amphitheatres de collines
+douces et d'un large contour. Vous vous trouvez alors en face d'une
+dechirure profonde, revetue de roches micaschisteuses d'une forme et
+d'une couleur charmantes; au fond de cette gorge coule un torrent
+furieux en hiver, un miroir tranquille en ete: c'est la Creuse, ou se
+deverse un torrent plus petit, mais pas beaucoup plus sage a la saison
+des pluies, et non moins delicieux quand viennent les beaux jours. Cet
+affluent, c'est la Gargilesse, un bijou de torrent jete dans des roches
+et dans des ravines ou il faut necessairement aller chercher ses graces
+et ses beautes avec un peu de peine.
+
+Depuis quelques annees, le petit village de Gargilesse, situe pres du
+confluent de ces eaux courantes, est devenu le rendez-vous, le
+Fontainebleau de quelques artistes bien avises. Il en attirera
+certainement peu a peu beaucoup d'autres, car il le merite bien. C'est
+un nid sous la verdure, protege des vents froids par des masses de
+rochers et des asperites de terrain fertile et doucement tourmente. Des
+ruisseaux d'eau vive, une vingtaine de sources, y baignent le pied des
+maisons et y entretiennent la verdeur plantureuse des enclos.
+
+Quelque rustiquement bati que soit ce village, son vieux chateau perche
+sur le ravin et son eglise romane d'un tres beau style, fraichement
+reparee par les soins du gouvernement, lui donnent un aspect confortable
+et seigneurial. La fertilite du pays, la riviere poissonneuse,
+l'abondance de vaches laitieres et de volailles a bon marche, assurent
+une nourriture saine au voyageur. Les gites propres sont encore rares;
+mais les habitants, naturellement hospitaliers et obligeants,
+commencent a s'arranger pour accueillir convenablement leurs hotes.
+
+Une fois installe chez ces braves gens, on n'a que l'embarras du choix
+pour les promenades interessantes et delicieuses. En remontant le cours
+de la Creuse par des sentiers pittoresques, on trouve, a chaque pas, un
+site enchanteur ou solennel. Tantot le _rocher du Moine_, grand prisme a
+formes basaltiques, qui se mire dans des eaux paisibles; tantot le _roc
+des Cerisiers_, decoupure grandiose qui surplombe le torrent et que l'on
+ne franchit pas sans peine quand les eaux sont grosses.
+
+Ces rivages riants ou superbes vous conduisent a la colline escarpee ou
+se dresse l'imposante ruine de Chateaubrun. Son enceinte est encore
+entiere, et vous trouvez la une solitude absolue. Ce serait l'ideal du
+silence, sans les cris aigus des oiseaux de proie et le murmure des
+cascades de la Creuse.
+
+Toute cette region jouit d'une temperature exceptionnelle, et
+particulierement le village de Gargilesse, bati, comme nous l'avons dit,
+dans un pli du ravin et abrite de tous cotes par plusieurs etages de
+collines. La presence de certains papillons et de certains lepidopteres
+qui ne se rencontrent, en France, qu'aux bords de la Mediterranee, est
+une preuve frappante de cette anomalie de climat, enfermee pour ainsi
+dire sur un espace de quelques lieues, dans le ravin forme par la
+Creuse. C'est comme une serre chaude au milieu des plateaux eleves et
+froids qui unissent le bas Berry a la Marche; et c'est ici le lieu de
+dire que la France manque d'une statistique des localites salubres et
+bienfaisantes qu'elle renferme a l'insu de la Faculte de medecine. On
+n'a encore trouve rien de mieux a conseiller aux personnes menacees de
+phthisie, que le littoral piemontais, ou les riches seuls peuvent se
+refugier, et ou il n'est pas prouve que l'air salin de la mer, engouffre
+dans la corniche des hautes montagnes, ne soit pas beaucoup trop violent
+pour les poitrines delicates.
+
+Jusqu'a present, les antiquaires, les naturalistes et les peintres ont
+seuls la bonne fortune et le bon esprit de penetrer dans ces oasis dont
+nous parlons et dont nous pouvons signaler au moins une dans le rayon
+de nos promenades. Combien ne decouvrirait-on pas de ces abris naturels
+dans les differentes provinces! Est-ce qu'un voyage medical entrepris
+dans ce but par une commission competente, et devant amener
+l'etablissement de maisons de sante sur un grand nombre de points de
+notre territoire, ne serait pas digne de l'attention du gouvernement? Ce
+serait une source de bien-etre pour ces petites populations, en meme
+temps qu'une immense economie pour les familles mediocrement aisees qui
+demandent, pour un de leurs membres languissant et menace, un refuge
+contre nos rigoureux hivers. Il faut, necessairement que ce refuge soit
+a leur portee, et certainement chaque province, chaque departement
+peut-etre, en renferme au moins un. Mais qui le sait ou qui le remarque?
+Il faudrait le trouver et le signaler. L'experience seule des habitants
+et des proches voisins les initie a ce bienfait qu'ils ne proclament
+pas, la plupart ignorant peut-etre qu'a quelques lieues de leur clocher
+le climat change et la vigne gele, tandis que chez eux elle fleurit et
+prospere. Nous avons remarque qu'a Gargilesse on etait, cette annee, en
+avance de quinze jours, pour la fauchaille de la moisson, sur des
+localites situees a tres-peu de distance. Quinze jours, c'est enorme;
+c'est la difference de Florence a Paris. Et, si nous parlons de
+l'Italie, nous ferons remarquer que, dans presque toutes ses villes
+renommees et recherchees, il faut payer un tribut souvent grave,
+quelquefois mortel, a l'insalubrite ou a l'excitation du climat. Le
+voyage, long ou rapide, produit chez les malades, ou une fatigue
+funeste, ou une secousse de trop brusque transition, ou les nerfs
+s'exaltent. Les acces de fievre de Rome et de Venise sont terribles. Ce
+qu'on appelle la distraction du deplacement, c'est-a-dire l'emotion et
+l'agitation, n'est un remede que pour ceux qui ont la force de le
+supporter. Et, en effet, au physique comme au moral, il n'y a que les
+natures energiques qui supportent la transplantation et qui se
+retrempent en changeant de milieu.
+
+C'est donc risquer le tout pour le tout que d'envoyer les malades en
+Italie. Il faudrait trouver l'Italie a la porte de chaque ville de
+France, et elle y est, nous en sommes certain. A le bien prendre,
+l'Italie, c'est-a-dire ce que nous nous imaginons de l'Italie, comme
+saveur et beaute de climat, est loin d'etre partout sur le sol de la
+Peninsule. On peut meme affirmer que, dans cette longue chaine de
+montagnes entre deux mers qui forme son territoire, il faut beaucoup
+chercher pour trouver une exposition qui ne soit ou tres-froide, ou
+brulee d'un soleil devorant. Nous avons de ces inegalites de temperature
+en France; raison de plus pour chercher, sur un espace bien autrement
+vaste et assani par la culture, les sites heureux ou regnent les
+benignes influences, la facilite des transports, la vie a bon marche, et
+le grand avantage d'etre a proximite de ses devoirs et de ses
+affections.
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE
+
+BERRY.-- I. Moeurs et Coutumes
+
+ -- -- II. Les Visions de la nuit dans les campagnes
+
+ -- -- III. Les Tapisseries du chateau de Boussac
+
+ -- -- IV. Les bords de la Creuse
+
+ -- -- V. Gargilesse
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Promenades autour d'un village, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE ***
+
+***** This file should be named 12889.txt or 12889.zip *****
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+redistribution.
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+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ of receipt of the work.
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+
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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